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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:12:28 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Littérature Anglaise
+(Volume 1 de 5), by Hippolyte Taine
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+
+Title: Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5)
+
+Author: Hippolyte Taine
+
+Release Date: April 1, 2012 [EBook #39328]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITT ANGLAIS 1/5 ***
+
+
+
+
+Produced by Keith J. Adams, Christine P. Travers and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+
+ HISTOIRE
+
+ DE LA
+
+ LITTÉRATURE ANGLAISE
+
+
+ TOME PREMIER
+
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+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR (LIBRAIRIE HACHETTE):
+
+ VOYAGE AUX PYRÉNÉES, 4e édition. In-18 jésus, broché 3 fr. 50
+
+ LA FONTAINE ET SES FABLES, 4e édit. In-18 jésus, broché 3 50
+
+ ESSAI SUR TITE LIVE, 2e édition. In-18 jésus, broché 3 50
+
+ LES PHILOSOPHES FRANÇAIS AU XIXe SIÈCLE, 2e édition.
+ In-18 jésus, broché 3 50
+
+ ESSAIS DE CRITIQUE ET D'HISTOIRE, 2e édit. In-18 jésus, br. 3 50
+
+ NOUVEAUX ESSAIS DE CRITIQUE ET D'HISTOIRE, 2e édition.
+ In-18 jésus, broché 3 50
+
+ VOYAGE EN ITALIE, 2 volumes in-8{o} brochés:
+ I. _Naples et Rome_ 6 "
+ II. _Florence et Venise_ 6 "
+ Chaque volume se vend séparément.
+
+ LES ÉCRIVAINS ANGLAIS CONTEMPORAINS. In-8{o} broché 7 50
+
+
+(LIBRAIRIE GERMER-BAILLIÈRE):
+
+ LE POSITIVISME ANGLAIS, étude sur Stuart Mill. In-18, br. 2 50
+
+ L'IDÉALISME ANGLAIS, étude sur Carlyle. In-18, broché 2 50
+
+ PHILOSOPHIE DE L'ART. In-18, broché 2 50
+
+ PHILOSOPHIE DE L'ART EN ITALIE. In-18, broché 2 50
+
+
+Imprimerie générale de Ch. Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris.
+
+
+
+
+ HISTOIRE
+
+ DE LA
+
+ LITTÉRATURE ANGLAISE
+
+
+ PAR H. TAINE
+
+
+ TOME PREMIER
+
+ DEUXIÈME ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE
+
+
+
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
+ BOULEVARD SAINT-GERMAIN, Nº 77
+ 1866
+ Tous droits réservés
+
+
+
+
+INTRODUCTION.
+
+ «L'historien pourrait se placer au sein de l'âme humaine, pendant
+ un temps donné, une série de siècles, ou chez un peuple
+ déterminé. Il pourrait étudier, décrire, raconter tous les
+ événements, toutes les transformations, toutes les révolutions
+ qui se seraient accomplies dans l'intérieur de l'homme; et quand
+ il serait arrivé au bout, il aurait une histoire de la
+ civilisation chez le peuple et dans le temps qu'il aurait
+ choisi.»
+
+ (GUIZOT, _Civilisation en Europe_, p. 25.)
+
+
+L'histoire s'est transformée depuis cent ans en Allemagne, depuis
+soixante ans en France et cela par l'étude des littératures.
+
+On a découvert qu'une oeuvre littéraire n'est pas un simple jeu
+d'imagination, le caprice isolé d'une tête chaude, mais une copie des
+moeurs environnantes et le signe d'un état d'esprit. On en a conclu
+qu'on pouvait, d'après les monuments littéraires, retrouver la façon
+dont les hommes avaient senti et pensé il y a plusieurs siècles. On l'a
+essayé et on a réussi.
+
+On a réfléchi sur ces façons de sentir et de penser, et on a jugé que
+c'étaient là des faits de premier ordre. On a vu qu'elles tenaient aux
+plus grands événements; qu'elles les expliquaient, qu'elles étaient
+expliquées par eux, que désormais il fallait leur donner une place, et
+l'une des plus hautes places, dans l'histoire. On la leur a donnée, et
+depuis ce temps on voit tout changer en histoire: l'objet, la méthode,
+les instruments, la conception des lois et des causes. C'est ce
+changement, tel qu'il se fait et doit se faire, qu'on va tâcher
+d'exposer ici:
+
+
+I
+
+[Sidenote: Les documents historiques ne sont que des indices au moyen
+desquels il faut reconstruire l'individu visible.]
+
+Lorsque vous tournez les grandes pages roides d'un in-folio, les
+feuilles jaunies d'un manuscrit, bref un poëme, un code, un symbole de
+foi, quelle est votre première remarque? C'est qu'il ne s'est point fait
+tout seul. Il n'est qu'un moule pareil à une coquille fossile, une
+empreinte, pareille à l'une de ces formes déposées dans la pierre par un
+animal qui a vécu et qui a péri. Sous la coquille, il y avait un animal,
+et sous le document il y avait un homme. Pourquoi étudiez-vous la
+coquille, sinon pour vous figurer l'animal? De la même façon vous
+n'étudiez le document qu'afin de connaître l'homme; la coquille et le
+document sont des débris morts, et ne valent que comme indices de
+l'être entier et vivant. C'est jusqu'à cet être qu'il faut arriver;
+c'est lui qu'il faut tâcher de reconstruire. On se trompe lorsqu'on
+étudie le document comme s'il était seul. C'est traiter les choses en
+simple érudit, et tomber dans une illusion de bibliothèque. Au fond il
+n'y a ni mythologie, ni langues, mais seulement des hommes qui arrangent
+des mots et des images d'après les besoins de leurs organes et la forme
+originelle de leur esprit. Un dogme n'est rien par lui-même; voyez les
+gens qui l'ont fait, tel portrait du seizième siècle, la roide et
+énergique figure d'un archevêque ou d'un martyr anglais. Rien n'existe
+que par l'individu; c'est l'individu lui-même qu'il faut connaître.
+Quand on a établi la filiation des dogmes, ou la classification des
+poëmes, ou le progrès des constitutions, ou la transformation des
+idiomes, on n'a fait que déblayer le terrain; la véritable histoire
+s'élève seulement quand l'historien commence à démêler, à travers la
+distance des temps, l'homme vivant, agissant, doué de passions, muni
+d'habitudes, avec sa voix et sa physionomie, avec ses gestes et ses
+habits, distinct et complet comme celui que tout à l'heure nous avons
+quitté dans la rue. Tâchons donc de supprimer, autant que possible, ce
+grand intervalle de temps qui nous empêche d'observer l'homme avec nos
+yeux, _avec les yeux de notre tête_. Qu'y a-t-il sous les jolis
+feuillets satinés d'un poëme moderne? Un poëte moderne, un homme comme
+Alfred de Musset, Hugo, Lamartine ou Heine, ayant fait ses classes et
+voyagé, avec un habit noir et des gants, bien vu des dames et faisant le
+soir cinquante saluts et une vingtaine de bons mots dans le monde,
+lisant les journaux le matin, ordinairement logé dans un second étage,
+point trop gai parce qu'il a des nerfs, surtout parce que, dans cette
+épaisse démocratie où nous étouffons, le discrédit des dignités
+officielles a exagéré ses prétentions en rehaussant son importance, et
+que la finesse de ses sensations habituelles lui donne quelque envie de
+se croire Dieu. Voilà ce que nous apercevons sous des _méditations_ ou
+des _sonnets_ modernes.--De même sous une tragédie du dix-septième
+siècle, il y a un poëte, un poëte comme Racine, par exemple, élégant,
+mesuré, courtisan, beau diseur, avec une perruque majestueuse et des
+souliers à rubans, monarchique et chrétien de coeur, «ayant reçu de Dieu
+la grâce de ne rougir en aucune compagnie, ni du roi, ni de l'Évangile;»
+habile à amuser le prince, à lui traduire en beau français «le gaulois
+d'Amyot,» fort respectueux envers les grands, et sachant toujours,
+auprès d'eux, «se tenir à sa place,» empressé et réservé à Marly comme à
+Versailles, au milieu des agréments réguliers d'une nature policée et
+décorative, parmi les révérences, les grâces, les manéges et les
+finesses des seigneurs brodés qui sont levés matin pour mériter une
+survivance, et des dames charmantes qui comptent sur leurs doigts les
+généalogies afin d'obtenir un tabouret. Là-dessus, consultez Saint-Simon
+et les estampes de Pérelle, comme tout à l'heure vous avez consulté
+Balzac et les aquarelles d'Eugène Lami.--Pareillement, quand nous lisons
+une tragédie grecque, notre premier soin doit être de nous figurer des
+Grecs, c'est-à-dire des hommes qui vivent à demi nus, dans des gymnases
+ou sur des places publiques, sous un ciel éclatant, en face des plus
+fins et des plus nobles paysages, occupés à se faire un corps agile et
+fort, à converser, à discuter, à voter, à exécuter des pirateries
+patriotiques, du reste oisifs et sobres, ayant pour ameublement trois
+cruches dans leur maison, et pour provisions deux anchois dans une jarre
+d'huile, servis par des esclaves qui leur laissent le loisir de cultiver
+leur esprit et d'exercer leurs membres, sans autre souci que le désir
+d'avoir la plus belle ville, les plus belles processions, les plus
+belles idées et les plus beaux hommes. Là-dessus une statue comme le
+Méléagre ou le Thésée du Parthénon, ou bien encore la vue de cette
+Méditerranée lustrée et bleue comme une tunique de soie et de laquelle
+sortent les îles comme des corps de marbre, avec cela vingt phrases
+choisies dans Platon et Aristophane vous instruiront beaucoup plus que
+la multitude des dissertations et des commentaires.--Pareillement
+encore, pour entendre un Pourana indien, commencez par vous figurer le
+père de famille qui, «ayant vu un fils sur les genoux de son fils,» se
+retire selon la loi, dans la solitude, avec une hache et un vase, sous
+un bananier au bord d'un ruisseau, cesse de parler, multiplie ses
+jeûnes, se tient nu entre quatre feux, et sous le cinquième feu,
+c'est-à-dire le terrible soleil dévorateur et rénovateur incessant de
+toutes les choses vivantes; qui, tour à tour, et pendant des semaines
+entières, maintient son imagination fixée sur le pied de Brahma, puis
+sur le genou, puis sur la cuisse, puis sur le nombril, et ainsi de suite
+jusqu'à ce que, sous l'effort de cette méditation intense, les
+hallucinations paraissent, jusqu'à ce que toutes les formes de l'être,
+brouillées et transformées l'une dans l'autre, oscillent à travers cette
+tête emportée par le vertige, jusqu'à ce que l'homme immobile, reprenant
+sa respiration, les yeux fixes, voie l'univers s'évanouir comme une
+fumée au-dessus de l'Être universel et vide, dans lequel il aspire à
+s'abîmer. À cet égard, un voyage dans l'Inde serait le meilleur
+enseignement; faute de mieux, les récits des voyageurs, des livres de
+géographie, de botanique et d'ethnologie tiendront la place. En tout
+cas, la recherche doit être la même. Une langue, une législation, un
+catéchisme n'est jamais qu'une chose abstraite; la chose complète, c'est
+l'homme agissant, l'homme corporel et visible, qui mange, qui marche,
+qui se bat, qui travaille; laissez là la théorie des constitutions et de
+leur mécanisme, des religions et de leur système, et tâchez de voir les
+hommes à leur atelier, dans leurs bureaux, dans leurs champs, avec leur
+ciel, leur sol, leurs maisons, leurs habits, leurs cultures, leurs
+repas, comme vous le faites, lorsque, débarquant en Angleterre ou en
+Italie, vous regardez les visages et les gestes, les trottoirs et les
+tavernes, le citadin qui se promène et l'ouvrier qui boit. Notre grand
+souci doit être de suppléer, autant que possible, à l'observation
+présente, personnelle, directe et sensible, que nous ne pouvons plus
+pratiquer: car elle est la seule voie qui fasse connaître l'homme;
+rendons-nous le passé présent; pour juger une chose, il faut qu'elle
+soit présente; il n'y a pas d'expérience des objets absents. Sans doute,
+cette reconstruction est toujours incomplète; elle ne peut donner lieu
+qu'à des jugements incomplets; mais il faut s'y résigner; mieux vaut une
+connaissance mutilée qu'une connaissance nulle ou fausse, et il n'y a
+d'autre moyen pour connaître à peu près les actions d'autrefois, que de
+_voir_ à peu près les hommes d'autrefois.
+
+Ceci est le premier pas en histoire; on l'a fait en Europe à la
+renaissance de l'imagination, à la fin du siècle dernier, avec Lessing,
+Walter Scott; un peu plus tard en France avec Chateaubriand, Augustin
+Thierry, M. Michelet et tant d'autres. Voici maintenant le second pas:
+
+
+II
+
+[Sidenote: L'Homme corporel et visible n'est qu'un indice au moyen
+duquel on doit étudier l'homme invisible et intérieur.]
+
+Quand vous observez avec vos yeux l'homme visible, qu'y cherchez-vous?
+L'homme invisible. Ces paroles qui arrivent à votre oreille, ces
+gestes, ces airs de tête, ces vêtements, ces actions et ces oeuvres
+sensibles de tout genre, ne sont pour vous que des expressions; quelque
+chose s'y exprime, une âme. Il y a un homme intérieur caché sous l'homme
+extérieur, et le second ne fait que manifester le premier. Vous regardez
+sa maison, ses meubles et son costume; c'est pour y chercher les traces
+de ses habitudes et de ses goûts, le degré de son élégance ou de sa
+rusticité, de sa prodigalité ou de son économie, de sa sottise ou de sa
+finesse. Vous écoutez sa conversation, et vous notez ses inflexions de
+voix, ses changements d'attitudes; c'est pour juger de sa verve, de son
+abandon et de sa gaieté, ou de son énergie et de sa roideur. Vous
+considérez ses écrits, ses oeuvres d'art, ses entreprises d'argent ou de
+politique; c'est pour mesurer la portée et les limites de son
+intelligence, de son invention et de son sang-froid, pour découvrir quel
+est l'ordre, l'espèce et la puissance habituelle de ses idées, de quelle
+façon il pense et se résout. Tous ces dehors ne sont que des avenues qui
+se réunissent en un centre, et vous ne vous y engagez que pour arriver à
+ce centre; là est l'homme véritable, j'entends le groupe de facultés et
+de sentiments que produit le reste. Voilà un nouveau monde, monde
+infini, car chaque action visible traîne derrière soi une suite infinie
+de raisonnements, d'émotions, de sensations anciennes ou récentes, qui
+ont contribué à la soulever jusqu'à la lumière, et qui, semblables à de
+longues roches profondément enfoncées dans le sol, atteignent en elle
+leur extrémité et leur affleurement. C'est ce monde souterrain qui est
+le second objet, l'objet propre de l'historien. Quand son éducation
+critique est suffisante, il est capable de démêler sous chaque ornement
+d'une architecture, sous chaque trait d'un tableau, sous chaque phrase
+d'un écrit, le sentiment particulier d'où l'ornement, le trait, la
+phrase sont sortis; il assiste au drame intérieur qui s'est accompli
+dans l'artiste ou dans l'écrivain; le choix des mots, la brièveté ou la
+longueur des périodes, l'espèce des métaphores, l'accent du vers,
+l'ordre du raisonnement, tout lui est un indice; tandis que ses yeux
+lisent un texte, son âme et son esprit suivent le déroulement continu et
+la série changeante des émotions et des conceptions dont ce texte est
+issu; il en fait _la psychologie_. Si vous voulez observer cette
+opération, regardez le promoteur et le modèle de toute la grande culture
+contemporaine, Goethe, qui, avant d'écrire son _Iphigénie_, emploie des
+journées à dessiner les plus parfaites statues, et qui, enfin, les yeux
+remplis par les nobles formes du paysage antique, et l'esprit pénétré
+des beautés harmonieuses de la vie antique, parvient à reproduire si
+exactement en lui-même les habitudes et les penchants de l'imagination
+grecque, qu'il donne une soeur presque jumelle à l'Antigone de Sophocle
+et aux déesses de Phidias. Cette divination précise et prouvée des
+sentiments évanouis a, de nos jours, renouvelé l'histoire; on l'ignorait
+presque entièrement au siècle dernier; on se représentait les hommes de
+toute race et de tout siècle comme à peu près semblables, le Grec, le
+barbare, l'Indou, l'homme de la Renaissance et l'homme du dix-huitième
+siècle comme coulés dans le même moule, et cela d'après une certaine
+conception abstraite, qui servait pour tout le genre humain. On
+connaissait l'homme, on ne connaissait pas les hommes; on n'avait pas
+pénétré dans l'âme; on n'avait pas vu la diversité infinie et la
+complexité merveilleuse des âmes; on ne savait pas que la structure
+morale d'un peuple et d'un âge est aussi particulière et aussi distincte
+que la structure physique d'une famille de plantes ou d'un ordre
+d'animaux. Aujourd'hui, l'histoire comme la zoologie a trouvé son
+anatomie, et quelle que soit la branche historique à laquelle on
+s'attache, philologie, linguistique ou mythologie, c'est par cette voie
+qu'on travaille à lui faire produire de nouveaux fruits. Entre tant
+d'écrivains qui, depuis Herder, Ottfried Muller et Goethe, ont continué
+et rectifié incessamment ce grand effort, que le lecteur considère
+seulement deux historiens et deux oeuvres, l'une le commentaire sur
+_Cromwell_ de Carlyle, l'autre le _Port-Royal_ de Sainte-Beuve; il verra
+avec quelle justesse, quelle sûreté, quelle profondeur, on peut
+découvrir une âme sous ses actions et sous ses oeuvres; comment, sous le
+vieux général, au lieu d'un ambitieux vulgairement hypocrite, on
+retrouve un homme travaillé par les rêveries troubles d'une imagination
+mélancolique, mais positif d'instinct et de facultés, anglais jusqu'au
+fond, étrange et incompréhensible pour quiconque n'a pas étudié le
+climat et la race; comment avec une centaine de lettres éparses et une
+vingtaine de discours mutilés, on peut le suivre depuis sa ferme et ses
+attelages jusqu'à sa tente de général et à son trône de protecteur, dans
+sa transformation et dans son développement, dans les inquiétudes de sa
+conscience et dans ses résolutions d'homme d'État, tellement que le
+mécanisme de sa pensée et de ses actions devient visible, et que la
+tragédie intime, perpétuellement renouvelée et changeante, qui a labouré
+cette grande âme ténébreuse, passe, comme celles de Shakspeare, dans
+l'âme des assistants. Il verra comment, sous des querelles de couvent et
+des résistances de nonnes, on peut retrouver une grande province de
+psychologie humaine, comment cinquante caractères enfouis sous
+l'uniformité d'une narration décente, reparaissent au jour chacun avec
+sa saillie propre et ses diversités innombrables; comment, sous des
+dissertations théologiques et des sermons monotones, on démêle les
+palpitations de coeurs toujours vivants, les accès et les affaissements
+de la vie religieuse, les retours imprévus et le pêle-mêle ondoyant de
+la nature, les infiltrations du monde environnant, les conquêtes
+intermittentes de la grâce, avec une telle variété de nuances, que la
+plus abondante description et le style le plus flexible parviennent à
+peine à recueillir la moisson inépuisable que la critique a fait germer
+dans ce champ abandonné. Il en est de même ailleurs. L'Allemagne, avec
+son génie, si pliant, si large, si prompt aux métamorphoses, si propre à
+reproduire les plus lointains et les plus bizarres états de la pensée
+humaine; l'Angleterre avec son esprit si exact, si propre à serrer de
+près les questions morales, à les préciser par les chiffres, les poids,
+les mesures, la géographie, la statistique, à force de textes et de bon
+sens; la France enfin avec sa culture parisienne, avec ses habitudes de
+salon, avec son analyse incessante des caractères et des oeuvres, avec
+son ironie si prompte à marquer les faiblesses, avec sa finesse si
+exercée à démêler les nuances; tous ont labouré le même domaine, et l'on
+commence à comprendre qu'il n'y a pas de région de l'histoire où il ne
+faille cultiver cette couche profonde, si l'on veut voir des récoltes
+utiles se lever entre les sillons.
+
+Tel est le second pas; nous sommes en train de l'achever. Il est
+l'oeuvre propre de la critique contemporaine. Personne ne l'a fait aussi
+juste et aussi grand que Sainte-Beuve; à cet égard, nous sommes tous ses
+élèves; sa méthode renouvelle aujourd'hui dans les livres et jusque dans
+les journaux toute la critique littéraire, philosophique et religieuse.
+C'est d'elle qu'il faut partir pour commencer l'évolution ultérieure.
+J'ai essayé plusieurs fois d'indiquer cette évolution; à mon avis, il y
+a là une voie nouvelle ouverte à l'histoire, et je vais tâcher de la
+décrire plus en détail.
+
+
+III
+
+[Sidenote: Les états et les opérations de l'homme intérieur et invisible
+ont pour causes certaines façons générales de penser et de sentir.]
+
+Quand, dans un homme, vous avez observé et noté un, deux, trois, puis
+une multitude de sentiments, cela vous suffit-il, et votre connaissance
+vous semble-t-elle complète? Est-ce une psychologie qu'un cahier de
+remarques? Ce n'est pas une psychologie, et, ici comme ailleurs, la
+recherche des causes doit venir après la collection des faits. Que les
+faits soient physiques ou moraux, il n'importe, ils ont toujours des
+causes; il y en a pour l'ambition, pour le courage, pour la véracité,
+comme pour la digestion, pour le mouvement musculaire, pour la chaleur
+animale. Le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le
+sucre, et toute donnée complexe naît par la rencontre d'autres données
+plus simples dont elle dépend. Cherchons donc les données simples pour
+les qualités morales, comme on les cherche pour les qualités physiques,
+et considérons le premier fait venu; par exemple une musique religieuse,
+celle d'un temple protestant. Il y a une cause intérieure qui a tourné
+l'esprit des fidèles vers ces graves et monotones mélodies, une cause
+plus large que son effet, je veux dire l'idée générale du vrai culte
+extérieur que l'homme doit à Dieu; c'est elle qui a modelé
+l'architecture du temple, abattu les statues, écarté les tableaux,
+détruit les ornements, écourté les cérémonies, enfermé les assistants
+dans de hauts bancs qui leur bouchent la vue, et gouverné les mille
+détails des décorations, des postures et de tous les dehors. Elle-même
+provient d'une autre cause plus générale, l'idée de la conduite humaine
+tout entière, intérieure et extérieure, prières, actions, dispositions
+de tout genre auxquelles l'homme est tenu vis-à-vis de Dieu; c'est
+celle-ci qui a intronisé la doctrine et la grâce, amoindri le clergé,
+transformé les sacrements, supprimé les pratiques, et changé la religion
+disciplinaire en religion morale. Cette seconde idée, à son tour, dépend
+d'une troisième plus générale encore, celle de la perfection morale,
+telle qu'elle se rencontre dans le Dieu parfait, juge impeccable,
+rigoureux surveillant des âmes, devant qui toute âme est pécheresse,
+digne de supplice, incapable de vertu et de salut, sinon par la crise de
+conscience qu'il provoque et la rénovation du coeur qu'il produit. Voilà
+la conception maîtresse, qui consiste à ériger le devoir en roi absolu
+de la vie humaine, et à prosterner tous les modèles idéaux au pied du
+modèle moral. On touche ici le fond de l'homme; car pour expliquer cette
+conception, il faut considérer la race elle-même, c'est-à-dire le
+Germain et l'homme du Nord, sa structure de caractère et d'esprit, ses
+façons les plus générales de penser et de sentir, cette lenteur et
+cette froideur de la sensation qui l'empêchent de tomber violemment et
+facilement sous l'empire du plaisir sensible, cette rudesse du goût,
+cette irrégularité et ces soubresauts de la conception, qui arrêtent en
+lui la naissance des belles ordonnances et des formes harmonieuses, ce
+dédain des apparences, ce besoin du vrai, cette attache aux idées
+abstraites et nues, qui développe en lui la conscience au détriment du
+reste. Là s'arrête la recherche; on est tombé sur quelque disposition
+primitive, sur quelque trait propre à toutes les sensations, à toutes
+les conceptions d'un siècle ou d'une race, sur quelque particularité
+inséparable de toutes les démarches de son esprit et de son coeur. Ce
+sont là les grandes causes, car ce sont les causes universelles et
+permanentes, présentes à chaque moment et en chaque cas, partout et
+toujours agissantes, indestructibles et à la fin infailliblement
+dominantes, puisque les accidents qui se jettent au travers d'elles,
+étant limités et partiels, finissent par céder à la sourde et incessante
+répétition de leur effort; en sorte que la structure générale des choses
+et les grands traits des événements sont leur oeuvre, et que les
+religions, les philosophies, les poésies, les industries, les formes de
+société et de famille, ne sont, en définitive, que des empreintes
+enfoncées par leur sceau.
+
+
+IV
+
+[Sidenote: Principales formes de pensées et de sentiments. Leurs effets
+historiques.]
+
+Il y a donc un système dans les sentiments et dans les idées humaines,
+et ce système a pour moteur premier certains traits généraux, certains
+caractères d'esprit et de coeur communs aux hommes d'une race, d'un
+siècle ou d'un pays. De même qu'en minéralogie les cristaux, si divers
+qu'ils soient, dérivent de quelques formes corporelles simples, de même,
+en histoire, les civilisations, si diverses qu'elles soient, dérivent de
+quelques formes spirituelles simples. Les uns s'expliquent par un
+élément géométrique primitif, comme les autres par un élément
+psychologique primitif. Pour saisir l'ensemble des espèces
+minéralogiques, il faut considérer d'avance un solide régulier en
+général, ses faces et ses angles, et dans cet abrégé apercevoir les
+innombrables transformations dont il est capable. Pareillement, si vous
+voulez saisir l'ensemble des variétés historiques, considérez d'avance
+une âme humaine en général, avec ses deux ou trois facultés
+fondamentales, et dans cet abrégé vous apercevrez les principales formes
+qu'elle peut présenter. Après tout, cette sorte de tableau idéal, le
+géométrique comme le psychologique, n'est guère complexe, et on voit
+assez vite les limites du cadre où les civilisations, comme les
+cristaux, sont forcées de se renfermer. Qu'y a-t-il, au point de
+départ, dans l'homme? Des images, ou _représentations_ des objets,
+c'est-à-dire ce qui flotte intérieurement devant lui, subsiste quelque
+temps, s'efface, et revient, lorsqu'il a contemplé tel arbre, tel
+animal, bref, une chose sensible. Ceci est la matière du reste, et le
+développement de cette matière est double, spéculatif ou pratique, selon
+que ces représentations aboutissent à _une conception générale_ ou à
+_une résolution active_. Voilà tout l'homme en raccourci; et c'est dans
+cette enceinte bornée que les diversités humaines se rencontrent, tantôt
+au sein de la matière primordiale, tantôt dans le double développement
+primordial. Si petites qu'elles soient dans les éléments, elles sont
+énormes dans la masse, et la moindre altération dans les facteurs amène
+des altérations gigantesques dans les produits. Selon que la
+représentation est nette et comme découpée à l'emporte-pièce, ou bien
+confuse et mal délimitée, selon qu'elle concentre en soi un grand ou un
+petit nombre de caractères de l'objet, selon qu'elle est violente et
+accompagnée d'impulsions ou tranquille et entourée de calme, toutes les
+opérations et tout le train courant de la machine humaine sont
+transformés.--Pareillement encore, selon que le développement ultérieur
+de la représentation varie, tout le développement humain varie. Si la
+conception générale à laquelle elle aboutit est une simple notation
+sèche, à la façon chinoise, la langue devient une sorte d'algèbre, la
+religion et la poésie s'atténuent, la philosophie se réduit à une sorte
+de bon sens moral et pratique, la science à un recueil de recettes, de
+classifications, de mnémotechnies utilitaires, l'esprit tout entier
+prend un tour positiviste. Si, au contraire, la conception générale à
+laquelle la représentation aboutit est une création poétique et
+figurative, un symbole vivant, comme chez les races aryennes, la langue
+devient une sorte d'épopée nuancée et colorée où chaque mot est un
+personnage, la poésie et la religion prennent une ampleur magnifique et
+inépuisable, la métaphysique se développe largement et subtilement, sans
+souci des applications positives; l'esprit tout entier, à travers les
+déviations et les défaillances inévitables de son effort, s'éprend du
+beau et du sublime et conçoit un modèle idéal capable, par sa noblesse
+et son harmonie, de rallier autour de soi les tendresses et les
+enthousiasmes du genre humain. Si maintenant la conception générale à
+laquelle la représentation aboutit est poétique, mais non ménagée, si
+l'homme y atteint, non par une gradation continue, mais par une
+intuition brusque, si l'opération originelle n'est pas le développement
+régulier, mais l'explosion violente, alors, comme chez les races
+sémitiques, la métaphysique manque, la religion ne conçoit que le Dieu
+roi, dévorateur et solitaire, la science ne peut se former, l'esprit se
+trouve trop roide et trop entier pour reproduire l'ordonnance délicate
+de la nature, la poésie ne sait enfanter qu'une suite d'exclamations
+véhémentes et grandioses, la langue ne peut exprimer l'enchevêtrement
+du raisonnement et de l'éloquence, l'homme se réduit à l'enthousiasme
+lyrique, à la passion irréfrénable, à l'action fanatique et bornée.
+C'est dans cet intervalle entre la représentation particulière et la
+conception universelle que se trouvent les germes des plus grandes
+différences humaines. Quelques races, par exemple les classiques,
+passent de la première à la seconde par une échelle graduée d'idées
+régulièrement classées et de plus en plus générales; d'autres, par
+exemple les germaniques, opèrent la même traversée par bonds, sans
+uniformité, après des tâtonnements prolongés et vagues. Quelques-uns,
+comme les Romains et les Anglais, s'arrêtent aux premiers échelons;
+d'autres, comme les Indous et les Allemands, montent jusqu'aux
+derniers.--Si maintenant, après avoir considéré le passage de la
+représentation à l'idée, on regardait le passage de la représentation à
+la résolution, on y trouverait des différences élémentaires de la même
+importance et du même ordre, selon que l'impression est vive, comme dans
+les climats du midi, ou terne, comme dans les climats du nord, selon
+qu'elle aboutit à l'action dès le premier instant, comme chez les
+barbares, ou tardivement, comme chez les peuples civilisés, selon
+qu'elle est capable ou non d'accroissement, d'inégalité, de persistance
+et d'attaches. Tout le système des passions humaines, toutes les chances
+de la paix et de la sécurité publiques, toutes les sources du travail
+et de l'action dérivent de là. Il en est ainsi des autres différences
+primordiales; leurs suites embrassent une civilisation entière, et on
+peut les comparer à ces formules d'algèbre qui, dans leur étroite
+enceinte, contiennent d'avance toute la courbe dont elles sont la loi.
+Non que cette loi s'accomplisse toujours jusqu'au bout; parfois des
+perturbations se rencontrent; mais, quand il en est ainsi, ce n'est pas
+que la loi soit fausse, c'est qu'elle n'a pas seule agi. Des éléments
+nouveaux sont venus se mêler aux éléments anciens; de grandes forces
+étrangères sont venues contrarier les forces primitives. La race a
+émigré, comme l'ancien peuple aryen, et le changement de climat a altéré
+chez elle toute l'économie de l'intelligence et toute l'organisation de
+la société. Le peuple a été conquis, comme la nation saxonne, et la
+nouvelle structure politique lui a imposé des habitudes, des capacités
+et des inclinations qu'il n'avait pas. La nation s'est installée à
+demeure au milieu de vaincus exploités et menaçants, comme les anciens
+Spartiates, et l'obligation de vivre à la façon d'une bande campée a
+tordu violemment dans un sens unique toute la constitution morale et
+sociale. En tout cas, le mécanisme de l'histoire humaine est pareil.
+Toujours on rencontre pour ressort primitif quelque disposition
+très-générale de l'esprit et de l'âme, soit innée et attachée
+naturellement à la race, soit acquise et produite par quelque
+circonstance appliquée sur la race. Ces grands ressorts donnés font peu
+à peu leur effet, j'entends qu'au bout de quelques siècles ils mettent
+la nation dans un état nouveau, religieux, littéraire, social,
+économique; condition nouvelle qui, combinée avec leur effort renouvelé,
+produit une autre condition, tantôt bonne, tantôt mauvaise, tantôt
+lentement, tantôt vite, et ainsi de suite; en sorte que l'on peut
+considérer le mouvement total de chaque civilisation distincte comme
+l'effet d'une force permanente qui, à chaque instant, varie son oeuvre
+en modifiant les circonstances où elle agit.
+
+
+V
+
+[Sidenote: Les trois forces primordiales. La race.]
+
+Trois sources différentes contribuent à produire cet état moral
+élémentaire, _la race_, _le milieu_ et _le moment_. Ce qu'on appelle _la
+race_, ce sont ces dispositions innées et héréditaires que l'homme
+apporte avec lui à la lumière, et qui ordinairement sont jointes à des
+différences marquées dans le tempérament et dans la structure du corps.
+Elles varient selon les peuples. Il y a naturellement des variétés
+d'hommes, comme des variétés de taureaux et de chevaux, les unes braves
+et intelligentes, les autres timides et bornées, les unes capables de
+conceptions et de créations supérieures, les autres réduites aux idées
+et aux inventions rudimentaires, quelques-unes appropriées plus
+particulièrement à certaines oeuvres et approvisionnées plus richement
+de certains instincts, comme on voit des races de chiens mieux douées,
+les unes pour la course, les autres pour le combat, les autres pour la
+chasse, les autres enfin pour la garde des maisons ou des troupeaux. Il
+y a là une force distincte, si distincte qu'à travers les énormes
+déviations que les deux autres moteurs lui impriment, on la reconnaît
+encore, et qu'une race, comme l'ancien peuple aryen, éparse depuis le
+Gange jusqu'aux Hébrides, établie sous tous les climats, échelonnée à
+tous les degrés de la civilisation, transformée par trente siècles de
+révolutions, manifeste pourtant dans ses langues, dans ses religions,
+dans ses littératures et dans ses philosophies, la communauté de sang et
+d'esprit qui relie encore aujourd'hui tous ses rejetons. Si différents
+qu'ils soient, leur parenté n'est pas détruite; la sauvagerie, la
+culture et la greffe, les différences de ciel et de sol, les accidents
+heureux ou malheureux ont eu beau travailler; les grands traits de la
+forme originelle ont subsisté, et l'on retrouve les deux ou trois
+linéaments principaux de l'empreinte primitive sous les empreintes
+secondaires que le temps a posées par-dessus. Rien d'étonnant dans cette
+ténacité extraordinaire. Quoique l'immensité de la distance ne nous
+laisse entrevoir qu'à demi et sous un jour douteux l'origine des
+espèces[1], les événements de l'histoire éclairent assez les événements
+antérieurs à l'histoire, pour expliquer la solidité presque inébranlable
+des caractères primordiaux. Au moment où nous les rencontrons, quinze,
+vingt, trente siècles avant notre ère, chez un Aryen, un Égyptien, un
+Chinois, ils représentent l'oeuvre d'un nombre de siècles beaucoup plus
+grand, peut-être l'oeuvre de plusieurs myriades de siècles. Car dès
+qu'un animal vit, il faut qu'il s'accommode à son milieu; il respire
+autrement, il se renouvelle autrement, il est ébranlé autrement, selon
+que l'air, les aliments, la température sont autres. Un climat et une
+situation différente amènent chez lui des besoins différents, par suite
+un système d'actions différentes, par suite encore un système
+d'habitudes différentes, par suite enfin un système d'aptitudes et
+d'instincts différents. L'homme, forcé de se mettre en équilibre avec
+les circonstances, contracte un tempérament et un caractère qui leur
+correspond, et son caractère comme son tempérament sont des acquisitions
+d'autant plus stables, que l'impression extérieure s'est enfoncée en lui
+par des répétitions plus nombreuses et s'est transmise à sa progéniture
+par une plus ancienne hérédité. En sorte qu'à chaque moment on peut
+considérer le caractère d'un peuple comme le résumé de toutes ses
+actions et de toutes ses sensations précédentes, c'est-à-dire comme une
+quantité et comme un poids, non pas infini[2], puisque toute chose dans
+la nature est bornée, mais disproportionné au reste et presque
+impossible à soulever, puisque chaque minute d'un passé presque infini a
+contribué à l'alourdir, et que, pour emporter la balance, il faudrait
+accumuler dans l'autre plateau un nombre d'actions et de sensations
+encore plus grand. Telle est la première et la plus riche source de ces
+facultés maîtresses d'où dérivent les événements historiques; et l'on
+voit d'abord que si elle est puissante, c'est qu'elle n'est pas une
+simple source, mais une sorte de lac et comme un profond réservoir où
+les autres sources, pendant une multitude de siècles, sont venues
+entasser leurs propres eaux.
+
+[Footnote 1: Darwin, _De l'origine des espèces_.--Prosper Lucas, _De
+l'hérédité_.]
+
+[Footnote 2: Spinoza, _Éthique_. 4e Partie, axiome.]
+
+[Sidenote: Le milieu.]
+
+Lorsqu'on a ainsi constaté la structure intérieure d'une race, il faut
+considérer le _milieu_ dans lequel elle vit. Car l'homme n'est pas seul
+dans le monde; la nature l'enveloppe et les autres hommes l'entourent;
+sur le pli primitif et permanent viennent s'étaler les plis accidentels
+et secondaires, et les circonstances physiques ou sociales dérangent ou
+complètent le naturel qui leur est livré. Tantôt le climat a fait son
+effet. Quoique nous ne puissions suivre qu'obscurément l'histoire des
+peuples aryens depuis leur patrie commune jusqu'à leurs patries
+définitives, nous pouvons affirmer cependant que la profonde différence
+qui se montre entre les races germaniques d'une part et les races
+helléniques et latines de l'autre, provient en grande partie de la
+différence des contrées où elles se sont établies, les unes dans les
+pays froids et humides, au fond d'âpres forêts marécageuses ou sur les
+bords d'un océan sauvage, enfermées dans les sensations mélancoliques ou
+violentes, inclinées vers l'ivrognerie et la grosse nourriture, tournées
+vers la vie militante et carnassière; les autres au contraire au milieu
+des plus beaux paysages, au bord d'une mer éclatante et riante, invitées
+à la navigation et au commerce, exemptes des besoins grossiers de
+l'estomac, dirigées dès l'abord vers les habitudes sociales, vers
+l'organisation politique, vers les sentiments et les facultés qui
+développent l'art de parler, le talent de jouir, l'invention des
+sciences, des lettres et des arts.--Tantôt les circonstances politiques
+ont travaillé, comme dans les deux civilisations italiennes: la première
+tournée tout entière vers l'action, la conquête, le gouvernement et la
+législation, par la situation primitive d'une cité de refuge, d'un
+_emporium_ de frontière, et d'une aristocratie armée qui, important et
+enrégimentant sous elle les étrangers et les vaincus, mettait debout
+deux corps hostiles l'un en face de l'autre, et ne trouvait de débouché
+à ses embarras intérieurs et à ses instincts rapaces que dans la guerre
+systématique; la seconde exclue de l'unité et de la grande ambition
+politique par la permanence de sa forme municipale, par la situation
+cosmopolite de son pape et par l'intervention militaire des nations
+voisines, reportée tout entière, sur la pente de son magnifique et
+harmonieux génie, vers le culte de la volupté et de la beauté.--Tantôt
+enfin les conditions sociales ont imprimé leur marque, comme il y a
+dix-huit siècles par le christianisme, et vingt-cinq siècles par le
+bouddhisme, lorsque autour de la Méditerranée comme dans l'Hindoustan,
+les suites extrêmes de la conquête et de l'organisation aryenne
+amenèrent l'oppression intolérable, l'écrasement de l'individu, le
+désespoir complet, la malédiction jetée sur le monde, avec le
+développement de la métaphysique et du rêve, et que l'homme dans ce
+cachot de misères, sentant son coeur se fondre, conçut l'abnégation, la
+charité, l'amour tendre, la douceur, l'humilité, la fraternité humaine,
+là-bas dans l'idée du néant universel, ici sous la paternité de
+Dieu.--Que l'on regarde autour de soi les instincts régulateurs et les
+facultés implantées dans une race, bref le tour d'esprit d'après lequel
+aujourd'hui elle pense et elle agit; on y découvrira le plus souvent
+l'oeuvre de quelqu'une de ces situations prolongées, de ces
+circonstances enveloppantes, de ces persistantes et gigantesques
+pressions exercées sur un amas d'hommes qui, un à un, et tous ensemble,
+de génération en génération, n'ont pas cessé d'être ployés et façonnés
+par leur effort: en Espagne, une croisade de huit siècles contre les
+Musulmans, prolongée encore au delà et jusqu'à l'épuisement de la nation
+par l'expulsion des Maures, par la spoliation des juifs, par
+l'établissement de l'inquisition, par les guerres catholiques; en
+Angleterre, un établissement politique de huit siècles qui maintient
+l'homme debout et respectueux, dans l'indépendance et l'obéissance, et
+l'accoutume à lutter en corps sous l'autorité de la loi; en France, une
+organisation latine qui, imposée d'abord à des barbares dociles, puis
+brisée dans la démolition universelle, se reforme d'elle-même sous la
+conspiration latente de l'instinct national, se développe sous des rois
+héréditaires, et finit par une sorte de république égalitaire,
+centralisée, administrative, sous des dynasties exposées à des
+révolutions. Ce sont là les plus efficaces entre les causes observables
+qui modèlent l'homme primitif; elles sont aux nations ce que
+l'éducation, la profession, la condition, le séjour sont aux individus,
+et elles semblent tout comprendre, puisqu'elles comprennent toutes les
+puissances extérieures qui façonnent la matière humaine, et par
+lesquelles le dehors agit sur le dedans.
+
+[Sidenote: Le moment.]
+
+[Sidenote: Comment l'histoire est un problème de mécanique
+psychologique. Dans quelles limites on peut prévoir.]
+
+Il y a pourtant un troisième ordre de causes; car avec les forces du
+dedans et du dehors, il y a l'oeuvre qu'elles ont déjà faite ensemble,
+et cette oeuvre elle-même contribue à produire celle qui suit; outre
+l'impulsion permanente et le milieu donné, il y a la vitesse acquise.
+Quand le caractère national et les circonstances environnantes opèrent,
+ils n'opèrent point sur une table rase, mais une table où des empreintes
+sont déjà marquées. Selon qu'on prend la table à un _moment_ ou à un
+autre, l'empreinte est différente; et cela suffit pour que l'effet
+total soit différent. Considérez, par exemple, deux moments d'une
+littérature ou d'un art, la tragédie française sous Corneille et sous
+Voltaire, le théâtre grec sous Eschyle et sous Euripide, la poésie
+latine sous Lucrèce et sous Claudien, la peinture italienne sous Vinci
+et sous le Guide. Certainement, à chacun de ces deux points extrêmes, la
+conception générale n'a pas changé; c'est toujours le même type humain
+qu'il s'agit de représenter ou de peindre; le moule du vers, la
+structure du drame, l'espèce des corps ont persisté. Mais entre autres
+différences, il y a celle-ci, qu'un des artistes est le précurseur, et
+que l'autre est le successeur, que le premier n'a pas de modèle, et que
+le second a un modèle, que le premier voit les choses face à face, et
+que le second voit les choses par l'intermédiaire du premier, que
+plusieurs grandes parties de l'art se sont perfectionnées, que la
+simplicité et la grandeur de l'impression ont diminué, que l'agrément et
+le raffinement de la forme se sont accrus, bref que la première oeuvre a
+déterminé la seconde. Il en est ici d'un peuple, comme d'une plante: la
+même séve sous la même température et sur le même sol produit, aux
+divers degrés de son élaboration successive, des formations différentes,
+bourgeons, fleurs, fruits, semences, en telle façon que la suivante a
+toujours pour condition la précédente, et naît de sa mort. Que si vous
+regardez maintenant non plus un court moment comme tout à l'heure, mais
+quelqu'un de ces larges développements qui embrassent un ou plusieurs
+siècles, comme le moyen âge ou notre dernière époque classique, la
+conclusion sera pareille. Une certaine conception dominatrice y a régné;
+les hommes, pendant deux cents ans, cinq cents ans, se sont représenté
+un certain modèle idéal de l'homme, au moyen âge, le chevalier et le
+moine, dans notre âge classique, l'homme de cour et le beau parleur;
+cette idée créatrice et universelle s'est manifestée dans tout le champ
+de l'action et de la pensée, et, après avoir couvert le monde de ses
+oeuvres involontairement systématiques, elle s'est alanguie, puis elle
+est morte, et voici qu'une nouvelle idée se lève, destinée à une
+domination égale et à des créations aussi multipliées. Posez ici que la
+seconde dépend en partie de la première, et que c'est la première qui,
+combinant son effet avec ceux du génie national et des circonstances
+enveloppantes, va imposer aux choses naissantes leur tour et leur
+direction. C'est d'après cette loi que se forment les grands courants
+historiques, j'entends par là les longs règnes d'une forme d'esprit ou
+d'une idée maîtresse, comme cette période de créations spontanées qu'on
+appelle la Renaissance, ou cette période de classifications oratoires
+qu'on appelle l'âge classique, ou cette série de synthèses mystiques
+qu'on appelle l'époque alexandrine et chrétienne, ou cette série de
+floraisons mythologiques, qui se rencontre aux origines de la Germanie
+de l'Inde et de la Grèce. Il n'y a ici comme partout qu'un problème de
+mécanique: l'effet total est un composé déterminé tout entier par la
+grandeur et la direction des forces qui le produisent. La seule
+différence qui sépare ces problèmes moraux des problèmes physiques,
+c'est que les directions et les grandeurs ne se laissent pas évaluer ni
+préciser dans les premiers comme dans les seconds. Si un besoin, une
+faculté est une quantité capable de degrés ainsi qu'une pression ou un
+poids, cette quantité n'est pas mesurable comme celle d'une pression ou
+d'un poids. Nous ne pouvons la fixer dans une formule exacte ou
+approximative; nous ne pouvons avoir et donner, à propos d'elle, qu'une
+impression littéraire; nous sommes réduits à noter et citer les faits
+saillants par lesquels elle se manifeste, et qui indiquent, à peu près,
+grossièrement, vers quelle hauteur de l'échelle il faut la ranger. Mais
+quoique les moyens de notation ne soient pas les mêmes dans les sciences
+morales que dans les sciences physiques, néanmoins, comme dans les deux
+la matière est la même, et se compose également de forces, de directions
+et de grandeurs, on peut dire que dans les unes et dans les autres
+l'effet final se produit d'après la même règle. Il est grand ou petit
+selon que les forces fondamentales sont grandes ou petites, et tirent
+plus ou moins exactement dans le même sens, selon que les effets
+distincts de la race, du milieu et du moment se combinent pour s'ajouter
+l'un à l'autre ou pour s'annuler l'un par l'autre. C'est ainsi que
+s'expliquent les longues impuissances et les éclatantes réussites qui
+apparaissent irrégulièrement et sans raison apparente dans la vie d'un
+peuple; elles ont pour causes des concordances ou des contrariétés
+intérieures. Il y eut une de ces concordances lorsque, au dix-septième
+siècle, le caractère sociable et l'esprit de conversation innés en
+France rencontrèrent les habitudes de salon et le moment de l'analyse
+oratoire, lorsqu'au dix-neuvième siècle, le flexible et profond génie
+d'Allemagne rencontra l'âge des synthèses philosophiques et de la
+critique cosmopolite. Il y eut une de ces contrariétés, lorsqu'au
+dix-septième siècle, le rude et solitaire génie anglais essaya
+maladroitement de s'approprier l'urbanité nouvelle, lorsqu'au seizième
+siècle le lucide et prosaïque esprit français essaya inutilement
+d'enfanter une poésie vivante. C'est cette concordance secrète des
+forces créatrices qui a produit la politesse achevée et la noble
+littérature régulière sous Louis XIV et Bossuet, la métaphysique
+grandiose et la large sympathie critique sous Hegel et Goethe. C'est
+cette contrariété secrète des forces créatrices qui a produit la
+littérature incomplète, la comédie scandaleuse, le théâtre avorté sous
+Dryden et Wycherley, les mauvaises importations grecques, les
+tâtonnements, les fabrications, les petites beautés partielles sous
+Ronsard et la Pléiade. Nous pouvons affirmer avec certitude que les
+créations inconnues vers lesquelles le courant des siècles nous
+entraîne, seront suscitées et réglées tout entières par les trois forces
+primordiales; que si ces forces pouvaient être mesurées et chiffrées, on
+en déduirait comme d'une formule les propriétés de la civilisation
+future, et que si, malgré la grossièreté visible de nos notations et
+l'inexactitude foncière de nos mesures, nous voulons aujourd'hui nous
+former quelque idée de nos destinées générales, c'est sur l'examen de
+ces forces qu'il faut fonder nos prévisions. Car nous parcourons en les
+énumérant le cercle complet des puissances agissantes, et lorsque nous
+avons considéré la race, le milieu, le moment, c'est-à-dire le ressort
+du dedans, la pression du dehors et l'impulsion déjà acquise, nous avons
+épuisé non-seulement toutes les causes réelles, mais encore toutes les
+causes possibles du mouvement.
+
+
+VI
+
+[Sidenote: Comment se distribuent les effets d'une cause primordiale.
+Communauté des éléments. Composition des groupes. Loi des dépendances
+mutuelles. Loi des influences proportionnelles.]
+
+Il reste à chercher de quelle façon ces causes appliquées sur une nation
+ou sur un siècle y distribuent leurs effets. Comme une source sortie
+d'un lieu élevé épanche ses nappes selon les hauteurs et d'étage en
+étage jusqu'à ce qu'enfin elle soit arrivée à la plus basse assise du
+sol, ainsi la disposition d'esprit ou d'âme introduite dans un peuple
+par la race, le moment ou le milieu se répand avec des proportions
+différentes et par des descentes régulières sur les divers ordres de
+faits qui composent sa civilisation[3]. Si l'on dresse la carte
+géographique d'un pays, à partir de l'endroit du partage des eaux, on
+voit au-dessous du point commun les versants se diviser en cinq ou six
+bassins principaux, puis chacun de ceux-ci en plusieurs bassins
+secondaires, et ainsi de suite jusqu'à ce que la contrée tout entière
+avec ses milliers d'accidents soit comprise dans les ramifications de ce
+réseau. Pareillement, si l'on dresse la carte psychologique des
+événements et des sentiments d'une civilisation humaine, on trouve
+d'abord cinq ou six provinces bien tranchées, la religion, l'art, la
+philosophie, l'état, la famille, les industries; puis, dans chacune de
+ces provinces, des départements naturels, puis enfin dans chacun de ces
+départements des territoires plus petits, jusqu'à ce qu'on arrive à ces
+détails innombrables de la vie que nous observons tous les jours en nous
+et autour de nous. Si maintenant l'on examine et si l'on compare entre
+eux ces divers groupes de faits, on trouvera d'abord qu'ils sont
+composés de parties, et que tous ont des parties communes. Prenons
+d'abord les trois principales oeuvres de l'intelligence humaine, la
+religion, l'art, la philosophie. Qu'est-ce qu'une philosophie sinon une
+conception de la nature et de ses causes primordiales, sous forme
+d'abstractions et de formules? Qu'y a-t-il au fond d'une religion et
+d'un art sinon une conception de cette même nature et de ces mêmes
+causes primordiales, sous forme de symboles plus ou moins arrêtés et de
+personnages plus ou moins précis, avec cette différence que dans le
+premier cas on croit qu'ils existent, et dans le second qu'ils
+n'existent pas? Que le lecteur considère quelques-unes de ces grandes
+créations de l'esprit dans l'Inde, en Scandinavie, en Perse, à Rome, en
+Grèce, et il verra que partout l'art est une sorte de philosophie
+devenue sensible, la religion une sorte de poëme tenu pour vrai, la
+philosophie une sorte d'art et de religion, desséchée et réduite aux
+idées pures. Il y a donc au centre de chacun de ces trois groupes un
+élément commun, la conception du monde et de son principe, et s'ils
+diffèrent entre eux, c'est que chacun combine avec l'élément commun, un
+élément distinct: ici la puissance d'abstraire, là la faculté de
+personnifier et de croire, là enfin le talent de personnifier sans
+croire. Prenons maintenant les deux principales oeuvres de l'association
+humaine, la famille et l'État. Qu'est-ce qui fait l'État sinon le
+sentiment d'obéissance par lequel une multitude d'hommes se rassemble
+sous l'autorité d'un chef? Et qu'est-ce qui fait la famille sinon le
+sentiment d'obéissance par lequel une femme et des enfants agissent
+sous la direction d'un père et d'un mari? La famille est un État
+naturel, primitif et restreint, comme l'État est une famille
+artificielle, ultérieure et étendue; et sous les différences
+qu'introduisent le nombre, l'origine et la condition des membres, on
+démêle, dans la petite société comme dans la grande, une même
+disposition d'esprit fondamentale qui les rapproche et les unit. À
+présent supposez que cet élément commun reçoive du milieu, du moment ou
+de la race des caractères propres, il est clair que _tous les groupes où
+il entre seront modifiés à proportion_. Si le sentiment d'obéissance
+n'est que de la crainte[4], vous rencontrerez comme dans la plupart des
+États orientaux la brutalité du despotisme, la prodigalité des
+supplices, l'exploitation du sujet, la servilité des moeurs,
+l'incertitude de la propriété, l'appauvrissement de la production,
+l'esclavage de la femme et les habitudes du harem. Si le sentiment
+d'obéissance a pour racine l'instinct de la discipline, la sociabilité
+et l'honneur, vous trouverez comme en France la parfaite organisation
+militaire, la belle hiérarchie administrative, le manque d'esprit public
+avec les saccades du patriotisme, la prompte docilité du sujet avec les
+impatiences du révolutionnaire, les courbettes du courtisan avec les
+résistances du galant homme, l'agrément délicat de la conversation et du
+monde avec les tracasseries du foyer et de la famille, l'égalité des
+époux et l'imperfection du mariage sous la contrainte nécessaire de la
+loi. Si enfin le sentiment d'obéissance a pour racine l'instinct de
+subordination et l'idée du devoir, vous apercevrez comme dans les
+nations germaniques la sécurité et le bonheur du ménage, la solide
+assiette de la vie domestique, le développement tardif et incomplet de
+la vie mondaine, la déférence innée pour les dignités établies, la
+superstition du passé, le maintien des inégalités sociales, le respect
+naturel et habituel de la loi. Pareillement dans une race, selon que
+l'aptitude aux idées générales sera différente, la religion, l'art et la
+philosophie seront différents. Si l'homme est naturellement propre aux
+plus larges conceptions universelles, en même temps qu'enclin à les
+troubler par la délicatesse nerveuse de son organisation surexcitée, on
+verra, comme dans l'Inde, une abondance étonnante de gigantesques
+créations religieuses, une floraison splendide d'épopées démesurées et
+transparentes, un enchevêtrement étrange de philosophies subtiles et
+imaginatives, toutes si bien liées entre elles et tellement pénétrées
+d'une séve commune, qu'à leur ampleur, à leur couleur à leur désordre,
+on les reconnaîtra à l'instant comme les productions du même climat et
+du même esprit. Si, au contraire, l'homme naturellement sain et
+équilibré limite volontiers l'étendue de ses conceptions pour en mieux
+préciser la forme, on verra, comme en Grèce, une théologie d'artistes
+et de conteurs, des dieux distincts promptement séparés des choses et
+transformés presque dès l'abord en personnes solides, le sentiment de
+l'unité universelle presque effacé et à peine conservé dans la notion
+vague du Destin, une philosophie plutôt fine et serrée que grandiose et
+systématique, bornée dans la haute métaphysique[5], mais incomparable
+dans la logique, la sophistique et la morale, une poésie et des arts
+supérieurs pour leur clarté, leur naturel, leur mesure, leur vérité et
+leur beauté à tout ce que l'on a jamais vu. Si enfin l'homme réduit à
+des conceptions étroites et privé de toute finesse spéculative, se
+trouve en même temps absorbé et roidi tout entier par les préoccupations
+pratiques, on verra, comme à Rome, des dieux rudimentaires, simples noms
+vides, bons pour noter les plus minces détails de l'agriculture, de la
+génération et du ménage, véritables étiquettes de mariage et de ferme,
+partant une mythologie, une philosophie et une poésie nulles ou
+empruntées. Ici, comme partout, s'applique _la loi des dépendances
+mutuelles_[6]. Une civilisation fait corps, et ses parties se tiennent à
+la façon des parties d'un corps organique. De même que dans un animal
+les instincts, les dents, les membres, la charpente osseuse, l'appareil
+musculaire, sont liés entre eux, de telle façon qu'une variation de l'un
+d'entre eux détermine dans chacun des autres une variation
+correspondante, et qu'un naturaliste habile peut sur quelques fragments
+reconstruire par le raisonnement le corps presque tout entier; de même
+dans une civilisation la religion, la philosophie, la forme de famille,
+la littérature, les arts composent un système où tout changement local
+entraîne un changement général, en sorte qu'un historien expérimenté qui
+en étudie quelque portion restreinte aperçoit d'avance et prédit à demi
+les caractères du reste. Rien de vague dans cette dépendance. Ce qui la
+règle dans un corps vivant, c'est d'abord sa tendance à manifester un
+certain type primordial, ensuite la nécessité où il est de posséder des
+organes qui puissent fournir à ses besoins et de se trouver d'accord
+avec lui-même afin de vivre. Ce qui la règle dans une civilisation,
+c'est la présence dans chaque grande création humaine d'un élément
+producteur également présent dans les autres créations environnantes,
+j'entends par là quelque faculté, aptitude, disposition efficace et
+notable qui, ayant un caractère propre, l'introduit avec elle dans
+toutes les opérations auxquelles elle participe, et selon ses variations
+fait varier toutes les oeuvres auxquelles elle concourt.
+
+[Footnote 3: Consulter, pour voir cette échelle d'effets coordonnés:
+Renan, _Langues sémitiques_, 1er chapitre.--Mommsen, _Comparaison des
+civilisations grecque et romaine_, 2e chapitre, 1er volume, 3e
+édition.--Tocqueville, _Conséquences de la démocratie en Amérique_, 3e
+volume.]
+
+[Footnote 4: Montesquieu, _Esprit des lois, Principes des trois
+gouvernements_.]
+
+[Footnote 5: La philosophie alexandrine ne naît qu'au contact de
+l'Orient. Les vues métaphysiques d'Aristote sont isolées; d'ailleurs
+chez lui, comme chez Platon, elles ne sont qu'un aperçu. Voyez par
+contraste la puissance systématique dans Plotin, Proclus, Schelling et
+Hegel, ou encore l'audace admirable de la spéculation brahmanique et
+bouddhique.]
+
+[Footnote 6: J'ai essayé plusieurs fois d'exprimer cette loi, notamment
+dans la préface des _Essais de critique et d'histoire_.]
+
+
+VII
+
+[Sidenote: Loi de formation d'un groupe. Exemples et indications.]
+
+Arrivés là nous pouvons entrevoir les principaux traits des
+transformations humaines, et commencer à chercher les lois générales qui
+régissent non plus des événements, mais des classes d'événements, non
+plus telle religion ou telle littérature, mais le groupe des
+littératures ou des religions. Si par exemple on admettait qu'une
+religion est un poëme métaphysique accompagné de croyance; si on
+remarquait en outre qu'il y a certains moments, certaines races et
+certains milieux, où la croyance, la faculté poétique et la faculté
+métaphysique se déploient ensemble avec une vigueur inusitée; si on
+considérait que le christianisme et le bouddhisme sont éclos à des
+époques de synthèses grandioses et parmi des misères semblables à
+l'oppression qui souleva les exaltés des Cévennes; si d'autre part on
+reconnaissait que les religions primitives sont nées à l'éveil de la
+raison humaine, pendant la plus riche floraison de l'imagination
+humaine, au temps de la plus belle naïveté et de la plus grande
+crédulité; si on considérait encore que le mahométisme apparut avec
+l'avènement de la prose poétique et la conception de l'unité nationale,
+chez un peuple dépourvu de science, au moment d'un soudain développement
+de l'esprit; on pourrait conclure qu'une religion naît, décline, se
+reforme et se transforme selon que les circonstances fortifient et
+assemblent avec plus ou moins de justesse et d'énergie ses trois
+instincts générateurs, et l'on comprendrait pourquoi elle est endémique
+dans l'Inde, parmi des cervelles imaginatives, philosophiques, exaltées
+par excellence; pourquoi elle s'épanouit si étrangement et si grandement
+au moyen âge, dans une société oppressive, parmi des langues et des
+littératures neuves; pourquoi elle se releva au seizième siècle avec un
+caractère nouveau et un enthousiasme héroïque, au moment de la
+renaissance universelle, et à l'éveil des races germaniques; pourquoi
+elle pullule en sectes bizarres dans la grossière démocratie américaine,
+et sous le despotisme bureaucratique de la Russie; pourquoi enfin elle
+se trouve aujourd'hui répandue en Europe avec des proportions et des
+particularités si différentes selon les différences des races et des
+civilisations. Il en est ainsi pour chaque espèce de production humaine,
+pour la littérature, la musique, les arts du dessin, la philosophie, les
+sciences, l'État, l'industrie, et le reste. Chacune d'elles a pour cause
+directe une disposition morale, ou un concours de dispositions morales;
+cette cause donnée, elle apparaît; cette cause retirée, elle disparaît;
+la faiblesse ou l'intensité de cette cause mesure sa propre intensité ou
+sa propre faiblesse. Elle lui est liée comme un phénomène physique à sa
+condition, comme la rosée au refroidissement de la température
+ambiante, comme la dilatation à la chaleur. Il y a ici des couples dans
+le monde moral, comme il y en a dans le monde physique, aussi
+rigoureusement enchaînés, et aussi universellement répandus dans l'un
+que dans l'autre. Tout ce qui dans un de ces couples produit, altère, ou
+supprime le premier terme, produit, altère ou supprime le second par
+contre-coup. Tout ce qui refroidit la température ambiante, fait déposer
+la rosée. Tout ce qui développe la crédulité en même temps que les vues
+poétiques d'ensemble engendre la religion. C'est ainsi que les choses
+sont arrivées; c'est ainsi qu'elles arriveront encore. Sitôt que nous
+savons quelle est la condition suffisante et nécessaire d'une de ces
+vastes apparitions, notre esprit a prise aussi bien sur l'avenir que sur
+le passé. Nous pouvons dire avec assurance dans quelles circonstances
+elle devra renaître, prévoir sans témérité plusieurs parties de son
+histoire prochaine et esquisser avec précaution quelques traits de son
+développement ultérieur.
+
+
+VIII
+
+[Sidenote: Problème général et avenir de l'histoire. Méthode
+psychologique. Valeur des littératures. Objet de ce livre.]
+
+Aujourd'hui l'histoire en est là, ou plutôt elle est tout près de là,
+sur le seuil de cette recherche. La question posée en ce moment est
+celle-ci: Étant donné une littérature, une philosophie, une société, un
+art, telle classe d'arts, quel est l'état moral qui la produit? et
+quelles sont les conditions de race, de moment et de milieu les plus
+propres à produire cet état moral? Il y a un état moral distinct pour
+chacune de ces formations et pour chacune de leurs branches; il y en a
+un, pour l'art en général, et pour chaque sorte d'art, pour
+l'architecture, pour la peinture, pour la sculpture, pour la musique,
+pour la poésie; chacune a son germe spécial dans le large champ de la
+psychologie humaine; chacune a sa loi, et c'est en vertu de cette loi
+qu'on la voit se lever au hasard, à ce qu'il semble, et toute seule
+parmi les avortements de ses voisines, comme la peinture en Flandre et
+en Hollande au dix-septième siècle, comme la poésie en Angleterre au
+seizième siècle, comme la musique en Allemagne au dix-huitième siècle. À
+ce moment et dans ces pays, les conditions se sont trouvées remplies
+pour un art, et non pour les autres, et, une branche seule a bourgeonné
+dans la stérilité générale. Ce sont ces règles de la végétation humaine
+que l'histoire à présent doit chercher; c'est cette psychologie spéciale
+de chaque formation spéciale qu'il faut faire; c'est le tableau complet
+de ces conditions propres qu'il faut aujourd'hui travailler à composer.
+Rien de plus délicat et rien de plus difficile; Montesquieu l'a
+entrepris, mais de son temps l'histoire était trop nouvelle, pour qu'il
+pût réussir; on ne soupçonnait même point encore la voie qu'il fallait
+prendre, et c'est à peine si aujourd'hui nous commençons à l'entrevoir.
+De même qu'au fond l'astronomie est un problème de mécanique et la
+physiologie un problème de chimie, de même l'histoire au fond est un
+_problème de psychologie_. Il y a un système particulier d'impressions
+et d'opérations intérieures qui fait l'artiste, le croyant, le musicien,
+le peintre, le nomade, l'homme en société; pour chacun d'eux, la
+filiation, l'intensité, les dépendances des idées et des émotions sont
+différentes; chacun d'eux a son histoire morale et sa structure propre,
+avec quelque disposition maîtresse et quelque trait dominateur. Pour
+expliquer chacun d'eux, il faudrait écrire un chapitre d'analyse intime,
+et c'est à peine si aujourd'hui ce travail est ébauché. Un seul homme,
+Stendhal, par une tournure d'esprit et d'éducation singulière, l'a
+entrepris, et encore aujourd'hui la plupart des lecteurs trouvent ses
+livres paradoxaux et obscurs; son talent et ses idées étaient
+prématurés; on n'a pas compris ses admirables divinations, ses mots
+profonds jetés en passant, la justesse étonnante de ses notations et de
+sa logique; on n'a pas vu que sous des apparences de causeur et d'homme
+du monde, il expliquait les plus compliqués des mécanismes internes,
+qu'il mettait le doigt sur les grands ressorts, qu'il importait dans
+l'histoire du coeur les procédés scientifiques, l'art de chiffrer, de
+décomposer et de déduire, que le premier il marquait les causes
+fondamentales, j'entends les nationalités, les climats et les
+tempéraments; bref, qu'il traitait des sentiments comme on doit en
+traiter, c'est-à-dire en naturaliste et en physicien, en faisant des
+classifications et en pesant des forces. À cause de tout cela, on l'a
+jugé sec et excentrique, et il est demeuré isolé, écrivant des romans,
+des voyages, des notes, pour lesquels il souhaitait et obtenait vingt
+lecteurs. Et cependant, c'est dans ses livres qu'on trouvera encore
+aujourd'hui les essais les plus propres à frayer la route que j'ai tâché
+de décrire. Nul n'a mieux enseigné à ouvrir les yeux et à regarder, à
+regarder d'abord les hommes environnants et la vie présente, puis les
+documents anciens et authentiques, à lire par delà le blanc et le noir
+des pages, à voir sous la vieille impression, sous le griffonnage d'un
+texte, le sentiment précis, le mouvement d'idées, l'état d'esprit dans
+lequel on l'écrivait. C'est dans ses écrits, chez Sainte-Beuve, chez les
+critiques allemands que le lecteur verra tout le parti qu'on peut tirer
+d'un document littéraire; quand ce document est riche et qu'on sait
+l'interpréter, on y trouve la psychologie d'une âme, souvent celle d'un
+siècle, et parfois celle d'une race. À cet égard un grand poëme, un beau
+roman, les confessions d'un homme supérieur sont plus instructifs qu'un
+monceau d'historiens et d'histoires; je donnerais cinquante volumes de
+chartes et cent volumes de pièces diplomatiques pour les mémoires de
+Cellini, pour les lettres de saint Paul, pour les propos de table de
+Luther ou les comédies d'Aristophane. En cela consiste l'importance des
+oeuvres littéraires; elles sont instructives, parce qu'elles sont
+belles; leur utilité croît avec leur perfection; et si elles fournissent
+des documents, c'est qu'elles sont des monuments. Plus un livre rend les
+sentiments visibles, plus il est littéraire; car l'office propre de la
+littérature, est de noter les sentiments. Plus un livre note des
+sentiments importants, plus il est placé haut dans la littérature; car,
+c'est en représentant la façon d'être de toute une nation et de tout un
+siècle qu'un écrivain rallie autour de lui les sympathies de tout un
+siècle et de toute une nation. C'est pourquoi, parmi les documents qui
+nous remettent devant les yeux les sentiments des générations
+précédentes, une littérature, et notamment une grande littérature est
+incomparablement le meilleur. Elle ressemble à ces appareils admirables,
+d'une sensibilité extraordinaire, au moyen desquels les physiciens
+démêlent et mesurent les changements les plus intimes et les plus
+délicats d'un corps. Les constitutions, les religions n'en approchent
+pas; des articles de code et de catéchisme ne peignent jamais l'esprit
+qu'en gros, et sans finesse; s'il y a des documents dans lesquels la
+politique et le dogme soient vivants, ce sont les discours éloquents de
+chaire et de tribune, les mémoires, les confessions intimes, et tout
+cela appartient à la littérature; en sorte qu'outre elle-même, elle a
+tout le bon d'autrui. C'est donc principalement par l'étude des
+littératures que l'on pourra faire l'histoire morale et marcher vers la
+connaissance des lois psychologiques, d'où dépendent les événements.
+J'entreprends ici d'écrire l'histoire d'une littérature et d'y chercher
+la psychologie d'un peuple; si j'ai choisi celle-ci, ce n'est pas sans
+motif. Il fallait trouver un peuple qui eût une grande littérature
+complète, et cela est rare; il y a peu de nations qui aient, pendant
+toute leur vie, vraiment pensé et vraiment écrit. Parmi les anciens, la
+littérature latine est nulle au commencement, puis empruntée et imitée.
+Parmi les modernes, la littérature allemande est presque vide pendant
+deux siècles[7]; la littérature italienne et la littérature espagnole
+finissent au milieu du dix-septième siècle. Seules, la Grèce ancienne,
+la France et l'Angleterre modernes, offrent une série complète de grands
+monuments expressifs. J'ai choisi l'Angleterre, parce qu'étant vivante
+encore et soumise à l'observation directe, elle peut être mieux étudiée
+qu'une civilisation détruite dont nous n'avons plus que les lambeaux, et
+parce qu'étant différente, elle présente mieux que la France des
+caractères tranchés aux yeux d'un Français. D'ailleurs, il y a cela de
+particulier dans cette civilisation, qu'outre son développement
+spontané, elle offre une déviation forcée, qu'elle a subi la dernière et
+la plus efficace de toutes les conquêtes, et que les trois données d'où
+elle est sortie, la race, le climat, l'invasion normande, peuvent être
+observées dans les monuments avec une précision parfaite; si bien, qu'on
+étudie dans cette histoire les deux plus puissants moteurs des
+transformations humaines, je veux dire la nature et la contrainte, et
+qu'on peut les étudier sans incertitude ni lacune, dans une suite de
+monuments authentiques et entiers. J'ai tâché de définir ces ressorts
+primitifs, d'en montrer les effets graduels, d'expliquer comment ils ont
+fini par soulever jusqu'à la lumière les grandes oeuvres politiques,
+religieuses, littéraires, et de développer le mécanisme intérieur par
+lequel le Saxon barbare est devenu l'Anglais que nous voyons
+aujourd'hui.
+
+[Footnote 7: De 1550 à 1750.]
+
+
+
+
+HISTOIRE
+
+DE LA
+
+LITTÉRATURE ANGLAISE.
+
+
+
+
+LIVRE I.
+
+LES ORIGINES.
+
+
+CHAPITRE I.
+
+Les Saxons.
+
+ I. L'ancienne patrie.--Le sol, la mer, le ciel, le climat.--La
+ nouvelle patrie.--Le pays humide et la terre
+ ingrate.--Influence du climat sur le caractère.
+
+ II. Le corps.--La nourriture.--Les moeurs.--Les instincts
+ rudes en Germanie, en Angleterre.
+
+ III. Les instincts nobles en Germanie.--L'individu.--La
+ famille.--L'État.--La religion.--L'_Edda_.--Conception
+ tragique et héroïque du monde et de l'homme.
+
+ IV. Les instincts nobles en Angleterre.--Le guerrier et son
+ chef.--La femme et son mari.--Poëme de Beowulf.--La société
+ barbare et le héros barbare.
+
+ V. Poëmes païens.--Genre et force des sentiments.--Tour de
+ l'esprit et du langage.--Véhémence de l'impression et aspérité
+ de l'expression.
+
+ VI. Poëmes chrétiens.--En quoi les Saxons sont prédisposés au
+ christianisme.--Comment ils se convertissent au
+ christianisme.--Comment ils entendent le
+ christianisme.--Hymnes de Coedmon.--Hymne des
+ Funérailles.--Poëme de Judith.--Paraphrase de la Bible.
+
+ VII. Pourquoi la culture latine n'a point de prise sur les
+ Saxons.--Raisons tirées de la conquête saxonne.--Bède, Alcuin,
+ Alfred.--Traductions.--Chroniques.--Compilations.--Impuissance
+ des latinistes.--Raisons tirées du caractère
+ saxon.--Adhelm.--Alcuin.--Vers latins.--Dialogues
+ poétiques.--Mauvais goût des latinistes.
+
+ VIII. Opposition des races germaniques et des races
+ latines.--Caractère de la race saxonne.--Elle persiste sous la
+ conquête normande.
+
+
+I
+
+Si vous longez la mer du Nord depuis l'Escaut jusqu'au Jutland, vous
+vous apercevrez d'abord que le trait marquant du pays est le manque de
+pente; marécages, landes et bas-fonds: les fleuves, péniblement, se
+traînent, enflés et inertes, avec de longues ondulations noirâtres; leur
+eau extravasée suinte à travers la rive, et reparaît au delà en flaques
+dormantes. En Hollande le sol n'est qu'une boue qui fond; à peine si la
+terre surnage çà et là par une croûte de limon mince et frêle, alluvion
+du fleuve que le fleuve semble prêt à noyer. Au-dessus planent les
+lourds nuages, nourris par les exhalaisons éternelles. Ils tournent
+lentement leurs ventres violacés, noircissent, et tout d'un coup fondent
+en averses; la vapeur, semblable aux fumées d'une chaudière, rampe
+incessamment sur l'horizon. Ainsi arrosées, les plantes pullulent; à
+l'angle du Jutland et du continent, dans un sol gras, limoneux, «la
+verdure est aussi fraîche qu'en Angleterre[8].» Des forêts immenses
+couvrirent la contrée jusqu'au delà du onzième siècle. C'est ici la séve
+du pays humide, grossière et puissante, qui coule dans l'homme comme
+dans les plantes, et par la respiration, la nourriture, les sensations
+et les habitudes, fait ses aptitudes et son corps.
+
+[Footnote 8: Malte-Brun, t. IV, 398, Danemark signifie _champ bas_. Sans
+compter les baies, golfes et canaux, la seizième partie du pays est
+occupée par les eaux. Le patois jutlandais a encore beaucoup de
+ressemblance avec l'anglais.]
+
+Cette terre ainsi faite a un ennemi, la mer. La Hollande ne subsiste que
+par ses digues. En 1654, celles de Jutland se rompirent, et quinze mille
+habitants furent engloutis. Il faut voir la houle du nord clapoter au
+niveau du sol, blafarde et méchante[9]; l'énorme mer jaunâtre arrive
+d'un élan sur la petite bande de côte plate qui ne semble pas capable de
+lui résister un seul instant; le vent hurle et beugle, les mouettes
+crient; les pauvres petits navires s'enfuient à tire-d'aile penchés,
+presque renversés, et tâchent de trouver un asile dans la bouche du
+fleuve, qui semble aussi hostile que la mer. Triste vie et précaire,
+comme devant une bête de proie; les Frisons, dans leurs lois antiques,
+parlent déjà de la ligue qu'ils ont fait ensemble contre «le féroce
+Océan.» Même pendant le calme, cette mer reste inclémente. «Devant les
+yeux s'étale le grand désert des eaux; au-dessus voguent les nuées, ces
+grises et informes filles de l'air, qui de la mer avec leurs seaux de
+brouillards, puisent l'eau, la traînent à grand'peine, et la laissent
+retomber dans la mer, besogne triste, inutile et fastidieuse[10].» «À
+plat ventre étendu, l'informe vent du nord, comme un vieillard grognon,
+babille d'une voix gémissante et mystérieuse, et raconte de folles
+histoires.» Pluie, vent et houle, il n'y a de place ici que pour les
+pensées sinistres ou mélancoliques. La joie des vagues elles-même a je
+ne sais quoi d'inquiétant et d'âpre. De la Hollande au Jutland, une file
+de petites îles noyées[11] témoigne de leurs ravages; les sables
+mouvants que les flots apportent obstruent d'écueils la côte et l'entrée
+des fleuves[12]. La première flotte romaine, mille vaisseaux, y périt;
+encore aujourd'hui les navires demeurent en vue des ports un mois et
+davantage, ballottés sur les grandes vagues blanches, n'osant se risquer
+dans le chenal changeant, tortueux, célèbre par les naufrages. L'hiver,
+une cuirasse de glace couvre les deux fleuves; la mer repousse les
+glaçons qui descendent; ils s'entassent en craquant sur les bancs de
+sable, et oscillent; parfois on a vu des vaisseaux, saisis comme par
+une pince, se fendre en deux sous leur effort. Figurez-vous, dans cet
+air brumeux, parmi ces frimas et ces tempêtes, dans ces marécages et ces
+forêts, des sauvages demi-nus, sortes de bêtes de proie, pêcheurs et
+chasseurs, mais surtout chasseurs d'hommes; ce sont eux, Saxons, Angles,
+Jutes, Frisons aussi[13], et plus tard Danois, qui au cinquième et au
+neuvième siècle, avec leurs épées et leurs grandes haches, prirent et
+gardèrent l'île de Bretagne.
+
+[Footnote 9: Tableau de Ruysdaël, galerie de M. Baring. Des trois îles
+saxonnes, North Strandt, Busen et Héligoland, North Strandt a été
+envahie par la mer en 1300, 1483, 1532, 1615, et presque détruite en
+1634,--Busen est une plaine unie, battue de tempêtes, qu'il a fallu
+entourer d'une digue,--Héligoland a été dévastée par la mer en 800, en
+1300, en 1500, en 1649, cette dernière fois si terriblement, qu'il n'est
+resté d'elle qu'un morceau.--Turner, I, 118.]
+
+[Footnote 10: Henri Heine, _Die nordsee_. Voir dans Tacite, _Annales_,
+liv. II, l'impression des Romains. _Truculentia coeli_.]
+
+[Footnote 11: _Watten_, _Platen_, _Sande_, _Düneninseln_.]
+
+[Footnote 12: C'est à 9 ou 10 milles, près d'Héligoland, qu'on trouve
+pour la première fois des profondeurs de vingt perches.]
+
+[Footnote 13: Palgrave, _Saxon commonwealth_, t. I.]
+
+Pays rude et brumeux, semblable au leur, sauf pour la profondeur de sa
+mer et la commodité de ses côtes, qui plus tard appellera les vraies
+flottes et les grands navires: la verte Angleterre, ce mot ici vient
+d'abord aux lèvres, et dit tout. Là aussi l'humidité surabonde; même en
+été, le brouillard monte; même dans les jours clairs, on le sent qui va
+venir de la grande ceinture maritime, ou sortir de l'immense prairie
+toujours abreuvée, qui, dans les bas-fonds, sur les hauteurs, ondule,
+coupée de haies, jusqu'au bout de l'horizon. Çà et là, un jet de soleil
+s'abat sur les hautes herbes avec un éclat violent, et la splendeur de
+la verdure devient éblouissante et brutale. L'eau regorgeante dresse les
+tiges mollasses; elles foisonnent fragiles et emplies de séve, et cette
+séve est incessamment renouvelée; car les nuages grisâtres rampent sur
+un fond de brouillard immobile, et de loin en loin, le bord du ciel est
+brouillé par une averse. «Il y a encore des _commons_, comme aux temps
+de la conquête, abandonnés[14], sauvages, pleins d'ajoncs et d'herbes
+épineuses, avec un cheval çà et là qui paît dans la solitude. Triste
+aspect, médiocre terre[15]. Quel travail il a fallu pour l'humaniser!
+Quelle impression elle a dû faire sur les hommes du Midi, sur les
+Romains de César! Je pensais, en la voyant, aux anciens Saxons, aux
+vagabonds de l'Ouest et du Nord, qui étaient venus camper dans ce pays
+de marécages et de brumes, sur la lisière des vieilles forêts, au bord
+de ces grands fleuves limoneux, qui roulent leur bourbe à la rencontre
+des vagues. Il leur fallait vivre en chasseurs et en porchers, devenir,
+comme auparavant, athlétiques, féroces et sombres. Mettez la
+civilisation en moins sur ce sol. Il ne restera aux habitants que la
+guerre, la chasse, la mangeaille et l'ivrognerie. L'amour riant, les
+doux songes poétiques, les arts, la fine et agile pensée sont pour les
+heureuses plages de la Méditerranée. Ici le barbare, mal clos dans sa
+chaumière fangeuse, qui entend la pluie ruisseler pendant des journées
+entières sur les feuilles des chênes, quelles rêveries peut-il avoir
+quand il contemple ses boues et son ciel terni?»
+
+[Footnote 14: Notes d'un voyage en Angleterre.]
+
+[Footnote 15: Léonce de Lavergne, _De l'agriculture anglaise_. Le sol
+est beaucoup plus mauvais que celui de la France.]
+
+
+II
+
+De grands corps blancs, flegmatiques, avec des yeux bleus farouches, et
+des cheveux d'un blond rougeâtre; des estomacs voraces, repus de viande
+et de fromage, réchauffés par des liqueurs fortes; un tempérament froid,
+tardif pour l'amour[16], le goût du foyer domestique, le penchant à
+l'ivrognerie brutale: ce sont là encore aujourd'hui les traits que
+l'hérédité et le climat maintiennent dans la race, et ce sont ceux que
+les historiens romains leur découvrent d'abord dans leur premier pays.
+On ne vit point, en ces contrées, sans une abondance de nourriture
+solide; le mauvais temps enferme les gens chez eux; il faut, pour les
+ranimer, des boissons fortes; les sens y sont obtus, les muscles
+résistants, les volontés énergiques. Par toutes ses racines corporelles
+l'homme en tout pays plonge dans la nature, et il y plonge d'autant
+davantage qu'étant plus inculte, il en est moins affranchi. Ceux-ci en
+Germanie, sous leurs tempêtes, dans leurs misérables bateaux de cuir,
+parmi les rigueurs et les périls de la vie maritime, se trouvaient entre
+tous façonnés pour la résistance et l'entreprise, endurcis au mal et
+contempteurs du danger. Pirates d'abord: de toutes les chasses, la
+chasse à l'homme est la plus profitable et la plus noble; ils laissaient
+le soin de la terre, et des troupeaux aux femmes et aux esclaves;
+naviguer, combattre et piller[17], c'était là pour eux toute l'oeuvre
+d'un homme libre. Ils se lançaient en mer sur leurs barques à deux
+voiles, abordaient au hasard, tuaient, et allaient recommencer plus
+loin, ayant égorgé en l'honneur de leurs dieux le dixième de leurs
+prisonniers, et laissant derrière eux la lueur rouge de l'incendie.
+«Seigneur, disait une litanie, délivrez-nous de la fureur des Jutes.»
+«De tous les barbares[18], ce sont les plus fermes de corps et de coeur,
+les plus redoutés,» ajoutez les plus «cruellement féroces.» Quand le
+meurtre est devenu un métier, il devient un plaisir. Vers le huitième
+siècle, la décomposition finale du grand cadavre romain, que Charlemagne
+avait tenté de relever et qui s'affaissait dans sa pourriture, les
+appela comme des vautours à la proie. Ceux qui étaient restés en
+Danemark avec leurs frères de Norvége, païens fanatiques, et acharnés
+contre les chrétiens, se lancèrent sur tous les rivages. Leurs rois de
+mer[19], «qui n'avaient jamais dormi sous les poutres enfumées d'un
+toit, qui n'avaient jamais vidé la corne de bière auprès d'un foyer
+habité,» se riaient des vents et des orages, et chantaient: «Le souffle
+de la tempête aide nos rameurs; le mugissement du ciel, les coups de la
+foudre ne nous nuisent pas; l'ouragan est à notre service et nous jette
+où nous voulions aller.» «Nous avons frappé de nos épées, dit un chant
+attribué à Ragnar Lodbrog; c'était pour moi un plaisir égal à celui de
+tenir une belle fille à mes côtés!... Celui qui n'est jamais blessé mène
+une vie ennuyeuse.» Un d'entre eux, au monastère de Peterborough, tue de
+sa main tous les moines, au nombre de quatre-vingt-quatre; d'autres,
+ayant pris le roi Ælla, lui coupent les côtes jusqu'aux reins, et lui
+arrachent les poumons par l'ouverture, de façon à figurer un aigle avec
+sa plaie. Harold Pied de Lièvre, ayant saisi son compétiteur Alfred avec
+six cents hommes, leur fit crever les yeux et couper les jarrets, ou
+scalper le crâne, ou dévider les entrailles. Supplices et carnages,
+besoin du danger, fureur de destruction, audaces obstinées et insensées
+du tempérament trop fort, déchaînement des instincts carnassiers, ce
+sont là les traits qui apparaissent à chaque pas dans les anciennes
+Sagas. La fille du Iarl danois, voyant Egill qui veut s'asseoir auprès
+d'elle, le repousse avec mépris, lui reprochant «d'avoir rarement fourni
+aux loups des mets chauds, de n'avoir pas vu dans tout l'automne le
+corbeau croassant au-dessus du carnage.» Mais Egill la saisit et
+l'apaise en chantant: «J'ai marché avec mon glaive sanglant, de sorte
+que le corbeau m'a suivi. Furieux, nous avons combattu, le feu planait
+sur la demeure des hommes, et nous avons endormi dans le sang ceux qui
+veillaient aux portes de la ville.» Par ces propos de table et ces goûts
+de jeune fille, jugez du reste[20].
+
+[Footnote 16: Tacite, _De moribus Germanorum_, passim: Diem, noctemque
+continuare potando, nulli probrum.--Sera juvenum Venus.--Totos dies
+juxta focum atque ignem agunt.--Dargaud, _Voyage en Danemark_. Six repas
+par jour, le premier à 5 heures du matin. Voir les figures et les repas
+à Hambourg et à Amsterdam.]
+
+[Footnote 17: Bède, V. 10. Sidoine, VIII, 6. Lingard, _Histoire
+d'Angleterre_.]
+
+[Footnote 18: Zosime, III, 147. Ammien Marcellin, XXVIII, 526.]
+
+[Footnote 19: Vikings. Aug. Thierry, _Hist. sancti Edmundi_, t. VI, 441
+apud Surium. Voir l'_Yglingasaga_, et surtout la _Saga d'Egill_.]
+
+[Footnote 20: Francs, Frisons, Saxons, Danois, Norvégiens, Islandais,
+sont un même peuple. La langue, les lois, la religion, la poésie
+diffèrent à peine. Ceux qui sont plus au nord restent plus tardivement
+dans les moeurs primitives. La Germanie aux quatrième et cinquième
+siècles, le Danemark et la Norvége au septième et au huitième, l'Islande
+aux dixième et onzième siècles, offrent le même état, et les documents
+de chaque pays peuvent combler les lacunes qu'il y a dans l'histoire des
+autres.]
+
+Les voici maintenant en Angleterre, plus sédentaires et plus riches:
+croyez-vous qu'ils soient beaucoup changés? Changés peut-être, mais en
+pis, comme les Francs, comme tous les barbares qui passent de l'action à
+la jouissance. Ils sont plus gloutons, ils dépècent leurs porcs, ils
+s'emplissent de viandes, ils avalent coup sur coup l'hydromel, la bière,
+le vin de _pigment_, toutes ces fortes et âpres boissons qu'ils ont pu
+ramasser, et se trouvent égayés et ranimés. Ajoutez-y le plaisir de se
+battre. Ce n'est pas avec de tels instincts qu'on atteint vite à la
+culture; pour la trouver naturelle et prompte, il faut aller la chercher
+dans les sobres et vives populations du Midi. Ici le tempérament lent et
+lourd[21] reste longtemps enseveli dans la vie brutale; au premier
+aspect, nous autres, gens de race latine, nous ne voyons jamais chez eux
+que de grandes et grosses bêtes, maladroites et ridicules quand elles ne
+sont pas dangereuses et enragées. Jusqu'au seizième siècle, le corps de
+la nation, dit un vieil historien, ne se composa guère que de pâtres,
+gardeurs de bêtes à viande et à laine; jusqu'à la fin du dix-huitième,
+l'ivrognerie fut le plaisir de la haute classe; il est encore celui de
+la basse, et tous les raffinements des délicatesses et de l'humanité
+moderne n'ont point aboli chez eux l'usage des verges et des coups de
+poing. Si le barbare carnivore, belliqueux, buveur, dur aux intempéries,
+apparaît encore sous la régularité de notre société et sous la douceur
+de notre politesse, imaginez ce qu'il devait être lorsque, débarqué avec
+sa bande sur un territoire dévasté ou désert et pour la première fois
+devenu sédentaire, il voyait à l'horizon les pâturages communs de la
+Marche, et la grande forêt primitive qui fournissait des cerfs à ses
+chasses et des glands à ses porcs! Ils étaient «d'appétit grand et
+grossier[22],» disent les anciennes histoires. Encore au temps de la
+conquête[23], «la coutume de boire excessivement était le vice commun
+des gens du haut rang, et ils y passaient, sans interruption, les jours
+et les nuits entières.» Henri de Huntington, au douzième siècle,
+regrettant l'antique hospitalité, dit que les rois normands ne
+fournissent à leurs courtisans qu'un repas par jour, tandis que les rois
+saxons en fournissaient quatre. Un jour qu'Athelstan visitait avec les
+nobles sa parente Ethelflède, la provision d'hydromel fut épuisée du
+premier coup par la grandeur des rasades; mais saint Dunstan, ayant
+deviné, l'immensité de l'estomac royal, avait muni la maison, en sorte
+«que les échansons, selon la coutume des fêtes royales, purent _toute la
+journée_ servir à boire dans des cornes et autres vaisseaux.» Quand les
+convives étaient rassasiés, la harpe passait de mains en mains, et la
+rude harmonie de ces voix profondes montait haut sous les voûtes. Les
+monastères eux-mêmes, au temps du roi Edgard, retentissaient jusqu'au
+milieu de la nuit de jeux, de chants et de danses. Crier, boire,
+s'agiter, sentir ses veines échauffées et gonflées par le vin, entendre
+et voir autour de soi le tumulte de l'orgie, c'était le premier besoin
+des barbares[24]. La pesante brute humaine s'assouvit de sensations et
+de bruit.
+
+[Footnote 21: Tacite, _De moribus Germanorum_, XXII: Gens nec astuta,
+nec callida.]
+
+[Footnote 22: _Pictorial history of England_, by Craig and Mac-Farlane,
+I, 337. W. de Malmsbury. Henri de Huntington, VI, 365.]
+
+[Footnote 23: Turner, _History of the Anglo-Saxons_, III, 29.]
+
+[Footnote 24: Tacite, _De moribus Germanorum_, XXII, XXIII.]
+
+Pour cet appétit, il y a une pâture plus forte, j'entends les coups et
+les batailles. En vain, ils s'attachent au sol et deviennent
+cultivateurs en troupes distinctes et en des endroits distincts,
+enfermés[25] dans leur marche avec leur parenté et leurs compagnons,
+liés entre eux, séparés d'autrui, bornés par des limites sacrées, par
+des chênes séculaires où ils ont gravé des figures d'oiseaux et de
+bêtes, par des perches plantées au milieu des marais et dont le
+violateur est puni de supplices atroces. En vain ces Marches et ces Gaus
+se groupent en états et finissent par former une société demi-réglée,
+pourvue d'assemblées, et régie par des lois, conduite par un roi unique;
+sa structure même indique les besoins auxquels elle pourvoit. C'est pour
+maintenir la paix qu'ils s'assemblent; ce sont des traités de paix
+qu'ils concluent entre eux dans leurs parlements; ce sont des provisions
+pour la paix qu'ils établissent dans leurs lois. La guerre est partout
+et journalière; il s'agit de ne pas être tué, rançonné, mutilé, pillé,
+pendu, et, par surcroît, violée si l'on est femme[26]. Chaque homme est
+tenu d'être armé, et prêt, avec son bourg ou sa ville, de repousser les
+maraudeurs; ceux-ci vont par bandes; il y en a de trente-cinq et au
+delà. L'animal est encore trop puissant, trop fougueux, trop indompté.
+La colère et la convoitise le jettent tout d'abord sur sa proie.
+L'histoire, telle que nous l'avons des Sept-Royaumes[27], ressemble à
+«celle des corbeaux et des milans.» Ils ont tué ou asservi les Bretons,
+ils combattent les Gallois qui restent, les Irlandais, les Pictes, ils
+se massacrent entre eux, ils sont hachés et taillés en pièces par les
+Danois. En cent ans, sur quatorze rois de Northumbrie, il y en a sept
+tués et six déposés. Penda le Mercien tue cinq rois, et, pour prendre la
+ville de Bamborough, démolit tous les villages voisins, amoncelle leurs
+ruines en un bûcher immense capable de brûler les habitants, entreprend
+d'exterminer les Northumbres, et périt lui-même par l'épée à
+quatre-vingts ans. Beaucoup d'entre eux sont assassinés par leurs
+thanes; tel thane est brûlé vif; les frères s'égorgent en trahison. Chez
+nous, la culture a interposé entre le désir et l'action le tissu
+entre-croisé et amollissant des réflexions et des calculs; ici la
+détente est soudaine, et le meurtre et toute action extrême en partent à
+l'instant. Le roi Edwy[28], ayant épousé Elgita, sa parente à un degré
+prohibé, quitta, le jour même du couronnement, la salle où l'on buvait,
+pour aller près d'elle. Les nobles se crurent insultés, et sur-le-champ
+l'abbé Dunstan s'en fut lui-même chercher le jeune homme. «Il trouva la
+femme adultère, dit le moine Osbern, sa mère et le roi ensemble sur le
+lit de débauche. Il en arracha le roi violemment, et, lui mettant la
+couronne sur la tête, le ramena devant les thanes.» Alors Elgita envoya
+des hommes pour arracher les yeux de l'abbé, puis, sur une révolte, se
+sauva avec le roi, «en se cachant par les chemins; mais les gens du
+Nord, l'ayant saisie, «lui coupèrent les muscles des jarrets, puis lui
+firent subir la mort dont elle était digne.» Barbarie sur barbarie: «À
+Bristol, au temps de la conquête[29], la coutume était d'acheter des
+hommes et des femmes dans toutes les parties de l'Angleterre et de les
+exporter en Irlande pour les vendre avec profit. Les acheteurs
+engrossaient ordinairement les jeunes femmes, et les menaient enceintes
+au marché afin d'en tirer un meilleur prix. Vous auriez vu avec chagrin
+de longues files de jeunes gens des deux sexes de la plus grande beauté,
+liés avec des cordes et journellement exposés en vente.... Ils vendaient
+ainsi comme esclaves leurs plus proches parents et même leurs propres
+enfants....» Et le chroniqueur ajoute qu'ayant abandonné cet usage, «ils
+donnèrent ainsi un exemple à tout le reste de l'Angleterre.»--Veut-on
+savoir ce qu'étaient les moeurs dans les plus hauts rangs, dans la
+famille du dernier roi[30]? Harold servait à boire au roi Édouard le
+Confesseur. Soudain Tosti, son frère, irrité de sa faveur, le saisit aux
+cheveux; on les sépare. Tosti s'en va à Hereford, où Harold avait fait
+préparer un grand banquet royal, tue les serviteurs d'Harold, leur coupe
+la tête et les membres qu'il met dans des vases de bière, de vin,
+d'hydromel et de cidre, et envoie dire au roi: «Si tu vas à ta ferme, tu
+y trouveras force chair salée, mais tu feras bien d'emporter quelques
+autres pièces avec toi.» L'autre frère d'Harold, Sweyn, avait violé
+l'abbesse Edgive, assassiné le thane Beorn, et, banni du pays, s'était
+fait pirate. À voir leurs coups de main, leur férocité, leurs
+ricanements de cannibales, on devine qu'ils n'avaient pas beaucoup de
+chemin à faire pour redevenir rois de la mer et parents de ces
+sectateurs d'Odin qui mangeaient la chair crue, pendaient des hommes aux
+arbres sacrés d'Upsal en guise de victimes, et se tuaient eux-mêmes pour
+mourir dans le sang comme ils avaient vécu. Vingt fois le vieil instinct
+farouche reparaît sous la mince croûte du christianisme. Au onzième
+siècle, «Sigeward[31], le grand duc de Northumberland, atteint d'un flux
+de ventre et sentant sa mort prochaine: «Quelle honte pour moi, dit-il,
+de n'avoir pu mourir dans tant de guerres, et de finir ainsi de la mort
+des vaches! Au moins revêtez-moi de ma cuirasse, ceignez-moi mon épée,
+mettez mon casque sur ma tête, mon bouclier dans ma main gauche, ma
+hache dorée dans ma main droite, afin qu'un grand guerrier comme moi
+meure en guerrier.» On fit comme il disait, et il mourut ainsi
+honorablement avec ses armes.» Ils avaient fait un pas hors de la
+barbarie, mais ce n'était qu'un pas.
+
+[Footnote 25: Kemble, _Saxons in England_, I, 70; II, 184. «Les actes
+d'un parlement anglo-saxon sont une série de _traités de paix_ entre
+toutes les associations qui composent l'État, une révision et un
+renouvellement continuels de toutes les alliances offensives et
+défensives entre tous les hommes libres. Ils sont universellement des
+contrats mutuels pour le maintien de la paix.» (Frid.)]
+
+[Footnote 26: Turner, III, 238. _Lois d'Ina_.]
+
+[Footnote 27: Mot de Milton (_Kites and Crows_). Lingard, t. I, ch. III.
+Cette histoire ressemble beaucoup à celle des Francs dans les Gaules.
+Voy. Grégoire de Tours. Les Saxons comme les Francs s'amollissent un
+peu, mais surtout se dépravent, et sont pillés et massacrés par leurs
+frères du Nord restés sauvages.]
+
+[Footnote 28: _Pictorial history_, I, 171. _Vita sancti Dunstani_.
+_Anglia sacra_, II.]
+
+[Footnote 29: _Pictorial history_, I, 270. Vie de S. Wulston, évêque.]
+
+[Footnote 30: «Tantæ sævitiæ erant fratres illi quod, cum alicujus
+nitidam villam conspicerent, dominatorem de nocte interfici juberent,
+totamque progeniem illius possessionemque defuncti obtinerent.» Turner,
+III, 32. Henri de Huntington, VI, 367.]
+
+[Footnote 31: _Penè gigas statura_, dit le chroniqueur. 1055. Kemble, I,
+393. Henri de Huntington, liv. VI, 367.]
+
+
+III
+
+Sous cette barbarie native, il y avait des penchants nobles, inconnus au
+monde romain, et qui de ses débris devaient tirer un meilleur monde. Au
+premier rang, «un certain sérieux qui les écarte des sentiments frivoles
+et les mène sur la voie des sentiments élevés[32].» Dès l'origine, en
+Germanie, on les trouve tels, sévères de moeurs, avec des inclinations
+graves et une dignité virile. Ils vivent solitairement, chacun près de
+la source ou du bois qui lui a plu[33]. Même dans leurs villages, leurs
+chaumières ne se touchent pas; ils ont besoin d'indépendance et d'air
+libre. Nul goût pour la volupté: chez eux l'amour est tardif,
+l'éducation dure, la nourriture simple; pour tous divertissements, ils
+chassent l'uroch et sautent parmi les épées nues. L'ivresse violente et
+les paris dangereux, c'est de ce côté qu'ils donnent prise; ils sont
+enclins à rechercher, non les plaisirs doux, mais l'excitation forte. En
+toutes choses, dans les instincts rudes et dans les instincts mâles, ils
+sont des _hommes_. Chacun chez soi, sur sa terre et dans sa hutte, est
+maître de soi, debout et entier, sans que rien le courbe ou l'entame.
+Quand la communauté prend quelque chose de lui, c'est qu'il l'accorde.
+Il voté armé dans toutes les grandes résolutions communes, juge dans
+l'assemblée, fait des alliances et des guerres privées, émigré, agit et
+ose[34]. L'Anglais moderne est déjà tout entier dans ce Saxon. S'il se
+plie, c'est qu'il veut bien se plier; il n'est pas moins capable
+d'abnégation que d'indépendance: le sacrifice est fréquent ici, l'homme
+y fait bon marché de son sang et de sa vie. Chez Homère, le guerrier
+faiblit souvent, et on ne le blâme point de fuir. Dans les Sagas, dans
+l'Edda, il est tenu d'être trop brave; en Germanie, le lâche est noyé
+dans la boue, sous une claie. À travers les emportements de la brutalité
+primitive, on voit percer obscurément la grande idée du devoir, qui est
+celle de la contrainte exercée par soi sur soi en vue de quelque but
+noble. Chez eux le mariage est pur et la pudicité volontaire. Chez les
+Saxons, l'homme adultère est puni de mort, la femme obligée de se
+pendre, ou percée à coups de couteau par ses compagnes. Les femmes des
+Cimbres, ne pouvant obtenir de Marius la sauvegarde, de leur chasteté,
+se sont tuées par multitudes de leur propre main. Ils croient qu'il y a
+dans les femmes «quelque chose de saint,» n'en épousent qu'une, et lui
+gardent leur foi. Depuis quinze siècles, l'idée du mariage n'a pas
+changé dans cette race[35]. L'épouse, en entrant sous le toit de son
+mari, sait qu'elle se donne tout entière[36], «qu'elle n'aura avec lui
+qu'un corps, qu'une vie; qu'elle n'aura nulle pensée, nul désir au delà;
+qu'elle sera la compagne de ses périls et de ses travaux; qu'elle
+souffrira et osera autant que lui dans la paix et dans la guerre.» Comme
+elle, il sait se donner: quand il a choisi son chef, il s'oublie en lui,
+il lui attribue sa gloire, il se fait tuer pour lui; «celui-là est
+infâme pour toute sa vie, qui revient sans son chef du champ de
+bataille[37].» C'est sur cette subordination volontaire que s'assiéra
+la société féodale. L'homme, dans cette race, peut accepter un
+supérieur, être capable de dévouement et de respect. Replié sur lui-même
+par la tristesse et la rudesse de son climat, il a découvert la beauté
+morale pendant que les autres découvraient la beauté sensible. Cette
+espèce de brute nue qui gît tout le long du jour auprès de son feu,
+inerte et sale, occupée à manger et à dormir[38], dont les organes
+rouillés ne peuvent suivre les linéaments nets et fins des heureuses
+formes poétiques, entrevoit le sublime dans ses rêves troubles. Il ne le
+figure pas, il le sent; sa religion est déjà intérieure, comme elle le
+sera lorsqu'au seizième siècle il rejettera le culte sensible importé de
+Rome, et consacrera la foi du coeur[39]. Ses dieux ne sont point
+enfermés dans des murailles; il n'a point d'idoles. Ce qu'il désigne par
+des noms divins, c'est ce je ne sais quoi d'invisible et de grandiose
+qui circule à travers la nature et qu'on devine au delà d'elle[40],
+mystérieux infini que les sens n'atteignent pas, mais que «la vénération
+révèle;» et quand plus tard les légendes précisent et altèrent cette
+vague divination des puissances naturelles, une idée reste debout dans
+ce chaos de rêves gigantesques: c'est que ce monde est une guerre et
+que l'héroïsme est le souverain bien.
+
+[Footnote 32: «Ein sinniger Ernst, der sie dem Eitlen entfuhrt, und auf
+die Spur des Erhabenen leitet.» Grimm, _Mythologie_, 52. Vorrede.]
+
+[Footnote 33: Tacite, XX, XXIII, XI, XII, XIII _et passim_. On peut voir
+encore les traces de ce goût dans les constructions anglaises.]
+
+[Footnote 34: Tacite, XII.]
+
+[Footnote 35: «Une fois mariées, ce sont exactement des couveuses
+occupées à faire des enfants, et en adoration perpétuelle devant le
+faiseur.» Stendhal, _de l'Amour en Allemagne_.]
+
+[Footnote 36: Tacite, XIX, VIII, XVI. Kemble, I, 232.]
+
+[Footnote 37: Tacite, XIV. Kemble, I, 32.]
+
+[Footnote 38: «In omni domo, nudi et sordidi.... Plus per otium
+transigunt, dediti somno, ciboque; totos dies juxta focum atque ignem
+agunt.»]
+
+[Footnote 39: Grimm, 53, Vorrede, Tacite, X.]
+
+[Footnote 40: «Deorum nominibus appellant secretum illud, quod sola
+reverentia vident.» Plus tard, à Upsal par exemple, il y eut des
+statues. (Adam de Brême.)
+
+Wuotan (Odin) signifie, par sa racine, le Tout-Puissant, celui qui
+pénètre et circule à travers tout. (Grimm, _Mythologie_.)]
+
+Au commencement, disent ces vieilles légendes écrites en Islande[41], il
+y avait deux mondes: Nilflheim le glacé et Muspill le brûlant. Des
+gouttes de la neige fondante naquit un géant, Ymer. «Ce fut le
+commencement des siècles,--quand Ymer s'établit.--Il n'y avait ni
+sables, ni mers, ni ondes fraîches.--On ne trouvait ni terres, ni ciel
+élevé.--Il y avait le gouffre béant,--mais de l'herbe nulle part.»--Il
+n'y avait qu'Ymer, l'horrible Océan glacé, avec ses enfants, nés de ses
+pieds et de son aisselle, puis leur informe lignée, les Terreurs de
+l'abîme, les Montagnes stériles, les Ouragans du Nord, et le reste des
+êtres malfaisants, ennemis du soleil et de la vie. Alors la vache
+Andhumbla, née aussi de la neige fondante, mit à nu, en léchant le givre
+des rochers, un homme, Bur, dont les petits-fils tuèrent Ymer. «De sa
+chair ils firent la terre, de son sang le sol et les fleuves, de ses os
+les montagnes, de sa tête le ciel, et de son cerveau enfin les nuées.»
+Ainsi commença la guerre entre les monstres de l'hiver et les dieux
+lumineux, fécondants, Odin, le fondateur, Balder, le doux et le
+bienfaisant, Thor, le tonnerre d'été qui épure l'air et par les pluies
+nourrit la terre. Longtemps les dieux combattront contre «les Iotes
+glacés,» contre les noires puissances bestiales, contre le loup Fenris,
+qu'ils tiendront enchaîné, contre le grand Serpent, qu'ils plongeront
+dans la mer, contre le perfide Loki, qu'ils lieront sur des rochers,
+sous une vipère dont le venin distillera incessamment sur son visage.
+Longtemps les braves qui par une mort sanglante ont mérité d'être mis
+«dans les enclos d'Odin et s'y livrent un combat chaque jour,» aideront
+les dieux dans leur grande guerre. Un jour pourtant viendra où, dieux et
+hommes, ils seront vaincus: «Alors tremble le grand frêne
+d'Yggdrasil.--Il frissonne, le vieil arbre.--Le Iote Loki brise ses
+liens.--Les ombres frémissent sur les routes de l'Enfer,--jusqu'à ce que
+le feu de Surtr--ait dévoré l'arbre.--Le nocher Hrymr s'avance de
+l'Orient, un bouclier le couvre.--Izrmungandr se roule--avec une rage de
+géant.--Le serpent soulève les flots,--l'aigle bat des ailes,--l'oiseau
+au bec pâle déchire les cadavres.--Le navire Naglfar est lancé.--Surtr
+arrive du Midi avec les épées désastreuses.--Le soleil resplendit sur
+les glaives des dieux héros.--Les montagnes de rochers s'ébranlent,--les
+géantes tremblent.--Les ombres foulent le chemin de l'enfer,--le ciel
+s'entr'ouvre.--Le soleil commence à noircir,--la terre s'affaisse dans
+la mer.--Elles disparaissent du ciel,--les étoiles brillantes.--La fumée
+tourbillonne--autour du feu destructeur du monde.--La flamme gigantesque
+joue--contre le ciel même.» Les dieux périssent tour à tour dévorés par
+les monstres, et la légende céleste, lugubre et grandiose ici comme
+l'histoire humaine, annonce des cours de combattants et de héros.
+
+[Footnote 41: Voyez _passim_. Edda Soemundi, Edda Snorri. Ed.
+Copenhague, 3 vol.
+
+M. Bergmann en a traduit plusieurs poëmes; j'emprunte parfois sa
+traduction. Visions de la Vala. Discours de Vafthrudnis, etc.]
+
+Nulle crainte de la douleur, nul souci de la vie. Ils en font litière
+sitôt que leur idée les prend. Le frémissement des nerfs, la répugnance
+de l'instinct animal qui, devant les plaies et la mort, se rejette en
+arrière, tout disparaît sous la volonté irrésistible. Voyez dans leur
+épopée[42] le sublime pousser au milieu de l'horrible, comme une
+éclatante fleur de pourpre au milieu d'une mare de sang. Sigurd a
+enfoncé son épée dans le coeur du dragon Fafnir, et «à ce moment tous
+deux se regardent.» Alors Fafnir chante en mourant:
+
+[Footnote 42: Fafnismâl, Edda, t. III. Cette épopée est commune aux
+races du Nord comme l'Iliade aux peuplades de la Grèce, et se retrouva
+presque tout entière en Allemagne dans les Niebelungen.]
+
+«Jeune homme, jeune homme!--de quel jeune homme es-tu né?--de quelle
+race d'hommes es-tu?--Car tu as trempé et rougi dans Fafnir--ton épée,
+cette épée étincelante.--Ton fer s'est arrêté dans mon coeur.»
+
+«C'est mon coeur qui m'a poussé.--Ce sont mes mains qui ont accompli
+l'oeuvre,--mes mains et mon fer aigu.--Rarement il devient brave--et
+aguerri aux blessures,--celui qui tremble--au moment du danger!»
+
+Sur ce cri d'aigle triomphant, Régin, le frère de Fafnir, arrive, lui
+arrache le coeur, boit le sang de la blessure et s'endort. Cependant
+Sigurd, qui faisait rôtir le coeur, porte sans y penser son doigt
+sanglant à sa bouche. Aussitôt il comprend le langage des oiseaux qui
+gazouillent au-dessus de lui dans les feuilles vertes des arbres. Ils
+l'avertissent de se défier de Régin. Sigurd coupe la tête de Régin,
+mange le coeur de Fafnir, boit son sang et celui de son frère. C'est
+parmi «cette rosée de meurtres» que végètent ici le courage et la
+poésie. Sigurd a conquis Brynhild, la vierge indomptée, en traversant la
+flamme et en lui fendant sa cuirasse, et il a dormi avec elle trois
+nuits, mais ayant placé entre elle et lui son épée, «sans prendre entre
+ses bras la jeune fille florissante, sans lui donner un baiser,» parce
+que, selon la foi jurée, il doit la remettre à son ami Gunnar. Elle,
+amoureuse de lui, «demeurait assise seule,--à la chute du jour,--et
+ouvertement,--se dit en elle-même:--J'aurai Sigurd,--ou je
+mourrai,--Sigurd, l'homme florissant de jeunesse,--je l'aurai dans mes
+bras.» Mais le voyant marié, elle le fit tuer. «Alors elle rit,
+Brynhild,--la fille de Budli,--cette fois-là seulement,--de tout son
+coeur,--lorsque du lit,--on put entendre--le cri éclatant de la veuve.»
+Elle-même, revêtant sa cuirasse, se perça de son glaive, et, pour
+dernière demande, se fit étendre sur un grand bûcher avec Sigurd, l'épée
+entre eux, comme au jour où ils avaient dormi ensemble, avec des
+boucliers, avec des esclaves ornés d'or, avec deux faucons, avec cinq
+femmes, avec huit serviteurs, avec son père nourricier et sa nourrice,
+et tous brûlèrent ensemble. Cependant Gudrun, la veuve, restait immobile
+près du corps et ne pouvait pleurer. Les femmes des chefs vinrent près
+d'elle, et chacune pour la consoler lui conta ses propres peines, toutes
+les calamités des grandes dévastations et de l'antique vie barbare.
+«Alors parla Gjaflogd,--soeur de Gjuki:--«Je sais que sur la terre--je
+suis entre toutes la plus dénuée de joie.--De cinq maris--j'ai souffert
+la perte,--et aussi de deux filles,--de trois soeurs,--de huit
+frères;--pourtant me voilà, et je survis seule.»--Alors parla
+Herborgd,--reine de la terre des Huns:--«Moi j'ai à raconter--un deuil
+plus cruel.--Mes sept fils,--dans la région de l'Est,--et mon mari le
+huitième--sont morts dans la bataille.--Mon père et ma mère,--mes quatre
+frères,--le vent a joué avec eux--dans la mer.--Le flot a battu--le
+plancher de leur vaisseau.--Moi-même j'étais forcée de recueillir leurs
+corps,--moi-même j'étais forcée de veiller à leur sépulture,--moi-même
+j'étais forcée--de faire leurs funérailles.--Tout cela, je l'ai
+souffert--en une année,--et pendant ce temps,--nul d'entre les
+hommes--ne m'a apporté de consolation.--Cependant j'étais enchaînée--et
+captive de guerre,--quand six mois de cette année se furent
+écoulés.--J'étais forcée de parer--la femme d'un chef de guerre--et de
+lui attacher sa chaussure--chaque matin. Elle me menaçait--par jalousie,
+et me frappait de rudes coups.»--Tout cela est vain, nulle parole ne
+peut mouiller ces yeux secs; il faut qu'on mette le corps sanglant sur
+ses genoux pour lui tirer des larmes. Alors elle éclate, s'affaisse, et
+les cygnes de sa cour répondent à ses cris. Elle mourrait, comme Sigrun,
+sur le cadavre de celui qu'elle a uniquement aimé, si par un breuvage
+magique on ne lui faisait perdre la mémoire. Ainsi dénaturée, elle part
+pour épouser Atli, le roi des Huns. Et néanmoins elle part malgré elle,
+avec des prédictions sinistres. Car le meurtre engendre le meurtre; et
+ses frères, les meurtriers de Sigurd, attirés chez Atli, vont tomber à
+leur tour dans un piége pareil à celui qu'ils ont tendu. Gunnar est lié,
+et l'on veut qu'il livre le trésor; il répond avec l'étrange rire des
+barbares: «Je demande qu'on me mette dans la main--le coeur de mon frère
+Högni,--le coeur sanglant,--arraché de la poitrine du puissant
+cavalier,--du fils de roi,--avec un poignard émoussé.»--Ils arrachèrent
+le coeur--de la poitrine de l'esclave Hjalli.--Ils le mirent sanglant
+sur un plat--et le portèrent à Gunnar....--Alors parla Gunnar,--le chef
+des hommes:--«Ici est le coeur--de Hjalli le lâche.--Il ne ressemble pas
+au coeur de Högni le brave.--Il tremble beaucoup--maintenant qu'il est
+sur le plat.--Il tremblait davantage--quand il était dans sa
+poitrine.»--....«Högni rit--lorsqu'on coupa jusqu'à son coeur,--jusqu'au
+coeur vivant du guerrier qui savait arranger le panache des casques.--Il
+ne pensa pas du tout à pleurer.--Ils mirent le coeur sanglant dans un
+plat--et le portèrent à Gunnar.--Gunnar, d'un visage serein, parla
+ainsi,--le vaillant Niflung!--«Voici le coeur--d'Högni le brave!--Il ne
+ressemble pas au coeur--de Hjalli le lâche.--Il tremble peu--maintenant
+qu'il est dans le plat.--Il tremblait beaucoup moins--quand il était
+dans sa poitrine.--Que n'es-tu,--Atli,--aussi loin de mes yeux--que tu
+seras toujours loin--de nos colliers, de notre trésor!--À moi seul est
+confié maintenant--tout le trésor caché,--toute la richesse des
+Niflungs.--Car Högni n'est plus parmi les vivants.--Je n'étais point
+rassuré--tant que nous vivions tous deux.--Mais maintenant je suis
+tranquille,--car je survis seul.» Suprême insulte de l'homme sûr de soi,
+à qui rien ne coûte pour s'assouvir, ni sa vie ni celle d'autrui. On l'a
+jeté parmi les serpents, et il y est mort, frappant du pied sa harpe.
+Mais la flamme inextinguible de la vengeance a passé de son coeur dans
+celui de sa soeur; cadavre sur cadavre, on les voit tomber tour à tour
+l'un sur l'autre; une sorte de fureur colossale les précipite les yeux
+ouverts dans la mort. Elle a égorgé les enfants qu'elle a eus d'Atli,
+elle lui donne à manger leurs coeurs dans du miel, un jour qu'il revient
+du carnage, et rit froidement en lui découvrant de quelle pâture il
+s'est repu. Les Huns hurlent, et sur les bancs, sous les tentes, chacun
+pleure; elle ne pleure point; elle n'a point pleuré depuis la mort de
+Sigurd, ni sur ses frères «au coeur d'ours,» ni sur «ses tendres
+enfants, ses enfants sans défiance.» La nuit venue, elle égorge Atli
+dans son lit, met le feu au palais, brûle tous les serviteurs et toutes
+les femmes guerrières. Jugez par ce monceau de dévastations et de
+carnages à quels excès la volonté ici est tendue. Il y avait des hommes
+parmi eux, les Berserkirs[43] qui, dans la bataille, saisis par une
+sorte de folie, déchaînaient tout d'un coup une force surhumaine et ne
+sentaient plus les blessures. Voilà le héros tel qu'il est conçu dans
+cette race à sa première aurore. N'est-il pas étrange de les voir mettre
+le bonheur dans les batailles et la beauté dans la mort? Y a-t-il un
+peuple, Hindous, Persans, Grecs ou Gaulois, qui se soit formé de la vie
+une conception aussi tragique? Y en a-t-il qui ait peuplé sa pensée
+enfantine de songes aussi funèbres? Y en a-t-il un qui ait chassé aussi
+entièrement de ses rêves la douceur de la jouissance et la mollesse de
+la volupté? L'effort, l'effort tenace et douloureux, l'exaltation dans
+l'effort, voilà leur état préféré. Carlyle disait bien que dans la
+sombre obstination du travailleur anglais subsiste encore la rage
+silencieuse de l'ancien guerrier scandinave. Lutter pour lutter, c'est
+là leur plaisir. Avec quelle tristesse, quelle fureur et quels dégâts un
+pareil naturel se déborde, on le verra dans Byron et dans Shakspeare;
+avec quelle efficacité, avec quels services il s'endigue et s'emploie
+sous les idées morales, on le verra dans les puritains.
+
+[Footnote 43: Ce mot désigne les hommes qui combattaient sans cuirasse,
+probablement vêtus d'une simple blouse.]
+
+
+IV
+
+Ils viennent s'établir en Angleterre, et si désordonnée que soit la
+société qui les assemble, elle est fondée, comme en Germanie, sur des
+sentiments généreux. La guerre est à chaque porte, je le sais, mais les
+vertus guerrières sont derrière chaque porte; le courage d'abord, et
+aussi la fidélité. Sous la brute il y a l'homme libre et aussi l'homme
+de coeur. Il n'y a point d'homme parmi eux qui, à ses propres
+risques[44], ne puisse faire des ligues, aller combattre au dehors,
+tenter les entreprises. Il n'y a pas de groupe d'hommes libres parmi eux
+qui, dans leur Witanagemot, ne renouvelle incessamment ses alliances
+avec autrui. Chaque parenté, dans sa marche, forme une ligue dont tous
+les membres, «frères de l'épée,» se défendent l'un l'autre, et réclament
+l'un pour l'autre, aux dépens de leur sang, le prix du sang. Chaque chef
+dans sa salle compte qu'il a des amis, non des mercenaires, dans les
+fidèles qui boivent sa bière, et qui ayant reçu de lui, en marque
+d'estime et de confiance, des bracelets, des épées et des armures, se
+jetteront entre lui et les blessures le jour du combat[45].
+L'indépendance et l'audace bouillonnent dans ce jeune monde avec des
+violences et des excès; mais en elles-mêmes ce sont des choses nobles,
+et les sentiments qui les disciplinent, je veux dire le dévouement
+affectueux et le respect de la foi donnée, ne le sont pas moins. Ils
+apparaissent dans les lois, ils éclatent dans la poésie. C'est la
+grandeur du coeur ici qui fournit à l'imagination sa matière. Les
+personnages ne sont point égoïstes et rusés comme ceux d'Homère. Ce sont
+de braves coeurs, simples[46] et forts, «fidèles à leurs parents, à leur
+seigneur dans le jeu des épées, fermes et solides envers ennemis et
+amis,» prodigues de courage et disposés au sacrifice. «Tout vieux que je
+suis, dit l'un d'eux, je ne bougerai pas d'ici. Je pense à mourir au
+côté de mon seigneur, près de cet homme que j'ai tant aimé.... Il tint
+sa parole, la parole qu'il avait donnée à son chef, au distributeur des
+trésors, lui promettant qu'ils reviendraient ensemble à la ville, sains
+et saufs dans leurs maisons, ou que tous les deux ils tomberaient dans
+l'armée, à l'endroit du carnage, expirant de leurs blessures. Il gisait
+comme un fidèle serviteur auprès de son seigneur.» Quoique maladroits à
+parler, leurs vieux poëtes trouvent des mots touchants quand il s'agit
+de peindre ces amitiés viriles. On est ému quand on les entend conter
+comment le vieux «roi embrassa le meilleur des thanes, et lui mit ses
+bras autour du col...,» comment «les larmes coulaient sur les joues du
+chef à tête grise.... Le vaillant homme lui était si cher!--Il ne
+pouvait point arrêter le flot qui montait de sa poitrine. Dans son
+coeur, profondément dans les liens de sa pensée, il soupirait
+secrètement après ce cher homme!» Si peu nombreux que soient les chants
+qui nous restent, ils reviennent sur ce sujet: l'homme exilé pense en
+rêve à son seigneur[47]; «il lui semble dans son esprit--qu'il le baise
+et l'embrasse,--et qu'il pose sur ses genoux--ses mains et sa
+tête,--comme jadis parfois,--dans les anciens jours,--lorsqu'il
+jouissait de ses dons.--Alors il se réveille,--le mortel sans amis.--Il
+voit devant lui--les routes désertes,--les oiseaux de la mer qui se
+baignent,--étendant leurs ailes,--le givre et la neige qui descendent,
+mêlés de grêle.--Alors sont plus pesantes--les blessures de son
+coeur.»--«Bien souvent, dit un autre, nous étions convenus tous
+deux--que rien ne nous séparerait,--sauf la mort seule.--Maintenant ceci
+est changé,--et notre amitié est--comme si elle n'avait jamais été.--Il
+faut que j'habite ici--bien loin de mon ami bien-aimé,--que j'endure des
+inimitiés.--On me contraint à demeurer--sous les feuillages de la
+forêt,--sous le chêne, dans cette caverne souterraine.--Froide est cette
+maison de terre.--J'en suis tout lassé.--Obscurs sont les vallons--et
+hautes les collines,--triste enceinte de rameaux--couverte de
+ronces,--séjour sans joie....--Mes amis sont dans la terre.--Ceux que
+j'aimais dans leur, vie,--le tombeau les garde.--Et moi ici avant
+l'aube,--je marche seul--sous le chêne,--parmi ces caves
+souterraines....--Bien souvent ici le départ de mon seigneur--m'a
+accablé d'une lourde peine.» Parmi les moeurs périlleuses et le
+perpétuel recours aux armes, il n'y a pas ici de sentiment plus vif que
+l'amitié, ni de vertu plus efficace que la loyauté.
+
+[Footnote 44: Voyez la vie de Sweyn, d'Hereward, etc., même au temps de
+la conquête.]
+
+[Footnote 45: Beowulf, _passim_. Death of Byrhtnoth.]
+
+[Footnote 46: «Gens nec callida, nec astuta.» Tacite.]
+
+[Footnote 47: The Wanderer, the Exile's song. Codex Exoniensis, publié
+par Thorpe.]
+
+Ainsi appuyée sur l'affection puissante et sur la foi gardée, toute
+société est saine. Le mariage l'est comme l'État. On voit la femme
+apparaître mêlée aux hommes, dans les festins, sérieuse et
+respectée[48]. Elle parle et on l'écoute; on n'a pas besoin de la cacher
+ni de l'asservir pour la contenir ou la préserver. Elle est une personne
+et non une chose. La loi exige son consentement pour le mariage,
+l'entoure des garanties et la pourvoit de protections. Elle peut
+hériter, posséder, léguer, paraître dans les cours de justice, dans les
+assemblées du comté, dans la grande assemblée des sages. Plusieurs fois
+le nom de la reine, le nom de plusieurs autres dames est inscrit dans
+les actes de Witanagemot. Comme l'homme et à côté de l'homme, la loi et
+les moeurs la maintiennent debout. Comme l'homme et à côté de l'homme,
+c'est le coeur qui l'attache. Il y a dans Alfred[49] un portrait de
+l'épouse qui, pour la pureté et l'élévation, égale tout ce qu'ont pu
+inventer nos délicatesses modernes: «Ta femme vit maintenant pour toi,
+pour toi seul. À cause de cela, elle n'aime rien, excepté toi. Elle a
+assez de toutes les sortes de biens dans cette vie présente, mais elle
+les a dédaignés tous à cause de toi seul. Elle les a tous laissés là
+parce qu'elle ne t'a pas avec eux. Ton absence lui fait croire que tout
+ce qu'elle possède n'est rien. Ainsi, pour l'amour de toi, elle se
+consume et elle est bien près d'être morte de larmes et de chagrin.»
+Déjà, dans les légendes de l'Edda, on a vu Sigrun au tombeau d'Helgi,
+«avec autant de joie que les voraces éperviers d'Odin lorsqu'ils savent
+que les proies tièdes du carnage leur sont préparées,» vouloir dormir
+encore dans les bras du mort et mourir à la fin sur son sépulcre. Rien
+de semblable ici à l'amour tel qu'on le voit dans les poésies primitives
+de la France, de la Provence, de l'Espagne et de la Grèce. Toute gaieté,
+tout agrément lui manque; en dehors du mariage, il n'est qu'un appétit
+farouche, une secousse de l'instinct bestial. Nulle part il n'apparaît
+avec son charme et son sourire; nulle chanson d'amour dans cette vieille
+poésie. C'est que l'amour n'y est point un amusement et une volupté,
+mais un engagement et un dévouement. Tout y est grave, et même sombre,
+dans les associations civiles, comme dans la société conjugale. Comme en
+Germanie, parmi les tristesses du tempérament mélancolique et les
+rudesses de la vie barbare, on ne voit dominer et agir que les plus
+tragiques facultés de l'homme, la profonde puissance d'aimer et la
+grande puissance de vouloir.
+
+[Footnote 48: Beowulf, 48. Turner, III, 08. _Pictorial history_, I,
+340.]
+
+[Footnote 49: Alfred emprunte ce portrait à Boëce, mais le refait
+presque entier.]
+
+C'est pour cela que le héros, ici comme en Germanie, est véritablement
+héroïque. Parlons-en à loisir; il nous reste un de leurs poëmes presque
+entier, celui de Beowulf. Voici les récits que les thanes, assis sur
+leurs escabeaux, à la clarté des torches, écoutaient en buvant la bière
+de leur prince: l'on y voit leurs moeurs, leurs sentiments, comme les
+sentiments et les moeurs des Grecs dans l'Iliade et l'Odyssée d'Homère.
+C'est un héros que ce Beowulf, et un chevalier avant la chevalerie,
+comme les conducteurs des bandes germaines sont des chefs féodaux avant
+l'établissement féodal[50]. Il a «ramé sur la mer, son épée nue serrée
+dans la main, parmi les vagues sauvages et les tempêtes glacées, pendant
+que la fureur de l'hiver bouillonnait sur les vagues de l'abîme; les
+monstres de la mer, les ennemis bigarrés le tiraient au fond, le
+tenaient serré dans leur griffe hideuse. Mais il a atteint les
+misérables avec sa pointe, avec sa hache de guerre. La grande bête de
+l'Océan a reçu par sa main l'assaut de la guerre, et il a tué neuf
+nicors[51].» Maintenant le voilà qui vient à travers les flots pour
+secourir le vieux roi Hrothgar, qui est assis affligé dans «la grande
+salle à hydromel, haute et recourbée,» avec ses thanes. Car «un hideux
+étranger, un démon habitant des marais,» Grendel, est entré la nuit dans
+sa salle, a saisi trente nobles qui dormaient, et s'en est retourné dans
+sa bauge avec leurs cadavres; depuis douze ans, «l'ogre des repaires,»
+la bestiale et vorace créature, le parent des Orques et des Iotes,
+dévore les hommes et «vide les meilleures maisons. Beowulf, le grand
+guerrier, s'offre pour le combattre seul, corps à corps, vie pour vie,
+sans épée ni cotte de mailles, «car la peau du maudit ne s'inquiète pas
+des armes,» demandant seulement que si la mort le prend, on emporte son
+corps sanglant, on l'enterre, on marque «sa demeure humide[52],» et
+qu'on renvoie à son chef Hygelac «la meilleure de ses chemises d'acier.»
+
+[Footnote 50: Kemble pense que le fond de ce poëme est très-ancien,
+peut-être contemporain de l'invasion des Angles et des Saxons, mais que
+la rédaction actuelle est postérieure au septième siècle. _Kemble's
+Beowulf_, texte et traduction. Les personnages sont danois.]
+
+[Footnote 51: Monstres de l'eau.]
+
+[Footnote 52: Fen-dwelling.]
+
+Il s'est couché dans la salle, «confiant dans sa force hautaine,»
+et quand les brouillards de la nuit se sont levés, voici venir
+Grendel, qui arrache avec ses mains la porte, et saisissant un
+guerrier, «le déchire à l'improviste, mord son corps, boit le sang
+de ses veines, l'avale par morceaux coup sur coup.» Mais Beowulf
+à son tour l'a saisi, «se levant sur son coude.» «La salle royale
+tonnait.--La bière était répandue....--Ils étaient tous deux de
+furieux,--d'âpres et forts combattants.--La maison résonnait.--Alors
+ce fut une grande merveille--que la salle à boire--pût résister
+aux deux taureaux de la guerre,--et qu'il ne croulât point à
+terre--le beau palais. Le bruit s'éleva--encore une fois.--Pour
+les Danois du Nord,--ce fut une terreur affreuse--pour tous ceux
+qui du mur--entendirent ce hurlement,--entendirent l'ennemi de
+Dieu--chanter son chant lugubre,--son chant de défaite--et se lamenter
+de sa blessure....--L'infâme maudit--subissait la blessure mortelle.--Il
+y avait à son épaule--une grande plaie visible.--Les muscles avaient
+été arrachés,--les jointures des os avaient craqué.--La victoire dans
+la bataille--était pour Beowulf.--Grendel était contraint--de fuir,
+atteint à mort,--dans son refuge des marais,--de chercher sa lugubre
+demeure.--Il savait bien--que la fin de sa vie--était venue,--que le
+nombre de ses jours était rempli.» Car il avait laissé par terre sa
+main, son bras et son épaule, et dans le lac des Nicors, où il s'était
+renfoncé, «la vague enflée de sang bouillonnait, la source impure des
+vagues était bouleversée toute chaude de poison, la teinte de l'eau
+était souillée par la mort, des caillots de sang venaient avec les
+bouillons à la surface.» Restait un monstre femelle, sa mère, «qui
+habitait comme lui les froids courants, et la terreur des eaux,» qui
+vint la nuit, et qui parmi les épées nues, arracha et dévora encore un
+homme, OEschere, le meilleur ami du roi. Une lamentation s'éleva dans
+le palais, et Beowulf s'offrit encore. Ils allèrent vers la bauge,
+dans un endroit désert, refuge des loups, près des promontoires où le
+vent souffle, où «un torrent des montagnes se précipitant sous
+l'obscurité des collines, faisait un flux sous la terre.» «Les bois se
+tenant par leurs racines avançaient leur ombre au-dessus de l'eau. La
+nuit, on y pouvait voir une merveille, du feu sur les vagues;» le
+cerf, lassé par les chiens, «aurait plutôt laissé son âme sur le bord»
+que d'y plonger pour y cacher sa tête. D'étranges dragons, des
+serpents y nageaient, et de temps en temps «le cor y sonnait un chant
+de mort, un chant terrible.» Beowulf se lança dans la vague, il
+descendit, à travers les monstres qui choquaient sa cotte de mailles,
+jusqu'à l'ogresse, jusqu'à «la détestable homicide,» qui, l'empoignant
+dans ses griffes, l'emporta vers son repaire. Un pâle rayon y luisait,
+et là, il vit en face «la louve de l'abîme,--la puissante femme de la
+mer.--Il donna l'assaut de la guerre--avec sa lame de bataille.--Il
+n'arrêta point l'essor de l'épée, en sorte que, sur sa tête,--le
+glaive chanta bien haut--une âpre chanson de guerre.» Mais voyant que
+ni le tranchant ni la pointe n'entamaient la chair, il la tordit de
+ses bras et l'abattit par terre, pendant qu'elle, «de son couteau
+large au tranchant brun,» essayait de percer la chemise d'acier qui le
+couvrait. Ils roulèrent ainsi jusqu'à ce que Beowulf aperçut près de
+lui, parmi les armes, une lame fortunée dans la victoire,--une vieille
+épée gigantesque,--fidèle de tranchant,--bonne et prête à
+servir,--ouvrage des géants.--Il la saisit par la poignée,--le
+guerrier des Scyldings;--violent et terrible, tournoyait le
+glaive.--Désespérant de sa vie,--il frappa furieusement;--il
+l'atteignit rudement--à l'endroit du col;--il brisa les anneaux de
+l'échine,--la lame pénétra à travers toute la chair maudite.--Elle
+s'affaissa sur le sol,--l'épée était sanglante.--L'homme se réjouit
+dans son oeuvre.--La lumière entra.--Il y avait une clarté dans la
+salle, comme lorsque du ciel,--luit doucement--la lampe du firmament.»
+Alors il vit Grendel mort dans un coin de la salle, et quatre de ses
+compagnons, ayant soulevé avec peine la tête monstrueuse, la
+portèrent par les cheveux jusqu'à la maison du roi.
+
+C'est là sa première oeuvre, et le reste de sa vie est pareil: lorsqu'il
+eut régné cinquante ans dans sa terre, un dragon dont on avait dérobé le
+trésor sortit de la colline et vint brûler les hommes et les maisons de
+l'île «avec des vagues de feu.» Alors le refuge des comtes--commanda
+qu'on lui fît--«un bouclier bigarré--tout de fer,» sachant bien qu'un
+bouclier en bois de tilleul ne suffirait pas contre la flamme. «Le
+prince des anneaux--était trop fier--pour chercher la grande bête
+volante--avec une troupe,--avec beaucoup d'hommes.--Il ne craignait pas
+pour lui-même cette bataille.--Il ne faisait point cas--de l'inimitié du
+ver,--de son labeur, ni de sa valeur.» Et cependant il était triste et
+allait contre sa volonté, car «sa destinée était proche.» Il vit une
+caverne, «un enfoncement sous la terre--près de la vague de
+l'Océan,--près du clapotement de l'eau,--qui au dedans était
+pleine--d'ornements en relief et de bracelets.--Il s'assit sur le
+promontoire,--le roi rude à la guerre,--et dit adieu--aux compagnons de
+son foyer;» car, quoique vieux, il voulait s'exposer pour eux, «être le
+gardien de son peuple.» Il cria, et le dragon vint jetant du feu; la
+lame ne mordit point sur son corps, et le roi fut enveloppé dans la
+flamme. Ses camarades s'étaient enfuis dans le bois, sauf un, Wiglaf,
+qui accourut à travers la fumée, «sachant bien que ce n'était pas la
+vieille coutume d'abandonner son parent, son prince, de le laisser
+souffrir l'angoisse, de le laisser tomber dans la bataille.» «Le ver
+devient furieux,--l'ignoble étranger perfide,--tout bigarré de vagues de
+feu....--Brûlant et féroce dans la guerre,--il accrocha tout le col du
+roi--avec ses griffes empoisonnées.--Il s'ensanglanta--du sang de la
+vie.--Le sang bouillonnait en vagues.» Eux, de leurs épées, ils le
+fendirent par le milieu. Cependant la blessure du roi devint chaude et
+s'enfla, il connut que le poison était en lui, et s'assit près du mur,
+sur une pierre «regardant l'ouvrage des géants,--comment avec ses arches
+de pierre--l'éternelle caverne--se tenait au dedans--ferme sur des
+piliers.» Puis il dit: «J'ai tenu en ma garde ce peuple--cinquante
+hivers. Il n'y avait pas un roi--de tous mes voisins--qui osât me
+rencontrer--avec des hommes de guerre,--m'attaquer avec la peur.--J'ai
+bien tenu ma terre.--Je n'ai point cherché des embûches de traître;--je
+n'ai point juré--injustement beaucoup de serments.--À cause de tout
+cela, je puis,--quoique malade de mortelles blessures,--avoir de la
+joie....--Maintenant, va tout de suite--voir le trésor--sous la pierre
+grise, cher Wiglaf.... Ce monceau de trésors,--je l'ai acheté,--vieux
+que je suis, par ma mort.--Il pourra servir--dans les besoins de mon
+peuple....--Je me réjouis d'avoir pu,--avant de mourir, acquérir un tel
+trésor--pour mon peuple....--À présent, je n'ai plus besoin de demeurer
+ici plus longtemps.»
+
+C'est ici la générosité entière et véritable, non pas exagérée et
+factice, comme elle le sera plus tard, dans l'imagination romanesque
+des clercs bavards, arrangeurs d'aventures. La fiction n'est pas ici
+bien éloignée des choses, et l'on sent l'homme palpiter sous le héros.
+Toute grossière que soit leur poésie, celui-ci y est grand; c'est qu'il
+l'est simplement et par ses oeuvres. Il a été fidèle à son prince, puis
+à son peuple; il a été de lui-même, dans une terre étrangère, s'exposer
+pour délivrer les hommes; il s'oublie en mourant pour penser que sa mort
+profite à autrui. «Chacun de nous, dit-il quelque part, doit arriver à
+la fin de cette vie mortelle. Ainsi que chacun fasse justice, s'il le
+peut, avant sa mort.» Regardez à côté de lui ces monstres qu'il détruit,
+derniers souvenirs des anciennes guerres contre les races inférieures et
+de la religion primitive, considérez cette vie dangereuse, ces nuits
+passées sur les vagues, ces efforts de l'homme aux prises avec la nature
+brute, cette poitrine invaincue qui froisse contre soi les poitrines
+bestiales, et ces muscles colossaux qui, en se tendant, arrachent aux
+monstres un pan de chair; vous verrez, dans le nuage de la légende et
+sous la lumière de la poésie, reparaître les vaillants hommes qui, à
+travers les folies de la guerre et les fougues du tempérament,
+commençaient à asseoir un peuple et à fonder un État.
+
+
+V
+
+Un poëme presque entier, deux ou trois débris de poëmes, voilà tout ce
+qui subsiste de cette poésie laïque en Angleterre. Le reste du courant
+païen, germain et barbare, a été arrêté ou recouvert, d'abord par
+l'entrée de la religion chrétienne, ensuite par la conquête des Français
+de Normandie. Mais ce qui a subsisté suffit et au delà pour montrer
+l'étrange et puissant génie poétique qui est dans la race, et pour faire
+voir d'avance la fleur dans le bourgeon.
+
+Si jamais il y eut quelque part un profond et sérieux sentiment
+poétique, c'est ici. Ils ne parlent pas, ils chantent, ou plutôt ils
+crient. Chacun de leurs petits vers est une acclamation, et sort comme
+un grondement; leurs puissantes poitrines se soulèvent avec un
+frémissement de colère ou d'enthousiasme, et une phrase, un mot obscur,
+véhément, malgré eux, tout d'un coup, leur vient aux lèvres. Nul art,
+nul talent naturel pour décrire une à une et avec ordre les diverses
+parties d'un événement ou d'un objet. Les cinquante rayons de lumière
+que chaque chose envoie tour à tour dans un esprit régulier et mesuré
+arrivent dans celui-ci à la fois, en une seule masse ardente et confuse,
+pour le bouleverser par leur saccade et leur afflux. Écoutez ces chants
+de guerre, véritables chants, heurtés, violents, tels qu'ils convenaient
+à ces voix terribles: encore aujourd'hui, à cette distance, séparés de
+nous par les moeurs, la langue, et dix siècles, on les entend:
+
+«L'armée sort[53].--Les oiseaux chantent.--La cigale bruit.--La poutre
+de la guerre[54] résonne,--la lance choque le bouclier.--Alors brille la
+lune--errante sous les nuages;--alors se lèvent les oeuvres de
+vengeance,--que la colère de ce peuple--doit accomplir....--Alors on
+entendit dans la cour--le tumulte de la mêlée meurtrière.--Ils
+saisissaient de leurs mains--le bois concave du bouclier.--Ils fendirent
+les os du crâne.--Les toits de la citadelle retentirent,--jusqu'à ce que
+dans la bataille--tomba Garulf,--le premier de tous les hommes--qui
+habitent la terre,--Garulf, le fils de Guthlaf.--Autour de lui beaucoup
+de braves--gisaient mourants.--Le corbeau tournoyait--noir et sombre
+comme la feuille de saule.--Il y avait un flamboiement de
+glaives,--comme si tout Finsburg--eût été en feu.--Jamais je n'ai
+entendu conter--bataille dans la guerre plus belle à voir.»
+
+[Footnote 53: Conybeare's illustrations of anglo-saxon poetry. Bataille
+de Finsburg.--La collection complète des poésies anglo-saxonnes a été
+publiée par M. Grein.]
+
+[Footnote 54: La lance, l'épée.]
+
+«Ici le roi Athelstan[55],--le seigneur des comtes,--qui donne des
+bracelets aux nobles,--et son frère aussi--Edmond l'Étheling,--noble
+d'ancienne race,--ont tué dans la bataille,--avec les tranchants des
+épées,--à Brunanburh.--Ils ont fendu le mur des boucliers,--ils ont
+haché les nobles bannières,--avec les coups de leurs marteaux,--les
+enfants d'Edward!... Ils ont abattu dans la poursuite--la nation des
+Scots,--et les hommes de vaisseaux,--parmi le tumulte de la mêlée,--et
+la sueur des combattants.--Cependant le soleil là-haut,--la grande
+étoile,--le brillant luminaire de Dieu,--de Dieu le seigneur éternel,--à
+l'heure du matin,--a passé par-dessus la terre,--tant qu'enfin la noble
+créature--s'est précipitée vers son coucher.--Là gisaient les soldats
+par multitudes,--abattus par les dards;--les hommes du Nord, frappés
+par-dessus leurs boucliers,--et aussi les Scots--las de la rouge
+bataille....--Athelstan a laissé derrière lui--les oiseaux criards de la
+guerre,--le corbeau qui se repaîtra des morts,--le milan funèbre,--le
+corbeau noir--au bec crochu,--et le crapeau rauque,--et l'aigle qui
+bientôt--fera festin de la chair blanche--et le faucon vorace qui aime
+les batailles,--et la bête grise,--le loup du bois.»
+
+[Footnote 55: Turner, III, 280. Chant sur la bataille de Brunanburh.]
+
+Tout est image ici. Les événements n'apparaissent pas nus dans ces
+cerveaux passionnés, sous la sèche étiquette d'un mot exact; chacun
+d'eux y entre avec son cortége de sons, de formes et de couleurs; c'est
+presque une vision qu'il y suscite, une vision complète, avec toutes les
+émotions qui l'accompagnent, avec la joie, la fureur, l'exaltation qui
+la soutiennent. Dans leur langue, les flèches «sont les serpents de
+Héla, élancés des arcs de corne,» les navires sont «les grands chevaux
+de la mer,» la mer est la coupe des vagues, «le casque est «le château
+de la tête;» il leur faut un langage extraordinaire pour exprimer la
+violence de leurs sensations, tellement que lorsque avec le temps, en
+Islande où l'on a poussé à bout cette poésie, l'inspiration primitive
+s'alanguit et l'art remplace la nature, les Skaldes se trouvent guindés
+jusqu'au jargon le plus contourné et le plus obscur. Mais quelle que
+soit l'image, ici comme en Islande, elle est trop faible, si elle est
+unique. Les poëtes n'ont point satisfait à leur trouble intérieur, s'ils
+ne l'ont épanché que par un seul mot. Coup sur coup, ils reviennent sur
+leur idée, et la répètent: «Le soleil là-haut! La grande étoile! Le
+brillant luminaire de Dieu! La noble créature!» Quatre fois de suite ils
+l'imaginent et toujours sous un aspect nouveau. Toutes ses faces se sont
+levées en un instant devant les yeux du barbare, et chaque mot a été
+comme un accès de la demi-hallucination qui l'obsédait. On juge bien
+que, dans un tel état, l'ordre régulier des mots et des idées est à
+chaque pas brisé. La suite des pensées dans le visionnaire n'est pas la
+même que dans le raisonneur tranquille. Une couleur en attire une autre,
+d'un son il passe à un autre son; son imagination est une enfilade de
+tableaux qui se suivent sans s'expliquer. Chez lui, la phrase se
+retourne et se renverse, il crie le mot vivant qui lui vient, au moment
+où il lui vient; il saute d'une idée dans une idée lointaine. Plus l'âme
+est transportée hors d'elle-même, plus elle franchit vite de grands
+intervalles. D'un élan, elle parcourt les quatre coins de son horizon,
+et touche en un instant des objets qui semblent séparés par tout un
+monde. Pêle-mêle ici, les idées s'enchevêtrent; tout d'un coup, par un
+souvenir brusque, le poëte, reprenant la pensée qu'il a quittée, fait
+irruption dans la pensée qu'il prononce. On ne peut traduire ces idées
+fichées en travers, qui déconcertent toute l'économie de notre style
+moderne. Souvent on ne les entend pas[56]; les articles, les particules,
+tous les moyens d'éclaircir la pensée, de marquer les attaches des
+termes, d'assembler les idées en un corps régulier, tous les artifices
+de la raison et de la logique sont supprimés[57]. La passion mugit ici
+comme une énorme bête informe, et puis c'est tout; elle surgit et
+sursaute en petits vers abrupts; point de barbares plus barbares.
+L'heureuse poésie d'Homère se développe abondamment en amples récits, en
+riches et longues images. Il n'a point trop de tous les détails d'une
+peinture complète; il aime à voir les objets, il s'attarde autour d'eux,
+il jouit de leur beauté, il les pare de surnoms splendides; il ressemble
+à ces filles grecques qui se trouveraient laides si elles ne faisaient
+ruisseler sur leurs bras et sur leurs épaules toutes les pièces d'or de
+leur bourse et tous les trésors de leur écrin; ses larges vers cadencés
+ondoient et se déploient comme une robe de pourpre aux rayons du soleil
+ionien. Ici des mains rudes entassent et froissent les idées dans un
+mètre étroit; s'il y a une sorte de mesure, on ne la garde qu'à peu
+près; pour tout ornement ils choisissent trois mots qui commencent par
+la même lettre. Tout leur effort est pour abréger, resserrer la pensée
+dans une sorte de clameur tronquée[58]. La force de l'impression
+intérieure qui, ne sachant pas s'épancher, se concentre et se double en
+s'accumulant, l'aspérité de l'expression extérieure, qui, asservie à
+l'énergie et aux secousses du sentiment intime, ne travaille qu'à le
+manifester intact et fruste en dépit et aux dépens de toute règle et de
+toute beauté, voilà les traits marquants de cette poésie, et ce seront
+aussi les traits marquants de la poésie qui suivra.
+
+[Footnote 56: Les plus habiles entre les érudits qui savent
+l'anglo-saxon reconnaissent l'obscurité de cette pensée. V. Turner,
+Conybeare, Thorpe, etc.]
+
+[Footnote 57: Turner, III, 261. Nos traductions, si littérales qu'elles
+soient, faussent le texte; notre langue est trop claire, trop gouvernée
+par la logique; on ne peut comprendre cette forme d'esprit
+extraordinaire, qu'en prenant un dictionnaire, et en déchiffrant pendant
+quinze jours quelques pages d'anglo-saxon.]
+
+[Footnote 58: Turner remarque que la même idée exprimée par le roi
+Alfred, en prose, puis en vers, occupe dans le premier cas seize mots,
+et dans le second sept. _History of the Anglo-Saxons_, III, 269.]
+
+
+VI
+
+Une race ainsi faite était toute préparée pour le christianisme, par sa
+tristesse, par son aversion pour la vie sensuelle et expansive, par son
+penchant pour le sérieux et le sublime. Quand les habitudes sédentaires
+eurent livré leur âme à de longs loisirs, et diminué la fureur qui
+soutenait leur religion meurtrière, ils inclinèrent d'eux-mêmes vers une
+foi nouvelle. La vague adoration des grandes puissances naturelles qui
+éternellement se combattent pour se détruire et renaissent pour se
+combattre, avait depuis longtemps disparu dans un lointain obscur. La
+société, en se formant, amenait avec soi l'idée de la paix et le besoin
+de la justice, et les dieux guerriers languissaient dans l'imagination
+des hommes, en même temps que les passions qui les avaient faits. Un
+siècle et demi après la conquête[59], des missionnaires romains, portant
+une croix d'argent avec un tableau où était peint le Christ, arrivèrent
+en procession, chantant des litanies. Bientôt le grand prêtre des
+Northumbres déclara en présence des nobles que les dieux anciens étaient
+sans pouvoir, avoua «qu'auparavant il ne comprenait rien à ce qu'il
+adorait,» et lui-même le premier, la lance en main, renversa leur
+temple. De son côté un chef se leva dans l'assemblée, et dit:
+
+[Footnote 59: 596-625, Aug. Thierry, I, 81, Bède, 2, XII. Il vaut mieux
+suivre la traduction du roi Alfred que le latin de Bède.]
+
+«Tu te souviens peut-être, ô roi, d'une chose qui arrive quelquefois,
+dans les jours d'hiver, lorsque tu es assis à table avec tes comtes et
+tes thanes. Ton feu est allumé et ta salle chauffée, et il y a de la
+pluie, de la neige et de l'orage au dehors. Vient alors un passereau qui
+traverse la salle à tire-d'aile; il est entré par une porte, il sort par
+une autre; ce petit moment, pendant lequel il est dedans, lui est doux;
+il ne sent point la pluie ni le mauvais temps de l'hiver; mais cet
+instant est court, l'oiseau s'enfuit en un clin d'oeil, et de l'hiver il
+repasse dans l'hiver. Telle me semble la vie des hommes sur la terre, en
+comparaison du temps incertain qui est au delà. Elle apparaît pour peu
+de temps; mais quel est le temps qui vient après, et le temps qui est
+avant? Nous ne le savons pas. Si donc cette nouvelle doctrine peut nous
+en apprendre quelque chose d'un peu plus sûr, elle mérite qu'on la
+suive.»
+
+Cette inquiétude, ce sentiment de l'immense et obscur _au delà_, cette
+grave éloquence mélancolique, sont le commencement de la vie
+spirituelle[60]; on ne trouve rien de semblable chez les peuples du
+Midi, naturellement païens et préoccupés de la vie présente. Ceux-ci,
+tout barbares, entrent de prime abord dans le christianisme par la seule
+vertu de leur tempérament et de leur climat. Ils ont beau être brutaux,
+épais, bridés par des superstitions enfantines, capables, comme le roi
+Knut, d'acheter pour cent talents d'or le bras de saint Augustin; ils
+ont l'idée de Dieu. Ce grand Dieu de la Bible, tout-puissant et unique,
+qui disparaît presque entièrement au moyen âge[61], offusqué par sa cour
+et sa famille, subsiste chez eux, en dépit des légendes niaises ou
+grotesques. Ils ne l'effacent pas sous des romans pieux, au profit des
+saints, ni sous des tendresses féminines, au profit de l'Enfant Jésus et
+de la Vierge. Leur grandiose et leur sévérité les mettent à son niveau;
+ils ne sont pas tentés, à l'exemple des peuples artistes et bavards, de
+remplacer la religion par le conte agréable ou beau. Plus qu'aucune race
+de l'Europe, ils sont voisins par la simplicité et l'énergie de leurs
+conceptions du vieil esprit hébraïque. L'enthousiasme est leur état
+naturel, et leur Dieu nouveau les remplit d'admiration comme leurs
+dieux anciens les pénétraient de fureur. Ils ont des hymnes, de
+véritables odes qui ne sont qu'un amas d'exclamations. Nul
+développement; ils sont incapables de contenir ou d'expliquer leur
+passion; elle éclate; ce ne sont que transports à l'aspect du Dieu
+tout-puissant. C'est le coeur tout seul qui parle ici, un grand coeur
+barbare. Coedmon, leur ancien poëte[62], était, dit Bède, un homme plus
+ignorant que les autres, et qui ne savait aucune poésie, en sorte que
+dans la salle, lorsqu'on lui passait la harpe, il était obligé de se
+retirer, ne pouvant chanter comme ses compagnons. Une fois qu'il gardait
+l'étable pendant la nuit, il s'endormit; un étranger lui apparut, qui
+lui demanda de chanter quelque chose; et les paroles suivantes lui
+vinrent dans l'esprit: «À présent, nous louerons--le gardien du royaume
+céleste,--et les conseils de son esprit,--le père glorieux des
+hommes!--comment, de toute merveille,--l'éternel Seigneur!--il a établi
+le commencement.--Il a formé d'abord,--pour les enfants des hommes,--le
+ciel comme un toit,--le saint Créateur!--Puis le gardien du genre
+humain!--l'éternel Seigneur!--c'est la région du milieu--qu'il fit
+ensuite,--c'est la terre pour les hommes, le maître tout-puissant!»
+Ayant retenu ce chant à son réveil, il vint à la ville, et on le mena
+devant les hommes savants, devant l'abbesse Hilda, qui, l'ayant entendu,
+pensèrent qu'il avait reçu un don du ciel, et le firent moine dans
+l'abbaye. Là il passait sa vie à écouter les morceaux de l'Écriture,
+qu'on lui expliquait en saxon, «les ruminant comme un animal pur, et les
+mettant en vers très-doux.» Ainsi naît la vraie poésie; ceux-ci prient
+avec toute l'émotion d'une âme neuve; ils adorent, ils sont à genoux;
+moins ils savent, plus ils sentent. Quelqu'un a dit que le premier et le
+plus sincère des hymnes est ce seul mot ô! Ils n'en disent guère plus
+long; ils ne font que répéter coup sur coup quelque mot passionné,
+profond, avec une véhémence monotone. «Tu es, dans le ciel,--notre aide
+et notre secours--resplendissant de félicité!--Toutes choses se courbent
+devant toi!--devant la gloire de ton esprit.--D'une seule voix, elles
+appellent le Christ!--Toutes s'écrient:--«Tu es saint, saint,--le roi
+des anges du Ciel,--notre Seigneur,--et tes jugements sont--justes et
+vastes,--ils règnent éternellement partout--dans la multitude de tes
+ouvrages.» On reconnaît là les chants des anciens serviteurs d'Odin,
+tonsurés à présent et enveloppés dans une robe de moine; leur poésie est
+restée la même; ils pensent à Dieu, comme à Odin, par une suite d'images
+courtes, accumulées, passionnées, qui sont comme une file d'éclairs; les
+hymnes chrétiennes continuent les hymnes païennes. Un d'entre eux,
+Adlhem, s'était établi sur le pont de sa ville, et répétait des odes
+guerrières et profanes en même temps que des poésies religieuses, pour
+attirer et instruire les hommes de son temps. Il le pouvait sans changer
+de ton. Il y a tel chant, un chant de funérailles, où c'est la Mort qui
+parle, l'un des derniers composés en saxon, d'un christianisme terrible,
+et qui en même temps semble sortir des plus noires profondeurs de
+l'Edda. Le mètre, bref, tinte brusquement à coups pressés comme le glas
+d'une cloche. Il semble qu'on entende les sourds répons retentissants
+qui roulent dans l'église pendant que la pluie fouette les vitraux
+ternes, que les nuages déchirés roulent lugubrement dans le ciel, et que
+les yeux, fixés sur la face pâle du mort, sentent d'avance l'horreur de
+la fosse humide où les vivants vont le jeter[63].
+
+[Footnote 60: V. Jouffroy, _Problème de la destinée humaine_.]
+
+[Footnote 61: Michelet, préface de _la Renaissance_. Didion, _Histoire
+de Dieu_.]
+
+[Footnote 62: Vers 680. Voyez _Codex Exoniensis_, publié par Thorpe.]
+
+[Footnote 63: Conybeare's _Illustrations_, 222.]
+
+ «Pour toi une maison fut bâtie--avant que tu fusses né.--Pour toi
+ un moule fut façonné--avant que tu fusses sorti de ta mère;--sa
+ hauteur n'est point marquée,--ni sa profondeur mesurée;--il ne
+ sera point fermé,--si long que soit le temps,--jusqu'à ce que je
+ t'amène--là où tu resteras,--jusqu'à ce que je mesure--toi et les
+ mottes de la terre.--Ta maison n'est pas à haute charpente.--Elle
+ n'est pas haute, elle est basse--quand tu es dedans.--L'entrée
+ est basse.--Les côtés ne sont pas hauts.--Le toit est bâti--tout
+ près de ta poitrine.--Ainsi tu habiteras--dans la terre
+ froide,--obscure et noire,--qui pourrit tout.--Sans portes est
+ cette maison,--et il fait sombre au dedans.--Là, tu es solidement
+ retenu,--et la mort tient la clef.--Hideuse est cette maison de
+ terre,--et il est horrible d'habiter dedans.--Là, tu
+ habiteras,--et les vers avec toi.--Là, tu es déposé,--et tu
+ quittes tes amis.--Tu n'as pas d'ami--qui veuille venir avec
+ toi.--Qui jamais s'enquerra--si cette maison t'agrée!--Qui jamais
+ ouvrira--pour toi la porte,--et te cherchera!--Car bientôt tu
+ deviens hideux,--et odieux à regarder.»
+
+Jérémie Taylor a-t-il trouvé une peinture plus lugubre? Les deux
+poésies religieuses, la chrétienne et la païenne, sont si voisines,
+qu'elles peuvent fondre ensemble leurs disparates, leurs images et leurs
+légendes. Dans l'histoire de Beowulf, toute païenne, Dieu apparaît comme
+un Odin plus puissant et plus calme, et ne diffère de l'autre que comme
+un Bretwalda sédentaire diffère d'un chef de bandits aventurier et
+héros. Les monstres scandinaves, les Iotes ennemis des Ases ne se sont
+point évanouis; seulement ils descendent de Caïn, et des géants noyés
+par le déluge[64]; l'enfer nouveau est presque le Nastrond antique,
+«mortellement glacé, plein d'aigles sanglants et de serpents pâles;» et
+le formidable jour du jugement dernier, où tout croulera en poussière
+pour faire place à un monde plus pur, ressemble à la destruction finale
+de l'Edda, à «ce crépuscule des dieux,» qui s'achèvera par une
+renaissance victorieuse, et par une joie éternelle «sous un soleil plus
+beau.»
+
+[Footnote 64: Kemble, t. I, liv. I, XII. Dans ce chapitre il a rassemblé
+une foule de traits qui marquent la persistance de l'ancienne
+mythologie.]
+
+Par cette conformité naturelle, ils se sont trouvés capables de faire
+des poëmes religieux qui sont de véritables poëmes; on n'est puissant
+dans les oeuvres de l'esprit que par la sincérité du sentiment personnel
+et original. S'ils peuvent conter des tragédies bibliques, c'est qu'ils
+ont l'âme tragique et à demi biblique. Ils mettent dans leurs vers,
+comme les vieux prophètes d'Israël, leur véhémence farouche, leurs
+haines meurtrières, leur fanatisme, et tous les frémissements de leur
+chair et de leur sang. Un d'entre eux, dont le poëme est mutilé, a conté
+l'histoire de Judith; avec quel souffle, on va le voir; il n'y a qu'un
+barbare pour montrer en traits si forts l'orgie, le tumulte, le meurtre,
+la vengeance et le combat:
+
+ «Alors and Holopherne--fut échauffé par le vin.--Dans les salles
+ de ses convives,--il poussa des éclats de rire et des cris,--il
+ hurla et rugit,--de sorte que les enfants des hommes--purent
+ entendre de loin--quelle clameur, quelle tempête de
+ cris--poussait le chef terrible,--excité et enflammé par le
+ vin.--Les coupes profondes--furent souvent portées--derrière les
+ bancs.--De sorte que l'homme pervers,--le farouche distributeur
+ de richesses,--lui et ses hommes,--pendant tout le
+ jour--s'enivrèrent de vin,--jusqu'à ce qu'ils fussent
+ tombés,--gisants et soûlés;--toute sa noblesse,--comme s'ils
+ étaient morts.»
+
+La nuit venue, il commande que l'on conduise dans sa tente «la vierge
+illustre, la jeune fille brillante comme une fée;» puis, étant allé la
+retrouver, il s'affaisse ivre au milieu de son lit. Le moment était venu
+pour «la fille du Créateur, pour la sainte femme.»
+
+ «Elle saisit le païen--fortement par la chevelure,--elle le tira
+ par les membres--vers elle ignominieusement.--Et l'homme
+ malfaisant,--odieux,--fut livré à sa volonté.--La femme aux
+ cheveux tressés--frappa le détestable ennemi--avec l'épée
+ rouge--jusqu'à ce qu'elle eût tranché à demi son cou.--De sorte
+ qu'il était gisant,--évanoui et blessé à mort.--Il n'était pas
+ encore mort, ni tout à fait sans vie.--Elle frappa alors
+ violemment,--la femme glorieuse en force!--une seconde fois,--le
+ chien païen,--jusqu'à ce que sa tête--eût roulé sur le
+ sol.--L'ignoble carcasse gisait sans vie;--son âme alla tomber
+ sous l'abîme,--et là fut plongée au fond,--attachée avec du
+ soufre,--blessée éternellement par les vers.--Enchaîné dans les
+ tourments,--durement emprisonné, il brûle dans l'enfer.--Après sa
+ vie,--englouti dans les ténèbres,--il ne peut plus espérer--qu'il
+ s'échappera de cette maison des vers.--Mais il restera
+ là,--toujours et toujours,--sans fin, dorénavant--dans cette
+ caverne--vide des joies de l'espoir.»
+
+Quelqu'un a-t-il entendu un plus âpre accent de haine satisfaite? Quand
+Clovis eut écouté la Passion, il s'écria: «Que n'étais-je là avec mes
+Francs!» Pareillement ici le vieil instinct guerrier s'enflammait au
+contact des guerres hébraïques. Sitôt que Judith est rentrée,
+
+ «Les hommes sous leurs casques--sortent de la sainte cité--dès
+ l'aurore.--Ils font gronder les boucliers.--Ils rugissent
+ bruyamment.--À ce cri se réjouissent--dans les bois le loup
+ maigre--et le corbeau décharné,--l'oiseau avide de carnage;--tous
+ les deux accourent de l'Ouest,--parce que les fils des hommes
+ ont--pensé à leur préparer--leur soûlée de cadavres.--Et vers eux
+ volent dans leurs sentiers--le rapide dévorateur, l'aigle--aux
+ plumes grises;--le milan de son bec recourbé--chante la chanson
+ d'Hilda.--Les nobles guerriers s'avancèrent,--les hommes aux
+ cottes de mailles, vers la bataille,--armés de boucliers,--les
+ bannières gonflées....--Promptement ils firent voler--des pluies
+ de flèches,--serpents d'Hilda,--de leurs arcs de corne.--Il y
+ avait dans la plaine--une tempête de lances.--Furieusement se
+ déchaînaient--les ravageurs de la bataille.--Ils envoyaient leurs
+ dards--dans la foule des chefs....--Eux qui auparavant avaient
+ enduré--les reproches des étrangers,--les insultes des
+ païens,--leur payèrent à ce jeu des épées--tout ce qu'ils avaient
+ souffert.»
+
+Entre tous ces poëtes inconnus[65], il y en a un dont on sait le nom,
+Coedmon, peut-être l'ancien Coedmon, l'inventeur du premier hymne, en
+tout cas semblable à l'autre, et qui, repensant la Bible avec la vigueur
+et l'exaltation barbare, a montré la grandeur et la fureur du sentiment
+avec lequel les hommes de ce temps entraient dans leur nouvelle
+religion. Lui aussi, il chante quand il parle; quand il nomme l'Arche,
+c'est par une profusion de noms poétiques, «la maison flottante, la plus
+grande des chambres flottantes, la forteresse de bois, le toit mouvant,
+la caverne, le grand coffre de mer,» et dix autres. Chaque fois qu'il y
+pense, il la voit intérieurement, comme une rapide apparition lumineuse,
+et chaque fois sous une face nouvelle, tantôt ondulant sur les vagues
+limoneuses entre deux bandes «d'écume,» tantôt allongeant sur l'eau son
+ombre énorme, noire, haute comme celle «d'un château, «tantôt enfermant
+dans ses «flancs caverneux» le fourmillement infini des animaux
+entassés. Comme les autres, il combat de coeur avec Dieu; il triomphe,
+en guerrier, de la destruction et de la victoire; et quand il conte la
+mort de Pharaon, il balbutie ivre de colère, les regards troubles, parce
+que le sang lui monte aux yeux.» Le peuple fut épouvanté,--le flot
+terrible arriva sur eux.--Le vent frémissant--faisait un hurlement de
+mort...--La mer vomissait du sang--il y avait une lamentation sur les
+eaux...--L'obscurité de l'abîme commençait.--Les Égyptiens--s'étaient
+retournés.--Ils fuyaient effrayés!--Ils sentirent la crainte jusqu'au
+fond de leur coeur.--L'armée aurait bien voulu--rentrer dans son
+pays.--Leur orgueil était abattu.--Une seconde fois le terrible
+roulement des flots--vint les saisir.--Il n'y avait pas un d'eux qui pût
+revenir,--pas un des guerriers qui pût rentrer dans sa maison.--La
+Destinée, au milieu de leur course,--par derrière, les avait
+enfermés.--Là où tout à l'heure la voie était ouverte,--roulait la mer
+furieuse.--L'armée fut engloutie.--Les flots s'enflaient.--La tempête
+montait--bien haut dans le ciel.--L'armée se lamentait.--Ils criaient, ô
+douleur!--jusqu'à la nue ténébreuse,--d'une voix défaillante.--Avec un
+frémissement affreux,--la fureur de l'Océan se déchaînait,--réveillée de
+son sommeil.--Les terreurs se levaient,--et les cadavres roulaient.»
+
+[Footnote 65: Grein, _Bibliothek der Angelsæchsischen poesie_.]
+
+Le cantique de l'Exode est-il plus saccadé, plus véhément et plus
+sauvage? Ces hommes peuvent parler de la création comme la Bible,
+puisqu'ils parlent de la destruction comme la Bible. Ils n'ont qu'à
+descendre dans leur fond intime ils y trouveront une émotion assez forte
+pour tendre leur âme jusqu'au niveau du Tout-Puissant. Cette émotion
+était déjà dans leurs légendes païennes, et Coedmon, pour raconter
+l'origine des choses, n'a besoin que de trouver les anciens rêves, tels
+qu'ils se sont fixés dans les prophéties de l'Edda.
+
+ «Il n'y avait encore--rien qui fût,--sauf l'obscurité,--comme
+ d'une caverne;--mais le vaste abîme--s'ouvrait profond et
+ obscur,--étranger à son Seigneur,--sans forme encore et sans
+ usage.--Sur lui le roi sévère--tourna les yeux,--et contempla le
+ gouffre triste.--Il vit les noirs nuages--se presser sans
+ repos,--noirs, sous le ciel--sombre et désert.--Il fit d'abord,
+ l'éternel Seigneur!--le Père de toutes les créatures!--la terre
+ et le firmament.--Il mit en haut le firmament,--et cette vaste
+ étendue de la terre, il l'établit--par sa force redoutable,--le
+ tout-puissant Roi!...--La terre n'était pas encore--verte de
+ gazon;--mais l'Océan,--noir d'une obscurité éternelle,--au loin
+ et au large--couvrait les chemins déserts[66].»
+
+[Footnote 66: M. Kemble, 1, 407, a montré que l'analogie subsiste jusque
+dans les images de ce chant et du morceau correspondant de l'Edda.]
+
+Ainsi parlera plus tard Milton, héritier des voyants hébreux, dernier
+des voyants scandinaves, mais muni, pour développer sa pensée, de toutes
+les ressources de l'éducation et de la civilisation latines. Et
+néanmoins il n'ajoutera rien au sentiment primitif. On n'acquiert point
+l'instinct religieux; on l'a dans le sang et on en hérite; il est ainsi
+des autres, en premier lieu de l'orgueil, de l'indomptable énergie qui a
+conscience d'elle-même, qui révolte l'homme contre toute domination, et
+l'affermit contre toute douleur. Le Satan de Milton est déjà dans celui
+de Coedmon, comme un tableau dans une esquisse; c'est que tous les deux
+ont leur modèle dans la race; et Coedmon a trouvé ses originaux dans les
+guerriers du Nord, comme Milton dans les puritains.
+
+ «Pourquoi implorerais-je--sa faveur--ou m'inclinerais-je devant
+ lui--avec quelque obéissance?--Je puis être--un Dieu, comme
+ lui.--Debout avec moi!--forts compagnons,--qui ne me tromperez
+ pas dans cette lutte!--Guerriers au coeur hardi,--qui m'avez
+ choisi--pour votre chef!--Illustres soldats!--Avec de tels
+ guerriers, en vérité!--on peut choisir un parti;--avec de tels
+ combattants,--on peut saisir un poste.--Ils sont mes amis
+ zélés,--fidèles dans l'effusion de leur coeur.--Je puis, comme
+ leur chef,--gouverner dans ce royaume,--je n'ai pas besoin de
+ flatter personne,--je ne resterai plus dorénavant--son sujet!»
+
+Il est vaincu; sera-t-il plié? Il est précipité «dans la cité d'exil,
+dans le séjour des gémissements et des haines âpres, dans la nuit
+éternelle, hideuse, traversée de fumée et de flammes rouges;» va-t-il se
+repentir? Il s'étonne d'abord, il se désespère; mais c'est le désespoir
+d'un héros:
+
+ «Est-ce là le lieu étroit[67]--où mon maître m'enferme?--Bien
+ différent, en effet, des autres--que nous connaissions--là-haut
+ dans le royaume du ciel!--Oh! si j'avais--le libre pouvoir de mes
+ mains,--et si je pouvais, pour un temps,--sortir!--seulement pour
+ un hiver,--moi et mon armée!--Mais des liens de
+ fer--m'entourent,--des noeuds de chaînes me tiennent abattu.--Je
+ suis sans royaume!--Les entraves de l'enfer--me serrent si
+ étroitement!--m'enlacent si durement.--Ici sont de larges
+ flammes,--au-dessus et au-dessous;--je n'ai jamais vu--de
+ campagne plus hideuse.--Ce feu ne languit jamais;--sa chaleur
+ monte par-dessus l'enfer.--Les anneaux qui m'entourent,--les
+ menottes qui mordent ma chair--m'empêchent d'avancer,--m'ont
+ barré mon chemin;--mes pieds sont liés,--mes mains
+ emprisonnées.--Voilà où Dieu m'a confiné.»
+
+[Footnote 67: Ce début est dans Milton. On pense que, par l'érudit
+Junius, il a pu avoir quelque connaissance de ce poëme.]
+
+Puisqu'il n'y a rien à faire contre lui, c'est à sa nouvelle créature, à
+l'homme, qu'il faut s'en prendre; à qui a tout perdu, la vengeance
+reste; et si le vaincu peut l'avoir, il se trouvera heureux, «il
+reposera doucement, même sous les chaînes» dont il est chargé.
+
+
+VII
+
+C'est ici que s'est arrêtée la culture étrangère; par delà le
+christianisme, elle n'a pu greffer sur ce tronc barbare aucun rameau
+fructueux ni vivant. Toutes les circonstances qui ailleurs avaient
+adouci la séve sauvage, manquaient ici. Les Saxons avaient trouvé la
+Bretagne abandonnée des Romains; ils n'avaient point subi comme leurs
+frères du continent l'ascendant d'une civilisation supérieure; ils ne
+s'étaient point mêlés aux habitants du sol; ils les avaient toujours
+traités en ennemis ou en esclaves, poursuivant comme des loups ceux qui
+s'étaient réfugiés dans les montagnes de l'Ouest, exploitant comme des
+bêtes de somme ceux qu'ils avaient conquis avec le sol. Tandis que les
+Germains de la Gaule, de l'Italie et de l'Espagne devenaient Romains,
+les Saxons gardant leur langue, leur génie et leurs moeurs, faisaient en
+Bretagne une Germanie hors de la Germanie. Cent cinquante ans après la
+conquête, l'importation du christianisme et le commencement d'assiette
+acquise par la société qui se pacifiait, firent germer une sorte de
+littérature, et l'on vit paraître Bède le Vénérable, plus tard Alcuin,
+Jean Érigène et quelques autres, commentateurs, traducteurs,
+précepteurs de barbares, qui essayaient non d'inventer, mais de
+compiler, de trier ou d'expliquer dans la grande encyclopédie grecque et
+latine ce qui pouvait convenir aux hommes de leur temps. Mais les
+guerres danoises vinrent écraser cette humble plante qui d'elle-même eût
+avorté[68]. Quand Alfred[69] le libérateur devint roi, «il y avait
+très-peu d'ecclésiastiques, dit-il, de ce côté de l'Humber, qui pussent
+comprendre en anglais leurs prières latines, ou traduire aucune chose
+écrite du latin en anglais. Au delà de l'Humber, je pense qu'il n'y en
+avait guère; il y en avait si peu, qu'en vérité je ne me rappelle pas un
+seul homme qui en fût capable, au sud de la Tamise, quand je pris le
+royaume.» Il essaya, comme Charlemagne, d'instruire ses sujets, et mit
+en saxon à leur usage plusieurs livres, surtout des livres moraux, entre
+autres la _Consolation de Boëce_; mais cette traduction même témoigne de
+la barbarie des auditeurs. Il récrit le texte pour l'approprier à leur
+intelligence; les jolis vers de Boëce, un peu prétentieux, travaillés,
+élégants, peuplés de souvenirs classiques, d'un style raffiné et serré,
+digne de Sénèque, se changent en une prose naïve, longue, traînante, et
+pourtant hachée, semblable à un conte de fées qu'une nourrice fait à un
+enfant, expliquant tout, recommençant et brisant les phrases, tournant
+dix fois autour d'un détail, tant il faut descendre pour se mettre au
+niveau de cet esprit tout neuf, qui n'a jamais pensé et ne sait
+rien[70].
+
+[Footnote 68: Ils sentent eux-mêmes leur impuissance et leur
+décrépitude. Bède, divisant l'histoire du monde en six périodes, dit que
+la cinquième, qui s'étend du retour de Babylone à la naissance du
+Christ, est la période sénile; la sixième est la présente, _ætas
+decrepita_, _totius morte sæculi consummanda_.]
+
+[Footnote 69: Mort en 901. Adlhem, mort en 709. Bède, mort en 735.
+Alcuin vivait sous Charlemagne, Érigène sous Charles le Chauve.]
+
+[Footnote 70: Voici le latin de Boëce, si étudié, si joli, et qu'on ne
+saurait rendre en français.
+
+ «Quondam funera conjugis
+ Vates Threicius gemens,
+ Postquam flebilibus modis
+ Silvas currere, mobiles
+ Amnes stare coegerat,
+ Junxitque intrepidum latus
+ Sævis cerva leonibus,
+ Nec visum timuit lepus
+ Jam cantu placidum canem;
+ Cum flagrantior intima
+ Fervor pectoris ureret,
+ Nec qui cuncta subegerant
+ Mulcerent dominum modi;
+ Immites superos querens,
+ Infernas adiit domos.
+ Illic blanda sonantibus
+ Chordis carmina temperans,
+ Quidquid præcipuis Deæ
+ Matris fontibus hauserat,
+ Quod luctus dabat impotens,
+ Quod luctum geminans amor,
+ Deflet Tartara commovens,
+ Et dulci veniam prece
+ Umbrarum dominos rogat.
+ Stupet tergeminus novo
+ Captus carmine janitor;
+ Quæ sontes agitant metu
+ Ultrices scelerum Deæ
+ Jam moestæ lacrymis madent.
+ Non Ixionium caput
+ Velox præcipitat rota,
+ Et longa site perditus
+ Spernit flumina Tantalus.
+ Vultur dum satur est modis
+ Non traxit Tityi jecur.
+ Tandem, vincimur, arbiter
+ Umbrarum miserans ait.
+ Donemus comitem viro
+ Emptam carmine conjugem.
+ Sed lex dona coerceat,
+ Nec, dum Tartara liquerit,
+ Fas sit lumina flectere.
+ Quis legem det amantibus!
+ Major lex fit amor sibi.
+ Heu! noctis prope terminos
+ Orpheus Eurydicem suam
+ Vidit, perdidit, occidit.
+ Vos hæc fabula respicit,
+ Quicunque in superum diem
+ Mentem ducere quæritis.
+ Nam qui tartareum in specus
+ Victus lumina flexerit,
+ Quidquid præcipuum trahit
+ Perdit, dum videt inferos.
+ (Livre III, metrum 12)]
+
+ «Il arriva autrefois qu'il y avait un joueur de harpe dans le
+ pays qu'on appelait Thrace; c'était un pays en Grèce. Ce joueur
+ de harpe était extraordinairement bon. Son nom était Orphée. Il
+ avait une femme très-bonne, elle s'appelait Eurydice. Alors les
+ gens commencèrent à dire de ce joueur de harpe, qu'il savait si
+ bien jouer de la harpe que les bois dansaient et que les pierres
+ se remuaient au son, et que les bêtes sauvages accouraient à lui
+ et restaient là comme si elles eussent été apprivoisées, si
+ tranquilles que, quand même des hommes ou des chiens venaient
+ contre elles, elles ne les évitaient pas. Et on dit aussi que la
+ femme du joueur de harpe mourut et que son âme fut conduite en
+ enfer. Alors le joueur de harpe devint très-triste, si bien qu'il
+ ne pouvait plus demeurer avec les autres hommes; mais il allait
+ dans les bois, et s'asseyait sur les montagnes, la nuit comme le
+ jour, et pleurait et jouait de la harpe; alors les bois se
+ remuaient et les rivières s'arrêtaient, et nul cerf ne fuyait les
+ lions, et nul lièvre les chiens; et nulle bête ne ressentait peur
+ ou haine des autres, à cause de la douceur du son. Alors il
+ sembla au joueur de harpe que rien ne lui plaisait plus dans ce
+ monde. Alors il pensa qu'il pourrait aller trouver les dieux de
+ l'enfer, et essayer de les adoucir avec sa harpe, et les prier de
+ lui rendre sa femme.»
+
+Voilà comme on parle quand on veut faire entrer une pensée bégayante.
+Boëce avait pour lecteurs des sénateurs, des hommes cultivés qui
+entendaient aussi bien que nous les moindres allusions mythologiques;
+toutes ces allusions, Alfred est obligé de les reprendre, de les
+développer, à la façon d'un père ou d'un maître qui prend entre ses
+genoux son petit garçon, lui contant les noms, qualités, crimes,
+châtiments que le latin ne fait qu'indiquer; mais l'ignorance est telle
+que le précepteur lui-même aurait besoin d'être averti; il prend les
+Parques pour les Furies, et donne gratuitement trois têtes à Caron comme
+à Cerbère. Enfin, voici Orphée devant Pluton:
+
+ «Quand il eut longtemps et longtemps joué de la harpe, alors
+ parla le roi des habitants de l'enfer. Et il dit: Donnons à
+ l'homme sa femme. Car il l'a gagnée par sa musique. Il lui
+ commanda alors de bien faire attention de ne pas regarder par
+ derrière après qu'il serait parti, et dit que, s'il regardait par
+ derrière, il perdrait sa femme. Mais les hommes ont beaucoup de
+ peine, si même ils le peuvent, à retenir leur amour. Las! las!
+ Voilà qu'Orphée emmena sa femme avec lui jusqu'à ce qu'il fût
+ venu à la borne de la lumière et de l'obscurité. Puis venait
+ après lui sa femme. Quand il fut arrivé à la lumière, il regarda
+ derrière lui du côté de sa femme. Alors aussitôt elle fut perdue
+ pour lui.»
+
+Nul ornement dans ce récit; nulle finesse comme dans l'original; Alfred
+a bien assez de se faire comprendre. Que va devenir entre ses mains la
+noble morale platonicienne, l'adroite interprétation imitée de
+Jamblique et de Porphyre? Tout s'alourdit. Il faut appeler ici les
+choses par leur nom, appliquer les yeux des gens sur une grosse idée
+bien visible. Encore celle-ci est peut-être trop relevée pour eux:
+
+ «Cette fable apprend à tout homme qui veut fuir les ténèbres de
+ l'enfer et arriver à la lumière du vrai bien, à ne point regarder
+ ses anciens vices, de façon à les pratiquer derechef aussi
+ pleinement qu'auparavant. Car quiconque, avec une pleine volonté,
+ tourne son âme vers les vices qu'il avait auparavant quittés, et
+ les pratique, ils lui agréent pleinement, il ne pense jamais à
+ les quitter, et il perd tout son ancien bien, si derechef il ne
+ s'amende.»
+
+Le sermon est approprié à son auditoire de thanes; les Danois, qu'Alfred
+venait de convertir par l'épée, avaient besoin d'une morale claire. Si
+on leur eût traduit exactement les derniers mots de Boëce, ils auraient
+ouvert de grands yeux stupides et se seraient endormis.
+
+C'est que tout le talent d'une âme inculte gît dans la force et dans la
+sincérité de ses sensations. Hors de là, elle est impuissante; l'art de
+penser et de raisonner est au-dessus d'elle. Ceux-ci perdent tout génie
+en perdant leur fièvre ardente. Ils balbutient gauchement et lourdement
+de sèches chroniques, sortes d'almanachs historiques. Vous diriez des
+paysans qui, en sortant du labour, viennent inscrire avec de la craie,
+sur une table enfumée, la date d'une disette, le prix du blé, les
+changements de temps et les décès[71]. De même, à côté des maigres
+chroniques de la Bible qui bégayent la suite des règnes et des
+massacres juifs, se déploient l'exaltation des Psaumes et le délire des
+prophéties. Le même poëte lyrique peut être tour à tour une brute et un
+homme de génie, parce que son génie vient et s'en va comme une maladie,
+et qu'au lieu de le posséder, il le subit:
+
+[Footnote 71: Ingram's _Saxon chronicle_.]
+
+ «Année du Seigneur, 611. Cette année Cynegills succéda à la
+ royauté dans le Wessex et l'occupa trente et un hivers. Cynegills
+ était le fils de Céol, Céol celui de Cutha, Cutha celui de
+ Cyuric.
+
+ «614. Cette année Cynegills et Cwichelin combattirent à Bampton,
+ et tuèrent deux mille quarante-six Gallois.
+
+ «678. Cette année apparut une comète en août, et elle brilla
+ chaque matin pendant trois mois, comme un rayon de
+ soleil.--L'évêque Wilfrid ayant été chassé de son évêché par le
+ roi Everth, deux évêques furent consacrés à sa place.
+
+ «901. Cette année mourut Alfred, le fils d'Ethelwolf, six jours
+ avant la messe de tous les saints. Il était roi de toute la
+ nation anglaise, excepté de cette partie qui était sous le
+ pouvoir des Danois. Il tint le gouvernement trente hivers, moins
+ un an et demi. Et alors Edward, son fils, prit le gouvernement.
+
+ «902. Cette année il y eut un grand combat dans l'Holme entre les
+ hommes de Kent et les Danois.
+
+ «1077. Cette année furent réconciliés le roi des Franks et
+ Guillaume, roi d'Angleterre; mais cela ne dura que peu de temps.
+ Cette année Londres fut brûlée, la nuit d'avant l'Assomption de
+ sainte Marie, si terriblement qu'elle ne l'avait jamais été
+ autant depuis qu'elle fut bâtie.»
+
+Ainsi parlent avec une sécheresse monotone les pauvres moines qui, après
+Alfred, compilent et notent les gros événements visibles; de loin en
+loin, quelques réflexions pieuses, un mouvement de passion, rien de
+plus. Au dixième siècle, on voit le roi Edgard donner un manoir à un
+évêque à condition qu'il mettra en saxon la règle monastique écrite en
+latin par saint Benoît. Alfred lui-même est presque le dernier des
+hommes cultivés; il ne l'est devenu, comme Charlemagne, qu'à force de
+volonté et de patience. En vain les grands esprits de ce temps essayent
+de s'accrocher aux débris de la belle civilisation antique, et de se
+soulever au-dessus de la tumultueuse et fangeuse ignorance où les autres
+clapotent; ils se soulèvent presque seuls, et, eux morts, les autres se
+renfoncent dans leur bourbe. C'est la bête humaine alors qui est
+maîtresse; l'esprit ne peut trouver sa place parmi les révoltes et les
+appétits du sang, de l'estomac et des muscles. Même dans le petit cercle
+où il travaille, son labeur n'aboutit pas. Le modèle qu'il s'est proposé
+l'opprime et l'enchaîne dans une imitation qui le rétrécit; il n'aspire
+qu'à bien copier; il fait des assemblages de centons qu'il appelle vers
+latins; il s'étudie à retrouver les tournures vérifiées des bons
+modèles; il n'arrive qu'à fabriquer un latin emphatique, gâté, hérissé
+de disparates. En fait d'idées, les plus profonds récrivent les
+doctrines mortes d'auteurs morts. Ils font des manuels de théologie et
+de philosophie d'après les Pères; Érigène, le plus docte, va jusqu'à
+reproduire les vieilles rêveries compliquées de la métaphysique
+alexandrine. À quelle distance ces spéculations et ces réminiscences
+planent-elles au-dessus de la grande foule barbare qui hurle et s'agite
+dans les bas-fonds? nulle parole ne peut le dire. Il y a tel roi de
+Kent, au septième siècle, qui ne sait pas écrire. Figurez-vous des
+bacheliers en théologie qui disserteraient devant un auditoire de
+charretiers, non pas de charretiers parisiens, mais de charretiers tels
+qu'il y en a encore aujourd'hui en Auvergne ou dans les Vosges. Seul
+parmi ces clercs qui pensent en écoliers studieux d'après leurs chers
+auteurs, et sont doublement séparés du monde à titre d'hommes de collége
+et à titre d'hommes de couvent, Alfred, à titre de laïque et d'esprit
+pratique, descend par ses traductions en langue saxonne, par ses vers
+saxons, à la portée de son public; et l'on a vu que son effort, comme
+celui de Charlemagne, s'est trouvé vain. Il y avait un mur
+infranchissable entre la savante littérature ancienne et l'informe
+barbarie présente. Incapables d'entrer dans l'ancien moule, et obligés
+d'entrer dans l'ancien moule, ils le tordaient. Faute de pouvoir refaire
+les idées, ils refaisaient le mètre. Ils tâchaient d'éblouir leurs
+collègues en versification par le raffinement de la facture et le
+prestige de la difficulté vaincue. Pareillement, dans nos colléges, les
+bons élèves imitent les coupes savantes et la symétrie de Claudien
+plutôt que l'aisance et la variété de Virgile. Ils se mettaient des fers
+aux pieds, et prouvaient leur force en courant avec leurs entraves. Ils
+s'imposaient les règles de la rime moderne avec les règles de la
+quantité antique. Ils y ajoutaient l'obligation de commencer chaque vers
+par la même lettre que le précédent. Quelques-uns, comme Adlhem,
+écrivaient des acrostiches carrés, où le premier vers, répété à la fin,
+se retrouvait encore sur la gauche et sur la droite du morceau; ainsi
+formé par les premières et dernières lettres de tous les vers, il
+embrasse toute la pièce, et le morceau de poésie ressemble à un morceau
+de tapisserie. Étranges tours de force littéraires, qui transforment les
+poëtes en artisans; ils témoignent de la contrariété qui opposait alors
+la culture et la nature et gâtait à la fois la forme latine et l'esprit
+saxon.
+
+Par delà cette barrière, qui séparait invinciblement la civilisation de
+la barbarie, il y en avait une autre non moins forte qui séparait le
+génie saxon du génie latin. La puissante imagination germanique, où les
+visions éclatantes et obscures affluent subitement et débordent par
+saccades, faisait contraste avec l'esprit raisonneur dont les idées ne
+se rangent et ne se développent qu'en files régulières, en sorte que si
+le barbare, dans ses essais classiques, gardait quelque portion de ses
+instincts primitifs, il ne parvenait qu'à produire une sorte de monstre
+grotesque et affreux. Un d'entre eux, cet Adlhem, parent du roi Ina, qui
+sur le pont de la ville chantait à la fois des ballades profanes et des
+hymnes sacrées, trop imbu de la poésie nationale pour imiter simplement
+les modèles antiques, décora les vers latins et la prose latine de toute
+«la pompe anglaise[72].» Vous diriez d'un barbare qui arrache une flûte
+aux mains exercées d'un artiste du palais d'Auguste, pour y souffler à
+pleine poitrine comme dans une trompe mugissante d'auroch. La langue
+sobre des orateurs et des administrateurs romains se charge, sous sa
+main, d'images excessives et incohérentes. Il accouple violemment les
+mots par des alliances imprévues et extravagantes; il entasse les
+couleurs; il atteint le galimatias extraordinaire et inintelligible des
+derniers scaldes. En effet, c'est un scalde qui latinise, et transporte
+dans son nouveau langage les ornements de la poésie scandinave, entre
+autres la répétition de la même lettre, tellement que, dans une de ses
+épîtres, il y a quinze mots de suite qui commencent de même, et que,
+pour compléter ce nombre de quinze, il met un barbarisme grec parmi les
+mots latins[73]. Maintes fois chez les autres, chez les légendaires, on
+retrouvera cette déformation du latin violenté par l'afflux de
+l'imagination trop forte. Celle-ci éclate jusque dans leur pédagogie et
+leur science. Alcuin, dans les dialogues qu'il compose pour le fils de
+Charlemagne, emploie en manière de formules les petites phrases
+poétiques et hardies qui pullulent dans la poésie nationale. «Qu'est-ce
+que l'hiver? L'exil de l'été.--Qu'est-ce que le printemps? Le peintre de
+la terre.--Qu'est-ce que l'année? Le quadrige du monde.--Qu'est-ce que
+le soleil? La splendeur de l'univers, la beauté du firmament, la grâce
+de la nature, la gloire du jour, le distributeur des heures.--Qu'est ce
+que la mer? Le chemin des audacieux, la frontière de la terre,
+l'hôtellerie des fleuves, la source des pluies.» Bien plus, il achève
+ses instructions par des énigmes dans le goût des scaldes, comme on en
+trouve encore dans les vieux manuscrits avec les chants barbares.
+Dernier trait du génie national, qui, lorsqu'il travaille à comprendre
+les choses, laisse de côté la déduction sèche, nette, suivie, pour
+employer l'image bizarre, lointaine, multipliée, et remplace l'analyse
+par l'intuition.
+
+[Footnote 72: Mot de Guillaume de Malmesbury.]
+
+[Footnote 73: Primitus (pantorum procerum prætorumque pio potissimum
+paternoque præsertim privilegio) panegyricum poemataque passim prosatori
+sub polo promulgantes, stridula vocum symphonia ac melodiæ cantilenæque
+carmine modulaturi hymnizemus.]
+
+
+VIII
+
+Telle est cette race, la dernière venue, qui, dans la décadence de ses
+soeurs, la grecque et la latine, apporte dans le monde une civilisation
+nouvelle avec un caractère et un esprit nouveaux. Inférieure en
+plusieurs endroits à ses devanciers, elle les surpasse en plusieurs
+autres. Parmi ses bois, ses boues et ses neiges, sous son ciel inclément
+et triste, dans sa longue barbarie, les instincts rudes ont pris
+l'empire; le Germain n'a point acquis l'humeur joyeuse, la facilité
+expansive, le sentiment de la beauté harmonieuse; son grand corps
+flegmatique est resté farouche et roide, vorace et brutal; son esprit
+inculte et tout d'une pièce est demeuré enclin à la sauvagerie et rétif
+à la culture. Alourdies et figées, ses idées ne savent pas s'étaler
+aisément, abondamment, avec une suite naturelle et une régularité
+involontaire. Mais cet esprit exclu du sentiment du beau n'en est que
+plus propre au sentiment du vrai. La profonde et poignante impression
+qu'il reçoit du contact des objets et qu'il ne sait encore exprimer que
+par un cri, l'exemptera plus tard de la rhétorique latine, et se
+tournera vers les choses aux dépens des mots. Bien plus, sous la
+contrainte du climat et de la solitude, par l'habitude de la résistance
+et de l'effort, le modèle idéal s'est déplacé pour lui; ce sont les
+instincts virils et moraux qui ont pris l'empire, et parmi eux, le
+besoin d'indépendance, le goût des moeurs sérieuses et sévères,
+l'aptitude au dévouement et à la vénération, le culte de l'héroïsme. Ce
+sont là les rudiments et les éléments d'une civilisation plus tardive,
+mais plus saine, moins tournée vers l'agrément et l'élégance, moins
+fondée sur la justice et la vérité[74]. En tout cas, jusqu'ici, la race
+est intacte, intacte dans sa grossièreté primitive; la culture qui lui
+est venue de Rome, n'a pu ni la développer, ni la déformer. Si le
+christianisme y est entré, c'est par des affinités naturelles et sans
+altérer le génie natif. Voici venir une nouvelle conquête qui, cette
+fois, avec des idées apporte aussi des hommes. Mais les Saxons, selon
+l'usage des races germaines, races vigoureuses et fécondes, ont
+multiplié énormément depuis six siècles; il y en a peut-être deux
+millions en ce moment, et l'armée normande est de soixante mille
+hommes[75]. Ces Normands ont beau s'être altérés, francisés; d'origine
+et par quelque reste d'eux-mêmes ils sont parents de leurs vaincus. Ils
+ont beau importer leurs moeurs et leurs poëmes, faire entrer dans la
+langue un tiers de ses mots; cette langue reste toute germanique, de
+fonds et de substance[76]; si sa grammaire change, c'est d'elle-même,
+par sa propre force, dans le même sens que ses parentes du continent. Au
+bout de trois cents ans, ce sont les conquérants qui sont conquis; c'est
+l'anglais qu'ils parlent; c'est le sang anglais qui, par les mariages, a
+fini par maîtriser le sang normand dans leurs veines. Après tout, la
+race demeure saxonne. Si le vieux génie poétique disparaît après la
+conquête, c'est comme un fleuve qui s'enfonce et coule sous terre. Il en
+sortira dans cinq cents ans.
+
+[Footnote 74: En Islande, patrie des plus farouches rois de la mer, il
+n'y a plus de crimes; les prisons ont été employées à d'autres usages;
+les seules punitions sont des amendes.]
+
+[Footnote 75: _Pictorial history_, I, 249. «Toutes les villes, et même
+les villages et les hameaux que possède aujourd'hui l'Angleterre,
+paraissent avoir existé depuis les temps saxons.... La division actuelle
+en paroisses est presque sans altération celle du dixième siècle.»
+
+D'après le _Doomsday-book_, M. Turner évalue à trois cent mille le
+nombre des chefs de famille indiqués. Si chaque famille est de cinq
+personnes, cela fait un million cinq cent mille. Il ajoute cinq cent
+mille pour les quatre comtés du Nord, pour Londres et plusieurs grandes
+villes, pour les moines et le clergé des campagnes qui ne sont point
+comptés.... Il faut n'accepter ces chiffres que sous toute réserve.
+Néanmoins ils sont d'accord avec ceux de Mackintosh, de George Chalmers
+et de plusieurs autres; beaucoup de faits prouvent que la population
+saxonne était très-nombreuse, et tout à fait hors de proportion avec la
+population normande.]
+
+[Footnote 76: Warton, _History of English poetry_. Préface.]
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+Les Normands.
+
+ I. Formation et caractère de l'homme féodal.
+
+ II. Expédition et caractère des Normands.--Contraste des
+ Normands et des Saxons.--Les Normands sont Français.--Comment
+ ils sont devenus Français.--Leur goût et leur
+ architecture.--Leur curiosité et leur littérature.--Leur
+ chevalerie et leurs amusements.--Leur tactique et leur succès.
+
+ III. Forme d'esprit des Français.--Deux traits principaux: les
+ idées distinctes et les idées suivies.--Construction
+ psychologique de l'esprit français.--Narrations prosaïques,
+ manque de coloris et de passion, facilité et
+ bavardage.--Logique et clarté naturelle, sobriété, grâce et
+ délicatesse, finesse et moquerie.--L'ordre et
+ l'agrément.--Quel genre de beauté et quelle sorte d'idées les
+ Français ont apportés dans le monde.
+
+ IV. Les Normands en Angleterre.--Leur situation et leur
+ tyrannie.--Ils importent leur littérature et leur langue.--Ils
+ oublient leur littérature et leur langue.--Peu à peu ils
+ apprennent l'anglais.--Peu à peu l'anglais se francise.
+
+ V. Ils traduisent en anglais des livres français.--Paroles de
+ sir John Mandeville.--Layamon, Robert de Gloucester, Robert de
+ Brunne.--Ils imitent en anglais la littérature
+ française.--Manuels moraux, chansons, fabliaux, chansons de
+ Geste.--Éclat, frivolité et vide de cette culture
+ française.--Barbarie et ignorances de cette civilisation
+ féodale.--La chanson de Geste de Richard Coeur de Lion, et les
+ voyages de sir John de Mandeville.--Pauvreté de la littérature
+ importée et implantée en Angleterre.--Pourquoi elle n'a point
+ abouti sur le continent ni en Angleterre.
+
+ VI. Les Saxons en Angleterre.--Persistance de la nation
+ saxonne, et formation de la constitution
+ anglaise.--Persistance du caractère saxon et formation du
+ caractère anglais.
+
+ VII. Opposition du héros populaire en France et en
+ Angleterre.--Les fabliaux du Renard et les ballades de Robin
+ Hood.--Comment le caractère saxon maintient et prépare la
+ liberté politique.--Opposition de l'état des communes en
+ France et en Angleterre.--Théorie de la constitution anglaise
+ par sir John Fortescue.--Comment la constitution de la nation
+ saxonne maintient et prépare la liberté politique.--Situation
+ de l'Église et précurseurs de la Réforme en
+ Angleterre.--Pierre Plowman et Wyclef.--Comment le caractère
+ saxon et la situation de l'Église normande préparent la
+ réforme religieuse.--Inachèvement et impuissance de la
+ littérature nationale.--Pourquoi elle n'a pas abouti.
+
+
+I
+
+Il y avait déjà un siècle et demi que sur le continent, dans
+l'affaissement et la dissolution universelle, une nouvelle société
+s'était faite et de nouveaux hommes avaient surgi. Contre les Normands
+et les brigands, les braves à la fin avaient fait ferme. Ils avaient
+planté leurs pieds dans le sol, et le chaos mouvant des choses
+croulantes s'était fixé par l'effort de leurs grands coeurs et de leurs
+bras. À l'embouchure des fleuves, aux défilés des montagnes, sur la
+lisière des marches dévastées, à tous les passages périlleux, ils
+avaient bâti leurs forts, chacun le sien, chacun sur sa terre, chacun
+avec sa bande de fidèles, et ils avaient vécu à la façon d'une armée
+disséminée mais en éveil, campés et ligués dans leurs châteaux, les
+armes en main, et en face de l'ennemi. Sous cette discipline un peuple
+redoutable s'était formé, coeurs farouches dans des corps
+athlétiques[77], incapables de contrainte, affamés d'actions violentes,
+nés pour la guerre permanente, parce qu'ils s'étaient trempés dans la
+guerre permanente, héros et brigands qui, pour sortir de leur solitude,
+se lançaient dans les entreprises, et s'en allaient en Sicile, en
+Portugal, en Espagne, en Livonie, en Palestine, en Angleterre, conquérir
+des terres ou gagner le paradis.
+
+[Footnote 77: Voir, entre autres peintures de moeurs, les premiers
+récits de la première croisade: Godefroy fend un Sarrasin jusqu'à la
+ceinture.--En Palestine, une veuve était obligée, jusqu'à soixante ans,
+de se marier, parce que nul fief ne pouvait rester sans défenseur.--Un
+chef espagnol dit à ses hommes épuisés, après une bataille: «Vous êtes
+trop las et trop blessés; mais venez vous battre avec moi contre cette
+autre troupe; les blessures fraîches que nous recevrons nous feront
+oublier celles que nous avons reçues.»--En ce temps-là, dit la
+_Chronique générale d'Espagne_, les _rois_, comtes et nobles, et tous
+les chevaliers, afin d'être prêts à toute heure, tenaient leurs chevaux
+dans la salle où ils couchaient avec leurs femmes.]
+
+
+II
+
+Le 27 septembre 1066, à l'embouchure de la Somme, on pouvait voir un
+grand spectacle: quatre cents navires à grande voilure, plus de mille
+bateaux de transport, et soixante mille hommes qui s'embarquaient. Le
+soleil se levait magnifiquement après de longues pluies; les trompettes
+sonnaient, les cris de cette multitude armée montaient jusqu'au ciel; à
+perte de vue, sur la plage, dans la rivière largement étalée, sur la
+mer qui s'ouvre au delà spacieuse et luisante, les mâts et les voiles se
+dressaient comme une forêt, et la flotte énorme s'ébranlait sous le vent
+du sud[78]. Le peuple qu'elle portait se disait originaire de Norvége,
+et on eût pu le croire parent de ces Saxons qu'il allait combattre; mais
+il avait avec lui une multitude d'aventuriers accourus par toutes les
+routes, de près et de loin, du Nord et du Midi, du Maine et de l'Anjou,
+du Poitou et de la Bretagne, de l'Île-de-France et de la Flandre, de
+l'Aquitaine et de la Bourgogne[79], et lui-même, en somme, _était
+Français_.
+
+[Footnote 78: Voir, pour tous les détails, _les Chroniques
+anglo-normandes_, III, p. 4, citées par Aug. Thierry. J'ai vu moi-même
+l'endroit et le paysage.]
+
+[Footnote 79: Sur trois colonnes d'attaque, à Hastings, il y en avait
+deux formées par les auxiliaires. Au reste, les chroniqueurs ne se
+trompent pas sur ce fait capital; ils sont tous d'accord pour déclarer
+que l'Angleterre fut conquise par des Français.]
+
+
+III
+
+Comment se fait-il qu'ayant gardé son nom il eût changé de nature, et
+quelle série de rénovations avait fait d'un peuple germanique un peuple
+latin? C'est que ce peuple, lorsqu'il vint en Neustrie, n'était ni un
+corps de nation, ni une race pure. Ce n'était qu'une bande, et à ce
+titre, épousant les femmes du pays, il faisait entrer dans ses enfants
+la séve étrangère. C'était une bande scandinave, mais grossie par tous
+les coquins courageux et par tous les malheureux désespérés qui
+vaguaient dans le pays conquis[80], et à ce titre il recevait dans sa
+propre substance la séve étrangère. D'ailleurs, si la troupe errante
+s'était trouvée mélangée, la troupe établie l'avait été davantage; et la
+paix, par ses infiltrations, autant que la guerre par ses recrues, était
+venue altérer l'intégrité du sang primitif. Quand Rollon, ayant divisé
+la terre au cordeau entre ses hommes, eut pendu les voleurs et ceux qui
+leur donnaient assistance, des gens de tous les pays accoururent. La
+sécurité, la bonne et «roide» justice étaient si rares qu'elles
+suffisaient pour repeupler un pays[81]. Il appela les étrangers, disent
+les vieux auteurs, «et fit un seul peuple de tant de gens de natures
+diverses.» Ce ramassis de barbares, de réfugiés, de brigands, de colons
+émigrés, parla si promptement roman ou français, que le second duc
+voulant faire apprendre à son fils la langue danoise, fut obligé de
+l'envoyer à Bayeux où elle était encore en usage. Les grosses masses
+finissent toujours par faire le sang, et le plus souvent l'esprit et la
+langue. C'est pourquoi ceux-ci, transformés, se dégourdirent vite: la
+race fabriquée se trouva d'esprit alerte, bien plus avisée que les
+Saxons, ses voisins d'outre-Manche, toute semblable à ses voisines de
+Picardie, de Champagne et d'Île-de-France. «Les Saxons[82], dit un
+vieil auteur, buvaient à l'envi, et consumaient jour et nuit leurs
+revenus en festins, tandis qu'ils se contentaient d'habitations
+misérables: tout au contraire des Français et des Normands qui faisaient
+peu de dépense dans leurs belles et vastes maisons, étant d'ailleurs
+délicats dans leur nourriture et soigneux dans leurs habits, jusqu'à la
+recherche.» Les uns, encore alourdis par le flegme germanique, étaient
+des ivrognes gloutons que secouait par accès l'enthousiasme poétique;
+les autres, allégés par leur transplantation et leur mélange, sentaient
+déjà se développer en eux les besoins de l'esprit. «Vous auriez pu voir,
+chez eux, des églises s'élever dans chaque village, et des monastères
+dans les cités, construits dans un style inconnu auparavant,» en
+Normandie d'abord et tout à l'heure en Angleterre[83]. Le goût leur
+était venu tout de suite, c'est-à-dire l'envie de plaire aux yeux, et
+d'exprimer une pensée par des formes, une pensée neuve: l'arche
+circulaire s'appuyait sur une colonne simple ou sur un faisceau de
+colonnettes: les moulures élégantes s'arrondissaient autour des
+fenêtres; la rosace s'ouvrait simple encore et semblable à la rose des
+buissons, et le style normand se déployait original et mesuré entre le
+style gothique dont il annonçait la richesse, et le style roman dont il
+rappelait la solidité.
+
+[Footnote 80: Ce fut un pêcheur de Rouen, soldat de Rollon, qui tua le
+duc de France à l'embouchure de l'Eure. Hastings, le fameux roi de mer,
+était fils d'un laboureur des environs de Troyes.]
+
+[Footnote 81: «Au dixième siècle, dit Stendhal, un homme souhaitait deux
+choses: 1º n'être pas tué; 2º avoir un bon habit de peau.»--_Voy._ ici
+la _Chronique_ de Fontenelle.]
+
+[Footnote 82: Guillaume de Malmesbury.]
+
+[Footnote 83: _Pictorial history_, I, 615. Églises de Londres, de Sarum,
+de Norwich, Durham, Chichester, Peterborough, Rochester, Hereford,
+Glocester, Oxford, etc.--Guillaume de Malmesbury.]
+
+Avec le goût, aussi naturellement et aussi vite, la curiosité leur était
+venue. Les peuples sont comme les enfants; chez les uns la langue se
+délie aisément, et ils comprennent d'abord; chez les autres la langue se
+délie péniblement, et ils comprennent tard. Ceux-ci avaient fait
+lestement leur éducation, à la française. Les premiers en France, ils
+avaient débrouillé le français, le fixant, l'écrivant, si bien,
+qu'aujourd'hui nous entendons encore leurs codes et leurs poëmes. En un
+siècle et demi, ils s'étaient cultivés au point de trouver les Saxons
+«illettrés et grossiers[84].» Ce fut là leur prétexte pour les chasser
+des abbayes et de toutes les bonnes places ecclésiastiques. Et, en
+vérité, ce prétexte était aussi une raison, car ils haïssaient
+d'instinct la lourdeur stupide. Entre la conquête et la mort du roi
+Jean, ils établirent cinq cent cinquante-sept écoles en Angleterre.
+Henri Beauclerc, fils du conquérant, fut instruit dans les sciences;
+Henri II et ses trois fils l'étaient aussi; l'aîné, Richard Coeur de
+Lion, fut poëte. Lanfranc, premier archevêque normand de Cantorbéry,
+logicien subtil, discuta habilement sur la présence réelle; saint
+Anselme, son successeur, le premier penseur du siècle, crut découvrir
+une nouvelle preuve de l'existence de Dieu, et tenta de rendre la
+religion philosophique en faisant de la raison le chemin de la foi;
+certainement l'idée était grande, surtout au douzième siècle, et on ne
+pouvait aller plus vite en besogne. Sans doute cette science est la
+scolastique, et ces terribles in-folio tuent plus d'esprits qu'ils n'en
+nourrissent; mais on commence comme on peut, et le syllogisme, même
+latin, même théologique, est encore un exercice d'intelligence et une
+preuve d'esprit. Parmi ces abbés du continent qui s'installent en
+Angleterre, tel établit une bibliothèque; un autre, fondateur d'une
+école, fait représenter à ses écoliers «le jeu de sainte Catherine;» un
+autre écrit en latin poli des épigrammes «aiguisées comme celles de
+Martial.» Ce sont là les plaisirs d'une race intelligente, avide
+d'idées, d'esprit dispos et flexible, dont la pensée nette n'est point
+offusquée comme celle des têtes saxonnes par les hallucinations de
+l'ivresse et par les fumées de l'estomac vorace et rempli. Ils aiment
+les entretiens, les récits d'aventures. À côté de leurs chroniqueurs
+latins, Henri de Huntington, Guillaume de Malmesbury, hommes réfléchis
+déjà, et qui savent non-seulement conter, mais juger parfois, ils ont
+des chroniques rimées, en langue vulgaire, celle de Geoffroy Gaimar, de
+Benoît de Sainte-Maure, de Robert Wace. Et croyez que leurs faiseurs de
+vers ne seront pas stériles de paroles et ne les feront pas chômer de
+détails. Ils sont causeurs, conteurs, diseurs par excellence, agiles de
+langue et jamais à court. Chanteurs, point du tout; ils parlent, c'est
+là leur fort, dans leurs poëmes comme dans leurs chroniques. Ils ont
+écrit les premiers la chanson de Roland; par-dessus celle-là, ils en
+accumulent une multitude sur Charlemagne et ses pairs, sur Arthur et
+Merlin, sur les Grecs et les Romains, sur le roi Horn, sur Guy de
+Warwick, sur tout prince et tout peuple. Leurs trouvères, comme leurs
+chevaliers, prennent des deux mains chez les Gallois, chez les Francs,
+chez les Latins, et se lancent en Orient, en Occident, dans le large
+champ des aventures. Ils parlent à la curiosité comme les Saxons
+parlaient à l'enthousiasme, et détrempent dans leurs longues narrations
+claires et coulantes les vives couleurs des traditions germaines et
+bretonnes: des batailles, des surprises, des combats singuliers, des
+ambassades, des discours, des processions, des cérémonies, des chasses,
+une variété d'événements amusants, voilà ce que demande leur imagination
+agile et voyageuse. Au début, dans la chanson de Roland, elle se
+contient encore; elle marche à grands pas, mais elle ne fait que
+marcher. Bientôt les ailes lui viennent: les incidents se multiplient;
+les géants et les monstres foisonnent; la vraisemblance disparaît, la
+chanson du jongleur s'allonge en poëme sous la main du trouvère; il
+parlerait, comme le vieux Nestor, cinq années ou même six années
+entières, sans se lasser ni s'arrêter. Quarante mille vers, ce n'est
+point trop pour contenter leur bavardage: esprit facile, abondant,
+curieux, conteur, tel est le génie de la race; les Gaulois, leurs pères,
+arrêtaient les voyageurs sur les routes pour leur faire conter des
+nouvelles, et se piquaient comme eux «de bien se battre et de facilement
+parler.»
+
+[Footnote 84: Mot d'Orderic Vital.]
+
+Avec les poëmes de chevalerie, ils ont la chevalerie; d'abord, il est
+vrai, parce qu'ils sont robustes, et qu'un homme fort aime à se prouver
+sa force en assommant ses voisins; mais aussi par désir de renommée et
+par point d'honneur. Par ce seul mot, l'honneur, tout l'esprit de la
+guerre est changé. Les poëtes saxons la peignaient comme une fureur
+meurtrière, comme une folie aveugle qui ébranlait la chair et le sang et
+réveillait les instincts de la bête de proie; les poëtes normands la
+décrivent comme un tournoi. La nouvelle passion qu'ils y font entrer,
+c'est la vanité et la galanterie; Guy de Warwick désarçonne tous les
+chevaliers de l'Europe pour mériter la main de la sévère et dédaigneuse
+Félice. Le tournoi lui-même n'est qu'une cérémonie, un peu brutale, à la
+vérité, puisqu'il s'agit de casser des bras et des jambes, mais
+brillante et française; faire parade d'adresse et de courage, étaler la
+magnificence de ses habits et de ses armes, être applaudi et plaire aux
+dames, de tels sentiments indiquent des hommes plus sociables, plus
+soumis à l'opinion, moins concentrés dans la passion personnelle,
+exempts de l'inspiration lyrique et de l'exaltation sauvage, doués d'un
+autre génie, puisqu'ils sont enclins à d'autres plaisirs.
