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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:12:28 -0700 |
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Travers and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + + HISTOIRE + + DE LA + + LITTÉRATURE ANGLAISE + + + TOME PREMIER + + + + +OUVRAGES DU MÊME AUTEUR (LIBRAIRIE HACHETTE): + + VOYAGE AUX PYRÉNÉES, 4e édition. In-18 jésus, broché 3 fr. 50 + + LA FONTAINE ET SES FABLES, 4e édit. In-18 jésus, broché 3 50 + + ESSAI SUR TITE LIVE, 2e édition. In-18 jésus, broché 3 50 + + LES PHILOSOPHES FRANÇAIS AU XIXe SIÈCLE, 2e édition. + In-18 jésus, broché 3 50 + + ESSAIS DE CRITIQUE ET D'HISTOIRE, 2e édit. In-18 jésus, br. 3 50 + + NOUVEAUX ESSAIS DE CRITIQUE ET D'HISTOIRE, 2e édition. + In-18 jésus, broché 3 50 + + VOYAGE EN ITALIE, 2 volumes in-8{o} brochés: + I. _Naples et Rome_ 6 " + II. _Florence et Venise_ 6 " + Chaque volume se vend séparément. + + LES ÉCRIVAINS ANGLAIS CONTEMPORAINS. In-8{o} broché 7 50 + + +(LIBRAIRIE GERMER-BAILLIÈRE): + + LE POSITIVISME ANGLAIS, étude sur Stuart Mill. In-18, br. 2 50 + + L'IDÉALISME ANGLAIS, étude sur Carlyle. In-18, broché 2 50 + + PHILOSOPHIE DE L'ART. In-18, broché 2 50 + + PHILOSOPHIE DE L'ART EN ITALIE. In-18, broché 2 50 + + +Imprimerie générale de Ch. Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris. + + + + + HISTOIRE + + DE LA + + LITTÉRATURE ANGLAISE + + + PAR H. TAINE + + + TOME PREMIER + + DEUXIÈME ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE + + + + + PARIS + LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie + BOULEVARD SAINT-GERMAIN, Nº 77 + 1866 + Tous droits réservés + + + + +INTRODUCTION. + + «L'historien pourrait se placer au sein de l'âme humaine, pendant + un temps donné, une série de siècles, ou chez un peuple + déterminé. Il pourrait étudier, décrire, raconter tous les + événements, toutes les transformations, toutes les révolutions + qui se seraient accomplies dans l'intérieur de l'homme; et quand + il serait arrivé au bout, il aurait une histoire de la + civilisation chez le peuple et dans le temps qu'il aurait + choisi.» + + (GUIZOT, _Civilisation en Europe_, p. 25.) + + +L'histoire s'est transformée depuis cent ans en Allemagne, depuis +soixante ans en France et cela par l'étude des littératures. + +On a découvert qu'une oeuvre littéraire n'est pas un simple jeu +d'imagination, le caprice isolé d'une tête chaude, mais une copie des +moeurs environnantes et le signe d'un état d'esprit. On en a conclu +qu'on pouvait, d'après les monuments littéraires, retrouver la façon +dont les hommes avaient senti et pensé il y a plusieurs siècles. On l'a +essayé et on a réussi. + +On a réfléchi sur ces façons de sentir et de penser, et on a jugé que +c'étaient là des faits de premier ordre. On a vu qu'elles tenaient aux +plus grands événements; qu'elles les expliquaient, qu'elles étaient +expliquées par eux, que désormais il fallait leur donner une place, et +l'une des plus hautes places, dans l'histoire. On la leur a donnée, et +depuis ce temps on voit tout changer en histoire: l'objet, la méthode, +les instruments, la conception des lois et des causes. C'est ce +changement, tel qu'il se fait et doit se faire, qu'on va tâcher +d'exposer ici: + + +I + +[Sidenote: Les documents historiques ne sont que des indices au moyen +desquels il faut reconstruire l'individu visible.] + +Lorsque vous tournez les grandes pages roides d'un in-folio, les +feuilles jaunies d'un manuscrit, bref un poëme, un code, un symbole de +foi, quelle est votre première remarque? C'est qu'il ne s'est point fait +tout seul. Il n'est qu'un moule pareil à une coquille fossile, une +empreinte, pareille à l'une de ces formes déposées dans la pierre par un +animal qui a vécu et qui a péri. Sous la coquille, il y avait un animal, +et sous le document il y avait un homme. Pourquoi étudiez-vous la +coquille, sinon pour vous figurer l'animal? De la même façon vous +n'étudiez le document qu'afin de connaître l'homme; la coquille et le +document sont des débris morts, et ne valent que comme indices de +l'être entier et vivant. C'est jusqu'à cet être qu'il faut arriver; +c'est lui qu'il faut tâcher de reconstruire. On se trompe lorsqu'on +étudie le document comme s'il était seul. C'est traiter les choses en +simple érudit, et tomber dans une illusion de bibliothèque. Au fond il +n'y a ni mythologie, ni langues, mais seulement des hommes qui arrangent +des mots et des images d'après les besoins de leurs organes et la forme +originelle de leur esprit. Un dogme n'est rien par lui-même; voyez les +gens qui l'ont fait, tel portrait du seizième siècle, la roide et +énergique figure d'un archevêque ou d'un martyr anglais. Rien n'existe +que par l'individu; c'est l'individu lui-même qu'il faut connaître. +Quand on a établi la filiation des dogmes, ou la classification des +poëmes, ou le progrès des constitutions, ou la transformation des +idiomes, on n'a fait que déblayer le terrain; la véritable histoire +s'élève seulement quand l'historien commence à démêler, à travers la +distance des temps, l'homme vivant, agissant, doué de passions, muni +d'habitudes, avec sa voix et sa physionomie, avec ses gestes et ses +habits, distinct et complet comme celui que tout à l'heure nous avons +quitté dans la rue. Tâchons donc de supprimer, autant que possible, ce +grand intervalle de temps qui nous empêche d'observer l'homme avec nos +yeux, _avec les yeux de notre tête_. Qu'y a-t-il sous les jolis +feuillets satinés d'un poëme moderne? Un poëte moderne, un homme comme +Alfred de Musset, Hugo, Lamartine ou Heine, ayant fait ses classes et +voyagé, avec un habit noir et des gants, bien vu des dames et faisant le +soir cinquante saluts et une vingtaine de bons mots dans le monde, +lisant les journaux le matin, ordinairement logé dans un second étage, +point trop gai parce qu'il a des nerfs, surtout parce que, dans cette +épaisse démocratie où nous étouffons, le discrédit des dignités +officielles a exagéré ses prétentions en rehaussant son importance, et +que la finesse de ses sensations habituelles lui donne quelque envie de +se croire Dieu. Voilà ce que nous apercevons sous des _méditations_ ou +des _sonnets_ modernes.--De même sous une tragédie du dix-septième +siècle, il y a un poëte, un poëte comme Racine, par exemple, élégant, +mesuré, courtisan, beau diseur, avec une perruque majestueuse et des +souliers à rubans, monarchique et chrétien de coeur, «ayant reçu de Dieu +la grâce de ne rougir en aucune compagnie, ni du roi, ni de l'Évangile;» +habile à amuser le prince, à lui traduire en beau français «le gaulois +d'Amyot,» fort respectueux envers les grands, et sachant toujours, +auprès d'eux, «se tenir à sa place,» empressé et réservé à Marly comme à +Versailles, au milieu des agréments réguliers d'une nature policée et +décorative, parmi les révérences, les grâces, les manéges et les +finesses des seigneurs brodés qui sont levés matin pour mériter une +survivance, et des dames charmantes qui comptent sur leurs doigts les +généalogies afin d'obtenir un tabouret. Là-dessus, consultez Saint-Simon +et les estampes de Pérelle, comme tout à l'heure vous avez consulté +Balzac et les aquarelles d'Eugène Lami.--Pareillement, quand nous lisons +une tragédie grecque, notre premier soin doit être de nous figurer des +Grecs, c'est-à-dire des hommes qui vivent à demi nus, dans des gymnases +ou sur des places publiques, sous un ciel éclatant, en face des plus +fins et des plus nobles paysages, occupés à se faire un corps agile et +fort, à converser, à discuter, à voter, à exécuter des pirateries +patriotiques, du reste oisifs et sobres, ayant pour ameublement trois +cruches dans leur maison, et pour provisions deux anchois dans une jarre +d'huile, servis par des esclaves qui leur laissent le loisir de cultiver +leur esprit et d'exercer leurs membres, sans autre souci que le désir +d'avoir la plus belle ville, les plus belles processions, les plus +belles idées et les plus beaux hommes. Là-dessus une statue comme le +Méléagre ou le Thésée du Parthénon, ou bien encore la vue de cette +Méditerranée lustrée et bleue comme une tunique de soie et de laquelle +sortent les îles comme des corps de marbre, avec cela vingt phrases +choisies dans Platon et Aristophane vous instruiront beaucoup plus que +la multitude des dissertations et des commentaires.--Pareillement +encore, pour entendre un Pourana indien, commencez par vous figurer le +père de famille qui, «ayant vu un fils sur les genoux de son fils,» se +retire selon la loi, dans la solitude, avec une hache et un vase, sous +un bananier au bord d'un ruisseau, cesse de parler, multiplie ses +jeûnes, se tient nu entre quatre feux, et sous le cinquième feu, +c'est-à-dire le terrible soleil dévorateur et rénovateur incessant de +toutes les choses vivantes; qui, tour à tour, et pendant des semaines +entières, maintient son imagination fixée sur le pied de Brahma, puis +sur le genou, puis sur la cuisse, puis sur le nombril, et ainsi de suite +jusqu'à ce que, sous l'effort de cette méditation intense, les +hallucinations paraissent, jusqu'à ce que toutes les formes de l'être, +brouillées et transformées l'une dans l'autre, oscillent à travers cette +tête emportée par le vertige, jusqu'à ce que l'homme immobile, reprenant +sa respiration, les yeux fixes, voie l'univers s'évanouir comme une +fumée au-dessus de l'Être universel et vide, dans lequel il aspire à +s'abîmer. À cet égard, un voyage dans l'Inde serait le meilleur +enseignement; faute de mieux, les récits des voyageurs, des livres de +géographie, de botanique et d'ethnologie tiendront la place. En tout +cas, la recherche doit être la même. Une langue, une législation, un +catéchisme n'est jamais qu'une chose abstraite; la chose complète, c'est +l'homme agissant, l'homme corporel et visible, qui mange, qui marche, +qui se bat, qui travaille; laissez là la théorie des constitutions et de +leur mécanisme, des religions et de leur système, et tâchez de voir les +hommes à leur atelier, dans leurs bureaux, dans leurs champs, avec leur +ciel, leur sol, leurs maisons, leurs habits, leurs cultures, leurs +repas, comme vous le faites, lorsque, débarquant en Angleterre ou en +Italie, vous regardez les visages et les gestes, les trottoirs et les +tavernes, le citadin qui se promène et l'ouvrier qui boit. Notre grand +souci doit être de suppléer, autant que possible, à l'observation +présente, personnelle, directe et sensible, que nous ne pouvons plus +pratiquer: car elle est la seule voie qui fasse connaître l'homme; +rendons-nous le passé présent; pour juger une chose, il faut qu'elle +soit présente; il n'y a pas d'expérience des objets absents. Sans doute, +cette reconstruction est toujours incomplète; elle ne peut donner lieu +qu'à des jugements incomplets; mais il faut s'y résigner; mieux vaut une +connaissance mutilée qu'une connaissance nulle ou fausse, et il n'y a +d'autre moyen pour connaître à peu près les actions d'autrefois, que de +_voir_ à peu près les hommes d'autrefois. + +Ceci est le premier pas en histoire; on l'a fait en Europe à la +renaissance de l'imagination, à la fin du siècle dernier, avec Lessing, +Walter Scott; un peu plus tard en France avec Chateaubriand, Augustin +Thierry, M. Michelet et tant d'autres. Voici maintenant le second pas: + + +II + +[Sidenote: L'Homme corporel et visible n'est qu'un indice au moyen +duquel on doit étudier l'homme invisible et intérieur.] + +Quand vous observez avec vos yeux l'homme visible, qu'y cherchez-vous? +L'homme invisible. Ces paroles qui arrivent à votre oreille, ces +gestes, ces airs de tête, ces vêtements, ces actions et ces oeuvres +sensibles de tout genre, ne sont pour vous que des expressions; quelque +chose s'y exprime, une âme. Il y a un homme intérieur caché sous l'homme +extérieur, et le second ne fait que manifester le premier. Vous regardez +sa maison, ses meubles et son costume; c'est pour y chercher les traces +de ses habitudes et de ses goûts, le degré de son élégance ou de sa +rusticité, de sa prodigalité ou de son économie, de sa sottise ou de sa +finesse. Vous écoutez sa conversation, et vous notez ses inflexions de +voix, ses changements d'attitudes; c'est pour juger de sa verve, de son +abandon et de sa gaieté, ou de son énergie et de sa roideur. Vous +considérez ses écrits, ses oeuvres d'art, ses entreprises d'argent ou de +politique; c'est pour mesurer la portée et les limites de son +intelligence, de son invention et de son sang-froid, pour découvrir quel +est l'ordre, l'espèce et la puissance habituelle de ses idées, de quelle +façon il pense et se résout. Tous ces dehors ne sont que des avenues qui +se réunissent en un centre, et vous ne vous y engagez que pour arriver à +ce centre; là est l'homme véritable, j'entends le groupe de facultés et +de sentiments que produit le reste. Voilà un nouveau monde, monde +infini, car chaque action visible traîne derrière soi une suite infinie +de raisonnements, d'émotions, de sensations anciennes ou récentes, qui +ont contribué à la soulever jusqu'à la lumière, et qui, semblables à de +longues roches profondément enfoncées dans le sol, atteignent en elle +leur extrémité et leur affleurement. C'est ce monde souterrain qui est +le second objet, l'objet propre de l'historien. Quand son éducation +critique est suffisante, il est capable de démêler sous chaque ornement +d'une architecture, sous chaque trait d'un tableau, sous chaque phrase +d'un écrit, le sentiment particulier d'où l'ornement, le trait, la +phrase sont sortis; il assiste au drame intérieur qui s'est accompli +dans l'artiste ou dans l'écrivain; le choix des mots, la brièveté ou la +longueur des périodes, l'espèce des métaphores, l'accent du vers, +l'ordre du raisonnement, tout lui est un indice; tandis que ses yeux +lisent un texte, son âme et son esprit suivent le déroulement continu et +la série changeante des émotions et des conceptions dont ce texte est +issu; il en fait _la psychologie_. Si vous voulez observer cette +opération, regardez le promoteur et le modèle de toute la grande culture +contemporaine, Goethe, qui, avant d'écrire son _Iphigénie_, emploie des +journées à dessiner les plus parfaites statues, et qui, enfin, les yeux +remplis par les nobles formes du paysage antique, et l'esprit pénétré +des beautés harmonieuses de la vie antique, parvient à reproduire si +exactement en lui-même les habitudes et les penchants de l'imagination +grecque, qu'il donne une soeur presque jumelle à l'Antigone de Sophocle +et aux déesses de Phidias. Cette divination précise et prouvée des +sentiments évanouis a, de nos jours, renouvelé l'histoire; on l'ignorait +presque entièrement au siècle dernier; on se représentait les hommes de +toute race et de tout siècle comme à peu près semblables, le Grec, le +barbare, l'Indou, l'homme de la Renaissance et l'homme du dix-huitième +siècle comme coulés dans le même moule, et cela d'après une certaine +conception abstraite, qui servait pour tout le genre humain. On +connaissait l'homme, on ne connaissait pas les hommes; on n'avait pas +pénétré dans l'âme; on n'avait pas vu la diversité infinie et la +complexité merveilleuse des âmes; on ne savait pas que la structure +morale d'un peuple et d'un âge est aussi particulière et aussi distincte +que la structure physique d'une famille de plantes ou d'un ordre +d'animaux. Aujourd'hui, l'histoire comme la zoologie a trouvé son +anatomie, et quelle que soit la branche historique à laquelle on +s'attache, philologie, linguistique ou mythologie, c'est par cette voie +qu'on travaille à lui faire produire de nouveaux fruits. Entre tant +d'écrivains qui, depuis Herder, Ottfried Muller et Goethe, ont continué +et rectifié incessamment ce grand effort, que le lecteur considère +seulement deux historiens et deux oeuvres, l'une le commentaire sur +_Cromwell_ de Carlyle, l'autre le _Port-Royal_ de Sainte-Beuve; il verra +avec quelle justesse, quelle sûreté, quelle profondeur, on peut +découvrir une âme sous ses actions et sous ses oeuvres; comment, sous le +vieux général, au lieu d'un ambitieux vulgairement hypocrite, on +retrouve un homme travaillé par les rêveries troubles d'une imagination +mélancolique, mais positif d'instinct et de facultés, anglais jusqu'au +fond, étrange et incompréhensible pour quiconque n'a pas étudié le +climat et la race; comment avec une centaine de lettres éparses et une +vingtaine de discours mutilés, on peut le suivre depuis sa ferme et ses +attelages jusqu'à sa tente de général et à son trône de protecteur, dans +sa transformation et dans son développement, dans les inquiétudes de sa +conscience et dans ses résolutions d'homme d'État, tellement que le +mécanisme de sa pensée et de ses actions devient visible, et que la +tragédie intime, perpétuellement renouvelée et changeante, qui a labouré +cette grande âme ténébreuse, passe, comme celles de Shakspeare, dans +l'âme des assistants. Il verra comment, sous des querelles de couvent et +des résistances de nonnes, on peut retrouver une grande province de +psychologie humaine, comment cinquante caractères enfouis sous +l'uniformité d'une narration décente, reparaissent au jour chacun avec +sa saillie propre et ses diversités innombrables; comment, sous des +dissertations théologiques et des sermons monotones, on démêle les +palpitations de coeurs toujours vivants, les accès et les affaissements +de la vie religieuse, les retours imprévus et le pêle-mêle ondoyant de +la nature, les infiltrations du monde environnant, les conquêtes +intermittentes de la grâce, avec une telle variété de nuances, que la +plus abondante description et le style le plus flexible parviennent à +peine à recueillir la moisson inépuisable que la critique a fait germer +dans ce champ abandonné. Il en est de même ailleurs. L'Allemagne, avec +son génie, si pliant, si large, si prompt aux métamorphoses, si propre à +reproduire les plus lointains et les plus bizarres états de la pensée +humaine; l'Angleterre avec son esprit si exact, si propre à serrer de +près les questions morales, à les préciser par les chiffres, les poids, +les mesures, la géographie, la statistique, à force de textes et de bon +sens; la France enfin avec sa culture parisienne, avec ses habitudes de +salon, avec son analyse incessante des caractères et des oeuvres, avec +son ironie si prompte à marquer les faiblesses, avec sa finesse si +exercée à démêler les nuances; tous ont labouré le même domaine, et l'on +commence à comprendre qu'il n'y a pas de région de l'histoire où il ne +faille cultiver cette couche profonde, si l'on veut voir des récoltes +utiles se lever entre les sillons. + +Tel est le second pas; nous sommes en train de l'achever. Il est +l'oeuvre propre de la critique contemporaine. Personne ne l'a fait aussi +juste et aussi grand que Sainte-Beuve; à cet égard, nous sommes tous ses +élèves; sa méthode renouvelle aujourd'hui dans les livres et jusque dans +les journaux toute la critique littéraire, philosophique et religieuse. +C'est d'elle qu'il faut partir pour commencer l'évolution ultérieure. +J'ai essayé plusieurs fois d'indiquer cette évolution; à mon avis, il y +a là une voie nouvelle ouverte à l'histoire, et je vais tâcher de la +décrire plus en détail. + + +III + +[Sidenote: Les états et les opérations de l'homme intérieur et invisible +ont pour causes certaines façons générales de penser et de sentir.] + +Quand, dans un homme, vous avez observé et noté un, deux, trois, puis +une multitude de sentiments, cela vous suffit-il, et votre connaissance +vous semble-t-elle complète? Est-ce une psychologie qu'un cahier de +remarques? Ce n'est pas une psychologie, et, ici comme ailleurs, la +recherche des causes doit venir après la collection des faits. Que les +faits soient physiques ou moraux, il n'importe, ils ont toujours des +causes; il y en a pour l'ambition, pour le courage, pour la véracité, +comme pour la digestion, pour le mouvement musculaire, pour la chaleur +animale. Le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le +sucre, et toute donnée complexe naît par la rencontre d'autres données +plus simples dont elle dépend. Cherchons donc les données simples pour +les qualités morales, comme on les cherche pour les qualités physiques, +et considérons le premier fait venu; par exemple une musique religieuse, +celle d'un temple protestant. Il y a une cause intérieure qui a tourné +l'esprit des fidèles vers ces graves et monotones mélodies, une cause +plus large que son effet, je veux dire l'idée générale du vrai culte +extérieur que l'homme doit à Dieu; c'est elle qui a modelé +l'architecture du temple, abattu les statues, écarté les tableaux, +détruit les ornements, écourté les cérémonies, enfermé les assistants +dans de hauts bancs qui leur bouchent la vue, et gouverné les mille +détails des décorations, des postures et de tous les dehors. Elle-même +provient d'une autre cause plus générale, l'idée de la conduite humaine +tout entière, intérieure et extérieure, prières, actions, dispositions +de tout genre auxquelles l'homme est tenu vis-à-vis de Dieu; c'est +celle-ci qui a intronisé la doctrine et la grâce, amoindri le clergé, +transformé les sacrements, supprimé les pratiques, et changé la religion +disciplinaire en religion morale. Cette seconde idée, à son tour, dépend +d'une troisième plus générale encore, celle de la perfection morale, +telle qu'elle se rencontre dans le Dieu parfait, juge impeccable, +rigoureux surveillant des âmes, devant qui toute âme est pécheresse, +digne de supplice, incapable de vertu et de salut, sinon par la crise de +conscience qu'il provoque et la rénovation du coeur qu'il produit. Voilà +la conception maîtresse, qui consiste à ériger le devoir en roi absolu +de la vie humaine, et à prosterner tous les modèles idéaux au pied du +modèle moral. On touche ici le fond de l'homme; car pour expliquer cette +conception, il faut considérer la race elle-même, c'est-à-dire le +Germain et l'homme du Nord, sa structure de caractère et d'esprit, ses +façons les plus générales de penser et de sentir, cette lenteur et +cette froideur de la sensation qui l'empêchent de tomber violemment et +facilement sous l'empire du plaisir sensible, cette rudesse du goût, +cette irrégularité et ces soubresauts de la conception, qui arrêtent en +lui la naissance des belles ordonnances et des formes harmonieuses, ce +dédain des apparences, ce besoin du vrai, cette attache aux idées +abstraites et nues, qui développe en lui la conscience au détriment du +reste. Là s'arrête la recherche; on est tombé sur quelque disposition +primitive, sur quelque trait propre à toutes les sensations, à toutes +les conceptions d'un siècle ou d'une race, sur quelque particularité +inséparable de toutes les démarches de son esprit et de son coeur. Ce +sont là les grandes causes, car ce sont les causes universelles et +permanentes, présentes à chaque moment et en chaque cas, partout et +toujours agissantes, indestructibles et à la fin infailliblement +dominantes, puisque les accidents qui se jettent au travers d'elles, +étant limités et partiels, finissent par céder à la sourde et incessante +répétition de leur effort; en sorte que la structure générale des choses +et les grands traits des événements sont leur oeuvre, et que les +religions, les philosophies, les poésies, les industries, les formes de +société et de famille, ne sont, en définitive, que des empreintes +enfoncées par leur sceau. + + +IV + +[Sidenote: Principales formes de pensées et de sentiments. Leurs effets +historiques.] + +Il y a donc un système dans les sentiments et dans les idées humaines, +et ce système a pour moteur premier certains traits généraux, certains +caractères d'esprit et de coeur communs aux hommes d'une race, d'un +siècle ou d'un pays. De même qu'en minéralogie les cristaux, si divers +qu'ils soient, dérivent de quelques formes corporelles simples, de même, +en histoire, les civilisations, si diverses qu'elles soient, dérivent de +quelques formes spirituelles simples. Les uns s'expliquent par un +élément géométrique primitif, comme les autres par un élément +psychologique primitif. Pour saisir l'ensemble des espèces +minéralogiques, il faut considérer d'avance un solide régulier en +général, ses faces et ses angles, et dans cet abrégé apercevoir les +innombrables transformations dont il est capable. Pareillement, si vous +voulez saisir l'ensemble des variétés historiques, considérez d'avance +une âme humaine en général, avec ses deux ou trois facultés +fondamentales, et dans cet abrégé vous apercevrez les principales formes +qu'elle peut présenter. Après tout, cette sorte de tableau idéal, le +géométrique comme le psychologique, n'est guère complexe, et on voit +assez vite les limites du cadre où les civilisations, comme les +cristaux, sont forcées de se renfermer. Qu'y a-t-il, au point de +départ, dans l'homme? Des images, ou _représentations_ des objets, +c'est-à-dire ce qui flotte intérieurement devant lui, subsiste quelque +temps, s'efface, et revient, lorsqu'il a contemplé tel arbre, tel +animal, bref, une chose sensible. Ceci est la matière du reste, et le +développement de cette matière est double, spéculatif ou pratique, selon +que ces représentations aboutissent à _une conception générale_ ou à +_une résolution active_. Voilà tout l'homme en raccourci; et c'est dans +cette enceinte bornée que les diversités humaines se rencontrent, tantôt +au sein de la matière primordiale, tantôt dans le double développement +primordial. Si petites qu'elles soient dans les éléments, elles sont +énormes dans la masse, et la moindre altération dans les facteurs amène +des altérations gigantesques dans les produits. Selon que la +représentation est nette et comme découpée à l'emporte-pièce, ou bien +confuse et mal délimitée, selon qu'elle concentre en soi un grand ou un +petit nombre de caractères de l'objet, selon qu'elle est violente et +accompagnée d'impulsions ou tranquille et entourée de calme, toutes les +opérations et tout le train courant de la machine humaine sont +transformés.--Pareillement encore, selon que le développement ultérieur +de la représentation varie, tout le développement humain varie. Si la +conception générale à laquelle elle aboutit est une simple notation +sèche, à la façon chinoise, la langue devient une sorte d'algèbre, la +religion et la poésie s'atténuent, la philosophie se réduit à une sorte +de bon sens moral et pratique, la science à un recueil de recettes, de +classifications, de mnémotechnies utilitaires, l'esprit tout entier +prend un tour positiviste. Si, au contraire, la conception générale à +laquelle la représentation aboutit est une création poétique et +figurative, un symbole vivant, comme chez les races aryennes, la langue +devient une sorte d'épopée nuancée et colorée où chaque mot est un +personnage, la poésie et la religion prennent une ampleur magnifique et +inépuisable, la métaphysique se développe largement et subtilement, sans +souci des applications positives; l'esprit tout entier, à travers les +déviations et les défaillances inévitables de son effort, s'éprend du +beau et du sublime et conçoit un modèle idéal capable, par sa noblesse +et son harmonie, de rallier autour de soi les tendresses et les +enthousiasmes du genre humain. Si maintenant la conception générale à +laquelle la représentation aboutit est poétique, mais non ménagée, si +l'homme y atteint, non par une gradation continue, mais par une +intuition brusque, si l'opération originelle n'est pas le développement +régulier, mais l'explosion violente, alors, comme chez les races +sémitiques, la métaphysique manque, la religion ne conçoit que le Dieu +roi, dévorateur et solitaire, la science ne peut se former, l'esprit se +trouve trop roide et trop entier pour reproduire l'ordonnance délicate +de la nature, la poésie ne sait enfanter qu'une suite d'exclamations +véhémentes et grandioses, la langue ne peut exprimer l'enchevêtrement +du raisonnement et de l'éloquence, l'homme se réduit à l'enthousiasme +lyrique, à la passion irréfrénable, à l'action fanatique et bornée. +C'est dans cet intervalle entre la représentation particulière et la +conception universelle que se trouvent les germes des plus grandes +différences humaines. Quelques races, par exemple les classiques, +passent de la première à la seconde par une échelle graduée d'idées +régulièrement classées et de plus en plus générales; d'autres, par +exemple les germaniques, opèrent la même traversée par bonds, sans +uniformité, après des tâtonnements prolongés et vagues. Quelques-uns, +comme les Romains et les Anglais, s'arrêtent aux premiers échelons; +d'autres, comme les Indous et les Allemands, montent jusqu'aux +derniers.--Si maintenant, après avoir considéré le passage de la +représentation à l'idée, on regardait le passage de la représentation à +la résolution, on y trouverait des différences élémentaires de la même +importance et du même ordre, selon que l'impression est vive, comme dans +les climats du midi, ou terne, comme dans les climats du nord, selon +qu'elle aboutit à l'action dès le premier instant, comme chez les +barbares, ou tardivement, comme chez les peuples civilisés, selon +qu'elle est capable ou non d'accroissement, d'inégalité, de persistance +et d'attaches. Tout le système des passions humaines, toutes les chances +de la paix et de la sécurité publiques, toutes les sources du travail +et de l'action dérivent de là. Il en est ainsi des autres différences +primordiales; leurs suites embrassent une civilisation entière, et on +peut les comparer à ces formules d'algèbre qui, dans leur étroite +enceinte, contiennent d'avance toute la courbe dont elles sont la loi. +Non que cette loi s'accomplisse toujours jusqu'au bout; parfois des +perturbations se rencontrent; mais, quand il en est ainsi, ce n'est pas +que la loi soit fausse, c'est qu'elle n'a pas seule agi. Des éléments +nouveaux sont venus se mêler aux éléments anciens; de grandes forces +étrangères sont venues contrarier les forces primitives. La race a +émigré, comme l'ancien peuple aryen, et le changement de climat a altéré +chez elle toute l'économie de l'intelligence et toute l'organisation de +la société. Le peuple a été conquis, comme la nation saxonne, et la +nouvelle structure politique lui a imposé des habitudes, des capacités +et des inclinations qu'il n'avait pas. La nation s'est installée à +demeure au milieu de vaincus exploités et menaçants, comme les anciens +Spartiates, et l'obligation de vivre à la façon d'une bande campée a +tordu violemment dans un sens unique toute la constitution morale et +sociale. En tout cas, le mécanisme de l'histoire humaine est pareil. +Toujours on rencontre pour ressort primitif quelque disposition +très-générale de l'esprit et de l'âme, soit innée et attachée +naturellement à la race, soit acquise et produite par quelque +circonstance appliquée sur la race. Ces grands ressorts donnés font peu +à peu leur effet, j'entends qu'au bout de quelques siècles ils mettent +la nation dans un état nouveau, religieux, littéraire, social, +économique; condition nouvelle qui, combinée avec leur effort renouvelé, +produit une autre condition, tantôt bonne, tantôt mauvaise, tantôt +lentement, tantôt vite, et ainsi de suite; en sorte que l'on peut +considérer le mouvement total de chaque civilisation distincte comme +l'effet d'une force permanente qui, à chaque instant, varie son oeuvre +en modifiant les circonstances où elle agit. + + +V + +[Sidenote: Les trois forces primordiales. La race.] + +Trois sources différentes contribuent à produire cet état moral +élémentaire, _la race_, _le milieu_ et _le moment_. Ce qu'on appelle _la +race_, ce sont ces dispositions innées et héréditaires que l'homme +apporte avec lui à la lumière, et qui ordinairement sont jointes à des +différences marquées dans le tempérament et dans la structure du corps. +Elles varient selon les peuples. Il y a naturellement des variétés +d'hommes, comme des variétés de taureaux et de chevaux, les unes braves +et intelligentes, les autres timides et bornées, les unes capables de +conceptions et de créations supérieures, les autres réduites aux idées +et aux inventions rudimentaires, quelques-unes appropriées plus +particulièrement à certaines oeuvres et approvisionnées plus richement +de certains instincts, comme on voit des races de chiens mieux douées, +les unes pour la course, les autres pour le combat, les autres pour la +chasse, les autres enfin pour la garde des maisons ou des troupeaux. Il +y a là une force distincte, si distincte qu'à travers les énormes +déviations que les deux autres moteurs lui impriment, on la reconnaît +encore, et qu'une race, comme l'ancien peuple aryen, éparse depuis le +Gange jusqu'aux Hébrides, établie sous tous les climats, échelonnée à +tous les degrés de la civilisation, transformée par trente siècles de +révolutions, manifeste pourtant dans ses langues, dans ses religions, +dans ses littératures et dans ses philosophies, la communauté de sang et +d'esprit qui relie encore aujourd'hui tous ses rejetons. Si différents +qu'ils soient, leur parenté n'est pas détruite; la sauvagerie, la +culture et la greffe, les différences de ciel et de sol, les accidents +heureux ou malheureux ont eu beau travailler; les grands traits de la +forme originelle ont subsisté, et l'on retrouve les deux ou trois +linéaments principaux de l'empreinte primitive sous les empreintes +secondaires que le temps a posées par-dessus. Rien d'étonnant dans cette +ténacité extraordinaire. Quoique l'immensité de la distance ne nous +laisse entrevoir qu'à demi et sous un jour douteux l'origine des +espèces[1], les événements de l'histoire éclairent assez les événements +antérieurs à l'histoire, pour expliquer la solidité presque inébranlable +des caractères primordiaux. Au moment où nous les rencontrons, quinze, +vingt, trente siècles avant notre ère, chez un Aryen, un Égyptien, un +Chinois, ils représentent l'oeuvre d'un nombre de siècles beaucoup plus +grand, peut-être l'oeuvre de plusieurs myriades de siècles. Car dès +qu'un animal vit, il faut qu'il s'accommode à son milieu; il respire +autrement, il se renouvelle autrement, il est ébranlé autrement, selon +que l'air, les aliments, la température sont autres. Un climat et une +situation différente amènent chez lui des besoins différents, par suite +un système d'actions différentes, par suite encore un système +d'habitudes différentes, par suite enfin un système d'aptitudes et +d'instincts différents. L'homme, forcé de se mettre en équilibre avec +les circonstances, contracte un tempérament et un caractère qui leur +correspond, et son caractère comme son tempérament sont des acquisitions +d'autant plus stables, que l'impression extérieure s'est enfoncée en lui +par des répétitions plus nombreuses et s'est transmise à sa progéniture +par une plus ancienne hérédité. En sorte qu'à chaque moment on peut +considérer le caractère d'un peuple comme le résumé de toutes ses +actions et de toutes ses sensations précédentes, c'est-à-dire comme une +quantité et comme un poids, non pas infini[2], puisque toute chose dans +la nature est bornée, mais disproportionné au reste et presque +impossible à soulever, puisque chaque minute d'un passé presque infini a +contribué à l'alourdir, et que, pour emporter la balance, il faudrait +accumuler dans l'autre plateau un nombre d'actions et de sensations +encore plus grand. Telle est la première et la plus riche source de ces +facultés maîtresses d'où dérivent les événements historiques; et l'on +voit d'abord que si elle est puissante, c'est qu'elle n'est pas une +simple source, mais une sorte de lac et comme un profond réservoir où +les autres sources, pendant une multitude de siècles, sont venues +entasser leurs propres eaux. + +[Footnote 1: Darwin, _De l'origine des espèces_.--Prosper Lucas, _De +l'hérédité_.] + +[Footnote 2: Spinoza, _Éthique_. 4e Partie, axiome.] + +[Sidenote: Le milieu.] + +Lorsqu'on a ainsi constaté la structure intérieure d'une race, il faut +considérer le _milieu_ dans lequel elle vit. Car l'homme n'est pas seul +dans le monde; la nature l'enveloppe et les autres hommes l'entourent; +sur le pli primitif et permanent viennent s'étaler les plis accidentels +et secondaires, et les circonstances physiques ou sociales dérangent ou +complètent le naturel qui leur est livré. Tantôt le climat a fait son +effet. Quoique nous ne puissions suivre qu'obscurément l'histoire des +peuples aryens depuis leur patrie commune jusqu'à leurs patries +définitives, nous pouvons affirmer cependant que la profonde différence +qui se montre entre les races germaniques d'une part et les races +helléniques et latines de l'autre, provient en grande partie de la +différence des contrées où elles se sont établies, les unes dans les +pays froids et humides, au fond d'âpres forêts marécageuses ou sur les +bords d'un océan sauvage, enfermées dans les sensations mélancoliques ou +violentes, inclinées vers l'ivrognerie et la grosse nourriture, tournées +vers la vie militante et carnassière; les autres au contraire au milieu +des plus beaux paysages, au bord d'une mer éclatante et riante, invitées +à la navigation et au commerce, exemptes des besoins grossiers de +l'estomac, dirigées dès l'abord vers les habitudes sociales, vers +l'organisation politique, vers les sentiments et les facultés qui +développent l'art de parler, le talent de jouir, l'invention des +sciences, des lettres et des arts.--Tantôt les circonstances politiques +ont travaillé, comme dans les deux civilisations italiennes: la première +tournée tout entière vers l'action, la conquête, le gouvernement et la +législation, par la situation primitive d'une cité de refuge, d'un +_emporium_ de frontière, et d'une aristocratie armée qui, important et +enrégimentant sous elle les étrangers et les vaincus, mettait debout +deux corps hostiles l'un en face de l'autre, et ne trouvait de débouché +à ses embarras intérieurs et à ses instincts rapaces que dans la guerre +systématique; la seconde exclue de l'unité et de la grande ambition +politique par la permanence de sa forme municipale, par la situation +cosmopolite de son pape et par l'intervention militaire des nations +voisines, reportée tout entière, sur la pente de son magnifique et +harmonieux génie, vers le culte de la volupté et de la beauté.--Tantôt +enfin les conditions sociales ont imprimé leur marque, comme il y a +dix-huit siècles par le christianisme, et vingt-cinq siècles par le +bouddhisme, lorsque autour de la Méditerranée comme dans l'Hindoustan, +les suites extrêmes de la conquête et de l'organisation aryenne +amenèrent l'oppression intolérable, l'écrasement de l'individu, le +désespoir complet, la malédiction jetée sur le monde, avec le +développement de la métaphysique et du rêve, et que l'homme dans ce +cachot de misères, sentant son coeur se fondre, conçut l'abnégation, la +charité, l'amour tendre, la douceur, l'humilité, la fraternité humaine, +là-bas dans l'idée du néant universel, ici sous la paternité de +Dieu.--Que l'on regarde autour de soi les instincts régulateurs et les +facultés implantées dans une race, bref le tour d'esprit d'après lequel +aujourd'hui elle pense et elle agit; on y découvrira le plus souvent +l'oeuvre de quelqu'une de ces situations prolongées, de ces +circonstances enveloppantes, de ces persistantes et gigantesques +pressions exercées sur un amas d'hommes qui, un à un, et tous ensemble, +de génération en génération, n'ont pas cessé d'être ployés et façonnés +par leur effort: en Espagne, une croisade de huit siècles contre les +Musulmans, prolongée encore au delà et jusqu'à l'épuisement de la nation +par l'expulsion des Maures, par la spoliation des juifs, par +l'établissement de l'inquisition, par les guerres catholiques; en +Angleterre, un établissement politique de huit siècles qui maintient +l'homme debout et respectueux, dans l'indépendance et l'obéissance, et +l'accoutume à lutter en corps sous l'autorité de la loi; en France, une +organisation latine qui, imposée d'abord à des barbares dociles, puis +brisée dans la démolition universelle, se reforme d'elle-même sous la +conspiration latente de l'instinct national, se développe sous des rois +héréditaires, et finit par une sorte de république égalitaire, +centralisée, administrative, sous des dynasties exposées à des +révolutions. Ce sont là les plus efficaces entre les causes observables +qui modèlent l'homme primitif; elles sont aux nations ce que +l'éducation, la profession, la condition, le séjour sont aux individus, +et elles semblent tout comprendre, puisqu'elles comprennent toutes les +puissances extérieures qui façonnent la matière humaine, et par +lesquelles le dehors agit sur le dedans. + +[Sidenote: Le moment.] + +[Sidenote: Comment l'histoire est un problème de mécanique +psychologique. Dans quelles limites on peut prévoir.] + +Il y a pourtant un troisième ordre de causes; car avec les forces du +dedans et du dehors, il y a l'oeuvre qu'elles ont déjà faite ensemble, +et cette oeuvre elle-même contribue à produire celle qui suit; outre +l'impulsion permanente et le milieu donné, il y a la vitesse acquise. +Quand le caractère national et les circonstances environnantes opèrent, +ils n'opèrent point sur une table rase, mais une table où des empreintes +sont déjà marquées. Selon qu'on prend la table à un _moment_ ou à un +autre, l'empreinte est différente; et cela suffit pour que l'effet +total soit différent. Considérez, par exemple, deux moments d'une +littérature ou d'un art, la tragédie française sous Corneille et sous +Voltaire, le théâtre grec sous Eschyle et sous Euripide, la poésie +latine sous Lucrèce et sous Claudien, la peinture italienne sous Vinci +et sous le Guide. Certainement, à chacun de ces deux points extrêmes, la +conception générale n'a pas changé; c'est toujours le même type humain +qu'il s'agit de représenter ou de peindre; le moule du vers, la +structure du drame, l'espèce des corps ont persisté. Mais entre autres +différences, il y a celle-ci, qu'un des artistes est le précurseur, et +que l'autre est le successeur, que le premier n'a pas de modèle, et que +le second a un modèle, que le premier voit les choses face à face, et +que le second voit les choses par l'intermédiaire du premier, que +plusieurs grandes parties de l'art se sont perfectionnées, que la +simplicité et la grandeur de l'impression ont diminué, que l'agrément et +le raffinement de la forme se sont accrus, bref que la première oeuvre a +déterminé la seconde. Il en est ici d'un peuple, comme d'une plante: la +même séve sous la même température et sur le même sol produit, aux +divers degrés de son élaboration successive, des formations différentes, +bourgeons, fleurs, fruits, semences, en telle façon que la suivante a +toujours pour condition la précédente, et naît de sa mort. Que si vous +regardez maintenant non plus un court moment comme tout à l'heure, mais +quelqu'un de ces larges développements qui embrassent un ou plusieurs +siècles, comme le moyen âge ou notre dernière époque classique, la +conclusion sera pareille. Une certaine conception dominatrice y a régné; +les hommes, pendant deux cents ans, cinq cents ans, se sont représenté +un certain modèle idéal de l'homme, au moyen âge, le chevalier et le +moine, dans notre âge classique, l'homme de cour et le beau parleur; +cette idée créatrice et universelle s'est manifestée dans tout le champ +de l'action et de la pensée, et, après avoir couvert le monde de ses +oeuvres involontairement systématiques, elle s'est alanguie, puis elle +est morte, et voici qu'une nouvelle idée se lève, destinée à une +domination égale et à des créations aussi multipliées. Posez ici que la +seconde dépend en partie de la première, et que c'est la première qui, +combinant son effet avec ceux du génie national et des circonstances +enveloppantes, va imposer aux choses naissantes leur tour et leur +direction. C'est d'après cette loi que se forment les grands courants +historiques, j'entends par là les longs règnes d'une forme d'esprit ou +d'une idée maîtresse, comme cette période de créations spontanées qu'on +appelle la Renaissance, ou cette période de classifications oratoires +qu'on appelle l'âge classique, ou cette série de synthèses mystiques +qu'on appelle l'époque alexandrine et chrétienne, ou cette série de +floraisons mythologiques, qui se rencontre aux origines de la Germanie +de l'Inde et de la Grèce. Il n'y a ici comme partout qu'un problème de +mécanique: l'effet total est un composé déterminé tout entier par la +grandeur et la direction des forces qui le produisent. La seule +différence qui sépare ces problèmes moraux des problèmes physiques, +c'est que les directions et les grandeurs ne se laissent pas évaluer ni +préciser dans les premiers comme dans les seconds. Si un besoin, une +faculté est une quantité capable de degrés ainsi qu'une pression ou un +poids, cette quantité n'est pas mesurable comme celle d'une pression ou +d'un poids. Nous ne pouvons la fixer dans une formule exacte ou +approximative; nous ne pouvons avoir et donner, à propos d'elle, qu'une +impression littéraire; nous sommes réduits à noter et citer les faits +saillants par lesquels elle se manifeste, et qui indiquent, à peu près, +grossièrement, vers quelle hauteur de l'échelle il faut la ranger. Mais +quoique les moyens de notation ne soient pas les mêmes dans les sciences +morales que dans les sciences physiques, néanmoins, comme dans les deux +la matière est la même, et se compose également de forces, de directions +et de grandeurs, on peut dire que dans les unes et dans les autres +l'effet final se produit d'après la même règle. Il est grand ou petit +selon que les forces fondamentales sont grandes ou petites, et tirent +plus ou moins exactement dans le même sens, selon que les effets +distincts de la race, du milieu et du moment se combinent pour s'ajouter +l'un à l'autre ou pour s'annuler l'un par l'autre. C'est ainsi que +s'expliquent les longues impuissances et les éclatantes réussites qui +apparaissent irrégulièrement et sans raison apparente dans la vie d'un +peuple; elles ont pour causes des concordances ou des contrariétés +intérieures. Il y eut une de ces concordances lorsque, au dix-septième +siècle, le caractère sociable et l'esprit de conversation innés en +France rencontrèrent les habitudes de salon et le moment de l'analyse +oratoire, lorsqu'au dix-neuvième siècle, le flexible et profond génie +d'Allemagne rencontra l'âge des synthèses philosophiques et de la +critique cosmopolite. Il y eut une de ces contrariétés, lorsqu'au +dix-septième siècle, le rude et solitaire génie anglais essaya +maladroitement de s'approprier l'urbanité nouvelle, lorsqu'au seizième +siècle le lucide et prosaïque esprit français essaya inutilement +d'enfanter une poésie vivante. C'est cette concordance secrète des +forces créatrices qui a produit la politesse achevée et la noble +littérature régulière sous Louis XIV et Bossuet, la métaphysique +grandiose et la large sympathie critique sous Hegel et Goethe. C'est +cette contrariété secrète des forces créatrices qui a produit la +littérature incomplète, la comédie scandaleuse, le théâtre avorté sous +Dryden et Wycherley, les mauvaises importations grecques, les +tâtonnements, les fabrications, les petites beautés partielles sous +Ronsard et la Pléiade. Nous pouvons affirmer avec certitude que les +créations inconnues vers lesquelles le courant des siècles nous +entraîne, seront suscitées et réglées tout entières par les trois forces +primordiales; que si ces forces pouvaient être mesurées et chiffrées, on +en déduirait comme d'une formule les propriétés de la civilisation +future, et que si, malgré la grossièreté visible de nos notations et +l'inexactitude foncière de nos mesures, nous voulons aujourd'hui nous +former quelque idée de nos destinées générales, c'est sur l'examen de +ces forces qu'il faut fonder nos prévisions. Car nous parcourons en les +énumérant le cercle complet des puissances agissantes, et lorsque nous +avons considéré la race, le milieu, le moment, c'est-à-dire le ressort +du dedans, la pression du dehors et l'impulsion déjà acquise, nous avons +épuisé non-seulement toutes les causes réelles, mais encore toutes les +causes possibles du mouvement. + + +VI + +[Sidenote: Comment se distribuent les effets d'une cause primordiale. +Communauté des éléments. Composition des groupes. Loi des dépendances +mutuelles. Loi des influences proportionnelles.] + +Il reste à chercher de quelle façon ces causes appliquées sur une nation +ou sur un siècle y distribuent leurs effets. Comme une source sortie +d'un lieu élevé épanche ses nappes selon les hauteurs et d'étage en +étage jusqu'à ce qu'enfin elle soit arrivée à la plus basse assise du +sol, ainsi la disposition d'esprit ou d'âme introduite dans un peuple +par la race, le moment ou le milieu se répand avec des proportions +différentes et par des descentes régulières sur les divers ordres de +faits qui composent sa civilisation[3]. Si l'on dresse la carte +géographique d'un pays, à partir de l'endroit du partage des eaux, on +voit au-dessous du point commun les versants se diviser en cinq ou six +bassins principaux, puis chacun de ceux-ci en plusieurs bassins +secondaires, et ainsi de suite jusqu'à ce que la contrée tout entière +avec ses milliers d'accidents soit comprise dans les ramifications de ce +réseau. Pareillement, si l'on dresse la carte psychologique des +événements et des sentiments d'une civilisation humaine, on trouve +d'abord cinq ou six provinces bien tranchées, la religion, l'art, la +philosophie, l'état, la famille, les industries; puis, dans chacune de +ces provinces, des départements naturels, puis enfin dans chacun de ces +départements des territoires plus petits, jusqu'à ce qu'on arrive à ces +détails innombrables de la vie que nous observons tous les jours en nous +et autour de nous. Si maintenant l'on examine et si l'on compare entre +eux ces divers groupes de faits, on trouvera d'abord qu'ils sont +composés de parties, et que tous ont des parties communes. Prenons +d'abord les trois principales oeuvres de l'intelligence humaine, la +religion, l'art, la philosophie. Qu'est-ce qu'une philosophie sinon une +conception de la nature et de ses causes primordiales, sous forme +d'abstractions et de formules? Qu'y a-t-il au fond d'une religion et +d'un art sinon une conception de cette même nature et de ces mêmes +causes primordiales, sous forme de symboles plus ou moins arrêtés et de +personnages plus ou moins précis, avec cette différence que dans le +premier cas on croit qu'ils existent, et dans le second qu'ils +n'existent pas? Que le lecteur considère quelques-unes de ces grandes +créations de l'esprit dans l'Inde, en Scandinavie, en Perse, à Rome, en +Grèce, et il verra que partout l'art est une sorte de philosophie +devenue sensible, la religion une sorte de poëme tenu pour vrai, la +philosophie une sorte d'art et de religion, desséchée et réduite aux +idées pures. Il y a donc au centre de chacun de ces trois groupes un +élément commun, la conception du monde et de son principe, et s'ils +diffèrent entre eux, c'est que chacun combine avec l'élément commun, un +élément distinct: ici la puissance d'abstraire, là la faculté de +personnifier et de croire, là enfin le talent de personnifier sans +croire. Prenons maintenant les deux principales oeuvres de l'association +humaine, la famille et l'État. Qu'est-ce qui fait l'État sinon le +sentiment d'obéissance par lequel une multitude d'hommes se rassemble +sous l'autorité d'un chef? Et qu'est-ce qui fait la famille sinon le +sentiment d'obéissance par lequel une femme et des enfants agissent +sous la direction d'un père et d'un mari? La famille est un État +naturel, primitif et restreint, comme l'État est une famille +artificielle, ultérieure et étendue; et sous les différences +qu'introduisent le nombre, l'origine et la condition des membres, on +démêle, dans la petite société comme dans la grande, une même +disposition d'esprit fondamentale qui les rapproche et les unit. À +présent supposez que cet élément commun reçoive du milieu, du moment ou +de la race des caractères propres, il est clair que _tous les groupes où +il entre seront modifiés à proportion_. Si le sentiment d'obéissance +n'est que de la crainte[4], vous rencontrerez comme dans la plupart des +États orientaux la brutalité du despotisme, la prodigalité des +supplices, l'exploitation du sujet, la servilité des moeurs, +l'incertitude de la propriété, l'appauvrissement de la production, +l'esclavage de la femme et les habitudes du harem. Si le sentiment +d'obéissance a pour racine l'instinct de la discipline, la sociabilité +et l'honneur, vous trouverez comme en France la parfaite organisation +militaire, la belle hiérarchie administrative, le manque d'esprit public +avec les saccades du patriotisme, la prompte docilité du sujet avec les +impatiences du révolutionnaire, les courbettes du courtisan avec les +résistances du galant homme, l'agrément délicat de la conversation et du +monde avec les tracasseries du foyer et de la famille, l'égalité des +époux et l'imperfection du mariage sous la contrainte nécessaire de la +loi. Si enfin le sentiment d'obéissance a pour racine l'instinct de +subordination et l'idée du devoir, vous apercevrez comme dans les +nations germaniques la sécurité et le bonheur du ménage, la solide +assiette de la vie domestique, le développement tardif et incomplet de +la vie mondaine, la déférence innée pour les dignités établies, la +superstition du passé, le maintien des inégalités sociales, le respect +naturel et habituel de la loi. Pareillement dans une race, selon que +l'aptitude aux idées générales sera différente, la religion, l'art et la +philosophie seront différents. Si l'homme est naturellement propre aux +plus larges conceptions universelles, en même temps qu'enclin à les +troubler par la délicatesse nerveuse de son organisation surexcitée, on +verra, comme dans l'Inde, une abondance étonnante de gigantesques +créations religieuses, une floraison splendide d'épopées démesurées et +transparentes, un enchevêtrement étrange de philosophies subtiles et +imaginatives, toutes si bien liées entre elles et tellement pénétrées +d'une séve commune, qu'à leur ampleur, à leur couleur à leur désordre, +on les reconnaîtra à l'instant comme les productions du même climat et +du même esprit. Si, au contraire, l'homme naturellement sain et +équilibré limite volontiers l'étendue de ses conceptions pour en mieux +préciser la forme, on verra, comme en Grèce, une théologie d'artistes +et de conteurs, des dieux distincts promptement séparés des choses et +transformés presque dès l'abord en personnes solides, le sentiment de +l'unité universelle presque effacé et à peine conservé dans la notion +vague du Destin, une philosophie plutôt fine et serrée que grandiose et +systématique, bornée dans la haute métaphysique[5], mais incomparable +dans la logique, la sophistique et la morale, une poésie et des arts +supérieurs pour leur clarté, leur naturel, leur mesure, leur vérité et +leur beauté à tout ce que l'on a jamais vu. Si enfin l'homme réduit à +des conceptions étroites et privé de toute finesse spéculative, se +trouve en même temps absorbé et roidi tout entier par les préoccupations +pratiques, on verra, comme à Rome, des dieux rudimentaires, simples noms +vides, bons pour noter les plus minces détails de l'agriculture, de la +génération et du ménage, véritables étiquettes de mariage et de ferme, +partant une mythologie, une philosophie et une poésie nulles ou +empruntées. Ici, comme partout, s'applique _la loi des dépendances +mutuelles_[6]. Une civilisation fait corps, et ses parties se tiennent à +la façon des parties d'un corps organique. De même que dans un animal +les instincts, les dents, les membres, la charpente osseuse, l'appareil +musculaire, sont liés entre eux, de telle façon qu'une variation de l'un +d'entre eux détermine dans chacun des autres une variation +correspondante, et qu'un naturaliste habile peut sur quelques fragments +reconstruire par le raisonnement le corps presque tout entier; de même +dans une civilisation la religion, la philosophie, la forme de famille, +la littérature, les arts composent un système où tout changement local +entraîne un changement général, en sorte qu'un historien expérimenté qui +en étudie quelque portion restreinte aperçoit d'avance et prédit à demi +les caractères du reste. Rien de vague dans cette dépendance. Ce qui la +règle dans un corps vivant, c'est d'abord sa tendance à manifester un +certain type primordial, ensuite la nécessité où il est de posséder des +organes qui puissent fournir à ses besoins et de se trouver d'accord +avec lui-même afin de vivre. Ce qui la règle dans une civilisation, +c'est la présence dans chaque grande création humaine d'un élément +producteur également présent dans les autres créations environnantes, +j'entends par là quelque faculté, aptitude, disposition efficace et +notable qui, ayant un caractère propre, l'introduit avec elle dans +toutes les opérations auxquelles elle participe, et selon ses variations +fait varier toutes les oeuvres auxquelles elle concourt. + +[Footnote 3: Consulter, pour voir cette échelle d'effets coordonnés: +Renan, _Langues sémitiques_, 1er chapitre.--Mommsen, _Comparaison des +civilisations grecque et romaine_, 2e chapitre, 1er volume, 3e +édition.--Tocqueville, _Conséquences de la démocratie en Amérique_, 3e +volume.] + +[Footnote 4: Montesquieu, _Esprit des lois, Principes des trois +gouvernements_.] + +[Footnote 5: La philosophie alexandrine ne naît qu'au contact de +l'Orient. Les vues métaphysiques d'Aristote sont isolées; d'ailleurs +chez lui, comme chez Platon, elles ne sont qu'un aperçu. Voyez par +contraste la puissance systématique dans Plotin, Proclus, Schelling et +Hegel, ou encore l'audace admirable de la spéculation brahmanique et +bouddhique.] + +[Footnote 6: J'ai essayé plusieurs fois d'exprimer cette loi, notamment +dans la préface des _Essais de critique et d'histoire_.] + + +VII + +[Sidenote: Loi de formation d'un groupe. Exemples et indications.] + +Arrivés là nous pouvons entrevoir les principaux traits des +transformations humaines, et commencer à chercher les lois générales qui +régissent non plus des événements, mais des classes d'événements, non +plus telle religion ou telle littérature, mais le groupe des +littératures ou des religions. Si par exemple on admettait qu'une +religion est un poëme métaphysique accompagné de croyance; si on +remarquait en outre qu'il y a certains moments, certaines races et +certains milieux, où la croyance, la faculté poétique et la faculté +métaphysique se déploient ensemble avec une vigueur inusitée; si on +considérait que le christianisme et le bouddhisme sont éclos à des +époques de synthèses grandioses et parmi des misères semblables à +l'oppression qui souleva les exaltés des Cévennes; si d'autre part on +reconnaissait que les religions primitives sont nées à l'éveil de la +raison humaine, pendant la plus riche floraison de l'imagination +humaine, au temps de la plus belle naïveté et de la plus grande +crédulité; si on considérait encore que le mahométisme apparut avec +l'avènement de la prose poétique et la conception de l'unité nationale, +chez un peuple dépourvu de science, au moment d'un soudain développement +de l'esprit; on pourrait conclure qu'une religion naît, décline, se +reforme et se transforme selon que les circonstances fortifient et +assemblent avec plus ou moins de justesse et d'énergie ses trois +instincts générateurs, et l'on comprendrait pourquoi elle est endémique +dans l'Inde, parmi des cervelles imaginatives, philosophiques, exaltées +par excellence; pourquoi elle s'épanouit si étrangement et si grandement +au moyen âge, dans une société oppressive, parmi des langues et des +littératures neuves; pourquoi elle se releva au seizième siècle avec un +caractère nouveau et un enthousiasme héroïque, au moment de la +renaissance universelle, et à l'éveil des races germaniques; pourquoi +elle pullule en sectes bizarres dans la grossière démocratie américaine, +et sous le despotisme bureaucratique de la Russie; pourquoi enfin elle +se trouve aujourd'hui répandue en Europe avec des proportions et des +particularités si différentes selon les différences des races et des +civilisations. Il en est ainsi pour chaque espèce de production humaine, +pour la littérature, la musique, les arts du dessin, la philosophie, les +sciences, l'État, l'industrie, et le reste. Chacune d'elles a pour cause +directe une disposition morale, ou un concours de dispositions morales; +cette cause donnée, elle apparaît; cette cause retirée, elle disparaît; +la faiblesse ou l'intensité de cette cause mesure sa propre intensité ou +sa propre faiblesse. Elle lui est liée comme un phénomène physique à sa +condition, comme la rosée au refroidissement de la température +ambiante, comme la dilatation à la chaleur. Il y a ici des couples dans +le monde moral, comme il y en a dans le monde physique, aussi +rigoureusement enchaînés, et aussi universellement répandus dans l'un +que dans l'autre. Tout ce qui dans un de ces couples produit, altère, ou +supprime le premier terme, produit, altère ou supprime le second par +contre-coup. Tout ce qui refroidit la température ambiante, fait déposer +la rosée. Tout ce qui développe la crédulité en même temps que les vues +poétiques d'ensemble engendre la religion. C'est ainsi que les choses +sont arrivées; c'est ainsi qu'elles arriveront encore. Sitôt que nous +savons quelle est la condition suffisante et nécessaire d'une de ces +vastes apparitions, notre esprit a prise aussi bien sur l'avenir que sur +le passé. Nous pouvons dire avec assurance dans quelles circonstances +elle devra renaître, prévoir sans témérité plusieurs parties de son +histoire prochaine et esquisser avec précaution quelques traits de son +développement ultérieur. + + +VIII + +[Sidenote: Problème général et avenir de l'histoire. Méthode +psychologique. Valeur des littératures. Objet de ce livre.] + +Aujourd'hui l'histoire en est là, ou plutôt elle est tout près de là, +sur le seuil de cette recherche. La question posée en ce moment est +celle-ci: Étant donné une littérature, une philosophie, une société, un +art, telle classe d'arts, quel est l'état moral qui la produit? et +quelles sont les conditions de race, de moment et de milieu les plus +propres à produire cet état moral? Il y a un état moral distinct pour +chacune de ces formations et pour chacune de leurs branches; il y en a +un, pour l'art en général, et pour chaque sorte d'art, pour +l'architecture, pour la peinture, pour la sculpture, pour la musique, +pour la poésie; chacune a son germe spécial dans le large champ de la +psychologie humaine; chacune a sa loi, et c'est en vertu de cette loi +qu'on la voit se lever au hasard, à ce qu'il semble, et toute seule +parmi les avortements de ses voisines, comme la peinture en Flandre et +en Hollande au dix-septième siècle, comme la poésie en Angleterre au +seizième siècle, comme la musique en Allemagne au dix-huitième siècle. À +ce moment et dans ces pays, les conditions se sont trouvées remplies +pour un art, et non pour les autres, et, une branche seule a bourgeonné +dans la stérilité générale. Ce sont ces règles de la végétation humaine +que l'histoire à présent doit chercher; c'est cette psychologie spéciale +de chaque formation spéciale qu'il faut faire; c'est le tableau complet +de ces conditions propres qu'il faut aujourd'hui travailler à composer. +Rien de plus délicat et rien de plus difficile; Montesquieu l'a +entrepris, mais de son temps l'histoire était trop nouvelle, pour qu'il +pût réussir; on ne soupçonnait même point encore la voie qu'il fallait +prendre, et c'est à peine si aujourd'hui nous commençons à l'entrevoir. +De même qu'au fond l'astronomie est un problème de mécanique et la +physiologie un problème de chimie, de même l'histoire au fond est un +_problème de psychologie_. Il y a un système particulier d'impressions +et d'opérations intérieures qui fait l'artiste, le croyant, le musicien, +le peintre, le nomade, l'homme en société; pour chacun d'eux, la +filiation, l'intensité, les dépendances des idées et des émotions sont +différentes; chacun d'eux a son histoire morale et sa structure propre, +avec quelque disposition maîtresse et quelque trait dominateur. Pour +expliquer chacun d'eux, il faudrait écrire un chapitre d'analyse intime, +et c'est à peine si aujourd'hui ce travail est ébauché. Un seul homme, +Stendhal, par une tournure d'esprit et d'éducation singulière, l'a +entrepris, et encore aujourd'hui la plupart des lecteurs trouvent ses +livres paradoxaux et obscurs; son talent et ses idées étaient +prématurés; on n'a pas compris ses admirables divinations, ses mots +profonds jetés en passant, la justesse étonnante de ses notations et de +sa logique; on n'a pas vu que sous des apparences de causeur et d'homme +du monde, il expliquait les plus compliqués des mécanismes internes, +qu'il mettait le doigt sur les grands ressorts, qu'il importait dans +l'histoire du coeur les procédés scientifiques, l'art de chiffrer, de +décomposer et de déduire, que le premier il marquait les causes +fondamentales, j'entends les nationalités, les climats et les +tempéraments; bref, qu'il traitait des sentiments comme on doit en +traiter, c'est-à-dire en naturaliste et en physicien, en faisant des +classifications et en pesant des forces. À cause de tout cela, on l'a +jugé sec et excentrique, et il est demeuré isolé, écrivant des romans, +des voyages, des notes, pour lesquels il souhaitait et obtenait vingt +lecteurs. Et cependant, c'est dans ses livres qu'on trouvera encore +aujourd'hui les essais les plus propres à frayer la route que j'ai tâché +de décrire. Nul n'a mieux enseigné à ouvrir les yeux et à regarder, à +regarder d'abord les hommes environnants et la vie présente, puis les +documents anciens et authentiques, à lire par delà le blanc et le noir +des pages, à voir sous la vieille impression, sous le griffonnage d'un +texte, le sentiment précis, le mouvement d'idées, l'état d'esprit dans +lequel on l'écrivait. C'est dans ses écrits, chez Sainte-Beuve, chez les +critiques allemands que le lecteur verra tout le parti qu'on peut tirer +d'un document littéraire; quand ce document est riche et qu'on sait +l'interpréter, on y trouve la psychologie d'une âme, souvent celle d'un +siècle, et parfois celle d'une race. À cet égard un grand poëme, un beau +roman, les confessions d'un homme supérieur sont plus instructifs qu'un +monceau d'historiens et d'histoires; je donnerais cinquante volumes de +chartes et cent volumes de pièces diplomatiques pour les mémoires de +Cellini, pour les lettres de saint Paul, pour les propos de table de +Luther ou les comédies d'Aristophane. En cela consiste l'importance des +oeuvres littéraires; elles sont instructives, parce qu'elles sont +belles; leur utilité croît avec leur perfection; et si elles fournissent +des documents, c'est qu'elles sont des monuments. Plus un livre rend les +sentiments visibles, plus il est littéraire; car l'office propre de la +littérature, est de noter les sentiments. Plus un livre note des +sentiments importants, plus il est placé haut dans la littérature; car, +c'est en représentant la façon d'être de toute une nation et de tout un +siècle qu'un écrivain rallie autour de lui les sympathies de tout un +siècle et de toute une nation. C'est pourquoi, parmi les documents qui +nous remettent devant les yeux les sentiments des générations +précédentes, une littérature, et notamment une grande littérature est +incomparablement le meilleur. Elle ressemble à ces appareils admirables, +d'une sensibilité extraordinaire, au moyen desquels les physiciens +démêlent et mesurent les changements les plus intimes et les plus +délicats d'un corps. Les constitutions, les religions n'en approchent +pas; des articles de code et de catéchisme ne peignent jamais l'esprit +qu'en gros, et sans finesse; s'il y a des documents dans lesquels la +politique et le dogme soient vivants, ce sont les discours éloquents de +chaire et de tribune, les mémoires, les confessions intimes, et tout +cela appartient à la littérature; en sorte qu'outre elle-même, elle a +tout le bon d'autrui. C'est donc principalement par l'étude des +littératures que l'on pourra faire l'histoire morale et marcher vers la +connaissance des lois psychologiques, d'où dépendent les événements. +J'entreprends ici d'écrire l'histoire d'une littérature et d'y chercher +la psychologie d'un peuple; si j'ai choisi celle-ci, ce n'est pas sans +motif. Il fallait trouver un peuple qui eût une grande littérature +complète, et cela est rare; il y a peu de nations qui aient, pendant +toute leur vie, vraiment pensé et vraiment écrit. Parmi les anciens, la +littérature latine est nulle au commencement, puis empruntée et imitée. +Parmi les modernes, la littérature allemande est presque vide pendant +deux siècles[7]; la littérature italienne et la littérature espagnole +finissent au milieu du dix-septième siècle. Seules, la Grèce ancienne, +la France et l'Angleterre modernes, offrent une série complète de grands +monuments expressifs. J'ai choisi l'Angleterre, parce qu'étant vivante +encore et soumise à l'observation directe, elle peut être mieux étudiée +qu'une civilisation détruite dont nous n'avons plus que les lambeaux, et +parce qu'étant différente, elle présente mieux que la France des +caractères tranchés aux yeux d'un Français. D'ailleurs, il y a cela de +particulier dans cette civilisation, qu'outre son développement +spontané, elle offre une déviation forcée, qu'elle a subi la dernière et +la plus efficace de toutes les conquêtes, et que les trois données d'où +elle est sortie, la race, le climat, l'invasion normande, peuvent être +observées dans les monuments avec une précision parfaite; si bien, qu'on +étudie dans cette histoire les deux plus puissants moteurs des +transformations humaines, je veux dire la nature et la contrainte, et +qu'on peut les étudier sans incertitude ni lacune, dans une suite de +monuments authentiques et entiers. J'ai tâché de définir ces ressorts +primitifs, d'en montrer les effets graduels, d'expliquer comment ils ont +fini par soulever jusqu'à la lumière les grandes oeuvres politiques, +religieuses, littéraires, et de développer le mécanisme intérieur par +lequel le Saxon barbare est devenu l'Anglais que nous voyons +aujourd'hui. + +[Footnote 7: De 1550 à 1750.] + + + + +HISTOIRE + +DE LA + +LITTÉRATURE ANGLAISE. + + + + +LIVRE I. + +LES ORIGINES. + + +CHAPITRE I. + +Les Saxons. + + I. L'ancienne patrie.--Le sol, la mer, le ciel, le climat.--La + nouvelle patrie.--Le pays humide et la terre + ingrate.--Influence du climat sur le caractère. + + II. Le corps.--La nourriture.--Les moeurs.--Les instincts + rudes en Germanie, en Angleterre. + + III. Les instincts nobles en Germanie.--L'individu.--La + famille.--L'État.--La religion.--L'_Edda_.--Conception + tragique et héroïque du monde et de l'homme. + + IV. Les instincts nobles en Angleterre.--Le guerrier et son + chef.--La femme et son mari.--Poëme de Beowulf.--La société + barbare et le héros barbare. + + V. Poëmes païens.--Genre et force des sentiments.--Tour de + l'esprit et du langage.--Véhémence de l'impression et aspérité + de l'expression. + + VI. Poëmes chrétiens.--En quoi les Saxons sont prédisposés au + christianisme.--Comment ils se convertissent au + christianisme.--Comment ils entendent le + christianisme.--Hymnes de Coedmon.--Hymne des + Funérailles.--Poëme de Judith.--Paraphrase de la Bible. + + VII. Pourquoi la culture latine n'a point de prise sur les + Saxons.--Raisons tirées de la conquête saxonne.--Bède, Alcuin, + Alfred.--Traductions.--Chroniques.--Compilations.--Impuissance + des latinistes.--Raisons tirées du caractère + saxon.--Adhelm.--Alcuin.--Vers latins.--Dialogues + poétiques.--Mauvais goût des latinistes. + + VIII. Opposition des races germaniques et des races + latines.--Caractère de la race saxonne.--Elle persiste sous la + conquête normande. + + +I + +Si vous longez la mer du Nord depuis l'Escaut jusqu'au Jutland, vous +vous apercevrez d'abord que le trait marquant du pays est le manque de +pente; marécages, landes et bas-fonds: les fleuves, péniblement, se +traînent, enflés et inertes, avec de longues ondulations noirâtres; leur +eau extravasée suinte à travers la rive, et reparaît au delà en flaques +dormantes. En Hollande le sol n'est qu'une boue qui fond; à peine si la +terre surnage çà et là par une croûte de limon mince et frêle, alluvion +du fleuve que le fleuve semble prêt à noyer. Au-dessus planent les +lourds nuages, nourris par les exhalaisons éternelles. Ils tournent +lentement leurs ventres violacés, noircissent, et tout d'un coup fondent +en averses; la vapeur, semblable aux fumées d'une chaudière, rampe +incessamment sur l'horizon. Ainsi arrosées, les plantes pullulent; à +l'angle du Jutland et du continent, dans un sol gras, limoneux, «la +verdure est aussi fraîche qu'en Angleterre[8].» Des forêts immenses +couvrirent la contrée jusqu'au delà du onzième siècle. C'est ici la séve +du pays humide, grossière et puissante, qui coule dans l'homme comme +dans les plantes, et par la respiration, la nourriture, les sensations +et les habitudes, fait ses aptitudes et son corps. + +[Footnote 8: Malte-Brun, t. IV, 398, Danemark signifie _champ bas_. Sans +compter les baies, golfes et canaux, la seizième partie du pays est +occupée par les eaux. Le patois jutlandais a encore beaucoup de +ressemblance avec l'anglais.] + +Cette terre ainsi faite a un ennemi, la mer. La Hollande ne subsiste que +par ses digues. En 1654, celles de Jutland se rompirent, et quinze mille +habitants furent engloutis. Il faut voir la houle du nord clapoter au +niveau du sol, blafarde et méchante[9]; l'énorme mer jaunâtre arrive +d'un élan sur la petite bande de côte plate qui ne semble pas capable de +lui résister un seul instant; le vent hurle et beugle, les mouettes +crient; les pauvres petits navires s'enfuient à tire-d'aile penchés, +presque renversés, et tâchent de trouver un asile dans la bouche du +fleuve, qui semble aussi hostile que la mer. Triste vie et précaire, +comme devant une bête de proie; les Frisons, dans leurs lois antiques, +parlent déjà de la ligue qu'ils ont fait ensemble contre «le féroce +Océan.» Même pendant le calme, cette mer reste inclémente. «Devant les +yeux s'étale le grand désert des eaux; au-dessus voguent les nuées, ces +grises et informes filles de l'air, qui de la mer avec leurs seaux de +brouillards, puisent l'eau, la traînent à grand'peine, et la laissent +retomber dans la mer, besogne triste, inutile et fastidieuse[10].» «À +plat ventre étendu, l'informe vent du nord, comme un vieillard grognon, +babille d'une voix gémissante et mystérieuse, et raconte de folles +histoires.» Pluie, vent et houle, il n'y a de place ici que pour les +pensées sinistres ou mélancoliques. La joie des vagues elles-même a je +ne sais quoi d'inquiétant et d'âpre. De la Hollande au Jutland, une file +de petites îles noyées[11] témoigne de leurs ravages; les sables +mouvants que les flots apportent obstruent d'écueils la côte et l'entrée +des fleuves[12]. La première flotte romaine, mille vaisseaux, y périt; +encore aujourd'hui les navires demeurent en vue des ports un mois et +davantage, ballottés sur les grandes vagues blanches, n'osant se risquer +dans le chenal changeant, tortueux, célèbre par les naufrages. L'hiver, +une cuirasse de glace couvre les deux fleuves; la mer repousse les +glaçons qui descendent; ils s'entassent en craquant sur les bancs de +sable, et oscillent; parfois on a vu des vaisseaux, saisis comme par +une pince, se fendre en deux sous leur effort. Figurez-vous, dans cet +air brumeux, parmi ces frimas et ces tempêtes, dans ces marécages et ces +forêts, des sauvages demi-nus, sortes de bêtes de proie, pêcheurs et +chasseurs, mais surtout chasseurs d'hommes; ce sont eux, Saxons, Angles, +Jutes, Frisons aussi[13], et plus tard Danois, qui au cinquième et au +neuvième siècle, avec leurs épées et leurs grandes haches, prirent et +gardèrent l'île de Bretagne. + +[Footnote 9: Tableau de Ruysdaël, galerie de M. Baring. Des trois îles +saxonnes, North Strandt, Busen et Héligoland, North Strandt a été +envahie par la mer en 1300, 1483, 1532, 1615, et presque détruite en +1634,--Busen est une plaine unie, battue de tempêtes, qu'il a fallu +entourer d'une digue,--Héligoland a été dévastée par la mer en 800, en +1300, en 1500, en 1649, cette dernière fois si terriblement, qu'il n'est +resté d'elle qu'un morceau.--Turner, I, 118.] + +[Footnote 10: Henri Heine, _Die nordsee_. Voir dans Tacite, _Annales_, +liv. II, l'impression des Romains. _Truculentia coeli_.] + +[Footnote 11: _Watten_, _Platen_, _Sande_, _Düneninseln_.] + +[Footnote 12: C'est à 9 ou 10 milles, près d'Héligoland, qu'on trouve +pour la première fois des profondeurs de vingt perches.] + +[Footnote 13: Palgrave, _Saxon commonwealth_, t. I.] + +Pays rude et brumeux, semblable au leur, sauf pour la profondeur de sa +mer et la commodité de ses côtes, qui plus tard appellera les vraies +flottes et les grands navires: la verte Angleterre, ce mot ici vient +d'abord aux lèvres, et dit tout. Là aussi l'humidité surabonde; même en +été, le brouillard monte; même dans les jours clairs, on le sent qui va +venir de la grande ceinture maritime, ou sortir de l'immense prairie +toujours abreuvée, qui, dans les bas-fonds, sur les hauteurs, ondule, +coupée de haies, jusqu'au bout de l'horizon. Çà et là, un jet de soleil +s'abat sur les hautes herbes avec un éclat violent, et la splendeur de +la verdure devient éblouissante et brutale. L'eau regorgeante dresse les +tiges mollasses; elles foisonnent fragiles et emplies de séve, et cette +séve est incessamment renouvelée; car les nuages grisâtres rampent sur +un fond de brouillard immobile, et de loin en loin, le bord du ciel est +brouillé par une averse. «Il y a encore des _commons_, comme aux temps +de la conquête, abandonnés[14], sauvages, pleins d'ajoncs et d'herbes +épineuses, avec un cheval çà et là qui paît dans la solitude. Triste +aspect, médiocre terre[15]. Quel travail il a fallu pour l'humaniser! +Quelle impression elle a dû faire sur les hommes du Midi, sur les +Romains de César! Je pensais, en la voyant, aux anciens Saxons, aux +vagabonds de l'Ouest et du Nord, qui étaient venus camper dans ce pays +de marécages et de brumes, sur la lisière des vieilles forêts, au bord +de ces grands fleuves limoneux, qui roulent leur bourbe à la rencontre +des vagues. Il leur fallait vivre en chasseurs et en porchers, devenir, +comme auparavant, athlétiques, féroces et sombres. Mettez la +civilisation en moins sur ce sol. Il ne restera aux habitants que la +guerre, la chasse, la mangeaille et l'ivrognerie. L'amour riant, les +doux songes poétiques, les arts, la fine et agile pensée sont pour les +heureuses plages de la Méditerranée. Ici le barbare, mal clos dans sa +chaumière fangeuse, qui entend la pluie ruisseler pendant des journées +entières sur les feuilles des chênes, quelles rêveries peut-il avoir +quand il contemple ses boues et son ciel terni?» + +[Footnote 14: Notes d'un voyage en Angleterre.] + +[Footnote 15: Léonce de Lavergne, _De l'agriculture anglaise_. Le sol +est beaucoup plus mauvais que celui de la France.] + + +II + +De grands corps blancs, flegmatiques, avec des yeux bleus farouches, et +des cheveux d'un blond rougeâtre; des estomacs voraces, repus de viande +et de fromage, réchauffés par des liqueurs fortes; un tempérament froid, +tardif pour l'amour[16], le goût du foyer domestique, le penchant à +l'ivrognerie brutale: ce sont là encore aujourd'hui les traits que +l'hérédité et le climat maintiennent dans la race, et ce sont ceux que +les historiens romains leur découvrent d'abord dans leur premier pays. +On ne vit point, en ces contrées, sans une abondance de nourriture +solide; le mauvais temps enferme les gens chez eux; il faut, pour les +ranimer, des boissons fortes; les sens y sont obtus, les muscles +résistants, les volontés énergiques. Par toutes ses racines corporelles +l'homme en tout pays plonge dans la nature, et il y plonge d'autant +davantage qu'étant plus inculte, il en est moins affranchi. Ceux-ci en +Germanie, sous leurs tempêtes, dans leurs misérables bateaux de cuir, +parmi les rigueurs et les périls de la vie maritime, se trouvaient entre +tous façonnés pour la résistance et l'entreprise, endurcis au mal et +contempteurs du danger. Pirates d'abord: de toutes les chasses, la +chasse à l'homme est la plus profitable et la plus noble; ils laissaient +le soin de la terre, et des troupeaux aux femmes et aux esclaves; +naviguer, combattre et piller[17], c'était là pour eux toute l'oeuvre +d'un homme libre. Ils se lançaient en mer sur leurs barques à deux +voiles, abordaient au hasard, tuaient, et allaient recommencer plus +loin, ayant égorgé en l'honneur de leurs dieux le dixième de leurs +prisonniers, et laissant derrière eux la lueur rouge de l'incendie. +«Seigneur, disait une litanie, délivrez-nous de la fureur des Jutes.» +«De tous les barbares[18], ce sont les plus fermes de corps et de coeur, +les plus redoutés,» ajoutez les plus «cruellement féroces.» Quand le +meurtre est devenu un métier, il devient un plaisir. Vers le huitième +siècle, la décomposition finale du grand cadavre romain, que Charlemagne +avait tenté de relever et qui s'affaissait dans sa pourriture, les +appela comme des vautours à la proie. Ceux qui étaient restés en +Danemark avec leurs frères de Norvége, païens fanatiques, et acharnés +contre les chrétiens, se lancèrent sur tous les rivages. Leurs rois de +mer[19], «qui n'avaient jamais dormi sous les poutres enfumées d'un +toit, qui n'avaient jamais vidé la corne de bière auprès d'un foyer +habité,» se riaient des vents et des orages, et chantaient: «Le souffle +de la tempête aide nos rameurs; le mugissement du ciel, les coups de la +foudre ne nous nuisent pas; l'ouragan est à notre service et nous jette +où nous voulions aller.» «Nous avons frappé de nos épées, dit un chant +attribué à Ragnar Lodbrog; c'était pour moi un plaisir égal à celui de +tenir une belle fille à mes côtés!... Celui qui n'est jamais blessé mène +une vie ennuyeuse.» Un d'entre eux, au monastère de Peterborough, tue de +sa main tous les moines, au nombre de quatre-vingt-quatre; d'autres, +ayant pris le roi Ælla, lui coupent les côtes jusqu'aux reins, et lui +arrachent les poumons par l'ouverture, de façon à figurer un aigle avec +sa plaie. Harold Pied de Lièvre, ayant saisi son compétiteur Alfred avec +six cents hommes, leur fit crever les yeux et couper les jarrets, ou +scalper le crâne, ou dévider les entrailles. Supplices et carnages, +besoin du danger, fureur de destruction, audaces obstinées et insensées +du tempérament trop fort, déchaînement des instincts carnassiers, ce +sont là les traits qui apparaissent à chaque pas dans les anciennes +Sagas. La fille du Iarl danois, voyant Egill qui veut s'asseoir auprès +d'elle, le repousse avec mépris, lui reprochant «d'avoir rarement fourni +aux loups des mets chauds, de n'avoir pas vu dans tout l'automne le +corbeau croassant au-dessus du carnage.» Mais Egill la saisit et +l'apaise en chantant: «J'ai marché avec mon glaive sanglant, de sorte +que le corbeau m'a suivi. Furieux, nous avons combattu, le feu planait +sur la demeure des hommes, et nous avons endormi dans le sang ceux qui +veillaient aux portes de la ville.» Par ces propos de table et ces goûts +de jeune fille, jugez du reste[20]. + +[Footnote 16: Tacite, _De moribus Germanorum_, passim: Diem, noctemque +continuare potando, nulli probrum.--Sera juvenum Venus.--Totos dies +juxta focum atque ignem agunt.--Dargaud, _Voyage en Danemark_. Six repas +par jour, le premier à 5 heures du matin. Voir les figures et les repas +à Hambourg et à Amsterdam.] + +[Footnote 17: Bède, V. 10. Sidoine, VIII, 6. Lingard, _Histoire +d'Angleterre_.] + +[Footnote 18: Zosime, III, 147. Ammien Marcellin, XXVIII, 526.] + +[Footnote 19: Vikings. Aug. Thierry, _Hist. sancti Edmundi_, t. VI, 441 +apud Surium. Voir l'_Yglingasaga_, et surtout la _Saga d'Egill_.] + +[Footnote 20: Francs, Frisons, Saxons, Danois, Norvégiens, Islandais, +sont un même peuple. La langue, les lois, la religion, la poésie +diffèrent à peine. Ceux qui sont plus au nord restent plus tardivement +dans les moeurs primitives. La Germanie aux quatrième et cinquième +siècles, le Danemark et la Norvége au septième et au huitième, l'Islande +aux dixième et onzième siècles, offrent le même état, et les documents +de chaque pays peuvent combler les lacunes qu'il y a dans l'histoire des +autres.] + +Les voici maintenant en Angleterre, plus sédentaires et plus riches: +croyez-vous qu'ils soient beaucoup changés? Changés peut-être, mais en +pis, comme les Francs, comme tous les barbares qui passent de l'action à +la jouissance. Ils sont plus gloutons, ils dépècent leurs porcs, ils +s'emplissent de viandes, ils avalent coup sur coup l'hydromel, la bière, +le vin de _pigment_, toutes ces fortes et âpres boissons qu'ils ont pu +ramasser, et se trouvent égayés et ranimés. Ajoutez-y le plaisir de se +battre. Ce n'est pas avec de tels instincts qu'on atteint vite à la +culture; pour la trouver naturelle et prompte, il faut aller la chercher +dans les sobres et vives populations du Midi. Ici le tempérament lent et +lourd[21] reste longtemps enseveli dans la vie brutale; au premier +aspect, nous autres, gens de race latine, nous ne voyons jamais chez eux +que de grandes et grosses bêtes, maladroites et ridicules quand elles ne +sont pas dangereuses et enragées. Jusqu'au seizième siècle, le corps de +la nation, dit un vieil historien, ne se composa guère que de pâtres, +gardeurs de bêtes à viande et à laine; jusqu'à la fin du dix-huitième, +l'ivrognerie fut le plaisir de la haute classe; il est encore celui de +la basse, et tous les raffinements des délicatesses et de l'humanité +moderne n'ont point aboli chez eux l'usage des verges et des coups de +poing. Si le barbare carnivore, belliqueux, buveur, dur aux intempéries, +apparaît encore sous la régularité de notre société et sous la douceur +de notre politesse, imaginez ce qu'il devait être lorsque, débarqué avec +sa bande sur un territoire dévasté ou désert et pour la première fois +devenu sédentaire, il voyait à l'horizon les pâturages communs de la +Marche, et la grande forêt primitive qui fournissait des cerfs à ses +chasses et des glands à ses porcs! Ils étaient «d'appétit grand et +grossier[22],» disent les anciennes histoires. Encore au temps de la +conquête[23], «la coutume de boire excessivement était le vice commun +des gens du haut rang, et ils y passaient, sans interruption, les jours +et les nuits entières.» Henri de Huntington, au douzième siècle, +regrettant l'antique hospitalité, dit que les rois normands ne +fournissent à leurs courtisans qu'un repas par jour, tandis que les rois +saxons en fournissaient quatre. Un jour qu'Athelstan visitait avec les +nobles sa parente Ethelflède, la provision d'hydromel fut épuisée du +premier coup par la grandeur des rasades; mais saint Dunstan, ayant +deviné, l'immensité de l'estomac royal, avait muni la maison, en sorte +«que les échansons, selon la coutume des fêtes royales, purent _toute la +journée_ servir à boire dans des cornes et autres vaisseaux.» Quand les +convives étaient rassasiés, la harpe passait de mains en mains, et la +rude harmonie de ces voix profondes montait haut sous les voûtes. Les +monastères eux-mêmes, au temps du roi Edgard, retentissaient jusqu'au +milieu de la nuit de jeux, de chants et de danses. Crier, boire, +s'agiter, sentir ses veines échauffées et gonflées par le vin, entendre +et voir autour de soi le tumulte de l'orgie, c'était le premier besoin +des barbares[24]. La pesante brute humaine s'assouvit de sensations et +de bruit. + +[Footnote 21: Tacite, _De moribus Germanorum_, XXII: Gens nec astuta, +nec callida.] + +[Footnote 22: _Pictorial history of England_, by Craig and Mac-Farlane, +I, 337. W. de Malmsbury. Henri de Huntington, VI, 365.] + +[Footnote 23: Turner, _History of the Anglo-Saxons_, III, 29.] + +[Footnote 24: Tacite, _De moribus Germanorum_, XXII, XXIII.] + +Pour cet appétit, il y a une pâture plus forte, j'entends les coups et +les batailles. En vain, ils s'attachent au sol et deviennent +cultivateurs en troupes distinctes et en des endroits distincts, +enfermés[25] dans leur marche avec leur parenté et leurs compagnons, +liés entre eux, séparés d'autrui, bornés par des limites sacrées, par +des chênes séculaires où ils ont gravé des figures d'oiseaux et de +bêtes, par des perches plantées au milieu des marais et dont le +violateur est puni de supplices atroces. En vain ces Marches et ces Gaus +se groupent en états et finissent par former une société demi-réglée, +pourvue d'assemblées, et régie par des lois, conduite par un roi unique; +sa structure même indique les besoins auxquels elle pourvoit. C'est pour +maintenir la paix qu'ils s'assemblent; ce sont des traités de paix +qu'ils concluent entre eux dans leurs parlements; ce sont des provisions +pour la paix qu'ils établissent dans leurs lois. La guerre est partout +et journalière; il s'agit de ne pas être tué, rançonné, mutilé, pillé, +pendu, et, par surcroît, violée si l'on est femme[26]. Chaque homme est +tenu d'être armé, et prêt, avec son bourg ou sa ville, de repousser les +maraudeurs; ceux-ci vont par bandes; il y en a de trente-cinq et au +delà. L'animal est encore trop puissant, trop fougueux, trop indompté. +La colère et la convoitise le jettent tout d'abord sur sa proie. +L'histoire, telle que nous l'avons des Sept-Royaumes[27], ressemble à +«celle des corbeaux et des milans.» Ils ont tué ou asservi les Bretons, +ils combattent les Gallois qui restent, les Irlandais, les Pictes, ils +se massacrent entre eux, ils sont hachés et taillés en pièces par les +Danois. En cent ans, sur quatorze rois de Northumbrie, il y en a sept +tués et six déposés. Penda le Mercien tue cinq rois, et, pour prendre la +ville de Bamborough, démolit tous les villages voisins, amoncelle leurs +ruines en un bûcher immense capable de brûler les habitants, entreprend +d'exterminer les Northumbres, et périt lui-même par l'épée à +quatre-vingts ans. Beaucoup d'entre eux sont assassinés par leurs +thanes; tel thane est brûlé vif; les frères s'égorgent en trahison. Chez +nous, la culture a interposé entre le désir et l'action le tissu +entre-croisé et amollissant des réflexions et des calculs; ici la +détente est soudaine, et le meurtre et toute action extrême en partent à +l'instant. Le roi Edwy[28], ayant épousé Elgita, sa parente à un degré +prohibé, quitta, le jour même du couronnement, la salle où l'on buvait, +pour aller près d'elle. Les nobles se crurent insultés, et sur-le-champ +l'abbé Dunstan s'en fut lui-même chercher le jeune homme. «Il trouva la +femme adultère, dit le moine Osbern, sa mère et le roi ensemble sur le +lit de débauche. Il en arracha le roi violemment, et, lui mettant la +couronne sur la tête, le ramena devant les thanes.» Alors Elgita envoya +des hommes pour arracher les yeux de l'abbé, puis, sur une révolte, se +sauva avec le roi, «en se cachant par les chemins; mais les gens du +Nord, l'ayant saisie, «lui coupèrent les muscles des jarrets, puis lui +firent subir la mort dont elle était digne.» Barbarie sur barbarie: «À +Bristol, au temps de la conquête[29], la coutume était d'acheter des +hommes et des femmes dans toutes les parties de l'Angleterre et de les +exporter en Irlande pour les vendre avec profit. Les acheteurs +engrossaient ordinairement les jeunes femmes, et les menaient enceintes +au marché afin d'en tirer un meilleur prix. Vous auriez vu avec chagrin +de longues files de jeunes gens des deux sexes de la plus grande beauté, +liés avec des cordes et journellement exposés en vente.... Ils vendaient +ainsi comme esclaves leurs plus proches parents et même leurs propres +enfants....» Et le chroniqueur ajoute qu'ayant abandonné cet usage, «ils +donnèrent ainsi un exemple à tout le reste de l'Angleterre.»--Veut-on +savoir ce qu'étaient les moeurs dans les plus hauts rangs, dans la +famille du dernier roi[30]? Harold servait à boire au roi Édouard le +Confesseur. Soudain Tosti, son frère, irrité de sa faveur, le saisit aux +cheveux; on les sépare. Tosti s'en va à Hereford, où Harold avait fait +préparer un grand banquet royal, tue les serviteurs d'Harold, leur coupe +la tête et les membres qu'il met dans des vases de bière, de vin, +d'hydromel et de cidre, et envoie dire au roi: «Si tu vas à ta ferme, tu +y trouveras force chair salée, mais tu feras bien d'emporter quelques +autres pièces avec toi.» L'autre frère d'Harold, Sweyn, avait violé +l'abbesse Edgive, assassiné le thane Beorn, et, banni du pays, s'était +fait pirate. À voir leurs coups de main, leur férocité, leurs +ricanements de cannibales, on devine qu'ils n'avaient pas beaucoup de +chemin à faire pour redevenir rois de la mer et parents de ces +sectateurs d'Odin qui mangeaient la chair crue, pendaient des hommes aux +arbres sacrés d'Upsal en guise de victimes, et se tuaient eux-mêmes pour +mourir dans le sang comme ils avaient vécu. Vingt fois le vieil instinct +farouche reparaît sous la mince croûte du christianisme. Au onzième +siècle, «Sigeward[31], le grand duc de Northumberland, atteint d'un flux +de ventre et sentant sa mort prochaine: «Quelle honte pour moi, dit-il, +de n'avoir pu mourir dans tant de guerres, et de finir ainsi de la mort +des vaches! Au moins revêtez-moi de ma cuirasse, ceignez-moi mon épée, +mettez mon casque sur ma tête, mon bouclier dans ma main gauche, ma +hache dorée dans ma main droite, afin qu'un grand guerrier comme moi +meure en guerrier.» On fit comme il disait, et il mourut ainsi +honorablement avec ses armes.» Ils avaient fait un pas hors de la +barbarie, mais ce n'était qu'un pas. + +[Footnote 25: Kemble, _Saxons in England_, I, 70; II, 184. «Les actes +d'un parlement anglo-saxon sont une série de _traités de paix_ entre +toutes les associations qui composent l'État, une révision et un +renouvellement continuels de toutes les alliances offensives et +défensives entre tous les hommes libres. Ils sont universellement des +contrats mutuels pour le maintien de la paix.» (Frid.)] + +[Footnote 26: Turner, III, 238. _Lois d'Ina_.] + +[Footnote 27: Mot de Milton (_Kites and Crows_). Lingard, t. I, ch. III. +Cette histoire ressemble beaucoup à celle des Francs dans les Gaules. +Voy. Grégoire de Tours. Les Saxons comme les Francs s'amollissent un +peu, mais surtout se dépravent, et sont pillés et massacrés par leurs +frères du Nord restés sauvages.] + +[Footnote 28: _Pictorial history_, I, 171. _Vita sancti Dunstani_. +_Anglia sacra_, II.] + +[Footnote 29: _Pictorial history_, I, 270. Vie de S. Wulston, évêque.] + +[Footnote 30: «Tantæ sævitiæ erant fratres illi quod, cum alicujus +nitidam villam conspicerent, dominatorem de nocte interfici juberent, +totamque progeniem illius possessionemque defuncti obtinerent.» Turner, +III, 32. Henri de Huntington, VI, 367.] + +[Footnote 31: _Penè gigas statura_, dit le chroniqueur. 1055. Kemble, I, +393. Henri de Huntington, liv. VI, 367.] + + +III + +Sous cette barbarie native, il y avait des penchants nobles, inconnus au +monde romain, et qui de ses débris devaient tirer un meilleur monde. Au +premier rang, «un certain sérieux qui les écarte des sentiments frivoles +et les mène sur la voie des sentiments élevés[32].» Dès l'origine, en +Germanie, on les trouve tels, sévères de moeurs, avec des inclinations +graves et une dignité virile. Ils vivent solitairement, chacun près de +la source ou du bois qui lui a plu[33]. Même dans leurs villages, leurs +chaumières ne se touchent pas; ils ont besoin d'indépendance et d'air +libre. Nul goût pour la volupté: chez eux l'amour est tardif, +l'éducation dure, la nourriture simple; pour tous divertissements, ils +chassent l'uroch et sautent parmi les épées nues. L'ivresse violente et +les paris dangereux, c'est de ce côté qu'ils donnent prise; ils sont +enclins à rechercher, non les plaisirs doux, mais l'excitation forte. En +toutes choses, dans les instincts rudes et dans les instincts mâles, ils +sont des _hommes_. Chacun chez soi, sur sa terre et dans sa hutte, est +maître de soi, debout et entier, sans que rien le courbe ou l'entame. +Quand la communauté prend quelque chose de lui, c'est qu'il l'accorde. +Il voté armé dans toutes les grandes résolutions communes, juge dans +l'assemblée, fait des alliances et des guerres privées, émigré, agit et +ose[34]. L'Anglais moderne est déjà tout entier dans ce Saxon. S'il se +plie, c'est qu'il veut bien se plier; il n'est pas moins capable +d'abnégation que d'indépendance: le sacrifice est fréquent ici, l'homme +y fait bon marché de son sang et de sa vie. Chez Homère, le guerrier +faiblit souvent, et on ne le blâme point de fuir. Dans les Sagas, dans +l'Edda, il est tenu d'être trop brave; en Germanie, le lâche est noyé +dans la boue, sous une claie. À travers les emportements de la brutalité +primitive, on voit percer obscurément la grande idée du devoir, qui est +celle de la contrainte exercée par soi sur soi en vue de quelque but +noble. Chez eux le mariage est pur et la pudicité volontaire. Chez les +Saxons, l'homme adultère est puni de mort, la femme obligée de se +pendre, ou percée à coups de couteau par ses compagnes. Les femmes des +Cimbres, ne pouvant obtenir de Marius la sauvegarde, de leur chasteté, +se sont tuées par multitudes de leur propre main. Ils croient qu'il y a +dans les femmes «quelque chose de saint,» n'en épousent qu'une, et lui +gardent leur foi. Depuis quinze siècles, l'idée du mariage n'a pas +changé dans cette race[35]. L'épouse, en entrant sous le toit de son +mari, sait qu'elle se donne tout entière[36], «qu'elle n'aura avec lui +qu'un corps, qu'une vie; qu'elle n'aura nulle pensée, nul désir au delà; +qu'elle sera la compagne de ses périls et de ses travaux; qu'elle +souffrira et osera autant que lui dans la paix et dans la guerre.» Comme +elle, il sait se donner: quand il a choisi son chef, il s'oublie en lui, +il lui attribue sa gloire, il se fait tuer pour lui; «celui-là est +infâme pour toute sa vie, qui revient sans son chef du champ de +bataille[37].» C'est sur cette subordination volontaire que s'assiéra +la société féodale. L'homme, dans cette race, peut accepter un +supérieur, être capable de dévouement et de respect. Replié sur lui-même +par la tristesse et la rudesse de son climat, il a découvert la beauté +morale pendant que les autres découvraient la beauté sensible. Cette +espèce de brute nue qui gît tout le long du jour auprès de son feu, +inerte et sale, occupée à manger et à dormir[38], dont les organes +rouillés ne peuvent suivre les linéaments nets et fins des heureuses +formes poétiques, entrevoit le sublime dans ses rêves troubles. Il ne le +figure pas, il le sent; sa religion est déjà intérieure, comme elle le +sera lorsqu'au seizième siècle il rejettera le culte sensible importé de +Rome, et consacrera la foi du coeur[39]. Ses dieux ne sont point +enfermés dans des murailles; il n'a point d'idoles. Ce qu'il désigne par +des noms divins, c'est ce je ne sais quoi d'invisible et de grandiose +qui circule à travers la nature et qu'on devine au delà d'elle[40], +mystérieux infini que les sens n'atteignent pas, mais que «la vénération +révèle;» et quand plus tard les légendes précisent et altèrent cette +vague divination des puissances naturelles, une idée reste debout dans +ce chaos de rêves gigantesques: c'est que ce monde est une guerre et +que l'héroïsme est le souverain bien. + +[Footnote 32: «Ein sinniger Ernst, der sie dem Eitlen entfuhrt, und auf +die Spur des Erhabenen leitet.» Grimm, _Mythologie_, 52. Vorrede.] + +[Footnote 33: Tacite, XX, XXIII, XI, XII, XIII _et passim_. On peut voir +encore les traces de ce goût dans les constructions anglaises.] + +[Footnote 34: Tacite, XII.] + +[Footnote 35: «Une fois mariées, ce sont exactement des couveuses +occupées à faire des enfants, et en adoration perpétuelle devant le +faiseur.» Stendhal, _de l'Amour en Allemagne_.] + +[Footnote 36: Tacite, XIX, VIII, XVI. Kemble, I, 232.] + +[Footnote 37: Tacite, XIV. Kemble, I, 32.] + +[Footnote 38: «In omni domo, nudi et sordidi.... Plus per otium +transigunt, dediti somno, ciboque; totos dies juxta focum atque ignem +agunt.»] + +[Footnote 39: Grimm, 53, Vorrede, Tacite, X.] + +[Footnote 40: «Deorum nominibus appellant secretum illud, quod sola +reverentia vident.» Plus tard, à Upsal par exemple, il y eut des +statues. (Adam de Brême.) + +Wuotan (Odin) signifie, par sa racine, le Tout-Puissant, celui qui +pénètre et circule à travers tout. (Grimm, _Mythologie_.)] + +Au commencement, disent ces vieilles légendes écrites en Islande[41], il +y avait deux mondes: Nilflheim le glacé et Muspill le brûlant. Des +gouttes de la neige fondante naquit un géant, Ymer. «Ce fut le +commencement des siècles,--quand Ymer s'établit.--Il n'y avait ni +sables, ni mers, ni ondes fraîches.--On ne trouvait ni terres, ni ciel +élevé.--Il y avait le gouffre béant,--mais de l'herbe nulle part.»--Il +n'y avait qu'Ymer, l'horrible Océan glacé, avec ses enfants, nés de ses +pieds et de son aisselle, puis leur informe lignée, les Terreurs de +l'abîme, les Montagnes stériles, les Ouragans du Nord, et le reste des +êtres malfaisants, ennemis du soleil et de la vie. Alors la vache +Andhumbla, née aussi de la neige fondante, mit à nu, en léchant le givre +des rochers, un homme, Bur, dont les petits-fils tuèrent Ymer. «De sa +chair ils firent la terre, de son sang le sol et les fleuves, de ses os +les montagnes, de sa tête le ciel, et de son cerveau enfin les nuées.» +Ainsi commença la guerre entre les monstres de l'hiver et les dieux +lumineux, fécondants, Odin, le fondateur, Balder, le doux et le +bienfaisant, Thor, le tonnerre d'été qui épure l'air et par les pluies +nourrit la terre. Longtemps les dieux combattront contre «les Iotes +glacés,» contre les noires puissances bestiales, contre le loup Fenris, +qu'ils tiendront enchaîné, contre le grand Serpent, qu'ils plongeront +dans la mer, contre le perfide Loki, qu'ils lieront sur des rochers, +sous une vipère dont le venin distillera incessamment sur son visage. +Longtemps les braves qui par une mort sanglante ont mérité d'être mis +«dans les enclos d'Odin et s'y livrent un combat chaque jour,» aideront +les dieux dans leur grande guerre. Un jour pourtant viendra où, dieux et +hommes, ils seront vaincus: «Alors tremble le grand frêne +d'Yggdrasil.--Il frissonne, le vieil arbre.--Le Iote Loki brise ses +liens.--Les ombres frémissent sur les routes de l'Enfer,--jusqu'à ce que +le feu de Surtr--ait dévoré l'arbre.--Le nocher Hrymr s'avance de +l'Orient, un bouclier le couvre.--Izrmungandr se roule--avec une rage de +géant.--Le serpent soulève les flots,--l'aigle bat des ailes,--l'oiseau +au bec pâle déchire les cadavres.--Le navire Naglfar est lancé.--Surtr +arrive du Midi avec les épées désastreuses.--Le soleil resplendit sur +les glaives des dieux héros.--Les montagnes de rochers s'ébranlent,--les +géantes tremblent.--Les ombres foulent le chemin de l'enfer,--le ciel +s'entr'ouvre.--Le soleil commence à noircir,--la terre s'affaisse dans +la mer.--Elles disparaissent du ciel,--les étoiles brillantes.--La fumée +tourbillonne--autour du feu destructeur du monde.--La flamme gigantesque +joue--contre le ciel même.» Les dieux périssent tour à tour dévorés par +les monstres, et la légende céleste, lugubre et grandiose ici comme +l'histoire humaine, annonce des cours de combattants et de héros. + +[Footnote 41: Voyez _passim_. Edda Soemundi, Edda Snorri. Ed. +Copenhague, 3 vol. + +M. Bergmann en a traduit plusieurs poëmes; j'emprunte parfois sa +traduction. Visions de la Vala. Discours de Vafthrudnis, etc.] + +Nulle crainte de la douleur, nul souci de la vie. Ils en font litière +sitôt que leur idée les prend. Le frémissement des nerfs, la répugnance +de l'instinct animal qui, devant les plaies et la mort, se rejette en +arrière, tout disparaît sous la volonté irrésistible. Voyez dans leur +épopée[42] le sublime pousser au milieu de l'horrible, comme une +éclatante fleur de pourpre au milieu d'une mare de sang. Sigurd a +enfoncé son épée dans le coeur du dragon Fafnir, et «à ce moment tous +deux se regardent.» Alors Fafnir chante en mourant: + +[Footnote 42: Fafnismâl, Edda, t. III. Cette épopée est commune aux +races du Nord comme l'Iliade aux peuplades de la Grèce, et se retrouva +presque tout entière en Allemagne dans les Niebelungen.] + +«Jeune homme, jeune homme!--de quel jeune homme es-tu né?--de quelle +race d'hommes es-tu?--Car tu as trempé et rougi dans Fafnir--ton épée, +cette épée étincelante.--Ton fer s'est arrêté dans mon coeur.» + +«C'est mon coeur qui m'a poussé.--Ce sont mes mains qui ont accompli +l'oeuvre,--mes mains et mon fer aigu.--Rarement il devient brave--et +aguerri aux blessures,--celui qui tremble--au moment du danger!» + +Sur ce cri d'aigle triomphant, Régin, le frère de Fafnir, arrive, lui +arrache le coeur, boit le sang de la blessure et s'endort. Cependant +Sigurd, qui faisait rôtir le coeur, porte sans y penser son doigt +sanglant à sa bouche. Aussitôt il comprend le langage des oiseaux qui +gazouillent au-dessus de lui dans les feuilles vertes des arbres. Ils +l'avertissent de se défier de Régin. Sigurd coupe la tête de Régin, +mange le coeur de Fafnir, boit son sang et celui de son frère. C'est +parmi «cette rosée de meurtres» que végètent ici le courage et la +poésie. Sigurd a conquis Brynhild, la vierge indomptée, en traversant la +flamme et en lui fendant sa cuirasse, et il a dormi avec elle trois +nuits, mais ayant placé entre elle et lui son épée, «sans prendre entre +ses bras la jeune fille florissante, sans lui donner un baiser,» parce +que, selon la foi jurée, il doit la remettre à son ami Gunnar. Elle, +amoureuse de lui, «demeurait assise seule,--à la chute du jour,--et +ouvertement,--se dit en elle-même:--J'aurai Sigurd,--ou je +mourrai,--Sigurd, l'homme florissant de jeunesse,--je l'aurai dans mes +bras.» Mais le voyant marié, elle le fit tuer. «Alors elle rit, +Brynhild,--la fille de Budli,--cette fois-là seulement,--de tout son +coeur,--lorsque du lit,--on put entendre--le cri éclatant de la veuve.» +Elle-même, revêtant sa cuirasse, se perça de son glaive, et, pour +dernière demande, se fit étendre sur un grand bûcher avec Sigurd, l'épée +entre eux, comme au jour où ils avaient dormi ensemble, avec des +boucliers, avec des esclaves ornés d'or, avec deux faucons, avec cinq +femmes, avec huit serviteurs, avec son père nourricier et sa nourrice, +et tous brûlèrent ensemble. Cependant Gudrun, la veuve, restait immobile +près du corps et ne pouvait pleurer. Les femmes des chefs vinrent près +d'elle, et chacune pour la consoler lui conta ses propres peines, toutes +les calamités des grandes dévastations et de l'antique vie barbare. +«Alors parla Gjaflogd,--soeur de Gjuki:--«Je sais que sur la terre--je +suis entre toutes la plus dénuée de joie.--De cinq maris--j'ai souffert +la perte,--et aussi de deux filles,--de trois soeurs,--de huit +frères;--pourtant me voilà, et je survis seule.»--Alors parla +Herborgd,--reine de la terre des Huns:--«Moi j'ai à raconter--un deuil +plus cruel.--Mes sept fils,--dans la région de l'Est,--et mon mari le +huitième--sont morts dans la bataille.--Mon père et ma mère,--mes quatre +frères,--le vent a joué avec eux--dans la mer.--Le flot a battu--le +plancher de leur vaisseau.--Moi-même j'étais forcée de recueillir leurs +corps,--moi-même j'étais forcée de veiller à leur sépulture,--moi-même +j'étais forcée--de faire leurs funérailles.--Tout cela, je l'ai +souffert--en une année,--et pendant ce temps,--nul d'entre les +hommes--ne m'a apporté de consolation.--Cependant j'étais enchaînée--et +captive de guerre,--quand six mois de cette année se furent +écoulés.--J'étais forcée de parer--la femme d'un chef de guerre--et de +lui attacher sa chaussure--chaque matin. Elle me menaçait--par jalousie, +et me frappait de rudes coups.»--Tout cela est vain, nulle parole ne +peut mouiller ces yeux secs; il faut qu'on mette le corps sanglant sur +ses genoux pour lui tirer des larmes. Alors elle éclate, s'affaisse, et +les cygnes de sa cour répondent à ses cris. Elle mourrait, comme Sigrun, +sur le cadavre de celui qu'elle a uniquement aimé, si par un breuvage +magique on ne lui faisait perdre la mémoire. Ainsi dénaturée, elle part +pour épouser Atli, le roi des Huns. Et néanmoins elle part malgré elle, +avec des prédictions sinistres. Car le meurtre engendre le meurtre; et +ses frères, les meurtriers de Sigurd, attirés chez Atli, vont tomber à +leur tour dans un piége pareil à celui qu'ils ont tendu. Gunnar est lié, +et l'on veut qu'il livre le trésor; il répond avec l'étrange rire des +barbares: «Je demande qu'on me mette dans la main--le coeur de mon frère +Högni,--le coeur sanglant,--arraché de la poitrine du puissant +cavalier,--du fils de roi,--avec un poignard émoussé.»--Ils arrachèrent +le coeur--de la poitrine de l'esclave Hjalli.--Ils le mirent sanglant +sur un plat--et le portèrent à Gunnar....--Alors parla Gunnar,--le chef +des hommes:--«Ici est le coeur--de Hjalli le lâche.--Il ne ressemble pas +au coeur de Högni le brave.--Il tremble beaucoup--maintenant qu'il est +sur le plat.--Il tremblait davantage--quand il était dans sa +poitrine.»--....«Högni rit--lorsqu'on coupa jusqu'à son coeur,--jusqu'au +coeur vivant du guerrier qui savait arranger le panache des casques.--Il +ne pensa pas du tout à pleurer.--Ils mirent le coeur sanglant dans un +plat--et le portèrent à Gunnar.--Gunnar, d'un visage serein, parla +ainsi,--le vaillant Niflung!--«Voici le coeur--d'Högni le brave!--Il ne +ressemble pas au coeur--de Hjalli le lâche.--Il tremble peu--maintenant +qu'il est dans le plat.--Il tremblait beaucoup moins--quand il était +dans sa poitrine.--Que n'es-tu,--Atli,--aussi loin de mes yeux--que tu +seras toujours loin--de nos colliers, de notre trésor!--À moi seul est +confié maintenant--tout le trésor caché,--toute la richesse des +Niflungs.--Car Högni n'est plus parmi les vivants.--Je n'étais point +rassuré--tant que nous vivions tous deux.--Mais maintenant je suis +tranquille,--car je survis seul.» Suprême insulte de l'homme sûr de soi, +à qui rien ne coûte pour s'assouvir, ni sa vie ni celle d'autrui. On l'a +jeté parmi les serpents, et il y est mort, frappant du pied sa harpe. +Mais la flamme inextinguible de la vengeance a passé de son coeur dans +celui de sa soeur; cadavre sur cadavre, on les voit tomber tour à tour +l'un sur l'autre; une sorte de fureur colossale les précipite les yeux +ouverts dans la mort. Elle a égorgé les enfants qu'elle a eus d'Atli, +elle lui donne à manger leurs coeurs dans du miel, un jour qu'il revient +du carnage, et rit froidement en lui découvrant de quelle pâture il +s'est repu. Les Huns hurlent, et sur les bancs, sous les tentes, chacun +pleure; elle ne pleure point; elle n'a point pleuré depuis la mort de +Sigurd, ni sur ses frères «au coeur d'ours,» ni sur «ses tendres +enfants, ses enfants sans défiance.» La nuit venue, elle égorge Atli +dans son lit, met le feu au palais, brûle tous les serviteurs et toutes +les femmes guerrières. Jugez par ce monceau de dévastations et de +carnages à quels excès la volonté ici est tendue. Il y avait des hommes +parmi eux, les Berserkirs[43] qui, dans la bataille, saisis par une +sorte de folie, déchaînaient tout d'un coup une force surhumaine et ne +sentaient plus les blessures. Voilà le héros tel qu'il est conçu dans +cette race à sa première aurore. N'est-il pas étrange de les voir mettre +le bonheur dans les batailles et la beauté dans la mort? Y a-t-il un +peuple, Hindous, Persans, Grecs ou Gaulois, qui se soit formé de la vie +une conception aussi tragique? Y en a-t-il qui ait peuplé sa pensée +enfantine de songes aussi funèbres? Y en a-t-il un qui ait chassé aussi +entièrement de ses rêves la douceur de la jouissance et la mollesse de +la volupté? L'effort, l'effort tenace et douloureux, l'exaltation dans +l'effort, voilà leur état préféré. Carlyle disait bien que dans la +sombre obstination du travailleur anglais subsiste encore la rage +silencieuse de l'ancien guerrier scandinave. Lutter pour lutter, c'est +là leur plaisir. Avec quelle tristesse, quelle fureur et quels dégâts un +pareil naturel se déborde, on le verra dans Byron et dans Shakspeare; +avec quelle efficacité, avec quels services il s'endigue et s'emploie +sous les idées morales, on le verra dans les puritains. + +[Footnote 43: Ce mot désigne les hommes qui combattaient sans cuirasse, +probablement vêtus d'une simple blouse.] + + +IV + +Ils viennent s'établir en Angleterre, et si désordonnée que soit la +société qui les assemble, elle est fondée, comme en Germanie, sur des +sentiments généreux. La guerre est à chaque porte, je le sais, mais les +vertus guerrières sont derrière chaque porte; le courage d'abord, et +aussi la fidélité. Sous la brute il y a l'homme libre et aussi l'homme +de coeur. Il n'y a point d'homme parmi eux qui, à ses propres +risques[44], ne puisse faire des ligues, aller combattre au dehors, +tenter les entreprises. Il n'y a pas de groupe d'hommes libres parmi eux +qui, dans leur Witanagemot, ne renouvelle incessamment ses alliances +avec autrui. Chaque parenté, dans sa marche, forme une ligue dont tous +les membres, «frères de l'épée,» se défendent l'un l'autre, et réclament +l'un pour l'autre, aux dépens de leur sang, le prix du sang. Chaque chef +dans sa salle compte qu'il a des amis, non des mercenaires, dans les +fidèles qui boivent sa bière, et qui ayant reçu de lui, en marque +d'estime et de confiance, des bracelets, des épées et des armures, se +jetteront entre lui et les blessures le jour du combat[45]. +L'indépendance et l'audace bouillonnent dans ce jeune monde avec des +violences et des excès; mais en elles-mêmes ce sont des choses nobles, +et les sentiments qui les disciplinent, je veux dire le dévouement +affectueux et le respect de la foi donnée, ne le sont pas moins. Ils +apparaissent dans les lois, ils éclatent dans la poésie. C'est la +grandeur du coeur ici qui fournit à l'imagination sa matière. Les +personnages ne sont point égoïstes et rusés comme ceux d'Homère. Ce sont +de braves coeurs, simples[46] et forts, «fidèles à leurs parents, à leur +seigneur dans le jeu des épées, fermes et solides envers ennemis et +amis,» prodigues de courage et disposés au sacrifice. «Tout vieux que je +suis, dit l'un d'eux, je ne bougerai pas d'ici. Je pense à mourir au +côté de mon seigneur, près de cet homme que j'ai tant aimé.... Il tint +sa parole, la parole qu'il avait donnée à son chef, au distributeur des +trésors, lui promettant qu'ils reviendraient ensemble à la ville, sains +et saufs dans leurs maisons, ou que tous les deux ils tomberaient dans +l'armée, à l'endroit du carnage, expirant de leurs blessures. Il gisait +comme un fidèle serviteur auprès de son seigneur.» Quoique maladroits à +parler, leurs vieux poëtes trouvent des mots touchants quand il s'agit +de peindre ces amitiés viriles. On est ému quand on les entend conter +comment le vieux «roi embrassa le meilleur des thanes, et lui mit ses +bras autour du col...,» comment «les larmes coulaient sur les joues du +chef à tête grise.... Le vaillant homme lui était si cher!--Il ne +pouvait point arrêter le flot qui montait de sa poitrine. Dans son +coeur, profondément dans les liens de sa pensée, il soupirait +secrètement après ce cher homme!» Si peu nombreux que soient les chants +qui nous restent, ils reviennent sur ce sujet: l'homme exilé pense en +rêve à son seigneur[47]; «il lui semble dans son esprit--qu'il le baise +et l'embrasse,--et qu'il pose sur ses genoux--ses mains et sa +tête,--comme jadis parfois,--dans les anciens jours,--lorsqu'il +jouissait de ses dons.--Alors il se réveille,--le mortel sans amis.--Il +voit devant lui--les routes désertes,--les oiseaux de la mer qui se +baignent,--étendant leurs ailes,--le givre et la neige qui descendent, +mêlés de grêle.--Alors sont plus pesantes--les blessures de son +coeur.»--«Bien souvent, dit un autre, nous étions convenus tous +deux--que rien ne nous séparerait,--sauf la mort seule.--Maintenant ceci +est changé,--et notre amitié est--comme si elle n'avait jamais été.--Il +faut que j'habite ici--bien loin de mon ami bien-aimé,--que j'endure des +inimitiés.--On me contraint à demeurer--sous les feuillages de la +forêt,--sous le chêne, dans cette caverne souterraine.--Froide est cette +maison de terre.--J'en suis tout lassé.--Obscurs sont les vallons--et +hautes les collines,--triste enceinte de rameaux--couverte de +ronces,--séjour sans joie....--Mes amis sont dans la terre.--Ceux que +j'aimais dans leur, vie,--le tombeau les garde.--Et moi ici avant +l'aube,--je marche seul--sous le chêne,--parmi ces caves +souterraines....--Bien souvent ici le départ de mon seigneur--m'a +accablé d'une lourde peine.» Parmi les moeurs périlleuses et le +perpétuel recours aux armes, il n'y a pas ici de sentiment plus vif que +l'amitié, ni de vertu plus efficace que la loyauté. + +[Footnote 44: Voyez la vie de Sweyn, d'Hereward, etc., même au temps de +la conquête.] + +[Footnote 45: Beowulf, _passim_. Death of Byrhtnoth.] + +[Footnote 46: «Gens nec callida, nec astuta.» Tacite.] + +[Footnote 47: The Wanderer, the Exile's song. Codex Exoniensis, publié +par Thorpe.] + +Ainsi appuyée sur l'affection puissante et sur la foi gardée, toute +société est saine. Le mariage l'est comme l'État. On voit la femme +apparaître mêlée aux hommes, dans les festins, sérieuse et +respectée[48]. Elle parle et on l'écoute; on n'a pas besoin de la cacher +ni de l'asservir pour la contenir ou la préserver. Elle est une personne +et non une chose. La loi exige son consentement pour le mariage, +l'entoure des garanties et la pourvoit de protections. Elle peut +hériter, posséder, léguer, paraître dans les cours de justice, dans les +assemblées du comté, dans la grande assemblée des sages. Plusieurs fois +le nom de la reine, le nom de plusieurs autres dames est inscrit dans +les actes de Witanagemot. Comme l'homme et à côté de l'homme, la loi et +les moeurs la maintiennent debout. Comme l'homme et à côté de l'homme, +c'est le coeur qui l'attache. Il y a dans Alfred[49] un portrait de +l'épouse qui, pour la pureté et l'élévation, égale tout ce qu'ont pu +inventer nos délicatesses modernes: «Ta femme vit maintenant pour toi, +pour toi seul. À cause de cela, elle n'aime rien, excepté toi. Elle a +assez de toutes les sortes de biens dans cette vie présente, mais elle +les a dédaignés tous à cause de toi seul. Elle les a tous laissés là +parce qu'elle ne t'a pas avec eux. Ton absence lui fait croire que tout +ce qu'elle possède n'est rien. Ainsi, pour l'amour de toi, elle se +consume et elle est bien près d'être morte de larmes et de chagrin.» +Déjà, dans les légendes de l'Edda, on a vu Sigrun au tombeau d'Helgi, +«avec autant de joie que les voraces éperviers d'Odin lorsqu'ils savent +que les proies tièdes du carnage leur sont préparées,» vouloir dormir +encore dans les bras du mort et mourir à la fin sur son sépulcre. Rien +de semblable ici à l'amour tel qu'on le voit dans les poésies primitives +de la France, de la Provence, de l'Espagne et de la Grèce. Toute gaieté, +tout agrément lui manque; en dehors du mariage, il n'est qu'un appétit +farouche, une secousse de l'instinct bestial. Nulle part il n'apparaît +avec son charme et son sourire; nulle chanson d'amour dans cette vieille +poésie. C'est que l'amour n'y est point un amusement et une volupté, +mais un engagement et un dévouement. Tout y est grave, et même sombre, +dans les associations civiles, comme dans la société conjugale. Comme en +Germanie, parmi les tristesses du tempérament mélancolique et les +rudesses de la vie barbare, on ne voit dominer et agir que les plus +tragiques facultés de l'homme, la profonde puissance d'aimer et la +grande puissance de vouloir. + +[Footnote 48: Beowulf, 48. Turner, III, 08. _Pictorial history_, I, +340.] + +[Footnote 49: Alfred emprunte ce portrait à Boëce, mais le refait +presque entier.] + +C'est pour cela que le héros, ici comme en Germanie, est véritablement +héroïque. Parlons-en à loisir; il nous reste un de leurs poëmes presque +entier, celui de Beowulf. Voici les récits que les thanes, assis sur +leurs escabeaux, à la clarté des torches, écoutaient en buvant la bière +de leur prince: l'on y voit leurs moeurs, leurs sentiments, comme les +sentiments et les moeurs des Grecs dans l'Iliade et l'Odyssée d'Homère. +C'est un héros que ce Beowulf, et un chevalier avant la chevalerie, +comme les conducteurs des bandes germaines sont des chefs féodaux avant +l'établissement féodal[50]. Il a «ramé sur la mer, son épée nue serrée +dans la main, parmi les vagues sauvages et les tempêtes glacées, pendant +que la fureur de l'hiver bouillonnait sur les vagues de l'abîme; les +monstres de la mer, les ennemis bigarrés le tiraient au fond, le +tenaient serré dans leur griffe hideuse. Mais il a atteint les +misérables avec sa pointe, avec sa hache de guerre. La grande bête de +l'Océan a reçu par sa main l'assaut de la guerre, et il a tué neuf +nicors[51].» Maintenant le voilà qui vient à travers les flots pour +secourir le vieux roi Hrothgar, qui est assis affligé dans «la grande +salle à hydromel, haute et recourbée,» avec ses thanes. Car «un hideux +étranger, un démon habitant des marais,» Grendel, est entré la nuit dans +sa salle, a saisi trente nobles qui dormaient, et s'en est retourné dans +sa bauge avec leurs cadavres; depuis douze ans, «l'ogre des repaires,» +la bestiale et vorace créature, le parent des Orques et des Iotes, +dévore les hommes et «vide les meilleures maisons. Beowulf, le grand +guerrier, s'offre pour le combattre seul, corps à corps, vie pour vie, +sans épée ni cotte de mailles, «car la peau du maudit ne s'inquiète pas +des armes,» demandant seulement que si la mort le prend, on emporte son +corps sanglant, on l'enterre, on marque «sa demeure humide[52],» et +qu'on renvoie à son chef Hygelac «la meilleure de ses chemises d'acier.» + +[Footnote 50: Kemble pense que le fond de ce poëme est très-ancien, +peut-être contemporain de l'invasion des Angles et des Saxons, mais que +la rédaction actuelle est postérieure au septième siècle. _Kemble's +Beowulf_, texte et traduction. Les personnages sont danois.] + +[Footnote 51: Monstres de l'eau.] + +[Footnote 52: Fen-dwelling.] + +Il s'est couché dans la salle, «confiant dans sa force hautaine,» +et quand les brouillards de la nuit se sont levés, voici venir +Grendel, qui arrache avec ses mains la porte, et saisissant un +guerrier, «le déchire à l'improviste, mord son corps, boit le sang +de ses veines, l'avale par morceaux coup sur coup.» Mais Beowulf +à son tour l'a saisi, «se levant sur son coude.» «La salle royale +tonnait.--La bière était répandue....--Ils étaient tous deux de +furieux,--d'âpres et forts combattants.--La maison résonnait.--Alors +ce fut une grande merveille--que la salle à boire--pût résister +aux deux taureaux de la guerre,--et qu'il ne croulât point à +terre--le beau palais. Le bruit s'éleva--encore une fois.--Pour +les Danois du Nord,--ce fut une terreur affreuse--pour tous ceux +qui du mur--entendirent ce hurlement,--entendirent l'ennemi de +Dieu--chanter son chant lugubre,--son chant de défaite--et se lamenter +de sa blessure....--L'infâme maudit--subissait la blessure mortelle.--Il +y avait à son épaule--une grande plaie visible.--Les muscles avaient +été arrachés,--les jointures des os avaient craqué.--La victoire dans +la bataille--était pour Beowulf.--Grendel était contraint--de fuir, +atteint à mort,--dans son refuge des marais,--de chercher sa lugubre +demeure.--Il savait bien--que la fin de sa vie--était venue,--que le +nombre de ses jours était rempli.» Car il avait laissé par terre sa +main, son bras et son épaule, et dans le lac des Nicors, où il s'était +renfoncé, «la vague enflée de sang bouillonnait, la source impure des +vagues était bouleversée toute chaude de poison, la teinte de l'eau +était souillée par la mort, des caillots de sang venaient avec les +bouillons à la surface.» Restait un monstre femelle, sa mère, «qui +habitait comme lui les froids courants, et la terreur des eaux,» qui +vint la nuit, et qui parmi les épées nues, arracha et dévora encore un +homme, OEschere, le meilleur ami du roi. Une lamentation s'éleva dans +le palais, et Beowulf s'offrit encore. Ils allèrent vers la bauge, +dans un endroit désert, refuge des loups, près des promontoires où le +vent souffle, où «un torrent des montagnes se précipitant sous +l'obscurité des collines, faisait un flux sous la terre.» «Les bois se +tenant par leurs racines avançaient leur ombre au-dessus de l'eau. La +nuit, on y pouvait voir une merveille, du feu sur les vagues;» le +cerf, lassé par les chiens, «aurait plutôt laissé son âme sur le bord» +que d'y plonger pour y cacher sa tête. D'étranges dragons, des +serpents y nageaient, et de temps en temps «le cor y sonnait un chant +de mort, un chant terrible.» Beowulf se lança dans la vague, il +descendit, à travers les monstres qui choquaient sa cotte de mailles, +jusqu'à l'ogresse, jusqu'à «la détestable homicide,» qui, l'empoignant +dans ses griffes, l'emporta vers son repaire. Un pâle rayon y luisait, +et là, il vit en face «la louve de l'abîme,--la puissante femme de la +mer.--Il donna l'assaut de la guerre--avec sa lame de bataille.--Il +n'arrêta point l'essor de l'épée, en sorte que, sur sa tête,--le +glaive chanta bien haut--une âpre chanson de guerre.» Mais voyant que +ni le tranchant ni la pointe n'entamaient la chair, il la tordit de +ses bras et l'abattit par terre, pendant qu'elle, «de son couteau +large au tranchant brun,» essayait de percer la chemise d'acier qui le +couvrait. Ils roulèrent ainsi jusqu'à ce que Beowulf aperçut près de +lui, parmi les armes, une lame fortunée dans la victoire,--une vieille +épée gigantesque,--fidèle de tranchant,--bonne et prête à +servir,--ouvrage des géants.--Il la saisit par la poignée,--le +guerrier des Scyldings;--violent et terrible, tournoyait le +glaive.--Désespérant de sa vie,--il frappa furieusement;--il +l'atteignit rudement--à l'endroit du col;--il brisa les anneaux de +l'échine,--la lame pénétra à travers toute la chair maudite.--Elle +s'affaissa sur le sol,--l'épée était sanglante.--L'homme se réjouit +dans son oeuvre.--La lumière entra.--Il y avait une clarté dans la +salle, comme lorsque du ciel,--luit doucement--la lampe du firmament.» +Alors il vit Grendel mort dans un coin de la salle, et quatre de ses +compagnons, ayant soulevé avec peine la tête monstrueuse, la +portèrent par les cheveux jusqu'à la maison du roi. + +C'est là sa première oeuvre, et le reste de sa vie est pareil: lorsqu'il +eut régné cinquante ans dans sa terre, un dragon dont on avait dérobé le +trésor sortit de la colline et vint brûler les hommes et les maisons de +l'île «avec des vagues de feu.» Alors le refuge des comtes--commanda +qu'on lui fît--«un bouclier bigarré--tout de fer,» sachant bien qu'un +bouclier en bois de tilleul ne suffirait pas contre la flamme. «Le +prince des anneaux--était trop fier--pour chercher la grande bête +volante--avec une troupe,--avec beaucoup d'hommes.--Il ne craignait pas +pour lui-même cette bataille.--Il ne faisait point cas--de l'inimitié du +ver,--de son labeur, ni de sa valeur.» Et cependant il était triste et +allait contre sa volonté, car «sa destinée était proche.» Il vit une +caverne, «un enfoncement sous la terre--près de la vague de +l'Océan,--près du clapotement de l'eau,--qui au dedans était +pleine--d'ornements en relief et de bracelets.--Il s'assit sur le +promontoire,--le roi rude à la guerre,--et dit adieu--aux compagnons de +son foyer;» car, quoique vieux, il voulait s'exposer pour eux, «être le +gardien de son peuple.» Il cria, et le dragon vint jetant du feu; la +lame ne mordit point sur son corps, et le roi fut enveloppé dans la +flamme. Ses camarades s'étaient enfuis dans le bois, sauf un, Wiglaf, +qui accourut à travers la fumée, «sachant bien que ce n'était pas la +vieille coutume d'abandonner son parent, son prince, de le laisser +souffrir l'angoisse, de le laisser tomber dans la bataille.» «Le ver +devient furieux,--l'ignoble étranger perfide,--tout bigarré de vagues de +feu....--Brûlant et féroce dans la guerre,--il accrocha tout le col du +roi--avec ses griffes empoisonnées.--Il s'ensanglanta--du sang de la +vie.--Le sang bouillonnait en vagues.» Eux, de leurs épées, ils le +fendirent par le milieu. Cependant la blessure du roi devint chaude et +s'enfla, il connut que le poison était en lui, et s'assit près du mur, +sur une pierre «regardant l'ouvrage des géants,--comment avec ses arches +de pierre--l'éternelle caverne--se tenait au dedans--ferme sur des +piliers.» Puis il dit: «J'ai tenu en ma garde ce peuple--cinquante +hivers. Il n'y avait pas un roi--de tous mes voisins--qui osât me +rencontrer--avec des hommes de guerre,--m'attaquer avec la peur.--J'ai +bien tenu ma terre.--Je n'ai point cherché des embûches de traître;--je +n'ai point juré--injustement beaucoup de serments.--À cause de tout +cela, je puis,--quoique malade de mortelles blessures,--avoir de la +joie....--Maintenant, va tout de suite--voir le trésor--sous la pierre +grise, cher Wiglaf.... Ce monceau de trésors,--je l'ai acheté,--vieux +que je suis, par ma mort.--Il pourra servir--dans les besoins de mon +peuple....--Je me réjouis d'avoir pu,--avant de mourir, acquérir un tel +trésor--pour mon peuple....--À présent, je n'ai plus besoin de demeurer +ici plus longtemps.» + +C'est ici la générosité entière et véritable, non pas exagérée et +factice, comme elle le sera plus tard, dans l'imagination romanesque +des clercs bavards, arrangeurs d'aventures. La fiction n'est pas ici +bien éloignée des choses, et l'on sent l'homme palpiter sous le héros. +Toute grossière que soit leur poésie, celui-ci y est grand; c'est qu'il +l'est simplement et par ses oeuvres. Il a été fidèle à son prince, puis +à son peuple; il a été de lui-même, dans une terre étrangère, s'exposer +pour délivrer les hommes; il s'oublie en mourant pour penser que sa mort +profite à autrui. «Chacun de nous, dit-il quelque part, doit arriver à +la fin de cette vie mortelle. Ainsi que chacun fasse justice, s'il le +peut, avant sa mort.» Regardez à côté de lui ces monstres qu'il détruit, +derniers souvenirs des anciennes guerres contre les races inférieures et +de la religion primitive, considérez cette vie dangereuse, ces nuits +passées sur les vagues, ces efforts de l'homme aux prises avec la nature +brute, cette poitrine invaincue qui froisse contre soi les poitrines +bestiales, et ces muscles colossaux qui, en se tendant, arrachent aux +monstres un pan de chair; vous verrez, dans le nuage de la légende et +sous la lumière de la poésie, reparaître les vaillants hommes qui, à +travers les folies de la guerre et les fougues du tempérament, +commençaient à asseoir un peuple et à fonder un État. + + +V + +Un poëme presque entier, deux ou trois débris de poëmes, voilà tout ce +qui subsiste de cette poésie laïque en Angleterre. Le reste du courant +païen, germain et barbare, a été arrêté ou recouvert, d'abord par +l'entrée de la religion chrétienne, ensuite par la conquête des Français +de Normandie. Mais ce qui a subsisté suffit et au delà pour montrer +l'étrange et puissant génie poétique qui est dans la race, et pour faire +voir d'avance la fleur dans le bourgeon. + +Si jamais il y eut quelque part un profond et sérieux sentiment +poétique, c'est ici. Ils ne parlent pas, ils chantent, ou plutôt ils +crient. Chacun de leurs petits vers est une acclamation, et sort comme +un grondement; leurs puissantes poitrines se soulèvent avec un +frémissement de colère ou d'enthousiasme, et une phrase, un mot obscur, +véhément, malgré eux, tout d'un coup, leur vient aux lèvres. Nul art, +nul talent naturel pour décrire une à une et avec ordre les diverses +parties d'un événement ou d'un objet. Les cinquante rayons de lumière +que chaque chose envoie tour à tour dans un esprit régulier et mesuré +arrivent dans celui-ci à la fois, en une seule masse ardente et confuse, +pour le bouleverser par leur saccade et leur afflux. Écoutez ces chants +de guerre, véritables chants, heurtés, violents, tels qu'ils convenaient +à ces voix terribles: encore aujourd'hui, à cette distance, séparés de +nous par les moeurs, la langue, et dix siècles, on les entend: + +«L'armée sort[53].--Les oiseaux chantent.--La cigale bruit.--La poutre +de la guerre[54] résonne,--la lance choque le bouclier.--Alors brille la +lune--errante sous les nuages;--alors se lèvent les oeuvres de +vengeance,--que la colère de ce peuple--doit accomplir....--Alors on +entendit dans la cour--le tumulte de la mêlée meurtrière.--Ils +saisissaient de leurs mains--le bois concave du bouclier.--Ils fendirent +les os du crâne.--Les toits de la citadelle retentirent,--jusqu'à ce que +dans la bataille--tomba Garulf,--le premier de tous les hommes--qui +habitent la terre,--Garulf, le fils de Guthlaf.--Autour de lui beaucoup +de braves--gisaient mourants.--Le corbeau tournoyait--noir et sombre +comme la feuille de saule.--Il y avait un flamboiement de +glaives,--comme si tout Finsburg--eût été en feu.--Jamais je n'ai +entendu conter--bataille dans la guerre plus belle à voir.» + +[Footnote 53: Conybeare's illustrations of anglo-saxon poetry. Bataille +de Finsburg.--La collection complète des poésies anglo-saxonnes a été +publiée par M. Grein.] + +[Footnote 54: La lance, l'épée.] + +«Ici le roi Athelstan[55],--le seigneur des comtes,--qui donne des +bracelets aux nobles,--et son frère aussi--Edmond l'Étheling,--noble +d'ancienne race,--ont tué dans la bataille,--avec les tranchants des +épées,--à Brunanburh.--Ils ont fendu le mur des boucliers,--ils ont +haché les nobles bannières,--avec les coups de leurs marteaux,--les +enfants d'Edward!... Ils ont abattu dans la poursuite--la nation des +Scots,--et les hommes de vaisseaux,--parmi le tumulte de la mêlée,--et +la sueur des combattants.--Cependant le soleil là-haut,--la grande +étoile,--le brillant luminaire de Dieu,--de Dieu le seigneur éternel,--à +l'heure du matin,--a passé par-dessus la terre,--tant qu'enfin la noble +créature--s'est précipitée vers son coucher.--Là gisaient les soldats +par multitudes,--abattus par les dards;--les hommes du Nord, frappés +par-dessus leurs boucliers,--et aussi les Scots--las de la rouge +bataille....--Athelstan a laissé derrière lui--les oiseaux criards de la +guerre,--le corbeau qui se repaîtra des morts,--le milan funèbre,--le +corbeau noir--au bec crochu,--et le crapeau rauque,--et l'aigle qui +bientôt--fera festin de la chair blanche--et le faucon vorace qui aime +les batailles,--et la bête grise,--le loup du bois.» + +[Footnote 55: Turner, III, 280. Chant sur la bataille de Brunanburh.] + +Tout est image ici. Les événements n'apparaissent pas nus dans ces +cerveaux passionnés, sous la sèche étiquette d'un mot exact; chacun +d'eux y entre avec son cortége de sons, de formes et de couleurs; c'est +presque une vision qu'il y suscite, une vision complète, avec toutes les +émotions qui l'accompagnent, avec la joie, la fureur, l'exaltation qui +la soutiennent. Dans leur langue, les flèches «sont les serpents de +Héla, élancés des arcs de corne,» les navires sont «les grands chevaux +de la mer,» la mer est la coupe des vagues, «le casque est «le château +de la tête;» il leur faut un langage extraordinaire pour exprimer la +violence de leurs sensations, tellement que lorsque avec le temps, en +Islande où l'on a poussé à bout cette poésie, l'inspiration primitive +s'alanguit et l'art remplace la nature, les Skaldes se trouvent guindés +jusqu'au jargon le plus contourné et le plus obscur. Mais quelle que +soit l'image, ici comme en Islande, elle est trop faible, si elle est +unique. Les poëtes n'ont point satisfait à leur trouble intérieur, s'ils +ne l'ont épanché que par un seul mot. Coup sur coup, ils reviennent sur +leur idée, et la répètent: «Le soleil là-haut! La grande étoile! Le +brillant luminaire de Dieu! La noble créature!» Quatre fois de suite ils +l'imaginent et toujours sous un aspect nouveau. Toutes ses faces se sont +levées en un instant devant les yeux du barbare, et chaque mot a été +comme un accès de la demi-hallucination qui l'obsédait. On juge bien +que, dans un tel état, l'ordre régulier des mots et des idées est à +chaque pas brisé. La suite des pensées dans le visionnaire n'est pas la +même que dans le raisonneur tranquille. Une couleur en attire une autre, +d'un son il passe à un autre son; son imagination est une enfilade de +tableaux qui se suivent sans s'expliquer. Chez lui, la phrase se +retourne et se renverse, il crie le mot vivant qui lui vient, au moment +où il lui vient; il saute d'une idée dans une idée lointaine. Plus l'âme +est transportée hors d'elle-même, plus elle franchit vite de grands +intervalles. D'un élan, elle parcourt les quatre coins de son horizon, +et touche en un instant des objets qui semblent séparés par tout un +monde. Pêle-mêle ici, les idées s'enchevêtrent; tout d'un coup, par un +souvenir brusque, le poëte, reprenant la pensée qu'il a quittée, fait +irruption dans la pensée qu'il prononce. On ne peut traduire ces idées +fichées en travers, qui déconcertent toute l'économie de notre style +moderne. Souvent on ne les entend pas[56]; les articles, les particules, +tous les moyens d'éclaircir la pensée, de marquer les attaches des +termes, d'assembler les idées en un corps régulier, tous les artifices +de la raison et de la logique sont supprimés[57]. La passion mugit ici +comme une énorme bête informe, et puis c'est tout; elle surgit et +sursaute en petits vers abrupts; point de barbares plus barbares. +L'heureuse poésie d'Homère se développe abondamment en amples récits, en +riches et longues images. Il n'a point trop de tous les détails d'une +peinture complète; il aime à voir les objets, il s'attarde autour d'eux, +il jouit de leur beauté, il les pare de surnoms splendides; il ressemble +à ces filles grecques qui se trouveraient laides si elles ne faisaient +ruisseler sur leurs bras et sur leurs épaules toutes les pièces d'or de +leur bourse et tous les trésors de leur écrin; ses larges vers cadencés +ondoient et se déploient comme une robe de pourpre aux rayons du soleil +ionien. Ici des mains rudes entassent et froissent les idées dans un +mètre étroit; s'il y a une sorte de mesure, on ne la garde qu'à peu +près; pour tout ornement ils choisissent trois mots qui commencent par +la même lettre. Tout leur effort est pour abréger, resserrer la pensée +dans une sorte de clameur tronquée[58]. La force de l'impression +intérieure qui, ne sachant pas s'épancher, se concentre et se double en +s'accumulant, l'aspérité de l'expression extérieure, qui, asservie à +l'énergie et aux secousses du sentiment intime, ne travaille qu'à le +manifester intact et fruste en dépit et aux dépens de toute règle et de +toute beauté, voilà les traits marquants de cette poésie, et ce seront +aussi les traits marquants de la poésie qui suivra. + +[Footnote 56: Les plus habiles entre les érudits qui savent +l'anglo-saxon reconnaissent l'obscurité de cette pensée. V. Turner, +Conybeare, Thorpe, etc.] + +[Footnote 57: Turner, III, 261. Nos traductions, si littérales qu'elles +soient, faussent le texte; notre langue est trop claire, trop gouvernée +par la logique; on ne peut comprendre cette forme d'esprit +extraordinaire, qu'en prenant un dictionnaire, et en déchiffrant pendant +quinze jours quelques pages d'anglo-saxon.] + +[Footnote 58: Turner remarque que la même idée exprimée par le roi +Alfred, en prose, puis en vers, occupe dans le premier cas seize mots, +et dans le second sept. _History of the Anglo-Saxons_, III, 269.] + + +VI + +Une race ainsi faite était toute préparée pour le christianisme, par sa +tristesse, par son aversion pour la vie sensuelle et expansive, par son +penchant pour le sérieux et le sublime. Quand les habitudes sédentaires +eurent livré leur âme à de longs loisirs, et diminué la fureur qui +soutenait leur religion meurtrière, ils inclinèrent d'eux-mêmes vers une +foi nouvelle. La vague adoration des grandes puissances naturelles qui +éternellement se combattent pour se détruire et renaissent pour se +combattre, avait depuis longtemps disparu dans un lointain obscur. La +société, en se formant, amenait avec soi l'idée de la paix et le besoin +de la justice, et les dieux guerriers languissaient dans l'imagination +des hommes, en même temps que les passions qui les avaient faits. Un +siècle et demi après la conquête[59], des missionnaires romains, portant +une croix d'argent avec un tableau où était peint le Christ, arrivèrent +en procession, chantant des litanies. Bientôt le grand prêtre des +Northumbres déclara en présence des nobles que les dieux anciens étaient +sans pouvoir, avoua «qu'auparavant il ne comprenait rien à ce qu'il +adorait,» et lui-même le premier, la lance en main, renversa leur +temple. De son côté un chef se leva dans l'assemblée, et dit: + +[Footnote 59: 596-625, Aug. Thierry, I, 81, Bède, 2, XII. Il vaut mieux +suivre la traduction du roi Alfred que le latin de Bède.] + +«Tu te souviens peut-être, ô roi, d'une chose qui arrive quelquefois, +dans les jours d'hiver, lorsque tu es assis à table avec tes comtes et +tes thanes. Ton feu est allumé et ta salle chauffée, et il y a de la +pluie, de la neige et de l'orage au dehors. Vient alors un passereau qui +traverse la salle à tire-d'aile; il est entré par une porte, il sort par +une autre; ce petit moment, pendant lequel il est dedans, lui est doux; +il ne sent point la pluie ni le mauvais temps de l'hiver; mais cet +instant est court, l'oiseau s'enfuit en un clin d'oeil, et de l'hiver il +repasse dans l'hiver. Telle me semble la vie des hommes sur la terre, en +comparaison du temps incertain qui est au delà. Elle apparaît pour peu +de temps; mais quel est le temps qui vient après, et le temps qui est +avant? Nous ne le savons pas. Si donc cette nouvelle doctrine peut nous +en apprendre quelque chose d'un peu plus sûr, elle mérite qu'on la +suive.» + +Cette inquiétude, ce sentiment de l'immense et obscur _au delà_, cette +grave éloquence mélancolique, sont le commencement de la vie +spirituelle[60]; on ne trouve rien de semblable chez les peuples du +Midi, naturellement païens et préoccupés de la vie présente. Ceux-ci, +tout barbares, entrent de prime abord dans le christianisme par la seule +vertu de leur tempérament et de leur climat. Ils ont beau être brutaux, +épais, bridés par des superstitions enfantines, capables, comme le roi +Knut, d'acheter pour cent talents d'or le bras de saint Augustin; ils +ont l'idée de Dieu. Ce grand Dieu de la Bible, tout-puissant et unique, +qui disparaît presque entièrement au moyen âge[61], offusqué par sa cour +et sa famille, subsiste chez eux, en dépit des légendes niaises ou +grotesques. Ils ne l'effacent pas sous des romans pieux, au profit des +saints, ni sous des tendresses féminines, au profit de l'Enfant Jésus et +de la Vierge. Leur grandiose et leur sévérité les mettent à son niveau; +ils ne sont pas tentés, à l'exemple des peuples artistes et bavards, de +remplacer la religion par le conte agréable ou beau. Plus qu'aucune race +de l'Europe, ils sont voisins par la simplicité et l'énergie de leurs +conceptions du vieil esprit hébraïque. L'enthousiasme est leur état +naturel, et leur Dieu nouveau les remplit d'admiration comme leurs +dieux anciens les pénétraient de fureur. Ils ont des hymnes, de +véritables odes qui ne sont qu'un amas d'exclamations. Nul +développement; ils sont incapables de contenir ou d'expliquer leur +passion; elle éclate; ce ne sont que transports à l'aspect du Dieu +tout-puissant. C'est le coeur tout seul qui parle ici, un grand coeur +barbare. Coedmon, leur ancien poëte[62], était, dit Bède, un homme plus +ignorant que les autres, et qui ne savait aucune poésie, en sorte que +dans la salle, lorsqu'on lui passait la harpe, il était obligé de se +retirer, ne pouvant chanter comme ses compagnons. Une fois qu'il gardait +l'étable pendant la nuit, il s'endormit; un étranger lui apparut, qui +lui demanda de chanter quelque chose; et les paroles suivantes lui +vinrent dans l'esprit: «À présent, nous louerons--le gardien du royaume +céleste,--et les conseils de son esprit,--le père glorieux des +hommes!--comment, de toute merveille,--l'éternel Seigneur!--il a établi +le commencement.--Il a formé d'abord,--pour les enfants des hommes,--le +ciel comme un toit,--le saint Créateur!--Puis le gardien du genre +humain!--l'éternel Seigneur!--c'est la région du milieu--qu'il fit +ensuite,--c'est la terre pour les hommes, le maître tout-puissant!» +Ayant retenu ce chant à son réveil, il vint à la ville, et on le mena +devant les hommes savants, devant l'abbesse Hilda, qui, l'ayant entendu, +pensèrent qu'il avait reçu un don du ciel, et le firent moine dans +l'abbaye. Là il passait sa vie à écouter les morceaux de l'Écriture, +qu'on lui expliquait en saxon, «les ruminant comme un animal pur, et les +mettant en vers très-doux.» Ainsi naît la vraie poésie; ceux-ci prient +avec toute l'émotion d'une âme neuve; ils adorent, ils sont à genoux; +moins ils savent, plus ils sentent. Quelqu'un a dit que le premier et le +plus sincère des hymnes est ce seul mot ô! Ils n'en disent guère plus +long; ils ne font que répéter coup sur coup quelque mot passionné, +profond, avec une véhémence monotone. «Tu es, dans le ciel,--notre aide +et notre secours--resplendissant de félicité!--Toutes choses se courbent +devant toi!--devant la gloire de ton esprit.--D'une seule voix, elles +appellent le Christ!--Toutes s'écrient:--«Tu es saint, saint,--le roi +des anges du Ciel,--notre Seigneur,--et tes jugements sont--justes et +vastes,--ils règnent éternellement partout--dans la multitude de tes +ouvrages.» On reconnaît là les chants des anciens serviteurs d'Odin, +tonsurés à présent et enveloppés dans une robe de moine; leur poésie est +restée la même; ils pensent à Dieu, comme à Odin, par une suite d'images +courtes, accumulées, passionnées, qui sont comme une file d'éclairs; les +hymnes chrétiennes continuent les hymnes païennes. Un d'entre eux, +Adlhem, s'était établi sur le pont de sa ville, et répétait des odes +guerrières et profanes en même temps que des poésies religieuses, pour +attirer et instruire les hommes de son temps. Il le pouvait sans changer +de ton. Il y a tel chant, un chant de funérailles, où c'est la Mort qui +parle, l'un des derniers composés en saxon, d'un christianisme terrible, +et qui en même temps semble sortir des plus noires profondeurs de +l'Edda. Le mètre, bref, tinte brusquement à coups pressés comme le glas +d'une cloche. Il semble qu'on entende les sourds répons retentissants +qui roulent dans l'église pendant que la pluie fouette les vitraux +ternes, que les nuages déchirés roulent lugubrement dans le ciel, et que +les yeux, fixés sur la face pâle du mort, sentent d'avance l'horreur de +la fosse humide où les vivants vont le jeter[63]. + +[Footnote 60: V. Jouffroy, _Problème de la destinée humaine_.] + +[Footnote 61: Michelet, préface de _la Renaissance_. Didion, _Histoire +de Dieu_.] + +[Footnote 62: Vers 680. Voyez _Codex Exoniensis_, publié par Thorpe.] + +[Footnote 63: Conybeare's _Illustrations_, 222.] + + «Pour toi une maison fut bâtie--avant que tu fusses né.--Pour toi + un moule fut façonné--avant que tu fusses sorti de ta mère;--sa + hauteur n'est point marquée,--ni sa profondeur mesurée;--il ne + sera point fermé,--si long que soit le temps,--jusqu'à ce que je + t'amène--là où tu resteras,--jusqu'à ce que je mesure--toi et les + mottes de la terre.--Ta maison n'est pas à haute charpente.--Elle + n'est pas haute, elle est basse--quand tu es dedans.--L'entrée + est basse.--Les côtés ne sont pas hauts.--Le toit est bâti--tout + près de ta poitrine.--Ainsi tu habiteras--dans la terre + froide,--obscure et noire,--qui pourrit tout.--Sans portes est + cette maison,--et il fait sombre au dedans.--Là, tu es solidement + retenu,--et la mort tient la clef.--Hideuse est cette maison de + terre,--et il est horrible d'habiter dedans.--Là, tu + habiteras,--et les vers avec toi.--Là, tu es déposé,--et tu + quittes tes amis.--Tu n'as pas d'ami--qui veuille venir avec + toi.--Qui jamais s'enquerra--si cette maison t'agrée!--Qui jamais + ouvrira--pour toi la porte,--et te cherchera!--Car bientôt tu + deviens hideux,--et odieux à regarder.» + +Jérémie Taylor a-t-il trouvé une peinture plus lugubre? Les deux +poésies religieuses, la chrétienne et la païenne, sont si voisines, +qu'elles peuvent fondre ensemble leurs disparates, leurs images et leurs +légendes. Dans l'histoire de Beowulf, toute païenne, Dieu apparaît comme +un Odin plus puissant et plus calme, et ne diffère de l'autre que comme +un Bretwalda sédentaire diffère d'un chef de bandits aventurier et +héros. Les monstres scandinaves, les Iotes ennemis des Ases ne se sont +point évanouis; seulement ils descendent de Caïn, et des géants noyés +par le déluge[64]; l'enfer nouveau est presque le Nastrond antique, +«mortellement glacé, plein d'aigles sanglants et de serpents pâles;» et +le formidable jour du jugement dernier, où tout croulera en poussière +pour faire place à un monde plus pur, ressemble à la destruction finale +de l'Edda, à «ce crépuscule des dieux,» qui s'achèvera par une +renaissance victorieuse, et par une joie éternelle «sous un soleil plus +beau.» + +[Footnote 64: Kemble, t. I, liv. I, XII. Dans ce chapitre il a rassemblé +une foule de traits qui marquent la persistance de l'ancienne +mythologie.] + +Par cette conformité naturelle, ils se sont trouvés capables de faire +des poëmes religieux qui sont de véritables poëmes; on n'est puissant +dans les oeuvres de l'esprit que par la sincérité du sentiment personnel +et original. S'ils peuvent conter des tragédies bibliques, c'est qu'ils +ont l'âme tragique et à demi biblique. Ils mettent dans leurs vers, +comme les vieux prophètes d'Israël, leur véhémence farouche, leurs +haines meurtrières, leur fanatisme, et tous les frémissements de leur +chair et de leur sang. Un d'entre eux, dont le poëme est mutilé, a conté +l'histoire de Judith; avec quel souffle, on va le voir; il n'y a qu'un +barbare pour montrer en traits si forts l'orgie, le tumulte, le meurtre, +la vengeance et le combat: + + «Alors and Holopherne--fut échauffé par le vin.--Dans les salles + de ses convives,--il poussa des éclats de rire et des cris,--il + hurla et rugit,--de sorte que les enfants des hommes--purent + entendre de loin--quelle clameur, quelle tempête de + cris--poussait le chef terrible,--excité et enflammé par le + vin.--Les coupes profondes--furent souvent portées--derrière les + bancs.--De sorte que l'homme pervers,--le farouche distributeur + de richesses,--lui et ses hommes,--pendant tout le + jour--s'enivrèrent de vin,--jusqu'à ce qu'ils fussent + tombés,--gisants et soûlés;--toute sa noblesse,--comme s'ils + étaient morts.» + +La nuit venue, il commande que l'on conduise dans sa tente «la vierge +illustre, la jeune fille brillante comme une fée;» puis, étant allé la +retrouver, il s'affaisse ivre au milieu de son lit. Le moment était venu +pour «la fille du Créateur, pour la sainte femme.» + + «Elle saisit le païen--fortement par la chevelure,--elle le tira + par les membres--vers elle ignominieusement.--Et l'homme + malfaisant,--odieux,--fut livré à sa volonté.--La femme aux + cheveux tressés--frappa le détestable ennemi--avec l'épée + rouge--jusqu'à ce qu'elle eût tranché à demi son cou.--De sorte + qu'il était gisant,--évanoui et blessé à mort.--Il n'était pas + encore mort, ni tout à fait sans vie.--Elle frappa alors + violemment,--la femme glorieuse en force!--une seconde fois,--le + chien païen,--jusqu'à ce que sa tête--eût roulé sur le + sol.--L'ignoble carcasse gisait sans vie;--son âme alla tomber + sous l'abîme,--et là fut plongée au fond,--attachée avec du + soufre,--blessée éternellement par les vers.--Enchaîné dans les + tourments,--durement emprisonné, il brûle dans l'enfer.--Après sa + vie,--englouti dans les ténèbres,--il ne peut plus espérer--qu'il + s'échappera de cette maison des vers.--Mais il restera + là,--toujours et toujours,--sans fin, dorénavant--dans cette + caverne--vide des joies de l'espoir.» + +Quelqu'un a-t-il entendu un plus âpre accent de haine satisfaite? Quand +Clovis eut écouté la Passion, il s'écria: «Que n'étais-je là avec mes +Francs!» Pareillement ici le vieil instinct guerrier s'enflammait au +contact des guerres hébraïques. Sitôt que Judith est rentrée, + + «Les hommes sous leurs casques--sortent de la sainte cité--dès + l'aurore.--Ils font gronder les boucliers.--Ils rugissent + bruyamment.--À ce cri se réjouissent--dans les bois le loup + maigre--et le corbeau décharné,--l'oiseau avide de carnage;--tous + les deux accourent de l'Ouest,--parce que les fils des hommes + ont--pensé à leur préparer--leur soûlée de cadavres.--Et vers eux + volent dans leurs sentiers--le rapide dévorateur, l'aigle--aux + plumes grises;--le milan de son bec recourbé--chante la chanson + d'Hilda.--Les nobles guerriers s'avancèrent,--les hommes aux + cottes de mailles, vers la bataille,--armés de boucliers,--les + bannières gonflées....--Promptement ils firent voler--des pluies + de flèches,--serpents d'Hilda,--de leurs arcs de corne.--Il y + avait dans la plaine--une tempête de lances.--Furieusement se + déchaînaient--les ravageurs de la bataille.--Ils envoyaient leurs + dards--dans la foule des chefs....--Eux qui auparavant avaient + enduré--les reproches des étrangers,--les insultes des + païens,--leur payèrent à ce jeu des épées--tout ce qu'ils avaient + souffert.» + +Entre tous ces poëtes inconnus[65], il y en a un dont on sait le nom, +Coedmon, peut-être l'ancien Coedmon, l'inventeur du premier hymne, en +tout cas semblable à l'autre, et qui, repensant la Bible avec la vigueur +et l'exaltation barbare, a montré la grandeur et la fureur du sentiment +avec lequel les hommes de ce temps entraient dans leur nouvelle +religion. Lui aussi, il chante quand il parle; quand il nomme l'Arche, +c'est par une profusion de noms poétiques, «la maison flottante, la plus +grande des chambres flottantes, la forteresse de bois, le toit mouvant, +la caverne, le grand coffre de mer,» et dix autres. Chaque fois qu'il y +pense, il la voit intérieurement, comme une rapide apparition lumineuse, +et chaque fois sous une face nouvelle, tantôt ondulant sur les vagues +limoneuses entre deux bandes «d'écume,» tantôt allongeant sur l'eau son +ombre énorme, noire, haute comme celle «d'un château, «tantôt enfermant +dans ses «flancs caverneux» le fourmillement infini des animaux +entassés. Comme les autres, il combat de coeur avec Dieu; il triomphe, +en guerrier, de la destruction et de la victoire; et quand il conte la +mort de Pharaon, il balbutie ivre de colère, les regards troubles, parce +que le sang lui monte aux yeux.» Le peuple fut épouvanté,--le flot +terrible arriva sur eux.--Le vent frémissant--faisait un hurlement de +mort...--La mer vomissait du sang--il y avait une lamentation sur les +eaux...--L'obscurité de l'abîme commençait.--Les Égyptiens--s'étaient +retournés.--Ils fuyaient effrayés!--Ils sentirent la crainte jusqu'au +fond de leur coeur.--L'armée aurait bien voulu--rentrer dans son +pays.--Leur orgueil était abattu.--Une seconde fois le terrible +roulement des flots--vint les saisir.--Il n'y avait pas un d'eux qui pût +revenir,--pas un des guerriers qui pût rentrer dans sa maison.--La +Destinée, au milieu de leur course,--par derrière, les avait +enfermés.--Là où tout à l'heure la voie était ouverte,--roulait la mer +furieuse.--L'armée fut engloutie.--Les flots s'enflaient.--La tempête +montait--bien haut dans le ciel.--L'armée se lamentait.--Ils criaient, ô +douleur!--jusqu'à la nue ténébreuse,--d'une voix défaillante.--Avec un +frémissement affreux,--la fureur de l'Océan se déchaînait,--réveillée de +son sommeil.--Les terreurs se levaient,--et les cadavres roulaient.» + +[Footnote 65: Grein, _Bibliothek der Angelsæchsischen poesie_.] + +Le cantique de l'Exode est-il plus saccadé, plus véhément et plus +sauvage? Ces hommes peuvent parler de la création comme la Bible, +puisqu'ils parlent de la destruction comme la Bible. Ils n'ont qu'à +descendre dans leur fond intime ils y trouveront une émotion assez forte +pour tendre leur âme jusqu'au niveau du Tout-Puissant. Cette émotion +était déjà dans leurs légendes païennes, et Coedmon, pour raconter +l'origine des choses, n'a besoin que de trouver les anciens rêves, tels +qu'ils se sont fixés dans les prophéties de l'Edda. + + «Il n'y avait encore--rien qui fût,--sauf l'obscurité,--comme + d'une caverne;--mais le vaste abîme--s'ouvrait profond et + obscur,--étranger à son Seigneur,--sans forme encore et sans + usage.--Sur lui le roi sévère--tourna les yeux,--et contempla le + gouffre triste.--Il vit les noirs nuages--se presser sans + repos,--noirs, sous le ciel--sombre et désert.--Il fit d'abord, + l'éternel Seigneur!--le Père de toutes les créatures!--la terre + et le firmament.--Il mit en haut le firmament,--et cette vaste + étendue de la terre, il l'établit--par sa force redoutable,--le + tout-puissant Roi!...--La terre n'était pas encore--verte de + gazon;--mais l'Océan,--noir d'une obscurité éternelle,--au loin + et au large--couvrait les chemins déserts[66].» + +[Footnote 66: M. Kemble, 1, 407, a montré que l'analogie subsiste jusque +dans les images de ce chant et du morceau correspondant de l'Edda.] + +Ainsi parlera plus tard Milton, héritier des voyants hébreux, dernier +des voyants scandinaves, mais muni, pour développer sa pensée, de toutes +les ressources de l'éducation et de la civilisation latines. Et +néanmoins il n'ajoutera rien au sentiment primitif. On n'acquiert point +l'instinct religieux; on l'a dans le sang et on en hérite; il est ainsi +des autres, en premier lieu de l'orgueil, de l'indomptable énergie qui a +conscience d'elle-même, qui révolte l'homme contre toute domination, et +l'affermit contre toute douleur. Le Satan de Milton est déjà dans celui +de Coedmon, comme un tableau dans une esquisse; c'est que tous les deux +ont leur modèle dans la race; et Coedmon a trouvé ses originaux dans les +guerriers du Nord, comme Milton dans les puritains. + + «Pourquoi implorerais-je--sa faveur--ou m'inclinerais-je devant + lui--avec quelque obéissance?--Je puis être--un Dieu, comme + lui.--Debout avec moi!--forts compagnons,--qui ne me tromperez + pas dans cette lutte!--Guerriers au coeur hardi,--qui m'avez + choisi--pour votre chef!--Illustres soldats!--Avec de tels + guerriers, en vérité!--on peut choisir un parti;--avec de tels + combattants,--on peut saisir un poste.--Ils sont mes amis + zélés,--fidèles dans l'effusion de leur coeur.--Je puis, comme + leur chef,--gouverner dans ce royaume,--je n'ai pas besoin de + flatter personne,--je ne resterai plus dorénavant--son sujet!» + +Il est vaincu; sera-t-il plié? Il est précipité «dans la cité d'exil, +dans le séjour des gémissements et des haines âpres, dans la nuit +éternelle, hideuse, traversée de fumée et de flammes rouges;» va-t-il se +repentir? Il s'étonne d'abord, il se désespère; mais c'est le désespoir +d'un héros: + + «Est-ce là le lieu étroit[67]--où mon maître m'enferme?--Bien + différent, en effet, des autres--que nous connaissions--là-haut + dans le royaume du ciel!--Oh! si j'avais--le libre pouvoir de mes + mains,--et si je pouvais, pour un temps,--sortir!--seulement pour + un hiver,--moi et mon armée!--Mais des liens de + fer--m'entourent,--des noeuds de chaînes me tiennent abattu.--Je + suis sans royaume!--Les entraves de l'enfer--me serrent si + étroitement!--m'enlacent si durement.--Ici sont de larges + flammes,--au-dessus et au-dessous;--je n'ai jamais vu--de + campagne plus hideuse.--Ce feu ne languit jamais;--sa chaleur + monte par-dessus l'enfer.--Les anneaux qui m'entourent,--les + menottes qui mordent ma chair--m'empêchent d'avancer,--m'ont + barré mon chemin;--mes pieds sont liés,--mes mains + emprisonnées.--Voilà où Dieu m'a confiné.» + +[Footnote 67: Ce début est dans Milton. On pense que, par l'érudit +Junius, il a pu avoir quelque connaissance de ce poëme.] + +Puisqu'il n'y a rien à faire contre lui, c'est à sa nouvelle créature, à +l'homme, qu'il faut s'en prendre; à qui a tout perdu, la vengeance +reste; et si le vaincu peut l'avoir, il se trouvera heureux, «il +reposera doucement, même sous les chaînes» dont il est chargé. + + +VII + +C'est ici que s'est arrêtée la culture étrangère; par delà le +christianisme, elle n'a pu greffer sur ce tronc barbare aucun rameau +fructueux ni vivant. Toutes les circonstances qui ailleurs avaient +adouci la séve sauvage, manquaient ici. Les Saxons avaient trouvé la +Bretagne abandonnée des Romains; ils n'avaient point subi comme leurs +frères du continent l'ascendant d'une civilisation supérieure; ils ne +s'étaient point mêlés aux habitants du sol; ils les avaient toujours +traités en ennemis ou en esclaves, poursuivant comme des loups ceux qui +s'étaient réfugiés dans les montagnes de l'Ouest, exploitant comme des +bêtes de somme ceux qu'ils avaient conquis avec le sol. Tandis que les +Germains de la Gaule, de l'Italie et de l'Espagne devenaient Romains, +les Saxons gardant leur langue, leur génie et leurs moeurs, faisaient en +Bretagne une Germanie hors de la Germanie. Cent cinquante ans après la +conquête, l'importation du christianisme et le commencement d'assiette +acquise par la société qui se pacifiait, firent germer une sorte de +littérature, et l'on vit paraître Bède le Vénérable, plus tard Alcuin, +Jean Érigène et quelques autres, commentateurs, traducteurs, +précepteurs de barbares, qui essayaient non d'inventer, mais de +compiler, de trier ou d'expliquer dans la grande encyclopédie grecque et +latine ce qui pouvait convenir aux hommes de leur temps. Mais les +guerres danoises vinrent écraser cette humble plante qui d'elle-même eût +avorté[68]. Quand Alfred[69] le libérateur devint roi, «il y avait +très-peu d'ecclésiastiques, dit-il, de ce côté de l'Humber, qui pussent +comprendre en anglais leurs prières latines, ou traduire aucune chose +écrite du latin en anglais. Au delà de l'Humber, je pense qu'il n'y en +avait guère; il y en avait si peu, qu'en vérité je ne me rappelle pas un +seul homme qui en fût capable, au sud de la Tamise, quand je pris le +royaume.» Il essaya, comme Charlemagne, d'instruire ses sujets, et mit +en saxon à leur usage plusieurs livres, surtout des livres moraux, entre +autres la _Consolation de Boëce_; mais cette traduction même témoigne de +la barbarie des auditeurs. Il récrit le texte pour l'approprier à leur +intelligence; les jolis vers de Boëce, un peu prétentieux, travaillés, +élégants, peuplés de souvenirs classiques, d'un style raffiné et serré, +digne de Sénèque, se changent en une prose naïve, longue, traînante, et +pourtant hachée, semblable à un conte de fées qu'une nourrice fait à un +enfant, expliquant tout, recommençant et brisant les phrases, tournant +dix fois autour d'un détail, tant il faut descendre pour se mettre au +niveau de cet esprit tout neuf, qui n'a jamais pensé et ne sait +rien[70]. + +[Footnote 68: Ils sentent eux-mêmes leur impuissance et leur +décrépitude. Bède, divisant l'histoire du monde en six périodes, dit que +la cinquième, qui s'étend du retour de Babylone à la naissance du +Christ, est la période sénile; la sixième est la présente, _ætas +decrepita_, _totius morte sæculi consummanda_.] + +[Footnote 69: Mort en 901. Adlhem, mort en 709. Bède, mort en 735. +Alcuin vivait sous Charlemagne, Érigène sous Charles le Chauve.] + +[Footnote 70: Voici le latin de Boëce, si étudié, si joli, et qu'on ne +saurait rendre en français. + + «Quondam funera conjugis + Vates Threicius gemens, + Postquam flebilibus modis + Silvas currere, mobiles + Amnes stare coegerat, + Junxitque intrepidum latus + Sævis cerva leonibus, + Nec visum timuit lepus + Jam cantu placidum canem; + Cum flagrantior intima + Fervor pectoris ureret, + Nec qui cuncta subegerant + Mulcerent dominum modi; + Immites superos querens, + Infernas adiit domos. + Illic blanda sonantibus + Chordis carmina temperans, + Quidquid præcipuis Deæ + Matris fontibus hauserat, + Quod luctus dabat impotens, + Quod luctum geminans amor, + Deflet Tartara commovens, + Et dulci veniam prece + Umbrarum dominos rogat. + Stupet tergeminus novo + Captus carmine janitor; + Quæ sontes agitant metu + Ultrices scelerum Deæ + Jam moestæ lacrymis madent. + Non Ixionium caput + Velox præcipitat rota, + Et longa site perditus + Spernit flumina Tantalus. + Vultur dum satur est modis + Non traxit Tityi jecur. + Tandem, vincimur, arbiter + Umbrarum miserans ait. + Donemus comitem viro + Emptam carmine conjugem. + Sed lex dona coerceat, + Nec, dum Tartara liquerit, + Fas sit lumina flectere. + Quis legem det amantibus! + Major lex fit amor sibi. + Heu! noctis prope terminos + Orpheus Eurydicem suam + Vidit, perdidit, occidit. + Vos hæc fabula respicit, + Quicunque in superum diem + Mentem ducere quæritis. + Nam qui tartareum in specus + Victus lumina flexerit, + Quidquid præcipuum trahit + Perdit, dum videt inferos. + (Livre III, metrum 12)] + + «Il arriva autrefois qu'il y avait un joueur de harpe dans le + pays qu'on appelait Thrace; c'était un pays en Grèce. Ce joueur + de harpe était extraordinairement bon. Son nom était Orphée. Il + avait une femme très-bonne, elle s'appelait Eurydice. Alors les + gens commencèrent à dire de ce joueur de harpe, qu'il savait si + bien jouer de la harpe que les bois dansaient et que les pierres + se remuaient au son, et que les bêtes sauvages accouraient à lui + et restaient là comme si elles eussent été apprivoisées, si + tranquilles que, quand même des hommes ou des chiens venaient + contre elles, elles ne les évitaient pas. Et on dit aussi que la + femme du joueur de harpe mourut et que son âme fut conduite en + enfer. Alors le joueur de harpe devint très-triste, si bien qu'il + ne pouvait plus demeurer avec les autres hommes; mais il allait + dans les bois, et s'asseyait sur les montagnes, la nuit comme le + jour, et pleurait et jouait de la harpe; alors les bois se + remuaient et les rivières s'arrêtaient, et nul cerf ne fuyait les + lions, et nul lièvre les chiens; et nulle bête ne ressentait peur + ou haine des autres, à cause de la douceur du son. Alors il + sembla au joueur de harpe que rien ne lui plaisait plus dans ce + monde. Alors il pensa qu'il pourrait aller trouver les dieux de + l'enfer, et essayer de les adoucir avec sa harpe, et les prier de + lui rendre sa femme.» + +Voilà comme on parle quand on veut faire entrer une pensée bégayante. +Boëce avait pour lecteurs des sénateurs, des hommes cultivés qui +entendaient aussi bien que nous les moindres allusions mythologiques; +toutes ces allusions, Alfred est obligé de les reprendre, de les +développer, à la façon d'un père ou d'un maître qui prend entre ses +genoux son petit garçon, lui contant les noms, qualités, crimes, +châtiments que le latin ne fait qu'indiquer; mais l'ignorance est telle +que le précepteur lui-même aurait besoin d'être averti; il prend les +Parques pour les Furies, et donne gratuitement trois têtes à Caron comme +à Cerbère. Enfin, voici Orphée devant Pluton: + + «Quand il eut longtemps et longtemps joué de la harpe, alors + parla le roi des habitants de l'enfer. Et il dit: Donnons à + l'homme sa femme. Car il l'a gagnée par sa musique. Il lui + commanda alors de bien faire attention de ne pas regarder par + derrière après qu'il serait parti, et dit que, s'il regardait par + derrière, il perdrait sa femme. Mais les hommes ont beaucoup de + peine, si même ils le peuvent, à retenir leur amour. Las! las! + Voilà qu'Orphée emmena sa femme avec lui jusqu'à ce qu'il fût + venu à la borne de la lumière et de l'obscurité. Puis venait + après lui sa femme. Quand il fut arrivé à la lumière, il regarda + derrière lui du côté de sa femme. Alors aussitôt elle fut perdue + pour lui.» + +Nul ornement dans ce récit; nulle finesse comme dans l'original; Alfred +a bien assez de se faire comprendre. Que va devenir entre ses mains la +noble morale platonicienne, l'adroite interprétation imitée de +Jamblique et de Porphyre? Tout s'alourdit. Il faut appeler ici les +choses par leur nom, appliquer les yeux des gens sur une grosse idée +bien visible. Encore celle-ci est peut-être trop relevée pour eux: + + «Cette fable apprend à tout homme qui veut fuir les ténèbres de + l'enfer et arriver à la lumière du vrai bien, à ne point regarder + ses anciens vices, de façon à les pratiquer derechef aussi + pleinement qu'auparavant. Car quiconque, avec une pleine volonté, + tourne son âme vers les vices qu'il avait auparavant quittés, et + les pratique, ils lui agréent pleinement, il ne pense jamais à + les quitter, et il perd tout son ancien bien, si derechef il ne + s'amende.» + +Le sermon est approprié à son auditoire de thanes; les Danois, qu'Alfred +venait de convertir par l'épée, avaient besoin d'une morale claire. Si +on leur eût traduit exactement les derniers mots de Boëce, ils auraient +ouvert de grands yeux stupides et se seraient endormis. + +C'est que tout le talent d'une âme inculte gît dans la force et dans la +sincérité de ses sensations. Hors de là, elle est impuissante; l'art de +penser et de raisonner est au-dessus d'elle. Ceux-ci perdent tout génie +en perdant leur fièvre ardente. Ils balbutient gauchement et lourdement +de sèches chroniques, sortes d'almanachs historiques. Vous diriez des +paysans qui, en sortant du labour, viennent inscrire avec de la craie, +sur une table enfumée, la date d'une disette, le prix du blé, les +changements de temps et les décès[71]. De même, à côté des maigres +chroniques de la Bible qui bégayent la suite des règnes et des +massacres juifs, se déploient l'exaltation des Psaumes et le délire des +prophéties. Le même poëte lyrique peut être tour à tour une brute et un +homme de génie, parce que son génie vient et s'en va comme une maladie, +et qu'au lieu de le posséder, il le subit: + +[Footnote 71: Ingram's _Saxon chronicle_.] + + «Année du Seigneur, 611. Cette année Cynegills succéda à la + royauté dans le Wessex et l'occupa trente et un hivers. Cynegills + était le fils de Céol, Céol celui de Cutha, Cutha celui de + Cyuric. + + «614. Cette année Cynegills et Cwichelin combattirent à Bampton, + et tuèrent deux mille quarante-six Gallois. + + «678. Cette année apparut une comète en août, et elle brilla + chaque matin pendant trois mois, comme un rayon de + soleil.--L'évêque Wilfrid ayant été chassé de son évêché par le + roi Everth, deux évêques furent consacrés à sa place. + + «901. Cette année mourut Alfred, le fils d'Ethelwolf, six jours + avant la messe de tous les saints. Il était roi de toute la + nation anglaise, excepté de cette partie qui était sous le + pouvoir des Danois. Il tint le gouvernement trente hivers, moins + un an et demi. Et alors Edward, son fils, prit le gouvernement. + + «902. Cette année il y eut un grand combat dans l'Holme entre les + hommes de Kent et les Danois. + + «1077. Cette année furent réconciliés le roi des Franks et + Guillaume, roi d'Angleterre; mais cela ne dura que peu de temps. + Cette année Londres fut brûlée, la nuit d'avant l'Assomption de + sainte Marie, si terriblement qu'elle ne l'avait jamais été + autant depuis qu'elle fut bâtie.» + +Ainsi parlent avec une sécheresse monotone les pauvres moines qui, après +Alfred, compilent et notent les gros événements visibles; de loin en +loin, quelques réflexions pieuses, un mouvement de passion, rien de +plus. Au dixième siècle, on voit le roi Edgard donner un manoir à un +évêque à condition qu'il mettra en saxon la règle monastique écrite en +latin par saint Benoît. Alfred lui-même est presque le dernier des +hommes cultivés; il ne l'est devenu, comme Charlemagne, qu'à force de +volonté et de patience. En vain les grands esprits de ce temps essayent +de s'accrocher aux débris de la belle civilisation antique, et de se +soulever au-dessus de la tumultueuse et fangeuse ignorance où les autres +clapotent; ils se soulèvent presque seuls, et, eux morts, les autres se +renfoncent dans leur bourbe. C'est la bête humaine alors qui est +maîtresse; l'esprit ne peut trouver sa place parmi les révoltes et les +appétits du sang, de l'estomac et des muscles. Même dans le petit cercle +où il travaille, son labeur n'aboutit pas. Le modèle qu'il s'est proposé +l'opprime et l'enchaîne dans une imitation qui le rétrécit; il n'aspire +qu'à bien copier; il fait des assemblages de centons qu'il appelle vers +latins; il s'étudie à retrouver les tournures vérifiées des bons +modèles; il n'arrive qu'à fabriquer un latin emphatique, gâté, hérissé +de disparates. En fait d'idées, les plus profonds récrivent les +doctrines mortes d'auteurs morts. Ils font des manuels de théologie et +de philosophie d'après les Pères; Érigène, le plus docte, va jusqu'à +reproduire les vieilles rêveries compliquées de la métaphysique +alexandrine. À quelle distance ces spéculations et ces réminiscences +planent-elles au-dessus de la grande foule barbare qui hurle et s'agite +dans les bas-fonds? nulle parole ne peut le dire. Il y a tel roi de +Kent, au septième siècle, qui ne sait pas écrire. Figurez-vous des +bacheliers en théologie qui disserteraient devant un auditoire de +charretiers, non pas de charretiers parisiens, mais de charretiers tels +qu'il y en a encore aujourd'hui en Auvergne ou dans les Vosges. Seul +parmi ces clercs qui pensent en écoliers studieux d'après leurs chers +auteurs, et sont doublement séparés du monde à titre d'hommes de collége +et à titre d'hommes de couvent, Alfred, à titre de laïque et d'esprit +pratique, descend par ses traductions en langue saxonne, par ses vers +saxons, à la portée de son public; et l'on a vu que son effort, comme +celui de Charlemagne, s'est trouvé vain. Il y avait un mur +infranchissable entre la savante littérature ancienne et l'informe +barbarie présente. Incapables d'entrer dans l'ancien moule, et obligés +d'entrer dans l'ancien moule, ils le tordaient. Faute de pouvoir refaire +les idées, ils refaisaient le mètre. Ils tâchaient d'éblouir leurs +collègues en versification par le raffinement de la facture et le +prestige de la difficulté vaincue. Pareillement, dans nos colléges, les +bons élèves imitent les coupes savantes et la symétrie de Claudien +plutôt que l'aisance et la variété de Virgile. Ils se mettaient des fers +aux pieds, et prouvaient leur force en courant avec leurs entraves. Ils +s'imposaient les règles de la rime moderne avec les règles de la +quantité antique. Ils y ajoutaient l'obligation de commencer chaque vers +par la même lettre que le précédent. Quelques-uns, comme Adlhem, +écrivaient des acrostiches carrés, où le premier vers, répété à la fin, +se retrouvait encore sur la gauche et sur la droite du morceau; ainsi +formé par les premières et dernières lettres de tous les vers, il +embrasse toute la pièce, et le morceau de poésie ressemble à un morceau +de tapisserie. Étranges tours de force littéraires, qui transforment les +poëtes en artisans; ils témoignent de la contrariété qui opposait alors +la culture et la nature et gâtait à la fois la forme latine et l'esprit +saxon. + +Par delà cette barrière, qui séparait invinciblement la civilisation de +la barbarie, il y en avait une autre non moins forte qui séparait le +génie saxon du génie latin. La puissante imagination germanique, où les +visions éclatantes et obscures affluent subitement et débordent par +saccades, faisait contraste avec l'esprit raisonneur dont les idées ne +se rangent et ne se développent qu'en files régulières, en sorte que si +le barbare, dans ses essais classiques, gardait quelque portion de ses +instincts primitifs, il ne parvenait qu'à produire une sorte de monstre +grotesque et affreux. Un d'entre eux, cet Adlhem, parent du roi Ina, qui +sur le pont de la ville chantait à la fois des ballades profanes et des +hymnes sacrées, trop imbu de la poésie nationale pour imiter simplement +les modèles antiques, décora les vers latins et la prose latine de toute +«la pompe anglaise[72].» Vous diriez d'un barbare qui arrache une flûte +aux mains exercées d'un artiste du palais d'Auguste, pour y souffler à +pleine poitrine comme dans une trompe mugissante d'auroch. La langue +sobre des orateurs et des administrateurs romains se charge, sous sa +main, d'images excessives et incohérentes. Il accouple violemment les +mots par des alliances imprévues et extravagantes; il entasse les +couleurs; il atteint le galimatias extraordinaire et inintelligible des +derniers scaldes. En effet, c'est un scalde qui latinise, et transporte +dans son nouveau langage les ornements de la poésie scandinave, entre +autres la répétition de la même lettre, tellement que, dans une de ses +épîtres, il y a quinze mots de suite qui commencent de même, et que, +pour compléter ce nombre de quinze, il met un barbarisme grec parmi les +mots latins[73]. Maintes fois chez les autres, chez les légendaires, on +retrouvera cette déformation du latin violenté par l'afflux de +l'imagination trop forte. Celle-ci éclate jusque dans leur pédagogie et +leur science. Alcuin, dans les dialogues qu'il compose pour le fils de +Charlemagne, emploie en manière de formules les petites phrases +poétiques et hardies qui pullulent dans la poésie nationale. «Qu'est-ce +que l'hiver? L'exil de l'été.--Qu'est-ce que le printemps? Le peintre de +la terre.--Qu'est-ce que l'année? Le quadrige du monde.--Qu'est-ce que +le soleil? La splendeur de l'univers, la beauté du firmament, la grâce +de la nature, la gloire du jour, le distributeur des heures.--Qu'est ce +que la mer? Le chemin des audacieux, la frontière de la terre, +l'hôtellerie des fleuves, la source des pluies.» Bien plus, il achève +ses instructions par des énigmes dans le goût des scaldes, comme on en +trouve encore dans les vieux manuscrits avec les chants barbares. +Dernier trait du génie national, qui, lorsqu'il travaille à comprendre +les choses, laisse de côté la déduction sèche, nette, suivie, pour +employer l'image bizarre, lointaine, multipliée, et remplace l'analyse +par l'intuition. + +[Footnote 72: Mot de Guillaume de Malmesbury.] + +[Footnote 73: Primitus (pantorum procerum prætorumque pio potissimum +paternoque præsertim privilegio) panegyricum poemataque passim prosatori +sub polo promulgantes, stridula vocum symphonia ac melodiæ cantilenæque +carmine modulaturi hymnizemus.] + + +VIII + +Telle est cette race, la dernière venue, qui, dans la décadence de ses +soeurs, la grecque et la latine, apporte dans le monde une civilisation +nouvelle avec un caractère et un esprit nouveaux. Inférieure en +plusieurs endroits à ses devanciers, elle les surpasse en plusieurs +autres. Parmi ses bois, ses boues et ses neiges, sous son ciel inclément +et triste, dans sa longue barbarie, les instincts rudes ont pris +l'empire; le Germain n'a point acquis l'humeur joyeuse, la facilité +expansive, le sentiment de la beauté harmonieuse; son grand corps +flegmatique est resté farouche et roide, vorace et brutal; son esprit +inculte et tout d'une pièce est demeuré enclin à la sauvagerie et rétif +à la culture. Alourdies et figées, ses idées ne savent pas s'étaler +aisément, abondamment, avec une suite naturelle et une régularité +involontaire. Mais cet esprit exclu du sentiment du beau n'en est que +plus propre au sentiment du vrai. La profonde et poignante impression +qu'il reçoit du contact des objets et qu'il ne sait encore exprimer que +par un cri, l'exemptera plus tard de la rhétorique latine, et se +tournera vers les choses aux dépens des mots. Bien plus, sous la +contrainte du climat et de la solitude, par l'habitude de la résistance +et de l'effort, le modèle idéal s'est déplacé pour lui; ce sont les +instincts virils et moraux qui ont pris l'empire, et parmi eux, le +besoin d'indépendance, le goût des moeurs sérieuses et sévères, +l'aptitude au dévouement et à la vénération, le culte de l'héroïsme. Ce +sont là les rudiments et les éléments d'une civilisation plus tardive, +mais plus saine, moins tournée vers l'agrément et l'élégance, moins +fondée sur la justice et la vérité[74]. En tout cas, jusqu'ici, la race +est intacte, intacte dans sa grossièreté primitive; la culture qui lui +est venue de Rome, n'a pu ni la développer, ni la déformer. Si le +christianisme y est entré, c'est par des affinités naturelles et sans +altérer le génie natif. Voici venir une nouvelle conquête qui, cette +fois, avec des idées apporte aussi des hommes. Mais les Saxons, selon +l'usage des races germaines, races vigoureuses et fécondes, ont +multiplié énormément depuis six siècles; il y en a peut-être deux +millions en ce moment, et l'armée normande est de soixante mille +hommes[75]. Ces Normands ont beau s'être altérés, francisés; d'origine +et par quelque reste d'eux-mêmes ils sont parents de leurs vaincus. Ils +ont beau importer leurs moeurs et leurs poëmes, faire entrer dans la +langue un tiers de ses mots; cette langue reste toute germanique, de +fonds et de substance[76]; si sa grammaire change, c'est d'elle-même, +par sa propre force, dans le même sens que ses parentes du continent. Au +bout de trois cents ans, ce sont les conquérants qui sont conquis; c'est +l'anglais qu'ils parlent; c'est le sang anglais qui, par les mariages, a +fini par maîtriser le sang normand dans leurs veines. Après tout, la +race demeure saxonne. Si le vieux génie poétique disparaît après la +conquête, c'est comme un fleuve qui s'enfonce et coule sous terre. Il en +sortira dans cinq cents ans. + +[Footnote 74: En Islande, patrie des plus farouches rois de la mer, il +n'y a plus de crimes; les prisons ont été employées à d'autres usages; +les seules punitions sont des amendes.] + +[Footnote 75: _Pictorial history_, I, 249. «Toutes les villes, et même +les villages et les hameaux que possède aujourd'hui l'Angleterre, +paraissent avoir existé depuis les temps saxons.... La division actuelle +en paroisses est presque sans altération celle du dixième siècle.» + +D'après le _Doomsday-book_, M. Turner évalue à trois cent mille le +nombre des chefs de famille indiqués. Si chaque famille est de cinq +personnes, cela fait un million cinq cent mille. Il ajoute cinq cent +mille pour les quatre comtés du Nord, pour Londres et plusieurs grandes +villes, pour les moines et le clergé des campagnes qui ne sont point +comptés.... Il faut n'accepter ces chiffres que sous toute réserve. +Néanmoins ils sont d'accord avec ceux de Mackintosh, de George Chalmers +et de plusieurs autres; beaucoup de faits prouvent que la population +saxonne était très-nombreuse, et tout à fait hors de proportion avec la +population normande.] + +[Footnote 76: Warton, _History of English poetry_. Préface.] + + + + +CHAPITRE II. + +Les Normands. + + I. Formation et caractère de l'homme féodal. + + II. Expédition et caractère des Normands.