+
+Ce sont là les hommes qui, en ce moment, débarquaient en Angleterre pour
+y importer de nouvelles moeurs et y importer un nouvel esprit, Français
+de fond, d'esprit et de langue, quoique avec des traits propres et
+provinciaux; entre tous, les plus positifs, attentifs au gain,
+calculateurs, ayant les nerfs et l'élan de nos soldats, mais avec des
+ruses et des précautions de procureurs; coureurs héroïques d'aventures
+profitables; ayant voyagé en Sicile, à Naples, et prêts à voyager à
+Constantinople, à Antioche, mais pour prendre le pays ou rapporter de
+l'argent; politiques déliés, habitués, en Sicile, à louer leur valeur au
+plus offrant, et capables, au plus fort de la croisade, de faire des
+affaires, à l'exemple de leur Bohémond qui, devant Antioche, spéculait
+sur la disette de ses alliés chrétiens et ne leur ouvrait la ville qu'à
+condition de la garder pour lui; conquérants méthodiques et
+persévérants, experts dans l'administration et féconds en paperasses,
+comme ce Guillaume qui avait su organiser une telle expédition et une
+telle armée, qui en tenait le rôle écrit, et qui allait cadastrer sur
+son Domesdaybook toute l'Angleterre: seize jours après le débarquement
+on vit à Hastings, par des effets sensibles, le contraste des deux
+nations.
+
+Les Saxons «toute la nuit mangèrent et burent. Vous les eussiez vus
+moult se démener, et saillir, et chanter,» avec les éclats d'une grosse
+joie bruyante[85]. Au matin, ils serrèrent derrière leurs palissades les
+masses compactes de leur lourde infanterie; et, la hache pendue au col,
+ils attendirent l'assaut. Les Normands, hommes avisés, calculèrent les
+chances du paradis et de l'enfer et voulurent mettre Dieu dans leurs
+intérêts. Robert Wace, leur historien et leur compatriote, n'est pas
+plus troublé par l'inspiration poétique qu'ils ne le sont par
+l'inspiration guerrière; et, la veille de la bataille, il a l'esprit
+aussi prosaïque et aussi lucide qu'eux[86]. Cet esprit parut aussi dans
+la bataille. Ils étaient, pour la plupart, archers et cavaliers, bons
+manoeuvriers, adroits et agiles. Taillefer le jongleur, qui demanda
+l'honneur de frapper le premier coup, allait chantant, en vrai
+volontaire français, et faisant des tours d'adresse[87]. Arrivé devant
+les Anglais, il jeta trois fois sa lance, puis son épée en l'air, les
+recevant toujours par la poignée; et les pesants fantassins d'Harold,
+qui ne savaient que pourfendre les armures à coups de hache,
+«s'émerveillèrent, l'un disant à l'autre que c'était enchantement.» Pour
+Guillaume, entre vingt actions prudentes ou matoises, il fit deux bons
+calculs qui, dans ce grand embarras, le tirèrent d'affaire. Il ordonna à
+ses archers de tirer en l'air; ses flèches blessèrent beaucoup de Saxons
+au visage, et crevèrent l'oeil d'Harold. Après cela, il feignit de fuir;
+les Saxons, ivres de joie et de colère, quittèrent leurs retranchements,
+et se livrèrent aux lances de ses cavaliers. Pendant le reste de la
+guerre, ils ne surent que se lever par petites bandes, combattre
+furieusement et se faire massacrer. La race forte, fougueuse et brutale
+se jette sur l'ennemi à la façon d'un taureau sauvage; les habiles
+chasseurs de Normandie la blessent avec dextérité, l'abattent et lui
+mettent le joug.
+
+[Footnote 85: Robert Wace, roman de _Rou_.]
+
+[Footnote 86:
+
+ Et li Normanz et li Franceiz
+ Tote nuit firent oreisons,
+ Et furent en aflicions.
+ De lor péchiés confèz se firent
+ As proveires les regehirent,
+ Et qui n'en out proveires prèz,
+ A son veizin se fist confèz,
+ Pour ço ke samedi esteit
+ Ke la bataille estre debveit.
+ Unt Normanz a pramis e voé,
+ Si com li cler l'orent loé,
+ Ke à ce jor mez s'il veskeient,
+ Char ni saunc ne mangeraient.
+ Giffrei, éveske de Coustances,
+ A plusors joint lor pénitances.
+ Cli reçut li confessions
+ Et dona li béneiçons.]
+
+[Footnote 87:
+
+ Taillefer ki moult bien cantout
+ Sur un roussin qui tot alout,
+ Devant li dus alout cantant
+ De Kalermaine e de Rolant,
+ E d'Oliver et des vassals
+ Ki morurent à Roncevals.
+ Quant ils orent chevalchié tant
+ K'as Engleis vindrent aprismant:
+ «Sires, dist Taillefer, merci!
+ Jo vos ai languement servi.
+ Tut mon servise me debvez,
+ Hui, si vos plaist, me le rendez:
+ Por tout guerredun vos requier,
+ Et si vos voil forment preier,
+ Otreiez-mei, ke jo n'i faille,
+ Li primier colp de la bataille.»
+ Et li dus répont: «Je l'otrei.»
+ Et Taillefer point à desrei;
+ Devant toz li altres se mist,
+ Un Englez féri, si l'ocist.
+ De sos le pis, parmie la pance,
+ Li fist passer ultre la lance,
+ A terre estendu l'abati.
+ Poiz trait l'espée, altre féri.
+ Poiz a crié: «Venez, venez!
+ Ke fetes-vos? Férez, férez!»
+ Donc l'unt Englez avironé,
+ Al secund colp k'il ou doné.
+ (Robert Wace.)]
+
+
+IV
+
+Qu'est-ce donc que cette race française qui, par les armes et les
+lettres, fait, dans le monde une entrée si éclatante, et va dominer si
+visiblement qu'en Orient, par exemple, on donnera son nom de Francs à
+tous les peuples de l'Occident? En quoi consiste cet esprit nouveau,
+inventeur précoce, ouvrier de toute la civilisation du moyen âge? Il y a
+dans chaque esprit une action élémentaire qui, incessamment répétée,
+compose sa trame et lui donne son tour: à la ville ou dans les champs,
+cultivé ou inculte, enfant ou vieillard, il passe sa vie et emploie sa
+force _à concevoir un événement ou un objet_; c'est là sa démarche
+originelle et perpétuelle, et il a beau changer de terrain, revenir,
+avancer, allonger et varier sa course, tout son mouvement n'est jamais
+qu'une suite de ces pas joints bout à bout; en sorte que la moindre
+altération dans la grandeur, la promptitude ou la sûreté de l'enjambée
+primitive transforme et régit toute la course, comme dans un arbre la
+structure du premier bourgeon dispose tout le feuillage et gouverne
+toute la végétation[88]. Quand le Français conçoit un événement ou un
+objet, il le conçoit vite et _distinctement_; nul trouble intérieur,
+nulle fermentation préalable d'idées confuses et violentes qui, à la fin
+concentrées et élaborées, fassent éruption par un cri. Les mouvements de
+son intelligence sont adroits et prompts comme ceux de ses membres; du
+premier coup, et sans effort, il met la main sur son idée. Mais il ne
+met la main que sur elle; il a laissé de côté tous les profonds
+prolongements enchevêtrés par lesquels elle plonge et se ramifie dans
+ses voisines; il ne s'embarrasse pas d'eux, il n'y songe pas; il
+détache, cueille, effleure, et puis c'est tout. Il est privé, ou, si
+vous l'aimez mieux, il est exempt de ces soudaines demi-visions, qui,
+secouant l'homme, lui ouvrent en un instant les grandes profondeurs et
+les lointaines perspectives. C'est l'ébranlement intérieur qui suscite
+les images; n'étant point ébranlé, il n'imagine pas. Il n'est ému qu'à
+fleur de peau; la grande sympathie lui manque; il ne sent pas l'objet
+tel qu'il est, complexe et d'ensemble, mais par portions, avec une
+connaissance discursive et superficielle. C'est pourquoi nulle race en
+Europe n'est moins poétique. Regardez leurs épopées qui naissent, on
+n'en a jamais vu de plus prosaïques. Ce n'est pas le nombre qui manque:
+la chanson de Roland, Garin le Loherain, Ogier le Danois, Berthe aux
+grands pieds, il y en a une bibliothèque; bien plus, alors les moeurs
+sont héroïques et les âmes sont neuves; ils ont de l'invention, ils
+content des événements grandioses; et malgré tout cela, leurs récits
+sont aussi ternes que ceux des bavards chroniqueurs normands. Sans
+doute, quand Homère conte, il est clair autant qu'eux et développe comme
+eux; mais à chaque instant les magnifiques noms de l'Aurore aux doigts
+rosés, de l'Air au large sein, de la Terre divine et nourrice, de
+l'Océan qui ébranle la terre, viennent étaler leur floraison empourprée
+au milieu des discours et des batailles, et les grandes comparaisons
+surabondantes qui suspendent le récit annoncent un peuple plus enclin à
+jouir de la beauté qu'à courir droit au fait. Des faits ici, toujours
+des faits, il n'y a rien autre chose; le Français veut savoir si le
+héros tuera le traître, si l'amant épousera la demoiselle; ne le
+retardez pas dans la poésie ni les peintures. Il marche agilement vers
+l'issue, sans s'attarder aux rêves du coeur, ou devant les richesses du
+paysage. Nulle splendeur, nulle couleur dans son récit: son style est
+tout à fait nu, jamais de figures; on peut lire dix mille vers de ces
+vieux poëmes sans en rencontrer une. Voulez-vous ouvrir le plus ancien,
+le plus original, le plus éloquent, à l'endroit le plus émouvant, la
+chanson de Roland au moment où Roland meurt? Le conteur est ému, et
+pourtant son langage reste le même, uni, sans accent, tant ils sont
+pourvus du génie de la prose et dépourvus du génie de la poésie! Il
+donne un abrégé de motifs, le sommaire des événements, la suite des
+raisons affligeantes, la suite des raisons consolantes[89]. Rien de
+plus. Ces hommes voient la chose ou l'action en elle-même, et s'en
+tiennent à cette vue. Leur idée demeure exacte, nette et simple, et
+n'éveille pas une image voisine pour se confondre avec elle, se colorer
+et se transformer. Elle reste sèche; ils conçoivent une à une les
+parties de l'objet sans jamais les rassembler, comme les Saxons, en une
+brusque demi-vision passionnée et lumineuse. Rien de plus opposé à leur
+génie que les vrais chants et les profondes hymnes, telles que les
+moines anglais en chantent encore sous les voûtes basses de leurs
+églises. Ils seraient déroutés par les saccades et l'obscurité de ce
+langage. Ils ne sont pas capables de tels accès d'enthousiasme et de
+tels excès d'émotions. Ils ne crient jamais, ils parlent ou plutôt ils
+causent, et jusque dans les moments où l'âme bouleversée devrait, à
+force de trouble, cesser de penser et de sentir. Ainsi, dans un mystère,
+Amis, qui est lépreux, demande tranquillement à son ami Amille de tuer
+ses deux fils pour le guérir de la lèpre, et Amille répond plus
+tranquillement encore[90]. Si jamais ils essayent de chanter, fût-ce
+dans le ciel, sur l'invitation de Dieu «un rondel haut et clair,» ils
+produiront[91] de petits raisonnements rimés aussi ternes que la plus
+terne des conversations. Poussez cette littérature à bout, regardez-la
+comme celle des Scaldes, au moment de la décadence, lorsque ses vices
+exagérés comme ceux des Scaldes manifestent avec un grossissement marqué
+le genre d'esprit qui la produit. Les Scaldes tombaient dans le
+galimatias; elle se perd dans le bavardage et la platitude. Le Saxon ne
+maîtrisait point son besoin d'exaltation; le Français ne contient pas la
+volubilité de sa langue. Il est trop long et trop clair, de même que le
+Saxon est trop obscur et trop court. L'un s'agitait et s'emportait avec
+excès; l'autre explique et développe sans mesure. Dès le douzième
+siècle, les chansons de Geste délayées débordent en rapsodies et en
+psalmodies de trente à quarante mille vers. La théologie y entre; la
+poésie devient une litanie interminable, intolérable, où les idées
+expliquées, développées et répétées à l'infini, sans un élan d'émotion
+ni un accent d'invention, coulent comme une eau claire et fade, et
+bercent de leurs rimes monotones le lecteur édifié et endormi.
+Déplorable abondance des idées distinctes et faciles; on l'a retrouvée
+au dix-septième siècle, dans le cailletage littéraire qui s'échangeait
+au-dessous des grands hommes; c'est le défaut et le talent de la race.
+Avec cet art involontaire d'apercevoir et d'isoler du premier coup et
+nettement chaque partie de chaque objet, on peut parler, même à vide et
+toujours.
+
+[Footnote 88: Cette idée des types s'applique dans toute la nature
+physique et morale.]
+
+[Footnote 89:
+
+ Ço sent Rollans que la mort le trespent,
+ Devers la teste sur le quer li descent;
+ Desuz un pin i est alet curant,
+ Sur l'herbe verte si est culchet adenz;
+ Desuz lui met l'espée et l'olifan;
+ Turnat sa teste vers la païene gent;
+ Pour ço l'at fait que il voelt veirement
+ Que Carles diet e trestute sa gent,
+ Li gentilz quens, qu'il fut mort cunquérant.
+ Cleimet sa culpe, e menut e suvent,
+ Pur ses pecchez en puroffrid lo guant.
+ Li quens Rollans se jut desuz un pin,
+ Envers Espaigne en ad turnet sun vis,
+ De plusurs choses a remembrer le prist,
+ De tantes terres cume li bers cunquist,
+ De dulce France, des humes de sun lign,
+ De Carlemagne sun seignor ki l' nurrit.
+ Ne poet muer n'en plurt et ne susprit.
+ Mais lui meisme ne volt mettre en ubli.
+ Cleimet sa culpe, si priet Dieu mercit:
+ «Veire paterne, ki unques ne mentis,
+ Seint Lazaron de mort resurrexis,
+ Et Daniel des lions guaresis,
+ Guaris de mei l'anme de tuz perilz,
+ Pur les pecchez que en ma vie fis.»
+ Sun destre guant à Deu en puroffrit.
+ Seint Gabriel de sa main l'ad pris.
+ Desur sun bras teneit le chef enclin,
+ Juntes ses mains est alet à sa fin.
+ Deus i tramist sun angle cherubin,
+ Et seint Michel qu'on cleimet del péril
+ Ensemble ad els seint Gabriel i vint,
+ L'anme del cunte portent en pareis.
+ (_Chanson de Roland_, Ed. Génin.)]
+
+[Footnote 90:
+
+ Mon très-chier ami débonnaire,
+ Vous m'avez une chose ditte
+ Qui n'est pas à faire petite
+ Mais que l'on doit moult resongnier.
+ Et nonpourquant, sanz eslongnier,
+ Puisque garison autrement
+ Ne povez avoir vraiement,
+ Pour vostre amour les occiray,
+ Et le sang vous apporteray.]
+
+[Footnote 91:
+
+ Vraiz Diex, moult est excellente,
+ Et de grant charité plaine,
+ Vostre bonté souveraine.
+ Car vostre grâce présente,
+ A toute personne humaine,
+ Vraix Diex, moult est excellente,
+ Puisqu'elle a cuer et entente,
+ Et que à ce désir l'amaine
+ Que de vous servir se paine.]
+
+Voilà la démarche primitive; comment se continue-t-elle dans la
+suivante? Ici apparaît un trait nouveau de l'esprit français, le plus
+précieux de tous. Il faut, pour qu'il comprenne, que la seconde idée
+soit _contiguë à la première_, sinon il est dérouté et s'arrête; il ne
+sait pas bondir irrégulièrement; il ne va que pas à pas, par un chemin
+droit; l'ordre lui est inné; sans étude et de prime abord, il
+désarticule et décompose l'objet ou l'événement tout compliqué, tout
+embrouillé, quel qu'il soit, et pose une à une les pièces à la suite des
+autres, en file, suivant leurs liaisons naturelles. Il a beau être
+barbare encore, son intelligence est une raison qui se déploie en
+s'ignorant. Rien de plus clair que le style de ses vieux contes et de
+ses premiers poëmes; ou ne s'aperçoit pas qu'on suit le conteur, tant sa
+démarche est aisée, tant le chemin qu'il ouvre est uni, tant il se
+laisse glisser doucement et insensiblement d'une idée dans l'idée
+voisine; c'est pour cela qu'il conte si bien. Les chroniqueurs,
+Villehardouin, Joinville, Froissart, inventeurs de la prose, ont une
+aisance et une clarté dont nul n'approche et, par-dessus tout, un
+agrément, une grâce qu'ils ne cherchent point. La grâce est ici chose
+nationale, et vient de cette délicatesse native qui a horreur des
+disparates: point de chocs violents, leur instinct y répugne; ils les
+évitent dans les oeuvres de goût comme dans les oeuvres de raisonnement;
+ils veulent que les sentiments comme les idées se lient et ne se
+choquent pas. Ils portent[92] partout cet esprit mesuré, fin par
+excellence. Ils se gardent bien, en un sujet triste, de pousser
+l'émotion jusqu'au bout; ils évitent les grands mots. Souvenez-vous
+comme Joinville conte, en six lignes, la fin de son pauvre prêtre malade
+qui voulut achever de célébrer sa messe, et «oncques puis ne chanta et
+mourut.» Ouvrez un mystère, celui de Théophile, celui de la reine de
+Hongrie: quand on veut la brûler avec son enfant, elle dit deux petits
+vers sur «cette douce rosée qui est un si pur innocent;» rien de plus.
+Prenez un fabliau, même dramatique; lorsque le chevalier pénitent, qui
+s'est imposé de remplir un baril de ses larmes, meurt auprès de
+l'ermite, il ne lui demande qu'un don suprême:
+
+ Que vous mettiez vos bras sur mi,
+ Si mourrai aux bras mon ami.
+
+Peut-on exprimer un sentiment plus touchant d'une façon plus sobre? Il
+faut dire de leur poésie ce qu'on dit de certains tableaux: Cela est
+fait avec rien. Y a-t-il au monde quelque chose de plus délicatement
+gracieux que les vers de Guillaume de Lorris? L'allégorie enveloppe les
+idées pour leur ôter leur trop grand jour; des figures idéales, à demi
+transparentes, flottent autour de l'amant, lumineuses quoique dans un
+nuage, et le mènent parmi toutes les douceurs des sentiments nuancés
+jusqu'à la rose dont «la suavité replenist toute la plaine.» Cette
+délicatesse va si loin que dans Thibaut de Champagne, dans Charles
+d'Orléans, elle tourne à la mignardise, à la fadeur. Chez eux toutes les
+impressions s'atténuent: le parfum est si faible que souvent on ne le
+sent plus; à genoux devant leur dame, ils chuchotent des mièvreries et
+des gentillesses; ils aiment avec politesse et esprit; ils arrangent
+ingénieusement en bouquet «les paroles peintes,» toutes les fleurs «du
+langage frais et joli;» ils savent noter au passage les sentiments
+fugitifs, la mélancolie molle, la rêverie incertaine; ils sont aussi
+élégants, aussi beaux diseurs, aussi charmants que les plus aimables
+abbés du dix-huitième siècle: tant cette légèreté de main est propre à
+la race, et prompte à paraître sous les armures et parmi les massacres
+du moyen âge, aussi bien que parmi les révérences et les douillettes
+musquées de la dernière cour!--Vous la trouverez dans leur coloris comme
+dans leurs sentiments. Ils ne sont point frappés par la magnificence de
+la nature, ils n'en voient guère que les jolis aspects; ils peignent la
+beauté d'une femme d'un seul trait qui n'est qu'aimable en disant
+«qu'elle est plus gracieuse que la rose en mai.» Ils ne ressentent pas
+ce trouble terrible, ce ravissement, ce soudain accablement de coeur que
+montrent les poésies voisines; ils disent discrètement «qu'elle se mit à
+sourire, ce qui moult lui avenait.» Ils ajoutent, quand ils sont en
+humeur descriptive: «qu'elle eut douce haleine et savourée,» et le corps
+aussi blanc «comme est la neige sur la branche quand il a fraîchement
+neigé.» Ils s'en tiennent là; la beauté leur plaît, mais ne les
+transporte pas. Ils goûtent les émotions agréables, ils ne sont pas
+propres aux sensations violentes. Le profond rajeunissement des êtres,
+l'air tiède du printemps qui renouvelle et ébranle toutes les vies, ne
+leur suggère qu'un couplet gracieux; ils remarquent en passant que «déjà
+est passé l'hiver, que l'aubépine fleurit, et que la rose s'épanouit;»
+puis ils vont à leurs affaires. Légère gaieté prompte à passer, comme
+celle que fait naître un de nos paysages d'avril; un instant le conteur
+a regardé la fumée des ruisseaux qui monte autour des saules, la riante
+vapeur qui emprisonne la clarté du matin; puis, quand il a chantonné un
+refrain, il revient à son conte. Il veut s'amuser, c'est là son fort.
+
+[Footnote 92: _La Fontaine et ses Fables_, par H. Taine, p. 15.]
+
+Dans la vie, comme dans la littérature, c'est l'agrément qu'il
+recherche, non la volupté ou l'émotion. Il est égrillard et non
+voluptueux, friand et non gourmand. Il prend l'amour comme un
+passe-temps, non comme une ivresse. C'est un joli fruit qu'il cueille,
+goûte et laisse. Encore faut-il noter que le meilleur du fruit, à ses
+yeux, c'est d'être un fruit défendu. Il se dit qu'il dupe un mari,
+«qu'il trompe une cruelle et croit gagner des pardons à cela[93].» Il
+veut rire, c'est là son état préféré, le but et l'emploi de sa vie;
+surtout il veut rire aux dépens d'autrui. Le petit vers de ses fabliaux
+gambade et sautille comme un écolier en liberté, à travers toutes les
+choses respectées ou respectables, daubant sur l'Église, les femmes, les
+grands, les moines. Gabeurs, gausseurs, nos pères ont en abondance le
+mot et la chose, et la chose leur est si naturelle que, sans culture et
+parmi des moeurs brutales, ils sont aussi fins dans la raillerie que les
+plus déliés. Ils effleurent les ridicules, ils se moquent sans éclat, et
+comme innocemment; leur style est si uni, qu'au premier aspect on s'y
+méprend, on n'y voit pas de malice. On les croit naïfs, ils ont l'air de
+n'y point toucher; un mot glissé montre seul le sourire imperceptible:
+c'est l'âne, par exemple, qu'on appelle l'archiprêtre, à cause de son
+air sérieux et de sa soutane feutrée, et qui gravement se met à
+«orguenner.» Au bout de l'histoire, le fin sentiment du comique vous a
+pénétré sans que vous sachiez comment il est entré chez vous. Ils
+n'appellent pas les choses par leur nom, surtout en matière d'amour; ils
+vous les laissent deviner: ils vous jugent aussi éveillé et avisé
+qu'eux-mêmes[94]. Sachez bien qu'on a pu choisir chez eux, embellir
+parfois, épurer peut-être, mais que leurs premiers traits sont
+incomparables. Quand le renard s'approche du corbeau pour lui voler son
+fromage, il débute en papelard, pieusement et avec précaution, en
+suivant les généalogies; il lui nomme «son bon père, don Rohart qui si
+bien chantait;» il loue sa voix qui est «si claire et si épurge.» Au
+mieux du monde chantissiez, si vous vous gardissiez des noix.» Renard
+est un Scapin, un artiste en inventions, non pas un simple gourmand; il
+aime la fourberie pour elle-même; il jouit de sa supériorité, il
+prolonge la moquerie. Quand Tibert le Chat, par son conseil, s'est pendu
+à la corde de la cloche en voulant sonner, il développe l'ironie, il la
+goûte et la savoure: il a l'air de s'impatienter contre le pauvre sot
+qu'il a pris au lacs, l'appelle orgueilleux, se plaint de ce que l'autre
+ne lui répond pas, de ce qu'il veut monter aux nues, et aller retrouver
+les saints. Et d'un bout à l'autre, cette longue épopée est pareille; la
+raillerie n'y cesse pas, et ne cesse pas d'être agréable. Renard a tant
+d'esprit qu'on lui pardonne tout. Le besoin de rire est le trait
+national, si particulier que les étrangers n'y entendent mot et s'en
+scandalisent. Ce plaisir ne ressemble en rien à la joie physique qui est
+méprisable parce qu'elle est grossière; au contraire, il aiguise
+l'intelligence, et fait découvrir mainte idée fine pu scabreuse; les
+fabliaux sont remplis de vérités sur l'homme et encore plus sur la
+femme, sur les basses conditions et encore plus sur les hautes; c'est
+une manière de philosopher à la dérobée et hardiment, en dépit des
+conventions et contre les puissances. Ce goût n'a rien de commun non
+plus avec la franche satire, qui est laide parce qu'elle est cruelle; au
+contraire, il provoque la bonne humeur; on voit vite que le railleur
+n'est point méchant, qu'il ne veut point blesser; s'il pique, c'est
+comme une abeille sans venin; un instant après il n'y pense plus; au
+besoin il se prendra lui-même pour objet de plaisanterie; tout son désir
+est d'entretenir en lui-même et en nous un pétillement d'idées
+agréables. Est-ce que vous ne voyez point ici et d'avance l'abrégé de
+toute la littérature française, l'impuissance de la grande poésie, la
+perfection subite et durable de la prose, l'excellence de tous les
+genres qui touchent à la conversation ou à l'éloquence; le règne et la
+tyrannie du goût et de la méthode; l'art et la théorie du développement
+et de l'arrangement; le don d'être mesuré, clair, amusant et piquant?
+Comment les idées s'ordonnent, voilà ce que nous avons enseigné à
+l'Europe; quelles sont les idées agréables, voilà ce que nous avons
+montré à l'Europe: et voilà ce que nos Français du onzième siècle vont
+pendant cinq cents ans, à coups de lance, puis à coups de bâton, puis à
+coups de férule, enseigner et montrer à leurs Saxons.
+
+[Footnote 93: La Fontaine, _Contes_, _Richard Minutolo_.]
+
+[Footnote 94:
+
+ Parler lui veut d'une besogne,
+ Où crois que peu conquerrérois
+ Si la besogne vous nommois.]
+
+
+V
+
+Considérez donc ce Français, Normand, Angevin ou Manceau, qui dans sa
+cotte de maille bien fermée, avec son épée et sa lance, est venu
+chercher fortune en Angleterre. Il a pris le manoir de quelque Saxon
+tué, et s'y est établi avec ses soldais et ses camarades, leur donnant
+des terres, des maisons, des péages, à charge de combattre sous lui et
+pour lui, comme hommes d'armes, comme maréchaux, comme porte-bannières;
+c'est une ligue en vue du danger. En effet, ils sont en pays ennemi et
+conquis, et il faut bien qu'ils se soutiennent. Chacun s'est hâté de se
+bâtir une place de refuge, un château ou forteresse[95], bien
+barricadée, en solides pierres, avec des fenêtres étroites, munie de
+créneaux, garnie de soldats, percée de meurtrières. Puis ils sont allés
+à Salisbury, au nombre de soixante mille, tous possesseurs de terres,
+ayant au moins de quoi entretenir un cheval ou une armure complète; là,
+mettant leur main dans celle de Guillaume; ils lui ont promis foi et
+assistance, et l'édit du roi a déclaré «qu'ils doivent être tous unis et
+conjurés comme des frères d'armes» pour se prêter défense et secours.
+Ils sont une colonie armée et campée à demeure, comme les Spartiates
+parmi les Ilotes, et font des lois en conséquence. Quand un Français
+est trouvé mort dans un canton, les habitants doivent livrer le
+meurtrier, sinon ils payent quarante-sept marcs d'amende; si le mort est
+Anglais, c'est aux gens du lieu d'en faire la preuve par le serment de
+quatre proches parents du mort. Qu'ils se gardent de tuer un cerf, un
+sanglier ou une biche: pour un délit de chasse, ils auront les yeux
+crevés. De tous leurs biens, ils n'ont rien conservé qu'à «titre
+d'aumône,» ou à condition de tribut, ou sous serment d'hommage. Tel
+Saxon libre et propriétaire est devenu «serf de corps sur la glèbe de
+son propre champ[96].» Telle Saxonne noble et riche sent peser sur ses
+épaules la main d'un valet normand devenu par force son mari ou son
+amant. Il y a des bourgeois saxons de deux sous, d'un sou, selon la
+somme qu'ils rapportent à leur maître; on les vend, on les engage, on
+les exploite de compte à demi, comme d'un boeuf ou d'un âne. Un abbé
+normand fait déterrer ses prédécesseurs saxons et jeter leurs ossements
+hors des portes. Un autre a des hommes d'armes qui, à coups d'épée,
+mettent à la raison ses moines récalcitrants. Imaginez, si vous pouvez,
+l'orgueil de ces nouveaux seigneurs, orgueil de vainqueurs, orgueil
+d'étrangers, orgueil de maîtres, nourri par les habitudes de l'action
+violente, et par la sauvagerie, l'ignorance et l'emportement de la vie
+féodale. «Tout ce qu'ils voulaient, disent les vieux chroniqueurs, ils
+se le croyaient permis. Ils versaient le sang au hasard, arrachaient le
+morceau de pain de la bouche des malheureux et prenaient tout l'argent,
+les biens, la terre[97].» Par exemple, «tous les gens du pays bas
+avaient grand soin de paraître humbles devant Ives Taillebois, et de ne
+lui adresser la parole qu'un genou en terre; mais quoiqu'ils
+s'empressassent de lui rendre tous les honneurs possibles et de payer
+tout ce qu'ils lui devaient et au delà, en redevances et en services, il
+les vexait, les tourmentait, les torturait, les emprisonnait, lançait
+ses chiens à la poursuite du bétail..., cassait les jambes et l'échine
+des bêtes de somme..., et faisait assaillir leurs serviteurs sur les
+routes à coups de bâton ou d'épée.» Ce n'était pas à de pareils
+malheureux[98] que les Normands pouvaient ou voulaient emprunter quelque
+idée ou quelque coutume; ils les méprisaient comme «brutaux et
+stupides.» Ils étaient parmi eux, comme les Espagnols au seizième siècle
+parmi leurs sujets d'Amérique, supérieurs par la force, supérieurs par
+la culture, plus instruits dans les lettres, plus experts dans les arts
+de luxe. Ils gardèrent leurs moeurs et leur langue. Toute l'Angleterre
+apparente, la cour du roi, les châteaux des nobles, les palais des
+évêques, les maisons des riches, fut française, et les peuples
+scandinaves, dont soixante ans auparavant les rois saxons se faisaient
+chanter les poëmes, crurent que la nation avait oublié sa langue, et la
+traitèrent dans leurs lois comme si elle n'était plus leur soeur.
+
+[Footnote 95: À la mort du roi Étienne, il y avait onze cent quinze
+châteaux de bâtis.]
+
+[Footnote 96: A. Thierry, _Histoire de la Conquête de l'Angleterre_,
+II.]
+
+[Footnote 97: William de Malmesbury. A. Thierry, II, 20, 122-203.]
+
+[Footnote 98: «Dès l'an 652, dit Warton, l'usage commun des Anglo-Saxons
+était d'envoyer leurs enfants dans les monastères de France pour y être
+élevés; et l'on regardait non-seulement la langue, mais encore les
+manières françaises, comme un mérite et comme le signe d'une bonne
+éducation.»]
+
+C'est donc une littérature française qui en ce moment s'établit au
+delà de la Manche[99], et les conquérants font effort pour qu'elle
+soit bien française, bien purgée de tout alliage saxon. Ils y tiennent
+si fort que les nobles de Henri II envoient leurs fils en France pour
+les préserver des barbarismes. Pendant deux cents ans «les enfants à
+l'école, dit Hygden[100], contre l'usage et l'habitude de toute
+nation, furent obligés de quitter leur langue propre, de traduire en
+français leurs leçons latines et de faire leurs exercices en
+français.» Les statuts des universités obligeaient les étudiants à ne
+converser qu'en français ou en latin. «Les enfants des gentilshommes
+apprenaient à parler français du moment où on les berçait dans leur
+berceau; et les campagnards s'étudiaient avec beaucoup de zèle à
+parler français pour se donner l'air de gentilshommes.» À plus forte
+raison la poésie est-elle française. Le Normand a amené avec lui son
+ménestrel; il y a un jongleur Taillefer qui chante la chanson de
+Roland à la bataille d'Hastings; il y a une jongleuse, Adeline, qui
+reçoit une terre dans le partage qui suit la conquête. Le Normand,
+qui raille les rois saxons, qui déterre les saints saxons et les jette
+hors des portes de l'église, n'aime que les idées et les vers
+français. C'est en vers français que Robert Wace lui rédige l'histoire
+légendaire de cette Angleterre qu'il vient de conquérir et l'histoire
+positive de cette Normandie où il a pied encore. Entrez dans une de
+ces abbayes, où viennent chanter les ménestrels, «où les clercs, après
+dîner et souper, lisent les poëmes, les chroniques des royaumes, les
+merveilles du monde[101],» vous ne trouverez que vers latins ou
+français, prose française ou latine. Que devient l'anglais? Obscur,
+méprisé, on ne l'entend plus que dans la bouche des _francklins_
+dégradés, des _outlaws_ de la forêt, des porchers, des paysans, de la
+basse classe. On ne l'écrit plus ou on ne l'écrit guère;
+insensiblement, on voit dans la chronique saxonne le vieil idiome
+s'altérer, puis s'éteindre; cette chronique s'arrête un siècle après
+la conquête[102]. Les gens qui ont assez de loisir et de sécurité pour
+lire ou écrire, sont Français; c'est pour eux que l'on invente et que
+l'on compose; la littérature s'accommode toujours au goût de ceux qui
+peuvent la goûter et la payer. Même les Anglais[103] se travaillent
+pour écrire en français; par exemple, Robert Grosthead, dans son
+poëme allégorique sur le Christ; Peter Langtoft, dans sa Chronique
+d'Angleterre et dans sa Vie de Thomas Becket; Hue de Rotheland dans
+son poëme d'Ipomedon; Jean Hoveden et bien d'autres. Plusieurs
+écrivent la première moitié du vers en anglais, et la seconde en
+français: étrange marque de l'ascendant qui les façonne et les
+opprime. Encore au quinzième siècle[104] plusieurs de ces pauvres gens
+s'emploient à cette besogne; le français est le langage de la cour,
+c'est de cette langue qu'est venue toute poésie, toute élégance; on
+n'est qu'un pataud tant qu'on est inhabile à la manier. Ils s'y
+attachent comme nos vieux érudits aux vers latins; ils se francisent
+comme ceux-ci se latinisaient, de force, et avec une sorte de crainte,
+sachant bien qu'ils ne sont que des écoliers et des provinciaux. Un
+de leurs meilleurs poëtes, Gower, sur la fin de ses oeuvres
+françaises, s'excuse humblement de n'avoir point «de Français la
+faconde.--Pardonnez-moi, dit-il, que de ce je forsvoie; je suis
+Anglais.»
+
+[Footnote 99: Warton. I, p. 5. Ed. Price, 1840.]
+
+[Footnote 100: Trevisa's translation of Hygden's Polychronicon.]
+
+[Footnote 101: Statuts de fondation de New-College à Oxford. Dans
+l'abbaye de Glastonbury, en 1247: _Liber de excidio Trojæ_, _gesta
+Ricardi regis_, _gesta Alexandri Magni_, etc. Dans l'abbaye de
+Peterborough: _Amys et Amelion_, _sir Tristam_, _Guy de Bourgogne_,
+_gesta Otuclis_, _les prophéties de Merlin_, _le Charlemagne de Turpin_,
+_la destruction de Troie_, etc. V. Warton, _ibidem_.]
+
+[Footnote 102: En 1154.]
+
+[Footnote 103: Warton, t. I. 76-78.]
+
+[Footnote 104: En 1400. Warton, t. III, 248. Gower meurt en 1408; ses
+ballades françaises appartiennent à la fin du quatorzième siècle.]
+
+Après tout cependant, ni la race, ni la langue n'ont péri. Il faut bien
+que le Normand apprenne l'anglais pour commander à ses tenanciers; sa
+femme, la Saxonne, le lui parle, et ses fils le reçoivent des lèvres de
+leur nourrice; la contagion est bien forte, puisqu'il est obligé de les
+envoyer en France pour les préserver du jargon qui, sur son domaine,
+menace de les envahir et de les gâter. De génération en génération, la
+contagion gagne; on la respire dans l'air, à la chasse avec les
+forestiers, dans les champs avec les fermiers, sur les navires avec les
+matelots; car ce ne sont pas ces gens grossiers, tout enfoncés dans la
+vie corporelle, qui peuvent apprendre un langage étranger; par le simple
+poids de leur lourdeur, ils imposent leur idiome, au moins pour ce qui
+est des mots vivants. Que les termes savants, la langue du droit, les
+expressions abstraites et philosophiques, bref tous les mots qui
+tiennent à la réflexion et à la culture, soient français, rien ne s'y
+oppose, et c'est ce qui arrive; ces sortes d'idées et cette sorte de
+langue restent au-dessus du gros public, qui, ne pouvant les toucher, ne
+peut les changer; cela fait du français, du français colonial sans
+doute, avarié, prononcé les dents serrées, avec une contorsion de gosier
+«à la mode non de Paris, mais de Stradford-at-Bow;» néanmoins c'est
+encore du français. Au contraire, pour ce qui est des actions usuelles
+et des objets sensibles, c'est le peuple, c'est le Saxon qui les
+dénomme; ces noms vivants sont trop enfoncés et enracinés dans son
+expérience pour qu'il s'en déprenne, et toute la substance de la langue
+vient ainsi de lui. Voilà donc le Normand qui, lentement et par force,
+parle et entend l'anglais, un anglais déformé, francisé, mais pourtant
+anglais de séve et de souche; il y a mis du temps, deux cents ans: c'est
+sous Henri III seulement que la nouvelle langue s'achève en même temps
+que la nouvelle constitution, et de la même façon, par alliance et
+mélange; les bourgeois viennent siéger dans le parlement avec les
+nobles, en même temps que les mots saxons viennent s'asseoir dans la
+langue côte à côte avec les mots français.
+
+
+VI
+
+Ainsi se forme l'anglais moderne, par compromis et obligation de
+s'entendre. Mais on devine bien que ces nobles, tout en parlant le
+patois naissant, ont gardé leur coeur plein des idées et des goûte
+français; c'est la France qui demeure la patrie de leur esprit, et la
+littérature qui commence n'est qu'une traduction. Traducteurs, copistes,
+imitateurs, il n'y a pas autre chose. L'Angleterre est une province
+lointaine qui est à la France ce que les États-Unis, il y a trente ans,
+étaient à l'Europe; elle exporte des laines et importe des idées. Ouvrez
+les Voyages de sir John Mandeville[105], le plus ancien prosateur, le
+Villehardouin du pays; son livre n'est que la traduction d'une
+traduction[106]: «Vous saurez, dit-il, que j'ai mis ce livre de _latin_
+en _français_, et l'ai mis derechef de _français_ en _anglais_, afin que
+chaque homme de ma nation puisse l'entendre.» Il écrit d'abord en latin,
+c'est la langue des clercs; puis en français, c'est la langue du beau
+monde; enfin il se ravise et découvre que les barons, ses compatriotes,
+à force de gouverner des rustres saxons, ont cessé de leur parler
+normand, et que le reste de la nation ne l'a jamais su; il transcrit son
+manuscrit en anglais, et, par surcroît, prend soin de l'éclaircir,
+sentant qu'il parle à des esprits moins ouverts. «Il advint une fois,
+disait-il en français[107], que Mahomet allait dans une chapelle où il y
+avait un saint ermite. Il entra en la chapelle où il y avait une petite
+huisserie et basse, et était bien petite la chapelle; et alors devint la
+porte si grande qu'il semblait que ce fût la porte d'un palais.» Il
+s'arrête, se reprend, veut mieux s'expliquer pour les auditeurs
+d'outre-Manche, et dit en anglais: «Et quand Mahomet entra dans la
+chapelle, laquelle était chose petite et basse, et n'avait qu'une porte
+petite et basse, alors l'entrée commença à devenir si grande, si large
+et si haute, que c'était comme si c'eût été l'entrée d'un grand
+monastère ou la porte d'un palais[108].» Vous voyez qu'il amplifie, et
+se croit tenu d'assener et d'enfoncer trois ou quatre fois de suite la
+même idée pour la faire entrer dans un cerveau anglais; sa pensée s'est
+allongée, alourdie, et gâtée au passage. Ainsi que toute copie, la
+nouvelle littérature est médiocre, et répète sa voisine, avec des
+mérites moindres et des défauts plus grands.
+
+[Footnote 105: Il écrit en 1356, et meurt en 1372.]
+
+[Footnote 106: And, for als moch as it is long time passed that there
+was no general passage ne vyage over the sea, and many men desiren for
+to hear speak of the holy Lond, and han thereof great solace and
+comfort, I, John Maundeville, knight, all be it I be not worthy, that
+was born in Englond, in the town of Saint-Albons, passed the sea in the
+yer of our Lord Jesu-Christ 1322, in the day of saint Michel; and
+hider-to have ben long time over the sea, and have seen and gone
+thorough many divers londs, and many provinces, and kingdoms, and isles.
+
+And ye shull understond that I have put this book out of Latin into
+French and translated it agen our of French into English, that every man
+of my nation may understond it.]
+
+[Footnote 107: Texte français, imprimé en 1487.--Bibl. impériale.]
+
+[Footnote 108: And at the desartes of Arabye he wente into a chapell
+wher a Eremyte duelte. And whan he entred into the chapell that was but
+a lytill and a low thing, and had but a lytill dor and a low, than the
+entree began to wexe so great and so large, and so high, as though it
+had be of a gret mynster, or the zate of a paleys.]
+
+Voyons donc ce que notre baron normand va se faire traduire: d'abord les
+chroniques[109] de Geoffroy Gaimar, de Robert Wace, qui sont l'histoire
+fabuleuse d'Angleterre continuée jusqu'au temps présent, plate rapsodie
+rimée, rendue en anglais par une rapsodie non moins plate. Le premier
+Anglais qui s'y essaye est un prêtre d'Ernely, Layamon[110], encore
+empêtré dans le vieil idiome, qui tantôt parvient à rimer, tantôt n'y
+réussit pas, tout barbare et enfant, incapable de développer une idée
+suivie, et qui balbutie de petites phrases heurtées ou inachevées, à la
+façon des anciens Saxons; après lui un moine, Robert de Gloucester[111],
+et un chanoine, Robert de Brunne[112], tous deux aussi insipides et
+aussi clairs que leurs modèles français; en cela ils se sont francisés
+et ont pris le trait marquant de la race, c'est-à-dire l'habitude et le
+talent de raconter aisément, de voir les objets émouvants sans émotion
+profonde, d'écrire de la poésie prosaïque, de discourir et développer,
+de croire que des phrases terminées par des sons semblables sont de
+vrais vers. Nos honnêtes versificateurs anglais d'outre-Manche, comme
+leurs précepteurs de Normandie et de l'Île-de-France, garnissent de
+rimes des dissertations et des histoires qu'ils appellent poëmes. À
+cette époque, en effet, sur le continent, toute l'encyclopédie des
+écoles descend ainsi dans la rue, et Jean de Meung, dans son poëme de
+_la Rose_, est le plus ennuyeux des docteurs. Pareillement ici Robert de
+Brunne traduit en vers le Manuel des péchés de l'évêque Grosthead; Adam
+Davie[113] versifie des histoires tirées de l'Écriture; Hampole[114]
+compose _l'Aiguillon de conscience_. Les titres seuls font bâiller; que
+sera-ce du texte! «Nous sommes faits pour obéir à la volonté de Dieu--et
+pour accomplir ses saints commandements.--Car de tous ses ouvrages
+grands ou petits,--l'homme est la principale créature.--Tout ce qu'il a
+fait a été fait pour l'homme, comme vous le verrez prochainement[115].»
+C'est là un poëme, vous ne vous en doutiez guère; appelez-le sermon,
+c'est son vrai nom; il continue, bien divisé, bien allongé, limpide, et
+vide; la littérature qui l'entoure et lui ressemble témoigne de son
+origine par son bavardage et sa netteté.
+
+[Footnote 109: On sait que l'original où Wace a puisé pour sa vieille
+_Histoire d'Angleterre_ est la compilation latine de Geoffroy de
+Monmouth.]
+
+[Footnote 110: _Extract from the account of the Proceedings at Arthur's
+Coronation, given by Layamon, in his translation of Wace, executed about
+1180._
+
+ Tha the king igeten hafde
+ And al his mon-weorede,
+ Tha bugan put of burhge
+ Theines swithen balde.
+ Alle tha kinges,
+ And heore here-thringes.
+ All tha biscopes,
+ And alle tha clarckes,
+ All the eorles.
+ And alle tha beornes.
+ Alle tha theines,
+ Alle the sweines,
+ Feire iscrudde,
+ Helde geond felde.
+ Summe heo gunnen æruen,
+ Summe heo gunnen urnen,
+ Summe heo gunnen lepen,
+ Summe heo gunnen sceoten,
+ Summe heo wræstleden
+ And wither-gome makeden,
+ Summe heo on velde
+ Pleouweden under scelde,
+ Summe heo driven balles
+ Wide geond the feldes.
+ Moni ane kunnes gomen
+ Ther heo gunnen drinen.
+ And wha swa mihte iwenne
+ Wurthscipe of his gomene,
+ Hine me ladde mide songe
+ At foren than leod kinge;
+ And the king, for his gomene,
+ Gaf him geven gode.
+ Alle tha quene
+ The icumen weoren there,
+ And alle tha lafdies,
+ Leoneden geond walles,
+ To bihalden tha duge then,
+ And that folc plæie.
+ This ilæste threo dæges,
+ Swulc gomes and swulc plæghs,
+ Tha, at than veorthe dæie
+ The king gon to spekene
+ And agaf his gode cnihten
+ All heore rihten;
+ He gef seolver, he gef gold,
+ He gef hors, he gef lond,
+ Castles, and clæthes eke;
+ His monnen he iquende.]
+
+[Footnote 111: Après 1297.]
+
+[Footnote 112: Terminé vers 1339. Son _Manuel des péchés_ est de 1303.]
+
+[Footnote 113: Vers 1312.]
+
+[Footnote 114: Vers 1349.]
+
+[Footnote 115:
+
+ Mankynde mad ys to do Goddus wille,
+ Und alle hys byddyngus to fulfille.
+ For of al hys making more and les,
+ Man most principal creature es.
+ Al that he made, for man hit was done,
+ As ye schal here after sone.
+
+Ces morceaux sont extraits, pour la plupart, de Warton, Ellis, Thomas
+Wright, Ritson. Jusqu'au seizième siècle l'orthographe varie selon les
+auteurs et les éditeurs.]
+
+Elle en témoigne aussi par d'autres traits plus agréables. Il y a çà et
+là des escapades plus ou moins gauches vers le domaine de l'esprit; par
+exemple, une ballade pourvue de calembours contre Richard, roi des
+Romains, qui fut pris à la bataille de Lewes. Ailleurs la grâce ne
+manque pas, la douceur non plus. Personne n'a parlé si vite et si bien
+aux dames que les Français du continent, et ils n'ont point tout à fait
+oublié ce talent en s'établissant en Angleterre. On s'en aperçoit vite à
+la façon dont ils célèbrent la Madone; rien de plus différent du
+sentiment saxon, tout biblique, que l'adoration chevaleresque de la Dame
+souveraine, de la Vierge charmante et sainte qui fut le véritable dieu
+du moyen âge. Elle respire dans cet hymne aimable[116]: «Bénie sois-tu,
+Dame,--pleine de délices célestes,--suave fleur du paradis,--mère de
+douceur.--Bénie sois-tu, Dame,--si brillante et si belle;--tout mon
+espoir est en toi--le jour et la nuit[117].» Il n'y a qu'un pas, un pas
+bien petit et bien facile à faire, entre ce culte tendre de la Vierge
+et les sentiments des cours d'amour; les rimeurs anglais le font, et
+quand ils veulent louer les dames terrestres, ils prennent, ici comme
+tout à l'heure, nos idées et même nos formes de vers. L'un compare sa
+maîtresse à toutes sortes de pierres précieuses et de fleurs. D'autres
+chantent de vraies chansons amoureuses, parfois sensuelles: «Entre mars
+et avril[118]--quand les branches commencent à bourgeonner--et que les
+petits oiseaux ont envie--de chanter leurs chansons,--je vis dans
+l'attente d'amour--pour la plus gracieuse de toutes les choses.--Elle
+peut m'apporter des délices;--je suis à son commandement.--Un heureux
+lot que j'ai eu là!--Je crois qu'il m'est venu du ciel.--Mon amour a
+quitté toutes les autres femmes--et s'est posé sur Alison.»--«Avec ton
+amour, dit un autre, ma douce bien-aimée, tu ferais mon bonheur,--un
+doux baiser de ta bouche serait ma guérison[119].» N'est-ce point là la
+vive et chaude imagination du Midi? Ils parlent du printemps et de
+l'amour, «du temps beau et joli» comme des trouvères, même comme des
+troubadours. La sale chaumière enfumée, le noir château féodal, où tous,
+sauf le maître, couchent pêle-mêle sur la paille dans la grande salle de
+pierre, la pluie froide, la terre fangeuse rendent délicieux le retour
+du soleil et de l'air tiède. «L'été est venu.--Chante haut,
+coucou!--L'herbe croît, la prairie est en fleurs--et le bois
+pousse.--Chante, coucou.--la brebis bêle après l'agneau,--la vache mugit
+après le veau.--Le taureau tressaille,--le chevreuil va s'abriter (dans
+la fougère).--Chante joyeusement, coucou,--coucou, coucou!--Tu chantes
+bien, coucou.--Ne cesse pas maintenant de chanter[120].» Voilà des
+peintures riantes, comme en fait en ce moment Guillaume de Lorris, même
+plus riches et plus vivantes, peut-être parce que le poëte a trouvé ici
+pour soutien le sentiment de la campagne qui, en ce pays, est profond et
+national. D'autres, plus imitateurs, essayent des gaietés comme celles
+de Rutebeuf et des fabliaux, des malices naïves[121] et même des
+polissonneries satiriques. Bien entendu, il s'agit ici de dauber sur les
+moines. En tout pays français ou qui imite la France, le plus visible
+emploi des couvents est de fournir matière aux contes égrillards et
+salés. Il s'agit de la vie qu'on mène à l'abbaye de Cocagne, «belle
+abbaye pleine de moines blancs et gris.» «Les murs sont tout en
+pâtés--de chair, de poissons,--de riches viandes--les plus agréables
+qu'homme puisse manger;--les tuiles sont des gâteaux de fleur de
+farine,--les créneaux sont des pouddings gras.--Quoique le paradis soit
+gai et gracieux,--Cocagne est un plus beau pays[122].» C'est ici le
+triomphe de la gueule et de la mangeaille. Ajoutez qu'un couvent de
+«jeunes nonnes» est auprès, que lorsque les jours d'été sont chauds,
+elles prennent une barque et descendent la rivière «pour apprendre une
+oraison,» qu'on pouvait détailler au moyen âge, mais sur laquelle il
+faut glisser vite aujourd'hui.
+
+Mais ce que le baron se fait le plus volontiers traduire, ce sont les
+poëmes de chevalerie, car ils lui peignent en beau sa propre vie. Comme
+il étale de la magnificence, et qu'il a importé le luxe et les
+jouissances de France, il veut que son trouvère les lui remette sous les
+yeux. La vie à ce moment, en dehors de la guerre et même pendant la
+guerre, est une grande parade, une sorte de fête éclatante et
+tumultueuse. Quand Henri II voyage[123], il emmène avec lui une
+multitude de cavaliers, de fantassins, des chariots à bagages, des
+tentes, des chevaux de charge, des comédiens, des courtisanes, des
+prévôts de courtisanes, des cuisiniers, des confiseurs, des mimes, des
+danseurs, des barbiers, des entremetteurs, des parasites; au matin,
+lorsqu'on s'ébranle, tout cela crie, chante, se bouscule et fait tapage
+et cohue «comme si l'enfer était déchaîné.» William Longchamps, même en
+temps de paix, ne voyageait qu'avec une escorte de mille chevaux.
+Lorsque l'archevêque Becket vint en France, il fit son entrée dans la
+ville avec deux cents chevaliers, quantité de barons et de nobles, et
+une armée de serviteurs, tous richement armés et équipés; lui-même
+s'était muni de vingt-quatre costumes; deux cent cinquante enfants
+marchaient d'abord, chantant des chansons nationales; puis les chiens,
+puis les chariots, puis douze chevaux de charge, montés chacun par un
+singe et un homme; puis les écuyers avec les écus et les chevaux de
+guerre; puis d'autres écuyers, les fauconniers, les officiers de la
+maison, les chevaliers, les prêtres; enfin, l'archevêque lui-même avec
+ses amis particuliers. Figurez-vous ces processions, et aussi ces
+régalades; car les Normands, depuis la conquête[124], «ont pris des
+Saxons l'habitude de boire et manger avec excès;» aux noces de Richard
+de Cornouailles on servit trente mille plats. Vous pouvez ajouter qu'ils
+sont restés galants et pratiquent de point en point le grand précepte
+des cours amoureuses; sachez bien qu'au moyen âge le sixième sens n'est
+pas resté plus oisif que les autres. Notez enfin que les tournois
+abondent, c'est une sorte d'opéra qu'ils se donnent à eux-mêmes. Ainsi
+va leur vie tout aventureuse et décorative, promenée en plein air et au
+soleil, parmi les cavalcades et les armes; ils représentent et se
+réjouissent de représenter. Par exemple, le roi d'Écosse étant venu à
+Londres avec cent chevaliers[125], tous, mettant pied à terre,
+abandonnèrent au peuple leurs chevaux avec les superbes caparaçons, et
+aussitôt cinq seigneurs anglais qui étaient là suivirent par émulation
+leur exemple. Au milieu de la guerre, ils se divertissaient; Édouard
+III[126], dans une de ses expéditions contre le roi de France, emmena
+avec lui trente fauconniers, et fit la campagne, chassant et combattant
+tour à tour[127]. Une autre fois, dit Froissart, les chevaliers qui se
+joignirent à l'armée portaient un emplâtre sur un de leurs yeux, ayant
+fait voeu de ne point le quitter jusqu'à ce qu'ils eussent fait des
+exploits dignes de leurs maîtresses. Par dévergondage d'esprit, ils
+pratiquent la poésie; par légèreté d'imagination, ils jouent avec la
+vie: Édouard III fait bâtir à Windsor une salle et une table ronde, et
+dans un de ses tournois, à Londres, comme dans un conte de fées,
+soixante dames, assises sur des palefrois, conduisent chacun un
+chevalier avec une chaîne d'or. N'est-ce point là le triomphe des
+galantes et frivoles façons françaises? Sa femme Philippa servait de
+modèle aux artistes pour leurs madones; elle paraissait sur les champs
+de bataille, écoutait Froissart qui la fournissait de moralités,
+d'amours, et «de beaux dires»; à la fois déesse, héroïne et lettrée, et
+tout cela agréablement, n'est-ce point là la vraie souveraine de la
+chevalerie polie? C'est à ce moment, comme aussi en France sous Louis
+d'Orléans et les ducs de Bourgogne, que s'épanouit la plus élégante
+fleur de cette civilisation romanesque, dépourvue de bon sens, livrée à
+la passion, tournée vers le plaisir, immorale et brillante, et qui,
+comme ses voisines d'Italie et de Provence, faute de sérieux, ne put
+durer.
+
+[Footnote 116: Temps de Henri III. Reliquiæ antiquæ. Edited by Th.
+Wright et Halliwell.]
+
+[Footnote 117:
+
+ Blessed beo thu, Lavedi,
+ Ful of hovene blisse,
+ Swete flur of parais,
+ Moder of milternisse....
+ Blessed beo thu, Lavedi,
+ So fair and so briht;
+ Al min hope is upon the
+ Bi dai and bi nicht....
+ Bricht and scene quen of storre,
+ So me liht and lere
+ In this false fikele world,
+ So me led and steore,
+ That ich at min ende dai
+ Ne habbe non feond to fere.]
+
+[Footnote 118: Vers 1278. _Ritson's Essay on national Song_. _Ritson's
+ancient Songs_.]
+
+[Footnote 119:
+
+ Bytuene Mershe and Aueril,
+ When spray biginneth to springe,
+ The lutel foul hath hire wyl
+ On hyre lud to synge,
+ Ich libbe in loue-longinge
+ For semlokest of alle thynge.
+ He may me blysse bringe,
+ Ich am in hire baundoun.
+ An hendy hap ich abbe yhent,
+ Ichot from heuene it is me sent.
+ From all wymmen my love is lent,
+ Lyht on Alysoun.
+
+ Suete lemmon, y preye the, of loue one speche,
+ Whil y lyue in world so wide other nulle y seche.
+ With thy loue, my suete leof, my bliss thou mihtes eche,
+ A sue cos of thy mouth mihte be my leche.]
+
+[Footnote 120:
+
+ Sumer is i-cumen in,
+ Lhude sing cuccu:
+ Groweth sed, and bloweth med,
+ And springth the wde nu.
+ Sing cuccu, cuccu.
+ Awe bleteth after lomb,
+ Llouth after calue cu,
+ Bulluc sterteth, bucke verteth:
+ Murie sing cuccu,
+ Cuccu, cuccu.
+ Wel singes thu, cuccu;
+ Ne swik thu, nauer nu.
+ Sing, cuccu, nu,
+ Sing, cuccu.]
+
+[Footnote 121: Poëme sur le Hibou et le Rossignol, qui disputent pour
+savoir qui a la plus belle voix.]
+
+[Footnote 122:
+
+ There is a wel fair abbei,
+ Of white monkes and of grei.
+ Ther beth bowris and halles:
+ Al of pasteiis beth the walles,
+ Of fleis, of fisse, and rich met,
+ The likfullist that man may et.
+ Fluren cakes beth the schingles alle,
+ Of cherche, cloister, boure, and halle.
+ The pinnes beth fat podinges
+ Rich met to princes and kinges....
+ Though paradis be miri and bright
+ Cokaign is of fairir sight....
+ Another abbei is ther bi,
+ Forsoth a gret fair nunnerie....
+ When the someris dai is hote,
+ The yung nunnes takith a bote....
+ And doth ham forth in that river
+ Both with ores and with stere....
+ And each munk him takes on,
+ And snelliche berrith forth har prei
+ To the mochil grei abbei,
+ And techith the nunnes an oreisun,
+ With iamblene up and down.]
+
+[Footnote 123: Lettre de Pierre de Blois.]
+
+[Footnote 124: W. de Malmesbury.]
+
+[Footnote 125: Couronnement d'Édouard Ier.]
+
+[Footnote 126: Les prodigalités et les raffinements croissent à l'excès
+sous son petit-fils Richard II.]
+
+[Footnote 127: À la fête d'installation de George Nevill, frère de
+Warwick, archevêque d'York, on consomma 104 boeufs et 6 taureaux
+sauvages, 1000 moutons, 304 veaux, autant de porcs, 2000 cochons, 500
+cerfs, chevreuils et daims, 204 chevreaux, 22802 oiseaux sauvages ou
+domestiques, 300 quartels de blé, 300 tonnes d'ale, 100 de vin, une pipe
+d'hypocras, 12 marsouins et phoques.]
+
+Toutes ces merveilles, les conteurs en font l'étalage dans leurs récits.
+Voyez cette peinture du vaisseau qui amène en Angleterre la mère du roi
+Richard: «Le gouvernail était d'or pur;--le mât était d'ivoire;--les
+cordes de vraie soie,--aussi blanches que le lait,--la voile était en
+velours.--Ce noble vaisseau était, en dehors, tout tendu de draperies
+d'or...--Il y avait dans ce vaisseau--des chevaliers et des dames de
+grande puissance;--et dedans était une dame--brillante comme le soleil à
+travers le verre[128].» En pareils sujets ils ne tarissent jamais. Quand
+le roi de Hongrie veut consoler sa fille affligée, il lui propose de la
+mener à la chasse dans un chariot couvert de velours rouge, «avec des
+draperies d'or fin au-dessus de sa tête, avec des étoffes de damas blanc
+et azur, diaprées de lis nouveaux.--Les pommeaux seront en or, les
+chaînes en émail.--Elle aura d'agiles genêts d'Espagne, caparaçonnés de
+velours éclatant qui descendra jusqu'à terre.--Il y aura de l'hypocras,
+du vin doux, des vins de Grèce, du muscat, du vin clair, du vin du
+coucher, des pâtés de venaison, et les meilleurs oiseaux à manger qu'on
+puisse prendre.» Quand elle aura chassé avec le lévrier et le faucon, et
+qu'elle sera de retour au logis, «elle aura fêtes, danses, chansons, des
+enfants, grands et petits, qui chanteront comme font les rossignols;
+puis à son concert du soir, des voix graves et des voix de fausset,
+soixante chasubles de damas brillant, pleines de perles, avec des
+choeurs, et le son des orgues.--Puis elle ira s'asseoir à souper, dans
+un bosquet vert, sous des tapisseries brodées de saphirs. Cent
+chevaliers bien comptés joueront aux boules pour l'amuser dans les
+allées fraîches. Puis une barque viendra la prendre, pleine de
+trompettes et de clairons, avec vingt-quatre rames, pour la promener sur
+la rivière. Puis elle demandera le vin aromatisé du soir, avec des
+dattes et des friandises. Quarante torches la ramèneront dans sa
+chambre; ses draps seront en toile de Rennes, son oreiller sera brodé de
+rubis. Quand elle sera couchée dans son lit moelleux, on suspendra dans
+sa chambre une cage d'or où brûleront des aromates, et si elle ne peut
+dormir, toute la nuit les ménestrels veilleront pour elle[129].» J'en ai
+passé, il y en a trop; l'idée disparaît comme une page de missel sous
+les enluminures. C'est parmi ces fantaisies et ces splendeurs que les
+poëtes se complaisent et s'égarent, et le tissu, comme les broderies de
+leur toile, porte la marque de ce goût pour le décor. Ils la composent
+d'aventures, c'est-à-dire d'événements extraordinaires et surprenants.
+Tantôt c'est la vie du prince Horn qui, jeté tout jeune sur un vaisseau,
+est poussé sur la côte d'Angleterre, et, devenu chevalier, va
+reconquérir le royaume de son père. Tantôt c'est l'histoire de sir Guy
+qui délivre les chevaliers enchantés, pourfend le géant Colbrand, va
+défier et tuer le sultan jusque dans sa tente. Je n'ai pas à conter ces
+poëmes, ils ne sont point anglais, ils ne sont que traduits; mais, ici
+comme en France, ils pullulent, ils emplissent l'imagination de ce jeune
+monde, et ils vont aller s'exagérant jusqu'au moment où, tombés
+jusqu'aux plus bas fonds de la fadeur et de l'invraisemblance, ils sont
+enterrés pour toujours par Cervantès. Que diriez-vous d'une société qui,
+pour toute littérature, aurait l'opéra et ses fantasmagories? C'est
+pourtant une littérature de ce genre qui nourrit les esprits au moyen
+âge. Ce n'est point la vérité qu'ils demandent, mais le divertissement,
+le divertissement violent et vide, avec des éblouissements et des
+secousses. Ce sont bientôt des voyages impossibles, des défis
+extravagants qu'ils veulent voir, un tapage de combats, un entassement
+de magnificences, un imbroglio de hasards; de l'histoire intérieure, nul
+souci: ils ne s'intéressent pas aux événements du coeur, c'est le dehors
+qui les attache; ils demeurent comme des enfants les yeux fixés sur un
+défilé d'images coloriées et grossies et, faute de pensée, ne sentent
+pas qu'ils n'ont rien appris.
+
+[Footnote 128:
+
+ Swylk on ne seygh they never non;
+ All it was whyt of huel-bon,
+ And every nayl with gold begrave:
+ Off pure gold was the stave.
+ Her mast was of ivory;
+ Off samyte the sayl wytterly.
+ Her ropes wer off truely sylk,
+ Al so whyt as ony mylk.
+ That noble schyp was al withoute
+ With clothys of golde sprede aboute;
+ And her loof and her wyndas
+ Off assure forsothe it was.]
+
+[Footnote 129:
+
+ To-morrow ye shall in hunting fare;
+ And yede, my doughter, in a chair;
+ It shall be covered with velvet red,
+ And cloths of fine gold all about your head,
+ With damask white and azure blue,
+ Well diapered with lilies new.
+ Your pommels shall be ended with gold,
+ Your chains enamelled many a fold,
+ Your mantle of rich degree;
+ Purple pall and ermine free.
+ Jennets of Spain, that ben so light,
+ Trapped to the ground with velvet bright.
+ Ye shall have harp, sautry, and song,
+ And other mirths you among.
+ Ye shall have Rumney and Malespine,
+ Both Hippocras and Vernage wine;
+ Montrese and wine of Greek,
+ Both Algrade and despice eke,
+ Antioch and Bastard,
+ Pyment also and garnard;
+ Wine of Greek and Muscadel;
+ Both clare, pyment, and Rochelle,
+ The reed your stomach to defy;
+ And pots of Osy set you by.
+ You shall have venison y-bake,
+ The best wild fowl that may be take;
+ A leish of harebound with you to streek,
+ And hart, and hind, and other like.
+ Ye shall be set at such a tryst,
+ That hart and hynd shall come to your fist,
+ Your disease to drive you fro,
+ To hear the bugles there y-blow.
+ Homeward thus shall ye ride,
+ On-hawking by the river's side,
+ With gossawk and with gentle falcon,
+ With bugle horn and merlion.
+ When you come home your menzie among,
+ Ye shall have revel, dances and song;
+ Little children, great and small,
+ Shall sing as does the nightingale.
+ Then shall ye go to your even song,
+ With tenors and trebles among.
+ Threescore of copes of damask bright,
+ Full of pearls they shall be pight.
+ Your censors shall be of gold,
+ Indent with azure many a fold.
+ Your quire nor organ song shall want,
+ With contre-note and descant.
+ The other half on organs playing,
+ With young children full fain singing.
+ Then shall ye go to your supper,
+ And sit in tents in green arber,
+ With cloth of arras pight to the ground,
+ With sapphires set of diamond....
+ A hundred knights, truly told;
+ Shall play with bowls in alleys cold,
+ Your disease to drive away;
+ To see the fishes in pools play,
+ To a drawbridge then shall ye,
+ Th' one half of stone, th' other of tree;
+ A barge shall meet you full right,
+ With twenty-four oars full bright,
+ With trumpets and with clarion,
+ The fresh water to row up and down....
+ Forty torches burning bright,
+ At your bridges to bring you light.
+ Into your chamber they shall you bring,
+ With much mirth and more liking.
+ Your blankets shall be of fustian,
+ Your sheets shall be of cloth of Rennes.
+ Your head sheet shall be of pery pight,
+ With diamonds set and rubies bright.
+ When you are laid in bed so soft,
+ A cage of gold shall hang aloft,
+ With long paper fair burning,
+ And cloves that be sweet smelling.
+ Frankincense and olibanum,
+ That when ye sleep the taste may come;
+ And if ye no rest can take,
+ All night minstrels for you shall wake.]
+
+
+VII
+
+Au-dessous de ce songe chimérique, qu'y a-t-il? Les brutales et
+méchantes passions humaines, déchaînées d'abord par la rage religieuse,
+puis livrées à elles-mêmes, et, sous un appareil de courtoisie
+extérieure, aussi mauvaises qu'auparavant. Voyez le roi populaire,
+Richard Coeur de Lion, et comptez ses boucheries et ses meurtres: «Le
+roi Richard, dit le poëme, est le meilleur roi qu'on trouve en aucun
+geste[130].» Je le veux bien, mais s'il a le coeur d'un lion, il en a
+aussi l'estomac. Un jour, sortant de maladie, sous les murs de
+Saint-Jean-d'Acre, il veut à toute force manger du porc. Point de porc.
+On tue un jeune Sarrasin frais et tendre, on le cuit, on le sale, le roi
+le mange et le trouve très-bon; après quoi il veut voir la tête de son
+cochon. Le cuisinier la lui apporte en tremblant. Il se met à rire, et
+dit que l'armée n'a plus rien à craindre de la famine, qu'elle a des
+provisions sous la main. Il prend la ville, et aussitôt les ambassadeurs
+de Saladin viennent lui demander grâce pour les prisonniers. Richard
+fait décapiter trente des plus nobles, ordonne à son cuisinier de faire
+bouillir les têtes, et d'en servir une à chaque ambassadeur, avec un
+écriteau portant le nom et la famille du mort. Cependant, en leur
+présence, il mange la sienne de bon appétit, et leur dit de raconter à
+Saladin de quelle façon les chrétiens font la guerre, et s'il est vrai
+qu'ils aient peur de lui. Puis il fait conduire les soixante mille
+prisonniers dans une plaine. «Là, ils entendirent les anges du ciel--qui
+disaient: Seigneurs, tuez, tuez.--N'en épargnez pas; coupez-leur la
+tête.--Le roi Richard entendit la voix des anges, et remercia Dieu et sa
+sainte croix[131].» Là-dessus, on les décapite tous; quand il prend une
+ville, c'est sa coutume de faire tout égorger, enfants et femmes. Telle
+était la dévotion du moyen âge, non pas seulement dans les romans, comme
+ici, mais dans l'histoire: à la prise de Jérusalem, toute la population,
+soixante-dix mille personnes, fut massacrée.
+
+[Footnote 130:
+
+ In Fraunce these rymes were wroht,
+ Every Englyshe ne knew it not.
+ (Warton, I, 123.)]
+
+[Footnote 131:
+
+ They were led into the place full even.
+ There they heard angels of heaven;
+ They said: «Seigneures, tuez, tuez!
+ Spares hem nought, and beheadeth these!»
+ King Richard heard the angels' voice
+ And thanked God and the holy cross.]
+
+Ainsi percent, jusque dans les récits chevaleresques, les instincts
+farouches et débridés de la brute sanguinaire. À côté d'eux, les récits
+authentiques la montrent à l'oeuvre. C'est Henri II qui, irrité contre
+un page, saute sur lui pour lui arracher les yeux. C'est Jean sans Terre
+qui fait mourir de faim vingt-trois otages dans une prison. C'est
+Édouard II qui fait pendre et éventrer en une fois vingt-huit nobles, et
+qu'on tuera en lui enfonçant un fer rouge dans les entrailles. Regardez
+chez Froissart, en France comme ici, les débauches et les meurtres de la
+grande guerre de Cent ans, puis ici les tueries de la guerre des Deux
+Roses; dans les deux pays, l'indépendance féodale aboutit à la guerre
+civile, et le moyen âge sombre sous ses vices. La courtoisie
+chevaleresque, qui recouvrait la férocité native, disparaît comme une
+draperie subitement consumée par l'irruption d'un incendie; en ce
+temps-là, en Angleterre, on tue les nobles de préférence, et aussi les
+prisonniers, même des enfants, avec insulte, et de sang rassis.
+Qu'est-ce donc que l'homme a appris dans cette civilisation et par cette
+littérature? En quoi s'est-il humanisé? Quelles maximes de justice,
+quelles habitudes de réflexion, quel assemblage de jugements vrais cette
+culture a-t-elle interposé entre ses désirs et ses actions, pour modérer
+sa fougue? Il a rêvé, il a imaginé une sorte de cérémonial élégant pour
+mieux parler aux seigneurs et aux dames, il a trouvé le code galant du
+petit Jehan de Saintré. Mais l'éducation véritable, où est-elle? En quoi
+a profité Froissart de toute sa vaste expérience? C'est un enfant
+aimable et bavard; ce qu'on appelle alors sa poésie, la poésie neuve,
+n'est qu'un babil raffiné, une puérilité vieillotte. Quelques
+rhétericiens, comme Christine de Pisan, essayent de calquer des périodes
+d'après l'antique; mais de toutes parts la littérature avorte. Nul ne
+pense; voici sir John de Mandeville qui a couru l'univers cent cinquante
+ans après Villehardouin, et qui a l'esprit aussi fermé que
+Villehardouin. Légendes et fables extravagantes, toutes les crédulités
+et toutes les ignorances foisonnent dans son livre. S'il veut expliquer
+pourquoi la Palestine a passé de main en main, sans rester jamais sous
+une domination fixe, «c'est que Dieu ne veut pas qu'elle soit longtemps
+entre les mains de traîtres et pécheurs, chrétiens ou autres.» Il a vu à
+Jérusalem, sur les degrés du temple, la marque des pieds de l'âne que
+Notre-Seigneur montait «lorsqu'il entra le dimanche des Rameaux.» Il
+décrit les Éthiopiens, gens qui n'ont qu'un pied, mais si large qu'ils
+peuvent s'en servir comme d'un parasol. Il cite une île où «les gens
+sont hauts de dix-huit ou trente pieds de haut, et non vêtus, fors de
+peaux de bêtes;» puis une autre île «où il y a moult diverses femmes et
+cruelles, qui ont pierres précieuses dedans les yeux, et ont telle vue
+que si elles regardent un homme par dépit, elles le tuent seulement du
+regard comme fait un coq basilic.» Le bonhomme conte, et puis c'est
+tout; le doute et le bon sens n'ont guère de place encore dans ce monde.
+Point de jugement ni de réflexion personnelle; il met les faits les uns
+au bout des autres, sans les lier autrement; son livre n'est qu'un
+miroir qui reproduit les souvenirs de ses yeux et de ses oreilles. «Et
+tous ceux qui diront un Pater et un _Ave Maria_ à mon intention, je les
+fais participants, et leur octroie part à tous les saints pèlerinages
+que je fis oncques en ma vie.» C'est là sa fin, appropriée au reste. Ni
+la morale publique ni la science publique n'ont gagné quelque chose à
+ces trois siècles de culture. Cette culture française, vainement imitée
+dans toute l'Europe, n'a fait qu'orner les dehors de l'homme, et le
+vernis dont elle l'a paré se fane déjà partout ou s'écaille. C'est pis
+en Angleterre, où il est plus extérieur et plus mal appliqué qu'en
+France, où des mains étrangères l'ont plaqué; et où il n'a pu recouvrir
+qu'à demi la croûte saxonne, où cette croûte est demeurée fruste et
+rude. Voilà pourquoi trois siècles durant, pendant tout le premier âge
+féodal, la littérature des Normands d'Angleterre, composée d'imitations,
+de traductions, de copies maladroites, est vide.
+
+
+VIII
+
+Qu'est devenu cependant le peuple vaincu? Est-ce que la vieille souche
+sur laquelle sont venues se greffer les brillantes fleurs continentales
+n'a produit aucune pousse littéraire qui lui soit propre? Est-ce que
+pendant tout ce temps elle est demeurée stérile sous la hache normande
+qui a tranché tous ses bourgeons? Elle a végété bien peu, mais elle a
+végété pourtant. La race subjuguée n'est pas une nation démembrée,
+disloquée, déracinée, inerte comme les populations du continent qui, au
+sortir de la longue exploitation romaine, ont été livrées à l'invasion
+désordonnée des barbares; elle fait massé, elle est restée attachée à
+son sol, elle est en pleine séve; ses parties n'ont point été
+transposées, elle a été simplement décapitée pour recevoir, à son
+sommet, un faisceau de branches étrangères. Elle en a souffert, cela est
+vrai; mais enfin la plaie s'est fermée, les deux séves se sont
+mêlées[132]. Même les dures et roides ligatures dans lesquelles le
+conquérant l'a serrée, ajoutent dorénavant à sa fixité et à sa force. La
+terre a été cadastrée, chaque titre vérifié, défini et écrit[133],
+chaque droit ou redevance chiffrée, chaque homme enregistré à sa place,
+avec sa condition, ses devoirs, sa provenance et sa valeur; en sorte que
+la nation est comme enveloppée dans un réseau dont nulle maille ne
+rompt. Si désormais elle se développe, c'est dans ce cadre. Sa
+constitution est faite, et c'est dans cette enceinte définitive et
+fermée que l'homme va se déployer et agir. Solidarité et lutte: voilà
+les deux effets de ce grand établissement réglementé qui forme et
+maintient en corps, d'un côté l'aristocratie conquérante, de l'autre la
+nation conquise; de même qu'à Rome l'importation systématique des
+vaincus dans la plèbe, et l'organisation forcée des patriciens en face
+de la plèbe, enrégimenta les particuliers en deux ordres dont
+l'opposition et l'union formèrent l'État. Ainsi se façonne et s'achève,
+ici comme à Rome, le caractère national par l'habitude d'agir en corps,
+par le respect du droit écrit, par l'aptitude politique et pratique, par
+le développement de l'énergie militante et patiente. C'est le
+domsday-book qui, enserrant cette jeune société dans une discipline
+rigide, a fait du Saxon l'Anglais que nous voyons aujourd'hui.
+
+[Footnote 132: _Pictorial history_, I, 666. _Dialogue on the Exchequer_.
+Temps de Henri II.]
+
+[Footnote 133: _Domsday book_.--_Froude's History of England_, t. I, 13.
+«À travers toutes les dispositions perce un but unique: c'est que tout
+homme, en Angleterre, a sa place définie, et son devoir défini, et que
+nul être humain n'a la liberté de mener sa vie à son gré sans en rendre
+compte à personne. C'est la discipline d'une armée transportée dans la
+vie sociale.»]
+
+Lentement, par degrés, à travers les douloureuses plaintes des
+chroniqueurs, on voit ce nouvel homme se former en s'agitant, comme un
+enfant qui crie parce qu'une machine d'acier en le blessant lui fortifie
+la taille. Si réduits et rabaissés que soient les Saxons, ils ne sont
+pas tous tombés dans la populace. Quelques-uns[134], presque dans chaque
+comté, sont demeurés seigneurs de leurs terres, à condition d'en faire
+hommage au roi. Un grand nombre sont devenus vassaux de barons normands,
+et, à ce titre, demeurent propriétaires. Un plus grand nombre deviennent
+_socagers_, c'est-à-dire possesseurs libres, grevés d'une redevance,
+mais pourvus du droit d'aliéner leur bien, et les vilains saxons
+trouvent en tous ces hommes des patrons, comme jadis la plèbe rencontra
+des chefs dans les nobles italiens transplantés à Rome. C'est un
+patronage effectif que celui de ces Saxons, restés debout; car ils ne
+sont point isolés; des mariages communs, comme jadis ceux des patriciens
+et des plébéiens à Rome, ont, dès l'abord, uni les deux races[135]; le
+Normand, beau-frère d'un Saxon, se défend lui-même en défendant son
+beau-frère; dans ces temps de troubles surtout, et dans une société
+armée, les parents, les alliés, sont obligés de se serrer les uns contre
+les autres pour faire ferme. Après tout, il faut bien que les nouveaux
+venus tiennent compte de leurs sujets: car ces sujets ont un coeur et un
+courage d'hommes; les Saxons, comme les plébéiens de Rome, se
+souviennent de leur rang natal et de leur indépendance première. On s'en
+aperçoit aux plaintes et à l'indignation des chroniqueurs, aux
+grondements et aux menaces de révolte populaire, aux longues amertumes
+avec lesquelles ils se remettent incessamment sous les yeux la liberté
+antique, à la faveur dont ils accueillent les audaces et la rébellion
+des _outlaws_. Il y avait des familles saxonnes à la fin du douzième
+siècle qui, par un voeu perpétuel, s'étaient engagées à porter la barbe
+longue, de père en fils, en mémoire des coutumes nationales et de la
+vieille patrie. De pareils hommes, même tombés à l'état de _socagers_,
+même déchus jusqu'à la condition de vilains, ont le cou plus roide que
+les misérables colons du continent, foulés et façonnés par les quatre
+siècles de fiscalité romaine. Par leurs sentiments comme par leur
+condition, ils sont les débris rompus, mais aussi les rudiments vivants
+d'un peuple libre. On ne va pas avec eux jusqu'au bout de l'oppression.
+Ils font le corps de la nation, le corps laborieux, courageux, qui
+fournit la force. Les grands barons sentent que pour résister au roi,
+c'est là qu'il faut s'appuyer. Bientôt en stipulant pour eux-mêmes[136],
+ils stipulent aussi pour tous les hommes libres, même pour les
+marchands, même pour les vilains. Dorénavant, «nul marchand ne sera
+privé de sa marchandise, nul vilain de ses instruments de travail; nul
+homme libre, marchand ou vilain, ne sera taxé déraisonnablement pour un
+petit délit. Nul homme libre ne sera arrêté ou emprisonné, ou dépossédé
+de sa terre, ou poursuivi en aucune façon, si ce n'est par le jugement
+légal de ses pairs et selon la loi du pays.» Ainsi protégés, ils se
+relèvent et ils agissent. Il y a une cour dans chaque comté où tous les
+francs tenanciers, petits ou grands, se réunissent pour délibérer des
+affaires municipales, rendre la justice, et nommer ceux qui répartiront
+l'impôt. Le Saxon à la barbe rouge, au teint clair, aux grandes dents
+blanches, vient s'y asseoir à côté du Normand; on y voit des franklins,
+pareils à celui que décrit Chaucer, «sanguin de complexion,» libéral et
+grand mangeur comme ses ancêtres, amateur de repues franches, «chez qui
+le pain, la bière sont toujours sur la table,» dont la maison n'est
+jamais sans viande cuite au four, chez qui la mangeaille est si
+plantureuse «que chair et poisson neigent dans son logis,» qui «a
+maintes grasses perdrix en cage, qui a maintes brèmes et maints brochets
+dans son étang,» qui tempête contre son cuisinier, «si la sauce n'est
+pas piquante et forte,» et «dont la table reste à demeure, prête et
+garnie toute la journée.» C'est un homme important; il a été shérif,
+chevalier du comté; il figure «aux sessions[137]. À côté de lui, parfois
+dans l'assemblée, le plus souvent dans l'assistance, sont les _yeomen_,
+fermiers, forestiers, gens de métiers, ses compatriotes, hommes
+musculeux et décidés, bien disposés à défendre leur propriété, à
+soutenir de leurs acclamations, avec leurs poings, et aussi avec leurs
+armes, celui qui prendra en main leurs intérêts. Croyez-vous qu'on
+néglige le mécontentement de gens comme celui que voici?[138].» «Un
+vigoureux rustre, par la messe! gros de charnure et d'os, court, large
+d'épaules, épais comme un arbre noué,» capable «de gagner partout le
+bélier à la lutte: point de portes dont il ne pût faire sauter la barre,
+ou qu'il ne pût en courant enfoncer avec sa tête. Sa barbe était rousse
+comme le poil d'une truie ou d'un renard, et large comme une pelle. Sur
+l'aile droite du nez, il avait une verrue et sur elle une touffe de
+poils roux comme les soies d'une oreille de truie. Ses narines étaient
+larges et noires, et sa bouche large comme une fournaise. Il portait à
+son côté une épée et un bouclier; c'était un querelleur et un
+gaillard[139].» Voilà les figures athlétiques, les culasses carrées, les
+façons de taureau joyeux, qu'on trouve encore là-bas, entretenues par
+le porter et la viande, soutenues par l'habitude des exercices du corps
+et des coups de poing. Ce sont ces hommes qu'il faut se représenter
+quand on veut comprendre comment s'est établie en ce pays la liberté
+politique. Peu à peu ils voient se rapprocher d'eux les simples
+chevaliers, leurs collègues à la cour du comté, trop pauvres pour
+assister avec les grands barons aux assemblées royales. Ils font corps
+avec eux par la communauté des intérêts, par la ressemblance des moeurs,
+par le voisinage des conditions; ils les prennent pour représentants; il
+les _élisent_[140]. À présent, ils sont entrés dans la vie publique, et
+voici venir une recrue qui, en les renforçant, les y assiéra pour
+toujours. Les villes dévastées par la conquête se sont repeuplées peu à
+peu. Elles ont obtenu ou arraché des chartes; les bourgeois se sont
+rachetés des tributs arbitraires qu'on levait sur eux, ils ont acquis le
+sol de leurs maisons, ils sont unis sous des maires et des aldermen;
+chaque ville maintenant, sous les liens du grand rets féodal, est une
+puissance; Leicester, révolté contre le roi, appelle au Parlement[141],
+pour s'autoriser et se soutenir, deux bourgeois de chacune d'elles.
+Dorénavant, les anciens vaincus, campagnards ou citadins, se sont
+redressés jusqu'à la vie politique. S'ils se taxent, c'est
+volontairement; ils ne payent rien qu'ils n'accordent; au commencement
+du quatorzième siècle, leurs députés réunis font la Chambre des
+communes, et, à la fin du siècle précédent, l'archevêque de Cantorbéry,
+parlant au nom du roi, disait déjà au pape: «C'est la coutume du royaume
+d'Angleterre que, dans toutes les affaires relatives à l'état de ce
+royaume, on prenne l'avis de tous ceux qui y sont intéressés.»
+
+[Footnote 134: _Domsday-book_. Tenants in chief.]
+
+[Footnote 135: _Pictorial history_, I, 666. Selon Ailred (_Temps de
+Henri II_), «un roi, beaucoup d'évêques et d'abbés, beaucoup de grands
+comtes et de nobles chevaliers, descendus à la fois du sang anglais et
+du sang normand, étaient un soutien pour l'un et un honneur pour
+l'autre.»--«À présent, dit un autre auteur du même temps, comme les
+Anglais et les Normands habitent ensemble et se sont mariés constamment
+les uns avec les autres, les deux nations sont si complétement mêlées
+l'une à l'autre, que, du moins pour ce qui regarde les hommes libres, on
+peut à peine distinguer qui est de race normande et qui est de race
+anglaise.... Les vilains attachés au sol, dit-il encore, sont seuls de
+pur sang saxon.»]
+
+[Footnote 136: Grande charte, 1215.]
+
+[Footnote 137:
+
+ A frankelein was in this compagnie;
+ White was his berd as is the dayesie.
+ Of his complexion he was sanguin.
+ Wel loved he by the morwe a sop in win.
+ To liven in delit was ever his wone.
+ For he was Epicures owen sone,
+ That held opinion, that plein delit
+ Was veraily felicite parfite.
+ An housholder, and that a grete was he;
+ Seint Julian he was in his contree.
+ His brede, his ale, was alway after on;
+ A better envyned man was no wher non.
+ Withouten bake mete never was his hous,
+ Of fish and flesh, and that so plenteous,
+ It snewed in his hous of mete and drinke,
+ Of alle deintees that men coud of thinke.
+ After the sondry sesons of the yere,
+ So changed he his mete and his soupere.
+ Ful many a fat partrich hadde he in mewe;
+ And many a breme, and many a luce, in stewe.
+ Wo was his coke but if his sauce were
+ Poinant and sharpe, and redy all his gere.
+ His table, dormant in his halle, alway
+ Stode redy covered alle the longe day.
+ At sessions ther was he lord and sire;
+ Ful often time he was knight of the shire.
+ An anelace and a gipciere all of silk
+ Heng at his girdel, white as morwe milk.
+ A shereve hadde he ben and a countour.
+ Was no wher swiche a worthy vavasour.]
+
+[Footnote 138: _Prologue des Contes de Cantorbéry_, v. 547. Édition
+Urry.]
+
+[Footnote 139:
+
+ The Miller was a stout carl for the nones,
+ Ful bigge he was of braun, and eke of bones;
+ That proved wel; for over all ther he came,
+ At wrastling he wold bere away the ram.
+ He was short shuldered, brode, a thikke gnarre,
+ Ther n'as no dore, that he n'olde heve of barre,
+ Or breke it at a renning with his hede.
+ His berd as any sowe or fox was rede,
+ And therto brode, as though it were a spade:
+ Upon the cop right of his nose he hade
+ A wert, and theron stode a tufte of heres,
+ Rede as the bristles of a sowes eres:
+ His nose-thirles blacke were and wide.
+ A swerd and bokeler bare he by his side.
+ His mouth as wide was as a forneis:
+ He was a jangler, and a goliardeis,
+ And that was most of sinne and harlotries.
+ Wel coude he stelen corne and tollen thries.
+ And yet he had a thomb of gold parde.
+ A white cote and a blew hode wered he.
+ A baggepipe wel coude he blowe and soune,
+ And therwithall he brought us out of toune.]
+
+[Footnote 140: Dès 1214, et aussi en 1225 et 1254. Guizot, _Origine du
+système représentatif en Angleterre_, pages 297-299.]
+
+[Footnote 141: 1264.]
+
+
+IX
+
+S'ils ont acquis des libertés, c'est qu'ils les ont conquises; les
+circonstances y ont aidé, mais le caractère a fait davantage. La
+protection des grands barons et l'alliance des simples chevaliers les a
+fortifiés; mais c'est par leur rudesse et leur énergie native qu'ils se
+sont tenus debout. Car, regardez le contraste qu'ils font en ce moment
+avec leurs voisins. Qu'est-ce qui amuse le peuple en France? Les
+fabliaux, les malins tours du renard, l'art de duper le seigneur
+Ysengrin, de lui prendre sa femme, de lui escroquer son dîner, de le
+faire rosser sans danger pour soi et par autrui, bref le triomphe de la
+pauvreté jointe à l'esprit sur la puissance jointe à la sottise; le
+héros populaire est déjà le plébéien rusé, gouailleur et gai, qui
+s'achèvera plus tard dans Panurge et Figaro, assez peu disposé à
+résister en face, trop fin pour aimer les grosses victoires et les
+façons de lutteur, enclin, par agilité d'esprit, à tourner autour des
+obstacles, et n'ayant qu'à toucher les gens du bout du doigt pour les
+faire tomber dans le panneau. Ici il a d'autres moeurs: c'est Robin
+Hood, un vaillant _outlaw_, qui vit librement et audacieusement dans la
+forêt verte, et fait en franc coeur la guerre au shérif et à la
+loi[142]. Si jamais un homme en un pays fut populaire, c'est celui-là.
+«C'est lui, dit un vieil historien, que le bas peuple aime tant à fêter
+par des jeux et des comédies, et dont l'histoire chantée par des
+ménétriers l'intéresse, plus qu'aucune autre.» Au seizième siècle, il
+avait encore son jour de fête, chômé par tous les gens des petites
+villes et des campagnes. L'évêque Latimer, faisant sa tournée pastorale,
+avertit un jour qu'il prêcherait. Le lendemain, allant à l'église, il
+trouva les portes closes et attendit plus d'une heure avant qu'on
+apportât la clef. Enfin, un homme vint et lui dit: «Messire, ce jour est
+un jour de grande occupation pour nous; nous ne pouvons vous entendre,
+c'est le jour de Robin Hood; tous les gens de la paroisse sont au loin à
+couper des branches pour Robin Hood; ce n'est pas la peine de les
+attendre.»--L'évêque fut obligé de quitter son costume ecclésiastique,
+et de continuer sa route, laissant sa place aux archers habillés de
+vert, qui jouaient sur un théâtre de feuillée les rôles de Robin Hood,
+de Petit-Jean et de sa bande. En effet, c'est le héros national: Saxon
+d'abord, et armé en guerre contre les gens de loi, «contre les évêques
+et archevêques,» dont les juridictions sont si pesantes; généreux de
+plus, et donnant à un pauvre chevalier ruiné des habits, un cheval et de
+l'argent pour racheter sa terre engagée à un abbé rapace; compatissant
+d'ailleurs et bon envers le pauvre monde, recommandant à ses gens de ne
+pas faire de mal aux yeomen ni aux laboureurs; mais par-dessus tout
+hasardeux, hardi, fier, allant tirer de l'arc sous les yeux du shérif et
+à sa barbe, et prompt aux coups, soit pour les embourser, soit pour les
+rendre. Il a tué quatorze forestiers sur quinze qui voulaient le
+prendre; il tue le shérif, le juge, le portier de la ville; il en tuera
+bien d'autres; tout cela joyeusement, gaillardement, en brave garçon qui
+mange bien, qui a la peau dure, qui vit en plein air, et en qui
+surabonde la vie animale. «Quand le taillis est brillant et que l'herbe
+est belle--et les feuilles larges et longues,--il est gai en se
+promenant dans la belle forêt--d'entendre les petits oiseaux chanter.»
+Ainsi commencent quantité de ballades, et ce beau temps qui donne aux
+cerfs et aux taureaux l'envie de foncer en avant avec leurs cornes,
+donne à ceux-ci l'idée d'aller échanger des coups d'épée ou de bâton.
+Robin a rêvé que deux yeomen le rossaient, il veut aller les chercher,
+et repousse avec colère Petit-Jean, qui s'offre pour aller en avant.
+«Combien de fois m'est-il arrivé d'envoyer mes hommes en avant,--et
+rester moi-même en arrière!--N'était la peur de faire éclater mon
+arc,--Jean, je te casserais la tête.» Il va donc seul, et rencontre le
+robuste yeomen, Gui de Gisborne. «Quiconque n'eût été ni leur allié ni
+leur parent,--eût eu un bien beau spectacle,--de voir comment les deux
+yeomen arrivèrent l'un contre l'autre--avec leurs lames brunes et
+brillantes;--de voir comment les deux yeomen se combattirent--deux
+heures d'un jour d'été.--Et tout ce temps, ni Robin Hood, ni messire
+Guy,--ne songèrent à fuir[143].» Vous voyez que Guy le yeoman est aussi
+brave que Robin Hood: il est venu le chercher dans le bois, et tire de
+l'arc presque aussi bien que lui. C'est que cette vieille poésie
+populaire n'est pas l'éloge d'un bandit isole, mais de toute une classe,
+la yeomanry. «Dieu fasse miséricorde à l'âme de Robin Hood,--et sauve
+tous les bons yeomen!» Ainsi finissent beaucoup de ballades. Le yeomen
+vaillant, dur aux coups, bon tireur, expert au jeu de l'épée et du
+bâton, est le favori. Il y a là une redoutable bourgeoisie armée et
+habituée à se servir de ses armes. Regardez-les à l'oeuvre: «Ce serait
+une honte de t'attaquer, dit le joyeux Robin au garde[144], nous sommes
+trois, et tu es seul.» L'autre n'a pas peur, «il fait en arrière un saut
+de trente pieds,--même un saut de trente et un pieds,--s'appuie le dos
+contre une broussaille,--et le pied contre une pierre--il combat ainsi
+toute une longue journée,--toute une longue journée d'été,--jusqu'à ce
+que leurs épées se soient brisées entre leurs mains sur leurs larges
+boucliers[145].» Souvent même Robin n'a pas l'avantage. Arthur le hardi
+tanneur, «avec son bâton de huit pieds et demi, qui aurait abattu un
+veau,» combat contre Robin deux heures durant; le sang coule, ils se
+sont fendu la tête, ils sont «comme des sangliers à la chasse.» Robin
+enchanté lui dit que dorénavant il peut passer sans payer dans la forêt.
+«Grand merci pour rien, répond l'autre, j'ai gagné mon passage--et j'en
+rends grâce à mon bâton, non à toi.»--Qui es-tu donc? demande
+Robin.--«Je suis un tanneur, répliqua le vaillant Arthur;--j'ai
+travaillé longtemps à Nottingham,--et si tu veux y venir, je jure et
+fais voeu--que je tannerai ta peau pour rien.»--«Grand merci, mon brave,
+dit le joyeux Robin,--puisque tu es si bon et si libéral;--et si tu veux
+tanner ma peau pour rien--j'en ferai autant pour la tienne[146].» Sur
+ces offres gracieuses, ils s'embrassent; un franc échange de loyales
+gourmades les prépare toujours à l'amitié.--C'est ainsi que Robin a
+essayé Petit-Jean, qu'il aima depuis toute sa vie. Petit-Jean avait sept
+pieds de haut, et se trouvant sur un pont, refusait de céder la place.
+L'honnête Robin ne voulut pas se servir contre lui de son arc, alla
+couper un bâton, long de sept pieds, et ils convinrent amicalement de
+combattre sur le pont jusqu'à ce que l'un d'eux tombât à l'eau. Ils
+frappent et cognent tellement «que leurs os résonnent;» à la fin, c'est
+Robin qui tombe, et il n'en a que plus d'estime pour Petit-Jean. Une
+autre fois, ayant une épée, il est rossé par un chaudronnier qui n'a
+qu'un bâton; plein d'admiration, il lui donne cent livres. Une fois
+c'est par un potier qui refuse le péage, une autre fois c'est par un
+berger. Ils se battent ainsi par passe-temps; leurs boxeurs encore
+aujourd'hui, avant chaque assaut, se donnent amicalement la main; on
+s'assomme en ce pays, honorablement, sans rancune, ni fureur, ni honte.
+Les dents cassées, les yeux pochés, les côtes enfoncées n'exigent pas de
+vengeance meurtrière; il paraît que les os sont plus solides et les
+nerfs moins sensibles ici qu'ailleurs. Les meurtrissures une fois
+données et reçues, ils se prennent par la main et dansent ensemble sur
+l'herbe verte[147]. «Trois hommes joyeux, trois hommes joyeux, nous
+étions trois hommes joyeux.» Comptez, de plus, que ces gens-là, dans
+chaque paroisse, s'exercent tous les dimanches à l'arc, et sont les
+premiers archers du monde, que, dès la fin du quatorzième siècle,
+l'affranchissement universel des vilains multiplie énormément leur
+nombre, et vous comprendrez comment à travers tous les tiraillements et
+tous les changements des grands pouvoirs du centre, la liberté du sujet
+subsiste. Après tout, la seule garantie permanente et invincible, en
+tout pays et sous toute constitution, c'est ce discours intérieur que
+beaucoup d'hommes se font, et qu'on sait qu'ils se font: «Si quelqu'un
+touche mon bien, entre dans ma maison, se met sur mon chemin et me
+moleste, qu'il prenne garde; j'ai de la patience, mais j'ai aussi de
+bons bras, de bons camarades, une bonne lame, et, à certains moments, la
+résolution ferme, coûte que coûte, de lui planter ma lame jusqu'au
+manche dans le gosier.»
+
+[Footnote 142: Augustin Thierry, IV, 56. Robin Hood, édition Ritson.]
+
+[Footnote 143:
+
+ In somer when the shawes be sheyne,
+ And leves be large and longe,
+ Hit is fulle mery in feyre foreste
+ To here the foulys song;
+ To se the dere draw to the dale,
+ And leve the hilles hee,
+ And shadow hem in the leves grene
+ Undur the grene wode tree....
+
+ Ah! John, by me thou settest noe store.
+ And that I farley finde:
+ How offt send I my men before,
+ And tarry myselfe behinde?
+
+ It is no cunning a knave to ken,
+ And a man but heare him speake;
+ And it were not for bursting of my bowe,
+ John, I thy head wold breake....
+
+ He that had neyther beene kythe nor kin,
+ Might have scene a full fayre fight,
+ To see how together these yeomen went
+ With blades both browne and bright.
+
+ To see how these yeomen together they fought.
+ Two houres of a summers day
+ Yet neither Robin Hood nor sir Guy
+ Them fettled to flye away.
+
+ God haffe mersey on Robin Hodys solle
+ And saffe all god yemanry.]
+
+[Footnote 144: Pinder. Son emploi était de taxer le bétail qui vaguait
+sur le communal.]
+
+[Footnote 145:
+
+ «O that were a shame, said jolly Robin,
+ We being three and thou but one.»
+ The pinder leapt back then thirty good foot,
+ 'T was thirty good foot and one.
+
+ He leaned his back fast unto a thorn,
+ And his foot against a stone
+ And there he fought a long summers day,
+ A summers day so long,
+
+ Till that their swords on their broad bucklers
+ Were broke fast unto their hands....]
+
+[Footnote 146:
+
+ «I pass not for length, bold Arthur replyed,
+ My staff is of oke so free;
+ Eight foot and a half, it will knock down a calf,
+ And I hope it will knock thee down.»
+
+ Then Robin could no longer forbear,
+ He gave him such a knock,
+ Quickly and soon the blood came down,
+ Before it was ten a clock.
+
+ Then Arthur he soon recovered himself,
+ And gave him such a knock on the crown,
+ That from every side of bold Robin head,
+ The blood came trickling down.
+
+ Then Robin raged like a wild boar,
+ As soon as he saw his own blood:
+ Then Bland was in hast he laid on so fast,
+ As though he had been cleaving of wood.
+
+ And about and about, and about they went,
+ Like two wild bores in a chase.
+ Striving to aim each other to maim,
+ Leg, arm, or any other place.
+
+ And knock for knock they lustily dealt,
+ Which held for two hours and more,
+ Till all the wood rang at every bang,
+ They plyed their work so sore.
+
+ Hold thy hand, hold thy hand, said Robin Hood,
+ And let thy quarrel fall;
+ For here we may thrash our bones to mesh,
+ And get no coyn at all.
+
+ And in the forest of merry Sherwood,
+ Hereafter thou shalt be free.
+ «God a mercy for nought, my freedom I bought,
+ I may thank my staff, not thee....»
+
+ «I am a tanner, bold Arthur reply'd,
+ In Nottingham long I have wrought
+ And if thoul't come there, I vow and swear,
+ I will tan thy hide for «nought.»
+
+ «God a mercy, good fellow, said jolly Robin,
+ Since thou art so kind and free;
+ And if thou wilt tan my hide for «nought,»
+ I will do as much for thee.»]
+
+[Footnote 147:
+
+ Then Robin took them both by the hands,
+ And danc'd round about the oke tree.
+ «For three merry men, and three merry men,
+ And three merry men we be.»]
+
+
+X
+
+Ainsi pensait sir John Fortescue, chancelier d'Angleterre sous Henri VI,
+exilé en France pendant la guerre des Deux Roses, un des plus anciens
+prosateurs, et le premier qui ait jugé et expliqué la constitution de
+son pays[148]. «C'est la lâcheté, dit-il, et le manque de coeur et de
+courage qui empêche les Français de se soulever, et non la
+pauvreté[149]. Aucun Français n'a ce courage comme un Anglais. On a
+souvent vu en Angleterre trois ou quatre bandits, par pauvreté, se jeter
+sur sept ou huit hommes honnêtes, et les voler tous; mais on n'a point
+vu en France sept ou huit bandits assez hardis pour voler trois ou
+quatre hommes honnêtes. C'est pourquoi il est tout à fait rare que des
+Français soient pendus pour vol à main armée, car ils n'ont point le
+coeur de faire une action si terrible. Aussi y a-t-il plus d'hommes
+pendus en Angleterre en un an pour vol à main armée et pour meurtre,
+qu'il y en a de pendus en France pour la même espèce de crime en sept
+ans.... Si l'Anglais est pauvre et voit un autre homme ayant des
+richesses qu'on puisse lui prendre par force, il ne manquera pas de le
+faire, à moins qu'il ne soit lui-même tout à fait honnête[150].» Ceci
+jette un jour subit et terrible sur l'état violent de cette société
+armée où les coups de main sont journaliers, et où chacun riche ou
+pauvre, vit la main sur la garde de son épée. Il y a sous Édouard Ier de
+grandes bandes de malfaiteurs qui courent le pays et combattent quand on
+veut les prendre; il faut que les habitants de la ville s'attroupent, et
+aussi ceux des villes voisines, «avec des cris et des huées,» pour les
+poursuivre et les saisir. Il y a sous Édouard III des barons qui
+chevauchent avec de grandes escortes d'hommes d'armes et d'archers,
+«occupant les manoirs, enlevant les dames et les demoiselles, mutilant,
+tuant, rançonnant les gens jusque dans leurs maisons, comme si c'était
+en pays ennemi, et quelquefois venant devant les juges aux sessions, en
+telle façon, et en si grande force que les juges sont effrayés et
+n'osent faire justice[151].» Lisez les lettres de la famille Paston,
+sous Henri VI et Édouard IV, et vous verrez comment la guerre privée est
+à chaque porte, comme il faut se munir d'hommes et d'armes, être debout
+pour défendre son bien, compter sur soi, sur sa vigueur et son courage.
+C'est cet excès de vigueur et cette promptitude aux coups qui, après
+leurs victoires en France, les a poussés l'un contre l'autre en
+Angleterre, dans les boucheries des Deux Roses. Les étrangers qui les
+voient sont étonnés de leur force de corps et de coeur, «des grandes
+pièces de boeuf» qui alimentent leurs muscles, de leurs habitudes
+militaires, de leur farouche obstination «de bêtes sauvages[152].» Ils
+ressemblent à leurs bouledogues, race indomptable, qui, dans la folie de
+leur courage, «vont les yeux fermés se jeter dans la gueule d'un ours de
+Russie, et se font écraser la tête comme une pomme pourrie.» Cet étrange
+état d'une société militante, si plein de dangers et qui exige tant
+d'efforts, ne les effraye pas. Le roi Édouard, ayant ordonné de mettre
+les perturbateurs en prison sans procédure, et ne point les relâcher
+sous caution ni autrement, les communes déclarent l'ordonnance
+«horriblement vexatoire,» réclament, refusent d'être trop protégées.
+Moins de paix, mais plus d'indépendance. Ils maintiennent les garanties
+du sujet aux dépens de la sécurité du public et préfèrent la liberté
+turbulente à l'ordre arbitraire: mieux vaut souffrir des maraudeurs
+qu'on peut combattre que des prévôts sous lesquels il faudrait plier.
+
+[Footnote 148: _The difference between an absolute and limited
+monarchy.--A learned commendation of the politique laws of England.
+Latine._ Je cite souvent ce second ouvrage, qui est plus complet.]
+
+[Footnote 149: Les Anglais oublient toujours d'être polis, et ne voient
+pas les nuances des choses. Entendez ici le courage brutal, l'instinct
+batailleur et indépendant. La race française, et en général la race
+gauloise, est peut-être, entre toutes, la plus prodigue de sa vie.]
+
+[Footnote 150: It is cowardise and lack of hartes and corage, that
+kepith the Frenchmen from rysyng, and not povertye; which corage no
+Frenche man hath like to the English man. It hath ben often seen in
+Englond that iij or iv thefes, for povertie, hath sett upon viij true
+men, and robbyd them al. But it hath not ben seen in Fraunce, that vij
+or viij thefes have ben hardy to robbe iij or iv true men. Wherfor it is
+right seld that Frenchmen be hangyd for robberye, for that thay have no
+hertys to do so terryble an acte. There be therfor mo men hangyd in
+Englond, in a yere, for robberye and manslaughter, than ther be hangid
+in Fraunce for such cause of crime in vij yers.--Aujourd'hui en France
+42 vols sur les grands chemins contre 738 en Angleterre.--En 1843 il y
+avait, en Angleterre, quatre fois autant d'accusations de crimes et
+délits qu'en France, proportion gardée du nombre des habitants. (Moreau
+de Jonnès.)]
+
+[Footnote 151: _Pictorial history_, I, 833. Statut de Winchester, 1285.
+Ordonnance de 1378.]
+
+[Footnote 152: _Benvenuto Cellini_ cité par _Froude_, I, 20, _History of
+England_, _Shakspeare_, _Henri V_; conversation des seigneurs français
+avant la bataille d'Azincourt.]
+
+C'est cette fière et persistante pensée qui produit et conduit tout le
+livre de Fortescue. «Il y a deux sortes de royautés, dit-il, desquelles
+l'une est le gouvernement royal et absolu, l'autre est le gouvernement
+royal et constitutionnel[153].» Le premier est établi en France, le
+second en Angleterre. «Et ils diffèrent en cela que le premier peut
+gouverner ses peuples par des lois qu'il fera lui-même, et ainsi mettre
+sur eux des tailles et autres impositions, telles qu'il voudra, sans
+leur consentement. Le second ne peut pas gouverner ses peuples par
+d'autres lois que par celles qu'ils ont consenties; et ainsi ne peut
+mettre sur eux des impositions sans leur consentement[154].» Dans un
+État comme celui-ci, c'est la volonté du peuple qui est «la première
+chose vivante, et qui envoie le sang dans la tête et dans tous les
+membres du corps politique.... Et de même que la tête du corps physique
+ne peut changer ses nerfs, ni refuser à ses membres les forces et le
+sang qui doit les alimenter, de même le roi qui est la tête du corps
+politique ne peut changer les lois de ce corps, ni enlever à son peuple
+sa substance lorsque celui-ci réclame et refuse.... Un roi de cette
+sorte n'a été élevé à sa dignité que pour protéger les sujets de la loi,
+leurs corps et leurs biens, et le peuple ne lui a délégué de pouvoir que
+pour cet objet; il ne lui est pas permis d'en exercer un autre[155].»
+Voici donc, dès le quinzième siècle, toutes les idées de Locke; tant la
+pratique est puissante à suggérer la théorie! tant la jouissance de la
+liberté fait vite découvrir aux hommes la nature de la liberté!
+Fortescue va plus loin: il oppose, pied à pied, la loi romaine, héritage
+des peuples latins, à la loi anglaise, héritage des peuples teutoniques:
+l'une, oeuvre de princes absolus, et toute portée à sacrifier
+l'individu; l'autre, oeuvre de la volonté commune, et toute portée à
+protéger la personne. Il oppose les maximes des juris-consultes
+impériaux qui accordent «force de loi à tout ce qu'a décidé le prince,»
+aux statuts d'Angleterre «qui, bien loin d'être établis par la volonté
+du prince, sont décrétés du consentement de tout le royaume, par la
+sagesse de plus de trois cents hommes élus, en sorte qu'ils ne peuvent
+nuire au peuple ni manquer de lui être avantageux.» Il oppose la
+nomination arbitraire des fonctionnaires impériaux à l'élection du
+shérif qui, chaque année, pour chaque comté, est choisi par le roi entre
+trois chevaliers ou écuyers du comté désignés par le Conseil des Lords
+spirituels et temporels, des _justices_, des barons de l'Échiquier et
+d'autres grands officiers. Il oppose la procédure romaine, qui se
+contente de deux témoignages pour condamner un homme, au jury, aux trois
+récusations permises, aux admirables garanties d'équité dont
+l'honnêteté, le nombre, la réputation et la condition des jurés
+entourent la sentence. Ainsi protégées, les communes d'Angleterre ne
+peuvent manquer d'être florissantes. Considérez, au contraire, dit-il au
+jeune prince qu'il instruit, l'état des communes en France. Par les
+tailles, la gabelle, les impôts sur le vin, les logements des gens de
+guerre, elles sont réduites à l'extrême misère. «Vous les avez vues en
+voyageant.... Elles sont si appauvries et détruites, qu'elles ne peuvent
+presque pas vivre: ils boivent de l'eau, ils mangent des pommes avec du
+pain bien brun fait de seigle. Ils ne mangent pas de viande, si ce n'est
+rarement un peu de lard, ou quelque chose des entrailles et de la tête
+des bêtes tuées pour les nobles et les marchands.... Les gens d'armes
+leur mangent leurs volailles, tellement qu'il leur reste à peine les
+oeufs, qui sont pour eux un très-grand régal. Ils ne portent point de
+laine, hormis un pauvre gilet sous leur vêtement de dessus, qui est fait
+de grosse toile et qu'ils appellent une blouse. Leurs culottes sont de
+toile pareille, et ne passent pas le genou, en sorte que le reste de la
+jambe est nu. Leurs femmes et leurs enfants vont pieds nus.... Car
+plusieurs d'entre eux qui avaient coutume de payer chaque année à leur
+seigneur un écu pour leur terre, payent maintenant au roi, par-dessus
+cet écu, cinq écus. C'est pourquoi ils sont contraints par nécessité de
+tellement veiller, travailler, fouiller le sol pour vivre, que leur
+corps est tout appauvri et leur espèce réduite à néant. Ils vont courbés
+et sont faibles, et ne sont pas capables de combattre et de défendre le
+royaume; ils n'ont point d'armes non plus, ni d'argent pour en
+acheter[156].»
+
+[Footnote 153: _Jus regale_, par opposition à _jus regale et
+politicum_.]
+
+[Footnote 154: Ther be two kynds of kyngdomys, of the which that one ys
+a lordship callid in Latyne Dominium regale, and that other is callid
+Dominium politicum et regale. And they dyverson in that the first may
+rule his people by such lawys as he makyth hymself, and therfor, he may
+set upon them talys, and other impositions, such as he wyl himself,
+without their assent. The secund may not rule his people by other laws
+than such as they assenten unto. And therfor he may let upon them non
+impositions without their own assent.]
+
+[Footnote 155: Fortescue, _In leges Angliæ_, London, 1599, avec trad.
+anglaise. Non potest rex Angliæ ad libitum suum leges mutare regni sui.
+Principatu namque nedum regali, sed et politico ipse suo populo
+dominatur.
+
+In corpore politica, intentio populi primum vividum est, habens in se
+sanguinem, viz provisionem politicam utilitati populi illius, quam in
+caput et in omnia membra ejusdem corporis ipsa transmittit, quo corpus
+illud alitur et vegetatur. Lex vero sub qua coetus hominum populus
+efficitur, nervorum corporis physici efficit rationem.... Et ut non
+potest caput corporis physici nervos suos commutare, neque membris suis
+proprias vires et propria sanguinis alimenta denegare, nec rex qui caput
+est corporis politici; mutare potest leges corporis illius, nec ejusdem
+populi substantias proprias subtrahere, reclamantibus eis, aut invitis.
+Ad tutelam legis subditorum et eorum corporum et bonorum rex hujusmodi
+erectus est et ad hanc, potestatem a populo effluxam ipse habet.
+
+Anglia statuta.... nedum principis voluntate, sed et totius regni
+assensu ipsa conduntur.... plus quam trecentorum electorum hominum
+prudentia.... (ita ut) populi læsuram illa efficere nequant, vel non
+eorum commodum procurare.
+
+Élection du shériff.
+
+In quolibet comitatu est officiarius quidam unus, regis vicecomes
+appellatus, qui inter cætera officii sui ministeria, omnium mandata et
+judicia curiarum regis in suo comitatu exsequenda exsequitur; cui
+officium annale est, quo ei post annum in eodem ministrare non licet,
+nec duobus tum sequentibus annis ad idem officium reassumetur.
+Officiarius iste sic eligitur: quolibet anno in crastino Animarum[155-A]
+conveniunt in saccario regis[155-B], omnes consiliarii ejus tam domini
+spirituales et temporales quam ejus omnes justiciarii[155-C], omnes
+barones de saccario, clericus rotulorum[155-D], et quidam alii
+officiarii, ubi hi omnes communi assensu nominant de quolibet comitatu
+tres milites vel armigeros[155-E], quos inter cæteros ejusdem comitatus
+ipsi opinantur melioris esse dispositionis et famæ, et ad officium
+vicecomitis comitatus illius melius dispositos. Ex quibus rex unum
+tantum eliget, quam per litteras suas patentes constituit vice-comitem
+comitatus....
+
+Du jury, et des trois récusations successives, permises aux parties:
+
+Juratis demum in forma prædicta XII probis et legalibus hominibus
+habentibus ultra mobilia sua possessiones sufficientes unde eorum statum
+ipsi continere poterunt, et nulli partium suspectis nec invisis sed
+eisdem vicinis, legitur in anglico coram eis per curiam totum recordatum
+et processus placiti....]
+
+[Footnote 155-A: All Souls' day.]
+
+[Footnote 155-B: The kings exchequer.]
+
+[Footnote 155-C: Justices.]
+
+[Footnote 155-D: Master of the rolls].
+
+[Footnote 155-E: Knights or squires.]
+
+[Footnote 156: The same Commons be so empoverished and distroyyd, that
+they may unneth lyve. They drink water, they eate apples, with bread
+right brown made of rye. They eate no flesh, but if it be selden, a
+litill larde, or of the entrails or heads of beasts slayne for the
+nobles and merchants of the land. They weryn no wollyn, but if it be a
+pore cote under their uttermost garment made of grete canvass, and call
+it a frok. Their hosyn be of like canvas, and passen not their knee,
+wherfor they be gartrud and their thygles bare. Their wif and children
+gone bare fote.... For sum of them that was wont to pay to his lord for
+his tenement which he hyrith by the year a scute payth now to the kyng,
+over that scute, fyve skuts. Where thrugh they be artyd by necessitie so
+to watch, labour and grub in the ground for their sustenance, that their
+nature is much wastid and the kynd of them brought to nowght. They gone
+crokyd and ar feeble, not able to fight nor to defend the realm; nor
+they have wepon, nor monye to buy them wepon withal.... This is the
+frute first of hyre Jus regale.... But blessed be God this land ys rulid
+under a better lawe, and therfor the people therof be not in such
+penurye, nor therby hurt in their persons, but they be wealthie and have
+all things necessarie to the sustenance of nature. Wherefore they be
+myghty and able to resyste the adversaries of the realmes that do or
+will do them wrong. Loo, this is the frut of Jus politicum et regale
+under which we lyve.]
+
+«Voilà les fruits du gouvernement absolu. Mais, béni soit Dieu! notre
+terre est régie par une meilleure loi, et, à cause de cela, le peuple de
+ce pays n'est point dans une telle pénurie; les gens n'y sont point non
+plus maltraités dans leurs personnes; mais ils sont riches, et ont
+toutes les choses nécessaires pour l'entretien de leur corps. C'est
+pourquoi ils sont puissants et capables de résister aux adversaires du
+royaume qui leur font ou voudront leur faire tort. Et ceci est le fruit
+de ce _jus politicum et regale_ sous lequel nous vivons.... Tout
+habitant de ce royaume jouit des fruits que lui produit sa terre, ou que
+lui rapportent ses bêtes, et aussi de tous les profits qu'il peut faire
+par son industrie propre ou par celle d'autrui, sur terre et sur mer;
+il en use à son gré, et personne ne l'en empêche, par rapine ou
+injustice, sans lui faire une juste compensation[157].... Il n'est point
+appelé en justice, sinon devant les juges ordinaires et selon la loi du
+pays, ni saisi dans ses possessions ou dans ses biens-meubles, ni arrêté
+pour un crime, si grand ou si énorme qu'il soit, sinon selon la loi du
+pays et devant les juges susdits.... C'est pourquoi les gens de ce pays
+sont bien fournis d'or et d'argent et de toutes les choses nécessaires à
+la vie. Ils ne boivent point d'eau, si ce n'est par pénitence; ils
+mangent abondamment de toutes les sortes de chairs et de poissons. Ils
+ont des étoffes de bonne laine pour tous leurs vêtements; même ils ont
+quantité de couvertures dans leurs maisons, et de toutes les choses
+qu'on fait en laine; ils sont riches en mobiliers, en instruments de
+culture, et en toutes les choses qui servent à mener une vie tranquille
+et heureuse, chacun selon son état.» Tout cela vient de la constitution
+du pays, et de la distribution de la terre. Tandis que dans les autres
+contrées on ne trouve qu'une populace de pauvres et ça et là quelques
+seigneurs, l'Angleterre est si couverte et remplie de possesseurs de
+terres et de champs, «qu'il n'y a point de domaine si petit qui ne
+renferme un chevalier, un écuyer, ou quelque propriétaire, comme ceux
+qu'on appelle franklins, enrichi de grandes possessions, et aussi
+d'autres francs tenanciers, et beaucoup de yeomen capables, par leurs
+revenus, de faire un jury dans la forme ci-dessus mentionnée. Car il y a
+dans ce pays plusieurs yeomen qui peuvent dépenser plus de six cents
+écus par an.» Ce sont eux qui sont la substance du pays[158]. «Ils sont
+très-supérieurs[159], dit un autre auteur au siècle suivant, aux simples
+laboureurs et aux journaliers. Ils ont de bonnes maisons où ils vivent à
+l'aise et travaillent pour s'enrichir. La plupart sont des fermiers qui
+entretiennent eux-mêmes plusieurs domestiques. C'est cette classe
+d'hommes qui s'est rendue jadis si redoutable aux Français, et, bien
+qu'ils ne soient appelés ni maîtres ni messires, comme les gentilshommes
+et les chevaliers, mais simplement Jean et Thomas, ils ont rendu de
+grands services dans nos guerres. Nos rois, ont livré avec eux huit
+batailles, et se tenaient dans leurs rangs qui formaient l'infanterie de
+nos armées, tandis que les rois de France se tenaient au milieu de leur
+cavalerie; le prince montrait ainsi des deux parts où était la
+principale force.» De pareils hommes, dit Fortescue, peuvent faire un
+vrai jury, et aussi voter, résister, s'associer, accomplir toutes les
+actions par lesquelles subsiste un gouvernement libre; car ils sont
+nombreux dans chaque canton; ils ne sont point «abrutis,» comme les
+paysans craintifs de France; ils ont leur honneur et celui de leur
+famille à conserver,» ils sont bien approvisionnés d'armes, ils se
+souviennent qu'ils ont gagné des batailles en France[160]. Telle est la
+classe obscure encore, mais chaque siècle plus riche et plus puissante,
+qui, fondée par l'aristocratie saxonne rabaissée et soutenue par le
+caractère saxon conservé, a fini, sous la conduite de la petite noblesse
+normande et sous le patronage de la grande noblesse normande, par
+établir et asseoir une constitution libre et une nation digne de la
+liberté.
+
+[Footnote 157: Voir Commines, qui porte le même jugement.]
+
+[Footnote 158: The might of the realme most stondyth upon archers which
+be not rich men....
+
+Comparer Hallam, II, 482. Tout cela remonte à la conquête et plus avant:
+
+It is reasonable to suppose that the greater part of those who appear to
+have possessed small freeholds or parcels of manors were no other than
+the original nation.
+
+A respectable class of free socagers, having in general full right of
+alienating their lands and holding them probably at a small certain rent
+from the lord of the manor, frequently occurs in the Domsday Book.
+
+En tout cas, il y avait dans le Domsday Book des Saxons «parfaitement
+exempts de villenage.»
+
+Cette classe est traitée avec respect dans les traités de Glanvil et
+Bracton.
+
+Pour les vilains, ils se sont affranchis de bonne heure, au treizième et
+au quatorzième siècle, soit en se sauvant, soit en devenant
+copy-holders.
+
+La guerre des Deux Roses releva encore les communes: avant les
+batailles, ordre fut donné souvent de tuer les nobles et d'épargner les
+roturiers.]
+
+[Footnote 159: Harrison, 275. _Description of England_.]
+
+[Footnote 160: Portrait d'un yeoman par Latimer, prédicateur de Henri
+VIII.
+
+My father was a yeoman, and had no lands of his own, only he had a farm
+of £3 or £4 by year at the uttermost, and hereupon he tilled so much as
+he kept half a dozen men. He had walk for an hundred sheep, and my
+mother milked thirty kine. He was able, and did find the king a harness,
+with himself and his horse, while he came to the place that he should
+receive the king's wages. I can remember that I buckled his harness when
+he went to Blackheath field. He kept me to school, or else I had not
+been able to have preached before the king's majesty now. He married my
+sisters vith £5 or 20 nobles a-piece, so that he brought them up in
+godliness and fear of God. He kept hospitality for his poor neighbours.
+And some alms he gave to the poor, and all this did he of the said farm.
+Where he that now hath it, payeth £16 by the year, or more, and is not
+able to do any thing for his prince, for himself, nor for his children,
+or give a cup of drink to the poor.
+
+In my time my poor father was as diligent to teach me to shoot, as to
+learn me any other thing, and so I think other men did their children:
+he taught me how to draw, how to lay my body in my bow, and not to draw
+with strength of arms as divers other nations do, but with strength of
+the body. I had my bows bought me according to my age and strength; as I
+increased in them, so my bows were made bigger and bigger, for men shall
+never shoot well, except they be brought up in it: it is a worthy game,
+a wholesome kind of exercise, and much commended in physic.]
+
+
+XI
+
+Quand des hommes sont, comme ceux-ci, doués d'un naturel sérieux, munis
+d'un esprit décidé, et pourvus d'habitudes indépendantes, ils s'occupent
+de leur conscience comme de leurs affaires, et finissent par mettre la
+main dans l'Église comme dans l'État. Il y a déjà longtemps que les
+exactions de la cour romaine ont provoqué les réclamations
+publiques[161] et que le haut clergé est impopulaire; on se plaint que
+les plus grands bénéfices soient livrés par le pape à des étrangers qui
+ne résident pas; que tel Italien inconnu en Angleterre possède à lui
+seul cinquante à soixante bénéfices en Angleterre; que l'argent anglais
+coule à flots vers Rome, et que les clercs, n'étant plus jugés que par
+les clercs, se livrent à leurs vices et abusent de l'impunité. Dans les
+premières années de Henri III, on comptait près de cent homicides commis
+par des prêtres encore vivants. Au commencement du quatorzième siècle,
+le revenu ecclésiastique était douze fois plus grand que le revenu
+civil. Environ la moitié du sol était aux mains du clergé. À la fin du
+siècle, les communes déclarent que les taxes payées à l'Église sont cinq
+fois plus grandes que les taxes payées à la couronne, et, quelques
+années après[162], considérant que les biens du clergé ne lui servent
+qu'à vivre dans l'oisiveté et dans le luxe, elles proposent de les
+confisquer au profit du public. Déjà l'idée de la Réforme avait percé.
+On se souvient que, dans les ballades, le héros populaire, Robin Hood,
+ordonne à ses gens d'épargner les yeomen, les gens de travail, même les
+chevaliers, s'ils sont «bons garçons,» mais de ne jamais faire grâce aux
+abbés ni aux évêques. Les prélats pèsent durement sur le peuple par
+leurs droits, leurs tribunaux et leurs dîmes, et, tout d'un coup, parmi
+les bavardages agréables ou les radotages monotones des versificateurs
+normands, on entend tonner contre eux la voix indignée d'un Saxon, d'un
+homme du peuple et d'un opprimé.
+
+[Footnote 161: _Pictorial history_, I, 802. En 1245, 1246, 1376. A.
+Thierry. III, 79.]
+
+[Footnote 162: 1404-1409. Les Communes déclaraient qu'avec ces revenus
+le roi serait capable d'entretenir 15 comtes, 1500 chevaliers, 6200
+écuyers et 100 hôpitaux; chaque comte recevant par an 300 marcs, chaque
+chevalier 100 marcs et le produit de quatre charrues de terre, chaque
+écuyer 40 marcs et le produit de deux charrues de terre.--_Pictorial
+history_, II. p. 142.]
+
+C'est la vision de Piers Plowman, un paysan à charrue[163], écrite,
+dit-on, par un prêtre séculier d'Oxford. Sans doute, les traces du
+goût français y sont visibles; il n'en saurait être autrement; les
+gens d'en bas ne peuvent jamais se défendre tout à fait d'imiter les
+gens d'en haut; et les plus francs des poëtes populaires, Burns et
+Béranger, gardent trop souvent le style académique. Pareillement
+ici, la machine à la mode, l'allégorie du roman de la Rose, est mise
+en usage: on voit s'avancer, Bien-Faire, Corruption, Avarice,
+Simonie, Conscience, et tout un peuple d'abstractions parlantes.
+Mais en dépit de ces vains fantômes étrangers, le corps du poëme est
+national et vivant. L'antique langage reparaît en partie, et
+l'antique mètre reparaît tout à fait; plus de rimes, mais des
+allitérations barbares; plus de badinage, mais une gravité âpre, une
+invective soutenue, une imagination grandiose et sombre, de lourds
+textes latins, assénés comme par la main d'un protestant. Il s'est
+endormi sur les hauteurs de Malverne, et là il a eu un merveilleux
+songe. Il a songé «qu'il était dans un désert,--il ne put jamais
+savoir en quel endroit,--et comme il regardait en l'air,--du côté du
+soleil,--il vit une tour sur une hauteur,--royalement bâtie,--une
+profonde vallée au-dessous,--et là-dedans un donjon,--avec de
+profonds fossés noirs,--et terribles à voir.» Puis, entre les deux,
+une grande plaine remplie de monde, «d'hommes de toutes
+sortes,--pauvres et riches,--travaillant et s'agitent,--comme le
+veut le monde;--quelques-uns à la charrue--labouraient avec
+un grand effort,--pour ensemencer et planter,--et peinaient
+durement,--gagnant ce que des prodigues venaient détruire et
+engloutir[164].» Lugubre peinture du monde, pareille aux rêves
+formidables qui reviennent si souvent chez Albert Durer et chez
+Luther; les premiers réformateurs sont persuadés que la terre est
+livrée au mal, que le diable y a son empire et ses officiers, que
+l'Antechrist, assis sur le trône de Rome, étale les pompes
+ecclésiastiques pour séduire les âmes et les précipiter dans le feu
+de l'enfer. De même ici l'Antechrist, la bannière levée, entre dans
+un couvent: les cloches sonnent; les moines, en procession
+solennelle, vont à sa rencontre pour recevoir et pour féliciter leur
+seigneur et leur père. Avec sept grands géants, les sept Péchés
+capitaux, il assiége Conscience, et l'assaut est conduit par
+Paresse, qui mène avec elle une armée de plus de mille prélats. Car
+ce sont les vices qui règnent, d'autant plus odieux qu'ils sont dans
+les places saintes, et emploient au service du diable l'église de
+Dieu. «La religion à présent est un beau cavalier, un coureur de
+rues,--un meneur de fêtes, un acheteur de terres,--qui éperonne son
+palefroi, de manoir en manoir,--avec une meute à ses talons, comme
+un seigneur,» et se fait servir à genoux par des valets[165]. Mais
+cette parade sacrilége n'a qu'un temps, et Dieu met la main sur les
+hommes pour les avertir. Au commandement de Conscience, voici que
+Nature envoie d'en haut l'escadron des fléaux et des maladies,
+«fièvres et fluxions,--toux et maux de coeur,--crampes et maux de
+dents,--rhumatismes et rougeoles,--teignes et gales de la
+tête,--inflammations et tumeurs--et enflures brûlantes,--frénésies
+et maladies ignobles,--fourriers de Nature.» Des cris partent: «Au
+secours! voici la Mort terrible,--qui vient pour nous détruire
+tous!» Et les pourritures arrivent, les pustules, les pestes,
+les douleurs perçantes: la Mort accourt, «brisant tout en
+poussière,--rois et chevaliers, empereurs et papes.--Maint seigneur
+qui vivait pour le plaisir, cria haut,--mainte aimable dame, et
+maîtresse de chevaliers,--pâma et mourut dolente par les dents de
+la Mort[166].» Ce sont là des entassements de misères pareils à ceux
+que Milton a étalés dans sa vision de la vie humaine[167]; ce sont
+là les tragiques peintures et les émotions dans lesquelles se
+complairont les réformateurs; il y a tel discours de Knox aux dames
+galantes de Marie Stuart, qui arrache aussi brutalement la parure du
+cadavre humain pour en montrer l'ignominie. Déjà paraît la
+conception du monde propre aux peuples du Nord, toute triste et
+morale. On n'est point à l'aise en ces pays; il y faut lutter à
+toute heure contre le froid, contre la pluie. On n'y peut point
+vivre nonchalamment étendu sous la belle lumière, dans l'air tiède
+et clair, les yeux occupés par les nobles formes et l'heureuse
+sérénité du paysage. Il faut travailler pour y subsister, être
+attentif, exact, clore et réparer sa maison, patauger courageusement
+dans la boue derrière sa charrue, allumer sa lampe en plein jour
+dans son échoppe; ce que le climat impose à l'homme d'incommodités
+et ce qu'il en exige de résistances est infini. De là la mélancolie
+et l'idée du devoir. L'homme pense naturellement à la vie comme à un
+combat, plus souvent encore à la noire mort qui clôt cette parade
+meurtrière, et fait descendre tant de cavalcades empanachées et
+tumultueuses dans le silence et l'éternité du cercueil. Tout ce
+monde visible est vain; il n'y a de vrai que la vertu de l'homme,
+l'énergie courageuse par laquelle il prend le commandement de
+lui-même, et l'énergie généreuse par laquelle il s'emploie au
+service d'autrui. C'est sur ce fond que les yeux s'attachent; ils
+percent la décoration mondaine et négligent la jouissance sensuelle,
+pour aller jusque-là. Par ce mouvement intérieur, le modèle idéal
+est déplacé, et l'on voit jaillir une nouvelle source d'action,
+l'idée du juste. Ce qui les révolte contre la pompe et l'insolence
+ecclésiastique, ce n'est ni l'envie du plébéien pauvre, ni la colère
+de l'homme exploité, ni le besoin révolutionnaire d'appliquer la
+vérité abstraite, mais la conscience; ils tremblent de ne point
+faire leur salut, s'ils restent dans une église corrompue; ils ont
+peur des menaces de Dieu, et n'osent point s'embarquer avec des
+guides douteux pour le grand voyage. «Qu'est-ce que la justice, se
+demandait anxieusement Luther, et comment l'aurai-je?» Avec les
+mêmes inquiétudes, Piers Plowman part pour chercher Bien-Faire, et
+demande à chacun de lui enseigner où il le trouvera. «Chez nous,»
+lui disent deux moines. «Non, dit-il, puisque l'homme juste pèche
+sept fois par jour, vous péchez, et ainsi la vraie justice n'est pas
+chez vous.» C'est à «l'étude et à l'écriture,» comme Luther, qu'il
+a recours; les clercs parlent bien de Dieu à table et aussi de la
+Trinité, «en citant saint Bernard, avec force beaux arguments
+pompeux, quand les ménestrels ont fini leur musique; mais pendant ce
+temps les pauvres peuvent pleurer à la porte et trembler de froid
+sans que nul les soulage.» Au contraire, on crie contre eux comme
+après des chiens, et on les chasse. «Tous ces grands maîtres ont
+Dieu à la bouche, ce sont les pauvres gens qui l'ont dans le
+coeur[168],» et c'est le coeur, c'est la foi intérieure, c'est la
+vertu vivante qui font la religion vraie. Voilà ce que les lourds
+Saxons ont commencé à découvrir; la conscience germanique s'est
+éveillée et aussi le bon sens anglais, l'énergie personnelle, la
+résolution de juger et de décider seul, par soi et pour soi.
+
+[Footnote 163: Vers 1362.]
+
+[Footnote 164:
+
+ And than gan I to mete a mervelyous swevene,
+ That I was in a wyldyrnese, wyst I never qwere;
+ And as I beheld on hey, est on to the sonne,
+ I saw a tour on a toft, ryaly emaked,
+ A depe dale benethe, a donjon therein,
+ With depe dykys and dyrke, and dredful of sygth.
+ A fayr feld ful of folke fond I ther betwene,
+ Of al maner of men, the mene and the ryche,
+ Werkynge and wanderyng, as the werld askyth.
+ Some put hem to the plow, pleyid hem ful seeld
+ In syttynge and sowing swonken full harde,
+ And wan what wastours with gloteny dystroid....]
+
+[Footnote 165: L'archidiacre de Richmond étant en tournée, en 1216, vint
+au prieuré de Bridlington avec quatre-vingt-dix-sept chevaux,
+vingt-et-un chiens et trois faucons.
+
+ And now is religion a ridere, a romere bi streetis,
+ A ledar of love-daiyes and a load bigere;
+ A prickere on a pelfrey from maner to maner,
+ An hep of hounds at his ars, as he a lord were.
+ And but his knave knele that shall hym hys cuppe brynge,
+ He loureth on him, and axeth who taughtte hym curteise.]
+
+[Footnote 166:
+
+ Kynde Conscience tho herde, and cam out of the planett,
+ And sent forth his forreors Feveris and Fluxes,
+ Coughes, and Cardyacles, Crampes, and Tothe-aches,
+ Reumes and Redegoundes, and roynous Skalles,
+ Buyles and Botches, and brennynge Agwes,
+ Frennesyes and foule Evelis, forageris of Kynde.
+ There was "Harrow! and Helpe! Here cometh Kynde!
+ With Death that is dreadful, to undon us alle."
+ The lord that lyved after lust tho lowde criede.
+ Deeth came dryving aftir, and al to dust pashed
+ Kyngs and Knyghttes, Kaysours and popis.
+ Many a lovely lady and lemmanys of Knyghttes
+ Swowed and sweltid for sorwe of Dethe's dentes.]
+
+[Footnote 167: Dernier livre. _The Lazar House_.]
+
+[Footnote 168: Ce poëme fut imprimé plus tard, en 1550. Il y en eut
+trois éditions en une année, tant il était visiblement protestant.]
+
+«Christ est notre tête, nous n'avons pas d'autre tête», dit un poëme
+attribué à Chaucer, et qui revendique avec d'autres l'indépendance pour
+les consciences chrétiennes[169]. «Nous aussi, nous sommes ses
+membres.--Il nous a dit à tous de l'appeler notre père.--Il nous a
+interdit ce nom de maître;--tous les maîtres sont faux et méchants.»
+Point d'intermédiaire entre l'homme et Dieu; les docteurs ont beau
+revendiquer l'autorité pour leurs paroles, il y en a une plus autorisée,
+celle de Dieu. On l'entend dès le quatorzième siècle, cette grande
+parole; elle a quitté les écoles savantes, les langues mortes, les
+poudreux rayons où les clercs la laissaient dormir, recouverte par
+l'entassement des commentateurs et des Pères[170]. Wicleff a paru, et
+l'a traduite comme Luther, et dans le même esprit que Luther. «Tous les
+chrétiens, hommes et femmes[171], vieux et jeunes, dit-il dans sa
+préface, doivent étudier fort le Nouveau Testament, car il a pleine
+autorité, et il est ouvert à l'entendement des gens simples dans les
+points qui sont le plus nécessaires au salut.» Il faut que la religion
+soit séculière, qu'elle sorte des mains du clergé qui l'accapare; chacun
+doit écouter et lire par lui-même la parole de Dieu; il sera sûr qu'elle
+n'aura pas été corrompue au passage; il la sentira mieux; bien plus, il
+l'entendra mieux; «car chaque endroit de la sainte Écriture, les clairs
+comme les obscurs, enseignent la douceur et la charité. C'est pourquoi
+celui qui pratique la douceur et la charité a la vraie intelligence et
+toute la perfection de la sainte Écriture.... Ainsi, que nul homme
+simple d'esprit ne s'effraye d'étudier le texte de la sainte
+Écriture.... Et que nul clerc ne se vante d'avoir la vraie intelligence
+de l'Écriture, car la vraie intelligence de l'Écriture sans la charité
+ne fait que damner un homme plus à fond.... Et l'orgueil et la
+convoitise des clercs sont causes de leur aveuglement et de leur
+hérésie, et les privent de la vraie intelligence de l'Écriture[172].» Ce
+sont là les redoutables paroles qui commencent à circuler dans les
+échoppes et dans les écoles; on lit cette Bible traduite, et on la
+commente; on juge d'après elle l'Église présente. Quels jugements ces
+esprits sérieux et neufs en portèrent, avec quelle promptitude ils
+s'élancèrent jusqu'à la vraie religion de leur race, c'est ce qu'on peut
+voir dans leur pétition au Parlement[173]: Cent trente ans avant Luther,
+ils disaient que le pape n'est point établi par le Christ, que les
+pèlerinages et le culte des images sont voisins de l'idolâtrie, que les
+rites extérieurs sont sans importance, que les prêtres ne doivent point
+posséder de biens temporels, que la doctrine de la transsubstantiation
+rend le peuple idolâtre, que les prêtres n'ont point le pouvoir
+d'absoudre les péchés. En preuve de tout cela, ils apportaient des
+textes de l'Écriture. Figurez-vous ces braves esprits, ces simples et
+fortes âmes, qui commencent à lire le soir, dans leur boutique, sous
+leur mauvaise chandelle; car ce sont des hommes de boutique, un
+tailleur, un pelletier, un boulanger qui, côte à côte avec quelques
+lettrés, se mettent à lire, bien plus à croire, et à se faire
+brûler[174]. Quel spectacle au quinzième siècle, et quelle promesse! Il
+semble qu'avec la liberté de l'action, la liberté de l'esprit va
+paraître, que ces communes vont penser, parler, que sous la littérature
+officielle, imitée de France, une nouvelle littérature va paraître, et
+que l'Angleterre, la vraie Angleterre, à demi muette depuis la conquête,
+va enfin trouver une voix.
+
+[Footnote 169: Voyez _Piers Plowman's crede_, _The Plowman's tale_,
+etc.]
+
+[Footnote 170: Knighton, vers 1400, écrit ceci sur Wycleff: «Transtulit
+de Latino in anglicam linguam, non angelicam. Unde per ipsum fit
+vulgare, et magis apertum laicis et mulieribus legere scientibus quam
+solet esse clericis admodum litteratis, et bene intelligentibus. Et sic
+evangelica margarita spargitur et a porcis conculcatur.... (ita) ut
+laicis commune æternum quod ante fuerat clericis et ecclesiæ doctoribus
+talentum supernum.]
+
+[Footnote 171: Wycleff's Bible, édition de Forshall and Madden, préface,
+édition d'Oxford.]
+
+[Footnote 172: Prologue de Wicleff, p. 2.
+
+Cristen men and wymmen, olde and yonge, shulden studie fast in the Newe
+Testament. For it is of full autorite, and opyn to the undirstonding of
+simple men, as to the poyntis that be moost medful to saluacioun.... and
+ech place of holy writ, bothe opyn and dark, techith mekenes and
+charite. And therfore he that kepith mekenes and charite hath the trewe
+undirstonding and perfectioun of al holi writ.... Therfore no simple man
+of wit be aferd unmesurabli to studie in the text of holy writ.... and
+no clerk be proude of the verry undirstondyng of holy writ, for the
+verrey undirstoudyng of hooly writ withouten charite that kepith Goddis
+heestis, makith a man depper damned.--.... and pride and covetise of
+clerkis is cause of her blindness and eresie, and priveth them fro
+verrey undirstondyng of holy writ.]
+
+[Footnote 173: 1395.]
+
+[Footnote 174: 1401. William Sawtre, premier lollard brûlé vif.]
+
+Elle ne l'a pas trouvée. Le roi, les pairs s'allient à l'Église,
+établissent des statuts terribles, détruisent les livres, brûlent les
+hérétiques vivants, souvent avec des raffinements, l'un dans un tonneau,
+l'autre pendu au milieu du corps par une chaîne de fer; le temporel du
+clergé était attaqué, et avec lui toute la constitution anglaise, et de
+tout son poids le grand établissement d'en haut écrasa les démolisseurs
+d'en bas. Obscurément, en silence, pendant que, dans les guerres des
+Deux Roses, les grands s'égorgent, les communes continuent à travailler
+et à vivre, à se dégager de l'Église officielle, à garder leurs
+libertés, à accroître leur richesse[175], mais sans aller au delà.
+Comme une énorme et longue roche qui fait le fond du sol et pourtant
+n'affleure que de loin en loin, elles ne se montrent qu'à peine. Nulle
+grande oeuvre poétique ou religieuse ne les manifeste à la lumière. Ils
+ont chanté, mais leurs ballades ignorées, puis transformées, ne nous
+arrivent que sous une rédaction tardive. Ils ont prié, mais, sauf un ou
+deux poëmes médiocres, leur doctrine incomplète et réprimée n'a point
+abouti. On voit bien par le chant, l'accent et le tour de leurs
+ballades[176], qu'ils sont capables de la plus belle invention poétique;
+mais leur poésie reste entre les mains des yeomen et des joueurs de
+harpe. On sent bien, par la précocité et l'énergie de leurs réclamations
+religieuses, qu'ils sont capables des croyances les plus passionnées et
+les plus sévères; mais leur foi demeure enfouie dans les
+arrière-boutiques de quelques sectaires obscurs. Ni leur foi ni leur
+poésie n'a pu atteindre son achèvement ou son issue. La Renaissance et
+la Réforme, qui sont les deux explosions nationales, sont encore
+lointaines, et la littérature du temps va garder jusqu'au bout, comme la
+haute société anglaise, l'empreinte presque pure de son origine
+française et de ses modèles étrangers.
+
+[Footnote 175: Commines, liv. V. chapitre XIX et XX.
+
+«Or selon mon avis, entre toutes les seigneuries du monde dont j'ay
+connaissance où la chose publique est mieux traitée, et règne moins de
+violence sur le peuple, et où il n'y a nuls édifices abattus ny démolis
+pour guerre, c'est Angleterre, et tombe le sort et le malheur sur ceux
+qui font la guerre.... Cette grâce a le royaume d'Angleterre par dessus
+les autres royaumes, que le peuple ni le pays ne s'en détruit point, ny
+ne brulent, ny ne démolissent les édifices, et tombe la fortune sur les
+gens de guerre, et par espécial sur les nobles.»]
+
+[Footnote 176: Voir les ballades sur _Chevy Chace_, _The Nut Brown
+maid_, etc. Beaucoup d'entre elles sont d'admirables petits drames.]
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+La nouvelle langue.
+
+ I. Chaucer.--Son éducation.--Sa vie politique et mondaine.--En
+ quoi elle a servi son talent.--Il est le peintre de la seconde
+ société féodale.
+
+ II. Comment le moyen âge a dégénéré.--Diminution du sérieux
+ dans les moeurs, dans les écrits et dans les oeuvres
+ d'art.--Besoin d'excitation.--Situations analogues de
+ l'architecture et de la littérature.
+
+ III. En quoi Chaucer est du moyen âge.--Poëmes romantiques et
+ décoratifs.--_Le Roman de la Rose_.--_Troïlus et
+ Cressida_.--_Contes de Cantorbéry_.--Défilé de descriptions et
+ d'événements.--_La Maison de la Renommée_.--Visions et rêves
+ fantastiques.--Poëmes d'amour.--_Troïlus et
+ Cressida_.--Développement exagéré de l'amour au moyen
+ âge.--Pourquoi l'esprit avait pris cette voie.--L'amour
+ mystique.--_La Fleur et la Feuille_.--L'amour
+ sensuel.--_Troïlus et Cressida_.
+
+ IV. En quoi Chaucer est Français.--Poëmes satiriques et
+ gaillards.--_Contes de Cantorbéry_.--La bourgeoise de Bath et
+ le mariage.--Le frère quêteur et la religion.--La
+ bouffonnerie, la polissonnerie et la grossièreté du moyen âge.
+
+ V. En quoi Chaucer est Anglais et original.--Conception du
+ caractère et de l'individu.--Van Eyck et Chaucer sont
+ contemporains.--_Prologue des Contes de
+ Cantorbéry_.--Portraits du franklin, du moine, du meunier, de
+ la bourgeoise, du chevalier, de l'écuyer, de l'abbesse, du bon
+ curé.--Liaison des événements et des caractères.--Conception
+ de l'ensemble.--Importance de cette conception.--Chaucer
+ précurseur de la Renaissance.--Il s'arrête en chemin.--Ses
+ longueurs et ses enfances.--Causes de cette impuissance.--Sa
+ prose et ses idées scolastiques.--Comment dans son siècle il
+ est isolé.
+
+ VI. Liaison de la philosophie et de la poésie.--Comment les
+ idées générales ont péri sous la philosophie
+ scolastique.--Pourquoi la poésie périt.--Comparaison de la
+ civilisation et de la décadence au moyen âge et en
+ Espagne.--Extinction de la littérature
+ anglaise.--Traducteurs.--Rimeurs de chroniques.--Poëtes
+ didactiques.--Rédacteurs de
+ moralités.--Gower.--Occlève.--Lydgate.--Analogie du goût dans
+ les costumes, dans les bâtiments et dans la littérature.--Idée
+ triste du hasard et de la misère
+ humaine.--Hawes.--Barcklay.--Skelton.--Rudiments de la Réforme
+ et de la Renaissance.
+
+
+I
+
+Cependant, à travers tant de tentatives infructueuses, dans la longue
+impuissance de la littérature normande qui se contentait de copier et de
+la littérature saxonne qui ne pouvait aboutir, la langue définitive
+s'était faite, et il y avait place pour un grand écrivain. Un homme
+supérieur parut, Jeffrey Chaucer, inventeur quoique disciple, original
+quoique traducteur, et qui, par son génie, son éducation et sa vie, se
+trouva capable de connaître et de peindre tout un monde, mais surtout de
+contenter le monde chevaleresque et les cours somptueuses qui brillaient
+sur les sommets[177]. Il en était, quoique lettré et versé dans toutes
+les branches de la scolastique, et il y eut si bien part, que sa vie fut
+d'un bout à l'autre celle d'un homme du monde et d'un homme d'action.
+Tour à tour on le voit à l'armée du roi Édouard, gentilhomme du roi,
+mari d'une demoiselle de la reine, muni d'une pension, pourvu de
+places, député au parlement, chevalier, fondateur d'une famille qui fit
+fortune jusqu'à s'allier plus tard à la race royale. Cependant il était
+dans les conseils du roi, beau-frère du duc de Lancastre, employé
+plusieurs fois en ambassades ouvertes ou en missions secrètes, à
+Florence, à Gênes, à Milan, en Flandre, négociateur en France pour le
+mariage du prince de Galles, parmi les hauts et les bas de la politique,
+disgracié, puis rétabli: expérience des affaires, des voyages, de la
+guerre, de la cour, voilà une éducation tout autre que celle des livres.
+Comptez qu'il est à la cour d'Edouard III, la plus splendide de
+l'Europe, parmi les tournois, les entrées, les magnificences, qu'il
+figurait dans les pompes de France et de Milan, qu'il conversait avec
+Pétrarque, peut-être avec Boccace et Froissart, qu'il fut acteur et
+spectateur des plus beaux et des plus tragiques spectacles. Dans ces
+quelques mots, que de cérémonies et de cavalcades! quel défilé
+d'armures, de chevaux caparaçonnés, de dames parées! quel étalage de
+moeurs galantes et seigneuriales! quel monde varié et brillant, capable
+de remplir l'esprit et les yeux d'un poëte! Comme Froissart et mieux que
+Froissart, il a pu peindre les châteaux des nobles, leurs entretiens,
+leurs amours, même quelque chose d'autre, et leur plaire par leur
+portrait.
+
+[Footnote 177: Né entre 1328 et 1345, mort en 1400.]
+
+
+II
+
+Deux idées avaient soulevé le moyen âge hors de l'informe barbarie:
+l'une religieuse, qui avait dressé les gigantesques cathédrales et
+arraché du sol les populations pour les pousser sur la Terre sainte;
+l'autre séculière, qui avait bâti les forteresses féodales et planté
+l'homme de coeur debout et armé sur son domaine; l'une qui avait produit
+le héros aventureux, l'autre qui avait produit le moine mystique; l'une
+qui est la croyance en Dieu, l'autre qui est la croyance en soi. Toutes
+deux, excessives, avaient dégénéré par l'emportement de leur propre
+force: l'une avait exalté l'indépendance jusqu'à la révolte, l'autre
+avait égaré la piété jusqu'à l'enthousiasme; la première rendait l'homme
+impropre à la vie civile, la seconde retirait l'homme de la vie
+naturelle; l'une, instituant le désordre, dissolvait la société;
+l'autre, intronisant la déraison, pervertissait l'intelligence. Il avait
+fallu réprimer la chevalerie qui aboutissait au brigandage et refréner
+la dévotion qui amenait la servitude. La féodalité turbulente s'était
+énervée comme la théocratie oppressive, et les deux grandes passions
+maîtresses, privées de leur séve et retranchées de leur tige,
+s'alanguissaient jusqu'à laisser la monotonie de l'habitude et le goût
+du monde germer à leur place et fleurir sous leur nom.
+
+Insensiblement le sérieux diminue dans les écrits comme dans les
+moeurs, dans les oeuvres d'art comme dans les écrits. L'architecture, au
+lieu d'être la servante de la foi, devient l'esclave de la fantaisie.
+Elle s'exagère, elle poursuit les ornements, elle oublie l'ensemble pour
+les détails, elle lance ses clochers à des hauteurs démesurées, elle
+festonne ses églises de dais, de pinacles, de trèfles en pignons, de
+galeries à jour: «Son unique souci est de monter toujours, de revêtir
+l'édifice sacré d'une éblouissante parure qui le fait ressembler à une
+fiancée[178].» Devant cette merveilleuse dentelle, quelle émotion
+peut-on avoir sinon l'étonnement agréable? et que devient le sentiment
+chrétien devant ces décorations d'opéra? Pareillement la littérature
+s'amuse. Au dix-huitième siècle, second âge de la monarchie absolue, on
+vit d'un côté les pompons et les coupoles enguirlandées, de l'autre les
+jolis vers de société, les romans musqués et égrillards remplacer les
+lignes sévères et les écrits nobles. Pareillement au quatorzième siècle,
+second âge du monde féodal, on voit d'un côté des guipures de pierre et
+la svelte efflorescence des formes aériennes, de l'autre les vers
+raffinés et les contes divertissants remplacer la vieille architecture
+grandiose et la vieille épopée simple. Ce n'est plus le trop-plein d'un
+sentiment vrai, c'est le _besoin d'excitation_ qui les produit.
+Considérez Chaucer, quels sont ses sujets et comment il les choisit. Il
+va les quêter partout, en Italie, en France, dans les légendes
+populaires, dans les vieux classiques. Ses lecteurs ont besoin de
+diversité, et son office est de les «fournir de beaux dits:» c'est
+l'office du poëte en ce temps[179]. Les seigneurs à table ont achevé
+leur dîner, les ménestrels viennent chanter, la clarté des torches tombe
+sur le velours et l'hermine, sur les figures fantastiques, les
+bigarrures, les broderies ouvragées des longues robes; à ce moment le
+poëte arrive, offre son manuscrit «richement enluminé, relié en violet
+cramoisi, embelli de fermoirs, de bossettes d'argent, de roses d'or;» on
+lui demande de quoi il traite, et il répond «d'amour.»
+
+[Footnote 178: Renan, _de l'Art au moyen âge_.]
+
+[Footnote 179: _Voy_. Froissart, sa vie chez le comte de Foix et chez le
+roi Richard II.]
+
+
+III
+
+En effet, c'est le sujet le plus agréable, le plus propre à faire couler
+doucement les heures du soir, entre la coupe de vin épicé et les parfums
+qui brûlent dans la chambre. Chaucer traduit d'abord le grand magasin de
+galanterie, le roman de _la Rose_. Null passe-temps plus joli: il s'agit
+d'une rose que l'amant veut cueillir, on devine bien laquelle; les
+peintures du mois de mai, des bosquets, de la terre parée, des haies
+reverdies, foisonnent et fleuronnent. Puis viennent les portraits des
+dames riantes, Richesse, Franchise, Gaieté, et par contraste, ceux des
+personnages tristes, Danger, Travail, tous abondants, minutieux, avec le
+détail des traits, des vêtements, des gestes; on s'y promène, comme le
+long d'une tapisserie; parmi des paysages, des danses, des châteaux,
+entre des groupes d'allégories, toutes en vives couleurs chatoyantes,
+toutes étalées, opposées, incessamment renouvelées et variées pour le
+plaisir des yeux. Car un mal est venu, inconnu aux âges sérieux,
+l'ennui; du nouveau et du brillant, encore du nouveau et du brillant, il
+en faut absolument pour le combattre, et Chaucer, comme Boccace et
+Froissard, s'y emploie de tout son coeur. Il emprunte à Boccace son
+histoire d'Arcite et Palémon, à Lollius son histoire de Troïle et
+Cressida, et les arrange. Comment les deux jeunes chevaliers thébains
+Arcite et Palémon s'éprennent ensemble de la belle Émilie, et comment
+Arcite, vainqueur dans le tournoi, tombe et meurt de sa chute en léguant
+Émilie à son rival; comment le beau chevalier troyen Troïle gagne la
+faveur de Cressida, et comment Cressida l'abandonne pour Diomède, voilà
+encore des romans en vers et des romans d'amour. Ils sont un peu longs;
+tous les écrits de ce temps, français ou imités du français, partent
+d'esprits trop faciles; mais comme ils coulent! Un ruisseau sinueux, qui
+va sans flots sur un sable uni et luit au soleil par intervalles, peut
+seul en donner l'image. Les personnages parlent trop, mais ils parlent
+si bien! Même quand ils se querellent, on a plaisir à les entendre, tant
+les colères et les injures se fondent dans l'abondance heureuse de la
+conversation continue. Rappelez-vous Froissart, et comment les
+égorgements, les assassinats, les pestes, les tueries de Jacques, tout
+l'entassement des misères humaines disparaît chez lui dans la belle
+humeur uniforme, tellement que les figures furieuses et grimaçantes ne
+semblent plus que des ornements et des broderies choisies pour mettre en
+relief l'écheveau des soies nuancées, et colorées qui fait la trame de
+son récit.
+
+Mais surtout des descriptions viennent par multitudes y insérer leurs
+dorures. Chaucer vous promène parmi les armures, les palais, les
+temples, et s'arrête devant chaque belle pièce: ici[180] «l'oratoire et
+la chapelle de Vénus,» «et la figure de Vénus elle-même» glorieuse à
+voir--nue et flottant sur la large mer--depuis le nombril jusqu'au bas
+toute couverte--de vagues vertes aussi brillantes que le verre,--ayant
+dans sa main droite une citole--et sur sa tête gracieuse à voir--une
+guirlande de roses fraîches, à la douce odeur--pendant qu'au-dessus de
+sa tête voltigent ses colombes;»--[181]là-bas le temple de Mars, dans
+une forêt--où n'habite ni homme ni bête,--avec de vieux arbres noueux,
+rugueux, stériles,--aux souches pointues, et hideux à voir,--à travers
+lesquels couraient un bruissement et un frémissement,--comme si la
+tempête allait briser chaque branche.--Puis le temple lui-même sous un
+escarpement--tout entier bâti d'acier bruni et dont l'entrée--était
+longue, étroite, affreuse à regarder,»--tandis que du dehors «venait un
+souffle si furieux--qu'il soulevait toutes les portes. «Nulle lumière,
+sauf celle du nord; chaque pilier en fer luisant et gros comme une
+tonne; la porte en diamant indestructible et barrée de fer solide en
+long et en travers: partout sur les murs les images du meurtre, et dans
+le sanctuaire «la statue de Mars sur un chariot, armé, l'air furieux et
+sombre, avec un loup debout devant lui à ses pieds, qui, les yeux
+rouges, mangeait la chair d'un homme.» Ne sont-ce point là des
+contrastes bien faits pour réveiller l'attention? Vous rencontrerez dans
+Chaucer des enfilades de peintures pareilles. Regardez le défilé des
+combattants qui viennent jouter en champ clos pour Arcite et
+Palémon[182]: les uns[183] avec une targe, d'autres avec un bouclier,
+d'autres avec une cuirasse et un jupon d'acier; chacun armé à sa guise,
+d'épées, de haches, de masses, selon la mode capricieuse de la fantaisie
+guerrière. En tête «le roi de l'Inde sur un coursier bai, caparaçonné
+d'acier et couvert de drap d'or brodé; son habit semé de grosses perles
+blanches et rondes; son manteau constellé de rubis rouges étincelants
+comme le feu, ses cheveux bouclés et blonds luisant au soleil, ses yeux
+comme ceux d'un lion, sa voix comme une trompette tonnante, une fraîche
+guirlande de laurier sur sa tête, et sur son poing un aigle apprivoisé,
+blanc comme un lis.» Puis, d'un autre côté, Lycurgue, le roi de Thrace,
+«aux grands membres, aux muscles durs et forts, aux épaules larges,
+noir de barbe et viril de face, sa longue chevelure de corbeau tombant
+derrière son dos, un lourd diadème d'or et de rubis sur la tête,
+lui-même debout sur un char d'or traîné par quatre taureaux blancs,
+derrière lui vingt lévriers grands comme de petits buffles et munis de
+colliers d'or ouvragé, à l'entour cent seigneurs bien armés et bien
+braves.» Un hérault d'armes ne décrirait pas mieux ni davantage. Les
+nobles et les dames du temps retrouvaient ici leurs mascarades et leurs
+tournois.
+
+[Footnote 180:
+
+ The statue of Venus glorious for to see
+ Was naked fleting in the large see,
+ And fro the navel down all covered was
+ With wawes grene, and bright as any glas.
+ A citole in hire right hand hadde she,
+ And on hire hed, ful semely for to see,
+ A rose gerlond fresshe, and wel smelling,
+ Above hire hed hire doves fleckering.]
+
+[Footnote 181:
+
+ First on the wall was peinted a forest,
+ In which there wonneth neyther man ne best,
+ With knotty knarry barrein trees old
+ Of stubbes sharpe and hidous to behold;
+ In which there ran a romble and a swough,
+ As though a storme shuld bresten every bough.
+ And downward from an hill under a bent,
+ Ther stood the temple of Mars armipotent,
+ Wrought all of burned stele, of which th' entree
+ Was long and streite, and gastly for to see.
+ And therout came a rage and swiche a vise,
+ That it made all the gates for to rise.
+ The northern light in at the dore shone,
+ For window off the wall ne was none,
+ Thurgh which men mighten any light discerne.
+ The dore was all of athamant eterne,
+ Yclenched overthwart and endelong
+ With yren tough, and for to make it strong.
+ Every piler the temple to sustene
+ Was tonne-gret, of yren bright and shene.]
+
+[Footnote 182: _Knight's tale_, p. 21-20.]
+
+[Footnote 183:
+
+ With him ther wenten knightes many on.
+ Som wol ben armed in a habergeon,
+ And in a brest plate, and in a gipon;
+ And some wol have a pair of plates large;
+ And some wol have a Pruce sheld or a targe,
+ Som wol ben armed on his legges wele
+ And have an axe, and som a mace of stele....
+ There maist thou se coming with Palamon
+ Licurge himself, the grete king of Trace:
+ Blake was his berd and manly was his face.
+ The cercles of his eyen in his hed
+ They gloweden betwixen yelwe and red,
+ And like a griffon loked he about,
+ With kemped heres on his browes stout.
+ His limmes gret, his braunes hard and stronge,
+ His shouldres brode, his armes round and longe
+ And as the guise was in his contree,
+ Ful highe upon a char of gold stood he,
+ With foure white bolles in the trais.
+ Instede of cote-armure on his harnais,
+ With nayles yelwe and bright as any gold,
+ He hadde a beres skin, cole-blake for old.
+ His longe here was kempt behind his bake,
+ As any ravenes fether it shone for blake.
+ A wreth of gold arm gret, of huge weight
+ Upon his hed sate ful of stones bright,
+ Of fine rubins and diamants.
+ About his char ther wenten whit alauns,
+ Twenty and mo, as gret as any stere,
+ To hunten at the leon or the dere.
+ And folwed him with mosel fast ybound,
+ Colered with gold and torettes filed round.
+ A hundred lordes had he in his route,
+ Armed full wel, with hertes sterne and stout.
+ With Arcita, in stories as man find,
+ The gret Emetrius the king of Inde,
+ Upon a stede bay, trapped in stele,
+ Covered with cloth of gold diapred wele,
+ Came riding like the God of armes Mars.
+ His cote-armure was of a cloth of Tars,
+ Couched with perles, white, round and grete.
+ His sadel was of brent gold new ybete;
+ A mantelet upon his shouldres hanging
+ Bret-ful of rubies red, as fire sparkling.
+ His crispe here like ringes was yronne,
+ And that was yelwe and glitered as the sonne.
+ His nose was high, his eyen bright citrin,
+ His lippes round, his colour was sanguin,...
+ And as a leon he his loking caste.
+ Of five and twenty yere his age I caste.
+ His berd was well begonnen for to spring;
+ His vois was as a trompe tundering.
+ Upon his hed he wered of laurer grene
+ A gerlond fresshe and lusty for to sene.
+ Upon his hond he bare for his deduit
+ An egle tame, as any lily whit.
+ An hundred Lordes had he with him there,
+ All armed save hir hedes in all hir gere,
+ Ful richely in alle manere thinges....
+ About this king there ran on every part
+ Ful many a tame leon and leopart.]
+
+Il y a quelque chose de plus agréable qu'un beau conte, c'est un
+assemblage de beaux contes, surtout quand les contes sont de toutes
+couleurs. Froissart en fait sous le nom de Chroniques, Boccace encore
+mieux; puis, après lui, les seigneurs des _Cent Nouvelles nouvelles_, et
+plus tard encore Marguerite de Navarre. Quoi de plus naturel parmi des
+gens qui s'assemblent, causent et veulent se divertir? Les moeurs du
+temps les suggèrent; car les usages et les goûts de la société ont
+commencé, et la fiction, ainsi conçue, ne fait que transporter dans les
+livres les conversations qui s'échangent dans les salles et sur les
+chemins. Chaucer décrit une troupe de pèlerins, gens de toute condition
+qui vont à Cantorbéry, un chevalier, un homme de loi, un clerc d'Oxford,
+un médecin, un meunier, une abbesse, un moine, qui conviennent de dire
+chacun une histoire. «Car il n'eût été ni gai ni réconfortant de
+chevaucher, muets comme des pierres[184].» Ils content donc; sur ce fil
+léger et flexible, tous les joyaux, faux ou vrais, de l'imagination
+féodale viennent poser bout à bout leurs bigarrures et faire un collier:
+tour à tour de nobles récits chevaleresques, le miracle d'un enfant
+égorgé par des juifs, les épreuves de la patiente Griselidis, Canace et
+les merveilleuses inventions de la fantaisie orientale, des fabliaux
+graveleux sur le mariage et sur les, moines, des contes allégoriques ou
+moraux, la fable du _Coq et de la Poule_, l'énumération des grands
+infortunés: Lucifer, Adam, Samson, Nabuchodonosor, Zénobie, Crésus,
+Ugolin, Pierre d'Espagne. J'en passe, car il faut abréger. Chaucer est
+comme un joaillier, les mains pleines; perles et verroteries, diamants
+étincelants, agates vulgaires, jais sombres, roses de rubis, tout ce que
+l'histoire et l'imagination ont pu ramasser et tailler depuis trois
+siècles en Orient, en France, dans le pays de Galles, en Provence, en
+Italie, tout ce qui a roulé jusqu'à lui entrechoqué, rompu, ou poli par
+le courant des siècles et par le grand pêle-mêle de la mémoire humaine,
+il l'a sous la main, il le dispose, il en compose une longue parure
+nuancée, à vingt pendants, à mille facettes, et qui par son éclat, ses
+variétés, ses contrastes, peut attirer et contenter les yeux les plus
+avides d'amusement et de nouveauté.
+
+[Footnote 184:
+
+ For trewely comfort ne mirthe is non,
+ To riden by the way domb as the ston.]
+
+
+IV
+
+Il fait davantage. L'essor universel de la curiosité intempérante exige
+des jouissances plus raffinées; il n'y a que le rêve et la fantaisie qui
+puissent la satisfaire, non pas la fantaisie profonde et pensive telle
+qu'on la trouvera dans Shakspeare, non pas le rêve passionné et médité
+tel qu'on l'a trouvé chez Dante, mais le rêve et la fantaisie des yeux,
+des oreilles, de tous les sens extérieurs, qui, dans la poésie comme
+dans l'architecture, réclament des singularités, des merveilles, des
+défis engagés, gagnés contre le raisonnable et le probable, et qui ne
+s'assouvissent que par l'entassement et l'éblouissement. Lorsque vous
+regardez une cathédrale du temps, vous sentez en vous-même un mouvement
+de crainte. La substance manque; les murailles évidées pour faire place
+aux fenêtres, l'échafaudage ouvragé des portes, le prodigieux élan des
+colonnettes grêles, les sinuosités frêles des arceaux, tout menace;
+l'appui s'est retiré pour faire place à l'ornement. Sans le placage
+extérieur des contre-forts, et l'aide artificielle des crampons de fer,
+l'édifice aurait croulé au premier jour; tel qu'il est, il se défait de
+lui-même; et il faut entretenir sur place des colonies de maçons pour
+combattre incessamment sa ruine incessante. Mais les yeux s'oublient à
+suivre les ondoiements et les enroulements de sa filigrane infinie; la
+rose flamboyante du portail et les vitraux peints versent une lumière
+diaprée sur les stalles sculptées du choeur, sur l'orfévrerie de
+l'autel, sur les processions de chappes damasquinées et rayonnantes, sur
+le fourmillement des statues étagées; et dans ce jour violet, sous cette
+pourpre vacillante, parmi ces flèches d'or qui percent l'ombre,
+l'édifice entier ressemble à la queue d'un paon mystique. Pareillement
+la plupart des poëmes du temps sont dénués de fond; tout au plus une
+moralité banale leur sert d'étai; en somme, le poëte n'a songé qu'à
+étaler devant nous l'éclat des couleurs et le pêle-mêle des formes. Ce
+sont des rêves ou des _visions_; il y en a cinq ou six dans Chaucer, et
+vous allez en trouver sur tout votre chemin jusqu'à la Renaissance. Mais
+l'étalage, est splendide. Chaucer est transporté en songe dans un
+temple de verre[185] où sur les murs sont figurées en or toutes les
+légendes d'Ovide et de Virgile, défilé infini de personnages et
+d'habits, semblable à celui qui sur les vitraux des églises occupe alors
+les yeux des fidèles. Tout d'un coup un grand aigle d'or qui plane près
+du soleil et luit comme une escarboucle descend avec l'élan de la foudre
+et l'emporte dans ses serres jusqu'au-dessus des étoiles, pour le
+déposer ensuite devant le palais de la Renommée, palais resplendissant,
+bâti de béril avec des fenêtres luisantes et des tourelles dressées, et
+posé au sommet d'une haute roche de glace presque inaccessible. Tout le
+côté du sud était couvert par les noms gravés d'hommes fameux, mais le
+soleil les fondait sans cesse. Du côté du nord, les noms, mieux
+protégés, restaient entiers. Au sommet des tourelles paraissaient des
+ménestrels et des jongleurs avec Orphée, Arion et les grands joueurs de
+harpe, puis derrière eux des myriades de musiciens avec des cors, des
+flûtes, des cornemuses, des chalumeaux, qui sonnaient et remplissaient
+l'air; puis tous les charmeurs, magiciens et prophètes. Il entre, et,
+dans une haute salle lambrissée d'or, bosselée de perles, sur un trône
+d'escarboucle, il voit assise une femme, «une grande et noble reine»,
+parmi une multitude infinie de hérauts, dont les surtouts brodés portent
+les armoiries des plus fameux chevaliers du monde, au son des
+instruments et de la mélodie céleste que font Calliope et ses soeurs. De
+son trône jusqu'à la porte s'étend une file de piliers où se tiennent
+debout les grands historiens et les grands poëtes, Josèphe sur un pilier
+de plomb et de fer, Stace sur un pilier de fer teint de sang; Ovide, «le
+clerc de Vénus», sur un pilier de cuivre; puis, sur un pilier plus haut
+que les autres, Homère, et aussi Tite-Live, Darès Phrygius, Guido
+Colonna, Geoffroy de Monmouth et les autres historiens de la guerre de
+Troie. Faut-il achever de transcrire cette fantasmagorie, où l'érudition
+troublée vient gâter l'invention pittoresque, où le badinage fréquent
+atteste que la vision n'est qu'un divertissement volontaire? Le poëte et
+son lecteur se sont figuré pendant une demi-heure des salles parées, des
+foules bruissantes; un mince filet de bon sens ingénieux a coulé
+par-dessous la vapeur diaphane et dorée qu'ils se complaisaient à
+suivre; c'en est assez, ils se sont amusés de leurs illusions fugitives
+et ne demandent rien au delà.
+
+[Footnote 185: _The House of Fame_.]
+
+
+V
+
+À travers ces dévergondages d'esprit, parmi ces exigences raffinées et
+cette exaltation inassouvie de l'imagination et des sens, il y avait une
+passion, l'amour, qui, les réunissant toutes, s'était développée à
+l'extrême, et montrait en abrégé le charme maladif, l'exagération
+foncière et fatale, qui sont les traits propres de cet âge, et que la
+civilisation espagnole reproduisit plus tard en florissant et en
+périssant. Depuis longtemps les Cours d'amour en avaient établi la
+théorie en Provence. «Toute personne qui aime, disaient-elles, pâlit, à
+l'aspect de celle qu'il aime.--Toute action de l'amant se termine par
+penser à ce qu'il aime. L'amour ne peut rien refuser à l'amour[186].»
+Cette recherche de la sensation excessive avait abouti aux extases et
+aux transports de Guido Cavalcanti et de Dante, et l'on avait vu
+s'établir en Languedoc une compagnie d'enthousiastes, les pénitents de
+l'amour, qui, pour prouver la violence de leur passion, s'habillaient
+l'été de fourrures et de lourdes étoffes, l'hiver de gaze légère, et se
+promenaient ainsi dans la campagne, tellement que plusieurs d'entre eux
+en devinrent malades et moururent. Chaucer, d'après eux, expliqua dans
+ses vers[187] l'art d'aimer, les dix commandements, les vingt statuts de
+l'amour, loua sa dame, «sa délicieuse pâquerette, sa rose vermeille,»
+peignit l'amour dans des ballades, des visions, des allégories, des
+poëmes didactiques, en cent façons. C'est ici l'amour chevaleresque,
+exalté, tel que l'a conçu le moyen âge, mais surtout tendre. Troïlus
+aime Cressida, en troubadour; sans Pandarus, l'oncle de Cressida, il
+languirait et finirait par mourir en silence. Il ne veut pas révéler le
+nom de celle qu'il aime; il faut que Pandarus le lui arrache, prenne sur
+lui toutes les hardiesses, invente tous les stratagèmes. Troïlus, si
+brave et si fort dans la bataille, ne sait devant Cressida que pleurer,
+demander pardon et s'évanouir. De son côté, Cressida a toutes les
+délicatesses. Quand Pandarus lui apporte pour la première fois une
+lettre de Troïlus, elle refuse d'abord, elle a honte de l'ouvrir; elle
+ne l'ouvre que parce qu'on lui dit que le pauvre chevalier va mourir.
+Dès les premiers mots elle devient plus «vermeille qu'une rose,» et, si
+respectueuse que soit la lettre, elle ne veut pas répondre. Elle ne cède
+enfin qu'aux importunités de son oncle, et répond à Troïlus qu'elle aura
+pour lui l'affection d'une soeur. Pour Troïlus, il est tout tremblant;
+il pâlit quand il voit revenir le messager; il doute de son bonheur et
+n'ose croire les assurances qu'on lui en donne. «Tout comme les fleurs
+par le froid de la nuit--fermées, s'inclinent bas sur leur tige.--Mais
+le soleil brillant les redresse,--et elles s'ouvrent par rangées sous
+son doux passage.» Ainsi tout d'un coup son coeur s'épanouit de joie.
+Lentement après mille peines, et par les soins de Pandarus, il obtient
+un aveu, et dans cet aveu quelle grâce délicieuse!
+
+ Et comme le jeune rossignol étonné,
+ Qui s'arrête d'abord, lorsqu'il commence sa chanson,
+ S'il entend la voix d'un pâtre,
+ Ou quelque chose qui remue dans la haie,
+ Puis, rassuré, il déploie sa voix,
+ Tout de même Cresside, quand sa crainte eut cessé,
+ Ouvrit son coeur et lui dit sa pensée[188].
+
+[Footnote 186: André le chapelain, en 1170.]
+
+[Footnote 187: _The craft of love_; _the ten commandements of love_;
+_ballades_; _the court of love_, peut-être aussi, _the assemble of
+ladies_, et _la belle dame sans merci_.]
+
+[Footnote 188:
+
+ And as the new abashed nightingale,
+ That stinteth first, whan she beginneth sing,
+ Whan that she heareth any heerdes tale,
+ Or in the hedges any wight stearing,
+ And after siker doeth her voice outring:
+ Right so Creseide, whan that her drede stent,
+ Opened her herte, and told him her entent.
+ (Liv. III.)]
+
+Lui, sitôt qu'il aperçoit dans le lointain une espérance:
+
+ La voix changée, de pure crainte,
+ Et cette voix tremblante ainsi que toute sa personne,
+ Tout à fait humble, et le teint tantôt rouge,
+ Tantôt pâle, devant Cresside, sa dame bien-aimée,
+ Les yeux baissés, la contenance humble et soumise,
+ Oh! le premier mot qui s'échappa de sa bouche
+ Fut deux fois: Merci, merci, ô mon cher coeur[189]!
+
+[Footnote 189:
+
+ In chaunged voice, right for his very drede,
+ Which voice eke quoke, and thereto his manere,
+ Goodly abashed, and now his hewes rede,
+ Now pale, unto Creseide his ladie dere,
+ With look doun cast, and humble iyolden chere,
+ Lo, the alderfist word him astart
+ Was twice: «Mercy, mercy, o my sweet herte!»
+ (Liv. III.)]
+
+Cet ardent amour éclate en accents passionnés, en élans de félicité.
+Loin d'être regardé comme une faute, il est la source de toute vertu.
+Troïlus en devient plus brave, plus généreux, plus honnête; ses discours
+roulent maintenant «sur l'amour et sur la vertu, il a en mépris toute
+vilainie,» il honore ceux qui ont du mérite, il soulage ceux qui sont
+dans la détresse. Et Cressida ravie se répète tout le jour avec un
+transport d'allégresse cette chanson qui est comme le gazouillement d'un
+rossignol:
+
+ Qui remercierai-je, si ce n'est vous, Dieu de l'amour,
+ Pour tout le bonheur dans lequel je commence à être plongée?
+ Et merci à vous, Seigneur, de ce que j'aime;
+ Car je suis justement ainsi dans la droite vie,
+ Pour fuir toute sorte de vice et de péché.
+ Elle me mène si bien à la vertu
+ Que de jour en jour ma volonté s'amende.
+ Et celui qui dit qu'aimer est un vice
+ Est envieux, novice tout à fait
+ Ou, par sécheresse, impuissant à aimer.
+ Mais moi, de tout mon coeur et de toute ma puissance,
+ Je l'ai dit, je veux aimer jusqu'à la fin
+ Mon cher coeur, mon fidèle chevalier,
+ À qui mon coeur s'est si fort attaché,
+ Comme lui à moi, que cela durera toujours[190]!
+
+[Footnote 190:
+
+ Whom should I thanken but you, God of Love,
+ Of all this blisse, in which to bathe I ginne?
+ And thanked be ye, Lorde, for that I love,
+ This is the right life that I am inne
+ To flemen all maner vice and sinne.
+ This doeth me so to vertue for to entende
+ That daie by daie I in my will amende....
+ And who says that for to love is vice,....
+ He either is envious, or right nice,
+ Or is unmightie for his shrewdness
+ To loven....
+ But I with all mine herte and all my might,
+ As I have said, woll love unto my last
+ My owne dere herte, and all mine owne knight,
+ In whiche mine herte growen is so fast,
+ And his in me, that it shall ever last.
+ (Liv. II.)]
+
+Mais le malheur est venu. Son père Calchas la redemande, et les Troyens
+décident qu'on la rendra en échange des prisonniers. À cette nouvelle,
+elle s'évanouit, et Troïlus veut se tuer. L'amour semble infini en ce
+temps; il joue avec la mort, c'est qu'il fait toute la vie; hors de la
+vie supérieure et délicieuse qu'il enfante, il semble qu'il n'y ait plus
+rien.
+
+ Mais Dieu le voulut, de sa pâmoison elle se réveilla
+ Et commença à soupirer et cria: «Troïlus!»
+ Et il répondit: «Cresside, ma dame,
+ Vivez-vous encore?» Et il laissa échapper son épée.
+ «Oui, mon coeur, dit-elle, grâces soient rendues à Cupidon»;
+ Et là-dessus elle soupira péniblement.
+ Il se mit à la ranimer comme il put,
+ Il la prit dans ses deux bras et l'embrassa souvent.
+ À cause de cela son âme qui voltigeait déjà en l'air
+ Revint dans son triste sein.
+ Mais enfin, quand ses yeux regardèrent
+ De côté, alors elle aperçut l'épée
+ Qui était nue; et de peur se mit à crier.
+ Et lui demanda pourquoi il l'avait tirée.
+ Et Troïlus alors lui en dit la cause,
+ Et comment de son épée il se serait tué.
+ Ce pourquoi, Cresside se mit à le regarder
+ Et à le serrer étroitement dans ses bras,
+ Et dit: Ô miséricorde! Mon Dieu! Hélas! quelle action!
+ Ah! comme nous avons été près de mourir tous deux[191]!
+
+[Footnote 191:
+
+ But as God would, of swough she abraide
+ And gan to sighe, and Troïlus she cride,
+ And he answerde: «Lady mine, Creseide,
+ Live ye yet?» And let his swerde doun glide:
+ «Ye, herte mine, that thanked be Cupide»
+ (Quod she), and there withal she sore sight,
+ And he began to glade her as he might.
+
+ Took her in armes two and kist her oft,
+ And her to glad, he did al his entent,
+ For which her gost, that flickered ale a loft,
+ Into her woful herte agen it went:
+ But at the last, as that her eye glent
+ Aside, anon she gan his sworde aspie,
+ As it lay bare, and began for feare crie.
+
+ And asked him why he had it out drawn,
+ And Troïlus anon the cause her told,
+ And how himself therwith he wold have slain,
+ For which Creseide upon him gan behold,
+ An gan him in her armes faste fold
+ And said: «O mercy God, lo which a dede!
+ Alas, how nigh we weren bothe dede!»
+ (Liv. IV).]
+
+Ils se séparent enfin, avec quels serments et quelles larmes! Et
+Troïlus, seul dans sa chambre, se répète: «Où est ma dame chérie et
+bien-aimée?--Où est sa blanche poitrine? où est-elle? où?--Où sont ses
+bras et ses yeux brillants qui hier, à ce moment, étaient avec
+moi[192]?» Il va à l'endroit où il l'a vue pour la première fois, puis à
+un autre où il l'a entendue chanter; «il n'y a point d'heure du jour ou
+de la nuit où il ne pense à elle.» Personne n'a depuis trouvé des
+paroles plus vraies et plus tendres; voilà les charmantes «branches
+poétiques» qui avaient poussé à travers l'ignorance grossière et les
+parades pompeuses; l'esprit humain au moyen âge avait fleuri du côté où
+il apercevait le jour.
+
+[Footnote 192:
+
+ «Where is my owne lady lefe and dere?
+ Where is here white brest, where is it, where?
+ Where been her armes, and her eyen clere
+ That yesterday this time with me were?...»
+ Nor there nas houre in all the day or night,
+ Whan ne was ther as no man might him here,
+ That he ne sayd: «O lovesome lady bright,
+ How have ye faren sins that ye were there?
+ Welcome ywis mine owne lady dere!...»
+ Fro thence-forth he rideth up and doune,
+ And every thing came him to remembraunce,
+ As he rode forth by the places of the toune,
+ In which he whilom had all his pleasaunce:
+ «Lo, yonder saw I mine owne lady daunce,
+ And in that temple with her eien clere,
+ Me caught first my right lady dere.
+ And yonder have I herde full lustely
+ My dere herte laugh, and yonder play
+ Saw her ones eke full blissfully,
+ And yonder ones to me gan she say:
+ «Now, good sweete, love me well, I pray.»
+ And yonde so goodly gan she me behold,
+ That to the death mine herte is to her hold....
+
+ «And at the corner in the yonder house,
+ Herde I mine alderlevest lady dere,
+ So womanly, with voice melodiouse,
+ Singen so wel, so goodly and so clere,
+ That in my soul yet me thinketh I here
+ The blissful sowne, and in that yonder place,
+ My lady first me toke unto her grace.»
+ (Liv. V.)]
+
+Mais le récit ne suffit point à exprimer le bonheur et le rêve; il faut
+que le poëte aille[192-A] «dans les plaines qui s'habillent de verdure
+nouvelle, où les petites fleurs commencent à pousser, où les pluies
+bonnes et saines renouvellent tout ce qui est vieux et mort;» où
+«l'alouette affairée, messagère du jour, salue dans ses chansons le
+matin gris, où le soleil dans les buissons sèche les gouttes d'argent
+suspendues aux feuilles.» Il faut qu'il s'oublie dans les vagues
+félicités de la campagne, et que, comme Dante, il se perde dans la
+lumière idéale de l'allégorie. Les songes de l'amour, pour rester vrais,
+ne doivent pas prendre un corps trop visible, ni entrer dans une
+histoire trop suivie; ils ont besoin de flotter dans un lointain
+vaporeux; l'âme où ils bourdonnent ne peut plus penser aux lois de la
+vie; elle habite un autre monde; elle s'oublie dans la ravissante
+émotion qui la trouble et voit ses visions bien-aimées se lever, se
+mêler, revenir et disparaître, comme on voit, l'été, sur la pente d'une
+colline, des abeilles voltiger dans un nuage de lumière et tourbillonner
+autour des fleurs.
+
+ Et comme je regardais ce bel endroit,
+ Soudainement je crus respirer une si douce odeur
+ D'églantier, que certainement
+ Il n'y a point, je crois, de coeur au désespoir,
+ Ni si surchargé de pensées chagrines et mauvaises,
+ Qui n'eût eu bientôt consolation
+ S'il eût une fois senti cette douce odeur.
+
+ Et comme j'étais debout, jetant de côté les yeux,
+ J'aperçus le plus beau néflier
+ Que j'eusse jamais vu dans ma vie,
+ Aussi rempli de fleurs que cela peut être,
+ Et dessus un chardonneret qui sautait joliment
+ De branche en branche, et, à son caprice, mangeait
+ Çà et là les boutons et les douces fleurs.
+
+ --Et comme j'étais assise, écoutant de cette façon les oiseaux,
+ Il me sembla que j'entendais soudainement des voix,
+ Les plus douces et les plus délicieuses
+ Que jamais homme, je le crois vraiment,
+ Eût entendues de sa vie; car leur harmonie
+ Et leur doux accord faisaient une si excellente musique,
+ Que les voix ressemblaient vraiment à celles des anges[193].
+
+[Footnote 192-A:
+
+ When shouris sote of rain descendid soft,
+ Causing the ground, felè times and oft,
+ Up for to give many a wholesome air,
+ And every plain was yclothid faire
+
+ With newè grene, and makith smalè flours
+ To springen here and there in field and mede,
+ So very gode and wholesome be the shours,
+ That they renewin that was old and dede
+ In winter time, and out of every sede
+ Springeth the herbè, so that every wight
+ Of this seson venith richt glad and light....
+
+ In which (grove) were okis grete, streight as a line,
+ Under the which the grass so freshe of hew
+ Was newly sprong, and an eight fote or nine
+ Every tre well fro his fellow grew,
+ With braunchis brode, ladin with levis new,
+ That sprongin out agen the sonne shene,
+ Some very red, and some a glad light grene....]
+
+[Footnote 193:
+
+ And I, that all these plesaunt sightis se,
+ Thought suddainly I felt so swete an air
+ Of the Eglentere, that certainly
+ There is no hert (I deme) in such dispair
+ Ne yet with thougtis froward and contraire
+ So overlaid, but it should sone have bote,
+ It it had onis felt this savour sote.
+
+ And I as stode, and cast aside mine eye,
+ I was ware of the fairist medler tre,
+ That evir yet in all my life I se,
+ As full of blossomis as it might be;
+ Therein a goldfinch leping pretily
+ From bough to bough, and as him list, he ete
+ Here and there of buddis and flouris swete....
+
+ And as I sat the birdis herkening thus,
+ Methought that I herd voicis suddainly
+ The most swetist and most delicious,
+ That ever any wight, I trow trewly,
+ Herdin in ther life, for the armony
+ And swete accord was in so gode musike,
+ That the voicis to angels most were like.
+
+ At the last out of a grove evin by
+ (That was right godely and pleasaunt to sight)
+ I se where there came singing lustily
+ A world of ladies, but to tell aright
+ Ther beauty grete, lyith not in my might,
+ Ne ther array; nevirtheless I shall
+ Tell you a part, tho I speke not of all.
+
+ The surcots white of velvet well fitting
+ They werin clad, and the semis eche one,
+ As it werin a mannir garnishing,
+ Was set with emeraudis one and one
+ By and by, but many a riche stone
+ Was set on the purfilis out of dout
+ Of collours, sleves, and trainis round about;
+
+ As of grete pearls round and orient,
+ And diamondis fine and rubys red,
+ And many other stone of which I went
+ The namis now; and everich on her hede
+ A rich fret of gold, which withouten drede
+ Was full of stately rich stonys set,
+ And every lady had a chapelet
+
+ On ther hedis of braunches fresh and grene,
+ Lo well ywrought and so marvelously,
+ That it was a right noble sight to sene,
+ Some of laurir, and some full plesauntly
+ Had chapelets of wodebind, and sadly
+ Some of agnus werin also....
+ (_The Flour and the Leafe_.)]
+
+Un matin[194], dit une dame, aux premières blancheurs du jour, j'entrai
+dans un bois de chênes «où les larges branches, chargées de fleurs
+nouvelles, se déployaient en face du soleil, quelques-unes rouges,
+d'autres avec une belle lumière verte.»
+
+[Footnote 194: _The Flour and the Leafe_.]
+
+Puis elle voit venir une grande troupe de dames en jupes de velours
+blanc, chaque jupe «brodée d'émeraudes, de grandes perles rondes, de
+diamants fins et de rubis rouges.» Et toutes avaient sur les cheveux «un
+riche réseau d'or orné de riches pierres splendides,» avec une couronne
+de branches fraîches et vertes, les unes de laurier, les autres de
+chèvrefeuille, les autres d'agnus castus; en même temps venait une armée
+de vaillants chevaliers en splendide appareil, avec des casques d'or,
+des hauberts polis qui brillaient comme le soleil, de nobles coursiers
+tout caparaçonnés d'écarlate. Chevaliers et dames, ils étaient les
+serviteurs de la Feuille, et ils s'assirent sous un vaste chêne aux
+pieds de leur reine.
+
+De l'autre côté, arrivait une troupe de dames aussi magnifiques que les
+autres, mais couronnées de fleurs nouvelles. C'étaient les serviteurs de
+la Fleur. Elles descendirent de cheval et se mirent à danser dans la
+prairie. Mais de lourds nuages montaient dans le ciel et l'orage éclata.
+Elles voulurent se mettre à l'abri sous un chêne; il n'y avait plus de
+place; elles se cachèrent comme elles purent sous les haies, dans les
+broussailles; la pluie vint qui flétrit leurs couronnes, ternit leurs
+robes et emporta leurs parures; quand reparut le soleil, elles allèrent
+demander secours à la reine de la Feuille; celle-ci, miséricordieuse,
+les consola, répara l'outrage de la pluie, et leur rendit leur beauté
+première. Puis tout disparut comme un songe.
+
+La promeneuse s'étonnait, quand tout d'un coup elle aperçut une belle
+dame qui venait l'instruire. Elle apprit que les serviteurs de la
+Feuille avaient vécu en braves chevaliers, et que ceux de la Fleur
+avaient aimé l'oisiveté et le plaisir. Elle promit de servir la Feuille
+et s'en revint.
+
+Ceci est-il une allégorie? À tout le moins, le bel esprit y manque. Il
+n'y a point ici d'ingénieuse énigme; la fantaisie est seule maîtresse,
+et le poëte ne songe qu'à dérouler en vers paisibles le fugitif et
+brillant cortége qui vient amuser son âme et enchanter ses yeux.
+
+Lui-même[195], le premier jour de mai, il se lève et s'en va dans une
+prairie. L'amour entre dans son coeur avec l'air chaud et suave; la
+campagne se transfigure, les oiseaux parlent, et il les entend:
+
+ Là je m'assis parmi les belles fleurs,
+ Et je vis les oiseaux sortir en sautillant des berceaux
+ Où toute la nuit ils s'étaient reposés.
+ Ils étaient si joyeux de la lumière du jour!
+ Ils commencèrent à faire les honneurs de mai.
+
+ --Ils savaient tous ce service par coeur.
+ Il y avait mainte aimable note.
+ Les uns chantaient haut, comme s'ils s'étaient lamentés,
+ Les autres d'autre façon, comme s'ils languissaient de désir;
+ Et quelques-uns à plein gosier, de toute leur voix.
+
+ --Ils se lissaient les plumes et les faisaient bien brillantes;
+ Ils dansaient et sautaient sur les brins d'herbe,
+ Et toujours deux à deux, ensemble,
+ Comme s'ils s'étaient choisis pour l'année,
+ En février, le jour de saint Valentin.
+
+ --Et la rivière près de laquelle j'étais assis,
+ Faisait un tel bruit en coulant,
+ Et si bien d'accord avec l'harmonie des oiseaux,
+ Qu'il me semblait que c'était la meilleure mélodie
+ Qui pût être entendue par aucun homme.
+
+[Footnote 195:
+
+ There sat I down among the faire flouris
+ And saw the birdes tripping out of ther bowris,
+ There as they restid 'hem had al night,
+ They were so joyful of the day 'is lyght,
+ They began of Maye for to done honouris.
+
+ They coudin wel that service all by rote,
+ And there was many a full lovely note,
+ Some songin loude as they had yplained,
+ And some in other manir voice yfained
+ And some songin al out with the ful throte.
+
+ The proynid 'hem and madin 'hem right gay,
+ And daunsidin, and leptin on the spray,
+ And evirmore were two and two in fere,
+ Right so as they had chosin 'hem to yere,
+ In Feverere, on saint Valentine's day.
+
+ And the rivir whiche that I sat upon,
+ It madin soche a noise, as it ron,
+ Accordaunt with the birdis armony,
+ The thought that it was the best melody
+ That migtin ben yherde of any mon....
+
+ For love and it hath do me mochil wo.--
+ --Ye hath it? use (quod she) this medicine,
+ Every day this maie or that thou dine
+ Go lokin upon the freshe Daisie,
+ And though thou be for woe in poinct to die,
+ That shall full gretly lessen the of thy pine.
+
+ And loke alwaie that thou be gode and true,
+ And I woll sing one of the songis newe,
+ For love of the, as loude as I may crie,
+ And then the began this songe full hie:
+ «I shrewe all 'hem that ben of love untrue.»]
+
+Cette confuse symphonie de bruits vagues trouble les sens; une langueur
+secrète entre dans l'âme. Le coucou jette sa voix monotone comme un
+soupir douloureux et tendre entre les troncs blancs des frênes; le
+rossignol fait rouler et ruisseler ses notes triomphantes par-dessus la
+voûte du feuillage; le rêve naît de lui-même, et Chaucer les entend
+disputer sur l'amour. Ils chantent tour à tour une chanson contraire, et
+le rossignol pleure de chagrin en entendant le coucou mal parler de
+l'amour. Il se console pourtant à la voix du poëte, en le voyant
+souffrir comme lui.
+
+ «Eh bien, dit-il, use de ce remède:
+ Chaque jour, en ce beau mois de mai,
+ Va regarder la fraîche marguerite,
+ Et quand tu serais par chagrin sur le point de mourir,
+ Cela adoucira grandement ta peine.
+
+ --N'oublie jamais d'être fidèle et bon,
+ Et je chanterai une des chansons nouvelles,
+ Pour l'amour de toi, aussi haut que je pourrai chanter.»
+ Puis il commença bien haut la chanson:
+ «Je blâme tous ceux qui sont en amour infidèles.»
+
+C'est jusqu'à ces délicatesses exquises que l'amour, ici comme chez
+Pétrarque, avait porté la poésie: même par raffinement, comme chez
+Pétrarque, il s'égare ici parfois dans le bel esprit, les concetti et
+les pointes. Mais un trait marqué le sépare à l'instant de Pétrarque.
+S'il est exalté, il est outre cela gracieux, poli, plein de mièvreries,
+de demi-moqueries, de fines gaietés sensuelles, et un peu bavard, tel
+que les Français l'ont toujours fait. C'est que Chaucer ici suit ses
+véritables maîtres, et qu'il est lui-même beau diseur, abondant, prompt
+au sourire, amateur du plaisir choisi, disciple du _Roman de la Rose_,
+et bien moins Italien que Français[196]. La pente du caractère français
+fait de l'amour, non une passion, mais un joli festin, arrangé avec
+goût, où le service est élégant, la chère fine, l'argenterie brillante,
+les deux convives parés, dispos, ingénieux à se prévenir, à se plaire, à
+s'égayer et s'en aller. Certainement dans Chaucer, à côté des tirades
+sentimentale, cette autre veine coule, toute mondaine. Si Troïlus est un
+amoureux pleurard, l'oncle Pandarus est un coquin égrillard, qui s'offre
+au plus étrange rôle avec une insistance plaisante, avec une immoralité
+naïve[197], et l'accomplit consciencieusement, gratis et jusqu'au bout.
+Dans ces belles démarches, Chaucer l'accompagne aussi loin que possible,
+et n'est point scandalisé. Au contraire, il s'amuse. Au moment délicat,
+avec une hypocrisie transparente, il se couvre du nom de son auteur. Si
+vous trouvez le détail leste, dit-il, ce n'est pas ma faute, «les clercs
+l'ont écrit ainsi dans leurs vieux livres,» et il faut bien qu'on
+traduise ce qui est écrit. Non-seulement il est gai, mais il est moqueur
+d'un bout à l'autre du récit; il voit clair à travers les subterfuges de
+la pudeur féminine; il en rit malicieusement et sait bien ce qu'il y a
+derrière; il a l'air de nous dire, un doigt sur les lèvres; «Chut!
+laissez couler les grands mots, vous serez édifié tout à l'heure.» En
+effet, nous sommes édifiés, lui aussi; c'est pourquoi, au moment
+scabreux, il s'en va, emportant la lumière, et disant «qu'elle ne sert
+à rien, ni lui non plus.» «Troïlus, dit l'oncle Pandarus, si vous êtes
+sage, ne vous évanouissez plus, car cela ferait du bruit, et l'on
+viendrait.» Troïlus a soin de ne pas s'évanouir, et enfin, seule avec
+lui, Cressida parle; avec quel esprit, et quelle finesse discrète! la
+grâce est extrême ici; nulle grossièreté. Le bonheur couvre tout, même
+la volupté, sous la profusion et les parfums de ses divines roses; tout
+au plus une légère malice[198] vient y insérer sa pointe: Troïlus a sa
+dame dans ses bras: «Dieu ne nous donne jamais pire mésaventure.» Le
+poëte est presque aussi content qu'eux; pour lui comme pour les hommes
+de son temps, le souverain bien est l'amour non pas transi, mais
+satisfait; même on a fini par considérer cette sorte d'amour comme un
+mérite. Les dames ont déclaré dans leurs sentences «que lorsqu'on aime,
+on ne peut rien refuser à qui vous aime.» L'amour a force de loi; il est
+inscrit dans un code; on le mêle avec la religion, et il y a une messe
+de l'amour où les oiseaux, par leurs antiennes[199], font un office
+divin comme celui de la messe. Chaucer maudit de tout son coeur les
+avaricieux, les gens d'affaires qui le traitent de folie: «Dieu devrait
+leur donner des oreilles d'âne aussi longues que celles de Midas....,
+pour leur apprendre qu'ils sont dans le vice, et que les amants dont ils
+font fi n'y sont pas. Que Dieu leur donne mauvaise chance, et protége
+tous les amants!» Il est clair qu'ici la sévérité manque. Elle est rare
+dans les littératures du Midi; les Italiens, au moyen âge, faisaient une
+vertu de «la joie,» et vous voyez que ce monde chevaleresque, tel qu'il
+a été inventé par la France, élargit la morale jusqu'à la confondre avec
+le plaisir.
+
+[Footnote 196: Stendhal, _de l'Amour_: différence de l'amour-goût et de
+l'amour-passion.]
+
+[Footnote 197: Son nom aujourd'hui en Angleterre désigne la respectable
+maison de commerce Bonneau et Cie.]
+
+[Footnote 198: And gode thrift (Troïlus) had full oft.]
+
+[Footnote 199: _The Court of Love_, vers 1353 et suiv. Voy. aussi _le
+Testament de l'Amour_.]
+
+
+VI
+
+D'autres traits sont encore plus gais: voici venir la vraie littérature
+gauloise, les fabliaux salés, les mauvais tours joués au voisin, non pas
+enveloppés dans la phrase cicéronienne de Boccace, mais contés lestement
+et par un homme en belle humeur[200]. Surtout voici venir la malice
+alerte, l'art de rire aux dépens du prochain. Chaucer l'a mieux que
+Rutebeuf, et quelquefois aussi bien que la Fontaine. Il n'assomme pas,
+il pique, en passant, non par haine ou indignation profonde, mais par
+agilité d'esprit et prompt sentiment des ridicules; il les jette à
+pleines poignées sur les personnages. Son sergent de loi est plus
+affairé qu'homme au monde.--Et cependant il paraissait plus affairé
+qu'il n'était[201].»--Ses trois bourgeois, «pour la sagesse qu'ils ont,
+sont bien capables d'être aldermen, car ils ont force bétail et
+rentes;» et croyez que «leurs femmes y auraient bien consenti.»--Le
+quêteur marche portant devant lui sa valise, «elle est pleine de pardons
+venus de Rome tout chauds.» La moquerie ici coule de source, à la
+française, sans effort, ni calcul, ni violence. Il est si agréable et si
+naturel de dauber sur le prochain! Quelquefois la jolie veine devient si
+abondante qu'elle fournit toute une comédie, grivoise si l'on veut, mais
+combien franche et vive! Tel est le portrait de la bourgeoise de Bath,
+veuve de cinq maris «sans plus[202].» Personne, dans toute la paroisse,
+qui la devançât à l'offrande; «s'il y en avait une, elle se mettait si
+fort en colère qu'elle en perdait toute charité.» Quelle langue!
+Impertinente, vaniteuse, hardie, bavarde effrénée, elle fait taire tout
+le monde et disserte seule pendant une heure avant d'en venir à son
+conte. On entend la voix vibrante, soutenue, haute et claire, avec
+laquelle elle assourdissait ses maris. Elle revient incessamment sur les
+mêmes idées, elle répète ses raisons, elle les amasse et les entassé,
+comme une mule entêtée qui court en secouant et en sonnant ses
+sonnettes, si bien que les auditeurs étourdis restent la bouche ouverte,
+admirant qu'une seule langue puisse fournir à tant de mots. Le sujet en
+valait la peine. Elle prouve qu'elle a bien fait de se marier cinq fois,
+et elle le prouve d'un style clair, en femme expérimentée[203]: «Dieu
+nous a dit de croître et de multiplier.» Voilà un «gentil texte,» elle a
+«bien su le comprendre.»--«Je sais aussi que Dieu a dit que mon mari
+quitterait père et mère et s'attacherait à moi. Mais où Dieu a-t-il fait
+mention de nombre, et à quel endroit a-t-il défendu de prendre un second
+ou un huitième mari? Pourquoi donc parlerait-on vilainement de mon cas?
+Voyez le sage roi Salomon, j'imagine qu'il avait plus d'une femme. Plût
+à Dieu qu'il me fût permis de changer aussi souvent que lui.... Béni
+soit Dieu de ce que j'en ai épousé cinq! Bienvenu sera le sixième quand
+il s'offrira!.... Christ a parlé pour ceux qui veulent vivre
+parfaitement. Et, seigneurs, avec vos permissions, je n'en suis pas. Je
+veux donner la fleur de mon âge aux actes et aux fruits du mariage....
+Je veux un mari, et je ne le lâcherai pas!» Ici Chaucer a les franchises
+de Molière, et nous ne les avons plus; sa bourgeoise justifie le mariage
+aussi médicalement que Sganarelle; force est de tourner la page un peu
+vite et de suivre, en gros seulement, toute cette odyssée de mariages.
+L'épouse voyageuse qui a traversé cinq maris sait par quel art on les
+dompte et raconte comment elle les persécutait de ses jalousies, de ses
+soupçons, de ses gronderies, de ses querelles, quels soufflets elle
+donnait et recevait, comment le mari, maté par la continuité de la
+tempête, baissait la tête à la fin, acceptait le licou et tournait la
+meule domestique en baudet conjugal et résigné[204]. «Je les faisais
+frire dans leur propre graisse, de colère et de jalousie. J'allais me
+promener de nuit, et, au retour, je leur jurais que c'était pour
+surveiller leurs escapades. Jamais je ne leur laissais le dernier
+mot.... Quand le pape eût été à leurs côtés, je ne les aurais point
+épargnés, fût-ce à leur propre table. Pour le quatrième, par Dieu! j'ai
+été son purgatoire sur terre, c'est pourquoi j'espère que son âme est
+dans la gloire!» Pour le cinquième, elle le vit pour la première fois à
+l'enterrement du quatrième, derrière la bière; elle lui trouva la jambe
+si bien faite, que force lui fut de le prendre pour mari. «Il était
+vieux, je crois, de vingt hivers, et j'avais quarante ans, si je dois
+dire la vérité. Mais, grâce à Dieu! j'étais toute fringante, et belle,
+et riche, et _jeune_ et bien née.» Quel mot! A-t-on jamais peint plus
+heureusement l'illusion humaine? Comme tout cela est vivant, et quel ton
+facile! Voilà déjà la satire du mariage; vous la trouverez chez Chaucer
+à vingt reprises: il n'y a plus, pour épuiser les deux perpétuels sujets
+de la moquerie française, qu'à joindre à la satire du mariage la satire
+de la religion.
+
+[Footnote 200: _Le Poirier_, _le Berceau_ sont parmi les _Contes de
+Cantorbéry_.]
+
+[Footnote 201:
+
+ Nower so besy a man as he ther n'as,
+ And yet he semed besier than he was....
+
+ His wallet lay beforne him in his lappe,
+ Bret-ful of pardon come from Rome al hote....
+
+ Everich, for the wisdom that he can,
+ Was shapelich for to be an alderman.
+ For catel hadden they ynough and rent,
+ And eke hir wives wolde it wel assent....]
+
+[Footnote 202:
+
+ Bold war hire face, and fayre and red of hew,
+ She was a worthy woman all hire live;
+ Housbandes at the chirche dore had she had five,
+ Without other compagnie in youthe....
+ In all the parish wif ne was ther non,
+ That to the offring before hire shulde gon,
+ And if ther did, certain so wroth was she,
+ That she was out of alle charitee....]
+
+[Footnote 203:
+
+ God bad us for to wex and multiplie,
+ That gentil text can I wel understond;
+ Eke wel I wot, he sayed that min husbond,
+ Shuld leve fader and moder, and take to me;
+ But of no noumbre mention made he,
+ Of bigamie or of octogamie;
+ Why should men than speke of it vilanie?
+ Lo here the wise king Dan Salomon,
+ I trow he hadde wives mo than on,
+ (As wolde God it leful were to me
+ To be refreshed half so oft as he)
+ Which a gift of God had he for all his wives?....
+ Blessed be God that I hav wedded five.
+ Welcome the sixthe whan that ever he shall.
+ Christ spoke to hem that wold live parfitly
+ And Lordlings (by your leve) that am not I.
+ I wol bestow the flour of all myn age,
+ In th' actes and the fruit of mariage....
+ And husband wol I have, I wol not lette,
+ Which shall be both my dettour and my thrall,
+ And have his tribulation withall
+ Upon his flesh, while that I am his wif.]
+
+[Footnote 204:
+
+ For as an horse I couth both bite and whine,
+ I couth compleine though I were in the gilt....
+ I pleinid first, and so was our war stint.
+ They were full glad t' excusin them full blive
+ Of what they agilt nevir in their live....
+ I swore that all my walking out by night
+ Was for to espy wenchis that he dight....
+ For though the Pope had sittin him beside,
+ I wold not sparin them at their owes bord....
+ But certainly I madin folk soche chere
+ That in his own grese made I him to frie
+ For angir and for very jalousie.
+ By God, on erth I was his Purgatory,
+ For which I hope his soule is now in glory....
+ And Jenkin eke our clerk was one of tho,
+ As help me God, whan that I saw him go
+ Aftir the bere, methought he had a paire
+ Of leggis and of fete so clene, so faire,
+ That all my hert I gave unto his hold.
+ He was, I trow, but twenty winter old,
+ And I was forty, if I shall say sothe ...
+ As help me God, I was a lusty one,
+ And faire, and rich, and yong, and well begone.]
+
+Elle y est, et Rabelais n'en a pas de plus salée. Le moine que peint
+Chaucer est un papelard[205], un égrillard qui connaît mieux les bonnes
+auberges et les joyeux hôteliers que les pauvres et les hôpitaux. Il
+n'est pas «honnête,» dit-il, d'avoir affaire à telle racaille. Allons
+confesser les riches, «les vendeurs de victuaille.» On ne gagne honneur
+et profit que chez eux.--Mais il faut, comme lui, savoir s'y prendre. Il
+est homme expert, il écoute la confession d'un air agréable et doux; son
+absolution est tout aimable; pour les pénitences, il est accommodant. Il
+suffit qu'on lui donne «bonne pitance.» «Car donner aux pauvres frères,
+c'est signe qu'un homme est bien confessé.» Des méchants répandront le
+bruit que le pénitent est fort peu repentant et fort peu contrit; pure
+calomnie. Il y a des gens sincèrement touchés de leurs fautes qui
+pourtant ne peuvent pleurer et faire acte de remords. C'est le cas du
+riche; la vraie preuve, la preuve suffisante qu'il est bon pénitent,
+bien confessé, bien affligé, bien disposé, c'est qu'il a donné beaucoup.
+
+[Footnote 205:
+
+ A Frere there was, a wanton and a merry....
+ Full wele beloved and familier was he
+ With Frankeleins all over his contre,
+ And with the worthie women of the towne....
+ Full swetely herde he their confessioune,
+ And plesaunt was his absolutionne.
+ He was an esy man to give pennaunce,
+ Ther as he wist to have a gode pittaunce;
+ For unto a pore order for to give
+ Is a signe that a man is wel yshrive....
+ He knewe the tavernes wel in every toun,
+ And every hostiler and tapistere,
+ Better than a Lazere and a begger....
+ It is naught honest, it may not avaunce,
+ For to have deling with suche base poraille,
+ But alle with rich and sellers of vitayle....
+ For many a man so herde is of his herte,
+ That he may not wepe, although him sore smert;
+ Therefore instede of weping and prayers,
+ Man mote give silver to the poor Freres.
+ (_Prologue des Contes de Canterbury._)]
+
+Cette ironie si vive est déjà dans Jean de Meung. Mais Chaucer la pousse
+plus loin et la met en action; son moine quête de maison en maison,
+tendant sa besace[206]. «Donnez-nous un boisseau de froment, d'orge ou
+de seigle, un demi-penny ou un morceau de fromage, ce que vous voudrez,
+nous ne choisissons pas. Ou bien donnez-nous de votre jambon, si vous en
+avez, une pièce de votre couverture, bonne dame, notre chère soeur
+(tenez, j'écris ici votre nom), du lard, du boeuf, ou tout ce que vous
+trouverez.» Il promet de prier pour tous ceux qu'il inscrit et qui lui
+donnent; à peine sorti, il efface les noms. Entre tous ces noms, il y en
+a un sur lequel il compte. Il a réservé, pour la fin de sa tournée,
+Thomas, une de ses plus fructueuses pratiques. Il le trouve au lit, et
+malade; voilà un excellent fruit à sucer et à pressurer. «Que j'ai eu de
+peine pour toi, mon pauvre Thomas! Combien j'ai dit pour ta santé
+d'oraisons précieuses! À propos, aujourd'hui, à la messe, j'ai vu la
+dame de céans. Où donc est-elle?»--La dame rentre. Il se lève
+courtoisement et va la saluer de grande affection. «Il la presse dans
+ses bras bien étroitement et doucement la baise, et gazouille comme un
+moineau avec ses lèvres.» Puis de son ton le plus bénin, avec des
+inflexions de voix caressantes, il la complimente. «Grâces soient
+rendues à Dieu qui vous a donné l'âme et la vie, je n'ai point vu
+aujourd'hui à l'église de si belle femme que vous, Dieu me sauve!»
+N'est-ce pas là déjà Tartuffe auprès d'Elmire? Mais ici il est chez un
+fermier, il peut aller plus droit et plus vite en besogne. Les
+compliments expédiés, il pense au solide et demande à la dame de le
+laisser causer un peu avec Thomas. Il a besoin de s'enquérir de l'état
+de son âme. «Ces vicaires sont si négligents et si lents pour sonder
+délicatement une conscience!» Du reste, dit-il, ne vous mettez pas en
+frais pour moi.» Quand je n'aurais que le foie d'un chapon et une
+tranche de votre pain blanc, et avec cela la tête d'un cochon rôti (mais
+je ne voudrais pas qu'une bête pour moi fût tuée!), j'aurais encore bien
+ma suffisance: je suis homme de petite chère; mon esprit a son réconfort
+dans la Bible;» mon corps est si rompu par les veilles, «que j'ai
+l'estomac tout détruit.» Le pauvre homme! Il lève les yeux au ciel et
+finit par un soupir[207].