--Contraste des + Normands et des Saxons.--Les Normands sont Français.--Comment + ils sont devenus Français.--Leur goût et leur + architecture.--Leur curiosité et leur littérature.--Leur + chevalerie et leurs amusements.--Leur tactique et leur succès. + + III. Forme d'esprit des Français.--Deux traits principaux: les + idées distinctes et les idées suivies.--Construction + psychologique de l'esprit français.--Narrations prosaïques, + manque de coloris et de passion, facilité et + bavardage.--Logique et clarté naturelle, sobriété, grâce et + délicatesse, finesse et moquerie.--L'ordre et + l'agrément.--Quel genre de beauté et quelle sorte d'idées les + Français ont apportés dans le monde. + + IV. Les Normands en Angleterre.--Leur situation et leur + tyrannie.--Ils importent leur littérature et leur langue.--Ils + oublient leur littérature et leur langue.--Peu à peu ils + apprennent l'anglais.--Peu à peu l'anglais se francise. + + V. Ils traduisent en anglais des livres français.--Paroles de + sir John Mandeville.--Layamon, Robert de Gloucester, Robert de + Brunne.--Ils imitent en anglais la littérature + française.--Manuels moraux, chansons, fabliaux, chansons de + Geste.--Éclat, frivolité et vide de cette culture + française.--Barbarie et ignorances de cette civilisation + féodale.--La chanson de Geste de Richard Coeur de Lion, et les + voyages de sir John de Mandeville.--Pauvreté de la littérature + importée et implantée en Angleterre.--Pourquoi elle n'a point + abouti sur le continent ni en Angleterre. + + VI. Les Saxons en Angleterre.--Persistance de la nation + saxonne, et formation de la constitution + anglaise.--Persistance du caractère saxon et formation du + caractère anglais. + + VII. Opposition du héros populaire en France et en + Angleterre.--Les fabliaux du Renard et les ballades de Robin + Hood.--Comment le caractère saxon maintient et prépare la + liberté politique.--Opposition de l'état des communes en + France et en Angleterre.--Théorie de la constitution anglaise + par sir John Fortescue.--Comment la constitution de la nation + saxonne maintient et prépare la liberté politique.--Situation + de l'Église et précurseurs de la Réforme en + Angleterre.--Pierre Plowman et Wyclef.--Comment le caractère + saxon et la situation de l'Église normande préparent la + réforme religieuse.--Inachèvement et impuissance de la + littérature nationale.--Pourquoi elle n'a pas abouti. + + +I + +Il y avait déjà un siècle et demi que sur le continent, dans +l'affaissement et la dissolution universelle, une nouvelle société +s'était faite et de nouveaux hommes avaient surgi. Contre les Normands +et les brigands, les braves à la fin avaient fait ferme. Ils avaient +planté leurs pieds dans le sol, et le chaos mouvant des choses +croulantes s'était fixé par l'effort de leurs grands coeurs et de leurs +bras. À l'embouchure des fleuves, aux défilés des montagnes, sur la +lisière des marches dévastées, à tous les passages périlleux, ils +avaient bâti leurs forts, chacun le sien, chacun sur sa terre, chacun +avec sa bande de fidèles, et ils avaient vécu à la façon d'une armée +disséminée mais en éveil, campés et ligués dans leurs châteaux, les +armes en main, et en face de l'ennemi. Sous cette discipline un peuple +redoutable s'était formé, coeurs farouches dans des corps +athlétiques[77], incapables de contrainte, affamés d'actions violentes, +nés pour la guerre permanente, parce qu'ils s'étaient trempés dans la +guerre permanente, héros et brigands qui, pour sortir de leur solitude, +se lançaient dans les entreprises, et s'en allaient en Sicile, en +Portugal, en Espagne, en Livonie, en Palestine, en Angleterre, conquérir +des terres ou gagner le paradis. + +[Footnote 77: Voir, entre autres peintures de moeurs, les premiers +récits de la première croisade: Godefroy fend un Sarrasin jusqu'à la +ceinture.--En Palestine, une veuve était obligée, jusqu'à soixante ans, +de se marier, parce que nul fief ne pouvait rester sans défenseur.--Un +chef espagnol dit à ses hommes épuisés, après une bataille: «Vous êtes +trop las et trop blessés; mais venez vous battre avec moi contre cette +autre troupe; les blessures fraîches que nous recevrons nous feront +oublier celles que nous avons reçues.»--En ce temps-là, dit la +_Chronique générale d'Espagne_, les _rois_, comtes et nobles, et tous +les chevaliers, afin d'être prêts à toute heure, tenaient leurs chevaux +dans la salle où ils couchaient avec leurs femmes.] + + +II + +Le 27 septembre 1066, à l'embouchure de la Somme, on pouvait voir un +grand spectacle: quatre cents navires à grande voilure, plus de mille +bateaux de transport, et soixante mille hommes qui s'embarquaient. Le +soleil se levait magnifiquement après de longues pluies; les trompettes +sonnaient, les cris de cette multitude armée montaient jusqu'au ciel; à +perte de vue, sur la plage, dans la rivière largement étalée, sur la +mer qui s'ouvre au delà spacieuse et luisante, les mâts et les voiles se +dressaient comme une forêt, et la flotte énorme s'ébranlait sous le vent +du sud[78]. Le peuple qu'elle portait se disait originaire de Norvége, +et on eût pu le croire parent de ces Saxons qu'il allait combattre; mais +il avait avec lui une multitude d'aventuriers accourus par toutes les +routes, de près et de loin, du Nord et du Midi, du Maine et de l'Anjou, +du Poitou et de la Bretagne, de l'Île-de-France et de la Flandre, de +l'Aquitaine et de la Bourgogne[79], et lui-même, en somme, _était +Français_. + +[Footnote 78: Voir, pour tous les détails, _les Chroniques +anglo-normandes_, III, p. 4, citées par Aug. Thierry. J'ai vu moi-même +l'endroit et le paysage.] + +[Footnote 79: Sur trois colonnes d'attaque, à Hastings, il y en avait +deux formées par les auxiliaires. Au reste, les chroniqueurs ne se +trompent pas sur ce fait capital; ils sont tous d'accord pour déclarer +que l'Angleterre fut conquise par des Français.] + + +III + +Comment se fait-il qu'ayant gardé son nom il eût changé de nature, et +quelle série de rénovations avait fait d'un peuple germanique un peuple +latin? C'est que ce peuple, lorsqu'il vint en Neustrie, n'était ni un +corps de nation, ni une race pure. Ce n'était qu'une bande, et à ce +titre, épousant les femmes du pays, il faisait entrer dans ses enfants +la séve étrangère. C'était une bande scandinave, mais grossie par tous +les coquins courageux et par tous les malheureux désespérés qui +vaguaient dans le pays conquis[80], et à ce titre il recevait dans sa +propre substance la séve étrangère. D'ailleurs, si la troupe errante +s'était trouvée mélangée, la troupe établie l'avait été davantage; et la +paix, par ses infiltrations, autant que la guerre par ses recrues, était +venue altérer l'intégrité du sang primitif. Quand Rollon, ayant divisé +la terre au cordeau entre ses hommes, eut pendu les voleurs et ceux qui +leur donnaient assistance, des gens de tous les pays accoururent. La +sécurité, la bonne et «roide» justice étaient si rares qu'elles +suffisaient pour repeupler un pays[81]. Il appela les étrangers, disent +les vieux auteurs, «et fit un seul peuple de tant de gens de natures +diverses.» Ce ramassis de barbares, de réfugiés, de brigands, de colons +émigrés, parla si promptement roman ou français, que le second duc +voulant faire apprendre à son fils la langue danoise, fut obligé de +l'envoyer à Bayeux où elle était encore en usage. Les grosses masses +finissent toujours par faire le sang, et le plus souvent l'esprit et la +langue. C'est pourquoi ceux-ci, transformés, se dégourdirent vite: la +race fabriquée se trouva d'esprit alerte, bien plus avisée que les +Saxons, ses voisins d'outre-Manche, toute semblable à ses voisines de +Picardie, de Champagne et d'Île-de-France. «Les Saxons[82], dit un +vieil auteur, buvaient à l'envi, et consumaient jour et nuit leurs +revenus en festins, tandis qu'ils se contentaient d'habitations +misérables: tout au contraire des Français et des Normands qui faisaient +peu de dépense dans leurs belles et vastes maisons, étant d'ailleurs +délicats dans leur nourriture et soigneux dans leurs habits, jusqu'à la +recherche.» Les uns, encore alourdis par le flegme germanique, étaient +des ivrognes gloutons que secouait par accès l'enthousiasme poétique; +les autres, allégés par leur transplantation et leur mélange, sentaient +déjà se développer en eux les besoins de l'esprit. «Vous auriez pu voir, +chez eux, des églises s'élever dans chaque village, et des monastères +dans les cités, construits dans un style inconnu auparavant,» en +Normandie d'abord et tout à l'heure en Angleterre[83]. Le goût leur +était venu tout de suite, c'est-à-dire l'envie de plaire aux yeux, et +d'exprimer une pensée par des formes, une pensée neuve: l'arche +circulaire s'appuyait sur une colonne simple ou sur un faisceau de +colonnettes: les moulures élégantes s'arrondissaient autour des +fenêtres; la rosace s'ouvrait simple encore et semblable à la rose des +buissons, et le style normand se déployait original et mesuré entre le +style gothique dont il annonçait la richesse, et le style roman dont il +rappelait la solidité. + +[Footnote 80: Ce fut un pêcheur de Rouen, soldat de Rollon, qui tua le +duc de France à l'embouchure de l'Eure. Hastings, le fameux roi de mer, +était fils d'un laboureur des environs de Troyes.] + +[Footnote 81: «Au dixième siècle, dit Stendhal, un homme souhaitait deux +choses: 1º n'être pas tué; 2º avoir un bon habit de peau.»--_Voy._ ici +la _Chronique_ de Fontenelle.] + +[Footnote 82: Guillaume de Malmesbury.] + +[Footnote 83: _Pictorial history_, I, 615. Églises de Londres, de Sarum, +de Norwich, Durham, Chichester, Peterborough, Rochester, Hereford, +Glocester, Oxford, etc.--Guillaume de Malmesbury.] + +Avec le goût, aussi naturellement et aussi vite, la curiosité leur était +venue. Les peuples sont comme les enfants; chez les uns la langue se +délie aisément, et ils comprennent d'abord; chez les autres la langue se +délie péniblement, et ils comprennent tard. Ceux-ci avaient fait +lestement leur éducation, à la française. Les premiers en France, ils +avaient débrouillé le français, le fixant, l'écrivant, si bien, +qu'aujourd'hui nous entendons encore leurs codes et leurs poëmes. En un +siècle et demi, ils s'étaient cultivés au point de trouver les Saxons +«illettrés et grossiers[84].» Ce fut là leur prétexte pour les chasser +des abbayes et de toutes les bonnes places ecclésiastiques. Et, en +vérité, ce prétexte était aussi une raison, car ils haïssaient +d'instinct la lourdeur stupide. Entre la conquête et la mort du roi +Jean, ils établirent cinq cent cinquante-sept écoles en Angleterre. +Henri Beauclerc, fils du conquérant, fut instruit dans les sciences; +Henri II et ses trois fils l'étaient aussi; l'aîné, Richard Coeur de +Lion, fut poëte. Lanfranc, premier archevêque normand de Cantorbéry, +logicien subtil, discuta habilement sur la présence réelle; saint +Anselme, son successeur, le premier penseur du siècle, crut découvrir +une nouvelle preuve de l'existence de Dieu, et tenta de rendre la +religion philosophique en faisant de la raison le chemin de la foi; +certainement l'idée était grande, surtout au douzième siècle, et on ne +pouvait aller plus vite en besogne. Sans doute cette science est la +scolastique, et ces terribles in-folio tuent plus d'esprits qu'ils n'en +nourrissent; mais on commence comme on peut, et le syllogisme, même +latin, même théologique, est encore un exercice d'intelligence et une +preuve d'esprit. Parmi ces abbés du continent qui s'installent en +Angleterre, tel établit une bibliothèque; un autre, fondateur d'une +école, fait représenter à ses écoliers «le jeu de sainte Catherine;» un +autre écrit en latin poli des épigrammes «aiguisées comme celles de +Martial.» Ce sont là les plaisirs d'une race intelligente, avide +d'idées, d'esprit dispos et flexible, dont la pensée nette n'est point +offusquée comme celle des têtes saxonnes par les hallucinations de +l'ivresse et par les fumées de l'estomac vorace et rempli. Ils aiment +les entretiens, les récits d'aventures. À côté de leurs chroniqueurs +latins, Henri de Huntington, Guillaume de Malmesbury, hommes réfléchis +déjà, et qui savent non-seulement conter, mais juger parfois, ils ont +des chroniques rimées, en langue vulgaire, celle de Geoffroy Gaimar, de +Benoît de Sainte-Maure, de Robert Wace. Et croyez que leurs faiseurs de +vers ne seront pas stériles de paroles et ne les feront pas chômer de +détails. Ils sont causeurs, conteurs, diseurs par excellence, agiles de +langue et jamais à court. Chanteurs, point du tout; ils parlent, c'est +là leur fort, dans leurs poëmes comme dans leurs chroniques. Ils ont +écrit les premiers la chanson de Roland; par-dessus celle-là, ils en +accumulent une multitude sur Charlemagne et ses pairs, sur Arthur et +Merlin, sur les Grecs et les Romains, sur le roi Horn, sur Guy de +Warwick, sur tout prince et tout peuple. Leurs trouvères, comme leurs +chevaliers, prennent des deux mains chez les Gallois, chez les Francs, +chez les Latins, et se lancent en Orient, en Occident, dans le large +champ des aventures. Ils parlent à la curiosité comme les Saxons +parlaient à l'enthousiasme, et détrempent dans leurs longues narrations +claires et coulantes les vives couleurs des traditions germaines et +bretonnes: des batailles, des surprises, des combats singuliers, des +ambassades, des discours, des processions, des cérémonies, des chasses, +une variété d'événements amusants, voilà ce que demande leur imagination +agile et voyageuse. Au début, dans la chanson de Roland, elle se +contient encore; elle marche à grands pas, mais elle ne fait que +marcher. Bientôt les ailes lui viennent: les incidents se multiplient; +les géants et les monstres foisonnent; la vraisemblance disparaît, la +chanson du jongleur s'allonge en poëme sous la main du trouvère; il +parlerait, comme le vieux Nestor, cinq années ou même six années +entières, sans se lasser ni s'arrêter. Quarante mille vers, ce n'est +point trop pour contenter leur bavardage: esprit facile, abondant, +curieux, conteur, tel est le génie de la race; les Gaulois, leurs pères, +arrêtaient les voyageurs sur les routes pour leur faire conter des +nouvelles, et se piquaient comme eux «de bien se battre et de facilement +parler.» + +[Footnote 84: Mot d'Orderic Vital.] + +Avec les poëmes de chevalerie, ils ont la chevalerie; d'abord, il est +vrai, parce qu'ils sont robustes, et qu'un homme fort aime à se prouver +sa force en assommant ses voisins; mais aussi par désir de renommée et +par point d'honneur. Par ce seul mot, l'honneur, tout l'esprit de la +guerre est changé. Les poëtes saxons la peignaient comme une fureur +meurtrière, comme une folie aveugle qui ébranlait la chair et le sang et +réveillait les instincts de la bête de proie; les poëtes normands la +décrivent comme un tournoi. La nouvelle passion qu'ils y font entrer, +c'est la vanité et la galanterie; Guy de Warwick désarçonne tous les +chevaliers de l'Europe pour mériter la main de la sévère et dédaigneuse +Félice. Le tournoi lui-même n'est qu'une cérémonie, un peu brutale, à la +vérité, puisqu'il s'agit de casser des bras et des jambes, mais +brillante et française; faire parade d'adresse et de courage, étaler la +magnificence de ses habits et de ses armes, être applaudi et plaire aux +dames, de tels sentiments indiquent des hommes plus sociables, plus +soumis à l'opinion, moins concentrés dans la passion personnelle, +exempts de l'inspiration lyrique et de l'exaltation sauvage, doués d'un +autre génie, puisqu'ils sont enclins à d'autres plaisirs. + +Ce sont là les hommes qui, en ce moment, débarquaient en Angleterre pour +y importer de nouvelles moeurs et y importer un nouvel esprit, Français +de fond, d'esprit et de langue, quoique avec des traits propres et +provinciaux; entre tous, les plus positifs, attentifs au gain, +calculateurs, ayant les nerfs et l'élan de nos soldats, mais avec des +ruses et des précautions de procureurs; coureurs héroïques d'aventures +profitables; ayant voyagé en Sicile, à Naples, et prêts à voyager à +Constantinople, à Antioche, mais pour prendre le pays ou rapporter de +l'argent; politiques déliés, habitués, en Sicile, à louer leur valeur au +plus offrant, et capables, au plus fort de la croisade, de faire des +affaires, à l'exemple de leur Bohémond qui, devant Antioche, spéculait +sur la disette de ses alliés chrétiens et ne leur ouvrait la ville qu'à +condition de la garder pour lui; conquérants méthodiques et +persévérants, experts dans l'administration et féconds en paperasses, +comme ce Guillaume qui avait su organiser une telle expédition et une +telle armée, qui en tenait le rôle écrit, et qui allait cadastrer sur +son Domesdaybook toute l'Angleterre: seize jours après le débarquement +on vit à Hastings, par des effets sensibles, le contraste des deux +nations. + +Les Saxons «toute la nuit mangèrent et burent. Vous les eussiez vus +moult se démener, et saillir, et chanter,» avec les éclats d'une grosse +joie bruyante[85]. Au matin, ils serrèrent derrière leurs palissades les +masses compactes de leur lourde infanterie; et, la hache pendue au col, +ils attendirent l'assaut. Les Normands, hommes avisés, calculèrent les +chances du paradis et de l'enfer et voulurent mettre Dieu dans leurs +intérêts. Robert Wace, leur historien et leur compatriote, n'est pas +plus troublé par l'inspiration poétique qu'ils ne le sont par +l'inspiration guerrière; et, la veille de la bataille, il a l'esprit +aussi prosaïque et aussi lucide qu'eux[86]. Cet esprit parut aussi dans +la bataille. Ils étaient, pour la plupart, archers et cavaliers, bons +manoeuvriers, adroits et agiles. Taillefer le jongleur, qui demanda +l'honneur de frapper le premier coup, allait chantant, en vrai +volontaire français, et faisant des tours d'adresse[87]. Arrivé devant +les Anglais, il jeta trois fois sa lance, puis son épée en l'air, les +recevant toujours par la poignée; et les pesants fantassins d'Harold, +qui ne savaient que pourfendre les armures à coups de hache, +«s'émerveillèrent, l'un disant à l'autre que c'était enchantement.» Pour +Guillaume, entre vingt actions prudentes ou matoises, il fit deux bons +calculs qui, dans ce grand embarras, le tirèrent d'affaire. Il ordonna à +ses archers de tirer en l'air; ses flèches blessèrent beaucoup de Saxons +au visage, et crevèrent l'oeil d'Harold. Après cela, il feignit de fuir; +les Saxons, ivres de joie et de colère, quittèrent leurs retranchements, +et se livrèrent aux lances de ses cavaliers. Pendant le reste de la +guerre, ils ne surent que se lever par petites bandes, combattre +furieusement et se faire massacrer. La race forte, fougueuse et brutale +se jette sur l'ennemi à la façon d'un taureau sauvage; les habiles +chasseurs de Normandie la blessent avec dextérité, l'abattent et lui +mettent le joug. + +[Footnote 85: Robert Wace, roman de _Rou_.] + +[Footnote 86: + + Et li Normanz et li Franceiz + Tote nuit firent oreisons, + Et furent en aflicions. + De lor péchiés confèz se firent + As proveires les regehirent, + Et qui n'en out proveires prèz, + A son veizin se fist confèz, + Pour ço ke samedi esteit + Ke la bataille estre debveit. + Unt Normanz a pramis e voé, + Si com li cler l'orent loé, + Ke à ce jor mez s'il veskeient, + Char ni saunc ne mangeraient. + Giffrei, éveske de Coustances, + A plusors joint lor pénitances. + Cli reçut li confessions + Et dona li béneiçons.] + +[Footnote 87: + + Taillefer ki moult bien cantout + Sur un roussin qui tot alout, + Devant li dus alout cantant + De Kalermaine e de Rolant, + E d'Oliver et des vassals + Ki morurent à Roncevals. + Quant ils orent chevalchié tant + K'as Engleis vindrent aprismant: + «Sires, dist Taillefer, merci! + Jo vos ai languement servi. + Tut mon servise me debvez, + Hui, si vos plaist, me le rendez: + Por tout guerredun vos requier, + Et si vos voil forment preier, + Otreiez-mei, ke jo n'i faille, + Li primier colp de la bataille.» + Et li dus répont: «Je l'otrei.» + Et Taillefer point à desrei; + Devant toz li altres se mist, + Un Englez féri, si l'ocist. + De sos le pis, parmie la pance, + Li fist passer ultre la lance, + A terre estendu l'abati. + Poiz trait l'espée, altre féri. + Poiz a crié: «Venez, venez! + Ke fetes-vos? Férez, férez!» + Donc l'unt Englez avironé, + Al secund colp k'il ou doné. + (Robert Wace.)] + + +IV + +Qu'est-ce donc que cette race française qui, par les armes et les +lettres, fait, dans le monde une entrée si éclatante, et va dominer si +visiblement qu'en Orient, par exemple, on donnera son nom de Francs à +tous les peuples de l'Occident? En quoi consiste cet esprit nouveau, +inventeur précoce, ouvrier de toute la civilisation du moyen âge? Il y a +dans chaque esprit une action élémentaire qui, incessamment répétée, +compose sa trame et lui donne son tour: à la ville ou dans les champs, +cultivé ou inculte, enfant ou vieillard, il passe sa vie et emploie sa +force _à concevoir un événement ou un objet_; c'est là sa démarche +originelle et perpétuelle, et il a beau changer de terrain, revenir, +avancer, allonger et varier sa course, tout son mouvement n'est jamais +qu'une suite de ces pas joints bout à bout; en sorte que la moindre +altération dans la grandeur, la promptitude ou la sûreté de l'enjambée +primitive transforme et régit toute la course, comme dans un arbre la +structure du premier bourgeon dispose tout le feuillage et gouverne +toute la végétation[88]. Quand le Français conçoit un événement ou un +objet, il le conçoit vite et _distinctement_; nul trouble intérieur, +nulle fermentation préalable d'idées confuses et violentes qui, à la fin +concentrées et élaborées, fassent éruption par un cri. Les mouvements de +son intelligence sont adroits et prompts comme ceux de ses membres; du +premier coup, et sans effort, il met la main sur son idée. Mais il ne +met la main que sur elle; il a laissé de côté tous les profonds +prolongements enchevêtrés par lesquels elle plonge et se ramifie dans +ses voisines; il ne s'embarrasse pas d'eux, il n'y songe pas; il +détache, cueille, effleure, et puis c'est tout. Il est privé, ou, si +vous l'aimez mieux, il est exempt de ces soudaines demi-visions, qui, +secouant l'homme, lui ouvrent en un instant les grandes profondeurs et +les lointaines perspectives. C'est l'ébranlement intérieur qui suscite +les images; n'étant point ébranlé, il n'imagine pas. Il n'est ému qu'à +fleur de peau; la grande sympathie lui manque; il ne sent pas l'objet +tel qu'il est, complexe et d'ensemble, mais par portions, avec une +connaissance discursive et superficielle. C'est pourquoi nulle race en +Europe n'est moins poétique. Regardez leurs épopées qui naissent, on +n'en a jamais vu de plus prosaïques. Ce n'est pas le nombre qui manque: +la chanson de Roland, Garin le Loherain, Ogier le Danois, Berthe aux +grands pieds, il y en a une bibliothèque; bien plus, alors les moeurs +sont héroïques et les âmes sont neuves; ils ont de l'invention, ils +content des événements grandioses; et malgré tout cela, leurs récits +sont aussi ternes que ceux des bavards chroniqueurs normands. Sans +doute, quand Homère conte, il est clair autant qu'eux et développe comme +eux; mais à chaque instant les magnifiques noms de l'Aurore aux doigts +rosés, de l'Air au large sein, de la Terre divine et nourrice, de +l'Océan qui ébranle la terre, viennent étaler leur floraison empourprée +au milieu des discours et des batailles, et les grandes comparaisons +surabondantes qui suspendent le récit annoncent un peuple plus enclin à +jouir de la beauté qu'à courir droit au fait. Des faits ici, toujours +des faits, il n'y a rien autre chose; le Français veut savoir si le +héros tuera le traître, si l'amant épousera la demoiselle; ne le +retardez pas dans la poésie ni les peintures. Il marche agilement vers +l'issue, sans s'attarder aux rêves du coeur, ou devant les richesses du +paysage. Nulle splendeur, nulle couleur dans son récit: son style est +tout à fait nu, jamais de figures; on peut lire dix mille vers de ces +vieux poëmes sans en rencontrer une. Voulez-vous ouvrir le plus ancien, +le plus original, le plus éloquent, à l'endroit le plus émouvant, la +chanson de Roland au moment où Roland meurt? Le conteur est ému, et +pourtant son langage reste le même, uni, sans accent, tant ils sont +pourvus du génie de la prose et dépourvus du génie de la poésie! Il +donne un abrégé de motifs, le sommaire des événements, la suite des +raisons affligeantes, la suite des raisons consolantes[89]. Rien de +plus. Ces hommes voient la chose ou l'action en elle-même, et s'en +tiennent à cette vue. Leur idée demeure exacte, nette et simple, et +n'éveille pas une image voisine pour se confondre avec elle, se colorer +et se transformer. Elle reste sèche; ils conçoivent une à une les +parties de l'objet sans jamais les rassembler, comme les Saxons, en une +brusque demi-vision passionnée et lumineuse. Rien de plus opposé à leur +génie que les vrais chants et les profondes hymnes, telles que les +moines anglais en chantent encore sous les voûtes basses de leurs +églises. Ils seraient déroutés par les saccades et l'obscurité de ce +langage. Ils ne sont pas capables de tels accès d'enthousiasme et de +tels excès d'émotions. Ils ne crient jamais, ils parlent ou plutôt ils +causent, et jusque dans les moments où l'âme bouleversée devrait, à +force de trouble, cesser de penser et de sentir. Ainsi, dans un mystère, +Amis, qui est lépreux, demande tranquillement à son ami Amille de tuer +ses deux fils pour le guérir de la lèpre, et Amille répond plus +tranquillement encore[90]. Si jamais ils essayent de chanter, fût-ce +dans le ciel, sur l'invitation de Dieu «un rondel haut et clair,» ils +produiront[91] de petits raisonnements rimés aussi ternes que la plus +terne des conversations. Poussez cette littérature à bout, regardez-la +comme celle des Scaldes, au moment de la décadence, lorsque ses vices +exagérés comme ceux des Scaldes manifestent avec un grossissement marqué +le genre d'esprit qui la produit. Les Scaldes tombaient dans le +galimatias; elle se perd dans le bavardage et la platitude. Le Saxon ne +maîtrisait point son besoin d'exaltation; le Français ne contient pas la +volubilité de sa langue. Il est trop long et trop clair, de même que le +Saxon est trop obscur et trop court. L'un s'agitait et s'emportait avec +excès; l'autre explique et développe sans mesure. Dès le douzième +siècle, les chansons de Geste délayées débordent en rapsodies et en +psalmodies de trente à quarante mille vers. La théologie y entre; la +poésie devient une litanie interminable, intolérable, où les idées +expliquées, développées et répétées à l'infini, sans un élan d'émotion +ni un accent d'invention, coulent comme une eau claire et fade, et +bercent de leurs rimes monotones le lecteur édifié et endormi. +Déplorable abondance des idées distinctes et faciles; on l'a retrouvée +au dix-septième siècle, dans le cailletage littéraire qui s'échangeait +au-dessous des grands hommes; c'est le défaut et le talent de la race. +Avec cet art involontaire d'apercevoir et d'isoler du premier coup et +nettement chaque partie de chaque objet, on peut parler, même à vide et +toujours. + +[Footnote 88: Cette idée des types s'applique dans toute la nature +physique et morale.] + +[Footnote 89: + + Ço sent Rollans que la mort le trespent, + Devers la teste sur le quer li descent; + Desuz un pin i est alet curant, + Sur l'herbe verte si est culchet adenz; + Desuz lui met l'espée et l'olifan; + Turnat sa teste vers la païene gent; + Pour ço l'at fait que il voelt veirement + Que Carles diet e trestute sa gent, + Li gentilz quens, qu'il fut mort cunquérant. + Cleimet sa culpe, e menut e suvent, + Pur ses pecchez en puroffrid lo guant. + Li quens Rollans se jut desuz un pin, + Envers Espaigne en ad turnet sun vis, + De plusurs choses a remembrer le prist, + De tantes terres cume li bers cunquist, + De dulce France, des humes de sun lign, + De Carlemagne sun seignor ki l' nurrit. + Ne poet muer n'en plurt et ne susprit. + Mais lui meisme ne volt mettre en ubli. + Cleimet sa culpe, si priet Dieu mercit: + «Veire paterne, ki unques ne mentis, + Seint Lazaron de mort resurrexis, + Et Daniel des lions guaresis, + Guaris de mei l'anme de tuz perilz, + Pur les pecchez que en ma vie fis.» + Sun destre guant à Deu en puroffrit. + Seint Gabriel de sa main l'ad pris. + Desur sun bras teneit le chef enclin, + Juntes ses mains est alet à sa fin. + Deus i tramist sun angle cherubin, + Et seint Michel qu'on cleimet del péril + Ensemble ad els seint Gabriel i vint, + L'anme del cunte portent en pareis. + (_Chanson de Roland_, Ed. Génin.)] + +[Footnote 90: + + Mon très-chier ami débonnaire, + Vous m'avez une chose ditte + Qui n'est pas à faire petite + Mais que l'on doit moult resongnier. + Et nonpourquant, sanz eslongnier, + Puisque garison autrement + Ne povez avoir vraiement, + Pour vostre amour les occiray, + Et le sang vous apporteray.] + +[Footnote 91: + + Vraiz Diex, moult est excellente, + Et de grant charité plaine, + Vostre bonté souveraine. + Car vostre grâce présente, + A toute personne humaine, + Vraix Diex, moult est excellente, + Puisqu'elle a cuer et entente, + Et que à ce désir l'amaine + Que de vous servir se paine.] + +Voilà la démarche primitive; comment se continue-t-elle dans la +suivante? Ici apparaît un trait nouveau de l'esprit français, le plus +précieux de tous. Il faut, pour qu'il comprenne, que la seconde idée +soit _contiguë à la première_, sinon il est dérouté et s'arrête; il ne +sait pas bondir irrégulièrement; il ne va que pas à pas, par un chemin +droit; l'ordre lui est inné; sans étude et de prime abord, il +désarticule et décompose l'objet ou l'événement tout compliqué, tout +embrouillé, quel qu'il soit, et pose une à une les pièces à la suite des +autres, en file, suivant leurs liaisons naturelles. Il a beau être +barbare encore, son intelligence est une raison qui se déploie en +s'ignorant. Rien de plus clair que le style de ses vieux contes et de +ses premiers poëmes; ou ne s'aperçoit pas qu'on suit le conteur, tant sa +démarche est aisée, tant le chemin qu'il ouvre est uni, tant il se +laisse glisser doucement et insensiblement d'une idée dans l'idée +voisine; c'est pour cela qu'il conte si bien. Les chroniqueurs, +Villehardouin, Joinville, Froissart, inventeurs de la prose, ont une +aisance et une clarté dont nul n'approche et, par-dessus tout, un +agrément, une grâce qu'ils ne cherchent point. La grâce est ici chose +nationale, et vient de cette délicatesse native qui a horreur des +disparates: point de chocs violents, leur instinct y répugne; ils les +évitent dans les oeuvres de goût comme dans les oeuvres de raisonnement; +ils veulent que les sentiments comme les idées se lient et ne se +choquent pas. Ils portent[92] partout cet esprit mesuré, fin par +excellence. Ils se gardent bien, en un sujet triste, de pousser +l'émotion jusqu'au bout; ils évitent les grands mots. Souvenez-vous +comme Joinville conte, en six lignes, la fin de son pauvre prêtre malade +qui voulut achever de célébrer sa messe, et «oncques puis ne chanta et +mourut.» Ouvrez un mystère, celui de Théophile, celui de la reine de +Hongrie: quand on veut la brûler avec son enfant, elle dit deux petits +vers sur «cette douce rosée qui est un si pur innocent;» rien de plus. +Prenez un fabliau, même dramatique; lorsque le chevalier pénitent, qui +s'est imposé de remplir un baril de ses larmes, meurt auprès de +l'ermite, il ne lui demande qu'un don suprême: + + Que vous mettiez vos bras sur mi, + Si mourrai aux bras mon ami. + +Peut-on exprimer un sentiment plus touchant d'une façon plus sobre? Il +faut dire de leur poésie ce qu'on dit de certains tableaux: Cela est +fait avec rien. Y a-t-il au monde quelque chose de plus délicatement +gracieux que les vers de Guillaume de Lorris? L'allégorie enveloppe les +idées pour leur ôter leur trop grand jour; des figures idéales, à demi +transparentes, flottent autour de l'amant, lumineuses quoique dans un +nuage, et le mènent parmi toutes les douceurs des sentiments nuancés +jusqu'à la rose dont «la suavité replenist toute la plaine.» Cette +délicatesse va si loin que dans Thibaut de Champagne, dans Charles +d'Orléans, elle tourne à la mignardise, à la fadeur. Chez eux toutes les +impressions s'atténuent: le parfum est si faible que souvent on ne le +sent plus; à genoux devant leur dame, ils chuchotent des mièvreries et +des gentillesses; ils aiment avec politesse et esprit; ils arrangent +ingénieusement en bouquet «les paroles peintes,» toutes les fleurs «du +langage frais et joli;» ils savent noter au passage les sentiments +fugitifs, la mélancolie molle, la rêverie incertaine; ils sont aussi +élégants, aussi beaux diseurs, aussi charmants que les plus aimables +abbés du dix-huitième siècle: tant cette légèreté de main est propre à +la race, et prompte à paraître sous les armures et parmi les massacres +du moyen âge, aussi bien que parmi les révérences et les douillettes +musquées de la dernière cour!--Vous la trouverez dans leur coloris comme +dans leurs sentiments. Ils ne sont point frappés par la magnificence de +la nature, ils n'en voient guère que les jolis aspects; ils peignent la +beauté d'une femme d'un seul trait qui n'est qu'aimable en disant +«qu'elle est plus gracieuse que la rose en mai.» Ils ne ressentent pas +ce trouble terrible, ce ravissement, ce soudain accablement de coeur que +montrent les poésies voisines; ils disent discrètement «qu'elle se mit à +sourire, ce qui moult lui avenait.» Ils ajoutent, quand ils sont en +humeur descriptive: «qu'elle eut douce haleine et savourée,» et le corps +aussi blanc «comme est la neige sur la branche quand il a fraîchement +neigé.» Ils s'en tiennent là; la beauté leur plaît, mais ne les +transporte pas. Ils goûtent les émotions agréables, ils ne sont pas +propres aux sensations violentes. Le profond rajeunissement des êtres, +l'air tiède du printemps qui renouvelle et ébranle toutes les vies, ne +leur suggère qu'un couplet gracieux; ils remarquent en passant que «déjà +est passé l'hiver, que l'aubépine fleurit, et que la rose s'épanouit;» +puis ils vont à leurs affaires. Légère gaieté prompte à passer, comme +celle que fait naître un de nos paysages d'avril; un instant le conteur +a regardé la fumée des ruisseaux qui monte autour des saules, la riante +vapeur qui emprisonne la clarté du matin; puis, quand il a chantonné un +refrain, il revient à son conte. Il veut s'amuser, c'est là son fort. + +[Footnote 92: _La Fontaine et ses Fables_, par H. Taine, p. 15.] + +Dans la vie, comme dans la littérature, c'est l'agrément qu'il +recherche, non la volupté ou l'émotion. Il est égrillard et non +voluptueux, friand et non gourmand. Il prend l'amour comme un +passe-temps, non comme une ivresse. C'est un joli fruit qu'il cueille, +goûte et laisse. Encore faut-il noter que le meilleur du fruit, à ses +yeux, c'est d'être un fruit défendu. Il se dit qu'il dupe un mari, +«qu'il trompe une cruelle et croit gagner des pardons à cela[93].» Il +veut rire, c'est là son état préféré, le but et l'emploi de sa vie; +surtout il veut rire aux dépens d'autrui. Le petit vers de ses fabliaux +gambade et sautille comme un écolier en liberté, à travers toutes les +choses respectées ou respectables, daubant sur l'Église, les femmes, les +grands, les moines. Gabeurs, gausseurs, nos pères ont en abondance le +mot et la chose, et la chose leur est si naturelle que, sans culture et +parmi des moeurs brutales, ils sont aussi fins dans la raillerie que les +plus déliés. Ils effleurent les ridicules, ils se moquent sans éclat, et +comme innocemment; leur style est si uni, qu'au premier aspect on s'y +méprend, on n'y voit pas de malice. On les croit naïfs, ils ont l'air de +n'y point toucher; un mot glissé montre seul le sourire imperceptible: +c'est l'âne, par exemple, qu'on appelle l'archiprêtre, à cause de son +air sérieux et de sa soutane feutrée, et qui gravement se met à +«orguenner.» Au bout de l'histoire, le fin sentiment du comique vous a +pénétré sans que vous sachiez comment il est entré chez vous. Ils +n'appellent pas les choses par leur nom, surtout en matière d'amour; ils +vous les laissent deviner: ils vous jugent aussi éveillé et avisé +qu'eux-mêmes[94]. Sachez bien qu'on a pu choisir chez eux, embellir +parfois, épurer peut-être, mais que leurs premiers traits sont +incomparables. Quand le renard s'approche du corbeau pour lui voler son +fromage, il débute en papelard, pieusement et avec précaution, en +suivant les généalogies; il lui nomme «son bon père, don Rohart qui si +bien chantait;» il loue sa voix qui est «si claire et si épurge.» Au +mieux du monde chantissiez, si vous vous gardissiez des noix.» Renard +est un Scapin, un artiste en inventions, non pas un simple gourmand; il +aime la fourberie pour elle-même; il jouit de sa supériorité, il +prolonge la moquerie. Quand Tibert le Chat, par son conseil, s'est pendu +à la corde de la cloche en voulant sonner, il développe l'ironie, il la +goûte et la savoure: il a l'air de s'impatienter contre le pauvre sot +qu'il a pris au lacs, l'appelle orgueilleux, se plaint de ce que l'autre +ne lui répond pas, de ce qu'il veut monter aux nues, et aller retrouver +les saints. Et d'un bout à l'autre, cette longue épopée est pareille; la +raillerie n'y cesse pas, et ne cesse pas d'être agréable. Renard a tant +d'esprit qu'on lui pardonne tout. Le besoin de rire est le trait +national, si particulier que les étrangers n'y entendent mot et s'en +scandalisent. Ce plaisir ne ressemble en rien à la joie physique qui est +méprisable parce qu'elle est grossière; au contraire, il aiguise +l'intelligence, et fait découvrir mainte idée fine pu scabreuse; les +fabliaux sont remplis de vérités sur l'homme et encore plus sur la +femme, sur les basses conditions et encore plus sur les hautes; c'est +une manière de philosopher à la dérobée et hardiment, en dépit des +conventions et contre les puissances. Ce goût n'a rien de commun non +plus avec la franche satire, qui est laide parce qu'elle est cruelle; au +contraire, il provoque la bonne humeur; on voit vite que le railleur +n'est point méchant, qu'il ne veut point blesser; s'il pique, c'est +comme une abeille sans venin; un instant après il n'y pense plus; au +besoin il se prendra lui-même pour objet de plaisanterie; tout son désir +est d'entretenir en lui-même et en nous un pétillement d'idées +agréables. Est-ce que vous ne voyez point ici et d'avance l'abrégé de +toute la littérature française, l'impuissance de la grande poésie, la +perfection subite et durable de la prose, l'excellence de tous les +genres qui touchent à la conversation ou à l'éloquence; le règne et la +tyrannie du goût et de la méthode; l'art et la théorie du développement +et de l'arrangement; le don d'être mesuré, clair, amusant et piquant? +Comment les idées s'ordonnent, voilà ce que nous avons enseigné à +l'Europe; quelles sont les idées agréables, voilà ce que nous avons +montré à l'Europe: et voilà ce que nos Français du onzième siècle vont +pendant cinq cents ans, à coups de lance, puis à coups de bâton, puis à +coups de férule, enseigner et montrer à leurs Saxons. + +[Footnote 93: La Fontaine, _Contes_, _Richard Minutolo_.] + +[Footnote 94: + + Parler lui veut d'une besogne, + Où crois que peu conquerrérois + Si la besogne vous nommois.] + + +V + +Considérez donc ce Français, Normand, Angevin ou Manceau, qui dans sa +cotte de maille bien fermée, avec son épée et sa lance, est venu +chercher fortune en Angleterre. Il a pris le manoir de quelque Saxon +tué, et s'y est établi avec ses soldais et ses camarades, leur donnant +des terres, des maisons, des péages, à charge de combattre sous lui et +pour lui, comme hommes d'armes, comme maréchaux, comme porte-bannières; +c'est une ligue en vue du danger. En effet, ils sont en pays ennemi et +conquis, et il faut bien qu'ils se soutiennent. Chacun s'est hâté de se +bâtir une place de refuge, un château ou forteresse[95], bien +barricadée, en solides pierres, avec des fenêtres étroites, munie de +créneaux, garnie de soldats, percée de meurtrières. Puis ils sont allés +à Salisbury, au nombre de soixante mille, tous possesseurs de terres, +ayant au moins de quoi entretenir un cheval ou une armure complète; là, +mettant leur main dans celle de Guillaume; ils lui ont promis foi et +assistance, et l'édit du roi a déclaré «qu'ils doivent être tous unis et +conjurés comme des frères d'armes» pour se prêter défense et secours. +Ils sont une colonie armée et campée à demeure, comme les Spartiates +parmi les Ilotes, et font des lois en conséquence. Quand un Français +est trouvé mort dans un canton, les habitants doivent livrer le +meurtrier, sinon ils payent quarante-sept marcs d'amende; si le mort est +Anglais, c'est aux gens du lieu d'en faire la preuve par le serment de +quatre proches parents du mort. Qu'ils se gardent de tuer un cerf, un +sanglier ou une biche: pour un délit de chasse, ils auront les yeux +crevés. De tous leurs biens, ils n'ont rien conservé qu'à «titre +d'aumône,» ou à condition de tribut, ou sous serment d'hommage. Tel +Saxon libre et propriétaire est devenu «serf de corps sur la glèbe de +son propre champ[96].» Telle Saxonne noble et riche sent peser sur ses +épaules la main d'un valet normand devenu par force son mari ou son +amant. Il y a des bourgeois saxons de deux sous, d'un sou, selon la +somme qu'ils rapportent à leur maître; on les vend, on les engage, on +les exploite de compte à demi, comme d'un boeuf ou d'un âne. Un abbé +normand fait déterrer ses prédécesseurs saxons et jeter leurs ossements +hors des portes. Un autre a des hommes d'armes qui, à coups d'épée, +mettent à la raison ses moines récalcitrants. Imaginez, si vous pouvez, +l'orgueil de ces nouveaux seigneurs, orgueil de vainqueurs, orgueil +d'étrangers, orgueil de maîtres, nourri par les habitudes de l'action +violente, et par la sauvagerie, l'ignorance et l'emportement de la vie +féodale. «Tout ce qu'ils voulaient, disent les vieux chroniqueurs, ils +se le croyaient permis. Ils versaient le sang au hasard, arrachaient le +morceau de pain de la bouche des malheureux et prenaient tout l'argent, +les biens, la terre[97].» Par exemple, «tous les gens du pays bas +avaient grand soin de paraître humbles devant Ives Taillebois, et de ne +lui adresser la parole qu'un genou en terre; mais quoiqu'ils +s'empressassent de lui rendre tous les honneurs possibles et de payer +tout ce qu'ils lui devaient et au delà, en redevances et en services, il +les vexait, les tourmentait, les torturait, les emprisonnait, lançait +ses chiens à la poursuite du bétail..., cassait les jambes et l'échine +des bêtes de somme..., et faisait assaillir leurs serviteurs sur les +routes à coups de bâton ou d'épée.» Ce n'était pas à de pareils +malheureux[98] que les Normands pouvaient ou voulaient emprunter quelque +idée ou quelque coutume; ils les méprisaient comme «brutaux et +stupides.» Ils étaient parmi eux, comme les Espagnols au seizième siècle +parmi leurs sujets d'Amérique, supérieurs par la force, supérieurs par +la culture, plus instruits dans les lettres, plus experts dans les arts +de luxe. Ils gardèrent leurs moeurs et leur langue. Toute l'Angleterre +apparente, la cour du roi, les châteaux des nobles, les palais des +évêques, les maisons des riches, fut française, et les peuples +scandinaves, dont soixante ans auparavant les rois saxons se faisaient +chanter les poëmes, crurent que la nation avait oublié sa langue, et la +traitèrent dans leurs lois comme si elle n'était plus leur soeur. + +[Footnote 95: À la mort du roi Étienne, il y avait onze cent quinze +châteaux de bâtis.] + +[Footnote 96: A. Thierry, _Histoire de la Conquête de l'Angleterre_, +II.] + +[Footnote 97: William de Malmesbury. A. Thierry, II, 20, 122-203.] + +[Footnote 98: «Dès l'an 652, dit Warton, l'usage commun des Anglo-Saxons +était d'envoyer leurs enfants dans les monastères de France pour y être +élevés; et l'on regardait non-seulement la langue, mais encore les +manières françaises, comme un mérite et comme le signe d'une bonne +éducation.»] + +C'est donc une littérature française qui en ce moment s'établit au +delà de la Manche[99], et les conquérants font effort pour qu'elle +soit bien française, bien purgée de tout alliage saxon. Ils y tiennent +si fort que les nobles de Henri II envoient leurs fils en France pour +les préserver des barbarismes. Pendant deux cents ans «les enfants à +l'école, dit Hygden[100], contre l'usage et l'habitude de toute +nation, furent obligés de quitter leur langue propre, de traduire en +français leurs leçons latines et de faire leurs exercices en +français.» Les statuts des universités obligeaient les étudiants à ne +converser qu'en français ou en latin. «Les enfants des gentilshommes +apprenaient à parler français du moment où on les berçait dans leur +berceau; et les campagnards s'étudiaient avec beaucoup de zèle à +parler français pour se donner l'air de gentilshommes.» À plus forte +raison la poésie est-elle française. Le Normand a amené avec lui son +ménestrel; il y a un jongleur Taillefer qui chante la chanson de +Roland à la bataille d'Hastings; il y a une jongleuse, Adeline, qui +reçoit une terre dans le partage qui suit la conquête. Le Normand, +qui raille les rois saxons, qui déterre les saints saxons et les jette +hors des portes de l'église, n'aime que les idées et les vers +français. C'est en vers français que Robert Wace lui rédige l'histoire +légendaire de cette Angleterre qu'il vient de conquérir et l'histoire +positive de cette Normandie où il a pied encore. Entrez dans une de +ces abbayes, où viennent chanter les ménestrels, «où les clercs, après +dîner et souper, lisent les poëmes, les chroniques des royaumes, les +merveilles du monde[101],» vous ne trouverez que vers latins ou +français, prose française ou latine. Que devient l'anglais? Obscur, +méprisé, on ne l'entend plus que dans la bouche des _francklins_ +dégradés, des _outlaws_ de la forêt, des porchers, des paysans, de la +basse classe. On ne l'écrit plus ou on ne l'écrit guère; +insensiblement, on voit dans la chronique saxonne le vieil idiome +s'altérer, puis s'éteindre; cette chronique s'arrête un siècle après +la conquête[102]. Les gens qui ont assez de loisir et de sécurité pour +lire ou écrire, sont Français; c'est pour eux que l'on invente et que +l'on compose; la littérature s'accommode toujours au goût de ceux qui +peuvent la goûter et la payer. Même les Anglais[103] se travaillent +pour écrire en français; par exemple, Robert Grosthead, dans son +poëme allégorique sur le Christ; Peter Langtoft, dans sa Chronique +d'Angleterre et dans sa Vie de Thomas Becket; Hue de Rotheland dans +son poëme d'Ipomedon; Jean Hoveden et bien d'autres. Plusieurs +écrivent la première moitié du vers en anglais, et la seconde en +français: étrange marque de l'ascendant qui les façonne et les +opprime. Encore au quinzième siècle[104] plusieurs de ces pauvres gens +s'emploient à cette besogne; le français est le langage de la cour, +c'est de cette langue qu'est venue toute poésie, toute élégance; on +n'est qu'un pataud tant qu'on est inhabile à la manier. Ils s'y +attachent comme nos vieux érudits aux vers latins; ils se francisent +comme ceux-ci se latinisaient, de force, et avec une sorte de crainte, +sachant bien qu'ils ne sont que des écoliers et des provinciaux. Un +de leurs meilleurs poëtes, Gower, sur la fin de ses oeuvres +françaises, s'excuse humblement de n'avoir point «de Français la +faconde.--Pardonnez-moi, dit-il, que de ce je forsvoie; je suis +Anglais.» + +[Footnote 99: Warton. I, p. 5. Ed. Price, 1840.] + +[Footnote 100: Trevisa's translation of Hygden's Polychronicon.] + +[Footnote 101: Statuts de fondation de New-College à Oxford. Dans +l'abbaye de Glastonbury, en 1247: _Liber de excidio Trojæ_, _gesta +Ricardi regis_, _gesta Alexandri Magni_, etc. Dans l'abbaye de +Peterborough: _Amys et Amelion_, _sir Tristam_, _Guy de Bourgogne_, +_gesta Otuclis_, _les prophéties de Merlin_, _le Charlemagne de Turpin_, +_la destruction de Troie_, etc. V. Warton, _ibidem_.] + +[Footnote 102: En 1154.] + +[Footnote 103: Warton, t. I. 76-78.] + +[Footnote 104: En 1400. Warton, t. III, 248. Gower meurt en 1408; ses +ballades françaises appartiennent à la fin du quatorzième siècle.] + +Après tout cependant, ni la race, ni la langue n'ont péri. Il faut bien +que le Normand apprenne l'anglais pour commander à ses tenanciers; sa +femme, la Saxonne, le lui parle, et ses fils le reçoivent des lèvres de +leur nourrice; la contagion est bien forte, puisqu'il est obligé de les +envoyer en France pour les préserver du jargon qui, sur son domaine, +menace de les envahir et de les gâter. De génération en génération, la +contagion gagne; on la respire dans l'air, à la chasse avec les +forestiers, dans les champs avec les fermiers, sur les navires avec les +matelots; car ce ne sont pas ces gens grossiers, tout enfoncés dans la +vie corporelle, qui peuvent apprendre un langage étranger; par le simple +poids de leur lourdeur, ils imposent leur idiome, au moins pour ce qui +est des mots vivants. Que les termes savants, la langue du droit, les +expressions abstraites et philosophiques, bref tous les mots qui +tiennent à la réflexion et à la culture, soient français, rien ne s'y +oppose, et c'est ce qui arrive; ces sortes d'idées et cette sorte de +langue restent au-dessus du gros public, qui, ne pouvant les toucher, ne +peut les changer; cela fait du français, du français colonial sans +doute, avarié, prononcé les dents serrées, avec une contorsion de gosier +«à la mode non de Paris, mais de Stradford-at-Bow;» néanmoins c'est +encore du français. Au contraire, pour ce qui est des actions usuelles +et des objets sensibles, c'est le peuple, c'est le Saxon qui les +dénomme; ces noms vivants sont trop enfoncés et enracinés dans son +expérience pour qu'il s'en déprenne, et toute la substance de la langue +vient ainsi de lui. Voilà donc le Normand qui, lentement et par force, +parle et entend l'anglais, un anglais déformé, francisé, mais pourtant +anglais de séve et de souche; il y a mis du temps, deux cents ans: c'est +sous Henri III seulement que la nouvelle langue s'achève en même temps +que la nouvelle constitution, et de la même façon, par alliance et +mélange; les bourgeois viennent siéger dans le parlement avec les +nobles, en même temps que les mots saxons viennent s'asseoir dans la +langue côte à côte avec les mots français. + + +VI + +Ainsi se forme l'anglais moderne, par compromis et obligation de +s'entendre. Mais on devine bien que ces nobles, tout en parlant le +patois naissant, ont gardé leur coeur plein des idées et des goûte +français; c'est la France qui demeure la patrie de leur esprit, et la +littérature qui commence n'est qu'une traduction. Traducteurs, copistes, +imitateurs, il n'y a pas autre chose. L'Angleterre est une province +lointaine qui est à la France ce que les États-Unis, il y a trente ans, +étaient à l'Europe; elle exporte des laines et importe des idées. Ouvrez +les Voyages de sir John Mandeville[105], le plus ancien prosateur, le +Villehardouin du pays; son livre n'est que la traduction d'une +traduction[106]: «Vous saurez, dit-il, que j'ai mis ce livre de _latin_ +en _français_, et l'ai mis derechef de _français_ en _anglais_, afin que +chaque homme de ma nation puisse l'entendre.» Il écrit d'abord en latin, +c'est la langue des clercs; puis en français, c'est la langue du beau +monde; enfin il se ravise et découvre que les barons, ses compatriotes, +à force de gouverner des rustres saxons, ont cessé de leur parler +normand, et que le reste de la nation ne l'a jamais su; il transcrit son +manuscrit en anglais, et, par surcroît, prend soin de l'éclaircir, +sentant qu'il parle à des esprits moins ouverts. «Il advint une fois, +disait-il en français[107], que Mahomet allait dans une chapelle où il y +avait un saint ermite. Il entra en la chapelle où il y avait une petite +huisserie et basse, et était bien petite la chapelle; et alors devint la +porte si grande qu'il semblait que ce fût la porte d'un palais.» Il +s'arrête, se reprend, veut mieux s'expliquer pour les auditeurs +d'outre-Manche, et dit en anglais: «Et quand Mahomet entra dans la +chapelle, laquelle était chose petite et basse, et n'avait qu'une porte +petite et basse, alors l'entrée commença à devenir si grande, si large +et si haute, que c'était comme si c'eût été l'entrée d'un grand +monastère ou la porte d'un palais[108].» Vous voyez qu'il amplifie, et +se croit tenu d'assener et d'enfoncer trois ou quatre fois de suite la +même idée pour la faire entrer dans un cerveau anglais; sa pensée s'est +allongée, alourdie, et gâtée au passage. Ainsi que toute copie, la +nouvelle littérature est médiocre, et répète sa voisine, avec des +mérites moindres et des défauts plus grands. + +[Footnote 105: Il écrit en 1356, et meurt en 1372.] + +[Footnote 106: And, for als moch as it is long time passed that there +was no general passage ne vyage over the sea, and many men desiren for +to hear speak of the holy Lond, and han thereof great solace and +comfort, I, John Maundeville, knight, all be it I be not worthy, that +was born in Englond, in the town of Saint-Albons, passed the sea in the +yer of our Lord Jesu-Christ 1322, in the day of saint Michel; and +hider-to have ben long time over the sea, and have seen and gone +thorough many divers londs, and many provinces, and kingdoms, and isles. + +And ye shull understond that I have put this book out of Latin into +French and translated it agen our of French into English, that every man +of my nation may understond it.] + +[Footnote 107: Texte français, imprimé en 1487.--Bibl. impériale.] + +[Footnote 108: And at the desartes of Arabye he wente into a chapell +wher a Eremyte duelte. And whan he entred into the chapell that was but +a lytill and a low thing, and had but a lytill dor and a low, than the +entree began to wexe so great and so large, and so high, as though it +had be of a gret mynster, or the zate of a paleys.] + +Voyons donc ce que notre baron normand va se faire traduire: d'abord les +chroniques[109] de Geoffroy Gaimar, de Robert Wace, qui sont l'histoire +fabuleuse d'Angleterre continuée jusqu'au temps présent, plate rapsodie +rimée, rendue en anglais par une rapsodie non moins plate. Le premier +Anglais qui s'y essaye est un prêtre d'Ernely, Layamon[110], encore +empêtré dans le vieil idiome, qui tantôt parvient à rimer, tantôt n'y +réussit pas, tout barbare et enfant, incapable de développer une idée +suivie, et qui balbutie de petites phrases heurtées ou inachevées, à la +façon des anciens Saxons; après lui un moine, Robert de Gloucester[111], +et un chanoine, Robert de Brunne[112], tous deux aussi insipides et +aussi clairs que leurs modèles français; en cela ils se sont francisés +et ont pris le trait marquant de la race, c'est-à-dire l'habitude et le +talent de raconter aisément, de voir les objets émouvants sans émotion +profonde, d'écrire de la poésie prosaïque, de discourir et développer, +de croire que des phrases terminées par des sons semblables sont de +vrais vers. Nos honnêtes versificateurs anglais d'outre-Manche, comme +leurs précepteurs de Normandie et de l'Île-de-France, garnissent de +rimes des dissertations et des histoires qu'ils appellent poëmes. À +cette époque, en effet, sur le continent, toute l'encyclopédie des +écoles descend ainsi dans la rue, et Jean de Meung, dans son poëme de +_la Rose_, est le plus ennuyeux des docteurs. Pareillement ici Robert de +Brunne traduit en vers le Manuel des péchés de l'évêque Grosthead; Adam +Davie[113] versifie des histoires tirées de l'Écriture; Hampole[114] +compose _l'Aiguillon de conscience_. Les titres seuls font bâiller; que +sera-ce du texte! «Nous sommes faits pour obéir à la volonté de Dieu--et +pour accomplir ses saints commandements.--Car de tous ses ouvrages +grands ou petits,--l'homme est la principale créature.--Tout ce qu'il a +fait a été fait pour l'homme, comme vous le verrez prochainement[115].» +C'est là un poëme, vous ne vous en doutiez guère; appelez-le sermon, +c'est son vrai nom; il continue, bien divisé, bien allongé, limpide, et +vide; la littérature qui l'entoure et lui ressemble témoigne de son +origine par son bavardage et sa netteté. + +[Footnote 109: On sait que l'original où Wace a puisé pour sa vieille +_Histoire d'Angleterre_ est la compilation latine de Geoffroy de +Monmouth.] + +[Footnote 110: _Extract from the account of the Proceedings at Arthur's +Coronation, given by Layamon, in his translation of Wace, executed about +1180._ + + Tha the king igeten hafde + And al his mon-weorede, + Tha bugan put of burhge + Theines swithen balde. + Alle tha kinges, + And heore here-thringes. + All tha biscopes, + And alle tha clarckes, + All the eorles. + And alle tha beornes. + Alle tha theines, + Alle the sweines, + Feire iscrudde, + Helde geond felde. + Summe heo gunnen æruen, + Summe heo gunnen urnen, + Summe heo gunnen lepen, + Summe heo gunnen sceoten, + Summe heo wræstleden + And wither-gome makeden, + Summe heo on velde + Pleouweden under scelde, + Summe heo driven balles + Wide geond the feldes. + Moni ane kunnes gomen + Ther heo gunnen drinen. + And wha swa mihte iwenne + Wurthscipe of his gomene, + Hine me ladde mide songe + At foren than leod kinge; + And the king, for his gomene, + Gaf him geven gode. + Alle tha quene + The icumen weoren there, + And alle tha lafdies, + Leoneden geond walles, + To bihalden tha duge then, + And that folc plæie. + This ilæste threo dæges, + Swulc gomes and swulc plæghs, + Tha, at than veorthe dæie + The king gon to spekene + And agaf his gode cnihten + All heore rihten; + He gef seolver, he gef gold, + He gef hors, he gef lond, + Castles, and clæthes eke; + His monnen he iquende.] + +[Footnote 111: Après 1297.] + +[Footnote 112: Terminé vers 1339. Son _Manuel des péchés_ est de 1303.] + +[Footnote 113: Vers 1312.] + +[Footnote 114: Vers 1349.] + +[Footnote 115: + + Mankynde mad ys to do Goddus wille, + Und alle hys byddyngus to fulfille. + For of al hys making more and les, + Man most principal creature es. + Al that he made, for man hit was done, + As ye schal here after sone. + +Ces morceaux sont extraits, pour la plupart, de Warton, Ellis, Thomas +Wright, Ritson. Jusqu'au seizième siècle l'orthographe varie selon les +auteurs et les éditeurs.] + +Elle en témoigne aussi par d'autres traits plus agréables. Il y a çà et +là des escapades plus ou moins gauches vers le domaine de l'esprit; par +exemple, une ballade pourvue de calembours contre Richard, roi des +Romains, qui fut pris à la bataille de Lewes. Ailleurs la grâce ne +manque pas, la douceur non plus. Personne n'a parlé si vite et si bien +aux dames que les Français du continent, et ils n'ont point tout à fait +oublié ce talent en s'établissant en Angleterre. On s'en aperçoit vite à +la façon dont ils célèbrent la Madone; rien de plus différent du +sentiment saxon, tout biblique, que l'adoration chevaleresque de la Dame +souveraine, de la Vierge charmante et sainte qui fut le véritable dieu +du moyen âge. Elle respire dans cet hymne aimable[116]: «Bénie sois-tu, +Dame,--pleine de délices célestes,--suave fleur du paradis,--mère de +douceur.--Bénie sois-tu, Dame,--si brillante et si belle;--tout mon +espoir est en toi--le jour et la nuit[117].» Il n'y a qu'un pas, un pas +bien petit et bien facile à faire, entre ce culte tendre de la Vierge +et les sentiments des cours d'amour; les rimeurs anglais le font, et +quand ils veulent louer les dames terrestres, ils prennent, ici comme +tout à l'heure, nos idées et même nos formes de vers. L'un compare sa +maîtresse à toutes sortes de pierres précieuses et de fleurs. D'autres +chantent de vraies chansons amoureuses, parfois sensuelles: «Entre mars +et avril[118]--quand les branches commencent à bourgeonner--et que les +petits oiseaux ont envie--de chanter leurs chansons,--je vis dans +l'attente d'amour--pour la plus gracieuse de toutes les choses.--Elle +peut m'apporter des délices;--je suis à son commandement.--Un heureux +lot que j'ai eu là!--Je crois qu'il m'est venu du ciel.--Mon amour a +quitté toutes les autres femmes--et s'est posé sur Alison.»--«Avec ton +amour, dit un autre, ma douce bien-aimée, tu ferais mon bonheur,--un +doux baiser de ta bouche serait ma guérison[119].» N'est-ce point là la +vive et chaude imagination du Midi? Ils parlent du printemps et de +l'amour, «du temps beau et joli» comme des trouvères, même comme des +troubadours. La sale chaumière enfumée, le noir château féodal, où tous, +sauf le maître, couchent pêle-mêle sur la paille dans la grande salle de +pierre, la pluie froide, la terre fangeuse rendent délicieux le retour +du soleil et de l'air tiède. «L'été est venu.--Chante haut, +coucou!--L'herbe croît, la prairie est en fleurs--et le bois +pousse.--Chante, coucou.--la brebis bêle après l'agneau,--la vache mugit +après le veau.--Le taureau tressaille,--le chevreuil va s'abriter (dans +la fougère).--Chante joyeusement, coucou,--coucou, coucou!--Tu chantes +bien, coucou.--Ne cesse pas maintenant de chanter[120].» Voilà des +peintures riantes, comme en fait en ce moment Guillaume de Lorris, même +plus riches et plus vivantes, peut-être parce que le poëte a trouvé ici +pour soutien le sentiment de la campagne qui, en ce pays, est profond et +national. D'autres, plus imitateurs, essayent des gaietés comme celles +de Rutebeuf et des fabliaux, des malices naïves[121] et même des +polissonneries satiriques. Bien entendu, il s'agit ici de dauber sur les +moines. En tout pays français ou qui imite la France, le plus visible +emploi des couvents est de fournir matière aux contes égrillards et +salés. Il s'agit de la vie qu'on mène à l'abbaye de Cocagne, «belle +abbaye pleine de moines blancs et gris.» «Les murs sont tout en +pâtés--de chair, de poissons,--de riches viandes--les plus agréables +qu'homme puisse manger;--les tuiles sont des gâteaux de fleur de +farine,--les créneaux sont des pouddings gras.--Quoique le paradis soit +gai et gracieux,--Cocagne est un plus beau pays[122].» C'est ici le +triomphe de la gueule et de la mangeaille. Ajoutez qu'un couvent de +«jeunes nonnes» est auprès, que lorsque les jours d'été sont chauds, +elles prennent une barque et descendent la rivière «pour apprendre une +oraison,» qu'on pouvait détailler au moyen âge, mais sur laquelle il +faut glisser vite aujourd'hui. + +Mais ce que le baron se fait le plus volontiers traduire, ce sont les +poëmes de chevalerie, car ils lui peignent en beau sa propre vie. Comme +il étale de la magnificence, et qu'il a importé le luxe et les +jouissances de France, il veut que son trouvère les lui remette sous les +yeux. La vie à ce moment, en dehors de la guerre et même pendant la +guerre, est une grande parade, une sorte de fête éclatante et +tumultueuse. Quand Henri II voyage[123], il emmène avec lui une +multitude de cavaliers, de fantassins, des chariots à bagages, des +tentes, des chevaux de charge, des comédiens, des courtisanes, des +prévôts de courtisanes, des cuisiniers, des confiseurs, des mimes, des +danseurs, des barbiers, des entremetteurs, des parasites; au matin, +lorsqu'on s'ébranle, tout cela crie, chante, se bouscule et fait tapage +et cohue «comme si l'enfer était déchaîné.» William Longchamps, même en +temps de paix, ne voyageait qu'avec une escorte de mille chevaux. +Lorsque l'archevêque Becket vint en France, il fit son entrée dans la +ville avec deux cents chevaliers, quantité de barons et de nobles, et +une armée de serviteurs, tous richement armés et équipés; lui-même +s'était muni de vingt-quatre costumes; deux cent cinquante enfants +marchaient d'abord, chantant des chansons nationales; puis les chiens, +puis les chariots, puis douze chevaux de charge, montés chacun par un +singe et un homme; puis les écuyers avec les écus et les chevaux de +guerre; puis d'autres écuyers, les fauconniers, les officiers de la +maison, les chevaliers, les prêtres; enfin, l'archevêque lui-même avec +ses amis particuliers. Figurez-vous ces processions, et aussi ces +régalades; car les Normands, depuis la conquête[124], «ont pris des +Saxons l'habitude de boire et manger avec excès;» aux noces de Richard +de Cornouailles on servit trente mille plats. Vous pouvez ajouter qu'ils +sont restés galants et pratiquent de point en point le grand précepte +des cours amoureuses; sachez bien qu'au moyen âge le sixième sens n'est +pas resté plus oisif que les autres. Notez enfin que les tournois +abondent, c'est une sorte d'opéra qu'ils se donnent à eux-mêmes. Ainsi +va leur vie tout aventureuse et décorative, promenée en plein air et au +soleil, parmi les cavalcades et les armes; ils représentent et se +réjouissent de représenter. Par exemple, le roi d'Écosse étant venu à +Londres avec cent chevaliers[125], tous, mettant pied à terre, +abandonnèrent au peuple leurs chevaux avec les superbes caparaçons, et +aussitôt cinq seigneurs anglais qui étaient là suivirent par émulation +leur exemple. Au milieu de la guerre, ils se divertissaient; Édouard +III[126], dans une de ses expéditions contre le roi de France, emmena +avec lui trente fauconniers, et fit la campagne, chassant et combattant +tour à tour[127]. Une autre fois, dit Froissart, les chevaliers qui se +joignirent à l'armée portaient un emplâtre sur un de leurs yeux, ayant +fait voeu de ne point le quitter jusqu'à ce qu'ils eussent fait des +exploits dignes de leurs maîtresses. Par dévergondage d'esprit, ils +pratiquent la poésie; par légèreté d'imagination, ils jouent avec la +vie: Édouard III fait bâtir à Windsor une salle et une table ronde, et +dans un de ses tournois, à Londres, comme dans un conte de fées, +soixante dames, assises sur des palefrois, conduisent chacun un +chevalier avec une chaîne d'or. N'est-ce point là le triomphe des +galantes et frivoles façons françaises? Sa femme Philippa servait de +modèle aux artistes pour leurs madones; elle paraissait sur les champs +de bataille, écoutait Froissart qui la fournissait de moralités, +d'amours, et «de beaux dires»; à la fois déesse, héroïne et lettrée, et +tout cela agréablement, n'est-ce point là la vraie souveraine de la +chevalerie polie? C'est à ce moment, comme aussi en France sous Louis +d'Orléans et les ducs de Bourgogne, que s'épanouit la plus élégante +fleur de cette civilisation romanesque, dépourvue de bon sens, livrée à +la passion, tournée vers le plaisir, immorale et brillante, et qui, +comme ses voisines d'Italie et de Provence, faute de sérieux, ne put +durer. + +[Footnote 116: Temps de Henri III. Reliquiæ antiquæ. Edited by Th. +Wright et Halliwell.] + +[Footnote 117: + + Blessed beo thu, Lavedi, + Ful of hovene blisse, + Swete flur of parais, + Moder of milternisse.... + Blessed beo thu, Lavedi, + So fair and so briht; + Al min hope is upon the + Bi dai and bi nicht.... + Bricht and scene quen of storre, + So me liht and lere + In this false fikele world, + So me led and steore, + That ich at min ende dai + Ne habbe non feond to fere.] + +[Footnote 118: Vers 1278. _Ritson's Essay on national Song_. _Ritson's +ancient Songs_.] + +[Footnote 119: + + Bytuene Mershe and Aueril, + When spray biginneth to springe, + The lutel foul hath hire wyl + On hyre lud to synge, + Ich libbe in loue-longinge + For semlokest of alle thynge. + He may me blysse bringe, + Ich am in hire baundoun. + An hendy hap ich abbe yhent, + Ichot from heuene it is me sent. + From all wymmen my love is lent, + Lyht on Alysoun. + + Suete lemmon, y preye the, of loue one speche, + Whil y lyue in world so wide other nulle y seche. + With thy loue, my suete leof, my bliss thou mihtes eche, + A sue cos of thy mouth mihte be my leche.] + +[Footnote 120: + + Sumer is i-cumen in, + Lhude sing cuccu: + Groweth sed, and bloweth med, + And springth the wde nu. + Sing cuccu, cuccu. + Awe bleteth after lomb, + Llouth after calue cu, + Bulluc sterteth, bucke verteth: + Murie sing cuccu, + Cuccu, cuccu. + Wel singes thu, cuccu; + Ne swik thu, nauer nu. + Sing, cuccu, nu, + Sing, cuccu.] + +[Footnote 121: Poëme sur le Hibou et le Rossignol, qui disputent pour +savoir qui a la plus belle voix.] + +[Footnote 122: + + There is a wel fair abbei, + Of white monkes and of grei. + Ther beth bowris and halles: + Al of pasteiis beth the walles, + Of fleis, of fisse, and rich met, + The likfullist that man may et. + Fluren cakes beth the schingles alle, + Of cherche, cloister, boure, and halle. + The pinnes beth fat podinges + Rich met to princes and kinges.... + Though paradis be miri and bright + Cokaign is of fairir sight.... + Another abbei is ther bi, + Forsoth a gret fair nunnerie.... + When the someris dai is hote, + The yung nunnes takith a bote.... + And doth ham forth in that river + Both with ores and with stere.... + And each munk him takes on, + And snelliche berrith forth har prei + To the mochil grei abbei, + And techith the nunnes an oreisun, + With iamblene up and down.] + +[Footnote 123: Lettre de Pierre de Blois.] + +[Footnote 124: W. de Malmesbury.] + +[Footnote 125: Couronnement d'Édouard Ier.] + +[Footnote 126: Les prodigalités et les raffinements croissent à l'excès +sous son petit-fils Richard II.] + +[Footnote 127: À la fête d'installation de George Nevill, frère de +Warwick, archevêque d'York, on consomma 104 boeufs et 6 taureaux +sauvages, 1000 moutons, 304 veaux, autant de porcs, 2000 cochons, 500 +cerfs, chevreuils et daims, 204 chevreaux, 22802 oiseaux sauvages ou +domestiques, 300 quartels de blé, 300 tonnes d'ale, 100 de vin, une pipe +d'hypocras, 12 marsouins et phoques.] + +Toutes ces merveilles, les conteurs en font l'étalage dans leurs récits. +Voyez cette peinture du vaisseau qui amène en Angleterre la mère du roi +Richard: «Le gouvernail était d'or pur;--le mât était d'ivoire;--les +cordes de vraie soie,--aussi blanches que le lait,--la voile était en +velours.--Ce noble vaisseau était, en dehors, tout tendu de draperies +d'or...--Il y avait dans ce vaisseau--des chevaliers et des dames de +grande puissance;--et dedans était une dame--brillante comme le soleil à +travers le verre[128].» En pareils sujets ils ne tarissent jamais. Quand +le roi de Hongrie veut consoler sa fille affligée, il lui propose de la +mener à la chasse dans un chariot couvert de velours rouge, «avec des +draperies d'or fin au-dessus de sa tête, avec des étoffes de damas blanc +et azur, diaprées de lis nouveaux.--Les pommeaux seront en or, les +chaînes en émail.--Elle aura d'agiles genêts d'Espagne, caparaçonnés de +velours éclatant qui descendra jusqu'à terre.--Il y aura de l'hypocras, +du vin doux, des vins de Grèce, du muscat, du vin clair, du vin du +coucher, des pâtés de venaison, et les meilleurs oiseaux à manger qu'on +puisse prendre.» Quand elle aura chassé avec le lévrier et le faucon, et +qu'elle sera de retour au logis, «elle aura fêtes, danses, chansons, des +enfants, grands et petits, qui chanteront comme font les rossignols; +puis à son concert du soir, des voix graves et des voix de fausset, +soixante chasubles de damas brillant, pleines de perles, avec des +choeurs, et le son des orgues.--Puis elle ira s'asseoir à souper, dans +un bosquet vert, sous des tapisseries brodées de saphirs. Cent +chevaliers bien comptés joueront aux boules pour l'amuser dans les +allées fraîches. Puis une barque viendra la prendre, pleine de +trompettes et de clairons, avec vingt-quatre rames, pour la promener sur +la rivière. Puis elle demandera le vin aromatisé du soir, avec des +dattes et des friandises. Quarante torches la ramèneront dans sa +chambre; ses draps seront en toile de Rennes, son oreiller sera brodé de +rubis. Quand elle sera couchée dans son lit moelleux, on suspendra dans +sa chambre une cage d'or où brûleront des aromates, et si elle ne peut +dormir, toute la nuit les ménestrels veilleront pour elle[129].» J'en ai +passé, il y en a trop; l'idée disparaît comme une page de missel sous +les enluminures. C'est parmi ces fantaisies et ces splendeurs que les +poëtes se complaisent et s'égarent, et le tissu, comme les broderies de +leur toile, porte la marque de ce goût pour le décor. Ils la composent +d'aventures, c'est-à-dire d'événements extraordinaires et surprenants. +Tantôt c'est la vie du prince Horn qui, jeté tout jeune sur un vaisseau, +est poussé sur la côte d'Angleterre, et, devenu chevalier, va +reconquérir le royaume de son père. Tantôt c'est l'histoire de sir Guy +qui délivre les chevaliers enchantés, pourfend le géant Colbrand, va +défier et tuer le sultan jusque dans sa tente. Je n'ai pas à conter ces +poëmes, ils ne sont point anglais, ils ne sont que traduits; mais, ici +comme en France, ils pullulent, ils emplissent l'imagination de ce jeune +monde, et ils vont aller s'exagérant jusqu'au moment où, tombés +jusqu'aux plus bas fonds de la fadeur et de l'invraisemblance, ils sont +enterrés pour toujours par Cervantès. Que diriez-vous d'une société qui, +pour toute littérature, aurait l'opéra et ses fantasmagories? C'est +pourtant une littérature de ce genre qui nourrit les esprits au moyen +âge. Ce n'est point la vérité qu'ils demandent, mais le divertissement, +le divertissement violent et vide, avec des éblouissements et des +secousses. Ce sont bientôt des voyages impossibles, des défis +extravagants qu'ils veulent voir, un tapage de combats, un entassement +de magnificences, un imbroglio de hasards; de l'histoire intérieure, nul +souci: ils ne s'intéressent pas aux événements du coeur, c'est le dehors +qui les attache; ils demeurent comme des enfants les yeux fixés sur un +défilé d'images coloriées et grossies et, faute de pensée, ne sentent +pas qu'ils n'ont rien appris. + +[Footnote 128: + + Swylk on ne seygh they never non; + All it was whyt of huel-bon, + And every nayl with gold begrave: + Off pure gold was the stave. + Her mast was of ivory; + Off samyte the sayl wytterly. + Her ropes wer off truely sylk, + Al so whyt as ony mylk. + That noble schyp was al withoute + With clothys of golde sprede aboute; + And her loof and her wyndas + Off assure forsothe it was.] + +[Footnote 129: + + To-morrow ye shall in hunting fare; + And yede, my doughter, in a chair; + It shall be covered with velvet red, + And cloths of fine gold all about your head, + With damask white and azure blue, + Well diapered with lilies new. + Your pommels shall be ended with gold, + Your chains enamelled many a fold, + Your mantle of rich degree; + Purple pall and ermine free. + Jennets of Spain, that ben so light, + Trapped to the ground with velvet bright. + Ye shall have harp, sautry, and song, + And other mirths you among. + Ye shall have Rumney and Malespine, + Both Hippocras and Vernage wine; + Montrese and wine of Greek, + Both Algrade and despice eke, + Antioch and Bastard, + Pyment also and garnard; + Wine of Greek and Muscadel; + Both clare, pyment, and Rochelle, + The reed your stomach to defy; + And pots of Osy set you by. + You shall have venison y-bake, + The best wild fowl that may be take; + A leish of harebound with you to streek, + And hart, and hind, and other like. + Ye shall be set at such a tryst, + That hart and hynd shall come to your fist, + Your disease to drive you fro, + To hear the bugles there y-blow. + Homeward thus shall ye ride, + On-hawking by the river's side, + With gossawk and with gentle falcon, + With bugle horn and merlion. + When you come home your menzie among, + Ye shall have revel, dances and song; + Little children, great and small, + Shall sing as does the nightingale. + Then shall ye go to your even song, + With tenors and trebles among. + Threescore of copes of damask bright, + Full of pearls they shall be pight. + Your censors shall be of gold, + Indent with azure many a fold. + Your quire nor organ song shall want, + With contre-note and descant. + The other half on organs playing, + With young children full fain singing. + Then shall ye go to your supper, + And sit in tents in green arber, + With cloth of arras pight to the ground, + With sapphires set of diamond.... + A hundred knights, truly told; + Shall play with bowls in alleys cold, + Your disease to drive away; + To see the fishes in pools play, + To a drawbridge then shall ye, + Th' one half of stone, th' other of tree; + A barge shall meet you full right, + With twenty-four oars full bright, + With trumpets and with clarion, + The fresh water to row up and down.... + Forty torches burning bright, + At your bridges to bring you light. + Into your chamber they shall you bring, + With much mirth and more liking. + Your blankets shall be of fustian, + Your sheets shall be of cloth of Rennes. + Your head sheet shall be of pery pight, + With diamonds set and rubies bright. + When you are laid in bed so soft, + A cage of gold shall hang aloft, + With long paper fair burning, + And cloves that be sweet smelling. + Frankincense and olibanum, + That when ye sleep the taste may come; + And if ye no rest can take, + All night minstrels for you shall wake.] + + +VII + +Au-dessous de ce songe chimérique, qu'y a-t-il? Les brutales et +méchantes passions humaines, déchaînées d'abord par la rage religieuse, +puis livrées à elles-mêmes, et, sous un appareil de courtoisie +extérieure, aussi mauvaises qu'auparavant. Voyez le roi populaire, +Richard Coeur de Lion, et comptez ses boucheries et ses meurtres: «Le +roi Richard, dit le poëme, est le meilleur roi qu'on trouve en aucun +geste[130].» Je le veux bien, mais s'il a le coeur d'un lion, il en a +aussi l'estomac. Un jour, sortant de maladie, sous les murs de +Saint-Jean-d'Acre, il veut à toute force manger du porc. Point de porc. +On tue un jeune Sarrasin frais et tendre, on le cuit, on le sale, le roi +le mange et le trouve très-bon; après quoi il veut voir la tête de son +cochon. Le cuisinier la lui apporte en tremblant. Il se met à rire, et +dit que l'armée n'a plus rien à craindre de la famine, qu'elle a des +provisions sous la main. Il prend la ville, et aussitôt les ambassadeurs +de Saladin viennent lui demander grâce pour les prisonniers. Richard +fait décapiter trente des plus nobles, ordonne à son cuisinier de faire +bouillir les têtes, et d'en servir une à chaque ambassadeur, avec un +écriteau portant le nom et la famille du mort. Cependant, en leur +présence, il mange la sienne de bon appétit, et leur dit de raconter à +Saladin de quelle façon les chrétiens font la guerre, et s'il est vrai +qu'ils aient peur de lui. Puis il fait conduire les soixante mille +prisonniers dans une plaine. «Là, ils entendirent les anges du ciel--qui +disaient: Seigneurs, tuez, tuez.--N'en épargnez pas; coupez-leur la +tête.--Le roi Richard entendit la voix des anges, et remercia Dieu et sa +sainte croix[131].» Là-dessus, on les décapite tous; quand il prend une +ville, c'est sa coutume de faire tout égorger, enfants et femmes. Telle +était la dévotion du moyen âge, non pas seulement dans les romans, comme +ici, mais dans l'histoire: à la prise de Jérusalem, toute la population, +soixante-dix mille personnes, fut massacrée. + +[Footnote 130: + + In Fraunce these rymes were wroht, + Every Englyshe ne knew it not. + (Warton, I, 123.)] + +[Footnote 131: + + They were led into the place full even. + There they heard angels of heaven; + They said: «Seigneures, tuez, tuez! + Spares hem nought, and beheadeth these!» + King Richard heard the angels' voice + And thanked God and the holy cross.] + +Ainsi percent, jusque dans les récits chevaleresques, les instincts +farouches et débridés de la brute sanguinaire. À côté d'eux, les récits +authentiques la montrent à l'oeuvre. C'est Henri II qui, irrité contre +un page, saute sur lui pour lui arracher les yeux. C'est Jean sans Terre +qui fait mourir de faim vingt-trois otages dans une prison. C'est +Édouard II qui fait pendre et éventrer en une fois vingt-huit nobles, et +qu'on tuera en lui enfonçant un fer rouge dans les entrailles. Regardez +chez Froissart, en France comme ici, les débauches et les meurtres de la +grande guerre de Cent ans, puis ici les tueries de la guerre des Deux +Roses; dans les deux pays, l'indépendance féodale aboutit à la guerre +civile, et le moyen âge sombre sous ses vices. La courtoisie +chevaleresque, qui recouvrait la férocité native, disparaît comme une +draperie subitement consumée par l'irruption d'un incendie; en ce +temps-là, en Angleterre, on tue les nobles de préférence, et aussi les +prisonniers, même des enfants, avec insulte, et de sang rassis. +Qu'est-ce donc que l'homme a appris dans cette civilisation et par cette +littérature? En quoi s'est-il humanisé? Quelles maximes de justice, +quelles habitudes de réflexion, quel assemblage de jugements vrais cette +culture a-t-elle interposé entre ses désirs et ses actions, pour modérer +sa fougue? Il a rêvé, il a imaginé une sorte de cérémonial élégant pour +mieux parler aux seigneurs et aux dames, il a trouvé le code galant du +petit Jehan de Saintré. Mais l'éducation véritable, où est-elle? En quoi +a profité Froissart de toute sa vaste expérience? C'est un enfant +aimable et bavard; ce qu'on appelle alors sa poésie, la poésie neuve, +n'est qu'un babil raffiné, une puérilité vieillotte. Quelques +rhétericiens, comme Christine de Pisan, essayent de calquer des périodes +d'après l'antique; mais de toutes parts la littérature avorte. Nul ne +pense; voici sir John de Mandeville qui a couru l'univers cent cinquante +ans après Villehardouin, et qui a l'esprit aussi fermé que +Villehardouin. Légendes et fables extravagantes, toutes les crédulités +et toutes les ignorances foisonnent dans son livre. S'il veut expliquer +pourquoi la Palestine a passé de main en main, sans rester jamais sous +une domination fixe, «c'est que Dieu ne veut pas qu'elle soit longtemps +entre les mains de traîtres et pécheurs, chrétiens ou autres.» Il a vu à +Jérusalem, sur les degrés du temple, la marque des pieds de l'âne que +Notre-Seigneur montait «lorsqu'il entra le dimanche des Rameaux.» Il +décrit les Éthiopiens, gens qui n'ont qu'un pied, mais si large qu'ils +peuvent s'en servir comme d'un parasol. Il cite une île où «les gens +sont hauts de dix-huit ou trente pieds de haut, et non vêtus, fors de +peaux de bêtes;» puis une autre île «où il y a moult diverses femmes et +cruelles, qui ont pierres précieuses dedans les yeux, et ont telle vue +que si elles regardent un homme par dépit, elles le tuent seulement du +regard comme fait un coq basilic.» Le bonhomme conte, et puis c'est +tout; le doute et le bon sens n'ont guère de place encore dans ce monde. +Point de jugement ni de réflexion personnelle; il met les faits les uns +au bout des autres, sans les lier autrement; son livre n'est qu'un +miroir qui reproduit les souvenirs de ses yeux et de ses oreilles. «Et +tous ceux qui diront un Pater et un _Ave Maria_ à mon intention, je les +fais participants, et leur octroie part à tous les saints pèlerinages +que je fis oncques en ma vie.» C'est là sa fin, appropriée au reste. Ni +la morale publique ni la science publique n'ont gagné quelque chose à +ces trois siècles de culture. Cette culture française, vainement imitée +dans toute l'Europe, n'a fait qu'orner les dehors de l'homme, et le +vernis dont elle l'a paré se fane déjà partout ou s'écaille. C'est pis +en Angleterre, où il est plus extérieur et plus mal appliqué qu'en +France, où des mains étrangères l'ont plaqué; et où il n'a pu recouvrir +qu'à demi la croûte saxonne, où cette croûte est demeurée fruste et +rude. Voilà pourquoi trois siècles durant, pendant tout le premier âge +féodal, la littérature des Normands d'Angleterre, composée d'imitations, +de traductions, de copies maladroites, est vide. + + +VIII + +Qu'est devenu cependant le peuple vaincu? Est-ce que la vieille souche +sur laquelle sont venues se greffer les brillantes fleurs continentales +n'a produit aucune pousse littéraire qui lui soit propre? Est-ce que +pendant tout ce temps elle est demeurée stérile sous la hache normande +qui a tranché tous ses bourgeons? Elle a végété bien peu, mais elle a +végété pourtant. La race subjuguée n'est pas une nation démembrée, +disloquée, déracinée, inerte comme les populations du continent qui, au +sortir de la longue exploitation romaine, ont été livrées à l'invasion +désordonnée des barbares; elle fait massé, elle est restée attachée à +son sol, elle est en pleine séve; ses parties n'ont point été +transposées, elle a été simplement décapitée pour recevoir, à son +sommet, un faisceau de branches étrangères. Elle en a souffert, cela est +vrai; mais enfin la plaie s'est fermée, les deux séves se sont +mêlées[132]. Même les dures et roides ligatures dans lesquelles le +conquérant l'a serrée, ajoutent dorénavant à sa fixité et à sa force. La +terre a été cadastrée, chaque titre vérifié, défini et écrit[133], +chaque droit ou redevance chiffrée, chaque homme enregistré à sa place, +avec sa condition, ses devoirs, sa provenance et sa valeur; en sorte que +la nation est comme enveloppée dans un réseau dont nulle maille ne +rompt. Si désormais elle se développe, c'est dans ce cadre. Sa +constitution est faite, et c'est dans cette enceinte définitive et +fermée que l'homme va se déployer et agir. Solidarité et lutte: voilà +les deux effets de ce grand établissement réglementé qui forme et +maintient en corps, d'un côté l'aristocratie conquérante, de l'autre la +nation conquise; de même qu'à Rome l'importation systématique des +vaincus dans la plèbe, et l'organisation forcée des patriciens en face +de la plèbe, enrégimenta les particuliers en deux ordres dont +l'opposition et l'union formèrent l'État. Ainsi se façonne et s'achève, +ici comme à Rome, le caractère national par l'habitude d'agir en corps, +par le respect du droit écrit, par l'aptitude politique et pratique, par +le développement de l'énergie militante et patiente. C'est le +domsday-book qui, enserrant cette jeune société dans une discipline +rigide, a fait du Saxon l'Anglais que nous voyons aujourd'hui. + +[Footnote 132: _Pictorial history_, I, 666. _Dialogue on the Exchequer_. +Temps de Henri II.] + +[Footnote 133: _Domsday book_.--_Froude's History of England_, t. I, 13. +«À travers toutes les dispositions perce un but unique: c'est que tout +homme, en Angleterre, a sa place définie, et son devoir défini, et que +nul être humain n'a la liberté de mener sa vie à son gré sans en rendre +compte à personne. C'est la discipline d'une armée transportée dans la +vie sociale.»] + +Lentement, par degrés, à travers les douloureuses plaintes des +chroniqueurs, on voit ce nouvel homme se former en s'agitant, comme un +enfant qui crie parce qu'une machine d'acier en le blessant lui fortifie +la taille. Si réduits et rabaissés que soient les Saxons, ils ne sont +pas tous tombés dans la populace. Quelques-uns[134], presque dans chaque +comté, sont demeurés seigneurs de leurs terres, à condition d'en faire +hommage au roi. Un grand nombre sont devenus vassaux de barons normands, +et, à ce titre, demeurent propriétaires. Un plus grand nombre deviennent +_socagers_, c'est-à-dire possesseurs libres, grevés d'une redevance, +mais pourvus du droit d'aliéner leur bien, et les vilains saxons +trouvent en tous ces hommes des patrons, comme jadis la plèbe rencontra +des chefs dans les nobles italiens transplantés à Rome. C'est un +patronage effectif que celui de ces Saxons, restés debout; car ils ne +sont point isolés; des mariages communs, comme jadis ceux des patriciens +et des plébéiens à Rome, ont, dès l'abord, uni les deux races[135]; le +Normand, beau-frère d'un Saxon, se défend lui-même en défendant son +beau-frère; dans ces temps de troubles surtout, et dans une société +armée, les parents, les alliés, sont obligés de se serrer les uns contre +les autres pour faire ferme. Après tout, il faut bien que les nouveaux +venus tiennent compte de leurs sujets: car ces sujets ont un coeur et un +courage d'hommes; les Saxons, comme les plébéiens de Rome, se +souviennent de leur rang natal et de leur indépendance première. On s'en +aperçoit aux plaintes et à l'indignation des chroniqueurs, aux +grondements et aux menaces de révolte populaire, aux longues amertumes +avec lesquelles ils se remettent incessamment sous les yeux la liberté +antique, à la faveur dont ils accueillent les audaces et la rébellion +des _outlaws_. Il y avait des familles saxonnes à la fin du douzième +siècle qui, par un voeu perpétuel, s'étaient engagées à porter la barbe +longue, de père en fils, en mémoire des coutumes nationales et de la +vieille patrie. De pareils hommes, même tombés à l'état de _socagers_, +même déchus jusqu'à la condition de vilains, ont le cou plus roide que +les misérables colons du continent, foulés et façonnés par les quatre +siècles de fiscalité romaine. Par leurs sentiments comme par leur +condition, ils sont les débris rompus, mais aussi les rudiments vivants +d'un peuple libre. On ne va pas avec eux jusqu'au bout de l'oppression. +Ils font le corps de la nation, le corps laborieux, courageux, qui +fournit la force. Les grands barons sentent que pour résister au roi, +c'est là qu'il faut s'appuyer. Bientôt en stipulant pour eux-mêmes[136], +ils stipulent aussi pour tous les hommes libres, même pour les +marchands, même pour les vilains. Dorénavant, «nul marchand ne sera +privé de sa marchandise, nul vilain de ses instruments de travail; nul +homme libre, marchand ou vilain, ne sera taxé déraisonnablement pour un +petit délit. Nul homme libre ne sera arrêté ou emprisonné, ou dépossédé +de sa terre, ou poursuivi en aucune façon, si ce n'est par le jugement +légal de ses pairs et selon la loi du pays.» Ainsi protégés, ils se +relèvent et ils agissent. Il y a une cour dans chaque comté où tous les +francs tenanciers, petits ou grands, se réunissent pour délibérer des +affaires municipales, rendre la justice, et nommer ceux qui répartiront +l'impôt. Le Saxon à la barbe rouge, au teint clair, aux grandes dents +blanches, vient s'y asseoir à côté du Normand; on y voit des franklins, +pareils à celui que décrit Chaucer, «sanguin de complexion,» libéral et +grand mangeur comme ses ancêtres, amateur de repues franches, «chez qui +le pain, la bière sont toujours sur la table,» dont la maison n'est +jamais sans viande cuite au four, chez qui la mangeaille est si +plantureuse «que chair et poisson neigent dans son logis,» qui «a +maintes grasses perdrix en cage, qui a maintes brèmes et maints brochets +dans son étang,» qui tempête contre son cuisinier, «si la sauce n'est +pas piquante et forte,» et «dont la table reste à demeure, prête et +garnie toute la journée.» C'est un homme important; il a été shérif, +chevalier du comté; il figure «aux sessions[137]. À côté de lui, parfois +dans l'assemblée, le plus souvent dans l'assistance, sont les _yeomen_, +fermiers, forestiers, gens de métiers, ses compatriotes, hommes +musculeux et décidés, bien disposés à défendre leur propriété, à +soutenir de leurs acclamations, avec leurs poings, et aussi avec leurs +armes, celui qui prendra en main leurs intérêts. Croyez-vous qu'on +néglige le mécontentement de gens comme celui que voici?[138].» «Un +vigoureux rustre, par la messe! gros de charnure et d'os, court, large +d'épaules, épais comme un arbre noué,» capable «de gagner partout le +bélier à la lutte: point de portes dont il ne pût faire sauter la barre, +ou qu'il ne pût en courant enfoncer avec sa tête. Sa barbe était rousse +comme le poil d'une truie ou d'un renard, et large comme une pelle. Sur +l'aile droite du nez, il avait une verrue et sur elle une touffe de +poils roux comme les soies d'une oreille de truie. Ses narines étaient +larges et noires, et sa bouche large comme une fournaise. Il portait à +son côté une épée et un bouclier; c'était un querelleur et un +gaillard[139].» Voilà les figures athlétiques, les culasses carrées, les +façons de taureau joyeux, qu'on trouve encore là-bas, entretenues par +le porter et la viande, soutenues par l'habitude des exercices du corps +et des coups de poing. Ce sont ces hommes qu'il faut se représenter +quand on veut comprendre comment s'est établie en ce pays la liberté +politique. Peu à peu ils voient se rapprocher d'eux les simples +chevaliers, leurs collègues à la cour du comté, trop pauvres pour +assister avec les grands barons aux assemblées royales. Ils font corps +avec eux par la communauté des intérêts, par la ressemblance des moeurs, +par le voisinage des conditions; ils les prennent pour représentants; il +les _élisent_[140]. À présent, ils sont entrés dans la vie publique, et +voici venir une recrue qui, en les renforçant, les y assiéra pour +toujours. Les villes dévastées par la conquête se sont repeuplées peu à +peu. Elles ont obtenu ou arraché des chartes; les bourgeois se sont +rachetés des tributs arbitraires qu'on levait sur eux, ils ont acquis le +sol de leurs maisons, ils sont unis sous des maires et des aldermen; +chaque ville maintenant, sous les liens du grand rets féodal, est une +puissance; Leicester, révolté contre le roi, appelle au Parlement[141], +pour s'autoriser et se soutenir, deux bourgeois de chacune d'elles. +Dorénavant, les anciens vaincus, campagnards ou citadins, se sont +redressés jusqu'à la vie politique. S'ils se taxent, c'est +volontairement; ils ne payent rien qu'ils n'accordent; au commencement +du quatorzième siècle, leurs députés réunis font la Chambre des +communes, et, à la fin du siècle précédent, l'archevêque de Cantorbéry, +parlant au nom du roi, disait déjà au pape: «C'est la coutume du royaume +d'Angleterre que, dans toutes les affaires relatives à l'état de ce +royaume, on prenne l'avis de tous ceux qui y sont intéressés.» + +[Footnote 134: _Domsday-book_. Tenants in chief.] + +[Footnote 135: _Pictorial history_, I, 666. Selon Ailred (_Temps de +Henri II_), «un roi, beaucoup d'évêques et d'abbés, beaucoup de grands +comtes et de nobles chevaliers, descendus à la fois du sang anglais et +du sang normand, étaient un soutien pour l'un et un honneur pour +l'autre.»--«À présent, dit un autre auteur du même temps, comme les +Anglais et les Normands habitent ensemble et se sont mariés constamment +les uns avec les autres, les deux nations sont si complétement mêlées +l'une à l'autre, que, du moins pour ce qui regarde les hommes libres, on +peut à peine distinguer qui est de race normande et qui est de race +anglaise.... Les vilains attachés au sol, dit-il encore, sont seuls de +pur sang saxon.»] + +[Footnote 136: Grande charte, 1215.] + +[Footnote 137: + + A frankelein was in this compagnie; + White was his berd as is the dayesie. + Of his complexion he was sanguin. + Wel loved he by the morwe a sop in win. + To liven in delit was ever his wone. + For he was Epicures owen sone, + That held opinion, that plein delit + Was veraily felicite parfite. + An housholder, and that a grete was he; + Seint Julian he was in his contree. + His brede, his ale, was alway after on; + A better envyned man was no wher non. + Withouten bake mete never was his hous, + Of fish and flesh, and that so plenteous, + It snewed in his hous of mete and drinke, + Of alle deintees that men coud of thinke. + After the sondry sesons of the yere, + So changed he his mete and his soupere. + Ful many a fat partrich hadde he in mewe; + And many a breme, and many a luce, in stewe. + Wo was his coke but if his sauce were + Poinant and sharpe, and redy all his gere. + His table, dormant in his halle, alway + Stode redy covered alle the longe day. + At sessions ther was he lord and sire; + Ful often time he was knight of the shire. + An anelace and a gipciere all of silk + Heng at his girdel, white as morwe milk. + A shereve hadde he ben and a countour. + Was no wher swiche a worthy vavasour.] + +[Footnote 138: _Prologue des Contes de Cantorbéry_, v. 547. Édition +Urry.] + +[Footnote 139: + + The Miller was a stout carl for the nones, + Ful bigge he was of braun, and eke of bones; + That proved wel; for over all ther he came, + At wrastling he wold bere away the ram. + He was short shuldered, brode, a thikke gnarre, + Ther n'as no dore, that he n'olde heve of barre, + Or breke it at a renning with his hede. + His berd as any sowe or fox was rede, + And therto brode, as though it were a spade: + Upon the cop right of his nose he hade + A wert, and theron stode a tufte of heres, + Rede as the bristles of a sowes eres: + His nose-thirles blacke were and wide. + A swerd and bokeler bare he by his side. + His mouth as wide was as a forneis: + He was a jangler, and a goliardeis, + And that was most of sinne and harlotries. + Wel coude he stelen corne and tollen thries. + And yet he had a thomb of gold parde. + A white cote and a blew hode wered he. + A baggepipe wel coude he blowe and soune, + And therwithall he brought us out of toune.] + +[Footnote 140: Dès 1214, et aussi en 1225 et 1254. Guizot, _Origine du +système représentatif en Angleterre_, pages 297-299.] + +[Footnote 141: 1264.] + + +IX + +S'ils ont acquis des libertés, c'est qu'ils les ont conquises; les +circonstances y ont aidé, mais le caractère a fait davantage. La +protection des grands barons et l'alliance des simples chevaliers les a +fortifiés; mais c'est par leur rudesse et leur énergie native qu'ils se +sont tenus debout. Car, regardez le contraste qu'ils font en ce moment +avec leurs voisins. Qu'est-ce qui amuse le peuple en France? Les +fabliaux, les malins tours du renard, l'art de duper le seigneur +Ysengrin, de lui prendre sa femme, de lui escroquer son dîner, de le +faire rosser sans danger pour soi et par autrui, bref le triomphe de la +pauvreté jointe à l'esprit sur la puissance jointe à la sottise; le +héros populaire est déjà le plébéien rusé, gouailleur et gai, qui +s'achèvera plus tard dans Panurge et Figaro, assez peu disposé à +résister en face, trop fin pour aimer les grosses victoires et les +façons de lutteur, enclin, par agilité d'esprit, à tourner autour des +obstacles, et n'ayant qu'à toucher les gens du bout du doigt pour les +faire tomber dans le panneau. Ici il a d'autres moeurs: c'est Robin +Hood, un vaillant _outlaw_, qui vit librement et audacieusement dans la +forêt verte, et fait en franc coeur la guerre au shérif et à la +loi[142]. Si jamais un homme en un pays fut populaire, c'est celui-là. +«C'est lui, dit un vieil historien, que le bas peuple aime tant à fêter +par des jeux et des comédies, et dont l'histoire chantée par des +ménétriers l'intéresse, plus qu'aucune autre.» Au seizième siècle, il +avait encore son jour de fête, chômé par tous les gens des petites +villes et des campagnes. L'évêque Latimer, faisant sa tournée pastorale, +avertit un jour qu'il prêcherait. Le lendemain, allant à l'église, il +trouva les portes closes et attendit plus d'une heure avant qu'on +apportât la clef. Enfin, un homme vint et lui dit: «Messire, ce jour est +un jour de grande occupation pour nous; nous ne pouvons vous entendre, +c'est le jour de Robin Hood; tous les gens de la paroisse sont au loin à +couper des branches pour Robin Hood; ce n'est pas la peine de les +attendre.»--L'évêque fut obligé de quitter son costume ecclésiastique, +et de continuer sa route, laissant sa place aux archers habillés de +vert, qui jouaient sur un théâtre de feuillée les rôles de Robin Hood, +de Petit-Jean et de sa bande. En effet, c'est le héros national: Saxon +d'abord, et armé en guerre contre les gens de loi, «contre les évêques +et archevêques,» dont les juridictions sont si pesantes; généreux de +plus, et donnant à un pauvre chevalier ruiné des habits, un cheval et de +l'argent pour racheter sa terre engagée à un abbé rapace; compatissant +d'ailleurs et bon envers le pauvre monde, recommandant à ses gens de ne +pas faire de mal aux yeomen ni aux laboureurs; mais par-dessus tout +hasardeux, hardi, fier, allant tirer de l'arc sous les yeux du shérif et +à sa barbe, et prompt aux coups, soit pour les embourser, soit pour les +rendre. Il a tué quatorze forestiers sur quinze qui voulaient le +prendre; il tue le shérif, le juge, le portier de la ville; il en tuera +bien d'autres; tout cela joyeusement, gaillardement, en brave garçon qui +mange bien, qui a la peau dure, qui vit en plein air, et en qui +surabonde la vie animale. «Quand le taillis est brillant et que l'herbe +est belle--et les feuilles larges et longues,--il est gai en se +promenant dans la belle forêt--d'entendre les petits oiseaux chanter.» +Ainsi commencent quantité de ballades, et ce beau temps qui donne aux +cerfs et aux taureaux l'envie de foncer en avant avec leurs cornes, +donne à ceux-ci l'idée d'aller échanger des coups d'épée ou de bâton. +Robin a rêvé que deux yeomen le rossaient, il veut aller les chercher, +et repousse avec colère Petit-Jean, qui s'offre pour aller en avant. +«Combien de fois m'est-il arrivé d'envoyer mes hommes en avant,--et +rester moi-même en arrière!--N'était la peur de faire éclater mon +arc,--Jean, je te casserais la tête.» Il va donc seul, et rencontre le +robuste yeomen, Gui de Gisborne. «Quiconque n'eût été ni leur allié ni +leur parent,--eût eu un bien beau spectacle,--de voir comment les deux +yeomen arrivèrent l'un contre l'autre--avec leurs lames brunes et +brillantes;--de voir comment les deux yeomen se combattirent--deux +heures d'un jour d'été.--Et tout ce temps, ni Robin Hood, ni messire +Guy,--ne songèrent à fuir[143].» Vous voyez que Guy le yeoman est aussi +brave que Robin Hood: il est venu le chercher dans le bois, et tire de +l'arc presque aussi bien que lui. C'est que cette vieille poésie +populaire n'est pas l'éloge d'un bandit isole, mais de toute une classe, +la yeomanry. «Dieu fasse miséricorde à l'âme de Robin Hood,--et sauve +tous les bons yeomen!» Ainsi finissent beaucoup de ballades. Le yeomen +vaillant, dur aux coups, bon tireur, expert au jeu de l'épée et du +bâton, est le favori. Il y a là une redoutable bourgeoisie armée et +habituée à se servir de ses armes. Regardez-les à l'oeuvre: «Ce serait +une honte de t'attaquer, dit le joyeux Robin au garde[144], nous sommes +trois, et tu es seul.» L'autre n'a pas peur, «il fait en arrière un saut +de trente pieds,--même un saut de trente et un pieds,--s'appuie le dos +contre une broussaille,--et le pied contre une pierre--il combat ainsi +toute une longue journée,--toute une longue journée d'été,--jusqu'à ce +que leurs épées se soient brisées entre leurs mains sur leurs larges +boucliers[145].» Souvent même Robin n'a pas l'avantage. Arthur le hardi +tanneur, «avec son bâton de huit pieds et demi, qui aurait abattu un +veau,» combat contre Robin deux heures durant; le sang coule, ils se +sont fendu la tête, ils sont «comme des sangliers à la chasse.» Robin +enchanté lui dit que dorénavant il peut passer sans payer dans la forêt. +«Grand merci pour rien, répond l'autre, j'ai gagné mon passage--et j'en +rends grâce à mon bâton, non à toi.»--Qui es-tu donc? demande +Robin.--«Je suis un tanneur, répliqua le vaillant Arthur;--j'ai +travaillé longtemps à Nottingham,--et si tu veux y venir, je jure et +fais voeu--que je tannerai ta peau pour rien.»--«Grand merci, mon brave, +dit le joyeux Robin,--puisque tu es si bon et si libéral;--et si tu veux +tanner ma peau pour rien--j'en ferai autant pour la tienne[146].» Sur +ces offres gracieuses, ils s'embrassent; un franc échange de loyales +gourmades les prépare toujours à l'amitié.--C'est ainsi que Robin a +essayé Petit-Jean, qu'il aima depuis toute sa vie. Petit-Jean avait sept +pieds de haut, et se trouvant sur un pont, refusait de céder la place. +L'honnête Robin ne voulut pas se servir contre lui de son arc, alla +couper un bâton, long de sept pieds, et ils convinrent amicalement de +combattre sur le pont jusqu'à ce que l'un d'eux tombât à l'eau. Ils +frappent et cognent tellement «que leurs os résonnent;» à la fin, c'est +Robin qui tombe, et il n'en a que plus d'estime pour Petit-Jean. Une +autre fois, ayant une épée, il est rossé par un chaudronnier qui n'a +qu'un bâton; plein d'admiration, il lui donne cent livres. Une fois +c'est par un potier qui refuse le péage, une autre fois c'est par un +berger. Ils se battent ainsi par passe-temps; leurs boxeurs encore +aujourd'hui, avant chaque assaut, se donnent amicalement la main; on +s'assomme en ce pays, honorablement, sans rancune, ni fureur, ni honte. +Les dents cassées, les yeux pochés, les côtes enfoncées n'exigent pas de +vengeance meurtrière; il paraît que les os sont plus solides et les +nerfs moins sensibles ici qu'ailleurs. Les meurtrissures une fois +données et reçues, ils se prennent par la main et dansent ensemble sur +l'herbe verte[147]. «Trois hommes joyeux, trois hommes joyeux, nous +étions trois hommes joyeux.» Comptez, de plus, que ces gens-là, dans +chaque paroisse, s'exercent tous les dimanches à l'arc, et sont les +premiers archers du monde, que, dès la fin du quatorzième siècle, +l'affranchissement universel des vilains multiplie énormément leur +nombre, et vous comprendrez comment à travers tous les tiraillements et +tous les changements des grands pouvoirs du centre, la liberté du sujet +subsiste. Après tout, la seule garantie permanente et invincible, en +tout pays et sous toute constitution, c'est ce discours intérieur que +beaucoup d'hommes se font, et qu'on sait qu'ils se font: «Si quelqu'un +touche mon bien, entre dans ma maison, se met sur mon chemin et me +moleste, qu'il prenne garde; j'ai de la patience, mais j'ai aussi de +bons bras, de bons camarades, une bonne lame, et, à certains moments, la +résolution ferme, coûte que coûte, de lui planter ma lame jusqu'au +manche dans le gosier.» + +[Footnote 142: Augustin Thierry, IV, 56. Robin Hood, édition Ritson.] + +[Footnote 143: + + In somer when the shawes be sheyne, + And leves be large and longe, + Hit is fulle mery in feyre foreste + To here the foulys song; + To se the dere draw to the dale, + And leve the hilles hee, + And shadow hem in the leves grene + Undur the grene wode tree.... + + Ah! John, by me thou settest noe store. + And that I farley finde: + How offt send I my men before, + And tarry myselfe behinde? + + It is no cunning a knave to ken, + And a man but heare him speake; + And it were not for bursting of my bowe, + John, I thy head wold breake.... + + He that had neyther beene kythe nor kin, + Might have scene a full fayre fight, + To see how together these yeomen went + With blades both browne and bright. + + To see how these yeomen together they fought. + Two houres of a summers day + Yet neither Robin Hood nor sir Guy + Them fettled to flye away. + + God haffe mersey on Robin Hodys solle + And saffe all god yemanry.] + +[Footnote 144: Pinder. Son emploi était de taxer le bétail qui vaguait +sur le communal.] + +[Footnote 145: + + «O that were a shame, said jolly Robin, + We being three and thou but one.» + The pinder leapt back then thirty good foot, + 'T was thirty good foot and one. + + He leaned his back fast unto a thorn, + And his foot against a stone + And there he fought a long summers day, + A summers day so long, + + Till that their swords on their broad bucklers + Were broke fast unto their hands....] + +[Footnote 146: + + «I pass not for length, bold Arthur replyed, + My staff is of oke so free; + Eight foot and a half, it will knock down a calf, + And I hope it will knock thee down.» + + Then Robin could no longer forbear, + He gave him such a knock, + Quickly and soon the blood came down, + Before it was ten a clock. + + Then Arthur he soon recovered himself, + And gave him such a knock on the crown, + That from every side of bold Robin head, + The blood came trickling down. + + Then Robin raged like a wild boar, + As soon as he saw his own blood: + Then Bland was in hast he laid on so fast, + As though he had been cleaving of wood. + + And about and about, and about they went, + Like two wild bores in a chase. + Striving to aim each other to maim, + Leg, arm, or any other place. + + And knock for knock they lustily dealt, + Which held for two hours and more, + Till all the wood rang at every bang, + They plyed their work so sore. + + Hold thy hand, hold thy hand, said Robin Hood, + And let thy quarrel fall; + For here we may thrash our bones to mesh, + And get no coyn at all. + + And in the forest of merry Sherwood, + Hereafter thou shalt be free. + «God a mercy for nought, my freedom I bought, + I may thank my staff, not thee....» + + «I am a tanner, bold Arthur reply'd, + In Nottingham long I have wrought + And if thoul't come there, I vow and swear, + I will tan thy hide for «nought.» + + «God a mercy, good fellow, said jolly Robin, + Since thou art so kind and free; + And if thou wilt tan my hide for «nought,» + I will do as much for thee.»] + +[Footnote 147: + + Then Robin took them both by the hands, + And danc'd round about the oke tree. + «For three merry men, and three merry men, + And three merry men we be.»] + + +X + +Ainsi pensait sir John Fortescue, chancelier d'Angleterre sous Henri VI, +exilé en France pendant la guerre des Deux Roses, un des plus anciens +prosateurs, et le premier qui ait jugé et expliqué la constitution de +son pays[148]. «C'est la lâcheté, dit-il, et le manque de coeur et de +courage qui empêche les Français de se soulever, et non la +pauvreté[149]. Aucun Français n'a ce courage comme un Anglais. On a +souvent vu en Angleterre trois ou quatre bandits, par pauvreté, se jeter +sur sept ou huit hommes honnêtes, et les voler tous; mais on n'a point +vu en France sept ou huit bandits assez hardis pour voler trois ou +quatre hommes honnêtes. C'est pourquoi il est tout à fait rare que des +Français soient pendus pour vol à main armée, car ils n'ont point le +coeur de faire une action si terrible. Aussi y a-t-il plus d'hommes +pendus en Angleterre en un an pour vol à main armée et pour meurtre, +qu'il y en a de pendus en France pour la même espèce de crime en sept +ans.... Si l'Anglais est pauvre et voit un autre homme ayant des +richesses qu'on puisse lui prendre par force, il ne manquera pas de le +faire, à moins qu'il ne soit lui-même tout à fait honnête[150].» Ceci +jette un jour subit et terrible sur l'état violent de cette société +armée où les coups de main sont journaliers, et où chacun riche ou +pauvre, vit la main sur la garde de son épée. Il y a sous Édouard Ier de +grandes bandes de malfaiteurs qui courent le pays et combattent quand on +veut les prendre; il faut que les habitants de la ville s'attroupent, et +aussi ceux des villes voisines, «avec des cris et des huées,» pour les +poursuivre et les saisir. Il y a sous Édouard III des barons qui +chevauchent avec de grandes escortes d'hommes d'armes et d'archers, +«occupant les manoirs, enlevant les dames et les demoiselles, mutilant, +tuant, rançonnant les gens jusque dans leurs maisons, comme si c'était +en pays ennemi, et quelquefois venant devant les juges aux sessions, en +telle façon, et en si grande force que les juges sont effrayés et +n'osent faire justice[151].» Lisez les lettres de la famille Paston, +sous Henri VI et Édouard IV, et vous verrez comment la guerre privée est +à chaque porte, comme il faut se munir d'hommes et d'armes, être debout +pour défendre son bien, compter sur soi, sur sa vigueur et son courage. +C'est cet excès de vigueur et cette promptitude aux coups qui, après +leurs victoires en France, les a poussés l'un contre l'autre en +Angleterre, dans les boucheries des Deux Roses. Les étrangers qui les +voient sont étonnés de leur force de corps et de coeur, «des grandes +pièces de boeuf» qui alimentent leurs muscles, de leurs habitudes +militaires, de leur farouche obstination «de bêtes sauvages[152].» Ils +ressemblent à leurs bouledogues, race indomptable, qui, dans la folie de +leur courage, «vont les yeux fermés se jeter dans la gueule d'un ours de +Russie, et se font écraser la tête comme une pomme pourrie.» Cet étrange +état d'une société militante, si plein de dangers et qui exige tant +d'efforts, ne les effraye pas. Le roi Édouard, ayant ordonné de mettre +les perturbateurs en prison sans procédure, et ne point les relâcher +sous caution ni autrement, les communes déclarent l'ordonnance +«horriblement vexatoire,» réclament, refusent d'être trop protégées. +Moins de paix, mais plus d'indépendance. Ils maintiennent les garanties +du sujet aux dépens de la sécurité du public et préfèrent la liberté +turbulente à l'ordre arbitraire: mieux vaut souffrir des maraudeurs +qu'on peut combattre que des prévôts sous lesquels il faudrait plier. + +[Footnote 148: _The difference between an absolute and limited +monarchy.--A learned commendation of the politique laws of England. +Latine._ Je cite souvent ce second ouvrage, qui est plus complet.] + +[Footnote 149: Les Anglais oublient toujours d'être polis, et ne voient +pas les nuances des choses. Entendez ici le courage brutal, l'instinct +batailleur et indépendant. La race française, et en général la race +gauloise, est peut-être, entre toutes, la plus prodigue de sa vie.] + +[Footnote 150: It is cowardise and lack of hartes and corage, that +kepith the Frenchmen from rysyng, and not povertye; which corage no +Frenche man hath like to the English man. It hath ben often seen in +Englond that iij or iv thefes, for povertie, hath sett upon viij true +men, and robbyd them al. But it hath not ben seen in Fraunce, that vij +or viij thefes have ben hardy to robbe iij or iv true men. Wherfor it is +right seld that Frenchmen be hangyd for robberye, for that thay have no +hertys to do so terryble an acte. There be therfor mo men hangyd in +Englond, in a yere, for robberye and manslaughter, than ther be hangid +in Fraunce for such cause of crime in vij yers.--Aujourd'hui en France +42 vols sur les grands chemins contre 738 en Angleterre.--En 1843 il y +avait, en Angleterre, quatre fois autant d'accusations de crimes et +délits qu'en France, proportion gardée du nombre des habitants. (Moreau +de Jonnès.)] + +[Footnote 151: _Pictorial history_, I, 833. Statut de Winchester, 1285. +Ordonnance de 1378.] + +[Footnote 152: _Benvenuto Cellini_ cité par _Froude_, I, 20, _History of +England_, _Shakspeare_, _Henri V_; conversation des seigneurs français +avant la bataille d'Azincourt.] + +C'est cette fière et persistante pensée qui produit et conduit tout le +livre de Fortescue. «Il y a deux sortes de royautés, dit-il, desquelles +l'une est le gouvernement royal et absolu, l'autre est le gouvernement +royal et constitutionnel[153].» Le premier est établi en France, le +second en Angleterre. «Et ils diffèrent en cela que le premier peut +gouverner ses peuples par des lois qu'il fera lui-même, et ainsi mettre +sur eux des tailles et autres impositions, telles qu'il voudra, sans +leur consentement. Le second ne peut pas gouverner ses peuples par +d'autres lois que par celles qu'ils ont consenties; et ainsi ne peut +mettre sur eux des impositions sans leur consentement[154].» Dans un +État comme celui-ci, c'est la volonté du peuple qui est «la première +chose vivante, et qui envoie le sang dans la tête et dans tous les +membres du corps politique.... Et de même que la tête du corps physique +ne peut changer ses nerfs, ni refuser à ses membres les forces et le +sang qui doit les alimenter, de même le roi qui est la tête du corps +politique ne peut changer les lois de ce corps, ni enlever à son peuple +sa substance lorsque celui-ci réclame et refuse.... Un roi de cette +sorte n'a été élevé à sa dignité que pour protéger les sujets de la loi, +leurs corps et leurs biens, et le peuple ne lui a délégué de pouvoir que +pour cet objet; il ne lui est pas permis d'en exercer un autre[155].» +Voici donc, dès le quinzième siècle, toutes les idées de Locke; tant la +pratique est puissante à suggérer la théorie! tant la jouissance de la +liberté fait vite découvrir aux hommes la nature de la liberté! +Fortescue va plus loin: il oppose, pied à pied, la loi romaine, héritage +des peuples latins, à la loi anglaise, héritage des peuples teutoniques: +l'une, oeuvre de princes absolus, et toute portée à sacrifier +l'individu; l'autre, oeuvre de la volonté commune, et toute portée à +protéger la personne. Il oppose les maximes des juris-consultes +impériaux qui accordent «force de loi à tout ce qu'a décidé le prince,» +aux statuts d'Angleterre «qui, bien loin d'être établis par la volonté +du prince, sont décrétés du consentement de tout le royaume, par la +sagesse de plus de trois cents hommes élus, en sorte qu'ils ne peuvent +nuire au peuple ni manquer de lui être avantageux.» Il oppose la +nomination arbitraire des fonctionnaires impériaux à l'élection du +shérif qui, chaque année, pour chaque comté, est choisi par le roi entre +trois chevaliers ou écuyers du comté désignés par le Conseil des Lords +spirituels et temporels, des _justices_, des barons de l'Échiquier et +d'autres grands officiers. Il oppose la procédure romaine, qui se +contente de deux témoignages pour condamner un homme, au jury, aux trois +récusations permises, aux admirables garanties d'équité dont +l'honnêteté, le nombre, la réputation et la condition des jurés +entourent la sentence. Ainsi protégées, les communes d'Angleterre ne +peuvent manquer d'être florissantes. Considérez, au contraire, dit-il au +jeune prince qu'il instruit, l'état des communes en France. Par les +tailles, la gabelle, les impôts sur le vin, les logements des gens de +guerre, elles sont réduites à l'extrême misère. «Vous les avez vues en +voyageant.... Elles sont si appauvries et détruites, qu'elles ne peuvent +presque pas vivre: ils boivent de l'eau, ils mangent des pommes avec du +pain bien brun fait de seigle. Ils ne mangent pas de viande, si ce n'est +rarement un peu de lard, ou quelque chose des entrailles et de la tête +des bêtes tuées pour les nobles et les marchands.... Les gens d'armes +leur mangent leurs volailles, tellement qu'il leur reste à peine les +oeufs, qui sont pour eux un très-grand régal. Ils ne portent point de +laine, hormis un pauvre gilet sous leur vêtement de dessus, qui est fait +de grosse toile et qu'ils appellent une blouse. Leurs culottes sont de +toile pareille, et ne passent pas le genou, en sorte que le reste de la +jambe est nu. Leurs femmes et leurs enfants vont pieds nus.... Car +plusieurs d'entre eux qui avaient coutume de payer chaque année à leur +seigneur un écu pour leur terre, payent maintenant au roi, par-dessus +cet écu, cinq écus. C'est pourquoi ils sont contraints par nécessité de +tellement veiller, travailler, fouiller le sol pour vivre, que leur +corps est tout appauvri et leur espèce réduite à néant. Ils vont courbés +et sont faibles, et ne sont pas capables de combattre et de défendre le +royaume; ils n'ont point d'armes non plus, ni d'argent pour en +acheter[156].» + +[Footnote 153: _Jus regale_, par opposition à _jus regale et +politicum_.] + +[Footnote 154: Ther be two kynds of kyngdomys, of the which that one ys +a lordship callid in Latyne Dominium regale, and that other is callid +Dominium politicum et regale. And they dyverson in that the first may +rule his people by such lawys as he makyth hymself, and therfor, he may +set upon them talys, and other impositions, such as he wyl himself, +without their assent. The secund may not rule his people by other laws +than such as they assenten unto. And therfor he may let upon them non +impositions without their own assent.] + +[Footnote 155: Fortescue, _In leges Angliæ_, London, 1599, avec trad. +anglaise. Non potest rex Angliæ ad libitum suum leges mutare regni sui. +Principatu namque nedum regali, sed et politico ipse suo populo +dominatur. + +In corpore politica, intentio populi primum vividum est, habens in se +sanguinem, viz provisionem politicam utilitati populi illius, quam in +caput et in omnia membra ejusdem corporis ipsa transmittit, quo corpus +illud alitur et vegetatur. Lex vero sub qua coetus hominum populus +efficitur, nervorum corporis physici efficit rationem.... Et ut non +potest caput corporis physici nervos suos commutare, neque membris suis +proprias vires et propria sanguinis alimenta denegare, nec rex qui caput +est corporis politici; mutare potest leges corporis illius, nec ejusdem +populi substantias proprias subtrahere, reclamantibus eis, aut invitis. +Ad tutelam legis subditorum et eorum corporum et bonorum rex hujusmodi +erectus est et ad hanc, potestatem a populo effluxam ipse habet. + +Anglia statuta.... nedum principis voluntate, sed et totius regni +assensu ipsa conduntur.... plus quam trecentorum electorum hominum +prudentia.... (ita ut) populi læsuram illa efficere nequant, vel non +eorum commodum procurare. + +Élection du shériff. + +In quolibet comitatu est officiarius quidam unus, regis vicecomes +appellatus, qui inter cætera officii sui ministeria, omnium mandata et +judicia curiarum regis in suo comitatu exsequenda exsequitur; cui +officium annale est, quo ei post annum in eodem ministrare non licet, +nec duobus tum sequentibus annis ad idem officium reassumetur. +Officiarius iste sic eligitur: quolibet anno in crastino Animarum[155-A] +conveniunt in saccario regis[155-B], omnes consiliarii ejus tam domini +spirituales et temporales quam ejus omnes justiciarii[155-C], omnes +barones de saccario, clericus rotulorum[155-D], et quidam alii +officiarii, ubi hi omnes communi assensu nominant de quolibet comitatu +tres milites vel armigeros[155-E], quos inter cæteros ejusdem comitatus +ipsi opinantur melioris esse dispositionis et famæ, et ad officium +vicecomitis comitatus illius melius dispositos. Ex quibus rex unum +tantum eliget, quam per litteras suas patentes constituit vice-comitem +comitatus.... + +Du jury, et des trois récusations successives, permises aux parties: + +Juratis demum in forma prædicta XII probis et legalibus hominibus +habentibus ultra mobilia sua possessiones sufficientes unde eorum statum +ipsi continere poterunt, et nulli partium suspectis nec invisis sed +eisdem vicinis, legitur in anglico coram eis per curiam totum recordatum +et processus placiti....] + +[Footnote 155-A: All Souls' day.] + +[Footnote 155-B: The kings exchequer.] + +[Footnote 155-C: Justices.] + +[Footnote 155-D: Master of the rolls]. + +[Footnote 155-E: Knights or squires.] + +[Footnote 156: The same Commons be so empoverished and distroyyd, that +they may unneth lyve. They drink water, they eate apples, with bread +right brown made of rye. They eate no flesh, but if it be selden, a +litill larde, or of the entrails or heads of beasts slayne for the +nobles and merchants of the land. They weryn no wollyn, but if it be a +pore cote under their uttermost garment made of grete canvass, and call +it a frok. Their hosyn be of like canvas, and passen not their knee, +wherfor they be gartrud and their thygles bare. Their wif and children +gone bare fote.... For sum of them that was wont to pay to his lord for +his tenement which he hyrith by the year a scute payth now to the kyng, +over that scute, fyve skuts. Where thrugh they be artyd by necessitie so +to watch, labour and grub in the ground for their sustenance, that their +nature is much wastid and the kynd of them brought to nowght. They gone +crokyd and ar feeble, not able to fight nor to defend the realm; nor +they have wepon, nor monye to buy them wepon withal.... This is the +frute first of hyre Jus regale.... But blessed be God this land ys rulid +under a better lawe, and therfor the people therof be not in such +penurye, nor therby hurt in their persons, but they be wealthie and have +all things necessarie to the sustenance of nature. Wherefore they be +myghty and able to resyste the adversaries of the realmes that do or +will do them wrong. Loo, this is the frut of Jus politicum et regale +under which we lyve.] + +«Voilà les fruits du gouvernement absolu. Mais, béni soit Dieu! notre +terre est régie par une meilleure loi, et, à cause de cela, le peuple de +ce pays n'est point dans une telle pénurie; les gens n'y sont point non +plus maltraités dans leurs personnes; mais ils sont riches, et ont +toutes les choses nécessaires pour l'entretien de leur corps. C'est +pourquoi ils sont puissants et capables de résister aux adversaires du +royaume qui leur font ou voudront leur faire tort. Et ceci est le fruit +de ce _jus politicum et regale_ sous lequel nous vivons.... Tout +habitant de ce royaume jouit des fruits que lui produit sa terre, ou que +lui rapportent ses bêtes, et aussi de tous les profits qu'il peut faire +par son industrie propre ou par celle d'autrui, sur terre et sur mer; +il en use à son gré, et personne ne l'en empêche, par rapine ou +injustice, sans lui faire une juste compensation[157].... Il n'est point +appelé en justice, sinon devant les juges ordinaires et selon la loi du +pays, ni saisi dans ses possessions ou dans ses biens-meubles, ni arrêté +pour un crime, si grand ou si énorme qu'il soit, sinon selon la loi du +pays et devant les juges susdits.... C'est pourquoi les gens de ce pays +sont bien fournis d'or et d'argent et de toutes les choses nécessaires à +la vie. Ils ne boivent point d'eau, si ce n'est par pénitence; ils +mangent abondamment de toutes les sortes de chairs et de poissons. Ils +ont des étoffes de bonne laine pour tous leurs vêtements; même ils ont +quantité de couvertures dans leurs maisons, et de toutes les choses +qu'on fait en laine; ils sont riches en mobiliers, en instruments de +culture, et en toutes les choses qui servent à mener une vie tranquille +et heureuse, chacun selon son état.» Tout cela vient de la constitution +du pays, et de la distribution de la terre. Tandis que dans les autres +contrées on ne trouve qu'une populace de pauvres et ça et là quelques +seigneurs, l'Angleterre est si couverte et remplie de possesseurs de +terres et de champs, «qu'il n'y a point de domaine si petit qui ne +renferme un chevalier, un écuyer, ou quelque propriétaire, comme ceux +qu'on appelle franklins, enrichi de grandes possessions, et aussi +d'autres francs tenanciers, et beaucoup de yeomen capables, par leurs +revenus, de faire un jury dans la forme ci-dessus mentionnée. Car il y a +dans ce pays plusieurs yeomen qui peuvent dépenser plus de six cents +écus par an.» Ce sont eux qui sont la substance du pays[158]. «Ils sont +très-supérieurs[159], dit un autre auteur au siècle suivant, aux simples +laboureurs et aux journaliers. Ils ont de bonnes maisons où ils vivent à +l'aise et travaillent pour s'enrichir. La plupart sont des fermiers qui +entretiennent eux-mêmes plusieurs domestiques. C'est cette classe +d'hommes qui s'est rendue jadis si redoutable aux Français, et, bien +qu'ils ne soient appelés ni maîtres ni messires, comme les gentilshommes +et les chevaliers, mais simplement Jean et Thomas, ils ont rendu de +grands services dans nos guerres. Nos rois, ont livré avec eux huit +batailles, et se tenaient dans leurs rangs qui formaient l'infanterie de +nos armées, tandis que les rois de France se tenaient au milieu de leur +cavalerie; le prince montrait ainsi des deux parts où était la +principale force.» De pareils hommes, dit Fortescue, peuvent faire un +vrai jury, et aussi voter, résister, s'associer, accomplir toutes les +actions par lesquelles subsiste un gouvernement libre; car ils sont +nombreux dans chaque canton; ils ne sont point «abrutis,» comme les +paysans craintifs de France; ils ont leur honneur et celui de leur +famille à conserver,» ils sont bien approvisionnés d'armes, ils se +souviennent qu'ils ont gagné des batailles en France[160]. Telle est la +classe obscure encore, mais chaque siècle plus riche et plus puissante, +qui, fondée par l'aristocratie saxonne rabaissée et soutenue par le +caractère saxon conservé, a fini, sous la conduite de la petite noblesse +normande et sous le patronage de la grande noblesse normande, par +établir et asseoir une constitution libre et une nation digne de la +liberté. + +[Footnote 157: Voir Commines, qui porte le même jugement.] + +[Footnote 158: The might of the realme most stondyth upon archers which +be not rich men.... + +Comparer Hallam, II, 482. Tout cela remonte à la conquête et plus avant: + +It is reasonable to suppose that the greater part of those who appear to +have possessed small freeholds or parcels of manors were no other than +the original nation. + +A respectable class of free socagers, having in general full right of +alienating their lands and holding them probably at a small certain rent +from the lord of the manor, frequently occurs in the Domsday Book. + +En tout cas, il y avait dans le Domsday Book des Saxons «parfaitement +exempts de villenage.» + +Cette classe est traitée avec respect dans les traités de Glanvil et +Bracton. + +Pour les vilains, ils se sont affranchis de bonne heure, au treizième et +au quatorzième siècle, soit en se sauvant, soit en devenant +copy-holders. + +La guerre des Deux Roses releva encore les communes: avant les +batailles, ordre fut donné souvent de tuer les nobles et d'épargner les +roturiers.] + +[Footnote 159: Harrison, 275. _Description of England_.] + +[Footnote 160: Portrait d'un yeoman par Latimer, prédicateur de Henri +VIII. + +My father was a yeoman, and had no lands of his own, only he had a farm +of £3 or £4 by year at the uttermost, and hereupon he tilled so much as +he kept half a dozen men. He had walk for an hundred sheep, and my +mother milked thirty kine. He was able, and did find the king a harness, +with himself and his horse, while he came to the place that he should +receive the king's wages. I can remember that I buckled his harness when +he went to Blackheath field. He kept me to school, or else I had not +been able to have preached before the king's majesty now. He married my +sisters vith £5 or 20 nobles a-piece, so that he brought them up in +godliness and fear of God. He kept hospitality for his poor neighbours. +And some alms he gave to the poor, and all this did he of the said farm. +Where he that now hath it, payeth £16 by the year, or more, and is not +able to do any thing for his prince, for himself, nor for his children, +or give a cup of drink to the poor. + +In my time my poor father was as diligent to teach me to shoot, as to +learn me any other thing, and so I think other men did their children: +he taught me how to draw, how to lay my body in my bow, and not to draw +with strength of arms as divers other nations do, but with strength of +the body. I had my bows bought me according to my age and strength; as I +increased in them, so my bows were made bigger and bigger, for men shall +never shoot well, except they be brought up in it: it is a worthy game, +a wholesome kind of exercise, and much commended in physic.] + + +XI + +Quand des hommes sont, comme ceux-ci, doués d'un naturel sérieux, munis +d'un esprit décidé, et pourvus d'habitudes indépendantes, ils s'occupent +de leur conscience comme de leurs affaires, et finissent par mettre la +main dans l'Église comme dans l'État. Il y a déjà longtemps que les +exactions de la cour romaine ont provoqué les réclamations +publiques[161] et que le haut clergé est impopulaire; on se plaint que +les plus grands bénéfices soient livrés par le pape à des étrangers qui +ne résident pas; que tel Italien inconnu en Angleterre possède à lui +seul cinquante à soixante bénéfices en Angleterre; que l'argent anglais +coule à flots vers Rome, et que les clercs, n'étant plus jugés que par +les clercs, se livrent à leurs vices et abusent de l'impunité. Dans les +premières années de Henri III, on comptait près de cent homicides commis +par des prêtres encore vivants. Au commencement du quatorzième siècle, +le revenu ecclésiastique était douze fois plus grand que le revenu +civil. Environ la moitié du sol était aux mains du clergé. À la fin du +siècle, les communes déclarent que les taxes payées à l'Église sont cinq +fois plus grandes que les taxes payées à la couronne, et, quelques +années après[162], considérant que les biens du clergé ne lui servent +qu'à vivre dans l'oisiveté et dans le luxe, elles proposent de les +confisquer au profit du public. Déjà l'idée de la Réforme avait percé. +On se souvient que, dans les ballades, le héros populaire, Robin Hood, +ordonne à ses gens d'épargner les yeomen, les gens de travail, même les +chevaliers, s'ils sont «bons garçons,» mais de ne jamais faire grâce aux +abbés ni aux évêques. Les prélats pèsent durement sur le peuple par +leurs droits, leurs tribunaux et leurs dîmes, et, tout d'un coup, parmi +les bavardages agréables ou les radotages monotones des versificateurs +normands, on entend tonner contre eux la voix indignée d'un Saxon, d'un +homme du peuple et d'un opprimé. + +[Footnote 161: _Pictorial history_, I, 802. En 1245, 1246, 1376. A. +Thierry. III, 79.] + +[Footnote 162: 1404-1409. Les Communes déclaraient qu'avec ces revenus +le roi serait capable d'entretenir 15 comtes, 1500 chevaliers, 6200 +écuyers et 100 hôpitaux; chaque comte recevant par an 300 marcs, chaque +chevalier 100 marcs et le produit de quatre charrues de terre, chaque +écuyer 40 marcs et le produit de deux charrues de terre.--_Pictorial +history_, II. p. 142.] + +C'est la vision de Piers Plowman, un paysan à charrue[163], écrite, +dit-on, par un prêtre séculier d'Oxford. Sans doute, les traces du +goût français y sont visibles; il n'en saurait être autrement; les +gens d'en bas ne peuvent jamais se défendre tout à fait d'imiter les +gens d'en haut; et les plus francs des poëtes populaires, Burns et +Béranger, gardent trop souvent le style académique. Pareillement +ici, la machine à la mode, l'allégorie du roman de la Rose, est mise +en usage: on voit s'avancer, Bien-Faire, Corruption, Avarice, +Simonie, Conscience, et tout un peuple d'abstractions parlantes. +Mais en dépit de ces vains fantômes étrangers, le corps du poëme est +national et vivant. L'antique langage reparaît en partie, et +l'antique mètre reparaît tout à fait; plus de rimes, mais des +allitérations barbares; plus de badinage, mais une gravité âpre, une +invective soutenue, une imagination grandiose et sombre, de lourds +textes latins, assénés comme par la main d'un protestant. Il s'est +endormi sur les hauteurs de Malverne, et là il a eu un merveilleux +songe. Il a songé «qu'il était dans un désert,--il ne put jamais +savoir en quel endroit,--et comme il regardait en l'air,--du côté du +soleil,--il vit une tour sur une hauteur,--royalement bâtie,--une +profonde vallée au-dessous,--et là-dedans un donjon,--avec de +profonds fossés noirs,--et terribles à voir.» Puis, entre les deux, +une grande plaine remplie de monde, «d'hommes de toutes +sortes,--pauvres et riches,--travaillant et s'agitent,--comme le +veut le monde;--quelques-uns à la charrue--labouraient avec +un grand effort,--pour ensemencer et planter,--et peinaient +durement,--gagnant ce que des prodigues venaient détruire et +engloutir[164].» Lugubre peinture du monde, pareille aux rêves +formidables qui reviennent si souvent chez Albert Durer et chez +Luther; les premiers réformateurs sont persuadés que la terre est +livrée au mal, que le diable y a son empire et ses officiers, que +l'Antechrist, assis sur le trône de Rome, étale les pompes +ecclésiastiques pour séduire les âmes et les précipiter dans le feu +de l'enfer. De même ici l'Antechrist, la bannière levée, entre dans +un couvent: les cloches sonnent; les moines, en procession +solennelle, vont à sa rencontre pour recevoir et pour féliciter leur +seigneur et leur père. Avec sept grands géants, les sept Péchés +capitaux, il assiége Conscience, et l'assaut est conduit par +Paresse, qui mène avec elle une armée de plus de mille prélats. Car +ce sont les vices qui règnent, d'autant plus odieux qu'ils sont dans +les places saintes, et emploient au service du diable l'église de +Dieu. «La religion à présent est un beau cavalier, un coureur de +rues,--un meneur de fêtes, un acheteur de terres,--qui éperonne son +palefroi, de manoir en manoir,--avec une meute à ses talons, comme +un seigneur,» et se fait servir à genoux par des valets[165]. Mais +cette parade sacrilége n'a qu'un temps, et Dieu met la main sur les +hommes pour les avertir. Au commandement de Conscience, voici que +Nature envoie d'en haut l'escadron des fléaux et des maladies, +«fièvres et fluxions,--toux et maux de coeur,--crampes et maux de +dents,--rhumatismes et rougeoles,--teignes et gales de la +tête,--inflammations et tumeurs--et enflures brûlantes,--frénésies +et maladies ignobles,--fourriers de Nature.» Des cris partent: «Au +secours! voici la Mort terrible,--qui vient pour nous détruire +tous!» Et les pourritures arrivent, les pustules, les pestes, +les douleurs perçantes: la Mort accourt, «brisant tout en +poussière,--rois et chevaliers, empereurs et papes.--Maint seigneur +qui vivait pour le plaisir, cria haut,--mainte aimable dame, et +maîtresse de chevaliers,--pâma et mourut dolente par les dents de +la Mort[166].» Ce sont là des entassements de misères pareils à ceux +que Milton a étalés dans sa vision de la vie humaine[167]; ce sont +là les tragiques peintures et les émotions dans lesquelles se +complairont les réformateurs; il y a tel discours de Knox aux dames +galantes de Marie Stuart, qui arrache aussi brutalement la parure du +cadavre humain pour en montrer l'ignominie. Déjà paraît la +conception du monde propre aux peuples du Nord, toute triste et +morale. On n'est point à l'aise en ces pays; il y faut lutter à +toute heure contre le froid, contre la pluie. On n'y peut point +vivre nonchalamment étendu sous la belle lumière, dans l'air tiède +et clair, les yeux occupés par les nobles formes et l'heureuse +sérénité du paysage. Il faut travailler pour y subsister, être +attentif, exact, clore et réparer sa maison, patauger courageusement +dans la boue derrière sa charrue, allumer sa lampe en plein jour +dans son échoppe; ce que le climat impose à l'homme d'incommodités +et ce qu'il en exige de résistances est infini. De là la mélancolie +et l'idée du devoir. L'homme pense naturellement à la vie comme à un +combat, plus souvent encore à la noire mort qui clôt cette parade +meurtrière, et fait descendre tant de cavalcades empanachées et +tumultueuses dans le silence et l'éternité du cercueil. Tout ce +monde visible est vain; il n'y a de vrai que la vertu de l'homme, +l'énergie courageuse par laquelle il prend le commandement de +lui-même, et l'énergie généreuse par laquelle il s'emploie au +service d'autrui. C'est sur ce fond que les yeux s'attachent; ils +percent la décoration mondaine et négligent la jouissance sensuelle, +pour aller jusque-là. Par ce mouvement intérieur, le modèle idéal +est déplacé, et l'on voit jaillir une nouvelle source d'action, +l'idée du juste. Ce qui les révolte contre la pompe et l'insolence +ecclésiastique, ce n'est ni l'envie du plébéien pauvre, ni la colère +de l'homme exploité, ni le besoin révolutionnaire d'appliquer la +vérité abstraite, mais la conscience; ils tremblent de ne point +faire leur salut, s'ils restent dans une église corrompue; ils ont +peur des menaces de Dieu, et n'osent point s'embarquer avec des +guides douteux pour le grand voyage. «Qu'est-ce que la justice, se +demandait anxieusement Luther, et comment l'aurai-je?» Avec les +mêmes inquiétudes, Piers Plowman part pour chercher Bien-Faire, et +demande à chacun de lui enseigner où il le trouvera. «Chez nous,» +lui disent deux moines. «Non, dit-il, puisque l'homme juste pèche +sept fois par jour, vous péchez, et ainsi la vraie justice n'est pas +chez vous.» C'est à «l'étude et à l'écriture,» comme Luther, qu'il +a recours; les clercs parlent bien de Dieu à table et aussi de la +Trinité, «en citant saint Bernard, avec force beaux arguments +pompeux, quand les ménestrels ont fini leur musique; mais pendant ce +temps les pauvres peuvent pleurer à la porte et trembler de froid +sans que nul les soulage.» Au contraire, on crie contre eux comme +après des chiens, et on les chasse. «Tous ces grands maîtres ont +Dieu à la bouche, ce sont les pauvres gens qui l'ont dans le +coeur[168],» et c'est le coeur, c'est la foi intérieure, c'est la +vertu vivante qui font la religion vraie. Voilà ce que les lourds +Saxons ont commencé à découvrir; la conscience germanique s'est +éveillée et aussi le bon sens anglais, l'énergie personnelle, la +résolution de juger et de décider seul, par soi et pour soi. + +[Footnote 163: Vers 1362.] + +[Footnote 164: + + And than gan I to mete a mervelyous swevene, + That I was in a wyldyrnese, wyst I never qwere; + And as I beheld on hey, est on to the sonne, + I saw a tour on a toft, ryaly emaked, + A depe dale benethe, a donjon therein, + With depe dykys and dyrke, and dredful of sygth. + A fayr feld ful of folke fond I ther betwene, + Of al maner of men, the mene and the ryche, + Werkynge and wanderyng, as the werld askyth. + Some put hem to the plow, pleyid hem ful seeld + In syttynge and sowing swonken full harde, + And wan what wastours with gloteny dystroid....] + +[Footnote 165: L'archidiacre de Richmond étant en tournée, en 1216, vint +au prieuré de Bridlington avec quatre-vingt-dix-sept chevaux, +vingt-et-un chiens et trois faucons. + + And now is religion a ridere, a romere bi streetis, + A ledar of love-daiyes and a load bigere; + A prickere on a pelfrey from maner to maner, + An hep of hounds at his ars, as he a lord were. + And but his knave knele that shall hym hys cuppe brynge, + He loureth on him, and axeth who taughtte hym curteise.] + +[Footnote 166: + + Kynde Conscience tho herde, and cam out of the planett, + And sent forth his forreors Feveris and Fluxes, + Coughes, and Cardyacles, Crampes, and Tothe-aches, + Reumes and Redegoundes, and roynous Skalles, + Buyles and Botches, and brennynge Agwes, + Frennesyes and foule Evelis, forageris of Kynde. + There was "Harrow! and Helpe! Here cometh Kynde! + With Death that is dreadful, to undon us alle." + The lord that lyved after lust tho lowde criede. + Deeth came dryving aftir, and al to dust pashed + Kyngs and Knyghttes, Kaysours and popis. + Many a lovely lady and lemmanys of Knyghttes + Swowed and sweltid for sorwe of Dethe's dentes.] + +[Footnote 167: Dernier livre. _The Lazar House_.] + +[Footnote 168: Ce poëme fut imprimé plus tard, en 1550. Il y en eut +trois éditions en une année, tant il était visiblement protestant.] + +«Christ est notre tête, nous n'avons pas d'autre tête», dit un poëme +attribué à Chaucer, et qui revendique avec d'autres l'indépendance pour +les consciences chrétiennes[169]. «Nous aussi, nous sommes ses +membres.--Il nous a dit à tous de l'appeler notre père.--Il nous a +interdit ce nom de maître;--tous les maîtres sont faux et méchants.» +Point d'intermédiaire entre l'homme et Dieu; les docteurs ont beau +revendiquer l'autorité pour leurs paroles, il y en a une plus autorisée, +celle de Dieu. On l'entend dès le quatorzième siècle, cette grande +parole; elle a quitté les écoles savantes, les langues mortes, les +poudreux rayons où les clercs la laissaient dormir, recouverte par +l'entassement des commentateurs et des Pères[170]. Wicleff a paru, et +l'a traduite comme Luther, et dans le même esprit que Luther. «Tous les +chrétiens, hommes et femmes[171], vieux et jeunes, dit-il dans sa +préface, doivent étudier fort le Nouveau Testament, car il a pleine +autorité, et il est ouvert à l'entendement des gens simples dans les +points qui sont le plus nécessaires au salut.» Il faut que la religion +soit séculière, qu'elle sorte des mains du clergé qui l'accapare; chacun +doit écouter et lire par lui-même la parole de Dieu; il sera sûr qu'elle +n'aura pas été corrompue au passage; il la sentira mieux; bien plus, il +l'entendra mieux; «car chaque endroit de la sainte Écriture, les clairs +comme les obscurs, enseignent la douceur et la charité. C'est pourquoi +celui qui pratique la douceur et la charité a la vraie intelligence et +toute la perfection de la sainte Écriture.... Ainsi, que nul homme +simple d'esprit ne s'effraye d'étudier le texte de la sainte +Écriture.... Et que nul clerc ne se vante d'avoir la vraie intelligence +de l'Écriture, car la vraie intelligence de l'Écriture sans la charité +ne fait que damner un homme plus à fond.... Et l'orgueil et la +convoitise des clercs sont causes de leur aveuglement et de leur +hérésie, et les privent de la vraie intelligence de l'Écriture[172].» Ce +sont là les redoutables paroles qui commencent à circuler dans les +échoppes et dans les écoles; on lit cette Bible traduite, et on la +commente; on juge d'après elle l'Église présente. Quels jugements ces +esprits sérieux et neufs en portèrent, avec quelle promptitude ils +s'élancèrent jusqu'à la vraie religion de leur race, c'est ce qu'on peut +voir dans leur pétition au Parlement[173]: Cent trente ans avant Luther, +ils disaient que le pape n'est point établi par le Christ, que les +pèlerinages et le culte des images sont voisins de l'idolâtrie, que les +rites extérieurs sont sans importance, que les prêtres ne doivent point +posséder de biens temporels, que la doctrine de la transsubstantiation +rend le peuple idolâtre, que les prêtres n'ont point le pouvoir +d'absoudre les péchés. En preuve de tout cela, ils apportaient des +textes de l'Écriture. Figurez-vous ces braves esprits, ces simples et +fortes âmes, qui commencent à lire le soir, dans leur boutique, sous +leur mauvaise chandelle; car ce sont des hommes de boutique, un +tailleur, un pelletier, un boulanger qui, côte à côte avec quelques +lettrés, se mettent à lire, bien plus à croire, et à se faire +brûler[174]. Quel spectacle au quinzième siècle, et quelle promesse! Il +semble qu'avec la liberté de l'action, la liberté de l'esprit va +paraître, que ces communes vont penser, parler, que sous la littérature +officielle, imitée de France, une nouvelle littérature va paraître, et +que l'Angleterre, la vraie Angleterre, à demi muette depuis la conquête, +va enfin trouver une voix. + +[Footnote 169: Voyez _Piers Plowman's crede_, _The Plowman's tale_, +etc.] + +[Footnote 170: Knighton, vers 1400, écrit ceci sur Wycleff: «Transtulit +de Latino in anglicam linguam, non angelicam. Unde per ipsum fit +vulgare, et magis apertum laicis et mulieribus legere scientibus quam +solet esse clericis admodum litteratis, et bene intelligentibus. Et sic +evangelica margarita spargitur et a porcis conculcatur.... (ita) ut +laicis commune æternum quod ante fuerat clericis et ecclesiæ doctoribus +talentum supernum.] + +[Footnote 171: Wycleff's Bible, édition de Forshall and Madden, préface, +édition d'Oxford.] + +[Footnote 172: Prologue de Wicleff, p. 2. + +Cristen men and wymmen, olde and yonge, shulden studie fast in the Newe +Testament. For it is of full autorite, and opyn to the undirstonding of +simple men, as to the poyntis that be moost medful to saluacioun.... and +ech place of holy writ, bothe opyn and dark, techith mekenes and +charite. And therfore he that kepith mekenes and charite hath the trewe +undirstonding and perfectioun of al holi writ.... Therfore no simple man +of wit be aferd unmesurabli to studie in the text of holy writ.... and +no clerk be proude of the verry undirstondyng of holy writ, for the +verrey undirstoudyng of hooly writ withouten charite that kepith Goddis +heestis, makith a man depper damned.--.... and pride and covetise of +clerkis is cause of her blindness and eresie, and priveth them fro +verrey undirstondyng of holy writ.] + +[Footnote 173: 1395.] + +[Footnote 174: 1401. William Sawtre, premier lollard brûlé vif.] + +Elle ne l'a pas trouvée. Le roi, les pairs s'allient à l'Église, +établissent des statuts terribles, détruisent les livres, brûlent les +hérétiques vivants, souvent avec des raffinements, l'un dans un tonneau, +l'autre pendu au milieu du corps par une chaîne de fer; le temporel du +clergé était attaqué, et avec lui toute la constitution anglaise, et de +tout son poids le grand établissement d'en haut écrasa les démolisseurs +d'en bas. Obscurément, en silence, pendant que, dans les guerres des +Deux Roses, les grands s'égorgent, les communes continuent à travailler +et à vivre, à se dégager de l'Église officielle, à garder leurs +libertés, à accroître leur richesse[175], mais sans aller au delà. +Comme une énorme et longue roche qui fait le fond du sol et pourtant +n'affleure que de loin en loin, elles ne se montrent qu'à peine. Nulle +grande oeuvre poétique ou religieuse ne les manifeste à la lumière. Ils +ont chanté, mais leurs ballades ignorées, puis transformées, ne nous +arrivent que sous une rédaction tardive. Ils ont prié, mais, sauf un ou +deux poëmes médiocres, leur doctrine incomplète et réprimée n'a point +abouti. On voit bien par le chant, l'accent et le tour de leurs +ballades[176], qu'ils sont capables de la plus belle invention poétique; +mais leur poésie reste entre les mains des yeomen et des joueurs de +harpe. On sent bien, par la précocité et l'énergie de leurs réclamations +religieuses, qu'ils sont capables des croyances les plus passionnées et +les plus sévères; mais leur foi demeure enfouie dans les +arrière-boutiques de quelques sectaires obscurs. Ni leur foi ni leur +poésie n'a pu atteindre son achèvement ou son issue. La Renaissance et +la Réforme, qui sont les deux explosions nationales, sont encore +lointaines, et la littérature du temps va garder jusqu'au bout, comme la +haute société anglaise, l'empreinte presque pure de son origine +française et de ses modèles étrangers. + +[Footnote 175: Commines, liv. V. chapitre XIX et XX. + +«Or selon mon avis, entre toutes les seigneuries du monde dont j'ay +connaissance où la chose publique est mieux traitée, et règne moins de +violence sur le peuple, et où il n'y a nuls édifices abattus ny démolis +pour guerre, c'est Angleterre, et tombe le sort et le malheur sur ceux +qui font la guerre.... Cette grâce a le royaume d'Angleterre par dessus +les autres royaumes, que le peuple ni le pays ne s'en détruit point, ny +ne brulent, ny ne démolissent les édifices, et tombe la fortune sur les +gens de guerre, et par espécial sur les nobles.»] + +[Footnote 176: Voir les ballades sur _Chevy Chace_, _The Nut Brown +maid_, etc. Beaucoup d'entre elles sont d'admirables petits drames.] + + + + +CHAPITRE III. + +La nouvelle langue. + + I. Chaucer.--Son éducation.--Sa vie politique et mondaine.--En + quoi elle a servi son talent.--Il est le peintre de la seconde + société féodale. + + II. Comment le moyen âge a dégénéré.--Diminution du sérieux + dans les moeurs, dans les écrits et dans les oeuvres + d'art.--Besoin d'excitation.--Situations analogues de + l'architecture et de la littérature. + + III. En quoi Chaucer est du moyen âge.--Poëmes romantiques et + décoratifs.--_Le Roman de la Rose_.--_Troïlus et + Cressida_.--_Contes de Cantorbéry_.--Défilé de descriptions et + d'événements.--_La Maison de la Renommée_.--Visions et rêves + fantastiques.--Poëmes d'amour.--_Troïlus et + Cressida_.--Développement exagéré de l'amour au moyen + âge.--Pourquoi l'esprit avait pris cette voie.--L'amour + mystique.--_La Fleur et la Feuille_.--L'amour + sensuel.--_Troïlus et Cressida_. + + IV. En quoi Chaucer est Français.--Poëmes satiriques et + gaillards.--_Contes de Cantorbéry_.--La bourgeoise de Bath et + le mariage.--Le frère quêteur et la religion.--La + bouffonnerie, la polissonnerie et la grossièreté du moyen âge. + + V. En quoi Chaucer est Anglais et original.--Conception du + caractère et de l'individu.--Van Eyck et Chaucer sont + contemporains.--_Prologue des Contes de + Cantorbéry_.--Portraits du franklin, du moine, du meunier, de + la bourgeoise, du chevalier, de l'écuyer, de l'abbesse, du bon + curé.--Liaison des événements et des caractères.--Conception + de l'ensemble.--Importance de cette conception.--Chaucer + précurseur de la Renaissance.--Il s'arrête en chemin.--Ses + longueurs et ses enfances.--Causes de cette impuissance.--Sa + prose et ses idées scolastiques.--Comment dans son siècle il + est isolé. + + VI. Liaison de la philosophie et de la poésie.--Comment les + idées générales ont péri sous la philosophie + scolastique.--Pourquoi la poésie périt.--Comparaison de la + civilisation et de la décadence au moyen âge et en + Espagne.--Extinction de la littérature + anglaise.--Traducteurs.--Rimeurs de chroniques.--Poëtes + didactiques.--Rédacteurs de + moralités.--Gower.--Occlève.--Lydgate.--Analogie du goût dans + les costumes, dans les bâtiments et dans la littérature.--Idée + triste du hasard et de la misère + humaine.--Hawes.--Barcklay.--Skelton.--Rudiments de la Réforme + et de la Renaissance. + + +I + +Cependant, à travers tant de tentatives infructueuses, dans la longue +impuissance de la littérature normande qui se contentait de copier et de +la littérature saxonne qui ne pouvait aboutir, la langue définitive +s'était faite, et il y avait place pour un grand écrivain. Un homme +supérieur parut, Jeffrey Chaucer, inventeur quoique disciple, original +quoique traducteur, et qui, par son génie, son éducation et sa vie, se +trouva capable de connaître et de peindre tout un monde, mais surtout de +contenter le monde chevaleresque et les cours somptueuses qui brillaient +sur les sommets[177]. Il en était, quoique lettré et versé dans toutes +les branches de la scolastique, et il y eut si bien part, que sa vie fut +d'un bout à l'autre celle d'un homme du monde et d'un homme d'action. +Tour à tour on le voit à l'armée du roi Édouard, gentilhomme du roi, +mari d'une demoiselle de la reine, muni d'une pension, pourvu de +places, député au parlement, chevalier, fondateur d'une famille qui fit +fortune jusqu'à s'allier plus tard à la race royale. Cependant il était +dans les conseils du roi, beau-frère du duc de Lancastre, employé +plusieurs fois en ambassades ouvertes ou en missions secrètes, à +Florence, à Gênes, à Milan, en Flandre, négociateur en France pour le +mariage du prince de Galles, parmi les hauts et les bas de la politique, +disgracié, puis rétabli: expérience des affaires, des voyages, de la +guerre, de la cour, voilà une éducation tout autre que celle des livres. +Comptez qu'il est à la cour d'Edouard III, la plus splendide de +l'Europe, parmi les tournois, les entrées, les magnificences, qu'il +figurait dans les pompes de France et de Milan, qu'il conversait avec +Pétrarque, peut-être avec Boccace et Froissart, qu'il fut acteur et +spectateur des plus beaux et des plus tragiques spectacles. Dans ces +quelques mots, que de cérémonies et de cavalcades! quel défilé +d'armures, de chevaux caparaçonnés, de dames parées! quel étalage de +moeurs galantes et seigneuriales! quel monde varié et brillant, capable +de remplir l'esprit et les yeux d'un poëte! Comme Froissart et mieux que +Froissart, il a pu peindre les châteaux des nobles, leurs entretiens, +leurs amours, même quelque chose d'autre, et leur plaire par leur +portrait. + +[Footnote 177: Né entre 1328 et 1345, mort en 1400.] + + +II + +Deux idées avaient soulevé le moyen âge hors de l'informe barbarie: +l'une religieuse, qui avait dressé les gigantesques cathédrales et +arraché du sol les populations pour les pousser sur la Terre sainte; +l'autre séculière, qui avait bâti les forteresses féodales et planté +l'homme de coeur debout et armé sur son domaine; l'une qui avait produit +le héros aventureux, l'autre qui avait produit le moine mystique; l'une +qui est la croyance en Dieu, l'autre qui est la croyance en soi. Toutes +deux, excessives, avaient dégénéré par l'emportement de leur propre +force: l'une avait exalté l'indépendance jusqu'à la révolte, l'autre +avait égaré la piété jusqu'à l'enthousiasme; la première rendait l'homme +impropre à la vie civile, la seconde retirait l'homme de la vie +naturelle; l'une, instituant le désordre, dissolvait la société; +l'autre, intronisant la déraison, pervertissait l'intelligence. Il avait +fallu réprimer la chevalerie qui aboutissait au brigandage et refréner +la dévotion qui amenait la servitude. La féodalité turbulente s'était +énervée comme la théocratie oppressive, et les deux grandes passions +maîtresses, privées de leur séve et retranchées de leur tige, +s'alanguissaient jusqu'à laisser la monotonie de l'habitude et le goût +du monde germer à leur place et fleurir sous leur nom. + +Insensiblement le sérieux diminue dans les écrits comme dans les +moeurs, dans les oeuvres d'art comme dans les écrits. L'architecture, au +lieu d'être la servante de la foi, devient l'esclave de la fantaisie. +Elle s'exagère, elle poursuit les ornements, elle oublie l'ensemble pour +les détails, elle lance ses clochers à des hauteurs démesurées, elle +festonne ses églises de dais, de pinacles, de trèfles en pignons, de +galeries à jour: «Son unique souci est de monter toujours, de revêtir +l'édifice sacré d'une éblouissante parure qui le fait ressembler à une +fiancée[178].» Devant cette merveilleuse dentelle, quelle émotion +peut-on avoir sinon l'étonnement agréable? et que devient le sentiment +chrétien devant ces décorations d'opéra? Pareillement la littérature +s'amuse. Au dix-huitième siècle, second âge de la monarchie absolue, on +vit d'un côté les pompons et les coupoles enguirlandées, de l'autre les +jolis vers de société, les romans musqués et égrillards remplacer les +lignes sévères et les écrits nobles. Pareillement au quatorzième siècle, +second âge du monde féodal, on voit d'un côté des guipures de pierre et +la svelte efflorescence des formes aériennes, de l'autre les vers +raffinés et les contes divertissants remplacer la vieille architecture +grandiose et la vieille épopée simple. Ce n'est plus le trop-plein d'un +sentiment vrai, c'est le _besoin d'excitation_ qui les produit. +Considérez Chaucer, quels sont ses sujets et comment il les choisit. Il +va les quêter partout, en Italie, en France, dans les légendes +populaires, dans les vieux classiques. Ses lecteurs ont besoin de +diversité, et son office est de les «fournir de beaux dits:» c'est +l'office du poëte en ce temps[179]. Les seigneurs à table ont achevé +leur dîner, les ménestrels viennent chanter, la clarté des torches tombe +sur le velours et l'hermine, sur les figures fantastiques, les +bigarrures, les broderies ouvragées des longues robes; à ce moment le +poëte arrive, offre son manuscrit «richement enluminé, relié en violet +cramoisi, embelli de fermoirs, de bossettes d'argent, de roses d'or;» on +lui demande de quoi il traite, et il répond «d'amour.» + +[Footnote 178: Renan, _de l'Art au moyen âge_.] + +[Footnote 179: _Voy_. Froissart, sa vie chez le comte de Foix et chez le +roi Richard II.] + + +III + +En effet, c'est le sujet le plus agréable, le plus propre à faire couler +doucement les heures du soir, entre la coupe de vin épicé et les parfums +qui brûlent dans la chambre. Chaucer traduit d'abord le grand magasin de +galanterie, le roman de _la Rose_. Null passe-temps plus joli: il s'agit +d'une rose que l'amant veut cueillir, on devine bien laquelle; les +peintures du mois de mai, des bosquets, de la terre parée, des haies +reverdies, foisonnent et fleuronnent. Puis viennent les portraits des +dames riantes, Richesse, Franchise, Gaieté, et par contraste, ceux des +personnages tristes, Danger, Travail, tous abondants, minutieux, avec le +détail des traits, des vêtements, des gestes; on s'y promène, comme le +long d'une tapisserie; parmi des paysages, des danses, des châteaux, +entre des groupes d'allégories, toutes en vives couleurs chatoyantes, +toutes étalées, opposées, incessamment renouvelées et variées pour le +plaisir des yeux. Car un mal est venu, inconnu aux âges sérieux, +l'ennui; du nouveau et du brillant, encore du nouveau et du brillant, il +en faut absolument pour le combattre, et Chaucer, comme Boccace et +Froissard, s'y emploie de tout son coeur. Il emprunte à Boccace son +histoire d'Arcite et Palémon, à Lollius son histoire de Troïle et +Cressida, et les arrange. Comment les deux jeunes chevaliers thébains +Arcite et Palémon s'éprennent ensemble de la belle Émilie, et comment +Arcite, vainqueur dans le tournoi, tombe et meurt de sa chute en léguant +Émilie à son rival; comment le beau chevalier troyen Troïle gagne la +faveur de Cressida, et comment Cressida l'abandonne pour Diomède, voilà +encore des romans en vers et des romans d'amour. Ils sont un peu longs; +tous les écrits de ce temps, français ou imités du français, partent +d'esprits trop faciles; mais comme ils coulent! Un ruisseau sinueux, qui +va sans flots sur un sable uni et luit au soleil par intervalles, peut +seul en donner l'image. Les personnages parlent trop, mais ils parlent +si bien! Même quand ils se querellent, on a plaisir à les entendre, tant +les colères et les injures se fondent dans l'abondance heureuse de la +conversation continue. Rappelez-vous Froissart, et comment les +égorgements, les assassinats, les pestes, les tueries de Jacques, tout +l'entassement des misères humaines disparaît chez lui dans la belle +humeur uniforme, tellement que les figures furieuses et grimaçantes ne +semblent plus que des ornements et des broderies choisies pour mettre en +relief l'écheveau des soies nuancées, et colorées qui fait la trame de +son récit. + +Mais surtout des descriptions viennent par multitudes y insérer leurs +dorures. Chaucer vous promène parmi les armures, les palais, les +temples, et s'arrête devant chaque belle pièce: ici[180] «l'oratoire et +la chapelle de Vénus,» «et la figure de Vénus elle-même» glorieuse à +voir--nue et flottant sur la large mer--depuis le nombril jusqu'au bas +toute couverte--de vagues vertes aussi brillantes que le verre,--ayant +dans sa main droite une citole--et sur sa tête gracieuse à voir--une +guirlande de roses fraîches, à la douce odeur--pendant qu'au-dessus de +sa tête voltigent ses colombes;»--[181]là-bas le temple de Mars, dans +une forêt--où n'habite ni homme ni bête,--avec de vieux arbres noueux, +rugueux, stériles,--aux souches pointues, et hideux à voir,--à travers +lesquels couraient un bruissement et un frémissement,--comme si la +tempête allait briser chaque branche.--Puis le temple lui-même sous un +escarpement--tout entier bâti d'acier bruni et dont l'entrée--était +longue, étroite, affreuse à regarder,»--tandis que du dehors «venait un +souffle si furieux--qu'il soulevait toutes les portes. «Nulle lumière, +sauf celle du nord; chaque pilier en fer luisant et gros comme une +tonne; la porte en diamant indestructible et barrée de fer solide en +long et en travers: partout sur les murs les images du meurtre, et dans +le sanctuaire «la statue de Mars sur un chariot, armé, l'air furieux et +sombre, avec un loup debout devant lui à ses pieds, qui, les yeux +rouges, mangeait la chair d'un homme.» Ne sont-ce point là des +contrastes bien faits pour réveiller l'attention? Vous rencontrerez dans +Chaucer des enfilades de peintures pareilles. Regardez le défilé des +combattants qui viennent jouter en champ clos pour Arcite et +Palémon[182]: les uns[183] avec une targe, d'autres avec un bouclier, +d'autres avec une cuirasse et un jupon d'acier; chacun armé à sa guise, +d'épées, de haches, de masses, selon la mode capricieuse de la fantaisie +guerrière. En tête «le roi de l'Inde sur un coursier bai, caparaçonné +d'acier et couvert de drap d'or brodé; son habit semé de grosses perles +blanches et rondes; son manteau constellé de rubis rouges étincelants +comme le feu, ses cheveux bouclés et blonds luisant au soleil, ses yeux +comme ceux d'un lion, sa voix comme une trompette tonnante, une fraîche +guirlande de laurier sur sa tête, et sur son poing un aigle apprivoisé, +blanc comme un lis.» Puis, d'un autre côté, Lycurgue, le roi de Thrace, +«aux grands membres, aux muscles durs et forts, aux épaules larges, +noir de barbe et viril de face, sa longue chevelure de corbeau tombant +derrière son dos, un lourd diadème d'or et de rubis sur la tête, +lui-même debout sur un char d'or traîné par quatre taureaux blancs, +derrière lui vingt lévriers grands comme de petits buffles et munis de +colliers d'or ouvragé, à l'entour cent seigneurs bien armés et bien +braves.» Un hérault d'armes ne décrirait pas mieux ni davantage. Les +nobles et les dames du temps retrouvaient ici leurs mascarades et leurs +tournois. + +[Footnote 180: + + The statue of Venus glorious for to see + Was naked fleting in the large see, + And fro the navel down all covered was + With wawes grene, and bright as any glas. + A citole in hire right hand hadde she, + And on hire hed, ful semely for to see, + A rose gerlond fresshe, and wel smelling, + Above hire hed hire doves fleckering.] + +[Footnote 181: + + First on the wall was peinted a forest, + In which there wonneth neyther man ne best, + With knotty knarry barrein trees old + Of stubbes sharpe and hidous to behold; + In which there ran a romble and a swough, + As though a storme shuld bresten every bough. + And downward from an hill under a bent, + Ther stood the temple of Mars armipotent, + Wrought all of burned stele, of which th' entree + Was long and streite, and gastly for to see. + And therout came a rage and swiche a vise, + That it made all the gates for to rise. + The northern light in at the dore shone, + For window off the wall ne was none, + Thurgh which men mighten any light discerne. + The dore was all of athamant eterne, + Yclenched overthwart and endelong + With yren tough, and for to make it strong. + Every piler the temple to sustene + Was tonne-gret, of yren bright and shene.] + +[Footnote 182: _Knight's tale_, p. 21-20.] + +[Footnote 183: + + With him ther wenten knightes many on. + Som wol ben armed in a habergeon, + And in a brest plate, and in a gipon; + And some wol have a pair of plates large; + And some wol have a Pruce sheld or a targe, + Som wol ben armed on his legges wele + And have an axe, and som a mace of stele.... + There maist thou se coming with Palamon + Licurge himself, the grete king of Trace: + Blake was his berd and manly was his face. + The cercles of his eyen in his hed + They gloweden betwixen yelwe and red, + And like a griffon loked he about, + With kemped heres on his browes stout. + His limmes gret, his braunes hard and stronge, + His shouldres brode, his armes round and longe + And as the guise was in his contree, + Ful highe upon a char of gold stood he, + With foure white bolles in the trais. + Instede of cote-armure on his harnais, + With nayles yelwe and bright as any gold, + He hadde a beres skin, cole-blake for old. + His longe here was kempt behind his bake, + As any ravenes fether it shone for blake. + A wreth of gold arm gret, of huge weight + Upon his hed sate ful of stones bright, + Of fine rubins and diamants. + About his char ther wenten whit alauns, + Twenty and mo, as gret as any stere, + To hunten at the leon or the dere. + And folwed him with mosel fast ybound, + Colered with gold and torettes filed round. + A hundred lordes had he in his route, + Armed full wel, with hertes sterne and stout. + With Arcita, in stories as man find, + The gret Emetrius the king of Inde, + Upon a stede bay, trapped in stele, + Covered with cloth of gold diapred wele, + Came riding like the God of armes Mars. + His cote-armure was of a cloth of Tars, + Couched with perles, white, round and grete. + His sadel was of brent gold new ybete; + A mantelet upon his shouldres hanging + Bret-ful of rubies red, as fire sparkling. + His crispe here like ringes was yronne, + And that was yelwe and glitered as the sonne. + His nose was high, his eyen bright citrin, + His lippes round, his colour was sanguin,... + And as a leon he his loking caste. + Of five and twenty yere his age I caste. + His berd was well begonnen for to spring; + His vois was as a trompe tundering. + Upon his hed he wered of laurer grene + A gerlond fresshe and lusty for to sene. + Upon his hond he bare for his deduit + An egle tame, as any lily whit. + An hundred Lordes had he with him there, + All armed save hir hedes in all hir gere, + Ful richely in alle manere thinges.... + About this king there ran on every part + Ful many a tame leon and leopart.] + +Il y a quelque chose de plus agréable qu'un beau conte, c'est un +assemblage de beaux contes, surtout quand les contes sont de toutes +couleurs. Froissart en fait sous le nom de Chroniques, Boccace encore +mieux; puis, après lui, les seigneurs des _Cent Nouvelles nouvelles_, et +plus tard encore Marguerite de Navarre. Quoi de plus naturel parmi des +gens qui s'assemblent, causent et veulent se divertir? Les moeurs du +temps les suggèrent; car les usages et les goûts de la société ont +commencé, et la fiction, ainsi conçue, ne fait que transporter dans les +livres les conversations qui s'échangent dans les salles et sur les +chemins. Chaucer décrit une troupe de pèlerins, gens de toute condition +qui vont à Cantorbéry, un chevalier, un homme de loi, un clerc d'Oxford, +un médecin, un meunier, une abbesse, un moine, qui conviennent de dire +chacun une histoire. «Car il n'eût été ni gai ni réconfortant de +chevaucher, muets comme des pierres[184].» Ils content donc; sur ce fil +léger et flexible, tous les joyaux, faux ou vrais, de l'imagination +féodale viennent poser bout à bout leurs bigarrures et faire un collier: +tour à tour de nobles récits chevaleresques, le miracle d'un enfant +égorgé par des juifs, les épreuves de la patiente Griselidis, Canace et +les merveilleuses inventions de la fantaisie orientale, des fabliaux +graveleux sur le mariage et sur les, moines, des contes allégoriques ou +moraux, la fable du _Coq et de la Poule_, l'énumération des grands +infortunés: Lucifer, Adam, Samson, Nabuchodonosor, Zénobie, Crésus, +Ugolin, Pierre d'Espagne. J'en passe, car il faut abréger. Chaucer est +comme un joaillier, les mains pleines; perles et verroteries, diamants +étincelants, agates vulgaires, jais sombres, roses de rubis, tout ce que +l'histoire et l'imagination ont pu ramasser et tailler depuis trois +siècles en Orient, en France, dans le pays de Galles, en Provence, en +Italie, tout ce qui a roulé jusqu'à lui entrechoqué, rompu, ou poli par +le courant des siècles et par le grand pêle-mêle de la mémoire humaine, +il l'a sous la main, il le dispose, il en compose une longue parure +nuancée, à vingt pendants, à mille facettes, et qui par son éclat, ses +variétés, ses contrastes, peut attirer et contenter les yeux les plus +avides d'amusement et de nouveauté. + +[Footnote 184: + + For trewely comfort ne mirthe is non, + To riden by the way domb as the ston.] + + +IV + +Il fait davantage. L'essor universel de la curiosité intempérante exige +des jouissances plus raffinées; il n'y a que le rêve et la fantaisie qui +puissent la satisfaire, non pas la fantaisie profonde et pensive telle +qu'on la trouvera dans Shakspeare, non pas le rêve passionné et médité +tel qu'on l'a trouvé chez Dante, mais le rêve et la fantaisie des yeux, +des oreilles, de tous les sens extérieurs, qui, dans la poésie comme +dans l'architecture, réclament des singularités, des merveilles, des +défis engagés, gagnés contre le raisonnable et le probable, et qui ne +s'assouvissent que par l'entassement et l'éblouissement. Lorsque vous +regardez une cathédrale du temps, vous sentez en vous-même un mouvement +de crainte. La substance manque; les murailles évidées pour faire place +aux fenêtres, l'échafaudage ouvragé des portes, le prodigieux élan des +colonnettes grêles, les sinuosités frêles des arceaux, tout menace; +l'appui s'est retiré pour faire place à l'ornement. Sans le placage +extérieur des contre-forts, et l'aide artificielle des crampons de fer, +l'édifice aurait croulé au premier jour; tel qu'il est, il se défait de +lui-même; et il faut entretenir sur place des colonies de maçons pour +combattre incessamment sa ruine incessante. Mais les yeux s'oublient à +suivre les ondoiements et les enroulements de sa filigrane infinie; la +rose flamboyante du portail et les vitraux peints versent une lumière +diaprée sur les stalles sculptées du choeur, sur l'orfévrerie de +l'autel, sur les processions de chappes damasquinées et rayonnantes, sur +le fourmillement des statues étagées; et dans ce jour violet, sous cette +pourpre vacillante, parmi ces flèches d'or qui percent l'ombre, +l'édifice entier ressemble à la queue d'un paon mystique. Pareillement +la plupart des poëmes du temps sont dénués de fond; tout au plus une +moralité banale leur sert d'étai; en somme, le poëte n'a songé qu'à +étaler devant nous l'éclat des couleurs et le pêle-mêle des formes. Ce +sont des rêves ou des _visions_; il y en a cinq ou six dans Chaucer, et +vous allez en trouver sur tout votre chemin jusqu'à la Renaissance. Mais +l'étalage, est splendide. Chaucer est transporté en songe dans un +temple de verre[185] où sur les murs sont figurées en or toutes les +légendes d'Ovide et de Virgile, défilé infini de personnages et +d'habits, semblable à celui qui sur les vitraux des églises occupe alors +les yeux des fidèles. Tout d'un coup un grand aigle d'or qui plane près +du soleil et luit comme une escarboucle descend avec l'élan de la foudre +et l'emporte dans ses serres jusqu'au-dessus des étoiles, pour le +déposer ensuite devant le palais de la Renommée, palais resplendissant, +bâti de béril avec des fenêtres luisantes et des tourelles dressées, et +posé au sommet d'une haute roche de glace presque inaccessible. Tout le +côté du sud était couvert par les noms gravés d'hommes fameux, mais le +soleil les fondait sans cesse. Du côté du nord, les noms, mieux +protégés, restaient entiers. Au sommet des tourelles paraissaient des +ménestrels et des jongleurs avec Orphée, Arion et les grands joueurs de +harpe, puis derrière eux des myriades de musiciens avec des cors, des +flûtes, des cornemuses, des chalumeaux, qui sonnaient et remplissaient +l'air; puis tous les charmeurs, magiciens et prophètes. Il entre, et, +dans une haute salle lambrissée d'or, bosselée de perles, sur un trône +d'escarboucle, il voit assise une femme, «une grande et noble reine», +parmi une multitude infinie de hérauts, dont les surtouts brodés portent +les armoiries des plus fameux chevaliers du monde, au son des +instruments et de la mélodie céleste que font Calliope et ses soeurs. De +son trône jusqu'à la porte s'étend une file de piliers où se tiennent +debout les grands historiens et les grands poëtes, Josèphe sur un pilier +de plomb et de fer, Stace sur un pilier de fer teint de sang; Ovide, «le +clerc de Vénus», sur un pilier de cuivre; puis, sur un pilier plus haut +que les autres, Homère, et aussi Tite-Live, Darès Phrygius, Guido +Colonna, Geoffroy de Monmouth et les autres historiens de la guerre de +Troie. Faut-il achever de transcrire cette fantasmagorie, où l'érudition +troublée vient gâter l'invention pittoresque, où le badinage fréquent +atteste que la vision n'est qu'un divertissement volontaire? Le poëte et +son lecteur se sont figuré pendant une demi-heure des salles parées, des +foules bruissantes; un mince filet de bon sens ingénieux a coulé +par-dessous la vapeur diaphane et dorée qu'ils se complaisaient à +suivre; c'en est assez, ils se sont amusés de leurs illusions fugitives +et ne demandent rien au delà. + +[Footnote 185: _The House of Fame_.] + + +V + +À travers ces dévergondages d'esprit, parmi ces exigences raffinées et +cette exaltation inassouvie de l'imagination et des sens, il y avait une +passion, l'amour, qui, les réunissant toutes, s'était développée à +l'extrême, et montrait en abrégé le charme maladif, l'exagération +foncière et fatale, qui sont les traits propres de cet âge, et que la +civilisation espagnole reproduisit plus tard en florissant et en +périssant. Depuis longtemps les Cours d'amour en avaient établi la +théorie en Provence. «Toute personne qui aime, disaient-elles, pâlit, à +l'aspect de celle qu'il aime.--Toute action de l'amant se termine par +penser à ce qu'il aime. L'amour ne peut rien refuser à l'amour[186].» +Cette recherche de la sensation excessive avait abouti aux extases et +aux transports de Guido Cavalcanti et de Dante, et l'on avait vu +s'établir en Languedoc une compagnie d'enthousiastes, les pénitents de +l'amour, qui, pour prouver la violence de leur passion, s'habillaient +l'été de fourrures et de lourdes étoffes, l'hiver de gaze légère, et se +promenaient ainsi dans la campagne, tellement que plusieurs d'entre eux +en devinrent malades et moururent. Chaucer, d'après eux, expliqua dans +ses vers[187] l'art d'aimer, les dix commandements, les vingt statuts de +l'amour, loua sa dame, «sa délicieuse pâquerette, sa rose vermeille,» +peignit l'amour dans des ballades, des visions, des allégories, des +poëmes didactiques, en cent façons. C'est ici l'amour chevaleresque, +exalté, tel que l'a conçu le moyen âge, mais surtout tendre. Troïlus +aime Cressida, en troubadour; sans Pandarus, l'oncle de Cressida, il +languirait et finirait par mourir en silence. Il ne veut pas révéler le +nom de celle qu'il aime; il faut que Pandarus le lui arrache, prenne sur +lui toutes les hardiesses, invente tous les stratagèmes. Troïlus, si +brave et si fort dans la bataille, ne sait devant Cressida que pleurer, +demander pardon et s'évanouir. De son côté, Cressida a toutes les +délicatesses. Quand Pandarus lui apporte pour la première fois une +lettre de Troïlus, elle refuse d'abord, elle a honte de l'ouvrir; elle +ne l'ouvre que parce qu'on lui dit que le pauvre chevalier va mourir. +Dès les premiers mots elle devient plus «vermeille qu'une rose,» et, si +respectueuse que soit la lettre, elle ne veut pas répondre. Elle ne cède +enfin qu'aux importunités de son oncle, et répond à Troïlus qu'elle aura +pour lui l'affection d'une soeur. Pour Troïlus, il est tout tremblant; +il pâlit quand il voit revenir le messager; il doute de son bonheur et +n'ose croire les assurances qu'on lui en donne. «Tout comme les fleurs +par le froid de la nuit--fermées, s'inclinent bas sur leur tige.--Mais +le soleil brillant les redresse,--et elles s'ouvrent par rangées sous +son doux passage.» Ainsi tout d'un coup son coeur s'épanouit de joie. +Lentement après mille peines, et par les soins de Pandarus, il obtient +un aveu, et dans cet aveu quelle grâce délicieuse! + + Et comme le jeune rossignol étonné, + Qui s'arrête d'abord, lorsqu'il commence sa chanson, + S'il entend la voix d'un pâtre, + Ou quelque chose qui remue dans la haie, + Puis, rassuré, il déploie sa voix, + Tout de même Cresside, quand sa crainte eut cessé, + Ouvrit son coeur et lui dit sa pensée[188]. + +[Footnote 186: André le chapelain, en 1170.] + +[Footnote 187: _The craft of love_; _the ten commandements of love_; +_ballades_; _the court of love_, peut-être aussi, _the assemble of +ladies_, et _la belle dame sans merci_.] + +[Footnote 188: + + And as the new abashed nightingale, + That stinteth first, whan she beginneth sing, + Whan that she heareth any heerdes tale, + Or in the hedges any wight stearing, + And after siker doeth her voice outring: + Right so Creseide, whan that her drede stent, + Opened her herte, and told him her entent. + (Liv. III.)] + +Lui, sitôt qu'il aperçoit dans le lointain une espérance: + + La voix changée, de pure crainte, + Et cette voix tremblante ainsi que toute sa personne, + Tout à fait humble, et le teint tantôt rouge, + Tantôt pâle, devant Cresside, sa dame bien-aimée, + Les yeux baissés, la contenance humble et soumise, + Oh! le premier mot qui s'échappa de sa bouche + Fut deux fois: Merci, merci, ô mon cher coeur[189]! + +[Footnote 189: + + In chaunged voice, right for his very drede, + Which voice eke quoke, and thereto his manere, + Goodly abashed, and now his hewes rede, + Now pale, unto Creseide his ladie dere, + With look doun cast, and humble iyolden chere, + Lo, the alderfist word him astart + Was twice: «Mercy, mercy, o my sweet herte!» + (Liv. III.)] + +Cet ardent amour éclate en accents passionnés, en élans de félicité. +Loin d'être regardé comme une faute, il est la source de toute vertu. +Troïlus en devient plus brave, plus généreux, plus honnête; ses discours +roulent maintenant «sur l'amour et sur la vertu, il a en mépris toute +vilainie,» il honore ceux qui ont du mérite, il soulage ceux qui sont +dans la détresse. Et Cressida ravie se répète tout le jour avec un +transport d'allégresse cette chanson qui est comme le gazouillement d'un +rossignol: + + Qui remercierai-je, si ce n'est vous, Dieu de l'amour, + Pour tout le bonheur dans lequel je commence à être plongée? + Et merci à vous, Seigneur, de ce que j'aime; + Car je suis justement ainsi dans la droite vie, + Pour fuir toute sorte de vice et de péché. + Elle me mène si bien à la vertu + Que de jour en jour ma volonté s'amende. + Et celui qui dit qu'aimer est un vice + Est envieux, novice tout à fait + Ou, par sécheresse, impuissant à aimer. + Mais moi, de tout mon coeur et de toute ma puissance, + Je l'ai dit, je veux aimer jusqu'à la fin + Mon cher coeur, mon fidèle chevalier, + À qui mon coeur s'est si fort attaché, + Comme lui à moi, que cela durera toujours[190]! + +[Footnote 190: + + Whom should I thanken but you, God of Love, + Of all this blisse, in which to bathe I ginne? + And thanked be ye, Lorde, for that I love, + This is the right life that I am inne + To flemen all maner vice and sinne. + This doeth me so to vertue for to entende + That daie by daie I in my will amende.... + And who says that for to love is vice,.... + He either is envious, or right nice, + Or is unmightie for his shrewdness + To loven.... + But I with all mine herte and all my might, + As I have said, woll love unto my last + My owne dere herte, and all mine owne knight, + In whiche mine herte growen is so fast, + And his in me, that it shall ever last. + (Liv. II.)] + +Mais le malheur est venu. Son père Calchas la redemande, et les Troyens +décident qu'on la rendra en échange des prisonniers. À cette nouvelle, +elle s'évanouit, et Troïlus veut se tuer. L'amour semble infini en ce +temps; il joue avec la mort, c'est qu'il fait toute la vie; hors de la +vie supérieure et délicieuse qu'il enfante, il semble qu'il n'y ait plus +rien. + + Mais Dieu le voulut, de sa pâmoison elle se réveilla + Et commença à soupirer et cria: «Troïlus!» + Et il répondit: «Cresside, ma dame, + Vivez-vous encore?» Et il laissa échapper son épée. + «Oui, mon coeur, dit-elle, grâces soient rendues à Cupidon»; + Et là-dessus elle soupira péniblement. + Il se mit à la ranimer comme il put, + Il la prit dans ses deux bras et l'embrassa souvent. + À cause de cela son âme qui voltigeait déjà en l'air + Revint dans son triste sein. + Mais enfin, quand ses yeux regardèrent + De côté, alors elle aperçut l'épée + Qui était nue; et de peur se mit à crier. + Et lui demanda pourquoi il l'avait tirée. + Et Troïlus alors lui en dit la cause, + Et comment de son épée il se serait tué. + Ce pourquoi, Cresside se mit à le regarder + Et à le serrer étroitement dans ses bras, + Et dit: Ô miséricorde! Mon Dieu! Hélas! quelle action! + Ah! comme nous avons été près de mourir tous deux[191]! + +[Footnote 191: + + But as God would, of swough she abraide + And gan to sighe, and Troïlus she cride, + And he answerde: «Lady mine, Creseide, + Live ye yet?» And let his swerde doun glide: + «Ye, herte mine, that thanked be Cupide» + (Quod she), and there withal she sore sight, + And he began to glade her as he might. + + Took her in armes two and kist her oft, + And her to glad, he did al his entent, + For which her gost, that flickered ale a loft, + Into her woful herte agen it went: + But at the last, as that her eye glent + Aside, anon she gan his sworde aspie, + As it lay bare, and began for feare crie. + + And asked him why he had it out drawn, + And Troïlus anon the cause her told, + And how himself therwith he wold have slain, + For which Creseide upon him gan behold, + An gan him in her armes faste fold + And said: «O mercy God, lo which a dede! + Alas, how nigh we weren bothe dede!» + (Liv. IV).] + +Ils se séparent enfin, avec quels serments et quelles larmes! Et +Troïlus, seul dans sa chambre, se répète: «Où est ma dame chérie et +bien-aimée?--Où est sa blanche poitrine? où est-elle? où?--Où sont ses +bras et ses yeux brillants qui hier, à ce moment, étaient avec +moi[192]?» Il va à l'endroit où il l'a vue pour la première fois, puis à +un autre où il l'a entendue chanter; «il n'y a point d'heure du jour ou +de la nuit où il ne pense à elle.» Personne n'a depuis trouvé des +paroles plus vraies et plus tendres; voilà les charmantes «branches +poétiques» qui avaient poussé à travers l'ignorance grossière et les +parades pompeuses; l'esprit humain au moyen âge avait fleuri du côté où +il apercevait le jour. + +[Footnote 192: + + «Where is my owne lady lefe and dere? + Where is here white brest, where is it, where? + Where been her armes, and her eyen clere + That yesterday this time with me were?...» + Nor there nas houre in all the day or night, + Whan ne was ther as no man might him here, + That he ne sayd: «O lovesome lady bright, + How have ye faren sins that ye were there? + Welcome ywis mine owne lady dere!...» + Fro thence-forth he rideth up and doune, + And every thing came him to remembraunce, + As he rode forth by the places of the toune, + In which he whilom had all his pleasaunce: + «Lo, yonder saw I mine owne lady daunce, + And in that temple with her eien clere, + Me caught first my right lady dere. + And yonder have I herde full lustely + My dere herte laugh, and yonder play + Saw her ones eke full blissfully, + And yonder ones to me gan she say: + «Now, good sweete, love me well, I pray.» + And yonde so goodly gan she me behold, + That to the death mine herte is to her hold.... + + «And at the corner in the yonder house, + Herde I mine alderlevest lady dere, + So womanly, with voice melodiouse, + Singen so wel, so goodly and so clere, + That in my soul yet me thinketh I here + The blissful sowne, and in that yonder place, + My lady first me toke unto her grace.» + (Liv. V.)] + +Mais le récit ne suffit point à exprimer le bonheur et le rêve; il faut +que le poëte aille[192-A] «dans les plaines qui s'habillent de verdure +nouvelle, où les petites fleurs commencent à pousser, où les pluies +bonnes et saines renouvellent tout ce qui est vieux et mort;» où +«l'alouette affairée, messagère du jour, salue dans ses chansons le +matin gris, où le soleil dans les buissons sèche les gouttes d'argent +suspendues aux feuilles.» Il faut qu'il s'oublie dans les vagues +félicités de la campagne, et que, comme Dante, il se perde dans la +lumière idéale de l'allégorie. Les songes de l'amour, pour rester vrais, +ne doivent pas prendre un corps trop visible, ni entrer dans une +histoire trop suivie; ils ont besoin de flotter dans un lointain +vaporeux; l'âme où ils bourdonnent ne peut plus penser aux lois de la +vie; elle habite un autre monde; elle s'oublie dans la ravissante +émotion qui la trouble et voit ses visions bien-aimées se lever, se +mêler, revenir et disparaître, comme on voit, l'été, sur la pente d'une +colline, des abeilles voltiger dans un nuage de lumière et tourbillonner +autour des fleurs. + + Et comme je regardais ce bel endroit, + Soudainement je crus respirer une si douce odeur + D'églantier, que certainement + Il n'y a point, je crois, de coeur au désespoir, + Ni si surchargé de pensées chagrines et mauvaises, + Qui n'eût eu bientôt consolation + S'il eût une fois senti cette douce odeur. + + Et comme j'étais debout, jetant de côté les yeux, + J'aperçus le plus beau néflier + Que j'eusse jamais vu dans ma vie, + Aussi rempli de fleurs que cela peut être, + Et dessus un chardonneret qui sautait joliment + De branche en branche, et, à son caprice, mangeait + Çà et là les boutons et les douces fleurs. + + --Et comme j'étais assise, écoutant de cette façon les oiseaux, + Il me sembla que j'entendais soudainement des voix, + Les plus douces et les plus délicieuses + Que jamais homme, je le crois vraiment, + Eût entendues de sa vie; car leur harmonie + Et leur doux accord faisaient une si excellente musique, + Que les voix ressemblaient vraiment à celles des anges[193]. + +[Footnote 192-A: + + When shouris sote of rain descendid soft, + Causing the ground, felè times and oft, + Up for to give many a wholesome air, + And every plain was yclothid faire + + With newè grene, and makith smalè flours + To springen here and there in field and mede, + So very gode and wholesome be the shours, + That they renewin that was old and dede + In winter time, and out of every sede + Springeth the herbè, so that every wight + Of this seson venith richt glad and light.... + + In which (grove) were okis grete, streight as a line, + Under the which the grass so freshe of hew + Was newly sprong, and an eight fote or nine + Every tre well fro his fellow grew, + With braunchis brode, ladin with levis new, + That sprongin out agen the sonne shene, + Some very red, and some a glad light grene....] + +[Footnote 193: + + And I, that all these plesaunt sightis se, + Thought suddainly I felt so swete an air + Of the Eglentere, that certainly + There is no hert (I deme) in such dispair + Ne yet with thougtis froward and contraire + So overlaid, but it should sone have bote, + It it had onis felt this savour sote. + + And I as stode, and cast aside mine eye, + I was ware of the fairist medler tre, + That evir yet in all my life I se, + As full of blossomis as it might be; + Therein a goldfinch leping pretily + From bough to bough, and as him list, he ete + Here and there of buddis and flouris swete.... + + And as I sat the birdis herkening thus, + Methought that I herd voicis suddainly + The most swetist and most delicious, + That ever any wight, I trow trewly, + Herdin in ther life, for the armony + And swete accord was in so gode musike, + That the voicis to angels most were like. + + At the last out of a grove evin by + (That was right godely and pleasaunt to sight) + I se where there came singing lustily + A world of ladies, but to tell aright + Ther beauty grete, lyith not in my might, + Ne ther array; nevirtheless I shall + Tell you a part, tho I speke not of all. + + The surcots white of velvet well fitting + They werin clad, and the semis eche one, + As it werin a mannir garnishing, + Was set with emeraudis one and one + By and by, but many a riche stone + Was set on the purfilis out of dout + Of collours, sleves, and trainis round about; + + As of grete pearls round and orient, + And diamondis fine and rubys red, + And many other stone of which I went + The namis now; and everich on her hede + A rich fret of gold, which withouten drede + Was full of stately rich stonys set, + And every lady had a chapelet + + On ther hedis of braunches fresh and grene, + Lo well ywrought and so marvelously, + That it was a right noble sight to sene, + Some of laurir, and some full plesauntly + Had chapelets of wodebind, and sadly + Some of agnus werin also.... + (_The Flour and the Leafe_.)] + +Un matin[194], dit une dame, aux premières blancheurs du jour, j'entrai +dans un bois de chênes «où les larges branches, chargées de fleurs +nouvelles, se déployaient en face du soleil, quelques-unes rouges, +d'autres avec une belle lumière verte.» + +[Footnote 194: _The Flour and the Leafe_.] + +Puis elle voit venir une grande troupe de dames en jupes de velours +blanc, chaque jupe «brodée d'émeraudes, de grandes perles rondes, de +diamants fins et de rubis rouges.» Et toutes avaient sur les cheveux «un +riche réseau d'or orné de riches pierres splendides,» avec une couronne +de branches fraîches et vertes, les unes de laurier, les autres de +chèvrefeuille, les autres d'agnus castus; en même temps venait une armée +de vaillants chevaliers en splendide appareil, avec des casques d'or, +des hauberts polis qui brillaient comme le soleil, de nobles coursiers +tout caparaçonnés d'écarlate. Chevaliers et dames, ils étaient les +serviteurs de la Feuille, et ils s'assirent sous un vaste chêne aux +pieds de leur reine. + +De l'autre côté, arrivait une troupe de dames aussi magnifiques que les +autres, mais couronnées de fleurs nouvelles. C'étaient les serviteurs de +la Fleur. Elles descendirent de cheval et se mirent à danser dans la +prairie. Mais de lourds nuages montaient dans le ciel et l'orage éclata. +Elles voulurent se mettre à l'abri sous un chêne; il n'y avait plus de +place; elles se cachèrent comme elles purent sous les haies, dans les +broussailles; la pluie vint qui flétrit leurs couronnes, ternit leurs +robes et emporta leurs parures; quand reparut le soleil, elles allèrent +demander secours à la reine de la Feuille; celle-ci, miséricordieuse, +les consola, répara l'outrage de la pluie, et leur rendit leur beauté +première. Puis tout disparut comme un songe. + +La promeneuse s'étonnait, quand tout d'un coup elle aperçut une belle +dame qui venait l'instruire. Elle apprit que les serviteurs de la +Feuille avaient vécu en braves chevaliers, et que ceux de la Fleur +avaient aimé l'oisiveté et le plaisir. Elle promit de servir la Feuille +et s'en revint. + +Ceci est-il une allégorie? À tout le moins, le bel esprit y manque. Il +n'y a point ici d'ingénieuse énigme; la fantaisie est seule maîtresse, +et le poëte ne songe qu'à dérouler en vers paisibles le fugitif et +brillant cortége qui vient amuser son âme et enchanter ses yeux. + +Lui-même[195], le premier jour de mai, il se lève et s'en va dans une +prairie. L'amour entre dans son coeur avec l'air chaud et suave; la +campagne se transfigure, les oiseaux parlent, et il les entend: + + Là je m'assis parmi les belles fleurs, + Et je vis les oiseaux sortir en sautillant des berceaux + Où toute la nuit ils s'étaient reposés. + Ils étaient si joyeux de la lumière du jour! + Ils commencèrent à faire les honneurs de mai. + + --Ils savaient tous ce service par coeur. + Il y avait mainte aimable note. + Les uns chantaient haut, comme s'ils s'étaient lamentés, + Les autres d'autre façon, comme s'ils languissaient de désir; + Et quelques-uns à plein gosier, de toute leur voix. + + --Ils se lissaient les plumes et les faisaient bien brillantes; + Ils dansaient et sautaient sur les brins d'herbe, + Et toujours deux à deux, ensemble, + Comme s'ils s'étaient choisis pour l'année, + En février, le jour de saint Valentin. + + --Et la rivière près de laquelle j'étais assis, + Faisait un tel bruit en coulant, + Et si bien d'accord avec l'harmonie des oiseaux, + Qu'il me semblait que c'était la meilleure mélodie + Qui pût être entendue par aucun homme. + +[Footnote 195: + + There sat I down among the faire flouris + And saw the birdes tripping out of ther bowris, + There as they restid 'hem had al night, + They were so joyful of the day 'is lyght, + They began of Maye for to done honouris. + + They coudin wel that service all by rote, + And there was many a full lovely note, + Some songin loude as they had yplained, + And some in other manir voice yfained + And some songin al out with the ful throte. + + The proynid 'hem and madin 'hem right gay, + And daunsidin, and leptin on the spray, + And evirmore were two and two in fere, + Right so as they had chosin 'hem to yere, + In Feverere, on saint Valentine's day. + + And the rivir whiche that I sat upon, + It madin soche a noise, as it ron, + Accordaunt with the birdis armony, + The thought that it was the best melody + That migtin ben yherde of any mon.... + + For love and it hath do me mochil wo.-- + --Ye hath it? use (quod she) this medicine, + Every day this maie or that thou dine + Go lokin upon the freshe Daisie, + And though thou be for woe in poinct to die, + That shall full gretly lessen the of thy pine. + + And loke alwaie that thou be gode and true, + And I woll sing one of the songis newe, + For love of the, as loude as I may crie, + And then the began this songe full hie: + «I shrewe all 'hem that ben of love untrue.»] + +Cette confuse symphonie de bruits vagues trouble les sens; une langueur +secrète entre dans l'âme. Le coucou jette sa voix monotone comme un +soupir douloureux et tendre entre les troncs blancs des frênes; le +rossignol fait rouler et ruisseler ses notes triomphantes par-dessus la +voûte du feuillage; le rêve naît de lui-même, et Chaucer les entend +disputer sur l'amour. Ils chantent tour à tour une chanson contraire, et +le rossignol pleure de chagrin en entendant le coucou mal parler de +l'amour. Il se console pourtant à la voix du poëte, en le voyant +souffrir comme lui. + + «Eh bien, dit-il, use de ce remède: + Chaque jour, en ce beau mois de mai, + Va regarder la fraîche marguerite, + Et quand tu serais par chagrin sur le point de mourir, + Cela adoucira grandement ta peine. + + --N'oublie jamais d'être fidèle et bon, + Et je chanterai une des chansons nouvelles, + Pour l'amour de toi, aussi haut que je pourrai chanter.» + Puis il commença bien haut la chanson: + «Je blâme tous ceux qui sont en amour infidèles.» + +C'est jusqu'à ces délicatesses exquises que l'amour, ici comme chez +Pétrarque, avait porté la poésie: même par raffinement, comme chez +Pétrarque, il s'égare ici parfois dans le bel esprit, les concetti et +les pointes. Mais un trait marqué le sépare à l'instant de Pétrarque. +S'il est exalté, il est outre cela gracieux, poli, plein de mièvreries, +de demi-moqueries, de fines gaietés sensuelles, et un peu bavard, tel +que les Français l'ont toujours fait. C'est que Chaucer ici suit ses +véritables maîtres, et qu'il est lui-même beau diseur, abondant, prompt +au sourire, amateur du plaisir choisi, disciple du _Roman de la Rose_, +et bien moins Italien que Français[196]. La pente du caractère français +fait de l'amour, non une passion, mais un joli festin, arrangé avec +goût, où le service est élégant, la chère fine, l'argenterie brillante, +les deux convives parés, dispos, ingénieux à se prévenir, à se plaire, à +s'égayer et s'en aller. Certainement dans Chaucer, à côté des tirades +sentimentale, cette autre veine coule, toute mondaine. Si Troïlus est un +amoureux pleurard, l'oncle Pandarus est un coquin égrillard, qui s'offre +au plus étrange rôle avec une insistance plaisante, avec une immoralité +naïve[197], et l'accomplit consciencieusement, gratis et jusqu'au bout. +Dans ces belles démarches, Chaucer l'accompagne aussi loin que possible, +et n'est point scandalisé. Au contraire, il s'amuse. Au moment délicat, +avec une hypocrisie transparente, il se couvre du nom de son auteur. Si +vous trouvez le détail leste, dit-il, ce n'est pas ma faute, «les clercs +l'ont écrit ainsi dans leurs vieux livres,» et il faut bien qu'on +traduise ce qui est écrit. Non-seulement il est gai, mais il est moqueur +d'un bout à l'autre du récit; il voit clair à travers les subterfuges de +la pudeur féminine; il en rit malicieusement et sait bien ce qu'il y a +derrière; il a l'air de nous dire, un doigt sur les lèvres; «Chut! +laissez couler les grands mots, vous serez édifié tout à l'heure.» En +effet, nous sommes édifiés, lui aussi; c'est pourquoi, au moment +scabreux, il s'en va, emportant la lumière, et disant «qu'elle ne sert +à rien, ni lui non plus.» «Troïlus, dit l'oncle Pandarus, si vous êtes +sage, ne vous évanouissez plus, car cela ferait du bruit, et l'on +viendrait.» Troïlus a soin de ne pas s'évanouir, et enfin, seule avec +lui, Cressida parle; avec quel esprit, et quelle finesse discrète! la +grâce est extrême ici; nulle grossièreté. Le bonheur couvre tout, même +la volupté, sous la profusion et les parfums de ses divines roses; tout +au plus une légère malice[198] vient y insérer sa pointe: Troïlus a sa +dame dans ses bras: «Dieu ne nous donne jamais pire mésaventure.» Le +poëte est presque aussi content qu'eux; pour lui comme pour les hommes +de son temps, le souverain bien est l'amour non pas transi, mais +satisfait; même on a fini par considérer cette sorte d'amour comme un +mérite. Les dames ont déclaré dans leurs sentences «que lorsqu'on aime, +on ne peut rien refuser à qui vous aime.» L'amour a force de loi; il est +inscrit dans un code; on le mêle avec la religion, et il y a une messe +de l'amour où les oiseaux, par leurs antiennes[199], font un office +divin comme celui de la messe. Chaucer maudit de tout son coeur les +avaricieux, les gens d'affaires qui le traitent de folie: «Dieu devrait +leur donner des oreilles d'âne aussi longues que celles de Midas...., +pour leur apprendre qu'ils sont dans le vice, et que les amants dont ils +font fi n'y sont pas. Que Dieu leur donne mauvaise chance, et protége +tous les amants!» Il est clair qu'ici la sévérité manque. Elle est rare +dans les littératures du Midi; les Italiens, au moyen âge, faisaient une +vertu de «la joie,» et vous voyez que ce monde chevaleresque, tel qu'il +a été inventé par la France, élargit la morale jusqu'à la confondre avec +le plaisir. + +[Footnote 196: Stendhal, _de l'Amour_: différence de l'amour-goût et de +l'amour-passion.] + +[Footnote 197: Son nom aujourd'hui en Angleterre désigne la respectable +maison de commerce Bonneau et Cie.] + +[Footnote 198: And gode thrift (Troïlus) had full oft.] + +[Footnote 199: _The Court of Love_, vers 1353 et suiv. Voy. aussi _le +Testament de l'Amour_.] + + +VI + +D'autres traits sont encore plus gais: voici venir la vraie littérature +gauloise, les fabliaux salés, les mauvais tours joués au voisin, non pas +enveloppés dans la phrase cicéronienne de Boccace, mais contés lestement +et par un homme en belle humeur[200]. Surtout voici venir la malice +alerte, l'art de rire aux dépens du prochain. Chaucer l'a mieux que +Rutebeuf, et quelquefois aussi bien que la Fontaine. Il n'assomme pas, +il pique, en passant, non par haine ou indignation profonde, mais par +agilité d'esprit et prompt sentiment des ridicules; il les jette à +pleines poignées sur les personnages. Son sergent de loi est plus +affairé qu'homme au monde.--Et cependant il paraissait plus affairé +qu'il n'était[201].»--Ses trois bourgeois, «pour la sagesse qu'ils ont, +sont bien capables d'être aldermen, car ils ont force bétail et +rentes;» et croyez que «leurs femmes y auraient bien consenti.»--Le +quêteur marche portant devant lui sa valise, «elle est pleine de pardons +venus de Rome tout chauds.» La moquerie ici coule de source, à la +française, sans effort, ni calcul, ni violence. Il est si agréable et si +naturel de dauber sur le prochain! Quelquefois la jolie veine devient si +abondante qu'elle fournit toute une comédie, grivoise si l'on veut, mais +combien franche et vive! Tel est le portrait de la bourgeoise de Bath, +veuve de cinq maris «sans plus[202].» Personne, dans toute la paroisse, +qui la devançât à l'offrande; «s'il y en avait une, elle se mettait si +fort en colère qu'elle en perdait toute charité.» Quelle langue! +Impertinente, vaniteuse, hardie, bavarde effrénée, elle fait taire tout +le monde et disserte seule pendant une heure avant d'en venir à son +conte. On entend la voix vibrante, soutenue, haute et claire, avec +laquelle elle assourdissait ses maris. Elle revient incessamment sur les +mêmes idées, elle répète ses raisons, elle les amasse et les entassé, +comme une mule entêtée qui court en secouant et en sonnant ses +sonnettes, si bien que les auditeurs étourdis restent la bouche ouverte, +admirant qu'une seule langue puisse fournir à tant de mots. Le sujet en +valait la peine. Elle prouve qu'elle a bien fait de se marier cinq fois, +et elle le prouve d'un style clair, en femme expérimentée[203]: «Dieu +nous a dit de croître et de multiplier.» Voilà un «gentil texte,» elle a +«bien su le comprendre.»--«Je sais aussi que Dieu a dit que mon mari +quitterait père et mère et s'attacherait à moi. Mais où Dieu a-t-il fait +mention de nombre, et à quel endroit a-t-il défendu de prendre un second +ou un huitième mari? Pourquoi donc parlerait-on vilainement de mon cas? +Voyez le sage roi Salomon, j'imagine qu'il avait plus d'une femme. Plût +à Dieu qu'il me fût permis de changer aussi souvent que lui.... Béni +soit Dieu de ce que j'en ai épousé cinq! Bienvenu sera le sixième quand +il s'offrira!.... Christ a parlé pour ceux qui veulent vivre +parfaitement. Et, seigneurs, avec vos permissions, je n'en suis pas. Je +veux donner la fleur de mon âge aux actes et aux fruits du mariage.... +Je veux un mari, et je ne le lâcherai pas!» Ici Chaucer a les franchises +de Molière, et nous ne les avons plus; sa bourgeoise justifie le mariage +aussi médicalement que Sganarelle; force est de tourner la page un peu +vite et de suivre, en gros seulement, toute cette odyssée de mariages. +L'épouse voyageuse qui a traversé cinq maris sait par quel art on les +dompte et raconte comment elle les persécutait de ses jalousies, de ses +soupçons, de ses gronderies, de ses querelles, quels soufflets elle +donnait et recevait, comment le mari, maté par la continuité de la +tempête, baissait la tête à la fin, acceptait le licou et tournait la +meule domestique en baudet conjugal et résigné[204]. «Je les faisais +frire dans leur propre graisse, de colère et de jalousie. J'allais me +promener de nuit, et, au retour, je leur jurais que c'était pour +surveiller leurs escapades. Jamais je ne leur laissais le dernier +mot.... Quand le pape eût été à leurs côtés, je ne les aurais point +épargnés, fût-ce à leur propre table. Pour le quatrième, par Dieu! j'ai +été son purgatoire sur terre, c'est pourquoi j'espère que son âme est +dans la gloire!» Pour le cinquième, elle le vit pour la première fois à +l'enterrement du quatrième, derrière la bière; elle lui trouva la jambe +si bien faite, que force lui fut de le prendre pour mari. «Il était +vieux, je crois, de vingt hivers, et j'avais quarante ans, si je dois +dire la vérité. Mais, grâce à Dieu! j'étais toute fringante, et belle, +et riche, et _jeune_ et bien née.» Quel mot! A-t-on jamais peint plus +heureusement l'illusion humaine? Comme tout cela est vivant, et quel ton +facile! Voilà déjà la satire du mariage; vous la trouverez chez Chaucer +à vingt reprises: il n'y a plus, pour épuiser les deux perpétuels sujets +de la moquerie française, qu'à joindre à la satire du mariage la satire +de la religion. + +[Footnote 200: _Le Poirier_, _le Berceau_ sont parmi les _Contes de +Cantorbéry_.] + +[Footnote 201: + + Nower so besy a man as he ther n'as, + And yet he semed besier than he was.... + + His wallet lay beforne him in his lappe, + Bret-ful of pardon come from Rome al hote.... + + Everich, for the wisdom that he can, + Was shapelich for to be an alderman. + For catel hadden they ynough and rent, + And eke hir wives wolde it wel assent....] + +[Footnote 202: + + Bold war hire face, and fayre and red of hew, + She was a worthy woman all hire live; + Housbandes at the chirche dore had she had five, + Without other compagnie in youthe.... + In all the parish wif ne was ther non, + That to the offring before hire shulde gon, + And if ther did, certain so wroth was she, + That she was out of alle charitee....] + +[Footnote 203: + + God bad us for to wex and multiplie, + That gentil text can I wel understond; + Eke wel I wot, he sayed that min husbond, + Shuld leve fader and moder, and take to me; + But of no noumbre mention made he, + Of bigamie or of octogamie; + Why should men than speke of it vilanie? + Lo here the wise king Dan Salomon, + I trow he hadde wives mo than on, + (As wolde God it leful were to me + To be refreshed half so oft as he) + Which a gift of God had he for all his wives?.... + Blessed be God that I hav wedded five. + Welcome the sixthe whan that ever he shall. + Christ spoke to hem that wold live parfitly + And Lordlings (by your leve) that am not I. + I wol bestow the flour of all myn age, + In th' actes and the fruit of mariage.... + And husband wol I have, I wol not lette, + Which shall be both my dettour and my thrall, + And have his tribulation withall + Upon his flesh, while that I am his wif.] + +[Footnote 204: + + For as an horse I couth both bite and whine, + I couth compleine though I were in the gilt.... + I pleinid first, and so was our war stint. + They were full glad t' excusin them full blive + Of what they agilt nevir in their live.... + I swore that all my walking out by night + Was for to espy wenchis that he dight.... + For though the Pope had sittin him beside, + I wold not sparin them at their owes bord.... + But certainly I madin folk soche chere + That in his own grese made I him to frie + For angir and for very jalousie. + By God, on erth I was his Purgatory, + For which I hope his soule is now in glory.... + And Jenkin eke our clerk was one of tho, + As help me God, whan that I saw him go + Aftir the bere, methought he had a paire + Of leggis and of fete so clene, so faire, + That all my hert I gave unto his hold. + He was, I trow, but twenty winter old, + And I was forty, if I shall say sothe ... + As help me God, I was a lusty one, + And faire, and rich, and yong, and well begone.] + +Elle y est, et Rabelais n'en a pas de plus salée. Le moine que peint +Chaucer est un papelard[205], un égrillard qui connaît mieux les bonnes +auberges et les joyeux hôteliers que les pauvres et les hôpitaux. Il +n'est pas «honnête,» dit-il, d'avoir affaire à telle racaille. Allons +confesser les riches, «les vendeurs de victuaille.» On ne gagne honneur +et profit que chez eux.--Mais il faut, comme lui, savoir s'y prendre. Il +est homme expert, il écoute la confession d'un air agréable et doux; son +absolution est tout aimable; pour les pénitences, il est accommodant. Il +suffit qu'on lui donne «bonne pitance.» «Car donner aux pauvres frères, +c'est signe qu'un homme est bien confessé.» Des méchants répandront le +bruit que le pénitent est fort peu repentant et fort peu contrit; pure +calomnie. Il y a des gens sincèrement touchés de leurs fautes qui +pourtant ne peuvent pleurer et faire acte de remords. C'est le cas du +riche; la vraie preuve, la preuve suffisante qu'il est bon pénitent, +bien confessé, bien affligé, bien disposé, c'est qu'il a donné beaucoup. + +[Footnote 205: + + A Frere there was, a wanton and a merry.... + Full wele beloved and familier was he + With Frankeleins all over his contre, + And with the worthie women of the towne.... + Full swetely herde he their confessioune, + And plesaunt was his absolutionne. + He was an esy man to give pennaunce, + Ther as he wist to have a gode pittaunce; + For unto a pore order for to give + Is a signe that a man is wel yshrive.... + He knewe the tavernes wel in every toun, + And every hostiler and tapistere, + Better than a Lazere and a begger.... + It is naught honest, it may not avaunce, + For to have deling with suche base poraille, + But alle with rich and sellers of vitayle.... + For many a man so herde is of his herte, + That he may not wepe, although him sore smert; + Therefore instede of weping and prayers, + Man mote give silver to the poor Freres. + (_Prologue des Contes de Canterbury._)] + +Cette ironie si vive est déjà dans Jean de Meung. Mais Chaucer la pousse +plus loin et la met en action; son moine quête de maison en maison, +tendant sa besace[206]. «Donnez-nous un boisseau de froment, d'orge ou +de seigle, un demi-penny ou un morceau de fromage, ce que vous voudrez, +nous ne choisissons pas. Ou bien donnez-nous de votre jambon, si vous en +avez, une pièce de votre couverture, bonne dame, notre chère soeur +(tenez, j'écris ici votre nom), du lard, du boeuf, ou tout ce que vous +trouverez.» Il promet de prier pour tous ceux qu'il inscrit et qui lui +donnent; à peine sorti, il efface les noms. Entre tous ces noms, il y en +a un sur lequel il compte. Il a réservé, pour la fin de sa tournée, +Thomas, une de ses plus fructueuses pratiques. Il le trouve au lit, et +malade; voilà un excellent fruit à sucer et à pressurer. «Que j'ai eu de +peine pour toi, mon pauvre Thomas! Combien j'ai dit pour ta santé +d'oraisons précieuses! À propos, aujourd'hui, à la messe, j'ai vu la +dame de céans. Où donc est-elle?»--La dame rentre. Il se lève +courtoisement et va la saluer de grande affection. «Il la presse dans +ses bras bien étroitement et doucement la baise, et gazouille comme un +moineau avec ses lèvres.» Puis de son ton le plus bénin, avec des +inflexions de voix caressantes, il la complimente. «Grâces soient +rendues à Dieu qui vous a donné l'âme et la vie, je n'ai point vu +aujourd'hui à l'église de si belle femme que vous, Dieu me sauve!» +N'est-ce pas là déjà Tartuffe auprès d'Elmire? Mais ici il est chez un +fermier, il peut aller plus droit et plus vite en besogne. Les +compliments expédiés, il pense au solide et demande à la dame de le +laisser causer un peu avec Thomas. Il a besoin de s'enquérir de l'état +de son âme. «Ces vicaires sont si négligents et si lents pour sonder +délicatement une conscience!» Du reste, dit-il, ne vous mettez pas en +frais pour moi.» Quand je n'aurais que le foie d'un chapon et une +tranche de votre pain blanc, et avec cela la tête d'un cochon rôti (mais +je ne voudrais pas qu'une bête pour moi fût tuée!), j'aurais encore bien +ma suffisance: je suis homme de petite chère; mon esprit a son réconfort +dans la Bible;» mon corps est si rompu par les veilles, «que j'ai +l'estomac tout détruit.» Le pauvre homme! Il lève les yeux au ciel et +finit par un soupir[207]. + +[Footnote 206: + + In every house he began to por and prie, + And beggid mele, and chese, or ellis corne.... + «Yeve us a bushell whete, or malte or rey, + A Godd'is Kichel, or a trip of chese. + Or ellis what ye list, I may not chese, + A Godd'is half-penny, or a masse penny, + Or yeve us of your brawn, if you have any, + A dagon of your blanket, leve Dame, + Our sustir dere, lo, here I write your name.»... + .... And whan he was out at the dore anon, + He playned away the namis everichone. + .... «God wote, quod he, laboured have I full sore, + And specially for thy salvacion, + Haw I said many precious orison. + I have this day ben at your chirche at messe.... + And there I saw our Dame, ah, where is she?» + The Frere arisith up full curtisly, + And her embracith in his armie narrow, + And kissith her swetely and chirkith as a sparow.... + «Thankid be God that you have soul and life, + Yet sawe I not this day so faire a wife + In alle the whole chirche, so God me save.... + I woll with Thomas speke a litil throwe, + These curates ben full negligent and slowe + To gropin tenderly a man 'is conscience.... + Now, Dame, quod he, je vous die sans dout, + Have I not of a capon but the liver, + And of your white bred but a shiver, + And aftir that a rostid pigg'is hedde, + (But I n'old for me that no beste were dedde,) + Than hadde I ynow for my suffisaunce. + I am a man of litil sustenaunce, + My spirit hath his fostring in the Bible. + My bodie is so redie and penible + To wakin, that my stomach is distroied. + I praye you, Dame, that ye be nought annoied!».... + «Now, sir, quod she, but one word er I go, + My child is dedde within these wekis two.»-- + «--His dethe I saw by revelatioune, + Sayid this Frere, at home in our dortour, + I dare well saye, that within half an hour, + After his dethe, I saw him bore to blisse + In my visioune, so God my soule wisse. + So did our sexton and our Fermetere + That have ben true Freris these fifty yere. + And up I rose and alle our covent eke + With many a tere trilling on our cheke.... + Te Deum was our song and nothing elses.... + For, sir and dame, trustith ye me right well, + Our orisouns ben more effectuell, + And more we se of Crist'is secret things + Than borell folk, albeit they were kings. + We live in poverty and abstinence + And borell folk in richesse and dispence.... + Lazar and Dives livid diversly, + And diverse guerdons haddin they thereby....»] + +[Footnote 207: Comparer le tableau de Rembrandt au Louvre (_le Moine +chez le menuisier_).] + +La femme lui dit que son enfant est mort il y a quinze jours. À +l'instant il fabrique un miracle; peut-on mieux gagner son argent? Il a +eu révélation de cette mort au dortoir du couvent; il a vu l'enfant +emporté au paradis; soudain il s'est levé avec tous les frères, «mainte +larme coulant sur leurs joues,» et ils ont fait de grandes oraisons pour +remercier Dieu de cette faveur. «Car, sire et dame, fiez-vous à moi, nos +oraisons sont plus efficaces et nous voyons plus dans les secrets du +Christ que les gens laïques, fussent-ils rois. C'est que nous vivons +dans l'abstinence et la pauvreté, et les laïques dans la richesse et la +dépense. Lazare et le riche vivaient différemment; et aussi ils eurent +des récompenses différentes.»--Là-dessus il lâche tout un sermon en +style nauséabond avec des intentions visibles. Le malade excédé répond +qu'il a donné déjà la moitié de son bien à toutes sortes de moines, et +que pourtant il souffre toujours. Écoutez le cri douloureux, +l'indignation vraie du moine mendiant qui se voit menacé par la +concurrence d'un confrère, dans son client, dans son revenu, dans sa +chose, dans son pot-au-feu[208]: «Ô Thomas, fais-tu bien ainsi? Quel +besoin a celui que traite un parfait médecin d'aller chercher d'autres +médecins par la ville? Votre inconstance est votre confusion. +Croyez-vous que moi et tout notre couvent nous ne suffisions pas à prier +pour vous? Thomas, ce tour-là est pendable; ta maladie vient de ce que +nous avons trop peu.» Reconnaissez ici le véritable orateur: il monte +jusqu'aux grands effets de style pour faire bouillir sa marmite. «Qu'on +donne à ce couvent un quart d'avoine, à cet autre vingt-quatre sous, à +ce moine un penny, et qu'il s'en aille: voilà ce que vous dites, +mécréants que vous êtes. Non, non, Thomas, cela ne se doit pas passer +ainsi. Qu'est-ce qu'un liard divisé en douze? Voyez, chaque chose, +lorsqu'elle reste entière, est plus forte que si elle est éparpillée. +Thomas, tu voudrais avoir notre travail tout pour rien.»--Puis il +recommence son sermon d'un ton véhément, criant plus haut à chaque +parole, avec exemples tirés de Sénèque et des anciens. Terrible faconde, +machine de métier, qui, appliquée avec constance, doit extraire l'argent +du patient.» Donnez pour le pavé de notre cloître, pour les fondations, +pour la maçonnerie. Secours-nous, Thomas, au nom de celui qui a vaincu +l'enfer, car autrement nous devrons vendre nos livres. Et si vous êtes +privés de nos instructions, voilà que ce monde s'en va tout entier à sa +perte. Car celui qui priverait ce monde de nous, Dieu me sauve! Thomas, +avec votre permission, il priverait le monde du soleil.» À la fin, +Thomas, furieux, lui promet un don, lui dit de mettre sa main dans le +lit pour le prendre, et le renvoie dupé, honni et sali. + +[Footnote 208: + + The frere answerde: «O Thomas, dost thou so? + What nedith the diverse freris to seche? + What nedith him, that hath a parfit leche, + To sechin othir lechis in the toune? + Your inconstance is your confusioune. + Hold you me then and eke alle our covent + To prayin for you insufficient? + Thomas, that jape no is not worth a mite, + Your maladie is for we have to lite. + A, yeve that covent four and twenty grotes, + And yeve that covent half a quarter otes, + And yeve that frere a peny', and let him go: + Nay, nay, Thomas, it may be nothing so. + What is a farthing worth partie in twelve? + Lo! eche thing that is onid in himselve + Is more strong, than when it is so yskattered; + Thomas, of me thou shalt not be yflattered: + Thou woldist have our labour all for nought. + .... And yet, God wol, unnethe the fundament + Parfourmid is, ne of our pavement + There is not yet a tile within our wones, + By God, we owin fourtie pound for stones, + Now helpe, Thomas, for him that harrowed helle, + For ellis mote we alle our bokes selle, + And if men lak our predicatioune, + Than goth this world all so destructioune. + For who so fro this world wold us bereve, + So God me savin, Thomas, by your leve, + He wold bereve out of this world the sonne.» + (_The Sompnour's tale._)] + +Nous voilà descendus à la farce populaire; quand on veut s'amuser à tout +prix, on va comme ici chercher la gaieté jusque dans la gaudriole, même +jusque dans la gravelure. Elles ont fleuri, on sait comment, les deux +grossières et vigoureuses plantes, dans le fumier du moyen âge, plantées +par le peuple narquois de Champagne et de l'Île-de-France, arrosées par +les trouvères, pour aller s'ouvrir, éclaboussées et rougeaudes, entre +les larges mains de Rabelais. En attendant Chaucer y cueille son +bouquet. Maris trompés, méprises d'auberges, accidents de lit, +gourmades, mésaventures d'échine et de bourse, il y a de quoi soulever +le gros rire. À côté des nobles peintures chevaleresques, il met une +file de magots à la flamande, charpentiers, menuisiers, moines, +huissiers; les coups de bâton trottent, les poings se promènent sur les +reins charnus; on voit s'étaler des nudités plantureuses; ils +s'escroquent leur blé, leur femme, ils se font tomber du haut d'un +étage; ils braillent et se prennent de bec. Une meurtrissure, une +franche ordure passe en pareil monde pour un trait d'esprit. L'huissier +raillé par le moine lui rend son panier par l'anse[209]. «Tu te vantes +de connaître l'enfer, ce n'est pas étonnant: moines et diables sont +toujours ensemble. Écoutez plutôt l'histoire[210] de ce moine qu'un +ange conduisit en vision jusque dans l'enfer pour lui montrer Satan. +Satan avait une queue plus large que la voile d'une caraque. Lève ta +queue, Satan, dit l'ange, afin que le moine voie où est le nid des +moines.--Et sur une largeur de plus d'un arpent on vit sortir, comme des +abeilles de leur ruche, plus de vingt mille moines; ils s'éparpillèrent +à travers l'enfer et revinrent aussi vite qu'ils purent se glisser +jusqu'au dernier dans l'endroit d'où ils étaient sortis. Sur quoi Satan +baissa sa queue et se tint tranquille....» Ce bel endroit, ajoute le +conteur, «est le vrai héritage des moines.» Voilà les rudes +bouffonneries de l'imagination populaire. Songez que je n'ai traduit le +texte qu'en partie, et dispensez-moi de montrer jusqu'au bout comment +les gravelures françaises ont passé dans le poëme anglais. + +[Footnote 209: + + This frere ybosti that he knowith hell, + And God it wat that it is litil wonder, + Freris and Fendis gon but little asonder. + For parde, ye han ofte time here tell + How that a Frere ravishid was to hell + In spirit onis by a visioune, + And as an Angel led him up and doune + To shewin him the peynis that were there.... + And unto Sathanas ladd he him doune. + «And now hath Sathanas, said he, a taile + Brodir than of a Carike is the saile. + Hold up thy taile, thou Sathanas, quod he, + Shew forth thyn erse, and let the Frere se, + Where is the nest of Freris in this place.» + And er that half a furlong wey of place, + Right so as bees swarmin out of a hive, + Out of the Devil's erse they gan to drive, + Twenty thousand Freris all on a rout, + And throughout Hell they swarmid all about, + And come agen as fast as they might gon, + And into his erse they crepte everichone; + He clapt his taile agen, and lay full still. + + (_The Sompnour's prologue._)] + +[Footnote 210: _The Sompnour's prologue_.] + + +VII + +Aussi bien est-il temps d'en venir à Chaucer lui-même; par delà les deux +grands traits qui le rangent dans son siècle et dans son école, il en +est qui le tirent de son école et de son siècle; s'il est romanesque et +gai comme les autres, c'est à sa façon. Chose inouïe en ce temps, il +observe les caractères, note leurs différences, étudie la liaison de +leurs parties, essaye de mettre sur pied des hommes vivants et +distincts, comme feront plus tard les rénovateurs du seizième siècle, +et, au premier rang, Shakspeare. Est-ce déjà le bon sens positif anglais +et l'aptitude à regarder le dedans qui commencent à paraître? Toujours +est-il qu'un nouvel esprit perce, presque viril, en littérature comme en +peinture, chez Chaucer comme chez Van Eyck, chez tous deux en même +temps, non plus seulement l'imitation enfantine de la vie +chevaleresque[211] ou de la dévotion monastique, mais la sérieuse +curiosité et ce besoin de vérité profonde par lesquels l'art devient +complet. Pour la première fois, chez Chaucer, comme chez Van Eyck, le +personnage prend un relief, ses membres se tiennent, il n'est plus un +fantôme sans substance, on devine son passé, on voit venir son action; +ses dehors manifestent les particularités personnelles et +incommunicables de sa nature intime et la complexité infinie de son +économie et de son mouvement; encore aujourd'hui, après quatre siècles, +il est un individu et un type; il reste debout dans la mémoire humaine +comme les créatures de Shakspeare et de Rubens. Cette éclosion, on la +surprend ici sur le fait. Non-seulement Chaucer, comme Boccace, relie +ses contes[212] en une seule histoire, mais encore, ce qui manque chez +Boccace, il débute par le portrait de tous ses conteurs, chevalier, +huissier, sergent de loi, moine, bailli, hôtelier, environ trente +figures distinctes, de tout sexe, de toute condition, de tout âge, +chacune peinte avec son tempérament, sa physionomie, son costume, ses +façons de parler, ses petites actions marquantes, ses habitudes et son +passé, chacune maintenue dans son caractère par ses discours et par ses +actions ultérieures, si bien qu'on trouverait ici, avant tout autre +peuple, le germe du roman de moeurs tel que nous le faisons aujourd'hui. +Rappelez-vous les portraits du franklin, du meunier, du moine mendiant +et de la bourgeoise. Il y en a bien d'autres qui achèvent de montrer les +brutalités grivoises, les grosses finasseries et les naïvetés de la vie +populaire, comme aussi les repues franches, et la plantureuse bombance +de la vie corporelle: tantôt de braves soudards qui apprêtent leurs +poings et retroussent leurs manches, tantôt des bedeaux contents qui, +lorsqu'ils ont bu, ne veulent plus parler que latin. Mais tout à côté +sont des personnages choisis, le chevalier qui est allé à la croisade à +Grenade et en Prusse, brave et courtois, «aussi doux qu'une demoiselle, +et qui n'a jamais dit une vilaine parole[213];» le pauvre et savant +clerc d'Oxford; le jeune squire, fils du chevalier, «un galant et +amoureux, tout brodé comme une prairie pleine de fraîches fleurs +blanches et rouges.» Il a chevauché déjà et servi vaillamment en Flandre +et en Picardie, de façon à gagner la faveur de sa dame; «il est frais +comme le mois de mai, chante ou siffle toute la journée, sait bien se +tenir à cheval et chevaucher de bonne grâce, faire des chansons et bien +conter, jouter et danser aussi, bien pourtraire et écrire; il est si +chaudement amoureux, qu'aux heures de nuit il ne dort pas plus qu'un +rossignol; courtois de plus, modeste et serviable, et à table découpant +devant son père[214].»--Plus fine encore, et plus digne d'une main +moderne est la figure de la prieure «madame Églantine,» qui, à titre de +nonne, de demoiselle, de grande dame, est façonnière et fait preuve d'un +ton exquis. Trouverait-on mieux aujourd'hui dans un chapitre +d'Allemagne, dans la plus décente et la plus jolie couvée de +chanoinesses sentimentales et littéraires? «Son sourire était simple et +modeste.--Son plus grand serment était seulement: Par saint Éloi.--Elle +chantait aussi très-bien le service divin--avec des modulations du nez +tout à fait convenables.--À table elle n'était pas moins bien +apprise:--jamais elle ne laissait tomber un morceau de ses lèvres,--ni +ne trempait ses doigts dans sa sauce.....--Le savoir-vivre était son +grand plaisir.--Le dîner fini, elle rotait avec beaucoup de +bienséance[215].--Certainement elle était de très-bonne compagnie--et +tout agréable et aimable de façons.» Sans doute elle s'efforce «de +contrefaire les manières de cour, d'être imposante,» elle veut paraître +du beau monde, et «parle le français tout à fait bien et joliment, à la +façon de Stratford-at-Bow, car le français de Paris lui est inconnu.» +Vous fâcherez-vous de ces affectations de province? Au contraire, il y a +plaisir à voir ces gentillesses musquées, ces petites façons +précieuses, la mièvrerie et tout à côté la pruderie, le sourire +demi-mondain et tout à la fois demi-monastique; on respire là un délicat +parfum féminin conservé et vieilli sous la guimpe: «Elle était si +charitable et si compatissante--qu'elle pleurait si par hasard elle +voyait une souris--dans le piége, blessée ou morte.--Elle avait de +petits chiens qu'elle nourrissait--de viande rôtie, de lait, de pain de +fine farine.--Elle pleurait amèrement si l'un d'eux mourait--ou si +quelqu'un leur donnait un méchant coup de bâton.--Elle était toute +conscience et tendre coeur.» Beaucoup de vieilles filles se jettent dans +ces affections, faute d'autre issue. Vieille fille, quel vilain mot +ai-je dit là? Elle n'est pas vieille, elle a les «yeux clairs comme +verre, la bouche toute petite, molle et rouge.» Sa guimpe est bien +ajustée, sa mante de bon goût, elle a deux chapelets au bras, en corail, +émaillé de vert, «avec une broche d'or luisant, sur laquelle est écrit +d'abord un A couronné, puis cette devise: _Amor vincit omnia_,[216]» +jolie devise ambiguë, galante et dévote; la dame est à la fois du monde +et du cloître: du monde; on le sent à l'appareil des gens qui +l'accompagnent, une nonne et trois prêtres; du cloître; on le voit à +l'_Ave Maria_ qu'elle chante, aux légendes édifiantes qu'elle conte. Si +fraîche et si fine, c'est une jolie cerise, faite pour mûrir au soleil, +et qui, conservée dans un bocal ecclésiastique, s'est sucrée et affadie +dans le sirop. + +[Footnote 211: Voir dans les _Contes de Cantorbéry_ the Rhyme of sir +Thopas, parodie des histoires chevaleresques. Chacun y semble un +précurseur de Cervantès.] + +[Footnote 212: _Canterbury Tales_.] + +[Footnote 213: + + --Though that he was worthy he was wise; + And of his port, as meke as is a mayde: + He never yet no vilainie ne sayde, + In all his lif, unto no manere wight, + He was a veray parfit gentil knight.] + +[Footnote 214: + + With him, ther was his sone, a yonge Squier, + A lover, and a lusty bacheler; + With lockes crull as they were laide in presse, + Of twenty yere of age he was, I gesse. + Of his stature he was of even lengthe; + And wonderly deliver, and grete of strengthe, + And he hadde be, somtime, in chevachie + In Flaundres, in Artois, and in Picardie, + And borne him wel, as of so litel space, + In hope to standen in his ladies grace. + Embrouded was he, as it were a mede + All full of freshe floures, white and rede. + Singing he was, or floyting all the day: + He was as freshe as is the moneth of May. + Short was his goune, with sleves long and wide. + Wel coude he sitte on hors, and fayre ride, + He coude songes make, and wel endite; + Juste and eke dance; and wel pourtraie and write: + So hote he loved, that by nightertale + He slep no more than doth the nightingale, + Curteis he was, lowly and servisable; + And carf before his fader at the table.] + +[Footnote 215: J'aurais voulu traduire: «Elle réprimait les bruits de +l'estomac.»--Mais le mot propre est naïf dans l'original.] + +[Footnote 216: + + Ther was also a Nonne, a Prioresse, + That of hire smiling was full simple and coy; + Hire gretest othe n'as but by Seint Eloy; + And she was cleped Madame Eglentine. + Ful wel she sange the service devine, + Entuned in hire nose ful swetely; + And Frenche she spake ful fayre and fetisly, + After the scole of Stratford atte Bowe, + For Frenche of Paris was to hire unknowe. + At mete was she wele ytaughte withalle; + She lette no morsel from her lippes falle, + Ne wette hire fingres in hir sauce depe. + Wel coude she carie a morsel, and wel kepe, + Thatte no drope ne fell upon hire brest. + In curtesie was sette ful muche hire lest. + Hire over-lippe wiped she so clene, + That in her cuppe was no ferthing sene + Of grese, whan she dronked hadde hire draught. + Ful semely after hire mete she raught. + And sikerly she was of grete disport, + And ful plesant, and amiable of port, + And peined hire to contrefeten chere + Of court, and ben estatelich of manere, + And to ben holden digne of reverence. + But for to speken of hire conscience, + She was so charitable and so pitous, + She wolde wepe if that she saw a mous + Caughte in a trappe, if it were ded or bledde. + Of smale houndes hadde she, that she fedde + With rosted flesh, and milk, and wastel brede. + But sore wept she if on of hem were dede, + Or if men smote it with a yerde smerte: + And all was conscience and tendre herte. + Ful semely hire wimple ypinched was, + Hire nose tretis; hire eyen grey as glas; + Hire mouth ful smale, and thereto soft and red; + But sikerly she hadde a fayre forehed. + It was almost a spanne brode I trowe; + For hardily she was not undergrowe, + Ful fetise was hire cloke, as I was ware. + Of smale corall aboute hire arm she bare + A pair of bedes, gauded all with grene; + And thereon heng a broche of gold ful shene, + On whiche was first ywriten a crouned A, + And after, _Amor vincit omnia_. + Another Nonne also with hire hadde she, + That was hire chapelleine, and Preestes thre.] + +Voici donc la réflexion qui commence à poindre, et aussi le grand art. +Chaucer ne s'amuse plus, il étudie; il cesse de babiller, il pense; il +ne s'abandonne plus à la facilité de l'improvisation coulante, il +combine. Chaque conte est approprié au conteur; le jeune écuyer raconte +une histoire fantastique et orientale; le meunier ivre, un fabliau +graveleux et comique; l'honnête clerc, la touchante légende de +Griselidis. Tous ces récits sont liés, et beaucoup mieux que chez +Boccace, par de petits incidents vrais, qui naissent du caractère des +personnages, et tels, qu'on en rencontre en voyage. Les cavaliers +cheminent de bonne humeur sous le soleil, dans la large campagne; ils +causent. Le meunier a bu trop d'ale et veut parler à toute force. Le +cuisinier s'endort sur sa bête, et on lui joue de mauvais tours. Le +moine et l'huissier se prennent de querelle à propos de leur métier. +L'hôte met la paix partout, fait parler ou taire les gens, en homme qui +a présidé longtemps une table d'auberge, et qui a mis souvent le holà +entre les criards. On juge les histoires qu'on vient d'écouter; on +déclare qu'il y a peu de Griselidis au monde; on rit des mésaventures du +charpentier trompé, on fait son profit du conte moral. Le poëme n'est +plus, comme dans la littérature environnante, une simple procession, +mais un tableau où les contrastes sont ménagés, où les attitudes sont +choisies, où l'_ensemble_ est calculé, en sorte que la vie afflue, qu'on +s'oublie à cet aspect comme en présence de toute oeuvre vivante, et +qu'on se prend d'envie de monter à cheval par une belle matinée riante, +le long des prairies vertes, pour galoper avec les pèlerins jusqu'à la +châsse du bon saint de Cantorbéry. + +Pesez ce mot, _l'ensemble_; selon qu'on y songe ou non, on entre dans +la maturité, ou l'on reste dans l'enfance. Tout l'avenir est là. +Barbares ou demi-barbares, guerriers des sept royaumes ou chevaliers du +moyen âge, jusqu'ici nul esprit n'est monté jusqu'à ce degré. Ils ont eu +des émotions fortes, parfois tendres, et les ont exprimées chacun selon +le don originel de leur race, les uns par des clameurs courtes, les +autres par un babil continu; mais ils n'ont point maîtrisé ou guidé +leurs impressions; ils ont chanté ou causé, par impulsion, à l'aventure, +selon la pente de leur naturel, laissant aux idées le soin de se +présenter et de les conduire, et lorsqu'ils ont rencontré l'ordre, c'est +sans l'avoir su ni voulu. Ici, pour la première fois, paraît la +supériorité de l'esprit, qui, au moment de la conception, tout d'un coup +s'arrête, s'élève au-dessus de lui-même, se juge et se dit: «Cette +phrase dit la même chose que la précédente, ôtons-la; ces deux idées ne +se suivent pas, lions-les; cette description languit, repensons-la.» +Quand on peut se parler ainsi, on a l'idée non pas scolastique et +apprise, mais personnelle et pratique, de l'esprit humain, de ses +démarches et de ses besoins, comme aussi des choses, de leur structure +et de leurs attaches; on a un style, entendez par là qu'on est capable +de faire entendre et voir toute chose à tout esprit humain. On est +capable d'extraire dans chaque objet, paysage, situation, personnage, +les traits spéciaux et significatifs, pour les amasser, les ranger et en +composer une oeuvre artificielle qui surpasse l'oeuvre naturelle par sa +pureté et son achèvement. On est capable, comme ici Chaucer, d'aller +chercher dans la vieille forêt commune du moyen âge des histoires et des +légendes, pour les replanter sur son terrain et leur faire donner une +nouvelle pousse. On a le droit et le pouvoir, comme ici Chaucer, de +copier et de traduire, parce qu'à force de retoucher on imprime dans ses +traductions et dans ses copies son empreinte originale, parce qu'alors +on refait ce qu'on imite, parce qu'à travers ou à côté des fantaisies +usées et des contes monotones on peut rendre visibles, comme ici +Chaucer, les charmantes rêveries d'une âme aimable et flexible, les +trente figures maîtresses du quatorzième siècle, la magnifique fraîcheur +du paysage humide et du printemps anglais. On n'est pas loin d'avoir une +opinion sur la vérité et sur la vie. On est sur le bord de la pensée +indépendante et de la découverte féconde. Chaucer y est. À cent +cinquante ans de distance, il touche aux poëtes d'Élisabeth par sa +galerie de peintures, et aux réformateurs du seizième siècle par son +portrait du bon curé. + +Il ne fait qu'y toucher. Il s'est avancé de quelques pas au delà du +seuil de l'art, mais il s'est arrêté au bout du vestibule. Il a +entr'ouvert la grande porte du temple, mais il ne s'y est point assis; +du moins il ne s'y est assis que par intervalles. Dans Arcite et +Palémon, dans Troïlus et Cressida, il esquisse des sentiments, il ne +crée pas de personnages; il trace avec aisance et naturel la ligne +sinueuse des événements et des entretiens, mais il ne marque pas les +contours précis d'une figure frappante. Si quelquefois[217], sentant +derrière lui le souffle ardent d'un poëte, il dégage ses pieds embourbés +dans le limon du moyen âge et d'un bond atteint le champ poétique où +Stace imite Virgile et égale Lucain, d'autres fois, à propos de «messire +Phoebus ou Apollo-Delphicus,» il retombe dans le bavardage puéril des +trouvères ou dans le radotage plat des clercs savants. Ailleurs c'est un +lieu commun sur l'art qui s'étale au milieu d'une peinture passionnée. +Il emploie trois mille vers pour conduire Troïlus à sa première +entrevue. Il a l'air d'un enfant précoce et poëte qui mêlerait à ses +rêveries d'amour les citations de son manuel et les souvenirs de son +alphabet[218]. Même dans ses contes de Cantorbéry, il se répète, il se +traîne en développements naïfs, il oublie de concentrer sa passion ou +son idée. Il commence une moquerie qui aboutit à peine. Il détrempe une +vive couleur dans une strophe monotone. Sa voix ressemble à celle d'un +jeune garçon qui devient homme. L'accent mâle et ferme se soutient +d'abord; puis une note grêle et douce vient indiquer que cette +croissance n'est pas achevée et que cette force a des défaillances. +Chaucer commence à sortir du moyen âge, mais il y est encore. +Aujourd'hui il compose les contes de Cantorbéry, hier il traduisait le +roman de _la Rose_. Aujourd'hui il étudie la machine compliquée du +coeur, découvre les suites de l'éducation primitive ou de l'habitude +dominante, et trouve la comédie de moeurs; demain il ne prendra plaisir +qu'aux événements curieux, aux gentilles allégories, aux dissertations +amoureuses imitées des Français, aux doctes moralités tirées des +anciens. Tour à tour, c'est un observateur et un trouvère; au lieu du +pas qu'il fallait faire, il n'a fait qu'un demi-pas. + +[Footnote 217: Description du temple de Mars d'après la _Théséide_ de +Stace.] + +[Footnote 218: En parlant de Cressida, il dit: «Aussi vrai que notre +première lettre est maintenant un A, on ne vit jamais chose digne d'être +plus chèrement louée, ni sous un noir nuage d'étoile si brillante.»] + +Qui l'a arrêté et qui, autour de lui, arrête aussi les autres? On démêle +l'obstacle dans ses dissertations, dans son ponte de _Meliboeus_, du +_Curé_, dans son _Testament de l'Amour_; en effet, tant qu'il écrit en +vers, il est à son aise; sitôt qu'il entre dans la prose, une sorte de +chaîne s'enroule autour de ses pieds pour l'arrêter. Son imagination est +libre et son raisonnement est esclave. Les rigides divisions +scolastiques, l'appareil mécanique des arguments et des réponses, les +ergo, les citations latines, l'autorité d'Aristote et des Pères viennent +peser sur sa pensée naissante. Son invention native disparaît sous la +discipline imposée. La servitude est si pesante, que, même dans son +_Testament de l'Amour_, parmi les plus touchantes plaintes et les plus +cuisantes peines, la belle dame idéale qu'il a toujours servie, la +médiatrice céleste qui lui apparaît dans une vision, l'Amour pose des +thèses, établit «que la cause d'une cause est cause de la chose causée,» +et raisonne aussi pédantesquement qu'à Oxford. À quoi peut aboutir le +talent, même le génie, quand de lui-même il se met dans de pareilles +entraves? Quelle suite de vérités originales et de doctrines neuves +peut-on trouver et prouver, lorsque, dans un conte moral comme celui de +Mélibée et de sa femme Prudence, on se croit obligé d'établir une +controverse en forme, de citer Sénèque et Job pour interdire les larmes, +d'alléguer Jésus qui pleure pour autoriser les larmes, de numéroter +chaque preuve, d'appeler à l'aide Salomon, Cassiodore et Caton, bref +d'écrire un livre d'école? Il n'y a aux mains du public que la pensée +agréable et brillante; les idées sérieuses et générales n'y sont pas; +elles sont en d'autres mains qui les détiennent. Sitôt que Chaucer +aborde la réflexion, à l'instant saint Thomas, Pierre le Lombard, les +manuels de péchés, les traités de la définition et du syllogisme, le +troupeau des anciens et des Pères descendent de leur rayon, entrent dans +sa cervelle, parlent à sa place, et l'aimable voix du trouvère devient, +sans qu'il s'en doute, la voix dogmatique et soporifique d'un docteur. +En fait d'amour et de satire, il a de l'expérience et il invente; en +fait de morale et de philosophie, il a de l'érudition et se souvient. +C'est pour un instant, et par un élan isolé, qu'il est entré dans la +grande observation et dans la véritable étude de l'homme; il ne pouvait +s'y tenir, il ne s'y est point assis, il n'y a fait qu'une promenade +poétique, et personne ne l'y a suivi. Le niveau du siècle est plus bas; +lui-même s'y rabat le plus souvent; c'est parmi les conteurs comme +Froissart qu'on le trouve, parmi les jolis diseurs comme Charles +d'Orléans, parmi les versificateurs bavards et vides comme Gower, +Lydgate, Occlève. Point de fruits, mais des fleurs passagères et frêles, +beaucoup de branches inutiles, encore plus de branches mourantes ou +mortes, voilà cette littérature: c'est qu'elle n'a plus de racine; après +trois cents ans d'efforts, un lourd instrument souterrain a fini par la +couper. Cet instrument est la philosophie scolastique. + + +VIII + +C'est qu'il y a une philosophie sous toute littérature. Au fond de +chaque oeuvre d'art est une idée de la nature et de la vie; c'est cette +idée qui mène le poëte; soit qu'il le sache, soit qu'il l'ignore, il +écrit pour la rendre sensible, et les personnages qu'il façonne comme +les événements qu'il arrange ne servent qu'à produire à la lumière la +sourde conception créatrice qui les suscite et les unit. C'est la noble +vie du paganisme héroïque et de la Grèce heureuse qui apparaît chez +Homère. C'est la douloureuse et violente vie du catholicisme exalté et +de l'Italie haineuse qui apparaît chez Dante; en sorte que de chacun +d'eux on pourrait tirer une théorie de l'homme et du beau. Il en est +ainsi des autres; c'est pourquoi, selon les variations, la naissance, la +floraison, le dépérissement ou l'inertie de la conception maîtresse, la +littérature varie, naît, fleurit, dégénère ou finit. Quiconque plante +l'une, plante l'autre; quiconque sape l'une, sape l'autre. Mettez dans +tous les esprits d'un siècle une grande idée neuve de la nature et de +la vie, de telle façon qu'ils la sentent et la créent de tout leur coeur +et de toutes leurs forces; et vous les verrez, saisis du besoin de +l'exprimer, inventer des formes d'art et des groupes de figures. +Arrachez de tous les esprits d'un siècle toute grande idée neuve de la +nature et de la vie, et vous les verrez, privés du besoin d'exprimer les +pensées capitales, copier, se taire, ou radoter. + +Que sont-elles devenues, ces pensées capitales? Quel travail les a +élaborées? Quelles recherches les ont nourries? Ce n'est pas le zèle qui +a manqué aux travailleurs. Au douzième siècle, l'élan des esprits est +admirable. À Oxford, il y avait trente mille écoliers. Nul édifice à +Paris n'eût pu contenir la foule des disciples d'Abeilard; quand il se +retira dans une solitude, ils l'accompagnèrent en telle multitude, que +le désert devint une ville. Nulle peine ne les rebutait. Il y a tel +récit d'un jeune garçon qui, meurtri par son précepteur, veut à toute +force le garder, afin d'apprendre. Quand arriva la terrible encyclopédie +d'Aristote, toute défigurée et inintelligible, on la dévora. La seule +question qui leur fut livrée, la question des universaux, si abstraite, +si sèche, si embarrassée par les obscurités arabes et les raffinements +grecs, pendant des siècles, ils s'y acharnèrent. Si lourd et si +incommode que fût l'instrument qui leur était transmis, le syllogisme, +ils s'en rendirent maîtres, ils l'alourdirent encore, ils l'enfoncèrent +en tout sujet dans tous les sens. Ils construisirent des livres +monstrueux, par multitudes, cathédrales de syllogismes, d'une +architecture inconnue, d'un fini prodigieux, exhaussées avec une +contention de tête extraordinaire et que toute l'accumulation du labeur +humain n'a pu égaler que deux fois[219]. Ces jeunes et vaillants esprits +avaient cru apercevoir le temple du vrai; ils s'y ruèrent la tête basse, +par légions, avec une vélocité et une énergie de barbares, enfonçant la +porte, escaladant les murs, précipités dans l'enceinte, et se trouvèrent +au fond d'une fosse. Trois siècles de travail au fond de cette fosse +noire n'ajoutèrent pas une idée à l'esprit humain. + +[Footnote 219: Sous Proclus et sous Hégel. Duns Scott, à trente et un +ans, meurt, laissant, outre ses sermons et ses commentaires, douze +volumes in-folio en petit caractère serré, en style de Hégel, sur le +même sujet que Proclus. Voyez aussi saint Thomas et toute la file des +scolastiques. On n'a pas l'idée de ce travail avant de les avoir +maniés.] + +Car regardez les questions qu'ils y agitent. Ils ont l'air de marcher et +ils piétinent en place. On dirait, à les voir suer et peiner, qu'ils +vont tirer de leur coeur et de leur raison quelque grande croyance +originale; et toute croyance leur est imposée d'avance. Le système est +fait, ils ne peuvent que l'ordonner et le commenter. La conception ne +vient pas d'eux, mais de Byzance. Cette conception, infiniment +compliquée et subtile, oeuvre suprême du mysticisme oriental et de la +métaphysique grecque, si disproportionnée à leur jeune intelligence, ils +vont s'user à la reproduire, et, par surcroît, accabler leurs mains +novices sous le poids d'un instrument logique qu'Aristote avait +construit pour la théorie, non pour la pratique, et qui devait rester +dans le cabinet des curiosités philosophiques sans jamais être porté +dans le champ de l'action. «Si[220] la divine essence a engendré le Fils +ou a été engendrée par le Père.--Pourquoi les trois personnes ensemble +ne sont pas plus grandes qu'une seule?--Que les attributs déterminent +les personnes, et non pas la substance, c'est-à-dire la nature.--Comment +les propriétés peuvent être dans la nature de Dieu et ne pas la +déterminer.--Si les esprits créés sont locaux et circumscriptibles.--Si +Dieu peut savoir plus de choses qu'il n'en sait.» Voilà les idées qu'ils +remuent; quelle vérité en peut sortir? De main en main la chimère +grandit, ouvre davantage ses vastes ailes ténébreuses[221]. «Si Dieu +peut faire que le lieu et le corps étant conservés, le corps n'ait point +de position, c'est-à-dire d'existence en un lieu.--Si l'impossibilité +d'être engendré est une propriété constitutive de la première personne +de la Trinité.--Si l'identité, la similitude et l'égalité sont en Dieu +des relations réelles.» Duns Scott distingue trois matières: la matière +premièrement première, la matière secondement première, la matière +troisièmement première; selon lui, il faut franchir cette triple haie +d'abstractions épineuses pour comprendre la production d'une sphère +d'airain. Sous un tel régime, l'imbécillité apparaît vite: saint Thomas +lui-même examine «si le corps du Christ ressuscité avait des cicatrices, +si ce corps se meut au mouvement de l'hostie et du calice pendant la +consécration, si au premier instant de sa conception le Christ a eu +l'usage du libre arbitre, si le Christ a été tué par lui-même, ou par un +autre.» Vous vous croyez au bout de la sottise humaine? Attendez. Il +cherche «si la colombe dans laquelle apparut le Saint-Esprit était un +animal véritable; si un corps glorifié peut occuper un seul et même lieu +en même temps qu'un autre corps glorifié; si dans l'état d'innocence +tous les enfants auraient été mâles.» J'en passe sur les digestions du +Christ, et d'autres bien plus intraduisibles[222]! C'est là qu'aboutit +le docteur le plus accrédité, l'esprit le plus judicieux, le Bossuet du +moyen âge. Même dans cette enceinte de niaiseries, la réponse est +prescrite; Roscelin et Abeilard sont excommuniés, exilés, enfermés, +parce qu'ils s'en écartent. Il y a un dogme complet, minutieux, qui +barre toutes les issues; nul moyen d'échapper; après cent tours et cent +efforts, il faut venir tomber sous une formule. Si par le mysticisme +vous tentez de vous envoler au-dessus, si par l'expérience vous essayez +de creuser au-dessous, des mains crochues et violentes vous attendent à +la sortie. Le savant passe pour magicien, l'illuminé pour hérétique; les +Vaudois, les Cathares, les disciples de Jean de Parme, sont brûlés; +Roger Bacon meurt à temps pour ne pas être brûlé. Sous cette contrainte +on cesse de penser; car qui dit pensée dit effort inventif, création +personnelle, oeuvre agissante. On récite une leçon et on psalmodie un +catéchisme; même au paradis, même dans l'extase et dans les plus divins +ravissements de l'amour, Dante se croit tenu de faire acte de mémoire +exacte et d'orthodoxie scolastique. Que sera ce des autres? Il y en a +qui vont, comme Raymond Lulle, jusqu'à inventer une machine à +raisonnement pour tenir lieu de l'intelligence. Vers le quatorzième +siècle, sous les coups d'Occam, cette science verbale elle-même se +décrépit; on reconnaît que ses entités ne sont que des mots; elle se +discrédite. En 1367, à Oxford, de trente mille étudiants, il en restait +six mille; on pose encore des Barbara et des Felapton, mais par routine. +Chacun traverse à son tour et machinalement le petit pays des chicaniers +râpés, s'écorche dans les broussailles des ergotages et se charge d'une +dossée de textes: rien de plus; le vaste corps de sciences qui devait +former et vivifier toute la pensée de l'homme s'est réduit à un manuel. + +[Footnote 220: Pierre le Lombard, _Manuel des sentences_. C'est le livre +classique du moyen âge.] + +[Footnote 221: Duns Scott, éd. 1639.] + +[Footnote 222: + + Utrum angelus diligat se ipsum dilectione naturali vel electiva? + Utrum in statu innocentiæ fuerit generatio per coitum? Utrum omnes + fuissent nati in sexu masculino? + Utrum cognitio angeli posset dici matutina et vespertina? + Utrum martyribus aureola debeatur? + Utrum virgo Maria fuerit virgo in concipiendo? + Utrum remanserit virgo post partum? + Le lecteur fera bien d'aller chercher dans le texte la réponse à + ces deux dernières questions. + (Saint Thomas, _Summa Theologica_, édition de 1677.)] + +Ainsi peu à peu, par degrés, la conception qui féconde et régit les +autres s'est desséchée; la profonde source d'où ruissellent toutes les +eaux poétiques est vide; la science ne fournit plus rien au monde. +Quelles oeuvres le monde peut-il encore produire? Comme plus tard +l'Espagne, renouvelant le moyen âge, après avoir éclaté splendidement et +follement par la chevalerie et la dévotion, par Lope et Calderon, par +saint Ignace et sainte Thérèse, s'énerva elle-même par l'inquisition et +la casuistique, et finit par tomber dans le silence de l'abêtissement; +ainsi le moyen âge, devançant l'Espagne, après avoir étalé l'héroïsme +insensé des croisades et les extases poétiques du cloître, après avoir +produit la chevalerie et la sainteté, saint François d'Assise, saint +Louis et Dante, s'alanguit sous l'inquisition et la scolastique, pour +s'éteindre dans les radotages et le néant. + +Faut-il citer toutes ces bonnes gens qui parlent sans avoir rien à dire? +On les trouvera dans Warton[223]: des traducteurs par douzaines, qui +importent les pauvretés de la littérature française et imitent des +imitations; des rimeurs de chroniques, les plus plats des hommes, et +qu'on ne lit que parce qu'il faut prendre l'histoire partout, même chez +les imbéciles; des faiseurs et des faiseuses de poëmes didactiques, qui +compilent des vers sur l'éducation des faucons, sur les armoiries, sur +la chimie; des rédacteurs de moralités qui inventent pour la centième +fois le même songe, et se font enseigner par la déesse Sapience +l'histoire universelle. Comme les écrivains de la décadence latine, ces +gens ne songent qu'à transcrire, à compiler, à abréger, à mettre en +manuels, en mémentos rimés, l'encyclopédie de leur temps. + +[Footnote 223: _History of english poetry_, t. II.] + +Voulez-vous écouter le plus illustre, le grave Gower, «moral Gower,» +comme on l'appelle[224]? Sans doute, de loin en loin, il y a en lui +quelque reste de brillant, quelque grâce. Il ressemble au vieux +secrétaire d'une cour d'amour, André le Chapelain ou tout autre, qui +passerait le jour à enregistrer solennellement les arrêts des dames, et +le soir, appesanti sur son pupitre, verrait dans un demi-songe leur doux +sourire et leurs beaux yeux. La veine ingénieuse et épuisée de Charles +d'Orléans coule encore dans ses ballades françaises. Il a la même +délicatesse mignonne, presque un peu mignarde. La pauvre petite source +poétique coule encore en minces filets diaphanes sur les cailloux +lisses, et murmure avec un joli bruissement si faible, que parfois on ne +l'entend pas. Mais que le reste est lourd! Son grand poëme, _Confessio +amantis_, est un dialogue entre un amant et son confesseur, imité en +grande partie de notre Jean de Meung, ayant pour objet, comme le _Roman +de la Rose_, d'expliquer et de subdiviser les empêchements de l'amour. +Toujours reparaît le thème suranné, et par-dessus l'érudition indigeste. +Vous trouverez là une exposition de la science hermétique, un cours sur +la philosophie d'Aristote, un traité de politique, une kyrielle de +légendes antiques et modernes ramassées dans les compilateurs, gâtées au +passage par la pédanterie de l'école et l'ignorance du siècle. C'est une +charretée de décombres scolastiques; le cloaque s'écroule sur ce pauvre +esprit, qui de lui-même était coulant et limpide, mais qui, maintenant +obstrué de tuiles, de briques, de plâtras, de débris rapportés de tous +les coins du monde, ne se traîne plus qu'obscurci et ralenti. Gower, un +des plus savants hommes de son temps[225], suppose «que le latin fut +inventé par la vieille prophétesse Carmens; que les grammairiens +Aristarchus, Donatus et Didymus réglèrent sa syntaxe, sa prononciation +et sa prosodie; qu'il fut orné des fleurs de l'éloquence et de la +rhétorique par Cicéron; puis enrichi de traductions d'après l'arabe, le +chaldéen, et le grec, et qu'enfin, après beaucoup de travaux d'écrivains +célèbres, il atteignit la perfection finale dans Ovide, poëte des +amants.» Ailleurs, il découvre qu'Ulysse apprit la rhétorique de +Cicéron, la magie de Zoroastre, l'astronomie de Ptolémée et la +philosophie de Platon. Et quel style! si long, si plat[226], si +interminablement traîné dans les redites, dans le plus minutieux détail, +garni de renvois au texte, comme d'un homme qui, les yeux collés sur son +Aristote et sur son Ovide, esclave de son parchemin moisi, ne fait que +transcrire et mettre des rimes bout à bout! Écoliers jusqu'à la +vieillesse, ils ont l'air de croire que toute vérité, tout esprit est +dans leur gros livre relié en bois, qu'ils n'ont pas besoin de trouver +ou d'inventer par eux-mêmes, que tout leur office est de répéter, que +c'est là l'office de l'homme. Le régime scolastique a érigé en reine la +lettre morte et peuplé le monde d'esprits morts. + +[Footnote 224: Contemporain de Chaucer. Sa _Confessio amantis_ est de +1393. _Histoire de Rosiphèle_. _Ballades_.] + +[Footnote 225: Warton, II, 225.] + +[Footnote 226: Voir, par exemple, au septième livre, le passage le plus +poétique, la description de la couronne du soleil.] + +Après Gower, Occlève, et Lydgate[227]. «Mon père Chaucer m'aurait +volontiers instruit, dit Occlève, mais j'étais lourd et j'apprenais peu +ou point.» Il a paraphrasé en vers un traité d'Égidius _sur le +gouvernement_; ce sont des moralités: ajoutez-en d'autres _sur la +compassion_ d'après saint Augustin, _sur l'art de mourir_; puis des +amours: une lettre de Cupidon datée de sa cour au mois de mai. _Amours +et moralités_, c'est-à-dire mignardise et abstractions, tel est le goût +du temps[228]; pareillement, au temps de Lebrun, d'Esménard, à l'extrême +fin de notre littérature, on composait les recueils avec des poëmes +didactiques et des bouquets à Chloris.--Pour le moine Lydgate, il a +quelque talent, quelque imagination, surtout dans les descriptions +riches; c'est le dernier éclat des littératures qui s'éteignent; on +entasse l'or, on incruste les pierres précieuses, on tourmente et on +multiplie les ornements, dans les habits, comme dans les bâtiments, +comme dans le style[229]. Voyez les costumes sous Henri IV et Henri V, +les coiffures monstrueuses en coeur ou en cornes, les longues manches +chargées de dessins fantastiques, les panaches, et aussi les oratoires, +les tombeaux armoriés, les petites chapelles éblouissantes qui viennent +s'étaler comme des fleurs sous les nefs du gothique perpendiculaire. +Quand on ne peut plus parler à l'âme, on essaye encore de parler aux +yeux. Ainsi fait Lydgate; rien de plus. On lui commande des _pageants_ +ou parades, des déguisements pour la compagnie des orfévres; un _masque_ +devant le roi, un jeu de mai pour les shérifs de Londres, une mise en +scène de la création pour la fête de _Corpus-Christi_, une mascarade, un +noël; il donne le plan et fournit les vers. Sur ce point, il est +intarissable: on lui attribue deux cent cinquante et un poëmes; la +poésie ainsi entendue devient une oeuvre mécanique; on compose à la +toise. Ainsi juge l'abbé de Saint-Alban, qui, lui ayant fait traduire en +vers une légende, paye cent shillings le tout ensemble, les vers, +l'écriture et les enluminures, et met sur le même pied ces trois +ouvrages: en effet, il ne faut guère plus de pensée dans l'un que dans +l'autre. Ses trois grandes oeuvres, _la Chute des princes_, _le Siège de +Troie_, _l'Histoire de Thèbes_, ne sont que des traductions ou des +paraphrases verbeuses, érudites, descriptives, sortes de processions +chevaleresques, coloriées pour la vingtième fois de la même manière, sur +le même vélin. Le seul point qui fasse saillie, surtout dans le premier +poëme, c'est l'idée de la Fortune[230] et des violentes vicissitudes +parmi lesquelles roule la vie humaine. S'il y a une philosophie en ce +temps, c'est celle-là. On se conte volontiers les histoires horribles et +tragiques; on les ramasse depuis l'antiquité jusqu'au temps présent; on +est bien loin de la piété confiante et passionnée qui sentait la main de +Dieu dans la conduite du monde; on voit que ce monde va çà et là se +heurtant, se blessant comme un homme ivre. Âge triste et morne, amusé +par des divertissements extérieurs, opprimé par une misère plate, qui +souffre et craint sans consolation ni espérance, situé entre l'esprit +ancien dont il n'a plus la foi vivante, et l'esprit moderne dont il n'a +pas la science active. Le Hasard, comme une noire fumée, plane au-dessus +des choses et bouche la vue du ciel. On l'imagine comme «une monstrueuse +image, la face cruelle et terrible, les regards hautains et menaçants, à +chacun de ses côtés cent mains, les unes qui élèvent les hommes en de +hauts rangs de dignité mondaine, les autres qui les empoignent durement +pour les précipiter.» On contemple les grands malheureux, un roi captif, +une reine détrônée, des princes assassinés, de nobles cités +détruites[231], lamentables spectacles qui viennent de s'étaler en +Allemagne et en France, et qui vont s'entasser en Angleterre; et l'on ne +sait que les regarder avec une résignation dure. Pour toute consolation, +Lydgate récite en finissant un lieu commun de piété machinale. Le +lecteur fait le signe de la croix en bâillant et s'en va. En effet, la +poésie et la religion ne sont plus capables de suggérer un sentiment +vrai. Les écrivains calquent et recalquent. Hawes[232] refait le _Palais +de la Renommée_ de Chaucer, et une sorte de poëme allégorique amoureux +d'après le _Roman de la Rose_. Barcklay[233] traduit _le Miroir des +bonnes manières_ et _le Vaisseau des fous_. Toujours des abstractions +ternes, usées, vides; c'est la scolastique de la poésie. S'il y a +quelque part un accent un peu original, c'est dans ce _Vaisseau des +fous_ que traduit Barcklay, dans la _Danse de la mort_ que traduit +Lydgate, bouffonneries amères, gaietés tristes qui, par les mains des +artistes et des poëtes, courent en ce moment par toute l'Europe. Ils se +raillent eux-mêmes, grotesquement et lugubrement: pauvres figures plates +et vulgaires, entassées dans un navire, ou qu'un squelette grimaçant +fait danser au son du violon sur leur tombe. Au fond de toute cette +moisissure et dans ce dégoût dont ils se sont pris pour eux-mêmes, +paraît le farceur, le Triboulet de taverne, le faiseur de petits vers +gouailleurs et macaroniques, Skelton[234], virulent pamphlétaire, qui, +mêlant les phrases françaises, anglaises, latines, les termes d'argot, +le style à la mode, les mots inventés, entre-choquant de courtes rimes, +fabrique une sorte de boue littéraire dont il éclabousse Wolsey et les +évêques. Style, mètre, rime, langue, tout art a fini; au-dessous de la +vaine parade officielle il n'y a plus qu'un pêle-mêle de débris. +Pourtant cette poésie, toute «déguenillée, en loques, bâillonnée, sale +et rongée aux vers, a de la moelle[235].» Elle est pleine de colère +politique, de verve sensuelle, d'instincts anglais et populaires; elle +vit. Vie grossière, encore rudimentaire, ignoblement grouillante, comme +celle qui apparaît dans un grand corps gisant qui se décompose. C'est la +vie pourtant, avec les deux grands traits qu'elle va manifester, avec la +haine de la hiérarchie ecclésiastique, qui est la Réforme, avec le +retour aux sens et à la vie naturelle, qui est la Renaissance. + +[Footnote 227: 1420, 1430.] + +[Footnote 228: C'est le titre que Froissart (1397) donna à son recueil +de vers, en le présentant au roi Richard II.] + +[Footnote 229: Lydgate, _Histoire de Troie_, description de la chapelle +d'Hector. Voyez surtout les _Pageants_ ou entrées solennelles.] + +[Footnote 230: Voyez sa _Vision de la Fortune_, gigantesque figure. Dans +cette peinture, il a de l'émotion et du talent.] + +[Footnote 231: La guerre des Hussites, la guerre de Cent-Ans, la guerre +des deux Roses.] + +[Footnote 232: Vers 1506. _The Temple of glass_. _Passetyme of +pleasure_.] + +[Footnote 233: Vers 1500.] + +[Footnote 234: Mort en 1529, lauréat en 1489. _Les Récompenses de cour_, +_la Couronne de laurier_, l'_Élégie sur la mort du duc de +Northumberland_, plusieurs sonnets, sont d'un style convenable et +appartiennent à la poésie officielle. _Voyez_ Philarète Chasles, +_Skelton_, études sur le seizième siècle.] + +[Footnote 235: Mot de Skelton. + + Though my rhyme be ragged + Tattered and gagged, + Rudely rain-beaten, + Rusty, moth-eaten, + Yf ye take welle therewithe, + It hath in it some pith.] + + + + +LIVRE II. + +LA RENAISSANCE. + + +CHAPITRE I. + +La Renaissance païenne. + + +§ 1. LES MOEURS. + + I. Idée que les hommes s'étaient faite du monde depuis la + dissolution de la société antique.--Comment et pourquoi + recommence l'invention humaine.--Forme d'esprit de la + Renaissance.--Que la représentation des objets est alors + imitative, figurée et complète. + + II. Pourquoi le modèle idéal change.--Amélioration de la + condition humaine en Europe.--Amélioration de la condition + humaine en Angleterre.--La paix.--L'industrie.--Le + commerce.--Le pâturage.--L'agriculture.--Accroissement de la + richesse publique.--Les bâtiments et les meubles.--Les palais, + les repas et les habits.--Les pompes de la cour.--Fêtes sous + Élisabeth.--_Masques_ sous Jacques Ier. + + III. Les moeurs populaires;--Pageants.--Théâtres.--Fêtes de + village.--Expansion païenne. + + IV. Les modèles.--Les anciens.--Traduction et lecture des + auteurs classiques.--Sympathie pour les moeurs et les dieux de + l'antiquité.--Les modernes.--Goût pour les idées et les écrits + des Italiens.--Que la poésie et la peinture en Italie sont + païennes.--Le modèle idéal est l'homme fort, heureux, borné à + la vie présente. + + +§ 2. LA POÉSIE. + + I. La Renaissance en Angleterre est la renaissance du génie + saxon. + + II. Les précurseurs.--Le comte de Surrey.--Sa vie féodale et + chevaleresque.--Son caractère anglais et personnel.--Ses + poëmes sérieux et mélancoliques.--Sa conception de l'amour + intime. + + III. Son style.--Ses maîtres, Pétrarque et Virgile.--Ses + procédés, son habileté, sa perfection précoce.--L'art est + né.--Défaillances, imitation, recherche.--L'art n'est pas + complet. + + IV. Croissance et achèvement de l'art.--L'_Euphuès_ et la + mode.--Le style et l'esprit de la Renaissance.--Surabondance + et dérèglement.--Comment les moeurs, le style et l'esprit se + correspondent.--Sir Philip Sidney.--Son éducation, sa vie, son + caractère.--Son érudition, son sérieux, sa générosité et sa + véhémence.--Son _Arcadie_.--Exagération et maniérisme des + sentiments et du style.--Sa _Défense de la poésie_.--Son + éloquence et son énergie.--Ses sonnets.--En quoi les corps et + les passions de la Renaissance diffèrent des corps et des + passions modernes.--L'amour sensuel.--L'amour mystique. + + V. La poésie pastorale.--Abondance des poëtes.--Naturel et + force de la poésie.--État d'esprit qui la suscite.--Sentiment + de la campagne.--Renaissance des dieux antiques.--Enthousiasme + pour la beauté.--Peinture de l'amour ingénu et + heureux.--Shakspeare, Jonson, Flechter, Drayton, Marlowe, + Warner, Breton, Lodge, Greene.--Comment la transformation du + public a transformé l'art. + + VI. La poésie idéale.--Spenser.--Sa vie.--Son caractère.--Son + platonisme.--Ses _Hymnes à l'amour et à la beauté_.--Abondance + de son imagination.--En quoi elle est épique.--En quoi elle + est féerique.--Ses tâtonnements.--Le _Calendrier du + berger_.--Ses _Petits poëmes_.--Son chef-d'oeuvre.--_La Reine + des fées_.--Son épopée est allégorique et pourtant + vivante.--Elle embrasse la chevalerie chrétienne et l'olympe + païen.--Comment elle les relie. + + VII. _La Reine des fées_.--Les événements + impossibles.--Comment ils deviennent + vraisemblables.--Belphoebe et Chrysogone.--Les peintures et + les paysages féeriques et gigantesques.--Pourquoi ils doivent + être tels.--La caverne de Mammon et les jardins + d'Acrasia.--Comment Spenser compose.--En quoi l'art de la + Renaissance est complet. + + +§ 3. LA PROSE. + + I. Fin de la poésie.--Changements dans la société et dans les + moeurs.--Comment le retour à la nature devient l'appel aux + sens.--Changements correspondants dans la poésie.--Comment + l'agrément remplace l'énergie.--Comment le joli remplace le + beau.--La mignardise.--Carew.--Suckling.--Herrick.-- + L'affectation.--Quarles, Herbert, Babington, Donne, Cowley. + --Commencement du style classique et de la vie de salon. + + II. Comment la poésie aboutit à la prose.--Liaison de la + science et de l'art.--En Italie.--En Angleterre.--Comment le + règne du naturalisme développe l'exercice de la raison + naturelle.--Érudits, historiens, rhétoriciens, compilateurs, + politiques, antiquaires, philosophes, théologiens.--Abondance + des talents et rareté des beaux livres.--Surabondance, + recherche, pédanterie du style.--Originalité, précision, + énergie et richesse du style.--Comment, à l'inverse des + classiques, ils se représentent non l'idée, mais l'individu. + + III. Robert Burton.--Sa vie et son caractère.--Confusion et + énormité de son érudition.--Son sujet, _l'Anatomie de la + mélancolie_.--Divisions scolastiques.--Mélange des sciences + morales et médicales. + + IV. Sir Thomas Browne.--Son esprit.--Son imagination est d'un + homme du Nord.--_Hydriotaphia_, _Religio medici_.--Ses idées, + ses curiosités et ses doutes sont d'un homme de la + Renaissance.--_Pseudodoxia_.--Effets de cette activité et de + cette direction de l'esprit public. + + V. François Bacon.--Son esprit.--Son originalité.--Concentration + et splendeur de son style.--Ses comparaisons et ses + aphorismes.--_Les Essais_.--Son procédé n'est pas + l'argumentation, mais l'intuition.--Son bon sens + utilitaire.--Point de départ de sa philosophie.--Que l'objet + de la science est l'amélioration de la condition + humaine.--_Nouvelle Atlantide_.--Comment cette idée est + d'accord avec l'état des choses et l'esprit du temps.--Elle + achève la Renaissance.--Comment cette idée amène une nouvelle + méthode.--L'_Organum_.--À quel point Bacon s'est + arrêté.--Limites de l'esprit du siècle.--Comment la conception + du monde, qui était poétique, devient mécanique.--Comment la + Renaissance aboutit à l'établissement des sciences positives. + + +§ 1. LES MOEURS. + + +I + +Il y avait dix-sept siècles qu'une grande pensée triste avait commencé à +peser sur l'esprit de l'homme pour l'accabler, puis l'exalter et +l'affaiblir, sans que jamais, dans un si long intervalle, elle eût lâché +prise. C'était l'idée de l'impuissance et de la décadence humaine. La +corruption grecque, l'oppression romaine et la dissolution du monde +antique l'avaient fait naître; à son tour elle avait fait naître la +résignation stoïque, l'insouciance épicurienne, le mysticisme alexandrin +et l'attente chrétienne du royaume de Dieu. «Le monde est mauvais et +perdu: échappons-lui par l'insensibilité, par l'étourdissement, par +l'extase.» Ainsi parlaient les philosophies, et la religion, arrivant +par-dessus elles, avait ajouté qu'il allait finir: «Tenez-vous prêts, +car le royaume de Dieu est proche.» Mille ans durant, les ruines qui se +faisaient de toutes parts vinrent incessamment enfoncer dans les coeurs +cette pensée funèbre, et quand du fond de l'imbécillité finale et de la +misère universelle l'homme féodal se releva par la force de son courage +et de son bras, il retrouva pour entraver sa pensée et son oeuvre la +conception écrasante qui, proscrivant la vie naturelle et les espérances +terrestres, érigeait en modèles l'obéissance du moine et les langueurs +de l'illuminé. + +Par sa propre force, elle empira. Car le propre d'une pareille +conception, comme des misères qui l'engendrent et du découragement +qu'elle consacre, c'est de supprimer l'action personnelle et de +remplacer l'invention par la soumission. Insensiblement, dès le +quatrième siècle, on voit la règle morte se substituer à la foi vivante. +Le peuple chrétien se remet aux mains du clergé, qui se remet aux mains +du pape. Les opinions chrétiennes se soumettent aux théologiens, qui se +soumettent aux Pères. La foi chrétienne se réduit à l'accomplissement +des oeuvres, qui se réduit à l'accomplissement des rites. La religion, +fluide aux premiers siècles, se fige en un cristal roide, et le contact +grossier des barbares vient poser par-dessus une couche d'idolâtrie: on +voit paraître la théocratie et l'inquisition, le monopole du clergé et +l'interdiction des Écritures, le culte des reliques et l'achat des +indulgences. Au lieu du christianisme, l'Église; au lieu de la croyance +libre, l'orthodoxie imposée; au lieu de la ferveur morale, les pratiques +fixes; au lieu du coeur et de la pensée agissante, la discipline +extérieure et machinale: ce sont là les traits propres du moyen âge. +Sous cette contrainte, la société pensante avait cessé de penser; la +philosophie avait tourné au manuel et la poésie au radotage, et l'homme +inerte, agenouillé, remettant sa conscience et sa conduite aux mains de +son prêtre, ne semblait qu'un mannequin bon pour réciter un catéchisme +et psalmodier un chapelet[236]. + +[Footnote 236: Voir à Bruges les tableaux de Hemling (quinzième siècle). +Aucune peinture ne fait si bien comprendre la piété ecclésiastique du +moyen âge, toute pareille à celle des bouddhistes.] + +Enfin l'invention recommence; elle recommence par l'effort de la société +laïque qui a rejeté la théocratie, maintenu l'État libre, et qui à +présent retrouve ou trouve une à une les industries, les sciences et les +arts. Tout se renouvelle; l'Amérique et les Indes sont découvertes, la +figure de la terre est connue, le système du monde est annoncé, la +philologie moderne est fondée, les sciences expérimentales commencent, +les arts et les littératures poussent comme une moisson, la religion se +transforme; il n'y a point de province dans l'intelligence et dans +l'action humaines qui ne soit défrichée et fécondée par cet universel +effort. Il est si grand, que des novateurs il passe aux retardataires, +et redresse un catholicisme en face du protestantisme qu'il a dressé. Il +semble que les hommes ouvrent tout d'un coup les yeux et voient. En +effet, ils entrent dans une forme d'esprit nouvelle et supérieure. C'est +le trait propre de cet âge, qu'ils ne saisissent plus les choses par +parcelles, isolément, ou par des classifications scolastiques et +mécaniques, mais d'ensemble, par des vues générales et complètes, avec +cet embrassement passionné d'un esprit sympathique qui, placé devant un +vaste objet, le pénètre dans toutes ses parties, le tâte dans toutes ses +attaches, se l'approprie, se l'assimile, s'en imprime l'image vivante et +puissante, si vivante et si puissante qu'il est obligé de la traduire au +dehors par une oeuvre d'art ou une action. Une chaleur d'âme +extraordinaire, une imagination surabondante et magnifique, des +demi-visions, des visions entières, des artistes, des croyants, des +fondateurs, des _créateurs_, voilà ce qu'une pareille forme d'esprit +produit au jour; car pour créer il faut avoir, comme Luther et saint +Ignace, comme Michel-Ange et Shakspeare, une idée non pas abstraite, +partielle et sèche, mais figurée, achevée et sensible, une vraie +créature qui s'agite intérieurement et fait effort pour apparaître à la +lumière. C'est ici le grand siècle de l'Europe et le plus admirable +moment de la végétation humaine. Nous vivons encore aujourd'hui de sa +séve, et nous ne faisons que continuer sa poussée et son effort. + + +II + +Quand la puissance humaine se manifeste si clairement en oeuvres si +grandes, rien d'étonnant si le modèle idéal change et si l'antique idée +païenne reparaît. Elle reparaît amenant avec soi le culte de la beauté +et de la force; en Italie d'abord; car de tous les pays d'Europe c'est +le plus païen, le plus voisin de la civilisation antique; puis de là en +France et en Espagne, en Flandre[237], même en Allemagne, pour gagner +enfin l'Angleterre. Comment se fait-il qu'elle se propage, et quelle est +la révolution advenue dans les moeurs qui de toutes parts en ce moment +réunit tous les hommes dans un sentiment qu'ils avaient oublié depuis +quinze cents ans? C'est que la condition des hommes s'améliore et qu'ils +le sentent. Toujours le modèle idéal exprime la situation réelle, et les +créatures de l'imagination, comme les conceptions de l'esprit, ne font +que manifester l'état de la société et le degré du bien-être; il y a une +correspondance fixe entre ce que l'homme admire et ce que l'homme est. +Tant que la misère est accablante, la décadence visible ou l'espérance +fermée, il est enclin à maudire la vie terrestre et à chercher des +consolations dans un autre monde. Sitôt que sa souffrance s'allége, que +sa puissance se manifeste, que ses perspectives s'élargissent, il +recommence à aimer la vie présente, à prendre confiance en lui-même, à +aimer et célébrer l'énergie, le génie, toutes les facultés efficaces qui +travaillent pour lui procurer le bonheur. Vers la vingtième année +d'Élisabeth, les nobles quittent le bouclier et l'épée à deux mains pour +la rapière[238]: petit fait presque imperceptible, énorme cependant, car +il est pareil au changement qui, il y a soixante ans, nous a fait +quitter l'épée de cour pour nous laisser les bras ballants dans notre +habit noir. En effet, c'est alors le régime féodal qui finit et la vie +de cour qui commence, comme c'est aujourd'hui la vie de cour qui vient +de finir et le régime démocratique qui vient de commencer. Avec l'épée à +deux mains, la lourde armure complète, les donjons féodaux, les guerres +privées, le désordre permanent, tous les fléaux du moyen âge reculent et +s'effacent dans le passé. L'Anglais est sorti de la guerre des deux +Roses. Il ne court plus le danger d'être demain pillé comme riche, +après-demain pendu comme traître; il n'a plus besoin de fourbir son +armure, de faire des ligues avec les gens puissants, de s'approvisionner +pour l'hiver, de ramasser des hommes d'armes, de courir la campagne pour +piller et pendre les autres[239]. La monarchie, en Angleterre comme dans +toute l'Europe, a mis la paix dans la société[240], et avec la paix +paraissent les arts utiles. Le bien-être domestique suit la sécurité +civile, et l'homme, mieux fourni dans sa maison, mieux protégé dans sa +bourgade, peut prendre goût à la vie terrestre qu'il transforme et va +transformer. + +[Footnote 237: Van Orley, Michel Coxie, Franz Floris, les de Vos, les +Sadler, Crispin de Pass et les maîtres de Nuremberg.] + +[Footnote 238: Le premier carrosse est de 1564. Il étonna beaucoup. Les +uns disaient que c'était «une grande coquille marine apportée de Chine,» +les autres que c'était «un temple ou les cannibales adoraient le +diable.»] + +[Footnote 239: Voyez la peinture de cet état de choses dans les lettres +de la famille Paston, publiées par John Fen.] + +[Footnote 240: Louis XI en France, Ferdinand et Isabelle en Espagne, +Henri VII en Angleterre. En Italie, le régime féodal a fini plus tôt, +par l'établissement des républiques et des principautés.] + +Vers la fin du quinzième siècle[241], le branle est donné; le commerce +et l'industrie des laines s'accroissent soudainement, et si énormément +que les terres à blé sont changées en prairies, «que tout est pris pour +les pâturages[242],» et que dès 1553 quarante mille pièces de drap sont +exportées en un an par des vaisseaux du pays. C'est là déjà l'Angleterre +telle que nous la voyons aujourd'hui, contrée de prairies, toute verte, +coupée de haies, parsemée de bétail, navigatrice, manufacturière, +opulente, avec un peuple de travailleurs nourris de viande, qui +l'enrichissent en s'enrichissant. Ils améliorent si bien l'agriculture, +qu'au bout de cent ans[243] le produit de l'acre est doublé. Ils +multiplient si fort, qu'en deux cents ans[244] la population double. Ils +s'enrichissent tellement qu'au commencement de Charles Ier la chambre +des Communes est trois fois plus riche que la chambre des Lords. La +ruine[245] d'Anvers par le duc de Parme leur envoie «le tiers des +marchands et des manufacturiers, qui fabriquaient les soies, les damas, +les bas, les taffetas, les serges.» La défaite de l'Armada et la +décadence de l'Espagne ouvrent toutes les mers à leur marine[246]. La +ruche laborieuse, qui sait oser, essayer, explorer, agir par bandes, et +toujours fructueusement, va commencer ses profits et ses voyages et +bourdonner par tout l'univers. + +[Footnote 241: 1488. Acte du Parlement sur les _inclosures_.] + +[Footnote 242: _A Compendious examination_, 1581, by William Strafford. +Acte du Parlement, 1541. Whereby the inhabitants of the said town have +gotten and come into riches and wealthy livings. (Il s'agit de +Manchester.)] + +[Footnote 243: _Pictorial history_, I, 902.] + +[Footnote 244: _Pictorial history_, I, 903. De 1377 à 1583, de 2 +millions et demi à 5 millions.] + +[Footnote 245: Ludovic Guicciardini. En 1585.] + +[Footnote 246: Henri VIII, au commencement de son règne, n'avait qu'un +vaisseau de guerre. Élisabeth en fit partir cent cinquante contre +l'Armada. + +1553. Compagnie anglaise du commerce russe. + +1578. Drake fait le tour du monde. + +1600. Compagnie anglaise pour le commerce de l'Inde.] + +Au bas et au sommet de la société, dans toutes les parties de la vie, à +tous les degrés de la condition humaine, ce bien-être nouveau devenait +visible. En 1533, considérant «que les rues de Londres étaient sales, +remplies de bourbiers et de fondrières, et que beaucoup de personnes, +tant à pied qu'à cheval, couraient risque de s'y blesser et y avaient +presque péri,» Henri VIII faisait commencer le pavage de Londres[247]. +De nouvelles rues couvraient les terrains vides où les jeunes gens +venaient autrefois courir et lutter. Tous les ans on voyait croître le +nombre des tavernes, des théâtres, des salles où l'on fumait, où l'on +jouait, où l'on donnait des combats d'ours. Avant Élisabeth, les maisons +des gentilshommes de campagne n'étaient guère que des chaumières +couvertes de paille, recrépies de la plus grossière glaise, et éclairées +seulement par des treillages. «Au contraire, dit Harrison (1580), celles +qu'on a bâties récemment le sont ordinairement de briques, de pierres +dures ou de toutes deux, les chambres larges et belles, et les bâtiments +de l'office plus éloignés des chambres.» Pour les anciennes maisons de +bois, on les recouvrait du plâtre le plus fin, lequel, «outre la +délectable blancheur de la matière elle-même, est étendu en couches si +unies et si douces, que rien, à mon avis, ne saurait être fait avec plus +de délicatesse[248]». Cette admiration naïve montre de quels taudis on +sortait. Voici qu'enfin on emploie le verre pour les fenêtres; les murs +nus sont tendus de tapisseries où les visiteurs contemplent avec bonheur +et étonnement des herbes, des animaux, des figures; on commence à faire +usage des poêles, et l'on éprouve le plaisir inconnu d'avoir chaud. + +[Footnote 247: Liv. VI, chap. IV, _Pictorial History_.] + +[Footnote 248: Nathan Drake, _Shakspeare and his Times_, passim.] + + «Trois choses, dit Harrison, sont à remarquer chez les fermiers. + La première est la multitude des cheminées nouvellement bâties. + Dans leur jeune âge, il n'y en avait pas plus de deux, ou tout au + plus trois dans la plupart des villes de l'intérieur du royaume. + La seconde est l'amélioration des ameublements, qui est grande, + quoique non encore générale; car, disent-ils, nos pères (oui, et + nous-mêmes aussi), nous avons couché bien souvent dans des + grabats de paille, sur de grosses nattes, avec un drap seulement, + avec des couvertures faites de poils grossiers ou de lambeaux + recousus, et une bonne bûche ronde sous notre tête pour traversin + ou oreiller. S'il arrivait que le maître du logis, dans les sept + années qui suivaient son mariage, eût acheté un matelas ou un lit + de bourre, et aussi un sac de menue paille pour reposer sa tête, + il se croyait aussi bien logé que le seigneur de la ville.... Les + oreillers, disaient-ils, ne semblaient faits que pour les femmes + en couches. La troisième chose est le changement de la vaisselle + de bois en pots d'étain, et des cueillers de bois en argent ou en + étain; car si commune était dans l'ancien temps cette vaisselle + de bois, qu'un homme aurait eu de la peine à trouver quatre + pièces d'étain (desquelles peut-être une salière) dans la maison + d'un bon fermier.» + +Ce n'est pas la possession, c'est l'acquisition qui donne aux hommes la +joie et le sentiment de leur force; ils remarquent davantage un petit +bonheur qui est nouveau qu'un grand bonheur qui est ancien; ce n'est pas +quand tout est bien, c'est quand tout est mieux qu'ils voient la vie en +beau et sont tentés d'en faire une fête. C'est pourquoi, en ce moment, +ils en font une fête, une magnifique parade, si semblable à un tableau, +qu'elle produit la peinture en Italie, si semblable à une +représentation, qu'elle produit le drame en Angleterre. À présent que la +hache et l'épée des guerres civiles ont abattu la noblesse indépendante, +et que l'abolition du droit de maintenance a ruiné la petite royauté +solitaire de chaque grand baron féodal, les seigneurs quittent leurs +noirs châteaux, forteresses crénelées, entourées d'eaux stagnantes, +percées d'étroites fenêtres, sortes de cuirasses de pierre qui n'étaient +bonnes qu'à garder la vie de leurs maîtres. Ils affluent dans les +nouveaux palais à dômes et à tourelles, couverts d'ornements tourmentés +et multipliés, garnis de terrasses et d'escaliers monumentaux, munis de +jardins, de jets d'eau, de statues, palais de Henri VIII et d'Élisabeth, +demi-gothiques et demi-italiens[249], dont la commodité, l'éclat, la +symétrie annoncent déjà des habitudes de société et le goût du plaisir. +Ils viennent à la cour, ils quittent leurs moeurs: les quatre repas qui +suffisaient à peine à la voracité antique se réduisent à deux; les +gentilshommes sont bientôt des raffinés, qui mettent leur gloire dans la +recherche et la singularité de leurs amusements et de leur parure. On +les voit se vêtir magnifiquement d'étoffes éclatantes, avec le luxe de +gens qui, pour la première fois, froissent la soie et font chatoyer +l'or: pourpoints de satin écarlate, manteaux de zibeline de mille +ducats, souliers de velours brodés d'or et d'argent, couverts de roses +ou de rubans, bottes à collets rabattus d'où sortent des flots de +dentelles, brodées de figures d'oiseaux, d'animaux, de constellations, +de fleurs en argent, en or, en pierres précieuses, chemises ornementées +qui coûtent dix livres sterling. «C'est une chose ordinaire de mettre +mille chèvres et cent boeufs à un habit et de porter tout un manoir sur +son dos[250].» Les habits de ce temps ressemblent à des châsses. Quand +Élisabeth mourut, on trouva trois mille habillements dans ses +garde-robes. Faut-il parler des gigantesques collerettes des dames, de +leurs robes bouffantes, de leurs corsages tout roides de diamants? +Singulier signe du temps, les hommes étaient plus changeants et plus +parés qu'elles. «Telle est notre inconstance, dit Harrison, +qu'aujourd'hui on n'aime rien que la mode espagnole, tandis que demain +on ne trouve élégants et agréables que les colifichets français. Un peu +plus tard, il n'y a d'habits que ceux qui sont dans le goût allemand. +Tantôt c'est la façon turque que généralement on préfère, tantôt ce sont +les robes mauresques, les manches barbaresques et les culottes courtes +françaises. Et si les modes sont diverses, ce serait un monde que de +dire le prix, la recherche, l'excès, la vanité, la pompe, la variété, et +finalement l'instabilité et la folie qu'on rencontre à tous les étages.» +Folie soit, mais poésie aussi. Il y a autre chose qu'un amusement de +freluquets dans cette mascarade splendide de costumes. Le trop-plein de +la séve intérieure se répand de ce côté, comme aussi dans les drames et +les poëmes. C'est une verve d'artistes qui les mène. Il y a une pousse +incroyable de formes vivantes dans leurs cervelles. Ils font comme leurs +graveurs, qui, dans leurs frontispices, prodiguent les fruits, les +fleurs, les figures agissantes, les animaux, les dieux, et versent et +entassent tout le trésor de la nature sur tous les coins de leur papier. +Ils ont besoin de jouir du beau; ils veulent être heureux par les yeux; +ils sentent naturellement par contre-coup le relief et l'énergie de +toutes les formes. Depuis l'avénement de Henri VIII jusqu'à la mort de +Jacques Ier on ne voit que processions, tournois, entrées de villes, +mascarades. Ce sont d'abord les banquets royaux, l'étalage des +couronnements, les larges et bruyants plaisirs de Henri VIII. Wolsey lui +donne des fêtes[251] «de façon si coûteuse et si splendide, que c'est +un ciel de les regarder. Il n'y manque ni dames ni demoiselles bien +habiles et bien adroites pour danser avec les seigneurs masqués ou pour +garnir la salle au moment qu'il faut. Il y a aussi toute sorte de +musique et d'harmonie, avec de belles voix d'hommes et d'enfants. «Le +roi vient un jour le surprendre à table, suivi de douze seigneurs +déguisés en bergers avec des habits de drap d'or et de satin cramoisi, +précédé de porteurs de torches, «avec un tel bruit de tambours et de +flûtes, que rarement on en vit de pareil[252].» Sur-le-champ on sert un +nouveau banquet «de deux cents plats différents, très-recherchés et +d'invention coûteuse. Et ainsi ils passent la nuit, banquetant, dansant, +et en d'autres réjouissances, au grand contentement du roi et de la +noblesse assemblée.» Comptez, si vous pouvez[253], les fêtes +mythologiques, les réceptions théâtrales, les opéras joués en plein air +pour Élisabeth, Jacques et leurs grands seigneurs. À Kenilworth les +fêtes durèrent dix-neuf jours. Tout y est: pédanteries, nouveautés, jeux +populaires, spectacles sanglants, farces grossières, tours de force et +d'adresse, allégories, mythologie, chevalerie, commémorations rustiques +et nationales. En pareil temps, dans cet élan universel et dans ce subit +épanouissement, les hommes s'intéressent à eux-mêmes, trouvent leur vie +belle, digne d'être représentée et mise en scène tout entière; ils +jouent avec elle, ils jouissent en la voyant, ils en aiment les hauts, +les bas, ils en font un objet d'art. La reine est reçue par une +sibylle, puis par des géants du temps d'Arthur, puis par la Dame du Lac. +Sylvain, Pomone, Cérès et Bacchus, chaque divinité tour à tour lui +présente les prémices de son royaume. Le lendemain, un homme sauvage, +vêtu de mousse et de lierre, dialogue devant elle et en son honneur avec +Écho. On fait combattre treize ours contre des chiens. Un sauteur +italien fait des tours merveilleux devant toute la compagnie. La reine +assiste à un mariage rustique, puis à une sorte de combat comique entre +les paysans de Coventry, qui représentent la défaite des Danois. Au +moment où elle revient de la chasse, Triton, sortant du lac, la supplie, +au nom de Neptune, de délivrer la Dame enchantée, poursuivie par sir +Bruce Sans-Pitié. Aussitôt la Dame apparaît, entourée de nymphes, +bientôt suivie de Protée que porte un énorme dauphin. Cachée dans le +dauphin, une troupe de musiciens chante avec le choeur des divinités +marines les louanges de la puissante, de la belle, de la chaste reine +d'Angleterre.--Vous voyez que la comédie n'est pas seulement au théâtre; +les grands et la reine elle-même deviennent acteurs. Les besoins de +l'imagination sont si vifs que la cour devient une scène. Sous Jacques +Ier, tous les ans, au jour des Rois, la reine, les principales dames et +les premiers nobles jouaient un opéra, appelé _Masque_, sorte +d'allégorie mêlée de danses, rehaussée par des décorations et des +costumes éclatants, et dont les tableaux mythologiques de Rubens peuvent +seuls indiquer la splendeur. «Des lords vêtus à la façon des statues +antiques, portant sur la tête des couronnes persanes, avec des +enroulements d'or tournés en dedans, le front ceint d'un bandeau de gaze +incarnat et argent; le justaucorps en drap incarnat d'argent coupé de +manière à dessiner le nu, à la façon de la cuirasse grecque, rattaché +sur la poitrine par une large ceinture de drap d'or brodé qui s'agrafait +avec des bijoux; les manteaux de soie colorée, les uns couleur du ciel, +les autres couleur de perle, les autres couleur de flamme ou +bronzés[254]: les dames en corsage de drap blanc d'argent, brodé de +figures de paons et de fruits; au-dessous, un vêtement lâche, froncé, +incarnat, rayé d'argent, divisé par une ceinture d'or, et, sous +celui-ci, un autre vêtement flottant de drap azuré d'argent, galonné +d'or; leurs cheveux négligemment noués sous une riche et précieuse +couronne ornée de toutes sortes de diamants choisis; sur le haut, un +voile transparent qui tombait jusqu'à terre; leurs chaussures d'azur et +d'or garnies de rubis et de diamants.» J'abrége la description, qui +ressemble à celle des contes de fées. Songez que toutes ces parures, ce +chatoiement des étoffes, ce rayonnement de pierreries, cette splendeur +des chairs nues, s'étalaient journellement pour le mariage des grands, +aux accents hardis d'un épithalame païen. Pensez aux festins +qu'introduisait alors le comte de Carlisle, où l'on servait d'abord une +table remplie de mets recherchés aussi haut qu'un homme pouvait +atteindre, pour la jeter aussitôt et la remplacer par une autre table +pareille. Cette prodigalité de magnificences, ces somptueuses folies, ce +débridement de l'imagination, cet enivrement des yeux et des oreilles, +cet opéra joué par les maîtres du royaume marquent, comme la peinture de +Rubens, de Jordaëns et de la Flandre contemporaine, un si franc appel +aux sens, un si complet retour à la nature, que notre âge refroidi et +triste est hors d'état de se les figurer[255]. + +[Footnote 249: Ce style est appelé le style Tudor. Il devient tout à +fait italien, voisin de l'antique, sous Jacques Ier, avec Inigo Jones.] + +[Footnote 250: Voyez Burton, _Anatomy of melancoly_; Stubbes, etc.] + +[Footnote 251: Holinshed, 921.] + +[Footnote 252: Holinshed, _ibid._] + +[Footnote 253: _Elisabeth and James' Progresses_, by Nichols.] + +[Footnote 254: Tiré des _Masques_ de Ben-Jonson. _Masque of hymen_, 76. +Éd. Gifford, t. VII.] + +[Footnote 255: Aussi certaines lettres privées décrivent la cour +d'Élisabeth comme un endroit où il y avait «peu de piété et de pratique +de la religion, et où toutes les énormités régnaient au plus haut +degré.»] + + +III + +S'épancher, contenter son coeur et ses yeux, lancer hardiment sur toutes +les routes de la vie la meute de ses appétits et de ses instincts, voilà +donc le besoin qui apparaît dans les moeurs. L'Angleterre n'est pas +encore puritaine. C'est «la joyeuse Angleterre,» _merry England_, comme +on dit alors. Elle n'est point encore roidie et régularisée. Elle +s'épanouit largement, librement, et se réjouit de se voir telle. Ce +n'est pas à la cour seulement qu'on trouve l'opéra, c'est au village. +Des compagnies ambulantes s'y transportent, et les gens du pays au +besoin les suppléent; Shakspeare a vu, avant de les peindre, des +balourds, des charpentiers, des menuisiers, des raccommodeurs de +soufflets[256] jouer Pyrame et Thisbé, représenter le lion en rugissant +le plus doucement possible et figurer la muraille en étendant la main. +Toute fête est un _pageant_ où des bourgeois, des ouvriers, des enfants +sont les figurants. Ils sont acteurs d'instinct. Quand l'âme est pleine +et neuve, ce n'est point par des raisonnements qu'elle exprime ses +idées; elle les joue et les figure; elle les mime; c'est là le vrai et +le premier langage, celui des enfants, celui des artistes, celui de la +joie et de l'invention. C'est de cette façon qu'ils se divertissent avec +des chants et des festins dans toutes les fêtes symboliques dont la +tradition a peuplé l'année[257]. Le dimanche après la nuit des Rois, les +laboureurs paradent dans les rues avec leurs chemises par-dessus leurs +habits, parés de rubans, traînant une charrue au son de la musique, et +dansant la danse des épées; un autre jour c'est une figure faite d'épis +qu'on promène dans un chariot, parmi des chants, au son des pipeaux et +des tambours; une autre fois, c'est le père Noël et sa troupe; ou bien +c'est l'arbre de mai autour duquel on joue l'histoire de Robin Hood, le +brave braconnier, et la légende de saint George qui terrasse le dragon. +Il faudrait un demi-volume pour décrire toutes ces fêtes, celles de la +Moisson, de la Toussaint, de la Saint-Martin, de la Tonte des agneaux, +surtout celle de Noël qui durait douze jours et parfois six semaines. +Ils mangent et boivent, font ripaille, remuent leurs membres, +embrassent les filles, sonnent les cloches, s'emplissent de bruit: rudes +bacchanales où l'homme se débride, et qui sont la consécration de la vie +naturelle: les puritains ne s'y sont pas trompés. + +[Footnote 256: _Midsummer Night's Dream_.] + +[Footnote 257: Nathan Drake, _Shakspeare and his times_, chap. V et VI.] + + «D'abord, dit Stubbs[258], toutes les têtes folles de la paroisse + s'assemblent et choisissent un grand capitaine avec le titre de + prince du désordre, et, l'ayant couronné en grande solennité, le + prennent pour roi. Ce roi, une fois sacré, choisit vingt, + quarante ou cent joyeux gaillards comme lui-même, qui font le + service autour de Sa Majesté Souveraine.... Ils ont leurs chevaux + de bois, leurs dragons et autres bouffonneries, avec leurs + joueurs de flûte paillards et leurs bruyants tambours pour mettre + en train la danse du diable. Puis cette troupe de païens marche + vers l'église et le cimetière au son des flûtes, au roulement des + tambours, dansant, faisant tinter leurs clochettes, faisant + flotter, comme des fous, leurs mouchoirs sur leurs têtes, pendant + que les chevaux de bois et autres monstres escarmouchent à + travers la foule. Et en cette sorte ils vont à l'église comme des + démons incarnés, avec un tel bruit confus, qu'il n'y a point + d'homme qui puisse entendre sa propre voix. Puis les folles têtes + regardent, s'ébahissent, font des grimaces, montent sur les bancs + pour voir cette belle cérémonie. Après cela ils font des allées + et venues dans l'église, puis dans le cimetière, où ils ont + ordinairement leurs berceaux, bosquets, salles d'été et maisons + de festin, où ils festoient, banquettent, dansent tout le jour, + et parfois toute la nuit aussi. Et ainsi ces furies terrestres + passent le jour du sabbat. Une autre espèce de fous écervelés + apportent à ces chiens d'enfer (je veux dire le prince du + désordre et ses complices) du pain, de la bonne ale, du vieux + fromage, du fromage nouveau, des gâteaux, des tartes, de la + crème, de la viande, tantôt une chose, tantôt une autre.» + +[Footnote 258: Stubbs, _Anatomy of abuses_.] + +«Au jour de mai, dit-il ailleurs, chaque paroisse, ville ou village, +s'assemble, hommes, femmes, enfants; ils s'en vont dans les bois.... et +passent toute la nuit en divertissements, et le matin rapportent des +branches de bouleaux et d'autres arbres, mais surtout leur plus précieux +joyau, l'arbre de mai, qu'ils ramènent en grande vénération avec vingt +ou quarante paires de boeufs, chaque boeuf ayant un beau bouquet de +fleurs attaché à la pointe de ses cornes.... Ils plantent ce mai, ou +plutôt cette puante idole, jonchent de fleurs le gazon d'alentour, +établissent à l'entour des salles de verdure, des berceaux, sautent et +dansent, banquettent et festoient, comme les païens pour la dédicace de +leurs idoles.... De dix filles qui vont au bois cette nuit, il y en a +neuf qui reviennent grosses.» «....Au son de la cloche, le mardi gras, +dit un autre, les gens deviennent fous par milliers et oublient toute +décence et tout bon sens.... C'est au diable et à Satan que, dans ces +exécrables passe-temps, ils font hommage et sacrifice.» En effet[259], +c'est à la nature, à l'antique Pan, à Freya, à Hertha, ses soeurs, aux +vieilles divinités teutoniques conservées à travers le moyen âge. En ce +moment, dans l'affaiblissement passager du christianisme et dans l'essor +soudain du bien-être corporel, l'homme s'adore lui-même, et il ne reste +de vivant en lui que le païen. + +[Footnote 259: _Hentzner's travels in England_. + +Il pense que dans la fête de la Moisson la figure qu'on traînait en char +était celle de Cérès.] + + +IV + +Pour achever, voyez quelle route en ce moment les idées prennent. +Quelques sectaires, surtout des bourgeois et des gens du peuple, +s'appesantissent tristement sur la Bible. Mais c'est dans Rome et dans +la Grèce païenne que la cour et les gens du monde vont chercher leurs +précepteurs et leurs héros. Vers 1490[260], on a recommencé à lire les +classiques; coup sur coup on les traduit; bientôt c'est une mode que de +les lire dans l'original. Élisabeth, Jeanne Grey, la duchesse de +Norfolk, la comtesse d'Arundel, beaucoup de dames entendent couramment +Platon, Xénophon, Cicéron, et les aiment. Peu à peu, par un redressement +insensible, l'homme s'est relevé jusqu'à la hauteur des grands et des +sains esprits qui avaient manié sans contrainte toutes les idées il y a +quinze siècles. Ce n'est pas seulement leur langue qu'il entend, c'est +leur pensée; il ne répète plus une leçon d'après eux, il soutient une +conversation avec eux; il est leur égal, et ne trouve qu'en eux des +esprits aussi virils que le sien. Car ce ne sont pas des ergoteurs +d'école, des compilateurs misérables, des cuistres rébarbatifs comme les +professeurs de jargon que lui imposait le moyen âge, comme ce triste +Duns Scott, dont les commissaires de Henri VIII jettent en ce moment les +feuillets aux vents. Ce sont des «gentilshommes,» des hommes d'État, les +plus polis et les mieux élevés du monde, qui savent parler, qui ont tiré +leurs idées non des livres, mais des choses, idées vivantes, et qui +d'elles-mêmes entrent dans les âmes vivantes. Par-dessus la procession +des scolastiques encapuchonnés et des disputeurs crasseux, les deux âges +adultes et pensants se rejoignent, et l'homme moderne, faisant taire les +voix enfantines ou nasillardes du moyen âge, ne daigne plus s'entretenir +qu'avec la noble antiquité. Il accepte ses dieux; il les comprend du +moins, et s'en entoure. Dans les poëmes, dans les festins, dans les +tapisseries, dans presque toutes les cérémonies, ils apparaissent, non +plus restaurés par la pédanterie, mais ranimés par la sympathie, et +doués par les arts d'une vie aussi florissante et presque aussi profonde +que celle qu'ils avaient dans leur premier berceau. Après l'affreuse +nuit du moyen âge et les douloureuses légendes des revenants et des +damnés, c'est un charme que de revoir l'olympe rayonnant de la Grèce; +ses dieux héroïques et beaux ravissent encore une fois le coeur des +hommes; ils soulèvent et instruisent ce jeune monde en lui parlant la +langue de ses passions et de son génie, et ce siècle de fortes actions, +de libre sensualité, d'invention hardie n'a qu'à suivre sa pente pour +reconnaître en eux ses maîtres et les éternels promoteurs de la liberté +et de la beauté. + +[Footnote 260: Warton, t. II, § 4; t. III, § 1. + +Avant 1600, tous les grands poëtes, de 1550 à 1616, tous les grands +historiens de la Grèce et de Rome, sont traduits en anglais. Lillye, en +1500, le premier enseigne publiquement le grec.] + +Plus près de lui est un autre paganisme, celui de l'Italie, plus +séduisant parce qu'il est moderne et fait couler une nouvelle séve dans +le tronc antique, plus attrayant parce qu'il est plus sensuel et +présente, avec le culte de la force et du génie, le culte du plaisir et +de la volupté. Les rigoristes le savent bien et s'en scandalisent: «Les +enchantements de Circé, écrit Ascham, ont été apportés d'Italie pour +gâter les moeurs des gens en Angleterre; beaucoup par des exemples de +mauvaise vie, mais surtout par les préceptes des mauvais livres traduits +dernièrement d'italien en anglais et vendus dans toutes les boutiques de +Londres. Il y a plus de ces livres profanes[261] imprimés ces derniers +mois qu'on n'en a vu depuis plusieurs vingtaines d'années en Angleterre. +Aussi maintenant ils ont plus de respect pour les triomphes de Pétrarque +que pour la Genèse de Moïse, et font plus de cas d'un conte de Boccace +que d'une histoire de la Bible.» En effet, en ce moment, l'Italie a +visiblement la primauté en toutes choses, et l'on y va puiser la +civilisation comme à la source. Quelle est-elle cette civilisation qui +s'impose ainsi à l'Europe, d'où part toute science et toute élégance, +qui fait loi dans toutes les cours, où Surrey, Sidney, Spenser, +Shakspeare vont chercher leurs exemples et leurs matériaux? Elle est +païenne de fonds et de naissance, par sa langue qui n'est qu'un latin à +peine déformé, par ses traditions et ses souvenirs latins que nulle +lacune n'est venue interrompre, par sa constitution où l'antique vie +urbaine a d'abord primé et absorbé la vie féodale, par le génie de la +race, où la vigueur et la joie ont toujours surabondé. Plus d'un siècle +avant les autres, dès Pétrarque, Rienzi et Boccace, les Italiens ont +commencé à retrouver l'antiquité perdue, à «délivrer les manuscrits +enfouis dans les cachots de France et d'Allemagne,» à les restaurer, à +interpréter, commenter, repenser les anciens, à se faire latins de coeur +et d'esprit, a composer en prose et en vers avec l'urbanité de Cicéron +et de Virgile, à considérer les belles conversations et les jouissances +de l'esprit comme l'ornement et la plus exquise fleur de la vie[262]. Ce +ne sont pas seulement les dehors de la vie antique qu'ils s'approprient, +c'en est le fonds, j'entends la préoccupation de la vie présente, +l'oubli de la vie future, l'appel aux sens, le renoncement au +christianisme. «Il faut jouir, faisait chanter leur premier poëte +Laurent de Médicis dans ses pastorales et dans ses triomphes. Il n'y a +point de certitude pour demain.» Déjà dans Pulci éclate l'incrédulité +moqueuse, la gaieté sensuelle et hardie, toute l'audace des libres +penseurs qui repoussent du pied avec dégoût le froc usé du moyen âge. +C'est lui qui, dans un poëme bouffon, met en tête de chaque chant un +_Hosanna_, un _In principio_, un texte sacré de la messe[263]. C'est +lui qui, se demandant ce qu'est l'âme et comment elle peut entrer dans +le corps, la compare à ces confitures que l'on enveloppe dans du pain +blanc tout chaud. Que devient-elle dans l'autre monde? «Certaines gens +croient y trouver des becfigues, des ortolans tout plumés, d'excellents +vins, de bons lits, et à cause de cela, ils suivent les moines, marchent +derrière eux. Pour nous, mon cher ami, nous irons dans la vallée noire, +où nous n'entendrons plus chanter _Alleluia_!» Si vous cherchez un +penseur plus sérieux, écoutez le grand patriote, le Thucydide du siècle, +Machiavel, qui, opposant le christianisme et le paganisme, dit que l'un +place le «bonheur suprême dans l'humilité, l'abjection, le mépris des +choses humaines, tandis que l'autre fait consister le souverain bien +dans la grandeur d'âme, la force du corps et toutes les qualités qui +rendent l'homme redoutable.» Sur cela il conclut hardiment que le +christianisme enseigne à «supporter les maux, et non à faire de grandes +actions;» il découvre dans ce vice intérieur la cause de toutes les +oppressions; il déclare que «les méchants ont vu qu'ils pouvaient +tyranniser sans crainte des hommes, qui, pour aller en paradis, étaient +plus disposés à supporter les injures qu'à les venger.» À ce ton, et en +dépit des génuflexions obligées, on devine bien laquelle des deux +religions il préfère. Le modèle idéal vers lequel tous les efforts se +tournent, auquel toutes les pensées se suspendent, et qui soulève cette +civilisation tout entière, c'est l'homme fort et heureux, muni de toutes +les puissances qui peuvent accomplir ses désirs, et disposé à s'en +servir pour la recherche de son bonheur. + +[Footnote 261: _Ungracious_.] + +[Footnote 262: Ma il vero e principal ornemento dell' animo in ciascuno +penso io che siano le lettere, benchè i Francesi solamente conoscano la +nobilità dell'arme.... et tutti i litterati tengon per vilissimi +huomini. Page 112, éd. 1585, Castiglione, _il Cortegiano_.] + +[Footnote 263: Voyez Burchard, majordome du pape, récit de la fête où +assistait Lucrèce Borgia; _Lettres de l'Arétin_, _Vie de Cellini_, etc.] + +Si vous voulez voir cette idée dans sa plus grande oeuvre, c'est dans +les arts qu'il faut la chercher, dans les arts du dessin tels qu'elle +les fait et les porte par toute l'Europe, suscitant ou transformant les +écoles nationales avec une telle originalité et une telle force, que +tout art viable dérive d'elle, et que la population de figures vivantes +dont elle a couvert nos murailles marque, comme l'architecture gothique +ou la tragédie française, un moment unique de l'esprit humain. Le Christ +maigre du moyen âge, le misérable ver de terre déformé et sanglant, la +Vierge livide et laide, la pauvre vieille paysanne évanouie à côté du +gibet de son enfant, les martyrs hâves, desséchés par le jeûne, aux yeux +extatiques, les saintes aux doigts noueux, à la poitrine plate, toutes +les touchantes ou lamentables visions du moyen âge se sont évanouies; le +cortége divin qui se développe n'étale plus que des corps florissants, +de nobles figures régulières et de beaux gestes aisés; les noms sont +chrétiens, mais il n'y a de chrétien que les noms. Ce Jésus n'est qu'un +«Jupiter crucifié[264].» Ces Vierges que Raphaël dessine nues avant de +leur mettre une robe[265] ne sont que de belles filles, toutes +terrestres, parentes de sa Fornarine. Ces saints que Michel-Ange dresse +et tord dans le ciel au Jugement dernier sont une assemblée d'athlètes +capables de bien combattre et de beaucoup oser. Un martyre, comme celui +de saint Laurent, est une noble cérémonie où un beau jeune homme sans +vêtements se couche devant cinquante hommes drapés et groupés comme dans +un gymnase antique. Y a-t-il un de ces personnages qui se soit macéré? Y +en a-t-il un qui ait pensé avec angoisse et larmes au jugement de Dieu, +qui ait excédé et dompté sa chair, qui se soit rempli le coeur des +tristesses et des douceurs évangéliques? Ils sont trop vigoureux pour +cela, trop bien portants; leurs habits leurs siéent trop bien; ils sont +trop prêts à l'action énergique et prompte. On en ferait trop aisément +de forts soldats ou de superbes courtisanes, admirables dans une parade +ou dans un bal. Aussi bien, tout ce que le spectateur accorde à leur +auréole, c'est une génuflexion ou un signe de croix; après quoi les yeux +jouissent d'eux, et ils ne sont là que pour la jouissance des yeux. Ce +que le spectateur sent dans une madone florentine, c'est le magnifique +animal vierge, dont le tronc puissant, la superbe pousse annoncent la +race et la santé; ce n'est pas l'expression morale, comme aujourd'hui, +que les artistes peignent, la profondeur d'une âme tourmentée et +raffinée par trois siècles de culture; c'est au corps qu'ils +s'attachent, jusqu'à parler avec enthousiasme des vertèbres «qui sont +magnifiques,» des omoplates qui, dans les mouvements du bras, «sont d'un +admirable effet[266].» «Le point important» pour eux «est de bien faire +un homme et une femme nus.» La beauté pour eux est celle de la charpente +osseuse qui s'emmanche, des tendons qui se tiennent et se bandent, des +cuisses qui vont dresser le tronc, de la vaillante poitrine qui respire +amplement, du col qui va tourner. Qu'il fait bon d'être nu! qu'on est +bien en pleine lumière pour jouir de son corps florissant, de ses +muscles dispos, de son âme gaillarde et hardie! Les splendides déesses +reparaissent avec leur nudité primitive, sans songer qu'elles sont nues; +on voit bien à la tranquillité de leur regard, à la simplicité de leur +expression, qu'elles l'ont toujours été et que la pudeur ne les a point +encore atteintes. La vie de l'âme ne s'oppose point ici, comme chez +nous, à la vie du corps; la première n'est ni abaissée ni méprisée, on +ose en montrer les actions et les organes; on ne les cache pas, l'homme +ne songe pas à paraître tout esprit. Elles sortent comme autrefois de la +mer lumineuse, avec leurs chevaux cabrés qui hérissent leur crinière, +mâchant le frein, aspirant de leur naseaux les senteurs salées, pendant +que leurs compagnons emplissent de leur souffle les conques sonnantes; +et les spectateurs[267] habitués à manier l'épée, à s'exercer nus avec +le poignard et le glaive à deux mains, à chevaucher sur des routes +dangereuses, sentent par sympathie la fière tournure de l'échine +cambrée, l'effort du bras qui va frapper et le long tressaillement des +muscles qui du talon jusqu'à la nuque se gonflent pour roidir l'homme ou +le lancer. + +[Footnote 264: Mot de Pulci.] + +[Footnote 265: _Voyez_ ses esquisses à Oxford et les esquisses du +religieux Fra Bartholomeo à Florence. _Voyez_ aussi _le Martyre de saint +Laurent_, par Baccio Bandinelli.] + +[Footnote 266: Benvenuto Cellini, _Principes sur l'art du dessin_. «Tu +dessineras alors l'os qui est placé entre les deux hanches. Il est +très-beau et se nomme sacrum.... Les admirables os de la tête.»] + +[Footnote 267: _Vie de Benvenuto Cellini_. _Voyez_ aussi ces exercices +que Castiglione prescrit à l'homme bien élevé: + +Peró voglio che il nostro cortegiano sia perfetto cavaliere d'ogni +sella.... Et perchè degli Italiani è peculiar laude il cavalcare benè +alla brida, il maneggiar con raggione massimamente cavalli aspri, il +corre lance, il giostare, sia in questo de meglior Italiani.... Nel +torneare, tener un passo, combattere una sbarra, sia buono tra il +miglior francesi.... Nel giocare a canne, correr torri, lanciar haste e +dardi, sia tra Spagnuoli eccellente.... Conveniente è ancor sapere +saltare, e correre;.... ancor nobile exercitio il gioco di palla.... Non +di minor laude estimo il voltegiar a cavallo. Page 55, édition 1585.] + + +§ 2. LA POÉSIE. + +I + +Transplanté dans des races et dans des climats différents, ce paganisme +reçoit de chaque race et de chaque climat des traits distincts et un +caractère propre. Il devient anglais en Angleterre; la Renaissance +anglaise est la renaissance du génie saxon. C'est que l'invention +recommence, et qu'inventer c'est exprimer son génie; une race latine ne +peut inventer qu'en exprimant des idées latines; une race saxonne ne +peut inventer qu'en exprimant des idées saxonnes, et l'on va trouver, +sous la civilisation et la poésie nouvelles, des descendants de +l'antique Coedmon, d'Adhlem, de Piers Plowman et de Robin Hood. + + +II + +«À la fin du règne de Henri VIII, dit le vieux Puttenham, s'éleva une +compagnie nouvelle de poëtes de cour, dont sir Thomas Wyatt l'aîné, et +Henri, comte de Surrey, furent les deux capitaines, lesquels, ayant +voyagé en Italie et goûté le doux style et les nobles rhythmes de la +poésie italienne, ainsi que des novices nouvellement sortis des écoles +de Dante, Pétrarque, Arioste, polirent grandement notre poésie vulgaire +qui était rude et villageoise[268], et pour cette cause peuvent être +justement appelés les premiers réformateurs du style et du mètre +anglais.» Non que leur idée soit bien originale ou manifeste franchement +l'esprit nouveau. Le moyen âge s'achève, mais n'est pas encore fini. +Autour d'eux, André Borde, John Bale, John Heywood, Skelton lui-même +renouvellent la platitude de la vieille poésie et la rudesse de l'ancien +style. Les moeurs, à peine dégrossies, sont encore à demi féodales; au +camp, devant Landrecies, le commandant anglais écrit une lettre amicale +au gouverneur français de Térouanne pour lui demander «s'il n'a pas +quelques gentilshommes disposés à rompre une lance en faveur des dames,» +et promet d'envoyer six champions à leur rencontre. Parades, combats, +blessures, défis, amour, appel au jugement de Dieu, pénitences, on +trouve tout cela dans la vie de Surrey comme dans un roman de +chevalerie. C'est un grand seigneur, un comte, un parent du roi qui a +figuré dans les processions et les cérémonies, qui a fait la guerre, +commandé des forteresses, ravagé des pays, qui est monté à l'assaut, qui +est tombé sur la brèche, qui a été sauvé par son serviteur, magnifique, +dépensier, irritable, ambitieux, quatre fois emprisonné, puis décapité. +Au couronnement d'Anne de Boleyn, il portait la quatrième épée. Au +mariage d'Anne de Clèves, il est un des tenants du tournoi. Dénoncé et +enfermé, il propose de combattre sans armure son adversaire armé. Une +autre fois, il est mis en prison pour avoir mangé de la viande en +carême. Rien d'étonnant si ce prolongement des moeurs chevaleresques +amène un prolongement de la poésie chevaleresque, si dans un temps qui +achève l'âge de Pétrarque les poëtes retrouvent les sentiments de +Pétrarque. Lord Berner, lord Sheffield, sir Thomas Wyatt, et au premier +rang, Surrey, sont, comme Pétrarque, des soupirants plaintifs et +platoniques; c'est l'amour pur que Surrey exprime, et sa dame, la belle +Géraldine, comme Béatrix et Laure, est une madone idéale et un enfant de +treize ans. + +[Footnote 268: _Homely_.] + +Et cependant, parmi ces langueurs de la tradition mystique, l'accent +personnel vibre. Dans cet esprit qui imite et qui parfois imite mal, qui +tâtonne encore et çà et là laisse entrer dans ses stances polies les +vieux mots naïfs ou les allégories usées des hérauts d'armes et des +trouvères, voici déjà la mélancolie du Nord, l'émotion intime et +douloureuse. Ce trait, qui tout à l'heure, au plus beau moment de la +plus riche floraison, dans le magnifique épanouissement de la vie +naturelle, répandra une teinte sombre sur la poésie de Sidney, de +Spenser, de Shakspeare, maintenant, dès le premier poëte, sépare ce +monde païen, mais germanique, de l'autre monde tout voluptueux, qui, en +Italie, s'égaye avec la fine ironie, et n'a de goût que pour les arts et +le plaisir. Surrey traduit en vers l'Ecclésiaste. N'est-il pas +singulier, à cette heure matinale, dans cette aube naissante, de trouver +dans sa main un pareil livre? Le désenchantement, la rêverie morne ou +amère, la connaissance innée de la vanité des choses humaines ne +manquent guère dans ce pays et dans cette race; ces hommes ont de la +peine à porter la vie et savent parler de la mort. Les plus beaux vers +de Surrey témoignent déjà de ce naturel sérieux, de cette philosophie +instinctive et grave; ce sont des chagrins qu'il raconte, c'est son cher +Wyatt qu'il regrette, c'est Clère, son ami, c'est le jeune duc de +Richmond, son compagnon, tous morts avant l'âge. Seul, emprisonné à +Windsor, il se rappelle les heureux jours qu'ils y ont passés ensemble, +leurs joutes «dans les grandes cours vertes,» les épanchements, les +causeries folâtres des longs soirs d'hiver, «le jeu de paume, où, les +yeux éblouis par les rayons de l'amour, ils manquaient la balle pour +surprendre un regard de leurs dames.»--«Chaque douce place éveille un +souvenir amer.» À ces pensées, «le sang quitte son visage, et une pluie +de larmes coule sur ses joues pâles.»--«Ô séjour de félicité qui +renouvelles ma peine!--réponds-moi: Où est mon noble frère?--lui que +dans tes murs tu enfermais chaque nuit;--cher à tant d'autres, plus cher +à moi qu'à personne.--Écho, hélas! qui prend pitié de ma peine,--répond +par un sourd accent de douleur[269].» Pareillement, dans l'amour, c'est +l'abattement d'une âme fatiguée qu'il exprime. «Chaque chose ayant vie, +le paysan, le boeuf de labour, le rameur à la galère, tous ont quelques +heures de répit, tous, excepté lui, qui s'afflige le jour, qui veille la +nuit, qui passe des rêveries tristes aux plaintes, des plaintes aux +larmes amères, puis des larmes encore aux plaintes douloureuses, et dont +la vie s'use ainsi[270].» Ce qui apporte aux autres la joie lui apporte +la peine. «La douce saison qui fait sortir boutons et fleurs--a vêtu de +vert la colline et aussi la vallée.--Le rossignol a des plumes nouvelles +et chante.--La tourterelle a dit sa chanson à sa compagne.--L'été est +venu, car chaque bourgeon à présent s'ouvre.--Le cerf a pendu sa vieille +ramure aux pieux de l'enceinte.--Le daim dans la bruyère laisse tomber +sa fourrure d'hiver.--Les poissons glissent avec des écailles +nouvelles.--Le serpent abandonne toute sa dépouille.--L'agile hirondelle +poursuit les petites mouches.--L'abeille affairée à présent compose son +miel.--L'hiver est fini, qui était la mort des fleurs;--Et je vois que +parmi toutes ces douces choses,--chaque souci diminue; et pourtant ma +peine revient[271].» N'importe, il aimera jusqu'au dernier souffle. «Si +mon faible corps manque ou défaille,--ma volonté est qu'elle garde +toujours mon coeur.--Et quand ce corps sera rendu à la terré, je lui +lègue mon ombre lassée pour la servir encore[272]....» Amour infini et +pur comme celui de Pétrarque, elle en est digne; au milieu de tous ces +vers étudiés ou imités, un admirable portrait se détache, le plus simple +et le plus vrai qu'on puisse imaginer, oeuvre du coeur cette fois et non +de la mémoire, qui, à travers la madone chevaleresque, fait apparaître +l'épouse anglaise, et par delà la galanterie féodale montre le bonheur +domestique. Surrey seul, inquiet, entend en lui-même la voix ferme d'un +bon ami, d'un conseiller sincère, l'Espoir qui lui parle avec assurance, +lui jurant qu'elle est[273] «la plus digne et la plus loyale, _la plus +douce et la plus soumise de coeur_ qu'un homme puisse trouver sur la +terre.» Si l'amour et la foi étaient partis, on pourrait les retrouver +en elle. Son coeur n'a d'autre idée que de t'être fidèle; elle ne +s'occupe que de toi et de ton bien. «Elle souhaite ta santé et ton +bonheur, et t'aime autant et aussi fort qu'une femme peut aimer un +homme; elle est à toi et le dit, et prend souci de toi en dix mille +façons. Tu es là quand elle parle, quand elle mange, quand elle pleure, +quand elle soupire. Le soir elle te dit: Adieu, mon bien-aimé; quoique, +Dieu le sait, tu sois bien loin d'elle, elle te répète mainte et mainte +fois bonsoir.»--«Elle te nomme souvent son cher bien-aimé--sa +consolation, son bonheur, toute sa joie--et conte à son oreiller toute +son histoire:--comment tu as fait sa peine et son chagrin,--combien elle +soupire après toi, comme il lui tarde de te voir.--Elle dit: Pourquoi +es-tu ainsi loin de moi?--Ne suis-je pas celle qui t'aime le mieux?--Ne +souhaité-je pas ton aise et ton repos?--Ne cherché-je point comme je +puis te plaire?--Pourquoi t'en vas-tu aussi loin de ton bien?--Si je +suis celle à qui tu t'intéresses,--pour qui tu vis ainsi dans le +tourment;--hélas! tu sais que tu me trouveras ici,--ici où je suis +toujours ta chère bien-aimée,--ta plus dévouée, ta plus fidèle,--celle +qui t'aime toujours et ne pourra jamais s'en empêcher,--celle qui est à +toi et ne songe qu'à toi,--comme toi aussi, je pense, tu songes à +elle,--à celle qui entre toutes les femmes--ne respire que pour être +toute à toi.» Certainement c'est à sa femme[274] qu'il pense en ce +moment, non à quelque Laure imaginaire; le rêve poétique de Pétrarque +est devenu la peinture exacte de la profonde et parfaite affection +conjugale, telle qu'elle subsiste encore en Angleterre, telle que tous +les poëtes, depuis l'auteur de la _Nut Brown Maid_ jusqu'à Dickens[275], +n'ont jamais manqué de la représenter. + +[Footnote 269: + + So cruel prison how could betide, alas! + As proud Windsor? where I, in lust and joy, + With a king's son, my childish years did pass, + In greater feast than Priam's son of Troy: + + Where each sweet place returns a taste full sour! + The large green courts where we were wont to hove, + With eyes cast up into the Maiden Tower, + And easy sighs such as folk draw in love. + + The stately seats, the ladies bright of hue; + The dances short, long tales of great delight, + With words and looks that tigers could but rue, + Where each of us did plead the other's right. + + The palm-play, where, despoiled for the game; + With dazzled eyes oft we by gleams of love, + Have missed the ball and got sight of our dame, + To bait her eyes, which kept the leads above. + + The secret thoughts imparted with such trust, + The wanton talk, the divers change of play, + The friendship sworn, each promise kept so just; + Wherewith we passed the winter night away. + + And with this thought, the blood forsakes the face, + The tears berain my cheeks of deadly hue, + The which, as soon as sobbing sighs, alas, + Upsupped have, thus I my plaint renew: + + O place of bliss! renewer of my woes, + Give me accounts, where is my noble fere; + Whom in thy walls thou dost each night enclose; + To other leef, but unto me most dear: + + Echo, alas! that doth my sorrow rue, + Returns thereto a hollow sound of plaint.] + +[Footnote 270: + + For all things having life, sometime hath quiet rest; + The bearing ass, the drawing ox, and every other beast; + The peasant and the post, that serves at all assays, + The ship-boy, and the galley-slave, have time to take their ease, + Save I alas! whom care, of force doth so constrain, + To wail the day, and wake the night, continually in pain, + From pensiveness to plaint, from plaint to bitter tears, + From tears to painful plaint again; and thus my life it wears.] + +[Footnote 271: + + The soote season that bud and bloom forth brings + With green hath clad the hill and eke the vale. + The nightingale with feathers new she sings, + The turtle to her mate hath told her tale. + Summer is come, for every spray now springs + The hart has hung his old head on the pale. + The buck in brake his winter coat he slings; + The fishe flete with new repaired scale + The adder all slough away she flings, + The swift swallow persueth the flies smalle, + The busy bee her honey now she mings. + Winter is worn that was the flower's bale. + And thus I see among these pleasent things, + Each care decays, and yet my sorrow springs!] + +[Footnote 272: + + Yet rather die a thousand times than once to false my faith; + And if my feeble corpse, through weight of woful smart, + Do fail or faint, my will it is that still she keep my heart. + And when this carcass here to earth shall be refar'd, + I do bequeath my wearied ghost to serve her afterward.] + +[Footnote 273: + + I assure thee, even by oath, + And thereon take my hand and troth, + That she is one the worthiest, + The truest and the faithfullest, + The gentlest and meekest of mind, + That here on earth a man may find; + And if that love and truth were gone, + In her it might be found alone. + For in her mind no thought there is, + But how she may be true, I wis; + And tenders thee and all thy heal, + And wisheth both thy health and weal; + And loves thee even as far-forth than + As any woman may a man; + And is thy own and so she says; + And cares for thee ten thousand ways; + On thee she speaks, on thee she thinks. + With thee she eats, with thee she drinks; + With thee she talks, with thee she moans, + With thee she sighs, with thee she groans, + With thee she says: «Farewell, mine own!» + When thou, God knows, full far art gone. + And, even to tell thee all aright, + To thee she says full oft: «Good night.» + And names thee oft her own most dear, + Her comfort, weal, and all her cheer; + And tells her pillow all the tale + How thou hast done her woe and bale; + And how she longs and plains for thee, + And says: «Why art thou so from me? + Am I not she that loves thee best? + Do I not wish thine ease and rest? + Seek I not how I may thee please? + Why art thou then so from thy ease? + If I be she for whom thou carest, + For whom in torments so thou farest, + Alas! thou knowest to find me here, + Where I remain thine own most dear, + Thine own most true, thine own most just, + Thine own that loves thee still and must; + Thine own that cares alone for thee, + As thou, I think, dost care for me; + And even the woman, she alone, + That is full bent to be thine own.] + +[Footnote 274: Dans une autre pièce, _Complaint on the absence of her +lover being upon the sea_, il parle en propres termes presque aussi +tendrement de sa femme.] + +[Footnote 275: Greene, Beaumont et Flechter, Webster, Shakspeare, Ford, +Otway, Richardson, de Foë, Fielding, Byron, Dickens, Thackeray, etc.] + + +III + +Un Pétrarque anglais: ce mot sur Surrey est le plus juste, d'autant plus +juste qu'il exprime son talent aussi bien que son âme. En effet, comme +Pétrarque le plus ancien des humanistes et le premier des écrivains +parfaits, c'est un style nouveau que Surrey apporte, le style viril, +indice d'une grande transformation de l'esprit; car cette façon +d'écrire est l'effet d'une réflexion supérieure, qui, dominant +l'impulsion primitive, calcule et choisit en vue d'un but. À ce moment, +l'esprit est devenu capable de se juger, et il se juge. Il reprend son +oeuvre spontanée, tout enfantine et décousue, à la fois incomplète et +surabondante; il la fortifie et la lie; il l'émonde et l'achève; il y +démêle son idée maîtresse, pour l'en dégager et la mettre au jour. Ainsi +fait Surrey, et son éducation l'y a préparé; car avec Pétrarque il a +étudié Virgile et traduit presque vers pour vers deux livres de +l'_Énéide_. En pareille compagnie, on est contraint de trier ses idées +et de serrer ses phrases. À leur exemple, il mesure les moyens de +frapper l'attention, d'aider l'intelligence, d'éviter la fatigue et +l'ennui. Il prévoit la dernière ligne en écrivant la première. Il garde +pour dernier trait le mot le plus fort, et marque la symétrie des idées +par la symétrie des phrases. Tantôt il guide l'esprit par une série +d'oppositions continues jusqu'à l'image finale, sorte de cassette +brillante où il vient déposer l'idée qu'il porte et fait regarder depuis +le départ[276]. Tantôt il promène le lecteur jusqu'au bout d'une longue +description fleurie pour l'arrêter tout d'un coup sur un demi-vers +triste[277]. Il manie les procédés et sait produire les effets; même il +a de ces vers classiques où deux substantifs, flanqués chacun d'un +adjectif, se font équilibre autour d'un verbe[278]. Il assemble ses +phrases en périodes harmonieuses, et songe au plaisir des oreilles comme +au plaisir de l'esprit. Il ajoute par des inversions de la force aux +idées et de la gravité au discours. Il choisit les termes élégants ou +nobles, n'admet point de mots oiseux ni de phrases redondantes. Il fait +tenir une idée dans chaque épithète et un sentiment dans chaque +métaphore. Il y a de l'éloquence dans le développement régulier de sa +pensée; il y a de la musique dans l'accent soutenu de ses vers. + +[Footnote 276: _The frailty and hurtfulness of beauty._] + +[Footnote 277: _Description of spring_. _A vow to love faithfully._] + +[Footnote 278: _Complaint of the lover disdained._] + +Voilà donc l'art qui est né: ceux qui ont des idées tiennent maintenant +un instrument capable de les exprimer; comme les peintres italiens qui, +en cinquante ans, ont importé ou trouvé tous les procédés techniques du +pinceau, les écrivains anglais, en un demi-siècle, vont importer ou +trouver tous les artifices de langage, la période, le style noble, le +vers héroïque, bientôt la grande stance, si bien que plus tard les plus +parfaits versificateurs, «Dryden et Pope lui-même, n'ajouteront presque +rien aux règles inventées et appliquées dès ces premiers essais[279].» +Même Surrey est trop voisin d'eux, trop enfermé dans ses modèles, trop +peu libre; il n'a point encore senti le grand souffle ardent du siècle; +on ne trouve point en lui un génie hardi, un homme passionné qui +s'épanche, mais un courtisan, amateur d'élégance, qui, touché par les +beautés de deux littératures achevées, imite Horace et les maîtres +choisis d'Italie, corrige et polit de petits morceaux, s'étudie à bien +parler le beau langage. Parmi des demi-barbares, il porte convenablement +un habit habillé. Encore ne le porte-t-il pas avec une entière aisance; +il a les yeux trop invariablement fixés sur ses modèles et n'ose se +permettre les gestes francs et forts. Il est parfois écolier, il abuse +des glaces et des flammes, des blessures et des martyres; quoique +amoureux, et véritablement, il songe trop qu'il doit l'être à la façon +de Pétrarque, surtout qu'une phrase doit être balancée et qu'une image +doit être suivie; j'oserais dire que dans ses sonnets de soupirant +transi il pense moins souvent à bien aimer qu'à bien écrire. Il a des +concetti, des mots faux; il emploie des tours usés; il raconte comment +Nature, après avoir fait sa dame, a brisé le moule; il fait manoeuvrer +Cupidon et Vénus; il manie les vieilles machines des troubadours et des +anciens en homme ingénieux qui veut passer pour galant. Il n'y a guère +d'esprit qui ose tout d'abord être tout à fait lui-même; quand paraît un +art nouveau, le premier artiste écoute non son coeur, mais ses maîtres, +et se demande à chaque pas s'il pose bien le pied sur le sol solide et +s'il ne bronche point. + +[Footnote 279: Surrey, édition Nott. Remarques du docteur Nott.] + + +IV + +Insensiblement la croissance se fait, et à la fin du siècle tout est +changé. Un style nouveau, étrange, surchargé, s'est formé, et va régner +jusqu'à la Restauration, non-seulement dans la poésie, mais aussi dans +la prose, même dans les discours de cérémonie et dans les prédications +théologiques[280], si conforme à l'esprit du temps, qu'on le rencontre +en même temps par toute l'Europe, chez Ronsard et d'Aubigné, chez +Calderon, Gongora et Marini. En 1580 parut _Euphuès_, _l'anatomie de +l'esprit_, par Lyly, qui en fut le manuel, le chef-d'oeuvre, la +caricature, et qu'une admiration universelle accueillit[281]. «Notre +nation, dit Édouard Blount, lui doit d'avoir appris un nouvel anglais. +Toutes nos dames furent ses écolières. Une beauté à la cour qui ne +savait parler l'euphuisme était aussi peu regardée que celle qui +aujourd'hui ne sait point parler français.» Les dames savaient par coeur +toutes les phrases d'Euphuès, singulières phrases recherchées et +raffinées, qui sont des énigmes, dont l'auteur semble chercher de parti +pris les expressions les moins naturelles et les plus lointaines, toutes +remplies d'exagérations et d'antithèses, où les allusions mythologiques, +les réminiscences de l'alchimie, les métaphores botaniques et +astronomiques, tout le fatras et tout le pêle-mêle de l'érudition, des +voyages, du maniérisme, roule dans un déluge de comparaisons et de +concetti. Ne le jugez pas par la grotesque peinture que Walter Scott en +a faite; son sir Percy Shafton n'est qu'un pédant, un copiste froid et +terne; et c'est la chaleur, l'originalité qui donnent à ce langage un +tour vrai et un accent; il faut se l'imaginer non pas mort et inerte, +tel que nous l'avons aujourd'hui dans les vieux livres, mais voltigeant +sur les lèvres des dames et des jeunes seigneurs en pourpoint brodé de +perles, vivifié par leur voix vibrante, leurs rires, l'éclair de leurs +yeux, et le geste des mains qui jouaient avec la coquille de l'épée ou +tortillaient le manteau de satin. Ils sont en verve, leur tête est +pleine et comblée, et ils s'amusent, comme font aujourd'hui des artistes +nerveux et ardents à leur aise dans un atelier. Ils ne parlent point +pour se convaincre ou se comprendre, mais pour contenter leur +imagination tendue, pour épancher leur séve regorgeante[282]. Ils jouent +avec les mots, ils les tordent, ils les déforment, ils jouissent des +subites perspectives, des contrastes heurtés qu'ils font jaillir coup +sur coup l'un sur l'autre et à l'infini. Ils jettent fleur sur fleur, +clinquant sur clinquant; tout ce qui brille leur agrée; ils dorent et +brodent et empanachent leur langage, comme leurs habits. De la clarté, +de l'ordre, du bon sens, nul souci; c'est une fête et c'est une folie; +l'absurdité leur plaît. Rien de plus piquant pour eux qu'un carnaval de +magnificences et de grotesques; tout s'y coudoie, une grosse gaieté, un +mot tendre et triste, une pastorale, une fanfare tonnante de capitan +démesuré, une gambade de pitre. Les yeux, les oreilles, tous les sens +curieux, exaltés, ont leur contentement dans le cliquetis des syllabes, +dans le chatoiement des beaux mots colorés, dans le choc inattendu des +images drolatiques ou familières, dans le roulement majestueux des +périodes équilibrées. Chacun se fait alors ses jurons, ses élégances, +son langage. «On dirait, dit Heylin, qu'ils ont honte de leur langue +maternelle, et ne la trouvent pas assez nuancée pour exprimer les +caprices de leur esprit.» Nous ne nous figurons plus cette invention, +cette hardiesse de la fantaisie, cette fécondité continue de la +sensibilité frémissante; il n'y a point de vraie prose alors; la poésie +qui déborde envahit tout. Un mot n'est point un chiffre exact, comme +chez nous, un document qui, de cabinet en cabinet, transmet une pensée +précise; c'est une portion dans une action complète, dans un petit +drame; quand ils le lisent, ils ne se le figurent pas seul, ils +l'imaginent avec le son de la voix sifflante ou criante, avec le +plissement des lèvres, avec le froncement des sourcils, avec l'enfilade +de peintures qui se pressent derrière lui et qu'il évoque dans un +éclair. Chacun le mime et le prononce à sa façon et y imprime son âme. +C'est un chant qui, comme un vers de poëte, contient mille choses par +delà son sens littéral, et manifeste la profondeur, la chaleur et les +scintillements de la source dont il est sorti. Car en ce temps-là, même +quand l'homme est médiocre, son oeuvre est vivante: quelque chose +palpite dans les moindres écrits de ce siècle; la force et la fougue +créatrice lui sont propres; à travers les emphases et les affectations, +elles percent; ce Lyly lui-même, si tourmenté, qui semble écrire exprès +en dépit du bon sens, est parfois un vrai poëte, un _chanteur_, un homme +capable de ravissements, un voisin de Spencer et de Shakspeare, un de +ces songeurs éveillés qui voient intérieurement «des fées dansantes, la +joue empourprée des déesses, et ces forêts enivrées, amoureuses, qui +ferment leurs sentiers pour retenir dans leurs buissons les pas légers +des jeunes filles[283].» Que le lecteur m'aide et s'aide; je ne suis pas +capable autrement de lui faire entendre ce que les hommes de ce temps-là +ont eu le bonheur de sentir. + +[Footnote 280: Discours du speaker au roi Charles II à sa restauration. +Comparer aux discours de M. de Fontanes sous l'Empire. Dans les deux +cas, c'est un âge littéraire qui finit.--Lisez comme spécimen le +discours prononcé devant l'Université d'Oxford. _Athenæ oxonienses_, I, +193.] + +[Footnote 281: Son second ouvrage, _Euphues and his England_, parut l'an +suivant, 1581.] + +[Footnote 282: Voir les jeunes gens dans Shakspeare, surtout Mercutio.] + +[Footnote 283: _The Maid's metamorphosis_. + + Adorned with the presence of my love, + The woods, I fear, such secret power shall prove, + As they'll shut up each path, hide every way, + Because thy still would have her go astray.] + + +V + +Surabondance et dérèglement, ce sont là les deux traits de cet esprit et +de cette littérature, traits communs à toutes les littératures de la +Renaissance, mais plus marqués ici qu'ailleurs, parce que la race qui +est germanique n'est pas contenue comme les races latines par le goût +des formes harmonieuses et préfère la forte impression à la belle +expression. Il faut choisir dans cette foule de poëtes; en voici un, +l'un des premiers, qui montrera par ses écrits comme par sa vie les +grandeurs et les folies des moeurs régnantes et du goût public; sir +Philip Sidney, neveu du comte de Leicester, un grand seigneur et un +homme d'action, accompli en tout genre de culture, qui, après une +éducation approfondie d'humaniste, a voyagé en France, en Allemagne et +en Italie, a lu Aristote et Platon, étudié à Venise l'astronomie et la +géométrie, médité les tragédies grecques, les sonnets italiens, les +pastorales de Montemayor, les poëmes de Ronsard, s'intéressant aux +sciences, entretenant un commerce de lettres avec le docte Hubert +Languet; avec cela, homme du monde, favori d'Élisabeth, ayant fait jouer +en son honneur une pastorale flatteuse et comique, véritable «joyau de +la cour,» arbitre, comme d'Urfé, de la haute galanterie et du beau +langage; par-dessus tout chevaleresque de coeur et de conduite, ayant +voulu courir avec Drake les aventures maritimes, et, pour tout combler, +destiné à mourir jeune et en héros. Il était général de la cavalerie et +avait sauvé l'armée anglaise à Gravelines; peu de temps après, blessé +mortellement et mourant de soif, comme il se faisait apporter de l'eau, +il vit à côté de lui un soldat encore plus blessé qui regardait cette +eau avec angoisse: «Donnez-la à cet homme, dit-il, il en a plus besoin +que moi.» Joignez à cela la véhémence et l'impétuosité du moyen âge, une +main prête à l'action et posée incessamment sur la garde de l'épée ou du +poignard. «Monsieur Molineux, écrivait-il au secrétaire de son père, si +j'apprends jamais que vous ayez lu une de mes lettres sans mon +consentement ou sans l'ordre de mon père, je vous planterai ma dague +dans le corps, et comptez-y, car je parle sérieusement.» C'est le même +homme qui déclarait aux adversaires de son oncle qu'ils «mentaient par +la gorge,» et, pour soutenir son dire, leur assignait un rendez-vous à +trois mois en n'importe quel endroit de l'Europe. L'énergie sauvage de +l'âge précédent subsiste intacte, et c'est pour cela que la poésie +trouve dans ces âmes vierges une prise si forte; les moissons humaines +ne sont jamais si belles que lorsque la culture ouvre un sol neuf. +Passionné de plus, mélancolique et solitaire, il est tourné +naturellement vers la rêverie noble et ardente, et il est si bien poëte +qu'il l'est en dehors de ses vers. + + +VI + +Raconterai-je son époque pastorale, l'_Arcadie_? Ce n'est qu'un +délassement, une sorte de roman poétique écrit à la campagne pour +l'amusement de sa soeur, oeuvre de mode, et qui, comme chez nous le +_Cyrus_ et la _Clélie_, n'est point un monument, mais un document. Ces +sortes de livres ne montrent que les dehors, l'élégance et la politesse +courante, le jargon du beau monde, bref, ce qu'il faut dire devant les +dames; et néanmoins on y voit la pente de l'esprit public: dans la +_Clélie_, le développement oratoire, l'analyse fine et suivie, la +conversation abondante de gens tranquillement assis sur de beaux +fauteuils; dans l'_Arcadie_, l'imagination tourmentée, les sentiments +excessifs, le pêle-mêle d'événements qui conviennent à des hommes à +peine sortis de la vie demi-barbare. En effet, à Londres, on se tire +encore des coups de pistolet dans les rues, et sous Henri VIII, sous son +fils et sous ses filles, des reines, un protecteur, les premiers des +nobles s'agenouilleront sous la hache du bourreau. La vie armée et +périlleuse a résisté longtemps en Europe à l'établissement de la vie +pacifique et tranquille, et il a fallu transformer la société et le sol +pour changer les hommes d'épée en bourgeois; ce sont les grandes routes +de Louis XIV et son administration réglée, comme plus tard les chemins +de fer et les sergents de ville qui nous ont ôté les habitudes de +l'action violente et le goût des aventures dangereuses. Comptez +qu'encore à ce moment les têtes sont remplies d'images tragiques. +L'_Arcadie_ de Sidney en renferme assez pour défrayer six poëmes +épiques. «C'était un jeu, dit Sidney, je déchargeais mon cerveau de +jeune homme.» Dans les vingt-cinq premières pages, vous trouvez un +naufrage, une histoire de pirates, un prince à demi noyé recueilli par +les bergers, un voyage en Arcadie, des déguisements, la retraite d'un +roi qui s'est confiné dans une solitude avec sa femme et ses enfants, la +délivrance d'un jeune seigneur prisonnier, une guerre contre les Ilotes, +une paix conclue, et bien d'autres choses. Continuez, et vous verrez des +princesses enfermées par une méchante fée qui les fouette et les menace +de mort si elles refusent d'épouser son fils, une belle reine condamnée +à périr par le feu si des chevaliers qu'on désigne ne viennent pas la +délivrer, un prince perfide torturé en punition de ses méfaits, puis +jeté du haut d'une pyramide, des combats, des surprises, des +enlèvements, des voyages, bref, tout l'attirail des romans les plus +romanesques. Voilà pour le sérieux; l'agréable est pareil; la fantaisie +règne partout. La pastorale invraisemblable sert d'intermède, comme dans +Shakspeare ou dans Lope, à la tragédie invraisemblable. Incessamment +vous voyez danser des bergers; ils sont fort courtois, bons poëtes et +métaphysiciens subtils. Plusieurs sont des princes déguisés qui font la +cour à des princesses. Ils chantent infiniment et forment des danses +allégoriques; deux troupes s'avancent, les serviteurs de la Raison et +les serviteurs de la Passion; on décrit tout au long leurs chapeaux, +leurs rubans et leurs tuniques. Ils se querellent en vers, et leurs +répliques pressées, renvoyées coup sur coup, alambiquées, font un +tournoi d'esprit. Qui se soucie du naturel et du possible en ce siècle? +Il y a des fêtes pareilles pour les _entrées_ d'Élisabeth, et vous +n'avez qu'à regarder les estampes des Sadler, de Martin de Vos et de +Goltzius pour y trouver ce mélange de beautés sensibles et d'énigmes +philosophiques. La comtesse de Pembroke et ses dames sont charmées +d'imaginer cette profusion de costumes et de vers, cet opéra sous les +arbres; on a des yeux au seizième siècle, des sens qui cherchent leur +contentement dans la poésie, le même contentement que dans les +mascarades et dans la peinture. En ce moment l'homme n'est pas encore +une pure raison; la vérité abstraite ne lui suffit pas; de riches +étoffes tortillées et ployées, le soleil qui les lustre, une prairie +pleine de marguerites blanches, des dames en robe de brocart, les bras +nus, une couronne sur la tête, des concerts d'instruments derrière le +feuillage, voilà ce que le lecteur veut qu'on lui présente; il ne +s'inquiète pas des contrastes, et trouve volontiers un salon au milieu +des champs. + +Qu'y vont-ils dire? C'est ici qu'éclate dans toute sa folie l'espèce +d'exaltation nerveuse qui est propre à l'esprit du temps; l'amour monte +au trente-sixième ciel; Musidorus est frère de notre Céladon; Paméla est +proche parente des plus sévères héroïnes de notre _Astrée_; toutes les +exagérations espagnoles foisonnent, et aussi toutes les faussetés +espagnoles. Car dans ces oeuvres de mode et de cour, le sentiment +primitif ne garde jamais sa sincérité; l'esprit, le besoin de plaire, le +désir de faire effet, de mieux parler que les autres, l'altèrent, le +travaillent, entassent les embellissements, les raffinements, en sorte +qu'il ne reste rien qu'un galimatias. Musidorus a voulu prendre un +baiser à Paméla. Elle le repousse. Il serait mort sur la place; mais, +par bonheur, il se souvient que sa maîtresse lui a ordonné de +s'éloigner, et trouve encore des forces pour accomplir son commandement. +Il se plaint aux arbres, il pleure en vers; vous trouverez des dialogues +où l'écho, répétant le dernier mot, fait la réponse, des duos rimés, des +stances équilibrées, où l'on expose minutieusement la théorie de +l'amour, bref tous les morceaux de bravoure de la poésie ornementale. +S'ils envoient une lettre à leur maîtresse, ils parlent à la lettre, ils +disent à l'encre de pleurer hardiment. «Pendant qu'elle te regardera, ta +noirceur deviendra lumière; pendant qu'elle te lira, tes cris +deviendront une musique[284].» Deux jeunes princesses se couchent. +«Elles appauvrirent leurs habits pour enrichir leur lit qui, cette nuit, +eût bien pu mépriser l'autel de Vénus, et là, se caressant l'une l'autre +avec des embrassements tendres quoique chastes, avec des baisers doux +quoique froids, elles auraient pu faire croire que l'Amour était venu se +jouer sans dards auprès d'elles, ou que, fatigué de ses propres feux, il +voulait se rafraîchir entre leurs lèvres embaumées[285].» Songez, pour +excuser ces sottises, qu'il y en a d'égales dans Shakspeare. Tâchez +plutôt de les comprendre, de les imaginer à leur place, avec leur +entourage, telles qu'elles sont, c'est-à-dire comme les excès de la +singularité et de la verve inventive. Ils ont beau gâter à plaisir +leurs plus belles idées; sous le fard perce la fraîcheur native[286]. +Dès le second ouvrage de Sidney, la _Défense de la poésie_, on voit +paraître la véritable imagination, l'accent sincère et sérieux, le style +grandiose, impérieux, toute la passion et l'élévation qu'il porte dans +son coeur et qu'il mettra dans ses vers. C'est un méditatif, un +platonicien[287], qui s'est pénétré des doctrines antiques, qui prend +les choses de haut, qui met l'excellence de la poésie non dans +l'agrément, l'imitation ou la rime, mais dans cette conception créatrice +et supérieure par laquelle l'artiste refait la nature et l'embellit. En +même temps c'est un homme ardent, confiant dans la noblesse de ses +aspirations et dans la largeur de ses idées, qui rabat les criailleries +du puritanisme bourgeois, étroit, vulgaire, et s'épanche avec l'ironie +hautaine, avec la fière liberté d'un poëte et d'un grand seigneur. + +[Footnote 284: Therefore, mourne boldly, my inke. For, while she looks +upon you, your blackness will shine; cry out boldly my lamentations; for +while she reads you, your cries will be musicke. + + (Éd. in-fol. 1605, p. 118.)] + +[Footnote 285: They impoverished their clothes to enrich their bed, +which might well for that night scorn the shrine of Venus, and there +cherishing one another with deare though chaste embracements, with sweet +though cold kisses, it might seem that Love was come to play him there +without darts, or that, weary of his own fires, he was there to refresh +himself between their sweet-breathing lippes..... Some horses lay dead +under their dead masters, whom unknightly wounds had unjustly punished +for a faithfull duty. Some lay upon their lords by like accidents, and +in death had the honour to be borne by them, whom in life they had +borne.] + +[Footnote 286: In the time that the morning did strew roses and violets +in the heavenly floore against the coming of the sun, the nightingales +(striving one with the other which could in most dainty varietie recount +their wronge-caused sorrow) made them put off their sleep.] + +[Footnote 287: Page 494.] + +À ses yeux, s'il y a quelque art ou quelque science capable d'augmenter +et de cultiver la générosité de l'homme, c'est la poésie. Tour à tour il +fait comparaître devant elle le philosophe et l'historien, avec leurs +prétentions qu'il raille et foule[288]. Il combat pour elle comme un +chevalier pour sa dame, et voyez de quel style héroïque et magnifique. +Il raconte qu'en écoutant la vieille ballade de Percy et Douglas, son +coeur s'est troublé comme au son d'une trompette. «Si dans ce mauvais +accoutrement, souillée de la poussière et des toiles d'araignées d'un +âge grossier, elle nous remue de la sorte, que ne ferait-elle pas +revêtue de la magnifique éloquence de Pindare[289]?» Le philosophe +rebute, le poëte attire: «Chez lui vous voyagez comme dans un beau +vignoble; dès l'entrée, il vous donne une grappe de raisins, en telle +sorte que, rempli de ce goût, vous souhaitez continuer votre +route[290].» Quel genre peut vous déplaire dans la poésie? Est-ce la +pastorale, si aisée et si riante? «Est-ce l'ïambe amer, mais salutaire, +qui frotte au vif les plaies de l'âme, et par ses cris hardis et +perçants contre le vice, fait de la honte la trompette de +l'infamie[291]?» À la fin il rassemble ses raisons, et l'accent vibrant +et martial de sa période poétique est comme une fanfare de victoire. +«Puisque, dit-il, les excellences de la poésie peuvent être si justement +et si aisément établies; puisque les basses et rampantes objections +peuvent être si vite écrasées; puisqu'elle n'est pas un art de mensonge, +mais de vraie doctrine; puisqu'au lieu d'efféminer, elle aiguillonne le +courage; puisqu'au lieu d'abuser l'esprit de l'homme, elle fortifie +l'esprit de l'homme, plantons des lauriers pour enguirlander la tête des +poëtes, plutôt que de permettre à l'impure haleine de ces diffamateurs +de souffler sur les claires fontaines de la poésie[292].» Par cette +véhémence et ce sérieux, vous pouvez imaginer d'avance quels sont ses +vers. + +[Footnote 288: I dare undertake _Orlando Furioso_ or honest king +_Arthur_ will never displease a soldier. But the quidditie of _Ens_ and +_prima materia_ will hardly agree with a corcelet. + +Voyez p. 497, la personnification très-railleuse et très-spirituelle de +l'Histoire et de la Philosophie. Il y a là un vrai talent.] + +[Footnote 289: I never heard the old song of Percy and Douglas, that I +found not my heart moved more than with a trumpet. And yet it is sung +but by some blind crowder, with no rougher voice than rude style; which +being so evil apparelled in the dust and cobweb of that uncivil age, +what would it work, trimmed in the gorgeous eloquence of Pindar?] + +[Footnote 290: Nay, he doth as if your journey should lie through a +faire vineyard, at the very first give you a cluster of grapes, that, +full of that taste, you may long to pass further. He beginneth not with +obscure definitions which must blurre the margent with interpretations, +and load the memory with doutfullness; but he cometh to you with words +set in delightfull proportions, either accompanied with or prepared for +the well-enchaunting skill of musick, and, forsooth he cometh unto you +with a tale, which holdth the children from play and old men from the +chimney-corner.] + +[Footnote 291: Is it the bitter, but wholesome Iambic, who rubbes the +galled mind, in making shame the trumpet of villany, with bold and open +crying out against naughtiness?] + +[Footnote 292: So that since the excellency of poetry may be so easely +and so justly confirmed, and the low-creeping objections so soon trodden +down, it not being an arte of lies, but of true doctrine; not of +effeminateness, but of notable stirring of courage; not of abusing man's +witt, but of strengthening man's witt; not banished, but honoured by +Plato; let us rather plant more laurels for to ingarland the poets' +heads, than suffer the ill favoured breath of such wrong speakers once +to blow up on the cleare streams of poesie. + +Voyez encore çà et là des vers qui éclatent comme ceux-ci: + + Or Pindare's apes, flamet they in phrases fine, + Enam'ling with pied flowers their thoughts of gold.] + + +VII + +Bien des fois, après avoir lu des poëtes de cet âge, je suis resté +penché sur les estampes contemporaines, me disant que l'homme, esprit et +corps, n'était pas alors celui que nous voyons aujourd'hui. Nous aussi, +nous avons des passions, mais nous ne sommes plus assez forts pour les +porter. Elles nous détraquent; nous ne sommes plus poëtes impunément. +Alfred de Musset, Henri Heine, Edgard Poe, Burns, Byron, Shelley, +Cowper, combien en citerai-je? Le dégoût, l'abrutissement et la maladie, +l'impuissance, la folie et le suicide, au mieux l'excitation permanente +ou la déclamation fébrile, ce sont là aujourd'hui les issues ordinaires +du tempérament poétique. Les fougues de la cervelle rongent les +entrailles, dessèchent le sang, attaquent la moelle, secouent l'homme +comme un orage, et la charpente humaine telle que la civilisation nous +l'a faite n'est plus assez solide pour y résister longtemps. Ceux-ci +plus rudement élevés, plus habitués aux intempéries, plus endurcis par +les exercices du corps, plus roidis contre le danger, durent et vivent; +y a-t-il un homme aujourd'hui qui pourrait supporter la tempête de +passions et de visions qui a traversé Shakspeare, et finir comme lui en +bourgeois sensé et renté dans son petit pays? Les muscles étaient plus +fermes, la défaillance moins prompte. La fureur d'attention concentrée, +les demi-hallucinations, l'angoisse et le halètement de la poitrine, le +frémissement des membres qui se tendent involontairement et aveuglément +vers l'action, tous les élans douloureux qui accompagnent les grands +désirs les épuisaient moins; c'est pourquoi ils avaient longtemps de +grands désirs et osaient davantage. D'Aubigné, blessé de plusieurs coups +d'épée, croyant mourir, se fit attacher sur son cheval afin de revoir +encore une fois sa maîtresse, fit ainsi plusieurs lieues, perdant son +sang, et arriva évanoui. Voilà les sentiments que nous devinons encore +aujourd'hui dans leurs peintures, dans ce regard droit qui s'enfonce +comme une épée, dans cette force de l'échine qui se plie ou va se +tordre, dans la sensualité, l'énergie, l'enthousiasme qui transpire à +travers leurs gestes et leurs regards. Voilà le sentiment que nous +découvrons encore aujourd'hui dans leurs poésies, chez Greene, Lodge, +Jonson, Spenser, Shakspeare, chez Sidney comme chez tous les autres. On +oublie bien vite les fautes de goût qui l'accompagnent, les +affectations, le jargon bizarre. Est-il vraiment si bizarre? Supposez un +homme qui, les yeux fermés, voit distinctement le visage adoré de sa +maîtresse, qui l'a présent tout le jour, qui se trouble et tressaille en +imaginant tour à tour son front, ses yeux, ses lèvres, qui ne peut pas +et ne veut pas se détacher de sa vision, qui chaque jour s'enfonce +davantage dans cette contemplation véhémente, qui à chaque instant est +brisé par des anxiétés mortelles ou jeté hors de lui par des +ravissements de bonheur; il perdra la notion exacte des choses. Une idée +fixe devient une idée fausse. À force de regarder un objet sous toutes +ses faces, de le retourner, d'y pénétrer, on le déforme. Quand on ne +peut penser à un objet sans éblouissement et sans larmes, on l'agrandit +et on lui suppose une nature qu'il n'a pas. Dès lors les comparaisons +étranges, les idées alambiquées, les images excessives deviennent +naturelles. Si loin qu'il aille, quelque objet qu'il touche, il ne voit +partout dans l'univers que le nom et les traits de Stella. Toutes ses +idées le ramènent à elle. Il est tiré éternellement et invinciblement +par la même pensée, et les comparaisons qui semblent lointaines ne font +qu'exprimer la présence incessante et la puissance souveraine de l'image +dont il est obsédé. Stella est malade; il semble à Sidney[293] «que la +joie hôte de ses yeux pleure en elle.» Ce mot est absurde pour nous. +L'est-il pour Sidney qui, pendant des heures entières, s'est appesanti +sur l'expression de ces yeux, qui a fini par voir en eux toutes les +beautés du ciel et de la terre, qui, auprès d'eux, trouve toute lumière +terne et tout bonheur fade? Comptez que dans toute passion extrême les +lois ordinaires sont renversées, que notre logique française n'en est +point juge, qu'on y rencontre des affectations, des enfances, des jeux +d'esprit, des crudités, des folies, et que les violents états de la +machine nerveuse sont comme un pays inconnu et extraordinaire ou le bon +sens et le bon langage ne pourront jamais pénétrer. Au retour du +printemps, quand Mai étale sur les champs sa robe bigarrée de fleurs +nouvelles, Astrophel et Stella vont s'asseoir sous l'ombre d'un bois +écarté, dans l'air chaud, plein de bruissements d'oiseaux et +d'émanations suaves. Le ciel sourit, le vent vient baiser les feuilles +qui tremblent, les arbres penchés entrelacent leurs rameaux gonflés de +séve, la terre amoureuse aspire avidement l'eau qui frissonne[294]. À +genoux, le coeur palpitant, oppressé, il lui semble que sa maîtresse se +transfigure; «sa jeune âme s'envole vers Stella, son nid bien-aimé;» +Stella, «souveraine de sa peine et de sa joie;» Stella, «sur qui le ciel +de l'amour a versé toute sa lumière;» Stella, «dont la parole bouleverse +les sens;» Stella, «dont le chant donne au coeur la vision des +anges[295].» Ces cris d'adoration font comme un hymne. Chaque jour il +écrit les pensées d'amour qui l'agitent, et dans ce long journal +continué pendant cent pages, on sent le souffle embrasé croître à chaque +instant. Un sourire de sa maîtresse, une boucle que le vent soulève, un +geste, sont des événements. Il la peint dans toutes les attitudes; il ne +peut se rassasier de la voir. Il parle aux oiseaux, aux plantes, aux +vents, à toute la nature. Il apporte le monde entier aux pieds de +Stella. À l'idée d'un baiser, il défaille. «Mon coeur bondissant montera +à mes lèvres pour avoir son contentement, pour baiser ces roses +parfumées par le miel de la volupté, ces lèvres qui entr'ouvrent leurs +rubis pour découvrir des perles[296].» Il y a des magnificences +orientales dans l'éblouissant sonnet où il demande pourquoi les joues +de Stella sont pâlies: «Où sont allées les roses qui ravissaient nos +yeux?--Où sont ces joues vermeilles, où la vertu rougissante +s'empourprait de la livrée royale de la pudeur?--Qui a volé à mes cieux +du matin leur vêtement d'écarlate?»--«Sa vie se fond à force de +penser[297].» Épuisé par l'extase, il s'arrête. Puis «comme le satyre +qui, lorsque Prométhée apporta le feu sur la terre, vint, tout charmé, +baiser la flamme, et s'enfuit avec des cris insensés, parmi les bois et +les campagnes, sans pouvoir apaiser l'âpre morsure du divin +élément[298],» il va de pensées en pensées, cherchant un soulagement à +sa plaie. Enfin le calme est revenu, et pendant cette éclaircie +l'esprit agile et brillant joue comme une flamme voltigeante à la +surface du profond foyer qui couve. Oserai-je traduire ces songes +d'amoureux et de peintre, ces charmantes imaginations païennes et +chevaleresques où Pétrarque et Platon semblent avoir laissé leur +souvenir? Pourrai-je les traduire? Sortez un instant de notre langue +raisonnable, et sentez la grâce et le badinage sous l'apparente +affectation[299]: + + Beaux yeux, douces lèvres, cher coeur, ai-je pu, + Fou que je suis, espérer jouir de vous par l'aide de l'Amour, + Puisqu'il trouve lui-même en vos beautés + Sa grande force, ses jeux choisis, sa retraite tranquille? + + Car, s'il voit quelqu'un qui ose le contredire, + Il regarde avec ces yeux. Ah! tout d'un coup + Chaque âme dépose ses armes au pied de l'Amour, + Heureuse s'il lui permet de mourir pour elle. + + Quand il veut jouer, il va sur ces lèvres, + Rougissant, honteux d'être amoureux d'elles; + Avec chaque lèvre il baise l'autre. + Mais quand il veut chercher une retraite paisible, + Loin de tout le monde, ce coeur est sa demeure, + Sachant bien que nul homme ne viendra l'y trouver. + +[Footnote 293: + + And Joy which is inseparate from those eyes, + Stella, now learnes (strange case) to weepe in thee. + (101e sonnet.)] + +[Footnote 294: + + In a grove most riche of shade, + Where birds wanton musike made, + May, then young, his pide weeds showing, + New perfumed with flowers fresh growing, + + Astrophel, with Stella sweet, + Did for mutual comfort meet, + Both within themselves oppressed, + But each in the other blessed. + + Their ears hungry of each word + Which the dere tongue would afford, + But their tongues restrained from walking + Till their harts had ended talking. + + But when their tongues could not speake, + Love itself did silence breake, + Love did set his lips asunder, + Thus to spake in love and wonder.... + (8e chanson.) + + This small wind which so sweet is, + See how it the leaves doth kisse, + Each tree in his best attyring, + Sense of love to love inspiring.] + +[Footnote 295: + + Stella, soveraigne of my joy.... + Stella, starre, of heavenly fier, + Stella, loadstar of desier, + Stella, in whose shining eyes, + Are the light of Cupids skies.... + Stella, whose voice when it speakes + Senses all asunder breakes, + Stella whose voice when it singeth, + Angels to acquaintance bringeth.... + (8e chanson.) + + And my young soul flutters to thee his nest. + (108e sonnet.)] + +[Footnote 296: + + Think of that most gratefull time, + When my leaping heart will clime + In my lips to have his biding, + There those roses for to kisse + Which do breath a sugred blisse, + Opening rubies, pearles deviding. + (10e chanson.) + + O joy, too high for my low style to show: + O blisse fit for a nobler state than me: + Envy, put out their eyes, least thou do see + What oceans of delight in me do flow. + My friend, who oft saw through all maskes my woe, + Come, come, and let me pour myself on thee; + Gone is the winter of my misery, + My spring appeares, O see what here doth grow. + For Stella hath in words where faith doth shine + Of her high heart given me the monarchie. + I, I, o I may say, that she is mine.] + +[Footnote 297: + + Where be those Roses gone, which sweetned so our eyes? + Where those red cheeks, which oft with faire encrease did frame + The height of honor in the kingly badge of shame? + Who hath the crimson weeds stolne from my morning skies? + (102e sonnet.) + + My life melts with too much thinking. + (10e chanson.)] + +[Footnote 298: + + Prometheus when first from heaven hye + He brought downe fire, ere then on earth not seene, + Fond of delight, a satyre standing by + Gave it a kisse, as it like sweete hat beene. + Feeling forthwith the other burning power, + Wood with the smart, with shouts and shrieking shrill, + He sought ease in river, field, and bower, + But for the time, his grief went with him still.] + +[Footnote 299: + + Faire eyes, sweete lips, deare heart, that foolish I + Could hope by Cupids helpe on you to pray; + Since to himself he doth your gifts apply, + As his main force, choice sport, and easefull stray. + + For when he will see who dare him gainsay, + Then with those eyes he lookes; by and by + Each soule doth at Loves feet his weapon lay, + Glad if for her he give them leave to die. + + When he will play, then in her lips he is, + Where blushing red, that Love selfe them doth love, + With either lip he doth the other kisse. + + But when he will for quiet sake remove + From all the world, her heart is then his rome, + Where well he knowes, no man to him can come. + (3e sonnet.)] + +Tout est pris ici, le coeur et les sens. S'il trouve les yeux de Stella +plus beaux que toute chose au monde, il trouve «son âme plus belle +encore que son corps.» Il est platonicien, lorsqu'il raconté que la +vertu, voulant se faire aimer des hommes, a pris la forme de Stella pour +enchanter leurs yeux, «et leur faire découvrir ce ciel que le sens +intérieur révèle aux âmes héroïques.» On reconnaît en lui la soumission +entière du coeur, l'amour tourné en religion, la passion parfaite qui ne +souhaite que de croître, et qui, semblable à la piété des mystiques, se +trouve toujours trop petite quand elle se compare à l'objet aimé. «Ma +jeunesse se consume; mon savoir ne met au jour que des futilités. Mon +esprit s'emploie à défendre une passion qui, pour récompense, le +persécute de folles peines. Je vois que ma course m'entraîne à ma perte; +je le vois, et pourtant mon plus grand chagrin est de ne point perdre +davantage pour l'amour de Stella[300].» À la fin, comme Socrate dans le +_Banquet_, il tourne les yeux vers la Beauté immortelle[301], clarté +céleste «qui perce les nuages et tout à la fois brille et nous donne la +vue.» «Oh! attaches-y tes yeux. Que cette lumière soit ton guide dans +cette course éphémère qui mène de la naissance à la mort[302].» L'amour +divin continue l'amour terrestre; il y était renfermé, il s'en dégage. À +cette noblesse, à ces hautes aspirations, reconnaissez une de ces âmes +sérieuses comme il y en a tant sous ce climat et dans cette race. À +travers le paganisme régnant, les instincts spiritualistes percent, et +font des platoniciens, en attendant qu'ils fassent des chrétiens. + +[Footnote 300: + + My youth doth waste, my knowledge brings forth toys, + My witt doth strive those passions to defend, + Which for reward spoile it with vaine annoies; + I see my course to lose myself doth bend: + I see and yet no greater sorrow take, + Than that I lose no more for Stella's sake.] + +[Footnote 301: Dernier sonnet, page 490.] + +[Footnote 302: + + Leave me, o Love, which reachest but to dust, + And thou, my mind, aspire to higher things. + Grow rich in that which never taketh rust; + Whatever fades, but fading pleasure brings.... + O take fast hold, let that light be thy guide, + In this small course which birth draws out to death.] + + +VIII + +Sidney n'est qu'un soldat dans une armée; il y a toute une multitude +autour de lui, une multitude de poëtes. En cinquante-deux ans on en a +compté, en dehors du drame, deux cent trente-trois[303], dont quarante +ont du génie ou du talent, Breton, Donne, Drayton, Lodge, Greene, les +deux Flechter, Beaumont, Spenser, Shakspeare, Ben Jonson, Marlowe, +Wither, Warner, et d'autres encore, Davison, Carew, Suckling, Herrick; +on se lasserait de les énumérer. Il y en a une moisson, comme en ce +moment dans l'héroïque et catholique Espagne, et, comme en Espagne, +c'est là un signe du temps, la marque d'un besoin public, l'indice d'un +état d'esprit extraordinaire et passager. Quel est-il cet état d'esprit +qui de toutes parts provoque et fait goûter la poésie? Qu'est-ce qui +souffle la vie dans leurs oeuvres? D'où vient que chez les moindres, à +travers des pédanteries, des maladresses, parmi des chroniques rimées ou +des dictionnaires descriptifs, on rencontre des peintures éclatantes et +de vrais cris d'amour? D'où vient que, cette génération épuisée, la +vraie poésie a fini en Angleterre, comme la vraie peinture en Italie et +en Flandre? C'est qu'un moment de l'esprit a paru et disparu, celui de +la conception primesautière et créatrice. Ces hommes ont les sens neufs +et n'ont point de théories dans la tête. Aussi quand ils se promènent, +ils ont d'autres émotions que nous. Qu'est-ce qu'un lever de soleil pour +un homme ordinaire? Une tache blanche au bout du ciel entre des +bosselures, parmi des morceaux de terre et des bouts de routes qu'il ne +voit plus, parce qu'il les a vus cent fois. Pour eux, toutes ces choses +ont une âme; je veux dire par là qu'ils sentent en eux-mêmes, par +contre-coup, l'élan et les brisures des lignes, la force et les +contrastes des teintes, et le sentiment douloureux ou délicieux qui +s'exhale de ce pêle-mêle et de cet ensemble comme une harmonie ou comme +un cri. Que ce soleil est triste lorsqu'il se lève dans le brouillard +au-dessus «des sillons mornes!» quel air résigné dans ces vieux arbres, +ruisselants sous la pluie nocturne! quel fiévreux tumulte dans le +troupeau des vagues, dont «les crinières désordonnées» se tordent +incessamment à la surface de l'abîme! Mais le grand flambeau du ciel, le +dieu lumineux, se dégage et rayonne. Les hautes herbes molles et +ployantes, les prairies toujours vertes, les dômes épanouis des grands +chênes, tout le paysage anglais incessamment renouvelé et lustré par +l'eau surabondante étale son inépuisable fraîcheur. Ces prairies, rouges +et blanches de fleurs toujours humectées et toujours jeunes, laissent +s'envoler leur voile de brume dorée et apparaissent tout d'un coup +timidement, comme de belles vierges. Là est la «fleur du coucou, qui +pousse avant la venue de l'hirondelle, la jacinthe des prés azurée comme +des veines de femmes, la fleur du souci qui se couche avec le soleil et +se lève avec lui, pleurante[304].» «De loin, sur sa porte qui luit, la +charmante aube dore toutes les cimes où la nuit vient d'attacher ses +perles, et les troupes d'oiseaux, dans la joie du matin, font si bien +vibrer leurs voix gazouillantes, que les collines et les vallées +répondent et que l'air qui bruit et résonne ne semble plus composé que +de sons. Cependant le soleil monte, perce de sa tête d'or l'épais +brouillard qui s'évapore, et vient à travers les cimes entrelacées +baiser l'ombre endormie[305].» Encore un pas, et vous verrez reparaître +les dieux antiques. Ils reparaissent, ces dieux vivants, ces dieux mêlés +aux choses, qu'on ne peut s'empêcher de retrouver dès qu'on retrouve la +nature: «Cérès, la libérale reine, parmi ses riches cultures, blés, +seigles, avoines, orges, vesces, pois en fleur, parmi ses montagnes +herbeuses où vivent les brebis broutantes, parmi ses ruisseaux et ses +rives, où regorgent les lis et les pivoines qu'Avril, l'humide Avril, +pare pour en faire des couronnes aux chastes nymphes[306]--Iris dont les +ailes de safran versent sur les fleurs des gouttes parfumées et des +ondées rafraîchissantes, Iris, la riche écharpe de la terre, qui de +chaque bout de son arc bleu couronne les champs boisés et les pentes +dégarnies.