+
+[Footnote 206:
+
+ In every house he began to por and prie,
+ And beggid mele, and chese, or ellis corne....
+ «Yeve us a bushell whete, or malte or rey,
+ A Godd'is Kichel, or a trip of chese.
+ Or ellis what ye list, I may not chese,
+ A Godd'is half-penny, or a masse penny,
+ Or yeve us of your brawn, if you have any,
+ A dagon of your blanket, leve Dame,
+ Our sustir dere, lo, here I write your name.»...
+ .... And whan he was out at the dore anon,
+ He playned away the namis everichone.
+ .... «God wote, quod he, laboured have I full sore,
+ And specially for thy salvacion,
+ Haw I said many precious orison.
+ I have this day ben at your chirche at messe....
+ And there I saw our Dame, ah, where is she?»
+ The Frere arisith up full curtisly,
+ And her embracith in his armie narrow,
+ And kissith her swetely and chirkith as a sparow....
+ «Thankid be God that you have soul and life,
+ Yet sawe I not this day so faire a wife
+ In alle the whole chirche, so God me save....
+ I woll with Thomas speke a litil throwe,
+ These curates ben full negligent and slowe
+ To gropin tenderly a man 'is conscience....
+ Now, Dame, quod he, je vous die sans dout,
+ Have I not of a capon but the liver,
+ And of your white bred but a shiver,
+ And aftir that a rostid pigg'is hedde,
+ (But I n'old for me that no beste were dedde,)
+ Than hadde I ynow for my suffisaunce.
+ I am a man of litil sustenaunce,
+ My spirit hath his fostring in the Bible.
+ My bodie is so redie and penible
+ To wakin, that my stomach is distroied.
+ I praye you, Dame, that ye be nought annoied!»....
+ «Now, sir, quod she, but one word er I go,
+ My child is dedde within these wekis two.»--
+ «--His dethe I saw by revelatioune,
+ Sayid this Frere, at home in our dortour,
+ I dare well saye, that within half an hour,
+ After his dethe, I saw him bore to blisse
+ In my visioune, so God my soule wisse.
+ So did our sexton and our Fermetere
+ That have ben true Freris these fifty yere.
+ And up I rose and alle our covent eke
+ With many a tere trilling on our cheke....
+ Te Deum was our song and nothing elses....
+ For, sir and dame, trustith ye me right well,
+ Our orisouns ben more effectuell,
+ And more we se of Crist'is secret things
+ Than borell folk, albeit they were kings.
+ We live in poverty and abstinence
+ And borell folk in richesse and dispence....
+ Lazar and Dives livid diversly,
+ And diverse guerdons haddin they thereby....»]
+
+[Footnote 207: Comparer le tableau de Rembrandt au Louvre (_le Moine
+chez le menuisier_).]
+
+La femme lui dit que son enfant est mort il y a quinze jours. À
+l'instant il fabrique un miracle; peut-on mieux gagner son argent? Il a
+eu révélation de cette mort au dortoir du couvent; il a vu l'enfant
+emporté au paradis; soudain il s'est levé avec tous les frères, «mainte
+larme coulant sur leurs joues,» et ils ont fait de grandes oraisons pour
+remercier Dieu de cette faveur. «Car, sire et dame, fiez-vous à moi, nos
+oraisons sont plus efficaces et nous voyons plus dans les secrets du
+Christ que les gens laïques, fussent-ils rois. C'est que nous vivons
+dans l'abstinence et la pauvreté, et les laïques dans la richesse et la
+dépense. Lazare et le riche vivaient différemment; et aussi ils eurent
+des récompenses différentes.»--Là-dessus il lâche tout un sermon en
+style nauséabond avec des intentions visibles. Le malade excédé répond
+qu'il a donné déjà la moitié de son bien à toutes sortes de moines, et
+que pourtant il souffre toujours. Écoutez le cri douloureux,
+l'indignation vraie du moine mendiant qui se voit menacé par la
+concurrence d'un confrère, dans son client, dans son revenu, dans sa
+chose, dans son pot-au-feu[208]: «Ô Thomas, fais-tu bien ainsi? Quel
+besoin a celui que traite un parfait médecin d'aller chercher d'autres
+médecins par la ville? Votre inconstance est votre confusion.
+Croyez-vous que moi et tout notre couvent nous ne suffisions pas à prier
+pour vous? Thomas, ce tour-là est pendable; ta maladie vient de ce que
+nous avons trop peu.» Reconnaissez ici le véritable orateur: il monte
+jusqu'aux grands effets de style pour faire bouillir sa marmite. «Qu'on
+donne à ce couvent un quart d'avoine, à cet autre vingt-quatre sous, à
+ce moine un penny, et qu'il s'en aille: voilà ce que vous dites,
+mécréants que vous êtes. Non, non, Thomas, cela ne se doit pas passer
+ainsi. Qu'est-ce qu'un liard divisé en douze? Voyez, chaque chose,
+lorsqu'elle reste entière, est plus forte que si elle est éparpillée.
+Thomas, tu voudrais avoir notre travail tout pour rien.»--Puis il
+recommence son sermon d'un ton véhément, criant plus haut à chaque
+parole, avec exemples tirés de Sénèque et des anciens. Terrible faconde,
+machine de métier, qui, appliquée avec constance, doit extraire l'argent
+du patient.» Donnez pour le pavé de notre cloître, pour les fondations,
+pour la maçonnerie. Secours-nous, Thomas, au nom de celui qui a vaincu
+l'enfer, car autrement nous devrons vendre nos livres. Et si vous êtes
+privés de nos instructions, voilà que ce monde s'en va tout entier à sa
+perte. Car celui qui priverait ce monde de nous, Dieu me sauve! Thomas,
+avec votre permission, il priverait le monde du soleil.» À la fin,
+Thomas, furieux, lui promet un don, lui dit de mettre sa main dans le
+lit pour le prendre, et le renvoie dupé, honni et sali.
+
+[Footnote 208:
+
+ The frere answerde: «O Thomas, dost thou so?
+ What nedith the diverse freris to seche?
+ What nedith him, that hath a parfit leche,
+ To sechin othir lechis in the toune?
+ Your inconstance is your confusioune.
+ Hold you me then and eke alle our covent
+ To prayin for you insufficient?
+ Thomas, that jape no is not worth a mite,
+ Your maladie is for we have to lite.
+ A, yeve that covent four and twenty grotes,
+ And yeve that covent half a quarter otes,
+ And yeve that frere a peny', and let him go:
+ Nay, nay, Thomas, it may be nothing so.
+ What is a farthing worth partie in twelve?
+ Lo! eche thing that is onid in himselve
+ Is more strong, than when it is so yskattered;
+ Thomas, of me thou shalt not be yflattered:
+ Thou woldist have our labour all for nought.
+ .... And yet, God wol, unnethe the fundament
+ Parfourmid is, ne of our pavement
+ There is not yet a tile within our wones,
+ By God, we owin fourtie pound for stones,
+ Now helpe, Thomas, for him that harrowed helle,
+ For ellis mote we alle our bokes selle,
+ And if men lak our predicatioune,
+ Than goth this world all so destructioune.
+ For who so fro this world wold us bereve,
+ So God me savin, Thomas, by your leve,
+ He wold bereve out of this world the sonne.»
+ (_The Sompnour's tale._)]
+
+Nous voilà descendus à la farce populaire; quand on veut s'amuser à tout
+prix, on va comme ici chercher la gaieté jusque dans la gaudriole, même
+jusque dans la gravelure. Elles ont fleuri, on sait comment, les deux
+grossières et vigoureuses plantes, dans le fumier du moyen âge, plantées
+par le peuple narquois de Champagne et de l'Île-de-France, arrosées par
+les trouvères, pour aller s'ouvrir, éclaboussées et rougeaudes, entre
+les larges mains de Rabelais. En attendant Chaucer y cueille son
+bouquet. Maris trompés, méprises d'auberges, accidents de lit,
+gourmades, mésaventures d'échine et de bourse, il y a de quoi soulever
+le gros rire. À côté des nobles peintures chevaleresques, il met une
+file de magots à la flamande, charpentiers, menuisiers, moines,
+huissiers; les coups de bâton trottent, les poings se promènent sur les
+reins charnus; on voit s'étaler des nudités plantureuses; ils
+s'escroquent leur blé, leur femme, ils se font tomber du haut d'un
+étage; ils braillent et se prennent de bec. Une meurtrissure, une
+franche ordure passe en pareil monde pour un trait d'esprit. L'huissier
+raillé par le moine lui rend son panier par l'anse[209]. «Tu te vantes
+de connaître l'enfer, ce n'est pas étonnant: moines et diables sont
+toujours ensemble. Écoutez plutôt l'histoire[210] de ce moine qu'un
+ange conduisit en vision jusque dans l'enfer pour lui montrer Satan.
+Satan avait une queue plus large que la voile d'une caraque. Lève ta
+queue, Satan, dit l'ange, afin que le moine voie où est le nid des
+moines.--Et sur une largeur de plus d'un arpent on vit sortir, comme des
+abeilles de leur ruche, plus de vingt mille moines; ils s'éparpillèrent
+à travers l'enfer et revinrent aussi vite qu'ils purent se glisser
+jusqu'au dernier dans l'endroit d'où ils étaient sortis. Sur quoi Satan
+baissa sa queue et se tint tranquille....» Ce bel endroit, ajoute le
+conteur, «est le vrai héritage des moines.» Voilà les rudes
+bouffonneries de l'imagination populaire. Songez que je n'ai traduit le
+texte qu'en partie, et dispensez-moi de montrer jusqu'au bout comment
+les gravelures françaises ont passé dans le poëme anglais.
+
+[Footnote 209:
+
+ This frere ybosti that he knowith hell,
+ And God it wat that it is litil wonder,
+ Freris and Fendis gon but little asonder.
+ For parde, ye han ofte time here tell
+ How that a Frere ravishid was to hell
+ In spirit onis by a visioune,
+ And as an Angel led him up and doune
+ To shewin him the peynis that were there....
+ And unto Sathanas ladd he him doune.
+ «And now hath Sathanas, said he, a taile
+ Brodir than of a Carike is the saile.
+ Hold up thy taile, thou Sathanas, quod he,
+ Shew forth thyn erse, and let the Frere se,
+ Where is the nest of Freris in this place.»
+ And er that half a furlong wey of place,
+ Right so as bees swarmin out of a hive,
+ Out of the Devil's erse they gan to drive,
+ Twenty thousand Freris all on a rout,
+ And throughout Hell they swarmid all about,
+ And come agen as fast as they might gon,
+ And into his erse they crepte everichone;
+ He clapt his taile agen, and lay full still.
+
+ (_The Sompnour's prologue._)]
+
+[Footnote 210: _The Sompnour's prologue_.]
+
+
+VII
+
+Aussi bien est-il temps d'en venir à Chaucer lui-même; par delà les deux
+grands traits qui le rangent dans son siècle et dans son école, il en
+est qui le tirent de son école et de son siècle; s'il est romanesque et
+gai comme les autres, c'est à sa façon. Chose inouïe en ce temps, il
+observe les caractères, note leurs différences, étudie la liaison de
+leurs parties, essaye de mettre sur pied des hommes vivants et
+distincts, comme feront plus tard les rénovateurs du seizième siècle,
+et, au premier rang, Shakspeare. Est-ce déjà le bon sens positif anglais
+et l'aptitude à regarder le dedans qui commencent à paraître? Toujours
+est-il qu'un nouvel esprit perce, presque viril, en littérature comme en
+peinture, chez Chaucer comme chez Van Eyck, chez tous deux en même
+temps, non plus seulement l'imitation enfantine de la vie
+chevaleresque[211] ou de la dévotion monastique, mais la sérieuse
+curiosité et ce besoin de vérité profonde par lesquels l'art devient
+complet. Pour la première fois, chez Chaucer, comme chez Van Eyck, le
+personnage prend un relief, ses membres se tiennent, il n'est plus un
+fantôme sans substance, on devine son passé, on voit venir son action;
+ses dehors manifestent les particularités personnelles et
+incommunicables de sa nature intime et la complexité infinie de son
+économie et de son mouvement; encore aujourd'hui, après quatre siècles,
+il est un individu et un type; il reste debout dans la mémoire humaine
+comme les créatures de Shakspeare et de Rubens. Cette éclosion, on la
+surprend ici sur le fait. Non-seulement Chaucer, comme Boccace, relie
+ses contes[212] en une seule histoire, mais encore, ce qui manque chez
+Boccace, il débute par le portrait de tous ses conteurs, chevalier,
+huissier, sergent de loi, moine, bailli, hôtelier, environ trente
+figures distinctes, de tout sexe, de toute condition, de tout âge,
+chacune peinte avec son tempérament, sa physionomie, son costume, ses
+façons de parler, ses petites actions marquantes, ses habitudes et son
+passé, chacune maintenue dans son caractère par ses discours et par ses
+actions ultérieures, si bien qu'on trouverait ici, avant tout autre
+peuple, le germe du roman de moeurs tel que nous le faisons aujourd'hui.
+Rappelez-vous les portraits du franklin, du meunier, du moine mendiant
+et de la bourgeoise. Il y en a bien d'autres qui achèvent de montrer les
+brutalités grivoises, les grosses finasseries et les naïvetés de la vie
+populaire, comme aussi les repues franches, et la plantureuse bombance
+de la vie corporelle: tantôt de braves soudards qui apprêtent leurs
+poings et retroussent leurs manches, tantôt des bedeaux contents qui,
+lorsqu'ils ont bu, ne veulent plus parler que latin. Mais tout à côté
+sont des personnages choisis, le chevalier qui est allé à la croisade à
+Grenade et en Prusse, brave et courtois, «aussi doux qu'une demoiselle,
+et qui n'a jamais dit une vilaine parole[213];» le pauvre et savant
+clerc d'Oxford; le jeune squire, fils du chevalier, «un galant et
+amoureux, tout brodé comme une prairie pleine de fraîches fleurs
+blanches et rouges.» Il a chevauché déjà et servi vaillamment en Flandre
+et en Picardie, de façon à gagner la faveur de sa dame; «il est frais
+comme le mois de mai, chante ou siffle toute la journée, sait bien se
+tenir à cheval et chevaucher de bonne grâce, faire des chansons et bien
+conter, jouter et danser aussi, bien pourtraire et écrire; il est si
+chaudement amoureux, qu'aux heures de nuit il ne dort pas plus qu'un
+rossignol; courtois de plus, modeste et serviable, et à table découpant
+devant son père[214].»--Plus fine encore, et plus digne d'une main
+moderne est la figure de la prieure «madame Églantine,» qui, à titre de
+nonne, de demoiselle, de grande dame, est façonnière et fait preuve d'un
+ton exquis. Trouverait-on mieux aujourd'hui dans un chapitre
+d'Allemagne, dans la plus décente et la plus jolie couvée de
+chanoinesses sentimentales et littéraires? «Son sourire était simple et
+modeste.--Son plus grand serment était seulement: Par saint Éloi.--Elle
+chantait aussi très-bien le service divin--avec des modulations du nez
+tout à fait convenables.--À table elle n'était pas moins bien
+apprise:--jamais elle ne laissait tomber un morceau de ses lèvres,--ni
+ne trempait ses doigts dans sa sauce.....--Le savoir-vivre était son
+grand plaisir.--Le dîner fini, elle rotait avec beaucoup de
+bienséance[215].--Certainement elle était de très-bonne compagnie--et
+tout agréable et aimable de façons.» Sans doute elle s'efforce «de
+contrefaire les manières de cour, d'être imposante,» elle veut paraître
+du beau monde, et «parle le français tout à fait bien et joliment, à la
+façon de Stratford-at-Bow, car le français de Paris lui est inconnu.»
+Vous fâcherez-vous de ces affectations de province? Au contraire, il y a
+plaisir à voir ces gentillesses musquées, ces petites façons
+précieuses, la mièvrerie et tout à côté la pruderie, le sourire
+demi-mondain et tout à la fois demi-monastique; on respire là un délicat
+parfum féminin conservé et vieilli sous la guimpe: «Elle était si
+charitable et si compatissante--qu'elle pleurait si par hasard elle
+voyait une souris--dans le piége, blessée ou morte.--Elle avait de
+petits chiens qu'elle nourrissait--de viande rôtie, de lait, de pain de
+fine farine.--Elle pleurait amèrement si l'un d'eux mourait--ou si
+quelqu'un leur donnait un méchant coup de bâton.--Elle était toute
+conscience et tendre coeur.» Beaucoup de vieilles filles se jettent dans
+ces affections, faute d'autre issue. Vieille fille, quel vilain mot
+ai-je dit là? Elle n'est pas vieille, elle a les «yeux clairs comme
+verre, la bouche toute petite, molle et rouge.» Sa guimpe est bien
+ajustée, sa mante de bon goût, elle a deux chapelets au bras, en corail,
+émaillé de vert, «avec une broche d'or luisant, sur laquelle est écrit
+d'abord un A couronné, puis cette devise: _Amor vincit omnia_,[216]»
+jolie devise ambiguë, galante et dévote; la dame est à la fois du monde
+et du cloître: du monde; on le sent à l'appareil des gens qui
+l'accompagnent, une nonne et trois prêtres; du cloître; on le voit à
+l'_Ave Maria_ qu'elle chante, aux légendes édifiantes qu'elle conte. Si
+fraîche et si fine, c'est une jolie cerise, faite pour mûrir au soleil,
+et qui, conservée dans un bocal ecclésiastique, s'est sucrée et affadie
+dans le sirop.
+
+[Footnote 211: Voir dans les _Contes de Cantorbéry_ the Rhyme of sir
+Thopas, parodie des histoires chevaleresques. Chacun y semble un
+précurseur de Cervantès.]
+
+[Footnote 212: _Canterbury Tales_.]
+
+[Footnote 213:
+
+ --Though that he was worthy he was wise;
+ And of his port, as meke as is a mayde:
+ He never yet no vilainie ne sayde,
+ In all his lif, unto no manere wight,
+ He was a veray parfit gentil knight.]
+
+[Footnote 214:
+
+ With him, ther was his sone, a yonge Squier,
+ A lover, and a lusty bacheler;
+ With lockes crull as they were laide in presse,
+ Of twenty yere of age he was, I gesse.
+ Of his stature he was of even lengthe;
+ And wonderly deliver, and grete of strengthe,
+ And he hadde be, somtime, in chevachie
+ In Flaundres, in Artois, and in Picardie,
+ And borne him wel, as of so litel space,
+ In hope to standen in his ladies grace.
+ Embrouded was he, as it were a mede
+ All full of freshe floures, white and rede.
+ Singing he was, or floyting all the day:
+ He was as freshe as is the moneth of May.
+ Short was his goune, with sleves long and wide.
+ Wel coude he sitte on hors, and fayre ride,
+ He coude songes make, and wel endite;
+ Juste and eke dance; and wel pourtraie and write:
+ So hote he loved, that by nightertale
+ He slep no more than doth the nightingale,
+ Curteis he was, lowly and servisable;
+ And carf before his fader at the table.]
+
+[Footnote 215: J'aurais voulu traduire: «Elle réprimait les bruits de
+l'estomac.»--Mais le mot propre est naïf dans l'original.]
+
+[Footnote 216:
+
+ Ther was also a Nonne, a Prioresse,
+ That of hire smiling was full simple and coy;
+ Hire gretest othe n'as but by Seint Eloy;
+ And she was cleped Madame Eglentine.
+ Ful wel she sange the service devine,
+ Entuned in hire nose ful swetely;
+ And Frenche she spake ful fayre and fetisly,
+ After the scole of Stratford atte Bowe,
+ For Frenche of Paris was to hire unknowe.
+ At mete was she wele ytaughte withalle;
+ She lette no morsel from her lippes falle,
+ Ne wette hire fingres in hir sauce depe.
+ Wel coude she carie a morsel, and wel kepe,
+ Thatte no drope ne fell upon hire brest.
+ In curtesie was sette ful muche hire lest.
+ Hire over-lippe wiped she so clene,
+ That in her cuppe was no ferthing sene
+ Of grese, whan she dronked hadde hire draught.
+ Ful semely after hire mete she raught.
+ And sikerly she was of grete disport,
+ And ful plesant, and amiable of port,
+ And peined hire to contrefeten chere
+ Of court, and ben estatelich of manere,
+ And to ben holden digne of reverence.
+ But for to speken of hire conscience,
+ She was so charitable and so pitous,
+ She wolde wepe if that she saw a mous
+ Caughte in a trappe, if it were ded or bledde.
+ Of smale houndes hadde she, that she fedde
+ With rosted flesh, and milk, and wastel brede.
+ But sore wept she if on of hem were dede,
+ Or if men smote it with a yerde smerte:
+ And all was conscience and tendre herte.
+ Ful semely hire wimple ypinched was,
+ Hire nose tretis; hire eyen grey as glas;
+ Hire mouth ful smale, and thereto soft and red;
+ But sikerly she hadde a fayre forehed.
+ It was almost a spanne brode I trowe;
+ For hardily she was not undergrowe,
+ Ful fetise was hire cloke, as I was ware.
+ Of smale corall aboute hire arm she bare
+ A pair of bedes, gauded all with grene;
+ And thereon heng a broche of gold ful shene,
+ On whiche was first ywriten a crouned A,
+ And after, _Amor vincit omnia_.
+ Another Nonne also with hire hadde she,
+ That was hire chapelleine, and Preestes thre.]
+
+Voici donc la réflexion qui commence à poindre, et aussi le grand art.
+Chaucer ne s'amuse plus, il étudie; il cesse de babiller, il pense; il
+ne s'abandonne plus à la facilité de l'improvisation coulante, il
+combine. Chaque conte est approprié au conteur; le jeune écuyer raconte
+une histoire fantastique et orientale; le meunier ivre, un fabliau
+graveleux et comique; l'honnête clerc, la touchante légende de
+Griselidis. Tous ces récits sont liés, et beaucoup mieux que chez
+Boccace, par de petits incidents vrais, qui naissent du caractère des
+personnages, et tels, qu'on en rencontre en voyage. Les cavaliers
+cheminent de bonne humeur sous le soleil, dans la large campagne; ils
+causent. Le meunier a bu trop d'ale et veut parler à toute force. Le
+cuisinier s'endort sur sa bête, et on lui joue de mauvais tours. Le
+moine et l'huissier se prennent de querelle à propos de leur métier.
+L'hôte met la paix partout, fait parler ou taire les gens, en homme qui
+a présidé longtemps une table d'auberge, et qui a mis souvent le holà
+entre les criards. On juge les histoires qu'on vient d'écouter; on
+déclare qu'il y a peu de Griselidis au monde; on rit des mésaventures du
+charpentier trompé, on fait son profit du conte moral. Le poëme n'est
+plus, comme dans la littérature environnante, une simple procession,
+mais un tableau où les contrastes sont ménagés, où les attitudes sont
+choisies, où l'_ensemble_ est calculé, en sorte que la vie afflue, qu'on
+s'oublie à cet aspect comme en présence de toute oeuvre vivante, et
+qu'on se prend d'envie de monter à cheval par une belle matinée riante,
+le long des prairies vertes, pour galoper avec les pèlerins jusqu'à la
+châsse du bon saint de Cantorbéry.
+
+Pesez ce mot, _l'ensemble_; selon qu'on y songe ou non, on entre dans
+la maturité, ou l'on reste dans l'enfance. Tout l'avenir est là.
+Barbares ou demi-barbares, guerriers des sept royaumes ou chevaliers du
+moyen âge, jusqu'ici nul esprit n'est monté jusqu'à ce degré. Ils ont eu
+des émotions fortes, parfois tendres, et les ont exprimées chacun selon
+le don originel de leur race, les uns par des clameurs courtes, les
+autres par un babil continu; mais ils n'ont point maîtrisé ou guidé
+leurs impressions; ils ont chanté ou causé, par impulsion, à l'aventure,
+selon la pente de leur naturel, laissant aux idées le soin de se
+présenter et de les conduire, et lorsqu'ils ont rencontré l'ordre, c'est
+sans l'avoir su ni voulu. Ici, pour la première fois, paraît la
+supériorité de l'esprit, qui, au moment de la conception, tout d'un coup
+s'arrête, s'élève au-dessus de lui-même, se juge et se dit: «Cette
+phrase dit la même chose que la précédente, ôtons-la; ces deux idées ne
+se suivent pas, lions-les; cette description languit, repensons-la.»
+Quand on peut se parler ainsi, on a l'idée non pas scolastique et
+apprise, mais personnelle et pratique, de l'esprit humain, de ses
+démarches et de ses besoins, comme aussi des choses, de leur structure
+et de leurs attaches; on a un style, entendez par là qu'on est capable
+de faire entendre et voir toute chose à tout esprit humain. On est
+capable d'extraire dans chaque objet, paysage, situation, personnage,
+les traits spéciaux et significatifs, pour les amasser, les ranger et en
+composer une oeuvre artificielle qui surpasse l'oeuvre naturelle par sa
+pureté et son achèvement. On est capable, comme ici Chaucer, d'aller
+chercher dans la vieille forêt commune du moyen âge des histoires et des
+légendes, pour les replanter sur son terrain et leur faire donner une
+nouvelle pousse. On a le droit et le pouvoir, comme ici Chaucer, de
+copier et de traduire, parce qu'à force de retoucher on imprime dans ses
+traductions et dans ses copies son empreinte originale, parce qu'alors
+on refait ce qu'on imite, parce qu'à travers ou à côté des fantaisies
+usées et des contes monotones on peut rendre visibles, comme ici
+Chaucer, les charmantes rêveries d'une âme aimable et flexible, les
+trente figures maîtresses du quatorzième siècle, la magnifique fraîcheur
+du paysage humide et du printemps anglais. On n'est pas loin d'avoir une
+opinion sur la vérité et sur la vie. On est sur le bord de la pensée
+indépendante et de la découverte féconde. Chaucer y est. À cent
+cinquante ans de distance, il touche aux poëtes d'Élisabeth par sa
+galerie de peintures, et aux réformateurs du seizième siècle par son
+portrait du bon curé.
+
+Il ne fait qu'y toucher. Il s'est avancé de quelques pas au delà du
+seuil de l'art, mais il s'est arrêté au bout du vestibule. Il a
+entr'ouvert la grande porte du temple, mais il ne s'y est point assis;
+du moins il ne s'y est assis que par intervalles. Dans Arcite et
+Palémon, dans Troïlus et Cressida, il esquisse des sentiments, il ne
+crée pas de personnages; il trace avec aisance et naturel la ligne
+sinueuse des événements et des entretiens, mais il ne marque pas les
+contours précis d'une figure frappante. Si quelquefois[217], sentant
+derrière lui le souffle ardent d'un poëte, il dégage ses pieds embourbés
+dans le limon du moyen âge et d'un bond atteint le champ poétique où
+Stace imite Virgile et égale Lucain, d'autres fois, à propos de «messire
+Phoebus ou Apollo-Delphicus,» il retombe dans le bavardage puéril des
+trouvères ou dans le radotage plat des clercs savants. Ailleurs c'est un
+lieu commun sur l'art qui s'étale au milieu d'une peinture passionnée.
+Il emploie trois mille vers pour conduire Troïlus à sa première
+entrevue. Il a l'air d'un enfant précoce et poëte qui mêlerait à ses
+rêveries d'amour les citations de son manuel et les souvenirs de son
+alphabet[218]. Même dans ses contes de Cantorbéry, il se répète, il se
+traîne en développements naïfs, il oublie de concentrer sa passion ou
+son idée. Il commence une moquerie qui aboutit à peine. Il détrempe une
+vive couleur dans une strophe monotone. Sa voix ressemble à celle d'un
+jeune garçon qui devient homme. L'accent mâle et ferme se soutient
+d'abord; puis une note grêle et douce vient indiquer que cette
+croissance n'est pas achevée et que cette force a des défaillances.
+Chaucer commence à sortir du moyen âge, mais il y est encore.
+Aujourd'hui il compose les contes de Cantorbéry, hier il traduisait le
+roman de _la Rose_. Aujourd'hui il étudie la machine compliquée du
+coeur, découvre les suites de l'éducation primitive ou de l'habitude
+dominante, et trouve la comédie de moeurs; demain il ne prendra plaisir
+qu'aux événements curieux, aux gentilles allégories, aux dissertations
+amoureuses imitées des Français, aux doctes moralités tirées des
+anciens. Tour à tour, c'est un observateur et un trouvère; au lieu du
+pas qu'il fallait faire, il n'a fait qu'un demi-pas.
+
+[Footnote 217: Description du temple de Mars d'après la _Théséide_ de
+Stace.]
+
+[Footnote 218: En parlant de Cressida, il dit: «Aussi vrai que notre
+première lettre est maintenant un A, on ne vit jamais chose digne d'être
+plus chèrement louée, ni sous un noir nuage d'étoile si brillante.»]
+
+Qui l'a arrêté et qui, autour de lui, arrête aussi les autres? On démêle
+l'obstacle dans ses dissertations, dans son ponte de _Meliboeus_, du
+_Curé_, dans son _Testament de l'Amour_; en effet, tant qu'il écrit en
+vers, il est à son aise; sitôt qu'il entre dans la prose, une sorte de
+chaîne s'enroule autour de ses pieds pour l'arrêter. Son imagination est
+libre et son raisonnement est esclave. Les rigides divisions
+scolastiques, l'appareil mécanique des arguments et des réponses, les
+ergo, les citations latines, l'autorité d'Aristote et des Pères viennent
+peser sur sa pensée naissante. Son invention native disparaît sous la
+discipline imposée. La servitude est si pesante, que, même dans son
+_Testament de l'Amour_, parmi les plus touchantes plaintes et les plus
+cuisantes peines, la belle dame idéale qu'il a toujours servie, la
+médiatrice céleste qui lui apparaît dans une vision, l'Amour pose des
+thèses, établit «que la cause d'une cause est cause de la chose causée,»
+et raisonne aussi pédantesquement qu'à Oxford. À quoi peut aboutir le
+talent, même le génie, quand de lui-même il se met dans de pareilles
+entraves? Quelle suite de vérités originales et de doctrines neuves
+peut-on trouver et prouver, lorsque, dans un conte moral comme celui de
+Mélibée et de sa femme Prudence, on se croit obligé d'établir une
+controverse en forme, de citer Sénèque et Job pour interdire les larmes,
+d'alléguer Jésus qui pleure pour autoriser les larmes, de numéroter
+chaque preuve, d'appeler à l'aide Salomon, Cassiodore et Caton, bref
+d'écrire un livre d'école? Il n'y a aux mains du public que la pensée
+agréable et brillante; les idées sérieuses et générales n'y sont pas;
+elles sont en d'autres mains qui les détiennent. Sitôt que Chaucer
+aborde la réflexion, à l'instant saint Thomas, Pierre le Lombard, les
+manuels de péchés, les traités de la définition et du syllogisme, le
+troupeau des anciens et des Pères descendent de leur rayon, entrent dans
+sa cervelle, parlent à sa place, et l'aimable voix du trouvère devient,
+sans qu'il s'en doute, la voix dogmatique et soporifique d'un docteur.
+En fait d'amour et de satire, il a de l'expérience et il invente; en
+fait de morale et de philosophie, il a de l'érudition et se souvient.
+C'est pour un instant, et par un élan isolé, qu'il est entré dans la
+grande observation et dans la véritable étude de l'homme; il ne pouvait
+s'y tenir, il ne s'y est point assis, il n'y a fait qu'une promenade
+poétique, et personne ne l'y a suivi. Le niveau du siècle est plus bas;
+lui-même s'y rabat le plus souvent; c'est parmi les conteurs comme
+Froissart qu'on le trouve, parmi les jolis diseurs comme Charles
+d'Orléans, parmi les versificateurs bavards et vides comme Gower,
+Lydgate, Occlève. Point de fruits, mais des fleurs passagères et frêles,
+beaucoup de branches inutiles, encore plus de branches mourantes ou
+mortes, voilà cette littérature: c'est qu'elle n'a plus de racine; après
+trois cents ans d'efforts, un lourd instrument souterrain a fini par la
+couper. Cet instrument est la philosophie scolastique.
+
+
+VIII
+
+C'est qu'il y a une philosophie sous toute littérature. Au fond de
+chaque oeuvre d'art est une idée de la nature et de la vie; c'est cette
+idée qui mène le poëte; soit qu'il le sache, soit qu'il l'ignore, il
+écrit pour la rendre sensible, et les personnages qu'il façonne comme
+les événements qu'il arrange ne servent qu'à produire à la lumière la
+sourde conception créatrice qui les suscite et les unit. C'est la noble
+vie du paganisme héroïque et de la Grèce heureuse qui apparaît chez
+Homère. C'est la douloureuse et violente vie du catholicisme exalté et
+de l'Italie haineuse qui apparaît chez Dante; en sorte que de chacun
+d'eux on pourrait tirer une théorie de l'homme et du beau. Il en est
+ainsi des autres; c'est pourquoi, selon les variations, la naissance, la
+floraison, le dépérissement ou l'inertie de la conception maîtresse, la
+littérature varie, naît, fleurit, dégénère ou finit. Quiconque plante
+l'une, plante l'autre; quiconque sape l'une, sape l'autre. Mettez dans
+tous les esprits d'un siècle une grande idée neuve de la nature et de
+la vie, de telle façon qu'ils la sentent et la créent de tout leur coeur
+et de toutes leurs forces; et vous les verrez, saisis du besoin de
+l'exprimer, inventer des formes d'art et des groupes de figures.
+Arrachez de tous les esprits d'un siècle toute grande idée neuve de la
+nature et de la vie, et vous les verrez, privés du besoin d'exprimer les
+pensées capitales, copier, se taire, ou radoter.
+
+Que sont-elles devenues, ces pensées capitales? Quel travail les a
+élaborées? Quelles recherches les ont nourries? Ce n'est pas le zèle qui
+a manqué aux travailleurs. Au douzième siècle, l'élan des esprits est
+admirable. À Oxford, il y avait trente mille écoliers. Nul édifice à
+Paris n'eût pu contenir la foule des disciples d'Abeilard; quand il se
+retira dans une solitude, ils l'accompagnèrent en telle multitude, que
+le désert devint une ville. Nulle peine ne les rebutait. Il y a tel
+récit d'un jeune garçon qui, meurtri par son précepteur, veut à toute
+force le garder, afin d'apprendre. Quand arriva la terrible encyclopédie
+d'Aristote, toute défigurée et inintelligible, on la dévora. La seule
+question qui leur fut livrée, la question des universaux, si abstraite,
+si sèche, si embarrassée par les obscurités arabes et les raffinements
+grecs, pendant des siècles, ils s'y acharnèrent. Si lourd et si
+incommode que fût l'instrument qui leur était transmis, le syllogisme,
+ils s'en rendirent maîtres, ils l'alourdirent encore, ils l'enfoncèrent
+en tout sujet dans tous les sens. Ils construisirent des livres
+monstrueux, par multitudes, cathédrales de syllogismes, d'une
+architecture inconnue, d'un fini prodigieux, exhaussées avec une
+contention de tête extraordinaire et que toute l'accumulation du labeur
+humain n'a pu égaler que deux fois[219]. Ces jeunes et vaillants esprits
+avaient cru apercevoir le temple du vrai; ils s'y ruèrent la tête basse,
+par légions, avec une vélocité et une énergie de barbares, enfonçant la
+porte, escaladant les murs, précipités dans l'enceinte, et se trouvèrent
+au fond d'une fosse. Trois siècles de travail au fond de cette fosse
+noire n'ajoutèrent pas une idée à l'esprit humain.
+
+[Footnote 219: Sous Proclus et sous Hégel. Duns Scott, à trente et un
+ans, meurt, laissant, outre ses sermons et ses commentaires, douze
+volumes in-folio en petit caractère serré, en style de Hégel, sur le
+même sujet que Proclus. Voyez aussi saint Thomas et toute la file des
+scolastiques. On n'a pas l'idée de ce travail avant de les avoir
+maniés.]
+
+Car regardez les questions qu'ils y agitent. Ils ont l'air de marcher et
+ils piétinent en place. On dirait, à les voir suer et peiner, qu'ils
+vont tirer de leur coeur et de leur raison quelque grande croyance
+originale; et toute croyance leur est imposée d'avance. Le système est
+fait, ils ne peuvent que l'ordonner et le commenter. La conception ne
+vient pas d'eux, mais de Byzance. Cette conception, infiniment
+compliquée et subtile, oeuvre suprême du mysticisme oriental et de la
+métaphysique grecque, si disproportionnée à leur jeune intelligence, ils
+vont s'user à la reproduire, et, par surcroît, accabler leurs mains
+novices sous le poids d'un instrument logique qu'Aristote avait
+construit pour la théorie, non pour la pratique, et qui devait rester
+dans le cabinet des curiosités philosophiques sans jamais être porté
+dans le champ de l'action. «Si[220] la divine essence a engendré le Fils
+ou a été engendrée par le Père.--Pourquoi les trois personnes ensemble
+ne sont pas plus grandes qu'une seule?--Que les attributs déterminent
+les personnes, et non pas la substance, c'est-à-dire la nature.--Comment
+les propriétés peuvent être dans la nature de Dieu et ne pas la
+déterminer.--Si les esprits créés sont locaux et circumscriptibles.--Si
+Dieu peut savoir plus de choses qu'il n'en sait.» Voilà les idées qu'ils
+remuent; quelle vérité en peut sortir? De main en main la chimère
+grandit, ouvre davantage ses vastes ailes ténébreuses[221]. «Si Dieu
+peut faire que le lieu et le corps étant conservés, le corps n'ait point
+de position, c'est-à-dire d'existence en un lieu.--Si l'impossibilité
+d'être engendré est une propriété constitutive de la première personne
+de la Trinité.--Si l'identité, la similitude et l'égalité sont en Dieu
+des relations réelles.» Duns Scott distingue trois matières: la matière
+premièrement première, la matière secondement première, la matière
+troisièmement première; selon lui, il faut franchir cette triple haie
+d'abstractions épineuses pour comprendre la production d'une sphère
+d'airain. Sous un tel régime, l'imbécillité apparaît vite: saint Thomas
+lui-même examine «si le corps du Christ ressuscité avait des cicatrices,
+si ce corps se meut au mouvement de l'hostie et du calice pendant la
+consécration, si au premier instant de sa conception le Christ a eu
+l'usage du libre arbitre, si le Christ a été tué par lui-même, ou par un
+autre.» Vous vous croyez au bout de la sottise humaine? Attendez. Il
+cherche «si la colombe dans laquelle apparut le Saint-Esprit était un
+animal véritable; si un corps glorifié peut occuper un seul et même lieu
+en même temps qu'un autre corps glorifié; si dans l'état d'innocence
+tous les enfants auraient été mâles.» J'en passe sur les digestions du
+Christ, et d'autres bien plus intraduisibles[222]! C'est là qu'aboutit
+le docteur le plus accrédité, l'esprit le plus judicieux, le Bossuet du
+moyen âge. Même dans cette enceinte de niaiseries, la réponse est
+prescrite; Roscelin et Abeilard sont excommuniés, exilés, enfermés,
+parce qu'ils s'en écartent. Il y a un dogme complet, minutieux, qui
+barre toutes les issues; nul moyen d'échapper; après cent tours et cent
+efforts, il faut venir tomber sous une formule. Si par le mysticisme
+vous tentez de vous envoler au-dessus, si par l'expérience vous essayez
+de creuser au-dessous, des mains crochues et violentes vous attendent à
+la sortie. Le savant passe pour magicien, l'illuminé pour hérétique; les
+Vaudois, les Cathares, les disciples de Jean de Parme, sont brûlés;
+Roger Bacon meurt à temps pour ne pas être brûlé. Sous cette contrainte
+on cesse de penser; car qui dit pensée dit effort inventif, création
+personnelle, oeuvre agissante. On récite une leçon et on psalmodie un
+catéchisme; même au paradis, même dans l'extase et dans les plus divins
+ravissements de l'amour, Dante se croit tenu de faire acte de mémoire
+exacte et d'orthodoxie scolastique. Que sera ce des autres? Il y en a
+qui vont, comme Raymond Lulle, jusqu'à inventer une machine à
+raisonnement pour tenir lieu de l'intelligence. Vers le quatorzième
+siècle, sous les coups d'Occam, cette science verbale elle-même se
+décrépit; on reconnaît que ses entités ne sont que des mots; elle se
+discrédite. En 1367, à Oxford, de trente mille étudiants, il en restait
+six mille; on pose encore des Barbara et des Felapton, mais par routine.
+Chacun traverse à son tour et machinalement le petit pays des chicaniers
+râpés, s'écorche dans les broussailles des ergotages et se charge d'une
+dossée de textes: rien de plus; le vaste corps de sciences qui devait
+former et vivifier toute la pensée de l'homme s'est réduit à un manuel.
+
+[Footnote 220: Pierre le Lombard, _Manuel des sentences_. C'est le livre
+classique du moyen âge.]
+
+[Footnote 221: Duns Scott, éd. 1639.]
+
+[Footnote 222:
+
+ Utrum angelus diligat se ipsum dilectione naturali vel electiva?
+ Utrum in statu innocentiæ fuerit generatio per coitum? Utrum omnes
+ fuissent nati in sexu masculino?
+ Utrum cognitio angeli posset dici matutina et vespertina?
+ Utrum martyribus aureola debeatur?
+ Utrum virgo Maria fuerit virgo in concipiendo?
+ Utrum remanserit virgo post partum?
+ Le lecteur fera bien d'aller chercher dans le texte la réponse à
+ ces deux dernières questions.
+ (Saint Thomas, _Summa Theologica_, édition de 1677.)]
+
+Ainsi peu à peu, par degrés, la conception qui féconde et régit les
+autres s'est desséchée; la profonde source d'où ruissellent toutes les
+eaux poétiques est vide; la science ne fournit plus rien au monde.
+Quelles oeuvres le monde peut-il encore produire? Comme plus tard
+l'Espagne, renouvelant le moyen âge, après avoir éclaté splendidement et
+follement par la chevalerie et la dévotion, par Lope et Calderon, par
+saint Ignace et sainte Thérèse, s'énerva elle-même par l'inquisition et
+la casuistique, et finit par tomber dans le silence de l'abêtissement;
+ainsi le moyen âge, devançant l'Espagne, après avoir étalé l'héroïsme
+insensé des croisades et les extases poétiques du cloître, après avoir
+produit la chevalerie et la sainteté, saint François d'Assise, saint
+Louis et Dante, s'alanguit sous l'inquisition et la scolastique, pour
+s'éteindre dans les radotages et le néant.
+
+Faut-il citer toutes ces bonnes gens qui parlent sans avoir rien à dire?
+On les trouvera dans Warton[223]: des traducteurs par douzaines, qui
+importent les pauvretés de la littérature française et imitent des
+imitations; des rimeurs de chroniques, les plus plats des hommes, et
+qu'on ne lit que parce qu'il faut prendre l'histoire partout, même chez
+les imbéciles; des faiseurs et des faiseuses de poëmes didactiques, qui
+compilent des vers sur l'éducation des faucons, sur les armoiries, sur
+la chimie; des rédacteurs de moralités qui inventent pour la centième
+fois le même songe, et se font enseigner par la déesse Sapience
+l'histoire universelle. Comme les écrivains de la décadence latine, ces
+gens ne songent qu'à transcrire, à compiler, à abréger, à mettre en
+manuels, en mémentos rimés, l'encyclopédie de leur temps.
+
+[Footnote 223: _History of english poetry_, t. II.]
+
+Voulez-vous écouter le plus illustre, le grave Gower, «moral Gower,»
+comme on l'appelle[224]? Sans doute, de loin en loin, il y a en lui
+quelque reste de brillant, quelque grâce. Il ressemble au vieux
+secrétaire d'une cour d'amour, André le Chapelain ou tout autre, qui
+passerait le jour à enregistrer solennellement les arrêts des dames, et
+le soir, appesanti sur son pupitre, verrait dans un demi-songe leur doux
+sourire et leurs beaux yeux. La veine ingénieuse et épuisée de Charles
+d'Orléans coule encore dans ses ballades françaises. Il a la même
+délicatesse mignonne, presque un peu mignarde. La pauvre petite source
+poétique coule encore en minces filets diaphanes sur les cailloux
+lisses, et murmure avec un joli bruissement si faible, que parfois on ne
+l'entend pas. Mais que le reste est lourd! Son grand poëme, _Confessio
+amantis_, est un dialogue entre un amant et son confesseur, imité en
+grande partie de notre Jean de Meung, ayant pour objet, comme le _Roman
+de la Rose_, d'expliquer et de subdiviser les empêchements de l'amour.
+Toujours reparaît le thème suranné, et par-dessus l'érudition indigeste.
+Vous trouverez là une exposition de la science hermétique, un cours sur
+la philosophie d'Aristote, un traité de politique, une kyrielle de
+légendes antiques et modernes ramassées dans les compilateurs, gâtées au
+passage par la pédanterie de l'école et l'ignorance du siècle. C'est une
+charretée de décombres scolastiques; le cloaque s'écroule sur ce pauvre
+esprit, qui de lui-même était coulant et limpide, mais qui, maintenant
+obstrué de tuiles, de briques, de plâtras, de débris rapportés de tous
+les coins du monde, ne se traîne plus qu'obscurci et ralenti. Gower, un
+des plus savants hommes de son temps[225], suppose «que le latin fut
+inventé par la vieille prophétesse Carmens; que les grammairiens
+Aristarchus, Donatus et Didymus réglèrent sa syntaxe, sa prononciation
+et sa prosodie; qu'il fut orné des fleurs de l'éloquence et de la
+rhétorique par Cicéron; puis enrichi de traductions d'après l'arabe, le
+chaldéen, et le grec, et qu'enfin, après beaucoup de travaux d'écrivains
+célèbres, il atteignit la perfection finale dans Ovide, poëte des
+amants.» Ailleurs, il découvre qu'Ulysse apprit la rhétorique de
+Cicéron, la magie de Zoroastre, l'astronomie de Ptolémée et la
+philosophie de Platon. Et quel style! si long, si plat[226], si
+interminablement traîné dans les redites, dans le plus minutieux détail,
+garni de renvois au texte, comme d'un homme qui, les yeux collés sur son
+Aristote et sur son Ovide, esclave de son parchemin moisi, ne fait que
+transcrire et mettre des rimes bout à bout! Écoliers jusqu'à la
+vieillesse, ils ont l'air de croire que toute vérité, tout esprit est
+dans leur gros livre relié en bois, qu'ils n'ont pas besoin de trouver
+ou d'inventer par eux-mêmes, que tout leur office est de répéter, que
+c'est là l'office de l'homme. Le régime scolastique a érigé en reine la
+lettre morte et peuplé le monde d'esprits morts.
+
+[Footnote 224: Contemporain de Chaucer. Sa _Confessio amantis_ est de
+1393. _Histoire de Rosiphèle_. _Ballades_.]
+
+[Footnote 225: Warton, II, 225.]
+
+[Footnote 226: Voir, par exemple, au septième livre, le passage le plus
+poétique, la description de la couronne du soleil.]
+
+Après Gower, Occlève, et Lydgate[227]. «Mon père Chaucer m'aurait
+volontiers instruit, dit Occlève, mais j'étais lourd et j'apprenais peu
+ou point.» Il a paraphrasé en vers un traité d'Égidius _sur le
+gouvernement_; ce sont des moralités: ajoutez-en d'autres _sur la
+compassion_ d'après saint Augustin, _sur l'art de mourir_; puis des
+amours: une lettre de Cupidon datée de sa cour au mois de mai. _Amours
+et moralités_, c'est-à-dire mignardise et abstractions, tel est le goût
+du temps[228]; pareillement, au temps de Lebrun, d'Esménard, à l'extrême
+fin de notre littérature, on composait les recueils avec des poëmes
+didactiques et des bouquets à Chloris.--Pour le moine Lydgate, il a
+quelque talent, quelque imagination, surtout dans les descriptions
+riches; c'est le dernier éclat des littératures qui s'éteignent; on
+entasse l'or, on incruste les pierres précieuses, on tourmente et on
+multiplie les ornements, dans les habits, comme dans les bâtiments,
+comme dans le style[229]. Voyez les costumes sous Henri IV et Henri V,
+les coiffures monstrueuses en coeur ou en cornes, les longues manches
+chargées de dessins fantastiques, les panaches, et aussi les oratoires,
+les tombeaux armoriés, les petites chapelles éblouissantes qui viennent
+s'étaler comme des fleurs sous les nefs du gothique perpendiculaire.
+Quand on ne peut plus parler à l'âme, on essaye encore de parler aux
+yeux. Ainsi fait Lydgate; rien de plus. On lui commande des _pageants_
+ou parades, des déguisements pour la compagnie des orfévres; un _masque_
+devant le roi, un jeu de mai pour les shérifs de Londres, une mise en
+scène de la création pour la fête de _Corpus-Christi_, une mascarade, un
+noël; il donne le plan et fournit les vers. Sur ce point, il est
+intarissable: on lui attribue deux cent cinquante et un poëmes; la
+poésie ainsi entendue devient une oeuvre mécanique; on compose à la
+toise. Ainsi juge l'abbé de Saint-Alban, qui, lui ayant fait traduire en
+vers une légende, paye cent shillings le tout ensemble, les vers,
+l'écriture et les enluminures, et met sur le même pied ces trois
+ouvrages: en effet, il ne faut guère plus de pensée dans l'un que dans
+l'autre. Ses trois grandes oeuvres, _la Chute des princes_, _le Siège de
+Troie_, _l'Histoire de Thèbes_, ne sont que des traductions ou des
+paraphrases verbeuses, érudites, descriptives, sortes de processions
+chevaleresques, coloriées pour la vingtième fois de la même manière, sur
+le même vélin. Le seul point qui fasse saillie, surtout dans le premier
+poëme, c'est l'idée de la Fortune[230] et des violentes vicissitudes
+parmi lesquelles roule la vie humaine. S'il y a une philosophie en ce
+temps, c'est celle-là. On se conte volontiers les histoires horribles et
+tragiques; on les ramasse depuis l'antiquité jusqu'au temps présent; on
+est bien loin de la piété confiante et passionnée qui sentait la main de
+Dieu dans la conduite du monde; on voit que ce monde va çà et là se
+heurtant, se blessant comme un homme ivre. Âge triste et morne, amusé
+par des divertissements extérieurs, opprimé par une misère plate, qui
+souffre et craint sans consolation ni espérance, situé entre l'esprit
+ancien dont il n'a plus la foi vivante, et l'esprit moderne dont il n'a
+pas la science active. Le Hasard, comme une noire fumée, plane au-dessus
+des choses et bouche la vue du ciel. On l'imagine comme «une monstrueuse
+image, la face cruelle et terrible, les regards hautains et menaçants, à
+chacun de ses côtés cent mains, les unes qui élèvent les hommes en de
+hauts rangs de dignité mondaine, les autres qui les empoignent durement
+pour les précipiter.» On contemple les grands malheureux, un roi captif,
+une reine détrônée, des princes assassinés, de nobles cités
+détruites[231], lamentables spectacles qui viennent de s'étaler en
+Allemagne et en France, et qui vont s'entasser en Angleterre; et l'on ne
+sait que les regarder avec une résignation dure. Pour toute consolation,
+Lydgate récite en finissant un lieu commun de piété machinale. Le
+lecteur fait le signe de la croix en bâillant et s'en va. En effet, la
+poésie et la religion ne sont plus capables de suggérer un sentiment
+vrai. Les écrivains calquent et recalquent. Hawes[232] refait le _Palais
+de la Renommée_ de Chaucer, et une sorte de poëme allégorique amoureux
+d'après le _Roman de la Rose_. Barcklay[233] traduit _le Miroir des
+bonnes manières_ et _le Vaisseau des fous_. Toujours des abstractions
+ternes, usées, vides; c'est la scolastique de la poésie. S'il y a
+quelque part un accent un peu original, c'est dans ce _Vaisseau des
+fous_ que traduit Barcklay, dans la _Danse de la mort_ que traduit
+Lydgate, bouffonneries amères, gaietés tristes qui, par les mains des
+artistes et des poëtes, courent en ce moment par toute l'Europe. Ils se
+raillent eux-mêmes, grotesquement et lugubrement: pauvres figures plates
+et vulgaires, entassées dans un navire, ou qu'un squelette grimaçant
+fait danser au son du violon sur leur tombe. Au fond de toute cette
+moisissure et dans ce dégoût dont ils se sont pris pour eux-mêmes,
+paraît le farceur, le Triboulet de taverne, le faiseur de petits vers
+gouailleurs et macaroniques, Skelton[234], virulent pamphlétaire, qui,
+mêlant les phrases françaises, anglaises, latines, les termes d'argot,
+le style à la mode, les mots inventés, entre-choquant de courtes rimes,
+fabrique une sorte de boue littéraire dont il éclabousse Wolsey et les
+évêques. Style, mètre, rime, langue, tout art a fini; au-dessous de la
+vaine parade officielle il n'y a plus qu'un pêle-mêle de débris.
+Pourtant cette poésie, toute «déguenillée, en loques, bâillonnée, sale
+et rongée aux vers, a de la moelle[235].» Elle est pleine de colère
+politique, de verve sensuelle, d'instincts anglais et populaires; elle
+vit. Vie grossière, encore rudimentaire, ignoblement grouillante, comme
+celle qui apparaît dans un grand corps gisant qui se décompose. C'est la
+vie pourtant, avec les deux grands traits qu'elle va manifester, avec la
+haine de la hiérarchie ecclésiastique, qui est la Réforme, avec le
+retour aux sens et à la vie naturelle, qui est la Renaissance.
+
+[Footnote 227: 1420, 1430.]
+
+[Footnote 228: C'est le titre que Froissart (1397) donna à son recueil
+de vers, en le présentant au roi Richard II.]
+
+[Footnote 229: Lydgate, _Histoire de Troie_, description de la chapelle
+d'Hector. Voyez surtout les _Pageants_ ou entrées solennelles.]
+
+[Footnote 230: Voyez sa _Vision de la Fortune_, gigantesque figure. Dans
+cette peinture, il a de l'émotion et du talent.]
+
+[Footnote 231: La guerre des Hussites, la guerre de Cent-Ans, la guerre
+des deux Roses.]
+
+[Footnote 232: Vers 1506. _The Temple of glass_. _Passetyme of
+pleasure_.]
+
+[Footnote 233: Vers 1500.]
+
+[Footnote 234: Mort en 1529, lauréat en 1489. _Les Récompenses de cour_,
+_la Couronne de laurier_, l'_Élégie sur la mort du duc de
+Northumberland_, plusieurs sonnets, sont d'un style convenable et
+appartiennent à la poésie officielle. _Voyez_ Philarète Chasles,
+_Skelton_, études sur le seizième siècle.]
+
+[Footnote 235: Mot de Skelton.
+
+ Though my rhyme be ragged
+ Tattered and gagged,
+ Rudely rain-beaten,
+ Rusty, moth-eaten,
+ Yf ye take welle therewithe,
+ It hath in it some pith.]
+
+
+
+
+LIVRE II.
+
+LA RENAISSANCE.
+
+
+CHAPITRE I.
+
+La Renaissance païenne.
+
+
+§ 1. LES MOEURS.
+
+ I. Idée que les hommes s'étaient faite du monde depuis la
+ dissolution de la société antique.--Comment et pourquoi
+ recommence l'invention humaine.--Forme d'esprit de la
+ Renaissance.--Que la représentation des objets est alors
+ imitative, figurée et complète.
+
+ II. Pourquoi le modèle idéal change.--Amélioration de la
+ condition humaine en Europe.--Amélioration de la condition
+ humaine en Angleterre.--La paix.--L'industrie.--Le
+ commerce.--Le pâturage.--L'agriculture.--Accroissement de la
+ richesse publique.--Les bâtiments et les meubles.--Les palais,
+ les repas et les habits.--Les pompes de la cour.--Fêtes sous
+ Élisabeth.--_Masques_ sous Jacques Ier.
+
+ III. Les moeurs populaires;--Pageants.--Théâtres.--Fêtes de
+ village.--Expansion païenne.
+
+ IV. Les modèles.--Les anciens.--Traduction et lecture des
+ auteurs classiques.--Sympathie pour les moeurs et les dieux de
+ l'antiquité.--Les modernes.--Goût pour les idées et les écrits
+ des Italiens.--Que la poésie et la peinture en Italie sont
+ païennes.--Le modèle idéal est l'homme fort, heureux, borné à
+ la vie présente.
+
+
+§ 2. LA POÉSIE.
+
+ I. La Renaissance en Angleterre est la renaissance du génie
+ saxon.
+
+ II. Les précurseurs.--Le comte de Surrey.--Sa vie féodale et
+ chevaleresque.--Son caractère anglais et personnel.--Ses
+ poëmes sérieux et mélancoliques.--Sa conception de l'amour
+ intime.
+
+ III. Son style.--Ses maîtres, Pétrarque et Virgile.--Ses
+ procédés, son habileté, sa perfection précoce.--L'art est
+ né.--Défaillances, imitation, recherche.--L'art n'est pas
+ complet.
+
+ IV. Croissance et achèvement de l'art.--L'_Euphuès_ et la
+ mode.--Le style et l'esprit de la Renaissance.--Surabondance
+ et dérèglement.--Comment les moeurs, le style et l'esprit se
+ correspondent.--Sir Philip Sidney.--Son éducation, sa vie, son
+ caractère.--Son érudition, son sérieux, sa générosité et sa
+ véhémence.--Son _Arcadie_.--Exagération et maniérisme des
+ sentiments et du style.--Sa _Défense de la poésie_.--Son
+ éloquence et son énergie.--Ses sonnets.--En quoi les corps et
+ les passions de la Renaissance diffèrent des corps et des
+ passions modernes.--L'amour sensuel.--L'amour mystique.
+
+ V. La poésie pastorale.--Abondance des poëtes.--Naturel et
+ force de la poésie.--État d'esprit qui la suscite.--Sentiment
+ de la campagne.--Renaissance des dieux antiques.--Enthousiasme
+ pour la beauté.--Peinture de l'amour ingénu et
+ heureux.--Shakspeare, Jonson, Flechter, Drayton, Marlowe,
+ Warner, Breton, Lodge, Greene.--Comment la transformation du
+ public a transformé l'art.
+
+ VI. La poésie idéale.--Spenser.--Sa vie.--Son caractère.--Son
+ platonisme.--Ses _Hymnes à l'amour et à la beauté_.--Abondance
+ de son imagination.--En quoi elle est épique.--En quoi elle
+ est féerique.--Ses tâtonnements.--Le _Calendrier du
+ berger_.--Ses _Petits poëmes_.--Son chef-d'oeuvre.--_La Reine
+ des fées_.--Son épopée est allégorique et pourtant
+ vivante.--Elle embrasse la chevalerie chrétienne et l'olympe
+ païen.--Comment elle les relie.
+
+ VII. _La Reine des fées_.--Les événements
+ impossibles.--Comment ils deviennent
+ vraisemblables.--Belphoebe et Chrysogone.--Les peintures et
+ les paysages féeriques et gigantesques.--Pourquoi ils doivent
+ être tels.--La caverne de Mammon et les jardins
+ d'Acrasia.--Comment Spenser compose.--En quoi l'art de la
+ Renaissance est complet.
+
+
+§ 3. LA PROSE.
+
+ I. Fin de la poésie.--Changements dans la société et dans les
+ moeurs.--Comment le retour à la nature devient l'appel aux
+ sens.--Changements correspondants dans la poésie.--Comment
+ l'agrément remplace l'énergie.--Comment le joli remplace le
+ beau.--La mignardise.--Carew.--Suckling.--Herrick.--
+ L'affectation.--Quarles, Herbert, Babington, Donne, Cowley.
+ --Commencement du style classique et de la vie de salon.
+
+ II. Comment la poésie aboutit à la prose.--Liaison de la
+ science et de l'art.--En Italie.--En Angleterre.--Comment le
+ règne du naturalisme développe l'exercice de la raison
+ naturelle.--Érudits, historiens, rhétoriciens, compilateurs,
+ politiques, antiquaires, philosophes, théologiens.--Abondance
+ des talents et rareté des beaux livres.--Surabondance,
+ recherche, pédanterie du style.--Originalité, précision,
+ énergie et richesse du style.--Comment, à l'inverse des
+ classiques, ils se représentent non l'idée, mais l'individu.
+
+ III. Robert Burton.--Sa vie et son caractère.--Confusion et
+ énormité de son érudition.--Son sujet, _l'Anatomie de la
+ mélancolie_.--Divisions scolastiques.--Mélange des sciences
+ morales et médicales.
+
+ IV. Sir Thomas Browne.--Son esprit.--Son imagination est d'un
+ homme du Nord.--_Hydriotaphia_, _Religio medici_.--Ses idées,
+ ses curiosités et ses doutes sont d'un homme de la
+ Renaissance.--_Pseudodoxia_.--Effets de cette activité et de
+ cette direction de l'esprit public.
+
+ V. François Bacon.--Son esprit.--Son originalité.--Concentration
+ et splendeur de son style.--Ses comparaisons et ses
+ aphorismes.--_Les Essais_.--Son procédé n'est pas
+ l'argumentation, mais l'intuition.--Son bon sens
+ utilitaire.--Point de départ de sa philosophie.--Que l'objet
+ de la science est l'amélioration de la condition
+ humaine.--_Nouvelle Atlantide_.--Comment cette idée est
+ d'accord avec l'état des choses et l'esprit du temps.--Elle
+ achève la Renaissance.--Comment cette idée amène une nouvelle
+ méthode.--L'_Organum_.--À quel point Bacon s'est
+ arrêté.--Limites de l'esprit du siècle.--Comment la conception
+ du monde, qui était poétique, devient mécanique.--Comment la
+ Renaissance aboutit à l'établissement des sciences positives.
+
+
+§ 1. LES MOEURS.
+
+
+I
+
+Il y avait dix-sept siècles qu'une grande pensée triste avait commencé à
+peser sur l'esprit de l'homme pour l'accabler, puis l'exalter et
+l'affaiblir, sans que jamais, dans un si long intervalle, elle eût lâché
+prise. C'était l'idée de l'impuissance et de la décadence humaine. La
+corruption grecque, l'oppression romaine et la dissolution du monde
+antique l'avaient fait naître; à son tour elle avait fait naître la
+résignation stoïque, l'insouciance épicurienne, le mysticisme alexandrin
+et l'attente chrétienne du royaume de Dieu. «Le monde est mauvais et
+perdu: échappons-lui par l'insensibilité, par l'étourdissement, par
+l'extase.» Ainsi parlaient les philosophies, et la religion, arrivant
+par-dessus elles, avait ajouté qu'il allait finir: «Tenez-vous prêts,
+car le royaume de Dieu est proche.» Mille ans durant, les ruines qui se
+faisaient de toutes parts vinrent incessamment enfoncer dans les coeurs
+cette pensée funèbre, et quand du fond de l'imbécillité finale et de la
+misère universelle l'homme féodal se releva par la force de son courage
+et de son bras, il retrouva pour entraver sa pensée et son oeuvre la
+conception écrasante qui, proscrivant la vie naturelle et les espérances
+terrestres, érigeait en modèles l'obéissance du moine et les langueurs
+de l'illuminé.
+
+Par sa propre force, elle empira. Car le propre d'une pareille
+conception, comme des misères qui l'engendrent et du découragement
+qu'elle consacre, c'est de supprimer l'action personnelle et de
+remplacer l'invention par la soumission. Insensiblement, dès le
+quatrième siècle, on voit la règle morte se substituer à la foi vivante.
+Le peuple chrétien se remet aux mains du clergé, qui se remet aux mains
+du pape. Les opinions chrétiennes se soumettent aux théologiens, qui se
+soumettent aux Pères. La foi chrétienne se réduit à l'accomplissement
+des oeuvres, qui se réduit à l'accomplissement des rites. La religion,
+fluide aux premiers siècles, se fige en un cristal roide, et le contact
+grossier des barbares vient poser par-dessus une couche d'idolâtrie: on
+voit paraître la théocratie et l'inquisition, le monopole du clergé et
+l'interdiction des Écritures, le culte des reliques et l'achat des
+indulgences. Au lieu du christianisme, l'Église; au lieu de la croyance
+libre, l'orthodoxie imposée; au lieu de la ferveur morale, les pratiques
+fixes; au lieu du coeur et de la pensée agissante, la discipline
+extérieure et machinale: ce sont là les traits propres du moyen âge.
+Sous cette contrainte, la société pensante avait cessé de penser; la
+philosophie avait tourné au manuel et la poésie au radotage, et l'homme
+inerte, agenouillé, remettant sa conscience et sa conduite aux mains de
+son prêtre, ne semblait qu'un mannequin bon pour réciter un catéchisme
+et psalmodier un chapelet[236].
+
+[Footnote 236: Voir à Bruges les tableaux de Hemling (quinzième siècle).
+Aucune peinture ne fait si bien comprendre la piété ecclésiastique du
+moyen âge, toute pareille à celle des bouddhistes.]
+
+Enfin l'invention recommence; elle recommence par l'effort de la société
+laïque qui a rejeté la théocratie, maintenu l'État libre, et qui à
+présent retrouve ou trouve une à une les industries, les sciences et les
+arts. Tout se renouvelle; l'Amérique et les Indes sont découvertes, la
+figure de la terre est connue, le système du monde est annoncé, la
+philologie moderne est fondée, les sciences expérimentales commencent,
+les arts et les littératures poussent comme une moisson, la religion se
+transforme; il n'y a point de province dans l'intelligence et dans
+l'action humaines qui ne soit défrichée et fécondée par cet universel
+effort. Il est si grand, que des novateurs il passe aux retardataires,
+et redresse un catholicisme en face du protestantisme qu'il a dressé. Il
+semble que les hommes ouvrent tout d'un coup les yeux et voient. En
+effet, ils entrent dans une forme d'esprit nouvelle et supérieure. C'est
+le trait propre de cet âge, qu'ils ne saisissent plus les choses par
+parcelles, isolément, ou par des classifications scolastiques et
+mécaniques, mais d'ensemble, par des vues générales et complètes, avec
+cet embrassement passionné d'un esprit sympathique qui, placé devant un
+vaste objet, le pénètre dans toutes ses parties, le tâte dans toutes ses
+attaches, se l'approprie, se l'assimile, s'en imprime l'image vivante et
+puissante, si vivante et si puissante qu'il est obligé de la traduire au
+dehors par une oeuvre d'art ou une action. Une chaleur d'âme
+extraordinaire, une imagination surabondante et magnifique, des
+demi-visions, des visions entières, des artistes, des croyants, des
+fondateurs, des _créateurs_, voilà ce qu'une pareille forme d'esprit
+produit au jour; car pour créer il faut avoir, comme Luther et saint
+Ignace, comme Michel-Ange et Shakspeare, une idée non pas abstraite,
+partielle et sèche, mais figurée, achevée et sensible, une vraie
+créature qui s'agite intérieurement et fait effort pour apparaître à la
+lumière. C'est ici le grand siècle de l'Europe et le plus admirable
+moment de la végétation humaine. Nous vivons encore aujourd'hui de sa
+séve, et nous ne faisons que continuer sa poussée et son effort.
+
+
+II
+
+Quand la puissance humaine se manifeste si clairement en oeuvres si
+grandes, rien d'étonnant si le modèle idéal change et si l'antique idée
+païenne reparaît. Elle reparaît amenant avec soi le culte de la beauté
+et de la force; en Italie d'abord; car de tous les pays d'Europe c'est
+le plus païen, le plus voisin de la civilisation antique; puis de là en
+France et en Espagne, en Flandre[237], même en Allemagne, pour gagner
+enfin l'Angleterre. Comment se fait-il qu'elle se propage, et quelle est
+la révolution advenue dans les moeurs qui de toutes parts en ce moment
+réunit tous les hommes dans un sentiment qu'ils avaient oublié depuis
+quinze cents ans? C'est que la condition des hommes s'améliore et qu'ils
+le sentent. Toujours le modèle idéal exprime la situation réelle, et les
+créatures de l'imagination, comme les conceptions de l'esprit, ne font
+que manifester l'état de la société et le degré du bien-être; il y a une
+correspondance fixe entre ce que l'homme admire et ce que l'homme est.
+Tant que la misère est accablante, la décadence visible ou l'espérance
+fermée, il est enclin à maudire la vie terrestre et à chercher des
+consolations dans un autre monde. Sitôt que sa souffrance s'allége, que
+sa puissance se manifeste, que ses perspectives s'élargissent, il
+recommence à aimer la vie présente, à prendre confiance en lui-même, à
+aimer et célébrer l'énergie, le génie, toutes les facultés efficaces qui
+travaillent pour lui procurer le bonheur. Vers la vingtième année
+d'Élisabeth, les nobles quittent le bouclier et l'épée à deux mains pour
+la rapière[238]: petit fait presque imperceptible, énorme cependant, car
+il est pareil au changement qui, il y a soixante ans, nous a fait
+quitter l'épée de cour pour nous laisser les bras ballants dans notre
+habit noir. En effet, c'est alors le régime féodal qui finit et la vie
+de cour qui commence, comme c'est aujourd'hui la vie de cour qui vient
+de finir et le régime démocratique qui vient de commencer. Avec l'épée à
+deux mains, la lourde armure complète, les donjons féodaux, les guerres
+privées, le désordre permanent, tous les fléaux du moyen âge reculent et
+s'effacent dans le passé. L'Anglais est sorti de la guerre des deux
+Roses. Il ne court plus le danger d'être demain pillé comme riche,
+après-demain pendu comme traître; il n'a plus besoin de fourbir son
+armure, de faire des ligues avec les gens puissants, de s'approvisionner
+pour l'hiver, de ramasser des hommes d'armes, de courir la campagne pour
+piller et pendre les autres[239]. La monarchie, en Angleterre comme dans
+toute l'Europe, a mis la paix dans la société[240], et avec la paix
+paraissent les arts utiles. Le bien-être domestique suit la sécurité
+civile, et l'homme, mieux fourni dans sa maison, mieux protégé dans sa
+bourgade, peut prendre goût à la vie terrestre qu'il transforme et va
+transformer.
+
+[Footnote 237: Van Orley, Michel Coxie, Franz Floris, les de Vos, les
+Sadler, Crispin de Pass et les maîtres de Nuremberg.]
+
+[Footnote 238: Le premier carrosse est de 1564. Il étonna beaucoup. Les
+uns disaient que c'était «une grande coquille marine apportée de Chine,»
+les autres que c'était «un temple ou les cannibales adoraient le
+diable.»]
+
+[Footnote 239: Voyez la peinture de cet état de choses dans les lettres
+de la famille Paston, publiées par John Fen.]
+
+[Footnote 240: Louis XI en France, Ferdinand et Isabelle en Espagne,
+Henri VII en Angleterre. En Italie, le régime féodal a fini plus tôt,
+par l'établissement des républiques et des principautés.]
+
+Vers la fin du quinzième siècle[241], le branle est donné; le commerce
+et l'industrie des laines s'accroissent soudainement, et si énormément
+que les terres à blé sont changées en prairies, «que tout est pris pour
+les pâturages[242],» et que dès 1553 quarante mille pièces de drap sont
+exportées en un an par des vaisseaux du pays. C'est là déjà l'Angleterre
+telle que nous la voyons aujourd'hui, contrée de prairies, toute verte,
+coupée de haies, parsemée de bétail, navigatrice, manufacturière,
+opulente, avec un peuple de travailleurs nourris de viande, qui
+l'enrichissent en s'enrichissant. Ils améliorent si bien l'agriculture,
+qu'au bout de cent ans[243] le produit de l'acre est doublé. Ils
+multiplient si fort, qu'en deux cents ans[244] la population double. Ils
+s'enrichissent tellement qu'au commencement de Charles Ier la chambre
+des Communes est trois fois plus riche que la chambre des Lords. La
+ruine[245] d'Anvers par le duc de Parme leur envoie «le tiers des
+marchands et des manufacturiers, qui fabriquaient les soies, les damas,
+les bas, les taffetas, les serges.» La défaite de l'Armada et la
+décadence de l'Espagne ouvrent toutes les mers à leur marine[246]. La
+ruche laborieuse, qui sait oser, essayer, explorer, agir par bandes, et
+toujours fructueusement, va commencer ses profits et ses voyages et
+bourdonner par tout l'univers.
+
+[Footnote 241: 1488. Acte du Parlement sur les _inclosures_.]
+
+[Footnote 242: _A Compendious examination_, 1581, by William Strafford.
+Acte du Parlement, 1541. Whereby the inhabitants of the said town have
+gotten and come into riches and wealthy livings. (Il s'agit de
+Manchester.)]
+
+[Footnote 243: _Pictorial history_, I, 902.]
+
+[Footnote 244: _Pictorial history_, I, 903. De 1377 à 1583, de 2
+millions et demi à 5 millions.]
+
+[Footnote 245: Ludovic Guicciardini. En 1585.]
+
+[Footnote 246: Henri VIII, au commencement de son règne, n'avait qu'un
+vaisseau de guerre. Élisabeth en fit partir cent cinquante contre
+l'Armada.
+
+1553. Compagnie anglaise du commerce russe.
+
+1578. Drake fait le tour du monde.
+
+1600. Compagnie anglaise pour le commerce de l'Inde.]
+
+Au bas et au sommet de la société, dans toutes les parties de la vie, à
+tous les degrés de la condition humaine, ce bien-être nouveau devenait
+visible. En 1533, considérant «que les rues de Londres étaient sales,
+remplies de bourbiers et de fondrières, et que beaucoup de personnes,
+tant à pied qu'à cheval, couraient risque de s'y blesser et y avaient
+presque péri,» Henri VIII faisait commencer le pavage de Londres[247].
+De nouvelles rues couvraient les terrains vides où les jeunes gens
+venaient autrefois courir et lutter. Tous les ans on voyait croître le
+nombre des tavernes, des théâtres, des salles où l'on fumait, où l'on
+jouait, où l'on donnait des combats d'ours. Avant Élisabeth, les maisons
+des gentilshommes de campagne n'étaient guère que des chaumières
+couvertes de paille, recrépies de la plus grossière glaise, et éclairées
+seulement par des treillages. «Au contraire, dit Harrison (1580), celles
+qu'on a bâties récemment le sont ordinairement de briques, de pierres
+dures ou de toutes deux, les chambres larges et belles, et les bâtiments
+de l'office plus éloignés des chambres.» Pour les anciennes maisons de
+bois, on les recouvrait du plâtre le plus fin, lequel, «outre la
+délectable blancheur de la matière elle-même, est étendu en couches si
+unies et si douces, que rien, à mon avis, ne saurait être fait avec plus
+de délicatesse[248]». Cette admiration naïve montre de quels taudis on
+sortait. Voici qu'enfin on emploie le verre pour les fenêtres; les murs
+nus sont tendus de tapisseries où les visiteurs contemplent avec bonheur
+et étonnement des herbes, des animaux, des figures; on commence à faire
+usage des poêles, et l'on éprouve le plaisir inconnu d'avoir chaud.
+
+[Footnote 247: Liv. VI, chap. IV, _Pictorial History_.]
+
+[Footnote 248: Nathan Drake, _Shakspeare and his Times_, passim.]
+
+ «Trois choses, dit Harrison, sont à remarquer chez les fermiers.
+ La première est la multitude des cheminées nouvellement bâties.
+ Dans leur jeune âge, il n'y en avait pas plus de deux, ou tout au
+ plus trois dans la plupart des villes de l'intérieur du royaume.
+ La seconde est l'amélioration des ameublements, qui est grande,
+ quoique non encore générale; car, disent-ils, nos pères (oui, et
+ nous-mêmes aussi), nous avons couché bien souvent dans des
+ grabats de paille, sur de grosses nattes, avec un drap seulement,
+ avec des couvertures faites de poils grossiers ou de lambeaux
+ recousus, et une bonne bûche ronde sous notre tête pour traversin
+ ou oreiller. S'il arrivait que le maître du logis, dans les sept
+ années qui suivaient son mariage, eût acheté un matelas ou un lit
+ de bourre, et aussi un sac de menue paille pour reposer sa tête,
+ il se croyait aussi bien logé que le seigneur de la ville.... Les
+ oreillers, disaient-ils, ne semblaient faits que pour les femmes
+ en couches. La troisième chose est le changement de la vaisselle
+ de bois en pots d'étain, et des cueillers de bois en argent ou en
+ étain; car si commune était dans l'ancien temps cette vaisselle
+ de bois, qu'un homme aurait eu de la peine à trouver quatre
+ pièces d'étain (desquelles peut-être une salière) dans la maison
+ d'un bon fermier.»
+
+Ce n'est pas la possession, c'est l'acquisition qui donne aux hommes la
+joie et le sentiment de leur force; ils remarquent davantage un petit
+bonheur qui est nouveau qu'un grand bonheur qui est ancien; ce n'est pas
+quand tout est bien, c'est quand tout est mieux qu'ils voient la vie en
+beau et sont tentés d'en faire une fête. C'est pourquoi, en ce moment,
+ils en font une fête, une magnifique parade, si semblable à un tableau,
+qu'elle produit la peinture en Italie, si semblable à une
+représentation, qu'elle produit le drame en Angleterre. À présent que la
+hache et l'épée des guerres civiles ont abattu la noblesse indépendante,
+et que l'abolition du droit de maintenance a ruiné la petite royauté
+solitaire de chaque grand baron féodal, les seigneurs quittent leurs
+noirs châteaux, forteresses crénelées, entourées d'eaux stagnantes,
+percées d'étroites fenêtres, sortes de cuirasses de pierre qui n'étaient
+bonnes qu'à garder la vie de leurs maîtres. Ils affluent dans les
+nouveaux palais à dômes et à tourelles, couverts d'ornements tourmentés
+et multipliés, garnis de terrasses et d'escaliers monumentaux, munis de
+jardins, de jets d'eau, de statues, palais de Henri VIII et d'Élisabeth,
+demi-gothiques et demi-italiens[249], dont la commodité, l'éclat, la
+symétrie annoncent déjà des habitudes de société et le goût du plaisir.
+Ils viennent à la cour, ils quittent leurs moeurs: les quatre repas qui
+suffisaient à peine à la voracité antique se réduisent à deux; les
+gentilshommes sont bientôt des raffinés, qui mettent leur gloire dans la
+recherche et la singularité de leurs amusements et de leur parure. On
+les voit se vêtir magnifiquement d'étoffes éclatantes, avec le luxe de
+gens qui, pour la première fois, froissent la soie et font chatoyer
+l'or: pourpoints de satin écarlate, manteaux de zibeline de mille
+ducats, souliers de velours brodés d'or et d'argent, couverts de roses
+ou de rubans, bottes à collets rabattus d'où sortent des flots de
+dentelles, brodées de figures d'oiseaux, d'animaux, de constellations,
+de fleurs en argent, en or, en pierres précieuses, chemises ornementées
+qui coûtent dix livres sterling. «C'est une chose ordinaire de mettre
+mille chèvres et cent boeufs à un habit et de porter tout un manoir sur
+son dos[250].» Les habits de ce temps ressemblent à des châsses. Quand
+Élisabeth mourut, on trouva trois mille habillements dans ses
+garde-robes. Faut-il parler des gigantesques collerettes des dames, de
+leurs robes bouffantes, de leurs corsages tout roides de diamants?
+Singulier signe du temps, les hommes étaient plus changeants et plus
+parés qu'elles. «Telle est notre inconstance, dit Harrison,
+qu'aujourd'hui on n'aime rien que la mode espagnole, tandis que demain
+on ne trouve élégants et agréables que les colifichets français. Un peu
+plus tard, il n'y a d'habits que ceux qui sont dans le goût allemand.
+Tantôt c'est la façon turque que généralement on préfère, tantôt ce sont
+les robes mauresques, les manches barbaresques et les culottes courtes
+françaises. Et si les modes sont diverses, ce serait un monde que de
+dire le prix, la recherche, l'excès, la vanité, la pompe, la variété, et
+finalement l'instabilité et la folie qu'on rencontre à tous les étages.»
+Folie soit, mais poésie aussi. Il y a autre chose qu'un amusement de
+freluquets dans cette mascarade splendide de costumes. Le trop-plein de
+la séve intérieure se répand de ce côté, comme aussi dans les drames et
+les poëmes. C'est une verve d'artistes qui les mène. Il y a une pousse
+incroyable de formes vivantes dans leurs cervelles. Ils font comme leurs
+graveurs, qui, dans leurs frontispices, prodiguent les fruits, les
+fleurs, les figures agissantes, les animaux, les dieux, et versent et
+entassent tout le trésor de la nature sur tous les coins de leur papier.
+Ils ont besoin de jouir du beau; ils veulent être heureux par les yeux;
+ils sentent naturellement par contre-coup le relief et l'énergie de
+toutes les formes. Depuis l'avénement de Henri VIII jusqu'à la mort de
+Jacques Ier on ne voit que processions, tournois, entrées de villes,
+mascarades. Ce sont d'abord les banquets royaux, l'étalage des
+couronnements, les larges et bruyants plaisirs de Henri VIII. Wolsey lui
+donne des fêtes[251] «de façon si coûteuse et si splendide, que c'est
+un ciel de les regarder. Il n'y manque ni dames ni demoiselles bien
+habiles et bien adroites pour danser avec les seigneurs masqués ou pour
+garnir la salle au moment qu'il faut. Il y a aussi toute sorte de
+musique et d'harmonie, avec de belles voix d'hommes et d'enfants. «Le
+roi vient un jour le surprendre à table, suivi de douze seigneurs
+déguisés en bergers avec des habits de drap d'or et de satin cramoisi,
+précédé de porteurs de torches, «avec un tel bruit de tambours et de
+flûtes, que rarement on en vit de pareil[252].» Sur-le-champ on sert un
+nouveau banquet «de deux cents plats différents, très-recherchés et
+d'invention coûteuse. Et ainsi ils passent la nuit, banquetant, dansant,
+et en d'autres réjouissances, au grand contentement du roi et de la
+noblesse assemblée.» Comptez, si vous pouvez[253], les fêtes
+mythologiques, les réceptions théâtrales, les opéras joués en plein air
+pour Élisabeth, Jacques et leurs grands seigneurs. À Kenilworth les
+fêtes durèrent dix-neuf jours. Tout y est: pédanteries, nouveautés, jeux
+populaires, spectacles sanglants, farces grossières, tours de force et
+d'adresse, allégories, mythologie, chevalerie, commémorations rustiques
+et nationales. En pareil temps, dans cet élan universel et dans ce subit
+épanouissement, les hommes s'intéressent à eux-mêmes, trouvent leur vie
+belle, digne d'être représentée et mise en scène tout entière; ils
+jouent avec elle, ils jouissent en la voyant, ils en aiment les hauts,
+les bas, ils en font un objet d'art. La reine est reçue par une
+sibylle, puis par des géants du temps d'Arthur, puis par la Dame du Lac.
+Sylvain, Pomone, Cérès et Bacchus, chaque divinité tour à tour lui
+présente les prémices de son royaume. Le lendemain, un homme sauvage,
+vêtu de mousse et de lierre, dialogue devant elle et en son honneur avec
+Écho. On fait combattre treize ours contre des chiens. Un sauteur
+italien fait des tours merveilleux devant toute la compagnie. La reine
+assiste à un mariage rustique, puis à une sorte de combat comique entre
+les paysans de Coventry, qui représentent la défaite des Danois. Au
+moment où elle revient de la chasse, Triton, sortant du lac, la supplie,
+au nom de Neptune, de délivrer la Dame enchantée, poursuivie par sir
+Bruce Sans-Pitié. Aussitôt la Dame apparaît, entourée de nymphes,
+bientôt suivie de Protée que porte un énorme dauphin. Cachée dans le
+dauphin, une troupe de musiciens chante avec le choeur des divinités
+marines les louanges de la puissante, de la belle, de la chaste reine
+d'Angleterre.--Vous voyez que la comédie n'est pas seulement au théâtre;
+les grands et la reine elle-même deviennent acteurs. Les besoins de
+l'imagination sont si vifs que la cour devient une scène. Sous Jacques
+Ier, tous les ans, au jour des Rois, la reine, les principales dames et
+les premiers nobles jouaient un opéra, appelé _Masque_, sorte
+d'allégorie mêlée de danses, rehaussée par des décorations et des
+costumes éclatants, et dont les tableaux mythologiques de Rubens peuvent
+seuls indiquer la splendeur. «Des lords vêtus à la façon des statues
+antiques, portant sur la tête des couronnes persanes, avec des
+enroulements d'or tournés en dedans, le front ceint d'un bandeau de gaze
+incarnat et argent; le justaucorps en drap incarnat d'argent coupé de
+manière à dessiner le nu, à la façon de la cuirasse grecque, rattaché
+sur la poitrine par une large ceinture de drap d'or brodé qui s'agrafait
+avec des bijoux; les manteaux de soie colorée, les uns couleur du ciel,
+les autres couleur de perle, les autres couleur de flamme ou
+bronzés[254]: les dames en corsage de drap blanc d'argent, brodé de
+figures de paons et de fruits; au-dessous, un vêtement lâche, froncé,
+incarnat, rayé d'argent, divisé par une ceinture d'or, et, sous
+celui-ci, un autre vêtement flottant de drap azuré d'argent, galonné
+d'or; leurs cheveux négligemment noués sous une riche et précieuse
+couronne ornée de toutes sortes de diamants choisis; sur le haut, un
+voile transparent qui tombait jusqu'à terre; leurs chaussures d'azur et
+d'or garnies de rubis et de diamants.» J'abrége la description, qui
+ressemble à celle des contes de fées. Songez que toutes ces parures, ce
+chatoiement des étoffes, ce rayonnement de pierreries, cette splendeur
+des chairs nues, s'étalaient journellement pour le mariage des grands,
+aux accents hardis d'un épithalame païen. Pensez aux festins
+qu'introduisait alors le comte de Carlisle, où l'on servait d'abord une
+table remplie de mets recherchés aussi haut qu'un homme pouvait
+atteindre, pour la jeter aussitôt et la remplacer par une autre table
+pareille. Cette prodigalité de magnificences, ces somptueuses folies, ce
+débridement de l'imagination, cet enivrement des yeux et des oreilles,
+cet opéra joué par les maîtres du royaume marquent, comme la peinture de
+Rubens, de Jordaëns et de la Flandre contemporaine, un si franc appel
+aux sens, un si complet retour à la nature, que notre âge refroidi et
+triste est hors d'état de se les figurer[255].
+
+[Footnote 249: Ce style est appelé le style Tudor. Il devient tout à
+fait italien, voisin de l'antique, sous Jacques Ier, avec Inigo Jones.]
+
+[Footnote 250: Voyez Burton, _Anatomy of melancoly_; Stubbes, etc.]
+
+[Footnote 251: Holinshed, 921.]
+
+[Footnote 252: Holinshed, _ibid._]
+
+[Footnote 253: _Elisabeth and James' Progresses_, by Nichols.]
+
+[Footnote 254: Tiré des _Masques_ de Ben-Jonson. _Masque of hymen_, 76.
+Éd. Gifford, t. VII.]
+
+[Footnote 255: Aussi certaines lettres privées décrivent la cour
+d'Élisabeth comme un endroit où il y avait «peu de piété et de pratique
+de la religion, et où toutes les énormités régnaient au plus haut
+degré.»]
+
+
+III
+
+S'épancher, contenter son coeur et ses yeux, lancer hardiment sur toutes
+les routes de la vie la meute de ses appétits et de ses instincts, voilà
+donc le besoin qui apparaît dans les moeurs. L'Angleterre n'est pas
+encore puritaine. C'est «la joyeuse Angleterre,» _merry England_, comme
+on dit alors. Elle n'est point encore roidie et régularisée. Elle
+s'épanouit largement, librement, et se réjouit de se voir telle. Ce
+n'est pas à la cour seulement qu'on trouve l'opéra, c'est au village.
+Des compagnies ambulantes s'y transportent, et les gens du pays au
+besoin les suppléent; Shakspeare a vu, avant de les peindre, des
+balourds, des charpentiers, des menuisiers, des raccommodeurs de
+soufflets[256] jouer Pyrame et Thisbé, représenter le lion en rugissant
+le plus doucement possible et figurer la muraille en étendant la main.
+Toute fête est un _pageant_ où des bourgeois, des ouvriers, des enfants
+sont les figurants. Ils sont acteurs d'instinct. Quand l'âme est pleine
+et neuve, ce n'est point par des raisonnements qu'elle exprime ses
+idées; elle les joue et les figure; elle les mime; c'est là le vrai et
+le premier langage, celui des enfants, celui des artistes, celui de la
+joie et de l'invention. C'est de cette façon qu'ils se divertissent avec
+des chants et des festins dans toutes les fêtes symboliques dont la
+tradition a peuplé l'année[257]. Le dimanche après la nuit des Rois, les
+laboureurs paradent dans les rues avec leurs chemises par-dessus leurs
+habits, parés de rubans, traînant une charrue au son de la musique, et
+dansant la danse des épées; un autre jour c'est une figure faite d'épis
+qu'on promène dans un chariot, parmi des chants, au son des pipeaux et
+des tambours; une autre fois, c'est le père Noël et sa troupe; ou bien
+c'est l'arbre de mai autour duquel on joue l'histoire de Robin Hood, le
+brave braconnier, et la légende de saint George qui terrasse le dragon.
+Il faudrait un demi-volume pour décrire toutes ces fêtes, celles de la
+Moisson, de la Toussaint, de la Saint-Martin, de la Tonte des agneaux,
+surtout celle de Noël qui durait douze jours et parfois six semaines.
+Ils mangent et boivent, font ripaille, remuent leurs membres,
+embrassent les filles, sonnent les cloches, s'emplissent de bruit: rudes
+bacchanales où l'homme se débride, et qui sont la consécration de la vie
+naturelle: les puritains ne s'y sont pas trompés.
+
+[Footnote 256: _Midsummer Night's Dream_.]
+
+[Footnote 257: Nathan Drake, _Shakspeare and his times_, chap. V et VI.]
+
+ «D'abord, dit Stubbs[258], toutes les têtes folles de la paroisse
+ s'assemblent et choisissent un grand capitaine avec le titre de
+ prince du désordre, et, l'ayant couronné en grande solennité, le
+ prennent pour roi. Ce roi, une fois sacré, choisit vingt,
+ quarante ou cent joyeux gaillards comme lui-même, qui font le
+ service autour de Sa Majesté Souveraine.... Ils ont leurs chevaux
+ de bois, leurs dragons et autres bouffonneries, avec leurs
+ joueurs de flûte paillards et leurs bruyants tambours pour mettre
+ en train la danse du diable. Puis cette troupe de païens marche
+ vers l'église et le cimetière au son des flûtes, au roulement des
+ tambours, dansant, faisant tinter leurs clochettes, faisant
+ flotter, comme des fous, leurs mouchoirs sur leurs têtes, pendant
+ que les chevaux de bois et autres monstres escarmouchent à
+ travers la foule. Et en cette sorte ils vont à l'église comme des
+ démons incarnés, avec un tel bruit confus, qu'il n'y a point
+ d'homme qui puisse entendre sa propre voix. Puis les folles têtes
+ regardent, s'ébahissent, font des grimaces, montent sur les bancs
+ pour voir cette belle cérémonie. Après cela ils font des allées
+ et venues dans l'église, puis dans le cimetière, où ils ont
+ ordinairement leurs berceaux, bosquets, salles d'été et maisons
+ de festin, où ils festoient, banquettent, dansent tout le jour,
+ et parfois toute la nuit aussi. Et ainsi ces furies terrestres
+ passent le jour du sabbat. Une autre espèce de fous écervelés
+ apportent à ces chiens d'enfer (je veux dire le prince du
+ désordre et ses complices) du pain, de la bonne ale, du vieux
+ fromage, du fromage nouveau, des gâteaux, des tartes, de la
+ crème, de la viande, tantôt une chose, tantôt une autre.»
+
+[Footnote 258: Stubbs, _Anatomy of abuses_.]
+
+«Au jour de mai, dit-il ailleurs, chaque paroisse, ville ou village,
+s'assemble, hommes, femmes, enfants; ils s'en vont dans les bois.... et
+passent toute la nuit en divertissements, et le matin rapportent des
+branches de bouleaux et d'autres arbres, mais surtout leur plus précieux
+joyau, l'arbre de mai, qu'ils ramènent en grande vénération avec vingt
+ou quarante paires de boeufs, chaque boeuf ayant un beau bouquet de
+fleurs attaché à la pointe de ses cornes.... Ils plantent ce mai, ou
+plutôt cette puante idole, jonchent de fleurs le gazon d'alentour,
+établissent à l'entour des salles de verdure, des berceaux, sautent et
+dansent, banquettent et festoient, comme les païens pour la dédicace de
+leurs idoles.... De dix filles qui vont au bois cette nuit, il y en a
+neuf qui reviennent grosses.» «....Au son de la cloche, le mardi gras,
+dit un autre, les gens deviennent fous par milliers et oublient toute
+décence et tout bon sens.... C'est au diable et à Satan que, dans ces
+exécrables passe-temps, ils font hommage et sacrifice.» En effet[259],
+c'est à la nature, à l'antique Pan, à Freya, à Hertha, ses soeurs, aux
+vieilles divinités teutoniques conservées à travers le moyen âge. En ce
+moment, dans l'affaiblissement passager du christianisme et dans l'essor
+soudain du bien-être corporel, l'homme s'adore lui-même, et il ne reste
+de vivant en lui que le païen.
+
+[Footnote 259: _Hentzner's travels in England_.
+
+Il pense que dans la fête de la Moisson la figure qu'on traînait en char
+était celle de Cérès.]
+
+
+IV
+
+Pour achever, voyez quelle route en ce moment les idées prennent.
+Quelques sectaires, surtout des bourgeois et des gens du peuple,
+s'appesantissent tristement sur la Bible. Mais c'est dans Rome et dans
+la Grèce païenne que la cour et les gens du monde vont chercher leurs
+précepteurs et leurs héros. Vers 1490[260], on a recommencé à lire les
+classiques; coup sur coup on les traduit; bientôt c'est une mode que de
+les lire dans l'original. Élisabeth, Jeanne Grey, la duchesse de
+Norfolk, la comtesse d'Arundel, beaucoup de dames entendent couramment
+Platon, Xénophon, Cicéron, et les aiment. Peu à peu, par un redressement
+insensible, l'homme s'est relevé jusqu'à la hauteur des grands et des
+sains esprits qui avaient manié sans contrainte toutes les idées il y a
+quinze siècles. Ce n'est pas seulement leur langue qu'il entend, c'est
+leur pensée; il ne répète plus une leçon d'après eux, il soutient une
+conversation avec eux; il est leur égal, et ne trouve qu'en eux des
+esprits aussi virils que le sien. Car ce ne sont pas des ergoteurs
+d'école, des compilateurs misérables, des cuistres rébarbatifs comme les
+professeurs de jargon que lui imposait le moyen âge, comme ce triste
+Duns Scott, dont les commissaires de Henri VIII jettent en ce moment les
+feuillets aux vents. Ce sont des «gentilshommes,» des hommes d'État, les
+plus polis et les mieux élevés du monde, qui savent parler, qui ont tiré
+leurs idées non des livres, mais des choses, idées vivantes, et qui
+d'elles-mêmes entrent dans les âmes vivantes. Par-dessus la procession
+des scolastiques encapuchonnés et des disputeurs crasseux, les deux âges
+adultes et pensants se rejoignent, et l'homme moderne, faisant taire les
+voix enfantines ou nasillardes du moyen âge, ne daigne plus s'entretenir
+qu'avec la noble antiquité. Il accepte ses dieux; il les comprend du
+moins, et s'en entoure. Dans les poëmes, dans les festins, dans les
+tapisseries, dans presque toutes les cérémonies, ils apparaissent, non
+plus restaurés par la pédanterie, mais ranimés par la sympathie, et
+doués par les arts d'une vie aussi florissante et presque aussi profonde
+que celle qu'ils avaient dans leur premier berceau. Après l'affreuse
+nuit du moyen âge et les douloureuses légendes des revenants et des
+damnés, c'est un charme que de revoir l'olympe rayonnant de la Grèce;
+ses dieux héroïques et beaux ravissent encore une fois le coeur des
+hommes; ils soulèvent et instruisent ce jeune monde en lui parlant la
+langue de ses passions et de son génie, et ce siècle de fortes actions,
+de libre sensualité, d'invention hardie n'a qu'à suivre sa pente pour
+reconnaître en eux ses maîtres et les éternels promoteurs de la liberté
+et de la beauté.
+
+[Footnote 260: Warton, t. II, § 4; t. III, § 1.
+
+Avant 1600, tous les grands poëtes, de 1550 à 1616, tous les grands
+historiens de la Grèce et de Rome, sont traduits en anglais. Lillye, en
+1500, le premier enseigne publiquement le grec.]
+
+Plus près de lui est un autre paganisme, celui de l'Italie, plus
+séduisant parce qu'il est moderne et fait couler une nouvelle séve dans
+le tronc antique, plus attrayant parce qu'il est plus sensuel et
+présente, avec le culte de la force et du génie, le culte du plaisir et
+de la volupté. Les rigoristes le savent bien et s'en scandalisent: «Les
+enchantements de Circé, écrit Ascham, ont été apportés d'Italie pour
+gâter les moeurs des gens en Angleterre; beaucoup par des exemples de
+mauvaise vie, mais surtout par les préceptes des mauvais livres traduits
+dernièrement d'italien en anglais et vendus dans toutes les boutiques de
+Londres. Il y a plus de ces livres profanes[261] imprimés ces derniers
+mois qu'on n'en a vu depuis plusieurs vingtaines d'années en Angleterre.
+Aussi maintenant ils ont plus de respect pour les triomphes de Pétrarque
+que pour la Genèse de Moïse, et font plus de cas d'un conte de Boccace
+que d'une histoire de la Bible.» En effet, en ce moment, l'Italie a
+visiblement la primauté en toutes choses, et l'on y va puiser la
+civilisation comme à la source. Quelle est-elle cette civilisation qui
+s'impose ainsi à l'Europe, d'où part toute science et toute élégance,
+qui fait loi dans toutes les cours, où Surrey, Sidney, Spenser,
+Shakspeare vont chercher leurs exemples et leurs matériaux? Elle est
+païenne de fonds et de naissance, par sa langue qui n'est qu'un latin à
+peine déformé, par ses traditions et ses souvenirs latins que nulle
+lacune n'est venue interrompre, par sa constitution où l'antique vie
+urbaine a d'abord primé et absorbé la vie féodale, par le génie de la
+race, où la vigueur et la joie ont toujours surabondé. Plus d'un siècle
+avant les autres, dès Pétrarque, Rienzi et Boccace, les Italiens ont
+commencé à retrouver l'antiquité perdue, à «délivrer les manuscrits
+enfouis dans les cachots de France et d'Allemagne,» à les restaurer, à
+interpréter, commenter, repenser les anciens, à se faire latins de coeur
+et d'esprit, a composer en prose et en vers avec l'urbanité de Cicéron
+et de Virgile, à considérer les belles conversations et les jouissances
+de l'esprit comme l'ornement et la plus exquise fleur de la vie[262]. Ce
+ne sont pas seulement les dehors de la vie antique qu'ils s'approprient,
+c'en est le fonds, j'entends la préoccupation de la vie présente,
+l'oubli de la vie future, l'appel aux sens, le renoncement au
+christianisme. «Il faut jouir, faisait chanter leur premier poëte
+Laurent de Médicis dans ses pastorales et dans ses triomphes. Il n'y a
+point de certitude pour demain.» Déjà dans Pulci éclate l'incrédulité
+moqueuse, la gaieté sensuelle et hardie, toute l'audace des libres
+penseurs qui repoussent du pied avec dégoût le froc usé du moyen âge.
+C'est lui qui, dans un poëme bouffon, met en tête de chaque chant un
+_Hosanna_, un _In principio_, un texte sacré de la messe[263]. C'est
+lui qui, se demandant ce qu'est l'âme et comment elle peut entrer dans
+le corps, la compare à ces confitures que l'on enveloppe dans du pain
+blanc tout chaud. Que devient-elle dans l'autre monde? «Certaines gens
+croient y trouver des becfigues, des ortolans tout plumés, d'excellents
+vins, de bons lits, et à cause de cela, ils suivent les moines, marchent
+derrière eux. Pour nous, mon cher ami, nous irons dans la vallée noire,
+où nous n'entendrons plus chanter _Alleluia_!» Si vous cherchez un
+penseur plus sérieux, écoutez le grand patriote, le Thucydide du siècle,
+Machiavel, qui, opposant le christianisme et le paganisme, dit que l'un
+place le «bonheur suprême dans l'humilité, l'abjection, le mépris des
+choses humaines, tandis que l'autre fait consister le souverain bien
+dans la grandeur d'âme, la force du corps et toutes les qualités qui
+rendent l'homme redoutable.» Sur cela il conclut hardiment que le
+christianisme enseigne à «supporter les maux, et non à faire de grandes
+actions;» il découvre dans ce vice intérieur la cause de toutes les
+oppressions; il déclare que «les méchants ont vu qu'ils pouvaient
+tyranniser sans crainte des hommes, qui, pour aller en paradis, étaient
+plus disposés à supporter les injures qu'à les venger.» À ce ton, et en
+dépit des génuflexions obligées, on devine bien laquelle des deux
+religions il préfère. Le modèle idéal vers lequel tous les efforts se
+tournent, auquel toutes les pensées se suspendent, et qui soulève cette
+civilisation tout entière, c'est l'homme fort et heureux, muni de toutes
+les puissances qui peuvent accomplir ses désirs, et disposé à s'en
+servir pour la recherche de son bonheur.
+
+[Footnote 261: _Ungracious_.]
+
+[Footnote 262: Ma il vero e principal ornemento dell' animo in ciascuno
+penso io che siano le lettere, benchè i Francesi solamente conoscano la
+nobilità dell'arme.... et tutti i litterati tengon per vilissimi
+huomini. Page 112, éd. 1585, Castiglione, _il Cortegiano_.]
+
+[Footnote 263: Voyez Burchard, majordome du pape, récit de la fête où
+assistait Lucrèce Borgia; _Lettres de l'Arétin_, _Vie de Cellini_, etc.]
+
+Si vous voulez voir cette idée dans sa plus grande oeuvre, c'est dans
+les arts qu'il faut la chercher, dans les arts du dessin tels qu'elle
+les fait et les porte par toute l'Europe, suscitant ou transformant les
+écoles nationales avec une telle originalité et une telle force, que
+tout art viable dérive d'elle, et que la population de figures vivantes
+dont elle a couvert nos murailles marque, comme l'architecture gothique
+ou la tragédie française, un moment unique de l'esprit humain. Le Christ
+maigre du moyen âge, le misérable ver de terre déformé et sanglant, la
+Vierge livide et laide, la pauvre vieille paysanne évanouie à côté du
+gibet de son enfant, les martyrs hâves, desséchés par le jeûne, aux yeux
+extatiques, les saintes aux doigts noueux, à la poitrine plate, toutes
+les touchantes ou lamentables visions du moyen âge se sont évanouies; le
+cortége divin qui se développe n'étale plus que des corps florissants,
+de nobles figures régulières et de beaux gestes aisés; les noms sont
+chrétiens, mais il n'y a de chrétien que les noms. Ce Jésus n'est qu'un
+«Jupiter crucifié[264].» Ces Vierges que Raphaël dessine nues avant de
+leur mettre une robe[265] ne sont que de belles filles, toutes
+terrestres, parentes de sa Fornarine. Ces saints que Michel-Ange dresse
+et tord dans le ciel au Jugement dernier sont une assemblée d'athlètes
+capables de bien combattre et de beaucoup oser. Un martyre, comme celui
+de saint Laurent, est une noble cérémonie où un beau jeune homme sans
+vêtements se couche devant cinquante hommes drapés et groupés comme dans
+un gymnase antique. Y a-t-il un de ces personnages qui se soit macéré? Y
+en a-t-il un qui ait pensé avec angoisse et larmes au jugement de Dieu,
+qui ait excédé et dompté sa chair, qui se soit rempli le coeur des
+tristesses et des douceurs évangéliques? Ils sont trop vigoureux pour
+cela, trop bien portants; leurs habits leurs siéent trop bien; ils sont
+trop prêts à l'action énergique et prompte. On en ferait trop aisément
+de forts soldats ou de superbes courtisanes, admirables dans une parade
+ou dans un bal. Aussi bien, tout ce que le spectateur accorde à leur
+auréole, c'est une génuflexion ou un signe de croix; après quoi les yeux
+jouissent d'eux, et ils ne sont là que pour la jouissance des yeux. Ce
+que le spectateur sent dans une madone florentine, c'est le magnifique
+animal vierge, dont le tronc puissant, la superbe pousse annoncent la
+race et la santé; ce n'est pas l'expression morale, comme aujourd'hui,
+que les artistes peignent, la profondeur d'une âme tourmentée et
+raffinée par trois siècles de culture; c'est au corps qu'ils
+s'attachent, jusqu'à parler avec enthousiasme des vertèbres «qui sont
+magnifiques,» des omoplates qui, dans les mouvements du bras, «sont d'un
+admirable effet[266].» «Le point important» pour eux «est de bien faire
+un homme et une femme nus.» La beauté pour eux est celle de la charpente
+osseuse qui s'emmanche, des tendons qui se tiennent et se bandent, des
+cuisses qui vont dresser le tronc, de la vaillante poitrine qui respire
+amplement, du col qui va tourner. Qu'il fait bon d'être nu! qu'on est
+bien en pleine lumière pour jouir de son corps florissant, de ses
+muscles dispos, de son âme gaillarde et hardie! Les splendides déesses
+reparaissent avec leur nudité primitive, sans songer qu'elles sont nues;
+on voit bien à la tranquillité de leur regard, à la simplicité de leur
+expression, qu'elles l'ont toujours été et que la pudeur ne les a point
+encore atteintes. La vie de l'âme ne s'oppose point ici, comme chez
+nous, à la vie du corps; la première n'est ni abaissée ni méprisée, on
+ose en montrer les actions et les organes; on ne les cache pas, l'homme
+ne songe pas à paraître tout esprit. Elles sortent comme autrefois de la
+mer lumineuse, avec leurs chevaux cabrés qui hérissent leur crinière,
+mâchant le frein, aspirant de leur naseaux les senteurs salées, pendant
+que leurs compagnons emplissent de leur souffle les conques sonnantes;
+et les spectateurs[267] habitués à manier l'épée, à s'exercer nus avec
+le poignard et le glaive à deux mains, à chevaucher sur des routes
+dangereuses, sentent par sympathie la fière tournure de l'échine
+cambrée, l'effort du bras qui va frapper et le long tressaillement des
+muscles qui du talon jusqu'à la nuque se gonflent pour roidir l'homme ou
+le lancer.
+
+[Footnote 264: Mot de Pulci.]
+
+[Footnote 265: _Voyez_ ses esquisses à Oxford et les esquisses du
+religieux Fra Bartholomeo à Florence. _Voyez_ aussi _le Martyre de saint
+Laurent_, par Baccio Bandinelli.]
+
+[Footnote 266: Benvenuto Cellini, _Principes sur l'art du dessin_. «Tu
+dessineras alors l'os qui est placé entre les deux hanches. Il est
+très-beau et se nomme sacrum.... Les admirables os de la tête.»]
+
+[Footnote 267: _Vie de Benvenuto Cellini_. _Voyez_ aussi ces exercices
+que Castiglione prescrit à l'homme bien élevé:
+
+Peró voglio che il nostro cortegiano sia perfetto cavaliere d'ogni
+sella.... Et perchè degli Italiani è peculiar laude il cavalcare benè
+alla brida, il maneggiar con raggione massimamente cavalli aspri, il
+corre lance, il giostare, sia in questo de meglior Italiani.... Nel
+torneare, tener un passo, combattere una sbarra, sia buono tra il
+miglior francesi.... Nel giocare a canne, correr torri, lanciar haste e
+dardi, sia tra Spagnuoli eccellente.... Conveniente è ancor sapere
+saltare, e correre;.... ancor nobile exercitio il gioco di palla.... Non
+di minor laude estimo il voltegiar a cavallo. Page 55, édition 1585.]
+
+
+§ 2. LA POÉSIE.
+
+I
+
+Transplanté dans des races et dans des climats différents, ce paganisme
+reçoit de chaque race et de chaque climat des traits distincts et un
+caractère propre. Il devient anglais en Angleterre; la Renaissance
+anglaise est la renaissance du génie saxon. C'est que l'invention
+recommence, et qu'inventer c'est exprimer son génie; une race latine ne
+peut inventer qu'en exprimant des idées latines; une race saxonne ne
+peut inventer qu'en exprimant des idées saxonnes, et l'on va trouver,
+sous la civilisation et la poésie nouvelles, des descendants de
+l'antique Coedmon, d'Adhlem, de Piers Plowman et de Robin Hood.
+
+
+II
+
+«À la fin du règne de Henri VIII, dit le vieux Puttenham, s'éleva une
+compagnie nouvelle de poëtes de cour, dont sir Thomas Wyatt l'aîné, et
+Henri, comte de Surrey, furent les deux capitaines, lesquels, ayant
+voyagé en Italie et goûté le doux style et les nobles rhythmes de la
+poésie italienne, ainsi que des novices nouvellement sortis des écoles
+de Dante, Pétrarque, Arioste, polirent grandement notre poésie vulgaire
+qui était rude et villageoise[268], et pour cette cause peuvent être
+justement appelés les premiers réformateurs du style et du mètre
+anglais.» Non que leur idée soit bien originale ou manifeste franchement
+l'esprit nouveau. Le moyen âge s'achève, mais n'est pas encore fini.
+Autour d'eux, André Borde, John Bale, John Heywood, Skelton lui-même
+renouvellent la platitude de la vieille poésie et la rudesse de l'ancien
+style. Les moeurs, à peine dégrossies, sont encore à demi féodales; au
+camp, devant Landrecies, le commandant anglais écrit une lettre amicale
+au gouverneur français de Térouanne pour lui demander «s'il n'a pas
+quelques gentilshommes disposés à rompre une lance en faveur des dames,»
+et promet d'envoyer six champions à leur rencontre. Parades, combats,
+blessures, défis, amour, appel au jugement de Dieu, pénitences, on
+trouve tout cela dans la vie de Surrey comme dans un roman de
+chevalerie. C'est un grand seigneur, un comte, un parent du roi qui a
+figuré dans les processions et les cérémonies, qui a fait la guerre,
+commandé des forteresses, ravagé des pays, qui est monté à l'assaut, qui
+est tombé sur la brèche, qui a été sauvé par son serviteur, magnifique,
+dépensier, irritable, ambitieux, quatre fois emprisonné, puis décapité.
+Au couronnement d'Anne de Boleyn, il portait la quatrième épée. Au
+mariage d'Anne de Clèves, il est un des tenants du tournoi. Dénoncé et
+enfermé, il propose de combattre sans armure son adversaire armé. Une
+autre fois, il est mis en prison pour avoir mangé de la viande en
+carême. Rien d'étonnant si ce prolongement des moeurs chevaleresques
+amène un prolongement de la poésie chevaleresque, si dans un temps qui
+achève l'âge de Pétrarque les poëtes retrouvent les sentiments de
+Pétrarque. Lord Berner, lord Sheffield, sir Thomas Wyatt, et au premier
+rang, Surrey, sont, comme Pétrarque, des soupirants plaintifs et
+platoniques; c'est l'amour pur que Surrey exprime, et sa dame, la belle
+Géraldine, comme Béatrix et Laure, est une madone idéale et un enfant de
+treize ans.
+
+[Footnote 268: _Homely_.]
+
+Et cependant, parmi ces langueurs de la tradition mystique, l'accent
+personnel vibre. Dans cet esprit qui imite et qui parfois imite mal, qui
+tâtonne encore et çà et là laisse entrer dans ses stances polies les
+vieux mots naïfs ou les allégories usées des hérauts d'armes et des
+trouvères, voici déjà la mélancolie du Nord, l'émotion intime et
+douloureuse. Ce trait, qui tout à l'heure, au plus beau moment de la
+plus riche floraison, dans le magnifique épanouissement de la vie
+naturelle, répandra une teinte sombre sur la poésie de Sidney, de
+Spenser, de Shakspeare, maintenant, dès le premier poëte, sépare ce
+monde païen, mais germanique, de l'autre monde tout voluptueux, qui, en
+Italie, s'égaye avec la fine ironie, et n'a de goût que pour les arts et
+le plaisir. Surrey traduit en vers l'Ecclésiaste. N'est-il pas
+singulier, à cette heure matinale, dans cette aube naissante, de trouver
+dans sa main un pareil livre? Le désenchantement, la rêverie morne ou
+amère, la connaissance innée de la vanité des choses humaines ne
+manquent guère dans ce pays et dans cette race; ces hommes ont de la
+peine à porter la vie et savent parler de la mort. Les plus beaux vers
+de Surrey témoignent déjà de ce naturel sérieux, de cette philosophie
+instinctive et grave; ce sont des chagrins qu'il raconte, c'est son cher
+Wyatt qu'il regrette, c'est Clère, son ami, c'est le jeune duc de
+Richmond, son compagnon, tous morts avant l'âge. Seul, emprisonné à
+Windsor, il se rappelle les heureux jours qu'ils y ont passés ensemble,
+leurs joutes «dans les grandes cours vertes,» les épanchements, les
+causeries folâtres des longs soirs d'hiver, «le jeu de paume, où, les
+yeux éblouis par les rayons de l'amour, ils manquaient la balle pour
+surprendre un regard de leurs dames.»--«Chaque douce place éveille un
+souvenir amer.» À ces pensées, «le sang quitte son visage, et une pluie
+de larmes coule sur ses joues pâles.»--«Ô séjour de félicité qui
+renouvelles ma peine!--réponds-moi: Où est mon noble frère?--lui que
+dans tes murs tu enfermais chaque nuit;--cher à tant d'autres, plus cher
+à moi qu'à personne.--Écho, hélas! qui prend pitié de ma peine,--répond
+par un sourd accent de douleur[269].» Pareillement, dans l'amour, c'est
+l'abattement d'une âme fatiguée qu'il exprime. «Chaque chose ayant vie,
+le paysan, le boeuf de labour, le rameur à la galère, tous ont quelques
+heures de répit, tous, excepté lui, qui s'afflige le jour, qui veille la
+nuit, qui passe des rêveries tristes aux plaintes, des plaintes aux
+larmes amères, puis des larmes encore aux plaintes douloureuses, et dont
+la vie s'use ainsi[270].» Ce qui apporte aux autres la joie lui apporte
+la peine. «La douce saison qui fait sortir boutons et fleurs--a vêtu de
+vert la colline et aussi la vallée.--Le rossignol a des plumes nouvelles
+et chante.--La tourterelle a dit sa chanson à sa compagne.--L'été est
+venu, car chaque bourgeon à présent s'ouvre.--Le cerf a pendu sa vieille
+ramure aux pieux de l'enceinte.--Le daim dans la bruyère laisse tomber
+sa fourrure d'hiver.--Les poissons glissent avec des écailles
+nouvelles.--Le serpent abandonne toute sa dépouille.--L'agile hirondelle
+poursuit les petites mouches.--L'abeille affairée à présent compose son
+miel.--L'hiver est fini, qui était la mort des fleurs;--Et je vois que
+parmi toutes ces douces choses,--chaque souci diminue; et pourtant ma
+peine revient[271].» N'importe, il aimera jusqu'au dernier souffle. «Si
+mon faible corps manque ou défaille,--ma volonté est qu'elle garde
+toujours mon coeur.--Et quand ce corps sera rendu à la terré, je lui
+lègue mon ombre lassée pour la servir encore[272]....» Amour infini et
+pur comme celui de Pétrarque, elle en est digne; au milieu de tous ces
+vers étudiés ou imités, un admirable portrait se détache, le plus simple
+et le plus vrai qu'on puisse imaginer, oeuvre du coeur cette fois et non
+de la mémoire, qui, à travers la madone chevaleresque, fait apparaître
+l'épouse anglaise, et par delà la galanterie féodale montre le bonheur
+domestique. Surrey seul, inquiet, entend en lui-même la voix ferme d'un
+bon ami, d'un conseiller sincère, l'Espoir qui lui parle avec assurance,
+lui jurant qu'elle est[273] «la plus digne et la plus loyale, _la plus
+douce et la plus soumise de coeur_ qu'un homme puisse trouver sur la
+terre.» Si l'amour et la foi étaient partis, on pourrait les retrouver
+en elle. Son coeur n'a d'autre idée que de t'être fidèle; elle ne
+s'occupe que de toi et de ton bien. «Elle souhaite ta santé et ton
+bonheur, et t'aime autant et aussi fort qu'une femme peut aimer un
+homme; elle est à toi et le dit, et prend souci de toi en dix mille
+façons. Tu es là quand elle parle, quand elle mange, quand elle pleure,
+quand elle soupire. Le soir elle te dit: Adieu, mon bien-aimé; quoique,
+Dieu le sait, tu sois bien loin d'elle, elle te répète mainte et mainte
+fois bonsoir.»--«Elle te nomme souvent son cher bien-aimé--sa
+consolation, son bonheur, toute sa joie--et conte à son oreiller toute
+son histoire:--comment tu as fait sa peine et son chagrin,--combien elle
+soupire après toi, comme il lui tarde de te voir.--Elle dit: Pourquoi
+es-tu ainsi loin de moi?--Ne suis-je pas celle qui t'aime le mieux?--Ne
+souhaité-je pas ton aise et ton repos?--Ne cherché-je point comme je
+puis te plaire?--Pourquoi t'en vas-tu aussi loin de ton bien?--Si je
+suis celle à qui tu t'intéresses,--pour qui tu vis ainsi dans le
+tourment;--hélas! tu sais que tu me trouveras ici,--ici où je suis
+toujours ta chère bien-aimée,--ta plus dévouée, ta plus fidèle,--celle
+qui t'aime toujours et ne pourra jamais s'en empêcher,--celle qui est à
+toi et ne songe qu'à toi,--comme toi aussi, je pense, tu songes à
+elle,--à celle qui entre toutes les femmes--ne respire que pour être
+toute à toi.» Certainement c'est à sa femme[274] qu'il pense en ce
+moment, non à quelque Laure imaginaire; le rêve poétique de Pétrarque
+est devenu la peinture exacte de la profonde et parfaite affection
+conjugale, telle qu'elle subsiste encore en Angleterre, telle que tous
+les poëtes, depuis l'auteur de la _Nut Brown Maid_ jusqu'à Dickens[275],
+n'ont jamais manqué de la représenter.
+
+[Footnote 269:
+
+ So cruel prison how could betide, alas!
+ As proud Windsor? where I, in lust and joy,
+ With a king's son, my childish years did pass,
+ In greater feast than Priam's son of Troy:
+
+ Where each sweet place returns a taste full sour!
+ The large green courts where we were wont to hove,
+ With eyes cast up into the Maiden Tower,
+ And easy sighs such as folk draw in love.
+
+ The stately seats, the ladies bright of hue;
+ The dances short, long tales of great delight,
+ With words and looks that tigers could but rue,
+ Where each of us did plead the other's right.
+
+ The palm-play, where, despoiled for the game;
+ With dazzled eyes oft we by gleams of love,
+ Have missed the ball and got sight of our dame,
+ To bait her eyes, which kept the leads above.
+
+ The secret thoughts imparted with such trust,
+ The wanton talk, the divers change of play,
+ The friendship sworn, each promise kept so just;
+ Wherewith we passed the winter night away.
+
+ And with this thought, the blood forsakes the face,
+ The tears berain my cheeks of deadly hue,
+ The which, as soon as sobbing sighs, alas,
+ Upsupped have, thus I my plaint renew:
+
+ O place of bliss! renewer of my woes,
+ Give me accounts, where is my noble fere;
+ Whom in thy walls thou dost each night enclose;
+ To other leef, but unto me most dear:
+
+ Echo, alas! that doth my sorrow rue,
+ Returns thereto a hollow sound of plaint.]
+
+[Footnote 270:
+
+ For all things having life, sometime hath quiet rest;
+ The bearing ass, the drawing ox, and every other beast;
+ The peasant and the post, that serves at all assays,
+ The ship-boy, and the galley-slave, have time to take their ease,
+ Save I alas! whom care, of force doth so constrain,
+ To wail the day, and wake the night, continually in pain,
+ From pensiveness to plaint, from plaint to bitter tears,
+ From tears to painful plaint again; and thus my life it wears.]
+
+[Footnote 271:
+
+ The soote season that bud and bloom forth brings
+ With green hath clad the hill and eke the vale.
+ The nightingale with feathers new she sings,
+ The turtle to her mate hath told her tale.
+ Summer is come, for every spray now springs
+ The hart has hung his old head on the pale.
+ The buck in brake his winter coat he slings;
+ The fishe flete with new repaired scale
+ The adder all slough away she flings,
+ The swift swallow persueth the flies smalle,
+ The busy bee her honey now she mings.
+ Winter is worn that was the flower's bale.
+ And thus I see among these pleasent things,
+ Each care decays, and yet my sorrow springs!]
+
+[Footnote 272:
+
+ Yet rather die a thousand times than once to false my faith;
+ And if my feeble corpse, through weight of woful smart,
+ Do fail or faint, my will it is that still she keep my heart.
+ And when this carcass here to earth shall be refar'd,
+ I do bequeath my wearied ghost to serve her afterward.]
+
+[Footnote 273:
+
+ I assure thee, even by oath,
+ And thereon take my hand and troth,
+ That she is one the worthiest,
+ The truest and the faithfullest,
+ The gentlest and meekest of mind,
+ That here on earth a man may find;
+ And if that love and truth were gone,
+ In her it might be found alone.
+ For in her mind no thought there is,
+ But how she may be true, I wis;
+ And tenders thee and all thy heal,
+ And wisheth both thy health and weal;
+ And loves thee even as far-forth than
+ As any woman may a man;
+ And is thy own and so she says;
+ And cares for thee ten thousand ways;
+ On thee she speaks, on thee she thinks.
+ With thee she eats, with thee she drinks;
+ With thee she talks, with thee she moans,
+ With thee she sighs, with thee she groans,
+ With thee she says: «Farewell, mine own!»
+ When thou, God knows, full far art gone.
+ And, even to tell thee all aright,
+ To thee she says full oft: «Good night.»
+ And names thee oft her own most dear,
+ Her comfort, weal, and all her cheer;
+ And tells her pillow all the tale
+ How thou hast done her woe and bale;
+ And how she longs and plains for thee,
+ And says: «Why art thou so from me?
+ Am I not she that loves thee best?
+ Do I not wish thine ease and rest?
+ Seek I not how I may thee please?
+ Why art thou then so from thy ease?
+ If I be she for whom thou carest,
+ For whom in torments so thou farest,
+ Alas! thou knowest to find me here,
+ Where I remain thine own most dear,
+ Thine own most true, thine own most just,
+ Thine own that loves thee still and must;
+ Thine own that cares alone for thee,
+ As thou, I think, dost care for me;
+ And even the woman, she alone,
+ That is full bent to be thine own.]
+
+[Footnote 274: Dans une autre pièce, _Complaint on the absence of her
+lover being upon the sea_, il parle en propres termes presque aussi
+tendrement de sa femme.]
+
+[Footnote 275: Greene, Beaumont et Flechter, Webster, Shakspeare, Ford,
+Otway, Richardson, de Foë, Fielding, Byron, Dickens, Thackeray, etc.]
+
+
+III
+
+Un Pétrarque anglais: ce mot sur Surrey est le plus juste, d'autant plus
+juste qu'il exprime son talent aussi bien que son âme. En effet, comme
+Pétrarque le plus ancien des humanistes et le premier des écrivains
+parfaits, c'est un style nouveau que Surrey apporte, le style viril,
+indice d'une grande transformation de l'esprit; car cette façon
+d'écrire est l'effet d'une réflexion supérieure, qui, dominant
+l'impulsion primitive, calcule et choisit en vue d'un but. À ce moment,
+l'esprit est devenu capable de se juger, et il se juge. Il reprend son
+oeuvre spontanée, tout enfantine et décousue, à la fois incomplète et
+surabondante; il la fortifie et la lie; il l'émonde et l'achève; il y
+démêle son idée maîtresse, pour l'en dégager et la mettre au jour. Ainsi
+fait Surrey, et son éducation l'y a préparé; car avec Pétrarque il a
+étudié Virgile et traduit presque vers pour vers deux livres de
+l'_Énéide_. En pareille compagnie, on est contraint de trier ses idées
+et de serrer ses phrases. À leur exemple, il mesure les moyens de
+frapper l'attention, d'aider l'intelligence, d'éviter la fatigue et
+l'ennui. Il prévoit la dernière ligne en écrivant la première. Il garde
+pour dernier trait le mot le plus fort, et marque la symétrie des idées
+par la symétrie des phrases. Tantôt il guide l'esprit par une série
+d'oppositions continues jusqu'à l'image finale, sorte de cassette
+brillante où il vient déposer l'idée qu'il porte et fait regarder depuis
+le départ[276]. Tantôt il promène le lecteur jusqu'au bout d'une longue
+description fleurie pour l'arrêter tout d'un coup sur un demi-vers
+triste[277]. Il manie les procédés et sait produire les effets; même il
+a de ces vers classiques où deux substantifs, flanqués chacun d'un
+adjectif, se font équilibre autour d'un verbe[278]. Il assemble ses
+phrases en périodes harmonieuses, et songe au plaisir des oreilles comme
+au plaisir de l'esprit. Il ajoute par des inversions de la force aux
+idées et de la gravité au discours. Il choisit les termes élégants ou
+nobles, n'admet point de mots oiseux ni de phrases redondantes. Il fait
+tenir une idée dans chaque épithète et un sentiment dans chaque
+métaphore. Il y a de l'éloquence dans le développement régulier de sa
+pensée; il y a de la musique dans l'accent soutenu de ses vers.
+
+[Footnote 276: _The frailty and hurtfulness of beauty._]
+
+[Footnote 277: _Description of spring_. _A vow to love faithfully._]
+
+[Footnote 278: _Complaint of the lover disdained._]
+
+Voilà donc l'art qui est né: ceux qui ont des idées tiennent maintenant
+un instrument capable de les exprimer; comme les peintres italiens qui,
+en cinquante ans, ont importé ou trouvé tous les procédés techniques du
+pinceau, les écrivains anglais, en un demi-siècle, vont importer ou
+trouver tous les artifices de langage, la période, le style noble, le
+vers héroïque, bientôt la grande stance, si bien que plus tard les plus
+parfaits versificateurs, «Dryden et Pope lui-même, n'ajouteront presque
+rien aux règles inventées et appliquées dès ces premiers essais[279].»
+Même Surrey est trop voisin d'eux, trop enfermé dans ses modèles, trop
+peu libre; il n'a point encore senti le grand souffle ardent du siècle;
+on ne trouve point en lui un génie hardi, un homme passionné qui
+s'épanche, mais un courtisan, amateur d'élégance, qui, touché par les
+beautés de deux littératures achevées, imite Horace et les maîtres
+choisis d'Italie, corrige et polit de petits morceaux, s'étudie à bien
+parler le beau langage. Parmi des demi-barbares, il porte convenablement
+un habit habillé. Encore ne le porte-t-il pas avec une entière aisance;
+il a les yeux trop invariablement fixés sur ses modèles et n'ose se
+permettre les gestes francs et forts. Il est parfois écolier, il abuse
+des glaces et des flammes, des blessures et des martyres; quoique
+amoureux, et véritablement, il songe trop qu'il doit l'être à la façon
+de Pétrarque, surtout qu'une phrase doit être balancée et qu'une image
+doit être suivie; j'oserais dire que dans ses sonnets de soupirant
+transi il pense moins souvent à bien aimer qu'à bien écrire. Il a des
+concetti, des mots faux; il emploie des tours usés; il raconte comment
+Nature, après avoir fait sa dame, a brisé le moule; il fait manoeuvrer
+Cupidon et Vénus; il manie les vieilles machines des troubadours et des
+anciens en homme ingénieux qui veut passer pour galant. Il n'y a guère
+d'esprit qui ose tout d'abord être tout à fait lui-même; quand paraît un
+art nouveau, le premier artiste écoute non son coeur, mais ses maîtres,
+et se demande à chaque pas s'il pose bien le pied sur le sol solide et
+s'il ne bronche point.
+
+[Footnote 279: Surrey, édition Nott. Remarques du docteur Nott.]
+
+
+IV
+
+Insensiblement la croissance se fait, et à la fin du siècle tout est
+changé. Un style nouveau, étrange, surchargé, s'est formé, et va régner
+jusqu'à la Restauration, non-seulement dans la poésie, mais aussi dans
+la prose, même dans les discours de cérémonie et dans les prédications
+théologiques[280], si conforme à l'esprit du temps, qu'on le rencontre
+en même temps par toute l'Europe, chez Ronsard et d'Aubigné, chez
+Calderon, Gongora et Marini. En 1580 parut _Euphuès_, _l'anatomie de
+l'esprit_, par Lyly, qui en fut le manuel, le chef-d'oeuvre, la
+caricature, et qu'une admiration universelle accueillit[281]. «Notre
+nation, dit Édouard Blount, lui doit d'avoir appris un nouvel anglais.
+Toutes nos dames furent ses écolières. Une beauté à la cour qui ne
+savait parler l'euphuisme était aussi peu regardée que celle qui
+aujourd'hui ne sait point parler français.» Les dames savaient par coeur
+toutes les phrases d'Euphuès, singulières phrases recherchées et
+raffinées, qui sont des énigmes, dont l'auteur semble chercher de parti
+pris les expressions les moins naturelles et les plus lointaines, toutes
+remplies d'exagérations et d'antithèses, où les allusions mythologiques,
+les réminiscences de l'alchimie, les métaphores botaniques et
+astronomiques, tout le fatras et tout le pêle-mêle de l'érudition, des
+voyages, du maniérisme, roule dans un déluge de comparaisons et de
+concetti. Ne le jugez pas par la grotesque peinture que Walter Scott en
+a faite; son sir Percy Shafton n'est qu'un pédant, un copiste froid et
+terne; et c'est la chaleur, l'originalité qui donnent à ce langage un
+tour vrai et un accent; il faut se l'imaginer non pas mort et inerte,
+tel que nous l'avons aujourd'hui dans les vieux livres, mais voltigeant
+sur les lèvres des dames et des jeunes seigneurs en pourpoint brodé de
+perles, vivifié par leur voix vibrante, leurs rires, l'éclair de leurs
+yeux, et le geste des mains qui jouaient avec la coquille de l'épée ou
+tortillaient le manteau de satin. Ils sont en verve, leur tête est
+pleine et comblée, et ils s'amusent, comme font aujourd'hui des artistes
+nerveux et ardents à leur aise dans un atelier. Ils ne parlent point
+pour se convaincre ou se comprendre, mais pour contenter leur
+imagination tendue, pour épancher leur séve regorgeante[282]. Ils jouent
+avec les mots, ils les tordent, ils les déforment, ils jouissent des
+subites perspectives, des contrastes heurtés qu'ils font jaillir coup
+sur coup l'un sur l'autre et à l'infini. Ils jettent fleur sur fleur,
+clinquant sur clinquant; tout ce qui brille leur agrée; ils dorent et
+brodent et empanachent leur langage, comme leurs habits. De la clarté,
+de l'ordre, du bon sens, nul souci; c'est une fête et c'est une folie;
+l'absurdité leur plaît. Rien de plus piquant pour eux qu'un carnaval de
+magnificences et de grotesques; tout s'y coudoie, une grosse gaieté, un
+mot tendre et triste, une pastorale, une fanfare tonnante de capitan
+démesuré, une gambade de pitre. Les yeux, les oreilles, tous les sens
+curieux, exaltés, ont leur contentement dans le cliquetis des syllabes,
+dans le chatoiement des beaux mots colorés, dans le choc inattendu des
+images drolatiques ou familières, dans le roulement majestueux des
+périodes équilibrées. Chacun se fait alors ses jurons, ses élégances,
+son langage. «On dirait, dit Heylin, qu'ils ont honte de leur langue
+maternelle, et ne la trouvent pas assez nuancée pour exprimer les
+caprices de leur esprit.» Nous ne nous figurons plus cette invention,
+cette hardiesse de la fantaisie, cette fécondité continue de la
+sensibilité frémissante; il n'y a point de vraie prose alors; la poésie
+qui déborde envahit tout. Un mot n'est point un chiffre exact, comme
+chez nous, un document qui, de cabinet en cabinet, transmet une pensée
+précise; c'est une portion dans une action complète, dans un petit
+drame; quand ils le lisent, ils ne se le figurent pas seul, ils
+l'imaginent avec le son de la voix sifflante ou criante, avec le
+plissement des lèvres, avec le froncement des sourcils, avec l'enfilade
+de peintures qui se pressent derrière lui et qu'il évoque dans un
+éclair. Chacun le mime et le prononce à sa façon et y imprime son âme.
+C'est un chant qui, comme un vers de poëte, contient mille choses par
+delà son sens littéral, et manifeste la profondeur, la chaleur et les
+scintillements de la source dont il est sorti. Car en ce temps-là, même
+quand l'homme est médiocre, son oeuvre est vivante: quelque chose
+palpite dans les moindres écrits de ce siècle; la force et la fougue
+créatrice lui sont propres; à travers les emphases et les affectations,
+elles percent; ce Lyly lui-même, si tourmenté, qui semble écrire exprès
+en dépit du bon sens, est parfois un vrai poëte, un _chanteur_, un homme
+capable de ravissements, un voisin de Spencer et de Shakspeare, un de
+ces songeurs éveillés qui voient intérieurement «des fées dansantes, la
+joue empourprée des déesses, et ces forêts enivrées, amoureuses, qui
+ferment leurs sentiers pour retenir dans leurs buissons les pas légers
+des jeunes filles[283].» Que le lecteur m'aide et s'aide; je ne suis pas
+capable autrement de lui faire entendre ce que les hommes de ce temps-là
+ont eu le bonheur de sentir.
+
+[Footnote 280: Discours du speaker au roi Charles II à sa restauration.
+Comparer aux discours de M. de Fontanes sous l'Empire. Dans les deux
+cas, c'est un âge littéraire qui finit.--Lisez comme spécimen le
+discours prononcé devant l'Université d'Oxford. _Athenæ oxonienses_, I,
+193.]
+
+[Footnote 281: Son second ouvrage, _Euphues and his England_, parut l'an
+suivant, 1581.]
+
+[Footnote 282: Voir les jeunes gens dans Shakspeare, surtout Mercutio.]
+
+[Footnote 283: _The Maid's metamorphosis_.
+
+ Adorned with the presence of my love,
+ The woods, I fear, such secret power shall prove,
+ As they'll shut up each path, hide every way,
+ Because thy still would have her go astray.]
+
+
+V
+
+Surabondance et dérèglement, ce sont là les deux traits de cet esprit et
+de cette littérature, traits communs à toutes les littératures de la
+Renaissance, mais plus marqués ici qu'ailleurs, parce que la race qui
+est germanique n'est pas contenue comme les races latines par le goût
+des formes harmonieuses et préfère la forte impression à la belle
+expression. Il faut choisir dans cette foule de poëtes; en voici un,
+l'un des premiers, qui montrera par ses écrits comme par sa vie les
+grandeurs et les folies des moeurs régnantes et du goût public; sir
+Philip Sidney, neveu du comte de Leicester, un grand seigneur et un
+homme d'action, accompli en tout genre de culture, qui, après une
+éducation approfondie d'humaniste, a voyagé en France, en Allemagne et
+en Italie, a lu Aristote et Platon, étudié à Venise l'astronomie et la
+géométrie, médité les tragédies grecques, les sonnets italiens, les
+pastorales de Montemayor, les poëmes de Ronsard, s'intéressant aux
+sciences, entretenant un commerce de lettres avec le docte Hubert
+Languet; avec cela, homme du monde, favori d'Élisabeth, ayant fait jouer
+en son honneur une pastorale flatteuse et comique, véritable «joyau de
+la cour,» arbitre, comme d'Urfé, de la haute galanterie et du beau
+langage; par-dessus tout chevaleresque de coeur et de conduite, ayant
+voulu courir avec Drake les aventures maritimes, et, pour tout combler,
+destiné à mourir jeune et en héros. Il était général de la cavalerie et
+avait sauvé l'armée anglaise à Gravelines; peu de temps après, blessé
+mortellement et mourant de soif, comme il se faisait apporter de l'eau,
+il vit à côté de lui un soldat encore plus blessé qui regardait cette
+eau avec angoisse: «Donnez-la à cet homme, dit-il, il en a plus besoin
+que moi.» Joignez à cela la véhémence et l'impétuosité du moyen âge, une
+main prête à l'action et posée incessamment sur la garde de l'épée ou du
+poignard. «Monsieur Molineux, écrivait-il au secrétaire de son père, si
+j'apprends jamais que vous ayez lu une de mes lettres sans mon
+consentement ou sans l'ordre de mon père, je vous planterai ma dague
+dans le corps, et comptez-y, car je parle sérieusement.» C'est le même
+homme qui déclarait aux adversaires de son oncle qu'ils «mentaient par
+la gorge,» et, pour soutenir son dire, leur assignait un rendez-vous à
+trois mois en n'importe quel endroit de l'Europe. L'énergie sauvage de
+l'âge précédent subsiste intacte, et c'est pour cela que la poésie
+trouve dans ces âmes vierges une prise si forte; les moissons humaines
+ne sont jamais si belles que lorsque la culture ouvre un sol neuf.
+Passionné de plus, mélancolique et solitaire, il est tourné
+naturellement vers la rêverie noble et ardente, et il est si bien poëte
+qu'il l'est en dehors de ses vers.
+
+
+VI
+
+Raconterai-je son époque pastorale, l'_Arcadie_? Ce n'est qu'un
+délassement, une sorte de roman poétique écrit à la campagne pour
+l'amusement de sa soeur, oeuvre de mode, et qui, comme chez nous le
+_Cyrus_ et la _Clélie_, n'est point un monument, mais un document. Ces
+sortes de livres ne montrent que les dehors, l'élégance et la politesse
+courante, le jargon du beau monde, bref, ce qu'il faut dire devant les
+dames; et néanmoins on y voit la pente de l'esprit public: dans la
+_Clélie_, le développement oratoire, l'analyse fine et suivie, la
+conversation abondante de gens tranquillement assis sur de beaux
+fauteuils; dans l'_Arcadie_, l'imagination tourmentée, les sentiments
+excessifs, le pêle-mêle d'événements qui conviennent à des hommes à
+peine sortis de la vie demi-barbare. En effet, à Londres, on se tire
+encore des coups de pistolet dans les rues, et sous Henri VIII, sous son
+fils et sous ses filles, des reines, un protecteur, les premiers des
+nobles s'agenouilleront sous la hache du bourreau. La vie armée et
+périlleuse a résisté longtemps en Europe à l'établissement de la vie
+pacifique et tranquille, et il a fallu transformer la société et le sol
+pour changer les hommes d'épée en bourgeois; ce sont les grandes routes
+de Louis XIV et son administration réglée, comme plus tard les chemins
+de fer et les sergents de ville qui nous ont ôté les habitudes de
+l'action violente et le goût des aventures dangereuses. Comptez
+qu'encore à ce moment les têtes sont remplies d'images tragiques.
+L'_Arcadie_ de Sidney en renferme assez pour défrayer six poëmes
+épiques. «C'était un jeu, dit Sidney, je déchargeais mon cerveau de
+jeune homme.» Dans les vingt-cinq premières pages, vous trouvez un
+naufrage, une histoire de pirates, un prince à demi noyé recueilli par
+les bergers, un voyage en Arcadie, des déguisements, la retraite d'un
+roi qui s'est confiné dans une solitude avec sa femme et ses enfants, la
+délivrance d'un jeune seigneur prisonnier, une guerre contre les Ilotes,
+une paix conclue, et bien d'autres choses. Continuez, et vous verrez des
+princesses enfermées par une méchante fée qui les fouette et les menace
+de mort si elles refusent d'épouser son fils, une belle reine condamnée
+à périr par le feu si des chevaliers qu'on désigne ne viennent pas la
+délivrer, un prince perfide torturé en punition de ses méfaits, puis
+jeté du haut d'une pyramide, des combats, des surprises, des
+enlèvements, des voyages, bref, tout l'attirail des romans les plus
+romanesques. Voilà pour le sérieux; l'agréable est pareil; la fantaisie
+règne partout. La pastorale invraisemblable sert d'intermède, comme dans
+Shakspeare ou dans Lope, à la tragédie invraisemblable. Incessamment
+vous voyez danser des bergers; ils sont fort courtois, bons poëtes et
+métaphysiciens subtils. Plusieurs sont des princes déguisés qui font la
+cour à des princesses. Ils chantent infiniment et forment des danses
+allégoriques; deux troupes s'avancent, les serviteurs de la Raison et
+les serviteurs de la Passion; on décrit tout au long leurs chapeaux,
+leurs rubans et leurs tuniques. Ils se querellent en vers, et leurs
+répliques pressées, renvoyées coup sur coup, alambiquées, font un
+tournoi d'esprit. Qui se soucie du naturel et du possible en ce siècle?
+Il y a des fêtes pareilles pour les _entrées_ d'Élisabeth, et vous
+n'avez qu'à regarder les estampes des Sadler, de Martin de Vos et de
+Goltzius pour y trouver ce mélange de beautés sensibles et d'énigmes
+philosophiques. La comtesse de Pembroke et ses dames sont charmées
+d'imaginer cette profusion de costumes et de vers, cet opéra sous les
+arbres; on a des yeux au seizième siècle, des sens qui cherchent leur
+contentement dans la poésie, le même contentement que dans les
+mascarades et dans la peinture. En ce moment l'homme n'est pas encore
+une pure raison; la vérité abstraite ne lui suffit pas; de riches
+étoffes tortillées et ployées, le soleil qui les lustre, une prairie
+pleine de marguerites blanches, des dames en robe de brocart, les bras
+nus, une couronne sur la tête, des concerts d'instruments derrière le
+feuillage, voilà ce que le lecteur veut qu'on lui présente; il ne
+s'inquiète pas des contrastes, et trouve volontiers un salon au milieu
+des champs.
+
+Qu'y vont-ils dire? C'est ici qu'éclate dans toute sa folie l'espèce
+d'exaltation nerveuse qui est propre à l'esprit du temps; l'amour monte
+au trente-sixième ciel; Musidorus est frère de notre Céladon; Paméla est
+proche parente des plus sévères héroïnes de notre _Astrée_; toutes les
+exagérations espagnoles foisonnent, et aussi toutes les faussetés
+espagnoles. Car dans ces oeuvres de mode et de cour, le sentiment
+primitif ne garde jamais sa sincérité; l'esprit, le besoin de plaire, le
+désir de faire effet, de mieux parler que les autres, l'altèrent, le
+travaillent, entassent les embellissements, les raffinements, en sorte
+qu'il ne reste rien qu'un galimatias. Musidorus a voulu prendre un
+baiser à Paméla. Elle le repousse. Il serait mort sur la place; mais,
+par bonheur, il se souvient que sa maîtresse lui a ordonné de
+s'éloigner, et trouve encore des forces pour accomplir son commandement.
+Il se plaint aux arbres, il pleure en vers; vous trouverez des dialogues
+où l'écho, répétant le dernier mot, fait la réponse, des duos rimés, des
+stances équilibrées, où l'on expose minutieusement la théorie de
+l'amour, bref tous les morceaux de bravoure de la poésie ornementale.
+S'ils envoient une lettre à leur maîtresse, ils parlent à la lettre, ils
+disent à l'encre de pleurer hardiment. «Pendant qu'elle te regardera, ta
+noirceur deviendra lumière; pendant qu'elle te lira, tes cris
+deviendront une musique[284].» Deux jeunes princesses se couchent.
+«Elles appauvrirent leurs habits pour enrichir leur lit qui, cette nuit,
+eût bien pu mépriser l'autel de Vénus, et là, se caressant l'une l'autre
+avec des embrassements tendres quoique chastes, avec des baisers doux
+quoique froids, elles auraient pu faire croire que l'Amour était venu se
+jouer sans dards auprès d'elles, ou que, fatigué de ses propres feux, il
+voulait se rafraîchir entre leurs lèvres embaumées[285].» Songez, pour
+excuser ces sottises, qu'il y en a d'égales dans Shakspeare. Tâchez
+plutôt de les comprendre, de les imaginer à leur place, avec leur
+entourage, telles qu'elles sont, c'est-à-dire comme les excès de la
+singularité et de la verve inventive. Ils ont beau gâter à plaisir
+leurs plus belles idées; sous le fard perce la fraîcheur native[286].
+Dès le second ouvrage de Sidney, la _Défense de la poésie_, on voit
+paraître la véritable imagination, l'accent sincère et sérieux, le style
+grandiose, impérieux, toute la passion et l'élévation qu'il porte dans
+son coeur et qu'il mettra dans ses vers. C'est un méditatif, un
+platonicien[287], qui s'est pénétré des doctrines antiques, qui prend
+les choses de haut, qui met l'excellence de la poésie non dans
+l'agrément, l'imitation ou la rime, mais dans cette conception créatrice
+et supérieure par laquelle l'artiste refait la nature et l'embellit. En
+même temps c'est un homme ardent, confiant dans la noblesse de ses
+aspirations et dans la largeur de ses idées, qui rabat les criailleries
+du puritanisme bourgeois, étroit, vulgaire, et s'épanche avec l'ironie
+hautaine, avec la fière liberté d'un poëte et d'un grand seigneur.
+
+[Footnote 284: Therefore, mourne boldly, my inke. For, while she looks
+upon you, your blackness will shine; cry out boldly my lamentations; for
+while she reads you, your cries will be musicke.
+
+ (Éd. in-fol. 1605, p. 118.)]
+
+[Footnote 285: They impoverished their clothes to enrich their bed,
+which might well for that night scorn the shrine of Venus, and there
+cherishing one another with deare though chaste embracements, with sweet
+though cold kisses, it might seem that Love was come to play him there
+without darts, or that, weary of his own fires, he was there to refresh
+himself between their sweet-breathing lippes..... Some horses lay dead
+under their dead masters, whom unknightly wounds had unjustly punished
+for a faithfull duty. Some lay upon their lords by like accidents, and
+in death had the honour to be borne by them, whom in life they had
+borne.]
+
+[Footnote 286: In the time that the morning did strew roses and violets
+in the heavenly floore against the coming of the sun, the nightingales
+(striving one with the other which could in most dainty varietie recount
+their wronge-caused sorrow) made them put off their sleep.]
+
+[Footnote 287: Page 494.]
+
+À ses yeux, s'il y a quelque art ou quelque science capable d'augmenter
+et de cultiver la générosité de l'homme, c'est la poésie. Tour à tour il
+fait comparaître devant elle le philosophe et l'historien, avec leurs
+prétentions qu'il raille et foule[288]. Il combat pour elle comme un
+chevalier pour sa dame, et voyez de quel style héroïque et magnifique.
+Il raconte qu'en écoutant la vieille ballade de Percy et Douglas, son
+coeur s'est troublé comme au son d'une trompette. «Si dans ce mauvais
+accoutrement, souillée de la poussière et des toiles d'araignées d'un
+âge grossier, elle nous remue de la sorte, que ne ferait-elle pas
+revêtue de la magnifique éloquence de Pindare[289]?» Le philosophe
+rebute, le poëte attire: «Chez lui vous voyagez comme dans un beau
+vignoble; dès l'entrée, il vous donne une grappe de raisins, en telle
+sorte que, rempli de ce goût, vous souhaitez continuer votre
+route[290].» Quel genre peut vous déplaire dans la poésie? Est-ce la
+pastorale, si aisée et si riante? «Est-ce l'ïambe amer, mais salutaire,
+qui frotte au vif les plaies de l'âme, et par ses cris hardis et
+perçants contre le vice, fait de la honte la trompette de
+l'infamie[291]?» À la fin il rassemble ses raisons, et l'accent vibrant
+et martial de sa période poétique est comme une fanfare de victoire.
+«Puisque, dit-il, les excellences de la poésie peuvent être si justement
+et si aisément établies; puisque les basses et rampantes objections
+peuvent être si vite écrasées; puisqu'elle n'est pas un art de mensonge,
+mais de vraie doctrine; puisqu'au lieu d'efféminer, elle aiguillonne le
+courage; puisqu'au lieu d'abuser l'esprit de l'homme, elle fortifie
+l'esprit de l'homme, plantons des lauriers pour enguirlander la tête des
+poëtes, plutôt que de permettre à l'impure haleine de ces diffamateurs
+de souffler sur les claires fontaines de la poésie[292].» Par cette
+véhémence et ce sérieux, vous pouvez imaginer d'avance quels sont ses
+vers.
+
+[Footnote 288: I dare undertake _Orlando Furioso_ or honest king
+_Arthur_ will never displease a soldier. But the quidditie of _Ens_ and
+_prima materia_ will hardly agree with a corcelet.
+
+Voyez p. 497, la personnification très-railleuse et très-spirituelle de
+l'Histoire et de la Philosophie. Il y a là un vrai talent.]
+
+[Footnote 289: I never heard the old song of Percy and Douglas, that I
+found not my heart moved more than with a trumpet. And yet it is sung
+but by some blind crowder, with no rougher voice than rude style; which
+being so evil apparelled in the dust and cobweb of that uncivil age,
+what would it work, trimmed in the gorgeous eloquence of Pindar?]
+
+[Footnote 290: Nay, he doth as if your journey should lie through a
+faire vineyard, at the very first give you a cluster of grapes, that,
+full of that taste, you may long to pass further. He beginneth not with
+obscure definitions which must blurre the margent with interpretations,
+and load the memory with doutfullness; but he cometh to you with words
+set in delightfull proportions, either accompanied with or prepared for
+the well-enchaunting skill of musick, and, forsooth he cometh unto you
+with a tale, which holdth the children from play and old men from the
+chimney-corner.]
+
+[Footnote 291: Is it the bitter, but wholesome Iambic, who rubbes the
+galled mind, in making shame the trumpet of villany, with bold and open
+crying out against naughtiness?]
+
+[Footnote 292: So that since the excellency of poetry may be so easely
+and so justly confirmed, and the low-creeping objections so soon trodden
+down, it not being an arte of lies, but of true doctrine; not of
+effeminateness, but of notable stirring of courage; not of abusing man's
+witt, but of strengthening man's witt; not banished, but honoured by
+Plato; let us rather plant more laurels for to ingarland the poets'
+heads, than suffer the ill favoured breath of such wrong speakers once
+to blow up on the cleare streams of poesie.
+
+Voyez encore çà et là des vers qui éclatent comme ceux-ci:
+
+ Or Pindare's apes, flamet they in phrases fine,
+ Enam'ling with pied flowers their thoughts of gold.]
+
+
+VII
+
+Bien des fois, après avoir lu des poëtes de cet âge, je suis resté
+penché sur les estampes contemporaines, me disant que l'homme, esprit et
+corps, n'était pas alors celui que nous voyons aujourd'hui. Nous aussi,
+nous avons des passions, mais nous ne sommes plus assez forts pour les
+porter. Elles nous détraquent; nous ne sommes plus poëtes impunément.
+Alfred de Musset, Henri Heine, Edgard Poe, Burns, Byron, Shelley,
+Cowper, combien en citerai-je? Le dégoût, l'abrutissement et la maladie,
+l'impuissance, la folie et le suicide, au mieux l'excitation permanente
+ou la déclamation fébrile, ce sont là aujourd'hui les issues ordinaires
+du tempérament poétique. Les fougues de la cervelle rongent les
+entrailles, dessèchent le sang, attaquent la moelle, secouent l'homme
+comme un orage, et la charpente humaine telle que la civilisation nous
+l'a faite n'est plus assez solide pour y résister longtemps. Ceux-ci
+plus rudement élevés, plus habitués aux intempéries, plus endurcis par
+les exercices du corps, plus roidis contre le danger, durent et vivent;
+y a-t-il un homme aujourd'hui qui pourrait supporter la tempête de
+passions et de visions qui a traversé Shakspeare, et finir comme lui en
+bourgeois sensé et renté dans son petit pays? Les muscles étaient plus
+fermes, la défaillance moins prompte. La fureur d'attention concentrée,
+les demi-hallucinations, l'angoisse et le halètement de la poitrine, le
+frémissement des membres qui se tendent involontairement et aveuglément
+vers l'action, tous les élans douloureux qui accompagnent les grands
+désirs les épuisaient moins; c'est pourquoi ils avaient longtemps de
+grands désirs et osaient davantage. D'Aubigné, blessé de plusieurs coups
+d'épée, croyant mourir, se fit attacher sur son cheval afin de revoir
+encore une fois sa maîtresse, fit ainsi plusieurs lieues, perdant son
+sang, et arriva évanoui. Voilà les sentiments que nous devinons encore
+aujourd'hui dans leurs peintures, dans ce regard droit qui s'enfonce
+comme une épée, dans cette force de l'échine qui se plie ou va se
+tordre, dans la sensualité, l'énergie, l'enthousiasme qui transpire à
+travers leurs gestes et leurs regards. Voilà le sentiment que nous
+découvrons encore aujourd'hui dans leurs poésies, chez Greene, Lodge,
+Jonson, Spenser, Shakspeare, chez Sidney comme chez tous les autres. On
+oublie bien vite les fautes de goût qui l'accompagnent, les
+affectations, le jargon bizarre. Est-il vraiment si bizarre? Supposez un
+homme qui, les yeux fermés, voit distinctement le visage adoré de sa
+maîtresse, qui l'a présent tout le jour, qui se trouble et tressaille en
+imaginant tour à tour son front, ses yeux, ses lèvres, qui ne peut pas
+et ne veut pas se détacher de sa vision, qui chaque jour s'enfonce
+davantage dans cette contemplation véhémente, qui à chaque instant est
+brisé par des anxiétés mortelles ou jeté hors de lui par des
+ravissements de bonheur; il perdra la notion exacte des choses. Une idée
+fixe devient une idée fausse. À force de regarder un objet sous toutes
+ses faces, de le retourner, d'y pénétrer, on le déforme. Quand on ne
+peut penser à un objet sans éblouissement et sans larmes, on l'agrandit
+et on lui suppose une nature qu'il n'a pas. Dès lors les comparaisons
+étranges, les idées alambiquées, les images excessives deviennent
+naturelles. Si loin qu'il aille, quelque objet qu'il touche, il ne voit
+partout dans l'univers que le nom et les traits de Stella. Toutes ses
+idées le ramènent à elle. Il est tiré éternellement et invinciblement
+par la même pensée, et les comparaisons qui semblent lointaines ne font
+qu'exprimer la présence incessante et la puissance souveraine de l'image
+dont il est obsédé. Stella est malade; il semble à Sidney[293] «que la
+joie hôte de ses yeux pleure en elle.» Ce mot est absurde pour nous.
+L'est-il pour Sidney qui, pendant des heures entières, s'est appesanti
+sur l'expression de ces yeux, qui a fini par voir en eux toutes les
+beautés du ciel et de la terre, qui, auprès d'eux, trouve toute lumière
+terne et tout bonheur fade? Comptez que dans toute passion extrême les
+lois ordinaires sont renversées, que notre logique française n'en est
+point juge, qu'on y rencontre des affectations, des enfances, des jeux
+d'esprit, des crudités, des folies, et que les violents états de la
+machine nerveuse sont comme un pays inconnu et extraordinaire ou le bon
+sens et le bon langage ne pourront jamais pénétrer. Au retour du
+printemps, quand Mai étale sur les champs sa robe bigarrée de fleurs
+nouvelles, Astrophel et Stella vont s'asseoir sous l'ombre d'un bois
+écarté, dans l'air chaud, plein de bruissements d'oiseaux et
+d'émanations suaves. Le ciel sourit, le vent vient baiser les feuilles
+qui tremblent, les arbres penchés entrelacent leurs rameaux gonflés de
+séve, la terre amoureuse aspire avidement l'eau qui frissonne[294]. À
+genoux, le coeur palpitant, oppressé, il lui semble que sa maîtresse se
+transfigure; «sa jeune âme s'envole vers Stella, son nid bien-aimé;»
+Stella, «souveraine de sa peine et de sa joie;» Stella, «sur qui le ciel
+de l'amour a versé toute sa lumière;» Stella, «dont la parole bouleverse
+les sens;» Stella, «dont le chant donne au coeur la vision des
+anges[295].» Ces cris d'adoration font comme un hymne. Chaque jour il
+écrit les pensées d'amour qui l'agitent, et dans ce long journal
+continué pendant cent pages, on sent le souffle embrasé croître à chaque
+instant. Un sourire de sa maîtresse, une boucle que le vent soulève, un
+geste, sont des événements. Il la peint dans toutes les attitudes; il ne
+peut se rassasier de la voir. Il parle aux oiseaux, aux plantes, aux
+vents, à toute la nature. Il apporte le monde entier aux pieds de
+Stella. À l'idée d'un baiser, il défaille. «Mon coeur bondissant montera
+à mes lèvres pour avoir son contentement, pour baiser ces roses
+parfumées par le miel de la volupté, ces lèvres qui entr'ouvrent leurs
+rubis pour découvrir des perles[296].» Il y a des magnificences
+orientales dans l'éblouissant sonnet où il demande pourquoi les joues
+de Stella sont pâlies: «Où sont allées les roses qui ravissaient nos
+yeux?--Où sont ces joues vermeilles, où la vertu rougissante
+s'empourprait de la livrée royale de la pudeur?--Qui a volé à mes cieux
+du matin leur vêtement d'écarlate?»--«Sa vie se fond à force de
+penser[297].» Épuisé par l'extase, il s'arrête. Puis «comme le satyre
+qui, lorsque Prométhée apporta le feu sur la terre, vint, tout charmé,
+baiser la flamme, et s'enfuit avec des cris insensés, parmi les bois et
+les campagnes, sans pouvoir apaiser l'âpre morsure du divin
+élément[298],» il va de pensées en pensées, cherchant un soulagement à
+sa plaie. Enfin le calme est revenu, et pendant cette éclaircie
+l'esprit agile et brillant joue comme une flamme voltigeante à la
+surface du profond foyer qui couve. Oserai-je traduire ces songes
+d'amoureux et de peintre, ces charmantes imaginations païennes et
+chevaleresques où Pétrarque et Platon semblent avoir laissé leur
+souvenir? Pourrai-je les traduire? Sortez un instant de notre langue
+raisonnable, et sentez la grâce et le badinage sous l'apparente
+affectation[299]:
+
+ Beaux yeux, douces lèvres, cher coeur, ai-je pu,
+ Fou que je suis, espérer jouir de vous par l'aide de l'Amour,
+ Puisqu'il trouve lui-même en vos beautés
+ Sa grande force, ses jeux choisis, sa retraite tranquille?
+
+ Car, s'il voit quelqu'un qui ose le contredire,
+ Il regarde avec ces yeux. Ah! tout d'un coup
+ Chaque âme dépose ses armes au pied de l'Amour,
+ Heureuse s'il lui permet de mourir pour elle.
+
+ Quand il veut jouer, il va sur ces lèvres,
+ Rougissant, honteux d'être amoureux d'elles;
+ Avec chaque lèvre il baise l'autre.
+ Mais quand il veut chercher une retraite paisible,
+ Loin de tout le monde, ce coeur est sa demeure,
+ Sachant bien que nul homme ne viendra l'y trouver.
+
+[Footnote 293:
+
+ And Joy which is inseparate from those eyes,
+ Stella, now learnes (strange case) to weepe in thee.
+ (101e sonnet.)]
+
+[Footnote 294:
+
+ In a grove most riche of shade,
+ Where birds wanton musike made,
+ May, then young, his pide weeds showing,
+ New perfumed with flowers fresh growing,
+
+ Astrophel, with Stella sweet,
+ Did for mutual comfort meet,
+ Both within themselves oppressed,
+ But each in the other blessed.
+
+ Their ears hungry of each word
+ Which the dere tongue would afford,
+ But their tongues restrained from walking
+ Till their harts had ended talking.
+
+ But when their tongues could not speake,
+ Love itself did silence breake,
+ Love did set his lips asunder,
+ Thus to spake in love and wonder....
+ (8e chanson.)
+
+ This small wind which so sweet is,
+ See how it the leaves doth kisse,
+ Each tree in his best attyring,
+ Sense of love to love inspiring.]
+
+[Footnote 295:
+
+ Stella, soveraigne of my joy....
+ Stella, starre, of heavenly fier,
+ Stella, loadstar of desier,
+ Stella, in whose shining eyes,
+ Are the light of Cupids skies....
+ Stella, whose voice when it speakes
+ Senses all asunder breakes,
+ Stella whose voice when it singeth,
+ Angels to acquaintance bringeth....
+ (8e chanson.)
+
+ And my young soul flutters to thee his nest.
+ (108e sonnet.)]
+
+[Footnote 296:
+
+ Think of that most gratefull time,
+ When my leaping heart will clime
+ In my lips to have his biding,
+ There those roses for to kisse
+ Which do breath a sugred blisse,
+ Opening rubies, pearles deviding.
+ (10e chanson.)
+
+ O joy, too high for my low style to show:
+ O blisse fit for a nobler state than me:
+ Envy, put out their eyes, least thou do see
+ What oceans of delight in me do flow.
+ My friend, who oft saw through all maskes my woe,
+ Come, come, and let me pour myself on thee;
+ Gone is the winter of my misery,
+ My spring appeares, O see what here doth grow.
+ For Stella hath in words where faith doth shine
+ Of her high heart given me the monarchie.
+ I, I, o I may say, that she is mine.]
+
+[Footnote 297:
+
+ Where be those Roses gone, which sweetned so our eyes?
+ Where those red cheeks, which oft with faire encrease did frame
+ The height of honor in the kingly badge of shame?
+ Who hath the crimson weeds stolne from my morning skies?
+ (102e sonnet.)
+
+ My life melts with too much thinking.
+ (10e chanson.)]
+
+[Footnote 298:
+
+ Prometheus when first from heaven hye
+ He brought downe fire, ere then on earth not seene,
+ Fond of delight, a satyre standing by
+ Gave it a kisse, as it like sweete hat beene.
+ Feeling forthwith the other burning power,
+ Wood with the smart, with shouts and shrieking shrill,
+ He sought ease in river, field, and bower,
+ But for the time, his grief went with him still.]
+
+[Footnote 299:
+
+ Faire eyes, sweete lips, deare heart, that foolish I
+ Could hope by Cupids helpe on you to pray;
+ Since to himself he doth your gifts apply,
+ As his main force, choice sport, and easefull stray.
+
+ For when he will see who dare him gainsay,
+ Then with those eyes he lookes; by and by
+ Each soule doth at Loves feet his weapon lay,
+ Glad if for her he give them leave to die.
+
+ When he will play, then in her lips he is,
+ Where blushing red, that Love selfe them doth love,
+ With either lip he doth the other kisse.
+
+ But when he will for quiet sake remove
+ From all the world, her heart is then his rome,
+ Where well he knowes, no man to him can come.
+ (3e sonnet.)]
+
+Tout est pris ici, le coeur et les sens. S'il trouve les yeux de Stella
+plus beaux que toute chose au monde, il trouve «son âme plus belle
+encore que son corps.» Il est platonicien, lorsqu'il raconté que la
+vertu, voulant se faire aimer des hommes, a pris la forme de Stella pour
+enchanter leurs yeux, «et leur faire découvrir ce ciel que le sens
+intérieur révèle aux âmes héroïques.» On reconnaît en lui la soumission
+entière du coeur, l'amour tourné en religion, la passion parfaite qui ne
+souhaite que de croître, et qui, semblable à la piété des mystiques, se
+trouve toujours trop petite quand elle se compare à l'objet aimé. «Ma
+jeunesse se consume; mon savoir ne met au jour que des futilités. Mon
+esprit s'emploie à défendre une passion qui, pour récompense, le
+persécute de folles peines. Je vois que ma course m'entraîne à ma perte;
+je le vois, et pourtant mon plus grand chagrin est de ne point perdre
+davantage pour l'amour de Stella[300].» À la fin, comme Socrate dans le
+_Banquet_, il tourne les yeux vers la Beauté immortelle[301], clarté
+céleste «qui perce les nuages et tout à la fois brille et nous donne la
+vue.» «Oh! attaches-y tes yeux. Que cette lumière soit ton guide dans
+cette course éphémère qui mène de la naissance à la mort[302].» L'amour
+divin continue l'amour terrestre; il y était renfermé, il s'en dégage. À
+cette noblesse, à ces hautes aspirations, reconnaissez une de ces âmes
+sérieuses comme il y en a tant sous ce climat et dans cette race. À
+travers le paganisme régnant, les instincts spiritualistes percent, et
+font des platoniciens, en attendant qu'ils fassent des chrétiens.
+
+[Footnote 300:
+
+ My youth doth waste, my knowledge brings forth toys,
+ My witt doth strive those passions to defend,
+ Which for reward spoile it with vaine annoies;
+ I see my course to lose myself doth bend:
+ I see and yet no greater sorrow take,
+ Than that I lose no more for Stella's sake.]
+
+[Footnote 301: Dernier sonnet, page 490.]
+
+[Footnote 302:
+
+ Leave me, o Love, which reachest but to dust,
+ And thou, my mind, aspire to higher things.
+ Grow rich in that which never taketh rust;
+ Whatever fades, but fading pleasure brings....
+ O take fast hold, let that light be thy guide,
+ In this small course which birth draws out to death.]
+
+
+VIII
+
+Sidney n'est qu'un soldat dans une armée; il y a toute une multitude
+autour de lui, une multitude de poëtes. En cinquante-deux ans on en a
+compté, en dehors du drame, deux cent trente-trois[303], dont quarante
+ont du génie ou du talent, Breton, Donne, Drayton, Lodge, Greene, les
+deux Flechter, Beaumont, Spenser, Shakspeare, Ben Jonson, Marlowe,
+Wither, Warner, et d'autres encore, Davison, Carew, Suckling, Herrick;
+on se lasserait de les énumérer. Il y en a une moisson, comme en ce
+moment dans l'héroïque et catholique Espagne, et, comme en Espagne,
+c'est là un signe du temps, la marque d'un besoin public, l'indice d'un
+état d'esprit extraordinaire et passager. Quel est-il cet état d'esprit
+qui de toutes parts provoque et fait goûter la poésie? Qu'est-ce qui
+souffle la vie dans leurs oeuvres? D'où vient que chez les moindres, à
+travers des pédanteries, des maladresses, parmi des chroniques rimées ou
+des dictionnaires descriptifs, on rencontre des peintures éclatantes et
+de vrais cris d'amour? D'où vient que, cette génération épuisée, la
+vraie poésie a fini en Angleterre, comme la vraie peinture en Italie et
+en Flandre? C'est qu'un moment de l'esprit a paru et disparu, celui de
+la conception primesautière et créatrice. Ces hommes ont les sens neufs
+et n'ont point de théories dans la tête. Aussi quand ils se promènent,
+ils ont d'autres émotions que nous. Qu'est-ce qu'un lever de soleil pour
+un homme ordinaire? Une tache blanche au bout du ciel entre des
+bosselures, parmi des morceaux de terre et des bouts de routes qu'il ne
+voit plus, parce qu'il les a vus cent fois. Pour eux, toutes ces choses
+ont une âme; je veux dire par là qu'ils sentent en eux-mêmes, par
+contre-coup, l'élan et les brisures des lignes, la force et les
+contrastes des teintes, et le sentiment douloureux ou délicieux qui
+s'exhale de ce pêle-mêle et de cet ensemble comme une harmonie ou comme
+un cri. Que ce soleil est triste lorsqu'il se lève dans le brouillard
+au-dessus «des sillons mornes!» quel air résigné dans ces vieux arbres,
+ruisselants sous la pluie nocturne! quel fiévreux tumulte dans le
+troupeau des vagues, dont «les crinières désordonnées» se tordent
+incessamment à la surface de l'abîme! Mais le grand flambeau du ciel, le
+dieu lumineux, se dégage et rayonne. Les hautes herbes molles et
+ployantes, les prairies toujours vertes, les dômes épanouis des grands
+chênes, tout le paysage anglais incessamment renouvelé et lustré par
+l'eau surabondante étale son inépuisable fraîcheur. Ces prairies, rouges
+et blanches de fleurs toujours humectées et toujours jeunes, laissent
+s'envoler leur voile de brume dorée et apparaissent tout d'un coup
+timidement, comme de belles vierges. Là est la «fleur du coucou, qui
+pousse avant la venue de l'hirondelle, la jacinthe des prés azurée comme
+des veines de femmes, la fleur du souci qui se couche avec le soleil et
+se lève avec lui, pleurante[304].» «De loin, sur sa porte qui luit, la
+charmante aube dore toutes les cimes où la nuit vient d'attacher ses
+perles, et les troupes d'oiseaux, dans la joie du matin, font si bien
+vibrer leurs voix gazouillantes, que les collines et les vallées
+répondent et que l'air qui bruit et résonne ne semble plus composé que
+de sons. Cependant le soleil monte, perce de sa tête d'or l'épais
+brouillard qui s'évapore, et vient à travers les cimes entrelacées
+baiser l'ombre endormie[305].» Encore un pas, et vous verrez reparaître
+les dieux antiques. Ils reparaissent, ces dieux vivants, ces dieux mêlés
+aux choses, qu'on ne peut s'empêcher de retrouver dès qu'on retrouve la
+nature: «Cérès, la libérale reine, parmi ses riches cultures, blés,
+seigles, avoines, orges, vesces, pois en fleur, parmi ses montagnes
+herbeuses où vivent les brebis broutantes, parmi ses ruisseaux et ses
+rives, où regorgent les lis et les pivoines qu'Avril, l'humide Avril,
+pare pour en faire des couronnes aux chastes nymphes[306]--Iris dont les
+ailes de safran versent sur les fleurs des gouttes parfumées et des
+ondées rafraîchissantes, Iris, la riche écharpe de la terre, qui de
+chaque bout de son arc bleu couronne les champs boisés et les pentes
+dégarnies.--Flore, brillante et parée, assise superbement au milieu de
+la pompe de toutes ses fleurs, et qui déploie le vert éblouissant de son
+manteau de fête[307].» Toutes les splendeurs et les douceurs du pays
+moite et mouillé, toutes les particularités, toute l'opulence de ses
+teintes fondues, de son ciel changeant, de sa végétation luxuriante,
+viennent ainsi se rassembler autour des dieux qui leur donnent un corps,
+et un beau corps.
+
+[Footnote 303: Nathan Drake, 310 _Shakspeare and his Times_. On ne
+compte pas, dans ces deux cent trente-trois poëtes, les auteurs de
+pièces isolées, mais ceux qui ont publié et recueilli leurs oeuvres.]
+
+[Footnote 304: Tous ces mots sont pris dans Jonson, Spenser, Drayton,
+Shakspeare et Greene.]
+
+[Footnote 305:
+
+ When Phoebus lifts his head out of the winter's wave,
+ No sooner doth the earth her flowery bosom brave,
+ At such time as the year brings on the pleasant spring,
+ But hunts-up to the morn the feath'red sylvans sing:
+ And in the lower grove, as on the rising knole,
+ Upon the highest spray of every mounting pole,
+ Those quiristers are perch't, with many a speckled breast;
+ Then from her burnisht gate the goodly glitt'ring east
+ Gilds every lofty top, which late the homorous night
+ Bespangled had with pearl, to please the morning's sight;
+ On which the mirthful quires, with their clear open throats,
+ Unto the joyful morn so strain their warbling notes,
+ That hills and vallies ring, and even the echoing air
+ Seems all composed of sounds, about them everywhere....
+ They sing away the morn, until the mounting sun,
+ Through thick exhaled fogs his golden head hath run,
+ And through the twisted tops of our close covert creeps
+ To kiss the gentle shade, this while that sweetly sleeps.
+ (Drayton, _Polyolbion_.)]
+
+[Footnote 306:
+
+ Ceres, most bounteous lady, thy rich leas
+ Of wheat, rye, barley, vetches, oats and pease,
+ Thy turfy mountains, where live nibbling sheep,
+ And flat meads, thatch'd with stover them to keep,
+ Thy banks with peonied and lilied brims
+ Which spongy April at thy hest betrims
+ To make cold nymphs chaste crowns....
+ Hail many-colour'd messenger,
+ Who with thy saffron wings upon my flowers
+ Diffuseth honey-drops, refreshing showers,
+ And with each end of thy blue bow, doth crown
+ My bosky acres and my unshrubbed down.
+ (Shakspeare, _Tempest_, IV, 1.)
+
+ As Zephyrs blowing below the violet,
+ Not wagging his sweet head.
+ (Shakspeare, _Cymbeline_, IV, 2.)]
+
+Dans la vie de chaque homme il y a des moments où, en présence des
+choses, il éprouve un choc. Cet amas d'idées, de souvenirs tronqués,
+d'images ébauchées qui gisent obscurément dans tous les coins de son
+esprit, s'ébranle, s'organise, et tout d'un coup se développe comme une
+fleur. Il en est ravi, il ne peut s'empêcher de regarder et d'admirer la
+charmante créature qui vient d'éclore; il veut la voir encore, en voir
+de pareilles, et ne songe point à autre chose. Il y a des moments
+pareils dans la vie des nations, et celui-ci en est un. Ils sont heureux
+de contempler de belles choses et souhaitent seulement qu'elles soient
+le plus belles possible. Ils ne sont point préoccupés, comme nous, de
+théories; ils ne se travaillent point pour exprimer des idées
+philosophiques ou morales. Ils veulent jouir par l'imagination, par les
+yeux, comme ces nobles d'Italie qui en ce moment sont tellement épris
+des belles couleurs et des belles formes, qu'ils couvrent de peintures
+non-seulement leurs appartements et leurs églises, mais encore les
+dessus de leurs coffres et les selles de leurs chevaux. La riche et
+verte campagne au soleil, les jeunes femmes parées, florissantes de
+santé et d'amour, les dieux et les déesses à demi nus, chefs-d'oeuvre et
+modèles de la force et de la grâce, voilà les plus beaux objets que
+l'homme puisse contempler, les plus capables de contenter ses sens et
+son coeur, d'éveiller en lui le sourire et la joie, et voilà les objets
+qui apparaissent chez tous les poëtes, dans la plus merveilleuse
+abondance de chansons, de pastorales, de sonnets, de petites pièces
+fugitives, si vivantes, si délicates, si aisément épanouies, que depuis
+on n'a rien vu d'égal. Qu'importe que Vénus ou Cupidon aient perdu leurs
+autels? Comme les peintres contemporains d'Italie, ils imaginent
+volontiers un bel enfant nu, traîné sur un char d'or, au milieu de l'air
+limpide, ou une femme éclatante de jeunesse debout sur les vagues qui
+viennent baiser ses pieds de neige. Le rude Ben Jonson est ravi de ce
+spectacle. Le bataillon discipliné de ses vers robustes se change en une
+bande de petites strophes gracieuses qui courent aussi légèrement que
+des enfants de Raphaël[308]. Il voit venir sa dame assise sur le char de
+l'Amour que tirent des cygnes et des colombes. L'Amour conduit le char;
+elle passe sereine et souriante, et tous les coeurs charmés de ses
+divins regards ne souhaitent plus d'autre joie que de la voir et de la
+servir toujours:
+
+ Regardez seulement ses yeux; ils éclairent
+ Tout ce que comprend le monde de l'amour.
+ Regardez seulement ses cheveux; ils sont brillants
+ Comme l'étoile de l'amour quand elle se lève.....
+ Avez-vous vu un lis éclatant s'épanouir
+ Avant que des mains grossières l'aient touché?
+ Avez-vous regardé la chute de la neige
+ Avant que la fange l'ait souillée?
+ Avez-vous respiré les boutons sur l'églantier,
+ Ou le nard dans le feu?
+ Ô! aussi blanche, aussi délicate, aussi suave est ma dame[309]!
+
+[Footnote 307:
+
+ When Flora proud in pomp of all her flovers
+ Sat bright and gay,
+ And gloried in the dew of Iris' showers,
+ And did display
+ Her mantle chequer'd all with gaudy green.
+ (Greene, _Never too late_.)
+
+ How oft have I descending Titan seen
+ His burning locks couch in the sea-green lap
+ And beautous Thetys his red body wrap
+ In watery robes, as he her lord had been!
+ (_Id._)
+
+ The joyous day gan early to appeare,
+ And fayre Aurora from the deawy bed
+ Of aged Tithone gan herself to reare
+ With rosy cheekes, for shame as blushing red;
+ Her golden looks, for hast, were loosely shed
+ About her eares, when Una her did marke
+ Clymbe to her charet, all with flowers spred,
+ From heaven high to chase the chearelesse darke;
+ With merry note her lowd salutes the mounting larke.
+ (Spenser, _Fairy Queen_, liv. I, ch. II, strop. 1.)]
+
+[Footnote 308: _Celebration of Charis_.]
+
+[Footnote 309:
+
+ See the chariot at hand here of Love,
+ Wherein my lady rideth!
+ Each that draws is a swan or a dove,
+ And well the car Love guideth.
+ As she goes, all hearts do duty
+ Unto her beauty;
+ And enamour'd do wish, so they might
+ But enjoy such a sight,
+ That they still were to run by her side
+ Through swords, through seas, whither she would ride.
+ Do but look on her eyes, they do light
+ All that love's world compriseth!
+ Do but look on her, she is bright
+ As love's star when it riseth!....
+ Have you seen but a bright lily grow,
+ Before rude hands have touch'd it?
+ Have you mark'd but the fall of the snow,
+ Before the soil hath smutch'd it?
+ Have you felt the wool of the beaver,
+ Or swan's down ever?
+ Or have smell'd of the bud o' the brier?
+ Or the nard in the fire?
+ Or have tasted the bag of the bee?
+ O so white! O so soft! O so sweet is she!]
+
+Quoi de plus vivant, de plus éloigné de la mythologie compassée et
+artificielle? Comme Théocrite et Moschus, ils jouent avec leurs dieux
+riants, et de leurs croyances se font une fête; un jour, au coin d'un
+bois, Cupidon rencontre une nymphe endormie. «Ses cheveux d'or
+couvraient son visage.--Ses bras nonchalants étaient jetés des deux
+côtés.--Son carquois lui servait d'oreiller,--et son sein nu était
+ouvert à tous les vents[310].» Il s'approche doucement, lui ôte ses
+flèches, et met les siennes à la place. Elle, enfin, entend du bruit,
+soulève sa tête penchée et voit un berger qui vient à elle. Elle fuit,
+il la poursuit. Elle bande son arc et tire contre lui ses flèches. Il
+n'en devient que plus ardent et va l'atteindre. Désespérée, elle prend
+une flèche qu'elle enfonce dans son beau corps. La voilà changée, elle
+s'arrête, elle sourit, elle aime, elle va au-devant de lui. «Les
+montagnes ne peuvent point se rencontrer, mais les amants le
+peuvent.--Ce que font les autres amants, ils le firent.--Le dieu d'amour
+s'était posé sur un arbre,--et riait en voyant ce doux spectacle[311].»
+Une goutte de malice est tombée dans ce mélange de naïveté et de grâce
+voluptueuse; il en est ainsi dans Longus et dans tout ce bouquet
+délicieux qu'on appelle l'Anthologie; ce n'est point le badinage sec de
+Voltaire, des gens qui n'ont que de l'esprit, et qui n'ont vécu que dans
+les salons; c'est celui des artistes, des amoureux qui ont le cerveau
+plein de couleurs, de formes, qui, en disant une mièvrerie, imaginent un
+col penché, des yeux baissés, et la rougeur qui monte à des joues
+vermeilles[312]. Une de ces belles vient dire des vers en minaudant, et
+comme on voit d'ici le pli boudeur de sa lèvre! «L'amour dans mon coeur
+comme une abeille--fait son miel.--Tantôt il joue avec moi avec ses
+ailes,--tantôt avec ses pieds.--Dans mes yeux il fait sa demeure;--son
+lit est dans mon sein.--Mes baisers sont tous les jours son régal.--Et
+pourtant il me vole mon repos.--Ah! le méchant qui me vole!» Ce qui
+relève ces badinages, c'est la splendeur de l'imagination. Il y a des
+éclats, des éclairs qu'on n'ose traduire, des éblouissements et des
+folies, comme dans le Cantique des Cantiques. «Ses lèvres, dit Greene,
+sont des roses toutes trempées dans la rosée,--ou pareilles à la pourpre
+de la fleur du narcisse.--Ses yeux, ces beaux yeux, ressemblent aux
+pures clartés--qui animent le soleil ou égayent le jour.--Ses joues sont
+comme des lis épanouis plongés dans le vin,--ou comme des grains de
+belles grenades trempés dans le lait,--ou comme des fils de neige dans
+des réseaux de soie cramoisie,--ou comme des nuages splendides au
+coucher du soleil.»--«Quel besoin de comparer là où la beauté surpasse
+toute ressemblance?--Celui qui va prendre dans les choses inanimées ses
+pensées d'amour--dépare leur pompe et leur plus grande gloire,--et ne
+monte dans le ciel de l'amour qu'avec des ailes appesanties[313].» Je
+veux bien croire qu'alors les choses n'étaient point plus belles
+qu'aujourd'hui; mais je suis sûr que les hommes les trouvaient plus
+belles.
+
+[Footnote 310:
+
+ Her golden hair o'erspred her face,
+ Her careless armes abroad were cast,
+ Her quiver had her pillows place,
+ Her breast lay bare to every blast.
+ (_Cupid's Pastime_, auteur inconnu vers 1621.)]
+
+[Footnote 311:
+
+ Though mountains meet not, lovers may.
+ What other lovers do, did they.
+ The God of Love sat on a tree,
+ And laught that pleasant sight to see.
+ (_Id._)]
+
+[Footnote 312: _Rosalind's madrigal_.
+
+ Love in my bosom like a bee
+ Doth suck his sweet.
+ Now with his wings he plays with me
+ Now with his feet.
+ Within my eyes he makes his rest,
+ His bed amid my tender breast,
+ My kisses are his daily feast.
+ And yet he robs me of my rest.
+ Ah! wanton, will ye!]
+
+[Footnote 313: Greene (_From Menaphon_).
+
+ Her eyes, fair eyes, like to the purest lights
+ That animate the sun or cheer the day,
+ In whom the shining sun-beams brightly play,
+ Whiles fancy doth on them divine delight.
+
+ Her cheeks like ripen'd lilies steep'd in wine,
+ Or fair pomegranate kernels washed in milk,
+ Or snow-white threads in nets of crimson silk,
+ Or gorgeous clouds upon the sun's decline.
+
+ Her lips are roses over-washed with dew,
+ Or like the purple of Narcissus' flower...
+ Her cristal chin like to the purest mould
+ Enchas'd with dainty daisies soft and white,
+ Where Fancy's fair pavilion once is pight,
+ Whereas embrac'd his beauties he doth hold.
+
+ Her neck like to an ivory shining tower,
+ Where through with azure veins sweet nectar runs,
+ Or like the down of swans where Senesse woons,
+ Or like delight that doth itself devour.
+
+ Her paps like fair apples in the prime,
+ As round as orient pearls, as soft as down.
+ They never vail their fair through winter's frown,
+ But from their sweets Love suck'd his summer time.
+ Greene (_Melicertus' eglogue_).
+
+ What need compare when sweet exceed compare?
+ Who draws his thought of love from senseless things.
+ Their pomp and greatest glories doth impair,
+ And mount love's heaven with overladen wings.]
+
+
+IX
+
+Quand la puissance d'embellir est si grande, il est naturel qu'on peigne
+le sentiment qui réunit toutes les joies et où aboutissent tous les
+rêves, l'amour idéal, surtout l'amour ingénu et heureux. De tous les
+sentiments, il n'y en a pas pour qui nous ayons plus de sympathie. Il
+est de tous le plus simple et le plus doux. Il est le premier mouvement
+du coeur et la première parole de la nature. Il ne se compose que
+d'innocence et d'abandon. Il est exempt de réflexions et d'efforts. Il
+nous fait quitter nos passions compliquées, nos mépris, nos regrets,
+nos haines, nos espérances violentes. Il pénètre en nous et nous le
+respirons comme la fraîche haleine d'un vent matinal qui vient de passer
+sur des champs en fleur. Ils le sentaient et s'en enchantaient, les
+cavaliers de cette cour périlleuse, et se reposaient ainsi, par
+contraste, de leurs actions et de leurs dangers. Les plus sévères et les
+plus tragiques de leurs poëtes se sont détournés pour aller à sa
+rencontre, Shakspeare parmi les chênes toujours verts de la forêt
+d'Ardennes[314], Ben Jonson[315] dans les bois de Sherwood, parmi les
+larges clairières coupées d'ombre, parmi les feuilles luisantes et les
+fleurs humides qui frissonnent au bord des sources solitaires. Marlowe
+lui-même, le terrible peintre de l'agonie d'Édouard II, l'emphatique et
+puissant poëte qui composa _Faust_, _Tamerlan et le Juif de Malte_,
+quitte ses drames sanglants, son grand vers tonnant, ses furieuses
+images, et rien n'est plus musical et plus doux que ses chansons. Le
+berger, pour gagner sa maîtresse, lui promet «un chapeau de fleurs, une
+jupe toute brodée de feuilles de myrte, une ceinture tressée de paille
+et de bourgeons de lierre, avec des boutons d'ambre et des fermoirs de
+corail[316].» Ils iront ensemble dans les vallées, sur les pentes des
+montagnes rocheuses. Les pâtres, chaque matin de mai, viendront danser
+autour d'elle, et tous deux, assis sur une roche, contempleront de loin
+les troupeaux qui broutent l'herbe, et «les rivières étroites» qui
+tombent et bruissent parmi des chants d'oiseaux. Les rudes gentilshommes
+du temps, en revenant de la chasse du faucon, s'étaient plus d'une fois
+arrêtés devant ces tableaux rustiques; tels qu'ils étaient, c'est-à-dire
+imaginatifs et peu citadins, ils avaient songé à y figurer pour leur
+compte. Mais en les comprenant, ils les refaisaient; ils les refaisaient
+dans leurs parcs préparés pour l'entrée de la reine, avec une profusion
+de parures et d'inventions, sans s'inquiéter d'y copier exactement la
+grossière nature. L'invraisemblance ne les choquait pas; ce n'étaient
+pas des imitateurs minutieux, des observateurs de moeurs; ils créaient;
+la campagne, pour eux, n'était qu'un cadre, et le tableau tout entier
+était sorti de leurs rêves et de leur coeur. Qu'il soit romanesque,
+impossible même, ce tableau n'en est que plus charmant. Y a-t-il un plus
+grand charme que de laisser là ce monde réel qui nous entrave ou nous
+opprime, de flotter vaguement et aisément dans l'azur et la lumière, au
+plus haut du pays des fées et des nuages, d'arranger les choses au gré
+du moment, de ne plus sentir les pesantes lois, les contours roides et
+résistants de la vie, de tout orner et varier selon les caprices et les
+délicatesses de la fantaisie? Voilà ce qui arrive dans ces petits
+poëmes. Ordinairement les événements ne s'y passent nulle part; du moins
+ils se passent dans le royaume où les rois se font bergers et volontiers
+épousent des bergères. La belle Argentile[317] est retenue à la cour de
+son oncle qui veut la priver de son royaume, et après deux ans lui
+ordonne d'épouser Curan, un rustre de sa maison; elle s'enfuit, et
+Curan, désespéré, s'en va vivre chez les pâtres. Il rencontre un jour
+une belle paysanne et l'aime; peu à peu, en lui parlant, il se rappelle
+Argentile et pleure; il décrit son doux visage, sa taille ployante, ses
+fins poignets veinés d'azur, et tout d'un coup voit la paysanne qui
+défaille. Elle se jette dans ses bras et lui dit: «Je suis Argentile.»
+Or Curan était un fils de roi qui s'était déguisé ainsi pour l'amour
+d'Argentile. Il reprend les armes, défait le méchant roi. Il n'y eut
+point de plus fort chevalier que lui, et tous deux régnèrent longtemps
+en Bernicie.--Entre cent contes pareils, vrais contes de printemps, que
+le lecteur me permette d'en détacher encore un, riant et simple comme
+une aube de mai[318]. La princesse, Dowsabell est descendue au matin
+dans le jardin de son père; elle cueille des chèvrefeuilles, des
+primevères, des violettes, des marguerites. En ce moment, derrière la
+haie, elle entend un pâtre qui chante, qui chante si bien, que tout d'un
+coup elle l'aime. Il lui promet fidélité et lui demande un baiser. Les
+joues de la belle promeneuse devinrent vermeilles comme la rose. «Elle
+plia son genou blanc comme la neige,--et tout à côté de lui
+s'agenouilla,--puis elle le baisa doucement.--Le berger poussa un grand
+cri de joie.--Oh! fit-il, il n'y eut jamais de pastoureau--qui fût si
+content que moi[319]!» Rien de plus; n'est-ce pas assez? Il n'y a ici
+que le rêve d'un moment, mais ils ont à chaque moment de semblables
+rêves. Jugez quelle poésie en doit sortir, combien supérieure aux
+choses, combien affranchie de l'imitation littérale, combien éprise de
+la beauté idéale, combien capable de se bâtir un monde hors de notre
+triste monde; en effet, entre tous ces poëmes, il y en a un
+véritablement divin, si divin que les raisonneurs des âges suivants
+l'ont trouvé ennuyeux, qu'aujourd'hui encore c'est à peine si
+quelques-uns l'entendent, _la reine des fées_ de Spenser.
+
+[Footnote 314: _As you like it_.]
+
+[Footnote 315: _The Sad Shepherd_. Voyez aussi _Flechter and Beaumont_:
+_the Faithful Shepherdess_.]
+
+[Footnote 316:
+
+ Come, live with me, and be my love,
+ And we will all the pleasures prove
+ That vallies, groves, and hills and fields,
+ Woods or steepy mountains yields.
+
+ And we will sit upon the rocks,
+ Seeing the shepherds feed their flocks,
+ By shallow rivers, to whose falls
+ Melodious birds sing madrigals.
+
+ And I will make thee beds of roses,
+ And a thousand fragrant posies;
+ A cap of flowers and a kirtle,
+ Embroider'd all with leaves of myrtle:
+
+ A gown made of the finest wool,
+ Which from our pretty lambs we pull;
+ Fair lined slippers for the cold,
+ With buckles of the purest gold:
+
+ A belt of straw and ivy buds,
+ With coral clasps and amber studs;
+ And if these pleasures may thee move,
+ Come, live with me, and be my love.
+
+ The shepherd swains shall dance and sing,
+ For thy delight, each May-morning:
+ If these delights thy mind may move
+ Then live with me, and be my love.]
+
+[Footnote 317: William Warner.]
+
+[Footnote 318: Michel Drayton.]
+
+[Footnote 319:
+
+ With that she bent her snow-white knee,
+ Down by the shepherd kneel'd she,
+ And him she sweetly kist.
+ With that the shepherd whoop'd for joy;
+ Quoth he: "There's never shepherd boy
+ That ever was so blist."
+ (Michel Drayton.)]
+
+
+X
+
+Un jour M. Jourdain, devenu mamamouchi et ayant appris l'orthographe,
+manda chez lui les plus illustres écrivains du siècle. Il s'installa
+dans un fauteuil, leur indiqua du doigt des pliants, et leur dit:
+
+«J'ai lu, Messieurs, vos petites drôleries. Elles m'ont réjoui; je veux
+vous donner de l'ouvrage. J'en ai donné dernièrement au petit Lulli,
+votre confrère. C'est par mon commandement qu'il a introduit dans les
+concerts la trompette marine, instrument harmonieux dont personne ne
+s'était encore avisé et qui est d'un si bel effet. J'entends que vous
+suiviez mes idées comme il les a suivies, et je vous commande un poëme
+en prose. Vous savez que tout ce qui n'est point prose est vers, et que
+tout ce qui n'est point vers est prose. Quand je dis: «Nicolle,
+apportez-moi mes pantoufles et me donnez mon bonnet de nuit,» je fais de
+la prose. Prenez cette phrase pour modèle. Ce style est beaucoup plus
+agréable que le jargon de lignes non finies que vous appelez des vers.
+Quant au sujet, ce sera moi-même. Vous peindrez la robe de chambre à
+ramages que je viens de mettre pour vous recevoir, et ce petit
+déshabillé de velours vert que je porte dessous pour faire le matin mes
+exercices. Vous noterez que l'indienne coûte un louis l'aune. Cette
+description bien troussée vous fournira des dictons assez jolis, et
+enseignera au public le prix des choses. Je veux aussi que vous parliez
+de mes glaces, de mes tapis, de mes tentures. Mes fournisseurs vous
+donneront leurs mémoires; ne manquez pas de les insérer dans votre
+oeuvre. J'aurais plaisir à y revoir tout au long et tout au naturel la
+boutique de mon père, bon gentilhomme qui vendait du drap à ses amis
+pour les obliger, la cuisine de ma servante Nicole, les gentillesses de
+Brusquet, le petit chien de mon voisin M. Dimanche. Vous pourrez aussi
+expliquer mes affaires domestiques; rien de plus intéressant pour le
+public que d'apprendre comme on gagne un million. Dites-lui aussi que ma
+fille Lucile n'a pas épousé ce petit drôle de Cléonte, mais bien M.
+Samuel Bernard, qui a fait fortune dans les fermes, a carrosse et sera
+ministre du roi. Pour cela, je vous payerai généreusement un demi-louis
+la toise d'écriture. Revenez dans un mois, et me montrez ce que mes
+idées vous auront fourni.»
+
+Nous sommes les fils de M. Jourdain, et depuis le commencement du siècle
+nous tenons ce discours aux artistes; les artistes nous écoutent. De là
+notre roman bourgeois et notre roman réaliste. Je supplie le lecteur de
+les oublier, de s'oublier lui-même, de se faire pour un instant poëte,
+gentilhomme, homme du seizième siècle. À moins d'enterrer le M. Jourdain
+qui vit en chacun de nous, aucun de nous ne pourra entendre Spenser.
+
+
+XI
+
+Il était d'une ancienne famille, alliée à de grandes maisons, ami de
+Sidney et de Raleigh, les deux chevaliers les plus accomplis du siècle,
+chevalier lui-même, du moins de coeur, ayant trouvé dans sa parenté,
+dans ses amitiés, dans ses études et dans sa vie toutes les
+circonstances qui pouvaient l'élever jusqu'à la poésie idéale. Tour à
+tour on le trouve à Cambridge, où il se pénètre des plus nobles
+philosophies antiques; dans un comté du Nord où il se prend d'un grand
+amour malheureux; à Penshurst, dans le château et la compagnie où est
+née l'_Arcadie_; chez Sidney, en qui subsistent intactes la poésie
+romanesque et la générosité héroïque de l'esprit féodal; à la cour, où
+toutes les magnificences de la chevalerie disciplinée et parée s'étalent
+autour du trône; enfin à Kilcolman, au bord d'un beau lac, dans un
+château retiré d'où la vue embrasse un amphithéâtre de montagnes et la
+moitié de l'Irlande. Pauvre du reste, impropre à la cour, et, quoique
+favorisé par la reine, n'ayant obtenu de ses patrons que des emplois
+subalternes, à la fin lassé par les sollicitations et relégué dans ce
+dangereux domaine d'Irlande, d'où la révolte le chassa, brûlant sa
+maison et son enfant; trois mois après, il mourut de misère et le coeur
+brisé[320]. Des attentes et des rebuts, beaucoup de tristesses et
+beaucoup de rêves, quelques douceurs et tout d'un coup un malheur
+affreux, une fortune petite et une fin prématurée: voilà bien une vie de
+poëte. Mais c'est le coeur en lui qui est le vrai poëte; chez lui tout
+sort de là; les circonstances n'ont fait que lui fournir sa matière; il
+les a transformées plus qu'il n'a été transformé par elles, et il a
+moins reçu que donné. Philosophie et paysages, cérémonies et parures,
+splendeurs de la campagne et de la cour, dans tout ce qu'il a peint ou
+pensé, il a imprimé sa noblesse intérieure. Avant tout, c'est une âme
+éprise de la beauté sublime et pure, platonicienne par excellence, une
+de ces âmes exaltées et délicates, les plus charmantes de toutes, qui,
+nées au sein du naturalisme, y puisent leur séve, mais le dépassent,
+approchent du mysticisme, et par un effort involontaire montent pour
+s'épanouir jusqu'aux confins d'un monde plus haut. Spenser conduit à
+Milton et de là au puritanisme, comme Platon conduit à Virgile et de là
+au christianisme. La beauté sensible est parfaite chez tous les deux,
+mais leur premier culte est pour la beauté morale. «Conduisez-moi,
+dit-il aux Muses, dans la retraite cachée où la Vertu habite avec vous,
+berceau d'argent qui la cache aux hommes et aux méchants mépris du
+monde.» Il encourage son chevalier quand il le voit faiblir. Il
+s'indigne quand il le voit attaqué. Il se réjouit de son équité, de sa
+tempérance, de sa courtoisie. Il insère au commencement d'un chant de
+longues stances en l'honneur de l'amitié et de la justice. Il s'arrête,
+après avoir raconté un beau trait de chasteté, pour conseiller aux dames
+d'être pudiques. Il prodigue aux pieds de ses héroïnes le trésor de ses
+respects et de ses tendresses. Si quelque brutal les insulte, il appelle
+à leur secours toute la nature et tous les dieux. Jamais il ne les
+ramène sur la scène sans orner leur nom de quelque magnifique louange.
+Auprès de la beauté, il a des adorations dignes de Dante et de Plotin.
+C'est qu'il ne la considère point comme une simple harmonie de couleurs
+et de formes, mais comme une émanation de la beauté unique, céleste,
+impérissable, que nul oeil mortel ne peut apercevoir, et qui est la
+première oeuvre du grand ouvrier des mondes[321]. Les corps ne font que
+la rendre sensible; elle ne réside point dans les corps; la grâce et
+l'attrait ne sont point dans les choses, mais dans l'idée immortelle qui
+luit à travers les choses. «Cette charmante teinte blanche et vermeille
+dont les joues sont colorées s'effacera.--Ces douces feuilles de rose si
+doucement posées--sur les lèvres se flétriront et tomberont--pour
+redevenir ce qu'elles étaient, de l'argile corrompue.--Ces cheveux d'or,
+ces yeux brillants comme des étoiles étincelantes--retourneront en
+poussière et perdront leur clarté si belle.--Mais la divine lampe dont
+les célestes rayons--allument l'amour des amants--ne s'éteindra et ne
+faiblira jamais.--Quand les esprits vitaux se disperseront,--elle
+reviendra à sa planète natale.--Car elle est née là-haut et ne peut
+mourir,--étant une parcelle du plus pur des cieux[322].» Devant cette
+idée de la beauté, l'amour se transforme. Il est le seigneur de la
+vérité et de la droiture,--«et monte bien loin de la basse
+poussière,--sur des ailes d'or, jusque dans l'empyrée sublime--au delà
+des atteintes de l'ignoble désir sensuel,--qui, comme une taupe, reste
+gisant sur la terre[323].» Il enferme en lui tout ce qu'il y a de bien,
+de beau et de noble. Il est la source première de la vie et l'âme
+éternelle des choses. C'est lui qui, apaisant la discorde primitive, a
+formé l'harmonie des sphères et soutient ce glorieux univers. Il habite
+en Dieu, il est Dieu lui-même, il est descendu ici-bas sous forme
+corporelle pour réparer le monde chancelant et sauver la race humaine;
+autour des êtres, et au dedans des êtres, quand nos yeux percent les
+apparences, nous le voyons comme une lumière vivante qui pénètre et
+embrasse toute créature. On touche ici le sommet sublime et aigu où le
+monde de l'esprit et le monde des sens se rencontrent, et où l'homme,
+cueillant des deux mains les plus belles fleurs des deux versants, se
+trouve à la fois païen et chrétien.
+
+[Footnote 320: _He died for want of bread in King street_. (Ben Jonson,
+cité par Drummond.)]
+
+[Footnote 321: _Hymnes à l'amour et à la beauté_,--_à l'amour et à la
+beauté célestes_.]
+
+[Footnote 322:
+
+ For that same goodly hew of white and red,
+ With which the cheeks are sprinkled, shall decay,
+ And those sweete rosy leaves, so fairly spred
+ Upon the lips, shall fade and fall away
+ To that they were, even to corrupted clay;
+ That golden wyre, those sparckling stars so bright,
+ Shall turne to dust, and lose their goodly light.
+ But that fair lampe, from whose celestial rays
+ That light proceedes which kindleth lovers fire,
+ Shall never be extinguisht nor decay;
+ But when the vitall spirits doe expyre,
+ Upon her native planet shall retyre;
+ For it is heavenly borne and cannot die,
+ Being a parcell of the purest skye.]
+
+[Footnote 323:
+
+ For Love is lord of Truth and Loialtie,
+ Lifting himself out of the lowly dust,
+ On golden plumes, up to the purest skye,
+ Above the reach of loathly sinfull lust.
+ Whose base affect, through cowardly distrust
+ Of his weake wings, dare not to heaven fly.
+ But, like a moldwarpe in the earth doth ly.]
+
+
+XII
+
+Voilà pour le coeur; pour le reste, il est poëte, c'est-à-dire par
+excellence créateur et rêveur, créateur et rêveur de la façon la plus
+naturelle, la plus instinctive, la plus soutenue. On a beau décrire cet
+état intérieur des grands artistes, il reste toujours à décrire. C'est
+une sorte de végétation qui se fait dans leur esprit; à tout moment un
+bouton s'y lève, puis sur celui-ci un autre, puis encore un autre,
+chacun enfantant, pullulant et fleurissant de lui-même, en sorte qu'au
+bout d'un instant on voit une plante entière verdoyante, bientôt un
+massif, et enfin une forêt. Un personnage leur apparaît, puis une
+action, puis un paysage, puis une enfilade d'actions, de personnages et
+de paysages qui se font, se complètent et s'agencent par un
+développement involontaire, comme il nous arrive lorsqu'en songe nous
+contemplons un cortége de figures qui, par leur propre force, se
+déploient et s'ordonnent devant nos yeux. Cette source de formes
+vivantes et changeantes est intarissable chez Spenser; toujours _il
+imagine_; c'est là son état naturel. Il semble qu'il n'ait qu'à clore
+ses paupières pour éveiller les apparitions; elles affluent en lui,
+elles surabondent, elles s'entassent; on se dit qu'il aura beau les
+prodiguer, elles regorgeront toujours, plus amples et plus pressées.
+Maintes fois, en suivant leur nuée inépuisable, j'ai pensé à ces vapeurs
+qui sortent incessamment de la mer, et montent, et chatoient,
+entremêlant leurs volutes d'or et de neige, pendant qu'au-dessous
+d'elles de nouvelles brumes s'élèvent, et au-dessous de celles-là
+d'autres encore, sans que jamais la resplendissante procession puisse se
+ternir ou s'arrêter.
+
+Mais ce qui le distingue de tous les autres, c'est la façon dont il
+imagine. Ordinairement, chez un poëte, l'esprit fermente violemment et
+par saccades; ses idées s'assemblent, se heurtent, _se prennent_ tout
+d'un coup par masses et par blocs, et jaillissent en mots poignants,
+perçants, qui les concentrent; il semble qu'elles aient besoin de ces
+accumulations subites pour imiter l'unité et l'énergie vivante des
+objets qu'elles reproduisent; du moins presque tous les poëtes
+environnants, Shakspeare au premier rang, font ainsi. Au plus fort de
+l'invention, Spenser reste serein. Les visions qui donneraient la
+fièvre à un autre esprit le laissent paisible. Elles arrivent et se
+déroulent en lui, aisément, tout entières, sans interruption, sans
+secousses. Il est épique, c'est-à-dire _narrateur_, et non point
+chanteur comme un faiseur d'odes, ou mime comme un auteur de drames. Nul
+moderne n'est plus semblable à Homère. Comme Homère et les grands
+narrateurs, il ne rencontre que des images suivies et nobles, presque
+classiques, si voisines des idées que l'esprit y entre de lui-même et
+sans s'en apercevoir. Comme Homère, il est toujours simple et clair, il
+ne sursaute point, il n'omet aucune raison, il ne détourne aucun mot du
+sens primitif et ordinaire, il garde l'ordre naturel des idées. Comme
+Homère encore, il a des redondances, des naïvetés, des enfances. Il dit
+tout, il se laisse aller à des réflexions que chacun a devinées
+d'avance; il répète à l'infini les grandes épithètes d'ornement. On sent
+qu'il aperçoit les objets dans une belle lumière uniforme, avec un
+détail infini, qu'il veut montrer tout ce détail, qu'il n'a jamais peur
+de voir son heureux songe s'altérer ou disparaître, qu'il en suit les
+contours, d'un mouvement régulier, sans jamais se presser ni se
+ralentir. Même il est trop long, trop oublieux du public, trop disposé à
+s'abandonner et à rêvasser en face des choses. Sa pensée se déploie en
+vastes comparaisons redoublées, pareilles à celles du vieux conteur
+ionien. Si un géant blessé tombe, il le trouve semblable à un arbre
+antique qui a crû sur le plus haut sommet d'une montagne rocheuse, dont
+l'acier tranchant a déchiré le coeur, et qui, fléchissant tout d'un
+coup sur son pied qui craque, roule le long des rochers avec un fracas
+épouvantable; puis à un large château qui, miné par un art perfide,
+s'enfonce sur ses fondations croulantes, et dont les tours exhaussées et
+accumulées jusqu'au ciel rendent la chute plus lourde[324]. Il développe
+toutes les idées qu'il manie. Il étale toutes ses phrases en périodes.
+Au lieu de se concentrer, il s'épanouit. Pour porter cette ample pensée
+et son cortége, il ne lui faut pas moins que la stance immense,
+incessamment renaissante, aux longs vers croisés, aux rimes répétées,
+dont l'uniformité et l'ampleur rappellent les bruits majestueux qui
+roulent éternellement dans les bois et dans les campagnes. Pour déployer
+ces facultés épiques, et pour les déployer dans la région sublime où
+cette âme se trouve naturellement portée, il ne faut pas moins que
+l'épopée idéale, c'est-à-dire située hors du réel, avec des personnages
+qui existent à peine et dans un monde qui ne peut être nulle part.
+
+[Footnote 324:
+
+ As an aged tree
+ High growing on the top of rocky clift,
+ Whose hart-strings with keene steele nigh hewen be,
+ The mightie trunck half rent with ragged rift
+ Doth roll adowne the rocks, and fall with fearefull drift.
+ Or as a castle, reared high and round,
+ By subtile engins and malitious slight,
+ Is undermined from the lowest ground,
+ And her foundation forst and feebled quight,
+ At last downe falles; and with her heaped hight
+ Her hastie ruine does more heavie make,
+ And yields itselfe unto the victours might.
+ Such was this gyaunt's fall, that seemed to shake
+ The stedfast globe of earth, as it for feare did quake.
+ (_Fairie Queene_, liv. I, ch. VIII, 42, 43.)]
+
+Plusieurs fois il a tâtonné alentour, parmi des sonnets, des élégies,
+des pastorales, des hymnes d'amour, de petites épopées souriantes[325];
+ce ne sont là que des essais, incapables pour la plupart de porter son
+génie. Déjà pourtant la magnifique imagination y déborde; dieux, hommes,
+paysages, le monde qu'il fait mouvoir est à mille lieues du monde où
+nous vivons. Son _Calendrier du Berger_[326] est une pastorale pensive
+et tendre, pleine de délicates amours, de nobles tristesses, de hautes
+idées, où ne parlent que des penseurs et des poëtes. Ses _Visions de
+Pétrarque et de Du Bellay_ sont d'admirables songes, où des palais, des
+temples d'or, des paysages splendides, des fleuves étincelants, des
+oiseaux merveilleux apparaissent coup sur coup comme dans une féerie
+orientale. S'il chante un épithalame[327], il voit venir deux beaux
+cygnes, blancs comme la neige, qui glissent, aux chants des nymphes,
+parmi les fleurs vermeilles, tandis que l'eau transparente baise leurs
+plumes de soie et murmure de plaisir. S'il pleure la mort de Sidney,
+Sidney devient un berger; il est tué comme Adonis; autour de lui
+s'assemblent les nymphes gémissantes. Il est changé, avec sa maîtresse,
+en une fleur «rouge et bleue, qui est d'abord rouge, puis qui pâlit
+comme lui et devient bleue. Alors, au milieu d'elle paraît une étoile,
+aussi belle qu'étoile aux cieux, pareille à Stella dans ses plus
+fraîches années, quand ses yeux dardaient des rayons de beauté. Tout le
+jour elle est debout, pleine de rosée; ce sont les larmes qui coulèrent
+de ses yeux[328].» Ses sentiments les plus vrais se changent ainsi en
+féeries. La magie est le moule de son esprit, et imprime sa forme à tout
+ce qu'il imagine comme à tout ce qu'il pense. Involontairement il ôte
+aux objets leur figure ordinaire. S'il regarde un paysage, au bout d'un
+instant il le voit tout autre. Il le transporte, sans s'en douter, dans
+une terre enchantée; l'azur du ciel resplendit comme un dôme de
+diamants, des buissons de fleurs couvrent les prairies, un peuple
+d'oiseaux voltige dans l'air suave, des palais de jaspe resplendissent
+entre les arbres, des dames rayonnantes apparaissent aux balcons
+ouvragés sur les galeries d'émeraudes. Ce sourd travail de l'esprit
+ressemble aux lentes cristallisations de la nature. On jette une branche
+humide au fond d'une mine, et on en retire une girandole de diamants.
+
+[Footnote 325: _The Shepheard's Calendar_, _Amoretti_, _Sonnets_,
+_Prothalamion_, _Epithalamion_, _Muiopotmos_, _Virgil's Gnat_, _the
+Ruins of time_, _the Tears of the Muses_, etc.]
+
+[Footnote 326: Publié en 1589; dédié à Philipp Sidney.]
+
+[Footnote 327:
+
+ There in a meadow, by the river's side,
+ A flock of nymphes I chaunced to espy,
+ All lovely daughters of the Flood thereby,
+ With goodly greenish locks, all loose untyde,
+ As each had bene a bryde.
+ And each one had a little wicker basket,
+ Made of fine twigs, entrayled curiously,
+ In which they gathered flowers to fill their flasket,
+ And with fine fingers cropt full featously
+ The tender stalkes on hye.
+ Of every sort which in that meadow grew
+ They gathered some: the violet pallid blew,
+ The little dazie that at evening closes,
+ The virgin lilie, and the primrose trew,
+ With store of vermeil roses,
+ To deck their bridegroomes posies
+ Against the brydale-day, which was not long,
+ Sweet Themmes, runne softly till I end my song!
+ With that I saw two swannes of goodly hewe
+ Come softly swimming down along the lee.
+ Two fairer birds I yet did never see;
+ The snow which doth the top of Pindus strew
+ Did never whiter shew....
+ So purely white they were,
+ That even the gentle stream, the which them bare,
+ Seem'd foul to them, and bad his billowes spare
+ To wet their silken feathers, least they might
+ Soyle their fayre plumes with water not so fayre,
+ And marre their beauties bright,
+ That shone as heavens light,
+ Against their brydale day, which was not long.
+ Sweet Themmes! runne softly till I end my song.
+ (_Prothalamion_.)]
+
+[Footnote 328:
+
+ The gods, which all things see, this same beheld,
+ And pittying this paire of lovers trew,
+ Transformed them there lying on the field,
+ Into one flower that is both red and blew.
+ It first growes red, and then to blew doth fade,
+ Like Astrophel, which there into was made.
+
+ And in the midst thereof a star appeares,
+ As fairly formed as any star in skyes;
+ Ressembling Stella in her freshest yeares,
+ Forth darting beames of beautie from her eyes;
+ And all the day it standeth full of deow,
+ Which is the teares that from her eyes did flow.
+ (_Astrophel_.)]
+
+Enfin il rencontre le sujet qui lui convient: c'est le plus grand
+bonheur qui soit donné à un artiste. Il retire l'épopée du terrain
+ordinaire, celui où, sous la main d'Homère et de Dante, elle exprime des
+croyances effectives et peint des héros nationaux. C'est au plus haut du
+pays des fées qu'il nous conduit, par-dessus toutes les cimes de
+l'histoire. C'est plus haut que le pays des fées, à cette limite extrême
+où les objets s'évanouissent et où les pures idées commencent. «J'ai
+entrepris mon poëme[329], dit-il, pour représenter toutes les vertus
+morales, assignant à chaque vertu un chevalier pour être son patron et
+son défenseur, en telle sorte que les oeuvres de cette vertu soient
+exprimées et que les appétits déréglés et les vices contraires soient
+abattus et surmontés par des faits d'armes et de chevalerie.» En effet,
+au fond du poëme il met une allégorie; non qu'il songe à se faire bel
+esprit, prêcheur de morale ou faiseur d'énigmes. Il ne soumet pas
+l'image à l'idée; c'est un _voyant_, ce n'est pas un philosophe. Ce sont
+bien des personnages vivants, des actions qu'il remue; seulement, de
+loin en loin, chez lui, les palais enchantés, tout le cortége des
+resplendissantes apparitions tremble et se déchire comme une vapeur,
+laissant entrevoir la pensée qui le suscite et qui l'ordonne. Quand dans
+son jardin de Vénus nous voyons les formes infinies de toutes les choses
+vivantes rangées par ordre, en lits pressés, attendant l'être, nous
+concevons avec lui l'enfantement de l'amour universel, la fécondité
+incessante de la grande mère et le fourmillement mystérieux des
+créatures qui s'élèvent tour à tour hors de son sein profond. Quand nous
+voyons son chevalier de la Croix combattre un monstre demi-femme,
+demi-serpent, et défendre Una, sa dame chérie, nous nous souvenons
+vaguement que si nous pénétrions à travers ces deux figures, nous
+trouverions sous l'une la Vérité et sous l'autre l'Erreur. Nous sentons
+que ses personnages ne sont point de chair et de sang, et que tous ces
+fantômes brillants ne sont que des fantômes. Nous jouissons de leur
+éclat sans croire à leur consistance; nous nous intéressons à leurs
+actions sans nous troubler de leurs maux. Nous savons que leurs larmes
+et leurs cris ne sont pas véritables. Notre émotion se purifie et
+s'élève. Nous ne tombons point dans l'illusion grossière; nous avons la
+douceur de nous sentir rêver. Nous sommes, comme lui, à mille lieues de
+la vie réelle, hors des prises de la pitié douloureuse, de la terreur
+crue, de la haine pressante et poignante. Nous ne trouvons plus en nous
+que des sentiments délicats, demi-formés, suspendus au moment où ils
+allaient nous toucher d'une atteinte trop forte. Ils nous effleurent, et
+nous nous trouvons tout heureux d'être dégagés de la croyance qui nous
+alourdit.
+
+[Footnote 329: C'est Lodowick Bryskett (_Discourse of civil life_, 1606)
+qui lui attribue ces paroles.]
+
+
+XIII
+
+Quel monde pouvait fournir des matériaux à une fantaisie si haute? Il
+n'y en avait qu'un, celui de la chevalerie, car nul n'est plus éloigné
+du réel. Solitaire et indépendant dans son château, affranchi de tous
+les liens que la société, la famille, le travail, imposent d'ordinaire
+aux actions humaines, l'homme féodal avait tenté toutes les aventures;
+mais il avait encore moins fait qu'imaginé; l'audace de ses actions
+avait été surpassée par la folie de ses rêves; faute d'un emploi utile
+et d'une règle acceptée, sa tête avait travaillé du côté du
+déraisonnable et de l'impossible, et la persécution de l'ennui avait
+agrandi chez lui, outre mesure, le besoin d'excitation. Sous cet
+aiguillon, sa poésie était devenue une fantasmagorie. Insensiblement les
+inventions étranges avaient végété et pullulé dans les cervelles, les
+unes par-dessus les autres, comme des lierres qui s'entrelacent autour
+d'un arbre, et le tronc primitif avait disparu sous leur luxe et leur
+encombrement. Les délicates imaginations de la vieille poésie galloise,
+les débris grandioses des épopées germaniques, les merveilleuses
+splendeurs de l'Orient conquis, tous les souvenirs que quatre siècles
+d'aventures avaient éparpillés dans les esprits des hommes s'étaient
+amoncelés en un grand rêve, et les géants, les nains, les monstres, tout
+le pêle-mêle des créatures imaginaires, des exploits surhumains et des
+magnificences insensées, s'étaient groupés autour d'un sentiment unique,
+l'amour exalté et sublime, comme des courtisans prosternés aux pieds de
+leur roi. Ample et flottante matière, où les grands artistes du siècle,
+Arioste, le Tasse, Cervantes, Rabelais, viennent tailler leurs poëmes.
+Mais ils sont trop de leur temps pour être d'un temps qui est passé. Ils
+refont une chevalerie, mais ce n'est point une chevalerie vraie. Le fin
+Arioste, l'ironique épicurien, en charme ses yeux et s'en égaye en
+voluptueux, en sceptique qui jouit deux fois du plaisir, parce que le
+plaisir est doux et qu'il est défendu. À côté de lui, le pauvre Tasse,
+sous la conduite d'un catholicisme violent, ressuscité et factice,
+parmi les clinquants d'une poésie vieillie, travaille sur le même sujet,
+maladivement, avec un grand effort et avec un succès mince. Pour
+Cervantes, qui est un chevalier, il a beau aimer la chevalerie pour sa
+noblesse, il en sent la folie et la rabat par terre, sous les coups de
+bâton, parmi les mésaventures d'hôtellerie. Plus grossièrement, plus
+franchement, un rude plébéien, Rabelais, avec un éclat de rire, la noie
+dans sa joie et dans sa bourbe. Seul, Spenser la prend au sérieux et
+naturellement. Il est au niveau de tant de noblesse, de grandeurs et de
+rêves. Il n'est point encore assis et enfermé dans cette espèce de bon
+sens exact qui va fonder et rétrécir toute la civilisation moderne. Il
+habite de coeur dans la poétique et vaporeuse contrée dont chaque jour
+les hommes s'éloignent davantage. Il en aime jusqu'au langage; il
+reprend les vieux mots, les tours du moyen âge, la diction de
+Chaucer[330]. Il entre de plain-pied dans les plus étranges songes des
+anciens conteurs, sans étonnement, comme un homme qui de lui-même en
+trouve encore de plus étranges. Châteaux enchantés, monstres et géants,
+duels dans les bois, demoiselles errantes, tout renaît sous sa main, la
+fantaisie du moyen âge avec la générosité du moyen âge, et c'est
+justement parce que ce monde est invraisemblable que ce monde lui
+convient.
+
+[Footnote 330: Surtout dans le _Calendrier du Berger_.]
+
+Est-ce assez de la chevalerie pour lui fournir sa matière? Ce n'est là
+qu'un monde, et il y en a un autre. Par delà les preux, images
+glorifiées des vertus morales, il y a les dieux, modèles achevés de la
+beauté sensible; par delà la chevalerie chrétienne, il y a l'olympe
+païen; par delà l'idée de la volonté héroïque qui ne trouve son
+contentement que dans les aventures et le danger, il y a l'idée de la
+force sereine qui d'elle-même se trouve en harmonie avec les choses. Ce
+n'est pas assez d'un idéal pour un pareil poëte; auprès de la beauté de
+l'effort, il met la beauté du bonheur; il les assemble toutes les deux,
+non par un parti pris de philosophe et avec des intentions d'érudit
+comme Goethe, mais parce qu'elles sont toutes deux belles, et çà et là,
+au milieu des armures et des passes d'armes, il dispose les satyres, les
+nymphes, Diane, Vénus, comme des statues grecques parmi les tourelles et
+les grands arbres d'un parc anglais. Rien de forcé dans cet assemblage;
+l'épopée idéale, comme un ciel supérieur, accueille et concilie les deux
+mondes; un beau songe païen y continue un beau songe chevaleresque;
+l'important, c'est qu'ils soient beaux l'un et l'autre. À cette hauteur,
+le poëte a cessé de voir les différences des races et des civilisations.
+Il peut mettre ce qu'il voudra dans son tableau; pour toute raison il
+dira: «Cela allait bien;» et il n'y a pas de raison meilleure. Sous les
+chênes aux feuilles luisantes, au vieux tronc profondément enfoncé dans
+la terre, il peut voir deux chevaliers qui se pourfendent, et un instant
+après une bande de Faunes qui viennent danser. Les flaques de lumière
+qui viennent s'étaler sur les mousses de velours, sur les gazons
+humides d'une forêt anglaise, peuvent éclairer les cheveux dénoués, les
+blanches épaules de nymphes. Ne l'avez-vous pas vu dans Rubens? Et que
+signifient les disparates dans l'heureuse et sublime illusion du rêve? Y
+a-t-il encore des disparates? Qui s'en aperçoit? qui les sent? Qui ne
+sent, au contraire, qu'à bien parler il n'y a qu'un monde, celui de
+Platon et des poëtes; que les choses réelles n'en sont que les ébauches,
+les ébauches mutilées, incomplètes et salies, misérables avortons épars
+çà et là sur la route du temps, comme des tronçons de glaise à demi
+formés, puis délaissés, qui gisent dans l'atelier d'un artiste; qu'après
+tout, les forces et les idées invisibles qui incessamment renouvellent
+les êtres réels n'atteignent leur accomplissement que dans les êtres
+imaginaires, et que le poëte, pour exprimer toute la nature, est obligé
+d'embrasser dans ses sympathies toutes les formes idéales par lesquelles
+la nature s'est exprimée? Voilà la grandeur de cette oeuvre: il a pu
+prendre toute la beauté, parce qu'il ne s'est soucié que de la beauté.
+
+
+XIV
+
+Le lecteur sent bien qu'on ne peut pas lui raconter un pareil poëme. En
+effet, ce sont six poëmes, chacun de douze chants, où l'action se
+dénoue, se renoue incessamment, s'embrouille et recommence, et je crois
+que toutes les imaginations de l'antiquité et du moyen âge y sont
+entassées. Le chevalier chevauche entre les arbres, et, au carrefour des
+allées, rencontre d'autres chevaliers qu'il combat; tout d'un coup du
+fond d'une caverne paraît un monstre demi-femme et demi-serpent, entouré
+de sa progéniture hideuse; plus loin un géant aux trois corps, puis un
+dragon grand comme une colline, aux griffes tranchantes, aux ailes
+gigantesques. Trois jours durant, il le combat, et, renversé deux fois,
+il ne revient à lui que par le secours d'une eau merveilleuse. Après
+cela, il y a des peuplades sauvages qu'il faut vaincre, des châteaux
+entourés de flammes qu'il faut forcer. Cependant les demoiselles errent
+au milieu des forêts sur des palefrois blancs, exposées aux entreprises
+des mécréants, parfois gardées par un lion qui les suit, ou délivrées
+par une bande de satyres qui les adorent. Les sorciers multiplient leurs
+prestiges; les palais étalent leurs festins; les champs clos accumulent
+leurs tournois; les dieux marins, les nymphes, les fées, les rois,
+entre-croisent les fêtes, les surprises et les dangers.
+
+C'est une fantasmagorie, dira-t-on. Qu'importe, si nous la voyons? Et
+nous la voyons, car Spenser la voit. Sa bonne foi nous gagne. Il est si
+fort à son aise dans ce monde, que nous finissons par nous y trouver
+comme chez nous. Il n'a point l'air étonné des choses étonnantes; il les
+rencontre si naturellement qu'il les rend naturelles; il défait les
+mécréants comme si de sa vie il n'avait fait autre chose. Vénus, Diane
+et les dieux antiques habitent à sa porte et entrent chez lui sans
+qu'il y prenne garde. Sa sérénité devient la nôtre. Nous devenons
+crédules et heureux par contagion et autant que lui. Le moyen de faire
+autrement? Est-ce qu'il est possible de ne pas croire un homme qui nous
+peint les choses avec un détail si juste et des couleurs si vives? Voici
+que tout d'un coup il vous décrit une forêt; est-ce qu'au même instant
+vous n'y êtes pas avec lui? Les hêtres au corps blanchâtre, les chênes
+«dans tout l'orgueil de l'été,» y enfoncent leurs piliers et
+épanouissent leurs dômes; des clartés tremblent sur l'écorce, et vont se
+poser sur le sol, sur les fougères qui rougissent, sur les bas buissons
+qui, tout d'un coup frappés par la traînée lumineuse, luisent et
+chatoient. À peine si les pas s'entendent sur la couche épaisse de
+feuilles amoncelées; et de loin en loin, sur les hautes graminées, les
+gouttes de rosée scintillent. Cependant un son de cor arrive à travers
+la feuillée: comme il vibre doucement et tout à la fois joyeusement dans
+ce grand silence! Il retentit plus fort; le galop d'une chasse approche,
+et là-bas, à travers l'allée, voici venir une nymphe, la plus chaste et
+la plus belle qui soit au monde. Spenser la voit; bien plus, devant elle
+il est à genoux.
+
+ Son visage était si beau, qu'il ne semblait point de chair,--mais
+ peint célestement du brillant coloris des anges,--clair comme le
+ ciel, sans défaut, ni tache,--avec un parfait mélange de toutes
+ les belles couleurs;--Et dans ses joues se montrait une rougeur
+ vermeille,--comme des roses répandues sur un parterre de
+ lis,--exhalant des parfums d'ambroisie,--et nourrissant les sens
+ d'un double plaisir,--capables de guérir les malades et de
+ ranimer les morts.
+
+ Dans ses beaux yeux luisaient deux lampes vivantes,--allumées
+ là-haut à la lumière de leur céleste créateur.--Ils dardaient des
+ rayons de feu--si merveilleusement perçants et lumineux,--qu'ils
+ éblouissaient les yeux assez hardis pour la regarder.--Le dieu
+ aveugle avait souvent tenté d'y allumer--ses feux impudiques,
+ mais sans le pouvoir;--car, avec une majesté imposante et une
+ colère redoutée,--elle brisait ses dards libertins, et éteignait
+ les vils désirs.
+
+ Sur ses paupières se tenaient maintes Grâces,--à l'ombre de ses
+ sourcils égaux,--pour la pourvoir de doux regards et de beaux
+ sourires,--et chacune d'elles la douait d'une grâce,--et chacune
+ d'elles humblement à ses pieds s'inclinait.--Un si glorieux
+ miroir de grâce céleste,--souverain monument où s'adressent tous
+ les voeux mortels,--comment une plume fragile décrira-t-elle son
+ divin visage,--avec la crainte de manquer d'art et d'outrager sa
+ beauté?
+
+ Aussi belle, et mille et mille fois plus belle--elle parut quand
+ elle se montra aux regards.--Elle était vêtue, à cause de la
+ chaleur de l'air brûlant,--toute d'une tunique de soie, blanche
+ comme un lis,--couturée de maintes broderies tressées,--parsemée
+ sur le haut, tout entière,--d'aiguillettes d'or splendide qui
+ étincelaient--comme des étoiles scintillantes; et la
+ bordure--était toute lisérée de franges d'or.
+
+ Au-dessous du genou son vêtement pendait un peu,--et ses jambes
+ droites étaient magnifiquement serrées--en des brodequins dorés
+ de cuir précieux,--tout bardés de lames d'or, où étaient
+ gravées--des figures bizarres et splendidement
+ émaillées.--Par-devant, ils étaient attachés sous son genou--avec
+ un riche joyau où s'entrelaçaient--les bouts de tous les noeuds,
+ de sorte que nul ne pouvait voir--comment dans leurs replis
+ serrés ils se confondaient.
+
+ Elles ressemblaient à deux beaux piliers de marbre--qui
+ supportent un temple des dieux,--que tout le peuple orne de
+ guirlandes vertes--et honore dans ses assemblées de fête.--Avec
+ une grâce imposante et un port de princesse,--elle ralentissait
+ leur démarche quand elle voulait garder sa majesté.--Mais quand
+ elle jouait avec les nymphes des bois,--ou qu'elle chassait le
+ léopard fuyant,--elle les mouvait agilement, et volait dans les
+ campagnes.
+
+ Et dans sa main elle avait un épieu acéré,--et sur son dos un arc
+ et un carquois brillant,--rempli de flèches aux têtes d'acier,
+ dont elle abattait--les bêtes sauvages dans ses jeux
+ victorieux,--attaché par un baudrier d'or, qui sur le
+ devant--traversait sa poitrine de neige, et séparait ses seins
+ délicats; comme les jeunes fruits en mai,--ils commençaient à se
+ gonfler un peu, et nouveaux encore,--à travers son vêtement
+ léger, ils ne faisaient qu'indiquer leur place.
+
+ Ses boucles blondes, frisées comme des fils d'or,--tombaient sur
+ ses épaules, négligemment répandues,--et, quand le vent soufflait
+ au milieu d'elles,--flottaient comme un étendard largement
+ déployé,--et bien bas derrière elles descendaient en
+ désordre.--Et que ce fût art, ou hasard aveugle,--à mesure qu'à
+ travers la forêt fleurie elle courait impétueuse,--dans ses
+ cheveux épars les douces fleurs se posaient d'elles-mêmes,--et
+ les fraîches feuilles verdoyantes et les boutons s'y
+ entrelaçaient.
+
+ Plus chèrement que sa vie elle gardait la rose délicate,--fille
+ de son matin, dont la fleur--ornait la couronne de sa
+ renommée.--Elle ne souffrait point que le soleil brûlant du
+ midi,--ni que le vent perçant du nord vint s'abattre sur son
+ calice.--Elle repliait d'abord ses feuilles de soie avec un soin
+ pudique,--quand le ciel inclément commençait à menacer.--Mais
+ sitôt que se calmait l'air de cristal,--elle s'épanouissait et
+ laissait fleurir toute sa beauté[331].
+
+[Footnote 331:
+
+ Her face so faire, as flesh it seemed not,
+ But hevenly pourtraict of bright angels hew,
+ Cleare as the skye, withouten blame or blot,
+ Through goodly mixture of complexions dew;
+ And in her cheekes the vermeill red did shew;
+ Like roses in a bed of lillies shed,
+ The which ambrosiall odours from them threw,
+ And gazers sence with double pleasure fed,
+ Hable to heale the sick and to revive the ded.
+
+ In her faire eyes two living lamps did flame,
+ Kindled above at th' heavenly Maker's light,
+ And darted fyrie beames out of the same,
+ So passing persant, and so wondrous bright,
+ That quite bereav'd the rash beholders sight:
+ In them the blinded god his lustfull fyre
+ To kindle oft assayd, but had no might;
+ For, with dredd majestie and awfull yre,
+ She broke his wanton darts, and quenched base desyre.
+
+ Her yvorie forhead, full of bountie brave,
+ Like a broad table did itselfe dispred,
+ For Love his loftie triumphes to engrave,
+ And write the battailes of his great godhed:
+ All good and honour might therein be red;
+ For there their dwelling was; and, when she spake,
+ Sweete wordes, like dropping honey, she did shed;
+ And 'twixt the perles and rubins softly brake
+ A silver sound, that, heavenly musicke seemd to make.
+
+ Upon her eyelids many Graces sate,
+ Under the shadow of her even browes,
+ Working belgardes and amorous retrate;
+ And everie one her with a grace endowes,
+ And everie one with meekenesse to her bowes:
+ So glorious mirrhour of celestiall grace,
+ And soveraine moniment of mortall vowes,
+ How shall frayle pen descrive her heavenly face,
+ For feare, through want of skill, her beauty to disgrace.
+
+ So faire, and thousand thousand time more faire,
+ She seemd, when she presented was to sight;
+ And was yclad, for heat of scorching aire,
+ All in a silken Camus lily white,
+ Purfled upon with many a folded plight,
+ Which all above besprinkled was throughout,
+ With golden aygulets, that glistred bright;
+ Like twinkling starres: and all the skirt about
+ Was hemed with golden fringe.
+
+ Below her ham her weed did somewhat trayne,
+ And her streight legs most bravely were embayld
+ In gilden buskins of costly cordwayne,
+ All bard with golden bendes, which were entayld
+ With curious antickes, and full fayre anmayld.
+ Before, they fastned were under her knee
+ In a rich jewell, and therein entrayld
+ The ends of all the knots, that none might see
+ How they within their fouldings close enwrapped be.
+
+ Like two faire marble pillours they were seene,
+ Which doe the temple of the gods support,
+ Whom all the people decke with garlands greene,
+ And honour in their festivall resort.
+ These same with stately grace and princely port
+ She taught to tread, when she herself would grace;
+ But with the woody nymphes when she did play,
+ Or when the flying libbard she did chace,
+ She could them nimbly move, and after fly apace.
+
+ And in her hand a sharpe bore-speare she held,
+ And at ther backe a bow, and quiver gay
+ Stuft with steel-headed dartes, wherewith she queld
+ The salvage beastes in her victorious play,
+ Knit with a golden bauldricke which forelay
+ Athwart her snowy brest, and did divide
+ Her daintie paps; which, like young fruit in May,
+ Now little gan to swell, and being tide
+ Through her thin weed their places only signifide.
+
+ Her yellow lockes, crisped like golden wyre,
+ About her shoulders weren loosely shed,
+ And, when the winde emongst them did inspyre,
+ They waved like a penon wyde despred,
+ And low behinde her backe were scattered:
+ And, whether art it were or heedlesse hap,
+ As through the flouring forrest rash she fled,
+ In her rude heares sweet flowres themselves did lap,
+ And flourishing fresh leaves and blossomes did enwrap.
+
+ The daintie rose, the daughter of her morne,
+ More dear than life she tendered, whose flowre
+ The girlond of her honour did adorne:
+ Ne suffred she the middayes scorching powre,
+ Ne the sharp northerne wind thereon to showre;
+ But lapped up her silken leaves most chayre,
+ Whenso the froward sky began to lowre;
+ But, soon as calmed was the cristall ayre,
+ She did it fayre dispred and let to florish faire.
+ (Liv. III, ch. V, str. 51, et liv. II, chant 3.)]
+
+Il est à genoux devant elle, vous dis-je, comme un enfant le jour de la
+Fête-Dieu parmi les fleurs et les parfums, ravi d'adoration pour elle,
+jusqu'à voir dans ses yeux une lumière céleste et sur ses joues le
+coloris des anges, jusqu'à appeler ensemble les anges chrétiens et les
+grâces païennes pour la parer et la servir; c'est l'amour qui amène
+devant lui de pareilles visions, «le doux amour qui baigne ses ailes
+d'or dans le nectar béni et dans la source des purs plaisirs[332].»
+
+[Footnote 332:
+
+ Sweet love, that doth his golden wings embay
+ In blessed nectar and pure pleasures well.
+ (Liv. III, ch. II, st. 2.)]
+
+D'où vient-elle cette parfaite beauté, cette pudique et charmante aurore
+en qui il a rassemblé toutes les clartés, toutes les douceurs et toutes
+les virginités du matin? Quelle mère l'a mise au monde, et quelle
+naissance merveilleuse a produit à la lumière une semblable merveille de
+grâce et de pureté? Un jour, dans une fraîche fontaine solitaire où le
+soleil étalait ses rayons, Chrysogone baignait son corps parmi les roses
+et les violettes d'azur. Elle s'endormit lassée sur l'herbe épaisse, et
+les rayons du soleil épanchés sur son sein nu la fécondèrent[333]. Les
+mois s'écoulaient. Inquiète et honteuse, elle s'en alla dans les bois
+déserts et s'assit en pleurant, «l'âme enveloppée dans un noir nuage de
+tristesse.» Cependant Vénus parcourait toute la terre, cherchant son
+fils Cupidon, qui s'était mutiné contre elle et avait fui au loin. Elle
+l'avait cherché dans les cours, dans les cités, dans les chaumières,
+promettant de doux baisers à qui dénoncerait sa retraite, et à qui le
+ramènerait, des choses plus douces encore. Elle arriva ainsi jusqu'à la
+forêt où Diane, lassée, se reposait avec ses nymphes. Quelques-unes
+lavaient leurs membres dans le flot clair; d'autres étaient couchées à
+l'ombre; le reste, comme une guirlande de fleurs, entourait la déesse,
+qui dénouant ses tresses blondes, et rejetant sa tunique, avançait son
+pied vers l'eau transparente[334]. Surprise, elle rebuta Vénus, se moqua
+de ses plaintes, et jura que si elle rencontrait Cupidon, elle lui
+couperait ses ailes libertines. Puis elle eut pitié de la déesse
+affligée et se mit à chercher le fugitif avec elle. Elles arrivèrent à
+la feuillée où Chrysogone endormie avait mis au monde, sans le savoir,
+deux filles aussi belles que le jour naissant. Diane prit l'une, et en
+fit la plus pure des vierges. Vénus emporta l'autre dans le jardin
+d'Adonis, où sont les germes de toutes les choses vivantes, où joue
+Psyché, l'épouse de l'Amour, où Plaisir, leur fille, folâtre avec les
+Grâces, où Adonis, couché parmi les myrtes et les fleurs riantes, revit
+au souffle de l'Amour immortel. Elle l'éleva comme sa fille; elle la
+choisit pour être la plus fidèle des amantes, et après de longues
+épreuves la donna au bon chevalier sire Scudamour.
+
+[Footnote 333:
+
+ It was upon a sommers shiny day,
+ When Titan faire his beames did display,
+ In a fresh fountaine, far from all mens vew,
+ She bath'd her brest the boyling heat t'alley;
+ She bath'd with roses red and violets blew
+ And all the sweetest flowers that in the forrest grew.
+
+ Till faint through yrkesome wearines adowne
+ Upon the grassy ground herself she layd
+ To sleep, the whiles a gentle slombring swowne
+ Upon her fell all naked bare displayd....
+ (Liv. III, chant VI.)]
+
+[Footnote 334:
+
+ Shortly into the wastefull woods she came,
+ Whereas she found the goddesse with her crew,
+ After late chase of their embrewed game,
+ Sitting beside a fountaine in a rew;
+ Some of them washing with the liquid dew
+ From off their dainty limbs the dusty sweat
+ And soyle, which did deforme their lively hew;
+ Others lay shaded from the scorching heat;
+ The rest upon her person gave attendance great.
+
+ She, having hong upon a bough on high
+ Her bow and painted quiver, had unlaste
+ Her silver buskins from her nimble thigh,
+ And her lank loynes ungirt, and brests unbraste,
+ After the heat the breathing cold to taste;
+ Her golden lockes, that late in tresses bright
+ Embreaded were for hindring of her haste,
+ Now loose about her shoulders hong undight,
+ And were with swet ambrosia all besprinkled light.
+ (Liv. III. chant VI.)]
+
+
+XV
+
+Voilà ce que l'on rencontre dans la forêt merveilleuse. Y êtes-vous mal
+et avez-vous envie de la quitter parce qu'elle est merveilleuse? À
+chaque détour d'allée, à chaque changement du jour, une stance, un mot
+fait entrevoir un paysage ou une apparition. C'est le matin, l'aube
+blanche luit timidement à travers les arbres; des vapeurs bleuâtres
+s'envolent à l'horizon comme un voile et s'évanouissent dans l'air qui
+rit; les sources tremblent et bruissent faiblement entre leurs mousses,
+et dans les hauteurs les feuilles des peupliers commencent à remuer et à
+battre comme des ailes de papillons. Un chevalier met pied à terre, un
+vaillant chevalier qui a désarçonné maint Sarrasin et accompli mainte
+aventure. Il délace son casque, et soudain l'on voit apparaître les
+joues roses d'une jeune fille et de longs cheveux qui, «comme un voile
+de soie, tombent jusqu'à terre.» Le soleil joue dans leur nappe
+ondoyante, et l'on pense en les voyant «à ces cieux qui dans une nuit
+ardente d'été scintillent empanachés par des traînées de lumières[335].»
+C'est Britomart, une vierge et une héroïne, comme Clorinde ou Marphise,
+mais combien plus idéale! Le profond sentiment de la nature, la
+sincérité de la rêverie, la fécondité de l'inspiration toujours
+coulante, le sérieux germanique raniment ici les inventions classiques
+ou chevaleresques qui semblent les plus vieillies et les plus usées. Le
+défilé des magnificences et des paysages ne s'arrête pas. Des
+promontoires désolés fendus de plaies béantes; des entassements de
+roches foudroyées et noircies où viennent se briser les flots rauques;
+des palais étincelants d'or où des dames, belles comme des anges,
+nonchalamment penchées sur des coussins de pourpre, écoutent avec un
+doux sourire les accords d'une musique invisible; de hautes allées
+silencieuses, où les chênes rangés en colonnades étendent leur ombre
+immobile sur des touffes de violettes vierges et sur des gazons que n'a
+jamais foulés un pied humain: à toutes ces beautés de l'art et de la
+nature, il ajoute les merveilles de la mythologie, et il les décrit avec
+autant d'amour et d'aussi bonne foi qu'un peintre de la Renaissance ou
+un poëte ancien. Voici venir sur des nacelles d'écaille la belle Cymoent
+et ses nymphes traînées par des dauphins agiles comme des hirondelles.
+Elles glissent sur les vagues brillantes; les cheveux sont dénoués, et
+le vent fait flotter leurs boucles blondes; une âpre senteur marine
+emplit l'air; le soleil étend son manteau de lumière sur la plaine
+d'azur, hérissée de flots innombrables; la mer infinie qui sourit vient
+baiser les pieds d'argent de ses filles divines[336].--Rien de plus doux
+et de plus calme que le palais de Morphée. Au plus profond de la terre,
+il repose, enveloppé dans les molles vapeurs dont Téthys baigne son lit
+humide; Diane répand les perles de la rosée sur sa tête éternellement
+penchée: et la Nuit mélancolique a posé sur lui sa robe obscure. Non
+loin de là, un ruisseau tombe goutte à goutte du haut d'une roche,
+mêlant son clapotement monotone au bruissement de la pluie fine; et la
+brise, semblable au long bourdonnement d'un essaim d'abeilles, berce le
+sommeil immobile du dieu appesanti[337].--Ne voulez-vous pas aussi
+regarder au coin de cette forêt une bande de satyres dansant sous les
+feuilles vertes? Ils viennent en sautant comme des chevreaux folâtres,
+«aussi gais que les oiseaux du joyeux printemps.» La belle Hellénore,
+qu'ils ont choisie pour reine de mai, accourt aussi toute rieuse et
+couronnée de lauriers et de fleurs. Le bois retentit du son de leurs
+flûtes. Leurs pieds de corne usent le frais gazon de la clairière. Ils
+dansent gaillardement tout le jour avec de brusques mouvements et des
+mines provoquantes, pendant qu'autour d'eux, leurs troupeaux broutent
+capricieusement les arbousiers.--À chaque livre, nous voyons passer des
+processions étranges, mascarades allégoriques et pittoresques, pareilles
+à celles qui s'étalaient alors à la cour des princes, tantôt celle de
+Cupidon, tantôt celle des Fleuves, tantôt celle des Mois, ici celle des
+Vices. Jamais l'imagination ne fut plus prodigue ni plus inventive.
+L'orgueilleuse Lucifera s'avance sur un char paré de guirlandes et d'or,
+rayonnante comme l'aurore, entourée d'un peuple de courtisans qu'elle
+éblouit de sa gloire et de sa splendeur: six bêtes inégales la traînent,
+et chacune d'elles est montée par un Vice. L'un sur un âne paresseux,
+vêtu d'une robe noire comme un moine, malade d'oisiveté, laisse tomber
+sa tête pesante et tient entre les mains un bréviaire qu'il ne lit pas;
+un autre, sur un pourceau ignoble, se traîne déformé, le ventre gonflé
+par la luxure, les yeux bouffis de graisse, le cou allongé comme celui
+d'une grue, habillé de feuilles de vigne qui laissent voir son corps
+pourri d'ulcères, et tout le long du chemin vomissant le vin et les
+viandes dont il s'est soûlé. Un autre, assis entre des coffres de fer,
+sur un chameau chargé d'or, manie des pièces d'argent, déguenillé, les
+joues creuses, les pieds roidis par la goutte; un autre, sur un loup
+affamé, grinçant ses dents infectes, mâche un crapaud vénéneux dont le
+poison suinte le long de ses gencives, et sa tunique décolorée, peinte
+d'yeux menaçants, cache un serpent replié autour de son corps. Le
+dernier, couvert d'une robe déchirée et sanglante, s'avance monté sur un
+lion, brandissant autour de sa tête une torche allumée, les yeux
+étincelants, le visage pâle comme la cendre, serrant dans sa main
+fiévreuse la garde de son poignard. Le bizarre et terrible cortége
+défile, conduit par l'harmonie solennelle des stances, et la musique
+grandiose des rimes redoublées soutient l'imagination dans le monde
+fantastique, mêlé d'horreurs et de magnificences, qui vient d'être
+ouvert à son vol.
+
+[Footnote 335:
+
+ With that, her glistring helmet she unlaced;
+ Which doft, her golden lockes, that were up bound
+ Still in a knot, unto her heeles down traced,
+ And like a silken veile in compasse round
+ About her back and all her bodie wound;
+ Like as the shining skie in summers night,
+ What times the dayes with scorching heat abound,
+ Is creasted all with lines of firie light,
+ That it prodigious seemes in common people sight.
+ (Liv. IV, ch. I, str. 13.)
+
+ Her golden locks, that were in tramells gay
+ Up bounden, did themselves adowne display
+ And raught unto her heeles; like sunny beames
+ That in a cloud their light did long time stay,
+ Their vapour vaded, shewe their golden gleames,
+ And through the azure aire shooke forth their persant streames.
+ (Liv. III, ch. IX, 20.)]
+
+[Footnote 336:
+
+ A teme of Dolphins raunged in aray
+ Drew the smooth charett of sad Cymoent.
+ They were all taught by Triton to obay
+ To the long raynes at her commaundement.
+ As swift as swallows on the waves they went.
+ That their broad flaggy finnes no fome did reare,
+ Ne bubbling rowndell they behinde them sent;
+ The rest of other fishes drawen weare
+ Which with their finny oars the swelling sea did sheare.
+ (Liv. III, ch. IV, 33.)]
+
+[Footnote 337:
+
+ He making speedy way through spersed ayre,
+ And through the world of waters wide and deepe,
+ To Morpheus' house doth hastily repaire.
+ Amid the bowels of the earth full steepe,
+ And low, where dawning day doth never peepe,
+ His dwelling is, there Tethys his wet bed
+ Doth ever wash, and Cynthia still doth steepe,
+ In silver deaw his ever drouping hed,
+ Whiles sad Night over him her mantle black doth spred.
+
+ And more to lulle him in his slumber soft,
+ A trickling streame from high rock tumbling downe,
+ And ever-drizling raine upon the loft,
+ Mixt with a murmuring winde, much like the sowne
+ Of swarming bees, did cast him in a swowne.
+ No other noyse, nor peoples troublous cryes,
+ As still are wont t' annoy the walled towne,
+ Might there be heard; but careless Quiet lyes
+ Wrapt in eternal silence farre from enimyes.]
+
+
+XVI
+
+Et cependant c'est peu que tout cela. Quoi que puissent fournir la
+mythologie et la chevalerie, elles ne suffisent pas aux exigences de
+cette conception poétique. Le propre de Spenser, c'est l'énormité et le
+débordement des inventions pittoresques. Comme Rubens, il crée de toutes
+pièces, en dehors de toute tradition, pour exprimer de pures idées.
+Comme chez Rubens, l'allégorie chez lui enfle les proportions hors de
+toute règle, et soustrait la fantaisie à toute loi, excepté au besoin
+d'accorder les formes et les couleurs. Car, si les esprits ordinaires
+reçoivent de l'allégorie un poids qui les opprime, les grandes
+imaginations reçoivent de l'allégorie des ailes qui les emportent.
+Dégagées par elle des conditions ordinaires de la vie, elles peuvent
+tout oser, en dehors de l'imitation, par delà la vraisemblance, sans
+autre guide que leur force native et leurs instincts obscurs. Trois
+jours durant sir Guyon est promené par l'esprit maudit, Mammon le
+tentateur, dans le royaume souterrain, à travers des jardins
+merveilleux, des arbres chargés de fruits d'or, des palais éblouissants
+et l'encombrement de tous les trésors du monde. Ils sont descendus dans
+les entrailles de la terre et parcourent ses cavernes, abîmes inconnus,
+profondeurs silencieuses. Un démon épouvantable marche derrière lui à
+pas monstrueux sans qu'il le sache, prêt à l'engloutir au moindre signe
+de convoitise. L'éclat de l'or illumine des formes hideuses, et le métal
+rayonnant brille d'une beauté plus séduisante dans l'obscurité du cachot
+infernal.
+
+ La forme du donjon au dedans était grossière et rude,--comme une
+ caverne énorme taillée dans une falaise rocheuse.--De la voûte
+ raboteuse descendaient des arceaux déchirés--bosselés d'or massif
+ et de glorieux ornements,--et chaque poutre était chargée de
+ riche métal,--tellement qu'elles semblaient vous menacer d'une
+ ruine pesante;--et par-dessus eux Arachné avait porté haut sa
+ toile industrieuse et étendu ses lacs subtils,--enveloppés de
+ fumée impure et de nuages plus noirs que le jais.
+
+ Le toit, le plancher et les murs étaient tout d'or,--mais
+ couverts de poussière et de rouille antique,--et cachés dans
+ l'obscurité, de sorte que personne n'en pouvait voir--la couleur;
+ car la lumière joyeuse du jour--ne se déployait jamais dans cette
+ demeure,--mais seulement une douteuse apparence de clarté
+ pâle,--comme est une lampe dont la vie s'évanouit,--ou comme la
+ lune enveloppée dans la nuit nuageuse--se montre au voyageur qui
+ marche plein de crainte et de morne effroi.
+
+ Dans cette chambre il n'y avait rien qu'on pût voir,--sinon de
+ grands coffres énormes et de fortes caisses de fer,--toutes
+ serrées de doubles noeuds, tellement que personne--ne pouvait
+ espérer les forcer par violence et par vol.--De chaque côté ils
+ étaient placés tout du long.--Mais tout le sol était jonché de
+ crânes--et d'ossements d'hommes morts épars tout à
+ l'entour,--dont les vies, à ce qu'il semblait, avaient été là
+ répandues,--et dont les vils squelettes étaient restés sans
+ sépulture.
+
+ .... Puis le démon le mena en avant et le conduisit bientôt--à
+ une autre chambre, dont la porte, tout d'un coup,--s'ouvrit
+ devant lui comme si elle eût su obéir d'elle-même;--là avaient
+ été placées cent cheminées--et cent fournaises toutes brillantes
+ et brûlantes;--près de chaque fournaise se tenaient maints
+ démons,--créatures déformées, hideuses à regarder,--et chaque
+ démon appliquait sa peine industrieuse--à fondre le métal d'or
+ prêt à être éprouvé.
+
+ L'un, avec un soufflet énorme, aspirait l'air sifflant,--puis,
+ avec le vent comprimé, enflammait la braise;--l'autre ramassait
+ les brandons mourants--avec des pinces de fer, et les arrosait
+ souvent--de flots liquides pour apprivoiser la rage du furieux
+ Vulcain,--qui, les maîtrisant, reprenait sa première
+ ardeur.--Quelques-uns enlevaient l'écume qui sortait du
+ métal,--d'autres agitaient l'or fondu avec de grandes pelles;--et
+ chacun d'eux peinait, et chacun d'eux suait.
+
+ Il le mena ensuite, à travers un sombre passage étroit,--jusqu'à
+ une large porte toute bâtie d'or battu;--la porte était ouverte;
+ mais là attendait--un puissant géant aux enjambées roides et
+ hardies,--comme s'il eût voulu défier le Très-Haut.--Dans sa main
+ droite il tenait une massue de fer;--mais il était lui-même tout
+ entier en or,--ayant pourtant le sentiment et la vie, et il
+ savait bien manier--son arme maudite quand il abattait ses
+ ennemis acharnés.
+
+ .... Ils entrèrent dans une chambre grande et large,--comme
+ quelque grande salle d'assemblée, ou comme un temple
+ solennel.--Maints grands piliers d'or supportaient--le toit
+ massif et soutenaient de prodigieuses richesses,--et chaque
+ pilier était richement décoré--de couronnes, de diadèmes et de
+ vains titres,--que portaient les princes mortels pendant qu'ils
+ régnaient sur la terre.
+
+ Une multitude d'hommes étaient assemblés là,--de toutes les races
+ et de toutes les nations sous le ciel,--qui avec un grand tumulte
+ se pressaient pour approcher--de la partie supérieure, où se
+ dressait bien haut--un trône pompeux de majesté souveraine.--Et
+ dessus était assise une femme magnifiquement parée--et
+ opulemment vêtue des robes de la royauté,--tellement que jamais
+ prince terrestre, d'un semblable appareil--ne releva sa gloire et
+ ne déploya un orgueil si fastueux.--Elle, assise dans sa pompe
+ resplendissante,--tenait une grande chaîne d'or aux anneaux bien
+ unis,--dont un bout était attaché au plus haut du ciel,--et dont
+ l'autre atteignait au plus bas enfer[338].
+
+[Footnote 338:
+
+ The houses form within was rude and strong,
+ Like an huge cave hewne out of rocky clifte,
+ From whose rough vault the ragged breaches hong
+ Ëmbost with massy gold of glorious guifte,
+ And with rich metall loaded every rifte,
+ That heavy ruine they did seeme to threatt;
+ And over them Arachne high did lifte
+ Her cunning web, and spred her subtile nett,
+ Enwrapped in fowle smoke and clouds more black then jett.
+
+ Both roof and floor and walls were all of gold,
+ But overgrown with dust and old decay,
+ And hid in darknes, that none could behold
+ The hew thereof; for vew of cherefull day
+ Did never in that house itselfe display,
+ But a faint shadow of uncertein light,
+ Such as a lamp whose life does fade away;
+ Or as the moon, cloathed with clowdy night,
+ Does shew to him that walkes in feare and sad affright.
+
+ In all that rowme was nothing to be sene,
+ But huge grete yron chests and coffers strong,
+ All bart with double bends, that none could weene
+ Them to enforce by violence or wrong.
+ On every side they placed were along.
+ But all the grownd with sculs was scattered
+ And dead mens bones which round about were flong;
+ Whose lives, it seemed, whilome there were shed,
+ And their vile carcases now left unburied....
+
+ Thence forward he him led and shortly brought
+ Unto another rowme, whose dore forthright
+ To him did open as it had beene taught;
+ Therein an hundred raunges were pight,
+ And hundred fournaces all burning bright;
+ By every fournace many Feends did byde,
+ Defourmed creatures horrible in sight;
+ And every Feend his busie paines applyde
+ To melt the golden metall ready to be tryde.
+
+ One with great bellowes gathered filling ayre,
+ And with forst wind the fewell did inflame;
+ Another did the dying bronds repayre
+ With yron tongs, and sprinkled ofte same
+ With liquid waves, fiers Vulcans rage to tame
+ Who, maystring them, renewd his former heat.
+ Some scumd the drosse that from the metall came,
+ Some stird the molten owre with ladles great.
+ And every one did swincke, and every one did sweat....
+
+ He brought him, through a darksom narrow strayt,
+ To a broad gate all built of beaten gold:
+ The gate was open; but therein did wayt
+ A sturdie villein, stryding stiff and bold,
+ As if the highest god defy he would.
+ In his right hand an yron club he held,
+ But he himselfe was all of golden mould,
+ Yet had both life and sence, and well could weld
+ That cursed weapon, when his cruell foes queld....
+
+ He brought him in. The rowme was large and wide,
+ As it some Gyeld or solemne temple weare;
+ Many great golden pillours did upbeare
+ The massy roofe and riches huge sustayne;
+ And every pillour decked was full deare
+ With crownes and diademes and titles vaine,
+ Which mortall princes wore whiles they on earth did rayne.
+
+ A route of people there assembled were,
+ Of every sort and nation under skye,
+ Which with great uprore preaced to draw nere
+ To the upper part: where was advanced hye
+ A stately siege of soveraine majestye;
+ And thereon satt a woman gorgeous gay
+ And richly cladd in robes of royaltye,
+ That never earthly prince in such aray
+ His glory did enhaunce, and pompous pryde display...
+
+ There, as in glistring glory she did sitt,
+ She held a great gold chaine ylinked well
+ Whose upper end to highest heven was knitt,
+ And lower part did reach to lowest hell.
+ (Liv. II, ch. VII.)]
+
+Nul rêve de peintre n'égale ces visions, ce flamboiement de la fournaise
+sur les parois des cavernes, ces lumières vacillantes sur la foule, ce
+trône et cet étrange scintillement de l'or qui partout luit dans
+l'ombre. C'est que l'allégorie pousse au gigantesque. Quand il s'agit
+de montrer la tempérance aux prises avec les tentations, on est porté à
+mettre toutes les tentations ensemble. Il s'agit d'une vertu générale,
+et comme elle est capable de toutes les résistances, on lui demande à la
+fois toutes les résistances; après l'épreuve de l'or, celle du plaisir:
+ainsi se suivent et s'opposent les spectacles les plus grandioses et les
+plus délicieux, tous au delà de l'humain, les gracieux à côté des
+terribles, les jardins fortunés à côté du souterrain maudit:
+
+ Le portail de branches entrelacées et de fleurs penchées--était
+ embrassé par une vigne courbée en arches,--dont les grappes
+ pendantes semblaient inviter--tous les passants à goûter leur vin
+ délicieux.--Elles s'inclinaient d'elles-mêmes vers les
+ mains,--comme si elles s'offraient pour être
+ cueillies:--quelques-unes d'une pourpre sombre pareille à
+ l'hyacinthe;--d'autres comme des rubis, riantes et doucement
+ vermeilles;--d'autres, comme de belles émeraudes encore vertes.
+
+ Au milieu du jardin était une fontaine--de la plus riche
+ substance qu'il puisse y avoir sur la terre,--si pure et si
+ transparente, que l'on eût pu voir--le flot d'argent courant dans
+ chacun de ses canaux.--Très-splendidement elle était décorée--de
+ curieux dessins et de figures d'enfants nus,--dont les uns
+ semblaient, avec une gaieté rieuse,--voler çà et là et s'ébattre
+ en jeux folâtres,--pendant que les autres se baignaient dans
+ l'eau délicieuse.
+
+ Et sur toute la fontaine une traînée de lierre de l'or le plus
+ pur--s'étendait avec sa teinte naturelle.--Car le riche métal
+ était coloré de telle sorte--que l'homme qui l'eût vu sans être
+ bien averti--l'eût pris sûrement pour du vrai lierre.--Bien bas
+ jusqu'au sol rampaient ses bras lascifs,--qui, se baignant dans
+ la rosée d'argent,--trempaient craintivement dans l'eau leurs
+ fleurs laineuses;--et leurs gouttes de cristal semblaient des
+ pleurs d'amour.
+
+ Un nombre infini de courants incessamment sortaient--de cette
+ fontaine, doux et beaux à voir.--Ils tombaient dans un ample
+ bassin--et arrivaient promptement en si grande abondance--qu'on
+ eût cru voir un petit lac.--Sa profondeur n'excédait pas trois
+ coudées,--si bien qu'à travers ses flots on pouvait voir le
+ fond,--tout pavé par-dessous de jaspe étincelant,--et la fontaine
+ voguait droit dans cette mer.
+
+ Les oiseaux joyeux abrités dans le riant ombrage,--accordaient
+ leurs notes suaves avec le choeur des voix.--Les angéliques voix
+ tremblantes et tendres--répondaient aux instruments avec une
+ divine douceur.--Les instruments unissaient leur mélodie
+ argentine--au sourd murmure des eaux tombantes.--Les eaux
+ tombantes, variant leurs bruissements mesurés,--tantôt haut,
+ tantôt bas, appelaient la brise;--et la molle brise murmurante
+ leur répondait à tous bien bas.
+
+ Sur un lit de roses Acrasie était couchée,--alanguie par la
+ chaleur ou prête pour son doux péché;--un voile l'habillait ou
+ plutôt la laissait déshabillée,--un voile transparent tout
+ d'argent et de soie,--qui ne cachait rien de sa peau
+ d'albâtre,--mais la montrait plus blanche, si plus blanche elle
+ pouvait être.--Arachné n'eût su ourdir un filet plus subtil,--et
+ les toiles brillantes que nous voyons souvent tissées--par les
+ fils de la rosée séchée ne volent pas plus légèrement dans l'air.
+
+ Son sein de neige était une proie offerte--aux yeux avides qui ne
+ savaient s'en rassasier.--La langueur de sa douce fatigue y avait
+ laissé--quelques gouttes plus claires que le nectar, qui
+ glissaient--comme de pures perles d'Orient tout le long de son
+ corps;--et ses beaux yeux, qui de volupté souriaient doucement
+ encore,--humectaient sans les éteindre les rayons de feu--dont
+ ils perçaient les coeurs fragiles. Ainsi la clarté des
+ étoiles,--lorsqu'elle scintille sur les vagues silencieuses,
+ paraît plus brillante[339].
+
+[Footnote 339:
+
+ .... No gate, but like one, being goodly dight
+ With bowes and braunches wich did broad dilate
+ Their clasping armes in wanton wreathings intricate:
+
+ So fashioned a porch with rare device,
+ Archt over head with an embracing vine,
+ Whose brounches hanging downe seemed to entice
+ All passers-by to taste their lushious wine,
+ And did themselves into their hands incline,
+ As freely offering to be gathered,
+ Some deepe empurpled as the hyaline,
+ Some as the rubine laughing sweetely red,
+ Some like faire emeraudes not yet well ripened....
+
+ And in the midst of all a fountaine stood,
+ Of richest substance that on earth might bee,
+ So pure and shiny that the silver flood
+ Through every channell running one might see.
+ Most goodly it with curious ymageree
+ Was over-wrought, and shapes of naked boyes,
+ Of which some seemd with lively jollitee
+ To fly about, playing their wanton toyes,
+ Whylest others did themselves embay in liquid joyes.
+
+ And over all of purest gold was spred
+ A trayle of yvie in his native hew;
+ For the rich metall was so coloured,
+ That wight, who did not well avis'd it vew,
+ Would surely deeme it to bee yvie trew;
+ Low his lascivious armes adown did creepe,
+ That themselves dipping in the silver dew
+ Their fleecy flowres then fearfully did steepe,
+ Which drops of christall seemd for wantones to weep.
+
+ Infinit streames continually did well
+ Out of this fountaine, sweet and fair to see,
+ The which into an ample laver fell,
+ And shortly grew to so great quantitie,
+ That like a little lake it seemd to bee,
+ Whose depth exceed not three cubits hight,
+ That through the waves one might the bottom see,
+ All pav'd beneath with jaspar shinning bright,
+ That semd the fountaine in that sea did sayle upright....
+
+ The joyous birds, shrouded in chearefull shade
+ Their notes unto the voyce attempred sweet;
+ Th'angelical soft trembling voyces made
+ To th'instruments divine respondence meet;
+ The silver-sounding instruments did meet
+ With the base murmure of the waters fall;
+ The waters fall with difference discreet
+ Now soft, now loud, unto the wind did call;
+ The gentle warbling wind low answered to all....
+
+ Upon a bed of roses she was layd,
+ As faint through heat, or dight to pleasant sin;
+ And was arayd or rather disarayd,
+ All in a vele of silke and silver thin,
+ That hid no whit her alabaster skin,
+ But rather shewd more white, if more might bee:
+ More subtile web Arachne cannot spin;
+ Nor the fine nets, which oft we woven see
+ Of scorched deaw, do not in th'ayre more lightly flee.
+
+ Her snowy brest was bare to ready spoyle
+ Of hungry eyes, which n'ote therewith be fild;
+ And yet, through languour of her late sweet toyle,
+ Few drops, mor cleare than nectar, forth distild,
+ That like pure Orient perles adowne it trild;
+ And her faire eyes, sweet smyling in delight
+ Moystened their fierie beams, with which she thrild
+ Fraile harts, yet quenched not; like starry light
+ Which, sparckling on the silent waves, does seeme more bright.
+ (Liv. II, ch. XII.)]
+
+N'y a-t-il ici que des féeries? Il y a ici des tableaux tout faits, des
+tableaux vrais et complets, composés avec des sensations de peintre,
+avec un choix de couleurs et de lignes: les yeux ont du plaisir. Cette
+Acrasie couchée a la pose d'une déesse et d'une courtisane de Titien. Un
+artiste italien copierait ces jardins, ces eaux courantes, ces Amours
+sculptés, ces traînées de lierre qui serpente chargé de feuilles
+luisantes et de fleurs laineuses. Tout à l'heure, dans les profondeurs
+infernales, les clartés avec leur long ruissellement étaient belles,
+demi-noyées par les ténèbres, et le trône exhaussé dans la vaste salle
+entre les piliers, au milieu de la multitude fourmillante, reliait
+autour de lui toutes les formes en ramenant sur lui tous les regards.
+Le poëte est ici et partout coloriste et architecte. Si fantastique que
+soit son monde, ce monde n'est point factice; s'il n'est pas, il
+pourrait être; même il devrait être; c'est la faute des choses si elles
+ne s'arrangent pas de manière à l'effectuer; pris en lui-même, il a
+cette harmonie intérieure par laquelle vit une chose réelle, même une
+harmonie plus haute, puisque, à la différence des choses réelles, il est
+tout entier jusque dans le moindre détail construit en vue de la beauté.
+L'_art_ est venu, voilà le grand trait du siècle, le trait qui distingue
+ce poëme de tous les récits semblables entassés par le moyen âge.
+Incohérents, mutilés, ils gisaient comme des débris ou des ébauches que
+les mains débiles des trouvères n'avaient pas su assembler en un
+monument. Enfin les poëtes et les artistes paraissent et avec eux le
+sentiment du beau, c'est-à-dire la sensation de l'ensemble. Ils
+comprennent les proportions, les attaches et les contrastes; ils
+_composent_. Entre leurs mains, l'esquisse brouillée, indéterminée, se
+limite, s'achève, se détache, se colore et devient un tableau. Chaque
+objet ainsi pensé et imaginé acquiert l'être définitif en acquérant la
+forme vraie; après des siècles, on le reconnaîtra, on l'admirera, on
+sera touché par lui; bien plus, on sera touché par son auteur. Car,
+outre les objets qu'il peint, l'artiste se peint lui-même. Sa pensée
+maîtresse se marque dans la grande oeuvre qu'elle produit et qu'elle
+conduit. Spenser est supérieur à son sujet, l'embrasse tout entier,
+l'accommode à son but, et c'est pour qu'il y imprime la marque propre
+de son âme et de son génie. Chaque récit est ménagé en vue d'un autre,
+et tous en vue d'un certain effet qui s'accomplit; c'est pour cela que
+de ce concert une beauté se dégage, celle qui est dans le coeur du
+poëte, et que toute son oeuvre a travaillé à rendre sensible; beauté
+noble et pourtant riante, composée d'élévation morale et de séductions
+sensibles, anglaise par le sentiment, italienne par les dehors,
+chevaleresque par sa matière, moderne par sa perfection, et qui
+manifeste un moment unique et admirable, l'apparition du paganisme dans
+une race chrétienne et le culte de la forme dans une imagination du
+Nord.
+
+
+§ 3. LA PROSE.
+
+I
+
+Un pareil moment ne dure guère, et la séve poétique s'use par la
+floraison poétique, en sorte que l'épanouissement conduit au déclin. Dès
+les premières années du dix-septième siècle, l'affaissement des moeurs
+et des génies devient sensible. L'enthousiasme et le respect baissent.
+Les mignons, les fats de cour intriguent et grappillent, parmi les
+pédanteries, les puérilités et les parades. La cour vole et la nation
+murmure. Les Communes commencent à se roidir, et le roi, qui les tance
+en maître d'école, plie devant elles en petit garçon. Ce triste roi se
+laisse rudoyer par ses favoris, leur écrit en style de commère, se dit
+un Salomon, étale une vanité d'écrivain, et, donnant audience à un
+courtisan, lui recommande sa réputation de savant, à charge de revanche.
+La dignité du gouvernement s'affaiblit et la loyauté du peuple
+s'attiédit. La royauté déchoit et la révolution se prépare. En même
+temps le noble paganisme chevaleresque dégénère en sensualité vile et
+crue[340]. «Le roi, dit un contemporain, vient de s'enivrer si bien avec
+le roi Christian de Danemark, qu'il a fallu les porter sur un lit tous
+les deux....» Les dames quittent leur sobriété, et dans les festins on
+les voit qui roulent çà et là prises de vin. «Dernièrement, dit un malin
+courtisan, dans un masque, la chose a fait scandale. La dame qui jouait
+le rôle de la reine de Saba arrivait pour présenter des dons précieux à
+Leurs Majestés; mais ayant oublié les marches qui menaient au dais, elle
+renversa ses cassettes dans le giron de Sa Majesté danoise, et lui tomba
+sur les pieds ou plutôt sur la face. Grandes furent la hâte et la
+confusion. Essuis et serviettes travaillèrent aussitôt à tout nettoyer.
+Alors Sa Majesté se leva et voulut danser avec la reine de Saba. Mais il
+se laissa choir, et s'humilia devant elle, et fut emporté dans une
+chambre intérieure et mis sur un lit de parade, lequel ne fut pas
+médiocrement gâté par les présents que la reine de Saba avait répandus
+sur ses vêtements, tels que vin, crème, gelée, boisson, gâteaux, épices
+et autres bonnes choses. La fête et la représentation continuèrent, et
+la plupart des acteurs s'en allèrent ou se laissèrent choir, tant le vin
+occupait leur étage supérieur.... Alors parurent, en riches habits, la
+Foi, l'Espérance et la Charité. L'Espérance essaya de parler; mais le
+vin rendait ses efforts si faibles qu'elle se retira, espérant que le
+roi excuserait sa brièveté.... La Foi quitta la cour dans un état
+chancelant.... Toutes deux étaient malades et allèrent vomir dans la
+salle d'en bas.... Pour la Victoire, après un lamentable bégaiement, on
+l'emmena comme une pauvre captive, et on la déposa, pour qu'elle fît un
+somme, sur les marches extérieures de l'antichambre. Quant à la Paix,
+elle cassa sa branche d'olivier sur le crâne de ceux qui voulaient
+l'empêcher d'entrer.» Notez que ces ivrognesses étaient de grandes
+dames. «On ne faisait point ainsi, ajoute l'auteur, sous la reine
+Élisabeth;» elle était violente et terrible, mais non ignoble, et
+ridicule. C'est que les grandes idées qui mènent un siècle finissent, en
+s'épuisant, par ne garder d'elles-mêmes que leurs vices; le superbe
+sentiment de la vie naturelle devient le vulgaire appel aux sens. Il y a
+telle _entrée_, tel arc de triomphe, sous Jacques, qui représente des
+priapées, et quand les instincts sensuels, exaspérés par la tyrannie
+puritaine, parviendront plus tard à relever la tête, on verra sous la
+Restauration l'orgie s'étaler dans sa crapule et triompher de son
+impudeur.
+
+[Footnote 340: Harrington's _Nugæ antiquæ_.]
+
+En attendant, la littérature s'altère; le puissant souffle qui l'avait
+portée, et qui, à travers les singularités, les raffinements, les
+exagérations, l'avait faite grande, se ralentit et diminue. Avec Carew,
+Suckling, Herrick, le joli remplace le beau. Ce qui les frappe, ce ne
+sont plus les traits généraux des choses; ce qu'ils tâchent d'exprimer,
+ce n'est plus la nature intime des choses. Ils n'ont plus cette large
+conception, cette pénétration involontaire, par laquelle l'homme
+s'assimilait les objets et devenait capable de les créer une seconde
+fois. Ils n'ont plus ce trop-plein d'émotions, cette surabondance
+d'idées et d'images qui forçait l'homme à s'épancher par des paroles, à
+jouer extérieurement, à miner librement et hardiment le drame intérieur
+qui faisait tressaillir tout son corps et tout son coeur. Ce sont
+plutôt des beaux esprits de cour, des cavaliers à la mode, qui veulent
+faire preuve d'imagination et de style. Entre leurs mains l'amour
+devient une galanterie; ils écrivent des chansons, des pièces fugitives,
+des compliments aux dames. Plus d'élans du coeur; ils tournent des
+phrases éloquentes pour être applaudis et des exagérations flatteuses
+pour plaire. Les divines figures, les regards sérieux ou profonds, les
+expressions virginales ou passionnées qui éclataient à chaque pas dans
+les premiers poëtes ont disparu; on ne voit plus ici que des minois
+agréables peints par des vers agréables. La polissonnerie n'est pas
+loin; on la trouve déjà dans Suckling, et aussi la crudité, l'épicurisme
+prosaïque; ils diront bientôt: «Amusons-nous et moquons-nous du reste.»
+Les seuls objets qu'ils sachent encore peindre, ce sont les petites
+choses gracieuses, un baiser, une fête de mai, un narcisse, une
+primevère humide de rosée, une matinée de mariage, une abeille[341].
+Herrick surtout et Suckling rencontrent là de petits poëmes exquis,
+mignons, toujours riants ou souriants, pareils à ceux qu'on a mis sous
+le nom d'Anacréon ou qui abondent dans l'Anthologie. En effet, ici comme
+là-bas, c'est un paganisme qui décline; l'énergie s'en va, l'agrément
+commence. On garde toujours le culte de la beauté et de la volupté;
+mais on joue avec elles. On les pare et on les accommode à son goût;
+elles ont cessé de maîtriser et de plier l'homme; il s'en égaye et il en
+jouit. Dernier rayon d'un soleil qui se couche; avec Sedley, Waller et
+les rimeurs de la Restauration, le vrai sentiment poétique disparaît;
+ils font de la prose en vers; leur coeur est au niveau de leur style, et
+l'on voit avec la langue correcte commencer un nouvel âge et un nouvel
+art.
+
+[Footnote 341:
+
+ Some asked me where the rubies grew,
+ And nothing did I say,
+ But with my finger pointed to
+ The lips of Julia.
+ Some asked how pearls did grow, and where;
+ Then spake I to my girl,
+ To part her lips, and show me there
+ The quarelets of pearl.
+ One ask'd me where the roses grew;
+ I bade him not go seek;
+ But forthwith bade my Julia show
+ A bud in either cheek.
+ (Herrick.)
+
+ About the sweet bag of a bee,
+ Two Cupids fell at odds;
+ And whose the pretty prize should be,
+ They vowed to ask the gods.
+ Which Venus hearing, thither came,
+ And for their boldness stript them;
+ And taking thence from each his flame,
+ With rods of myrtle whipt them.
+ Which done, to still their wanton cries,
+ When quiet grown sh' had seen them,
+ She kiss'd and wiped their dove-like eyes,
+ And gave the bag between them.
+ (Herrick.)
+
+ Why so pale and wan, fond lover?
+ Prithee, why so pale?
+ Will, when looking well can't move her,
+ Looking ill prevail?
+ Prithee, why so pale?
+ Why so dull and mute, young sinner?
+ Prithee, why so mute?
+ Will, when speaking well can't win her,
+ Saying nothing do't?
+ Prithee, why so mute?
+ Quit, quit for shame, this will not move,
+ This cannot take her;
+ If of herself she will not love,
+ Nothing can make her:
+ The devil take her.
+ (Suckling.)
+
+ As when a lady, walking Flora's bower,
+ Picks here a pink, and there a gilly-flower,
+ Now plucks a violet from her purple bed,
+ And then a primrose, the year's maidenhead,
+ There nips the brier, here the lover's pansy.
+ Shifting her dainty pleasures with her fancy,
+ This on her arms, and that she lists to wear
+ Upon the borders of her curious hair;
+ At length a rose-bud (passing all the rest)
+ She plucks, and bosoms in her lily breast.
+ (Quarles.)]
+
+À côté de la mignardise arrivait l'affectation: c'est le second signe
+des décadences. Au lieu d'écrire pour dire les choses, on écrit alors
+pour les bien dire; on enchérit sur son voisin, on outre toutes les
+façons de parler; on fait tomber l'art du côté où il penche, et comme il
+penche en ce siècle du côté de la véhémence et de l'imagination, on
+entasse l'emphase et la couleur. Toujours un jargon naît d'un style.
+Dans tous les arts, les premiers maîtres, les inventeurs découvrent
+_l'idée_, s'en pénètrent et lui laissent produire sa forme. Puis
+viennent les seconds, les imitateurs, qui de parti pris répètent cette
+forme et l'altèrent en l'exagérant. Plusieurs ont du talent néanmoins,
+Quarles, Herbert, Babington, surtout Donne, un satirique poignant, d'une
+crudité terrible[342], un puissant poëte d'une imagination précise et
+intense[343], et qui garde encore quelque chose de l'énergie et du
+frémissement de la première inspiration. Mais il gâte tous ces dons de
+parti pris, et réussit, à force de peine, à fabriquer du galimatias. Par
+exemple, les poëtes passionnés ont dit à leur maîtresse que s'ils la
+perdaient, ils prendraient en aversion toutes les femmes. Afin d'être
+plus passionné, Donne déclare à la sienne qu'en pareil cas il haïra tout
+le sexe, elle avec le reste, parce qu'elle en aura fait partie[344].
+Vingt fois en le lisant on se frappe la tête et on se demande avec
+étonnement comment un homme a pu se tourmenter et se guinder ainsi,
+alambiquer son style, raffiner les raffinements, découvrir des
+comparaisons si saugrenues. C'était là l'esprit du temps; il fait effort
+pour être ingénieusement absurde. Une puce avait mordu Donne et sa
+maîtresse: voilà que cette puce, ayant réuni leur sang, se trouve être
+«leur lit de mariage et leur temple de mariage[345]. À présent, dit-il,
+la belle et ses parents ont beau gronder, nous sommes unis, et tous deux
+cloîtrés dans ces murs vivants de jais (la puce).» Le marquis de
+Mascarille n'a jamais rien trouvé d'égal. Eussiez-vous cru qu'un
+écrivain pût inventer de pareilles sottises? Continuez, il y a pis.
+«L'habitude vous engage peut-être à me tuer; mais n'ajoutez pas à ce
+meurtre un suicide et un sacrilége, trois péchés en trois meurtres.»
+Comprenez-vous? Cela signifie qu'elle ne fait qu'un avec lui, parce que
+tous deux ne font qu'un avec la puce, et qu'ainsi on ne peut tuer l'un
+sans l'autre. Remarquez que le sage Malherbe a écrit des énormités
+presque semblables dans _les larmes de saint Pierre_, que les faiseurs
+de sonnets en Italie et en Espagne atteignent en ce moment le même degré
+de démence, et vous jugerez qu'en ce moment par toute l'Europe il y a un
+âge poétique qui finit.
+
+[Footnote 342: Voyez surtout sa satire contre les courtisans. Ceci est
+contre les imitateurs:
+
+ But he is worst, who beggarly doth chaw
+ Other's witt fruits, and in his ravenous maw
+ Rankly digested, doth those things outspue
+ As his own things; and they are his owne, 't is true,
+ For if one eate my meat, though it be known
+ The meat was mine, th' excrement is his own.]
+
+[Footnote 343:
+
+ When I behold a stream, which, from the spring,
+ Doth, with doubtful melodious murmuring,
+ Or in a speechless slumber calmly ride
+ Her wedded channels bosom, and there chide
+ And bend her brows, and swell, if any bough
+ Does but stoop down to kiss her utmost brow;
+ Yet if her often, gnawing kisses win
+ The traiterous banks to gape and let her in;
+ She rusheth violently and doth divorce
+ Her from her native and her long-kept course,
+ And roares, and braves it, and in gallant scorn
+ In flatt'ring eddies promising return,
+ She flouts her channel, which thenceforth is dry,
+ Then say I: That is she, and this I am.]
+
+[Footnote 344:
+
+ O do not die, for I shall hate
+ All women so, when thou art gone,
+ That thee I shall not celebrate,
+ When I remember thou wast one.]
+
+[Footnote 345:
+
+ This flea is you and I, and this
+ Our marriage bed and marriage temple is.
+ Though parents grudge and you, w'are met,
+ And cloyster'd in these living walls of jet.
+ Though use make you apt to kill me,
+ Let not to that selfe murder added be,
+ And sacriledge, three sins in killing three.
+
+Aussi Suckling l'appelle _the Great lord of witt_.]
+
+Sur cette frontière de la littérature qui finit et de la littérature qui
+commence, paraît un poëte, l'un des plus goûtés et des plus
+célèbres[346] de son temps, Abraham Cowley, enfant précoce, liseur et
+versificateur comme Pope, et qui, comme Pope, ayant moins connu les
+passions que les livres, s'est moins occupé des choses que des mots.
+Rarement l'épuisement littéraire fut plus sensible. Il a tous les moyens
+de dire ce qui lui plaira, et justement il n'a rien à dire. Le fonds a
+disparu, laissant à la place une forme vide. En vain il manie le poëme
+épique, la strophe pindarique, toutes les sortes de stances, d'odes, de
+petits vers, de grands vers; en vain il appelle à l'aide toutes les
+comparaisons botaniques et philosophiques, toute l'érudition de
+l'Université, tous les souvenirs de l'antiquité, toutes les idées de la
+science nouvelle; on bâille en le lisant. Sauf quelques vers
+descriptifs, sauf deux ou trois tendresses gracieuses[347], il ne sent
+rien, il ne fait que parler; il n'est poëte que de cervelle. Son recueil
+de pièces amoureuses ne lui sert qu'à faire preuve de science, à montrer
+qu'il a lu ses auteurs, qu'il connaît la géographie, qu'il est versé
+dans l'anatomie, qu'il a une teinture de médecine et d'astronomie, qu'il
+sait trouver des rapprochements et des allusions capables de casser la
+tête du lecteur. Il dira que «la beauté est un mal actif-passif, parce
+qu'elle meurt aussi vite qu'elle tue;» que sa maîtresse est criminelle
+d'employer chaque matin trois heures à sa toilette, parce que «sa
+beauté, qui était un gouvernement tempéré, se change par là en tyrannie
+arbitraire.» Après avoir lu deux cents pages, on a envie de lui donner
+des soufflets. On a besoin, pour s'apaiser, de songer que tout grand âge
+doit finir, que celui-ci ne pouvait finir autrement, que l'ancienne et
+ardente éruption, le soudain regorgement de verve, d'images, de
+curiosités capricieuses et audacieuses qui jadis coula à travers
+l'esprit des hommes, maintenant arrêté, refroidi, ne peut plus montrer
+que des scories, de l'écume figée, et une multitude de pointes
+brillantes et blessantes. On se dit qu'après tout Cowley a peut-être du
+talent, et on trouve qu'en effet il en a un, talent nouveau, inconnu aux
+vieux maîtres, qui indique une autre culture, qui exige d'autres moeurs
+et qui annonce un nouveau monde. Cowley a ces moeurs et il est de ce
+monde. C'est un homme régulier, raisonnable, instruit, poli, bien élevé,
+qui, après douze ans de services et d'écritures en France sous la reine
+Henriette, finit par se retirer sagement à la campagne, où il étudie
+l'histoire naturelle et prépare un traité sur la religion, philosophant
+sur les hommes et la vie, fécond en réflexions et en idées générales,
+moraliste, et disant à son exécuteur testamentaire de «ne rien laisser
+passer dans ses écrits qui puisse sembler le moins du monde être une
+offense à la religion ou aux bonnes manières.» De telles dispositions et
+une telle vie préparent et indiquent moins un poëte, c'est-à-dire un
+voyant et un créateur, qu'un écrivain, j'entends par là un homme qui
+sait penser et parler, et qui, partant, doit avoir beaucoup lu, beaucoup
+appris, beaucoup rédigé, posséder un esprit calme et clair, avoir
+l'habitude de la société polie, des discours soutenus, du demi-badinage.
+En effet, Cowley est un écrivain, le plus ancien de tous ceux qui en
+Angleterre méritent ce nom. Sa prose est aussi aisée et aussi sensée que
+sa poésie est contournée et déraisonnable. Un «honnête homme» qui écrit
+pour d'honnêtes gens, à peu près de la façon dont il leur parlerait s'il
+était avec eux dans un salon, voilà, je crois, l'idée que, dans notre
+dix-septième siècle, on se faisait d'un bon auteur; c'est l'idée que les
+_Essais_ de Cowley laissent de sa personne; c'est ce genre de talent que
+les écrivains de l'âge prochain vont prendre pour modèle, et il est le
+premier de cette grave et aimable lignée qui par Temple rejoint Addison.
+
+[Footnote 346: 1608-1667. J'ai sous les yeux la onzième édition de
+1710.]
+
+[Footnote 347: Par exemple: _The Spring_ (_The Mistress_, tome 1er, page
+72).]
+
+
+II
+
+Il semble qu'arrivée là la Renaissance ait atteint son terme, et que,
+pareille à une plante épuisée et flétrie, elle n'ait plus qu'à laisser
+la place au nouveau germe qui commence à lever sous ses débris. Voici
+pourtant que du vieux tronc défaillant sort un rejeton vivant et
+inattendu. Au moment où l'art languit, la science pousse; c'est à cela
+qu'aboutit tout le travail du siècle. Les deux fruits ne sont point
+disparates; au contraire, ils viennent de la même séve, et ne font que
+manifester par la diversité de leurs formes deux moments distincts de la
+végétation intérieure qui les a produits. Tout art se termine par une
+science, et toute poésie par une philosophie. Car la science et la
+philosophie ne font que traduire par des formules précises la conception
+originale que l'art et la poésie rendent sensibles par des figures
+imaginaires; une fois que l'idée d'un siècle s'est manifestée en vers
+par des créations idéales, elle arrive naturellement à s'exprimer en
+prose par des raisonnements positifs. Ce qui avait frappé les hommes au
+sortir de l'oppression ecclésiastique et de l'ascétisme monacal, c'était
+l'idée païenne de la vie naturelle et librement épanouie; ils avaient
+retrouvé la nature enfouie derrière la scolastique, et ils l'avaient
+exprimée dans des poëmes et des peintures, par de superbes corps
+florissants en Italie, par des âmes véhémentes et abandonnées en
+Angleterre, avec une telle divination de ses lois, de ses instincts et
+de ses formes, qu'on pouvait tirer de leurs tableaux et de leur théâtre
+une théorie complète de l'âme et du corps. L'enthousiasme passé, la
+curiosité commence. Le sentiment de la beauté fait place au besoin de la
+vérité. La théorie enfermée dans les oeuvres d'imagination s'en dégage.
+Les yeux restent attachés sur la nature, non plus pour l'admirer, mais
+pour la comprendre. De la peinture on passe à l'anatomie, du drame à la
+philosophie morale, des grandes divinations poétiques aux grandes vues
+scientifiques; les unes continuent les autres, et c'est le même esprit
+qui perce dans toutes les deux; car ce que l'art avait représenté et ce
+que la science va observer, ce sont les choses vivantes, avec leur
+structure complexe et complète, remuées par leurs forces intérieures,
+sans aucune intervention surnaturelle. Artistes et savants, tous
+partent, sans s'en douter, de la même idée maîtresse, c'est que la
+nature subsiste par elle-même, que chaque être enferme dans son sein la
+source de son action, que les causes des événements sont des lois innées
+dans les choses: idée toute-puissante d'où sortira la civilisation
+moderne et qui en ce moment en Angleterre et en Italie, comme autrefois
+en Grèce, à côté de l'art complet suscite les vraies sciences; après
+Vinci et Michel Ange, l'école des anatomistes, des mathématiciens, des
+naturalistes, qui aboutit à Galilée; après Spenser, Ben Jonson et
+Shakspeare, l'école des penseurs qui entourent Bacon et préparent
+Harvey.
+
+Il n'y a pas besoin ici de chercher bien loin cette école; dans
+l'interrègne du christianisme, le tour d'esprit qui domine partout est
+justement le sien. C'est le paganisme qui règne à la cour d'Elisabeth,
+non-seulement dans les lettres, mais dans les doctrines, un paganisme du
+Nord, toujours sérieux, le plus souvent sombre, mais qui, comme celui du
+Midi, a pour substance le sentiment des forces naturelles. Chez
+quelques-uns tout christianisme est effacé; plusieurs vont jusqu'à
+l'athéisme par excès de révolte et de débauche, comme Marlowe et Greene.
+Chez d'autres, comme Shakspeare, c'est à peine si l'idée de Dieu
+apparaît; ils ne voient dans la pauvre petite vie humaine qu'un songe,
+au delà le grand sommeil morne; pour eux la mort est la borne de l'être,
+tout au plus un gouffre obscur où l'homme plonge incertain de l'issue.
+S'ils portent les yeux au delà, ils aperçoivent[348], non point l'âme
+spirituelle reçue dans un monde plus pur, mais le cadavre abandonné
+dans la terre humide ou le spectre errant autour du cimetière. Ils
+parlent en incrédules ou en superstitieux, jamais en fidèles. Leurs
+héros ont des vertus humaines, non des vertus religieuses; contre le
+crime, ils s'appuient sur l'honneur et l'amour du beau, non sur la piété
+et la crainte de Dieu. Si d'autres, de loin en loin, comme Sidney et
+Spenser, entrevoient ce Dieu, c'est comme une vague lumière idéale,
+sublime fantôme platonicien, qui ne ressemble en rien au Dieu personnel,
+rigide examinateur des moindres mouvements du coeur. Il apparaît au
+sommet des choses comme le magnifique couronnement du monde, mais il ne
+pèse pas sur la vie humaine, il la laisse intacte et libre, et ne fait
+que la tourner vers le beau. On ne connaît pas encore l'espèce de prison
+étroite où le _cant_ officiel et les croyances bienséantes enfermeront
+plus tard l'action et l'intelligence. Même les croyants, les sincères
+chrétiens, comme Bacon et Browne, écartent tout rigorisme oppressif,
+réduisent le christianisme à une sorte de poésie morale, et laissent le
+naturalisme subsister sous la religion. Dans cette carrière si ample et
+si ouverte, la spéculation peut se déployer. Avec lord Herbert apparaît
+le déisme systématique; avec Milton et Algernon Sidney apparaîtra la
+religion philosophique; Clarendon ira jusqu'à comparer les jardins de
+lord Falkland à ceux der l'Académie. Contre le rigorisme des puritains,
+Chillingworth, Hales, Hooker, les plus grands docteurs de l'Église
+anglicane, font à la raison naturelle une large place, si large que
+jamais, même aujourd'hui, elle n'a retrouvé un tel essor.
+
+[Footnote 348: Shakspeare: _Tempest_, _Measure for measure_, _Hamlet_;
+Beaumond and Flechter: _Thierry and Theodoret_, acte 4e. Voyez aussi
+Webster, _passim_.]
+
+Une étonnante irruption de faits, l'Amérique découverte, l'antiquité
+ranimée, la philologie restaurée, les arts inventés, les industries
+développées, la curiosité humaine promenée sur tout le passé et sur tout
+le globe, sont venus fournir la matière, et la prose a commencé. Sidney,
+Wilson, Asham et Puttenham ont cherché les règles du style; Hackluit et
+Purchas ont rassemblé l'encyclopédie des voyages et la description de
+tous les pays; Holinshed, Speed, Raleigh, Stowe, Knolles, Daniel, Thomas
+More, lord Herbert fondent l'histoire; Camden, Spelman, Cotton, Usher et
+Selden instituent l'érudition; une légion de travailleurs patients, de
+collectionneurs obscurs, de pionniers littéraires amassent, rangent et
+trient les documents que sir Robert Cotton et sir Thomas Bodley
+emmagasinent dans leurs bibliothèques, tandis que des utopistes, des
+moralistes, des peintres de moeurs, Thomas More, Joseph Hall, John
+Earle, Owen Felltham, Burton, décrivent et jugent les caractères de la
+vie, poussent leur file par Fuller, sir Thomas Browne et Isaac Walton,
+jusqu'au milieu du siècle suivant, et s'accroissent encore des
+controversistes et des politiques qui, avec Hooker, Taylor,
+Chillingworth, Algernon Sidney, Harrington, étudient la religion, la
+société, l'Église et l'État. Ample et confuse fermentation, d'où se
+dégagent beaucoup de pensées, mais d'où sortent peu de beaux livres. La
+belle prose, telle qu'on l'a vue à la cour de Louis XIV, chez Pollion,
+dans les gymnases d'Athènes, telle que les peuples rhétoriciens et
+sociables savent la faire, manque tout à fait. Ceux-ci n'ont pas
+l'esprit d'analyse qui est l'art de suivre pas à pas l'ordre naturel des
+idées, ni l'esprit de conversation qui est le talent de ne jamais
+ennuyer ou choquer autrui. Leur imagination est trop peu réglée et leurs
+moeurs sont trop peu polies. Les plus mondains, même Sidney, disent
+rudement ce qu'ils pensent et comme ils le pensent. Au lieu d'atténuer,
+ils exagèrent. Ils hasardent tout et ils n'omettent rien. Ils ne
+quittent les compliments outrés que pour les plaisanteries brutales. Ils
+ignorent l'enjouement mesuré, la fine moquerie, la flatterie délicate.
+Ils se plaisent aux grossiers calembours, aux allusions sales. Ils
+prennent pour de l'esprit des charades entortillées, des images
+grotesques. Grands seigneurs et grandes dames, ils causent en gens mal
+élevés, amateurs de bouffons, de parades et de combats d'ours. Chez
+d'autres, comme Overbury ou sir Thomas Browne, la poésie déborde dans la
+prose si abondamment, qu'elle couvre le discours d'images et fait
+oublier les idées sous les tableaux. Ils chargent leur style de
+comparaisons fleuries, qui s'engendrent l'une l'autre et montent l'une
+par-dessus l'autre, de telle façon que le sens disparaît et qu'on ne
+voit plus que l'ornement. Enfin, le plus souvent, ils sont pédants,
+encore tout roidis par la rouille de l'école; ils divisent et
+subdivisent, ils posent des thèses, des définitions; ils argumentent
+solidement et lourdement, ils citent leurs auteurs en latin, et même en
+grec; ils équarrissent des périodes massives, ils assomment doctement
+leur adversaire, et par contre-coup le lecteur. Ils ne sont jamais au
+niveau de la prose, mais toujours au-dessus et au-dessous, au-dessus par
+leur génie poétique, au-dessous par la pesanteur de leur éducation et
+par la barbarie de leurs moeurs. Mais ils pensent sérieusement et par
+eux-mêmes; il sont réfléchis; ils sont convaincus et touchés de ce
+qu'ils disent. Jusque dans les compilateurs on sent une force et une
+loyauté d'esprit qui donnent confiance et font plaisir. Leurs écrits
+ressemblent aux puissantes et pesantes gravures des contemporains, aux
+cartes d'Hofnagel par exemple, si âpres et si instructives; leur
+conception est poignante et précise; ils ont le don d'apercevoir chaque
+objet non d'une façon générale, comme les classiques, mais en
+particulier et singulièrement. Ce n'est point l'homme abstrait, le
+citadin tel qu'il est partout, le paysan en soi qu'ils se représentent;
+mais Jacques ou Thomas, Smith ou Brown, de telle paroisse, dans tel
+comptoir, avec tel geste et tel habit, distinct de tous les autres;
+bref, ils voient non _l'idée_, mais _l'individu_. Figurez-vous le
+remue-ménage qu'une telle disposition produit dans la tête humaine,
+combien l'ordre régulier des idées s'en trouve dérangé, comme chaque
+objet, avec le pêle-mêle infini de ses formes, de ses propriétés, de ses
+appendices, va désormais s'accrocher par cent attaches imprévues aux
+autres, et amener devant l'esprit une file et une famille; quel relief
+en prendra le langage, quels mots familiers, pittoresques, saugrenus y
+éclateront coup sur coup; comme la verve, l'imprévu, l'originalité, les
+inégalités de l'invention y feront saillie. Figurez-vous en même temps
+quelle prise cette forme d'esprit a sur les choses, combien de faits
+elle concentre en chaque conception, quel amas de jugements personnels,
+d'autorités étrangères, de suppositions, de divinations, d'imaginations
+elle déverse sur chaque objet, avec quelle fécondité hasardeuse et
+créatrice elle enfante les vérités et les conjectures. Il y a là un
+fourmillement extraordinaire de pensées et de formes, souvent avortées,
+plus souvent encore barbares, quelquefois grandioses. Mais dans cette
+surabondance quelque chose de viable et de grand se dégage, la science,
+et il n'y a qu'à regarder de près une ou deux de ces oeuvres pour voir
+la créature nouvelle éclore parmi les ébauches et les débris.
+
+
+III
+
+Deux écrivains surtout manifestent cet état d'esprit, le premier, Robert
+Burton, ecclésiastique et solitaire d'Université, qui passa sa vie dans
+les bibliothèques et feuilleta toutes les sciences, aussi érudit que
+Rabelais, d'une mémoire inépuisable et débordante; inégal d'ailleurs,
+doué de verve et gai par saccades, mais le plus souvent triste et
+morose, jusqu'à confesser dans son épitaphe que la mélancolie a fait sa
+vie et sa mort; avant tout original, amateur de son propre sens et l'un
+des premiers modèles de ce singulier tempérament anglais qui, retirant
+l'homme en lui-même, développe en lui tantôt l'imagination, tantôt le
+scrupule, tantôt la bizarrerie, et fait de lui, selon les circonstances,
+un poëte, un excentrique, un humoriste, un fou ou un puritain. Trente
+ans durant il a lu, il s'est mis une encyclopédie dans la tête, et
+maintenant pour s'amuser et se décharger, il prend un in-folio de papier
+blanc. Vingt vers d'un poëte, douze lignes d'un traité sur
+l'agriculture, une colonne d'in-folio sur les armoiries, la description
+des poissons rares, un paragraphe d'un sermon sur la patience, le compte
+des accès de fièvre dans l'hypocondrie, l'histoire de la particule
+_que_, un morceau de métaphysique, voilà ce qui a passé dans son cerveau
+en un quart d'heure: c'est un carnaval d'idées et de phrases grecques,
+latines, allemandes, françaises, italiennes, philosophiques,
+géométriques, médicales, poétiques, astrologiques, musicales,
+pédagogiques, entassées les unes sur les autres, pêle-mêle énorme,
+prodigieux fouillis de citations entre-croisées, de pensées heurtées,
+avec la vivacité et l'entrain d'une fête de fous. «J'apprends, dit-il,
+de nouvelles nouvelles tous les jours,--et les rumeurs ordinaires de
+guerre, pestes, incendies, inondations, vols, meurtres, massacres,
+météores, comètes, spectres, prodiges, apparitions, villes prises, cités
+assiégées en France, en Germanie, en Turquie, en Perse, en Pologne,
+etc.; les levées et préparatifs journaliers de guerre et autres choses
+semblables qu'amène notre temps orageux, batailles livrées, tant
+d'hommes tués, monomachies, naufrages, pirateries, combats sur mer,
+paix, ligues, stratagèmes et nouvelles alarmes,--une vaste confusion de
+voeux, désirs, actions, édits, pétitions, procès, défenses,
+proclamations, plaintes, griefs,--sont chaque jour apportés à nos
+oreilles.--De nouveaux livres chaque jour, pamphlets, nouvelles,
+histoires, catalogues entiers de volumes de toute sorte, paradoxes
+nouveaux, opinions, schismes, hérésies, controverses en philosophie, en
+religion, etc. Puis viennent des nouvelles de mariages, mascarades,
+fêtes, jubilés, ambassades, joutes et tournois, trophées, triomphes,
+galas, jeux, pièces de théâtre. Aujourd'hui nous apprenons qu'on a créé
+de nouveaux seigneurs et officiers, demain qu'il y a des grands déposés,
+puis que de nouveaux honneurs ont été conférés. L'un est mis en liberté,
+l'autre est emprisonné. L'un achète, l'autre ne peut payer; celui-ci
+fait fortune; son voisin fait, banqueroute. Ici l'abondance, là la
+cherté et la famine. L'un court, l'autre chevauche, querelle, rit,
+pleure, etc. Ainsi tous les jours j'apprends des nouvelles publiques et
+privées[349].»--«Quel monde de livres ne s'offre pas, en tous les
+sujets, arts et sciences, pour le contentement et selon la capacité du
+lecteur? En arithmétique, géométrie, perspective, optique, astronomie,
+architecture, _sculptura_, _pictura_, sciences sur lesquelles on a
+dernièrement écrit tant de traités si élaborés; dans la mécanique et ses
+mystères, dans l'art de la guerre, de la navigation, de l'équitation, de
+l'escrime, de la natation, des jardins, de la culture des arbres; de
+grands volumes sur l'économie domestique, la cuisine, l'art d'élever des
+faucons, de chasser, de pêcher, de prendre les oiseaux, etc.; avec des
+peintures exactes de tous les jeux, exercices; que n'y a-t-il pas? En
+musique, métaphysique, philosophie naturelle et morale, philologie,
+politique, chronologie, dans les généalogies, dans le blason, etc.: il y
+a de grands volumes ou ces traités des anciens, etc. _Et quid subtilius
+arithmeticis inventionibus_? _Quid jucundius musicis rationibus_? _Quid
+divinius astronomicis_? _Quid rectius geometricis demonstrationibus_?
+Quel plus grand plaisir que de lire ces fameuses expéditions de
+Christophe Colomb, Améric Vespuce, Marc-Paul le Vénitien, Vertomannus,
+Aloysius Cadamustus, etc.? ces journaux exacts des Portugais, des
+Hollandais, de Bartison, d'Olivier à Nort, etc.? les voyages d'Hakluit,
+les décades de Pierre Martyr, les récits de Linschoten, les
+Hodoeporicons de Jodocus à Meggen, de Brocarde le Moine, de
+Bredenbachius, de Sands, de J. Dubinius à Jérusalem, en Égypte et autres
+endroits reculés du monde? ces agréables itinéraires de Paulus
+Hentzerus, de Jocodus Sincerus, de Dux Polonus, etc.? ces parties de
+l'Amérique, curieusement dessinées et gravées par les frères A. Bry? de
+voir un herbier gravé, les herbes, les arbres, les fleurs, les plantes,
+tous les végétaux représentés, avec les couleurs naturelles de la vie,
+comme dans Matthiolus sur Dioscorides, Delacampius, Lobel, Bauhinus, et
+ce dernier herbier volumineux et énorme de Besler de Nuremberg, où
+presque toute plante est figurée avec sa vraie grandeur? devoir les
+oiseaux, les bêtes, les poissons de la mer, les araignées, les
+moucherons, les serpents, les mouches, etc., toutes les créatures
+figurées par le même art et représentées exactement en vives, couleurs,
+avec une fidèle description de leurs natures, vertus et qualités, etc.,
+comme l'ont fait soigneusement Ælien, Gesner, Ulysse Aldrovandus,
+Bellonus, Rondoletius, Hippolytus Salvianus, etc.[350]?» Il ne finit
+pas; les mots, les phrases regorgent, s'accumulent, se recouvrent, et
+roulent emportant le lecteur assourdi, étourdi, demi-noyé, incapable de
+trouver terre au milieu de ce déluge. Burton est intarissable. Il n'est
+point d'idées qu'il ne répète sous cinquante formes; quand il a épuisé
+les siennes, il verse sur nous celles des autres; les classiques, les
+auteurs plus rares, connus seulement des savants, les auteurs plus rares
+encore, connus seulement des érudits, il prend chez tous. Sous ces
+profondes cavernes d'érudition et de science, il en est une plus noire
+et plus inconnue que toutes les autres, comblée d'auteurs ignorés, de
+noms rébarbatifs, Besler de Nuremberg, Adricomius, Linschoten, Brocarde,
+Bredenbachius. Parmi tous ces monstres antédiluviens, hérissés de
+terminaisons latines, il est à son aise; il se joue, il rit, il saute
+de l'un sur l'autre, il les mène de front. Il a l'air du vieux Protée,
+hardi coureur, qui en une heure, sur son attelage d'hippopotames, fait
+le tour de l'Océan.
+
+[Footnote 349: This roving humour (though not with like success) I have
+ever had, and, like a ranging spaniel, that barks at every bird he sees,
+leaving his game, I have followed all, saving that which I should, and
+may justly complain, and truly, _qui ubique est_, _nusquam est_, which
+Gesner did in modesty: that I have read many books, but to little
+purpose, for want of good method; I have confusedly tumbled over divers
+authors in our libraries with small profit, for want of art, order,
+memory, judgment. I never travelled but in map or card, in which my
+unconfined thoughts have freely expatiated, as having ever been
+especially delighted with the study of cosmography. Saturn was lord of
+my geniture, culminating, etc., and Mars principal significator of
+manners, in partile conjunction with mine ascendent; both fortunate in
+their houses, etc. I am not poor, I am not rich; _nihil est_, _nihil
+deest_; I have little, I want nothing: all my treasure is in Minerva's
+tower. Greater preferment as I could never get, so am I not in debt for
+it. I have a competency (_laus Deo_) from my noble and munificent
+patrons. Though I live still a collegiate student, as Democritus in his
+garden, and lead a monastic life, _ipse mihi theatrum_ sequestered from
+those tumults and troubles of the world, _et tanquam in specula positus_
+(as he said) in some high place above you all, like _stoicus sapiens_,
+_omnia sæcula præterita præsentiaque videns_, _uno velut intuitu_, I
+hear and see what is done abroad, how others run, ride, turmoil, and
+macerate themselves in court and country. Far from those wrangling
+law-suits, _aulæ vanitatem_, _fori ambitionem_, _ridere mecum soleo_: I
+laugh at all, "only secure, lest my suit go amiss, my ships perish, corn
+and cattle miscarry, trade decay, I have no wife nor children, good or
+bad, to provide for;" a mere spectator of other men's fortunes and
+adventures, and how they act their parts, which methinks are diversely
+presented unto me, as from a common theatre or scene. I hear new news
+every day: and those ordinary rumours of war, plagues, fires,
+inundations, thefts, murders, massacres, meteors, comets; spectrums,
+prodigies, apparitions; of towns taken, cities besieged in France,
+Germany, Turkey, Persia, Poland, etc., daily musters and preparations,
+and such like, which these tempestuous times afford, battles fought, so
+many men slain, monomachies, shipwrecks, piracies and sea-fights, peace,
+leagues, stratagems, and fresh alarms--a vast confusion of vows, wishes,
+actions, edicts, petitions, lawsuits, pleas, laws, proclamations,
+complaints, grievances--are daily brought to our ears: new books every
+day, pamphlets, currantoes, stories, whole catalogues of volumes of all
+sorts, new paradoxes, opinions, schisms, heresies, controversies in
+philosophy, religion, etc. Now come tidings of weddings, maskings,
+mummeries, entertainments, jubilees, embassies, tilts, and tournaments,
+trophies, triumphs, revels, sports, plays: then again, as in a new
+shifted scene, treasons, cheating tricks, robberies, enormous villanies,
+in all kinds, funerals, burials, death of princes, new discoveries,
+expeditions; now comical, then tragical matters. To-day we hear of new
+lords and officers created, tomorrow of some great men deposed, and then
+again of fresh honours conferred: one is let loose, another imprisoned:
+one purchaseth, another breaketh: he thrives, his neighbour turns
+bankrupt; now plenty, then again dearth and famine; one runs, another
+rides, wrangles, laughs, weeps, etc. Thus I daily hear, and such like,
+both private and public news.]
+
+[Footnote 350: For what a world of books offers itself, in all subjects,
+arts, and sciences, to the sweet content and capacity of the reader? In
+arithmetic, geometry, perspective, optic, astronomy, architecture,
+_sculptura_, _pictura_, of which so many and such elaborate treatises
+are of late written: in mechanics and their mysteries, military matters,
+navigation, riding of horses, fencing, swimming, gardening, planting,
+great tomes of husbandry, cookery, falconry, hunting, fishing, fowling,
+etc., with exquisite pictures of all sports, games, and what not? In
+music, metaphysics, natural and moral philosophy, philology, in policy,
+heraldry, genealogy, chronology, etc., they afford great tomes, or those
+studies of antiquity, etc., _et quid subtilius arithmeticis
+inventionibus_? _quid jucundius musicis rationibus_? _quid divinius
+astronomicis_? _quid rectius geometricis demonstrationibus_? What so
+sure, what so pleasant? he that shall but see that geometrical tower of
+Garizenda at Bologna in Italy, the steeple and clock at Strasburgh, will
+admire the effects of art, or that engine of Archimedes to remove the
+earth itself, if he had but a place to fasten his instrument?
+_Archimedis cochlea_, and rare devises to corrivate waters, music
+instruments, and trisyllable echoes again, again, and again repeated,
+with myriads of such. What vast tomes are extant in law, physic, and
+divinity for profit, pleasure, practice, speculation, in verse or prose,
+etc.? Their names alone are the subject of whole volumes: we have
+thousands of authors of all sorts, many great libraries full well
+furnished, like so many dishes of meat, served out for several palates;
+and he is a very block that is affected with none of them. Some take an
+infinite delight to study the very languages wherein these books are
+written, Hebrew, Greek, Syriac, Chaldee, Arabic, etc. Methinks it would
+well please any man to look upon a geographical map (_suavi animum
+delectatione allicere_, _ob incredibilem rerum varietatem et
+jucunditatem et ad pleniorem sui cognitionem excitare_) chorographical,
+topographical delineations; to behold, as it were, all the remote
+provinces, towns, cities of the world, and never to go forth of the
+limits of his study; to measure, by the scale and compass, their extent,
+distance, examine their site. Charles the great (as Platina writes) had
+three fair silver tables, in one of which superficies was a large map of
+Constantinople, in the second Rome neatly engraved, in the third an
+exquisite description of the whole world; and much delight he took in
+them. What greater pleasure can there now be, than to view those
+elaborate maps of Ortelius, Mercator, Hondius, etc., to peruse those
+books of cities, put out by Braunus, and Hogenbergius? to read those
+exquisite descriptions of Maginus, Munster, Herrera, Laet, Merula,
+Boterus, Leander Albertus, Camden, Leo Afer, Adricomius, Nic. Gerbelius,
+etc.? those famous expeditions of Christopher Columbus, Americus
+Vespucius, Marcus Polus the Venitian, Vertomannus, Aloysius Cadamustus,
+etc.? those accurate diaries of Portugals, Hollanders, of Bartison,
+Oliver à Nort, etc., Hacluit's voyages, Pet. Martyr's Decades, Benzo,
+Lerius, Linschoten's relations, those Hodoeporicons of Jod. à Meggen,
+Brocarde the Monk, Bredenbachius, Jo. Dublinius, Sands, etc., to
+Jerusalem, Egypt, and other remote places of the world? those pleasant
+itineraries of Paulus Hentzerus, Jodocus Sincerus, Dux Polonus, etc., to
+read Bellonius's observations, P. Gillius his surveys; those parts of
+America, set out, and curiously cut in pictures, by Fratres à Bry? to
+see a well cut herbal, herbs, trees, flowers, plants, all vegetals,
+expressed in their proper colours to the life, as that of Matthiolus
+upon Dioscorides, Delacampius, Lobel, Bauhinus, and that last voluminous
+and mighty herbal of Besler of Noremberge; wherein almost every plant is
+to his own bigness. To see birds, beasts, and fishes of the sea,
+spiders, gnats, serpents, flies, etc., all creatures set out by the same
+art, and truly expressed in lively colours, with an exact description of
+their natures, virtues, qualities, etc., as hath been accurately
+performed by Ælian, Gesner, Ulysses Aldrovandus, Bellonus, Rondoletius,
+Hippolytus Salvianus, etc.]
+
+Quel sujet prend il? La mélancolie[351], son propre état d'esprit, et il
+le prend en homme d'école. Nul traité de saint Thomas, n'est plus
+régulièrement construit que le sien. Ce torrent d'érudition vient se
+distribuer en canaux géométriquement tracés qui divergent à angles
+droits sans dévier d'une seule ligne. En tête de chaque partie vous
+apercevez un tableau synoptique et analytique, avec tirets, accolades,
+chaque division engendrant des subdivisions, chaque subdivision
+engendrant des sections, chaque section engendrant des sous-sections: de
+la maladie en général, de la mélancolie en particulier, de sa nature, de
+son siége, de ses espèces, de ses causes, de ses symptômes, de son
+pronostic; de la cure par moyens permis, par moyens défendus, par moyens
+diététiques, par moyens pharmaceutiques: selon la méthode scolastique,
+il descend du général au particulier, et dispose chaque émotion et
+chaque idée dans une case numérotée. Dans ce cadre fourni par le moyen
+âge, il entasse tout, en homme de la Renaissance, la peinture littéraire
+des passions et la description médicale de l'aliénation mentale, les
+détails d'hôpital avec la satire des sottises humaines, les documents
+physiologiques à côté des confidences personnelles, les recettes
+d'apothicaire avec les conseils moraux, les remarques sur l'amour avec
+l'histoire des évacuations. Le triage des idées n'a pas encore été fait:
+médecin et poëte, lettré et savant, l'homme est tout à la fois; fauté de
+digues, les idées viennent comme des liqueurs différentes se déverser
+dans la même cuve avec des pétillements et des bouillonnements étranges,
+avec une odeur déplaisante et des effets baroques. Mais la cuve est
+pleine, et de ce mélange naissent des composés puissants que nul âge
+n'avait encore connus.
+
+[Footnote 351: _Anatomy of melancoly_, 1621.]
+
+
+IV
+
+Car, dans le mélange, il y a un ferment efficace, le sentiment poétique
+qui remue et anime l'érudition énorme, qui refuse de s'en tenir aux secs
+catalogues, qui, interprétant chaque fait, chaque objet, y démêle ou y
+devine une âme mystérieuse, et trouble tout l'homme en lui représentant
+comme une énigme grandiose le monde qui s'agite en lui et hors de lui.
+Figurons-nous un esprit parent de celui de Shakspeare, devenu érudit et
+observateur au lieu d'être acteur et poëte, qui, au lieu de créer,
+s'occupe à comprendre, mais qui, comme Shakspeare, s'applique aux choses
+vivantes, pénètre leur structure intime, s'attache à leurs lois réelles,
+imprime passionnément et scrupuleusement en lui-même les moindres
+linéaments de leur figure; qui en même temps projette au delà de
+l'observation positive ses divinations pénétrantes, entrevoit derrière
+les apparences sensibles je ne sais quel monde obscur et sublime, et
+tressaille avec une sorte de vénération devant la grande noirceur vague
+et peuplée à la surface de laquelle tremblote notre petit univers. Tel
+est sir Thomas Browne, naturaliste, philosophe, érudit, médecin et
+moraliste, presque le dernier de la génération qui porta Jérémie Taylor
+et Shakspeare. Nul penseur ne témoigne mieux de la flottante et
+inventive curiosité du siècle. Nul écrivain n'a mieux manifesté la
+splendide et sombre imagination du Nord. Nul n'a parlé avec une émotion
+plus éloquente de la mort, de l'énorme nuit de l'oubli, de
+l'engloutissement où toute chose sombre, de la vanité humaine, qui, avec
+de la gloire ou des pierres sculptées, essaye de se fabriquer une
+immortalité éphémère. Nul n'a produit au jour, par des expressions plus
+éclatantes et plus originales, la séve poétique qui coule dans tous les
+esprits du siècle. «L'injuste oubli, dit-il, secoue à l'aveugle ses
+pavots, et traite la mémoire des hommes sans distinguer, entre leurs
+droits à l'immortalité. Qui n'a pitié du fondateur des Pyramides?
+Érostrate vit pour avoir détruit le temple de Delphes, et celui-là qui
+l'a bâti est presque perdu. Le temps a épargné l'épitaphe du cheval
+d'Adrien et anéanti la sienne.... Tout est folie, vanité nourrie de
+vent. Les momies égyptiennes que Cambyse et le temps ont épargnées, sont
+maintenant la proie de mains rapaces. Mizraïm guérit les blessures, et
+Pharaon est vendu pour fabriquer du baume... Le plus grand nombre doit
+se contenter d'être comme s'il n'avait pas été et de subsister dans le
+livre de Dieu, non dans la mémoire des hommes. Vingt-sept noms font
+toute l'histoire des temps qui précèdent le déluge, et tous les noms
+conservés jusqu'aujourd'hui ne font pas ensemble un seul siècle de
+vivants. Le nombre des morts excède de beaucoup tout ce qui vit; ce que
+le monde a vécu dépasse beaucoup ce qui lui reste à vivre, et chaque
+heure ajoute à ce nombre grandissant qui ne sait s'arrêter une seule
+minute.... D'ailleurs l'oubli enlève au souvenir une large part de
+nous-mêmes, même lorsque nous sommes vivants encore. Nous ne nous
+rappelons que faiblement nos félicités, et les plus poignants coups des
+afflictions ne laissent en nous que des cicatrices éphémères. La
+sensibilité n'endure rien d'extrême, et les chagrins nous détruisent ou
+se détruisent.... Nous ignorons nos maux avenir, nous oublions nos maux
+passés par une miséricordieuse prévoyance de la nature, qui nous fait
+digérer ainsi notre mélange de courts et mauvais jours, et qui,
+délivrant nos sens des souvenirs qui les blesseraient, laisse à nos
+plaies saignantes le temps de se refermer et de se guérir.» Ainsi de
+toutes parts la mort nous entoure et nous presse. «Elle est
+l'accoucheuse de la vie, et puisque le sommeil son frère nous hante
+journellement de ses avertissements funéraires; puisque le temps, qui
+vieillit de lui-même, nous défend d'espérer une grande durée, c'est à
+nous de regarder les longs espoirs comme des rêves et comme une attente
+d'insensés[352].»
+
+[Footnote 352: But the iniquity of oblivion blindly scattereth her
+poppy, and deals with the memory of men without distinction to merit of
+perpetuity: who can but pity the founder of the pyramids? Herostratus
+lives that burnt the temple of Diana; he is almost lost that built it;
+time hath spared the epitaph of Adrian's horse; confounded that of
+himself. In vain we compute our felicities by the advantage of our good
+names, since bad have equal durations; and Thersites is like to live as
+long as Agamemnon, without the favour of the everlasting register. Who
+knows whether the best of men be known? or whether there be not more
+remarkable persons forgot than any that stand remembered in the known
+account of time? Without the favour of the everlasting register, the
+first man had been as unknown as the last, and Methuselah's long life
+had been his only chronicle.
+
+Oblivion is not to be hired: the greatest part must be content to be as
+though they had not been; to be found in the register of God, not in the
+record of man. Twenty-seven names make up the first story before the
+flood; and the recorded names ever since contain not one living century.
+The number of the dead long exceedeth all that shall live. The night of
+time far surpasseth the day, and who knows when was the equinox? Every
+hour adds unto that current arithmetic which scarce stands one moment.
+And since death must be the Lucina of life: and even Pagans could doubt
+whether thus to live were to die; since our longest sun sets at right
+descensions, and makes but winter arches, and therefore it cannot be
+long before we lie down in darkness, and have our light in ashes; since
+the brother of death daily haunts us with dying mementos, and time, that
+grows old in itself, bids us hope no long duration; diuturnity is a
+dream, and folly of expectation.
+
+Darkness and light divide the course of time, and oblivion shares with
+memory a great part even of our living beings; we slightly remember our
+felicities, and the smartest strokes of affliction leave but short smart
+upon us. Sense endureth no extremities, and sorrows destroys us or
+themselves. To weep into stones are fables. Afflictions induce
+callosities; miseries are slippery, or fall like snow upon us, which,
+notwithstanding, is no unhappy stupidity. To be ignorant of evils to
+come, and forgetful of evils past, is a merciful provision in nature,
+whereby we digest the mixture of our few and evil days; and our
+delivered senses not relapsing into cutting remembrances, our sorrows
+are not kept raw by the edge of repetitions.... All was vanity, feeding
+the wind, and folly. The Egyptian mummies, which Cambyses or time hath
+spared, avarice now consumeth. Mummy is become merchandise; Mizraim
+cures wounds, and Pharaoh is sold for balzams.... Man is a noble animal,
+splendid in ashes, and pompous in the grave, solemnising nativities and
+deaths with equal lustre, nor omitting ceremonies of bravery in the
+infamy of his nature.... Pyramids, arches, obelisks, were but the
+irregularities of vain glory, and wild enormities of ancient
+magnanimity.]
+
+Voilà presque des paroles de poëte, et c'est justement cette
+imagination de poëte qui le pousse en avant dans la science[353]. En
+présence des productions naturelles, il fourmille de conjectures, de
+rapprochements; il tâtonne à l'entour, proposant des explications,
+essayant des expériences, portant ses divinations comme autant de palpes
+flexibles et frémissantes aux quatre coins du monde, dans les plus
+lointaines régions de la fantaisie et de la vérité. En regardant les
+croûtes arborescentes et foliacées qui se forment à la surface des
+liqueurs qui gèlent, il se demande si ce n'est point une résurrection
+des essences végétales dissoutes dans le liquide. À la vue du sang ou du
+lait qui caille, il cherche s'il n'y a point là quelque chose d'analogue
+à la formation de l'oiseau dans l'oeuf, ou à cette coagulation du chaos
+qui a enfanté notre monde. En présence de la force insaisissable qui
+fait geler les liquides, il se demande si les apoplexies et les
+cataractes ne sont pas l'effet d'une puissance semblable et n'indiquent
+pas aussi la présence d'un esprit congélateur. Il est devant la nature
+comme un artiste, un écrivain en présence d'un visage vivant, notant
+chaque trait, chaque mouvement de physionomie pour parvenir à deviner
+les passions et le caractère intérieur, corrigeant et défaisant sans
+cesse ses interprétations, tout agité par l'idée des forces invisibles
+qui opèrent sous l'enveloppe visible. Tout le moyen âge et l'antiquité
+avec leurs théories et leurs imaginations, platonisme, cabale, théologie
+chrétienne, formes substantielles d'Aristote, formes spécifiques de
+l'alchimie, toutes les spéculations humaines enchevêtrées et
+transformées l'une dans l'autre se rencontrent à la fois dans sa tête
+pour lui ouvrir des percées sur ce monde inconnu. L'amas, l'entassement,
+la confusion, la fermentation et le fourmillement intérieur, mêlé de
+vapeurs et d'éclairs, le tumultueux encombrement de son imagination et
+de son esprit, l'oppressent et l'agitent. Dans cette attente et dans
+cette émotion, sa curiosité se prend à tout; à propos du moindre fait,
+du plus spécial, du plus archaïque, du plus chimérique, il conçoit une
+file d'investigations compliquées, calculant comment l'arche a pu
+contenir toutes les créatures avec leur provision d'aliments; comment
+Perpenna, dans son festin, rangea les invités afin de pouvoir frapper
+Sertorius, son hôte; quels arbres ont pu bien pousser au bord de
+l'Achéron, à supposer qu'il y en ait eu; si les plantations en quinconce
+n'ont pas leur origine dans le paradis terrestre, et si les nombres et
+les figures géométriques contenues dans le losange ne se rencontrent pas
+dans tous les produits de la nature et de l'art. Vous reconnaissez ici
+l'exubérance et les bizarres caprices d'une végétation intérieure trop
+ample et trop forte. Archéologie, chimie, histoire, nature, il n'y a
+rien qui ne l'intéresse jusqu'à la passion, qui ne fasse déborder sa
+mémoire et son invention, qui n'éveille en lui l'idée de quelque force,
+certainement admirable, peut-être infinie. Mais ce qui achève de le
+peindre, et ce qui annonce l'approche de la science, c'est que son
+imagination se fait contre-poids à elle-même. Il est fertile en doutes
+autant qu'en explications. S'il voit les mille raisons qui poussent dans
+un sens, il voit aussi les mille raisons qui poussent dans le sens
+contraire. Aux deux bouts du même fait il entasse jusqu'aux nuages, mais
+en piles égales, l'échafaudage des arguments contradictoires. La
+conjecture faite, il sait qu'elle n'est qu'une conjecture, il s'arrête,
+finit sur un _peut-être_, conseille de vérifier. Ses écrits ne sont que
+des opinions qui se donnent pour des opinions; même le principal est une
+réfutation des erreurs populaires. En somme, il fait des questions,
+suggère des explications, suspend ses réponses; rien de plus, et c'est
+assez; quand la recherche est si ardente, quand les voies où elle se
+répand sont si nombreuses, quand elle est aussi scrupuleuse à s'assurer
+de sa prise, l'issue de la chasse est sûre; on est à deux pas de la
+vérité.
+
+[Footnote 353: Consulter Milsand, étude sur sir Thomas Browne, _Revue
+des Deux-Mondes_, 1858.]
+
+
+V
+
+C'est dans ce cortége d'érudits, de songeurs et de chercheurs que paraît
+le plus compréhensif, le plus sensé, le plus novateur des esprits du
+siècle, François Bacon; ample et éclatant esprit, l'un des plus beaux de
+cette lignée poétique, et qui, comme ses devanciers, se trouva par
+nature enclin à recouvrir ses idées de la plus magnifique parure; une
+pensée ne semblait achevée en cet âge que lorsqu'elle avait pris un
+corps et une couleur. Mais ce qui distingue celui-ci des autres, c'est
+que chez lui l'image ne fait que concentrer la méditation. Il a réfléchi
+longuement, il a imprimé en lui-même toutes les portions et toutes les
+liaisons de son sujet; il le possède, et à ce moment, au lieu d'étaler
+cette conception si pleine en une file de raisonnements gradués, il
+l'enferme sous une comparaison si expressive, si exacte, si
+transparente, qu'à travers la figure on aperçoit tous les détails de
+l'idée, comme une liqueur dans un vase de beau cristal. Jugez de son
+style par un seul exemple: «Comme l'eau, dit-il, soit qu'elle vienne de
+la rosée du ciel, soit qu'elle sorte des sources de la terre, se
+disperse et se perd dans le sol, à moins qu'elle ne soit rassemblée dans
+quelque réceptacle où par son union elle peut se conserver et
+s'entretenir, d'où il est arrivé que l'industrie de l'homme a construit
+et disposé des bassins, des conduits, des citernes et des étangs que
+l'on s'est accoutumé à parer et à embellir pour la magnificence et
+l'apparat, comme pour l'usage et la nécessité; ainsi la science, soit
+qu'elle descende de l'inspiration divine, soit qu'elle jaillisse de
+l'observation humaine, périrait bientôt et s'évanouirait dans l'oubli,
+si elle n'était point conservée dans des livres, dans des traditions,
+dans des assemblées, dans des endroits disposés comme les universités,
+les écoles et les colléges, pour sa réception et son entretien[354].»
+C'est de cette façon qu'il pense, par des symboles, non par des
+analyses; au lieu d'expliquer son idée, il la transpose et la traduit,
+et il la traduit entière, jusque dans ses moindres parcelles, enfermant
+tout dans la majesté d'une période grandiose ou dans la brièveté d'une
+sentence frappante. De là un style[355] d'une richesse, d'une gravité,
+d'une force admirables, tantôt solennel et symétrique, tantôt serré et
+perçant, toujours étudié et coloré. Il n'y a rien dans la prose anglaise
+de supérieur à sa diction.
+
+[Footnote 354: As water, whether it be the dew of heaven or the springs
+of the earth, doth scatter and lose itself in the ground, except it be
+collected into some receptacle, where it may by union comfort and
+sustain itself, and, for that cause, the industry of man hath framed and
+made spring-heads, conduits, cisterns, and pools, which men have
+accustomed likewise to beautify and adorn with accomplishments of
+magnificence and state, as well as of use and necessity; so knowledge,
+whether it descend from divine inspiration or spring from human sense,
+would soon perish and vanish to oblivion, if it were not preserved in
+books, conferences and places appointed, as universities, colleges and
+schools, for the receipt and comforting the same....
+
+The greatest error of all the rest, is the mistaking or misplacing of
+the last or farthest end of knowledge: for men have entered into a
+desire of learning and knowledge, sometimes upon a natural curiosity and
+inquisitive appetite; sometimes to entertain their minds with variety
+and delight; sometimes for ornament and reputation; and sometimes to
+enable them to victory of wit and contradiction; and most times for
+lucre and profession; and seldom sincerely to give a true account of
+their gift of reason, to the benefit and use of men: as if there were
+sought in knowledge a couch whereupon to rest a searching and restless
+spirit; or a terrace, for a wandering and variable mind to walk up and
+down with a fair prospect; or a tower of state, for a proud mind to
+raise itself upon; or a fort or commanding ground, for strife and
+contention; or a shop, for profit or sale; and not a rich storehouse,
+for the glory of the Creator, and the relief of man's estate.]
+
+[Footnote 355: _Voir_ surtout les _Essais_.]
+
+De là aussi sa manière de concevoir les choses. Ce n'est point un
+dialecticien, comme Hobbes ou Descartes, un homme habile à aligner les
+idées, à les tirer les unes des autres, à conduire son lecteur du simple
+au composé par toute la file des intermédiaires. C'est un producteur de
+_conceptions_ et de _sentences_. La matière explorée, il nous dit: «Elle
+est telle, n'y touchez point de ce côté, il faut l'aborder par cet
+autre.» Rien de plus; nulle preuve, nul effort pour convaincre; il
+affirme, et s'en tient là; il a pensé à la manière des artistes et des
+poëtes, et parle à la façon des prophètes et des devins. _Cogitata et
+visa_, ce titre d'un de ses livres pourrait être le titre de tous ses
+livres. Le plus admirable de tous, le _Novum Organum_, est une suite
+d'aphorismes, sortes de décrets scientifiques, comme d'un oracle qui
+prévoit l'avenir et révèle la vérité. Et pour que la ressemblance soit
+complète, c'est par des figures poétiques, par des abréviations
+énigmatiques, presque par des vers sibyllins, qu'il les exprime: _Idola
+specûs_, _Idola tribûs_, _Idola fori_, _Idola theatri_, chacun se
+rappelle ces noms étranges qui désignent les quatre espèces d'illusions
+auxquelles l'homme est soumis[356]. Shakspeare et les voyants n'ont pas
+des condensations de pensées plus énergiques, plus expressives, qui
+ressemblent mieux à l'inspiration, et Bacon en a partout de semblables.
+En somme, son procédé est celui des créateurs, non l'argumentation, mais
+l'_intuition_. Quand il a fait sa provision de faits, la plus vaste qui
+se peut, sur quelque énorme sujet, sur quelque province entière de
+l'esprit, sur toute la philosophie antérieure, sur l'état général des
+sciences, sur la puissance et les limites de la raison humaine, il jette
+sur tout cela une vue d'ensemble comme un grand filet, rapporte une idée
+universelle, enclôt son idée dans une maxime, et nous la livre en
+disant: «Vérifiez et profitez.»
+
+[Footnote 356: Voyez aussi dans le _Novum Organum_, liv. I et liv. II,
+les vingt-sept genres d'exemples, avec leurs noms métaphoriques.
+_Instantiæ crucis_, _divortii_, _januæ_, _Instantiæ innuentes_,
+_polychrestæ_, _magicæ_, etc. Voyez encore _les Géorgiques de l'esprit_,
+_la première Vendange de l'induction_, et autres titres semblables.]
+
+
+VI
+
+Rien de plus hasardeux, de plus voisin de la fantaisie que cette façon
+de penser, quand elle n'a pas pour frein le bon sens instinctif et
+positif. Ce bon sens, cette espèce de divination naturelle, cet
+équilibre stable d'un esprit qui gravite incessamment vers le vrai,
+comme l'aiguille vers le nord, Bacon le possède au plus haut degré. Il a
+par excellence l'esprit pratique, utilitaire même, tel qu'il se
+rencontrera plus tard dans Bentham, tel que l'habitude des affaires va
+de plus en plus l'imprimer dans les Anglais. Dès l'âge de seize ans, à
+l'Université, la philosophie d'Aristote lui déplut[357], non qu'il fît
+peu de cas de l'auteur; au contraire, il l'appelait un grand génie; mais
+parce qu'elle lui semblait inutile pour la vie, «incapable de produire
+des oeuvres qui servissent au bien-être de l'homme.» On voit que dès son
+début il tomba sur son idée maîtresse; tout le reste chez lui en dérive,
+le dédain de la philosophie antérieure, la conception d'une philosophie
+différente, la réforme entière des sciences par l'indication d'un but
+nouveau, par la définition d'une méthode distincte, par l'ouverture
+d'espérances inattendues[358]. Nulle part ce n'est la spéculation qu'il
+goûte, partout c'est l'application. Il a les yeux tournés non vers le
+ciel, mais vers la terre, non vers les choses «abstraites et vides,»
+mais vers les choses palpables et solides, non vers les vérités
+curieuses, mais vers les vérités profitables. Il veut «améliorer la
+condition humaine,» «travailler au bien-être de l'homme,» «doter la vie
+humaine de nouvelles inventions et de nouvelles ressources,» «munir le
+genre humain de nouvelles puissances et de nouveaux instruments
+d'action.» Sa philosophie n'est elle-même qu'un instrument, _organum_,
+une sorte de machine ou de levier construit pour que l'esprit puisse
+soulever des poids, rompre des barrières, ouvrir des percées, exécuter
+des travaux qui jusqu'ici dépassaient sa force. À ses yeux, chaque
+science particulière, comme la science tout entière, doit être un outil.
+Il engage les mathématiciens à quitter leur géométrie pure, à n'étudier
+les nombres qu'en vue de la physique, à ne chercher des formules que
+pour calculer les quantités réelles et les mouvements naturels. Il
+recommande aux moralistes d'observer l'âme, les passions, les habitudes,
+les tentations, non en oisifs, mais en vue de la guérison ou de
+l'atténuation du vice, et donne pour but à la science des moeurs la
+réformation des moeurs. Toujours pour lui l'objet d'une science est
+l'établissement d'un art, c'est-à-dire la production d'une chose active
+et utile; quand il veut rendre sensible par un roman la nature efficace
+de sa philosophie, il décrit dans sa _Nouvelle Atlantide_, avec une
+hardiesse de poëte et une justesse de devin, presque en propres termes,
+les applications modernes et l'organisation présente des sciences,
+académies, observatoires, aérostats, bateaux sous-marins, amendements
+des terres, transformations des espèces, reviviscences, découverte des
+remèdes, conservation des aliments. Aussi bien, dit son principal
+personnage, «le but de notre Institut est la découverte des causes et la
+connaissance de la nature intime des forces primordiales et des
+principes des choses, en vue d'étendre les limites de l'empire de
+l'homme sur la nature entière et d'exécuter tout ce qui lui est
+possible.» Et ce possible est l'infini.
+
+[Footnote 357: _The Works of Francis Bacon_. London, 1824. Tome VII, p.
+2. _Biographie latine_, par Rawley.]
+
+[Footnote 358: Ce point a été mis en évidence par l'admirable _Étude_ de
+lord Macaulay.--_Critical and historical Essays_, tome III.]
+
+D'où vient-elle, cette idée si grande et si juste? Sans doute il a fallu
+pour l'atteindre du bon sens et aussi du génie; mais ni le bon sens ni
+le génie n'ont manqué aux hommes; il y en a eu plus d'un qui,
+remarquant comme Bacon le progrès des industries particulières, a pu,
+comme lui, concevoir l'industrie universelle, et, de certaines
+améliorations limitées, conclure l'amélioration sans limites. C'est ici
+que la puissance des alentours se manifeste; l'homme croit tout faire
+par la force de sa pensée personnelle, et il ne fait rien que par le
+concours des pensées environnantes; il s'imagine suivre la petite voix
+qui parle au dedans de lui, et il ne l'écoute que parce qu'elle est
+grossie de mille voix bruissantes et impérieuses qui, parties de toutes
+les circonstances voisines ou lointaines, viennent se confondre avec
+elle en vibrant à l'unisson. Le plus souvent, comme Bacon, il l'a
+entendue dès le premier éveil de sa réflexion; mais elle a disparu sous
+les sons contraires qui du dehors sont arrivés pour la recouvrir. Cette
+confiance en l'élargissement infini de la puissance humaine, cette
+glorieuse idée de la conquête universelle de la nature, cette ferme
+espérance en l'augmentation continue du bien-être et du bonheur,
+croyez-vous qu'elle eût pu germer, grandir, occuper tout un esprit, et
+de là s'enraciner, se propager et se déployer dans les intelligences
+voisines, en un temps de découragement et de décadence, quand on croyait
+la fin du monde prochaine, quand les ruines se faisaient tout autour de
+l'homme, quand le mysticisme chrétien comme aux premiers siècles, quand
+la tyrannie ecclésiastique comme au quatorzième siècle, lui démontraient
+son impuissance en pervertissant son invention ou en écrasant sa
+liberté? Bien loin de là: de telles espérances devaient paraître alors
+des révoltes de l'orgueil ou des suggestions de la chair. Elles parurent
+telles, et les derniers représentants de la science antique, comme les
+premiers représentants de la science moderne, furent exilés ou enfermés,
+assassinés ou brûlés. Pour se développer, il faut qu'une idée soit en
+harmonie avec la civilisation qui l'entoure; pour que l'homme espère
+l'empire des choses et travaille à refondre sa condition, il faut que de
+toutes parts l'amélioration ait commencé, qu'autour de lui les
+industries grandissent, que les connaissances s'amassent, que les
+beaux-arts se déploient, que cent mille témoignages irrécusables
+viennent incessamment lui donner la preuve de sa force et la certitude
+de son progrès. «L'enfantement viril du siècle[359],» ce titre que Bacon
+décerne à son oeuvre, est le véritable. En effet, tout le siècle y a
+coopéré; c'est par cette création qu'il s'achève. Le sentiment de la
+puissance et de la prospérité humaine a fourni à la Renaissance son
+premier ressort, son modèle idéal, sa matière poétique, son caractère
+propre, et maintenant il lui fournit son expression définitive, sa
+doctrine scientifique et son objet final.
+
+[Footnote 359: _Temporis partus masculus_.]
+
+Ajoutez encore sa méthode. Car une fois le but d'un voyage marqué, la
+route est désignée, puisque partout c'est le but qui désigne la route;
+quand le point d'arrivée devient nouveau, la voie pour arriver devient
+nouvelle, et la science, changeant d'objet, change de procédé. Tant
+qu'elle bornait son effort à contenter la curiosité oisive, à fournir
+des perspectives, à établir une sorte d'opéra dans les cervelles
+spéculatives, elle pouvait s'élancer au bout d'un instant dans les
+abstractions et les distinctions métaphysiques; c'était assez pour elle
+d'effleurer l'expérience; elle en sortait aussitôt; elle arrivait tout
+de suite aux grands mots, aux quiddités, au principe d'individuation,
+aux causes finales. Les demi-preuves lui suffisaient; au fond, elle ne
+s'occupait pas d'établir une vérité, mais d'arracher une conviction, et
+son instrument, le syllogisme, n'était bon que pour les réfutations, non
+pour les découvertes; il prenait les lois générales pour point de départ
+au lieu de les prendre pour point d'arrivée; au lieu d'aller les
+trouver, il les supposait trouvées; il servait dans les écoles, non dans
+la nature, et faisait des disputeurs, non des inventeurs. Du moment
+qu'une science a pour but un art, et qu'on étudie pour agir, tout est
+retourné; car on n'agit pas sans une connaissance indubitable et
+précise. Pour employer des forces, il faut qu'elles soient mesurées,
+vérifiées; pour bâtir une maison, il faut savoir avec exactitude la
+résistance des poutres, autrement la maison croulera; pour guérir un
+malade, il faut savoir avec certitude l'effet d'un remède, autrement le
+malade mourra. La pratique impose à la science la certitude et
+l'exactitude, parce que la pratique est impossible quand elle n'a pour
+appuis que des conjectures et des à-peu-près. Comment faire pour sortir
+des à-peu-près et des conjectures? Comment importer dans la science la
+solidité et la précision? Il faut imiter les cas où la science,
+aboutissant à la pratique, s'est montrée précise et solide, et ces cas
+sont les industries. Il faut, comme dans les industries, observer,
+essayer, tâtonner, vérifier, tenir son esprit fixé «sur des choses
+sensibles et particulières,» n'avancer que pas à pas vers les règles
+générales, «ne point anticiper» sur l'expérience, mais la suivre, ne
+point supposer la nature, mais «l'interpréter.» Il faut, pour chaque
+effet général, comme la chaleur, la blancheur, la dureté, la liquidité,
+chercher une condition générale, en telle façon qu'en produisant la
+condition on puisse produire l'effet. Et pour cela il faut, «par des
+rejets et des exclusions convenables,» extraire la condition cherchée de
+l'amas de faits où elle gît enfouie, construire la table des cas où
+l'effet est absent, la table des cas où l'effet est présent, la table
+des cas où l'effet se montre avec des degrés divers, afin d'isoler et de
+mettre au jour la condition qui le produit[360]. Alors paraîtront non
+les axiomes universels inutiles, mais «les axiomes moyens efficaces,»
+véritables lois d'où l'on pourra tirer des oeuvres, et qui sont des
+sources de puissance au même degré que des sources de lumière[361].
+Bacon décrit et prédit ici la science et l'industrie moderne, leur
+correspondance, leur méthode, leurs ressources, leur principe, et après
+plus de deux siècles, c'est encore chez lui que nous allons chercher
+aujourd'hui la théorie de ce que nous tentons et de ce que nous
+faisons.
+
+[Footnote 360: _Novum Organum_, lib. II, 15 et 16.]
+
+[Footnote 361: _Novum Organum_, liv. I, 1 et 3.]
+
+Au delà de cette grande vue, il n'a rien trouvé. Cowley, un de ses
+admirateurs, disait justement que, pareil à Moïse sur le mont Phisgah,
+il avait le premier annoncé la terre promise; mais il aurait pu ajouter
+aussi justement que, comme Moïse, il s'était arrêté sur le seuil. Il a
+indiqué la route et ne l'a point parcourue; il a enseigné à découvrir
+les lois naturelles, et n'a découvert aucune loi naturelle. Sa
+définition de la chaleur est grossièrement imparfaite. Son histoire
+naturelle est remplie d'explications chimériques[362]. À la façon des
+poëtes, il peuple la nature d'instincts et d'inclinations; il attribue
+aux corps une véritable voracité, à l'air une sorte de soif pour les
+clartés, les sons, les odeurs, les vapeurs qu'il absorbe; aux métaux,
+une sorte de hâte pour s'incorporer les eaux-fortes. Il explique la
+durée des bulles d'air qui flottent à la surface des liquides, en
+supposant que d'air n'a qu'un appétit médiocre ou nul pour les hauteurs.
+Il voit dans chaque qualité, la pesanteur, la ductilité, la dureté, une
+essence distincte qui a sa cause particulière, de telle façon que
+lorsqu'on connaîtra la cause de chaque qualité de l'or, on pourra mettre
+toutes ces causes ensemble et faire de l'or. En somme, avec les
+alchimistes, avec Paracelse et Gilbert, avec Kepler lui-même, avec tous
+les hommes de son temps, gens d'imagination et élevés dans Aristote, il
+se représente la nature comme un composé d'énergies secrètes et
+vivantes, de forces inexplicables et primordiales, d'essences distinctes
+et indécomposables, affectées chacune, par la volonté du Créateur, à la
+production d'un effet distinct. Peu s'en faut qu'il n'y voie des âmes
+douées de répugnances sourdes et de penchants occultes, qui aspirent ou
+résistent à certaines directions, à certaines mixtures et à certaines
+habitations. C'est pour cela encore que dans ses recherches il confond
+tout en un monceau, propriétés végétatives et médicinales, mécaniques et
+curatives[363], physiques et morales, sans considérer les plus complexes
+comme des dépendances des plus simples, au contraire, chacune d'elles en
+soi et prise à part comme un être irréductible et indépendant. Aheurtés
+à cette erreur, les penseurs de ce temps piétinent en place. Ils
+aperçoivent bien avec Bacon le grand champ des découvertes, mais ils n'y
+peuvent pénétrer. Il leur manque une idée, et, faute de cette idée, ils
+n'avancent pas. La forme d'esprit, qui tout à l'heure était un levier,
+maintenant est un obstacle; il faut qu'elle change pour que l'obstacle
+disparaisse. Car les idées, j'entends les grandes et les efficaces, ne
+naissent point à volonté et au hasard, par l'effort d'un individu ou par
+l'accident d'une rencontre. Comme les littératures et les religions, les
+méthodes et les philosophies sortent de l'esprit du siècle; et c'est
+l'esprit du siècle qui fait leur impuissance comme leur pouvoir. Il y a
+tel état de l'intelligence publique qui exclût tel genre littéraire; et
+il y a tel état de l'intelligence publique qui exclut telle conception
+scientifique. Quand il en est ainsi, les écrivains et les penseurs ont
+beau se travailler, le genre avorte et la conception n'apparaît pas. En
+vain ils tournent alentour, essayant de soulever le poids qui les
+arrête; quelque chose de plus fort qu'eux énerve leurs mains et frustre
+leurs tentatives. Il faut que le pivot central de l'énorme roue par
+laquelle tournent toutes les affaires humaines se déplace d'un cran, et
+que par son mouvement tout soit mû. Le pivot tourne en ce moment, et
+voici qu'une révolution de la grande roue commence, apportant une
+nouvelle conception de la nature, et par suite la portion de méthode qui
+manquait. Aux divinateurs, aux créateurs, aux esprits compréhensifs et
+passionnés qui saisissaient les objets en blocs et par masses, ont
+succédé les discoureurs, les méthodiques, es ordonnateurs de
+raisonnements gradués et clairs qui, disposant les idées par séries
+continues, conduisent insensiblement l'auditeur de la plus simple à la
+plus composée par des passages aisés et unis. Descartes a remplacé
+Bacon; l'âge classique vient d'effacer la Renaissance; la poésie et la
+grande imagination se retirent devant la rhétorique, l'éloquence et
+l'analyse. Dans cette transformation de l'esprit, les idées se
+transforment. Tout se dessèche et se simplifie. L'univers, comme le
+reste, se réduit à deux ou trois notions, et la conception de la nature,
+qui était _poétique_, devient _mécanique_. Au lieu d'âmes, de forces
+vivantes, de répugnances et d'appétits, on y voit des poulies, des
+leviers et des chocs. Le monde, qui paraissait un amas de puissances
+instinctives, ne semble plus qu'une machine de rouages engrenés. Au fond
+de cette supposition hasardeuse gît une grande vérité certaine: c'est
+qu'il y a une échelle de faits, les uns au sommet, très-compliqués, les
+autres au bas, très-simples, ceux d'en haut ayant leur cause dans ceux
+d'en bas; en sorte que les inférieurs expliquent les supérieurs, et que
+c'est dans les lois du mouvement qu'il faut chercher les premières lois
+des choses. On les cherche, Galilée les trouve; désormais l'oeuvre de la
+Renaissance, dépassant le point extrême où Bacon l'a poussée et laissée,
+peut s'étendre seule, et va s'étendre à l'infini.
+
+[Footnote 362: _Natural history_, 800, 24, etc. _De Augmentis_, lib.
+III, 1.]
+
+[Footnote 363: Voyez là-dessus presque tous les écrits de Bacon, et
+notamment son _Histoire naturelle_.]
+
+
+FIN DU PREMIER VOLUME.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME.
+
+
+INTRODUCTION.
+
+ L'histoire se transforme depuis un siècle. -- Causes de
+ cette transformation. -- En quoi elle consiste. III
+
+ I. Les documents historiques ne sont que des indices au
+ moyen desquels il faut reconstruire l'individu visible. IV
+
+ II. L'homme corporel et visible n'est qu'un indice au
+ moyen duquel on doit étudier l'homme invisible et
+ intérieur. IX
+
+ III. Les états et les opérations de l'homme intérieur et
+ invisible ont pour causes certaines façons générales de
+ penser et de sentir. XV
+
+ IV. Principales formes de pensées et de sentiments. Leurs
+ effets historiques. XVIII
+
+ V. Les trois forces primordiales. -- La race. -- Le
+ milieu. -- Le moment. -- Comment l'histoire est un
+ problème de mécanique psychologique. Dans quelles limites
+ on peut prévoir. XXIII
+
+ VI. Comment se distribuent les effets d'une cause
+ primordiale. Communauté des éléments. Composition des
+ groupes. Loi des dépendances mutuelles. Loi des
+ influences proportionnelles. XXXIV
+
+ VII. Loi de formation d'un groupe. Exemples et
+ indications. XLI
+
+ VIII. Problème général et avenir de l'histoire. Méthode
+ psychologique. Valeur des littératures. Objet de ce
+ livre. XLIII
+
+
+
+
+LIVRE I.
+
+LES ORIGINES.
+
+
+Chapitre I. -- Les Saxons.
+
+ I. L'ancienne patrie. -- Le sol, la mer, le ciel, le
+ climat. -- La nouvelle patrie. -- Le pays humide et la
+ terre ingrate. -- Influence du climat sur le caractère. 2
+
+ II. Le corps. -- La nourriture. -- Les moeurs. -- Les
+ instincts rudes en Germanie et en Angleterre. 7
+
+ III. Les instincts nobles en Germanie. -- L'individu. --
+ La famille. -- L'État. -- La religion. -- L'_Edda_. --
+ Conception tragique et héroïque du monde et de l'homme. 16
+
+ IV. Les instincts nobles en Angleterre. -- Le guerrier et
+ son chef. -- La femme et son mari. -- Poëme de Beowulf.
+ -- La société barbare et le héros barbare. 28
+
+ V. Poëmes païens. -- Genre et force des sentiments. --
+ Tour de l'esprit et du langage. -- Véhémence de
+ l'impression et aspérité de l'expression. 39
+
+ VI. Poëmes chrétiens. -- En quoi les Saxons sont
+ prédisposés au christianisme. -- Comment ils se
+ convertissent au christianisme. -- Comment ils entendent
+ le christianisme. -- Hymnes de Coedmon. -- Hymne des
+ Funérailles. -- Poëme de Judith. -- Paraphrase de la
+ Bible. 45
+
+ VII. Pourquoi la culture latine n'a point de prise sur
+ les Saxons. -- Raisons tirées de la conquête saxonne. --
+ Bède, Alcuin, Alfred. -- Traductions. -- Chroniques. --
+ Compilations. -- Impuissance des latinistes. -- Raisons
+ tirées du caractère saxon. -- Adhelm. -- Alcuin. -- Vers
+ latins. -- Dialogues poétiques. -- Mauvais goût des
+ latinistes. 58
+
+ VIII. Opposition des races germaniques et des races
+ latines. -- Caractère de la race saxonne. -- Elle
+ persiste sous la conquête normande. 69
+
+
+Chapitre II. -- Les Normands.
+
+ I. Formation et caractère de l'homme féodal. 73
+
+ II. Expédition et caractère des Normands. -- Contraste
+ des Normands et des Saxons. -- Les Normands sont
+ Français. -- Comment ils sont devenus Français. -- Leur
+ goût et leur architecture. -- Leur curiosité et leur
+ littérature. -- Leur chevalerie et leurs amusements. --
+ Leur tactique et leur succès. 74
+
+ III. Forme d'esprit des Français. -- Deux traits
+ principaux: les idées distinctes et les idées suivies. --
+ Construction psychologique de l'esprit français. --
+ Narrations prosaïques, manque de coloris et de passion,
+ facilité et bavardage. -- Logique et clarté naturelle,
+ sobriété, grâce et délicatesse, finesse et moquerie. --
+ L'ordre et l'agrément. -- Quel genre de beauté et quelle
+ sorte d'idées les Français ont apportés dans le monde. 75
+
+ IV. Les Normands en Angleterre. -- Leur situation et leur
+ tyrannie. -- Ils importent leur littérature et leur
+ langue. -- Ils oublient leur littérature et leur langue.
+ -- Peu à peu ils apprennent l'anglais. -- Peu à peu
+ l'anglais se francise. 84
+
+ V. Ils traduisent en anglais des livres français. --
+ Paroles de sir John Mandeville. -- Layamon, Robert de
+ Gloucester, Robert de Brunne. -- Ils imitent en anglais
+ la littérature française. -- Manuels moraux, chansons,
+ fabliaux, chansons de Geste. -- Éclat, frivolité et vide
+ de cette culture française. -- Barbarie et ignorances de
+ cette civilisation féodale. -- La chanson de Geste de
+ Richard Coeur de Lion, et les voyages de sir John de
+ Mandeville. -- Pauvreté de la littérature importée et
+ implantée en Angleterre. -- Pourquoi elle n'a point
+ abouti sur le continent ni en Angleterre. 97
+
+ VI. Les Saxons en Angleterre. -- Persistance de la nation
+ saxonne, et formation de la constitution anglaise. --
+ Persistance du caractère saxon et formation du caractère
+ anglais. 104
+
+ VII à XI. Opposition du héros populaire en France et en
+ Angleterre. -- Les fabliaux du Renard et les ballades de
+ Robin Hood. -- Comment le caractère saxon maintient et
+ prépare la liberté politique. -- Opposition de l'état des
+ communes en France et en Angleterre. -- Théorie de la
+ constitution anglaise par sir John Fortescue. -- Comment
+ la constitution de la nation saxonne maintient et prépare
+ la liberté politique. -- Situation de l'Église et
+ précurseurs de la Réforme en Angleterre. -- Pierre
+ Plowman et Wyclef. -- Comment le caractère saxon et la
+ situation de l'Église normande préparent la réforme
+ religieuse. -- Inachèvement et impuissance de la
+ littérature nationale. -- Pourquoi elle n'a pas abouti. 121
+
+
+Chapitre III. -- La nouvelle langue.
+
+ I. Chaucer. -- Son éducation. -- Sa vie politique et
+ mondaine. -- En quoi elle a servi son talent. -- Il est
+ le peintre de la seconde société féodale. 166
+
+ II. Comment le moyen âge a dégénéré. -- Diminution du
+ sérieux dans les moeurs, dans les écrits et dans les
+ oeuvres d'art. -- Besoin d'excitation. -- Situations
+ analogues de l'architecture et de la littérature. 168
+
+ III. En quoi Chaucer est du moyen âge. -- Poëmes
+ romantiques et décoratifs. -- _Le Roman de la Rose._ --
+ _Troïlus et Cressida._ -- _Contes de Cantorbéry._ --
+ Défilé de descriptions et d'événements. -- _La Maison de
+ la Renommée._ -- Visions et rêves fantastiques. -- Poëmes
+ d'amour. -- _Troïlus et Cressida._ -- Développement
+ exagéré de l'amour au moyen âge. -- Pourquoi l'esprit
+ avait pris cette voie. -- L'amour mystique. -- _La Fleur
+ et la Feuille._ -- L'amour sensuel. -- _Troïlus et
+ Cressida._ 170
+
+ IV. En quoi Chaucer est Français. -- Poëmes satiriques et
+ gaillards. -- _Contes de Cantorbéry._ -- La bourgeoise de
+ Bath et le mariage. -- Le frère quêteur et la religion.
+ -- La bouffonnerie, la polissonnerie et la grossièreté du
+ moyen âge. 177
+
+ V. En quoi Chaucer est Anglais et original. -- Conception
+ du caractère et de l'individu. -- Van Eyck et Chaucer
+ sont contemporains. -- _Prologue des Contes de
+ Cantorbéry._ -- Portraits du franklin, du moine, du
+ meunier, de la bourgeoise, du chevalier, de l'écuyer, de
+ l'abbesse, du bon curé. -- Liaison des événements et des
+ caractères. -- Conception de l'ensemble. -- Importance de
+ cette conception. -- Chaucer précurseur de la
+ Renaissance. -- Il s'arrête en chemin. -- Ses longueurs
+ et ses enfances. -- Causes de cette impuissance. -- Sa
+ prose et ses idées scolastiques. -- Comment dans son
+ siècle il est isolé. 180
+
+ VI à VIII. Liaison de la philosophie et de la poésie. --
+ Comment les idées générales ont péri sous la philosophie
+ scolastique. -- Pourquoi la poésie périt. -- Comparaison
+ de la civilisation et de la décadence au moyen âge et en
+ Espagne. -- Extinction de la littérature anglaise. --
+ Traducteurs. -- Rimeurs de chroniques. -- Poëtes
+ didactiques. -- Rédacteurs de moralités. -- Gower. --
+ Occleve. -- Lydgate. -- Analogie du goût dans les
+ costumes, dans les bâtiments et dans la littérature. --
+ Idée triste du hasard et de la misère humaine. -- Hawes.
+ -- Barcklay. -- Skelton. -- Rudiments de la Réforme et de
+ la Renaissance. 196
+
+
+
+
+LIVRE II.
+
+LA RENAISSANCE.
+
+
+Chapitre I. -- La Renaissance païenne.
+
+§ I. Les moeurs.
+
+ I. Idée que les hommes s'étaient faite du monde depuis la
+ dissolution de la société antique. -- Comment et pourquoi
+ recommence l'invention humaine. -- Forme d'esprit de la
+ Renaissance. -- Que la représentation des objets est
+ alors imitative, figurée et complète. 238
+
+ II. Pourquoi le modèle idéal change. -- Amélioration de
+ la condition humaine en Europe. -- Amélioration de la
+ condition humaine en Angleterre. -- La paix. --
+ L'industrie. -- Le commerce. -- Le pâturage. --
+ L'agriculture. -- Accroissement de la richesse publique.
+ -- Les bâtiments et les meubles. -- Les palais, les repas
+ et les habits. -- Les pompes de la cour. -- Fêtes sous
+ Élisabeth. -- _Masques_ sous Jacques Ier. 241
+
+ III. Les moeurs populaires. -- _Pageants._ -- Théâtres.
+ -- Fêtes de village. -- Expansion païenne. 253
+
+ IV. Les modèles. -- Les anciens. -- Traduction et lecture
+ des auteurs classiques. -- Sympathie pour les moeurs et
+ les dieux de l'antiquité. -- Les modernes. -- Goût pour
+ les idées et les écrits des Italiens. -- Que la poésie et
+ la peinture en Italie sont païennes. -- Le modèle idéal
+ est l'homme fort, heureux, borné à la vie présente. 257
+
+
+§ 2. La poésie.
+
+ I. La Renaissance en Angleterre est la renaissance du
+ génie saxon. 266
+
+ II. Les précurseurs. -- Le comte de Surrey. -- Sa vie
+ féodale et chevaleresque. -- Son caractère anglais et
+ personnel. -- Ses poëmes sérieux et mélancoliques. -- Sa
+ conception de l'amour intime. 266
+
+ III. Son style. -- Ses maîtres, Pétrarque et Virgile. --
+ Ses procédés, son habileté, sa perfection précoce. --
+ L'art est né. -- Défaillances, imitation, recherche. --
+ L'art n'est pas complet. 274
+
+ IV. Croissance et achèvement de l'art. -- L'_Euphuès_ et
+ la mode. -- Le style et l'esprit de la Renaissance. --
+ Surabondance et dérèglement. -- Comment les moeurs, le
+ style et l'esprit se correspondent. -- Sir Philip Sidney.
+ -- Son éducation, sa vie, son caractère. -- Son
+ érudition, son sérieux, sa générosité et sa véhémence. --
+ Son _Arcadie_. -- Exagération et maniérisme des
+ sentiments et du style. -- Sa _Défense de la poésie_. --
+ Son éloquence et son énergie. -- Ses _sonnets_. -- En
+ quoi les corps et les passions de la Renaissance
+ diffèrent des corps et des passions modernes. -- L'amour
+ sensible. -- L'amour mystique. 277
+
+ V. La poésie pastorale. -- Abondance des poëtes. --
+ Naturel et force de la poésie. -- État d'esprit qui la
+ suscite. -- Sentiment de la campagne. -- Renaissance des
+ dieux antiques. -- Enthousiasme pour la beauté. --
+ Peinture de l'amour ingénu et heureux. -- Shakspeare,
+ Jonson, Flechter, Drayton, Marlowe, Warner, Breton,
+ Lodge, Greene. -- Comment la transformation du public a
+ transformé l'art. 281
+
+ VI. La poésie idéale. -- Spenser. -- Sa vie. -- Son
+ caractère. -- Son platonisme. -- Ses _Hymnes à l'amour et
+ à la beauté_. -- Abondance de son imagination. -- En quoi
+ elle est épique. -- En quoi elle est féerique. Ses
+ tâtonnements. -- Le _Calendrier du Berger_. -- Ses
+ _Petits Poëmes_. -- Son chef-d'oeuvre. -- _La Reine des
+ fées._ -- Son épopée est allégorique et pourtant vivante.
+ -- Elle embrasse la chevalerie chrétienne et l'olympe
+ païen. -- Comment elle les relie. 283
+
+ VII à XVI. _La Reine des fées._ -- Les événements
+ impossibles. -- Comment ils deviennent vraisemblables. --
+ Belphoebe et Chrysogone. -- Les peintures et les paysages
+ féeriques et gigantesques. -- Pourquoi ils doivent être
+ tels. -- La caverne de Mammon et les jardins d'Acrasia.
+ -- Comment Spenser compose. -- En quoi l'art de la
+ Renaissance est complet. 291
+
+
+§ 3. La prose.
+
+ I. Fin de la poésie. -- Changements dans la société et
+ dans les moeurs. -- Comment le retour à la nature devient
+ l'appel aux sens. -- Changements correspondants dans la
+ poésie. -- Comment l'agrément remplace l'énergie. --
+ Comment le joli remplace le beau. -- La mignardise. --
+ Carew. -- Suckling. -- Herrick. -- L'affectation. --
+ Quarles, Herbert, Babington, Donne, Cowley. --
+ Commencement du style classique et de la vie de salon. 357
+
+ II. Comment la poésie aboutit à la prose. -- Liaison de
+ la science et de l'art. -- En Italie. -- En Angleterre.
+ -- Comment le règne du naturalisme développe l'exercice
+ de la raison naturelle. -- Érudits, historiens,
+ rhétoriciens, compilateurs, politiques, antiquaires,
+ philosophes, théologiens. -- Abondance des talents et
+ rareté des beaux livres. -- Surabondance, recherche,
+ pédanterie du style. -- Originalité, précision, énergie,
+ richesse du style. -- Comment, à l'inverse des
+ classiques, ils se représentent non l'idée, mais
+ l'individu. 367
+
+ III. Robert Burton. -- Sa vie et son caractère. --
+ Confusion et énormité de son érudition. -- Son sujet,
+ _l'Anatomie de la mélancolie_. -- Divisions scolastiques.
+ -- Mélange des sciences morales et médicales. 374
+
+ IV. Sir Thomas Browne. -- Son esprit. -- Son imagination
+ est d'un homme du Nord. -- _Hydriotaphia_, _Religio
+ medici_. -- Ses idées, ses curiosités et ses doutes sont
+ d'un homme de la Renaissance. -- _Pseudodoxia._ -- Effets
+ de cette activité et de cette direction de l'esprit
+ public. 383
+
+ V et VI. François Bacon. -- Son esprit. -- Son
+ originalité. -- Concentration et splendeur de son style.
+ -- Ses comparaisons et ses aphorismes. -- _Les Essais._
+ -- Son procédé n'est pas l'argumentation, mais
+ l'intuition. -- Son bon sens utilitaire. -- Point de
+ départ de sa philosophie. -- Que l'objet de la science
+ est l'amélioration de la condition humaine. -- _Nouvelle
+ Atlantide._ -- Comment cette idée est d'accord avec
+ l'état des choses et de l'esprit du temps. -- Elle achève
+ la Renaissance. -- Comment cette idée amène une nouvelle
+ méthode. -- L'_Organum_. -- À quel point Bacon s'est
+ arrêté. -- Limites de l'esprit du siècle. -- Comment la
+ conception du monde, qui était poétique, devient
+ mécanique. -- Comment la Renaissance aboutit à
+ l'établissement des sciences positives. 389
+
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+8841.--Imprimerie générale de Ch. Lahure rue de Fleurus, 9 à Paris.
+
+
+
+
+[Notes au lecteur de ce fichier numérique:
+
+Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.
+
+Les guillemets semblant parfois avoir été placés de façon arbitraire
+n'ont pas été corrigés.
+
+Page 329: Arioste a remplacé Aristote dans la phrase "Ample et flottante
+matière, où les grands artistes du siècle, Aristote, le Tasse,
+Cervantes, Rabelais, viennent tailler leurs poëmes."
+
+Les lettres supérieures inhabituelles sont entourées de parenthèses.]
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Littérature Anglaise
+(Volume 1 de 5), by Hippolyte Taine
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITT ANGLAIS 1/5 ***
+
+***** This file should be named 39328-8.txt or 39328-8.zip *****
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+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Littérature Anglaise
+(Volume 1 de 5), by Hippolyte Taine
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+
+Title: Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5)
+
+Author: Hippolyte Taine
+
+Release Date: April 1, 2012 [EBook #39328]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITT ANGLAIS 1/5 ***
+
+
+
+
+Produced by Keith J. Adams, Christine P. Travers and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
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+</pre>
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+
+
+<h1>HISTOIRE<br>
+<span class="small">DE LA</span><br>
+LITTÉRATURE ANGLAISE</h1>
+
+<p class="p2 center">TOME PREMIER</p>
+
+<div class="advert">
+<p class="p4 center">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR (LIBRAIRIE HACHETTE):</p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap">Voyage aux Pyrénées</span>, 4<sup>e</sup> édition. In-18 jésus, broché
+<span class="ralign15">3</span> <span class="ralign10">fr. 50</span></li>
+
+<li><span class="smcap">La Fontaine et ses fables</span>, 4<sup>e</sup> édit. In-18 jésus,
+broché <span class="ralign15">3</span> <span class="ralign10">50</span></li>
+
+<li><span class="smcap">Essai sur Tite Live</span>, 2<sup>e</sup> édition.
+In-18 jésus, broché <span class="ralign15">3</span> <span class="ralign10">50</span></li>
+
+<li><span class="smcap">Les philosophes français au XIX<sup>e</sup> siècle</span>, 2<sup>e</sup> édition.
+ In-18 jésus, broché <span class="ralign15">3</span> <span class="ralign10">50</span></li>
+
+<li><span class="smcap">Essais de critique et d'histoire</span>, 2<sup>e</sup> édit.
+In-18 jésus, br. <span class="ralign15">3</span> <span class="ralign10">50</span></li>
+
+<li><span class="smcap">Nouveaux essais de critique et d'histoire</span>, 2<sup>e</sup> édition.
+ In-18 jésus, broché <span class="ralign15">3</span> <span class="ralign10">50</span></li>
+
+<li><span class="smcap">Voyage en Italie</span>, 2 volumes in-8<sup>o</sup> brochés:</li>
+<li class="ind1em">I. <i>Naples et Rome</i> <span class="ralign15">6</span> <span class="ralign10">"</span></li>
+<li class="ind1em">II. <i>Florence et Venise</i> <span class="ralign15">6</span> <span class="ralign10">"</span></li>
+<li class="ind1em">Chaque volume se vend séparément.</li>
+
+<li><span class="smcap">Les écrivains anglais contemporains.</span> In-8<sup>o</sup> broché <span class="ralign15">7</span> <span class="ralign10">50</span></li>
+</ul>
+
+<p class="p2 center">(LIBRAIRIE GERMER-BAILLIÈRE):</p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap">Le positivisme anglais</span>, étude sur Stuart Mill. In-18, br. <span class="ralign15">2</span> <span class="ralign10">50</span></li>
+<li><span class="smcap">L'idéalisme anglais</span>, étude sur Carlyle. In-18, broché <span class="ralign15">2</span> <span class="ralign10">50</span></li>
+<li><span class="smcap">Philosophie de l'art.</span> In-18, broché <span class="ralign15">2</span> <span class="ralign10">50</span></li>
+<li><span class="smcap">Philosophie de l'art en Italie.</span> In-18, broché <span class="ralign15">2</span> <span class="ralign10">50</span></li>
+</ul>
+</div>
+
+<p class="p4 center small">Imprimerie générale de Ch. Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris.</p>
+
+<h1>HISTOIRE<br>
+<span class="small">DE LA</span><br>
+ LITTÉRATURE ANGLAISE</h1>
+
+<p class="p2 center">PAR H. TAINE</p>
+
+<p class="p4 center">TOME PREMIER</p>
+
+<p class="p4 center">DEUXIÈME ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE</p>
+
+<p class="p4 center">PARIS<br>
+ LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C<sup>ie</sup><br>
+ BOULEVARD SAINT-GERMAIN, N<sup>o</sup> 77<br>
+ 1866<br>
+ Tous droits réservés</p>
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="pageiii" name="pageiii"></a>(p. iii)</span> INTRODUCTION.</h3>
+
+<div class="quote40">
+<p>«L'historien pourrait se placer au sein de l'âme humaine, pendant
+ un temps donné, une série de siècles, ou chez un peuple
+ déterminé. Il pourrait étudier, décrire, raconter tous les
+ événements, toutes les transformations, toutes les révolutions
+ qui se seraient accomplies dans l'intérieur de l'homme; et quand
+ il serait arrivé au bout, il aurait une histoire de la
+ civilisation chez le peuple et dans le temps qu'il aurait
+ choisi.»</p>
+
+<p>(<span class="smcap">Guizot</span>, <i>Civilisation en Europe</i>, p. 25.)</p>
+</div>
+
+<p>L'histoire s'est transformée depuis cent ans en Allemagne, depuis
+soixante ans en France et cela par l'étude des littératures.</p>
+
+<p>On a découvert qu'une &oelig;uvre littéraire n'est pas un simple jeu
+d'imagination, le caprice isolé d'une tête chaude, mais une copie des
+m&oelig;urs environnantes et le signe d'un état d'esprit. On en a conclu
+qu'on pouvait, d'après les monuments littéraires, retrouver la façon
+dont les hommes avaient senti et pensé il y a plusieurs siècles. On l'a
+essayé et on a réussi.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="pageiv" name="pageiv"></a>(p. iv)</span> On a réfléchi sur ces façons de sentir et de penser, et on a
+jugé que c'étaient là des faits de premier ordre. On a vu qu'elles
+tenaient aux plus grands événements; qu'elles les expliquaient, qu'elles
+étaient expliquées par eux, que désormais il fallait leur donner une
+place, et l'une des plus hautes places, dans l'histoire. On la leur a
+donnée, et depuis ce temps on voit tout changer en histoire: l'objet, la
+méthode, les instruments, la conception des lois et des causes. C'est ce
+changement, tel qu'il se fait et doit se faire, qu'on va tâcher
+d'exposer ici:</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<span class="sidenote">Les documents historiques ne sont que des indices au moyen
+desquels il faut reconstruire l'individu visible.</span>
+
+<p>Lorsque vous tournez les grandes pages roides d'un in-folio, les
+feuilles jaunies d'un manuscrit, bref un poëme, un code, un symbole de
+foi, quelle est votre première remarque? C'est qu'il ne s'est point fait
+tout seul. Il n'est qu'un moule pareil à une coquille fossile, une
+empreinte, pareille à l'une de ces formes déposées dans la pierre par un
+animal qui a vécu et qui a péri. Sous la coquille, il y avait un animal,
+et sous le document il y avait un homme. Pourquoi étudiez-vous la
+coquille, sinon pour vous figurer l'animal? De la même façon vous
+n'étudiez le document qu'afin de connaître l'homme; la coquille et le
+document sont des débris morts, et ne valent que comme indices de
+<span class="pagenum"><a id="pagev" name="pagev"></a>(p. v)</span> l'être entier et vivant. C'est jusqu'à cet être qu'il faut
+arriver; c'est lui qu'il faut tâcher de reconstruire. On se trompe
+lorsqu'on étudie le document comme s'il était seul. C'est traiter les
+choses en simple érudit, et tomber dans une illusion de bibliothèque. Au
+fond il n'y a ni mythologie, ni langues, mais seulement des hommes qui
+arrangent des mots et des images d'après les besoins de leurs organes et
+la forme originelle de leur esprit. Un dogme n'est rien par lui-même;
+voyez les gens qui l'ont fait, tel portrait du seizième siècle, la roide
+et énergique figure d'un archevêque ou d'un martyr anglais. Rien
+n'existe que par l'individu; c'est l'individu lui-même qu'il faut
+connaître. Quand on a établi la filiation des dogmes, ou la
+classification des poëmes, ou le progrès des constitutions, ou la
+transformation des idiomes, on n'a fait que déblayer le terrain; la
+véritable histoire s'élève seulement quand l'historien commence à
+démêler, à travers la distance des temps, l'homme vivant, agissant, doué
+de passions, muni d'habitudes, avec sa voix et sa physionomie, avec ses
+gestes et ses habits, distinct et complet comme celui que tout à l'heure
+nous avons quitté dans la rue. Tâchons donc de supprimer, autant que
+possible, ce grand intervalle de temps qui nous empêche d'observer
+l'homme avec nos yeux, <i>avec les yeux de notre tête</i>. Qu'y a-t-il sous
+les jolis feuillets satinés d'un poëme moderne? Un poëte moderne, un
+homme comme Alfred de Musset, Hugo, Lamartine ou Heine, ayant fait
+<span class="pagenum"><a id="pagevi" name="pagevi"></a>(p. vi)</span> ses classes et voyagé, avec un habit noir et des gants, bien vu
+des dames et faisant le soir cinquante saluts et une vingtaine de bons
+mots dans le monde, lisant les journaux le matin, ordinairement logé
+dans un second étage, point trop gai parce qu'il a des nerfs, surtout
+parce que, dans cette épaisse démocratie où nous étouffons, le discrédit
+des dignités officielles a exagéré ses prétentions en rehaussant son
+importance, et que la finesse de ses sensations habituelles lui donne
+quelque envie de se croire Dieu. Voilà ce que nous apercevons sous des
+<i>méditations</i> ou des <i>sonnets</i> modernes.&mdash;De même sous une tragédie du
+dix-septième siècle, il y a un poëte, un poëte comme Racine, par
+exemple, élégant, mesuré, courtisan, beau diseur, avec une perruque
+majestueuse et des souliers à rubans, monarchique et chrétien de
+c&oelig;ur, «ayant reçu de Dieu la grâce de ne rougir en aucune compagnie,
+ni du roi, ni de l'Évangile;» habile à amuser le prince, à lui traduire
+en beau français «le gaulois d'Amyot,» fort respectueux envers les
+grands, et sachant toujours, auprès d'eux, «se tenir à sa place,»
+empressé et réservé à Marly comme à Versailles, au milieu des agréments
+réguliers d'une nature policée et décorative, parmi les révérences, les
+grâces, les manéges et les finesses des seigneurs brodés qui sont levés
+matin pour mériter une survivance, et des dames charmantes qui comptent
+sur leurs doigts les généalogies afin d'obtenir un tabouret. Là-dessus,
+consultez Saint-Simon et <span class="pagenum"><a id="pagevii" name="pagevii"></a>(p. vii)</span> les estampes de Pérelle, comme tout à
+l'heure vous avez consulté Balzac et les aquarelles d'Eugène
+Lami.&mdash;Pareillement, quand nous lisons une tragédie grecque, notre
+premier soin doit être de nous figurer des Grecs, c'est-à-dire des
+hommes qui vivent à demi nus, dans des gymnases ou sur des places
+publiques, sous un ciel éclatant, en face des plus fins et des plus
+nobles paysages, occupés à se faire un corps agile et fort, à converser,
+à discuter, à voter, à exécuter des pirateries patriotiques, du reste
+oisifs et sobres, ayant pour ameublement trois cruches dans leur maison,
+et pour provisions deux anchois dans une jarre d'huile, servis par des
+esclaves qui leur laissent le loisir de cultiver leur esprit et
+d'exercer leurs membres, sans autre souci que le désir d'avoir la plus
+belle ville, les plus belles processions, les plus belles idées et les
+plus beaux hommes. Là-dessus une statue comme le Méléagre ou le Thésée
+du Parthénon, ou bien encore la vue de cette Méditerranée lustrée et
+bleue comme une tunique de soie et de laquelle sortent les îles comme
+des corps de marbre, avec cela vingt phrases choisies dans Platon et
+Aristophane vous instruiront beaucoup plus que la multitude des
+dissertations et des commentaires.&mdash;Pareillement encore, pour entendre
+un Pourana indien, commencez par vous figurer le père de famille qui,
+«ayant vu un fils sur les genoux de son fils,» se retire selon la loi,
+dans la solitude, avec une hache et un vase, sous un bananier au bord
+d'un ruisseau, cesse <span class="pagenum"><a id="pageviii" name="pageviii"></a>(p. viii)</span> de parler, multiplie ses jeûnes, se
+tient nu entre quatre feux, et sous le cinquième feu, c'est-à-dire le
+terrible soleil dévorateur et rénovateur incessant de toutes les choses
+vivantes; qui, tour à tour, et pendant des semaines entières, maintient
+son imagination fixée sur le pied de Brahma, puis sur le genou, puis sur
+la cuisse, puis sur le nombril, et ainsi de suite jusqu'à ce que, sous
+l'effort de cette méditation intense, les hallucinations paraissent,
+jusqu'à ce que toutes les formes de l'être, brouillées et transformées
+l'une dans l'autre, oscillent à travers cette tête emportée par le
+vertige, jusqu'à ce que l'homme immobile, reprenant sa respiration, les
+yeux fixes, voie l'univers s'évanouir comme une fumée au-dessus de
+l'Être universel et vide, dans lequel il aspire à s'abîmer. À cet égard,
+un voyage dans l'Inde serait le meilleur enseignement; faute de mieux,
+les récits des voyageurs, des livres de géographie, de botanique et
+d'ethnologie tiendront la place. En tout cas, la recherche doit être la
+même. Une langue, une législation, un catéchisme n'est jamais qu'une
+chose abstraite; la chose complète, c'est l'homme agissant, l'homme
+corporel et visible, qui mange, qui marche, qui se bat, qui travaille;
+laissez là la théorie des constitutions et de leur mécanisme, des
+religions et de leur système, et tâchez de voir les hommes à leur
+atelier, dans leurs bureaux, dans leurs champs, avec leur ciel, leur
+sol, leurs maisons, leurs habits, leurs cultures, leurs repas, comme
+vous le <span class="pagenum"><a id="pageix" name="pageix"></a>(p. ix)</span> faites, lorsque, débarquant en Angleterre ou en Italie,
+vous regardez les visages et les gestes, les trottoirs et les tavernes,
+le citadin qui se promène et l'ouvrier qui boit. Notre grand souci doit
+être de suppléer, autant que possible, à l'observation présente,
+personnelle, directe et sensible, que nous ne pouvons plus pratiquer:
+car elle est la seule voie qui fasse connaître l'homme; rendons-nous le
+passé présent; pour juger une chose, il faut qu'elle soit présente; il
+n'y a pas d'expérience des objets absents. Sans doute, cette
+reconstruction est toujours incomplète; elle ne peut donner lieu qu'à
+des jugements incomplets; mais il faut s'y résigner; mieux vaut une
+connaissance mutilée qu'une connaissance nulle ou fausse, et il n'y a
+d'autre moyen pour connaître à peu près les actions d'autrefois, que de
+<i>voir</i> à peu près les hommes d'autrefois.</p>
+
+<p>Ceci est le premier pas en histoire; on l'a fait en Europe à la
+renaissance de l'imagination, à la fin du siècle dernier, avec Lessing,
+Walter Scott; un peu plus tard en France avec Chateaubriand, Augustin
+Thierry, M. Michelet et tant d'autres. Voici maintenant le second pas:</p>
+
+<h4>II</h4>
+
+<span class="sidenote">L'Homme corporel et visible n'est qu'un indice au moyen
+duquel on doit étudier l'homme invisible et intérieur.</span>
+
+<p>Quand vous observez avec vos yeux l'homme visible, qu'y cherchez-vous?
+L'homme invisible. Ces paroles <span class="pagenum"><a id="pagex" name="pagex"></a>(p. x)</span> qui arrivent à votre oreille, ces
+gestes, ces airs de tête, ces vêtements, ces actions et ces &oelig;uvres
+sensibles de tout genre, ne sont pour vous que des expressions; quelque
+chose s'y exprime, une âme. Il y a un homme intérieur caché sous l'homme
+extérieur, et le second ne fait que manifester le premier. Vous regardez
+sa maison, ses meubles et son costume; c'est pour y chercher les traces
+de ses habitudes et de ses goûts, le degré de son élégance ou de sa
+rusticité, de sa prodigalité ou de son économie, de sa sottise ou de sa
+finesse. Vous écoutez sa conversation, et vous notez ses inflexions de
+voix, ses changements d'attitudes; c'est pour juger de sa verve, de son
+abandon et de sa gaieté, ou de son énergie et de sa roideur. Vous
+considérez ses écrits, ses &oelig;uvres d'art, ses entreprises d'argent ou
+de politique; c'est pour mesurer la portée et les limites de son
+intelligence, de son invention et de son sang-froid, pour découvrir quel
+est l'ordre, l'espèce et la puissance habituelle de ses idées, de quelle
+façon il pense et se résout. Tous ces dehors ne sont que des avenues qui
+se réunissent en un centre, et vous ne vous y engagez que pour arriver à
+ce centre; là est l'homme véritable, j'entends le groupe de facultés et
+de sentiments que produit le reste. Voilà un nouveau monde, monde
+infini, car chaque action visible traîne derrière soi une suite infinie
+de raisonnements, d'émotions, de sensations anciennes ou récentes, qui
+ont contribué à la soulever jusqu'à la <span class="pagenum"><a id="pagexi" name="pagexi"></a>(p. xi)</span> lumière, et qui,
+semblables à de longues roches profondément enfoncées dans le sol,
+atteignent en elle leur extrémité et leur affleurement. C'est ce monde
+souterrain qui est le second objet, l'objet propre de l'historien. Quand
+son éducation critique est suffisante, il est capable de démêler sous
+chaque ornement d'une architecture, sous chaque trait d'un tableau, sous
+chaque phrase d'un écrit, le sentiment particulier d'où l'ornement, le
+trait, la phrase sont sortis; il assiste au drame intérieur qui s'est
+accompli dans l'artiste ou dans l'écrivain; le choix des mots, la
+brièveté ou la longueur des périodes, l'espèce des métaphores, l'accent
+du vers, l'ordre du raisonnement, tout lui est un indice; tandis que ses
+yeux lisent un texte, son âme et son esprit suivent le déroulement
+continu et la série changeante des émotions et des conceptions dont ce
+texte est issu; il en fait <i>la psychologie</i>. Si vous voulez observer
+cette opération, regardez le promoteur et le modèle de toute la grande
+culture contemporaine, G&oelig;the, qui, avant d'écrire son <i>Iphigénie</i>,
+emploie des journées à dessiner les plus parfaites statues, et qui,
+enfin, les yeux remplis par les nobles formes du paysage antique, et
+l'esprit pénétré des beautés harmonieuses de la vie antique, parvient à
+reproduire si exactement en lui-même les habitudes et les penchants de
+l'imagination grecque, qu'il donne une s&oelig;ur presque jumelle à
+l'Antigone de Sophocle et aux déesses de Phidias. Cette divination
+<span class="pagenum"><a id="pagexii" name="pagexii"></a>(p. xii)</span> précise et prouvée des sentiments évanouis a, de nos jours,
+renouvelé l'histoire; on l'ignorait presque entièrement au siècle
+dernier; on se représentait les hommes de toute race et de tout siècle
+comme à peu près semblables, le Grec, le barbare, l'Indou, l'homme de la
+Renaissance et l'homme du dix-huitième siècle comme coulés dans le même
+moule, et cela d'après une certaine conception abstraite, qui servait
+pour tout le genre humain. On connaissait l'homme, on ne connaissait pas
+les hommes; on n'avait pas pénétré dans l'âme; on n'avait pas vu la
+diversité infinie et la complexité merveilleuse des âmes; on ne savait
+pas que la structure morale d'un peuple et d'un âge est aussi
+particulière et aussi distincte que la structure physique d'une famille
+de plantes ou d'un ordre d'animaux. Aujourd'hui, l'histoire comme la
+zoologie a trouvé son anatomie, et quelle que soit la branche historique
+à laquelle on s'attache, philologie, linguistique ou mythologie, c'est
+par cette voie qu'on travaille à lui faire produire de nouveaux fruits.
+Entre tant d'écrivains qui, depuis Herder, Ottfried Muller et G&oelig;the,
+ont continué et rectifié incessamment ce grand effort, que le lecteur
+considère seulement deux historiens et deux &oelig;uvres, l'une le
+commentaire sur <i>Cromwell</i> de Carlyle, l'autre le <i>Port-Royal</i> de
+Sainte-Beuve; il verra avec quelle justesse, quelle sûreté, quelle
+profondeur, on peut découvrir une âme sous ses actions et sous ses
+&oelig;uvres; comment, sous le vieux général, au lieu <span class="pagenum"><a id="pagexiii" name="pagexiii"></a>(p. xiii)</span> d'un
+ambitieux vulgairement hypocrite, on retrouve un homme travaillé par les
+rêveries troubles d'une imagination mélancolique, mais positif
+d'instinct et de facultés, anglais jusqu'au fond, étrange et
+incompréhensible pour quiconque n'a pas étudié le climat et la race;
+comment avec une centaine de lettres éparses et une vingtaine de
+discours mutilés, on peut le suivre depuis sa ferme et ses attelages
+jusqu'à sa tente de général et à son trône de protecteur, dans sa
+transformation et dans son développement, dans les inquiétudes de sa
+conscience et dans ses résolutions d'homme d'État, tellement que le
+mécanisme de sa pensée et de ses actions devient visible, et que la
+tragédie intime, perpétuellement renouvelée et changeante, qui a labouré
+cette grande âme ténébreuse, passe, comme celles de Shakspeare, dans
+l'âme des assistants. Il verra comment, sous des querelles de couvent et
+des résistances de nonnes, on peut retrouver une grande province de
+psychologie humaine, comment cinquante caractères enfouis sous
+l'uniformité d'une narration décente, reparaissent au jour chacun avec
+sa saillie propre et ses diversités innombrables; comment, sous des
+dissertations théologiques et des sermons monotones, on démêle les
+palpitations de c&oelig;urs toujours vivants, les accès et les
+affaissements de la vie religieuse, les retours imprévus et le pêle-mêle
+ondoyant de la nature, les infiltrations du monde environnant, les
+conquêtes intermittentes <span class="pagenum"><a id="pagexiv" name="pagexiv"></a>(p. xiv)</span> de la grâce, avec une telle variété
+de nuances, que la plus abondante description et le style le plus
+flexible parviennent à peine à recueillir la moisson inépuisable que la
+critique a fait germer dans ce champ abandonné. Il en est de même
+ailleurs. L'Allemagne, avec son génie, si pliant, si large, si prompt
+aux métamorphoses, si propre à reproduire les plus lointains et les plus
+bizarres états de la pensée humaine; l'Angleterre avec son esprit si
+exact, si propre à serrer de près les questions morales, à les préciser
+par les chiffres, les poids, les mesures, la géographie, la statistique,
+à force de textes et de bon sens; la France enfin avec sa culture
+parisienne, avec ses habitudes de salon, avec son analyse incessante des
+caractères et des &oelig;uvres, avec son ironie si prompte à marquer les
+faiblesses, avec sa finesse si exercée à démêler les nuances; tous ont
+labouré le même domaine, et l'on commence à comprendre qu'il n'y a pas
+de région de l'histoire où il ne faille cultiver cette couche profonde,
+si l'on veut voir des récoltes utiles se lever entre les sillons.</p>
+
+<p>Tel est le second pas; nous sommes en train de l'achever. Il est
+l'&oelig;uvre propre de la critique contemporaine. Personne ne l'a fait
+aussi juste et aussi grand que Sainte-Beuve; à cet égard, nous sommes
+tous ses élèves; sa méthode renouvelle aujourd'hui dans les livres et
+jusque dans les journaux toute la critique littéraire, philosophique et
+religieuse. C'est d'elle qu'il faut partir pour commencer l'évolution
+ultérieure. <span class="pagenum"><a id="pagexv" name="pagexv"></a>(p. xv)</span> J'ai essayé plusieurs fois d'indiquer cette
+évolution; à mon avis, il y a là une voie nouvelle ouverte à l'histoire,
+et je vais tâcher de la décrire plus en détail.</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+<span class="sidenote">Les états et les opérations de l'homme intérieur et invisible
+ont pour causes certaines façons générales de penser et de sentir.</span>
+
+<p>Quand, dans un homme, vous avez observé et noté un, deux, trois, puis
+une multitude de sentiments, cela vous suffit-il, et votre connaissance
+vous semble-t-elle complète? Est-ce une psychologie qu'un cahier de
+remarques? Ce n'est pas une psychologie, et, ici comme ailleurs, la
+recherche des causes doit venir après la collection des faits. Que les
+faits soient physiques ou moraux, il n'importe, ils ont toujours des
+causes; il y en a pour l'ambition, pour le courage, pour la véracité,
+comme pour la digestion, pour le mouvement musculaire, pour la chaleur
+animale. Le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le
+sucre, et toute donnée complexe naît par la rencontre d'autres données
+plus simples dont elle dépend. Cherchons donc les données simples pour
+les qualités morales, comme on les cherche pour les qualités physiques,
+et considérons le premier fait venu; par exemple une musique religieuse,
+celle d'un temple protestant. Il y a une cause intérieure qui a tourné
+l'esprit des fidèles vers ces graves et monotones mélodies, une cause
+plus large que son effet, je veux dire l'idée générale <span class="pagenum"><a id="pagexvi" name="pagexvi"></a>(p. xvi)</span> du vrai
+culte extérieur que l'homme doit à Dieu; c'est elle qui a modelé
+l'architecture du temple, abattu les statues, écarté les tableaux,
+détruit les ornements, écourté les cérémonies, enfermé les assistants
+dans de hauts bancs qui leur bouchent la vue, et gouverné les mille
+détails des décorations, des postures et de tous les dehors. Elle-même
+provient d'une autre cause plus générale, l'idée de la conduite humaine
+tout entière, intérieure et extérieure, prières, actions, dispositions
+de tout genre auxquelles l'homme est tenu vis-à-vis de Dieu; c'est
+celle-ci qui a intronisé la doctrine et la grâce, amoindri le clergé,
+transformé les sacrements, supprimé les pratiques, et changé la religion
+disciplinaire en religion morale. Cette seconde idée, à son tour, dépend
+d'une troisième plus générale encore, celle de la perfection morale,
+telle qu'elle se rencontre dans le Dieu parfait, juge impeccable,
+rigoureux surveillant des âmes, devant qui toute âme est pécheresse,
+digne de supplice, incapable de vertu et de salut, sinon par la crise de
+conscience qu'il provoque et la rénovation du c&oelig;ur qu'il produit.
+Voilà la conception maîtresse, qui consiste à ériger le devoir en roi
+absolu de la vie humaine, et à prosterner tous les modèles idéaux au
+pied du modèle moral. On touche ici le fond de l'homme; car pour
+expliquer cette conception, il faut considérer la race elle-même,
+c'est-à-dire le Germain et l'homme du Nord, sa structure de caractère et
+d'esprit, ses façons les plus générales <span class="pagenum"><a id="pagexvii" name="pagexvii"></a>(p. xvii)</span> de penser et de
+sentir, cette lenteur et cette froideur de la sensation qui l'empêchent
+de tomber violemment et facilement sous l'empire du plaisir sensible,
+cette rudesse du goût, cette irrégularité et ces soubresauts de la
+conception, qui arrêtent en lui la naissance des belles ordonnances et
+des formes harmonieuses, ce dédain des apparences, ce besoin du vrai,
+cette attache aux idées abstraites et nues, qui développe en lui la
+conscience au détriment du reste. Là s'arrête la recherche; on est tombé
+sur quelque disposition primitive, sur quelque trait propre à toutes les
+sensations, à toutes les conceptions d'un siècle ou d'une race, sur
+quelque particularité inséparable de toutes les démarches de son esprit
+et de son c&oelig;ur. Ce sont là les grandes causes, car ce sont les causes
+universelles et permanentes, présentes à chaque moment et en chaque cas,
+partout et toujours agissantes, indestructibles et à la fin
+infailliblement dominantes, puisque les accidents qui se jettent au
+travers d'elles, étant limités et partiels, finissent par céder à la
+sourde et incessante répétition de leur effort; en sorte que la
+structure générale des choses et les grands traits des événements sont
+leur &oelig;uvre, et que les religions, les philosophies, les poésies, les
+industries, les formes de société et de famille, ne sont, en définitive,
+que des empreintes enfoncées par leur sceau.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="pagexviii" name="pagexviii"></a>(p. xviii)</span> IV</h4>
+
+<span class="sidenote">Principales formes de pensées et de sentiments. Leurs effets
+historiques.</span>
+
+<p>Il y a donc un système dans les sentiments et dans les idées humaines,
+et ce système a pour moteur premier certains traits généraux, certains
+caractères d'esprit et de c&oelig;ur communs aux hommes d'une race, d'un
+siècle ou d'un pays. De même qu'en minéralogie les cristaux, si divers
+qu'ils soient, dérivent de quelques formes corporelles simples, de même,
+en histoire, les civilisations, si diverses qu'elles soient, dérivent de
+quelques formes spirituelles simples. Les uns s'expliquent par un
+élément géométrique primitif, comme les autres par un élément
+psychologique primitif. Pour saisir l'ensemble des espèces
+minéralogiques, il faut considérer d'avance un solide régulier en
+général, ses faces et ses angles, et dans cet abrégé apercevoir les
+innombrables transformations dont il est capable. Pareillement, si vous
+voulez saisir l'ensemble des variétés historiques, considérez d'avance
+une âme humaine en général, avec ses deux ou trois facultés
+fondamentales, et dans cet abrégé vous apercevrez les principales formes
+qu'elle peut présenter. Après tout, cette sorte de tableau idéal, le
+géométrique comme le psychologique, n'est guère complexe, et on voit
+assez vite les limites du cadre où les civilisations, comme les
+cristaux, sont forcées de se renfermer. <span class="pagenum"><a id="pagexix" name="pagexix"></a>(p. xix)</span> Qu'y a-t-il, au point
+de départ, dans l'homme? Des images, ou <i>représentations</i> des objets,
+c'est-à-dire ce qui flotte intérieurement devant lui, subsiste quelque
+temps, s'efface, et revient, lorsqu'il a contemplé tel arbre, tel
+animal, bref, une chose sensible. Ceci est la matière du reste, et le
+développement de cette matière est double, spéculatif ou pratique, selon
+que ces représentations aboutissent à <i>une conception générale</i> ou à
+<i>une résolution active</i>. Voilà tout l'homme en raccourci; et c'est dans
+cette enceinte bornée que les diversités humaines se rencontrent, tantôt
+au sein de la matière primordiale, tantôt dans le double développement
+primordial. Si petites qu'elles soient dans les éléments, elles sont
+énormes dans la masse, et la moindre altération dans les facteurs amène
+des altérations gigantesques dans les produits. Selon que la
+représentation est nette et comme découpée à l'emporte-pièce, ou bien
+confuse et mal délimitée, selon qu'elle concentre en soi un grand ou un
+petit nombre de caractères de l'objet, selon qu'elle est violente et
+accompagnée d'impulsions ou tranquille et entourée de calme, toutes les
+opérations et tout le train courant de la machine humaine sont
+transformés.&mdash;Pareillement encore, selon que le développement ultérieur
+de la représentation varie, tout le développement humain varie. Si la
+conception générale à laquelle elle aboutit est une simple notation
+sèche, à la façon chinoise, la langue devient une sorte d'algèbre, la
+religion et la poésie s'atténuent, la philosophie se <span class="pagenum"><a id="pagexx" name="pagexx"></a>(p. xx)</span> réduit à
+une sorte de bon sens moral et pratique, la science à un recueil de
+recettes, de classifications, de mnémotechnies utilitaires, l'esprit
+tout entier prend un tour positiviste. Si, au contraire, la conception
+générale à laquelle la représentation aboutit est une création poétique
+et figurative, un symbole vivant, comme chez les races aryennes, la
+langue devient une sorte d'épopée nuancée et colorée où chaque mot est
+un personnage, la poésie et la religion prennent une ampleur magnifique
+et inépuisable, la métaphysique se développe largement et subtilement,
+sans souci des applications positives; l'esprit tout entier, à travers
+les déviations et les défaillances inévitables de son effort, s'éprend
+du beau et du sublime et conçoit un modèle idéal capable, par sa
+noblesse et son harmonie, de rallier autour de soi les tendresses et les
+enthousiasmes du genre humain. Si maintenant la conception générale à
+laquelle la représentation aboutit est poétique, mais non ménagée, si
+l'homme y atteint, non par une gradation continue, mais par une
+intuition brusque, si l'opération originelle n'est pas le développement
+régulier, mais l'explosion violente, alors, comme chez les races
+sémitiques, la métaphysique manque, la religion ne conçoit que le Dieu
+roi, dévorateur et solitaire, la science ne peut se former, l'esprit se
+trouve trop roide et trop entier pour reproduire l'ordonnance délicate
+de la nature, la poésie ne sait enfanter qu'une suite d'exclamations
+véhémentes <span class="pagenum"><a id="pagexxi" name="pagexxi"></a>(p. xxi)</span> et grandioses, la langue ne peut exprimer
+l'enchevêtrement du raisonnement et de l'éloquence, l'homme se réduit à
+l'enthousiasme lyrique, à la passion irréfrénable, à l'action fanatique
+et bornée. C'est dans cet intervalle entre la représentation
+particulière et la conception universelle que se trouvent les germes des
+plus grandes différences humaines. Quelques races, par exemple les
+classiques, passent de la première à la seconde par une échelle graduée
+d'idées régulièrement classées et de plus en plus générales; d'autres,
+par exemple les germaniques, opèrent la même traversée par bonds, sans
+uniformité, après des tâtonnements prolongés et vagues. Quelques-uns,
+comme les Romains et les Anglais, s'arrêtent aux premiers échelons;
+d'autres, comme les Indous et les Allemands, montent jusqu'aux
+derniers.&mdash;Si maintenant, après avoir considéré le passage de la
+représentation à l'idée, on regardait le passage de la représentation à
+la résolution, on y trouverait des différences élémentaires de la même
+importance et du même ordre, selon que l'impression est vive, comme dans
+les climats du midi, ou terne, comme dans les climats du nord, selon
+qu'elle aboutit à l'action dès le premier instant, comme chez les
+barbares, ou tardivement, comme chez les peuples civilisés, selon
+qu'elle est capable ou non d'accroissement, d'inégalité, de persistance
+et d'attaches. Tout le système des passions humaines, toutes les chances
+de la paix et de la sécurité <span class="pagenum"><a id="pagexxii" name="pagexxii"></a>(p. xxii)</span> publiques, toutes les sources du
+travail et de l'action dérivent de là. Il en est ainsi des autres
+différences primordiales; leurs suites embrassent une civilisation
+entière, et on peut les comparer à ces formules d'algèbre qui, dans leur
+étroite enceinte, contiennent d'avance toute la courbe dont elles sont
+la loi. Non que cette loi s'accomplisse toujours jusqu'au bout; parfois
+des perturbations se rencontrent; mais, quand il en est ainsi, ce n'est
+pas que la loi soit fausse, c'est qu'elle n'a pas seule agi. Des
+éléments nouveaux sont venus se mêler aux éléments anciens; de grandes
+forces étrangères sont venues contrarier les forces primitives. La race
+a émigré, comme l'ancien peuple aryen, et le changement de climat a
+altéré chez elle toute l'économie de l'intelligence et toute
+l'organisation de la société. Le peuple a été conquis, comme la nation
+saxonne, et la nouvelle structure politique lui a imposé des habitudes,
+des capacités et des inclinations qu'il n'avait pas. La nation s'est
+installée à demeure au milieu de vaincus exploités et menaçants, comme
+les anciens Spartiates, et l'obligation de vivre à la façon d'une bande
+campée a tordu violemment dans un sens unique toute la constitution
+morale et sociale. En tout cas, le mécanisme de l'histoire humaine est
+pareil. Toujours on rencontre pour ressort primitif quelque disposition
+très-générale de l'esprit et de l'âme, soit innée et attachée
+naturellement à la race, soit acquise et produite par quelque
+circonstance <span class="pagenum"><a id="pagexxiii" name="pagexxiii"></a>(p. xxiii)</span> appliquée sur la race. Ces grands ressorts
+donnés font peu à peu leur effet, j'entends qu'au bout de quelques
+siècles ils mettent la nation dans un état nouveau, religieux,
+littéraire, social, économique; condition nouvelle qui, combinée avec
+leur effort renouvelé, produit une autre condition, tantôt bonne, tantôt
+mauvaise, tantôt lentement, tantôt vite, et ainsi de suite; en sorte que
+l'on peut considérer le mouvement total de chaque civilisation distincte
+comme l'effet d'une force permanente qui, à chaque instant, varie son
+&oelig;uvre en modifiant les circonstances où elle agit.</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+<span class="sidenote">Les trois forces primordiales. La race.</span>
+
+<p>Trois sources différentes contribuent à produire cet état moral
+élémentaire, <i>la race</i>, <i>le milieu</i> et <i>le moment</i>. Ce qu'on appelle <i>la
+race</i>, ce sont ces dispositions innées et héréditaires que l'homme
+apporte avec lui à la lumière, et qui ordinairement sont jointes à des
+différences marquées dans le tempérament et dans la structure du corps.
+Elles varient selon les peuples. Il y a naturellement des variétés
+d'hommes, comme des variétés de taureaux et de chevaux, les unes braves
+et intelligentes, les autres timides et bornées, les unes capables de
+conceptions et de créations supérieures, les autres réduites aux idées
+et aux inventions rudimentaires, quelques-unes appropriées plus
+particulièrement <span class="pagenum"><a id="pagexxiv" name="pagexxiv"></a>(p. xxiv)</span> à certaines &oelig;uvres et approvisionnées
+plus richement de certains instincts, comme on voit des races de chiens
+mieux douées, les unes pour la course, les autres pour le combat, les
+autres pour la chasse, les autres enfin pour la garde des maisons ou des
+troupeaux. Il y a là une force distincte, si distincte qu'à travers les
+énormes déviations que les deux autres moteurs lui impriment, on la
+reconnaît encore, et qu'une race, comme l'ancien peuple aryen, éparse
+depuis le Gange jusqu'aux Hébrides, établie sous tous les climats,
+échelonnée à tous les degrés de la civilisation, transformée par trente
+siècles de révolutions, manifeste pourtant dans ses langues, dans ses
+religions, dans ses littératures et dans ses philosophies, la communauté
+de sang et d'esprit qui relie encore aujourd'hui tous ses rejetons. Si
+différents qu'ils soient, leur parenté n'est pas détruite; la
+sauvagerie, la culture et la greffe, les différences de ciel et de sol,
+les accidents heureux ou malheureux ont eu beau travailler; les grands
+traits de la forme originelle ont subsisté, et l'on retrouve les deux ou
+trois linéaments principaux de l'empreinte primitive sous les empreintes
+secondaires que le temps a posées par-dessus. Rien d'étonnant dans cette
+ténacité extraordinaire. Quoique l'immensité de la distance ne nous
+laisse entrevoir qu'à demi et sous un jour douteux l'origine des
+espèces<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="pagexxv" name="pagexxv"></a>(p. xxv)</span> les événements de l'histoire éclairent assez les
+événements antérieurs à l'histoire, pour expliquer la solidité presque
+inébranlable des caractères primordiaux. Au moment où nous les
+rencontrons, quinze, vingt, trente siècles avant notre ère, chez un
+Aryen, un Égyptien, un Chinois, ils représentent l'&oelig;uvre d'un nombre
+de siècles beaucoup plus grand, peut-être l'&oelig;uvre de plusieurs
+myriades de siècles. Car dès qu'un animal vit, il faut qu'il s'accommode
+à son milieu; il respire autrement, il se renouvelle autrement, il est
+ébranlé autrement, selon que l'air, les aliments, la température sont
+autres. Un climat et une situation différente amènent chez lui des
+besoins différents, par suite un système d'actions différentes, par
+suite encore un système d'habitudes différentes, par suite enfin un
+système d'aptitudes et d'instincts différents. L'homme, forcé de se
+mettre en équilibre avec les circonstances, contracte un tempérament et
+un caractère qui leur correspond, et son caractère comme son tempérament
+sont des acquisitions d'autant plus stables, que l'impression extérieure
+s'est enfoncée en lui par des répétitions plus nombreuses et s'est
+transmise à sa progéniture par une plus ancienne hérédité. En sorte qu'à
+chaque moment on peut considérer le caractère d'un peuple comme le
+résumé de toutes ses actions et de toutes ses sensations précédentes,
+c'est-à-dire comme une quantité et comme un poids, non pas infini<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a>,
+<span class="pagenum"><a id="pagexxvi" name="pagexxvi"></a>(p. xxvi)</span> puisque toute chose dans la nature est bornée, mais
+disproportionné au reste et presque impossible à soulever, puisque
+chaque minute d'un passé presque infini a contribué à l'alourdir, et
+que, pour emporter la balance, il faudrait accumuler dans l'autre
+plateau un nombre d'actions et de sensations encore plus grand. Telle
+est la première et la plus riche source de ces facultés maîtresses d'où
+dérivent les événements historiques; et l'on voit d'abord que si elle
+est puissante, c'est qu'elle n'est pas une simple source, mais une sorte
+de lac et comme un profond réservoir où les autres sources, pendant une
+multitude de siècles, sont venues entasser leurs propres eaux.</p>
+
+<span class="sidenote">Le milieu.</span>
+
+<p>Lorsqu'on a ainsi constaté la structure intérieure d'une race, il faut
+considérer le <i>milieu</i> dans lequel elle vit. Car l'homme n'est pas seul
+dans le monde; la nature l'enveloppe et les autres hommes l'entourent;
+sur le pli primitif et permanent viennent s'étaler les plis accidentels
+et secondaires, et les circonstances physiques ou sociales dérangent ou
+complètent le naturel qui leur est livré. Tantôt le climat a fait son
+effet. Quoique nous ne puissions suivre qu'obscurément l'histoire des
+peuples aryens depuis leur patrie commune jusqu'à leurs patries
+définitives, nous pouvons affirmer cependant que la profonde différence
+qui se montre entre les races germaniques d'une part et les races
+helléniques et latines de l'autre, provient en grande partie de la
+différence des contrées où elles <span class="pagenum"><a id="pagexxvii" name="pagexxvii"></a>(p. xxvii)</span> se sont établies, les unes
+dans les pays froids et humides, au fond d'âpres forêts marécageuses ou
+sur les bords d'un océan sauvage, enfermées dans les sensations
+mélancoliques ou violentes, inclinées vers l'ivrognerie et la grosse
+nourriture, tournées vers la vie militante et carnassière; les autres au
+contraire au milieu des plus beaux paysages, au bord d'une mer éclatante
+et riante, invitées à la navigation et au commerce, exemptes des besoins
+grossiers de l'estomac, dirigées dès l'abord vers les habitudes
+sociales, vers l'organisation politique, vers les sentiments et les
+facultés qui développent l'art de parler, le talent de jouir,
+l'invention des sciences, des lettres et des arts.&mdash;Tantôt les
+circonstances politiques ont travaillé, comme dans les deux
+civilisations italiennes: la première tournée tout entière vers
+l'action, la conquête, le gouvernement et la législation, par la
+situation primitive d'une cité de refuge, d'un <i>emporium</i> de frontière,
+et d'une aristocratie armée qui, important et enrégimentant sous elle
+les étrangers et les vaincus, mettait debout deux corps hostiles l'un en
+face de l'autre, et ne trouvait de débouché à ses embarras intérieurs et
+à ses instincts rapaces que dans la guerre systématique; la seconde
+exclue de l'unité et de la grande ambition politique par la permanence
+de sa forme municipale, par la situation cosmopolite de son pape et par
+l'intervention militaire des nations voisines, reportée tout entière,
+sur la pente de son magnifique <span class="pagenum"><a id="pagexxviii" name="pagexxviii"></a>(p. xxviii)</span> et harmonieux génie, vers le
+culte de la volupté et de la beauté.&mdash;Tantôt enfin les conditions
+sociales ont imprimé leur marque, comme il y a dix-huit siècles par le
+christianisme, et vingt-cinq siècles par le bouddhisme, lorsque autour
+de la Méditerranée comme dans l'Hindoustan, les suites extrêmes de la
+conquête et de l'organisation aryenne amenèrent l'oppression
+intolérable, l'écrasement de l'individu, le désespoir complet, la
+malédiction jetée sur le monde, avec le développement de la métaphysique
+et du rêve, et que l'homme dans ce cachot de misères, sentant son
+c&oelig;ur se fondre, conçut l'abnégation, la charité, l'amour tendre, la
+douceur, l'humilité, la fraternité humaine, là-bas dans l'idée du néant
+universel, ici sous la paternité de Dieu.&mdash;Que l'on regarde autour de
+soi les instincts régulateurs et les facultés implantées dans une race,
+bref le tour d'esprit d'après lequel aujourd'hui elle pense et elle
+agit; on y découvrira le plus souvent l'&oelig;uvre de quelqu'une de ces
+situations prolongées, de ces circonstances enveloppantes, de ces
+persistantes et gigantesques pressions exercées sur un amas d'hommes
+qui, un à un, et tous ensemble, de génération en génération, n'ont pas
+cessé d'être ployés et façonnés par leur effort: en Espagne, une
+croisade de huit siècles contre les Musulmans, prolongée encore au delà
+et jusqu'à l'épuisement de la nation par l'expulsion des Maures, par la
+spoliation des juifs, par l'établissement de l'inquisition, par les
+guerres catholiques; <span class="pagenum"><a id="pagexxix" name="pagexxix"></a>(p. xxix)</span> en Angleterre, un établissement
+politique de huit siècles qui maintient l'homme debout et respectueux,
+dans l'indépendance et l'obéissance, et l'accoutume à lutter en corps
+sous l'autorité de la loi; en France, une organisation latine qui,
+imposée d'abord à des barbares dociles, puis brisée dans la démolition
+universelle, se reforme d'elle-même sous la conspiration latente de
+l'instinct national, se développe sous des rois héréditaires, et finit
+par une sorte de république égalitaire, centralisée, administrative,
+sous des dynasties exposées à des révolutions. Ce sont là les plus
+efficaces entre les causes observables qui modèlent l'homme primitif;
+elles sont aux nations ce que l'éducation, la profession, la condition,
+le séjour sont aux individus, et elles semblent tout comprendre,
+puisqu'elles comprennent toutes les puissances extérieures qui façonnent
+la matière humaine, et par lesquelles le dehors agit sur le dedans.</p>
+
+<span class="sidenote">Le moment.</span>
+
+<span class="sidenote">Comment l'histoire est un problème de mécanique
+psychologique. Dans quelles limites on peut prévoir.</span>
+
+<p>Il y a pourtant un troisième ordre de causes; car avec les forces du
+dedans et du dehors, il y a l'&oelig;uvre qu'elles ont déjà faite ensemble,
+et cette &oelig;uvre elle-même contribue à produire celle qui suit; outre
+l'impulsion permanente et le milieu donné, il y a la vitesse acquise.
+Quand le caractère national et les circonstances environnantes opèrent,
+ils n'opèrent point sur une table rase, mais une table où des empreintes
+sont déjà marquées. Selon qu'on prend la table à un <i>moment</i> ou à un
+autre, l'empreinte est différente; et <span class="pagenum"><a id="pagexxx" name="pagexxx"></a>(p. xxx)</span> cela suffit pour que
+l'effet total soit différent. Considérez, par exemple, deux moments
+d'une littérature ou d'un art, la tragédie française sous Corneille et
+sous Voltaire, le théâtre grec sous Eschyle et sous Euripide, la poésie
+latine sous Lucrèce et sous Claudien, la peinture italienne sous Vinci
+et sous le Guide. Certainement, à chacun de ces deux points extrêmes, la
+conception générale n'a pas changé; c'est toujours le même type humain
+qu'il s'agit de représenter ou de peindre; le moule du vers, la
+structure du drame, l'espèce des corps ont persisté. Mais entre autres
+différences, il y a celle-ci, qu'un des artistes est le précurseur, et
+que l'autre est le successeur, que le premier n'a pas de modèle, et que
+le second a un modèle, que le premier voit les choses face à face, et
+que le second voit les choses par l'intermédiaire du premier, que
+plusieurs grandes parties de l'art se sont perfectionnées, que la
+simplicité et la grandeur de l'impression ont diminué, que l'agrément et
+le raffinement de la forme se sont accrus, bref que la première &oelig;uvre
+a déterminé la seconde. Il en est ici d'un peuple, comme d'une plante:
+la même séve sous la même température et sur le même sol produit, aux
+divers degrés de son élaboration successive, des formations différentes,
+bourgeons, fleurs, fruits, semences, en telle façon que la suivante a
+toujours pour condition la précédente, et naît de sa mort. Que si vous
+regardez maintenant non plus un court moment comme <span class="pagenum"><a id="pagexxxi" name="pagexxxi"></a>(p. xxxi)</span> tout à
+l'heure, mais quelqu'un de ces larges développements qui embrassent un
+ou plusieurs siècles, comme le moyen âge ou notre dernière époque
+classique, la conclusion sera pareille. Une certaine conception
+dominatrice y a régné; les hommes, pendant deux cents ans, cinq cents
+ans, se sont représenté un certain modèle idéal de l'homme, au moyen
+âge, le chevalier et le moine, dans notre âge classique, l'homme de cour
+et le beau parleur; cette idée créatrice et universelle s'est manifestée
+dans tout le champ de l'action et de la pensée, et, après avoir couvert
+le monde de ses &oelig;uvres involontairement systématiques, elle s'est
+alanguie, puis elle est morte, et voici qu'une nouvelle idée se lève,
+destinée à une domination égale et à des créations aussi multipliées.
+Posez ici que la seconde dépend en partie de la première, et que c'est
+la première qui, combinant son effet avec ceux du génie national et des
+circonstances enveloppantes, va imposer aux choses naissantes leur tour
+et leur direction. C'est d'après cette loi que se forment les grands
+courants historiques, j'entends par là les longs règnes d'une forme
+d'esprit ou d'une idée maîtresse, comme cette période de créations
+spontanées qu'on appelle la Renaissance, ou cette période de
+classifications oratoires qu'on appelle l'âge classique, ou cette série
+de synthèses mystiques qu'on appelle l'époque alexandrine et chrétienne,
+ou cette série de floraisons mythologiques, qui se rencontre aux
+origines de la Germanie <span class="pagenum"><a id="pagexxxii" name="pagexxxii"></a>(p. xxxii)</span> de l'Inde et de la Grèce. Il n'y a
+ici comme partout qu'un problème de mécanique: l'effet total est un
+composé déterminé tout entier par la grandeur et la direction des forces
+qui le produisent. La seule différence qui sépare ces problèmes moraux
+des problèmes physiques, c'est que les directions et les grandeurs ne se
+laissent pas évaluer ni préciser dans les premiers comme dans les
+seconds. Si un besoin, une faculté est une quantité capable de degrés
+ainsi qu'une pression ou un poids, cette quantité n'est pas mesurable
+comme celle d'une pression ou d'un poids. Nous ne pouvons la fixer dans
+une formule exacte ou approximative; nous ne pouvons avoir et donner, à
+propos d'elle, qu'une impression littéraire; nous sommes réduits à noter
+et citer les faits saillants par lesquels elle se manifeste, et qui
+indiquent, à peu près, grossièrement, vers quelle hauteur de l'échelle
+il faut la ranger. Mais quoique les moyens de notation ne soient pas les
+mêmes dans les sciences morales que dans les sciences physiques,
+néanmoins, comme dans les deux la matière est la même, et se compose
+également de forces, de directions et de grandeurs, on peut dire que
+dans les unes et dans les autres l'effet final se produit d'après la
+même règle. Il est grand ou petit selon que les forces fondamentales
+sont grandes ou petites, et tirent plus ou moins exactement dans le même
+sens, selon que les effets distincts de la race, du milieu et du moment
+se combinent pour s'ajouter l'un à l'autre <span class="pagenum"><a id="pagexxxiii" name="pagexxxiii"></a>(p. xxxiii)</span> ou pour
+s'annuler l'un par l'autre. C'est ainsi que s'expliquent les longues
+impuissances et les éclatantes réussites qui apparaissent
+irrégulièrement et sans raison apparente dans la vie d'un peuple; elles
+ont pour causes des concordances ou des contrariétés intérieures. Il y
+eut une de ces concordances lorsque, au dix-septième siècle, le
+caractère sociable et l'esprit de conversation innés en France
+rencontrèrent les habitudes de salon et le moment de l'analyse oratoire,
+lorsqu'au dix-neuvième siècle, le flexible et profond génie d'Allemagne
+rencontra l'âge des synthèses philosophiques et de la critique
+cosmopolite. Il y eut une de ces contrariétés, lorsqu'au dix-septième
+siècle, le rude et solitaire génie anglais essaya maladroitement de
+s'approprier l'urbanité nouvelle, lorsqu'au seizième siècle le lucide et
+prosaïque esprit français essaya inutilement d'enfanter une poésie
+vivante. C'est cette concordance secrète des forces créatrices qui a
+produit la politesse achevée et la noble littérature régulière sous
+Louis XIV et Bossuet, la métaphysique grandiose et la large sympathie
+critique sous Hegel et G&oelig;the. C'est cette contrariété secrète des
+forces créatrices qui a produit la littérature incomplète, la comédie
+scandaleuse, le théâtre avorté sous Dryden et Wycherley, les mauvaises
+importations grecques, les tâtonnements, les fabrications, les petites
+beautés partielles sous Ronsard et la Pléiade. Nous pouvons affirmer
+avec certitude que les créations inconnues vers lesquelles le
+<span class="pagenum"><a id="pagexxxiv" name="pagexxxiv"></a>(p. xxxiv)</span> courant des siècles nous entraîne, seront suscitées et
+réglées tout entières par les trois forces primordiales; que si ces
+forces pouvaient être mesurées et chiffrées, on en déduirait comme d'une
+formule les propriétés de la civilisation future, et que si, malgré la
+grossièreté visible de nos notations et l'inexactitude foncière de nos
+mesures, nous voulons aujourd'hui nous former quelque idée de nos
+destinées générales, c'est sur l'examen de ces forces qu'il faut fonder
+nos prévisions. Car nous parcourons en les énumérant le cercle complet
+des puissances agissantes, et lorsque nous avons considéré la race, le
+milieu, le moment, c'est-à-dire le ressort du dedans, la pression du
+dehors et l'impulsion déjà acquise, nous avons épuisé non-seulement
+toutes les causes réelles, mais encore toutes les causes possibles du
+mouvement.</p>
+
+<h4>VI</h4>
+
+<span class="sidenote">Comment se distribuent les effets d'une cause primordiale.