--Flore, brillante et parée, assise superbement au milieu de +la pompe de toutes ses fleurs, et qui déploie le vert éblouissant de son +manteau de fête[307].» Toutes les splendeurs et les douceurs du pays +moite et mouillé, toutes les particularités, toute l'opulence de ses +teintes fondues, de son ciel changeant, de sa végétation luxuriante, +viennent ainsi se rassembler autour des dieux qui leur donnent un corps, +et un beau corps. + +[Footnote 303: Nathan Drake, 310 _Shakspeare and his Times_. On ne +compte pas, dans ces deux cent trente-trois poëtes, les auteurs de +pièces isolées, mais ceux qui ont publié et recueilli leurs oeuvres.] + +[Footnote 304: Tous ces mots sont pris dans Jonson, Spenser, Drayton, +Shakspeare et Greene.] + +[Footnote 305: + + When Phoebus lifts his head out of the winter's wave, + No sooner doth the earth her flowery bosom brave, + At such time as the year brings on the pleasant spring, + But hunts-up to the morn the feath'red sylvans sing: + And in the lower grove, as on the rising knole, + Upon the highest spray of every mounting pole, + Those quiristers are perch't, with many a speckled breast; + Then from her burnisht gate the goodly glitt'ring east + Gilds every lofty top, which late the homorous night + Bespangled had with pearl, to please the morning's sight; + On which the mirthful quires, with their clear open throats, + Unto the joyful morn so strain their warbling notes, + That hills and vallies ring, and even the echoing air + Seems all composed of sounds, about them everywhere.... + They sing away the morn, until the mounting sun, + Through thick exhaled fogs his golden head hath run, + And through the twisted tops of our close covert creeps + To kiss the gentle shade, this while that sweetly sleeps. + (Drayton, _Polyolbion_.)] + +[Footnote 306: + + Ceres, most bounteous lady, thy rich leas + Of wheat, rye, barley, vetches, oats and pease, + Thy turfy mountains, where live nibbling sheep, + And flat meads, thatch'd with stover them to keep, + Thy banks with peonied and lilied brims + Which spongy April at thy hest betrims + To make cold nymphs chaste crowns.... + Hail many-colour'd messenger, + Who with thy saffron wings upon my flowers + Diffuseth honey-drops, refreshing showers, + And with each end of thy blue bow, doth crown + My bosky acres and my unshrubbed down. + (Shakspeare, _Tempest_, IV, 1.) + + As Zephyrs blowing below the violet, + Not wagging his sweet head. + (Shakspeare, _Cymbeline_, IV, 2.)] + +Dans la vie de chaque homme il y a des moments où, en présence des +choses, il éprouve un choc. Cet amas d'idées, de souvenirs tronqués, +d'images ébauchées qui gisent obscurément dans tous les coins de son +esprit, s'ébranle, s'organise, et tout d'un coup se développe comme une +fleur. Il en est ravi, il ne peut s'empêcher de regarder et d'admirer la +charmante créature qui vient d'éclore; il veut la voir encore, en voir +de pareilles, et ne songe point à autre chose. Il y a des moments +pareils dans la vie des nations, et celui-ci en est un. Ils sont heureux +de contempler de belles choses et souhaitent seulement qu'elles soient +le plus belles possible. Ils ne sont point préoccupés, comme nous, de +théories; ils ne se travaillent point pour exprimer des idées +philosophiques ou morales. Ils veulent jouir par l'imagination, par les +yeux, comme ces nobles d'Italie qui en ce moment sont tellement épris +des belles couleurs et des belles formes, qu'ils couvrent de peintures +non-seulement leurs appartements et leurs églises, mais encore les +dessus de leurs coffres et les selles de leurs chevaux. La riche et +verte campagne au soleil, les jeunes femmes parées, florissantes de +santé et d'amour, les dieux et les déesses à demi nus, chefs-d'oeuvre et +modèles de la force et de la grâce, voilà les plus beaux objets que +l'homme puisse contempler, les plus capables de contenter ses sens et +son coeur, d'éveiller en lui le sourire et la joie, et voilà les objets +qui apparaissent chez tous les poëtes, dans la plus merveilleuse +abondance de chansons, de pastorales, de sonnets, de petites pièces +fugitives, si vivantes, si délicates, si aisément épanouies, que depuis +on n'a rien vu d'égal. Qu'importe que Vénus ou Cupidon aient perdu leurs +autels? Comme les peintres contemporains d'Italie, ils imaginent +volontiers un bel enfant nu, traîné sur un char d'or, au milieu de l'air +limpide, ou une femme éclatante de jeunesse debout sur les vagues qui +viennent baiser ses pieds de neige. Le rude Ben Jonson est ravi de ce +spectacle. Le bataillon discipliné de ses vers robustes se change en une +bande de petites strophes gracieuses qui courent aussi légèrement que +des enfants de Raphaël[308]. Il voit venir sa dame assise sur le char de +l'Amour que tirent des cygnes et des colombes. L'Amour conduit le char; +elle passe sereine et souriante, et tous les coeurs charmés de ses +divins regards ne souhaitent plus d'autre joie que de la voir et de la +servir toujours: + + Regardez seulement ses yeux; ils éclairent + Tout ce que comprend le monde de l'amour. + Regardez seulement ses cheveux; ils sont brillants + Comme l'étoile de l'amour quand elle se lève..... + Avez-vous vu un lis éclatant s'épanouir + Avant que des mains grossières l'aient touché? + Avez-vous regardé la chute de la neige + Avant que la fange l'ait souillée? + Avez-vous respiré les boutons sur l'églantier, + Ou le nard dans le feu? + Ô! aussi blanche, aussi délicate, aussi suave est ma dame[309]! + +[Footnote 307: + + When Flora proud in pomp of all her flovers + Sat bright and gay, + And gloried in the dew of Iris' showers, + And did display + Her mantle chequer'd all with gaudy green. + (Greene, _Never too late_.) + + How oft have I descending Titan seen + His burning locks couch in the sea-green lap + And beautous Thetys his red body wrap + In watery robes, as he her lord had been! + (_Id._) + + The joyous day gan early to appeare, + And fayre Aurora from the deawy bed + Of aged Tithone gan herself to reare + With rosy cheekes, for shame as blushing red; + Her golden looks, for hast, were loosely shed + About her eares, when Una her did marke + Clymbe to her charet, all with flowers spred, + From heaven high to chase the chearelesse darke; + With merry note her lowd salutes the mounting larke. + (Spenser, _Fairy Queen_, liv. I, ch. II, strop. 1.)] + +[Footnote 308: _Celebration of Charis_.] + +[Footnote 309: + + See the chariot at hand here of Love, + Wherein my lady rideth! + Each that draws is a swan or a dove, + And well the car Love guideth. + As she goes, all hearts do duty + Unto her beauty; + And enamour'd do wish, so they might + But enjoy such a sight, + That they still were to run by her side + Through swords, through seas, whither she would ride. + Do but look on her eyes, they do light + All that love's world compriseth! + Do but look on her, she is bright + As love's star when it riseth!.... + Have you seen but a bright lily grow, + Before rude hands have touch'd it? + Have you mark'd but the fall of the snow, + Before the soil hath smutch'd it? + Have you felt the wool of the beaver, + Or swan's down ever? + Or have smell'd of the bud o' the brier? + Or the nard in the fire? + Or have tasted the bag of the bee? + O so white! O so soft! O so sweet is she!] + +Quoi de plus vivant, de plus éloigné de la mythologie compassée et +artificielle? Comme Théocrite et Moschus, ils jouent avec leurs dieux +riants, et de leurs croyances se font une fête; un jour, au coin d'un +bois, Cupidon rencontre une nymphe endormie. «Ses cheveux d'or +couvraient son visage.--Ses bras nonchalants étaient jetés des deux +côtés.--Son carquois lui servait d'oreiller,--et son sein nu était +ouvert à tous les vents[310].» Il s'approche doucement, lui ôte ses +flèches, et met les siennes à la place. Elle, enfin, entend du bruit, +soulève sa tête penchée et voit un berger qui vient à elle. Elle fuit, +il la poursuit. Elle bande son arc et tire contre lui ses flèches. Il +n'en devient que plus ardent et va l'atteindre. Désespérée, elle prend +une flèche qu'elle enfonce dans son beau corps. La voilà changée, elle +s'arrête, elle sourit, elle aime, elle va au-devant de lui. «Les +montagnes ne peuvent point se rencontrer, mais les amants le +peuvent.--Ce que font les autres amants, ils le firent.--Le dieu d'amour +s'était posé sur un arbre,--et riait en voyant ce doux spectacle[311].» +Une goutte de malice est tombée dans ce mélange de naïveté et de grâce +voluptueuse; il en est ainsi dans Longus et dans tout ce bouquet +délicieux qu'on appelle l'Anthologie; ce n'est point le badinage sec de +Voltaire, des gens qui n'ont que de l'esprit, et qui n'ont vécu que dans +les salons; c'est celui des artistes, des amoureux qui ont le cerveau +plein de couleurs, de formes, qui, en disant une mièvrerie, imaginent un +col penché, des yeux baissés, et la rougeur qui monte à des joues +vermeilles[312]. Une de ces belles vient dire des vers en minaudant, et +comme on voit d'ici le pli boudeur de sa lèvre! «L'amour dans mon coeur +comme une abeille--fait son miel.--Tantôt il joue avec moi avec ses +ailes,--tantôt avec ses pieds.--Dans mes yeux il fait sa demeure;--son +lit est dans mon sein.--Mes baisers sont tous les jours son régal.--Et +pourtant il me vole mon repos.--Ah! le méchant qui me vole!» Ce qui +relève ces badinages, c'est la splendeur de l'imagination. Il y a des +éclats, des éclairs qu'on n'ose traduire, des éblouissements et des +folies, comme dans le Cantique des Cantiques. «Ses lèvres, dit Greene, +sont des roses toutes trempées dans la rosée,--ou pareilles à la pourpre +de la fleur du narcisse.--Ses yeux, ces beaux yeux, ressemblent aux +pures clartés--qui animent le soleil ou égayent le jour.--Ses joues sont +comme des lis épanouis plongés dans le vin,--ou comme des grains de +belles grenades trempés dans le lait,--ou comme des fils de neige dans +des réseaux de soie cramoisie,--ou comme des nuages splendides au +coucher du soleil.»--«Quel besoin de comparer là où la beauté surpasse +toute ressemblance?--Celui qui va prendre dans les choses inanimées ses +pensées d'amour--dépare leur pompe et leur plus grande gloire,--et ne +monte dans le ciel de l'amour qu'avec des ailes appesanties[313].» Je +veux bien croire qu'alors les choses n'étaient point plus belles +qu'aujourd'hui; mais je suis sûr que les hommes les trouvaient plus +belles. + +[Footnote 310: + + Her golden hair o'erspred her face, + Her careless armes abroad were cast, + Her quiver had her pillows place, + Her breast lay bare to every blast. + (_Cupid's Pastime_, auteur inconnu vers 1621.)] + +[Footnote 311: + + Though mountains meet not, lovers may. + What other lovers do, did they. + The God of Love sat on a tree, + And laught that pleasant sight to see. + (_Id._)] + +[Footnote 312: _Rosalind's madrigal_. + + Love in my bosom like a bee + Doth suck his sweet. + Now with his wings he plays with me + Now with his feet. + Within my eyes he makes his rest, + His bed amid my tender breast, + My kisses are his daily feast. + And yet he robs me of my rest. + Ah! wanton, will ye!] + +[Footnote 313: Greene (_From Menaphon_). + + Her eyes, fair eyes, like to the purest lights + That animate the sun or cheer the day, + In whom the shining sun-beams brightly play, + Whiles fancy doth on them divine delight. + + Her cheeks like ripen'd lilies steep'd in wine, + Or fair pomegranate kernels washed in milk, + Or snow-white threads in nets of crimson silk, + Or gorgeous clouds upon the sun's decline. + + Her lips are roses over-washed with dew, + Or like the purple of Narcissus' flower... + Her cristal chin like to the purest mould + Enchas'd with dainty daisies soft and white, + Where Fancy's fair pavilion once is pight, + Whereas embrac'd his beauties he doth hold. + + Her neck like to an ivory shining tower, + Where through with azure veins sweet nectar runs, + Or like the down of swans where Senesse woons, + Or like delight that doth itself devour. + + Her paps like fair apples in the prime, + As round as orient pearls, as soft as down. + They never vail their fair through winter's frown, + But from their sweets Love suck'd his summer time. + Greene (_Melicertus' eglogue_). + + What need compare when sweet exceed compare? + Who draws his thought of love from senseless things. + Their pomp and greatest glories doth impair, + And mount love's heaven with overladen wings.] + + +IX + +Quand la puissance d'embellir est si grande, il est naturel qu'on peigne +le sentiment qui réunit toutes les joies et où aboutissent tous les +rêves, l'amour idéal, surtout l'amour ingénu et heureux. De tous les +sentiments, il n'y en a pas pour qui nous ayons plus de sympathie. Il +est de tous le plus simple et le plus doux. Il est le premier mouvement +du coeur et la première parole de la nature. Il ne se compose que +d'innocence et d'abandon. Il est exempt de réflexions et d'efforts. Il +nous fait quitter nos passions compliquées, nos mépris, nos regrets, +nos haines, nos espérances violentes. Il pénètre en nous et nous le +respirons comme la fraîche haleine d'un vent matinal qui vient de passer +sur des champs en fleur. Ils le sentaient et s'en enchantaient, les +cavaliers de cette cour périlleuse, et se reposaient ainsi, par +contraste, de leurs actions et de leurs dangers. Les plus sévères et les +plus tragiques de leurs poëtes se sont détournés pour aller à sa +rencontre, Shakspeare parmi les chênes toujours verts de la forêt +d'Ardennes[314], Ben Jonson[315] dans les bois de Sherwood, parmi les +larges clairières coupées d'ombre, parmi les feuilles luisantes et les +fleurs humides qui frissonnent au bord des sources solitaires. Marlowe +lui-même, le terrible peintre de l'agonie d'Édouard II, l'emphatique et +puissant poëte qui composa _Faust_, _Tamerlan et le Juif de Malte_, +quitte ses drames sanglants, son grand vers tonnant, ses furieuses +images, et rien n'est plus musical et plus doux que ses chansons. Le +berger, pour gagner sa maîtresse, lui promet «un chapeau de fleurs, une +jupe toute brodée de feuilles de myrte, une ceinture tressée de paille +et de bourgeons de lierre, avec des boutons d'ambre et des fermoirs de +corail[316].» Ils iront ensemble dans les vallées, sur les pentes des +montagnes rocheuses. Les pâtres, chaque matin de mai, viendront danser +autour d'elle, et tous deux, assis sur une roche, contempleront de loin +les troupeaux qui broutent l'herbe, et «les rivières étroites» qui +tombent et bruissent parmi des chants d'oiseaux. Les rudes gentilshommes +du temps, en revenant de la chasse du faucon, s'étaient plus d'une fois +arrêtés devant ces tableaux rustiques; tels qu'ils étaient, c'est-à-dire +imaginatifs et peu citadins, ils avaient songé à y figurer pour leur +compte. Mais en les comprenant, ils les refaisaient; ils les refaisaient +dans leurs parcs préparés pour l'entrée de la reine, avec une profusion +de parures et d'inventions, sans s'inquiéter d'y copier exactement la +grossière nature. L'invraisemblance ne les choquait pas; ce n'étaient +pas des imitateurs minutieux, des observateurs de moeurs; ils créaient; +la campagne, pour eux, n'était qu'un cadre, et le tableau tout entier +était sorti de leurs rêves et de leur coeur. Qu'il soit romanesque, +impossible même, ce tableau n'en est que plus charmant. Y a-t-il un plus +grand charme que de laisser là ce monde réel qui nous entrave ou nous +opprime, de flotter vaguement et aisément dans l'azur et la lumière, au +plus haut du pays des fées et des nuages, d'arranger les choses au gré +du moment, de ne plus sentir les pesantes lois, les contours roides et +résistants de la vie, de tout orner et varier selon les caprices et les +délicatesses de la fantaisie? Voilà ce qui arrive dans ces petits +poëmes. Ordinairement les événements ne s'y passent nulle part; du moins +ils se passent dans le royaume où les rois se font bergers et volontiers +épousent des bergères. La belle Argentile[317] est retenue à la cour de +son oncle qui veut la priver de son royaume, et après deux ans lui +ordonne d'épouser Curan, un rustre de sa maison; elle s'enfuit, et +Curan, désespéré, s'en va vivre chez les pâtres. Il rencontre un jour +une belle paysanne et l'aime; peu à peu, en lui parlant, il se rappelle +Argentile et pleure; il décrit son doux visage, sa taille ployante, ses +fins poignets veinés d'azur, et tout d'un coup voit la paysanne qui +défaille. Elle se jette dans ses bras et lui dit: «Je suis Argentile.» +Or Curan était un fils de roi qui s'était déguisé ainsi pour l'amour +d'Argentile. Il reprend les armes, défait le méchant roi. Il n'y eut +point de plus fort chevalier que lui, et tous deux régnèrent longtemps +en Bernicie.--Entre cent contes pareils, vrais contes de printemps, que +le lecteur me permette d'en détacher encore un, riant et simple comme +une aube de mai[318]. La princesse, Dowsabell est descendue au matin +dans le jardin de son père; elle cueille des chèvrefeuilles, des +primevères, des violettes, des marguerites. En ce moment, derrière la +haie, elle entend un pâtre qui chante, qui chante si bien, que tout d'un +coup elle l'aime. Il lui promet fidélité et lui demande un baiser. Les +joues de la belle promeneuse devinrent vermeilles comme la rose. «Elle +plia son genou blanc comme la neige,--et tout à côté de lui +s'agenouilla,--puis elle le baisa doucement.--Le berger poussa un grand +cri de joie.--Oh! fit-il, il n'y eut jamais de pastoureau--qui fût si +content que moi[319]!» Rien de plus; n'est-ce pas assez? Il n'y a ici +que le rêve d'un moment, mais ils ont à chaque moment de semblables +rêves. Jugez quelle poésie en doit sortir, combien supérieure aux +choses, combien affranchie de l'imitation littérale, combien éprise de +la beauté idéale, combien capable de se bâtir un monde hors de notre +triste monde; en effet, entre tous ces poëmes, il y en a un +véritablement divin, si divin que les raisonneurs des âges suivants +l'ont trouvé ennuyeux, qu'aujourd'hui encore c'est à peine si +quelques-uns l'entendent, _la reine des fées_ de Spenser. + +[Footnote 314: _As you like it_.] + +[Footnote 315: _The Sad Shepherd_. Voyez aussi _Flechter and Beaumont_: +_the Faithful Shepherdess_.] + +[Footnote 316: + + Come, live with me, and be my love, + And we will all the pleasures prove + That vallies, groves, and hills and fields, + Woods or steepy mountains yields. + + And we will sit upon the rocks, + Seeing the shepherds feed their flocks, + By shallow rivers, to whose falls + Melodious birds sing madrigals. + + And I will make thee beds of roses, + And a thousand fragrant posies; + A cap of flowers and a kirtle, + Embroider'd all with leaves of myrtle: + + A gown made of the finest wool, + Which from our pretty lambs we pull; + Fair lined slippers for the cold, + With buckles of the purest gold: + + A belt of straw and ivy buds, + With coral clasps and amber studs; + And if these pleasures may thee move, + Come, live with me, and be my love. + + The shepherd swains shall dance and sing, + For thy delight, each May-morning: + If these delights thy mind may move + Then live with me, and be my love.] + +[Footnote 317: William Warner.] + +[Footnote 318: Michel Drayton.] + +[Footnote 319: + + With that she bent her snow-white knee, + Down by the shepherd kneel'd she, + And him she sweetly kist. + With that the shepherd whoop'd for joy; + Quoth he: "There's never shepherd boy + That ever was so blist." + (Michel Drayton.)] + + +X + +Un jour M. Jourdain, devenu mamamouchi et ayant appris l'orthographe, +manda chez lui les plus illustres écrivains du siècle. Il s'installa +dans un fauteuil, leur indiqua du doigt des pliants, et leur dit: + +«J'ai lu, Messieurs, vos petites drôleries. Elles m'ont réjoui; je veux +vous donner de l'ouvrage. J'en ai donné dernièrement au petit Lulli, +votre confrère. C'est par mon commandement qu'il a introduit dans les +concerts la trompette marine, instrument harmonieux dont personne ne +s'était encore avisé et qui est d'un si bel effet. J'entends que vous +suiviez mes idées comme il les a suivies, et je vous commande un poëme +en prose. Vous savez que tout ce qui n'est point prose est vers, et que +tout ce qui n'est point vers est prose. Quand je dis: «Nicolle, +apportez-moi mes pantoufles et me donnez mon bonnet de nuit,» je fais de +la prose. Prenez cette phrase pour modèle. Ce style est beaucoup plus +agréable que le jargon de lignes non finies que vous appelez des vers. +Quant au sujet, ce sera moi-même. Vous peindrez la robe de chambre à +ramages que je viens de mettre pour vous recevoir, et ce petit +déshabillé de velours vert que je porte dessous pour faire le matin mes +exercices. Vous noterez que l'indienne coûte un louis l'aune. Cette +description bien troussée vous fournira des dictons assez jolis, et +enseignera au public le prix des choses. Je veux aussi que vous parliez +de mes glaces, de mes tapis, de mes tentures. Mes fournisseurs vous +donneront leurs mémoires; ne manquez pas de les insérer dans votre +oeuvre. J'aurais plaisir à y revoir tout au long et tout au naturel la +boutique de mon père, bon gentilhomme qui vendait du drap à ses amis +pour les obliger, la cuisine de ma servante Nicole, les gentillesses de +Brusquet, le petit chien de mon voisin M. Dimanche. Vous pourrez aussi +expliquer mes affaires domestiques; rien de plus intéressant pour le +public que d'apprendre comme on gagne un million. Dites-lui aussi que ma +fille Lucile n'a pas épousé ce petit drôle de Cléonte, mais bien M. +Samuel Bernard, qui a fait fortune dans les fermes, a carrosse et sera +ministre du roi. Pour cela, je vous payerai généreusement un demi-louis +la toise d'écriture. Revenez dans un mois, et me montrez ce que mes +idées vous auront fourni.» + +Nous sommes les fils de M. Jourdain, et depuis le commencement du siècle +nous tenons ce discours aux artistes; les artistes nous écoutent. De là +notre roman bourgeois et notre roman réaliste. Je supplie le lecteur de +les oublier, de s'oublier lui-même, de se faire pour un instant poëte, +gentilhomme, homme du seizième siècle. À moins d'enterrer le M. Jourdain +qui vit en chacun de nous, aucun de nous ne pourra entendre Spenser. + + +XI + +Il était d'une ancienne famille, alliée à de grandes maisons, ami de +Sidney et de Raleigh, les deux chevaliers les plus accomplis du siècle, +chevalier lui-même, du moins de coeur, ayant trouvé dans sa parenté, +dans ses amitiés, dans ses études et dans sa vie toutes les +circonstances qui pouvaient l'élever jusqu'à la poésie idéale. Tour à +tour on le trouve à Cambridge, où il se pénètre des plus nobles +philosophies antiques; dans un comté du Nord où il se prend d'un grand +amour malheureux; à Penshurst, dans le château et la compagnie où est +née l'_Arcadie_; chez Sidney, en qui subsistent intactes la poésie +romanesque et la générosité héroïque de l'esprit féodal; à la cour, où +toutes les magnificences de la chevalerie disciplinée et parée s'étalent +autour du trône; enfin à Kilcolman, au bord d'un beau lac, dans un +château retiré d'où la vue embrasse un amphithéâtre de montagnes et la +moitié de l'Irlande. Pauvre du reste, impropre à la cour, et, quoique +favorisé par la reine, n'ayant obtenu de ses patrons que des emplois +subalternes, à la fin lassé par les sollicitations et relégué dans ce +dangereux domaine d'Irlande, d'où la révolte le chassa, brûlant sa +maison et son enfant; trois mois après, il mourut de misère et le coeur +brisé[320]. Des attentes et des rebuts, beaucoup de tristesses et +beaucoup de rêves, quelques douceurs et tout d'un coup un malheur +affreux, une fortune petite et une fin prématurée: voilà bien une vie de +poëte. Mais c'est le coeur en lui qui est le vrai poëte; chez lui tout +sort de là; les circonstances n'ont fait que lui fournir sa matière; il +les a transformées plus qu'il n'a été transformé par elles, et il a +moins reçu que donné. Philosophie et paysages, cérémonies et parures, +splendeurs de la campagne et de la cour, dans tout ce qu'il a peint ou +pensé, il a imprimé sa noblesse intérieure. Avant tout, c'est une âme +éprise de la beauté sublime et pure, platonicienne par excellence, une +de ces âmes exaltées et délicates, les plus charmantes de toutes, qui, +nées au sein du naturalisme, y puisent leur séve, mais le dépassent, +approchent du mysticisme, et par un effort involontaire montent pour +s'épanouir jusqu'aux confins d'un monde plus haut. Spenser conduit à +Milton et de là au puritanisme, comme Platon conduit à Virgile et de là +au christianisme. La beauté sensible est parfaite chez tous les deux, +mais leur premier culte est pour la beauté morale. «Conduisez-moi, +dit-il aux Muses, dans la retraite cachée où la Vertu habite avec vous, +berceau d'argent qui la cache aux hommes et aux méchants mépris du +monde.» Il encourage son chevalier quand il le voit faiblir. Il +s'indigne quand il le voit attaqué. Il se réjouit de son équité, de sa +tempérance, de sa courtoisie. Il insère au commencement d'un chant de +longues stances en l'honneur de l'amitié et de la justice. Il s'arrête, +après avoir raconté un beau trait de chasteté, pour conseiller aux dames +d'être pudiques. Il prodigue aux pieds de ses héroïnes le trésor de ses +respects et de ses tendresses. Si quelque brutal les insulte, il appelle +à leur secours toute la nature et tous les dieux. Jamais il ne les +ramène sur la scène sans orner leur nom de quelque magnifique louange. +Auprès de la beauté, il a des adorations dignes de Dante et de Plotin. +C'est qu'il ne la considère point comme une simple harmonie de couleurs +et de formes, mais comme une émanation de la beauté unique, céleste, +impérissable, que nul oeil mortel ne peut apercevoir, et qui est la +première oeuvre du grand ouvrier des mondes[321]. Les corps ne font que +la rendre sensible; elle ne réside point dans les corps; la grâce et +l'attrait ne sont point dans les choses, mais dans l'idée immortelle qui +luit à travers les choses. «Cette charmante teinte blanche et vermeille +dont les joues sont colorées s'effacera.--Ces douces feuilles de rose si +doucement posées--sur les lèvres se flétriront et tomberont--pour +redevenir ce qu'elles étaient, de l'argile corrompue.--Ces cheveux d'or, +ces yeux brillants comme des étoiles étincelantes--retourneront en +poussière et perdront leur clarté si belle.--Mais la divine lampe dont +les célestes rayons--allument l'amour des amants--ne s'éteindra et ne +faiblira jamais.--Quand les esprits vitaux se disperseront,--elle +reviendra à sa planète natale.--Car elle est née là-haut et ne peut +mourir,--étant une parcelle du plus pur des cieux[322].» Devant cette +idée de la beauté, l'amour se transforme. Il est le seigneur de la +vérité et de la droiture,--«et monte bien loin de la basse +poussière,--sur des ailes d'or, jusque dans l'empyrée sublime--au delà +des atteintes de l'ignoble désir sensuel,--qui, comme une taupe, reste +gisant sur la terre[323].» Il enferme en lui tout ce qu'il y a de bien, +de beau et de noble. Il est la source première de la vie et l'âme +éternelle des choses. C'est lui qui, apaisant la discorde primitive, a +formé l'harmonie des sphères et soutient ce glorieux univers. Il habite +en Dieu, il est Dieu lui-même, il est descendu ici-bas sous forme +corporelle pour réparer le monde chancelant et sauver la race humaine; +autour des êtres, et au dedans des êtres, quand nos yeux percent les +apparences, nous le voyons comme une lumière vivante qui pénètre et +embrasse toute créature. On touche ici le sommet sublime et aigu où le +monde de l'esprit et le monde des sens se rencontrent, et où l'homme, +cueillant des deux mains les plus belles fleurs des deux versants, se +trouve à la fois païen et chrétien. + +[Footnote 320: _He died for want of bread in King street_. (Ben Jonson, +cité par Drummond.)] + +[Footnote 321: _Hymnes à l'amour et à la beauté_,--_à l'amour et à la +beauté célestes_.] + +[Footnote 322: + + For that same goodly hew of white and red, + With which the cheeks are sprinkled, shall decay, + And those sweete rosy leaves, so fairly spred + Upon the lips, shall fade and fall away + To that they were, even to corrupted clay; + That golden wyre, those sparckling stars so bright, + Shall turne to dust, and lose their goodly light. + But that fair lampe, from whose celestial rays + That light proceedes which kindleth lovers fire, + Shall never be extinguisht nor decay; + But when the vitall spirits doe expyre, + Upon her native planet shall retyre; + For it is heavenly borne and cannot die, + Being a parcell of the purest skye.] + +[Footnote 323: + + For Love is lord of Truth and Loialtie, + Lifting himself out of the lowly dust, + On golden plumes, up to the purest skye, + Above the reach of loathly sinfull lust. + Whose base affect, through cowardly distrust + Of his weake wings, dare not to heaven fly. + But, like a moldwarpe in the earth doth ly.] + + +XII + +Voilà pour le coeur; pour le reste, il est poëte, c'est-à-dire par +excellence créateur et rêveur, créateur et rêveur de la façon la plus +naturelle, la plus instinctive, la plus soutenue. On a beau décrire cet +état intérieur des grands artistes, il reste toujours à décrire. C'est +une sorte de végétation qui se fait dans leur esprit; à tout moment un +bouton s'y lève, puis sur celui-ci un autre, puis encore un autre, +chacun enfantant, pullulant et fleurissant de lui-même, en sorte qu'au +bout d'un instant on voit une plante entière verdoyante, bientôt un +massif, et enfin une forêt. Un personnage leur apparaît, puis une +action, puis un paysage, puis une enfilade d'actions, de personnages et +de paysages qui se font, se complètent et s'agencent par un +développement involontaire, comme il nous arrive lorsqu'en songe nous +contemplons un cortége de figures qui, par leur propre force, se +déploient et s'ordonnent devant nos yeux. Cette source de formes +vivantes et changeantes est intarissable chez Spenser; toujours _il +imagine_; c'est là son état naturel. Il semble qu'il n'ait qu'à clore +ses paupières pour éveiller les apparitions; elles affluent en lui, +elles surabondent, elles s'entassent; on se dit qu'il aura beau les +prodiguer, elles regorgeront toujours, plus amples et plus pressées. +Maintes fois, en suivant leur nuée inépuisable, j'ai pensé à ces vapeurs +qui sortent incessamment de la mer, et montent, et chatoient, +entremêlant leurs volutes d'or et de neige, pendant qu'au-dessous +d'elles de nouvelles brumes s'élèvent, et au-dessous de celles-là +d'autres encore, sans que jamais la resplendissante procession puisse se +ternir ou s'arrêter. + +Mais ce qui le distingue de tous les autres, c'est la façon dont il +imagine. Ordinairement, chez un poëte, l'esprit fermente violemment et +par saccades; ses idées s'assemblent, se heurtent, _se prennent_ tout +d'un coup par masses et par blocs, et jaillissent en mots poignants, +perçants, qui les concentrent; il semble qu'elles aient besoin de ces +accumulations subites pour imiter l'unité et l'énergie vivante des +objets qu'elles reproduisent; du moins presque tous les poëtes +environnants, Shakspeare au premier rang, font ainsi. Au plus fort de +l'invention, Spenser reste serein. Les visions qui donneraient la +fièvre à un autre esprit le laissent paisible. Elles arrivent et se +déroulent en lui, aisément, tout entières, sans interruption, sans +secousses. Il est épique, c'est-à-dire _narrateur_, et non point +chanteur comme un faiseur d'odes, ou mime comme un auteur de drames. Nul +moderne n'est plus semblable à Homère. Comme Homère et les grands +narrateurs, il ne rencontre que des images suivies et nobles, presque +classiques, si voisines des idées que l'esprit y entre de lui-même et +sans s'en apercevoir. Comme Homère, il est toujours simple et clair, il +ne sursaute point, il n'omet aucune raison, il ne détourne aucun mot du +sens primitif et ordinaire, il garde l'ordre naturel des idées. Comme +Homère encore, il a des redondances, des naïvetés, des enfances. Il dit +tout, il se laisse aller à des réflexions que chacun a devinées +d'avance; il répète à l'infini les grandes épithètes d'ornement. On sent +qu'il aperçoit les objets dans une belle lumière uniforme, avec un +détail infini, qu'il veut montrer tout ce détail, qu'il n'a jamais peur +de voir son heureux songe s'altérer ou disparaître, qu'il en suit les +contours, d'un mouvement régulier, sans jamais se presser ni se +ralentir. Même il est trop long, trop oublieux du public, trop disposé à +s'abandonner et à rêvasser en face des choses. Sa pensée se déploie en +vastes comparaisons redoublées, pareilles à celles du vieux conteur +ionien. Si un géant blessé tombe, il le trouve semblable à un arbre +antique qui a crû sur le plus haut sommet d'une montagne rocheuse, dont +l'acier tranchant a déchiré le coeur, et qui, fléchissant tout d'un +coup sur son pied qui craque, roule le long des rochers avec un fracas +épouvantable; puis à un large château qui, miné par un art perfide, +s'enfonce sur ses fondations croulantes, et dont les tours exhaussées et +accumulées jusqu'au ciel rendent la chute plus lourde[324]. Il développe +toutes les idées qu'il manie. Il étale toutes ses phrases en périodes. +Au lieu de se concentrer, il s'épanouit. Pour porter cette ample pensée +et son cortége, il ne lui faut pas moins que la stance immense, +incessamment renaissante, aux longs vers croisés, aux rimes répétées, +dont l'uniformité et l'ampleur rappellent les bruits majestueux qui +roulent éternellement dans les bois et dans les campagnes. Pour déployer +ces facultés épiques, et pour les déployer dans la région sublime où +cette âme se trouve naturellement portée, il ne faut pas moins que +l'épopée idéale, c'est-à-dire située hors du réel, avec des personnages +qui existent à peine et dans un monde qui ne peut être nulle part. + +[Footnote 324: + + As an aged tree + High growing on the top of rocky clift, + Whose hart-strings with keene steele nigh hewen be, + The mightie trunck half rent with ragged rift + Doth roll adowne the rocks, and fall with fearefull drift. + Or as a castle, reared high and round, + By subtile engins and malitious slight, + Is undermined from the lowest ground, + And her foundation forst and feebled quight, + At last downe falles; and with her heaped hight + Her hastie ruine does more heavie make, + And yields itselfe unto the victours might. + Such was this gyaunt's fall, that seemed to shake + The stedfast globe of earth, as it for feare did quake. + (_Fairie Queene_, liv. I, ch. VIII, 42, 43.)] + +Plusieurs fois il a tâtonné alentour, parmi des sonnets, des élégies, +des pastorales, des hymnes d'amour, de petites épopées souriantes[325]; +ce ne sont là que des essais, incapables pour la plupart de porter son +génie. Déjà pourtant la magnifique imagination y déborde; dieux, hommes, +paysages, le monde qu'il fait mouvoir est à mille lieues du monde où +nous vivons. Son _Calendrier du Berger_[326] est une pastorale pensive +et tendre, pleine de délicates amours, de nobles tristesses, de hautes +idées, où ne parlent que des penseurs et des poëtes. Ses _Visions de +Pétrarque et de Du Bellay_ sont d'admirables songes, où des palais, des +temples d'or, des paysages splendides, des fleuves étincelants, des +oiseaux merveilleux apparaissent coup sur coup comme dans une féerie +orientale. S'il chante un épithalame[327], il voit venir deux beaux +cygnes, blancs comme la neige, qui glissent, aux chants des nymphes, +parmi les fleurs vermeilles, tandis que l'eau transparente baise leurs +plumes de soie et murmure de plaisir. S'il pleure la mort de Sidney, +Sidney devient un berger; il est tué comme Adonis; autour de lui +s'assemblent les nymphes gémissantes. Il est changé, avec sa maîtresse, +en une fleur «rouge et bleue, qui est d'abord rouge, puis qui pâlit +comme lui et devient bleue. Alors, au milieu d'elle paraît une étoile, +aussi belle qu'étoile aux cieux, pareille à Stella dans ses plus +fraîches années, quand ses yeux dardaient des rayons de beauté. Tout le +jour elle est debout, pleine de rosée; ce sont les larmes qui coulèrent +de ses yeux[328].» Ses sentiments les plus vrais se changent ainsi en +féeries. La magie est le moule de son esprit, et imprime sa forme à tout +ce qu'il imagine comme à tout ce qu'il pense. Involontairement il ôte +aux objets leur figure ordinaire. S'il regarde un paysage, au bout d'un +instant il le voit tout autre. Il le transporte, sans s'en douter, dans +une terre enchantée; l'azur du ciel resplendit comme un dôme de +diamants, des buissons de fleurs couvrent les prairies, un peuple +d'oiseaux voltige dans l'air suave, des palais de jaspe resplendissent +entre les arbres, des dames rayonnantes apparaissent aux balcons +ouvragés sur les galeries d'émeraudes. Ce sourd travail de l'esprit +ressemble aux lentes cristallisations de la nature. On jette une branche +humide au fond d'une mine, et on en retire une girandole de diamants. + +[Footnote 325: _The Shepheard's Calendar_, _Amoretti_, _Sonnets_, +_Prothalamion_, _Epithalamion_, _Muiopotmos_, _Virgil's Gnat_, _the +Ruins of time_, _the Tears of the Muses_, etc.] + +[Footnote 326: Publié en 1589; dédié à Philipp Sidney.] + +[Footnote 327: + + There in a meadow, by the river's side, + A flock of nymphes I chaunced to espy, + All lovely daughters of the Flood thereby, + With goodly greenish locks, all loose untyde, + As each had bene a bryde. + And each one had a little wicker basket, + Made of fine twigs, entrayled curiously, + In which they gathered flowers to fill their flasket, + And with fine fingers cropt full featously + The tender stalkes on hye. + Of every sort which in that meadow grew + They gathered some: the violet pallid blew, + The little dazie that at evening closes, + The virgin lilie, and the primrose trew, + With store of vermeil roses, + To deck their bridegroomes posies + Against the brydale-day, which was not long, + Sweet Themmes, runne softly till I end my song! + With that I saw two swannes of goodly hewe + Come softly swimming down along the lee. + Two fairer birds I yet did never see; + The snow which doth the top of Pindus strew + Did never whiter shew.... + So purely white they were, + That even the gentle stream, the which them bare, + Seem'd foul to them, and bad his billowes spare + To wet their silken feathers, least they might + Soyle their fayre plumes with water not so fayre, + And marre their beauties bright, + That shone as heavens light, + Against their brydale day, which was not long. + Sweet Themmes! runne softly till I end my song. + (_Prothalamion_.)] + +[Footnote 328: + + The gods, which all things see, this same beheld, + And pittying this paire of lovers trew, + Transformed them there lying on the field, + Into one flower that is both red and blew. + It first growes red, and then to blew doth fade, + Like Astrophel, which there into was made. + + And in the midst thereof a star appeares, + As fairly formed as any star in skyes; + Ressembling Stella in her freshest yeares, + Forth darting beames of beautie from her eyes; + And all the day it standeth full of deow, + Which is the teares that from her eyes did flow. + (_Astrophel_.)] + +Enfin il rencontre le sujet qui lui convient: c'est le plus grand +bonheur qui soit donné à un artiste. Il retire l'épopée du terrain +ordinaire, celui où, sous la main d'Homère et de Dante, elle exprime des +croyances effectives et peint des héros nationaux. C'est au plus haut du +pays des fées qu'il nous conduit, par-dessus toutes les cimes de +l'histoire. C'est plus haut que le pays des fées, à cette limite extrême +où les objets s'évanouissent et où les pures idées commencent. «J'ai +entrepris mon poëme[329], dit-il, pour représenter toutes les vertus +morales, assignant à chaque vertu un chevalier pour être son patron et +son défenseur, en telle sorte que les oeuvres de cette vertu soient +exprimées et que les appétits déréglés et les vices contraires soient +abattus et surmontés par des faits d'armes et de chevalerie.» En effet, +au fond du poëme il met une allégorie; non qu'il songe à se faire bel +esprit, prêcheur de morale ou faiseur d'énigmes. Il ne soumet pas +l'image à l'idée; c'est un _voyant_, ce n'est pas un philosophe. Ce sont +bien des personnages vivants, des actions qu'il remue; seulement, de +loin en loin, chez lui, les palais enchantés, tout le cortége des +resplendissantes apparitions tremble et se déchire comme une vapeur, +laissant entrevoir la pensée qui le suscite et qui l'ordonne. Quand dans +son jardin de Vénus nous voyons les formes infinies de toutes les choses +vivantes rangées par ordre, en lits pressés, attendant l'être, nous +concevons avec lui l'enfantement de l'amour universel, la fécondité +incessante de la grande mère et le fourmillement mystérieux des +créatures qui s'élèvent tour à tour hors de son sein profond. Quand nous +voyons son chevalier de la Croix combattre un monstre demi-femme, +demi-serpent, et défendre Una, sa dame chérie, nous nous souvenons +vaguement que si nous pénétrions à travers ces deux figures, nous +trouverions sous l'une la Vérité et sous l'autre l'Erreur. Nous sentons +que ses personnages ne sont point de chair et de sang, et que tous ces +fantômes brillants ne sont que des fantômes. Nous jouissons de leur +éclat sans croire à leur consistance; nous nous intéressons à leurs +actions sans nous troubler de leurs maux. Nous savons que leurs larmes +et leurs cris ne sont pas véritables. Notre émotion se purifie et +s'élève. Nous ne tombons point dans l'illusion grossière; nous avons la +douceur de nous sentir rêver. Nous sommes, comme lui, à mille lieues de +la vie réelle, hors des prises de la pitié douloureuse, de la terreur +crue, de la haine pressante et poignante. Nous ne trouvons plus en nous +que des sentiments délicats, demi-formés, suspendus au moment où ils +allaient nous toucher d'une atteinte trop forte. Ils nous effleurent, et +nous nous trouvons tout heureux d'être dégagés de la croyance qui nous +alourdit. + +[Footnote 329: C'est Lodowick Bryskett (_Discourse of civil life_, 1606) +qui lui attribue ces paroles.] + + +XIII + +Quel monde pouvait fournir des matériaux à une fantaisie si haute? Il +n'y en avait qu'un, celui de la chevalerie, car nul n'est plus éloigné +du réel. Solitaire et indépendant dans son château, affranchi de tous +les liens que la société, la famille, le travail, imposent d'ordinaire +aux actions humaines, l'homme féodal avait tenté toutes les aventures; +mais il avait encore moins fait qu'imaginé; l'audace de ses actions +avait été surpassée par la folie de ses rêves; faute d'un emploi utile +et d'une règle acceptée, sa tête avait travaillé du côté du +déraisonnable et de l'impossible, et la persécution de l'ennui avait +agrandi chez lui, outre mesure, le besoin d'excitation. Sous cet +aiguillon, sa poésie était devenue une fantasmagorie. Insensiblement les +inventions étranges avaient végété et pullulé dans les cervelles, les +unes par-dessus les autres, comme des lierres qui s'entrelacent autour +d'un arbre, et le tronc primitif avait disparu sous leur luxe et leur +encombrement. Les délicates imaginations de la vieille poésie galloise, +les débris grandioses des épopées germaniques, les merveilleuses +splendeurs de l'Orient conquis, tous les souvenirs que quatre siècles +d'aventures avaient éparpillés dans les esprits des hommes s'étaient +amoncelés en un grand rêve, et les géants, les nains, les monstres, tout +le pêle-mêle des créatures imaginaires, des exploits surhumains et des +magnificences insensées, s'étaient groupés autour d'un sentiment unique, +l'amour exalté et sublime, comme des courtisans prosternés aux pieds de +leur roi. Ample et flottante matière, où les grands artistes du siècle, +Arioste, le Tasse, Cervantes, Rabelais, viennent tailler leurs poëmes. +Mais ils sont trop de leur temps pour être d'un temps qui est passé. Ils +refont une chevalerie, mais ce n'est point une chevalerie vraie. Le fin +Arioste, l'ironique épicurien, en charme ses yeux et s'en égaye en +voluptueux, en sceptique qui jouit deux fois du plaisir, parce que le +plaisir est doux et qu'il est défendu. À côté de lui, le pauvre Tasse, +sous la conduite d'un catholicisme violent, ressuscité et factice, +parmi les clinquants d'une poésie vieillie, travaille sur le même sujet, +maladivement, avec un grand effort et avec un succès mince. Pour +Cervantes, qui est un chevalier, il a beau aimer la chevalerie pour sa +noblesse, il en sent la folie et la rabat par terre, sous les coups de +bâton, parmi les mésaventures d'hôtellerie. Plus grossièrement, plus +franchement, un rude plébéien, Rabelais, avec un éclat de rire, la noie +dans sa joie et dans sa bourbe. Seul, Spenser la prend au sérieux et +naturellement. Il est au niveau de tant de noblesse, de grandeurs et de +rêves. Il n'est point encore assis et enfermé dans cette espèce de bon +sens exact qui va fonder et rétrécir toute la civilisation moderne. Il +habite de coeur dans la poétique et vaporeuse contrée dont chaque jour +les hommes s'éloignent davantage. Il en aime jusqu'au langage; il +reprend les vieux mots, les tours du moyen âge, la diction de +Chaucer[330]. Il entre de plain-pied dans les plus étranges songes des +anciens conteurs, sans étonnement, comme un homme qui de lui-même en +trouve encore de plus étranges. Châteaux enchantés, monstres et géants, +duels dans les bois, demoiselles errantes, tout renaît sous sa main, la +fantaisie du moyen âge avec la générosité du moyen âge, et c'est +justement parce que ce monde est invraisemblable que ce monde lui +convient. + +[Footnote 330: Surtout dans le _Calendrier du Berger_.] + +Est-ce assez de la chevalerie pour lui fournir sa matière? Ce n'est là +qu'un monde, et il y en a un autre. Par delà les preux, images +glorifiées des vertus morales, il y a les dieux, modèles achevés de la +beauté sensible; par delà la chevalerie chrétienne, il y a l'olympe +païen; par delà l'idée de la volonté héroïque qui ne trouve son +contentement que dans les aventures et le danger, il y a l'idée de la +force sereine qui d'elle-même se trouve en harmonie avec les choses. Ce +n'est pas assez d'un idéal pour un pareil poëte; auprès de la beauté de +l'effort, il met la beauté du bonheur; il les assemble toutes les deux, +non par un parti pris de philosophe et avec des intentions d'érudit +comme Goethe, mais parce qu'elles sont toutes deux belles, et çà et là, +au milieu des armures et des passes d'armes, il dispose les satyres, les +nymphes, Diane, Vénus, comme des statues grecques parmi les tourelles et +les grands arbres d'un parc anglais. Rien de forcé dans cet assemblage; +l'épopée idéale, comme un ciel supérieur, accueille et concilie les deux +mondes; un beau songe païen y continue un beau songe chevaleresque; +l'important, c'est qu'ils soient beaux l'un et l'autre. À cette hauteur, +le poëte a cessé de voir les différences des races et des civilisations. +Il peut mettre ce qu'il voudra dans son tableau; pour toute raison il +dira: «Cela allait bien;» et il n'y a pas de raison meilleure. Sous les +chênes aux feuilles luisantes, au vieux tronc profondément enfoncé dans +la terre, il peut voir deux chevaliers qui se pourfendent, et un instant +après une bande de Faunes qui viennent danser. Les flaques de lumière +qui viennent s'étaler sur les mousses de velours, sur les gazons +humides d'une forêt anglaise, peuvent éclairer les cheveux dénoués, les +blanches épaules de nymphes. Ne l'avez-vous pas vu dans Rubens? Et que +signifient les disparates dans l'heureuse et sublime illusion du rêve? Y +a-t-il encore des disparates? Qui s'en aperçoit? qui les sent? Qui ne +sent, au contraire, qu'à bien parler il n'y a qu'un monde, celui de +Platon et des poëtes; que les choses réelles n'en sont que les ébauches, +les ébauches mutilées, incomplètes et salies, misérables avortons épars +çà et là sur la route du temps, comme des tronçons de glaise à demi +formés, puis délaissés, qui gisent dans l'atelier d'un artiste; qu'après +tout, les forces et les idées invisibles qui incessamment renouvellent +les êtres réels n'atteignent leur accomplissement que dans les êtres +imaginaires, et que le poëte, pour exprimer toute la nature, est obligé +d'embrasser dans ses sympathies toutes les formes idéales par lesquelles +la nature s'est exprimée? Voilà la grandeur de cette oeuvre: il a pu +prendre toute la beauté, parce qu'il ne s'est soucié que de la beauté. + + +XIV + +Le lecteur sent bien qu'on ne peut pas lui raconter un pareil poëme. En +effet, ce sont six poëmes, chacun de douze chants, où l'action se +dénoue, se renoue incessamment, s'embrouille et recommence, et je crois +que toutes les imaginations de l'antiquité et du moyen âge y sont +entassées. Le chevalier chevauche entre les arbres, et, au carrefour des +allées, rencontre d'autres chevaliers qu'il combat; tout d'un coup du +fond d'une caverne paraît un monstre demi-femme et demi-serpent, entouré +de sa progéniture hideuse; plus loin un géant aux trois corps, puis un +dragon grand comme une colline, aux griffes tranchantes, aux ailes +gigantesques. Trois jours durant, il le combat, et, renversé deux fois, +il ne revient à lui que par le secours d'une eau merveilleuse. Après +cela, il y a des peuplades sauvages qu'il faut vaincre, des châteaux +entourés de flammes qu'il faut forcer. Cependant les demoiselles errent +au milieu des forêts sur des palefrois blancs, exposées aux entreprises +des mécréants, parfois gardées par un lion qui les suit, ou délivrées +par une bande de satyres qui les adorent. Les sorciers multiplient leurs +prestiges; les palais étalent leurs festins; les champs clos accumulent +leurs tournois; les dieux marins, les nymphes, les fées, les rois, +entre-croisent les fêtes, les surprises et les dangers. + +C'est une fantasmagorie, dira-t-on. Qu'importe, si nous la voyons? Et +nous la voyons, car Spenser la voit. Sa bonne foi nous gagne. Il est si +fort à son aise dans ce monde, que nous finissons par nous y trouver +comme chez nous. Il n'a point l'air étonné des choses étonnantes; il les +rencontre si naturellement qu'il les rend naturelles; il défait les +mécréants comme si de sa vie il n'avait fait autre chose. Vénus, Diane +et les dieux antiques habitent à sa porte et entrent chez lui sans +qu'il y prenne garde. Sa sérénité devient la nôtre. Nous devenons +crédules et heureux par contagion et autant que lui. Le moyen de faire +autrement? Est-ce qu'il est possible de ne pas croire un homme qui nous +peint les choses avec un détail si juste et des couleurs si vives? Voici +que tout d'un coup il vous décrit une forêt; est-ce qu'au même instant +vous n'y êtes pas avec lui? Les hêtres au corps blanchâtre, les chênes +«dans tout l'orgueil de l'été,» y enfoncent leurs piliers et +épanouissent leurs dômes; des clartés tremblent sur l'écorce, et vont se +poser sur le sol, sur les fougères qui rougissent, sur les bas buissons +qui, tout d'un coup frappés par la traînée lumineuse, luisent et +chatoient. À peine si les pas s'entendent sur la couche épaisse de +feuilles amoncelées; et de loin en loin, sur les hautes graminées, les +gouttes de rosée scintillent. Cependant un son de cor arrive à travers +la feuillée: comme il vibre doucement et tout à la fois joyeusement dans +ce grand silence! Il retentit plus fort; le galop d'une chasse approche, +et là-bas, à travers l'allée, voici venir une nymphe, la plus chaste et +la plus belle qui soit au monde. Spenser la voit; bien plus, devant elle +il est à genoux. + + Son visage était si beau, qu'il ne semblait point de chair,--mais + peint célestement du brillant coloris des anges,--clair comme le + ciel, sans défaut, ni tache,--avec un parfait mélange de toutes + les belles couleurs;--Et dans ses joues se montrait une rougeur + vermeille,--comme des roses répandues sur un parterre de + lis,--exhalant des parfums d'ambroisie,--et nourrissant les sens + d'un double plaisir,--capables de guérir les malades et de + ranimer les morts. + + Dans ses beaux yeux luisaient deux lampes vivantes,--allumées + là-haut à la lumière de leur céleste créateur.--Ils dardaient des + rayons de feu--si merveilleusement perçants et lumineux,--qu'ils + éblouissaient les yeux assez hardis pour la regarder.--Le dieu + aveugle avait souvent tenté d'y allumer--ses feux impudiques, + mais sans le pouvoir;--car, avec une majesté imposante et une + colère redoutée,--elle brisait ses dards libertins, et éteignait + les vils désirs. + + Sur ses paupières se tenaient maintes Grâces,--à l'ombre de ses + sourcils égaux,--pour la pourvoir de doux regards et de beaux + sourires,--et chacune d'elles la douait d'une grâce,--et chacune + d'elles humblement à ses pieds s'inclinait.--Un si glorieux + miroir de grâce céleste,--souverain monument où s'adressent tous + les voeux mortels,--comment une plume fragile décrira-t-elle son + divin visage,--avec la crainte de manquer d'art et d'outrager sa + beauté? + + Aussi belle, et mille et mille fois plus belle--elle parut quand + elle se montra aux regards.--Elle était vêtue, à cause de la + chaleur de l'air brûlant,--toute d'une tunique de soie, blanche + comme un lis,--couturée de maintes broderies tressées,--parsemée + sur le haut, tout entière,--d'aiguillettes d'or splendide qui + étincelaient--comme des étoiles scintillantes; et la + bordure--était toute lisérée de franges d'or. + + Au-dessous du genou son vêtement pendait un peu,--et ses jambes + droites étaient magnifiquement serrées--en des brodequins dorés + de cuir précieux,--tout bardés de lames d'or, où étaient + gravées--des figures bizarres et splendidement + émaillées.--Par-devant, ils étaient attachés sous son genou--avec + un riche joyau où s'entrelaçaient--les bouts de tous les noeuds, + de sorte que nul ne pouvait voir--comment dans leurs replis + serrés ils se confondaient. + + Elles ressemblaient à deux beaux piliers de marbre--qui + supportent un temple des dieux,--que tout le peuple orne de + guirlandes vertes--et honore dans ses assemblées de fête.--Avec + une grâce imposante et un port de princesse,--elle ralentissait + leur démarche quand elle voulait garder sa majesté.--Mais quand + elle jouait avec les nymphes des bois,--ou qu'elle chassait le + léopard fuyant,--elle les mouvait agilement, et volait dans les + campagnes. + + Et dans sa main elle avait un épieu acéré,--et sur son dos un arc + et un carquois brillant,--rempli de flèches aux têtes d'acier, + dont elle abattait--les bêtes sauvages dans ses jeux + victorieux,--attaché par un baudrier d'or, qui sur le + devant--traversait sa poitrine de neige, et séparait ses seins + délicats; comme les jeunes fruits en mai,--ils commençaient à se + gonfler un peu, et nouveaux encore,--à travers son vêtement + léger, ils ne faisaient qu'indiquer leur place. + + Ses boucles blondes, frisées comme des fils d'or,--tombaient sur + ses épaules, négligemment répandues,--et, quand le vent soufflait + au milieu d'elles,--flottaient comme un étendard largement + déployé,--et bien bas derrière elles descendaient en + désordre.--Et que ce fût art, ou hasard aveugle,--à mesure qu'à + travers la forêt fleurie elle courait impétueuse,--dans ses + cheveux épars les douces fleurs se posaient d'elles-mêmes,--et + les fraîches feuilles verdoyantes et les boutons s'y + entrelaçaient. + + Plus chèrement que sa vie elle gardait la rose délicate,--fille + de son matin, dont la fleur--ornait la couronne de sa + renommée.--Elle ne souffrait point que le soleil brûlant du + midi,--ni que le vent perçant du nord vint s'abattre sur son + calice.--Elle repliait d'abord ses feuilles de soie avec un soin + pudique,--quand le ciel inclément commençait à menacer.--Mais + sitôt que se calmait l'air de cristal,--elle s'épanouissait et + laissait fleurir toute sa beauté[331]. + +[Footnote 331: + + Her face so faire, as flesh it seemed not, + But hevenly pourtraict of bright angels hew, + Cleare as the skye, withouten blame or blot, + Through goodly mixture of complexions dew; + And in her cheekes the vermeill red did shew; + Like roses in a bed of lillies shed, + The which ambrosiall odours from them threw, + And gazers sence with double pleasure fed, + Hable to heale the sick and to revive the ded. + + In her faire eyes two living lamps did flame, + Kindled above at th' heavenly Maker's light, + And darted fyrie beames out of the same, + So passing persant, and so wondrous bright, + That quite bereav'd the rash beholders sight: + In them the blinded god his lustfull fyre + To kindle oft assayd, but had no might; + For, with dredd majestie and awfull yre, + She broke his wanton darts, and quenched base desyre. + + Her yvorie forhead, full of bountie brave, + Like a broad table did itselfe dispred, + For Love his loftie triumphes to engrave, + And write the battailes of his great godhed: + All good and honour might therein be red; + For there their dwelling was; and, when she spake, + Sweete wordes, like dropping honey, she did shed; + And 'twixt the perles and rubins softly brake + A silver sound, that, heavenly musicke seemd to make. + + Upon her eyelids many Graces sate, + Under the shadow of her even browes, + Working belgardes and amorous retrate; + And everie one her with a grace endowes, + And everie one with meekenesse to her bowes: + So glorious mirrhour of celestiall grace, + And soveraine moniment of mortall vowes, + How shall frayle pen descrive her heavenly face, + For feare, through want of skill, her beauty to disgrace. + + So faire, and thousand thousand time more faire, + She seemd, when she presented was to sight; + And was yclad, for heat of scorching aire, + All in a silken Camus lily white, + Purfled upon with many a folded plight, + Which all above besprinkled was throughout, + With golden aygulets, that glistred bright; + Like twinkling starres: and all the skirt about + Was hemed with golden fringe. + + Below her ham her weed did somewhat trayne, + And her streight legs most bravely were embayld + In gilden buskins of costly cordwayne, + All bard with golden bendes, which were entayld + With curious antickes, and full fayre anmayld. + Before, they fastned were under her knee + In a rich jewell, and therein entrayld + The ends of all the knots, that none might see + How they within their fouldings close enwrapped be. + + Like two faire marble pillours they were seene, + Which doe the temple of the gods support, + Whom all the people decke with garlands greene, + And honour in their festivall resort. + These same with stately grace and princely port + She taught to tread, when she herself would grace; + But with the woody nymphes when she did play, + Or when the flying libbard she did chace, + She could them nimbly move, and after fly apace. + + And in her hand a sharpe bore-speare she held, + And at ther backe a bow, and quiver gay + Stuft with steel-headed dartes, wherewith she queld + The salvage beastes in her victorious play, + Knit with a golden bauldricke which forelay + Athwart her snowy brest, and did divide + Her daintie paps; which, like young fruit in May, + Now little gan to swell, and being tide + Through her thin weed their places only signifide. + + Her yellow lockes, crisped like golden wyre, + About her shoulders weren loosely shed, + And, when the winde emongst them did inspyre, + They waved like a penon wyde despred, + And low behinde her backe were scattered: + And, whether art it were or heedlesse hap, + As through the flouring forrest rash she fled, + In her rude heares sweet flowres themselves did lap, + And flourishing fresh leaves and blossomes did enwrap. + + The daintie rose, the daughter of her morne, + More dear than life she tendered, whose flowre + The girlond of her honour did adorne: + Ne suffred she the middayes scorching powre, + Ne the sharp northerne wind thereon to showre; + But lapped up her silken leaves most chayre, + Whenso the froward sky began to lowre; + But, soon as calmed was the cristall ayre, + She did it fayre dispred and let to florish faire. + (Liv. III, ch. V, str. 51, et liv. II, chant 3.)] + +Il est à genoux devant elle, vous dis-je, comme un enfant le jour de la +Fête-Dieu parmi les fleurs et les parfums, ravi d'adoration pour elle, +jusqu'à voir dans ses yeux une lumière céleste et sur ses joues le +coloris des anges, jusqu'à appeler ensemble les anges chrétiens et les +grâces païennes pour la parer et la servir; c'est l'amour qui amène +devant lui de pareilles visions, «le doux amour qui baigne ses ailes +d'or dans le nectar béni et dans la source des purs plaisirs[332].» + +[Footnote 332: + + Sweet love, that doth his golden wings embay + In blessed nectar and pure pleasures well. + (Liv. III, ch. II, st. 2.)] + +D'où vient-elle cette parfaite beauté, cette pudique et charmante aurore +en qui il a rassemblé toutes les clartés, toutes les douceurs et toutes +les virginités du matin? Quelle mère l'a mise au monde, et quelle +naissance merveilleuse a produit à la lumière une semblable merveille de +grâce et de pureté? Un jour, dans une fraîche fontaine solitaire où le +soleil étalait ses rayons, Chrysogone baignait son corps parmi les roses +et les violettes d'azur. Elle s'endormit lassée sur l'herbe épaisse, et +les rayons du soleil épanchés sur son sein nu la fécondèrent[333]. Les +mois s'écoulaient. Inquiète et honteuse, elle s'en alla dans les bois +déserts et s'assit en pleurant, «l'âme enveloppée dans un noir nuage de +tristesse.» Cependant Vénus parcourait toute la terre, cherchant son +fils Cupidon, qui s'était mutiné contre elle et avait fui au loin. Elle +l'avait cherché dans les cours, dans les cités, dans les chaumières, +promettant de doux baisers à qui dénoncerait sa retraite, et à qui le +ramènerait, des choses plus douces encore. Elle arriva ainsi jusqu'à la +forêt où Diane, lassée, se reposait avec ses nymphes. Quelques-unes +lavaient leurs membres dans le flot clair; d'autres étaient couchées à +l'ombre; le reste, comme une guirlande de fleurs, entourait la déesse, +qui dénouant ses tresses blondes, et rejetant sa tunique, avançait son +pied vers l'eau transparente[334]. Surprise, elle rebuta Vénus, se moqua +de ses plaintes, et jura que si elle rencontrait Cupidon, elle lui +couperait ses ailes libertines. Puis elle eut pitié de la déesse +affligée et se mit à chercher le fugitif avec elle. Elles arrivèrent à +la feuillée où Chrysogone endormie avait mis au monde, sans le savoir, +deux filles aussi belles que le jour naissant. Diane prit l'une, et en +fit la plus pure des vierges. Vénus emporta l'autre dans le jardin +d'Adonis, où sont les germes de toutes les choses vivantes, où joue +Psyché, l'épouse de l'Amour, où Plaisir, leur fille, folâtre avec les +Grâces, où Adonis, couché parmi les myrtes et les fleurs riantes, revit +au souffle de l'Amour immortel. Elle l'éleva comme sa fille; elle la +choisit pour être la plus fidèle des amantes, et après de longues +épreuves la donna au bon chevalier sire Scudamour. + +[Footnote 333: + + It was upon a sommers shiny day, + When Titan faire his beames did display, + In a fresh fountaine, far from all mens vew, + She bath'd her brest the boyling heat t'alley; + She bath'd with roses red and violets blew + And all the sweetest flowers that in the forrest grew. + + Till faint through yrkesome wearines adowne + Upon the grassy ground herself she layd + To sleep, the whiles a gentle slombring swowne + Upon her fell all naked bare displayd.... + (Liv. III, chant VI.)] + +[Footnote 334: + + Shortly into the wastefull woods she came, + Whereas she found the goddesse with her crew, + After late chase of their embrewed game, + Sitting beside a fountaine in a rew; + Some of them washing with the liquid dew + From off their dainty limbs the dusty sweat + And soyle, which did deforme their lively hew; + Others lay shaded from the scorching heat; + The rest upon her person gave attendance great. + + She, having hong upon a bough on high + Her bow and painted quiver, had unlaste + Her silver buskins from her nimble thigh, + And her lank loynes ungirt, and brests unbraste, + After the heat the breathing cold to taste; + Her golden lockes, that late in tresses bright + Embreaded were for hindring of her haste, + Now loose about her shoulders hong undight, + And were with swet ambrosia all besprinkled light. + (Liv. III. chant VI.)] + + +XV + +Voilà ce que l'on rencontre dans la forêt merveilleuse. Y êtes-vous mal +et avez-vous envie de la quitter parce qu'elle est merveilleuse? À +chaque détour d'allée, à chaque changement du jour, une stance, un mot +fait entrevoir un paysage ou une apparition. C'est le matin, l'aube +blanche luit timidement à travers les arbres; des vapeurs bleuâtres +s'envolent à l'horizon comme un voile et s'évanouissent dans l'air qui +rit; les sources tremblent et bruissent faiblement entre leurs mousses, +et dans les hauteurs les feuilles des peupliers commencent à remuer et à +battre comme des ailes de papillons. Un chevalier met pied à terre, un +vaillant chevalier qui a désarçonné maint Sarrasin et accompli mainte +aventure. Il délace son casque, et soudain l'on voit apparaître les +joues roses d'une jeune fille et de longs cheveux qui, «comme un voile +de soie, tombent jusqu'à terre.» Le soleil joue dans leur nappe +ondoyante, et l'on pense en les voyant «à ces cieux qui dans une nuit +ardente d'été scintillent empanachés par des traînées de lumières[335].» +C'est Britomart, une vierge et une héroïne, comme Clorinde ou Marphise, +mais combien plus idéale! Le profond sentiment de la nature, la +sincérité de la rêverie, la fécondité de l'inspiration toujours +coulante, le sérieux germanique raniment ici les inventions classiques +ou chevaleresques qui semblent les plus vieillies et les plus usées. Le +défilé des magnificences et des paysages ne s'arrête pas. Des +promontoires désolés fendus de plaies béantes; des entassements de +roches foudroyées et noircies où viennent se briser les flots rauques; +des palais étincelants d'or où des dames, belles comme des anges, +nonchalamment penchées sur des coussins de pourpre, écoutent avec un +doux sourire les accords d'une musique invisible; de hautes allées +silencieuses, où les chênes rangés en colonnades étendent leur ombre +immobile sur des touffes de violettes vierges et sur des gazons que n'a +jamais foulés un pied humain: à toutes ces beautés de l'art et de la +nature, il ajoute les merveilles de la mythologie, et il les décrit avec +autant d'amour et d'aussi bonne foi qu'un peintre de la Renaissance ou +un poëte ancien. Voici venir sur des nacelles d'écaille la belle Cymoent +et ses nymphes traînées par des dauphins agiles comme des hirondelles. +Elles glissent sur les vagues brillantes; les cheveux sont dénoués, et +le vent fait flotter leurs boucles blondes; une âpre senteur marine +emplit l'air; le soleil étend son manteau de lumière sur la plaine +d'azur, hérissée de flots innombrables; la mer infinie qui sourit vient +baiser les pieds d'argent de ses filles divines[336].--Rien de plus doux +et de plus calme que le palais de Morphée. Au plus profond de la terre, +il repose, enveloppé dans les molles vapeurs dont Téthys baigne son lit +humide; Diane répand les perles de la rosée sur sa tête éternellement +penchée: et la Nuit mélancolique a posé sur lui sa robe obscure. Non +loin de là, un ruisseau tombe goutte à goutte du haut d'une roche, +mêlant son clapotement monotone au bruissement de la pluie fine; et la +brise, semblable au long bourdonnement d'un essaim d'abeilles, berce le +sommeil immobile du dieu appesanti[337].--Ne voulez-vous pas aussi +regarder au coin de cette forêt une bande de satyres dansant sous les +feuilles vertes? Ils viennent en sautant comme des chevreaux folâtres, +«aussi gais que les oiseaux du joyeux printemps.» La belle Hellénore, +qu'ils ont choisie pour reine de mai, accourt aussi toute rieuse et +couronnée de lauriers et de fleurs. Le bois retentit du son de leurs +flûtes. Leurs pieds de corne usent le frais gazon de la clairière. Ils +dansent gaillardement tout le jour avec de brusques mouvements et des +mines provoquantes, pendant qu'autour d'eux, leurs troupeaux broutent +capricieusement les arbousiers.--À chaque livre, nous voyons passer des +processions étranges, mascarades allégoriques et pittoresques, pareilles +à celles qui s'étalaient alors à la cour des princes, tantôt celle de +Cupidon, tantôt celle des Fleuves, tantôt celle des Mois, ici celle des +Vices. Jamais l'imagination ne fut plus prodigue ni plus inventive. +L'orgueilleuse Lucifera s'avance sur un char paré de guirlandes et d'or, +rayonnante comme l'aurore, entourée d'un peuple de courtisans qu'elle +éblouit de sa gloire et de sa splendeur: six bêtes inégales la traînent, +et chacune d'elles est montée par un Vice. L'un sur un âne paresseux, +vêtu d'une robe noire comme un moine, malade d'oisiveté, laisse tomber +sa tête pesante et tient entre les mains un bréviaire qu'il ne lit pas; +un autre, sur un pourceau ignoble, se traîne déformé, le ventre gonflé +par la luxure, les yeux bouffis de graisse, le cou allongé comme celui +d'une grue, habillé de feuilles de vigne qui laissent voir son corps +pourri d'ulcères, et tout le long du chemin vomissant le vin et les +viandes dont il s'est soûlé. Un autre, assis entre des coffres de fer, +sur un chameau chargé d'or, manie des pièces d'argent, déguenillé, les +joues creuses, les pieds roidis par la goutte; un autre, sur un loup +affamé, grinçant ses dents infectes, mâche un crapaud vénéneux dont le +poison suinte le long de ses gencives, et sa tunique décolorée, peinte +d'yeux menaçants, cache un serpent replié autour de son corps. Le +dernier, couvert d'une robe déchirée et sanglante, s'avance monté sur un +lion, brandissant autour de sa tête une torche allumée, les yeux +étincelants, le visage pâle comme la cendre, serrant dans sa main +fiévreuse la garde de son poignard. Le bizarre et terrible cortége +défile, conduit par l'harmonie solennelle des stances, et la musique +grandiose des rimes redoublées soutient l'imagination dans le monde +fantastique, mêlé d'horreurs et de magnificences, qui vient d'être +ouvert à son vol. + +[Footnote 335: + + With that, her glistring helmet she unlaced; + Which doft, her golden lockes, that were up bound + Still in a knot, unto her heeles down traced, + And like a silken veile in compasse round + About her back and all her bodie wound; + Like as the shining skie in summers night, + What times the dayes with scorching heat abound, + Is creasted all with lines of firie light, + That it prodigious seemes in common people sight. + (Liv. IV, ch. I, str. 13.) + + Her golden locks, that were in tramells gay + Up bounden, did themselves adowne display + And raught unto her heeles; like sunny beames + That in a cloud their light did long time stay, + Their vapour vaded, shewe their golden gleames, + And through the azure aire shooke forth their persant streames. + (Liv. III, ch. IX, 20.)] + +[Footnote 336: + + A teme of Dolphins raunged in aray + Drew the smooth charett of sad Cymoent. + They were all taught by Triton to obay + To the long raynes at her commaundement. + As swift as swallows on the waves they went. + That their broad flaggy finnes no fome did reare, + Ne bubbling rowndell they behinde them sent; + The rest of other fishes drawen weare + Which with their finny oars the swelling sea did sheare. + (Liv. III, ch. IV, 33.)] + +[Footnote 337: + + He making speedy way through spersed ayre, + And through the world of waters wide and deepe, + To Morpheus' house doth hastily repaire. + Amid the bowels of the earth full steepe, + And low, where dawning day doth never peepe, + His dwelling is, there Tethys his wet bed + Doth ever wash, and Cynthia still doth steepe, + In silver deaw his ever drouping hed, + Whiles sad Night over him her mantle black doth spred. + + And more to lulle him in his slumber soft, + A trickling streame from high rock tumbling downe, + And ever-drizling raine upon the loft, + Mixt with a murmuring winde, much like the sowne + Of swarming bees, did cast him in a swowne. + No other noyse, nor peoples troublous cryes, + As still are wont t' annoy the walled towne, + Might there be heard; but careless Quiet lyes + Wrapt in eternal silence farre from enimyes.] + + +XVI + +Et cependant c'est peu que tout cela. Quoi que puissent fournir la +mythologie et la chevalerie, elles ne suffisent pas aux exigences de +cette conception poétique. Le propre de Spenser, c'est l'énormité et le +débordement des inventions pittoresques. Comme Rubens, il crée de toutes +pièces, en dehors de toute tradition, pour exprimer de pures idées. +Comme chez Rubens, l'allégorie chez lui enfle les proportions hors de +toute règle, et soustrait la fantaisie à toute loi, excepté au besoin +d'accorder les formes et les couleurs. Car, si les esprits ordinaires +reçoivent de l'allégorie un poids qui les opprime, les grandes +imaginations reçoivent de l'allégorie des ailes qui les emportent. +Dégagées par elle des conditions ordinaires de la vie, elles peuvent +tout oser, en dehors de l'imitation, par delà la vraisemblance, sans +autre guide que leur force native et leurs instincts obscurs. Trois +jours durant sir Guyon est promené par l'esprit maudit, Mammon le +tentateur, dans le royaume souterrain, à travers des jardins +merveilleux, des arbres chargés de fruits d'or, des palais éblouissants +et l'encombrement de tous les trésors du monde. Ils sont descendus dans +les entrailles de la terre et parcourent ses cavernes, abîmes inconnus, +profondeurs silencieuses. Un démon épouvantable marche derrière lui à +pas monstrueux sans qu'il le sache, prêt à l'engloutir au moindre signe +de convoitise. L'éclat de l'or illumine des formes hideuses, et le métal +rayonnant brille d'une beauté plus séduisante dans l'obscurité du cachot +infernal. + + La forme du donjon au dedans était grossière et rude,--comme une + caverne énorme taillée dans une falaise rocheuse.--De la voûte + raboteuse descendaient des arceaux déchirés--bosselés d'or massif + et de glorieux ornements,--et chaque poutre était chargée de + riche métal,--tellement qu'elles semblaient vous menacer d'une + ruine pesante;--et par-dessus eux Arachné avait porté haut sa + toile industrieuse et étendu ses lacs subtils,--enveloppés de + fumée impure et de nuages plus noirs que le jais. + + Le toit, le plancher et les murs étaient tout d'or,--mais + couverts de poussière et de rouille antique,--et cachés dans + l'obscurité, de sorte que personne n'en pouvait voir--la couleur; + car la lumière joyeuse du jour--ne se déployait jamais dans cette + demeure,--mais seulement une douteuse apparence de clarté + pâle,--comme est une lampe dont la vie s'évanouit,--ou comme la + lune enveloppée dans la nuit nuageuse--se montre au voyageur qui + marche plein de crainte et de morne effroi. + + Dans cette chambre il n'y avait rien qu'on pût voir,--sinon de + grands coffres énormes et de fortes caisses de fer,--toutes + serrées de doubles noeuds, tellement que personne--ne pouvait + espérer les forcer par violence et par vol.--De chaque côté ils + étaient placés tout du long.--Mais tout le sol était jonché de + crânes--et d'ossements d'hommes morts épars tout à + l'entour,--dont les vies, à ce qu'il semblait, avaient été là + répandues,--et dont les vils squelettes étaient restés sans + sépulture. + + .... Puis le démon le mena en avant et le conduisit bientôt--à + une autre chambre, dont la porte, tout d'un coup,--s'ouvrit + devant lui comme si elle eût su obéir d'elle-même;--là avaient + été placées cent cheminées--et cent fournaises toutes brillantes + et brûlantes;--près de chaque fournaise se tenaient maints + démons,--créatures déformées, hideuses à regarder,--et chaque + démon appliquait sa peine industrieuse--à fondre le métal d'or + prêt à être éprouvé. + + L'un, avec un soufflet énorme, aspirait l'air sifflant,--puis, + avec le vent comprimé, enflammait la braise;--l'autre ramassait + les brandons mourants--avec des pinces de fer, et les arrosait + souvent--de flots liquides pour apprivoiser la rage du furieux + Vulcain,--qui, les maîtrisant, reprenait sa première + ardeur.--Quelques-uns enlevaient l'écume qui sortait du + métal,--d'autres agitaient l'or fondu avec de grandes pelles;--et + chacun d'eux peinait, et chacun d'eux suait. + + Il le mena ensuite, à travers un sombre passage étroit,--jusqu'à + une large porte toute bâtie d'or battu;--la porte était ouverte; + mais là attendait--un puissant géant aux enjambées roides et + hardies,--comme s'il eût voulu défier le Très-Haut.--Dans sa main + droite il tenait une massue de fer;--mais il était lui-même tout + entier en or,--ayant pourtant le sentiment et la vie, et il + savait bien manier--son arme maudite quand il abattait ses + ennemis acharnés. + + .... Ils entrèrent dans une chambre grande et large,--comme + quelque grande salle d'assemblée, ou comme un temple + solennel.--Maints grands piliers d'or supportaient--le toit + massif et soutenaient de prodigieuses richesses,--et chaque + pilier était richement décoré--de couronnes, de diadèmes et de + vains titres,--que portaient les princes mortels pendant qu'ils + régnaient sur la terre. + + Une multitude d'hommes étaient assemblés là,--de toutes les races + et de toutes les nations sous le ciel,--qui avec un grand tumulte + se pressaient pour approcher--de la partie supérieure, où se + dressait bien haut--un trône pompeux de majesté souveraine.--Et + dessus était assise une femme magnifiquement parée--et + opulemment vêtue des robes de la royauté,--tellement que jamais + prince terrestre, d'un semblable appareil--ne releva sa gloire et + ne déploya un orgueil si fastueux.--Elle, assise dans sa pompe + resplendissante,--tenait une grande chaîne d'or aux anneaux bien + unis,--dont un bout était attaché au plus haut du ciel,--et dont + l'autre atteignait au plus bas enfer[338]. + +[Footnote 338: + + The houses form within was rude and strong, + Like an huge cave hewne out of rocky clifte, + From whose rough vault the ragged breaches hong + Ëmbost with massy gold of glorious guifte, + And with rich metall loaded every rifte, + That heavy ruine they did seeme to threatt; + And over them Arachne high did lifte + Her cunning web, and spred her subtile nett, + Enwrapped in fowle smoke and clouds more black then jett. + + Both roof and floor and walls were all of gold, + But overgrown with dust and old decay, + And hid in darknes, that none could behold + The hew thereof; for vew of cherefull day + Did never in that house itselfe display, + But a faint shadow of uncertein light, + Such as a lamp whose life does fade away; + Or as the moon, cloathed with clowdy night, + Does shew to him that walkes in feare and sad affright. + + In all that rowme was nothing to be sene, + But huge grete yron chests and coffers strong, + All bart with double bends, that none could weene + Them to enforce by violence or wrong. + On every side they placed were along. + But all the grownd with sculs was scattered + And dead mens bones which round about were flong; + Whose lives, it seemed, whilome there were shed, + And their vile carcases now left unburied.... + + Thence forward he him led and shortly brought + Unto another rowme, whose dore forthright + To him did open as it had beene taught; + Therein an hundred raunges were pight, + And hundred fournaces all burning bright; + By every fournace many Feends did byde, + Defourmed creatures horrible in sight; + And every Feend his busie paines applyde + To melt the golden metall ready to be tryde. + + One with great bellowes gathered filling ayre, + And with forst wind the fewell did inflame; + Another did the dying bronds repayre + With yron tongs, and sprinkled ofte same + With liquid waves, fiers Vulcans rage to tame + Who, maystring them, renewd his former heat. + Some scumd the drosse that from the metall came, + Some stird the molten owre with ladles great. + And every one did swincke, and every one did sweat.... + + He brought him, through a darksom narrow strayt, + To a broad gate all built of beaten gold: + The gate was open; but therein did wayt + A sturdie villein, stryding stiff and bold, + As if the highest god defy he would. + In his right hand an yron club he held, + But he himselfe was all of golden mould, + Yet had both life and sence, and well could weld + That cursed weapon, when his cruell foes queld.... + + He brought him in. The rowme was large and wide, + As it some Gyeld or solemne temple weare; + Many great golden pillours did upbeare + The massy roofe and riches huge sustayne; + And every pillour decked was full deare + With crownes and diademes and titles vaine, + Which mortall princes wore whiles they on earth did rayne. + + A route of people there assembled were, + Of every sort and nation under skye, + Which with great uprore preaced to draw nere + To the upper part: where was advanced hye + A stately siege of soveraine majestye; + And thereon satt a woman gorgeous gay + And richly cladd in robes of royaltye, + That never earthly prince in such aray + His glory did enhaunce, and pompous pryde display... + + There, as in glistring glory she did sitt, + She held a great gold chaine ylinked well + Whose upper end to highest heven was knitt, + And lower part did reach to lowest hell. + (Liv. II, ch. VII.)] + +Nul rêve de peintre n'égale ces visions, ce flamboiement de la fournaise +sur les parois des cavernes, ces lumières vacillantes sur la foule, ce +trône et cet étrange scintillement de l'or qui partout luit dans +l'ombre. C'est que l'allégorie pousse au gigantesque. Quand il s'agit +de montrer la tempérance aux prises avec les tentations, on est porté à +mettre toutes les tentations ensemble. Il s'agit d'une vertu générale, +et comme elle est capable de toutes les résistances, on lui demande à la +fois toutes les résistances; après l'épreuve de l'or, celle du plaisir: +ainsi se suivent et s'opposent les spectacles les plus grandioses et les +plus délicieux, tous au delà de l'humain, les gracieux à côté des +terribles, les jardins fortunés à côté du souterrain maudit: + + Le portail de branches entrelacées et de fleurs penchées--était + embrassé par une vigne courbée en arches,--dont les grappes + pendantes semblaient inviter--tous les passants à goûter leur vin + délicieux.--Elles s'inclinaient d'elles-mêmes vers les + mains,--comme si elles s'offraient pour être + cueillies:--quelques-unes d'une pourpre sombre pareille à + l'hyacinthe;--d'autres comme des rubis, riantes et doucement + vermeilles;--d'autres, comme de belles émeraudes encore vertes. + + Au milieu du jardin était une fontaine--de la plus riche + substance qu'il puisse y avoir sur la terre,--si pure et si + transparente, que l'on eût pu voir--le flot d'argent courant dans + chacun de ses canaux.--Très-splendidement elle était décorée--de + curieux dessins et de figures d'enfants nus,--dont les uns + semblaient, avec une gaieté rieuse,--voler çà et là et s'ébattre + en jeux folâtres,--pendant que les autres se baignaient dans + l'eau délicieuse. + + Et sur toute la fontaine une traînée de lierre de l'or le plus + pur--s'étendait avec sa teinte naturelle.--Car le riche métal + était coloré de telle sorte--que l'homme qui l'eût vu sans être + bien averti--l'eût pris sûrement pour du vrai lierre.--Bien bas + jusqu'au sol rampaient ses bras lascifs,--qui, se baignant dans + la rosée d'argent,--trempaient craintivement dans l'eau leurs + fleurs laineuses;--et leurs gouttes de cristal semblaient des + pleurs d'amour. + + Un nombre infini de courants incessamment sortaient--de cette + fontaine, doux et beaux à voir.--Ils tombaient dans un ample + bassin--et arrivaient promptement en si grande abondance--qu'on + eût cru voir un petit lac.--Sa profondeur n'excédait pas trois + coudées,--si bien qu'à travers ses flots on pouvait voir le + fond,--tout pavé par-dessous de jaspe étincelant,--et la fontaine + voguait droit dans cette mer. + + Les oiseaux joyeux abrités dans le riant ombrage,--accordaient + leurs notes suaves avec le choeur des voix.--Les angéliques voix + tremblantes et tendres--répondaient aux instruments avec une + divine douceur.--Les instruments unissaient leur mélodie + argentine--au sourd murmure des eaux tombantes.--Les eaux + tombantes, variant leurs bruissements mesurés,--tantôt haut, + tantôt bas, appelaient la brise;--et la molle brise murmurante + leur répondait à tous bien bas. + + Sur un lit de roses Acrasie était couchée,--alanguie par la + chaleur ou prête pour son doux péché;--un voile l'habillait ou + plutôt la laissait déshabillée,--un voile transparent tout + d'argent et de soie,--qui ne cachait rien de sa peau + d'albâtre,--mais la montrait plus blanche, si plus blanche elle + pouvait être.--Arachné n'eût su ourdir un filet plus subtil,--et + les toiles brillantes que nous voyons souvent tissées--par les + fils de la rosée séchée ne volent pas plus légèrement dans l'air. + + Son sein de neige était une proie offerte--aux yeux avides qui ne + savaient s'en rassasier.--La langueur de sa douce fatigue y avait + laissé--quelques gouttes plus claires que le nectar, qui + glissaient--comme de pures perles d'Orient tout le long de son + corps;--et ses beaux yeux, qui de volupté souriaient doucement + encore,--humectaient sans les éteindre les rayons de feu--dont + ils perçaient les coeurs fragiles. Ainsi la clarté des + étoiles,--lorsqu'elle scintille sur les vagues silencieuses, + paraît plus brillante[339]. + +[Footnote 339: + + .... No gate, but like one, being goodly dight + With bowes and braunches wich did broad dilate + Their clasping armes in wanton wreathings intricate: + + So fashioned a porch with rare device, + Archt over head with an embracing vine, + Whose brounches hanging downe seemed to entice + All passers-by to taste their lushious wine, + And did themselves into their hands incline, + As freely offering to be gathered, + Some deepe empurpled as the hyaline, + Some as the rubine laughing sweetely red, + Some like faire emeraudes not yet well ripened.... + + And in the midst of all a fountaine stood, + Of richest substance that on earth might bee, + So pure and shiny that the silver flood + Through every channell running one might see. + Most goodly it with curious ymageree + Was over-wrought, and shapes of naked boyes, + Of which some seemd with lively jollitee + To fly about, playing their wanton toyes, + Whylest others did themselves embay in liquid joyes. + + And over all of purest gold was spred + A trayle of yvie in his native hew; + For the rich metall was so coloured, + That wight, who did not well avis'd it vew, + Would surely deeme it to bee yvie trew; + Low his lascivious armes adown did creepe, + That themselves dipping in the silver dew + Their fleecy flowres then fearfully did steepe, + Which drops of christall seemd for wantones to weep. + + Infinit streames continually did well + Out of this fountaine, sweet and fair to see, + The which into an ample laver fell, + And shortly grew to so great quantitie, + That like a little lake it seemd to bee, + Whose depth exceed not three cubits hight, + That through the waves one might the bottom see, + All pav'd beneath with jaspar shinning bright, + That semd the fountaine in that sea did sayle upright.... + + The joyous birds, shrouded in chearefull shade + Their notes unto the voyce attempred sweet; + Th'angelical soft trembling voyces made + To th'instruments divine respondence meet; + The silver-sounding instruments did meet + With the base murmure of the waters fall; + The waters fall with difference discreet + Now soft, now loud, unto the wind did call; + The gentle warbling wind low answered to all.... + + Upon a bed of roses she was layd, + As faint through heat, or dight to pleasant sin; + And was arayd or rather disarayd, + All in a vele of silke and silver thin, + That hid no whit her alabaster skin, + But rather shewd more white, if more might bee: + More subtile web Arachne cannot spin; + Nor the fine nets, which oft we woven see + Of scorched deaw, do not in th'ayre more lightly flee. + + Her snowy brest was bare to ready spoyle + Of hungry eyes, which n'ote therewith be fild; + And yet, through languour of her late sweet toyle, + Few drops, mor cleare than nectar, forth distild, + That like pure Orient perles adowne it trild; + And her faire eyes, sweet smyling in delight + Moystened their fierie beams, with which she thrild + Fraile harts, yet quenched not; like starry light + Which, sparckling on the silent waves, does seeme more bright. + (Liv. II, ch. XII.)] + +N'y a-t-il ici que des féeries? Il y a ici des tableaux tout faits, des +tableaux vrais et complets, composés avec des sensations de peintre, +avec un choix de couleurs et de lignes: les yeux ont du plaisir. Cette +Acrasie couchée a la pose d'une déesse et d'une courtisane de Titien. Un +artiste italien copierait ces jardins, ces eaux courantes, ces Amours +sculptés, ces traînées de lierre qui serpente chargé de feuilles +luisantes et de fleurs laineuses. Tout à l'heure, dans les profondeurs +infernales, les clartés avec leur long ruissellement étaient belles, +demi-noyées par les ténèbres, et le trône exhaussé dans la vaste salle +entre les piliers, au milieu de la multitude fourmillante, reliait +autour de lui toutes les formes en ramenant sur lui tous les regards. +Le poëte est ici et partout coloriste et architecte. Si fantastique que +soit son monde, ce monde n'est point factice; s'il n'est pas, il +pourrait être; même il devrait être; c'est la faute des choses si elles +ne s'arrangent pas de manière à l'effectuer; pris en lui-même, il a +cette harmonie intérieure par laquelle vit une chose réelle, même une +harmonie plus haute, puisque, à la différence des choses réelles, il est +tout entier jusque dans le moindre détail construit en vue de la beauté. +L'_art_ est venu, voilà le grand trait du siècle, le trait qui distingue +ce poëme de tous les récits semblables entassés par le moyen âge. +Incohérents, mutilés, ils gisaient comme des débris ou des ébauches que +les mains débiles des trouvères n'avaient pas su assembler en un +monument. Enfin les poëtes et les artistes paraissent et avec eux le +sentiment du beau, c'est-à-dire la sensation de l'ensemble. Ils +comprennent les proportions, les attaches et les contrastes; ils +_composent_. Entre leurs mains, l'esquisse brouillée, indéterminée, se +limite, s'achève, se détache, se colore et devient un tableau. Chaque +objet ainsi pensé et imaginé acquiert l'être définitif en acquérant la +forme vraie; après des siècles, on le reconnaîtra, on l'admirera, on +sera touché par lui; bien plus, on sera touché par son auteur. Car, +outre les objets qu'il peint, l'artiste se peint lui-même. Sa pensée +maîtresse se marque dans la grande oeuvre qu'elle produit et qu'elle +conduit. Spenser est supérieur à son sujet, l'embrasse tout entier, +l'accommode à son but, et c'est pour qu'il y imprime la marque propre +de son âme et de son génie. Chaque récit est ménagé en vue d'un autre, +et tous en vue d'un certain effet qui s'accomplit; c'est pour cela que +de ce concert une beauté se dégage, celle qui est dans le coeur du +poëte, et que toute son oeuvre a travaillé à rendre sensible; beauté +noble et pourtant riante, composée d'élévation morale et de séductions +sensibles, anglaise par le sentiment, italienne par les dehors, +chevaleresque par sa matière, moderne par sa perfection, et qui +manifeste un moment unique et admirable, l'apparition du paganisme dans +une race chrétienne et le culte de la forme dans une imagination du +Nord. + + +§ 3. LA PROSE. + +I + +Un pareil moment ne dure guère, et la séve poétique s'use par la +floraison poétique, en sorte que l'épanouissement conduit au déclin. Dès +les premières années du dix-septième siècle, l'affaissement des moeurs +et des génies devient sensible. L'enthousiasme et le respect baissent. +Les mignons, les fats de cour intriguent et grappillent, parmi les +pédanteries, les puérilités et les parades. La cour vole et la nation +murmure. Les Communes commencent à se roidir, et le roi, qui les tance +en maître d'école, plie devant elles en petit garçon. Ce triste roi se +laisse rudoyer par ses favoris, leur écrit en style de commère, se dit +un Salomon, étale une vanité d'écrivain, et, donnant audience à un +courtisan, lui recommande sa réputation de savant, à charge de revanche. +La dignité du gouvernement s'affaiblit et la loyauté du peuple +s'attiédit. La royauté déchoit et la révolution se prépare. En même +temps le noble paganisme chevaleresque dégénère en sensualité vile et +crue[340]. «Le roi, dit un contemporain, vient de s'enivrer si bien avec +le roi Christian de Danemark, qu'il a fallu les porter sur un lit tous +les deux....» Les dames quittent leur sobriété, et dans les festins on +les voit qui roulent çà et là prises de vin. «Dernièrement, dit un malin +courtisan, dans un masque, la chose a fait scandale. La dame qui jouait +le rôle de la reine de Saba arrivait pour présenter des dons précieux à +Leurs Majestés; mais ayant oublié les marches qui menaient au dais, elle +renversa ses cassettes dans le giron de Sa Majesté danoise, et lui tomba +sur les pieds ou plutôt sur la face. Grandes furent la hâte et la +confusion. Essuis et serviettes travaillèrent aussitôt à tout nettoyer. +Alors Sa Majesté se leva et voulut danser avec la reine de Saba. Mais il +se laissa choir, et s'humilia devant elle, et fut emporté dans une +chambre intérieure et mis sur un lit de parade, lequel ne fut pas +médiocrement gâté par les présents que la reine de Saba avait répandus +sur ses vêtements, tels que vin, crème, gelée, boisson, gâteaux, épices +et autres bonnes choses. La fête et la représentation continuèrent, et +la plupart des acteurs s'en allèrent ou se laissèrent choir, tant le vin +occupait leur étage supérieur.... Alors parurent, en riches habits, la +Foi, l'Espérance et la Charité. L'Espérance essaya de parler; mais le +vin rendait ses efforts si faibles qu'elle se retira, espérant que le +roi excuserait sa brièveté.... La Foi quitta la cour dans un état +chancelant.... Toutes deux étaient malades et allèrent vomir dans la +salle d'en bas.... Pour la Victoire, après un lamentable bégaiement, on +l'emmena comme une pauvre captive, et on la déposa, pour qu'elle fît un +somme, sur les marches extérieures de l'antichambre. Quant à la Paix, +elle cassa sa branche d'olivier sur le crâne de ceux qui voulaient +l'empêcher d'entrer.» Notez que ces ivrognesses étaient de grandes +dames. «On ne faisait point ainsi, ajoute l'auteur, sous la reine +Élisabeth;» elle était violente et terrible, mais non ignoble, et +ridicule. C'est que les grandes idées qui mènent un siècle finissent, en +s'épuisant, par ne garder d'elles-mêmes que leurs vices; le superbe +sentiment de la vie naturelle devient le vulgaire appel aux sens. Il y a +telle _entrée_, tel arc de triomphe, sous Jacques, qui représente des +priapées, et quand les instincts sensuels, exaspérés par la tyrannie +puritaine, parviendront plus tard à relever la tête, on verra sous la +Restauration l'orgie s'étaler dans sa crapule et triompher de son +impudeur. + +[Footnote 340: Harrington's _Nugæ antiquæ_.] + +En attendant, la littérature s'altère; le puissant souffle qui l'avait +portée, et qui, à travers les singularités, les raffinements, les +exagérations, l'avait faite grande, se ralentit et diminue. Avec Carew, +Suckling, Herrick, le joli remplace le beau. Ce qui les frappe, ce ne +sont plus les traits généraux des choses; ce qu'ils tâchent d'exprimer, +ce n'est plus la nature intime des choses. Ils n'ont plus cette large +conception, cette pénétration involontaire, par laquelle l'homme +s'assimilait les objets et devenait capable de les créer une seconde +fois. Ils n'ont plus ce trop-plein d'émotions, cette surabondance +d'idées et d'images qui forçait l'homme à s'épancher par des paroles, à +jouer extérieurement, à miner librement et hardiment le drame intérieur +qui faisait tressaillir tout son corps et tout son coeur. Ce sont +plutôt des beaux esprits de cour, des cavaliers à la mode, qui veulent +faire preuve d'imagination et de style. Entre leurs mains l'amour +devient une galanterie; ils écrivent des chansons, des pièces fugitives, +des compliments aux dames. Plus d'élans du coeur; ils tournent des +phrases éloquentes pour être applaudis et des exagérations flatteuses +pour plaire. Les divines figures, les regards sérieux ou profonds, les +expressions virginales ou passionnées qui éclataient à chaque pas dans +les premiers poëtes ont disparu; on ne voit plus ici que des minois +agréables peints par des vers agréables. La polissonnerie n'est pas +loin; on la trouve déjà dans Suckling, et aussi la crudité, l'épicurisme +prosaïque; ils diront bientôt: «Amusons-nous et moquons-nous du reste.» +Les seuls objets qu'ils sachent encore peindre, ce sont les petites +choses gracieuses, un baiser, une fête de mai, un narcisse, une +primevère humide de rosée, une matinée de mariage, une abeille[341]. +Herrick surtout et Suckling rencontrent là de petits poëmes exquis, +mignons, toujours riants ou souriants, pareils à ceux qu'on a mis sous +le nom d'Anacréon ou qui abondent dans l'Anthologie. En effet, ici comme +là-bas, c'est un paganisme qui décline; l'énergie s'en va, l'agrément +commence. On garde toujours le culte de la beauté et de la volupté; +mais on joue avec elles. On les pare et on les accommode à son goût; +elles ont cessé de maîtriser et de plier l'homme; il s'en égaye et il en +jouit. Dernier rayon d'un soleil qui se couche; avec Sedley, Waller et +les rimeurs de la Restauration, le vrai sentiment poétique disparaît; +ils font de la prose en vers; leur coeur est au niveau de leur style, et +l'on voit avec la langue correcte commencer un nouvel âge et un nouvel +art. + +[Footnote 341: + + Some asked me where the rubies grew, + And nothing did I say, + But with my finger pointed to + The lips of Julia. + Some asked how pearls did grow, and where; + Then spake I to my girl, + To part her lips, and show me there + The quarelets of pearl. + One ask'd me where the roses grew; + I bade him not go seek; + But forthwith bade my Julia show + A bud in either cheek. + (Herrick.) + + About the sweet bag of a bee, + Two Cupids fell at odds; + And whose the pretty prize should be, + They vowed to ask the gods. + Which Venus hearing, thither came, + And for their boldness stript them; + And taking thence from each his flame, + With rods of myrtle whipt them. + Which done, to still their wanton cries, + When quiet grown sh' had seen them, + She kiss'd and wiped their dove-like eyes, + And gave the bag between them. + (Herrick.) + + Why so pale and wan, fond lover? + Prithee, why so pale? + Will, when looking well can't move her, + Looking ill prevail? + Prithee, why so pale? + Why so dull and mute, young sinner? + Prithee, why so mute? + Will, when speaking well can't win her, + Saying nothing do't? + Prithee, why so mute? + Quit, quit for shame, this will not move, + This cannot take her; + If of herself she will not love, + Nothing can make her: + The devil take her. + (Suckling.) + + As when a lady, walking Flora's bower, + Picks here a pink, and there a gilly-flower, + Now plucks a violet from her purple bed, + And then a primrose, the year's maidenhead, + There nips the brier, here the lover's pansy. + Shifting her dainty pleasures with her fancy, + This on her arms, and that she lists to wear + Upon the borders of her curious hair; + At length a rose-bud (passing all the rest) + She plucks, and bosoms in her lily breast. + (Quarles.)] + +À côté de la mignardise arrivait l'affectation: c'est le second signe +des décadences. Au lieu d'écrire pour dire les choses, on écrit alors +pour les bien dire; on enchérit sur son voisin, on outre toutes les +façons de parler; on fait tomber l'art du côté où il penche, et comme il +penche en ce siècle du côté de la véhémence et de l'imagination, on +entasse l'emphase et la couleur. Toujours un jargon naît d'un style. +Dans tous les arts, les premiers maîtres, les inventeurs découvrent +_l'idée_, s'en pénètrent et lui laissent produire sa forme. Puis +viennent les seconds, les imitateurs, qui de parti pris répètent cette +forme et l'altèrent en l'exagérant. Plusieurs ont du talent néanmoins, +Quarles, Herbert, Babington, surtout Donne, un satirique poignant, d'une +crudité terrible[342], un puissant poëte d'une imagination précise et +intense[343], et qui garde encore quelque chose de l'énergie et du +frémissement de la première inspiration. Mais il gâte tous ces dons de +parti pris, et réussit, à force de peine, à fabriquer du galimatias. Par +exemple, les poëtes passionnés ont dit à leur maîtresse que s'ils la +perdaient, ils prendraient en aversion toutes les femmes. Afin d'être +plus passionné, Donne déclare à la sienne qu'en pareil cas il haïra tout +le sexe, elle avec le reste, parce qu'elle en aura fait partie[344]. +Vingt fois en le lisant on se frappe la tête et on se demande avec +étonnement comment un homme a pu se tourmenter et se guinder ainsi, +alambiquer son style, raffiner les raffinements, découvrir des +comparaisons si saugrenues. C'était là l'esprit du temps; il fait effort +pour être ingénieusement absurde. Une puce avait mordu Donne et sa +maîtresse: voilà que cette puce, ayant réuni leur sang, se trouve être +«leur lit de mariage et leur temple de mariage[345]. À présent, dit-il, +la belle et ses parents ont beau gronder, nous sommes unis, et tous deux +cloîtrés dans ces murs vivants de jais (la puce).» Le marquis de +Mascarille n'a jamais rien trouvé d'égal. Eussiez-vous cru qu'un +écrivain pût inventer de pareilles sottises? Continuez, il y a pis. +«L'habitude vous engage peut-être à me tuer; mais n'ajoutez pas à ce +meurtre un suicide et un sacrilége, trois péchés en trois meurtres.» +Comprenez-vous? Cela signifie qu'elle ne fait qu'un avec lui, parce que +tous deux ne font qu'un avec la puce, et qu'ainsi on ne peut tuer l'un +sans l'autre. Remarquez que le sage Malherbe a écrit des énormités +presque semblables dans _les larmes de saint Pierre_, que les faiseurs +de sonnets en Italie et en Espagne atteignent en ce moment le même degré +de démence, et vous jugerez qu'en ce moment par toute l'Europe il y a un +âge poétique qui finit. + +[Footnote 342: Voyez surtout sa satire contre les courtisans. Ceci est +contre les imitateurs: + + But he is worst, who beggarly doth chaw + Other's witt fruits, and in his ravenous maw + Rankly digested, doth those things outspue + As his own things; and they are his owne, 't is true, + For if one eate my meat, though it be known + The meat was mine, th' excrement is his own.] + +[Footnote 343: + + When I behold a stream, which, from the spring, + Doth, with doubtful melodious murmuring, + Or in a speechless slumber calmly ride + Her wedded channels bosom, and there chide + And bend her brows, and swell, if any bough + Does but stoop down to kiss her utmost brow; + Yet if her often, gnawing kisses win + The traiterous banks to gape and let her in; + She rusheth violently and doth divorce + Her from her native and her long-kept course, + And roares, and braves it, and in gallant scorn + In flatt'ring eddies promising return, + She flouts her channel, which thenceforth is dry, + Then say I: That is she, and this I am.] + +[Footnote 344: + + O do not die, for I shall hate + All women so, when thou art gone, + That thee I shall not celebrate, + When I remember thou wast one.] + +[Footnote 345: + + This flea is you and I, and this + Our marriage bed and marriage temple is. + Though parents grudge and you, w'are met, + And cloyster'd in these living walls of jet. + Though use make you apt to kill me, + Let not to that selfe murder added be, + And sacriledge, three sins in killing three. + +Aussi Suckling l'appelle _the Great lord of witt_.] + +Sur cette frontière de la littérature qui finit et de la littérature qui +commence, paraît un poëte, l'un des plus goûtés et des plus +célèbres[346] de son temps, Abraham Cowley, enfant précoce, liseur et +versificateur comme Pope, et qui, comme Pope, ayant moins connu les +passions que les livres, s'est moins occupé des choses que des mots. +Rarement l'épuisement littéraire fut plus sensible. Il a tous les moyens +de dire ce qui lui plaira, et justement il n'a rien à dire. Le fonds a +disparu, laissant à la place une forme vide. En vain il manie le poëme +épique, la strophe pindarique, toutes les sortes de stances, d'odes, de +petits vers, de grands vers; en vain il appelle à l'aide toutes les +comparaisons botaniques et philosophiques, toute l'érudition de +l'Université, tous les souvenirs de l'antiquité, toutes les idées de la +science nouvelle; on bâille en le lisant. Sauf quelques vers +descriptifs, sauf deux ou trois tendresses gracieuses[347], il ne sent +rien, il ne fait que parler; il n'est poëte que de cervelle. Son recueil +de pièces amoureuses ne lui sert qu'à faire preuve de science, à montrer +qu'il a lu ses auteurs, qu'il connaît la géographie, qu'il est versé +dans l'anatomie, qu'il a une teinture de médecine et d'astronomie, qu'il +sait trouver des rapprochements et des allusions capables de casser la +tête du lecteur. Il dira que «la beauté est un mal actif-passif, parce +qu'elle meurt aussi vite qu'elle tue;» que sa maîtresse est criminelle +d'employer chaque matin trois heures à sa toilette, parce que «sa +beauté, qui était un gouvernement tempéré, se change par là en tyrannie +arbitraire.» Après avoir lu deux cents pages, on a envie de lui donner +des soufflets. On a besoin, pour s'apaiser, de songer que tout grand âge +doit finir, que celui-ci ne pouvait finir autrement, que l'ancienne et +ardente éruption, le soudain regorgement de verve, d'images, de +curiosités capricieuses et audacieuses qui jadis coula à travers +l'esprit des hommes, maintenant arrêté, refroidi, ne peut plus montrer +que des scories, de l'écume figée, et une multitude de pointes +brillantes et blessantes. On se dit qu'après tout Cowley a peut-être du +talent, et on trouve qu'en effet il en a un, talent nouveau, inconnu aux +vieux maîtres, qui indique une autre culture, qui exige d'autres moeurs +et qui annonce un nouveau monde. Cowley a ces moeurs et il est de ce +monde. C'est un homme régulier, raisonnable, instruit, poli, bien élevé, +qui, après douze ans de services et d'écritures en France sous la reine +Henriette, finit par se retirer sagement à la campagne, où il étudie +l'histoire naturelle et prépare un traité sur la religion, philosophant +sur les hommes et la vie, fécond en réflexions et en idées générales, +moraliste, et disant à son exécuteur testamentaire de «ne rien laisser +passer dans ses écrits qui puisse sembler le moins du monde être une +offense à la religion ou aux bonnes manières.» De telles dispositions et +une telle vie préparent et indiquent moins un poëte, c'est-à-dire un +voyant et un créateur, qu'un écrivain, j'entends par là un homme qui +sait penser et parler, et qui, partant, doit avoir beaucoup lu, beaucoup +appris, beaucoup rédigé, posséder un esprit calme et clair, avoir +l'habitude de la société polie, des discours soutenus, du demi-badinage. +En effet, Cowley est un écrivain, le plus ancien de tous ceux qui en +Angleterre méritent ce nom. Sa prose est aussi aisée et aussi sensée que +sa poésie est contournée et déraisonnable. Un «honnête homme» qui écrit +pour d'honnêtes gens, à peu près de la façon dont il leur parlerait s'il +était avec eux dans un salon, voilà, je crois, l'idée que, dans notre +dix-septième siècle, on se faisait d'un bon auteur; c'est l'idée que les +_Essais_ de Cowley laissent de sa personne; c'est ce genre de talent que +les écrivains de l'âge prochain vont prendre pour modèle, et il est le +premier de cette grave et aimable lignée qui par Temple rejoint Addison. + +[Footnote 346: 1608-1667. J'ai sous les yeux la onzième édition de +1710.] + +[Footnote 347: Par exemple: _The Spring_ (_The Mistress_, tome 1er, page +72).] + + +II + +Il semble qu'arrivée là la Renaissance ait atteint son terme, et que, +pareille à une plante épuisée et flétrie, elle n'ait plus qu'à laisser +la place au nouveau germe qui commence à lever sous ses débris. Voici +pourtant que du vieux tronc défaillant sort un rejeton vivant et +inattendu. Au moment où l'art languit, la science pousse; c'est à cela +qu'aboutit tout le travail du siècle. Les deux fruits ne sont point +disparates; au contraire, ils viennent de la même séve, et ne font que +manifester par la diversité de leurs formes deux moments distincts de la +végétation intérieure qui les a produits. Tout art se termine par une +science, et toute poésie par une philosophie. Car la science et la +philosophie ne font que traduire par des formules précises la conception +originale que l'art et la poésie rendent sensibles par des figures +imaginaires; une fois que l'idée d'un siècle s'est manifestée en vers +par des créations idéales, elle arrive naturellement à s'exprimer en +prose par des raisonnements positifs. Ce qui avait frappé les hommes au +sortir de l'oppression ecclésiastique et de l'ascétisme monacal, c'était +l'idée païenne de la vie naturelle et librement épanouie; ils avaient +retrouvé la nature enfouie derrière la scolastique, et ils l'avaient +exprimée dans des poëmes et des peintures, par de superbes corps +florissants en Italie, par des âmes véhémentes et abandonnées en +Angleterre, avec une telle divination de ses lois, de ses instincts et +de ses formes, qu'on pouvait tirer de leurs tableaux et de leur théâtre +une théorie complète de l'âme et du corps. L'enthousiasme passé, la +curiosité commence. Le sentiment de la beauté fait place au besoin de la +vérité. La théorie enfermée dans les oeuvres d'imagination s'en dégage. +Les yeux restent attachés sur la nature, non plus pour l'admirer, mais +pour la comprendre. De la peinture on passe à l'anatomie, du drame à la +philosophie morale, des grandes divinations poétiques aux grandes vues +scientifiques; les unes continuent les autres, et c'est le même esprit +qui perce dans toutes les deux; car ce que l'art avait représenté et ce +que la science va observer, ce sont les choses vivantes, avec leur +structure complexe et complète, remuées par leurs forces intérieures, +sans aucune intervention surnaturelle. Artistes et savants, tous +partent, sans s'en douter, de la même idée maîtresse, c'est que la +nature subsiste par elle-même, que chaque être enferme dans son sein la +source de son action, que les causes des événements sont des lois innées +dans les choses: idée toute-puissante d'où sortira la civilisation +moderne et qui en ce moment en Angleterre et en Italie, comme autrefois +en Grèce, à côté de l'art complet suscite les vraies sciences; après +Vinci et Michel Ange, l'école des anatomistes, des mathématiciens, des +naturalistes, qui aboutit à Galilée; après Spenser, Ben Jonson et +Shakspeare, l'école des penseurs qui entourent Bacon et préparent +Harvey. + +Il n'y a pas besoin ici de chercher bien loin cette école; dans +l'interrègne du christianisme, le tour d'esprit qui domine partout est +justement le sien. C'est le paganisme qui règne à la cour d'Elisabeth, +non-seulement dans les lettres, mais dans les doctrines, un paganisme du +Nord, toujours sérieux, le plus souvent sombre, mais qui, comme celui du +Midi, a pour substance le sentiment des forces naturelles. Chez +quelques-uns tout christianisme est effacé; plusieurs vont jusqu'à +l'athéisme par excès de révolte et de débauche, comme Marlowe et Greene. +Chez d'autres, comme Shakspeare, c'est à peine si l'idée de Dieu +apparaît; ils ne voient dans la pauvre petite vie humaine qu'un songe, +au delà le grand sommeil morne; pour eux la mort est la borne de l'être, +tout au plus un gouffre obscur où l'homme plonge incertain de l'issue. +S'ils portent les yeux au delà, ils aperçoivent[348], non point l'âme +spirituelle reçue dans un monde plus pur, mais le cadavre abandonné +dans la terre humide ou le spectre errant autour du cimetière. Ils +parlent en incrédules ou en superstitieux, jamais en fidèles. Leurs +héros ont des vertus humaines, non des vertus religieuses; contre le +crime, ils s'appuient sur l'honneur et l'amour du beau, non sur la piété +et la crainte de Dieu. Si d'autres, de loin en loin, comme Sidney et +Spenser, entrevoient ce Dieu, c'est comme une vague lumière idéale, +sublime fantôme platonicien, qui ne ressemble en rien au Dieu personnel, +rigide examinateur des moindres mouvements du coeur. Il apparaît au +sommet des choses comme le magnifique couronnement du monde, mais il ne +pèse pas sur la vie humaine, il la laisse intacte et libre, et ne fait +que la tourner vers le beau. On ne connaît pas encore l'espèce de prison +étroite où le _cant_ officiel et les croyances bienséantes enfermeront +plus tard l'action et l'intelligence. Même les croyants, les sincères +chrétiens, comme Bacon et Browne, écartent tout rigorisme oppressif, +réduisent le christianisme à une sorte de poésie morale, et laissent le +naturalisme subsister sous la religion. Dans cette carrière si ample et +si ouverte, la spéculation peut se déployer. Avec lord Herbert apparaît +le déisme systématique; avec Milton et Algernon Sidney apparaîtra la +religion philosophique; Clarendon ira jusqu'à comparer les jardins de +lord Falkland à ceux der l'Académie. Contre le rigorisme des puritains, +Chillingworth, Hales, Hooker, les plus grands docteurs de l'Église +anglicane, font à la raison naturelle une large place, si large que +jamais, même aujourd'hui, elle n'a retrouvé un tel essor. + +[Footnote 348: Shakspeare: _Tempest_, _Measure for measure_, _Hamlet_; +Beaumond and Flechter: _Thierry and Theodoret_, acte 4e. Voyez aussi +Webster, _passim_.] + +Une étonnante irruption de faits, l'Amérique découverte, l'antiquité +ranimée, la philologie restaurée, les arts inventés, les industries +développées, la curiosité humaine promenée sur tout le passé et sur tout +le globe, sont venus fournir la matière, et la prose a commencé. Sidney, +Wilson, Asham et Puttenham ont cherché les règles du style; Hackluit et +Purchas ont rassemblé l'encyclopédie des voyages et la description de +tous les pays; Holinshed, Speed, Raleigh, Stowe, Knolles, Daniel, Thomas +More, lord Herbert fondent l'histoire; Camden, Spelman, Cotton, Usher et +Selden instituent l'érudition; une légion de travailleurs patients, de +collectionneurs obscurs, de pionniers littéraires amassent, rangent et +trient les documents que sir Robert Cotton et sir Thomas Bodley +emmagasinent dans leurs bibliothèques, tandis que des utopistes, des +moralistes, des peintres de moeurs, Thomas More, Joseph Hall, John +Earle, Owen Felltham, Burton, décrivent et jugent les caractères de la +vie, poussent leur file par Fuller, sir Thomas Browne et Isaac Walton, +jusqu'au milieu du siècle suivant, et s'accroissent encore des +controversistes et des politiques qui, avec Hooker, Taylor, +Chillingworth, Algernon Sidney, Harrington, étudient la religion, la +société, l'Église et l'État. Ample et confuse fermentation, d'où se +dégagent beaucoup de pensées, mais d'où sortent peu de beaux livres. La +belle prose, telle qu'on l'a vue à la cour de Louis XIV, chez Pollion, +dans les gymnases d'Athènes, telle que les peuples rhétoriciens et +sociables savent la faire, manque tout à fait. Ceux-ci n'ont pas +l'esprit d'analyse qui est l'art de suivre pas à pas l'ordre naturel des +idées, ni l'esprit de conversation qui est le talent de ne jamais +ennuyer ou choquer autrui. Leur imagination est trop peu réglée et leurs +moeurs sont trop peu polies. Les plus mondains, même Sidney, disent +rudement ce qu'ils pensent et comme ils le pensent. Au lieu d'atténuer, +ils exagèrent. Ils hasardent tout et ils n'omettent rien. Ils ne +quittent les compliments outrés que pour les plaisanteries brutales. Ils +ignorent l'enjouement mesuré, la fine moquerie, la flatterie délicate. +Ils se plaisent aux grossiers calembours, aux allusions sales. Ils +prennent pour de l'esprit des charades entortillées, des images +grotesques. Grands seigneurs et grandes dames, ils causent en gens mal +élevés, amateurs de bouffons, de parades et de combats d'ours. Chez +d'autres, comme Overbury ou sir Thomas Browne, la poésie déborde dans la +prose si abondamment, qu'elle couvre le discours d'images et fait +oublier les idées sous les tableaux. Ils chargent leur style de +comparaisons fleuries, qui s'engendrent l'une l'autre et montent l'une +par-dessus l'autre, de telle façon que le sens disparaît et qu'on ne +voit plus que l'ornement. Enfin, le plus souvent, ils sont pédants, +encore tout roidis par la rouille de l'école; ils divisent et +subdivisent, ils posent des thèses, des définitions; ils argumentent +solidement et lourdement, ils citent leurs auteurs en latin, et même en +grec; ils équarrissent des périodes massives, ils assomment doctement +leur adversaire, et par contre-coup le lecteur. Ils ne sont jamais au +niveau de la prose, mais toujours au-dessus et au-dessous, au-dessus par +leur génie poétique, au-dessous par la pesanteur de leur éducation et +par la barbarie de leurs moeurs. Mais ils pensent sérieusement et par +eux-mêmes; il sont réfléchis; ils sont convaincus et touchés de ce +qu'ils disent. Jusque dans les compilateurs on sent une force et une +loyauté d'esprit qui donnent confiance et font plaisir. Leurs écrits +ressemblent aux puissantes et pesantes gravures des contemporains, aux +cartes d'Hofnagel par exemple, si âpres et si instructives; leur +conception est poignante et précise; ils ont le don d'apercevoir chaque +objet non d'une façon générale, comme les classiques, mais en +particulier et singulièrement. Ce n'est point l'homme abstrait, le +citadin tel qu'il est partout, le paysan en soi qu'ils se représentent; +mais Jacques ou Thomas, Smith ou Brown, de telle paroisse, dans tel +comptoir, avec tel geste et tel habit, distinct de tous les autres; +bref, ils voient non _l'idée_, mais _l'individu_. Figurez-vous le +remue-ménage qu'une telle disposition produit dans la tête humaine, +combien l'ordre régulier des idées s'en trouve dérangé, comme chaque +objet, avec le pêle-mêle infini de ses formes, de ses propriétés, de ses +appendices, va désormais s'accrocher par cent attaches imprévues aux +autres, et amener devant l'esprit une file et une famille; quel relief +en prendra le langage, quels mots familiers, pittoresques, saugrenus y +éclateront coup sur coup; comme la verve, l'imprévu, l'originalité, les +inégalités de l'invention y feront saillie. Figurez-vous en même temps +quelle prise cette forme d'esprit a sur les choses, combien de faits +elle concentre en chaque conception, quel amas de jugements personnels, +d'autorités étrangères, de suppositions, de divinations, d'imaginations +elle déverse sur chaque objet, avec quelle fécondité hasardeuse et +créatrice elle enfante les vérités et les conjectures. Il y a là un +fourmillement extraordinaire de pensées et de formes, souvent avortées, +plus souvent encore barbares, quelquefois grandioses. Mais dans cette +surabondance quelque chose de viable et de grand se dégage, la science, +et il n'y a qu'à regarder de près une ou deux de ces oeuvres pour voir +la créature nouvelle éclore parmi les ébauches et les débris. + + +III + +Deux écrivains surtout manifestent cet état d'esprit, le premier, Robert +Burton, ecclésiastique et solitaire d'Université, qui passa sa vie dans +les bibliothèques et feuilleta toutes les sciences, aussi érudit que +Rabelais, d'une mémoire inépuisable et débordante; inégal d'ailleurs, +doué de verve et gai par saccades, mais le plus souvent triste et +morose, jusqu'à confesser dans son épitaphe que la mélancolie a fait sa +vie et sa mort; avant tout original, amateur de son propre sens et l'un +des premiers modèles de ce singulier tempérament anglais qui, retirant +l'homme en lui-même, développe en lui tantôt l'imagination, tantôt le +scrupule, tantôt la bizarrerie, et fait de lui, selon les circonstances, +un poëte, un excentrique, un humoriste, un fou ou un puritain. Trente +ans durant il a lu, il s'est mis une encyclopédie dans la tête, et +maintenant pour s'amuser et se décharger, il prend un in-folio de papier +blanc. Vingt vers d'un poëte, douze lignes d'un traité sur +l'agriculture, une colonne d'in-folio sur les armoiries, la description +des poissons rares, un paragraphe d'un sermon sur la patience, le compte +des accès de fièvre dans l'hypocondrie, l'histoire de la particule +_que_, un morceau de métaphysique, voilà ce qui a passé dans son cerveau +en un quart d'heure: c'est un carnaval d'idées et de phrases grecques, +latines, allemandes, françaises, italiennes, philosophiques, +géométriques, médicales, poétiques, astrologiques, musicales, +pédagogiques, entassées les unes sur les autres, pêle-mêle énorme, +prodigieux fouillis de citations entre-croisées, de pensées heurtées, +avec la vivacité et l'entrain d'une fête de fous. «J'apprends, dit-il, +de nouvelles nouvelles tous les jours,--et les rumeurs ordinaires de +guerre, pestes, incendies, inondations, vols, meurtres, massacres, +météores, comètes, spectres, prodiges, apparitions, villes prises, cités +assiégées en France, en Germanie, en Turquie, en Perse, en Pologne, +etc.; les levées et préparatifs journaliers de guerre et autres choses +semblables qu'amène notre temps orageux, batailles livrées, tant +d'hommes tués, monomachies, naufrages, pirateries, combats sur mer, +paix, ligues, stratagèmes et nouvelles alarmes,--une vaste confusion de +voeux, désirs, actions, édits, pétitions, procès, défenses, +proclamations, plaintes, griefs,--sont chaque jour apportés à nos +oreilles.--De nouveaux livres chaque jour, pamphlets, nouvelles, +histoires, catalogues entiers de volumes de toute sorte, paradoxes +nouveaux, opinions, schismes, hérésies, controverses en philosophie, en +religion, etc. Puis viennent des nouvelles de mariages, mascarades, +fêtes, jubilés, ambassades, joutes et tournois, trophées, triomphes, +galas, jeux, pièces de théâtre. Aujourd'hui nous apprenons qu'on a créé +de nouveaux seigneurs et officiers, demain qu'il y a des grands déposés, +puis que de nouveaux honneurs ont été conférés. L'un est mis en liberté, +l'autre est emprisonné. L'un achète, l'autre ne peut payer; celui-ci +fait fortune; son voisin fait, banqueroute. Ici l'abondance, là la +cherté et la famine. L'un court, l'autre chevauche, querelle, rit, +pleure, etc. Ainsi tous les jours j'apprends des nouvelles publiques et +privées[349].»--«Quel monde de livres ne s'offre pas, en tous les +sujets, arts et sciences, pour le contentement et selon la capacité du +lecteur? En arithmétique, géométrie, perspective, optique, astronomie, +architecture, _sculptura_, _pictura_, sciences sur lesquelles on a +dernièrement écrit tant de traités si élaborés; dans la mécanique et ses +mystères, dans l'art de la guerre, de la navigation, de l'équitation, de +l'escrime, de la natation, des jardins, de la culture des arbres; de +grands volumes sur l'économie domestique, la cuisine, l'art d'élever des +faucons, de chasser, de pêcher, de prendre les oiseaux, etc.; avec des +peintures exactes de tous les jeux, exercices; que n'y a-t-il pas? En +musique, métaphysique, philosophie naturelle et morale, philologie, +politique, chronologie, dans les généalogies, dans le blason, etc.: il y +a de grands volumes ou ces traités des anciens, etc. _Et quid subtilius +arithmeticis inventionibus_? _Quid jucundius musicis rationibus_? _Quid +divinius astronomicis_? _Quid rectius geometricis demonstrationibus_? +Quel plus grand plaisir que de lire ces fameuses expéditions de +Christophe Colomb, Améric Vespuce, Marc-Paul le Vénitien, Vertomannus, +Aloysius Cadamustus, etc.? ces journaux exacts des Portugais, des +Hollandais, de Bartison, d'Olivier à Nort, etc.? les voyages d'Hakluit, +les décades de Pierre Martyr, les récits de Linschoten, les +Hodoeporicons de Jodocus à Meggen, de Brocarde le Moine, de +Bredenbachius, de Sands, de J. Dubinius à Jérusalem, en Égypte et autres +endroits reculés du monde? ces agréables itinéraires de Paulus +Hentzerus, de Jocodus Sincerus, de Dux Polonus, etc.? ces parties de +l'Amérique, curieusement dessinées et gravées par les frères A. Bry? de +voir un herbier gravé, les herbes, les arbres, les fleurs, les plantes, +tous les végétaux représentés, avec les couleurs naturelles de la vie, +comme dans Matthiolus sur Dioscorides, Delacampius, Lobel, Bauhinus, et +ce dernier herbier volumineux et énorme de Besler de Nuremberg, où +presque toute plante est figurée avec sa vraie grandeur? devoir les +oiseaux, les bêtes, les poissons de la mer, les araignées, les +moucherons, les serpents, les mouches, etc., toutes les créatures +figurées par le même art et représentées exactement en vives, couleurs, +avec une fidèle description de leurs natures, vertus et qualités, etc., +comme l'ont fait soigneusement Ælien, Gesner, Ulysse Aldrovandus, +Bellonus, Rondoletius, Hippolytus Salvianus, etc.[350]?» Il ne finit +pas; les mots, les phrases regorgent, s'accumulent, se recouvrent, et +roulent emportant le lecteur assourdi, étourdi, demi-noyé, incapable de +trouver terre au milieu de ce déluge. Burton est intarissable. Il n'est +point d'idées qu'il ne répète sous cinquante formes; quand il a épuisé +les siennes, il verse sur nous celles des autres; les classiques, les +auteurs plus rares, connus seulement des savants, les auteurs plus rares +encore, connus seulement des érudits, il prend chez tous. Sous ces +profondes cavernes d'érudition et de science, il en est une plus noire +et plus inconnue que toutes les autres, comblée d'auteurs ignorés, de +noms rébarbatifs, Besler de Nuremberg, Adricomius, Linschoten, Brocarde, +Bredenbachius. Parmi tous ces monstres antédiluviens, hérissés de +terminaisons latines, il est à son aise; il se joue, il rit, il saute +de l'un sur l'autre, il les mène de front. Il a l'air du vieux Protée, +hardi coureur, qui en une heure, sur son attelage d'hippopotames, fait +le tour de l'Océan. + +[Footnote 349: This roving humour (though not with like success) I have +ever had, and, like a ranging spaniel, that barks at every bird he sees, +leaving his game, I have followed all, saving that which I should, and +may justly complain, and truly, _qui ubique est_, _nusquam est_, which +Gesner did in modesty: that I have read many books, but to little +purpose, for want of good method; I have confusedly tumbled over divers +authors in our libraries with small profit, for want of art, order, +memory, judgment. I never travelled but in map or card, in which my +unconfined thoughts have freely expatiated, as having ever been +especially delighted with the study of cosmography. Saturn was lord of +my geniture, culminating, etc., and Mars principal significator of +manners, in partile conjunction with mine ascendent; both fortunate in +their houses, etc. I am not poor, I am not rich; _nihil est_, _nihil +deest_; I have little, I want nothing: all my treasure is in Minerva's +tower. Greater preferment as I could never get, so am I not in debt for +it. I have a competency (_laus Deo_) from my noble and munificent +patrons. Though I live still a collegiate student, as Democritus in his +garden, and lead a monastic life, _ipse mihi theatrum_ sequestered from +those tumults and troubles of the world, _et tanquam in specula positus_ +(as he said) in some high place above you all, like _stoicus sapiens_, +_omnia sæcula præterita præsentiaque videns_, _uno velut intuitu_, I +hear and see what is done abroad, how others run, ride, turmoil, and +macerate themselves in court and country. Far from those wrangling +law-suits, _aulæ vanitatem_, _fori ambitionem_, _ridere mecum soleo_: I +laugh at all, "only secure, lest my suit go amiss, my ships perish, corn +and cattle miscarry, trade decay, I have no wife nor children, good or +bad, to provide for;" a mere spectator of other men's fortunes and +adventures, and how they act their parts, which methinks are diversely +presented unto me, as from a common theatre or scene. I hear new news +every day: and those ordinary rumours of war, plagues, fires, +inundations, thefts, murders, massacres, meteors, comets; spectrums, +prodigies, apparitions; of towns taken, cities besieged in France, +Germany, Turkey, Persia, Poland, etc., daily musters and preparations, +and such like, which these tempestuous times afford, battles fought, so +many men slain, monomachies, shipwrecks, piracies and sea-fights, peace, +leagues, stratagems, and fresh alarms--a vast confusion of vows, wishes, +actions, edicts, petitions, lawsuits, pleas, laws, proclamations, +complaints, grievances--are daily brought to our ears: new books every +day, pamphlets, currantoes, stories, whole catalogues of volumes of all +sorts, new paradoxes, opinions, schisms, heresies, controversies in +philosophy, religion, etc. Now come tidings of weddings, maskings, +mummeries, entertainments, jubilees, embassies, tilts, and tournaments, +trophies, triumphs, revels, sports, plays: then again, as in a new +shifted scene, treasons, cheating tricks, robberies, enormous villanies, +in all kinds, funerals, burials, death of princes, new discoveries, +expeditions; now comical, then tragical matters. To-day we hear of new +lords and officers created, tomorrow of some great men deposed, and then +again of fresh honours conferred: one is let loose, another imprisoned: +one purchaseth, another breaketh: he thrives, his neighbour turns +bankrupt; now plenty, then again dearth and famine; one runs, another +rides, wrangles, laughs, weeps, etc. Thus I daily hear, and such like, +both private and public news.] + +[Footnote 350: For what a world of books offers itself, in all subjects, +arts, and sciences, to the sweet content and capacity of the reader? In +arithmetic, geometry, perspective, optic, astronomy, architecture, +_sculptura_, _pictura_, of which so many and such elaborate treatises +are of late written: in mechanics and their mysteries, military matters, +navigation, riding of horses, fencing, swimming, gardening, planting, +great tomes of husbandry, cookery, falconry, hunting, fishing, fowling, +etc., with exquisite pictures of all sports, games, and what not? In +music, metaphysics, natural and moral philosophy, philology, in policy, +heraldry, genealogy, chronology, etc., they afford great tomes, or those +studies of antiquity, etc., _et quid subtilius arithmeticis +inventionibus_? _quid jucundius musicis rationibus_? _quid divinius +astronomicis_? _quid rectius geometricis demonstrationibus_? What so +sure, what so pleasant? he that shall but see that geometrical tower of +Garizenda at Bologna in Italy, the steeple and clock at Strasburgh, will +admire the effects of art, or that engine of Archimedes to remove the +earth itself, if he had but a place to fasten his instrument? +_Archimedis cochlea_, and rare devises to corrivate waters, music +instruments, and trisyllable echoes again, again, and again repeated, +with myriads of such. What vast tomes are extant in law, physic, and +divinity for profit, pleasure, practice, speculation, in verse or prose, +etc.? Their names alone are the subject of whole volumes: we have +thousands of authors of all sorts, many great libraries full well +furnished, like so many dishes of meat, served out for several palates; +and he is a very block that is affected with none of them. Some take an +infinite delight to study the very languages wherein these books are +written, Hebrew, Greek, Syriac, Chaldee, Arabic, etc. Methinks it would +well please any man to look upon a geographical map (_suavi animum +delectatione allicere_, _ob incredibilem rerum varietatem et +jucunditatem et ad pleniorem sui cognitionem excitare_) chorographical, +topographical delineations; to behold, as it were, all the remote +provinces, towns, cities of the world, and never to go forth of the +limits of his study; to measure, by the scale and compass, their extent, +distance, examine their site. Charles the great (as Platina writes) had +three fair silver tables, in one of which superficies was a large map of +Constantinople, in the second Rome neatly engraved, in the third an +exquisite description of the whole world; and much delight he took in +them. What greater pleasure can there now be, than to view those +elaborate maps of Ortelius, Mercator, Hondius, etc., to peruse those +books of cities, put out by Braunus, and Hogenbergius? to read those +exquisite descriptions of Maginus, Munster, Herrera, Laet, Merula, +Boterus, Leander Albertus, Camden, Leo Afer, Adricomius, Nic. Gerbelius, +etc.? those famous expeditions of Christopher Columbus, Americus +Vespucius, Marcus Polus the Venitian, Vertomannus, Aloysius Cadamustus, +etc.? those accurate diaries of Portugals, Hollanders, of Bartison, +Oliver à Nort, etc., Hacluit's voyages, Pet. Martyr's Decades, Benzo, +Lerius, Linschoten's relations, those Hodoeporicons of Jod. à Meggen, +Brocarde the Monk, Bredenbachius, Jo. Dublinius, Sands, etc., to +Jerusalem, Egypt, and other remote places of the world? those pleasant +itineraries of Paulus Hentzerus, Jodocus Sincerus, Dux Polonus, etc., to +read Bellonius's observations, P. Gillius his surveys; those parts of +America, set out, and curiously cut in pictures, by Fratres à Bry? to +see a well cut herbal, herbs, trees, flowers, plants, all vegetals, +expressed in their proper colours to the life, as that of Matthiolus +upon Dioscorides, Delacampius, Lobel, Bauhinus, and that last voluminous +and mighty herbal of Besler of Noremberge; wherein almost every plant is +to his own bigness. To see birds, beasts, and fishes of the sea, +spiders, gnats, serpents, flies, etc., all creatures set out by the same +art, and truly expressed in lively colours, with an exact description of +their natures, virtues, qualities, etc., as hath been accurately +performed by Ælian, Gesner, Ulysses Aldrovandus, Bellonus, Rondoletius, +Hippolytus Salvianus, etc.] + +Quel sujet prend il? La mélancolie[351], son propre état d'esprit, et il +le prend en homme d'école. Nul traité de saint Thomas, n'est plus +régulièrement construit que le sien. Ce torrent d'érudition vient se +distribuer en canaux géométriquement tracés qui divergent à angles +droits sans dévier d'une seule ligne. En tête de chaque partie vous +apercevez un tableau synoptique et analytique, avec tirets, accolades, +chaque division engendrant des subdivisions, chaque subdivision +engendrant des sections, chaque section engendrant des sous-sections: de +la maladie en général, de la mélancolie en particulier, de sa nature, de +son siége, de ses espèces, de ses causes, de ses symptômes, de son +pronostic; de la cure par moyens permis, par moyens défendus, par moyens +diététiques, par moyens pharmaceutiques: selon la méthode scolastique, +il descend du général au particulier, et dispose chaque émotion et +chaque idée dans une case numérotée. Dans ce cadre fourni par le moyen +âge, il entasse tout, en homme de la Renaissance, la peinture littéraire +des passions et la description médicale de l'aliénation mentale, les +détails d'hôpital avec la satire des sottises humaines, les documents +physiologiques à côté des confidences personnelles, les recettes +d'apothicaire avec les conseils moraux, les remarques sur l'amour avec +l'histoire des évacuations. Le triage des idées n'a pas encore été fait: +médecin et poëte, lettré et savant, l'homme est tout à la fois; fauté de +digues, les idées viennent comme des liqueurs différentes se déverser +dans la même cuve avec des pétillements et des bouillonnements étranges, +avec une odeur déplaisante et des effets baroques. Mais la cuve est +pleine, et de ce mélange naissent des composés puissants que nul âge +n'avait encore connus. + +[Footnote 351: _Anatomy of melancoly_, 1621.] + + +IV + +Car, dans le mélange, il y a un ferment efficace, le sentiment poétique +qui remue et anime l'érudition énorme, qui refuse de s'en tenir aux secs +catalogues, qui, interprétant chaque fait, chaque objet, y démêle ou y +devine une âme mystérieuse, et trouble tout l'homme en lui représentant +comme une énigme grandiose le monde qui s'agite en lui et hors de lui. +Figurons-nous un esprit parent de celui de Shakspeare, devenu érudit et +observateur au lieu d'être acteur et poëte, qui, au lieu de créer, +s'occupe à comprendre, mais qui, comme Shakspeare, s'applique aux choses +vivantes, pénètre leur structure intime, s'attache à leurs lois réelles, +imprime passionnément et scrupuleusement en lui-même les moindres +linéaments de leur figure; qui en même temps projette au delà de +l'observation positive ses divinations pénétrantes, entrevoit derrière +les apparences sensibles je ne sais quel monde obscur et sublime, et +tressaille avec une sorte de vénération devant la grande noirceur vague +et peuplée à la surface de laquelle tremblote notre petit univers. Tel +est sir Thomas Browne, naturaliste, philosophe, érudit, médecin et +moraliste, presque le dernier de la génération qui porta Jérémie Taylor +et Shakspeare. Nul penseur ne témoigne mieux de la flottante et +inventive curiosité du siècle. Nul écrivain n'a mieux manifesté la +splendide et sombre imagination du Nord. Nul n'a parlé avec une émotion +plus éloquente de la mort, de l'énorme nuit de l'oubli, de +l'engloutissement où toute chose sombre, de la vanité humaine, qui, avec +de la gloire ou des pierres sculptées, essaye de se fabriquer une +immortalité éphémère. Nul n'a produit au jour, par des expressions plus +éclatantes et plus originales, la séve poétique qui coule dans tous les +esprits du siècle. «L'injuste oubli, dit-il, secoue à l'aveugle ses +pavots, et traite la mémoire des hommes sans distinguer, entre leurs +droits à l'immortalité. Qui n'a pitié du fondateur des Pyramides? +Érostrate vit pour avoir détruit le temple de Delphes, et celui-là qui +l'a bâti est presque perdu. Le temps a épargné l'épitaphe du cheval +d'Adrien et anéanti la sienne.... Tout est folie, vanité nourrie de +vent. Les momies égyptiennes que Cambyse et le temps ont épargnées, sont +maintenant la proie de mains rapaces. Mizraïm guérit les blessures, et +Pharaon est vendu pour fabriquer du baume... Le plus grand nombre doit +se contenter d'être comme s'il n'avait pas été et de subsister dans le +livre de Dieu, non dans la mémoire des hommes. Vingt-sept noms font +toute l'histoire des temps qui précèdent le déluge, et tous les noms +conservés jusqu'aujourd'hui ne font pas ensemble un seul siècle de +vivants. Le nombre des morts excède de beaucoup tout ce qui vit; ce que +le monde a vécu dépasse beaucoup ce qui lui reste à vivre, et chaque +heure ajoute à ce nombre grandissant qui ne sait s'arrêter une seule +minute.... D'ailleurs l'oubli enlève au souvenir une large part de +nous-mêmes, même lorsque nous sommes vivants encore. Nous ne nous +rappelons que faiblement nos félicités, et les plus poignants coups des +afflictions ne laissent en nous que des cicatrices éphémères. La +sensibilité n'endure rien d'extrême, et les chagrins nous détruisent ou +se détruisent.... Nous ignorons nos maux avenir, nous oublions nos maux +passés par une miséricordieuse prévoyance de la nature, qui nous fait +digérer ainsi notre mélange de courts et mauvais jours, et qui, +délivrant nos sens des souvenirs qui les blesseraient, laisse à nos +plaies saignantes le temps de se refermer et de se guérir.» Ainsi de +toutes parts la mort nous entoure et nous presse. «Elle est +l'accoucheuse de la vie, et puisque le sommeil son frère nous hante +journellement de ses avertissements funéraires; puisque le temps, qui +vieillit de lui-même, nous défend d'espérer une grande durée, c'est à +nous de regarder les longs espoirs comme des rêves et comme une attente +d'insensés[352].» + +[Footnote 352: But the iniquity of oblivion blindly scattereth her +poppy, and deals with the memory of men without distinction to merit of +perpetuity: who can but pity the founder of the pyramids? Herostratus +lives that burnt the temple of Diana; he is almost lost that built it; +time hath spared the epitaph of Adrian's horse; confounded that of +himself. In vain we compute our felicities by the advantage of our good +names, since bad have equal durations; and Thersites is like to live as +long as Agamemnon, without the favour of the everlasting register. Who +knows whether the best of men be known? or whether there be not more +remarkable persons forgot than any that stand remembered in the known +account of time? Without the favour of the everlasting register, the +first man had been as unknown as the last, and Methuselah's long life +had been his only chronicle. + +Oblivion is not to be hired: the greatest part must be content to be as +though they had not been; to be found in the register of God, not in the +record of man. Twenty-seven names make up the first story before the +flood; and the recorded names ever since contain not one living century. +The number of the dead long exceedeth all that shall live. The night of +time far surpasseth the day, and who knows when was the equinox? Every +hour adds unto that current arithmetic which scarce stands one moment. +And since death must be the Lucina of life: and even Pagans could doubt +whether thus to live were to die; since our longest sun sets at right +descensions, and makes but winter arches, and therefore it cannot be +long before we lie down in darkness, and have our light in ashes; since +the brother of death daily haunts us with dying mementos, and time, that +grows old in itself, bids us hope no long duration; diuturnity is a +dream, and folly of expectation. + +Darkness and light divide the course of time, and oblivion shares with +memory a great part even of our living beings; we slightly remember our +felicities, and the smartest strokes of affliction leave but short smart +upon us. Sense endureth no extremities, and sorrows destroys us or +themselves. To weep into stones are fables. Afflictions induce +callosities; miseries are slippery, or fall like snow upon us, which, +notwithstanding, is no unhappy stupidity. To be ignorant of evils to +come, and forgetful of evils past, is a merciful provision in nature, +whereby we digest the mixture of our few and evil days; and our +delivered senses not relapsing into cutting remembrances, our sorrows +are not kept raw by the edge of repetitions.... All was vanity, feeding +the wind, and folly. The Egyptian mummies, which Cambyses or time hath +spared, avarice now consumeth. Mummy is become merchandise; Mizraim +cures wounds, and Pharaoh is sold for balzams.... Man is a noble animal, +splendid in ashes, and pompous in the grave, solemnising nativities and +deaths with equal lustre, nor omitting ceremonies of bravery in the +infamy of his nature.... Pyramids, arches, obelisks, were but the +irregularities of vain glory, and wild enormities of ancient +magnanimity.] + +Voilà presque des paroles de poëte, et c'est justement cette +imagination de poëte qui le pousse en avant dans la science[353]. En +présence des productions naturelles, il fourmille de conjectures, de +rapprochements; il tâtonne à l'entour, proposant des explications, +essayant des expériences, portant ses divinations comme autant de palpes +flexibles et frémissantes aux quatre coins du monde, dans les plus +lointaines régions de la fantaisie et de la vérité. En regardant les +croûtes arborescentes et foliacées qui se forment à la surface des +liqueurs qui gèlent, il se demande si ce n'est point une résurrection +des essences végétales dissoutes dans le liquide. À la vue du sang ou du +lait qui caille, il cherche s'il n'y a point là quelque chose d'analogue +à la formation de l'oiseau dans l'oeuf, ou à cette coagulation du chaos +qui a enfanté notre monde. En présence de la force insaisissable qui +fait geler les liquides, il se demande si les apoplexies et les +cataractes ne sont pas l'effet d'une puissance semblable et n'indiquent +pas aussi la présence d'un esprit congélateur. Il est devant la nature +comme un artiste, un écrivain en présence d'un visage vivant, notant +chaque trait, chaque mouvement de physionomie pour parvenir à deviner +les passions et le caractère intérieur, corrigeant et défaisant sans +cesse ses interprétations, tout agité par l'idée des forces invisibles +qui opèrent sous l'enveloppe visible. Tout le moyen âge et l'antiquité +avec leurs théories et leurs imaginations, platonisme, cabale, théologie +chrétienne, formes substantielles d'Aristote, formes spécifiques de +l'alchimie, toutes les spéculations humaines enchevêtrées et +transformées l'une dans l'autre se rencontrent à la fois dans sa tête +pour lui ouvrir des percées sur ce monde inconnu. L'amas, l'entassement, +la confusion, la fermentation et le fourmillement intérieur, mêlé de +vapeurs et d'éclairs, le tumultueux encombrement de son imagination et +de son esprit, l'oppressent et l'agitent. Dans cette attente et dans +cette émotion, sa curiosité se prend à tout; à propos du moindre fait, +du plus spécial, du plus archaïque, du plus chimérique, il conçoit une +file d'investigations compliquées, calculant comment l'arche a pu +contenir toutes les créatures avec leur provision d'aliments; comment +Perpenna, dans son festin, rangea les invités afin de pouvoir frapper +Sertorius, son hôte; quels arbres ont pu bien pousser au bord de +l'Achéron, à supposer qu'il y en ait eu; si les plantations en quinconce +n'ont pas leur origine dans le paradis terrestre, et si les nombres et +les figures géométriques contenues dans le losange ne se rencontrent pas +dans tous les produits de la nature et de l'art. Vous reconnaissez ici +l'exubérance et les bizarres caprices d'une végétation intérieure trop +ample et trop forte. Archéologie, chimie, histoire, nature, il n'y a +rien qui ne l'intéresse jusqu'à la passion, qui ne fasse déborder sa +mémoire et son invention, qui n'éveille en lui l'idée de quelque force, +certainement admirable, peut-être infinie. Mais ce qui achève de le +peindre, et ce qui annonce l'approche de la science, c'est que son +imagination se fait contre-poids à elle-même. Il est fertile en doutes +autant qu'en explications. S'il voit les mille raisons qui poussent dans +un sens, il voit aussi les mille raisons qui poussent dans le sens +contraire. Aux deux bouts du même fait il entasse jusqu'aux nuages, mais +en piles égales, l'échafaudage des arguments contradictoires. La +conjecture faite, il sait qu'elle n'est qu'une conjecture, il s'arrête, +finit sur un _peut-être_, conseille de vérifier. Ses écrits ne sont que +des opinions qui se donnent pour des opinions; même le principal est une +réfutation des erreurs populaires. En somme, il fait des questions, +suggère des explications, suspend ses réponses; rien de plus, et c'est +assez; quand la recherche est si ardente, quand les voies où elle se +répand sont si nombreuses, quand elle est aussi scrupuleuse à s'assurer +de sa prise, l'issue de la chasse est sûre; on est à deux pas de la +vérité. + +[Footnote 353: Consulter Milsand, étude sur sir Thomas Browne, _Revue +des Deux-Mondes_, 1858.] + + +V + +C'est dans ce cortége d'érudits, de songeurs et de chercheurs que paraît +le plus compréhensif, le plus sensé, le plus novateur des esprits du +siècle, François Bacon; ample et éclatant esprit, l'un des plus beaux de +cette lignée poétique, et qui, comme ses devanciers, se trouva par +nature enclin à recouvrir ses idées de la plus magnifique parure; une +pensée ne semblait achevée en cet âge que lorsqu'elle avait pris un +corps et une couleur. Mais ce qui distingue celui-ci des autres, c'est +que chez lui l'image ne fait que concentrer la méditation. Il a réfléchi +longuement, il a imprimé en lui-même toutes les portions et toutes les +liaisons de son sujet; il le possède, et à ce moment, au lieu d'étaler +cette conception si pleine en une file de raisonnements gradués, il +l'enferme sous une comparaison si expressive, si exacte, si +transparente, qu'à travers la figure on aperçoit tous les détails de +l'idée, comme une liqueur dans un vase de beau cristal. Jugez de son +style par un seul exemple: «Comme l'eau, dit-il, soit qu'elle vienne de +la rosée du ciel, soit qu'elle sorte des sources de la terre, se +disperse et se perd dans le sol, à moins qu'elle ne soit rassemblée dans +quelque réceptacle où par son union elle peut se conserver et +s'entretenir, d'où il est arrivé que l'industrie de l'homme a construit +et disposé des bassins, des conduits, des citernes et des étangs que +l'on s'est accoutumé à parer et à embellir pour la magnificence et +l'apparat, comme pour l'usage et la nécessité; ainsi la science, soit +qu'elle descende de l'inspiration divine, soit qu'elle jaillisse de +l'observation humaine, périrait bientôt et s'évanouirait dans l'oubli, +si elle n'était point conservée dans des livres, dans des traditions, +dans des assemblées, dans des endroits disposés comme les universités, +les écoles et les colléges, pour sa réception et son entretien[354].» +C'est de cette façon qu'il pense, par des symboles, non par des +analyses; au lieu d'expliquer son idée, il la transpose et la traduit, +et il la traduit entière, jusque dans ses moindres parcelles, enfermant +tout dans la majesté d'une période grandiose ou dans la brièveté d'une +sentence frappante. De là un style[355] d'une richesse, d'une gravité, +d'une force admirables, tantôt solennel et symétrique, tantôt serré et +perçant, toujours étudié et coloré. Il n'y a rien dans la prose anglaise +de supérieur à sa diction. + +[Footnote 354: As water, whether it be the dew of heaven or the springs +of the earth, doth scatter and lose itself in the ground, except it be +collected into some receptacle, where it may by union comfort and +sustain itself, and, for that cause, the industry of man hath framed and +made spring-heads, conduits, cisterns, and pools, which men have +accustomed likewise to beautify and adorn with accomplishments of +magnificence and state, as well as of use and necessity; so knowledge, +whether it descend from divine inspiration or spring from human sense, +would soon perish and vanish to oblivion, if it were not preserved in +books, conferences and places appointed, as universities, colleges and +schools, for the receipt and comforting the same.... + +The greatest error of all the rest, is the mistaking or misplacing of +the last or farthest end of knowledge: for men have entered into a +desire of learning and knowledge, sometimes upon a natural curiosity and +inquisitive appetite; sometimes to entertain their minds with variety +and delight; sometimes for ornament and reputation; and sometimes to +enable them to victory of wit and contradiction; and most times for +lucre and profession; and seldom sincerely to give a true account of +their gift of reason, to the benefit and use of men: as if there were +sought in knowledge a couch whereupon to rest a searching and restless +spirit; or a terrace, for a wandering and variable mind to walk up and +down with a fair prospect; or a tower of state, for a proud mind to +raise itself upon; or a fort or commanding ground, for strife and +contention; or a shop, for profit or sale; and not a rich storehouse, +for the glory of the Creator, and the relief of man's estate.] + +[Footnote 355: _Voir_ surtout les _Essais_.] + +De là aussi sa manière de concevoir les choses. Ce n'est point un +dialecticien, comme Hobbes ou Descartes, un homme habile à aligner les +idées, à les tirer les unes des autres, à conduire son lecteur du simple +au composé par toute la file des intermédiaires. C'est un producteur de +_conceptions_ et de _sentences_. La matière explorée, il nous dit: «Elle +est telle, n'y touchez point de ce côté, il faut l'aborder par cet +autre.» Rien de plus; nulle preuve, nul effort pour convaincre; il +affirme, et s'en tient là; il a pensé à la manière des artistes et des +poëtes, et parle à la façon des prophètes et des devins. _Cogitata et +visa_, ce titre d'un de ses livres pourrait être le titre de tous ses +livres. Le plus admirable de tous, le _Novum Organum_, est une suite +d'aphorismes, sortes de décrets scientifiques, comme d'un oracle qui +prévoit l'avenir et révèle la vérité. Et pour que la ressemblance soit +complète, c'est par des figures poétiques, par des abréviations +énigmatiques, presque par des vers sibyllins, qu'il les exprime: _Idola +specûs_, _Idola tribûs_, _Idola fori_, _Idola theatri_, chacun se +rappelle ces noms étranges qui désignent les quatre espèces d'illusions +auxquelles l'homme est soumis[356]. Shakspeare et les voyants n'ont pas +des condensations de pensées plus énergiques, plus expressives, qui +ressemblent mieux à l'inspiration, et Bacon en a partout de semblables. +En somme, son procédé est celui des créateurs, non l'argumentation, mais +l'_intuition_. Quand il a fait sa provision de faits, la plus vaste qui +se peut, sur quelque énorme sujet, sur quelque province entière de +l'esprit, sur toute la philosophie antérieure, sur l'état général des +sciences, sur la puissance et les limites de la raison humaine, il jette +sur tout cela une vue d'ensemble comme un grand filet, rapporte une idée +universelle, enclôt son idée dans une maxime, et nous la livre en +disant: «Vérifiez et profitez.» + +[Footnote 356: Voyez aussi dans le _Novum Organum_, liv. I et liv. II, +les vingt-sept genres d'exemples, avec leurs noms métaphoriques. +_Instantiæ crucis_, _divortii_, _januæ_, _Instantiæ innuentes_, +_polychrestæ_, _magicæ_, etc. Voyez encore _les Géorgiques de l'esprit_, +_la première Vendange de l'induction_, et autres titres semblables.] + + +VI + +Rien de plus hasardeux, de plus voisin de la fantaisie que cette façon +de penser, quand elle n'a pas pour frein le bon sens instinctif et +positif. Ce bon sens, cette espèce de divination naturelle, cet +équilibre stable d'un esprit qui gravite incessamment vers le vrai, +comme l'aiguille vers le nord, Bacon le possède au plus haut degré. Il a +par excellence l'esprit pratique, utilitaire même, tel qu'il se +rencontrera plus tard dans Bentham, tel que l'habitude des affaires va +de plus en plus l'imprimer dans les Anglais. Dès l'âge de seize ans, à +l'Université, la philosophie d'Aristote lui déplut[357], non qu'il fît +peu de cas de l'auteur; au contraire, il l'appelait un grand génie; mais +parce qu'elle lui semblait inutile pour la vie, «incapable de produire +des oeuvres qui servissent au bien-être de l'homme.» On voit que dès son +début il tomba sur son idée maîtresse; tout le reste chez lui en dérive, +le dédain de la philosophie antérieure, la conception d'une philosophie +différente, la réforme entière des sciences par l'indication d'un but +nouveau, par la définition d'une méthode distincte, par l'ouverture +d'espérances inattendues[358]. Nulle part ce n'est la spéculation qu'il +goûte, partout c'est l'application. Il a les yeux tournés non vers le +ciel, mais vers la terre, non vers les choses «abstraites et vides,» +mais vers les choses palpables et solides, non vers les vérités +curieuses, mais vers les vérités profitables. Il veut «améliorer la +condition humaine,» «travailler au bien-être de l'homme,» «doter la vie +humaine de nouvelles inventions et de nouvelles ressources,» «munir le +genre humain de nouvelles puissances et de nouveaux instruments +d'action.» Sa philosophie n'est elle-même qu'un instrument, _organum_, +une sorte de machine ou de levier construit pour que l'esprit puisse +soulever des poids, rompre des barrières, ouvrir des percées, exécuter +des travaux qui jusqu'ici dépassaient sa force. À ses yeux, chaque +science particulière, comme la science tout entière, doit être un outil. +Il engage les mathématiciens à quitter leur géométrie pure, à n'étudier +les nombres qu'en vue de la physique, à ne chercher des formules que +pour calculer les quantités réelles et les mouvements naturels. Il +recommande aux moralistes d'observer l'âme, les passions, les habitudes, +les tentations, non en oisifs, mais en vue de la guérison ou de +l'atténuation du vice, et donne pour but à la science des moeurs la +réformation des moeurs. Toujours pour lui l'objet d'une science est +l'établissement d'un art, c'est-à-dire la production d'une chose active +et utile; quand il veut rendre sensible par un roman la nature efficace +de sa philosophie, il décrit dans sa _Nouvelle Atlantide_, avec une +hardiesse de poëte et une justesse de devin, presque en propres termes, +les applications modernes et l'organisation présente des sciences, +académies, observatoires, aérostats, bateaux sous-marins, amendements +des terres, transformations des espèces, reviviscences, découverte des +remèdes, conservation des aliments. Aussi bien, dit son principal +personnage, «le but de notre Institut est la découverte des causes et la +connaissance de la nature intime des forces primordiales et des +principes des choses, en vue d'étendre les limites de l'empire de +l'homme sur la nature entière et d'exécuter tout ce qui lui est +possible.» Et ce possible est l'infini. + +[Footnote 357: _The Works of Francis Bacon_. London, 1824. Tome VII, p. +2. _Biographie latine_, par Rawley.] + +[Footnote 358: Ce point a été mis en évidence par l'admirable _Étude_ de +lord Macaulay.--_Critical and historical Essays_, tome III.] + +D'où vient-elle, cette idée si grande et si juste? Sans doute il a fallu +pour l'atteindre du bon sens et aussi du génie; mais ni le bon sens ni +le génie n'ont manqué aux hommes; il y en a eu plus d'un qui, +remarquant comme Bacon le progrès des industries particulières, a pu, +comme lui, concevoir l'industrie universelle, et, de certaines +améliorations limitées, conclure l'amélioration sans limites. C'est ici +que la puissance des alentours se manifeste; l'homme croit tout faire +par la force de sa pensée personnelle, et il ne fait rien que par le +concours des pensées environnantes; il s'imagine suivre la petite voix +qui parle au dedans de lui, et il ne l'écoute que parce qu'elle est +grossie de mille voix bruissantes et impérieuses qui, parties de toutes +les circonstances voisines ou lointaines, viennent se confondre avec +elle en vibrant à l'unisson. Le plus souvent, comme Bacon, il l'a +entendue dès le premier éveil de sa réflexion; mais elle a disparu sous +les sons contraires qui du dehors sont arrivés pour la recouvrir. Cette +confiance en l'élargissement infini de la puissance humaine, cette +glorieuse idée de la conquête universelle de la nature, cette ferme +espérance en l'augmentation continue du bien-être et du bonheur, +croyez-vous qu'elle eût pu germer, grandir, occuper tout un esprit, et +de là s'enraciner, se propager et se déployer dans les intelligences +voisines, en un temps de découragement et de décadence, quand on croyait +la fin du monde prochaine, quand les ruines se faisaient tout autour de +l'homme, quand le mysticisme chrétien comme aux premiers siècles, quand +la tyrannie ecclésiastique comme au quatorzième siècle, lui démontraient +son impuissance en pervertissant son invention ou en écrasant sa +liberté? Bien loin de là: de telles espérances devaient paraître alors +des révoltes de l'orgueil ou des suggestions de la chair. Elles parurent +telles, et les derniers représentants de la science antique, comme les +premiers représentants de la science moderne, furent exilés ou enfermés, +assassinés ou brûlés. Pour se développer, il faut qu'une idée soit en +harmonie avec la civilisation qui l'entoure; pour que l'homme espère +l'empire des choses et travaille à refondre sa condition, il faut que de +toutes parts l'amélioration ait commencé, qu'autour de lui les +industries grandissent, que les connaissances s'amassent, que les +beaux-arts se déploient, que cent mille témoignages irrécusables +viennent incessamment lui donner la preuve de sa force et la certitude +de son progrès. «L'enfantement viril du siècle[359],» ce titre que Bacon +décerne à son oeuvre, est le véritable. En effet, tout le siècle y a +coopéré; c'est par cette création qu'il s'achève. Le sentiment de la +puissance et de la prospérité humaine a fourni à la Renaissance son +premier ressort, son modèle idéal, sa matière poétique, son caractère +propre, et maintenant il lui fournit son expression définitive, sa +doctrine scientifique et son objet final. + +[Footnote 359: _Temporis partus masculus_.] + +Ajoutez encore sa méthode. Car une fois le but d'un voyage marqué, la +route est désignée, puisque partout c'est le but qui désigne la route; +quand le point d'arrivée devient nouveau, la voie pour arriver devient +nouvelle, et la science, changeant d'objet, change de procédé. Tant +qu'elle bornait son effort à contenter la curiosité oisive, à fournir +des perspectives, à établir une sorte d'opéra dans les cervelles +spéculatives, elle pouvait s'élancer au bout d'un instant dans les +abstractions et les distinctions métaphysiques; c'était assez pour elle +d'effleurer l'expérience; elle en sortait aussitôt; elle arrivait tout +de suite aux grands mots, aux quiddités, au principe d'individuation, +aux causes finales. Les demi-preuves lui suffisaient; au fond, elle ne +s'occupait pas d'établir une vérité, mais d'arracher une conviction, et +son instrument, le syllogisme, n'était bon que pour les réfutations, non +pour les découvertes; il prenait les lois générales pour point de départ +au lieu de les prendre pour point d'arrivée; au lieu d'aller les +trouver, il les supposait trouvées; il servait dans les écoles, non dans +la nature, et faisait des disputeurs, non des inventeurs. Du moment +qu'une science a pour but un art, et qu'on étudie pour agir, tout est +retourné; car on n'agit pas sans une connaissance indubitable et +précise. Pour employer des forces, il faut qu'elles soient mesurées, +vérifiées; pour bâtir une maison, il faut savoir avec exactitude la +résistance des poutres, autrement la maison croulera; pour guérir un +malade, il faut savoir avec certitude l'effet d'un remède, autrement le +malade mourra. La pratique impose à la science la certitude et +l'exactitude, parce que la pratique est impossible quand elle n'a pour +appuis que des conjectures et des à-peu-près. Comment faire pour sortir +des à-peu-près et des conjectures? Comment importer dans la science la +solidité et la précision? Il faut imiter les cas où la science, +aboutissant à la pratique, s'est montrée précise et solide, et ces cas +sont les industries. Il faut, comme dans les industries, observer, +essayer, tâtonner, vérifier, tenir son esprit fixé «sur des choses +sensibles et particulières,» n'avancer que pas à pas vers les règles +générales, «ne point anticiper» sur l'expérience, mais la suivre, ne +point supposer la nature, mais «l'interpréter.» Il faut, pour chaque +effet général, comme la chaleur, la blancheur, la dureté, la liquidité, +chercher une condition générale, en telle façon qu'en produisant la +condition on puisse produire l'effet. Et pour cela il faut, «par des +rejets et des exclusions convenables,» extraire la condition cherchée de +l'amas de faits où elle gît enfouie, construire la table des cas où +l'effet est absent, la table des cas où l'effet est présent, la table +des cas où l'effet se montre avec des degrés divers, afin d'isoler et de +mettre au jour la condition qui le produit[360]. Alors paraîtront non +les axiomes universels inutiles, mais «les axiomes moyens efficaces,» +véritables lois d'où l'on pourra tirer des oeuvres, et qui sont des +sources de puissance au même degré que des sources de lumière[361]. +Bacon décrit et prédit ici la science et l'industrie moderne, leur +correspondance, leur méthode, leurs ressources, leur principe, et après +plus de deux siècles, c'est encore chez lui que nous allons chercher +aujourd'hui la théorie de ce que nous tentons et de ce que nous +faisons. + +[Footnote 360: _Novum Organum_, lib. II, 15 et 16.] + +[Footnote 361: _Novum Organum_, liv. I, 1 et 3.] + +Au delà de cette grande vue, il n'a rien trouvé. Cowley, un de ses +admirateurs, disait justement que, pareil à Moïse sur le mont Phisgah, +il avait le premier annoncé la terre promise; mais il aurait pu ajouter +aussi justement que, comme Moïse, il s'était arrêté sur le seuil. Il a +indiqué la route et ne l'a point parcourue; il a enseigné à découvrir +les lois naturelles, et n'a découvert aucune loi naturelle. Sa +définition de la chaleur est grossièrement imparfaite. Son histoire +naturelle est remplie d'explications chimériques[362]. À la façon des +poëtes, il peuple la nature d'instincts et d'inclinations; il attribue +aux corps une véritable voracité, à l'air une sorte de soif pour les +clartés, les sons, les odeurs, les vapeurs qu'il absorbe; aux métaux, +une sorte de hâte pour s'incorporer les eaux-fortes. Il explique la +durée des bulles d'air qui flottent à la surface des liquides, en +supposant que d'air n'a qu'un appétit médiocre ou nul pour les hauteurs. +Il voit dans chaque qualité, la pesanteur, la ductilité, la dureté, une +essence distincte qui a sa cause particulière, de telle façon que +lorsqu'on connaîtra la cause de chaque qualité de l'or, on pourra mettre +toutes ces causes ensemble et faire de l'or. En somme, avec les +alchimistes, avec Paracelse et Gilbert, avec Kepler lui-même, avec tous +les hommes de son temps, gens d'imagination et élevés dans Aristote, il +se représente la nature comme un composé d'énergies secrètes et +vivantes, de forces inexplicables et primordiales, d'essences distinctes +et indécomposables, affectées chacune, par la volonté du Créateur, à la +production d'un effet distinct. Peu s'en faut qu'il n'y voie des âmes +douées de répugnances sourdes et de penchants occultes, qui aspirent ou +résistent à certaines directions, à certaines mixtures et à certaines +habitations. C'est pour cela encore que dans ses recherches il confond +tout en un monceau, propriétés végétatives et médicinales, mécaniques et +curatives[363], physiques et morales, sans considérer les plus complexes +comme des dépendances des plus simples, au contraire, chacune d'elles en +soi et prise à part comme un être irréductible et indépendant. Aheurtés +à cette erreur, les penseurs de ce temps piétinent en place. Ils +aperçoivent bien avec Bacon le grand champ des découvertes, mais ils n'y +peuvent pénétrer. Il leur manque une idée, et, faute de cette idée, ils +n'avancent pas. La forme d'esprit, qui tout à l'heure était un levier, +maintenant est un obstacle; il faut qu'elle change pour que l'obstacle +disparaisse. Car les idées, j'entends les grandes et les efficaces, ne +naissent point à volonté et au hasard, par l'effort d'un individu ou par +l'accident d'une rencontre. Comme les littératures et les religions, les +méthodes et les philosophies sortent de l'esprit du siècle; et c'est +l'esprit du siècle qui fait leur impuissance comme leur pouvoir. Il y a +tel état de l'intelligence publique qui exclût tel genre littéraire; et +il y a tel état de l'intelligence publique qui exclut telle conception +scientifique. Quand il en est ainsi, les écrivains et les penseurs ont +beau se travailler, le genre avorte et la conception n'apparaît pas. En +vain ils tournent alentour, essayant de soulever le poids qui les +arrête; quelque chose de plus fort qu'eux énerve leurs mains et frustre +leurs tentatives. Il faut que le pivot central de l'énorme roue par +laquelle tournent toutes les affaires humaines se déplace d'un cran, et +que par son mouvement tout soit mû. Le pivot tourne en ce moment, et +voici qu'une révolution de la grande roue commence, apportant une +nouvelle conception de la nature, et par suite la portion de méthode qui +manquait. Aux divinateurs, aux créateurs, aux esprits compréhensifs et +passionnés qui saisissaient les objets en blocs et par masses, ont +succédé les discoureurs, les méthodiques, es ordonnateurs de +raisonnements gradués et clairs qui, disposant les idées par séries +continues, conduisent insensiblement l'auditeur de la plus simple à la +plus composée par des passages aisés et unis. Descartes a remplacé +Bacon; l'âge classique vient d'effacer la Renaissance; la poésie et la +grande imagination se retirent devant la rhétorique, l'éloquence et +l'analyse. Dans cette transformation de l'esprit, les idées se +transforment. Tout se dessèche et se simplifie. L'univers, comme le +reste, se réduit à deux ou trois notions, et la conception de la nature, +qui était _poétique_, devient _mécanique_. Au lieu d'âmes, de forces +vivantes, de répugnances et d'appétits, on y voit des poulies, des +leviers et des chocs. Le monde, qui paraissait un amas de puissances +instinctives, ne semble plus qu'une machine de rouages engrenés. Au fond +de cette supposition hasardeuse gît une grande vérité certaine: c'est +qu'il y a une échelle de faits, les uns au sommet, très-compliqués, les +autres au bas, très-simples, ceux d'en haut ayant leur cause dans ceux +d'en bas; en sorte que les inférieurs expliquent les supérieurs, et que +c'est dans les lois du mouvement qu'il faut chercher les premières lois +des choses. On les cherche, Galilée les trouve; désormais l'oeuvre de la +Renaissance, dépassant le point extrême où Bacon l'a poussée et laissée, +peut s'étendre seule, et va s'étendre à l'infini. + +[Footnote 362: _Natural history_, 800, 24, etc. _De Augmentis_, lib. +III, 1.] + +[Footnote 363: Voyez là-dessus presque tous les écrits de Bacon, et +notamment son _Histoire naturelle_.] + + +FIN DU PREMIER VOLUME. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME. + + +INTRODUCTION. + + L'histoire se transforme depuis un siècle. -- Causes de + cette transformation. -- En quoi elle consiste. III + + I. Les documents historiques ne sont que des indices au + moyen desquels il faut reconstruire l'individu visible. IV + + II. L'homme corporel et visible n'est qu'un indice au + moyen duquel on doit étudier l'homme invisible et + intérieur. IX + + III. Les états et les opérations de l'homme intérieur et + invisible ont pour causes certaines façons générales de + penser et de sentir. XV + + IV. Principales formes de pensées et de sentiments. Leurs + effets historiques. XVIII + + V. Les trois forces primordiales. -- La race. -- Le + milieu. -- Le moment. -- Comment l'histoire est un + problème de mécanique psychologique. Dans quelles limites + on peut prévoir. XXIII + + VI. Comment se distribuent les effets d'une cause + primordiale. Communauté des éléments. Composition des + groupes. Loi des dépendances mutuelles. Loi des + influences proportionnelles. XXXIV + + VII. Loi de formation d'un groupe. Exemples et + indications. XLI + + VIII. Problème général et avenir de l'histoire. Méthode + psychologique. Valeur des littératures. Objet de ce + livre. XLIII + + + + +LIVRE I. + +LES ORIGINES. + + +Chapitre I. -- Les Saxons. + + I. L'ancienne patrie. -- Le sol, la mer, le ciel, le + climat. -- La nouvelle patrie. -- Le pays humide et la + terre ingrate. -- Influence du climat sur le caractère. 2 + + II. Le corps. -- La nourriture. -- Les moeurs. -- Les + instincts rudes en Germanie et en Angleterre. 7 + + III. Les instincts nobles en Germanie. -- L'individu. -- + La famille. -- L'État. -- La religion. -- L'_Edda_. -- + Conception tragique et héroïque du monde et de l'homme. 16 + + IV. Les instincts nobles en Angleterre. -- Le guerrier et + son chef. -- La femme et son mari. -- Poëme de Beowulf. + -- La société barbare et le héros barbare. 28 + + V. Poëmes païens. -- Genre et force des sentiments. -- + Tour de l'esprit et du langage. -- Véhémence de + l'impression et aspérité de l'expression. 39 + + VI. Poëmes chrétiens. -- En quoi les Saxons sont + prédisposés au christianisme. -- Comment ils se + convertissent au christianisme. -- Comment ils entendent + le christianisme. -- Hymnes de Coedmon. -- Hymne des + Funérailles. -- Poëme de Judith. -- Paraphrase de la + Bible. 45 + + VII. Pourquoi la culture latine n'a point de prise sur + les Saxons. -- Raisons tirées de la conquête saxonne. -- + Bède, Alcuin, Alfred. -- Traductions. -- Chroniques. -- + Compilations. -- Impuissance des latinistes. -- Raisons + tirées du caractère saxon. -- Adhelm. -- Alcuin. -- Vers + latins. -- Dialogues poétiques. -- Mauvais goût des + latinistes. 58 + + VIII. Opposition des races germaniques et des races + latines. -- Caractère de la race saxonne. -- Elle + persiste sous la conquête normande. 69 + + +Chapitre II. -- Les Normands. + + I. Formation et caractère de l'homme féodal. 73 + + II. Expédition et caractère des Normands. -- Contraste + des Normands et des Saxons. -- Les Normands sont + Français. -- Comment ils sont devenus Français. -- Leur + goût et leur architecture. -- Leur curiosité et leur + littérature. -- Leur chevalerie et leurs amusements. -- + Leur tactique et leur succès. 74 + + III. Forme d'esprit des Français. -- Deux traits + principaux: les idées distinctes et les idées suivies. -- + Construction psychologique de l'esprit français. -- + Narrations prosaïques, manque de coloris et de passion, + facilité et bavardage. -- Logique et clarté naturelle, + sobriété, grâce et délicatesse, finesse et moquerie. -- + L'ordre et l'agrément. -- Quel genre de beauté et quelle + sorte d'idées les Français ont apportés dans le monde. 75 + + IV. Les Normands en Angleterre. -- Leur situation et leur + tyrannie. -- Ils importent leur littérature et leur + langue. -- Ils oublient leur littérature et leur langue. + -- Peu à peu ils apprennent l'anglais. -- Peu à peu + l'anglais se francise. 84 + + V. Ils traduisent en anglais des livres français. -- + Paroles de sir John Mandeville. -- Layamon, Robert de + Gloucester, Robert de Brunne. -- Ils imitent en anglais + la littérature française. -- Manuels moraux, chansons, + fabliaux, chansons de Geste. -- Éclat, frivolité et vide + de cette culture française. -- Barbarie et ignorances de + cette civilisation féodale. -- La chanson de Geste de + Richard Coeur de Lion, et les voyages de sir John de + Mandeville. -- Pauvreté de la littérature importée et + implantée en Angleterre. -- Pourquoi elle n'a point + abouti sur le continent ni en Angleterre. 97 + + VI. Les Saxons en Angleterre. -- Persistance de la nation + saxonne, et formation de la constitution anglaise. -- + Persistance du caractère saxon et formation du caractère + anglais. 104 + + VII à XI. Opposition du héros populaire en France et en + Angleterre. -- Les fabliaux du Renard et les ballades de + Robin Hood. -- Comment le caractère saxon maintient et + prépare la liberté politique. -- Opposition de l'état des + communes en France et en Angleterre. -- Théorie de la + constitution anglaise par sir John Fortescue. -- Comment + la constitution de la nation saxonne maintient et prépare + la liberté politique. -- Situation de l'Église et + précurseurs de la Réforme en Angleterre. -- Pierre + Plowman et Wyclef. -- Comment le caractère saxon et la + situation de l'Église normande préparent la réforme + religieuse. -- Inachèvement et impuissance de la + littérature nationale. -- Pourquoi elle n'a pas abouti. 121 + + +Chapitre III. -- La nouvelle langue. + + I. Chaucer. -- Son éducation. -- Sa vie politique et + mondaine. -- En quoi elle a servi son talent. -- Il est + le peintre de la seconde société féodale. 166 + + II. Comment le moyen âge a dégénéré. -- Diminution du + sérieux dans les moeurs, dans les écrits et dans les + oeuvres d'art. -- Besoin d'excitation. -- Situations + analogues de l'architecture et de la littérature. 168 + + III. En quoi Chaucer est du moyen âge. -- Poëmes + romantiques et décoratifs. -- _Le Roman de la Rose._ -- + _Troïlus et Cressida._ -- _Contes de Cantorbéry._ -- + Défilé de descriptions et d'événements. -- _La Maison de + la Renommée._ -- Visions et rêves fantastiques. -- Poëmes + d'amour. -- _Troïlus et Cressida._ -- Développement + exagéré de l'amour au moyen âge. -- Pourquoi l'esprit + avait pris cette voie. -- L'amour mystique. -- _La Fleur + et la Feuille._ -- L'amour sensuel. -- _Troïlus et + Cressida._ 170 + + IV. En quoi Chaucer est Français. -- Poëmes satiriques et + gaillards. -- _Contes de Cantorbéry._ -- La bourgeoise de + Bath et le mariage. -- Le frère quêteur et la religion. + -- La bouffonnerie, la polissonnerie et la grossièreté du + moyen âge. 177 + + V. En quoi Chaucer est Anglais et original. -- Conception + du caractère et de l'individu. -- Van Eyck et Chaucer + sont contemporains. -- _Prologue des Contes de + Cantorbéry._ -- Portraits du franklin, du moine, du + meunier, de la bourgeoise, du chevalier, de l'écuyer, de + l'abbesse, du bon curé. -- Liaison des événements et des + caractères. -- Conception de l'ensemble. -- Importance de + cette conception. -- Chaucer précurseur de la + Renaissance. -- Il s'arrête en chemin. -- Ses longueurs + et ses enfances. -- Causes de cette impuissance. -- Sa + prose et ses idées scolastiques. -- Comment dans son + siècle il est isolé. 180 + + VI à VIII. Liaison de la philosophie et de la poésie. -- + Comment les idées générales ont péri sous la philosophie + scolastique. -- Pourquoi la poésie périt. -- Comparaison + de la civilisation et de la décadence au moyen âge et en + Espagne. -- Extinction de la littérature anglaise. -- + Traducteurs. -- Rimeurs de chroniques. -- Poëtes + didactiques. -- Rédacteurs de moralités. -- Gower. -- + Occleve. -- Lydgate. -- Analogie du goût dans les + costumes, dans les bâtiments et dans la littérature. -- + Idée triste du hasard et de la misère humaine. -- Hawes. + -- Barcklay. -- Skelton. -- Rudiments de la Réforme et de + la Renaissance. 196 + + + + +LIVRE II. + +LA RENAISSANCE. + + +Chapitre I. -- La Renaissance païenne. + +§ I. Les moeurs. + + I. Idée que les hommes s'étaient faite du monde depuis la + dissolution de la société antique. -- Comment et pourquoi + recommence l'invention humaine. -- Forme d'esprit de la + Renaissance. -- Que la représentation des objets est + alors imitative, figurée et complète. 238 + + II. Pourquoi le modèle idéal change. -- Amélioration de + la condition humaine en Europe. -- Amélioration de la + condition humaine en Angleterre. -- La paix. -- + L'industrie. -- Le commerce. -- Le pâturage. -- + L'agriculture. -- Accroissement de la richesse publique. + -- Les bâtiments et les meubles. -- Les palais, les repas + et les habits. -- Les pompes de la cour. -- Fêtes sous + Élisabeth. -- _Masques_ sous Jacques Ier. 241 + + III. Les moeurs populaires. -- _Pageants._ -- Théâtres. + -- Fêtes de village. -- Expansion païenne. 253 + + IV. Les modèles. -- Les anciens. -- Traduction et lecture + des auteurs classiques. -- Sympathie pour les moeurs et + les dieux de l'antiquité. -- Les modernes. -- Goût pour + les idées et les écrits des Italiens. -- Que la poésie et + la peinture en Italie sont païennes. -- Le modèle idéal + est l'homme fort, heureux, borné à la vie présente. 257 + + +§ 2. La poésie. + + I. La Renaissance en Angleterre est la renaissance du + génie saxon. 266 + + II. Les précurseurs. -- Le comte de Surrey. -- Sa vie + féodale et chevaleresque. -- Son caractère anglais et + personnel. -- Ses poëmes sérieux et mélancoliques. -- Sa + conception de l'amour intime. 266 + + III. Son style. -- Ses maîtres, Pétrarque et Virgile. -- + Ses procédés, son habileté, sa perfection précoce. -- + L'art est né. -- Défaillances, imitation, recherche. -- + L'art n'est pas complet. 274 + + IV. Croissance et achèvement de l'art. -- L'_Euphuès_ et + la mode. -- Le style et l'esprit de la Renaissance. -- + Surabondance et dérèglement. -- Comment les moeurs, le + style et l'esprit se correspondent. -- Sir Philip Sidney. + -- Son éducation, sa vie, son caractère. -- Son + érudition, son sérieux, sa générosité et sa véhémence. -- + Son _Arcadie_. -- Exagération et maniérisme des + sentiments et du style. -- Sa _Défense de la poésie_. -- + Son éloquence et son énergie. -- Ses _sonnets_. -- En + quoi les corps et les passions de la Renaissance + diffèrent des corps et des passions modernes. -- L'amour + sensible. -- L'amour mystique. 277 + + V. La poésie pastorale. -- Abondance des poëtes. -- + Naturel et force de la poésie. -- État d'esprit qui la + suscite. -- Sentiment de la campagne. -- Renaissance des + dieux antiques. -- Enthousiasme pour la beauté. -- + Peinture de l'amour ingénu et heureux. -- Shakspeare, + Jonson, Flechter, Drayton, Marlowe, Warner, Breton, + Lodge, Greene. -- Comment la transformation du public a + transformé l'art. 281 + + VI. La poésie idéale. -- Spenser. -- Sa vie. -- Son + caractère. -- Son platonisme. -- Ses _Hymnes à l'amour et + à la beauté_. -- Abondance de son imagination. -- En quoi + elle est épique. -- En quoi elle est féerique. Ses + tâtonnements. -- Le _Calendrier du Berger_. -- Ses + _Petits Poëmes_. -- Son chef-d'oeuvre. -- _La Reine des + fées._ -- Son épopée est allégorique et pourtant vivante. + -- Elle embrasse la chevalerie chrétienne et l'olympe + païen. -- Comment elle les relie. 283 + + VII à XVI. _La Reine des fées._ -- Les événements + impossibles. -- Comment ils deviennent vraisemblables. -- + Belphoebe et Chrysogone. -- Les peintures et les paysages + féeriques et gigantesques. -- Pourquoi ils doivent être + tels. -- La caverne de Mammon et les jardins d'Acrasia. + -- Comment Spenser compose. -- En quoi l'art de la + Renaissance est complet. 291 + + +§ 3. La prose. + + I. Fin de la poésie. -- Changements dans la société et + dans les moeurs. -- Comment le retour à la nature devient + l'appel aux sens. -- Changements correspondants dans la + poésie. -- Comment l'agrément remplace l'énergie. -- + Comment le joli remplace le beau. -- La mignardise. -- + Carew. -- Suckling. -- Herrick. -- L'affectation. -- + Quarles, Herbert, Babington, Donne, Cowley. -- + Commencement du style classique et de la vie de salon. 357 + + II. Comment la poésie aboutit à la prose. -- Liaison de + la science et de l'art. -- En Italie. -- En Angleterre. + -- Comment le règne du naturalisme développe l'exercice + de la raison naturelle. -- Érudits, historiens, + rhétoriciens, compilateurs, politiques, antiquaires, + philosophes, théologiens. -- Abondance des talents et + rareté des beaux livres. -- Surabondance, recherche, + pédanterie du style. -- Originalité, précision, énergie, + richesse du style. -- Comment, à l'inverse des + classiques, ils se représentent non l'idée, mais + l'individu. 367 + + III. Robert Burton. -- Sa vie et son caractère. -- + Confusion et énormité de son érudition. -- Son sujet, + _l'Anatomie de la mélancolie_. -- Divisions scolastiques. + -- Mélange des sciences morales et médicales. 374 + + IV. Sir Thomas Browne. -- Son esprit. -- Son imagination + est d'un homme du Nord. -- _Hydriotaphia_, _Religio + medici_. -- Ses idées, ses curiosités et ses doutes sont + d'un homme de la Renaissance. -- _Pseudodoxia._ -- Effets + de cette activité et de cette direction de l'esprit + public. 383 + + V et VI. François Bacon. -- Son esprit. -- Son + originalité. -- Concentration et splendeur de son style. + -- Ses comparaisons et ses aphorismes. -- _Les Essais._ + -- Son procédé n'est pas l'argumentation, mais + l'intuition. -- Son bon sens utilitaire. -- Point de + départ de sa philosophie. -- Que l'objet de la science + est l'amélioration de la condition humaine. -- _Nouvelle + Atlantide._ -- Comment cette idée est d'accord avec + l'état des choses et de l'esprit du temps. -- Elle achève + la Renaissance. -- Comment cette idée amène une nouvelle + méthode. -- L'_Organum_. -- À quel point Bacon s'est + arrêté. -- Limites de l'esprit du siècle. -- Comment la + conception du monde, qui était poétique, devient + mécanique. -- Comment la Renaissance aboutit à + l'établissement des sciences positives. 389 + + +FIN DE LA TABLE. + + +8841.--Imprimerie générale de Ch. Lahure rue de Fleurus, 9 à Paris. + + + + +[Notes au lecteur de ce fichier numérique: + +Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée. + +Les guillemets semblant parfois avoir été placés de façon arbitraire +n'ont pas été corrigés. + +Page 329: Arioste a remplacé Aristote dans la phrase "Ample et flottante +matière, où les grands artistes du siècle, Aristote, le Tasse, +Cervantes, Rabelais, viennent tailler leurs poëmes." + +Les lettres supérieures inhabituelles sont entourées de parenthèses.] + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Littérature Anglaise +(Volume 1 de 5), by Hippolyte Taine + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITT ANGLAIS 1/5 *** + +***** This file should be named 39328-8.txt or 39328-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/3/2/39328/ + +Produced by Keith J. Adams, Christine P. Travers and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/39328-8.zip b/39328-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4107b85 --- /dev/null +++ b/39328-8.zip diff --git a/39328-h.zip b/39328-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f037d33 --- /dev/null +++ b/39328-h.zip diff --git a/39328-h/39328-h.htm b/39328-h/39328-h.htm new file mode 100644 index 0000000..11046e2 --- /dev/null +++ b/39328-h/39328-h.htm @@ -0,0 +1,14118 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html lang="fr"> + +<head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1"> +<title>The Project Gutenberg e-Book of Histoire de la Littérature Anglaise, Tome 1; Author: H. 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In-18 jésus, +broché <span class="ralign15">3</span> <span class="ralign10">50</span></li> + +<li><span class="smcap">Essai sur Tite Live</span>, 2<sup>e</sup> édition. +In-18 jésus, broché <span class="ralign15">3</span> <span class="ralign10">50</span></li> + +<li><span class="smcap">Les philosophes français au XIX<sup>e</sup> siècle</span>, 2<sup>e</sup> édition. + In-18 jésus, broché <span class="ralign15">3</span> <span class="ralign10">50</span></li> + +<li><span class="smcap">Essais de critique et d'histoire</span>, 2<sup>e</sup> édit. +In-18 jésus, br. <span class="ralign15">3</span> <span class="ralign10">50</span></li> + +<li><span class="smcap">Nouveaux essais de critique et d'histoire</span>, 2<sup>e</sup> édition. + In-18 jésus, broché <span class="ralign15">3</span> <span class="ralign10">50</span></li> + +<li><span class="smcap">Voyage en Italie</span>, 2 volumes in-8<sup>o</sup> brochés:</li> +<li class="ind1em">I. <i>Naples et Rome</i> <span class="ralign15">6</span> <span class="ralign10">"</span></li> +<li class="ind1em">II. <i>Florence et Venise</i> <span class="ralign15">6</span> <span class="ralign10">"</span></li> +<li class="ind1em">Chaque volume se vend séparément.</li> + +<li><span class="smcap">Les écrivains anglais contemporains.</span> In-8<sup>o</sup> broché <span class="ralign15">7</span> <span class="ralign10">50</span></li> +</ul> + +<p class="p2 center">(LIBRAIRIE GERMER-BAILLIÈRE):</p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap">Le positivisme anglais</span>, étude sur Stuart Mill. In-18, br. <span class="ralign15">2</span> <span class="ralign10">50</span></li> +<li><span class="smcap">L'idéalisme anglais</span>, étude sur Carlyle. In-18, broché <span class="ralign15">2</span> <span class="ralign10">50</span></li> +<li><span class="smcap">Philosophie de l'art.</span> In-18, broché <span class="ralign15">2</span> <span class="ralign10">50</span></li> +<li><span class="smcap">Philosophie de l'art en Italie.</span> In-18, broché <span class="ralign15">2</span> <span class="ralign10">50</span></li> +</ul> +</div> + +<p class="p4 center small">Imprimerie générale de Ch. Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris.</p> + +<h1>HISTOIRE<br> +<span class="small">DE LA</span><br> + LITTÉRATURE ANGLAISE</h1> + +<p class="p2 center">PAR H. TAINE</p> + +<p class="p4 center">TOME PREMIER</p> + +<p class="p4 center">DEUXIÈME ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE</p> + +<p class="p4 center">PARIS<br> + LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C<sup>ie</sup><br> + BOULEVARD SAINT-GERMAIN, N<sup>o</sup> 77<br> + 1866<br> + Tous droits réservés</p> + + +<h3><span class="pagenum"><a id="pageiii" name="pageiii"></a>(p. iii)</span> INTRODUCTION.</h3> + +<div class="quote40"> +<p>«L'historien pourrait se placer au sein de l'âme humaine, pendant + un temps donné, une série de siècles, ou chez un peuple + déterminé. Il pourrait étudier, décrire, raconter tous les + événements, toutes les transformations, toutes les révolutions + qui se seraient accomplies dans l'intérieur de l'homme; et quand + il serait arrivé au bout, il aurait une histoire de la + civilisation chez le peuple et dans le temps qu'il aurait + choisi.»</p> + +<p>(<span class="smcap">Guizot</span>, <i>Civilisation en Europe</i>, p. 25.)</p> +</div> + +<p>L'histoire s'est transformée depuis cent ans en Allemagne, depuis +soixante ans en France et cela par l'étude des littératures.</p> + +<p>On a découvert qu'une œuvre littéraire n'est pas un simple jeu +d'imagination, le caprice isolé d'une tête chaude, mais une copie des +mœurs environnantes et le signe d'un état d'esprit. On en a conclu +qu'on pouvait, d'après les monuments littéraires, retrouver la façon +dont les hommes avaient senti et pensé il y a plusieurs siècles. On l'a +essayé et on a réussi.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="pageiv" name="pageiv"></a>(p. iv)</span> On a réfléchi sur ces façons de sentir et de penser, et on a +jugé que c'étaient là des faits de premier ordre. On a vu qu'elles +tenaient aux plus grands événements; qu'elles les expliquaient, qu'elles +étaient expliquées par eux, que désormais il fallait leur donner une +place, et l'une des plus hautes places, dans l'histoire. On la leur a +donnée, et depuis ce temps on voit tout changer en histoire: l'objet, la +méthode, les instruments, la conception des lois et des causes. C'est ce +changement, tel qu'il se fait et doit se faire, qu'on va tâcher +d'exposer ici:</p> + +<h4>I</h4> + +<span class="sidenote">Les documents historiques ne sont que des indices au moyen +desquels il faut reconstruire l'individu visible.</span> + +<p>Lorsque vous tournez les grandes pages roides d'un in-folio, les +feuilles jaunies d'un manuscrit, bref un poëme, un code, un symbole de +foi, quelle est votre première remarque? C'est qu'il ne s'est point fait +tout seul. Il n'est qu'un moule pareil à une coquille fossile, une +empreinte, pareille à l'une de ces formes déposées dans la pierre par un +animal qui a vécu et qui a péri. Sous la coquille, il y avait un animal, +et sous le document il y avait un homme. Pourquoi étudiez-vous la +coquille, sinon pour vous figurer l'animal? De la même façon vous +n'étudiez le document qu'afin de connaître l'homme; la coquille et le +document sont des débris morts, et ne valent que comme indices de +<span class="pagenum"><a id="pagev" name="pagev"></a>(p. v)</span> l'être entier et vivant. C'est jusqu'à cet être qu'il faut +arriver; c'est lui qu'il faut tâcher de reconstruire. On se trompe +lorsqu'on étudie le document comme s'il était seul. C'est traiter les +choses en simple érudit, et tomber dans une illusion de bibliothèque. Au +fond il n'y a ni mythologie, ni langues, mais seulement des hommes qui +arrangent des mots et des images d'après les besoins de leurs organes et +la forme originelle de leur esprit. Un dogme n'est rien par lui-même; +voyez les gens qui l'ont fait, tel portrait du seizième siècle, la roide +et énergique figure d'un archevêque ou d'un martyr anglais. Rien +n'existe que par l'individu; c'est l'individu lui-même qu'il faut +connaître. Quand on a établi la filiation des dogmes, ou la +classification des poëmes, ou le progrès des constitutions, ou la +transformation des idiomes, on n'a fait que déblayer le terrain; la +véritable histoire s'élève seulement quand l'historien commence à +démêler, à travers la distance des temps, l'homme vivant, agissant, doué +de passions, muni d'habitudes, avec sa voix et sa physionomie, avec ses +gestes et ses habits, distinct et complet comme celui que tout à l'heure +nous avons quitté dans la rue. Tâchons donc de supprimer, autant que +possible, ce grand intervalle de temps qui nous empêche d'observer +l'homme avec nos yeux, <i>avec les yeux de notre tête</i>. Qu'y a-t-il sous +les jolis feuillets satinés d'un poëme moderne? Un poëte moderne, un +homme comme Alfred de Musset, Hugo, Lamartine ou Heine, ayant fait +<span class="pagenum"><a id="pagevi" name="pagevi"></a>(p. vi)</span> ses classes et voyagé, avec un habit noir et des gants, bien vu +des dames et faisant le soir cinquante saluts et une vingtaine de bons +mots dans le monde, lisant les journaux le matin, ordinairement logé +dans un second étage, point trop gai parce qu'il a des nerfs, surtout +parce que, dans cette épaisse démocratie où nous étouffons, le discrédit +des dignités officielles a exagéré ses prétentions en rehaussant son +importance, et que la finesse de ses sensations habituelles lui donne +quelque envie de se croire Dieu. Voilà ce que nous apercevons sous des +<i>méditations</i> ou des <i>sonnets</i> modernes.—De même sous une tragédie du +dix-septième siècle, il y a un poëte, un poëte comme Racine, par +exemple, élégant, mesuré, courtisan, beau diseur, avec une perruque +majestueuse et des souliers à rubans, monarchique et chrétien de +cœur, «ayant reçu de Dieu la grâce de ne rougir en aucune compagnie, +ni du roi, ni de l'Évangile;» habile à amuser le prince, à lui traduire +en beau français «le gaulois d'Amyot,» fort respectueux envers les +grands, et sachant toujours, auprès d'eux, «se tenir à sa place,» +empressé et réservé à Marly comme à Versailles, au milieu des agréments +réguliers d'une nature policée et décorative, parmi les révérences, les +grâces, les manéges et les finesses des seigneurs brodés qui sont levés +matin pour mériter une survivance, et des dames charmantes qui comptent +sur leurs doigts les généalogies afin d'obtenir un tabouret. Là-dessus, +consultez Saint-Simon et <span class="pagenum"><a id="pagevii" name="pagevii"></a>(p. vii)</span> les estampes de Pérelle, comme tout à +l'heure vous avez consulté Balzac et les aquarelles d'Eugène +Lami.—Pareillement, quand nous lisons une tragédie grecque, notre +premier soin doit être de nous figurer des Grecs, c'est-à-dire des +hommes qui vivent à demi nus, dans des gymnases ou sur des places +publiques, sous un ciel éclatant, en face des plus fins et des plus +nobles paysages, occupés à se faire un corps agile et fort, à converser, +à discuter, à voter, à exécuter des pirateries patriotiques, du reste +oisifs et sobres, ayant pour ameublement trois cruches dans leur maison, +et pour provisions deux anchois dans une jarre d'huile, servis par des +esclaves qui leur laissent le loisir de cultiver leur esprit et +d'exercer leurs membres, sans autre souci que le désir d'avoir la plus +belle ville, les plus belles processions, les plus belles idées et les +plus beaux hommes. Là-dessus une statue comme le Méléagre ou le Thésée +du Parthénon, ou bien encore la vue de cette Méditerranée lustrée et +bleue comme une tunique de soie et de laquelle sortent les îles comme +des corps de marbre, avec cela vingt phrases choisies dans Platon et +Aristophane vous instruiront beaucoup plus que la multitude des +dissertations et des commentaires.—Pareillement encore, pour entendre +un Pourana indien, commencez par vous figurer le père de famille qui, +«ayant vu un fils sur les genoux de son fils,» se retire selon la loi, +dans la solitude, avec une hache et un vase, sous un bananier au bord +d'un ruisseau, cesse <span class="pagenum"><a id="pageviii" name="pageviii"></a>(p. viii)</span> de parler, multiplie ses jeûnes, se +tient nu entre quatre feux, et sous le cinquième feu, c'est-à-dire le +terrible soleil dévorateur et rénovateur incessant de toutes les choses +vivantes; qui, tour à tour, et pendant des semaines entières, maintient +son imagination fixée sur le pied de Brahma, puis sur le genou, puis sur +la cuisse, puis sur le nombril, et ainsi de suite jusqu'à ce que, sous +l'effort de cette méditation intense, les hallucinations paraissent, +jusqu'à ce que toutes les formes de l'être, brouillées et transformées +l'une dans l'autre, oscillent à travers cette tête emportée par le +vertige, jusqu'à ce que l'homme immobile, reprenant sa respiration, les +yeux fixes, voie l'univers s'évanouir comme une fumée au-dessus de +l'Être universel et vide, dans lequel il aspire à s'abîmer. À cet égard, +un voyage dans l'Inde serait le meilleur enseignement; faute de mieux, +les récits des voyageurs, des livres de géographie, de botanique et +d'ethnologie tiendront la place. En tout cas, la recherche doit être la +même. Une langue, une législation, un catéchisme n'est jamais qu'une +chose abstraite; la chose complète, c'est l'homme agissant, l'homme +corporel et visible, qui mange, qui marche, qui se bat, qui travaille; +laissez là la théorie des constitutions et de leur mécanisme, des +religions et de leur système, et tâchez de voir les hommes à leur +atelier, dans leurs bureaux, dans leurs champs, avec leur ciel, leur +sol, leurs maisons, leurs habits, leurs cultures, leurs repas, comme +vous le <span class="pagenum"><a id="pageix" name="pageix"></a>(p. ix)</span> faites, lorsque, débarquant en Angleterre ou en Italie, +vous regardez les visages et les gestes, les trottoirs et les tavernes, +le citadin qui se promène et l'ouvrier qui boit. Notre grand souci doit +être de suppléer, autant que possible, à l'observation présente, +personnelle, directe et sensible, que nous ne pouvons plus pratiquer: +car elle est la seule voie qui fasse connaître l'homme; rendons-nous le +passé présent; pour juger une chose, il faut qu'elle soit présente; il +n'y a pas d'expérience des objets absents. Sans doute, cette +reconstruction est toujours incomplète; elle ne peut donner lieu qu'à +des jugements incomplets; mais il faut s'y résigner; mieux vaut une +connaissance mutilée qu'une connaissance nulle ou fausse, et il n'y a +d'autre moyen pour connaître à peu près les actions d'autrefois, que de +<i>voir</i> à peu près les hommes d'autrefois.</p> + +<p>Ceci est le premier pas en histoire; on l'a fait en Europe à la +renaissance de l'imagination, à la fin du siècle dernier, avec Lessing, +Walter Scott; un peu plus tard en France avec Chateaubriand, Augustin +Thierry, M. Michelet et tant d'autres. Voici maintenant le second pas:</p> + +<h4>II</h4> + +<span class="sidenote">L'Homme corporel et visible n'est qu'un indice au moyen +duquel on doit étudier l'homme invisible et intérieur.</span> + +<p>Quand vous observez avec vos yeux l'homme visible, qu'y cherchez-vous? +L'homme invisible. Ces paroles <span class="pagenum"><a id="pagex" name="pagex"></a>(p. x)</span> qui arrivent à votre oreille, ces +gestes, ces airs de tête, ces vêtements, ces actions et ces œuvres +sensibles de tout genre, ne sont pour vous que des expressions; quelque +chose s'y exprime, une âme. Il y a un homme intérieur caché sous l'homme +extérieur, et le second ne fait que manifester le premier. Vous regardez +sa maison, ses meubles et son costume; c'est pour y chercher les traces +de ses habitudes et de ses goûts, le degré de son élégance ou de sa +rusticité, de sa prodigalité ou de son économie, de sa sottise ou de sa +finesse. Vous écoutez sa conversation, et vous notez ses inflexions de +voix, ses changements d'attitudes; c'est pour juger de sa verve, de son +abandon et de sa gaieté, ou de son énergie et de sa roideur. Vous +considérez ses écrits, ses œuvres d'art, ses entreprises d'argent ou +de politique; c'est pour mesurer la portée et les limites de son +intelligence, de son invention et de son sang-froid, pour découvrir quel +est l'ordre, l'espèce et la puissance habituelle de ses idées, de quelle +façon il pense et se résout. Tous ces dehors ne sont que des avenues qui +se réunissent en un centre, et vous ne vous y engagez que pour arriver à +ce centre; là est l'homme véritable, j'entends le groupe de facultés et +de sentiments que produit le reste. Voilà un nouveau monde, monde +infini, car chaque action visible traîne derrière soi une suite infinie +de raisonnements, d'émotions, de sensations anciennes ou récentes, qui +ont contribué à la soulever jusqu'à la <span class="pagenum"><a id="pagexi" name="pagexi"></a>(p. xi)</span> lumière, et qui, +semblables à de longues roches profondément enfoncées dans le sol, +atteignent en elle leur extrémité et leur affleurement. C'est ce monde +souterrain qui est le second objet, l'objet propre de l'historien. Quand +son éducation critique est suffisante, il est capable de démêler sous +chaque ornement d'une architecture, sous chaque trait d'un tableau, sous +chaque phrase d'un écrit, le sentiment particulier d'où l'ornement, le +trait, la phrase sont sortis; il assiste au drame intérieur qui s'est +accompli dans l'artiste ou dans l'écrivain; le choix des mots, la +brièveté ou la longueur des périodes, l'espèce des métaphores, l'accent +du vers, l'ordre du raisonnement, tout lui est un indice; tandis que ses +yeux lisent un texte, son âme et son esprit suivent le déroulement +continu et la série changeante des émotions et des conceptions dont ce +texte est issu; il en fait <i>la psychologie</i>. Si vous voulez observer +cette opération, regardez le promoteur et le modèle de toute la grande +culture contemporaine, Gœthe, qui, avant d'écrire son <i>Iphigénie</i>, +emploie des journées à dessiner les plus parfaites statues, et qui, +enfin, les yeux remplis par les nobles formes du paysage antique, et +l'esprit pénétré des beautés harmonieuses de la vie antique, parvient à +reproduire si exactement en lui-même les habitudes et les penchants de +l'imagination grecque, qu'il donne une sœur presque jumelle à +l'Antigone de Sophocle et aux déesses de Phidias. Cette divination +<span class="pagenum"><a id="pagexii" name="pagexii"></a>(p. xii)</span> précise et prouvée des sentiments évanouis a, de nos jours, +renouvelé l'histoire; on l'ignorait presque entièrement au siècle +dernier; on se représentait les hommes de toute race et de tout siècle +comme à peu près semblables, le Grec, le barbare, l'Indou, l'homme de la +Renaissance et l'homme du dix-huitième siècle comme coulés dans le même +moule, et cela d'après une certaine conception abstraite, qui servait +pour tout le genre humain. On connaissait l'homme, on ne connaissait pas +les hommes; on n'avait pas pénétré dans l'âme; on n'avait pas vu la +diversité infinie et la complexité merveilleuse des âmes; on ne savait +pas que la structure morale d'un peuple et d'un âge est aussi +particulière et aussi distincte que la structure physique d'une famille +de plantes ou d'un ordre d'animaux. Aujourd'hui, l'histoire comme la +zoologie a trouvé son anatomie, et quelle que soit la branche historique +à laquelle on s'attache, philologie, linguistique ou mythologie, c'est +par cette voie qu'on travaille à lui faire produire de nouveaux fruits. +Entre tant d'écrivains qui, depuis Herder, Ottfried Muller et Gœthe, +ont continué et rectifié incessamment ce grand effort, que le lecteur +considère seulement deux historiens et deux œuvres, l'une le +commentaire sur <i>Cromwell</i> de Carlyle, l'autre le <i>Port-Royal</i> de +Sainte-Beuve; il verra avec quelle justesse, quelle sûreté, quelle +profondeur, on peut découvrir une âme sous ses actions et sous ses +œuvres; comment, sous le vieux général, au lieu <span class="pagenum"><a id="pagexiii" name="pagexiii"></a>(p. xiii)</span> d'un +ambitieux vulgairement hypocrite, on retrouve un homme travaillé par les +rêveries troubles d'une imagination mélancolique, mais positif +d'instinct et de facultés, anglais jusqu'au fond, étrange et +incompréhensible pour quiconque n'a pas étudié le climat et la race; +comment avec une centaine de lettres éparses et une vingtaine de +discours mutilés, on peut le suivre depuis sa ferme et ses attelages +jusqu'à sa tente de général et à son trône de protecteur, dans sa +transformation et dans son développement, dans les inquiétudes de sa +conscience et dans ses résolutions d'homme d'État, tellement que le +mécanisme de sa pensée et de ses actions devient visible, et que la +tragédie intime, perpétuellement renouvelée et changeante, qui a labouré +cette grande âme ténébreuse, passe, comme celles de Shakspeare, dans +l'âme des assistants. Il verra comment, sous des querelles de couvent et +des résistances de nonnes, on peut retrouver une grande province de +psychologie humaine, comment cinquante caractères enfouis sous +l'uniformité d'une narration décente, reparaissent au jour chacun avec +sa saillie propre et ses diversités innombrables; comment, sous des +dissertations théologiques et des sermons monotones, on démêle les +palpitations de cœurs toujours vivants, les accès et les +affaissements de la vie religieuse, les retours imprévus et le pêle-mêle +ondoyant de la nature, les infiltrations du monde environnant, les +conquêtes intermittentes <span class="pagenum"><a id="pagexiv" name="pagexiv"></a>(p. xiv)</span> de la grâce, avec une telle variété +de nuances, que la plus abondante description et le style le plus +flexible parviennent à peine à recueillir la moisson inépuisable que la +critique a fait germer dans ce champ abandonné. Il en est de même +ailleurs. L'Allemagne, avec son génie, si pliant, si large, si prompt +aux métamorphoses, si propre à reproduire les plus lointains et les plus +bizarres états de la pensée humaine; l'Angleterre avec son esprit si +exact, si propre à serrer de près les questions morales, à les préciser +par les chiffres, les poids, les mesures, la géographie, la statistique, +à force de textes et de bon sens; la France enfin avec sa culture +parisienne, avec ses habitudes de salon, avec son analyse incessante des +caractères et des œuvres, avec son ironie si prompte à marquer les +faiblesses, avec sa finesse si exercée à démêler les nuances; tous ont +labouré le même domaine, et l'on commence à comprendre qu'il n'y a pas +de région de l'histoire où il ne faille cultiver cette couche profonde, +si l'on veut voir des récoltes utiles se lever entre les sillons.</p> + +<p>Tel est le second pas; nous sommes en train de l'achever. Il est +l'œuvre propre de la critique contemporaine. Personne ne l'a fait +aussi juste et aussi grand que Sainte-Beuve; à cet égard, nous sommes +tous ses élèves; sa méthode renouvelle aujourd'hui dans les livres et +jusque dans les journaux toute la critique littéraire, philosophique et +religieuse. C'est d'elle qu'il faut partir pour commencer l'évolution +ultérieure. <span class="pagenum"><a id="pagexv" name="pagexv"></a>(p. xv)</span> J'ai essayé plusieurs fois d'indiquer cette +évolution; à mon avis, il y a là une voie nouvelle ouverte à l'histoire, +et je vais tâcher de la décrire plus en détail.</p> + +<h4>III</h4> + +<span class="sidenote">Les états et les opérations de l'homme intérieur et invisible +ont pour causes certaines façons générales de penser et de sentir.</span> + +<p>Quand, dans un homme, vous avez observé et noté un, deux, trois, puis +une multitude de sentiments, cela vous suffit-il, et votre connaissance +vous semble-t-elle complète? Est-ce une psychologie qu'un cahier de +remarques? Ce n'est pas une psychologie, et, ici comme ailleurs, la +recherche des causes doit venir après la collection des faits. Que les +faits soient physiques ou moraux, il n'importe, ils ont toujours des +causes; il y en a pour l'ambition, pour le courage, pour la véracité, +comme pour la digestion, pour le mouvement musculaire, pour la chaleur +animale. Le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le +sucre, et toute donnée complexe naît par la rencontre d'autres données +plus simples dont elle dépend. Cherchons donc les données simples pour +les qualités morales, comme on les cherche pour les qualités physiques, +et considérons le premier fait venu; par exemple une musique religieuse, +celle d'un temple protestant. Il y a une cause intérieure qui a tourné +l'esprit des fidèles vers ces graves et monotones mélodies, une cause +plus large que son effet, je veux dire l'idée générale <span class="pagenum"><a id="pagexvi" name="pagexvi"></a>(p. xvi)</span> du vrai +culte extérieur que l'homme doit à Dieu; c'est elle qui a modelé +l'architecture du temple, abattu les statues, écarté les tableaux, +détruit les ornements, écourté les cérémonies, enfermé les assistants +dans de hauts bancs qui leur bouchent la vue, et gouverné les mille +détails des décorations, des postures et de tous les dehors. Elle-même +provient d'une autre cause plus générale, l'idée de la conduite humaine +tout entière, intérieure et extérieure, prières, actions, dispositions +de tout genre auxquelles l'homme est tenu vis-à-vis de Dieu; c'est +celle-ci qui a intronisé la doctrine et la grâce, amoindri le clergé, +transformé les sacrements, supprimé les pratiques, et changé la religion +disciplinaire en religion morale. Cette seconde idée, à son tour, dépend +d'une troisième plus générale encore, celle de la perfection morale, +telle qu'elle se rencontre dans le Dieu parfait, juge impeccable, +rigoureux surveillant des âmes, devant qui toute âme est pécheresse, +digne de supplice, incapable de vertu et de salut, sinon par la crise de +conscience qu'il provoque et la rénovation du cœur qu'il produit. +Voilà la conception maîtresse, qui consiste à ériger le devoir en roi +absolu de la vie humaine, et à prosterner tous les modèles idéaux au +pied du modèle moral. On touche ici le fond de l'homme; car pour +expliquer cette conception, il faut considérer la race elle-même, +c'est-à-dire le Germain et l'homme du Nord, sa structure de caractère et +d'esprit, ses façons les plus générales <span class="pagenum"><a id="pagexvii" name="pagexvii"></a>(p. xvii)</span> de penser et de +sentir, cette lenteur et cette froideur de la sensation qui l'empêchent +de tomber violemment et facilement sous l'empire du plaisir sensible, +cette rudesse du goût, cette irrégularité et ces soubresauts de la +conception, qui arrêtent en lui la naissance des belles ordonnances et +des formes harmonieuses, ce dédain des apparences, ce besoin du vrai, +cette attache aux idées abstraites et nues, qui développe en lui la +conscience au détriment du reste. Là s'arrête la recherche; on est tombé +sur quelque disposition primitive, sur quelque trait propre à toutes les +sensations, à toutes les conceptions d'un siècle ou d'une race, sur +quelque particularité inséparable de toutes les démarches de son esprit +et de son cœur. Ce sont là les grandes causes, car ce sont les causes +universelles et permanentes, présentes à chaque moment et en chaque cas, +partout et toujours agissantes, indestructibles et à la fin +infailliblement dominantes, puisque les accidents qui se jettent au +travers d'elles, étant limités et partiels, finissent par céder à la +sourde et incessante répétition de leur effort; en sorte que la +structure générale des choses et les grands traits des événements sont +leur œuvre, et que les religions, les philosophies, les poésies, les +industries, les formes de société et de famille, ne sont, en définitive, +que des empreintes enfoncées par leur sceau.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="pagexviii" name="pagexviii"></a>(p. xviii)</span> IV</h4> + +<span class="sidenote">Principales formes de pensées et de sentiments. Leurs effets +historiques.</span> + +<p>Il y a donc un système dans les sentiments et dans les idées humaines, +et ce système a pour moteur premier certains traits généraux, certains +caractères d'esprit et de cœur communs aux hommes d'une race, d'un +siècle ou d'un pays. De même qu'en minéralogie les cristaux, si divers +qu'ils soient, dérivent de quelques formes corporelles simples, de même, +en histoire, les civilisations, si diverses qu'elles soient, dérivent de +quelques formes spirituelles simples. Les uns s'expliquent par un +élément géométrique primitif, comme les autres par un élément +psychologique primitif. Pour saisir l'ensemble des espèces +minéralogiques, il faut considérer d'avance un solide régulier en +général, ses faces et ses angles, et dans cet abrégé apercevoir les +innombrables transformations dont il est capable. Pareillement, si vous +voulez saisir l'ensemble des variétés historiques, considérez d'avance +une âme humaine en général, avec ses deux ou trois facultés +fondamentales, et dans cet abrégé vous apercevrez les principales formes +qu'elle peut présenter. Après tout, cette sorte de tableau idéal, le +géométrique comme le psychologique, n'est guère complexe, et on voit +assez vite les limites du cadre où les civilisations, comme les +cristaux, sont forcées de se renfermer. <span class="pagenum"><a id="pagexix" name="pagexix"></a>(p. xix)</span> Qu'y a-t-il, au point +de départ, dans l'homme? Des images, ou <i>représentations</i> des objets, +c'est-à-dire ce qui flotte intérieurement devant lui, subsiste quelque +temps, s'efface, et revient, lorsqu'il a contemplé tel arbre, tel +animal, bref, une chose sensible. Ceci est la matière du reste, et le +développement de cette matière est double, spéculatif ou pratique, selon +que ces représentations aboutissent à <i>une conception générale</i> ou à +<i>une résolution active</i>. Voilà tout l'homme en raccourci; et c'est dans +cette enceinte bornée que les diversités humaines se rencontrent, tantôt +au sein de la matière primordiale, tantôt dans le double développement +primordial. Si petites qu'elles soient dans les éléments, elles sont +énormes dans la masse, et la moindre altération dans les facteurs amène +des altérations gigantesques dans les produits. Selon que la +représentation est nette et comme découpée à l'emporte-pièce, ou bien +confuse et mal délimitée, selon qu'elle concentre en soi un grand ou un +petit nombre de caractères de l'objet, selon qu'elle est violente et +accompagnée d'impulsions ou tranquille et entourée de calme, toutes les +opérations et tout le train courant de la machine humaine sont +transformés.—Pareillement encore, selon que le développement ultérieur +de la représentation varie, tout le développement humain varie. Si la +conception générale à laquelle elle aboutit est une simple notation +sèche, à la façon chinoise, la langue devient une sorte d'algèbre, la +religion et la poésie s'atténuent, la philosophie se <span class="pagenum"><a id="pagexx" name="pagexx"></a>(p. xx)</span> réduit à +une sorte de bon sens moral et pratique, la science à un recueil de +recettes, de classifications, de mnémotechnies utilitaires, l'esprit +tout entier prend un tour positiviste. Si, au contraire, la conception +générale à laquelle la représentation aboutit est une création poétique +et figurative, un symbole vivant, comme chez les races aryennes, la +langue devient une sorte d'épopée nuancée et colorée où chaque mot est +un personnage, la poésie et la religion prennent une ampleur magnifique +et inépuisable, la métaphysique se développe largement et subtilement, +sans souci des applications positives; l'esprit tout entier, à travers +les déviations et les défaillances inévitables de son effort, s'éprend +du beau et du sublime et conçoit un modèle idéal capable, par sa +noblesse et son harmonie, de rallier autour de soi les tendresses et les +enthousiasmes du genre humain. Si maintenant la conception générale à +laquelle la représentation aboutit est poétique, mais non ménagée, si +l'homme y atteint, non par une gradation continue, mais par une +intuition brusque, si l'opération originelle n'est pas le développement +régulier, mais l'explosion violente, alors, comme chez les races +sémitiques, la métaphysique manque, la religion ne conçoit que le Dieu +roi, dévorateur et solitaire, la science ne peut se former, l'esprit se +trouve trop roide et trop entier pour reproduire l'ordonnance délicate +de la nature, la poésie ne sait enfanter qu'une suite d'exclamations +véhémentes <span class="pagenum"><a id="pagexxi" name="pagexxi"></a>(p. xxi)</span> et grandioses, la langue ne peut exprimer +l'enchevêtrement du raisonnement et de l'éloquence, l'homme se réduit à +l'enthousiasme lyrique, à la passion irréfrénable, à l'action fanatique +et bornée. C'est dans cet intervalle entre la représentation +particulière et la conception universelle que se trouvent les germes des +plus grandes différences humaines. Quelques races, par exemple les +classiques, passent de la première à la seconde par une échelle graduée +d'idées régulièrement classées et de plus en plus générales; d'autres, +par exemple les germaniques, opèrent la même traversée par bonds, sans +uniformité, après des tâtonnements prolongés et vagues. Quelques-uns, +comme les Romains et les Anglais, s'arrêtent aux premiers échelons; +d'autres, comme les Indous et les Allemands, montent jusqu'aux +derniers.—Si maintenant, après avoir considéré le passage de la +représentation à l'idée, on regardait le passage de la représentation à +la résolution, on y trouverait des différences élémentaires de la même +importance et du même ordre, selon que l'impression est vive, comme dans +les climats du midi, ou terne, comme dans les climats du nord, selon +qu'elle aboutit à l'action dès le premier instant, comme chez les +barbares, ou tardivement, comme chez les peuples civilisés, selon +qu'elle est capable ou non d'accroissement, d'inégalité, de persistance +et d'attaches. Tout le système des passions humaines, toutes les chances +de la paix et de la sécurité <span class="pagenum"><a id="pagexxii" name="pagexxii"></a>(p. xxii)</span> publiques, toutes les sources du +travail et de l'action dérivent de là. Il en est ainsi des autres +différences primordiales; leurs suites embrassent une civilisation +entière, et on peut les comparer à ces formules d'algèbre qui, dans leur +étroite enceinte, contiennent d'avance toute la courbe dont elles sont +la loi. Non que cette loi s'accomplisse toujours jusqu'au bout; parfois +des perturbations se rencontrent; mais, quand il en est ainsi, ce n'est +pas que la loi soit fausse, c'est qu'elle n'a pas seule agi. Des +éléments nouveaux sont venus se mêler aux éléments anciens; de grandes +forces étrangères sont venues contrarier les forces primitives. La race +a émigré, comme l'ancien peuple aryen, et le changement de climat a +altéré chez elle toute l'économie de l'intelligence et toute +l'organisation de la société. Le peuple a été conquis, comme la nation +saxonne, et la nouvelle structure politique lui a imposé des habitudes, +des capacités et des inclinations qu'il n'avait pas. La nation s'est +installée à demeure au milieu de vaincus exploités et menaçants, comme +les anciens Spartiates, et l'obligation de vivre à la façon d'une bande +campée a tordu violemment dans un sens unique toute la constitution +morale et sociale. En tout cas, le mécanisme de l'histoire humaine est +pareil. Toujours on rencontre pour ressort primitif quelque disposition +très-générale de l'esprit et de l'âme, soit innée et attachée +naturellement à la race, soit acquise et produite par quelque +circonstance <span class="pagenum"><a id="pagexxiii" name="pagexxiii"></a>(p. xxiii)</span> appliquée sur la race. Ces grands ressorts +donnés font peu à peu leur effet, j'entends qu'au bout de quelques +siècles ils mettent la nation dans un état nouveau, religieux, +littéraire, social, économique; condition nouvelle qui, combinée avec +leur effort renouvelé, produit une autre condition, tantôt bonne, tantôt +mauvaise, tantôt lentement, tantôt vite, et ainsi de suite; en sorte que +l'on peut considérer le mouvement total de chaque civilisation distincte +comme l'effet d'une force permanente qui, à chaque instant, varie son +œuvre en modifiant les circonstances où elle agit.</p> + +<h4>V</h4> + +<span class="sidenote">Les trois forces primordiales. La race.</span> + +<p>Trois sources différentes contribuent à produire cet état moral +élémentaire, <i>la race</i>, <i>le milieu</i> et <i>le moment</i>. Ce qu'on appelle <i>la +race</i>, ce sont ces dispositions innées et héréditaires que l'homme +apporte avec lui à la lumière, et qui ordinairement sont jointes à des +différences marquées dans le tempérament et dans la structure du corps. +Elles varient selon les peuples. Il y a naturellement des variétés +d'hommes, comme des variétés de taureaux et de chevaux, les unes braves +et intelligentes, les autres timides et bornées, les unes capables de +conceptions et de créations supérieures, les autres réduites aux idées +et aux inventions rudimentaires, quelques-unes appropriées plus +particulièrement <span class="pagenum"><a id="pagexxiv" name="pagexxiv"></a>(p. xxiv)</span> à certaines œuvres et approvisionnées +plus richement de certains instincts, comme on voit des races de chiens +mieux douées, les unes pour la course, les autres pour le combat, les +autres pour la chasse, les autres enfin pour la garde des maisons ou des +troupeaux. Il y a là une force distincte, si distincte qu'à travers les +énormes déviations que les deux autres moteurs lui impriment, on la +reconnaît encore, et qu'une race, comme l'ancien peuple aryen, éparse +depuis le Gange jusqu'aux Hébrides, établie sous tous les climats, +échelonnée à tous les degrés de la civilisation, transformée par trente +siècles de révolutions, manifeste pourtant dans ses langues, dans ses +religions, dans ses littératures et dans ses philosophies, la communauté +de sang et d'esprit qui relie encore aujourd'hui tous ses rejetons. Si +différents qu'ils soient, leur parenté n'est pas détruite; la +sauvagerie, la culture et la greffe, les différences de ciel et de sol, +les accidents heureux ou malheureux ont eu beau travailler; les grands +traits de la forme originelle ont subsisté, et l'on retrouve les deux ou +trois linéaments principaux de l'empreinte primitive sous les empreintes +secondaires que le temps a posées par-dessus. Rien d'étonnant dans cette +ténacité extraordinaire. Quoique l'immensité de la distance ne nous +laisse entrevoir qu'à demi et sous un jour douteux l'origine des +espèces<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="pagexxv" name="pagexxv"></a>(p. xxv)</span> les événements de l'histoire éclairent assez les +événements antérieurs à l'histoire, pour expliquer la solidité presque +inébranlable des caractères primordiaux. Au moment où nous les +rencontrons, quinze, vingt, trente siècles avant notre ère, chez un +Aryen, un Égyptien, un Chinois, ils représentent l'œuvre d'un nombre +de siècles beaucoup plus grand, peut-être l'œuvre de plusieurs +myriades de siècles. Car dès qu'un animal vit, il faut qu'il s'accommode +à son milieu; il respire autrement, il se renouvelle autrement, il est +ébranlé autrement, selon que l'air, les aliments, la température sont +autres. Un climat et une situation différente amènent chez lui des +besoins différents, par suite un système d'actions différentes, par +suite encore un système d'habitudes différentes, par suite enfin un +système d'aptitudes et d'instincts différents. L'homme, forcé de se +mettre en équilibre avec les circonstances, contracte un tempérament et +un caractère qui leur correspond, et son caractère comme son tempérament +sont des acquisitions d'autant plus stables, que l'impression extérieure +s'est enfoncée en lui par des répétitions plus nombreuses et s'est +transmise à sa progéniture par une plus ancienne hérédité. En sorte qu'à +chaque moment on peut considérer le caractère d'un peuple comme le +résumé de toutes ses actions et de toutes ses sensations précédentes, +c'est-à-dire comme une quantité et comme un poids, non pas infini<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a>, +<span class="pagenum"><a id="pagexxvi" name="pagexxvi"></a>(p. xxvi)</span> puisque toute chose dans la nature est bornée, mais +disproportionné au reste et presque impossible à soulever, puisque +chaque minute d'un passé presque infini a contribué à l'alourdir, et +que, pour emporter la balance, il faudrait accumuler dans l'autre +plateau un nombre d'actions et de sensations encore plus grand. Telle +est la première et la plus riche source de ces facultés maîtresses d'où +dérivent les événements historiques; et l'on voit d'abord que si elle +est puissante, c'est qu'elle n'est pas une simple source, mais une sorte +de lac et comme un profond réservoir où les autres sources, pendant une +multitude de siècles, sont venues entasser leurs propres eaux.</p> + +<span class="sidenote">Le milieu.</span> + +<p>Lorsqu'on a ainsi constaté la structure intérieure d'une race, il faut +considérer le <i>milieu</i> dans lequel elle vit. Car l'homme n'est pas seul +dans le monde; la nature l'enveloppe et les autres hommes l'entourent; +sur le pli primitif et permanent viennent s'étaler les plis accidentels +et secondaires, et les circonstances physiques ou sociales dérangent ou +complètent le naturel qui leur est livré. Tantôt le climat a fait son +effet. Quoique nous ne puissions suivre qu'obscurément l'histoire des +peuples aryens depuis leur patrie commune jusqu'à leurs patries +définitives, nous pouvons affirmer cependant que la profonde différence +qui se montre entre les races germaniques d'une part et les races +helléniques et latines de l'autre, provient en grande partie de la +différence des contrées où elles <span class="pagenum"><a id="pagexxvii" name="pagexxvii"></a>(p. xxvii)</span> se sont établies, les unes +dans les pays froids et humides, au fond d'âpres forêts marécageuses ou +sur les bords d'un océan sauvage, enfermées dans les sensations +mélancoliques ou violentes, inclinées vers l'ivrognerie et la grosse +nourriture, tournées vers la vie militante et carnassière; les autres au +contraire au milieu des plus beaux paysages, au bord d'une mer éclatante +et riante, invitées à la navigation et au commerce, exemptes des besoins +grossiers de l'estomac, dirigées dès l'abord vers les habitudes +sociales, vers l'organisation politique, vers les sentiments et les +facultés qui développent l'art de parler, le talent de jouir, +l'invention des sciences, des lettres et des arts.—Tantôt les +circonstances politiques ont travaillé, comme dans les deux +civilisations italiennes: la première tournée tout entière vers +l'action, la conquête, le gouvernement et la législation, par la +situation primitive d'une cité de refuge, d'un <i>emporium</i> de frontière, +et d'une aristocratie armée qui, important et enrégimentant sous elle +les étrangers et les vaincus, mettait debout deux corps hostiles l'un en +face de l'autre, et ne trouvait de débouché à ses embarras intérieurs et +à ses instincts rapaces que dans la guerre systématique; la seconde +exclue de l'unité et de la grande ambition politique par la permanence +de sa forme municipale, par la situation cosmopolite de son pape et par +l'intervention militaire des nations voisines, reportée tout entière, +sur la pente de son magnifique <span class="pagenum"><a id="pagexxviii" name="pagexxviii"></a>(p. xxviii)</span> et harmonieux génie, vers le +culte de la volupté et de la beauté.—Tantôt enfin les conditions +sociales ont imprimé leur marque, comme il y a dix-huit siècles par le +christianisme, et vingt-cinq siècles par le bouddhisme, lorsque autour +de la Méditerranée comme dans l'Hindoustan, les suites extrêmes de la +conquête et de l'organisation aryenne amenèrent l'oppression +intolérable, l'écrasement de l'individu, le désespoir complet, la +malédiction jetée sur le monde, avec le développement de la métaphysique +et du rêve, et que l'homme dans ce cachot de misères, sentant son +cœur se fondre, conçut l'abnégation, la charité, l'amour tendre, la +douceur, l'humilité, la fraternité humaine, là-bas dans l'idée du néant +universel, ici sous la paternité de Dieu.—Que l'on regarde autour de +soi les instincts régulateurs et les facultés implantées dans une race, +bref le tour d'esprit d'après lequel aujourd'hui elle pense et elle +agit; on y découvrira le plus souvent l'œuvre de quelqu'une de ces +situations prolongées, de ces circonstances enveloppantes, de ces +persistantes et gigantesques pressions exercées sur un amas d'hommes +qui, un à un, et tous ensemble, de génération en génération, n'ont pas +cessé d'être ployés et façonnés par leur effort: en Espagne, une +croisade de huit siècles contre les Musulmans, prolongée encore au delà +et jusqu'à l'épuisement de la nation par l'expulsion des Maures, par la +spoliation des juifs, par l'établissement de l'inquisition, par les +guerres catholiques; <span class="pagenum"><a id="pagexxix" name="pagexxix"></a>(p. xxix)</span> en Angleterre, un établissement +politique de huit siècles qui maintient l'homme debout et respectueux, +dans l'indépendance et l'obéissance, et l'accoutume à lutter en corps +sous l'autorité de la loi; en France, une organisation latine qui, +imposée d'abord à des barbares dociles, puis brisée dans la démolition +universelle, se reforme d'elle-même sous la conspiration latente de +l'instinct national, se développe sous des rois héréditaires, et finit +par une sorte de république égalitaire, centralisée, administrative, +sous des dynasties exposées à des révolutions. Ce sont là les plus +efficaces entre les causes observables qui modèlent l'homme primitif; +elles sont aux nations ce que l'éducation, la profession, la condition, +le séjour sont aux individus, et elles semblent tout comprendre, +puisqu'elles comprennent toutes les puissances extérieures qui façonnent +la matière humaine, et par lesquelles le dehors agit sur le dedans.</p> + +<span class="sidenote">Le moment.</span> + +<span class="sidenote">Comment l'histoire est un problème de mécanique +psychologique. Dans quelles limites on peut prévoir.</span> + +<p>Il y a pourtant un troisième ordre de causes; car avec les forces du +dedans et du dehors, il y a l'œuvre qu'elles ont déjà faite ensemble, +et cette œuvre elle-même contribue à produire celle qui suit; outre +l'impulsion permanente et le milieu donné, il y a la vitesse acquise. +Quand le caractère national et les circonstances environnantes opèrent, +ils n'opèrent point sur une table rase, mais une table où des empreintes +sont déjà marquées. Selon qu'on prend la table à un <i>moment</i> ou à un +autre, l'empreinte est différente; et <span class="pagenum"><a id="pagexxx" name="pagexxx"></a>(p. xxx)</span> cela suffit pour que +l'effet total soit différent. Considérez, par exemple, deux moments +d'une littérature ou d'un art, la tragédie française sous Corneille et +sous Voltaire, le théâtre grec sous Eschyle et sous Euripide, la poésie +latine sous Lucrèce et sous Claudien, la peinture italienne sous Vinci +et sous le Guide. Certainement, à chacun de ces deux points extrêmes, la +conception générale n'a pas changé; c'est toujours le même type humain +qu'il s'agit de représenter ou de peindre; le moule du vers, la +structure du drame, l'espèce des corps ont persisté. Mais entre autres +différences, il y a celle-ci, qu'un des artistes est le précurseur, et +que l'autre est le successeur, que le premier n'a pas de modèle, et que +le second a un modèle, que le premier voit les choses face à face, et +que le second voit les choses par l'intermédiaire du premier, que +plusieurs grandes parties de l'art se sont perfectionnées, que la +simplicité et la grandeur de l'impression ont diminué, que l'agrément et +le raffinement de la forme se sont accrus, bref que la première œuvre +a déterminé la seconde. Il en est ici d'un peuple, comme d'une plante: +la même séve sous la même température et sur le même sol produit, aux +divers degrés de son élaboration successive, des formations différentes, +bourgeons, fleurs, fruits, semences, en telle façon que la suivante a +toujours pour condition la précédente, et naît de sa mort. Que si vous +regardez maintenant non plus un court moment comme <span class="pagenum"><a id="pagexxxi" name="pagexxxi"></a>(p. xxxi)</span> tout à +l'heure, mais quelqu'un de ces larges développements qui embrassent un +ou plusieurs siècles, comme le moyen âge ou notre dernière époque +classique, la conclusion sera pareille. Une certaine conception +dominatrice y a régné; les hommes, pendant deux cents ans, cinq cents +ans, se sont représenté un certain modèle idéal de l'homme, au moyen +âge, le chevalier et le moine, dans notre âge classique, l'homme de cour +et le beau parleur; cette idée créatrice et universelle s'est manifestée +dans tout le champ de l'action et de la pensée, et, après avoir couvert +le monde de ses œuvres involontairement systématiques, elle s'est +alanguie, puis elle est morte, et voici qu'une nouvelle idée se lève, +destinée à une domination égale et à des créations aussi multipliées. +Posez ici que la seconde dépend en partie de la première, et que c'est +la première qui, combinant son effet avec ceux du génie national et des +circonstances enveloppantes, va imposer aux choses naissantes leur tour +et leur direction. C'est d'après cette loi que se forment les grands +courants historiques, j'entends par là les longs règnes d'une forme +d'esprit ou d'une idée maîtresse, comme cette période de créations +spontanées qu'on appelle la Renaissance, ou cette période de +classifications oratoires qu'on appelle l'âge classique, ou cette série +de synthèses mystiques qu'on appelle l'époque alexandrine et chrétienne, +ou cette série de floraisons mythologiques, qui se rencontre aux +origines de la Germanie <span class="pagenum"><a id="pagexxxii" name="pagexxxii"></a>(p. xxxii)</span> de l'Inde et de la Grèce. Il n'y a +ici comme partout qu'un problème de mécanique: l'effet total est un +composé déterminé tout entier par la grandeur et la direction des forces +qui le produisent. La seule différence qui sépare ces problèmes moraux +des problèmes physiques, c'est que les directions et les grandeurs ne se +laissent pas évaluer ni préciser dans les premiers comme dans les +seconds. Si un besoin, une faculté est une quantité capable de degrés +ainsi qu'une pression ou un poids, cette quantité n'est pas mesurable +comme celle d'une pression ou d'un poids. Nous ne pouvons la fixer dans +une formule exacte ou approximative; nous ne pouvons avoir et donner, à +propos d'elle, qu'une impression littéraire; nous sommes réduits à noter +et citer les faits saillants par lesquels elle se manifeste, et qui +indiquent, à peu près, grossièrement, vers quelle hauteur de l'échelle +il faut la ranger. Mais quoique les moyens de notation ne soient pas les +mêmes dans les sciences morales que dans les sciences physiques, +néanmoins, comme dans les deux la matière est la même, et se compose +également de forces, de directions et de grandeurs, on peut dire que +dans les unes et dans les autres l'effet final se produit d'après la +même règle. Il est grand ou petit selon que les forces fondamentales +sont grandes ou petites, et tirent plus ou moins exactement dans le même +sens, selon que les effets distincts de la race, du milieu et du moment +se combinent pour s'ajouter l'un à l'autre <span class="pagenum"><a id="pagexxxiii" name="pagexxxiii"></a>(p. xxxiii)</span> ou pour +s'annuler l'un par l'autre. C'est ainsi que s'expliquent les longues +impuissances et les éclatantes réussites qui apparaissent +irrégulièrement et sans raison apparente dans la vie d'un peuple; elles +ont pour causes des concordances ou des contrariétés intérieures. Il y +eut une de ces concordances lorsque, au dix-septième siècle, le +caractère sociable et l'esprit de conversation innés en France +rencontrèrent les habitudes de salon et le moment de l'analyse oratoire, +lorsqu'au dix-neuvième siècle, le flexible et profond génie d'Allemagne +rencontra l'âge des synthèses philosophiques et de la critique +cosmopolite. Il y eut une de ces contrariétés, lorsqu'au dix-septième +siècle, le rude et solitaire génie anglais essaya maladroitement de +s'approprier l'urbanité nouvelle, lorsqu'au seizième siècle le lucide et +prosaïque esprit français essaya inutilement d'enfanter une poésie +vivante. C'est cette concordance secrète des forces créatrices qui a +produit la politesse achevée et la noble littérature régulière sous +Louis XIV et Bossuet, la métaphysique grandiose et la large sympathie +critique sous Hegel et Gœthe. C'est cette contrariété secrète des +forces créatrices qui a produit la littérature incomplète, la comédie +scandaleuse, le théâtre avorté sous Dryden et Wycherley, les mauvaises +importations grecques, les tâtonnements, les fabrications, les petites +beautés partielles sous Ronsard et la Pléiade. Nous pouvons affirmer +avec certitude que les créations inconnues vers lesquelles le +<span class="pagenum"><a id="pagexxxiv" name="pagexxxiv"></a>(p. xxxiv)</span> courant des siècles nous entraîne, seront suscitées et +réglées tout entières par les trois forces primordiales; que si ces +forces pouvaient être mesurées et chiffrées, on en déduirait comme d'une +formule les propriétés de la civilisation future, et que si, malgré la +grossièreté visible de nos notations et l'inexactitude foncière de nos +mesures, nous voulons aujourd'hui nous former quelque idée de nos +destinées générales, c'est sur l'examen de ces forces qu'il faut fonder +nos prévisions. Car nous parcourons en les énumérant le cercle complet +des puissances agissantes, et lorsque nous avons considéré la race, le +milieu, le moment, c'est-à-dire le ressort du dedans, la pression du +dehors et l'impulsion déjà acquise, nous avons épuisé non-seulement +toutes les causes réelles, mais encore toutes les causes possibles du +mouvement.</p> + +<h4>VI</h4> + +<span class="sidenote">Comment se distribuent les effets d'une cause primordiale. +Communauté des éléments. Composition des groupes. Loi des dépendances +mutuelles. Loi des influences proportionnelles.</span> + +<p>Il reste à chercher de quelle façon ces causes appliquées sur une nation +ou sur un siècle y distribuent leurs effets. Comme une source sortie +d'un lieu élevé épanche ses nappes selon les hauteurs et d'étage en +étage jusqu'à ce qu'enfin elle soit arrivée à la plus basse assise du +sol, ainsi la disposition d'esprit ou d'âme introduite dans un peuple +par la race, le moment ou le milieu se répand avec des proportions +<span class="pagenum"><a id="pagexxxv" name="pagexxxv"></a>(p. xxxv)</span> différentes et par des descentes régulières sur les divers +ordres de faits qui composent sa civilisation<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>. Si l'on dresse la +carte géographique d'un pays, à partir de l'endroit du partage des eaux, +on voit au-dessous du point commun les versants se diviser en cinq ou +six bassins principaux, puis chacun de ceux-ci en plusieurs bassins +secondaires, et ainsi de suite jusqu'à ce que la contrée tout entière +avec ses milliers d'accidents soit comprise dans les ramifications de ce +réseau. Pareillement, si l'on dresse la carte psychologique des +événements et des sentiments d'une civilisation humaine, on trouve +d'abord cinq ou six provinces bien tranchées, la religion, l'art, la +philosophie, l'état, la famille, les industries; puis, dans chacune de +ces provinces, des départements naturels, puis enfin dans chacun de ces +départements des territoires plus petits, jusqu'à ce qu'on arrive à ces +détails innombrables de la vie que nous observons tous les jours en nous +et autour de nous. Si maintenant l'on examine et si l'on compare entre +eux ces divers groupes de faits, on trouvera d'abord qu'ils sont +composés de parties, et que tous ont des parties communes. Prenons +d'abord les trois principales œuvres de l'intelligence humaine, +<span class="pagenum"><a id="pagexxxvi" name="pagexxxvi"></a>(p. xxxvi)</span> la religion, l'art, la philosophie. Qu'est-ce qu'une +philosophie sinon une conception de la nature et de ses causes +primordiales, sous forme d'abstractions et de formules? Qu'y a-t-il au +fond d'une religion et d'un art sinon une conception de cette même +nature et de ces mêmes causes primordiales, sous forme de symboles plus +ou moins arrêtés et de personnages plus ou moins précis, avec cette +différence que dans le premier cas on croit qu'ils existent, et dans le +second qu'ils n'existent pas? Que le lecteur considère quelques-unes de +ces grandes créations de l'esprit dans l'Inde, en Scandinavie, en Perse, +à Rome, en Grèce, et il verra que partout l'art est une sorte de +philosophie devenue sensible, la religion une sorte de poëme tenu pour +vrai, la philosophie une sorte d'art et de religion, desséchée et +réduite aux idées pures. Il y a donc au centre de chacun de ces trois +groupes un élément commun, la conception du monde et de son principe, et +s'ils diffèrent entre eux, c'est que chacun combine avec l'élément +commun, un élément distinct: ici la puissance d'abstraire, là la faculté +de personnifier et de croire, là enfin le talent de personnifier sans +croire. Prenons maintenant les deux principales œuvres de +l'association humaine, la famille et l'État. Qu'est-ce qui fait l'État +sinon le sentiment d'obéissance par lequel une multitude d'hommes se +rassemble sous l'autorité d'un chef? Et qu'est-ce qui fait la famille +sinon le sentiment d'obéissance par lequel une femme et <span class="pagenum"><a id="pagexxxvii" name="pagexxxvii"></a>(p. xxxvii)</span> des +enfants agissent sous la direction d'un père et d'un mari? La famille +est un État naturel, primitif et restreint, comme l'État est une famille +artificielle, ultérieure et étendue; et sous les différences +qu'introduisent le nombre, l'origine et la condition des membres, on +démêle, dans la petite société comme dans la grande, une même +disposition d'esprit fondamentale qui les rapproche et les unit. À +présent supposez que cet élément commun reçoive du milieu, du moment ou +de la race des caractères propres, il est clair que <i>tous les groupes où +il entre seront modifiés à proportion</i>. Si le sentiment d'obéissance +n'est que de la crainte<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a>, vous rencontrerez comme dans la plupart des +États orientaux la brutalité du despotisme, la prodigalité des +supplices, l'exploitation du sujet, la servilité des mœurs, +l'incertitude de la propriété, l'appauvrissement de la production, +l'esclavage de la femme et les habitudes du harem. Si le sentiment +d'obéissance a pour racine l'instinct de la discipline, la sociabilité +et l'honneur, vous trouverez comme en France la parfaite organisation +militaire, la belle hiérarchie administrative, le manque d'esprit public +avec les saccades du patriotisme, la prompte docilité du sujet avec les +impatiences du révolutionnaire, les courbettes du courtisan avec les +résistances du galant homme, l'agrément délicat de la conversation et du +<span class="pagenum"><a id="pagexxxviii" name="pagexxxviii"></a>(p. xxxviii)</span> monde avec les tracasseries du foyer et de la famille, +l'égalité des époux et l'imperfection du mariage sous la contrainte +nécessaire de la loi. Si enfin le sentiment d'obéissance a pour racine +l'instinct de subordination et l'idée du devoir, vous apercevrez comme +dans les nations germaniques la sécurité et le bonheur du ménage, la +solide assiette de la vie domestique, le développement tardif et +incomplet de la vie mondaine, la déférence innée pour les dignités +établies, la superstition du passé, le maintien des inégalités sociales, +le respect naturel et habituel de la loi. Pareillement dans une race, +selon que l'aptitude aux idées générales sera différente, la religion, +l'art et la philosophie seront différents. Si l'homme est naturellement +propre aux plus larges conceptions universelles, en même temps qu'enclin +à les troubler par la délicatesse nerveuse de son organisation +surexcitée, on verra, comme dans l'Inde, une abondance étonnante de +gigantesques créations religieuses, une floraison splendide d'épopées +démesurées et transparentes, un enchevêtrement étrange de philosophies +subtiles et imaginatives, toutes si bien liées entre elles et tellement +pénétrées d'une séve commune, qu'à leur ampleur, à leur couleur à leur +désordre, on les reconnaîtra à l'instant comme les productions du même +climat et du même esprit. Si, au contraire, l'homme naturellement sain +et équilibré limite volontiers l'étendue de ses conceptions pour en +mieux préciser la forme, on verra, <span class="pagenum"><a id="pagexxxix" name="pagexxxix"></a>(p. xxxix)</span> comme en Grèce, une +théologie d'artistes et de conteurs, des dieux distincts promptement +séparés des choses et transformés presque dès l'abord en personnes +solides, le sentiment de l'unité universelle presque effacé et à peine +conservé dans la notion vague du Destin, une philosophie plutôt fine et +serrée que grandiose et systématique, bornée dans la haute +métaphysique<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a>, mais incomparable dans la logique, la sophistique et la +morale, une poésie et des arts supérieurs pour leur clarté, leur +naturel, leur mesure, leur vérité et leur beauté à tout ce que l'on a +jamais vu. Si enfin l'homme réduit à des conceptions étroites et privé +de toute finesse spéculative, se trouve en même temps absorbé et roidi +tout entier par les préoccupations pratiques, on verra, comme à Rome, +des dieux rudimentaires, simples noms vides, bons pour noter les plus +minces détails de l'agriculture, de la génération et du ménage, +véritables étiquettes de mariage et de ferme, partant une mythologie, +une philosophie et une poésie nulles ou empruntées. Ici, comme partout, +s'applique <i>la loi des dépendances mutuelles</i><a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Go to footnote 6"><span class="smaller">[6]</span></a>. Une civilisation fait +corps, et ses parties se tiennent à <span class="pagenum"><a id="pagexl" name="pagexl"></a>(p. xl)</span> la façon des parties d'un +corps organique. De même que dans un animal les instincts, les dents, +les membres, la charpente osseuse, l'appareil musculaire, sont liés +entre eux, de telle façon qu'une variation de l'un d'entre eux détermine +dans chacun des autres une variation correspondante, et qu'un +naturaliste habile peut sur quelques fragments reconstruire par le +raisonnement le corps presque tout entier; de même dans une civilisation +la religion, la philosophie, la forme de famille, la littérature, les +arts composent un système où tout changement local entraîne un +changement général, en sorte qu'un historien expérimenté qui en étudie +quelque portion restreinte aperçoit d'avance et prédit à demi les +caractères du reste. Rien de vague dans cette dépendance. Ce qui la +règle dans un corps vivant, c'est d'abord sa tendance à manifester un +certain type primordial, ensuite la nécessité où il est de posséder des +organes qui puissent fournir à ses besoins et de se trouver d'accord +avec lui-même afin de vivre. Ce qui la règle dans une civilisation, +c'est la présence dans chaque grande création humaine d'un élément +producteur également présent dans les autres créations environnantes, +j'entends par là quelque faculté, aptitude, disposition efficace et +notable qui, ayant un caractère propre, l'introduit avec elle dans +toutes les opérations auxquelles elle participe, et selon ses variations +fait varier toutes les œuvres auxquelles elle concourt.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="pagexli" name="pagexli"></a>(p. xli)</span> VII</h4> + +<span class="sidenote">Loi de formation d'un groupe. Exemples et indications.</span> + +<p>Arrivés là nous pouvons entrevoir les principaux traits des +transformations humaines, et commencer à chercher les lois générales qui +régissent non plus des événements, mais des classes d'événements, non +plus telle religion ou telle littérature, mais le groupe des +littératures ou des religions. Si par exemple on admettait qu'une +religion est un poëme métaphysique accompagné de croyance; si on +remarquait en outre qu'il y a certains moments, certaines races et +certains milieux, où la croyance, la faculté poétique et la faculté +métaphysique se déploient ensemble avec une vigueur inusitée; si on +considérait que le christianisme et le bouddhisme sont éclos à des +époques de synthèses grandioses et parmi des misères semblables à +l'oppression qui souleva les exaltés des Cévennes; si d'autre part on +reconnaissait que les religions primitives sont nées à l'éveil de la +raison humaine, pendant la plus riche floraison de l'imagination +humaine, au temps de la plus belle naïveté et de la plus grande +crédulité; si on considérait encore que le mahométisme apparut avec +l'avènement de la prose poétique et la conception de l'unité nationale, +chez un peuple dépourvu de science, au moment d'un soudain développement +de l'esprit; on pourrait conclure qu'une <span class="pagenum"><a id="pagexlii" name="pagexlii"></a>(p. xlii)</span> religion naît, +décline, se reforme et se transforme selon que les circonstances +fortifient et assemblent avec plus ou moins de justesse et d'énergie ses +trois instincts générateurs, et l'on comprendrait pourquoi elle est +endémique dans l'Inde, parmi des cervelles imaginatives, philosophiques, +exaltées par excellence; pourquoi elle s'épanouit si étrangement et si +grandement au moyen âge, dans une société oppressive, parmi des langues +et des littératures neuves; pourquoi elle se releva au seizième siècle +avec un caractère nouveau et un enthousiasme héroïque, au moment de la +renaissance universelle, et à l'éveil des races germaniques; pourquoi +elle pullule en sectes bizarres dans la grossière démocratie américaine, +et sous le despotisme bureaucratique de la Russie; pourquoi enfin elle +se trouve aujourd'hui répandue en Europe avec des proportions et des +particularités si différentes selon les différences des races et des +civilisations. Il en est ainsi pour chaque espèce de production humaine, +pour la littérature, la musique, les arts du dessin, la philosophie, les +sciences, l'État, l'industrie, et le reste. Chacune d'elles a pour cause +directe une disposition morale, ou un concours de dispositions morales; +cette cause donnée, elle apparaît; cette cause retirée, elle disparaît; +la faiblesse ou l'intensité de cette cause mesure sa propre intensité ou +sa propre faiblesse. Elle lui est liée comme un phénomène physique à sa +condition, comme la rosée au refroidissement de la <span class="pagenum"><a id="pagexliii" name="pagexliii"></a>(p. xliii)</span> +température ambiante, comme la dilatation à la chaleur. Il y a ici des +couples dans le monde moral, comme il y en a dans le monde physique, +aussi rigoureusement enchaînés, et aussi universellement répandus dans +l'un que dans l'autre. Tout ce qui dans un de ces couples produit, +altère, ou supprime le premier terme, produit, altère ou supprime le +second par contre-coup. Tout ce qui refroidit la température ambiante, +fait déposer la rosée. Tout ce qui développe la crédulité en même temps +que les vues poétiques d'ensemble engendre la religion. C'est ainsi que +les choses sont arrivées; c'est ainsi qu'elles arriveront encore. Sitôt +que nous savons quelle est la condition suffisante et nécessaire d'une +de ces vastes apparitions, notre esprit a prise aussi bien sur l'avenir +que sur le passé. Nous pouvons dire avec assurance dans quelles +circonstances elle devra renaître, prévoir sans témérité plusieurs +parties de son histoire prochaine et esquisser avec précaution quelques +traits de son développement ultérieur.</p> + +<h4>VIII</h4> + +<span class="sidenote">Problème général et avenir de l'histoire. Méthode +psychologique. Valeur des littératures. Objet de ce livre.</span> + +<p>Aujourd'hui l'histoire en est là, ou plutôt elle est tout près de là, +sur le seuil de cette recherche. La question posée en ce moment est +celle-ci: Étant donné une littérature, une philosophie, une société, un +art, telle classe d'arts, quel est l'état moral <span class="pagenum"><a id="pagexliv" name="pagexliv"></a>(p. xliv)</span> qui la +produit? et quelles sont les conditions de race, de moment et de milieu +les plus propres à produire cet état moral? Il y a un état moral +distinct pour chacune de ces formations et pour chacune de leurs +branches; il y en a un, pour l'art en général, et pour chaque sorte +d'art, pour l'architecture, pour la peinture, pour la sculpture, pour la +musique, pour la poésie; chacune a son germe spécial dans le large champ +de la psychologie humaine; chacune a sa loi, et c'est en vertu de cette +loi qu'on la voit se lever au hasard, à ce qu'il semble, et toute seule +parmi les avortements de ses voisines, comme la peinture en Flandre et +en Hollande au dix-septième siècle, comme la poésie en Angleterre au +seizième siècle, comme la musique en Allemagne au dix-huitième siècle. À +ce moment et dans ces pays, les conditions se sont trouvées remplies +pour un art, et non pour les autres, et, une branche seule a bourgeonné +dans la stérilité générale. Ce sont ces règles de la végétation humaine +que l'histoire à présent doit chercher; c'est cette psychologie spéciale +de chaque formation spéciale qu'il faut faire; c'est le tableau complet +de ces conditions propres qu'il faut aujourd'hui travailler à composer. +Rien de plus délicat et rien de plus difficile; Montesquieu l'a +entrepris, mais de son temps l'histoire était trop nouvelle, pour qu'il +pût réussir; on ne soupçonnait même point encore la voie qu'il fallait +prendre, et c'est à peine si aujourd'hui nous commençons à <span class="pagenum"><a id="pagexlv" name="pagexlv"></a>(p. xlv)</span> +l'entrevoir. De même qu'au fond l'astronomie est un problème de +mécanique et la physiologie un problème de chimie, de même l'histoire au +fond est un <i>problème de psychologie</i>. Il y a un système particulier +d'impressions et d'opérations intérieures qui fait l'artiste, le +croyant, le musicien, le peintre, le nomade, l'homme en société; pour +chacun d'eux, la filiation, l'intensité, les dépendances des idées et +des émotions sont différentes; chacun d'eux a son histoire morale et sa +structure propre, avec quelque disposition maîtresse et quelque trait +dominateur. Pour expliquer chacun d'eux, il faudrait écrire un chapitre +d'analyse intime, et c'est à peine si aujourd'hui ce travail est +ébauché. Un seul homme, Stendhal, par une tournure d'esprit et +d'éducation singulière, l'a entrepris, et encore aujourd'hui la plupart +des lecteurs trouvent ses livres paradoxaux et obscurs; son talent et +ses idées étaient prématurés; on n'a pas compris ses admirables +divinations, ses mots profonds jetés en passant, la justesse étonnante +de ses notations et de sa logique; on n'a pas vu que sous des apparences +de causeur et d'homme du monde, il expliquait les plus compliqués des +mécanismes internes, qu'il mettait le doigt sur les grands ressorts, +qu'il importait dans l'histoire du cœur les procédés scientifiques, +l'art de chiffrer, de décomposer et de déduire, que le premier il +marquait les causes fondamentales, j'entends les nationalités, les +climats et les tempéraments; bref, qu'il traitait des sentiments +<span class="pagenum"><a id="pagexlvi" name="pagexlvi"></a>(p. xlvi)</span> comme on doit en traiter, c'est-à-dire en naturaliste et en +physicien, en faisant des classifications et en pesant des forces. À +cause de tout cela, on l'a jugé sec et excentrique, et il est demeuré +isolé, écrivant des romans, des voyages, des notes, pour lesquels il +souhaitait et obtenait vingt lecteurs. Et cependant, c'est dans ses +livres qu'on trouvera encore aujourd'hui les essais les plus propres à +frayer la route que j'ai tâché de décrire. Nul n'a mieux enseigné à +ouvrir les yeux et à regarder, à regarder d'abord les hommes +environnants et la vie présente, puis les documents anciens et +authentiques, à lire par delà le blanc et le noir des pages, à voir sous +la vieille impression, sous le griffonnage d'un texte, le sentiment +précis, le mouvement d'idées, l'état d'esprit dans lequel on l'écrivait. +C'est dans ses écrits, chez Sainte-Beuve, chez les critiques allemands +que le lecteur verra tout le parti qu'on peut tirer d'un document +littéraire; quand ce document est riche et qu'on sait l'interpréter, on +y trouve la psychologie d'une âme, souvent celle d'un siècle, et parfois +celle d'une race. À cet égard un grand poëme, un beau roman, les +confessions d'un homme supérieur sont plus instructifs qu'un monceau +d'historiens et d'histoires; je donnerais cinquante volumes de chartes +et cent volumes de pièces diplomatiques pour les mémoires de Cellini, +pour les lettres de saint Paul, pour les propos de table de Luther ou +les comédies d'Aristophane. En cela consiste l'importance <span class="pagenum"><a id="pagexlvii" name="pagexlvii"></a>(p. xlvii)</span> +des œuvres littéraires; elles sont instructives, parce qu'elles sont +belles; leur utilité croît avec leur perfection; et si elles fournissent +des documents, c'est qu'elles sont des monuments. Plus un livre rend les +sentiments visibles, plus il est littéraire; car l'office propre de la +littérature, est de noter les sentiments. Plus un livre note des +sentiments importants, plus il est placé haut dans la littérature; car, +c'est en représentant la façon d'être de toute une nation et de tout un +siècle qu'un écrivain rallie autour de lui les sympathies de tout un +siècle et de toute une nation. C'est pourquoi, parmi les documents qui +nous remettent devant les yeux les sentiments des générations +précédentes, une littérature, et notamment une grande littérature est +incomparablement le meilleur. Elle ressemble à ces appareils admirables, +d'une sensibilité extraordinaire, au moyen desquels les physiciens +démêlent et mesurent les changements les plus intimes et les plus +délicats d'un corps. Les constitutions, les religions n'en approchent +pas; des articles de code et de catéchisme ne peignent jamais l'esprit +qu'en gros, et sans finesse; s'il y a des documents dans lesquels la +politique et le dogme soient vivants, ce sont les discours éloquents de +chaire et de tribune, les mémoires, les confessions intimes, et tout +cela appartient à la littérature; en sorte qu'outre elle-même, elle a +tout le bon d'autrui. C'est donc principalement par l'étude des +littératures que l'on pourra faire l'histoire <span class="pagenum"><a id="pagexlviii" name="pagexlviii"></a>(p. xlviii)</span> morale et +marcher vers la connaissance des lois psychologiques, d'où dépendent les +événements. J'entreprends ici d'écrire l'histoire d'une littérature et +d'y chercher la psychologie d'un peuple; si j'ai choisi celle-ci, ce +n'est pas sans motif. Il fallait trouver un peuple qui eût une grande +littérature complète, et cela est rare; il y a peu de nations qui aient, +pendant toute leur vie, vraiment pensé et vraiment écrit. Parmi les +anciens, la littérature latine est nulle au commencement, puis empruntée +et imitée. Parmi les modernes, la littérature allemande est presque vide +pendant deux siècles<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a>; la littérature italienne et la littérature +espagnole finissent au milieu du dix-septième siècle. Seules, la Grèce +ancienne, la France et l'Angleterre modernes, offrent une série complète +de grands monuments expressifs. J'ai choisi l'Angleterre, parce qu'étant +vivante encore et soumise à l'observation directe, elle peut être mieux +étudiée qu'une civilisation détruite dont nous n'avons plus que les +lambeaux, et parce qu'étant différente, elle présente mieux que la +France des caractères tranchés aux yeux d'un Français. D'ailleurs, il y +a cela de particulier dans cette civilisation, qu'outre son +développement spontané, elle offre une déviation forcée, qu'elle a subi +la dernière et la plus efficace de toutes les conquêtes, et que les +trois données d'où elle est sortie, la race, le climat, l'invasion +<span class="pagenum"><a id="pagexlix" name="pagexlix"></a>(p. xlix)</span> normande, peuvent être observées dans les monuments avec une +précision parfaite; si bien, qu'on étudie dans cette histoire les deux +plus puissants moteurs des transformations humaines, je veux dire la +nature et la contrainte, et qu'on peut les étudier sans incertitude ni +lacune, dans une suite de monuments authentiques et entiers. J'ai tâché +de définir ces ressorts primitifs, d'en montrer les effets graduels, +d'expliquer comment ils ont fini par soulever jusqu'à la lumière les +grandes œuvres politiques, religieuses, littéraires, et de développer +le mécanisme intérieur par lequel le Saxon barbare est devenu l'Anglais +que nous voyons aujourd'hui.</p> + +<h1><span class="pagenum"><a id="page1" name="page1"></a>(p. 1)</span> HISTOIRE<br> +<span class="small">DE LA</span><br> +LITTÉRATURE ANGLAISE.</h1> + +<h2>LIVRE I.<br> +<span class="smaller">LES ORIGINES.</span></h2> + +<h3>CHAPITRE I.<br> +<span class="smaller">Les Saxons.</span></h3> + +<div class="toc"> +<ul class="none"> +<li class="min2em">I. L'ancienne patrie.—Le sol, la mer, le ciel, le climat.—La + nouvelle patrie.—Le pays humide et la terre ingrate.—Influence + du climat sur le caractère.</li> + +<li class="min2em">II. Le corps.—La nourriture.—Les mœurs.—Les instincts rudes + en Germanie, en Angleterre.</li> + +<li class="min2em">III. Les instincts nobles en Germanie.—L'individu.—La + famille.—L'État.—La religion.—L'<i>Edda</i>.—Conception tragique + et héroïque du monde et de l'homme.</li> + +<li class="min2em">IV. Les instincts nobles en Angleterre.—Le guerrier et son + chef.—La femme et son mari.—Poëme de Beowulf.—La société + barbare et le héros barbare.</li> + +<li class="min2em">V. Poëmes païens.—Genre et force des sentiments.—Tour de + l'esprit et du langage.—Véhémence de l'impression et aspérité de + l'expression.</li> + +<li class="min2em">VI. Poëmes chrétiens.—En quoi les Saxons sont prédisposés au + <span class="pagenum"><a id="page2" name="page2"></a>(p. 2)</span> christianisme.—Comment ils se convertissent au + christianisme.—Comment ils entendent le christianisme.—Hymnes + de Cœdmon.—Hymne des Funérailles.—Poëme de + Judith.—Paraphrase de la Bible.</li> + +<li class="min2em">VII. Pourquoi la culture latine n'a point de prise sur les + Saxons.—Raisons tirées de la conquête saxonne.—Bède, Alcuin, + Alfred.—Traductions.—Chroniques.—Compilations.—Impuissance + des latinistes.—Raisons tirées du caractère + saxon.—Adhelm.—Alcuin.—Vers latins.—Dialogues + poétiques.—Mauvais goût des latinistes.</li> + +<li class="min2em">VIII. Opposition des races germaniques et des races + latines.—Caractère de la race saxonne.—Elle persiste sous la + conquête normande.</li> +</ul> +</div> + +<h4>I</h4> + +<p>Si vous longez la mer du Nord depuis l'Escaut jusqu'au Jutland, vous +vous apercevrez d'abord que le trait marquant du pays est le manque de +pente; marécages, landes et bas-fonds: les fleuves, péniblement, se +traînent, enflés et inertes, avec de longues ondulations noirâtres; leur +eau extravasée suinte à travers la rive, et reparaît au delà en flaques +dormantes. En Hollande le sol n'est qu'une boue qui fond; à peine si la +terre surnage çà et là par une croûte de limon mince et frêle, alluvion +du fleuve que le fleuve semble prêt à noyer. Au-dessus planent les +lourds nuages, nourris par les exhalaisons éternelles. Ils tournent +lentement leurs ventres violacés, noircissent, et tout d'un coup fondent +en averses; la vapeur, semblable aux fumées d'une chaudière, rampe +incessamment sur l'horizon. Ainsi arrosées, les plantes pullulent; à +l'angle du Jutland et du continent, dans un sol gras, <span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> limoneux, +«la verdure est aussi fraîche qu'en Angleterre<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Go to footnote 8"><span class="smaller">[8]</span></a>.» Des forêts immenses +couvrirent la contrée jusqu'au delà du onzième siècle. C'est ici la séve +du pays humide, grossière et puissante, qui coule dans l'homme comme +dans les plantes, et par la respiration, la nourriture, les sensations +et les habitudes, fait ses aptitudes et son corps.Cette terre ainsi faite a un ennemi, la mer. La Hollande ne subsiste que +par ses digues. En 1654, celles de Jutland se rompirent, et quinze mille +habitants furent engloutis. Il faut voir la houle du nord clapoter au +niveau du sol, blafarde et méchante<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Go to footnote 9"><span class="smaller">[9]</span></a>; l'énorme mer jaunâtre arrive +d'un élan sur la petite bande de côte plate qui ne semble pas capable de +lui résister un seul instant; le vent hurle et beugle, les mouettes +crient; les pauvres petits navires s'enfuient à tire-d'aile penchés, +presque renversés, et tâchent de trouver un asile dans la bouche du +fleuve, qui semble aussi hostile que la mer. Triste vie et précaire, +comme devant une bête de proie; les Frisons, dans leurs lois antiques, +parlent déjà de la ligue qu'ils ont fait ensemble contre «le <span class="pagenum"><a id="page4" name="page4"></a>(p. 4)</span> +féroce Océan.» Même pendant le calme, cette mer reste inclémente. +«Devant les yeux s'étale le grand désert des eaux; au-dessus voguent les +nuées, ces grises et informes filles de l'air, qui de la mer avec leurs +seaux de brouillards, puisent l'eau, la traînent à grand'peine, et la +laissent retomber dans la mer, besogne triste, inutile et +fastidieuse<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Go to footnote 10"><span class="smaller">[10]</span></a>.» «À plat ventre étendu, l'informe vent du nord, comme +un vieillard grognon, babille d'une voix gémissante et mystérieuse, et +raconte de folles histoires.» Pluie, vent et houle, il n'y a de place +ici que pour les pensées sinistres ou mélancoliques. La joie des vagues +elles-même a je ne sais quoi d'inquiétant et d'âpre. De la Hollande au +Jutland, une file de petites îles noyées<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Go to footnote 11"><span class="smaller">[11]</span></a> témoigne de leurs ravages; +les sables mouvants que les flots apportent obstruent d'écueils la côte +et l'entrée des fleuves<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Go to footnote 12"><span class="smaller">[12]</span></a>. La première flotte romaine, mille +vaisseaux, y périt; encore aujourd'hui les navires demeurent en vue des +ports un mois et davantage, ballottés sur les grandes vagues blanches, +n'osant se risquer dans le chenal changeant, tortueux, célèbre par les +naufrages. L'hiver, une cuirasse de glace couvre les deux fleuves; la +mer repousse les glaçons qui descendent; ils s'entassent en craquant sur +les bancs de sable, et oscillent; parfois on a vu <span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> des vaisseaux, +saisis comme par une pince, se fendre en deux sous leur effort. +Figurez-vous, dans cet air brumeux, parmi ces frimas et ces tempêtes, +dans ces marécages et ces forêts, des sauvages demi-nus, sortes de bêtes +de proie, pêcheurs et chasseurs, mais surtout chasseurs d'hommes; ce +sont eux, Saxons, Angles, Jutes, Frisons aussi<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Go to footnote 13"><span class="smaller">[13]</span></a>, et plus tard Danois, +qui au cinquième et au neuvième siècle, avec leurs épées et leurs +grandes haches, prirent et gardèrent l'île de Bretagne.Pays rude et brumeux, semblable au leur, sauf pour la profondeur de sa +mer et la commodité de ses côtes, qui plus tard appellera les vraies +flottes et les grands navires: la verte Angleterre, ce mot ici vient +d'abord aux lèvres, et dit tout. Là aussi l'humidité surabonde; même en +été, le brouillard monte; même dans les jours clairs, on le sent qui va +venir de la grande ceinture maritime, ou sortir de l'immense prairie +toujours abreuvée, qui, dans les bas-fonds, sur les hauteurs, ondule, +coupée de haies, jusqu'au bout de l'horizon. Çà et là, un jet de soleil +s'abat sur les hautes herbes avec un éclat violent, et la splendeur de +la verdure devient éblouissante et brutale. L'eau regorgeante dresse les +tiges mollasses; elles foisonnent fragiles et emplies de séve, et cette +séve est incessamment renouvelée; car les nuages grisâtres rampent sur +un fond de brouillard immobile, et de loin en loin, le bord du ciel est +brouillé par une averse. «Il y a encore des <i>commons</i>, comme aux temps +<span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> de la conquête, abandonnés<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Go to footnote 14"><span class="smaller">[14]</span></a>, sauvages, pleins d'ajoncs et +d'herbes épineuses, avec un cheval çà et là qui paît dans la solitude. +Triste aspect, médiocre terre<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Go to footnote 15"><span class="smaller">[15]</span></a>. Quel travail il a fallu pour +l'humaniser! Quelle impression elle a dû faire sur les hommes du Midi, +sur les Romains de César! Je pensais, en la voyant, aux anciens Saxons, +aux vagabonds de l'Ouest et du Nord, qui étaient venus camper dans ce +pays de marécages et de brumes, sur la lisière des vieilles forêts, au +bord de ces grands fleuves limoneux, qui roulent leur bourbe à la +rencontre des vagues. Il leur fallait vivre en chasseurs et en porchers, +devenir, comme auparavant, athlétiques, féroces et sombres. Mettez la +civilisation en moins sur ce sol. Il ne restera aux habitants que la +guerre, la chasse, la mangeaille et l'ivrognerie. L'amour riant, les +doux songes poétiques, les arts, la fine et agile pensée sont pour les +heureuses plages de la Méditerranée. Ici le barbare, mal clos dans sa +chaumière fangeuse, qui entend la pluie ruisseler pendant des journées +entières sur les feuilles des chênes, quelles rêveries peut-il avoir +quand il contemple ses boues et son ciel terni?»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> II</h4> + +<p>De grands corps blancs, flegmatiques, avec des yeux bleus farouches, et +des cheveux d'un blond rougeâtre; des estomacs voraces, repus de viande +et de fromage, réchauffés par des liqueurs fortes; un tempérament froid, +tardif pour l'amour<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Go to footnote 16"><span class="smaller">[16]</span></a>, le goût du foyer domestique, le penchant à +l'ivrognerie brutale: ce sont là encore aujourd'hui les traits que +l'hérédité et le climat maintiennent dans la race, et ce sont ceux que +les historiens romains leur découvrent d'abord dans leur premier pays. +On ne vit point, en ces contrées, sans une abondance de nourriture +solide; le mauvais temps enferme les gens chez eux; il faut, pour les +ranimer, des boissons fortes; les sens y sont obtus, les muscles +résistants, les volontés énergiques. Par toutes ses racines corporelles +l'homme en tout pays plonge dans la nature, et il y plonge d'autant +davantage qu'étant plus inculte, il en est moins affranchi. Ceux-ci en +Germanie, sous leurs tempêtes, dans leurs misérables bateaux de cuir, +parmi les rigueurs et les périls de la vie maritime, se trouvaient entre +tous façonnés pour la résistance et l'entreprise, endurcis <span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> au +mal et contempteurs du danger. Pirates d'abord: de toutes les chasses, +la chasse à l'homme est la plus profitable et la plus noble; ils +laissaient le soin de la terre, et des troupeaux aux femmes et aux +esclaves; naviguer, combattre et piller<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Go to footnote 17"><span class="smaller">[17]</span></a>, c'était là pour eux toute +l'œuvre d'un homme libre. Ils se lançaient en mer sur leurs barques à +deux voiles, abordaient au hasard, tuaient, et allaient recommencer plus +loin, ayant égorgé en l'honneur de leurs dieux le dixième de leurs +prisonniers, et laissant derrière eux la lueur rouge de l'incendie. +«Seigneur, disait une litanie, délivrez-nous de la fureur des Jutes.» +«De tous les barbares<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Go to footnote 18"><span class="smaller">[18]</span></a>, ce sont les plus fermes de corps et de +cœur, les plus redoutés,» ajoutez les plus «cruellement féroces.» +Quand le meurtre est devenu un métier, il devient un plaisir. Vers le +huitième siècle, la décomposition finale du grand cadavre romain, que +Charlemagne avait tenté de relever et qui s'affaissait dans sa +pourriture, les appela comme des vautours à la proie. Ceux qui étaient +restés en Danemark avec leurs frères de Norvége, païens fanatiques, et +acharnés contre les chrétiens, se lancèrent sur tous les rivages. Leurs +rois de mer<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Go to footnote 19"><span class="smaller">[19]</span></a>, «qui n'avaient jamais dormi sous les poutres enfumées +d'un toit, qui n'avaient jamais vidé la corne de bière auprès d'un foyer +habité,» se riaient des vents et des orages, et chantaient: <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> «Le +souffle de la tempête aide nos rameurs; le mugissement du ciel, les +coups de la foudre ne nous nuisent pas; l'ouragan est à notre service et +nous jette où nous voulions aller.» «Nous avons frappé de nos épées, dit +un chant attribué à Ragnar Lodbrog; c'était pour moi un plaisir égal à +celui de tenir une belle fille à mes côtés!... Celui qui n'est jamais +blessé mène une vie ennuyeuse.» Un d'entre eux, au monastère de +Peterborough, tue de sa main tous les moines, au nombre de +quatre-vingt-quatre; d'autres, ayant pris le roi Ælla, lui coupent les +côtes jusqu'aux reins, et lui arrachent les poumons par l'ouverture, de +façon à figurer un aigle avec sa plaie. Harold Pied de Lièvre, ayant +saisi son compétiteur Alfred avec six cents hommes, leur fit crever les +yeux et couper les jarrets, ou scalper le crâne, ou dévider les +entrailles. Supplices et carnages, besoin du danger, fureur de +destruction, audaces obstinées et insensées du tempérament trop fort, +déchaînement des instincts carnassiers, ce sont là les traits qui +apparaissent à chaque pas dans les anciennes Sagas. La fille du Iarl +danois, voyant Egill qui veut s'asseoir auprès d'elle, le repousse avec +mépris, lui reprochant «d'avoir rarement fourni aux loups des mets +chauds, de n'avoir pas vu dans tout l'automne le corbeau croassant +au-dessus du carnage.» Mais Egill la saisit et l'apaise en chantant: +«J'ai marché avec mon glaive sanglant, de sorte que le corbeau m'a +suivi. Furieux, nous avons combattu, le feu planait sur la demeure des +hommes, et nous avons endormi dans le sang <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> ceux qui veillaient +aux portes de la ville.» Par ces propos de table et ces goûts de jeune +fille, jugez du reste<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Go to footnote 20"><span class="smaller">[20]</span></a>.Les voici maintenant en Angleterre, plus sédentaires et plus riches: +croyez-vous qu'ils soient beaucoup changés? Changés peut-être, mais en +pis, comme les Francs, comme tous les barbares qui passent de l'action à +la jouissance. Ils sont plus gloutons, ils dépècent leurs porcs, ils +s'emplissent de viandes, ils avalent coup sur coup l'hydromel, la bière, +le vin de <i>pigment</i>, toutes ces fortes et âpres boissons qu'ils ont pu +ramasser, et se trouvent égayés et ranimés. Ajoutez-y le plaisir de se +battre. Ce n'est pas avec de tels instincts qu'on atteint vite à la +culture; pour la trouver naturelle et prompte, il faut aller la chercher +dans les sobres et vives populations du Midi. Ici le tempérament lent et +lourd<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Go to footnote 21"><span class="smaller">[21]</span></a> reste longtemps enseveli dans la vie brutale; au premier +aspect, nous autres, gens de race latine, nous ne voyons jamais chez eux +que de grandes et grosses bêtes, maladroites et ridicules quand elles ne +sont pas dangereuses et enragées. Jusqu'au seizième siècle, le corps de +la nation, <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> dit un vieil historien, ne se composa guère que de +pâtres, gardeurs de bêtes à viande et à laine; jusqu'à la fin du +dix-huitième, l'ivrognerie fut le plaisir de la haute classe; il est +encore celui de la basse, et tous les raffinements des délicatesses et +de l'humanité moderne n'ont point aboli chez eux l'usage des verges et +des coups de poing. Si le barbare carnivore, belliqueux, buveur, dur aux +intempéries, apparaît encore sous la régularité de notre société et sous +la douceur de notre politesse, imaginez ce qu'il devait être lorsque, +débarqué avec sa bande sur un territoire dévasté ou désert et pour la +première fois devenu sédentaire, il voyait à l'horizon les pâturages +communs de la Marche, et la grande forêt primitive qui fournissait des +cerfs à ses chasses et des glands à ses porcs! Ils étaient «d'appétit +grand et grossier<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Go to footnote 22"><span class="smaller">[22]</span></a>,» disent les anciennes histoires. Encore au temps +de la conquête<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Go to footnote 23"><span class="smaller">[23]</span></a>, «la coutume de boire excessivement était le vice +commun des gens du haut rang, et ils y passaient, sans interruption, les +jours et les nuits entières.» Henri de Huntington, au douzième siècle, +regrettant l'antique hospitalité, dit que les rois normands ne +fournissent à leurs courtisans qu'un repas par jour, tandis que les rois +saxons en fournissaient quatre. Un jour qu'Athelstan visitait avec les +nobles sa parente Ethelflède, la provision d'hydromel fut épuisée du +premier coup par la grandeur des rasades; mais saint <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> Dunstan, +ayant deviné, l'immensité de l'estomac royal, avait muni la maison, en +sorte «que les échansons, selon la coutume des fêtes royales, purent +<i>toute la journée</i> servir à boire dans des cornes et autres vaisseaux.» +Quand les convives étaient rassasiés, la harpe passait de mains en +mains, et la rude harmonie de ces voix profondes montait haut sous les +voûtes. Les monastères eux-mêmes, au temps du roi Edgard, retentissaient +jusqu'au milieu de la nuit de jeux, de chants et de danses. Crier, +boire, s'agiter, sentir ses veines échauffées et gonflées par le vin, +entendre et voir autour de soi le tumulte de l'orgie, c'était le premier +besoin des barbares<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Go to footnote 24"><span class="smaller">[24]</span></a>. La pesante brute humaine s'assouvit de +sensations et de bruit.Pour cet appétit, il y a une pâture plus forte, j'entends les coups et +les batailles. En vain, ils s'attachent au sol et deviennent +cultivateurs en troupes distinctes et en des endroits distincts, +enfermés<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Go to footnote 25"><span class="smaller">[25]</span></a> dans leur marche avec leur parenté et leurs compagnons, +liés entre eux, séparés d'autrui, bornés par des limites sacrées, par +des chênes séculaires où ils ont gravé des figures d'oiseaux et de +bêtes, par des perches plantées au milieu des marais et dont le +violateur est puni de supplices atroces. En vain ces Marches et ces Gaus +se <span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> groupent en états et finissent par former une société +demi-réglée, pourvue d'assemblées, et régie par des lois, conduite par +un roi unique; sa structure même indique les besoins auxquels elle +pourvoit. C'est pour maintenir la paix qu'ils s'assemblent; ce sont des +traités de paix qu'ils concluent entre eux dans leurs parlements; ce +sont des provisions pour la paix qu'ils établissent dans leurs lois. La +guerre est partout et journalière; il s'agit de ne pas être tué, +rançonné, mutilé, pillé, pendu, et, par surcroît, violée si l'on est +femme<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Go to footnote 26"><span class="smaller">[26]</span></a>. Chaque homme est tenu d'être armé, et prêt, avec son bourg ou +sa ville, de repousser les maraudeurs; ceux-ci vont par bandes; il y en +a de trente-cinq et au delà. L'animal est encore trop puissant, trop +fougueux, trop indompté. La colère et la convoitise le jettent tout +d'abord sur sa proie. L'histoire, telle que nous l'avons des +Sept-Royaumes<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Go to footnote 27"><span class="smaller">[27]</span></a>, ressemble à «celle des corbeaux et des milans.» Ils +ont tué ou asservi les Bretons, ils combattent les Gallois qui restent, +les Irlandais, les Pictes, ils se massacrent entre eux, ils sont hachés +et taillés en pièces par les Danois. En cent ans, sur quatorze rois de +Northumbrie, il y en a sept tués et six déposés. Penda le Mercien tue +cinq rois, et, pour prendre la ville de Bamborough, démolit tous les +villages voisins, amoncelle leurs ruines <span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> en un bûcher immense +capable de brûler les habitants, entreprend d'exterminer les +Northumbres, et périt lui-même par l'épée à quatre-vingts ans. Beaucoup +d'entre eux sont assassinés par leurs thanes; tel thane est brûlé vif; +les frères s'égorgent en trahison. Chez nous, la culture a interposé +entre le désir et l'action le tissu entre-croisé et amollissant des +réflexions et des calculs; ici la détente est soudaine, et le meurtre et +toute action extrême en partent à l'instant. Le roi Edwy<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Go to footnote 28"><span class="smaller">[28]</span></a>, ayant +épousé Elgita, sa parente à un degré prohibé, quitta, le jour même du +couronnement, la salle où l'on buvait, pour aller près d'elle. Les +nobles se crurent insultés, et sur-le-champ l'abbé Dunstan s'en fut +lui-même chercher le jeune homme. «Il trouva la femme adultère, dit le +moine Osbern, sa mère et le roi ensemble sur le lit de débauche. Il en +arracha le roi violemment, et, lui mettant la couronne sur la tête, le +ramena devant les thanes.» Alors Elgita envoya des hommes pour arracher +les yeux de l'abbé, puis, sur une révolte, se sauva avec le roi, «en se +cachant par les chemins; mais les gens du Nord, l'ayant saisie, «lui +coupèrent les muscles des jarrets, puis lui firent subir la mort dont +elle était digne.» Barbarie sur barbarie: «À Bristol, au temps de la +conquête<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Go to footnote 29"><span class="smaller">[29]</span></a>, la coutume était d'acheter des hommes et des femmes dans +toutes les parties de l'Angleterre et de les exporter en Irlande pour +les vendre avec profit. <span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> Les acheteurs engrossaient +ordinairement les jeunes femmes, et les menaient enceintes au marché +afin d'en tirer un meilleur prix. Vous auriez vu avec chagrin de longues +files de jeunes gens des deux sexes de la plus grande beauté, liés avec +des cordes et journellement exposés en vente.... Ils vendaient ainsi +comme esclaves leurs plus proches parents et même leurs propres +enfants....» Et le chroniqueur ajoute qu'ayant abandonné cet usage, «ils +donnèrent ainsi un exemple à tout le reste de l'Angleterre.»—Veut-on +savoir ce qu'étaient les mœurs dans les plus hauts rangs, dans la +famille du dernier roi<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Go to footnote 30"><span class="smaller">[30]</span></a>? Harold servait à boire au roi Édouard le +Confesseur. Soudain Tosti, son frère, irrité de sa faveur, le saisit aux +cheveux; on les sépare. Tosti s'en va à Hereford, où Harold avait fait +préparer un grand banquet royal, tue les serviteurs d'Harold, leur coupe +la tête et les membres qu'il met dans des vases de bière, de vin, +d'hydromel et de cidre, et envoie dire au roi: «Si tu vas à ta ferme, tu +y trouveras force chair salée, mais tu feras bien d'emporter quelques +autres pièces avec toi.» L'autre frère d'Harold, Sweyn, avait violé +l'abbesse Edgive, assassiné le thane Beorn, et, banni du pays, s'était +fait pirate. À voir leurs coups de main, leur férocité, leurs +ricanements de cannibales, on devine qu'ils n'avaient pas beaucoup de +chemin à faire pour <span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> redevenir rois de la mer et parents de ces +sectateurs d'Odin qui mangeaient la chair crue, pendaient des hommes aux +arbres sacrés d'Upsal en guise de victimes, et se tuaient eux-mêmes pour +mourir dans le sang comme ils avaient vécu. Vingt fois le vieil instinct +farouche reparaît sous la mince croûte du christianisme. Au onzième +siècle, «Sigeward<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Go to footnote 31"><span class="smaller">[31]</span></a>, le grand duc de Northumberland, atteint d'un flux +de ventre et sentant sa mort prochaine: «Quelle honte pour moi, dit-il, +de n'avoir pu mourir dans tant de guerres, et de finir ainsi de la mort +des vaches! Au moins revêtez-moi de ma cuirasse, ceignez-moi mon épée, +mettez mon casque sur ma tête, mon bouclier dans ma main gauche, ma +hache dorée dans ma main droite, afin qu'un grand guerrier comme moi +meure en guerrier.» On fit comme il disait, et il mourut ainsi +honorablement avec ses armes.» Ils avaient fait un pas hors de la +barbarie, mais ce n'était qu'un pas.</p> + +<h4>III</h4> + +<p>Sous cette barbarie native, il y avait des penchants nobles, inconnus au +monde romain, et qui de ses débris devaient tirer un meilleur monde. Au +premier rang, «un certain sérieux qui les écarte des sentiments frivoles +et les mène sur la voie des sentiments <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> élevés<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Go to footnote 32"><span class="smaller">[32]</span></a>.» Dès +l'origine, en Germanie, on les trouve tels, sévères de mœurs, avec +des inclinations graves et une dignité virile. Ils vivent solitairement, +chacun près de la source ou du bois qui lui a plu<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Go to footnote 33"><span class="smaller">[33]</span></a>. Même dans leurs +villages, leurs chaumières ne se touchent pas; ils ont besoin +d'indépendance et d'air libre. Nul goût pour la volupté: chez eux +l'amour est tardif, l'éducation dure, la nourriture simple; pour tous +divertissements, ils chassent l'uroch et sautent parmi les épées nues. +L'ivresse violente et les paris dangereux, c'est de ce côté qu'ils +donnent prise; ils sont enclins à rechercher, non les plaisirs doux, +mais l'excitation forte. En toutes choses, dans les instincts rudes et +dans les instincts mâles, ils sont des <i>hommes</i>. Chacun chez soi, sur sa +terre et dans sa hutte, est maître de soi, debout et entier, sans que +rien le courbe ou l'entame. Quand la communauté prend quelque chose de +lui, c'est qu'il l'accorde. Il voté armé dans toutes les grandes +résolutions communes, juge dans l'assemblée, fait des alliances et des +guerres privées, émigré, agit et ose<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Go to footnote 34"><span class="smaller">[34]</span></a>. L'Anglais moderne est déjà +tout entier dans ce Saxon. S'il se plie, c'est qu'il veut bien se plier; +il n'est pas moins capable d'abnégation que d'indépendance: le sacrifice +est fréquent ici, l'homme y fait bon marché de son sang et de sa vie. +Chez Homère, le guerrier <span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> faiblit souvent, et on ne le blâme +point de fuir. Dans les Sagas, dans l'Edda, il est tenu d'être trop +brave; en Germanie, le lâche est noyé dans la boue, sous une claie. À +travers les emportements de la brutalité primitive, on voit percer +obscurément la grande idée du devoir, qui est celle de la contrainte +exercée par soi sur soi en vue de quelque but noble. Chez eux le mariage +est pur et la pudicité volontaire. Chez les Saxons, l'homme adultère est +puni de mort, la femme obligée de se pendre, ou percée à coups de +couteau par ses compagnes. Les femmes des Cimbres, ne pouvant obtenir de +Marius la sauvegarde, de leur chasteté, se sont tuées par multitudes de +leur propre main. Ils croient qu'il y a dans les femmes «quelque chose +de saint,» n'en épousent qu'une, et lui gardent leur foi. Depuis quinze +siècles, l'idée du mariage n'a pas changé dans cette race<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35" title="Go to footnote 35"><span class="smaller">[35]</span></a>. L'épouse, +en entrant sous le toit de son mari, sait qu'elle se donne tout +entière<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36" title="Go to footnote 36"><span class="smaller">[36]</span></a>, «qu'elle n'aura avec lui qu'un corps, qu'une vie; qu'elle +n'aura nulle pensée, nul désir au delà; qu'elle sera la compagne de ses +périls et de ses travaux; qu'elle souffrira et osera autant que lui dans +la paix et dans la guerre.» Comme elle, il sait se donner: quand il a +choisi son chef, il s'oublie en lui, il lui attribue sa gloire, il se +fait tuer pour lui; «celui-là est infâme pour toute sa vie, qui revient +sans son chef du champ de bataille<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37" title="Go to footnote 37"><span class="smaller">[37]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> C'est sur cette +subordination volontaire que s'assiéra la société féodale. L'homme, dans +cette race, peut accepter un supérieur, être capable de dévouement et de +respect. Replié sur lui-même par la tristesse et la rudesse de son +climat, il a découvert la beauté morale pendant que les autres +découvraient la beauté sensible. Cette espèce de brute nue qui gît tout +le long du jour auprès de son feu, inerte et sale, occupée à manger et à +dormir<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38" title="Go to footnote 38"><span class="smaller">[38]</span></a>, dont les organes rouillés ne peuvent suivre les linéaments +nets et fins des heureuses formes poétiques, entrevoit le sublime dans +ses rêves troubles. Il ne le figure pas, il le sent; sa religion est +déjà intérieure, comme elle le sera lorsqu'au seizième siècle il +rejettera le culte sensible importé de Rome, et consacrera la foi du +cœur<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39" title="Go to footnote 39"><span class="smaller">[39]</span></a>. Ses dieux ne sont point enfermés dans des murailles; il n'a +point d'idoles. Ce qu'il désigne par des noms divins, c'est ce je ne +sais quoi d'invisible et de grandiose qui circule à travers la nature et +qu'on devine au delà d'elle<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40" title="Go to footnote 40"><span class="smaller">[40]</span></a>, mystérieux infini que les sens +n'atteignent pas, mais que «la vénération révèle;» et quand plus tard +les légendes précisent et altèrent cette vague divination des puissances +naturelles, une idée reste debout dans ce <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> chaos de rêves +gigantesques: c'est que ce monde est une guerre et que l'héroïsme est le +souverain bien.Au commencement, disent ces vieilles légendes écrites en Islande<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41" title="Go to footnote 41"><span class="smaller">[41]</span></a>, il +y avait deux mondes: Nilflheim le glacé et Muspill le brûlant. Des +gouttes de la neige fondante naquit un géant, Ymer. «Ce fut le +commencement des siècles,—quand Ymer s'établit.—Il n'y avait ni +sables, ni mers, ni ondes fraîches.—On ne trouvait ni terres, ni ciel +élevé.—Il y avait le gouffre béant,—mais de l'herbe nulle part.»—Il +n'y avait qu'Ymer, l'horrible Océan glacé, avec ses enfants, nés de ses +pieds et de son aisselle, puis leur informe lignée, les Terreurs de +l'abîme, les Montagnes stériles, les Ouragans du Nord, et le reste des +êtres malfaisants, ennemis du soleil et de la vie. Alors la vache +Andhumbla, née aussi de la neige fondante, mit à nu, en léchant le givre +des rochers, un homme, Bur, dont les petits-fils tuèrent Ymer. «De sa +chair ils firent la terre, de son sang le sol et les fleuves, de ses os +les montagnes, de sa tête le ciel, et de son cerveau enfin les nuées.» +Ainsi commença la guerre entre les monstres de l'hiver et les dieux +lumineux, fécondants, Odin, le fondateur, Balder, le doux et le +bienfaisant, Thor, le tonnerre d'été qui épure l'air et par les pluies +nourrit la terre. Longtemps les dieux <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> combattront contre «les +Iotes glacés,» contre les noires puissances bestiales, contre le loup +Fenris, qu'ils tiendront enchaîné, contre le grand Serpent, qu'ils +plongeront dans la mer, contre le perfide Loki, qu'ils lieront sur des +rochers, sous une vipère dont le venin distillera incessamment sur son +visage. Longtemps les braves qui par une mort sanglante ont mérité +d'être mis «dans les enclos d'Odin et s'y livrent un combat chaque +jour,» aideront les dieux dans leur grande guerre. Un jour pourtant +viendra où, dieux et hommes, ils seront vaincus: «Alors tremble le grand +frêne d'Yggdrasil.—Il frissonne, le vieil arbre.—Le Iote Loki brise +ses liens.—Les ombres frémissent sur les routes de l'Enfer,—jusqu'à ce +que le feu de Surtr—ait dévoré l'arbre.—Le nocher Hrymr s'avance de +l'Orient, un bouclier le couvre.—Izrmungandr se roule—avec une rage de +géant.—Le serpent soulève les flots,—l'aigle bat des ailes,—l'oiseau +au bec pâle déchire les cadavres.—Le navire Naglfar est lancé.—Surtr +arrive du Midi avec les épées désastreuses.—Le soleil resplendit sur +les glaives des dieux héros.—Les montagnes de rochers s'ébranlent,—les +géantes tremblent.—Les ombres foulent le chemin de l'enfer,—le ciel +s'entr'ouvre.—Le soleil commence à noircir,—la terre s'affaisse dans +la mer.—Elles disparaissent du ciel,—les étoiles brillantes.—La fumée +tourbillonne—autour du feu destructeur du monde.—La flamme gigantesque +joue—contre le ciel même.» Les dieux périssent tour à tour dévorés par +les monstres, et la légende céleste, lugubre et <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> grandiose ici +comme l'histoire humaine, annonce des cours de combattants et de héros.Nulle crainte de la douleur, nul souci de la vie. Ils en font litière +sitôt que leur idée les prend. Le frémissement des nerfs, la répugnance +de l'instinct animal qui, devant les plaies et la mort, se rejette en +arrière, tout disparaît sous la volonté irrésistible. Voyez dans leur +épopée<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42" title="Go to footnote 42"><span class="smaller">[42]</span></a> le sublime pousser au milieu de l'horrible, comme une +éclatante fleur de pourpre au milieu d'une mare de sang. Sigurd a +enfoncé son épée dans le cœur du dragon Fafnir, et «à ce moment tous +deux se regardent.» Alors Fafnir chante en mourant:«Jeune homme, jeune homme!—de quel jeune homme es-tu né?—de quelle +race d'hommes es-tu?—Car tu as trempé et rougi dans Fafnir—ton épée, +cette épée étincelante.—Ton fer s'est arrêté dans mon cœur.»«C'est mon cœur qui m'a poussé.—Ce sont mes mains qui ont accompli +l'œuvre,—mes mains et mon fer aigu.—Rarement il devient brave—et +aguerri aux blessures,—celui qui tremble—au moment du danger!»Sur ce cri d'aigle triomphant, Régin, le frère de Fafnir, arrive, lui +arrache le cœur, boit le sang de la blessure et s'endort. Cependant +Sigurd, qui faisait rôtir le cœur, porte sans y penser son doigt +sanglant <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> à sa bouche. Aussitôt il comprend le langage des +oiseaux qui gazouillent au-dessus de lui dans les feuilles vertes des +arbres. Ils l'avertissent de se défier de Régin. Sigurd coupe la tête de +Régin, mange le cœur de Fafnir, boit son sang et celui de son frère. +C'est parmi «cette rosée de meurtres» que végètent ici le courage et la +poésie. Sigurd a conquis Brynhild, la vierge indomptée, en traversant la +flamme et en lui fendant sa cuirasse, et il a dormi avec elle trois +nuits, mais ayant placé entre elle et lui son épée, «sans prendre entre +ses bras la jeune fille florissante, sans lui donner un baiser,» parce +que, selon la foi jurée, il doit la remettre à son ami Gunnar. Elle, +amoureuse de lui, «demeurait assise seule,—à la chute du jour,—et +ouvertement,—se dit en elle-même:—J'aurai Sigurd,—ou je +mourrai,—Sigurd, l'homme florissant de jeunesse,—je l'aurai dans mes +bras.» Mais le voyant marié, elle le fit tuer. «Alors elle rit, +Brynhild,—la fille de Budli,—cette fois-là seulement,—de tout son +cœur,—lorsque du lit,—on put entendre—le cri éclatant de la +veuve.» Elle-même, revêtant sa cuirasse, se perça de son glaive, et, +pour dernière demande, se fit étendre sur un grand bûcher avec Sigurd, +l'épée entre eux, comme au jour où ils avaient dormi ensemble, avec des +boucliers, avec des esclaves ornés d'or, avec deux faucons, avec cinq +femmes, avec huit serviteurs, avec son père nourricier et sa nourrice, +et tous brûlèrent ensemble. Cependant Gudrun, la veuve, restait immobile +près du corps et ne pouvait <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> pleurer. Les femmes des chefs +vinrent près d'elle, et chacune pour la consoler lui conta ses propres +peines, toutes les calamités des grandes dévastations et de l'antique +vie barbare. «Alors parla Gjaflogd,—sœur de Gjuki:—«Je sais que sur +la terre—je suis entre toutes la plus dénuée de joie.—De cinq +maris—j'ai souffert la perte,—et aussi de deux filles,—de trois +sœurs,—de huit frères;—pourtant me voilà, et je survis +seule.»—Alors parla Herborgd,—reine de la terre des Huns:—«Moi j'ai à +raconter—un deuil plus cruel.—Mes sept fils,—dans la région de +l'Est,—et mon mari le huitième—sont morts dans la bataille.—Mon père +et ma mère,—mes quatre frères,—le vent a joué avec eux—dans la +mer.—Le flot a battu—le plancher de leur vaisseau.—Moi-même j'étais +forcée de recueillir leurs corps,—moi-même j'étais forcée de veiller à +leur sépulture,—moi-même j'étais forcée—de faire leurs +funérailles.—Tout cela, je l'ai souffert—en une année,—et pendant ce +temps,—nul d'entre les hommes—ne m'a apporté de +consolation.—Cependant j'étais enchaînée—et captive de guerre,—quand +six mois de cette année se furent écoulés.—J'étais forcée de parer—la +femme d'un chef de guerre—et de lui attacher sa chaussure—chaque +matin. Elle me menaçait—par jalousie, et me frappait de rudes +coups.»—Tout cela est vain, nulle parole ne peut mouiller ces yeux +secs; il faut qu'on mette le corps sanglant sur ses genoux pour lui +tirer des larmes. Alors elle éclate, <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> s'affaisse, et les cygnes +de sa cour répondent à ses cris. Elle mourrait, comme Sigrun, sur le +cadavre de celui qu'elle a uniquement aimé, si par un breuvage magique +on ne lui faisait perdre la mémoire. Ainsi dénaturée, elle part pour +épouser Atli, le roi des Huns. Et néanmoins elle part malgré elle, avec +des prédictions sinistres. Car le meurtre engendre le meurtre; et ses +frères, les meurtriers de Sigurd, attirés chez Atli, vont tomber à leur +tour dans un piége pareil à celui qu'ils ont tendu. Gunnar est lié, et +l'on veut qu'il livre le trésor; il répond avec l'étrange rire des +barbares: «Je demande qu'on me mette dans la main—le cœur de mon +frère Högni,—le cœur sanglant,—arraché de la poitrine du puissant +cavalier,—du fils de roi,—avec un poignard émoussé.»—Ils arrachèrent +le cœur—de la poitrine de l'esclave Hjalli.—Ils le mirent sanglant +sur un plat—et le portèrent à Gunnar....—Alors parla Gunnar,—le chef +des hommes:—«Ici est le cœur—de Hjalli le lâche.—Il ne ressemble +pas au cœur de Högni le brave.—Il tremble beaucoup—maintenant qu'il +est sur le plat.—Il tremblait davantage—quand il était dans sa +poitrine.»—....«Högni rit—lorsqu'on coupa jusqu'à son +cœur,—jusqu'au cœur vivant du guerrier qui savait arranger le +panache des casques.—Il ne pensa pas du tout à pleurer.—Ils mirent le +cœur sanglant dans un plat—et le portèrent à Gunnar.—Gunnar, d'un +visage serein, parla ainsi,—le vaillant Niflung!—«Voici le +cœur—d'Högni le brave!—Il ne ressemble <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> pas au cœur—de +Hjalli le lâche.—Il tremble peu—maintenant qu'il est dans le plat.—Il +tremblait beaucoup moins—quand il était dans sa poitrine.—Que +n'es-tu,—Atli,—aussi loin de mes yeux—que tu seras toujours loin—de +nos colliers, de notre trésor!—À moi seul est confié maintenant—tout +le trésor caché,—toute la richesse des Niflungs.—Car Högni n'est plus +parmi les vivants.—Je n'étais point rassuré—tant que nous vivions tous +deux.—Mais maintenant je suis tranquille,—car je survis seul.» Suprême +insulte de l'homme sûr de soi, à qui rien ne coûte pour s'assouvir, ni +sa vie ni celle d'autrui. On l'a jeté parmi les serpents, et il y est +mort, frappant du pied sa harpe. Mais la flamme inextinguible de la +vengeance a passé de son cœur dans celui de sa sœur; cadavre sur +cadavre, on les voit tomber tour à tour l'un sur l'autre; une sorte de +fureur colossale les précipite les yeux ouverts dans la mort. Elle a +égorgé les enfants qu'elle a eus d'Atli, elle lui donne à manger leurs +cœurs dans du miel, un jour qu'il revient du carnage, et rit +froidement en lui découvrant de quelle pâture il s'est repu. Les Huns +hurlent, et sur les bancs, sous les tentes, chacun pleure; elle ne +pleure point; elle n'a point pleuré depuis la mort de Sigurd, ni sur ses +frères «au cœur d'ours,» ni sur «ses tendres enfants, ses enfants +sans défiance.» La nuit venue, elle égorge Atli dans son lit, met le feu +au palais, brûle tous les serviteurs et toutes les femmes guerrières. +Jugez par ce monceau de dévastations et de carnages à quels excès la +volonté <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> ici est tendue. Il y avait des hommes parmi eux, les +Berserkirs<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43" title="Go to footnote 43"><span class="smaller">[43]</span></a> qui, dans la bataille, saisis par une sorte de folie, +déchaînaient tout d'un coup une force surhumaine et ne sentaient plus +les blessures. Voilà le héros tel qu'il est conçu dans cette race à sa +première aurore. N'est-il pas étrange de les voir mettre le bonheur dans +les batailles et la beauté dans la mort? Y a-t-il un peuple, Hindous, +Persans, Grecs ou Gaulois, qui se soit formé de la vie une conception +aussi tragique? Y en a-t-il qui ait peuplé sa pensée enfantine de songes +aussi funèbres? Y en a-t-il un qui ait chassé aussi entièrement de ses +rêves la douceur de la jouissance et la mollesse de la volupté? +L'effort, l'effort tenace et douloureux, l'exaltation dans l'effort, +voilà leur état préféré. Carlyle disait bien que dans la sombre +obstination du travailleur anglais subsiste encore la rage silencieuse +de l'ancien guerrier scandinave. Lutter pour lutter, c'est là leur +plaisir. Avec quelle tristesse, quelle fureur et quels dégâts un pareil +naturel se déborde, on le verra dans Byron et dans Shakspeare; avec +quelle efficacité, avec quels services il s'endigue et s'emploie sous +les idées morales, on le verra dans les puritains.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> IV</h4> + +<p>Ils viennent s'établir en Angleterre, et si désordonnée que soit la +société qui les assemble, elle est fondée, comme en Germanie, sur des +sentiments généreux. La guerre est à chaque porte, je le sais, mais les +vertus guerrières sont derrière chaque porte; le courage d'abord, et +aussi la fidélité. Sous la brute il y a l'homme libre et aussi l'homme +de cœur. Il n'y a point d'homme parmi eux qui, à ses propres +risques<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44" title="Go to footnote 44"><span class="smaller">[44]</span></a>, ne puisse faire des ligues, aller combattre au dehors, +tenter les entreprises. Il n'y a pas de groupe d'hommes libres parmi eux +qui, dans leur Witanagemot, ne renouvelle incessamment ses alliances +avec autrui. Chaque parenté, dans sa marche, forme une ligue dont tous +les membres, «frères de l'épée,» se défendent l'un l'autre, et réclament +l'un pour l'autre, aux dépens de leur sang, le prix du sang. Chaque chef +dans sa salle compte qu'il a des amis, non des mercenaires, dans les +fidèles qui boivent sa bière, et qui ayant reçu de lui, en marque +d'estime et de confiance, des bracelets, des épées et des armures, se +jetteront entre lui et les blessures le jour du combat<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45" title="Go to footnote 45"><span class="smaller">[45]</span></a>. +L'indépendance et l'audace bouillonnent dans ce jeune monde avec des +violences et des excès; mais en elles-mêmes ce <span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> sont des choses +nobles, et les sentiments qui les disciplinent, je veux dire le +dévouement affectueux et le respect de la foi donnée, ne le sont pas +moins. Ils apparaissent dans les lois, ils éclatent dans la poésie. +C'est la grandeur du cœur ici qui fournit à l'imagination sa matière. +Les personnages ne sont point égoïstes et rusés comme ceux d'Homère. Ce +sont de braves cœurs, simples<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46" title="Go to footnote 46"><span class="smaller">[46]</span></a> et forts, «fidèles à leurs parents, +à leur seigneur dans le jeu des épées, fermes et solides envers ennemis +et amis,» prodigues de courage et disposés au sacrifice. «Tout vieux que +je suis, dit l'un d'eux, je ne bougerai pas d'ici. Je pense à mourir au +côté de mon seigneur, près de cet homme que j'ai tant aimé.... Il tint +sa parole, la parole qu'il avait donnée à son chef, au distributeur des +trésors, lui promettant qu'ils reviendraient ensemble à la ville, sains +et saufs dans leurs maisons, ou que tous les deux ils tomberaient dans +l'armée, à l'endroit du carnage, expirant de leurs blessures. Il gisait +comme un fidèle serviteur auprès de son seigneur.» Quoique maladroits à +parler, leurs vieux poëtes trouvent des mots touchants quand il s'agit +de peindre ces amitiés viriles. On est ému quand on les entend conter +comment le vieux «roi embrassa le meilleur des thanes, et lui mit ses +bras autour du col...,» comment «les larmes coulaient sur les joues du +chef à tête grise.... Le vaillant homme lui était si cher!—Il ne +pouvait point arrêter le flot qui montait de sa poitrine. Dans son +cœur, profondément <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> dans les liens de sa pensée, il soupirait +secrètement après ce cher homme!» Si peu nombreux que soient les chants +qui nous restent, ils reviennent sur ce sujet: l'homme exilé pense en +rêve à son seigneur<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47" title="Go to footnote 47"><span class="smaller">[47]</span></a>; «il lui semble dans son esprit—qu'il le baise +et l'embrasse,—et qu'il pose sur ses genoux—ses mains et sa +tête,—comme jadis parfois,—dans les anciens jours,—lorsqu'il +jouissait de ses dons.—Alors il se réveille,—le mortel sans amis.—Il +voit devant lui—les routes désertes,—les oiseaux de la mer qui se +baignent,—étendant leurs ailes,—le givre et la neige qui descendent, +mêlés de grêle.—Alors sont plus pesantes—les blessures de son +cœur.»—«Bien souvent, dit un autre, nous étions convenus tous +deux—que rien ne nous séparerait,—sauf la mort seule.—Maintenant ceci +est changé,—et notre amitié est—comme si elle n'avait jamais été.—Il +faut que j'habite ici—bien loin de mon ami bien-aimé,—que j'endure des +inimitiés.—On me contraint à demeurer—sous les feuillages de la +forêt,—sous le chêne, dans cette caverne souterraine.—Froide est cette +maison de terre.—J'en suis tout lassé.—Obscurs sont les vallons—et +hautes les collines,—triste enceinte de rameaux—couverte de +ronces,—séjour sans joie....—Mes amis sont dans la terre.—Ceux que +j'aimais dans leur, vie,—le tombeau les garde.—Et moi ici avant +l'aube,—je marche seul—sous le chêne,—parmi ces caves +souterraines....—Bien <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> souvent ici le départ de mon +seigneur—m'a accablé d'une lourde peine.» Parmi les mœurs +périlleuses et le perpétuel recours aux armes, il n'y a pas ici de +sentiment plus vif que l'amitié, ni de vertu plus efficace que la +loyauté.Ainsi appuyée sur l'affection puissante et sur la foi gardée, toute +société est saine. Le mariage l'est comme l'État. On voit la femme +apparaître mêlée aux hommes, dans les festins, sérieuse et +respectée<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48" title="Go to footnote 48"><span class="smaller">[48]</span></a>. Elle parle et on l'écoute; on n'a pas besoin de la cacher +ni de l'asservir pour la contenir ou la préserver. Elle est une personne +et non une chose. La loi exige son consentement pour le mariage, +l'entoure des garanties et la pourvoit de protections. Elle peut +hériter, posséder, léguer, paraître dans les cours de justice, dans les +assemblées du comté, dans la grande assemblée des sages. Plusieurs fois +le nom de la reine, le nom de plusieurs autres dames est inscrit dans +les actes de Witanagemot. Comme l'homme et à côté de l'homme, la loi et +les mœurs la maintiennent debout. Comme l'homme et à côté de l'homme, +c'est le cœur qui l'attache. Il y a dans Alfred<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49" title="Go to footnote 49"><span class="smaller">[49]</span></a> un portrait de +l'épouse qui, pour la pureté et l'élévation, égale tout ce qu'ont pu +inventer nos délicatesses modernes: «Ta femme vit maintenant pour toi, +pour toi seul. À cause de cela, elle n'aime rien, excepté toi. Elle a +assez de toutes les sortes de biens dans cette vie présente, mais elle +les a dédaignés <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> tous à cause de toi seul. Elle les a tous +laissés là parce qu'elle ne t'a pas avec eux. Ton absence lui fait +croire que tout ce qu'elle possède n'est rien. Ainsi, pour l'amour de +toi, elle se consume et elle est bien près d'être morte de larmes et de +chagrin.» Déjà, dans les légendes de l'Edda, on a vu Sigrun au tombeau +d'Helgi, «avec autant de joie que les voraces éperviers d'Odin +lorsqu'ils savent que les proies tièdes du carnage leur sont préparées,» +vouloir dormir encore dans les bras du mort et mourir à la fin sur son +sépulcre. Rien de semblable ici à l'amour tel qu'on le voit dans les +poésies primitives de la France, de la Provence, de l'Espagne et de la +Grèce. Toute gaieté, tout agrément lui manque; en dehors du mariage, il +n'est qu'un appétit farouche, une secousse de l'instinct bestial. Nulle +part il n'apparaît avec son charme et son sourire; nulle chanson d'amour +dans cette vieille poésie. C'est que l'amour n'y est point un amusement +et une volupté, mais un engagement et un dévouement. Tout y est grave, +et même sombre, dans les associations civiles, comme dans la société +conjugale. Comme en Germanie, parmi les tristesses du tempérament +mélancolique et les rudesses de la vie barbare, on ne voit dominer et +agir que les plus tragiques facultés de l'homme, la profonde puissance +d'aimer et la grande puissance de vouloir.C'est pour cela que le héros, ici comme en Germanie, est véritablement +héroïque. Parlons-en à loisir; il nous reste un de leurs poëmes presque +entier, celui de Beowulf. Voici les récits que les thanes, assis +<span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> sur leurs escabeaux, à la clarté des torches, écoutaient en +buvant la bière de leur prince: l'on y voit leurs mœurs, leurs +sentiments, comme les sentiments et les mœurs des Grecs dans l'Iliade +et l'Odyssée d'Homère. C'est un héros que ce Beowulf, et un chevalier +avant la chevalerie, comme les conducteurs des bandes germaines sont des +chefs féodaux avant l'établissement féodal<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50" title="Go to footnote 50"><span class="smaller">[50]</span></a>. Il a «ramé sur la mer, +son épée nue serrée dans la main, parmi les vagues sauvages et les +tempêtes glacées, pendant que la fureur de l'hiver bouillonnait sur les +vagues de l'abîme; les monstres de la mer, les ennemis bigarrés le +tiraient au fond, le tenaient serré dans leur griffe hideuse. Mais il a +atteint les misérables avec sa pointe, avec sa hache de guerre. La +grande bête de l'Océan a reçu par sa main l'assaut de la guerre, et il a +tué neuf nicors<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51" title="Go to footnote 51"><span class="smaller">[51]</span></a>.» Maintenant le voilà qui vient à travers les flots +pour secourir le vieux roi Hrothgar, qui est assis affligé dans «la +grande salle à hydromel, haute et recourbée,» avec ses thanes. Car «un +hideux étranger, un démon habitant des marais,» Grendel, est entré la +nuit dans sa salle, a saisi trente nobles qui dormaient, et s'en est +retourné dans sa bauge avec leurs cadavres; depuis douze ans, «l'ogre +des repaires,» la bestiale et vorace créature, le parent des Orques et +des Iotes, dévore les hommes <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> et «vide les meilleures maisons. +Beowulf, le grand guerrier, s'offre pour le combattre seul, corps à +corps, vie pour vie, sans épée ni cotte de mailles, «car la peau du +maudit ne s'inquiète pas des armes,» demandant seulement que si la mort +le prend, on emporte son corps sanglant, on l'enterre, on marque «sa +demeure humide<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52" title="Go to footnote 52"><span class="smaller">[52]</span></a>,» et qu'on renvoie à son chef Hygelac «la meilleure +de ses chemises d'acier.»Il s'est couché dans la salle, «confiant dans sa force hautaine,» et +quand les brouillards de la nuit se sont levés, voici venir Grendel, qui +arrache avec ses mains la porte, et saisissant un guerrier, «le déchire +à l'improviste, mord son corps, boit le sang de ses veines, l'avale par +morceaux coup sur coup.» Mais Beowulf à son tour l'a saisi, «se levant +sur son coude.» «La salle royale tonnait.—La bière était +répandue....—Ils étaient tous deux de furieux,—d'âpres et forts +combattants.—La maison résonnait.—Alors ce fut une grande +merveille—que la salle à boire—pût résister aux deux taureaux de la +guerre,—et qu'il ne croulât point à terre—le beau palais. Le bruit +s'éleva—encore une fois.—Pour les Danois du Nord,—ce fut une terreur +affreuse—pour tous ceux qui du mur—entendirent ce +hurlement,—entendirent l'ennemi de Dieu—chanter son chant +lugubre,—son chant de défaite—et se lamenter de sa +blessure....—L'infâme maudit—subissait la blessure mortelle.—Il y +avait à son épaule—une grande plaie visible.—Les <span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> muscles +avaient été arrachés,—les jointures des os avaient craqué.—La victoire +dans la bataille—était pour Beowulf.—Grendel était contraint—de fuir, +atteint à mort,—dans son refuge des marais,—de chercher sa lugubre +demeure.—Il savait bien—que la fin de sa vie—était venue,—que le +nombre de ses jours était rempli.» Car il avait laissé par terre sa +main, son bras et son épaule, et dans le lac des Nicors, où il s'était +renfoncé, «la vague enflée de sang bouillonnait, la source impure des +vagues était bouleversée toute chaude de poison, la teinte de l'eau +était souillée par la mort, des caillots de sang venaient avec les +bouillons à la surface.» Restait un monstre femelle, sa mère, «qui +habitait comme lui les froids courants, et la terreur des eaux,» qui +vint la nuit, et qui parmi les épées nues, arracha et dévora encore un +homme, Œschere, le meilleur ami du roi. Une lamentation s'éleva dans +le palais, et Beowulf s'offrit encore. Ils allèrent vers la bauge, dans +un endroit désert, refuge des loups, près des promontoires où le vent +souffle, où «un torrent des montagnes se précipitant sous l'obscurité +des collines, faisait un flux sous la terre.» «Les bois se tenant par +leurs racines avançaient leur ombre au-dessus de l'eau. La nuit, on y +pouvait voir une merveille, du feu sur les vagues;» le cerf, lassé par +les chiens, «aurait plutôt laissé son âme sur le bord» que d'y plonger +pour y cacher sa tête. D'étranges dragons, des serpents y nageaient, et +de temps en temps «le cor y sonnait un chant de mort, un chant +terrible.» Beowulf se lança dans la <span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> vague, il descendit, à +travers les monstres qui choquaient sa cotte de mailles, jusqu'à +l'ogresse, jusqu'à «la détestable homicide,» qui, l'empoignant dans ses +griffes, l'emporta vers son repaire. Un pâle rayon y luisait, et là, il +vit en face «la louve de l'abîme,—la puissante femme de la mer.—Il +donna l'assaut de la guerre—avec sa lame de bataille.—Il n'arrêta +point l'essor de l'épée, en sorte que, sur sa tête,—le glaive chanta +bien haut—une âpre chanson de guerre.» Mais voyant que ni le tranchant +ni la pointe n'entamaient la chair, il la tordit de ses bras et +l'abattit par terre, pendant qu'elle, «de son couteau large au tranchant +brun,» essayait de percer la chemise d'acier qui le couvrait. Ils +roulèrent ainsi jusqu'à ce que Beowulf aperçut près de lui, parmi les +armes, une lame fortunée dans la victoire,—une vieille épée +gigantesque,—fidèle de tranchant,—bonne et prête à servir,—ouvrage +des géants.—Il la saisit par la poignée,—le guerrier des +Scyldings;—violent et terrible, tournoyait le glaive.—Désespérant de +sa vie,—il frappa furieusement;—il l'atteignit rudement—à l'endroit +du col;—il brisa les anneaux de l'échine,—la lame pénétra à travers +toute la chair maudite.—Elle s'affaissa sur le sol,—l'épée était +sanglante.—L'homme se réjouit dans son œuvre.—La lumière entra.—Il +y avait une clarté dans la salle, comme lorsque du ciel,—luit +doucement—la lampe du firmament.» Alors il vit Grendel mort dans un +coin de la salle, et quatre de ses compagnons, ayant soulevé avec peine +la tête monstrueuse, <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> la portèrent par les cheveux jusqu'à la +maison du roi.C'est là sa première œuvre, et le reste de sa vie est pareil: +lorsqu'il eut régné cinquante ans dans sa terre, un dragon dont on avait +dérobé le trésor sortit de la colline et vint brûler les hommes et les +maisons de l'île «avec des vagues de feu.» Alors le refuge des +comtes—commanda qu'on lui fît—«un bouclier bigarré—tout de fer,» +sachant bien qu'un bouclier en bois de tilleul ne suffirait pas contre +la flamme. «Le prince des anneaux—était trop fier—pour chercher la +grande bête volante—avec une troupe,—avec beaucoup d'hommes.—Il ne +craignait pas pour lui-même cette bataille.—Il ne faisait point cas—de +l'inimitié du ver,—de son labeur, ni de sa valeur.» Et cependant il +était triste et allait contre sa volonté, car «sa destinée était +proche.» Il vit une caverne, «un enfoncement sous la terre—près de la +vague de l'Océan,—près du clapotement de l'eau,—qui au dedans était +pleine—d'ornements en relief et de bracelets.—Il s'assit sur le +promontoire,—le roi rude à la guerre,—et dit adieu—aux compagnons de +son foyer;» car, quoique vieux, il voulait s'exposer pour eux, «être le +gardien de son peuple.» Il cria, et le dragon vint jetant du feu; la +lame ne mordit point sur son corps, et le roi fut enveloppé dans la +flamme. Ses camarades s'étaient enfuis dans le bois, sauf un, Wiglaf, +qui accourut à travers la fumée, «sachant bien que ce n'était pas la +vieille coutume d'abandonner son parent, son prince, de le laisser +souffrir l'angoisse, <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> de le laisser tomber dans la bataille.» +«Le ver devient furieux,—l'ignoble étranger perfide,—tout bigarré de +vagues de feu....—Brûlant et féroce dans la guerre,—il accrocha tout +le col du roi—avec ses griffes empoisonnées.—Il s'ensanglanta—du sang +de la vie.—Le sang bouillonnait en vagues.» Eux, de leurs épées, ils le +fendirent par le milieu. Cependant la blessure du roi devint chaude et +s'enfla, il connut que le poison était en lui, et s'assit près du mur, +sur une pierre «regardant l'ouvrage des géants,—comment avec ses arches +de pierre—l'éternelle caverne—se tenait au dedans—ferme sur des +piliers.» Puis il dit: «J'ai tenu en ma garde ce peuple—cinquante +hivers. Il n'y avait pas un roi—de tous mes voisins—qui osât me +rencontrer—avec des hommes de guerre,—m'attaquer avec la peur.—J'ai +bien tenu ma terre.—Je n'ai point cherché des embûches de traître;—je +n'ai point juré—injustement beaucoup de serments.—À cause de tout +cela, je puis,—quoique malade de mortelles blessures,—avoir de la +joie....—Maintenant, va tout de suite—voir le trésor—sous la pierre +grise, cher Wiglaf.... Ce monceau de trésors,—je l'ai acheté,—vieux +que je suis, par ma mort.—Il pourra servir—dans les besoins de mon +peuple....—Je me réjouis d'avoir pu,—avant de mourir, acquérir un tel +trésor—pour mon peuple....—À présent, je n'ai plus besoin de demeurer +ici plus longtemps.»C'est ici la générosité entière et véritable, non pas exagérée et +factice, comme elle le sera plus tard, dans <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> l'imagination +romanesque des clercs bavards, arrangeurs d'aventures. La fiction n'est +pas ici bien éloignée des choses, et l'on sent l'homme palpiter sous le +héros. Toute grossière que soit leur poésie, celui-ci y est grand; c'est +qu'il l'est simplement et par ses œuvres. Il a été fidèle à son +prince, puis à son peuple; il a été de lui-même, dans une terre +étrangère, s'exposer pour délivrer les hommes; il s'oublie en mourant +pour penser que sa mort profite à autrui. «Chacun de nous, dit-il +quelque part, doit arriver à la fin de cette vie mortelle. Ainsi que +chacun fasse justice, s'il le peut, avant sa mort.» Regardez à côté de +lui ces monstres qu'il détruit, derniers souvenirs des anciennes guerres +contre les races inférieures et de la religion primitive, considérez +cette vie dangereuse, ces nuits passées sur les vagues, ces efforts de +l'homme aux prises avec la nature brute, cette poitrine invaincue qui +froisse contre soi les poitrines bestiales, et ces muscles colossaux +qui, en se tendant, arrachent aux monstres un pan de chair; vous verrez, +dans le nuage de la légende et sous la lumière de la poésie, reparaître +les vaillants hommes qui, à travers les folies de la guerre et les +fougues du tempérament, commençaient à asseoir un peuple et à fonder un +État.</p> + +<h4>V</h4> + +<p>Un poëme presque entier, deux ou trois débris de poëmes, voilà tout ce +qui subsiste de cette poésie laïque <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> en Angleterre. Le reste du +courant païen, germain et barbare, a été arrêté ou recouvert, d'abord +par l'entrée de la religion chrétienne, ensuite par la conquête des +Français de Normandie. Mais ce qui a subsisté suffit et au delà pour +montrer l'étrange et puissant génie poétique qui est dans la race, et +pour faire voir d'avance la fleur dans le bourgeon.Si jamais il y eut quelque part un profond et sérieux sentiment +poétique, c'est ici. Ils ne parlent pas, ils chantent, ou plutôt ils +crient. Chacun de leurs petits vers est une acclamation, et sort comme +un grondement; leurs puissantes poitrines se soulèvent avec un +frémissement de colère ou d'enthousiasme, et une phrase, un mot obscur, +véhément, malgré eux, tout d'un coup, leur vient aux lèvres. Nul art, +nul talent naturel pour décrire une à une et avec ordre les diverses +parties d'un événement ou d'un objet. Les cinquante rayons de lumière +que chaque chose envoie tour à tour dans un esprit régulier et mesuré +arrivent dans celui-ci à la fois, en une seule masse ardente et confuse, +pour le bouleverser par leur saccade et leur afflux. Écoutez ces chants +de guerre, véritables chants, heurtés, violents, tels qu'ils convenaient +à ces voix terribles: encore aujourd'hui, à cette distance, séparés de +nous par les mœurs, la langue, et dix siècles, on les entend:«L'armée sort<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53" title="Go to footnote 53"><span class="smaller">[53]</span></a>.—Les oiseaux chantent.—La cigale <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> bruit.—La +poutre de la guerre<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54" title="Go to footnote 54"><span class="smaller">[54]</span></a> résonne,—la lance choque le bouclier.—Alors +brille la lune—errante sous les nuages;—alors se lèvent les œuvres +de vengeance,—que la colère de ce peuple—doit accomplir....—Alors on +entendit dans la cour—le tumulte de la mêlée meurtrière.—Ils +saisissaient de leurs mains—le bois concave du bouclier.—Ils fendirent +les os du crâne.—Les toits de la citadelle retentirent,—jusqu'à ce que +dans la bataille—tomba Garulf,—le premier de tous les hommes—qui +habitent la terre,—Garulf, le fils de Guthlaf.—Autour de lui beaucoup +de braves—gisaient mourants.—Le corbeau tournoyait—noir et sombre +comme la feuille de saule.—Il y avait un flamboiement de +glaives,—comme si tout Finsburg—eût été en feu.—Jamais je n'ai +entendu conter—bataille dans la guerre plus belle à voir.»«Ici le roi Athelstan<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55" title="Go to footnote 55"><span class="smaller">[55]</span></a>,—le seigneur des comtes,—qui donne des +bracelets aux nobles,—et son frère aussi—Edmond l'Étheling,—noble +d'ancienne race,—ont tué dans la bataille,—avec les tranchants des +épées,—à Brunanburh.—Ils ont fendu le mur des boucliers,—ils ont +haché les nobles bannières,—avec les coups de leurs marteaux,—les +enfants d'Edward!... Ils ont abattu dans la poursuite—la nation des +Scots,—et les hommes de vaisseaux,—parmi le tumulte de la mêlée,—et +la sueur des combattants.—Cependant <span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> le soleil là-haut,—la +grande étoile,—le brillant luminaire de Dieu,—de Dieu le seigneur +éternel,—à l'heure du matin,—a passé par-dessus la terre,—tant +qu'enfin la noble créature—s'est précipitée vers son coucher.—Là +gisaient les soldats par multitudes,—abattus par les dards;—les hommes +du Nord, frappés par-dessus leurs boucliers,—et aussi les Scots—las de +la rouge bataille....—Athelstan a laissé derrière lui—les oiseaux +criards de la guerre,—le corbeau qui se repaîtra des morts,—le milan +funèbre,—le corbeau noir—au bec crochu,—et le crapeau rauque,—et +l'aigle qui bientôt—fera festin de la chair blanche—et le faucon +vorace qui aime les batailles,—et la bête grise,—le loup du bois.»Tout est image ici. Les événements n'apparaissent pas nus dans ces +cerveaux passionnés, sous la sèche étiquette d'un mot exact; chacun +d'eux y entre avec son cortége de sons, de formes et de couleurs; c'est +presque une vision qu'il y suscite, une vision complète, avec toutes les +émotions qui l'accompagnent, avec la joie, la fureur, l'exaltation qui +la soutiennent. Dans leur langue, les flèches «sont les serpents de +Héla, élancés des arcs de corne,» les navires sont «les grands chevaux +de la mer,» la mer est la coupe des vagues, «le casque est «le château +de la tête;» il leur faut un langage extraordinaire pour exprimer la +violence de leurs sensations, tellement que lorsque avec le temps, en +Islande où l'on a poussé à bout cette poésie, l'inspiration primitive +s'alanguit et l'art <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> remplace la nature, les Skaldes se trouvent +guindés jusqu'au jargon le plus contourné et le plus obscur. Mais quelle +que soit l'image, ici comme en Islande, elle est trop faible, si elle +est unique. Les poëtes n'ont point satisfait à leur trouble intérieur, +s'ils ne l'ont épanché que par un seul mot. Coup sur coup, ils +reviennent sur leur idée, et la répètent: «Le soleil là-haut! La grande +étoile! Le brillant luminaire de Dieu! La noble créature!» Quatre fois +de suite ils l'imaginent et toujours sous un aspect nouveau. Toutes ses +faces se sont levées en un instant devant les yeux du barbare, et chaque +mot a été comme un accès de la demi-hallucination qui l'obsédait. On +juge bien que, dans un tel état, l'ordre régulier des mots et des idées +est à chaque pas brisé. La suite des pensées dans le visionnaire n'est +pas la même que dans le raisonneur tranquille. Une couleur en attire une +autre, d'un son il passe à un autre son; son imagination est une +enfilade de tableaux qui se suivent sans s'expliquer. Chez lui, la +phrase se retourne et se renverse, il crie le mot vivant qui lui vient, +au moment où il lui vient; il saute d'une idée dans une idée lointaine. +Plus l'âme est transportée hors d'elle-même, plus elle franchit vite de +grands intervalles. D'un élan, elle parcourt les quatre coins de son +horizon, et touche en un instant des objets qui semblent séparés par +tout un monde. Pêle-mêle ici, les idées s'enchevêtrent; tout d'un coup, +par un souvenir brusque, le poëte, reprenant la pensée qu'il a quittée, +fait irruption dans la pensée qu'il prononce. On ne peut traduire ces +idées fichées <span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> en travers, qui déconcertent toute l'économie de +notre style moderne. Souvent on ne les entend pas<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56" title="Go to footnote 56"><span class="smaller">[56]</span></a>; les articles, les +particules, tous les moyens d'éclaircir la pensée, de marquer les +attaches des termes, d'assembler les idées en un corps régulier, tous +les artifices de la raison et de la logique sont supprimés<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57" title="Go to footnote 57"><span class="smaller">[57]</span></a>. La +passion mugit ici comme une énorme bête informe, et puis c'est tout; +elle surgit et sursaute en petits vers abrupts; point de barbares plus +barbares. L'heureuse poésie d'Homère se développe abondamment en amples +récits, en riches et longues images. Il n'a point trop de tous les +détails d'une peinture complète; il aime à voir les objets, il s'attarde +autour d'eux, il jouit de leur beauté, il les pare de surnoms +splendides; il ressemble à ces filles grecques qui se trouveraient +laides si elles ne faisaient ruisseler sur leurs bras et sur leurs +épaules toutes les pièces d'or de leur bourse et tous les trésors de +leur écrin; ses larges vers cadencés ondoient et se déploient comme une +robe de pourpre aux rayons du soleil ionien. Ici des mains rudes +entassent et froissent les idées dans un mètre étroit; s'il y a une +sorte de mesure, on ne la garde qu'à peu près; pour tout ornement ils +choisissent trois mots <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> qui commencent par la même lettre. Tout +leur effort est pour abréger, resserrer la pensée dans une sorte de +clameur tronquée<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58" title="Go to footnote 58"><span class="smaller">[58]</span></a>. La force de l'impression intérieure qui, ne +sachant pas s'épancher, se concentre et se double en s'accumulant, +l'aspérité de l'expression extérieure, qui, asservie à l'énergie et aux +secousses du sentiment intime, ne travaille qu'à le manifester intact et +fruste en dépit et aux dépens de toute règle et de toute beauté, voilà +les traits marquants de cette poésie, et ce seront aussi les traits +marquants de la poésie qui suivra.</p> + +<h4>VI</h4> + +<p>Une race ainsi faite était toute préparée pour le christianisme, par sa +tristesse, par son aversion pour la vie sensuelle et expansive, par son +penchant pour le sérieux et le sublime. Quand les habitudes sédentaires +eurent livré leur âme à de longs loisirs, et diminué la fureur qui +soutenait leur religion meurtrière, ils inclinèrent d'eux-mêmes vers une +foi nouvelle. La vague adoration des grandes puissances naturelles qui +éternellement se combattent pour se détruire et renaissent pour se +combattre, avait depuis longtemps disparu dans un lointain obscur. La +société, en se formant, amenait avec soi l'idée de la paix et le besoin +de la justice, et les dieux guerriers languissaient <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> dans +l'imagination des hommes, en même temps que les passions qui les avaient +faits. Un siècle et demi après la conquête<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59" title="Go to footnote 59"><span class="smaller">[59]</span></a>, des missionnaires +romains, portant une croix d'argent avec un tableau où était peint le +Christ, arrivèrent en procession, chantant des litanies. Bientôt le +grand prêtre des Northumbres déclara en présence des nobles que les +dieux anciens étaient sans pouvoir, avoua «qu'auparavant il ne +comprenait rien à ce qu'il adorait,» et lui-même le premier, la lance en +main, renversa leur temple. De son côté un chef se leva dans +l'assemblée, et dit:</p> + +<p>«Tu te souviens peut-être, ô roi, d'une chose qui arrive quelquefois, +dans les jours d'hiver, lorsque tu es assis à table avec tes comtes et +tes thanes. Ton feu est allumé et ta salle chauffée, et il y a de la +pluie, de la neige et de l'orage au dehors. Vient alors un passereau qui +traverse la salle à tire-d'aile; il est entré par une porte, il sort par +une autre; ce petit moment, pendant lequel il est dedans, lui est doux; +il ne sent point la pluie ni le mauvais temps de l'hiver; mais cet +instant est court, l'oiseau s'enfuit en un clin d'œil, et de l'hiver +il repasse dans l'hiver. Telle me semble la vie des hommes sur la terre, +en comparaison du temps incertain qui est au delà. Elle apparaît pour +peu de temps; mais quel est le temps qui vient après, et le temps qui +est avant? Nous ne le savons pas. Si donc cette nouvelle doctrine peut +nous en apprendre <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> quelque chose d'un peu plus sûr, elle mérite +qu'on la suive.»</p> + +<p>Cette inquiétude, ce sentiment de l'immense et obscur <i>au delà</i>, cette +grave éloquence mélancolique, sont le commencement de la vie +spirituelle<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60" title="Go to footnote 60"><span class="smaller">[60]</span></a>; on ne trouve rien de semblable chez les peuples du +Midi, naturellement païens et préoccupés de la vie présente. Ceux-ci, +tout barbares, entrent de prime abord dans le christianisme par la seule +vertu de leur tempérament et de leur climat. Ils ont beau être brutaux, +épais, bridés par des superstitions enfantines, capables, comme le roi +Knut, d'acheter pour cent talents d'or le bras de saint Augustin; ils +ont l'idée de Dieu. Ce grand Dieu de la Bible, tout-puissant et unique, +qui disparaît presque entièrement au moyen âge<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61" title="Go to footnote 61"><span class="smaller">[61]</span></a>, offusqué par sa cour +et sa famille, subsiste chez eux, en dépit des légendes niaises ou +grotesques. Ils ne l'effacent pas sous des romans pieux, au profit des +saints, ni sous des tendresses féminines, au profit de l'Enfant Jésus et +de la Vierge. Leur grandiose et leur sévérité les mettent à son niveau; +ils ne sont pas tentés, à l'exemple des peuples artistes et bavards, de +remplacer la religion par le conte agréable ou beau. Plus qu'aucune race +de l'Europe, ils sont voisins par la simplicité et l'énergie de leurs +conceptions du vieil esprit hébraïque. L'enthousiasme est leur état +naturel, et leur Dieu nouveau les remplit d'admiration comme <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> +leurs dieux anciens les pénétraient de fureur. Ils ont des hymnes, de +véritables odes qui ne sont qu'un amas d'exclamations. Nul +développement; ils sont incapables de contenir ou d'expliquer leur +passion; elle éclate; ce ne sont que transports à l'aspect du Dieu +tout-puissant. C'est le cœur tout seul qui parle ici, un grand +cœur barbare. Cœdmon, leur ancien poëte<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62" title="Go to footnote 62"><span class="smaller">[62]</span></a>, était, dit Bède, un +homme plus ignorant que les autres, et qui ne savait aucune poésie, en +sorte que dans la salle, lorsqu'on lui passait la harpe, il était obligé +de se retirer, ne pouvant chanter comme ses compagnons. Une fois qu'il +gardait l'étable pendant la nuit, il s'endormit; un étranger lui +apparut, qui lui demanda de chanter quelque chose; et les paroles +suivantes lui vinrent dans l'esprit: «À présent, nous louerons—le +gardien du royaume céleste,—et les conseils de son esprit,—le père +glorieux des hommes!—comment, de toute merveille,—l'éternel +Seigneur!—il a établi le commencement.—Il a formé d'abord,—pour les +enfants des hommes,—le ciel comme un toit,—le saint Créateur!—Puis le +gardien du genre humain!—l'éternel Seigneur!—c'est la région du +milieu—qu'il fit ensuite,—c'est la terre pour les hommes, le maître +tout-puissant!» Ayant retenu ce chant à son réveil, il vint à la ville, +et on le mena devant les hommes savants, devant l'abbesse Hilda, qui, +l'ayant entendu, pensèrent qu'il avait reçu un don du ciel, et le firent +moine dans l'abbaye. Là il passait sa <span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> vie à écouter les +morceaux de l'Écriture, qu'on lui expliquait en saxon, «les ruminant +comme un animal pur, et les mettant en vers très-doux.» Ainsi naît la +vraie poésie; ceux-ci prient avec toute l'émotion d'une âme neuve; ils +adorent, ils sont à genoux; moins ils savent, plus ils sentent. +Quelqu'un a dit que le premier et le plus sincère des hymnes est ce seul +mot ô! Ils n'en disent guère plus long; ils ne font que répéter coup sur +coup quelque mot passionné, profond, avec une véhémence monotone. «Tu +es, dans le ciel,—notre aide et notre secours—resplendissant de +félicité!—Toutes choses se courbent devant toi!—devant la gloire de +ton esprit.—D'une seule voix, elles appellent le Christ!—Toutes +s'écrient:—«Tu es saint, saint,—le roi des anges du Ciel,—notre +Seigneur,—et tes jugements sont—justes et vastes,—ils règnent +éternellement partout—dans la multitude de tes ouvrages.» On reconnaît +là les chants des anciens serviteurs d'Odin, tonsurés à présent et +enveloppés dans une robe de moine; leur poésie est restée la même; ils +pensent à Dieu, comme à Odin, par une suite d'images courtes, +accumulées, passionnées, qui sont comme une file d'éclairs; les hymnes +chrétiennes continuent les hymnes païennes. Un d'entre eux, Adlhem, +s'était établi sur le pont de sa ville, et répétait des odes guerrières +et profanes en même temps que des poésies religieuses, pour attirer et +instruire les hommes de son temps. Il le pouvait sans changer de ton. Il +y a tel chant, un chant de <span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> funérailles, où c'est la Mort qui +parle, l'un des derniers composés en saxon, d'un christianisme terrible, +et qui en même temps semble sortir des plus noires profondeurs de +l'Edda. Le mètre, bref, tinte brusquement à coups pressés comme le glas +d'une cloche. Il semble qu'on entende les sourds répons retentissants +qui roulent dans l'église pendant que la pluie fouette les vitraux +ternes, que les nuages déchirés roulent lugubrement dans le ciel, et que +les yeux, fixés sur la face pâle du mort, sentent d'avance l'horreur de +la fosse humide où les vivants vont le jeter<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63" title="Go to footnote 63"><span class="smaller">[63]</span></a>.</p> + +<p class="quote"> + «Pour toi une maison fut bâtie—avant que tu fusses né.—Pour toi + un moule fut façonné—avant que tu fusses sorti de ta mère;—sa + hauteur n'est point marquée,—ni sa profondeur mesurée;—il ne + sera point fermé,—si long que soit le temps,—jusqu'à ce que je + t'amène—là où tu resteras,—jusqu'à ce que je mesure—toi et les + mottes de la terre.—Ta maison n'est pas à haute charpente.—Elle + n'est pas haute, elle est basse—quand tu es dedans.—L'entrée + est basse.—Les côtés ne sont pas hauts.—Le toit est bâti—tout + près de ta poitrine.—Ainsi tu habiteras—dans la terre + froide,—obscure et noire,—qui pourrit tout.—Sans portes est + cette maison,—et il fait sombre au dedans.—Là, tu es solidement + retenu,—et la mort tient la clef.—Hideuse est cette maison de + terre,—et il est horrible d'habiter dedans.—Là, tu + habiteras,—et les vers avec toi.—Là, tu es déposé,—et tu + quittes tes amis.—Tu n'as pas d'ami—qui veuille venir avec + toi.—Qui jamais s'enquerra—si cette maison t'agrée!—Qui jamais + ouvrira—pour toi la porte,—et te cherchera!—Car bientôt tu + deviens hideux,—et odieux à regarder.»</p> + +<p>Jérémie Taylor a-t-il trouvé une peinture plus lugubre? <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> Les +deux poésies religieuses, la chrétienne et la païenne, sont si voisines, +qu'elles peuvent fondre ensemble leurs disparates, leurs images et leurs +légendes. Dans l'histoire de Beowulf, toute païenne, Dieu apparaît comme +un Odin plus puissant et plus calme, et ne diffère de l'autre que comme +un Bretwalda sédentaire diffère d'un chef de bandits aventurier et +héros. Les monstres scandinaves, les Iotes ennemis des Ases ne se sont +point évanouis; seulement ils descendent de Caïn, et des géants noyés +par le déluge<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64" title="Go to footnote 64"><span class="smaller">[64]</span></a>; l'enfer nouveau est presque le Nastrond antique, +«mortellement glacé, plein d'aigles sanglants et de serpents pâles;» et +le formidable jour du jugement dernier, où tout croulera en poussière +pour faire place à un monde plus pur, ressemble à la destruction finale +de l'Edda, à «ce crépuscule des dieux,» qui s'achèvera par une +renaissance victorieuse, et par une joie éternelle «sous un soleil plus +beau.»</p> + +<p>Par cette conformité naturelle, ils se sont trouvés capables de faire +des poëmes religieux qui sont de véritables poëmes; on n'est puissant +dans les œuvres de l'esprit que par la sincérité du sentiment +personnel et original. S'ils peuvent conter des tragédies bibliques, +c'est qu'ils ont l'âme tragique et à demi biblique. Ils mettent dans +leurs vers, comme les vieux prophètes d'Israël, leur véhémence farouche, +<span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> leurs haines meurtrières, leur fanatisme, et tous les +frémissements de leur chair et de leur sang. Un d'entre eux, dont le +poëme est mutilé, a conté l'histoire de Judith; avec quel souffle, on va +le voir; il n'y a qu'un barbare pour montrer en traits si forts l'orgie, +le tumulte, le meurtre, la vengeance et le combat:</p> + +<p class="quote"> + «Alors and Holopherne—fut échauffé par le vin.—Dans les salles + de ses convives,—il poussa des éclats de rire et des cris,—il + hurla et rugit,—de sorte que les enfants des hommes—purent + entendre de loin—quelle clameur, quelle tempête de + cris—poussait le chef terrible,—excité et enflammé par le + vin.—Les coupes profondes—furent souvent portées—derrière les + bancs.—De sorte que l'homme pervers,—le farouche distributeur + de richesses,—lui et ses hommes,—pendant tout le + jour—s'enivrèrent de vin,—jusqu'à ce qu'ils fussent + tombés,—gisants et soûlés;—toute sa noblesse,—comme s'ils + étaient morts.»</p> + +<p>La nuit venue, il commande que l'on conduise dans sa tente «la vierge +illustre, la jeune fille brillante comme une fée;» puis, étant allé la +retrouver, il s'affaisse ivre au milieu de son lit. Le moment était venu +pour «la fille du Créateur, pour la sainte femme.»</p> + +<p class="quote"> + «Elle saisit le païen—fortement par la chevelure,—elle le tira + par les membres—vers elle ignominieusement.—Et l'homme + malfaisant,—odieux,—fut livré à sa volonté.—La femme aux + cheveux tressés—frappa le détestable ennemi—avec l'épée + rouge—jusqu'à ce qu'elle eût tranché à demi son cou.—De sorte + qu'il était gisant,—évanoui et blessé à mort.—Il n'était pas + encore mort, ni tout à fait sans vie.—Elle frappa alors + violemment,—la femme glorieuse en force!—une seconde fois,—le + chien païen,—jusqu'à ce que sa tête—eût roulé sur le + sol.—L'ignoble carcasse gisait sans vie;—son âme alla tomber + sous l'abîme,—et <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> là fut plongée au fond,—attachée avec + du soufre,—blessée éternellement par les vers.—Enchaîné dans + les tourments,—durement emprisonné, il brûle dans + l'enfer.—Après sa vie,—englouti dans les ténèbres,—il ne peut + plus espérer—qu'il s'échappera de cette maison des vers.—Mais + il restera là,—toujours et toujours,—sans fin, dorénavant—dans + cette caverne—vide des joies de l'espoir.»</p> + +<p>Quelqu'un a-t-il entendu un plus âpre accent de haine satisfaite? Quand +Clovis eut écouté la Passion, il s'écria: «Que n'étais-je là avec mes +Francs!» Pareillement ici le vieil instinct guerrier s'enflammait au +contact des guerres hébraïques. Sitôt que Judith est rentrée,</p> + +<p class="quote"> + «Les hommes sous leurs casques—sortent de la sainte cité—dès + l'aurore.—Ils font gronder les boucliers.—Ils rugissent + bruyamment.—À ce cri se réjouissent—dans les bois le loup + maigre—et le corbeau décharné,—l'oiseau avide de carnage;—tous + les deux accourent de l'Ouest,—parce que les fils des hommes + ont—pensé à leur préparer—leur soûlée de cadavres.—Et vers eux + volent dans leurs sentiers—le rapide dévorateur, l'aigle—aux + plumes grises;—le milan de son bec recourbé—chante la chanson + d'Hilda.—Les nobles guerriers s'avancèrent,—les hommes aux + cottes de mailles, vers la bataille,—armés de boucliers,—les + bannières gonflées....—Promptement ils firent voler—des pluies + de flèches,—serpents d'Hilda,—de leurs arcs de corne.—Il y + avait dans la plaine—une tempête de lances.—Furieusement se + déchaînaient—les ravageurs de la bataille.—Ils envoyaient leurs + dards—dans la foule des chefs....—Eux qui auparavant avaient + enduré—les reproches des étrangers,—les insultes des + païens,—leur payèrent à ce jeu des épées—tout ce qu'ils avaient + souffert.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> Entre tous ces poëtes inconnus<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65" title="Go to footnote 65"><span class="smaller">[65]</span></a>, il y en a un dont on sait le +nom, Cœdmon, peut-être l'ancien Cœdmon, l'inventeur du premier +hymne, en tout cas semblable à l'autre, et qui, repensant la Bible avec +la vigueur et l'exaltation barbare, a montré la grandeur et la fureur du +sentiment avec lequel les hommes de ce temps entraient dans leur +nouvelle religion. Lui aussi, il chante quand il parle; quand il nomme +l'Arche, c'est par une profusion de noms poétiques, «la maison +flottante, la plus grande des chambres flottantes, la forteresse de +bois, le toit mouvant, la caverne, le grand coffre de mer,» et dix +autres. Chaque fois qu'il y pense, il la voit intérieurement, comme une +rapide apparition lumineuse, et chaque fois sous une face nouvelle, +tantôt ondulant sur les vagues limoneuses entre deux bandes «d'écume,» +tantôt allongeant sur l'eau son ombre énorme, noire, haute comme celle +«d'un château, «tantôt enfermant dans ses «flancs caverneux» le +fourmillement infini des animaux entassés. Comme les autres, il combat +de cœur avec Dieu; il triomphe, en guerrier, de la destruction et de +la victoire; et quand il conte la mort de Pharaon, il balbutie ivre de +colère, les regards troubles, parce que le sang lui monte aux yeux.» Le +peuple fut épouvanté,—le flot terrible arriva sur eux.—Le vent +frémissant—faisait un hurlement de mort...—La mer vomissait du +sang—il y avait une lamentation sur les eaux...—L'obscurité de l'abîme +commençait.—Les Égyptiens—s'étaient <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> retournés.—Ils fuyaient +effrayés!—Ils sentirent la crainte jusqu'au fond de leur +cœur.—L'armée aurait bien voulu—rentrer dans son pays.—Leur +orgueil était abattu.—Une seconde fois le terrible roulement des +flots—vint les saisir.—Il n'y avait pas un d'eux qui pût revenir,—pas +un des guerriers qui pût rentrer dans sa maison.—La Destinée, au milieu +de leur course,—par derrière, les avait enfermés.—Là où tout à l'heure +la voie était ouverte,—roulait la mer furieuse.—L'armée fut +engloutie.—Les flots s'enflaient.—La tempête montait—bien haut dans +le ciel.—L'armée se lamentait.—Ils criaient, ô douleur!—jusqu'à la +nue ténébreuse,—d'une voix défaillante.—Avec un frémissement +affreux,—la fureur de l'Océan se déchaînait,—réveillée de son +sommeil.—Les terreurs se levaient,—et les cadavres roulaient.»</p> + +<p>Le cantique de l'Exode est-il plus saccadé, plus véhément et plus +sauvage? Ces hommes peuvent parler de la création comme la Bible, +puisqu'ils parlent de la destruction comme la Bible. Ils n'ont qu'à +descendre dans leur fond intime ils y trouveront une émotion assez forte +pour tendre leur âme jusqu'au niveau du Tout-Puissant. Cette émotion +était déjà dans leurs légendes païennes, et Cœdmon, pour raconter +l'origine des choses, n'a besoin que de trouver les anciens rêves, tels +qu'ils se sont fixés dans les prophéties de l'Edda.</p> + +<p class="quote"> + «Il n'y avait encore—rien qui fût,—sauf l'obscurité,—comme + d'une caverne;—mais le vaste abîme—s'ouvrait <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> profond + et obscur,—étranger à son Seigneur,—sans forme encore et sans + usage.—Sur lui le roi sévère—tourna les yeux,—et contempla le + gouffre triste.—Il vit les noirs nuages—se presser sans + repos,—noirs, sous le ciel—sombre et désert.—Il fit d'abord, + l'éternel Seigneur!—le Père de toutes les créatures!—la terre + et le firmament.—Il mit en haut le firmament,—et cette vaste + étendue de la terre, il l'établit—par sa force redoutable,—le + tout-puissant Roi!...—La terre n'était pas encore—verte de + gazon;—mais l'Océan,—noir d'une obscurité éternelle,—au loin + et au large—couvrait les chemins déserts<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66" title="Go to footnote 66"><span class="smaller">[66]</span></a>.»</p> + +<p>Ainsi parlera plus tard Milton, héritier des voyants hébreux, dernier +des voyants scandinaves, mais muni, pour développer sa pensée, de toutes +les ressources de l'éducation et de la civilisation latines. Et +néanmoins il n'ajoutera rien au sentiment primitif. On n'acquiert point +l'instinct religieux; on l'a dans le sang et on en hérite; il est ainsi +des autres, en premier lieu de l'orgueil, de l'indomptable énergie qui a +conscience d'elle-même, qui révolte l'homme contre toute domination, et +l'affermit contre toute douleur. Le Satan de Milton est déjà dans celui +de Cœdmon, comme un tableau dans une esquisse; c'est que tous les +deux ont leur modèle dans la race; et Cœdmon a trouvé ses originaux +dans les guerriers du Nord, comme Milton dans les puritains.</p> + +<p class="quote"> + «Pourquoi implorerais-je—sa faveur—ou m'inclinerais-je devant + lui—avec quelque obéissance?—Je puis <span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> être—un Dieu, + comme lui.—Debout avec moi!—forts compagnons,—qui ne me + tromperez pas dans cette lutte!—Guerriers au cœur hardi,—qui + m'avez choisi—pour votre chef!—Illustres soldats!—Avec de tels + guerriers, en vérité!—on peut choisir un parti;—avec de tels + combattants,—on peut saisir un poste.—Ils sont mes amis + zélés,—fidèles dans l'effusion de leur cœur.—Je puis, comme + leur chef,—gouverner dans ce royaume,—je n'ai pas besoin de + flatter personne,—je ne resterai plus dorénavant—son sujet!»</p> + +<p>Il est vaincu; sera-t-il plié? Il est précipité «dans la cité d'exil, +dans le séjour des gémissements et des haines âpres, dans la nuit +éternelle, hideuse, traversée de fumée et de flammes rouges;» va-t-il se +repentir? Il s'étonne d'abord, il se désespère; mais c'est le désespoir +d'un héros:</p> + +<p class="quote"> + «Est-ce là le lieu étroit<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67" title="Go to footnote 67"><span class="smaller">[67]</span></a>—où mon maître m'enferme?—Bien + différent, en effet, des autres—que nous connaissions—là-haut + dans le royaume du ciel!—Oh! si j'avais—le libre pouvoir de mes + mains,—et si je pouvais, pour un temps,—sortir!—seulement pour + un hiver,—moi et mon armée!—Mais des liens de + fer—m'entourent,—des nœuds de chaînes me tiennent + abattu.—Je suis sans royaume!—Les entraves de l'enfer—me + serrent si étroitement!—m'enlacent si durement.—Ici sont de + larges flammes,—au-dessus et au-dessous;—je n'ai jamais vu—de + campagne plus hideuse.—Ce feu ne languit jamais;—sa chaleur + monte par-dessus l'enfer.—Les anneaux qui m'entourent,—les + menottes qui mordent ma chair—m'empêchent d'avancer,—m'ont + barré mon chemin;—mes pieds sont liés,—mes mains + emprisonnées.—Voilà où Dieu m'a confiné.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> Puisqu'il n'y a rien à faire contre lui, c'est à sa nouvelle +créature, à l'homme, qu'il faut s'en prendre; à qui a tout perdu, la +vengeance reste; et si le vaincu peut l'avoir, il se trouvera heureux, +«il reposera doucement, même sous les chaînes» dont il est chargé.</p> + +<h4>VII</h4> + +<p>C'est ici que s'est arrêtée la culture étrangère; par delà le +christianisme, elle n'a pu greffer sur ce tronc barbare aucun rameau +fructueux ni vivant. Toutes les circonstances qui ailleurs avaient +adouci la séve sauvage, manquaient ici. Les Saxons avaient trouvé la +Bretagne abandonnée des Romains; ils n'avaient point subi comme leurs +frères du continent l'ascendant d'une civilisation supérieure; ils ne +s'étaient point mêlés aux habitants du sol; ils les avaient toujours +traités en ennemis ou en esclaves, poursuivant comme des loups ceux qui +s'étaient réfugiés dans les montagnes de l'Ouest, exploitant comme des +bêtes de somme ceux qu'ils avaient conquis avec le sol. Tandis que les +Germains de la Gaule, de l'Italie et de l'Espagne devenaient Romains, +les Saxons gardant leur langue, leur génie et leurs mœurs, faisaient +en Bretagne une Germanie hors de la Germanie. Cent cinquante ans après +la conquête, l'importation du christianisme et le commencement +d'assiette acquise par la société qui se pacifiait, firent germer une +sorte de littérature, et l'on vit paraître Bède le Vénérable, plus tard +Alcuin, <span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> Jean Érigène et quelques autres, commentateurs, +traducteurs, précepteurs de barbares, qui essayaient non d'inventer, +mais de compiler, de trier ou d'expliquer dans la grande encyclopédie +grecque et latine ce qui pouvait convenir aux hommes de leur temps. Mais +les guerres danoises vinrent écraser cette humble plante qui d'elle-même +eût avorté<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68" title="Go to footnote 68"><span class="smaller">[68]</span></a>. Quand Alfred<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69" title="Go to footnote 69"><span class="smaller">[69]</span></a> le libérateur devint roi, «il y avait +très-peu d'ecclésiastiques, dit-il, de ce côté de l'Humber, qui pussent +comprendre en anglais leurs prières latines, ou traduire aucune chose +écrite du latin en anglais. Au delà de l'Humber, je pense qu'il n'y en +avait guère; il y en avait si peu, qu'en vérité je ne me rappelle pas un +seul homme qui en fût capable, au sud de la Tamise, quand je pris le +royaume.» Il essaya, comme Charlemagne, d'instruire ses sujets, et mit +en saxon à leur usage plusieurs livres, surtout des livres moraux, entre +autres la <i>Consolation de Boëce</i>; mais cette traduction même témoigne de +la barbarie des auditeurs. Il récrit le texte pour l'approprier à leur +intelligence; les jolis vers de Boëce, un peu prétentieux, travaillés, +élégants, peuplés de souvenirs classiques, d'un style raffiné et serré, +digne de Sénèque, se changent en une prose naïve, longue, traînante, et +<span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> pourtant hachée, semblable à un conte de fées qu'une nourrice +fait à un enfant, expliquant tout, recommençant et brisant les phrases, +tournant dix fois autour d'un détail, tant il faut descendre pour se +mettre au niveau de cet esprit tout neuf, qui n'a jamais pensé et ne +sait rien<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70" title="Go to footnote 70"><span class="smaller">[70]</span></a>.</p> + +<p class="quote"> + «Il arriva autrefois qu'il y avait un joueur de harpe dans le + pays qu'on appelait Thrace; c'était un pays en Grèce. Ce joueur + de harpe était extraordinairement bon. Son nom était Orphée. Il + avait une femme très-bonne, elle s'appelait Eurydice. Alors les + gens commencèrent à dire de ce joueur de harpe, qu'il savait si + bien jouer de la harpe que les bois dansaient <span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> et que les + pierres se remuaient au son, et que les bêtes sauvages + accouraient à lui et restaient là comme si elles eussent été + apprivoisées, si tranquilles que, quand même des hommes ou des + chiens venaient contre elles, elles ne les évitaient pas. Et on + dit aussi que la femme du joueur de harpe mourut et que son âme + fut conduite en enfer. Alors le joueur de harpe devint + très-triste, si bien qu'il ne pouvait plus demeurer avec les + autres hommes; mais il allait dans les bois, et s'asseyait sur + les montagnes, la nuit comme le jour, et pleurait et jouait de la + harpe; alors les bois se remuaient et les rivières s'arrêtaient, + et nul cerf ne fuyait les lions, et nul lièvre les chiens; et + nulle bête ne ressentait peur ou haine des autres, à cause de la + douceur du son. Alors il sembla au joueur de harpe que rien ne + lui plaisait plus dans ce <span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> monde. Alors il pensa qu'il + pourrait aller trouver les dieux de l'enfer, et essayer de les + adoucir avec sa harpe, et les prier de lui rendre sa femme.»</p> + +<p>Voilà comme on parle quand on veut faire entrer une pensée bégayante. +Boëce avait pour lecteurs des sénateurs, des hommes cultivés qui +entendaient aussi bien que nous les moindres allusions mythologiques; +toutes ces allusions, Alfred est obligé de les reprendre, de les +développer, à la façon d'un père ou d'un maître qui prend entre ses +genoux son petit garçon, lui contant les noms, qualités, crimes, +châtiments que le latin ne fait qu'indiquer; mais l'ignorance est telle +que le précepteur lui-même aurait besoin d'être averti; il prend les +Parques pour les Furies, et donne gratuitement trois têtes à Caron comme +à Cerbère. Enfin, voici Orphée devant Pluton:</p> + +<p class="quote"> + «Quand il eut longtemps et longtemps joué de la harpe, alors + parla le roi des habitants de l'enfer. Et il dit: Donnons à + l'homme sa femme. Car il l'a gagnée par sa musique. Il lui + commanda alors de bien faire attention de ne pas regarder par + derrière après qu'il serait parti, et dit que, s'il regardait par + derrière, il perdrait sa femme. Mais les hommes ont beaucoup de + peine, si même ils le peuvent, à retenir leur amour. Las! las! + Voilà qu'Orphée emmena sa femme avec lui jusqu'à ce qu'il fût + venu à la borne de la lumière et de l'obscurité. Puis venait + après lui sa femme. Quand il fut arrivé à la lumière, il regarda + derrière lui du côté de sa femme. Alors aussitôt elle fut perdue + pour lui.»</p> + +<p>Nul ornement dans ce récit; nulle finesse comme dans l'original; Alfred +a bien assez de se faire comprendre. Que va devenir entre ses mains la +noble morale platonicienne, l'adroite interprétation imitée <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> de +Jamblique et de Porphyre? Tout s'alourdit. Il faut appeler ici les +choses par leur nom, appliquer les yeux des gens sur une grosse idée +bien visible. Encore celle-ci est peut-être trop relevée pour eux:</p> + +<p class="quote"> + «Cette fable apprend à tout homme qui veut fuir les ténèbres de + l'enfer et arriver à la lumière du vrai bien, à ne point regarder + ses anciens vices, de façon à les pratiquer derechef aussi + pleinement qu'auparavant. Car quiconque, avec une pleine volonté, + tourne son âme vers les vices qu'il avait auparavant quittés, et + les pratique, ils lui agréent pleinement, il ne pense jamais à + les quitter, et il perd tout son ancien bien, si derechef il ne + s'amende.»</p> + +<p>Le sermon est approprié à son auditoire de thanes; les Danois, qu'Alfred +venait de convertir par l'épée, avaient besoin d'une morale claire. Si +on leur eût traduit exactement les derniers mots de Boëce, ils auraient +ouvert de grands yeux stupides et se seraient endormis.</p> + +<p>C'est que tout le talent d'une âme inculte gît dans la force et dans la +sincérité de ses sensations. Hors de là, elle est impuissante; l'art de +penser et de raisonner est au-dessus d'elle. Ceux-ci perdent tout génie +en perdant leur fièvre ardente. Ils balbutient gauchement et lourdement +de sèches chroniques, sortes d'almanachs historiques. Vous diriez des +paysans qui, en sortant du labour, viennent inscrire avec de la craie, +sur une table enfumée, la date d'une disette, le prix du blé, les +changements de temps et les décès<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71" title="Go to footnote 71"><span class="smaller">[71]</span></a>. De même, à côté des maigres +<span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> chroniques de la Bible qui bégayent la suite des règnes et des +massacres juifs, se déploient l'exaltation des Psaumes et le délire des +prophéties. Le même poëte lyrique peut être tour à tour une brute et un +homme de génie, parce que son génie vient et s'en va comme une maladie, +et qu'au lieu de le posséder, il le subit:</p> + +<div class="quote"> + <p>«Année du Seigneur, 611. Cette année Cynegills succéda à la + royauté dans le Wessex et l'occupa trente et un hivers. Cynegills + était le fils de Céol, Céol celui de Cutha, Cutha celui de + Cyuric.