+Communauté des éléments. Composition des groupes. Loi des dépendances
+mutuelles. Loi des influences proportionnelles.</span>
+
+<p>Il reste à chercher de quelle façon ces causes appliquées sur une nation
+ou sur un siècle y distribuent leurs effets. Comme une source sortie
+d'un lieu élevé épanche ses nappes selon les hauteurs et d'étage en
+étage jusqu'à ce qu'enfin elle soit arrivée à la plus basse assise du
+sol, ainsi la disposition d'esprit ou d'âme introduite dans un peuple
+par la race, le moment ou le milieu se répand avec des proportions
+<span class="pagenum"><a id="pagexxxv" name="pagexxxv"></a>(p. xxxv)</span> différentes et par des descentes régulières sur les divers
+ordres de faits qui composent sa civilisation<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>. Si l'on dresse la
+carte géographique d'un pays, à partir de l'endroit du partage des eaux,
+on voit au-dessous du point commun les versants se diviser en cinq ou
+six bassins principaux, puis chacun de ceux-ci en plusieurs bassins
+secondaires, et ainsi de suite jusqu'à ce que la contrée tout entière
+avec ses milliers d'accidents soit comprise dans les ramifications de ce
+réseau. Pareillement, si l'on dresse la carte psychologique des
+événements et des sentiments d'une civilisation humaine, on trouve
+d'abord cinq ou six provinces bien tranchées, la religion, l'art, la
+philosophie, l'état, la famille, les industries; puis, dans chacune de
+ces provinces, des départements naturels, puis enfin dans chacun de ces
+départements des territoires plus petits, jusqu'à ce qu'on arrive à ces
+détails innombrables de la vie que nous observons tous les jours en nous
+et autour de nous. Si maintenant l'on examine et si l'on compare entre
+eux ces divers groupes de faits, on trouvera d'abord qu'ils sont
+composés de parties, et que tous ont des parties communes. Prenons
+d'abord les trois principales &oelig;uvres de l'intelligence humaine,
+<span class="pagenum"><a id="pagexxxvi" name="pagexxxvi"></a>(p. xxxvi)</span> la religion, l'art, la philosophie. Qu'est-ce qu'une
+philosophie sinon une conception de la nature et de ses causes
+primordiales, sous forme d'abstractions et de formules? Qu'y a-t-il au
+fond d'une religion et d'un art sinon une conception de cette même
+nature et de ces mêmes causes primordiales, sous forme de symboles plus
+ou moins arrêtés et de personnages plus ou moins précis, avec cette
+différence que dans le premier cas on croit qu'ils existent, et dans le
+second qu'ils n'existent pas? Que le lecteur considère quelques-unes de
+ces grandes créations de l'esprit dans l'Inde, en Scandinavie, en Perse,
+à Rome, en Grèce, et il verra que partout l'art est une sorte de
+philosophie devenue sensible, la religion une sorte de poëme tenu pour
+vrai, la philosophie une sorte d'art et de religion, desséchée et
+réduite aux idées pures. Il y a donc au centre de chacun de ces trois
+groupes un élément commun, la conception du monde et de son principe, et
+s'ils diffèrent entre eux, c'est que chacun combine avec l'élément
+commun, un élément distinct: ici la puissance d'abstraire, là la faculté
+de personnifier et de croire, là enfin le talent de personnifier sans
+croire. Prenons maintenant les deux principales &oelig;uvres de
+l'association humaine, la famille et l'État. Qu'est-ce qui fait l'État
+sinon le sentiment d'obéissance par lequel une multitude d'hommes se
+rassemble sous l'autorité d'un chef? Et qu'est-ce qui fait la famille
+sinon le sentiment d'obéissance par lequel une femme et <span class="pagenum"><a id="pagexxxvii" name="pagexxxvii"></a>(p. xxxvii)</span> des
+enfants agissent sous la direction d'un père et d'un mari? La famille
+est un État naturel, primitif et restreint, comme l'État est une famille
+artificielle, ultérieure et étendue; et sous les différences
+qu'introduisent le nombre, l'origine et la condition des membres, on
+démêle, dans la petite société comme dans la grande, une même
+disposition d'esprit fondamentale qui les rapproche et les unit. À
+présent supposez que cet élément commun reçoive du milieu, du moment ou
+de la race des caractères propres, il est clair que <i>tous les groupes où
+il entre seront modifiés à proportion</i>. Si le sentiment d'obéissance
+n'est que de la crainte<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a>, vous rencontrerez comme dans la plupart des
+États orientaux la brutalité du despotisme, la prodigalité des
+supplices, l'exploitation du sujet, la servilité des m&oelig;urs,
+l'incertitude de la propriété, l'appauvrissement de la production,
+l'esclavage de la femme et les habitudes du harem. Si le sentiment
+d'obéissance a pour racine l'instinct de la discipline, la sociabilité
+et l'honneur, vous trouverez comme en France la parfaite organisation
+militaire, la belle hiérarchie administrative, le manque d'esprit public
+avec les saccades du patriotisme, la prompte docilité du sujet avec les
+impatiences du révolutionnaire, les courbettes du courtisan avec les
+résistances du galant homme, l'agrément délicat de la conversation et du
+<span class="pagenum"><a id="pagexxxviii" name="pagexxxviii"></a>(p. xxxviii)</span> monde avec les tracasseries du foyer et de la famille,
+l'égalité des époux et l'imperfection du mariage sous la contrainte
+nécessaire de la loi. Si enfin le sentiment d'obéissance a pour racine
+l'instinct de subordination et l'idée du devoir, vous apercevrez comme
+dans les nations germaniques la sécurité et le bonheur du ménage, la
+solide assiette de la vie domestique, le développement tardif et
+incomplet de la vie mondaine, la déférence innée pour les dignités
+établies, la superstition du passé, le maintien des inégalités sociales,
+le respect naturel et habituel de la loi. Pareillement dans une race,
+selon que l'aptitude aux idées générales sera différente, la religion,
+l'art et la philosophie seront différents. Si l'homme est naturellement
+propre aux plus larges conceptions universelles, en même temps qu'enclin
+à les troubler par la délicatesse nerveuse de son organisation
+surexcitée, on verra, comme dans l'Inde, une abondance étonnante de
+gigantesques créations religieuses, une floraison splendide d'épopées
+démesurées et transparentes, un enchevêtrement étrange de philosophies
+subtiles et imaginatives, toutes si bien liées entre elles et tellement
+pénétrées d'une séve commune, qu'à leur ampleur, à leur couleur à leur
+désordre, on les reconnaîtra à l'instant comme les productions du même
+climat et du même esprit. Si, au contraire, l'homme naturellement sain
+et équilibré limite volontiers l'étendue de ses conceptions pour en
+mieux préciser la forme, on verra, <span class="pagenum"><a id="pagexxxix" name="pagexxxix"></a>(p. xxxix)</span> comme en Grèce, une
+théologie d'artistes et de conteurs, des dieux distincts promptement
+séparés des choses et transformés presque dès l'abord en personnes
+solides, le sentiment de l'unité universelle presque effacé et à peine
+conservé dans la notion vague du Destin, une philosophie plutôt fine et
+serrée que grandiose et systématique, bornée dans la haute
+métaphysique<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a>, mais incomparable dans la logique, la sophistique et la
+morale, une poésie et des arts supérieurs pour leur clarté, leur
+naturel, leur mesure, leur vérité et leur beauté à tout ce que l'on a
+jamais vu. Si enfin l'homme réduit à des conceptions étroites et privé
+de toute finesse spéculative, se trouve en même temps absorbé et roidi
+tout entier par les préoccupations pratiques, on verra, comme à Rome,
+des dieux rudimentaires, simples noms vides, bons pour noter les plus
+minces détails de l'agriculture, de la génération et du ménage,
+véritables étiquettes de mariage et de ferme, partant une mythologie,
+une philosophie et une poésie nulles ou empruntées. Ici, comme partout,
+s'applique <i>la loi des dépendances mutuelles</i><a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Go to footnote 6"><span class="smaller">[6]</span></a>. Une civilisation fait
+corps, et ses parties se tiennent à <span class="pagenum"><a id="pagexl" name="pagexl"></a>(p. xl)</span> la façon des parties d'un
+corps organique. De même que dans un animal les instincts, les dents,
+les membres, la charpente osseuse, l'appareil musculaire, sont liés
+entre eux, de telle façon qu'une variation de l'un d'entre eux détermine
+dans chacun des autres une variation correspondante, et qu'un
+naturaliste habile peut sur quelques fragments reconstruire par le
+raisonnement le corps presque tout entier; de même dans une civilisation
+la religion, la philosophie, la forme de famille, la littérature, les
+arts composent un système où tout changement local entraîne un
+changement général, en sorte qu'un historien expérimenté qui en étudie
+quelque portion restreinte aperçoit d'avance et prédit à demi les
+caractères du reste. Rien de vague dans cette dépendance. Ce qui la
+règle dans un corps vivant, c'est d'abord sa tendance à manifester un
+certain type primordial, ensuite la nécessité où il est de posséder des
+organes qui puissent fournir à ses besoins et de se trouver d'accord
+avec lui-même afin de vivre. Ce qui la règle dans une civilisation,
+c'est la présence dans chaque grande création humaine d'un élément
+producteur également présent dans les autres créations environnantes,
+j'entends par là quelque faculté, aptitude, disposition efficace et
+notable qui, ayant un caractère propre, l'introduit avec elle dans
+toutes les opérations auxquelles elle participe, et selon ses variations
+fait varier toutes les &oelig;uvres auxquelles elle concourt.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="pagexli" name="pagexli"></a>(p. xli)</span> VII</h4>
+
+<span class="sidenote">Loi de formation d'un groupe. Exemples et indications.</span>
+
+<p>Arrivés là nous pouvons entrevoir les principaux traits des
+transformations humaines, et commencer à chercher les lois générales qui
+régissent non plus des événements, mais des classes d'événements, non
+plus telle religion ou telle littérature, mais le groupe des
+littératures ou des religions. Si par exemple on admettait qu'une
+religion est un poëme métaphysique accompagné de croyance; si on
+remarquait en outre qu'il y a certains moments, certaines races et
+certains milieux, où la croyance, la faculté poétique et la faculté
+métaphysique se déploient ensemble avec une vigueur inusitée; si on
+considérait que le christianisme et le bouddhisme sont éclos à des
+époques de synthèses grandioses et parmi des misères semblables à
+l'oppression qui souleva les exaltés des Cévennes; si d'autre part on
+reconnaissait que les religions primitives sont nées à l'éveil de la
+raison humaine, pendant la plus riche floraison de l'imagination
+humaine, au temps de la plus belle naïveté et de la plus grande
+crédulité; si on considérait encore que le mahométisme apparut avec
+l'avènement de la prose poétique et la conception de l'unité nationale,
+chez un peuple dépourvu de science, au moment d'un soudain développement
+de l'esprit; on pourrait conclure qu'une <span class="pagenum"><a id="pagexlii" name="pagexlii"></a>(p. xlii)</span> religion naît,
+décline, se reforme et se transforme selon que les circonstances
+fortifient et assemblent avec plus ou moins de justesse et d'énergie ses
+trois instincts générateurs, et l'on comprendrait pourquoi elle est
+endémique dans l'Inde, parmi des cervelles imaginatives, philosophiques,
+exaltées par excellence; pourquoi elle s'épanouit si étrangement et si
+grandement au moyen âge, dans une société oppressive, parmi des langues
+et des littératures neuves; pourquoi elle se releva au seizième siècle
+avec un caractère nouveau et un enthousiasme héroïque, au moment de la
+renaissance universelle, et à l'éveil des races germaniques; pourquoi
+elle pullule en sectes bizarres dans la grossière démocratie américaine,
+et sous le despotisme bureaucratique de la Russie; pourquoi enfin elle
+se trouve aujourd'hui répandue en Europe avec des proportions et des
+particularités si différentes selon les différences des races et des
+civilisations. Il en est ainsi pour chaque espèce de production humaine,
+pour la littérature, la musique, les arts du dessin, la philosophie, les
+sciences, l'État, l'industrie, et le reste. Chacune d'elles a pour cause
+directe une disposition morale, ou un concours de dispositions morales;
+cette cause donnée, elle apparaît; cette cause retirée, elle disparaît;
+la faiblesse ou l'intensité de cette cause mesure sa propre intensité ou
+sa propre faiblesse. Elle lui est liée comme un phénomène physique à sa
+condition, comme la rosée au refroidissement de la <span class="pagenum"><a id="pagexliii" name="pagexliii"></a>(p. xliii)</span>
+température ambiante, comme la dilatation à la chaleur. Il y a ici des
+couples dans le monde moral, comme il y en a dans le monde physique,
+aussi rigoureusement enchaînés, et aussi universellement répandus dans
+l'un que dans l'autre. Tout ce qui dans un de ces couples produit,
+altère, ou supprime le premier terme, produit, altère ou supprime le
+second par contre-coup. Tout ce qui refroidit la température ambiante,
+fait déposer la rosée. Tout ce qui développe la crédulité en même temps
+que les vues poétiques d'ensemble engendre la religion. C'est ainsi que
+les choses sont arrivées; c'est ainsi qu'elles arriveront encore. Sitôt
+que nous savons quelle est la condition suffisante et nécessaire d'une
+de ces vastes apparitions, notre esprit a prise aussi bien sur l'avenir
+que sur le passé. Nous pouvons dire avec assurance dans quelles
+circonstances elle devra renaître, prévoir sans témérité plusieurs
+parties de son histoire prochaine et esquisser avec précaution quelques
+traits de son développement ultérieur.</p>
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<span class="sidenote">Problème général et avenir de l'histoire. Méthode
+psychologique. Valeur des littératures. Objet de ce livre.</span>
+
+<p>Aujourd'hui l'histoire en est là, ou plutôt elle est tout près de là,
+sur le seuil de cette recherche. La question posée en ce moment est
+celle-ci: Étant donné une littérature, une philosophie, une société, un
+art, telle classe d'arts, quel est l'état moral <span class="pagenum"><a id="pagexliv" name="pagexliv"></a>(p. xliv)</span> qui la
+produit? et quelles sont les conditions de race, de moment et de milieu
+les plus propres à produire cet état moral? Il y a un état moral
+distinct pour chacune de ces formations et pour chacune de leurs
+branches; il y en a un, pour l'art en général, et pour chaque sorte
+d'art, pour l'architecture, pour la peinture, pour la sculpture, pour la
+musique, pour la poésie; chacune a son germe spécial dans le large champ
+de la psychologie humaine; chacune a sa loi, et c'est en vertu de cette
+loi qu'on la voit se lever au hasard, à ce qu'il semble, et toute seule
+parmi les avortements de ses voisines, comme la peinture en Flandre et
+en Hollande au dix-septième siècle, comme la poésie en Angleterre au
+seizième siècle, comme la musique en Allemagne au dix-huitième siècle. À
+ce moment et dans ces pays, les conditions se sont trouvées remplies
+pour un art, et non pour les autres, et, une branche seule a bourgeonné
+dans la stérilité générale. Ce sont ces règles de la végétation humaine
+que l'histoire à présent doit chercher; c'est cette psychologie spéciale
+de chaque formation spéciale qu'il faut faire; c'est le tableau complet
+de ces conditions propres qu'il faut aujourd'hui travailler à composer.
+Rien de plus délicat et rien de plus difficile; Montesquieu l'a
+entrepris, mais de son temps l'histoire était trop nouvelle, pour qu'il
+pût réussir; on ne soupçonnait même point encore la voie qu'il fallait
+prendre, et c'est à peine si aujourd'hui nous commençons à <span class="pagenum"><a id="pagexlv" name="pagexlv"></a>(p. xlv)</span>
+l'entrevoir. De même qu'au fond l'astronomie est un problème de
+mécanique et la physiologie un problème de chimie, de même l'histoire au
+fond est un <i>problème de psychologie</i>. Il y a un système particulier
+d'impressions et d'opérations intérieures qui fait l'artiste, le
+croyant, le musicien, le peintre, le nomade, l'homme en société; pour
+chacun d'eux, la filiation, l'intensité, les dépendances des idées et
+des émotions sont différentes; chacun d'eux a son histoire morale et sa
+structure propre, avec quelque disposition maîtresse et quelque trait
+dominateur. Pour expliquer chacun d'eux, il faudrait écrire un chapitre
+d'analyse intime, et c'est à peine si aujourd'hui ce travail est
+ébauché. Un seul homme, Stendhal, par une tournure d'esprit et
+d'éducation singulière, l'a entrepris, et encore aujourd'hui la plupart
+des lecteurs trouvent ses livres paradoxaux et obscurs; son talent et
+ses idées étaient prématurés; on n'a pas compris ses admirables
+divinations, ses mots profonds jetés en passant, la justesse étonnante
+de ses notations et de sa logique; on n'a pas vu que sous des apparences
+de causeur et d'homme du monde, il expliquait les plus compliqués des
+mécanismes internes, qu'il mettait le doigt sur les grands ressorts,
+qu'il importait dans l'histoire du c&oelig;ur les procédés scientifiques,
+l'art de chiffrer, de décomposer et de déduire, que le premier il
+marquait les causes fondamentales, j'entends les nationalités, les
+climats et les tempéraments; bref, qu'il traitait des sentiments
+<span class="pagenum"><a id="pagexlvi" name="pagexlvi"></a>(p. xlvi)</span> comme on doit en traiter, c'est-à-dire en naturaliste et en
+physicien, en faisant des classifications et en pesant des forces. À
+cause de tout cela, on l'a jugé sec et excentrique, et il est demeuré
+isolé, écrivant des romans, des voyages, des notes, pour lesquels il
+souhaitait et obtenait vingt lecteurs. Et cependant, c'est dans ses
+livres qu'on trouvera encore aujourd'hui les essais les plus propres à
+frayer la route que j'ai tâché de décrire. Nul n'a mieux enseigné à
+ouvrir les yeux et à regarder, à regarder d'abord les hommes
+environnants et la vie présente, puis les documents anciens et
+authentiques, à lire par delà le blanc et le noir des pages, à voir sous
+la vieille impression, sous le griffonnage d'un texte, le sentiment
+précis, le mouvement d'idées, l'état d'esprit dans lequel on l'écrivait.
+C'est dans ses écrits, chez Sainte-Beuve, chez les critiques allemands
+que le lecteur verra tout le parti qu'on peut tirer d'un document
+littéraire; quand ce document est riche et qu'on sait l'interpréter, on
+y trouve la psychologie d'une âme, souvent celle d'un siècle, et parfois
+celle d'une race. À cet égard un grand poëme, un beau roman, les
+confessions d'un homme supérieur sont plus instructifs qu'un monceau
+d'historiens et d'histoires; je donnerais cinquante volumes de chartes
+et cent volumes de pièces diplomatiques pour les mémoires de Cellini,
+pour les lettres de saint Paul, pour les propos de table de Luther ou
+les comédies d'Aristophane. En cela consiste l'importance <span class="pagenum"><a id="pagexlvii" name="pagexlvii"></a>(p. xlvii)</span>
+des &oelig;uvres littéraires; elles sont instructives, parce qu'elles sont
+belles; leur utilité croît avec leur perfection; et si elles fournissent
+des documents, c'est qu'elles sont des monuments. Plus un livre rend les
+sentiments visibles, plus il est littéraire; car l'office propre de la
+littérature, est de noter les sentiments. Plus un livre note des
+sentiments importants, plus il est placé haut dans la littérature; car,
+c'est en représentant la façon d'être de toute une nation et de tout un
+siècle qu'un écrivain rallie autour de lui les sympathies de tout un
+siècle et de toute une nation. C'est pourquoi, parmi les documents qui
+nous remettent devant les yeux les sentiments des générations
+précédentes, une littérature, et notamment une grande littérature est
+incomparablement le meilleur. Elle ressemble à ces appareils admirables,
+d'une sensibilité extraordinaire, au moyen desquels les physiciens
+démêlent et mesurent les changements les plus intimes et les plus
+délicats d'un corps. Les constitutions, les religions n'en approchent
+pas; des articles de code et de catéchisme ne peignent jamais l'esprit
+qu'en gros, et sans finesse; s'il y a des documents dans lesquels la
+politique et le dogme soient vivants, ce sont les discours éloquents de
+chaire et de tribune, les mémoires, les confessions intimes, et tout
+cela appartient à la littérature; en sorte qu'outre elle-même, elle a
+tout le bon d'autrui. C'est donc principalement par l'étude des
+littératures que l'on pourra faire l'histoire <span class="pagenum"><a id="pagexlviii" name="pagexlviii"></a>(p. xlviii)</span> morale et
+marcher vers la connaissance des lois psychologiques, d'où dépendent les
+événements. J'entreprends ici d'écrire l'histoire d'une littérature et
+d'y chercher la psychologie d'un peuple; si j'ai choisi celle-ci, ce
+n'est pas sans motif. Il fallait trouver un peuple qui eût une grande
+littérature complète, et cela est rare; il y a peu de nations qui aient,
+pendant toute leur vie, vraiment pensé et vraiment écrit. Parmi les
+anciens, la littérature latine est nulle au commencement, puis empruntée
+et imitée. Parmi les modernes, la littérature allemande est presque vide
+pendant deux siècles<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a>; la littérature italienne et la littérature
+espagnole finissent au milieu du dix-septième siècle. Seules, la Grèce
+ancienne, la France et l'Angleterre modernes, offrent une série complète
+de grands monuments expressifs. J'ai choisi l'Angleterre, parce qu'étant
+vivante encore et soumise à l'observation directe, elle peut être mieux
+étudiée qu'une civilisation détruite dont nous n'avons plus que les
+lambeaux, et parce qu'étant différente, elle présente mieux que la
+France des caractères tranchés aux yeux d'un Français. D'ailleurs, il y
+a cela de particulier dans cette civilisation, qu'outre son
+développement spontané, elle offre une déviation forcée, qu'elle a subi
+la dernière et la plus efficace de toutes les conquêtes, et que les
+trois données d'où elle est sortie, la race, le climat, l'invasion
+<span class="pagenum"><a id="pagexlix" name="pagexlix"></a>(p. xlix)</span> normande, peuvent être observées dans les monuments avec une
+précision parfaite; si bien, qu'on étudie dans cette histoire les deux
+plus puissants moteurs des transformations humaines, je veux dire la
+nature et la contrainte, et qu'on peut les étudier sans incertitude ni
+lacune, dans une suite de monuments authentiques et entiers. J'ai tâché
+de définir ces ressorts primitifs, d'en montrer les effets graduels,
+d'expliquer comment ils ont fini par soulever jusqu'à la lumière les
+grandes &oelig;uvres politiques, religieuses, littéraires, et de développer
+le mécanisme intérieur par lequel le Saxon barbare est devenu l'Anglais
+que nous voyons aujourd'hui.</p>
+
+<h1><span class="pagenum"><a id="page1" name="page1"></a>(p. 1)</span> HISTOIRE<br>
+<span class="small">DE LA</span><br>
+LITTÉRATURE ANGLAISE.</h1>
+
+<h2>LIVRE I.<br>
+<span class="smaller">LES ORIGINES.</span></h2>
+
+<h3>CHAPITRE I.<br>
+<span class="smaller">Les Saxons.</span></h3>
+
+<div class="toc">
+<ul class="none">
+<li class="min2em">I. L'ancienne patrie.&mdash;Le sol, la mer, le ciel, le climat.&mdash;La
+ nouvelle patrie.&mdash;Le pays humide et la terre ingrate.&mdash;Influence
+ du climat sur le caractère.</li>
+
+<li class="min2em">II. Le corps.&mdash;La nourriture.&mdash;Les m&oelig;urs.&mdash;Les instincts rudes
+ en Germanie, en Angleterre.</li>
+
+<li class="min2em">III. Les instincts nobles en Germanie.&mdash;L'individu.&mdash;La
+ famille.&mdash;L'État.&mdash;La religion.&mdash;L'<i>Edda</i>.&mdash;Conception tragique
+ et héroïque du monde et de l'homme.</li>
+
+<li class="min2em">IV. Les instincts nobles en Angleterre.&mdash;Le guerrier et son
+ chef.&mdash;La femme et son mari.&mdash;Poëme de Beowulf.&mdash;La société
+ barbare et le héros barbare.</li>
+
+<li class="min2em">V. Poëmes païens.&mdash;Genre et force des sentiments.&mdash;Tour de
+ l'esprit et du langage.&mdash;Véhémence de l'impression et aspérité de
+ l'expression.</li>
+
+<li class="min2em">VI. Poëmes chrétiens.&mdash;En quoi les Saxons sont prédisposés au
+ <span class="pagenum"><a id="page2" name="page2"></a>(p. 2)</span> christianisme.&mdash;Comment ils se convertissent au
+ christianisme.&mdash;Comment ils entendent le christianisme.&mdash;Hymnes
+ de C&oelig;dmon.&mdash;Hymne des Funérailles.&mdash;Poëme de
+ Judith.&mdash;Paraphrase de la Bible.</li>
+
+<li class="min2em">VII. Pourquoi la culture latine n'a point de prise sur les
+ Saxons.&mdash;Raisons tirées de la conquête saxonne.&mdash;Bède, Alcuin,
+ Alfred.&mdash;Traductions.&mdash;Chroniques.&mdash;Compilations.&mdash;Impuissance
+ des latinistes.&mdash;Raisons tirées du caractère
+ saxon.&mdash;Adhelm.&mdash;Alcuin.&mdash;Vers latins.&mdash;Dialogues
+ poétiques.&mdash;Mauvais goût des latinistes.</li>
+
+<li class="min2em">VIII. Opposition des races germaniques et des races
+ latines.&mdash;Caractère de la race saxonne.&mdash;Elle persiste sous la
+ conquête normande.</li>
+</ul>
+</div>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Si vous longez la mer du Nord depuis l'Escaut jusqu'au Jutland, vous
+vous apercevrez d'abord que le trait marquant du pays est le manque de
+pente; marécages, landes et bas-fonds: les fleuves, péniblement, se
+traînent, enflés et inertes, avec de longues ondulations noirâtres; leur
+eau extravasée suinte à travers la rive, et reparaît au delà en flaques
+dormantes. En Hollande le sol n'est qu'une boue qui fond; à peine si la
+terre surnage çà et là par une croûte de limon mince et frêle, alluvion
+du fleuve que le fleuve semble prêt à noyer. Au-dessus planent les
+lourds nuages, nourris par les exhalaisons éternelles. Ils tournent
+lentement leurs ventres violacés, noircissent, et tout d'un coup fondent
+en averses; la vapeur, semblable aux fumées d'une chaudière, rampe
+incessamment sur l'horizon. Ainsi arrosées, les plantes pullulent; à
+l'angle du Jutland et du continent, dans un sol gras, <span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> limoneux,
+«la verdure est aussi fraîche qu'en Angleterre<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Go to footnote 8"><span class="smaller">[8]</span></a>.» Des forêts immenses
+couvrirent la contrée jusqu'au delà du onzième siècle. C'est ici la séve
+du pays humide, grossière et puissante, qui coule dans l'homme comme
+dans les plantes, et par la respiration, la nourriture, les sensations
+et les habitudes, fait ses aptitudes et son corps.Cette terre ainsi faite a un ennemi, la mer. La Hollande ne subsiste que
+par ses digues. En 1654, celles de Jutland se rompirent, et quinze mille
+habitants furent engloutis. Il faut voir la houle du nord clapoter au
+niveau du sol, blafarde et méchante<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Go to footnote 9"><span class="smaller">[9]</span></a>; l'énorme mer jaunâtre arrive
+d'un élan sur la petite bande de côte plate qui ne semble pas capable de
+lui résister un seul instant; le vent hurle et beugle, les mouettes
+crient; les pauvres petits navires s'enfuient à tire-d'aile penchés,
+presque renversés, et tâchent de trouver un asile dans la bouche du
+fleuve, qui semble aussi hostile que la mer. Triste vie et précaire,
+comme devant une bête de proie; les Frisons, dans leurs lois antiques,
+parlent déjà de la ligue qu'ils ont fait ensemble contre «le <span class="pagenum"><a id="page4" name="page4"></a>(p. 4)</span>
+féroce Océan.» Même pendant le calme, cette mer reste inclémente.
+«Devant les yeux s'étale le grand désert des eaux; au-dessus voguent les
+nuées, ces grises et informes filles de l'air, qui de la mer avec leurs
+seaux de brouillards, puisent l'eau, la traînent à grand'peine, et la
+laissent retomber dans la mer, besogne triste, inutile et
+fastidieuse<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Go to footnote 10"><span class="smaller">[10]</span></a>.» «À plat ventre étendu, l'informe vent du nord, comme
+un vieillard grognon, babille d'une voix gémissante et mystérieuse, et
+raconte de folles histoires.» Pluie, vent et houle, il n'y a de place
+ici que pour les pensées sinistres ou mélancoliques. La joie des vagues
+elles-même a je ne sais quoi d'inquiétant et d'âpre. De la Hollande au
+Jutland, une file de petites îles noyées<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Go to footnote 11"><span class="smaller">[11]</span></a> témoigne de leurs ravages;
+les sables mouvants que les flots apportent obstruent d'écueils la côte
+et l'entrée des fleuves<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Go to footnote 12"><span class="smaller">[12]</span></a>. La première flotte romaine, mille
+vaisseaux, y périt; encore aujourd'hui les navires demeurent en vue des
+ports un mois et davantage, ballottés sur les grandes vagues blanches,
+n'osant se risquer dans le chenal changeant, tortueux, célèbre par les
+naufrages. L'hiver, une cuirasse de glace couvre les deux fleuves; la
+mer repousse les glaçons qui descendent; ils s'entassent en craquant sur
+les bancs de sable, et oscillent; parfois on a vu <span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> des vaisseaux,
+saisis comme par une pince, se fendre en deux sous leur effort.
+Figurez-vous, dans cet air brumeux, parmi ces frimas et ces tempêtes,
+dans ces marécages et ces forêts, des sauvages demi-nus, sortes de bêtes
+de proie, pêcheurs et chasseurs, mais surtout chasseurs d'hommes; ce
+sont eux, Saxons, Angles, Jutes, Frisons aussi<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Go to footnote 13"><span class="smaller">[13]</span></a>, et plus tard Danois,
+qui au cinquième et au neuvième siècle, avec leurs épées et leurs
+grandes haches, prirent et gardèrent l'île de Bretagne.Pays rude et brumeux, semblable au leur, sauf pour la profondeur de sa
+mer et la commodité de ses côtes, qui plus tard appellera les vraies
+flottes et les grands navires: la verte Angleterre, ce mot ici vient
+d'abord aux lèvres, et dit tout. Là aussi l'humidité surabonde; même en
+été, le brouillard monte; même dans les jours clairs, on le sent qui va
+venir de la grande ceinture maritime, ou sortir de l'immense prairie
+toujours abreuvée, qui, dans les bas-fonds, sur les hauteurs, ondule,
+coupée de haies, jusqu'au bout de l'horizon. Çà et là, un jet de soleil
+s'abat sur les hautes herbes avec un éclat violent, et la splendeur de
+la verdure devient éblouissante et brutale. L'eau regorgeante dresse les
+tiges mollasses; elles foisonnent fragiles et emplies de séve, et cette
+séve est incessamment renouvelée; car les nuages grisâtres rampent sur
+un fond de brouillard immobile, et de loin en loin, le bord du ciel est
+brouillé par une averse. «Il y a encore des <i>commons</i>, comme aux temps
+<span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> de la conquête, abandonnés<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Go to footnote 14"><span class="smaller">[14]</span></a>, sauvages, pleins d'ajoncs et
+d'herbes épineuses, avec un cheval çà et là qui paît dans la solitude.
+Triste aspect, médiocre terre<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Go to footnote 15"><span class="smaller">[15]</span></a>. Quel travail il a fallu pour
+l'humaniser! Quelle impression elle a dû faire sur les hommes du Midi,
+sur les Romains de César! Je pensais, en la voyant, aux anciens Saxons,
+aux vagabonds de l'Ouest et du Nord, qui étaient venus camper dans ce
+pays de marécages et de brumes, sur la lisière des vieilles forêts, au
+bord de ces grands fleuves limoneux, qui roulent leur bourbe à la
+rencontre des vagues. Il leur fallait vivre en chasseurs et en porchers,
+devenir, comme auparavant, athlétiques, féroces et sombres. Mettez la
+civilisation en moins sur ce sol. Il ne restera aux habitants que la
+guerre, la chasse, la mangeaille et l'ivrognerie. L'amour riant, les
+doux songes poétiques, les arts, la fine et agile pensée sont pour les
+heureuses plages de la Méditerranée. Ici le barbare, mal clos dans sa
+chaumière fangeuse, qui entend la pluie ruisseler pendant des journées
+entières sur les feuilles des chênes, quelles rêveries peut-il avoir
+quand il contemple ses boues et son ciel terni?»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> II</h4>
+
+<p>De grands corps blancs, flegmatiques, avec des yeux bleus farouches, et
+des cheveux d'un blond rougeâtre; des estomacs voraces, repus de viande
+et de fromage, réchauffés par des liqueurs fortes; un tempérament froid,
+tardif pour l'amour<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Go to footnote 16"><span class="smaller">[16]</span></a>, le goût du foyer domestique, le penchant à
+l'ivrognerie brutale: ce sont là encore aujourd'hui les traits que
+l'hérédité et le climat maintiennent dans la race, et ce sont ceux que
+les historiens romains leur découvrent d'abord dans leur premier pays.
+On ne vit point, en ces contrées, sans une abondance de nourriture
+solide; le mauvais temps enferme les gens chez eux; il faut, pour les
+ranimer, des boissons fortes; les sens y sont obtus, les muscles
+résistants, les volontés énergiques. Par toutes ses racines corporelles
+l'homme en tout pays plonge dans la nature, et il y plonge d'autant
+davantage qu'étant plus inculte, il en est moins affranchi. Ceux-ci en
+Germanie, sous leurs tempêtes, dans leurs misérables bateaux de cuir,
+parmi les rigueurs et les périls de la vie maritime, se trouvaient entre
+tous façonnés pour la résistance et l'entreprise, endurcis <span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> au
+mal et contempteurs du danger. Pirates d'abord: de toutes les chasses,
+la chasse à l'homme est la plus profitable et la plus noble; ils
+laissaient le soin de la terre, et des troupeaux aux femmes et aux
+esclaves; naviguer, combattre et piller<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Go to footnote 17"><span class="smaller">[17]</span></a>, c'était là pour eux toute
+l'&oelig;uvre d'un homme libre. Ils se lançaient en mer sur leurs barques à
+deux voiles, abordaient au hasard, tuaient, et allaient recommencer plus
+loin, ayant égorgé en l'honneur de leurs dieux le dixième de leurs
+prisonniers, et laissant derrière eux la lueur rouge de l'incendie.
+«Seigneur, disait une litanie, délivrez-nous de la fureur des Jutes.»
+«De tous les barbares<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Go to footnote 18"><span class="smaller">[18]</span></a>, ce sont les plus fermes de corps et de
+c&oelig;ur, les plus redoutés,» ajoutez les plus «cruellement féroces.»
+Quand le meurtre est devenu un métier, il devient un plaisir. Vers le
+huitième siècle, la décomposition finale du grand cadavre romain, que
+Charlemagne avait tenté de relever et qui s'affaissait dans sa
+pourriture, les appela comme des vautours à la proie. Ceux qui étaient
+restés en Danemark avec leurs frères de Norvége, païens fanatiques, et
+acharnés contre les chrétiens, se lancèrent sur tous les rivages. Leurs
+rois de mer<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Go to footnote 19"><span class="smaller">[19]</span></a>, «qui n'avaient jamais dormi sous les poutres enfumées
+d'un toit, qui n'avaient jamais vidé la corne de bière auprès d'un foyer
+habité,» se riaient des vents et des orages, et chantaient: <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> «Le
+souffle de la tempête aide nos rameurs; le mugissement du ciel, les
+coups de la foudre ne nous nuisent pas; l'ouragan est à notre service et
+nous jette où nous voulions aller.» «Nous avons frappé de nos épées, dit
+un chant attribué à Ragnar Lodbrog; c'était pour moi un plaisir égal à
+celui de tenir une belle fille à mes côtés!... Celui qui n'est jamais
+blessé mène une vie ennuyeuse.» Un d'entre eux, au monastère de
+Peterborough, tue de sa main tous les moines, au nombre de
+quatre-vingt-quatre; d'autres, ayant pris le roi Ælla, lui coupent les
+côtes jusqu'aux reins, et lui arrachent les poumons par l'ouverture, de
+façon à figurer un aigle avec sa plaie. Harold Pied de Lièvre, ayant
+saisi son compétiteur Alfred avec six cents hommes, leur fit crever les
+yeux et couper les jarrets, ou scalper le crâne, ou dévider les
+entrailles. Supplices et carnages, besoin du danger, fureur de
+destruction, audaces obstinées et insensées du tempérament trop fort,
+déchaînement des instincts carnassiers, ce sont là les traits qui
+apparaissent à chaque pas dans les anciennes Sagas. La fille du Iarl
+danois, voyant Egill qui veut s'asseoir auprès d'elle, le repousse avec
+mépris, lui reprochant «d'avoir rarement fourni aux loups des mets
+chauds, de n'avoir pas vu dans tout l'automne le corbeau croassant
+au-dessus du carnage.» Mais Egill la saisit et l'apaise en chantant:
+«J'ai marché avec mon glaive sanglant, de sorte que le corbeau m'a
+suivi. Furieux, nous avons combattu, le feu planait sur la demeure des
+hommes, et nous avons endormi dans le sang <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> ceux qui veillaient
+aux portes de la ville.» Par ces propos de table et ces goûts de jeune
+fille, jugez du reste<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Go to footnote 20"><span class="smaller">[20]</span></a>.Les voici maintenant en Angleterre, plus sédentaires et plus riches:
+croyez-vous qu'ils soient beaucoup changés? Changés peut-être, mais en
+pis, comme les Francs, comme tous les barbares qui passent de l'action à
+la jouissance. Ils sont plus gloutons, ils dépècent leurs porcs, ils
+s'emplissent de viandes, ils avalent coup sur coup l'hydromel, la bière,
+le vin de <i>pigment</i>, toutes ces fortes et âpres boissons qu'ils ont pu
+ramasser, et se trouvent égayés et ranimés. Ajoutez-y le plaisir de se
+battre. Ce n'est pas avec de tels instincts qu'on atteint vite à la
+culture; pour la trouver naturelle et prompte, il faut aller la chercher
+dans les sobres et vives populations du Midi. Ici le tempérament lent et
+lourd<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Go to footnote 21"><span class="smaller">[21]</span></a> reste longtemps enseveli dans la vie brutale; au premier
+aspect, nous autres, gens de race latine, nous ne voyons jamais chez eux
+que de grandes et grosses bêtes, maladroites et ridicules quand elles ne
+sont pas dangereuses et enragées. Jusqu'au seizième siècle, le corps de
+la nation, <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> dit un vieil historien, ne se composa guère que de
+pâtres, gardeurs de bêtes à viande et à laine; jusqu'à la fin du
+dix-huitième, l'ivrognerie fut le plaisir de la haute classe; il est
+encore celui de la basse, et tous les raffinements des délicatesses et
+de l'humanité moderne n'ont point aboli chez eux l'usage des verges et
+des coups de poing. Si le barbare carnivore, belliqueux, buveur, dur aux
+intempéries, apparaît encore sous la régularité de notre société et sous
+la douceur de notre politesse, imaginez ce qu'il devait être lorsque,
+débarqué avec sa bande sur un territoire dévasté ou désert et pour la
+première fois devenu sédentaire, il voyait à l'horizon les pâturages
+communs de la Marche, et la grande forêt primitive qui fournissait des
+cerfs à ses chasses et des glands à ses porcs! Ils étaient «d'appétit
+grand et grossier<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Go to footnote 22"><span class="smaller">[22]</span></a>,» disent les anciennes histoires. Encore au temps
+de la conquête<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Go to footnote 23"><span class="smaller">[23]</span></a>, «la coutume de boire excessivement était le vice
+commun des gens du haut rang, et ils y passaient, sans interruption, les
+jours et les nuits entières.» Henri de Huntington, au douzième siècle,
+regrettant l'antique hospitalité, dit que les rois normands ne
+fournissent à leurs courtisans qu'un repas par jour, tandis que les rois
+saxons en fournissaient quatre. Un jour qu'Athelstan visitait avec les
+nobles sa parente Ethelflède, la provision d'hydromel fut épuisée du
+premier coup par la grandeur des rasades; mais saint <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> Dunstan,
+ayant deviné, l'immensité de l'estomac royal, avait muni la maison, en
+sorte «que les échansons, selon la coutume des fêtes royales, purent
+<i>toute la journée</i> servir à boire dans des cornes et autres vaisseaux.»
+Quand les convives étaient rassasiés, la harpe passait de mains en
+mains, et la rude harmonie de ces voix profondes montait haut sous les
+voûtes. Les monastères eux-mêmes, au temps du roi Edgard, retentissaient
+jusqu'au milieu de la nuit de jeux, de chants et de danses. Crier,
+boire, s'agiter, sentir ses veines échauffées et gonflées par le vin,
+entendre et voir autour de soi le tumulte de l'orgie, c'était le premier
+besoin des barbares<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Go to footnote 24"><span class="smaller">[24]</span></a>. La pesante brute humaine s'assouvit de
+sensations et de bruit.Pour cet appétit, il y a une pâture plus forte, j'entends les coups et
+les batailles. En vain, ils s'attachent au sol et deviennent
+cultivateurs en troupes distinctes et en des endroits distincts,
+enfermés<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Go to footnote 25"><span class="smaller">[25]</span></a> dans leur marche avec leur parenté et leurs compagnons,
+liés entre eux, séparés d'autrui, bornés par des limites sacrées, par
+des chênes séculaires où ils ont gravé des figures d'oiseaux et de
+bêtes, par des perches plantées au milieu des marais et dont le
+violateur est puni de supplices atroces. En vain ces Marches et ces Gaus
+se <span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> groupent en états et finissent par former une société
+demi-réglée, pourvue d'assemblées, et régie par des lois, conduite par
+un roi unique; sa structure même indique les besoins auxquels elle
+pourvoit. C'est pour maintenir la paix qu'ils s'assemblent; ce sont des
+traités de paix qu'ils concluent entre eux dans leurs parlements; ce
+sont des provisions pour la paix qu'ils établissent dans leurs lois. La
+guerre est partout et journalière; il s'agit de ne pas être tué,
+rançonné, mutilé, pillé, pendu, et, par surcroît, violée si l'on est
+femme<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Go to footnote 26"><span class="smaller">[26]</span></a>. Chaque homme est tenu d'être armé, et prêt, avec son bourg ou
+sa ville, de repousser les maraudeurs; ceux-ci vont par bandes; il y en
+a de trente-cinq et au delà. L'animal est encore trop puissant, trop
+fougueux, trop indompté. La colère et la convoitise le jettent tout
+d'abord sur sa proie. L'histoire, telle que nous l'avons des
+Sept-Royaumes<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Go to footnote 27"><span class="smaller">[27]</span></a>, ressemble à «celle des corbeaux et des milans.» Ils
+ont tué ou asservi les Bretons, ils combattent les Gallois qui restent,
+les Irlandais, les Pictes, ils se massacrent entre eux, ils sont hachés
+et taillés en pièces par les Danois. En cent ans, sur quatorze rois de
+Northumbrie, il y en a sept tués et six déposés. Penda le Mercien tue
+cinq rois, et, pour prendre la ville de Bamborough, démolit tous les
+villages voisins, amoncelle leurs ruines <span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> en un bûcher immense
+capable de brûler les habitants, entreprend d'exterminer les
+Northumbres, et périt lui-même par l'épée à quatre-vingts ans. Beaucoup
+d'entre eux sont assassinés par leurs thanes; tel thane est brûlé vif;
+les frères s'égorgent en trahison. Chez nous, la culture a interposé
+entre le désir et l'action le tissu entre-croisé et amollissant des
+réflexions et des calculs; ici la détente est soudaine, et le meurtre et
+toute action extrême en partent à l'instant. Le roi Edwy<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Go to footnote 28"><span class="smaller">[28]</span></a>, ayant
+épousé Elgita, sa parente à un degré prohibé, quitta, le jour même du
+couronnement, la salle où l'on buvait, pour aller près d'elle. Les
+nobles se crurent insultés, et sur-le-champ l'abbé Dunstan s'en fut
+lui-même chercher le jeune homme. «Il trouva la femme adultère, dit le
+moine Osbern, sa mère et le roi ensemble sur le lit de débauche. Il en
+arracha le roi violemment, et, lui mettant la couronne sur la tête, le
+ramena devant les thanes.» Alors Elgita envoya des hommes pour arracher
+les yeux de l'abbé, puis, sur une révolte, se sauva avec le roi, «en se
+cachant par les chemins; mais les gens du Nord, l'ayant saisie, «lui
+coupèrent les muscles des jarrets, puis lui firent subir la mort dont
+elle était digne.» Barbarie sur barbarie: «À Bristol, au temps de la
+conquête<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Go to footnote 29"><span class="smaller">[29]</span></a>, la coutume était d'acheter des hommes et des femmes dans
+toutes les parties de l'Angleterre et de les exporter en Irlande pour
+les vendre avec profit. <span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> Les acheteurs engrossaient
+ordinairement les jeunes femmes, et les menaient enceintes au marché
+afin d'en tirer un meilleur prix. Vous auriez vu avec chagrin de longues
+files de jeunes gens des deux sexes de la plus grande beauté, liés avec
+des cordes et journellement exposés en vente.... Ils vendaient ainsi
+comme esclaves leurs plus proches parents et même leurs propres
+enfants....» Et le chroniqueur ajoute qu'ayant abandonné cet usage, «ils
+donnèrent ainsi un exemple à tout le reste de l'Angleterre.»&mdash;Veut-on
+savoir ce qu'étaient les m&oelig;urs dans les plus hauts rangs, dans la
+famille du dernier roi<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Go to footnote 30"><span class="smaller">[30]</span></a>? Harold servait à boire au roi Édouard le
+Confesseur. Soudain Tosti, son frère, irrité de sa faveur, le saisit aux
+cheveux; on les sépare. Tosti s'en va à Hereford, où Harold avait fait
+préparer un grand banquet royal, tue les serviteurs d'Harold, leur coupe
+la tête et les membres qu'il met dans des vases de bière, de vin,
+d'hydromel et de cidre, et envoie dire au roi: «Si tu vas à ta ferme, tu
+y trouveras force chair salée, mais tu feras bien d'emporter quelques
+autres pièces avec toi.» L'autre frère d'Harold, Sweyn, avait violé
+l'abbesse Edgive, assassiné le thane Beorn, et, banni du pays, s'était
+fait pirate. À voir leurs coups de main, leur férocité, leurs
+ricanements de cannibales, on devine qu'ils n'avaient pas beaucoup de
+chemin à faire pour <span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> redevenir rois de la mer et parents de ces
+sectateurs d'Odin qui mangeaient la chair crue, pendaient des hommes aux
+arbres sacrés d'Upsal en guise de victimes, et se tuaient eux-mêmes pour
+mourir dans le sang comme ils avaient vécu. Vingt fois le vieil instinct
+farouche reparaît sous la mince croûte du christianisme. Au onzième
+siècle, «Sigeward<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Go to footnote 31"><span class="smaller">[31]</span></a>, le grand duc de Northumberland, atteint d'un flux
+de ventre et sentant sa mort prochaine: «Quelle honte pour moi, dit-il,
+de n'avoir pu mourir dans tant de guerres, et de finir ainsi de la mort
+des vaches! Au moins revêtez-moi de ma cuirasse, ceignez-moi mon épée,
+mettez mon casque sur ma tête, mon bouclier dans ma main gauche, ma
+hache dorée dans ma main droite, afin qu'un grand guerrier comme moi
+meure en guerrier.» On fit comme il disait, et il mourut ainsi
+honorablement avec ses armes.» Ils avaient fait un pas hors de la
+barbarie, mais ce n'était qu'un pas.</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+<p>Sous cette barbarie native, il y avait des penchants nobles, inconnus au
+monde romain, et qui de ses débris devaient tirer un meilleur monde. Au
+premier rang, «un certain sérieux qui les écarte des sentiments frivoles
+et les mène sur la voie des sentiments <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> élevés<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Go to footnote 32"><span class="smaller">[32]</span></a>.» Dès
+l'origine, en Germanie, on les trouve tels, sévères de m&oelig;urs, avec
+des inclinations graves et une dignité virile. Ils vivent solitairement,
+chacun près de la source ou du bois qui lui a plu<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Go to footnote 33"><span class="smaller">[33]</span></a>. Même dans leurs
+villages, leurs chaumières ne se touchent pas; ils ont besoin
+d'indépendance et d'air libre. Nul goût pour la volupté: chez eux
+l'amour est tardif, l'éducation dure, la nourriture simple; pour tous
+divertissements, ils chassent l'uroch et sautent parmi les épées nues.
+L'ivresse violente et les paris dangereux, c'est de ce côté qu'ils
+donnent prise; ils sont enclins à rechercher, non les plaisirs doux,
+mais l'excitation forte. En toutes choses, dans les instincts rudes et
+dans les instincts mâles, ils sont des <i>hommes</i>. Chacun chez soi, sur sa
+terre et dans sa hutte, est maître de soi, debout et entier, sans que
+rien le courbe ou l'entame. Quand la communauté prend quelque chose de
+lui, c'est qu'il l'accorde. Il voté armé dans toutes les grandes
+résolutions communes, juge dans l'assemblée, fait des alliances et des
+guerres privées, émigré, agit et ose<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Go to footnote 34"><span class="smaller">[34]</span></a>. L'Anglais moderne est déjà
+tout entier dans ce Saxon. S'il se plie, c'est qu'il veut bien se plier;
+il n'est pas moins capable d'abnégation que d'indépendance: le sacrifice
+est fréquent ici, l'homme y fait bon marché de son sang et de sa vie.
+Chez Homère, le guerrier <span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> faiblit souvent, et on ne le blâme
+point de fuir. Dans les Sagas, dans l'Edda, il est tenu d'être trop
+brave; en Germanie, le lâche est noyé dans la boue, sous une claie. À
+travers les emportements de la brutalité primitive, on voit percer
+obscurément la grande idée du devoir, qui est celle de la contrainte
+exercée par soi sur soi en vue de quelque but noble. Chez eux le mariage
+est pur et la pudicité volontaire. Chez les Saxons, l'homme adultère est
+puni de mort, la femme obligée de se pendre, ou percée à coups de
+couteau par ses compagnes. Les femmes des Cimbres, ne pouvant obtenir de
+Marius la sauvegarde, de leur chasteté, se sont tuées par multitudes de
+leur propre main. Ils croient qu'il y a dans les femmes «quelque chose
+de saint,» n'en épousent qu'une, et lui gardent leur foi. Depuis quinze
+siècles, l'idée du mariage n'a pas changé dans cette race<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35" title="Go to footnote 35"><span class="smaller">[35]</span></a>. L'épouse,
+en entrant sous le toit de son mari, sait qu'elle se donne tout
+entière<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36" title="Go to footnote 36"><span class="smaller">[36]</span></a>, «qu'elle n'aura avec lui qu'un corps, qu'une vie; qu'elle
+n'aura nulle pensée, nul désir au delà; qu'elle sera la compagne de ses
+périls et de ses travaux; qu'elle souffrira et osera autant que lui dans
+la paix et dans la guerre.» Comme elle, il sait se donner: quand il a
+choisi son chef, il s'oublie en lui, il lui attribue sa gloire, il se
+fait tuer pour lui; «celui-là est infâme pour toute sa vie, qui revient
+sans son chef du champ de bataille<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37" title="Go to footnote 37"><span class="smaller">[37]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> C'est sur cette
+subordination volontaire que s'assiéra la société féodale. L'homme, dans
+cette race, peut accepter un supérieur, être capable de dévouement et de
+respect. Replié sur lui-même par la tristesse et la rudesse de son
+climat, il a découvert la beauté morale pendant que les autres
+découvraient la beauté sensible. Cette espèce de brute nue qui gît tout
+le long du jour auprès de son feu, inerte et sale, occupée à manger et à
+dormir<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38" title="Go to footnote 38"><span class="smaller">[38]</span></a>, dont les organes rouillés ne peuvent suivre les linéaments
+nets et fins des heureuses formes poétiques, entrevoit le sublime dans
+ses rêves troubles. Il ne le figure pas, il le sent; sa religion est
+déjà intérieure, comme elle le sera lorsqu'au seizième siècle il
+rejettera le culte sensible importé de Rome, et consacrera la foi du
+c&oelig;ur<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39" title="Go to footnote 39"><span class="smaller">[39]</span></a>. Ses dieux ne sont point enfermés dans des murailles; il n'a
+point d'idoles. Ce qu'il désigne par des noms divins, c'est ce je ne
+sais quoi d'invisible et de grandiose qui circule à travers la nature et
+qu'on devine au delà d'elle<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40" title="Go to footnote 40"><span class="smaller">[40]</span></a>, mystérieux infini que les sens
+n'atteignent pas, mais que «la vénération révèle;» et quand plus tard
+les légendes précisent et altèrent cette vague divination des puissances
+naturelles, une idée reste debout dans ce <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> chaos de rêves
+gigantesques: c'est que ce monde est une guerre et que l'héroïsme est le
+souverain bien.Au commencement, disent ces vieilles légendes écrites en Islande<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41" title="Go to footnote 41"><span class="smaller">[41]</span></a>, il
+y avait deux mondes: Nilflheim le glacé et Muspill le brûlant. Des
+gouttes de la neige fondante naquit un géant, Ymer. «Ce fut le
+commencement des siècles,&mdash;quand Ymer s'établit.&mdash;Il n'y avait ni
+sables, ni mers, ni ondes fraîches.&mdash;On ne trouvait ni terres, ni ciel
+élevé.&mdash;Il y avait le gouffre béant,&mdash;mais de l'herbe nulle part.»&mdash;Il
+n'y avait qu'Ymer, l'horrible Océan glacé, avec ses enfants, nés de ses
+pieds et de son aisselle, puis leur informe lignée, les Terreurs de
+l'abîme, les Montagnes stériles, les Ouragans du Nord, et le reste des
+êtres malfaisants, ennemis du soleil et de la vie. Alors la vache
+Andhumbla, née aussi de la neige fondante, mit à nu, en léchant le givre
+des rochers, un homme, Bur, dont les petits-fils tuèrent Ymer. «De sa
+chair ils firent la terre, de son sang le sol et les fleuves, de ses os
+les montagnes, de sa tête le ciel, et de son cerveau enfin les nuées.»
+Ainsi commença la guerre entre les monstres de l'hiver et les dieux
+lumineux, fécondants, Odin, le fondateur, Balder, le doux et le
+bienfaisant, Thor, le tonnerre d'été qui épure l'air et par les pluies
+nourrit la terre. Longtemps les dieux <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> combattront contre «les
+Iotes glacés,» contre les noires puissances bestiales, contre le loup
+Fenris, qu'ils tiendront enchaîné, contre le grand Serpent, qu'ils
+plongeront dans la mer, contre le perfide Loki, qu'ils lieront sur des
+rochers, sous une vipère dont le venin distillera incessamment sur son
+visage. Longtemps les braves qui par une mort sanglante ont mérité
+d'être mis «dans les enclos d'Odin et s'y livrent un combat chaque
+jour,» aideront les dieux dans leur grande guerre. Un jour pourtant
+viendra où, dieux et hommes, ils seront vaincus: «Alors tremble le grand
+frêne d'Yggdrasil.&mdash;Il frissonne, le vieil arbre.&mdash;Le Iote Loki brise
+ses liens.&mdash;Les ombres frémissent sur les routes de l'Enfer,&mdash;jusqu'à ce
+que le feu de Surtr&mdash;ait dévoré l'arbre.&mdash;Le nocher Hrymr s'avance de
+l'Orient, un bouclier le couvre.&mdash;Izrmungandr se roule&mdash;avec une rage de
+géant.&mdash;Le serpent soulève les flots,&mdash;l'aigle bat des ailes,&mdash;l'oiseau
+au bec pâle déchire les cadavres.&mdash;Le navire Naglfar est lancé.&mdash;Surtr
+arrive du Midi avec les épées désastreuses.&mdash;Le soleil resplendit sur
+les glaives des dieux héros.&mdash;Les montagnes de rochers s'ébranlent,&mdash;les
+géantes tremblent.&mdash;Les ombres foulent le chemin de l'enfer,&mdash;le ciel
+s'entr'ouvre.&mdash;Le soleil commence à noircir,&mdash;la terre s'affaisse dans
+la mer.&mdash;Elles disparaissent du ciel,&mdash;les étoiles brillantes.&mdash;La fumée
+tourbillonne&mdash;autour du feu destructeur du monde.&mdash;La flamme gigantesque
+joue&mdash;contre le ciel même.» Les dieux périssent tour à tour dévorés par
+les monstres, et la légende céleste, lugubre et <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> grandiose ici
+comme l'histoire humaine, annonce des cours de combattants et de héros.Nulle crainte de la douleur, nul souci de la vie. Ils en font litière
+sitôt que leur idée les prend. Le frémissement des nerfs, la répugnance
+de l'instinct animal qui, devant les plaies et la mort, se rejette en
+arrière, tout disparaît sous la volonté irrésistible. Voyez dans leur
+épopée<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42" title="Go to footnote 42"><span class="smaller">[42]</span></a> le sublime pousser au milieu de l'horrible, comme une
+éclatante fleur de pourpre au milieu d'une mare de sang. Sigurd a
+enfoncé son épée dans le c&oelig;ur du dragon Fafnir, et «à ce moment tous
+deux se regardent.» Alors Fafnir chante en mourant:«Jeune homme, jeune homme!&mdash;de quel jeune homme es-tu né?&mdash;de quelle
+race d'hommes es-tu?&mdash;Car tu as trempé et rougi dans Fafnir&mdash;ton épée,
+cette épée étincelante.&mdash;Ton fer s'est arrêté dans mon c&oelig;ur.»«C'est mon c&oelig;ur qui m'a poussé.&mdash;Ce sont mes mains qui ont accompli
+l'&oelig;uvre,&mdash;mes mains et mon fer aigu.&mdash;Rarement il devient brave&mdash;et
+aguerri aux blessures,&mdash;celui qui tremble&mdash;au moment du danger!»Sur ce cri d'aigle triomphant, Régin, le frère de Fafnir, arrive, lui
+arrache le c&oelig;ur, boit le sang de la blessure et s'endort. Cependant
+Sigurd, qui faisait rôtir le c&oelig;ur, porte sans y penser son doigt
+sanglant <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> à sa bouche. Aussitôt il comprend le langage des
+oiseaux qui gazouillent au-dessus de lui dans les feuilles vertes des
+arbres. Ils l'avertissent de se défier de Régin. Sigurd coupe la tête de
+Régin, mange le c&oelig;ur de Fafnir, boit son sang et celui de son frère.
+C'est parmi «cette rosée de meurtres» que végètent ici le courage et la
+poésie. Sigurd a conquis Brynhild, la vierge indomptée, en traversant la
+flamme et en lui fendant sa cuirasse, et il a dormi avec elle trois
+nuits, mais ayant placé entre elle et lui son épée, «sans prendre entre
+ses bras la jeune fille florissante, sans lui donner un baiser,» parce
+que, selon la foi jurée, il doit la remettre à son ami Gunnar. Elle,
+amoureuse de lui, «demeurait assise seule,&mdash;à la chute du jour,&mdash;et
+ouvertement,&mdash;se dit en elle-même:&mdash;J'aurai Sigurd,&mdash;ou je
+mourrai,&mdash;Sigurd, l'homme florissant de jeunesse,&mdash;je l'aurai dans mes
+bras.» Mais le voyant marié, elle le fit tuer. «Alors elle rit,
+Brynhild,&mdash;la fille de Budli,&mdash;cette fois-là seulement,&mdash;de tout son
+c&oelig;ur,&mdash;lorsque du lit,&mdash;on put entendre&mdash;le cri éclatant de la
+veuve.» Elle-même, revêtant sa cuirasse, se perça de son glaive, et,
+pour dernière demande, se fit étendre sur un grand bûcher avec Sigurd,
+l'épée entre eux, comme au jour où ils avaient dormi ensemble, avec des
+boucliers, avec des esclaves ornés d'or, avec deux faucons, avec cinq
+femmes, avec huit serviteurs, avec son père nourricier et sa nourrice,
+et tous brûlèrent ensemble. Cependant Gudrun, la veuve, restait immobile
+près du corps et ne pouvait <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> pleurer. Les femmes des chefs
+vinrent près d'elle, et chacune pour la consoler lui conta ses propres
+peines, toutes les calamités des grandes dévastations et de l'antique
+vie barbare. «Alors parla Gjaflogd,&mdash;s&oelig;ur de Gjuki:&mdash;«Je sais que sur
+la terre&mdash;je suis entre toutes la plus dénuée de joie.&mdash;De cinq
+maris&mdash;j'ai souffert la perte,&mdash;et aussi de deux filles,&mdash;de trois
+s&oelig;urs,&mdash;de huit frères;&mdash;pourtant me voilà, et je survis
+seule.»&mdash;Alors parla Herborgd,&mdash;reine de la terre des Huns:&mdash;«Moi j'ai à
+raconter&mdash;un deuil plus cruel.&mdash;Mes sept fils,&mdash;dans la région de
+l'Est,&mdash;et mon mari le huitième&mdash;sont morts dans la bataille.&mdash;Mon père
+et ma mère,&mdash;mes quatre frères,&mdash;le vent a joué avec eux&mdash;dans la
+mer.&mdash;Le flot a battu&mdash;le plancher de leur vaisseau.&mdash;Moi-même j'étais
+forcée de recueillir leurs corps,&mdash;moi-même j'étais forcée de veiller à
+leur sépulture,&mdash;moi-même j'étais forcée&mdash;de faire leurs
+funérailles.&mdash;Tout cela, je l'ai souffert&mdash;en une année,&mdash;et pendant ce
+temps,&mdash;nul d'entre les hommes&mdash;ne m'a apporté de
+consolation.&mdash;Cependant j'étais enchaînée&mdash;et captive de guerre,&mdash;quand
+six mois de cette année se furent écoulés.&mdash;J'étais forcée de parer&mdash;la
+femme d'un chef de guerre&mdash;et de lui attacher sa chaussure&mdash;chaque
+matin. Elle me menaçait&mdash;par jalousie, et me frappait de rudes
+coups.»&mdash;Tout cela est vain, nulle parole ne peut mouiller ces yeux
+secs; il faut qu'on mette le corps sanglant sur ses genoux pour lui
+tirer des larmes. Alors elle éclate, <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> s'affaisse, et les cygnes
+de sa cour répondent à ses cris. Elle mourrait, comme Sigrun, sur le
+cadavre de celui qu'elle a uniquement aimé, si par un breuvage magique
+on ne lui faisait perdre la mémoire. Ainsi dénaturée, elle part pour
+épouser Atli, le roi des Huns. Et néanmoins elle part malgré elle, avec
+des prédictions sinistres. Car le meurtre engendre le meurtre; et ses
+frères, les meurtriers de Sigurd, attirés chez Atli, vont tomber à leur
+tour dans un piége pareil à celui qu'ils ont tendu. Gunnar est lié, et
+l'on veut qu'il livre le trésor; il répond avec l'étrange rire des
+barbares: «Je demande qu'on me mette dans la main&mdash;le c&oelig;ur de mon
+frère Högni,&mdash;le c&oelig;ur sanglant,&mdash;arraché de la poitrine du puissant
+cavalier,&mdash;du fils de roi,&mdash;avec un poignard émoussé.»&mdash;Ils arrachèrent
+le c&oelig;ur&mdash;de la poitrine de l'esclave Hjalli.&mdash;Ils le mirent sanglant
+sur un plat&mdash;et le portèrent à Gunnar....&mdash;Alors parla Gunnar,&mdash;le chef
+des hommes:&mdash;«Ici est le c&oelig;ur&mdash;de Hjalli le lâche.&mdash;Il ne ressemble
+pas au c&oelig;ur de Högni le brave.&mdash;Il tremble beaucoup&mdash;maintenant qu'il
+est sur le plat.&mdash;Il tremblait davantage&mdash;quand il était dans sa
+poitrine.»&mdash;....«Högni rit&mdash;lorsqu'on coupa jusqu'à son
+c&oelig;ur,&mdash;jusqu'au c&oelig;ur vivant du guerrier qui savait arranger le
+panache des casques.&mdash;Il ne pensa pas du tout à pleurer.&mdash;Ils mirent le
+c&oelig;ur sanglant dans un plat&mdash;et le portèrent à Gunnar.&mdash;Gunnar, d'un
+visage serein, parla ainsi,&mdash;le vaillant Niflung!&mdash;«Voici le
+c&oelig;ur&mdash;d'Högni le brave!&mdash;Il ne ressemble <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> pas au c&oelig;ur&mdash;de
+Hjalli le lâche.&mdash;Il tremble peu&mdash;maintenant qu'il est dans le plat.&mdash;Il
+tremblait beaucoup moins&mdash;quand il était dans sa poitrine.&mdash;Que
+n'es-tu,&mdash;Atli,&mdash;aussi loin de mes yeux&mdash;que tu seras toujours loin&mdash;de
+nos colliers, de notre trésor!&mdash;À moi seul est confié maintenant&mdash;tout
+le trésor caché,&mdash;toute la richesse des Niflungs.&mdash;Car Högni n'est plus
+parmi les vivants.&mdash;Je n'étais point rassuré&mdash;tant que nous vivions tous
+deux.&mdash;Mais maintenant je suis tranquille,&mdash;car je survis seul.» Suprême
+insulte de l'homme sûr de soi, à qui rien ne coûte pour s'assouvir, ni
+sa vie ni celle d'autrui. On l'a jeté parmi les serpents, et il y est
+mort, frappant du pied sa harpe. Mais la flamme inextinguible de la
+vengeance a passé de son c&oelig;ur dans celui de sa s&oelig;ur; cadavre sur
+cadavre, on les voit tomber tour à tour l'un sur l'autre; une sorte de
+fureur colossale les précipite les yeux ouverts dans la mort. Elle a
+égorgé les enfants qu'elle a eus d'Atli, elle lui donne à manger leurs
+c&oelig;urs dans du miel, un jour qu'il revient du carnage, et rit
+froidement en lui découvrant de quelle pâture il s'est repu. Les Huns
+hurlent, et sur les bancs, sous les tentes, chacun pleure; elle ne
+pleure point; elle n'a point pleuré depuis la mort de Sigurd, ni sur ses
+frères «au c&oelig;ur d'ours,» ni sur «ses tendres enfants, ses enfants
+sans défiance.» La nuit venue, elle égorge Atli dans son lit, met le feu
+au palais, brûle tous les serviteurs et toutes les femmes guerrières.
+Jugez par ce monceau de dévastations et de carnages à quels excès la
+volonté <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> ici est tendue. Il y avait des hommes parmi eux, les
+Berserkirs<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43" title="Go to footnote 43"><span class="smaller">[43]</span></a> qui, dans la bataille, saisis par une sorte de folie,
+déchaînaient tout d'un coup une force surhumaine et ne sentaient plus
+les blessures. Voilà le héros tel qu'il est conçu dans cette race à sa
+première aurore. N'est-il pas étrange de les voir mettre le bonheur dans
+les batailles et la beauté dans la mort? Y a-t-il un peuple, Hindous,
+Persans, Grecs ou Gaulois, qui se soit formé de la vie une conception
+aussi tragique? Y en a-t-il qui ait peuplé sa pensée enfantine de songes
+aussi funèbres? Y en a-t-il un qui ait chassé aussi entièrement de ses
+rêves la douceur de la jouissance et la mollesse de la volupté?
+L'effort, l'effort tenace et douloureux, l'exaltation dans l'effort,
+voilà leur état préféré. Carlyle disait bien que dans la sombre
+obstination du travailleur anglais subsiste encore la rage silencieuse
+de l'ancien guerrier scandinave. Lutter pour lutter, c'est là leur
+plaisir. Avec quelle tristesse, quelle fureur et quels dégâts un pareil
+naturel se déborde, on le verra dans Byron et dans Shakspeare; avec
+quelle efficacité, avec quels services il s'endigue et s'emploie sous
+les idées morales, on le verra dans les puritains.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> IV</h4>
+
+<p>Ils viennent s'établir en Angleterre, et si désordonnée que soit la
+société qui les assemble, elle est fondée, comme en Germanie, sur des
+sentiments généreux. La guerre est à chaque porte, je le sais, mais les
+vertus guerrières sont derrière chaque porte; le courage d'abord, et
+aussi la fidélité. Sous la brute il y a l'homme libre et aussi l'homme
+de c&oelig;ur. Il n'y a point d'homme parmi eux qui, à ses propres
+risques<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44" title="Go to footnote 44"><span class="smaller">[44]</span></a>, ne puisse faire des ligues, aller combattre au dehors,
+tenter les entreprises. Il n'y a pas de groupe d'hommes libres parmi eux
+qui, dans leur Witanagemot, ne renouvelle incessamment ses alliances
+avec autrui. Chaque parenté, dans sa marche, forme une ligue dont tous
+les membres, «frères de l'épée,» se défendent l'un l'autre, et réclament
+l'un pour l'autre, aux dépens de leur sang, le prix du sang. Chaque chef
+dans sa salle compte qu'il a des amis, non des mercenaires, dans les
+fidèles qui boivent sa bière, et qui ayant reçu de lui, en marque
+d'estime et de confiance, des bracelets, des épées et des armures, se
+jetteront entre lui et les blessures le jour du combat<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45" title="Go to footnote 45"><span class="smaller">[45]</span></a>.
+L'indépendance et l'audace bouillonnent dans ce jeune monde avec des
+violences et des excès; mais en elles-mêmes ce <span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> sont des choses
+nobles, et les sentiments qui les disciplinent, je veux dire le
+dévouement affectueux et le respect de la foi donnée, ne le sont pas
+moins. Ils apparaissent dans les lois, ils éclatent dans la poésie.
+C'est la grandeur du c&oelig;ur ici qui fournit à l'imagination sa matière.
+Les personnages ne sont point égoïstes et rusés comme ceux d'Homère. Ce
+sont de braves c&oelig;urs, simples<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46" title="Go to footnote 46"><span class="smaller">[46]</span></a> et forts, «fidèles à leurs parents,
+à leur seigneur dans le jeu des épées, fermes et solides envers ennemis
+et amis,» prodigues de courage et disposés au sacrifice. «Tout vieux que
+je suis, dit l'un d'eux, je ne bougerai pas d'ici. Je pense à mourir au
+côté de mon seigneur, près de cet homme que j'ai tant aimé.... Il tint
+sa parole, la parole qu'il avait donnée à son chef, au distributeur des
+trésors, lui promettant qu'ils reviendraient ensemble à la ville, sains
+et saufs dans leurs maisons, ou que tous les deux ils tomberaient dans
+l'armée, à l'endroit du carnage, expirant de leurs blessures. Il gisait
+comme un fidèle serviteur auprès de son seigneur.» Quoique maladroits à
+parler, leurs vieux poëtes trouvent des mots touchants quand il s'agit
+de peindre ces amitiés viriles. On est ému quand on les entend conter
+comment le vieux «roi embrassa le meilleur des thanes, et lui mit ses
+bras autour du col...,» comment «les larmes coulaient sur les joues du
+chef à tête grise.... Le vaillant homme lui était si cher!&mdash;Il ne
+pouvait point arrêter le flot qui montait de sa poitrine. Dans son
+c&oelig;ur, profondément <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> dans les liens de sa pensée, il soupirait
+secrètement après ce cher homme!» Si peu nombreux que soient les chants
+qui nous restent, ils reviennent sur ce sujet: l'homme exilé pense en
+rêve à son seigneur<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47" title="Go to footnote 47"><span class="smaller">[47]</span></a>; «il lui semble dans son esprit&mdash;qu'il le baise
+et l'embrasse,&mdash;et qu'il pose sur ses genoux&mdash;ses mains et sa
+tête,&mdash;comme jadis parfois,&mdash;dans les anciens jours,&mdash;lorsqu'il
+jouissait de ses dons.&mdash;Alors il se réveille,&mdash;le mortel sans amis.&mdash;Il
+voit devant lui&mdash;les routes désertes,&mdash;les oiseaux de la mer qui se
+baignent,&mdash;étendant leurs ailes,&mdash;le givre et la neige qui descendent,
+mêlés de grêle.&mdash;Alors sont plus pesantes&mdash;les blessures de son
+c&oelig;ur.»&mdash;«Bien souvent, dit un autre, nous étions convenus tous
+deux&mdash;que rien ne nous séparerait,&mdash;sauf la mort seule.&mdash;Maintenant ceci
+est changé,&mdash;et notre amitié est&mdash;comme si elle n'avait jamais été.&mdash;Il
+faut que j'habite ici&mdash;bien loin de mon ami bien-aimé,&mdash;que j'endure des
+inimitiés.&mdash;On me contraint à demeurer&mdash;sous les feuillages de la
+forêt,&mdash;sous le chêne, dans cette caverne souterraine.&mdash;Froide est cette
+maison de terre.&mdash;J'en suis tout lassé.&mdash;Obscurs sont les vallons&mdash;et
+hautes les collines,&mdash;triste enceinte de rameaux&mdash;couverte de
+ronces,&mdash;séjour sans joie....&mdash;Mes amis sont dans la terre.&mdash;Ceux que
+j'aimais dans leur, vie,&mdash;le tombeau les garde.&mdash;Et moi ici avant
+l'aube,&mdash;je marche seul&mdash;sous le chêne,&mdash;parmi ces caves
+souterraines....&mdash;Bien <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> souvent ici le départ de mon
+seigneur&mdash;m'a accablé d'une lourde peine.» Parmi les m&oelig;urs
+périlleuses et le perpétuel recours aux armes, il n'y a pas ici de
+sentiment plus vif que l'amitié, ni de vertu plus efficace que la
+loyauté.Ainsi appuyée sur l'affection puissante et sur la foi gardée, toute
+société est saine. Le mariage l'est comme l'État. On voit la femme
+apparaître mêlée aux hommes, dans les festins, sérieuse et
+respectée<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48" title="Go to footnote 48"><span class="smaller">[48]</span></a>. Elle parle et on l'écoute; on n'a pas besoin de la cacher
+ni de l'asservir pour la contenir ou la préserver. Elle est une personne
+et non une chose. La loi exige son consentement pour le mariage,
+l'entoure des garanties et la pourvoit de protections. Elle peut
+hériter, posséder, léguer, paraître dans les cours de justice, dans les
+assemblées du comté, dans la grande assemblée des sages. Plusieurs fois
+le nom de la reine, le nom de plusieurs autres dames est inscrit dans
+les actes de Witanagemot. Comme l'homme et à côté de l'homme, la loi et
+les m&oelig;urs la maintiennent debout. Comme l'homme et à côté de l'homme,
+c'est le c&oelig;ur qui l'attache. Il y a dans Alfred<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49" title="Go to footnote 49"><span class="smaller">[49]</span></a> un portrait de
+l'épouse qui, pour la pureté et l'élévation, égale tout ce qu'ont pu
+inventer nos délicatesses modernes: «Ta femme vit maintenant pour toi,
+pour toi seul. À cause de cela, elle n'aime rien, excepté toi. Elle a
+assez de toutes les sortes de biens dans cette vie présente, mais elle
+les a dédaignés <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> tous à cause de toi seul. Elle les a tous
+laissés là parce qu'elle ne t'a pas avec eux. Ton absence lui fait
+croire que tout ce qu'elle possède n'est rien. Ainsi, pour l'amour de
+toi, elle se consume et elle est bien près d'être morte de larmes et de
+chagrin.» Déjà, dans les légendes de l'Edda, on a vu Sigrun au tombeau
+d'Helgi, «avec autant de joie que les voraces éperviers d'Odin
+lorsqu'ils savent que les proies tièdes du carnage leur sont préparées,»
+vouloir dormir encore dans les bras du mort et mourir à la fin sur son
+sépulcre. Rien de semblable ici à l'amour tel qu'on le voit dans les
+poésies primitives de la France, de la Provence, de l'Espagne et de la
+Grèce. Toute gaieté, tout agrément lui manque; en dehors du mariage, il
+n'est qu'un appétit farouche, une secousse de l'instinct bestial. Nulle
+part il n'apparaît avec son charme et son sourire; nulle chanson d'amour
+dans cette vieille poésie. C'est que l'amour n'y est point un amusement
+et une volupté, mais un engagement et un dévouement. Tout y est grave,
+et même sombre, dans les associations civiles, comme dans la société
+conjugale. Comme en Germanie, parmi les tristesses du tempérament
+mélancolique et les rudesses de la vie barbare, on ne voit dominer et
+agir que les plus tragiques facultés de l'homme, la profonde puissance
+d'aimer et la grande puissance de vouloir.C'est pour cela que le héros, ici comme en Germanie, est véritablement
+héroïque. Parlons-en à loisir; il nous reste un de leurs poëmes presque
+entier, celui de Beowulf. Voici les récits que les thanes, assis
+<span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> sur leurs escabeaux, à la clarté des torches, écoutaient en
+buvant la bière de leur prince: l'on y voit leurs m&oelig;urs, leurs
+sentiments, comme les sentiments et les m&oelig;urs des Grecs dans l'Iliade
+et l'Odyssée d'Homère. C'est un héros que ce Beowulf, et un chevalier
+avant la chevalerie, comme les conducteurs des bandes germaines sont des
+chefs féodaux avant l'établissement féodal<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50" title="Go to footnote 50"><span class="smaller">[50]</span></a>. Il a «ramé sur la mer,
+son épée nue serrée dans la main, parmi les vagues sauvages et les
+tempêtes glacées, pendant que la fureur de l'hiver bouillonnait sur les
+vagues de l'abîme; les monstres de la mer, les ennemis bigarrés le
+tiraient au fond, le tenaient serré dans leur griffe hideuse. Mais il a
+atteint les misérables avec sa pointe, avec sa hache de guerre. La
+grande bête de l'Océan a reçu par sa main l'assaut de la guerre, et il a
+tué neuf nicors<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51" title="Go to footnote 51"><span class="smaller">[51]</span></a>.» Maintenant le voilà qui vient à travers les flots
+pour secourir le vieux roi Hrothgar, qui est assis affligé dans «la
+grande salle à hydromel, haute et recourbée,» avec ses thanes. Car «un
+hideux étranger, un démon habitant des marais,» Grendel, est entré la
+nuit dans sa salle, a saisi trente nobles qui dormaient, et s'en est
+retourné dans sa bauge avec leurs cadavres; depuis douze ans, «l'ogre
+des repaires,» la bestiale et vorace créature, le parent des Orques et
+des Iotes, dévore les hommes <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> et «vide les meilleures maisons.
+Beowulf, le grand guerrier, s'offre pour le combattre seul, corps à
+corps, vie pour vie, sans épée ni cotte de mailles, «car la peau du
+maudit ne s'inquiète pas des armes,» demandant seulement que si la mort
+le prend, on emporte son corps sanglant, on l'enterre, on marque «sa
+demeure humide<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52" title="Go to footnote 52"><span class="smaller">[52]</span></a>,» et qu'on renvoie à son chef Hygelac «la meilleure
+de ses chemises d'acier.»Il s'est couché dans la salle, «confiant dans sa force hautaine,» et
+quand les brouillards de la nuit se sont levés, voici venir Grendel, qui
+arrache avec ses mains la porte, et saisissant un guerrier, «le déchire
+à l'improviste, mord son corps, boit le sang de ses veines, l'avale par
+morceaux coup sur coup.» Mais Beowulf à son tour l'a saisi, «se levant
+sur son coude.» «La salle royale tonnait.&mdash;La bière était
+répandue....&mdash;Ils étaient tous deux de furieux,&mdash;d'âpres et forts
+combattants.&mdash;La maison résonnait.&mdash;Alors ce fut une grande
+merveille&mdash;que la salle à boire&mdash;pût résister aux deux taureaux de la
+guerre,&mdash;et qu'il ne croulât point à terre&mdash;le beau palais. Le bruit
+s'éleva&mdash;encore une fois.&mdash;Pour les Danois du Nord,&mdash;ce fut une terreur
+affreuse&mdash;pour tous ceux qui du mur&mdash;entendirent ce
+hurlement,&mdash;entendirent l'ennemi de Dieu&mdash;chanter son chant
+lugubre,&mdash;son chant de défaite&mdash;et se lamenter de sa
+blessure....&mdash;L'infâme maudit&mdash;subissait la blessure mortelle.&mdash;Il y
+avait à son épaule&mdash;une grande plaie visible.&mdash;Les <span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> muscles
+avaient été arrachés,&mdash;les jointures des os avaient craqué.&mdash;La victoire
+dans la bataille&mdash;était pour Beowulf.&mdash;Grendel était contraint&mdash;de fuir,
+atteint à mort,&mdash;dans son refuge des marais,&mdash;de chercher sa lugubre
+demeure.&mdash;Il savait bien&mdash;que la fin de sa vie&mdash;était venue,&mdash;que le
+nombre de ses jours était rempli.» Car il avait laissé par terre sa
+main, son bras et son épaule, et dans le lac des Nicors, où il s'était
+renfoncé, «la vague enflée de sang bouillonnait, la source impure des
+vagues était bouleversée toute chaude de poison, la teinte de l'eau
+était souillée par la mort, des caillots de sang venaient avec les
+bouillons à la surface.» Restait un monstre femelle, sa mère, «qui
+habitait comme lui les froids courants, et la terreur des eaux,» qui
+vint la nuit, et qui parmi les épées nues, arracha et dévora encore un
+homme, &OElig;schere, le meilleur ami du roi. Une lamentation s'éleva dans
+le palais, et Beowulf s'offrit encore. Ils allèrent vers la bauge, dans
+un endroit désert, refuge des loups, près des promontoires où le vent
+souffle, où «un torrent des montagnes se précipitant sous l'obscurité
+des collines, faisait un flux sous la terre.» «Les bois se tenant par
+leurs racines avançaient leur ombre au-dessus de l'eau. La nuit, on y
+pouvait voir une merveille, du feu sur les vagues;» le cerf, lassé par
+les chiens, «aurait plutôt laissé son âme sur le bord» que d'y plonger
+pour y cacher sa tête. D'étranges dragons, des serpents y nageaient, et
+de temps en temps «le cor y sonnait un chant de mort, un chant
+terrible.» Beowulf se lança dans la <span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> vague, il descendit, à
+travers les monstres qui choquaient sa cotte de mailles, jusqu'à
+l'ogresse, jusqu'à «la détestable homicide,» qui, l'empoignant dans ses
+griffes, l'emporta vers son repaire. Un pâle rayon y luisait, et là, il
+vit en face «la louve de l'abîme,&mdash;la puissante femme de la mer.&mdash;Il
+donna l'assaut de la guerre&mdash;avec sa lame de bataille.&mdash;Il n'arrêta
+point l'essor de l'épée, en sorte que, sur sa tête,&mdash;le glaive chanta
+bien haut&mdash;une âpre chanson de guerre.» Mais voyant que ni le tranchant
+ni la pointe n'entamaient la chair, il la tordit de ses bras et
+l'abattit par terre, pendant qu'elle, «de son couteau large au tranchant
+brun,» essayait de percer la chemise d'acier qui le couvrait. Ils
+roulèrent ainsi jusqu'à ce que Beowulf aperçut près de lui, parmi les
+armes, une lame fortunée dans la victoire,&mdash;une vieille épée
+gigantesque,&mdash;fidèle de tranchant,&mdash;bonne et prête à servir,&mdash;ouvrage
+des géants.&mdash;Il la saisit par la poignée,&mdash;le guerrier des
+Scyldings;&mdash;violent et terrible, tournoyait le glaive.&mdash;Désespérant de
+sa vie,&mdash;il frappa furieusement;&mdash;il l'atteignit rudement&mdash;à l'endroit
+du col;&mdash;il brisa les anneaux de l'échine,&mdash;la lame pénétra à travers
+toute la chair maudite.&mdash;Elle s'affaissa sur le sol,&mdash;l'épée était
+sanglante.&mdash;L'homme se réjouit dans son &oelig;uvre.&mdash;La lumière entra.&mdash;Il
+y avait une clarté dans la salle, comme lorsque du ciel,&mdash;luit
+doucement&mdash;la lampe du firmament.» Alors il vit Grendel mort dans un
+coin de la salle, et quatre de ses compagnons, ayant soulevé avec peine
+la tête monstrueuse, <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> la portèrent par les cheveux jusqu'à la
+maison du roi.C'est là sa première &oelig;uvre, et le reste de sa vie est pareil:
+lorsqu'il eut régné cinquante ans dans sa terre, un dragon dont on avait
+dérobé le trésor sortit de la colline et vint brûler les hommes et les
+maisons de l'île «avec des vagues de feu.» Alors le refuge des
+comtes&mdash;commanda qu'on lui fît&mdash;«un bouclier bigarré&mdash;tout de fer,»
+sachant bien qu'un bouclier en bois de tilleul ne suffirait pas contre
+la flamme. «Le prince des anneaux&mdash;était trop fier&mdash;pour chercher la
+grande bête volante&mdash;avec une troupe,&mdash;avec beaucoup d'hommes.&mdash;Il ne
+craignait pas pour lui-même cette bataille.&mdash;Il ne faisait point cas&mdash;de
+l'inimitié du ver,&mdash;de son labeur, ni de sa valeur.» Et cependant il
+était triste et allait contre sa volonté, car «sa destinée était
+proche.» Il vit une caverne, «un enfoncement sous la terre&mdash;près de la
+vague de l'Océan,&mdash;près du clapotement de l'eau,&mdash;qui au dedans était
+pleine&mdash;d'ornements en relief et de bracelets.&mdash;Il s'assit sur le
+promontoire,&mdash;le roi rude à la guerre,&mdash;et dit adieu&mdash;aux compagnons de
+son foyer;» car, quoique vieux, il voulait s'exposer pour eux, «être le
+gardien de son peuple.» Il cria, et le dragon vint jetant du feu; la
+lame ne mordit point sur son corps, et le roi fut enveloppé dans la
+flamme. Ses camarades s'étaient enfuis dans le bois, sauf un, Wiglaf,
+qui accourut à travers la fumée, «sachant bien que ce n'était pas la
+vieille coutume d'abandonner son parent, son prince, de le laisser
+souffrir l'angoisse, <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> de le laisser tomber dans la bataille.»
+«Le ver devient furieux,&mdash;l'ignoble étranger perfide,&mdash;tout bigarré de
+vagues de feu....&mdash;Brûlant et féroce dans la guerre,&mdash;il accrocha tout
+le col du roi&mdash;avec ses griffes empoisonnées.&mdash;Il s'ensanglanta&mdash;du sang
+de la vie.&mdash;Le sang bouillonnait en vagues.» Eux, de leurs épées, ils le
+fendirent par le milieu. Cependant la blessure du roi devint chaude et
+s'enfla, il connut que le poison était en lui, et s'assit près du mur,
+sur une pierre «regardant l'ouvrage des géants,&mdash;comment avec ses arches
+de pierre&mdash;l'éternelle caverne&mdash;se tenait au dedans&mdash;ferme sur des
+piliers.» Puis il dit: «J'ai tenu en ma garde ce peuple&mdash;cinquante
+hivers. Il n'y avait pas un roi&mdash;de tous mes voisins&mdash;qui osât me
+rencontrer&mdash;avec des hommes de guerre,&mdash;m'attaquer avec la peur.&mdash;J'ai
+bien tenu ma terre.&mdash;Je n'ai point cherché des embûches de traître;&mdash;je
+n'ai point juré&mdash;injustement beaucoup de serments.&mdash;À cause de tout
+cela, je puis,&mdash;quoique malade de mortelles blessures,&mdash;avoir de la
+joie....&mdash;Maintenant, va tout de suite&mdash;voir le trésor&mdash;sous la pierre
+grise, cher Wiglaf.... Ce monceau de trésors,&mdash;je l'ai acheté,&mdash;vieux
+que je suis, par ma mort.&mdash;Il pourra servir&mdash;dans les besoins de mon
+peuple....&mdash;Je me réjouis d'avoir pu,&mdash;avant de mourir, acquérir un tel
+trésor&mdash;pour mon peuple....&mdash;À présent, je n'ai plus besoin de demeurer
+ici plus longtemps.»C'est ici la générosité entière et véritable, non pas exagérée et
+factice, comme elle le sera plus tard, dans <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> l'imagination
+romanesque des clercs bavards, arrangeurs d'aventures. La fiction n'est
+pas ici bien éloignée des choses, et l'on sent l'homme palpiter sous le
+héros. Toute grossière que soit leur poésie, celui-ci y est grand; c'est
+qu'il l'est simplement et par ses &oelig;uvres. Il a été fidèle à son
+prince, puis à son peuple; il a été de lui-même, dans une terre
+étrangère, s'exposer pour délivrer les hommes; il s'oublie en mourant
+pour penser que sa mort profite à autrui. «Chacun de nous, dit-il
+quelque part, doit arriver à la fin de cette vie mortelle. Ainsi que
+chacun fasse justice, s'il le peut, avant sa mort.» Regardez à côté de
+lui ces monstres qu'il détruit, derniers souvenirs des anciennes guerres
+contre les races inférieures et de la religion primitive, considérez
+cette vie dangereuse, ces nuits passées sur les vagues, ces efforts de
+l'homme aux prises avec la nature brute, cette poitrine invaincue qui
+froisse contre soi les poitrines bestiales, et ces muscles colossaux
+qui, en se tendant, arrachent aux monstres un pan de chair; vous verrez,
+dans le nuage de la légende et sous la lumière de la poésie, reparaître
+les vaillants hommes qui, à travers les folies de la guerre et les
+fougues du tempérament, commençaient à asseoir un peuple et à fonder un
+État.</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+<p>Un poëme presque entier, deux ou trois débris de poëmes, voilà tout ce
+qui subsiste de cette poésie laïque <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> en Angleterre. Le reste du
+courant païen, germain et barbare, a été arrêté ou recouvert, d'abord
+par l'entrée de la religion chrétienne, ensuite par la conquête des
+Français de Normandie. Mais ce qui a subsisté suffit et au delà pour
+montrer l'étrange et puissant génie poétique qui est dans la race, et
+pour faire voir d'avance la fleur dans le bourgeon.Si jamais il y eut quelque part un profond et sérieux sentiment
+poétique, c'est ici. Ils ne parlent pas, ils chantent, ou plutôt ils
+crient. Chacun de leurs petits vers est une acclamation, et sort comme
+un grondement; leurs puissantes poitrines se soulèvent avec un
+frémissement de colère ou d'enthousiasme, et une phrase, un mot obscur,
+véhément, malgré eux, tout d'un coup, leur vient aux lèvres. Nul art,
+nul talent naturel pour décrire une à une et avec ordre les diverses
+parties d'un événement ou d'un objet. Les cinquante rayons de lumière
+que chaque chose envoie tour à tour dans un esprit régulier et mesuré
+arrivent dans celui-ci à la fois, en une seule masse ardente et confuse,
+pour le bouleverser par leur saccade et leur afflux. Écoutez ces chants
+de guerre, véritables chants, heurtés, violents, tels qu'ils convenaient
+à ces voix terribles: encore aujourd'hui, à cette distance, séparés de
+nous par les m&oelig;urs, la langue, et dix siècles, on les entend:«L'armée sort<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53" title="Go to footnote 53"><span class="smaller">[53]</span></a>.&mdash;Les oiseaux chantent.&mdash;La cigale <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> bruit.&mdash;La
+poutre de la guerre<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54" title="Go to footnote 54"><span class="smaller">[54]</span></a> résonne,&mdash;la lance choque le bouclier.&mdash;Alors
+brille la lune&mdash;errante sous les nuages;&mdash;alors se lèvent les &oelig;uvres
+de vengeance,&mdash;que la colère de ce peuple&mdash;doit accomplir....&mdash;Alors on
+entendit dans la cour&mdash;le tumulte de la mêlée meurtrière.&mdash;Ils
+saisissaient de leurs mains&mdash;le bois concave du bouclier.&mdash;Ils fendirent
+les os du crâne.&mdash;Les toits de la citadelle retentirent,&mdash;jusqu'à ce que
+dans la bataille&mdash;tomba Garulf,&mdash;le premier de tous les hommes&mdash;qui
+habitent la terre,&mdash;Garulf, le fils de Guthlaf.&mdash;Autour de lui beaucoup
+de braves&mdash;gisaient mourants.&mdash;Le corbeau tournoyait&mdash;noir et sombre
+comme la feuille de saule.&mdash;Il y avait un flamboiement de
+glaives,&mdash;comme si tout Finsburg&mdash;eût été en feu.&mdash;Jamais je n'ai
+entendu conter&mdash;bataille dans la guerre plus belle à voir.»«Ici le roi Athelstan<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55" title="Go to footnote 55"><span class="smaller">[55]</span></a>,&mdash;le seigneur des comtes,&mdash;qui donne des
+bracelets aux nobles,&mdash;et son frère aussi&mdash;Edmond l'Étheling,&mdash;noble
+d'ancienne race,&mdash;ont tué dans la bataille,&mdash;avec les tranchants des
+épées,&mdash;à Brunanburh.&mdash;Ils ont fendu le mur des boucliers,&mdash;ils ont
+haché les nobles bannières,&mdash;avec les coups de leurs marteaux,&mdash;les
+enfants d'Edward!... Ils ont abattu dans la poursuite&mdash;la nation des
+Scots,&mdash;et les hommes de vaisseaux,&mdash;parmi le tumulte de la mêlée,&mdash;et
+la sueur des combattants.&mdash;Cependant <span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> le soleil là-haut,&mdash;la
+grande étoile,&mdash;le brillant luminaire de Dieu,&mdash;de Dieu le seigneur
+éternel,&mdash;à l'heure du matin,&mdash;a passé par-dessus la terre,&mdash;tant
+qu'enfin la noble créature&mdash;s'est précipitée vers son coucher.&mdash;Là
+gisaient les soldats par multitudes,&mdash;abattus par les dards;&mdash;les hommes
+du Nord, frappés par-dessus leurs boucliers,&mdash;et aussi les Scots&mdash;las de
+la rouge bataille....&mdash;Athelstan a laissé derrière lui&mdash;les oiseaux
+criards de la guerre,&mdash;le corbeau qui se repaîtra des morts,&mdash;le milan
+funèbre,&mdash;le corbeau noir&mdash;au bec crochu,&mdash;et le crapeau rauque,&mdash;et
+l'aigle qui bientôt&mdash;fera festin de la chair blanche&mdash;et le faucon
+vorace qui aime les batailles,&mdash;et la bête grise,&mdash;le loup du bois.»Tout est image ici. Les événements n'apparaissent pas nus dans ces
+cerveaux passionnés, sous la sèche étiquette d'un mot exact; chacun
+d'eux y entre avec son cortége de sons, de formes et de couleurs; c'est
+presque une vision qu'il y suscite, une vision complète, avec toutes les
+émotions qui l'accompagnent, avec la joie, la fureur, l'exaltation qui
+la soutiennent. Dans leur langue, les flèches «sont les serpents de
+Héla, élancés des arcs de corne,» les navires sont «les grands chevaux
+de la mer,» la mer est la coupe des vagues, «le casque est «le château
+de la tête;» il leur faut un langage extraordinaire pour exprimer la
+violence de leurs sensations, tellement que lorsque avec le temps, en
+Islande où l'on a poussé à bout cette poésie, l'inspiration primitive
+s'alanguit et l'art <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> remplace la nature, les Skaldes se trouvent
+guindés jusqu'au jargon le plus contourné et le plus obscur. Mais quelle
+que soit l'image, ici comme en Islande, elle est trop faible, si elle
+est unique. Les poëtes n'ont point satisfait à leur trouble intérieur,
+s'ils ne l'ont épanché que par un seul mot. Coup sur coup, ils
+reviennent sur leur idée, et la répètent: «Le soleil là-haut! La grande
+étoile! Le brillant luminaire de Dieu! La noble créature!» Quatre fois
+de suite ils l'imaginent et toujours sous un aspect nouveau. Toutes ses
+faces se sont levées en un instant devant les yeux du barbare, et chaque
+mot a été comme un accès de la demi-hallucination qui l'obsédait. On
+juge bien que, dans un tel état, l'ordre régulier des mots et des idées
+est à chaque pas brisé. La suite des pensées dans le visionnaire n'est
+pas la même que dans le raisonneur tranquille. Une couleur en attire une
+autre, d'un son il passe à un autre son; son imagination est une
+enfilade de tableaux qui se suivent sans s'expliquer. Chez lui, la
+phrase se retourne et se renverse, il crie le mot vivant qui lui vient,
+au moment où il lui vient; il saute d'une idée dans une idée lointaine.
+Plus l'âme est transportée hors d'elle-même, plus elle franchit vite de
+grands intervalles. D'un élan, elle parcourt les quatre coins de son
+horizon, et touche en un instant des objets qui semblent séparés par
+tout un monde. Pêle-mêle ici, les idées s'enchevêtrent; tout d'un coup,
+par un souvenir brusque, le poëte, reprenant la pensée qu'il a quittée,
+fait irruption dans la pensée qu'il prononce. On ne peut traduire ces
+idées fichées <span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> en travers, qui déconcertent toute l'économie de
+notre style moderne. Souvent on ne les entend pas<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56" title="Go to footnote 56"><span class="smaller">[56]</span></a>; les articles, les
+particules, tous les moyens d'éclaircir la pensée, de marquer les
+attaches des termes, d'assembler les idées en un corps régulier, tous
+les artifices de la raison et de la logique sont supprimés<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57" title="Go to footnote 57"><span class="smaller">[57]</span></a>. La
+passion mugit ici comme une énorme bête informe, et puis c'est tout;
+elle surgit et sursaute en petits vers abrupts; point de barbares plus
+barbares. L'heureuse poésie d'Homère se développe abondamment en amples
+récits, en riches et longues images. Il n'a point trop de tous les
+détails d'une peinture complète; il aime à voir les objets, il s'attarde
+autour d'eux, il jouit de leur beauté, il les pare de surnoms
+splendides; il ressemble à ces filles grecques qui se trouveraient
+laides si elles ne faisaient ruisseler sur leurs bras et sur leurs
+épaules toutes les pièces d'or de leur bourse et tous les trésors de
+leur écrin; ses larges vers cadencés ondoient et se déploient comme une
+robe de pourpre aux rayons du soleil ionien. Ici des mains rudes
+entassent et froissent les idées dans un mètre étroit; s'il y a une
+sorte de mesure, on ne la garde qu'à peu près; pour tout ornement ils
+choisissent trois mots <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> qui commencent par la même lettre. Tout
+leur effort est pour abréger, resserrer la pensée dans une sorte de
+clameur tronquée<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58" title="Go to footnote 58"><span class="smaller">[58]</span></a>. La force de l'impression intérieure qui, ne
+sachant pas s'épancher, se concentre et se double en s'accumulant,
+l'aspérité de l'expression extérieure, qui, asservie à l'énergie et aux
+secousses du sentiment intime, ne travaille qu'à le manifester intact et
+fruste en dépit et aux dépens de toute règle et de toute beauté, voilà
+les traits marquants de cette poésie, et ce seront aussi les traits
+marquants de la poésie qui suivra.</p>
+
+<h4>VI</h4>
+
+<p>Une race ainsi faite était toute préparée pour le christianisme, par sa
+tristesse, par son aversion pour la vie sensuelle et expansive, par son
+penchant pour le sérieux et le sublime. Quand les habitudes sédentaires
+eurent livré leur âme à de longs loisirs, et diminué la fureur qui
+soutenait leur religion meurtrière, ils inclinèrent d'eux-mêmes vers une
+foi nouvelle. La vague adoration des grandes puissances naturelles qui
+éternellement se combattent pour se détruire et renaissent pour se
+combattre, avait depuis longtemps disparu dans un lointain obscur. La
+société, en se formant, amenait avec soi l'idée de la paix et le besoin
+de la justice, et les dieux guerriers languissaient <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> dans
+l'imagination des hommes, en même temps que les passions qui les avaient
+faits. Un siècle et demi après la conquête<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59" title="Go to footnote 59"><span class="smaller">[59]</span></a>, des missionnaires
+romains, portant une croix d'argent avec un tableau où était peint le
+Christ, arrivèrent en procession, chantant des litanies. Bientôt le
+grand prêtre des Northumbres déclara en présence des nobles que les
+dieux anciens étaient sans pouvoir, avoua «qu'auparavant il ne
+comprenait rien à ce qu'il adorait,» et lui-même le premier, la lance en
+main, renversa leur temple. De son côté un chef se leva dans
+l'assemblée, et dit:</p>
+
+<p>«Tu te souviens peut-être, ô roi, d'une chose qui arrive quelquefois,
+dans les jours d'hiver, lorsque tu es assis à table avec tes comtes et
+tes thanes. Ton feu est allumé et ta salle chauffée, et il y a de la
+pluie, de la neige et de l'orage au dehors. Vient alors un passereau qui
+traverse la salle à tire-d'aile; il est entré par une porte, il sort par
+une autre; ce petit moment, pendant lequel il est dedans, lui est doux;
+il ne sent point la pluie ni le mauvais temps de l'hiver; mais cet
+instant est court, l'oiseau s'enfuit en un clin d'&oelig;il, et de l'hiver
+il repasse dans l'hiver. Telle me semble la vie des hommes sur la terre,
+en comparaison du temps incertain qui est au delà. Elle apparaît pour
+peu de temps; mais quel est le temps qui vient après, et le temps qui
+est avant? Nous ne le savons pas. Si donc cette nouvelle doctrine peut
+nous en apprendre <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> quelque chose d'un peu plus sûr, elle mérite
+qu'on la suive.»</p>
+
+<p>Cette inquiétude, ce sentiment de l'immense et obscur <i>au delà</i>, cette
+grave éloquence mélancolique, sont le commencement de la vie
+spirituelle<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60" title="Go to footnote 60"><span class="smaller">[60]</span></a>; on ne trouve rien de semblable chez les peuples du
+Midi, naturellement païens et préoccupés de la vie présente. Ceux-ci,
+tout barbares, entrent de prime abord dans le christianisme par la seule
+vertu de leur tempérament et de leur climat. Ils ont beau être brutaux,
+épais, bridés par des superstitions enfantines, capables, comme le roi
+Knut, d'acheter pour cent talents d'or le bras de saint Augustin; ils
+ont l'idée de Dieu. Ce grand Dieu de la Bible, tout-puissant et unique,
+qui disparaît presque entièrement au moyen âge<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61" title="Go to footnote 61"><span class="smaller">[61]</span></a>, offusqué par sa cour
+et sa famille, subsiste chez eux, en dépit des légendes niaises ou
+grotesques. Ils ne l'effacent pas sous des romans pieux, au profit des
+saints, ni sous des tendresses féminines, au profit de l'Enfant Jésus et
+de la Vierge. Leur grandiose et leur sévérité les mettent à son niveau;
+ils ne sont pas tentés, à l'exemple des peuples artistes et bavards, de
+remplacer la religion par le conte agréable ou beau. Plus qu'aucune race
+de l'Europe, ils sont voisins par la simplicité et l'énergie de leurs
+conceptions du vieil esprit hébraïque. L'enthousiasme est leur état
+naturel, et leur Dieu nouveau les remplit d'admiration comme <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span>
+leurs dieux anciens les pénétraient de fureur. Ils ont des hymnes, de
+véritables odes qui ne sont qu'un amas d'exclamations. Nul
+développement; ils sont incapables de contenir ou d'expliquer leur
+passion; elle éclate; ce ne sont que transports à l'aspect du Dieu
+tout-puissant. C'est le c&oelig;ur tout seul qui parle ici, un grand
+c&oelig;ur barbare. C&oelig;dmon, leur ancien poëte<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62" title="Go to footnote 62"><span class="smaller">[62]</span></a>, était, dit Bède, un
+homme plus ignorant que les autres, et qui ne savait aucune poésie, en
+sorte que dans la salle, lorsqu'on lui passait la harpe, il était obligé
+de se retirer, ne pouvant chanter comme ses compagnons. Une fois qu'il
+gardait l'étable pendant la nuit, il s'endormit; un étranger lui
+apparut, qui lui demanda de chanter quelque chose; et les paroles
+suivantes lui vinrent dans l'esprit: «À présent, nous louerons&mdash;le
+gardien du royaume céleste,&mdash;et les conseils de son esprit,&mdash;le père
+glorieux des hommes!&mdash;comment, de toute merveille,&mdash;l'éternel
+Seigneur!&mdash;il a établi le commencement.&mdash;Il a formé d'abord,&mdash;pour les
+enfants des hommes,&mdash;le ciel comme un toit,&mdash;le saint Créateur!&mdash;Puis le
+gardien du genre humain!&mdash;l'éternel Seigneur!&mdash;c'est la région du
+milieu&mdash;qu'il fit ensuite,&mdash;c'est la terre pour les hommes, le maître
+tout-puissant!» Ayant retenu ce chant à son réveil, il vint à la ville,
+et on le mena devant les hommes savants, devant l'abbesse Hilda, qui,
+l'ayant entendu, pensèrent qu'il avait reçu un don du ciel, et le firent
+moine dans l'abbaye. Là il passait sa <span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> vie à écouter les
+morceaux de l'Écriture, qu'on lui expliquait en saxon, «les ruminant
+comme un animal pur, et les mettant en vers très-doux.» Ainsi naît la
+vraie poésie; ceux-ci prient avec toute l'émotion d'une âme neuve; ils
+adorent, ils sont à genoux; moins ils savent, plus ils sentent.
+Quelqu'un a dit que le premier et le plus sincère des hymnes est ce seul
+mot ô! Ils n'en disent guère plus long; ils ne font que répéter coup sur
+coup quelque mot passionné, profond, avec une véhémence monotone. «Tu
+es, dans le ciel,&mdash;notre aide et notre secours&mdash;resplendissant de
+félicité!&mdash;Toutes choses se courbent devant toi!&mdash;devant la gloire de
+ton esprit.&mdash;D'une seule voix, elles appellent le Christ!&mdash;Toutes
+s'écrient:&mdash;«Tu es saint, saint,&mdash;le roi des anges du Ciel,&mdash;notre
+Seigneur,&mdash;et tes jugements sont&mdash;justes et vastes,&mdash;ils règnent
+éternellement partout&mdash;dans la multitude de tes ouvrages.» On reconnaît
+là les chants des anciens serviteurs d'Odin, tonsurés à présent et
+enveloppés dans une robe de moine; leur poésie est restée la même; ils
+pensent à Dieu, comme à Odin, par une suite d'images courtes,
+accumulées, passionnées, qui sont comme une file d'éclairs; les hymnes
+chrétiennes continuent les hymnes païennes. Un d'entre eux, Adlhem,
+s'était établi sur le pont de sa ville, et répétait des odes guerrières
+et profanes en même temps que des poésies religieuses, pour attirer et
+instruire les hommes de son temps. Il le pouvait sans changer de ton. Il
+y a tel chant, un chant de <span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> funérailles, où c'est la Mort qui
+parle, l'un des derniers composés en saxon, d'un christianisme terrible,
+et qui en même temps semble sortir des plus noires profondeurs de
+l'Edda. Le mètre, bref, tinte brusquement à coups pressés comme le glas
+d'une cloche. Il semble qu'on entende les sourds répons retentissants
+qui roulent dans l'église pendant que la pluie fouette les vitraux
+ternes, que les nuages déchirés roulent lugubrement dans le ciel, et que
+les yeux, fixés sur la face pâle du mort, sentent d'avance l'horreur de
+la fosse humide où les vivants vont le jeter<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63" title="Go to footnote 63"><span class="smaller">[63]</span></a>.</p>
+
+<p class="quote">
+ «Pour toi une maison fut bâtie&mdash;avant que tu fusses né.&mdash;Pour toi
+ un moule fut façonné&mdash;avant que tu fusses sorti de ta mère;&mdash;sa
+ hauteur n'est point marquée,&mdash;ni sa profondeur mesurée;&mdash;il ne
+ sera point fermé,&mdash;si long que soit le temps,&mdash;jusqu'à ce que je
+ t'amène&mdash;là où tu resteras,&mdash;jusqu'à ce que je mesure&mdash;toi et les
+ mottes de la terre.&mdash;Ta maison n'est pas à haute charpente.&mdash;Elle
+ n'est pas haute, elle est basse&mdash;quand tu es dedans.&mdash;L'entrée
+ est basse.&mdash;Les côtés ne sont pas hauts.&mdash;Le toit est bâti&mdash;tout
+ près de ta poitrine.&mdash;Ainsi tu habiteras&mdash;dans la terre
+ froide,&mdash;obscure et noire,&mdash;qui pourrit tout.&mdash;Sans portes est
+ cette maison,&mdash;et il fait sombre au dedans.&mdash;Là, tu es solidement
+ retenu,&mdash;et la mort tient la clef.&mdash;Hideuse est cette maison de
+ terre,&mdash;et il est horrible d'habiter dedans.&mdash;Là, tu
+ habiteras,&mdash;et les vers avec toi.&mdash;Là, tu es déposé,&mdash;et tu
+ quittes tes amis.&mdash;Tu n'as pas d'ami&mdash;qui veuille venir avec
+ toi.&mdash;Qui jamais s'enquerra&mdash;si cette maison t'agrée!&mdash;Qui jamais
+ ouvrira&mdash;pour toi la porte,&mdash;et te cherchera!&mdash;Car bientôt tu
+ deviens hideux,&mdash;et odieux à regarder.»</p>
+
+<p>Jérémie Taylor a-t-il trouvé une peinture plus lugubre? <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> Les
+deux poésies religieuses, la chrétienne et la païenne, sont si voisines,
+qu'elles peuvent fondre ensemble leurs disparates, leurs images et leurs
+légendes. Dans l'histoire de Beowulf, toute païenne, Dieu apparaît comme
+un Odin plus puissant et plus calme, et ne diffère de l'autre que comme
+un Bretwalda sédentaire diffère d'un chef de bandits aventurier et
+héros. Les monstres scandinaves, les Iotes ennemis des Ases ne se sont
+point évanouis; seulement ils descendent de Caïn, et des géants noyés
+par le déluge<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64" title="Go to footnote 64"><span class="smaller">[64]</span></a>; l'enfer nouveau est presque le Nastrond antique,
+«mortellement glacé, plein d'aigles sanglants et de serpents pâles;» et
+le formidable jour du jugement dernier, où tout croulera en poussière
+pour faire place à un monde plus pur, ressemble à la destruction finale
+de l'Edda, à «ce crépuscule des dieux,» qui s'achèvera par une
+renaissance victorieuse, et par une joie éternelle «sous un soleil plus
+beau.»</p>
+
+<p>Par cette conformité naturelle, ils se sont trouvés capables de faire
+des poëmes religieux qui sont de véritables poëmes; on n'est puissant
+dans les &oelig;uvres de l'esprit que par la sincérité du sentiment
+personnel et original. S'ils peuvent conter des tragédies bibliques,
+c'est qu'ils ont l'âme tragique et à demi biblique. Ils mettent dans
+leurs vers, comme les vieux prophètes d'Israël, leur véhémence farouche,
+<span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> leurs haines meurtrières, leur fanatisme, et tous les
+frémissements de leur chair et de leur sang. Un d'entre eux, dont le
+poëme est mutilé, a conté l'histoire de Judith; avec quel souffle, on va
+le voir; il n'y a qu'un barbare pour montrer en traits si forts l'orgie,
+le tumulte, le meurtre, la vengeance et le combat:</p>
+
+<p class="quote">
+ «Alors and Holopherne&mdash;fut échauffé par le vin.&mdash;Dans les salles
+ de ses convives,&mdash;il poussa des éclats de rire et des cris,&mdash;il
+ hurla et rugit,&mdash;de sorte que les enfants des hommes&mdash;purent
+ entendre de loin&mdash;quelle clameur, quelle tempête de
+ cris&mdash;poussait le chef terrible,&mdash;excité et enflammé par le
+ vin.&mdash;Les coupes profondes&mdash;furent souvent portées&mdash;derrière les
+ bancs.&mdash;De sorte que l'homme pervers,&mdash;le farouche distributeur
+ de richesses,&mdash;lui et ses hommes,&mdash;pendant tout le
+ jour&mdash;s'enivrèrent de vin,&mdash;jusqu'à ce qu'ils fussent
+ tombés,&mdash;gisants et soûlés;&mdash;toute sa noblesse,&mdash;comme s'ils
+ étaient morts.»</p>
+
+<p>La nuit venue, il commande que l'on conduise dans sa tente «la vierge
+illustre, la jeune fille brillante comme une fée;» puis, étant allé la
+retrouver, il s'affaisse ivre au milieu de son lit. Le moment était venu
+pour «la fille du Créateur, pour la sainte femme.»</p>
+
+<p class="quote">
+ «Elle saisit le païen&mdash;fortement par la chevelure,&mdash;elle le tira
+ par les membres&mdash;vers elle ignominieusement.&mdash;Et l'homme
+ malfaisant,&mdash;odieux,&mdash;fut livré à sa volonté.&mdash;La femme aux
+ cheveux tressés&mdash;frappa le détestable ennemi&mdash;avec l'épée
+ rouge&mdash;jusqu'à ce qu'elle eût tranché à demi son cou.&mdash;De sorte
+ qu'il était gisant,&mdash;évanoui et blessé à mort.&mdash;Il n'était pas
+ encore mort, ni tout à fait sans vie.&mdash;Elle frappa alors
+ violemment,&mdash;la femme glorieuse en force!&mdash;une seconde fois,&mdash;le
+ chien païen,&mdash;jusqu'à ce que sa tête&mdash;eût roulé sur le
+ sol.&mdash;L'ignoble carcasse gisait sans vie;&mdash;son âme alla tomber
+ sous l'abîme,&mdash;et <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> là fut plongée au fond,&mdash;attachée avec
+ du soufre,&mdash;blessée éternellement par les vers.&mdash;Enchaîné dans
+ les tourments,&mdash;durement emprisonné, il brûle dans
+ l'enfer.&mdash;Après sa vie,&mdash;englouti dans les ténèbres,&mdash;il ne peut
+ plus espérer&mdash;qu'il s'échappera de cette maison des vers.&mdash;Mais
+ il restera là,&mdash;toujours et toujours,&mdash;sans fin, dorénavant&mdash;dans
+ cette caverne&mdash;vide des joies de l'espoir.»</p>
+
+<p>Quelqu'un a-t-il entendu un plus âpre accent de haine satisfaite? Quand
+Clovis eut écouté la Passion, il s'écria: «Que n'étais-je là avec mes
+Francs!» Pareillement ici le vieil instinct guerrier s'enflammait au
+contact des guerres hébraïques. Sitôt que Judith est rentrée,</p>
+
+<p class="quote">
+ «Les hommes sous leurs casques&mdash;sortent de la sainte cité&mdash;dès
+ l'aurore.&mdash;Ils font gronder les boucliers.&mdash;Ils rugissent
+ bruyamment.&mdash;À ce cri se réjouissent&mdash;dans les bois le loup
+ maigre&mdash;et le corbeau décharné,&mdash;l'oiseau avide de carnage;&mdash;tous
+ les deux accourent de l'Ouest,&mdash;parce que les fils des hommes
+ ont&mdash;pensé à leur préparer&mdash;leur soûlée de cadavres.&mdash;Et vers eux
+ volent dans leurs sentiers&mdash;le rapide dévorateur, l'aigle&mdash;aux
+ plumes grises;&mdash;le milan de son bec recourbé&mdash;chante la chanson
+ d'Hilda.&mdash;Les nobles guerriers s'avancèrent,&mdash;les hommes aux
+ cottes de mailles, vers la bataille,&mdash;armés de boucliers,&mdash;les
+ bannières gonflées....&mdash;Promptement ils firent voler&mdash;des pluies
+ de flèches,&mdash;serpents d'Hilda,&mdash;de leurs arcs de corne.&mdash;Il y
+ avait dans la plaine&mdash;une tempête de lances.&mdash;Furieusement se
+ déchaînaient&mdash;les ravageurs de la bataille.&mdash;Ils envoyaient leurs
+ dards&mdash;dans la foule des chefs....&mdash;Eux qui auparavant avaient
+ enduré&mdash;les reproches des étrangers,&mdash;les insultes des
+ païens,&mdash;leur payèrent à ce jeu des épées&mdash;tout ce qu'ils avaient
+ souffert.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> Entre tous ces poëtes inconnus<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65" title="Go to footnote 65"><span class="smaller">[65]</span></a>, il y en a un dont on sait le
+nom, C&oelig;dmon, peut-être l'ancien C&oelig;dmon, l'inventeur du premier
+hymne, en tout cas semblable à l'autre, et qui, repensant la Bible avec
+la vigueur et l'exaltation barbare, a montré la grandeur et la fureur du
+sentiment avec lequel les hommes de ce temps entraient dans leur
+nouvelle religion. Lui aussi, il chante quand il parle; quand il nomme
+l'Arche, c'est par une profusion de noms poétiques, «la maison
+flottante, la plus grande des chambres flottantes, la forteresse de
+bois, le toit mouvant, la caverne, le grand coffre de mer,» et dix
+autres. Chaque fois qu'il y pense, il la voit intérieurement, comme une
+rapide apparition lumineuse, et chaque fois sous une face nouvelle,
+tantôt ondulant sur les vagues limoneuses entre deux bandes «d'écume,»
+tantôt allongeant sur l'eau son ombre énorme, noire, haute comme celle
+«d'un château, «tantôt enfermant dans ses «flancs caverneux» le
+fourmillement infini des animaux entassés. Comme les autres, il combat
+de c&oelig;ur avec Dieu; il triomphe, en guerrier, de la destruction et de
+la victoire; et quand il conte la mort de Pharaon, il balbutie ivre de
+colère, les regards troubles, parce que le sang lui monte aux yeux.» Le
+peuple fut épouvanté,&mdash;le flot terrible arriva sur eux.&mdash;Le vent
+frémissant&mdash;faisait un hurlement de mort...&mdash;La mer vomissait du
+sang&mdash;il y avait une lamentation sur les eaux...&mdash;L'obscurité de l'abîme
+commençait.&mdash;Les Égyptiens&mdash;s'étaient <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> retournés.&mdash;Ils fuyaient
+effrayés!&mdash;Ils sentirent la crainte jusqu'au fond de leur
+c&oelig;ur.&mdash;L'armée aurait bien voulu&mdash;rentrer dans son pays.&mdash;Leur
+orgueil était abattu.&mdash;Une seconde fois le terrible roulement des
+flots&mdash;vint les saisir.&mdash;Il n'y avait pas un d'eux qui pût revenir,&mdash;pas
+un des guerriers qui pût rentrer dans sa maison.&mdash;La Destinée, au milieu
+de leur course,&mdash;par derrière, les avait enfermés.&mdash;Là où tout à l'heure
+la voie était ouverte,&mdash;roulait la mer furieuse.&mdash;L'armée fut
+engloutie.&mdash;Les flots s'enflaient.&mdash;La tempête montait&mdash;bien haut dans
+le ciel.&mdash;L'armée se lamentait.&mdash;Ils criaient, ô douleur!&mdash;jusqu'à la
+nue ténébreuse,&mdash;d'une voix défaillante.&mdash;Avec un frémissement
+affreux,&mdash;la fureur de l'Océan se déchaînait,&mdash;réveillée de son
+sommeil.&mdash;Les terreurs se levaient,&mdash;et les cadavres roulaient.»</p>
+
+<p>Le cantique de l'Exode est-il plus saccadé, plus véhément et plus
+sauvage? Ces hommes peuvent parler de la création comme la Bible,
+puisqu'ils parlent de la destruction comme la Bible. Ils n'ont qu'à
+descendre dans leur fond intime ils y trouveront une émotion assez forte
+pour tendre leur âme jusqu'au niveau du Tout-Puissant. Cette émotion
+était déjà dans leurs légendes païennes, et C&oelig;dmon, pour raconter
+l'origine des choses, n'a besoin que de trouver les anciens rêves, tels
+qu'ils se sont fixés dans les prophéties de l'Edda.</p>
+
+<p class="quote">
+ «Il n'y avait encore&mdash;rien qui fût,&mdash;sauf l'obscurité,&mdash;comme
+ d'une caverne;&mdash;mais le vaste abîme&mdash;s'ouvrait <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> profond
+ et obscur,&mdash;étranger à son Seigneur,&mdash;sans forme encore et sans
+ usage.&mdash;Sur lui le roi sévère&mdash;tourna les yeux,&mdash;et contempla le
+ gouffre triste.&mdash;Il vit les noirs nuages&mdash;se presser sans
+ repos,&mdash;noirs, sous le ciel&mdash;sombre et désert.&mdash;Il fit d'abord,
+ l'éternel Seigneur!&mdash;le Père de toutes les créatures!&mdash;la terre
+ et le firmament.&mdash;Il mit en haut le firmament,&mdash;et cette vaste
+ étendue de la terre, il l'établit&mdash;par sa force redoutable,&mdash;le
+ tout-puissant Roi!...&mdash;La terre n'était pas encore&mdash;verte de
+ gazon;&mdash;mais l'Océan,&mdash;noir d'une obscurité éternelle,&mdash;au loin
+ et au large&mdash;couvrait les chemins déserts<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66" title="Go to footnote 66"><span class="smaller">[66]</span></a>.»</p>
+
+<p>Ainsi parlera plus tard Milton, héritier des voyants hébreux, dernier
+des voyants scandinaves, mais muni, pour développer sa pensée, de toutes
+les ressources de l'éducation et de la civilisation latines. Et
+néanmoins il n'ajoutera rien au sentiment primitif. On n'acquiert point
+l'instinct religieux; on l'a dans le sang et on en hérite; il est ainsi
+des autres, en premier lieu de l'orgueil, de l'indomptable énergie qui a
+conscience d'elle-même, qui révolte l'homme contre toute domination, et
+l'affermit contre toute douleur. Le Satan de Milton est déjà dans celui
+de C&oelig;dmon, comme un tableau dans une esquisse; c'est que tous les
+deux ont leur modèle dans la race; et C&oelig;dmon a trouvé ses originaux
+dans les guerriers du Nord, comme Milton dans les puritains.</p>
+
+<p class="quote">
+ «Pourquoi implorerais-je&mdash;sa faveur&mdash;ou m'inclinerais-je devant
+ lui&mdash;avec quelque obéissance?&mdash;Je puis <span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> être&mdash;un Dieu,
+ comme lui.&mdash;Debout avec moi!&mdash;forts compagnons,&mdash;qui ne me
+ tromperez pas dans cette lutte!&mdash;Guerriers au c&oelig;ur hardi,&mdash;qui
+ m'avez choisi&mdash;pour votre chef!&mdash;Illustres soldats!&mdash;Avec de tels
+ guerriers, en vérité!&mdash;on peut choisir un parti;&mdash;avec de tels
+ combattants,&mdash;on peut saisir un poste.&mdash;Ils sont mes amis
+ zélés,&mdash;fidèles dans l'effusion de leur c&oelig;ur.&mdash;Je puis, comme
+ leur chef,&mdash;gouverner dans ce royaume,&mdash;je n'ai pas besoin de
+ flatter personne,&mdash;je ne resterai plus dorénavant&mdash;son sujet!»</p>
+
+<p>Il est vaincu; sera-t-il plié? Il est précipité «dans la cité d'exil,
+dans le séjour des gémissements et des haines âpres, dans la nuit
+éternelle, hideuse, traversée de fumée et de flammes rouges;» va-t-il se
+repentir? Il s'étonne d'abord, il se désespère; mais c'est le désespoir
+d'un héros:</p>
+
+<p class="quote">
+ «Est-ce là le lieu étroit<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67" title="Go to footnote 67"><span class="smaller">[67]</span></a>&mdash;où mon maître m'enferme?&mdash;Bien
+ différent, en effet, des autres&mdash;que nous connaissions&mdash;là-haut
+ dans le royaume du ciel!&mdash;Oh! si j'avais&mdash;le libre pouvoir de mes
+ mains,&mdash;et si je pouvais, pour un temps,&mdash;sortir!&mdash;seulement pour
+ un hiver,&mdash;moi et mon armée!&mdash;Mais des liens de
+ fer&mdash;m'entourent,&mdash;des n&oelig;uds de chaînes me tiennent
+ abattu.&mdash;Je suis sans royaume!&mdash;Les entraves de l'enfer&mdash;me
+ serrent si étroitement!&mdash;m'enlacent si durement.&mdash;Ici sont de
+ larges flammes,&mdash;au-dessus et au-dessous;&mdash;je n'ai jamais vu&mdash;de
+ campagne plus hideuse.&mdash;Ce feu ne languit jamais;&mdash;sa chaleur
+ monte par-dessus l'enfer.&mdash;Les anneaux qui m'entourent,&mdash;les
+ menottes qui mordent ma chair&mdash;m'empêchent d'avancer,&mdash;m'ont
+ barré mon chemin;&mdash;mes pieds sont liés,&mdash;mes mains
+ emprisonnées.&mdash;Voilà où Dieu m'a confiné.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> Puisqu'il n'y a rien à faire contre lui, c'est à sa nouvelle
+créature, à l'homme, qu'il faut s'en prendre; à qui a tout perdu, la
+vengeance reste; et si le vaincu peut l'avoir, il se trouvera heureux,
+«il reposera doucement, même sous les chaînes» dont il est chargé.</p>
+
+<h4>VII</h4>
+
+<p>C'est ici que s'est arrêtée la culture étrangère; par delà le
+christianisme, elle n'a pu greffer sur ce tronc barbare aucun rameau
+fructueux ni vivant. Toutes les circonstances qui ailleurs avaient
+adouci la séve sauvage, manquaient ici. Les Saxons avaient trouvé la
+Bretagne abandonnée des Romains; ils n'avaient point subi comme leurs
+frères du continent l'ascendant d'une civilisation supérieure; ils ne
+s'étaient point mêlés aux habitants du sol; ils les avaient toujours
+traités en ennemis ou en esclaves, poursuivant comme des loups ceux qui
+s'étaient réfugiés dans les montagnes de l'Ouest, exploitant comme des
+bêtes de somme ceux qu'ils avaient conquis avec le sol. Tandis que les
+Germains de la Gaule, de l'Italie et de l'Espagne devenaient Romains,
+les Saxons gardant leur langue, leur génie et leurs m&oelig;urs, faisaient
+en Bretagne une Germanie hors de la Germanie. Cent cinquante ans après
+la conquête, l'importation du christianisme et le commencement
+d'assiette acquise par la société qui se pacifiait, firent germer une
+sorte de littérature, et l'on vit paraître Bède le Vénérable, plus tard
+Alcuin, <span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> Jean Érigène et quelques autres, commentateurs,
+traducteurs, précepteurs de barbares, qui essayaient non d'inventer,
+mais de compiler, de trier ou d'expliquer dans la grande encyclopédie
+grecque et latine ce qui pouvait convenir aux hommes de leur temps. Mais
+les guerres danoises vinrent écraser cette humble plante qui d'elle-même
+eût avorté<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68" title="Go to footnote 68"><span class="smaller">[68]</span></a>. Quand Alfred<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69" title="Go to footnote 69"><span class="smaller">[69]</span></a> le libérateur devint roi, «il y avait
+très-peu d'ecclésiastiques, dit-il, de ce côté de l'Humber, qui pussent
+comprendre en anglais leurs prières latines, ou traduire aucune chose
+écrite du latin en anglais. Au delà de l'Humber, je pense qu'il n'y en
+avait guère; il y en avait si peu, qu'en vérité je ne me rappelle pas un
+seul homme qui en fût capable, au sud de la Tamise, quand je pris le
+royaume.» Il essaya, comme Charlemagne, d'instruire ses sujets, et mit
+en saxon à leur usage plusieurs livres, surtout des livres moraux, entre
+autres la <i>Consolation de Boëce</i>; mais cette traduction même témoigne de
+la barbarie des auditeurs. Il récrit le texte pour l'approprier à leur
+intelligence; les jolis vers de Boëce, un peu prétentieux, travaillés,
+élégants, peuplés de souvenirs classiques, d'un style raffiné et serré,
+digne de Sénèque, se changent en une prose naïve, longue, traînante, et
+<span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> pourtant hachée, semblable à un conte de fées qu'une nourrice
+fait à un enfant, expliquant tout, recommençant et brisant les phrases,
+tournant dix fois autour d'un détail, tant il faut descendre pour se
+mettre au niveau de cet esprit tout neuf, qui n'a jamais pensé et ne
+sait rien<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70" title="Go to footnote 70"><span class="smaller">[70]</span></a>.</p>
+
+<p class="quote">
+ «Il arriva autrefois qu'il y avait un joueur de harpe dans le
+ pays qu'on appelait Thrace; c'était un pays en Grèce. Ce joueur
+ de harpe était extraordinairement bon. Son nom était Orphée. Il
+ avait une femme très-bonne, elle s'appelait Eurydice. Alors les
+ gens commencèrent à dire de ce joueur de harpe, qu'il savait si
+ bien jouer de la harpe que les bois dansaient <span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> et que les
+ pierres se remuaient au son, et que les bêtes sauvages
+ accouraient à lui et restaient là comme si elles eussent été
+ apprivoisées, si tranquilles que, quand même des hommes ou des
+ chiens venaient contre elles, elles ne les évitaient pas. Et on
+ dit aussi que la femme du joueur de harpe mourut et que son âme
+ fut conduite en enfer. Alors le joueur de harpe devint
+ très-triste, si bien qu'il ne pouvait plus demeurer avec les
+ autres hommes; mais il allait dans les bois, et s'asseyait sur
+ les montagnes, la nuit comme le jour, et pleurait et jouait de la
+ harpe; alors les bois se remuaient et les rivières s'arrêtaient,
+ et nul cerf ne fuyait les lions, et nul lièvre les chiens; et
+ nulle bête ne ressentait peur ou haine des autres, à cause de la
+ douceur du son. Alors il sembla au joueur de harpe que rien ne
+ lui plaisait plus dans ce <span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> monde. Alors il pensa qu'il
+ pourrait aller trouver les dieux de l'enfer, et essayer de les
+ adoucir avec sa harpe, et les prier de lui rendre sa femme.»</p>
+
+<p>Voilà comme on parle quand on veut faire entrer une pensée bégayante.
+Boëce avait pour lecteurs des sénateurs, des hommes cultivés qui
+entendaient aussi bien que nous les moindres allusions mythologiques;
+toutes ces allusions, Alfred est obligé de les reprendre, de les
+développer, à la façon d'un père ou d'un maître qui prend entre ses
+genoux son petit garçon, lui contant les noms, qualités, crimes,
+châtiments que le latin ne fait qu'indiquer; mais l'ignorance est telle
+que le précepteur lui-même aurait besoin d'être averti; il prend les
+Parques pour les Furies, et donne gratuitement trois têtes à Caron comme
+à Cerbère. Enfin, voici Orphée devant Pluton:</p>
+
+<p class="quote">
+ «Quand il eut longtemps et longtemps joué de la harpe, alors
+ parla le roi des habitants de l'enfer. Et il dit: Donnons à
+ l'homme sa femme. Car il l'a gagnée par sa musique. Il lui
+ commanda alors de bien faire attention de ne pas regarder par
+ derrière après qu'il serait parti, et dit que, s'il regardait par
+ derrière, il perdrait sa femme. Mais les hommes ont beaucoup de
+ peine, si même ils le peuvent, à retenir leur amour. Las! las!
+ Voilà qu'Orphée emmena sa femme avec lui jusqu'à ce qu'il fût
+ venu à la borne de la lumière et de l'obscurité. Puis venait
+ après lui sa femme. Quand il fut arrivé à la lumière, il regarda
+ derrière lui du côté de sa femme. Alors aussitôt elle fut perdue
+ pour lui.»</p>
+
+<p>Nul ornement dans ce récit; nulle finesse comme dans l'original; Alfred
+a bien assez de se faire comprendre. Que va devenir entre ses mains la
+noble morale platonicienne, l'adroite interprétation imitée <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> de
+Jamblique et de Porphyre? Tout s'alourdit. Il faut appeler ici les
+choses par leur nom, appliquer les yeux des gens sur une grosse idée
+bien visible. Encore celle-ci est peut-être trop relevée pour eux:</p>
+
+<p class="quote">
+ «Cette fable apprend à tout homme qui veut fuir les ténèbres de
+ l'enfer et arriver à la lumière du vrai bien, à ne point regarder
+ ses anciens vices, de façon à les pratiquer derechef aussi
+ pleinement qu'auparavant. Car quiconque, avec une pleine volonté,
+ tourne son âme vers les vices qu'il avait auparavant quittés, et
+ les pratique, ils lui agréent pleinement, il ne pense jamais à
+ les quitter, et il perd tout son ancien bien, si derechef il ne
+ s'amende.»</p>
+
+<p>Le sermon est approprié à son auditoire de thanes; les Danois, qu'Alfred
+venait de convertir par l'épée, avaient besoin d'une morale claire. Si
+on leur eût traduit exactement les derniers mots de Boëce, ils auraient
+ouvert de grands yeux stupides et se seraient endormis.</p>
+
+<p>C'est que tout le talent d'une âme inculte gît dans la force et dans la
+sincérité de ses sensations. Hors de là, elle est impuissante; l'art de
+penser et de raisonner est au-dessus d'elle. Ceux-ci perdent tout génie
+en perdant leur fièvre ardente. Ils balbutient gauchement et lourdement
+de sèches chroniques, sortes d'almanachs historiques. Vous diriez des
+paysans qui, en sortant du labour, viennent inscrire avec de la craie,
+sur une table enfumée, la date d'une disette, le prix du blé, les
+changements de temps et les décès<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71" title="Go to footnote 71"><span class="smaller">[71]</span></a>. De même, à côté des maigres
+<span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> chroniques de la Bible qui bégayent la suite des règnes et des
+massacres juifs, se déploient l'exaltation des Psaumes et le délire des
+prophéties. Le même poëte lyrique peut être tour à tour une brute et un
+homme de génie, parce que son génie vient et s'en va comme une maladie,
+et qu'au lieu de le posséder, il le subit:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>«Année du Seigneur, 611. Cette année Cynegills succéda à la
+ royauté dans le Wessex et l'occupa trente et un hivers. Cynegills
+ était le fils de Céol, Céol celui de Cutha, Cutha celui de
+ Cyuric.</p>
+
+ <p>«614. Cette année Cynegills et Cwichelin combattirent à Bampton,
+ et tuèrent deux mille quarante-six Gallois.</p>
+
+ <p>«678. Cette année apparut une comète en août, et elle brilla
+ chaque matin pendant trois mois, comme un rayon de
+ soleil.&mdash;L'évêque Wilfrid ayant été chassé de son évêché par le
+ roi Everth, deux évêques furent consacrés à sa place.</p>
+
+ <p>«901. Cette année mourut Alfred, le fils d'Ethelwolf, six jours
+ avant la messe de tous les saints. Il était roi de toute la
+ nation anglaise, excepté de cette partie qui était sous le
+ pouvoir des Danois. Il tint le gouvernement trente hivers, moins
+ un an et demi. Et alors Edward, son fils, prit le gouvernement.</p>
+
+ <p>«902. Cette année il y eut un grand combat dans l'Holme entre les
+ hommes de Kent et les Danois.</p>
+
+ <p>«1077. Cette année furent réconciliés le roi des Franks et
+ Guillaume, roi d'Angleterre; mais cela ne dura que peu de temps.
+ Cette année Londres fut brûlée, la nuit d'avant l'Assomption de
+ sainte Marie, si terriblement qu'elle ne l'avait jamais été
+ autant depuis qu'elle fut bâtie.»</p>
+</div>
+
+<p>Ainsi parlent avec une sécheresse monotone les pauvres moines qui, après
+Alfred, compilent et notent les gros événements visibles; de loin en
+loin, quelques réflexions pieuses, un mouvement de passion, <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span>
+rien de plus. Au dixième siècle, on voit le roi Edgard donner un manoir
+à un évêque à condition qu'il mettra en saxon la règle monastique écrite
+en latin par saint Benoît. Alfred lui-même est presque le dernier des
+hommes cultivés; il ne l'est devenu, comme Charlemagne, qu'à force de
+volonté et de patience. En vain les grands esprits de ce temps essayent
+de s'accrocher aux débris de la belle civilisation antique, et de se
+soulever au-dessus de la tumultueuse et fangeuse ignorance où les autres
+clapotent; ils se soulèvent presque seuls, et, eux morts, les autres se
+renfoncent dans leur bourbe. C'est la bête humaine alors qui est
+maîtresse; l'esprit ne peut trouver sa place parmi les révoltes et les
+appétits du sang, de l'estomac et des muscles. Même dans le petit cercle
+où il travaille, son labeur n'aboutit pas. Le modèle qu'il s'est proposé
+l'opprime et l'enchaîne dans une imitation qui le rétrécit; il n'aspire
+qu'à bien copier; il fait des assemblages de centons qu'il appelle vers
+latins; il s'étudie à retrouver les tournures vérifiées des bons
+modèles; il n'arrive qu'à fabriquer un latin emphatique, gâté, hérissé
+de disparates. En fait d'idées, les plus profonds récrivent les
+doctrines mortes d'auteurs morts. Ils font des manuels de théologie et
+de philosophie d'après les Pères; Érigène, le plus docte, va jusqu'à
+reproduire les vieilles rêveries compliquées de la métaphysique
+alexandrine. À quelle distance ces spéculations et ces réminiscences
+planent-elles au-dessus de la grande foule barbare qui hurle et s'agite
+dans les bas-fonds? nulle parole ne peut le <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> dire. Il y a tel
+roi de Kent, au septième siècle, qui ne sait pas écrire. Figurez-vous
+des bacheliers en théologie qui disserteraient devant un auditoire de
+charretiers, non pas de charretiers parisiens, mais de charretiers tels
+qu'il y en a encore aujourd'hui en Auvergne ou dans les Vosges. Seul
+parmi ces clercs qui pensent en écoliers studieux d'après leurs chers
+auteurs, et sont doublement séparés du monde à titre d'hommes de collége
+et à titre d'hommes de couvent, Alfred, à titre de laïque et d'esprit
+pratique, descend par ses traductions en langue saxonne, par ses vers
+saxons, à la portée de son public; et l'on a vu que son effort, comme
+celui de Charlemagne, s'est trouvé vain. Il y avait un mur
+infranchissable entre la savante littérature ancienne et l'informe
+barbarie présente. Incapables d'entrer dans l'ancien moule, et obligés
+d'entrer dans l'ancien moule, ils le tordaient. Faute de pouvoir refaire
+les idées, ils refaisaient le mètre. Ils tâchaient d'éblouir leurs
+collègues en versification par le raffinement de la facture et le
+prestige de la difficulté vaincue. Pareillement, dans nos colléges, les
+bons élèves imitent les coupes savantes et la symétrie de Claudien
+plutôt que l'aisance et la variété de Virgile. Ils se mettaient des fers
+aux pieds, et prouvaient leur force en courant avec leurs entraves. Ils
+s'imposaient les règles de la rime moderne avec les règles de la
+quantité antique. Ils y ajoutaient l'obligation de commencer chaque vers
+par la même lettre que le précédent. Quelques-uns, comme Adlhem,
+écrivaient des acrostiches carrés, où le premier vers, <span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> répété à
+la fin, se retrouvait encore sur la gauche et sur la droite du morceau;
+ainsi formé par les premières et dernières lettres de tous les vers, il
+embrasse toute la pièce, et le morceau de poésie ressemble à un morceau
+de tapisserie. Étranges tours de force littéraires, qui transforment les
+poëtes en artisans; ils témoignent de la contrariété qui opposait alors
+la culture et la nature et gâtait à la fois la forme latine et l'esprit
+saxon.</p>
+
+<p>Par delà cette barrière, qui séparait invinciblement la civilisation de
+la barbarie, il y en avait une autre non moins forte qui séparait le
+génie saxon du génie latin. La puissante imagination germanique, où les
+visions éclatantes et obscures affluent subitement et débordent par
+saccades, faisait contraste avec l'esprit raisonneur dont les idées ne
+se rangent et ne se développent qu'en files régulières, en sorte que si
+le barbare, dans ses essais classiques, gardait quelque portion de ses
+instincts primitifs, il ne parvenait qu'à produire une sorte de monstre
+grotesque et affreux. Un d'entre eux, cet Adlhem, parent du roi Ina, qui
+sur le pont de la ville chantait à la fois des ballades profanes et des
+hymnes sacrées, trop imbu de la poésie nationale pour imiter simplement
+les modèles antiques, décora les vers latins et la prose latine de toute
+«la pompe anglaise<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72" title="Go to footnote 72"><span class="smaller">[72]</span></a>.» Vous diriez d'un barbare qui arrache une flûte
+aux mains exercées d'un artiste du palais d'Auguste, pour y souffler à
+pleine poitrine <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> comme dans une trompe mugissante d'auroch. La
+langue sobre des orateurs et des administrateurs romains se charge, sous
+sa main, d'images excessives et incohérentes. Il accouple violemment les
+mots par des alliances imprévues et extravagantes; il entasse les
+couleurs; il atteint le galimatias extraordinaire et inintelligible des
+derniers scaldes. En effet, c'est un scalde qui latinise, et transporte
+dans son nouveau langage les ornements de la poésie scandinave, entre
+autres la répétition de la même lettre, tellement que, dans une de ses
+épîtres, il y a quinze mots de suite qui commencent de même, et que,
+pour compléter ce nombre de quinze, il met un barbarisme grec parmi les
+mots latins<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73" title="Go to footnote 73"><span class="smaller">[73]</span></a>. Maintes fois chez les autres, chez les légendaires, on
+retrouvera cette déformation du latin violenté par l'afflux de
+l'imagination trop forte. Celle-ci éclate jusque dans leur pédagogie et
+leur science. Alcuin, dans les dialogues qu'il compose pour le fils de
+Charlemagne, emploie en manière de formules les petites phrases
+poétiques et hardies qui pullulent dans la poésie nationale. «Qu'est-ce
+que l'hiver? L'exil de l'été.&mdash;Qu'est-ce que le printemps? Le peintre de
+la terre.&mdash;Qu'est-ce que l'année? Le quadrige du monde.&mdash;Qu'est-ce que
+le soleil? La splendeur de l'univers, la beauté du firmament, la grâce
+de la nature, la gloire du jour, le distributeur des heures.&mdash;Qu'est ce
+que <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> la mer? Le chemin des audacieux, la frontière de la terre,
+l'hôtellerie des fleuves, la source des pluies.» Bien plus, il achève
+ses instructions par des énigmes dans le goût des scaldes, comme on en
+trouve encore dans les vieux manuscrits avec les chants barbares.
+Dernier trait du génie national, qui, lorsqu'il travaille à comprendre
+les choses, laisse de côté la déduction sèche, nette, suivie, pour
+employer l'image bizarre, lointaine, multipliée, et remplace l'analyse
+par l'intuition.</p>
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<p>Telle est cette race, la dernière venue, qui, dans la décadence de ses
+s&oelig;urs, la grecque et la latine, apporte dans le monde une
+civilisation nouvelle avec un caractère et un esprit nouveaux.
+Inférieure en plusieurs endroits à ses devanciers, elle les surpasse en
+plusieurs autres. Parmi ses bois, ses boues et ses neiges, sous son ciel
+inclément et triste, dans sa longue barbarie, les instincts rudes ont
+pris l'empire; le Germain n'a point acquis l'humeur joyeuse, la facilité
+expansive, le sentiment de la beauté harmonieuse; son grand corps
+flegmatique est resté farouche et roide, vorace et brutal; son esprit
+inculte et tout d'une pièce est demeuré enclin à la sauvagerie et rétif
+à la culture. Alourdies et figées, ses idées ne savent pas s'étaler
+aisément, abondamment, avec une suite naturelle et une régularité
+involontaire. Mais cet esprit exclu du sentiment du beau n'en est que
+plus propre <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> au sentiment du vrai. La profonde et poignante
+impression qu'il reçoit du contact des objets et qu'il ne sait encore
+exprimer que par un cri, l'exemptera plus tard de la rhétorique latine,
+et se tournera vers les choses aux dépens des mots. Bien plus, sous la
+contrainte du climat et de la solitude, par l'habitude de la résistance
+et de l'effort, le modèle idéal s'est déplacé pour lui; ce sont les
+instincts virils et moraux qui ont pris l'empire, et parmi eux, le
+besoin d'indépendance, le goût des m&oelig;urs sérieuses et sévères,
+l'aptitude au dévouement et à la vénération, le culte de l'héroïsme. Ce
+sont là les rudiments et les éléments d'une civilisation plus tardive,
+mais plus saine, moins tournée vers l'agrément et l'élégance, moins
+fondée sur la justice et la vérité<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74" title="Go to footnote 74"><span class="smaller">[74]</span></a>. En tout cas, jusqu'ici, la race
+est intacte, intacte dans sa grossièreté primitive; la culture qui lui
+est venue de Rome, n'a pu ni la développer, ni la déformer. Si le
+christianisme y est entré, c'est par des affinités naturelles et sans
+altérer le génie natif. Voici venir une nouvelle conquête qui, cette
+fois, avec des idées apporte aussi des hommes. Mais les Saxons, selon
+l'usage des races germaines, races vigoureuses et fécondes, ont
+multiplié énormément depuis six siècles; il y en a peut-être deux
+millions en ce moment, et l'armée normande est de soixante mille
+hommes<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75" title="Go to footnote 75"><span class="smaller">[75]</span></a>. Ces Normands ont beau s'être altérés, francisés; <span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span>
+d'origine et par quelque reste d'eux-mêmes ils sont parents de leurs
+vaincus. Ils ont beau importer leurs m&oelig;urs et leurs poëmes, faire
+entrer dans la langue un tiers de ses mots; cette langue reste toute
+germanique, de fonds et de substance<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76" title="Go to footnote 76"><span class="smaller">[76]</span></a>; si sa grammaire change, c'est
+d'elle-même, par sa propre force, dans le même sens que ses parentes du
+continent. Au bout de trois cents ans, ce sont les conquérants qui sont
+conquis; c'est l'anglais qu'ils parlent; c'est le sang anglais qui, par
+les mariages, a fini par maîtriser le sang normand dans leurs veines.
+Après tout, la race demeure saxonne. Si le vieux génie poétique
+disparaît après la conquête, c'est comme un fleuve qui s'enfonce et
+coule sous terre. Il en sortira dans cinq cents ans.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> CHAPITRE II.<br>
+Les Normands.</h3>
+
+<div class="toc">
+<ul class="none">
+<li class="min2em">I. Formation et caractère de l'homme féodal.</li>
+
+<li class="min2em">II. Expédition et caractère des Normands.&mdash;Contraste des Normands
+ et des Saxons.&mdash;Les Normands sont Français.&mdash;Comment ils sont
+ devenus Français.&mdash;Leur goût et leur architecture.&mdash;Leur
+ curiosité et leur littérature.&mdash;Leur chevalerie et leurs
+ amusements.&mdash;Leur tactique et leur succès.</li>
+
+<li class="min2em">III. Forme d'esprit des Français.&mdash;Deux traits principaux: les
+ idées distinctes et les idées suivies.&mdash;Construction
+ psychologique de l'esprit français.&mdash;Narrations prosaïques,
+ manque de coloris et de passion, facilité et bavardage.&mdash;Logique
+ et clarté naturelle, sobriété, grâce et délicatesse, finesse et
+ moquerie.&mdash;L'ordre et l'agrément.&mdash;Quel genre de beauté et quelle
+ sorte d'idées les Français ont apportés dans le monde.</li>
+
+<li class="min2em">IV. Les Normands en Angleterre.&mdash;Leur situation et leur
+ tyrannie.&mdash;Ils importent leur littérature et leur langue.&mdash;Ils
+ oublient leur littérature et leur langue.&mdash;Peu à peu ils
+ apprennent l'anglais.&mdash;Peu à peu l'anglais se francise.</li>
+
+<li class="min2em">V. Ils traduisent en anglais des livres français.&mdash;Paroles de sir
+ John Mandeville.&mdash;Layamon, Robert de Gloucester, Robert de
+ Brunne.&mdash;Ils imitent en anglais la littérature
+ française.&mdash;Manuels moraux, chansons, fabliaux, chansons de
+ Geste.&mdash;Éclat, frivolité et vide de cette culture
+ française.&mdash;Barbarie et ignorances de cette civilisation
+ féodale.&mdash;La chanson de Geste de Richard C&oelig;ur de Lion, et les
+ voyages de sir John de Mandeville.&mdash;Pauvreté de la littérature
+ importée et implantée en Angleterre.&mdash;Pourquoi elle n'a point
+ abouti sur le continent ni en Angleterre.</li>
+
+<li class="min2em">VI. Les Saxons en Angleterre.&mdash;Persistance de la nation saxonne,
+ <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> et formation de la constitution anglaise.&mdash;Persistance
+ du caractère saxon et formation du caractère anglais.</li>
+
+<li class="min2em">VII. Opposition du héros populaire en France et en
+ Angleterre.&mdash;Les fabliaux du Renard et les ballades de Robin
+ Hood.&mdash;Comment le caractère saxon maintient et prépare la liberté
+ politique.&mdash;Opposition de l'état des communes en France et en
+ Angleterre.&mdash;Théorie de la constitution anglaise par sir John
+ Fortescue.&mdash;Comment la constitution de la nation saxonne
+ maintient et prépare la liberté politique.&mdash;Situation de l'Église
+ et précurseurs de la Réforme en Angleterre.&mdash;Pierre Plowman et
+ Wyclef.&mdash;Comment le caractère saxon et la situation de l'Église
+ normande préparent la réforme religieuse.&mdash;Inachèvement et
+ impuissance de la littérature nationale.&mdash;Pourquoi elle n'a pas
+ abouti.</li>
+</ul>
+</div>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Il y avait déjà un siècle et demi que sur le continent, dans
+l'affaissement et la dissolution universelle, une nouvelle société
+s'était faite et de nouveaux hommes avaient surgi. Contre les Normands
+et les brigands, les braves à la fin avaient fait ferme. Ils avaient
+planté leurs pieds dans le sol, et le chaos mouvant des choses
+croulantes s'était fixé par l'effort de leurs grands c&oelig;urs et de
+leurs bras. À l'embouchure des fleuves, aux défilés des montagnes, sur
+la lisière des marches dévastées, à tous les passages périlleux, ils
+avaient bâti leurs forts, chacun le sien, chacun sur sa terre, chacun
+avec sa bande de fidèles, et ils avaient vécu à la façon d'une armée
+disséminée mais en éveil, campés et ligués dans leurs châteaux, les
+armes en main, et en face de l'ennemi. Sous cette discipline un peuple
+redoutable s'était formé, c&oelig;urs <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> farouches dans des corps
+athlétiques<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77" title="Go to footnote 77"><span class="smaller">[77]</span></a>, incapables de contrainte, affamés d'actions violentes,
+nés pour la guerre permanente, parce qu'ils s'étaient trempés dans la
+guerre permanente, héros et brigands qui, pour sortir de leur solitude,
+se lançaient dans les entreprises, et s'en allaient en Sicile, en
+Portugal, en Espagne, en Livonie, en Palestine, en Angleterre, conquérir
+des terres ou gagner le paradis.</p>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>Le 27 septembre 1066, à l'embouchure de la Somme, on pouvait voir un
+grand spectacle: quatre cents navires à grande voilure, plus de mille
+bateaux de transport, et soixante mille hommes qui s'embarquaient. Le
+soleil se levait magnifiquement après de longues pluies; les trompettes
+sonnaient, les cris de cette multitude armée montaient jusqu'au ciel; à
+perte de vue, sur la plage, dans la rivière largement <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> étalée,
+sur la mer qui s'ouvre au delà spacieuse et luisante, les mâts et les
+voiles se dressaient comme une forêt, et la flotte énorme s'ébranlait
+sous le vent du sud<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78" title="Go to footnote 78"><span class="smaller">[78]</span></a>. Le peuple qu'elle portait se disait originaire
+de Norvége, et on eût pu le croire parent de ces Saxons qu'il allait
+combattre; mais il avait avec lui une multitude d'aventuriers accourus
+par toutes les routes, de près et de loin, du Nord et du Midi, du Maine
+et de l'Anjou, du Poitou et de la Bretagne, de l'Île-de-France et de la
+Flandre, de l'Aquitaine et de la Bourgogne<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79" title="Go to footnote 79"><span class="smaller">[79]</span></a>, et lui-même, en somme,
+<i>était Français</i>.</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+<p>Comment se fait-il qu'ayant gardé son nom il eût changé de nature, et
+quelle série de rénovations avait fait d'un peuple germanique un peuple
+latin? C'est que ce peuple, lorsqu'il vint en Neustrie, n'était ni un
+corps de nation, ni une race pure. Ce n'était qu'une bande, et à ce
+titre, épousant les femmes du pays, il faisait entrer dans ses enfants
+la séve étrangère. C'était une bande scandinave, mais grossie par tous
+les coquins courageux et par tous les malheureux désespérés <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> qui
+vaguaient dans le pays conquis<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80" title="Go to footnote 80"><span class="smaller">[80]</span></a>, et à ce titre il recevait dans sa
+propre substance la séve étrangère. D'ailleurs, si la troupe errante
+s'était trouvée mélangée, la troupe établie l'avait été davantage; et la
+paix, par ses infiltrations, autant que la guerre par ses recrues, était
+venue altérer l'intégrité du sang primitif. Quand Rollon, ayant divisé
+la terre au cordeau entre ses hommes, eut pendu les voleurs et ceux qui
+leur donnaient assistance, des gens de tous les pays accoururent. La
+sécurité, la bonne et «roide» justice étaient si rares qu'elles
+suffisaient pour repeupler un pays<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81" title="Go to footnote 81"><span class="smaller">[81]</span></a>. Il appela les étrangers, disent
+les vieux auteurs, «et fit un seul peuple de tant de gens de natures
+diverses.» Ce ramassis de barbares, de réfugiés, de brigands, de colons
+émigrés, parla si promptement roman ou français, que le second duc
+voulant faire apprendre à son fils la langue danoise, fut obligé de
+l'envoyer à Bayeux où elle était encore en usage. Les grosses masses
+finissent toujours par faire le sang, et le plus souvent l'esprit et la
+langue. C'est pourquoi ceux-ci, transformés, se dégourdirent vite: la
+race fabriquée se trouva d'esprit alerte, bien plus avisée que les
+Saxons, ses voisins d'outre-Manche, toute semblable à ses voisines de
+Picardie, de Champagne et <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> d'Île-de-France. «Les Saxons<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82" title="Go to footnote 82"><span class="smaller">[82]</span></a>, dit
+un vieil auteur, buvaient à l'envi, et consumaient jour et nuit leurs
+revenus en festins, tandis qu'ils se contentaient d'habitations
+misérables: tout au contraire des Français et des Normands qui faisaient
+peu de dépense dans leurs belles et vastes maisons, étant d'ailleurs
+délicats dans leur nourriture et soigneux dans leurs habits, jusqu'à la
+recherche.» Les uns, encore alourdis par le flegme germanique, étaient
+des ivrognes gloutons que secouait par accès l'enthousiasme poétique;
+les autres, allégés par leur transplantation et leur mélange, sentaient
+déjà se développer en eux les besoins de l'esprit. «Vous auriez pu voir,
+chez eux, des églises s'élever dans chaque village, et des monastères
+dans les cités, construits dans un style inconnu auparavant,» en
+Normandie d'abord et tout à l'heure en Angleterre<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83" title="Go to footnote 83"><span class="smaller">[83]</span></a>. Le goût leur
+était venu tout de suite, c'est-à-dire l'envie de plaire aux yeux, et
+d'exprimer une pensée par des formes, une pensée neuve: l'arche
+circulaire s'appuyait sur une colonne simple ou sur un faisceau de
+colonnettes: les moulures élégantes s'arrondissaient autour des
+fenêtres; la rosace s'ouvrait simple encore et semblable à la rose des
+buissons, et le style normand se déployait original et mesuré entre le
+style gothique dont il annonçait la richesse, et le style roman dont il
+rappelait la solidité.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> Avec le goût, aussi naturellement et aussi vite, la curiosité
+leur était venue. Les peuples sont comme les enfants; chez les uns la
+langue se délie aisément, et ils comprennent d'abord; chez les autres la
+langue se délie péniblement, et ils comprennent tard. Ceux-ci avaient
+fait lestement leur éducation, à la française. Les premiers en France,
+ils avaient débrouillé le français, le fixant, l'écrivant, si bien,
+qu'aujourd'hui nous entendons encore leurs codes et leurs poëmes. En un
+siècle et demi, ils s'étaient cultivés au point de trouver les Saxons
+«illettrés et grossiers<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84" title="Go to footnote 84"><span class="smaller">[84]</span></a>.» Ce fut là leur prétexte pour les chasser
+des abbayes et de toutes les bonnes places ecclésiastiques. Et, en
+vérité, ce prétexte était aussi une raison, car ils haïssaient
+d'instinct la lourdeur stupide. Entre la conquête et la mort du roi
+Jean, ils établirent cinq cent cinquante-sept écoles en Angleterre.
+Henri Beauclerc, fils du conquérant, fut instruit dans les sciences;
+Henri II et ses trois fils l'étaient aussi; l'aîné, Richard C&oelig;ur de
+Lion, fut poëte. Lanfranc, premier archevêque normand de Cantorbéry,
+logicien subtil, discuta habilement sur la présence réelle; saint
+Anselme, son successeur, le premier penseur du siècle, crut découvrir
+une nouvelle preuve de l'existence de Dieu, et tenta de rendre la
+religion philosophique en faisant de la raison le chemin de la foi;
+certainement l'idée était grande, surtout au douzième siècle, et on ne
+pouvait aller plus vite en besogne. <span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> Sans doute cette science
+est la scolastique, et ces terribles in-folio tuent plus d'esprits
+qu'ils n'en nourrissent; mais on commence comme on peut, et le
+syllogisme, même latin, même théologique, est encore un exercice
+d'intelligence et une preuve d'esprit. Parmi ces abbés du continent qui
+s'installent en Angleterre, tel établit une bibliothèque; un autre,
+fondateur d'une école, fait représenter à ses écoliers «le jeu de sainte
+Catherine;» un autre écrit en latin poli des épigrammes «aiguisées comme
+celles de Martial.» Ce sont là les plaisirs d'une race intelligente,
+avide d'idées, d'esprit dispos et flexible, dont la pensée nette n'est
+point offusquée comme celle des têtes saxonnes par les hallucinations de
+l'ivresse et par les fumées de l'estomac vorace et rempli. Ils aiment
+les entretiens, les récits d'aventures. À côté de leurs chroniqueurs
+latins, Henri de Huntington, Guillaume de Malmesbury, hommes réfléchis
+déjà, et qui savent non-seulement conter, mais juger parfois, ils ont
+des chroniques rimées, en langue vulgaire, celle de Geoffroy Gaimar, de
+Benoît de Sainte-Maure, de Robert Wace. Et croyez que leurs faiseurs de
+vers ne seront pas stériles de paroles et ne les feront pas chômer de
+détails. Ils sont causeurs, conteurs, diseurs par excellence, agiles de
+langue et jamais à court. Chanteurs, point du tout; ils parlent, c'est
+là leur fort, dans leurs poëmes comme dans leurs chroniques. Ils ont
+écrit les premiers la chanson de Roland; par-dessus celle-là, ils en
+accumulent une multitude sur Charlemagne et ses pairs, sur Arthur et
+Merlin, sur les Grecs et les <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> Romains, sur le roi Horn, sur Guy
+de Warwick, sur tout prince et tout peuple. Leurs trouvères, comme leurs
+chevaliers, prennent des deux mains chez les Gallois, chez les Francs,
+chez les Latins, et se lancent en Orient, en Occident, dans le large
+champ des aventures. Ils parlent à la curiosité comme les Saxons
+parlaient à l'enthousiasme, et détrempent dans leurs longues narrations
+claires et coulantes les vives couleurs des traditions germaines et
+bretonnes: des batailles, des surprises, des combats singuliers, des
+ambassades, des discours, des processions, des cérémonies, des chasses,
+une variété d'événements amusants, voilà ce que demande leur imagination
+agile et voyageuse. Au début, dans la chanson de Roland, elle se
+contient encore; elle marche à grands pas, mais elle ne fait que
+marcher. Bientôt les ailes lui viennent: les incidents se multiplient;
+les géants et les monstres foisonnent; la vraisemblance disparaît, la
+chanson du jongleur s'allonge en poëme sous la main du trouvère; il
+parlerait, comme le vieux Nestor, cinq années ou même six années
+entières, sans se lasser ni s'arrêter. Quarante mille vers, ce n'est
+point trop pour contenter leur bavardage: esprit facile, abondant,
+curieux, conteur, tel est le génie de la race; les Gaulois, leurs pères,
+arrêtaient les voyageurs sur les routes pour leur faire conter des
+nouvelles, et se piquaient comme eux «de bien se battre et de facilement
+parler.»</p>
+
+<p>Avec les poëmes de chevalerie, ils ont la chevalerie; d'abord, il est
+vrai, parce qu'ils sont robustes, et <span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> qu'un homme fort aime à se
+prouver sa force en assommant ses voisins; mais aussi par désir de
+renommée et par point d'honneur. Par ce seul mot, l'honneur, tout
+l'esprit de la guerre est changé. Les poëtes saxons la peignaient comme
+une fureur meurtrière, comme une folie aveugle qui ébranlait la chair et
+le sang et réveillait les instincts de la bête de proie; les poëtes
+normands la décrivent comme un tournoi. La nouvelle passion qu'ils y
+font entrer, c'est la vanité et la galanterie; Guy de Warwick désarçonne
+tous les chevaliers de l'Europe pour mériter la main de la sévère et
+dédaigneuse Félice. Le tournoi lui-même n'est qu'une cérémonie, un peu
+brutale, à la vérité, puisqu'il s'agit de casser des bras et des jambes,
+mais brillante et française; faire parade d'adresse et de courage,
+étaler la magnificence de ses habits et de ses armes, être applaudi et
+plaire aux dames, de tels sentiments indiquent des hommes plus
+sociables, plus soumis à l'opinion, moins concentrés dans la passion
+personnelle, exempts de l'inspiration lyrique et de l'exaltation
+sauvage, doués d'un autre génie, puisqu'ils sont enclins à d'autres
+plaisirs.</p>
+
+<p>Ce sont là les hommes qui, en ce moment, débarquaient en Angleterre pour
+y importer de nouvelles m&oelig;urs et y importer un nouvel esprit,
+Français de fond, d'esprit et de langue, quoique avec des traits propres
+et provinciaux; entre tous, les plus positifs, attentifs au gain,
+calculateurs, ayant les nerfs et l'élan de nos soldats, mais avec des
+ruses et des précautions de procureurs; coureurs héroïques d'aventures
+<span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> profitables; ayant voyagé en Sicile, à Naples, et prêts à
+voyager à Constantinople, à Antioche, mais pour prendre le pays ou
+rapporter de l'argent; politiques déliés, habitués, en Sicile, à louer
+leur valeur au plus offrant, et capables, au plus fort de la croisade,
+de faire des affaires, à l'exemple de leur Bohémond qui, devant
+Antioche, spéculait sur la disette de ses alliés chrétiens et ne leur
+ouvrait la ville qu'à condition de la garder pour lui; conquérants
+méthodiques et persévérants, experts dans l'administration et féconds en
+paperasses, comme ce Guillaume qui avait su organiser une telle
+expédition et une telle armée, qui en tenait le rôle écrit, et qui
+allait cadastrer sur son Domesdaybook toute l'Angleterre: seize jours
+après le débarquement on vit à Hastings, par des effets sensibles, le
+contraste des deux nations.</p>
+
+<p>Les Saxons «toute la nuit mangèrent et burent. Vous les eussiez vus
+moult se démener, et saillir, et chanter,» avec les éclats d'une grosse
+joie bruyante<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85" title="Go to footnote 85"><span class="smaller">[85]</span></a>. Au matin, ils serrèrent derrière leurs palissades les
+masses compactes de leur lourde infanterie; et, la hache pendue au col,
+ils attendirent l'assaut. Les Normands, hommes avisés, calculèrent les
+chances du paradis et de l'enfer et voulurent mettre Dieu dans leurs
+intérêts. Robert Wace, leur historien et leur compatriote, n'est pas
+plus troublé par l'inspiration poétique qu'ils ne le sont par
+l'inspiration guerrière; et, la veille de la bataille, il a l'esprit
+aussi prosaïque et <span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> aussi lucide qu'eux<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86" title="Go to footnote 86"><span class="smaller">[86]</span></a>. Cet esprit parut
+aussi dans la bataille. Ils étaient, pour la plupart, archers et
+cavaliers, bons man&oelig;uvriers, adroits et agiles. Taillefer le
+jongleur, qui demanda l'honneur de frapper le premier coup, allait
+chantant, en vrai volontaire français, et faisant des tours
+d'adresse<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87" title="Go to footnote 87"><span class="smaller">[87]</span></a>. Arrivé devant les Anglais, <span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> il jeta trois fois sa
+lance, puis son épée en l'air, les recevant toujours par la poignée; et
+les pesants fantassins d'Harold, qui ne savaient que pourfendre les
+armures à coups de hache, «s'émerveillèrent, l'un disant à l'autre que
+c'était enchantement.» Pour Guillaume, entre vingt actions prudentes ou
+matoises, il fit deux bons calculs qui, dans ce grand embarras, le
+tirèrent d'affaire. Il ordonna à ses archers de tirer en l'air; ses
+flèches blessèrent beaucoup de Saxons au visage, et crevèrent l'&oelig;il
+d'Harold. Après cela, il feignit de fuir; les Saxons, ivres de joie et
+de colère, quittèrent leurs retranchements, et se livrèrent aux lances
+de ses cavaliers. Pendant le reste de la guerre, ils ne surent que se
+lever par petites bandes, combattre furieusement et se faire massacrer.
+La race forte, fougueuse et brutale se jette sur l'ennemi à la façon
+d'un taureau sauvage; les habiles chasseurs de Normandie la blessent
+avec dextérité, l'abattent et lui mettent le joug.</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Qu'est-ce donc que cette race française qui, par les armes et les
+lettres, fait, dans le monde une entrée si éclatante, et va dominer si
+visiblement qu'en Orient, <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> par exemple, on donnera son nom de
+Francs à tous les peuples de l'Occident? En quoi consiste cet esprit
+nouveau, inventeur précoce, ouvrier de toute la civilisation du moyen
+âge? Il y a dans chaque esprit une action élémentaire qui, incessamment
+répétée, compose sa trame et lui donne son tour: à la ville ou dans les
+champs, cultivé ou inculte, enfant ou vieillard, il passe sa vie et
+emploie sa force <i>à concevoir un événement ou un objet</i>; c'est là sa
+démarche originelle et perpétuelle, et il a beau changer de terrain,
+revenir, avancer, allonger et varier sa course, tout son mouvement n'est
+jamais qu'une suite de ces pas joints bout à bout; en sorte que la
+moindre altération dans la grandeur, la promptitude ou la sûreté de
+l'enjambée primitive transforme et régit toute la course, comme dans un
+arbre la structure du premier bourgeon dispose tout le feuillage et
+gouverne toute la végétation<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88" title="Go to footnote 88"><span class="smaller">[88]</span></a>. Quand le Français conçoit un événement
+ou un objet, il le conçoit vite et <i>distinctement</i>; nul trouble
+intérieur, nulle fermentation préalable d'idées confuses et violentes
+qui, à la fin concentrées et élaborées, fassent éruption par un cri. Les
+mouvements de son intelligence sont adroits et prompts comme ceux de ses
+membres; du premier coup, et sans effort, il met la main sur son idée.
+Mais il ne met la main que sur elle; il a laissé de côté tous les
+profonds prolongements enchevêtrés par <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> lesquels elle plonge et
+se ramifie dans ses voisines; il ne s'embarrasse pas d'eux, il n'y songe
+pas; il détache, cueille, effleure, et puis c'est tout. Il est privé,
+ou, si vous l'aimez mieux, il est exempt de ces soudaines demi-visions,
+qui, secouant l'homme, lui ouvrent en un instant les grandes profondeurs
+et les lointaines perspectives. C'est l'ébranlement intérieur qui
+suscite les images; n'étant point ébranlé, il n'imagine pas. Il n'est
+ému qu'à fleur de peau; la grande sympathie lui manque; il ne sent pas
+l'objet tel qu'il est, complexe et d'ensemble, mais par portions, avec
+une connaissance discursive et superficielle. C'est pourquoi nulle race
+en Europe n'est moins poétique. Regardez leurs épopées qui naissent, on
+n'en a jamais vu de plus prosaïques. Ce n'est pas le nombre qui manque:
+la chanson de Roland, Garin le Loherain, Ogier le Danois, Berthe aux
+grands pieds, il y en a une bibliothèque; bien plus, alors les m&oelig;urs
+sont héroïques et les âmes sont neuves; ils ont de l'invention, ils
+content des événements grandioses; et malgré tout cela, leurs récits
+sont aussi ternes que ceux des bavards chroniqueurs normands. Sans
+doute, quand Homère conte, il est clair autant qu'eux et développe comme
+eux; mais à chaque instant les magnifiques noms de l'Aurore aux doigts
+rosés, de l'Air au large sein, de la Terre divine et nourrice, de
+l'Océan qui ébranle la terre, viennent étaler leur floraison empourprée
+au milieu des discours et des batailles, et les grandes comparaisons
+surabondantes qui suspendent le récit annoncent un peuple plus <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span>
+enclin à jouir de la beauté qu'à courir droit au fait. Des faits ici,
+toujours des faits, il n'y a rien autre chose; le Français veut savoir
+si le héros tuera le traître, si l'amant épousera la demoiselle; ne le
+retardez pas dans la poésie ni les peintures. Il marche agilement vers
+l'issue, sans s'attarder aux rêves du c&oelig;ur, ou devant les richesses
+du paysage. Nulle splendeur, nulle couleur dans son récit: son style est
+tout à fait nu, jamais de figures; on peut lire dix mille vers de ces
+vieux poëmes sans en rencontrer une. Voulez-vous ouvrir le plus ancien,
+le plus original, le plus éloquent, à l'endroit le plus émouvant, la
+chanson de Roland au moment où Roland meurt? Le conteur est ému, et
+pourtant son langage reste le même, uni, sans accent, tant ils sont
+pourvus du génie de la prose et dépourvus du génie de la poésie! Il
+donne un abrégé de motifs, le sommaire des événements, la suite des
+raisons affligeantes, la suite des raisons consolantes<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89" title="Go to footnote 89"><span class="smaller">[89]</span></a>. Rien de
+plus. Ces hommes <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> voient la chose ou l'action en elle-même, et
+s'en tiennent à cette vue. Leur idée demeure exacte, nette et simple, et
+n'éveille pas une image voisine pour se confondre avec elle, se colorer
+et se transformer. Elle reste sèche; ils conçoivent une à une les
+parties de l'objet sans jamais les rassembler, comme les Saxons, en une
+brusque demi-vision passionnée et lumineuse. Rien de plus opposé à leur
+génie que les vrais chants et les profondes hymnes, telles que les
+moines anglais en chantent encore sous les voûtes basses de leurs
+églises. Ils seraient déroutés par les saccades et l'obscurité de ce
+langage. Ils ne sont pas capables de tels accès d'enthousiasme et de
+tels excès d'émotions. Ils ne crient jamais, ils parlent ou plutôt ils
+causent, et jusque dans les moments où l'âme bouleversée devrait, à
+force de trouble, cesser de penser et de sentir. Ainsi, dans un mystère,
+Amis, qui est lépreux, demande tranquillement à son ami Amille de tuer
+ses deux fils <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> pour le guérir de la lèpre, et Amille répond plus
+tranquillement encore<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90" title="Go to footnote 90"><span class="smaller">[90]</span></a>. Si jamais ils essayent de chanter, fût-ce
+dans le ciel, sur l'invitation de Dieu «un rondel haut et clair,» ils
+produiront<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91" title="Go to footnote 91"><span class="smaller">[91]</span></a> de petits raisonnements rimés aussi ternes que la plus
+terne des conversations. Poussez cette littérature à bout, regardez-la
+comme celle des Scaldes, au moment de la décadence, lorsque ses vices
+exagérés comme ceux des Scaldes manifestent avec un grossissement marqué
+le genre d'esprit qui la produit. Les Scaldes tombaient dans le
+galimatias; elle se perd dans le bavardage et la platitude. Le Saxon ne
+maîtrisait point son besoin d'exaltation; le Français ne contient pas la
+volubilité de sa langue. Il est trop long et trop clair, de même que le
+Saxon est trop obscur et trop court. L'un s'agitait et s'emportait avec
+excès; l'autre explique et développe sans mesure. Dès le douzième
+siècle, les chansons de Geste délayées débordent en <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> rapsodies
+et en psalmodies de trente à quarante mille vers. La théologie y entre;
+la poésie devient une litanie interminable, intolérable, où les idées
+expliquées, développées et répétées à l'infini, sans un élan d'émotion
+ni un accent d'invention, coulent comme une eau claire et fade, et
+bercent de leurs rimes monotones le lecteur édifié et endormi.
+Déplorable abondance des idées distinctes et faciles; on l'a retrouvée
+au dix-septième siècle, dans le cailletage littéraire qui s'échangeait
+au-dessous des grands hommes; c'est le défaut et le talent de la race.
+Avec cet art involontaire d'apercevoir et d'isoler du premier coup et
+nettement chaque partie de chaque objet, on peut parler, même à vide et
+toujours.</p>
+
+<p>Voilà la démarche primitive; comment se continue-t-elle dans la
+suivante? Ici apparaît un trait nouveau de l'esprit français, le plus
+précieux de tous. Il faut, pour qu'il comprenne, que la seconde idée
+soit <i>contiguë à la première</i>, sinon il est dérouté et s'arrête; il ne
+sait pas bondir irrégulièrement; il ne va que pas à pas, par un chemin
+droit; l'ordre lui est inné; sans étude et de prime abord, il
+désarticule et décompose l'objet ou l'événement tout compliqué, tout
+embrouillé, quel qu'il soit, et pose une à une les pièces à la suite des
+autres, en file, suivant leurs liaisons naturelles. Il a beau être
+barbare encore, son intelligence est une raison qui se déploie en
+s'ignorant. Rien de plus clair que le style de ses vieux contes et de
+ses premiers poëmes; ou ne s'aperçoit pas qu'on suit le conteur, tant sa
+démarche est aisée, tant le <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> chemin qu'il ouvre est uni, tant il
+se laisse glisser doucement et insensiblement d'une idée dans l'idée
+voisine; c'est pour cela qu'il conte si bien. Les chroniqueurs,
+Villehardouin, Joinville, Froissart, inventeurs de la prose, ont une
+aisance et une clarté dont nul n'approche et, par-dessus tout, un
+agrément, une grâce qu'ils ne cherchent point. La grâce est ici chose
+nationale, et vient de cette délicatesse native qui a horreur des
+disparates: point de chocs violents, leur instinct y répugne; ils les
+évitent dans les &oelig;uvres de goût comme dans les &oelig;uvres de
+raisonnement; ils veulent que les sentiments comme les idées se lient et
+ne se choquent pas. Ils portent<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92" title="Go to footnote 92"><span class="smaller">[92]</span></a> partout cet esprit mesuré, fin par
+excellence. Ils se gardent bien, en un sujet triste, de pousser
+l'émotion jusqu'au bout; ils évitent les grands mots. Souvenez-vous
+comme Joinville conte, en six lignes, la fin de son pauvre prêtre malade
+qui voulut achever de célébrer sa messe, et «oncques puis ne chanta et
+mourut.» Ouvrez un mystère, celui de Théophile, celui de la reine de
+Hongrie: quand on veut la brûler avec son enfant, elle dit deux petits
+vers sur «cette douce rosée qui est un si pur innocent;» rien de plus.
+Prenez un fabliau, même dramatique; lorsque le chevalier pénitent, qui
+s'est imposé de remplir un baril de ses larmes, meurt auprès de
+l'ermite, il ne lui demande qu'un don suprême:</p>
+
+<p class="poem10">
+ Que vous mettiez vos bras sur mi,<br>
+ Si mourrai aux bras mon ami.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> Peut-on exprimer un sentiment plus touchant d'une façon plus
+sobre? Il faut dire de leur poésie ce qu'on dit de certains tableaux:
+Cela est fait avec rien. Y a-t-il au monde quelque chose de plus
+délicatement gracieux que les vers de Guillaume de Lorris? L'allégorie
+enveloppe les idées pour leur ôter leur trop grand jour; des figures
+idéales, à demi transparentes, flottent autour de l'amant, lumineuses
+quoique dans un nuage, et le mènent parmi toutes les douceurs des
+sentiments nuancés jusqu'à la rose dont «la suavité replenist toute la
+plaine.» Cette délicatesse va si loin que dans Thibaut de Champagne,
+dans Charles d'Orléans, elle tourne à la mignardise, à la fadeur. Chez
+eux toutes les impressions s'atténuent: le parfum est si faible que
+souvent on ne le sent plus; à genoux devant leur dame, ils chuchotent
+des mièvreries et des gentillesses; ils aiment avec politesse et esprit;
+ils arrangent ingénieusement en bouquet «les paroles peintes,» toutes
+les fleurs «du langage frais et joli;» ils savent noter au passage les
+sentiments fugitifs, la mélancolie molle, la rêverie incertaine; ils
+sont aussi élégants, aussi beaux diseurs, aussi charmants que les plus
+aimables abbés du dix-huitième siècle: tant cette légèreté de main est
+propre à la race, et prompte à paraître sous les armures et parmi les
+massacres du moyen âge, aussi bien que parmi les révérences et les
+douillettes musquées de la dernière cour!&mdash;Vous la trouverez dans leur
+coloris comme dans leurs sentiments. Ils ne sont point frappés par la
+magnificence de la nature, ils n'en <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> voient guère que les jolis
+aspects; ils peignent la beauté d'une femme d'un seul trait qui n'est
+qu'aimable en disant «qu'elle est plus gracieuse que la rose en mai.»
+Ils ne ressentent pas ce trouble terrible, ce ravissement, ce soudain
+accablement de c&oelig;ur que montrent les poésies voisines; ils disent
+discrètement «qu'elle se mit à sourire, ce qui moult lui avenait.» Ils
+ajoutent, quand ils sont en humeur descriptive: «qu'elle eut douce
+haleine et savourée,» et le corps aussi blanc «comme est la neige sur la
+branche quand il a fraîchement neigé.» Ils s'en tiennent là; la beauté
+leur plaît, mais ne les transporte pas. Ils goûtent les émotions
+agréables, ils ne sont pas propres aux sensations violentes. Le profond
+rajeunissement des êtres, l'air tiède du printemps qui renouvelle et
+ébranle toutes les vies, ne leur suggère qu'un couplet gracieux; ils
+remarquent en passant que «déjà est passé l'hiver, que l'aubépine
+fleurit, et que la rose s'épanouit;» puis ils vont à leurs affaires.
+Légère gaieté prompte à passer, comme celle que fait naître un de nos
+paysages d'avril; un instant le conteur a regardé la fumée des ruisseaux
+qui monte autour des saules, la riante vapeur qui emprisonne la clarté
+du matin; puis, quand il a chantonné un refrain, il revient à son conte.
+Il veut s'amuser, c'est là son fort.</p>
+
+<p>Dans la vie, comme dans la littérature, c'est l'agrément qu'il
+recherche, non la volupté ou l'émotion. Il est égrillard et non
+voluptueux, friand et non gourmand. Il prend l'amour comme un
+passe-temps, non <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> comme une ivresse. C'est un joli fruit qu'il
+cueille, goûte et laisse. Encore faut-il noter que le meilleur du fruit,
+à ses yeux, c'est d'être un fruit défendu. Il se dit qu'il dupe un mari,
+«qu'il trompe une cruelle et croit gagner des pardons à cela<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93" title="Go to footnote 93"><span class="smaller">[93]</span></a>.» Il
+veut rire, c'est là son état préféré, le but et l'emploi de sa vie;
+surtout il veut rire aux dépens d'autrui. Le petit vers de ses fabliaux
+gambade et sautille comme un écolier en liberté, à travers toutes les
+choses respectées ou respectables, daubant sur l'Église, les femmes, les
+grands, les moines. Gabeurs, gausseurs, nos pères ont en abondance le
+mot et la chose, et la chose leur est si naturelle que, sans culture et
+parmi des m&oelig;urs brutales, ils sont aussi fins dans la raillerie que
+les plus déliés. Ils effleurent les ridicules, ils se moquent sans
+éclat, et comme innocemment; leur style est si uni, qu'au premier aspect
+on s'y méprend, on n'y voit pas de malice. On les croit naïfs, ils ont
+l'air de n'y point toucher; un mot glissé montre seul le sourire
+imperceptible: c'est l'âne, par exemple, qu'on appelle l'archiprêtre, à
+cause de son air sérieux et de sa soutane feutrée, et qui gravement se
+met à «orguenner.» Au bout de l'histoire, le fin sentiment du comique
+vous a pénétré sans que vous sachiez comment il est entré chez vous. Ils
+n'appellent pas les choses par leur nom, surtout en matière d'amour; ils
+vous les laissent deviner: ils vous jugent aussi éveillé et avisé
+qu'eux-mêmes<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94" title="Go to footnote 94"><span class="smaller">[94]</span></a>. Sachez bien qu'on a <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> pu choisir chez eux,
+embellir parfois, épurer peut-être, mais que leurs premiers traits sont
+incomparables. Quand le renard s'approche du corbeau pour lui voler son
+fromage, il débute en papelard, pieusement et avec précaution, en
+suivant les généalogies; il lui nomme «son bon père, don Rohart qui si
+bien chantait;» il loue sa voix qui est «si claire et si épurge.» Au
+mieux du monde chantissiez, si vous vous gardissiez des noix.» Renard
+est un Scapin, un artiste en inventions, non pas un simple gourmand; il
+aime la fourberie pour elle-même; il jouit de sa supériorité, il
+prolonge la moquerie. Quand Tibert le Chat, par son conseil, s'est pendu
+à la corde de la cloche en voulant sonner, il développe l'ironie, il la
+goûte et la savoure: il a l'air de s'impatienter contre le pauvre sot
+qu'il a pris au lacs, l'appelle orgueilleux, se plaint de ce que l'autre
+ne lui répond pas, de ce qu'il veut monter aux nues, et aller retrouver
+les saints. Et d'un bout à l'autre, cette longue épopée est pareille; la
+raillerie n'y cesse pas, et ne cesse pas d'être agréable. Renard a tant
+d'esprit qu'on lui pardonne tout. Le besoin de rire est le trait
+national, si particulier que les étrangers n'y entendent mot et s'en
+scandalisent. Ce plaisir ne ressemble en rien à la joie physique qui est
+méprisable parce qu'elle est grossière; au contraire, il aiguise
+l'intelligence, et fait découvrir mainte idée fine pu scabreuse; les
+fabliaux sont remplis de vérités sur <span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> l'homme et encore plus sur
+la femme, sur les basses conditions et encore plus sur les hautes; c'est
+une manière de philosopher à la dérobée et hardiment, en dépit des
+conventions et contre les puissances. Ce goût n'a rien de commun non
+plus avec la franche satire, qui est laide parce qu'elle est cruelle; au
+contraire, il provoque la bonne humeur; on voit vite que le railleur
+n'est point méchant, qu'il ne veut point blesser; s'il pique, c'est
+comme une abeille sans venin; un instant après il n'y pense plus; au
+besoin il se prendra lui-même pour objet de plaisanterie; tout son désir
+est d'entretenir en lui-même et en nous un pétillement d'idées
+agréables. Est-ce que vous ne voyez point ici et d'avance l'abrégé de
+toute la littérature française, l'impuissance de la grande poésie, la
+perfection subite et durable de la prose, l'excellence de tous les
+genres qui touchent à la conversation ou à l'éloquence; le règne et la
+tyrannie du goût et de la méthode; l'art et la théorie du développement
+et de l'arrangement; le don d'être mesuré, clair, amusant et piquant?
+Comment les idées s'ordonnent, voilà ce que nous avons enseigné à
+l'Europe; quelles sont les idées agréables, voilà ce que nous avons
+montré à l'Europe: et voilà ce que nos Français du onzième siècle vont
+pendant cinq cents ans, à coups de lance, puis à coups de bâton, puis à
+coups de férule, enseigner et montrer à leurs Saxons.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> V</h4>
+
+<p>Considérez donc ce Français, Normand, Angevin ou Manceau, qui dans sa
+cotte de maille bien fermée, avec son épée et sa lance, est venu
+chercher fortune en Angleterre. Il a pris le manoir de quelque Saxon
+tué, et s'y est établi avec ses soldais et ses camarades, leur donnant
+des terres, des maisons, des péages, à charge de combattre sous lui et
+pour lui, comme hommes d'armes, comme maréchaux, comme porte-bannières;
+c'est une ligue en vue du danger. En effet, ils sont en pays ennemi et
+conquis, et il faut bien qu'ils se soutiennent. Chacun s'est hâté de se
+bâtir une place de refuge, un château ou forteresse<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95" title="Go to footnote 95"><span class="smaller">[95]</span></a>, bien
+barricadée, en solides pierres, avec des fenêtres étroites, munie de
+créneaux, garnie de soldats, percée de meurtrières. Puis ils sont allés
+à Salisbury, au nombre de soixante mille, tous possesseurs de terres,
+ayant au moins de quoi entretenir un cheval ou une armure complète; là,
+mettant leur main dans celle de Guillaume; ils lui ont promis foi et
+assistance, et l'édit du roi a déclaré «qu'ils doivent être tous unis et
+conjurés comme des frères d'armes» pour se prêter défense et secours.
+Ils sont une colonie armée et campée à demeure, comme les Spartiates
+parmi <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> les Ilotes, et font des lois en conséquence. Quand un
+Français est trouvé mort dans un canton, les habitants doivent livrer le
+meurtrier, sinon ils payent quarante-sept marcs d'amende; si le mort est
+Anglais, c'est aux gens du lieu d'en faire la preuve par le serment de
+quatre proches parents du mort. Qu'ils se gardent de tuer un cerf, un
+sanglier ou une biche: pour un délit de chasse, ils auront les yeux
+crevés. De tous leurs biens, ils n'ont rien conservé qu'à «titre
+d'aumône,» ou à condition de tribut, ou sous serment d'hommage. Tel
+Saxon libre et propriétaire est devenu «serf de corps sur la glèbe de
+son propre champ<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96" title="Go to footnote 96"><span class="smaller">[96]</span></a>.» Telle Saxonne noble et riche sent peser sur ses
+épaules la main d'un valet normand devenu par force son mari ou son
+amant. Il y a des bourgeois saxons de deux sous, d'un sou, selon la
+somme qu'ils rapportent à leur maître; on les vend, on les engage, on
+les exploite de compte à demi, comme d'un b&oelig;uf ou d'un âne. Un abbé
+normand fait déterrer ses prédécesseurs saxons et jeter leurs ossements
+hors des portes. Un autre a des hommes d'armes qui, à coups d'épée,
+mettent à la raison ses moines récalcitrants. Imaginez, si vous pouvez,
+l'orgueil de ces nouveaux seigneurs, orgueil de vainqueurs, orgueil
+d'étrangers, orgueil de maîtres, nourri par les habitudes de l'action
+violente, et par la sauvagerie, l'ignorance et l'emportement de la vie
+féodale. «Tout ce qu'ils voulaient, disent les <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> vieux
+chroniqueurs, ils se le croyaient permis. Ils versaient le sang au
+hasard, arrachaient le morceau de pain de la bouche des malheureux et
+prenaient tout l'argent, les biens, la terre<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97" title="Go to footnote 97"><span class="smaller">[97]</span></a>.» Par exemple, «tous
+les gens du pays bas avaient grand soin de paraître humbles devant Ives
+Taillebois, et de ne lui adresser la parole qu'un genou en terre; mais
+quoiqu'ils s'empressassent de lui rendre tous les honneurs possibles et
+de payer tout ce qu'ils lui devaient et au delà, en redevances et en
+services, il les vexait, les tourmentait, les torturait, les
+emprisonnait, lançait ses chiens à la poursuite du bétail..., cassait
+les jambes et l'échine des bêtes de somme..., et faisait assaillir leurs
+serviteurs sur les routes à coups de bâton ou d'épée.» Ce n'était pas à
+de pareils malheureux<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98" title="Go to footnote 98"><span class="smaller">[98]</span></a> que les Normands pouvaient ou voulaient
+emprunter quelque idée ou quelque coutume; ils les méprisaient comme
+«brutaux et stupides.» Ils étaient parmi eux, comme les Espagnols au
+seizième siècle parmi leurs sujets d'Amérique, supérieurs par la force,
+supérieurs par la culture, plus instruits dans les lettres, plus experts
+dans les arts de luxe. Ils gardèrent leurs m&oelig;urs et leur langue.
+Toute l'Angleterre apparente, la cour du roi, les châteaux des nobles,
+les <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> palais des évêques, les maisons des riches, fut française,
+et les peuples scandinaves, dont soixante ans auparavant les rois saxons
+se faisaient chanter les poëmes, crurent que la nation avait oublié sa
+langue, et la traitèrent dans leurs lois comme si elle n'était plus leur
+s&oelig;ur.</p>
+
+<p>C'est donc une littérature française qui en ce moment s'établit au delà
+de la Manche<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99" title="Go to footnote 99"><span class="smaller">[99]</span></a>, et les conquérants font effort pour qu'elle soit bien
+française, bien purgée de tout alliage saxon. Ils y tiennent si fort que
+les nobles de Henri II envoient leurs fils en France pour les préserver
+des barbarismes. Pendant deux cents ans «les enfants à l'école, dit
+Hygden<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100" title="Go to footnote 100"><span class="smaller">[100]</span></a>, contre l'usage et l'habitude de toute nation, furent
+obligés de quitter leur langue propre, de traduire en français leurs
+leçons latines et de faire leurs exercices en français.» Les statuts des
+universités obligeaient les étudiants à ne converser qu'en français ou
+en latin. «Les enfants des gentilshommes apprenaient à parler français
+du moment où on les berçait dans leur berceau; et les campagnards
+s'étudiaient avec beaucoup de zèle à parler français pour se donner
+l'air de gentilshommes.» À plus forte raison la poésie est-elle
+française. Le Normand a amené avec lui son ménestrel; il y a un jongleur
+Taillefer qui chante la chanson de Roland à la bataille d'Hastings; il y
+a une jongleuse, Adeline, qui reçoit une terre dans le partage qui suit
+<span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> la conquête. Le Normand, qui raille les rois saxons, qui
+déterre les saints saxons et les jette hors des portes de l'église,
+n'aime que les idées et les vers français. C'est en vers français que
+Robert Wace lui rédige l'histoire légendaire de cette Angleterre qu'il
+vient de conquérir et l'histoire positive de cette Normandie où il a
+pied encore. Entrez dans une de ces abbayes, où viennent chanter les
+ménestrels, «où les clercs, après dîner et souper, lisent les poëmes,
+les chroniques des royaumes, les merveilles du monde<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101" title="Go to footnote 101"><span class="smaller">[101]</span></a>,» vous ne
+trouverez que vers latins ou français, prose française ou latine. Que
+devient l'anglais? Obscur, méprisé, on ne l'entend plus que dans la
+bouche des <i>francklins</i> dégradés, des <i>outlaws</i> de la forêt, des
+porchers, des paysans, de la basse classe. On ne l'écrit plus ou on ne
+l'écrit guère; insensiblement, on voit dans la chronique saxonne le
+vieil idiome s'altérer, puis s'éteindre; cette chronique s'arrête un
+siècle après la conquête<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102" title="Go to footnote 102"><span class="smaller">[102]</span></a>. Les gens qui ont assez de loisir et de
+sécurité pour lire ou écrire, sont Français; c'est pour eux que l'on
+invente et que l'on compose; la littérature s'accommode toujours au goût
+de ceux qui peuvent la goûter et la payer. Même les Anglais<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103" title="Go to footnote 103"><span class="smaller">[103]</span></a> se
+travaillent pour écrire en français; par exemple, Robert Grosthead, dans
+son <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> poëme allégorique sur le Christ; Peter Langtoft, dans sa
+Chronique d'Angleterre et dans sa Vie de Thomas Becket; Hue de Rotheland
+dans son poëme d'Ipomedon; Jean Hoveden et bien d'autres. Plusieurs
+écrivent la première moitié du vers en anglais, et la seconde en
+français: étrange marque de l'ascendant qui les façonne et les opprime.
+Encore au quinzième siècle<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104" title="Go to footnote 104"><span class="smaller">[104]</span></a> plusieurs de ces pauvres gens
+s'emploient à cette besogne; le français est le langage de la cour,
+c'est de cette langue qu'est venue toute poésie, toute élégance; on
+n'est qu'un pataud tant qu'on est inhabile à la manier. Ils s'y
+attachent comme nos vieux érudits aux vers latins; ils se francisent
+comme ceux-ci se latinisaient, de force, et avec une sorte de crainte,
+sachant bien qu'ils ne sont que des écoliers et des provinciaux. Un de
+leurs meilleurs poëtes, Gower, sur la fin de ses &oelig;uvres françaises,
+s'excuse humblement de n'avoir point «de Français la
+faconde.&mdash;Pardonnez-moi, dit-il, que de ce je forsvoie; je suis
+Anglais.»</p>
+
+<p>Après tout cependant, ni la race, ni la langue n'ont péri. Il faut bien
+que le Normand apprenne l'anglais pour commander à ses tenanciers; sa
+femme, la Saxonne, le lui parle, et ses fils le reçoivent des lèvres de
+leur nourrice; la contagion est bien forte, puisqu'il est obligé de les
+envoyer en France pour les préserver du jargon qui, sur son domaine,
+menace de les envahir et de les gâter. De génération en génération,
+<span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> la contagion gagne; on la respire dans l'air, à la chasse avec
+les forestiers, dans les champs avec les fermiers, sur les navires avec
+les matelots; car ce ne sont pas ces gens grossiers, tout enfoncés dans
+la vie corporelle, qui peuvent apprendre un langage étranger; par le
+simple poids de leur lourdeur, ils imposent leur idiome, au moins pour
+ce qui est des mots vivants. Que les termes savants, la langue du droit,
+les expressions abstraites et philosophiques, bref tous les mots qui
+tiennent à la réflexion et à la culture, soient français, rien ne s'y
+oppose, et c'est ce qui arrive; ces sortes d'idées et cette sorte de
+langue restent au-dessus du gros public, qui, ne pouvant les toucher, ne
+peut les changer; cela fait du français, du français colonial sans
+doute, avarié, prononcé les dents serrées, avec une contorsion de gosier
+«à la mode non de Paris, mais de Stradford-at-Bow;» néanmoins c'est
+encore du français. Au contraire, pour ce qui est des actions usuelles
+et des objets sensibles, c'est le peuple, c'est le Saxon qui les
+dénomme; ces noms vivants sont trop enfoncés et enracinés dans son
+expérience pour qu'il s'en déprenne, et toute la substance de la langue
+vient ainsi de lui. Voilà donc le Normand qui, lentement et par force,
+parle et entend l'anglais, un anglais déformé, francisé, mais pourtant
+anglais de séve et de souche; il y a mis du temps, deux cents ans: c'est
+sous Henri III seulement que la nouvelle langue s'achève en même temps
+que la nouvelle constitution, et de la même façon, par alliance et
+mélange; les bourgeois viennent siéger dans le parlement <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> avec
+les nobles, en même temps que les mots saxons viennent s'asseoir dans la
+langue côte à côte avec les mots français.</p>
+
+<h4>VI</h4>
+
+<p>Ainsi se forme l'anglais moderne, par compromis et obligation de
+s'entendre. Mais on devine bien que ces nobles, tout en parlant le
+patois naissant, ont gardé leur c&oelig;ur plein des idées et des goûte
+français; c'est la France qui demeure la patrie de leur esprit, et la
+littérature qui commence n'est qu'une traduction. Traducteurs, copistes,
+imitateurs, il n'y a pas autre chose. L'Angleterre est une province
+lointaine qui est à la France ce que les États-Unis, il y a trente ans,
+étaient à l'Europe; elle exporte des laines et importe des idées. Ouvrez
+les Voyages de sir John Mandeville<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105" title="Go to footnote 105"><span class="smaller">[105]</span></a>, le plus ancien prosateur, le
+Villehardouin du pays; son livre n'est que la traduction d'une
+traduction<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106" title="Go to footnote 106"><span class="smaller">[106]</span></a>: <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> «Vous saurez, dit-il, que j'ai mis ce livre
+de <i>latin</i> en <i>français</i>, et l'ai mis derechef de <i>français</i> en
+<i>anglais</i>, afin que chaque homme de ma nation puisse l'entendre.» Il
+écrit d'abord en latin, c'est la langue des clercs; puis en français,
+c'est la langue du beau monde; enfin il se ravise et découvre que les
+barons, ses compatriotes, à force de gouverner des rustres saxons, ont
+cessé de leur parler normand, et que le reste de la nation ne l'a jamais
+su; il transcrit son manuscrit en anglais, et, par surcroît, prend soin
+de l'éclaircir, sentant qu'il parle à des esprits moins ouverts. «Il
+advint une fois, disait-il en français<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107" title="Go to footnote 107"><span class="smaller">[107]</span></a>, que Mahomet allait dans une
+chapelle où il y avait un saint ermite. Il entra en la chapelle où il y
+avait une petite huisserie et basse, et était bien petite la chapelle;
+et alors devint la porte si grande qu'il semblait que ce fût la porte
+d'un palais.» Il s'arrête, se reprend, veut mieux s'expliquer pour les
+auditeurs d'outre-Manche, et dit en anglais: «Et quand Mahomet entra
+dans la chapelle, laquelle était chose petite et basse, et n'avait
+qu'une porte petite et basse, alors l'entrée commença à devenir si
+grande, si large et si haute, que c'était comme si c'eût été l'entrée
+d'un grand monastère ou la porte d'un palais<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108" title="Go to footnote 108"><span class="smaller">[108]</span></a>.» Vous voyez qu'il
+<span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> amplifie, et se croit tenu d'assener et d'enfoncer trois ou
+quatre fois de suite la même idée pour la faire entrer dans un cerveau
+anglais; sa pensée s'est allongée, alourdie, et gâtée au passage. Ainsi
+que toute copie, la nouvelle littérature est médiocre, et répète sa
+voisine, avec des mérites moindres et des défauts plus grands.</p>
+
+<p>Voyons donc ce que notre baron normand va se faire traduire: d'abord les
+chroniques<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109" title="Go to footnote 109"><span class="smaller">[109]</span></a> de Geoffroy Gaimar, de Robert Wace, qui sont l'histoire
+fabuleuse d'Angleterre continuée jusqu'au temps présent, plate rapsodie
+rimée, rendue en anglais par une rapsodie non moins plate. Le premier
+Anglais qui s'y essaye est un prêtre d'Ernely, Layamon<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110" title="Go to footnote 110"><span class="smaller">[110]</span></a>, encore
+empêtré <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> dans le vieil idiome, qui tantôt parvient à rimer,
+tantôt n'y réussit pas, tout barbare et enfant, incapable de développer
+une idée suivie, et qui balbutie de petites phrases heurtées ou
+inachevées, à la façon des anciens Saxons; après lui un moine, Robert de
+Gloucester<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111" title="Go to footnote 111"><span class="smaller">[111]</span></a>, et un chanoine, Robert de Brunne<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112" title="Go to footnote 112"><span class="smaller">[112]</span></a>, tous deux aussi
+insipides et aussi clairs que leurs modèles français; en cela ils se
+sont francisés et ont pris le trait marquant de la race, c'est-à-dire
+l'habitude et le talent de raconter aisément, de voir les objets
+émouvants sans émotion profonde, d'écrire de la poésie prosaïque,
+<span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> de discourir et développer, de croire que des phrases
+terminées par des sons semblables sont de vrais vers. Nos honnêtes
+versificateurs anglais d'outre-Manche, comme leurs précepteurs de
+Normandie et de l'Île-de-France, garnissent de rimes des dissertations
+et des histoires qu'ils appellent poëmes. À cette époque, en effet, sur
+le continent, toute l'encyclopédie des écoles descend ainsi dans la rue,
+et Jean de Meung, dans son poëme de <i>la Rose</i>, est le plus ennuyeux des
+docteurs. Pareillement ici Robert de Brunne traduit en vers le Manuel
+des péchés de l'évêque Grosthead; Adam Davie<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113" title="Go to footnote 113"><span class="smaller">[113]</span></a> versifie des histoires
+tirées de l'Écriture; Hampole<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114" title="Go to footnote 114"><span class="smaller">[114]</span></a> compose <i>l'Aiguillon de conscience</i>.
+Les titres seuls font bâiller; que sera-ce du texte! «Nous sommes faits
+pour obéir à la volonté de Dieu&mdash;et pour accomplir ses saints
+commandements.&mdash;Car de tous ses ouvrages grands ou petits,&mdash;l'homme est
+la principale créature.&mdash;Tout ce qu'il a fait a été fait pour l'homme,
+comme vous le verrez prochainement<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115" title="Go to footnote 115"><span class="smaller">[115]</span></a>.» C'est là un poëme, vous ne vous
+en doutiez guère; appelez-le sermon, c'est son vrai nom; il continue,
+bien divisé, bien allongé, limpide, et vide; la <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> littérature
+qui l'entoure et lui ressemble témoigne de son origine par son bavardage
+et sa netteté.</p>
+
+<p>Elle en témoigne aussi par d'autres traits plus agréables. Il y a çà et
+là des escapades plus ou moins gauches vers le domaine de l'esprit; par
+exemple, une ballade pourvue de calembours contre Richard, roi des
+Romains, qui fut pris à la bataille de Lewes. Ailleurs la grâce ne
+manque pas, la douceur non plus. Personne n'a parlé si vite et si bien
+aux dames que les Français du continent, et ils n'ont point tout à fait
+oublié ce talent en s'établissant en Angleterre. On s'en aperçoit vite à
+la façon dont ils célèbrent la Madone; rien de plus différent du
+sentiment saxon, tout biblique, que l'adoration chevaleresque de la Dame
+souveraine, de la Vierge charmante et sainte qui fut le véritable dieu
+du moyen âge. Elle respire dans cet hymne aimable<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116" title="Go to footnote 116"><span class="smaller">[116]</span></a>: «Bénie sois-tu,
+Dame,&mdash;pleine de délices célestes,&mdash;suave fleur du paradis,&mdash;mère de
+douceur.&mdash;Bénie sois-tu, Dame,&mdash;si brillante et si belle;&mdash;tout mon
+espoir est en toi&mdash;le jour et la nuit<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117" title="Go to footnote 117"><span class="smaller">[117]</span></a>.» Il n'y a qu'un pas, un pas
+bien <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> petit et bien facile à faire, entre ce culte tendre de la
+Vierge et les sentiments des cours d'amour; les rimeurs anglais le font,
+et quand ils veulent louer les dames terrestres, ils prennent, ici comme
+tout à l'heure, nos idées et même nos formes de vers. L'un compare sa
+maîtresse à toutes sortes de pierres précieuses et de fleurs. D'autres
+chantent de vraies chansons amoureuses, parfois sensuelles: «Entre mars
+et avril<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118" title="Go to footnote 118"><span class="smaller">[118]</span></a>&mdash;quand les branches commencent à bourgeonner&mdash;et que les
+petits oiseaux ont envie&mdash;de chanter leurs chansons,&mdash;je vis dans
+l'attente d'amour&mdash;pour la plus gracieuse de toutes les choses.&mdash;Elle
+peut m'apporter des délices;&mdash;je suis à son commandement.&mdash;Un heureux
+lot que j'ai eu là!&mdash;Je crois qu'il m'est venu du ciel.&mdash;Mon amour a
+quitté toutes les autres femmes&mdash;et s'est posé sur Alison.»&mdash;«Avec ton
+amour, dit un autre, ma douce bien-aimée, tu ferais mon bonheur,&mdash;un
+doux baiser de ta bouche serait ma guérison<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119" title="Go to footnote 119"><span class="smaller">[119]</span></a>.» N'est-ce point là la
+vive et chaude imagination <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> du Midi? Ils parlent du printemps
+et de l'amour, «du temps beau et joli» comme des trouvères, même comme
+des troubadours. La sale chaumière enfumée, le noir château féodal, où
+tous, sauf le maître, couchent pêle-mêle sur la paille dans la grande
+salle de pierre, la pluie froide, la terre fangeuse rendent délicieux le
+retour du soleil et de l'air tiède. «L'été est venu.&mdash;Chante haut,
+coucou!&mdash;L'herbe croît, la prairie est en fleurs&mdash;et le bois
+pousse.&mdash;Chante, coucou.&mdash;la brebis bêle après l'agneau,&mdash;la vache mugit
+après le veau.&mdash;Le taureau tressaille,&mdash;le chevreuil va s'abriter (dans
+la fougère).&mdash;Chante joyeusement, coucou,&mdash;coucou, coucou!&mdash;Tu chantes
+bien, coucou.&mdash;Ne cesse pas maintenant de chanter<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120" title="Go to footnote 120"><span class="smaller">[120]</span></a>.» Voilà des
+peintures <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> riantes, comme en fait en ce moment Guillaume de
+Lorris, même plus riches et plus vivantes, peut-être parce que le poëte
+a trouvé ici pour soutien le sentiment de la campagne qui, en ce pays,
+est profond et national. D'autres, plus imitateurs, essayent des gaietés
+comme celles de Rutebeuf et des fabliaux, des malices naïves<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121" title="Go to footnote 121"><span class="smaller">[121]</span></a> et
+même des polissonneries satiriques. Bien entendu, il s'agit ici de
+dauber sur les moines. En tout pays français ou qui imite la France, le
+plus visible emploi des couvents est de fournir matière aux contes
+égrillards et salés. Il s'agit de la vie qu'on mène à l'abbaye de
+Cocagne, «belle abbaye pleine de moines blancs et gris.» «Les murs sont
+tout en pâtés&mdash;de chair, de poissons,&mdash;de riches viandes&mdash;les plus
+agréables qu'homme puisse manger;&mdash;les tuiles sont des gâteaux de fleur
+de farine,&mdash;les créneaux sont des pouddings gras.&mdash;Quoique le paradis
+soit gai et gracieux,&mdash;Cocagne est un plus beau pays<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122" title="Go to footnote 122"><span class="smaller">[122]</span></a>.» C'est ici le
+triomphe de la gueule et de <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> la mangeaille. Ajoutez qu'un
+couvent de «jeunes nonnes» est auprès, que lorsque les jours d'été sont
+chauds, elles prennent une barque et descendent la rivière «pour
+apprendre une oraison,» qu'on pouvait détailler au moyen âge, mais sur
+laquelle il faut glisser vite aujourd'hui.</p>
+
+<p>Mais ce que le baron se fait le plus volontiers traduire, ce sont les
+poëmes de chevalerie, car ils lui peignent en beau sa propre vie. Comme
+il étale de la magnificence, et qu'il a importé le luxe et les
+jouissances de France, il veut que son trouvère les lui remette sous les
+yeux. La vie à ce moment, en dehors de la guerre et même pendant la
+guerre, est une grande parade, une sorte de fête éclatante et
+tumultueuse. Quand Henri II voyage<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123" title="Go to footnote 123"><span class="smaller">[123]</span></a>, il emmène avec lui une
+multitude de cavaliers, de fantassins, des chariots à bagages, des
+tentes, des chevaux de charge, des comédiens, des courtisanes, des
+prévôts de courtisanes, des cuisiniers, des confiseurs, des mimes, des
+danseurs, des barbiers, des entremetteurs, des parasites; au matin,
+lorsqu'on s'ébranle, tout cela crie, chante, se bouscule et fait tapage
+et cohue <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> «comme si l'enfer était déchaîné.» William
+Longchamps, même en temps de paix, ne voyageait qu'avec une escorte de
+mille chevaux. Lorsque l'archevêque Becket vint en France, il fit son
+entrée dans la ville avec deux cents chevaliers, quantité de barons et
+de nobles, et une armée de serviteurs, tous richement armés et équipés;
+lui-même s'était muni de vingt-quatre costumes; deux cent cinquante
+enfants marchaient d'abord, chantant des chansons nationales; puis les
+chiens, puis les chariots, puis douze chevaux de charge, montés chacun
+par un singe et un homme; puis les écuyers avec les écus et les chevaux
+de guerre; puis d'autres écuyers, les fauconniers, les officiers de la
+maison, les chevaliers, les prêtres; enfin, l'archevêque lui-même avec
+ses amis particuliers. Figurez-vous ces processions, et aussi ces
+régalades; car les Normands, depuis la conquête<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124" title="Go to footnote 124"><span class="smaller">[124]</span></a>, «ont pris des
+Saxons l'habitude de boire et manger avec excès;» aux noces de Richard
+de Cornouailles on servit trente mille plats. Vous pouvez ajouter qu'ils
+sont restés galants et pratiquent de point en point le grand précepte
+des cours amoureuses; sachez bien qu'au moyen âge le sixième sens n'est
+pas resté plus oisif que les autres. Notez enfin que les tournois
+abondent, c'est une sorte d'opéra qu'ils se donnent à eux-mêmes. Ainsi
+va leur vie tout aventureuse et décorative, promenée en plein air et au
+soleil, parmi les cavalcades et les armes; ils représentent et se
+réjouissent de représenter. Par exemple, <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> le roi d'Écosse étant
+venu à Londres avec cent chevaliers<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125" title="Go to footnote 125"><span class="smaller">[125]</span></a>, tous, mettant pied à terre,
+abandonnèrent au peuple leurs chevaux avec les superbes caparaçons, et
+aussitôt cinq seigneurs anglais qui étaient là suivirent par émulation
+leur exemple. Au milieu de la guerre, ils se divertissaient; Édouard
+III<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126" title="Go to footnote 126"><span class="smaller">[126]</span></a>, dans une de ses expéditions contre le roi de France, emmena
+avec lui trente fauconniers, et fit la campagne, chassant et combattant
+tour à tour<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127" title="Go to footnote 127"><span class="smaller">[127]</span></a>. Une autre fois, dit Froissart, les chevaliers qui se
+joignirent à l'armée portaient un emplâtre sur un de leurs yeux, ayant
+fait v&oelig;u de ne point le quitter jusqu'à ce qu'ils eussent fait des
+exploits dignes de leurs maîtresses. Par dévergondage d'esprit, ils
+pratiquent la poésie; par légèreté d'imagination, ils jouent avec la
+vie: Édouard III fait bâtir à Windsor une salle et une table ronde, et
+dans un de ses tournois, à Londres, comme dans un conte de fées,
+soixante dames, assises sur des palefrois, conduisent chacun un
+chevalier avec une chaîne d'or. N'est-ce point là le triomphe des
+galantes et frivoles façons françaises? Sa femme Philippa servait de
+modèle aux artistes pour leurs madones; elle paraissait sur les champs
+de bataille, écoutait Froissart qui <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> la fournissait de
+moralités, d'amours, et «de beaux dires»; à la fois déesse, héroïne et
+lettrée, et tout cela agréablement, n'est-ce point là la vraie
+souveraine de la chevalerie polie? C'est à ce moment, comme aussi en
+France sous Louis d'Orléans et les ducs de Bourgogne, que s'épanouit la
+plus élégante fleur de cette civilisation romanesque, dépourvue de bon
+sens, livrée à la passion, tournée vers le plaisir, immorale et
+brillante, et qui, comme ses voisines d'Italie et de Provence, faute de
+sérieux, ne put durer.</p>
+
+<p>Toutes ces merveilles, les conteurs en font l'étalage dans leurs récits.
+Voyez cette peinture du vaisseau qui amène en Angleterre la mère du roi
+Richard: «Le gouvernail était d'or pur;&mdash;le mât était d'ivoire;&mdash;les
+cordes de vraie soie,&mdash;aussi blanches que le lait,&mdash;la voile était en
+velours.&mdash;Ce noble vaisseau était, en dehors, tout tendu de draperies
+d'or...&mdash;Il y avait dans ce vaisseau&mdash;des chevaliers et des dames de
+grande puissance;&mdash;et dedans était une dame&mdash;brillante comme le soleil à
+travers le verre<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128" title="Go to footnote 128"><span class="smaller">[128]</span></a>.» En pareils sujets ils ne tarissent jamais. Quand
+le roi <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> de Hongrie veut consoler sa fille affligée, il lui
+propose de la mener à la chasse dans un chariot couvert de velours
+rouge, «avec des draperies d'or fin au-dessus de sa tête, avec des
+étoffes de damas blanc et azur, diaprées de lis nouveaux.&mdash;Les pommeaux
+seront en or, les chaînes en émail.&mdash;Elle aura d'agiles genêts
+d'Espagne, caparaçonnés de velours éclatant qui descendra jusqu'à
+terre.&mdash;Il y aura de l'hypocras, du vin doux, des vins de Grèce, du
+muscat, du vin clair, du vin du coucher, des pâtés de venaison, et les
+meilleurs oiseaux à manger qu'on puisse prendre.» Quand elle aura chassé
+avec le lévrier et le faucon, et qu'elle sera de retour au logis, «elle
+aura fêtes, danses, chansons, des enfants, grands et petits, qui
+chanteront comme font les rossignols; puis à son concert du soir, des
+voix graves et des voix de fausset, soixante chasubles de damas
+brillant, pleines de perles, avec des ch&oelig;urs, et le son des
+orgues.&mdash;Puis elle ira s'asseoir à souper, dans un bosquet vert, sous
+des tapisseries brodées de saphirs. Cent chevaliers bien comptés
+joueront aux boules pour l'amuser dans les allées fraîches. Puis une
+barque viendra la prendre, pleine de trompettes et de clairons, avec
+vingt-quatre rames, pour la promener sur la rivière. Puis elle demandera
+le vin aromatisé du soir, avec des dattes et des friandises. Quarante
+torches la ramèneront dans sa chambre; ses draps seront en toile de
+Rennes, son oreiller sera brodé de rubis. Quand elle sera couchée dans
+son lit moelleux, on suspendra dans sa chambre <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> une cage d'or
+où brûleront des aromates, et si elle ne peut dormir, toute la nuit les
+ménestrels veilleront pour elle<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129" title="Go to footnote 129"><span class="smaller">[129]</span></a>.» J'en ai passé, il y en a trop;
+l'idée disparaît comme une page de missel sous les enluminures. C'est
+parmi ces fantaisies et ces splendeurs que <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> les poëtes se
+complaisent et s'égarent, et le tissu, comme les broderies de leur
+toile, porte la marque de ce goût pour le décor. Ils la composent
+d'aventures, c'est-à-dire d'événements extraordinaires et surprenants.
+Tantôt c'est la vie du prince Horn qui, jeté tout jeune sur un vaisseau,
+est poussé sur la côte d'Angleterre, <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> et, devenu chevalier, va
+reconquérir le royaume de son père. Tantôt c'est l'histoire de sir Guy
+qui délivre les chevaliers enchantés, pourfend le géant Colbrand, va
+défier et tuer le sultan jusque dans sa tente. Je n'ai pas à conter ces
+poëmes, ils ne sont point anglais, ils ne sont que traduits; mais, ici
+comme en France, ils pullulent, ils emplissent l'imagination de ce jeune
+monde, et ils vont aller s'exagérant jusqu'au moment où, tombés
+jusqu'aux plus bas fonds de la fadeur et de l'invraisemblance, ils sont
+enterrés pour toujours par Cervantès. Que diriez-vous d'une société qui,
+pour toute littérature, aurait l'opéra et ses fantasmagories? C'est
+pourtant une littérature de ce genre qui nourrit les esprits au moyen
+âge. Ce n'est point la vérité qu'ils demandent, mais le divertissement,
+le divertissement violent et vide, avec des éblouissements et des
+secousses. Ce sont bientôt des voyages impossibles, des défis
+extravagants qu'ils veulent voir, un tapage de combats, un entassement
+de magnificences, un imbroglio de hasards; de l'histoire intérieure, nul
+souci: ils ne s'intéressent pas aux événements du c&oelig;ur, c'est le
+dehors qui les attache; ils demeurent comme des enfants les yeux fixés
+sur un défilé d'images coloriées et grossies et, faute de pensée, ne
+sentent pas qu'ils n'ont rien appris.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> VII</h4>
+
+<p>Au-dessous de ce songe chimérique, qu'y a-t-il? Les brutales et
+méchantes passions humaines, déchaînées d'abord par la rage religieuse,
+puis livrées à elles-mêmes, et, sous un appareil de courtoisie
+extérieure, aussi mauvaises qu'auparavant. Voyez le roi populaire,
+Richard C&oelig;ur de Lion, et comptez ses boucheries et ses meurtres: «Le
+roi Richard, dit le poëme, est le meilleur roi qu'on trouve en aucun
+geste<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130" title="Go to footnote 130"><span class="smaller">[130]</span></a>.» Je le veux bien, mais s'il a le c&oelig;ur d'un lion, il en a
+aussi l'estomac. Un jour, sortant de maladie, sous les murs de
+Saint-Jean-d'Acre, il veut à toute force manger du porc. Point de porc.
+On tue un jeune Sarrasin frais et tendre, on le cuit, on le sale, le roi
+le mange et le trouve très-bon; après quoi il veut voir la tête de son
+cochon. Le cuisinier la lui apporte en tremblant. Il se met à rire, et
+dit que l'armée n'a plus rien à craindre de la famine, qu'elle a des
+provisions sous la main. Il prend la ville, et aussitôt les ambassadeurs
+de Saladin viennent lui demander grâce pour les prisonniers. Richard
+fait décapiter trente des plus nobles, ordonne à son cuisinier de faire
+bouillir les têtes, et d'en servir une à chaque ambassadeur, avec un
+écriteau portant le nom et la <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> famille du mort. Cependant, en
+leur présence, il mange la sienne de bon appétit, et leur dit de
+raconter à Saladin de quelle façon les chrétiens font la guerre, et s'il
+est vrai qu'ils aient peur de lui. Puis il fait conduire les soixante
+mille prisonniers dans une plaine. «Là, ils entendirent les anges du
+ciel&mdash;qui disaient: Seigneurs, tuez, tuez.&mdash;N'en épargnez pas;
+coupez-leur la tête.&mdash;Le roi Richard entendit la voix des anges, et
+remercia Dieu et sa sainte croix<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131" title="Go to footnote 131"><span class="smaller">[131]</span></a>.» Là-dessus, on les décapite tous;
+quand il prend une ville, c'est sa coutume de faire tout égorger,
+enfants et femmes. Telle était la dévotion du moyen âge, non pas
+seulement dans les romans, comme ici, mais dans l'histoire: à la prise
+de Jérusalem, toute la population, soixante-dix mille personnes, fut
+massacrée.</p>
+
+<p>Ainsi percent, jusque dans les récits chevaleresques, les instincts
+farouches et débridés de la brute sanguinaire. À côté d'eux, les récits
+authentiques la montrent à l'&oelig;uvre. C'est Henri II qui, irrité contre
+un page, saute sur lui pour lui arracher les yeux. C'est Jean sans Terre
+qui fait mourir de faim vingt-trois otages dans une prison. C'est
+Édouard II qui fait pendre et éventrer en une fois vingt-huit nobles, et
+qu'on tuera en lui enfonçant un fer rouge dans <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> les entrailles.
+Regardez chez Froissart, en France comme ici, les débauches et les
+meurtres de la grande guerre de Cent ans, puis ici les tueries de la
+guerre des Deux Roses; dans les deux pays, l'indépendance féodale
+aboutit à la guerre civile, et le moyen âge sombre sous ses vices. La
+courtoisie chevaleresque, qui recouvrait la férocité native, disparaît
+comme une draperie subitement consumée par l'irruption d'un incendie; en
+ce temps-là, en Angleterre, on tue les nobles de préférence, et aussi
+les prisonniers, même des enfants, avec insulte, et de sang rassis.
+Qu'est-ce donc que l'homme a appris dans cette civilisation et par cette
+littérature? En quoi s'est-il humanisé? Quelles maximes de justice,
+quelles habitudes de réflexion, quel assemblage de jugements vrais cette
+culture a-t-elle interposé entre ses désirs et ses actions, pour modérer
+sa fougue? Il a rêvé, il a imaginé une sorte de cérémonial élégant pour
+mieux parler aux seigneurs et aux dames, il a trouvé le code galant du
+petit Jehan de Saintré. Mais l'éducation véritable, où est-elle? En quoi
+a profité Froissart de toute sa vaste expérience? C'est un enfant
+aimable et bavard; ce qu'on appelle alors sa poésie, la poésie neuve,
+n'est qu'un babil raffiné, une puérilité vieillotte. Quelques
+rhétericiens, comme Christine de Pisan, essayent de calquer des périodes
+d'après l'antique; mais de toutes parts la littérature avorte. Nul ne
+pense; voici sir John de Mandeville qui a couru l'univers cent cinquante
+ans après Villehardouin, et qui a l'esprit aussi fermé que
+Villehardouin. Légendes et fables extravagantes, <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> toutes les
+crédulités et toutes les ignorances foisonnent dans son livre. S'il veut
+expliquer pourquoi la Palestine a passé de main en main, sans rester
+jamais sous une domination fixe, «c'est que Dieu ne veut pas qu'elle
+soit longtemps entre les mains de traîtres et pécheurs, chrétiens ou
+autres.» Il a vu à Jérusalem, sur les degrés du temple, la marque des
+pieds de l'âne que Notre-Seigneur montait «lorsqu'il entra le dimanche
+des Rameaux.» Il décrit les Éthiopiens, gens qui n'ont qu'un pied, mais
+si large qu'ils peuvent s'en servir comme d'un parasol. Il cite une île
+où «les gens sont hauts de dix-huit ou trente pieds de haut, et non
+vêtus, fors de peaux de bêtes;» puis une autre île «où il y a moult
+diverses femmes et cruelles, qui ont pierres précieuses dedans les yeux,
+et ont telle vue que si elles regardent un homme par dépit, elles le
+tuent seulement du regard comme fait un coq basilic.» Le bonhomme conte,
+et puis c'est tout; le doute et le bon sens n'ont guère de place encore
+dans ce monde. Point de jugement ni de réflexion personnelle; il met les
+faits les uns au bout des autres, sans les lier autrement; son livre
+n'est qu'un miroir qui reproduit les souvenirs de ses yeux et de ses
+oreilles. «Et tous ceux qui diront un Pater et un <i>Ave Maria</i> à mon
+intention, je les fais participants, et leur octroie part à tous les
+saints pèlerinages que je fis oncques en ma vie.» C'est là sa fin,
+appropriée au reste. Ni la morale publique ni la science publique n'ont
+gagné quelque chose à ces trois siècles de culture. Cette culture
+française, vainement imitée <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> dans toute l'Europe, n'a fait
+qu'orner les dehors de l'homme, et le vernis dont elle l'a paré se fane
+déjà partout ou s'écaille. C'est pis en Angleterre, où il est plus
+extérieur et plus mal appliqué qu'en France, où des mains étrangères
+l'ont plaqué; et où il n'a pu recouvrir qu'à demi la croûte saxonne, où
+cette croûte est demeurée fruste et rude. Voilà pourquoi trois siècles
+durant, pendant tout le premier âge féodal, la littérature des Normands
+d'Angleterre, composée d'imitations, de traductions, de copies
+maladroites, est vide.</p>
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<p>Qu'est devenu cependant le peuple vaincu? Est-ce que la vieille souche
+sur laquelle sont venues se greffer les brillantes fleurs continentales
+n'a produit aucune pousse littéraire qui lui soit propre? Est-ce que
+pendant tout ce temps elle est demeurée stérile sous la hache normande
+qui a tranché tous ses bourgeons? Elle a végété bien peu, mais elle a
+végété pourtant. La race subjuguée n'est pas une nation démembrée,
+disloquée, déracinée, inerte comme les populations du continent qui, au
+sortir de la longue exploitation romaine, ont été livrées à l'invasion
+désordonnée des barbares; elle fait massé, elle est restée attachée à
+son sol, elle est en pleine séve; ses parties n'ont point été
+transposées, elle a été simplement décapitée pour recevoir, à son
+sommet, un faisceau de branches étrangères. Elle en a souffert, cela est
+vrai; mais enfin la <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> plaie s'est fermée, les deux séves se sont
+mêlées<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132" title="Go to footnote 132"><span class="smaller">[132]</span></a>. Même les dures et roides ligatures dans lesquelles le
+conquérant l'a serrée, ajoutent dorénavant à sa fixité et à sa force. La
+terre a été cadastrée, chaque titre vérifié, défini et écrit<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133" title="Go to footnote 133"><span class="smaller">[133]</span></a>,
+chaque droit ou redevance chiffrée, chaque homme enregistré à sa place,
+avec sa condition, ses devoirs, sa provenance et sa valeur; en sorte que
+la nation est comme enveloppée dans un réseau dont nulle maille ne
+rompt. Si désormais elle se développe, c'est dans ce cadre. Sa
+constitution est faite, et c'est dans cette enceinte définitive et
+fermée que l'homme va se déployer et agir. Solidarité et lutte: voilà
+les deux effets de ce grand établissement réglementé qui forme et
+maintient en corps, d'un côté l'aristocratie conquérante, de l'autre la
+nation conquise; de même qu'à Rome l'importation systématique des
+vaincus dans la plèbe, et l'organisation forcée des patriciens en face
+de la plèbe, enrégimenta les particuliers en deux ordres dont
+l'opposition et l'union formèrent l'État. Ainsi se façonne et s'achève,
+ici comme à Rome, le caractère national par l'habitude d'agir en corps,
+par le respect du droit écrit, par l'aptitude politique et pratique, par
+le développement de l'énergie <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> militante et patiente. C'est le
+domsday-book qui, enserrant cette jeune société dans une discipline
+rigide, a fait du Saxon l'Anglais que nous voyons aujourd'hui.</p>
+
+<p>Lentement, par degrés, à travers les douloureuses plaintes des
+chroniqueurs, on voit ce nouvel homme se former en s'agitant, comme un
+enfant qui crie parce qu'une machine d'acier en le blessant lui fortifie
+la taille. Si réduits et rabaissés que soient les Saxons, ils ne sont
+pas tous tombés dans la populace. Quelques-uns<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134" title="Go to footnote 134"><span class="smaller">[134]</span></a>, presque dans chaque
+comté, sont demeurés seigneurs de leurs terres, à condition d'en faire
+hommage au roi. Un grand nombre sont devenus vassaux de barons normands,
+et, à ce titre, demeurent propriétaires. Un plus grand nombre deviennent
+<i>socagers</i>, c'est-à-dire possesseurs libres, grevés d'une redevance,
+mais pourvus du droit d'aliéner leur bien, et les vilains saxons
+trouvent en tous ces hommes des patrons, comme jadis la plèbe rencontra
+des chefs dans les nobles italiens transplantés à Rome. C'est un
+patronage effectif que celui de ces Saxons, restés debout; car ils ne
+sont point isolés; des mariages communs, comme jadis ceux des patriciens
+et des plébéiens à Rome, ont, dès l'abord, uni les deux races<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135" title="Go to footnote 135"><span class="smaller">[135]</span></a>; le
+Normand, beau-frère <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> d'un Saxon, se défend lui-même en
+défendant son beau-frère; dans ces temps de troubles surtout, et dans
+une société armée, les parents, les alliés, sont obligés de se serrer
+les uns contre les autres pour faire ferme. Après tout, il faut bien que
+les nouveaux venus tiennent compte de leurs sujets: car ces sujets ont
+un c&oelig;ur et un courage d'hommes; les Saxons, comme les plébéiens de
+Rome, se souviennent de leur rang natal et de leur indépendance
+première. On s'en aperçoit aux plaintes et à l'indignation des
+chroniqueurs, aux grondements et aux menaces de révolte populaire, aux
+longues amertumes avec lesquelles ils se remettent incessamment sous les
+yeux la liberté antique, à la faveur dont ils accueillent les audaces et
+la rébellion des <i>outlaws</i>. Il y avait des familles saxonnes à la fin du
+douzième siècle qui, par un v&oelig;u perpétuel, s'étaient engagées à
+porter la barbe longue, de père en fils, en mémoire des coutumes
+nationales et de la vieille patrie. De pareils hommes, même tombés à
+l'état de <i>socagers</i>, même déchus jusqu'à la condition de vilains, ont
+le cou plus roide que les misérables colons du continent, foulés et
+façonnés par les quatre siècles de fiscalité romaine. Par leurs
+sentiments comme par leur condition, ils sont les débris rompus, mais
+aussi les rudiments vivants d'un peuple libre. On ne va pas avec eux
+jusqu'au bout de l'oppression. Ils font le corps de la nation, le corps
+laborieux, courageux, <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> qui fournit la force. Les grands barons
+sentent que pour résister au roi, c'est là qu'il faut s'appuyer. Bientôt
+en stipulant pour eux-mêmes<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136" title="Go to footnote 136"><span class="smaller">[136]</span></a>, ils stipulent aussi pour tous les
+hommes libres, même pour les marchands, même pour les vilains.
+Dorénavant, «nul marchand ne sera privé de sa marchandise, nul vilain de
+ses instruments de travail; nul homme libre, marchand ou vilain, ne sera
+taxé déraisonnablement pour un petit délit. Nul homme libre ne sera
+arrêté ou emprisonné, ou dépossédé de sa terre, ou poursuivi en aucune
+façon, si ce n'est par le jugement légal de ses pairs et selon la loi du
+pays.» Ainsi protégés, ils se relèvent et ils agissent. Il y a une cour
+dans chaque comté où tous les francs tenanciers, petits ou grands, se
+réunissent pour délibérer des affaires municipales, rendre la justice,
+et nommer ceux qui répartiront l'impôt. Le Saxon à la barbe rouge, au
+teint clair, aux grandes dents blanches, vient s'y asseoir à côté du
+Normand; on y voit des franklins, pareils à celui que décrit Chaucer,
+«sanguin de complexion,» libéral et grand mangeur comme ses ancêtres,
+amateur de repues franches, «chez qui le pain, la bière sont toujours
+sur la table,» dont la maison n'est jamais sans viande cuite au four,
+chez qui la mangeaille est si plantureuse «que chair et poisson neigent
+dans son logis,» qui «a maintes grasses perdrix en cage, qui a maintes
+brèmes et maints brochets dans son étang,» qui tempête contre son
+cuisinier, «si la sauce <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> n'est pas piquante et forte,» et «dont
+la table reste à demeure, prête et garnie toute la journée.» C'est un
+homme important; il a été shérif, chevalier du comté; il figure «aux
+sessions<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137" title="Go to footnote 137"><span class="smaller">[137]</span></a>. À côté de lui, parfois dans l'assemblée, le plus souvent
+dans l'assistance, sont les <i>yeomen</i>, fermiers, forestiers, gens de
+métiers, ses compatriotes, hommes musculeux et décidés, bien disposés à
+défendre leur propriété, à soutenir de leurs acclamations, avec leurs
+poings, et aussi avec leurs armes, celui qui prendra en main leurs
+intérêts. Croyez-vous qu'on néglige le mécontentement de gens <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span>
+comme celui que voici?<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138" title="Go to footnote 138"><span class="smaller">[138]</span></a>.» «Un vigoureux rustre, par la messe! gros
+de charnure et d'os, court, large d'épaules, épais comme un arbre noué,»
+capable «de gagner partout le bélier à la lutte: point de portes dont il
+ne pût faire sauter la barre, ou qu'il ne pût en courant enfoncer avec
+sa tête. Sa barbe était rousse comme le poil d'une truie ou d'un renard,
+et large comme une pelle. Sur l'aile droite du nez, il avait une verrue
+et sur elle une touffe de poils roux comme les soies d'une oreille de
+truie. Ses narines étaient larges et noires, et sa bouche large comme
+une fournaise. Il portait à son côté une épée et un bouclier; c'était un
+querelleur et un gaillard<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139" title="Go to footnote 139"><span class="smaller">[139]</span></a>.» Voilà les figures athlétiques, les
+culasses carrées, les façons de taureau joyeux, qu'on trouve encore
+là-bas, entretenues par <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> le porter et la viande, soutenues par
+l'habitude des exercices du corps et des coups de poing. Ce sont ces
+hommes qu'il faut se représenter quand on veut comprendre comment s'est
+établie en ce pays la liberté politique. Peu à peu ils voient se
+rapprocher d'eux les simples chevaliers, leurs collègues à la cour du
+comté, trop pauvres pour assister avec les grands barons aux assemblées
+royales. Ils font corps avec eux par la communauté des intérêts, par la
+ressemblance des m&oelig;urs, par le voisinage des conditions; ils les
+prennent pour représentants; il les <i>élisent</i><a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140" title="Go to footnote 140"><span class="smaller">[140]</span></a>. À présent, ils sont
+entrés dans la vie publique, et voici venir une recrue qui, en les
+renforçant, les y assiéra pour toujours. Les villes dévastées par la
+conquête se sont repeuplées peu à peu. Elles ont obtenu ou arraché des
+chartes; les bourgeois se sont rachetés des tributs arbitraires qu'on
+levait sur eux, ils ont acquis le sol de leurs maisons, ils sont unis
+sous des maires et des aldermen; chaque ville maintenant, sous les liens
+du grand rets féodal, est une puissance; Leicester, révolté contre le
+roi, appelle au Parlement<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141" title="Go to footnote 141"><span class="smaller">[141]</span></a>, pour s'autoriser et se soutenir, deux
+bourgeois de chacune d'elles. Dorénavant, les anciens vaincus,
+campagnards ou citadins, se sont redressés jusqu'à la vie politique.
+S'ils se taxent, c'est volontairement; ils ne payent rien qu'ils
+n'accordent; au commencement du quatorzième siècle, leurs députés réunis
+font la Chambre des communes, <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> et, à la fin du siècle
+précédent, l'archevêque de Cantorbéry, parlant au nom du roi, disait
+déjà au pape: «C'est la coutume du royaume d'Angleterre que, dans toutes
+les affaires relatives à l'état de ce royaume, on prenne l'avis de tous
+ceux qui y sont intéressés.»</p>
+
+<h4>IX</h4>
+
+<p>S'ils ont acquis des libertés, c'est qu'ils les ont conquises; les
+circonstances y ont aidé, mais le caractère a fait davantage. La
+protection des grands barons et l'alliance des simples chevaliers les a
+fortifiés; mais c'est par leur rudesse et leur énergie native qu'ils se
+sont tenus debout. Car, regardez le contraste qu'ils font en ce moment
+avec leurs voisins. Qu'est-ce qui amuse le peuple en France? Les
+fabliaux, les malins tours du renard, l'art de duper le seigneur
+Ysengrin, de lui prendre sa femme, de lui escroquer son dîner, de le
+faire rosser sans danger pour soi et par autrui, bref le triomphe de la
+pauvreté jointe à l'esprit sur la puissance jointe à la sottise; le
+héros populaire est déjà le plébéien rusé, gouailleur et gai, qui
+s'achèvera plus tard dans Panurge et Figaro, assez peu disposé à
+résister en face, trop fin pour aimer les grosses victoires et les
+façons de lutteur, enclin, par agilité d'esprit, à tourner autour des
+obstacles, et n'ayant qu'à toucher les gens du bout du doigt pour les
+faire tomber dans le panneau. Ici il a d'autres m&oelig;urs: c'est Robin
+Hood, un vaillant <i>outlaw</i>, qui vit <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> librement et
+audacieusement dans la forêt verte, et fait en franc c&oelig;ur la guerre
+au shérif et à la loi<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142" title="Go to footnote 142"><span class="smaller">[142]</span></a>. Si jamais un homme en un pays fut populaire,
+c'est celui-là. «C'est lui, dit un vieil historien, que le bas peuple
+aime tant à fêter par des jeux et des comédies, et dont l'histoire
+chantée par des ménétriers l'intéresse, plus qu'aucune autre.» Au
+seizième siècle, il avait encore son jour de fête, chômé par tous les
+gens des petites villes et des campagnes. L'évêque Latimer, faisant sa
+tournée pastorale, avertit un jour qu'il prêcherait. Le lendemain,
+allant à l'église, il trouva les portes closes et attendit plus d'une
+heure avant qu'on apportât la clef. Enfin, un homme vint et lui dit:
+«Messire, ce jour est un jour de grande occupation pour nous; nous ne
+pouvons vous entendre, c'est le jour de Robin Hood; tous les gens de la
+paroisse sont au loin à couper des branches pour Robin Hood; ce n'est
+pas la peine de les attendre.»&mdash;L'évêque fut obligé de quitter son
+costume ecclésiastique, et de continuer sa route, laissant sa place aux
+archers habillés de vert, qui jouaient sur un théâtre de feuillée les
+rôles de Robin Hood, de Petit-Jean et de sa bande. En effet, c'est le
+héros national: Saxon d'abord, et armé en guerre contre les gens de loi,
+«contre les évêques et archevêques,» dont les juridictions sont si
+pesantes; généreux de plus, et donnant à un pauvre chevalier ruiné des
+habits, un cheval et de l'argent pour racheter sa terre engagée à un
+<span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> abbé rapace; compatissant d'ailleurs et bon envers le pauvre
+monde, recommandant à ses gens de ne pas faire de mal aux yeomen ni aux
+laboureurs; mais par-dessus tout hasardeux, hardi, fier, allant tirer de
+l'arc sous les yeux du shérif et à sa barbe, et prompt aux coups, soit
+pour les embourser, soit pour les rendre. Il a tué quatorze forestiers
+sur quinze qui voulaient le prendre; il tue le shérif, le juge, le
+portier de la ville; il en tuera bien d'autres; tout cela joyeusement,
+gaillardement, en brave garçon qui mange bien, qui a la peau dure, qui
+vit en plein air, et en qui surabonde la vie animale. «Quand le taillis
+est brillant et que l'herbe est belle&mdash;et les feuilles larges et
+longues,&mdash;il est gai en se promenant dans la belle forêt&mdash;d'entendre les
+petits oiseaux chanter.» Ainsi commencent quantité de ballades, et ce
+beau temps qui donne aux cerfs et aux taureaux l'envie de foncer en
+avant avec leurs cornes, donne à ceux-ci l'idée d'aller échanger des
+coups d'épée ou de bâton. Robin a rêvé que deux yeomen le rossaient, il
+veut aller les chercher, et repousse avec colère Petit-Jean, qui s'offre
+pour aller en avant. «Combien de fois m'est-il arrivé d'envoyer mes
+hommes en avant,&mdash;et rester moi-même en arrière!&mdash;N'était la peur de
+faire éclater mon arc,&mdash;Jean, je te casserais la tête.» Il va donc seul,
+et rencontre le robuste yeomen, Gui de Gisborne. «Quiconque n'eût été ni
+leur allié ni leur parent,&mdash;eût eu un bien beau spectacle,&mdash;de voir
+comment les deux yeomen arrivèrent l'un contre l'autre&mdash;avec leurs lames
+brunes et brillantes;&mdash;de <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> voir comment les deux yeomen se
+combattirent&mdash;deux heures d'un jour d'été.&mdash;Et tout ce temps, ni Robin
+Hood, ni messire Guy,&mdash;ne songèrent à fuir<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143" title="Go to footnote 143"><span class="smaller">[143]</span></a>.» Vous voyez que Guy le
+yeoman est aussi brave que Robin Hood: il est venu le chercher dans le
+bois, et tire de l'arc presque aussi bien que lui. C'est que cette
+vieille poésie populaire n'est pas l'éloge d'un bandit isole, mais de
+toute une classe, la yeomanry. «Dieu fasse miséricorde à l'âme de Robin
+Hood,&mdash;et sauve tous les bons yeomen!» Ainsi finissent beaucoup de
+ballades. Le yeomen vaillant, dur aux coups, bon tireur, expert au jeu
+de l'épée et du bâton, est le <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> favori. Il y a là une redoutable
+bourgeoisie armée et habituée à se servir de ses armes. Regardez-les à
+l'&oelig;uvre: «Ce serait une honte de t'attaquer, dit le joyeux Robin au
+garde<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144" title="Go to footnote 144"><span class="smaller">[144]</span></a>, nous sommes trois, et tu es seul.» L'autre n'a pas peur, «il
+fait en arrière un saut de trente pieds,&mdash;même un saut de trente et un
+pieds,&mdash;s'appuie le dos contre une broussaille,&mdash;et le pied contre une
+pierre&mdash;il combat ainsi toute une longue journée,&mdash;toute une longue
+journée d'été,&mdash;jusqu'à ce que leurs épées se soient brisées entre leurs
+mains sur leurs larges boucliers<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145" title="Go to footnote 145"><span class="smaller">[145]</span></a>.» Souvent même Robin n'a pas
+l'avantage. Arthur le hardi tanneur, «avec son bâton de huit pieds et
+demi, qui aurait abattu un veau,» combat contre Robin deux heures
+durant; le sang coule, ils se sont fendu la tête, ils sont «comme des
+sangliers à la chasse.» Robin enchanté lui dit que dorénavant il peut
+passer sans payer dans la forêt. «Grand merci pour rien, répond l'autre,
+j'ai gagné mon passage&mdash;et j'en rends grâce à mon bâton, non à
+toi.»&mdash;Qui es-tu donc? demande Robin.&mdash;«Je suis un tanneur, répliqua le
+vaillant Arthur;&mdash;j'ai travaillé longtemps <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> à Nottingham,&mdash;et
+si tu veux y venir, je jure et fais v&oelig;u&mdash;que je tannerai ta peau pour
+rien.»&mdash;«Grand merci, mon brave, dit le joyeux Robin,&mdash;puisque tu es si
+bon et si libéral;&mdash;et si tu veux tanner ma peau pour rien&mdash;j'en ferai
+autant pour la tienne<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146" title="Go to footnote 146"><span class="smaller">[146]</span></a>.» Sur ces offres gracieuses, ils
+s'embrassent; <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> un franc échange de loyales gourmades les
+prépare toujours à l'amitié.&mdash;C'est ainsi que Robin a essayé Petit-Jean,
+qu'il aima depuis toute sa vie. Petit-Jean avait sept pieds de haut, et
+se trouvant sur un pont, refusait de céder la place. L'honnête Robin ne
+voulut pas se servir contre lui de son arc, alla couper un bâton, long
+de sept pieds, et ils convinrent amicalement de combattre sur le pont
+jusqu'à ce que l'un d'eux tombât à l'eau. Ils frappent et cognent
+tellement «que leurs os résonnent;» à la fin, c'est Robin qui tombe, et
+il n'en a que plus d'estime pour Petit-Jean. Une autre fois, ayant une
+épée, il est rossé par un chaudronnier qui n'a qu'un bâton; plein
+d'admiration, il lui donne cent livres. Une fois c'est par un potier qui
+refuse le péage, une autre fois c'est par un berger. Ils se battent
+ainsi par passe-temps; leurs boxeurs encore aujourd'hui, avant chaque
+assaut, se donnent amicalement la main; on s'assomme en ce pays,
+honorablement, sans rancune, ni fureur, ni honte. Les dents cassées, les
+yeux pochés, les côtes enfoncées n'exigent pas de vengeance meurtrière;
+il paraît que les os sont plus solides et les nerfs moins sensibles ici
+qu'ailleurs. Les meurtrissures une fois données et reçues, ils se
+prennent par la main et dansent ensemble <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> sur l'herbe
+verte<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147" title="Go to footnote 147"><span class="smaller">[147]</span></a>. «Trois hommes joyeux, trois hommes joyeux, nous étions trois
+hommes joyeux.» Comptez, de plus, que ces gens-là, dans chaque paroisse,
+s'exercent tous les dimanches à l'arc, et sont les premiers archers du
+monde, que, dès la fin du quatorzième siècle, l'affranchissement
+universel des vilains multiplie énormément leur nombre, et vous
+comprendrez comment à travers tous les tiraillements et tous les
+changements des grands pouvoirs du centre, la liberté du sujet subsiste.
+Après tout, la seule garantie permanente et invincible, en tout pays et
+sous toute constitution, c'est ce discours intérieur que beaucoup
+d'hommes se font, et qu'on sait qu'ils se font: «Si quelqu'un touche mon
+bien, entre dans ma maison, se met sur mon chemin et me moleste, qu'il
+prenne garde; j'ai de la patience, mais j'ai aussi de bons bras, de bons
+camarades, une bonne lame, et, à certains moments, la résolution ferme,
+coûte que coûte, de lui planter ma lame jusqu'au manche dans le gosier.»</p>
+
+<h4>X</h4>
+
+<p>Ainsi pensait sir John Fortescue, chancelier d'Angleterre sous Henri VI,
+exilé en France pendant la guerre des Deux Roses, un des plus anciens
+prosateurs, et le premier qui ait jugé et expliqué la constitution de
+son <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> pays<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148" title="Go to footnote 148"><span class="smaller">[148]</span></a>. «C'est la lâcheté, dit-il, et le manque de
+c&oelig;ur et de courage qui empêche les Français de se soulever, et non la
+pauvreté<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149" title="Go to footnote 149"><span class="smaller">[149]</span></a>. Aucun Français n'a ce courage comme un Anglais. On a
+souvent vu en Angleterre trois ou quatre bandits, par pauvreté, se jeter
+sur sept ou huit hommes honnêtes, et les voler tous; mais on n'a point
+vu en France sept ou huit bandits assez hardis pour voler trois ou
+quatre hommes honnêtes. C'est pourquoi il est tout à fait rare que des
+Français soient pendus pour vol à main armée, car ils n'ont point le
+c&oelig;ur de faire une action si terrible. Aussi y a-t-il plus d'hommes
+pendus en Angleterre en un an pour vol à main armée et pour meurtre,
+qu'il y en a de pendus en France pour la même espèce de crime en sept
+ans.... Si l'Anglais est pauvre et voit un autre homme ayant des
+richesses qu'on puisse lui prendre par force, il ne manquera pas de le
+faire, à moins qu'il ne soit lui-même tout à fait honnête<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150" title="Go to footnote 150"><span class="smaller">[150]</span></a>.» Ceci
+jette un jour subit et terrible sur l'état violent de cette société
+armée <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> où les coups de main sont journaliers, et où chacun
+riche ou pauvre, vit la main sur la garde de son épée. Il y a sous
+Édouard I<sup>er</sup> de grandes bandes de malfaiteurs qui courent le pays et
+combattent quand on veut les prendre; il faut que les habitants de la
+ville s'attroupent, et aussi ceux des villes voisines, «avec des cris et
+des huées,» pour les poursuivre et les saisir. Il y a sous Édouard III
+des barons qui chevauchent avec de grandes escortes d'hommes d'armes et
+d'archers, «occupant les manoirs, enlevant les dames et les demoiselles,
+mutilant, tuant, rançonnant les gens jusque dans leurs maisons, comme si
+c'était en pays ennemi, et quelquefois venant devant les juges aux
+sessions, en telle façon, et en si grande force que les juges sont
+effrayés et n'osent faire justice<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151" title="Go to footnote 151"><span class="smaller">[151]</span></a>.» Lisez les lettres de la famille
+Paston, sous Henri VI et Édouard IV, et vous verrez comment la guerre
+privée est à chaque porte, comme il faut se munir d'hommes et d'armes,
+être debout pour défendre son bien, compter sur soi, sur sa vigueur et
+son courage. C'est cet excès de vigueur et cette promptitude aux coups
+qui, après leurs victoires en France, les a poussés l'un contre l'autre
+en Angleterre, dans les boucheries des Deux Roses. Les <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span>
+étrangers qui les voient sont étonnés de leur force de corps et de
+c&oelig;ur, «des grandes pièces de b&oelig;uf» qui alimentent leurs muscles,
+de leurs habitudes militaires, de leur farouche obstination «de bêtes
+sauvages<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152" title="Go to footnote 152"><span class="smaller">[152]</span></a>.» Ils ressemblent à leurs bouledogues, race indomptable,
+qui, dans la folie de leur courage, «vont les yeux fermés se jeter dans
+la gueule d'un ours de Russie, et se font écraser la tête comme une
+pomme pourrie.» Cet étrange état d'une société militante, si plein de
+dangers et qui exige tant d'efforts, ne les effraye pas. Le roi Édouard,
+ayant ordonné de mettre les perturbateurs en prison sans procédure, et
+ne point les relâcher sous caution ni autrement, les communes déclarent
+l'ordonnance «horriblement vexatoire,» réclament, refusent d'être trop
+protégées. Moins de paix, mais plus d'indépendance. Ils maintiennent les
+garanties du sujet aux dépens de la sécurité du public et préfèrent la
+liberté turbulente à l'ordre arbitraire: mieux vaut souffrir des
+maraudeurs qu'on peut combattre que des prévôts sous lesquels il
+faudrait plier.</p>
+
+<p>C'est cette fière et persistante pensée qui produit et conduit tout le
+livre de Fortescue. «Il y a deux sortes de royautés, dit-il, desquelles
+l'une est le gouvernement royal et absolu, l'autre est le gouvernement
+royal et constitutionnel<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153" title="Go to footnote 153"><span class="smaller">[153]</span></a>.» Le premier est établi en France, le
+second en Angleterre. «Et ils diffèrent en <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> cela que le premier
+peut gouverner ses peuples par des lois qu'il fera lui-même, et ainsi
+mettre sur eux des tailles et autres impositions, telles qu'il voudra,
+sans leur consentement. Le second ne peut pas gouverner ses peuples par
+d'autres lois que par celles qu'ils ont consenties; et ainsi ne peut
+mettre sur eux des impositions sans leur consentement<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154" title="Go to footnote 154"><span class="smaller">[154]</span></a>.» Dans un
+État comme celui-ci, c'est la volonté du peuple qui est «la première
+chose vivante, et qui envoie le sang dans la tête et dans tous les
+membres du corps politique.... Et de même que la tête du corps physique
+ne peut changer ses nerfs, ni refuser à ses membres les forces et le
+sang qui doit les alimenter, de même le roi qui est la tête du corps
+politique ne peut changer les lois de ce corps, ni enlever à son peuple
+sa substance lorsque celui-ci réclame et refuse.... Un roi de cette
+sorte n'a été élevé à sa dignité que pour protéger les sujets de la loi,
+leurs corps et leurs biens, et le peuple ne lui a délégué de pouvoir que
+pour cet objet; il ne lui est pas permis d'en exercer un autre<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155" title="Go to footnote 155"><span class="smaller">[155]</span></a>.»
+Voici <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> donc, dès le quinzième siècle, toutes les idées de
+Locke; tant la pratique est puissante à suggérer la théorie! tant la
+jouissance de la liberté fait vite découvrir aux hommes la nature de la
+liberté! Fortescue va plus loin: il oppose, pied à pied, la loi romaine,
+héritage des peuples latins, à la loi anglaise, héritage des peuples
+teutoniques: l'une, &oelig;uvre de princes absolus, et toute portée à
+sacrifier l'individu; l'autre, &oelig;uvre de la volonté commune, et toute
+portée à protéger la personne. Il oppose les maximes des juris-consultes
+impériaux qui accordent «force de loi à tout ce qu'a décidé le prince,»
+aux statuts d'Angleterre <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> «qui, bien loin d'être établis par la
+volonté du prince, sont décrétés du consentement de tout le royaume, par
+la sagesse de plus de trois cents hommes élus, en sorte qu'ils ne
+peuvent nuire au peuple ni manquer de lui être avantageux.» Il oppose la
+nomination arbitraire des fonctionnaires impériaux à l'élection du
+shérif qui, chaque année, pour chaque comté, est choisi par le roi entre
+trois chevaliers ou écuyers du comté désignés par le Conseil des Lords
+spirituels et temporels, des <i>justices</i>, des barons de l'Échiquier et
+d'autres grands officiers. Il oppose la procédure romaine, qui se
+contente de deux témoignages pour condamner un homme, au jury, aux trois
+récusations permises, aux admirables garanties d'équité dont
+l'honnêteté, le nombre, la réputation et la condition des jurés
+entourent la sentence. Ainsi protégées, les communes d'Angleterre ne
+peuvent manquer d'être florissantes. Considérez, au contraire, dit-il au
+jeune <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> prince qu'il instruit, l'état des communes en France.
+Par les tailles, la gabelle, les impôts sur le vin, les logements des
+gens de guerre, elles sont réduites à l'extrême misère. «Vous les avez
+vues en voyageant.... Elles sont si appauvries et détruites, qu'elles ne
+peuvent presque pas vivre: ils boivent de l'eau, ils mangent des pommes
+avec du pain bien brun fait de seigle. Ils ne mangent pas de viande, si
+ce n'est rarement un peu de lard, ou quelque chose des entrailles et de
+la tête des bêtes tuées pour les nobles et les marchands.... Les gens
+d'armes leur mangent leurs volailles, tellement qu'il leur reste à peine
+les &oelig;ufs, qui sont pour eux un très-grand régal. Ils ne portent point
+de laine, hormis un pauvre gilet sous leur vêtement de dessus, qui est
+fait de grosse toile et qu'ils appellent une blouse. Leurs culottes sont
+de toile pareille, et ne passent pas le genou, en sorte que le reste de
+la jambe est nu. Leurs femmes et leurs enfants vont pieds nus.... Car
+plusieurs d'entre eux qui avaient coutume de payer chaque année à leur
+seigneur un écu pour leur terre, payent maintenant au roi, par-dessus
+cet écu, cinq écus. C'est pourquoi ils sont contraints par nécessité de
+tellement veiller, travailler, fouiller le sol pour vivre, que leur
+corps est tout appauvri et leur espèce réduite à néant. Ils vont courbés
+et sont faibles, et ne sont pas capables de combattre et de défendre le
+royaume; ils n'ont point d'armes non plus, ni d'argent pour en
+acheter<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156" title="Go to footnote 156"><span class="smaller">[156]</span></a>.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> «Voilà les fruits du gouvernement absolu. Mais, béni soit Dieu!
+notre terre est régie par une meilleure loi, et, à cause de cela, le
+peuple de ce pays n'est point dans une telle pénurie; les gens n'y sont
+point non plus maltraités dans leurs personnes; mais ils sont riches, et
+ont toutes les choses nécessaires pour l'entretien de leur corps. C'est
+pourquoi ils sont puissants et capables de résister aux adversaires du
+royaume qui leur font ou voudront leur faire tort. Et ceci est le fruit
+de ce <i>jus politicum et regale</i> sous lequel nous vivons.... Tout
+habitant de ce royaume jouit des fruits que lui produit sa terre, ou que
+lui rapportent ses bêtes, et aussi de tous les profits qu'il peut faire
+<span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> par son industrie propre ou par celle d'autrui, sur terre et
+sur mer; il en use à son gré, et personne ne l'en empêche, par rapine ou
+injustice, sans lui faire une juste compensation<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157" title="Go to footnote 157"><span class="smaller">[157]</span></a>.... Il n'est point
+appelé en justice, sinon devant les juges ordinaires et selon la loi du
+pays, ni saisi dans ses possessions ou dans ses biens-meubles, ni arrêté
+pour un crime, si grand ou si énorme qu'il soit, sinon selon la loi du
+pays et devant les juges susdits.... C'est pourquoi les gens de ce pays
+sont bien fournis d'or et d'argent et de toutes les choses nécessaires à
+la vie. Ils ne boivent point d'eau, si ce n'est par pénitence; ils
+mangent abondamment de toutes les sortes de chairs et de poissons. Ils
+ont des étoffes de bonne laine pour tous leurs vêtements; même ils ont
+quantité de couvertures dans leurs maisons, et de toutes les choses
+qu'on fait en laine; ils sont riches en mobiliers, en instruments de
+culture, et en toutes les choses qui servent à mener une vie tranquille
+et heureuse, chacun selon son état.» Tout cela vient de la constitution
+du pays, et de la distribution de la terre. Tandis que dans les autres
+contrées on ne trouve qu'une populace de pauvres et ça et là quelques
+seigneurs, l'Angleterre est si couverte et remplie de possesseurs de
+terres et de champs, «qu'il n'y a point de domaine si petit qui ne
+renferme un chevalier, un écuyer, ou quelque propriétaire, comme ceux
+qu'on appelle franklins, enrichi de grandes possessions, et aussi
+d'autres francs <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> tenanciers, et beaucoup de yeomen capables,
+par leurs revenus, de faire un jury dans la forme ci-dessus mentionnée.
+Car il y a dans ce pays plusieurs yeomen qui peuvent dépenser plus de
+six cents écus par an.» Ce sont eux qui sont la substance du pays<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158" title="Go to footnote 158"><span class="smaller">[158]</span></a>.
+«Ils sont très-supérieurs<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159" title="Go to footnote 159"><span class="smaller">[159]</span></a>, dit un autre auteur au siècle suivant,
+aux simples laboureurs et aux journaliers. Ils ont de bonnes maisons où
+ils vivent à l'aise et travaillent pour s'enrichir. La plupart sont des
+fermiers qui entretiennent eux-mêmes plusieurs domestiques. C'est cette
+classe d'hommes qui s'est rendue jadis si redoutable aux Français, et,
+bien qu'ils ne soient appelés ni maîtres ni messires, comme les
+gentilshommes et les <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> chevaliers, mais simplement Jean et
+Thomas, ils ont rendu de grands services dans nos guerres. Nos rois, ont
+livré avec eux huit batailles, et se tenaient dans leurs rangs qui
+formaient l'infanterie de nos armées, tandis que les rois de France se
+tenaient au milieu de leur cavalerie; le prince montrait ainsi des deux
+parts où était la principale force.» De pareils hommes, dit Fortescue,
+peuvent faire un vrai jury, et aussi voter, résister, s'associer,
+accomplir toutes les actions par lesquelles subsiste un gouvernement
+libre; car ils sont nombreux dans chaque canton; ils ne sont point
+«abrutis,» comme les paysans craintifs de France; ils ont leur honneur
+et celui de leur famille à conserver,» ils sont bien approvisionnés
+d'armes, ils se souviennent qu'ils ont gagné des batailles en
+France<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160" title="Go to footnote 160"><span class="smaller">[160]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> Telle est la classe obscure encore, mais chaque
+siècle plus riche et plus puissante, qui, fondée par l'aristocratie
+saxonne rabaissée et soutenue par le caractère saxon conservé, a fini,
+sous la conduite de la petite noblesse normande et sous le patronage de
+la grande noblesse normande, par établir et asseoir une constitution
+libre et une nation digne de la liberté.</p>
+
+<h4>XI</h4>
+
+<p>Quand des hommes sont, comme ceux-ci, doués d'un naturel sérieux, munis
+d'un esprit décidé, et pourvus d'habitudes indépendantes, ils s'occupent
+de leur conscience comme de leurs affaires, et finissent par mettre la
+main dans l'Église comme dans l'État. Il y a déjà longtemps que les
+exactions de la cour romaine ont provoqué les réclamations
+publiques<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161" title="Go to footnote 161"><span class="smaller">[161]</span></a> et que le haut clergé est impopulaire; on se plaint que
+les plus grands bénéfices soient livrés par le pape à des étrangers qui
+ne résident pas; que tel Italien inconnu en Angleterre possède à lui
+seul cinquante à soixante bénéfices en Angleterre; que l'argent anglais
+coule à flots vers Rome, et que les clercs, n'étant plus <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> jugés
+que par les clercs, se livrent à leurs vices et abusent de l'impunité.
+Dans les premières années de Henri III, on comptait près de cent
+homicides commis par des prêtres encore vivants. Au commencement du
+quatorzième siècle, le revenu ecclésiastique était douze fois plus grand
+que le revenu civil. Environ la moitié du sol était aux mains du clergé.
+À la fin du siècle, les communes déclarent que les taxes payées à
+l'Église sont cinq fois plus grandes que les taxes payées à la couronne,
+et, quelques années après<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162" title="Go to footnote 162"><span class="smaller">[162]</span></a>, considérant que les biens du clergé ne
+lui servent qu'à vivre dans l'oisiveté et dans le luxe, elles proposent
+de les confisquer au profit du public. Déjà l'idée de la Réforme avait
+percé. On se souvient que, dans les ballades, le héros populaire, Robin
+Hood, ordonne à ses gens d'épargner les yeomen, les gens de travail,
+même les chevaliers, s'ils sont «bons garçons,» mais de ne jamais faire
+grâce aux abbés ni aux évêques. Les prélats pèsent durement sur le
+peuple par leurs droits, leurs tribunaux et leurs dîmes, et, tout d'un
+coup, parmi les bavardages agréables ou les radotages monotones des
+versificateurs normands, on entend tonner contre eux la voix indignée
+d'un Saxon, d'un homme du peuple et d'un opprimé.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> C'est la vision de Piers Plowman, un paysan à charrue<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163" title="Go to footnote 163"><span class="smaller">[163]</span></a>,
+écrite, dit-on, par un prêtre séculier d'Oxford. Sans doute, les traces
+du goût français y sont visibles; il n'en saurait être autrement; les
+gens d'en bas ne peuvent jamais se défendre tout à fait d'imiter les
+gens d'en haut; et les plus francs des poëtes populaires, Burns et
+Béranger, gardent trop souvent le style académique. Pareillement ici, la
+machine à la mode, l'allégorie du roman de la Rose, est mise en usage:
+on voit s'avancer, Bien-Faire, Corruption, Avarice, Simonie, Conscience,
+et tout un peuple d'abstractions parlantes. Mais en dépit de ces vains
+fantômes étrangers, le corps du poëme est national et vivant. L'antique
+langage reparaît en partie, et l'antique mètre reparaît tout à fait;
+plus de rimes, mais des allitérations barbares; plus de badinage, mais
+une gravité âpre, une invective soutenue, une imagination grandiose et
+sombre, de lourds textes latins, assénés comme par la main d'un
+protestant. Il s'est endormi sur les hauteurs de Malverne, et là il a eu
+un merveilleux songe. Il a songé «qu'il était dans un désert,&mdash;il ne put
+jamais savoir en quel endroit,&mdash;et comme il regardait en l'air,&mdash;du côté
+du soleil,&mdash;il vit une tour sur une hauteur,&mdash;royalement bâtie,&mdash;une
+profonde vallée au-dessous,&mdash;et là-dedans un donjon,&mdash;avec de profonds
+fossés noirs,&mdash;et terribles à voir.» Puis, entre les deux, une grande
+plaine remplie de monde, «d'hommes de <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> toutes sortes,&mdash;pauvres
+et riches,&mdash;travaillant et s'agitent,&mdash;comme le veut le
+monde;&mdash;quelques-uns à la charrue&mdash;labouraient avec un grand
+effort,&mdash;pour ensemencer et planter,&mdash;et peinaient durement,&mdash;gagnant ce
+que des prodigues venaient détruire et engloutir<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164" title="Go to footnote 164"><span class="smaller">[164]</span></a>.» Lugubre peinture
+du monde, pareille aux rêves formidables qui reviennent si souvent chez
+Albert Durer et chez Luther; les premiers réformateurs sont persuadés
+que la terre est livrée au mal, que le diable y a son empire et ses
+officiers, que l'Antechrist, assis sur le trône de Rome, étale les
+pompes ecclésiastiques pour séduire les âmes et les précipiter dans le
+feu de l'enfer. De même ici l'Antechrist, la bannière levée, entre dans
+un couvent: les cloches sonnent; les moines, en procession solennelle,
+vont à sa rencontre pour recevoir et pour féliciter leur seigneur et
+leur père. Avec sept grands géants, les sept Péchés capitaux, il assiége
+Conscience, et l'assaut est conduit par Paresse, qui mène avec elle une
+armée de plus de mille prélats. Car ce sont les vices qui règnent,
+d'autant plus odieux qu'ils sont dans les places saintes, et emploient
+au service du <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> diable l'église de Dieu. «La religion à présent
+est un beau cavalier, un coureur de rues,&mdash;un meneur de fêtes, un
+acheteur de terres,&mdash;qui éperonne son palefroi, de manoir en
+manoir,&mdash;avec une meute à ses talons, comme un seigneur,» et se fait
+servir à genoux par des valets<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165" title="Go to footnote 165"><span class="smaller">[165]</span></a>. Mais cette parade sacrilége n'a
+qu'un temps, et Dieu met la main sur les hommes pour les avertir. Au
+commandement de Conscience, voici que Nature envoie d'en haut l'escadron
+des fléaux et des maladies, «fièvres et fluxions,&mdash;toux et maux de
+c&oelig;ur,&mdash;crampes et maux de dents,&mdash;rhumatismes et rougeoles,&mdash;teignes
+et gales de la tête,&mdash;inflammations et tumeurs&mdash;et enflures
+brûlantes,&mdash;frénésies et maladies ignobles,&mdash;fourriers de Nature.» Des
+cris partent: «Au secours! voici la Mort terrible,&mdash;qui vient pour nous
+détruire tous!» Et les pourritures arrivent, les pustules, les pestes,
+les douleurs perçantes: la Mort accourt, «brisant tout en
+poussière,&mdash;rois et chevaliers, empereurs et papes.&mdash;Maint seigneur qui
+vivait pour le plaisir, cria haut,&mdash;mainte aimable dame, et maîtresse de
+chevaliers,&mdash;pâma et mourut <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> dolente par les dents de la
+Mort<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166" title="Go to footnote 166"><span class="smaller">[166]</span></a>.» Ce sont là des entassements de misères pareils à ceux que
+Milton a étalés dans sa vision de la vie humaine<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167" title="Go to footnote 167"><span class="smaller">[167]</span></a>; ce sont là les
+tragiques peintures et les émotions dans lesquelles se complairont les
+réformateurs; il y a tel discours de Knox aux dames galantes de Marie
+Stuart, qui arrache aussi brutalement la parure du cadavre humain pour
+en montrer l'ignominie. Déjà paraît la conception du monde propre aux
+peuples du Nord, toute triste et morale. On n'est point à l'aise en ces
+pays; il y faut lutter à toute heure contre le froid, contre la pluie.
+On n'y peut point vivre nonchalamment étendu sous la belle lumière, dans
+l'air tiède et clair, les yeux occupés par les nobles formes et
+l'heureuse sérénité du paysage. Il faut travailler pour y subsister,
+être attentif, exact, clore et réparer sa maison, patauger
+courageusement dans la boue derrière sa charrue, allumer sa lampe en
+plein jour dans son échoppe; ce que le climat impose à l'homme
+d'incommodités et ce qu'il en exige de résistances est infini. <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span>
+De là la mélancolie et l'idée du devoir. L'homme pense naturellement à
+la vie comme à un combat, plus souvent encore à la noire mort qui clôt
+cette parade meurtrière, et fait descendre tant de cavalcades
+empanachées et tumultueuses dans le silence et l'éternité du cercueil.
+Tout ce monde visible est vain; il n'y a de vrai que la vertu de
+l'homme, l'énergie courageuse par laquelle il prend le commandement de
+lui-même, et l'énergie généreuse par laquelle il s'emploie au service
+d'autrui. C'est sur ce fond que les yeux s'attachent; ils percent la
+décoration mondaine et négligent la jouissance sensuelle, pour aller
+jusque-là. Par ce mouvement intérieur, le modèle idéal est déplacé, et
+l'on voit jaillir une nouvelle source d'action, l'idée du juste. Ce qui
+les révolte contre la pompe et l'insolence ecclésiastique, ce n'est ni
+l'envie du plébéien pauvre, ni la colère de l'homme exploité, ni le
+besoin révolutionnaire d'appliquer la vérité abstraite, mais la
+conscience; ils tremblent de ne point faire leur salut, s'ils restent
+dans une église corrompue; ils ont peur des menaces de Dieu, et n'osent
+point s'embarquer avec des guides douteux pour le grand voyage.
+«Qu'est-ce que la justice, se demandait anxieusement Luther, et comment
+l'aurai-je?» Avec les mêmes inquiétudes, Piers Plowman part pour
+chercher Bien-Faire, et demande à chacun de lui enseigner où il le
+trouvera. «Chez nous,» lui disent deux moines. «Non, dit-il, puisque
+l'homme juste pèche sept fois par jour, vous péchez, et ainsi la vraie
+justice n'est pas chez vous.» C'est à <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> «l'étude et à
+l'écriture,» comme Luther, qu'il a recours; les clercs parlent bien de
+Dieu à table et aussi de la Trinité, «en citant saint Bernard, avec
+force beaux arguments pompeux, quand les ménestrels ont fini leur
+musique; mais pendant ce temps les pauvres peuvent pleurer à la porte et
+trembler de froid sans que nul les soulage.» Au contraire, on crie
+contre eux comme après des chiens, et on les chasse. «Tous ces grands
+maîtres ont Dieu à la bouche, ce sont les pauvres gens qui l'ont dans le
+c&oelig;ur<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168" title="Go to footnote 168"><span class="smaller">[168]</span></a>,» et c'est le c&oelig;ur, c'est la foi intérieure, c'est la
+vertu vivante qui font la religion vraie. Voilà ce que les lourds Saxons
+ont commencé à découvrir; la conscience germanique s'est éveillée et
+aussi le bon sens anglais, l'énergie personnelle, la résolution de juger
+et de décider seul, par soi et pour soi.</p>
+
+<p>«Christ est notre tête, nous n'avons pas d'autre tête», dit un poëme
+attribué à Chaucer, et qui revendique avec d'autres l'indépendance pour
+les consciences chrétiennes<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169" title="Go to footnote 169"><span class="smaller">[169]</span></a>. «Nous aussi, nous sommes ses
+membres.&mdash;Il nous a dit à tous de l'appeler notre père.&mdash;Il nous a
+interdit ce nom de maître;&mdash;tous les maîtres sont faux et méchants.»
+Point d'intermédiaire entre l'homme et Dieu; les docteurs ont beau
+revendiquer l'autorité pour leurs paroles, il y en a une plus autorisée,
+celle de Dieu. On l'entend dès le quatorzième siècle, cette grande
+parole; elle a quitté les <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> écoles savantes, les langues mortes,
+les poudreux rayons où les clercs la laissaient dormir, recouverte par
+l'entassement des commentateurs et des Pères<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170" title="Go to footnote 170"><span class="smaller">[170]</span></a>. Wicleff a paru, et
+l'a traduite comme Luther, et dans le même esprit que Luther. «Tous les
+chrétiens, hommes et femmes<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171" title="Go to footnote 171"><span class="smaller">[171]</span></a>, vieux et jeunes, dit-il dans sa
+préface, doivent étudier fort le Nouveau Testament, car il a pleine
+autorité, et il est ouvert à l'entendement des gens simples dans les
+points qui sont le plus nécessaires au salut.» Il faut que la religion
+soit séculière, qu'elle sorte des mains du clergé qui l'accapare; chacun
+doit écouter et lire par lui-même la parole de Dieu; il sera sûr qu'elle
+n'aura pas été corrompue au passage; il la sentira mieux; bien plus, il
+l'entendra mieux; «car chaque endroit de la sainte Écriture, les clairs
+comme les obscurs, enseignent la douceur et la charité. C'est pourquoi
+celui qui pratique la douceur et la charité a la vraie intelligence et
+toute la perfection de la sainte Écriture.... Ainsi, que nul homme
+simple d'esprit ne s'effraye d'étudier le texte de la sainte
+Écriture.... Et que nul clerc ne se vante d'avoir la vraie intelligence
+de l'Écriture, car la vraie intelligence de l'Écriture sans <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> la
+charité ne fait que damner un homme plus à fond.... Et l'orgueil et la
+convoitise des clercs sont causes de leur aveuglement et de leur
+hérésie, et les privent de la vraie intelligence de l'Écriture<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172" title="Go to footnote 172"><span class="smaller">[172]</span></a>.» Ce
+sont là les redoutables paroles qui commencent à circuler dans les
+échoppes et dans les écoles; on lit cette Bible traduite, et on la
+commente; on juge d'après elle l'Église présente. Quels jugements ces
+esprits sérieux et neufs en portèrent, avec quelle promptitude ils
+s'élancèrent jusqu'à la vraie religion de leur race, c'est ce qu'on peut
+voir dans leur pétition au Parlement<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173" title="Go to footnote 173"><span class="smaller">[173]</span></a>: Cent trente ans avant Luther,
+ils disaient que le pape n'est point établi par le Christ, que les
+pèlerinages et le culte des images sont voisins de l'idolâtrie, que les
+rites extérieurs sont sans importance, que les prêtres ne doivent point
+posséder de biens temporels, que la doctrine de la transsubstantiation
+rend le peuple idolâtre, que les prêtres n'ont <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> point le
+pouvoir d'absoudre les péchés. En preuve de tout cela, ils apportaient
+des textes de l'Écriture. Figurez-vous ces braves esprits, ces simples
+et fortes âmes, qui commencent à lire le soir, dans leur boutique, sous
+leur mauvaise chandelle; car ce sont des hommes de boutique, un
+tailleur, un pelletier, un boulanger qui, côte à côte avec quelques
+lettrés, se mettent à lire, bien plus à croire, et à se faire
+brûler<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174" title="Go to footnote 174"><span class="smaller">[174]</span></a>. Quel spectacle au quinzième siècle, et quelle promesse! Il
+semble qu'avec la liberté de l'action, la liberté de l'esprit va
+paraître, que ces communes vont penser, parler, que sous la littérature
+officielle, imitée de France, une nouvelle littérature va paraître, et
+que l'Angleterre, la vraie Angleterre, à demi muette depuis la conquête,
+va enfin trouver une voix.</p>
+
+<p>Elle ne l'a pas trouvée. Le roi, les pairs s'allient à l'Église,
+établissent des statuts terribles, détruisent les livres, brûlent les
+hérétiques vivants, souvent avec des raffinements, l'un dans un tonneau,
+l'autre pendu au milieu du corps par une chaîne de fer; le temporel du
+clergé était attaqué, et avec lui toute la constitution anglaise, et de
+tout son poids le grand établissement d'en haut écrasa les démolisseurs
+d'en bas. Obscurément, en silence, pendant que, dans les guerres des
+Deux Roses, les grands s'égorgent, les communes continuent à travailler
+et à vivre, à se dégager de l'Église officielle, à garder leurs
+libertés, à accroître <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> leur richesse<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175" title="Go to footnote 175"><span class="smaller">[175]</span></a>, mais sans aller au
+delà. Comme une énorme et longue roche qui fait le fond du sol et
+pourtant n'affleure que de loin en loin, elles ne se montrent qu'à
+peine. Nulle grande &oelig;uvre poétique ou religieuse ne les manifeste à
+la lumière. Ils ont chanté, mais leurs ballades ignorées, puis
+transformées, ne nous arrivent que sous une rédaction tardive. Ils ont
+prié, mais, sauf un ou deux poëmes médiocres, leur doctrine incomplète
+et réprimée n'a point abouti. On voit bien par le chant, l'accent et le
+tour de leurs ballades<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a><a href="#footnote176" title="Go to footnote 176"><span class="smaller">[176]</span></a>, qu'ils sont capables de la plus belle
+invention poétique; mais leur poésie reste entre les mains des yeomen et
+des joueurs de harpe. On sent bien, par la précocité et l'énergie de
+leurs réclamations religieuses, qu'ils sont capables des croyances les
+plus passionnées et les plus sévères; mais leur foi demeure enfouie dans
+les arrière-boutiques de quelques sectaires obscurs. Ni leur foi ni leur
+poésie n'a pu atteindre son achèvement ou son issue. La Renaissance et
+la Réforme, qui sont les deux explosions nationales, <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> sont
+encore lointaines, et la littérature du temps va garder jusqu'au bout,
+comme la haute société anglaise, l'empreinte presque pure de son origine
+française et de ses modèles étrangers.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> CHAPITRE III.<br>
+<span class="smaller">La nouvelle langue.</span></h3>
+
+<div class="toc">
+<ul class="none">
+<li class="min2em">I. Chaucer.&mdash;Son éducation.&mdash;Sa vie politique et mondaine.&mdash;En
+ quoi elle a servi son talent.&mdash;Il est le peintre de la seconde
+ société féodale.</li>
+
+<li class="min2em">II. Comment le moyen âge a dégénéré.&mdash;Diminution du sérieux dans
+ les m&oelig;urs, dans les écrits et dans les &oelig;uvres
+ d'art.&mdash;Besoin d'excitation.&mdash;Situations analogues de
+ l'architecture et de la littérature.</li>
+
+<li class="min2em">III. En quoi Chaucer est du moyen âge.&mdash;Poëmes romantiques et
+ décoratifs.&mdash;<i>Le Roman de la Rose</i>.&mdash;<i>Troïlus et
+ Cressida</i>.&mdash;<i>Contes de Cantorbéry</i>.&mdash;Défilé de descriptions et
+ d'événements.&mdash;<i>La Maison de la Renommée</i>.&mdash;Visions et rêves
+ fantastiques.&mdash;Poëmes d'amour.&mdash;<i>Troïlus et
+ Cressida</i>.&mdash;Développement exagéré de l'amour au moyen
+ âge.&mdash;Pourquoi l'esprit avait pris cette voie.&mdash;L'amour
+ mystique.&mdash;<i>La Fleur et la Feuille</i>.&mdash;L'amour sensuel.&mdash;<i>Troïlus
+ et Cressida</i>.</li>
+
+<li class="min2em">IV. En quoi Chaucer est Français.&mdash;Poëmes satiriques et
+ gaillards.&mdash;<i>Contes de Cantorbéry</i>.&mdash;La bourgeoise de Bath et le
+ mariage.&mdash;Le frère quêteur et la religion.&mdash;La bouffonnerie, la
+ polissonnerie et la grossièreté du moyen âge.</li>
+
+<li class="min2em">V. En quoi Chaucer est Anglais et original.&mdash;Conception du
+ caractère et de l'individu.&mdash;Van Eyck et Chaucer sont
+ contemporains.&mdash;<i>Prologue des Contes de Cantorbéry</i>.&mdash;Portraits
+ du franklin, du moine, du meunier, de la bourgeoise, du
+ chevalier, de l'écuyer, de l'abbesse, du bon curé.&mdash;Liaison des
+ événements et des caractères.&mdash;Conception de
+ l'ensemble.&mdash;Importance de cette conception.&mdash;Chaucer précurseur
+ de la Renaissance.&mdash;Il s'arrête en chemin.&mdash;Ses longueurs et ses
+ enfances.&mdash;Causes de cette impuissance.&mdash;Sa prose et ses idées
+ scolastiques.&mdash;Comment dans son siècle il est isolé.</li>
+
+<li class="min2em"><span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> VI. Liaison de la philosophie et de la poésie.&mdash;Comment
+ les idées générales ont péri sous la philosophie
+ scolastique.&mdash;Pourquoi la poésie périt.&mdash;Comparaison de la
+ civilisation et de la décadence au moyen âge et en
+ Espagne.&mdash;Extinction de la littérature
+ anglaise.&mdash;Traducteurs.&mdash;Rimeurs de chroniques.&mdash;Poëtes
+ didactiques.&mdash;Rédacteurs de
+ moralités.&mdash;Gower.&mdash;Occlève.&mdash;Lydgate.&mdash;Analogie du goût dans les
+ costumes, dans les bâtiments et dans la littérature.&mdash;Idée triste
+ du hasard et de la misère
+ humaine.&mdash;Hawes.&mdash;Barcklay.&mdash;Skelton.&mdash;Rudiments de la Réforme et
+ de la Renaissance.</li>
+</ul>
+</div>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Cependant, à travers tant de tentatives infructueuses, dans la longue
+impuissance de la littérature normande qui se contentait de copier et de
+la littérature saxonne qui ne pouvait aboutir, la langue définitive
+s'était faite, et il y avait place pour un grand écrivain. Un homme
+supérieur parut, Jeffrey Chaucer, inventeur quoique disciple, original
+quoique traducteur, et qui, par son génie, son éducation et sa vie, se
+trouva capable de connaître et de peindre tout un monde, mais surtout de
+contenter le monde chevaleresque et les cours somptueuses qui brillaient
+sur les sommets<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a><a href="#footnote177" title="Go to footnote 177"><span class="smaller">[177]</span></a>. Il en était, quoique lettré et versé dans toutes
+les branches de la scolastique, et il y eut si bien part, que sa vie fut
+d'un bout à l'autre celle d'un homme du monde et d'un homme d'action.
+Tour à tour on le voit à l'armée du roi Édouard, gentilhomme du roi,
+mari <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> d'une demoiselle de la reine, muni d'une pension, pourvu
+de places, député au parlement, chevalier, fondateur d'une famille qui
+fit fortune jusqu'à s'allier plus tard à la race royale. Cependant il
+était dans les conseils du roi, beau-frère du duc de Lancastre, employé
+plusieurs fois en ambassades ouvertes ou en missions secrètes, à
+Florence, à Gênes, à Milan, en Flandre, négociateur en France pour le
+mariage du prince de Galles, parmi les hauts et les bas de la politique,
+disgracié, puis rétabli: expérience des affaires, des voyages, de la
+guerre, de la cour, voilà une éducation tout autre que celle des livres.
+Comptez qu'il est à la cour d'Edouard III, la plus splendide de
+l'Europe, parmi les tournois, les entrées, les magnificences, qu'il
+figurait dans les pompes de France et de Milan, qu'il conversait avec
+Pétrarque, peut-être avec Boccace et Froissart, qu'il fut acteur et
+spectateur des plus beaux et des plus tragiques spectacles. Dans ces
+quelques mots, que de cérémonies et de cavalcades! quel défilé
+d'armures, de chevaux caparaçonnés, de dames parées! quel étalage de
+m&oelig;urs galantes et seigneuriales! quel monde varié et brillant,
+capable de remplir l'esprit et les yeux d'un poëte! Comme Froissart et
+mieux que Froissart, il a pu peindre les châteaux des nobles, leurs
+entretiens, leurs amours, même quelque chose d'autre, et leur plaire par
+leur portrait.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> II</h4>
+
+<p>Deux idées avaient soulevé le moyen âge hors de l'informe barbarie:
+l'une religieuse, qui avait dressé les gigantesques cathédrales et
+arraché du sol les populations pour les pousser sur la Terre sainte;
+l'autre séculière, qui avait bâti les forteresses féodales et planté
+l'homme de c&oelig;ur debout et armé sur son domaine; l'une qui avait
+produit le héros aventureux, l'autre qui avait produit le moine
+mystique; l'une qui est la croyance en Dieu, l'autre qui est la croyance
+en soi. Toutes deux, excessives, avaient dégénéré par l'emportement de
+leur propre force: l'une avait exalté l'indépendance jusqu'à la révolte,
+l'autre avait égaré la piété jusqu'à l'enthousiasme; la première rendait
+l'homme impropre à la vie civile, la seconde retirait l'homme de la vie
+naturelle; l'une, instituant le désordre, dissolvait la société;
+l'autre, intronisant la déraison, pervertissait l'intelligence. Il avait
+fallu réprimer la chevalerie qui aboutissait au brigandage et refréner
+la dévotion qui amenait la servitude. La féodalité turbulente s'était
+énervée comme la théocratie oppressive, et les deux grandes passions
+maîtresses, privées de leur séve et retranchées de leur tige,
+s'alanguissaient jusqu'à laisser la monotonie de l'habitude et le goût
+du monde germer à leur place et fleurir sous leur nom.</p>
+
+<p>Insensiblement le sérieux diminue dans les écrits <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> comme dans
+les m&oelig;urs, dans les &oelig;uvres d'art comme dans les écrits.
+L'architecture, au lieu d'être la servante de la foi, devient l'esclave
+de la fantaisie. Elle s'exagère, elle poursuit les ornements, elle
+oublie l'ensemble pour les détails, elle lance ses clochers à des
+hauteurs démesurées, elle festonne ses églises de dais, de pinacles, de
+trèfles en pignons, de galeries à jour: «Son unique souci est de monter
+toujours, de revêtir l'édifice sacré d'une éblouissante parure qui le
+fait ressembler à une fiancée<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178" title="Go to footnote 178"><span class="smaller">[178]</span></a>.» Devant cette merveilleuse dentelle,
+quelle émotion peut-on avoir sinon l'étonnement agréable? et que devient
+le sentiment chrétien devant ces décorations d'opéra? Pareillement la
+littérature s'amuse. Au dix-huitième siècle, second âge de la monarchie
+absolue, on vit d'un côté les pompons et les coupoles enguirlandées, de
+l'autre les jolis vers de société, les romans musqués et égrillards
+remplacer les lignes sévères et les écrits nobles. Pareillement au
+quatorzième siècle, second âge du monde féodal, on voit d'un côté des
+guipures de pierre et la svelte efflorescence des formes aériennes, de
+l'autre les vers raffinés et les contes divertissants remplacer la
+vieille architecture grandiose et la vieille épopée simple. Ce n'est
+plus le trop-plein d'un sentiment vrai, c'est le <i>besoin d'excitation</i>
+qui les produit. Considérez Chaucer, quels sont ses sujets et comment il
+les choisit. Il va les quêter partout, en Italie, en France, dans les
+légendes populaires, dans les vieux classiques. Ses lecteurs ont
+<span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> besoin de diversité, et son office est de les «fournir de
+beaux dits:» c'est l'office du poëte en ce temps<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179" title="Go to footnote 179"><span class="smaller">[179]</span></a>. Les seigneurs à
+table ont achevé leur dîner, les ménestrels viennent chanter, la clarté
+des torches tombe sur le velours et l'hermine, sur les figures
+fantastiques, les bigarrures, les broderies ouvragées des longues robes;
+à ce moment le poëte arrive, offre son manuscrit «richement enluminé,
+relié en violet cramoisi, embelli de fermoirs, de bossettes d'argent, de
+roses d'or;» on lui demande de quoi il traite, et il répond «d'amour.»</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+<p>En effet, c'est le sujet le plus agréable, le plus propre à faire couler
+doucement les heures du soir, entre la coupe de vin épicé et les parfums
+qui brûlent dans la chambre. Chaucer traduit d'abord le grand magasin de
+galanterie, le roman de <i>la Rose</i>. Null passe-temps plus joli: il s'agit
+d'une rose que l'amant veut cueillir, on devine bien laquelle; les
+peintures du mois de mai, des bosquets, de la terre parée, des haies
+reverdies, foisonnent et fleuronnent. Puis viennent les portraits des
+dames riantes, Richesse, Franchise, Gaieté, et par contraste, ceux des
+personnages tristes, Danger, Travail, tous abondants, minutieux, avec le
+détail des traits, des vêtements, des gestes; on s'y <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> promène,
+comme le long d'une tapisserie; parmi des paysages, des danses, des
+châteaux, entre des groupes d'allégories, toutes en vives couleurs
+chatoyantes, toutes étalées, opposées, incessamment renouvelées et
+variées pour le plaisir des yeux. Car un mal est venu, inconnu aux âges
+sérieux, l'ennui; du nouveau et du brillant, encore du nouveau et du
+brillant, il en faut absolument pour le combattre, et Chaucer, comme
+Boccace et Froissard, s'y emploie de tout son c&oelig;ur. Il emprunte à
+Boccace son histoire d'Arcite et Palémon, à Lollius son histoire de
+Troïle et Cressida, et les arrange. Comment les deux jeunes chevaliers
+thébains Arcite et Palémon s'éprennent ensemble de la belle Émilie, et
+comment Arcite, vainqueur dans le tournoi, tombe et meurt de sa chute en
+léguant Émilie à son rival; comment le beau chevalier troyen Troïle
+gagne la faveur de Cressida, et comment Cressida l'abandonne pour
+Diomède, voilà encore des romans en vers et des romans d'amour. Ils sont
+un peu longs; tous les écrits de ce temps, français ou imités du
+français, partent d'esprits trop faciles; mais comme ils coulent! Un
+ruisseau sinueux, qui va sans flots sur un sable uni et luit au soleil
+par intervalles, peut seul en donner l'image. Les personnages parlent
+trop, mais ils parlent si bien! Même quand ils se querellent, on a
+plaisir à les entendre, tant les colères et les injures se fondent dans
+l'abondance heureuse de la conversation continue. Rappelez-vous
+Froissart, et comment les égorgements, les assassinats, les pestes, les
+tueries de Jacques, tout l'entassement des misères humaines disparaît
+chez lui <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> dans la belle humeur uniforme, tellement que les
+figures furieuses et grimaçantes ne semblent plus que des ornements et
+des broderies choisies pour mettre en relief l'écheveau des soies
+nuancées, et colorées qui fait la trame de son récit.</p>
+
+<p>Mais surtout des descriptions viennent par multitudes y insérer leurs
+dorures. Chaucer vous promène parmi les armures, les palais, les
+temples, et s'arrête devant chaque belle pièce: ici<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a><a href="#footnote180" title="Go to footnote 180"><span class="smaller">[180]</span></a> «l'oratoire et
+la chapelle de Vénus,» «et la figure de Vénus elle-même» glorieuse à
+voir&mdash;nue et flottant sur la large mer&mdash;depuis le nombril jusqu'au bas
+toute couverte&mdash;de vagues vertes aussi brillantes que le verre,&mdash;ayant
+dans sa main droite une citole&mdash;et sur sa tête gracieuse à voir&mdash;une
+guirlande de roses fraîches, à la douce odeur&mdash;pendant qu'au-dessus de
+sa tête voltigent ses colombes;»&mdash;<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a><a href="#footnote181" title="Go to footnote 181"><span class="smaller">[181]</span></a>là-bas le temple de Mars, dans
+une forêt&mdash;où n'habite ni homme ni bête,&mdash;avec <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> de vieux arbres
+noueux, rugueux, stériles,&mdash;aux souches pointues, et hideux à voir,&mdash;à
+travers lesquels couraient un bruissement et un frémissement,&mdash;comme si
+la tempête allait briser chaque branche.&mdash;Puis le temple lui-même sous
+un escarpement&mdash;tout entier bâti d'acier bruni et dont l'entrée&mdash;était
+longue, étroite, affreuse à regarder,»&mdash;tandis que du dehors «venait un
+souffle si furieux&mdash;qu'il soulevait toutes les portes. «Nulle lumière,
+sauf celle du nord; chaque pilier en fer luisant et gros comme une
+tonne; la porte en diamant indestructible et barrée de fer solide en
+long et en travers: partout sur les murs les images du meurtre, et dans
+le sanctuaire «la statue de Mars sur un chariot, armé, l'air furieux et
+sombre, avec un loup debout devant lui à ses pieds, qui, les yeux
+rouges, mangeait la chair d'un homme.» Ne sont-ce point là des
+contrastes bien faits pour réveiller l'attention? Vous rencontrerez dans
+Chaucer des enfilades de peintures pareilles. Regardez le défilé des
+combattants qui viennent jouter en champ clos pour Arcite et
+Palémon<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a><a href="#footnote182" title="Go to footnote 182"><span class="smaller">[182]</span></a>: les uns<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a><a href="#footnote183" title="Go to footnote 183"><span class="smaller">[183]</span></a> avec une targe, d'autres avec un <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span>
+bouclier, d'autres avec une cuirasse et un jupon d'acier; chacun armé à
+sa guise, d'épées, de haches, de masses, selon la mode capricieuse de la
+fantaisie guerrière. En tête «le roi de l'Inde sur un coursier bai,
+caparaçonné d'acier et couvert de drap d'or brodé; son habit semé de
+grosses perles blanches et rondes; son manteau constellé de rubis rouges
+étincelants comme le feu, ses cheveux bouclés et blonds luisant au
+soleil, ses yeux comme ceux d'un lion, sa voix comme une trompette
+tonnante, une fraîche guirlande de laurier sur sa tête, et sur son poing
+un aigle apprivoisé, blanc comme un lis.» Puis, d'un autre côté,
+Lycurgue, le roi de Thrace, <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> «aux grands membres, aux muscles
+durs et forts, aux épaules larges, noir de barbe et viril de face, sa
+longue chevelure de corbeau tombant derrière son dos, un lourd diadème
+d'or et de rubis sur la tête, lui-même debout sur un char d'or traîné
+par quatre taureaux blancs, derrière lui vingt lévriers grands comme de
+petits buffles et munis de colliers d'or ouvragé, à l'entour cent
+seigneurs bien armés et bien braves.» Un hérault d'armes ne décrirait
+pas mieux ni davantage. Les nobles et les dames du temps retrouvaient
+ici leurs mascarades et leurs tournois.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> Il y a quelque chose de plus agréable qu'un beau conte, c'est
+un assemblage de beaux contes, surtout quand les contes sont de toutes
+couleurs. Froissart en fait sous le nom de Chroniques, Boccace encore
+mieux; puis, après lui, les seigneurs des <i>Cent Nouvelles nouvelles</i>, et
+plus tard encore Marguerite de Navarre. Quoi de plus naturel parmi des
+gens qui s'assemblent, causent et veulent se divertir? Les m&oelig;urs du
+temps les suggèrent; car les usages et les goûts de la société ont
+commencé, et la fiction, ainsi conçue, ne fait que transporter dans les
+livres les conversations qui s'échangent dans les salles et sur les
+chemins. Chaucer décrit une troupe de pèlerins, gens de toute condition
+qui vont à Cantorbéry, un chevalier, un homme de loi, un clerc d'Oxford,
+un médecin, un meunier, une abbesse, un moine, qui conviennent de dire
+chacun une histoire. «Car il n'eût été ni gai ni réconfortant de
+chevaucher, muets comme des pierres<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a><a href="#footnote184" title="Go to footnote 184"><span class="smaller">[184]</span></a>.» Ils content donc; sur ce fil
+léger et flexible, tous les joyaux, faux ou vrais, de l'imagination
+féodale viennent poser bout à bout leurs bigarrures et faire un collier:
+tour à tour de nobles récits chevaleresques, le miracle d'un enfant
+égorgé par des juifs, les épreuves de la patiente Griselidis, Canace et
+les merveilleuses inventions de la fantaisie orientale, des fabliaux
+graveleux sur le mariage et sur les, moines, des contes allégoriques ou
+moraux, la fable du <i>Coq et de la Poule</i>, l'énumération des grands
+<span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> infortunés: Lucifer, Adam, Samson, Nabuchodonosor, Zénobie,
+Crésus, Ugolin, Pierre d'Espagne. J'en passe, car il faut abréger.
+Chaucer est comme un joaillier, les mains pleines; perles et
+verroteries, diamants étincelants, agates vulgaires, jais sombres, roses
+de rubis, tout ce que l'histoire et l'imagination ont pu ramasser et
+tailler depuis trois siècles en Orient, en France, dans le pays de
+Galles, en Provence, en Italie, tout ce qui a roulé jusqu'à lui
+entrechoqué, rompu, ou poli par le courant des siècles et par le grand
+pêle-mêle de la mémoire humaine, il l'a sous la main, il le dispose, il
+en compose une longue parure nuancée, à vingt pendants, à mille
+facettes, et qui par son éclat, ses variétés, ses contrastes, peut
+attirer et contenter les yeux les plus avides d'amusement et de
+nouveauté.</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Il fait davantage. L'essor universel de la curiosité intempérante exige
+des jouissances plus raffinées; il n'y a que le rêve et la fantaisie qui
+puissent la satisfaire, non pas la fantaisie profonde et pensive telle
+qu'on la trouvera dans Shakspeare, non pas le rêve passionné et médité
+tel qu'on l'a trouvé chez Dante, mais le rêve et la fantaisie des yeux,
+des oreilles, de tous les sens extérieurs, qui, dans la poésie comme
+dans l'architecture, réclament des singularités, des merveilles, des
+défis engagés, gagnés contre le raisonnable et le probable, et qui ne
+s'assouvissent que <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> par l'entassement et l'éblouissement.
+Lorsque vous regardez une cathédrale du temps, vous sentez en vous-même
+un mouvement de crainte. La substance manque; les murailles évidées pour
+faire place aux fenêtres, l'échafaudage ouvragé des portes, le
+prodigieux élan des colonnettes grêles, les sinuosités frêles des
+arceaux, tout menace; l'appui s'est retiré pour faire place à
+l'ornement. Sans le placage extérieur des contre-forts, et l'aide
+artificielle des crampons de fer, l'édifice aurait croulé au premier
+jour; tel qu'il est, il se défait de lui-même; et il faut entretenir sur
+place des colonies de maçons pour combattre incessamment sa ruine
+incessante. Mais les yeux s'oublient à suivre les ondoiements et les
+enroulements de sa filigrane infinie; la rose flamboyante du portail et
+les vitraux peints versent une lumière diaprée sur les stalles sculptées
+du ch&oelig;ur, sur l'orfévrerie de l'autel, sur les processions de chappes
+damasquinées et rayonnantes, sur le fourmillement des statues étagées;
+et dans ce jour violet, sous cette pourpre vacillante, parmi ces flèches
+d'or qui percent l'ombre, l'édifice entier ressemble à la queue d'un
+paon mystique. Pareillement la plupart des poëmes du temps sont dénués
+de fond; tout au plus une moralité banale leur sert d'étai; en somme, le
+poëte n'a songé qu'à étaler devant nous l'éclat des couleurs et le
+pêle-mêle des formes. Ce sont des rêves ou des <i>visions</i>; il y en a cinq
+ou six dans Chaucer, et vous allez en trouver sur tout votre chemin
+jusqu'à la Renaissance. Mais l'étalage, est splendide. Chaucer est
+transporté en songe <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> dans un temple de verre<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a><a href="#footnote185" title="Go to footnote 185"><span class="smaller">[185]</span></a> où sur les
+murs sont figurées en or toutes les légendes d'Ovide et de Virgile,
+défilé infini de personnages et d'habits, semblable à celui qui sur les
+vitraux des églises occupe alors les yeux des fidèles. Tout d'un coup un
+grand aigle d'or qui plane près du soleil et luit comme une escarboucle
+descend avec l'élan de la foudre et l'emporte dans ses serres
+jusqu'au-dessus des étoiles, pour le déposer ensuite devant le palais de
+la Renommée, palais resplendissant, bâti de béril avec des fenêtres
+luisantes et des tourelles dressées, et posé au sommet d'une haute roche
+de glace presque inaccessible. Tout le côté du sud était couvert par les
+noms gravés d'hommes fameux, mais le soleil les fondait sans cesse. Du
+côté du nord, les noms, mieux protégés, restaient entiers. Au sommet des
+tourelles paraissaient des ménestrels et des jongleurs avec Orphée,
+Arion et les grands joueurs de harpe, puis derrière eux des myriades de
+musiciens avec des cors, des flûtes, des cornemuses, des chalumeaux, qui
+sonnaient et remplissaient l'air; puis tous les charmeurs, magiciens et
+prophètes. Il entre, et, dans une haute salle lambrissée d'or, bosselée
+de perles, sur un trône d'escarboucle, il voit assise une femme, «une
+grande et noble reine», parmi une multitude infinie de hérauts, dont les
+surtouts brodés portent les armoiries des plus fameux chevaliers du
+monde, au son des instruments et de la mélodie céleste que font Calliope
+et ses s&oelig;urs. De son <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> trône jusqu'à la porte s'étend une
+file de piliers où se tiennent debout les grands historiens et les
+grands poëtes, Josèphe sur un pilier de plomb et de fer, Stace sur un
+pilier de fer teint de sang; Ovide, «le clerc de Vénus», sur un pilier
+de cuivre; puis, sur un pilier plus haut que les autres, Homère, et
+aussi Tite-Live, Darès Phrygius, Guido Colonna, Geoffroy de Monmouth et
+les autres historiens de la guerre de Troie. Faut-il achever de
+transcrire cette fantasmagorie, où l'érudition troublée vient gâter
+l'invention pittoresque, où le badinage fréquent atteste que la vision
+n'est qu'un divertissement volontaire? Le poëte et son lecteur se sont
+figuré pendant une demi-heure des salles parées, des foules bruissantes;
+un mince filet de bon sens ingénieux a coulé par-dessous la vapeur
+diaphane et dorée qu'ils se complaisaient à suivre; c'en est assez, ils
+se sont amusés de leurs illusions fugitives et ne demandent rien au
+delà.</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+<p>À travers ces dévergondages d'esprit, parmi ces exigences raffinées et
+cette exaltation inassouvie de l'imagination et des sens, il y avait une
+passion, l'amour, qui, les réunissant toutes, s'était développée à
+l'extrême, et montrait en abrégé le charme maladif, l'exagération
+foncière et fatale, qui sont les traits propres de cet âge, et que la
+civilisation espagnole reproduisit plus tard en florissant et en
+périssant. Depuis longtemps les Cours d'amour en avaient établi la
+<span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> théorie en Provence. «Toute personne qui aime, disaient-elles,
+pâlit, à l'aspect de celle qu'il aime.&mdash;Toute action de l'amant se
+termine par penser à ce qu'il aime. L'amour ne peut rien refuser à
+l'amour<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a><a href="#footnote186" title="Go to footnote 186"><span class="smaller">[186]</span></a>.» Cette recherche de la sensation excessive avait abouti
+aux extases et aux transports de Guido Cavalcanti et de Dante, et l'on
+avait vu s'établir en Languedoc une compagnie d'enthousiastes, les
+pénitents de l'amour, qui, pour prouver la violence de leur passion,
+s'habillaient l'été de fourrures et de lourdes étoffes, l'hiver de gaze
+légère, et se promenaient ainsi dans la campagne, tellement que
+plusieurs d'entre eux en devinrent malades et moururent. Chaucer,
+d'après eux, expliqua dans ses vers<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a><a href="#footnote187" title="Go to footnote 187"><span class="smaller">[187]</span></a> l'art d'aimer, les dix
+commandements, les vingt statuts de l'amour, loua sa dame, «sa
+délicieuse pâquerette, sa rose vermeille,» peignit l'amour dans des
+ballades, des visions, des allégories, des poëmes didactiques, en cent
+façons. C'est ici l'amour chevaleresque, exalté, tel que l'a conçu le
+moyen âge, mais surtout tendre. Troïlus aime Cressida, en troubadour;
+sans Pandarus, l'oncle de Cressida, il languirait et finirait par mourir
+en silence. Il ne veut pas révéler le nom de celle qu'il aime; il faut
+que Pandarus le lui arrache, prenne sur lui toutes les hardiesses,
+invente tous les stratagèmes. Troïlus, si brave et si fort dans la
+bataille, ne sait devant <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> Cressida que pleurer, demander pardon
+et s'évanouir. De son côté, Cressida a toutes les délicatesses. Quand
+Pandarus lui apporte pour la première fois une lettre de Troïlus, elle
+refuse d'abord, elle a honte de l'ouvrir; elle ne l'ouvre que parce
+qu'on lui dit que le pauvre chevalier va mourir. Dès les premiers mots
+elle devient plus «vermeille qu'une rose,» et, si respectueuse que soit
+la lettre, elle ne veut pas répondre. Elle ne cède enfin qu'aux
+importunités de son oncle, et répond à Troïlus qu'elle aura pour lui
+l'affection d'une s&oelig;ur. Pour Troïlus, il est tout tremblant; il pâlit
+quand il voit revenir le messager; il doute de son bonheur et n'ose
+croire les assurances qu'on lui en donne. «Tout comme les fleurs par le
+froid de la nuit&mdash;fermées, s'inclinent bas sur leur tige.&mdash;Mais le
+soleil brillant les redresse,&mdash;et elles s'ouvrent par rangées sous son
+doux passage.» Ainsi tout d'un coup son c&oelig;ur s'épanouit de joie.
+Lentement après mille peines, et par les soins de Pandarus, il obtient
+un aveu, et dans cet aveu quelle grâce délicieuse!</p>
+
+<p class="poem10">
+ Et comme le jeune rossignol étonné,<br>
+ Qui s'arrête d'abord, lorsqu'il commence sa chanson,<br>
+ S'il entend la voix d'un pâtre,<br>
+ Ou quelque chose qui remue dans la haie,<br>
+ Puis, rassuré, il déploie sa voix,<br>
+ Tout de même Cresside, quand sa crainte eut cessé,<br>
+ Ouvrit son c&oelig;ur et lui dit sa pensée<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a><a href="#footnote188" title="Go to footnote 188"><span class="smaller">[188]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> Lui, sitôt qu'il aperçoit dans le lointain une espérance:</p>
+
+<p class="poem10">
+ La voix changée, de pure crainte,<br>
+ Et cette voix tremblante ainsi que toute sa personne,<br>
+ Tout à fait humble, et le teint tantôt rouge,<br>
+ Tantôt pâle, devant Cresside, sa dame bien-aimée,<br>
+ Les yeux baissés, la contenance humble et soumise,<br>
+ Oh! le premier mot qui s'échappa de sa bouche<br>
+ Fut deux fois: Merci, merci, ô mon cher c&oelig;ur<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a><a href="#footnote189" title="Go to footnote 189"><span class="smaller">[189]</span></a>!</p>
+
+<p>Cet ardent amour éclate en accents passionnés, en élans de félicité.
+Loin d'être regardé comme une faute, il est la source de toute vertu.
+Troïlus en devient plus brave, plus généreux, plus honnête; ses discours
+roulent maintenant «sur l'amour et sur la vertu, il a en mépris toute
+vilainie,» il honore ceux qui ont du mérite, il soulage ceux qui sont
+dans la détresse. Et Cressida ravie se répète tout le jour avec un
+transport d'allégresse cette chanson qui est comme le gazouillement d'un
+rossignol:</p>
+
+<p class="poem10">
+ Qui remercierai-je, si ce n'est vous, Dieu de l'amour,<br>
+ Pour tout le bonheur dans lequel je commence à être plongée?<br>
+ Et merci à vous, Seigneur, de ce que j'aime;<br>
+ Car je suis justement ainsi dans la droite vie,<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> Pour fuir toute sorte de vice et de péché.<br>
+ Elle me mène si bien à la vertu<br>
+ Que de jour en jour ma volonté s'amende.<br>
+ Et celui qui dit qu'aimer est un vice<br>
+ Est envieux, novice tout à fait<br>
+ Ou, par sécheresse, impuissant à aimer.<br>
+ Mais moi, de tout mon c&oelig;ur et de toute ma puissance,<br>
+ Je l'ai dit, je veux aimer jusqu'à la fin<br>
+ Mon cher c&oelig;ur, mon fidèle chevalier,<br>
+ À qui mon c&oelig;ur s'est si fort attaché,<br>
+ Comme lui à moi, que cela durera toujours<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a><a href="#footnote190" title="Go to footnote 190"><span class="smaller">[190]</span></a>!</p>
+
+<p>Mais le malheur est venu. Son père Calchas la redemande, et les Troyens
+décident qu'on la rendra en échange des prisonniers. À cette nouvelle,
+elle s'évanouit, et Troïlus veut se tuer. L'amour semble infini en ce
+temps; il joue avec la mort, c'est qu'il fait toute la vie; hors de la
+vie supérieure et délicieuse qu'il enfante, il semble qu'il n'y ait plus
+rien.</p>
+
+<p class="poem10">
+ Mais Dieu le voulut, de sa pâmoison elle se réveilla<br>
+ Et commença à soupirer et cria: «Troïlus!»<br>
+ Et il répondit: «Cresside, ma dame,<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> Vivez-vous encore?» Et il laissa échapper son épée.<br>
+ «Oui, mon c&oelig;ur, dit-elle, grâces soient rendues à Cupidon»;<br>
+ Et là-dessus elle soupira péniblement.<br>
+ Il se mit à la ranimer comme il put,<br>
+ Il la prit dans ses deux bras et l'embrassa souvent.<br>
+ À cause de cela son âme qui voltigeait déjà en l'air<br>
+ Revint dans son triste sein.<br>
+ Mais enfin, quand ses yeux regardèrent<br>
+ De côté, alors elle aperçut l'épée<br>
+ Qui était nue; et de peur se mit à crier.<br>
+ Et lui demanda pourquoi il l'avait tirée.<br>
+ Et Troïlus alors lui en dit la cause,<br>
+ Et comment de son épée il se serait tué.<br>
+ Ce pourquoi, Cresside se mit à le regarder<br>
+ Et à le serrer étroitement dans ses bras,<br>
+ Et dit: Ô miséricorde! Mon Dieu! Hélas! quelle action!<br>
+ Ah! comme nous avons été près de mourir tous deux<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a><a href="#footnote191" title="Go to footnote 191"><span class="smaller">[191]</span></a>!</p>
+
+<p>Ils se séparent enfin, avec quels serments et quelles <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> larmes!
+Et Troïlus, seul dans sa chambre, se répète: «Où est ma dame chérie et
+bien-aimée?&mdash;Où est sa blanche poitrine? où est-elle? où?&mdash;Où sont ses
+bras et ses yeux brillants qui hier, à ce moment, étaient avec
+moi<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a><a href="#footnote192" title="Go to footnote 192"><span class="smaller">[192]</span></a>?» Il va à l'endroit où il l'a vue pour la première fois, puis à
+un autre où il l'a entendue chanter; «il n'y a point d'heure du jour ou
+de la nuit où il ne pense à elle.» Personne n'a depuis trouvé des
+paroles plus vraies et plus tendres; voilà les charmantes «branches
+poétiques» qui avaient poussé à travers l'ignorance grossière et les
+parades pompeuses; <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> l'esprit humain au moyen âge avait fleuri
+du côté où il apercevait le jour.</p>
+
+<p>Mais le récit ne suffit point à exprimer le bonheur et le rêve; il faut
+que le poëte aille<a id="footnotetag192-A" name="footnotetag192-A"></a><a href="#footnote192-A" title="Go to footnote 192-A"><span class="smaller">[192-A]</span></a> «dans les plaines qui s'habillent de verdure
+nouvelle, où les petites fleurs commencent à pousser, où les pluies
+bonnes et saines renouvellent tout ce qui est vieux et mort;» où
+«l'alouette affairée, messagère du jour, salue dans ses chansons le
+matin gris, où le soleil dans les buissons sèche les gouttes d'argent
+suspendues aux feuilles.» Il faut qu'il s'oublie dans les vagues
+félicités de la campagne, et que, comme Dante, il se perde dans la
+lumière idéale de l'allégorie. Les songes de l'amour, pour rester vrais,
+ne doivent pas prendre un corps trop visible, ni entrer dans une
+histoire trop suivie; ils ont besoin de flotter dans un lointain
+vaporeux; l'âme où ils bourdonnent ne peut plus penser aux lois de la
+vie; elle habite un autre monde; <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> elle s'oublie dans la
+ravissante émotion qui la trouble et voit ses visions bien-aimées se
+lever, se mêler, revenir et disparaître, comme on voit, l'été, sur la
+pente d'une colline, des abeilles voltiger dans un nuage de lumière et
+tourbillonner autour des fleurs.</p>
+
+<div class="poem10">
+<p>Et comme je regardais ce bel endroit,<br>
+ Soudainement je crus respirer une si douce odeur<br>
+ D'églantier, que certainement<br>
+ Il n'y a point, je crois, de c&oelig;ur au désespoir,<br>
+ Ni si surchargé de pensées chagrines et mauvaises,<br>
+ Qui n'eût eu bientôt consolation<br>
+ S'il eût une fois senti cette douce odeur.</p>
+
+<p>Et comme j'étais debout, jetant de côté les yeux,<br>
+ J'aperçus le plus beau néflier<br>
+ Que j'eusse jamais vu dans ma vie,<br>
+ Aussi rempli de fleurs que cela peut être,<br>
+ Et dessus un chardonneret qui sautait joliment<br>
+ De branche en branche, et, à son caprice, mangeait<br>
+ Çà et là les boutons et les douces fleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Et comme j'étais assise, écoutant de cette façon les oiseaux,<br>
+ Il me sembla que j'entendais soudainement des voix,<br>
+ Les plus douces et les plus délicieuses<br>
+ Que jamais homme, je le crois vraiment,<br>
+ Eût entendues de sa vie; car leur harmonie<br>
+ Et leur doux accord faisaient une si excellente musique,<br>
+ Que les voix ressemblaient vraiment à celles des anges<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a><a href="#footnote193" title="Go to footnote 193"><span class="smaller">[193]</span></a>.</p>
+</div>
+
+<p>Un matin<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a><a href="#footnote194" title="Go to footnote 194"><span class="smaller">[194]</span></a>, dit une dame, aux premières blancheurs du jour, j'entrai
+dans un bois de chênes «où les larges branches, chargées de fleurs
+nouvelles, se déployaient en face du soleil, quelques-unes rouges,
+d'autres avec une belle lumière verte.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> Puis elle voit venir une grande troupe de dames en jupes de
+velours blanc, chaque jupe «brodée d'émeraudes, <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> de grandes
+perles rondes, de diamants fins et de rubis rouges.» Et toutes avaient
+sur les cheveux «un riche réseau d'or orné de riches pierres
+splendides,» avec une couronne de branches fraîches et vertes, les unes
+de laurier, les autres de chèvrefeuille, les autres d'agnus castus; en
+même temps venait une armée de vaillants chevaliers en splendide
+appareil, avec des casques d'or, des hauberts polis qui brillaient comme
+le soleil, de nobles coursiers tout caparaçonnés d'écarlate. Chevaliers
+et dames, ils étaient les serviteurs de la Feuille, et ils s'assirent
+sous un vaste chêne aux pieds de leur reine.</p>
+
+<p>De l'autre côté, arrivait une troupe de dames aussi magnifiques que les
+autres, mais couronnées de fleurs nouvelles. C'étaient les serviteurs de
+la Fleur. Elles descendirent de cheval et se mirent à danser dans la
+prairie. Mais de lourds nuages montaient dans le ciel et l'orage éclata.
+Elles voulurent se mettre à l'abri sous un chêne; il n'y avait plus de
+place; elles se cachèrent comme elles purent sous les haies, dans les
+broussailles; la pluie vint qui flétrit leurs couronnes, ternit leurs
+robes et emporta leurs parures; quand reparut le soleil, elles allèrent
+demander secours à la reine de la Feuille; celle-ci, miséricordieuse,
+les consola, répara l'outrage de la pluie, et leur rendit leur beauté
+première. Puis tout disparut comme un songe.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> La promeneuse s'étonnait, quand tout d'un coup elle aperçut une
+belle dame qui venait l'instruire. Elle apprit que les serviteurs de la
+Feuille avaient vécu en braves chevaliers, et que ceux de la Fleur
+avaient aimé l'oisiveté et le plaisir. Elle promit de servir la Feuille
+et s'en revint.</p>
+
+<p>Ceci est-il une allégorie? À tout le moins, le bel esprit y manque. Il
+n'y a point ici d'ingénieuse énigme; la fantaisie est seule maîtresse,
+et le poëte ne songe qu'à dérouler en vers paisibles le fugitif et
+brillant cortége qui vient amuser son âme et enchanter ses yeux.</p>
+
+<p>Lui-même<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a><a href="#footnote195" title="Go to footnote 195"><span class="smaller">[195]</span></a>, le premier jour de mai, il se lève et s'en va dans une
+prairie. L'amour entre dans son c&oelig;ur <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> avec l'air chaud et
+suave; la campagne se transfigure, les oiseaux parlent, et il les
+entend:</p>
+
+<div class="poem10">
+<p>Là je m'assis parmi les belles fleurs,<br>
+ Et je vis les oiseaux sortir en sautillant des berceaux<br>
+ Où toute la nuit ils s'étaient reposés.<br>
+ Ils étaient si joyeux de la lumière du jour!<br>
+ Ils commencèrent à faire les honneurs de mai.</p>
+
+<p>&mdash;Ils savaient tous ce service par c&oelig;ur.<br>
+ Il y avait mainte aimable note.<br>
+ Les uns chantaient haut, comme s'ils s'étaient lamentés,<br>
+ Les autres d'autre façon, comme s'ils languissaient de désir;<br>
+ Et quelques-uns à plein gosier, de toute leur voix.</p>
+
+<p>&mdash;Ils se lissaient les plumes et les faisaient bien brillantes;<br>
+ Ils dansaient et sautaient sur les brins d'herbe,<br>
+ Et toujours deux à deux, ensemble,<br>
+ Comme s'ils s'étaient choisis pour l'année,<br>
+ En février, le jour de saint Valentin.</p>
+
+<p>&mdash;Et la rivière près de laquelle j'étais assis,<br>
+ Faisait un tel bruit en coulant,<br>
+ Et si bien d'accord avec l'harmonie des oiseaux,<br>
+ Qu'il me semblait que c'était la meilleure mélodie<br>
+ Qui pût être entendue par aucun homme.</p>
+</div>
+
+<p>Cette confuse symphonie de bruits vagues trouble les sens; une langueur
+secrète entre dans l'âme. Le coucou jette sa voix monotone comme un
+soupir douloureux et tendre entre les troncs blancs des frênes; le
+rossignol fait rouler et ruisseler ses notes triomphantes par-dessus la
+voûte du feuillage; le <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> rêve naît de lui-même, et Chaucer les
+entend disputer sur l'amour. Ils chantent tour à tour une chanson
+contraire, et le rossignol pleure de chagrin en entendant le coucou mal
+parler de l'amour. Il se console pourtant à la voix du poëte, en le
+voyant souffrir comme lui.</p>
+
+<div class="poem10">
+<p>«Eh bien, dit-il, use de ce remède:<br>
+ Chaque jour, en ce beau mois de mai,<br>
+ Va regarder la fraîche marguerite,<br>
+ Et quand tu serais par chagrin sur le point de mourir,<br>
+ Cela adoucira grandement ta peine.</p>
+
+<p>&mdash;N'oublie jamais d'être fidèle et bon,<br>
+ Et je chanterai une des chansons nouvelles,<br>
+ Pour l'amour de toi, aussi haut que je pourrai chanter.»<br>
+ Puis il commença bien haut la chanson:<br>
+ «Je blâme tous ceux qui sont en amour infidèles.»</p>
+</div>
+
+<p>C'est jusqu'à ces délicatesses exquises que l'amour, ici comme chez
+Pétrarque, avait porté la poésie: même par raffinement, comme chez
+Pétrarque, il s'égare ici parfois dans le bel esprit, les concetti et
+les pointes. Mais un trait marqué le sépare à l'instant de Pétrarque.
+S'il est exalté, il est outre cela gracieux, poli, plein de mièvreries,
+de demi-moqueries, de fines gaietés sensuelles, et un peu bavard, tel
+que les Français l'ont toujours fait. C'est que Chaucer ici suit ses
+véritables maîtres, et qu'il est lui-même beau diseur, abondant, prompt
+au sourire, amateur du plaisir choisi, disciple du <i>Roman de la Rose</i>,
+et bien moins Italien que Français<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a><a href="#footnote196" title="Go to footnote 196"><span class="smaller">[196]</span></a>. La pente du caractère <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span>
+français fait de l'amour, non une passion, mais un joli festin, arrangé
+avec goût, où le service est élégant, la chère fine, l'argenterie
+brillante, les deux convives parés, dispos, ingénieux à se prévenir, à
+se plaire, à s'égayer et s'en aller. Certainement dans Chaucer, à côté
+des tirades sentimentale, cette autre veine coule, toute mondaine. Si
+Troïlus est un amoureux pleurard, l'oncle Pandarus est un coquin
+égrillard, qui s'offre au plus étrange rôle avec une insistance
+plaisante, avec une immoralité naïve<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a><a href="#footnote197" title="Go to footnote 197"><span class="smaller">[197]</span></a>, et l'accomplit
+consciencieusement, gratis et jusqu'au bout. Dans ces belles démarches,
+Chaucer l'accompagne aussi loin que possible, et n'est point scandalisé.
+Au contraire, il s'amuse. Au moment délicat, avec une hypocrisie
+transparente, il se couvre du nom de son auteur. Si vous trouvez le
+détail leste, dit-il, ce n'est pas ma faute, «les clercs l'ont écrit
+ainsi dans leurs vieux livres,» et il faut bien qu'on traduise ce qui
+est écrit. Non-seulement il est gai, mais il est moqueur d'un bout à
+l'autre du récit; il voit clair à travers les subterfuges de la pudeur
+féminine; il en rit malicieusement et sait bien ce qu'il y a derrière;
+il a l'air de nous dire, un doigt sur les lèvres; «Chut! laissez couler
+les grands mots, vous serez édifié tout à l'heure.» En effet, nous
+sommes édifiés, lui aussi; c'est pourquoi, au moment scabreux, il
+s'en va, emportant la lumière, et disant <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> «qu'elle ne sert à
+rien, ni lui non plus.» «Troïlus, dit l'oncle Pandarus, si vous êtes
+sage, ne vous évanouissez plus, car cela ferait du bruit, et l'on
+viendrait.» Troïlus a soin de ne pas s'évanouir, et enfin, seule avec
+lui, Cressida parle; avec quel esprit, et quelle finesse discrète! la
+grâce est extrême ici; nulle grossièreté. Le bonheur couvre tout, même
+la volupté, sous la profusion et les parfums de ses divines roses; tout
+au plus une légère malice<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a><a href="#footnote198" title="Go to footnote 198"><span class="smaller">[198]</span></a> vient y insérer sa pointe: Troïlus a sa
+dame dans ses bras: «Dieu ne nous donne jamais pire mésaventure.» Le
+poëte est presque aussi content qu'eux; pour lui comme pour les hommes
+de son temps, le souverain bien est l'amour non pas transi, mais
+satisfait; même on a fini par considérer cette sorte d'amour comme un
+mérite. Les dames ont déclaré dans leurs sentences «que lorsqu'on aime,
+on ne peut rien refuser à qui vous aime.» L'amour a force de loi; il est
+inscrit dans un code; on le mêle avec la religion, et il y a une messe
+de l'amour où les oiseaux, par leurs antiennes<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a><a href="#footnote199" title="Go to footnote 199"><span class="smaller">[199]</span></a>, font un office
+divin comme celui de la messe. Chaucer maudit de tout son c&oelig;ur les
+avaricieux, les gens d'affaires qui le traitent de folie: «Dieu devrait
+leur donner des oreilles d'âne aussi longues que celles de Midas....,
+pour leur apprendre qu'ils sont dans le vice, et que les amants dont ils
+font fi n'y sont pas. Que Dieu leur donne <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> mauvaise chance, et
+protége tous les amants!» Il est clair qu'ici la sévérité manque. Elle
+est rare dans les littératures du Midi; les Italiens, au moyen âge,
+faisaient une vertu de «la joie,» et vous voyez que ce monde
+chevaleresque, tel qu'il a été inventé par la France, élargit la morale
+jusqu'à la confondre avec le plaisir.</p>
+
+<h4>VI</h4>
+
+<p>D'autres traits sont encore plus gais: voici venir la vraie littérature
+gauloise, les fabliaux salés, les mauvais tours joués au voisin, non pas
+enveloppés dans la phrase cicéronienne de Boccace, mais contés lestement
+et par un homme en belle humeur<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a><a href="#footnote200" title="Go to footnote 200"><span class="smaller">[200]</span></a>. Surtout voici venir la malice
+alerte, l'art de rire aux dépens du prochain. Chaucer l'a mieux que
+Rutebeuf, et quelquefois aussi bien que la Fontaine. Il n'assomme pas,
+il pique, en passant, non par haine ou indignation profonde, mais par
+agilité d'esprit et prompt sentiment des ridicules; il les jette à
+pleines poignées sur les personnages. Son sergent de loi est plus
+affairé qu'homme au monde.&mdash;Et cependant il paraissait plus affairé
+qu'il n'était<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a><a href="#footnote201" title="Go to footnote 201"><span class="smaller">[201]</span></a>.»&mdash;Ses trois bourgeois, «pour la sagesse qu'ils ont,
+sont bien capables d'être aldermen, car ils ont force bétail <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span>
+et rentes;» et croyez que «leurs femmes y auraient bien consenti.»&mdash;Le
+quêteur marche portant devant lui sa valise, «elle est pleine de pardons
+venus de Rome tout chauds.» La moquerie ici coule de source, à la
+française, sans effort, ni calcul, ni violence. Il est si agréable et si
+naturel de dauber sur le prochain! Quelquefois la jolie veine devient si
+abondante qu'elle fournit toute une comédie, grivoise si l'on veut, mais
+combien franche et vive! Tel est le portrait de la bourgeoise de Bath,
+veuve de cinq maris «sans plus<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a><a href="#footnote202" title="Go to footnote 202"><span class="smaller">[202]</span></a>.» Personne, dans toute la paroisse,
+qui la devançât à l'offrande; «s'il y en avait une, elle se mettait si
+fort en colère qu'elle en perdait toute charité.» Quelle langue!
+Impertinente, vaniteuse, hardie, bavarde effrénée, elle fait taire tout
+le monde et disserte seule pendant une heure avant d'en venir à son
+conte. On entend la voix vibrante, soutenue, haute et claire, avec
+laquelle elle assourdissait ses maris. Elle revient incessamment sur les
+mêmes idées, elle répète ses raisons, elle les amasse et les entassé,
+comme une mule entêtée qui court en secouant et en sonnant ses <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span>
+sonnettes, si bien que les auditeurs étourdis restent la bouche ouverte,
+admirant qu'une seule langue puisse fournir à tant de mots. Le sujet en
+valait la peine. Elle prouve qu'elle a bien fait de se marier cinq fois,
+et elle le prouve d'un style clair, en femme expérimentée<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a><a href="#footnote203" title="Go to footnote 203"><span class="smaller">[203]</span></a>: «Dieu
+nous a dit de croître et de multiplier.» Voilà un «gentil texte,» elle a
+«bien su le comprendre.»&mdash;«Je sais aussi que Dieu a dit que mon mari
+quitterait père et mère et s'attacherait à moi. Mais où Dieu a-t-il fait
+mention de nombre, et à quel endroit a-t-il défendu de prendre un second
+ou un huitième mari? Pourquoi donc parlerait-on vilainement de mon cas?
+Voyez le sage roi Salomon, j'imagine qu'il avait plus d'une femme. Plût
+à Dieu qu'il me fût permis de changer aussi souvent que lui.... Béni
+soit Dieu de ce que j'en ai épousé cinq! <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> Bienvenu sera le
+sixième quand il s'offrira!.... Christ a parlé pour ceux qui veulent
+vivre parfaitement. Et, seigneurs, avec vos permissions, je n'en suis
+pas. Je veux donner la fleur de mon âge aux actes et aux fruits du
+mariage.... Je veux un mari, et je ne le lâcherai pas!» Ici Chaucer a
+les franchises de Molière, et nous ne les avons plus; sa bourgeoise
+justifie le mariage aussi médicalement que Sganarelle; force est de
+tourner la page un peu vite et de suivre, en gros seulement, toute cette
+odyssée de mariages. L'épouse voyageuse qui a traversé cinq maris sait
+par quel art on les dompte et raconte comment elle les persécutait de
+ses jalousies, de ses soupçons, de ses gronderies, de ses querelles,
+quels soufflets elle donnait et recevait, comment le mari, maté par la
+continuité de la tempête, baissait la tête à la fin, acceptait le licou
+et tournait la meule domestique en baudet conjugal et résigné<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a><a href="#footnote204" title="Go to footnote 204"><span class="smaller">[204]</span></a>. «Je
+les faisais <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> frire dans leur propre graisse, de colère et de
+jalousie. J'allais me promener de nuit, et, au retour, je leur jurais
+que c'était pour surveiller leurs escapades. Jamais je ne leur laissais
+le dernier mot.... Quand le pape eût été à leurs côtés, je ne les aurais
+point épargnés, fût-ce à leur propre table. Pour le quatrième, par Dieu!
+j'ai été son purgatoire sur terre, c'est pourquoi j'espère que son âme
+est dans la gloire!» Pour le cinquième, elle le vit pour la première
+fois à l'enterrement du quatrième, derrière la bière; elle lui trouva la
+jambe si bien faite, que force lui fut de le prendre pour mari. «Il
+était vieux, je crois, de vingt hivers, et j'avais quarante ans, si je
+dois dire la vérité. Mais, grâce à Dieu! j'étais toute fringante, et
+belle, et riche, et <i>jeune</i> et bien née.» Quel mot! A-t-on jamais peint
+plus heureusement l'illusion humaine? Comme tout cela est vivant, et
+quel ton facile! Voilà déjà la satire du mariage; vous la trouverez chez
+Chaucer à vingt reprises: il n'y a plus, pour épuiser les deux
+perpétuels sujets de la moquerie française, qu'à joindre à la satire du
+mariage la satire de la religion.</p>
+
+<p>Elle y est, et Rabelais n'en a pas de plus salée. Le moine que peint
+Chaucer est un papelard<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a><a href="#footnote205" title="Go to footnote 205"><span class="smaller">[205]</span></a>, un égrillard <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> qui connaît mieux
+les bonnes auberges et les joyeux hôteliers que les pauvres et les
+hôpitaux. Il n'est pas «honnête,» dit-il, d'avoir affaire à telle
+racaille. Allons confesser les riches, «les vendeurs de victuaille.» On
+ne gagne honneur et profit que chez eux.&mdash;Mais il faut, comme lui,
+savoir s'y prendre. Il est homme expert, il écoute la confession d'un
+air agréable et doux; son absolution est tout aimable; pour les
+pénitences, il est accommodant. Il suffit qu'on lui donne «bonne
+pitance.» «Car donner aux pauvres frères, c'est signe qu'un homme est
+bien confessé.» Des méchants répandront le bruit que le pénitent est
+fort peu repentant et fort peu contrit; pure calomnie. Il y a des gens
+sincèrement touchés de leurs fautes qui pourtant ne peuvent pleurer et
+faire acte de remords. C'est le cas du riche; la vraie preuve, la preuve
+suffisante qu'il est bon pénitent, bien confessé, bien affligé, bien
+disposé, c'est qu'il a donné beaucoup.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> Cette ironie si vive est déjà dans Jean de Meung. Mais Chaucer
+la pousse plus loin et la met en action; son moine quête de maison en
+maison, tendant sa besace<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a><a href="#footnote206" title="Go to footnote 206"><span class="smaller">[206]</span></a>. «Donnez-nous un boisseau de froment,
+d'orge ou de seigle, un demi-penny ou un morceau de fromage, ce que vous
+voudrez, nous ne choisissons pas. Ou bien donnez-nous de votre jambon,
+si vous en avez, une pièce de votre couverture, bonne dame, notre chère
+s&oelig;ur (tenez, j'écris ici votre nom), du lard, du b&oelig;uf, ou tout ce
+que vous trouverez.» Il promet de prier pour tous ceux qu'il inscrit et
+qui lui donnent; à peine sorti, il efface les noms. Entre tous ces noms,
+il y en a un sur lequel il compte. Il a <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> réservé, pour la fin
+de sa tournée, Thomas, une de ses plus fructueuses pratiques. Il le
+trouve au lit, et malade; voilà un excellent fruit à sucer et à
+pressurer. «Que j'ai eu de peine pour toi, mon pauvre Thomas! Combien
+j'ai dit pour ta santé d'oraisons précieuses! À propos, aujourd'hui, à
+la messe, j'ai vu la dame de céans. Où donc est-elle?»&mdash;La dame rentre.
+Il se lève courtoisement et va la saluer de grande affection. «Il la
+presse dans ses bras bien étroitement et doucement la baise, et
+gazouille comme un moineau avec ses lèvres.» Puis de son ton le plus
+bénin, avec des inflexions de voix caressantes, il la complimente.
+«Grâces soient rendues à Dieu qui vous a donné <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> l'âme et la
+vie, je n'ai point vu aujourd'hui à l'église de si belle femme que vous,
+Dieu me sauve!» N'est-ce pas là déjà Tartuffe auprès d'Elmire? Mais ici
+il est chez un fermier, il peut aller plus droit et plus vite en
+besogne. Les compliments expédiés, il pense au solide et demande à la
+dame de le laisser causer un peu avec Thomas. Il a besoin de s'enquérir
+de l'état de son âme. «Ces vicaires sont si négligents et si lents pour
+sonder délicatement une conscience!» Du reste, dit-il, ne vous mettez
+pas en frais pour moi.» Quand je n'aurais que le foie d'un chapon et une
+tranche de votre pain blanc, et avec cela la tête d'un cochon rôti (mais
+je ne voudrais pas qu'une bête pour moi fût tuée!), j'aurais encore bien
+ma suffisance: je suis homme de petite chère; mon esprit a son réconfort
+dans la Bible;» mon corps est si rompu par les veilles, «que j'ai
+l'estomac tout détruit.» Le pauvre homme! Il lève les yeux au ciel et
+finit par un soupir<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a><a href="#footnote207" title="Go to footnote 207"><span class="smaller">[207]</span></a>.</p>
+
+<p>La femme lui dit que son enfant est mort il y a quinze jours. À
+l'instant il fabrique un miracle; peut-on mieux gagner son argent? Il a
+eu révélation de cette mort au dortoir du couvent; il a vu l'enfant
+emporté au paradis; soudain il s'est levé avec tous les frères, «mainte
+larme coulant sur leurs joues,» et ils ont fait de grandes oraisons pour
+remercier Dieu de cette faveur. «Car, sire et dame, fiez-vous à moi, nos
+oraisons sont plus efficaces et nous voyons <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> plus dans les
+secrets du Christ que les gens laïques, fussent-ils rois. C'est que nous
+vivons dans l'abstinence et la pauvreté, et les laïques dans la richesse
+et la dépense. Lazare et le riche vivaient différemment; et aussi ils
+eurent des récompenses différentes.»&mdash;Là-dessus il lâche tout un sermon
+en style nauséabond avec des intentions visibles. Le malade excédé
+répond qu'il a donné déjà la moitié de son bien à toutes sortes de
+moines, et que pourtant il souffre toujours. Écoutez le cri douloureux,
+l'indignation vraie du moine mendiant qui se voit menacé par la
+concurrence d'un confrère, dans son client, dans son revenu, dans sa
+chose, dans son pot-au-feu<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a><a href="#footnote208" title="Go to footnote 208"><span class="smaller">[208]</span></a>: «Ô Thomas, fais-tu bien ainsi? Quel
+besoin a celui que traite un parfait médecin d'aller chercher <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span>
+d'autres médecins par la ville? Votre inconstance est votre confusion.
+Croyez-vous que moi et tout notre couvent nous ne suffisions pas à prier
+pour vous? Thomas, ce tour-là est pendable; ta maladie vient de ce que
+nous avons trop peu.» Reconnaissez ici le véritable orateur: il monte
+jusqu'aux grands effets de style pour faire bouillir sa marmite. «Qu'on
+donne à ce couvent un quart d'avoine, à cet autre vingt-quatre sous, à
+ce moine un penny, et qu'il s'en aille: voilà ce que vous dites,
+mécréants que vous êtes. Non, non, Thomas, cela ne se doit pas passer
+ainsi. Qu'est-ce qu'un liard divisé en douze? Voyez, chaque chose,
+lorsqu'elle reste entière, est plus forte que si elle est éparpillée.
+Thomas, tu voudrais avoir notre travail tout pour rien.»&mdash;Puis il
+recommence son sermon d'un ton véhément, criant plus haut à chaque
+parole, avec exemples tirés de Sénèque et des anciens. Terrible faconde,
+machine de métier, qui, appliquée avec constance, doit extraire l'argent
+du patient.» Donnez pour le pavé de notre cloître, pour les fondations,
+pour la maçonnerie. Secours-nous, Thomas, au nom de celui qui a vaincu
+l'enfer, car autrement nous devrons vendre nos livres. Et si vous êtes
+privés de nos instructions, voilà que ce monde s'en va tout entier à sa
+perte. Car celui qui priverait ce monde de nous, Dieu me sauve! Thomas,
+avec votre permission, <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> il priverait le monde du soleil.» À la
+fin, Thomas, furieux, lui promet un don, lui dit de mettre sa main dans
+le lit pour le prendre, et le renvoie dupé, honni et sali.</p>
+
+<p>Nous voilà descendus à la farce populaire; quand on veut s'amuser à tout
+prix, on va comme ici chercher la gaieté jusque dans la gaudriole, même
+jusque dans la gravelure. Elles ont fleuri, on sait comment, les deux
+grossières et vigoureuses plantes, dans le fumier du moyen âge, plantées
+par le peuple narquois de Champagne et de l'Île-de-France, arrosées par
+les trouvères, pour aller s'ouvrir, éclaboussées et rougeaudes, entre
+les larges mains de Rabelais. En attendant Chaucer y cueille son
+bouquet. Maris trompés, méprises d'auberges, accidents de lit,
+gourmades, mésaventures d'échine et de bourse, il y a de quoi soulever
+le gros rire. À côté des nobles peintures chevaleresques, il met une
+file de magots à la flamande, charpentiers, menuisiers, moines,
+huissiers; les coups de bâton trottent, les poings se promènent sur les
+reins charnus; on voit s'étaler des nudités plantureuses; ils
+s'escroquent leur blé, leur femme, ils se font tomber du haut d'un
+étage; ils braillent et se prennent de bec. Une meurtrissure, une
+franche ordure passe en pareil monde pour un trait d'esprit. L'huissier
+raillé par le moine lui rend son panier par l'anse<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a><a href="#footnote209" title="Go to footnote 209"><span class="smaller">[209]</span></a>. «Tu te vantes
+de connaître l'enfer, ce n'est pas étonnant: moines et diables sont
+toujours ensemble. <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> Écoutez plutôt l'histoire<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a><a href="#footnote210" title="Go to footnote 210"><span class="smaller">[210]</span></a> de ce moine
+qu'un ange conduisit en vision jusque dans l'enfer pour lui montrer
+Satan. Satan avait une queue plus large que la voile d'une caraque. Lève
+ta queue, Satan, dit l'ange, afin que le moine voie où est le nid des
+moines.&mdash;Et sur une largeur de plus d'un arpent on vit sortir, comme des
+abeilles de leur ruche, plus de vingt mille moines; ils s'éparpillèrent
+à travers l'enfer et revinrent aussi vite qu'ils purent se glisser
+jusqu'au dernier dans l'endroit d'où ils étaient sortis. Sur quoi Satan
+baissa sa queue et se tint tranquille....» Ce bel endroit, ajoute le
+conteur, «est le vrai héritage des moines.» Voilà les rudes
+bouffonneries de l'imagination populaire. Songez que je n'ai traduit le
+texte qu'en partie, et dispensez-moi de montrer jusqu'au bout comment
+les gravelures françaises ont passé dans le poëme anglais.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> VII</h4>
+
+<p>Aussi bien est-il temps d'en venir à Chaucer lui-même; par delà les deux
+grands traits qui le rangent dans son siècle et dans son école, il en
+est qui le tirent de son école et de son siècle; s'il est romanesque et
+gai comme les autres, c'est à sa façon. Chose inouïe en ce temps, il
+observe les caractères, note leurs différences, étudie la liaison de
+leurs parties, essaye de mettre sur pied des hommes vivants et
+distincts, comme feront plus tard les rénovateurs du seizième siècle,
+et, au premier rang, Shakspeare. Est-ce déjà le bon sens positif anglais
+et l'aptitude à regarder le dedans qui commencent à paraître? Toujours
+est-il qu'un nouvel esprit perce, presque viril, en littérature comme en
+peinture, chez Chaucer comme chez Van Eyck, chez tous deux en même
+temps, non plus seulement l'imitation enfantine de la vie
+chevaleresque<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a><a href="#footnote211" title="Go to footnote 211"><span class="smaller">[211]</span></a> ou de la dévotion monastique, mais la sérieuse
+curiosité et ce besoin de vérité profonde par lesquels l'art devient
+complet. Pour la première fois, chez Chaucer, comme chez Van Eyck, le
+personnage prend un relief, ses membres se tiennent, il n'est plus un
+fantôme sans substance, on devine son passé, on voit venir son action;
+ses dehors manifestent les particularités personnelles et
+incommunicables <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> de sa nature intime et la complexité infinie
+de son économie et de son mouvement; encore aujourd'hui, après quatre
+siècles, il est un individu et un type; il reste debout dans la mémoire
+humaine comme les créatures de Shakspeare et de Rubens. Cette éclosion,
+on la surprend ici sur le fait. Non-seulement Chaucer, comme Boccace,
+relie ses contes<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a><a href="#footnote212" title="Go to footnote 212"><span class="smaller">[212]</span></a> en une seule histoire, mais encore, ce qui manque
+chez Boccace, il débute par le portrait de tous ses conteurs, chevalier,
+huissier, sergent de loi, moine, bailli, hôtelier, environ trente
+figures distinctes, de tout sexe, de toute condition, de tout âge,
+chacune peinte avec son tempérament, sa physionomie, son costume, ses
+façons de parler, ses petites actions marquantes, ses habitudes et son
+passé, chacune maintenue dans son caractère par ses discours et par ses
+actions ultérieures, si bien qu'on trouverait ici, avant tout autre
+peuple, le germe du roman de m&oelig;urs tel que nous le faisons
+aujourd'hui. Rappelez-vous les portraits du franklin, du meunier, du
+moine mendiant et de la bourgeoise. Il y en a bien d'autres qui achèvent
+de montrer les brutalités grivoises, les grosses finasseries et les
+naïvetés de la vie populaire, comme aussi les repues franches, et la
+plantureuse bombance de la vie corporelle: tantôt de braves soudards qui
+apprêtent leurs poings et retroussent leurs manches, tantôt des bedeaux
+contents qui, lorsqu'ils ont bu, ne veulent plus parler que latin. Mais
+tout à côté sont des personnages <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> choisis, le chevalier qui est
+allé à la croisade à Grenade et en Prusse, brave et courtois, «aussi
+doux qu'une demoiselle, et qui n'a jamais dit une vilaine parole<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a><a href="#footnote213" title="Go to footnote 213"><span class="smaller">[213]</span></a>;»
+le pauvre et savant clerc d'Oxford; le jeune squire, fils du chevalier,
+«un galant et amoureux, tout brodé comme une prairie pleine de fraîches
+fleurs blanches et rouges.» Il a chevauché déjà et servi vaillamment en
+Flandre et en Picardie, de façon à gagner la faveur de sa dame; «il est
+frais comme le mois de mai, chante ou siffle toute la journée, sait bien
+se tenir à cheval et chevaucher de bonne grâce, faire des chansons et
+bien conter, jouter et danser aussi, bien pourtraire et écrire; il est
+si chaudement amoureux, qu'aux heures de nuit il ne dort pas plus qu'un
+rossignol; courtois de plus, modeste et serviable, et à table découpant
+devant son père<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a><a href="#footnote214" title="Go to footnote 214"><span class="smaller">[214]</span></a>.»&mdash;Plus <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> fine encore, et plus digne d'une
+main moderne est la figure de la prieure «madame Églantine,» qui, à
+titre de nonne, de demoiselle, de grande dame, est façonnière et fait
+preuve d'un ton exquis. Trouverait-on mieux aujourd'hui dans un chapitre
+d'Allemagne, dans la plus décente et la plus jolie couvée de
+chanoinesses sentimentales et littéraires? «Son sourire était simple et
+modeste.&mdash;Son plus grand serment était seulement: Par saint Éloi.&mdash;Elle
+chantait aussi très-bien le service divin&mdash;avec des modulations du nez
+tout à fait convenables.&mdash;À table elle n'était pas moins bien
+apprise:&mdash;jamais elle ne laissait tomber un morceau de ses lèvres,&mdash;ni
+ne trempait ses doigts dans sa sauce.....&mdash;Le savoir-vivre était son
+grand plaisir.&mdash;Le dîner fini, elle rotait avec beaucoup de
+bienséance<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a><a href="#footnote215" title="Go to footnote 215"><span class="smaller">[215]</span></a>.&mdash;Certainement elle était de très-bonne compagnie&mdash;et
+tout agréable et aimable de façons.» Sans doute elle s'efforce «de
+contrefaire les manières de cour, d'être imposante,» elle veut paraître
+du beau monde, et «parle le français tout à fait bien et joliment, à la
+façon de Stratford-at-Bow, car le français de Paris lui est inconnu.»
+Vous fâcherez-vous de ces affectations de province? Au contraire, il y a
+plaisir à voir ces gentillesses musquées, ces petites façons <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span>
+précieuses, la mièvrerie et tout à côté la pruderie, le sourire
+demi-mondain et tout à la fois demi-monastique; on respire là un délicat
+parfum féminin conservé et vieilli sous la guimpe: «Elle était si
+charitable et si compatissante&mdash;qu'elle pleurait si par hasard elle
+voyait une souris&mdash;dans le piége, blessée ou morte.&mdash;Elle avait de
+petits chiens qu'elle nourrissait&mdash;de viande rôtie, de lait, de pain de
+fine farine.&mdash;Elle pleurait amèrement si l'un d'eux mourait&mdash;ou si
+quelqu'un leur donnait un méchant coup de bâton.&mdash;Elle était toute
+conscience et tendre c&oelig;ur.» Beaucoup de vieilles filles se jettent
+dans ces affections, faute d'autre issue. Vieille fille, quel vilain mot
+ai-je dit là? Elle n'est pas vieille, elle a les «yeux clairs comme
+verre, la bouche toute petite, molle et rouge.» Sa guimpe est bien
+ajustée, sa mante de bon goût, elle a deux chapelets au bras, en corail,
+émaillé de vert, «avec une broche d'or luisant, sur laquelle est écrit
+d'abord un A couronné, puis cette devise: <i>Amor vincit omnia</i>,<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a><a href="#footnote216" title="Go to footnote 216"><span class="smaller">[216]</span></a>»
+jolie devise ambiguë, <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> galante et dévote; la dame est à la fois
+du monde et du cloître: du monde; on le sent à l'appareil des gens qui
+l'accompagnent, une nonne et trois prêtres; du cloître; on le voit à
+l'<i>Ave Maria</i> qu'elle chante, aux légendes édifiantes qu'elle conte. Si
+fraîche et si fine, c'est une jolie cerise, faite pour mûrir au soleil,
+et qui, conservée dans un bocal ecclésiastique, s'est sucrée et affadie
+dans le sirop.</p>
+
+<p>Voici donc la réflexion qui commence à poindre, et aussi le grand art.
+Chaucer ne s'amuse plus, il étudie; il cesse de babiller, il pense; il
+ne s'abandonne <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> plus à la facilité de l'improvisation coulante,
+il combine. Chaque conte est approprié au conteur; le jeune écuyer
+raconte une histoire fantastique et orientale; le meunier ivre, un
+fabliau graveleux et comique; l'honnête clerc, la touchante légende de
+Griselidis. Tous ces récits sont liés, et beaucoup mieux que chez
+Boccace, par de petits incidents vrais, qui naissent du caractère des
+personnages, et tels, qu'on en rencontre en voyage. Les cavaliers
+cheminent de bonne humeur sous le soleil, dans la large campagne; ils
+causent. Le meunier a bu trop d'ale et veut parler à toute force. Le
+cuisinier s'endort sur sa bête, et on lui joue de mauvais tours. Le
+moine et l'huissier se prennent de querelle à propos de leur métier.
+L'hôte met la paix partout, fait parler ou taire les gens, en homme qui
+a présidé longtemps une table d'auberge, et qui a mis souvent le holà
+entre les criards. On juge les histoires qu'on vient d'écouter; on
+déclare qu'il y a peu de Griselidis au monde; on rit des mésaventures du
+charpentier trompé, on fait son profit du conte moral. Le poëme n'est
+plus, comme dans la littérature environnante, une simple procession,
+mais un tableau où les contrastes sont ménagés, où les attitudes sont
+choisies, où l'<i>ensemble</i> est calculé, en sorte que la vie afflue, qu'on
+s'oublie à cet aspect comme en présence de toute &oelig;uvre vivante, et
+qu'on se prend d'envie de monter à cheval par une belle matinée riante,
+le long des prairies vertes, pour galoper avec les pèlerins jusqu'à la
+châsse du bon saint de Cantorbéry.</p>
+
+<p>Pesez ce mot, <i>l'ensemble</i>; selon qu'on y songe ou <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> non, on
+entre dans la maturité, ou l'on reste dans l'enfance. Tout l'avenir est
+là. Barbares ou demi-barbares, guerriers des sept royaumes ou chevaliers
+du moyen âge, jusqu'ici nul esprit n'est monté jusqu'à ce degré. Ils ont
+eu des émotions fortes, parfois tendres, et les ont exprimées chacun
+selon le don originel de leur race, les uns par des clameurs courtes,
+les autres par un babil continu; mais ils n'ont point maîtrisé ou guidé
+leurs impressions; ils ont chanté ou causé, par impulsion, à l'aventure,
+selon la pente de leur naturel, laissant aux idées le soin de se
+présenter et de les conduire, et lorsqu'ils ont rencontré l'ordre, c'est
+sans l'avoir su ni voulu. Ici, pour la première fois, paraît la
+supériorité de l'esprit, qui, au moment de la conception, tout d'un coup
+s'arrête, s'élève au-dessus de lui-même, se juge et se dit: «Cette
+phrase dit la même chose que la précédente, ôtons-la; ces deux idées ne
+se suivent pas, lions-les; cette description languit, repensons-la.»
+Quand on peut se parler ainsi, on a l'idée non pas scolastique et
+apprise, mais personnelle et pratique, de l'esprit humain, de ses
+démarches et de ses besoins, comme aussi des choses, de leur structure
+et de leurs attaches; on a un style, entendez par là qu'on est capable
+de faire entendre et voir toute chose à tout esprit humain. On est
+capable d'extraire dans chaque objet, paysage, situation, personnage,
+les traits spéciaux et significatifs, pour les amasser, les ranger et en
+composer une &oelig;uvre artificielle qui surpasse l'&oelig;uvre naturelle par
+sa pureté <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> et son achèvement. On est capable, comme ici
+Chaucer, d'aller chercher dans la vieille forêt commune du moyen âge des
+histoires et des légendes, pour les replanter sur son terrain et leur
+faire donner une nouvelle pousse. On a le droit et le pouvoir, comme ici
+Chaucer, de copier et de traduire, parce qu'à force de retoucher on
+imprime dans ses traductions et dans ses copies son empreinte originale,
+parce qu'alors on refait ce qu'on imite, parce qu'à travers ou à côté
+des fantaisies usées et des contes monotones on peut rendre visibles,
+comme ici Chaucer, les charmantes rêveries d'une âme aimable et
+flexible, les trente figures maîtresses du quatorzième siècle, la
+magnifique fraîcheur du paysage humide et du printemps anglais. On n'est
+pas loin d'avoir une opinion sur la vérité et sur la vie. On est sur le
+bord de la pensée indépendante et de la découverte féconde. Chaucer y
+est. À cent cinquante ans de distance, il touche aux poëtes d'Élisabeth
+par sa galerie de peintures, et aux réformateurs du seizième siècle par
+son portrait du bon curé.</p>
+
+<p>Il ne fait qu'y toucher. Il s'est avancé de quelques pas au delà du
+seuil de l'art, mais il s'est arrêté au bout du vestibule. Il a
+entr'ouvert la grande porte du temple, mais il ne s'y est point assis;
+du moins il ne s'y est assis que par intervalles. Dans Arcite et
+Palémon, dans Troïlus et Cressida, il esquisse des sentiments, il ne
+crée pas de personnages; il trace avec aisance et naturel la ligne
+sinueuse des événements et des entretiens, mais il ne marque pas
+<span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> les contours précis d'une figure frappante. Si
+quelquefois<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a><a href="#footnote217" title="Go to footnote 217"><span class="smaller">[217]</span></a>, sentant derrière lui le souffle ardent d'un poëte, il
+dégage ses pieds embourbés dans le limon du moyen âge et d'un bond
+atteint le champ poétique où Stace imite Virgile et égale Lucain,
+d'autres fois, à propos de «messire Ph&oelig;bus ou Apollo-Delphicus,» il
+retombe dans le bavardage puéril des trouvères ou dans le radotage plat
+des clercs savants. Ailleurs c'est un lieu commun sur l'art qui s'étale
+au milieu d'une peinture passionnée. Il emploie trois mille vers pour
+conduire Troïlus à sa première entrevue. Il a l'air d'un enfant précoce
+et poëte qui mêlerait à ses rêveries d'amour les citations de son manuel
+et les souvenirs de son alphabet<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a><a href="#footnote218" title="Go to footnote 218"><span class="smaller">[218]</span></a>. Même dans ses contes de
+Cantorbéry, il se répète, il se traîne en développements naïfs, il
+oublie de concentrer sa passion ou son idée. Il commence une moquerie
+qui aboutit à peine. Il détrempe une vive couleur dans une strophe
+monotone. Sa voix ressemble à celle d'un jeune garçon qui devient homme.
+L'accent mâle et ferme se soutient d'abord; puis une note grêle et douce
+vient indiquer que cette croissance n'est pas achevée et que cette force
+a des défaillances. Chaucer commence à sortir du moyen âge, mais il y
+est encore. Aujourd'hui il compose les contes de Cantorbéry, hier il
+traduisait le roman de <i>la Rose</i>. Aujourd'hui <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> il étudie la
+machine compliquée du c&oelig;ur, découvre les suites de l'éducation
+primitive ou de l'habitude dominante, et trouve la comédie de m&oelig;urs;
+demain il ne prendra plaisir qu'aux événements curieux, aux gentilles
+allégories, aux dissertations amoureuses imitées des Français, aux
+doctes moralités tirées des anciens. Tour à tour, c'est un observateur
+et un trouvère; au lieu du pas qu'il fallait faire, il n'a fait qu'un
+demi-pas.</p>
+
+<p>Qui l'a arrêté et qui, autour de lui, arrête aussi les autres? On démêle
+l'obstacle dans ses dissertations, dans son ponte de <i>Melib&oelig;us</i>, du
+<i>Curé</i>, dans son <i>Testament de l'Amour</i>; en effet, tant qu'il écrit en
+vers, il est à son aise; sitôt qu'il entre dans la prose, une sorte de
+chaîne s'enroule autour de ses pieds pour l'arrêter. Son imagination est
+libre et son raisonnement est esclave. Les rigides divisions
+scolastiques, l'appareil mécanique des arguments et des réponses, les
+ergo, les citations latines, l'autorité d'Aristote et des Pères viennent
+peser sur sa pensée naissante. Son invention native disparaît sous la
+discipline imposée. La servitude est si pesante, que, même dans son
+<i>Testament de l'Amour</i>, parmi les plus touchantes plaintes et les plus
+cuisantes peines, la belle dame idéale qu'il a toujours servie, la
+médiatrice céleste qui lui apparaît dans une vision, l'Amour pose des
+thèses, établit «que la cause d'une cause est cause de la chose causée,»
+et raisonne aussi pédantesquement qu'à Oxford. À quoi peut aboutir le
+talent, même le génie, quand de lui-même il se met dans de pareilles
+<span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> entraves? Quelle suite de vérités originales et de doctrines
+neuves peut-on trouver et prouver, lorsque, dans un conte moral comme
+celui de Mélibée et de sa femme Prudence, on se croit obligé d'établir
+une controverse en forme, de citer Sénèque et Job pour interdire les
+larmes, d'alléguer Jésus qui pleure pour autoriser les larmes, de
+numéroter chaque preuve, d'appeler à l'aide Salomon, Cassiodore et
+Caton, bref d'écrire un livre d'école? Il n'y a aux mains du public que
+la pensée agréable et brillante; les idées sérieuses et générales n'y
+sont pas; elles sont en d'autres mains qui les détiennent. Sitôt que
+Chaucer aborde la réflexion, à l'instant saint Thomas, Pierre le
+Lombard, les manuels de péchés, les traités de la définition et du
+syllogisme, le troupeau des anciens et des Pères descendent de leur
+rayon, entrent dans sa cervelle, parlent à sa place, et l'aimable voix
+du trouvère devient, sans qu'il s'en doute, la voix dogmatique et
+soporifique d'un docteur. En fait d'amour et de satire, il a de
+l'expérience et il invente; en fait de morale et de philosophie, il a de
+l'érudition et se souvient. C'est pour un instant, et par un élan isolé,
+qu'il est entré dans la grande observation et dans la véritable étude de
+l'homme; il ne pouvait s'y tenir, il ne s'y est point assis, il n'y a
+fait qu'une promenade poétique, et personne ne l'y a suivi. Le niveau du
+siècle est plus bas; lui-même s'y rabat le plus souvent; c'est parmi les
+conteurs comme Froissart qu'on le trouve, parmi les jolis diseurs comme
+Charles d'Orléans, parmi les versificateurs bavards et vides comme
+<span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> Gower, Lydgate, Occlève. Point de fruits, mais des fleurs
+passagères et frêles, beaucoup de branches inutiles, encore plus de
+branches mourantes ou mortes, voilà cette littérature: c'est qu'elle n'a
+plus de racine; après trois cents ans d'efforts, un lourd instrument
+souterrain a fini par la couper. Cet instrument est la philosophie
+scolastique.</p>
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<p>C'est qu'il y a une philosophie sous toute littérature. Au fond de
+chaque &oelig;uvre d'art est une idée de la nature et de la vie; c'est
+cette idée qui mène le poëte; soit qu'il le sache, soit qu'il l'ignore,
+il écrit pour la rendre sensible, et les personnages qu'il façonne comme
+les événements qu'il arrange ne servent qu'à produire à la lumière la
+sourde conception créatrice qui les suscite et les unit. C'est la noble
+vie du paganisme héroïque et de la Grèce heureuse qui apparaît chez
+Homère. C'est la douloureuse et violente vie du catholicisme exalté et
+de l'Italie haineuse qui apparaît chez Dante; en sorte que de chacun
+d'eux on pourrait tirer une théorie de l'homme et du beau. Il en est
+ainsi des autres; c'est pourquoi, selon les variations, la naissance, la
+floraison, le dépérissement ou l'inertie de la conception maîtresse, la
+littérature varie, naît, fleurit, dégénère ou finit. Quiconque plante
+l'une, plante l'autre; quiconque sape l'une, sape l'autre. Mettez dans
+tous les esprits d'un <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> siècle une grande idée neuve de la
+nature et de la vie, de telle façon qu'ils la sentent et la créent de
+tout leur c&oelig;ur et de toutes leurs forces; et vous les verrez, saisis
+du besoin de l'exprimer, inventer des formes d'art et des groupes de
+figures. Arrachez de tous les esprits d'un siècle toute grande idée
+neuve de la nature et de la vie, et vous les verrez, privés du besoin
+d'exprimer les pensées capitales, copier, se taire, ou radoter.</p>
+
+<p>Que sont-elles devenues, ces pensées capitales? Quel travail les a
+élaborées? Quelles recherches les ont nourries? Ce n'est pas le zèle qui
+a manqué aux travailleurs. Au douzième siècle, l'élan des esprits est
+admirable. À Oxford, il y avait trente mille écoliers. Nul édifice à
+Paris n'eût pu contenir la foule des disciples d'Abeilard; quand il se
+retira dans une solitude, ils l'accompagnèrent en telle multitude, que
+le désert devint une ville. Nulle peine ne les rebutait. Il y a tel
+récit d'un jeune garçon qui, meurtri par son précepteur, veut à toute
+force le garder, afin d'apprendre. Quand arriva la terrible encyclopédie
+d'Aristote, toute défigurée et inintelligible, on la dévora. La seule
+question qui leur fut livrée, la question des universaux, si abstraite,
+si sèche, si embarrassée par les obscurités arabes et les raffinements
+grecs, pendant des siècles, ils s'y acharnèrent. Si lourd et si
+incommode que fût l'instrument qui leur était transmis, le syllogisme,
+ils s'en rendirent maîtres, ils l'alourdirent encore, ils l'enfoncèrent
+en tout sujet dans tous les sens. Ils <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> construisirent des
+livres monstrueux, par multitudes, cathédrales de syllogismes, d'une
+architecture inconnue, d'un fini prodigieux, exhaussées avec une
+contention de tête extraordinaire et que toute l'accumulation du labeur
+humain n'a pu égaler que deux fois<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a><a href="#footnote219" title="Go to footnote 219"><span class="smaller">[219]</span></a>. Ces jeunes et vaillants esprits
+avaient cru apercevoir le temple du vrai; ils s'y ruèrent la tête basse,
+par légions, avec une vélocité et une énergie de barbares, enfonçant la
+porte, escaladant les murs, précipités dans l'enceinte, et se trouvèrent
+au fond d'une fosse. Trois siècles de travail au fond de cette fosse
+noire n'ajoutèrent pas une idée à l'esprit humain.</p>
+
+<p>Car regardez les questions qu'ils y agitent. Ils ont l'air de marcher et
+ils piétinent en place. On dirait, à les voir suer et peiner, qu'ils
+vont tirer de leur c&oelig;ur et de leur raison quelque grande croyance
+originale; et toute croyance leur est imposée d'avance. Le système est
+fait, ils ne peuvent que l'ordonner et le commenter. La conception ne
+vient pas d'eux, mais de Byzance. Cette conception, infiniment
+compliquée et subtile, &oelig;uvre suprême du mysticisme oriental et de la
+métaphysique grecque, si disproportionnée à leur jeune intelligence, ils
+vont s'user à la reproduire, et, par surcroît, accabler leurs mains
+novices <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> sous le poids d'un instrument logique qu'Aristote
+avait construit pour la théorie, non pour la pratique, et qui devait
+rester dans le cabinet des curiosités philosophiques sans jamais être
+porté dans le champ de l'action. «Si<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a><a href="#footnote220" title="Go to footnote 220"><span class="smaller">[220]</span></a> la divine essence a engendré
+le Fils ou a été engendrée par le Père.&mdash;Pourquoi les trois personnes
+ensemble ne sont pas plus grandes qu'une seule?&mdash;Que les attributs
+déterminent les personnes, et non pas la substance, c'est-à-dire la
+nature.&mdash;Comment les propriétés peuvent être dans la nature de Dieu et
+ne pas la déterminer.&mdash;Si les esprits créés sont locaux et
+circumscriptibles.&mdash;Si Dieu peut savoir plus de choses qu'il n'en sait.»
+Voilà les idées qu'ils remuent; quelle vérité en peut sortir? De main en
+main la chimère grandit, ouvre davantage ses vastes ailes
+ténébreuses<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a><a href="#footnote221" title="Go to footnote 221"><span class="smaller">[221]</span></a>. «Si Dieu peut faire que le lieu et le corps étant
+conservés, le corps n'ait point de position, c'est-à-dire d'existence en
+un lieu.&mdash;Si l'impossibilité d'être engendré est une propriété
+constitutive de la première personne de la Trinité.&mdash;Si l'identité, la
+similitude et l'égalité sont en Dieu des relations réelles.» Duns Scott
+distingue trois matières: la matière premièrement première, la matière
+secondement première, la matière troisièmement première; selon lui, il
+faut franchir cette triple haie d'abstractions épineuses pour comprendre
+la <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> production d'une sphère d'airain. Sous un tel régime,
+l'imbécillité apparaît vite: saint Thomas lui-même examine «si le corps
+du Christ ressuscité avait des cicatrices, si ce corps se meut au
+mouvement de l'hostie et du calice pendant la consécration, si au
+premier instant de sa conception le Christ a eu l'usage du libre
+arbitre, si le Christ a été tué par lui-même, ou par un autre.» Vous
+vous croyez au bout de la sottise humaine? Attendez. Il cherche «si la
+colombe dans laquelle apparut le Saint-Esprit était un animal véritable;
+si un corps glorifié peut occuper un seul et même lieu en même temps
+qu'un autre corps glorifié; si dans l'état d'innocence tous les enfants
+auraient été mâles.» J'en passe sur les digestions du Christ, et
+d'autres bien plus intraduisibles<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a><a href="#footnote222" title="Go to footnote 222"><span class="smaller">[222]</span></a>! C'est là qu'aboutit le docteur
+le plus accrédité, l'esprit le plus judicieux, le Bossuet du moyen âge.
+Même dans cette enceinte de niaiseries, la réponse est prescrite;
+Roscelin et Abeilard sont excommuniés, exilés, enfermés, parce qu'ils
+s'en écartent. Il y a un dogme complet, minutieux, qui barre toutes les
+issues; nul moyen d'échapper; après cent tours <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> et cent
+efforts, il faut venir tomber sous une formule. Si par le mysticisme
+vous tentez de vous envoler au-dessus, si par l'expérience vous essayez
+de creuser au-dessous, des mains crochues et violentes vous attendent à
+la sortie. Le savant passe pour magicien, l'illuminé pour hérétique; les
+Vaudois, les Cathares, les disciples de Jean de Parme, sont brûlés;
+Roger Bacon meurt à temps pour ne pas être brûlé. Sous cette contrainte
+on cesse de penser; car qui dit pensée dit effort inventif, création
+personnelle, &oelig;uvre agissante. On récite une leçon et on psalmodie un
+catéchisme; même au paradis, même dans l'extase et dans les plus divins
+ravissements de l'amour, Dante se croit tenu de faire acte de mémoire
+exacte et d'orthodoxie scolastique. Que sera ce des autres? Il y en a
+qui vont, comme Raymond Lulle, jusqu'à inventer une machine à
+raisonnement pour tenir lieu de l'intelligence. Vers le quatorzième
+siècle, sous les coups d'Occam, cette science verbale elle-même se
+décrépit; on reconnaît que ses entités ne sont que des mots; elle se
+discrédite. En 1367, à Oxford, de trente mille étudiants, il en restait
+six mille; on pose encore des Barbara et des Felapton, mais par routine.
+Chacun traverse à son tour et machinalement le petit pays des chicaniers
+râpés, s'écorche dans les broussailles des ergotages et se charge d'une
+dossée de textes: rien de plus; le vaste corps de sciences qui devait
+former et vivifier toute la pensée de l'homme s'est réduit à un manuel.</p>
+
+<p>Ainsi peu à peu, par degrés, la conception qui féconde <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> et
+régit les autres s'est desséchée; la profonde source d'où ruissellent
+toutes les eaux poétiques est vide; la science ne fournit plus rien au
+monde. Quelles &oelig;uvres le monde peut-il encore produire? Comme plus
+tard l'Espagne, renouvelant le moyen âge, après avoir éclaté
+splendidement et follement par la chevalerie et la dévotion, par Lope et
+Calderon, par saint Ignace et sainte Thérèse, s'énerva elle-même par
+l'inquisition et la casuistique, et finit par tomber dans le silence de
+l'abêtissement; ainsi le moyen âge, devançant l'Espagne, après avoir
+étalé l'héroïsme insensé des croisades et les extases poétiques du
+cloître, après avoir produit la chevalerie et la sainteté, saint
+François d'Assise, saint Louis et Dante, s'alanguit sous l'inquisition
+et la scolastique, pour s'éteindre dans les radotages et le néant.</p>
+
+<p>Faut-il citer toutes ces bonnes gens qui parlent sans avoir rien à dire?
+On les trouvera dans Warton<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a><a href="#footnote223" title="Go to footnote 223"><span class="smaller">[223]</span></a>: des traducteurs par douzaines, qui
+importent les pauvretés de la littérature française et imitent des
+imitations; des rimeurs de chroniques, les plus plats des hommes, et
+qu'on ne lit que parce qu'il faut prendre l'histoire partout, même chez
+les imbéciles; des faiseurs et des faiseuses de poëmes didactiques, qui
+compilent des vers sur l'éducation des faucons, sur les armoiries, sur
+la chimie; des rédacteurs de moralités qui inventent pour la centième
+fois le même songe, et se font enseigner par la déesse <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span>
+Sapience l'histoire universelle. Comme les écrivains de la décadence
+latine, ces gens ne songent qu'à transcrire, à compiler, à abréger, à
+mettre en manuels, en mémentos rimés, l'encyclopédie de leur temps.</p>
+
+<p>Voulez-vous écouter le plus illustre, le grave Gower, «moral Gower,»
+comme on l'appelle<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a><a href="#footnote224" title="Go to footnote 224"><span class="smaller">[224]</span></a>? Sans doute, de loin en loin, il y a en lui
+quelque reste de brillant, quelque grâce. Il ressemble au vieux
+secrétaire d'une cour d'amour, André le Chapelain ou tout autre, qui
+passerait le jour à enregistrer solennellement les arrêts des dames, et
+le soir, appesanti sur son pupitre, verrait dans un demi-songe leur doux
+sourire et leurs beaux yeux. La veine ingénieuse et épuisée de Charles
+d'Orléans coule encore dans ses ballades françaises. Il a la même
+délicatesse mignonne, presque un peu mignarde. La pauvre petite source
+poétique coule encore en minces filets diaphanes sur les cailloux
+lisses, et murmure avec un joli bruissement si faible, que parfois on ne
+l'entend pas. Mais que le reste est lourd! Son grand poëme, <i>Confessio
+amantis</i>, est un dialogue entre un amant et son confesseur, imité en
+grande partie de notre Jean de Meung, ayant pour objet, comme le <i>Roman
+de la Rose</i>, d'expliquer et de subdiviser les empêchements de l'amour.
+Toujours reparaît le thème suranné, et par-dessus l'érudition indigeste.
+Vous trouverez là une exposition de la science hermétique, un cours sur
+la philosophie d'Aristote, un traité de politique, <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> une
+kyrielle de légendes antiques et modernes ramassées dans les
+compilateurs, gâtées au passage par la pédanterie de l'école et
+l'ignorance du siècle. C'est une charretée de décombres scolastiques; le
+cloaque s'écroule sur ce pauvre esprit, qui de lui-même était coulant et
+limpide, mais qui, maintenant obstrué de tuiles, de briques, de plâtras,
+de débris rapportés de tous les coins du monde, ne se traîne plus
+qu'obscurci et ralenti. Gower, un des plus savants hommes de son
+temps<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a><a href="#footnote225" title="Go to footnote 225"><span class="smaller">[225]</span></a>, suppose «que le latin fut inventé par la vieille prophétesse
+Carmens; que les grammairiens Aristarchus, Donatus et Didymus réglèrent
+sa syntaxe, sa prononciation et sa prosodie; qu'il fut orné des fleurs
+de l'éloquence et de la rhétorique par Cicéron; puis enrichi de
+traductions d'après l'arabe, le chaldéen, et le grec, et qu'enfin, après
+beaucoup de travaux d'écrivains célèbres, il atteignit la perfection
+finale dans Ovide, poëte des amants.» Ailleurs, il découvre qu'Ulysse
+apprit la rhétorique de Cicéron, la magie de Zoroastre, l'astronomie de
+Ptolémée et la philosophie de Platon. Et quel style! si long, si
+plat<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a><a href="#footnote226" title="Go to footnote 226"><span class="smaller">[226]</span></a>, si interminablement traîné dans les redites, dans le plus
+minutieux détail, garni de renvois au texte, comme d'un homme qui, les
+yeux collés sur son Aristote et sur son Ovide, esclave de son parchemin
+moisi, ne fait que transcrire et mettre des rimes bout à bout! Écoliers
+jusqu'à la vieillesse, ils ont <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> l'air de croire que toute
+vérité, tout esprit est dans leur gros livre relié en bois, qu'ils n'ont
+pas besoin de trouver ou d'inventer par eux-mêmes, que tout leur office
+est de répéter, que c'est là l'office de l'homme. Le régime scolastique
+a érigé en reine la lettre morte et peuplé le monde d'esprits morts.</p>
+
+<p>Après Gower, Occlève, et Lydgate<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a><a href="#footnote227" title="Go to footnote 227"><span class="smaller">[227]</span></a>. «Mon père Chaucer m'aurait
+volontiers instruit, dit Occlève, mais j'étais lourd et j'apprenais peu
+ou point.» Il a paraphrasé en vers un traité d'Égidius <i>sur le
+gouvernement</i>; ce sont des moralités: ajoutez-en d'autres <i>sur la
+compassion</i> d'après saint Augustin, <i>sur l'art de mourir</i>; puis des
+amours: une lettre de Cupidon datée de sa cour au mois de mai. <i>Amours
+et moralités</i>, c'est-à-dire mignardise et abstractions, tel est le goût
+du temps<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a><a href="#footnote228" title="Go to footnote 228"><span class="smaller">[228]</span></a>; pareillement, au temps de Lebrun, d'Esménard, à l'extrême
+fin de notre littérature, on composait les recueils avec des poëmes
+didactiques et des bouquets à Chloris.&mdash;Pour le moine Lydgate, il a
+quelque talent, quelque imagination, surtout dans les descriptions
+riches; c'est le dernier éclat des littératures qui s'éteignent; on
+entasse l'or, on incruste les pierres précieuses, on tourmente et on
+multiplie les ornements, dans les habits, comme dans les bâtiments,
+comme dans le style<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a><a href="#footnote229" title="Go to footnote 229"><span class="smaller">[229]</span></a>. Voyez les costumes sous Henri IV et Henri V,
+les coiffures monstrueuses en <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> c&oelig;ur ou en cornes, les
+longues manches chargées de dessins fantastiques, les panaches, et aussi
+les oratoires, les tombeaux armoriés, les petites chapelles
+éblouissantes qui viennent s'étaler comme des fleurs sous les nefs du
+gothique perpendiculaire. Quand on ne peut plus parler à l'âme, on
+essaye encore de parler aux yeux. Ainsi fait Lydgate; rien de plus. On
+lui commande des <i>pageants</i> ou parades, des déguisements pour la
+compagnie des orfévres; un <i>masque</i> devant le roi, un jeu de mai pour
+les shérifs de Londres, une mise en scène de la création pour la fête de
+<i>Corpus-Christi</i>, une mascarade, un noël; il donne le plan et fournit
+les vers. Sur ce point, il est intarissable: on lui attribue deux cent
+cinquante et un poëmes; la poésie ainsi entendue devient une &oelig;uvre
+mécanique; on compose à la toise. Ainsi juge l'abbé de Saint-Alban, qui,
+lui ayant fait traduire en vers une légende, paye cent shillings le tout
+ensemble, les vers, l'écriture et les enluminures, et met sur le même
+pied ces trois ouvrages: en effet, il ne faut guère plus de pensée dans
+l'un que dans l'autre. Ses trois grandes &oelig;uvres, <i>la Chute des
+princes</i>, <i>le Siège de Troie</i>, <i>l'Histoire de Thèbes</i>, ne sont que des
+traductions ou des paraphrases verbeuses, érudites, descriptives, sortes
+de processions chevaleresques, coloriées pour la vingtième fois de la
+même manière, sur le même vélin. Le seul point qui fasse saillie,
+surtout dans le premier poëme, c'est l'idée de la Fortune<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a><a href="#footnote230" title="Go to footnote 230"><span class="smaller">[230]</span></a> et des
+violentes vicissitudes <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> parmi lesquelles roule la vie humaine.
+S'il y a une philosophie en ce temps, c'est celle-là. On se conte
+volontiers les histoires horribles et tragiques; on les ramasse depuis
+l'antiquité jusqu'au temps présent; on est bien loin de la piété
+confiante et passionnée qui sentait la main de Dieu dans la conduite du
+monde; on voit que ce monde va çà et là se heurtant, se blessant comme
+un homme ivre. Âge triste et morne, amusé par des divertissements
+extérieurs, opprimé par une misère plate, qui souffre et craint sans
+consolation ni espérance, situé entre l'esprit ancien dont il n'a plus
+la foi vivante, et l'esprit moderne dont il n'a pas la science active.
+Le Hasard, comme une noire fumée, plane au-dessus des choses et bouche
+la vue du ciel. On l'imagine comme «une monstrueuse image, la face
+cruelle et terrible, les regards hautains et menaçants, à chacun de ses
+côtés cent mains, les unes qui élèvent les hommes en de hauts rangs de
+dignité mondaine, les autres qui les empoignent durement pour les
+précipiter.» On contemple les grands malheureux, un roi captif, une
+reine détrônée, des princes assassinés, de nobles cités détruites<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a><a href="#footnote231" title="Go to footnote 231"><span class="smaller">[231]</span></a>,
+lamentables spectacles qui viennent de s'étaler en Allemagne et en
+France, et qui vont s'entasser en Angleterre; et l'on ne sait que les
+regarder avec une résignation dure. Pour toute consolation, Lydgate
+récite en finissant un lieu commun de piété machinale. Le lecteur
+<span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> fait le signe de la croix en bâillant et s'en va. En effet, la
+poésie et la religion ne sont plus capables de suggérer un sentiment
+vrai. Les écrivains calquent et recalquent. Hawes<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a><a href="#footnote232" title="Go to footnote 232"><span class="smaller">[232]</span></a> refait le <i>Palais
+de la Renommée</i> de Chaucer, et une sorte de poëme allégorique amoureux
+d'après le <i>Roman de la Rose</i>. Barcklay<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a><a href="#footnote233" title="Go to footnote 233"><span class="smaller">[233]</span></a> traduit <i>le Miroir des
+bonnes manières</i> et <i>le Vaisseau des fous</i>. Toujours des abstractions
+ternes, usées, vides; c'est la scolastique de la poésie. S'il y a
+quelque part un accent un peu original, c'est dans ce <i>Vaisseau des
+fous</i> que traduit Barcklay, dans la <i>Danse de la mort</i> que traduit
+Lydgate, bouffonneries amères, gaietés tristes qui, par les mains des
+artistes et des poëtes, courent en ce moment par toute l'Europe. Ils se
+raillent eux-mêmes, grotesquement et lugubrement: pauvres figures plates
+et vulgaires, entassées dans un navire, ou qu'un squelette grimaçant
+fait danser au son du violon sur leur tombe. Au fond de toute cette
+moisissure et dans ce dégoût dont ils se sont pris pour eux-mêmes,
+paraît le farceur, le Triboulet de taverne, le faiseur de petits vers
+gouailleurs et macaroniques, Skelton<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a><a href="#footnote234" title="Go to footnote 234"><span class="smaller">[234]</span></a>, virulent pamphlétaire, qui,
+mêlant les phrases françaises, anglaises, latines, les termes d'argot,
+le style à la mode, les mots inventés, entre-choquant <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> de
+courtes rimes, fabrique une sorte de boue littéraire dont il éclabousse
+Wolsey et les évêques. Style, mètre, rime, langue, tout art a fini;
+au-dessous de la vaine parade officielle il n'y a plus qu'un pêle-mêle
+de débris. Pourtant cette poésie, toute «déguenillée, en loques,
+bâillonnée, sale et rongée aux vers, a de la moelle<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a><a href="#footnote235" title="Go to footnote 235"><span class="smaller">[235]</span></a>.» Elle est
+pleine de colère politique, de verve sensuelle, d'instincts anglais et
+populaires; elle vit. Vie grossière, encore rudimentaire, ignoblement
+grouillante, comme celle qui apparaît dans un grand corps gisant qui se
+décompose. C'est la vie pourtant, avec les deux grands traits qu'elle va
+manifester, avec la haine de la hiérarchie ecclésiastique, qui est la
+Réforme, avec le retour aux sens et à la vie naturelle, qui est la
+Renaissance.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> LIVRE II.<br>
+<span class="smaller">LA RENAISSANCE.</span></h2>
+
+<h3>CHAPITRE I.<br>
+<span class="smaller">La Renaissance païenne.</span></h3>
+
+<div class="toc">
+<p class="center">§ 1. LES M&OElig;URS.</p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em">I. Idée que les hommes s'étaient faite du monde depuis la
+ dissolution de la société antique.&mdash;Comment et pourquoi
+ recommence l'invention humaine.&mdash;Forme d'esprit de la
+ Renaissance.&mdash;Que la représentation des objets est alors
+ imitative, figurée et complète.</li>
+
+<li class="min2em">II. Pourquoi le modèle idéal change.&mdash;Amélioration de la
+ condition humaine en Europe.&mdash;Amélioration de la condition
+ humaine en Angleterre.&mdash;La paix.&mdash;L'industrie.&mdash;Le commerce.&mdash;Le
+ pâturage.&mdash;L'agriculture.&mdash;Accroissement de la richesse
+ publique.&mdash;Les bâtiments et les meubles.&mdash;Les palais, les repas
+ et les habits.&mdash;Les pompes de la cour.&mdash;Fêtes sous
+ Élisabeth.&mdash;<i>Masques</i> sous Jacques I<sup>er</sup>.</li>
+
+<li class="min2em">III. Les m&oelig;urs populaires;&mdash;Pageants.&mdash;Théâtres.&mdash;Fêtes de
+ village.&mdash;Expansion païenne.</li>
+
+<li class="min2em">IV. Les modèles.&mdash;Les anciens.&mdash;Traduction et lecture des auteurs
+ classiques.&mdash;Sympathie pour les m&oelig;urs et les dieux de
+ l'antiquité.&mdash;Les modernes.&mdash;Goût pour les idées et les écrits
+ des Italiens.&mdash;Que la poésie et la peinture en Italie sont
+ païennes.&mdash;Le modèle idéal est l'homme fort, heureux, borné à la
+ vie présente.</li>
+</ul>
+
+<p class="center"><span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> § 2. LA POÉSIE.</p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em">I. La Renaissance en Angleterre est la renaissance du génie
+ saxon.</li>
+
+<li class="min2em">II. Les précurseurs.&mdash;Le comte de Surrey.&mdash;Sa vie féodale et
+ chevaleresque.&mdash;Son caractère anglais et personnel.&mdash;Ses poëmes
+ sérieux et mélancoliques.&mdash;Sa conception de l'amour intime.</li>
+
+<li class="min2em">III. Son style.&mdash;Ses maîtres, Pétrarque et Virgile.&mdash;Ses
+ procédés, son habileté, sa perfection précoce.&mdash;L'art est
+ né.&mdash;Défaillances, imitation, recherche.&mdash;L'art n'est pas
+ complet.</li>
+
+<li class="min2em">IV. Croissance et achèvement de l'art.&mdash;L'<i>Euphuès</i> et la
+ mode.&mdash;Le style et l'esprit de la Renaissance.&mdash;Surabondance et
+ dérèglement.&mdash;Comment les m&oelig;urs, le style et l'esprit se
+ correspondent.&mdash;Sir Philip Sidney.&mdash;Son éducation, sa vie, son
+ caractère.&mdash;Son érudition, son sérieux, sa générosité et sa
+ véhémence.&mdash;Son <i>Arcadie</i>.&mdash;Exagération et maniérisme des
+ sentiments et du style.&mdash;Sa <i>Défense de la poésie</i>.&mdash;Son
+ éloquence et son énergie.&mdash;Ses sonnets.&mdash;En quoi les corps et les
+ passions de la Renaissance diffèrent des corps et des passions
+ modernes.&mdash;L'amour sensuel.&mdash;L'amour mystique.</li>
+
+<li class="min2em">V. La poésie pastorale.&mdash;Abondance des poëtes.&mdash;Naturel et force
+ de la poésie.&mdash;État d'esprit qui la suscite.&mdash;Sentiment de la
+ campagne.&mdash;Renaissance des dieux antiques.&mdash;Enthousiasme pour la
+ beauté.&mdash;Peinture de l'amour ingénu et heureux.&mdash;Shakspeare,
+ Jonson, Flechter, Drayton, Marlowe, Warner, Breton, Lodge,
+ Greene.&mdash;Comment la transformation du public a transformé l'art.</li>
+
+<li class="min2em">VI. La poésie idéale.&mdash;Spenser.&mdash;Sa vie.&mdash;Son caractère.&mdash;Son
+ platonisme.&mdash;Ses <i>Hymnes à l'amour et à la beauté</i>.&mdash;Abondance de
+ son imagination.&mdash;En quoi elle est épique.&mdash;En quoi elle est
+ féerique.&mdash;Ses tâtonnements.&mdash;Le <i>Calendrier du berger</i>.&mdash;Ses
+ <i>Petits poëmes</i>.&mdash;Son chef-d'&oelig;uvre.&mdash;<i>La Reine des fées</i>.&mdash;Son
+ épopée est allégorique et pourtant vivante.&mdash;Elle embrasse la
+ chevalerie chrétienne et l'olympe païen.&mdash;Comment elle les relie.</li>
+
+<li class="min2em">VII. <i>La Reine des fées</i>.&mdash;Les événements impossibles.&mdash;Comment
+ ils deviennent vraisemblables.&mdash;Belph&oelig;be et Chrysogone.&mdash;Les
+ peintures et les paysages féeriques et gigantesques.&mdash;Pourquoi
+ <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> ils doivent être tels.&mdash;La caverne de Mammon et les
+ jardins d'Acrasia.&mdash;Comment Spenser compose.&mdash;En quoi l'art de la
+ Renaissance est complet.</li>
+</ul>
+
+<p class="center">§ 3. LA PROSE.</p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em">I. Fin de la poésie.&mdash;Changements dans la société et dans les
+ m&oelig;urs.&mdash;Comment le retour à la nature devient l'appel aux
+ sens.&mdash;Changements correspondants dans la poésie.&mdash;Comment
+ l'agrément remplace l'énergie.&mdash;Comment le joli remplace le
+ beau.&mdash;La
+ mignardise.&mdash;Carew.&mdash;Suckling.&mdash;Herrick.&mdash;L'affectation.&mdash;Quarles,
+ Herbert, Babington, Donne, Cowley.&mdash;Commencement du style
+ classique et de la vie de salon.</li>
+
+<li class="min2em">II. Comment la poésie aboutit à la prose.&mdash;Liaison de la science
+ et de l'art.&mdash;En Italie.&mdash;En Angleterre.&mdash;Comment le règne du
+ naturalisme développe l'exercice de la raison
+ naturelle.&mdash;Érudits, historiens, rhétoriciens, compilateurs,
+ politiques, antiquaires, philosophes, théologiens.&mdash;Abondance des
+ talents et rareté des beaux livres.&mdash;Surabondance, recherche,
+ pédanterie du style.&mdash;Originalité, précision, énergie et richesse
+ du style.&mdash;Comment, à l'inverse des classiques, ils se
+ représentent non l'idée, mais l'individu.</li>
+
+<li class="min2em">III. Robert Burton.&mdash;Sa vie et son caractère.&mdash;Confusion et
+ énormité de son érudition.&mdash;Son sujet, <i>l'Anatomie de la
+ mélancolie</i>.&mdash;Divisions scolastiques.&mdash;Mélange des sciences
+ morales et médicales.</li>
+
+<li class="min2em">IV. Sir Thomas Browne.&mdash;Son esprit.&mdash;Son imagination est d'un
+ homme du Nord.&mdash;<i>Hydriotaphia</i>, <i>Religio medici</i>.&mdash;Ses idées, ses
+ curiosités et ses doutes sont d'un homme de la
+ Renaissance.&mdash;<i>Pseudodoxia</i>.&mdash;Effets de cette activité et de
+ cette direction de l'esprit public.</li>
+
+<li class="min2em">V. François Bacon.&mdash;Son esprit.&mdash;Son originalité.&mdash;Concentration
+ et splendeur de son style.&mdash;Ses comparaisons et ses
+ aphorismes.&mdash;<i>Les Essais</i>.&mdash;Son procédé n'est pas
+ l'argumentation, mais l'intuition.&mdash;Son bon sens
+ utilitaire.&mdash;Point de départ de sa philosophie.&mdash;Que l'objet de
+ la science est l'amélioration de la condition humaine.&mdash;<i>Nouvelle
+ Atlantide</i>.&mdash;Comment cette idée est d'accord avec l'état des
+ choses et l'esprit du temps.&mdash;Elle achève la
+ Renaissance.&mdash;Comment cette idée amène une nouvelle <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span>
+ méthode.&mdash;L'<i>Organum</i>.&mdash;À quel point Bacon s'est arrêté.&mdash;Limites
+ de l'esprit du siècle.&mdash;Comment la conception du monde, qui était
+ poétique, devient mécanique.&mdash;Comment la Renaissance aboutit à
+ l'établissement des sciences positives.</li>
+</ul>
+</div>
+
+<h4>§ 1. LES M&OElig;URS.</h4>
+
+<h5>I</h5>
+
+<p>Il y avait dix-sept siècles qu'une grande pensée triste avait commencé à
+peser sur l'esprit de l'homme pour l'accabler, puis l'exalter et
+l'affaiblir, sans que jamais, dans un si long intervalle, elle eût lâché
+prise. C'était l'idée de l'impuissance et de la décadence humaine. La
+corruption grecque, l'oppression romaine et la dissolution du monde
+antique l'avaient fait naître; à son tour elle avait fait naître la
+résignation stoïque, l'insouciance épicurienne, le mysticisme alexandrin
+et l'attente chrétienne du royaume de Dieu. «Le monde est mauvais et
+perdu: échappons-lui par l'insensibilité, par l'étourdissement, par
+l'extase.» Ainsi parlaient les philosophies, et la religion, arrivant
+par-dessus elles, avait ajouté qu'il allait finir: «Tenez-vous prêts,
+car le royaume de Dieu est proche.» Mille ans durant, les ruines qui se
+faisaient de toutes parts vinrent incessamment enfoncer dans les
+c&oelig;urs cette pensée funèbre, et quand du fond de l'imbécillité finale
+et de la misère universelle l'homme féodal se releva par la force de son
+courage et de son <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> bras, il retrouva pour entraver sa pensée et
+son &oelig;uvre la conception écrasante qui, proscrivant la vie naturelle
+et les espérances terrestres, érigeait en modèles l'obéissance du moine
+et les langueurs de l'illuminé.</p>
+
+<p>Par sa propre force, elle empira. Car le propre d'une pareille
+conception, comme des misères qui l'engendrent et du découragement
+qu'elle consacre, c'est de supprimer l'action personnelle et de
+remplacer l'invention par la soumission. Insensiblement, dès le
+quatrième siècle, on voit la règle morte se substituer à la foi vivante.
+Le peuple chrétien se remet aux mains du clergé, qui se remet aux mains
+du pape. Les opinions chrétiennes se soumettent aux théologiens, qui se
+soumettent aux Pères. La foi chrétienne se réduit à l'accomplissement
+des &oelig;uvres, qui se réduit à l'accomplissement des rites. La religion,
+fluide aux premiers siècles, se fige en un cristal roide, et le contact
+grossier des barbares vient poser par-dessus une couche d'idolâtrie: on
+voit paraître la théocratie et l'inquisition, le monopole du clergé et
+l'interdiction des Écritures, le culte des reliques et l'achat des
+indulgences. Au lieu du christianisme, l'Église; au lieu de la croyance
+libre, l'orthodoxie imposée; au lieu de la ferveur morale, les pratiques
+fixes; au lieu du c&oelig;ur et de la pensée agissante, la discipline
+extérieure et machinale: ce sont là les traits propres du moyen âge.
+Sous cette contrainte, la société pensante avait cessé de penser; la
+philosophie avait tourné au manuel et la poésie au radotage, et
+<span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> l'homme inerte, agenouillé, remettant sa conscience et sa
+conduite aux mains de son prêtre, ne semblait qu'un mannequin bon pour
+réciter un catéchisme et psalmodier un chapelet<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a><a href="#footnote236" title="Go to footnote 236"><span class="smaller">[236]</span></a>.</p>
+
+<p>Enfin l'invention recommence; elle recommence par l'effort de la société
+laïque qui a rejeté la théocratie, maintenu l'État libre, et qui à
+présent retrouve ou trouve une à une les industries, les sciences et les
+arts. Tout se renouvelle; l'Amérique et les Indes sont découvertes, la
+figure de la terre est connue, le système du monde est annoncé, la
+philologie moderne est fondée, les sciences expérimentales commencent,
+les arts et les littératures poussent comme une moisson, la religion se
+transforme; il n'y a point de province dans l'intelligence et dans
+l'action humaines qui ne soit défrichée et fécondée par cet universel
+effort. Il est si grand, que des novateurs il passe aux retardataires,
+et redresse un catholicisme en face du protestantisme qu'il a dressé. Il
+semble que les hommes ouvrent tout d'un coup les yeux et voient. En
+effet, ils entrent dans une forme d'esprit nouvelle et supérieure. C'est
+le trait propre de cet âge, qu'ils ne saisissent plus les choses par
+parcelles, isolément, ou par des classifications scolastiques et
+mécaniques, mais d'ensemble, par des vues générales et complètes, avec
+cet embrassement passionné d'un esprit <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> sympathique qui, placé
+devant un vaste objet, le pénètre dans toutes ses parties, le tâte dans
+toutes ses attaches, se l'approprie, se l'assimile, s'en imprime l'image
+vivante et puissante, si vivante et si puissante qu'il est obligé de la
+traduire au dehors par une &oelig;uvre d'art ou une action. Une chaleur
+d'âme extraordinaire, une imagination surabondante et magnifique, des
+demi-visions, des visions entières, des artistes, des croyants, des
+fondateurs, des <i>créateurs</i>, voilà ce qu'une pareille forme d'esprit
+produit au jour; car pour créer il faut avoir, comme Luther et saint
+Ignace, comme Michel-Ange et Shakspeare, une idée non pas abstraite,
+partielle et sèche, mais figurée, achevée et sensible, une vraie
+créature qui s'agite intérieurement et fait effort pour apparaître à la
+lumière. C'est ici le grand siècle de l'Europe et le plus admirable
+moment de la végétation humaine. Nous vivons encore aujourd'hui de sa
+séve, et nous ne faisons que continuer sa poussée et son effort.</p>
+
+<h5>II</h5>
+
+<p>Quand la puissance humaine se manifeste si clairement en &oelig;uvres si
+grandes, rien d'étonnant si le modèle idéal change et si l'antique idée
+païenne reparaît. Elle reparaît amenant avec soi le culte de la beauté
+et de la force; en Italie d'abord; car de tous les pays d'Europe c'est
+le plus païen, le plus voisin de la civilisation antique; puis de là en
+France <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> et en Espagne, en Flandre<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a><a href="#footnote237" title="Go to footnote 237"><span class="smaller">[237]</span></a>, même en Allemagne, pour
+gagner enfin l'Angleterre. Comment se fait-il qu'elle se propage, et
+quelle est la révolution advenue dans les m&oelig;urs qui de toutes parts
+en ce moment réunit tous les hommes dans un sentiment qu'ils avaient
+oublié depuis quinze cents ans? C'est que la condition des hommes
+s'améliore et qu'ils le sentent. Toujours le modèle idéal exprime la
+situation réelle, et les créatures de l'imagination, comme les
+conceptions de l'esprit, ne font que manifester l'état de la société et
+le degré du bien-être; il y a une correspondance fixe entre ce que
+l'homme admire et ce que l'homme est. Tant que la misère est accablante,
+la décadence visible ou l'espérance fermée, il est enclin à maudire la
+vie terrestre et à chercher des consolations dans un autre monde. Sitôt
+que sa souffrance s'allége, que sa puissance se manifeste, que ses
+perspectives s'élargissent, il recommence à aimer la vie présente, à
+prendre confiance en lui-même, à aimer et célébrer l'énergie, le génie,
+toutes les facultés efficaces qui travaillent pour lui procurer le
+bonheur. Vers la vingtième année d'Élisabeth, les nobles quittent le
+bouclier et l'épée à deux mains pour la rapière<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a><a href="#footnote238" title="Go to footnote 238"><span class="smaller">[238]</span></a>: petit fait presque
+imperceptible, énorme cependant, car il est pareil au changement
+<span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> qui, il y a soixante ans, nous a fait quitter l'épée de cour
+pour nous laisser les bras ballants dans notre habit noir. En effet,
+c'est alors le régime féodal qui finit et la vie de cour qui commence,
+comme c'est aujourd'hui la vie de cour qui vient de finir et le régime
+démocratique qui vient de commencer. Avec l'épée à deux mains, la lourde
+armure complète, les donjons féodaux, les guerres privées, le désordre
+permanent, tous les fléaux du moyen âge reculent et s'effacent dans le
+passé. L'Anglais est sorti de la guerre des deux Roses. Il ne court plus
+le danger d'être demain pillé comme riche, après-demain pendu comme
+traître; il n'a plus besoin de fourbir son armure, de faire des ligues
+avec les gens puissants, de s'approvisionner pour l'hiver, de ramasser
+des hommes d'armes, de courir la campagne pour piller et pendre les
+autres<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a><a href="#footnote239" title="Go to footnote 239"><span class="smaller">[239]</span></a>. La monarchie, en Angleterre comme dans toute l'Europe, a
+mis la paix dans la société<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a><a href="#footnote240" title="Go to footnote 240"><span class="smaller">[240]</span></a>, et avec la paix paraissent les arts
+utiles. Le bien-être domestique suit la sécurité civile, et l'homme,
+mieux fourni dans sa maison, mieux protégé dans sa bourgade, peut
+prendre goût à la vie terrestre qu'il transforme et va transformer.</p>
+
+<p>Vers la fin du quinzième siècle<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a><a href="#footnote241" title="Go to footnote 241"><span class="smaller">[241]</span></a>, le branle est <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> donné; le
+commerce et l'industrie des laines s'accroissent soudainement, et si
+énormément que les terres à blé sont changées en prairies, «que tout est
+pris pour les pâturages<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a><a href="#footnote242" title="Go to footnote 242"><span class="smaller">[242]</span></a>,» et que dès 1553 quarante mille pièces de
+drap sont exportées en un an par des vaisseaux du pays. C'est là déjà
+l'Angleterre telle que nous la voyons aujourd'hui, contrée de prairies,
+toute verte, coupée de haies, parsemée de bétail, navigatrice,
+manufacturière, opulente, avec un peuple de travailleurs nourris de
+viande, qui l'enrichissent en s'enrichissant. Ils améliorent si bien
+l'agriculture, qu'au bout de cent ans<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a><a href="#footnote243" title="Go to footnote 243"><span class="smaller">[243]</span></a> le produit de l'acre est
+doublé. Ils multiplient si fort, qu'en deux cents ans<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a><a href="#footnote244" title="Go to footnote 244"><span class="smaller">[244]</span></a> la population
+double. Ils s'enrichissent tellement qu'au commencement de Charles
+I<sup>er</sup> la chambre des Communes est trois fois plus riche que la chambre
+des Lords. La ruine<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a><a href="#footnote245" title="Go to footnote 245"><span class="smaller">[245]</span></a> d'Anvers par le duc de Parme leur envoie «le
+tiers des marchands et des manufacturiers, qui fabriquaient les soies,
+les damas, les bas, les taffetas, les serges.» La défaite de l'Armada et
+la décadence de l'Espagne ouvrent toutes les mers à leur marine<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a><a href="#footnote246" title="Go to footnote 246"><span class="smaller">[246]</span></a>. La
+ruche laborieuse, qui sait oser, <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> essayer, explorer, agir par
+bandes, et toujours fructueusement, va commencer ses profits et ses
+voyages et bourdonner par tout l'univers.</p>
+
+<p>Au bas et au sommet de la société, dans toutes les parties de la vie, à
+tous les degrés de la condition humaine, ce bien-être nouveau devenait
+visible. En 1533, considérant «que les rues de Londres étaient sales,
+remplies de bourbiers et de fondrières, et que beaucoup de personnes,
+tant à pied qu'à cheval, couraient risque de s'y blesser et y avaient
+presque péri,» Henri VIII faisait commencer le pavage de Londres<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a><a href="#footnote247" title="Go to footnote 247"><span class="smaller">[247]</span></a>.
+De nouvelles rues couvraient les terrains vides où les jeunes gens
+venaient autrefois courir et lutter. Tous les ans on voyait croître le
+nombre des tavernes, des théâtres, des salles où l'on fumait, où l'on
+jouait, où l'on donnait des combats d'ours. Avant Élisabeth, les maisons
+des gentilshommes de campagne n'étaient guère que des chaumières
+couvertes de paille, recrépies de la plus grossière glaise, et éclairées
+seulement par des treillages. «Au contraire, dit Harrison (1580), celles
+qu'on a bâties récemment le sont ordinairement de briques, de pierres
+dures ou de toutes deux, les chambres larges et belles, et les bâtiments
+de l'office plus éloignés des chambres.» Pour les anciennes maisons de
+bois, on les recouvrait du <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> plâtre le plus fin, lequel, «outre
+la délectable blancheur de la matière elle-même, est étendu en couches
+si unies et si douces, que rien, à mon avis, ne saurait être fait avec
+plus de délicatesse<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a><a href="#footnote248" title="Go to footnote 248"><span class="smaller">[248]</span></a>». Cette admiration naïve montre de quels taudis
+on sortait. Voici qu'enfin on emploie le verre pour les fenêtres; les
+murs nus sont tendus de tapisseries où les visiteurs contemplent avec
+bonheur et étonnement des herbes, des animaux, des figures; on commence
+à faire usage des poêles, et l'on éprouve le plaisir inconnu d'avoir
+chaud.</p>
+
+<p class="quote">
+ «Trois choses, dit Harrison, sont à remarquer chez les fermiers.
+ La première est la multitude des cheminées nouvellement bâties.
+ Dans leur jeune âge, il n'y en avait pas plus de deux, ou tout au
+ plus trois dans la plupart des villes de l'intérieur du royaume.
+ La seconde est l'amélioration des ameublements, qui est grande,
+ quoique non encore générale; car, disent-ils, nos pères (oui, et
+ nous-mêmes aussi), nous avons couché bien souvent dans des
+ grabats de paille, sur de grosses nattes, avec un drap seulement,
+ avec des couvertures faites de poils grossiers ou de lambeaux
+ recousus, et une bonne bûche ronde sous notre tête pour traversin
+ ou oreiller. S'il arrivait que le maître du logis, dans les sept
+ années qui suivaient son mariage, eût acheté un matelas ou un lit
+ de bourre, et aussi un sac de menue paille pour reposer sa tête,
+ il se croyait aussi bien logé que le seigneur de la ville.... Les
+ oreillers, disaient-ils, ne semblaient faits que pour les femmes
+ en couches. La troisième chose est le changement de la vaisselle
+ de bois en pots d'étain, et des cueillers de bois en argent ou en
+ étain; car si commune était dans l'ancien temps cette vaisselle
+ de bois, <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> qu'un homme aurait eu de la peine à trouver
+ quatre pièces d'étain (desquelles peut-être une salière) dans la
+ maison d'un bon fermier.»</p>
+
+<p>Ce n'est pas la possession, c'est l'acquisition qui donne aux hommes la
+joie et le sentiment de leur force; ils remarquent davantage un petit
+bonheur qui est nouveau qu'un grand bonheur qui est ancien; ce n'est pas
+quand tout est bien, c'est quand tout est mieux qu'ils voient la vie en
+beau et sont tentés d'en faire une fête. C'est pourquoi, en ce moment,
+ils en font une fête, une magnifique parade, si semblable à un tableau,
+qu'elle produit la peinture en Italie, si semblable à une
+représentation, qu'elle produit le drame en Angleterre. À présent que la
+hache et l'épée des guerres civiles ont abattu la noblesse indépendante,
+et que l'abolition du droit de maintenance a ruiné la petite royauté
+solitaire de chaque grand baron féodal, les seigneurs quittent leurs
+noirs châteaux, forteresses crénelées, entourées d'eaux stagnantes,
+percées d'étroites fenêtres, sortes de cuirasses de pierre qui n'étaient
+bonnes qu'à garder la vie de leurs maîtres. Ils affluent dans les
+nouveaux palais à dômes et à tourelles, couverts d'ornements tourmentés
+et multipliés, garnis de terrasses et d'escaliers monumentaux, munis de
+jardins, de jets d'eau, de statues, palais de Henri VIII et d'Élisabeth,
+demi-gothiques et demi-italiens<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a><a href="#footnote249" title="Go to footnote 249"><span class="smaller">[249]</span></a>, dont la commodité, l'éclat,
+<span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> la symétrie annoncent déjà des habitudes de société et le goût
+du plaisir. Ils viennent à la cour, ils quittent leurs m&oelig;urs: les
+quatre repas qui suffisaient à peine à la voracité antique se réduisent
+à deux; les gentilshommes sont bientôt des raffinés, qui mettent leur
+gloire dans la recherche et la singularité de leurs amusements et de
+leur parure. On les voit se vêtir magnifiquement d'étoffes éclatantes,
+avec le luxe de gens qui, pour la première fois, froissent la soie et
+font chatoyer l'or: pourpoints de satin écarlate, manteaux de zibeline
+de mille ducats, souliers de velours brodés d'or et d'argent, couverts
+de roses ou de rubans, bottes à collets rabattus d'où sortent des flots
+de dentelles, brodées de figures d'oiseaux, d'animaux, de
+constellations, de fleurs en argent, en or, en pierres précieuses,
+chemises ornementées qui coûtent dix livres sterling. «C'est une chose
+ordinaire de mettre mille chèvres et cent b&oelig;ufs à un habit et de
+porter tout un manoir sur son dos<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a><a href="#footnote250" title="Go to footnote 250"><span class="smaller">[250]</span></a>.» Les habits de ce temps
+ressemblent à des châsses. Quand Élisabeth mourut, on trouva trois mille
+habillements dans ses garde-robes. Faut-il parler des gigantesques
+collerettes des dames, de leurs robes bouffantes, de leurs corsages tout
+roides de diamants? Singulier signe du temps, les hommes étaient plus
+changeants et plus parés qu'elles. «Telle est notre inconstance, dit
+Harrison, qu'aujourd'hui on n'aime rien que la mode espagnole, tandis
+que demain on ne <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> trouve élégants et agréables que les
+colifichets français. Un peu plus tard, il n'y a d'habits que ceux qui
+sont dans le goût allemand. Tantôt c'est la façon turque que
+généralement on préfère, tantôt ce sont les robes mauresques, les
+manches barbaresques et les culottes courtes françaises. Et si les modes
+sont diverses, ce serait un monde que de dire le prix, la recherche,
+l'excès, la vanité, la pompe, la variété, et finalement l'instabilité et
+la folie qu'on rencontre à tous les étages.» Folie soit, mais poésie
+aussi. Il y a autre chose qu'un amusement de freluquets dans cette
+mascarade splendide de costumes. Le trop-plein de la séve intérieure se
+répand de ce côté, comme aussi dans les drames et les poëmes. C'est une
+verve d'artistes qui les mène. Il y a une pousse incroyable de formes
+vivantes dans leurs cervelles. Ils font comme leurs graveurs, qui, dans
+leurs frontispices, prodiguent les fruits, les fleurs, les figures
+agissantes, les animaux, les dieux, et versent et entassent tout le
+trésor de la nature sur tous les coins de leur papier. Ils ont besoin de
+jouir du beau; ils veulent être heureux par les yeux; ils sentent
+naturellement par contre-coup le relief et l'énergie de toutes les
+formes. Depuis l'avénement de Henri VIII jusqu'à la mort de Jacques
+I<sup>er</sup> on ne voit que processions, tournois, entrées de villes,
+mascarades. Ce sont d'abord les banquets royaux, l'étalage des
+couronnements, les larges et bruyants plaisirs de Henri VIII. Wolsey lui
+donne des fêtes<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a><a href="#footnote251" title="Go to footnote 251"><span class="smaller">[251]</span></a> «de façon si <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> coûteuse et si splendide,
+que c'est un ciel de les regarder. Il n'y manque ni dames ni demoiselles
+bien habiles et bien adroites pour danser avec les seigneurs masqués ou
+pour garnir la salle au moment qu'il faut. Il y a aussi toute sorte de
+musique et d'harmonie, avec de belles voix d'hommes et d'enfants. «Le
+roi vient un jour le surprendre à table, suivi de douze seigneurs
+déguisés en bergers avec des habits de drap d'or et de satin cramoisi,
+précédé de porteurs de torches, «avec un tel bruit de tambours et de
+flûtes, que rarement on en vit de pareil<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a><a href="#footnote252" title="Go to footnote 252"><span class="smaller">[252]</span></a>.» Sur-le-champ on sert un
+nouveau banquet «de deux cents plats différents, très-recherchés et
+d'invention coûteuse. Et ainsi ils passent la nuit, banquetant, dansant,
+et en d'autres réjouissances, au grand contentement du roi et de la
+noblesse assemblée.» Comptez, si vous pouvez<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a><a href="#footnote253" title="Go to footnote 253"><span class="smaller">[253]</span></a>, les fêtes
+mythologiques, les réceptions théâtrales, les opéras joués en plein air
+pour Élisabeth, Jacques et leurs grands seigneurs. À Kenilworth les
+fêtes durèrent dix-neuf jours. Tout y est: pédanteries, nouveautés, jeux
+populaires, spectacles sanglants, farces grossières, tours de force et
+d'adresse, allégories, mythologie, chevalerie, commémorations rustiques
+et nationales. En pareil temps, dans cet élan universel et dans ce subit
+épanouissement, les hommes s'intéressent à eux-mêmes, trouvent leur vie
+belle, digne d'être représentée et mise en scène tout entière; ils
+jouent avec elle, ils jouissent en la voyant, ils en aiment les hauts,
+les bas, <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> ils en font un objet d'art. La reine est reçue par
+une sibylle, puis par des géants du temps d'Arthur, puis par la Dame du
+Lac. Sylvain, Pomone, Cérès et Bacchus, chaque divinité tour à tour lui
+présente les prémices de son royaume. Le lendemain, un homme sauvage,
+vêtu de mousse et de lierre, dialogue devant elle et en son honneur avec
+Écho. On fait combattre treize ours contre des chiens. Un sauteur
+italien fait des tours merveilleux devant toute la compagnie. La reine
+assiste à un mariage rustique, puis à une sorte de combat comique entre
+les paysans de Coventry, qui représentent la défaite des Danois. Au
+moment où elle revient de la chasse, Triton, sortant du lac, la supplie,
+au nom de Neptune, de délivrer la Dame enchantée, poursuivie par sir
+Bruce Sans-Pitié. Aussitôt la Dame apparaît, entourée de nymphes,
+bientôt suivie de Protée que porte un énorme dauphin. Cachée dans le
+dauphin, une troupe de musiciens chante avec le ch&oelig;ur des divinités
+marines les louanges de la puissante, de la belle, de la chaste reine
+d'Angleterre.&mdash;Vous voyez que la comédie n'est pas seulement au théâtre;
+les grands et la reine elle-même deviennent acteurs. Les besoins de
+l'imagination sont si vifs que la cour devient une scène. Sous Jacques
+I<sup>er</sup>, tous les ans, au jour des Rois, la reine, les principales dames
+et les premiers nobles jouaient un opéra, appelé <i>Masque</i>, sorte
+d'allégorie mêlée de danses, rehaussée par des décorations et des
+costumes éclatants, et dont les tableaux mythologiques de Rubens peuvent
+seuls indiquer la splendeur. «Des lords vêtus à la façon <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> des
+statues antiques, portant sur la tête des couronnes persanes, avec des
+enroulements d'or tournés en dedans, le front ceint d'un bandeau de gaze
+incarnat et argent; le justaucorps en drap incarnat d'argent coupé de
+manière à dessiner le nu, à la façon de la cuirasse grecque, rattaché
+sur la poitrine par une large ceinture de drap d'or brodé qui s'agrafait
+avec des bijoux; les manteaux de soie colorée, les uns couleur du ciel,
+les autres couleur de perle, les autres couleur de flamme ou
+bronzés<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a><a href="#footnote254" title="Go to footnote 254"><span class="smaller">[254]</span></a>: les dames en corsage de drap blanc d'argent, brodé de
+figures de paons et de fruits; au-dessous, un vêtement lâche, froncé,
+incarnat, rayé d'argent, divisé par une ceinture d'or, et, sous
+celui-ci, un autre vêtement flottant de drap azuré d'argent, galonné
+d'or; leurs cheveux négligemment noués sous une riche et précieuse
+couronne ornée de toutes sortes de diamants choisis; sur le haut, un
+voile transparent qui tombait jusqu'à terre; leurs chaussures d'azur et
+d'or garnies de rubis et de diamants.» J'abrége la description, qui
+ressemble à celle des contes de fées. Songez que toutes ces parures, ce
+chatoiement des étoffes, ce rayonnement de pierreries, cette splendeur
+des chairs nues, s'étalaient journellement pour le mariage des grands,
+aux accents hardis d'un épithalame païen. Pensez aux festins
+qu'introduisait alors le comte de Carlisle, où l'on servait d'abord une
+table remplie de mets recherchés <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> aussi haut qu'un homme
+pouvait atteindre, pour la jeter aussitôt et la remplacer par une autre
+table pareille. Cette prodigalité de magnificences, ces somptueuses
+folies, ce débridement de l'imagination, cet enivrement des yeux et des
+oreilles, cet opéra joué par les maîtres du royaume marquent, comme la
+peinture de Rubens, de Jordaëns et de la Flandre contemporaine, un si
+franc appel aux sens, un si complet retour à la nature, que notre âge
+refroidi et triste est hors d'état de se les figurer<a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a><a href="#footnote255" title="Go to footnote 255"><span class="smaller">[255]</span></a>.</p>
+
+<h5>III</h5>
+
+<p>S'épancher, contenter son c&oelig;ur et ses yeux, lancer hardiment sur
+toutes les routes de la vie la meute de ses appétits et de ses
+instincts, voilà donc le besoin qui apparaît dans les m&oelig;urs.
+L'Angleterre n'est pas encore puritaine. C'est «la joyeuse Angleterre,»
+<i>merry England</i>, comme on dit alors. Elle n'est point encore roidie et
+régularisée. Elle s'épanouit largement, librement, et se réjouit de se
+voir telle. Ce n'est pas à la cour seulement qu'on trouve l'opéra, c'est
+au village. Des compagnies ambulantes s'y transportent, et les gens du
+pays au besoin les suppléent; Shakspeare a vu, avant de les peindre, des
+balourds, des charpentiers, des menuisiers, des raccommodeurs <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span>
+de soufflets<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a><a href="#footnote256" title="Go to footnote 256"><span class="smaller">[256]</span></a> jouer Pyrame et Thisbé, représenter le lion en
+rugissant le plus doucement possible et figurer la muraille en étendant
+la main. Toute fête est un <i>pageant</i> où des bourgeois, des ouvriers, des
+enfants sont les figurants. Ils sont acteurs d'instinct. Quand l'âme est
+pleine et neuve, ce n'est point par des raisonnements qu'elle exprime
+ses idées; elle les joue et les figure; elle les mime; c'est là le vrai
+et le premier langage, celui des enfants, celui des artistes, celui de
+la joie et de l'invention. C'est de cette façon qu'ils se divertissent
+avec des chants et des festins dans toutes les fêtes symboliques dont la
+tradition a peuplé l'année<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a><a href="#footnote257" title="Go to footnote 257"><span class="smaller">[257]</span></a>. Le dimanche après la nuit des Rois, les
+laboureurs paradent dans les rues avec leurs chemises par-dessus leurs
+habits, parés de rubans, traînant une charrue au son de la musique, et
+dansant la danse des épées; un autre jour c'est une figure faite d'épis
+qu'on promène dans un chariot, parmi des chants, au son des pipeaux et
+des tambours; une autre fois, c'est le père Noël et sa troupe; ou bien
+c'est l'arbre de mai autour duquel on joue l'histoire de Robin Hood, le
+brave braconnier, et la légende de saint George qui terrasse le dragon.
+Il faudrait un demi-volume pour décrire toutes ces fêtes, celles de la
+Moisson, de la Toussaint, de la Saint-Martin, de la Tonte des agneaux,
+surtout celle de Noël qui durait douze jours et parfois six semaines.
+Ils mangent et <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> boivent, font ripaille, remuent leurs membres,
+embrassent les filles, sonnent les cloches, s'emplissent de bruit: rudes
+bacchanales où l'homme se débride, et qui sont la consécration de la vie
+naturelle: les puritains ne s'y sont pas trompés.</p>
+
+<p class="quote">
+ «D'abord, dit Stubbs<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a><a href="#footnote258" title="Go to footnote 258"><span class="smaller">[258]</span></a>, toutes les têtes folles de la paroisse
+ s'assemblent et choisissent un grand capitaine avec le titre de
+ prince du désordre, et, l'ayant couronné en grande solennité, le
+ prennent pour roi. Ce roi, une fois sacré, choisit vingt,
+ quarante ou cent joyeux gaillards comme lui-même, qui font le
+ service autour de Sa Majesté Souveraine.... Ils ont leurs chevaux
+ de bois, leurs dragons et autres bouffonneries, avec leurs
+ joueurs de flûte paillards et leurs bruyants tambours pour mettre
+ en train la danse du diable. Puis cette troupe de païens marche
+ vers l'église et le cimetière au son des flûtes, au roulement des
+ tambours, dansant, faisant tinter leurs clochettes, faisant
+ flotter, comme des fous, leurs mouchoirs sur leurs têtes, pendant
+ que les chevaux de bois et autres monstres escarmouchent à
+ travers la foule. Et en cette sorte ils vont à l'église comme des
+ démons incarnés, avec un tel bruit confus, qu'il n'y a point
+ d'homme qui puisse entendre sa propre voix. Puis les folles têtes
+ regardent, s'ébahissent, font des grimaces, montent sur les bancs
+ pour voir cette belle cérémonie. Après cela ils font des allées
+ et venues dans l'église, puis dans le cimetière, où ils ont
+ ordinairement leurs berceaux, bosquets, salles d'été et maisons
+ de festin, où ils festoient, banquettent, dansent tout le jour,
+ et parfois toute la nuit aussi. Et ainsi ces furies terrestres
+ passent le jour du sabbat. Une autre espèce de fous écervelés
+ apportent à ces chiens d'enfer (je veux dire le prince du
+ désordre et ses complices) du pain, de la bonne ale, du vieux
+ fromage, du fromage nouveau, des gâteaux, des tartes, de la
+ crème, de la viande, tantôt une chose, tantôt une autre.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> «Au jour de mai, dit-il ailleurs, chaque paroisse, ville ou
+village, s'assemble, hommes, femmes, enfants; ils s'en vont dans les
+bois.... et passent toute la nuit en divertissements, et le matin
+rapportent des branches de bouleaux et d'autres arbres, mais surtout
+leur plus précieux joyau, l'arbre de mai, qu'ils ramènent en grande
+vénération avec vingt ou quarante paires de b&oelig;ufs, chaque b&oelig;uf
+ayant un beau bouquet de fleurs attaché à la pointe de ses cornes....
+Ils plantent ce mai, ou plutôt cette puante idole, jonchent de fleurs le
+gazon d'alentour, établissent à l'entour des salles de verdure, des
+berceaux, sautent et dansent, banquettent et festoient, comme les païens
+pour la dédicace de leurs idoles.... De dix filles qui vont au bois
+cette nuit, il y en a neuf qui reviennent grosses.» «....Au son de la
+cloche, le mardi gras, dit un autre, les gens deviennent fous par
+milliers et oublient toute décence et tout bon sens.... C'est au diable
+et à Satan que, dans ces exécrables passe-temps, ils font hommage et
+sacrifice.» En effet<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a><a href="#footnote259" title="Go to footnote 259"><span class="smaller">[259]</span></a>, c'est à la nature, à l'antique Pan, à Freya,
+à Hertha, ses s&oelig;urs, aux vieilles divinités teutoniques conservées à
+travers le moyen âge. En ce moment, dans l'affaiblissement passager du
+christianisme et dans l'essor soudain du bien-être corporel, l'homme
+s'adore lui-même, et il ne reste de vivant en lui que le païen.</p>
+
+<h5><span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> IV</h5>
+
+<p>Pour achever, voyez quelle route en ce moment les idées prennent.
+Quelques sectaires, surtout des bourgeois et des gens du peuple,
+s'appesantissent tristement sur la Bible. Mais c'est dans Rome et dans
+la Grèce païenne que la cour et les gens du monde vont chercher leurs
+précepteurs et leurs héros. Vers 1490<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a><a href="#footnote260" title="Go to footnote 260"><span class="smaller">[260]</span></a>, on a recommencé à lire les
+classiques; coup sur coup on les traduit; bientôt c'est une mode que de
+les lire dans l'original. Élisabeth, Jeanne Grey, la duchesse de
+Norfolk, la comtesse d'Arundel, beaucoup de dames entendent couramment
+Platon, Xénophon, Cicéron, et les aiment. Peu à peu, par un redressement
+insensible, l'homme s'est relevé jusqu'à la hauteur des grands et des
+sains esprits qui avaient manié sans contrainte toutes les idées il y a
+quinze siècles. Ce n'est pas seulement leur langue qu'il entend, c'est
+leur pensée; il ne répète plus une leçon d'après eux, il soutient une
+conversation avec eux; il est leur égal, et ne trouve qu'en eux des
+esprits aussi virils que le sien. Car ce ne sont pas des ergoteurs
+d'école, des compilateurs misérables, des cuistres rébarbatifs comme les
+professeurs de jargon que lui imposait le <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> moyen âge, comme ce
+triste Duns Scott, dont les commissaires de Henri VIII jettent en ce
+moment les feuillets aux vents. Ce sont des «gentilshommes,» des hommes
+d'État, les plus polis et les mieux élevés du monde, qui savent parler,
+qui ont tiré leurs idées non des livres, mais des choses, idées
+vivantes, et qui d'elles-mêmes entrent dans les âmes vivantes.
+Par-dessus la procession des scolastiques encapuchonnés et des
+disputeurs crasseux, les deux âges adultes et pensants se rejoignent, et
+l'homme moderne, faisant taire les voix enfantines ou nasillardes du
+moyen âge, ne daigne plus s'entretenir qu'avec la noble antiquité. Il
+accepte ses dieux; il les comprend du moins, et s'en entoure. Dans les
+poëmes, dans les festins, dans les tapisseries, dans presque toutes les
+cérémonies, ils apparaissent, non plus restaurés par la pédanterie, mais
+ranimés par la sympathie, et doués par les arts d'une vie aussi
+florissante et presque aussi profonde que celle qu'ils avaient dans leur
+premier berceau. Après l'affreuse nuit du moyen âge et les douloureuses
+légendes des revenants et des damnés, c'est un charme que de revoir
+l'olympe rayonnant de la Grèce; ses dieux héroïques et beaux ravissent
+encore une fois le c&oelig;ur des hommes; ils soulèvent et instruisent ce
+jeune monde en lui parlant la langue de ses passions et de son génie, et
+ce siècle de fortes actions, de libre sensualité, d'invention hardie n'a
+qu'à suivre sa pente pour reconnaître en eux ses maîtres et les éternels
+promoteurs de la liberté et de la beauté.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> Plus près de lui est un autre paganisme, celui de l'Italie,
+plus séduisant parce qu'il est moderne et fait couler une nouvelle séve
+dans le tronc antique, plus attrayant parce qu'il est plus sensuel et
+présente, avec le culte de la force et du génie, le culte du plaisir et
+de la volupté. Les rigoristes le savent bien et s'en scandalisent: «Les
+enchantements de Circé, écrit Ascham, ont été apportés d'Italie pour
+gâter les m&oelig;urs des gens en Angleterre; beaucoup par des exemples de
+mauvaise vie, mais surtout par les préceptes des mauvais livres traduits
+dernièrement d'italien en anglais et vendus dans toutes les boutiques de
+Londres. Il y a plus de ces livres profanes<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a><a href="#footnote261" title="Go to footnote 261"><span class="smaller">[261]</span></a> imprimés ces derniers
+mois qu'on n'en a vu depuis plusieurs vingtaines d'années en Angleterre.
+Aussi maintenant ils ont plus de respect pour les triomphes de Pétrarque
+que pour la Genèse de Moïse, et font plus de cas d'un conte de Boccace
+que d'une histoire de la Bible.» En effet, en ce moment, l'Italie a
+visiblement la primauté en toutes choses, et l'on y va puiser la
+civilisation comme à la source. Quelle est-elle cette civilisation qui
+s'impose ainsi à l'Europe, d'où part toute science et toute élégance,
+qui fait loi dans toutes les cours, où Surrey, Sidney, Spenser,
+Shakspeare vont chercher leurs exemples et leurs matériaux? Elle est
+païenne de fonds et de naissance, par sa langue qui n'est qu'un latin à
+peine déformé, par ses traditions et ses souvenirs latins que nulle
+lacune n'est venue interrompre, <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> par sa constitution où
+l'antique vie urbaine a d'abord primé et absorbé la vie féodale, par le
+génie de la race, où la vigueur et la joie ont toujours surabondé. Plus
+d'un siècle avant les autres, dès Pétrarque, Rienzi et Boccace, les
+Italiens ont commencé à retrouver l'antiquité perdue, à «délivrer les
+manuscrits enfouis dans les cachots de France et d'Allemagne,» à les
+restaurer, à interpréter, commenter, repenser les anciens, à se faire
+latins de c&oelig;ur et d'esprit, a composer en prose et en vers avec
+l'urbanité de Cicéron et de Virgile, à considérer les belles
+conversations et les jouissances de l'esprit comme l'ornement et la plus
+exquise fleur de la vie<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a><a href="#footnote262" title="Go to footnote 262"><span class="smaller">[262]</span></a>. Ce ne sont pas seulement les dehors de la
+vie antique qu'ils s'approprient, c'en est le fonds, j'entends la
+préoccupation de la vie présente, l'oubli de la vie future, l'appel aux
+sens, le renoncement au christianisme. «Il faut jouir, faisait chanter
+leur premier poëte Laurent de Médicis dans ses pastorales et dans ses
+triomphes. Il n'y a point de certitude pour demain.» Déjà dans Pulci
+éclate l'incrédulité moqueuse, la gaieté sensuelle et hardie, toute
+l'audace des libres penseurs qui repoussent du pied avec dégoût le froc
+usé du moyen âge. C'est lui qui, dans un poëme bouffon, met en tête de
+chaque chant un <i>Hosanna</i>, un <i>In principio</i>, un texte sacré de la
+messe<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a><a href="#footnote263" title="Go to footnote 263"><span class="smaller">[263]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> C'est lui qui, se demandant ce qu'est l'âme et
+comment elle peut entrer dans le corps, la compare à ces confitures que
+l'on enveloppe dans du pain blanc tout chaud. Que devient-elle dans
+l'autre monde? «Certaines gens croient y trouver des becfigues, des
+ortolans tout plumés, d'excellents vins, de bons lits, et à cause de
+cela, ils suivent les moines, marchent derrière eux. Pour nous, mon cher
+ami, nous irons dans la vallée noire, où nous n'entendrons plus chanter
+<i>Alleluia</i>!» Si vous cherchez un penseur plus sérieux, écoutez le grand
+patriote, le Thucydide du siècle, Machiavel, qui, opposant le
+christianisme et le paganisme, dit que l'un place le «bonheur suprême
+dans l'humilité, l'abjection, le mépris des choses humaines, tandis que
+l'autre fait consister le souverain bien dans la grandeur d'âme, la
+force du corps et toutes les qualités qui rendent l'homme redoutable.»
+Sur cela il conclut hardiment que le christianisme enseigne à «supporter
+les maux, et non à faire de grandes actions;» il découvre dans ce vice
+intérieur la cause de toutes les oppressions; il déclare que «les
+méchants ont vu qu'ils pouvaient tyranniser sans crainte des hommes,
+qui, pour aller en paradis, étaient plus disposés à supporter les
+injures qu'à les venger.» À ce ton, et en dépit des génuflexions
+obligées, on devine bien laquelle des deux religions il préfère. Le
+modèle idéal vers lequel tous les efforts se tournent, auquel toutes les
+pensées se suspendent, et qui soulève cette civilisation tout entière,
+c'est l'homme fort et heureux, muni de toutes les puissances qui peuvent
+<span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> accomplir ses désirs, et disposé à s'en servir pour la
+recherche de son bonheur.</p>
+
+<p>Si vous voulez voir cette idée dans sa plus grande &oelig;uvre, c'est dans
+les arts qu'il faut la chercher, dans les arts du dessin tels qu'elle
+les fait et les porte par toute l'Europe, suscitant ou transformant les
+écoles nationales avec une telle originalité et une telle force, que
+tout art viable dérive d'elle, et que la population de figures vivantes
+dont elle a couvert nos murailles marque, comme l'architecture gothique
+ou la tragédie française, un moment unique de l'esprit humain. Le Christ
+maigre du moyen âge, le misérable ver de terre déformé et sanglant, la
+Vierge livide et laide, la pauvre vieille paysanne évanouie à côté du
+gibet de son enfant, les martyrs hâves, desséchés par le jeûne, aux yeux
+extatiques, les saintes aux doigts noueux, à la poitrine plate, toutes
+les touchantes ou lamentables visions du moyen âge se sont évanouies; le
+cortége divin qui se développe n'étale plus que des corps florissants,
+de nobles figures régulières et de beaux gestes aisés; les noms sont
+chrétiens, mais il n'y a de chrétien que les noms. Ce Jésus n'est qu'un
+«Jupiter crucifié<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a><a href="#footnote264" title="Go to footnote 264"><span class="smaller">[264]</span></a>.» Ces Vierges que Raphaël dessine nues avant de
+leur mettre une robe<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a><a href="#footnote265" title="Go to footnote 265"><span class="smaller">[265]</span></a> ne sont que de belles filles, toutes
+terrestres, parentes de sa Fornarine. Ces saints que Michel-Ange dresse
+et tord dans le ciel au <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> Jugement dernier sont une assemblée
+d'athlètes capables de bien combattre et de beaucoup oser. Un martyre,
+comme celui de saint Laurent, est une noble cérémonie où un beau jeune
+homme sans vêtements se couche devant cinquante hommes drapés et groupés
+comme dans un gymnase antique. Y a-t-il un de ces personnages qui se
+soit macéré? Y en a-t-il un qui ait pensé avec angoisse et larmes au
+jugement de Dieu, qui ait excédé et dompté sa chair, qui se soit rempli
+le c&oelig;ur des tristesses et des douceurs évangéliques? Ils sont trop
+vigoureux pour cela, trop bien portants; leurs habits leurs siéent trop
+bien; ils sont trop prêts à l'action énergique et prompte. On en ferait
+trop aisément de forts soldats ou de superbes courtisanes, admirables
+dans une parade ou dans un bal. Aussi bien, tout ce que le spectateur
+accorde à leur auréole, c'est une génuflexion ou un signe de croix;
+après quoi les yeux jouissent d'eux, et ils ne sont là que pour la
+jouissance des yeux. Ce que le spectateur sent dans une madone
+florentine, c'est le magnifique animal vierge, dont le tronc puissant,
+la superbe pousse annoncent la race et la santé; ce n'est pas
+l'expression morale, comme aujourd'hui, que les artistes peignent, la
+profondeur d'une âme tourmentée et raffinée par trois siècles de
+culture; c'est au corps qu'ils s'attachent, jusqu'à parler avec
+enthousiasme des vertèbres «qui sont magnifiques,» des omoplates qui,
+dans les mouvements du bras, «sont d'un admirable effet<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a><a href="#footnote266" title="Go to footnote 266"><span class="smaller">[266]</span></a>.» «Le point
+important» <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> pour eux «est de bien faire un homme et une femme
+nus.» La beauté pour eux est celle de la charpente osseuse qui
+s'emmanche, des tendons qui se tiennent et se bandent, des cuisses qui
+vont dresser le tronc, de la vaillante poitrine qui respire amplement,
+du col qui va tourner. Qu'il fait bon d'être nu! qu'on est bien en
+pleine lumière pour jouir de son corps florissant, de ses muscles
+dispos, de son âme gaillarde et hardie! Les splendides déesses
+reparaissent avec leur nudité primitive, sans songer qu'elles sont nues;
+on voit bien à la tranquillité de leur regard, à la simplicité de leur
+expression, qu'elles l'ont toujours été et que la pudeur ne les a point
+encore atteintes. La vie de l'âme ne s'oppose point ici, comme chez
+nous, à la vie du corps; la première n'est ni abaissée ni méprisée, on
+ose en montrer les actions et les organes; on ne les cache pas, l'homme
+ne songe pas à paraître tout esprit. Elles sortent comme autrefois de la
+mer lumineuse, avec leurs chevaux cabrés qui hérissent leur crinière,
+mâchant le frein, aspirant de leur naseaux les senteurs salées, pendant
+que leurs compagnons emplissent de leur souffle les conques sonnantes;
+et les spectateurs<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a><a href="#footnote267" title="Go to footnote 267"><span class="smaller">[267]</span></a> habitués à manier <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> l'épée, à s'exercer
+nus avec le poignard et le glaive à deux mains, à chevaucher sur des
+routes dangereuses, sentent par sympathie la fière tournure de l'échine
+cambrée, l'effort du bras qui va frapper et le long tressaillement des
+muscles qui du talon jusqu'à la nuque se gonflent pour roidir l'homme ou
+le lancer.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> § 2. LA POÉSIE.</h4>
+
+<h5>I</h5>
+
+<p>Transplanté dans des races et dans des climats différents, ce paganisme
+reçoit de chaque race et de chaque climat des traits distincts et un
+caractère propre. Il devient anglais en Angleterre; la Renaissance
+anglaise est la renaissance du génie saxon. C'est que l'invention
+recommence, et qu'inventer c'est exprimer son génie; une race latine ne
+peut inventer qu'en exprimant des idées latines; une race saxonne ne
+peut inventer qu'en exprimant des idées saxonnes, et l'on va trouver,
+sous la civilisation et la poésie nouvelles, des descendants de
+l'antique C&oelig;dmon, d'Adhlem, de Piers Plowman et de Robin Hood.</p>
+
+<h5>II</h5>
+
+<p>«À la fin du règne de Henri VIII, dit le vieux Puttenham, s'éleva une
+compagnie nouvelle de poëtes de cour, dont sir Thomas Wyatt l'aîné, et
+Henri, comte de Surrey, furent les deux capitaines, lesquels, ayant
+voyagé en Italie et goûté le doux style et les nobles rhythmes de la
+poésie italienne, ainsi que des novices nouvellement sortis des écoles
+de Dante, Pétrarque, <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> Arioste, polirent grandement notre poésie
+vulgaire qui était rude et villageoise<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a><a href="#footnote268" title="Go to footnote 268"><span class="smaller">[268]</span></a>, et pour cette cause peuvent
+être justement appelés les premiers réformateurs du style et du mètre
+anglais.» Non que leur idée soit bien originale ou manifeste franchement
+l'esprit nouveau. Le moyen âge s'achève, mais n'est pas encore fini.