</p> + + <p>«614. Cette année Cynegills et Cwichelin combattirent à Bampton, + et tuèrent deux mille quarante-six Gallois.</p> + + <p>«678. Cette année apparut une comète en août, et elle brilla + chaque matin pendant trois mois, comme un rayon de + soleil.—L'évêque Wilfrid ayant été chassé de son évêché par le + roi Everth, deux évêques furent consacrés à sa place.</p> + + <p>«901. Cette année mourut Alfred, le fils d'Ethelwolf, six jours + avant la messe de tous les saints. Il était roi de toute la + nation anglaise, excepté de cette partie qui était sous le + pouvoir des Danois. Il tint le gouvernement trente hivers, moins + un an et demi. Et alors Edward, son fils, prit le gouvernement.</p> + + <p>«902. Cette année il y eut un grand combat dans l'Holme entre les + hommes de Kent et les Danois.</p> + + <p>«1077. Cette année furent réconciliés le roi des Franks et + Guillaume, roi d'Angleterre; mais cela ne dura que peu de temps. + Cette année Londres fut brûlée, la nuit d'avant l'Assomption de + sainte Marie, si terriblement qu'elle ne l'avait jamais été + autant depuis qu'elle fut bâtie.»</p> +</div> + +<p>Ainsi parlent avec une sécheresse monotone les pauvres moines qui, après +Alfred, compilent et notent les gros événements visibles; de loin en +loin, quelques réflexions pieuses, un mouvement de passion, <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> +rien de plus. Au dixième siècle, on voit le roi Edgard donner un manoir +à un évêque à condition qu'il mettra en saxon la règle monastique écrite +en latin par saint Benoît. Alfred lui-même est presque le dernier des +hommes cultivés; il ne l'est devenu, comme Charlemagne, qu'à force de +volonté et de patience. En vain les grands esprits de ce temps essayent +de s'accrocher aux débris de la belle civilisation antique, et de se +soulever au-dessus de la tumultueuse et fangeuse ignorance où les autres +clapotent; ils se soulèvent presque seuls, et, eux morts, les autres se +renfoncent dans leur bourbe. C'est la bête humaine alors qui est +maîtresse; l'esprit ne peut trouver sa place parmi les révoltes et les +appétits du sang, de l'estomac et des muscles. Même dans le petit cercle +où il travaille, son labeur n'aboutit pas. Le modèle qu'il s'est proposé +l'opprime et l'enchaîne dans une imitation qui le rétrécit; il n'aspire +qu'à bien copier; il fait des assemblages de centons qu'il appelle vers +latins; il s'étudie à retrouver les tournures vérifiées des bons +modèles; il n'arrive qu'à fabriquer un latin emphatique, gâté, hérissé +de disparates. En fait d'idées, les plus profonds récrivent les +doctrines mortes d'auteurs morts. Ils font des manuels de théologie et +de philosophie d'après les Pères; Érigène, le plus docte, va jusqu'à +reproduire les vieilles rêveries compliquées de la métaphysique +alexandrine. À quelle distance ces spéculations et ces réminiscences +planent-elles au-dessus de la grande foule barbare qui hurle et s'agite +dans les bas-fonds? nulle parole ne peut le <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> dire. Il y a tel +roi de Kent, au septième siècle, qui ne sait pas écrire. Figurez-vous +des bacheliers en théologie qui disserteraient devant un auditoire de +charretiers, non pas de charretiers parisiens, mais de charretiers tels +qu'il y en a encore aujourd'hui en Auvergne ou dans les Vosges. Seul +parmi ces clercs qui pensent en écoliers studieux d'après leurs chers +auteurs, et sont doublement séparés du monde à titre d'hommes de collége +et à titre d'hommes de couvent, Alfred, à titre de laïque et d'esprit +pratique, descend par ses traductions en langue saxonne, par ses vers +saxons, à la portée de son public; et l'on a vu que son effort, comme +celui de Charlemagne, s'est trouvé vain. Il y avait un mur +infranchissable entre la savante littérature ancienne et l'informe +barbarie présente. Incapables d'entrer dans l'ancien moule, et obligés +d'entrer dans l'ancien moule, ils le tordaient. Faute de pouvoir refaire +les idées, ils refaisaient le mètre. Ils tâchaient d'éblouir leurs +collègues en versification par le raffinement de la facture et le +prestige de la difficulté vaincue. Pareillement, dans nos colléges, les +bons élèves imitent les coupes savantes et la symétrie de Claudien +plutôt que l'aisance et la variété de Virgile. Ils se mettaient des fers +aux pieds, et prouvaient leur force en courant avec leurs entraves. Ils +s'imposaient les règles de la rime moderne avec les règles de la +quantité antique. Ils y ajoutaient l'obligation de commencer chaque vers +par la même lettre que le précédent. Quelques-uns, comme Adlhem, +écrivaient des acrostiches carrés, où le premier vers, <span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> répété à +la fin, se retrouvait encore sur la gauche et sur la droite du morceau; +ainsi formé par les premières et dernières lettres de tous les vers, il +embrasse toute la pièce, et le morceau de poésie ressemble à un morceau +de tapisserie. Étranges tours de force littéraires, qui transforment les +poëtes en artisans; ils témoignent de la contrariété qui opposait alors +la culture et la nature et gâtait à la fois la forme latine et l'esprit +saxon.</p> + +<p>Par delà cette barrière, qui séparait invinciblement la civilisation de +la barbarie, il y en avait une autre non moins forte qui séparait le +génie saxon du génie latin. La puissante imagination germanique, où les +visions éclatantes et obscures affluent subitement et débordent par +saccades, faisait contraste avec l'esprit raisonneur dont les idées ne +se rangent et ne se développent qu'en files régulières, en sorte que si +le barbare, dans ses essais classiques, gardait quelque portion de ses +instincts primitifs, il ne parvenait qu'à produire une sorte de monstre +grotesque et affreux. Un d'entre eux, cet Adlhem, parent du roi Ina, qui +sur le pont de la ville chantait à la fois des ballades profanes et des +hymnes sacrées, trop imbu de la poésie nationale pour imiter simplement +les modèles antiques, décora les vers latins et la prose latine de toute +«la pompe anglaise<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72" title="Go to footnote 72"><span class="smaller">[72]</span></a>.» Vous diriez d'un barbare qui arrache une flûte +aux mains exercées d'un artiste du palais d'Auguste, pour y souffler à +pleine poitrine <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> comme dans une trompe mugissante d'auroch. La +langue sobre des orateurs et des administrateurs romains se charge, sous +sa main, d'images excessives et incohérentes. Il accouple violemment les +mots par des alliances imprévues et extravagantes; il entasse les +couleurs; il atteint le galimatias extraordinaire et inintelligible des +derniers scaldes. En effet, c'est un scalde qui latinise, et transporte +dans son nouveau langage les ornements de la poésie scandinave, entre +autres la répétition de la même lettre, tellement que, dans une de ses +épîtres, il y a quinze mots de suite qui commencent de même, et que, +pour compléter ce nombre de quinze, il met un barbarisme grec parmi les +mots latins<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73" title="Go to footnote 73"><span class="smaller">[73]</span></a>. Maintes fois chez les autres, chez les légendaires, on +retrouvera cette déformation du latin violenté par l'afflux de +l'imagination trop forte. Celle-ci éclate jusque dans leur pédagogie et +leur science. Alcuin, dans les dialogues qu'il compose pour le fils de +Charlemagne, emploie en manière de formules les petites phrases +poétiques et hardies qui pullulent dans la poésie nationale. «Qu'est-ce +que l'hiver? L'exil de l'été.—Qu'est-ce que le printemps? Le peintre de +la terre.—Qu'est-ce que l'année? Le quadrige du monde.—Qu'est-ce que +le soleil? La splendeur de l'univers, la beauté du firmament, la grâce +de la nature, la gloire du jour, le distributeur des heures.—Qu'est ce +que <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> la mer? Le chemin des audacieux, la frontière de la terre, +l'hôtellerie des fleuves, la source des pluies.» Bien plus, il achève +ses instructions par des énigmes dans le goût des scaldes, comme on en +trouve encore dans les vieux manuscrits avec les chants barbares. +Dernier trait du génie national, qui, lorsqu'il travaille à comprendre +les choses, laisse de côté la déduction sèche, nette, suivie, pour +employer l'image bizarre, lointaine, multipliée, et remplace l'analyse +par l'intuition.</p> + +<h4>VIII</h4> + +<p>Telle est cette race, la dernière venue, qui, dans la décadence de ses +sœurs, la grecque et la latine, apporte dans le monde une +civilisation nouvelle avec un caractère et un esprit nouveaux. +Inférieure en plusieurs endroits à ses devanciers, elle les surpasse en +plusieurs autres. Parmi ses bois, ses boues et ses neiges, sous son ciel +inclément et triste, dans sa longue barbarie, les instincts rudes ont +pris l'empire; le Germain n'a point acquis l'humeur joyeuse, la facilité +expansive, le sentiment de la beauté harmonieuse; son grand corps +flegmatique est resté farouche et roide, vorace et brutal; son esprit +inculte et tout d'une pièce est demeuré enclin à la sauvagerie et rétif +à la culture. Alourdies et figées, ses idées ne savent pas s'étaler +aisément, abondamment, avec une suite naturelle et une régularité +involontaire. Mais cet esprit exclu du sentiment du beau n'en est que +plus propre <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> au sentiment du vrai. La profonde et poignante +impression qu'il reçoit du contact des objets et qu'il ne sait encore +exprimer que par un cri, l'exemptera plus tard de la rhétorique latine, +et se tournera vers les choses aux dépens des mots. Bien plus, sous la +contrainte du climat et de la solitude, par l'habitude de la résistance +et de l'effort, le modèle idéal s'est déplacé pour lui; ce sont les +instincts virils et moraux qui ont pris l'empire, et parmi eux, le +besoin d'indépendance, le goût des mœurs sérieuses et sévères, +l'aptitude au dévouement et à la vénération, le culte de l'héroïsme. Ce +sont là les rudiments et les éléments d'une civilisation plus tardive, +mais plus saine, moins tournée vers l'agrément et l'élégance, moins +fondée sur la justice et la vérité<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74" title="Go to footnote 74"><span class="smaller">[74]</span></a>. En tout cas, jusqu'ici, la race +est intacte, intacte dans sa grossièreté primitive; la culture qui lui +est venue de Rome, n'a pu ni la développer, ni la déformer. Si le +christianisme y est entré, c'est par des affinités naturelles et sans +altérer le génie natif. Voici venir une nouvelle conquête qui, cette +fois, avec des idées apporte aussi des hommes. Mais les Saxons, selon +l'usage des races germaines, races vigoureuses et fécondes, ont +multiplié énormément depuis six siècles; il y en a peut-être deux +millions en ce moment, et l'armée normande est de soixante mille +hommes<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75" title="Go to footnote 75"><span class="smaller">[75]</span></a>. Ces Normands ont beau s'être altérés, francisés; <span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> +d'origine et par quelque reste d'eux-mêmes ils sont parents de leurs +vaincus. Ils ont beau importer leurs mœurs et leurs poëmes, faire +entrer dans la langue un tiers de ses mots; cette langue reste toute +germanique, de fonds et de substance<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76" title="Go to footnote 76"><span class="smaller">[76]</span></a>; si sa grammaire change, c'est +d'elle-même, par sa propre force, dans le même sens que ses parentes du +continent. Au bout de trois cents ans, ce sont les conquérants qui sont +conquis; c'est l'anglais qu'ils parlent; c'est le sang anglais qui, par +les mariages, a fini par maîtriser le sang normand dans leurs veines. +Après tout, la race demeure saxonne. Si le vieux génie poétique +disparaît après la conquête, c'est comme un fleuve qui s'enfonce et +coule sous terre. Il en sortira dans cinq cents ans.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> CHAPITRE II.<br> +Les Normands.</h3> + +<div class="toc"> +<ul class="none"> +<li class="min2em">I. Formation et caractère de l'homme féodal.</li> + +<li class="min2em">II. Expédition et caractère des Normands.—Contraste des Normands + et des Saxons.—Les Normands sont Français.—Comment ils sont + devenus Français.—Leur goût et leur architecture.—Leur + curiosité et leur littérature.—Leur chevalerie et leurs + amusements.—Leur tactique et leur succès.</li> + +<li class="min2em">III. Forme d'esprit des Français.—Deux traits principaux: les + idées distinctes et les idées suivies.—Construction + psychologique de l'esprit français.—Narrations prosaïques, + manque de coloris et de passion, facilité et bavardage.—Logique + et clarté naturelle, sobriété, grâce et délicatesse, finesse et + moquerie.—L'ordre et l'agrément.—Quel genre de beauté et quelle + sorte d'idées les Français ont apportés dans le monde.</li> + +<li class="min2em">IV. Les Normands en Angleterre.—Leur situation et leur + tyrannie.—Ils importent leur littérature et leur langue.—Ils + oublient leur littérature et leur langue.—Peu à peu ils + apprennent l'anglais.—Peu à peu l'anglais se francise.</li> + +<li class="min2em">V. Ils traduisent en anglais des livres français.—Paroles de sir + John Mandeville.—Layamon, Robert de Gloucester, Robert de + Brunne.—Ils imitent en anglais la littérature + française.—Manuels moraux, chansons, fabliaux, chansons de + Geste.—Éclat, frivolité et vide de cette culture + française.—Barbarie et ignorances de cette civilisation + féodale.—La chanson de Geste de Richard Cœur de Lion, et les + voyages de sir John de Mandeville.—Pauvreté de la littérature + importée et implantée en Angleterre.—Pourquoi elle n'a point + abouti sur le continent ni en Angleterre.</li> + +<li class="min2em">VI. Les Saxons en Angleterre.—Persistance de la nation saxonne, + <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> et formation de la constitution anglaise.—Persistance + du caractère saxon et formation du caractère anglais.</li> + +<li class="min2em">VII. Opposition du héros populaire en France et en + Angleterre.—Les fabliaux du Renard et les ballades de Robin + Hood.—Comment le caractère saxon maintient et prépare la liberté + politique.—Opposition de l'état des communes en France et en + Angleterre.—Théorie de la constitution anglaise par sir John + Fortescue.—Comment la constitution de la nation saxonne + maintient et prépare la liberté politique.—Situation de l'Église + et précurseurs de la Réforme en Angleterre.—Pierre Plowman et + Wyclef.—Comment le caractère saxon et la situation de l'Église + normande préparent la réforme religieuse.—Inachèvement et + impuissance de la littérature nationale.—Pourquoi elle n'a pas + abouti.</li> +</ul> +</div> + +<h4>I</h4> + +<p>Il y avait déjà un siècle et demi que sur le continent, dans +l'affaissement et la dissolution universelle, une nouvelle société +s'était faite et de nouveaux hommes avaient surgi. Contre les Normands +et les brigands, les braves à la fin avaient fait ferme. Ils avaient +planté leurs pieds dans le sol, et le chaos mouvant des choses +croulantes s'était fixé par l'effort de leurs grands cœurs et de +leurs bras. À l'embouchure des fleuves, aux défilés des montagnes, sur +la lisière des marches dévastées, à tous les passages périlleux, ils +avaient bâti leurs forts, chacun le sien, chacun sur sa terre, chacun +avec sa bande de fidèles, et ils avaient vécu à la façon d'une armée +disséminée mais en éveil, campés et ligués dans leurs châteaux, les +armes en main, et en face de l'ennemi. Sous cette discipline un peuple +redoutable s'était formé, cœurs <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> farouches dans des corps +athlétiques<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77" title="Go to footnote 77"><span class="smaller">[77]</span></a>, incapables de contrainte, affamés d'actions violentes, +nés pour la guerre permanente, parce qu'ils s'étaient trempés dans la +guerre permanente, héros et brigands qui, pour sortir de leur solitude, +se lançaient dans les entreprises, et s'en allaient en Sicile, en +Portugal, en Espagne, en Livonie, en Palestine, en Angleterre, conquérir +des terres ou gagner le paradis.</p> + +<h4>II</h4> + +<p>Le 27 septembre 1066, à l'embouchure de la Somme, on pouvait voir un +grand spectacle: quatre cents navires à grande voilure, plus de mille +bateaux de transport, et soixante mille hommes qui s'embarquaient. Le +soleil se levait magnifiquement après de longues pluies; les trompettes +sonnaient, les cris de cette multitude armée montaient jusqu'au ciel; à +perte de vue, sur la plage, dans la rivière largement <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> étalée, +sur la mer qui s'ouvre au delà spacieuse et luisante, les mâts et les +voiles se dressaient comme une forêt, et la flotte énorme s'ébranlait +sous le vent du sud<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78" title="Go to footnote 78"><span class="smaller">[78]</span></a>. Le peuple qu'elle portait se disait originaire +de Norvége, et on eût pu le croire parent de ces Saxons qu'il allait +combattre; mais il avait avec lui une multitude d'aventuriers accourus +par toutes les routes, de près et de loin, du Nord et du Midi, du Maine +et de l'Anjou, du Poitou et de la Bretagne, de l'Île-de-France et de la +Flandre, de l'Aquitaine et de la Bourgogne<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79" title="Go to footnote 79"><span class="smaller">[79]</span></a>, et lui-même, en somme, +<i>était Français</i>.</p> + +<h4>III</h4> + +<p>Comment se fait-il qu'ayant gardé son nom il eût changé de nature, et +quelle série de rénovations avait fait d'un peuple germanique un peuple +latin? C'est que ce peuple, lorsqu'il vint en Neustrie, n'était ni un +corps de nation, ni une race pure. Ce n'était qu'une bande, et à ce +titre, épousant les femmes du pays, il faisait entrer dans ses enfants +la séve étrangère. C'était une bande scandinave, mais grossie par tous +les coquins courageux et par tous les malheureux désespérés <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> qui +vaguaient dans le pays conquis<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80" title="Go to footnote 80"><span class="smaller">[80]</span></a>, et à ce titre il recevait dans sa +propre substance la séve étrangère. D'ailleurs, si la troupe errante +s'était trouvée mélangée, la troupe établie l'avait été davantage; et la +paix, par ses infiltrations, autant que la guerre par ses recrues, était +venue altérer l'intégrité du sang primitif. Quand Rollon, ayant divisé +la terre au cordeau entre ses hommes, eut pendu les voleurs et ceux qui +leur donnaient assistance, des gens de tous les pays accoururent. La +sécurité, la bonne et «roide» justice étaient si rares qu'elles +suffisaient pour repeupler un pays<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81" title="Go to footnote 81"><span class="smaller">[81]</span></a>. Il appela les étrangers, disent +les vieux auteurs, «et fit un seul peuple de tant de gens de natures +diverses.» Ce ramassis de barbares, de réfugiés, de brigands, de colons +émigrés, parla si promptement roman ou français, que le second duc +voulant faire apprendre à son fils la langue danoise, fut obligé de +l'envoyer à Bayeux où elle était encore en usage. Les grosses masses +finissent toujours par faire le sang, et le plus souvent l'esprit et la +langue. C'est pourquoi ceux-ci, transformés, se dégourdirent vite: la +race fabriquée se trouva d'esprit alerte, bien plus avisée que les +Saxons, ses voisins d'outre-Manche, toute semblable à ses voisines de +Picardie, de Champagne et <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> d'Île-de-France. «Les Saxons<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82" title="Go to footnote 82"><span class="smaller">[82]</span></a>, dit +un vieil auteur, buvaient à l'envi, et consumaient jour et nuit leurs +revenus en festins, tandis qu'ils se contentaient d'habitations +misérables: tout au contraire des Français et des Normands qui faisaient +peu de dépense dans leurs belles et vastes maisons, étant d'ailleurs +délicats dans leur nourriture et soigneux dans leurs habits, jusqu'à la +recherche.» Les uns, encore alourdis par le flegme germanique, étaient +des ivrognes gloutons que secouait par accès l'enthousiasme poétique; +les autres, allégés par leur transplantation et leur mélange, sentaient +déjà se développer en eux les besoins de l'esprit. «Vous auriez pu voir, +chez eux, des églises s'élever dans chaque village, et des monastères +dans les cités, construits dans un style inconnu auparavant,» en +Normandie d'abord et tout à l'heure en Angleterre<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83" title="Go to footnote 83"><span class="smaller">[83]</span></a>. Le goût leur +était venu tout de suite, c'est-à-dire l'envie de plaire aux yeux, et +d'exprimer une pensée par des formes, une pensée neuve: l'arche +circulaire s'appuyait sur une colonne simple ou sur un faisceau de +colonnettes: les moulures élégantes s'arrondissaient autour des +fenêtres; la rosace s'ouvrait simple encore et semblable à la rose des +buissons, et le style normand se déployait original et mesuré entre le +style gothique dont il annonçait la richesse, et le style roman dont il +rappelait la solidité.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> Avec le goût, aussi naturellement et aussi vite, la curiosité +leur était venue. Les peuples sont comme les enfants; chez les uns la +langue se délie aisément, et ils comprennent d'abord; chez les autres la +langue se délie péniblement, et ils comprennent tard. Ceux-ci avaient +fait lestement leur éducation, à la française. Les premiers en France, +ils avaient débrouillé le français, le fixant, l'écrivant, si bien, +qu'aujourd'hui nous entendons encore leurs codes et leurs poëmes. En un +siècle et demi, ils s'étaient cultivés au point de trouver les Saxons +«illettrés et grossiers<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84" title="Go to footnote 84"><span class="smaller">[84]</span></a>.» Ce fut là leur prétexte pour les chasser +des abbayes et de toutes les bonnes places ecclésiastiques. Et, en +vérité, ce prétexte était aussi une raison, car ils haïssaient +d'instinct la lourdeur stupide. Entre la conquête et la mort du roi +Jean, ils établirent cinq cent cinquante-sept écoles en Angleterre. +Henri Beauclerc, fils du conquérant, fut instruit dans les sciences; +Henri II et ses trois fils l'étaient aussi; l'aîné, Richard Cœur de +Lion, fut poëte. Lanfranc, premier archevêque normand de Cantorbéry, +logicien subtil, discuta habilement sur la présence réelle; saint +Anselme, son successeur, le premier penseur du siècle, crut découvrir +une nouvelle preuve de l'existence de Dieu, et tenta de rendre la +religion philosophique en faisant de la raison le chemin de la foi; +certainement l'idée était grande, surtout au douzième siècle, et on ne +pouvait aller plus vite en besogne. <span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> Sans doute cette science +est la scolastique, et ces terribles in-folio tuent plus d'esprits +qu'ils n'en nourrissent; mais on commence comme on peut, et le +syllogisme, même latin, même théologique, est encore un exercice +d'intelligence et une preuve d'esprit. Parmi ces abbés du continent qui +s'installent en Angleterre, tel établit une bibliothèque; un autre, +fondateur d'une école, fait représenter à ses écoliers «le jeu de sainte +Catherine;» un autre écrit en latin poli des épigrammes «aiguisées comme +celles de Martial.» Ce sont là les plaisirs d'une race intelligente, +avide d'idées, d'esprit dispos et flexible, dont la pensée nette n'est +point offusquée comme celle des têtes saxonnes par les hallucinations de +l'ivresse et par les fumées de l'estomac vorace et rempli. Ils aiment +les entretiens, les récits d'aventures. À côté de leurs chroniqueurs +latins, Henri de Huntington, Guillaume de Malmesbury, hommes réfléchis +déjà, et qui savent non-seulement conter, mais juger parfois, ils ont +des chroniques rimées, en langue vulgaire, celle de Geoffroy Gaimar, de +Benoît de Sainte-Maure, de Robert Wace. Et croyez que leurs faiseurs de +vers ne seront pas stériles de paroles et ne les feront pas chômer de +détails. Ils sont causeurs, conteurs, diseurs par excellence, agiles de +langue et jamais à court. Chanteurs, point du tout; ils parlent, c'est +là leur fort, dans leurs poëmes comme dans leurs chroniques. Ils ont +écrit les premiers la chanson de Roland; par-dessus celle-là, ils en +accumulent une multitude sur Charlemagne et ses pairs, sur Arthur et +Merlin, sur les Grecs et les <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> Romains, sur le roi Horn, sur Guy +de Warwick, sur tout prince et tout peuple. Leurs trouvères, comme leurs +chevaliers, prennent des deux mains chez les Gallois, chez les Francs, +chez les Latins, et se lancent en Orient, en Occident, dans le large +champ des aventures. Ils parlent à la curiosité comme les Saxons +parlaient à l'enthousiasme, et détrempent dans leurs longues narrations +claires et coulantes les vives couleurs des traditions germaines et +bretonnes: des batailles, des surprises, des combats singuliers, des +ambassades, des discours, des processions, des cérémonies, des chasses, +une variété d'événements amusants, voilà ce que demande leur imagination +agile et voyageuse. Au début, dans la chanson de Roland, elle se +contient encore; elle marche à grands pas, mais elle ne fait que +marcher. Bientôt les ailes lui viennent: les incidents se multiplient; +les géants et les monstres foisonnent; la vraisemblance disparaît, la +chanson du jongleur s'allonge en poëme sous la main du trouvère; il +parlerait, comme le vieux Nestor, cinq années ou même six années +entières, sans se lasser ni s'arrêter. Quarante mille vers, ce n'est +point trop pour contenter leur bavardage: esprit facile, abondant, +curieux, conteur, tel est le génie de la race; les Gaulois, leurs pères, +arrêtaient les voyageurs sur les routes pour leur faire conter des +nouvelles, et se piquaient comme eux «de bien se battre et de facilement +parler.»</p> + +<p>Avec les poëmes de chevalerie, ils ont la chevalerie; d'abord, il est +vrai, parce qu'ils sont robustes, et <span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> qu'un homme fort aime à se +prouver sa force en assommant ses voisins; mais aussi par désir de +renommée et par point d'honneur. Par ce seul mot, l'honneur, tout +l'esprit de la guerre est changé. Les poëtes saxons la peignaient comme +une fureur meurtrière, comme une folie aveugle qui ébranlait la chair et +le sang et réveillait les instincts de la bête de proie; les poëtes +normands la décrivent comme un tournoi. La nouvelle passion qu'ils y +font entrer, c'est la vanité et la galanterie; Guy de Warwick désarçonne +tous les chevaliers de l'Europe pour mériter la main de la sévère et +dédaigneuse Félice. Le tournoi lui-même n'est qu'une cérémonie, un peu +brutale, à la vérité, puisqu'il s'agit de casser des bras et des jambes, +mais brillante et française; faire parade d'adresse et de courage, +étaler la magnificence de ses habits et de ses armes, être applaudi et +plaire aux dames, de tels sentiments indiquent des hommes plus +sociables, plus soumis à l'opinion, moins concentrés dans la passion +personnelle, exempts de l'inspiration lyrique et de l'exaltation +sauvage, doués d'un autre génie, puisqu'ils sont enclins à d'autres +plaisirs.</p> + +<p>Ce sont là les hommes qui, en ce moment, débarquaient en Angleterre pour +y importer de nouvelles mœurs et y importer un nouvel esprit, +Français de fond, d'esprit et de langue, quoique avec des traits propres +et provinciaux; entre tous, les plus positifs, attentifs au gain, +calculateurs, ayant les nerfs et l'élan de nos soldats, mais avec des +ruses et des précautions de procureurs; coureurs héroïques d'aventures +<span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> profitables; ayant voyagé en Sicile, à Naples, et prêts à +voyager à Constantinople, à Antioche, mais pour prendre le pays ou +rapporter de l'argent; politiques déliés, habitués, en Sicile, à louer +leur valeur au plus offrant, et capables, au plus fort de la croisade, +de faire des affaires, à l'exemple de leur Bohémond qui, devant +Antioche, spéculait sur la disette de ses alliés chrétiens et ne leur +ouvrait la ville qu'à condition de la garder pour lui; conquérants +méthodiques et persévérants, experts dans l'administration et féconds en +paperasses, comme ce Guillaume qui avait su organiser une telle +expédition et une telle armée, qui en tenait le rôle écrit, et qui +allait cadastrer sur son Domesdaybook toute l'Angleterre: seize jours +après le débarquement on vit à Hastings, par des effets sensibles, le +contraste des deux nations.</p> + +<p>Les Saxons «toute la nuit mangèrent et burent. Vous les eussiez vus +moult se démener, et saillir, et chanter,» avec les éclats d'une grosse +joie bruyante<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85" title="Go to footnote 85"><span class="smaller">[85]</span></a>. Au matin, ils serrèrent derrière leurs palissades les +masses compactes de leur lourde infanterie; et, la hache pendue au col, +ils attendirent l'assaut. Les Normands, hommes avisés, calculèrent les +chances du paradis et de l'enfer et voulurent mettre Dieu dans leurs +intérêts. Robert Wace, leur historien et leur compatriote, n'est pas +plus troublé par l'inspiration poétique qu'ils ne le sont par +l'inspiration guerrière; et, la veille de la bataille, il a l'esprit +aussi prosaïque et <span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> aussi lucide qu'eux<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86" title="Go to footnote 86"><span class="smaller">[86]</span></a>. Cet esprit parut +aussi dans la bataille. Ils étaient, pour la plupart, archers et +cavaliers, bons manœuvriers, adroits et agiles. Taillefer le +jongleur, qui demanda l'honneur de frapper le premier coup, allait +chantant, en vrai volontaire français, et faisant des tours +d'adresse<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87" title="Go to footnote 87"><span class="smaller">[87]</span></a>. Arrivé devant les Anglais, <span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> il jeta trois fois sa +lance, puis son épée en l'air, les recevant toujours par la poignée; et +les pesants fantassins d'Harold, qui ne savaient que pourfendre les +armures à coups de hache, «s'émerveillèrent, l'un disant à l'autre que +c'était enchantement.» Pour Guillaume, entre vingt actions prudentes ou +matoises, il fit deux bons calculs qui, dans ce grand embarras, le +tirèrent d'affaire. Il ordonna à ses archers de tirer en l'air; ses +flèches blessèrent beaucoup de Saxons au visage, et crevèrent l'œil +d'Harold. Après cela, il feignit de fuir; les Saxons, ivres de joie et +de colère, quittèrent leurs retranchements, et se livrèrent aux lances +de ses cavaliers. Pendant le reste de la guerre, ils ne surent que se +lever par petites bandes, combattre furieusement et se faire massacrer. +La race forte, fougueuse et brutale se jette sur l'ennemi à la façon +d'un taureau sauvage; les habiles chasseurs de Normandie la blessent +avec dextérité, l'abattent et lui mettent le joug.</p> + +<h4>IV</h4> + +<p>Qu'est-ce donc que cette race française qui, par les armes et les +lettres, fait, dans le monde une entrée si éclatante, et va dominer si +visiblement qu'en Orient, <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> par exemple, on donnera son nom de +Francs à tous les peuples de l'Occident? En quoi consiste cet esprit +nouveau, inventeur précoce, ouvrier de toute la civilisation du moyen +âge? Il y a dans chaque esprit une action élémentaire qui, incessamment +répétée, compose sa trame et lui donne son tour: à la ville ou dans les +champs, cultivé ou inculte, enfant ou vieillard, il passe sa vie et +emploie sa force <i>à concevoir un événement ou un objet</i>; c'est là sa +démarche originelle et perpétuelle, et il a beau changer de terrain, +revenir, avancer, allonger et varier sa course, tout son mouvement n'est +jamais qu'une suite de ces pas joints bout à bout; en sorte que la +moindre altération dans la grandeur, la promptitude ou la sûreté de +l'enjambée primitive transforme et régit toute la course, comme dans un +arbre la structure du premier bourgeon dispose tout le feuillage et +gouverne toute la végétation<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88" title="Go to footnote 88"><span class="smaller">[88]</span></a>. Quand le Français conçoit un événement +ou un objet, il le conçoit vite et <i>distinctement</i>; nul trouble +intérieur, nulle fermentation préalable d'idées confuses et violentes +qui, à la fin concentrées et élaborées, fassent éruption par un cri. Les +mouvements de son intelligence sont adroits et prompts comme ceux de ses +membres; du premier coup, et sans effort, il met la main sur son idée. +Mais il ne met la main que sur elle; il a laissé de côté tous les +profonds prolongements enchevêtrés par <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> lesquels elle plonge et +se ramifie dans ses voisines; il ne s'embarrasse pas d'eux, il n'y songe +pas; il détache, cueille, effleure, et puis c'est tout. Il est privé, +ou, si vous l'aimez mieux, il est exempt de ces soudaines demi-visions, +qui, secouant l'homme, lui ouvrent en un instant les grandes profondeurs +et les lointaines perspectives. C'est l'ébranlement intérieur qui +suscite les images; n'étant point ébranlé, il n'imagine pas. Il n'est +ému qu'à fleur de peau; la grande sympathie lui manque; il ne sent pas +l'objet tel qu'il est, complexe et d'ensemble, mais par portions, avec +une connaissance discursive et superficielle. C'est pourquoi nulle race +en Europe n'est moins poétique. Regardez leurs épopées qui naissent, on +n'en a jamais vu de plus prosaïques. Ce n'est pas le nombre qui manque: +la chanson de Roland, Garin le Loherain, Ogier le Danois, Berthe aux +grands pieds, il y en a une bibliothèque; bien plus, alors les mœurs +sont héroïques et les âmes sont neuves; ils ont de l'invention, ils +content des événements grandioses; et malgré tout cela, leurs récits +sont aussi ternes que ceux des bavards chroniqueurs normands. Sans +doute, quand Homère conte, il est clair autant qu'eux et développe comme +eux; mais à chaque instant les magnifiques noms de l'Aurore aux doigts +rosés, de l'Air au large sein, de la Terre divine et nourrice, de +l'Océan qui ébranle la terre, viennent étaler leur floraison empourprée +au milieu des discours et des batailles, et les grandes comparaisons +surabondantes qui suspendent le récit annoncent un peuple plus <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> +enclin à jouir de la beauté qu'à courir droit au fait. Des faits ici, +toujours des faits, il n'y a rien autre chose; le Français veut savoir +si le héros tuera le traître, si l'amant épousera la demoiselle; ne le +retardez pas dans la poésie ni les peintures. Il marche agilement vers +l'issue, sans s'attarder aux rêves du cœur, ou devant les richesses +du paysage. Nulle splendeur, nulle couleur dans son récit: son style est +tout à fait nu, jamais de figures; on peut lire dix mille vers de ces +vieux poëmes sans en rencontrer une. Voulez-vous ouvrir le plus ancien, +le plus original, le plus éloquent, à l'endroit le plus émouvant, la +chanson de Roland au moment où Roland meurt? Le conteur est ému, et +pourtant son langage reste le même, uni, sans accent, tant ils sont +pourvus du génie de la prose et dépourvus du génie de la poésie! Il +donne un abrégé de motifs, le sommaire des événements, la suite des +raisons affligeantes, la suite des raisons consolantes<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89" title="Go to footnote 89"><span class="smaller">[89]</span></a>. Rien de +plus. Ces hommes <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> voient la chose ou l'action en elle-même, et +s'en tiennent à cette vue. Leur idée demeure exacte, nette et simple, et +n'éveille pas une image voisine pour se confondre avec elle, se colorer +et se transformer. Elle reste sèche; ils conçoivent une à une les +parties de l'objet sans jamais les rassembler, comme les Saxons, en une +brusque demi-vision passionnée et lumineuse. Rien de plus opposé à leur +génie que les vrais chants et les profondes hymnes, telles que les +moines anglais en chantent encore sous les voûtes basses de leurs +églises. Ils seraient déroutés par les saccades et l'obscurité de ce +langage. Ils ne sont pas capables de tels accès d'enthousiasme et de +tels excès d'émotions. Ils ne crient jamais, ils parlent ou plutôt ils +causent, et jusque dans les moments où l'âme bouleversée devrait, à +force de trouble, cesser de penser et de sentir. Ainsi, dans un mystère, +Amis, qui est lépreux, demande tranquillement à son ami Amille de tuer +ses deux fils <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> pour le guérir de la lèpre, et Amille répond plus +tranquillement encore<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90" title="Go to footnote 90"><span class="smaller">[90]</span></a>. Si jamais ils essayent de chanter, fût-ce +dans le ciel, sur l'invitation de Dieu «un rondel haut et clair,» ils +produiront<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91" title="Go to footnote 91"><span class="smaller">[91]</span></a> de petits raisonnements rimés aussi ternes que la plus +terne des conversations. Poussez cette littérature à bout, regardez-la +comme celle des Scaldes, au moment de la décadence, lorsque ses vices +exagérés comme ceux des Scaldes manifestent avec un grossissement marqué +le genre d'esprit qui la produit. Les Scaldes tombaient dans le +galimatias; elle se perd dans le bavardage et la platitude. Le Saxon ne +maîtrisait point son besoin d'exaltation; le Français ne contient pas la +volubilité de sa langue. Il est trop long et trop clair, de même que le +Saxon est trop obscur et trop court. L'un s'agitait et s'emportait avec +excès; l'autre explique et développe sans mesure. Dès le douzième +siècle, les chansons de Geste délayées débordent en <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> rapsodies +et en psalmodies de trente à quarante mille vers. La théologie y entre; +la poésie devient une litanie interminable, intolérable, où les idées +expliquées, développées et répétées à l'infini, sans un élan d'émotion +ni un accent d'invention, coulent comme une eau claire et fade, et +bercent de leurs rimes monotones le lecteur édifié et endormi. +Déplorable abondance des idées distinctes et faciles; on l'a retrouvée +au dix-septième siècle, dans le cailletage littéraire qui s'échangeait +au-dessous des grands hommes; c'est le défaut et le talent de la race. +Avec cet art involontaire d'apercevoir et d'isoler du premier coup et +nettement chaque partie de chaque objet, on peut parler, même à vide et +toujours.</p> + +<p>Voilà la démarche primitive; comment se continue-t-elle dans la +suivante? Ici apparaît un trait nouveau de l'esprit français, le plus +précieux de tous. Il faut, pour qu'il comprenne, que la seconde idée +soit <i>contiguë à la première</i>, sinon il est dérouté et s'arrête; il ne +sait pas bondir irrégulièrement; il ne va que pas à pas, par un chemin +droit; l'ordre lui est inné; sans étude et de prime abord, il +désarticule et décompose l'objet ou l'événement tout compliqué, tout +embrouillé, quel qu'il soit, et pose une à une les pièces à la suite des +autres, en file, suivant leurs liaisons naturelles. Il a beau être +barbare encore, son intelligence est une raison qui se déploie en +s'ignorant. Rien de plus clair que le style de ses vieux contes et de +ses premiers poëmes; ou ne s'aperçoit pas qu'on suit le conteur, tant sa +démarche est aisée, tant le <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> chemin qu'il ouvre est uni, tant il +se laisse glisser doucement et insensiblement d'une idée dans l'idée +voisine; c'est pour cela qu'il conte si bien. Les chroniqueurs, +Villehardouin, Joinville, Froissart, inventeurs de la prose, ont une +aisance et une clarté dont nul n'approche et, par-dessus tout, un +agrément, une grâce qu'ils ne cherchent point. La grâce est ici chose +nationale, et vient de cette délicatesse native qui a horreur des +disparates: point de chocs violents, leur instinct y répugne; ils les +évitent dans les œuvres de goût comme dans les œuvres de +raisonnement; ils veulent que les sentiments comme les idées se lient et +ne se choquent pas. Ils portent<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92" title="Go to footnote 92"><span class="smaller">[92]</span></a> partout cet esprit mesuré, fin par +excellence. Ils se gardent bien, en un sujet triste, de pousser +l'émotion jusqu'au bout; ils évitent les grands mots. Souvenez-vous +comme Joinville conte, en six lignes, la fin de son pauvre prêtre malade +qui voulut achever de célébrer sa messe, et «oncques puis ne chanta et +mourut.» Ouvrez un mystère, celui de Théophile, celui de la reine de +Hongrie: quand on veut la brûler avec son enfant, elle dit deux petits +vers sur «cette douce rosée qui est un si pur innocent;» rien de plus. +Prenez un fabliau, même dramatique; lorsque le chevalier pénitent, qui +s'est imposé de remplir un baril de ses larmes, meurt auprès de +l'ermite, il ne lui demande qu'un don suprême:</p> + +<p class="poem10"> + Que vous mettiez vos bras sur mi,<br> + Si mourrai aux bras mon ami.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> Peut-on exprimer un sentiment plus touchant d'une façon plus +sobre? Il faut dire de leur poésie ce qu'on dit de certains tableaux: +Cela est fait avec rien. Y a-t-il au monde quelque chose de plus +délicatement gracieux que les vers de Guillaume de Lorris? L'allégorie +enveloppe les idées pour leur ôter leur trop grand jour; des figures +idéales, à demi transparentes, flottent autour de l'amant, lumineuses +quoique dans un nuage, et le mènent parmi toutes les douceurs des +sentiments nuancés jusqu'à la rose dont «la suavité replenist toute la +plaine.» Cette délicatesse va si loin que dans Thibaut de Champagne, +dans Charles d'Orléans, elle tourne à la mignardise, à la fadeur. Chez +eux toutes les impressions s'atténuent: le parfum est si faible que +souvent on ne le sent plus; à genoux devant leur dame, ils chuchotent +des mièvreries et des gentillesses; ils aiment avec politesse et esprit; +ils arrangent ingénieusement en bouquet «les paroles peintes,» toutes +les fleurs «du langage frais et joli;» ils savent noter au passage les +sentiments fugitifs, la mélancolie molle, la rêverie incertaine; ils +sont aussi élégants, aussi beaux diseurs, aussi charmants que les plus +aimables abbés du dix-huitième siècle: tant cette légèreté de main est +propre à la race, et prompte à paraître sous les armures et parmi les +massacres du moyen âge, aussi bien que parmi les révérences et les +douillettes musquées de la dernière cour!—Vous la trouverez dans leur +coloris comme dans leurs sentiments. Ils ne sont point frappés par la +magnificence de la nature, ils n'en <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> voient guère que les jolis +aspects; ils peignent la beauté d'une femme d'un seul trait qui n'est +qu'aimable en disant «qu'elle est plus gracieuse que la rose en mai.» +Ils ne ressentent pas ce trouble terrible, ce ravissement, ce soudain +accablement de cœur que montrent les poésies voisines; ils disent +discrètement «qu'elle se mit à sourire, ce qui moult lui avenait.» Ils +ajoutent, quand ils sont en humeur descriptive: «qu'elle eut douce +haleine et savourée,» et le corps aussi blanc «comme est la neige sur la +branche quand il a fraîchement neigé.» Ils s'en tiennent là; la beauté +leur plaît, mais ne les transporte pas. Ils goûtent les émotions +agréables, ils ne sont pas propres aux sensations violentes. Le profond +rajeunissement des êtres, l'air tiède du printemps qui renouvelle et +ébranle toutes les vies, ne leur suggère qu'un couplet gracieux; ils +remarquent en passant que «déjà est passé l'hiver, que l'aubépine +fleurit, et que la rose s'épanouit;» puis ils vont à leurs affaires. +Légère gaieté prompte à passer, comme celle que fait naître un de nos +paysages d'avril; un instant le conteur a regardé la fumée des ruisseaux +qui monte autour des saules, la riante vapeur qui emprisonne la clarté +du matin; puis, quand il a chantonné un refrain, il revient à son conte. +Il veut s'amuser, c'est là son fort.</p> + +<p>Dans la vie, comme dans la littérature, c'est l'agrément qu'il +recherche, non la volupté ou l'émotion. Il est égrillard et non +voluptueux, friand et non gourmand. Il prend l'amour comme un +passe-temps, non <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> comme une ivresse. C'est un joli fruit qu'il +cueille, goûte et laisse. Encore faut-il noter que le meilleur du fruit, +à ses yeux, c'est d'être un fruit défendu. Il se dit qu'il dupe un mari, +«qu'il trompe une cruelle et croit gagner des pardons à cela<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93" title="Go to footnote 93"><span class="smaller">[93]</span></a>.» Il +veut rire, c'est là son état préféré, le but et l'emploi de sa vie; +surtout il veut rire aux dépens d'autrui. Le petit vers de ses fabliaux +gambade et sautille comme un écolier en liberté, à travers toutes les +choses respectées ou respectables, daubant sur l'Église, les femmes, les +grands, les moines. Gabeurs, gausseurs, nos pères ont en abondance le +mot et la chose, et la chose leur est si naturelle que, sans culture et +parmi des mœurs brutales, ils sont aussi fins dans la raillerie que +les plus déliés. Ils effleurent les ridicules, ils se moquent sans +éclat, et comme innocemment; leur style est si uni, qu'au premier aspect +on s'y méprend, on n'y voit pas de malice. On les croit naïfs, ils ont +l'air de n'y point toucher; un mot glissé montre seul le sourire +imperceptible: c'est l'âne, par exemple, qu'on appelle l'archiprêtre, à +cause de son air sérieux et de sa soutane feutrée, et qui gravement se +met à «orguenner.» Au bout de l'histoire, le fin sentiment du comique +vous a pénétré sans que vous sachiez comment il est entré chez vous. Ils +n'appellent pas les choses par leur nom, surtout en matière d'amour; ils +vous les laissent deviner: ils vous jugent aussi éveillé et avisé +qu'eux-mêmes<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94" title="Go to footnote 94"><span class="smaller">[94]</span></a>. Sachez bien qu'on a <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> pu choisir chez eux, +embellir parfois, épurer peut-être, mais que leurs premiers traits sont +incomparables. Quand le renard s'approche du corbeau pour lui voler son +fromage, il débute en papelard, pieusement et avec précaution, en +suivant les généalogies; il lui nomme «son bon père, don Rohart qui si +bien chantait;» il loue sa voix qui est «si claire et si épurge.» Au +mieux du monde chantissiez, si vous vous gardissiez des noix.» Renard +est un Scapin, un artiste en inventions, non pas un simple gourmand; il +aime la fourberie pour elle-même; il jouit de sa supériorité, il +prolonge la moquerie. Quand Tibert le Chat, par son conseil, s'est pendu +à la corde de la cloche en voulant sonner, il développe l'ironie, il la +goûte et la savoure: il a l'air de s'impatienter contre le pauvre sot +qu'il a pris au lacs, l'appelle orgueilleux, se plaint de ce que l'autre +ne lui répond pas, de ce qu'il veut monter aux nues, et aller retrouver +les saints. Et d'un bout à l'autre, cette longue épopée est pareille; la +raillerie n'y cesse pas, et ne cesse pas d'être agréable. Renard a tant +d'esprit qu'on lui pardonne tout. Le besoin de rire est le trait +national, si particulier que les étrangers n'y entendent mot et s'en +scandalisent. Ce plaisir ne ressemble en rien à la joie physique qui est +méprisable parce qu'elle est grossière; au contraire, il aiguise +l'intelligence, et fait découvrir mainte idée fine pu scabreuse; les +fabliaux sont remplis de vérités sur <span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> l'homme et encore plus sur +la femme, sur les basses conditions et encore plus sur les hautes; c'est +une manière de philosopher à la dérobée et hardiment, en dépit des +conventions et contre les puissances. Ce goût n'a rien de commun non +plus avec la franche satire, qui est laide parce qu'elle est cruelle; au +contraire, il provoque la bonne humeur; on voit vite que le railleur +n'est point méchant, qu'il ne veut point blesser; s'il pique, c'est +comme une abeille sans venin; un instant après il n'y pense plus; au +besoin il se prendra lui-même pour objet de plaisanterie; tout son désir +est d'entretenir en lui-même et en nous un pétillement d'idées +agréables. Est-ce que vous ne voyez point ici et d'avance l'abrégé de +toute la littérature française, l'impuissance de la grande poésie, la +perfection subite et durable de la prose, l'excellence de tous les +genres qui touchent à la conversation ou à l'éloquence; le règne et la +tyrannie du goût et de la méthode; l'art et la théorie du développement +et de l'arrangement; le don d'être mesuré, clair, amusant et piquant? +Comment les idées s'ordonnent, voilà ce que nous avons enseigné à +l'Europe; quelles sont les idées agréables, voilà ce que nous avons +montré à l'Europe: et voilà ce que nos Français du onzième siècle vont +pendant cinq cents ans, à coups de lance, puis à coups de bâton, puis à +coups de férule, enseigner et montrer à leurs Saxons.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> V</h4> + +<p>Considérez donc ce Français, Normand, Angevin ou Manceau, qui dans sa +cotte de maille bien fermée, avec son épée et sa lance, est venu +chercher fortune en Angleterre. Il a pris le manoir de quelque Saxon +tué, et s'y est établi avec ses soldais et ses camarades, leur donnant +des terres, des maisons, des péages, à charge de combattre sous lui et +pour lui, comme hommes d'armes, comme maréchaux, comme porte-bannières; +c'est une ligue en vue du danger. En effet, ils sont en pays ennemi et +conquis, et il faut bien qu'ils se soutiennent. Chacun s'est hâté de se +bâtir une place de refuge, un château ou forteresse<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95" title="Go to footnote 95"><span class="smaller">[95]</span></a>, bien +barricadée, en solides pierres, avec des fenêtres étroites, munie de +créneaux, garnie de soldats, percée de meurtrières. Puis ils sont allés +à Salisbury, au nombre de soixante mille, tous possesseurs de terres, +ayant au moins de quoi entretenir un cheval ou une armure complète; là, +mettant leur main dans celle de Guillaume; ils lui ont promis foi et +assistance, et l'édit du roi a déclaré «qu'ils doivent être tous unis et +conjurés comme des frères d'armes» pour se prêter défense et secours. +Ils sont une colonie armée et campée à demeure, comme les Spartiates +parmi <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> les Ilotes, et font des lois en conséquence. Quand un +Français est trouvé mort dans un canton, les habitants doivent livrer le +meurtrier, sinon ils payent quarante-sept marcs d'amende; si le mort est +Anglais, c'est aux gens du lieu d'en faire la preuve par le serment de +quatre proches parents du mort. Qu'ils se gardent de tuer un cerf, un +sanglier ou une biche: pour un délit de chasse, ils auront les yeux +crevés. De tous leurs biens, ils n'ont rien conservé qu'à «titre +d'aumône,» ou à condition de tribut, ou sous serment d'hommage. Tel +Saxon libre et propriétaire est devenu «serf de corps sur la glèbe de +son propre champ<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96" title="Go to footnote 96"><span class="smaller">[96]</span></a>.» Telle Saxonne noble et riche sent peser sur ses +épaules la main d'un valet normand devenu par force son mari ou son +amant. Il y a des bourgeois saxons de deux sous, d'un sou, selon la +somme qu'ils rapportent à leur maître; on les vend, on les engage, on +les exploite de compte à demi, comme d'un bœuf ou d'un âne. Un abbé +normand fait déterrer ses prédécesseurs saxons et jeter leurs ossements +hors des portes. Un autre a des hommes d'armes qui, à coups d'épée, +mettent à la raison ses moines récalcitrants. Imaginez, si vous pouvez, +l'orgueil de ces nouveaux seigneurs, orgueil de vainqueurs, orgueil +d'étrangers, orgueil de maîtres, nourri par les habitudes de l'action +violente, et par la sauvagerie, l'ignorance et l'emportement de la vie +féodale. «Tout ce qu'ils voulaient, disent les <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> vieux +chroniqueurs, ils se le croyaient permis. Ils versaient le sang au +hasard, arrachaient le morceau de pain de la bouche des malheureux et +prenaient tout l'argent, les biens, la terre<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97" title="Go to footnote 97"><span class="smaller">[97]</span></a>.» Par exemple, «tous +les gens du pays bas avaient grand soin de paraître humbles devant Ives +Taillebois, et de ne lui adresser la parole qu'un genou en terre; mais +quoiqu'ils s'empressassent de lui rendre tous les honneurs possibles et +de payer tout ce qu'ils lui devaient et au delà, en redevances et en +services, il les vexait, les tourmentait, les torturait, les +emprisonnait, lançait ses chiens à la poursuite du bétail..., cassait +les jambes et l'échine des bêtes de somme..., et faisait assaillir leurs +serviteurs sur les routes à coups de bâton ou d'épée.» Ce n'était pas à +de pareils malheureux<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98" title="Go to footnote 98"><span class="smaller">[98]</span></a> que les Normands pouvaient ou voulaient +emprunter quelque idée ou quelque coutume; ils les méprisaient comme +«brutaux et stupides.» Ils étaient parmi eux, comme les Espagnols au +seizième siècle parmi leurs sujets d'Amérique, supérieurs par la force, +supérieurs par la culture, plus instruits dans les lettres, plus experts +dans les arts de luxe. Ils gardèrent leurs mœurs et leur langue. +Toute l'Angleterre apparente, la cour du roi, les châteaux des nobles, +les <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> palais des évêques, les maisons des riches, fut française, +et les peuples scandinaves, dont soixante ans auparavant les rois saxons +se faisaient chanter les poëmes, crurent que la nation avait oublié sa +langue, et la traitèrent dans leurs lois comme si elle n'était plus leur +sœur.</p> + +<p>C'est donc une littérature française qui en ce moment s'établit au delà +de la Manche<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99" title="Go to footnote 99"><span class="smaller">[99]</span></a>, et les conquérants font effort pour qu'elle soit bien +française, bien purgée de tout alliage saxon. Ils y tiennent si fort que +les nobles de Henri II envoient leurs fils en France pour les préserver +des barbarismes. Pendant deux cents ans «les enfants à l'école, dit +Hygden<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100" title="Go to footnote 100"><span class="smaller">[100]</span></a>, contre l'usage et l'habitude de toute nation, furent +obligés de quitter leur langue propre, de traduire en français leurs +leçons latines et de faire leurs exercices en français.» Les statuts des +universités obligeaient les étudiants à ne converser qu'en français ou +en latin. «Les enfants des gentilshommes apprenaient à parler français +du moment où on les berçait dans leur berceau; et les campagnards +s'étudiaient avec beaucoup de zèle à parler français pour se donner +l'air de gentilshommes.» À plus forte raison la poésie est-elle +française. Le Normand a amené avec lui son ménestrel; il y a un jongleur +Taillefer qui chante la chanson de Roland à la bataille d'Hastings; il y +a une jongleuse, Adeline, qui reçoit une terre dans le partage qui suit +<span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> la conquête. Le Normand, qui raille les rois saxons, qui +déterre les saints saxons et les jette hors des portes de l'église, +n'aime que les idées et les vers français. C'est en vers français que +Robert Wace lui rédige l'histoire légendaire de cette Angleterre qu'il +vient de conquérir et l'histoire positive de cette Normandie où il a +pied encore. Entrez dans une de ces abbayes, où viennent chanter les +ménestrels, «où les clercs, après dîner et souper, lisent les poëmes, +les chroniques des royaumes, les merveilles du monde<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101" title="Go to footnote 101"><span class="smaller">[101]</span></a>,» vous ne +trouverez que vers latins ou français, prose française ou latine. Que +devient l'anglais? Obscur, méprisé, on ne l'entend plus que dans la +bouche des <i>francklins</i> dégradés, des <i>outlaws</i> de la forêt, des +porchers, des paysans, de la basse classe. On ne l'écrit plus ou on ne +l'écrit guère; insensiblement, on voit dans la chronique saxonne le +vieil idiome s'altérer, puis s'éteindre; cette chronique s'arrête un +siècle après la conquête<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102" title="Go to footnote 102"><span class="smaller">[102]</span></a>. Les gens qui ont assez de loisir et de +sécurité pour lire ou écrire, sont Français; c'est pour eux que l'on +invente et que l'on compose; la littérature s'accommode toujours au goût +de ceux qui peuvent la goûter et la payer. Même les Anglais<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103" title="Go to footnote 103"><span class="smaller">[103]</span></a> se +travaillent pour écrire en français; par exemple, Robert Grosthead, dans +son <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> poëme allégorique sur le Christ; Peter Langtoft, dans sa +Chronique d'Angleterre et dans sa Vie de Thomas Becket; Hue de Rotheland +dans son poëme d'Ipomedon; Jean Hoveden et bien d'autres. Plusieurs +écrivent la première moitié du vers en anglais, et la seconde en +français: étrange marque de l'ascendant qui les façonne et les opprime. +Encore au quinzième siècle<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104" title="Go to footnote 104"><span class="smaller">[104]</span></a> plusieurs de ces pauvres gens +s'emploient à cette besogne; le français est le langage de la cour, +c'est de cette langue qu'est venue toute poésie, toute élégance; on +n'est qu'un pataud tant qu'on est inhabile à la manier. Ils s'y +attachent comme nos vieux érudits aux vers latins; ils se francisent +comme ceux-ci se latinisaient, de force, et avec une sorte de crainte, +sachant bien qu'ils ne sont que des écoliers et des provinciaux. Un de +leurs meilleurs poëtes, Gower, sur la fin de ses œuvres françaises, +s'excuse humblement de n'avoir point «de Français la +faconde.—Pardonnez-moi, dit-il, que de ce je forsvoie; je suis +Anglais.»</p> + +<p>Après tout cependant, ni la race, ni la langue n'ont péri. Il faut bien +que le Normand apprenne l'anglais pour commander à ses tenanciers; sa +femme, la Saxonne, le lui parle, et ses fils le reçoivent des lèvres de +leur nourrice; la contagion est bien forte, puisqu'il est obligé de les +envoyer en France pour les préserver du jargon qui, sur son domaine, +menace de les envahir et de les gâter. De génération en génération, +<span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> la contagion gagne; on la respire dans l'air, à la chasse avec +les forestiers, dans les champs avec les fermiers, sur les navires avec +les matelots; car ce ne sont pas ces gens grossiers, tout enfoncés dans +la vie corporelle, qui peuvent apprendre un langage étranger; par le +simple poids de leur lourdeur, ils imposent leur idiome, au moins pour +ce qui est des mots vivants. Que les termes savants, la langue du droit, +les expressions abstraites et philosophiques, bref tous les mots qui +tiennent à la réflexion et à la culture, soient français, rien ne s'y +oppose, et c'est ce qui arrive; ces sortes d'idées et cette sorte de +langue restent au-dessus du gros public, qui, ne pouvant les toucher, ne +peut les changer; cela fait du français, du français colonial sans +doute, avarié, prononcé les dents serrées, avec une contorsion de gosier +«à la mode non de Paris, mais de Stradford-at-Bow;» néanmoins c'est +encore du français. Au contraire, pour ce qui est des actions usuelles +et des objets sensibles, c'est le peuple, c'est le Saxon qui les +dénomme; ces noms vivants sont trop enfoncés et enracinés dans son +expérience pour qu'il s'en déprenne, et toute la substance de la langue +vient ainsi de lui. Voilà donc le Normand qui, lentement et par force, +parle et entend l'anglais, un anglais déformé, francisé, mais pourtant +anglais de séve et de souche; il y a mis du temps, deux cents ans: c'est +sous Henri III seulement que la nouvelle langue s'achève en même temps +que la nouvelle constitution, et de la même façon, par alliance et +mélange; les bourgeois viennent siéger dans le parlement <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> avec +les nobles, en même temps que les mots saxons viennent s'asseoir dans la +langue côte à côte avec les mots français.</p> + +<h4>VI</h4> + +<p>Ainsi se forme l'anglais moderne, par compromis et obligation de +s'entendre. Mais on devine bien que ces nobles, tout en parlant le +patois naissant, ont gardé leur cœur plein des idées et des goûte +français; c'est la France qui demeure la patrie de leur esprit, et la +littérature qui commence n'est qu'une traduction. Traducteurs, copistes, +imitateurs, il n'y a pas autre chose. L'Angleterre est une province +lointaine qui est à la France ce que les États-Unis, il y a trente ans, +étaient à l'Europe; elle exporte des laines et importe des idées. Ouvrez +les Voyages de sir John Mandeville<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105" title="Go to footnote 105"><span class="smaller">[105]</span></a>, le plus ancien prosateur, le +Villehardouin du pays; son livre n'est que la traduction d'une +traduction<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106" title="Go to footnote 106"><span class="smaller">[106]</span></a>: <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> «Vous saurez, dit-il, que j'ai mis ce livre +de <i>latin</i> en <i>français</i>, et l'ai mis derechef de <i>français</i> en +<i>anglais</i>, afin que chaque homme de ma nation puisse l'entendre.» Il +écrit d'abord en latin, c'est la langue des clercs; puis en français, +c'est la langue du beau monde; enfin il se ravise et découvre que les +barons, ses compatriotes, à force de gouverner des rustres saxons, ont +cessé de leur parler normand, et que le reste de la nation ne l'a jamais +su; il transcrit son manuscrit en anglais, et, par surcroît, prend soin +de l'éclaircir, sentant qu'il parle à des esprits moins ouverts. «Il +advint une fois, disait-il en français<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107" title="Go to footnote 107"><span class="smaller">[107]</span></a>, que Mahomet allait dans une +chapelle où il y avait un saint ermite. Il entra en la chapelle où il y +avait une petite huisserie et basse, et était bien petite la chapelle; +et alors devint la porte si grande qu'il semblait que ce fût la porte +d'un palais.» Il s'arrête, se reprend, veut mieux s'expliquer pour les +auditeurs d'outre-Manche, et dit en anglais: «Et quand Mahomet entra +dans la chapelle, laquelle était chose petite et basse, et n'avait +qu'une porte petite et basse, alors l'entrée commença à devenir si +grande, si large et si haute, que c'était comme si c'eût été l'entrée +d'un grand monastère ou la porte d'un palais<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108" title="Go to footnote 108"><span class="smaller">[108]</span></a>.» Vous voyez qu'il +<span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> amplifie, et se croit tenu d'assener et d'enfoncer trois ou +quatre fois de suite la même idée pour la faire entrer dans un cerveau +anglais; sa pensée s'est allongée, alourdie, et gâtée au passage. Ainsi +que toute copie, la nouvelle littérature est médiocre, et répète sa +voisine, avec des mérites moindres et des défauts plus grands.</p> + +<p>Voyons donc ce que notre baron normand va se faire traduire: d'abord les +chroniques<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109" title="Go to footnote 109"><span class="smaller">[109]</span></a> de Geoffroy Gaimar, de Robert Wace, qui sont l'histoire +fabuleuse d'Angleterre continuée jusqu'au temps présent, plate rapsodie +rimée, rendue en anglais par une rapsodie non moins plate. Le premier +Anglais qui s'y essaye est un prêtre d'Ernely, Layamon<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110" title="Go to footnote 110"><span class="smaller">[110]</span></a>, encore +empêtré <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> dans le vieil idiome, qui tantôt parvient à rimer, +tantôt n'y réussit pas, tout barbare et enfant, incapable de développer +une idée suivie, et qui balbutie de petites phrases heurtées ou +inachevées, à la façon des anciens Saxons; après lui un moine, Robert de +Gloucester<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111" title="Go to footnote 111"><span class="smaller">[111]</span></a>, et un chanoine, Robert de Brunne<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112" title="Go to footnote 112"><span class="smaller">[112]</span></a>, tous deux aussi +insipides et aussi clairs que leurs modèles français; en cela ils se +sont francisés et ont pris le trait marquant de la race, c'est-à-dire +l'habitude et le talent de raconter aisément, de voir les objets +émouvants sans émotion profonde, d'écrire de la poésie prosaïque, +<span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> de discourir et développer, de croire que des phrases +terminées par des sons semblables sont de vrais vers. Nos honnêtes +versificateurs anglais d'outre-Manche, comme leurs précepteurs de +Normandie et de l'Île-de-France, garnissent de rimes des dissertations +et des histoires qu'ils appellent poëmes. À cette époque, en effet, sur +le continent, toute l'encyclopédie des écoles descend ainsi dans la rue, +et Jean de Meung, dans son poëme de <i>la Rose</i>, est le plus ennuyeux des +docteurs. Pareillement ici Robert de Brunne traduit en vers le Manuel +des péchés de l'évêque Grosthead; Adam Davie<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113" title="Go to footnote 113"><span class="smaller">[113]</span></a> versifie des histoires +tirées de l'Écriture; Hampole<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114" title="Go to footnote 114"><span class="smaller">[114]</span></a> compose <i>l'Aiguillon de conscience</i>. +Les titres seuls font bâiller; que sera-ce du texte! «Nous sommes faits +pour obéir à la volonté de Dieu—et pour accomplir ses saints +commandements.—Car de tous ses ouvrages grands ou petits,—l'homme est +la principale créature.—Tout ce qu'il a fait a été fait pour l'homme, +comme vous le verrez prochainement<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115" title="Go to footnote 115"><span class="smaller">[115]</span></a>.» C'est là un poëme, vous ne vous +en doutiez guère; appelez-le sermon, c'est son vrai nom; il continue, +bien divisé, bien allongé, limpide, et vide; la <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> littérature +qui l'entoure et lui ressemble témoigne de son origine par son bavardage +et sa netteté.</p> + +<p>Elle en témoigne aussi par d'autres traits plus agréables. Il y a çà et +là des escapades plus ou moins gauches vers le domaine de l'esprit; par +exemple, une ballade pourvue de calembours contre Richard, roi des +Romains, qui fut pris à la bataille de Lewes. Ailleurs la grâce ne +manque pas, la douceur non plus. Personne n'a parlé si vite et si bien +aux dames que les Français du continent, et ils n'ont point tout à fait +oublié ce talent en s'établissant en Angleterre. On s'en aperçoit vite à +la façon dont ils célèbrent la Madone; rien de plus différent du +sentiment saxon, tout biblique, que l'adoration chevaleresque de la Dame +souveraine, de la Vierge charmante et sainte qui fut le véritable dieu +du moyen âge. Elle respire dans cet hymne aimable<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116" title="Go to footnote 116"><span class="smaller">[116]</span></a>: «Bénie sois-tu, +Dame,—pleine de délices célestes,—suave fleur du paradis,—mère de +douceur.—Bénie sois-tu, Dame,—si brillante et si belle;—tout mon +espoir est en toi—le jour et la nuit<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117" title="Go to footnote 117"><span class="smaller">[117]</span></a>.» Il n'y a qu'un pas, un pas +bien <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> petit et bien facile à faire, entre ce culte tendre de la +Vierge et les sentiments des cours d'amour; les rimeurs anglais le font, +et quand ils veulent louer les dames terrestres, ils prennent, ici comme +tout à l'heure, nos idées et même nos formes de vers. L'un compare sa +maîtresse à toutes sortes de pierres précieuses et de fleurs. D'autres +chantent de vraies chansons amoureuses, parfois sensuelles: «Entre mars +et avril<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118" title="Go to footnote 118"><span class="smaller">[118]</span></a>—quand les branches commencent à bourgeonner—et que les +petits oiseaux ont envie—de chanter leurs chansons,—je vis dans +l'attente d'amour—pour la plus gracieuse de toutes les choses.—Elle +peut m'apporter des délices;—je suis à son commandement.—Un heureux +lot que j'ai eu là!—Je crois qu'il m'est venu du ciel.—Mon amour a +quitté toutes les autres femmes—et s'est posé sur Alison.»—«Avec ton +amour, dit un autre, ma douce bien-aimée, tu ferais mon bonheur,—un +doux baiser de ta bouche serait ma guérison<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119" title="Go to footnote 119"><span class="smaller">[119]</span></a>.» N'est-ce point là la +vive et chaude imagination <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> du Midi? Ils parlent du printemps +et de l'amour, «du temps beau et joli» comme des trouvères, même comme +des troubadours. La sale chaumière enfumée, le noir château féodal, où +tous, sauf le maître, couchent pêle-mêle sur la paille dans la grande +salle de pierre, la pluie froide, la terre fangeuse rendent délicieux le +retour du soleil et de l'air tiède. «L'été est venu.—Chante haut, +coucou!—L'herbe croît, la prairie est en fleurs—et le bois +pousse.—Chante, coucou.—la brebis bêle après l'agneau,—la vache mugit +après le veau.—Le taureau tressaille,—le chevreuil va s'abriter (dans +la fougère).—Chante joyeusement, coucou,—coucou, coucou!—Tu chantes +bien, coucou.—Ne cesse pas maintenant de chanter<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120" title="Go to footnote 120"><span class="smaller">[120]</span></a>.» Voilà des +peintures <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> riantes, comme en fait en ce moment Guillaume de +Lorris, même plus riches et plus vivantes, peut-être parce que le poëte +a trouvé ici pour soutien le sentiment de la campagne qui, en ce pays, +est profond et national. D'autres, plus imitateurs, essayent des gaietés +comme celles de Rutebeuf et des fabliaux, des malices naïves<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121" title="Go to footnote 121"><span class="smaller">[121]</span></a> et +même des polissonneries satiriques. Bien entendu, il s'agit ici de +dauber sur les moines. En tout pays français ou qui imite la France, le +plus visible emploi des couvents est de fournir matière aux contes +égrillards et salés. Il s'agit de la vie qu'on mène à l'abbaye de +Cocagne, «belle abbaye pleine de moines blancs et gris.» «Les murs sont +tout en pâtés—de chair, de poissons,—de riches viandes—les plus +agréables qu'homme puisse manger;—les tuiles sont des gâteaux de fleur +de farine,—les créneaux sont des pouddings gras.—Quoique le paradis +soit gai et gracieux,—Cocagne est un plus beau pays<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122" title="Go to footnote 122"><span class="smaller">[122]</span></a>.» C'est ici le +triomphe de la gueule et de <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> la mangeaille. Ajoutez qu'un +couvent de «jeunes nonnes» est auprès, que lorsque les jours d'été sont +chauds, elles prennent une barque et descendent la rivière «pour +apprendre une oraison,» qu'on pouvait détailler au moyen âge, mais sur +laquelle il faut glisser vite aujourd'hui.</p> + +<p>Mais ce que le baron se fait le plus volontiers traduire, ce sont les +poëmes de chevalerie, car ils lui peignent en beau sa propre vie. Comme +il étale de la magnificence, et qu'il a importé le luxe et les +jouissances de France, il veut que son trouvère les lui remette sous les +yeux. La vie à ce moment, en dehors de la guerre et même pendant la +guerre, est une grande parade, une sorte de fête éclatante et +tumultueuse. Quand Henri II voyage<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123" title="Go to footnote 123"><span class="smaller">[123]</span></a>, il emmène avec lui une +multitude de cavaliers, de fantassins, des chariots à bagages, des +tentes, des chevaux de charge, des comédiens, des courtisanes, des +prévôts de courtisanes, des cuisiniers, des confiseurs, des mimes, des +danseurs, des barbiers, des entremetteurs, des parasites; au matin, +lorsqu'on s'ébranle, tout cela crie, chante, se bouscule et fait tapage +et cohue <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> «comme si l'enfer était déchaîné.» William +Longchamps, même en temps de paix, ne voyageait qu'avec une escorte de +mille chevaux. Lorsque l'archevêque Becket vint en France, il fit son +entrée dans la ville avec deux cents chevaliers, quantité de barons et +de nobles, et une armée de serviteurs, tous richement armés et équipés; +lui-même s'était muni de vingt-quatre costumes; deux cent cinquante +enfants marchaient d'abord, chantant des chansons nationales; puis les +chiens, puis les chariots, puis douze chevaux de charge, montés chacun +par un singe et un homme; puis les écuyers avec les écus et les chevaux +de guerre; puis d'autres écuyers, les fauconniers, les officiers de la +maison, les chevaliers, les prêtres; enfin, l'archevêque lui-même avec +ses amis particuliers. Figurez-vous ces processions, et aussi ces +régalades; car les Normands, depuis la conquête<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124" title="Go to footnote 124"><span class="smaller">[124]</span></a>, «ont pris des +Saxons l'habitude de boire et manger avec excès;» aux noces de Richard +de Cornouailles on servit trente mille plats. Vous pouvez ajouter qu'ils +sont restés galants et pratiquent de point en point le grand précepte +des cours amoureuses; sachez bien qu'au moyen âge le sixième sens n'est +pas resté plus oisif que les autres. Notez enfin que les tournois +abondent, c'est une sorte d'opéra qu'ils se donnent à eux-mêmes. Ainsi +va leur vie tout aventureuse et décorative, promenée en plein air et au +soleil, parmi les cavalcades et les armes; ils représentent et se +réjouissent de représenter. Par exemple, <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> le roi d'Écosse étant +venu à Londres avec cent chevaliers<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125" title="Go to footnote 125"><span class="smaller">[125]</span></a>, tous, mettant pied à terre, +abandonnèrent au peuple leurs chevaux avec les superbes caparaçons, et +aussitôt cinq seigneurs anglais qui étaient là suivirent par émulation +leur exemple. Au milieu de la guerre, ils se divertissaient; Édouard +III<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126" title="Go to footnote 126"><span class="smaller">[126]</span></a>, dans une de ses expéditions contre le roi de France, emmena +avec lui trente fauconniers, et fit la campagne, chassant et combattant +tour à tour<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127" title="Go to footnote 127"><span class="smaller">[127]</span></a>. Une autre fois, dit Froissart, les chevaliers qui se +joignirent à l'armée portaient un emplâtre sur un de leurs yeux, ayant +fait vœu de ne point le quitter jusqu'à ce qu'ils eussent fait des +exploits dignes de leurs maîtresses. Par dévergondage d'esprit, ils +pratiquent la poésie; par légèreté d'imagination, ils jouent avec la +vie: Édouard III fait bâtir à Windsor une salle et une table ronde, et +dans un de ses tournois, à Londres, comme dans un conte de fées, +soixante dames, assises sur des palefrois, conduisent chacun un +chevalier avec une chaîne d'or. N'est-ce point là le triomphe des +galantes et frivoles façons françaises? Sa femme Philippa servait de +modèle aux artistes pour leurs madones; elle paraissait sur les champs +de bataille, écoutait Froissart qui <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> la fournissait de +moralités, d'amours, et «de beaux dires»; à la fois déesse, héroïne et +lettrée, et tout cela agréablement, n'est-ce point là la vraie +souveraine de la chevalerie polie? C'est à ce moment, comme aussi en +France sous Louis d'Orléans et les ducs de Bourgogne, que s'épanouit la +plus élégante fleur de cette civilisation romanesque, dépourvue de bon +sens, livrée à la passion, tournée vers le plaisir, immorale et +brillante, et qui, comme ses voisines d'Italie et de Provence, faute de +sérieux, ne put durer.</p> + +<p>Toutes ces merveilles, les conteurs en font l'étalage dans leurs récits. +Voyez cette peinture du vaisseau qui amène en Angleterre la mère du roi +Richard: «Le gouvernail était d'or pur;—le mât était d'ivoire;—les +cordes de vraie soie,—aussi blanches que le lait,—la voile était en +velours.—Ce noble vaisseau était, en dehors, tout tendu de draperies +d'or...—Il y avait dans ce vaisseau—des chevaliers et des dames de +grande puissance;—et dedans était une dame—brillante comme le soleil à +travers le verre<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128" title="Go to footnote 128"><span class="smaller">[128]</span></a>.» En pareils sujets ils ne tarissent jamais. Quand +le roi <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> de Hongrie veut consoler sa fille affligée, il lui +propose de la mener à la chasse dans un chariot couvert de velours +rouge, «avec des draperies d'or fin au-dessus de sa tête, avec des +étoffes de damas blanc et azur, diaprées de lis nouveaux.—Les pommeaux +seront en or, les chaînes en émail.—Elle aura d'agiles genêts +d'Espagne, caparaçonnés de velours éclatant qui descendra jusqu'à +terre.—Il y aura de l'hypocras, du vin doux, des vins de Grèce, du +muscat, du vin clair, du vin du coucher, des pâtés de venaison, et les +meilleurs oiseaux à manger qu'on puisse prendre.» Quand elle aura chassé +avec le lévrier et le faucon, et qu'elle sera de retour au logis, «elle +aura fêtes, danses, chansons, des enfants, grands et petits, qui +chanteront comme font les rossignols; puis à son concert du soir, des +voix graves et des voix de fausset, soixante chasubles de damas +brillant, pleines de perles, avec des chœurs, et le son des +orgues.—Puis elle ira s'asseoir à souper, dans un bosquet vert, sous +des tapisseries brodées de saphirs. Cent chevaliers bien comptés +joueront aux boules pour l'amuser dans les allées fraîches. Puis une +barque viendra la prendre, pleine de trompettes et de clairons, avec +vingt-quatre rames, pour la promener sur la rivière. Puis elle demandera +le vin aromatisé du soir, avec des dattes et des friandises. Quarante +torches la ramèneront dans sa chambre; ses draps seront en toile de +Rennes, son oreiller sera brodé de rubis. Quand elle sera couchée dans +son lit moelleux, on suspendra dans sa chambre <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> une cage d'or +où brûleront des aromates, et si elle ne peut dormir, toute la nuit les +ménestrels veilleront pour elle<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129" title="Go to footnote 129"><span class="smaller">[129]</span></a>.» J'en ai passé, il y en a trop; +l'idée disparaît comme une page de missel sous les enluminures. C'est +parmi ces fantaisies et ces splendeurs que <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> les poëtes se +complaisent et s'égarent, et le tissu, comme les broderies de leur +toile, porte la marque de ce goût pour le décor. Ils la composent +d'aventures, c'est-à-dire d'événements extraordinaires et surprenants. +Tantôt c'est la vie du prince Horn qui, jeté tout jeune sur un vaisseau, +est poussé sur la côte d'Angleterre, <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> et, devenu chevalier, va +reconquérir le royaume de son père. Tantôt c'est l'histoire de sir Guy +qui délivre les chevaliers enchantés, pourfend le géant Colbrand, va +défier et tuer le sultan jusque dans sa tente. Je n'ai pas à conter ces +poëmes, ils ne sont point anglais, ils ne sont que traduits; mais, ici +comme en France, ils pullulent, ils emplissent l'imagination de ce jeune +monde, et ils vont aller s'exagérant jusqu'au moment où, tombés +jusqu'aux plus bas fonds de la fadeur et de l'invraisemblance, ils sont +enterrés pour toujours par Cervantès. Que diriez-vous d'une société qui, +pour toute littérature, aurait l'opéra et ses fantasmagories? C'est +pourtant une littérature de ce genre qui nourrit les esprits au moyen +âge. Ce n'est point la vérité qu'ils demandent, mais le divertissement, +le divertissement violent et vide, avec des éblouissements et des +secousses. Ce sont bientôt des voyages impossibles, des défis +extravagants qu'ils veulent voir, un tapage de combats, un entassement +de magnificences, un imbroglio de hasards; de l'histoire intérieure, nul +souci: ils ne s'intéressent pas aux événements du cœur, c'est le +dehors qui les attache; ils demeurent comme des enfants les yeux fixés +sur un défilé d'images coloriées et grossies et, faute de pensée, ne +sentent pas qu'ils n'ont rien appris.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> VII</h4> + +<p>Au-dessous de ce songe chimérique, qu'y a-t-il? Les brutales et +méchantes passions humaines, déchaînées d'abord par la rage religieuse, +puis livrées à elles-mêmes, et, sous un appareil de courtoisie +extérieure, aussi mauvaises qu'auparavant. Voyez le roi populaire, +Richard Cœur de Lion, et comptez ses boucheries et ses meurtres: «Le +roi Richard, dit le poëme, est le meilleur roi qu'on trouve en aucun +geste<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130" title="Go to footnote 130"><span class="smaller">[130]</span></a>.» Je le veux bien, mais s'il a le cœur d'un lion, il en a +aussi l'estomac. Un jour, sortant de maladie, sous les murs de +Saint-Jean-d'Acre, il veut à toute force manger du porc. Point de porc. +On tue un jeune Sarrasin frais et tendre, on le cuit, on le sale, le roi +le mange et le trouve très-bon; après quoi il veut voir la tête de son +cochon. Le cuisinier la lui apporte en tremblant. Il se met à rire, et +dit que l'armée n'a plus rien à craindre de la famine, qu'elle a des +provisions sous la main. Il prend la ville, et aussitôt les ambassadeurs +de Saladin viennent lui demander grâce pour les prisonniers. Richard +fait décapiter trente des plus nobles, ordonne à son cuisinier de faire +bouillir les têtes, et d'en servir une à chaque ambassadeur, avec un +écriteau portant le nom et la <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> famille du mort. Cependant, en +leur présence, il mange la sienne de bon appétit, et leur dit de +raconter à Saladin de quelle façon les chrétiens font la guerre, et s'il +est vrai qu'ils aient peur de lui. Puis il fait conduire les soixante +mille prisonniers dans une plaine. «Là, ils entendirent les anges du +ciel—qui disaient: Seigneurs, tuez, tuez.—N'en épargnez pas; +coupez-leur la tête.—Le roi Richard entendit la voix des anges, et +remercia Dieu et sa sainte croix<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131" title="Go to footnote 131"><span class="smaller">[131]</span></a>.» Là-dessus, on les décapite tous; +quand il prend une ville, c'est sa coutume de faire tout égorger, +enfants et femmes. Telle était la dévotion du moyen âge, non pas +seulement dans les romans, comme ici, mais dans l'histoire: à la prise +de Jérusalem, toute la population, soixante-dix mille personnes, fut +massacrée.</p> + +<p>Ainsi percent, jusque dans les récits chevaleresques, les instincts +farouches et débridés de la brute sanguinaire. À côté d'eux, les récits +authentiques la montrent à l'œuvre. C'est Henri II qui, irrité contre +un page, saute sur lui pour lui arracher les yeux. C'est Jean sans Terre +qui fait mourir de faim vingt-trois otages dans une prison. C'est +Édouard II qui fait pendre et éventrer en une fois vingt-huit nobles, et +qu'on tuera en lui enfonçant un fer rouge dans <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> les entrailles. +Regardez chez Froissart, en France comme ici, les débauches et les +meurtres de la grande guerre de Cent ans, puis ici les tueries de la +guerre des Deux Roses; dans les deux pays, l'indépendance féodale +aboutit à la guerre civile, et le moyen âge sombre sous ses vices. La +courtoisie chevaleresque, qui recouvrait la férocité native, disparaît +comme une draperie subitement consumée par l'irruption d'un incendie; en +ce temps-là, en Angleterre, on tue les nobles de préférence, et aussi +les prisonniers, même des enfants, avec insulte, et de sang rassis. +Qu'est-ce donc que l'homme a appris dans cette civilisation et par cette +littérature? En quoi s'est-il humanisé? Quelles maximes de justice, +quelles habitudes de réflexion, quel assemblage de jugements vrais cette +culture a-t-elle interposé entre ses désirs et ses actions, pour modérer +sa fougue? Il a rêvé, il a imaginé une sorte de cérémonial élégant pour +mieux parler aux seigneurs et aux dames, il a trouvé le code galant du +petit Jehan de Saintré. Mais l'éducation véritable, où est-elle? En quoi +a profité Froissart de toute sa vaste expérience? C'est un enfant +aimable et bavard; ce qu'on appelle alors sa poésie, la poésie neuve, +n'est qu'un babil raffiné, une puérilité vieillotte. Quelques +rhétericiens, comme Christine de Pisan, essayent de calquer des périodes +d'après l'antique; mais de toutes parts la littérature avorte. Nul ne +pense; voici sir John de Mandeville qui a couru l'univers cent cinquante +ans après Villehardouin, et qui a l'esprit aussi fermé que +Villehardouin. Légendes et fables extravagantes, <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> toutes les +crédulités et toutes les ignorances foisonnent dans son livre. S'il veut +expliquer pourquoi la Palestine a passé de main en main, sans rester +jamais sous une domination fixe, «c'est que Dieu ne veut pas qu'elle +soit longtemps entre les mains de traîtres et pécheurs, chrétiens ou +autres.» Il a vu à Jérusalem, sur les degrés du temple, la marque des +pieds de l'âne que Notre-Seigneur montait «lorsqu'il entra le dimanche +des Rameaux.» Il décrit les Éthiopiens, gens qui n'ont qu'un pied, mais +si large qu'ils peuvent s'en servir comme d'un parasol. Il cite une île +où «les gens sont hauts de dix-huit ou trente pieds de haut, et non +vêtus, fors de peaux de bêtes;» puis une autre île «où il y a moult +diverses femmes et cruelles, qui ont pierres précieuses dedans les yeux, +et ont telle vue que si elles regardent un homme par dépit, elles le +tuent seulement du regard comme fait un coq basilic.» Le bonhomme conte, +et puis c'est tout; le doute et le bon sens n'ont guère de place encore +dans ce monde. Point de jugement ni de réflexion personnelle; il met les +faits les uns au bout des autres, sans les lier autrement; son livre +n'est qu'un miroir qui reproduit les souvenirs de ses yeux et de ses +oreilles. «Et tous ceux qui diront un Pater et un <i>Ave Maria</i> à mon +intention, je les fais participants, et leur octroie part à tous les +saints pèlerinages que je fis oncques en ma vie.» C'est là sa fin, +appropriée au reste. Ni la morale publique ni la science publique n'ont +gagné quelque chose à ces trois siècles de culture. Cette culture +française, vainement imitée <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> dans toute l'Europe, n'a fait +qu'orner les dehors de l'homme, et le vernis dont elle l'a paré se fane +déjà partout ou s'écaille. C'est pis en Angleterre, où il est plus +extérieur et plus mal appliqué qu'en France, où des mains étrangères +l'ont plaqué; et où il n'a pu recouvrir qu'à demi la croûte saxonne, où +cette croûte est demeurée fruste et rude. Voilà pourquoi trois siècles +durant, pendant tout le premier âge féodal, la littérature des Normands +d'Angleterre, composée d'imitations, de traductions, de copies +maladroites, est vide.</p> + +<h4>VIII</h4> + +<p>Qu'est devenu cependant le peuple vaincu? Est-ce que la vieille souche +sur laquelle sont venues se greffer les brillantes fleurs continentales +n'a produit aucune pousse littéraire qui lui soit propre? Est-ce que +pendant tout ce temps elle est demeurée stérile sous la hache normande +qui a tranché tous ses bourgeons? Elle a végété bien peu, mais elle a +végété pourtant. La race subjuguée n'est pas une nation démembrée, +disloquée, déracinée, inerte comme les populations du continent qui, au +sortir de la longue exploitation romaine, ont été livrées à l'invasion +désordonnée des barbares; elle fait massé, elle est restée attachée à +son sol, elle est en pleine séve; ses parties n'ont point été +transposées, elle a été simplement décapitée pour recevoir, à son +sommet, un faisceau de branches étrangères. Elle en a souffert, cela est +vrai; mais enfin la <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> plaie s'est fermée, les deux séves se sont +mêlées<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132" title="Go to footnote 132"><span class="smaller">[132]</span></a>. Même les dures et roides ligatures dans lesquelles le +conquérant l'a serrée, ajoutent dorénavant à sa fixité et à sa force. La +terre a été cadastrée, chaque titre vérifié, défini et écrit<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133" title="Go to footnote 133"><span class="smaller">[133]</span></a>, +chaque droit ou redevance chiffrée, chaque homme enregistré à sa place, +avec sa condition, ses devoirs, sa provenance et sa valeur; en sorte que +la nation est comme enveloppée dans un réseau dont nulle maille ne +rompt. Si désormais elle se développe, c'est dans ce cadre. Sa +constitution est faite, et c'est dans cette enceinte définitive et +fermée que l'homme va se déployer et agir. Solidarité et lutte: voilà +les deux effets de ce grand établissement réglementé qui forme et +maintient en corps, d'un côté l'aristocratie conquérante, de l'autre la +nation conquise; de même qu'à Rome l'importation systématique des +vaincus dans la plèbe, et l'organisation forcée des patriciens en face +de la plèbe, enrégimenta les particuliers en deux ordres dont +l'opposition et l'union formèrent l'État. Ainsi se façonne et s'achève, +ici comme à Rome, le caractère national par l'habitude d'agir en corps, +par le respect du droit écrit, par l'aptitude politique et pratique, par +le développement de l'énergie <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> militante et patiente. C'est le +domsday-book qui, enserrant cette jeune société dans une discipline +rigide, a fait du Saxon l'Anglais que nous voyons aujourd'hui.</p> + +<p>Lentement, par degrés, à travers les douloureuses plaintes des +chroniqueurs, on voit ce nouvel homme se former en s'agitant, comme un +enfant qui crie parce qu'une machine d'acier en le blessant lui fortifie +la taille. Si réduits et rabaissés que soient les Saxons, ils ne sont +pas tous tombés dans la populace. Quelques-uns<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134" title="Go to footnote 134"><span class="smaller">[134]</span></a>, presque dans chaque +comté, sont demeurés seigneurs de leurs terres, à condition d'en faire +hommage au roi. Un grand nombre sont devenus vassaux de barons normands, +et, à ce titre, demeurent propriétaires. Un plus grand nombre deviennent +<i>socagers</i>, c'est-à-dire possesseurs libres, grevés d'une redevance, +mais pourvus du droit d'aliéner leur bien, et les vilains saxons +trouvent en tous ces hommes des patrons, comme jadis la plèbe rencontra +des chefs dans les nobles italiens transplantés à Rome. C'est un +patronage effectif que celui de ces Saxons, restés debout; car ils ne +sont point isolés; des mariages communs, comme jadis ceux des patriciens +et des plébéiens à Rome, ont, dès l'abord, uni les deux races<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135" title="Go to footnote 135"><span class="smaller">[135]</span></a>; le +Normand, beau-frère <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> d'un Saxon, se défend lui-même en +défendant son beau-frère; dans ces temps de troubles surtout, et dans +une société armée, les parents, les alliés, sont obligés de se serrer +les uns contre les autres pour faire ferme. Après tout, il faut bien que +les nouveaux venus tiennent compte de leurs sujets: car ces sujets ont +un cœur et un courage d'hommes; les Saxons, comme les plébéiens de +Rome, se souviennent de leur rang natal et de leur indépendance +première. On s'en aperçoit aux plaintes et à l'indignation des +chroniqueurs, aux grondements et aux menaces de révolte populaire, aux +longues amertumes avec lesquelles ils se remettent incessamment sous les +yeux la liberté antique, à la faveur dont ils accueillent les audaces et +la rébellion des <i>outlaws</i>. Il y avait des familles saxonnes à la fin du +douzième siècle qui, par un vœu perpétuel, s'étaient engagées à +porter la barbe longue, de père en fils, en mémoire des coutumes +nationales et de la vieille patrie. De pareils hommes, même tombés à +l'état de <i>socagers</i>, même déchus jusqu'à la condition de vilains, ont +le cou plus roide que les misérables colons du continent, foulés et +façonnés par les quatre siècles de fiscalité romaine. Par leurs +sentiments comme par leur condition, ils sont les débris rompus, mais +aussi les rudiments vivants d'un peuple libre. On ne va pas avec eux +jusqu'au bout de l'oppression. Ils font le corps de la nation, le corps +laborieux, courageux, <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> qui fournit la force. Les grands barons +sentent que pour résister au roi, c'est là qu'il faut s'appuyer. Bientôt +en stipulant pour eux-mêmes<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136" title="Go to footnote 136"><span class="smaller">[136]</span></a>, ils stipulent aussi pour tous les +hommes libres, même pour les marchands, même pour les vilains. +Dorénavant, «nul marchand ne sera privé de sa marchandise, nul vilain de +ses instruments de travail; nul homme libre, marchand ou vilain, ne sera +taxé déraisonnablement pour un petit délit. Nul homme libre ne sera +arrêté ou emprisonné, ou dépossédé de sa terre, ou poursuivi en aucune +façon, si ce n'est par le jugement légal de ses pairs et selon la loi du +pays.» Ainsi protégés, ils se relèvent et ils agissent. Il y a une cour +dans chaque comté où tous les francs tenanciers, petits ou grands, se +réunissent pour délibérer des affaires municipales, rendre la justice, +et nommer ceux qui répartiront l'impôt. Le Saxon à la barbe rouge, au +teint clair, aux grandes dents blanches, vient s'y asseoir à côté du +Normand; on y voit des franklins, pareils à celui que décrit Chaucer, +«sanguin de complexion,» libéral et grand mangeur comme ses ancêtres, +amateur de repues franches, «chez qui le pain, la bière sont toujours +sur la table,» dont la maison n'est jamais sans viande cuite au four, +chez qui la mangeaille est si plantureuse «que chair et poisson neigent +dans son logis,» qui «a maintes grasses perdrix en cage, qui a maintes +brèmes et maints brochets dans son étang,» qui tempête contre son +cuisinier, «si la sauce <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> n'est pas piquante et forte,» et «dont +la table reste à demeure, prête et garnie toute la journée.» C'est un +homme important; il a été shérif, chevalier du comté; il figure «aux +sessions<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137" title="Go to footnote 137"><span class="smaller">[137]</span></a>. À côté de lui, parfois dans l'assemblée, le plus souvent +dans l'assistance, sont les <i>yeomen</i>, fermiers, forestiers, gens de +métiers, ses compatriotes, hommes musculeux et décidés, bien disposés à +défendre leur propriété, à soutenir de leurs acclamations, avec leurs +poings, et aussi avec leurs armes, celui qui prendra en main leurs +intérêts. Croyez-vous qu'on néglige le mécontentement de gens <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> +comme celui que voici?<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138" title="Go to footnote 138"><span class="smaller">[138]</span></a>.» «Un vigoureux rustre, par la messe! gros +de charnure et d'os, court, large d'épaules, épais comme un arbre noué,» +capable «de gagner partout le bélier à la lutte: point de portes dont il +ne pût faire sauter la barre, ou qu'il ne pût en courant enfoncer avec +sa tête. Sa barbe était rousse comme le poil d'une truie ou d'un renard, +et large comme une pelle. Sur l'aile droite du nez, il avait une verrue +et sur elle une touffe de poils roux comme les soies d'une oreille de +truie. Ses narines étaient larges et noires, et sa bouche large comme +une fournaise. Il portait à son côté une épée et un bouclier; c'était un +querelleur et un gaillard<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139" title="Go to footnote 139"><span class="smaller">[139]</span></a>.» Voilà les figures athlétiques, les +culasses carrées, les façons de taureau joyeux, qu'on trouve encore +là-bas, entretenues par <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> le porter et la viande, soutenues par +l'habitude des exercices du corps et des coups de poing. Ce sont ces +hommes qu'il faut se représenter quand on veut comprendre comment s'est +établie en ce pays la liberté politique. Peu à peu ils voient se +rapprocher d'eux les simples chevaliers, leurs collègues à la cour du +comté, trop pauvres pour assister avec les grands barons aux assemblées +royales. Ils font corps avec eux par la communauté des intérêts, par la +ressemblance des mœurs, par le voisinage des conditions; ils les +prennent pour représentants; il les <i>élisent</i><a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140" title="Go to footnote 140"><span class="smaller">[140]</span></a>. À présent, ils sont +entrés dans la vie publique, et voici venir une recrue qui, en les +renforçant, les y assiéra pour toujours. Les villes dévastées par la +conquête se sont repeuplées peu à peu. Elles ont obtenu ou arraché des +chartes; les bourgeois se sont rachetés des tributs arbitraires qu'on +levait sur eux, ils ont acquis le sol de leurs maisons, ils sont unis +sous des maires et des aldermen; chaque ville maintenant, sous les liens +du grand rets féodal, est une puissance; Leicester, révolté contre le +roi, appelle au Parlement<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141" title="Go to footnote 141"><span class="smaller">[141]</span></a>, pour s'autoriser et se soutenir, deux +bourgeois de chacune d'elles. Dorénavant, les anciens vaincus, +campagnards ou citadins, se sont redressés jusqu'à la vie politique. +S'ils se taxent, c'est volontairement; ils ne payent rien qu'ils +n'accordent; au commencement du quatorzième siècle, leurs députés réunis +font la Chambre des communes, <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> et, à la fin du siècle +précédent, l'archevêque de Cantorbéry, parlant au nom du roi, disait +déjà au pape: «C'est la coutume du royaume d'Angleterre que, dans toutes +les affaires relatives à l'état de ce royaume, on prenne l'avis de tous +ceux qui y sont intéressés.»</p> + +<h4>IX</h4> + +<p>S'ils ont acquis des libertés, c'est qu'ils les ont conquises; les +circonstances y ont aidé, mais le caractère a fait davantage. La +protection des grands barons et l'alliance des simples chevaliers les a +fortifiés; mais c'est par leur rudesse et leur énergie native qu'ils se +sont tenus debout. Car, regardez le contraste qu'ils font en ce moment +avec leurs voisins. Qu'est-ce qui amuse le peuple en France? Les +fabliaux, les malins tours du renard, l'art de duper le seigneur +Ysengrin, de lui prendre sa femme, de lui escroquer son dîner, de le +faire rosser sans danger pour soi et par autrui, bref le triomphe de la +pauvreté jointe à l'esprit sur la puissance jointe à la sottise; le +héros populaire est déjà le plébéien rusé, gouailleur et gai, qui +s'achèvera plus tard dans Panurge et Figaro, assez peu disposé à +résister en face, trop fin pour aimer les grosses victoires et les +façons de lutteur, enclin, par agilité d'esprit, à tourner autour des +obstacles, et n'ayant qu'à toucher les gens du bout du doigt pour les +faire tomber dans le panneau. Ici il a d'autres mœurs: c'est Robin +Hood, un vaillant <i>outlaw</i>, qui vit <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> librement et +audacieusement dans la forêt verte, et fait en franc cœur la guerre +au shérif et à la loi<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142" title="Go to footnote 142"><span class="smaller">[142]</span></a>. Si jamais un homme en un pays fut populaire, +c'est celui-là. «C'est lui, dit un vieil historien, que le bas peuple +aime tant à fêter par des jeux et des comédies, et dont l'histoire +chantée par des ménétriers l'intéresse, plus qu'aucune autre.» Au +seizième siècle, il avait encore son jour de fête, chômé par tous les +gens des petites villes et des campagnes. L'évêque Latimer, faisant sa +tournée pastorale, avertit un jour qu'il prêcherait. Le lendemain, +allant à l'église, il trouva les portes closes et attendit plus d'une +heure avant qu'on apportât la clef. Enfin, un homme vint et lui dit: +«Messire, ce jour est un jour de grande occupation pour nous; nous ne +pouvons vous entendre, c'est le jour de Robin Hood; tous les gens de la +paroisse sont au loin à couper des branches pour Robin Hood; ce n'est +pas la peine de les attendre.»—L'évêque fut obligé de quitter son +costume ecclésiastique, et de continuer sa route, laissant sa place aux +archers habillés de vert, qui jouaient sur un théâtre de feuillée les +rôles de Robin Hood, de Petit-Jean et de sa bande. En effet, c'est le +héros national: Saxon d'abord, et armé en guerre contre les gens de loi, +«contre les évêques et archevêques,» dont les juridictions sont si +pesantes; généreux de plus, et donnant à un pauvre chevalier ruiné des +habits, un cheval et de l'argent pour racheter sa terre engagée à un +<span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> abbé rapace; compatissant d'ailleurs et bon envers le pauvre +monde, recommandant à ses gens de ne pas faire de mal aux yeomen ni aux +laboureurs; mais par-dessus tout hasardeux, hardi, fier, allant tirer de +l'arc sous les yeux du shérif et à sa barbe, et prompt aux coups, soit +pour les embourser, soit pour les rendre. Il a tué quatorze forestiers +sur quinze qui voulaient le prendre; il tue le shérif, le juge, le +portier de la ville; il en tuera bien d'autres; tout cela joyeusement, +gaillardement, en brave garçon qui mange bien, qui a la peau dure, qui +vit en plein air, et en qui surabonde la vie animale. «Quand le taillis +est brillant et que l'herbe est belle—et les feuilles larges et +longues,—il est gai en se promenant dans la belle forêt—d'entendre les +petits oiseaux chanter.» Ainsi commencent quantité de ballades, et ce +beau temps qui donne aux cerfs et aux taureaux l'envie de foncer en +avant avec leurs cornes, donne à ceux-ci l'idée d'aller échanger des +coups d'épée ou de bâton. Robin a rêvé que deux yeomen le rossaient, il +veut aller les chercher, et repousse avec colère Petit-Jean, qui s'offre +pour aller en avant. «Combien de fois m'est-il arrivé d'envoyer mes +hommes en avant,—et rester moi-même en arrière!—N'était la peur de +faire éclater mon arc,—Jean, je te casserais la tête.» Il va donc seul, +et rencontre le robuste yeomen, Gui de Gisborne. «Quiconque n'eût été ni +leur allié ni leur parent,—eût eu un bien beau spectacle,—de voir +comment les deux yeomen arrivèrent l'un contre l'autre—avec leurs lames +brunes et brillantes;—de <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> voir comment les deux yeomen se +combattirent—deux heures d'un jour d'été.—Et tout ce temps, ni Robin +Hood, ni messire Guy,—ne songèrent à fuir<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143" title="Go to footnote 143"><span class="smaller">[143]</span></a>.» Vous voyez que Guy le +yeoman est aussi brave que Robin Hood: il est venu le chercher dans le +bois, et tire de l'arc presque aussi bien que lui. C'est que cette +vieille poésie populaire n'est pas l'éloge d'un bandit isole, mais de +toute une classe, la yeomanry. «Dieu fasse miséricorde à l'âme de Robin +Hood,—et sauve tous les bons yeomen!» Ainsi finissent beaucoup de +ballades. Le yeomen vaillant, dur aux coups, bon tireur, expert au jeu +de l'épée et du bâton, est le <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> favori. Il y a là une redoutable +bourgeoisie armée et habituée à se servir de ses armes. Regardez-les à +l'œuvre: «Ce serait une honte de t'attaquer, dit le joyeux Robin au +garde<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144" title="Go to footnote 144"><span class="smaller">[144]</span></a>, nous sommes trois, et tu es seul.» L'autre n'a pas peur, «il +fait en arrière un saut de trente pieds,—même un saut de trente et un +pieds,—s'appuie le dos contre une broussaille,—et le pied contre une +pierre—il combat ainsi toute une longue journée,—toute une longue +journée d'été,—jusqu'à ce que leurs épées se soient brisées entre leurs +mains sur leurs larges boucliers<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145" title="Go to footnote 145"><span class="smaller">[145]</span></a>.» Souvent même Robin n'a pas +l'avantage. Arthur le hardi tanneur, «avec son bâton de huit pieds et +demi, qui aurait abattu un veau,» combat contre Robin deux heures +durant; le sang coule, ils se sont fendu la tête, ils sont «comme des +sangliers à la chasse.» Robin enchanté lui dit que dorénavant il peut +passer sans payer dans la forêt. «Grand merci pour rien, répond l'autre, +j'ai gagné mon passage—et j'en rends grâce à mon bâton, non à +toi.»—Qui es-tu donc? demande Robin.—«Je suis un tanneur, répliqua le +vaillant Arthur;—j'ai travaillé longtemps <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> à Nottingham,—et +si tu veux y venir, je jure et fais vœu—que je tannerai ta peau pour +rien.»—«Grand merci, mon brave, dit le joyeux Robin,—puisque tu es si +bon et si libéral;—et si tu veux tanner ma peau pour rien—j'en ferai +autant pour la tienne<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146" title="Go to footnote 146"><span class="smaller">[146]</span></a>.» Sur ces offres gracieuses, ils +s'embrassent; <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> un franc échange de loyales gourmades les +prépare toujours à l'amitié.—C'est ainsi que Robin a essayé Petit-Jean, +qu'il aima depuis toute sa vie. Petit-Jean avait sept pieds de haut, et +se trouvant sur un pont, refusait de céder la place. L'honnête Robin ne +voulut pas se servir contre lui de son arc, alla couper un bâton, long +de sept pieds, et ils convinrent amicalement de combattre sur le pont +jusqu'à ce que l'un d'eux tombât à l'eau. Ils frappent et cognent +tellement «que leurs os résonnent;» à la fin, c'est Robin qui tombe, et +il n'en a que plus d'estime pour Petit-Jean. Une autre fois, ayant une +épée, il est rossé par un chaudronnier qui n'a qu'un bâton; plein +d'admiration, il lui donne cent livres. Une fois c'est par un potier qui +refuse le péage, une autre fois c'est par un berger. Ils se battent +ainsi par passe-temps; leurs boxeurs encore aujourd'hui, avant chaque +assaut, se donnent amicalement la main; on s'assomme en ce pays, +honorablement, sans rancune, ni fureur, ni honte. Les dents cassées, les +yeux pochés, les côtes enfoncées n'exigent pas de vengeance meurtrière; +il paraît que les os sont plus solides et les nerfs moins sensibles ici +qu'ailleurs. Les meurtrissures une fois données et reçues, ils se +prennent par la main et dansent ensemble <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> sur l'herbe +verte<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147" title="Go to footnote 147"><span class="smaller">[147]</span></a>. «Trois hommes joyeux, trois hommes joyeux, nous étions trois +hommes joyeux.» Comptez, de plus, que ces gens-là, dans chaque paroisse, +s'exercent tous les dimanches à l'arc, et sont les premiers archers du +monde, que, dès la fin du quatorzième siècle, l'affranchissement +universel des vilains multiplie énormément leur nombre, et vous +comprendrez comment à travers tous les tiraillements et tous les +changements des grands pouvoirs du centre, la liberté du sujet subsiste. +Après tout, la seule garantie permanente et invincible, en tout pays et +sous toute constitution, c'est ce discours intérieur que beaucoup +d'hommes se font, et qu'on sait qu'ils se font: «Si quelqu'un touche mon +bien, entre dans ma maison, se met sur mon chemin et me moleste, qu'il +prenne garde; j'ai de la patience, mais j'ai aussi de bons bras, de bons +camarades, une bonne lame, et, à certains moments, la résolution ferme, +coûte que coûte, de lui planter ma lame jusqu'au manche dans le gosier.»</p> + +<h4>X</h4> + +<p>Ainsi pensait sir John Fortescue, chancelier d'Angleterre sous Henri VI, +exilé en France pendant la guerre des Deux Roses, un des plus anciens +prosateurs, et le premier qui ait jugé et expliqué la constitution de +son <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> pays<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148" title="Go to footnote 148"><span class="smaller">[148]</span></a>. «C'est la lâcheté, dit-il, et le manque de +cœur et de courage qui empêche les Français de se soulever, et non la +pauvreté<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149" title="Go to footnote 149"><span class="smaller">[149]</span></a>. Aucun Français n'a ce courage comme un Anglais. On a +souvent vu en Angleterre trois ou quatre bandits, par pauvreté, se jeter +sur sept ou huit hommes honnêtes, et les voler tous; mais on n'a point +vu en France sept ou huit bandits assez hardis pour voler trois ou +quatre hommes honnêtes. C'est pourquoi il est tout à fait rare que des +Français soient pendus pour vol à main armée, car ils n'ont point le +cœur de faire une action si terrible. Aussi y a-t-il plus d'hommes +pendus en Angleterre en un an pour vol à main armée et pour meurtre, +qu'il y en a de pendus en France pour la même espèce de crime en sept +ans.... Si l'Anglais est pauvre et voit un autre homme ayant des +richesses qu'on puisse lui prendre par force, il ne manquera pas de le +faire, à moins qu'il ne soit lui-même tout à fait honnête<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150" title="Go to footnote 150"><span class="smaller">[150]</span></a>.» Ceci +jette un jour subit et terrible sur l'état violent de cette société +armée <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> où les coups de main sont journaliers, et où chacun +riche ou pauvre, vit la main sur la garde de son épée. Il y a sous +Édouard I<sup>er</sup> de grandes bandes de malfaiteurs qui courent le pays et +combattent quand on veut les prendre; il faut que les habitants de la +ville s'attroupent, et aussi ceux des villes voisines, «avec des cris et +des huées,» pour les poursuivre et les saisir. Il y a sous Édouard III +des barons qui chevauchent avec de grandes escortes d'hommes d'armes et +d'archers, «occupant les manoirs, enlevant les dames et les demoiselles, +mutilant, tuant, rançonnant les gens jusque dans leurs maisons, comme si +c'était en pays ennemi, et quelquefois venant devant les juges aux +sessions, en telle façon, et en si grande force que les juges sont +effrayés et n'osent faire justice<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151" title="Go to footnote 151"><span class="smaller">[151]</span></a>.» Lisez les lettres de la famille +Paston, sous Henri VI et Édouard IV, et vous verrez comment la guerre +privée est à chaque porte, comme il faut se munir d'hommes et d'armes, +être debout pour défendre son bien, compter sur soi, sur sa vigueur et +son courage. C'est cet excès de vigueur et cette promptitude aux coups +qui, après leurs victoires en France, les a poussés l'un contre l'autre +en Angleterre, dans les boucheries des Deux Roses. Les <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> +étrangers qui les voient sont étonnés de leur force de corps et de +cœur, «des grandes pièces de bœuf» qui alimentent leurs muscles, +de leurs habitudes militaires, de leur farouche obstination «de bêtes +sauvages<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152" title="Go to footnote 152"><span class="smaller">[152]</span></a>.» Ils ressemblent à leurs bouledogues, race indomptable, +qui, dans la folie de leur courage, «vont les yeux fermés se jeter dans +la gueule d'un ours de Russie, et se font écraser la tête comme une +pomme pourrie.» Cet étrange état d'une société militante, si plein de +dangers et qui exige tant d'efforts, ne les effraye pas. Le roi Édouard, +ayant ordonné de mettre les perturbateurs en prison sans procédure, et +ne point les relâcher sous caution ni autrement, les communes déclarent +l'ordonnance «horriblement vexatoire,» réclament, refusent d'être trop +protégées. Moins de paix, mais plus d'indépendance. Ils maintiennent les +garanties du sujet aux dépens de la sécurité du public et préfèrent la +liberté turbulente à l'ordre arbitraire: mieux vaut souffrir des +maraudeurs qu'on peut combattre que des prévôts sous lesquels il +faudrait plier.</p> + +<p>C'est cette fière et persistante pensée qui produit et conduit tout le +livre de Fortescue. «Il y a deux sortes de royautés, dit-il, desquelles +l'une est le gouvernement royal et absolu, l'autre est le gouvernement +royal et constitutionnel<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153" title="Go to footnote 153"><span class="smaller">[153]</span></a>.» Le premier est établi en France, le +second en Angleterre. «Et ils diffèrent en <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> cela que le premier +peut gouverner ses peuples par des lois qu'il fera lui-même, et ainsi +mettre sur eux des tailles et autres impositions, telles qu'il voudra, +sans leur consentement. Le second ne peut pas gouverner ses peuples par +d'autres lois que par celles qu'ils ont consenties; et ainsi ne peut +mettre sur eux des impositions sans leur consentement<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154" title="Go to footnote 154"><span class="smaller">[154]</span></a>.» Dans un +État comme celui-ci, c'est la volonté du peuple qui est «la première +chose vivante, et qui envoie le sang dans la tête et dans tous les +membres du corps politique.... Et de même que la tête du corps physique +ne peut changer ses nerfs, ni refuser à ses membres les forces et le +sang qui doit les alimenter, de même le roi qui est la tête du corps +politique ne peut changer les lois de ce corps, ni enlever à son peuple +sa substance lorsque celui-ci réclame et refuse.... Un roi de cette +sorte n'a été élevé à sa dignité que pour protéger les sujets de la loi, +leurs corps et leurs biens, et le peuple ne lui a délégué de pouvoir que +pour cet objet; il ne lui est pas permis d'en exercer un autre<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155" title="Go to footnote 155"><span class="smaller">[155]</span></a>.» +Voici <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> donc, dès le quinzième siècle, toutes les idées de +Locke; tant la pratique est puissante à suggérer la théorie! tant la +jouissance de la liberté fait vite découvrir aux hommes la nature de la +liberté! Fortescue va plus loin: il oppose, pied à pied, la loi romaine, +héritage des peuples latins, à la loi anglaise, héritage des peuples +teutoniques: l'une, œuvre de princes absolus, et toute portée à +sacrifier l'individu; l'autre, œuvre de la volonté commune, et toute +portée à protéger la personne. Il oppose les maximes des juris-consultes +impériaux qui accordent «force de loi à tout ce qu'a décidé le prince,» +aux statuts d'Angleterre <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> «qui, bien loin d'être établis par la +volonté du prince, sont décrétés du consentement de tout le royaume, par +la sagesse de plus de trois cents hommes élus, en sorte qu'ils ne +peuvent nuire au peuple ni manquer de lui être avantageux.» Il oppose la +nomination arbitraire des fonctionnaires impériaux à l'élection du +shérif qui, chaque année, pour chaque comté, est choisi par le roi entre +trois chevaliers ou écuyers du comté désignés par le Conseil des Lords +spirituels et temporels, des <i>justices</i>, des barons de l'Échiquier et +d'autres grands officiers. Il oppose la procédure romaine, qui se +contente de deux témoignages pour condamner un homme, au jury, aux trois +récusations permises, aux admirables garanties d'équité dont +l'honnêteté, le nombre, la réputation et la condition des jurés +entourent la sentence. Ainsi protégées, les communes d'Angleterre ne +peuvent manquer d'être florissantes. Considérez, au contraire, dit-il au +jeune <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> prince qu'il instruit, l'état des communes en France. +Par les tailles, la gabelle, les impôts sur le vin, les logements des +gens de guerre, elles sont réduites à l'extrême misère. «Vous les avez +vues en voyageant.... Elles sont si appauvries et détruites, qu'elles ne +peuvent presque pas vivre: ils boivent de l'eau, ils mangent des pommes +avec du pain bien brun fait de seigle. Ils ne mangent pas de viande, si +ce n'est rarement un peu de lard, ou quelque chose des entrailles et de +la tête des bêtes tuées pour les nobles et les marchands.... Les gens +d'armes leur mangent leurs volailles, tellement qu'il leur reste à peine +les œufs, qui sont pour eux un très-grand régal. Ils ne portent point +de laine, hormis un pauvre gilet sous leur vêtement de dessus, qui est +fait de grosse toile et qu'ils appellent une blouse. Leurs culottes sont +de toile pareille, et ne passent pas le genou, en sorte que le reste de +la jambe est nu. Leurs femmes et leurs enfants vont pieds nus.... Car +plusieurs d'entre eux qui avaient coutume de payer chaque année à leur +seigneur un écu pour leur terre, payent maintenant au roi, par-dessus +cet écu, cinq écus. C'est pourquoi ils sont contraints par nécessité de +tellement veiller, travailler, fouiller le sol pour vivre, que leur +corps est tout appauvri et leur espèce réduite à néant. Ils vont courbés +et sont faibles, et ne sont pas capables de combattre et de défendre le +royaume; ils n'ont point d'armes non plus, ni d'argent pour en +acheter<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156" title="Go to footnote 156"><span class="smaller">[156]</span></a>.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> «Voilà les fruits du gouvernement absolu. Mais, béni soit Dieu! +notre terre est régie par une meilleure loi, et, à cause de cela, le +peuple de ce pays n'est point dans une telle pénurie; les gens n'y sont +point non plus maltraités dans leurs personnes; mais ils sont riches, et +ont toutes les choses nécessaires pour l'entretien de leur corps. C'est +pourquoi ils sont puissants et capables de résister aux adversaires du +royaume qui leur font ou voudront leur faire tort. Et ceci est le fruit +de ce <i>jus politicum et regale</i> sous lequel nous vivons.... Tout +habitant de ce royaume jouit des fruits que lui produit sa terre, ou que +lui rapportent ses bêtes, et aussi de tous les profits qu'il peut faire +<span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> par son industrie propre ou par celle d'autrui, sur terre et +sur mer; il en use à son gré, et personne ne l'en empêche, par rapine ou +injustice, sans lui faire une juste compensation<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157" title="Go to footnote 157"><span class="smaller">[157]</span></a>.... Il n'est point +appelé en justice, sinon devant les juges ordinaires et selon la loi du +pays, ni saisi dans ses possessions ou dans ses biens-meubles, ni arrêté +pour un crime, si grand ou si énorme qu'il soit, sinon selon la loi du +pays et devant les juges susdits.... C'est pourquoi les gens de ce pays +sont bien fournis d'or et d'argent et de toutes les choses nécessaires à +la vie. Ils ne boivent point d'eau, si ce n'est par pénitence; ils +mangent abondamment de toutes les sortes de chairs et de poissons. Ils +ont des étoffes de bonne laine pour tous leurs vêtements; même ils ont +quantité de couvertures dans leurs maisons, et de toutes les choses +qu'on fait en laine; ils sont riches en mobiliers, en instruments de +culture, et en toutes les choses qui servent à mener une vie tranquille +et heureuse, chacun selon son état.» Tout cela vient de la constitution +du pays, et de la distribution de la terre. Tandis que dans les autres +contrées on ne trouve qu'une populace de pauvres et ça et là quelques +seigneurs, l'Angleterre est si couverte et remplie de possesseurs de +terres et de champs, «qu'il n'y a point de domaine si petit qui ne +renferme un chevalier, un écuyer, ou quelque propriétaire, comme ceux +qu'on appelle franklins, enrichi de grandes possessions, et aussi +d'autres francs <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> tenanciers, et beaucoup de yeomen capables, +par leurs revenus, de faire un jury dans la forme ci-dessus mentionnée. +Car il y a dans ce pays plusieurs yeomen qui peuvent dépenser plus de +six cents écus par an.» Ce sont eux qui sont la substance du pays<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158" title="Go to footnote 158"><span class="smaller">[158]</span></a>. +«Ils sont très-supérieurs<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159" title="Go to footnote 159"><span class="smaller">[159]</span></a>, dit un autre auteur au siècle suivant, +aux simples laboureurs et aux journaliers. Ils ont de bonnes maisons où +ils vivent à l'aise et travaillent pour s'enrichir. La plupart sont des +fermiers qui entretiennent eux-mêmes plusieurs domestiques. C'est cette +classe d'hommes qui s'est rendue jadis si redoutable aux Français, et, +bien qu'ils ne soient appelés ni maîtres ni messires, comme les +gentilshommes et les <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> chevaliers, mais simplement Jean et +Thomas, ils ont rendu de grands services dans nos guerres. Nos rois, ont +livré avec eux huit batailles, et se tenaient dans leurs rangs qui +formaient l'infanterie de nos armées, tandis que les rois de France se +tenaient au milieu de leur cavalerie; le prince montrait ainsi des deux +parts où était la principale force.» De pareils hommes, dit Fortescue, +peuvent faire un vrai jury, et aussi voter, résister, s'associer, +accomplir toutes les actions par lesquelles subsiste un gouvernement +libre; car ils sont nombreux dans chaque canton; ils ne sont point +«abrutis,» comme les paysans craintifs de France; ils ont leur honneur +et celui de leur famille à conserver,» ils sont bien approvisionnés +d'armes, ils se souviennent qu'ils ont gagné des batailles en +France<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160" title="Go to footnote 160"><span class="smaller">[160]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> Telle est la classe obscure encore, mais chaque +siècle plus riche et plus puissante, qui, fondée par l'aristocratie +saxonne rabaissée et soutenue par le caractère saxon conservé, a fini, +sous la conduite de la petite noblesse normande et sous le patronage de +la grande noblesse normande, par établir et asseoir une constitution +libre et une nation digne de la liberté.</p> + +<h4>XI</h4> + +<p>Quand des hommes sont, comme ceux-ci, doués d'un naturel sérieux, munis +d'un esprit décidé, et pourvus d'habitudes indépendantes, ils s'occupent +de leur conscience comme de leurs affaires, et finissent par mettre la +main dans l'Église comme dans l'État. Il y a déjà longtemps que les +exactions de la cour romaine ont provoqué les réclamations +publiques<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161" title="Go to footnote 161"><span class="smaller">[161]</span></a> et que le haut clergé est impopulaire; on se plaint que +les plus grands bénéfices soient livrés par le pape à des étrangers qui +ne résident pas; que tel Italien inconnu en Angleterre possède à lui +seul cinquante à soixante bénéfices en Angleterre; que l'argent anglais +coule à flots vers Rome, et que les clercs, n'étant plus <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> jugés +que par les clercs, se livrent à leurs vices et abusent de l'impunité. +Dans les premières années de Henri III, on comptait près de cent +homicides commis par des prêtres encore vivants. Au commencement du +quatorzième siècle, le revenu ecclésiastique était douze fois plus grand +que le revenu civil. Environ la moitié du sol était aux mains du clergé. +À la fin du siècle, les communes déclarent que les taxes payées à +l'Église sont cinq fois plus grandes que les taxes payées à la couronne, +et, quelques années après<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162" title="Go to footnote 162"><span class="smaller">[162]</span></a>, considérant que les biens du clergé ne +lui servent qu'à vivre dans l'oisiveté et dans le luxe, elles proposent +de les confisquer au profit du public. Déjà l'idée de la Réforme avait +percé. On se souvient que, dans les ballades, le héros populaire, Robin +Hood, ordonne à ses gens d'épargner les yeomen, les gens de travail, +même les chevaliers, s'ils sont «bons garçons,» mais de ne jamais faire +grâce aux abbés ni aux évêques. Les prélats pèsent durement sur le +peuple par leurs droits, leurs tribunaux et leurs dîmes, et, tout d'un +coup, parmi les bavardages agréables ou les radotages monotones des +versificateurs normands, on entend tonner contre eux la voix indignée +d'un Saxon, d'un homme du peuple et d'un opprimé.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> C'est la vision de Piers Plowman, un paysan à charrue<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163" title="Go to footnote 163"><span class="smaller">[163]</span></a>, +écrite, dit-on, par un prêtre séculier d'Oxford. Sans doute, les traces +du goût français y sont visibles; il n'en saurait être autrement; les +gens d'en bas ne peuvent jamais se défendre tout à fait d'imiter les +gens d'en haut; et les plus francs des poëtes populaires, Burns et +Béranger, gardent trop souvent le style académique. Pareillement ici, la +machine à la mode, l'allégorie du roman de la Rose, est mise en usage: +on voit s'avancer, Bien-Faire, Corruption, Avarice, Simonie, Conscience, +et tout un peuple d'abstractions parlantes. Mais en dépit de ces vains +fantômes étrangers, le corps du poëme est national et vivant. L'antique +langage reparaît en partie, et l'antique mètre reparaît tout à fait; +plus de rimes, mais des allitérations barbares; plus de badinage, mais +une gravité âpre, une invective soutenue, une imagination grandiose et +sombre, de lourds textes latins, assénés comme par la main d'un +protestant. Il s'est endormi sur les hauteurs de Malverne, et là il a eu +un merveilleux songe. Il a songé «qu'il était dans un désert,—il ne put +jamais savoir en quel endroit,—et comme il regardait en l'air,—du côté +du soleil,—il vit une tour sur une hauteur,—royalement bâtie,—une +profonde vallée au-dessous,—et là-dedans un donjon,—avec de profonds +fossés noirs,—et terribles à voir.» Puis, entre les deux, une grande +plaine remplie de monde, «d'hommes de <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> toutes sortes,—pauvres +et riches,—travaillant et s'agitent,—comme le veut le +monde;—quelques-uns à la charrue—labouraient avec un grand +effort,—pour ensemencer et planter,—et peinaient durement,—gagnant ce +que des prodigues venaient détruire et engloutir<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164" title="Go to footnote 164"><span class="smaller">[164]</span></a>.» Lugubre peinture +du monde, pareille aux rêves formidables qui reviennent si souvent chez +Albert Durer et chez Luther; les premiers réformateurs sont persuadés +que la terre est livrée au mal, que le diable y a son empire et ses +officiers, que l'Antechrist, assis sur le trône de Rome, étale les +pompes ecclésiastiques pour séduire les âmes et les précipiter dans le +feu de l'enfer. De même ici l'Antechrist, la bannière levée, entre dans +un couvent: les cloches sonnent; les moines, en procession solennelle, +vont à sa rencontre pour recevoir et pour féliciter leur seigneur et +leur père. Avec sept grands géants, les sept Péchés capitaux, il assiége +Conscience, et l'assaut est conduit par Paresse, qui mène avec elle une +armée de plus de mille prélats. Car ce sont les vices qui règnent, +d'autant plus odieux qu'ils sont dans les places saintes, et emploient +au service du <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> diable l'église de Dieu. «La religion à présent +est un beau cavalier, un coureur de rues,—un meneur de fêtes, un +acheteur de terres,—qui éperonne son palefroi, de manoir en +manoir,—avec une meute à ses talons, comme un seigneur,» et se fait +servir à genoux par des valets<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165" title="Go to footnote 165"><span class="smaller">[165]</span></a>. Mais cette parade sacrilége n'a +qu'un temps, et Dieu met la main sur les hommes pour les avertir. Au +commandement de Conscience, voici que Nature envoie d'en haut l'escadron +des fléaux et des maladies, «fièvres et fluxions,—toux et maux de +cœur,—crampes et maux de dents,—rhumatismes et rougeoles,—teignes +et gales de la tête,—inflammations et tumeurs—et enflures +brûlantes,—frénésies et maladies ignobles,—fourriers de Nature.» Des +cris partent: «Au secours! voici la Mort terrible,—qui vient pour nous +détruire tous!» Et les pourritures arrivent, les pustules, les pestes, +les douleurs perçantes: la Mort accourt, «brisant tout en +poussière,—rois et chevaliers, empereurs et papes.—Maint seigneur qui +vivait pour le plaisir, cria haut,—mainte aimable dame, et maîtresse de +chevaliers,—pâma et mourut <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> dolente par les dents de la +Mort<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166" title="Go to footnote 166"><span class="smaller">[166]</span></a>.» Ce sont là des entassements de misères pareils à ceux que +Milton a étalés dans sa vision de la vie humaine<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167" title="Go to footnote 167"><span class="smaller">[167]</span></a>; ce sont là les +tragiques peintures et les émotions dans lesquelles se complairont les +réformateurs; il y a tel discours de Knox aux dames galantes de Marie +Stuart, qui arrache aussi brutalement la parure du cadavre humain pour +en montrer l'ignominie. Déjà paraît la conception du monde propre aux +peuples du Nord, toute triste et morale. On n'est point à l'aise en ces +pays; il y faut lutter à toute heure contre le froid, contre la pluie. +On n'y peut point vivre nonchalamment étendu sous la belle lumière, dans +l'air tiède et clair, les yeux occupés par les nobles formes et +l'heureuse sérénité du paysage. Il faut travailler pour y subsister, +être attentif, exact, clore et réparer sa maison, patauger +courageusement dans la boue derrière sa charrue, allumer sa lampe en +plein jour dans son échoppe; ce que le climat impose à l'homme +d'incommodités et ce qu'il en exige de résistances est infini. <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> +De là la mélancolie et l'idée du devoir. L'homme pense naturellement à +la vie comme à un combat, plus souvent encore à la noire mort qui clôt +cette parade meurtrière, et fait descendre tant de cavalcades +empanachées et tumultueuses dans le silence et l'éternité du cercueil. +Tout ce monde visible est vain; il n'y a de vrai que la vertu de +l'homme, l'énergie courageuse par laquelle il prend le commandement de +lui-même, et l'énergie généreuse par laquelle il s'emploie au service +d'autrui. C'est sur ce fond que les yeux s'attachent; ils percent la +décoration mondaine et négligent la jouissance sensuelle, pour aller +jusque-là. Par ce mouvement intérieur, le modèle idéal est déplacé, et +l'on voit jaillir une nouvelle source d'action, l'idée du juste. Ce qui +les révolte contre la pompe et l'insolence ecclésiastique, ce n'est ni +l'envie du plébéien pauvre, ni la colère de l'homme exploité, ni le +besoin révolutionnaire d'appliquer la vérité abstraite, mais la +conscience; ils tremblent de ne point faire leur salut, s'ils restent +dans une église corrompue; ils ont peur des menaces de Dieu, et n'osent +point s'embarquer avec des guides douteux pour le grand voyage. +«Qu'est-ce que la justice, se demandait anxieusement Luther, et comment +l'aurai-je?» Avec les mêmes inquiétudes, Piers Plowman part pour +chercher Bien-Faire, et demande à chacun de lui enseigner où il le +trouvera. «Chez nous,» lui disent deux moines. «Non, dit-il, puisque +l'homme juste pèche sept fois par jour, vous péchez, et ainsi la vraie +justice n'est pas chez vous.» C'est à <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> «l'étude et à +l'écriture,» comme Luther, qu'il a recours; les clercs parlent bien de +Dieu à table et aussi de la Trinité, «en citant saint Bernard, avec +force beaux arguments pompeux, quand les ménestrels ont fini leur +musique; mais pendant ce temps les pauvres peuvent pleurer à la porte et +trembler de froid sans que nul les soulage.» Au contraire, on crie +contre eux comme après des chiens, et on les chasse. «Tous ces grands +maîtres ont Dieu à la bouche, ce sont les pauvres gens qui l'ont dans le +cœur<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168" title="Go to footnote 168"><span class="smaller">[168]</span></a>,» et c'est le cœur, c'est la foi intérieure, c'est la +vertu vivante qui font la religion vraie. Voilà ce que les lourds Saxons +ont commencé à découvrir; la conscience germanique s'est éveillée et +aussi le bon sens anglais, l'énergie personnelle, la résolution de juger +et de décider seul, par soi et pour soi.</p> + +<p>«Christ est notre tête, nous n'avons pas d'autre tête», dit un poëme +attribué à Chaucer, et qui revendique avec d'autres l'indépendance pour +les consciences chrétiennes<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169" title="Go to footnote 169"><span class="smaller">[169]</span></a>. «Nous aussi, nous sommes ses +membres.—Il nous a dit à tous de l'appeler notre père.—Il nous a +interdit ce nom de maître;—tous les maîtres sont faux et méchants.» +Point d'intermédiaire entre l'homme et Dieu; les docteurs ont beau +revendiquer l'autorité pour leurs paroles, il y en a une plus autorisée, +celle de Dieu. On l'entend dès le quatorzième siècle, cette grande +parole; elle a quitté les <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> écoles savantes, les langues mortes, +les poudreux rayons où les clercs la laissaient dormir, recouverte par +l'entassement des commentateurs et des Pères<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170" title="Go to footnote 170"><span class="smaller">[170]</span></a>. Wicleff a paru, et +l'a traduite comme Luther, et dans le même esprit que Luther. «Tous les +chrétiens, hommes et femmes<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171" title="Go to footnote 171"><span class="smaller">[171]</span></a>, vieux et jeunes, dit-il dans sa +préface, doivent étudier fort le Nouveau Testament, car il a pleine +autorité, et il est ouvert à l'entendement des gens simples dans les +points qui sont le plus nécessaires au salut.» Il faut que la religion +soit séculière, qu'elle sorte des mains du clergé qui l'accapare; chacun +doit écouter et lire par lui-même la parole de Dieu; il sera sûr qu'elle +n'aura pas été corrompue au passage; il la sentira mieux; bien plus, il +l'entendra mieux; «car chaque endroit de la sainte Écriture, les clairs +comme les obscurs, enseignent la douceur et la charité. C'est pourquoi +celui qui pratique la douceur et la charité a la vraie intelligence et +toute la perfection de la sainte Écriture.... Ainsi, que nul homme +simple d'esprit ne s'effraye d'étudier le texte de la sainte +Écriture.... Et que nul clerc ne se vante d'avoir la vraie intelligence +de l'Écriture, car la vraie intelligence de l'Écriture sans <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> la +charité ne fait que damner un homme plus à fond.... Et l'orgueil et la +convoitise des clercs sont causes de leur aveuglement et de leur +hérésie, et les privent de la vraie intelligence de l'Écriture<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172" title="Go to footnote 172"><span class="smaller">[172]</span></a>.» Ce +sont là les redoutables paroles qui commencent à circuler dans les +échoppes et dans les écoles; on lit cette Bible traduite, et on la +commente; on juge d'après elle l'Église présente. Quels jugements ces +esprits sérieux et neufs en portèrent, avec quelle promptitude ils +s'élancèrent jusqu'à la vraie religion de leur race, c'est ce qu'on peut +voir dans leur pétition au Parlement<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173" title="Go to footnote 173"><span class="smaller">[173]</span></a>: Cent trente ans avant Luther, +ils disaient que le pape n'est point établi par le Christ, que les +pèlerinages et le culte des images sont voisins de l'idolâtrie, que les +rites extérieurs sont sans importance, que les prêtres ne doivent point +posséder de biens temporels, que la doctrine de la transsubstantiation +rend le peuple idolâtre, que les prêtres n'ont <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> point le +pouvoir d'absoudre les péchés. En preuve de tout cela, ils apportaient +des textes de l'Écriture. Figurez-vous ces braves esprits, ces simples +et fortes âmes, qui commencent à lire le soir, dans leur boutique, sous +leur mauvaise chandelle; car ce sont des hommes de boutique, un +tailleur, un pelletier, un boulanger qui, côte à côte avec quelques +lettrés, se mettent à lire, bien plus à croire, et à se faire +brûler<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174" title="Go to footnote 174"><span class="smaller">[174]</span></a>. Quel spectacle au quinzième siècle, et quelle promesse! Il +semble qu'avec la liberté de l'action, la liberté de l'esprit va +paraître, que ces communes vont penser, parler, que sous la littérature +officielle, imitée de France, une nouvelle littérature va paraître, et +que l'Angleterre, la vraie Angleterre, à demi muette depuis la conquête, +va enfin trouver une voix.</p> + +<p>Elle ne l'a pas trouvée. Le roi, les pairs s'allient à l'Église, +établissent des statuts terribles, détruisent les livres, brûlent les +hérétiques vivants, souvent avec des raffinements, l'un dans un tonneau, +l'autre pendu au milieu du corps par une chaîne de fer; le temporel du +clergé était attaqué, et avec lui toute la constitution anglaise, et de +tout son poids le grand établissement d'en haut écrasa les démolisseurs +d'en bas. Obscurément, en silence, pendant que, dans les guerres des +Deux Roses, les grands s'égorgent, les communes continuent à travailler +et à vivre, à se dégager de l'Église officielle, à garder leurs +libertés, à accroître <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> leur richesse<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175" title="Go to footnote 175"><span class="smaller">[175]</span></a>, mais sans aller au +delà. Comme une énorme et longue roche qui fait le fond du sol et +pourtant n'affleure que de loin en loin, elles ne se montrent qu'à +peine. Nulle grande œuvre poétique ou religieuse ne les manifeste à +la lumière. Ils ont chanté, mais leurs ballades ignorées, puis +transformées, ne nous arrivent que sous une rédaction tardive. Ils ont +prié, mais, sauf un ou deux poëmes médiocres, leur doctrine incomplète +et réprimée n'a point abouti. On voit bien par le chant, l'accent et le +tour de leurs ballades<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a><a href="#footnote176" title="Go to footnote 176"><span class="smaller">[176]</span></a>, qu'ils sont capables de la plus belle +invention poétique; mais leur poésie reste entre les mains des yeomen et +des joueurs de harpe. On sent bien, par la précocité et l'énergie de +leurs réclamations religieuses, qu'ils sont capables des croyances les +plus passionnées et les plus sévères; mais leur foi demeure enfouie dans +les arrière-boutiques de quelques sectaires obscurs. Ni leur foi ni leur +poésie n'a pu atteindre son achèvement ou son issue. La Renaissance et +la Réforme, qui sont les deux explosions nationales, <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> sont +encore lointaines, et la littérature du temps va garder jusqu'au bout, +comme la haute société anglaise, l'empreinte presque pure de son origine +française et de ses modèles étrangers.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> CHAPITRE III.<br> +<span class="smaller">La nouvelle langue.</span></h3> + +<div class="toc"> +<ul class="none"> +<li class="min2em">I. Chaucer.—Son éducation.—Sa vie politique et mondaine.—En + quoi elle a servi son talent.—Il est le peintre de la seconde + société féodale.</li> + +<li class="min2em">II. Comment le moyen âge a dégénéré.—Diminution du sérieux dans + les mœurs, dans les écrits et dans les œuvres + d'art.—Besoin d'excitation.—Situations analogues de + l'architecture et de la littérature.</li> + +<li class="min2em">III. En quoi Chaucer est du moyen âge.—Poëmes romantiques et + décoratifs.—<i>Le Roman de la Rose</i>.—<i>Troïlus et + Cressida</i>.—<i>Contes de Cantorbéry</i>.—Défilé de descriptions et + d'événements.—<i>La Maison de la Renommée</i>.—Visions et rêves + fantastiques.—Poëmes d'amour.—<i>Troïlus et + Cressida</i>.—Développement exagéré de l'amour au moyen + âge.—Pourquoi l'esprit avait pris cette voie.—L'amour + mystique.—<i>La Fleur et la Feuille</i>.—L'amour sensuel.—<i>Troïlus + et Cressida</i>.</li> + +<li class="min2em">IV. En quoi Chaucer est Français.—Poëmes satiriques et + gaillards.—<i>Contes de Cantorbéry</i>.—La bourgeoise de Bath et le + mariage.—Le frère quêteur et la religion.—La bouffonnerie, la + polissonnerie et la grossièreté du moyen âge.</li> + +<li class="min2em">V. En quoi Chaucer est Anglais et original.—Conception du + caractère et de l'individu.—Van Eyck et Chaucer sont + contemporains.—<i>Prologue des Contes de Cantorbéry</i>.—Portraits + du franklin, du moine, du meunier, de la bourgeoise, du + chevalier, de l'écuyer, de l'abbesse, du bon curé.—Liaison des + événements et des caractères.—Conception de + l'ensemble.—Importance de cette conception.—Chaucer précurseur + de la Renaissance.—Il s'arrête en chemin.—Ses longueurs et ses + enfances.—Causes de cette impuissance.—Sa prose et ses idées + scolastiques.—Comment dans son siècle il est isolé.</li> + +<li class="min2em"><span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> VI. Liaison de la philosophie et de la poésie.—Comment + les idées générales ont péri sous la philosophie + scolastique.—Pourquoi la poésie périt.—Comparaison de la + civilisation et de la décadence au moyen âge et en + Espagne.—Extinction de la littérature + anglaise.—Traducteurs.—Rimeurs de chroniques.—Poëtes + didactiques.—Rédacteurs de + moralités.—Gower.—Occlève.—Lydgate.—Analogie du goût dans les + costumes, dans les bâtiments et dans la littérature.—Idée triste + du hasard et de la misère + humaine.—Hawes.—Barcklay.—Skelton.—Rudiments de la Réforme et + de la Renaissance.</li> +</ul> +</div> + +<h4>I</h4> + +<p>Cependant, à travers tant de tentatives infructueuses, dans la longue +impuissance de la littérature normande qui se contentait de copier et de +la littérature saxonne qui ne pouvait aboutir, la langue définitive +s'était faite, et il y avait place pour un grand écrivain. Un homme +supérieur parut, Jeffrey Chaucer, inventeur quoique disciple, original +quoique traducteur, et qui, par son génie, son éducation et sa vie, se +trouva capable de connaître et de peindre tout un monde, mais surtout de +contenter le monde chevaleresque et les cours somptueuses qui brillaient +sur les sommets<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a><a href="#footnote177" title="Go to footnote 177"><span class="smaller">[177]</span></a>. Il en était, quoique lettré et versé dans toutes +les branches de la scolastique, et il y eut si bien part, que sa vie fut +d'un bout à l'autre celle d'un homme du monde et d'un homme d'action. +Tour à tour on le voit à l'armée du roi Édouard, gentilhomme du roi, +mari <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> d'une demoiselle de la reine, muni d'une pension, pourvu +de places, député au parlement, chevalier, fondateur d'une famille qui +fit fortune jusqu'à s'allier plus tard à la race royale. Cependant il +était dans les conseils du roi, beau-frère du duc de Lancastre, employé +plusieurs fois en ambassades ouvertes ou en missions secrètes, à +Florence, à Gênes, à Milan, en Flandre, négociateur en France pour le +mariage du prince de Galles, parmi les hauts et les bas de la politique, +disgracié, puis rétabli: expérience des affaires, des voyages, de la +guerre, de la cour, voilà une éducation tout autre que celle des livres. +Comptez qu'il est à la cour d'Edouard III, la plus splendide de +l'Europe, parmi les tournois, les entrées, les magnificences, qu'il +figurait dans les pompes de France et de Milan, qu'il conversait avec +Pétrarque, peut-être avec Boccace et Froissart, qu'il fut acteur et +spectateur des plus beaux et des plus tragiques spectacles. Dans ces +quelques mots, que de cérémonies et de cavalcades! quel défilé +d'armures, de chevaux caparaçonnés, de dames parées! quel étalage de +mœurs galantes et seigneuriales! quel monde varié et brillant, +capable de remplir l'esprit et les yeux d'un poëte! Comme Froissart et +mieux que Froissart, il a pu peindre les châteaux des nobles, leurs +entretiens, leurs amours, même quelque chose d'autre, et leur plaire par +leur portrait.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> II</h4> + +<p>Deux idées avaient soulevé le moyen âge hors de l'informe barbarie: +l'une religieuse, qui avait dressé les gigantesques cathédrales et +arraché du sol les populations pour les pousser sur la Terre sainte; +l'autre séculière, qui avait bâti les forteresses féodales et planté +l'homme de cœur debout et armé sur son domaine; l'une qui avait +produit le héros aventureux, l'autre qui avait produit le moine +mystique; l'une qui est la croyance en Dieu, l'autre qui est la croyance +en soi. Toutes deux, excessives, avaient dégénéré par l'emportement de +leur propre force: l'une avait exalté l'indépendance jusqu'à la révolte, +l'autre avait égaré la piété jusqu'à l'enthousiasme; la première rendait +l'homme impropre à la vie civile, la seconde retirait l'homme de la vie +naturelle; l'une, instituant le désordre, dissolvait la société; +l'autre, intronisant la déraison, pervertissait l'intelligence. Il avait +fallu réprimer la chevalerie qui aboutissait au brigandage et refréner +la dévotion qui amenait la servitude. La féodalité turbulente s'était +énervée comme la théocratie oppressive, et les deux grandes passions +maîtresses, privées de leur séve et retranchées de leur tige, +s'alanguissaient jusqu'à laisser la monotonie de l'habitude et le goût +du monde germer à leur place et fleurir sous leur nom.</p> + +<p>Insensiblement le sérieux diminue dans les écrits <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> comme dans +les mœurs, dans les œuvres d'art comme dans les écrits. +L'architecture, au lieu d'être la servante de la foi, devient l'esclave +de la fantaisie. Elle s'exagère, elle poursuit les ornements, elle +oublie l'ensemble pour les détails, elle lance ses clochers à des +hauteurs démesurées, elle festonne ses églises de dais, de pinacles, de +trèfles en pignons, de galeries à jour: «Son unique souci est de monter +toujours, de revêtir l'édifice sacré d'une éblouissante parure qui le +fait ressembler à une fiancée<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178" title="Go to footnote 178"><span class="smaller">[178]</span></a>.» Devant cette merveilleuse dentelle, +quelle émotion peut-on avoir sinon l'étonnement agréable? et que devient +le sentiment chrétien devant ces décorations d'opéra? Pareillement la +littérature s'amuse. Au dix-huitième siècle, second âge de la monarchie +absolue, on vit d'un côté les pompons et les coupoles enguirlandées, de +l'autre les jolis vers de société, les romans musqués et égrillards +remplacer les lignes sévères et les écrits nobles. Pareillement au +quatorzième siècle, second âge du monde féodal, on voit d'un côté des +guipures de pierre et la svelte efflorescence des formes aériennes, de +l'autre les vers raffinés et les contes divertissants remplacer la +vieille architecture grandiose et la vieille épopée simple. Ce n'est +plus le trop-plein d'un sentiment vrai, c'est le <i>besoin d'excitation</i> +qui les produit. Considérez Chaucer, quels sont ses sujets et comment il +les choisit. Il va les quêter partout, en Italie, en France, dans les +légendes populaires, dans les vieux classiques. Ses lecteurs ont +<span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> besoin de diversité, et son office est de les «fournir de +beaux dits:» c'est l'office du poëte en ce temps<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179" title="Go to footnote 179"><span class="smaller">[179]</span></a>. Les seigneurs à +table ont achevé leur dîner, les ménestrels viennent chanter, la clarté +des torches tombe sur le velours et l'hermine, sur les figures +fantastiques, les bigarrures, les broderies ouvragées des longues robes; +à ce moment le poëte arrive, offre son manuscrit «richement enluminé, +relié en violet cramoisi, embelli de fermoirs, de bossettes d'argent, de +roses d'or;» on lui demande de quoi il traite, et il répond «d'amour.»</p> + +<h4>III</h4> + +<p>En effet, c'est le sujet le plus agréable, le plus propre à faire couler +doucement les heures du soir, entre la coupe de vin épicé et les parfums +qui brûlent dans la chambre. Chaucer traduit d'abord le grand magasin de +galanterie, le roman de <i>la Rose</i>. Null passe-temps plus joli: il s'agit +d'une rose que l'amant veut cueillir, on devine bien laquelle; les +peintures du mois de mai, des bosquets, de la terre parée, des haies +reverdies, foisonnent et fleuronnent. Puis viennent les portraits des +dames riantes, Richesse, Franchise, Gaieté, et par contraste, ceux des +personnages tristes, Danger, Travail, tous abondants, minutieux, avec le +détail des traits, des vêtements, des gestes; on s'y <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> promène, +comme le long d'une tapisserie; parmi des paysages, des danses, des +châteaux, entre des groupes d'allégories, toutes en vives couleurs +chatoyantes, toutes étalées, opposées, incessamment renouvelées et +variées pour le plaisir des yeux. Car un mal est venu, inconnu aux âges +sérieux, l'ennui; du nouveau et du brillant, encore du nouveau et du +brillant, il en faut absolument pour le combattre, et Chaucer, comme +Boccace et Froissard, s'y emploie de tout son cœur. Il emprunte à +Boccace son histoire d'Arcite et Palémon, à Lollius son histoire de +Troïle et Cressida, et les arrange. Comment les deux jeunes chevaliers +thébains Arcite et Palémon s'éprennent ensemble de la belle Émilie, et +comment Arcite, vainqueur dans le tournoi, tombe et meurt de sa chute en +léguant Émilie à son rival; comment le beau chevalier troyen Troïle +gagne la faveur de Cressida, et comment Cressida l'abandonne pour +Diomède, voilà encore des romans en vers et des romans d'amour. Ils sont +un peu longs; tous les écrits de ce temps, français ou imités du +français, partent d'esprits trop faciles; mais comme ils coulent! Un +ruisseau sinueux, qui va sans flots sur un sable uni et luit au soleil +par intervalles, peut seul en donner l'image. Les personnages parlent +trop, mais ils parlent si bien! Même quand ils se querellent, on a +plaisir à les entendre, tant les colères et les injures se fondent dans +l'abondance heureuse de la conversation continue. Rappelez-vous +Froissart, et comment les égorgements, les assassinats, les pestes, les +tueries de Jacques, tout l'entassement des misères humaines disparaît +chez lui <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> dans la belle humeur uniforme, tellement que les +figures furieuses et grimaçantes ne semblent plus que des ornements et +des broderies choisies pour mettre en relief l'écheveau des soies +nuancées, et colorées qui fait la trame de son récit.</p> + +<p>Mais surtout des descriptions viennent par multitudes y insérer leurs +dorures. Chaucer vous promène parmi les armures, les palais, les +temples, et s'arrête devant chaque belle pièce: ici<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a><a href="#footnote180" title="Go to footnote 180"><span class="smaller">[180]</span></a> «l'oratoire et +la chapelle de Vénus,» «et la figure de Vénus elle-même» glorieuse à +voir—nue et flottant sur la large mer—depuis le nombril jusqu'au bas +toute couverte—de vagues vertes aussi brillantes que le verre,—ayant +dans sa main droite une citole—et sur sa tête gracieuse à voir—une +guirlande de roses fraîches, à la douce odeur—pendant qu'au-dessus de +sa tête voltigent ses colombes;»—<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a><a href="#footnote181" title="Go to footnote 181"><span class="smaller">[181]</span></a>là-bas le temple de Mars, dans +une forêt—où n'habite ni homme ni bête,—avec <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> de vieux arbres +noueux, rugueux, stériles,—aux souches pointues, et hideux à voir,—à +travers lesquels couraient un bruissement et un frémissement,—comme si +la tempête allait briser chaque branche.—Puis le temple lui-même sous +un escarpement—tout entier bâti d'acier bruni et dont l'entrée—était +longue, étroite, affreuse à regarder,»—tandis que du dehors «venait un +souffle si furieux—qu'il soulevait toutes les portes. «Nulle lumière, +sauf celle du nord; chaque pilier en fer luisant et gros comme une +tonne; la porte en diamant indestructible et barrée de fer solide en +long et en travers: partout sur les murs les images du meurtre, et dans +le sanctuaire «la statue de Mars sur un chariot, armé, l'air furieux et +sombre, avec un loup debout devant lui à ses pieds, qui, les yeux +rouges, mangeait la chair d'un homme.» Ne sont-ce point là des +contrastes bien faits pour réveiller l'attention? Vous rencontrerez dans +Chaucer des enfilades de peintures pareilles. Regardez le défilé des +combattants qui viennent jouter en champ clos pour Arcite et +Palémon<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a><a href="#footnote182" title="Go to footnote 182"><span class="smaller">[182]</span></a>: les uns<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a><a href="#footnote183" title="Go to footnote 183"><span class="smaller">[183]</span></a> avec une targe, d'autres avec un <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> +bouclier, d'autres avec une cuirasse et un jupon d'acier; chacun armé à +sa guise, d'épées, de haches, de masses, selon la mode capricieuse de la +fantaisie guerrière. En tête «le roi de l'Inde sur un coursier bai, +caparaçonné d'acier et couvert de drap d'or brodé; son habit semé de +grosses perles blanches et rondes; son manteau constellé de rubis rouges +étincelants comme le feu, ses cheveux bouclés et blonds luisant au +soleil, ses yeux comme ceux d'un lion, sa voix comme une trompette +tonnante, une fraîche guirlande de laurier sur sa tête, et sur son poing +un aigle apprivoisé, blanc comme un lis.» Puis, d'un autre côté, +Lycurgue, le roi de Thrace, <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> «aux grands membres, aux muscles +durs et forts, aux épaules larges, noir de barbe et viril de face, sa +longue chevelure de corbeau tombant derrière son dos, un lourd diadème +d'or et de rubis sur la tête, lui-même debout sur un char d'or traîné +par quatre taureaux blancs, derrière lui vingt lévriers grands comme de +petits buffles et munis de colliers d'or ouvragé, à l'entour cent +seigneurs bien armés et bien braves.» Un hérault d'armes ne décrirait +pas mieux ni davantage. Les nobles et les dames du temps retrouvaient +ici leurs mascarades et leurs tournois.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> Il y a quelque chose de plus agréable qu'un beau conte, c'est +un assemblage de beaux contes, surtout quand les contes sont de toutes +couleurs. Froissart en fait sous le nom de Chroniques, Boccace encore +mieux; puis, après lui, les seigneurs des <i>Cent Nouvelles nouvelles</i>, et +plus tard encore Marguerite de Navarre. Quoi de plus naturel parmi des +gens qui s'assemblent, causent et veulent se divertir? Les mœurs du +temps les suggèrent; car les usages et les goûts de la société ont +commencé, et la fiction, ainsi conçue, ne fait que transporter dans les +livres les conversations qui s'échangent dans les salles et sur les +chemins. Chaucer décrit une troupe de pèlerins, gens de toute condition +qui vont à Cantorbéry, un chevalier, un homme de loi, un clerc d'Oxford, +un médecin, un meunier, une abbesse, un moine, qui conviennent de dire +chacun une histoire. «Car il n'eût été ni gai ni réconfortant de +chevaucher, muets comme des pierres<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a><a href="#footnote184" title="Go to footnote 184"><span class="smaller">[184]</span></a>.» Ils content donc; sur ce fil +léger et flexible, tous les joyaux, faux ou vrais, de l'imagination +féodale viennent poser bout à bout leurs bigarrures et faire un collier: +tour à tour de nobles récits chevaleresques, le miracle d'un enfant +égorgé par des juifs, les épreuves de la patiente Griselidis, Canace et +les merveilleuses inventions de la fantaisie orientale, des fabliaux +graveleux sur le mariage et sur les, moines, des contes allégoriques ou +moraux, la fable du <i>Coq et de la Poule</i>, l'énumération des grands +<span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> infortunés: Lucifer, Adam, Samson, Nabuchodonosor, Zénobie, +Crésus, Ugolin, Pierre d'Espagne. J'en passe, car il faut abréger. +Chaucer est comme un joaillier, les mains pleines; perles et +verroteries, diamants étincelants, agates vulgaires, jais sombres, roses +de rubis, tout ce que l'histoire et l'imagination ont pu ramasser et +tailler depuis trois siècles en Orient, en France, dans le pays de +Galles, en Provence, en Italie, tout ce qui a roulé jusqu'à lui +entrechoqué, rompu, ou poli par le courant des siècles et par le grand +pêle-mêle de la mémoire humaine, il l'a sous la main, il le dispose, il +en compose une longue parure nuancée, à vingt pendants, à mille +facettes, et qui par son éclat, ses variétés, ses contrastes, peut +attirer et contenter les yeux les plus avides d'amusement et de +nouveauté.</p> + +<h4>IV</h4> + +<p>Il fait davantage. L'essor universel de la curiosité intempérante exige +des jouissances plus raffinées; il n'y a que le rêve et la fantaisie qui +puissent la satisfaire, non pas la fantaisie profonde et pensive telle +qu'on la trouvera dans Shakspeare, non pas le rêve passionné et médité +tel qu'on l'a trouvé chez Dante, mais le rêve et la fantaisie des yeux, +des oreilles, de tous les sens extérieurs, qui, dans la poésie comme +dans l'architecture, réclament des singularités, des merveilles, des +défis engagés, gagnés contre le raisonnable et le probable, et qui ne +s'assouvissent que <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> par l'entassement et l'éblouissement. +Lorsque vous regardez une cathédrale du temps, vous sentez en vous-même +un mouvement de crainte. La substance manque; les murailles évidées pour +faire place aux fenêtres, l'échafaudage ouvragé des portes, le +prodigieux élan des colonnettes grêles, les sinuosités frêles des +arceaux, tout menace; l'appui s'est retiré pour faire place à +l'ornement. Sans le placage extérieur des contre-forts, et l'aide +artificielle des crampons de fer, l'édifice aurait croulé au premier +jour; tel qu'il est, il se défait de lui-même; et il faut entretenir sur +place des colonies de maçons pour combattre incessamment sa ruine +incessante. Mais les yeux s'oublient à suivre les ondoiements et les +enroulements de sa filigrane infinie; la rose flamboyante du portail et +les vitraux peints versent une lumière diaprée sur les stalles sculptées +du chœur, sur l'orfévrerie de l'autel, sur les processions de chappes +damasquinées et rayonnantes, sur le fourmillement des statues étagées; +et dans ce jour violet, sous cette pourpre vacillante, parmi ces flèches +d'or qui percent l'ombre, l'édifice entier ressemble à la queue d'un +paon mystique. Pareillement la plupart des poëmes du temps sont dénués +de fond; tout au plus une moralité banale leur sert d'étai; en somme, le +poëte n'a songé qu'à étaler devant nous l'éclat des couleurs et le +pêle-mêle des formes. Ce sont des rêves ou des <i>visions</i>; il y en a cinq +ou six dans Chaucer, et vous allez en trouver sur tout votre chemin +jusqu'à la Renaissance. Mais l'étalage, est splendide. Chaucer est +transporté en songe <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> dans un temple de verre<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a><a href="#footnote185" title="Go to footnote 185"><span class="smaller">[185]</span></a> où sur les +murs sont figurées en or toutes les légendes d'Ovide et de Virgile, +défilé infini de personnages et d'habits, semblable à celui qui sur les +vitraux des églises occupe alors les yeux des fidèles. Tout d'un coup un +grand aigle d'or qui plane près du soleil et luit comme une escarboucle +descend avec l'élan de la foudre et l'emporte dans ses serres +jusqu'au-dessus des étoiles, pour le déposer ensuite devant le palais de +la Renommée, palais resplendissant, bâti de béril avec des fenêtres +luisantes et des tourelles dressées, et posé au sommet d'une haute roche +de glace presque inaccessible. Tout le côté du sud était couvert par les +noms gravés d'hommes fameux, mais le soleil les fondait sans cesse. Du +côté du nord, les noms, mieux protégés, restaient entiers. Au sommet des +tourelles paraissaient des ménestrels et des jongleurs avec Orphée, +Arion et les grands joueurs de harpe, puis derrière eux des myriades de +musiciens avec des cors, des flûtes, des cornemuses, des chalumeaux, qui +sonnaient et remplissaient l'air; puis tous les charmeurs, magiciens et +prophètes. Il entre, et, dans une haute salle lambrissée d'or, bosselée +de perles, sur un trône d'escarboucle, il voit assise une femme, «une +grande et noble reine», parmi une multitude infinie de hérauts, dont les +surtouts brodés portent les armoiries des plus fameux chevaliers du +monde, au son des instruments et de la mélodie céleste que font Calliope +et ses sœurs. De son <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> trône jusqu'à la porte s'étend une +file de piliers où se tiennent debout les grands historiens et les +grands poëtes, Josèphe sur un pilier de plomb et de fer, Stace sur un +pilier de fer teint de sang; Ovide, «le clerc de Vénus», sur un pilier +de cuivre; puis, sur un pilier plus haut que les autres, Homère, et +aussi Tite-Live, Darès Phrygius, Guido Colonna, Geoffroy de Monmouth et +les autres historiens de la guerre de Troie. Faut-il achever de +transcrire cette fantasmagorie, où l'érudition troublée vient gâter +l'invention pittoresque, où le badinage fréquent atteste que la vision +n'est qu'un divertissement volontaire? Le poëte et son lecteur se sont +figuré pendant une demi-heure des salles parées, des foules bruissantes; +un mince filet de bon sens ingénieux a coulé par-dessous la vapeur +diaphane et dorée qu'ils se complaisaient à suivre; c'en est assez, ils +se sont amusés de leurs illusions fugitives et ne demandent rien au +delà.</p> + +<h4>V</h4> + +<p>À travers ces dévergondages d'esprit, parmi ces exigences raffinées et +cette exaltation inassouvie de l'imagination et des sens, il y avait une +passion, l'amour, qui, les réunissant toutes, s'était développée à +l'extrême, et montrait en abrégé le charme maladif, l'exagération +foncière et fatale, qui sont les traits propres de cet âge, et que la +civilisation espagnole reproduisit plus tard en florissant et en +périssant. Depuis longtemps les Cours d'amour en avaient établi la +<span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> théorie en Provence. «Toute personne qui aime, disaient-elles, +pâlit, à l'aspect de celle qu'il aime.—Toute action de l'amant se +termine par penser à ce qu'il aime. L'amour ne peut rien refuser à +l'amour<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a><a href="#footnote186" title="Go to footnote 186"><span class="smaller">[186]</span></a>.» Cette recherche de la sensation excessive avait abouti +aux extases et aux transports de Guido Cavalcanti et de Dante, et l'on +avait vu s'établir en Languedoc une compagnie d'enthousiastes, les +pénitents de l'amour, qui, pour prouver la violence de leur passion, +s'habillaient l'été de fourrures et de lourdes étoffes, l'hiver de gaze +légère, et se promenaient ainsi dans la campagne, tellement que +plusieurs d'entre eux en devinrent malades et moururent. Chaucer, +d'après eux, expliqua dans ses vers<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a><a href="#footnote187" title="Go to footnote 187"><span class="smaller">[187]</span></a> l'art d'aimer, les dix +commandements, les vingt statuts de l'amour, loua sa dame, «sa +délicieuse pâquerette, sa rose vermeille,» peignit l'amour dans des +ballades, des visions, des allégories, des poëmes didactiques, en cent +façons. C'est ici l'amour chevaleresque, exalté, tel que l'a conçu le +moyen âge, mais surtout tendre. Troïlus aime Cressida, en troubadour; +sans Pandarus, l'oncle de Cressida, il languirait et finirait par mourir +en silence. Il ne veut pas révéler le nom de celle qu'il aime; il faut +que Pandarus le lui arrache, prenne sur lui toutes les hardiesses, +invente tous les stratagèmes. Troïlus, si brave et si fort dans la +bataille, ne sait devant <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> Cressida que pleurer, demander pardon +et s'évanouir. De son côté, Cressida a toutes les délicatesses. Quand +Pandarus lui apporte pour la première fois une lettre de Troïlus, elle +refuse d'abord, elle a honte de l'ouvrir; elle ne l'ouvre que parce +qu'on lui dit que le pauvre chevalier va mourir. Dès les premiers mots +elle devient plus «vermeille qu'une rose,» et, si respectueuse que soit +la lettre, elle ne veut pas répondre. Elle ne cède enfin qu'aux +importunités de son oncle, et répond à Troïlus qu'elle aura pour lui +l'affection d'une sœur. Pour Troïlus, il est tout tremblant; il pâlit +quand il voit revenir le messager; il doute de son bonheur et n'ose +croire les assurances qu'on lui en donne. «Tout comme les fleurs par le +froid de la nuit—fermées, s'inclinent bas sur leur tige.—Mais le +soleil brillant les redresse,—et elles s'ouvrent par rangées sous son +doux passage.» Ainsi tout d'un coup son cœur s'épanouit de joie. +Lentement après mille peines, et par les soins de Pandarus, il obtient +un aveu, et dans cet aveu quelle grâce délicieuse!</p> + +<p class="poem10"> + Et comme le jeune rossignol étonné,<br> + Qui s'arrête d'abord, lorsqu'il commence sa chanson,<br> + S'il entend la voix d'un pâtre,<br> + Ou quelque chose qui remue dans la haie,<br> + Puis, rassuré, il déploie sa voix,<br> + Tout de même Cresside, quand sa crainte eut cessé,<br> + Ouvrit son cœur et lui dit sa pensée<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a><a href="#footnote188" title="Go to footnote 188"><span class="smaller">[188]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> Lui, sitôt qu'il aperçoit dans le lointain une espérance:</p> + +<p class="poem10"> + La voix changée, de pure crainte,<br> + Et cette voix tremblante ainsi que toute sa personne,<br> + Tout à fait humble, et le teint tantôt rouge,<br> + Tantôt pâle, devant Cresside, sa dame bien-aimée,<br> + Les yeux baissés, la contenance humble et soumise,<br> + Oh! le premier mot qui s'échappa de sa bouche<br> + Fut deux fois: Merci, merci, ô mon cher cœur<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a><a href="#footnote189" title="Go to footnote 189"><span class="smaller">[189]</span></a>!</p> + +<p>Cet ardent amour éclate en accents passionnés, en élans de félicité. +Loin d'être regardé comme une faute, il est la source de toute vertu. +Troïlus en devient plus brave, plus généreux, plus honnête; ses discours +roulent maintenant «sur l'amour et sur la vertu, il a en mépris toute +vilainie,» il honore ceux qui ont du mérite, il soulage ceux qui sont +dans la détresse. Et Cressida ravie se répète tout le jour avec un +transport d'allégresse cette chanson qui est comme le gazouillement d'un +rossignol:</p> + +<p class="poem10"> + Qui remercierai-je, si ce n'est vous, Dieu de l'amour,<br> + Pour tout le bonheur dans lequel je commence à être plongée?<br> + Et merci à vous, Seigneur, de ce que j'aime;<br> + Car je suis justement ainsi dans la droite vie,<br> + <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> Pour fuir toute sorte de vice et de péché.<br> + Elle me mène si bien à la vertu<br> + Que de jour en jour ma volonté s'amende.<br> + Et celui qui dit qu'aimer est un vice<br> + Est envieux, novice tout à fait<br> + Ou, par sécheresse, impuissant à aimer.<br> + Mais moi, de tout mon cœur et de toute ma puissance,<br> + Je l'ai dit, je veux aimer jusqu'à la fin<br> + Mon cher cœur, mon fidèle chevalier,<br> + À qui mon cœur s'est si fort attaché,<br> + Comme lui à moi, que cela durera toujours<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a><a href="#footnote190" title="Go to footnote 190"><span class="smaller">[190]</span></a>!</p> + +<p>Mais le malheur est venu. Son père Calchas la redemande, et les Troyens +décident qu'on la rendra en échange des prisonniers. À cette nouvelle, +elle s'évanouit, et Troïlus veut se tuer. L'amour semble infini en ce +temps; il joue avec la mort, c'est qu'il fait toute la vie; hors de la +vie supérieure et délicieuse qu'il enfante, il semble qu'il n'y ait plus +rien.</p> + +<p class="poem10"> + Mais Dieu le voulut, de sa pâmoison elle se réveilla<br> + Et commença à soupirer et cria: «Troïlus!»<br> + Et il répondit: «Cresside, ma dame,<br> + <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> Vivez-vous encore?» Et il laissa échapper son épée.<br> + «Oui, mon cœur, dit-elle, grâces soient rendues à Cupidon»;<br> + Et là-dessus elle soupira péniblement.<br> + Il se mit à la ranimer comme il put,<br> + Il la prit dans ses deux bras et l'embrassa souvent.<br> + À cause de cela son âme qui voltigeait déjà en l'air<br> + Revint dans son triste sein.<br> + Mais enfin, quand ses yeux regardèrent<br> + De côté, alors elle aperçut l'épée<br> + Qui était nue; et de peur se mit à crier.<br> + Et lui demanda pourquoi il l'avait tirée.<br> + Et Troïlus alors lui en dit la cause,<br> + Et comment de son épée il se serait tué.<br> + Ce pourquoi, Cresside se mit à le regarder<br> + Et à le serrer étroitement dans ses bras,<br> + Et dit: Ô miséricorde! Mon Dieu! Hélas! quelle action!<br> + Ah! comme nous avons été près de mourir tous deux<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a><a href="#footnote191" title="Go to footnote 191"><span class="smaller">[191]</span></a>!</p> + +<p>Ils se séparent enfin, avec quels serments et quelles <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> larmes! +Et Troïlus, seul dans sa chambre, se répète: «Où est ma dame chérie et +bien-aimée?—Où est sa blanche poitrine? où est-elle? où?—Où sont ses +bras et ses yeux brillants qui hier, à ce moment, étaient avec +moi<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a><a href="#footnote192" title="Go to footnote 192"><span class="smaller">[192]</span></a>?» Il va à l'endroit où il l'a vue pour la première fois, puis à +un autre où il l'a entendue chanter; «il n'y a point d'heure du jour ou +de la nuit où il ne pense à elle.» Personne n'a depuis trouvé des +paroles plus vraies et plus tendres; voilà les charmantes «branches +poétiques» qui avaient poussé à travers l'ignorance grossière et les +parades pompeuses; <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> l'esprit humain au moyen âge avait fleuri +du côté où il apercevait le jour.</p> + +<p>Mais le récit ne suffit point à exprimer le bonheur et le rêve; il faut +que le poëte aille<a id="footnotetag192-A" name="footnotetag192-A"></a><a href="#footnote192-A" title="Go to footnote 192-A"><span class="smaller">[192-A]</span></a> «dans les plaines qui s'habillent de verdure +nouvelle, où les petites fleurs commencent à pousser, où les pluies +bonnes et saines renouvellent tout ce qui est vieux et mort;» où +«l'alouette affairée, messagère du jour, salue dans ses chansons le +matin gris, où le soleil dans les buissons sèche les gouttes d'argent +suspendues aux feuilles.» Il faut qu'il s'oublie dans les vagues +félicités de la campagne, et que, comme Dante, il se perde dans la +lumière idéale de l'allégorie. Les songes de l'amour, pour rester vrais, +ne doivent pas prendre un corps trop visible, ni entrer dans une +histoire trop suivie; ils ont besoin de flotter dans un lointain +vaporeux; l'âme où ils bourdonnent ne peut plus penser aux lois de la +vie; elle habite un autre monde; <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> elle s'oublie dans la +ravissante émotion qui la trouble et voit ses visions bien-aimées se +lever, se mêler, revenir et disparaître, comme on voit, l'été, sur la +pente d'une colline, des abeilles voltiger dans un nuage de lumière et +tourbillonner autour des fleurs.</p> + +<div class="poem10"> +<p>Et comme je regardais ce bel endroit,<br> + Soudainement je crus respirer une si douce odeur<br> + D'églantier, que certainement<br> + Il n'y a point, je crois, de cœur au désespoir,<br> + Ni si surchargé de pensées chagrines et mauvaises,<br> + Qui n'eût eu bientôt consolation<br> + S'il eût une fois senti cette douce odeur.</p> + +<p>Et comme j'étais debout, jetant de côté les yeux,<br> + J'aperçus le plus beau néflier<br> + Que j'eusse jamais vu dans ma vie,<br> + Aussi rempli de fleurs que cela peut être,<br> + Et dessus un chardonneret qui sautait joliment<br> + De branche en branche, et, à son caprice, mangeait<br> + Çà et là les boutons et les douces fleurs.</p> + +<p>—Et comme j'étais assise, écoutant de cette façon les oiseaux,<br> + Il me sembla que j'entendais soudainement des voix,<br> + Les plus douces et les plus délicieuses<br> + Que jamais homme, je le crois vraiment,<br> + Eût entendues de sa vie; car leur harmonie<br> + Et leur doux accord faisaient une si excellente musique,<br> + Que les voix ressemblaient vraiment à celles des anges<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a><a href="#footnote193" title="Go to footnote 193"><span class="smaller">[193]</span></a>.</p> +</div> + +<p>Un matin<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a><a href="#footnote194" title="Go to footnote 194"><span class="smaller">[194]</span></a>, dit une dame, aux premières blancheurs du jour, j'entrai +dans un bois de chênes «où les larges branches, chargées de fleurs +nouvelles, se déployaient en face du soleil, quelques-unes rouges, +d'autres avec une belle lumière verte.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> Puis elle voit venir une grande troupe de dames en jupes de +velours blanc, chaque jupe «brodée d'émeraudes, <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> de grandes +perles rondes, de diamants fins et de rubis rouges.» Et toutes avaient +sur les cheveux «un riche réseau d'or orné de riches pierres +splendides,» avec une couronne de branches fraîches et vertes, les unes +de laurier, les autres de chèvrefeuille, les autres d'agnus castus; en +même temps venait une armée de vaillants chevaliers en splendide +appareil, avec des casques d'or, des hauberts polis qui brillaient comme +le soleil, de nobles coursiers tout caparaçonnés d'écarlate. Chevaliers +et dames, ils étaient les serviteurs de la Feuille, et ils s'assirent +sous un vaste chêne aux pieds de leur reine.</p> + +<p>De l'autre côté, arrivait une troupe de dames aussi magnifiques que les +autres, mais couronnées de fleurs nouvelles. C'étaient les serviteurs de +la Fleur. Elles descendirent de cheval et se mirent à danser dans la +prairie. Mais de lourds nuages montaient dans le ciel et l'orage éclata. +Elles voulurent se mettre à l'abri sous un chêne; il n'y avait plus de +place; elles se cachèrent comme elles purent sous les haies, dans les +broussailles; la pluie vint qui flétrit leurs couronnes, ternit leurs +robes et emporta leurs parures; quand reparut le soleil, elles allèrent +demander secours à la reine de la Feuille; celle-ci, miséricordieuse, +les consola, répara l'outrage de la pluie, et leur rendit leur beauté +première. Puis tout disparut comme un songe.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> La promeneuse s'étonnait, quand tout d'un coup elle aperçut une +belle dame qui venait l'instruire. Elle apprit que les serviteurs de la +Feuille avaient vécu en braves chevaliers, et que ceux de la Fleur +avaient aimé l'oisiveté et le plaisir. Elle promit de servir la Feuille +et s'en revint.</p> + +<p>Ceci est-il une allégorie? À tout le moins, le bel esprit y manque. Il +n'y a point ici d'ingénieuse énigme; la fantaisie est seule maîtresse, +et le poëte ne songe qu'à dérouler en vers paisibles le fugitif et +brillant cortége qui vient amuser son âme et enchanter ses yeux.</p> + +<p>Lui-même<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a><a href="#footnote195" title="Go to footnote 195"><span class="smaller">[195]</span></a>, le premier jour de mai, il se lève et s'en va dans une +prairie. L'amour entre dans son cœur <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> avec l'air chaud et +suave; la campagne se transfigure, les oiseaux parlent, et il les +entend:</p> + +<div class="poem10"> +<p>Là je m'assis parmi les belles fleurs,<br> + Et je vis les oiseaux sortir en sautillant des berceaux<br> + Où toute la nuit ils s'étaient reposés.<br> + Ils étaient si joyeux de la lumière du jour!<br> + Ils commencèrent à faire les honneurs de mai.</p> + +<p>—Ils savaient tous ce service par cœur.<br> + Il y avait mainte aimable note.<br> + Les uns chantaient haut, comme s'ils s'étaient lamentés,<br> + Les autres d'autre façon, comme s'ils languissaient de désir;<br> + Et quelques-uns à plein gosier, de toute leur voix.</p> + +<p>—Ils se lissaient les plumes et les faisaient bien brillantes;<br> + Ils dansaient et sautaient sur les brins d'herbe,<br> + Et toujours deux à deux, ensemble,<br> + Comme s'ils s'étaient choisis pour l'année,<br> + En février, le jour de saint Valentin.</p> + +<p>—Et la rivière près de laquelle j'étais assis,<br> + Faisait un tel bruit en coulant,<br> + Et si bien d'accord avec l'harmonie des oiseaux,<br> + Qu'il me semblait que c'était la meilleure mélodie<br> + Qui pût être entendue par aucun homme.</p> +</div> + +<p>Cette confuse symphonie de bruits vagues trouble les sens; une langueur +secrète entre dans l'âme. Le coucou jette sa voix monotone comme un +soupir douloureux et tendre entre les troncs blancs des frênes; le +rossignol fait rouler et ruisseler ses notes triomphantes par-dessus la +voûte du feuillage; le <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> rêve naît de lui-même, et Chaucer les +entend disputer sur l'amour. Ils chantent tour à tour une chanson +contraire, et le rossignol pleure de chagrin en entendant le coucou mal +parler de l'amour. Il se console pourtant à la voix du poëte, en le +voyant souffrir comme lui.</p> + +<div class="poem10"> +<p>«Eh bien, dit-il, use de ce remède:<br> + Chaque jour, en ce beau mois de mai,<br> + Va regarder la fraîche marguerite,<br> + Et quand tu serais par chagrin sur le point de mourir,<br> + Cela adoucira grandement ta peine.</p> + +<p>—N'oublie jamais d'être fidèle et bon,<br> + Et je chanterai une des chansons nouvelles,<br> + Pour l'amour de toi, aussi haut que je pourrai chanter.»<br> + Puis il commença bien haut la chanson:<br> + «Je blâme tous ceux qui sont en amour infidèles.»</p> +</div> + +<p>C'est jusqu'à ces délicatesses exquises que l'amour, ici comme chez +Pétrarque, avait porté la poésie: même par raffinement, comme chez +Pétrarque, il s'égare ici parfois dans le bel esprit, les concetti et +les pointes. Mais un trait marqué le sépare à l'instant de Pétrarque. +S'il est exalté, il est outre cela gracieux, poli, plein de mièvreries, +de demi-moqueries, de fines gaietés sensuelles, et un peu bavard, tel +que les Français l'ont toujours fait. C'est que Chaucer ici suit ses +véritables maîtres, et qu'il est lui-même beau diseur, abondant, prompt +au sourire, amateur du plaisir choisi, disciple du <i>Roman de la Rose</i>, +et bien moins Italien que Français<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a><a href="#footnote196" title="Go to footnote 196"><span class="smaller">[196]</span></a>. La pente du caractère <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> +français fait de l'amour, non une passion, mais un joli festin, arrangé +avec goût, où le service est élégant, la chère fine, l'argenterie +brillante, les deux convives parés, dispos, ingénieux à se prévenir, à +se plaire, à s'égayer et s'en aller. Certainement dans Chaucer, à côté +des tirades sentimentale, cette autre veine coule, toute mondaine. Si +Troïlus est un amoureux pleurard, l'oncle Pandarus est un coquin +égrillard, qui s'offre au plus étrange rôle avec une insistance +plaisante, avec une immoralité naïve<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a><a href="#footnote197" title="Go to footnote 197"><span class="smaller">[197]</span></a>, et l'accomplit +consciencieusement, gratis et jusqu'au bout. Dans ces belles démarches, +Chaucer l'accompagne aussi loin que possible, et n'est point scandalisé. +Au contraire, il s'amuse. Au moment délicat, avec une hypocrisie +transparente, il se couvre du nom de son auteur. Si vous trouvez le +détail leste, dit-il, ce n'est pas ma faute, «les clercs l'ont écrit +ainsi dans leurs vieux livres,» et il faut bien qu'on traduise ce qui +est écrit. Non-seulement il est gai, mais il est moqueur d'un bout à +l'autre du récit; il voit clair à travers les subterfuges de la pudeur +féminine; il en rit malicieusement et sait bien ce qu'il y a derrière; +il a l'air de nous dire, un doigt sur les lèvres; «Chut! laissez couler +les grands mots, vous serez édifié tout à l'heure.» En effet, nous +sommes édifiés, lui aussi; c'est pourquoi, au moment scabreux, il +s'en va, emportant la lumière, et disant <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> «qu'elle ne sert à +rien, ni lui non plus.» «Troïlus, dit l'oncle Pandarus, si vous êtes +sage, ne vous évanouissez plus, car cela ferait du bruit, et l'on +viendrait.» Troïlus a soin de ne pas s'évanouir, et enfin, seule avec +lui, Cressida parle; avec quel esprit, et quelle finesse discrète! la +grâce est extrême ici; nulle grossièreté. Le bonheur couvre tout, même +la volupté, sous la profusion et les parfums de ses divines roses; tout +au plus une légère malice<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a><a href="#footnote198" title="Go to footnote 198"><span class="smaller">[198]</span></a> vient y insérer sa pointe: Troïlus a sa +dame dans ses bras: «Dieu ne nous donne jamais pire mésaventure.» Le +poëte est presque aussi content qu'eux; pour lui comme pour les hommes +de son temps, le souverain bien est l'amour non pas transi, mais +satisfait; même on a fini par considérer cette sorte d'amour comme un +mérite. Les dames ont déclaré dans leurs sentences «que lorsqu'on aime, +on ne peut rien refuser à qui vous aime.» L'amour a force de loi; il est +inscrit dans un code; on le mêle avec la religion, et il y a une messe +de l'amour où les oiseaux, par leurs antiennes<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a><a href="#footnote199" title="Go to footnote 199"><span class="smaller">[199]</span></a>, font un office +divin comme celui de la messe. Chaucer maudit de tout son cœur les +avaricieux, les gens d'affaires qui le traitent de folie: «Dieu devrait +leur donner des oreilles d'âne aussi longues que celles de Midas...., +pour leur apprendre qu'ils sont dans le vice, et que les amants dont ils +font fi n'y sont pas. Que Dieu leur donne <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> mauvaise chance, et +protége tous les amants!» Il est clair qu'ici la sévérité manque. Elle +est rare dans les littératures du Midi; les Italiens, au moyen âge, +faisaient une vertu de «la joie,» et vous voyez que ce monde +chevaleresque, tel qu'il a été inventé par la France, élargit la morale +jusqu'à la confondre avec le plaisir.</p> + +<h4>VI</h4> + +<p>D'autres traits sont encore plus gais: voici venir la vraie littérature +gauloise, les fabliaux salés, les mauvais tours joués au voisin, non pas +enveloppés dans la phrase cicéronienne de Boccace, mais contés lestement +et par un homme en belle humeur<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a><a href="#footnote200" title="Go to footnote 200"><span class="smaller">[200]</span></a>. Surtout voici venir la malice +alerte, l'art de rire aux dépens du prochain. Chaucer l'a mieux que +Rutebeuf, et quelquefois aussi bien que la Fontaine. Il n'assomme pas, +il pique, en passant, non par haine ou indignation profonde, mais par +agilité d'esprit et prompt sentiment des ridicules; il les jette à +pleines poignées sur les personnages. Son sergent de loi est plus +affairé qu'homme au monde.—Et cependant il paraissait plus affairé +qu'il n'était<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a><a href="#footnote201" title="Go to footnote 201"><span class="smaller">[201]</span></a>.»—Ses trois bourgeois, «pour la sagesse qu'ils ont, +sont bien capables d'être aldermen, car ils ont force bétail <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> +et rentes;» et croyez que «leurs femmes y auraient bien consenti.»—Le +quêteur marche portant devant lui sa valise, «elle est pleine de pardons +venus de Rome tout chauds.» La moquerie ici coule de source, à la +française, sans effort, ni calcul, ni violence. Il est si agréable et si +naturel de dauber sur le prochain! Quelquefois la jolie veine devient si +abondante qu'elle fournit toute une comédie, grivoise si l'on veut, mais +combien franche et vive! Tel est le portrait de la bourgeoise de Bath, +veuve de cinq maris «sans plus<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a><a href="#footnote202" title="Go to footnote 202"><span class="smaller">[202]</span></a>.» Personne, dans toute la paroisse, +qui la devançât à l'offrande; «s'il y en avait une, elle se mettait si +fort en colère qu'elle en perdait toute charité.» Quelle langue! +Impertinente, vaniteuse, hardie, bavarde effrénée, elle fait taire tout +le monde et disserte seule pendant une heure avant d'en venir à son +conte. On entend la voix vibrante, soutenue, haute et claire, avec +laquelle elle assourdissait ses maris. Elle revient incessamment sur les +mêmes idées, elle répète ses raisons, elle les amasse et les entassé, +comme une mule entêtée qui court en secouant et en sonnant ses <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> +sonnettes, si bien que les auditeurs étourdis restent la bouche ouverte, +admirant qu'une seule langue puisse fournir à tant de mots. Le sujet en +valait la peine. Elle prouve qu'elle a bien fait de se marier cinq fois, +et elle le prouve d'un style clair, en femme expérimentée<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a><a href="#footnote203" title="Go to footnote 203"><span class="smaller">[203]</span></a>: «Dieu +nous a dit de croître et de multiplier.» Voilà un «gentil texte,» elle a +«bien su le comprendre.»—«Je sais aussi que Dieu a dit que mon mari +quitterait père et mère et s'attacherait à moi. Mais où Dieu a-t-il fait +mention de nombre, et à quel endroit a-t-il défendu de prendre un second +ou un huitième mari? Pourquoi donc parlerait-on vilainement de mon cas? +Voyez le sage roi Salomon, j'imagine qu'il avait plus d'une femme. Plût +à Dieu qu'il me fût permis de changer aussi souvent que lui.... Béni +soit Dieu de ce que j'en ai épousé cinq! <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> Bienvenu sera le +sixième quand il s'offrira!.... Christ a parlé pour ceux qui veulent +vivre parfaitement. Et, seigneurs, avec vos permissions, je n'en suis +pas. Je veux donner la fleur de mon âge aux actes et aux fruits du +mariage.... Je veux un mari, et je ne le lâcherai pas!» Ici Chaucer a +les franchises de Molière, et nous ne les avons plus; sa bourgeoise +justifie le mariage aussi médicalement que Sganarelle; force est de +tourner la page un peu vite et de suivre, en gros seulement, toute cette +odyssée de mariages. L'épouse voyageuse qui a traversé cinq maris sait +par quel art on les dompte et raconte comment elle les persécutait de +ses jalousies, de ses soupçons, de ses gronderies, de ses querelles, +quels soufflets elle donnait et recevait, comment le mari, maté par la +continuité de la tempête, baissait la tête à la fin, acceptait le licou +et tournait la meule domestique en baudet conjugal et résigné<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a><a href="#footnote204" title="Go to footnote 204"><span class="smaller">[204]</span></a>. «Je +les faisais <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> frire dans leur propre graisse, de colère et de +jalousie. J'allais me promener de nuit, et, au retour, je leur jurais +que c'était pour surveiller leurs escapades. Jamais je ne leur laissais +le dernier mot.... Quand le pape eût été à leurs côtés, je ne les aurais +point épargnés, fût-ce à leur propre table. Pour le quatrième, par Dieu! +j'ai été son purgatoire sur terre, c'est pourquoi j'espère que son âme +est dans la gloire!» Pour le cinquième, elle le vit pour la première +fois à l'enterrement du quatrième, derrière la bière; elle lui trouva la +jambe si bien faite, que force lui fut de le prendre pour mari. «Il +était vieux, je crois, de vingt hivers, et j'avais quarante ans, si je +dois dire la vérité. Mais, grâce à Dieu! j'étais toute fringante, et +belle, et riche, et <i>jeune</i> et bien née.» Quel mot! A-t-on jamais peint +plus heureusement l'illusion humaine? Comme tout cela est vivant, et +quel ton facile! Voilà déjà la satire du mariage; vous la trouverez chez +Chaucer à vingt reprises: il n'y a plus, pour épuiser les deux +perpétuels sujets de la moquerie française, qu'à joindre à la satire du +mariage la satire de la religion.</p> + +<p>Elle y est, et Rabelais n'en a pas de plus salée. Le moine que peint +Chaucer est un papelard<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a><a href="#footnote205" title="Go to footnote 205"><span class="smaller">[205]</span></a>, un égrillard <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> qui connaît mieux +les bonnes auberges et les joyeux hôteliers que les pauvres et les +hôpitaux. Il n'est pas «honnête,» dit-il, d'avoir affaire à telle +racaille. Allons confesser les riches, «les vendeurs de victuaille.» On +ne gagne honneur et profit que chez eux.—Mais il faut, comme lui, +savoir s'y prendre. Il est homme expert, il écoute la confession d'un +air agréable et doux; son absolution est tout aimable; pour les +pénitences, il est accommodant. Il suffit qu'on lui donne «bonne +pitance.» «Car donner aux pauvres frères, c'est signe qu'un homme est +bien confessé.» Des méchants répandront le bruit que le pénitent est +fort peu repentant et fort peu contrit; pure calomnie. Il y a des gens +sincèrement touchés de leurs fautes qui pourtant ne peuvent pleurer et +faire acte de remords. C'est le cas du riche; la vraie preuve, la preuve +suffisante qu'il est bon pénitent, bien confessé, bien affligé, bien +disposé, c'est qu'il a donné beaucoup.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> Cette ironie si vive est déjà dans Jean de Meung. Mais Chaucer +la pousse plus loin et la met en action; son moine quête de maison en +maison, tendant sa besace<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a><a href="#footnote206" title="Go to footnote 206"><span class="smaller">[206]</span></a>. «Donnez-nous un boisseau de froment, +d'orge ou de seigle, un demi-penny ou un morceau de fromage, ce que vous +voudrez, nous ne choisissons pas. Ou bien donnez-nous de votre jambon, +si vous en avez, une pièce de votre couverture, bonne dame, notre chère +sœur (tenez, j'écris ici votre nom), du lard, du bœuf, ou tout ce +que vous trouverez.» Il promet de prier pour tous ceux qu'il inscrit et +qui lui donnent; à peine sorti, il efface les noms. Entre tous ces noms, +il y en a un sur lequel il compte. Il a <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> réservé, pour la fin +de sa tournée, Thomas, une de ses plus fructueuses pratiques. Il le +trouve au lit, et malade; voilà un excellent fruit à sucer et à +pressurer. «Que j'ai eu de peine pour toi, mon pauvre Thomas! Combien +j'ai dit pour ta santé d'oraisons précieuses! À propos, aujourd'hui, à +la messe, j'ai vu la dame de céans. Où donc est-elle?»—La dame rentre. +Il se lève courtoisement et va la saluer de grande affection. «Il la +presse dans ses bras bien étroitement et doucement la baise, et +gazouille comme un moineau avec ses lèvres.» Puis de son ton le plus +bénin, avec des inflexions de voix caressantes, il la complimente. +«Grâces soient rendues à Dieu qui vous a donné <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> l'âme et la +vie, je n'ai point vu aujourd'hui à l'église de si belle femme que vous, +Dieu me sauve!» N'est-ce pas là déjà Tartuffe auprès d'Elmire? Mais ici +il est chez un fermier, il peut aller plus droit et plus vite en +besogne. Les compliments expédiés, il pense au solide et demande à la +dame de le laisser causer un peu avec Thomas. Il a besoin de s'enquérir +de l'état de son âme. «Ces vicaires sont si négligents et si lents pour +sonder délicatement une conscience!» Du reste, dit-il, ne vous mettez +pas en frais pour moi.» Quand je n'aurais que le foie d'un chapon et une +tranche de votre pain blanc, et avec cela la tête d'un cochon rôti (mais +je ne voudrais pas qu'une bête pour moi fût tuée!), j'aurais encore bien +ma suffisance: je suis homme de petite chère; mon esprit a son réconfort +dans la Bible;» mon corps est si rompu par les veilles, «que j'ai +l'estomac tout détruit.» Le pauvre homme! Il lève les yeux au ciel et +finit par un soupir<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a><a href="#footnote207" title="Go to footnote 207"><span class="smaller">[207]</span></a>.</p> + +<p>La femme lui dit que son enfant est mort il y a quinze jours. À +l'instant il fabrique un miracle; peut-on mieux gagner son argent? Il a +eu révélation de cette mort au dortoir du couvent; il a vu l'enfant +emporté au paradis; soudain il s'est levé avec tous les frères, «mainte +larme coulant sur leurs joues,» et ils ont fait de grandes oraisons pour +remercier Dieu de cette faveur. «Car, sire et dame, fiez-vous à moi, nos +oraisons sont plus efficaces et nous voyons <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> plus dans les +secrets du Christ que les gens laïques, fussent-ils rois. C'est que nous +vivons dans l'abstinence et la pauvreté, et les laïques dans la richesse +et la dépense. Lazare et le riche vivaient différemment; et aussi ils +eurent des récompenses différentes.»—Là-dessus il lâche tout un sermon +en style nauséabond avec des intentions visibles. Le malade excédé +répond qu'il a donné déjà la moitié de son bien à toutes sortes de +moines, et que pourtant il souffre toujours. Écoutez le cri douloureux, +l'indignation vraie du moine mendiant qui se voit menacé par la +concurrence d'un confrère, dans son client, dans son revenu, dans sa +chose, dans son pot-au-feu<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a><a href="#footnote208" title="Go to footnote 208"><span class="smaller">[208]</span></a>: «Ô Thomas, fais-tu bien ainsi? Quel +besoin a celui que traite un parfait médecin d'aller chercher <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> +d'autres médecins par la ville? Votre inconstance est votre confusion. +Croyez-vous que moi et tout notre couvent nous ne suffisions pas à prier +pour vous? Thomas, ce tour-là est pendable; ta maladie vient de ce que +nous avons trop peu.» Reconnaissez ici le véritable orateur: il monte +jusqu'aux grands effets de style pour faire bouillir sa marmite. «Qu'on +donne à ce couvent un quart d'avoine, à cet autre vingt-quatre sous, à +ce moine un penny, et qu'il s'en aille: voilà ce que vous dites, +mécréants que vous êtes. Non, non, Thomas, cela ne se doit pas passer +ainsi. Qu'est-ce qu'un liard divisé en douze? Voyez, chaque chose, +lorsqu'elle reste entière, est plus forte que si elle est éparpillée. +Thomas, tu voudrais avoir notre travail tout pour rien.»—Puis il +recommence son sermon d'un ton véhément, criant plus haut à chaque +parole, avec exemples tirés de Sénèque et des anciens. Terrible faconde, +machine de métier, qui, appliquée avec constance, doit extraire l'argent +du patient.» Donnez pour le pavé de notre cloître, pour les fondations, +pour la maçonnerie. Secours-nous, Thomas, au nom de celui qui a vaincu +l'enfer, car autrement nous devrons vendre nos livres. Et si vous êtes +privés de nos instructions, voilà que ce monde s'en va tout entier à sa +perte. Car celui qui priverait ce monde de nous, Dieu me sauve! Thomas, +avec votre permission, <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> il priverait le monde du soleil.» À la +fin, Thomas, furieux, lui promet un don, lui dit de mettre sa main dans +le lit pour le prendre, et le renvoie dupé, honni et sali.</p> + +<p>Nous voilà descendus à la farce populaire; quand on veut s'amuser à tout +prix, on va comme ici chercher la gaieté jusque dans la gaudriole, même +jusque dans la gravelure. Elles ont fleuri, on sait comment, les deux +grossières et vigoureuses plantes, dans le fumier du moyen âge, plantées +par le peuple narquois de Champagne et de l'Île-de-France, arrosées par +les trouvères, pour aller s'ouvrir, éclaboussées et rougeaudes, entre +les larges mains de Rabelais. En attendant Chaucer y cueille son +bouquet. Maris trompés, méprises d'auberges, accidents de lit, +gourmades, mésaventures d'échine et de bourse, il y a de quoi soulever +le gros rire. À côté des nobles peintures chevaleresques, il met une +file de magots à la flamande, charpentiers, menuisiers, moines, +huissiers; les coups de bâton trottent, les poings se promènent sur les +reins charnus; on voit s'étaler des nudités plantureuses; ils +s'escroquent leur blé, leur femme, ils se font tomber du haut d'un +étage; ils braillent et se prennent de bec. Une meurtrissure, une +franche ordure passe en pareil monde pour un trait d'esprit. L'huissier +raillé par le moine lui rend son panier par l'anse<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a><a href="#footnote209" title="Go to footnote 209"><span class="smaller">[209]</span></a>. «Tu te vantes +de connaître l'enfer, ce n'est pas étonnant: moines et diables sont +toujours ensemble. <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> Écoutez plutôt l'histoire<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a><a href="#footnote210" title="Go to footnote 210"><span class="smaller">[210]</span></a> de ce moine +qu'un ange conduisit en vision jusque dans l'enfer pour lui montrer +Satan. Satan avait une queue plus large que la voile d'une caraque. Lève +ta queue, Satan, dit l'ange, afin que le moine voie où est le nid des +moines.—Et sur une largeur de plus d'un arpent on vit sortir, comme des +abeilles de leur ruche, plus de vingt mille moines; ils s'éparpillèrent +à travers l'enfer et revinrent aussi vite qu'ils purent se glisser +jusqu'au dernier dans l'endroit d'où ils étaient sortis. Sur quoi Satan +baissa sa queue et se tint tranquille....» Ce bel endroit, ajoute le +conteur, «est le vrai héritage des moines.» Voilà les rudes +bouffonneries de l'imagination populaire. Songez que je n'ai traduit le +texte qu'en partie, et dispensez-moi de montrer jusqu'au bout comment +les gravelures françaises ont passé dans le poëme anglais.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> VII</h4> + +<p>Aussi bien est-il temps d'en venir à Chaucer lui-même; par delà les deux +grands traits qui le rangent dans son siècle et dans son école, il en +est qui le tirent de son école et de son siècle; s'il est romanesque et +gai comme les autres, c'est à sa façon. Chose inouïe en ce temps, il +observe les caractères, note leurs différences, étudie la liaison de +leurs parties, essaye de mettre sur pied des hommes vivants et +distincts, comme feront plus tard les rénovateurs du seizième siècle, +et, au premier rang, Shakspeare. Est-ce déjà le bon sens positif anglais +et l'aptitude à regarder le dedans qui commencent à paraître? Toujours +est-il qu'un nouvel esprit perce, presque viril, en littérature comme en +peinture, chez Chaucer comme chez Van Eyck, chez tous deux en même +temps, non plus seulement l'imitation enfantine de la vie +chevaleresque<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a><a href="#footnote211" title="Go to footnote 211"><span class="smaller">[211]</span></a> ou de la dévotion monastique, mais la sérieuse +curiosité et ce besoin de vérité profonde par lesquels l'art devient +complet. Pour la première fois, chez Chaucer, comme chez Van Eyck, le +personnage prend un relief, ses membres se tiennent, il n'est plus un +fantôme sans substance, on devine son passé, on voit venir son action; +ses dehors manifestent les particularités personnelles et +incommunicables <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> de sa nature intime et la complexité infinie +de son économie et de son mouvement; encore aujourd'hui, après quatre +siècles, il est un individu et un type; il reste debout dans la mémoire +humaine comme les créatures de Shakspeare et de Rubens. Cette éclosion, +on la surprend ici sur le fait. Non-seulement Chaucer, comme Boccace, +relie ses contes<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a><a href="#footnote212" title="Go to footnote 212"><span class="smaller">[212]</span></a> en une seule histoire, mais encore, ce qui manque +chez Boccace, il débute par le portrait de tous ses conteurs, chevalier, +huissier, sergent de loi, moine, bailli, hôtelier, environ trente +figures distinctes, de tout sexe, de toute condition, de tout âge, +chacune peinte avec son tempérament, sa physionomie, son costume, ses +façons de parler, ses petites actions marquantes, ses habitudes et son +passé, chacune maintenue dans son caractère par ses discours et par ses +actions ultérieures, si bien qu'on trouverait ici, avant tout autre +peuple, le germe du roman de mœurs tel que nous le faisons +aujourd'hui. Rappelez-vous les portraits du franklin, du meunier, du +moine mendiant et de la bourgeoise. Il y en a bien d'autres qui achèvent +de montrer les brutalités grivoises, les grosses finasseries et les +naïvetés de la vie populaire, comme aussi les repues franches, et la +plantureuse bombance de la vie corporelle: tantôt de braves soudards qui +apprêtent leurs poings et retroussent leurs manches, tantôt des bedeaux +contents qui, lorsqu'ils ont bu, ne veulent plus parler que latin. Mais +tout à côté sont des personnages <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> choisis, le chevalier qui est +allé à la croisade à Grenade et en Prusse, brave et courtois, «aussi +doux qu'une demoiselle, et qui n'a jamais dit une vilaine parole<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a><a href="#footnote213" title="Go to footnote 213"><span class="smaller">[213]</span></a>;» +le pauvre et savant clerc d'Oxford; le jeune squire, fils du chevalier, +«un galant et amoureux, tout brodé comme une prairie pleine de fraîches +fleurs blanches et rouges.» Il a chevauché déjà et servi vaillamment en +Flandre et en Picardie, de façon à gagner la faveur de sa dame; «il est +frais comme le mois de mai, chante ou siffle toute la journée, sait bien +se tenir à cheval et chevaucher de bonne grâce, faire des chansons et +bien conter, jouter et danser aussi, bien pourtraire et écrire; il est +si chaudement amoureux, qu'aux heures de nuit il ne dort pas plus qu'un +rossignol; courtois de plus, modeste et serviable, et à table découpant +devant son père<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a><a href="#footnote214" title="Go to footnote 214"><span class="smaller">[214]</span></a>.»—Plus <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> fine encore, et plus digne d'une +main moderne est la figure de la prieure «madame Églantine,» qui, à +titre de nonne, de demoiselle, de grande dame, est façonnière et fait +preuve d'un ton exquis. Trouverait-on mieux aujourd'hui dans un chapitre +d'Allemagne, dans la plus décente et la plus jolie couvée de +chanoinesses sentimentales et littéraires? «Son sourire était simple et +modeste.—Son plus grand serment était seulement: Par saint Éloi.—Elle +chantait aussi très-bien le service divin—avec des modulations du nez +tout à fait convenables.—À table elle n'était pas moins bien +apprise:—jamais elle ne laissait tomber un morceau de ses lèvres,—ni +ne trempait ses doigts dans sa sauce.....—Le savoir-vivre était son +grand plaisir.—Le dîner fini, elle rotait avec beaucoup de +bienséance<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a><a href="#footnote215" title="Go to footnote 215"><span class="smaller">[215]</span></a>.—Certainement elle était de très-bonne compagnie—et +tout agréable et aimable de façons.» Sans doute elle s'efforce «de +contrefaire les manières de cour, d'être imposante,» elle veut paraître +du beau monde, et «parle le français tout à fait bien et joliment, à la +façon de Stratford-at-Bow, car le français de Paris lui est inconnu.» +Vous fâcherez-vous de ces affectations de province? Au contraire, il y a +plaisir à voir ces gentillesses musquées, ces petites façons <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> +précieuses, la mièvrerie et tout à côté la pruderie, le sourire +demi-mondain et tout à la fois demi-monastique; on respire là un délicat +parfum féminin conservé et vieilli sous la guimpe: «Elle était si +charitable et si compatissante—qu'elle pleurait si par hasard elle +voyait une souris—dans le piége, blessée ou morte.—Elle avait de +petits chiens qu'elle nourrissait—de viande rôtie, de lait, de pain de +fine farine.—Elle pleurait amèrement si l'un d'eux mourait—ou si +quelqu'un leur donnait un méchant coup de bâton.—Elle était toute +conscience et tendre cœur.» Beaucoup de vieilles filles se jettent +dans ces affections, faute d'autre issue. Vieille fille, quel vilain mot +ai-je dit là? Elle n'est pas vieille, elle a les «yeux clairs comme +verre, la bouche toute petite, molle et rouge.» Sa guimpe est bien +ajustée, sa mante de bon goût, elle a deux chapelets au bras, en corail, +émaillé de vert, «avec une broche d'or luisant, sur laquelle est écrit +d'abord un A couronné, puis cette devise: <i>Amor vincit omnia</i>,<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a><a href="#footnote216" title="Go to footnote 216"><span class="smaller">[216]</span></a>» +jolie devise ambiguë, <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> galante et dévote; la dame est à la fois +du monde et du cloître: du monde; on le sent à l'appareil des gens qui +l'accompagnent, une nonne et trois prêtres; du cloître; on le voit à +l'<i>Ave Maria</i> qu'elle chante, aux légendes édifiantes qu'elle conte. Si +fraîche et si fine, c'est une jolie cerise, faite pour mûrir au soleil, +et qui, conservée dans un bocal ecclésiastique, s'est sucrée et affadie +dans le sirop.</p> + +<p>Voici donc la réflexion qui commence à poindre, et aussi le grand art. +Chaucer ne s'amuse plus, il étudie; il cesse de babiller, il pense; il +ne s'abandonne <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> plus à la facilité de l'improvisation coulante, +il combine. Chaque conte est approprié au conteur; le jeune écuyer +raconte une histoire fantastique et orientale; le meunier ivre, un +fabliau graveleux et comique; l'honnête clerc, la touchante légende de +Griselidis. Tous ces récits sont liés, et beaucoup mieux que chez +Boccace, par de petits incidents vrais, qui naissent du caractère des +personnages, et tels, qu'on en rencontre en voyage. Les cavaliers +cheminent de bonne humeur sous le soleil, dans la large campagne; ils +causent. Le meunier a bu trop d'ale et veut parler à toute force. Le +cuisinier s'endort sur sa bête, et on lui joue de mauvais tours. Le +moine et l'huissier se prennent de querelle à propos de leur métier. +L'hôte met la paix partout, fait parler ou taire les gens, en homme qui +a présidé longtemps une table d'auberge, et qui a mis souvent le holà +entre les criards. On juge les histoires qu'on vient d'écouter; on +déclare qu'il y a peu de Griselidis au monde; on rit des mésaventures du +charpentier trompé, on fait son profit du conte moral. Le poëme n'est +plus, comme dans la littérature environnante, une simple procession, +mais un tableau où les contrastes sont ménagés, où les attitudes sont +choisies, où l'<i>ensemble</i> est calculé, en sorte que la vie afflue, qu'on +s'oublie à cet aspect comme en présence de toute œuvre vivante, et +qu'on se prend d'envie de monter à cheval par une belle matinée riante, +le long des prairies vertes, pour galoper avec les pèlerins jusqu'à la +châsse du bon saint de Cantorbéry.</p> + +<p>Pesez ce mot, <i>l'ensemble</i>; selon qu'on y songe ou <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> non, on +entre dans la maturité, ou l'on reste dans l'enfance. Tout l'avenir est +là. Barbares ou demi-barbares, guerriers des sept royaumes ou chevaliers +du moyen âge, jusqu'ici nul esprit n'est monté jusqu'à ce degré. Ils ont +eu des émotions fortes, parfois tendres, et les ont exprimées chacun +selon le don originel de leur race, les uns par des clameurs courtes, +les autres par un babil continu; mais ils n'ont point maîtrisé ou guidé +leurs impressions; ils ont chanté ou causé, par impulsion, à l'aventure, +selon la pente de leur naturel, laissant aux idées le soin de se +présenter et de les conduire, et lorsqu'ils ont rencontré l'ordre, c'est +sans l'avoir su ni voulu. Ici, pour la première fois, paraît la +supériorité de l'esprit, qui, au moment de la conception, tout d'un coup +s'arrête, s'élève au-dessus de lui-même, se juge et se dit: «Cette +phrase dit la même chose que la précédente, ôtons-la; ces deux idées ne +se suivent pas, lions-les; cette description languit, repensons-la.» +Quand on peut se parler ainsi, on a l'idée non pas scolastique et +apprise, mais personnelle et pratique, de l'esprit humain, de ses +démarches et de ses besoins, comme aussi des choses, de leur structure +et de leurs attaches; on a un style, entendez par là qu'on est capable +de faire entendre et voir toute chose à tout esprit humain. On est +capable d'extraire dans chaque objet, paysage, situation, personnage, +les traits spéciaux et significatifs, pour les amasser, les ranger et en +composer une œuvre artificielle qui surpasse l'œuvre naturelle par +sa pureté <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> et son achèvement. On est capable, comme ici +Chaucer, d'aller chercher dans la vieille forêt commune du moyen âge des +histoires et des légendes, pour les replanter sur son terrain et leur +faire donner une nouvelle pousse. On a le droit et le pouvoir, comme ici +Chaucer, de copier et de traduire, parce qu'à force de retoucher on +imprime dans ses traductions et dans ses copies son empreinte originale, +parce qu'alors on refait ce qu'on imite, parce qu'à travers ou à côté +des fantaisies usées et des contes monotones on peut rendre visibles, +comme ici Chaucer, les charmantes rêveries d'une âme aimable et +flexible, les trente figures maîtresses du quatorzième siècle, la +magnifique fraîcheur du paysage humide et du printemps anglais. On n'est +pas loin d'avoir une opinion sur la vérité et sur la vie. On est sur le +bord de la pensée indépendante et de la découverte féconde. Chaucer y +est. À cent cinquante ans de distance, il touche aux poëtes d'Élisabeth +par sa galerie de peintures, et aux réformateurs du seizième siècle par +son portrait du bon curé.</p> + +<p>Il ne fait qu'y toucher. Il s'est avancé de quelques pas au delà du +seuil de l'art, mais il s'est arrêté au bout du vestibule. Il a +entr'ouvert la grande porte du temple, mais il ne s'y est point assis; +du moins il ne s'y est assis que par intervalles. Dans Arcite et +Palémon, dans Troïlus et Cressida, il esquisse des sentiments, il ne +crée pas de personnages; il trace avec aisance et naturel la ligne +sinueuse des événements et des entretiens, mais il ne marque pas +<span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> les contours précis d'une figure frappante. Si +quelquefois<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a><a href="#footnote217" title="Go to footnote 217"><span class="smaller">[217]</span></a>, sentant derrière lui le souffle ardent d'un poëte, il +dégage ses pieds embourbés dans le limon du moyen âge et d'un bond +atteint le champ poétique où Stace imite Virgile et égale Lucain, +d'autres fois, à propos de «messire Phœbus ou Apollo-Delphicus,» il +retombe dans le bavardage puéril des trouvères ou dans le radotage plat +des clercs savants. Ailleurs c'est un lieu commun sur l'art qui s'étale +au milieu d'une peinture passionnée. Il emploie trois mille vers pour +conduire Troïlus à sa première entrevue. Il a l'air d'un enfant précoce +et poëte qui mêlerait à ses rêveries d'amour les citations de son manuel +et les souvenirs de son alphabet<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a><a href="#footnote218" title="Go to footnote 218"><span class="smaller">[218]</span></a>. Même dans ses contes de +Cantorbéry, il se répète, il se traîne en développements naïfs, il +oublie de concentrer sa passion ou son idée. Il commence une moquerie +qui aboutit à peine. Il détrempe une vive couleur dans une strophe +monotone. Sa voix ressemble à celle d'un jeune garçon qui devient homme. +L'accent mâle et ferme se soutient d'abord; puis une note grêle et douce +vient indiquer que cette croissance n'est pas achevée et que cette force +a des défaillances. Chaucer commence à sortir du moyen âge, mais il y +est encore. Aujourd'hui il compose les contes de Cantorbéry, hier il +traduisait le roman de <i>la Rose</i>. Aujourd'hui <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> il étudie la +machine compliquée du cœur, découvre les suites de l'éducation +primitive ou de l'habitude dominante, et trouve la comédie de mœurs; +demain il ne prendra plaisir qu'aux événements curieux, aux gentilles +allégories, aux dissertations amoureuses imitées des Français, aux +doctes moralités tirées des anciens. Tour à tour, c'est un observateur +et un trouvère; au lieu du pas qu'il fallait faire, il n'a fait qu'un +demi-pas.</p> + +<p>Qui l'a arrêté et qui, autour de lui, arrête aussi les autres? On démêle +l'obstacle dans ses dissertations, dans son ponte de <i>Melibœus</i>, du +<i>Curé</i>, dans son <i>Testament de l'Amour</i>; en effet, tant qu'il écrit en +vers, il est à son aise; sitôt qu'il entre dans la prose, une sorte de +chaîne s'enroule autour de ses pieds pour l'arrêter. Son imagination est +libre et son raisonnement est esclave. Les rigides divisions +scolastiques, l'appareil mécanique des arguments et des réponses, les +ergo, les citations latines, l'autorité d'Aristote et des Pères viennent +peser sur sa pensée naissante. Son invention native disparaît sous la +discipline imposée. La servitude est si pesante, que, même dans son +<i>Testament de l'Amour</i>, parmi les plus touchantes plaintes et les plus +cuisantes peines, la belle dame idéale qu'il a toujours servie, la +médiatrice céleste qui lui apparaît dans une vision, l'Amour pose des +thèses, établit «que la cause d'une cause est cause de la chose causée,» +et raisonne aussi pédantesquement qu'à Oxford. À quoi peut aboutir le +talent, même le génie, quand de lui-même il se met dans de pareilles +<span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> entraves? Quelle suite de vérités originales et de doctrines +neuves peut-on trouver et prouver, lorsque, dans un conte moral comme +celui de Mélibée et de sa femme Prudence, on se croit obligé d'établir +une controverse en forme, de citer Sénèque et Job pour interdire les +larmes, d'alléguer Jésus qui pleure pour autoriser les larmes, de +numéroter chaque preuve, d'appeler à l'aide Salomon, Cassiodore et +Caton, bref d'écrire un livre d'école? Il n'y a aux mains du public que +la pensée agréable et brillante; les idées sérieuses et générales n'y +sont pas; elles sont en d'autres mains qui les détiennent. Sitôt que +Chaucer aborde la réflexion, à l'instant saint Thomas, Pierre le +Lombard, les manuels de péchés, les traités de la définition et du +syllogisme, le troupeau des anciens et des Pères descendent de leur +rayon, entrent dans sa cervelle, parlent à sa place, et l'aimable voix +du trouvère devient, sans qu'il s'en doute, la voix dogmatique et +soporifique d'un docteur. En fait d'amour et de satire, il a de +l'expérience et il invente; en fait de morale et de philosophie, il a de +l'érudition et se souvient. C'est pour un instant, et par un élan isolé, +qu'il est entré dans la grande observation et dans la véritable étude de +l'homme; il ne pouvait s'y tenir, il ne s'y est point assis, il n'y a +fait qu'une promenade poétique, et personne ne l'y a suivi. Le niveau du +siècle est plus bas; lui-même s'y rabat le plus souvent; c'est parmi les +conteurs comme Froissart qu'on le trouve, parmi les jolis diseurs comme +Charles d'Orléans, parmi les versificateurs bavards et vides comme +<span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> Gower, Lydgate, Occlève. Point de fruits, mais des fleurs +passagères et frêles, beaucoup de branches inutiles, encore plus de +branches mourantes ou mortes, voilà cette littérature: c'est qu'elle n'a +plus de racine; après trois cents ans d'efforts, un lourd instrument +souterrain a fini par la couper. Cet instrument est la philosophie +scolastique.</p> + +<h4>VIII</h4> + +<p>C'est qu'il y a une philosophie sous toute littérature. Au fond de +chaque œuvre d'art est une idée de la nature et de la vie; c'est +cette idée qui mène le poëte; soit qu'il le sache, soit qu'il l'ignore, +il écrit pour la rendre sensible, et les personnages qu'il façonne comme +les événements qu'il arrange ne servent qu'à produire à la lumière la +sourde conception créatrice qui les suscite et les unit. C'est la noble +vie du paganisme héroïque et de la Grèce heureuse qui apparaît chez +Homère. C'est la douloureuse et violente vie du catholicisme exalté et +de l'Italie haineuse qui apparaît chez Dante; en sorte que de chacun +d'eux on pourrait tirer une théorie de l'homme et du beau. Il en est +ainsi des autres; c'est pourquoi, selon les variations, la naissance, la +floraison, le dépérissement ou l'inertie de la conception maîtresse, la +littérature varie, naît, fleurit, dégénère ou finit. Quiconque plante +l'une, plante l'autre; quiconque sape l'une, sape l'autre. Mettez dans +tous les esprits d'un <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> siècle une grande idée neuve de la +nature et de la vie, de telle façon qu'ils la sentent et la créent de +tout leur cœur et de toutes leurs forces; et vous les verrez, saisis +du besoin de l'exprimer, inventer des formes d'art et des groupes de +figures. Arrachez de tous les esprits d'un siècle toute grande idée +neuve de la nature et de la vie, et vous les verrez, privés du besoin +d'exprimer les pensées capitales, copier, se taire, ou radoter.</p> + +<p>Que sont-elles devenues, ces pensées capitales? Quel travail les a +élaborées? Quelles recherches les ont nourries? Ce n'est pas le zèle qui +a manqué aux travailleurs. Au douzième siècle, l'élan des esprits est +admirable. À Oxford, il y avait trente mille écoliers. Nul édifice à +Paris n'eût pu contenir la foule des disciples d'Abeilard; quand il se +retira dans une solitude, ils l'accompagnèrent en telle multitude, que +le désert devint une ville. Nulle peine ne les rebutait. Il y a tel +récit d'un jeune garçon qui, meurtri par son précepteur, veut à toute +force le garder, afin d'apprendre. Quand arriva la terrible encyclopédie +d'Aristote, toute défigurée et inintelligible, on la dévora. La seule +question qui leur fut livrée, la question des universaux, si abstraite, +si sèche, si embarrassée par les obscurités arabes et les raffinements +grecs, pendant des siècles, ils s'y acharnèrent. Si lourd et si +incommode que fût l'instrument qui leur était transmis, le syllogisme, +ils s'en rendirent maîtres, ils l'alourdirent encore, ils l'enfoncèrent +en tout sujet dans tous les sens. Ils <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> construisirent des +livres monstrueux, par multitudes, cathédrales de syllogismes, d'une +architecture inconnue, d'un fini prodigieux, exhaussées avec une +contention de tête extraordinaire et que toute l'accumulation du labeur +humain n'a pu égaler que deux fois<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a><a href="#footnote219" title="Go to footnote 219"><span class="smaller">[219]</span></a>. Ces jeunes et vaillants esprits +avaient cru apercevoir le temple du vrai; ils s'y ruèrent la tête basse, +par légions, avec une vélocité et une énergie de barbares, enfonçant la +porte, escaladant les murs, précipités dans l'enceinte, et se trouvèrent +au fond d'une fosse. Trois siècles de travail au fond de cette fosse +noire n'ajoutèrent pas une idée à l'esprit humain.</p> + +<p>Car regardez les questions qu'ils y agitent. Ils ont l'air de marcher et +ils piétinent en place. On dirait, à les voir suer et peiner, qu'ils +vont tirer de leur cœur et de leur raison quelque grande croyance +originale; et toute croyance leur est imposée d'avance. Le système est +fait, ils ne peuvent que l'ordonner et le commenter. La conception ne +vient pas d'eux, mais de Byzance. Cette conception, infiniment +compliquée et subtile, œuvre suprême du mysticisme oriental et de la +métaphysique grecque, si disproportionnée à leur jeune intelligence, ils +vont s'user à la reproduire, et, par surcroît, accabler leurs mains +novices <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> sous le poids d'un instrument logique qu'Aristote +avait construit pour la théorie, non pour la pratique, et qui devait +rester dans le cabinet des curiosités philosophiques sans jamais être +porté dans le champ de l'action. «Si<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a><a href="#footnote220" title="Go to footnote 220"><span class="smaller">[220]</span></a> la divine essence a engendré +le Fils ou a été engendrée par le Père.—Pourquoi les trois personnes +ensemble ne sont pas plus grandes qu'une seule?—Que les attributs +déterminent les personnes, et non pas la substance, c'est-à-dire la +nature.—Comment les propriétés peuvent être dans la nature de Dieu et +ne pas la déterminer.—Si les esprits créés sont locaux et +circumscriptibles.—Si Dieu peut savoir plus de choses qu'il n'en sait.» +Voilà les idées qu'ils remuent; quelle vérité en peut sortir? De main en +main la chimère grandit, ouvre davantage ses vastes ailes +ténébreuses<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a><a href="#footnote221" title="Go to footnote 221"><span class="smaller">[221]</span></a>. «Si Dieu peut faire que le lieu et le corps étant +conservés, le corps n'ait point de position, c'est-à-dire d'existence en +un lieu.—Si l'impossibilité d'être engendré est une propriété +constitutive de la première personne de la Trinité.—Si l'identité, la +similitude et l'égalité sont en Dieu des relations réelles.» Duns Scott +distingue trois matières: la matière premièrement première, la matière +secondement première, la matière troisièmement première; selon lui, il +faut franchir cette triple haie d'abstractions épineuses pour comprendre +la <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> production d'une sphère d'airain. Sous un tel régime, +l'imbécillité apparaît vite: saint Thomas lui-même examine «si le corps +du Christ ressuscité avait des cicatrices, si ce corps se meut au +mouvement de l'hostie et du calice pendant la consécration, si au +premier instant de sa conception le Christ a eu l'usage du libre +arbitre, si le Christ a été tué par lui-même, ou par un autre.» Vous +vous croyez au bout de la sottise humaine? Attendez. Il cherche «si la +colombe dans laquelle apparut le Saint-Esprit était un animal véritable; +si un corps glorifié peut occuper un seul et même lieu en même temps +qu'un autre corps glorifié; si dans l'état d'innocence tous les enfants +auraient été mâles.» J'en passe sur les digestions du Christ, et +d'autres bien plus intraduisibles<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a><a href="#footnote222" title="Go to footnote 222"><span class="smaller">[222]</span></a>! C'est là qu'aboutit le docteur +le plus accrédité, l'esprit le plus judicieux, le Bossuet du moyen âge. +Même dans cette enceinte de niaiseries, la réponse est prescrite; +Roscelin et Abeilard sont excommuniés, exilés, enfermés, parce qu'ils +s'en écartent. Il y a un dogme complet, minutieux, qui barre toutes les +issues; nul moyen d'échapper; après cent tours <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> et cent +efforts, il faut venir tomber sous une formule. Si par le mysticisme +vous tentez de vous envoler au-dessus, si par l'expérience vous essayez +de creuser au-dessous, des mains crochues et violentes vous attendent à +la sortie. Le savant passe pour magicien, l'illuminé pour hérétique; les +Vaudois, les Cathares, les disciples de Jean de Parme, sont brûlés; +Roger Bacon meurt à temps pour ne pas être brûlé. Sous cette contrainte +on cesse de penser; car qui dit pensée dit effort inventif, création +personnelle, œuvre agissante. On récite une leçon et on psalmodie un +catéchisme; même au paradis, même dans l'extase et dans les plus divins +ravissements de l'amour, Dante se croit tenu de faire acte de mémoire +exacte et d'orthodoxie scolastique. Que sera ce des autres? Il y en a +qui vont, comme Raymond Lulle, jusqu'à inventer une machine à +raisonnement pour tenir lieu de l'intelligence. Vers le quatorzième +siècle, sous les coups d'Occam, cette science verbale elle-même se +décrépit; on reconnaît que ses entités ne sont que des mots; elle se +discrédite. En 1367, à Oxford, de trente mille étudiants, il en restait +six mille; on pose encore des Barbara et des Felapton, mais par routine. +Chacun traverse à son tour et machinalement le petit pays des chicaniers +râpés, s'écorche dans les broussailles des ergotages et se charge d'une +dossée de textes: rien de plus; le vaste corps de sciences qui devait +former et vivifier toute la pensée de l'homme s'est réduit à un manuel.</p> + +<p>Ainsi peu à peu, par degrés, la conception qui féconde <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> et +régit les autres s'est desséchée; la profonde source d'où ruissellent +toutes les eaux poétiques est vide; la science ne fournit plus rien au +monde. Quelles œuvres le monde peut-il encore produire? Comme plus +tard l'Espagne, renouvelant le moyen âge, après avoir éclaté +splendidement et follement par la chevalerie et la dévotion, par Lope et +Calderon, par saint Ignace et sainte Thérèse, s'énerva elle-même par +l'inquisition et la casuistique, et finit par tomber dans le silence de +l'abêtissement; ainsi le moyen âge, devançant l'Espagne, après avoir +étalé l'héroïsme insensé des croisades et les extases poétiques du +cloître, après avoir produit la chevalerie et la sainteté, saint +François d'Assise, saint Louis et Dante, s'alanguit sous l'inquisition +et la scolastique, pour s'éteindre dans les radotages et le néant.</p> + +<p>Faut-il citer toutes ces bonnes gens qui parlent sans avoir rien à dire? +On les trouvera dans Warton<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a><a href="#footnote223" title="Go to footnote 223"><span class="smaller">[223]</span></a>: des traducteurs par douzaines, qui +importent les pauvretés de la littérature française et imitent des +imitations; des rimeurs de chroniques, les plus plats des hommes, et +qu'on ne lit que parce qu'il faut prendre l'histoire partout, même chez +les imbéciles; des faiseurs et des faiseuses de poëmes didactiques, qui +compilent des vers sur l'éducation des faucons, sur les armoiries, sur +la chimie; des rédacteurs de moralités qui inventent pour la centième +fois le même songe, et se font enseigner par la déesse <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> +Sapience l'histoire universelle. Comme les écrivains de la décadence +latine, ces gens ne songent qu'à transcrire, à compiler, à abréger, à +mettre en manuels, en mémentos rimés, l'encyclopédie de leur temps.</p> + +<p>Voulez-vous écouter le plus illustre, le grave Gower, «moral Gower,» +comme on l'appelle<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a><a href="#footnote224" title="Go to footnote 224"><span class="smaller">[224]</span></a>? Sans doute, de loin en loin, il y a en lui +quelque reste de brillant, quelque grâce. Il ressemble au vieux +secrétaire d'une cour d'amour, André le Chapelain ou tout autre, qui +passerait le jour à enregistrer solennellement les arrêts des dames, et +le soir, appesanti sur son pupitre, verrait dans un demi-songe leur doux +sourire et leurs beaux yeux. La veine ingénieuse et épuisée de Charles +d'Orléans coule encore dans ses ballades françaises. Il a la même +délicatesse mignonne, presque un peu mignarde. La pauvre petite source +poétique coule encore en minces filets diaphanes sur les cailloux +lisses, et murmure avec un joli bruissement si faible, que parfois on ne +l'entend pas. Mais que le reste est lourd! Son grand poëme, <i>Confessio +amantis</i>, est un dialogue entre un amant et son confesseur, imité en +grande partie de notre Jean de Meung, ayant pour objet, comme le <i>Roman +de la Rose</i>, d'expliquer et de subdiviser les empêchements de l'amour. +Toujours reparaît le thème suranné, et par-dessus l'érudition indigeste. +Vous trouverez là une exposition de la science hermétique, un cours sur +la philosophie d'Aristote, un traité de politique, <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> une +kyrielle de légendes antiques et modernes ramassées dans les +compilateurs, gâtées au passage par la pédanterie de l'école et +l'ignorance du siècle. C'est une charretée de décombres scolastiques; le +cloaque s'écroule sur ce pauvre esprit, qui de lui-même était coulant et +limpide, mais qui, maintenant obstrué de tuiles, de briques, de plâtras, +de débris rapportés de tous les coins du monde, ne se traîne plus +qu'obscurci et ralenti. Gower, un des plus savants hommes de son +temps<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a><a href="#footnote225" title="Go to footnote 225"><span class="smaller">[225]</span></a>, suppose «que le latin fut inventé par la vieille prophétesse +Carmens; que les grammairiens Aristarchus, Donatus et Didymus réglèrent +sa syntaxe, sa prononciation et sa prosodie; qu'il fut orné des fleurs +de l'éloquence et de la rhétorique par Cicéron; puis enrichi de +traductions d'après l'arabe, le chaldéen, et le grec, et qu'enfin, après +beaucoup de travaux d'écrivains célèbres, il atteignit la perfection +finale dans Ovide, poëte des amants.» Ailleurs, il découvre qu'Ulysse +apprit la rhétorique de Cicéron, la magie de Zoroastre, l'astronomie de +Ptolémée et la philosophie de Platon. Et quel style! si long, si +plat<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a><a href="#footnote226" title="Go to footnote 226"><span class="smaller">[226]</span></a>, si interminablement traîné dans les redites, dans le plus +minutieux détail, garni de renvois au texte, comme d'un homme qui, les +yeux collés sur son Aristote et sur son Ovide, esclave de son parchemin +moisi, ne fait que transcrire et mettre des rimes bout à bout! Écoliers +jusqu'à la vieillesse, ils ont <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> l'air de croire que toute +vérité, tout esprit est dans leur gros livre relié en bois, qu'ils n'ont +pas besoin de trouver ou d'inventer par eux-mêmes, que tout leur office +est de répéter, que c'est là l'office de l'homme. Le régime scolastique +a érigé en reine la lettre morte et peuplé le monde d'esprits morts.</p> + +<p>Après Gower, Occlève, et Lydgate<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a><a href="#footnote227" title="Go to footnote 227"><span class="smaller">[227]</span></a>. «Mon père Chaucer m'aurait +volontiers instruit, dit Occlève, mais j'étais lourd et j'apprenais peu +ou point.» Il a paraphrasé en vers un traité d'Égidius <i>sur le +gouvernement</i>; ce sont des moralités: ajoutez-en d'autres <i>sur la +compassion</i> d'après saint Augustin, <i>sur l'art de mourir</i>; puis des +amours: une lettre de Cupidon datée de sa cour au mois de mai. <i>Amours +et moralités</i>, c'est-à-dire mignardise et abstractions, tel est le goût +du temps<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a><a href="#footnote228" title="Go to footnote 228"><span class="smaller">[228]</span></a>; pareillement, au temps de Lebrun, d'Esménard, à l'extrême +fin de notre littérature, on composait les recueils avec des poëmes +didactiques et des bouquets à Chloris.—Pour le moine Lydgate, il a +quelque talent, quelque imagination, surtout dans les descriptions +riches; c'est le dernier éclat des littératures qui s'éteignent; on +entasse l'or, on incruste les pierres précieuses, on tourmente et on +multiplie les ornements, dans les habits, comme dans les bâtiments, +comme dans le style<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a><a href="#footnote229" title="Go to footnote 229"><span class="smaller">[229]</span></a>. Voyez les costumes sous Henri IV et Henri V, +les coiffures monstrueuses en <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> cœur ou en cornes, les +longues manches chargées de dessins fantastiques, les panaches, et aussi +les oratoires, les tombeaux armoriés, les petites chapelles +éblouissantes qui viennent s'étaler comme des fleurs sous les nefs du +gothique perpendiculaire. Quand on ne peut plus parler à l'âme, on +essaye encore de parler aux yeux. Ainsi fait Lydgate; rien de plus. On +lui commande des <i>pageants</i> ou parades, des déguisements pour la +compagnie des orfévres; un <i>masque</i> devant le roi, un jeu de mai pour +les shérifs de Londres, une mise en scène de la création pour la fête de +<i>Corpus-Christi</i>, une mascarade, un noël; il donne le plan et fournit +les vers. Sur ce point, il est intarissable: on lui attribue deux cent +cinquante et un poëmes; la poésie ainsi entendue devient une œuvre +mécanique; on compose à la toise. Ainsi juge l'abbé de Saint-Alban, qui, +lui ayant fait traduire en vers une légende, paye cent shillings le tout +ensemble, les vers, l'écriture et les enluminures, et met sur le même +pied ces trois ouvrages: en effet, il ne faut guère plus de pensée dans +l'un que dans l'autre. Ses trois grandes œuvres, <i>la Chute des +princes</i>, <i>le Siège de Troie</i>, <i>l'Histoire de Thèbes</i>, ne sont que des +traductions ou des paraphrases verbeuses, érudites, descriptives, sortes +de processions chevaleresques, coloriées pour la vingtième fois de la +même manière, sur le même vélin. Le seul point qui fasse saillie, +surtout dans le premier poëme, c'est l'idée de la Fortune<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a><a href="#footnote230" title="Go to footnote 230"><span class="smaller">[230]</span></a> et des +violentes vicissitudes <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> parmi lesquelles roule la vie humaine. +S'il y a une philosophie en ce temps, c'est celle-là. On se conte +volontiers les histoires horribles et tragiques; on les ramasse depuis +l'antiquité jusqu'au temps présent; on est bien loin de la piété +confiante et passionnée qui sentait la main de Dieu dans la conduite du +monde; on voit que ce monde va çà et là se heurtant, se blessant comme +un homme ivre. Âge triste et morne, amusé par des divertissements +extérieurs, opprimé par une misère plate, qui souffre et craint sans +consolation ni espérance, situé entre l'esprit ancien dont il n'a plus +la foi vivante, et l'esprit moderne dont il n'a pas la science active. +Le Hasard, comme une noire fumée, plane au-dessus des choses et bouche +la vue du ciel. On l'imagine comme «une monstrueuse image, la face +cruelle et terrible, les regards hautains et menaçants, à chacun de ses +côtés cent mains, les unes qui élèvent les hommes en de hauts rangs de +dignité mondaine, les autres qui les empoignent durement pour les +précipiter.» On contemple les grands malheureux, un roi captif, une +reine détrônée, des princes assassinés, de nobles cités détruites<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a><a href="#footnote231" title="Go to footnote 231"><span class="smaller">[231]</span></a>, +lamentables spectacles qui viennent de s'étaler en Allemagne et en +France, et qui vont s'entasser en Angleterre; et l'on ne sait que les +regarder avec une résignation dure. Pour toute consolation, Lydgate +récite en finissant un lieu commun de piété machinale. Le lecteur +<span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> fait le signe de la croix en bâillant et s'en va. En effet, la +poésie et la religion ne sont plus capables de suggérer un sentiment +vrai. Les écrivains calquent et recalquent. Hawes<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a><a href="#footnote232" title="Go to footnote 232"><span class="smaller">[232]</span></a> refait le <i>Palais +de la Renommée</i> de Chaucer, et une sorte de poëme allégorique amoureux +d'après le <i>Roman de la Rose</i>. Barcklay<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a><a href="#footnote233" title="Go to footnote 233"><span class="smaller">[233]</span></a> traduit <i>le Miroir des +bonnes manières</i> et <i>le Vaisseau des fous</i>. Toujours des abstractions +ternes, usées, vides; c'est la scolastique de la poésie. S'il y a +quelque part un accent un peu original, c'est dans ce <i>Vaisseau des +fous</i> que traduit Barcklay, dans la <i>Danse de la mort</i> que traduit +Lydgate, bouffonneries amères, gaietés tristes qui, par les mains des +artistes et des poëtes, courent en ce moment par toute l'Europe. Ils se +raillent eux-mêmes, grotesquement et lugubrement: pauvres figures plates +et vulgaires, entassées dans un navire, ou qu'un squelette grimaçant +fait danser au son du violon sur leur tombe. Au fond de toute cette +moisissure et dans ce dégoût dont ils se sont pris pour eux-mêmes, +paraît le farceur, le Triboulet de taverne, le faiseur de petits vers +gouailleurs et macaroniques, Skelton<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a><a href="#footnote234" title="Go to footnote 234"><span class="smaller">[234]</span></a>, virulent pamphlétaire, qui, +mêlant les phrases françaises, anglaises, latines, les termes d'argot, +le style à la mode, les mots inventés, entre-choquant <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> de +courtes rimes, fabrique une sorte de boue littéraire dont il éclabousse +Wolsey et les évêques. Style, mètre, rime, langue, tout art a fini; +au-dessous de la vaine parade officielle il n'y a plus qu'un pêle-mêle +de débris. Pourtant cette poésie, toute «déguenillée, en loques, +bâillonnée, sale et rongée aux vers, a de la moelle<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a><a href="#footnote235" title="Go to footnote 235"><span class="smaller">[235]</span></a>.» Elle est +pleine de colère politique, de verve sensuelle, d'instincts anglais et +populaires; elle vit. Vie grossière, encore rudimentaire, ignoblement +grouillante, comme celle qui apparaît dans un grand corps gisant qui se +décompose. C'est la vie pourtant, avec les deux grands traits qu'elle va +manifester, avec la haine de la hiérarchie ecclésiastique, qui est la +Réforme, avec le retour aux sens et à la vie naturelle, qui est la +Renaissance.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> LIVRE II.<br> +<span class="smaller">LA RENAISSANCE.</span></h2> + +<h3>CHAPITRE I.<br> +<span class="smaller">La Renaissance païenne.</span></h3> + +<div class="toc"> +<p class="center">§ 1. LES MŒURS.</p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em">I. Idée que les hommes s'étaient faite du monde depuis la + dissolution de la société antique.—Comment et pourquoi + recommence l'invention humaine.—Forme d'esprit de la + Renaissance.—Que la représentation des objets est alors + imitative, figurée et complète.</li> + +<li class="min2em">II. Pourquoi le modèle idéal change.—Amélioration de la + condition humaine en Europe.—Amélioration de la condition + humaine en Angleterre.—La paix.—L'industrie.—Le commerce.—Le + pâturage.—L'agriculture.—Accroissement de la richesse + publique.—Les bâtiments et les meubles.—Les palais, les repas + et les habits.—Les pompes de la cour.—Fêtes sous + Élisabeth.—<i>Masques</i> sous Jacques I<sup>er</sup>.</li> + +<li class="min2em">III. Les mœurs populaires;—Pageants.—Théâtres.—Fêtes de + village.—Expansion païenne.</li> + +<li class="min2em">IV. Les modèles.—Les anciens.—Traduction et lecture des auteurs + classiques.—Sympathie pour les mœurs et les dieux de + l'antiquité.—Les modernes.—Goût pour les idées et les écrits + des Italiens.—Que la poésie et la peinture en Italie sont + païennes.—Le modèle idéal est l'homme fort, heureux, borné à la + vie présente.</li> +</ul> + +<p class="center"><span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> § 2. LA POÉSIE.</p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em">I. La Renaissance en Angleterre est la renaissance du génie + saxon.</li> + +<li class="min2em">II. Les précurseurs.—Le comte de Surrey.—Sa vie féodale et + chevaleresque.—Son caractère anglais et personnel.—Ses poëmes + sérieux et mélancoliques.—Sa conception de l'amour intime.</li> + +<li class="min2em">III. Son style.—Ses maîtres, Pétrarque et Virgile.—Ses + procédés, son habileté, sa perfection précoce.—L'art est + né.—Défaillances, imitation, recherche.—L'art n'est pas + complet.</li> + +<li class="min2em">IV. Croissance et achèvement de l'art.—L'<i>Euphuès</i> et la + mode.—Le style et l'esprit de la Renaissance.—Surabondance et + dérèglement.—Comment les mœurs, le style et l'esprit se + correspondent.—Sir Philip Sidney.—Son éducation, sa vie, son + caractère.—Son érudition, son sérieux, sa générosité et sa + véhémence.—Son <i>Arcadie</i>.—Exagération et maniérisme des + sentiments et du style.—Sa <i>Défense de la poésie</i>.—Son + éloquence et son énergie.—Ses sonnets.—En quoi les corps et les + passions de la Renaissance diffèrent des corps et des passions + modernes.—L'amour sensuel.—L'amour mystique.</li> + +<li class="min2em">V. La poésie pastorale.—Abondance des poëtes.—Naturel et force + de la poésie.—État d'esprit qui la suscite.—Sentiment de la + campagne.—Renaissance des dieux antiques.—Enthousiasme pour la + beauté.—Peinture de l'amour ingénu et heureux.—Shakspeare, + Jonson, Flechter, Drayton, Marlowe, Warner, Breton, Lodge, + Greene.—Comment la transformation du public a transformé l'art.</li> + +<li class="min2em">VI. La poésie idéale.—Spenser.—Sa vie.—Son caractère.—Son + platonisme.—Ses <i>Hymnes à l'amour et à la beauté</i>.—Abondance de + son imagination.—En quoi elle est épique.—En quoi elle est + féerique.—Ses tâtonnements.—Le <i>Calendrier du berger</i>.—Ses + <i>Petits poëmes</i>.—Son chef-d'œuvre.—<i>La Reine des fées</i>.—Son + épopée est allégorique et pourtant vivante.—Elle embrasse la + chevalerie chrétienne et l'olympe païen.—Comment elle les relie.</li> + +<li class="min2em">VII. <i>La Reine des fées</i>.—Les événements impossibles.—Comment + ils deviennent vraisemblables.—Belphœbe et Chrysogone.—Les + peintures et les paysages féeriques et gigantesques.—Pourquoi + <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> ils doivent être tels.—La caverne de Mammon et les + jardins d'Acrasia.—Comment Spenser compose.—En quoi l'art de la + Renaissance est complet.</li> +</ul> + +<p class="center">§ 3. LA PROSE.</p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em">I. Fin de la poésie.—Changements dans la société et dans les + mœurs.—Comment le retour à la nature devient l'appel aux + sens.—Changements correspondants dans la poésie.—Comment + l'agrément remplace l'énergie.—Comment le joli remplace le + beau.—La + mignardise.—Carew.—Suckling.—Herrick.—L'affectation.—Quarles, + Herbert, Babington, Donne, Cowley.—Commencement du style + classique et de la vie de salon.</li> + +<li class="min2em">II. Comment la poésie aboutit à la prose.—Liaison de la science + et de l'art.—En Italie.—En Angleterre.—Comment le règne du + naturalisme développe l'exercice de la raison + naturelle.—Érudits, historiens, rhétoriciens, compilateurs, + politiques, antiquaires, philosophes, théologiens.—Abondance des + talents et rareté des beaux livres.—Surabondance, recherche, + pédanterie du style.—Originalité, précision, énergie et richesse + du style.—Comment, à l'inverse des classiques, ils se + représentent non l'idée, mais l'individu.</li> + +<li class="min2em">III. Robert Burton.—Sa vie et son caractère.—Confusion et + énormité de son érudition.—Son sujet, <i>l'Anatomie de la + mélancolie</i>.—Divisions scolastiques.—Mélange des sciences + morales et médicales.</li> + +<li class="min2em">IV. Sir Thomas Browne.—Son esprit.—Son imagination est d'un + homme du Nord.—<i>Hydriotaphia</i>, <i>Religio medici</i>.—Ses idées, ses + curiosités et ses doutes sont d'un homme de la + Renaissance.—<i>Pseudodoxia</i>.—Effets de cette activité et de + cette direction de l'esprit public.</li> + +<li class="min2em">V. François Bacon.—Son esprit.—Son originalité.—Concentration + et splendeur de son style.—Ses comparaisons et ses + aphorismes.—<i>Les Essais</i>.—Son procédé n'est pas + l'argumentation, mais l'intuition.—Son bon sens + utilitaire.—Point de départ de sa philosophie.—Que l'objet de + la science est l'amélioration de la condition humaine.—<i>Nouvelle + Atlantide</i>.—Comment cette idée est d'accord avec l'état des + choses et l'esprit du temps.—Elle achève la + Renaissance.—Comment cette idée amène une nouvelle <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> + méthode.—L'<i>Organum</i>.—À quel point Bacon s'est arrêté.—Limites + de l'esprit du siècle.—Comment la conception du monde, qui était + poétique, devient mécanique.—Comment la Renaissance aboutit à + l'établissement des sciences positives.</li> +</ul> +</div> + +<h4>§ 1. LES MŒURS.</h4> + +<h5>I</h5> + +<p>Il y avait dix-sept siècles qu'une grande pensée triste avait commencé à +peser sur l'esprit de l'homme pour l'accabler, puis l'exalter et +l'affaiblir, sans que jamais, dans un si long intervalle, elle eût lâché +prise. C'était l'idée de l'impuissance et de la décadence humaine. La +corruption grecque, l'oppression romaine et la dissolution du monde +antique l'avaient fait naître; à son tour elle avait fait naître la +résignation stoïque, l'insouciance épicurienne, le mysticisme alexandrin +et l'attente chrétienne du royaume de Dieu. «Le monde est mauvais et +perdu: échappons-lui par l'insensibilité, par l'étourdissement, par +l'extase.» Ainsi parlaient les philosophies, et la religion, arrivant +par-dessus elles, avait ajouté qu'il allait finir: «Tenez-vous prêts, +car le royaume de Dieu est proche.» Mille ans durant, les ruines qui se +faisaient de toutes parts vinrent incessamment enfoncer dans les +cœurs cette pensée funèbre, et quand du fond de l'imbécillité finale +et de la misère universelle l'homme féodal se releva par la force de son +courage et de son <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> bras, il retrouva pour entraver sa pensée et +son œuvre la conception écrasante qui, proscrivant la vie naturelle +et les espérances terrestres, érigeait en modèles l'obéissance du moine +et les langueurs de l'illuminé.</p> + +<p>Par sa propre force, elle empira. Car le propre d'une pareille +conception, comme des misères qui l'engendrent et du découragement +qu'elle consacre, c'est de supprimer l'action personnelle et de +remplacer l'invention par la soumission. Insensiblement, dès le +quatrième siècle, on voit la règle morte se substituer à la foi vivante. +Le peuple chrétien se remet aux mains du clergé, qui se remet aux mains +du pape. Les opinions chrétiennes se soumettent aux théologiens, qui se +soumettent aux Pères. La foi chrétienne se réduit à l'accomplissement +des œuvres, qui se réduit à l'accomplissement des rites. La religion, +fluide aux premiers siècles, se fige en un cristal roide, et le contact +grossier des barbares vient poser par-dessus une couche d'idolâtrie: on +voit paraître la théocratie et l'inquisition, le monopole du clergé et +l'interdiction des Écritures, le culte des reliques et l'achat des +indulgences. Au lieu du christianisme, l'Église; au lieu de la croyance +libre, l'orthodoxie imposée; au lieu de la ferveur morale, les pratiques +fixes; au lieu du cœur et de la pensée agissante, la discipline +extérieure et machinale: ce sont là les traits propres du moyen âge. +Sous cette contrainte, la société pensante avait cessé de penser; la +philosophie avait tourné au manuel et la poésie au radotage, et +<span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> l'homme inerte, agenouillé, remettant sa conscience et sa +conduite aux mains de son prêtre, ne semblait qu'un mannequin bon pour +réciter un catéchisme et psalmodier un chapelet<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a><a href="#footnote236" title="Go to footnote 236"><span class="smaller">[236]</span></a>.</p> + +<p>Enfin l'invention recommence; elle recommence par l'effort de la société +laïque qui a rejeté la théocratie, maintenu l'État libre, et qui à +présent retrouve ou trouve une à une les industries, les sciences et les +arts. Tout se renouvelle; l'Amérique et les Indes sont découvertes, la +figure de la terre est connue, le système du monde est annoncé, la +philologie moderne est fondée, les sciences expérimentales commencent, +les arts et les littératures poussent comme une moisson, la religion se +transforme; il n'y a point de province dans l'intelligence et dans +l'action humaines qui ne soit défrichée et fécondée par cet universel +effort. Il est si grand, que des novateurs il passe aux retardataires, +et redresse un catholicisme en face du protestantisme qu'il a dressé. Il +semble que les hommes ouvrent tout d'un coup les yeux et voient. En +effet, ils entrent dans une forme d'esprit nouvelle et supérieure. C'est +le trait propre de cet âge, qu'ils ne saisissent plus les choses par +parcelles, isolément, ou par des classifications scolastiques et +mécaniques, mais d'ensemble, par des vues générales et complètes, avec +cet embrassement passionné d'un esprit <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> sympathique qui, placé +devant un vaste objet, le pénètre dans toutes ses parties, le tâte dans +toutes ses attaches, se l'approprie, se l'assimile, s'en imprime l'image +vivante et puissante, si vivante et si puissante qu'il est obligé de la +traduire au dehors par une œuvre d'art ou une action. Une chaleur +d'âme extraordinaire, une imagination surabondante et magnifique, des +demi-visions, des visions entières, des artistes, des croyants, des +fondateurs, des <i>créateurs</i>, voilà ce qu'une pareille forme d'esprit +produit au jour; car pour créer il faut avoir, comme Luther et saint +Ignace, comme Michel-Ange et Shakspeare, une idée non pas abstraite, +partielle et sèche, mais figurée, achevée et sensible, une vraie +créature qui s'agite intérieurement et fait effort pour apparaître à la +lumière. C'est ici le grand siècle de l'Europe et le plus admirable +moment de la végétation humaine. Nous vivons encore aujourd'hui de sa +séve, et nous ne faisons que continuer sa poussée et son effort.</p> + +<h5>II</h5> + +<p>Quand la puissance humaine se manifeste si clairement en œuvres si +grandes, rien d'étonnant si le modèle idéal change et si l'antique idée +païenne reparaît. Elle reparaît amenant avec soi le culte de la beauté +et de la force; en Italie d'abord; car de tous les pays d'Europe c'est +le plus païen, le plus voisin de la civilisation antique; puis de là en +France <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> et en Espagne, en Flandre<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a><a href="#footnote237" title="Go to footnote 237"><span class="smaller">[237]</span></a>, même en Allemagne, pour +gagner enfin l'Angleterre. Comment se fait-il qu'elle se propage, et +quelle est la révolution advenue dans les mœurs qui de toutes parts +en ce moment réunit tous les hommes dans un sentiment qu'ils avaient +oublié depuis quinze cents ans? C'est que la condition des hommes +s'améliore et qu'ils le sentent. Toujours le modèle idéal exprime la +situation réelle, et les créatures de l'imagination, comme les +conceptions de l'esprit, ne font que manifester l'état de la société et +le degré du bien-être; il y a une correspondance fixe entre ce que +l'homme admire et ce que l'homme est. Tant que la misère est accablante, +la décadence visible ou l'espérance fermée, il est enclin à maudire la +vie terrestre et à chercher des consolations dans un autre monde. Sitôt +que sa souffrance s'allége, que sa puissance se manifeste, que ses +perspectives s'élargissent, il recommence à aimer la vie présente, à +prendre confiance en lui-même, à aimer et célébrer l'énergie, le génie, +toutes les facultés efficaces qui travaillent pour lui procurer le +bonheur. Vers la vingtième année d'Élisabeth, les nobles quittent le +bouclier et l'épée à deux mains pour la rapière<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a><a href="#footnote238" title="Go to footnote 238"><span class="smaller">[238]</span></a>: petit fait presque +imperceptible, énorme cependant, car il est pareil au changement +<span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> qui, il y a soixante ans, nous a fait quitter l'épée de cour +pour nous laisser les bras ballants dans notre habit noir. En effet, +c'est alors le régime féodal qui finit et la vie de cour qui commence, +comme c'est aujourd'hui la vie de cour qui vient de finir et le régime +démocratique qui vient de commencer. Avec l'épée à deux mains, la lourde +armure complète, les donjons féodaux, les guerres privées, le désordre +permanent, tous les fléaux du moyen âge reculent et s'effacent dans le +passé. L'Anglais est sorti de la guerre des deux Roses. Il ne court plus +le danger d'être demain pillé comme riche, après-demain pendu comme +traître; il n'a plus besoin de fourbir son armure, de faire des ligues +avec les gens puissants, de s'approvisionner pour l'hiver, de ramasser +des hommes d'armes, de courir la campagne pour piller et pendre les +autres<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a><a href="#footnote239" title="Go to footnote 239"><span class="smaller">[239]</span></a>. La monarchie, en Angleterre comme dans toute l'Europe, a +mis la paix dans la société<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a><a href="#footnote240" title="Go to footnote 240"><span class="smaller">[240]</span></a>, et avec la paix paraissent les arts +utiles. Le bien-être domestique suit la sécurité civile, et l'homme, +mieux fourni dans sa maison, mieux protégé dans sa bourgade, peut +prendre goût à la vie terrestre qu'il transforme et va transformer.</p> + +<p>Vers la fin du quinzième siècle<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a><a href="#footnote241" title="Go to footnote 241"><span class="smaller">[241]</span></a>, le branle est <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> donné; le +commerce et l'industrie des laines s'accroissent soudainement, et si +énormément que les terres à blé sont changées en prairies, «que tout est +pris pour les pâturages<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a><a href="#footnote242" title="Go to footnote 242"><span class="smaller">[242]</span></a>,» et que dès 1553 quarante mille pièces de +drap sont exportées en un an par des vaisseaux du pays. C'est là déjà +l'Angleterre telle que nous la voyons aujourd'hui, contrée de prairies, +toute verte, coupée de haies, parsemée de bétail, navigatrice, +manufacturière, opulente, avec un peuple de travailleurs nourris de +viande, qui l'enrichissent en s'enrichissant. Ils améliorent si bien +l'agriculture, qu'au bout de cent ans<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a><a href="#footnote243" title="Go to footnote 243"><span class="smaller">[243]</span></a> le produit de l'acre est +doublé. Ils multiplient si fort, qu'en deux cents ans<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a><a href="#footnote244" title="Go to footnote 244"><span class="smaller">[244]</span></a> la population +double. Ils s'enrichissent tellement qu'au commencement de Charles +I<sup>er</sup> la chambre des Communes est trois fois plus riche que la chambre +des Lords. La ruine<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a><a href="#footnote245" title="Go to footnote 245"><span class="smaller">[245]</span></a> d'Anvers par le duc de Parme leur envoie «le +tiers des marchands et des manufacturiers, qui fabriquaient les soies, +les damas, les bas, les taffetas, les serges.» La défaite de l'Armada et +la décadence de l'Espagne ouvrent toutes les mers à leur marine<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a><a href="#footnote246" title="Go to footnote 246"><span class="smaller">[246]</span></a>. La +ruche laborieuse, qui sait oser, <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> essayer, explorer, agir par +bandes, et toujours fructueusement, va commencer ses profits et ses +voyages et bourdonner par tout l'univers.</p> + +<p>Au bas et au sommet de la société, dans toutes les parties de la vie, à +tous les degrés de la condition humaine, ce bien-être nouveau devenait +visible. En 1533, considérant «que les rues de Londres étaient sales, +remplies de bourbiers et de fondrières, et que beaucoup de personnes, +tant à pied qu'à cheval, couraient risque de s'y blesser et y avaient +presque péri,» Henri VIII faisait commencer le pavage de Londres<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a><a href="#footnote247" title="Go to footnote 247"><span class="smaller">[247]</span></a>. +De nouvelles rues couvraient les terrains vides où les jeunes gens +venaient autrefois courir et lutter. Tous les ans on voyait croître le +nombre des tavernes, des théâtres, des salles où l'on fumait, où l'on +jouait, où l'on donnait des combats d'ours. Avant Élisabeth, les maisons +des gentilshommes de campagne n'étaient guère que des chaumières +couvertes de paille, recrépies de la plus grossière glaise, et éclairées +seulement par des treillages. «Au contraire, dit Harrison (1580), celles +qu'on a bâties récemment le sont ordinairement de briques, de pierres +dures ou de toutes deux, les chambres larges et belles, et les bâtiments +de l'office plus éloignés des chambres.» Pour les anciennes maisons de +bois, on les recouvrait du <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> plâtre le plus fin, lequel, «outre +la délectable blancheur de la matière elle-même, est étendu en couches +si unies et si douces, que rien, à mon avis, ne saurait être fait avec +plus de délicatesse<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a><a href="#footnote248" title="Go to footnote 248"><span class="smaller">[248]</span></a>». Cette admiration naïve montre de quels taudis +on sortait. Voici qu'enfin on emploie le verre pour les fenêtres; les +murs nus sont tendus de tapisseries où les visiteurs contemplent avec +bonheur et étonnement des herbes, des animaux, des figures; on commence +à faire usage des poêles, et l'on éprouve le plaisir inconnu d'avoir +chaud.</p> + +<p class="quote"> + «Trois choses, dit Harrison, sont à remarquer chez les fermiers. + La première est la multitude des cheminées nouvellement bâties. + Dans leur jeune âge, il n'y en avait pas plus de deux, ou tout au + plus trois dans la plupart des villes de l'intérieur du royaume. + La seconde est l'amélioration des ameublements, qui est grande, + quoique non encore générale; car, disent-ils, nos pères (oui, et + nous-mêmes aussi), nous avons couché bien souvent dans des + grabats de paille, sur de grosses nattes, avec un drap seulement, + avec des couvertures faites de poils grossiers ou de lambeaux + recousus, et une bonne bûche ronde sous notre tête pour traversin + ou oreiller. S'il arrivait que le maître du logis, dans les sept + années qui suivaient son mariage, eût acheté un matelas ou un lit + de bourre, et aussi un sac de menue paille pour reposer sa tête, + il se croyait aussi bien logé que le seigneur de la ville.... Les + oreillers, disaient-ils, ne semblaient faits que pour les femmes + en couches. La troisième chose est le changement de la vaisselle + de bois en pots d'étain, et des cueillers de bois en argent ou en + étain; car si commune était dans l'ancien temps cette vaisselle + de bois, <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> qu'un homme aurait eu de la peine à trouver + quatre pièces d'étain (desquelles peut-être une salière) dans la + maison d'un bon fermier.»</p> + +<p>Ce n'est pas la possession, c'est l'acquisition qui donne aux hommes la +joie et le sentiment de leur force; ils remarquent davantage un petit +bonheur qui est nouveau qu'un grand bonheur qui est ancien; ce n'est pas +quand tout est bien, c'est quand tout est mieux qu'ils voient la vie en +beau et sont tentés d'en faire une fête. C'est pourquoi, en ce moment, +ils en font une fête, une magnifique parade, si semblable à un tableau, +qu'elle produit la peinture en Italie, si semblable à une +représentation, qu'elle produit le drame en Angleterre. À présent que la +hache et l'épée des guerres civiles ont abattu la noblesse indépendante, +et que l'abolition du droit de maintenance a ruiné la petite royauté +solitaire de chaque grand baron féodal, les seigneurs quittent leurs +noirs châteaux, forteresses crénelées, entourées d'eaux stagnantes, +percées d'étroites fenêtres, sortes de cuirasses de pierre qui n'étaient +bonnes qu'à garder la vie de leurs maîtres. Ils affluent dans les +nouveaux palais à dômes et à tourelles, couverts d'ornements tourmentés +et multipliés, garnis de terrasses et d'escaliers monumentaux, munis de +jardins, de jets d'eau, de statues, palais de Henri VIII et d'Élisabeth, +demi-gothiques et demi-italiens<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a><a href="#footnote249" title="Go to footnote 249"><span class="smaller">[249]</span></a>, dont la commodité, l'éclat, +<span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> la symétrie annoncent déjà des habitudes de société et le goût +du plaisir. Ils viennent à la cour, ils quittent leurs mœurs: les +quatre repas qui suffisaient à peine à la voracité antique se réduisent +à deux; les gentilshommes sont bientôt des raffinés, qui mettent leur +gloire dans la recherche et la singularité de leurs amusements et de +leur parure. On les voit se vêtir magnifiquement d'étoffes éclatantes, +avec le luxe de gens qui, pour la première fois, froissent la soie et +font chatoyer l'or: pourpoints de satin écarlate, manteaux de zibeline +de mille ducats, souliers de velours brodés d'or et d'argent, couverts +de roses ou de rubans, bottes à collets rabattus d'où sortent des flots +de dentelles, brodées de figures d'oiseaux, d'animaux, de +constellations, de fleurs en argent, en or, en pierres précieuses, +chemises ornementées qui coûtent dix livres sterling. «C'est une chose +ordinaire de mettre mille chèvres et cent bœufs à un habit et de +porter tout un manoir sur son dos<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a><a href="#footnote250" title="Go to footnote 250"><span class="smaller">[250]</span></a>.» Les habits de ce temps +ressemblent à des châsses. Quand Élisabeth mourut, on trouva trois mille +habillements dans ses garde-robes. Faut-il parler des gigantesques +collerettes des dames, de leurs robes bouffantes, de leurs corsages tout +roides de diamants? Singulier signe du temps, les hommes étaient plus +changeants et plus parés qu'elles. «Telle est notre inconstance, dit +Harrison, qu'aujourd'hui on n'aime rien que la mode espagnole, tandis +que demain on ne <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> trouve élégants et agréables que les +colifichets français. Un peu plus tard, il n'y a d'habits que ceux qui +sont dans le goût allemand. Tantôt c'est la façon turque que +généralement on préfère, tantôt ce sont les robes mauresques, les +manches barbaresques et les culottes courtes françaises. Et si les modes +sont diverses, ce serait un monde que de dire le prix, la recherche, +l'excès, la vanité, la pompe, la variété, et finalement l'instabilité et +la folie qu'on rencontre à tous les étages.» Folie soit, mais poésie +aussi. Il y a autre chose qu'un amusement de freluquets dans cette +mascarade splendide de costumes. Le trop-plein de la séve intérieure se +répand de ce côté, comme aussi dans les drames et les poëmes. C'est une +verve d'artistes qui les mène. Il y a une pousse incroyable de formes +vivantes dans leurs cervelles. Ils font comme leurs graveurs, qui, dans +leurs frontispices, prodiguent les fruits, les fleurs, les figures +agissantes, les animaux, les dieux, et versent et entassent tout le +trésor de la nature sur tous les coins de leur papier. Ils ont besoin de +jouir du beau; ils veulent être heureux par les yeux; ils sentent +naturellement par contre-coup le relief et l'énergie de toutes les +formes. Depuis l'avénement de Henri VIII jusqu'à la mort de Jacques +I<sup>er</sup> on ne voit que processions, tournois, entrées de villes, +mascarades. Ce sont d'abord les banquets royaux, l'étalage des +couronnements, les larges et bruyants plaisirs de Henri VIII. Wolsey lui +donne des fêtes<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a><a href="#footnote251" title="Go to footnote 251"><span class="smaller">[251]</span></a> «de façon si <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> coûteuse et si splendide, +que c'est un ciel de les regarder. Il n'y manque ni dames ni demoiselles +bien habiles et bien adroites pour danser avec les seigneurs masqués ou +pour garnir la salle au moment qu'il faut. Il y a aussi toute sorte de +musique et d'harmonie, avec de belles voix d'hommes et d'enfants. «Le +roi vient un jour le surprendre à table, suivi de douze seigneurs +déguisés en bergers avec des habits de drap d'or et de satin cramoisi, +précédé de porteurs de torches, «avec un tel bruit de tambours et de +flûtes, que rarement on en vit de pareil<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a><a href="#footnote252" title="Go to footnote 252"><span class="smaller">[252]</span></a>.» Sur-le-champ on sert un +nouveau banquet «de deux cents plats différents, très-recherchés et +d'invention coûteuse. Et ainsi ils passent la nuit, banquetant, dansant, +et en d'autres réjouissances, au grand contentement du roi et de la +noblesse assemblée.» Comptez, si vous pouvez<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a><a href="#footnote253" title="Go to footnote 253"><span class="smaller">[253]</span></a>, les fêtes +mythologiques, les réceptions théâtrales, les opéras joués en plein air +pour Élisabeth, Jacques et leurs grands seigneurs. À Kenilworth les +fêtes durèrent dix-neuf jours. Tout y est: pédanteries, nouveautés, jeux +populaires, spectacles sanglants, farces grossières, tours de force et +d'adresse, allégories, mythologie, chevalerie, commémorations rustiques +et nationales. En pareil temps, dans cet élan universel et dans ce subit +épanouissement, les hommes s'intéressent à eux-mêmes, trouvent leur vie +belle, digne d'être représentée et mise en scène tout entière; ils +jouent avec elle, ils jouissent en la voyant, ils en aiment les hauts, +les bas, <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> ils en font un objet d'art. La reine est reçue par +une sibylle, puis par des géants du temps d'Arthur, puis par la Dame du +Lac. Sylvain, Pomone, Cérès et Bacchus, chaque divinité tour à tour lui +présente les prémices de son royaume. Le lendemain, un homme sauvage, +vêtu de mousse et de lierre, dialogue devant elle et en son honneur avec +Écho. On fait combattre treize ours contre des chiens. Un sauteur +italien fait des tours merveilleux devant toute la compagnie. La reine +assiste à un mariage rustique, puis à une sorte de combat comique entre +les paysans de Coventry, qui représentent la défaite des Danois. Au +moment où elle revient de la chasse, Triton, sortant du lac, la supplie, +au nom de Neptune, de délivrer la Dame enchantée, poursuivie par sir +Bruce Sans-Pitié. Aussitôt la Dame apparaît, entourée de nymphes, +bientôt suivie de Protée que porte un énorme dauphin. Cachée dans le +dauphin, une troupe de musiciens chante avec le chœur des divinités +marines les louanges de la puissante, de la belle, de la chaste reine +d'Angleterre.—Vous voyez que la comédie n'est pas seulement au théâtre; +les grands et la reine elle-même deviennent acteurs. Les besoins de +l'imagination sont si vifs que la cour devient une scène. Sous Jacques +I<sup>er</sup>, tous les ans, au jour des Rois, la reine, les principales dames +et les premiers nobles jouaient un opéra, appelé <i>Masque</i>, sorte +d'allégorie mêlée de danses, rehaussée par des décorations et des +costumes éclatants, et dont les tableaux mythologiques de Rubens peuvent +seuls indiquer la splendeur. «Des lords vêtus à la façon <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> des +statues antiques, portant sur la tête des couronnes persanes, avec des +enroulements d'or tournés en dedans, le front ceint d'un bandeau de gaze +incarnat et argent; le justaucorps en drap incarnat d'argent coupé de +manière à dessiner le nu, à la façon de la cuirasse grecque, rattaché +sur la poitrine par une large ceinture de drap d'or brodé qui s'agrafait +avec des bijoux; les manteaux de soie colorée, les uns couleur du ciel, +les autres couleur de perle, les autres couleur de flamme ou +bronzés<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a><a href="#footnote254" title="Go to footnote 254"><span class="smaller">[254]</span></a>: les dames en corsage de drap blanc d'argent, brodé de +figures de paons et de fruits; au-dessous, un vêtement lâche, froncé, +incarnat, rayé d'argent, divisé par une ceinture d'or, et, sous +celui-ci, un autre vêtement flottant de drap azuré d'argent, galonné +d'or; leurs cheveux négligemment noués sous une riche et précieuse +couronne ornée de toutes sortes de diamants choisis; sur le haut, un +voile transparent qui tombait jusqu'à terre; leurs chaussures d'azur et +d'or garnies de rubis et de diamants.» J'abrége la description, qui +ressemble à celle des contes de fées. Songez que toutes ces parures, ce +chatoiement des étoffes, ce rayonnement de pierreries, cette splendeur +des chairs nues, s'étalaient journellement pour le mariage des grands, +aux accents hardis d'un épithalame païen. Pensez aux festins +qu'introduisait alors le comte de Carlisle, où l'on servait d'abord une +table remplie de mets recherchés <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> aussi haut qu'un homme +pouvait atteindre, pour la jeter aussitôt et la remplacer par une autre +table pareille. Cette prodigalité de magnificences, ces somptueuses +folies, ce débridement de l'imagination, cet enivrement des yeux et des +oreilles, cet opéra joué par les maîtres du royaume marquent, comme la +peinture de Rubens, de Jordaëns et de la Flandre contemporaine, un si +franc appel aux sens, un si complet retour à la nature, que notre âge +refroidi et triste est hors d'état de se les figurer<a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a><a href="#footnote255" title="Go to footnote 255"><span class="smaller">[255]</span></a>.</p> + +<h5>III</h5> + +<p>S'épancher, contenter son cœur et ses yeux, lancer hardiment sur +toutes les routes de la vie la meute de ses appétits et de ses +instincts, voilà donc le besoin qui apparaît dans les mœurs. +L'Angleterre n'est pas encore puritaine. C'est «la joyeuse Angleterre,» +<i>merry England</i>, comme on dit alors. Elle n'est point encore roidie et +régularisée. Elle s'épanouit largement, librement, et se réjouit de se +voir telle. Ce n'est pas à la cour seulement qu'on trouve l'opéra, c'est +au village. Des compagnies ambulantes s'y transportent, et les gens du +pays au besoin les suppléent; Shakspeare a vu, avant de les peindre, des +balourds, des charpentiers, des menuisiers, des raccommodeurs <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> +de soufflets<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a><a href="#footnote256" title="Go to footnote 256"><span class="smaller">[256]</span></a> jouer Pyrame et Thisbé, représenter le lion en +rugissant le plus doucement possible et figurer la muraille en étendant +la main. Toute fête est un <i>pageant</i> où des bourgeois, des ouvriers, des +enfants sont les figurants. Ils sont acteurs d'instinct. Quand l'âme est +pleine et neuve, ce n'est point par des raisonnements qu'elle exprime +ses idées; elle les joue et les figure; elle les mime; c'est là le vrai +et le premier langage, celui des enfants, celui des artistes, celui de +la joie et de l'invention. C'est de cette façon qu'ils se divertissent +avec des chants et des festins dans toutes les fêtes symboliques dont la +tradition a peuplé l'année<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a><a href="#footnote257" title="Go to footnote 257"><span class="smaller">[257]</span></a>. Le dimanche après la nuit des Rois, les +laboureurs paradent dans les rues avec leurs chemises par-dessus leurs +habits, parés de rubans, traînant une charrue au son de la musique, et +dansant la danse des épées; un autre jour c'est une figure faite d'épis +qu'on promène dans un chariot, parmi des chants, au son des pipeaux et +des tambours; une autre fois, c'est le père Noël et sa troupe; ou bien +c'est l'arbre de mai autour duquel on joue l'histoire de Robin Hood, le +brave braconnier, et la légende de saint George qui terrasse le dragon. +Il faudrait un demi-volume pour décrire toutes ces fêtes, celles de la +Moisson, de la Toussaint, de la Saint-Martin, de la Tonte des agneaux, +surtout celle de Noël qui durait douze jours et parfois six semaines. +Ils mangent et <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> boivent, font ripaille, remuent leurs membres, +embrassent les filles, sonnent les cloches, s'emplissent de bruit: rudes +bacchanales où l'homme se débride, et qui sont la consécration de la vie +naturelle: les puritains ne s'y sont pas trompés.</p> + +<p class="quote"> + «D'abord, dit Stubbs<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a><a href="#footnote258" title="Go to footnote 258"><span class="smaller">[258]</span></a>, toutes les têtes folles de la paroisse + s'assemblent et choisissent un grand capitaine avec le titre de + prince du désordre, et, l'ayant couronné en grande solennité, le + prennent pour roi. Ce roi, une fois sacré, choisit vingt, + quarante ou cent joyeux gaillards comme lui-même, qui font le + service autour de Sa Majesté Souveraine.... Ils ont leurs chevaux + de bois, leurs dragons et autres bouffonneries, avec leurs + joueurs de flûte paillards et leurs bruyants tambours pour mettre + en train la danse du diable. Puis cette troupe de païens marche + vers l'église et le cimetière au son des flûtes, au roulement des + tambours, dansant, faisant tinter leurs clochettes, faisant + flotter, comme des fous, leurs mouchoirs sur leurs têtes, pendant + que les chevaux de bois et autres monstres escarmouchent à + travers la foule. Et en cette sorte ils vont à l'église comme des + démons incarnés, avec un tel bruit confus, qu'il n'y a point + d'homme qui puisse entendre sa propre voix. Puis les folles têtes + regardent, s'ébahissent, font des grimaces, montent sur les bancs + pour voir cette belle cérémonie. Après cela ils font des allées + et venues dans l'église, puis dans le cimetière, où ils ont + ordinairement leurs berceaux, bosquets, salles d'été et maisons + de festin, où ils festoient, banquettent, dansent tout le jour, + et parfois toute la nuit aussi. Et ainsi ces furies terrestres + passent le jour du sabbat. Une autre espèce de fous écervelés + apportent à ces chiens d'enfer (je veux dire le prince du + désordre et ses complices) du pain, de la bonne ale, du vieux + fromage, du fromage nouveau, des gâteaux, des tartes, de la + crème, de la viande, tantôt une chose, tantôt une autre.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> «Au jour de mai, dit-il ailleurs, chaque paroisse, ville ou +village, s'assemble, hommes, femmes, enfants; ils s'en vont dans les +bois.... et passent toute la nuit en divertissements, et le matin +rapportent des branches de bouleaux et d'autres arbres, mais surtout +leur plus précieux joyau, l'arbre de mai, qu'ils ramènent en grande +vénération avec vingt ou quarante paires de bœufs, chaque bœuf +ayant un beau bouquet de fleurs attaché à la pointe de ses cornes.... +Ils plantent ce mai, ou plutôt cette puante idole, jonchent de fleurs le +gazon d'alentour, établissent à l'entour des salles de verdure, des +berceaux, sautent et dansent, banquettent et festoient, comme les païens +pour la dédicace de leurs idoles.... De dix filles qui vont au bois +cette nuit, il y en a neuf qui reviennent grosses.» «....Au son de la +cloche, le mardi gras, dit un autre, les gens deviennent fous par +milliers et oublient toute décence et tout bon sens.... C'est au diable +et à Satan que, dans ces exécrables passe-temps, ils font hommage et +sacrifice.» En effet<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a><a href="#footnote259" title="Go to footnote 259"><span class="smaller">[259]</span></a>, c'est à la nature, à l'antique Pan, à Freya, +à Hertha, ses sœurs, aux vieilles divinités teutoniques conservées à +travers le moyen âge. En ce moment, dans l'affaiblissement passager du +christianisme et dans l'essor soudain du bien-être corporel, l'homme +s'adore lui-même, et il ne reste de vivant en lui que le païen.</p> + +<h5><span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> IV</h5> + +<p>Pour achever, voyez quelle route en ce moment les idées prennent. +Quelques sectaires, surtout des bourgeois et des gens du peuple, +s'appesantissent tristement sur la Bible. Mais c'est dans Rome et dans +la Grèce païenne que la cour et les gens du monde vont chercher leurs +précepteurs et leurs héros. Vers 1490<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a><a href="#footnote260" title="Go to footnote 260"><span class="smaller">[260]</span></a>, on a recommencé à lire les +classiques; coup sur coup on les traduit; bientôt c'est une mode que de +les lire dans l'original. Élisabeth, Jeanne Grey, la duchesse de +Norfolk, la comtesse d'Arundel, beaucoup de dames entendent couramment +Platon, Xénophon, Cicéron, et les aiment. Peu à peu, par un redressement +insensible, l'homme s'est relevé jusqu'à la hauteur des grands et des +sains esprits qui avaient manié sans contrainte toutes les idées il y a +quinze siècles. Ce n'est pas seulement leur langue qu'il entend, c'est +leur pensée; il ne répète plus une leçon d'après eux, il soutient une +conversation avec eux; il est leur égal, et ne trouve qu'en eux des +esprits aussi virils que le sien. Car ce ne sont pas des ergoteurs +d'école, des compilateurs misérables, des cuistres rébarbatifs comme les +professeurs de jargon que lui imposait le <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> moyen âge, comme ce +triste Duns Scott, dont les commissaires de Henri VIII jettent en ce +moment les feuillets aux vents. Ce sont des «gentilshommes,» des hommes +d'État, les plus polis et les mieux élevés du monde, qui savent parler, +qui ont tiré leurs idées non des livres, mais des choses, idées +vivantes, et qui d'elles-mêmes entrent dans les âmes vivantes. +Par-dessus la procession des scolastiques encapuchonnés et des +disputeurs crasseux, les deux âges adultes et pensants se rejoignent, et +l'homme moderne, faisant taire les voix enfantines ou nasillardes du +moyen âge, ne daigne plus s'entretenir qu'avec la noble antiquité. Il +accepte ses dieux; il les comprend du moins, et s'en entoure. Dans les +poëmes, dans les festins, dans les tapisseries, dans presque toutes les +cérémonies, ils apparaissent, non plus restaurés par la pédanterie, mais +ranimés par la sympathie, et doués par les arts d'une vie aussi +florissante et presque aussi profonde que celle qu'ils avaient dans leur +premier berceau. Après l'affreuse nuit du moyen âge et les douloureuses +légendes des revenants et des damnés, c'est un charme que de revoir +l'olympe rayonnant de la Grèce; ses dieux héroïques et beaux ravissent +encore une fois le cœur des hommes; ils soulèvent et instruisent ce +jeune monde en lui parlant la langue de ses passions et de son génie, et +ce siècle de fortes actions, de libre sensualité, d'invention hardie n'a +qu'à suivre sa pente pour reconnaître en eux ses maîtres et les éternels +promoteurs de la liberté et de la beauté.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> Plus près de lui est un autre paganisme, celui de l'Italie, +plus séduisant parce qu'il est moderne et fait couler une nouvelle séve +dans le tronc antique, plus attrayant parce qu'il est plus sensuel et +présente, avec le culte de la force et du génie, le culte du plaisir et +de la volupté. Les rigoristes le savent bien et s'en scandalisent: «Les +enchantements de Circé, écrit Ascham, ont été apportés d'Italie pour +gâter les mœurs des gens en Angleterre; beaucoup par des exemples de +mauvaise vie, mais surtout par les préceptes des mauvais livres traduits +dernièrement d'italien en anglais et vendus dans toutes les boutiques de +Londres. Il y a plus de ces livres profanes<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a><a href="#footnote261" title="Go to footnote 261"><span class="smaller">[261]</span></a> imprimés ces derniers +mois qu'on n'en a vu depuis plusieurs vingtaines d'années en Angleterre. +Aussi maintenant ils ont plus de respect pour les triomphes de Pétrarque +que pour la Genèse de Moïse, et font plus de cas d'un conte de Boccace +que d'une histoire de la Bible.» En effet, en ce moment, l'Italie a +visiblement la primauté en toutes choses, et l'on y va puiser la +civilisation comme à la source. Quelle est-elle cette civilisation qui +s'impose ainsi à l'Europe, d'où part toute science et toute élégance, +qui fait loi dans toutes les cours, où Surrey, Sidney, Spenser, +Shakspeare vont chercher leurs exemples et leurs matériaux? Elle est +païenne de fonds et de naissance, par sa langue qui n'est qu'un latin à +peine déformé, par ses traditions et ses souvenirs latins que nulle +lacune n'est venue interrompre, <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> par sa constitution où +l'antique vie urbaine a d'abord primé et absorbé la vie féodale, par le +génie de la race, où la vigueur et la joie ont toujours surabondé. Plus +d'un siècle avant les autres, dès Pétrarque, Rienzi et Boccace, les +Italiens ont commencé à retrouver l'antiquité perdue, à «délivrer les +manuscrits enfouis dans les cachots de France et d'Allemagne,» à les +restaurer, à interpréter, commenter, repenser les anciens, à se faire +latins de cœur et d'esprit, a composer en prose et en vers avec +l'urbanité de Cicéron et de Virgile, à considérer les belles +conversations et les jouissances de l'esprit comme l'ornement et la plus +exquise fleur de la vie<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a><a href="#footnote262" title="Go to footnote 262"><span class="smaller">[262]</span></a>. Ce ne sont pas seulement les dehors de la +vie antique qu'ils s'approprient, c'en est le fonds, j'entends la +préoccupation de la vie présente, l'oubli de la vie future, l'appel aux +sens, le renoncement au christianisme. «Il faut jouir, faisait chanter +leur premier poëte Laurent de Médicis dans ses pastorales et dans ses +triomphes. Il n'y a point de certitude pour demain.» Déjà dans Pulci +éclate l'incrédulité moqueuse, la gaieté sensuelle et hardie, toute +l'audace des libres penseurs qui repoussent du pied avec dégoût le froc +usé du moyen âge. C'est lui qui, dans un poëme bouffon, met en tête de +chaque chant un <i>Hosanna</i>, un <i>In principio</i>, un texte sacré de la +messe<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a><a href="#footnote263" title="Go to footnote 263"><span class="smaller">[263]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> C'est lui qui, se demandant ce qu'est l'âme et +comment elle peut entrer dans le corps, la compare à ces confitures que +l'on enveloppe dans du pain blanc tout chaud. Que devient-elle dans +l'autre monde? «Certaines gens croient y trouver des becfigues, des +ortolans tout plumés, d'excellents vins, de bons lits, et à cause de +cela, ils suivent les moines, marchent derrière eux. Pour nous, mon cher +ami, nous irons dans la vallée noire, où nous n'entendrons plus chanter +<i>Alleluia</i>!» Si vous cherchez un penseur plus sérieux, écoutez le grand +patriote, le Thucydide du siècle, Machiavel, qui, opposant le +christianisme et le paganisme, dit que l'un place le «bonheur suprême +dans l'humilité, l'abjection, le mépris des choses humaines, tandis que +l'autre fait consister le souverain bien dans la grandeur d'âme, la +force du corps et toutes les qualités qui rendent l'homme redoutable.» +Sur cela il conclut hardiment que le christianisme enseigne à «supporter +les maux, et non à faire de grandes actions;» il découvre dans ce vice +intérieur la cause de toutes les oppressions; il déclare que «les +méchants ont vu qu'ils pouvaient tyranniser sans crainte des hommes, +qui, pour aller en paradis, étaient plus disposés à supporter les +injures qu'à les venger.» À ce ton, et en dépit des génuflexions +obligées, on devine bien laquelle des deux religions il préfère. Le +modèle idéal vers lequel tous les efforts se tournent, auquel toutes les +pensées se suspendent, et qui soulève cette civilisation tout entière, +c'est l'homme fort et heureux, muni de toutes les puissances qui peuvent +<span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> accomplir ses désirs, et disposé à s'en servir pour la +recherche de son bonheur.</p> + +<p>Si vous voulez voir cette idée dans sa plus grande œuvre, c'est dans +les arts qu'il faut la chercher, dans les arts du dessin tels qu'elle +les fait et les porte par toute l'Europe, suscitant ou transformant les +écoles nationales avec une telle originalité et une telle force, que +tout art viable dérive d'elle, et que la population de figures vivantes +dont elle a couvert nos murailles marque, comme l'architecture gothique +ou la tragédie française, un moment unique de l'esprit humain. Le Christ +maigre du moyen âge, le misérable ver de terre déformé et sanglant, la +Vierge livide et laide, la pauvre vieille paysanne évanouie à côté du +gibet de son enfant, les martyrs hâves, desséchés par le jeûne, aux yeux +extatiques, les saintes aux doigts noueux, à la poitrine plate, toutes +les touchantes ou lamentables visions du moyen âge se sont évanouies; le +cortége divin qui se développe n'étale plus que des corps florissants, +de nobles figures régulières et de beaux gestes aisés; les noms sont +chrétiens, mais il n'y a de chrétien que les noms. Ce Jésus n'est qu'un +«Jupiter crucifié<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a><a href="#footnote264" title="Go to footnote 264"><span class="smaller">[264]</span></a>.» Ces Vierges que Raphaël dessine nues avant de +leur mettre une robe<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a><a href="#footnote265" title="Go to footnote 265"><span class="smaller">[265]</span></a> ne sont que de belles filles, toutes +terrestres, parentes de sa Fornarine. Ces saints que Michel-Ange dresse +et tord dans le ciel au <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> Jugement dernier sont une assemblée +d'athlètes capables de bien combattre et de beaucoup oser. Un martyre, +comme celui de saint Laurent, est une noble cérémonie où un beau jeune +homme sans vêtements se couche devant cinquante hommes drapés et groupés +comme dans un gymnase antique. Y a-t-il un de ces personnages qui se +soit macéré? Y en a-t-il un qui ait pensé avec angoisse et larmes au +jugement de Dieu, qui ait excédé et dompté sa chair, qui se soit rempli +le cœur des tristesses et des douceurs évangéliques? Ils sont trop +vigoureux pour cela, trop bien portants; leurs habits leurs siéent trop +bien; ils sont trop prêts à l'action énergique et prompte. On en ferait +trop aisément de forts soldats ou de superbes courtisanes, admirables +dans une parade ou dans un bal. Aussi bien, tout ce que le spectateur +accorde à leur auréole, c'est une génuflexion ou un signe de croix; +après quoi les yeux jouissent d'eux, et ils ne sont là que pour la +jouissance des yeux. Ce que le spectateur sent dans une madone +florentine, c'est le magnifique animal vierge, dont le tronc puissant, +la superbe pousse annoncent la race et la santé; ce n'est pas +l'expression morale, comme aujourd'hui, que les artistes peignent, la +profondeur d'une âme tourmentée et raffinée par trois siècles de +culture; c'est au corps qu'ils s'attachent, jusqu'à parler avec +enthousiasme des vertèbres «qui sont magnifiques,» des omoplates qui, +dans les mouvements du bras, «sont d'un admirable effet<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a><a href="#footnote266" title="Go to footnote 266"><span class="smaller">[266]</span></a>.» «Le point +important» <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> pour eux «est de bien faire un homme et une femme +nus.» La beauté pour eux est celle de la charpente osseuse qui +s'emmanche, des tendons qui se tiennent et se bandent, des cuisses qui +vont dresser le tronc, de la vaillante poitrine qui respire amplement, +du col qui va tourner. Qu'il fait bon d'être nu! qu'on est bien en +pleine lumière pour jouir de son corps florissant, de ses muscles +dispos, de son âme gaillarde et hardie! Les splendides déesses +reparaissent avec leur nudité primitive, sans songer qu'elles sont nues; +on voit bien à la tranquillité de leur regard, à la simplicité de leur +expression, qu'elles l'ont toujours été et que la pudeur ne les a point +encore atteintes. La vie de l'âme ne s'oppose point ici, comme chez +nous, à la vie du corps; la première n'est ni abaissée ni méprisée, on +ose en montrer les actions et les organes; on ne les cache pas, l'homme +ne songe pas à paraître tout esprit. Elles sortent comme autrefois de la +mer lumineuse, avec leurs chevaux cabrés qui hérissent leur crinière, +mâchant le frein, aspirant de leur naseaux les senteurs salées, pendant +que leurs compagnons emplissent de leur souffle les conques sonnantes; +et les spectateurs<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a><a href="#footnote267" title="Go to footnote 267"><span class="smaller">[267]</span></a> habitués à manier <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> l'épée, à s'exercer +nus avec le poignard et le glaive à deux mains, à chevaucher sur des +routes dangereuses, sentent par sympathie la fière tournure de l'échine +cambrée, l'effort du bras qui va frapper et le long tressaillement des +muscles qui du talon jusqu'à la nuque se gonflent pour roidir l'homme ou +le lancer.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> § 2. LA POÉSIE.</h4> + +<h5>I</h5> + +<p>Transplanté dans des races et dans des climats différents, ce paganisme +reçoit de chaque race et de chaque climat des traits distincts et un +caractère propre. Il devient anglais en Angleterre; la Renaissance +anglaise est la renaissance du génie saxon. C'est que l'invention +recommence, et qu'inventer c'est exprimer son génie; une race latine ne +peut inventer qu'en exprimant des idées latines; une race saxonne ne +peut inventer qu'en exprimant des idées saxonnes, et l'on va trouver, +sous la civilisation et la poésie nouvelles, des descendants de +l'antique Cœdmon, d'Adhlem, de Piers Plowman et de Robin Hood.</p> + +<h5>II</h5> + +<p>«À la fin du règne de Henri VIII, dit le vieux Puttenham, s'éleva une +compagnie nouvelle de poëtes de cour, dont sir Thomas Wyatt l'aîné, et +Henri, comte de Surrey, furent les deux capitaines, lesquels, ayant +voyagé en Italie et goûté le doux style et les nobles rhythmes de la +poésie italienne, ainsi que des novices nouvellement sortis des écoles +de Dante, Pétrarque, <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> Arioste, polirent grandement notre poésie +vulgaire qui était rude et villageoise<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a><a href="#footnote268" title="Go to footnote 268"><span class="smaller">[268]</span></a>, et pour cette cause peuvent +être justement appelés les premiers réformateurs du style et du mètre +anglais.» Non que leur idée soit bien originale ou manifeste franchement +l'esprit nouveau. Le moyen âge s'achève, mais n'est pas encore fini. +Autour d'eux, André Borde, John Bale, John Heywood, Skelton lui-même +renouvellent la platitude de la vieille poésie et la rudesse de l'ancien +style. Les mœurs, à peine dégrossies, sont encore à demi féodales; au +camp, devant Landrecies, le commandant anglais écrit une lettre amicale +au gouverneur français de Térouanne pour lui demander «s'il n'a pas +quelques gentilshommes disposés à rompre une lance en faveur des dames,» +et promet d'envoyer six champions à leur rencontre. Parades, combats, +blessures, défis, amour, appel au jugement de Dieu, pénitences, on +trouve tout cela dans la vie de Surrey comme dans un roman de +chevalerie. C'est un grand seigneur, un comte, un parent du roi qui a +figuré dans les processions et les cérémonies, qui a fait la guerre, +commandé des forteresses, ravagé des pays, qui est monté à l'assaut, qui +est tombé sur la brèche, qui a été sauvé par son serviteur, magnifique, +dépensier, irritable, ambitieux, quatre fois emprisonné, puis décapité. +Au couronnement d'Anne de Boleyn, il portait la quatrième épée. Au +mariage d'Anne de Clèves, il est un des tenants du tournoi. Dénoncé et +enfermé, il propose <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> de combattre sans armure son adversaire +armé. Une autre fois, il est mis en prison pour avoir mangé de la viande +en carême. Rien d'étonnant si ce prolongement des mœurs +chevaleresques amène un prolongement de la poésie chevaleresque, si dans +un temps qui achève l'âge de Pétrarque les poëtes retrouvent les +sentiments de Pétrarque. Lord Berner, lord Sheffield, sir Thomas Wyatt, +et au premier rang, Surrey, sont, comme Pétrarque, des soupirants +plaintifs et platoniques; c'est l'amour pur que Surrey exprime, et sa +dame, la belle Géraldine, comme Béatrix et Laure, est une madone idéale +et un enfant de treize ans.</p> + +<p>Et cependant, parmi ces langueurs de la tradition mystique, l'accent +personnel vibre. Dans cet esprit qui imite et qui parfois imite mal, qui +tâtonne encore et çà et là laisse entrer dans ses stances polies les +vieux mots naïfs ou les allégories usées des hérauts d'armes et des +trouvères, voici déjà la mélancolie du Nord, l'émotion intime et +douloureuse. Ce trait, qui tout à l'heure, au plus beau moment de la +plus riche floraison, dans le magnifique épanouissement de la vie +naturelle, répandra une teinte sombre sur la poésie de Sidney, de +Spenser, de Shakspeare, maintenant, dès le premier poëte, sépare ce +monde païen, mais germanique, de l'autre monde tout voluptueux, qui, en +Italie, s'égaye avec la fine ironie, et n'a de goût que pour les arts et +le plaisir. Surrey traduit en vers l'Ecclésiaste. N'est-il pas +singulier, à cette heure matinale, dans cette aube naissante, de trouver +dans sa main un pareil livre? Le désenchantement, la <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> rêverie +morne ou amère, la connaissance innée de la vanité des choses humaines +ne manquent guère dans ce pays et dans cette race; ces hommes ont de la +peine à porter la vie et savent parler de la mort. Les plus beaux vers +de Surrey témoignent déjà de ce naturel sérieux, de cette philosophie +instinctive et grave; ce sont des chagrins qu'il raconte, c'est son cher +Wyatt qu'il regrette, c'est Clère, son ami, c'est le jeune duc de +Richmond, son compagnon, tous morts avant l'âge. Seul, emprisonné à +Windsor, il se rappelle les heureux jours qu'ils y ont passés ensemble, +leurs joutes «dans les grandes cours vertes,» les épanchements, les +causeries folâtres des longs soirs d'hiver, «le jeu de paume, où, les +yeux éblouis par les rayons de l'amour, ils manquaient la balle pour +surprendre un regard de leurs dames.»—«Chaque douce place éveille un +souvenir amer.» À ces pensées, «le sang quitte son visage, et une pluie +de larmes coule sur ses joues pâles.»—«Ô séjour de félicité qui +renouvelles ma peine!—réponds-moi: Où est mon noble frère?—lui que +dans tes murs tu enfermais chaque nuit;—cher à tant d'autres, plus cher +à moi qu'à personne.—Écho, hélas! qui prend pitié de ma peine,—répond +par un sourd accent de douleur<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a><a href="#footnote269" title="Go to footnote 269"><span class="smaller">[269]</span></a>.» Pareillement, dans l'amour, c'est +l'abattement <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> d'une âme fatiguée qu'il exprime. «Chaque chose +ayant vie, le paysan, le bœuf de labour, le rameur à la galère, tous +ont quelques heures de répit, tous, excepté lui, qui s'afflige le jour, +qui veille la nuit, qui passe des rêveries tristes aux plaintes, des +plaintes aux larmes amères, puis des larmes encore aux plaintes +douloureuses, et dont la vie s'use ainsi<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a><a href="#footnote270" title="Go to footnote 270"><span class="smaller">[270]</span></a>.» Ce qui apporte aux +autres la joie lui apporte la peine. <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> «La douce saison qui fait +sortir boutons et fleurs—a vêtu de vert la colline et aussi la +vallée.—Le rossignol a des plumes nouvelles et chante.—La tourterelle +a dit sa chanson à sa compagne.—L'été est venu, car chaque bourgeon à +présent s'ouvre.—Le cerf a pendu sa vieille ramure aux pieux de +l'enceinte.—Le daim dans la bruyère laisse tomber sa fourrure +d'hiver.—Les poissons glissent avec des écailles nouvelles.—Le serpent +abandonne toute sa dépouille.—L'agile hirondelle poursuit les petites +mouches.—L'abeille affairée à présent compose son miel.—L'hiver est +fini, qui était la mort des fleurs;—Et je vois que parmi toutes ces +douces choses,—chaque souci diminue; et pourtant ma peine +revient<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a><a href="#footnote271" title="Go to footnote 271"><span class="smaller">[271]</span></a>.» N'importe, il aimera jusqu'au dernier souffle. «Si mon +faible corps manque ou défaille,—ma volonté est qu'elle garde toujours +mon cœur.—Et quand ce corps sera rendu à la terré, je lui lègue mon +ombre lassée pour la servir encore<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a><a href="#footnote272" title="Go to footnote 272"><span class="smaller">[272]</span></a>....» Amour infini et pur comme +<span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> celui de Pétrarque, elle en est digne; au milieu de tous ces +vers étudiés ou imités, un admirable portrait se détache, le plus simple +et le plus vrai qu'on puisse imaginer, œuvre du cœur cette fois et +non de la mémoire, qui, à travers la madone chevaleresque, fait +apparaître l'épouse anglaise, et par delà la galanterie féodale montre +le bonheur domestique. Surrey seul, inquiet, entend en lui-même la voix +ferme d'un bon ami, d'un conseiller sincère, l'Espoir qui lui parle avec +assurance, lui jurant qu'elle est<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a><a href="#footnote273" title="Go to footnote 273"><span class="smaller">[273]</span></a> «la plus digne <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> et la +plus loyale, <i>la plus douce et la plus soumise de cœur</i> qu'un homme +puisse trouver sur la terre.» Si l'amour et la foi étaient partis, on +pourrait les retrouver en elle. Son cœur n'a d'autre idée que de +t'être fidèle; elle ne s'occupe que de toi et de ton bien. «Elle +souhaite ta santé et ton bonheur, et t'aime autant et aussi fort qu'une +femme peut aimer un homme; elle est à toi et le dit, et prend souci de +toi en dix mille façons. Tu es là quand elle parle, quand elle mange, +quand elle pleure, quand elle soupire. Le soir elle te dit: Adieu, mon +bien-aimé; quoique, Dieu le sait, tu sois bien loin d'elle, elle te +répète mainte et mainte fois bonsoir.»—«Elle te nomme souvent son cher +bien-aimé—sa consolation, son bonheur, toute sa joie—et conte à son +oreiller toute son histoire:—comment tu as fait sa peine et son +chagrin,—combien elle soupire après toi, comme il lui tarde de te +voir.—Elle dit: Pourquoi es-tu ainsi loin de moi?—Ne suis-je pas celle +qui t'aime le mieux?—Ne souhaité-je pas ton aise et ton repos?—Ne +cherché-je point comme je puis te plaire?—Pourquoi t'en <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> +vas-tu aussi loin de ton bien?—Si je suis celle à qui tu +t'intéresses,—pour qui tu vis ainsi dans le tourment;—hélas! tu sais +que tu me trouveras ici,—ici où je suis toujours ta chère +bien-aimée,—ta plus dévouée, ta plus fidèle,—celle qui t'aime toujours +et ne pourra jamais s'en empêcher,—celle qui est à toi et ne songe qu'à +toi,—comme toi aussi, je pense, tu songes à elle,—à celle qui entre +toutes les femmes—ne respire que pour être toute à toi.» Certainement +c'est à sa femme<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a><a href="#footnote274" title="Go to footnote 274"><span class="smaller">[274]</span></a> qu'il pense en ce moment, non à quelque Laure +imaginaire; le rêve poétique de Pétrarque est devenu la peinture exacte +de la profonde et parfaite affection conjugale, telle qu'elle subsiste +encore en Angleterre, telle que tous les poëtes, depuis l'auteur de la +<i>Nut Brown Maid</i> jusqu'à Dickens<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a><a href="#footnote275" title="Go to footnote 275"><span class="smaller">[275]</span></a>, n'ont jamais manqué de la +représenter.</p> + +<h5>III</h5> + +<p>Un Pétrarque anglais: ce mot sur Surrey est le plus juste, d'autant plus +juste qu'il exprime son talent aussi bien que son âme. En effet, comme +Pétrarque le plus ancien des humanistes et le premier des écrivains +parfaits, c'est un style nouveau que Surrey apporte, le style viril, +indice d'une grande transformation <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> de l'esprit; car cette +façon d'écrire est l'effet d'une réflexion supérieure, qui, dominant +l'impulsion primitive, calcule et choisit en vue d'un but. À ce moment, +l'esprit est devenu capable de se juger, et il se juge. Il reprend son +œuvre spontanée, tout enfantine et décousue, à la fois incomplète et +surabondante; il la fortifie et la lie; il l'émonde et l'achève; il y +démêle son idée maîtresse, pour l'en dégager et la mettre au jour. Ainsi +fait Surrey, et son éducation l'y a préparé; car avec Pétrarque il a +étudié Virgile et traduit presque vers pour vers deux livres de +l'<i>Énéide</i>. En pareille compagnie, on est contraint de trier ses idées +et de serrer ses phrases. À leur exemple, il mesure les moyens de +frapper l'attention, d'aider l'intelligence, d'éviter la fatigue et +l'ennui. Il prévoit la dernière ligne en écrivant la première. Il garde +pour dernier trait le mot le plus fort, et marque la symétrie des idées +par la symétrie des phrases. Tantôt il guide l'esprit par une série +d'oppositions continues jusqu'à l'image finale, sorte de cassette +brillante où il vient déposer l'idée qu'il porte et fait regarder depuis +le départ<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a><a href="#footnote276" title="Go to footnote 276"><span class="smaller">[276]</span></a>. Tantôt il promène le lecteur jusqu'au bout d'une longue +description fleurie pour l'arrêter tout d'un coup sur un demi-vers +triste<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a><a href="#footnote277" title="Go to footnote 277"><span class="smaller">[277]</span></a>. Il manie les procédés et sait produire les effets; même il +a de ces vers classiques où deux substantifs, flanqués chacun d'un +adjectif, se font équilibre autour d'un verbe<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a><a href="#footnote278" title="Go to footnote 278"><span class="smaller">[278]</span></a>. Il <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> +assemble ses phrases en périodes harmonieuses, et songe au plaisir des +oreilles comme au plaisir de l'esprit. Il ajoute par des inversions de +la force aux idées et de la gravité au discours. Il choisit les termes +élégants ou nobles, n'admet point de mots oiseux ni de phrases +redondantes. Il fait tenir une idée dans chaque épithète et un sentiment +dans chaque métaphore. Il y a de l'éloquence dans le développement +régulier de sa pensée; il y a de la musique dans l'accent soutenu de ses +vers.</p> + +<p>Voilà donc l'art qui est né: ceux qui ont des idées tiennent maintenant +un instrument capable de les exprimer; comme les peintres italiens qui, +en cinquante ans, ont importé ou trouvé tous les procédés techniques du +pinceau, les écrivains anglais, en un demi-siècle, vont importer ou +trouver tous les artifices de langage, la période, le style noble, le +vers héroïque, bientôt la grande stance, si bien que plus tard les plus +parfaits versificateurs, «Dryden et Pope lui-même, n'ajouteront presque +rien aux règles inventées et appliquées dès ces premiers essais<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a><a href="#footnote279" title="Go to footnote 279"><span class="smaller">[279]</span></a>.» +Même Surrey est trop voisin d'eux, trop enfermé dans ses modèles, trop +peu libre; il n'a point encore senti le grand souffle ardent du siècle; +on ne trouve point en lui un génie hardi, un homme passionné qui +s'épanche, mais un courtisan, amateur d'élégance, qui, touché par les +beautés de deux littératures achevées, imite Horace et les maîtres +choisis d'Italie, corrige <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> et polit de petits morceaux, +s'étudie à bien parler le beau langage. Parmi des demi-barbares, il +porte convenablement un habit habillé. Encore ne le porte-t-il pas avec +une entière aisance; il a les yeux trop invariablement fixés sur ses +modèles et n'ose se permettre les gestes francs et forts. Il est parfois +écolier, il abuse des glaces et des flammes, des blessures et des +martyres; quoique amoureux, et véritablement, il songe trop qu'il doit +l'être à la façon de Pétrarque, surtout qu'une phrase doit être balancée +et qu'une image doit être suivie; j'oserais dire que dans ses sonnets de +soupirant transi il pense moins souvent à bien aimer qu'à bien écrire. +Il a des concetti, des mots faux; il emploie des tours usés; il raconte +comment Nature, après avoir fait sa dame, a brisé le moule; il fait +manœuvrer Cupidon et Vénus; il manie les vieilles machines des +troubadours et des anciens en homme ingénieux qui veut passer pour +galant. Il n'y a guère d'esprit qui ose tout d'abord être tout à fait +lui-même; quand paraît un art nouveau, le premier artiste écoute non son +cœur, mais ses maîtres, et se demande à chaque pas s'il pose bien le +pied sur le sol solide et s'il ne bronche point.</p> + +<h5>IV</h5> + +<p>Insensiblement la croissance se fait, et à la fin du siècle tout est +changé. Un style nouveau, étrange, surchargé, s'est formé, et va régner +jusqu'à la Restauration, <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> non-seulement dans la poésie, mais +aussi dans la prose, même dans les discours de cérémonie et dans les +prédications théologiques<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a><a href="#footnote280" title="Go to footnote 280"><span class="smaller">[280]</span></a>, si conforme à l'esprit du temps, qu'on +le rencontre en même temps par toute l'Europe, chez Ronsard et +d'Aubigné, chez Calderon, Gongora et Marini. En 1580 parut <i>Euphuès</i>, +<i>l'anatomie de l'esprit</i>, par Lyly, qui en fut le manuel, le +chef-d'œuvre, la caricature, et qu'une admiration universelle +accueillit<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a><a href="#footnote281" title="Go to footnote 281"><span class="smaller">[281]</span></a>. «Notre nation, dit Édouard Blount, lui doit d'avoir +appris un nouvel anglais. Toutes nos dames furent ses écolières. Une +beauté à la cour qui ne savait parler l'euphuisme était aussi peu +regardée que celle qui aujourd'hui ne sait point parler français.» Les +dames savaient par cœur toutes les phrases d'Euphuès, singulières +phrases recherchées et raffinées, qui sont des énigmes, dont l'auteur +semble chercher de parti pris les expressions les moins naturelles et +les plus lointaines, toutes remplies d'exagérations et d'antithèses, où +les allusions mythologiques, les réminiscences de l'alchimie, les +métaphores botaniques et astronomiques, tout le fatras et tout le +pêle-mêle de l'érudition, des voyages, du maniérisme, roule dans un +déluge de comparaisons et de concetti. Ne le jugez pas par la <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> +grotesque peinture que Walter Scott en a faite; son sir Percy Shafton +n'est qu'un pédant, un copiste froid et terne; et c'est la chaleur, +l'originalité qui donnent à ce langage un tour vrai et un accent; il +faut se l'imaginer non pas mort et inerte, tel que nous l'avons +aujourd'hui dans les vieux livres, mais voltigeant sur les lèvres des +dames et des jeunes seigneurs en pourpoint brodé de perles, vivifié par +leur voix vibrante, leurs rires, l'éclair de leurs yeux, et le geste des +mains qui jouaient avec la coquille de l'épée ou tortillaient le manteau +de satin. Ils sont en verve, leur tête est pleine et comblée, et ils +s'amusent, comme font aujourd'hui des artistes nerveux et ardents à leur +aise dans un atelier. Ils ne parlent point pour se convaincre ou se +comprendre, mais pour contenter leur imagination tendue, pour épancher +leur séve regorgeante<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a><a href="#footnote282" title="Go to footnote 282"><span class="smaller">[282]</span></a>. Ils jouent avec les mots, ils les tordent, +ils les déforment, ils jouissent des subites perspectives, des +contrastes heurtés qu'ils font jaillir coup sur coup l'un sur l'autre et +à l'infini. Ils jettent fleur sur fleur, clinquant sur clinquant; tout +ce qui brille leur agrée; ils dorent et brodent et empanachent leur +langage, comme leurs habits. De la clarté, de l'ordre, du bon sens, nul +souci; c'est une fête et c'est une folie; l'absurdité leur plaît. Rien +de plus piquant pour eux qu'un carnaval de magnificences et de +grotesques; tout s'y coudoie, une grosse gaieté, un mot tendre et +triste, une pastorale, une fanfare <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> tonnante de capitan +démesuré, une gambade de pitre. Les yeux, les oreilles, tous les sens +curieux, exaltés, ont leur contentement dans le cliquetis des syllabes, +dans le chatoiement des beaux mots colorés, dans le choc inattendu des +images drolatiques ou familières, dans le roulement majestueux des +périodes équilibrées. Chacun se fait alors ses jurons, ses élégances, +son langage. «On dirait, dit Heylin, qu'ils ont honte de leur langue +maternelle, et ne la trouvent pas assez nuancée pour exprimer les +caprices de leur esprit.» Nous ne nous figurons plus cette invention, +cette hardiesse de la fantaisie, cette fécondité continue de la +sensibilité frémissante; il n'y a point de vraie prose alors; la poésie +qui déborde envahit tout. Un mot n'est point un chiffre exact, comme +chez nous, un document qui, de cabinet en cabinet, transmet une pensée +précise; c'est une portion dans une action complète, dans un petit +drame; quand ils le lisent, ils ne se le figurent pas seul, ils +l'imaginent avec le son de la voix sifflante ou criante, avec le +plissement des lèvres, avec le froncement des sourcils, avec l'enfilade +de peintures qui se pressent derrière lui et qu'il évoque dans un +éclair. Chacun le mime et le prononce à sa façon et y imprime son âme. +C'est un chant qui, comme un vers de poëte, contient mille choses par +delà son sens littéral, et manifeste la profondeur, la chaleur et les +scintillements de la source dont il est sorti. Car en ce temps-là, même +quand l'homme est médiocre, son œuvre est vivante: quelque chose +palpite dans les moindres écrits de ce siècle; la force et <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> la +fougue créatrice lui sont propres; à travers les emphases et les +affectations, elles percent; ce Lyly lui-même, si tourmenté, qui semble +écrire exprès en dépit du bon sens, est parfois un vrai poëte, un +<i>chanteur</i>, un homme capable de ravissements, un voisin de Spencer et de +Shakspeare, un de ces songeurs éveillés qui voient intérieurement «des +fées dansantes, la joue empourprée des déesses, et ces forêts enivrées, +amoureuses, qui ferment leurs sentiers pour retenir dans leurs buissons +les pas légers des jeunes filles<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a><a href="#footnote283" title="Go to footnote 283"><span class="smaller">[283]</span></a>.» Que le lecteur m'aide et s'aide; +je ne suis pas capable autrement de lui faire entendre ce que les hommes +de ce temps-là ont eu le bonheur de sentir.</p> + +<h5>V</h5> + +<p>Surabondance et dérèglement, ce sont là les deux traits de cet esprit et +de cette littérature, traits communs à toutes les littératures de la +Renaissance, mais plus marqués ici qu'ailleurs, parce que la race qui +est germanique n'est pas contenue comme les races latines par le goût +des formes harmonieuses et préfère la forte impression à la belle +expression. Il faut choisir dans cette foule de poëtes; en voici un, +<span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> l'un des premiers, qui montrera par ses écrits comme par sa +vie les grandeurs et les folies des mœurs régnantes et du goût +public; sir Philip Sidney, neveu du comte de Leicester, un grand +seigneur et un homme d'action, accompli en tout genre de culture, qui, +après une éducation approfondie d'humaniste, a voyagé en France, en +Allemagne et en Italie, a lu Aristote et Platon, étudié à Venise +l'astronomie et la géométrie, médité les tragédies grecques, les sonnets +italiens, les pastorales de Montemayor, les poëmes de Ronsard, +s'intéressant aux sciences, entretenant un commerce de lettres avec le +docte Hubert Languet; avec cela, homme du monde, favori d'Élisabeth, +ayant fait jouer en son honneur une pastorale flatteuse et comique, +véritable «joyau de la cour,» arbitre, comme d'Urfé, de la haute +galanterie et du beau langage; par-dessus tout chevaleresque de cœur +et de conduite, ayant voulu courir avec Drake les aventures maritimes, +et, pour tout combler, destiné à mourir jeune et en héros. Il était +général de la cavalerie et avait sauvé l'armée anglaise à Gravelines; +peu de temps après, blessé mortellement et mourant de soif, comme il se +faisait apporter de l'eau, il vit à côté de lui un soldat encore plus +blessé qui regardait cette eau avec angoisse: «Donnez-la à cet homme, +dit-il, il en a plus besoin que moi.» Joignez à cela la véhémence et +l'impétuosité du moyen âge, une main prête à l'action et posée +incessamment sur la garde de l'épée ou du poignard. «Monsieur Molineux, +écrivait-il au secrétaire de son père, si j'apprends <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> jamais +que vous ayez lu une de mes lettres sans mon consentement ou sans +l'ordre de mon père, je vous planterai ma dague dans le corps, et +comptez-y, car je parle sérieusement.» C'est le même homme qui déclarait +aux adversaires de son oncle qu'ils «mentaient par la gorge,» et, pour +soutenir son dire, leur assignait un rendez-vous à trois mois en +n'importe quel endroit de l'Europe. L'énergie sauvage de l'âge précédent +subsiste intacte, et c'est pour cela que la poésie trouve dans ces âmes +vierges une prise si forte; les moissons humaines ne sont jamais si +belles que lorsque la culture ouvre un sol neuf. Passionné de plus, +mélancolique et solitaire, il est tourné naturellement vers la rêverie +noble et ardente, et il est si bien poëte qu'il l'est en dehors de ses +vers.</p> + +<h5>VI</h5> + +<p>Raconterai-je son époque pastorale, l'<i>Arcadie</i>? Ce n'est qu'un +délassement, une sorte de roman poétique écrit à la campagne pour +l'amusement de sa sœur, œuvre de mode, et qui, comme chez nous le +<i>Cyrus</i> et la <i>Clélie</i>, n'est point un monument, mais un document. Ces +sortes de livres ne montrent que les dehors, l'élégance et la politesse +courante, le jargon du beau monde, bref, ce qu'il faut dire devant les +dames; et néanmoins on y voit la pente de l'esprit public: dans la +<i>Clélie</i>, le développement oratoire, l'analyse fine et suivie, la +conversation abondante de gens <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> tranquillement assis sur de +beaux fauteuils; dans l'<i>Arcadie</i>, l'imagination tourmentée, les +sentiments excessifs, le pêle-mêle d'événements qui conviennent à des +hommes à peine sortis de la vie demi-barbare. En effet, à Londres, on se +tire encore des coups de pistolet dans les rues, et sous Henri VIII, +sous son fils et sous ses filles, des reines, un protecteur, les +premiers des nobles s'agenouilleront sous la hache du bourreau. La vie +armée et périlleuse a résisté longtemps en Europe à l'établissement de +la vie pacifique et tranquille, et il a fallu transformer la société et +le sol pour changer les hommes d'épée en bourgeois; ce sont les grandes +routes de Louis XIV et son administration réglée, comme plus tard les +chemins de fer et les sergents de ville qui nous ont ôté les habitudes +de l'action violente et le goût des aventures dangereuses. Comptez +qu'encore à ce moment les têtes sont remplies d'images tragiques. +L'<i>Arcadie</i> de Sidney en renferme assez pour défrayer six poëmes +épiques. «C'était un jeu, dit Sidney, je déchargeais mon cerveau de +jeune homme.» Dans les vingt-cinq premières pages, vous trouvez un +naufrage, une histoire de pirates, un prince à demi noyé recueilli par +les bergers, un voyage en Arcadie, des déguisements, la retraite d'un +roi qui s'est confiné dans une solitude avec sa femme et ses enfants, la +délivrance d'un jeune seigneur prisonnier, une guerre contre les Ilotes, +une paix conclue, et bien d'autres choses. Continuez, et vous verrez des +princesses enfermées par une méchante fée qui les fouette et les menace +de mort si elles refusent d'épouser <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> son fils, une belle reine +condamnée à périr par le feu si des chevaliers qu'on désigne ne viennent +pas la délivrer, un prince perfide torturé en punition de ses méfaits, +puis jeté du haut d'une pyramide, des combats, des surprises, des +enlèvements, des voyages, bref, tout l'attirail des romans les plus +romanesques. Voilà pour le sérieux; l'agréable est pareil; la fantaisie +règne partout. La pastorale invraisemblable sert d'intermède, comme dans +Shakspeare ou dans Lope, à la tragédie invraisemblable. Incessamment +vous voyez danser des bergers; ils sont fort courtois, bons poëtes et +métaphysiciens subtils. Plusieurs sont des princes déguisés qui font la +cour à des princesses. Ils chantent infiniment et forment des danses +allégoriques; deux troupes s'avancent, les serviteurs de la Raison et +les serviteurs de la Passion; on décrit tout au long leurs chapeaux, +leurs rubans et leurs tuniques. Ils se querellent en vers, et leurs +répliques pressées, renvoyées coup sur coup, alambiquées, font un +tournoi d'esprit. Qui se soucie du naturel et du possible en ce siècle? +Il y a des fêtes pareilles pour les <i>entrées</i> d'Élisabeth, et vous +n'avez qu'à regarder les estampes des Sadler, de Martin de Vos et de +Goltzius pour y trouver ce mélange de beautés sensibles et d'énigmes +philosophiques. La comtesse de Pembroke et ses dames sont charmées +d'imaginer cette profusion de costumes et de vers, cet opéra sous les +arbres; on a des yeux au seizième siècle, des sens qui cherchent leur +contentement dans la poésie, le même contentement que dans les +mascarades et dans la peinture. En ce moment <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> l'homme n'est pas +encore une pure raison; la vérité abstraite ne lui suffit pas; de riches +étoffes tortillées et ployées, le soleil qui les lustre, une prairie +pleine de marguerites blanches, des dames en robe de brocart, les bras +nus, une couronne sur la tête, des concerts d'instruments derrière le +feuillage, voilà ce que le lecteur veut qu'on lui présente; il ne +s'inquiète pas des contrastes, et trouve volontiers un salon au milieu +des champs.</p> + +<p>Qu'y vont-ils dire? C'est ici qu'éclate dans toute sa folie l'espèce +d'exaltation nerveuse qui est propre à l'esprit du temps; l'amour monte +au trente-sixième ciel; Musidorus est frère de notre Céladon; Paméla est +proche parente des plus sévères héroïnes de notre <i>Astrée</i>; toutes les +exagérations espagnoles foisonnent, et aussi toutes les faussetés +espagnoles. Car dans ces œuvres de mode et de cour, le sentiment +primitif ne garde jamais sa sincérité; l'esprit, le besoin de plaire, le +désir de faire effet, de mieux parler que les autres, l'altèrent, le +travaillent, entassent les embellissements, les raffinements, en sorte +qu'il ne reste rien qu'un galimatias. Musidorus a voulu prendre un +baiser à Paméla. Elle le repousse. Il serait mort sur la place; mais, +par bonheur, il se souvient que sa maîtresse lui a ordonné de +s'éloigner, et trouve encore des forces pour accomplir son commandement. +Il se plaint aux arbres, il pleure en vers; vous trouverez des dialogues +où l'écho, répétant le dernier mot, fait la réponse, des duos rimés, des +stances équilibrées, où l'on expose minutieusement la théorie de +l'amour, bref <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> tous les morceaux de bravoure de la poésie +ornementale. S'ils envoient une lettre à leur maîtresse, ils parlent à +la lettre, ils disent à l'encre de pleurer hardiment. «Pendant qu'elle +te regardera, ta noirceur deviendra lumière; pendant qu'elle te lira, +tes cris deviendront une musique<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a><a href="#footnote284" title="Go to footnote 284"><span class="smaller">[284]</span></a>.» Deux jeunes princesses se +couchent. «Elles appauvrirent leurs habits pour enrichir leur lit qui, +cette nuit, eût bien pu mépriser l'autel de Vénus, et là, se caressant +l'une l'autre avec des embrassements tendres quoique chastes, avec des +baisers doux quoique froids, elles auraient pu faire croire que l'Amour +était venu se jouer sans dards auprès d'elles, ou que, fatigué de ses +propres feux, il voulait se rafraîchir entre leurs lèvres +embaumées<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a><a href="#footnote285" title="Go to footnote 285"><span class="smaller">[285]</span></a>.» Songez, pour excuser ces sottises, qu'il y en a +d'égales dans Shakspeare. Tâchez plutôt de les comprendre, de les +imaginer à leur place, avec leur entourage, telles qu'elles sont, +c'est-à-dire comme les excès de la singularité et de la verve inventive. +Ils ont <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> beau gâter à plaisir leurs plus belles idées; sous le +fard perce la fraîcheur native<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a><a href="#footnote286" title="Go to footnote 286"><span class="smaller">[286]</span></a>. Dès le second ouvrage de Sidney, la +<i>Défense de la poésie</i>, on voit paraître la véritable imagination, +l'accent sincère et sérieux, le style grandiose, impérieux, toute la +passion et l'élévation qu'il porte dans son cœur et qu'il mettra dans +ses vers. C'est un méditatif, un platonicien<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a><a href="#footnote287" title="Go to footnote 287"><span class="smaller">[287]</span></a>, qui s'est pénétré des +doctrines antiques, qui prend les choses de haut, qui met l'excellence +de la poésie non dans l'agrément, l'imitation ou la rime, mais dans +cette conception créatrice et supérieure par laquelle l'artiste refait +la nature et l'embellit. En même temps c'est un homme ardent, confiant +dans la noblesse de ses aspirations et dans la largeur de ses idées, qui +rabat les criailleries du puritanisme bourgeois, étroit, vulgaire, et +s'épanche avec l'ironie hautaine, avec la fière liberté d'un poëte et +d'un grand seigneur.</p> + +<p>À ses yeux, s'il y a quelque art ou quelque science capable d'augmenter +et de cultiver la générosité de l'homme, c'est la poésie. Tour à tour il +fait comparaître devant elle le philosophe et l'historien, avec leurs +prétentions qu'il raille et foule<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a><a href="#footnote288" title="Go to footnote 288"><span class="smaller">[288]</span></a>. Il combat pour <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> elle +comme un chevalier pour sa dame, et voyez de quel style héroïque et +magnifique. Il raconte qu'en écoutant la vieille ballade de Percy et +Douglas, son cœur s'est troublé comme au son d'une trompette. «Si +dans ce mauvais accoutrement, souillée de la poussière et des toiles +d'araignées d'un âge grossier, elle nous remue de la sorte, que ne +ferait-elle pas revêtue de la magnifique éloquence de Pindare<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a><a href="#footnote289" title="Go to footnote 289"><span class="smaller">[289]</span></a>?» Le +philosophe rebute, le poëte attire: «Chez lui vous voyagez comme dans un +beau vignoble; dès l'entrée, il vous donne une grappe de raisins, en +telle sorte que, rempli de ce goût, vous souhaitez continuer votre +route<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a><a href="#footnote290" title="Go to footnote 290"><span class="smaller">[290]</span></a>.» Quel genre peut vous déplaire dans la poésie? Est-ce la +pastorale, si aisée et si riante? «Est-ce l'ïambe amer, mais salutaire, +qui frotte au vif les plaies de l'âme, et par ses cris hardis et +perçants contre le vice, fait de la honte la trompette de +l'infamie<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a><a href="#footnote291" title="Go to footnote 291"><span class="smaller">[291]</span></a>?» À la fin il rassemble ses raisons, et l'accent +<span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> vibrant et martial de sa période poétique est comme une +fanfare de victoire. «Puisque, dit-il, les excellences de la poésie +peuvent être si justement et si aisément établies; puisque les basses et +rampantes objections peuvent être si vite écrasées; puisqu'elle n'est +pas un art de mensonge, mais de vraie doctrine; puisqu'au lieu +d'efféminer, elle aiguillonne le courage; puisqu'au lieu d'abuser +l'esprit de l'homme, elle fortifie l'esprit de l'homme, plantons des +lauriers pour enguirlander la tête des poëtes, plutôt que de permettre à +l'impure haleine de ces diffamateurs de souffler sur les claires +fontaines de la poésie<a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a><a href="#footnote292" title="Go to footnote 292"><span class="smaller">[292]</span></a>.» Par cette véhémence et ce sérieux, vous +pouvez imaginer d'avance quels sont ses vers.</p> + +<h5><span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> VII</h5> + +<p>Bien des fois, après avoir lu des poëtes de cet âge, je suis resté +penché sur les estampes contemporaines, me disant que l'homme, esprit et +corps, n'était pas alors celui que nous voyons aujourd'hui. Nous aussi, +nous avons des passions, mais nous ne sommes plus assez forts pour les +porter. Elles nous détraquent; nous ne sommes plus poëtes impunément. +Alfred de Musset, Henri Heine, Edgard Poe, Burns, Byron, Shelley, +Cowper, combien en citerai-je? Le dégoût, l'abrutissement et la maladie, +l'impuissance, la folie et le suicide, au mieux l'excitation permanente +ou la déclamation fébrile, ce sont là aujourd'hui les issues ordinaires +du tempérament poétique. Les fougues de la cervelle rongent les +entrailles, dessèchent le sang, attaquent la moelle, secouent l'homme +comme un orage, et la charpente humaine telle que la civilisation nous +l'a faite n'est plus assez solide pour y résister longtemps. Ceux-ci +plus rudement élevés, plus habitués aux intempéries, plus endurcis par +les exercices du corps, plus roidis contre le danger, durent et vivent; +y a-t-il un homme aujourd'hui qui pourrait supporter la tempête de +passions et de visions qui a traversé Shakspeare, et finir comme lui en +bourgeois sensé et renté dans son petit pays? Les muscles étaient plus +fermes, la défaillance moins prompte. La fureur d'attention concentrée, +les demi-hallucinations, l'angoisse <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> et le halètement de la +poitrine, le frémissement des membres qui se tendent involontairement et +aveuglément vers l'action, tous les élans douloureux qui accompagnent +les grands désirs les épuisaient moins; c'est pourquoi ils avaient +longtemps de grands désirs et osaient davantage. D'Aubigné, blessé de +plusieurs coups d'épée, croyant mourir, se fit attacher sur son cheval +afin de revoir encore une fois sa maîtresse, fit ainsi plusieurs lieues, +perdant son sang, et arriva évanoui. Voilà les sentiments que nous +devinons encore aujourd'hui dans leurs peintures, dans ce regard droit +qui s'enfonce comme une épée, dans cette force de l'échine qui se plie +ou va se tordre, dans la sensualité, l'énergie, l'enthousiasme qui +transpire à travers leurs gestes et leurs regards. Voilà le sentiment +que nous découvrons encore aujourd'hui dans leurs poésies, chez Greene, +Lodge, Jonson, Spenser, Shakspeare, chez Sidney comme chez tous les +autres. On oublie bien vite les fautes de goût qui l'accompagnent, les +affectations, le jargon bizarre. Est-il vraiment si bizarre? Supposez un +homme qui, les yeux fermés, voit distinctement le visage adoré de sa +maîtresse, qui l'a présent tout le jour, qui se trouble et tressaille en +imaginant tour à tour son front, ses yeux, ses lèvres, qui ne peut pas +et ne veut pas se détacher de sa vision, qui chaque jour s'enfonce +davantage dans cette contemplation véhémente, qui à chaque instant est +brisé par des anxiétés mortelles ou jeté hors de lui par des +ravissements de bonheur; il perdra la notion exacte des choses. Une idée +fixe devient une <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> idée fausse. À force de regarder un objet +sous toutes ses faces, de le retourner, d'y pénétrer, on le déforme. +Quand on ne peut penser à un objet sans éblouissement et sans larmes, on +l'agrandit et on lui suppose une nature qu'il n'a pas. Dès lors les +comparaisons étranges, les idées alambiquées, les images excessives +deviennent naturelles. Si loin qu'il aille, quelque objet qu'il touche, +il ne voit partout dans l'univers que le nom et les traits de Stella. +Toutes ses idées le ramènent à elle. Il est tiré éternellement et +invinciblement par la même pensée, et les comparaisons qui semblent +lointaines ne font qu'exprimer la présence incessante et la puissance +souveraine de l'image dont il est obsédé. Stella est malade; il semble à +Sidney<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a><a href="#footnote293" title="Go to footnote 293"><span class="smaller">[293]</span></a> «que la joie hôte de ses yeux pleure en elle.» Ce mot est +absurde pour nous. L'est-il pour Sidney qui, pendant des heures +entières, s'est appesanti sur l'expression de ces yeux, qui a fini par +voir en eux toutes les beautés du ciel et de la terre, qui, auprès +d'eux, trouve toute lumière terne et tout bonheur fade? Comptez que dans +toute passion extrême les lois ordinaires sont renversées, que notre +logique française n'en est point juge, qu'on y rencontre des +affectations, des enfances, des jeux d'esprit, des crudités, des folies, +et que les violents états de la machine nerveuse sont comme un pays +inconnu et extraordinaire ou le bon sens et le bon langage ne pourront +<span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> jamais pénétrer. Au retour du printemps, quand Mai étale sur +les champs sa robe bigarrée de fleurs nouvelles, Astrophel et Stella +vont s'asseoir sous l'ombre d'un bois écarté, dans l'air chaud, plein de +bruissements d'oiseaux et d'émanations suaves. Le ciel sourit, le vent +vient baiser les feuilles qui tremblent, les arbres penchés entrelacent +leurs rameaux gonflés de séve, la terre amoureuse aspire avidement l'eau +qui frissonne<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a><a href="#footnote294" title="Go to footnote 294"><span class="smaller">[294]</span></a>. À genoux, le cœur palpitant, oppressé, il lui +semble que sa maîtresse se transfigure; «sa jeune âme s'envole vers +Stella, son nid bien-aimé;» Stella, «souveraine de sa peine et de sa +joie;» Stella, «sur qui le ciel de l'amour a versé toute sa lumière;» +Stella, «dont la parole bouleverse les sens;» Stella, «dont <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> le +chant donne au cœur la vision des anges<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a><a href="#footnote295" title="Go to footnote 295"><span class="smaller">[295]</span></a>.» Ces cris d'adoration +font comme un hymne. Chaque jour il écrit les pensées d'amour qui +l'agitent, et dans ce long journal continué pendant cent pages, on sent +le souffle embrasé croître à chaque instant. Un sourire de sa maîtresse, +une boucle que le vent soulève, un geste, sont des événements. Il la +peint dans toutes les attitudes; il ne peut se rassasier de la voir. Il +parle aux oiseaux, aux plantes, aux vents, à toute la nature. Il apporte +le monde entier aux pieds de Stella. À l'idée d'un baiser, il défaille. +«Mon cœur bondissant montera à mes lèvres pour avoir son +contentement, pour baiser ces roses parfumées par le miel de la volupté, +ces lèvres qui entr'ouvrent leurs rubis pour découvrir des perles<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a><a href="#footnote296" title="Go to footnote 296"><span class="smaller">[296]</span></a>.» +Il y a des magnificences orientales dans <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> l'éblouissant sonnet +où il demande pourquoi les joues de Stella sont pâlies: «Où sont allées +les roses qui ravissaient nos yeux?—Où sont ces joues vermeilles, où la +vertu rougissante s'empourprait de la livrée royale de la pudeur?—Qui a +volé à mes cieux du matin leur vêtement d'écarlate?»—«Sa vie se fond à +force de penser<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a><a href="#footnote297" title="Go to footnote 297"><span class="smaller">[297]</span></a>.» Épuisé par l'extase, il s'arrête. Puis «comme le +satyre qui, lorsque Prométhée apporta le feu sur la terre, vint, tout +charmé, baiser la flamme, et s'enfuit avec des cris insensés, parmi les +bois et les campagnes, sans pouvoir apaiser l'âpre morsure du divin +élément<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a><a href="#footnote298" title="Go to footnote 298"><span class="smaller">[298]</span></a>,» il va de pensées en pensées, cherchant un soulagement à +sa plaie. Enfin <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> le calme est revenu, et pendant cette +éclaircie l'esprit agile et brillant joue comme une flamme voltigeante à +la surface du profond foyer qui couve. Oserai-je traduire ces songes +d'amoureux et de peintre, ces charmantes imaginations païennes et +chevaleresques où Pétrarque et Platon semblent avoir laissé leur +souvenir? Pourrai-je les traduire? Sortez un instant de notre langue +raisonnable, et sentez la grâce et le badinage sous l'apparente +affectation<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a><a href="#footnote299" title="Go to footnote 299"><span class="smaller">[299]</span></a>:</p> + +<div class="poem10"> +<p>Beaux yeux, douces lèvres, cher cœur, ai-je pu,<br> + Fou que je suis, espérer jouir de vous par l'aide de l'Amour,<br> + Puisqu'il trouve lui-même en vos beautés<br> + Sa grande force, ses jeux choisis, sa retraite tranquille?</p> + +<p>Car, s'il voit quelqu'un qui ose le contredire,<br> + Il regarde avec ces yeux. Ah! tout d'un coup<br> + Chaque âme dépose ses armes au pied de l'Amour,<br> + Heureuse s'il lui permet de mourir pour elle.</p> + +<p>Quand il veut jouer, il va sur ces lèvres,<br> + Rougissant, honteux d'être amoureux d'elles;<br> + Avec chaque lèvre il baise l'autre.<br> + <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> Mais quand il veut chercher une retraite paisible,<br> + Loin de tout le monde, ce cœur est sa demeure,<br> + Sachant bien que nul homme ne viendra l'y trouver.</p> +</div> + +<p>Tout est pris ici, le cœur et les sens. S'il trouve les yeux de +Stella plus beaux que toute chose au monde, il trouve «son âme plus +belle encore que son corps.» Il est platonicien, lorsqu'il raconté que +la vertu, voulant se faire aimer des hommes, a pris la forme de Stella +pour enchanter leurs yeux, «et leur faire découvrir ce ciel que le sens +intérieur révèle aux âmes héroïques.» On reconnaît en lui la soumission +entière du cœur, l'amour tourné en religion, la passion parfaite qui +ne souhaite que de croître, et qui, semblable à la piété des mystiques, +se trouve toujours trop petite quand elle se compare à l'objet aimé. «Ma +jeunesse se consume; mon savoir ne met au jour que des futilités. Mon +esprit s'emploie à défendre une passion qui, pour récompense, le +persécute de folles peines. Je vois que ma course m'entraîne à ma perte; +je le vois, et pourtant mon plus grand chagrin est de ne point perdre +davantage pour l'amour de Stella<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a><a href="#footnote300" title="Go to footnote 300"><span class="smaller">[300]</span></a>.» À la fin, comme Socrate dans le +<i>Banquet</i>, il tourne les yeux vers la Beauté immortelle<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a><a href="#footnote301" title="Go to footnote 301"><span class="smaller">[301]</span></a>, clarté +céleste «qui perce les nuages et tout à la fois <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> brille et nous +donne la vue.» «Oh! attaches-y tes yeux. Que cette lumière soit ton +guide dans cette course éphémère qui mène de la naissance à la +mort<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a><a href="#footnote302" title="Go to footnote 302"><span class="smaller">[302]</span></a>.» L'amour divin continue l'amour terrestre; il y était +renfermé, il s'en dégage. À cette noblesse, à ces hautes aspirations, +reconnaissez une de ces âmes sérieuses comme il y en a tant sous ce +climat et dans cette race. À travers le paganisme régnant, les instincts +spiritualistes percent, et font des platoniciens, en attendant qu'ils +fassent des chrétiens.</p> + +<h5>VIII</h5> + +<p>Sidney n'est qu'un soldat dans une armée; il y a toute une multitude +autour de lui, une multitude de poëtes. En cinquante-deux ans on en a +compté, en dehors du drame, deux cent trente-trois<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a><a href="#footnote303" title="Go to footnote 303"><span class="smaller">[303]</span></a>, dont quarante +ont du génie ou du talent, Breton, Donne, Drayton, Lodge, Greene, les +deux Flechter, Beaumont, Spenser, Shakspeare, Ben Jonson, Marlowe, +Wither, Warner, et d'autres encore, Davison, Carew, Suckling, Herrick; +on se lasserait de les énumérer. Il y <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> en a une moisson, comme +en ce moment dans l'héroïque et catholique Espagne, et, comme en +Espagne, c'est là un signe du temps, la marque d'un besoin public, +l'indice d'un état d'esprit extraordinaire et passager. Quel est-il cet +état d'esprit qui de toutes parts provoque et fait goûter la poésie? +Qu'est-ce qui souffle la vie dans leurs œuvres? D'où vient que chez +les moindres, à travers des pédanteries, des maladresses, parmi des +chroniques rimées ou des dictionnaires descriptifs, on rencontre des +peintures éclatantes et de vrais cris d'amour? D'où vient que, cette +génération épuisée, la vraie poésie a fini en Angleterre, comme la vraie +peinture en Italie et en Flandre? C'est qu'un moment de l'esprit a paru +et disparu, celui de la conception primesautière et créatrice. Ces +hommes ont les sens neufs et n'ont point de théories dans la tête. Aussi +quand ils se promènent, ils ont d'autres émotions que nous. Qu'est-ce +qu'un lever de soleil pour un homme ordinaire? Une tache blanche au bout +du ciel entre des bosselures, parmi des morceaux de terre et des bouts +de routes qu'il ne voit plus, parce qu'il les a vus cent fois. Pour eux, +toutes ces choses ont une âme; je veux dire par là qu'ils sentent en +eux-mêmes, par contre-coup, l'élan et les brisures des lignes, la force +et les contrastes des teintes, et le sentiment douloureux ou délicieux +qui s'exhale de ce pêle-mêle et de cet ensemble comme une harmonie ou +comme un cri. Que ce soleil est triste lorsqu'il se lève dans le +brouillard au-dessus «des sillons mornes!» quel air résigné dans ces +<span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> vieux arbres, ruisselants sous la pluie nocturne! quel +fiévreux tumulte dans le troupeau des vagues, dont «les crinières +désordonnées» se tordent incessamment à la surface de l'abîme! Mais le +grand flambeau du ciel, le dieu lumineux, se dégage et rayonne. Les +hautes herbes molles et ployantes, les prairies toujours vertes, les +dômes épanouis des grands chênes, tout le paysage anglais incessamment +renouvelé et lustré par l'eau surabondante étale son inépuisable +fraîcheur. Ces prairies, rouges et blanches de fleurs toujours humectées +et toujours jeunes, laissent s'envoler leur voile de brume dorée et +apparaissent tout d'un coup timidement, comme de belles vierges. Là est +la «fleur du coucou, qui pousse avant la venue de l'hirondelle, la +jacinthe des prés azurée comme des veines de femmes, la fleur du souci +qui se couche avec le soleil et se lève avec lui, pleurante<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a><a href="#footnote304" title="Go to footnote 304"><span class="smaller">[304]</span></a>.» «De +loin, sur sa porte qui luit, la charmante aube dore toutes les cimes où +la nuit vient d'attacher ses perles, et les troupes d'oiseaux, dans la +joie du matin, font si bien vibrer leurs voix gazouillantes, que les +collines et les vallées répondent et que l'air qui bruit et résonne ne +semble plus composé que de sons. Cependant le soleil monte, perce de sa +tête d'or l'épais brouillard qui s'évapore, et vient à travers les cimes +entrelacées baiser l'ombre endormie<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a><a href="#footnote305" title="Go to footnote 305"><span class="smaller">[305]</span></a>.» Encore un <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> pas, et +vous verrez reparaître les dieux antiques. Ils reparaissent, ces dieux +vivants, ces dieux mêlés aux choses, qu'on ne peut s'empêcher de +retrouver dès qu'on retrouve la nature: «Cérès, la libérale reine, parmi +ses riches cultures, blés, seigles, avoines, orges, vesces, pois en +fleur, parmi ses montagnes herbeuses où vivent les brebis broutantes, +parmi ses ruisseaux et ses rives, où regorgent les lis et les pivoines +qu'Avril, l'humide Avril, pare pour en faire des couronnes aux chastes +nymphes<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a><a href="#footnote306" title="Go to footnote 306"><span class="smaller">[306]</span></a>—Iris dont les ailes de safran versent sur les fleurs des +gouttes parfumées et des ondées rafraîchissantes, Iris, la riche +<span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> écharpe de la terre, qui de chaque bout de son arc bleu +couronne les champs boisés et les pentes dégarnies.—Flore, brillante et +parée, assise superbement au milieu de la pompe de toutes ses fleurs, et +qui déploie le vert éblouissant de son manteau de fête<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a><a href="#footnote307" title="Go to footnote 307"><span class="smaller">[307]</span></a>.» Toutes les +splendeurs et les douceurs du pays moite et mouillé, toutes les +particularités, toute l'opulence de ses teintes fondues, de son ciel +changeant, de sa végétation luxuriante, viennent ainsi se rassembler +autour des dieux qui leur donnent un corps, et un beau corps.</p> + +<p>Dans la vie de chaque homme il y a des moments <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> où, en présence +des choses, il éprouve un choc. Cet amas d'idées, de souvenirs tronqués, +d'images ébauchées qui gisent obscurément dans tous les coins de son +esprit, s'ébranle, s'organise, et tout d'un coup se développe comme une +fleur. Il en est ravi, il ne peut s'empêcher de regarder et d'admirer la +charmante créature qui vient d'éclore; il veut la voir encore, en voir +de pareilles, et ne songe point à autre chose. Il y a des moments +pareils dans la vie des nations, et celui-ci en est un. Ils sont heureux +de contempler de belles choses et souhaitent seulement qu'elles soient +le plus belles possible. Ils ne sont point préoccupés, comme nous, de +théories; ils ne se travaillent point pour exprimer des idées +philosophiques ou morales. Ils veulent jouir par l'imagination, par les +yeux, comme ces nobles d'Italie qui en ce moment sont tellement épris +des belles couleurs et des belles formes, qu'ils couvrent de peintures +non-seulement leurs appartements et leurs églises, mais encore les +dessus de leurs coffres et les selles de leurs chevaux. La riche et +verte campagne au soleil, les jeunes femmes parées, florissantes de +santé et d'amour, les dieux et les déesses à demi nus, chefs-d'œuvre +et modèles de la force et de la grâce, voilà les plus beaux objets que +l'homme puisse contempler, les plus capables de contenter ses sens et +son cœur, d'éveiller en lui le sourire et la joie, et voilà les +objets qui apparaissent chez tous les poëtes, dans la plus merveilleuse +abondance de chansons, de pastorales, de sonnets, de petites pièces +fugitives, si vivantes, <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> si délicates, si aisément épanouies, +que depuis on n'a rien vu d'égal. Qu'importe que Vénus ou Cupidon aient +perdu leurs autels? Comme les peintres contemporains d'Italie, ils +imaginent volontiers un bel enfant nu, traîné sur un char d'or, au +milieu de l'air limpide, ou une femme éclatante de jeunesse debout sur +les vagues qui viennent baiser ses pieds de neige. Le rude Ben Jonson +est ravi de ce spectacle. Le bataillon discipliné de ses vers robustes +se change en une bande de petites strophes gracieuses qui courent aussi +légèrement que des enfants de Raphaël<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a><a href="#footnote308" title="Go to footnote 308"><span class="smaller">[308]</span></a>. Il voit venir sa dame assise +sur le char de l'Amour que tirent des cygnes et des colombes. L'Amour +conduit le char; elle passe sereine et souriante, et tous les cœurs +charmés de ses divins regards ne souhaitent plus d'autre joie que de la +voir et de la servir toujours:</p> + +<p class="poem10"> + Regardez seulement ses yeux; ils éclairent<br> + Tout ce que comprend le monde de l'amour.<br> + Regardez seulement ses cheveux; ils sont brillants<br> + Comme l'étoile de l'amour quand elle se lève.....<br> + Avez-vous vu un lis éclatant s'épanouir<br> + Avant que des mains grossières l'aient touché?<br> + Avez-vous regardé la chute de la neige<br> + Avant que la fange l'ait souillée?<br> + Avez-vous respiré les boutons sur l'églantier,<br> + Ou le nard dans le feu?<br> + Ô! aussi blanche, aussi délicate, aussi suave est ma dame<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a><a href="#footnote309" title="Go to footnote 309"><span class="smaller">[309]</span></a>!</p> + +<p>Quoi de plus vivant, de plus éloigné de la mythologie <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> +compassée et artificielle? Comme Théocrite et Moschus, ils jouent avec +leurs dieux riants, et de leurs croyances se font une fête; un jour, au +coin d'un bois, Cupidon rencontre une nymphe endormie. «Ses cheveux d'or +couvraient son visage.—Ses bras nonchalants étaient jetés des deux +côtés.—Son carquois lui servait d'oreiller,—et son sein nu était +ouvert à tous les vents<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a><a href="#footnote310" title="Go to footnote 310"><span class="smaller">[310]</span></a>.» Il s'approche doucement, lui ôte ses +flèches, et met les siennes à la place. Elle, enfin, entend du bruit, +soulève sa tête penchée et voit un berger qui vient à elle. Elle fuit, +il la poursuit. Elle bande son arc et tire contre lui ses flèches. Il +n'en devient que plus ardent et va l'atteindre. Désespérée, <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> +elle prend une flèche qu'elle enfonce dans son beau corps. La voilà +changée, elle s'arrête, elle sourit, elle aime, elle va au-devant de +lui. «Les montagnes ne peuvent point se rencontrer, mais les amants le +peuvent.—Ce que font les autres amants, ils le firent.—Le dieu d'amour +s'était posé sur un arbre,—et riait en voyant ce doux spectacle<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a><a href="#footnote311" title="Go to footnote 311"><span class="smaller">[311]</span></a>.» +Une goutte de malice est tombée dans ce mélange de naïveté et de grâce +voluptueuse; il en est ainsi dans Longus et dans tout ce bouquet +délicieux qu'on appelle l'Anthologie; ce n'est point le badinage sec de +Voltaire, des gens qui n'ont que de l'esprit, et qui n'ont vécu que dans +les salons; c'est celui des artistes, des amoureux qui ont le cerveau +plein de couleurs, de formes, qui, en disant une mièvrerie, imaginent un +col penché, des yeux baissés, et la rougeur qui monte à des joues +vermeilles<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a><a href="#footnote312" title="Go to footnote 312"><span class="smaller">[312]</span></a>. Une de ces belles vient dire des vers en minaudant, et +comme on voit d'ici le pli boudeur de sa lèvre! «L'amour dans mon +cœur comme une abeille—fait son miel.—Tantôt il joue avec moi avec +<span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> ses ailes,—tantôt avec ses pieds.—Dans mes yeux il fait sa +demeure;—son lit est dans mon sein.—Mes baisers sont tous les jours +son régal.—Et pourtant il me vole mon repos.—Ah! le méchant qui me +vole!» Ce qui relève ces badinages, c'est la splendeur de l'imagination. +Il y a des éclats, des éclairs qu'on n'ose traduire, des éblouissements +et des folies, comme dans le Cantique des Cantiques. «Ses lèvres, dit +Greene, sont des roses toutes trempées dans la rosée,—ou pareilles à la +pourpre de la fleur du narcisse.—Ses yeux, ces beaux yeux, ressemblent +aux pures clartés—qui animent le soleil ou égayent le jour.—Ses joues +sont comme des lis épanouis plongés dans le vin,—ou comme des grains de +belles grenades trempés dans le lait,—ou comme des fils de neige dans +des réseaux de soie cramoisie,—ou comme des nuages splendides au +coucher du soleil.»—«Quel besoin de comparer là où la beauté surpasse +toute ressemblance?—Celui qui va prendre dans les choses inanimées ses +pensées d'amour—dépare leur pompe et leur plus grande gloire,—et ne +monte dans le ciel de l'amour qu'avec des ailes appesanties<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a><a href="#footnote313" title="Go to footnote 313"><span class="smaller">[313]</span></a>.» Je +veux bien croire qu'alors <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> les choses n'étaient point plus +belles qu'aujourd'hui; mais je suis sûr que les hommes les trouvaient +plus belles.</p> + +<h5>IX</h5> + +<p>Quand la puissance d'embellir est si grande, il est naturel qu'on peigne +le sentiment qui réunit toutes les joies et où aboutissent tous les +rêves, l'amour idéal, surtout l'amour ingénu et heureux. De tous les +sentiments, il n'y en a pas pour qui nous ayons plus de sympathie. Il +est de tous le plus simple et le plus doux. Il est le premier mouvement +du cœur et la première parole de la nature. Il ne se compose que +d'innocence et d'abandon. Il est exempt de réflexions et d'efforts. Il +nous fait quitter nos <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> passions compliquées, nos mépris, nos +regrets, nos haines, nos espérances violentes. Il pénètre en nous et +nous le respirons comme la fraîche haleine d'un vent matinal qui vient +de passer sur des champs en fleur. Ils le sentaient et s'en +enchantaient, les cavaliers de cette cour périlleuse, et se reposaient +ainsi, par contraste, de leurs actions et de leurs dangers. Les plus +sévères et les plus tragiques de leurs poëtes se sont détournés pour +aller à sa rencontre, Shakspeare parmi les chênes toujours verts de la +forêt d'Ardennes<a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a><a href="#footnote314" title="Go to footnote 314"><span class="smaller">[314]</span></a>, Ben Jonson<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a><a href="#footnote315" title="Go to footnote 315"><span class="smaller">[315]</span></a> dans les bois de Sherwood, parmi +les larges clairières coupées d'ombre, parmi les feuilles luisantes et +les fleurs humides qui frissonnent au bord des sources solitaires. +Marlowe lui-même, le terrible peintre de l'agonie d'Édouard II, +l'emphatique et puissant poëte qui composa <i>Faust</i>, <i>Tamerlan et le Juif +de Malte</i>, quitte ses drames sanglants, son grand vers tonnant, ses +furieuses images, et rien n'est plus musical et plus doux que ses +chansons. Le berger, pour gagner sa maîtresse, lui promet «un chapeau de +fleurs, une jupe toute brodée de feuilles de myrte, une ceinture tressée +de paille et de bourgeons de lierre, avec des boutons d'ambre et des +fermoirs de corail<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a><a href="#footnote316" title="Go to footnote 316"><span class="smaller">[316]</span></a>.» Ils iront ensemble dans les vallées, sur les +pentes des montagnes rocheuses. Les pâtres, chaque matin de <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> +mai, viendront danser autour d'elle, et tous deux, assis sur une roche, +contempleront de loin les troupeaux qui broutent l'herbe, et «les +rivières étroites» qui tombent et bruissent parmi des chants d'oiseaux. +Les rudes gentilshommes du temps, en revenant de la chasse du faucon, +s'étaient plus d'une fois arrêtés devant ces tableaux rustiques; tels +qu'ils étaient, c'est-à-dire imaginatifs et peu citadins, ils avaient +songé à y figurer pour leur compte. Mais en les comprenant, ils les +refaisaient; ils les refaisaient dans leurs parcs préparés pour l'entrée +de la reine, avec une profusion de parures et d'inventions, sans +s'inquiéter d'y copier exactement la grossière nature. L'invraisemblance +<span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> ne les choquait pas; ce n'étaient pas des imitateurs +minutieux, des observateurs de mœurs; ils créaient; la campagne, pour +eux, n'était qu'un cadre, et le tableau tout entier était sorti de leurs +rêves et de leur cœur. Qu'il soit romanesque, impossible même, ce +tableau n'en est que plus charmant. Y a-t-il un plus grand charme que de +laisser là ce monde réel qui nous entrave ou nous opprime, de flotter +vaguement et aisément dans l'azur et la lumière, au plus haut du pays +des fées et des nuages, d'arranger les choses au gré du moment, de ne +plus sentir les pesantes lois, les contours roides et résistants de la +vie, de tout orner et varier selon les caprices et les délicatesses de +la fantaisie? Voilà ce qui arrive dans ces petits poëmes. Ordinairement +les événements ne s'y passent nulle part; du moins ils se passent dans +le royaume où les rois se font bergers et volontiers épousent des +bergères. La belle Argentile<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a><a href="#footnote317" title="Go to footnote 317"><span class="smaller">[317]</span></a> est retenue à la cour de son oncle qui +veut la priver de son royaume, et après deux ans lui ordonne d'épouser +Curan, un rustre de sa maison; elle s'enfuit, et Curan, désespéré, s'en +va vivre chez les pâtres. Il rencontre un jour une belle paysanne et +l'aime; peu à peu, en lui parlant, il se rappelle Argentile et pleure; +il décrit son doux visage, sa taille ployante, ses fins poignets veinés +d'azur, et tout d'un coup voit la paysanne qui défaille. Elle se jette +dans ses bras et lui dit: «Je suis Argentile.» Or Curan était un fils de +roi qui s'était déguisé ainsi pour l'amour <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> d'Argentile. Il +reprend les armes, défait le méchant roi. Il n'y eut point de plus fort +chevalier que lui, et tous deux régnèrent longtemps en Bernicie.—Entre +cent contes pareils, vrais contes de printemps, que le lecteur me +permette d'en détacher encore un, riant et simple comme une aube de +mai<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a><a href="#footnote318" title="Go to footnote 318"><span class="smaller">[318]</span></a>. La princesse, Dowsabell est descendue au matin dans le jardin +de son père; elle cueille des chèvrefeuilles, des primevères, des +violettes, des marguerites. En ce moment, derrière la haie, elle entend +un pâtre qui chante, qui chante si bien, que tout d'un coup elle l'aime. +Il lui promet fidélité et lui demande un baiser. Les joues de la belle +promeneuse devinrent vermeilles comme la rose. «Elle plia son genou +blanc comme la neige,—et tout à côté de lui s'agenouilla,—puis elle le +baisa doucement.—Le berger poussa un grand cri de joie.—Oh! fit-il, il +n'y eut jamais de pastoureau—qui fût si content que moi<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a><a href="#footnote319" title="Go to footnote 319"><span class="smaller">[319]</span></a>!» Rien de +plus; n'est-ce pas assez? Il n'y a ici que le rêve d'un moment, mais ils +ont à chaque moment de semblables rêves. Jugez quelle poésie en doit +sortir, combien supérieure aux choses, combien affranchie de l'imitation +littérale, combien éprise de la beauté idéale, combien capable de se +bâtir un monde hors de notre triste monde; en <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> effet, entre +tous ces poëmes, il y en a un véritablement divin, si divin que les +raisonneurs des âges suivants l'ont trouvé ennuyeux, qu'aujourd'hui +encore c'est à peine si quelques-uns l'entendent, <i>la reine des fées</i> de +Spenser.</p> + +<h5>X</h5> + +<p>Un jour M. Jourdain, devenu mamamouchi et ayant appris l'orthographe, +manda chez lui les plus illustres écrivains du siècle. Il s'installa +dans un fauteuil, leur indiqua du doigt des pliants, et leur dit:</p> + +<p>«J'ai lu, Messieurs, vos petites drôleries. Elles m'ont réjoui; je veux +vous donner de l'ouvrage. J'en ai donné dernièrement au petit Lulli, +votre confrère. C'est par mon commandement qu'il a introduit dans les +concerts la trompette marine, instrument harmonieux dont personne ne +s'était encore avisé et qui est d'un si bel effet. J'entends que vous +suiviez mes idées comme il les a suivies, et je vous commande un poëme +en prose. Vous savez que tout ce qui n'est point prose est vers, et que +tout ce qui n'est point vers est prose. Quand je dis: «Nicolle, +apportez-moi mes pantoufles et me donnez mon bonnet de nuit,» je fais de +la prose. Prenez cette phrase pour modèle. Ce style est beaucoup plus +agréable que le jargon de lignes non finies que vous appelez des vers. +Quant au sujet, ce sera moi-même. Vous peindrez la robe de chambre à +ramages que je viens de mettre pour vous recevoir, et ce petit +déshabillé de <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> velours vert que je porte dessous pour faire le +matin mes exercices. Vous noterez que l'indienne coûte un louis l'aune. +Cette description bien troussée vous fournira des dictons assez jolis, +et enseignera au public le prix des choses. Je veux aussi que vous +parliez de mes glaces, de mes tapis, de mes tentures. Mes fournisseurs +vous donneront leurs mémoires; ne manquez pas de les insérer dans votre +œuvre. J'aurais plaisir à y revoir tout au long et tout au naturel la +boutique de mon père, bon gentilhomme qui vendait du drap à ses amis +pour les obliger, la cuisine de ma servante Nicole, les gentillesses de +Brusquet, le petit chien de mon voisin M. Dimanche. Vous pourrez aussi +expliquer mes affaires domestiques; rien de plus intéressant pour le +public que d'apprendre comme on gagne un million. Dites-lui aussi que ma +fille Lucile n'a pas épousé ce petit drôle de Cléonte, mais bien M. +Samuel Bernard, qui a fait fortune dans les fermes, a carrosse et sera +ministre du roi. Pour cela, je vous payerai généreusement un demi-louis +la toise d'écriture. Revenez dans un mois, et me montrez ce que mes +idées vous auront fourni.»</p> + +<p>Nous sommes les fils de M. Jourdain, et depuis le commencement du siècle +nous tenons ce discours aux artistes; les artistes nous écoutent. De là +notre roman bourgeois et notre roman réaliste. Je supplie le lecteur de +les oublier, de s'oublier lui-même, de se faire pour un instant poëte, +gentilhomme, homme du seizième siècle. À moins d'enterrer le M. Jourdain +<span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> qui vit en chacun de nous, aucun de nous ne pourra entendre +Spenser.</p> + +<h5>XI</h5> + +<p>Il était d'une ancienne famille, alliée à de grandes maisons, ami de +Sidney et de Raleigh, les deux chevaliers les plus accomplis du siècle, +chevalier lui-même, du moins de cœur, ayant trouvé dans sa parenté, +dans ses amitiés, dans ses études et dans sa vie toutes les +circonstances qui pouvaient l'élever jusqu'à la poésie idéale. Tour à +tour on le trouve à Cambridge, où il se pénètre des plus nobles +philosophies antiques; dans un comté du Nord où il se prend d'un grand +amour malheureux; à Penshurst, dans le château et la compagnie où est +née l'<i>Arcadie</i>; chez Sidney, en qui subsistent intactes la poésie +romanesque et la générosité héroïque de l'esprit féodal; à la cour, où +toutes les magnificences de la chevalerie disciplinée et parée s'étalent +autour du trône; enfin à Kilcolman, au bord d'un beau lac, dans un +château retiré d'où la vue embrasse un amphithéâtre de montagnes et la +moitié de l'Irlande. Pauvre du reste, impropre à la cour, et, quoique +favorisé par la reine, n'ayant obtenu de ses patrons que des emplois +subalternes, à la fin lassé par les sollicitations et relégué dans ce +dangereux domaine d'Irlande, d'où la révolte le chassa, brûlant sa +maison et son enfant; trois mois après, il mourut de misère et le +cœur <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> brisé<a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a><a href="#footnote320" title="Go to footnote 320"><span class="smaller">[320]</span></a>. Des attentes et des rebuts, beaucoup de +tristesses et beaucoup de rêves, quelques douceurs et tout d'un coup un +malheur affreux, une fortune petite et une fin prématurée: voilà bien +une vie de poëte. Mais c'est le cœur en lui qui est le vrai poëte; +chez lui tout sort de là; les circonstances n'ont fait que lui fournir +sa matière; il les a transformées plus qu'il n'a été transformé par +elles, et il a moins reçu que donné. Philosophie et paysages, cérémonies +et parures, splendeurs de la campagne et de la cour, dans tout ce qu'il +a peint ou pensé, il a imprimé sa noblesse intérieure. Avant tout, c'est +une âme éprise de la beauté sublime et pure, platonicienne par +excellence, une de ces âmes exaltées et délicates, les plus charmantes +de toutes, qui, nées au sein du naturalisme, y puisent leur séve, mais +le dépassent, approchent du mysticisme, et par un effort involontaire +montent pour s'épanouir jusqu'aux confins d'un monde plus haut. Spenser +conduit à Milton et de là au puritanisme, comme Platon conduit à Virgile +et de là au christianisme. La beauté sensible est parfaite chez tous les +deux, mais leur premier culte est pour la beauté morale. «Conduisez-moi, +dit-il aux Muses, dans la retraite cachée où la Vertu habite avec vous, +berceau d'argent qui la cache aux hommes et aux méchants mépris du +monde.» Il encourage son chevalier quand il le voit faiblir. Il +s'indigne <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> quand il le voit attaqué. Il se réjouit de son +équité, de sa tempérance, de sa courtoisie. Il insère au commencement +d'un chant de longues stances en l'honneur de l'amitié et de la justice. +Il s'arrête, après avoir raconté un beau trait de chasteté, pour +conseiller aux dames d'être pudiques. Il prodigue aux pieds de ses +héroïnes le trésor de ses respects et de ses tendresses. Si quelque +brutal les insulte, il appelle à leur secours toute la nature et tous +les dieux. Jamais il ne les ramène sur la scène sans orner leur nom de +quelque magnifique louange. Auprès de la beauté, il a des adorations +dignes de Dante et de Plotin. C'est qu'il ne la considère point comme +une simple harmonie de couleurs et de formes, mais comme une émanation +de la beauté unique, céleste, impérissable, que nul œil mortel ne +peut apercevoir, et qui est la première œuvre du grand ouvrier des +mondes<a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a><a href="#footnote321" title="Go to footnote 321"><span class="smaller">[321]</span></a>. Les corps ne font que la rendre sensible; elle ne réside +point dans les corps; la grâce et l'attrait ne sont point dans les +choses, mais dans l'idée immortelle qui luit à travers les choses. +«Cette charmante teinte blanche et vermeille dont les joues sont +colorées s'effacera.