+Autour d'eux, André Borde, John Bale, John Heywood, Skelton lui-même
+renouvellent la platitude de la vieille poésie et la rudesse de l'ancien
+style. Les m&oelig;urs, à peine dégrossies, sont encore à demi féodales; au
+camp, devant Landrecies, le commandant anglais écrit une lettre amicale
+au gouverneur français de Térouanne pour lui demander «s'il n'a pas
+quelques gentilshommes disposés à rompre une lance en faveur des dames,»
+et promet d'envoyer six champions à leur rencontre. Parades, combats,
+blessures, défis, amour, appel au jugement de Dieu, pénitences, on
+trouve tout cela dans la vie de Surrey comme dans un roman de
+chevalerie. C'est un grand seigneur, un comte, un parent du roi qui a
+figuré dans les processions et les cérémonies, qui a fait la guerre,
+commandé des forteresses, ravagé des pays, qui est monté à l'assaut, qui
+est tombé sur la brèche, qui a été sauvé par son serviteur, magnifique,
+dépensier, irritable, ambitieux, quatre fois emprisonné, puis décapité.
+Au couronnement d'Anne de Boleyn, il portait la quatrième épée. Au
+mariage d'Anne de Clèves, il est un des tenants du tournoi. Dénoncé et
+enfermé, il propose <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> de combattre sans armure son adversaire
+armé. Une autre fois, il est mis en prison pour avoir mangé de la viande
+en carême. Rien d'étonnant si ce prolongement des m&oelig;urs
+chevaleresques amène un prolongement de la poésie chevaleresque, si dans
+un temps qui achève l'âge de Pétrarque les poëtes retrouvent les
+sentiments de Pétrarque. Lord Berner, lord Sheffield, sir Thomas Wyatt,
+et au premier rang, Surrey, sont, comme Pétrarque, des soupirants
+plaintifs et platoniques; c'est l'amour pur que Surrey exprime, et sa
+dame, la belle Géraldine, comme Béatrix et Laure, est une madone idéale
+et un enfant de treize ans.</p>
+
+<p>Et cependant, parmi ces langueurs de la tradition mystique, l'accent
+personnel vibre. Dans cet esprit qui imite et qui parfois imite mal, qui
+tâtonne encore et çà et là laisse entrer dans ses stances polies les
+vieux mots naïfs ou les allégories usées des hérauts d'armes et des
+trouvères, voici déjà la mélancolie du Nord, l'émotion intime et
+douloureuse. Ce trait, qui tout à l'heure, au plus beau moment de la
+plus riche floraison, dans le magnifique épanouissement de la vie
+naturelle, répandra une teinte sombre sur la poésie de Sidney, de
+Spenser, de Shakspeare, maintenant, dès le premier poëte, sépare ce
+monde païen, mais germanique, de l'autre monde tout voluptueux, qui, en
+Italie, s'égaye avec la fine ironie, et n'a de goût que pour les arts et
+le plaisir. Surrey traduit en vers l'Ecclésiaste. N'est-il pas
+singulier, à cette heure matinale, dans cette aube naissante, de trouver
+dans sa main un pareil livre? Le désenchantement, la <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> rêverie
+morne ou amère, la connaissance innée de la vanité des choses humaines
+ne manquent guère dans ce pays et dans cette race; ces hommes ont de la
+peine à porter la vie et savent parler de la mort. Les plus beaux vers
+de Surrey témoignent déjà de ce naturel sérieux, de cette philosophie
+instinctive et grave; ce sont des chagrins qu'il raconte, c'est son cher
+Wyatt qu'il regrette, c'est Clère, son ami, c'est le jeune duc de
+Richmond, son compagnon, tous morts avant l'âge. Seul, emprisonné à
+Windsor, il se rappelle les heureux jours qu'ils y ont passés ensemble,
+leurs joutes «dans les grandes cours vertes,» les épanchements, les
+causeries folâtres des longs soirs d'hiver, «le jeu de paume, où, les
+yeux éblouis par les rayons de l'amour, ils manquaient la balle pour
+surprendre un regard de leurs dames.»&mdash;«Chaque douce place éveille un
+souvenir amer.» À ces pensées, «le sang quitte son visage, et une pluie
+de larmes coule sur ses joues pâles.»&mdash;«Ô séjour de félicité qui
+renouvelles ma peine!&mdash;réponds-moi: Où est mon noble frère?&mdash;lui que
+dans tes murs tu enfermais chaque nuit;&mdash;cher à tant d'autres, plus cher
+à moi qu'à personne.&mdash;Écho, hélas! qui prend pitié de ma peine,&mdash;répond
+par un sourd accent de douleur<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a><a href="#footnote269" title="Go to footnote 269"><span class="smaller">[269]</span></a>.» Pareillement, dans l'amour, c'est
+l'abattement <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> d'une âme fatiguée qu'il exprime. «Chaque chose
+ayant vie, le paysan, le b&oelig;uf de labour, le rameur à la galère, tous
+ont quelques heures de répit, tous, excepté lui, qui s'afflige le jour,
+qui veille la nuit, qui passe des rêveries tristes aux plaintes, des
+plaintes aux larmes amères, puis des larmes encore aux plaintes
+douloureuses, et dont la vie s'use ainsi<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a><a href="#footnote270" title="Go to footnote 270"><span class="smaller">[270]</span></a>.» Ce qui apporte aux
+autres la joie lui apporte la peine. <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> «La douce saison qui fait
+sortir boutons et fleurs&mdash;a vêtu de vert la colline et aussi la
+vallée.&mdash;Le rossignol a des plumes nouvelles et chante.&mdash;La tourterelle
+a dit sa chanson à sa compagne.&mdash;L'été est venu, car chaque bourgeon à
+présent s'ouvre.&mdash;Le cerf a pendu sa vieille ramure aux pieux de
+l'enceinte.&mdash;Le daim dans la bruyère laisse tomber sa fourrure
+d'hiver.&mdash;Les poissons glissent avec des écailles nouvelles.&mdash;Le serpent
+abandonne toute sa dépouille.&mdash;L'agile hirondelle poursuit les petites
+mouches.&mdash;L'abeille affairée à présent compose son miel.&mdash;L'hiver est
+fini, qui était la mort des fleurs;&mdash;Et je vois que parmi toutes ces
+douces choses,&mdash;chaque souci diminue; et pourtant ma peine
+revient<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a><a href="#footnote271" title="Go to footnote 271"><span class="smaller">[271]</span></a>.» N'importe, il aimera jusqu'au dernier souffle. «Si mon
+faible corps manque ou défaille,&mdash;ma volonté est qu'elle garde toujours
+mon c&oelig;ur.&mdash;Et quand ce corps sera rendu à la terré, je lui lègue mon
+ombre lassée pour la servir encore<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a><a href="#footnote272" title="Go to footnote 272"><span class="smaller">[272]</span></a>....» Amour infini et pur comme
+<span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> celui de Pétrarque, elle en est digne; au milieu de tous ces
+vers étudiés ou imités, un admirable portrait se détache, le plus simple
+et le plus vrai qu'on puisse imaginer, &oelig;uvre du c&oelig;ur cette fois et
+non de la mémoire, qui, à travers la madone chevaleresque, fait
+apparaître l'épouse anglaise, et par delà la galanterie féodale montre
+le bonheur domestique. Surrey seul, inquiet, entend en lui-même la voix
+ferme d'un bon ami, d'un conseiller sincère, l'Espoir qui lui parle avec
+assurance, lui jurant qu'elle est<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a><a href="#footnote273" title="Go to footnote 273"><span class="smaller">[273]</span></a> «la plus digne <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> et la
+plus loyale, <i>la plus douce et la plus soumise de c&oelig;ur</i> qu'un homme
+puisse trouver sur la terre.» Si l'amour et la foi étaient partis, on
+pourrait les retrouver en elle. Son c&oelig;ur n'a d'autre idée que de
+t'être fidèle; elle ne s'occupe que de toi et de ton bien. «Elle
+souhaite ta santé et ton bonheur, et t'aime autant et aussi fort qu'une
+femme peut aimer un homme; elle est à toi et le dit, et prend souci de
+toi en dix mille façons. Tu es là quand elle parle, quand elle mange,
+quand elle pleure, quand elle soupire. Le soir elle te dit: Adieu, mon
+bien-aimé; quoique, Dieu le sait, tu sois bien loin d'elle, elle te
+répète mainte et mainte fois bonsoir.»&mdash;«Elle te nomme souvent son cher
+bien-aimé&mdash;sa consolation, son bonheur, toute sa joie&mdash;et conte à son
+oreiller toute son histoire:&mdash;comment tu as fait sa peine et son
+chagrin,&mdash;combien elle soupire après toi, comme il lui tarde de te
+voir.&mdash;Elle dit: Pourquoi es-tu ainsi loin de moi?&mdash;Ne suis-je pas celle
+qui t'aime le mieux?&mdash;Ne souhaité-je pas ton aise et ton repos?&mdash;Ne
+cherché-je point comme je puis te plaire?&mdash;Pourquoi t'en <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span>
+vas-tu aussi loin de ton bien?&mdash;Si je suis celle à qui tu
+t'intéresses,&mdash;pour qui tu vis ainsi dans le tourment;&mdash;hélas! tu sais
+que tu me trouveras ici,&mdash;ici où je suis toujours ta chère
+bien-aimée,&mdash;ta plus dévouée, ta plus fidèle,&mdash;celle qui t'aime toujours
+et ne pourra jamais s'en empêcher,&mdash;celle qui est à toi et ne songe qu'à
+toi,&mdash;comme toi aussi, je pense, tu songes à elle,&mdash;à celle qui entre
+toutes les femmes&mdash;ne respire que pour être toute à toi.» Certainement
+c'est à sa femme<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a><a href="#footnote274" title="Go to footnote 274"><span class="smaller">[274]</span></a> qu'il pense en ce moment, non à quelque Laure
+imaginaire; le rêve poétique de Pétrarque est devenu la peinture exacte
+de la profonde et parfaite affection conjugale, telle qu'elle subsiste
+encore en Angleterre, telle que tous les poëtes, depuis l'auteur de la
+<i>Nut Brown Maid</i> jusqu'à Dickens<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a><a href="#footnote275" title="Go to footnote 275"><span class="smaller">[275]</span></a>, n'ont jamais manqué de la
+représenter.</p>
+
+<h5>III</h5>
+
+<p>Un Pétrarque anglais: ce mot sur Surrey est le plus juste, d'autant plus
+juste qu'il exprime son talent aussi bien que son âme. En effet, comme
+Pétrarque le plus ancien des humanistes et le premier des écrivains
+parfaits, c'est un style nouveau que Surrey apporte, le style viril,
+indice d'une grande transformation <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> de l'esprit; car cette
+façon d'écrire est l'effet d'une réflexion supérieure, qui, dominant
+l'impulsion primitive, calcule et choisit en vue d'un but. À ce moment,
+l'esprit est devenu capable de se juger, et il se juge. Il reprend son
+&oelig;uvre spontanée, tout enfantine et décousue, à la fois incomplète et
+surabondante; il la fortifie et la lie; il l'émonde et l'achève; il y
+démêle son idée maîtresse, pour l'en dégager et la mettre au jour. Ainsi
+fait Surrey, et son éducation l'y a préparé; car avec Pétrarque il a
+étudié Virgile et traduit presque vers pour vers deux livres de
+l'<i>Énéide</i>. En pareille compagnie, on est contraint de trier ses idées
+et de serrer ses phrases. À leur exemple, il mesure les moyens de
+frapper l'attention, d'aider l'intelligence, d'éviter la fatigue et
+l'ennui. Il prévoit la dernière ligne en écrivant la première. Il garde
+pour dernier trait le mot le plus fort, et marque la symétrie des idées
+par la symétrie des phrases. Tantôt il guide l'esprit par une série
+d'oppositions continues jusqu'à l'image finale, sorte de cassette
+brillante où il vient déposer l'idée qu'il porte et fait regarder depuis
+le départ<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a><a href="#footnote276" title="Go to footnote 276"><span class="smaller">[276]</span></a>. Tantôt il promène le lecteur jusqu'au bout d'une longue
+description fleurie pour l'arrêter tout d'un coup sur un demi-vers
+triste<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a><a href="#footnote277" title="Go to footnote 277"><span class="smaller">[277]</span></a>. Il manie les procédés et sait produire les effets; même il
+a de ces vers classiques où deux substantifs, flanqués chacun d'un
+adjectif, se font équilibre autour d'un verbe<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a><a href="#footnote278" title="Go to footnote 278"><span class="smaller">[278]</span></a>. Il <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span>
+assemble ses phrases en périodes harmonieuses, et songe au plaisir des
+oreilles comme au plaisir de l'esprit. Il ajoute par des inversions de
+la force aux idées et de la gravité au discours. Il choisit les termes
+élégants ou nobles, n'admet point de mots oiseux ni de phrases
+redondantes. Il fait tenir une idée dans chaque épithète et un sentiment
+dans chaque métaphore. Il y a de l'éloquence dans le développement
+régulier de sa pensée; il y a de la musique dans l'accent soutenu de ses
+vers.</p>
+
+<p>Voilà donc l'art qui est né: ceux qui ont des idées tiennent maintenant
+un instrument capable de les exprimer; comme les peintres italiens qui,
+en cinquante ans, ont importé ou trouvé tous les procédés techniques du
+pinceau, les écrivains anglais, en un demi-siècle, vont importer ou
+trouver tous les artifices de langage, la période, le style noble, le
+vers héroïque, bientôt la grande stance, si bien que plus tard les plus
+parfaits versificateurs, «Dryden et Pope lui-même, n'ajouteront presque
+rien aux règles inventées et appliquées dès ces premiers essais<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a><a href="#footnote279" title="Go to footnote 279"><span class="smaller">[279]</span></a>.»
+Même Surrey est trop voisin d'eux, trop enfermé dans ses modèles, trop
+peu libre; il n'a point encore senti le grand souffle ardent du siècle;
+on ne trouve point en lui un génie hardi, un homme passionné qui
+s'épanche, mais un courtisan, amateur d'élégance, qui, touché par les
+beautés de deux littératures achevées, imite Horace et les maîtres
+choisis d'Italie, corrige <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> et polit de petits morceaux,
+s'étudie à bien parler le beau langage. Parmi des demi-barbares, il
+porte convenablement un habit habillé. Encore ne le porte-t-il pas avec
+une entière aisance; il a les yeux trop invariablement fixés sur ses
+modèles et n'ose se permettre les gestes francs et forts. Il est parfois
+écolier, il abuse des glaces et des flammes, des blessures et des
+martyres; quoique amoureux, et véritablement, il songe trop qu'il doit
+l'être à la façon de Pétrarque, surtout qu'une phrase doit être balancée
+et qu'une image doit être suivie; j'oserais dire que dans ses sonnets de
+soupirant transi il pense moins souvent à bien aimer qu'à bien écrire.
+Il a des concetti, des mots faux; il emploie des tours usés; il raconte
+comment Nature, après avoir fait sa dame, a brisé le moule; il fait
+man&oelig;uvrer Cupidon et Vénus; il manie les vieilles machines des
+troubadours et des anciens en homme ingénieux qui veut passer pour
+galant. Il n'y a guère d'esprit qui ose tout d'abord être tout à fait
+lui-même; quand paraît un art nouveau, le premier artiste écoute non son
+c&oelig;ur, mais ses maîtres, et se demande à chaque pas s'il pose bien le
+pied sur le sol solide et s'il ne bronche point.</p>
+
+<h5>IV</h5>
+
+<p>Insensiblement la croissance se fait, et à la fin du siècle tout est
+changé. Un style nouveau, étrange, surchargé, s'est formé, et va régner
+jusqu'à la Restauration, <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> non-seulement dans la poésie, mais
+aussi dans la prose, même dans les discours de cérémonie et dans les
+prédications théologiques<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a><a href="#footnote280" title="Go to footnote 280"><span class="smaller">[280]</span></a>, si conforme à l'esprit du temps, qu'on
+le rencontre en même temps par toute l'Europe, chez Ronsard et
+d'Aubigné, chez Calderon, Gongora et Marini. En 1580 parut <i>Euphuès</i>,
+<i>l'anatomie de l'esprit</i>, par Lyly, qui en fut le manuel, le
+chef-d'&oelig;uvre, la caricature, et qu'une admiration universelle
+accueillit<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a><a href="#footnote281" title="Go to footnote 281"><span class="smaller">[281]</span></a>. «Notre nation, dit Édouard Blount, lui doit d'avoir
+appris un nouvel anglais. Toutes nos dames furent ses écolières. Une
+beauté à la cour qui ne savait parler l'euphuisme était aussi peu
+regardée que celle qui aujourd'hui ne sait point parler français.» Les
+dames savaient par c&oelig;ur toutes les phrases d'Euphuès, singulières
+phrases recherchées et raffinées, qui sont des énigmes, dont l'auteur
+semble chercher de parti pris les expressions les moins naturelles et
+les plus lointaines, toutes remplies d'exagérations et d'antithèses, où
+les allusions mythologiques, les réminiscences de l'alchimie, les
+métaphores botaniques et astronomiques, tout le fatras et tout le
+pêle-mêle de l'érudition, des voyages, du maniérisme, roule dans un
+déluge de comparaisons et de concetti. Ne le jugez pas par la <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span>
+grotesque peinture que Walter Scott en a faite; son sir Percy Shafton
+n'est qu'un pédant, un copiste froid et terne; et c'est la chaleur,
+l'originalité qui donnent à ce langage un tour vrai et un accent; il
+faut se l'imaginer non pas mort et inerte, tel que nous l'avons
+aujourd'hui dans les vieux livres, mais voltigeant sur les lèvres des
+dames et des jeunes seigneurs en pourpoint brodé de perles, vivifié par
+leur voix vibrante, leurs rires, l'éclair de leurs yeux, et le geste des
+mains qui jouaient avec la coquille de l'épée ou tortillaient le manteau
+de satin. Ils sont en verve, leur tête est pleine et comblée, et ils
+s'amusent, comme font aujourd'hui des artistes nerveux et ardents à leur
+aise dans un atelier. Ils ne parlent point pour se convaincre ou se
+comprendre, mais pour contenter leur imagination tendue, pour épancher
+leur séve regorgeante<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a><a href="#footnote282" title="Go to footnote 282"><span class="smaller">[282]</span></a>. Ils jouent avec les mots, ils les tordent,
+ils les déforment, ils jouissent des subites perspectives, des
+contrastes heurtés qu'ils font jaillir coup sur coup l'un sur l'autre et
+à l'infini. Ils jettent fleur sur fleur, clinquant sur clinquant; tout
+ce qui brille leur agrée; ils dorent et brodent et empanachent leur
+langage, comme leurs habits. De la clarté, de l'ordre, du bon sens, nul
+souci; c'est une fête et c'est une folie; l'absurdité leur plaît. Rien
+de plus piquant pour eux qu'un carnaval de magnificences et de
+grotesques; tout s'y coudoie, une grosse gaieté, un mot tendre et
+triste, une pastorale, une fanfare <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> tonnante de capitan
+démesuré, une gambade de pitre. Les yeux, les oreilles, tous les sens
+curieux, exaltés, ont leur contentement dans le cliquetis des syllabes,
+dans le chatoiement des beaux mots colorés, dans le choc inattendu des
+images drolatiques ou familières, dans le roulement majestueux des
+périodes équilibrées. Chacun se fait alors ses jurons, ses élégances,
+son langage. «On dirait, dit Heylin, qu'ils ont honte de leur langue
+maternelle, et ne la trouvent pas assez nuancée pour exprimer les
+caprices de leur esprit.» Nous ne nous figurons plus cette invention,
+cette hardiesse de la fantaisie, cette fécondité continue de la
+sensibilité frémissante; il n'y a point de vraie prose alors; la poésie
+qui déborde envahit tout. Un mot n'est point un chiffre exact, comme
+chez nous, un document qui, de cabinet en cabinet, transmet une pensée
+précise; c'est une portion dans une action complète, dans un petit
+drame; quand ils le lisent, ils ne se le figurent pas seul, ils
+l'imaginent avec le son de la voix sifflante ou criante, avec le
+plissement des lèvres, avec le froncement des sourcils, avec l'enfilade
+de peintures qui se pressent derrière lui et qu'il évoque dans un
+éclair. Chacun le mime et le prononce à sa façon et y imprime son âme.
+C'est un chant qui, comme un vers de poëte, contient mille choses par
+delà son sens littéral, et manifeste la profondeur, la chaleur et les
+scintillements de la source dont il est sorti. Car en ce temps-là, même
+quand l'homme est médiocre, son &oelig;uvre est vivante: quelque chose
+palpite dans les moindres écrits de ce siècle; la force et <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> la
+fougue créatrice lui sont propres; à travers les emphases et les
+affectations, elles percent; ce Lyly lui-même, si tourmenté, qui semble
+écrire exprès en dépit du bon sens, est parfois un vrai poëte, un
+<i>chanteur</i>, un homme capable de ravissements, un voisin de Spencer et de
+Shakspeare, un de ces songeurs éveillés qui voient intérieurement «des
+fées dansantes, la joue empourprée des déesses, et ces forêts enivrées,
+amoureuses, qui ferment leurs sentiers pour retenir dans leurs buissons
+les pas légers des jeunes filles<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a><a href="#footnote283" title="Go to footnote 283"><span class="smaller">[283]</span></a>.» Que le lecteur m'aide et s'aide;
+je ne suis pas capable autrement de lui faire entendre ce que les hommes
+de ce temps-là ont eu le bonheur de sentir.</p>
+
+<h5>V</h5>
+
+<p>Surabondance et dérèglement, ce sont là les deux traits de cet esprit et
+de cette littérature, traits communs à toutes les littératures de la
+Renaissance, mais plus marqués ici qu'ailleurs, parce que la race qui
+est germanique n'est pas contenue comme les races latines par le goût
+des formes harmonieuses et préfère la forte impression à la belle
+expression. Il faut choisir dans cette foule de poëtes; en voici un,
+<span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> l'un des premiers, qui montrera par ses écrits comme par sa
+vie les grandeurs et les folies des m&oelig;urs régnantes et du goût
+public; sir Philip Sidney, neveu du comte de Leicester, un grand
+seigneur et un homme d'action, accompli en tout genre de culture, qui,
+après une éducation approfondie d'humaniste, a voyagé en France, en
+Allemagne et en Italie, a lu Aristote et Platon, étudié à Venise
+l'astronomie et la géométrie, médité les tragédies grecques, les sonnets
+italiens, les pastorales de Montemayor, les poëmes de Ronsard,
+s'intéressant aux sciences, entretenant un commerce de lettres avec le
+docte Hubert Languet; avec cela, homme du monde, favori d'Élisabeth,
+ayant fait jouer en son honneur une pastorale flatteuse et comique,
+véritable «joyau de la cour,» arbitre, comme d'Urfé, de la haute
+galanterie et du beau langage; par-dessus tout chevaleresque de c&oelig;ur
+et de conduite, ayant voulu courir avec Drake les aventures maritimes,
+et, pour tout combler, destiné à mourir jeune et en héros. Il était
+général de la cavalerie et avait sauvé l'armée anglaise à Gravelines;
+peu de temps après, blessé mortellement et mourant de soif, comme il se
+faisait apporter de l'eau, il vit à côté de lui un soldat encore plus
+blessé qui regardait cette eau avec angoisse: «Donnez-la à cet homme,
+dit-il, il en a plus besoin que moi.» Joignez à cela la véhémence et
+l'impétuosité du moyen âge, une main prête à l'action et posée
+incessamment sur la garde de l'épée ou du poignard. «Monsieur Molineux,
+écrivait-il au secrétaire de son père, si j'apprends <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> jamais
+que vous ayez lu une de mes lettres sans mon consentement ou sans
+l'ordre de mon père, je vous planterai ma dague dans le corps, et
+comptez-y, car je parle sérieusement.» C'est le même homme qui déclarait
+aux adversaires de son oncle qu'ils «mentaient par la gorge,» et, pour
+soutenir son dire, leur assignait un rendez-vous à trois mois en
+n'importe quel endroit de l'Europe. L'énergie sauvage de l'âge précédent
+subsiste intacte, et c'est pour cela que la poésie trouve dans ces âmes
+vierges une prise si forte; les moissons humaines ne sont jamais si
+belles que lorsque la culture ouvre un sol neuf. Passionné de plus,
+mélancolique et solitaire, il est tourné naturellement vers la rêverie
+noble et ardente, et il est si bien poëte qu'il l'est en dehors de ses
+vers.</p>
+
+<h5>VI</h5>
+
+<p>Raconterai-je son époque pastorale, l'<i>Arcadie</i>? Ce n'est qu'un
+délassement, une sorte de roman poétique écrit à la campagne pour
+l'amusement de sa s&oelig;ur, &oelig;uvre de mode, et qui, comme chez nous le
+<i>Cyrus</i> et la <i>Clélie</i>, n'est point un monument, mais un document. Ces
+sortes de livres ne montrent que les dehors, l'élégance et la politesse
+courante, le jargon du beau monde, bref, ce qu'il faut dire devant les
+dames; et néanmoins on y voit la pente de l'esprit public: dans la
+<i>Clélie</i>, le développement oratoire, l'analyse fine et suivie, la
+conversation abondante de gens <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> tranquillement assis sur de
+beaux fauteuils; dans l'<i>Arcadie</i>, l'imagination tourmentée, les
+sentiments excessifs, le pêle-mêle d'événements qui conviennent à des
+hommes à peine sortis de la vie demi-barbare. En effet, à Londres, on se
+tire encore des coups de pistolet dans les rues, et sous Henri VIII,
+sous son fils et sous ses filles, des reines, un protecteur, les
+premiers des nobles s'agenouilleront sous la hache du bourreau. La vie
+armée et périlleuse a résisté longtemps en Europe à l'établissement de
+la vie pacifique et tranquille, et il a fallu transformer la société et
+le sol pour changer les hommes d'épée en bourgeois; ce sont les grandes
+routes de Louis XIV et son administration réglée, comme plus tard les
+chemins de fer et les sergents de ville qui nous ont ôté les habitudes
+de l'action violente et le goût des aventures dangereuses. Comptez
+qu'encore à ce moment les têtes sont remplies d'images tragiques.
+L'<i>Arcadie</i> de Sidney en renferme assez pour défrayer six poëmes
+épiques. «C'était un jeu, dit Sidney, je déchargeais mon cerveau de
+jeune homme.» Dans les vingt-cinq premières pages, vous trouvez un
+naufrage, une histoire de pirates, un prince à demi noyé recueilli par
+les bergers, un voyage en Arcadie, des déguisements, la retraite d'un
+roi qui s'est confiné dans une solitude avec sa femme et ses enfants, la
+délivrance d'un jeune seigneur prisonnier, une guerre contre les Ilotes,
+une paix conclue, et bien d'autres choses. Continuez, et vous verrez des
+princesses enfermées par une méchante fée qui les fouette et les menace
+de mort si elles refusent d'épouser <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> son fils, une belle reine
+condamnée à périr par le feu si des chevaliers qu'on désigne ne viennent
+pas la délivrer, un prince perfide torturé en punition de ses méfaits,
+puis jeté du haut d'une pyramide, des combats, des surprises, des
+enlèvements, des voyages, bref, tout l'attirail des romans les plus
+romanesques. Voilà pour le sérieux; l'agréable est pareil; la fantaisie
+règne partout. La pastorale invraisemblable sert d'intermède, comme dans
+Shakspeare ou dans Lope, à la tragédie invraisemblable. Incessamment
+vous voyez danser des bergers; ils sont fort courtois, bons poëtes et
+métaphysiciens subtils. Plusieurs sont des princes déguisés qui font la
+cour à des princesses. Ils chantent infiniment et forment des danses
+allégoriques; deux troupes s'avancent, les serviteurs de la Raison et
+les serviteurs de la Passion; on décrit tout au long leurs chapeaux,
+leurs rubans et leurs tuniques. Ils se querellent en vers, et leurs
+répliques pressées, renvoyées coup sur coup, alambiquées, font un
+tournoi d'esprit. Qui se soucie du naturel et du possible en ce siècle?
+Il y a des fêtes pareilles pour les <i>entrées</i> d'Élisabeth, et vous
+n'avez qu'à regarder les estampes des Sadler, de Martin de Vos et de
+Goltzius pour y trouver ce mélange de beautés sensibles et d'énigmes
+philosophiques. La comtesse de Pembroke et ses dames sont charmées
+d'imaginer cette profusion de costumes et de vers, cet opéra sous les
+arbres; on a des yeux au seizième siècle, des sens qui cherchent leur
+contentement dans la poésie, le même contentement que dans les
+mascarades et dans la peinture. En ce moment <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> l'homme n'est pas
+encore une pure raison; la vérité abstraite ne lui suffit pas; de riches
+étoffes tortillées et ployées, le soleil qui les lustre, une prairie
+pleine de marguerites blanches, des dames en robe de brocart, les bras
+nus, une couronne sur la tête, des concerts d'instruments derrière le
+feuillage, voilà ce que le lecteur veut qu'on lui présente; il ne
+s'inquiète pas des contrastes, et trouve volontiers un salon au milieu
+des champs.</p>
+
+<p>Qu'y vont-ils dire? C'est ici qu'éclate dans toute sa folie l'espèce
+d'exaltation nerveuse qui est propre à l'esprit du temps; l'amour monte
+au trente-sixième ciel; Musidorus est frère de notre Céladon; Paméla est
+proche parente des plus sévères héroïnes de notre <i>Astrée</i>; toutes les
+exagérations espagnoles foisonnent, et aussi toutes les faussetés
+espagnoles. Car dans ces &oelig;uvres de mode et de cour, le sentiment
+primitif ne garde jamais sa sincérité; l'esprit, le besoin de plaire, le
+désir de faire effet, de mieux parler que les autres, l'altèrent, le
+travaillent, entassent les embellissements, les raffinements, en sorte
+qu'il ne reste rien qu'un galimatias. Musidorus a voulu prendre un
+baiser à Paméla. Elle le repousse. Il serait mort sur la place; mais,
+par bonheur, il se souvient que sa maîtresse lui a ordonné de
+s'éloigner, et trouve encore des forces pour accomplir son commandement.
+Il se plaint aux arbres, il pleure en vers; vous trouverez des dialogues
+où l'écho, répétant le dernier mot, fait la réponse, des duos rimés, des
+stances équilibrées, où l'on expose minutieusement la théorie de
+l'amour, bref <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> tous les morceaux de bravoure de la poésie
+ornementale. S'ils envoient une lettre à leur maîtresse, ils parlent à
+la lettre, ils disent à l'encre de pleurer hardiment. «Pendant qu'elle
+te regardera, ta noirceur deviendra lumière; pendant qu'elle te lira,
+tes cris deviendront une musique<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a><a href="#footnote284" title="Go to footnote 284"><span class="smaller">[284]</span></a>.» Deux jeunes princesses se
+couchent. «Elles appauvrirent leurs habits pour enrichir leur lit qui,
+cette nuit, eût bien pu mépriser l'autel de Vénus, et là, se caressant
+l'une l'autre avec des embrassements tendres quoique chastes, avec des
+baisers doux quoique froids, elles auraient pu faire croire que l'Amour
+était venu se jouer sans dards auprès d'elles, ou que, fatigué de ses
+propres feux, il voulait se rafraîchir entre leurs lèvres
+embaumées<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a><a href="#footnote285" title="Go to footnote 285"><span class="smaller">[285]</span></a>.» Songez, pour excuser ces sottises, qu'il y en a
+d'égales dans Shakspeare. Tâchez plutôt de les comprendre, de les
+imaginer à leur place, avec leur entourage, telles qu'elles sont,
+c'est-à-dire comme les excès de la singularité et de la verve inventive.
+Ils ont <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> beau gâter à plaisir leurs plus belles idées; sous le
+fard perce la fraîcheur native<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a><a href="#footnote286" title="Go to footnote 286"><span class="smaller">[286]</span></a>. Dès le second ouvrage de Sidney, la
+<i>Défense de la poésie</i>, on voit paraître la véritable imagination,
+l'accent sincère et sérieux, le style grandiose, impérieux, toute la
+passion et l'élévation qu'il porte dans son c&oelig;ur et qu'il mettra dans
+ses vers. C'est un méditatif, un platonicien<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a><a href="#footnote287" title="Go to footnote 287"><span class="smaller">[287]</span></a>, qui s'est pénétré des
+doctrines antiques, qui prend les choses de haut, qui met l'excellence
+de la poésie non dans l'agrément, l'imitation ou la rime, mais dans
+cette conception créatrice et supérieure par laquelle l'artiste refait
+la nature et l'embellit. En même temps c'est un homme ardent, confiant
+dans la noblesse de ses aspirations et dans la largeur de ses idées, qui
+rabat les criailleries du puritanisme bourgeois, étroit, vulgaire, et
+s'épanche avec l'ironie hautaine, avec la fière liberté d'un poëte et
+d'un grand seigneur.</p>
+
+<p>À ses yeux, s'il y a quelque art ou quelque science capable d'augmenter
+et de cultiver la générosité de l'homme, c'est la poésie. Tour à tour il
+fait comparaître devant elle le philosophe et l'historien, avec leurs
+prétentions qu'il raille et foule<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a><a href="#footnote288" title="Go to footnote 288"><span class="smaller">[288]</span></a>. Il combat pour <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> elle
+comme un chevalier pour sa dame, et voyez de quel style héroïque et
+magnifique. Il raconte qu'en écoutant la vieille ballade de Percy et
+Douglas, son c&oelig;ur s'est troublé comme au son d'une trompette. «Si
+dans ce mauvais accoutrement, souillée de la poussière et des toiles
+d'araignées d'un âge grossier, elle nous remue de la sorte, que ne
+ferait-elle pas revêtue de la magnifique éloquence de Pindare<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a><a href="#footnote289" title="Go to footnote 289"><span class="smaller">[289]</span></a>?» Le
+philosophe rebute, le poëte attire: «Chez lui vous voyagez comme dans un
+beau vignoble; dès l'entrée, il vous donne une grappe de raisins, en
+telle sorte que, rempli de ce goût, vous souhaitez continuer votre
+route<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a><a href="#footnote290" title="Go to footnote 290"><span class="smaller">[290]</span></a>.» Quel genre peut vous déplaire dans la poésie? Est-ce la
+pastorale, si aisée et si riante? «Est-ce l'ïambe amer, mais salutaire,
+qui frotte au vif les plaies de l'âme, et par ses cris hardis et
+perçants contre le vice, fait de la honte la trompette de
+l'infamie<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a><a href="#footnote291" title="Go to footnote 291"><span class="smaller">[291]</span></a>?» À la fin il rassemble ses raisons, et l'accent
+<span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> vibrant et martial de sa période poétique est comme une
+fanfare de victoire. «Puisque, dit-il, les excellences de la poésie
+peuvent être si justement et si aisément établies; puisque les basses et
+rampantes objections peuvent être si vite écrasées; puisqu'elle n'est
+pas un art de mensonge, mais de vraie doctrine; puisqu'au lieu
+d'efféminer, elle aiguillonne le courage; puisqu'au lieu d'abuser
+l'esprit de l'homme, elle fortifie l'esprit de l'homme, plantons des
+lauriers pour enguirlander la tête des poëtes, plutôt que de permettre à
+l'impure haleine de ces diffamateurs de souffler sur les claires
+fontaines de la poésie<a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a><a href="#footnote292" title="Go to footnote 292"><span class="smaller">[292]</span></a>.» Par cette véhémence et ce sérieux, vous
+pouvez imaginer d'avance quels sont ses vers.</p>
+
+<h5><span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> VII</h5>
+
+<p>Bien des fois, après avoir lu des poëtes de cet âge, je suis resté
+penché sur les estampes contemporaines, me disant que l'homme, esprit et
+corps, n'était pas alors celui que nous voyons aujourd'hui. Nous aussi,
+nous avons des passions, mais nous ne sommes plus assez forts pour les
+porter. Elles nous détraquent; nous ne sommes plus poëtes impunément.
+Alfred de Musset, Henri Heine, Edgard Poe, Burns, Byron, Shelley,
+Cowper, combien en citerai-je? Le dégoût, l'abrutissement et la maladie,
+l'impuissance, la folie et le suicide, au mieux l'excitation permanente
+ou la déclamation fébrile, ce sont là aujourd'hui les issues ordinaires
+du tempérament poétique. Les fougues de la cervelle rongent les
+entrailles, dessèchent le sang, attaquent la moelle, secouent l'homme
+comme un orage, et la charpente humaine telle que la civilisation nous
+l'a faite n'est plus assez solide pour y résister longtemps. Ceux-ci
+plus rudement élevés, plus habitués aux intempéries, plus endurcis par
+les exercices du corps, plus roidis contre le danger, durent et vivent;
+y a-t-il un homme aujourd'hui qui pourrait supporter la tempête de
+passions et de visions qui a traversé Shakspeare, et finir comme lui en
+bourgeois sensé et renté dans son petit pays? Les muscles étaient plus
+fermes, la défaillance moins prompte. La fureur d'attention concentrée,
+les demi-hallucinations, l'angoisse <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> et le halètement de la
+poitrine, le frémissement des membres qui se tendent involontairement et
+aveuglément vers l'action, tous les élans douloureux qui accompagnent
+les grands désirs les épuisaient moins; c'est pourquoi ils avaient
+longtemps de grands désirs et osaient davantage. D'Aubigné, blessé de
+plusieurs coups d'épée, croyant mourir, se fit attacher sur son cheval
+afin de revoir encore une fois sa maîtresse, fit ainsi plusieurs lieues,
+perdant son sang, et arriva évanoui. Voilà les sentiments que nous
+devinons encore aujourd'hui dans leurs peintures, dans ce regard droit
+qui s'enfonce comme une épée, dans cette force de l'échine qui se plie
+ou va se tordre, dans la sensualité, l'énergie, l'enthousiasme qui
+transpire à travers leurs gestes et leurs regards. Voilà le sentiment
+que nous découvrons encore aujourd'hui dans leurs poésies, chez Greene,
+Lodge, Jonson, Spenser, Shakspeare, chez Sidney comme chez tous les
+autres. On oublie bien vite les fautes de goût qui l'accompagnent, les
+affectations, le jargon bizarre. Est-il vraiment si bizarre? Supposez un
+homme qui, les yeux fermés, voit distinctement le visage adoré de sa
+maîtresse, qui l'a présent tout le jour, qui se trouble et tressaille en
+imaginant tour à tour son front, ses yeux, ses lèvres, qui ne peut pas
+et ne veut pas se détacher de sa vision, qui chaque jour s'enfonce
+davantage dans cette contemplation véhémente, qui à chaque instant est
+brisé par des anxiétés mortelles ou jeté hors de lui par des
+ravissements de bonheur; il perdra la notion exacte des choses. Une idée
+fixe devient une <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> idée fausse. À force de regarder un objet
+sous toutes ses faces, de le retourner, d'y pénétrer, on le déforme.
+Quand on ne peut penser à un objet sans éblouissement et sans larmes, on
+l'agrandit et on lui suppose une nature qu'il n'a pas. Dès lors les
+comparaisons étranges, les idées alambiquées, les images excessives
+deviennent naturelles. Si loin qu'il aille, quelque objet qu'il touche,
+il ne voit partout dans l'univers que le nom et les traits de Stella.
+Toutes ses idées le ramènent à elle. Il est tiré éternellement et
+invinciblement par la même pensée, et les comparaisons qui semblent
+lointaines ne font qu'exprimer la présence incessante et la puissance
+souveraine de l'image dont il est obsédé. Stella est malade; il semble à
+Sidney<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a><a href="#footnote293" title="Go to footnote 293"><span class="smaller">[293]</span></a> «que la joie hôte de ses yeux pleure en elle.» Ce mot est
+absurde pour nous. L'est-il pour Sidney qui, pendant des heures
+entières, s'est appesanti sur l'expression de ces yeux, qui a fini par
+voir en eux toutes les beautés du ciel et de la terre, qui, auprès
+d'eux, trouve toute lumière terne et tout bonheur fade? Comptez que dans
+toute passion extrême les lois ordinaires sont renversées, que notre
+logique française n'en est point juge, qu'on y rencontre des
+affectations, des enfances, des jeux d'esprit, des crudités, des folies,
+et que les violents états de la machine nerveuse sont comme un pays
+inconnu et extraordinaire ou le bon sens et le bon langage ne pourront
+<span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> jamais pénétrer. Au retour du printemps, quand Mai étale sur
+les champs sa robe bigarrée de fleurs nouvelles, Astrophel et Stella
+vont s'asseoir sous l'ombre d'un bois écarté, dans l'air chaud, plein de
+bruissements d'oiseaux et d'émanations suaves. Le ciel sourit, le vent
+vient baiser les feuilles qui tremblent, les arbres penchés entrelacent
+leurs rameaux gonflés de séve, la terre amoureuse aspire avidement l'eau
+qui frissonne<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a><a href="#footnote294" title="Go to footnote 294"><span class="smaller">[294]</span></a>. À genoux, le c&oelig;ur palpitant, oppressé, il lui
+semble que sa maîtresse se transfigure; «sa jeune âme s'envole vers
+Stella, son nid bien-aimé;» Stella, «souveraine de sa peine et de sa
+joie;» Stella, «sur qui le ciel de l'amour a versé toute sa lumière;»
+Stella, «dont la parole bouleverse les sens;» Stella, «dont <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> le
+chant donne au c&oelig;ur la vision des anges<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a><a href="#footnote295" title="Go to footnote 295"><span class="smaller">[295]</span></a>.» Ces cris d'adoration
+font comme un hymne. Chaque jour il écrit les pensées d'amour qui
+l'agitent, et dans ce long journal continué pendant cent pages, on sent
+le souffle embrasé croître à chaque instant. Un sourire de sa maîtresse,
+une boucle que le vent soulève, un geste, sont des événements. Il la
+peint dans toutes les attitudes; il ne peut se rassasier de la voir. Il
+parle aux oiseaux, aux plantes, aux vents, à toute la nature. Il apporte
+le monde entier aux pieds de Stella. À l'idée d'un baiser, il défaille.
+«Mon c&oelig;ur bondissant montera à mes lèvres pour avoir son
+contentement, pour baiser ces roses parfumées par le miel de la volupté,
+ces lèvres qui entr'ouvrent leurs rubis pour découvrir des perles<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a><a href="#footnote296" title="Go to footnote 296"><span class="smaller">[296]</span></a>.»
+Il y a des magnificences orientales dans <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> l'éblouissant sonnet
+où il demande pourquoi les joues de Stella sont pâlies: «Où sont allées
+les roses qui ravissaient nos yeux?&mdash;Où sont ces joues vermeilles, où la
+vertu rougissante s'empourprait de la livrée royale de la pudeur?&mdash;Qui a
+volé à mes cieux du matin leur vêtement d'écarlate?»&mdash;«Sa vie se fond à
+force de penser<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a><a href="#footnote297" title="Go to footnote 297"><span class="smaller">[297]</span></a>.» Épuisé par l'extase, il s'arrête. Puis «comme le
+satyre qui, lorsque Prométhée apporta le feu sur la terre, vint, tout
+charmé, baiser la flamme, et s'enfuit avec des cris insensés, parmi les
+bois et les campagnes, sans pouvoir apaiser l'âpre morsure du divin
+élément<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a><a href="#footnote298" title="Go to footnote 298"><span class="smaller">[298]</span></a>,» il va de pensées en pensées, cherchant un soulagement à
+sa plaie. Enfin <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> le calme est revenu, et pendant cette
+éclaircie l'esprit agile et brillant joue comme une flamme voltigeante à
+la surface du profond foyer qui couve. Oserai-je traduire ces songes
+d'amoureux et de peintre, ces charmantes imaginations païennes et
+chevaleresques où Pétrarque et Platon semblent avoir laissé leur
+souvenir? Pourrai-je les traduire? Sortez un instant de notre langue
+raisonnable, et sentez la grâce et le badinage sous l'apparente
+affectation<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a><a href="#footnote299" title="Go to footnote 299"><span class="smaller">[299]</span></a>:</p>
+
+<div class="poem10">
+<p>Beaux yeux, douces lèvres, cher c&oelig;ur, ai-je pu,<br>
+ Fou que je suis, espérer jouir de vous par l'aide de l'Amour,<br>
+ Puisqu'il trouve lui-même en vos beautés<br>
+ Sa grande force, ses jeux choisis, sa retraite tranquille?</p>
+
+<p>Car, s'il voit quelqu'un qui ose le contredire,<br>
+ Il regarde avec ces yeux. Ah! tout d'un coup<br>
+ Chaque âme dépose ses armes au pied de l'Amour,<br>
+ Heureuse s'il lui permet de mourir pour elle.</p>
+
+<p>Quand il veut jouer, il va sur ces lèvres,<br>
+ Rougissant, honteux d'être amoureux d'elles;<br>
+ Avec chaque lèvre il baise l'autre.<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> Mais quand il veut chercher une retraite paisible,<br>
+ Loin de tout le monde, ce c&oelig;ur est sa demeure,<br>
+ Sachant bien que nul homme ne viendra l'y trouver.</p>
+</div>
+
+<p>Tout est pris ici, le c&oelig;ur et les sens. S'il trouve les yeux de
+Stella plus beaux que toute chose au monde, il trouve «son âme plus
+belle encore que son corps.» Il est platonicien, lorsqu'il raconté que
+la vertu, voulant se faire aimer des hommes, a pris la forme de Stella
+pour enchanter leurs yeux, «et leur faire découvrir ce ciel que le sens
+intérieur révèle aux âmes héroïques.» On reconnaît en lui la soumission
+entière du c&oelig;ur, l'amour tourné en religion, la passion parfaite qui
+ne souhaite que de croître, et qui, semblable à la piété des mystiques,
+se trouve toujours trop petite quand elle se compare à l'objet aimé. «Ma
+jeunesse se consume; mon savoir ne met au jour que des futilités. Mon
+esprit s'emploie à défendre une passion qui, pour récompense, le
+persécute de folles peines. Je vois que ma course m'entraîne à ma perte;
+je le vois, et pourtant mon plus grand chagrin est de ne point perdre
+davantage pour l'amour de Stella<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a><a href="#footnote300" title="Go to footnote 300"><span class="smaller">[300]</span></a>.» À la fin, comme Socrate dans le
+<i>Banquet</i>, il tourne les yeux vers la Beauté immortelle<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a><a href="#footnote301" title="Go to footnote 301"><span class="smaller">[301]</span></a>, clarté
+céleste «qui perce les nuages et tout à la fois <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> brille et nous
+donne la vue.» «Oh! attaches-y tes yeux. Que cette lumière soit ton
+guide dans cette course éphémère qui mène de la naissance à la
+mort<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a><a href="#footnote302" title="Go to footnote 302"><span class="smaller">[302]</span></a>.» L'amour divin continue l'amour terrestre; il y était
+renfermé, il s'en dégage. À cette noblesse, à ces hautes aspirations,
+reconnaissez une de ces âmes sérieuses comme il y en a tant sous ce
+climat et dans cette race. À travers le paganisme régnant, les instincts
+spiritualistes percent, et font des platoniciens, en attendant qu'ils
+fassent des chrétiens.</p>
+
+<h5>VIII</h5>
+
+<p>Sidney n'est qu'un soldat dans une armée; il y a toute une multitude
+autour de lui, une multitude de poëtes. En cinquante-deux ans on en a
+compté, en dehors du drame, deux cent trente-trois<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a><a href="#footnote303" title="Go to footnote 303"><span class="smaller">[303]</span></a>, dont quarante
+ont du génie ou du talent, Breton, Donne, Drayton, Lodge, Greene, les
+deux Flechter, Beaumont, Spenser, Shakspeare, Ben Jonson, Marlowe,
+Wither, Warner, et d'autres encore, Davison, Carew, Suckling, Herrick;
+on se lasserait de les énumérer. Il y <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> en a une moisson, comme
+en ce moment dans l'héroïque et catholique Espagne, et, comme en
+Espagne, c'est là un signe du temps, la marque d'un besoin public,
+l'indice d'un état d'esprit extraordinaire et passager. Quel est-il cet
+état d'esprit qui de toutes parts provoque et fait goûter la poésie?
+Qu'est-ce qui souffle la vie dans leurs &oelig;uvres? D'où vient que chez
+les moindres, à travers des pédanteries, des maladresses, parmi des
+chroniques rimées ou des dictionnaires descriptifs, on rencontre des
+peintures éclatantes et de vrais cris d'amour? D'où vient que, cette
+génération épuisée, la vraie poésie a fini en Angleterre, comme la vraie
+peinture en Italie et en Flandre? C'est qu'un moment de l'esprit a paru
+et disparu, celui de la conception primesautière et créatrice. Ces
+hommes ont les sens neufs et n'ont point de théories dans la tête. Aussi
+quand ils se promènent, ils ont d'autres émotions que nous. Qu'est-ce
+qu'un lever de soleil pour un homme ordinaire? Une tache blanche au bout
+du ciel entre des bosselures, parmi des morceaux de terre et des bouts
+de routes qu'il ne voit plus, parce qu'il les a vus cent fois. Pour eux,
+toutes ces choses ont une âme; je veux dire par là qu'ils sentent en
+eux-mêmes, par contre-coup, l'élan et les brisures des lignes, la force
+et les contrastes des teintes, et le sentiment douloureux ou délicieux
+qui s'exhale de ce pêle-mêle et de cet ensemble comme une harmonie ou
+comme un cri. Que ce soleil est triste lorsqu'il se lève dans le
+brouillard au-dessus «des sillons mornes!» quel air résigné dans ces
+<span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> vieux arbres, ruisselants sous la pluie nocturne! quel
+fiévreux tumulte dans le troupeau des vagues, dont «les crinières
+désordonnées» se tordent incessamment à la surface de l'abîme! Mais le
+grand flambeau du ciel, le dieu lumineux, se dégage et rayonne. Les
+hautes herbes molles et ployantes, les prairies toujours vertes, les
+dômes épanouis des grands chênes, tout le paysage anglais incessamment
+renouvelé et lustré par l'eau surabondante étale son inépuisable
+fraîcheur. Ces prairies, rouges et blanches de fleurs toujours humectées
+et toujours jeunes, laissent s'envoler leur voile de brume dorée et
+apparaissent tout d'un coup timidement, comme de belles vierges. Là est
+la «fleur du coucou, qui pousse avant la venue de l'hirondelle, la
+jacinthe des prés azurée comme des veines de femmes, la fleur du souci
+qui se couche avec le soleil et se lève avec lui, pleurante<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a><a href="#footnote304" title="Go to footnote 304"><span class="smaller">[304]</span></a>.» «De
+loin, sur sa porte qui luit, la charmante aube dore toutes les cimes où
+la nuit vient d'attacher ses perles, et les troupes d'oiseaux, dans la
+joie du matin, font si bien vibrer leurs voix gazouillantes, que les
+collines et les vallées répondent et que l'air qui bruit et résonne ne
+semble plus composé que de sons. Cependant le soleil monte, perce de sa
+tête d'or l'épais brouillard qui s'évapore, et vient à travers les cimes
+entrelacées baiser l'ombre endormie<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a><a href="#footnote305" title="Go to footnote 305"><span class="smaller">[305]</span></a>.» Encore un <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> pas, et
+vous verrez reparaître les dieux antiques. Ils reparaissent, ces dieux
+vivants, ces dieux mêlés aux choses, qu'on ne peut s'empêcher de
+retrouver dès qu'on retrouve la nature: «Cérès, la libérale reine, parmi
+ses riches cultures, blés, seigles, avoines, orges, vesces, pois en
+fleur, parmi ses montagnes herbeuses où vivent les brebis broutantes,
+parmi ses ruisseaux et ses rives, où regorgent les lis et les pivoines
+qu'Avril, l'humide Avril, pare pour en faire des couronnes aux chastes
+nymphes<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a><a href="#footnote306" title="Go to footnote 306"><span class="smaller">[306]</span></a>&mdash;Iris dont les ailes de safran versent sur les fleurs des
+gouttes parfumées et des ondées rafraîchissantes, Iris, la riche
+<span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> écharpe de la terre, qui de chaque bout de son arc bleu
+couronne les champs boisés et les pentes dégarnies.&mdash;Flore, brillante et
+parée, assise superbement au milieu de la pompe de toutes ses fleurs, et
+qui déploie le vert éblouissant de son manteau de fête<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a><a href="#footnote307" title="Go to footnote 307"><span class="smaller">[307]</span></a>.» Toutes les
+splendeurs et les douceurs du pays moite et mouillé, toutes les
+particularités, toute l'opulence de ses teintes fondues, de son ciel
+changeant, de sa végétation luxuriante, viennent ainsi se rassembler
+autour des dieux qui leur donnent un corps, et un beau corps.</p>
+
+<p>Dans la vie de chaque homme il y a des moments <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> où, en présence
+des choses, il éprouve un choc. Cet amas d'idées, de souvenirs tronqués,
+d'images ébauchées qui gisent obscurément dans tous les coins de son
+esprit, s'ébranle, s'organise, et tout d'un coup se développe comme une
+fleur. Il en est ravi, il ne peut s'empêcher de regarder et d'admirer la
+charmante créature qui vient d'éclore; il veut la voir encore, en voir
+de pareilles, et ne songe point à autre chose. Il y a des moments
+pareils dans la vie des nations, et celui-ci en est un. Ils sont heureux
+de contempler de belles choses et souhaitent seulement qu'elles soient
+le plus belles possible. Ils ne sont point préoccupés, comme nous, de
+théories; ils ne se travaillent point pour exprimer des idées
+philosophiques ou morales. Ils veulent jouir par l'imagination, par les
+yeux, comme ces nobles d'Italie qui en ce moment sont tellement épris
+des belles couleurs et des belles formes, qu'ils couvrent de peintures
+non-seulement leurs appartements et leurs églises, mais encore les
+dessus de leurs coffres et les selles de leurs chevaux. La riche et
+verte campagne au soleil, les jeunes femmes parées, florissantes de
+santé et d'amour, les dieux et les déesses à demi nus, chefs-d'&oelig;uvre
+et modèles de la force et de la grâce, voilà les plus beaux objets que
+l'homme puisse contempler, les plus capables de contenter ses sens et
+son c&oelig;ur, d'éveiller en lui le sourire et la joie, et voilà les
+objets qui apparaissent chez tous les poëtes, dans la plus merveilleuse
+abondance de chansons, de pastorales, de sonnets, de petites pièces
+fugitives, si vivantes, <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> si délicates, si aisément épanouies,
+que depuis on n'a rien vu d'égal. Qu'importe que Vénus ou Cupidon aient
+perdu leurs autels? Comme les peintres contemporains d'Italie, ils
+imaginent volontiers un bel enfant nu, traîné sur un char d'or, au
+milieu de l'air limpide, ou une femme éclatante de jeunesse debout sur
+les vagues qui viennent baiser ses pieds de neige. Le rude Ben Jonson
+est ravi de ce spectacle. Le bataillon discipliné de ses vers robustes
+se change en une bande de petites strophes gracieuses qui courent aussi
+légèrement que des enfants de Raphaël<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a><a href="#footnote308" title="Go to footnote 308"><span class="smaller">[308]</span></a>. Il voit venir sa dame assise
+sur le char de l'Amour que tirent des cygnes et des colombes. L'Amour
+conduit le char; elle passe sereine et souriante, et tous les c&oelig;urs
+charmés de ses divins regards ne souhaitent plus d'autre joie que de la
+voir et de la servir toujours:</p>
+
+<p class="poem10">
+ Regardez seulement ses yeux; ils éclairent<br>
+ Tout ce que comprend le monde de l'amour.<br>
+ Regardez seulement ses cheveux; ils sont brillants<br>
+ Comme l'étoile de l'amour quand elle se lève.....<br>
+ Avez-vous vu un lis éclatant s'épanouir<br>
+ Avant que des mains grossières l'aient touché?<br>
+ Avez-vous regardé la chute de la neige<br>
+ Avant que la fange l'ait souillée?<br>
+ Avez-vous respiré les boutons sur l'églantier,<br>
+ Ou le nard dans le feu?<br>
+ Ô! aussi blanche, aussi délicate, aussi suave est ma dame<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a><a href="#footnote309" title="Go to footnote 309"><span class="smaller">[309]</span></a>!</p>
+
+<p>Quoi de plus vivant, de plus éloigné de la mythologie <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span>
+compassée et artificielle? Comme Théocrite et Moschus, ils jouent avec
+leurs dieux riants, et de leurs croyances se font une fête; un jour, au
+coin d'un bois, Cupidon rencontre une nymphe endormie. «Ses cheveux d'or
+couvraient son visage.&mdash;Ses bras nonchalants étaient jetés des deux
+côtés.&mdash;Son carquois lui servait d'oreiller,&mdash;et son sein nu était
+ouvert à tous les vents<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a><a href="#footnote310" title="Go to footnote 310"><span class="smaller">[310]</span></a>.» Il s'approche doucement, lui ôte ses
+flèches, et met les siennes à la place. Elle, enfin, entend du bruit,
+soulève sa tête penchée et voit un berger qui vient à elle. Elle fuit,
+il la poursuit. Elle bande son arc et tire contre lui ses flèches. Il
+n'en devient que plus ardent et va l'atteindre. Désespérée, <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span>
+elle prend une flèche qu'elle enfonce dans son beau corps. La voilà
+changée, elle s'arrête, elle sourit, elle aime, elle va au-devant de
+lui. «Les montagnes ne peuvent point se rencontrer, mais les amants le
+peuvent.&mdash;Ce que font les autres amants, ils le firent.&mdash;Le dieu d'amour
+s'était posé sur un arbre,&mdash;et riait en voyant ce doux spectacle<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a><a href="#footnote311" title="Go to footnote 311"><span class="smaller">[311]</span></a>.»
+Une goutte de malice est tombée dans ce mélange de naïveté et de grâce
+voluptueuse; il en est ainsi dans Longus et dans tout ce bouquet
+délicieux qu'on appelle l'Anthologie; ce n'est point le badinage sec de
+Voltaire, des gens qui n'ont que de l'esprit, et qui n'ont vécu que dans
+les salons; c'est celui des artistes, des amoureux qui ont le cerveau
+plein de couleurs, de formes, qui, en disant une mièvrerie, imaginent un
+col penché, des yeux baissés, et la rougeur qui monte à des joues
+vermeilles<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a><a href="#footnote312" title="Go to footnote 312"><span class="smaller">[312]</span></a>. Une de ces belles vient dire des vers en minaudant, et
+comme on voit d'ici le pli boudeur de sa lèvre! «L'amour dans mon
+c&oelig;ur comme une abeille&mdash;fait son miel.&mdash;Tantôt il joue avec moi avec
+<span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> ses ailes,&mdash;tantôt avec ses pieds.&mdash;Dans mes yeux il fait sa
+demeure;&mdash;son lit est dans mon sein.&mdash;Mes baisers sont tous les jours
+son régal.&mdash;Et pourtant il me vole mon repos.&mdash;Ah! le méchant qui me
+vole!» Ce qui relève ces badinages, c'est la splendeur de l'imagination.
+Il y a des éclats, des éclairs qu'on n'ose traduire, des éblouissements
+et des folies, comme dans le Cantique des Cantiques. «Ses lèvres, dit
+Greene, sont des roses toutes trempées dans la rosée,&mdash;ou pareilles à la
+pourpre de la fleur du narcisse.&mdash;Ses yeux, ces beaux yeux, ressemblent
+aux pures clartés&mdash;qui animent le soleil ou égayent le jour.&mdash;Ses joues
+sont comme des lis épanouis plongés dans le vin,&mdash;ou comme des grains de
+belles grenades trempés dans le lait,&mdash;ou comme des fils de neige dans
+des réseaux de soie cramoisie,&mdash;ou comme des nuages splendides au
+coucher du soleil.»&mdash;«Quel besoin de comparer là où la beauté surpasse
+toute ressemblance?&mdash;Celui qui va prendre dans les choses inanimées ses
+pensées d'amour&mdash;dépare leur pompe et leur plus grande gloire,&mdash;et ne
+monte dans le ciel de l'amour qu'avec des ailes appesanties<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a><a href="#footnote313" title="Go to footnote 313"><span class="smaller">[313]</span></a>.» Je
+veux bien croire qu'alors <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> les choses n'étaient point plus
+belles qu'aujourd'hui; mais je suis sûr que les hommes les trouvaient
+plus belles.</p>
+
+<h5>IX</h5>
+
+<p>Quand la puissance d'embellir est si grande, il est naturel qu'on peigne
+le sentiment qui réunit toutes les joies et où aboutissent tous les
+rêves, l'amour idéal, surtout l'amour ingénu et heureux. De tous les
+sentiments, il n'y en a pas pour qui nous ayons plus de sympathie. Il
+est de tous le plus simple et le plus doux. Il est le premier mouvement
+du c&oelig;ur et la première parole de la nature. Il ne se compose que
+d'innocence et d'abandon. Il est exempt de réflexions et d'efforts. Il
+nous fait quitter nos <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> passions compliquées, nos mépris, nos
+regrets, nos haines, nos espérances violentes. Il pénètre en nous et
+nous le respirons comme la fraîche haleine d'un vent matinal qui vient
+de passer sur des champs en fleur. Ils le sentaient et s'en
+enchantaient, les cavaliers de cette cour périlleuse, et se reposaient
+ainsi, par contraste, de leurs actions et de leurs dangers. Les plus
+sévères et les plus tragiques de leurs poëtes se sont détournés pour
+aller à sa rencontre, Shakspeare parmi les chênes toujours verts de la
+forêt d'Ardennes<a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a><a href="#footnote314" title="Go to footnote 314"><span class="smaller">[314]</span></a>, Ben Jonson<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a><a href="#footnote315" title="Go to footnote 315"><span class="smaller">[315]</span></a> dans les bois de Sherwood, parmi
+les larges clairières coupées d'ombre, parmi les feuilles luisantes et
+les fleurs humides qui frissonnent au bord des sources solitaires.
+Marlowe lui-même, le terrible peintre de l'agonie d'Édouard II,
+l'emphatique et puissant poëte qui composa <i>Faust</i>, <i>Tamerlan et le Juif
+de Malte</i>, quitte ses drames sanglants, son grand vers tonnant, ses
+furieuses images, et rien n'est plus musical et plus doux que ses
+chansons. Le berger, pour gagner sa maîtresse, lui promet «un chapeau de
+fleurs, une jupe toute brodée de feuilles de myrte, une ceinture tressée
+de paille et de bourgeons de lierre, avec des boutons d'ambre et des
+fermoirs de corail<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a><a href="#footnote316" title="Go to footnote 316"><span class="smaller">[316]</span></a>.» Ils iront ensemble dans les vallées, sur les
+pentes des montagnes rocheuses. Les pâtres, chaque matin de <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span>
+mai, viendront danser autour d'elle, et tous deux, assis sur une roche,
+contempleront de loin les troupeaux qui broutent l'herbe, et «les
+rivières étroites» qui tombent et bruissent parmi des chants d'oiseaux.
+Les rudes gentilshommes du temps, en revenant de la chasse du faucon,
+s'étaient plus d'une fois arrêtés devant ces tableaux rustiques; tels
+qu'ils étaient, c'est-à-dire imaginatifs et peu citadins, ils avaient
+songé à y figurer pour leur compte. Mais en les comprenant, ils les
+refaisaient; ils les refaisaient dans leurs parcs préparés pour l'entrée
+de la reine, avec une profusion de parures et d'inventions, sans
+s'inquiéter d'y copier exactement la grossière nature. L'invraisemblance
+<span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> ne les choquait pas; ce n'étaient pas des imitateurs
+minutieux, des observateurs de m&oelig;urs; ils créaient; la campagne, pour
+eux, n'était qu'un cadre, et le tableau tout entier était sorti de leurs
+rêves et de leur c&oelig;ur. Qu'il soit romanesque, impossible même, ce
+tableau n'en est que plus charmant. Y a-t-il un plus grand charme que de
+laisser là ce monde réel qui nous entrave ou nous opprime, de flotter
+vaguement et aisément dans l'azur et la lumière, au plus haut du pays
+des fées et des nuages, d'arranger les choses au gré du moment, de ne
+plus sentir les pesantes lois, les contours roides et résistants de la
+vie, de tout orner et varier selon les caprices et les délicatesses de
+la fantaisie? Voilà ce qui arrive dans ces petits poëmes. Ordinairement
+les événements ne s'y passent nulle part; du moins ils se passent dans
+le royaume où les rois se font bergers et volontiers épousent des
+bergères. La belle Argentile<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a><a href="#footnote317" title="Go to footnote 317"><span class="smaller">[317]</span></a> est retenue à la cour de son oncle qui
+veut la priver de son royaume, et après deux ans lui ordonne d'épouser
+Curan, un rustre de sa maison; elle s'enfuit, et Curan, désespéré, s'en
+va vivre chez les pâtres. Il rencontre un jour une belle paysanne et
+l'aime; peu à peu, en lui parlant, il se rappelle Argentile et pleure;
+il décrit son doux visage, sa taille ployante, ses fins poignets veinés
+d'azur, et tout d'un coup voit la paysanne qui défaille. Elle se jette
+dans ses bras et lui dit: «Je suis Argentile.» Or Curan était un fils de
+roi qui s'était déguisé ainsi pour l'amour <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> d'Argentile. Il
+reprend les armes, défait le méchant roi. Il n'y eut point de plus fort
+chevalier que lui, et tous deux régnèrent longtemps en Bernicie.&mdash;Entre
+cent contes pareils, vrais contes de printemps, que le lecteur me
+permette d'en détacher encore un, riant et simple comme une aube de
+mai<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a><a href="#footnote318" title="Go to footnote 318"><span class="smaller">[318]</span></a>. La princesse, Dowsabell est descendue au matin dans le jardin
+de son père; elle cueille des chèvrefeuilles, des primevères, des
+violettes, des marguerites. En ce moment, derrière la haie, elle entend
+un pâtre qui chante, qui chante si bien, que tout d'un coup elle l'aime.
+Il lui promet fidélité et lui demande un baiser. Les joues de la belle
+promeneuse devinrent vermeilles comme la rose. «Elle plia son genou
+blanc comme la neige,&mdash;et tout à côté de lui s'agenouilla,&mdash;puis elle le
+baisa doucement.&mdash;Le berger poussa un grand cri de joie.&mdash;Oh! fit-il, il
+n'y eut jamais de pastoureau&mdash;qui fût si content que moi<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a><a href="#footnote319" title="Go to footnote 319"><span class="smaller">[319]</span></a>!» Rien de
+plus; n'est-ce pas assez? Il n'y a ici que le rêve d'un moment, mais ils
+ont à chaque moment de semblables rêves. Jugez quelle poésie en doit
+sortir, combien supérieure aux choses, combien affranchie de l'imitation
+littérale, combien éprise de la beauté idéale, combien capable de se
+bâtir un monde hors de notre triste monde; en <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> effet, entre
+tous ces poëmes, il y en a un véritablement divin, si divin que les
+raisonneurs des âges suivants l'ont trouvé ennuyeux, qu'aujourd'hui
+encore c'est à peine si quelques-uns l'entendent, <i>la reine des fées</i> de
+Spenser.</p>
+
+<h5>X</h5>
+
+<p>Un jour M. Jourdain, devenu mamamouchi et ayant appris l'orthographe,
+manda chez lui les plus illustres écrivains du siècle. Il s'installa
+dans un fauteuil, leur indiqua du doigt des pliants, et leur dit:</p>
+
+<p>«J'ai lu, Messieurs, vos petites drôleries. Elles m'ont réjoui; je veux
+vous donner de l'ouvrage. J'en ai donné dernièrement au petit Lulli,
+votre confrère. C'est par mon commandement qu'il a introduit dans les
+concerts la trompette marine, instrument harmonieux dont personne ne
+s'était encore avisé et qui est d'un si bel effet. J'entends que vous
+suiviez mes idées comme il les a suivies, et je vous commande un poëme
+en prose. Vous savez que tout ce qui n'est point prose est vers, et que
+tout ce qui n'est point vers est prose. Quand je dis: «Nicolle,
+apportez-moi mes pantoufles et me donnez mon bonnet de nuit,» je fais de
+la prose. Prenez cette phrase pour modèle. Ce style est beaucoup plus
+agréable que le jargon de lignes non finies que vous appelez des vers.
+Quant au sujet, ce sera moi-même. Vous peindrez la robe de chambre à
+ramages que je viens de mettre pour vous recevoir, et ce petit
+déshabillé de <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> velours vert que je porte dessous pour faire le
+matin mes exercices. Vous noterez que l'indienne coûte un louis l'aune.
+Cette description bien troussée vous fournira des dictons assez jolis,
+et enseignera au public le prix des choses. Je veux aussi que vous
+parliez de mes glaces, de mes tapis, de mes tentures. Mes fournisseurs
+vous donneront leurs mémoires; ne manquez pas de les insérer dans votre
+&oelig;uvre. J'aurais plaisir à y revoir tout au long et tout au naturel la
+boutique de mon père, bon gentilhomme qui vendait du drap à ses amis
+pour les obliger, la cuisine de ma servante Nicole, les gentillesses de
+Brusquet, le petit chien de mon voisin M. Dimanche. Vous pourrez aussi
+expliquer mes affaires domestiques; rien de plus intéressant pour le
+public que d'apprendre comme on gagne un million. Dites-lui aussi que ma
+fille Lucile n'a pas épousé ce petit drôle de Cléonte, mais bien M.
+Samuel Bernard, qui a fait fortune dans les fermes, a carrosse et sera
+ministre du roi. Pour cela, je vous payerai généreusement un demi-louis
+la toise d'écriture. Revenez dans un mois, et me montrez ce que mes
+idées vous auront fourni.»</p>
+
+<p>Nous sommes les fils de M. Jourdain, et depuis le commencement du siècle
+nous tenons ce discours aux artistes; les artistes nous écoutent. De là
+notre roman bourgeois et notre roman réaliste. Je supplie le lecteur de
+les oublier, de s'oublier lui-même, de se faire pour un instant poëte,
+gentilhomme, homme du seizième siècle. À moins d'enterrer le M. Jourdain
+<span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> qui vit en chacun de nous, aucun de nous ne pourra entendre
+Spenser.</p>
+
+<h5>XI</h5>
+
+<p>Il était d'une ancienne famille, alliée à de grandes maisons, ami de
+Sidney et de Raleigh, les deux chevaliers les plus accomplis du siècle,
+chevalier lui-même, du moins de c&oelig;ur, ayant trouvé dans sa parenté,
+dans ses amitiés, dans ses études et dans sa vie toutes les
+circonstances qui pouvaient l'élever jusqu'à la poésie idéale. Tour à
+tour on le trouve à Cambridge, où il se pénètre des plus nobles
+philosophies antiques; dans un comté du Nord où il se prend d'un grand
+amour malheureux; à Penshurst, dans le château et la compagnie où est
+née l'<i>Arcadie</i>; chez Sidney, en qui subsistent intactes la poésie
+romanesque et la générosité héroïque de l'esprit féodal; à la cour, où
+toutes les magnificences de la chevalerie disciplinée et parée s'étalent
+autour du trône; enfin à Kilcolman, au bord d'un beau lac, dans un
+château retiré d'où la vue embrasse un amphithéâtre de montagnes et la
+moitié de l'Irlande. Pauvre du reste, impropre à la cour, et, quoique
+favorisé par la reine, n'ayant obtenu de ses patrons que des emplois
+subalternes, à la fin lassé par les sollicitations et relégué dans ce
+dangereux domaine d'Irlande, d'où la révolte le chassa, brûlant sa
+maison et son enfant; trois mois après, il mourut de misère et le
+c&oelig;ur <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> brisé<a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a><a href="#footnote320" title="Go to footnote 320"><span class="smaller">[320]</span></a>. Des attentes et des rebuts, beaucoup de
+tristesses et beaucoup de rêves, quelques douceurs et tout d'un coup un
+malheur affreux, une fortune petite et une fin prématurée: voilà bien
+une vie de poëte. Mais c'est le c&oelig;ur en lui qui est le vrai poëte;
+chez lui tout sort de là; les circonstances n'ont fait que lui fournir
+sa matière; il les a transformées plus qu'il n'a été transformé par
+elles, et il a moins reçu que donné. Philosophie et paysages, cérémonies
+et parures, splendeurs de la campagne et de la cour, dans tout ce qu'il
+a peint ou pensé, il a imprimé sa noblesse intérieure. Avant tout, c'est
+une âme éprise de la beauté sublime et pure, platonicienne par
+excellence, une de ces âmes exaltées et délicates, les plus charmantes
+de toutes, qui, nées au sein du naturalisme, y puisent leur séve, mais
+le dépassent, approchent du mysticisme, et par un effort involontaire
+montent pour s'épanouir jusqu'aux confins d'un monde plus haut. Spenser
+conduit à Milton et de là au puritanisme, comme Platon conduit à Virgile
+et de là au christianisme. La beauté sensible est parfaite chez tous les
+deux, mais leur premier culte est pour la beauté morale. «Conduisez-moi,
+dit-il aux Muses, dans la retraite cachée où la Vertu habite avec vous,
+berceau d'argent qui la cache aux hommes et aux méchants mépris du
+monde.» Il encourage son chevalier quand il le voit faiblir. Il
+s'indigne <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> quand il le voit attaqué. Il se réjouit de son
+équité, de sa tempérance, de sa courtoisie. Il insère au commencement
+d'un chant de longues stances en l'honneur de l'amitié et de la justice.
+Il s'arrête, après avoir raconté un beau trait de chasteté, pour
+conseiller aux dames d'être pudiques. Il prodigue aux pieds de ses
+héroïnes le trésor de ses respects et de ses tendresses. Si quelque
+brutal les insulte, il appelle à leur secours toute la nature et tous
+les dieux. Jamais il ne les ramène sur la scène sans orner leur nom de
+quelque magnifique louange. Auprès de la beauté, il a des adorations
+dignes de Dante et de Plotin. C'est qu'il ne la considère point comme
+une simple harmonie de couleurs et de formes, mais comme une émanation
+de la beauté unique, céleste, impérissable, que nul &oelig;il mortel ne
+peut apercevoir, et qui est la première &oelig;uvre du grand ouvrier des
+mondes<a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a><a href="#footnote321" title="Go to footnote 321"><span class="smaller">[321]</span></a>. Les corps ne font que la rendre sensible; elle ne réside
+point dans les corps; la grâce et l'attrait ne sont point dans les
+choses, mais dans l'idée immortelle qui luit à travers les choses.
+«Cette charmante teinte blanche et vermeille dont les joues sont
+colorées s'effacera.&mdash;Ces douces feuilles de rose si doucement
+posées&mdash;sur les lèvres se flétriront et tomberont&mdash;pour redevenir ce
+qu'elles étaient, de l'argile corrompue.&mdash;Ces cheveux d'or, ces yeux
+brillants comme des <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> étoiles étincelantes&mdash;retourneront en
+poussière et perdront leur clarté si belle.&mdash;Mais la divine lampe dont
+les célestes rayons&mdash;allument l'amour des amants&mdash;ne s'éteindra et ne
+faiblira jamais.&mdash;Quand les esprits vitaux se disperseront,&mdash;elle
+reviendra à sa planète natale.&mdash;Car elle est née là-haut et ne peut
+mourir,&mdash;étant une parcelle du plus pur des cieux<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a><a href="#footnote322" title="Go to footnote 322"><span class="smaller">[322]</span></a>.» Devant cette
+idée de la beauté, l'amour se transforme. Il est le seigneur de la
+vérité et de la droiture,&mdash;«et monte bien loin de la basse
+poussière,&mdash;sur des ailes d'or, jusque dans l'empyrée sublime&mdash;au delà
+des atteintes de l'ignoble désir sensuel,&mdash;qui, comme une taupe, reste
+gisant sur la terre<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a><a href="#footnote323" title="Go to footnote 323"><span class="smaller">[323]</span></a>.» Il enferme en lui tout ce qu'il y a de bien,
+de beau et de noble. Il est la source première de la vie et l'âme
+éternelle des choses. <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> C'est lui qui, apaisant la discorde
+primitive, a formé l'harmonie des sphères et soutient ce glorieux
+univers. Il habite en Dieu, il est Dieu lui-même, il est descendu
+ici-bas sous forme corporelle pour réparer le monde chancelant et sauver
+la race humaine; autour des êtres, et au dedans des êtres, quand nos
+yeux percent les apparences, nous le voyons comme une lumière vivante
+qui pénètre et embrasse toute créature. On touche ici le sommet sublime
+et aigu où le monde de l'esprit et le monde des sens se rencontrent, et
+où l'homme, cueillant des deux mains les plus belles fleurs des deux
+versants, se trouve à la fois païen et chrétien.</p>
+
+<h5>XII</h5>
+
+<p>Voilà pour le c&oelig;ur; pour le reste, il est poëte, c'est-à-dire par
+excellence créateur et rêveur, créateur et rêveur de la façon la plus
+naturelle, la plus instinctive, la plus soutenue. On a beau décrire cet
+état intérieur des grands artistes, il reste toujours à décrire. C'est
+une sorte de végétation qui se fait dans leur esprit; à tout moment un
+bouton s'y lève, puis sur celui-ci un autre, puis encore un autre,
+chacun enfantant, pullulant et fleurissant de lui-même, en sorte qu'au
+bout d'un instant on voit une plante entière verdoyante, bientôt un
+massif, et enfin une forêt. Un personnage leur apparaît, puis une
+action, puis un paysage, puis une enfilade d'actions, <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> de
+personnages et de paysages qui se font, se complètent et s'agencent par
+un développement involontaire, comme il nous arrive lorsqu'en songe nous
+contemplons un cortége de figures qui, par leur propre force, se
+déploient et s'ordonnent devant nos yeux. Cette source de formes
+vivantes et changeantes est intarissable chez Spenser; toujours <i>il
+imagine</i>; c'est là son état naturel. Il semble qu'il n'ait qu'à clore
+ses paupières pour éveiller les apparitions; elles affluent en lui,
+elles surabondent, elles s'entassent; on se dit qu'il aura beau les
+prodiguer, elles regorgeront toujours, plus amples et plus pressées.
+Maintes fois, en suivant leur nuée inépuisable, j'ai pensé à ces vapeurs
+qui sortent incessamment de la mer, et montent, et chatoient,
+entremêlant leurs volutes d'or et de neige, pendant qu'au-dessous
+d'elles de nouvelles brumes s'élèvent, et au-dessous de celles-là
+d'autres encore, sans que jamais la resplendissante procession puisse se
+ternir ou s'arrêter.</p>
+
+<p>Mais ce qui le distingue de tous les autres, c'est la façon dont il
+imagine. Ordinairement, chez un poëte, l'esprit fermente violemment et
+par saccades; ses idées s'assemblent, se heurtent, <i>se prennent</i> tout
+d'un coup par masses et par blocs, et jaillissent en mots poignants,
+perçants, qui les concentrent; il semble qu'elles aient besoin de ces
+accumulations subites pour imiter l'unité et l'énergie vivante des
+objets qu'elles reproduisent; du moins presque tous les poëtes
+environnants, Shakspeare au premier rang, font ainsi. Au plus fort de
+l'invention, Spenser reste <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> serein. Les visions qui donneraient
+la fièvre à un autre esprit le laissent paisible. Elles arrivent et se
+déroulent en lui, aisément, tout entières, sans interruption, sans
+secousses. Il est épique, c'est-à-dire <i>narrateur</i>, et non point
+chanteur comme un faiseur d'odes, ou mime comme un auteur de drames. Nul
+moderne n'est plus semblable à Homère. Comme Homère et les grands
+narrateurs, il ne rencontre que des images suivies et nobles, presque
+classiques, si voisines des idées que l'esprit y entre de lui-même et
+sans s'en apercevoir. Comme Homère, il est toujours simple et clair, il
+ne sursaute point, il n'omet aucune raison, il ne détourne aucun mot du
+sens primitif et ordinaire, il garde l'ordre naturel des idées. Comme
+Homère encore, il a des redondances, des naïvetés, des enfances. Il dit
+tout, il se laisse aller à des réflexions que chacun a devinées
+d'avance; il répète à l'infini les grandes épithètes d'ornement. On sent
+qu'il aperçoit les objets dans une belle lumière uniforme, avec un
+détail infini, qu'il veut montrer tout ce détail, qu'il n'a jamais peur
+de voir son heureux songe s'altérer ou disparaître, qu'il en suit les
+contours, d'un mouvement régulier, sans jamais se presser ni se
+ralentir. Même il est trop long, trop oublieux du public, trop disposé à
+s'abandonner et à rêvasser en face des choses. Sa pensée se déploie en
+vastes comparaisons redoublées, pareilles à celles du vieux conteur
+ionien. Si un géant blessé tombe, il le trouve semblable à un arbre
+antique qui a crû sur le plus haut sommet d'une montagne rocheuse, dont
+l'acier tranchant a <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> déchiré le c&oelig;ur, et qui, fléchissant
+tout d'un coup sur son pied qui craque, roule le long des rochers avec
+un fracas épouvantable; puis à un large château qui, miné par un art
+perfide, s'enfonce sur ses fondations croulantes, et dont les tours
+exhaussées et accumulées jusqu'au ciel rendent la chute plus
+lourde<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a><a href="#footnote324" title="Go to footnote 324"><span class="smaller">[324]</span></a>. Il développe toutes les idées qu'il manie. Il étale toutes
+ses phrases en périodes. Au lieu de se concentrer, il s'épanouit. Pour
+porter cette ample pensée et son cortége, il ne lui faut pas moins que
+la stance immense, incessamment renaissante, aux longs vers croisés, aux
+rimes répétées, dont l'uniformité et l'ampleur rappellent les bruits
+majestueux qui roulent éternellement dans les bois et dans les
+campagnes. Pour déployer ces facultés épiques, et pour les déployer dans
+la région sublime où cette âme se trouve naturellement portée, il ne
+faut pas moins que l'épopée idéale, c'est-à-dire située hors du réel,
+avec des personnages qui existent à peine et dans un monde qui ne peut
+être nulle part.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> Plusieurs fois il a tâtonné alentour, parmi des sonnets, des
+élégies, des pastorales, des hymnes d'amour, de petites épopées
+souriantes<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a><a href="#footnote325" title="Go to footnote 325"><span class="smaller">[325]</span></a>; ce ne sont là que des essais, incapables pour la
+plupart de porter son génie. Déjà pourtant la magnifique imagination y
+déborde; dieux, hommes, paysages, le monde qu'il fait mouvoir est à
+mille lieues du monde où nous vivons. Son <i>Calendrier du Berger</i><a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a><a href="#footnote326" title="Go to footnote 326"><span class="smaller">[326]</span></a>
+est une pastorale pensive et tendre, pleine de délicates amours, de
+nobles tristesses, de hautes idées, où ne parlent que des penseurs et
+des poëtes. Ses <i>Visions de Pétrarque et de Du Bellay</i> sont d'admirables
+songes, où des palais, des temples d'or, des paysages splendides, des
+fleuves étincelants, des oiseaux merveilleux apparaissent coup sur coup
+comme dans une féerie orientale. S'il chante un épithalame<a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a><a href="#footnote327" title="Go to footnote 327"><span class="smaller">[327]</span></a>, il voit
+venir deux beaux cygnes, blancs comme la neige, qui glissent, aux chants
+des <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> nymphes, parmi les fleurs vermeilles, tandis que l'eau
+transparente baise leurs plumes de soie et murmure de plaisir. S'il
+pleure la mort de Sidney, Sidney devient un berger; il est tué comme
+Adonis; autour de lui s'assemblent les nymphes gémissantes. Il est
+changé, avec sa maîtresse, en une fleur «rouge et bleue, qui est d'abord
+rouge, puis qui pâlit comme lui et devient bleue. Alors, au milieu
+d'elle paraît une étoile, aussi belle qu'étoile aux cieux, pareille à
+Stella dans ses plus fraîches années, quand ses yeux dardaient des
+rayons de beauté. Tout le jour elle est debout, pleine de rosée; ce sont
+les larmes qui coulèrent de ses yeux<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a><a href="#footnote328" title="Go to footnote 328"><span class="smaller">[328]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> Ses sentiments les
+plus vrais se changent ainsi en féeries. La magie est le moule de son
+esprit, et imprime sa forme à tout ce qu'il imagine comme à tout ce
+qu'il pense. Involontairement il ôte aux objets leur figure ordinaire.
+S'il regarde un paysage, au bout d'un instant il le voit tout autre. Il
+le transporte, sans s'en douter, dans une terre enchantée; l'azur du
+ciel resplendit comme un dôme de diamants, des buissons de fleurs
+couvrent les prairies, un peuple d'oiseaux voltige dans l'air suave, des
+palais de jaspe resplendissent entre les arbres, des dames rayonnantes
+apparaissent aux balcons ouvragés sur les galeries d'émeraudes. Ce sourd
+travail de l'esprit ressemble aux lentes cristallisations de la nature.
+On jette une branche humide au fond d'une mine, et on en retire une
+girandole de diamants.</p>
+
+<p>Enfin il rencontre le sujet qui lui convient: c'est le plus grand
+bonheur qui soit donné à un artiste. Il retire l'épopée du terrain
+ordinaire, celui où, sous la main d'Homère et de Dante, elle exprime des
+croyances effectives et peint des héros nationaux. C'est au plus haut du
+pays des fées qu'il nous conduit, par-dessus toutes les cimes de
+l'histoire. C'est plus haut que le pays des fées, à cette limite extrême
+où les objets s'évanouissent et où les pures idées commencent. «J'ai
+<span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> entrepris mon poëme<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a><a href="#footnote329" title="Go to footnote 329"><span class="smaller">[329]</span></a>, dit-il, pour représenter toutes les
+vertus morales, assignant à chaque vertu un chevalier pour être son
+patron et son défenseur, en telle sorte que les &oelig;uvres de cette vertu
+soient exprimées et que les appétits déréglés et les vices contraires
+soient abattus et surmontés par des faits d'armes et de chevalerie.» En
+effet, au fond du poëme il met une allégorie; non qu'il songe à se faire
+bel esprit, prêcheur de morale ou faiseur d'énigmes. Il ne soumet pas
+l'image à l'idée; c'est un <i>voyant</i>, ce n'est pas un philosophe. Ce sont
+bien des personnages vivants, des actions qu'il remue; seulement, de
+loin en loin, chez lui, les palais enchantés, tout le cortége des
+resplendissantes apparitions tremble et se déchire comme une vapeur,
+laissant entrevoir la pensée qui le suscite et qui l'ordonne. Quand dans
+son jardin de Vénus nous voyons les formes infinies de toutes les choses
+vivantes rangées par ordre, en lits pressés, attendant l'être, nous
+concevons avec lui l'enfantement de l'amour universel, la fécondité
+incessante de la grande mère et le fourmillement mystérieux des
+créatures qui s'élèvent tour à tour hors de son sein profond. Quand nous
+voyons son chevalier de la Croix combattre un monstre demi-femme,
+demi-serpent, et défendre Una, sa dame chérie, nous nous souvenons
+vaguement que si nous pénétrions à travers ces deux figures, nous
+trouverions sous l'une la Vérité et sous <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> l'autre l'Erreur.
+Nous sentons que ses personnages ne sont point de chair et de sang, et
+que tous ces fantômes brillants ne sont que des fantômes. Nous jouissons
+de leur éclat sans croire à leur consistance; nous nous intéressons à
+leurs actions sans nous troubler de leurs maux. Nous savons que leurs
+larmes et leurs cris ne sont pas véritables. Notre émotion se purifie et
+s'élève. Nous ne tombons point dans l'illusion grossière; nous avons la
+douceur de nous sentir rêver. Nous sommes, comme lui, à mille lieues de
+la vie réelle, hors des prises de la pitié douloureuse, de la terreur
+crue, de la haine pressante et poignante. Nous ne trouvons plus en nous
+que des sentiments délicats, demi-formés, suspendus au moment où ils
+allaient nous toucher d'une atteinte trop forte. Ils nous effleurent, et
+nous nous trouvons tout heureux d'être dégagés de la croyance qui nous
+alourdit.</p>
+
+<h5>XIII</h5>
+
+<p>Quel monde pouvait fournir des matériaux à une fantaisie si haute? Il
+n'y en avait qu'un, celui de la chevalerie, car nul n'est plus éloigné
+du réel. Solitaire et indépendant dans son château, affranchi de tous
+les liens que la société, la famille, le travail, imposent d'ordinaire
+aux actions humaines, l'homme féodal avait tenté toutes les aventures;
+mais il avait encore moins fait qu'imaginé; l'audace de ses actions
+avait été surpassée par la folie de ses rêves; faute <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> d'un
+emploi utile et d'une règle acceptée, sa tête avait travaillé du côté du
+déraisonnable et de l'impossible, et la persécution de l'ennui avait
+agrandi chez lui, outre mesure, le besoin d'excitation. Sous cet
+aiguillon, sa poésie était devenue une fantasmagorie. Insensiblement les
+inventions étranges avaient végété et pullulé dans les cervelles, les
+unes par-dessus les autres, comme des lierres qui s'entrelacent autour
+d'un arbre, et le tronc primitif avait disparu sous leur luxe et leur
+encombrement. Les délicates imaginations de la vieille poésie galloise,
+les débris grandioses des épopées germaniques, les merveilleuses
+splendeurs de l'Orient conquis, tous les souvenirs que quatre siècles
+d'aventures avaient éparpillés dans les esprits des hommes s'étaient
+amoncelés en un grand rêve, et les géants, les nains, les monstres, tout
+le pêle-mêle des créatures imaginaires, des exploits surhumains et des
+magnificences insensées, s'étaient groupés autour d'un sentiment unique,
+l'amour exalté et sublime, comme des courtisans prosternés aux pieds de
+leur roi. Ample et flottante matière, où les grands artistes du siècle,
+Arioste, le Tasse, Cervantes, Rabelais, viennent tailler leurs poëmes.
+Mais ils sont trop de leur temps pour être d'un temps qui est passé. Ils
+refont une chevalerie, mais ce n'est point une chevalerie vraie. Le fin
+Arioste, l'ironique épicurien, en charme ses yeux et s'en égaye en
+voluptueux, en sceptique qui jouit deux fois du plaisir, parce que le
+plaisir est doux et qu'il est défendu. À côté de lui, le pauvre Tasse,
+sous la conduite d'un <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> catholicisme violent, ressuscité et
+factice, parmi les clinquants d'une poésie vieillie, travaille sur le
+même sujet, maladivement, avec un grand effort et avec un succès mince.
+Pour Cervantes, qui est un chevalier, il a beau aimer la chevalerie pour
+sa noblesse, il en sent la folie et la rabat par terre, sous les coups
+de bâton, parmi les mésaventures d'hôtellerie. Plus grossièrement, plus
+franchement, un rude plébéien, Rabelais, avec un éclat de rire, la noie
+dans sa joie et dans sa bourbe. Seul, Spenser la prend au sérieux et
+naturellement. Il est au niveau de tant de noblesse, de grandeurs et de
+rêves. Il n'est point encore assis et enfermé dans cette espèce de bon
+sens exact qui va fonder et rétrécir toute la civilisation moderne. Il
+habite de c&oelig;ur dans la poétique et vaporeuse contrée dont chaque jour
+les hommes s'éloignent davantage. Il en aime jusqu'au langage; il
+reprend les vieux mots, les tours du moyen âge, la diction de
+Chaucer<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a><a href="#footnote330" title="Go to footnote 330"><span class="smaller">[330]</span></a>. Il entre de plain-pied dans les plus étranges songes des
+anciens conteurs, sans étonnement, comme un homme qui de lui-même en
+trouve encore de plus étranges. Châteaux enchantés, monstres et géants,
+duels dans les bois, demoiselles errantes, tout renaît sous sa main, la
+fantaisie du moyen âge avec la générosité du moyen âge, et c'est
+justement parce que ce monde est invraisemblable que ce monde lui
+convient.</p>
+
+<p>Est-ce assez de la chevalerie pour lui fournir sa <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> matière? Ce
+n'est là qu'un monde, et il y en a un autre. Par delà les preux, images
+glorifiées des vertus morales, il y a les dieux, modèles achevés de la
+beauté sensible; par delà la chevalerie chrétienne, il y a l'olympe
+païen; par delà l'idée de la volonté héroïque qui ne trouve son
+contentement que dans les aventures et le danger, il y a l'idée de la
+force sereine qui d'elle-même se trouve en harmonie avec les choses. Ce
+n'est pas assez d'un idéal pour un pareil poëte; auprès de la beauté de
+l'effort, il met la beauté du bonheur; il les assemble toutes les deux,
+non par un parti pris de philosophe et avec des intentions d'érudit
+comme G&oelig;the, mais parce qu'elles sont toutes deux belles, et çà et
+là, au milieu des armures et des passes d'armes, il dispose les satyres,
+les nymphes, Diane, Vénus, comme des statues grecques parmi les
+tourelles et les grands arbres d'un parc anglais. Rien de forcé dans cet
+assemblage; l'épopée idéale, comme un ciel supérieur, accueille et
+concilie les deux mondes; un beau songe païen y continue un beau songe
+chevaleresque; l'important, c'est qu'ils soient beaux l'un et l'autre. À
+cette hauteur, le poëte a cessé de voir les différences des races et des
+civilisations. Il peut mettre ce qu'il voudra dans son tableau; pour
+toute raison il dira: «Cela allait bien;» et il n'y a pas de raison
+meilleure. Sous les chênes aux feuilles luisantes, au vieux tronc
+profondément enfoncé dans la terre, il peut voir deux chevaliers qui se
+pourfendent, et un instant après une bande de Faunes qui viennent
+danser. Les flaques de lumière <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> qui viennent s'étaler sur les
+mousses de velours, sur les gazons humides d'une forêt anglaise, peuvent
+éclairer les cheveux dénoués, les blanches épaules de nymphes. Ne
+l'avez-vous pas vu dans Rubens? Et que signifient les disparates dans
+l'heureuse et sublime illusion du rêve? Y a-t-il encore des disparates?
+Qui s'en aperçoit? qui les sent? Qui ne sent, au contraire, qu'à bien
+parler il n'y a qu'un monde, celui de Platon et des poëtes; que les
+choses réelles n'en sont que les ébauches, les ébauches mutilées,
+incomplètes et salies, misérables avortons épars çà et là sur la route
+du temps, comme des tronçons de glaise à demi formés, puis délaissés,
+qui gisent dans l'atelier d'un artiste; qu'après tout, les forces et les
+idées invisibles qui incessamment renouvellent les êtres réels
+n'atteignent leur accomplissement que dans les êtres imaginaires, et que
+le poëte, pour exprimer toute la nature, est obligé d'embrasser dans ses
+sympathies toutes les formes idéales par lesquelles la nature s'est
+exprimée? Voilà la grandeur de cette &oelig;uvre: il a pu prendre toute la
+beauté, parce qu'il ne s'est soucié que de la beauté.</p>
+
+<h5>XIV</h5>
+
+<p>Le lecteur sent bien qu'on ne peut pas lui raconter un pareil poëme. En
+effet, ce sont six poëmes, chacun de douze chants, où l'action se
+dénoue, se renoue incessamment, s'embrouille et recommence, et je crois
+que toutes les imaginations de l'antiquité et du moyen <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> âge y
+sont entassées. Le chevalier chevauche entre les arbres, et, au
+carrefour des allées, rencontre d'autres chevaliers qu'il combat; tout
+d'un coup du fond d'une caverne paraît un monstre demi-femme et
+demi-serpent, entouré de sa progéniture hideuse; plus loin un géant aux
+trois corps, puis un dragon grand comme une colline, aux griffes
+tranchantes, aux ailes gigantesques. Trois jours durant, il le combat,
+et, renversé deux fois, il ne revient à lui que par le secours d'une eau
+merveilleuse. Après cela, il y a des peuplades sauvages qu'il faut
+vaincre, des châteaux entourés de flammes qu'il faut forcer. Cependant
+les demoiselles errent au milieu des forêts sur des palefrois blancs,
+exposées aux entreprises des mécréants, parfois gardées par un lion qui
+les suit, ou délivrées par une bande de satyres qui les adorent. Les
+sorciers multiplient leurs prestiges; les palais étalent leurs festins;
+les champs clos accumulent leurs tournois; les dieux marins, les
+nymphes, les fées, les rois, entre-croisent les fêtes, les surprises et
+les dangers.</p>
+
+<p>C'est une fantasmagorie, dira-t-on. Qu'importe, si nous la voyons? Et
+nous la voyons, car Spenser la voit. Sa bonne foi nous gagne. Il est si
+fort à son aise dans ce monde, que nous finissons par nous y trouver
+comme chez nous. Il n'a point l'air étonné des choses étonnantes; il les
+rencontre si naturellement qu'il les rend naturelles; il défait les
+mécréants comme si de sa vie il n'avait fait autre chose. Vénus, Diane
+et les dieux antiques habitent à sa porte et entrent chez <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> lui
+sans qu'il y prenne garde. Sa sérénité devient la nôtre. Nous devenons
+crédules et heureux par contagion et autant que lui. Le moyen de faire
+autrement? Est-ce qu'il est possible de ne pas croire un homme qui nous
+peint les choses avec un détail si juste et des couleurs si vives? Voici
+que tout d'un coup il vous décrit une forêt; est-ce qu'au même instant
+vous n'y êtes pas avec lui? Les hêtres au corps blanchâtre, les chênes
+«dans tout l'orgueil de l'été,» y enfoncent leurs piliers et
+épanouissent leurs dômes; des clartés tremblent sur l'écorce, et vont se
+poser sur le sol, sur les fougères qui rougissent, sur les bas buissons
+qui, tout d'un coup frappés par la traînée lumineuse, luisent et
+chatoient. À peine si les pas s'entendent sur la couche épaisse de
+feuilles amoncelées; et de loin en loin, sur les hautes graminées, les
+gouttes de rosée scintillent. Cependant un son de cor arrive à travers
+la feuillée: comme il vibre doucement et tout à la fois joyeusement dans
+ce grand silence! Il retentit plus fort; le galop d'une chasse approche,
+et là-bas, à travers l'allée, voici venir une nymphe, la plus chaste et
+la plus belle qui soit au monde. Spenser la voit; bien plus, devant elle
+il est à genoux.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>Son visage était si beau, qu'il ne semblait point de chair,&mdash;mais
+ peint célestement du brillant coloris des anges,&mdash;clair comme le
+ ciel, sans défaut, ni tache,&mdash;avec un parfait mélange de toutes
+ les belles couleurs;&mdash;Et dans ses joues se montrait une rougeur
+ vermeille,&mdash;comme des roses répandues sur un parterre de
+ lis,&mdash;exhalant des parfums d'ambroisie,&mdash;et nourrissant les sens
+ d'un double plaisir,&mdash;capables de guérir les malades et de
+ ranimer les morts.</p>
+
+ <p><span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> Dans ses beaux yeux luisaient deux lampes
+ vivantes,&mdash;allumées là-haut à la lumière de leur céleste
+ créateur.&mdash;Ils dardaient des rayons de feu&mdash;si merveilleusement
+ perçants et lumineux,&mdash;qu'ils éblouissaient les yeux assez hardis
+ pour la regarder.&mdash;Le dieu aveugle avait souvent tenté d'y
+ allumer&mdash;ses feux impudiques, mais sans le pouvoir;&mdash;car, avec
+ une majesté imposante et une colère redoutée,&mdash;elle brisait ses
+ dards libertins, et éteignait les vils désirs.</p>
+
+ <p>Sur ses paupières se tenaient maintes Grâces,&mdash;à l'ombre de ses
+ sourcils égaux,&mdash;pour la pourvoir de doux regards et de beaux
+ sourires,&mdash;et chacune d'elles la douait d'une grâce,&mdash;et chacune
+ d'elles humblement à ses pieds s'inclinait.&mdash;Un si glorieux
+ miroir de grâce céleste,&mdash;souverain monument où s'adressent tous
+ les v&oelig;ux mortels,&mdash;comment une plume fragile décrira-t-elle
+ son divin visage,&mdash;avec la crainte de manquer d'art et d'outrager
+ sa beauté?</p>
+
+ <p>Aussi belle, et mille et mille fois plus belle&mdash;elle parut quand
+ elle se montra aux regards.&mdash;Elle était vêtue, à cause de la
+ chaleur de l'air brûlant,&mdash;toute d'une tunique de soie, blanche
+ comme un lis,&mdash;couturée de maintes broderies tressées,&mdash;parsemée
+ sur le haut, tout entière,&mdash;d'aiguillettes d'or splendide qui
+ étincelaient&mdash;comme des étoiles scintillantes; et la
+ bordure&mdash;était toute lisérée de franges d'or.</p>
+
+ <p>Au-dessous du genou son vêtement pendait un peu,&mdash;et ses jambes
+ droites étaient magnifiquement serrées&mdash;en des brodequins dorés
+ de cuir précieux,&mdash;tout bardés de lames d'or, où étaient
+ gravées&mdash;des figures bizarres et splendidement
+ émaillées.&mdash;Par-devant, ils étaient attachés sous son genou&mdash;avec
+ un riche joyau où s'entrelaçaient&mdash;les bouts de tous les
+ n&oelig;uds, de sorte que nul ne pouvait voir&mdash;comment dans leurs
+ replis serrés ils se confondaient.</p>
+
+ <p>Elles ressemblaient à deux beaux piliers de marbre&mdash;qui
+ supportent un temple des dieux,&mdash;que tout le peuple orne de
+ guirlandes vertes&mdash;et honore dans ses assemblées de fête.&mdash;Avec
+ <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> une grâce imposante et un port de princesse,&mdash;elle
+ ralentissait leur démarche quand elle voulait garder sa
+ majesté.&mdash;Mais quand elle jouait avec les nymphes des bois,&mdash;ou
+ qu'elle chassait le léopard fuyant,&mdash;elle les mouvait agilement,
+ et volait dans les campagnes.</p>
+
+ <p>Et dans sa main elle avait un épieu acéré,&mdash;et sur son dos un arc
+ et un carquois brillant,&mdash;rempli de flèches aux têtes d'acier,
+ dont elle abattait&mdash;les bêtes sauvages dans ses jeux
+ victorieux,&mdash;attaché par un baudrier d'or, qui sur le
+ devant&mdash;traversait sa poitrine de neige, et séparait ses seins
+ délicats; comme les jeunes fruits en mai,&mdash;ils commençaient à se
+ gonfler un peu, et nouveaux encore,&mdash;à travers son vêtement
+ léger, ils ne faisaient qu'indiquer leur place.</p>
+
+ <p>Ses boucles blondes, frisées comme des fils d'or,&mdash;tombaient sur
+ ses épaules, négligemment répandues,&mdash;et, quand le vent soufflait
+ au milieu d'elles,&mdash;flottaient comme un étendard largement
+ déployé,&mdash;et bien bas derrière elles descendaient en
+ désordre.&mdash;Et que ce fût art, ou hasard aveugle,&mdash;à mesure qu'à
+ travers la forêt fleurie elle courait impétueuse,&mdash;dans ses
+ cheveux épars les douces fleurs se posaient d'elles-mêmes,&mdash;et
+ les fraîches feuilles verdoyantes et les boutons s'y
+ entrelaçaient.</p>
+
+ <p>Plus chèrement que sa vie elle gardait la rose délicate,&mdash;fille
+ de son matin, dont la fleur&mdash;ornait la couronne de sa
+ renommée.&mdash;Elle ne souffrait point que le soleil brûlant du
+ midi,&mdash;ni que le vent perçant du nord vint s'abattre sur son
+ calice.&mdash;Elle repliait d'abord ses feuilles de soie avec un soin
+ pudique,&mdash;quand le ciel inclément commençait à menacer.&mdash;Mais
+ sitôt que se calmait l'air de cristal,&mdash;elle s'épanouissait et
+ laissait fleurir toute sa beauté<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a><a href="#footnote331" title="Go to footnote 331"><span class="smaller">[331]</span></a>.</p>
+</div>
+
+<p>Il est à genoux devant elle, vous dis-je, comme un enfant le jour de la
+Fête-Dieu parmi les fleurs et les <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> parfums, ravi d'adoration
+pour elle, jusqu'à voir dans ses yeux une lumière céleste et sur ses
+joues le coloris des anges, jusqu'à appeler ensemble les anges chrétiens
+<span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> et les grâces païennes pour la parer et la servir; c'est
+l'amour qui amène devant lui de pareilles visions, «le doux amour qui
+baigne ses ailes d'or <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> dans le nectar béni et dans la source
+des purs plaisirs<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a><a href="#footnote332" title="Go to footnote 332"><span class="smaller">[332]</span></a>.»</p>
+
+<p>D'où vient-elle cette parfaite beauté, cette pudique et charmante aurore
+en qui il a rassemblé toutes les clartés, toutes les douceurs et toutes
+les virginités du matin? Quelle mère l'a mise au monde, et quelle
+naissance merveilleuse a produit à la lumière une semblable merveille de
+grâce et de pureté? Un jour, dans une fraîche fontaine solitaire où le
+soleil étalait ses rayons, Chrysogone baignait son corps parmi les roses
+et les violettes d'azur. Elle s'endormit lassée sur l'herbe épaisse, et
+les rayons du soleil épanchés sur son sein nu la fécondèrent<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a><a href="#footnote333" title="Go to footnote 333"><span class="smaller">[333]</span></a>. Les
+mois s'écoulaient. Inquiète et honteuse, elle s'en alla dans les bois
+déserts et s'assit en pleurant, «l'âme enveloppée dans un noir nuage de
+tristesse.» Cependant Vénus parcourait toute la <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> terre,
+cherchant son fils Cupidon, qui s'était mutiné contre elle et avait fui
+au loin. Elle l'avait cherché dans les cours, dans les cités, dans les
+chaumières, promettant de doux baisers à qui dénoncerait sa retraite, et
+à qui le ramènerait, des choses plus douces encore. Elle arriva ainsi
+jusqu'à la forêt où Diane, lassée, se reposait avec ses nymphes.
+Quelques-unes lavaient leurs membres dans le flot clair; d'autres
+étaient couchées à l'ombre; le reste, comme une guirlande de fleurs,
+entourait la déesse, qui dénouant ses tresses blondes, et rejetant sa
+tunique, avançait son pied vers l'eau transparente<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a><a href="#footnote334" title="Go to footnote 334"><span class="smaller">[334]</span></a>. Surprise, elle
+rebuta Vénus, se moqua de ses plaintes, et jura que si elle rencontrait
+Cupidon, elle lui couperait ses ailes libertines. Puis elle eut pitié de
+la déesse affligée et se mit à chercher le fugitif avec elle. Elles
+arrivèrent à la feuillée où Chrysogone endormie avait mis au monde, sans
+le savoir, deux filles aussi belles que le <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> jour naissant.
+Diane prit l'une, et en fit la plus pure des vierges. Vénus emporta
+l'autre dans le jardin d'Adonis, où sont les germes de toutes les choses
+vivantes, où joue Psyché, l'épouse de l'Amour, où Plaisir, leur fille,
+folâtre avec les Grâces, où Adonis, couché parmi les myrtes et les
+fleurs riantes, revit au souffle de l'Amour immortel. Elle l'éleva comme
+sa fille; elle la choisit pour être la plus fidèle des amantes, et après
+de longues épreuves la donna au bon chevalier sire Scudamour.</p>
+
+<h5>XV</h5>
+
+<p>Voilà ce que l'on rencontre dans la forêt merveilleuse. Y êtes-vous mal
+et avez-vous envie de la quitter parce qu'elle est merveilleuse? À
+chaque détour d'allée, à chaque changement du jour, une stance, un mot
+fait entrevoir un paysage ou une apparition. C'est le matin, l'aube
+blanche luit timidement à travers les arbres; des vapeurs bleuâtres
+s'envolent à l'horizon comme un voile et s'évanouissent dans l'air qui
+rit; les sources tremblent et bruissent faiblement entre leurs mousses,
+et dans les hauteurs les feuilles des peupliers commencent à remuer et à
+battre comme des ailes de papillons. Un chevalier met pied à terre, un
+vaillant chevalier qui a désarçonné maint Sarrasin et accompli mainte
+aventure. Il délace son casque, et soudain l'on voit apparaître les
+joues roses d'une jeune fille et de longs cheveux qui, «comme un voile
+de soie, tombent jusqu'à terre.» Le soleil joue dans leur nappe
+<span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> ondoyante, et l'on pense en les voyant «à ces cieux qui dans
+une nuit ardente d'été scintillent empanachés par des traînées de
+lumières<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a><a href="#footnote335" title="Go to footnote 335"><span class="smaller">[335]</span></a>.» C'est Britomart, une vierge et une héroïne, comme
+Clorinde ou Marphise, mais combien plus idéale! Le profond sentiment de
+la nature, la sincérité de la rêverie, la fécondité de l'inspiration
+toujours coulante, le sérieux germanique raniment ici les inventions
+classiques ou chevaleresques qui semblent les plus vieillies et les plus
+usées. Le défilé des magnificences et des paysages ne s'arrête pas. Des
+promontoires désolés fendus de plaies béantes; des entassements de
+roches foudroyées et noircies où viennent se briser les flots rauques;
+des palais étincelants d'or où des dames, belles comme des anges,
+nonchalamment penchées sur des coussins de pourpre, écoutent avec un
+doux sourire les accords d'une musique invisible; de hautes allées
+silencieuses, où les chênes rangés en colonnades étendent leur ombre
+<span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> immobile sur des touffes de violettes vierges et sur des
+gazons que n'a jamais foulés un pied humain: à toutes ces beautés de
+l'art et de la nature, il ajoute les merveilles de la mythologie, et il
+les décrit avec autant d'amour et d'aussi bonne foi qu'un peintre de la
+Renaissance ou un poëte ancien. Voici venir sur des nacelles d'écaille
+la belle Cymoent et ses nymphes traînées par des dauphins agiles comme
+des hirondelles. Elles glissent sur les vagues brillantes; les cheveux
+sont dénoués, et le vent fait flotter leurs boucles blondes; une âpre
+senteur marine emplit l'air; le soleil étend son manteau de lumière sur
+la plaine d'azur, hérissée de flots innombrables; la mer infinie qui
+sourit vient baiser les pieds d'argent de ses filles divines<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a><a href="#footnote336" title="Go to footnote 336"><span class="smaller">[336]</span></a>.&mdash;Rien
+de plus doux et de plus calme que le palais de Morphée. Au plus profond
+de la terre, il repose, enveloppé dans les molles vapeurs dont Téthys
+baigne son lit humide; Diane répand les perles de la rosée sur sa tête
+éternellement penchée: et la Nuit mélancolique a posé sur lui sa robe
+obscure. Non loin de là, un ruisseau tombe goutte à goutte du haut d'une
+roche, mêlant son clapotement monotone au bruissement de la pluie fine;
+et la brise, semblable <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> au long bourdonnement d'un essaim
+d'abeilles, berce le sommeil immobile du dieu appesanti<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a><a href="#footnote337" title="Go to footnote 337"><span class="smaller">[337]</span></a>.&mdash;Ne
+voulez-vous pas aussi regarder au coin de cette forêt une bande de
+satyres dansant sous les feuilles vertes? Ils viennent en sautant comme
+des chevreaux folâtres, «aussi gais que les oiseaux du joyeux
+printemps.» La belle Hellénore, qu'ils ont choisie pour reine de mai,
+accourt aussi toute rieuse et couronnée de lauriers et de fleurs. Le
+bois retentit du son de leurs flûtes. Leurs pieds de corne usent le
+frais gazon de la clairière. Ils dansent gaillardement tout le jour avec
+de brusques mouvements et des mines provoquantes, pendant qu'autour
+d'eux, leurs troupeaux broutent capricieusement les arbousiers.&mdash;À
+chaque livre, nous voyons passer des processions étranges, mascarades
+allégoriques et pittoresques, pareilles à celles qui s'étalaient alors à
+la cour des princes, tantôt celle de Cupidon, tantôt celle des Fleuves,
+tantôt celle des <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> Mois, ici celle des Vices. Jamais
+l'imagination ne fut plus prodigue ni plus inventive. L'orgueilleuse
+Lucifera s'avance sur un char paré de guirlandes et d'or, rayonnante
+comme l'aurore, entourée d'un peuple de courtisans qu'elle éblouit de sa
+gloire et de sa splendeur: six bêtes inégales la traînent, et chacune
+d'elles est montée par un Vice. L'un sur un âne paresseux, vêtu d'une
+robe noire comme un moine, malade d'oisiveté, laisse tomber sa tête
+pesante et tient entre les mains un bréviaire qu'il ne lit pas; un
+autre, sur un pourceau ignoble, se traîne déformé, le ventre gonflé par
+la luxure, les yeux bouffis de graisse, le cou allongé comme celui d'une
+grue, habillé de feuilles de vigne qui laissent voir son corps pourri
+d'ulcères, et tout le long du chemin vomissant le vin et les viandes
+dont il s'est soûlé. Un autre, assis entre des coffres de fer, sur un
+chameau chargé d'or, manie des pièces d'argent, déguenillé, les joues
+creuses, les pieds roidis par la goutte; un autre, sur un loup affamé,
+grinçant ses dents infectes, mâche un crapaud vénéneux dont le poison
+suinte le long de ses gencives, et sa tunique décolorée, peinte d'yeux
+menaçants, cache un serpent replié autour de son corps. Le dernier,
+couvert d'une robe déchirée et sanglante, s'avance monté sur un lion,
+brandissant autour de sa tête une torche allumée, les yeux étincelants,
+le visage pâle comme la cendre, serrant dans sa main fiévreuse la garde
+de son poignard. Le bizarre et terrible cortége défile, conduit par
+l'harmonie solennelle des stances, et la musique grandiose des rimes
+redoublées <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> soutient l'imagination dans le monde fantastique,
+mêlé d'horreurs et de magnificences, qui vient d'être ouvert à son vol.</p>
+
+<h5>XVI</h5>
+
+<p>Et cependant c'est peu que tout cela. Quoi que puissent fournir la
+mythologie et la chevalerie, elles ne suffisent pas aux exigences de
+cette conception poétique. Le propre de Spenser, c'est l'énormité et le
+débordement des inventions pittoresques. Comme Rubens, il crée de toutes
+pièces, en dehors de toute tradition, pour exprimer de pures idées.
+Comme chez Rubens, l'allégorie chez lui enfle les proportions hors de
+toute règle, et soustrait la fantaisie à toute loi, excepté au besoin
+d'accorder les formes et les couleurs. Car, si les esprits ordinaires
+reçoivent de l'allégorie un poids qui les opprime, les grandes
+imaginations reçoivent de l'allégorie des ailes qui les emportent.
+Dégagées par elle des conditions ordinaires de la vie, elles peuvent
+tout oser, en dehors de l'imitation, par delà la vraisemblance, sans
+autre guide que leur force native et leurs instincts obscurs. Trois
+jours durant sir Guyon est promené par l'esprit maudit, Mammon le
+tentateur, dans le royaume souterrain, à travers des jardins
+merveilleux, des arbres chargés de fruits d'or, des palais éblouissants
+et l'encombrement de tous les trésors du monde. Ils sont descendus dans
+les entrailles de la terre et parcourent ses cavernes, abîmes inconnus,
+profondeurs silencieuses. <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> Un démon épouvantable marche
+derrière lui à pas monstrueux sans qu'il le sache, prêt à l'engloutir au
+moindre signe de convoitise. L'éclat de l'or illumine des formes
+hideuses, et le métal rayonnant brille d'une beauté plus séduisante dans
+l'obscurité du cachot infernal.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>La forme du donjon au dedans était grossière et rude,&mdash;comme une
+ caverne énorme taillée dans une falaise rocheuse.&mdash;De la voûte
+ raboteuse descendaient des arceaux déchirés&mdash;bosselés d'or massif
+ et de glorieux ornements,&mdash;et chaque poutre était chargée de
+ riche métal,&mdash;tellement qu'elles semblaient vous menacer d'une
+ ruine pesante;&mdash;et par-dessus eux Arachné avait porté haut sa
+ toile industrieuse et étendu ses lacs subtils,&mdash;enveloppés de
+ fumée impure et de nuages plus noirs que le jais.</p>
+
+ <p>Le toit, le plancher et les murs étaient tout d'or,&mdash;mais
+ couverts de poussière et de rouille antique,&mdash;et cachés dans
+ l'obscurité, de sorte que personne n'en pouvait voir&mdash;la couleur;
+ car la lumière joyeuse du jour&mdash;ne se déployait jamais dans cette
+ demeure,&mdash;mais seulement une douteuse apparence de clarté
+ pâle,&mdash;comme est une lampe dont la vie s'évanouit,&mdash;ou comme la
+ lune enveloppée dans la nuit nuageuse&mdash;se montre au voyageur qui
+ marche plein de crainte et de morne effroi.</p>
+
+ <p>Dans cette chambre il n'y avait rien qu'on pût voir,&mdash;sinon de
+ grands coffres énormes et de fortes caisses de fer,&mdash;toutes
+ serrées de doubles n&oelig;uds, tellement que personne&mdash;ne pouvait
+ espérer les forcer par violence et par vol.&mdash;De chaque côté ils
+ étaient placés tout du long.&mdash;Mais tout le sol était jonché de
+ crânes&mdash;et d'ossements d'hommes morts épars tout à
+ l'entour,&mdash;dont les vies, à ce qu'il semblait, avaient été là
+ répandues,&mdash;et dont les vils squelettes étaient restés sans
+ sépulture.</p>
+
+ <p>.... Puis le démon le mena en avant et le conduisit bientôt&mdash;à
+ <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> une autre chambre, dont la porte, tout d'un
+ coup,&mdash;s'ouvrit devant lui comme si elle eût su obéir
+ d'elle-même;&mdash;là avaient été placées cent cheminées&mdash;et cent
+ fournaises toutes brillantes et brûlantes;&mdash;près de chaque
+ fournaise se tenaient maints démons,&mdash;créatures déformées,
+ hideuses à regarder,&mdash;et chaque démon appliquait sa peine
+ industrieuse&mdash;à fondre le métal d'or prêt à être éprouvé.</p>
+
+ <p>L'un, avec un soufflet énorme, aspirait l'air sifflant,&mdash;puis,
+ avec le vent comprimé, enflammait la braise;&mdash;l'autre ramassait
+ les brandons mourants&mdash;avec des pinces de fer, et les arrosait
+ souvent&mdash;de flots liquides pour apprivoiser la rage du furieux
+ Vulcain,&mdash;qui, les maîtrisant, reprenait sa première
+ ardeur.&mdash;Quelques-uns enlevaient l'écume qui sortait du
+ métal,&mdash;d'autres agitaient l'or fondu avec de grandes pelles;&mdash;et
+ chacun d'eux peinait, et chacun d'eux suait.</p>
+
+ <p>Il le mena ensuite, à travers un sombre passage étroit,&mdash;jusqu'à
+ une large porte toute bâtie d'or battu;&mdash;la porte était ouverte;
+ mais là attendait&mdash;un puissant géant aux enjambées roides et
+ hardies,&mdash;comme s'il eût voulu défier le Très-Haut.&mdash;Dans sa main
+ droite il tenait une massue de fer;&mdash;mais il était lui-même tout
+ entier en or,&mdash;ayant pourtant le sentiment et la vie, et il
+ savait bien manier&mdash;son arme maudite quand il abattait ses
+ ennemis acharnés.</p>
+
+ <p>.... Ils entrèrent dans une chambre grande et large,&mdash;comme
+ quelque grande salle d'assemblée, ou comme un temple
+ solennel.&mdash;Maints grands piliers d'or supportaient&mdash;le toit
+ massif et soutenaient de prodigieuses richesses,&mdash;et chaque
+ pilier était richement décoré&mdash;de couronnes, de diadèmes et de
+ vains titres,&mdash;que portaient les princes mortels pendant qu'ils
+ régnaient sur la terre.</p>
+
+ <p>Une multitude d'hommes étaient assemblés là,&mdash;de toutes les races
+ et de toutes les nations sous le ciel,&mdash;qui avec un grand tumulte
+ se pressaient pour approcher&mdash;de la partie supérieure, où se
+ dressait bien haut&mdash;un trône pompeux de majesté souveraine.&mdash;Et
+ dessus était assise une femme <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> magnifiquement parée&mdash;et
+ opulemment vêtue des robes de la royauté,&mdash;tellement que jamais
+ prince terrestre, d'un semblable appareil&mdash;ne releva sa gloire et
+ ne déploya un orgueil si fastueux.&mdash;Elle, assise dans sa pompe
+ resplendissante,&mdash;tenait une grande chaîne d'or aux anneaux bien
+ unis,&mdash;dont un bout était attaché au plus haut du ciel,&mdash;et dont
+ l'autre atteignait au plus bas enfer<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a><a href="#footnote338" title="Go to footnote 338"><span class="smaller">[338]</span></a>.</p>
+</div>
+
+<p>Nul rêve de peintre n'égale ces visions, ce flamboiement de la fournaise
+sur les parois des cavernes, <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> ces lumières vacillantes sur la
+foule, ce trône et cet étrange scintillement de l'or qui partout luit
+dans <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> l'ombre. C'est que l'allégorie pousse au gigantesque.
+Quand il s'agit de montrer la tempérance aux prises avec les tentations,
+on est porté à mettre toutes les tentations ensemble. Il s'agit d'une
+vertu générale, et comme elle est capable de toutes les résistances, on
+lui demande à la fois toutes les résistances; après l'épreuve de l'or,
+celle du plaisir: ainsi se suivent et s'opposent les spectacles les plus
+grandioses et les plus délicieux, tous au delà de l'humain, les gracieux
+à côté des terribles, les jardins fortunés à côté du souterrain maudit:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>Le portail de branches entrelacées et de fleurs penchées&mdash;était
+ embrassé par une vigne courbée en arches,&mdash;dont les grappes
+ pendantes semblaient inviter&mdash;tous les passants à goûter leur vin
+ délicieux.&mdash;Elles s'inclinaient d'elles-mêmes vers les
+ mains,&mdash;comme si elles s'offraient pour être
+ cueillies:&mdash;quelques-unes d'une pourpre sombre pareille à
+ l'hyacinthe;&mdash;d'autres comme des rubis, riantes et doucement
+ vermeilles;&mdash;d'autres, comme de belles émeraudes encore vertes.</p>
+
+ <p>Au milieu du jardin était une fontaine&mdash;de la plus riche
+ substance qu'il puisse y avoir sur la terre,&mdash;si pure et si
+ transparente, que l'on eût pu voir&mdash;le flot d'argent courant dans
+ chacun de ses canaux.&mdash;Très-splendidement elle était décorée&mdash;de
+ curieux dessins et de figures d'enfants nus,&mdash;dont les uns
+ semblaient, avec une gaieté rieuse,&mdash;voler çà et là et s'ébattre
+ en jeux folâtres,&mdash;pendant que les autres se baignaient dans
+ l'eau délicieuse.</p>
+
+ <p>Et sur toute la fontaine une traînée de lierre de l'or le plus
+ pur&mdash;s'étendait avec sa teinte naturelle.&mdash;Car le riche métal
+ était coloré de telle sorte&mdash;que l'homme qui l'eût vu sans être
+ bien averti&mdash;l'eût pris sûrement pour du vrai lierre.&mdash;Bien bas
+ jusqu'au sol rampaient ses bras lascifs,&mdash;qui, <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> se
+ baignant dans la rosée d'argent,&mdash;trempaient craintivement dans
+ l'eau leurs fleurs laineuses;&mdash;et leurs gouttes de cristal
+ semblaient des pleurs d'amour.</p>
+
+ <p>Un nombre infini de courants incessamment sortaient&mdash;de cette
+ fontaine, doux et beaux à voir.&mdash;Ils tombaient dans un ample
+ bassin&mdash;et arrivaient promptement en si grande abondance&mdash;qu'on
+ eût cru voir un petit lac.&mdash;Sa profondeur n'excédait pas trois
+ coudées,&mdash;si bien qu'à travers ses flots on pouvait voir le
+ fond,&mdash;tout pavé par-dessous de jaspe étincelant,&mdash;et la fontaine
+ voguait droit dans cette mer.</p>
+
+ <p>Les oiseaux joyeux abrités dans le riant ombrage,&mdash;accordaient
+ leurs notes suaves avec le ch&oelig;ur des voix.&mdash;Les angéliques
+ voix tremblantes et tendres&mdash;répondaient aux instruments avec une
+ divine douceur.&mdash;Les instruments unissaient leur mélodie
+ argentine&mdash;au sourd murmure des eaux tombantes.&mdash;Les eaux
+ tombantes, variant leurs bruissements mesurés,&mdash;tantôt haut,
+ tantôt bas, appelaient la brise;&mdash;et la molle brise murmurante
+ leur répondait à tous bien bas.</p>
+
+ <p>Sur un lit de roses Acrasie était couchée,&mdash;alanguie par la
+ chaleur ou prête pour son doux péché;&mdash;un voile l'habillait ou
+ plutôt la laissait déshabillée,&mdash;un voile transparent tout
+ d'argent et de soie,&mdash;qui ne cachait rien de sa peau
+ d'albâtre,&mdash;mais la montrait plus blanche, si plus blanche elle
+ pouvait être.&mdash;Arachné n'eût su ourdir un filet plus subtil,&mdash;et
+ les toiles brillantes que nous voyons souvent tissées&mdash;par les
+ fils de la rosée séchée ne volent pas plus légèrement dans l'air.</p>
+
+ <p>Son sein de neige était une proie offerte&mdash;aux yeux avides qui ne
+ savaient s'en rassasier.&mdash;La langueur de sa douce fatigue y avait
+ laissé&mdash;quelques gouttes plus claires que le nectar, qui
+ glissaient&mdash;comme de pures perles d'Orient tout le long de son
+ corps;&mdash;et ses beaux yeux, qui de volupté souriaient doucement
+ encore,&mdash;humectaient sans les éteindre les rayons de feu&mdash;dont
+ ils perçaient les c&oelig;urs fragiles. Ainsi <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> la clarté
+ des étoiles,&mdash;lorsqu'elle scintille sur les vagues silencieuses,
+ paraît plus brillante<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a><a href="#footnote339" title="Go to footnote 339"><span class="smaller">[339]</span></a>.</p>
+</div>
+
+<p>N'y a-t-il ici que des féeries? Il y a ici des tableaux tout faits, des
+tableaux vrais et complets, composés avec des sensations de peintre,
+avec un choix de couleurs et de lignes: les yeux ont du plaisir. Cette
+Acrasie couchée a la pose d'une déesse et d'une courtisane de Titien. Un
+artiste italien copierait ces jardins, <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> ces eaux courantes, ces
+Amours sculptés, ces traînées de lierre qui serpente chargé de feuilles
+luisantes et de fleurs laineuses. Tout à l'heure, dans les profondeurs
+infernales, les clartés avec leur long ruissellement étaient belles,
+demi-noyées par les ténèbres, et le trône exhaussé dans la vaste salle
+entre les piliers, au milieu de la multitude fourmillante, reliait
+autour de lui toutes les formes en ramenant <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> sur lui tous les
+regards. Le poëte est ici et partout coloriste et architecte. Si
+fantastique que soit son monde, ce monde n'est point factice; s'il n'est
+pas, il pourrait être; même il devrait être; c'est la faute des choses
+si elles ne s'arrangent pas de manière à l'effectuer; pris en lui-même,
+il a cette harmonie intérieure par laquelle vit une chose réelle, même
+une harmonie plus haute, puisque, à la différence des choses réelles, il
+est tout entier jusque dans le moindre détail construit en vue de la
+beauté. L'<i>art</i> est venu, voilà le grand trait du siècle, le trait qui
+distingue ce poëme de tous les récits semblables entassés par le moyen
+âge. Incohérents, mutilés, ils gisaient comme des débris ou des ébauches
+que les mains débiles des trouvères n'avaient pas su assembler en un
+monument. Enfin les poëtes et les artistes paraissent et avec eux le
+sentiment du beau, c'est-à-dire la sensation de l'ensemble. Ils
+comprennent les proportions, les attaches et les contrastes; ils
+<i>composent</i>. Entre leurs mains, l'esquisse brouillée, indéterminée, se
+limite, s'achève, se détache, se colore et devient un tableau. Chaque
+objet ainsi pensé et imaginé acquiert l'être définitif en acquérant la
+forme vraie; après des siècles, on le reconnaîtra, on l'admirera, on
+sera touché par lui; bien plus, on sera touché par son auteur. Car,
+outre les objets qu'il peint, l'artiste se peint lui-même. Sa pensée
+maîtresse se marque dans la grande &oelig;uvre qu'elle produit et qu'elle
+conduit. Spenser est supérieur à son sujet, l'embrasse tout entier,
+l'accommode à son but, et c'est pour qu'il y <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> imprime la marque
+propre de son âme et de son génie. Chaque récit est ménagé en vue d'un
+autre, et tous en vue d'un certain effet qui s'accomplit; c'est pour
+cela que de ce concert une beauté se dégage, celle qui est dans le
+c&oelig;ur du poëte, et que toute son &oelig;uvre a travaillé à rendre
+sensible; beauté noble et pourtant riante, composée d'élévation morale
+et de séductions sensibles, anglaise par le sentiment, italienne par les
+dehors, chevaleresque par sa matière, moderne par sa perfection, et qui
+manifeste un moment unique et admirable, l'apparition du paganisme dans
+une race chrétienne et le culte de la forme dans une imagination du
+Nord.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> § 3. LA PROSE.</h4>
+
+<h5>I</h5>
+
+<p>Un pareil moment ne dure guère, et la séve poétique s'use par la
+floraison poétique, en sorte que l'épanouissement conduit au déclin. Dès
+les premières années du dix-septième siècle, l'affaissement des m&oelig;urs
+et des génies devient sensible. L'enthousiasme et le respect baissent.
+Les mignons, les fats de cour intriguent et grappillent, parmi les
+pédanteries, les puérilités et les parades. La cour vole et la nation
+murmure. Les Communes commencent à se roidir, et le roi, qui les tance
+en maître d'école, plie devant elles en petit garçon. Ce triste roi se
+laisse rudoyer par ses favoris, leur écrit en style de commère, se dit
+un Salomon, étale une vanité d'écrivain, et, donnant audience à un
+courtisan, lui recommande sa réputation de savant, à charge de revanche.
+La dignité du gouvernement s'affaiblit et la loyauté du peuple
+s'attiédit. La royauté déchoit et la révolution se prépare. En même
+temps le noble paganisme chevaleresque dégénère en sensualité vile et
+crue<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a><a href="#footnote340" title="Go to footnote 340"><span class="smaller">[340]</span></a>. «Le roi, dit un contemporain, vient de s'enivrer si bien avec
+le roi Christian de Danemark, qu'il a fallu les porter sur un <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span>
+lit tous les deux....» Les dames quittent leur sobriété, et dans les
+festins on les voit qui roulent çà et là prises de vin. «Dernièrement,
+dit un malin courtisan, dans un masque, la chose a fait scandale. La
+dame qui jouait le rôle de la reine de Saba arrivait pour présenter des
+dons précieux à Leurs Majestés; mais ayant oublié les marches qui
+menaient au dais, elle renversa ses cassettes dans le giron de Sa
+Majesté danoise, et lui tomba sur les pieds ou plutôt sur la face.
+Grandes furent la hâte et la confusion. Essuis et serviettes
+travaillèrent aussitôt à tout nettoyer. Alors Sa Majesté se leva et
+voulut danser avec la reine de Saba. Mais il se laissa choir, et
+s'humilia devant elle, et fut emporté dans une chambre intérieure et mis
+sur un lit de parade, lequel ne fut pas médiocrement gâté par les
+présents que la reine de Saba avait répandus sur ses vêtements, tels que
+vin, crème, gelée, boisson, gâteaux, épices et autres bonnes choses. La
+fête et la représentation continuèrent, et la plupart des acteurs s'en
+allèrent ou se laissèrent choir, tant le vin occupait leur étage
+supérieur.... Alors parurent, en riches habits, la Foi, l'Espérance et
+la Charité. L'Espérance essaya de parler; mais le vin rendait ses
+efforts si faibles qu'elle se retira, espérant que le roi excuserait sa
+brièveté.... La Foi quitta la cour dans un état chancelant.... Toutes
+deux étaient malades et allèrent vomir dans la salle d'en bas.... Pour
+la Victoire, après un lamentable bégaiement, on l'emmena comme une
+pauvre captive, et on la déposa, pour qu'elle fît un somme, sur les
+marches extérieures de l'antichambre. <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> Quant à la Paix, elle
+cassa sa branche d'olivier sur le crâne de ceux qui voulaient l'empêcher
+d'entrer.» Notez que ces ivrognesses étaient de grandes dames. «On ne
+faisait point ainsi, ajoute l'auteur, sous la reine Élisabeth;» elle
+était violente et terrible, mais non ignoble, et ridicule. C'est que les
+grandes idées qui mènent un siècle finissent, en s'épuisant, par ne
+garder d'elles-mêmes que leurs vices; le superbe sentiment de la vie
+naturelle devient le vulgaire appel aux sens. Il y a telle <i>entrée</i>, tel
+arc de triomphe, sous Jacques, qui représente des priapées, et quand les
+instincts sensuels, exaspérés par la tyrannie puritaine, parviendront
+plus tard à relever la tête, on verra sous la Restauration l'orgie
+s'étaler dans sa crapule et triompher de son impudeur.</p>
+
+<p>En attendant, la littérature s'altère; le puissant souffle qui l'avait
+portée, et qui, à travers les singularités, les raffinements, les
+exagérations, l'avait faite grande, se ralentit et diminue. Avec Carew,
+Suckling, Herrick, le joli remplace le beau. Ce qui les frappe, ce ne
+sont plus les traits généraux des choses; ce qu'ils tâchent d'exprimer,
+ce n'est plus la nature intime des choses. Ils n'ont plus cette large
+conception, cette pénétration involontaire, par laquelle l'homme
+s'assimilait les objets et devenait capable de les créer une seconde
+fois. Ils n'ont plus ce trop-plein d'émotions, cette surabondance
+d'idées et d'images qui forçait l'homme à s'épancher par des paroles, à
+jouer extérieurement, à miner librement et hardiment le drame intérieur
+qui faisait tressaillir tout son corps <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> et tout son c&oelig;ur. Ce
+sont plutôt des beaux esprits de cour, des cavaliers à la mode, qui
+veulent faire preuve d'imagination et de style. Entre leurs mains
+l'amour devient une galanterie; ils écrivent des chansons, des pièces
+fugitives, des compliments aux dames. Plus d'élans du c&oelig;ur; ils
+tournent des phrases éloquentes pour être applaudis et des exagérations
+flatteuses pour plaire. Les divines figures, les regards sérieux ou
+profonds, les expressions virginales ou passionnées qui éclataient à
+chaque pas dans les premiers poëtes ont disparu; on ne voit plus ici que
+des minois agréables peints par des vers agréables. La polissonnerie
+n'est pas loin; on la trouve déjà dans Suckling, et aussi la crudité,
+l'épicurisme prosaïque; ils diront bientôt: «Amusons-nous et
+moquons-nous du reste.» Les seuls objets qu'ils sachent encore peindre,
+ce sont les petites choses gracieuses, un baiser, une fête de mai, un
+narcisse, une primevère humide de rosée, une matinée de mariage, une
+abeille<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a><a href="#footnote341" title="Go to footnote 341"><span class="smaller">[341]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> Herrick surtout et Suckling rencontrent là de
+petits poëmes exquis, mignons, toujours riants ou souriants, pareils à
+ceux qu'on a mis sous le nom d'Anacréon ou qui abondent dans
+l'Anthologie. En effet, ici comme là-bas, c'est un paganisme qui
+décline; l'énergie s'en va, l'agrément commence. On garde toujours
+<span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> le culte de la beauté et de la volupté; mais on joue avec
+elles. On les pare et on les accommode à son goût; elles ont cessé de
+maîtriser et de plier l'homme; il s'en égaye et il en jouit. Dernier
+rayon d'un soleil qui se couche; avec Sedley, Waller et les rimeurs de
+la Restauration, le vrai sentiment poétique disparaît; ils font de la
+prose en vers; leur c&oelig;ur est au niveau de leur style, et l'on voit
+avec la langue correcte commencer un nouvel âge et un nouvel art.</p>
+
+<p>À côté de la mignardise arrivait l'affectation: c'est le second signe
+des décadences. Au lieu d'écrire pour dire les choses, on écrit alors
+pour les bien dire; on enchérit sur son voisin, on outre toutes les
+façons de parler; on fait tomber l'art du côté où il penche, et comme il
+penche en ce siècle du côté de la véhémence et de l'imagination, on
+entasse l'emphase et la couleur. Toujours un jargon naît d'un style.
+Dans tous les arts, les premiers maîtres, les inventeurs découvrent
+<i>l'idée</i>, s'en pénètrent et lui laissent produire sa forme. Puis
+viennent les seconds, les imitateurs, qui de parti pris répètent cette
+forme et l'altèrent en l'exagérant. Plusieurs ont du talent néanmoins,
+Quarles, Herbert, Babington, surtout Donne, un satirique poignant, d'une
+crudité terrible<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a><a href="#footnote342" title="Go to footnote 342"><span class="smaller">[342]</span></a>, un puissant poëte <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> d'une imagination
+précise et intense<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a><a href="#footnote343" title="Go to footnote 343"><span class="smaller">[343]</span></a>, et qui garde encore quelque chose de l'énergie
+et du frémissement de la première inspiration. Mais il gâte tous ces
+dons de parti pris, et réussit, à force de peine, à fabriquer du
+galimatias. Par exemple, les poëtes passionnés ont dit à leur maîtresse
+que s'ils la perdaient, ils prendraient en aversion toutes les femmes.
+Afin d'être plus passionné, Donne déclare à la sienne qu'en pareil cas
+il haïra tout le sexe, elle avec le reste, parce qu'elle en aura fait
+partie<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a><a href="#footnote344" title="Go to footnote 344"><span class="smaller">[344]</span></a>. Vingt fois en le lisant on se frappe la tête et on se
+demande avec étonnement comment un homme a pu se tourmenter et se
+guinder ainsi, alambiquer son style, raffiner les raffinements,
+découvrir des comparaisons si saugrenues. C'était là l'esprit du temps;
+il fait effort pour être ingénieusement absurde. Une puce avait mordu
+Donne et sa maîtresse: voilà que cette puce, ayant réuni leur sang, se
+trouve être «leur lit de mariage <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> et leur temple de
+mariage<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a><a href="#footnote345" title="Go to footnote 345"><span class="smaller">[345]</span></a>. À présent, dit-il, la belle et ses parents ont beau
+gronder, nous sommes unis, et tous deux cloîtrés dans ces murs vivants
+de jais (la puce).» Le marquis de Mascarille n'a jamais rien trouvé
+d'égal. Eussiez-vous cru qu'un écrivain pût inventer de pareilles
+sottises? Continuez, il y a pis. «L'habitude vous engage peut-être à me
+tuer; mais n'ajoutez pas à ce meurtre un suicide et un sacrilége, trois
+péchés en trois meurtres.» Comprenez-vous? Cela signifie qu'elle ne fait
+qu'un avec lui, parce que tous deux ne font qu'un avec la puce, et
+qu'ainsi on ne peut tuer l'un sans l'autre. Remarquez que le sage
+Malherbe a écrit des énormités presque semblables dans <i>les larmes de
+saint Pierre</i>, que les faiseurs de sonnets en Italie et en Espagne
+atteignent en ce moment le même degré de démence, et vous jugerez qu'en
+ce moment par toute l'Europe il y a un âge poétique qui finit.</p>
+
+<p>Sur cette frontière de la littérature qui finit et de la littérature qui
+commence, paraît un poëte, l'un des plus goûtés et des plus
+célèbres<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a><a href="#footnote346" title="Go to footnote 346"><span class="smaller">[346]</span></a> de son temps, Abraham Cowley, enfant précoce, liseur et
+versificateur comme Pope, et qui, comme Pope, ayant moins <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span>
+connu les passions que les livres, s'est moins occupé des choses que des
+mots. Rarement l'épuisement littéraire fut plus sensible. Il a tous les
+moyens de dire ce qui lui plaira, et justement il n'a rien à dire. Le
+fonds a disparu, laissant à la place une forme vide. En vain il manie le
+poëme épique, la strophe pindarique, toutes les sortes de stances,
+d'odes, de petits vers, de grands vers; en vain il appelle à l'aide
+toutes les comparaisons botaniques et philosophiques, toute l'érudition
+de l'Université, tous les souvenirs de l'antiquité, toutes les idées de
+la science nouvelle; on bâille en le lisant. Sauf quelques vers
+descriptifs, sauf deux ou trois tendresses gracieuses<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a><a href="#footnote347" title="Go to footnote 347"><span class="smaller">[347]</span></a>, il ne sent
+rien, il ne fait que parler; il n'est poëte que de cervelle. Son recueil
+de pièces amoureuses ne lui sert qu'à faire preuve de science, à montrer
+qu'il a lu ses auteurs, qu'il connaît la géographie, qu'il est versé
+dans l'anatomie, qu'il a une teinture de médecine et d'astronomie, qu'il
+sait trouver des rapprochements et des allusions capables de casser la
+tête du lecteur. Il dira que «la beauté est un mal actif-passif, parce
+qu'elle meurt aussi vite qu'elle tue;» que sa maîtresse est criminelle
+d'employer chaque matin trois heures à sa toilette, parce que «sa
+beauté, qui était un gouvernement tempéré, se change par là en tyrannie
+arbitraire.» Après avoir lu deux cents pages, on a envie de lui donner
+des soufflets. On a besoin, pour s'apaiser, de songer que tout grand âge
+doit finir, que <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> celui-ci ne pouvait finir autrement, que
+l'ancienne et ardente éruption, le soudain regorgement de verve,
+d'images, de curiosités capricieuses et audacieuses qui jadis coula à
+travers l'esprit des hommes, maintenant arrêté, refroidi, ne peut plus
+montrer que des scories, de l'écume figée, et une multitude de pointes
+brillantes et blessantes. On se dit qu'après tout Cowley a peut-être du
+talent, et on trouve qu'en effet il en a un, talent nouveau, inconnu aux
+vieux maîtres, qui indique une autre culture, qui exige d'autres
+m&oelig;urs et qui annonce un nouveau monde. Cowley a ces m&oelig;urs et il
+est de ce monde. C'est un homme régulier, raisonnable, instruit, poli,
+bien élevé, qui, après douze ans de services et d'écritures en France
+sous la reine Henriette, finit par se retirer sagement à la campagne, où
+il étudie l'histoire naturelle et prépare un traité sur la religion,
+philosophant sur les hommes et la vie, fécond en réflexions et en idées
+générales, moraliste, et disant à son exécuteur testamentaire de «ne
+rien laisser passer dans ses écrits qui puisse sembler le moins du monde
+être une offense à la religion ou aux bonnes manières.» De telles
+dispositions et une telle vie préparent et indiquent moins un poëte,
+c'est-à-dire un voyant et un créateur, qu'un écrivain, j'entends par là
+un homme qui sait penser et parler, et qui, partant, doit avoir beaucoup
+lu, beaucoup appris, beaucoup rédigé, posséder un esprit calme et clair,
+avoir l'habitude de la société polie, des discours soutenus, du
+demi-badinage. En effet, Cowley est un écrivain, le <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> plus
+ancien de tous ceux qui en Angleterre méritent ce nom. Sa prose est
+aussi aisée et aussi sensée que sa poésie est contournée et
+déraisonnable. Un «honnête homme» qui écrit pour d'honnêtes gens, à peu
+près de la façon dont il leur parlerait s'il était avec eux dans un
+salon, voilà, je crois, l'idée que, dans notre dix-septième siècle, on
+se faisait d'un bon auteur; c'est l'idée que les <i>Essais</i> de Cowley
+laissent de sa personne; c'est ce genre de talent que les écrivains de
+l'âge prochain vont prendre pour modèle, et il est le premier de cette
+grave et aimable lignée qui par Temple rejoint Addison.</p>
+
+<h5>II</h5>
+
+<p>Il semble qu'arrivée là la Renaissance ait atteint son terme, et que,
+pareille à une plante épuisée et flétrie, elle n'ait plus qu'à laisser
+la place au nouveau germe qui commence à lever sous ses débris. Voici
+pourtant que du vieux tronc défaillant sort un rejeton vivant et
+inattendu. Au moment où l'art languit, la science pousse; c'est à cela
+qu'aboutit tout le travail du siècle. Les deux fruits ne sont point
+disparates; au contraire, ils viennent de la même séve, et ne font que
+manifester par la diversité de leurs formes deux moments distincts de la
+végétation intérieure qui les a produits. Tout art se termine par une
+science, et toute poésie par une philosophie. Car la science et la
+philosophie ne font que traduire par des formules précises la conception
+<span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> originale que l'art et la poésie rendent sensibles par des
+figures imaginaires; une fois que l'idée d'un siècle s'est manifestée en
+vers par des créations idéales, elle arrive naturellement à s'exprimer
+en prose par des raisonnements positifs. Ce qui avait frappé les hommes
+au sortir de l'oppression ecclésiastique et de l'ascétisme monacal,
+c'était l'idée païenne de la vie naturelle et librement épanouie; ils
+avaient retrouvé la nature enfouie derrière la scolastique, et ils
+l'avaient exprimée dans des poëmes et des peintures, par de superbes
+corps florissants en Italie, par des âmes véhémentes et abandonnées en
+Angleterre, avec une telle divination de ses lois, de ses instincts et
+de ses formes, qu'on pouvait tirer de leurs tableaux et de leur théâtre
+une théorie complète de l'âme et du corps. L'enthousiasme passé, la
+curiosité commence. Le sentiment de la beauté fait place au besoin de la
+vérité. La théorie enfermée dans les &oelig;uvres d'imagination s'en
+dégage. Les yeux restent attachés sur la nature, non plus pour
+l'admirer, mais pour la comprendre. De la peinture on passe à
+l'anatomie, du drame à la philosophie morale, des grandes divinations
+poétiques aux grandes vues scientifiques; les unes continuent les
+autres, et c'est le même esprit qui perce dans toutes les deux; car ce
+que l'art avait représenté et ce que la science va observer, ce sont les
+choses vivantes, avec leur structure complexe et complète, remuées par
+leurs forces intérieures, sans aucune intervention surnaturelle.
+Artistes et savants, tous partent, sans s'en douter, de la même idée
+maîtresse, <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> c'est que la nature subsiste par elle-même, que
+chaque être enferme dans son sein la source de son action, que les
+causes des événements sont des lois innées dans les choses: idée
+toute-puissante d'où sortira la civilisation moderne et qui en ce moment
+en Angleterre et en Italie, comme autrefois en Grèce, à côté de l'art
+complet suscite les vraies sciences; après Vinci et Michel Ange, l'école
+des anatomistes, des mathématiciens, des naturalistes, qui aboutit à
+Galilée; après Spenser, Ben Jonson et Shakspeare, l'école des penseurs
+qui entourent Bacon et préparent Harvey.</p>
+
+<p>Il n'y a pas besoin ici de chercher bien loin cette école; dans
+l'interrègne du christianisme, le tour d'esprit qui domine partout est
+justement le sien. C'est le paganisme qui règne à la cour d'Elisabeth,
+non-seulement dans les lettres, mais dans les doctrines, un paganisme du
+Nord, toujours sérieux, le plus souvent sombre, mais qui, comme celui du
+Midi, a pour substance le sentiment des forces naturelles. Chez
+quelques-uns tout christianisme est effacé; plusieurs vont jusqu'à
+l'athéisme par excès de révolte et de débauche, comme Marlowe et Greene.
+Chez d'autres, comme Shakspeare, c'est à peine si l'idée de Dieu
+apparaît; ils ne voient dans la pauvre petite vie humaine qu'un songe,
+au delà le grand sommeil morne; pour eux la mort est la borne de l'être,
+tout au plus un gouffre obscur où l'homme plonge incertain de l'issue.
+S'ils portent les yeux au delà, ils aperçoivent<a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a><a href="#footnote348" title="Go to footnote 348"><span class="smaller">[348]</span></a>, non point l'âme
+spirituelle reçue dans <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> un monde plus pur, mais le cadavre
+abandonné dans la terre humide ou le spectre errant autour du cimetière.
+Ils parlent en incrédules ou en superstitieux, jamais en fidèles. Leurs
+héros ont des vertus humaines, non des vertus religieuses; contre le
+crime, ils s'appuient sur l'honneur et l'amour du beau, non sur la piété
+et la crainte de Dieu. Si d'autres, de loin en loin, comme Sidney et
+Spenser, entrevoient ce Dieu, c'est comme une vague lumière idéale,
+sublime fantôme platonicien, qui ne ressemble en rien au Dieu personnel,
+rigide examinateur des moindres mouvements du c&oelig;ur. Il apparaît au
+sommet des choses comme le magnifique couronnement du monde, mais il ne
+pèse pas sur la vie humaine, il la laisse intacte et libre, et ne fait
+que la tourner vers le beau. On ne connaît pas encore l'espèce de prison
+étroite où le <i>cant</i> officiel et les croyances bienséantes enfermeront
+plus tard l'action et l'intelligence. Même les croyants, les sincères
+chrétiens, comme Bacon et Browne, écartent tout rigorisme oppressif,
+réduisent le christianisme à une sorte de poésie morale, et laissent le
+naturalisme subsister sous la religion. Dans cette carrière si ample et
+si ouverte, la spéculation peut se déployer. Avec lord Herbert apparaît
+le déisme systématique; avec Milton et Algernon Sidney apparaîtra la
+religion philosophique; Clarendon ira jusqu'à comparer les jardins de
+lord Falkland à ceux der l'Académie. Contre le <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> rigorisme des
+puritains, Chillingworth, Hales, Hooker, les plus grands docteurs de
+l'Église anglicane, font à la raison naturelle une large place, si large
+que jamais, même aujourd'hui, elle n'a retrouvé un tel essor.</p>
+
+<p>Une étonnante irruption de faits, l'Amérique découverte, l'antiquité
+ranimée, la philologie restaurée, les arts inventés, les industries
+développées, la curiosité humaine promenée sur tout le passé et sur tout
+le globe, sont venus fournir la matière, et la prose a commencé. Sidney,
+Wilson, Asham et Puttenham ont cherché les règles du style; Hackluit et
+Purchas ont rassemblé l'encyclopédie des voyages et la description de
+tous les pays; Holinshed, Speed, Raleigh, Stowe, Knolles, Daniel, Thomas
+More, lord Herbert fondent l'histoire; Camden, Spelman, Cotton, Usher et
+Selden instituent l'érudition; une légion de travailleurs patients, de
+collectionneurs obscurs, de pionniers littéraires amassent, rangent et
+trient les documents que sir Robert Cotton et sir Thomas Bodley
+emmagasinent dans leurs bibliothèques, tandis que des utopistes, des
+moralistes, des peintres de m&oelig;urs, Thomas More, Joseph Hall, John
+Earle, Owen Felltham, Burton, décrivent et jugent les caractères de la
+vie, poussent leur file par Fuller, sir Thomas Browne et Isaac Walton,
+jusqu'au milieu du siècle suivant, et s'accroissent encore des
+controversistes et des politiques qui, avec Hooker, Taylor,
+Chillingworth, Algernon Sidney, Harrington, étudient la religion, la
+société, l'Église et l'État. Ample et confuse fermentation, d'où se
+dégagent beaucoup de pensées, <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> mais d'où sortent peu de beaux
+livres. La belle prose, telle qu'on l'a vue à la cour de Louis XIV, chez
+Pollion, dans les gymnases d'Athènes, telle que les peuples rhétoriciens
+et sociables savent la faire, manque tout à fait. Ceux-ci n'ont pas
+l'esprit d'analyse qui est l'art de suivre pas à pas l'ordre naturel des
+idées, ni l'esprit de conversation qui est le talent de ne jamais
+ennuyer ou choquer autrui. Leur imagination est trop peu réglée et leurs
+m&oelig;urs sont trop peu polies. Les plus mondains, même Sidney, disent
+rudement ce qu'ils pensent et comme ils le pensent. Au lieu d'atténuer,
+ils exagèrent. Ils hasardent tout et ils n'omettent rien. Ils ne
+quittent les compliments outrés que pour les plaisanteries brutales. Ils
+ignorent l'enjouement mesuré, la fine moquerie, la flatterie délicate.
+Ils se plaisent aux grossiers calembours, aux allusions sales. Ils
+prennent pour de l'esprit des charades entortillées, des images
+grotesques. Grands seigneurs et grandes dames, ils causent en gens mal
+élevés, amateurs de bouffons, de parades et de combats d'ours. Chez
+d'autres, comme Overbury ou sir Thomas Browne, la poésie déborde dans la
+prose si abondamment, qu'elle couvre le discours d'images et fait
+oublier les idées sous les tableaux. Ils chargent leur style de
+comparaisons fleuries, qui s'engendrent l'une l'autre et montent l'une
+par-dessus l'autre, de telle façon que le sens disparaît et qu'on ne
+voit plus que l'ornement. Enfin, le plus souvent, ils sont pédants,
+encore tout roidis par la rouille de l'école; ils divisent et
+subdivisent, ils posent des <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> thèses, des définitions; ils
+argumentent solidement et lourdement, ils citent leurs auteurs en latin,
+et même en grec; ils équarrissent des périodes massives, ils assomment
+doctement leur adversaire, et par contre-coup le lecteur. Ils ne sont
+jamais au niveau de la prose, mais toujours au-dessus et au-dessous,
+au-dessus par leur génie poétique, au-dessous par la pesanteur de leur
+éducation et par la barbarie de leurs m&oelig;urs. Mais ils pensent
+sérieusement et par eux-mêmes; il sont réfléchis; ils sont convaincus et
+touchés de ce qu'ils disent. Jusque dans les compilateurs on sent une
+force et une loyauté d'esprit qui donnent confiance et font plaisir.
+Leurs écrits ressemblent aux puissantes et pesantes gravures des
+contemporains, aux cartes d'Hofnagel par exemple, si âpres et si
+instructives; leur conception est poignante et précise; ils ont le don
+d'apercevoir chaque objet non d'une façon générale, comme les
+classiques, mais en particulier et singulièrement. Ce n'est point
+l'homme abstrait, le citadin tel qu'il est partout, le paysan en soi
+qu'ils se représentent; mais Jacques ou Thomas, Smith ou Brown, de telle
+paroisse, dans tel comptoir, avec tel geste et tel habit, distinct de
+tous les autres; bref, ils voient non <i>l'idée</i>, mais <i>l'individu</i>.
+Figurez-vous le remue-ménage qu'une telle disposition produit dans la
+tête humaine, combien l'ordre régulier des idées s'en trouve dérangé,
+comme chaque objet, avec le pêle-mêle infini de ses formes, de ses
+propriétés, de ses appendices, va désormais s'accrocher par cent
+attaches imprévues aux autres, et amener devant l'esprit <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> une
+file et une famille; quel relief en prendra le langage, quels mots
+familiers, pittoresques, saugrenus y éclateront coup sur coup; comme la
+verve, l'imprévu, l'originalité, les inégalités de l'invention y feront
+saillie. Figurez-vous en même temps quelle prise cette forme d'esprit a
+sur les choses, combien de faits elle concentre en chaque conception,
+quel amas de jugements personnels, d'autorités étrangères, de
+suppositions, de divinations, d'imaginations elle déverse sur chaque
+objet, avec quelle fécondité hasardeuse et créatrice elle enfante les
+vérités et les conjectures. Il y a là un fourmillement extraordinaire de
+pensées et de formes, souvent avortées, plus souvent encore barbares,
+quelquefois grandioses. Mais dans cette surabondance quelque chose de
+viable et de grand se dégage, la science, et il n'y a qu'à regarder de
+près une ou deux de ces &oelig;uvres pour voir la créature nouvelle éclore
+parmi les ébauches et les débris.</p>
+
+<h5>III</h5>
+
+<p>Deux écrivains surtout manifestent cet état d'esprit, le premier, Robert
+Burton, ecclésiastique et solitaire d'Université, qui passa sa vie dans
+les bibliothèques et feuilleta toutes les sciences, aussi érudit que
+Rabelais, d'une mémoire inépuisable et débordante; inégal d'ailleurs,
+doué de verve et gai par saccades, mais le plus souvent triste et
+morose, jusqu'à confesser dans son épitaphe que la mélancolie a fait sa
+<span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> vie et sa mort; avant tout original, amateur de son propre
+sens et l'un des premiers modèles de ce singulier tempérament anglais
+qui, retirant l'homme en lui-même, développe en lui tantôt
+l'imagination, tantôt le scrupule, tantôt la bizarrerie, et fait de lui,
+selon les circonstances, un poëte, un excentrique, un humoriste, un fou
+ou un puritain. Trente ans durant il a lu, il s'est mis une encyclopédie
+dans la tête, et maintenant pour s'amuser et se décharger, il prend un
+in-folio de papier blanc. Vingt vers d'un poëte, douze lignes d'un
+traité sur l'agriculture, une colonne d'in-folio sur les armoiries, la
+description des poissons rares, un paragraphe d'un sermon sur la
+patience, le compte des accès de fièvre dans l'hypocondrie, l'histoire
+de la particule <i>que</i>, un morceau de métaphysique, voilà ce qui a passé
+dans son cerveau en un quart d'heure: c'est un carnaval d'idées et de
+phrases grecques, latines, allemandes, françaises, italiennes,
+philosophiques, géométriques, médicales, poétiques, astrologiques,
+musicales, pédagogiques, entassées les unes sur les autres, pêle-mêle
+énorme, prodigieux fouillis de citations entre-croisées, de pensées
+heurtées, avec la vivacité et l'entrain d'une fête de fous. «J'apprends,
+dit-il, de nouvelles nouvelles tous les jours,&mdash;et les rumeurs
+ordinaires de guerre, pestes, incendies, inondations, vols, meurtres,
+massacres, météores, comètes, spectres, prodiges, apparitions, villes
+prises, cités assiégées en France, en Germanie, en Turquie, en Perse, en
+Pologne, etc.; les levées et préparatifs journaliers de guerre et
+<span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> autres choses semblables qu'amène notre temps orageux,
+batailles livrées, tant d'hommes tués, monomachies, naufrages,
+pirateries, combats sur mer, paix, ligues, stratagèmes et nouvelles
+alarmes,&mdash;une vaste confusion de v&oelig;ux, désirs, actions, édits,
+pétitions, procès, défenses, proclamations, plaintes, griefs,&mdash;sont
+chaque jour apportés à nos oreilles.&mdash;De nouveaux livres chaque jour,
+pamphlets, nouvelles, histoires, catalogues entiers de volumes de toute
+sorte, paradoxes nouveaux, opinions, schismes, hérésies, controverses en
+philosophie, en religion, etc. Puis viennent des nouvelles de mariages,
+mascarades, fêtes, jubilés, ambassades, joutes et tournois, trophées,
+triomphes, galas, jeux, pièces de théâtre. Aujourd'hui nous apprenons
+qu'on a créé de nouveaux seigneurs et officiers, demain qu'il y a des
+grands déposés, puis que de nouveaux honneurs ont été conférés. L'un est
+mis en liberté, l'autre est emprisonné. L'un achète, l'autre ne peut
+payer; celui-ci fait fortune; son voisin fait, banqueroute. Ici
+l'abondance, là la cherté et la famine. L'un court, l'autre chevauche,
+querelle, rit, pleure, etc. Ainsi tous les jours j'apprends des
+nouvelles publiques et privées<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a><a href="#footnote349" title="Go to footnote 349"><span class="smaller">[349]</span></a>.»&mdash;«Quel monde de <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> livres
+ne s'offre pas, en tous les sujets, arts et sciences, pour le
+contentement et selon la capacité <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> du lecteur? En arithmétique,
+géométrie, perspective, optique, astronomie, architecture, <i>sculptura</i>,
+<i>pictura</i>, sciences sur lesquelles on a dernièrement écrit tant de
+traités si élaborés; dans la mécanique et ses mystères, dans l'art de la
+guerre, de la navigation, de l'équitation, de l'escrime, de la natation,
+des jardins, de la culture des arbres; de grands volumes sur l'économie
+domestique, la cuisine, l'art d'élever des faucons, de chasser, de
+pêcher, de prendre les oiseaux, etc.; avec des peintures exactes de tous
+les jeux, exercices; que n'y a-t-il pas? En musique, métaphysique,
+philosophie naturelle et morale, philologie, politique, chronologie,
+dans les généalogies, dans le blason, etc.: il y a de grands volumes ou
+ces traités des anciens, etc. <i>Et quid subtilius arithmeticis
+inventionibus</i>? <i>Quid jucundius musicis rationibus</i>? <i>Quid divinius
+astronomicis</i>? <i>Quid rectius geometricis demonstrationibus</i>? Quel plus
+grand plaisir que de lire ces fameuses expéditions de Christophe Colomb,
+Améric Vespuce, Marc-Paul le Vénitien, Vertomannus, Aloysius Cadamustus,
+etc.? ces journaux exacts des Portugais, des Hollandais, <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> de
+Bartison, d'Olivier à Nort, etc.? les voyages d'Hakluit, les décades de
+Pierre Martyr, les récits de Linschoten, les Hod&oelig;poricons de Jodocus
+à Meggen, de Brocarde le Moine, de Bredenbachius, de Sands, de J.
+Dubinius à Jérusalem, en Égypte et autres endroits reculés du monde? ces
+agréables itinéraires de Paulus Hentzerus, de Jocodus Sincerus, de Dux
+Polonus, etc.? ces parties de l'Amérique, curieusement dessinées et
+gravées par les frères A. Bry? de voir un herbier gravé, les herbes, les
+arbres, les fleurs, les plantes, tous les végétaux représentés, avec les
+couleurs naturelles de la vie, comme dans Matthiolus sur Dioscorides,
+Delacampius, Lobel, Bauhinus, et ce dernier herbier volumineux et énorme
+de Besler de Nuremberg, où presque toute plante est figurée avec sa
+vraie grandeur? devoir les oiseaux, les bêtes, les poissons de la mer,
+les araignées, les moucherons, les serpents, les mouches, etc., toutes
+les créatures figurées par le même art et représentées exactement en
+vives, couleurs, avec une fidèle description de leurs natures, vertus et
+qualités, etc., comme l'ont fait soigneusement Ælien, Gesner, Ulysse
+Aldrovandus, Bellonus, Rondoletius, Hippolytus Salvianus, etc.<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a><a href="#footnote350" title="Go to footnote 350"><span class="smaller">[350]</span></a>?» Il
+ne finit pas; les mots, les phrases <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> regorgent, s'accumulent,
+se recouvrent, et roulent emportant le lecteur assourdi, étourdi,
+demi-noyé, <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> incapable de trouver terre au milieu de ce déluge.
+Burton est intarissable. Il n'est point d'idées qu'il ne répète sous
+cinquante formes; quand il a épuisé les siennes, il verse sur nous
+celles des autres; les classiques, les auteurs plus rares, connus
+seulement des savants, les auteurs plus rares encore, connus seulement
+des érudits, il prend chez tous. Sous ces profondes cavernes d'érudition
+et de science, il en est une plus noire et plus inconnue que toutes les
+autres, comblée d'auteurs ignorés, de noms rébarbatifs, Besler de
+Nuremberg, Adricomius, Linschoten, Brocarde, Bredenbachius. Parmi tous
+ces monstres antédiluviens, hérissés de terminaisons latines, il est
+<span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> à son aise; il se joue, il rit, il saute de l'un sur l'autre,
+il les mène de front. Il a l'air du vieux Protée, hardi coureur, qui en
+une heure, sur son attelage d'hippopotames, fait le tour de l'Océan.</p>
+
+<p>Quel sujet prend il? La mélancolie<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a><a href="#footnote351" title="Go to footnote 351"><span class="smaller">[351]</span></a>, son propre état d'esprit, et il
+le prend en homme d'école. Nul traité de saint Thomas, n'est plus
+régulièrement construit que le sien. Ce torrent d'érudition vient se
+distribuer en canaux géométriquement tracés qui divergent à angles
+droits sans dévier d'une seule ligne. En tête de chaque partie vous
+apercevez un tableau synoptique et analytique, avec tirets, accolades,
+chaque division engendrant des subdivisions, chaque subdivision
+engendrant des sections, chaque section engendrant des sous-sections: de
+la maladie en général, de la mélancolie en particulier, de sa nature, de
+son siége, de ses espèces, de ses causes, de ses symptômes, de son
+pronostic; de la cure par moyens permis, par moyens défendus, par moyens
+diététiques, par moyens pharmaceutiques: selon la méthode scolastique,
+il descend du général au particulier, et dispose chaque émotion et
+chaque idée dans une case numérotée. Dans ce cadre fourni par le moyen
+âge, il entasse tout, en homme de la Renaissance, la peinture littéraire
+des passions et la description médicale de l'aliénation mentale, les
+détails d'hôpital avec la satire des sottises humaines, les documents
+physiologiques à côté des confidences personnelles, les recettes
+<span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> d'apothicaire avec les conseils moraux, les remarques sur
+l'amour avec l'histoire des évacuations. Le triage des idées n'a pas
+encore été fait: médecin et poëte, lettré et savant, l'homme est tout à
+la fois; fauté de digues, les idées viennent comme des liqueurs
+différentes se déverser dans la même cuve avec des pétillements et des
+bouillonnements étranges, avec une odeur déplaisante et des effets
+baroques. Mais la cuve est pleine, et de ce mélange naissent des
+composés puissants que nul âge n'avait encore connus.</p>
+
+<h5>IV</h5>
+
+<p>Car, dans le mélange, il y a un ferment efficace, le sentiment poétique
+qui remue et anime l'érudition énorme, qui refuse de s'en tenir aux secs
+catalogues, qui, interprétant chaque fait, chaque objet, y démêle ou y
+devine une âme mystérieuse, et trouble tout l'homme en lui représentant
+comme une énigme grandiose le monde qui s'agite en lui et hors de lui.
+Figurons-nous un esprit parent de celui de Shakspeare, devenu érudit et
+observateur au lieu d'être acteur et poëte, qui, au lieu de créer,
+s'occupe à comprendre, mais qui, comme Shakspeare, s'applique aux choses
+vivantes, pénètre leur structure intime, s'attache à leurs lois réelles,
+imprime passionnément et scrupuleusement en lui-même les moindres
+linéaments de <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> leur figure; qui en même temps projette au delà
+de l'observation positive ses divinations pénétrantes, entrevoit
+derrière les apparences sensibles je ne sais quel monde obscur et
+sublime, et tressaille avec une sorte de vénération devant la grande
+noirceur vague et peuplée à la surface de laquelle tremblote notre petit
+univers. Tel est sir Thomas Browne, naturaliste, philosophe, érudit,
+médecin et moraliste, presque le dernier de la génération qui porta
+Jérémie Taylor et Shakspeare. Nul penseur ne témoigne mieux de la
+flottante et inventive curiosité du siècle. Nul écrivain n'a mieux
+manifesté la splendide et sombre imagination du Nord. Nul n'a parlé avec
+une émotion plus éloquente de la mort, de l'énorme nuit de l'oubli, de
+l'engloutissement où toute chose sombre, de la vanité humaine, qui, avec
+de la gloire ou des pierres sculptées, essaye de se fabriquer une
+immortalité éphémère. Nul n'a produit au jour, par des expressions plus
+éclatantes et plus originales, la séve poétique qui coule dans tous les
+esprits du siècle. «L'injuste oubli, dit-il, secoue à l'aveugle ses
+pavots, et traite la mémoire des hommes sans distinguer, entre leurs
+droits à l'immortalité. Qui n'a pitié du fondateur des Pyramides?
+Érostrate vit pour avoir détruit le temple de Delphes, et celui-là qui
+l'a bâti est presque perdu. Le temps a épargné l'épitaphe du cheval
+d'Adrien et anéanti la sienne.... Tout est folie, vanité nourrie de
+vent. Les momies égyptiennes que Cambyse et le temps ont épargnées, sont
+maintenant la proie de mains rapaces. Mizraïm guérit les blessures,
+<span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> et Pharaon est vendu pour fabriquer du baume... Le plus grand
+nombre doit se contenter d'être comme s'il n'avait pas été et de
+subsister dans le livre de Dieu, non dans la mémoire des hommes.
+Vingt-sept noms font toute l'histoire des temps qui précèdent le déluge,
+et tous les noms conservés jusqu'aujourd'hui ne font pas ensemble un
+seul siècle de vivants. Le nombre des morts excède de beaucoup tout ce
+qui vit; ce que le monde a vécu dépasse beaucoup ce qui lui reste à
+vivre, et chaque heure ajoute à ce nombre grandissant qui ne sait
+s'arrêter une seule minute.... D'ailleurs l'oubli enlève au souvenir une
+large part de nous-mêmes, même lorsque nous sommes vivants encore. Nous
+ne nous rappelons que faiblement nos félicités, et les plus poignants
+coups des afflictions ne laissent en nous que des cicatrices éphémères.
+La sensibilité n'endure rien d'extrême, et les chagrins nous détruisent
+ou se détruisent.... Nous ignorons nos maux avenir, nous oublions nos
+maux passés par une miséricordieuse prévoyance de la nature, qui nous
+fait digérer ainsi notre mélange de courts et mauvais jours, et qui,
+délivrant nos sens des souvenirs qui les blesseraient, laisse à nos
+plaies saignantes le temps de se refermer et de se guérir.» Ainsi de
+toutes parts la mort nous entoure et nous presse. «Elle est
+l'accoucheuse de la vie, et puisque le sommeil son frère nous hante
+journellement de ses avertissements funéraires; puisque le temps, qui
+vieillit de lui-même, nous défend d'espérer une grande durée, c'est à
+nous de regarder <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> les longs espoirs comme des rêves et comme
+une attente d'insensés<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a><a href="#footnote352" title="Go to footnote 352"><span class="smaller">[352]</span></a>.»</p>
+
+<p>Voilà presque des paroles de poëte, et c'est justement <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> cette
+imagination de poëte qui le pousse en avant dans la science<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a><a href="#footnote353" title="Go to footnote 353"><span class="smaller">[353]</span></a>. En
+présence des productions naturelles, il fourmille de conjectures, de
+rapprochements; il tâtonne à l'entour, proposant des explications,
+essayant des expériences, portant ses divinations comme autant de palpes
+flexibles et frémissantes aux quatre coins du monde, dans les plus
+lointaines régions de la fantaisie et de la vérité. En regardant les
+croûtes arborescentes et foliacées qui se forment à la surface des
+liqueurs qui gèlent, il se demande si ce n'est point une résurrection
+des essences végétales dissoutes dans le liquide. À la vue du sang ou du
+lait qui caille, il cherche s'il n'y a point là quelque chose d'analogue
+à la formation de l'oiseau dans l'&oelig;uf, ou à cette coagulation du
+chaos qui a enfanté notre monde. En présence de la force insaisissable
+qui fait geler les liquides, il se demande si les apoplexies et les
+cataractes ne sont pas l'effet d'une puissance semblable et n'indiquent
+pas aussi la présence d'un esprit congélateur. Il est devant la nature
+comme un artiste, un écrivain <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> en présence d'un visage vivant,
+notant chaque trait, chaque mouvement de physionomie pour parvenir à
+deviner les passions et le caractère intérieur, corrigeant et défaisant
+sans cesse ses interprétations, tout agité par l'idée des forces
+invisibles qui opèrent sous l'enveloppe visible. Tout le moyen âge et
+l'antiquité avec leurs théories et leurs imaginations, platonisme,
+cabale, théologie chrétienne, formes substantielles d'Aristote, formes
+spécifiques de l'alchimie, toutes les spéculations humaines enchevêtrées
+et transformées l'une dans l'autre se rencontrent à la fois dans sa tête
+pour lui ouvrir des percées sur ce monde inconnu. L'amas, l'entassement,
+la confusion, la fermentation et le fourmillement intérieur, mêlé de
+vapeurs et d'éclairs, le tumultueux encombrement de son imagination et
+de son esprit, l'oppressent et l'agitent. Dans cette attente et dans
+cette émotion, sa curiosité se prend à tout; à propos du moindre fait,
+du plus spécial, du plus archaïque, du plus chimérique, il conçoit une
+file d'investigations compliquées, calculant comment l'arche a pu
+contenir toutes les créatures avec leur provision d'aliments; comment
+Perpenna, dans son festin, rangea les invités afin de pouvoir frapper
+Sertorius, son hôte; quels arbres ont pu bien pousser au bord de
+l'Achéron, à supposer qu'il y en ait eu; si les plantations en quinconce
+n'ont pas leur origine dans le paradis terrestre, et si les nombres et
+les figures géométriques contenues dans le losange ne se rencontrent pas
+dans tous les produits de la nature et de l'art. Vous reconnaissez ici
+l'exubérance <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> et les bizarres caprices d'une végétation
+intérieure trop ample et trop forte. Archéologie, chimie, histoire,
+nature, il n'y a rien qui ne l'intéresse jusqu'à la passion, qui ne
+fasse déborder sa mémoire et son invention, qui n'éveille en lui l'idée
+de quelque force, certainement admirable, peut-être infinie. Mais ce qui
+achève de le peindre, et ce qui annonce l'approche de la science, c'est
+que son imagination se fait contre-poids à elle-même. Il est fertile en
+doutes autant qu'en explications. S'il voit les mille raisons qui
+poussent dans un sens, il voit aussi les mille raisons qui poussent dans
+le sens contraire. Aux deux bouts du même fait il entasse jusqu'aux
+nuages, mais en piles égales, l'échafaudage des arguments
+contradictoires. La conjecture faite, il sait qu'elle n'est qu'une
+conjecture, il s'arrête, finit sur un <i>peut-être</i>, conseille de
+vérifier. Ses écrits ne sont que des opinions qui se donnent pour des
+opinions; même le principal est une réfutation des erreurs populaires.
+En somme, il fait des questions, suggère des explications, suspend ses
+réponses; rien de plus, et c'est assez; quand la recherche est si
+ardente, quand les voies où elle se répand sont si nombreuses, quand
+elle est aussi scrupuleuse à s'assurer de sa prise, l'issue de la chasse
+est sûre; on est à deux pas de la vérité.</p>
+
+<h5>V</h5>
+
+<p>C'est dans ce cortége d'érudits, de songeurs et de chercheurs que paraît
+le plus compréhensif, le plus <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> sensé, le plus novateur des
+esprits du siècle, François Bacon; ample et éclatant esprit, l'un des
+plus beaux de cette lignée poétique, et qui, comme ses devanciers, se
+trouva par nature enclin à recouvrir ses idées de la plus magnifique
+parure; une pensée ne semblait achevée en cet âge que lorsqu'elle avait
+pris un corps et une couleur. Mais ce qui distingue celui-ci des autres,
+c'est que chez lui l'image ne fait que concentrer la méditation. Il a
+réfléchi longuement, il a imprimé en lui-même toutes les portions et
+toutes les liaisons de son sujet; il le possède, et à ce moment, au lieu
+d'étaler cette conception si pleine en une file de raisonnements
+gradués, il l'enferme sous une comparaison si expressive, si exacte, si
+transparente, qu'à travers la figure on aperçoit tous les détails de
+l'idée, comme une liqueur dans un vase de beau cristal. Jugez de son
+style par un seul exemple: «Comme l'eau, dit-il, soit qu'elle vienne de
+la rosée du ciel, soit qu'elle sorte des sources de la terre, se
+disperse et se perd dans le sol, à moins qu'elle ne soit rassemblée dans
+quelque réceptacle où par son union elle peut se conserver et
+s'entretenir, d'où il est arrivé que l'industrie de l'homme a construit
+et disposé des bassins, des conduits, des citernes et des étangs que
+l'on s'est accoutumé à parer et à embellir pour la magnificence et
+l'apparat, comme pour l'usage et la nécessité; ainsi la science, soit
+qu'elle descende de l'inspiration divine, soit qu'elle jaillisse de
+l'observation humaine, périrait bientôt et s'évanouirait dans l'oubli,
+si elle n'était point conservée dans des <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> livres, dans des
+traditions, dans des assemblées, dans des endroits disposés comme les
+universités, les écoles et les colléges, pour sa réception et son
+entretien<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a><a href="#footnote354" title="Go to footnote 354"><span class="smaller">[354]</span></a>.» C'est de cette façon qu'il pense, par des symboles, non
+par des analyses; au lieu d'expliquer son idée, il la transpose et la
+traduit, et il la traduit entière, jusque dans ses moindres parcelles,
+enfermant tout dans la majesté d'une période grandiose ou dans la
+brièveté d'une sentence frappante. De là un style<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a><a href="#footnote355" title="Go to footnote 355"><span class="smaller">[355]</span></a> <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> d'une
+richesse, d'une gravité, d'une force admirables, tantôt solennel et
+symétrique, tantôt serré et perçant, toujours étudié et coloré. Il n'y a
+rien dans la prose anglaise de supérieur à sa diction.</p>
+
+<p>De là aussi sa manière de concevoir les choses. Ce n'est point un
+dialecticien, comme Hobbes ou Descartes, un homme habile à aligner les
+idées, à les tirer les unes des autres, à conduire son lecteur du simple
+au composé par toute la file des intermédiaires. C'est un producteur de
+<i>conceptions</i> et de <i>sentences</i>. La matière explorée, il nous dit: «Elle
+est telle, n'y touchez point de ce côté, il faut l'aborder par cet
+autre.» Rien de plus; nulle preuve, nul effort pour convaincre; il
+affirme, et s'en tient là; il a pensé à la manière des artistes et des
+poëtes, et parle à la façon des prophètes et des devins. <i>Cogitata et
+visa</i>, ce titre d'un de ses livres pourrait être le titre de tous ses
+livres. Le plus admirable de tous, le <i>Novum Organum</i>, est une suite
+d'aphorismes, sortes de décrets scientifiques, comme d'un oracle qui
+prévoit l'avenir et révèle la vérité. Et pour que la ressemblance soit
+complète, c'est par des figures poétiques, par des abréviations
+énigmatiques, presque par des vers sibyllins, qu'il les exprime: <i>Idola
+specûs</i>, <i>Idola tribûs</i>, <i>Idola fori</i>, <i>Idola theatri</i>, chacun se
+rappelle ces noms étranges qui désignent les quatre espèces d'illusions
+auxquelles l'homme est soumis<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a><a href="#footnote356" title="Go to footnote 356"><span class="smaller">[356]</span></a>. Shakspeare et les voyants n'ont pas
+des condensations <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> de pensées plus énergiques, plus
+expressives, qui ressemblent mieux à l'inspiration, et Bacon en a
+partout de semblables. En somme, son procédé est celui des créateurs,
+non l'argumentation, mais l'<i>intuition</i>. Quand il a fait sa provision de
+faits, la plus vaste qui se peut, sur quelque énorme sujet, sur quelque
+province entière de l'esprit, sur toute la philosophie antérieure, sur
+l'état général des sciences, sur la puissance et les limites de la
+raison humaine, il jette sur tout cela une vue d'ensemble comme un grand
+filet, rapporte une idée universelle, enclôt son idée dans une maxime,
+et nous la livre en disant: «Vérifiez et profitez.»</p>
+
+<h5>VI</h5>
+
+<p>Rien de plus hasardeux, de plus voisin de la fantaisie que cette façon
+de penser, quand elle n'a pas pour frein le bon sens instinctif et
+positif. Ce bon sens, cette espèce de divination naturelle, cet
+équilibre stable d'un esprit qui gravite incessamment vers le vrai,
+comme l'aiguille vers le nord, Bacon le possède au plus haut degré. Il a
+par excellence l'esprit pratique, utilitaire même, tel qu'il se
+rencontrera plus tard dans Bentham, tel que l'habitude des affaires va
+de plus en plus l'imprimer dans les Anglais. Dès l'âge de seize
+<span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> ans, à l'Université, la philosophie d'Aristote lui
+déplut<a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a><a href="#footnote357" title="Go to footnote 357"><span class="smaller">[357]</span></a>, non qu'il fît peu de cas de l'auteur; au contraire, il
+l'appelait un grand génie; mais parce qu'elle lui semblait inutile pour
+la vie, «incapable de produire des &oelig;uvres qui servissent au bien-être
+de l'homme.» On voit que dès son début il tomba sur son idée maîtresse;
+tout le reste chez lui en dérive, le dédain de la philosophie
+antérieure, la conception d'une philosophie différente, la réforme
+entière des sciences par l'indication d'un but nouveau, par la
+définition d'une méthode distincte, par l'ouverture d'espérances
+inattendues<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a><a href="#footnote358" title="Go to footnote 358"><span class="smaller">[358]</span></a>. Nulle part ce n'est la spéculation qu'il goûte,
+partout c'est l'application. Il a les yeux tournés non vers le ciel,
+mais vers la terre, non vers les choses «abstraites et vides,» mais vers
+les choses palpables et solides, non vers les vérités curieuses, mais
+vers les vérités profitables. Il veut «améliorer la condition humaine,»
+«travailler au bien-être de l'homme,» «doter la vie humaine de nouvelles
+inventions et de nouvelles ressources,» «munir le genre humain de
+nouvelles puissances et de nouveaux instruments d'action.» Sa
+philosophie n'est elle-même qu'un instrument, <i>organum</i>, une sorte de
+machine ou de levier construit pour que l'esprit puisse soulever des
+poids, rompre des barrières, ouvrir des percées, exécuter des travaux
+qui jusqu'ici dépassaient sa force. À ses yeux, <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> chaque science
+particulière, comme la science tout entière, doit être un outil. Il
+engage les mathématiciens à quitter leur géométrie pure, à n'étudier les
+nombres qu'en vue de la physique, à ne chercher des formules que pour
+calculer les quantités réelles et les mouvements naturels. Il recommande
+aux moralistes d'observer l'âme, les passions, les habitudes, les
+tentations, non en oisifs, mais en vue de la guérison ou de
+l'atténuation du vice, et donne pour but à la science des m&oelig;urs la
+réformation des m&oelig;urs. Toujours pour lui l'objet d'une science est
+l'établissement d'un art, c'est-à-dire la production d'une chose active
+et utile; quand il veut rendre sensible par un roman la nature efficace
+de sa philosophie, il décrit dans sa <i>Nouvelle Atlantide</i>, avec une
+hardiesse de poëte et une justesse de devin, presque en propres termes,
+les applications modernes et l'organisation présente des sciences,
+académies, observatoires, aérostats, bateaux sous-marins, amendements
+des terres, transformations des espèces, reviviscences, découverte des
+remèdes, conservation des aliments. Aussi bien, dit son principal
+personnage, «le but de notre Institut est la découverte des causes et la
+connaissance de la nature intime des forces primordiales et des
+principes des choses, en vue d'étendre les limites de l'empire de
+l'homme sur la nature entière et d'exécuter tout ce qui lui est
+possible.» Et ce possible est l'infini.</p>
+
+<p>D'où vient-elle, cette idée si grande et si juste? Sans doute il a fallu
+pour l'atteindre du bon sens et aussi du génie; mais ni le bon sens ni
+le génie n'ont manqué <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> aux hommes; il y en a eu plus d'un qui,
+remarquant comme Bacon le progrès des industries particulières, a pu,
+comme lui, concevoir l'industrie universelle, et, de certaines
+améliorations limitées, conclure l'amélioration sans limites. C'est ici
+que la puissance des alentours se manifeste; l'homme croit tout faire
+par la force de sa pensée personnelle, et il ne fait rien que par le
+concours des pensées environnantes; il s'imagine suivre la petite voix
+qui parle au dedans de lui, et il ne l'écoute que parce qu'elle est
+grossie de mille voix bruissantes et impérieuses qui, parties de toutes
+les circonstances voisines ou lointaines, viennent se confondre avec
+elle en vibrant à l'unisson. Le plus souvent, comme Bacon, il l'a
+entendue dès le premier éveil de sa réflexion; mais elle a disparu sous
+les sons contraires qui du dehors sont arrivés pour la recouvrir. Cette
+confiance en l'élargissement infini de la puissance humaine, cette
+glorieuse idée de la conquête universelle de la nature, cette ferme
+espérance en l'augmentation continue du bien-être et du bonheur,
+croyez-vous qu'elle eût pu germer, grandir, occuper tout un esprit, et
+de là s'enraciner, se propager et se déployer dans les intelligences
+voisines, en un temps de découragement et de décadence, quand on croyait
+la fin du monde prochaine, quand les ruines se faisaient tout autour de
+l'homme, quand le mysticisme chrétien comme aux premiers siècles, quand
+la tyrannie ecclésiastique comme au quatorzième siècle, lui démontraient
+son impuissance en pervertissant son invention ou en <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> écrasant
+sa liberté? Bien loin de là: de telles espérances devaient paraître
+alors des révoltes de l'orgueil ou des suggestions de la chair. Elles
+parurent telles, et les derniers représentants de la science antique,
+comme les premiers représentants de la science moderne, furent exilés ou
+enfermés, assassinés ou brûlés. Pour se développer, il faut qu'une idée
+soit en harmonie avec la civilisation qui l'entoure; pour que l'homme
+espère l'empire des choses et travaille à refondre sa condition, il faut
+que de toutes parts l'amélioration ait commencé, qu'autour de lui les
+industries grandissent, que les connaissances s'amassent, que les
+beaux-arts se déploient, que cent mille témoignages irrécusables
+viennent incessamment lui donner la preuve de sa force et la certitude
+de son progrès. «L'enfantement viril du siècle<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a><a href="#footnote359" title="Go to footnote 359"><span class="smaller">[359]</span></a>,» ce titre que Bacon
+décerne à son &oelig;uvre, est le véritable. En effet, tout le siècle y a
+coopéré; c'est par cette création qu'il s'achève. Le sentiment de la
+puissance et de la prospérité humaine a fourni à la Renaissance son
+premier ressort, son modèle idéal, sa matière poétique, son caractère
+propre, et maintenant il lui fournit son expression définitive, sa
+doctrine scientifique et son objet final.</p>
+
+<p>Ajoutez encore sa méthode. Car une fois le but d'un voyage marqué, la
+route est désignée, puisque partout c'est le but qui désigne la route;
+quand le point d'arrivée devient nouveau, la voie pour arriver devient
+nouvelle, et la science, changeant d'objet, change de <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> procédé.
+Tant qu'elle bornait son effort à contenter la curiosité oisive, à
+fournir des perspectives, à établir une sorte d'opéra dans les cervelles
+spéculatives, elle pouvait s'élancer au bout d'un instant dans les
+abstractions et les distinctions métaphysiques; c'était assez pour elle
+d'effleurer l'expérience; elle en sortait aussitôt; elle arrivait tout
+de suite aux grands mots, aux quiddités, au principe d'individuation,
+aux causes finales. Les demi-preuves lui suffisaient; au fond, elle ne
+s'occupait pas d'établir une vérité, mais d'arracher une conviction, et
+son instrument, le syllogisme, n'était bon que pour les réfutations, non
+pour les découvertes; il prenait les lois générales pour point de départ
+au lieu de les prendre pour point d'arrivée; au lieu d'aller les
+trouver, il les supposait trouvées; il servait dans les écoles, non dans
+la nature, et faisait des disputeurs, non des inventeurs. Du moment
+qu'une science a pour but un art, et qu'on étudie pour agir, tout est
+retourné; car on n'agit pas sans une connaissance indubitable et
+précise. Pour employer des forces, il faut qu'elles soient mesurées,
+vérifiées; pour bâtir une maison, il faut savoir avec exactitude la
+résistance des poutres, autrement la maison croulera; pour guérir un
+malade, il faut savoir avec certitude l'effet d'un remède, autrement le
+malade mourra. La pratique impose à la science la certitude et
+l'exactitude, parce que la pratique est impossible quand elle n'a pour
+appuis que des conjectures et des à-peu-près. Comment faire pour sortir
+des à-peu-près et des conjectures? Comment importer dans la science la
+solidité <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> et la précision? Il faut imiter les cas où la
+science, aboutissant à la pratique, s'est montrée précise et solide, et
+ces cas sont les industries. Il faut, comme dans les industries,
+observer, essayer, tâtonner, vérifier, tenir son esprit fixé «sur des
+choses sensibles et particulières,» n'avancer que pas à pas vers les
+règles générales, «ne point anticiper» sur l'expérience, mais la suivre,
+ne point supposer la nature, mais «l'interpréter.» Il faut, pour chaque
+effet général, comme la chaleur, la blancheur, la dureté, la liquidité,
+chercher une condition générale, en telle façon qu'en produisant la
+condition on puisse produire l'effet. Et pour cela il faut, «par des
+rejets et des exclusions convenables,» extraire la condition cherchée de
+l'amas de faits où elle gît enfouie, construire la table des cas où
+l'effet est absent, la table des cas où l'effet est présent, la table
+des cas où l'effet se montre avec des degrés divers, afin d'isoler et de
+mettre au jour la condition qui le produit<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a><a href="#footnote360" title="Go to footnote 360"><span class="smaller">[360]</span></a>. Alors paraîtront non
+les axiomes universels inutiles, mais «les axiomes moyens efficaces,»
+véritables lois d'où l'on pourra tirer des &oelig;uvres, et qui sont des
+sources de puissance au même degré que des sources de lumière<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a><a href="#footnote361" title="Go to footnote 361"><span class="smaller">[361]</span></a>.
+Bacon décrit et prédit ici la science et l'industrie moderne, leur
+correspondance, leur méthode, leurs ressources, leur principe, et après
+plus de deux siècles, c'est encore chez lui que nous allons chercher
+aujourd'hui la <span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> théorie de ce que nous tentons et de ce que
+nous faisons.</p>
+
+<p>Au delà de cette grande vue, il n'a rien trouvé. Cowley, un de ses
+admirateurs, disait justement que, pareil à Moïse sur le mont Phisgah,
+il avait le premier annoncé la terre promise; mais il aurait pu ajouter
+aussi justement que, comme Moïse, il s'était arrêté sur le seuil. Il a
+indiqué la route et ne l'a point parcourue; il a enseigné à découvrir
+les lois naturelles, et n'a découvert aucune loi naturelle. Sa
+définition de la chaleur est grossièrement imparfaite. Son histoire
+naturelle est remplie d'explications chimériques<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a><a href="#footnote362" title="Go to footnote 362"><span class="smaller">[362]</span></a>. À la façon des
+poëtes, il peuple la nature d'instincts et d'inclinations; il attribue
+aux corps une véritable voracité, à l'air une sorte de soif pour les
+clartés, les sons, les odeurs, les vapeurs qu'il absorbe; aux métaux,
+une sorte de hâte pour s'incorporer les eaux-fortes. Il explique la
+durée des bulles d'air qui flottent à la surface des liquides, en
+supposant que d'air n'a qu'un appétit médiocre ou nul pour les hauteurs.
+Il voit dans chaque qualité, la pesanteur, la ductilité, la dureté, une
+essence distincte qui a sa cause particulière, de telle façon que
+lorsqu'on connaîtra la cause de chaque qualité de l'or, on pourra mettre
+toutes ces causes ensemble et faire de l'or. En somme, avec les
+alchimistes, avec Paracelse et Gilbert, avec Kepler lui-même, avec tous
+les hommes de son temps, gens d'imagination et élevés dans Aristote, il
+se représente la nature comme <span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> un composé d'énergies secrètes
+et vivantes, de forces inexplicables et primordiales, d'essences
+distinctes et indécomposables, affectées chacune, par la volonté du
+Créateur, à la production d'un effet distinct. Peu s'en faut qu'il n'y
+voie des âmes douées de répugnances sourdes et de penchants occultes,
+qui aspirent ou résistent à certaines directions, à certaines mixtures
+et à certaines habitations. C'est pour cela encore que dans ses
+recherches il confond tout en un monceau, propriétés végétatives et
+médicinales, mécaniques et curatives<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a><a href="#footnote363" title="Go to footnote 363"><span class="smaller">[363]</span></a>, physiques et morales, sans
+considérer les plus complexes comme des dépendances des plus simples, au
+contraire, chacune d'elles en soi et prise à part comme un être
+irréductible et indépendant. Aheurtés à cette erreur, les penseurs de ce
+temps piétinent en place. Ils aperçoivent bien avec Bacon le grand champ
+des découvertes, mais ils n'y peuvent pénétrer. Il leur manque une idée,
+et, faute de cette idée, ils n'avancent pas. La forme d'esprit, qui tout
+à l'heure était un levier, maintenant est un obstacle; il faut qu'elle
+change pour que l'obstacle disparaisse. Car les idées, j'entends les
+grandes et les efficaces, ne naissent point à volonté et au hasard, par
+l'effort d'un individu ou par l'accident d'une rencontre. Comme les
+littératures et les religions, les méthodes et les philosophies sortent
+de l'esprit du siècle; et c'est l'esprit du siècle qui fait leur
+impuissance comme leur pouvoir. <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> Il y a tel état de
+l'intelligence publique qui exclût tel genre littéraire; et il y a tel
+état de l'intelligence publique qui exclut telle conception
+scientifique. Quand il en est ainsi, les écrivains et les penseurs ont
+beau se travailler, le genre avorte et la conception n'apparaît pas. En
+vain ils tournent alentour, essayant de soulever le poids qui les
+arrête; quelque chose de plus fort qu'eux énerve leurs mains et frustre
+leurs tentatives. Il faut que le pivot central de l'énorme roue par
+laquelle tournent toutes les affaires humaines se déplace d'un cran, et
+que par son mouvement tout soit mû. Le pivot tourne en ce moment, et
+voici qu'une révolution de la grande roue commence, apportant une
+nouvelle conception de la nature, et par suite la portion de méthode qui
+manquait. Aux divinateurs, aux créateurs, aux esprits compréhensifs et
+passionnés qui saisissaient les objets en blocs et par masses, ont
+succédé les discoureurs, les méthodiques, es ordonnateurs de
+raisonnements gradués et clairs qui, disposant les idées par séries
+continues, conduisent insensiblement l'auditeur de la plus simple à la
+plus composée par des passages aisés et unis. Descartes a remplacé
+Bacon; l'âge classique vient d'effacer la Renaissance; la poésie et la
+grande imagination se retirent devant la rhétorique, l'éloquence et
+l'analyse. Dans cette transformation de l'esprit, les idées se
+transforment. Tout se dessèche et se simplifie. L'univers, comme le
+reste, se réduit à deux ou trois notions, et la conception de la nature,
+qui était <i>poétique</i>, devient <i>mécanique</i>. Au lieu d'âmes, de forces
+vivantes, de répugnances <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> et d'appétits, on y voit des poulies,
+des leviers et des chocs. Le monde, qui paraissait un amas de puissances
+instinctives, ne semble plus qu'une machine de rouages engrenés. Au fond
+de cette supposition hasardeuse gît une grande vérité certaine: c'est
+qu'il y a une échelle de faits, les uns au sommet, très-compliqués, les
+autres au bas, très-simples, ceux d'en haut ayant leur cause dans ceux
+d'en bas; en sorte que les inférieurs expliquent les supérieurs, et que
+c'est dans les lois du mouvement qu'il faut chercher les premières lois
+des choses. On les cherche, Galilée les trouve; désormais l'&oelig;uvre de
+la Renaissance, dépassant le point extrême où Bacon l'a poussée et
+laissée, peut s'étendre seule, et va s'étendre à l'infini.</p>
+
+<p class="p2 center">FIN DU PREMIER VOLUME.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> TABLE DES MATIÈRES<br>
+<span class="smaller">CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME.</span></h2>
+
+<div class="toc">
+<p class="center">INTRODUCTION.</p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em">L'histoire se transforme depuis un siècle.&mdash;Causes de cette
+ transformation.&mdash;En quoi elle consiste.
+<span class="ralign5 smcap"><a href="#pageiii">III</a></span></li>
+
+<li class="min2em">I. Les documents historiques ne sont que des indices au moyen
+ desquels il faut reconstruire l'individu visible.
+<span class="ralign5 smcap"><a href="#pageiv">IV</a></span></li>
+
+<li class="min2em">II. L'homme corporel et visible n'est qu'un indice au moyen
+ duquel on doit étudier l'homme invisible et intérieur.
+<span class="ralign5 smcap"><a href="#pageix">IX</a></span></li>
+
+<li class="min2em">III. Les états et les opérations de l'homme intérieur et
+ invisible ont pour causes certaines façons générales de penser et
+ de sentir.
+<span class="ralign5 smcap"><a href="#pagexv">XV</a></span></li>
+
+<li class="min2em">IV. Principales formes de pensées et de sentiments. Leurs effets
+ historiques.
+<span class="ralign5 smcap"><a href="#pagexviii">XVIII</a></span></li>
+
+<li class="min2em">V. Les trois forces primordiales.&mdash;La race.&mdash;Le milieu.&mdash;Le
+ moment.&mdash;Comment l'histoire est un problème de mécanique
+ psychologique. Dans quelles limites on peut prévoir.
+<span class="ralign5 smcap"><a href="#pagexxiii">XXIII</a></span></li>
+
+<li class="min2em">VI. Comment se distribuent les effets d'une cause primordiale.
+ Communauté des éléments. Composition des groupes. Loi des
+ dépendances mutuelles. Loi des influences proportionnelles.
+<span class="ralign5 smcap"><a href="#pagexxxiv">XXXIV</a></span></li>
+
+<li class="min2em">VII. Loi de formation d'un groupe. Exemples et indications.
+<span class="ralign5 smcap"><a href="#pagexli">XLI</a></span></li>
+
+<li class="min2em">VIII. Problème général et avenir de l'histoire. Méthode
+ psychologique. Valeur des littératures. Objet de ce livre.
+<span class="ralign5 smcap"><a href="#pagexliii">XLIII</a></span></li>
+</ul>
+
+<p class="p2 center">LIVRE I.<br>
+ LES ORIGINES.</p>
+
+<p class="center">Chapitre I.&mdash;Les Saxons.</p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em">I. L'ancienne patrie.&mdash;Le sol, la mer, le ciel, le climat.&mdash;La
+ nouvelle patrie.&mdash;Le pays humide et la terre ingrate.&mdash;Influence
+ du climat sur le caractère.
+<span class="ralign5"><a href="#page2">2</a></span></li>
+
+<li class="min2em">II. Le corps.&mdash;La nourriture.&mdash;Les m&oelig;urs.&mdash;Les instincts rudes
+ en Germanie et en Angleterre.
+<span class="ralign5"><a href="#page7">7</a></span></li>
+
+<li class="min2em">III. Les instincts nobles en Germanie.&mdash;L'individu.&mdash;La
+ famille.&mdash;L'État.&mdash;La religion.&mdash;L'<i>Edda</i>.&mdash;Conception tragique
+ et héroïque du monde et de l'homme.
+<span class="ralign5"><a href="#page16">16</a></span></li>
+
+<li class="min2em">IV. Les instincts nobles en Angleterre.&mdash;Le guerrier et son
+ chef.&mdash;La femme et son mari.&mdash;Poëme de Beowulf.&mdash;La société
+ barbare et le héros barbare.
+<span class="ralign5"><a href="#page28">28</a></span></li>
+
+<li class="min2em">V. Poëmes païens.&mdash;Genre et force des sentiments.&mdash;Tour de
+ l'esprit et du langage.&mdash;Véhémence de l'impression et aspérité de
+ l'expression.
+<span class="ralign5"><a href="#page39">39</a></span></li>
+
+<li class="min2em">VI. Poëmes chrétiens.&mdash;En quoi les Saxons sont prédisposés au
+ christianisme.&mdash;Comment ils se convertissent au
+ christianisme.&mdash;Comment ils entendent le christianisme.&mdash;Hymnes
+ de C&oelig;dmon.&mdash;Hymne des Funérailles.&mdash;Poëme de
+ Judith.&mdash;Paraphrase de la Bible.
+<span class="ralign5"><a href="#page45">45</a></span></li>
+
+<li class="min2em">VII. Pourquoi la culture latine n'a point de prise sur les
+ Saxons.&mdash;Raisons tirées de la conquête saxonne.&mdash;Bède, Alcuin,
+ Alfred.&mdash;Traductions.&mdash;Chroniques.&mdash;Compilations.&mdash;Impuissance
+ des latinistes.&mdash;Raisons tirées du caractère
+ saxon.&mdash;Adhelm.&mdash;Alcuin.&mdash;Vers latins.&mdash;Dialogues
+ poétiques.&mdash;Mauvais goût des latinistes.
+<span class="ralign5"><a href="#page58">58</a></span></li>
+
+<li class="min2em">VIII. Opposition des races germaniques et des races
+ latines.&mdash;Caractère de la race saxonne.&mdash;Elle persiste sous la
+ conquête normande.
+<span class="ralign5"><a href="#page69">69</a></span></li>
+</ul>
+
+<p class="p2 center">Chapitre II.&mdash;Les Normands.</p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em">I. Formation et caractère de l'homme féodal.
+<span class="ralign5"><a href="#page73">73</a></span></li>
+
+<li class="min2em">II. Expédition et caractère des Normands.&mdash;Contraste des Normands
+ et des Saxons.&mdash;Les Normands sont Français.&mdash;Comment ils sont
+ devenus Français.&mdash;Leur goût et leur architecture.&mdash;Leur
+ curiosité et leur littérature.&mdash;Leur chevalerie et leurs
+ amusements.&mdash;Leur tactique et leur succès.
+<span class="ralign5"><a href="#page74">74</a></span></li>
+
+<li class="min2em">III. Forme d'esprit des Français.&mdash;Deux traits principaux: les
+ idées distinctes et les idées suivies.&mdash;Construction
+ psychologique de l'esprit français.&mdash;Narrations prosaïques,
+ manque de coloris et de passion, facilité et bavardage.&mdash;Logique
+ et clarté naturelle, sobriété, grâce et délicatesse, finesse et
+ moquerie.&mdash;L'ordre et l'agrément.&mdash;Quel genre de beauté et quelle
+ sorte d'idées les Français ont apportés dans le monde.
+<span class="ralign5"><a href="#page75">75</a></span></li>
+
+<li class="min2em">IV. Les Normands en Angleterre.&mdash;Leur situation et leur
+ tyrannie.&mdash;Ils importent leur littérature et leur langue.&mdash;Ils
+ oublient leur littérature et leur langue.&mdash;Peu à peu ils
+ apprennent l'anglais.&mdash;Peu à peu l'anglais se francise.
+<span class="ralign5"><a href="#page84">84</a></span></li>
+
+<li class="min2em">V. Ils traduisent en anglais des livres français.&mdash;Paroles de sir
+ John Mandeville.&mdash;Layamon, Robert de Gloucester, Robert de
+ Brunne.&mdash;Ils imitent en anglais la littérature
+ française.&mdash;Manuels moraux, chansons, fabliaux, chansons de
+ Geste.&mdash;Éclat, frivolité et vide de cette culture
+ française.&mdash;Barbarie et ignorances de cette civilisation
+ féodale.&mdash;La chanson de Geste de Richard C&oelig;ur de Lion, et les
+ voyages de sir John de Mandeville.&mdash;Pauvreté de la littérature
+ importée et implantée en Angleterre.&mdash;Pourquoi elle n'a point
+ abouti sur le continent ni en Angleterre.
+<span class="ralign5"><a href="#page97">97</a></span></li>
+
+<li class="min2em">VI. Les Saxons en Angleterre.&mdash;Persistance de la nation saxonne,
+ et formation de la constitution anglaise.&mdash;Persistance du
+ caractère saxon et formation du caractère anglais.
+<span class="ralign5"><a href="#page104">104</a></span></li>
+
+<li class="min2em">VII à XI. Opposition du héros populaire en France et en
+ Angleterre.&mdash;Les fabliaux du Renard et les ballades de Robin
+ Hood.&mdash;Comment le caractère saxon maintient et prépare la liberté
+ politique.&mdash;Opposition de l'état des communes en France et en
+ Angleterre.&mdash;Théorie de la constitution anglaise par sir John
+ Fortescue.&mdash;Comment la constitution de la nation saxonne
+ maintient et prépare la liberté politique.&mdash;Situation de
+ l'Église et précurseurs de la Réforme en Angleterre.&mdash;Pierre
+ Plowman et Wyclef.&mdash;Comment le caractère saxon et la situation de
+ l'Église normande préparent la réforme religieuse.&mdash;Inachèvement
+ et impuissance de la littérature nationale.&mdash;Pourquoi elle n'a
+ pas abouti.
+<span class="ralign5"><a href="#page121">121</a></span></li>
+</ul>
+
+<p class="p2 center">Chapitre III.&mdash;La nouvelle langue.</p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em">I. Chaucer.&mdash;Son éducation.&mdash;Sa vie politique et mondaine.&mdash;En
+ quoi elle a servi son talent.&mdash;Il est le peintre de la seconde
+ société féodale.
+<span class="ralign5"><a href="#page166">166</a></span></li>
+
+<li class="min2em">II. Comment le moyen âge a dégénéré.&mdash;Diminution du sérieux dans
+ les m&oelig;urs, dans les écrits et dans les &oelig;uvres
+ d'art.&mdash;Besoin d'excitation.&mdash;Situations analogues de
+ l'architecture et de la littérature.
+<span class="ralign5"><a href="#page168">168</a></span></li>
+
+<li class="min2em">III. En quoi Chaucer est du moyen âge.&mdash;Poëmes romantiques et
+ décoratifs.&mdash;<i>Le Roman de la Rose.</i>&mdash;<i>Troïlus et
+ Cressida.</i>&mdash;<i>Contes de Cantorbéry.</i>&mdash;Défilé de descriptions et
+ d'événements.&mdash;<i>La Maison de la Renommée.</i>&mdash;Visions et rêves
+ fantastiques.&mdash;Poëmes d'amour.&mdash;<i>Troïlus et
+ Cressida.</i>&mdash;Développement exagéré de l'amour au moyen
+ âge.&mdash;Pourquoi l'esprit avait pris cette voie.&mdash;L'amour
+ mystique.&mdash;<i>La Fleur et la Feuille.</i>&mdash;L'amour sensuel.&mdash;<i>Troïlus
+ et Cressida.</i>
+<span class="ralign5"><a href="#page170">170</a></span></li>
+
+<li class="min2em">IV. En quoi Chaucer est Français.&mdash;Poëmes satiriques et
+ gaillards.&mdash;<i>Contes de Cantorbéry.</i>&mdash;La bourgeoise de Bath et le
+ mariage.&mdash;Le frère quêteur et la religion.&mdash;La bouffonnerie, la
+ polissonnerie et la grossièreté du moyen âge.
+<span class="ralign5"><a href="#page177">177</a></span></li>
+
+<li class="min2em">V. En quoi Chaucer est Anglais et original.&mdash;Conception du
+ caractère et de l'individu.&mdash;Van Eyck et Chaucer sont
+ contemporains.&mdash;<i>Prologue des Contes de Cantorbéry.</i>&mdash;Portraits
+ du franklin, du moine, du meunier, de la bourgeoise, du
+ chevalier, de l'écuyer, de l'abbesse, du bon curé.&mdash;Liaison des
+ événements et des caractères.&mdash;Conception de
+ l'ensemble.&mdash;Importance de cette conception.&mdash;Chaucer précurseur
+ de la Renaissance.&mdash;Il s'arrête en chemin.&mdash;Ses longueurs et ses
+ enfances.&mdash;Causes de cette impuissance.&mdash;Sa prose et ses idées
+ scolastiques.&mdash;Comment dans son siècle il est isolé.
+<span class="ralign5"><a href="#page180">180</a></span></li>
+
+<li class="min2em">VI à VIII. Liaison de la philosophie et de la poésie.&mdash;Comment
+ les idées générales ont péri sous la philosophie
+ scolastique.&mdash;Pourquoi la poésie périt.&mdash;Comparaison de la
+ civilisation et de la décadence au moyen âge et en
+ Espagne.&mdash;Extinction de la littérature
+ anglaise.&mdash;Traducteurs.&mdash;Rimeurs de chroniques.&mdash;Poëtes
+ didactiques.&mdash;Rédacteurs de
+ moralités.&mdash;Gower.&mdash;Occleve.&mdash;Lydgate.&mdash;Analogie du goût dans les
+ costumes, dans les bâtiments et dans la littérature.&mdash;Idée triste
+ du hasard et de la misère
+ humaine.&mdash;Hawes.&mdash;Barcklay.&mdash;Skelton.&mdash;Rudiments de la Réforme et
+ de la Renaissance.
+<span class="ralign5"><a href="#page196">196</a></span></li>
+</ul>
+
+<p class="p2 center">LIVRE II.<br>
+ LA RENAISSANCE.</p>
+
+<p class="center">Chapitre I.&mdash;La Renaissance païenne.</p>
+
+<p class="center">§ I. Les m&oelig;urs.</p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em">I. Idée que les hommes s'étaient faite du monde depuis la
+ dissolution de la société antique.&mdash;Comment et pourquoi
+ recommence l'invention humaine.&mdash;Forme d'esprit de la
+ Renaissance.&mdash;Que la représentation des objets est alors
+ imitative, figurée et complète.
+<span class="ralign5"><a href="#page238">238</a></span></li>
+
+<li class="min2em">II. Pourquoi le modèle idéal change.&mdash;Amélioration de la
+ condition humaine en Europe.&mdash;Amélioration de la condition
+ humaine en Angleterre.&mdash;La paix.&mdash;L'industrie.&mdash;Le commerce.&mdash;Le
+ pâturage.&mdash;L'agriculture.&mdash;Accroissement de la richesse
+ publique.&mdash;Les bâtiments et les meubles.&mdash;Les palais, les repas
+ et les habits.&mdash;Les pompes de la cour.&mdash;Fêtes sous
+ Élisabeth.&mdash;<i>Masques</i> sous Jacques I<sup>er</sup>.
+<span class="ralign5"><a href="#page241">241</a></span></li>
+
+<li class="min2em">III. Les m&oelig;urs populaires.&mdash;<i>Pageants.</i>&mdash;Théâtres.&mdash;Fêtes de
+ village.&mdash;Expansion païenne.
+<span class="ralign5"><a href="#page253">253</a></span></li>
+
+<li class="min2em">IV. Les modèles.&mdash;Les anciens.&mdash;Traduction et lecture des auteurs
+ classiques.&mdash;Sympathie pour les m&oelig;urs et les dieux de
+ l'antiquité.&mdash;Les modernes.&mdash;Goût pour les idées et les écrits
+ des Italiens.&mdash;Que la poésie et la peinture en Italie sont
+ païennes.&mdash;Le modèle idéal est l'homme fort, heureux, borné à la
+ vie présente.
+<span class="ralign5"><a href="#page257">257</a></span></li>
+</ul>
+
+<p class="center">§ 2. La poésie.</p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em">I. La Renaissance en Angleterre est la renaissance du génie
+ saxon.
+<span class="ralign5"><a href="#page266">266</a></span></li>
+
+<li class="min2em">II. Les précurseurs.&mdash;Le comte de Surrey.&mdash;Sa vie féodale et
+ chevaleresque.&mdash;Son caractère anglais et personnel.&mdash;Ses poëmes
+ sérieux et mélancoliques.&mdash;Sa conception de l'amour intime.
+<span class="ralign5"><a href="#page266">266</a></span></li>
+
+<li class="min2em">III. Son style.&mdash;Ses maîtres, Pétrarque et Virgile.&mdash;Ses
+ procédés, son habileté, sa perfection précoce.&mdash;L'art est
+ né.&mdash;Défaillances, imitation, recherche.&mdash;L'art n'est pas
+ complet.
+<span class="ralign5"><a href="#page274">274</a></span></li>
+
+<li class="min2em">IV. Croissance et achèvement de l'art.&mdash;L'<i>Euphuès</i> et la
+ mode.&mdash;Le style et l'esprit de la Renaissance.&mdash;Surabondance et
+ dérèglement.&mdash;Comment les m&oelig;urs, le style et l'esprit se
+ correspondent.&mdash;Sir Philip Sidney.&mdash;Son éducation, sa vie, son
+ caractère.&mdash;Son érudition, son sérieux, sa générosité et sa
+ véhémence.&mdash;Son <i>Arcadie</i>.&mdash;Exagération et maniérisme des
+ sentiments et du style.&mdash;Sa <i>Défense de la poésie</i>.&mdash;Son
+ éloquence et son énergie.&mdash;Ses <i>sonnets</i>.&mdash;En quoi les corps et
+ les passions de la Renaissance diffèrent des corps et des
+ passions modernes.&mdash;L'amour sensible.&mdash;L'amour mystique.
+<span class="ralign5"><a href="#page277">277</a></span></li>
+
+<li class="min2em">V. La poésie pastorale.&mdash;Abondance des poëtes.&mdash;Naturel et force
+ de la poésie.&mdash;État d'esprit qui la suscite.&mdash;Sentiment de la
+ campagne.&mdash;Renaissance des dieux antiques.&mdash;Enthousiasme pour la
+ beauté.&mdash;Peinture de l'amour ingénu et heureux.&mdash;Shakspeare,
+ Jonson, Flechter, Drayton, Marlowe, Warner, Breton, Lodge,
+ Greene.&mdash;Comment la transformation du public a transformé l'art.
+ <span class="ralign5"><a href="#page281">281</a></span></li>
+
+<li class="min2em">VI. La poésie idéale.&mdash;Spenser.&mdash;Sa vie.&mdash;Son caractère.&mdash;Son
+ platonisme.&mdash;Ses <i>Hymnes à l'amour et à la beauté</i>.&mdash;Abondance de
+ son imagination.&mdash;En quoi elle est épique.&mdash;En quoi elle est
+ féerique. Ses tâtonnements.&mdash;Le <i>Calendrier du Berger</i>.&mdash;Ses
+ <i>Petits Poëmes</i>.&mdash;Son chef-d'&oelig;uvre.&mdash;<i>La Reine des fées.</i>&mdash;Son
+ épopée est allégorique et pourtant vivante.&mdash;Elle embrasse la
+ chevalerie chrétienne et l'olympe païen.&mdash;Comment elle les relie.
+ <span class="ralign5"><a href="#page283">283</a></span></li>
+
+<li class="min2em">VII à XVI. <i>La Reine des fées.</i>&mdash;Les événements
+ impossibles.&mdash;Comment ils deviennent vraisemblables.&mdash;Belph&oelig;be
+ et Chrysogone.&mdash;Les peintures et les paysages féeriques et
+ gigantesques.&mdash;Pourquoi ils doivent être tels.&mdash;La caverne de
+ Mammon et les jardins d'Acrasia.&mdash;Comment Spenser compose.&mdash;En
+ quoi l'art de la Renaissance est complet.
+<span class="ralign5"><a href="#page291">291</a></span></li>
+</ul>
+
+<p class="center">§ 3. La prose.</p>
+
+<ul class="none">
+<li class="min2em">I. Fin de la poésie.&mdash;Changements dans la société et dans les
+ m&oelig;urs.&mdash;Comment le retour à la nature devient l'appel aux
+ sens.&mdash;Changements correspondants dans la poésie.&mdash;Comment
+ l'agrément remplace l'énergie.&mdash;Comment le joli remplace le
+ beau.&mdash;La
+ mignardise.&mdash;Carew.&mdash;Suckling.&mdash;Herrick.&mdash;L'affectation.&mdash;Quarles,
+ Herbert, Babington, Donne, Cowley.&mdash;Commencement du style
+ classique et de la vie de salon.
+<span class="ralign5"><a href="#page357">357</a></span></li>
+
+<li class="min2em">II. Comment la poésie aboutit à la prose.&mdash;Liaison de la science
+ et de l'art.&mdash;En Italie.&mdash;En Angleterre.&mdash;Comment le règne du
+ naturalisme développe l'exercice de la raison
+ naturelle.&mdash;Érudits, historiens, rhétoriciens, compilateurs,
+ politiques, antiquaires, philosophes, théologiens.&mdash;Abondance des
+ talents et rareté des beaux livres.&mdash;Surabondance, recherche,
+ pédanterie du style.&mdash;Originalité, précision, énergie, richesse
+ du style.&mdash;Comment, à l'inverse des classiques, ils se
+ représentent non l'idée, mais l'individu.
+<span class="ralign5"><a href="#page367">367</a></span></li>
+
+<li class="min2em">III. Robert Burton.&mdash;Sa vie et son caractère.&mdash;Confusion et
+ énormité de son érudition.&mdash;Son sujet, <i>l'Anatomie de la
+ mélancolie</i>.&mdash;Divisions scolastiques.&mdash;Mélange des sciences
+ morales et médicales.
+<span class="ralign5"><a href="#page374">374</a></span></li>
+
+<li class="min2em">IV. Sir Thomas Browne.&mdash;Son esprit.&mdash;Son imagination est d'un
+ homme du Nord.&mdash;<i>Hydriotaphia</i>, <i>Religio medici</i>.&mdash;Ses idées, ses
+ curiosités et ses doutes sont d'un homme de la
+ Renaissance.&mdash;<i>Pseudodoxia.</i>&mdash;Effets de cette activité et de
+ cette direction de l'esprit public.
+<span class="ralign5"><a href="#page383">383</a></span></li>
+
+<li class="min2em">V et VI. François Bacon.&mdash;Son esprit.&mdash;Son
+ originalité.&mdash;Concentration et splendeur de son style.&mdash;Ses
+ comparaisons et ses aphorismes.&mdash;<i>Les Essais.</i>&mdash;Son procédé n'est
+ pas l'argumentation, mais l'intuition.&mdash;Son bon sens
+ utilitaire.&mdash;Point de départ de sa philosophie.&mdash;Que l'objet de
+ la science est l'amélioration de la condition humaine.&mdash;<i>Nouvelle
+ Atlantide.</i>&mdash;Comment cette idée est d'accord avec l'état des
+ choses et de l'esprit du temps.&mdash;Elle achève la
+ Renaissance.&mdash;Comment cette idée amène une nouvelle
+ méthode.&mdash;L'<i>Organum</i>.&mdash;À quel point Bacon s'est
+ arrêté.&mdash;Limites de l'esprit du siècle.&mdash;Comment la conception du
+ monde, qui était poétique, devient mécanique.&mdash;Comment la
+ Renaissance aboutit à l'établissement des sciences positives.
+<span class="ralign5"><a href="#page389">389</a></span></li>
+</ul>
+</div>
+
+<p class="p2 center">FIN DE LA TABLE.</p>
+
+<p class="p2 center smaller">8841.&mdash;Imprimerie générale de Ch. Lahure rue de Fleurus, 9 à Paris.</p>
+
+<h2>Notes</h2>
+<div class="footnote">
+<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a>
+<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: Darwin, <i>De l'origine des espèces</i>.&mdash;Prosper Lucas, <i>De
+l'hérédité</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a>
+<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: Spinoza, <i>Éthique</i>. 4<sup>e</sup> Partie, axiome.</p>
+
+<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a>
+<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: Consulter, pour voir cette échelle d'effets coordonnés:
+Renan, <i>Langues sémitiques</i>, 1<sup>er</sup> chapitre.&mdash;Mommsen, <i>Comparaison des
+civilisations grecque et romaine</i>, 2<sup>e</sup> chapitre, 1<sup>er</sup> volume, 3<sup>e</sup>
+édition.&mdash;Tocqueville, <i>Conséquences de la démocratie en Amérique</i>, 3<sup>e</sup>
+volume.</p>
+
+<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a>
+<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: Montesquieu, <i>Esprit des lois, Principes des trois
+gouvernements</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a>
+<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: La philosophie alexandrine ne naît qu'au contact de
+l'Orient. Les vues métaphysiques d'Aristote sont isolées; d'ailleurs
+chez lui, comme chez Platon, elles ne sont qu'un aperçu. Voyez par
+contraste la puissance systématique dans Plotin, Proclus, Schelling et
+Hegel, ou encore l'audace admirable de la spéculation brahmanique et
+bouddhique.</p>
+
+<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a>
+<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: J'ai essayé plusieurs fois d'exprimer cette loi, notamment
+dans la préface des <i>Essais de critique et d'histoire</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a>
+<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: De 1550 à 1750.</p>
+
+<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a>
+<b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: Malte-Brun, t. IV, 398, Danemark signifie <i>champ bas</i>. Sans
+compter les baies, golfes et canaux, la seizième partie du pays est
+occupée par les eaux. Le patois jutlandais a encore beaucoup de
+ressemblance avec l'anglais.</p>
+
+<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a>
+<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>: Tableau de Ruysdaël, galerie de M. Baring. Des trois îles
+saxonnes, North Strandt, Busen et Héligoland, North Strandt a été
+envahie par la mer en 1300, 1483, 1532, 1615, et presque détruite en
+1634,&mdash;Busen est une plaine unie, battue de tempêtes, qu'il a fallu
+entourer d'une digue,&mdash;Héligoland a été dévastée par la mer en 800, en
+1300, en 1500, en 1649, cette dernière fois si terriblement, qu'il n'est
+resté d'elle qu'un morceau.&mdash;Turner, I, 118.</p>
+
+<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a>
+<b><a href="#footnotetag10">10</a></b>: Henri Heine, <i>Die nordsee</i>. Voir dans Tacite, <i>Annales</i>,
+liv. II, l'impression des Romains. <i>Truculentia c&oelig;li</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a>
+<b><a href="#footnotetag11">11</a></b>: <i>Watten</i>, <i>Platen</i>, <i>Sande</i>, <i>Düneninseln</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a>
+<b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: C'est à 9 ou 10 milles, près d'Héligoland, qu'on trouve
+pour la première fois des profondeurs de vingt perches.</p>
+
+<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a>
+<b><a href="#footnotetag13">13</a></b>: Palgrave, <i>Saxon commonwealth</i>, t. I.</p>
+
+<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a>
+<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: Notes d'un voyage en Angleterre.</p>
+
+<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a>
+<b><a href="#footnotetag15">15</a></b>: Léonce de Lavergne, <i>De l'agriculture anglaise</i>. Le sol
+est beaucoup plus mauvais que celui de la France.</p>
+
+<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a>
+<b><a href="#footnotetag16">16</a></b>: Tacite, <i>De moribus Germanorum</i>, passim: Diem, noctemque
+continuare potando, nulli probrum.&mdash;Sera juvenum Venus.&mdash;Totos dies
+juxta focum atque ignem agunt.&mdash;Dargaud, <i>Voyage en Danemark</i>. Six repas
+par jour, le premier à 5 heures du matin. Voir les figures et les repas
+à Hambourg et à Amsterdam.</p>
+
+<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a>
+<b><a href="#footnotetag17">17</a></b>: Bède, V. 10. Sidoine, VIII, 6. Lingard, <i>Histoire
+d'Angleterre</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a>
+<b><a href="#footnotetag18">18</a></b>: Zosime, III, 147. Ammien Marcellin, XXVIII, 526.</p>
+
+<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a>
+<b><a href="#footnotetag19">19</a></b>: Vikings. Aug. Thierry, <i>Hist. sancti Edmundi</i>, t. VI, 441
+apud Surium. Voir l'<i>Yglingasaga</i>, et surtout la <i>Saga d'Egill</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a>
+<b><a href="#footnotetag20">20</a></b>: Francs, Frisons, Saxons, Danois, Norvégiens, Islandais,
+sont un même peuple. La langue, les lois, la religion, la poésie
+diffèrent à peine. Ceux qui sont plus au nord restent plus tardivement
+dans les m&oelig;urs primitives. La Germanie aux quatrième et cinquième
+siècles, le Danemark et la Norvége au septième et au huitième, l'Islande
+aux dixième et onzième siècles, offrent le même état, et les documents
+de chaque pays peuvent combler les lacunes qu'il y a dans l'histoire des
+autres.</p>
+
+<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a>
+<b><a href="#footnotetag21">21</a></b>: Tacite, <i>De moribus Germanorum</i>, XXII: Gens nec astuta,
+nec callida.</p>
+
+<p><a id="footnote22" name="footnote22"></a>
+<b><a href="#footnotetag22">22</a></b>: <i>Pictorial history of England</i>, by Craig and Mac-Farlane,
+I, 337. W. de Malmsbury. Henri de Huntington, VI, 365.</p>
+
+<p><a id="footnote23" name="footnote23"></a>
+<b><a href="#footnotetag23">23</a></b>: Turner, <i>History of the Anglo-Saxons</i>, III, 29.</p>
+
+<p><a id="footnote24" name="footnote24"></a>
+<b><a href="#footnotetag24">24</a></b>: Tacite, <i>De moribus Germanorum</i>, XXII, XXIII.</p>
+
+<p><a id="footnote25" name="footnote25"></a>
+<b><a href="#footnotetag25">25</a></b>: Kemble, <i>Saxons in England</i>, I, 70; II, 184. «Les actes
+d'un parlement anglo-saxon sont une série de <i>traités de paix</i> entre
+toutes les associations qui composent l'État, une révision et un
+renouvellement continuels de toutes les alliances offensives et
+défensives entre tous les hommes libres. Ils sont universellement des
+contrats mutuels pour le maintien de la paix.» (Frid.)</p>
+
+<p><a id="footnote26" name="footnote26"></a>
+<b><a href="#footnotetag26">26</a></b>: Turner, III, 238. <i>Lois d'Ina</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote27" name="footnote27"></a>
+<b><a href="#footnotetag27">27</a></b>: Mot de Milton (<i>Kites and Crows</i>). Lingard, t. I, ch. III.
+Cette histoire ressemble beaucoup à celle des Francs dans les Gaules.
+Voy. Grégoire de Tours. Les Saxons comme les Francs s'amollissent un
+peu, mais surtout se dépravent, et sont pillés et massacrés par leurs
+frères du Nord restés sauvages.</p>
+
+<p><a id="footnote28" name="footnote28"></a>
+<b><a href="#footnotetag28">28</a></b>: <i>Pictorial history</i>, I, 171. <i>Vita sancti Dunstani</i>.
+<i>Anglia sacra</i>, II.</p>
+
+<p><a id="footnote29" name="footnote29"></a>
+<b><a href="#footnotetag29">29</a></b>: <i>Pictorial history</i>, I, 270. Vie de S. Wulston, évêque.</p>
+
+<p><a id="footnote30" name="footnote30"></a>
+<b><a href="#footnotetag30">30</a></b>: «Tantæ sævitiæ erant fratres illi quod, cum alicujus
+nitidam villam conspicerent, dominatorem de nocte interfici juberent,
+totamque progeniem illius possessionemque defuncti obtinerent.» Turner,
+III, 32. Henri de Huntington, VI, 367.</p>
+
+<p><a id="footnote31" name="footnote31"></a>
+<b><a href="#footnotetag31">31</a></b>: <i>Penè gigas statura</i>, dit le chroniqueur. 1055. Kemble, I,
+393. Henri de Huntington, liv. VI, 367.</p>
+
+<p><a id="footnote32" name="footnote32"></a>
+<b><a href="#footnotetag32">32</a></b>: «Ein sinniger Ernst, der sie dem Eitlen entfuhrt, und auf
+die Spur des Erhabenen leitet.» Grimm, <i>Mythologie</i>, 52. Vorrede.</p>
+
+<p><a id="footnote33" name="footnote33"></a>
+<b><a href="#footnotetag33">33</a></b>: Tacite, XX, XXIII, XI, XII, XIII <i>et passim</i>. On peut voir
+encore les traces de ce goût dans les constructions anglaises.</p>
+
+<p><a id="footnote34" name="footnote34"></a>
+<b><a href="#footnotetag34">34</a></b>: Tacite, XII.</p>
+
+<p><a id="footnote35" name="footnote35"></a>
+<b><a href="#footnotetag35">35</a></b>: «Une fois mariées, ce sont exactement des couveuses
+occupées à faire des enfants, et en adoration perpétuelle devant le
+faiseur.» Stendhal, <i>de l'Amour en Allemagne</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote36" name="footnote36"></a>
+<b><a href="#footnotetag36">36</a></b>: Tacite, XIX, VIII, XVI. Kemble, I, 232.</p>
+
+<p><a id="footnote37" name="footnote37"></a>
+<b><a href="#footnotetag37">37</a></b>: Tacite, XIV. Kemble, I, 32.</p>
+
+<p><a id="footnote38" name="footnote38"></a>
+<b><a href="#footnotetag38">38</a></b>: «In omni domo, nudi et sordidi.... Plus per otium
+transigunt, dediti somno, ciboque; totos dies juxta focum atque ignem
+agunt.»</p>
+
+<p><a id="footnote39" name="footnote39"></a>
+<b><a href="#footnotetag39">39</a></b>: Grimm, 53, Vorrede, Tacite, X.</p>
+
+<p><a id="footnote40" name="footnote40"></a>
+<b><a href="#footnotetag40">40</a></b>: «Deorum nominibus appellant secretum illud, quod sola
+reverentia vident.» Plus tard, à Upsal par exemple, il y eut des
+statues. (Adam de Brême.)</p>
+
+<p>Wuotan (Odin) signifie, par sa racine, le Tout-Puissant, celui qui
+pénètre et circule à travers tout. (Grimm, <i>Mythologie</i>.)</p>
+
+<p><a id="footnote41" name="footnote41"></a>
+<b><a href="#footnotetag41">41</a></b>: Voyez <i>passim</i>. Edda S&oelig;mundi, Edda Snorri. Ed.
+Copenhague, 3 vol.</p>
+
+<p>M. Bergmann en a traduit plusieurs poëmes; j'emprunte parfois sa
+traduction. Visions de la Vala. Discours de Vafthrudnis, etc.</p>
+
+<p><a id="footnote42" name="footnote42"></a>
+<b><a href="#footnotetag42">42</a></b>: Fafnismâl, Edda, t. III. Cette épopée est commune aux
+races du Nord comme l'Iliade aux peuplades de la Grèce, et se retrouva
+presque tout entière en Allemagne dans les Niebelungen.</p>
+
+<p><a id="footnote43" name="footnote43"></a>
+<b><a href="#footnotetag43">43</a></b>: Ce mot désigne les hommes qui combattaient sans cuirasse,
+probablement vêtus d'une simple blouse.</p>
+
+<p><a id="footnote44" name="footnote44"></a>
+<b><a href="#footnotetag44">44</a></b>: Voyez la vie de Sweyn, d'Hereward, etc., même au temps de
+la conquête.</p>
+
+<p><a id="footnote45" name="footnote45"></a>
+<b><a href="#footnotetag45">45</a></b>: Beowulf, <i>passim</i>. Death of Byrhtnoth.</p>
+
+<p><a id="footnote46" name="footnote46"></a>
+<b><a href="#footnotetag46">46</a></b>: «Gens nec callida, nec astuta.» Tacite.</p>
+
+<p><a id="footnote47" name="footnote47"></a>
+<b><a href="#footnotetag47">47</a></b>: The Wanderer, the Exile's song. Codex Exoniensis, publié
+par Thorpe.</p>
+
+<p><a id="footnote48" name="footnote48"></a>
+<b><a href="#footnotetag48">48</a></b>: Beowulf, 48. Turner, III, 08. <i>Pictorial history</i>, I,
+340.</p>
+
+<p><a id="footnote49" name="footnote49"></a>
+<b><a href="#footnotetag49">49</a></b>: Alfred emprunte ce portrait à Boëce, mais le refait
+presque entier.</p>
+
+<p><a id="footnote50" name="footnote50"></a>
+<b><a href="#footnotetag50">50</a></b>: Kemble pense que le fond de ce poëme est très-ancien,
+peut-être contemporain de l'invasion des Angles et des Saxons, mais que
+la rédaction actuelle est postérieure au septième siècle. <i>Kemble's
+Beowulf</i>, texte et traduction. Les personnages sont danois.</p>
+
+<p><a id="footnote51" name="footnote51"></a>
+<b><a href="#footnotetag51">51</a></b>: Monstres de l'eau.</p>
+
+<p><a id="footnote52" name="footnote52"></a>
+<b><a href="#footnotetag52">52</a></b>: Fen-dwelling.</p>
+
+<p><a id="footnote53" name="footnote53"></a>
+<b><a href="#footnotetag53">53</a></b>: Conybeare's illustrations of anglo-saxon poetry. Bataille
+de Finsburg.&mdash;La collection complète des poésies anglo-saxonnes a été
+publiée par M. Grein.</p>
+
+<p><a id="footnote54" name="footnote54"></a>
+<b><a href="#footnotetag54">54</a></b>: La lance, l'épée.</p>
+
+<p><a id="footnote55" name="footnote55"></a>
+<b><a href="#footnotetag55">55</a></b>: Turner, III, 280. Chant sur la bataille de Brunanburh.</p>
+
+<p><a id="footnote56" name="footnote56"></a>
+<b><a href="#footnotetag56">56</a></b>: Les plus habiles entre les érudits qui savent
+l'anglo-saxon reconnaissent l'obscurité de cette pensée. V. Turner,
+Conybeare, Thorpe, etc.</p>
+
+<p><a id="footnote57" name="footnote57"></a>
+<b><a href="#footnotetag57">57</a></b>: Turner, III, 261. Nos traductions, si littérales qu'elles
+soient, faussent le texte; notre langue est trop claire, trop gouvernée
+par la logique; on ne peut comprendre cette forme d'esprit
+extraordinaire, qu'en prenant un dictionnaire, et en déchiffrant pendant
+quinze jours quelques pages d'anglo-saxon.</p>
+
+<p><a id="footnote58" name="footnote58"></a>
+<b><a href="#footnotetag58">58</a></b>: Turner remarque que la même idée exprimée par le roi
+Alfred, en prose, puis en vers, occupe dans le premier cas seize mots,
+et dans le second sept. <i>History of the Anglo-Saxons</i>, III, 269.</p>
+
+<p><a id="footnote59" name="footnote59"></a>
+<b><a href="#footnotetag59">59</a></b>: 596-625, Aug. Thierry, I, 81, Bède, 2, XII. Il vaut mieux
+suivre la traduction du roi Alfred que le latin de Bède.</p>
+
+<p><a id="footnote60" name="footnote60"></a>
+<b><a href="#footnotetag60">60</a></b>: V. Jouffroy, <i>Problème de la destinée humaine</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote61" name="footnote61"></a>
+<b><a href="#footnotetag61">61</a></b>: Michelet, préface de <i>la Renaissance</i>. Didion, <i>Histoire
+de Dieu</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote62" name="footnote62"></a>
+<b><a href="#footnotetag62">62</a></b>: Vers 680. Voyez <i>Codex Exoniensis</i>, publié par Thorpe.</p>
+
+<p><a id="footnote63" name="footnote63"></a>
+<b><a href="#footnotetag63">63</a></b>: Conybeare's <i>Illustrations</i>, 222.</p>
+
+<p><a id="footnote64" name="footnote64"></a>
+<b><a href="#footnotetag64">64</a></b>: Kemble, t. I, liv. I, XII. Dans ce chapitre il a rassemblé
+une foule de traits qui marquent la persistance de l'ancienne
+mythologie.</p>
+
+<p><a id="footnote65" name="footnote65"></a>
+<b><a href="#footnotetag65">65</a></b>: Grein, <i>Bibliothek der Angelsæchsischen poesie</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote66" name="footnote66"></a>
+<b><a href="#footnotetag66">66</a></b>: M. Kemble, 1, 407, a montré que l'analogie subsiste jusque
+dans les images de ce chant et du morceau correspondant de l'Edda.</p>
+
+<p><a id="footnote67" name="footnote67"></a>
+<b><a href="#footnotetag67">67</a></b>: Ce début est dans Milton. On pense que, par l'érudit
+Junius, il a pu avoir quelque connaissance de ce poëme.</p>
+
+<p><a id="footnote68" name="footnote68"></a>
+<b><a href="#footnotetag68">68</a></b>: Ils sentent eux-mêmes leur impuissance et leur
+décrépitude. Bède, divisant l'histoire du monde en six périodes, dit que
+la cinquième, qui s'étend du retour de Babylone à la naissance du
+Christ, est la période sénile; la sixième est la présente, <i>ætas
+decrepita</i>, <i>totius morte sæculi consummanda</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote69" name="footnote69"></a>
+<b><a href="#footnotetag69">69</a></b>: Mort en 901. Adlhem, mort en 709. Bède, mort en 735.
+Alcuin vivait sous Charlemagne, Érigène sous Charles le Chauve.</p>
+
+<p><a id="footnote70" name="footnote70"></a>
+<b><a href="#footnotetag70">70</a></b>: Voici le latin de Boëce, si étudié, si joli, et qu'on ne
+saurait rendre en français.</p>
+
+<p class="poem10">
+<span class="min33em">«</span>Quondam funera conjugis<br>
+ Vates Threicius gemens,<br>
+ Postquam flebilibus modis<br>
+ Silvas currere, mobiles<br>
+ Amnes stare coegerat,<br>
+ Junxitque intrepidum latus<br>
+ Sævis cerva leonibus,<br>
+ Nec visum timuit lepus<br>
+ Jam cantu placidum canem;<br>
+ Cum flagrantior intima<br>
+ Fervor pectoris ureret,<br>
+ Nec qui cuncta subegerant<br>
+ Mulcerent dominum modi;<br>
+ Immites superos querens,<br>
+ Infernas adiit domos.<br>
+ Illic blanda sonantibus<br>
+ Chordis carmina temperans,<br>
+ Quidquid præcipuis Deæ<br>
+ Matris fontibus hauserat,<br>
+ Quod luctus dabat impotens,<br>
+ Quod luctum geminans amor,<br>
+ Deflet Tartara commovens,<br>
+ Et dulci veniam prece<br>
+ Umbrarum dominos rogat.<br>
+ Stupet tergeminus novo<br>
+ Captus carmine janitor;<br>
+ Quæ sontes agitant metu<br>
+ Ultrices scelerum Deæ<br>
+ Jam m&oelig;stæ lacrymis madent.<br>
+ Non Ixionium caput<br>
+ Velox præcipitat rota,<br>
+ Et longa site perditus<br>
+ Spernit flumina Tantalus.<br>
+ Vultur dum satur est modis<br>
+ Non traxit Tityi jecur.<br>
+ Tandem, vincimur, arbiter<br>
+ Umbrarum miserans ait.<br>
+ Donemus comitem viro<br>
+ Emptam carmine conjugem.<br>
+ Sed lex dona coerceat,<br>
+ Nec, dum Tartara liquerit,<br>
+ Fas sit lumina flectere.<br>
+ Quis legem det amantibus!<br>
+ Major lex fit amor sibi.<br>
+ Heu! noctis prope terminos<br>
+ Orpheus Eurydicem suam<br>
+ Vidit, perdidit, occidit.<br>
+ Vos hæc fabula respicit,<br>
+ Quicunque in superum diem<br>
+ Mentem ducere quæritis.<br>
+ Nam qui tartareum in specus<br>
+ Victus lumina flexerit,<br>
+ Quidquid præcipuum trahit<br>
+ Perdit, dum videt inferos.</p>
+
+<p class="refer30">(Livre III, metrum 12)</p>
+
+<p><a id="footnote71" name="footnote71"></a>
+<b><a href="#footnotetag71">71</a></b>: Ingram's <i>Saxon chronicle</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote72" name="footnote72"></a>
+<b><a href="#footnotetag72">72</a></b>: Mot de Guillaume de Malmesbury.</p>
+
+<p><a id="footnote73" name="footnote73"></a>
+<b><a href="#footnotetag73">73</a></b>: Primitus (pantorum procerum prætorumque pio potissimum
+paternoque præsertim privilegio) panegyricum poemataque passim prosatori
+sub polo promulgantes, stridula vocum symphonia ac melodiæ cantilenæque
+carmine modulaturi hymnizemus.</p>
+
+<p><a id="footnote74" name="footnote74"></a>
+<b><a href="#footnotetag74">74</a></b>: En Islande, patrie des plus farouches rois de la mer, il
+n'y a plus de crimes; les prisons ont été employées à d'autres usages;
+les seules punitions sont des amendes.</p>
+
+<p><a id="footnote75" name="footnote75"></a>
+<b><a href="#footnotetag75">75</a></b>: <i>Pictorial history</i>, I, 249. «Toutes les villes, et même
+les villages et les hameaux que possède aujourd'hui l'Angleterre,
+paraissent avoir existé depuis les temps saxons.... La division actuelle
+en paroisses est presque sans altération celle du dixième siècle.»</p>
+
+<p>D'après le <i>Doomsday-book</i>, M. Turner évalue à trois cent mille le
+nombre des chefs de famille indiqués. Si chaque famille est de cinq
+personnes, cela fait un million cinq cent mille. Il ajoute cinq cent
+mille pour les quatre comtés du Nord, pour Londres et plusieurs grandes
+villes, pour les moines et le clergé des campagnes qui ne sont point
+comptés.... Il faut n'accepter ces chiffres que sous toute réserve.
+Néanmoins ils sont d'accord avec ceux de Mackintosh, de George Chalmers
+et de plusieurs autres; beaucoup de faits prouvent que la population
+saxonne était très-nombreuse, et tout à fait hors de proportion avec la
+population normande.</p>
+
+<p><a id="footnote76" name="footnote76"></a>
+<b><a href="#footnotetag76">76</a></b>: Warton, <i>History of English poetry</i>. Préface.</p>
+
+<p><a id="footnote77" name="footnote77"></a>
+<b><a href="#footnotetag77">77</a></b>: Voir, entre autres peintures de m&oelig;urs, les premiers
+récits de la première croisade: Godefroy fend un Sarrasin jusqu'à la
+ceinture.&mdash;En Palestine, une veuve était obligée, jusqu'à soixante ans,
+de se marier, parce que nul fief ne pouvait rester sans défenseur.&mdash;Un
+chef espagnol dit à ses hommes épuisés, après une bataille: «Vous êtes
+trop las et trop blessés; mais venez vous battre avec moi contre cette
+autre troupe; les blessures fraîches que nous recevrons nous feront
+oublier celles que nous avons reçues.»&mdash;En ce temps-là, dit la
+<i>Chronique générale d'Espagne</i>, les <i>rois</i>, comtes et nobles, et tous
+les chevaliers, afin d'être prêts à toute heure, tenaient leurs chevaux
+dans la salle où ils couchaient avec leurs femmes.</p>
+
+<p><a id="footnote78" name="footnote78"></a>
+<b><a href="#footnotetag78">78</a></b>: Voir, pour tous les détails, <i>les Chroniques
+anglo-normandes</i>, III, p. 4, citées par Aug. Thierry. J'ai vu moi-même
+l'endroit et le paysage.</p>
+
+<p><a id="footnote79" name="footnote79"></a>
+<b><a href="#footnotetag79">79</a></b>: Sur trois colonnes d'attaque, à Hastings, il y en avait
+deux formées par les auxiliaires. Au reste, les chroniqueurs ne se
+trompent pas sur ce fait capital; ils sont tous d'accord pour déclarer
+que l'Angleterre fut conquise par des Français.</p>
+
+<p><a id="footnote80" name="footnote80"></a>
+<b><a href="#footnotetag80">80</a></b>: Ce fut un pêcheur de Rouen, soldat de Rollon, qui tua le
+duc de France à l'embouchure de l'Eure. Hastings, le fameux roi de mer,
+était fils d'un laboureur des environs de Troyes.</p>
+
+<p><a id="footnote81" name="footnote81"></a>
+<b><a href="#footnotetag81">81</a></b>: «Au dixième siècle, dit Stendhal, un homme souhaitait deux
+choses: 1<sup>o</sup> n'être pas tué; 2<sup>o</sup> avoir un bon habit de peau.»&mdash;<i>Voy.</i> ici
+la <i>Chronique</i> de Fontenelle.</p>
+
+<p><a id="footnote82" name="footnote82"></a>
+<b><a href="#footnotetag82">82</a></b>: Guillaume de Malmesbury.</p>
+
+<p><a id="footnote83" name="footnote83"></a>
+<b><a href="#footnotetag83">83</a></b>: <i>Pictorial history</i>, I, 615. Églises de Londres, de Sarum,
+de Norwich, Durham, Chichester, Peterborough, Rochester, Hereford,
+Glocester, Oxford, etc.&mdash;Guillaume de Malmesbury.</p>
+
+<p><a id="footnote84" name="footnote84"></a>
+<b><a href="#footnotetag84">84</a></b>: Mot d'Orderic Vital.</p>
+
+<p><a id="footnote85" name="footnote85"></a>
+<b><a href="#footnotetag85">85</a></b>: Robert Wace, roman de <i>Rou</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote86" name="footnote86"></a>
+<b><a href="#footnotetag86">86</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ Et li Normanz et li Franceiz<br>
+ Tote nuit firent oreisons,<br>
+ Et furent en aflicions.<br>
+ De lor péchiés confèz se firent<br>
+ As proveires les regehirent,<br>
+ Et qui n'en out proveires prèz,<br>
+ A son veizin se fist confèz,<br>
+ Pour ço ke samedi esteit<br>
+ Ke la bataille estre debveit.<br>
+ Unt Normanz a pramis e voé,<br>
+ Si com li cler l'orent loé,<br>
+ Ke à ce jor mez s'il veskeient,<br>
+ Char ni saunc ne mangeraient.<br>
+ Giffrei, éveske de Coustances,<br>
+ A plusors joint lor pénitances.<br>
+ Cli reçut li confessions<br>
+ Et dona li béneiçons.</p>
+
+<p><a id="footnote87" name="footnote87"></a>
+<b><a href="#footnotetag87">87</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ Taillefer ki moult bien cantout<br>
+ Sur un roussin qui tot alout,<br>
+ Devant li dus alout cantant<br>
+ De Kalermaine e de Rolant,<br>
+ E d'Oliver et des vassals<br>
+ Ki morurent à Roncevals.<br>
+ Quant ils orent chevalchié tant<br>
+ K'as Engleis vindrent aprismant:<br>
+ «Sires, dist Taillefer, merci!<br>
+ Jo vos ai languement servi.<br>
+ Tut mon servise me debvez,<br>
+ Hui, si vos plaist, me le rendez:<br>
+ Por tout guerredun vos requier,<br>
+ Et si vos voil forment preier,<br>
+ Otreiez-mei, ke jo n'i faille,<br>
+ Li primier colp de la bataille.»<br>
+ Et li dus répont: «Je l'otrei.»<br>
+ Et Taillefer point à desrei;<br>
+ Devant toz li altres se mist,<br>
+ Un Englez féri, si l'ocist.<br>
+ De sos le pis, parmie la pance,<br>
+ Li fist passer ultre la lance,<br>
+ A terre estendu l'abati.<br>
+ Poiz trait l'espée, altre féri.<br>
+ Poiz a crié: «Venez, venez!<br>
+ Ke fetes-vos? Férez, férez!»<br>
+ Donc l'unt Englez avironé,<br>
+ Al secund colp k'il ou doné.</p>
+
+<p class="refer30">(Robert Wace.)</p>
+
+<p><a id="footnote88" name="footnote88"></a>
+<b><a href="#footnotetag88">88</a></b>: Cette idée des types s'applique dans toute la nature
+physique et morale.</p>
+
+<p><a id="footnote89" name="footnote89"></a>
+<b><a href="#footnotetag89">89</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ Ço sent Rollans que la mort le trespent,<br>
+ Devers la teste sur le quer li descent;<br>
+ Desuz un pin i est alet curant,<br>
+ Sur l'herbe verte si est culchet adenz;<br>
+ Desuz lui met l'espée et l'olifan;<br>
+ Turnat sa teste vers la païene gent;<br>
+ Pour ço l'at fait que il voelt veirement<br>
+ Que Carles diet e trestute sa gent,<br>
+ Li gentilz quens, qu'il fut mort cunquérant.<br>
+ Cleimet sa culpe, e menut e suvent,<br>
+ Pur ses pecchez en puroffrid lo guant.<br>
+<span class="add1em">Li quens Rollans se jut desuz un pin,</span><br>
+ Envers Espaigne en ad turnet sun vis,<br>
+ De plusurs choses a remembrer le prist,<br>
+ De tantes terres cume li bers cunquist,<br>
+ De dulce France, des humes de sun lign,<br>
+ De Carlemagne sun seignor ki l' nurrit.<br>
+ Ne poet muer n'en plurt et ne susprit.<br>
+ Mais lui meisme ne volt mettre en ubli.<br>
+ Cleimet sa culpe, si priet Dieu mercit:<br>
+<span class="add1em">«Veire paterne, ki unques ne mentis,</span><br>
+ Seint Lazaron de mort resurrexis,<br>
+ Et Daniel des lions guaresis,<br>
+ Guaris de mei l'anme de tuz perilz,<br>
+ Pur les pecchez que en ma vie fis.»<br>
+ Sun destre guant à Deu en puroffrit.<br>
+ Seint Gabriel de sa main l'ad pris.<br>
+ Desur sun bras teneit le chef enclin,<br>
+ Juntes ses mains est alet à sa fin.<br>
+ Deus i tramist sun angle cherubin,<br>
+ Et seint Michel qu'on cleimet del péril<br>
+ Ensemble ad els seint Gabriel i vint,<br>
+ L'anme del cunte portent en pareis.</p>
+
+<p class="refer30">(<i>Chanson de Roland</i>, Ed. Génin.)</p>
+
+<p><a id="footnote90" name="footnote90"></a>
+<b><a href="#footnotetag90">90</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ Mon très-chier ami débonnaire,<br>
+ Vous m'avez une chose ditte<br>
+ Qui n'est pas à faire petite<br>
+ Mais que l'on doit moult resongnier.<br>
+ Et nonpourquant, sanz eslongnier,<br>
+ Puisque garison autrement<br>
+ Ne povez avoir vraiement,<br>
+ Pour vostre amour les occiray,<br>
+ Et le sang vous apporteray.</p>
+
+<p><a id="footnote91" name="footnote91"></a>
+<b><a href="#footnotetag91">91</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ Vraiz Diex, moult est excellente,<br>
+ Et de grant charité plaine,<br>
+ Vostre bonté souveraine.<br>
+ Car vostre grâce présente,<br>
+ A toute personne humaine,<br>
+ Vraix Diex, moult est excellente,<br>
+ Puisqu'elle a cuer et entente,<br>
+ Et que à ce désir l'amaine<br>
+ Que de vous servir se paine.</p>
+
+<p><a id="footnote92" name="footnote92"></a>
+<b><a href="#footnotetag92">92</a></b>: <i>La Fontaine et ses Fables</i>, par H. Taine, p. 15.</p>
+
+<p><a id="footnote93" name="footnote93"></a>
+<b><a href="#footnotetag93">93</a></b>: La Fontaine, <i>Contes</i>, <i>Richard Minutolo</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote94" name="footnote94"></a>
+<b><a href="#footnotetag94">94</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ Parler lui veut d'une besogne,<br>
+ Où crois que peu conquerrérois<br>
+ Si la besogne vous nommois.</p>
+
+<p><a id="footnote95" name="footnote95"></a>
+<b><a href="#footnotetag95">95</a></b>: À la mort du roi Étienne, il y avait onze cent quinze
+châteaux de bâtis.</p>
+
+<p><a id="footnote96" name="footnote96"></a>
+<b><a href="#footnotetag96">96</a></b>: A. Thierry, <i>Histoire de la Conquête de l'Angleterre</i>,
+II.</p>
+
+<p><a id="footnote97" name="footnote97"></a>
+<b><a href="#footnotetag97">97</a></b>: William de Malmesbury. A. Thierry, II, 20, 122-203.</p>
+
+<p><a id="footnote98" name="footnote98"></a>
+<b><a href="#footnotetag98">98</a></b>: «Dès l'an 652, dit Warton, l'usage commun des Anglo-Saxons
+était d'envoyer leurs enfants dans les monastères de France pour y être
+élevés; et l'on regardait non-seulement la langue, mais encore les
+manières françaises, comme un mérite et comme le signe d'une bonne
+éducation.»</p>
+
+<p><a id="footnote99" name="footnote99"></a>
+<b><a href="#footnotetag99">99</a></b>: Warton. I, p. 5. Ed. Price, 1840.</p>
+
+<p><a id="footnote100" name="footnote100"></a>
+<b><a href="#footnotetag100">100</a></b>: Trevisa's translation of Hygden's Polychronicon.</p>
+
+<p><a id="footnote101" name="footnote101"></a>
+<b><a href="#footnotetag101">101</a></b>: Statuts de fondation de New-College à Oxford. Dans
+l'abbaye de Glastonbury, en 1247: <i>Liber de excidio Trojæ</i>, <i>gesta
+Ricardi regis</i>, <i>gesta Alexandri Magni</i>, etc. Dans l'abbaye de
+Peterborough: <i>Amys et Amelion</i>, <i>sir Tristam</i>, <i>Guy de Bourgogne</i>,
+<i>gesta Otuclis</i>, <i>les prophéties de Merlin</i>, <i>le Charlemagne de Turpin</i>,
+<i>la destruction de Troie</i>, etc. V. Warton, <i>ibidem</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote102" name="footnote102"></a>
+<b><a href="#footnotetag102">102</a></b>: En 1154.</p>
+
+<p><a id="footnote103" name="footnote103"></a>
+<b><a href="#footnotetag103">103</a></b>: Warton, t. I. 76-78.</p>
+
+<p><a id="footnote104" name="footnote104"></a>
+<b><a href="#footnotetag104">104</a></b>: En 1400. Warton, t. III, 248. Gower meurt en 1408; ses
+ballades françaises appartiennent à la fin du quatorzième siècle.</p>
+
+<p><a id="footnote105" name="footnote105"></a>
+<b><a href="#footnotetag105">105</a></b>: Il écrit en 1356, et meurt en 1372.</p>
+
+<p><a id="footnote106" name="footnote106"></a>
+<b><a href="#footnotetag106">106</a></b>: And, for als moch as it is long time passed that there
+was no general passage ne vyage over the sea, and many men desiren for
+to hear speak of the holy Lond, and han thereof great solace and
+comfort, I, John Maundeville, knight, all be it I be not worthy, that
+was born in Englond, in the town of Saint-Albons, passed the sea in the
+yer of our Lord Jesu-Christ 1322, in the day of saint Michel; and
+hider-to have ben long time over the sea, and have seen and gone
+thorough many divers londs, and many provinces, and kingdoms, and isles.</p>
+
+<p>And ye shull understond that I have put this book out of Latin into
+French and translated it agen our of French into English, that every man
+of my nation may understond it.</p>
+
+<p><a id="footnote107" name="footnote107"></a>
+<b><a href="#footnotetag107">107</a></b>: Texte français, imprimé en 1487.&mdash;Bibl. impériale.</p>
+
+<p><a id="footnote108" name="footnote108"></a>
+<b><a href="#footnotetag108">108</a></b>: And at the desartes of Arabye he wente into a chapell
+wher a Eremyte duelte. And whan he entred into the chapell that was but
+a lytill and a low thing, and had but a lytill dor and a low, than the
+entree began to wexe so great and so large, and so high, as though it
+had be of a gret mynster, or the zate of a paleys.</p>
+
+<p><a id="footnote109" name="footnote109"></a>
+<b><a href="#footnotetag109">109</a></b>: On sait que l'original où Wace a puisé pour sa vieille
+<i>Histoire d'Angleterre</i> est la compilation latine de Geoffroy de
+Monmouth.</p>
+
+<p><a id="footnote110" name="footnote110"></a>
+<b><a href="#footnotetag110">110</a></b>: <i>Extract from the account of the Proceedings at Arthur's
+Coronation, given by Layamon, in his translation of Wace, executed about
+1180.</i></p>
+
+<p class="poem10">
+<span class="add1em">Tha the king igeten hafde</span><br>
+ And al his mon-weorede,<br>
+ Tha bugan put of burhge<br>
+ Theines swithen balde.<br>
+ Alle tha kinges,<br>
+ And heore here-thringes.<br>
+ All tha biscopes,<br>
+ And alle tha clarckes,<br>
+ All the eorles.<br>
+ And alle tha beornes.<br>
+ Alle tha theines,<br>
+ Alle the sweines,<br>
+ Feire iscrudde,<br>
+ Helde geond felde.<br>
+ Summe heo gunnen æruen,<br>
+ Summe heo gunnen urnen,<br>
+ Summe heo gunnen lepen,<br>
+ Summe heo gunnen sceoten,<br>
+ Summe heo wræstleden<br>
+ And wither-gome makeden,<br>
+ Summe heo on velde<br>
+ Pleouweden under scelde,<br>
+ Summe heo driven balles<br>
+ Wide geond the feldes.<br>
+ Moni ane kunnes gomen<br>
+ Ther heo gunnen drinen.<br>
+ And wha swa mihte iwenne<br>
+ Wurthscipe of his gomene,<br>
+ Hine me ladde mide songe<br>
+ At foren than leod kinge;<br>
+ And the king, for his gomene,<br>
+ Gaf him geven gode.<br>
+ Alle tha quene<br>
+ The icumen weoren there,<br>
+ And alle tha lafdies,<br>
+ Leoneden geond walles,<br>
+ To bihalden tha duge then,<br>
+ And that folc plæie.<br>
+ This ilæste threo dæges,<br>
+ Swulc gomes and swulc plæghs,<br>
+ Tha, at than veorthe dæie<br>
+ The king gon to spekene<br>
+ And agaf his gode cnihten<br>
+ All heore rihten;<br>
+ He gef seolver, he gef gold,<br>
+ He gef hors, he gef lond,<br>
+ Castles, and clæthes eke;<br>
+ His monnen he iquende.</p>
+
+<p><a id="footnote111" name="footnote111"></a>
+<b><a href="#footnotetag111">111</a></b>: Après 1297.</p>
+
+<p><a id="footnote112" name="footnote112"></a>
+<b><a href="#footnotetag112">112</a></b>: Terminé vers 1339. Son <i>Manuel des péchés</i> est de 1303.</p>
+
+<p><a id="footnote113" name="footnote113"></a>
+<b><a href="#footnotetag113">113</a></b>: Vers 1312.</p>
+
+<p><a id="footnote114" name="footnote114"></a>
+<b><a href="#footnotetag114">114</a></b>: Vers 1349.</p>
+
+<p><a id="footnote115" name="footnote115"></a>
+<b><a href="#footnotetag115">115</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ Mankynde mad ys to do Goddus wille,<br>
+ Und alle hys byddyngus to fulfille.<br>
+ For of al hys making more and les,<br>
+ Man most principal creature es.<br>
+ Al that he made, for man hit was done,<br>
+ As ye schal here after sone.</p>
+
+<p>Ces morceaux sont extraits, pour la plupart, de Warton, Ellis, Thomas
+Wright, Ritson. Jusqu'au seizième siècle l'orthographe varie selon les
+auteurs et les éditeurs.</p>
+
+<p><a id="footnote116" name="footnote116"></a>
+<b><a href="#footnotetag116">116</a></b>: Temps de Henri III. Reliquiæ antiquæ. Edited by Th.
+Wright et Halliwell.</p>
+
+<p><a id="footnote117" name="footnote117"></a>
+<b><a href="#footnotetag117">117</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ Blessed beo thu, Lavedi,<br>
+<span class="add1em">Ful of hovene blisse,</span><br>
+ Swete flur of parais,<br>
+<span class="add1em">Moder of milternisse....</span><br>
+ Blessed beo thu, Lavedi,<br>
+<span class="add1em">So fair and so briht;</span><br>
+ Al min hope is upon the<br>
+<span class="add1em">Bi dai and bi nicht....</span><br>
+ Bricht and scene quen of storre,<br>
+<span class="add1em">So me liht and lere</span><br>
+ In this false fikele world,<br>
+<span class="add1em">So me led and steore,</span><br>
+ That ich at min ende dai<br>
+<span class="add1em">Ne habbe non feond to fere.</span></p>
+
+<p><a id="footnote118" name="footnote118"></a>
+<b><a href="#footnotetag118">118</a></b>: Vers 1278. <i>Ritson's Essay on national Song</i>. <i>Ritson's
+ancient Songs</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote119" name="footnote119"></a>
+<b><a href="#footnotetag119">119</a></b>:</p>
+
+<div class="poem10">
+<p class="add2em">
+ Bytuene Mershe and Aueril,<br>
+ When spray biginneth to springe,<br>
+ The lutel foul hath hire wyl<br>
+ On hyre lud to synge,<br>
+ Ich libbe in loue-longinge<br>
+ For semlokest of alle thynge.<br>
+ He may me blysse bringe,<br>
+ Ich am in hire baundoun.<br>
+ An hendy hap ich abbe yhent,<br>
+ Ichot from heuene it is me sent.<br>
+ From all wymmen my love is lent,<br>
+ Lyht on Alysoun.</p>
+
+<p>Suete lemmon, y preye the, of loue one speche,<br>
+ Whil y lyue in world so wide other nulle y seche.<br>
+ With thy loue, my suete leof, my bliss thou mihtes eche,<br>
+ A sue cos of thy mouth mihte be my leche.</p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote120" name="footnote120"></a>
+<b><a href="#footnotetag120">120</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ Sumer is i-cumen in,<br>
+ Lhude sing cuccu:<br>
+ Groweth sed, and bloweth med,<br>
+ And springth the wde nu.<br>
+<span class="add2em">Sing cuccu, cuccu.</span><br>
+ Awe bleteth after lomb,<br>
+ Llouth after calue cu,<br>
+ Bulluc sterteth, bucke verteth:<br>
+<span class="add2em">Murie sing cuccu,</span><br>
+<span class="add2em">Cuccu, cuccu.</span><br>
+ Wel singes thu, cuccu;<br>
+ Ne swik thu, nauer nu.<br>
+<span class="add2em">Sing, cuccu, nu,</span><br>
+<span class="add2em">Sing, cuccu.</span></p>
+
+<p><a id="footnote121" name="footnote121"></a>
+<b><a href="#footnotetag121">121</a></b>: Poëme sur le Hibou et le Rossignol, qui disputent pour
+savoir qui a la plus belle voix.</p>
+
+<p><a id="footnote122" name="footnote122"></a>
+<b><a href="#footnotetag122">122</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ There is a wel fair abbei,<br>
+ Of white monkes and of grei.<br>
+ Ther beth bowris and halles:<br>
+ Al of pasteiis beth the walles,<br>
+ Of fleis, of fisse, and rich met,<br>
+ The likfullist that man may et.<br>
+ Fluren cakes beth the schingles alle,<br>
+ Of cherche, cloister, boure, and halle.<br>
+ The pinnes beth fat podinges<br>
+ Rich met to princes and kinges....<br>
+ Though paradis be miri and bright<br>
+ Cokaign is of fairir sight....<br>
+ Another abbei is ther bi,<br>
+ Forsoth a gret fair nunnerie....<br>
+ When the someris dai is hote,<br>
+ The yung nunnes takith a bote....<br>
+ And doth ham forth in that river<br>
+ Both with ores and with stere....<br>
+ And each munk him takes on,<br>
+ And snelliche berrith forth har prei<br>
+ To the mochil grei abbei,<br>
+ And techith the nunnes an oreisun,<br>
+ With iamblene up and down.</p>
+
+<p><a id="footnote123" name="footnote123"></a>
+<b><a href="#footnotetag123">123</a></b>: Lettre de Pierre de Blois.</p>
+
+<p><a id="footnote124" name="footnote124"></a>
+<b><a href="#footnotetag124">124</a></b>: W. de Malmesbury.</p>
+
+<p><a id="footnote125" name="footnote125"></a>
+<b><a href="#footnotetag125">125</a></b>: Couronnement d'Édouard I<sup>er</sup>.</p>
+
+<p><a id="footnote126" name="footnote126"></a>
+<b><a href="#footnotetag126">126</a></b>: Les prodigalités et les raffinements croissent à l'excès
+sous son petit-fils Richard II.</p>
+
+<p><a id="footnote127" name="footnote127"></a>
+<b><a href="#footnotetag127">127</a></b>: À la fête d'installation de George Nevill, frère de
+Warwick, archevêque d'York, on consomma 104 b&oelig;ufs et 6 taureaux
+sauvages, 1000 moutons, 304 veaux, autant de porcs, 2000 cochons, 500
+cerfs, chevreuils et daims, 204 chevreaux, 22802 oiseaux sauvages ou
+domestiques, 300 quartels de blé, 300 tonnes d'ale, 100 de vin, une pipe
+d'hypocras, 12 marsouins et phoques.</p>
+
+<p><a id="footnote128" name="footnote128"></a>
+<b><a href="#footnotetag128">128</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ Swylk on ne seygh they never non;<br>
+ All it was whyt of huel-bon,<br>
+ And every nayl with gold begrave:<br>
+ Off pure gold was the stave.<br>
+ Her mast was of ivory;<br>
+ Off samyte the sayl wytterly.<br>
+ Her ropes wer off truely sylk,<br>
+ Al so whyt as ony mylk.<br>
+ That noble schyp was al withoute<br>
+ With clothys of golde sprede aboute;<br>
+ And her loof and her wyndas<br>
+ Off assure forsothe it was.</p>
+
+<p><a id="footnote129" name="footnote129"></a>
+<b><a href="#footnotetag129">129</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ To-morrow ye shall in hunting fare;<br>
+ And yede, my doughter, in a chair;<br>
+ It shall be covered with velvet red,<br>
+ And cloths of fine gold all about your head,<br>
+ With damask white and azure blue,<br>
+ Well diapered with lilies new.<br>
+ Your pommels shall be ended with gold,<br>
+ Your chains enamelled many a fold,<br>
+ Your mantle of rich degree;<br>
+ Purple pall and ermine free.<br>
+ Jennets of Spain, that ben so light,<br>
+ Trapped to the ground with velvet bright.<br>
+ Ye shall have harp, sautry, and song,<br>
+ And other mirths you among.<br>
+ Ye shall have Rumney and Malespine,<br>
+ Both Hippocras and Vernage wine;<br>
+ Montrese and wine of Greek,<br>
+ Both Algrade and despice eke,<br>
+ Antioch and Bastard,<br>
+ Pyment also and garnard;<br>
+ Wine of Greek and Muscadel;<br>
+ Both clare, pyment, and Rochelle,<br>
+ The reed your stomach to defy;<br>
+ And pots of Osy set you by.<br>
+ You shall have venison y-bake,<br>
+ The best wild fowl that may be take;<br>
+ A leish of harebound with you to streek,<br>
+ And hart, and hind, and other like.<br>
+ Ye shall be set at such a tryst,<br>
+ That hart and hynd shall come to your fist,<br>
+ Your disease to drive you fro,<br>
+ To hear the bugles there y-blow.<br>
+ Homeward thus shall ye ride,<br>
+ On-hawking by the river's side,<br>
+ With gossawk and with gentle falcon,<br>
+ With bugle horn and merlion.<br>
+ When you come home your menzie among,<br>
+ Ye shall have revel, dances and song;<br>
+ Little children, great and small,<br>
+ Shall sing as does the nightingale.<br>
+ Then shall ye go to your even song,<br>
+ With tenors and trebles among.<br>
+ Threescore of copes of damask bright,<br>
+ Full of pearls they shall be pight.<br>
+ Your censors shall be of gold,<br>
+ Indent with azure many a fold.<br>
+ Your quire nor organ song shall want,<br>
+ With contre-note and descant.<br>
+ The other half on organs playing,<br>
+ With young children full fain singing.<br>
+ Then shall ye go to your supper,<br>
+ And sit in tents in green arber,<br>
+ With cloth of arras pight to the ground,<br>
+ With sapphires set of diamond....<br>
+ A hundred knights, truly told;<br>
+ Shall play with bowls in alleys cold,<br>
+ Your disease to drive away;<br>
+ To see the fishes in pools play,<br>
+ To a drawbridge then shall ye,<br>
+ Th' one half of stone, th' other of tree;<br>
+ A barge shall meet you full right,<br>
+ With twenty-four oars full bright,<br>
+ With trumpets and with clarion,<br>
+ The fresh water to row up and down....<br>
+ Forty torches burning bright,<br>
+ At your bridges to bring you light.<br>
+ Into your chamber they shall you bring,<br>
+ With much mirth and more liking.<br>
+ Your blankets shall be of fustian,<br>
+ Your sheets shall be of cloth of Rennes.<br>
+ Your head sheet shall be of pery pight,<br>
+ With diamonds set and rubies bright.<br>
+ When you are laid in bed so soft,<br>
+ A cage of gold shall hang aloft,<br>
+ With long paper fair burning,<br>
+ And cloves that be sweet smelling.<br>
+ Frankincense and olibanum,<br>
+ That when ye sleep the taste may come;<br>
+ And if ye no rest can take,<br>
+ All night minstrels for you shall wake.</p>
+
+<p><a id="footnote130" name="footnote130"></a>
+<b><a href="#footnotetag130">130</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ In Fraunce these rymes were wroht,<br>
+ Every Englyshe ne knew it not.</p>
+
+<p class="refer30">(Warton, I, 123.)</p>
+
+<p><a id="footnote131" name="footnote131"></a>
+<b><a href="#footnotetag131">131</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ They were led into the place full even.<br>
+ There they heard angels of heaven;<br>
+ They said: «Seigneures, tuez, tuez!<br>
+ Spares hem nought, and beheadeth these!»<br>
+ King Richard heard the angels' voice<br>
+ And thanked God and the holy cross.</p>
+
+<p><a id="footnote132" name="footnote132"></a>
+<b><a href="#footnotetag132">132</a></b>: <i>Pictorial history</i>, I, 666. <i>Dialogue on the Exchequer</i>.
+Temps de Henri II.</p>
+
+<p><a id="footnote133" name="footnote133"></a>
+<b><a href="#footnotetag133">133</a></b>: <i>Domsday book</i>.&mdash;<i>Froude's History of England</i>, t. I, 13.
+«À travers toutes les dispositions perce un but unique: c'est que tout
+homme, en Angleterre, a sa place définie, et son devoir défini, et que
+nul être humain n'a la liberté de mener sa vie à son gré sans en rendre
+compte à personne. C'est la discipline d'une armée transportée dans la
+vie sociale.»</p>
+
+<p><a id="footnote134" name="footnote134"></a>
+<b><a href="#footnotetag134">134</a></b>: <i>Domsday-book</i>. Tenants in chief.</p>
+
+<p><a id="footnote135" name="footnote135"></a>
+<b><a href="#footnotetag135">135</a></b>: <i>Pictorial history</i>, I, 666. Selon Ailred (<i>Temps de
+Henri II</i>), «un roi, beaucoup d'évêques et d'abbés, beaucoup de grands
+comtes et de nobles chevaliers, descendus à la fois du sang anglais et
+du sang normand, étaient un soutien pour l'un et un honneur pour
+l'autre.»&mdash;«À présent, dit un autre auteur du même temps, comme les
+Anglais et les Normands habitent ensemble et se sont mariés constamment
+les uns avec les autres, les deux nations sont si complétement mêlées
+l'une à l'autre, que, du moins pour ce qui regarde les hommes libres, on
+peut à peine distinguer qui est de race normande et qui est de race
+anglaise.... Les vilains attachés au sol, dit-il encore, sont seuls de
+pur sang saxon.»</p>
+
+<p><a id="footnote136" name="footnote136"></a>
+<b><a href="#footnotetag136">136</a></b>: Grande charte, 1215.</p>
+
+<p><a id="footnote137" name="footnote137"></a>
+<b><a href="#footnotetag137">137</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ A frankelein was in this compagnie;<br>
+ White was his berd as is the dayesie.<br>
+ Of his complexion he was sanguin.<br>
+ Wel loved he by the morwe a sop in win.<br>
+ To liven in delit was ever his wone.<br>
+ For he was Epicures owen sone,<br>
+ That held opinion, that plein delit<br>
+ Was veraily felicite parfite.<br>
+ An housholder, and that a grete was he;<br>
+ Seint Julian he was in his contree.<br>
+ His brede, his ale, was alway after on;<br>
+ A better envyned man was no wher non.<br>
+ Withouten bake mete never was his hous,<br>
+ Of fish and flesh, and that so plenteous,<br>
+ It snewed in his hous of mete and drinke,<br>
+ Of alle deintees that men coud of thinke.<br>
+ After the sondry sesons of the yere,<br>
+ So changed he his mete and his soupere.<br>
+ Ful many a fat partrich hadde he in mewe;<br>
+ And many a breme, and many a luce, in stewe.<br>
+ Wo was his coke but if his sauce were<br>
+ Poinant and sharpe, and redy all his gere.<br>
+ His table, dormant in his halle, alway<br>
+ Stode redy covered alle the longe day.<br>
+ At sessions ther was he lord and sire;<br>
+ Ful often time he was knight of the shire.<br>
+ An anelace and a gipciere all of silk<br>
+ Heng at his girdel, white as morwe milk.<br>
+ A shereve hadde he ben and a countour.<br>
+ Was no wher swiche a worthy vavasour.</p>
+
+<p><a id="footnote138" name="footnote138"></a>
+<b><a href="#footnotetag138">138</a></b>: <i>Prologue des Contes de Cantorbéry</i>, v. 547. Édition
+Urry.</p>
+
+<p><a id="footnote139" name="footnote139"></a>
+<b><a href="#footnotetag139">139</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ The Miller was a stout carl for the nones,<br>
+ Ful bigge he was of braun, and eke of bones;<br>
+ That proved wel; for over all ther he came,<br>
+ At wrastling he wold bere away the ram.<br>
+ He was short shuldered, brode, a thikke gnarre,<br>
+ Ther n'as no dore, that he n'olde heve of barre,<br>
+ Or breke it at a renning with his hede.<br>
+ His berd as any sowe or fox was rede,<br>
+ And therto brode, as though it were a spade:<br>
+ Upon the cop right of his nose he hade<br>
+ A wert, and theron stode a tufte of heres,<br>
+ Rede as the bristles of a sowes eres:<br>
+ His nose-thirles blacke were and wide.<br>
+ A swerd and bokeler bare he by his side.<br>
+ His mouth as wide was as a forneis:<br>
+ He was a jangler, and a goliardeis,<br>
+ And that was most of sinne and harlotries.<br>
+ Wel coude he stelen corne and tollen thries.<br>
+ And yet he had a thomb of gold parde.<br>
+ A white cote and a blew hode wered he.<br>
+ A baggepipe wel coude he blowe and soune,<br>
+ And therwithall he brought us out of toune.</p>
+
+<p><a id="footnote140" name="footnote140"></a>
+<b><a href="#footnotetag140">140</a></b>: Dès 1214, et aussi en 1225 et 1254. Guizot, <i>Origine du
+système représentatif en Angleterre</i>, pages 297-299.</p>
+
+<p><a id="footnote141" name="footnote141"></a>
+<b><a href="#footnotetag141">141</a></b>: 1264.</p>
+
+<p><a id="footnote142" name="footnote142"></a>
+<b><a href="#footnotetag142">142</a></b>: Augustin Thierry, IV, 56. Robin Hood, édition Ritson.</p>
+
+<p><a id="footnote143" name="footnote143"></a>
+<b><a href="#footnotetag143">143</a></b>:</p>
+
+<div class="poem10">
+<p>In somer when the shawes be sheyne,<br>
+ And leves be large and longe,<br>
+ Hit is fulle mery in feyre foreste<br>
+ To here the foulys song;<br>
+<span class="add1em">To se the dere draw to the dale,</span><br>
+ And leve the hilles hee,<br>
+ And shadow hem in the leves grene<br>
+<span class="add1em">Undur the grene wode tree....</span></p>
+
+<p>Ah! John, by me thou settest noe store.<br>
+<span class="add1em">And that I farley finde:</span><br>
+ How offt send I my men before,<br>
+<span class="add1em">And tarry myselfe behinde?</span></p>
+
+<p>It is no cunning a knave to ken,<br>
+<span class="add1em">And a man but heare him speake;</span><br>
+ And it were not for bursting of my bowe,<br>
+<span class="add1em">John, I thy head wold breake....</span></p>
+
+<p>He that had neyther beene kythe nor kin,<br>
+<span class="add1em">Might have scene a full fayre fight,</span><br>
+ To see how together these yeomen went<br>
+<span class="add1em">With blades both browne and bright.</span></p>
+
+<p>To see how these yeomen together they fought.<br>
+<span class="add1em">Two houres of a summers day</span><br>
+ Yet neither Robin Hood nor sir Guy<br>
+<span class="add1em">Them fettled to flye away.</span></p>
+
+<p>God haffe mersey on Robin Hodys solle<br>
+<span class="add1em">And saffe all god yemanry.</span></p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote144" name="footnote144"></a>
+<b><a href="#footnotetag144">144</a></b>: Pinder. Son emploi était de taxer le bétail qui vaguait
+sur le communal.</p>
+
+<p><a id="footnote145" name="footnote145"></a>
+<b><a href="#footnotetag145">145</a></b>:</p>
+
+<div class="poem10">
+<p>«O that were a shame, said jolly Robin,<br>
+<span class="add1em">We being three and thou but one.»</span><br>
+ The pinder leapt back then thirty good foot,<br>
+<span class="add1em">'T was thirty good foot and one.</span></p>
+
+<p>He leaned his back fast unto a thorn,<br>
+<span class="add1em">And his foot against a stone</span><br>
+ And there he fought a long summers day,<br>
+<span class="add1em">A summers day so long,</span></p>
+
+<p>Till that their swords on their broad bucklers<br>
+<span class="add1em">Were broke fast unto their hands....</span></p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote146" name="footnote146"></a>
+<b><a href="#footnotetag146">146</a></b>:</p>
+
+<div class="poem10">
+<p>«I pass not for length, bold Arthur replyed,<br>
+<span class="add1em">My staff is of oke so free;</span><br>
+ Eight foot and a half, it will knock down a calf,<br>
+<span class="add1em">And I hope it will knock thee down.»</span></p>
+
+<p>Then Robin could no longer forbear,<br>
+<span class="add1em">He gave him such a knock,</span><br>
+ Quickly and soon the blood came down,<br>
+<span class="add1em">Before it was ten a clock.</span></p>
+
+<p>Then Arthur he soon recovered himself,<br>
+<span class="add1em">And gave him such a knock on the crown,</span><br>
+ That from every side of bold Robin head,<br>
+<span class="add1em">The blood came trickling down.</span></p>
+
+<p>Then Robin raged like a wild boar,<br>
+<span class="add1em">As soon as he saw his own blood:</span><br>
+ Then Bland was in hast he laid on so fast,<br>
+<span class="add1em">As though he had been cleaving of wood.</span></p>
+
+<p>And about and about, and about they went,<br>
+<span class="add1em">Like two wild bores in a chase.</span><br>
+ Striving to aim each other to maim,<br>
+<span class="add1em">Leg, arm, or any other place.</span></p>
+
+<p>And knock for knock they lustily dealt,<br>
+<span class="add1em">Which held for two hours and more,</span><br>
+ Till all the wood rang at every bang,<br>
+<span class="add1em">They plyed their work so sore.</span></p>
+
+<p>Hold thy hand, hold thy hand, said Robin Hood,<br>
+<span class="add1em">And let thy quarrel fall;</span><br>
+ For here we may thrash our bones to mesh,<br>
+<span class="add1em">And get no coyn at all.</span></p>
+
+<p>And in the forest of merry Sherwood,<br>
+<span class="add1em">Hereafter thou shalt be free.</span><br>
+ «God a mercy for nought, my freedom I bought,<br>
+<span class="add1em">I may thank my staff, not thee....»</span></p>
+
+<p>«I am a tanner, bold Arthur reply'd,<br>
+<span class="add1em">In Nottingham long I have wrought</span><br>
+ And if thoul't come there, I vow and swear,<br>
+<span class="add1em">I will tan thy hide for «nought.»</span></p>
+
+<p>«God a mercy, good fellow, said jolly Robin,<br>
+<span class="add1em">Since thou art so kind and free;</span><br>
+ And if thou wilt tan my hide for «nought,»<br>
+<span class="add1em">I will do as much for thee.»</span></p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote147" name="footnote147"></a>
+<b><a href="#footnotetag147">147</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ Then Robin took them both by the hands,<br>
+<span class="add1em">And danc'd round about the oke tree.</span><br>
+ «For three merry men, and three merry men,<br>
+<span class="add1em">And three merry men we be.»</span></p>
+
+<p><a id="footnote148" name="footnote148"></a>
+<b><a href="#footnotetag148">148</a></b>: <i>The difference between an absolute and limited
+monarchy.&mdash;A learned commendation of the politique laws of England.
+Latine.</i> Je cite souvent ce second ouvrage, qui est plus complet.</p>
+
+<p><a id="footnote149" name="footnote149"></a>
+<b><a href="#footnotetag149">149</a></b>: Les Anglais oublient toujours d'être polis, et ne voient
+pas les nuances des choses. Entendez ici le courage brutal, l'instinct
+batailleur et indépendant. La race française, et en général la race
+gauloise, est peut-être, entre toutes, la plus prodigue de sa vie.</p>
+
+<p><a id="footnote150" name="footnote150"></a>
+<b><a href="#footnotetag150">150</a></b>: It is cowardise and lack of hartes and corage, that
+kepith the Frenchmen from rysyng, and not povertye; which corage no
+Frenche man hath like to the English man. It hath ben often seen in
+Englond that iij or iv thefes, for povertie, hath sett upon viij true
+men, and robbyd them al. But it hath not ben seen in Fraunce, that vij
+or viij thefes have ben hardy to robbe iij or iv true men. Wherfor it is
+right seld that Frenchmen be hangyd for robberye, for that thay have no
+hertys to do so terryble an acte. There be therfor mo men hangyd in
+Englond, in a yere, for robberye and manslaughter, than ther be hangid
+in Fraunce for such cause of crime in vij yers.&mdash;Aujourd'hui en France
+42 vols sur les grands chemins contre 738 en Angleterre.&mdash;En 1843 il y
+avait, en Angleterre, quatre fois autant d'accusations de crimes et
+délits qu'en France, proportion gardée du nombre des habitants. (Moreau
+de Jonnès.)</p>
+
+<p><a id="footnote151" name="footnote151"></a>
+<b><a href="#footnotetag151">151</a></b>: <i>Pictorial history</i>, I, 833. Statut de Winchester, 1285.
+Ordonnance de 1378.</p>
+
+<p><a id="footnote152" name="footnote152"></a>
+<b><a href="#footnotetag152">152</a></b>: <i>Benvenuto Cellini</i> cité par <i>Froude</i>, I, 20, <i>History of
+England</i>, <i>Shakspeare</i>, <i>Henri V</i>; conversation des seigneurs français
+avant la bataille d'Azincourt.</p>
+
+<p><a id="footnote153" name="footnote153"></a>
+<b><a href="#footnotetag153">153</a></b>: <i>Jus regale</i>, par opposition à <i>jus regale et
+politicum</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote154" name="footnote154"></a>
+<b><a href="#footnotetag154">154</a></b>: Ther be two kynds of kyngdomys, of the which that one ys
+a lordship callid in Latyne Dominium regale, and that other is callid
+Dominium politicum et regale. And they dyverson in that the first may
+rule his people by such lawys as he makyth hymself, and therfor, he may
+set upon them talys, and other impositions, such as he wyl himself,
+without their assent. The secund may not rule his people by other laws
+than such as they assenten unto. And therfor he may let upon them non
+impositions without their own assent.</p>
+
+<p><a id="footnote155" name="footnote155"></a>
+<b><a href="#footnotetag155">155</a></b>: Fortescue, <i>In leges Angliæ</i>, London, 1599, avec trad.
+anglaise. Non potest rex Angliæ ad libitum suum leges mutare regni sui.
+Principatu namque nedum regali, sed et politico ipse suo populo
+dominatur.</p>
+
+<p>In corpore politica, intentio populi primum vividum est, habens in se
+sanguinem, viz provisionem politicam utilitati populi illius, quam in
+caput et in omnia membra ejusdem corporis ipsa transmittit, quo corpus
+illud alitur et vegetatur. Lex vero sub qua c&oelig;tus hominum populus
+efficitur, nervorum corporis physici efficit rationem.... Et ut non
+potest caput corporis physici nervos suos commutare, neque membris suis
+proprias vires et propria sanguinis alimenta denegare, nec rex qui caput
+est corporis politici; mutare potest leges corporis illius, nec ejusdem
+populi substantias proprias subtrahere, reclamantibus eis, aut invitis.
+Ad tutelam legis subditorum et eorum corporum et bonorum rex hujusmodi
+erectus est et ad hanc, potestatem a populo effluxam ipse habet.</p>
+
+<p>Anglia statuta.... nedum principis voluntate, sed et totius regni
+assensu ipsa conduntur.... plus quam trecentorum electorum hominum
+prudentia.... (ita ut) populi læsuram illa efficere nequant, vel non
+eorum commodum procurare.</p>
+
+<p>Élection du shériff.</p>
+
+<p>In quolibet comitatu est officiarius quidam unus, regis vicecomes
+appellatus, qui inter cætera officii sui ministeria, omnium mandata et
+judicia curiarum regis in suo comitatu exsequenda exsequitur; cui
+officium annale est, quo ei post annum in eodem ministrare non licet,
+nec duobus tum sequentibus annis ad idem officium reassumetur.
+Officiarius iste sic eligitur: quolibet anno in crastino Animarum<a id="footnotetag155-A" name="footnotetag155-A"></a><a href="#footnote155-A" title="Go to footnote 155-A"><span class="smaller">[155-A]</span></a>
+conveniunt in saccario regis<a id="footnotetag155-B" name="footnotetag155-B"></a><a href="#footnote155-B" title="Go to footnote 155-B"><span class="smaller">[155-B]</span></a>, omnes consiliarii ejus tam domini
+spirituales et temporales quam ejus omnes justiciarii<a id="footnotetag155-C" name="footnotetag155-C"></a><a href="#footnote155-C" title="Go to footnote 155-C"><span class="smaller">[155-C]</span></a>, omnes
+barones de saccario, clericus rotulorum<a id="footnotetag155-D" name="footnotetag155-D"></a><a href="#footnote155-D" title="Go to footnote 155-D"><span class="smaller">[155-D]</span></a>, et quidam alii
+officiarii, ubi hi omnes communi assensu nominant de quolibet comitatu
+tres milites vel armigeros<a id="footnotetag155-E" name="footnotetag155-E"></a><a href="#footnote155-E" title="Go to footnote 155-E"><span class="smaller">[155-E]</span></a>, quos inter cæteros ejusdem comitatus
+ipsi opinantur melioris esse dispositionis et famæ, et ad officium
+vicecomitis comitatus illius melius dispositos. Ex quibus rex unum
+tantum eliget, quam per litteras suas patentes constituit vice-comitem
+comitatus....</p>
+
+<p>Du jury, et des trois récusations successives, permises aux parties:</p>
+
+<p>Juratis demum in forma prædicta XII probis et legalibus hominibus
+habentibus ultra mobilia sua possessiones sufficientes unde eorum statum
+ipsi continere poterunt, et nulli partium suspectis nec invisis sed
+eisdem vicinis, legitur in anglico coram eis per curiam totum recordatum
+et processus placiti....</p>
+
+<p><a id="footnote155-A" name="footnote155-A"></a>
+<b><a href="#footnotetag155-A">155-A</a></b>: All Souls' day.</p>
+
+<p><a id="footnote155-B" name="footnote155-B"></a>
+<b><a href="#footnotetag155-B">155-B</a></b>: The kings exchequer.</p>
+
+<p><a id="footnote155-C" name="footnote155-C"></a>
+<b><a href="#footnotetag155-C">155-C</a></b>: Justices.</p>
+
+<p><a id="footnote155-D" name="footnote155-D"></a>
+<b><a href="#footnotetag155-D">155-D</a></b>: Master of the rolls.</p>
+
+<p><a id="footnote155-E" name="footnote155-E"></a>
+<b><a href="#footnotetag155-E">155-E</a></b>: Knights or squires.</p>
+
+<p><a id="footnote156" name="footnote156"></a>
+<b><a href="#footnotetag156">156</a></b>: The same Commons be so empoverished and distroyyd, that
+they may unneth lyve. They drink water, they eate apples, with bread
+right brown made of rye. They eate no flesh, but if it be selden, a
+litill larde, or of the entrails or heads of beasts slayne for the
+nobles and merchants of the land. They weryn no wollyn, but if it be a
+pore cote under their uttermost garment made of grete canvass, and call
+it a frok. Their hosyn be of like canvas, and passen not their knee,
+wherfor they be gartrud and their thygles bare. Their wif and children
+gone bare fote.... For sum of them that was wont to pay to his lord for
+his tenement which he hyrith by the year a scute payth now to the kyng,
+over that scute, fyve skuts. Where thrugh they be artyd by necessitie so
+to watch, labour and grub in the ground for their sustenance, that their
+nature is much wastid and the kynd of them brought to nowght. They gone
+crokyd and ar feeble, not able to fight nor to defend the realm; nor
+they have wepon, nor monye to buy them wepon withal.... This is the
+frute first of hyre Jus regale.... But blessed be God this land ys rulid
+under a better lawe, and therfor the people therof be not in such
+penurye, nor therby hurt in their persons, but they be wealthie and have
+all things necessarie to the sustenance of nature. Wherefore they be
+myghty and able to resyste the adversaries of the realmes that do or
+will do them wrong. Loo, this is the frut of Jus politicum et regale
+under which we lyve.</p>
+
+<p><a id="footnote157" name="footnote157"></a>
+<b><a href="#footnotetag157">157</a></b>: Voir Commines, qui porte le même jugement.</p>
+
+<p><a id="footnote158" name="footnote158"></a>
+<b><a href="#footnotetag158">158</a></b>: The might of the realme most stondyth upon archers which
+be not rich men....</p>
+
+<p>Comparer Hallam, II, 482. Tout cela remonte à la conquête et plus avant:</p>
+
+<p>It is reasonable to suppose that the greater part of those who appear to
+have possessed small freeholds or parcels of manors were no other than
+the original nation.</p>
+
+<p>A respectable class of free socagers, having in general full right of
+alienating their lands and holding them probably at a small certain rent
+from the lord of the manor, frequently occurs in the Domsday Book.</p>
+
+<p>En tout cas, il y avait dans le Domsday Book des Saxons «parfaitement
+exempts de villenage.»</p>
+
+<p>Cette classe est traitée avec respect dans les traités de Glanvil et
+Bracton.</p>
+
+<p>Pour les vilains, ils se sont affranchis de bonne heure, au treizième et
+au quatorzième siècle, soit en se sauvant, soit en devenant
+copy-holders.</p>
+
+<p>La guerre des Deux Roses releva encore les communes: avant les
+batailles, ordre fut donné souvent de tuer les nobles et d'épargner les
+roturiers.</p>
+
+<p><a id="footnote159" name="footnote159"></a>
+<b><a href="#footnotetag159">159</a></b>: Harrison, 275. <i>Description of England</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote160" name="footnote160"></a>
+<b><a href="#footnotetag160">160</a></b>: Portrait d'un yeoman par Latimer, prédicateur de Henri
+VIII.</p>
+
+<p>My father was a yeoman, and had no lands of his own, only he had a farm
+of £3 or £4 by year at the uttermost, and hereupon he tilled so much as
+he kept half a dozen men. He had walk for an hundred sheep, and my
+mother milked thirty kine. He was able, and did find the king a harness,
+with himself and his horse, while he came to the place that he should
+receive the king's wages. I can remember that I buckled his harness when
+he went to Blackheath field. He kept me to school, or else I had not
+been able to have preached before the king's majesty now. He married my
+sisters vith £5 or 20 nobles a-piece, so that he brought them up in
+godliness and fear of God. He kept hospitality for his poor neighbours.
+And some alms he gave to the poor, and all this did he of the said farm.
+Where he that now hath it, payeth £16 by the year, or more, and is not
+able to do any thing for his prince, for himself, nor for his children,
+or give a cup of drink to the poor.</p>
+
+<p>In my time my poor father was as diligent to teach me to shoot, as to
+learn me any other thing, and so I think other men did their children:
+he taught me how to draw, how to lay my body in my bow, and not to draw
+with strength of arms as divers other nations do, but with strength of
+the body. I had my bows bought me according to my age and strength; as I
+increased in them, so my bows were made bigger and bigger, for men shall
+never shoot well, except they be brought up in it: it is a worthy game,
+a wholesome kind of exercise, and much commended in physic.</p>
+
+<p><a id="footnote161" name="footnote161"></a>
+<b><a href="#footnotetag161">161</a></b>: <i>Pictorial history</i>, I, 802. En 1245, 1246, 1376. A.
+Thierry. III, 79.</p>
+
+<p><a id="footnote162" name="footnote162"></a>
+<b><a href="#footnotetag162">162</a></b>: 1404-1409. Les Communes déclaraient qu'avec ces revenus
+le roi serait capable d'entretenir 15 comtes, 1500 chevaliers, 6200
+écuyers et 100 hôpitaux; chaque comte recevant par an 300 marcs, chaque
+chevalier 100 marcs et le produit de quatre charrues de terre, chaque
+écuyer 40 marcs et le produit de deux charrues de terre.&mdash;<i>Pictorial
+history</i>, II. p. 142.</p>
+
+<p><a id="footnote163" name="footnote163"></a>
+<b><a href="#footnotetag163">163</a></b>: Vers 1362.</p>
+
+<p><a id="footnote164" name="footnote164"></a>
+<b><a href="#footnotetag164">164</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ And than gan I to mete a mervelyous swevene,<br>
+ That I was in a wyldyrnese, wyst I never qwere;<br>
+ And as I beheld on hey, est on to the sonne,<br>
+ I saw a tour on a toft, ryaly emaked,<br>
+ A depe dale benethe, a donjon therein,<br>
+ With depe dykys and dyrke, and dredful of sygth.<br>
+ A fayr feld ful of folke fond I ther betwene,<br>
+ Of al maner of men, the mene and the ryche,<br>
+ Werkynge and wanderyng, as the werld askyth.<br>
+ Some put hem to the plow, pleyid hem ful seeld<br>
+ In syttynge and sowing swonken full harde,<br>
+ And wan what wastours with gloteny dystroid....</p>
+
+<p><a id="footnote165" name="footnote165"></a>
+<b><a href="#footnotetag165">165</a></b>: L'archidiacre de Richmond étant en tournée, en 1216, vint
+au prieuré de Bridlington avec quatre-vingt-dix-sept chevaux,
+vingt-et-un chiens et trois faucons.</p>
+
+<p class="poem10">
+ And now is religion a ridere, a romere bi streetis,<br>
+ A ledar of love-daiyes and a load bigere;<br>
+ A prickere on a pelfrey from maner to maner,<br>
+ An hep of hounds at his ars, as he a lord were.<br>
+ And but his knave knele that shall hym hys cuppe brynge,<br>
+ He loureth on him, and axeth who taughtte hym curteise.</p>
+
+<p><a id="footnote166" name="footnote166"></a>
+<b><a href="#footnotetag166">166</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ Kynde Conscience tho herde, and cam out of the planett,<br>
+ And sent forth his forreors Feveris and Fluxes,<br>
+ Coughes, and Cardyacles, Crampes, and Tothe-aches,<br>
+ Reumes and Redegoundes, and roynous Skalles,<br>
+ Buyles and Botches, and brennynge Agwes,<br>
+ Frennesyes and foule Evelis, forageris of Kynde.<br>
+ There was "Harrow! and Helpe! Here cometh Kynde!<br>
+ With Death that is dreadful, to undon us alle."<br>
+ The lord that lyved after lust tho lowde criede.<br>
+ Deeth came dryving aftir, and al to dust pashed<br>
+ Kyngs and Knyghttes, Kaysours and popis.<br>
+ Many a lovely lady and lemmanys of Knyghttes<br>
+ Swowed and sweltid for sorwe of Dethe's dentes.</p>
+
+<p><a id="footnote167" name="footnote167"></a>
+<b><a href="#footnotetag167">167</a></b>: Dernier livre. <i>The Lazar House</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote168" name="footnote168"></a>
+<b><a href="#footnotetag168">168</a></b>: Ce poëme fut imprimé plus tard, en 1550. Il y en eut
+trois éditions en une année, tant il était visiblement protestant.</p>
+
+<p><a id="footnote169" name="footnote169"></a>
+<b><a href="#footnotetag169">169</a></b>: Voyez <i>Piers Plowman's crede</i>, <i>The Plowman's tale</i>,
+etc.</p>
+
+<p><a id="footnote170" name="footnote170"></a>
+<b><a href="#footnotetag170">170</a></b>: Knighton, vers 1400, écrit ceci sur Wycleff: «Transtulit
+de Latino in anglicam linguam, non angelicam. Unde per ipsum fit
+vulgare, et magis apertum laicis et mulieribus legere scientibus quam
+solet esse clericis admodum litteratis, et bene intelligentibus. Et sic
+evangelica margarita spargitur et a porcis conculcatur.... (ita) ut
+laicis commune æternum quod ante fuerat clericis et ecclesiæ doctoribus
+talentum supernum.</p>
+
+<p><a id="footnote171" name="footnote171"></a>
+<b><a href="#footnotetag171">171</a></b>: Wycleff's Bible, édition de Forshall and Madden, préface,
+édition d'Oxford.</p>
+
+<p><a id="footnote172" name="footnote172"></a>
+<b><a href="#footnotetag172">172</a></b>: Prologue de Wicleff, p. 2.</p>
+
+<p>Cristen men and wymmen, olde and yonge, shulden studie fast in the Newe
+Testament. For it is of full autorite, and opyn to the undirstonding of
+simple men, as to the poyntis that be moost medful to saluacioun.... and
+ech place of holy writ, bothe opyn and dark, techith mekenes and
+charite. And therfore he that kepith mekenes and charite hath the trewe
+undirstonding and perfectioun of al holi writ.... Therfore no simple man
+of wit be aferd unmesurabli to studie in the text of holy writ.... and
+no clerk be proude of the verry undirstondyng of holy writ, for the
+verrey undirstoudyng of hooly writ withouten charite that kepith Goddis
+heestis, makith a man depper damned.&mdash;.... and pride and covetise of
+clerkis is cause of her blindness and eresie, and priveth them fro
+verrey undirstondyng of holy writ.</p>
+
+<p><a id="footnote173" name="footnote173"></a>
+<b><a href="#footnotetag173">173</a></b>: 1395.</p>
+
+<p><a id="footnote174" name="footnote174"></a>
+<b><a href="#footnotetag174">174</a></b>: 1401. William Sawtre, premier lollard brûlé vif.</p>
+
+<p><a id="footnote175" name="footnote175"></a>
+<b><a href="#footnotetag175">175</a></b>: Commines, liv. V. chapitre XIX et XX.</p>
+
+<p>«Or selon mon avis, entre toutes les seigneuries du monde dont j'ay
+connaissance où la chose publique est mieux traitée, et règne moins de
+violence sur le peuple, et où il n'y a nuls édifices abattus ny démolis
+pour guerre, c'est Angleterre, et tombe le sort et le malheur sur ceux
+qui font la guerre.... Cette grâce a le royaume d'Angleterre par dessus
+les autres royaumes, que le peuple ni le pays ne s'en détruit point, ny
+ne brulent, ny ne démolissent les édifices, et tombe la fortune sur les
+gens de guerre, et par espécial sur les nobles.»</p>
+
+<p><a id="footnote176" name="footnote176"></a>
+<b><a href="#footnotetag176">176</a></b>: Voir les ballades sur <i>Chevy Chace</i>, <i>The Nut Brown
+maid</i>, etc. Beaucoup d'entre elles sont d'admirables petits drames.</p>
+
+<p><a id="footnote177" name="footnote177"></a>
+<b><a href="#footnotetag177">177</a></b>: Né entre 1328 et 1345, mort en 1400.</p>
+
+<p><a id="footnote178" name="footnote178"></a>
+<b><a href="#footnotetag178">178</a></b>: Renan, <i>de l'Art au moyen âge</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote179" name="footnote179"></a>
+<b><a href="#footnotetag179">179</a></b>: <i>Voy</i>. Froissart, sa vie chez le comte de Foix et chez le
+roi Richard II.</p>
+
+<p><a id="footnote180" name="footnote180"></a>
+<b><a href="#footnotetag180">180</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ The statue of Venus glorious for to see<br>
+ Was naked fleting in the large see,<br>
+ And fro the navel down all covered was<br>
+ With wawes grene, and bright as any glas.<br>
+ A citole in hire right hand hadde she,<br>
+ And on hire hed, ful semely for to see,<br>
+ A rose gerlond fresshe, and wel smelling,<br>
+ Above hire hed hire doves fleckering.</p>
+
+<p><a id="footnote181" name="footnote181"></a>
+<b><a href="#footnotetag181">181</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ First on the wall was peinted a forest,<br>
+ In which there wonneth neyther man ne best,<br>
+ With knotty knarry barrein trees old<br>
+ Of stubbes sharpe and hidous to behold;<br>
+ In which there ran a romble and a swough,<br>
+ As though a storme shuld bresten every bough.<br>
+ And downward from an hill under a bent,<br>
+ Ther stood the temple of Mars armipotent,<br>
+ Wrought all of burned stele, of which th' entree<br>
+ Was long and streite, and gastly for to see.<br>
+ And therout came a rage and swiche a vise,<br>
+ That it made all the gates for to rise.<br>
+ The northern light in at the dore shone,<br>
+ For window off the wall ne was none,<br>
+ Thurgh which men mighten any light discerne.<br>
+ The dore was all of athamant eterne,<br>
+ Yclenched overthwart and endelong<br>
+ With yren tough, and for to make it strong.<br>
+ Every piler the temple to sustene<br>
+ Was tonne-gret, of yren bright and shene.</p>
+
+<p><a id="footnote182" name="footnote182"></a>
+<b><a href="#footnotetag182">182</a></b>: <i>Knight's tale</i>, p. 21-20.</p>
+
+<p><a id="footnote183" name="footnote183"></a>
+<b><a href="#footnotetag183">183</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ With him ther wenten knightes many on.<br>
+ Som wol ben armed in a habergeon,<br>
+ And in a brest plate, and in a gipon;<br>
+ And some wol have a pair of plates large;<br>
+ And some wol have a Pruce sheld or a targe,<br>
+ Som wol ben armed on his legges wele<br>
+ And have an axe, and som a mace of stele....<br>
+ There maist thou se coming with Palamon<br>
+ Licurge himself, the grete king of Trace:<br>
+ Blake was his berd and manly was his face.<br>
+ The cercles of his eyen in his hed<br>
+ They gloweden betwixen yelwe and red,<br>
+ And like a griffon loked he about,<br>
+ With kemped heres on his browes stout.<br>
+ His limmes gret, his braunes hard and stronge,<br>
+ His shouldres brode, his armes round and longe<br>
+ And as the guise was in his contree,<br>
+ Ful highe upon a char of gold stood he,<br>
+ With foure white bolles in the trais.<br>
+ Instede of cote-armure on his harnais,<br>
+ With nayles yelwe and bright as any gold,<br>
+ He hadde a beres skin, cole-blake for old.<br>
+ His longe here was kempt behind his bake,<br>
+ As any ravenes fether it shone for blake.<br>
+ A wreth of gold arm gret, of huge weight<br>
+ Upon his hed sate ful of stones bright,<br>
+ Of fine rubins and diamants.<br>
+ About his char ther wenten whit alauns,<br>
+ Twenty and mo, as gret as any stere,<br>
+ To hunten at the leon or the dere.<br>
+ And folwed him with mosel fast ybound,<br>
+ Colered with gold and torettes filed round.<br>
+ A hundred lordes had he in his route,<br>
+ Armed full wel, with hertes sterne and stout.<br>
+ With Arcita, in stories as man find,<br>
+ The gret Emetrius the king of Inde,<br>
+ Upon a stede bay, trapped in stele,<br>
+ Covered with cloth of gold diapred wele,<br>
+ Came riding like the God of armes Mars.<br>
+ His cote-armure was of a cloth of Tars,<br>
+ Couched with perles, white, round and grete.<br>
+ His sadel was of brent gold new ybete;<br>
+ A mantelet upon his shouldres hanging<br>
+ Bret-ful of rubies red, as fire sparkling.<br>
+ His crispe here like ringes was yronne,<br>
+ And that was yelwe and glitered as the sonne.<br>
+ His nose was high, his eyen bright citrin,<br>
+ His lippes round, his colour was sanguin,...<br>
+ And as a leon he his loking caste.<br>
+ Of five and twenty yere his age I caste.<br>
+ His berd was well begonnen for to spring;<br>
+ His vois was as a trompe tundering.<br>
+ Upon his hed he wered of laurer grene<br>
+ A gerlond fresshe and lusty for to sene.<br>
+ Upon his hond he bare for his deduit<br>
+ An egle tame, as any lily whit.<br>
+ An hundred Lordes had he with him there,<br>
+ All armed save hir hedes in all hir gere,<br>
+ Ful richely in alle manere thinges....<br>
+ About this king there ran on every part<br>
+ Ful many a tame leon and leopart.</p>
+
+<p><a id="footnote184" name="footnote184"></a>
+<b><a href="#footnotetag184">184</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ For trewely comfort ne mirthe is non,<br>
+ To riden by the way domb as the ston.</p>
+
+<p><a id="footnote185" name="footnote185"></a>
+<b><a href="#footnotetag185">185</a></b>: <i>The House of Fame</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote186" name="footnote186"></a>
+<b><a href="#footnotetag186">186</a></b>: André le chapelain, en 1170.</p>
+
+<p><a id="footnote187" name="footnote187"></a>
+<b><a href="#footnotetag187">187</a></b>: <i>The craft of love</i>; <i>the ten commandements of love</i>;
+<i>ballades</i>; <i>the court of love</i>, peut-être aussi, <i>the assemble of
+ladies</i>, et <i>la belle dame sans merci</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote188" name="footnote188"></a>
+<b><a href="#footnotetag188">188</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ And as the new abashed nightingale,<br>
+ That stinteth first, whan she beginneth sing,<br>
+ Whan that she heareth any heerdes tale,<br>
+ Or in the hedges any wight stearing,<br>
+ And after siker doeth her voice outring:<br>
+ Right so Creseide, whan that her drede stent,<br>
+ Opened her herte, and told him her entent.</p>
+
+<p class="refer30">(Liv. III.)</p>
+
+<p><a id="footnote189" name="footnote189"></a>
+<b><a href="#footnotetag189">189</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ In chaunged voice, right for his very drede,<br>
+ Which voice eke quoke, and thereto his manere,<br>
+ Goodly abashed, and now his hewes rede,<br>
+ Now pale, unto Creseide his ladie dere,<br>
+ With look doun cast, and humble iyolden chere,<br>
+ Lo, the alderfist word him astart<br>
+ Was twice: «Mercy, mercy, o my sweet herte!»</p>
+
+<p class="refer30">(Liv. III.)</p>
+
+<p><a id="footnote190" name="footnote190"></a>
+<b><a href="#footnotetag190">190</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ Whom should I thanken but you, God of Love,<br>
+ Of all this blisse, in which to bathe I ginne?<br>
+ And thanked be ye, Lorde, for that I love,<br>
+ This is the right life that I am inne<br>
+ To flemen all maner vice and sinne.<br>
+ This doeth me so to vertue for to entende<br>
+ That daie by daie I in my will amende....<br>
+ And who says that for to love is vice,....<br>
+ He either is envious, or right nice,<br>
+ Or is unmightie for his shrewdness<br>
+ To loven....<br>
+ But I with all mine herte and all my might,<br>
+ As I have said, woll love unto my last<br>
+ My owne dere herte, and all mine owne knight,<br>
+ In whiche mine herte growen is so fast,<br>
+ And his in me, that it shall ever last.</p>
+
+<p class="refer30">(Liv. II.)</p>
+
+<p><a id="footnote191" name="footnote191"></a>
+<b><a href="#footnotetag191">191</a></b>:</p>
+
+<div class="poem10">
+<p>But as God would, of swough she abraide<br>
+ And gan to sighe, and Troïlus she cride,<br>
+ And he answerde: «Lady mine, Creseide,<br>
+ Live ye yet?» And let his swerde doun glide:<br>
+ «Ye, herte mine, that thanked be Cupide»<br>
+ (Quod she), and there withal she sore sight,<br>
+ And he began to glade her as he might.</p>
+
+<p>Took her in armes two and kist her oft,<br>
+ And her to glad, he did al his entent,<br>
+ For which her gost, that flickered ale a loft,<br>
+ Into her woful herte agen it went:<br>
+ But at the last, as that her eye glent<br>
+ Aside, anon she gan his sworde aspie,<br>
+ As it lay bare, and began for feare crie.</p>
+
+<p>And asked him why he had it out drawn,<br>
+ And Troïlus anon the cause her told,<br>
+ And how himself therwith he wold have slain,<br>
+ For which Creseide upon him gan behold,<br>
+ An gan him in her armes faste fold<br>
+ And said: «O mercy God, lo which a dede!<br>
+ Alas, how nigh we weren bothe dede!»</p>
+
+<p class="refer30">(Liv. IV).</p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote192" name="footnote192"></a>
+<b><a href="#footnotetag192">192</a></b>:</p>
+
+<div class="poem10">
+<p>«Where is my owne lady lefe and dere?<br>
+ Where is here white brest, where is it, where?<br>
+ Where been her armes, and her eyen clere<br>
+ That yesterday this time with me were?...»<br>
+ Nor there nas houre in all the day or night,<br>
+ Whan ne was ther as no man might him here,<br>
+ That he ne sayd: «O lovesome lady bright,<br>
+ How have ye faren sins that ye were there?<br>
+ Welcome ywis mine owne lady dere!...»<br>
+ Fro thence-forth he rideth up and doune,<br>
+ And every thing came him to remembraunce,<br>
+ As he rode forth by the places of the toune,<br>
+ In which he whilom had all his pleasaunce:<br>
+ «Lo, yonder saw I mine owne lady daunce,<br>
+ And in that temple with her eien clere,<br>
+ Me caught first my right lady dere.<br>
+ And yonder have I herde full lustely<br>
+ My dere herte laugh, and yonder play<br>
+ Saw her ones eke full blissfully,<br>
+ And yonder ones to me gan she say:<br>
+ «Now, good sweete, love me well, I pray.»<br>
+ And yonde so goodly gan she me behold,<br>
+ That to the death mine herte is to her hold....</p>
+
+<p>«And at the corner in the yonder house,<br>
+ Herde I mine alderlevest lady dere,<br>
+ So womanly, with voice melodiouse,<br>
+ Singen so wel, so goodly and so clere,<br>
+ That in my soul yet me thinketh I here<br>
+ The blissful sowne, and in that yonder place,<br>
+ My lady first me toke unto her grace.»</p>
+
+<p class="refer30">(Liv. V.)</p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote192-A" name="footnote192-A"></a>
+<b><a href="#footnotetag192-A">192-A</a></b>:</p>
+
+<div class="poem10">
+<p>When shouris sote of rain descendid soft,<br>
+ Causing the ground, felè times and oft,<br>
+ Up for to give many a wholesome air,<br>
+ And every plain was yclothid faire</p>
+
+<p>With newè grene, and makith smalè flours<br>
+ To springen here and there in field and mede,<br>
+ So very gode and wholesome be the shours,<br>
+ That they renewin that was old and dede<br>
+ In winter time, and out of every sede<br>
+ Springeth the herbè, so that every wight<br>
+ Of this seson venith richt glad and light....</p>
+
+<p>In which (grove) were okis grete, streight as a line,<br>
+ Under the which the grass so freshe of hew<br>
+ Was newly sprong, and an eight fote or nine<br>
+ Every tre well fro his fellow grew,<br>
+ With braunchis brode, ladin with levis new,<br>
+ That sprongin out agen the sonne shene,<br>
+ Some very red, and some a glad light grene....</p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote193" name="footnote193"></a>
+<b><a href="#footnotetag193">193</a></b>:</p>
+
+<div class="poem10">
+<p>And I, that all these plesaunt sightis se,<br>
+ Thought suddainly I felt so swete an air<br>
+ Of the Eglentere, that certainly<br>
+ There is no hert (I deme) in such dispair<br>
+ Ne yet with thougtis froward and contraire<br>
+ So overlaid, but it should sone have bote,<br>
+ It it had onis felt this savour sote.</p>
+
+<p>And I as stode, and cast aside mine eye,<br>
+ I was ware of the fairist medler tre,<br>
+ That evir yet in all my life I se,<br>
+ As full of blossomis as it might be;<br>
+ Therein a goldfinch leping pretily<br>
+ From bough to bough, and as him list, he ete<br>
+ Here and there of buddis and flouris swete....</p>
+
+<p>And as I sat the birdis herkening thus,<br>
+ Methought that I herd voicis suddainly<br>
+ The most swetist and most delicious,<br>
+ That ever any wight, I trow trewly,<br>
+ Herdin in ther life, for the armony<br>
+ And swete accord was in so gode musike,<br>
+ That the voicis to angels most were like.</p>
+
+<p>At the last out of a grove evin by<br>
+ (That was right godely and pleasaunt to sight)<br>
+ I se where there came singing lustily<br>
+ A world of ladies, but to tell aright<br>
+ Ther beauty grete, lyith not in my might,<br>
+ Ne ther array; nevirtheless I shall<br>
+ Tell you a part, tho I speke not of all.</p>
+
+<p>The surcots white of velvet well fitting<br>
+ They werin clad, and the semis eche one,<br>
+ As it werin a mannir garnishing,<br>
+ Was set with emeraudis one and one<br>
+ By and by, but many a riche stone<br>
+ Was set on the purfilis out of dout<br>
+ Of collours, sleves, and trainis round about;</p>
+
+<p>As of grete pearls round and orient,<br>
+ And diamondis fine and rubys red,<br>
+ And many other stone of which I went<br>
+ The namis now; and everich on her hede<br>
+ A rich fret of gold, which withouten drede<br>
+ Was full of stately rich stonys set,<br>
+ And every lady had a chapelet</p>
+
+<p>On ther hedis of braunches fresh and grene,<br>
+ Lo well ywrought and so marvelously,<br>
+ That it was a right noble sight to sene,<br>
+ Some of laurir, and some full plesauntly<br>
+ Had chapelets of wodebind, and sadly<br>
+ Some of agnus werin also....</p>
+
+<p class="refer30">(<i>The Flour and the Leafe</i>.)</p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote194" name="footnote194"></a>
+<b><a href="#footnotetag194">194</a></b>: <i>The Flour and the Leafe</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote195" name="footnote195"></a>
+<b><a href="#footnotetag195">195</a></b>:</p>
+
+<div class="poem10">
+<p>There sat I down among the faire flouris<br>
+ And saw the birdes tripping out of ther bowris,<br>
+ There as they restid 'hem had al night,<br>
+ They were so joyful of the day 'is lyght,<br>
+ They began of Maye for to done honouris.</p>
+
+<p>They coudin wel that service all by rote,<br>
+ And there was many a full lovely note,<br>
+ Some songin loude as they had yplained,<br>
+ And some in other manir voice yfained<br>
+ And some songin al out with the ful throte.</p>
+
+<p>The proynid 'hem and madin 'hem right gay,<br>
+ And daunsidin, and leptin on the spray,<br>
+ And evirmore were two and two in fere,<br>
+ Right so as they had chosin 'hem to yere,<br>
+ In Feverere, on saint Valentine's day.</p>
+
+<p>And the rivir whiche that I sat upon,<br>
+ It madin soche a noise, as it ron,<br>
+ Accordaunt with the birdis armony,<br>
+ The thought that it was the best melody<br>
+ That migtin ben yherde of any mon....</p>
+
+<p>For love and it hath do me mochil wo.&mdash;<br>
+ &mdash;Ye hath it? use (quod she) this medicine,<br>
+ Every day this maie or that thou dine<br>
+ Go lokin upon the freshe Daisie,<br>
+ And though thou be for woe in poinct to die,<br>
+ That shall full gretly lessen the of thy pine.</p>
+
+<p>And loke alwaie that thou be gode and true,<br>
+ And I woll sing one of the songis newe,<br>
+ For love of the, as loude as I may crie,<br>
+ And then the began this songe full hie:<br>
+ «I shrewe all 'hem that ben of love untrue.»</p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote196" name="footnote196"></a>
+<b><a href="#footnotetag196">196</a></b>: Stendhal, <i>de l'Amour</i>: différence de l'amour-goût et de
+l'amour-passion.</p>
+
+<p><a id="footnote197" name="footnote197"></a>
+<b><a href="#footnotetag197">197</a></b>: Son nom aujourd'hui en Angleterre désigne la respectable
+maison de commerce Bonneau et C<sup>ie</sup>.</p>
+
+<p><a id="footnote198" name="footnote198"></a>
+<b><a href="#footnotetag198">198</a></b>: And gode thrift (Troïlus) had full oft.</p>
+
+<p><a id="footnote199" name="footnote199"></a>
+<b><a href="#footnotetag199">199</a></b>: <i>The Court of Love</i>, vers 1353 et suiv. Voy. aussi <i>le
+Testament de l'Amour</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote200" name="footnote200"></a>
+<b><a href="#footnotetag200">200</a></b>: <i>Le Poirier</i>, <i>le Berceau</i> sont parmi les <i>Contes de
+Cantorbéry</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote201" name="footnote201"></a>
+<b><a href="#footnotetag201">201</a></b>:</p>
+
+<div class="poem10">
+<p>Nower so besy a man as he ther n'as,<br>
+ And yet he semed besier than he was....</p>
+
+<p>His wallet lay beforne him in his lappe,<br>
+ Bret-ful of pardon come from Rome al hote....</p>
+
+<p>Everich, for the wisdom that he can,<br>
+ Was shapelich for to be an alderman.<br>
+ For catel hadden they ynough and rent,<br>
+ And eke hir wives wolde it wel assent....</p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote202" name="footnote202"></a>
+<b><a href="#footnotetag202">202</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ Bold war hire face, and fayre and red of hew,<br>
+ She was a worthy woman all hire live;<br>
+ Housbandes at the chirche dore had she had five,<br>
+ Without other compagnie in youthe....<br>
+ In all the parish wif ne was ther non,<br>
+ That to the offring before hire shulde gon,<br>
+ And if ther did, certain so wroth was she,<br>
+ That she was out of alle charitee....</p>
+
+<p><a id="footnote203" name="footnote203"></a>
+<b><a href="#footnotetag203">203</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ God bad us for to wex and multiplie,<br>
+ That gentil text can I wel understond;<br>
+ Eke wel I wot, he sayed that min husbond,<br>
+ Shuld leve fader and moder, and take to me;<br>
+ But of no noumbre mention made he,<br>
+ Of bigamie or of octogamie;<br>
+ Why should men than speke of it vilanie?<br>
+ Lo here the wise king Dan Salomon,<br>
+ I trow he hadde wives mo than on,<br>
+ (As wolde God it leful were to me<br>
+ To be refreshed half so oft as he)<br>
+ Which a gift of God had he for all his wives?....<br>
+ Blessed be God that I hav wedded five.<br>
+ Welcome the sixthe whan that ever he shall.<br>
+ Christ spoke to hem that wold live parfitly<br>
+ And Lordlings (by your leve) that am not I.<br>
+ I wol bestow the flour of all myn age,<br>
+ In th' actes and the fruit of mariage....<br>
+ And husband wol I have, I wol not lette,<br>
+ Which shall be both my dettour and my thrall,<br>
+ And have his tribulation withall<br>
+ Upon his flesh, while that I am his wif.</p>
+
+<p><a id="footnote204" name="footnote204"></a>
+<b><a href="#footnotetag204">204</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ For as an horse I couth both bite and whine,<br>
+ I couth compleine though I were in the gilt....<br>
+ I pleinid first, and so was our war stint.<br>
+ They were full glad t' excusin them full blive<br>
+ Of what they agilt nevir in their live....<br>
+ I swore that all my walking out by night<br>
+ Was for to espy wenchis that he dight....<br>
+ For though the Pope had sittin him beside,<br>
+ I wold not sparin them at their owes bord....<br>
+ But certainly I madin folk soche chere<br>
+ That in his own grese made I him to frie<br>
+ For angir and for very jalousie.<br>
+ By God, on erth I was his Purgatory,<br>
+ For which I hope his soule is now in glory....<br>
+ And Jenkin eke our clerk was one of tho,<br>
+ As help me God, whan that I saw him go<br>
+ Aftir the bere, methought he had a paire<br>
+ Of leggis and of fete so clene, so faire,<br>
+ That all my hert I gave unto his hold.<br>
+ He was, I trow, but twenty winter old,<br>
+ And I was forty, if I shall say sothe ...<br>
+ As help me God, I was a lusty one,<br>
+ And faire, and rich, and yong, and well begone.</p>
+
+<p><a id="footnote205" name="footnote205"></a>
+<b><a href="#footnotetag205">205</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ A Frere there was, a wanton and a merry....<br>
+ Full wele beloved and familier was he<br>
+ With Frankeleins all over his contre,<br>
+ And with the worthie women of the towne....<br>
+ Full swetely herde he their confessioune,<br>
+ And plesaunt was his absolutionne.<br>
+ He was an esy man to give pennaunce,<br>
+ Ther as he wist to have a gode pittaunce;<br>
+ For unto a pore order for to give<br>
+ Is a signe that a man is wel yshrive....<br>
+ He knewe the tavernes wel in every toun,<br>
+ And every hostiler and tapistere,<br>
+ Better than a Lazere and a begger....<br>
+ It is naught honest, it may not avaunce,<br>
+ For to have deling with suche base poraille,<br>
+ But alle with rich and sellers of vitayle....<br>
+ For many a man so herde is of his herte,<br>
+ That he may not wepe, although him sore smert;<br>
+ Therefore instede of weping and prayers,<br>
+ Man mote give silver to the poor Freres.</p>
+
+<p class="refer30">(<i>Prologue des Contes de Canterbury.</i>)</p>
+
+<p><a id="footnote206" name="footnote206"></a>
+<b><a href="#footnotetag206">206</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ In every house he began to por and prie,<br>
+ And beggid mele, and chese, or ellis corne....<br>
+ «Yeve us a bushell whete, or malte or rey,<br>
+ A Godd'is Kichel, or a trip of chese.<br>
+ Or ellis what ye list, I may not chese,<br>
+ A Godd'is half-penny, or a masse penny,<br>
+ Or yeve us of your brawn, if you have any,<br>
+ A dagon of your blanket, leve Dame,<br>
+ Our sustir dere, lo, here I write your name.»...<br>
+ .... And whan he was out at the dore anon,<br>
+ He playned away the namis everichone.<br>
+ .... «God wote, quod he, laboured have I full sore,<br>
+ And specially for thy salvacion,<br>
+ Haw I said many precious orison.<br>
+ I have this day ben at your chirche at messe....<br>
+ And there I saw our Dame, ah, where is she?»<br>
+ The Frere arisith up full curtisly,<br>
+ And her embracith in his armie narrow,<br>
+ And kissith her swetely and chirkith as a sparow....<br>
+ «Thankid be God that you have soul and life,<br>
+ Yet sawe I not this day so faire a wife<br>
+ In alle the whole chirche, so God me save....<br>
+ I woll with Thomas speke a litil throwe,<br>
+ These curates ben full negligent and slowe<br>
+ To gropin tenderly a man 'is conscience....<br>
+ Now, Dame, quod he, je vous die sans dout,<br>
+ Have I not of a capon but the liver,<br>
+ And of your white bred but a shiver,<br>
+ And aftir that a rostid pigg'is hedde,<br>
+ (But I n'old for me that no beste were dedde,)<br>
+ Than hadde I ynow for my suffisaunce.<br>
+ I am a man of litil sustenaunce,<br>
+ My spirit hath his fostring in the Bible.<br>
+ My bodie is so redie and penible<br>
+ To wakin, that my stomach is distroied.<br>
+ I praye you, Dame, that ye be nought annoied!»....<br>
+ «Now, sir, quod she, but one word er I go,<br>
+ My child is dedde within these wekis two.»&mdash;<br>
+ «&mdash;His dethe I saw by revelatioune,<br>
+ Sayid this Frere, at home in our dortour,<br>
+ I dare well saye, that within half an hour,<br>
+ After his dethe, I saw him bore to blisse<br>
+ In my visioune, so God my soule wisse.<br>
+ So did our sexton and our Fermetere<br>
+ That have ben true Freris these fifty yere.<br>
+ And up I rose and alle our covent eke<br>
+ With many a tere trilling on our cheke....<br>
+ Te Deum was our song and nothing elses....<br>
+ For, sir and dame, trustith ye me right well,<br>
+ Our orisouns ben more effectuell,<br>
+ And more we se of Crist'is secret things<br>
+ Than borell folk, albeit they were kings.<br>
+ We live in poverty and abstinence<br>
+ And borell folk in richesse and dispence....<br>
+ Lazar and Dives livid diversly,<br>
+ And diverse guerdons haddin they thereby....»</p>
+
+<p><a id="footnote207" name="footnote207"></a>
+<b><a href="#footnotetag207">207</a></b>: Comparer le tableau de Rembrandt au Louvre (<i>le Moine
+chez le menuisier</i>).</p>
+
+<p><a id="footnote208" name="footnote208"></a>
+<b><a href="#footnotetag208">208</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ The frere answerde: «O Thomas, dost thou so?<br>
+ What nedith the diverse freris to seche?<br>
+ What nedith him, that hath a parfit leche,<br>
+ To sechin othir lechis in the toune?<br>
+ Your inconstance is your confusioune.<br>
+ Hold you me then and eke alle our covent<br>
+ To prayin for you insufficient?<br>
+ Thomas, that jape no is not worth a mite,<br>
+ Your maladie is for we have to lite.<br>
+ A, yeve that covent four and twenty grotes,<br>
+ And yeve that covent half a quarter otes,<br>
+ And yeve that frere a peny', and let him go:<br>
+ Nay, nay, Thomas, it may be nothing so.<br>
+ What is a farthing worth partie in twelve?<br>
+ Lo! eche thing that is onid in himselve<br>
+ Is more strong, than when it is so yskattered;<br>
+ Thomas, of me thou shalt not be yflattered:<br>
+ Thou woldist have our labour all for nought.<br>
+ .... And yet, God wol, unnethe the fundament<br>
+ Parfourmid is, ne of our pavement<br>
+ There is not yet a tile within our wones,<br>
+ By God, we owin fourtie pound for stones,<br>
+ Now helpe, Thomas, for him that harrowed helle,<br>
+ For ellis mote we alle our bokes selle,<br>
+ And if men lak our predicatioune,<br>
+ Than goth this world all so destructioune.<br>
+ For who so fro this world wold us bereve,<br>
+ So God me savin, Thomas, by your leve,<br>
+ He wold bereve out of this world the sonne.»</p>
+
+<p class="refer30">(<i>The Sompnour's tale.</i>)</p>
+
+<p><a id="footnote209" name="footnote209"></a>
+<b><a href="#footnotetag209">209</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ This frere ybosti that he knowith hell,<br>
+ And God it wat that it is litil wonder,<br>
+ Freris and Fendis gon but little asonder.<br>
+ For parde, ye han ofte time here tell<br>
+ How that a Frere ravishid was to hell<br>
+ In spirit onis by a visioune,<br>
+ And as an Angel led him up and doune<br>
+ To shewin him the peynis that were there....<br>
+ And unto Sathanas ladd he him doune.<br>
+ «And now hath Sathanas, said he, a taile<br>
+ Brodir than of a Carike is the saile.<br>
+ Hold up thy taile, thou Sathanas, quod he,<br>
+ Shew forth thyn erse, and let the Frere se,<br>
+ Where is the nest of Freris in this place.»<br>
+ And er that half a furlong wey of place,<br>
+ Right so as bees swarmin out of a hive,<br>
+ Out of the Devil's erse they gan to drive,<br>
+ Twenty thousand Freris all on a rout,<br>
+ And throughout Hell they swarmid all about,<br>
+ And come agen as fast as they might gon,<br>
+ And into his erse they crepte everichone;<br>
+ He clapt his taile agen, and lay full still.</p>
+
+<p class="refer30">(<i>The Sompnour's prologue.</i>)</p>
+
+<p><a id="footnote210" name="footnote210"></a>
+<b><a href="#footnotetag210">210</a></b>: <i>The Sompnour's prologue</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote211" name="footnote211"></a>
+<b><a href="#footnotetag211">211</a></b>: Voir dans les <i>Contes de Cantorbéry</i> the Rhyme of sir
+Thopas, parodie des histoires chevaleresques. Chacun y semble un
+précurseur de Cervantès.</p>
+
+<p><a id="footnote212" name="footnote212"></a>
+<b><a href="#footnotetag212">212</a></b>: <i>Canterbury Tales</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote213" name="footnote213"></a>
+<b><a href="#footnotetag213">213</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ &mdash;Though that he was worthy he was wise;<br>
+ And of his port, as meke as is a mayde:<br>
+ He never yet no vilainie ne sayde,<br>
+ In all his lif, unto no manere wight,<br>
+ He was a veray parfit gentil knight.</p>
+
+<p><a id="footnote214" name="footnote214"></a>
+<b><a href="#footnotetag214">214</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+<span class="add1em">With him, ther was his sone, a yonge Squier,</span><br>
+ A lover, and a lusty bacheler;<br>
+ With lockes crull as they were laide in presse,<br>
+ Of twenty yere of age he was, I gesse.<br>
+ Of his stature he was of even lengthe;<br>
+ And wonderly deliver, and grete of strengthe,<br>
+ And he hadde be, somtime, in chevachie<br>
+ In Flaundres, in Artois, and in Picardie,<br>
+ And borne him wel, as of so litel space,<br>
+ In hope to standen in his ladies grace.<br>
+<span class="add1em">Embrouded was he, as it were a mede</span><br>
+ All full of freshe floures, white and rede.<br>
+ Singing he was, or floyting all the day:<br>
+ He was as freshe as is the moneth of May.<br>
+ Short was his goune, with sleves long and wide.<br>
+ Wel coude he sitte on hors, and fayre ride,<br>
+ He coude songes make, and wel endite;<br>
+ Juste and eke dance; and wel pourtraie and write:<br>
+ So hote he loved, that by nightertale<br>
+ He slep no more than doth the nightingale,<br>
+ Curteis he was, lowly and servisable;<br>
+ And carf before his fader at the table.</p>
+
+<p><a id="footnote215" name="footnote215"></a>
+<b><a href="#footnotetag215">215</a></b>: J'aurais voulu traduire: «Elle réprimait les bruits de
+l'estomac.»&mdash;Mais le mot propre est naïf dans l'original.</p>
+
+<p><a id="footnote216" name="footnote216"></a>
+<b><a href="#footnotetag216">216</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+<span class="add1em">Ther was also a Nonne, a Prioresse,</span><br>
+ That of hire smiling was full simple and coy;<br>
+ Hire gretest othe n'as but by Seint Eloy;<br>
+ And she was cleped Madame Eglentine.<br>
+ Ful wel she sange the service devine,<br>
+ Entuned in hire nose ful swetely;<br>
+ And Frenche she spake ful fayre and fetisly,<br>
+ After the scole of Stratford atte Bowe,<br>
+ For Frenche of Paris was to hire unknowe.<br>
+ At mete was she wele ytaughte withalle;<br>
+ She lette no morsel from her lippes falle,<br>
+ Ne wette hire fingres in hir sauce depe.<br>
+ Wel coude she carie a morsel, and wel kepe,<br>
+ Thatte no drope ne fell upon hire brest.<br>
+ In curtesie was sette ful muche hire lest.<br>
+ Hire over-lippe wiped she so clene,<br>
+ That in her cuppe was no ferthing sene<br>
+ Of grese, whan she dronked hadde hire draught.<br>
+ Ful semely after hire mete she raught.<br>
+ And sikerly she was of grete disport,<br>
+ And ful plesant, and amiable of port,<br>
+ And peined hire to contrefeten chere<br>
+ Of court, and ben estatelich of manere,<br>
+ And to ben holden digne of reverence.<br>
+<span class="add1em">But for to speken of hire conscience,</span><br>
+ She was so charitable and so pitous,<br>
+ She wolde wepe if that she saw a mous<br>
+ Caughte in a trappe, if it were ded or bledde.<br>
+ Of smale houndes hadde she, that she fedde<br>
+ With rosted flesh, and milk, and wastel brede.<br>
+ But sore wept she if on of hem were dede,<br>
+ Or if men smote it with a yerde smerte:<br>
+ And all was conscience and tendre herte.<br>
+<span class="add1em">Ful semely hire wimple ypinched was,</span><br>
+ Hire nose tretis; hire eyen grey as glas;<br>
+ Hire mouth ful smale, and thereto soft and red;<br>
+ But sikerly she hadde a fayre forehed.<br>
+ It was almost a spanne brode I trowe;<br>
+ For hardily she was not undergrowe,<br>
+<span class="add1em">Ful fetise was hire cloke, as I was ware.</span><br>
+ Of smale corall aboute hire arm she bare<br>
+ A pair of bedes, gauded all with grene;<br>
+ And thereon heng a broche of gold ful shene,<br>
+ On whiche was first ywriten a crouned A,<br>
+ And after, <i>Amor vincit omnia</i>.<br>
+ Another Nonne also with hire hadde she,<br>
+ That was hire chapelleine, and Preestes thre.</p>
+
+<p><a id="footnote217" name="footnote217"></a>
+<b><a href="#footnotetag217">217</a></b>: Description du temple de Mars d'après la <i>Théséide</i> de
+Stace.</p>
+
+<p><a id="footnote218" name="footnote218"></a>
+<b><a href="#footnotetag218">218</a></b>: En parlant de Cressida, il dit: «Aussi vrai que notre
+première lettre est maintenant un A, on ne vit jamais chose digne d'être
+plus chèrement louée, ni sous un noir nuage d'étoile si brillante.»</p>
+
+<p><a id="footnote219" name="footnote219"></a>
+<b><a href="#footnotetag219">219</a></b>: Sous Proclus et sous Hégel. Duns Scott, à trente et un
+ans, meurt, laissant, outre ses sermons et ses commentaires, douze
+volumes in-folio en petit caractère serré, en style de Hégel, sur le
+même sujet que Proclus. Voyez aussi saint Thomas et toute la file des
+scolastiques. On n'a pas l'idée de ce travail avant de les avoir
+maniés.</p>
+
+<p><a id="footnote220" name="footnote220"></a>
+<b><a href="#footnotetag220">220</a></b>: Pierre le Lombard, <i>Manuel des sentences</i>. C'est le livre
+classique du moyen âge.</p>
+
+<p><a id="footnote221" name="footnote221"></a>
+<b><a href="#footnotetag221">221</a></b>: Duns Scott, éd. 1639.</p>
+
+<p><a id="footnote222" name="footnote222"></a>
+<b><a href="#footnotetag222">222</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ Utrum angelus diligat se ipsum dilectione naturali vel electiva?<br>
+ Utrum in statu innocentiæ fuerit generatio per coitum? Utrum omnes fuissent nati in sexu masculino?<br>
+ Utrum cognitio angeli posset dici matutina et vespertina?<br>
+ Utrum martyribus aureola debeatur?<br>
+ Utrum virgo Maria fuerit virgo in concipiendo?<br>
+ Utrum remanserit virgo post partum?<br>
+ Le lecteur fera bien d'aller chercher dans le texte la réponse à ces deux dernières questions.</p>
+
+<p class="refer30">(Saint Thomas, <i>Summa Theologica</i>, édition de 1677.)</p>
+
+<p><a id="footnote223" name="footnote223"></a>
+<b><a href="#footnotetag223">223</a></b>: <i>History of english poetry</i>, t. II.</p>
+
+<p><a id="footnote224" name="footnote224"></a>
+<b><a href="#footnotetag224">224</a></b>: Contemporain de Chaucer. Sa <i>Confessio amantis</i> est de
+1393. <i>Histoire de Rosiphèle</i>. <i>Ballades</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote225" name="footnote225"></a>
+<b><a href="#footnotetag225">225</a></b>: Warton, II, 225.</p>
+
+<p><a id="footnote226" name="footnote226"></a>
+<b><a href="#footnotetag226">226</a></b>: Voir, par exemple, au septième livre, le passage le plus
+poétique, la description de la couronne du soleil.</p>
+
+<p><a id="footnote227" name="footnote227"></a>
+<b><a href="#footnotetag227">227</a></b>: 1420, 1430.</p>
+
+<p><a id="footnote228" name="footnote228"></a>
+<b><a href="#footnotetag228">228</a></b>: C'est le titre que Froissart (1397) donna à son recueil
+de vers, en le présentant au roi Richard II.</p>
+
+<p><a id="footnote229" name="footnote229"></a>
+<b><a href="#footnotetag229">229</a></b>: Lydgate, <i>Histoire de Troie</i>, description de la chapelle
+d'Hector. Voyez surtout les <i>Pageants</i> ou entrées solennelles.</p>
+
+<p><a id="footnote230" name="footnote230"></a>
+<b><a href="#footnotetag230">230</a></b>: Voyez sa <i>Vision de la Fortune</i>, gigantesque figure. Dans
+cette peinture, il a de l'émotion et du talent.</p>
+
+<p><a id="footnote231" name="footnote231"></a>
+<b><a href="#footnotetag231">231</a></b>: La guerre des Hussites, la guerre de Cent-Ans, la guerre
+des deux Roses.</p>
+
+<p><a id="footnote232" name="footnote232"></a>
+<b><a href="#footnotetag232">232</a></b>: Vers 1506. <i>The Temple of glass</i>. <i>Passetyme of
+pleasure</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote233" name="footnote233"></a>
+<b><a href="#footnotetag233">233</a></b>: Vers 1500.</p>
+
+<p><a id="footnote234" name="footnote234"></a>
+<b><a href="#footnotetag234">234</a></b>: Mort en 1529, lauréat en 1489. <i>Les Récompenses de cour</i>,
+<i>la Couronne de laurier</i>, l'<i>Élégie sur la mort du duc de
+Northumberland</i>, plusieurs sonnets, sont d'un style convenable et
+appartiennent à la poésie officielle. <i>Voyez</i> Philarète Chasles,
+<i>Skelton</i>, études sur le seizième siècle.</p>
+
+<p><a id="footnote235" name="footnote235"></a>
+<b><a href="#footnotetag235">235</a></b>: Mot de Skelton.</p>
+
+<p class="poem10">
+ Though my rhyme be ragged<br>
+ Tattered and gagged,<br>
+ Rudely rain-beaten,<br>
+ Rusty, moth-eaten,<br>
+ Yf ye take welle therewithe,<br>
+ It hath in it some pith.</p>
+
+<p><a id="footnote236" name="footnote236"></a>
+<b><a href="#footnotetag236">236</a></b>: Voir à Bruges les tableaux de Hemling (quinzième siècle).
+Aucune peinture ne fait si bien comprendre la piété ecclésiastique du
+moyen âge, toute pareille à celle des bouddhistes.</p>
+
+<p><a id="footnote237" name="footnote237"></a>
+<b><a href="#footnotetag237">237</a></b>: Van Orley, Michel Coxie, Franz Floris, les de Vos, les
+Sadler, Crispin de Pass et les maîtres de Nuremberg.</p>
+
+<p><a id="footnote238" name="footnote238"></a>
+<b><a href="#footnotetag238">238</a></b>: Le premier carrosse est de 1564. Il étonna beaucoup. Les
+uns disaient que c'était «une grande coquille marine apportée de Chine,»
+les autres que c'était «un temple ou les cannibales adoraient le
+diable.»</p>
+
+<p><a id="footnote239" name="footnote239"></a>
+<b><a href="#footnotetag239">239</a></b>: Voyez la peinture de cet état de choses dans les lettres
+de la famille Paston, publiées par John Fen.</p>
+
+<p><a id="footnote240" name="footnote240"></a>
+<b><a href="#footnotetag240">240</a></b>: Louis XI en France, Ferdinand et Isabelle en Espagne,
+Henri VII en Angleterre. En Italie, le régime féodal a fini plus tôt,
+par l'établissement des républiques et des principautés.</p>
+
+<p><a id="footnote241" name="footnote241"></a>
+<b><a href="#footnotetag241">241</a></b>: 1488. Acte du Parlement sur les <i>inclosures</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote242" name="footnote242"></a>
+<b><a href="#footnotetag242">242</a></b>: <i>A Compendious examination</i>, 1581, by William Strafford.
+Acte du Parlement, 1541. Whereby the inhabitants of the said town have
+gotten and come into riches and wealthy livings. (Il s'agit de
+Manchester.)</p>
+
+<p><a id="footnote243" name="footnote243"></a>
+<b><a href="#footnotetag243">243</a></b>: <i>Pictorial history</i>, I, 902.</p>
+
+<p><a id="footnote244" name="footnote244"></a>
+<b><a href="#footnotetag244">244</a></b>: <i>Pictorial history</i>, I, 903. De 1377 à 1583, de 2
+millions et demi à 5 millions.</p>
+
+<p><a id="footnote245" name="footnote245"></a>
+<b><a href="#footnotetag245">245</a></b>: Ludovic Guicciardini. En 1585.</p>
+
+<p><a id="footnote246" name="footnote246"></a>
+<b><a href="#footnotetag246">246</a></b>: Henri VIII, au commencement de son règne, n'avait qu'un
+vaisseau de guerre. Élisabeth en fit partir cent cinquante contre
+l'Armada.</p>
+
+<p>1553. Compagnie anglaise du commerce russe.</p>
+
+<p>1578. Drake fait le tour du monde.</p>
+
+<p>1600. Compagnie anglaise pour le commerce de l'Inde.</p>
+
+<p><a id="footnote247" name="footnote247"></a>
+<b><a href="#footnotetag247">247</a></b>: Liv. VI, chap. <span class="smcap">IV</span>, <i>Pictorial History</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote248" name="footnote248"></a>
+<b><a href="#footnotetag248">248</a></b>: Nathan Drake, <i>Shakspeare and his Times</i>, passim.</p>
+
+<p><a id="footnote249" name="footnote249"></a>
+<b><a href="#footnotetag249">249</a></b>: Ce style est appelé le style Tudor. Il devient tout à
+fait italien, voisin de l'antique, sous Jacques I<sup>er</sup>, avec Inigo
+Jones.</p>
+
+<p><a id="footnote250" name="footnote250"></a>
+<b><a href="#footnotetag250">250</a></b>: Voyez Burton, <i>Anatomy of melancoly</i>; Stubbes, etc.</p>
+
+<p><a id="footnote251" name="footnote251"></a>
+<b><a href="#footnotetag251">251</a></b>: Holinshed, 921.</p>
+
+<p><a id="footnote252" name="footnote252"></a>
+<b><a href="#footnotetag252">252</a></b>: Holinshed, <i>ibid.</i></p>
+
+<p><a id="footnote253" name="footnote253"></a>
+<b><a href="#footnotetag253">253</a></b>: <i>Elisabeth and James' Progresses</i>, by Nichols.</p>
+
+<p><a id="footnote254" name="footnote254"></a>
+<b><a href="#footnotetag254">254</a></b>: Tiré des <i>Masques</i> de Ben-Jonson. <i>Masque of hymen</i>, 76.
+Éd. Gifford, t. VII.</p>
+
+<p><a id="footnote255" name="footnote255"></a>
+<b><a href="#footnotetag255">255</a></b>: Aussi certaines lettres privées décrivent la cour
+d'Élisabeth comme un endroit où il y avait «peu de piété et de pratique
+de la religion, et où toutes les énormités régnaient au plus haut
+degré.»</p>
+
+<p><a id="footnote256" name="footnote256"></a>
+<b><a href="#footnotetag256">256</a></b>: <i>Midsummer Night's Dream</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote257" name="footnote257"></a>
+<b><a href="#footnotetag257">257</a></b>: Nathan Drake, <i>Shakspeare and his times</i>, chap. <span class="smcap">V</span> et <span class="smcap">VI</span>.</p>
+
+<p><a id="footnote258" name="footnote258"></a>
+<b><a href="#footnotetag258">258</a></b>: Stubbs, <i>Anatomy of abuses</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote259" name="footnote259"></a>
+<b><a href="#footnotetag259">259</a></b>: <i>Hentzner's travels in England</i>.</p>
+
+<p>Il pense que dans la fête de la Moisson la figure qu'on traînait en char
+était celle de Cérès.</p>
+
+<p><a id="footnote260" name="footnote260"></a>
+<b><a href="#footnotetag260">260</a></b>: Warton, t. II, § 4; t. III, § 1.</p>
+
+<p>Avant 1600, tous les grands poëtes, de 1550 à 1616, tous les grands
+historiens de la Grèce et de Rome, sont traduits en anglais. Lillye, en
+1500, le premier enseigne publiquement le grec.</p>
+
+<p><a id="footnote261" name="footnote261"></a>
+<b><a href="#footnotetag261">261</a></b>: <i>Ungracious</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote262" name="footnote262"></a>
+<b><a href="#footnotetag262">262</a></b>: Ma il vero e principal ornemento dell' animo in ciascuno
+penso io che siano le lettere, benchè i Francesi solamente conoscano la
+nobilità dell'arme.... et tutti i litterati tengon per vilissimi
+huomini. Page 112, éd. 1585, Castiglione, <i>il Cortegiano</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote263" name="footnote263"></a>
+<b><a href="#footnotetag263">263</a></b>: Voyez Burchard, majordome du pape, récit de la fête où
+assistait Lucrèce Borgia; <i>Lettres de l'Arétin</i>, <i>Vie de Cellini</i>, etc.</p>
+
+<p><a id="footnote264" name="footnote264"></a>
+<b><a href="#footnotetag264">264</a></b>: Mot de Pulci.</p>
+
+<p><a id="footnote265" name="footnote265"></a>
+<b><a href="#footnotetag265">265</a></b>: <i>Voyez</i> ses esquisses à Oxford et les esquisses du
+religieux Fra Bartholomeo à Florence. <i>Voyez</i> aussi <i>le Martyre de saint
+Laurent</i>, par Baccio Bandinelli.</p>
+
+<p><a id="footnote266" name="footnote266"></a>
+<b><a href="#footnotetag266">266</a></b>: Benvenuto Cellini, <i>Principes sur l'art du dessin</i>. «Tu
+dessineras alors l'os qui est placé entre les deux hanches. Il est
+très-beau et se nomme sacrum.... Les admirables os de la tête.»</p>
+
+<p><a id="footnote267" name="footnote267"></a>
+<b><a href="#footnotetag267">267</a></b>: <i>Vie de Benvenuto Cellini</i>. <i>Voyez</i> aussi ces exercices
+que Castiglione prescrit à l'homme bien élevé:</p>
+
+<p>Peró voglio che il nostro cortegiano sia perfetto cavaliere d'ogni
+sella.... Et perchè degli Italiani è peculiar laude il cavalcare benè
+alla brida, il maneggiar con raggione massimamente cavalli aspri, il
+corre lance, il giostare, sia in questo de meglior Italiani.... Nel
+torneare, tener un passo, combattere una sbarra, sia buono tra il
+miglior francesi.... Nel giocare a canne, correr torri, lanciar haste e
+dardi, sia tra Spagnuoli eccellente.... Conveniente è ancor sapere
+saltare, e correre;.... ancor nobile exercitio il gioco di palla.... Non
+di minor laude estimo il voltegiar a cavallo. Page 55, édition 1585.</p>
+
+<p><a id="footnote268" name="footnote268"></a>
+<b><a href="#footnotetag268">268</a></b>: <i>Homely</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote269" name="footnote269"></a>
+<b><a href="#footnotetag269">269</a></b>:</p>
+
+<div class="poem10">
+<p>So cruel prison how could betide, alas!<br>
+<span class="add2em">As proud Windsor? where I, in lust and joy,</span><br>
+ With a king's son, my childish years did pass,<br>
+<span class="add2em">In greater feast than Priam's son of Troy:</span></p>
+
+<p>Where each sweet place returns a taste full sour!<br>
+<span class="add2em">The large green courts where we were wont to hove,</span><br>
+ With eyes cast up into the Maiden Tower,<br>
+<span class="add2em">And easy sighs such as folk draw in love.</span></p>
+
+<p>The stately seats, the ladies bright of hue;<br>
+<span class="add2em">The dances short, long tales of great delight,</span><br>
+ With words and looks that tigers could but rue,<br>
+<span class="add2em">Where each of us did plead the other's right.</span></p>
+
+<p>The palm-play, where, despoiled for the game;<br>
+<span class="add2em">With dazzled eyes oft we by gleams of love,</span><br>
+ Have missed the ball and got sight of our dame,<br>
+<span class="add2em">To bait her eyes, which kept the leads above.</span></p>
+
+<p>The secret thoughts imparted with such trust,<br>
+<span class="add2em">The wanton talk, the divers change of play,</span><br>
+ The friendship sworn, each promise kept so just;<br>
+<span class="add2em">Wherewith we passed the winter night away.</span></p>
+
+<p>And with this thought, the blood forsakes the face,<br>
+<span class="add2em">The tears berain my cheeks of deadly hue,</span><br>
+ The which, as soon as sobbing sighs, alas,<br>
+<span class="add2em">Upsupped have, thus I my plaint renew:</span></p>
+
+<p>O place of bliss! renewer of my woes,<br>
+<span class="add2em">Give me accounts, where is my noble fere;</span><br>
+ Whom in thy walls thou dost each night enclose;<br>
+<span class="add2em">To other leef, but unto me most dear:</span></p>
+
+<p>Echo, alas! that doth my sorrow rue,<br>
+<span class="add2em">Returns thereto a hollow sound of plaint.</span></p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote270" name="footnote270"></a>
+<b><a href="#footnotetag270">270</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ For all things having life, sometime hath quiet rest;<br>
+ The bearing ass, the drawing ox, and every other beast;<br>
+ The peasant and the post, that serves at all assays,<br>
+ The ship-boy, and the galley-slave, have time to take their ease,<br>
+ Save I alas! whom care, of force doth so constrain,<br>
+ To wail the day, and wake the night, continually in pain,<br>
+ From pensiveness to plaint, from plaint to bitter tears,<br>
+ From tears to painful plaint again; and thus my life it wears.</p>
+
+<p><a id="footnote271" name="footnote271"></a>
+<b><a href="#footnotetag271">271</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ The soote season that bud and bloom forth brings<br>
+ With green hath clad the hill and eke the vale.<br>
+ The nightingale with feathers new she sings,<br>
+ The turtle to her mate hath told her tale.<br>
+ Summer is come, for every spray now springs<br>
+ The hart has hung his old head on the pale.<br>
+ The buck in brake his winter coat he slings;<br>
+ The fishe flete with new repaired scale<br>
+ The adder all slough away she flings,<br>
+ The swift swallow persueth the flies smalle,<br>
+ The busy bee her honey now she mings.<br>
+ Winter is worn that was the flower's bale.<br>
+ And thus I see among these pleasent things,<br>
+ Each care decays, and yet my sorrow springs!</p>
+
+<p><a id="footnote272" name="footnote272"></a>
+<b><a href="#footnotetag272">272</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ Yet rather die a thousand times than once to false my faith;<br>
+ And if my feeble corpse, through weight of woful smart,<br>
+ Do fail or faint, my will it is that still she keep my heart.<br>
+ And when this carcass here to earth shall be refar'd,<br>
+ I do bequeath my wearied ghost to serve her afterward.</p>
+
+<p><a id="footnote273" name="footnote273"></a>
+<b><a href="#footnotetag273">273</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ I assure thee, even by oath,<br>
+ And thereon take my hand and troth,<br>
+ That she is one the worthiest,<br>
+ The truest and the faithfullest,<br>
+ The gentlest and meekest of mind,<br>
+ That here on earth a man may find;<br>
+ And if that love and truth were gone,<br>
+ In her it might be found alone.<br>
+ For in her mind no thought there is,<br>
+ But how she may be true, I wis;<br>
+ And tenders thee and all thy heal,<br>
+ And wisheth both thy health and weal;<br>
+ And loves thee even as far-forth than<br>
+ As any woman may a man;<br>
+ And is thy own and so she says;<br>
+ And cares for thee ten thousand ways;<br>
+ On thee she speaks, on thee she thinks.<br>
+ With thee she eats, with thee she drinks;<br>
+ With thee she talks, with thee she moans,<br>
+ With thee she sighs, with thee she groans,<br>
+ With thee she says: «Farewell, mine own!»<br>
+ When thou, God knows, full far art gone.<br>
+ And, even to tell thee all aright,<br>
+ To thee she says full oft: «Good night.»<br>
+ And names thee oft her own most dear,<br>
+ Her comfort, weal, and all her cheer;<br>
+ And tells her pillow all the tale<br>
+ How thou hast done her woe and bale;<br>
+ And how she longs and plains for thee,<br>
+ And says: «Why art thou so from me?<br>
+ Am I not she that loves thee best?<br>
+ Do I not wish thine ease and rest?<br>
+ Seek I not how I may thee please?<br>
+ Why art thou then so from thy ease?<br>
+ If I be she for whom thou carest,<br>
+ For whom in torments so thou farest,<br>
+ Alas! thou knowest to find me here,<br>
+ Where I remain thine own most dear,<br>
+ Thine own most true, thine own most just,<br>
+ Thine own that loves thee still and must;<br>
+ Thine own that cares alone for thee,<br>
+ As thou, I think, dost care for me;<br>
+ And even the woman, she alone,<br>
+ That is full bent to be thine own.</p>
+
+<p><a id="footnote274" name="footnote274"></a>
+<b><a href="#footnotetag274">274</a></b>: Dans une autre pièce, <i>Complaint on the absence of her
+lover being upon the sea</i>, il parle en propres termes presque aussi
+tendrement de sa femme.</p>
+
+<p><a id="footnote275" name="footnote275"></a>
+<b><a href="#footnotetag275">275</a></b>: Greene, Beaumont et Flechter, Webster, Shakspeare, Ford,
+Otway, Richardson, de Foë, Fielding, Byron, Dickens, Thackeray, etc.</p>
+
+<p><a id="footnote276" name="footnote276"></a>
+<b><a href="#footnotetag276">276</a></b>: <i>The frailty and hurtfulness of beauty.</i></p>
+
+<p><a id="footnote277" name="footnote277"></a>
+<b><a href="#footnotetag277">277</a></b>: <i>Description of spring</i>. <i>A vow to love faithfully.</i></p>
+
+<p><a id="footnote278" name="footnote278"></a>
+<b><a href="#footnotetag278">278</a></b>: <i>Complaint of the lover disdained.</i></p>
+
+<p><a id="footnote279" name="footnote279"></a>
+<b><a href="#footnotetag279">279</a></b>: Surrey, édition Nott. Remarques du docteur Nott.</p>
+
+<p><a id="footnote280" name="footnote280"></a>
+<b><a href="#footnotetag280">280</a></b>: Discours du speaker au roi Charles II à sa restauration.
+Comparer aux discours de M. de Fontanes sous l'Empire. Dans les deux
+cas, c'est un âge littéraire qui finit.&mdash;Lisez comme spécimen le
+discours prononcé devant l'Université d'Oxford. <i>Athenæ oxonienses</i>, I,
+193.</p>
+
+<p><a id="footnote281" name="footnote281"></a>
+<b><a href="#footnotetag281">281</a></b>: Son second ouvrage, <i>Euphues and his England</i>, parut l'an
+suivant, 1581.</p>
+
+<p><a id="footnote282" name="footnote282"></a>
+<b><a href="#footnotetag282">282</a></b>: Voir les jeunes gens dans Shakspeare, surtout Mercutio.</p>
+
+<p><a id="footnote283" name="footnote283"></a>
+<b><a href="#footnotetag283">283</a></b>: <i>The Maid's metamorphosis</i>.</p>
+
+<p class="poem10">
+ Adorned with the presence of my love,<br>
+ The woods, I fear, such secret power shall prove,<br>
+ As they'll shut up each path, hide every way,<br>
+ Because thy still would have her go astray.</p>
+
+<p><a id="footnote284" name="footnote284"></a>
+<b><a href="#footnotetag284">284</a></b>: Therefore, mourne boldly, my inke. For, while she looks
+upon you, your blackness will shine; cry out boldly my lamentations; for
+while she reads you, your cries will be musicke.</p>
+
+<p class="refer30">(Éd. in-fol. 1605, p. 118.)</p>
+
+<p><a id="footnote285" name="footnote285"></a>
+<b><a href="#footnotetag285">285</a></b>: They impoverished their clothes to enrich their bed,
+which might well for that night scorn the shrine of Venus, and there
+cherishing one another with deare though chaste embracements, with sweet
+though cold kisses, it might seem that Love was come to play him there
+without darts, or that, weary of his own fires, he was there to refresh
+himself between their sweet-breathing lippes..... Some horses lay dead
+under their dead masters, whom unknightly wounds had unjustly punished
+for a faithfull duty. Some lay upon their lords by like accidents, and
+in death had the honour to be borne by them, whom in life they had
+borne.</p>
+
+<p><a id="footnote286" name="footnote286"></a>
+<b><a href="#footnotetag286">286</a></b>: In the time that the morning did strew roses and violets
+in the heavenly floore against the coming of the sun, the nightingales
+(striving one with the other which could in most dainty varietie recount
+their wronge-caused sorrow) made them put off their sleep.</p>
+
+<p><a id="footnote287" name="footnote287"></a>
+<b><a href="#footnotetag287">287</a></b>: Page 494.</p>
+
+<p><a id="footnote288" name="footnote288"></a>
+<b><a href="#footnotetag288">288</a></b>: I dare undertake <i>Orlando Furioso</i> or honest king
+<i>Arthur</i> will never displease a soldier. But the quidditie of <i>Ens</i> and
+<i>prima materia</i> will hardly agree with a corcelet.</p>
+
+<p>Voyez p. 497, la personnification très-railleuse et très-spirituelle de
+l'Histoire et de la Philosophie. Il y a là un vrai talent.</p>
+
+<p><a id="footnote289" name="footnote289"></a>
+<b><a href="#footnotetag289">289</a></b>: I never heard the old song of Percy and Douglas, that I
+found not my heart moved more than with a trumpet. And yet it is sung
+but by some blind crowder, with no rougher voice than rude style; which
+being so evil apparelled in the dust and cobweb of that uncivil age,
+what would it work, trimmed in the gorgeous eloquence of Pindar?</p>
+
+<p><a id="footnote290" name="footnote290"></a>
+<b><a href="#footnotetag290">290</a></b>: Nay, he doth as if your journey should lie through a
+faire vineyard, at the very first give you a cluster of grapes, that,
+full of that taste, you may long to pass further. He beginneth not with
+obscure definitions which must blurre the margent with interpretations,
+and load the memory with doutfullness; but he cometh to you with words
+set in delightfull proportions, either accompanied with or prepared for
+the well-enchaunting skill of musick, and, forsooth he cometh unto you
+with a tale, which holdth the children from play and old men from the
+chimney-corner.</p>
+
+<p><a id="footnote291" name="footnote291"></a>
+<b><a href="#footnotetag291">291</a></b>: Is it the bitter, but wholesome Iambic, who rubbes the
+galled mind, in making shame the trumpet of villany, with bold and open
+crying out against naughtiness?</p>
+
+<p><a id="footnote292" name="footnote292"></a>
+<b><a href="#footnotetag292">292</a></b>: So that since the excellency of poetry may be so easely
+and so justly confirmed, and the low-creeping objections so soon trodden
+down, it not being an arte of lies, but of true doctrine; not of
+effeminateness, but of notable stirring of courage; not of abusing man's
+witt, but of strengthening man's witt; not banished, but honoured by
+Plato; let us rather plant more laurels for to ingarland the poets'
+heads, than suffer the ill favoured breath of such wrong speakers once
+to blow up on the cleare streams of poesie.</p>
+
+<p>Voyez encore çà et là des vers qui éclatent comme ceux-ci:</p>
+
+<p class="poem10">
+ Or Pindare's apes, flamet they in phrases fine,<br>
+ Enam'ling with pied flowers their thoughts of gold.</p>
+
+<p><a id="footnote293" name="footnote293"></a>
+<b><a href="#footnotetag293">293</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ And Joy which is inseparate from those eyes,<br>
+ Stella, now learnes (strange case) to weepe in thee.</p>
+
+<p class="refer30">(101<sup>e</sup> sonnet.)</p>
+
+<p><a id="footnote294" name="footnote294"></a>
+<b><a href="#footnotetag294">294</a></b>:</p>
+
+<div class="poem10">
+<p>In a grove most riche of shade,<br>
+ Where birds wanton musike made,<br>
+ May, then young, his pide weeds showing,<br>
+ New perfumed with flowers fresh growing,</p>
+
+<p>Astrophel, with Stella sweet,<br>
+ Did for mutual comfort meet,<br>
+ Both within themselves oppressed,<br>
+ But each in the other blessed.</p>
+
+<p>Their ears hungry of each word<br>
+ Which the dere tongue would afford,<br>
+ But their tongues restrained from walking<br>
+ Till their harts had ended talking.</p>
+
+<p>But when their tongues could not speake,<br>
+ Love itself did silence breake,<br>
+ Love did set his lips asunder,<br>
+ Thus to spake in love and wonder....</p>
+
+<p class="refer30">(8<sup>e</sup> chanson.)</p>
+
+<p>This small wind which so sweet is,<br>
+ See how it the leaves doth kisse,<br>
+ Each tree in his best attyring,<br>
+ Sense of love to love inspiring.</p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote295" name="footnote295"></a>
+<b><a href="#footnotetag295">295</a></b>:</p>
+
+<div class="poem10">
+<p>Stella, soveraigne of my joy....<br>
+ Stella, starre, of heavenly fier,<br>
+ Stella, loadstar of desier,<br>
+ Stella, in whose shining eyes,<br>
+ Are the light of Cupids skies....<br>
+ Stella, whose voice when it speakes<br>
+ Senses all asunder breakes,<br>
+ Stella whose voice when it singeth,<br>
+ Angels to acquaintance bringeth....</p>
+
+<p class="refer30">(8<sup>e</sup> chanson.)</p>
+
+<p>And my young soul flutters to thee his nest.</p>
+
+<p class="refer30">(108<sup>e</sup> sonnet.)</p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote296" name="footnote296"></a>
+<b><a href="#footnotetag296">296</a></b>:</p>
+
+<div class="poem10">
+<p class="add2em">
+ Think of that most gratefull time,<br>
+ When my leaping heart will clime<br>
+ In my lips to have his biding,<br>
+ There those roses for to kisse<br>
+ Which do breath a sugred blisse,<br>
+ Opening rubies, pearles deviding.</p>
+
+<p class="refer30">(10<sup>e</sup> chanson.)</p>
+
+<p>O joy, too high for my low style to show:<br>
+ O blisse fit for a nobler state than me:<br>
+ Envy, put out their eyes, least thou do see<br>
+ What oceans of delight in me do flow.<br>
+<span class="add1em">My friend, who oft saw through all maskes my woe,</span><br>
+ Come, come, and let me pour myself on thee;<br>
+ Gone is the winter of my misery,<br>
+ My spring appeares, O see what here doth grow.<br>
+<span class="add1em">For Stella hath in words where faith doth shine</span><br>
+ Of her high heart given me the monarchie.<br>
+ I, I, o I may say, that she is mine.</p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote297" name="footnote297"></a>
+<b><a href="#footnotetag297">297</a></b>:</p>
+
+<div class="poem10">
+<p>Where be those Roses gone, which sweetned so our eyes?<br>
+ Where those red cheeks, which oft with faire encrease did frame<br>
+ The height of honor in the kingly badge of shame?<br>
+ Who hath the crimson weeds stolne from my morning skies?</p>
+
+<p class="refer30">(102<sup>e</sup> sonnet.)</p>
+
+<p>My life melts with too much thinking.</p>
+
+<p class="refer30">(10<sup>e</sup> chanson.)</p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote298" name="footnote298"></a>
+<b><a href="#footnotetag298">298</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ Prometheus when first from heaven hye<br>
+ He brought downe fire, ere then on earth not seene,<br>
+ Fond of delight, a satyre standing by<br>
+ Gave it a kisse, as it like sweete hat beene.<br>
+ Feeling forthwith the other burning power,<br>
+ Wood with the smart, with shouts and shrieking shrill,<br>
+ He sought ease in river, field, and bower,<br>
+ But for the time, his grief went with him still.</p>
+
+<p><a id="footnote299" name="footnote299"></a>
+<b><a href="#footnotetag299">299</a></b>:</p>
+
+<div class="poem10">
+<p>Faire eyes, sweete lips, deare heart, that foolish I<br>
+ Could hope by Cupids helpe on you to pray;<br>
+ Since to himself he doth your gifts apply,<br>
+ As his main force, choice sport, and easefull stray.</p>
+
+<p>For when he will see who dare him gainsay,<br>
+ Then with those eyes he lookes; by and by<br>
+ Each soule doth at Loves feet his weapon lay,<br>
+ Glad if for her he give them leave to die.</p>
+
+<p>When he will play, then in her lips he is,<br>
+ Where blushing red, that Love selfe them doth love,<br>
+ With either lip he doth the other kisse.</p>
+
+<p>But when he will for quiet sake remove<br>
+ From all the world, her heart is then his rome,<br>
+ Where well he knowes, no man to him can come.</p>
+
+<p class="refer30">(3<sup>e</sup> sonnet.)</p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote300" name="footnote300"></a>
+<b><a href="#footnotetag300">300</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ My youth doth waste, my knowledge brings forth toys,<br>
+ My witt doth strive those passions to defend,<br>
+ Which for reward spoile it with vaine annoies;<br>
+ I see my course to lose myself doth bend:<br>
+ I see and yet no greater sorrow take,<br>
+ Than that I lose no more for Stella's sake.</p>
+
+<p><a id="footnote301" name="footnote301"></a>
+<b><a href="#footnotetag301">301</a></b>: Dernier sonnet, page 490.</p>
+
+<p><a id="footnote302" name="footnote302"></a>
+<b><a href="#footnotetag302">302</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ Leave me, o Love, which reachest but to dust,<br>
+ And thou, my mind, aspire to higher things.<br>
+ Grow rich in that which never taketh rust;<br>
+ Whatever fades, but fading pleasure brings....<br>
+ O take fast hold, let that light be thy guide,<br>
+ In this small course which birth draws out to death.</p>
+
+<p><a id="footnote303" name="footnote303"></a>
+<b><a href="#footnotetag303">303</a></b>: Nathan Drake, 310 <i>Shakspeare and his Times</i>. On ne
+compte pas, dans ces deux cent trente-trois poëtes, les auteurs de
+pièces isolées, mais ceux qui ont publié et recueilli leurs &oelig;uvres.</p>
+
+<p><a id="footnote304" name="footnote304"></a>
+<b><a href="#footnotetag304">304</a></b>: Tous ces mots sont pris dans Jonson, Spenser, Drayton,
+Shakspeare et Greene.</p>
+
+<p><a id="footnote305" name="footnote305"></a>
+<b><a href="#footnotetag305">305</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ When Ph&oelig;bus lifts his head out of the winter's wave,<br>
+ No sooner doth the earth her flowery bosom brave,<br>
+ At such time as the year brings on the pleasant spring,<br>
+ But hunts-up to the morn the feath'red sylvans sing:<br>
+ And in the lower grove, as on the rising knole,<br>
+ Upon the highest spray of every mounting pole,<br>
+ Those quiristers are perch't, with many a speckled breast;<br>
+ Then from her burnisht gate the goodly glitt'ring east<br>
+ Gilds every lofty top, which late the homorous night<br>
+ Bespangled had with pearl, to please the morning's sight;<br>
+ On which the mirthful quires, with their clear open throats,<br>
+ Unto the joyful morn so strain their warbling notes,<br>
+ That hills and vallies ring, and even the echoing air<br>
+ Seems all composed of sounds, about them everywhere....<br>
+ They sing away the morn, until the mounting sun,<br>
+ Through thick exhaled fogs his golden head hath run,<br>
+ And through the twisted tops of our close covert creeps<br>
+ To kiss the gentle shade, this while that sweetly sleeps.</p>
+
+<p class="refer30">(Drayton, <i>Polyolbion</i>.)</p>
+
+<p><a id="footnote306" name="footnote306"></a>
+<b><a href="#footnotetag306">306</a></b>:</p>
+
+<div class="poem10">
+<p>Ceres, most bounteous lady, thy rich leas<br>
+ Of wheat, rye, barley, vetches, oats and pease,<br>
+ Thy turfy mountains, where live nibbling sheep,<br>
+ And flat meads, thatch'd with stover them to keep,<br>
+ Thy banks with peonied and lilied brims<br>
+ Which spongy April at thy hest betrims<br>
+ To make cold nymphs chaste crowns....<br>
+ Hail many-colour'd messenger,<br>
+ Who with thy saffron wings upon my flowers<br>
+ Diffuseth honey-drops, refreshing showers,<br>
+ And with each end of thy blue bow, doth crown<br>
+ My bosky acres and my unshrubbed down.</p>
+
+<p class="refer30">(Shakspeare, <i>Tempest</i>, IV, 1.)</p>
+
+<p>As Zephyrs blowing below the violet,<br>
+ Not wagging his sweet head.</p>
+
+<p class="refer30">(Shakspeare, <i>Cymbeline</i>, IV, 2.)</p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote307" name="footnote307"></a>
+<b><a href="#footnotetag307">307</a></b>:</p>
+
+<div class="poem10">
+<p>When Flora proud in pomp of all her flovers<br>
+<span class="add4em">Sat bright and gay,</span><br>
+ And gloried in the dew of Iris' showers,<br>
+<span class="add4em">And did display</span><br>
+ Her mantle chequer'd all with gaudy green.</p>
+
+<p class="refer30">(Greene, <i>Never too late</i>.)</p>
+
+<p>How oft have I descending Titan seen<br>
+ His burning locks couch in the sea-green lap<br>
+ And beautous Thetys his red body wrap<br>
+ In watery robes, as he her lord had been!</p>
+
+<p class="refer30">(<i>Id.</i>)</p>
+
+<p>The joyous day gan early to appeare,<br>
+ And fayre Aurora from the deawy bed<br>
+ Of aged Tithone gan herself to reare<br>
+ With rosy cheekes, for shame as blushing red;<br>
+ Her golden looks, for hast, were loosely shed<br>
+ About her eares, when Una her did marke<br>
+ Clymbe to her charet, all with flowers spred,<br>
+ From heaven high to chase the chearelesse darke;<br>
+ With merry note her lowd salutes the mounting larke.</p>
+
+<p class="refer30">(Spenser, <i>Fairy Queen</i>, liv. I, ch. <span class="smcap">II</span>, strop. 1.)</p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote308" name="footnote308"></a>
+<b><a href="#footnotetag308">308</a></b>: <i>Celebration of Charis</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote309" name="footnote309"></a>
+<b><a href="#footnotetag309">309</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ See the chariot at hand here of Love,<br>
+<span class="add1em">Wherein my lady rideth!</span><br>
+ Each that draws is a swan or a dove,<br>
+<span class="add1em">And well the car Love guideth.</span><br>
+ As she goes, all hearts do duty<br>
+<span class="add3em">Unto her beauty;</span><br>
+ And enamour'd do wish, so they might<br>
+<span class="add3em">But enjoy such a sight,</span><br>
+ That they still were to run by her side<br>
+ Through swords, through seas, whither she would ride.<br>
+ Do but look on her eyes, they do light<br>
+<span class="add1em">All that love's world compriseth!</span><br>
+ Do but look on her, she is bright<br>
+<span class="add1em">As love's star when it riseth!....</span><br>
+ Have you seen but a bright lily grow,<br>
+<span class="add1em">Before rude hands have touch'd it?</span><br>
+ Have you mark'd but the fall of the snow,<br>
+<span class="add1em">Before the soil hath smutch'd it?</span><br>
+ Have you felt the wool of the beaver,<br>
+<span class="add3em">Or swan's down ever?</span><br>
+ Or have smell'd of the bud o' the brier?<br>
+<span class="add3em">Or the nard in the fire?</span><br>
+ Or have tasted the bag of the bee?<br>
+ O so white! O so soft! O so sweet is she!</p>
+
+<p><a id="footnote310" name="footnote310"></a>
+<b><a href="#footnotetag310">310</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ Her golden hair o'erspred her face,<br>
+ Her careless armes abroad were cast,<br>
+ Her quiver had her pillows place,<br>
+ Her breast lay bare to every blast.</p>
+
+<p class="refer30">(<i>Cupid's Pastime</i>, auteur inconnu vers 1621.)</p>
+
+<p><a id="footnote311" name="footnote311"></a>
+<b><a href="#footnotetag311">311</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ Though mountains meet not, lovers may.<br>
+ What other lovers do, did they.<br>
+ The God of Love sat on a tree,<br>
+ And laught that pleasant sight to see.</p>
+
+<p class="refer30">(<i>Id.</i>)</p>
+
+<p><a id="footnote312" name="footnote312"></a>
+<b><a href="#footnotetag312">312</a></b>: <i>Rosalind's madrigal</i>.</p>
+
+<p class="poem10">
+ Love in my bosom like a bee<br>
+ Doth suck his sweet.<br>
+ Now with his wings he plays with me<br>
+ Now with his feet.<br>
+ Within my eyes he makes his rest,<br>
+ His bed amid my tender breast,<br>
+ My kisses are his daily feast.<br>
+ And yet he robs me of my rest.<br>
+ Ah! wanton, will ye!</p>
+
+<p><a id="footnote313" name="footnote313"></a>
+<b><a href="#footnotetag313">313</a></b>: Greene (<i>From Menaphon</i>).</p>
+
+<div class="poem10">
+<p><span class="add4em">Her eyes, fair eyes, like to the purest lights</span><br>
+ That animate the sun or cheer the day,<br>
+ In whom the shining sun-beams brightly play,<br>
+ Whiles fancy doth on them divine delight.</p>
+
+<p><span class="add4em">Her cheeks like ripen'd lilies steep'd in wine,</span><br>
+ Or fair pomegranate kernels washed in milk,<br>
+ Or snow-white threads in nets of crimson silk,<br>
+ Or gorgeous clouds upon the sun's decline.</p>
+
+<p><span class="add4em">Her lips are roses over-washed with dew,</span><br>
+ Or like the purple of Narcissus' flower...<br>
+<span class="add4em">Her cristal chin like to the purest mould</span><br>
+ Enchas'd with dainty daisies soft and white,<br>
+ Where Fancy's fair pavilion once is pight,<br>
+ Whereas embrac'd his beauties he doth hold.</p>
+
+<p><span class="add4em">Her neck like to an ivory shining tower,</span><br>
+ Where through with azure veins sweet nectar runs,<br>
+ Or like the down of swans where Senesse woons,<br>
+ Or like delight that doth itself devour.</p>
+
+<p><span class="add4em">Her paps like fair apples in the prime,</span><br>
+ As round as orient pearls, as soft as down.<br>
+ They never vail their fair through winter's frown,<br>
+ But from their sweets Love suck'd his summer time.</p>
+
+<p class="refer30">Greene (<i>Melicertus' eglogue</i>).</p>
+
+<p>What need compare when sweet exceed compare?<br>
+ Who draws his thought of love from senseless things.<br>
+ Their pomp and greatest glories doth impair,<br>
+ And mount love's heaven with overladen wings.</p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote314" name="footnote314"></a>
+<b><a href="#footnotetag314">314</a></b>: <i>As you like it</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote315" name="footnote315"></a>
+<b><a href="#footnotetag315">315</a></b>: <i>The Sad Shepherd</i>. Voyez aussi <i>Flechter and Beaumont</i>:
+<i>the Faithful Shepherdess</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote316" name="footnote316"></a>
+<b><a href="#footnotetag316">316</a></b>:</p>
+
+<div class="poem10">
+<p>Come, live with me, and be my love,<br>
+ And we will all the pleasures prove<br>
+ That vallies, groves, and hills and fields,<br>
+ Woods or steepy mountains yields.</p>
+
+<p>And we will sit upon the rocks,<br>
+ Seeing the shepherds feed their flocks,<br>
+ By shallow rivers, to whose falls<br>
+ Melodious birds sing madrigals.</p>
+
+<p>And I will make thee beds of roses,<br>
+ And a thousand fragrant posies;<br>
+ A cap of flowers and a kirtle,<br>
+ Embroider'd all with leaves of myrtle:</p>
+
+<p>A gown made of the finest wool,<br>
+ Which from our pretty lambs we pull;<br>
+ Fair lined slippers for the cold,<br>
+ With buckles of the purest gold:</p>
+
+<p>A belt of straw and ivy buds,<br>
+ With coral clasps and amber studs;<br>
+ And if these pleasures may thee move,<br>
+ Come, live with me, and be my love.</p>
+
+<p>The shepherd swains shall dance and sing,<br>
+ For thy delight, each May-morning:<br>
+ If these delights thy mind may move<br>
+ Then live with me, and be my love.</p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote317" name="footnote317"></a>
+<b><a href="#footnotetag317">317</a></b>: William Warner.</p>
+
+<p><a id="footnote318" name="footnote318"></a>
+<b><a href="#footnotetag318">318</a></b>: Michel Drayton.</p>
+
+<p><a id="footnote319" name="footnote319"></a>
+<b><a href="#footnotetag319">319</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ With that she bent her snow-white knee,<br>
+ Down by the shepherd kneel'd she,<br>
+<span class="add3em">And him she sweetly kist.</span><br>
+ With that the shepherd whoop'd for joy;<br>
+ Quoth he: "There's never shepherd boy<br>
+<span class="add3em">That ever was so blist."</span></p>
+
+<p class="refer30">(Michel Drayton.)</p>
+
+<p><a id="footnote320" name="footnote320"></a>
+<b><a href="#footnotetag320">320</a></b>: <i>He died for want of bread in King street</i>. (Ben Jonson,
+cité par Drummond.)</p>
+
+<p><a id="footnote321" name="footnote321"></a>
+<b><a href="#footnotetag321">321</a></b>: <i>Hymnes à l'amour et à la beauté</i>,&mdash;<i>à l'amour et à la
+beauté célestes</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote322" name="footnote322"></a>
+<b><a href="#footnotetag322">322</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ For that same goodly hew of white and red,<br>
+ With which the cheeks are sprinkled, shall decay,<br>
+ And those sweete rosy leaves, so fairly spred<br>
+ Upon the lips, shall fade and fall away<br>
+ To that they were, even to corrupted clay;<br>
+ That golden wyre, those sparckling stars so bright,<br>
+ Shall turne to dust, and lose their goodly light.<br>
+ But that fair lampe, from whose celestial rays<br>
+ That light proceedes which kindleth lovers fire,<br>
+ Shall never be extinguisht nor decay;<br>
+ But when the vitall spirits doe expyre,<br>
+ Upon her native planet shall retyre;<br>
+ For it is heavenly borne and cannot die,<br>
+ Being a parcell of the purest skye.</p>
+
+<p><a id="footnote323" name="footnote323"></a>
+<b><a href="#footnotetag323">323</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ For Love is lord of Truth and Loialtie,<br>
+ Lifting himself out of the lowly dust,<br>
+ On golden plumes, up to the purest skye,<br>
+ Above the reach of loathly sinfull lust.<br>
+ Whose base affect, through cowardly distrust<br>
+ Of his weake wings, dare not to heaven fly.<br>
+ But, like a moldwarpe in the earth doth ly.</p>
+
+<p><a id="footnote324" name="footnote324"></a>
+<b><a href="#footnotetag324">324</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+<span class="add6em">As an aged tree</span><br>
+ High growing on the top of rocky clift,<br>
+ Whose hart-strings with keene steele nigh hewen be,<br>
+ The mightie trunck half rent with ragged rift<br>
+ Doth roll adowne the rocks, and fall with fearefull drift.<br>
+<span class="add1em">Or as a castle, reared high and round,</span><br>
+ By subtile engins and malitious slight,<br>
+ Is undermined from the lowest ground,<br>
+ And her foundation forst and feebled quight,<br>
+ At last downe falles; and with her heaped hight<br>
+ Her hastie ruine does more heavie make,<br>
+ And yields itselfe unto the victours might.<br>
+ Such was this gyaunt's fall, that seemed to shake<br>
+ The stedfast globe of earth, as it for feare did quake.</p>
+
+<p class="refer30">(<i>Fairie Queene</i>, liv. I, ch. VIII, 42, 43.)</p>
+
+<p><a id="footnote325" name="footnote325"></a>
+<b><a href="#footnotetag325">325</a></b>: <i>The Shepheard's Calendar</i>, <i>Amoretti</i>, <i>Sonnets</i>,
+<i>Prothalamion</i>, <i>Epithalamion</i>, <i>Muiopotmos</i>, <i>Virgil's Gnat</i>, <i>the
+Ruins of time</i>, <i>the Tears of the Muses</i>, etc.</p>
+
+<p><a id="footnote326" name="footnote326"></a>
+<b><a href="#footnotetag326">326</a></b>: Publié en 1589; dédié à Philipp Sidney.</p>
+
+<p><a id="footnote327" name="footnote327"></a>
+<b><a href="#footnotetag327">327</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+<span class="add2em">There in a meadow, by the river's side,</span><br>
+<span class="add2em">A flock of nymphes I chaunced to espy,</span><br>
+<span class="add2em">All lovely daughters of the Flood thereby,</span><br>
+<span class="add2em">With goodly greenish locks, all loose untyde,</span><br>
+<span class="add2em">As each had bene a bryde.</span><br>
+<span class="add2em">And each one had a little wicker basket,</span><br>
+<span class="add2em">Made of fine twigs, entrayled curiously,</span><br>
+<span class="add2em">In which they gathered flowers to fill their flasket,</span><br>
+<span class="add2em">And with fine fingers cropt full featously</span><br>
+<span class="add2em">The tender stalkes on hye.</span><br>
+<span class="add2em">Of every sort which in that meadow grew</span><br>
+<span class="add2em">They gathered some: the violet pallid blew,</span><br>
+<span class="add2em">The little dazie that at evening closes,</span><br>
+<span class="add2em">The virgin lilie, and the primrose trew,</span><br>
+<span class="add2em">With store of vermeil roses,</span><br>
+<span class="add2em">To deck their bridegroomes posies</span><br>
+<span class="add2em">Against the brydale-day, which was not long,</span><br>
+ Sweet Themmes, runne softly till I end my song!<br>
+<span class="add2em">With that I saw two swannes of goodly hewe</span><br>
+<span class="add2em">Come softly swimming down along the lee.</span><br>
+<span class="add2em">Two fairer birds I yet did never see;</span><br>
+<span class="add2em">The snow which doth the top of Pindus strew</span><br>
+<span class="add2em">Did never whiter shew....</span><br>
+<span class="add2em">So purely white they were,</span><br>
+<span class="add2em">That even the gentle stream, the which them bare,</span><br>
+<span class="add2em">Seem'd foul to them, and bad his billowes spare</span><br>
+<span class="add2em">To wet their silken feathers, least they might</span><br>
+<span class="add2em">Soyle their fayre plumes with water not so fayre,</span><br>
+<span class="add2em">And marre their beauties bright,</span><br>
+<span class="add2em">That shone as heavens light,</span><br>
+<span class="add2em">Against their brydale day, which was not long.</span><br>
+ Sweet Themmes! runne softly till I end my song.</p>
+
+<p class="refer30">(<i>Prothalamion</i>.)</p>
+
+<p><a id="footnote328" name="footnote328"></a>
+<b><a href="#footnotetag328">328</a></b>:</p>
+
+<div class="poem10">
+<p>The gods, which all things see, this same beheld,<br>
+ And pittying this paire of lovers trew,<br>
+ Transformed them there lying on the field,<br>
+ Into one flower that is both red and blew.<br>
+ It first growes red, and then to blew doth fade,<br>
+ Like Astrophel, which there into was made.</p>
+
+<p>And in the midst thereof a star appeares,<br>
+ As fairly formed as any star in skyes;<br>
+ Ressembling Stella in her freshest yeares,<br>
+ Forth darting beames of beautie from her eyes;<br>
+ And all the day it standeth full of deow,<br>
+ Which is the teares that from her eyes did flow.</p>
+
+<p class="refer30">(<i>Astrophel</i>.)</p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote329" name="footnote329"></a>
+<b><a href="#footnotetag329">329</a></b>: C'est Lodowick Bryskett (<i>Discourse of civil life</i>, 1606)
+qui lui attribue ces paroles.</p>
+
+<p><a id="footnote330" name="footnote330"></a>
+<b><a href="#footnotetag330">330</a></b>: Surtout dans le <i>Calendrier du Berger</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote331" name="footnote331"></a>
+<b><a href="#footnotetag331">331</a></b>:</p>
+
+<div class="poem10">
+<p>Her face so faire, as flesh it seemed not,<br>
+ But hevenly pourtraict of bright angels hew,<br>
+ Cleare as the skye, withouten blame or blot,<br>
+ Through goodly mixture of complexions dew;<br>
+ And in her cheekes the vermeill red did shew;<br>
+ Like roses in a bed of lillies shed,<br>
+ The which ambrosiall odours from them threw,<br>
+ And gazers sence with double pleasure fed,<br>
+ Hable to heale the sick and to revive the ded.</p>
+
+<p>In her faire eyes two living lamps did flame,<br>
+ Kindled above at th' heavenly Maker's light,<br>
+ And darted fyrie beames out of the same,<br>
+ So passing persant, and so wondrous bright,<br>
+ That quite bereav'd the rash beholders sight:<br>
+ In them the blinded god his lustfull fyre<br>
+ To kindle oft assayd, but had no might;<br>
+ For, with dredd majestie and awfull yre,<br>
+ She broke his wanton darts, and quenched base desyre.</p>
+
+<p>Her yvorie forhead, full of bountie brave,<br>
+ Like a broad table did itselfe dispred,<br>
+ For Love his loftie triumphes to engrave,<br>
+ And write the battailes of his great godhed:<br>
+ All good and honour might therein be red;<br>
+ For there their dwelling was; and, when she spake,<br>
+ Sweete wordes, like dropping honey, she did shed;<br>
+ And 'twixt the perles and rubins softly brake<br>
+ A silver sound, that, heavenly musicke seemd to make.</p>
+
+<p>Upon her eyelids many Graces sate,<br>
+ Under the shadow of her even browes,<br>
+ Working belgardes and amorous retrate;<br>
+ And everie one her with a grace endowes,<br>
+ And everie one with meekenesse to her bowes:<br>
+ So glorious mirrhour of celestiall grace,<br>
+ And soveraine moniment of mortall vowes,<br>
+ How shall frayle pen descrive her heavenly face,<br>
+ For feare, through want of skill, her beauty to disgrace.</p>
+
+<p>So faire, and thousand thousand time more faire,<br>
+ She seemd, when she presented was to sight;<br>
+ And was yclad, for heat of scorching aire,<br>
+ All in a silken Camus lily white,<br>
+ Purfled upon with many a folded plight,<br>
+ Which all above besprinkled was throughout,<br>
+ With golden aygulets, that glistred bright;<br>
+ Like twinkling starres: and all the skirt about<br>
+ Was hemed with golden fringe.</p>
+
+<p>Below her ham her weed did somewhat trayne,<br>
+ And her streight legs most bravely were embayld<br>
+ In gilden buskins of costly cordwayne,<br>
+ All bard with golden bendes, which were entayld<br>
+ With curious antickes, and full fayre anmayld.<br>
+ Before, they fastned were under her knee<br>
+ In a rich jewell, and therein entrayld<br>
+ The ends of all the knots, that none might see<br>
+ How they within their fouldings close enwrapped be.</p>
+
+<p>Like two faire marble pillours they were seene,<br>
+ Which doe the temple of the gods support,<br>
+ Whom all the people decke with garlands greene,<br>
+ And honour in their festivall resort.<br>
+ These same with stately grace and princely port<br>
+ She taught to tread, when she herself would grace;<br>
+ But with the woody nymphes when she did play,<br>
+ Or when the flying libbard she did chace,<br>
+ She could them nimbly move, and after fly apace.</p>
+
+<p>And in her hand a sharpe bore-speare she held,<br>
+ And at ther backe a bow, and quiver gay<br>
+ Stuft with steel-headed dartes, wherewith she queld<br>
+ The salvage beastes in her victorious play,<br>
+ Knit with a golden bauldricke which forelay<br>
+ Athwart her snowy brest, and did divide<br>
+ Her daintie paps; which, like young fruit in May,<br>
+ Now little gan to swell, and being tide<br>
+ Through her thin weed their places only signifide.</p>
+
+<p>Her yellow lockes, crisped like golden wyre,<br>
+ About her shoulders weren loosely shed,<br>
+ And, when the winde emongst them did inspyre,<br>
+ They waved like a penon wyde despred,<br>
+ And low behinde her backe were scattered:<br>
+ And, whether art it were or heedlesse hap,<br>
+ As through the flouring forrest rash she fled,<br>
+ In her rude heares sweet flowres themselves did lap,<br>
+ And flourishing fresh leaves and blossomes did enwrap.</p>
+
+<p>The daintie rose, the daughter of her morne,<br>
+ More dear than life she tendered, whose flowre<br>
+ The girlond of her honour did adorne:<br>
+ Ne suffred she the middayes scorching powre,<br>
+ Ne the sharp northerne wind thereon to showre;<br>
+ But lapped up her silken leaves most chayre,<br>
+ Whenso the froward sky began to lowre;<br>
+ But, soon as calmed was the cristall ayre,<br>
+ She did it fayre dispred and let to florish faire.</p>
+
+<p class="refer30">(Liv. III, ch. V, str. 51, et liv. II, chant 3.)</p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote332" name="footnote332"></a>
+<b><a href="#footnotetag332">332</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ Sweet love, that doth his golden wings embay<br>
+ In blessed nectar and pure pleasures well.</p>
+
+<p class="refer30">(Liv. III, ch. II, st. 2.)</p>
+
+<p><a id="footnote333" name="footnote333"></a>
+<b><a href="#footnotetag333">333</a></b>:</p>
+
+<div class="poem10">
+<p>It was upon a sommers shiny day,<br>
+ When Titan faire his beames did display,<br>
+ In a fresh fountaine, far from all mens vew,<br>
+ She bath'd her brest the boyling heat t'alley;<br>
+ She bath'd with roses red and violets blew<br>
+ And all the sweetest flowers that in the forrest grew.</p>
+
+<p>Till faint through yrkesome wearines adowne<br>
+ Upon the grassy ground herself she layd<br>
+ To sleep, the whiles a gentle slombring swowne<br>
+ Upon her fell all naked bare displayd....</p>
+
+<p class="refer30">(Liv. III, chant VI.)</p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote334" name="footnote334"></a>
+<b><a href="#footnotetag334">334</a></b>:</p>
+
+<div class="poem10">
+<p>Shortly into the wastefull woods she came,<br>
+ Whereas she found the goddesse with her crew,<br>
+ After late chase of their embrewed game,<br>
+ Sitting beside a fountaine in a rew;<br>
+ Some of them washing with the liquid dew<br>
+ From off their dainty limbs the dusty sweat<br>
+ And soyle, which did deforme their lively hew;<br>
+ Others lay shaded from the scorching heat;<br>
+ The rest upon her person gave attendance great.</p>
+
+<p>She, having hong upon a bough on high<br>
+ Her bow and painted quiver, had unlaste<br>
+ Her silver buskins from her nimble thigh,<br>
+ And her lank loynes ungirt, and brests unbraste,<br>
+ After the heat the breathing cold to taste;<br>
+ Her golden lockes, that late in tresses bright<br>
+ Embreaded were for hindring of her haste,<br>
+ Now loose about her shoulders hong undight,<br>
+ And were with swet ambrosia all besprinkled light.</p>
+
+<p class="refer30">(Liv. III. chant <span class="smcap">vi</span>.)</p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote335" name="footnote335"></a>
+<b><a href="#footnotetag335">335</a></b>:</p>
+
+<div class="poem10">
+<p>With that, her glistring helmet she unlaced;<br>
+ Which doft, her golden lockes, that were up bound<br>
+ Still in a knot, unto her heeles down traced,<br>
+ And like a silken veile in compasse round<br>
+ About her back and all her bodie wound;<br>
+ Like as the shining skie in summers night,<br>
+ What times the dayes with scorching heat abound,<br>
+ Is creasted all with lines of firie light,<br>
+ That it prodigious seemes in common people sight.</p>
+
+<p class="refer30">(Liv. IV, ch. I, str. 13.)</p>
+
+<p>Her golden locks, that were in tramells gay<br>
+ Up bounden, did themselves adowne display<br>
+ And raught unto her heeles; like sunny beames<br>
+ That in a cloud their light did long time stay,<br>
+ Their vapour vaded, shewe their golden gleames,<br>
+ And through the azure aire shooke forth their persant streames.</p>
+
+<p class="refer30">(Liv. III, ch. IX, 20.)</p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote336" name="footnote336"></a>
+<b><a href="#footnotetag336">336</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ A teme of Dolphins raunged in aray<br>
+ Drew the smooth charett of sad Cymoent.<br>
+ They were all taught by Triton to obay<br>
+ To the long raynes at her commaundement.<br>
+ As swift as swallows on the waves they went.<br>
+ That their broad flaggy finnes no fome did reare,<br>
+ Ne bubbling rowndell they behinde them sent;<br>
+ The rest of other fishes drawen weare<br>
+ Which with their finny oars the swelling sea did sheare.</p>
+
+<p class="refer30">(Liv. III, ch. <span class="smcap">IV</span>, 33.)</p>
+
+<p><a id="footnote337" name="footnote337"></a>
+<b><a href="#footnotetag337">337</a></b>:</p>
+
+<div class="poem10">
+<p>He making speedy way through spersed ayre,<br>
+ And through the world of waters wide and deepe,<br>
+ To Morpheus' house doth hastily repaire.<br>
+ Amid the bowels of the earth full steepe,<br>
+ And low, where dawning day doth never peepe,<br>
+ His dwelling is, there Tethys his wet bed<br>
+ Doth ever wash, and Cynthia still doth steepe,<br>
+ In silver deaw his ever drouping hed,<br>
+ Whiles sad Night over him her mantle black doth spred.</p>
+
+<p>And more to lulle him in his slumber soft,<br>
+ A trickling streame from high rock tumbling downe,<br>
+ And ever-drizling raine upon the loft,<br>
+ Mixt with a murmuring winde, much like the sowne<br>
+ Of swarming bees, did cast him in a swowne.<br>
+ No other noyse, nor peoples troublous cryes,<br>
+ As still are wont t' annoy the walled towne,<br>
+ Might there be heard; but careless Quiet lyes<br>
+ Wrapt in eternal silence farre from enimyes.</p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote338" name="footnote338"></a>
+<b><a href="#footnotetag338">338</a></b>:</p>
+
+<div class="poem10">
+<p>The houses form within was rude and strong,<br>
+ Like an huge cave hewne out of rocky clifte,<br>
+ From whose rough vault the ragged breaches hong<br>
+ Ëmbost with massy gold of glorious guifte,<br>
+ And with rich metall loaded every rifte,<br>
+ That heavy ruine they did seeme to threatt;<br>
+ And over them Arachne high did lifte<br>
+ Her cunning web, and spred her subtile nett,<br>
+ Enwrapped in fowle smoke and clouds more black then jett.</p>
+
+<p>Both roof and floor and walls were all of gold,<br>
+ But overgrown with dust and old decay,<br>
+ And hid in darknes, that none could behold<br>
+ The hew thereof; for vew of cherefull day<br>
+ Did never in that house itselfe display,<br>
+ But a faint shadow of uncertein light,<br>
+ Such as a lamp whose life does fade away;<br>
+ Or as the moon, cloathed with clowdy night,<br>
+ Does shew to him that walkes in feare and sad affright.</p>
+
+<p>In all that rowme was nothing to be sene,<br>
+ But huge grete yron chests and coffers strong,<br>
+ All bart with double bends, that none could weene<br>
+ Them to enforce by violence or wrong.<br>
+ On every side they placed were along.<br>
+ But all the grownd with sculs was scattered<br>
+ And dead mens bones which round about were flong;<br>
+ Whose lives, it seemed, whilome there were shed,<br>
+ And their vile carcases now left unburied....</p>
+
+<p>Thence forward he him led and shortly brought<br>
+ Unto another rowme, whose dore forthright<br>
+ To him did open as it had beene taught;<br>
+ Therein an hundred raunges were pight,<br>
+ And hundred fournaces all burning bright;<br>
+ By every fournace many Feends did byde,<br>
+ Defourmed creatures horrible in sight;<br>
+ And every Feend his busie paines applyde<br>
+ To melt the golden metall ready to be tryde.</p>
+
+<p>One with great bellowes gathered filling ayre,<br>
+ And with forst wind the fewell did inflame;<br>
+ Another did the dying bronds repayre<br>
+ With yron tongs, and sprinkled ofte same<br>
+ With liquid waves, fiers Vulcans rage to tame<br>
+ Who, maystring them, renewd his former heat.<br>
+ Some scumd the drosse that from the metall came,<br>
+ Some stird the molten owre with ladles great.<br>
+ And every one did swincke, and every one did sweat....</p>
+
+<p>He brought him, through a darksom narrow strayt,<br>
+ To a broad gate all built of beaten gold:<br>
+ The gate was open; but therein did wayt<br>
+ A sturdie villein, stryding stiff and bold,<br>
+ As if the highest god defy he would.<br>
+ In his right hand an yron club he held,<br>
+ But he himselfe was all of golden mould,<br>
+ Yet had both life and sence, and well could weld<br>
+ That cursed weapon, when his cruell foes queld....</p>
+
+<p>He brought him in. The rowme was large and wide,<br>
+ As it some Gyeld or solemne temple weare;<br>
+ Many great golden pillours did upbeare<br>
+ The massy roofe and riches huge sustayne;<br>
+ And every pillour decked was full deare<br>
+ With crownes and diademes and titles vaine,<br>
+ Which mortall princes wore whiles they on earth did rayne.</p>
+
+<p>A route of people there assembled were,<br>
+ Of every sort and nation under skye,<br>
+ Which with great uprore preaced to draw nere<br>
+ To the upper part: where was advanced hye<br>
+ A stately siege of soveraine majestye;<br>
+ And thereon satt a woman gorgeous gay<br>
+ And richly cladd in robes of royaltye,<br>
+ That never earthly prince in such aray<br>
+ His glory did enhaunce, and pompous pryde display...</p>
+
+<p>There, as in glistring glory she did sitt,<br>
+ She held a great gold chaine ylinked well<br>
+ Whose upper end to highest heven was knitt,<br>
+ And lower part did reach to lowest hell.</p>
+
+<p class="refer30">(Liv. II, ch. VII.)</p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote339" name="footnote339"></a>
+<b><a href="#footnotetag339">339</a></b>:</p>
+
+<div class="poem10">
+<p>.... No gate, but like one, being goodly dight<br>
+ With bowes and braunches wich did broad dilate<br>
+ Their clasping armes in wanton wreathings intricate:</p>
+
+<p>So fashioned a porch with rare device,<br>
+ Archt over head with an embracing vine,<br>
+ Whose brounches hanging downe seemed to entice<br>
+ All passers-by to taste their lushious wine,<br>
+ And did themselves into their hands incline,<br>
+ As freely offering to be gathered,<br>
+ Some deepe empurpled as the hyaline,<br>
+ Some as the rubine laughing sweetely red,<br>
+ Some like faire emeraudes not yet well ripened....</p>
+
+<p>And in the midst of all a fountaine stood,<br>
+ Of richest substance that on earth might bee,<br>
+ So pure and shiny that the silver flood<br>
+ Through every channell running one might see.<br>
+ Most goodly it with curious ymageree<br>
+ Was over-wrought, and shapes of naked boyes,<br>
+ Of which some seemd with lively jollitee<br>
+ To fly about, playing their wanton toyes,<br>
+ Whylest others did themselves embay in liquid joyes.</p>
+
+<p>And over all of purest gold was spred<br>
+ A trayle of yvie in his native hew;<br>
+ For the rich metall was so coloured,<br>
+ That wight, who did not well avis'd it vew,<br>
+ Would surely deeme it to bee yvie trew;<br>
+ Low his lascivious armes adown did creepe,<br>
+ That themselves dipping in the silver dew<br>
+ Their fleecy flowres then fearfully did steepe,<br>
+ Which drops of christall seemd for wantones to weep.</p>
+
+<p>Infinit streames continually did well<br>
+ Out of this fountaine, sweet and fair to see,<br>
+ The which into an ample laver fell,<br>
+ And shortly grew to so great quantitie,<br>
+ That like a little lake it seemd to bee,<br>
+ Whose depth exceed not three cubits hight,<br>
+ That through the waves one might the bottom see,<br>
+ All pav'd beneath with jaspar shinning bright,<br>
+ That semd the fountaine in that sea did sayle upright....</p>
+
+<p>The joyous birds, shrouded in chearefull shade<br>
+ Their notes unto the voyce attempred sweet;<br>
+ Th'angelical soft trembling voyces made<br>
+ To th'instruments divine respondence meet;<br>
+ The silver-sounding instruments did meet<br>
+ With the base murmure of the waters fall;<br>
+ The waters fall with difference discreet<br>
+ Now soft, now loud, unto the wind did call;<br>
+ The gentle warbling wind low answered to all....</p>
+
+<p>Upon a bed of roses she was layd,<br>
+ As faint through heat, or dight to pleasant sin;<br>
+ And was arayd or rather disarayd,<br>
+ All in a vele of silke and silver thin,<br>
+ That hid no whit her alabaster skin,<br>
+ But rather shewd more white, if more might bee:<br>
+ More subtile web Arachne cannot spin;<br>
+ Nor the fine nets, which oft we woven see<br>
+ Of scorched deaw, do not in th'ayre more lightly flee.</p>
+
+<p>Her snowy brest was bare to ready spoyle<br>
+ Of hungry eyes, which n'ote therewith be fild;<br>
+ And yet, through languour of her late sweet toyle,<br>
+ Few drops, mor cleare than nectar, forth distild,<br>
+ That like pure Orient perles adowne it trild;<br>
+ And her faire eyes, sweet smyling in delight<br>
+ Moystened their fierie beams, with which she thrild<br>
+ Fraile harts, yet quenched not; like starry light<br>
+ Which, sparckling on the silent waves, does seeme more bright.</p>
+
+<p class="refer30">(Liv. II, ch. XII.)</p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote340" name="footnote340"></a>
+<b><a href="#footnotetag340">340</a></b>: Harrington's <i>Nugæ antiquæ</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote341" name="footnote341"></a>
+<b><a href="#footnotetag341">341</a></b>:</p>
+
+<div class="poem10">
+<p>Some asked me where the rubies grew,<br>
+<span class="add2em">And nothing did I say,</span><br>
+ But with my finger pointed to<br>
+<span class="add2em">The lips of Julia.</span><br>
+ Some asked how pearls did grow, and where;<br>
+<span class="add2em">Then spake I to my girl,</span><br>
+ To part her lips, and show me there<br>
+<span class="add2em">The quarelets of pearl.</span><br>
+ One ask'd me where the roses grew;<br>
+<span class="add2em">I bade him not go seek;</span><br>
+ But forthwith bade my Julia show<br>
+<span class="add2em">A bud in either cheek.</span></p>
+
+<p class="refer30">(Herrick.)</p>
+
+<p>About the sweet bag of a bee,<br>
+<span class="add2em">Two Cupids fell at odds;</span><br>
+ And whose the pretty prize should be,<br>
+<span class="add2em">They vowed to ask the gods.</span><br>
+ Which Venus hearing, thither came,<br>
+<span class="add2em">And for their boldness stript them;</span><br>
+ And taking thence from each his flame,<br>
+<span class="add2em">With rods of myrtle whipt them.</span><br>
+ Which done, to still their wanton cries,<br>
+<span class="add2em">When quiet grown sh' had seen them,</span><br>
+ She kiss'd and wiped their dove-like eyes,<br>
+<span class="add2em">And gave the bag between them.</span></p>
+
+<p class="refer30">(Herrick.)</p>
+
+<p>Why so pale and wan, fond lover?<br>
+<span class="add2em">Prithee, why so pale?</span><br>
+ Will, when looking well can't move her,<br>
+<span class="add2em">Looking ill prevail?</span><br>
+<span class="add2em">Prithee, why so pale?</span><br>
+ Why so dull and mute, young sinner?<br>
+<span class="add2em">Prithee, why so mute?</span><br>
+ Will, when speaking well can't win her,<br>
+<span class="add2em">Saying nothing do't?</span><br>
+<span class="add2em">Prithee, why so mute?</span><br>
+ Quit, quit for shame, this will not move,<br>
+<span class="add2em">This cannot take her;</span><br>
+ If of herself she will not love,<br>
+<span class="add2em">Nothing can make her:</span><br>
+<span class="add2em">The devil take her.</span></p>
+
+<p class="refer30">(Suckling.)</p>
+
+<p>As when a lady, walking Flora's bower,<br>
+ Picks here a pink, and there a gilly-flower,<br>
+ Now plucks a violet from her purple bed,<br>
+ And then a primrose, the year's maidenhead,<br>
+ There nips the brier, here the lover's pansy.<br>
+ Shifting her dainty pleasures with her fancy,<br>
+ This on her arms, and that she lists to wear<br>
+ Upon the borders of her curious hair;<br>
+ At length a rose-bud (passing all the rest)<br>
+ She plucks, and bosoms in her lily breast.</p>
+
+<p class="refer30">(Quarles.)</p>
+</div>
+
+<p><a id="footnote342" name="footnote342"></a>
+<b><a href="#footnotetag342">342</a></b>: Voyez surtout sa satire contre les courtisans. Ceci est
+contre les imitateurs:</p>
+
+<p class="poem10">
+ But he is worst, who beggarly doth chaw<br>
+ Other's witt fruits, and in his ravenous maw<br>
+ Rankly digested, doth those things outspue<br>
+ As his own things; and they are his owne, 't is true,<br>
+ For if one eate my meat, though it be known<br>
+ The meat was mine, th' excrement is his own.</p>
+
+<p><a id="footnote343" name="footnote343"></a>
+<b><a href="#footnotetag343">343</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ When I behold a stream, which, from the spring,<br>
+ Doth, with doubtful melodious murmuring,<br>
+ Or in a speechless slumber calmly ride<br>
+ Her wedded channels bosom, and there chide<br>
+ And bend her brows, and swell, if any bough<br>
+ Does but stoop down to kiss her utmost brow;<br>
+ Yet if her often, gnawing kisses win<br>
+ The traiterous banks to gape and let her in;<br>
+ She rusheth violently and doth divorce<br>
+ Her from her native and her long-kept course,<br>
+ And roares, and braves it, and in gallant scorn<br>
+ In flatt'ring eddies promising return,<br>
+ She flouts her channel, which thenceforth is dry,<br>
+ Then say I: That is she, and this I am.</p>
+
+<p><a id="footnote344" name="footnote344"></a>
+<b><a href="#footnotetag344">344</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ O do not die, for I shall hate<br>
+ All women so, when thou art gone,<br>
+ That thee I shall not celebrate,<br>
+ When I remember thou wast one.</p>
+
+<p><a id="footnote345" name="footnote345"></a>
+<b><a href="#footnotetag345">345</a></b>:</p>
+
+<p class="poem10">
+ This flea is you and I, and this<br>
+ Our marriage bed and marriage temple is.<br>
+ Though parents grudge and you, w'are met,<br>
+ And cloyster'd in these living walls of jet.<br>
+ Though use make you apt to kill me,<br>
+ Let not to that selfe murder added be,<br>
+ And sacriledge, three sins in killing three.</p>
+
+<p>Aussi Suckling l'appelle <i>the Great lord of witt</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote346" name="footnote346"></a>
+<b><a href="#footnotetag346">346</a></b>: 1608-1667. J'ai sous les yeux la onzième édition de
+1710.</p>
+
+<p><a id="footnote347" name="footnote347"></a>
+<b><a href="#footnotetag347">347</a></b>: Par exemple: <i>The Spring</i> (<i>The Mistress</i>, tome 1<sup>er</sup>,
+page 72).</p>
+
+<p><a id="footnote348" name="footnote348"></a>
+<b><a href="#footnotetag348">348</a></b>: Shakspeare: <i>Tempest</i>, <i>Measure for measure</i>, <i>Hamlet</i>;
+Beaumond and Flechter: <i>Thierry and Theodoret</i>, acte 4<sup>e</sup>. Voyez aussi
+Webster, <i>passim</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote349" name="footnote349"></a>
+<b><a href="#footnotetag349">349</a></b>: This roving humour (though not with like success) I have
+ever had, and, like a ranging spaniel, that barks at every bird he sees,
+leaving his game, I have followed all, saving that which I should, and
+may justly complain, and truly, <i>qui ubique est</i>, <i>nusquam est</i>, which
+Gesner did in modesty: that I have read many books, but to little
+purpose, for want of good method; I have confusedly tumbled over divers
+authors in our libraries with small profit, for want of art, order,
+memory, judgment. I never travelled but in map or card, in which my
+unconfined thoughts have freely expatiated, as having ever been
+especially delighted with the study of cosmography. Saturn was lord of
+my geniture, culminating, etc., and Mars principal significator of
+manners, in partile conjunction with mine ascendent; both fortunate in
+their houses, etc. I am not poor, I am not rich; <i>nihil est</i>, <i>nihil
+deest</i>; I have little, I want nothing: all my treasure is in Minerva's
+tower. Greater preferment as I could never get, so am I not in debt for
+it. I have a competency (<i>laus Deo</i>) from my noble and munificent
+patrons. Though I live still a collegiate student, as Democritus in his
+garden, and lead a monastic life, <i>ipse mihi theatrum</i> sequestered from
+those tumults and troubles of the world, <i>et tanquam in specula positus</i>
+(as he said) in some high place above you all, like <i>stoicus sapiens</i>,
+<i>omnia sæcula præterita præsentiaque videns</i>, <i>uno velut intuitu</i>, I
+hear and see what is done abroad, how others run, ride, turmoil, and
+macerate themselves in court and country. Far from those wrangling
+law-suits, <i>aulæ vanitatem</i>, <i>fori ambitionem</i>, <i>ridere mecum soleo</i>: I
+laugh at all, "only secure, lest my suit go amiss, my ships perish, corn
+and cattle miscarry, trade decay, I have no wife nor children, good or
+bad, to provide for;" a mere spectator of other men's fortunes and
+adventures, and how they act their parts, which methinks are diversely
+presented unto me, as from a common theatre or scene. I hear new news
+every day: and those ordinary rumours of war, plagues, fires,
+inundations, thefts, murders, massacres, meteors, comets; spectrums,
+prodigies, apparitions; of towns taken, cities besieged in France,
+Germany, Turkey, Persia, Poland, etc., daily musters and preparations,
+and such like, which these tempestuous times afford, battles fought, so
+many men slain, monomachies, shipwrecks, piracies and sea-fights, peace,
+leagues, stratagems, and fresh alarms&mdash;a vast confusion of vows, wishes,
+actions, edicts, petitions, lawsuits, pleas, laws, proclamations,
+complaints, grievances&mdash;are daily brought to our ears: new books every
+day, pamphlets, currantoes, stories, whole catalogues of volumes of all
+sorts, new paradoxes, opinions, schisms, heresies, controversies in
+philosophy, religion, etc. Now come tidings of weddings, maskings,
+mummeries, entertainments, jubilees, embassies, tilts, and tournaments,
+trophies, triumphs, revels, sports, plays: then again, as in a new
+shifted scene, treasons, cheating tricks, robberies, enormous villanies,
+in all kinds, funerals, burials, death of princes, new discoveries,
+expeditions; now comical, then tragical matters. To-day we hear of new
+lords and officers created, tomorrow of some great men deposed, and then
+again of fresh honours conferred: one is let loose, another imprisoned:
+one purchaseth, another breaketh: he thrives, his neighbour turns
+bankrupt; now plenty, then again dearth and famine; one runs, another
+rides, wrangles, laughs, weeps, etc. Thus I daily hear, and such like,
+both private and public news.</p>
+
+<p><a id="footnote350" name="footnote350"></a>
+<b><a href="#footnotetag350">350</a></b>: For what a world of books offers itself, in all subjects,
+arts, and sciences, to the sweet content and capacity of the reader? In
+arithmetic, geometry, perspective, optic, astronomy, architecture,
+<i>sculptura</i>, <i>pictura</i>, of which so many and such elaborate treatises
+are of late written: in mechanics and their mysteries, military matters,
+navigation, riding of horses, fencing, swimming, gardening, planting,
+great tomes of husbandry, cookery, falconry, hunting, fishing, fowling,
+etc., with exquisite pictures of all sports, games, and what not? In
+music, metaphysics, natural and moral philosophy, philology, in policy,
+heraldry, genealogy, chronology, etc., they afford great tomes, or those
+studies of antiquity, etc., <i>et quid subtilius arithmeticis
+inventionibus</i>? <i>quid jucundius musicis rationibus</i>? <i>quid divinius
+astronomicis</i>? <i>quid rectius geometricis demonstrationibus</i>? What so
+sure, what so pleasant? he that shall but see that geometrical tower of
+Garizenda at Bologna in Italy, the steeple and clock at Strasburgh, will
+admire the effects of art, or that engine of Archimedes to remove the
+earth itself, if he had but a place to fasten his instrument?
+<i>Archimedis cochlea</i>, and rare devises to corrivate waters, music
+instruments, and trisyllable echoes again, again, and again repeated,
+with myriads of such. What vast tomes are extant in law, physic, and
+divinity for profit, pleasure, practice, speculation, in verse or prose,
+etc.? Their names alone are the subject of whole volumes: we have
+thousands of authors of all sorts, many great libraries full well
+furnished, like so many dishes of meat, served out for several palates;
+and he is a very block that is affected with none of them. Some take an
+infinite delight to study the very languages wherein these books are
+written, Hebrew, Greek, Syriac, Chaldee, Arabic, etc. Methinks it would
+well please any man to look upon a geographical map (<i>suavi animum
+delectatione allicere</i>, <i>ob incredibilem rerum varietatem et
+jucunditatem et ad pleniorem sui cognitionem excitare</i>) chorographical,
+topographical delineations; to behold, as it were, all the remote
+provinces, towns, cities of the world, and never to go forth of the
+limits of his study; to measure, by the scale and compass, their extent,
+distance, examine their site. Charles the great (as Platina writes) had
+three fair silver tables, in one of which superficies was a large map of
+Constantinople, in the second Rome neatly engraved, in the third an
+exquisite description of the whole world; and much delight he took in
+them. What greater pleasure can there now be, than to view those
+elaborate maps of Ortelius, Mercator, Hondius, etc., to peruse those
+books of cities, put out by Braunus, and Hogenbergius? to read those
+exquisite descriptions of Maginus, Munster, Herrera, Laet, Merula,
+Boterus, Leander Albertus, Camden, Leo Afer, Adricomius, Nic. Gerbelius,
+etc.? those famous expeditions of Christopher Columbus, Americus
+Vespucius, Marcus Polus the Venitian, Vertomannus, Aloysius Cadamustus,
+etc.? those accurate diaries of Portugals, Hollanders, of Bartison,
+Oliver à Nort, etc., Hacluit's voyages, Pet. Martyr's Decades, Benzo,
+Lerius, Linschoten's relations, those Hod&oelig;poricons of Jod. à Meggen,
+Brocarde the Monk, Bredenbachius, Jo. Dublinius, Sands, etc., to
+Jerusalem, Egypt, and other remote places of the world? those pleasant
+itineraries of Paulus Hentzerus, Jodocus Sincerus, Dux Polonus, etc., to
+read Bellonius's observations, P. Gillius his surveys; those parts of
+America, set out, and curiously cut in pictures, by Fratres à Bry? to
+see a well cut herbal, herbs, trees, flowers, plants, all vegetals,
+expressed in their proper colours to the life, as that of Matthiolus
+upon Dioscorides, Delacampius, Lobel, Bauhinus, and that last voluminous
+and mighty herbal of Besler of Noremberge; wherein almost every plant is
+to his own bigness. To see birds, beasts, and fishes of the sea,
+spiders, gnats, serpents, flies, etc., all creatures set out by the same
+art, and truly expressed in lively colours, with an exact description of
+their natures, virtues, qualities, etc., as hath been accurately
+performed by Ælian, Gesner, Ulysses Aldrovandus, Bellonus, Rondoletius,
+Hippolytus Salvianus, etc.</p>
+
+<p><a id="footnote351" name="footnote351"></a>
+<b><a href="#footnotetag351">351</a></b>: <i>Anatomy of melancoly</i>, 1621.</p>
+
+<p><a id="footnote352" name="footnote352"></a>
+<b><a href="#footnotetag352">352</a></b>: But the iniquity of oblivion blindly scattereth her
+poppy, and deals with the memory of men without distinction to merit of
+perpetuity: who can but pity the founder of the pyramids? Herostratus
+lives that burnt the temple of Diana; he is almost lost that built it;
+time hath spared the epitaph of Adrian's horse; confounded that of
+himself. In vain we compute our felicities by the advantage of our good
+names, since bad have equal durations; and Thersites is like to live as
+long as Agamemnon, without the favour of the everlasting register. Who
+knows whether the best of men be known? or whether there be not more
+remarkable persons forgot than any that stand remembered in the known
+account of time? Without the favour of the everlasting register, the
+first man had been as unknown as the last, and Methuselah's long life
+had been his only chronicle.</p>
+
+<p>Oblivion is not to be hired: the greatest part must be content to be as
+though they had not been; to be found in the register of God, not in the
+record of man. Twenty-seven names make up the first story before the
+flood; and the recorded names ever since contain not one living century.
+The number of the dead long exceedeth all that shall live. The night of
+time far surpasseth the day, and who knows when was the equinox? Every
+hour adds unto that current arithmetic which scarce stands one moment.
+And since death must be the Lucina of life: and even Pagans could doubt
+whether thus to live were to die; since our longest sun sets at right
+descensions, and makes but winter arches, and therefore it cannot be
+long before we lie down in darkness, and have our light in ashes; since
+the brother of death daily haunts us with dying mementos, and time, that
+grows old in itself, bids us hope no long duration; diuturnity is a
+dream, and folly of expectation.</p>
+
+<p>Darkness and light divide the course of time, and oblivion shares with
+memory a great part even of our living beings; we slightly remember our
+felicities, and the smartest strokes of affliction leave but short smart
+upon us. Sense endureth no extremities, and sorrows destroys us or
+themselves. To weep into stones are fables. Afflictions induce
+callosities; miseries are slippery, or fall like snow upon us, which,
+notwithstanding, is no unhappy stupidity. To be ignorant of evils to
+come, and forgetful of evils past, is a merciful provision in nature,
+whereby we digest the mixture of our few and evil days; and our
+delivered senses not relapsing into cutting remembrances, our sorrows
+are not kept raw by the edge of repetitions.... All was vanity, feeding
+the wind, and folly. The Egyptian mummies, which Cambyses or time hath
+spared, avarice now consumeth. Mummy is become merchandise; Mizraim
+cures wounds, and Pharaoh is sold for balzams.... Man is a noble animal,
+splendid in ashes, and pompous in the grave, solemnising nativities and
+deaths with equal lustre, nor omitting ceremonies of bravery in the
+infamy of his nature.... Pyramids, arches, obelisks, were but the
+irregularities of vain glory, and wild enormities of ancient
+magnanimity.</p>
+
+<p><a id="footnote353" name="footnote353"></a>
+<b><a href="#footnotetag353">353</a></b>: Consulter Milsand, étude sur sir Thomas Browne, <i>Revue
+des Deux-Mondes</i>, 1858.</p>
+
+<p><a id="footnote354" name="footnote354"></a>
+<b><a href="#footnotetag354">354</a></b>: As water, whether it be the dew of heaven or the springs
+of the earth, doth scatter and lose itself in the ground, except it be
+collected into some receptacle, where it may by union comfort and
+sustain itself, and, for that cause, the industry of man hath framed and
+made spring-heads, conduits, cisterns, and pools, which men have
+accustomed likewise to beautify and adorn with accomplishments of
+magnificence and state, as well as of use and necessity; so knowledge,
+whether it descend from divine inspiration or spring from human sense,
+would soon perish and vanish to oblivion, if it were not preserved in
+books, conferences and places appointed, as universities, colleges and
+schools, for the receipt and comforting the same....</p>
+
+<p>The greatest error of all the rest, is the mistaking or misplacing of
+the last or farthest end of knowledge: for men have entered into a
+desire of learning and knowledge, sometimes upon a natural curiosity and
+inquisitive appetite; sometimes to entertain their minds with variety
+and delight; sometimes for ornament and reputation; and sometimes to
+enable them to victory of wit and contradiction; and most times for
+lucre and profession; and seldom sincerely to give a true account of
+their gift of reason, to the benefit and use of men: as if there were
+sought in knowledge a couch whereupon to rest a searching and restless
+spirit; or a terrace, for a wandering and variable mind to walk up and
+down with a fair prospect; or a tower of state, for a proud mind to
+raise itself upon; or a fort or commanding ground, for strife and
+contention; or a shop, for profit or sale; and not a rich storehouse,
+for the glory of the Creator, and the relief of man's estate.</p>
+
+<p><a id="footnote355" name="footnote355"></a>
+<b><a href="#footnotetag355">355</a></b>: <i>Voir</i> surtout les <i>Essais</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote356" name="footnote356"></a>
+<b><a href="#footnotetag356">356</a></b>: Voyez aussi dans le <i>Novum Organum</i>, liv. I et liv. II,
+les vingt-sept genres d'exemples, avec leurs noms métaphoriques.
+<i>Instantiæ crucis</i>, <i>divortii</i>, <i>januæ</i>, <i>Instantiæ innuentes</i>,
+<i>polychrestæ</i>, <i>magicæ</i>, etc. Voyez encore <i>les Géorgiques de l'esprit</i>,
+<i>la première Vendange de l'induction</i>, et autres titres semblables.</p>
+
+<p><a id="footnote357" name="footnote357"></a>
+<b><a href="#footnotetag357">357</a></b>: <i>The Works of Francis Bacon</i>. London, 1824. Tome VII, p.
+2. <i>Biographie latine</i>, par Rawley.</p>
+
+<p><a id="footnote358" name="footnote358"></a>
+<b><a href="#footnotetag358">358</a></b>: Ce point a été mis en évidence par l'admirable <i>Étude</i> de
+lord Macaulay.&mdash;<i>Critical and historical Essays</i>, tome III.</p>
+
+<p><a id="footnote359" name="footnote359"></a>
+<b><a href="#footnotetag359">359</a></b>: <i>Temporis partus masculus</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote360" name="footnote360"></a>
+<b><a href="#footnotetag360">360</a></b>: <i>Novum Organum</i>, lib. II, 15 et 16.</p>
+
+<p><a id="footnote361" name="footnote361"></a>
+<b><a href="#footnotetag361">361</a></b>: <i>Novum Organum</i>, liv. I, 1 et 3.</p>
+
+<p><a id="footnote362" name="footnote362"></a>
+<b><a href="#footnotetag362">362</a></b>: <i>Natural history</i>, 800, 24, etc. <i>De Augmentis</i>, lib.
+III, 1.</p>
+
+<p><a id="footnote363" name="footnote363"></a>
+<b><a href="#footnotetag363">363</a></b>: Voyez là-dessus presque tous les écrits de Bacon, et
+notamment son <i>Histoire naturelle</i>.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+</div>
+
+<div class="p4 tn">
+<p>Notes au lecteur de ce fichier numérique:</p>
+
+<p>Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.</p>
+
+<p>Les guillemets semblant parfois avoir été placés de façon arbitraire
+n'ont pas été corrigés.</p>
+
+<p>Page 329: Arioste a remplacé Aristote dans la phrase "Ample et flottante
+matière, où les grands artistes du siècle, Aristote, le Tasse, Cervantes,
+Rabelais, viennent tailler leurs poëmes."</p>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Littèrature Anglaise
+(Volume 1 de 5), by Hippolyte Taine
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITT ANGLAIS 1/5 ***
+
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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