—Ces douces feuilles de rose si doucement +posées—sur les lèvres se flétriront et tomberont—pour redevenir ce +qu'elles étaient, de l'argile corrompue.—Ces cheveux d'or, ces yeux +brillants comme des <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> étoiles étincelantes—retourneront en +poussière et perdront leur clarté si belle.—Mais la divine lampe dont +les célestes rayons—allument l'amour des amants—ne s'éteindra et ne +faiblira jamais.—Quand les esprits vitaux se disperseront,—elle +reviendra à sa planète natale.—Car elle est née là-haut et ne peut +mourir,—étant une parcelle du plus pur des cieux<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a><a href="#footnote322" title="Go to footnote 322"><span class="smaller">[322]</span></a>.» Devant cette +idée de la beauté, l'amour se transforme. Il est le seigneur de la +vérité et de la droiture,—«et monte bien loin de la basse +poussière,—sur des ailes d'or, jusque dans l'empyrée sublime—au delà +des atteintes de l'ignoble désir sensuel,—qui, comme une taupe, reste +gisant sur la terre<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a><a href="#footnote323" title="Go to footnote 323"><span class="smaller">[323]</span></a>.» Il enferme en lui tout ce qu'il y a de bien, +de beau et de noble. Il est la source première de la vie et l'âme +éternelle des choses. <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> C'est lui qui, apaisant la discorde +primitive, a formé l'harmonie des sphères et soutient ce glorieux +univers. Il habite en Dieu, il est Dieu lui-même, il est descendu +ici-bas sous forme corporelle pour réparer le monde chancelant et sauver +la race humaine; autour des êtres, et au dedans des êtres, quand nos +yeux percent les apparences, nous le voyons comme une lumière vivante +qui pénètre et embrasse toute créature. On touche ici le sommet sublime +et aigu où le monde de l'esprit et le monde des sens se rencontrent, et +où l'homme, cueillant des deux mains les plus belles fleurs des deux +versants, se trouve à la fois païen et chrétien.</p> + +<h5>XII</h5> + +<p>Voilà pour le cœur; pour le reste, il est poëte, c'est-à-dire par +excellence créateur et rêveur, créateur et rêveur de la façon la plus +naturelle, la plus instinctive, la plus soutenue. On a beau décrire cet +état intérieur des grands artistes, il reste toujours à décrire. C'est +une sorte de végétation qui se fait dans leur esprit; à tout moment un +bouton s'y lève, puis sur celui-ci un autre, puis encore un autre, +chacun enfantant, pullulant et fleurissant de lui-même, en sorte qu'au +bout d'un instant on voit une plante entière verdoyante, bientôt un +massif, et enfin une forêt. Un personnage leur apparaît, puis une +action, puis un paysage, puis une enfilade d'actions, <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> de +personnages et de paysages qui se font, se complètent et s'agencent par +un développement involontaire, comme il nous arrive lorsqu'en songe nous +contemplons un cortége de figures qui, par leur propre force, se +déploient et s'ordonnent devant nos yeux. Cette source de formes +vivantes et changeantes est intarissable chez Spenser; toujours <i>il +imagine</i>; c'est là son état naturel. Il semble qu'il n'ait qu'à clore +ses paupières pour éveiller les apparitions; elles affluent en lui, +elles surabondent, elles s'entassent; on se dit qu'il aura beau les +prodiguer, elles regorgeront toujours, plus amples et plus pressées. +Maintes fois, en suivant leur nuée inépuisable, j'ai pensé à ces vapeurs +qui sortent incessamment de la mer, et montent, et chatoient, +entremêlant leurs volutes d'or et de neige, pendant qu'au-dessous +d'elles de nouvelles brumes s'élèvent, et au-dessous de celles-là +d'autres encore, sans que jamais la resplendissante procession puisse se +ternir ou s'arrêter.</p> + +<p>Mais ce qui le distingue de tous les autres, c'est la façon dont il +imagine. Ordinairement, chez un poëte, l'esprit fermente violemment et +par saccades; ses idées s'assemblent, se heurtent, <i>se prennent</i> tout +d'un coup par masses et par blocs, et jaillissent en mots poignants, +perçants, qui les concentrent; il semble qu'elles aient besoin de ces +accumulations subites pour imiter l'unité et l'énergie vivante des +objets qu'elles reproduisent; du moins presque tous les poëtes +environnants, Shakspeare au premier rang, font ainsi. Au plus fort de +l'invention, Spenser reste <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> serein. Les visions qui donneraient +la fièvre à un autre esprit le laissent paisible. Elles arrivent et se +déroulent en lui, aisément, tout entières, sans interruption, sans +secousses. Il est épique, c'est-à-dire <i>narrateur</i>, et non point +chanteur comme un faiseur d'odes, ou mime comme un auteur de drames. Nul +moderne n'est plus semblable à Homère. Comme Homère et les grands +narrateurs, il ne rencontre que des images suivies et nobles, presque +classiques, si voisines des idées que l'esprit y entre de lui-même et +sans s'en apercevoir. Comme Homère, il est toujours simple et clair, il +ne sursaute point, il n'omet aucune raison, il ne détourne aucun mot du +sens primitif et ordinaire, il garde l'ordre naturel des idées. Comme +Homère encore, il a des redondances, des naïvetés, des enfances. Il dit +tout, il se laisse aller à des réflexions que chacun a devinées +d'avance; il répète à l'infini les grandes épithètes d'ornement. On sent +qu'il aperçoit les objets dans une belle lumière uniforme, avec un +détail infini, qu'il veut montrer tout ce détail, qu'il n'a jamais peur +de voir son heureux songe s'altérer ou disparaître, qu'il en suit les +contours, d'un mouvement régulier, sans jamais se presser ni se +ralentir. Même il est trop long, trop oublieux du public, trop disposé à +s'abandonner et à rêvasser en face des choses. Sa pensée se déploie en +vastes comparaisons redoublées, pareilles à celles du vieux conteur +ionien. Si un géant blessé tombe, il le trouve semblable à un arbre +antique qui a crû sur le plus haut sommet d'une montagne rocheuse, dont +l'acier tranchant a <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> déchiré le cœur, et qui, fléchissant +tout d'un coup sur son pied qui craque, roule le long des rochers avec +un fracas épouvantable; puis à un large château qui, miné par un art +perfide, s'enfonce sur ses fondations croulantes, et dont les tours +exhaussées et accumulées jusqu'au ciel rendent la chute plus +lourde<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a><a href="#footnote324" title="Go to footnote 324"><span class="smaller">[324]</span></a>. Il développe toutes les idées qu'il manie. Il étale toutes +ses phrases en périodes. Au lieu de se concentrer, il s'épanouit. Pour +porter cette ample pensée et son cortége, il ne lui faut pas moins que +la stance immense, incessamment renaissante, aux longs vers croisés, aux +rimes répétées, dont l'uniformité et l'ampleur rappellent les bruits +majestueux qui roulent éternellement dans les bois et dans les +campagnes. Pour déployer ces facultés épiques, et pour les déployer dans +la région sublime où cette âme se trouve naturellement portée, il ne +faut pas moins que l'épopée idéale, c'est-à-dire située hors du réel, +avec des personnages qui existent à peine et dans un monde qui ne peut +être nulle part.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> Plusieurs fois il a tâtonné alentour, parmi des sonnets, des +élégies, des pastorales, des hymnes d'amour, de petites épopées +souriantes<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a><a href="#footnote325" title="Go to footnote 325"><span class="smaller">[325]</span></a>; ce ne sont là que des essais, incapables pour la +plupart de porter son génie. Déjà pourtant la magnifique imagination y +déborde; dieux, hommes, paysages, le monde qu'il fait mouvoir est à +mille lieues du monde où nous vivons. Son <i>Calendrier du Berger</i><a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a><a href="#footnote326" title="Go to footnote 326"><span class="smaller">[326]</span></a> +est une pastorale pensive et tendre, pleine de délicates amours, de +nobles tristesses, de hautes idées, où ne parlent que des penseurs et +des poëtes. Ses <i>Visions de Pétrarque et de Du Bellay</i> sont d'admirables +songes, où des palais, des temples d'or, des paysages splendides, des +fleuves étincelants, des oiseaux merveilleux apparaissent coup sur coup +comme dans une féerie orientale. S'il chante un épithalame<a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a><a href="#footnote327" title="Go to footnote 327"><span class="smaller">[327]</span></a>, il voit +venir deux beaux cygnes, blancs comme la neige, qui glissent, aux chants +des <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> nymphes, parmi les fleurs vermeilles, tandis que l'eau +transparente baise leurs plumes de soie et murmure de plaisir. S'il +pleure la mort de Sidney, Sidney devient un berger; il est tué comme +Adonis; autour de lui s'assemblent les nymphes gémissantes. Il est +changé, avec sa maîtresse, en une fleur «rouge et bleue, qui est d'abord +rouge, puis qui pâlit comme lui et devient bleue. Alors, au milieu +d'elle paraît une étoile, aussi belle qu'étoile aux cieux, pareille à +Stella dans ses plus fraîches années, quand ses yeux dardaient des +rayons de beauté. Tout le jour elle est debout, pleine de rosée; ce sont +les larmes qui coulèrent de ses yeux<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a><a href="#footnote328" title="Go to footnote 328"><span class="smaller">[328]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> Ses sentiments les +plus vrais se changent ainsi en féeries. La magie est le moule de son +esprit, et imprime sa forme à tout ce qu'il imagine comme à tout ce +qu'il pense. Involontairement il ôte aux objets leur figure ordinaire. +S'il regarde un paysage, au bout d'un instant il le voit tout autre. Il +le transporte, sans s'en douter, dans une terre enchantée; l'azur du +ciel resplendit comme un dôme de diamants, des buissons de fleurs +couvrent les prairies, un peuple d'oiseaux voltige dans l'air suave, des +palais de jaspe resplendissent entre les arbres, des dames rayonnantes +apparaissent aux balcons ouvragés sur les galeries d'émeraudes. Ce sourd +travail de l'esprit ressemble aux lentes cristallisations de la nature. +On jette une branche humide au fond d'une mine, et on en retire une +girandole de diamants.</p> + +<p>Enfin il rencontre le sujet qui lui convient: c'est le plus grand +bonheur qui soit donné à un artiste. Il retire l'épopée du terrain +ordinaire, celui où, sous la main d'Homère et de Dante, elle exprime des +croyances effectives et peint des héros nationaux. C'est au plus haut du +pays des fées qu'il nous conduit, par-dessus toutes les cimes de +l'histoire. C'est plus haut que le pays des fées, à cette limite extrême +où les objets s'évanouissent et où les pures idées commencent. «J'ai +<span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> entrepris mon poëme<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a><a href="#footnote329" title="Go to footnote 329"><span class="smaller">[329]</span></a>, dit-il, pour représenter toutes les +vertus morales, assignant à chaque vertu un chevalier pour être son +patron et son défenseur, en telle sorte que les œuvres de cette vertu +soient exprimées et que les appétits déréglés et les vices contraires +soient abattus et surmontés par des faits d'armes et de chevalerie.» En +effet, au fond du poëme il met une allégorie; non qu'il songe à se faire +bel esprit, prêcheur de morale ou faiseur d'énigmes. Il ne soumet pas +l'image à l'idée; c'est un <i>voyant</i>, ce n'est pas un philosophe. Ce sont +bien des personnages vivants, des actions qu'il remue; seulement, de +loin en loin, chez lui, les palais enchantés, tout le cortége des +resplendissantes apparitions tremble et se déchire comme une vapeur, +laissant entrevoir la pensée qui le suscite et qui l'ordonne. Quand dans +son jardin de Vénus nous voyons les formes infinies de toutes les choses +vivantes rangées par ordre, en lits pressés, attendant l'être, nous +concevons avec lui l'enfantement de l'amour universel, la fécondité +incessante de la grande mère et le fourmillement mystérieux des +créatures qui s'élèvent tour à tour hors de son sein profond. Quand nous +voyons son chevalier de la Croix combattre un monstre demi-femme, +demi-serpent, et défendre Una, sa dame chérie, nous nous souvenons +vaguement que si nous pénétrions à travers ces deux figures, nous +trouverions sous l'une la Vérité et sous <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> l'autre l'Erreur. +Nous sentons que ses personnages ne sont point de chair et de sang, et +que tous ces fantômes brillants ne sont que des fantômes. Nous jouissons +de leur éclat sans croire à leur consistance; nous nous intéressons à +leurs actions sans nous troubler de leurs maux. Nous savons que leurs +larmes et leurs cris ne sont pas véritables. Notre émotion se purifie et +s'élève. Nous ne tombons point dans l'illusion grossière; nous avons la +douceur de nous sentir rêver. Nous sommes, comme lui, à mille lieues de +la vie réelle, hors des prises de la pitié douloureuse, de la terreur +crue, de la haine pressante et poignante. Nous ne trouvons plus en nous +que des sentiments délicats, demi-formés, suspendus au moment où ils +allaient nous toucher d'une atteinte trop forte. Ils nous effleurent, et +nous nous trouvons tout heureux d'être dégagés de la croyance qui nous +alourdit.</p> + +<h5>XIII</h5> + +<p>Quel monde pouvait fournir des matériaux à une fantaisie si haute? Il +n'y en avait qu'un, celui de la chevalerie, car nul n'est plus éloigné +du réel. Solitaire et indépendant dans son château, affranchi de tous +les liens que la société, la famille, le travail, imposent d'ordinaire +aux actions humaines, l'homme féodal avait tenté toutes les aventures; +mais il avait encore moins fait qu'imaginé; l'audace de ses actions +avait été surpassée par la folie de ses rêves; faute <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> d'un +emploi utile et d'une règle acceptée, sa tête avait travaillé du côté du +déraisonnable et de l'impossible, et la persécution de l'ennui avait +agrandi chez lui, outre mesure, le besoin d'excitation. Sous cet +aiguillon, sa poésie était devenue une fantasmagorie. Insensiblement les +inventions étranges avaient végété et pullulé dans les cervelles, les +unes par-dessus les autres, comme des lierres qui s'entrelacent autour +d'un arbre, et le tronc primitif avait disparu sous leur luxe et leur +encombrement. Les délicates imaginations de la vieille poésie galloise, +les débris grandioses des épopées germaniques, les merveilleuses +splendeurs de l'Orient conquis, tous les souvenirs que quatre siècles +d'aventures avaient éparpillés dans les esprits des hommes s'étaient +amoncelés en un grand rêve, et les géants, les nains, les monstres, tout +le pêle-mêle des créatures imaginaires, des exploits surhumains et des +magnificences insensées, s'étaient groupés autour d'un sentiment unique, +l'amour exalté et sublime, comme des courtisans prosternés aux pieds de +leur roi. Ample et flottante matière, où les grands artistes du siècle, +Arioste, le Tasse, Cervantes, Rabelais, viennent tailler leurs poëmes. +Mais ils sont trop de leur temps pour être d'un temps qui est passé. Ils +refont une chevalerie, mais ce n'est point une chevalerie vraie. Le fin +Arioste, l'ironique épicurien, en charme ses yeux et s'en égaye en +voluptueux, en sceptique qui jouit deux fois du plaisir, parce que le +plaisir est doux et qu'il est défendu. À côté de lui, le pauvre Tasse, +sous la conduite d'un <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> catholicisme violent, ressuscité et +factice, parmi les clinquants d'une poésie vieillie, travaille sur le +même sujet, maladivement, avec un grand effort et avec un succès mince. +Pour Cervantes, qui est un chevalier, il a beau aimer la chevalerie pour +sa noblesse, il en sent la folie et la rabat par terre, sous les coups +de bâton, parmi les mésaventures d'hôtellerie. Plus grossièrement, plus +franchement, un rude plébéien, Rabelais, avec un éclat de rire, la noie +dans sa joie et dans sa bourbe. Seul, Spenser la prend au sérieux et +naturellement. Il est au niveau de tant de noblesse, de grandeurs et de +rêves. Il n'est point encore assis et enfermé dans cette espèce de bon +sens exact qui va fonder et rétrécir toute la civilisation moderne. Il +habite de cœur dans la poétique et vaporeuse contrée dont chaque jour +les hommes s'éloignent davantage. Il en aime jusqu'au langage; il +reprend les vieux mots, les tours du moyen âge, la diction de +Chaucer<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a><a href="#footnote330" title="Go to footnote 330"><span class="smaller">[330]</span></a>. Il entre de plain-pied dans les plus étranges songes des +anciens conteurs, sans étonnement, comme un homme qui de lui-même en +trouve encore de plus étranges. Châteaux enchantés, monstres et géants, +duels dans les bois, demoiselles errantes, tout renaît sous sa main, la +fantaisie du moyen âge avec la générosité du moyen âge, et c'est +justement parce que ce monde est invraisemblable que ce monde lui +convient.</p> + +<p>Est-ce assez de la chevalerie pour lui fournir sa <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> matière? Ce +n'est là qu'un monde, et il y en a un autre. Par delà les preux, images +glorifiées des vertus morales, il y a les dieux, modèles achevés de la +beauté sensible; par delà la chevalerie chrétienne, il y a l'olympe +païen; par delà l'idée de la volonté héroïque qui ne trouve son +contentement que dans les aventures et le danger, il y a l'idée de la +force sereine qui d'elle-même se trouve en harmonie avec les choses. Ce +n'est pas assez d'un idéal pour un pareil poëte; auprès de la beauté de +l'effort, il met la beauté du bonheur; il les assemble toutes les deux, +non par un parti pris de philosophe et avec des intentions d'érudit +comme Gœthe, mais parce qu'elles sont toutes deux belles, et çà et +là, au milieu des armures et des passes d'armes, il dispose les satyres, +les nymphes, Diane, Vénus, comme des statues grecques parmi les +tourelles et les grands arbres d'un parc anglais. Rien de forcé dans cet +assemblage; l'épopée idéale, comme un ciel supérieur, accueille et +concilie les deux mondes; un beau songe païen y continue un beau songe +chevaleresque; l'important, c'est qu'ils soient beaux l'un et l'autre. À +cette hauteur, le poëte a cessé de voir les différences des races et des +civilisations. Il peut mettre ce qu'il voudra dans son tableau; pour +toute raison il dira: «Cela allait bien;» et il n'y a pas de raison +meilleure. Sous les chênes aux feuilles luisantes, au vieux tronc +profondément enfoncé dans la terre, il peut voir deux chevaliers qui se +pourfendent, et un instant après une bande de Faunes qui viennent +danser. Les flaques de lumière <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> qui viennent s'étaler sur les +mousses de velours, sur les gazons humides d'une forêt anglaise, peuvent +éclairer les cheveux dénoués, les blanches épaules de nymphes. Ne +l'avez-vous pas vu dans Rubens? Et que signifient les disparates dans +l'heureuse et sublime illusion du rêve? Y a-t-il encore des disparates? +Qui s'en aperçoit? qui les sent? Qui ne sent, au contraire, qu'à bien +parler il n'y a qu'un monde, celui de Platon et des poëtes; que les +choses réelles n'en sont que les ébauches, les ébauches mutilées, +incomplètes et salies, misérables avortons épars çà et là sur la route +du temps, comme des tronçons de glaise à demi formés, puis délaissés, +qui gisent dans l'atelier d'un artiste; qu'après tout, les forces et les +idées invisibles qui incessamment renouvellent les êtres réels +n'atteignent leur accomplissement que dans les êtres imaginaires, et que +le poëte, pour exprimer toute la nature, est obligé d'embrasser dans ses +sympathies toutes les formes idéales par lesquelles la nature s'est +exprimée? Voilà la grandeur de cette œuvre: il a pu prendre toute la +beauté, parce qu'il ne s'est soucié que de la beauté.</p> + +<h5>XIV</h5> + +<p>Le lecteur sent bien qu'on ne peut pas lui raconter un pareil poëme. En +effet, ce sont six poëmes, chacun de douze chants, où l'action se +dénoue, se renoue incessamment, s'embrouille et recommence, et je crois +que toutes les imaginations de l'antiquité et du moyen <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> âge y +sont entassées. Le chevalier chevauche entre les arbres, et, au +carrefour des allées, rencontre d'autres chevaliers qu'il combat; tout +d'un coup du fond d'une caverne paraît un monstre demi-femme et +demi-serpent, entouré de sa progéniture hideuse; plus loin un géant aux +trois corps, puis un dragon grand comme une colline, aux griffes +tranchantes, aux ailes gigantesques. Trois jours durant, il le combat, +et, renversé deux fois, il ne revient à lui que par le secours d'une eau +merveilleuse. Après cela, il y a des peuplades sauvages qu'il faut +vaincre, des châteaux entourés de flammes qu'il faut forcer. Cependant +les demoiselles errent au milieu des forêts sur des palefrois blancs, +exposées aux entreprises des mécréants, parfois gardées par un lion qui +les suit, ou délivrées par une bande de satyres qui les adorent. Les +sorciers multiplient leurs prestiges; les palais étalent leurs festins; +les champs clos accumulent leurs tournois; les dieux marins, les +nymphes, les fées, les rois, entre-croisent les fêtes, les surprises et +les dangers.</p> + +<p>C'est une fantasmagorie, dira-t-on. Qu'importe, si nous la voyons? Et +nous la voyons, car Spenser la voit. Sa bonne foi nous gagne. Il est si +fort à son aise dans ce monde, que nous finissons par nous y trouver +comme chez nous. Il n'a point l'air étonné des choses étonnantes; il les +rencontre si naturellement qu'il les rend naturelles; il défait les +mécréants comme si de sa vie il n'avait fait autre chose. Vénus, Diane +et les dieux antiques habitent à sa porte et entrent chez <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> lui +sans qu'il y prenne garde. Sa sérénité devient la nôtre. Nous devenons +crédules et heureux par contagion et autant que lui. Le moyen de faire +autrement? Est-ce qu'il est possible de ne pas croire un homme qui nous +peint les choses avec un détail si juste et des couleurs si vives? Voici +que tout d'un coup il vous décrit une forêt; est-ce qu'au même instant +vous n'y êtes pas avec lui? Les hêtres au corps blanchâtre, les chênes +«dans tout l'orgueil de l'été,» y enfoncent leurs piliers et +épanouissent leurs dômes; des clartés tremblent sur l'écorce, et vont se +poser sur le sol, sur les fougères qui rougissent, sur les bas buissons +qui, tout d'un coup frappés par la traînée lumineuse, luisent et +chatoient. À peine si les pas s'entendent sur la couche épaisse de +feuilles amoncelées; et de loin en loin, sur les hautes graminées, les +gouttes de rosée scintillent. Cependant un son de cor arrive à travers +la feuillée: comme il vibre doucement et tout à la fois joyeusement dans +ce grand silence! Il retentit plus fort; le galop d'une chasse approche, +et là-bas, à travers l'allée, voici venir une nymphe, la plus chaste et +la plus belle qui soit au monde. Spenser la voit; bien plus, devant elle +il est à genoux.</p> + +<div class="quote"> + <p>Son visage était si beau, qu'il ne semblait point de chair,—mais + peint célestement du brillant coloris des anges,—clair comme le + ciel, sans défaut, ni tache,—avec un parfait mélange de toutes + les belles couleurs;—Et dans ses joues se montrait une rougeur + vermeille,—comme des roses répandues sur un parterre de + lis,—exhalant des parfums d'ambroisie,—et nourrissant les sens + d'un double plaisir,—capables de guérir les malades et de + ranimer les morts.</p> + + <p><span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> Dans ses beaux yeux luisaient deux lampes + vivantes,—allumées là-haut à la lumière de leur céleste + créateur.—Ils dardaient des rayons de feu—si merveilleusement + perçants et lumineux,—qu'ils éblouissaient les yeux assez hardis + pour la regarder.—Le dieu aveugle avait souvent tenté d'y + allumer—ses feux impudiques, mais sans le pouvoir;—car, avec + une majesté imposante et une colère redoutée,—elle brisait ses + dards libertins, et éteignait les vils désirs.</p> + + <p>Sur ses paupières se tenaient maintes Grâces,—à l'ombre de ses + sourcils égaux,—pour la pourvoir de doux regards et de beaux + sourires,—et chacune d'elles la douait d'une grâce,—et chacune + d'elles humblement à ses pieds s'inclinait.—Un si glorieux + miroir de grâce céleste,—souverain monument où s'adressent tous + les vœux mortels,—comment une plume fragile décrira-t-elle + son divin visage,—avec la crainte de manquer d'art et d'outrager + sa beauté?</p> + + <p>Aussi belle, et mille et mille fois plus belle—elle parut quand + elle se montra aux regards.—Elle était vêtue, à cause de la + chaleur de l'air brûlant,—toute d'une tunique de soie, blanche + comme un lis,—couturée de maintes broderies tressées,—parsemée + sur le haut, tout entière,—d'aiguillettes d'or splendide qui + étincelaient—comme des étoiles scintillantes; et la + bordure—était toute lisérée de franges d'or.</p> + + <p>Au-dessous du genou son vêtement pendait un peu,—et ses jambes + droites étaient magnifiquement serrées—en des brodequins dorés + de cuir précieux,—tout bardés de lames d'or, où étaient + gravées—des figures bizarres et splendidement + émaillées.—Par-devant, ils étaient attachés sous son genou—avec + un riche joyau où s'entrelaçaient—les bouts de tous les + nœuds, de sorte que nul ne pouvait voir—comment dans leurs + replis serrés ils se confondaient.</p> + + <p>Elles ressemblaient à deux beaux piliers de marbre—qui + supportent un temple des dieux,—que tout le peuple orne de + guirlandes vertes—et honore dans ses assemblées de fête.—Avec + <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> une grâce imposante et un port de princesse,—elle + ralentissait leur démarche quand elle voulait garder sa + majesté.—Mais quand elle jouait avec les nymphes des bois,—ou + qu'elle chassait le léopard fuyant,—elle les mouvait agilement, + et volait dans les campagnes.</p> + + <p>Et dans sa main elle avait un épieu acéré,—et sur son dos un arc + et un carquois brillant,—rempli de flèches aux têtes d'acier, + dont elle abattait—les bêtes sauvages dans ses jeux + victorieux,—attaché par un baudrier d'or, qui sur le + devant—traversait sa poitrine de neige, et séparait ses seins + délicats; comme les jeunes fruits en mai,—ils commençaient à se + gonfler un peu, et nouveaux encore,—à travers son vêtement + léger, ils ne faisaient qu'indiquer leur place.</p> + + <p>Ses boucles blondes, frisées comme des fils d'or,—tombaient sur + ses épaules, négligemment répandues,—et, quand le vent soufflait + au milieu d'elles,—flottaient comme un étendard largement + déployé,—et bien bas derrière elles descendaient en + désordre.—Et que ce fût art, ou hasard aveugle,—à mesure qu'à + travers la forêt fleurie elle courait impétueuse,—dans ses + cheveux épars les douces fleurs se posaient d'elles-mêmes,—et + les fraîches feuilles verdoyantes et les boutons s'y + entrelaçaient.</p> + + <p>Plus chèrement que sa vie elle gardait la rose délicate,—fille + de son matin, dont la fleur—ornait la couronne de sa + renommée.—Elle ne souffrait point que le soleil brûlant du + midi,—ni que le vent perçant du nord vint s'abattre sur son + calice.—Elle repliait d'abord ses feuilles de soie avec un soin + pudique,—quand le ciel inclément commençait à menacer.—Mais + sitôt que se calmait l'air de cristal,—elle s'épanouissait et + laissait fleurir toute sa beauté<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a><a href="#footnote331" title="Go to footnote 331"><span class="smaller">[331]</span></a>.</p> +</div> + +<p>Il est à genoux devant elle, vous dis-je, comme un enfant le jour de la +Fête-Dieu parmi les fleurs et les <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> parfums, ravi d'adoration +pour elle, jusqu'à voir dans ses yeux une lumière céleste et sur ses +joues le coloris des anges, jusqu'à appeler ensemble les anges chrétiens +<span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> et les grâces païennes pour la parer et la servir; c'est +l'amour qui amène devant lui de pareilles visions, «le doux amour qui +baigne ses ailes d'or <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> dans le nectar béni et dans la source +des purs plaisirs<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a><a href="#footnote332" title="Go to footnote 332"><span class="smaller">[332]</span></a>.»</p> + +<p>D'où vient-elle cette parfaite beauté, cette pudique et charmante aurore +en qui il a rassemblé toutes les clartés, toutes les douceurs et toutes +les virginités du matin? Quelle mère l'a mise au monde, et quelle +naissance merveilleuse a produit à la lumière une semblable merveille de +grâce et de pureté? Un jour, dans une fraîche fontaine solitaire où le +soleil étalait ses rayons, Chrysogone baignait son corps parmi les roses +et les violettes d'azur. Elle s'endormit lassée sur l'herbe épaisse, et +les rayons du soleil épanchés sur son sein nu la fécondèrent<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a><a href="#footnote333" title="Go to footnote 333"><span class="smaller">[333]</span></a>. Les +mois s'écoulaient. Inquiète et honteuse, elle s'en alla dans les bois +déserts et s'assit en pleurant, «l'âme enveloppée dans un noir nuage de +tristesse.» Cependant Vénus parcourait toute la <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> terre, +cherchant son fils Cupidon, qui s'était mutiné contre elle et avait fui +au loin. Elle l'avait cherché dans les cours, dans les cités, dans les +chaumières, promettant de doux baisers à qui dénoncerait sa retraite, et +à qui le ramènerait, des choses plus douces encore. Elle arriva ainsi +jusqu'à la forêt où Diane, lassée, se reposait avec ses nymphes. +Quelques-unes lavaient leurs membres dans le flot clair; d'autres +étaient couchées à l'ombre; le reste, comme une guirlande de fleurs, +entourait la déesse, qui dénouant ses tresses blondes, et rejetant sa +tunique, avançait son pied vers l'eau transparente<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a><a href="#footnote334" title="Go to footnote 334"><span class="smaller">[334]</span></a>. Surprise, elle +rebuta Vénus, se moqua de ses plaintes, et jura que si elle rencontrait +Cupidon, elle lui couperait ses ailes libertines. Puis elle eut pitié de +la déesse affligée et se mit à chercher le fugitif avec elle. Elles +arrivèrent à la feuillée où Chrysogone endormie avait mis au monde, sans +le savoir, deux filles aussi belles que le <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> jour naissant. +Diane prit l'une, et en fit la plus pure des vierges. Vénus emporta +l'autre dans le jardin d'Adonis, où sont les germes de toutes les choses +vivantes, où joue Psyché, l'épouse de l'Amour, où Plaisir, leur fille, +folâtre avec les Grâces, où Adonis, couché parmi les myrtes et les +fleurs riantes, revit au souffle de l'Amour immortel. Elle l'éleva comme +sa fille; elle la choisit pour être la plus fidèle des amantes, et après +de longues épreuves la donna au bon chevalier sire Scudamour.</p> + +<h5>XV</h5> + +<p>Voilà ce que l'on rencontre dans la forêt merveilleuse. Y êtes-vous mal +et avez-vous envie de la quitter parce qu'elle est merveilleuse? À +chaque détour d'allée, à chaque changement du jour, une stance, un mot +fait entrevoir un paysage ou une apparition. C'est le matin, l'aube +blanche luit timidement à travers les arbres; des vapeurs bleuâtres +s'envolent à l'horizon comme un voile et s'évanouissent dans l'air qui +rit; les sources tremblent et bruissent faiblement entre leurs mousses, +et dans les hauteurs les feuilles des peupliers commencent à remuer et à +battre comme des ailes de papillons. Un chevalier met pied à terre, un +vaillant chevalier qui a désarçonné maint Sarrasin et accompli mainte +aventure. Il délace son casque, et soudain l'on voit apparaître les +joues roses d'une jeune fille et de longs cheveux qui, «comme un voile +de soie, tombent jusqu'à terre.» Le soleil joue dans leur nappe +<span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> ondoyante, et l'on pense en les voyant «à ces cieux qui dans +une nuit ardente d'été scintillent empanachés par des traînées de +lumières<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a><a href="#footnote335" title="Go to footnote 335"><span class="smaller">[335]</span></a>.» C'est Britomart, une vierge et une héroïne, comme +Clorinde ou Marphise, mais combien plus idéale! Le profond sentiment de +la nature, la sincérité de la rêverie, la fécondité de l'inspiration +toujours coulante, le sérieux germanique raniment ici les inventions +classiques ou chevaleresques qui semblent les plus vieillies et les plus +usées. Le défilé des magnificences et des paysages ne s'arrête pas. Des +promontoires désolés fendus de plaies béantes; des entassements de +roches foudroyées et noircies où viennent se briser les flots rauques; +des palais étincelants d'or où des dames, belles comme des anges, +nonchalamment penchées sur des coussins de pourpre, écoutent avec un +doux sourire les accords d'une musique invisible; de hautes allées +silencieuses, où les chênes rangés en colonnades étendent leur ombre +<span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> immobile sur des touffes de violettes vierges et sur des +gazons que n'a jamais foulés un pied humain: à toutes ces beautés de +l'art et de la nature, il ajoute les merveilles de la mythologie, et il +les décrit avec autant d'amour et d'aussi bonne foi qu'un peintre de la +Renaissance ou un poëte ancien. Voici venir sur des nacelles d'écaille +la belle Cymoent et ses nymphes traînées par des dauphins agiles comme +des hirondelles. Elles glissent sur les vagues brillantes; les cheveux +sont dénoués, et le vent fait flotter leurs boucles blondes; une âpre +senteur marine emplit l'air; le soleil étend son manteau de lumière sur +la plaine d'azur, hérissée de flots innombrables; la mer infinie qui +sourit vient baiser les pieds d'argent de ses filles divines<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a><a href="#footnote336" title="Go to footnote 336"><span class="smaller">[336]</span></a>.—Rien +de plus doux et de plus calme que le palais de Morphée. Au plus profond +de la terre, il repose, enveloppé dans les molles vapeurs dont Téthys +baigne son lit humide; Diane répand les perles de la rosée sur sa tête +éternellement penchée: et la Nuit mélancolique a posé sur lui sa robe +obscure. Non loin de là, un ruisseau tombe goutte à goutte du haut d'une +roche, mêlant son clapotement monotone au bruissement de la pluie fine; +et la brise, semblable <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> au long bourdonnement d'un essaim +d'abeilles, berce le sommeil immobile du dieu appesanti<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a><a href="#footnote337" title="Go to footnote 337"><span class="smaller">[337]</span></a>.—Ne +voulez-vous pas aussi regarder au coin de cette forêt une bande de +satyres dansant sous les feuilles vertes? Ils viennent en sautant comme +des chevreaux folâtres, «aussi gais que les oiseaux du joyeux +printemps.» La belle Hellénore, qu'ils ont choisie pour reine de mai, +accourt aussi toute rieuse et couronnée de lauriers et de fleurs. Le +bois retentit du son de leurs flûtes. Leurs pieds de corne usent le +frais gazon de la clairière. Ils dansent gaillardement tout le jour avec +de brusques mouvements et des mines provoquantes, pendant qu'autour +d'eux, leurs troupeaux broutent capricieusement les arbousiers.—À +chaque livre, nous voyons passer des processions étranges, mascarades +allégoriques et pittoresques, pareilles à celles qui s'étalaient alors à +la cour des princes, tantôt celle de Cupidon, tantôt celle des Fleuves, +tantôt celle des <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> Mois, ici celle des Vices. Jamais +l'imagination ne fut plus prodigue ni plus inventive. L'orgueilleuse +Lucifera s'avance sur un char paré de guirlandes et d'or, rayonnante +comme l'aurore, entourée d'un peuple de courtisans qu'elle éblouit de sa +gloire et de sa splendeur: six bêtes inégales la traînent, et chacune +d'elles est montée par un Vice. L'un sur un âne paresseux, vêtu d'une +robe noire comme un moine, malade d'oisiveté, laisse tomber sa tête +pesante et tient entre les mains un bréviaire qu'il ne lit pas; un +autre, sur un pourceau ignoble, se traîne déformé, le ventre gonflé par +la luxure, les yeux bouffis de graisse, le cou allongé comme celui d'une +grue, habillé de feuilles de vigne qui laissent voir son corps pourri +d'ulcères, et tout le long du chemin vomissant le vin et les viandes +dont il s'est soûlé. Un autre, assis entre des coffres de fer, sur un +chameau chargé d'or, manie des pièces d'argent, déguenillé, les joues +creuses, les pieds roidis par la goutte; un autre, sur un loup affamé, +grinçant ses dents infectes, mâche un crapaud vénéneux dont le poison +suinte le long de ses gencives, et sa tunique décolorée, peinte d'yeux +menaçants, cache un serpent replié autour de son corps. Le dernier, +couvert d'une robe déchirée et sanglante, s'avance monté sur un lion, +brandissant autour de sa tête une torche allumée, les yeux étincelants, +le visage pâle comme la cendre, serrant dans sa main fiévreuse la garde +de son poignard. Le bizarre et terrible cortége défile, conduit par +l'harmonie solennelle des stances, et la musique grandiose des rimes +redoublées <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> soutient l'imagination dans le monde fantastique, +mêlé d'horreurs et de magnificences, qui vient d'être ouvert à son vol.</p> + +<h5>XVI</h5> + +<p>Et cependant c'est peu que tout cela. Quoi que puissent fournir la +mythologie et la chevalerie, elles ne suffisent pas aux exigences de +cette conception poétique. Le propre de Spenser, c'est l'énormité et le +débordement des inventions pittoresques. Comme Rubens, il crée de toutes +pièces, en dehors de toute tradition, pour exprimer de pures idées. +Comme chez Rubens, l'allégorie chez lui enfle les proportions hors de +toute règle, et soustrait la fantaisie à toute loi, excepté au besoin +d'accorder les formes et les couleurs. Car, si les esprits ordinaires +reçoivent de l'allégorie un poids qui les opprime, les grandes +imaginations reçoivent de l'allégorie des ailes qui les emportent. +Dégagées par elle des conditions ordinaires de la vie, elles peuvent +tout oser, en dehors de l'imitation, par delà la vraisemblance, sans +autre guide que leur force native et leurs instincts obscurs. Trois +jours durant sir Guyon est promené par l'esprit maudit, Mammon le +tentateur, dans le royaume souterrain, à travers des jardins +merveilleux, des arbres chargés de fruits d'or, des palais éblouissants +et l'encombrement de tous les trésors du monde. Ils sont descendus dans +les entrailles de la terre et parcourent ses cavernes, abîmes inconnus, +profondeurs silencieuses. <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> Un démon épouvantable marche +derrière lui à pas monstrueux sans qu'il le sache, prêt à l'engloutir au +moindre signe de convoitise. L'éclat de l'or illumine des formes +hideuses, et le métal rayonnant brille d'une beauté plus séduisante dans +l'obscurité du cachot infernal.</p> + +<div class="quote"> + <p>La forme du donjon au dedans était grossière et rude,—comme une + caverne énorme taillée dans une falaise rocheuse.—De la voûte + raboteuse descendaient des arceaux déchirés—bosselés d'or massif + et de glorieux ornements,—et chaque poutre était chargée de + riche métal,—tellement qu'elles semblaient vous menacer d'une + ruine pesante;—et par-dessus eux Arachné avait porté haut sa + toile industrieuse et étendu ses lacs subtils,—enveloppés de + fumée impure et de nuages plus noirs que le jais.</p> + + <p>Le toit, le plancher et les murs étaient tout d'or,—mais + couverts de poussière et de rouille antique,—et cachés dans + l'obscurité, de sorte que personne n'en pouvait voir—la couleur; + car la lumière joyeuse du jour—ne se déployait jamais dans cette + demeure,—mais seulement une douteuse apparence de clarté + pâle,—comme est une lampe dont la vie s'évanouit,—ou comme la + lune enveloppée dans la nuit nuageuse—se montre au voyageur qui + marche plein de crainte et de morne effroi.</p> + + <p>Dans cette chambre il n'y avait rien qu'on pût voir,—sinon de + grands coffres énormes et de fortes caisses de fer,—toutes + serrées de doubles nœuds, tellement que personne—ne pouvait + espérer les forcer par violence et par vol.—De chaque côté ils + étaient placés tout du long.—Mais tout le sol était jonché de + crânes—et d'ossements d'hommes morts épars tout à + l'entour,—dont les vies, à ce qu'il semblait, avaient été là + répandues,—et dont les vils squelettes étaient restés sans + sépulture.</p> + + <p>.... Puis le démon le mena en avant et le conduisit bientôt—à + <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> une autre chambre, dont la porte, tout d'un + coup,—s'ouvrit devant lui comme si elle eût su obéir + d'elle-même;—là avaient été placées cent cheminées—et cent + fournaises toutes brillantes et brûlantes;—près de chaque + fournaise se tenaient maints démons,—créatures déformées, + hideuses à regarder,—et chaque démon appliquait sa peine + industrieuse—à fondre le métal d'or prêt à être éprouvé.</p> + + <p>L'un, avec un soufflet énorme, aspirait l'air sifflant,—puis, + avec le vent comprimé, enflammait la braise;—l'autre ramassait + les brandons mourants—avec des pinces de fer, et les arrosait + souvent—de flots liquides pour apprivoiser la rage du furieux + Vulcain,—qui, les maîtrisant, reprenait sa première + ardeur.—Quelques-uns enlevaient l'écume qui sortait du + métal,—d'autres agitaient l'or fondu avec de grandes pelles;—et + chacun d'eux peinait, et chacun d'eux suait.</p> + + <p>Il le mena ensuite, à travers un sombre passage étroit,—jusqu'à + une large porte toute bâtie d'or battu;—la porte était ouverte; + mais là attendait—un puissant géant aux enjambées roides et + hardies,—comme s'il eût voulu défier le Très-Haut.—Dans sa main + droite il tenait une massue de fer;—mais il était lui-même tout + entier en or,—ayant pourtant le sentiment et la vie, et il + savait bien manier—son arme maudite quand il abattait ses + ennemis acharnés.</p> + + <p>.... Ils entrèrent dans une chambre grande et large,—comme + quelque grande salle d'assemblée, ou comme un temple + solennel.—Maints grands piliers d'or supportaient—le toit + massif et soutenaient de prodigieuses richesses,—et chaque + pilier était richement décoré—de couronnes, de diadèmes et de + vains titres,—que portaient les princes mortels pendant qu'ils + régnaient sur la terre.</p> + + <p>Une multitude d'hommes étaient assemblés là,—de toutes les races + et de toutes les nations sous le ciel,—qui avec un grand tumulte + se pressaient pour approcher—de la partie supérieure, où se + dressait bien haut—un trône pompeux de majesté souveraine.—Et + dessus était assise une femme <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> magnifiquement parée—et + opulemment vêtue des robes de la royauté,—tellement que jamais + prince terrestre, d'un semblable appareil—ne releva sa gloire et + ne déploya un orgueil si fastueux.—Elle, assise dans sa pompe + resplendissante,—tenait une grande chaîne d'or aux anneaux bien + unis,—dont un bout était attaché au plus haut du ciel,—et dont + l'autre atteignait au plus bas enfer<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a><a href="#footnote338" title="Go to footnote 338"><span class="smaller">[338]</span></a>.</p> +</div> + +<p>Nul rêve de peintre n'égale ces visions, ce flamboiement de la fournaise +sur les parois des cavernes, <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> ces lumières vacillantes sur la +foule, ce trône et cet étrange scintillement de l'or qui partout luit +dans <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> l'ombre. C'est que l'allégorie pousse au gigantesque. +Quand il s'agit de montrer la tempérance aux prises avec les tentations, +on est porté à mettre toutes les tentations ensemble. Il s'agit d'une +vertu générale, et comme elle est capable de toutes les résistances, on +lui demande à la fois toutes les résistances; après l'épreuve de l'or, +celle du plaisir: ainsi se suivent et s'opposent les spectacles les plus +grandioses et les plus délicieux, tous au delà de l'humain, les gracieux +à côté des terribles, les jardins fortunés à côté du souterrain maudit:</p> + +<div class="quote"> + <p>Le portail de branches entrelacées et de fleurs penchées—était + embrassé par une vigne courbée en arches,—dont les grappes + pendantes semblaient inviter—tous les passants à goûter leur vin + délicieux.—Elles s'inclinaient d'elles-mêmes vers les + mains,—comme si elles s'offraient pour être + cueillies:—quelques-unes d'une pourpre sombre pareille à + l'hyacinthe;—d'autres comme des rubis, riantes et doucement + vermeilles;—d'autres, comme de belles émeraudes encore vertes.</p> + + <p>Au milieu du jardin était une fontaine—de la plus riche + substance qu'il puisse y avoir sur la terre,—si pure et si + transparente, que l'on eût pu voir—le flot d'argent courant dans + chacun de ses canaux.—Très-splendidement elle était décorée—de + curieux dessins et de figures d'enfants nus,—dont les uns + semblaient, avec une gaieté rieuse,—voler çà et là et s'ébattre + en jeux folâtres,—pendant que les autres se baignaient dans + l'eau délicieuse.</p> + + <p>Et sur toute la fontaine une traînée de lierre de l'or le plus + pur—s'étendait avec sa teinte naturelle.—Car le riche métal + était coloré de telle sorte—que l'homme qui l'eût vu sans être + bien averti—l'eût pris sûrement pour du vrai lierre.—Bien bas + jusqu'au sol rampaient ses bras lascifs,—qui, <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> se + baignant dans la rosée d'argent,—trempaient craintivement dans + l'eau leurs fleurs laineuses;—et leurs gouttes de cristal + semblaient des pleurs d'amour.</p> + + <p>Un nombre infini de courants incessamment sortaient—de cette + fontaine, doux et beaux à voir.—Ils tombaient dans un ample + bassin—et arrivaient promptement en si grande abondance—qu'on + eût cru voir un petit lac.—Sa profondeur n'excédait pas trois + coudées,—si bien qu'à travers ses flots on pouvait voir le + fond,—tout pavé par-dessous de jaspe étincelant,—et la fontaine + voguait droit dans cette mer.</p> + + <p>Les oiseaux joyeux abrités dans le riant ombrage,—accordaient + leurs notes suaves avec le chœur des voix.—Les angéliques + voix tremblantes et tendres—répondaient aux instruments avec une + divine douceur.—Les instruments unissaient leur mélodie + argentine—au sourd murmure des eaux tombantes.—Les eaux + tombantes, variant leurs bruissements mesurés,—tantôt haut, + tantôt bas, appelaient la brise;—et la molle brise murmurante + leur répondait à tous bien bas.</p> + + <p>Sur un lit de roses Acrasie était couchée,—alanguie par la + chaleur ou prête pour son doux péché;—un voile l'habillait ou + plutôt la laissait déshabillée,—un voile transparent tout + d'argent et de soie,—qui ne cachait rien de sa peau + d'albâtre,—mais la montrait plus blanche, si plus blanche elle + pouvait être.—Arachné n'eût su ourdir un filet plus subtil,—et + les toiles brillantes que nous voyons souvent tissées—par les + fils de la rosée séchée ne volent pas plus légèrement dans l'air.</p> + + <p>Son sein de neige était une proie offerte—aux yeux avides qui ne + savaient s'en rassasier.—La langueur de sa douce fatigue y avait + laissé—quelques gouttes plus claires que le nectar, qui + glissaient—comme de pures perles d'Orient tout le long de son + corps;—et ses beaux yeux, qui de volupté souriaient doucement + encore,—humectaient sans les éteindre les rayons de feu—dont + ils perçaient les cœurs fragiles. Ainsi <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> la clarté + des étoiles,—lorsqu'elle scintille sur les vagues silencieuses, + paraît plus brillante<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a><a href="#footnote339" title="Go to footnote 339"><span class="smaller">[339]</span></a>.</p> +</div> + +<p>N'y a-t-il ici que des féeries? Il y a ici des tableaux tout faits, des +tableaux vrais et complets, composés avec des sensations de peintre, +avec un choix de couleurs et de lignes: les yeux ont du plaisir. Cette +Acrasie couchée a la pose d'une déesse et d'une courtisane de Titien. Un +artiste italien copierait ces jardins, <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> ces eaux courantes, ces +Amours sculptés, ces traînées de lierre qui serpente chargé de feuilles +luisantes et de fleurs laineuses. Tout à l'heure, dans les profondeurs +infernales, les clartés avec leur long ruissellement étaient belles, +demi-noyées par les ténèbres, et le trône exhaussé dans la vaste salle +entre les piliers, au milieu de la multitude fourmillante, reliait +autour de lui toutes les formes en ramenant <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> sur lui tous les +regards. Le poëte est ici et partout coloriste et architecte. Si +fantastique que soit son monde, ce monde n'est point factice; s'il n'est +pas, il pourrait être; même il devrait être; c'est la faute des choses +si elles ne s'arrangent pas de manière à l'effectuer; pris en lui-même, +il a cette harmonie intérieure par laquelle vit une chose réelle, même +une harmonie plus haute, puisque, à la différence des choses réelles, il +est tout entier jusque dans le moindre détail construit en vue de la +beauté. L'<i>art</i> est venu, voilà le grand trait du siècle, le trait qui +distingue ce poëme de tous les récits semblables entassés par le moyen +âge. Incohérents, mutilés, ils gisaient comme des débris ou des ébauches +que les mains débiles des trouvères n'avaient pas su assembler en un +monument. Enfin les poëtes et les artistes paraissent et avec eux le +sentiment du beau, c'est-à-dire la sensation de l'ensemble. Ils +comprennent les proportions, les attaches et les contrastes; ils +<i>composent</i>. Entre leurs mains, l'esquisse brouillée, indéterminée, se +limite, s'achève, se détache, se colore et devient un tableau. Chaque +objet ainsi pensé et imaginé acquiert l'être définitif en acquérant la +forme vraie; après des siècles, on le reconnaîtra, on l'admirera, on +sera touché par lui; bien plus, on sera touché par son auteur. Car, +outre les objets qu'il peint, l'artiste se peint lui-même. Sa pensée +maîtresse se marque dans la grande œuvre qu'elle produit et qu'elle +conduit. Spenser est supérieur à son sujet, l'embrasse tout entier, +l'accommode à son but, et c'est pour qu'il y <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> imprime la marque +propre de son âme et de son génie. Chaque récit est ménagé en vue d'un +autre, et tous en vue d'un certain effet qui s'accomplit; c'est pour +cela que de ce concert une beauté se dégage, celle qui est dans le +cœur du poëte, et que toute son œuvre a travaillé à rendre +sensible; beauté noble et pourtant riante, composée d'élévation morale +et de séductions sensibles, anglaise par le sentiment, italienne par les +dehors, chevaleresque par sa matière, moderne par sa perfection, et qui +manifeste un moment unique et admirable, l'apparition du paganisme dans +une race chrétienne et le culte de la forme dans une imagination du +Nord.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> § 3. LA PROSE.</h4> + +<h5>I</h5> + +<p>Un pareil moment ne dure guère, et la séve poétique s'use par la +floraison poétique, en sorte que l'épanouissement conduit au déclin. Dès +les premières années du dix-septième siècle, l'affaissement des mœurs +et des génies devient sensible. L'enthousiasme et le respect baissent. +Les mignons, les fats de cour intriguent et grappillent, parmi les +pédanteries, les puérilités et les parades. La cour vole et la nation +murmure. Les Communes commencent à se roidir, et le roi, qui les tance +en maître d'école, plie devant elles en petit garçon. Ce triste roi se +laisse rudoyer par ses favoris, leur écrit en style de commère, se dit +un Salomon, étale une vanité d'écrivain, et, donnant audience à un +courtisan, lui recommande sa réputation de savant, à charge de revanche. +La dignité du gouvernement s'affaiblit et la loyauté du peuple +s'attiédit. La royauté déchoit et la révolution se prépare. En même +temps le noble paganisme chevaleresque dégénère en sensualité vile et +crue<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a><a href="#footnote340" title="Go to footnote 340"><span class="smaller">[340]</span></a>. «Le roi, dit un contemporain, vient de s'enivrer si bien avec +le roi Christian de Danemark, qu'il a fallu les porter sur un <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> +lit tous les deux....» Les dames quittent leur sobriété, et dans les +festins on les voit qui roulent çà et là prises de vin. «Dernièrement, +dit un malin courtisan, dans un masque, la chose a fait scandale. La +dame qui jouait le rôle de la reine de Saba arrivait pour présenter des +dons précieux à Leurs Majestés; mais ayant oublié les marches qui +menaient au dais, elle renversa ses cassettes dans le giron de Sa +Majesté danoise, et lui tomba sur les pieds ou plutôt sur la face. +Grandes furent la hâte et la confusion. Essuis et serviettes +travaillèrent aussitôt à tout nettoyer. Alors Sa Majesté se leva et +voulut danser avec la reine de Saba. Mais il se laissa choir, et +s'humilia devant elle, et fut emporté dans une chambre intérieure et mis +sur un lit de parade, lequel ne fut pas médiocrement gâté par les +présents que la reine de Saba avait répandus sur ses vêtements, tels que +vin, crème, gelée, boisson, gâteaux, épices et autres bonnes choses. La +fête et la représentation continuèrent, et la plupart des acteurs s'en +allèrent ou se laissèrent choir, tant le vin occupait leur étage +supérieur.... Alors parurent, en riches habits, la Foi, l'Espérance et +la Charité. L'Espérance essaya de parler; mais le vin rendait ses +efforts si faibles qu'elle se retira, espérant que le roi excuserait sa +brièveté.... La Foi quitta la cour dans un état chancelant.... Toutes +deux étaient malades et allèrent vomir dans la salle d'en bas.... Pour +la Victoire, après un lamentable bégaiement, on l'emmena comme une +pauvre captive, et on la déposa, pour qu'elle fît un somme, sur les +marches extérieures de l'antichambre. <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> Quant à la Paix, elle +cassa sa branche d'olivier sur le crâne de ceux qui voulaient l'empêcher +d'entrer.» Notez que ces ivrognesses étaient de grandes dames. «On ne +faisait point ainsi, ajoute l'auteur, sous la reine Élisabeth;» elle +était violente et terrible, mais non ignoble, et ridicule. C'est que les +grandes idées qui mènent un siècle finissent, en s'épuisant, par ne +garder d'elles-mêmes que leurs vices; le superbe sentiment de la vie +naturelle devient le vulgaire appel aux sens. Il y a telle <i>entrée</i>, tel +arc de triomphe, sous Jacques, qui représente des priapées, et quand les +instincts sensuels, exaspérés par la tyrannie puritaine, parviendront +plus tard à relever la tête, on verra sous la Restauration l'orgie +s'étaler dans sa crapule et triompher de son impudeur.</p> + +<p>En attendant, la littérature s'altère; le puissant souffle qui l'avait +portée, et qui, à travers les singularités, les raffinements, les +exagérations, l'avait faite grande, se ralentit et diminue. Avec Carew, +Suckling, Herrick, le joli remplace le beau. Ce qui les frappe, ce ne +sont plus les traits généraux des choses; ce qu'ils tâchent d'exprimer, +ce n'est plus la nature intime des choses. Ils n'ont plus cette large +conception, cette pénétration involontaire, par laquelle l'homme +s'assimilait les objets et devenait capable de les créer une seconde +fois. Ils n'ont plus ce trop-plein d'émotions, cette surabondance +d'idées et d'images qui forçait l'homme à s'épancher par des paroles, à +jouer extérieurement, à miner librement et hardiment le drame intérieur +qui faisait tressaillir tout son corps <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> et tout son cœur. Ce +sont plutôt des beaux esprits de cour, des cavaliers à la mode, qui +veulent faire preuve d'imagination et de style. Entre leurs mains +l'amour devient une galanterie; ils écrivent des chansons, des pièces +fugitives, des compliments aux dames. Plus d'élans du cœur; ils +tournent des phrases éloquentes pour être applaudis et des exagérations +flatteuses pour plaire. Les divines figures, les regards sérieux ou +profonds, les expressions virginales ou passionnées qui éclataient à +chaque pas dans les premiers poëtes ont disparu; on ne voit plus ici que +des minois agréables peints par des vers agréables. La polissonnerie +n'est pas loin; on la trouve déjà dans Suckling, et aussi la crudité, +l'épicurisme prosaïque; ils diront bientôt: «Amusons-nous et +moquons-nous du reste.» Les seuls objets qu'ils sachent encore peindre, +ce sont les petites choses gracieuses, un baiser, une fête de mai, un +narcisse, une primevère humide de rosée, une matinée de mariage, une +abeille<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a><a href="#footnote341" title="Go to footnote 341"><span class="smaller">[341]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> Herrick surtout et Suckling rencontrent là de +petits poëmes exquis, mignons, toujours riants ou souriants, pareils à +ceux qu'on a mis sous le nom d'Anacréon ou qui abondent dans +l'Anthologie. En effet, ici comme là-bas, c'est un paganisme qui +décline; l'énergie s'en va, l'agrément commence. On garde toujours +<span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> le culte de la beauté et de la volupté; mais on joue avec +elles. On les pare et on les accommode à son goût; elles ont cessé de +maîtriser et de plier l'homme; il s'en égaye et il en jouit. Dernier +rayon d'un soleil qui se couche; avec Sedley, Waller et les rimeurs de +la Restauration, le vrai sentiment poétique disparaît; ils font de la +prose en vers; leur cœur est au niveau de leur style, et l'on voit +avec la langue correcte commencer un nouvel âge et un nouvel art.</p> + +<p>À côté de la mignardise arrivait l'affectation: c'est le second signe +des décadences. Au lieu d'écrire pour dire les choses, on écrit alors +pour les bien dire; on enchérit sur son voisin, on outre toutes les +façons de parler; on fait tomber l'art du côté où il penche, et comme il +penche en ce siècle du côté de la véhémence et de l'imagination, on +entasse l'emphase et la couleur. Toujours un jargon naît d'un style. +Dans tous les arts, les premiers maîtres, les inventeurs découvrent +<i>l'idée</i>, s'en pénètrent et lui laissent produire sa forme. Puis +viennent les seconds, les imitateurs, qui de parti pris répètent cette +forme et l'altèrent en l'exagérant. Plusieurs ont du talent néanmoins, +Quarles, Herbert, Babington, surtout Donne, un satirique poignant, d'une +crudité terrible<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a><a href="#footnote342" title="Go to footnote 342"><span class="smaller">[342]</span></a>, un puissant poëte <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> d'une imagination +précise et intense<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a><a href="#footnote343" title="Go to footnote 343"><span class="smaller">[343]</span></a>, et qui garde encore quelque chose de l'énergie +et du frémissement de la première inspiration. Mais il gâte tous ces +dons de parti pris, et réussit, à force de peine, à fabriquer du +galimatias. Par exemple, les poëtes passionnés ont dit à leur maîtresse +que s'ils la perdaient, ils prendraient en aversion toutes les femmes. +Afin d'être plus passionné, Donne déclare à la sienne qu'en pareil cas +il haïra tout le sexe, elle avec le reste, parce qu'elle en aura fait +partie<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a><a href="#footnote344" title="Go to footnote 344"><span class="smaller">[344]</span></a>. Vingt fois en le lisant on se frappe la tête et on se +demande avec étonnement comment un homme a pu se tourmenter et se +guinder ainsi, alambiquer son style, raffiner les raffinements, +découvrir des comparaisons si saugrenues. C'était là l'esprit du temps; +il fait effort pour être ingénieusement absurde. Une puce avait mordu +Donne et sa maîtresse: voilà que cette puce, ayant réuni leur sang, se +trouve être «leur lit de mariage <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> et leur temple de +mariage<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a><a href="#footnote345" title="Go to footnote 345"><span class="smaller">[345]</span></a>. À présent, dit-il, la belle et ses parents ont beau +gronder, nous sommes unis, et tous deux cloîtrés dans ces murs vivants +de jais (la puce).» Le marquis de Mascarille n'a jamais rien trouvé +d'égal. Eussiez-vous cru qu'un écrivain pût inventer de pareilles +sottises? Continuez, il y a pis. «L'habitude vous engage peut-être à me +tuer; mais n'ajoutez pas à ce meurtre un suicide et un sacrilége, trois +péchés en trois meurtres.» Comprenez-vous? Cela signifie qu'elle ne fait +qu'un avec lui, parce que tous deux ne font qu'un avec la puce, et +qu'ainsi on ne peut tuer l'un sans l'autre. Remarquez que le sage +Malherbe a écrit des énormités presque semblables dans <i>les larmes de +saint Pierre</i>, que les faiseurs de sonnets en Italie et en Espagne +atteignent en ce moment le même degré de démence, et vous jugerez qu'en +ce moment par toute l'Europe il y a un âge poétique qui finit.</p> + +<p>Sur cette frontière de la littérature qui finit et de la littérature qui +commence, paraît un poëte, l'un des plus goûtés et des plus +célèbres<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a><a href="#footnote346" title="Go to footnote 346"><span class="smaller">[346]</span></a> de son temps, Abraham Cowley, enfant précoce, liseur et +versificateur comme Pope, et qui, comme Pope, ayant moins <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> +connu les passions que les livres, s'est moins occupé des choses que des +mots. Rarement l'épuisement littéraire fut plus sensible. Il a tous les +moyens de dire ce qui lui plaira, et justement il n'a rien à dire. Le +fonds a disparu, laissant à la place une forme vide. En vain il manie le +poëme épique, la strophe pindarique, toutes les sortes de stances, +d'odes, de petits vers, de grands vers; en vain il appelle à l'aide +toutes les comparaisons botaniques et philosophiques, toute l'érudition +de l'Université, tous les souvenirs de l'antiquité, toutes les idées de +la science nouvelle; on bâille en le lisant. Sauf quelques vers +descriptifs, sauf deux ou trois tendresses gracieuses<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a><a href="#footnote347" title="Go to footnote 347"><span class="smaller">[347]</span></a>, il ne sent +rien, il ne fait que parler; il n'est poëte que de cervelle. Son recueil +de pièces amoureuses ne lui sert qu'à faire preuve de science, à montrer +qu'il a lu ses auteurs, qu'il connaît la géographie, qu'il est versé +dans l'anatomie, qu'il a une teinture de médecine et d'astronomie, qu'il +sait trouver des rapprochements et des allusions capables de casser la +tête du lecteur. Il dira que «la beauté est un mal actif-passif, parce +qu'elle meurt aussi vite qu'elle tue;» que sa maîtresse est criminelle +d'employer chaque matin trois heures à sa toilette, parce que «sa +beauté, qui était un gouvernement tempéré, se change par là en tyrannie +arbitraire.» Après avoir lu deux cents pages, on a envie de lui donner +des soufflets. On a besoin, pour s'apaiser, de songer que tout grand âge +doit finir, que <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> celui-ci ne pouvait finir autrement, que +l'ancienne et ardente éruption, le soudain regorgement de verve, +d'images, de curiosités capricieuses et audacieuses qui jadis coula à +travers l'esprit des hommes, maintenant arrêté, refroidi, ne peut plus +montrer que des scories, de l'écume figée, et une multitude de pointes +brillantes et blessantes. On se dit qu'après tout Cowley a peut-être du +talent, et on trouve qu'en effet il en a un, talent nouveau, inconnu aux +vieux maîtres, qui indique une autre culture, qui exige d'autres +mœurs et qui annonce un nouveau monde. Cowley a ces mœurs et il +est de ce monde. C'est un homme régulier, raisonnable, instruit, poli, +bien élevé, qui, après douze ans de services et d'écritures en France +sous la reine Henriette, finit par se retirer sagement à la campagne, où +il étudie l'histoire naturelle et prépare un traité sur la religion, +philosophant sur les hommes et la vie, fécond en réflexions et en idées +générales, moraliste, et disant à son exécuteur testamentaire de «ne +rien laisser passer dans ses écrits qui puisse sembler le moins du monde +être une offense à la religion ou aux bonnes manières.» De telles +dispositions et une telle vie préparent et indiquent moins un poëte, +c'est-à-dire un voyant et un créateur, qu'un écrivain, j'entends par là +un homme qui sait penser et parler, et qui, partant, doit avoir beaucoup +lu, beaucoup appris, beaucoup rédigé, posséder un esprit calme et clair, +avoir l'habitude de la société polie, des discours soutenus, du +demi-badinage. En effet, Cowley est un écrivain, le <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> plus +ancien de tous ceux qui en Angleterre méritent ce nom. Sa prose est +aussi aisée et aussi sensée que sa poésie est contournée et +déraisonnable. Un «honnête homme» qui écrit pour d'honnêtes gens, à peu +près de la façon dont il leur parlerait s'il était avec eux dans un +salon, voilà, je crois, l'idée que, dans notre dix-septième siècle, on +se faisait d'un bon auteur; c'est l'idée que les <i>Essais</i> de Cowley +laissent de sa personne; c'est ce genre de talent que les écrivains de +l'âge prochain vont prendre pour modèle, et il est le premier de cette +grave et aimable lignée qui par Temple rejoint Addison.</p> + +<h5>II</h5> + +<p>Il semble qu'arrivée là la Renaissance ait atteint son terme, et que, +pareille à une plante épuisée et flétrie, elle n'ait plus qu'à laisser +la place au nouveau germe qui commence à lever sous ses débris. Voici +pourtant que du vieux tronc défaillant sort un rejeton vivant et +inattendu. Au moment où l'art languit, la science pousse; c'est à cela +qu'aboutit tout le travail du siècle. Les deux fruits ne sont point +disparates; au contraire, ils viennent de la même séve, et ne font que +manifester par la diversité de leurs formes deux moments distincts de la +végétation intérieure qui les a produits. Tout art se termine par une +science, et toute poésie par une philosophie. Car la science et la +philosophie ne font que traduire par des formules précises la conception +<span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> originale que l'art et la poésie rendent sensibles par des +figures imaginaires; une fois que l'idée d'un siècle s'est manifestée en +vers par des créations idéales, elle arrive naturellement à s'exprimer +en prose par des raisonnements positifs. Ce qui avait frappé les hommes +au sortir de l'oppression ecclésiastique et de l'ascétisme monacal, +c'était l'idée païenne de la vie naturelle et librement épanouie; ils +avaient retrouvé la nature enfouie derrière la scolastique, et ils +l'avaient exprimée dans des poëmes et des peintures, par de superbes +corps florissants en Italie, par des âmes véhémentes et abandonnées en +Angleterre, avec une telle divination de ses lois, de ses instincts et +de ses formes, qu'on pouvait tirer de leurs tableaux et de leur théâtre +une théorie complète de l'âme et du corps. L'enthousiasme passé, la +curiosité commence. Le sentiment de la beauté fait place au besoin de la +vérité. La théorie enfermée dans les œuvres d'imagination s'en +dégage. Les yeux restent attachés sur la nature, non plus pour +l'admirer, mais pour la comprendre. De la peinture on passe à +l'anatomie, du drame à la philosophie morale, des grandes divinations +poétiques aux grandes vues scientifiques; les unes continuent les +autres, et c'est le même esprit qui perce dans toutes les deux; car ce +que l'art avait représenté et ce que la science va observer, ce sont les +choses vivantes, avec leur structure complexe et complète, remuées par +leurs forces intérieures, sans aucune intervention surnaturelle. +Artistes et savants, tous partent, sans s'en douter, de la même idée +maîtresse, <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> c'est que la nature subsiste par elle-même, que +chaque être enferme dans son sein la source de son action, que les +causes des événements sont des lois innées dans les choses: idée +toute-puissante d'où sortira la civilisation moderne et qui en ce moment +en Angleterre et en Italie, comme autrefois en Grèce, à côté de l'art +complet suscite les vraies sciences; après Vinci et Michel Ange, l'école +des anatomistes, des mathématiciens, des naturalistes, qui aboutit à +Galilée; après Spenser, Ben Jonson et Shakspeare, l'école des penseurs +qui entourent Bacon et préparent Harvey.</p> + +<p>Il n'y a pas besoin ici de chercher bien loin cette école; dans +l'interrègne du christianisme, le tour d'esprit qui domine partout est +justement le sien. C'est le paganisme qui règne à la cour d'Elisabeth, +non-seulement dans les lettres, mais dans les doctrines, un paganisme du +Nord, toujours sérieux, le plus souvent sombre, mais qui, comme celui du +Midi, a pour substance le sentiment des forces naturelles. Chez +quelques-uns tout christianisme est effacé; plusieurs vont jusqu'à +l'athéisme par excès de révolte et de débauche, comme Marlowe et Greene. +Chez d'autres, comme Shakspeare, c'est à peine si l'idée de Dieu +apparaît; ils ne voient dans la pauvre petite vie humaine qu'un songe, +au delà le grand sommeil morne; pour eux la mort est la borne de l'être, +tout au plus un gouffre obscur où l'homme plonge incertain de l'issue. +S'ils portent les yeux au delà, ils aperçoivent<a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a><a href="#footnote348" title="Go to footnote 348"><span class="smaller">[348]</span></a>, non point l'âme +spirituelle reçue dans <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> un monde plus pur, mais le cadavre +abandonné dans la terre humide ou le spectre errant autour du cimetière. +Ils parlent en incrédules ou en superstitieux, jamais en fidèles. Leurs +héros ont des vertus humaines, non des vertus religieuses; contre le +crime, ils s'appuient sur l'honneur et l'amour du beau, non sur la piété +et la crainte de Dieu. Si d'autres, de loin en loin, comme Sidney et +Spenser, entrevoient ce Dieu, c'est comme une vague lumière idéale, +sublime fantôme platonicien, qui ne ressemble en rien au Dieu personnel, +rigide examinateur des moindres mouvements du cœur. Il apparaît au +sommet des choses comme le magnifique couronnement du monde, mais il ne +pèse pas sur la vie humaine, il la laisse intacte et libre, et ne fait +que la tourner vers le beau. On ne connaît pas encore l'espèce de prison +étroite où le <i>cant</i> officiel et les croyances bienséantes enfermeront +plus tard l'action et l'intelligence. Même les croyants, les sincères +chrétiens, comme Bacon et Browne, écartent tout rigorisme oppressif, +réduisent le christianisme à une sorte de poésie morale, et laissent le +naturalisme subsister sous la religion. Dans cette carrière si ample et +si ouverte, la spéculation peut se déployer. Avec lord Herbert apparaît +le déisme systématique; avec Milton et Algernon Sidney apparaîtra la +religion philosophique; Clarendon ira jusqu'à comparer les jardins de +lord Falkland à ceux der l'Académie. Contre le <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> rigorisme des +puritains, Chillingworth, Hales, Hooker, les plus grands docteurs de +l'Église anglicane, font à la raison naturelle une large place, si large +que jamais, même aujourd'hui, elle n'a retrouvé un tel essor.</p> + +<p>Une étonnante irruption de faits, l'Amérique découverte, l'antiquité +ranimée, la philologie restaurée, les arts inventés, les industries +développées, la curiosité humaine promenée sur tout le passé et sur tout +le globe, sont venus fournir la matière, et la prose a commencé. Sidney, +Wilson, Asham et Puttenham ont cherché les règles du style; Hackluit et +Purchas ont rassemblé l'encyclopédie des voyages et la description de +tous les pays; Holinshed, Speed, Raleigh, Stowe, Knolles, Daniel, Thomas +More, lord Herbert fondent l'histoire; Camden, Spelman, Cotton, Usher et +Selden instituent l'érudition; une légion de travailleurs patients, de +collectionneurs obscurs, de pionniers littéraires amassent, rangent et +trient les documents que sir Robert Cotton et sir Thomas Bodley +emmagasinent dans leurs bibliothèques, tandis que des utopistes, des +moralistes, des peintres de mœurs, Thomas More, Joseph Hall, John +Earle, Owen Felltham, Burton, décrivent et jugent les caractères de la +vie, poussent leur file par Fuller, sir Thomas Browne et Isaac Walton, +jusqu'au milieu du siècle suivant, et s'accroissent encore des +controversistes et des politiques qui, avec Hooker, Taylor, +Chillingworth, Algernon Sidney, Harrington, étudient la religion, la +société, l'Église et l'État. Ample et confuse fermentation, d'où se +dégagent beaucoup de pensées, <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> mais d'où sortent peu de beaux +livres. La belle prose, telle qu'on l'a vue à la cour de Louis XIV, chez +Pollion, dans les gymnases d'Athènes, telle que les peuples rhétoriciens +et sociables savent la faire, manque tout à fait. Ceux-ci n'ont pas +l'esprit d'analyse qui est l'art de suivre pas à pas l'ordre naturel des +idées, ni l'esprit de conversation qui est le talent de ne jamais +ennuyer ou choquer autrui. Leur imagination est trop peu réglée et leurs +mœurs sont trop peu polies. Les plus mondains, même Sidney, disent +rudement ce qu'ils pensent et comme ils le pensent. Au lieu d'atténuer, +ils exagèrent. Ils hasardent tout et ils n'omettent rien. Ils ne +quittent les compliments outrés que pour les plaisanteries brutales. Ils +ignorent l'enjouement mesuré, la fine moquerie, la flatterie délicate. +Ils se plaisent aux grossiers calembours, aux allusions sales. Ils +prennent pour de l'esprit des charades entortillées, des images +grotesques. Grands seigneurs et grandes dames, ils causent en gens mal +élevés, amateurs de bouffons, de parades et de combats d'ours. Chez +d'autres, comme Overbury ou sir Thomas Browne, la poésie déborde dans la +prose si abondamment, qu'elle couvre le discours d'images et fait +oublier les idées sous les tableaux. Ils chargent leur style de +comparaisons fleuries, qui s'engendrent l'une l'autre et montent l'une +par-dessus l'autre, de telle façon que le sens disparaît et qu'on ne +voit plus que l'ornement. Enfin, le plus souvent, ils sont pédants, +encore tout roidis par la rouille de l'école; ils divisent et +subdivisent, ils posent des <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> thèses, des définitions; ils +argumentent solidement et lourdement, ils citent leurs auteurs en latin, +et même en grec; ils équarrissent des périodes massives, ils assomment +doctement leur adversaire, et par contre-coup le lecteur. Ils ne sont +jamais au niveau de la prose, mais toujours au-dessus et au-dessous, +au-dessus par leur génie poétique, au-dessous par la pesanteur de leur +éducation et par la barbarie de leurs mœurs. Mais ils pensent +sérieusement et par eux-mêmes; il sont réfléchis; ils sont convaincus et +touchés de ce qu'ils disent. Jusque dans les compilateurs on sent une +force et une loyauté d'esprit qui donnent confiance et font plaisir. +Leurs écrits ressemblent aux puissantes et pesantes gravures des +contemporains, aux cartes d'Hofnagel par exemple, si âpres et si +instructives; leur conception est poignante et précise; ils ont le don +d'apercevoir chaque objet non d'une façon générale, comme les +classiques, mais en particulier et singulièrement. Ce n'est point +l'homme abstrait, le citadin tel qu'il est partout, le paysan en soi +qu'ils se représentent; mais Jacques ou Thomas, Smith ou Brown, de telle +paroisse, dans tel comptoir, avec tel geste et tel habit, distinct de +tous les autres; bref, ils voient non <i>l'idée</i>, mais <i>l'individu</i>. +Figurez-vous le remue-ménage qu'une telle disposition produit dans la +tête humaine, combien l'ordre régulier des idées s'en trouve dérangé, +comme chaque objet, avec le pêle-mêle infini de ses formes, de ses +propriétés, de ses appendices, va désormais s'accrocher par cent +attaches imprévues aux autres, et amener devant l'esprit <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> une +file et une famille; quel relief en prendra le langage, quels mots +familiers, pittoresques, saugrenus y éclateront coup sur coup; comme la +verve, l'imprévu, l'originalité, les inégalités de l'invention y feront +saillie. Figurez-vous en même temps quelle prise cette forme d'esprit a +sur les choses, combien de faits elle concentre en chaque conception, +quel amas de jugements personnels, d'autorités étrangères, de +suppositions, de divinations, d'imaginations elle déverse sur chaque +objet, avec quelle fécondité hasardeuse et créatrice elle enfante les +vérités et les conjectures. Il y a là un fourmillement extraordinaire de +pensées et de formes, souvent avortées, plus souvent encore barbares, +quelquefois grandioses. Mais dans cette surabondance quelque chose de +viable et de grand se dégage, la science, et il n'y a qu'à regarder de +près une ou deux de ces œuvres pour voir la créature nouvelle éclore +parmi les ébauches et les débris.</p> + +<h5>III</h5> + +<p>Deux écrivains surtout manifestent cet état d'esprit, le premier, Robert +Burton, ecclésiastique et solitaire d'Université, qui passa sa vie dans +les bibliothèques et feuilleta toutes les sciences, aussi érudit que +Rabelais, d'une mémoire inépuisable et débordante; inégal d'ailleurs, +doué de verve et gai par saccades, mais le plus souvent triste et +morose, jusqu'à confesser dans son épitaphe que la mélancolie a fait sa +<span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> vie et sa mort; avant tout original, amateur de son propre +sens et l'un des premiers modèles de ce singulier tempérament anglais +qui, retirant l'homme en lui-même, développe en lui tantôt +l'imagination, tantôt le scrupule, tantôt la bizarrerie, et fait de lui, +selon les circonstances, un poëte, un excentrique, un humoriste, un fou +ou un puritain. Trente ans durant il a lu, il s'est mis une encyclopédie +dans la tête, et maintenant pour s'amuser et se décharger, il prend un +in-folio de papier blanc. Vingt vers d'un poëte, douze lignes d'un +traité sur l'agriculture, une colonne d'in-folio sur les armoiries, la +description des poissons rares, un paragraphe d'un sermon sur la +patience, le compte des accès de fièvre dans l'hypocondrie, l'histoire +de la particule <i>que</i>, un morceau de métaphysique, voilà ce qui a passé +dans son cerveau en un quart d'heure: c'est un carnaval d'idées et de +phrases grecques, latines, allemandes, françaises, italiennes, +philosophiques, géométriques, médicales, poétiques, astrologiques, +musicales, pédagogiques, entassées les unes sur les autres, pêle-mêle +énorme, prodigieux fouillis de citations entre-croisées, de pensées +heurtées, avec la vivacité et l'entrain d'une fête de fous. «J'apprends, +dit-il, de nouvelles nouvelles tous les jours,—et les rumeurs +ordinaires de guerre, pestes, incendies, inondations, vols, meurtres, +massacres, météores, comètes, spectres, prodiges, apparitions, villes +prises, cités assiégées en France, en Germanie, en Turquie, en Perse, en +Pologne, etc.; les levées et préparatifs journaliers de guerre et +<span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> autres choses semblables qu'amène notre temps orageux, +batailles livrées, tant d'hommes tués, monomachies, naufrages, +pirateries, combats sur mer, paix, ligues, stratagèmes et nouvelles +alarmes,—une vaste confusion de vœux, désirs, actions, édits, +pétitions, procès, défenses, proclamations, plaintes, griefs,—sont +chaque jour apportés à nos oreilles.—De nouveaux livres chaque jour, +pamphlets, nouvelles, histoires, catalogues entiers de volumes de toute +sorte, paradoxes nouveaux, opinions, schismes, hérésies, controverses en +philosophie, en religion, etc. Puis viennent des nouvelles de mariages, +mascarades, fêtes, jubilés, ambassades, joutes et tournois, trophées, +triomphes, galas, jeux, pièces de théâtre. Aujourd'hui nous apprenons +qu'on a créé de nouveaux seigneurs et officiers, demain qu'il y a des +grands déposés, puis que de nouveaux honneurs ont été conférés. L'un est +mis en liberté, l'autre est emprisonné. L'un achète, l'autre ne peut +payer; celui-ci fait fortune; son voisin fait, banqueroute. Ici +l'abondance, là la cherté et la famine. L'un court, l'autre chevauche, +querelle, rit, pleure, etc. Ainsi tous les jours j'apprends des +nouvelles publiques et privées<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a><a href="#footnote349" title="Go to footnote 349"><span class="smaller">[349]</span></a>.»—«Quel monde de <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> livres +ne s'offre pas, en tous les sujets, arts et sciences, pour le +contentement et selon la capacité <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> du lecteur? En arithmétique, +géométrie, perspective, optique, astronomie, architecture, <i>sculptura</i>, +<i>pictura</i>, sciences sur lesquelles on a dernièrement écrit tant de +traités si élaborés; dans la mécanique et ses mystères, dans l'art de la +guerre, de la navigation, de l'équitation, de l'escrime, de la natation, +des jardins, de la culture des arbres; de grands volumes sur l'économie +domestique, la cuisine, l'art d'élever des faucons, de chasser, de +pêcher, de prendre les oiseaux, etc.; avec des peintures exactes de tous +les jeux, exercices; que n'y a-t-il pas? En musique, métaphysique, +philosophie naturelle et morale, philologie, politique, chronologie, +dans les généalogies, dans le blason, etc.: il y a de grands volumes ou +ces traités des anciens, etc. <i>Et quid subtilius arithmeticis +inventionibus</i>? <i>Quid jucundius musicis rationibus</i>? <i>Quid divinius +astronomicis</i>? <i>Quid rectius geometricis demonstrationibus</i>? Quel plus +grand plaisir que de lire ces fameuses expéditions de Christophe Colomb, +Améric Vespuce, Marc-Paul le Vénitien, Vertomannus, Aloysius Cadamustus, +etc.? ces journaux exacts des Portugais, des Hollandais, <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> de +Bartison, d'Olivier à Nort, etc.? les voyages d'Hakluit, les décades de +Pierre Martyr, les récits de Linschoten, les Hodœporicons de Jodocus +à Meggen, de Brocarde le Moine, de Bredenbachius, de Sands, de J. +Dubinius à Jérusalem, en Égypte et autres endroits reculés du monde? ces +agréables itinéraires de Paulus Hentzerus, de Jocodus Sincerus, de Dux +Polonus, etc.? ces parties de l'Amérique, curieusement dessinées et +gravées par les frères A. Bry? de voir un herbier gravé, les herbes, les +arbres, les fleurs, les plantes, tous les végétaux représentés, avec les +couleurs naturelles de la vie, comme dans Matthiolus sur Dioscorides, +Delacampius, Lobel, Bauhinus, et ce dernier herbier volumineux et énorme +de Besler de Nuremberg, où presque toute plante est figurée avec sa +vraie grandeur? devoir les oiseaux, les bêtes, les poissons de la mer, +les araignées, les moucherons, les serpents, les mouches, etc., toutes +les créatures figurées par le même art et représentées exactement en +vives, couleurs, avec une fidèle description de leurs natures, vertus et +qualités, etc., comme l'ont fait soigneusement Ælien, Gesner, Ulysse +Aldrovandus, Bellonus, Rondoletius, Hippolytus Salvianus, etc.<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a><a href="#footnote350" title="Go to footnote 350"><span class="smaller">[350]</span></a>?» Il +ne finit pas; les mots, les phrases <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> regorgent, s'accumulent, +se recouvrent, et roulent emportant le lecteur assourdi, étourdi, +demi-noyé, <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> incapable de trouver terre au milieu de ce déluge. +Burton est intarissable. Il n'est point d'idées qu'il ne répète sous +cinquante formes; quand il a épuisé les siennes, il verse sur nous +celles des autres; les classiques, les auteurs plus rares, connus +seulement des savants, les auteurs plus rares encore, connus seulement +des érudits, il prend chez tous. Sous ces profondes cavernes d'érudition +et de science, il en est une plus noire et plus inconnue que toutes les +autres, comblée d'auteurs ignorés, de noms rébarbatifs, Besler de +Nuremberg, Adricomius, Linschoten, Brocarde, Bredenbachius. Parmi tous +ces monstres antédiluviens, hérissés de terminaisons latines, il est +<span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> à son aise; il se joue, il rit, il saute de l'un sur l'autre, +il les mène de front. Il a l'air du vieux Protée, hardi coureur, qui en +une heure, sur son attelage d'hippopotames, fait le tour de l'Océan.</p> + +<p>Quel sujet prend il? La mélancolie<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a><a href="#footnote351" title="Go to footnote 351"><span class="smaller">[351]</span></a>, son propre état d'esprit, et il +le prend en homme d'école. Nul traité de saint Thomas, n'est plus +régulièrement construit que le sien. Ce torrent d'érudition vient se +distribuer en canaux géométriquement tracés qui divergent à angles +droits sans dévier d'une seule ligne. En tête de chaque partie vous +apercevez un tableau synoptique et analytique, avec tirets, accolades, +chaque division engendrant des subdivisions, chaque subdivision +engendrant des sections, chaque section engendrant des sous-sections: de +la maladie en général, de la mélancolie en particulier, de sa nature, de +son siége, de ses espèces, de ses causes, de ses symptômes, de son +pronostic; de la cure par moyens permis, par moyens défendus, par moyens +diététiques, par moyens pharmaceutiques: selon la méthode scolastique, +il descend du général au particulier, et dispose chaque émotion et +chaque idée dans une case numérotée. Dans ce cadre fourni par le moyen +âge, il entasse tout, en homme de la Renaissance, la peinture littéraire +des passions et la description médicale de l'aliénation mentale, les +détails d'hôpital avec la satire des sottises humaines, les documents +physiologiques à côté des confidences personnelles, les recettes +<span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> d'apothicaire avec les conseils moraux, les remarques sur +l'amour avec l'histoire des évacuations. Le triage des idées n'a pas +encore été fait: médecin et poëte, lettré et savant, l'homme est tout à +la fois; fauté de digues, les idées viennent comme des liqueurs +différentes se déverser dans la même cuve avec des pétillements et des +bouillonnements étranges, avec une odeur déplaisante et des effets +baroques. Mais la cuve est pleine, et de ce mélange naissent des +composés puissants que nul âge n'avait encore connus.</p> + +<h5>IV</h5> + +<p>Car, dans le mélange, il y a un ferment efficace, le sentiment poétique +qui remue et anime l'érudition énorme, qui refuse de s'en tenir aux secs +catalogues, qui, interprétant chaque fait, chaque objet, y démêle ou y +devine une âme mystérieuse, et trouble tout l'homme en lui représentant +comme une énigme grandiose le monde qui s'agite en lui et hors de lui. +Figurons-nous un esprit parent de celui de Shakspeare, devenu érudit et +observateur au lieu d'être acteur et poëte, qui, au lieu de créer, +s'occupe à comprendre, mais qui, comme Shakspeare, s'applique aux choses +vivantes, pénètre leur structure intime, s'attache à leurs lois réelles, +imprime passionnément et scrupuleusement en lui-même les moindres +linéaments de <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> leur figure; qui en même temps projette au delà +de l'observation positive ses divinations pénétrantes, entrevoit +derrière les apparences sensibles je ne sais quel monde obscur et +sublime, et tressaille avec une sorte de vénération devant la grande +noirceur vague et peuplée à la surface de laquelle tremblote notre petit +univers. Tel est sir Thomas Browne, naturaliste, philosophe, érudit, +médecin et moraliste, presque le dernier de la génération qui porta +Jérémie Taylor et Shakspeare. Nul penseur ne témoigne mieux de la +flottante et inventive curiosité du siècle. Nul écrivain n'a mieux +manifesté la splendide et sombre imagination du Nord. Nul n'a parlé avec +une émotion plus éloquente de la mort, de l'énorme nuit de l'oubli, de +l'engloutissement où toute chose sombre, de la vanité humaine, qui, avec +de la gloire ou des pierres sculptées, essaye de se fabriquer une +immortalité éphémère. Nul n'a produit au jour, par des expressions plus +éclatantes et plus originales, la séve poétique qui coule dans tous les +esprits du siècle. «L'injuste oubli, dit-il, secoue à l'aveugle ses +pavots, et traite la mémoire des hommes sans distinguer, entre leurs +droits à l'immortalité. Qui n'a pitié du fondateur des Pyramides? +Érostrate vit pour avoir détruit le temple de Delphes, et celui-là qui +l'a bâti est presque perdu. Le temps a épargné l'épitaphe du cheval +d'Adrien et anéanti la sienne.... Tout est folie, vanité nourrie de +vent. Les momies égyptiennes que Cambyse et le temps ont épargnées, sont +maintenant la proie de mains rapaces. Mizraïm guérit les blessures, +<span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> et Pharaon est vendu pour fabriquer du baume... Le plus grand +nombre doit se contenter d'être comme s'il n'avait pas été et de +subsister dans le livre de Dieu, non dans la mémoire des hommes. +Vingt-sept noms font toute l'histoire des temps qui précèdent le déluge, +et tous les noms conservés jusqu'aujourd'hui ne font pas ensemble un +seul siècle de vivants. Le nombre des morts excède de beaucoup tout ce +qui vit; ce que le monde a vécu dépasse beaucoup ce qui lui reste à +vivre, et chaque heure ajoute à ce nombre grandissant qui ne sait +s'arrêter une seule minute.... D'ailleurs l'oubli enlève au souvenir une +large part de nous-mêmes, même lorsque nous sommes vivants encore. Nous +ne nous rappelons que faiblement nos félicités, et les plus poignants +coups des afflictions ne laissent en nous que des cicatrices éphémères. +La sensibilité n'endure rien d'extrême, et les chagrins nous détruisent +ou se détruisent.... Nous ignorons nos maux avenir, nous oublions nos +maux passés par une miséricordieuse prévoyance de la nature, qui nous +fait digérer ainsi notre mélange de courts et mauvais jours, et qui, +délivrant nos sens des souvenirs qui les blesseraient, laisse à nos +plaies saignantes le temps de se refermer et de se guérir.» Ainsi de +toutes parts la mort nous entoure et nous presse. «Elle est +l'accoucheuse de la vie, et puisque le sommeil son frère nous hante +journellement de ses avertissements funéraires; puisque le temps, qui +vieillit de lui-même, nous défend d'espérer une grande durée, c'est à +nous de regarder <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> les longs espoirs comme des rêves et comme +une attente d'insensés<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a><a href="#footnote352" title="Go to footnote 352"><span class="smaller">[352]</span></a>.»</p> + +<p>Voilà presque des paroles de poëte, et c'est justement <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> cette +imagination de poëte qui le pousse en avant dans la science<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a><a href="#footnote353" title="Go to footnote 353"><span class="smaller">[353]</span></a>. En +présence des productions naturelles, il fourmille de conjectures, de +rapprochements; il tâtonne à l'entour, proposant des explications, +essayant des expériences, portant ses divinations comme autant de palpes +flexibles et frémissantes aux quatre coins du monde, dans les plus +lointaines régions de la fantaisie et de la vérité. En regardant les +croûtes arborescentes et foliacées qui se forment à la surface des +liqueurs qui gèlent, il se demande si ce n'est point une résurrection +des essences végétales dissoutes dans le liquide. À la vue du sang ou du +lait qui caille, il cherche s'il n'y a point là quelque chose d'analogue +à la formation de l'oiseau dans l'œuf, ou à cette coagulation du +chaos qui a enfanté notre monde. En présence de la force insaisissable +qui fait geler les liquides, il se demande si les apoplexies et les +cataractes ne sont pas l'effet d'une puissance semblable et n'indiquent +pas aussi la présence d'un esprit congélateur. Il est devant la nature +comme un artiste, un écrivain <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> en présence d'un visage vivant, +notant chaque trait, chaque mouvement de physionomie pour parvenir à +deviner les passions et le caractère intérieur, corrigeant et défaisant +sans cesse ses interprétations, tout agité par l'idée des forces +invisibles qui opèrent sous l'enveloppe visible. Tout le moyen âge et +l'antiquité avec leurs théories et leurs imaginations, platonisme, +cabale, théologie chrétienne, formes substantielles d'Aristote, formes +spécifiques de l'alchimie, toutes les spéculations humaines enchevêtrées +et transformées l'une dans l'autre se rencontrent à la fois dans sa tête +pour lui ouvrir des percées sur ce monde inconnu. L'amas, l'entassement, +la confusion, la fermentation et le fourmillement intérieur, mêlé de +vapeurs et d'éclairs, le tumultueux encombrement de son imagination et +de son esprit, l'oppressent et l'agitent. Dans cette attente et dans +cette émotion, sa curiosité se prend à tout; à propos du moindre fait, +du plus spécial, du plus archaïque, du plus chimérique, il conçoit une +file d'investigations compliquées, calculant comment l'arche a pu +contenir toutes les créatures avec leur provision d'aliments; comment +Perpenna, dans son festin, rangea les invités afin de pouvoir frapper +Sertorius, son hôte; quels arbres ont pu bien pousser au bord de +l'Achéron, à supposer qu'il y en ait eu; si les plantations en quinconce +n'ont pas leur origine dans le paradis terrestre, et si les nombres et +les figures géométriques contenues dans le losange ne se rencontrent pas +dans tous les produits de la nature et de l'art. Vous reconnaissez ici +l'exubérance <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> et les bizarres caprices d'une végétation +intérieure trop ample et trop forte. Archéologie, chimie, histoire, +nature, il n'y a rien qui ne l'intéresse jusqu'à la passion, qui ne +fasse déborder sa mémoire et son invention, qui n'éveille en lui l'idée +de quelque force, certainement admirable, peut-être infinie. Mais ce qui +achève de le peindre, et ce qui annonce l'approche de la science, c'est +que son imagination se fait contre-poids à elle-même. Il est fertile en +doutes autant qu'en explications. S'il voit les mille raisons qui +poussent dans un sens, il voit aussi les mille raisons qui poussent dans +le sens contraire. Aux deux bouts du même fait il entasse jusqu'aux +nuages, mais en piles égales, l'échafaudage des arguments +contradictoires. La conjecture faite, il sait qu'elle n'est qu'une +conjecture, il s'arrête, finit sur un <i>peut-être</i>, conseille de +vérifier. Ses écrits ne sont que des opinions qui se donnent pour des +opinions; même le principal est une réfutation des erreurs populaires. +En somme, il fait des questions, suggère des explications, suspend ses +réponses; rien de plus, et c'est assez; quand la recherche est si +ardente, quand les voies où elle se répand sont si nombreuses, quand +elle est aussi scrupuleuse à s'assurer de sa prise, l'issue de la chasse +est sûre; on est à deux pas de la vérité.</p> + +<h5>V</h5> + +<p>C'est dans ce cortége d'érudits, de songeurs et de chercheurs que paraît +le plus compréhensif, le plus <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> sensé, le plus novateur des +esprits du siècle, François Bacon; ample et éclatant esprit, l'un des +plus beaux de cette lignée poétique, et qui, comme ses devanciers, se +trouva par nature enclin à recouvrir ses idées de la plus magnifique +parure; une pensée ne semblait achevée en cet âge que lorsqu'elle avait +pris un corps et une couleur. Mais ce qui distingue celui-ci des autres, +c'est que chez lui l'image ne fait que concentrer la méditation. Il a +réfléchi longuement, il a imprimé en lui-même toutes les portions et +toutes les liaisons de son sujet; il le possède, et à ce moment, au lieu +d'étaler cette conception si pleine en une file de raisonnements +gradués, il l'enferme sous une comparaison si expressive, si exacte, si +transparente, qu'à travers la figure on aperçoit tous les détails de +l'idée, comme une liqueur dans un vase de beau cristal. Jugez de son +style par un seul exemple: «Comme l'eau, dit-il, soit qu'elle vienne de +la rosée du ciel, soit qu'elle sorte des sources de la terre, se +disperse et se perd dans le sol, à moins qu'elle ne soit rassemblée dans +quelque réceptacle où par son union elle peut se conserver et +s'entretenir, d'où il est arrivé que l'industrie de l'homme a construit +et disposé des bassins, des conduits, des citernes et des étangs que +l'on s'est accoutumé à parer et à embellir pour la magnificence et +l'apparat, comme pour l'usage et la nécessité; ainsi la science, soit +qu'elle descende de l'inspiration divine, soit qu'elle jaillisse de +l'observation humaine, périrait bientôt et s'évanouirait dans l'oubli, +si elle n'était point conservée dans des <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> livres, dans des +traditions, dans des assemblées, dans des endroits disposés comme les +universités, les écoles et les colléges, pour sa réception et son +entretien<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a><a href="#footnote354" title="Go to footnote 354"><span class="smaller">[354]</span></a>.» C'est de cette façon qu'il pense, par des symboles, non +par des analyses; au lieu d'expliquer son idée, il la transpose et la +traduit, et il la traduit entière, jusque dans ses moindres parcelles, +enfermant tout dans la majesté d'une période grandiose ou dans la +brièveté d'une sentence frappante. De là un style<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a><a href="#footnote355" title="Go to footnote 355"><span class="smaller">[355]</span></a> <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> d'une +richesse, d'une gravité, d'une force admirables, tantôt solennel et +symétrique, tantôt serré et perçant, toujours étudié et coloré. Il n'y a +rien dans la prose anglaise de supérieur à sa diction.</p> + +<p>De là aussi sa manière de concevoir les choses. Ce n'est point un +dialecticien, comme Hobbes ou Descartes, un homme habile à aligner les +idées, à les tirer les unes des autres, à conduire son lecteur du simple +au composé par toute la file des intermédiaires. C'est un producteur de +<i>conceptions</i> et de <i>sentences</i>. La matière explorée, il nous dit: «Elle +est telle, n'y touchez point de ce côté, il faut l'aborder par cet +autre.» Rien de plus; nulle preuve, nul effort pour convaincre; il +affirme, et s'en tient là; il a pensé à la manière des artistes et des +poëtes, et parle à la façon des prophètes et des devins. <i>Cogitata et +visa</i>, ce titre d'un de ses livres pourrait être le titre de tous ses +livres. Le plus admirable de tous, le <i>Novum Organum</i>, est une suite +d'aphorismes, sortes de décrets scientifiques, comme d'un oracle qui +prévoit l'avenir et révèle la vérité. Et pour que la ressemblance soit +complète, c'est par des figures poétiques, par des abréviations +énigmatiques, presque par des vers sibyllins, qu'il les exprime: <i>Idola +specûs</i>, <i>Idola tribûs</i>, <i>Idola fori</i>, <i>Idola theatri</i>, chacun se +rappelle ces noms étranges qui désignent les quatre espèces d'illusions +auxquelles l'homme est soumis<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a><a href="#footnote356" title="Go to footnote 356"><span class="smaller">[356]</span></a>. Shakspeare et les voyants n'ont pas +des condensations <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> de pensées plus énergiques, plus +expressives, qui ressemblent mieux à l'inspiration, et Bacon en a +partout de semblables. En somme, son procédé est celui des créateurs, +non l'argumentation, mais l'<i>intuition</i>. Quand il a fait sa provision de +faits, la plus vaste qui se peut, sur quelque énorme sujet, sur quelque +province entière de l'esprit, sur toute la philosophie antérieure, sur +l'état général des sciences, sur la puissance et les limites de la +raison humaine, il jette sur tout cela une vue d'ensemble comme un grand +filet, rapporte une idée universelle, enclôt son idée dans une maxime, +et nous la livre en disant: «Vérifiez et profitez.»</p> + +<h5>VI</h5> + +<p>Rien de plus hasardeux, de plus voisin de la fantaisie que cette façon +de penser, quand elle n'a pas pour frein le bon sens instinctif et +positif. Ce bon sens, cette espèce de divination naturelle, cet +équilibre stable d'un esprit qui gravite incessamment vers le vrai, +comme l'aiguille vers le nord, Bacon le possède au plus haut degré. Il a +par excellence l'esprit pratique, utilitaire même, tel qu'il se +rencontrera plus tard dans Bentham, tel que l'habitude des affaires va +de plus en plus l'imprimer dans les Anglais. Dès l'âge de seize +<span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> ans, à l'Université, la philosophie d'Aristote lui +déplut<a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a><a href="#footnote357" title="Go to footnote 357"><span class="smaller">[357]</span></a>, non qu'il fît peu de cas de l'auteur; au contraire, il +l'appelait un grand génie; mais parce qu'elle lui semblait inutile pour +la vie, «incapable de produire des œuvres qui servissent au bien-être +de l'homme.» On voit que dès son début il tomba sur son idée maîtresse; +tout le reste chez lui en dérive, le dédain de la philosophie +antérieure, la conception d'une philosophie différente, la réforme +entière des sciences par l'indication d'un but nouveau, par la +définition d'une méthode distincte, par l'ouverture d'espérances +inattendues<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a><a href="#footnote358" title="Go to footnote 358"><span class="smaller">[358]</span></a>. Nulle part ce n'est la spéculation qu'il goûte, +partout c'est l'application. Il a les yeux tournés non vers le ciel, +mais vers la terre, non vers les choses «abstraites et vides,» mais vers +les choses palpables et solides, non vers les vérités curieuses, mais +vers les vérités profitables. Il veut «améliorer la condition humaine,» +«travailler au bien-être de l'homme,» «doter la vie humaine de nouvelles +inventions et de nouvelles ressources,» «munir le genre humain de +nouvelles puissances et de nouveaux instruments d'action.» Sa +philosophie n'est elle-même qu'un instrument, <i>organum</i>, une sorte de +machine ou de levier construit pour que l'esprit puisse soulever des +poids, rompre des barrières, ouvrir des percées, exécuter des travaux +qui jusqu'ici dépassaient sa force. À ses yeux, <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> chaque science +particulière, comme la science tout entière, doit être un outil. Il +engage les mathématiciens à quitter leur géométrie pure, à n'étudier les +nombres qu'en vue de la physique, à ne chercher des formules que pour +calculer les quantités réelles et les mouvements naturels. Il recommande +aux moralistes d'observer l'âme, les passions, les habitudes, les +tentations, non en oisifs, mais en vue de la guérison ou de +l'atténuation du vice, et donne pour but à la science des mœurs la +réformation des mœurs. Toujours pour lui l'objet d'une science est +l'établissement d'un art, c'est-à-dire la production d'une chose active +et utile; quand il veut rendre sensible par un roman la nature efficace +de sa philosophie, il décrit dans sa <i>Nouvelle Atlantide</i>, avec une +hardiesse de poëte et une justesse de devin, presque en propres termes, +les applications modernes et l'organisation présente des sciences, +académies, observatoires, aérostats, bateaux sous-marins, amendements +des terres, transformations des espèces, reviviscences, découverte des +remèdes, conservation des aliments. Aussi bien, dit son principal +personnage, «le but de notre Institut est la découverte des causes et la +connaissance de la nature intime des forces primordiales et des +principes des choses, en vue d'étendre les limites de l'empire de +l'homme sur la nature entière et d'exécuter tout ce qui lui est +possible.» Et ce possible est l'infini.</p> + +<p>D'où vient-elle, cette idée si grande et si juste? Sans doute il a fallu +pour l'atteindre du bon sens et aussi du génie; mais ni le bon sens ni +le génie n'ont manqué <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> aux hommes; il y en a eu plus d'un qui, +remarquant comme Bacon le progrès des industries particulières, a pu, +comme lui, concevoir l'industrie universelle, et, de certaines +améliorations limitées, conclure l'amélioration sans limites. C'est ici +que la puissance des alentours se manifeste; l'homme croit tout faire +par la force de sa pensée personnelle, et il ne fait rien que par le +concours des pensées environnantes; il s'imagine suivre la petite voix +qui parle au dedans de lui, et il ne l'écoute que parce qu'elle est +grossie de mille voix bruissantes et impérieuses qui, parties de toutes +les circonstances voisines ou lointaines, viennent se confondre avec +elle en vibrant à l'unisson. Le plus souvent, comme Bacon, il l'a +entendue dès le premier éveil de sa réflexion; mais elle a disparu sous +les sons contraires qui du dehors sont arrivés pour la recouvrir. Cette +confiance en l'élargissement infini de la puissance humaine, cette +glorieuse idée de la conquête universelle de la nature, cette ferme +espérance en l'augmentation continue du bien-être et du bonheur, +croyez-vous qu'elle eût pu germer, grandir, occuper tout un esprit, et +de là s'enraciner, se propager et se déployer dans les intelligences +voisines, en un temps de découragement et de décadence, quand on croyait +la fin du monde prochaine, quand les ruines se faisaient tout autour de +l'homme, quand le mysticisme chrétien comme aux premiers siècles, quand +la tyrannie ecclésiastique comme au quatorzième siècle, lui démontraient +son impuissance en pervertissant son invention ou en <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> écrasant +sa liberté? Bien loin de là: de telles espérances devaient paraître +alors des révoltes de l'orgueil ou des suggestions de la chair. Elles +parurent telles, et les derniers représentants de la science antique, +comme les premiers représentants de la science moderne, furent exilés ou +enfermés, assassinés ou brûlés. Pour se développer, il faut qu'une idée +soit en harmonie avec la civilisation qui l'entoure; pour que l'homme +espère l'empire des choses et travaille à refondre sa condition, il faut +que de toutes parts l'amélioration ait commencé, qu'autour de lui les +industries grandissent, que les connaissances s'amassent, que les +beaux-arts se déploient, que cent mille témoignages irrécusables +viennent incessamment lui donner la preuve de sa force et la certitude +de son progrès. «L'enfantement viril du siècle<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a><a href="#footnote359" title="Go to footnote 359"><span class="smaller">[359]</span></a>,» ce titre que Bacon +décerne à son œuvre, est le véritable. En effet, tout le siècle y a +coopéré; c'est par cette création qu'il s'achève. Le sentiment de la +puissance et de la prospérité humaine a fourni à la Renaissance son +premier ressort, son modèle idéal, sa matière poétique, son caractère +propre, et maintenant il lui fournit son expression définitive, sa +doctrine scientifique et son objet final.</p> + +<p>Ajoutez encore sa méthode. Car une fois le but d'un voyage marqué, la +route est désignée, puisque partout c'est le but qui désigne la route; +quand le point d'arrivée devient nouveau, la voie pour arriver devient +nouvelle, et la science, changeant d'objet, change de <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> procédé. +Tant qu'elle bornait son effort à contenter la curiosité oisive, à +fournir des perspectives, à établir une sorte d'opéra dans les cervelles +spéculatives, elle pouvait s'élancer au bout d'un instant dans les +abstractions et les distinctions métaphysiques; c'était assez pour elle +d'effleurer l'expérience; elle en sortait aussitôt; elle arrivait tout +de suite aux grands mots, aux quiddités, au principe d'individuation, +aux causes finales. Les demi-preuves lui suffisaient; au fond, elle ne +s'occupait pas d'établir une vérité, mais d'arracher une conviction, et +son instrument, le syllogisme, n'était bon que pour les réfutations, non +pour les découvertes; il prenait les lois générales pour point de départ +au lieu de les prendre pour point d'arrivée; au lieu d'aller les +trouver, il les supposait trouvées; il servait dans les écoles, non dans +la nature, et faisait des disputeurs, non des inventeurs. Du moment +qu'une science a pour but un art, et qu'on étudie pour agir, tout est +retourné; car on n'agit pas sans une connaissance indubitable et +précise. Pour employer des forces, il faut qu'elles soient mesurées, +vérifiées; pour bâtir une maison, il faut savoir avec exactitude la +résistance des poutres, autrement la maison croulera; pour guérir un +malade, il faut savoir avec certitude l'effet d'un remède, autrement le +malade mourra. La pratique impose à la science la certitude et +l'exactitude, parce que la pratique est impossible quand elle n'a pour +appuis que des conjectures et des à-peu-près. Comment faire pour sortir +des à-peu-près et des conjectures? Comment importer dans la science la +solidité <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> et la précision? Il faut imiter les cas où la +science, aboutissant à la pratique, s'est montrée précise et solide, et +ces cas sont les industries. Il faut, comme dans les industries, +observer, essayer, tâtonner, vérifier, tenir son esprit fixé «sur des +choses sensibles et particulières,» n'avancer que pas à pas vers les +règles générales, «ne point anticiper» sur l'expérience, mais la suivre, +ne point supposer la nature, mais «l'interpréter.» Il faut, pour chaque +effet général, comme la chaleur, la blancheur, la dureté, la liquidité, +chercher une condition générale, en telle façon qu'en produisant la +condition on puisse produire l'effet. Et pour cela il faut, «par des +rejets et des exclusions convenables,» extraire la condition cherchée de +l'amas de faits où elle gît enfouie, construire la table des cas où +l'effet est absent, la table des cas où l'effet est présent, la table +des cas où l'effet se montre avec des degrés divers, afin d'isoler et de +mettre au jour la condition qui le produit<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a><a href="#footnote360" title="Go to footnote 360"><span class="smaller">[360]</span></a>. Alors paraîtront non +les axiomes universels inutiles, mais «les axiomes moyens efficaces,» +véritables lois d'où l'on pourra tirer des œuvres, et qui sont des +sources de puissance au même degré que des sources de lumière<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a><a href="#footnote361" title="Go to footnote 361"><span class="smaller">[361]</span></a>. +Bacon décrit et prédit ici la science et l'industrie moderne, leur +correspondance, leur méthode, leurs ressources, leur principe, et après +plus de deux siècles, c'est encore chez lui que nous allons chercher +aujourd'hui la <span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> théorie de ce que nous tentons et de ce que +nous faisons.</p> + +<p>Au delà de cette grande vue, il n'a rien trouvé. Cowley, un de ses +admirateurs, disait justement que, pareil à Moïse sur le mont Phisgah, +il avait le premier annoncé la terre promise; mais il aurait pu ajouter +aussi justement que, comme Moïse, il s'était arrêté sur le seuil. Il a +indiqué la route et ne l'a point parcourue; il a enseigné à découvrir +les lois naturelles, et n'a découvert aucune loi naturelle. Sa +définition de la chaleur est grossièrement imparfaite. Son histoire +naturelle est remplie d'explications chimériques<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a><a href="#footnote362" title="Go to footnote 362"><span class="smaller">[362]</span></a>. À la façon des +poëtes, il peuple la nature d'instincts et d'inclinations; il attribue +aux corps une véritable voracité, à l'air une sorte de soif pour les +clartés, les sons, les odeurs, les vapeurs qu'il absorbe; aux métaux, +une sorte de hâte pour s'incorporer les eaux-fortes. Il explique la +durée des bulles d'air qui flottent à la surface des liquides, en +supposant que d'air n'a qu'un appétit médiocre ou nul pour les hauteurs. +Il voit dans chaque qualité, la pesanteur, la ductilité, la dureté, une +essence distincte qui a sa cause particulière, de telle façon que +lorsqu'on connaîtra la cause de chaque qualité de l'or, on pourra mettre +toutes ces causes ensemble et faire de l'or. En somme, avec les +alchimistes, avec Paracelse et Gilbert, avec Kepler lui-même, avec tous +les hommes de son temps, gens d'imagination et élevés dans Aristote, il +se représente la nature comme <span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> un composé d'énergies secrètes +et vivantes, de forces inexplicables et primordiales, d'essences +distinctes et indécomposables, affectées chacune, par la volonté du +Créateur, à la production d'un effet distinct. Peu s'en faut qu'il n'y +voie des âmes douées de répugnances sourdes et de penchants occultes, +qui aspirent ou résistent à certaines directions, à certaines mixtures +et à certaines habitations. C'est pour cela encore que dans ses +recherches il confond tout en un monceau, propriétés végétatives et +médicinales, mécaniques et curatives<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a><a href="#footnote363" title="Go to footnote 363"><span class="smaller">[363]</span></a>, physiques et morales, sans +considérer les plus complexes comme des dépendances des plus simples, au +contraire, chacune d'elles en soi et prise à part comme un être +irréductible et indépendant. Aheurtés à cette erreur, les penseurs de ce +temps piétinent en place. Ils aperçoivent bien avec Bacon le grand champ +des découvertes, mais ils n'y peuvent pénétrer. Il leur manque une idée, +et, faute de cette idée, ils n'avancent pas. La forme d'esprit, qui tout +à l'heure était un levier, maintenant est un obstacle; il faut qu'elle +change pour que l'obstacle disparaisse. Car les idées, j'entends les +grandes et les efficaces, ne naissent point à volonté et au hasard, par +l'effort d'un individu ou par l'accident d'une rencontre. Comme les +littératures et les religions, les méthodes et les philosophies sortent +de l'esprit du siècle; et c'est l'esprit du siècle qui fait leur +impuissance comme leur pouvoir. <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> Il y a tel état de +l'intelligence publique qui exclût tel genre littéraire; et il y a tel +état de l'intelligence publique qui exclut telle conception +scientifique. Quand il en est ainsi, les écrivains et les penseurs ont +beau se travailler, le genre avorte et la conception n'apparaît pas. En +vain ils tournent alentour, essayant de soulever le poids qui les +arrête; quelque chose de plus fort qu'eux énerve leurs mains et frustre +leurs tentatives. Il faut que le pivot central de l'énorme roue par +laquelle tournent toutes les affaires humaines se déplace d'un cran, et +que par son mouvement tout soit mû. Le pivot tourne en ce moment, et +voici qu'une révolution de la grande roue commence, apportant une +nouvelle conception de la nature, et par suite la portion de méthode qui +manquait. Aux divinateurs, aux créateurs, aux esprits compréhensifs et +passionnés qui saisissaient les objets en blocs et par masses, ont +succédé les discoureurs, les méthodiques, es ordonnateurs de +raisonnements gradués et clairs qui, disposant les idées par séries +continues, conduisent insensiblement l'auditeur de la plus simple à la +plus composée par des passages aisés et unis. Descartes a remplacé +Bacon; l'âge classique vient d'effacer la Renaissance; la poésie et la +grande imagination se retirent devant la rhétorique, l'éloquence et +l'analyse. Dans cette transformation de l'esprit, les idées se +transforment. Tout se dessèche et se simplifie. L'univers, comme le +reste, se réduit à deux ou trois notions, et la conception de la nature, +qui était <i>poétique</i>, devient <i>mécanique</i>. Au lieu d'âmes, de forces +vivantes, de répugnances <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> et d'appétits, on y voit des poulies, +des leviers et des chocs. Le monde, qui paraissait un amas de puissances +instinctives, ne semble plus qu'une machine de rouages engrenés. Au fond +de cette supposition hasardeuse gît une grande vérité certaine: c'est +qu'il y a une échelle de faits, les uns au sommet, très-compliqués, les +autres au bas, très-simples, ceux d'en haut ayant leur cause dans ceux +d'en bas; en sorte que les inférieurs expliquent les supérieurs, et que +c'est dans les lois du mouvement qu'il faut chercher les premières lois +des choses. On les cherche, Galilée les trouve; désormais l'œuvre de +la Renaissance, dépassant le point extrême où Bacon l'a poussée et +laissée, peut s'étendre seule, et va s'étendre à l'infini.</p> + +<p class="p2 center">FIN DU PREMIER VOLUME.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> TABLE DES MATIÈRES<br> +<span class="smaller">CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME.</span></h2> + +<div class="toc"> +<p class="center">INTRODUCTION.</p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em">L'histoire se transforme depuis un siècle.—Causes de cette + transformation.—En quoi elle consiste. +<span class="ralign5 smcap"><a href="#pageiii">III</a></span></li> + +<li class="min2em">I. Les documents historiques ne sont que des indices au moyen + desquels il faut reconstruire l'individu visible. +<span class="ralign5 smcap"><a href="#pageiv">IV</a></span></li> + +<li class="min2em">II. L'homme corporel et visible n'est qu'un indice au moyen + duquel on doit étudier l'homme invisible et intérieur. +<span class="ralign5 smcap"><a href="#pageix">IX</a></span></li> + +<li class="min2em">III. Les états et les opérations de l'homme intérieur et + invisible ont pour causes certaines façons générales de penser et + de sentir. +<span class="ralign5 smcap"><a href="#pagexv">XV</a></span></li> + +<li class="min2em">IV. Principales formes de pensées et de sentiments. Leurs effets + historiques. +<span class="ralign5 smcap"><a href="#pagexviii">XVIII</a></span></li> + +<li class="min2em">V. Les trois forces primordiales.—La race.—Le milieu.—Le + moment.—Comment l'histoire est un problème de mécanique + psychologique. Dans quelles limites on peut prévoir. +<span class="ralign5 smcap"><a href="#pagexxiii">XXIII</a></span></li> + +<li class="min2em">VI. Comment se distribuent les effets d'une cause primordiale. + Communauté des éléments. Composition des groupes. Loi des + dépendances mutuelles. Loi des influences proportionnelles. +<span class="ralign5 smcap"><a href="#pagexxxiv">XXXIV</a></span></li> + +<li class="min2em">VII. Loi de formation d'un groupe. Exemples et indications. +<span class="ralign5 smcap"><a href="#pagexli">XLI</a></span></li> + +<li class="min2em">VIII. Problème général et avenir de l'histoire. Méthode + psychologique. Valeur des littératures. Objet de ce livre. +<span class="ralign5 smcap"><a href="#pagexliii">XLIII</a></span></li> +</ul> + +<p class="p2 center">LIVRE I.<br> + LES ORIGINES.</p> + +<p class="center">Chapitre I.—Les Saxons.</p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em">I. L'ancienne patrie.—Le sol, la mer, le ciel, le climat.—La + nouvelle patrie.—Le pays humide et la terre ingrate.—Influence + du climat sur le caractère. +<span class="ralign5"><a href="#page2">2</a></span></li> + +<li class="min2em">II. Le corps.—La nourriture.—Les mœurs.—Les instincts rudes + en Germanie et en Angleterre. +<span class="ralign5"><a href="#page7">7</a></span></li> + +<li class="min2em">III. Les instincts nobles en Germanie.—L'individu.—La + famille.—L'État.—La religion.—L'<i>Edda</i>.—Conception tragique + et héroïque du monde et de l'homme. +<span class="ralign5"><a href="#page16">16</a></span></li> + +<li class="min2em">IV. Les instincts nobles en Angleterre.—Le guerrier et son + chef.—La femme et son mari.—Poëme de Beowulf.—La société + barbare et le héros barbare. +<span class="ralign5"><a href="#page28">28</a></span></li> + +<li class="min2em">V. Poëmes païens.—Genre et force des sentiments.—Tour de + l'esprit et du langage.—Véhémence de l'impression et aspérité de + l'expression. +<span class="ralign5"><a href="#page39">39</a></span></li> + +<li class="min2em">VI. Poëmes chrétiens.—En quoi les Saxons sont prédisposés au + christianisme.—Comment ils se convertissent au + christianisme.—Comment ils entendent le christianisme.—Hymnes + de Cœdmon.—Hymne des Funérailles.—Poëme de + Judith.—Paraphrase de la Bible. +<span class="ralign5"><a href="#page45">45</a></span></li> + +<li class="min2em">VII. Pourquoi la culture latine n'a point de prise sur les + Saxons.—Raisons tirées de la conquête saxonne.—Bède, Alcuin, + Alfred.—Traductions.—Chroniques.—Compilations.—Impuissance + des latinistes.—Raisons tirées du caractère + saxon.—Adhelm.—Alcuin.—Vers latins.—Dialogues + poétiques.—Mauvais goût des latinistes. +<span class="ralign5"><a href="#page58">58</a></span></li> + +<li class="min2em">VIII. Opposition des races germaniques et des races + latines.—Caractère de la race saxonne.—Elle persiste sous la + conquête normande. +<span class="ralign5"><a href="#page69">69</a></span></li> +</ul> + +<p class="p2 center">Chapitre II.—Les Normands.</p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em">I. Formation et caractère de l'homme féodal. +<span class="ralign5"><a href="#page73">73</a></span></li> + +<li class="min2em">II. Expédition et caractère des Normands.—Contraste des Normands + et des Saxons.—Les Normands sont Français.—Comment ils sont + devenus Français.—Leur goût et leur architecture.—Leur + curiosité et leur littérature.—Leur chevalerie et leurs + amusements.—Leur tactique et leur succès. +<span class="ralign5"><a href="#page74">74</a></span></li> + +<li class="min2em">III. Forme d'esprit des Français.—Deux traits principaux: les + idées distinctes et les idées suivies.—Construction + psychologique de l'esprit français.—Narrations prosaïques, + manque de coloris et de passion, facilité et bavardage.—Logique + et clarté naturelle, sobriété, grâce et délicatesse, finesse et + moquerie.—L'ordre et l'agrément.—Quel genre de beauté et quelle + sorte d'idées les Français ont apportés dans le monde. +<span class="ralign5"><a href="#page75">75</a></span></li> + +<li class="min2em">IV. Les Normands en Angleterre.—Leur situation et leur + tyrannie.—Ils importent leur littérature et leur langue.—Ils + oublient leur littérature et leur langue.—Peu à peu ils + apprennent l'anglais.—Peu à peu l'anglais se francise. +<span class="ralign5"><a href="#page84">84</a></span></li> + +<li class="min2em">V. Ils traduisent en anglais des livres français.—Paroles de sir + John Mandeville.—Layamon, Robert de Gloucester, Robert de + Brunne.—Ils imitent en anglais la littérature + française.—Manuels moraux, chansons, fabliaux, chansons de + Geste.—Éclat, frivolité et vide de cette culture + française.—Barbarie et ignorances de cette civilisation + féodale.—La chanson de Geste de Richard Cœur de Lion, et les + voyages de sir John de Mandeville.—Pauvreté de la littérature + importée et implantée en Angleterre.—Pourquoi elle n'a point + abouti sur le continent ni en Angleterre. +<span class="ralign5"><a href="#page97">97</a></span></li> + +<li class="min2em">VI. Les Saxons en Angleterre.—Persistance de la nation saxonne, + et formation de la constitution anglaise.—Persistance du + caractère saxon et formation du caractère anglais. +<span class="ralign5"><a href="#page104">104</a></span></li> + +<li class="min2em">VII à XI. Opposition du héros populaire en France et en + Angleterre.—Les fabliaux du Renard et les ballades de Robin + Hood.—Comment le caractère saxon maintient et prépare la liberté + politique.—Opposition de l'état des communes en France et en + Angleterre.—Théorie de la constitution anglaise par sir John + Fortescue.—Comment la constitution de la nation saxonne + maintient et prépare la liberté politique.—Situation de + l'Église et précurseurs de la Réforme en Angleterre.—Pierre + Plowman et Wyclef.—Comment le caractère saxon et la situation de + l'Église normande préparent la réforme religieuse.—Inachèvement + et impuissance de la littérature nationale.—Pourquoi elle n'a + pas abouti. +<span class="ralign5"><a href="#page121">121</a></span></li> +</ul> + +<p class="p2 center">Chapitre III.—La nouvelle langue.</p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em">I. Chaucer.—Son éducation.—Sa vie politique et mondaine.—En + quoi elle a servi son talent.—Il est le peintre de la seconde + société féodale. +<span class="ralign5"><a href="#page166">166</a></span></li> + +<li class="min2em">II. Comment le moyen âge a dégénéré.—Diminution du sérieux dans + les mœurs, dans les écrits et dans les œuvres + d'art.—Besoin d'excitation.—Situations analogues de + l'architecture et de la littérature. +<span class="ralign5"><a href="#page168">168</a></span></li> + +<li class="min2em">III. En quoi Chaucer est du moyen âge.—Poëmes romantiques et + décoratifs.—<i>Le Roman de la Rose.</i>—<i>Troïlus et + Cressida.</i>—<i>Contes de Cantorbéry.</i>—Défilé de descriptions et + d'événements.—<i>La Maison de la Renommée.</i>—Visions et rêves + fantastiques.—Poëmes d'amour.—<i>Troïlus et + Cressida.</i>—Développement exagéré de l'amour au moyen + âge.—Pourquoi l'esprit avait pris cette voie.—L'amour + mystique.—<i>La Fleur et la Feuille.</i>—L'amour sensuel.—<i>Troïlus + et Cressida.</i> +<span class="ralign5"><a href="#page170">170</a></span></li> + +<li class="min2em">IV. En quoi Chaucer est Français.—Poëmes satiriques et + gaillards.—<i>Contes de Cantorbéry.</i>—La bourgeoise de Bath et le + mariage.—Le frère quêteur et la religion.—La bouffonnerie, la + polissonnerie et la grossièreté du moyen âge. +<span class="ralign5"><a href="#page177">177</a></span></li> + +<li class="min2em">V. En quoi Chaucer est Anglais et original.—Conception du + caractère et de l'individu.—Van Eyck et Chaucer sont + contemporains.—<i>Prologue des Contes de Cantorbéry.</i>—Portraits + du franklin, du moine, du meunier, de la bourgeoise, du + chevalier, de l'écuyer, de l'abbesse, du bon curé.—Liaison des + événements et des caractères.—Conception de + l'ensemble.—Importance de cette conception.—Chaucer précurseur + de la Renaissance.—Il s'arrête en chemin.—Ses longueurs et ses + enfances.—Causes de cette impuissance.—Sa prose et ses idées + scolastiques.—Comment dans son siècle il est isolé. +<span class="ralign5"><a href="#page180">180</a></span></li> + +<li class="min2em">VI à VIII. Liaison de la philosophie et de la poésie.—Comment + les idées générales ont péri sous la philosophie + scolastique.—Pourquoi la poésie périt.—Comparaison de la + civilisation et de la décadence au moyen âge et en + Espagne.—Extinction de la littérature + anglaise.—Traducteurs.—Rimeurs de chroniques.—Poëtes + didactiques.—Rédacteurs de + moralités.—Gower.—Occleve.—Lydgate.—Analogie du goût dans les + costumes, dans les bâtiments et dans la littérature.—Idée triste + du hasard et de la misère + humaine.—Hawes.—Barcklay.—Skelton.—Rudiments de la Réforme et + de la Renaissance. +<span class="ralign5"><a href="#page196">196</a></span></li> +</ul> + +<p class="p2 center">LIVRE II.<br> + LA RENAISSANCE.</p> + +<p class="center">Chapitre I.—La Renaissance païenne.</p> + +<p class="center">§ I. Les mœurs.</p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em">I. Idée que les hommes s'étaient faite du monde depuis la + dissolution de la société antique.—Comment et pourquoi + recommence l'invention humaine.—Forme d'esprit de la + Renaissance.—Que la représentation des objets est alors + imitative, figurée et complète. +<span class="ralign5"><a href="#page238">238</a></span></li> + +<li class="min2em">II. Pourquoi le modèle idéal change.—Amélioration de la + condition humaine en Europe.—Amélioration de la condition + humaine en Angleterre.—La paix.—L'industrie.—Le commerce.—Le + pâturage.—L'agriculture.—Accroissement de la richesse + publique.—Les bâtiments et les meubles.—Les palais, les repas + et les habits.—Les pompes de la cour.—Fêtes sous + Élisabeth.—<i>Masques</i> sous Jacques I<sup>er</sup>. +<span class="ralign5"><a href="#page241">241</a></span></li> + +<li class="min2em">III. Les mœurs populaires.—<i>Pageants.</i>—Théâtres.—Fêtes de + village.—Expansion païenne. +<span class="ralign5"><a href="#page253">253</a></span></li> + +<li class="min2em">IV. Les modèles.—Les anciens.—Traduction et lecture des auteurs + classiques.—Sympathie pour les mœurs et les dieux de + l'antiquité.—Les modernes.—Goût pour les idées et les écrits + des Italiens.—Que la poésie et la peinture en Italie sont + païennes.—Le modèle idéal est l'homme fort, heureux, borné à la + vie présente. +<span class="ralign5"><a href="#page257">257</a></span></li> +</ul> + +<p class="center">§ 2. La poésie.</p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em">I. La Renaissance en Angleterre est la renaissance du génie + saxon. +<span class="ralign5"><a href="#page266">266</a></span></li> + +<li class="min2em">II. Les précurseurs.—Le comte de Surrey.—Sa vie féodale et + chevaleresque.—Son caractère anglais et personnel.—Ses poëmes + sérieux et mélancoliques.—Sa conception de l'amour intime. +<span class="ralign5"><a href="#page266">266</a></span></li> + +<li class="min2em">III. Son style.—Ses maîtres, Pétrarque et Virgile.—Ses + procédés, son habileté, sa perfection précoce.—L'art est + né.—Défaillances, imitation, recherche.—L'art n'est pas + complet. +<span class="ralign5"><a href="#page274">274</a></span></li> + +<li class="min2em">IV. Croissance et achèvement de l'art.—L'<i>Euphuès</i> et la + mode.—Le style et l'esprit de la Renaissance.—Surabondance et + dérèglement.—Comment les mœurs, le style et l'esprit se + correspondent.—Sir Philip Sidney.—Son éducation, sa vie, son + caractère.—Son érudition, son sérieux, sa générosité et sa + véhémence.—Son <i>Arcadie</i>.—Exagération et maniérisme des + sentiments et du style.—Sa <i>Défense de la poésie</i>.—Son + éloquence et son énergie.—Ses <i>sonnets</i>.—En quoi les corps et + les passions de la Renaissance diffèrent des corps et des + passions modernes.—L'amour sensible.—L'amour mystique. +<span class="ralign5"><a href="#page277">277</a></span></li> + +<li class="min2em">V. La poésie pastorale.—Abondance des poëtes.—Naturel et force + de la poésie.—État d'esprit qui la suscite.—Sentiment de la + campagne.—Renaissance des dieux antiques.—Enthousiasme pour la + beauté.—Peinture de l'amour ingénu et heureux.—Shakspeare, + Jonson, Flechter, Drayton, Marlowe, Warner, Breton, Lodge, + Greene.—Comment la transformation du public a transformé l'art. + <span class="ralign5"><a href="#page281">281</a></span></li> + +<li class="min2em">VI. La poésie idéale.—Spenser.—Sa vie.—Son caractère.—Son + platonisme.—Ses <i>Hymnes à l'amour et à la beauté</i>.—Abondance de + son imagination.—En quoi elle est épique.—En quoi elle est + féerique. Ses tâtonnements.—Le <i>Calendrier du Berger</i>.—Ses + <i>Petits Poëmes</i>.—Son chef-d'œuvre.—<i>La Reine des fées.</i>—Son + épopée est allégorique et pourtant vivante.—Elle embrasse la + chevalerie chrétienne et l'olympe païen.—Comment elle les relie. + <span class="ralign5"><a href="#page283">283</a></span></li> + +<li class="min2em">VII à XVI. <i>La Reine des fées.</i>—Les événements + impossibles.—Comment ils deviennent vraisemblables.—Belphœbe + et Chrysogone.—Les peintures et les paysages féeriques et + gigantesques.—Pourquoi ils doivent être tels.—La caverne de + Mammon et les jardins d'Acrasia.—Comment Spenser compose.—En + quoi l'art de la Renaissance est complet. +<span class="ralign5"><a href="#page291">291</a></span></li> +</ul> + +<p class="center">§ 3. La prose.</p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em">I. Fin de la poésie.—Changements dans la société et dans les + mœurs.—Comment le retour à la nature devient l'appel aux + sens.—Changements correspondants dans la poésie.—Comment + l'agrément remplace l'énergie.—Comment le joli remplace le + beau.—La + mignardise.—Carew.—Suckling.—Herrick.—L'affectation.—Quarles, + Herbert, Babington, Donne, Cowley.—Commencement du style + classique et de la vie de salon. +<span class="ralign5"><a href="#page357">357</a></span></li> + +<li class="min2em">II. Comment la poésie aboutit à la prose.—Liaison de la science + et de l'art.—En Italie.—En Angleterre.—Comment le règne du + naturalisme développe l'exercice de la raison + naturelle.—Érudits, historiens, rhétoriciens, compilateurs, + politiques, antiquaires, philosophes, théologiens.—Abondance des + talents et rareté des beaux livres.—Surabondance, recherche, + pédanterie du style.—Originalité, précision, énergie, richesse + du style.—Comment, à l'inverse des classiques, ils se + représentent non l'idée, mais l'individu. +<span class="ralign5"><a href="#page367">367</a></span></li> + +<li class="min2em">III. Robert Burton.—Sa vie et son caractère.—Confusion et + énormité de son érudition.—Son sujet, <i>l'Anatomie de la + mélancolie</i>.—Divisions scolastiques.—Mélange des sciences + morales et médicales. +<span class="ralign5"><a href="#page374">374</a></span></li> + +<li class="min2em">IV. Sir Thomas Browne.—Son esprit.—Son imagination est d'un + homme du Nord.—<i>Hydriotaphia</i>, <i>Religio medici</i>.—Ses idées, ses + curiosités et ses doutes sont d'un homme de la + Renaissance.—<i>Pseudodoxia.</i>—Effets de cette activité et de + cette direction de l'esprit public. +<span class="ralign5"><a href="#page383">383</a></span></li> + +<li class="min2em">V et VI. François Bacon.—Son esprit.—Son + originalité.—Concentration et splendeur de son style.—Ses + comparaisons et ses aphorismes.—<i>Les Essais.</i>—Son procédé n'est + pas l'argumentation, mais l'intuition.—Son bon sens + utilitaire.—Point de départ de sa philosophie.—Que l'objet de + la science est l'amélioration de la condition humaine.—<i>Nouvelle + Atlantide.</i>—Comment cette idée est d'accord avec l'état des + choses et de l'esprit du temps.—Elle achève la + Renaissance.—Comment cette idée amène une nouvelle + méthode.—L'<i>Organum</i>.—À quel point Bacon s'est + arrêté.—Limites de l'esprit du siècle.—Comment la conception du + monde, qui était poétique, devient mécanique.—Comment la + Renaissance aboutit à l'établissement des sciences positives. +<span class="ralign5"><a href="#page389">389</a></span></li> +</ul> +</div> + +<p class="p2 center">FIN DE LA TABLE.</p> + +<p class="p2 center smaller">8841.—Imprimerie générale de Ch. Lahure rue de Fleurus, 9 à Paris.</p> + +<h2>Notes</h2> +<div class="footnote"> +<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a> +<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: Darwin, <i>De l'origine des espèces</i>.—Prosper Lucas, <i>De +l'hérédité</i>.</p> + +<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a> +<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: Spinoza, <i>Éthique</i>. 4<sup>e</sup> Partie, axiome.</p> + +<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a> +<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: Consulter, pour voir cette échelle d'effets coordonnés: +Renan, <i>Langues sémitiques</i>, 1<sup>er</sup> chapitre.—Mommsen, <i>Comparaison des +civilisations grecque et romaine</i>, 2<sup>e</sup> chapitre, 1<sup>er</sup> volume, 3<sup>e</sup> +édition.—Tocqueville, <i>Conséquences de la démocratie en Amérique</i>, 3<sup>e</sup> +volume.</p> + +<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a> +<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: Montesquieu, <i>Esprit des lois, Principes des trois +gouvernements</i>.</p> + +<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a> +<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: La philosophie alexandrine ne naît qu'au contact de +l'Orient. Les vues métaphysiques d'Aristote sont isolées; d'ailleurs +chez lui, comme chez Platon, elles ne sont qu'un aperçu. Voyez par +contraste la puissance systématique dans Plotin, Proclus, Schelling et +Hegel, ou encore l'audace admirable de la spéculation brahmanique et +bouddhique.</p> + +<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a> +<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: J'ai essayé plusieurs fois d'exprimer cette loi, notamment +dans la préface des <i>Essais de critique et d'histoire</i>.</p> + +<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a> +<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: De 1550 à 1750.</p> + +<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a> +<b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: Malte-Brun, t. IV, 398, Danemark signifie <i>champ bas</i>. Sans +compter les baies, golfes et canaux, la seizième partie du pays est +occupée par les eaux. Le patois jutlandais a encore beaucoup de +ressemblance avec l'anglais.</p> + +<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a> +<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>: Tableau de Ruysdaël, galerie de M. Baring. Des trois îles +saxonnes, North Strandt, Busen et Héligoland, North Strandt a été +envahie par la mer en 1300, 1483, 1532, 1615, et presque détruite en +1634,—Busen est une plaine unie, battue de tempêtes, qu'il a fallu +entourer d'une digue,—Héligoland a été dévastée par la mer en 800, en +1300, en 1500, en 1649, cette dernière fois si terriblement, qu'il n'est +resté d'elle qu'un morceau.—Turner, I, 118.</p> + +<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a> +<b><a href="#footnotetag10">10</a></b>: Henri Heine, <i>Die nordsee</i>. Voir dans Tacite, <i>Annales</i>, +liv. II, l'impression des Romains. <i>Truculentia cœli</i>.</p> + +<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a> +<b><a href="#footnotetag11">11</a></b>: <i>Watten</i>, <i>Platen</i>, <i>Sande</i>, <i>Düneninseln</i>.</p> + +<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a> +<b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: C'est à 9 ou 10 milles, près d'Héligoland, qu'on trouve +pour la première fois des profondeurs de vingt perches.</p> + +<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a> +<b><a href="#footnotetag13">13</a></b>: Palgrave, <i>Saxon commonwealth</i>, t. I.</p> + +<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a> +<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: Notes d'un voyage en Angleterre.</p> + +<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a> +<b><a href="#footnotetag15">15</a></b>: Léonce de Lavergne, <i>De l'agriculture anglaise</i>. Le sol +est beaucoup plus mauvais que celui de la France.</p> + +<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a> +<b><a href="#footnotetag16">16</a></b>: Tacite, <i>De moribus Germanorum</i>, passim: Diem, noctemque +continuare potando, nulli probrum.—Sera juvenum Venus.—Totos dies +juxta focum atque ignem agunt.—Dargaud, <i>Voyage en Danemark</i>. Six repas +par jour, le premier à 5 heures du matin. Voir les figures et les repas +à Hambourg et à Amsterdam.</p> + +<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a> +<b><a href="#footnotetag17">17</a></b>: Bède, V. 10. Sidoine, VIII, 6. Lingard, <i>Histoire +d'Angleterre</i>.</p> + +<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a> +<b><a href="#footnotetag18">18</a></b>: Zosime, III, 147. Ammien Marcellin, XXVIII, 526.</p> + +<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a> +<b><a href="#footnotetag19">19</a></b>: Vikings. Aug. Thierry, <i>Hist. sancti Edmundi</i>, t. VI, 441 +apud Surium. Voir l'<i>Yglingasaga</i>, et surtout la <i>Saga d'Egill</i>.</p> + +<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a> +<b><a href="#footnotetag20">20</a></b>: Francs, Frisons, Saxons, Danois, Norvégiens, Islandais, +sont un même peuple. La langue, les lois, la religion, la poésie +diffèrent à peine. Ceux qui sont plus au nord restent plus tardivement +dans les mœurs primitives. La Germanie aux quatrième et cinquième +siècles, le Danemark et la Norvége au septième et au huitième, l'Islande +aux dixième et onzième siècles, offrent le même état, et les documents +de chaque pays peuvent combler les lacunes qu'il y a dans l'histoire des +autres.</p> + +<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a> +<b><a href="#footnotetag21">21</a></b>: Tacite, <i>De moribus Germanorum</i>, XXII: Gens nec astuta, +nec callida.</p> + +<p><a id="footnote22" name="footnote22"></a> +<b><a href="#footnotetag22">22</a></b>: <i>Pictorial history of England</i>, by Craig and Mac-Farlane, +I, 337. W. de Malmsbury. Henri de Huntington, VI, 365.</p> + +<p><a id="footnote23" name="footnote23"></a> +<b><a href="#footnotetag23">23</a></b>: Turner, <i>History of the Anglo-Saxons</i>, III, 29.</p> + +<p><a id="footnote24" name="footnote24"></a> +<b><a href="#footnotetag24">24</a></b>: Tacite, <i>De moribus Germanorum</i>, XXII, XXIII.</p> + +<p><a id="footnote25" name="footnote25"></a> +<b><a href="#footnotetag25">25</a></b>: Kemble, <i>Saxons in England</i>, I, 70; II, 184. «Les actes +d'un parlement anglo-saxon sont une série de <i>traités de paix</i> entre +toutes les associations qui composent l'État, une révision et un +renouvellement continuels de toutes les alliances offensives et +défensives entre tous les hommes libres. Ils sont universellement des +contrats mutuels pour le maintien de la paix.» (Frid.)</p> + +<p><a id="footnote26" name="footnote26"></a> +<b><a href="#footnotetag26">26</a></b>: Turner, III, 238. <i>Lois d'Ina</i>.</p> + +<p><a id="footnote27" name="footnote27"></a> +<b><a href="#footnotetag27">27</a></b>: Mot de Milton (<i>Kites and Crows</i>). Lingard, t. I, ch. III. +Cette histoire ressemble beaucoup à celle des Francs dans les Gaules. +Voy. Grégoire de Tours. Les Saxons comme les Francs s'amollissent un +peu, mais surtout se dépravent, et sont pillés et massacrés par leurs +frères du Nord restés sauvages.</p> + +<p><a id="footnote28" name="footnote28"></a> +<b><a href="#footnotetag28">28</a></b>: <i>Pictorial history</i>, I, 171. <i>Vita sancti Dunstani</i>. +<i>Anglia sacra</i>, II.</p> + +<p><a id="footnote29" name="footnote29"></a> +<b><a href="#footnotetag29">29</a></b>: <i>Pictorial history</i>, I, 270. Vie de S. Wulston, évêque.</p> + +<p><a id="footnote30" name="footnote30"></a> +<b><a href="#footnotetag30">30</a></b>: «Tantæ sævitiæ erant fratres illi quod, cum alicujus +nitidam villam conspicerent, dominatorem de nocte interfici juberent, +totamque progeniem illius possessionemque defuncti obtinerent.» Turner, +III, 32. Henri de Huntington, VI, 367.</p> + +<p><a id="footnote31" name="footnote31"></a> +<b><a href="#footnotetag31">31</a></b>: <i>Penè gigas statura</i>, dit le chroniqueur. 1055. Kemble, I, +393. Henri de Huntington, liv. VI, 367.</p> + +<p><a id="footnote32" name="footnote32"></a> +<b><a href="#footnotetag32">32</a></b>: «Ein sinniger Ernst, der sie dem Eitlen entfuhrt, und auf +die Spur des Erhabenen leitet.» Grimm, <i>Mythologie</i>, 52. Vorrede.</p> + +<p><a id="footnote33" name="footnote33"></a> +<b><a href="#footnotetag33">33</a></b>: Tacite, XX, XXIII, XI, XII, XIII <i>et passim</i>. On peut voir +encore les traces de ce goût dans les constructions anglaises.</p> + +<p><a id="footnote34" name="footnote34"></a> +<b><a href="#footnotetag34">34</a></b>: Tacite, XII.</p> + +<p><a id="footnote35" name="footnote35"></a> +<b><a href="#footnotetag35">35</a></b>: «Une fois mariées, ce sont exactement des couveuses +occupées à faire des enfants, et en adoration perpétuelle devant le +faiseur.» Stendhal, <i>de l'Amour en Allemagne</i>.</p> + +<p><a id="footnote36" name="footnote36"></a> +<b><a href="#footnotetag36">36</a></b>: Tacite, XIX, VIII, XVI. Kemble, I, 232.</p> + +<p><a id="footnote37" name="footnote37"></a> +<b><a href="#footnotetag37">37</a></b>: Tacite, XIV. Kemble, I, 32.</p> + +<p><a id="footnote38" name="footnote38"></a> +<b><a href="#footnotetag38">38</a></b>: «In omni domo, nudi et sordidi.... Plus per otium +transigunt, dediti somno, ciboque; totos dies juxta focum atque ignem +agunt.»</p> + +<p><a id="footnote39" name="footnote39"></a> +<b><a href="#footnotetag39">39</a></b>: Grimm, 53, Vorrede, Tacite, X.</p> + +<p><a id="footnote40" name="footnote40"></a> +<b><a href="#footnotetag40">40</a></b>: «Deorum nominibus appellant secretum illud, quod sola +reverentia vident.» Plus tard, à Upsal par exemple, il y eut des +statues. (Adam de Brême.)</p> + +<p>Wuotan (Odin) signifie, par sa racine, le Tout-Puissant, celui qui +pénètre et circule à travers tout. (Grimm, <i>Mythologie</i>.)</p> + +<p><a id="footnote41" name="footnote41"></a> +<b><a href="#footnotetag41">41</a></b>: Voyez <i>passim</i>. Edda Sœmundi, Edda Snorri. Ed. +Copenhague, 3 vol.</p> + +<p>M. Bergmann en a traduit plusieurs poëmes; j'emprunte parfois sa +traduction. Visions de la Vala. Discours de Vafthrudnis, etc.</p> + +<p><a id="footnote42" name="footnote42"></a> +<b><a href="#footnotetag42">42</a></b>: Fafnismâl, Edda, t. III. Cette épopée est commune aux +races du Nord comme l'Iliade aux peuplades de la Grèce, et se retrouva +presque tout entière en Allemagne dans les Niebelungen.</p> + +<p><a id="footnote43" name="footnote43"></a> +<b><a href="#footnotetag43">43</a></b>: Ce mot désigne les hommes qui combattaient sans cuirasse, +probablement vêtus d'une simple blouse.</p> + +<p><a id="footnote44" name="footnote44"></a> +<b><a href="#footnotetag44">44</a></b>: Voyez la vie de Sweyn, d'Hereward, etc., même au temps de +la conquête.</p> + +<p><a id="footnote45" name="footnote45"></a> +<b><a href="#footnotetag45">45</a></b>: Beowulf, <i>passim</i>. Death of Byrhtnoth.</p> + +<p><a id="footnote46" name="footnote46"></a> +<b><a href="#footnotetag46">46</a></b>: «Gens nec callida, nec astuta.» Tacite.</p> + +<p><a id="footnote47" name="footnote47"></a> +<b><a href="#footnotetag47">47</a></b>: The Wanderer, the Exile's song. Codex Exoniensis, publié +par Thorpe.</p> + +<p><a id="footnote48" name="footnote48"></a> +<b><a href="#footnotetag48">48</a></b>: Beowulf, 48. Turner, III, 08. <i>Pictorial history</i>, I, +340.</p> + +<p><a id="footnote49" name="footnote49"></a> +<b><a href="#footnotetag49">49</a></b>: Alfred emprunte ce portrait à Boëce, mais le refait +presque entier.</p> + +<p><a id="footnote50" name="footnote50"></a> +<b><a href="#footnotetag50">50</a></b>: Kemble pense que le fond de ce poëme est très-ancien, +peut-être contemporain de l'invasion des Angles et des Saxons, mais que +la rédaction actuelle est postérieure au septième siècle. <i>Kemble's +Beowulf</i>, texte et traduction. Les personnages sont danois.</p> + +<p><a id="footnote51" name="footnote51"></a> +<b><a href="#footnotetag51">51</a></b>: Monstres de l'eau.</p> + +<p><a id="footnote52" name="footnote52"></a> +<b><a href="#footnotetag52">52</a></b>: Fen-dwelling.</p> + +<p><a id="footnote53" name="footnote53"></a> +<b><a href="#footnotetag53">53</a></b>: Conybeare's illustrations of anglo-saxon poetry. Bataille +de Finsburg.—La collection complète des poésies anglo-saxonnes a été +publiée par M. Grein.</p> + +<p><a id="footnote54" name="footnote54"></a> +<b><a href="#footnotetag54">54</a></b>: La lance, l'épée.</p> + +<p><a id="footnote55" name="footnote55"></a> +<b><a href="#footnotetag55">55</a></b>: Turner, III, 280. Chant sur la bataille de Brunanburh.</p> + +<p><a id="footnote56" name="footnote56"></a> +<b><a href="#footnotetag56">56</a></b>: Les plus habiles entre les érudits qui savent +l'anglo-saxon reconnaissent l'obscurité de cette pensée. V. Turner, +Conybeare, Thorpe, etc.</p> + +<p><a id="footnote57" name="footnote57"></a> +<b><a href="#footnotetag57">57</a></b>: Turner, III, 261. Nos traductions, si littérales qu'elles +soient, faussent le texte; notre langue est trop claire, trop gouvernée +par la logique; on ne peut comprendre cette forme d'esprit +extraordinaire, qu'en prenant un dictionnaire, et en déchiffrant pendant +quinze jours quelques pages d'anglo-saxon.</p> + +<p><a id="footnote58" name="footnote58"></a> +<b><a href="#footnotetag58">58</a></b>: Turner remarque que la même idée exprimée par le roi +Alfred, en prose, puis en vers, occupe dans le premier cas seize mots, +et dans le second sept. <i>History of the Anglo-Saxons</i>, III, 269.</p> + +<p><a id="footnote59" name="footnote59"></a> +<b><a href="#footnotetag59">59</a></b>: 596-625, Aug. Thierry, I, 81, Bède, 2, XII. Il vaut mieux +suivre la traduction du roi Alfred que le latin de Bède.</p> + +<p><a id="footnote60" name="footnote60"></a> +<b><a href="#footnotetag60">60</a></b>: V. Jouffroy, <i>Problème de la destinée humaine</i>.</p> + +<p><a id="footnote61" name="footnote61"></a> +<b><a href="#footnotetag61">61</a></b>: Michelet, préface de <i>la Renaissance</i>. Didion, <i>Histoire +de Dieu</i>.</p> + +<p><a id="footnote62" name="footnote62"></a> +<b><a href="#footnotetag62">62</a></b>: Vers 680. Voyez <i>Codex Exoniensis</i>, publié par Thorpe.</p> + +<p><a id="footnote63" name="footnote63"></a> +<b><a href="#footnotetag63">63</a></b>: Conybeare's <i>Illustrations</i>, 222.</p> + +<p><a id="footnote64" name="footnote64"></a> +<b><a href="#footnotetag64">64</a></b>: Kemble, t. I, liv. I, XII. Dans ce chapitre il a rassemblé +une foule de traits qui marquent la persistance de l'ancienne +mythologie.</p> + +<p><a id="footnote65" name="footnote65"></a> +<b><a href="#footnotetag65">65</a></b>: Grein, <i>Bibliothek der Angelsæchsischen poesie</i>.</p> + +<p><a id="footnote66" name="footnote66"></a> +<b><a href="#footnotetag66">66</a></b>: M. Kemble, 1, 407, a montré que l'analogie subsiste jusque +dans les images de ce chant et du morceau correspondant de l'Edda.</p> + +<p><a id="footnote67" name="footnote67"></a> +<b><a href="#footnotetag67">67</a></b>: Ce début est dans Milton. On pense que, par l'érudit +Junius, il a pu avoir quelque connaissance de ce poëme.</p> + +<p><a id="footnote68" name="footnote68"></a> +<b><a href="#footnotetag68">68</a></b>: Ils sentent eux-mêmes leur impuissance et leur +décrépitude. Bède, divisant l'histoire du monde en six périodes, dit que +la cinquième, qui s'étend du retour de Babylone à la naissance du +Christ, est la période sénile; la sixième est la présente, <i>ætas +decrepita</i>, <i>totius morte sæculi consummanda</i>.</p> + +<p><a id="footnote69" name="footnote69"></a> +<b><a href="#footnotetag69">69</a></b>: Mort en 901. Adlhem, mort en 709. Bède, mort en 735. +Alcuin vivait sous Charlemagne, Érigène sous Charles le Chauve.</p> + +<p><a id="footnote70" name="footnote70"></a> +<b><a href="#footnotetag70">70</a></b>: Voici le latin de Boëce, si étudié, si joli, et qu'on ne +saurait rendre en français.</p> + +<p class="poem10"> +<span class="min33em">«</span>Quondam funera conjugis<br> + Vates Threicius gemens,<br> + Postquam flebilibus modis<br> + Silvas currere, mobiles<br> + Amnes stare coegerat,<br> + Junxitque intrepidum latus<br> + Sævis cerva leonibus,<br> + Nec visum timuit lepus<br> + Jam cantu placidum canem;<br> + Cum flagrantior intima<br> + Fervor pectoris ureret,<br> + Nec qui cuncta subegerant<br> + Mulcerent dominum modi;<br> + Immites superos querens,<br> + Infernas adiit domos.<br> + Illic blanda sonantibus<br> + Chordis carmina temperans,<br> + Quidquid præcipuis Deæ<br> + Matris fontibus hauserat,<br> + Quod luctus dabat impotens,<br> + Quod luctum geminans amor,<br> + Deflet Tartara commovens,<br> + Et dulci veniam prece<br> + Umbrarum dominos rogat.<br> + Stupet tergeminus novo<br> + Captus carmine janitor;<br> + Quæ sontes agitant metu<br> + Ultrices scelerum Deæ<br> + Jam mœstæ lacrymis madent.<br> + Non Ixionium caput<br> + Velox præcipitat rota,<br> + Et longa site perditus<br> + Spernit flumina Tantalus.<br> + Vultur dum satur est modis<br> + Non traxit Tityi jecur.<br> + Tandem, vincimur, arbiter<br> + Umbrarum miserans ait.<br> + Donemus comitem viro<br> + Emptam carmine conjugem.<br> + Sed lex dona coerceat,<br> + Nec, dum Tartara liquerit,<br> + Fas sit lumina flectere.<br> + Quis legem det amantibus!<br> + Major lex fit amor sibi.<br> + Heu! noctis prope terminos<br> + Orpheus Eurydicem suam<br> + Vidit, perdidit, occidit.<br> + Vos hæc fabula respicit,<br> + Quicunque in superum diem<br> + Mentem ducere quæritis.<br> + Nam qui tartareum in specus<br> + Victus lumina flexerit,<br> + Quidquid præcipuum trahit<br> + Perdit, dum videt inferos.</p> + +<p class="refer30">(Livre III, metrum 12)</p> + +<p><a id="footnote71" name="footnote71"></a> +<b><a href="#footnotetag71">71</a></b>: Ingram's <i>Saxon chronicle</i>.</p> + +<p><a id="footnote72" name="footnote72"></a> +<b><a href="#footnotetag72">72</a></b>: Mot de Guillaume de Malmesbury.</p> + +<p><a id="footnote73" name="footnote73"></a> +<b><a href="#footnotetag73">73</a></b>: Primitus (pantorum procerum prætorumque pio potissimum +paternoque præsertim privilegio) panegyricum poemataque passim prosatori +sub polo promulgantes, stridula vocum symphonia ac melodiæ cantilenæque +carmine modulaturi hymnizemus.</p> + +<p><a id="footnote74" name="footnote74"></a> +<b><a href="#footnotetag74">74</a></b>: En Islande, patrie des plus farouches rois de la mer, il +n'y a plus de crimes; les prisons ont été employées à d'autres usages; +les seules punitions sont des amendes.</p> + +<p><a id="footnote75" name="footnote75"></a> +<b><a href="#footnotetag75">75</a></b>: <i>Pictorial history</i>, I, 249. «Toutes les villes, et même +les villages et les hameaux que possède aujourd'hui l'Angleterre, +paraissent avoir existé depuis les temps saxons.... La division actuelle +en paroisses est presque sans altération celle du dixième siècle.»</p> + +<p>D'après le <i>Doomsday-book</i>, M. Turner évalue à trois cent mille le +nombre des chefs de famille indiqués. Si chaque famille est de cinq +personnes, cela fait un million cinq cent mille. Il ajoute cinq cent +mille pour les quatre comtés du Nord, pour Londres et plusieurs grandes +villes, pour les moines et le clergé des campagnes qui ne sont point +comptés.... Il faut n'accepter ces chiffres que sous toute réserve. +Néanmoins ils sont d'accord avec ceux de Mackintosh, de George Chalmers +et de plusieurs autres; beaucoup de faits prouvent que la population +saxonne était très-nombreuse, et tout à fait hors de proportion avec la +population normande.</p> + +<p><a id="footnote76" name="footnote76"></a> +<b><a href="#footnotetag76">76</a></b>: Warton, <i>History of English poetry</i>. Préface.</p> + +<p><a id="footnote77" name="footnote77"></a> +<b><a href="#footnotetag77">77</a></b>: Voir, entre autres peintures de mœurs, les premiers +récits de la première croisade: Godefroy fend un Sarrasin jusqu'à la +ceinture.—En Palestine, une veuve était obligée, jusqu'à soixante ans, +de se marier, parce que nul fief ne pouvait rester sans défenseur.—Un +chef espagnol dit à ses hommes épuisés, après une bataille: «Vous êtes +trop las et trop blessés; mais venez vous battre avec moi contre cette +autre troupe; les blessures fraîches que nous recevrons nous feront +oublier celles que nous avons reçues.»—En ce temps-là, dit la +<i>Chronique générale d'Espagne</i>, les <i>rois</i>, comtes et nobles, et tous +les chevaliers, afin d'être prêts à toute heure, tenaient leurs chevaux +dans la salle où ils couchaient avec leurs femmes.</p> + +<p><a id="footnote78" name="footnote78"></a> +<b><a href="#footnotetag78">78</a></b>: Voir, pour tous les détails, <i>les Chroniques +anglo-normandes</i>, III, p. 4, citées par Aug. Thierry. J'ai vu moi-même +l'endroit et le paysage.</p> + +<p><a id="footnote79" name="footnote79"></a> +<b><a href="#footnotetag79">79</a></b>: Sur trois colonnes d'attaque, à Hastings, il y en avait +deux formées par les auxiliaires. Au reste, les chroniqueurs ne se +trompent pas sur ce fait capital; ils sont tous d'accord pour déclarer +que l'Angleterre fut conquise par des Français.</p> + +<p><a id="footnote80" name="footnote80"></a> +<b><a href="#footnotetag80">80</a></b>: Ce fut un pêcheur de Rouen, soldat de Rollon, qui tua le +duc de France à l'embouchure de l'Eure. Hastings, le fameux roi de mer, +était fils d'un laboureur des environs de Troyes.</p> + +<p><a id="footnote81" name="footnote81"></a> +<b><a href="#footnotetag81">81</a></b>: «Au dixième siècle, dit Stendhal, un homme souhaitait deux +choses: 1<sup>o</sup> n'être pas tué; 2<sup>o</sup> avoir un bon habit de peau.»—<i>Voy.</i> ici +la <i>Chronique</i> de Fontenelle.</p> + +<p><a id="footnote82" name="footnote82"></a> +<b><a href="#footnotetag82">82</a></b>: Guillaume de Malmesbury.</p> + +<p><a id="footnote83" name="footnote83"></a> +<b><a href="#footnotetag83">83</a></b>: <i>Pictorial history</i>, I, 615. Églises de Londres, de Sarum, +de Norwich, Durham, Chichester, Peterborough, Rochester, Hereford, +Glocester, Oxford, etc.—Guillaume de Malmesbury.</p> + +<p><a id="footnote84" name="footnote84"></a> +<b><a href="#footnotetag84">84</a></b>: Mot d'Orderic Vital.</p> + +<p><a id="footnote85" name="footnote85"></a> +<b><a href="#footnotetag85">85</a></b>: Robert Wace, roman de <i>Rou</i>.</p> + +<p><a id="footnote86" name="footnote86"></a> +<b><a href="#footnotetag86">86</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + Et li Normanz et li Franceiz<br> + Tote nuit firent oreisons,<br> + Et furent en aflicions.<br> + De lor péchiés confèz se firent<br> + As proveires les regehirent,<br> + Et qui n'en out proveires prèz,<br> + A son veizin se fist confèz,<br> + Pour ço ke samedi esteit<br> + Ke la bataille estre debveit.<br> + Unt Normanz a pramis e voé,<br> + Si com li cler l'orent loé,<br> + Ke à ce jor mez s'il veskeient,<br> + Char ni saunc ne mangeraient.<br> + Giffrei, éveske de Coustances,<br> + A plusors joint lor pénitances.<br> + Cli reçut li confessions<br> + Et dona li béneiçons.</p> + +<p><a id="footnote87" name="footnote87"></a> +<b><a href="#footnotetag87">87</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + Taillefer ki moult bien cantout<br> + Sur un roussin qui tot alout,<br> + Devant li dus alout cantant<br> + De Kalermaine e de Rolant,<br> + E d'Oliver et des vassals<br> + Ki morurent à Roncevals.<br> + Quant ils orent chevalchié tant<br> + K'as Engleis vindrent aprismant:<br> + «Sires, dist Taillefer, merci!<br> + Jo vos ai languement servi.<br> + Tut mon servise me debvez,<br> + Hui, si vos plaist, me le rendez:<br> + Por tout guerredun vos requier,<br> + Et si vos voil forment preier,<br> + Otreiez-mei, ke jo n'i faille,<br> + Li primier colp de la bataille.»<br> + Et li dus répont: «Je l'otrei.»<br> + Et Taillefer point à desrei;<br> + Devant toz li altres se mist,<br> + Un Englez féri, si l'ocist.<br> + De sos le pis, parmie la pance,<br> + Li fist passer ultre la lance,<br> + A terre estendu l'abati.<br> + Poiz trait l'espée, altre féri.<br> + Poiz a crié: «Venez, venez!<br> + Ke fetes-vos? Férez, férez!»<br> + Donc l'unt Englez avironé,<br> + Al secund colp k'il ou doné.</p> + +<p class="refer30">(Robert Wace.)</p> + +<p><a id="footnote88" name="footnote88"></a> +<b><a href="#footnotetag88">88</a></b>: Cette idée des types s'applique dans toute la nature +physique et morale.</p> + +<p><a id="footnote89" name="footnote89"></a> +<b><a href="#footnotetag89">89</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + Ço sent Rollans que la mort le trespent,<br> + Devers la teste sur le quer li descent;<br> + Desuz un pin i est alet curant,<br> + Sur l'herbe verte si est culchet adenz;<br> + Desuz lui met l'espée et l'olifan;<br> + Turnat sa teste vers la païene gent;<br> + Pour ço l'at fait que il voelt veirement<br> + Que Carles diet e trestute sa gent,<br> + Li gentilz quens, qu'il fut mort cunquérant.<br> + Cleimet sa culpe, e menut e suvent,<br> + Pur ses pecchez en puroffrid lo guant.<br> +<span class="add1em">Li quens Rollans se jut desuz un pin,</span><br> + Envers Espaigne en ad turnet sun vis,<br> + De plusurs choses a remembrer le prist,<br> + De tantes terres cume li bers cunquist,<br> + De dulce France, des humes de sun lign,<br> + De Carlemagne sun seignor ki l' nurrit.<br> + Ne poet muer n'en plurt et ne susprit.<br> + Mais lui meisme ne volt mettre en ubli.<br> + Cleimet sa culpe, si priet Dieu mercit:<br> +<span class="add1em">«Veire paterne, ki unques ne mentis,</span><br> + Seint Lazaron de mort resurrexis,<br> + Et Daniel des lions guaresis,<br> + Guaris de mei l'anme de tuz perilz,<br> + Pur les pecchez que en ma vie fis.»<br> + Sun destre guant à Deu en puroffrit.<br> + Seint Gabriel de sa main l'ad pris.<br> + Desur sun bras teneit le chef enclin,<br> + Juntes ses mains est alet à sa fin.<br> + Deus i tramist sun angle cherubin,<br> + Et seint Michel qu'on cleimet del péril<br> + Ensemble ad els seint Gabriel i vint,<br> + L'anme del cunte portent en pareis.</p> + +<p class="refer30">(<i>Chanson de Roland</i>, Ed. Génin.)</p> + +<p><a id="footnote90" name="footnote90"></a> +<b><a href="#footnotetag90">90</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + Mon très-chier ami débonnaire,<br> + Vous m'avez une chose ditte<br> + Qui n'est pas à faire petite<br> + Mais que l'on doit moult resongnier.<br> + Et nonpourquant, sanz eslongnier,<br> + Puisque garison autrement<br> + Ne povez avoir vraiement,<br> + Pour vostre amour les occiray,<br> + Et le sang vous apporteray.</p> + +<p><a id="footnote91" name="footnote91"></a> +<b><a href="#footnotetag91">91</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + Vraiz Diex, moult est excellente,<br> + Et de grant charité plaine,<br> + Vostre bonté souveraine.<br> + Car vostre grâce présente,<br> + A toute personne humaine,<br> + Vraix Diex, moult est excellente,<br> + Puisqu'elle a cuer et entente,<br> + Et que à ce désir l'amaine<br> + Que de vous servir se paine.</p> + +<p><a id="footnote92" name="footnote92"></a> +<b><a href="#footnotetag92">92</a></b>: <i>La Fontaine et ses Fables</i>, par H. Taine, p. 15.</p> + +<p><a id="footnote93" name="footnote93"></a> +<b><a href="#footnotetag93">93</a></b>: La Fontaine, <i>Contes</i>, <i>Richard Minutolo</i>.</p> + +<p><a id="footnote94" name="footnote94"></a> +<b><a href="#footnotetag94">94</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + Parler lui veut d'une besogne,<br> + Où crois que peu conquerrérois<br> + Si la besogne vous nommois.</p> + +<p><a id="footnote95" name="footnote95"></a> +<b><a href="#footnotetag95">95</a></b>: À la mort du roi Étienne, il y avait onze cent quinze +châteaux de bâtis.</p> + +<p><a id="footnote96" name="footnote96"></a> +<b><a href="#footnotetag96">96</a></b>: A. Thierry, <i>Histoire de la Conquête de l'Angleterre</i>, +II.</p> + +<p><a id="footnote97" name="footnote97"></a> +<b><a href="#footnotetag97">97</a></b>: William de Malmesbury. A. Thierry, II, 20, 122-203.</p> + +<p><a id="footnote98" name="footnote98"></a> +<b><a href="#footnotetag98">98</a></b>: «Dès l'an 652, dit Warton, l'usage commun des Anglo-Saxons +était d'envoyer leurs enfants dans les monastères de France pour y être +élevés; et l'on regardait non-seulement la langue, mais encore les +manières françaises, comme un mérite et comme le signe d'une bonne +éducation.»</p> + +<p><a id="footnote99" name="footnote99"></a> +<b><a href="#footnotetag99">99</a></b>: Warton. I, p. 5. Ed. Price, 1840.</p> + +<p><a id="footnote100" name="footnote100"></a> +<b><a href="#footnotetag100">100</a></b>: Trevisa's translation of Hygden's Polychronicon.</p> + +<p><a id="footnote101" name="footnote101"></a> +<b><a href="#footnotetag101">101</a></b>: Statuts de fondation de New-College à Oxford. Dans +l'abbaye de Glastonbury, en 1247: <i>Liber de excidio Trojæ</i>, <i>gesta +Ricardi regis</i>, <i>gesta Alexandri Magni</i>, etc. Dans l'abbaye de +Peterborough: <i>Amys et Amelion</i>, <i>sir Tristam</i>, <i>Guy de Bourgogne</i>, +<i>gesta Otuclis</i>, <i>les prophéties de Merlin</i>, <i>le Charlemagne de Turpin</i>, +<i>la destruction de Troie</i>, etc. V. Warton, <i>ibidem</i>.</p> + +<p><a id="footnote102" name="footnote102"></a> +<b><a href="#footnotetag102">102</a></b>: En 1154.</p> + +<p><a id="footnote103" name="footnote103"></a> +<b><a href="#footnotetag103">103</a></b>: Warton, t. I. 76-78.</p> + +<p><a id="footnote104" name="footnote104"></a> +<b><a href="#footnotetag104">104</a></b>: En 1400. Warton, t. III, 248. Gower meurt en 1408; ses +ballades françaises appartiennent à la fin du quatorzième siècle.</p> + +<p><a id="footnote105" name="footnote105"></a> +<b><a href="#footnotetag105">105</a></b>: Il écrit en 1356, et meurt en 1372.</p> + +<p><a id="footnote106" name="footnote106"></a> +<b><a href="#footnotetag106">106</a></b>: And, for als moch as it is long time passed that there +was no general passage ne vyage over the sea, and many men desiren for +to hear speak of the holy Lond, and han thereof great solace and +comfort, I, John Maundeville, knight, all be it I be not worthy, that +was born in Englond, in the town of Saint-Albons, passed the sea in the +yer of our Lord Jesu-Christ 1322, in the day of saint Michel; and +hider-to have ben long time over the sea, and have seen and gone +thorough many divers londs, and many provinces, and kingdoms, and isles.</p> + +<p>And ye shull understond that I have put this book out of Latin into +French and translated it agen our of French into English, that every man +of my nation may understond it.</p> + +<p><a id="footnote107" name="footnote107"></a> +<b><a href="#footnotetag107">107</a></b>: Texte français, imprimé en 1487.—Bibl. impériale.</p> + +<p><a id="footnote108" name="footnote108"></a> +<b><a href="#footnotetag108">108</a></b>: And at the desartes of Arabye he wente into a chapell +wher a Eremyte duelte. And whan he entred into the chapell that was but +a lytill and a low thing, and had but a lytill dor and a low, than the +entree began to wexe so great and so large, and so high, as though it +had be of a gret mynster, or the zate of a paleys.</p> + +<p><a id="footnote109" name="footnote109"></a> +<b><a href="#footnotetag109">109</a></b>: On sait que l'original où Wace a puisé pour sa vieille +<i>Histoire d'Angleterre</i> est la compilation latine de Geoffroy de +Monmouth.</p> + +<p><a id="footnote110" name="footnote110"></a> +<b><a href="#footnotetag110">110</a></b>: <i>Extract from the account of the Proceedings at Arthur's +Coronation, given by Layamon, in his translation of Wace, executed about +1180.</i></p> + +<p class="poem10"> +<span class="add1em">Tha the king igeten hafde</span><br> + And al his mon-weorede,<br> + Tha bugan put of burhge<br> + Theines swithen balde.<br> + Alle tha kinges,<br> + And heore here-thringes.<br> + All tha biscopes,<br> + And alle tha clarckes,<br> + All the eorles.<br> + And alle tha beornes.<br> + Alle tha theines,<br> + Alle the sweines,<br> + Feire iscrudde,<br> + Helde geond felde.<br> + Summe heo gunnen æruen,<br> + Summe heo gunnen urnen,<br> + Summe heo gunnen lepen,<br> + Summe heo gunnen sceoten,<br> + Summe heo wræstleden<br> + And wither-gome makeden,<br> + Summe heo on velde<br> + Pleouweden under scelde,<br> + Summe heo driven balles<br> + Wide geond the feldes.<br> + Moni ane kunnes gomen<br> + Ther heo gunnen drinen.<br> + And wha swa mihte iwenne<br> + Wurthscipe of his gomene,<br> + Hine me ladde mide songe<br> + At foren than leod kinge;<br> + And the king, for his gomene,<br> + Gaf him geven gode.<br> + Alle tha quene<br> + The icumen weoren there,<br> + And alle tha lafdies,<br> + Leoneden geond walles,<br> + To bihalden tha duge then,<br> + And that folc plæie.<br> + This ilæste threo dæges,<br> + Swulc gomes and swulc plæghs,<br> + Tha, at than veorthe dæie<br> + The king gon to spekene<br> + And agaf his gode cnihten<br> + All heore rihten;<br> + He gef seolver, he gef gold,<br> + He gef hors, he gef lond,<br> + Castles, and clæthes eke;<br> + His monnen he iquende.</p> + +<p><a id="footnote111" name="footnote111"></a> +<b><a href="#footnotetag111">111</a></b>: Après 1297.</p> + +<p><a id="footnote112" name="footnote112"></a> +<b><a href="#footnotetag112">112</a></b>: Terminé vers 1339. Son <i>Manuel des péchés</i> est de 1303.</p> + +<p><a id="footnote113" name="footnote113"></a> +<b><a href="#footnotetag113">113</a></b>: Vers 1312.</p> + +<p><a id="footnote114" name="footnote114"></a> +<b><a href="#footnotetag114">114</a></b>: Vers 1349.</p> + +<p><a id="footnote115" name="footnote115"></a> +<b><a href="#footnotetag115">115</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + Mankynde mad ys to do Goddus wille,<br> + Und alle hys byddyngus to fulfille.<br> + For of al hys making more and les,<br> + Man most principal creature es.<br> + Al that he made, for man hit was done,<br> + As ye schal here after sone.</p> + +<p>Ces morceaux sont extraits, pour la plupart, de Warton, Ellis, Thomas +Wright, Ritson. Jusqu'au seizième siècle l'orthographe varie selon les +auteurs et les éditeurs.</p> + +<p><a id="footnote116" name="footnote116"></a> +<b><a href="#footnotetag116">116</a></b>: Temps de Henri III. Reliquiæ antiquæ. Edited by Th. +Wright et Halliwell.</p> + +<p><a id="footnote117" name="footnote117"></a> +<b><a href="#footnotetag117">117</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + Blessed beo thu, Lavedi,<br> +<span class="add1em">Ful of hovene blisse,</span><br> + Swete flur of parais,<br> +<span class="add1em">Moder of milternisse....</span><br> + Blessed beo thu, Lavedi,<br> +<span class="add1em">So fair and so briht;</span><br> + Al min hope is upon the<br> +<span class="add1em">Bi dai and bi nicht....</span><br> + Bricht and scene quen of storre,<br> +<span class="add1em">So me liht and lere</span><br> + In this false fikele world,<br> +<span class="add1em">So me led and steore,</span><br> + That ich at min ende dai<br> +<span class="add1em">Ne habbe non feond to fere.</span></p> + +<p><a id="footnote118" name="footnote118"></a> +<b><a href="#footnotetag118">118</a></b>: Vers 1278. <i>Ritson's Essay on national Song</i>. <i>Ritson's +ancient Songs</i>.</p> + +<p><a id="footnote119" name="footnote119"></a> +<b><a href="#footnotetag119">119</a></b>:</p> + +<div class="poem10"> +<p class="add2em"> + Bytuene Mershe and Aueril,<br> + When spray biginneth to springe,<br> + The lutel foul hath hire wyl<br> + On hyre lud to synge,<br> + Ich libbe in loue-longinge<br> + For semlokest of alle thynge.<br> + He may me blysse bringe,<br> + Ich am in hire baundoun.<br> + An hendy hap ich abbe yhent,<br> + Ichot from heuene it is me sent.<br> + From all wymmen my love is lent,<br> + Lyht on Alysoun.</p> + +<p>Suete lemmon, y preye the, of loue one speche,<br> + Whil y lyue in world so wide other nulle y seche.<br> + With thy loue, my suete leof, my bliss thou mihtes eche,<br> + A sue cos of thy mouth mihte be my leche.</p> +</div> + +<p><a id="footnote120" name="footnote120"></a> +<b><a href="#footnotetag120">120</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + Sumer is i-cumen in,<br> + Lhude sing cuccu:<br> + Groweth sed, and bloweth med,<br> + And springth the wde nu.<br> +<span class="add2em">Sing cuccu, cuccu.</span><br> + Awe bleteth after lomb,<br> + Llouth after calue cu,<br> + Bulluc sterteth, bucke verteth:<br> +<span class="add2em">Murie sing cuccu,</span><br> +<span class="add2em">Cuccu, cuccu.</span><br> + Wel singes thu, cuccu;<br> + Ne swik thu, nauer nu.<br> +<span class="add2em">Sing, cuccu, nu,</span><br> +<span class="add2em">Sing, cuccu.</span></p> + +<p><a id="footnote121" name="footnote121"></a> +<b><a href="#footnotetag121">121</a></b>: Poëme sur le Hibou et le Rossignol, qui disputent pour +savoir qui a la plus belle voix.</p> + +<p><a id="footnote122" name="footnote122"></a> +<b><a href="#footnotetag122">122</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + There is a wel fair abbei,<br> + Of white monkes and of grei.<br> + Ther beth bowris and halles:<br> + Al of pasteiis beth the walles,<br> + Of fleis, of fisse, and rich met,<br> + The likfullist that man may et.<br> + Fluren cakes beth the schingles alle,<br> + Of cherche, cloister, boure, and halle.<br> + The pinnes beth fat podinges<br> + Rich met to princes and kinges....<br> + Though paradis be miri and bright<br> + Cokaign is of fairir sight....<br> + Another abbei is ther bi,<br> + Forsoth a gret fair nunnerie....<br> + When the someris dai is hote,<br> + The yung nunnes takith a bote....<br> + And doth ham forth in that river<br> + Both with ores and with stere....<br> + And each munk him takes on,<br> + And snelliche berrith forth har prei<br> + To the mochil grei abbei,<br> + And techith the nunnes an oreisun,<br> + With iamblene up and down.</p> + +<p><a id="footnote123" name="footnote123"></a> +<b><a href="#footnotetag123">123</a></b>: Lettre de Pierre de Blois.</p> + +<p><a id="footnote124" name="footnote124"></a> +<b><a href="#footnotetag124">124</a></b>: W. de Malmesbury.</p> + +<p><a id="footnote125" name="footnote125"></a> +<b><a href="#footnotetag125">125</a></b>: Couronnement d'Édouard I<sup>er</sup>.</p> + +<p><a id="footnote126" name="footnote126"></a> +<b><a href="#footnotetag126">126</a></b>: Les prodigalités et les raffinements croissent à l'excès +sous son petit-fils Richard II.</p> + +<p><a id="footnote127" name="footnote127"></a> +<b><a href="#footnotetag127">127</a></b>: À la fête d'installation de George Nevill, frère de +Warwick, archevêque d'York, on consomma 104 bœufs et 6 taureaux +sauvages, 1000 moutons, 304 veaux, autant de porcs, 2000 cochons, 500 +cerfs, chevreuils et daims, 204 chevreaux, 22802 oiseaux sauvages ou +domestiques, 300 quartels de blé, 300 tonnes d'ale, 100 de vin, une pipe +d'hypocras, 12 marsouins et phoques.</p> + +<p><a id="footnote128" name="footnote128"></a> +<b><a href="#footnotetag128">128</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + Swylk on ne seygh they never non;<br> + All it was whyt of huel-bon,<br> + And every nayl with gold begrave:<br> + Off pure gold was the stave.<br> + Her mast was of ivory;<br> + Off samyte the sayl wytterly.<br> + Her ropes wer off truely sylk,<br> + Al so whyt as ony mylk.<br> + That noble schyp was al withoute<br> + With clothys of golde sprede aboute;<br> + And her loof and her wyndas<br> + Off assure forsothe it was.</p> + +<p><a id="footnote129" name="footnote129"></a> +<b><a href="#footnotetag129">129</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + To-morrow ye shall in hunting fare;<br> + And yede, my doughter, in a chair;<br> + It shall be covered with velvet red,<br> + And cloths of fine gold all about your head,<br> + With damask white and azure blue,<br> + Well diapered with lilies new.<br> + Your pommels shall be ended with gold,<br> + Your chains enamelled many a fold,<br> + Your mantle of rich degree;<br> + Purple pall and ermine free.<br> + Jennets of Spain, that ben so light,<br> + Trapped to the ground with velvet bright.<br> + Ye shall have harp, sautry, and song,<br> + And other mirths you among.<br> + Ye shall have Rumney and Malespine,<br> + Both Hippocras and Vernage wine;<br> + Montrese and wine of Greek,<br> + Both Algrade and despice eke,<br> + Antioch and Bastard,<br> + Pyment also and garnard;<br> + Wine of Greek and Muscadel;<br> + Both clare, pyment, and Rochelle,<br> + The reed your stomach to defy;<br> + And pots of Osy set you by.<br> + You shall have venison y-bake,<br> + The best wild fowl that may be take;<br> + A leish of harebound with you to streek,<br> + And hart, and hind, and other like.<br> + Ye shall be set at such a tryst,<br> + That hart and hynd shall come to your fist,<br> + Your disease to drive you fro,<br> + To hear the bugles there y-blow.<br> + Homeward thus shall ye ride,<br> + On-hawking by the river's side,<br> + With gossawk and with gentle falcon,<br> + With bugle horn and merlion.<br> + When you come home your menzie among,<br> + Ye shall have revel, dances and song;<br> + Little children, great and small,<br> + Shall sing as does the nightingale.<br> + Then shall ye go to your even song,<br> + With tenors and trebles among.<br> + Threescore of copes of damask bright,<br> + Full of pearls they shall be pight.<br> + Your censors shall be of gold,<br> + Indent with azure many a fold.<br> + Your quire nor organ song shall want,<br> + With contre-note and descant.<br> + The other half on organs playing,<br> + With young children full fain singing.<br> + Then shall ye go to your supper,<br> + And sit in tents in green arber,<br> + With cloth of arras pight to the ground,<br> + With sapphires set of diamond....<br> + A hundred knights, truly told;<br> + Shall play with bowls in alleys cold,<br> + Your disease to drive away;<br> + To see the fishes in pools play,<br> + To a drawbridge then shall ye,<br> + Th' one half of stone, th' other of tree;<br> + A barge shall meet you full right,<br> + With twenty-four oars full bright,<br> + With trumpets and with clarion,<br> + The fresh water to row up and down....<br> + Forty torches burning bright,<br> + At your bridges to bring you light.<br> + Into your chamber they shall you bring,<br> + With much mirth and more liking.<br> + Your blankets shall be of fustian,<br> + Your sheets shall be of cloth of Rennes.<br> + Your head sheet shall be of pery pight,<br> + With diamonds set and rubies bright.<br> + When you are laid in bed so soft,<br> + A cage of gold shall hang aloft,<br> + With long paper fair burning,<br> + And cloves that be sweet smelling.<br> + Frankincense and olibanum,<br> + That when ye sleep the taste may come;<br> + And if ye no rest can take,<br> + All night minstrels for you shall wake.</p> + +<p><a id="footnote130" name="footnote130"></a> +<b><a href="#footnotetag130">130</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + In Fraunce these rymes were wroht,<br> + Every Englyshe ne knew it not.</p> + +<p class="refer30">(Warton, I, 123.)</p> + +<p><a id="footnote131" name="footnote131"></a> +<b><a href="#footnotetag131">131</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + They were led into the place full even.<br> + There they heard angels of heaven;<br> + They said: «Seigneures, tuez, tuez!<br> + Spares hem nought, and beheadeth these!»<br> + King Richard heard the angels' voice<br> + And thanked God and the holy cross.</p> + +<p><a id="footnote132" name="footnote132"></a> +<b><a href="#footnotetag132">132</a></b>: <i>Pictorial history</i>, I, 666. <i>Dialogue on the Exchequer</i>. +Temps de Henri II.</p> + +<p><a id="footnote133" name="footnote133"></a> +<b><a href="#footnotetag133">133</a></b>: <i>Domsday book</i>.—<i>Froude's History of England</i>, t. I, 13. +«À travers toutes les dispositions perce un but unique: c'est que tout +homme, en Angleterre, a sa place définie, et son devoir défini, et que +nul être humain n'a la liberté de mener sa vie à son gré sans en rendre +compte à personne. C'est la discipline d'une armée transportée dans la +vie sociale.»</p> + +<p><a id="footnote134" name="footnote134"></a> +<b><a href="#footnotetag134">134</a></b>: <i>Domsday-book</i>. Tenants in chief.</p> + +<p><a id="footnote135" name="footnote135"></a> +<b><a href="#footnotetag135">135</a></b>: <i>Pictorial history</i>, I, 666. Selon Ailred (<i>Temps de +Henri II</i>), «un roi, beaucoup d'évêques et d'abbés, beaucoup de grands +comtes et de nobles chevaliers, descendus à la fois du sang anglais et +du sang normand, étaient un soutien pour l'un et un honneur pour +l'autre.»—«À présent, dit un autre auteur du même temps, comme les +Anglais et les Normands habitent ensemble et se sont mariés constamment +les uns avec les autres, les deux nations sont si complétement mêlées +l'une à l'autre, que, du moins pour ce qui regarde les hommes libres, on +peut à peine distinguer qui est de race normande et qui est de race +anglaise.... Les vilains attachés au sol, dit-il encore, sont seuls de +pur sang saxon.»</p> + +<p><a id="footnote136" name="footnote136"></a> +<b><a href="#footnotetag136">136</a></b>: Grande charte, 1215.</p> + +<p><a id="footnote137" name="footnote137"></a> +<b><a href="#footnotetag137">137</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + A frankelein was in this compagnie;<br> + White was his berd as is the dayesie.<br> + Of his complexion he was sanguin.<br> + Wel loved he by the morwe a sop in win.<br> + To liven in delit was ever his wone.<br> + For he was Epicures owen sone,<br> + That held opinion, that plein delit<br> + Was veraily felicite parfite.<br> + An housholder, and that a grete was he;<br> + Seint Julian he was in his contree.<br> + His brede, his ale, was alway after on;<br> + A better envyned man was no wher non.<br> + Withouten bake mete never was his hous,<br> + Of fish and flesh, and that so plenteous,<br> + It snewed in his hous of mete and drinke,<br> + Of alle deintees that men coud of thinke.<br> + After the sondry sesons of the yere,<br> + So changed he his mete and his soupere.<br> + Ful many a fat partrich hadde he in mewe;<br> + And many a breme, and many a luce, in stewe.<br> + Wo was his coke but if his sauce were<br> + Poinant and sharpe, and redy all his gere.<br> + His table, dormant in his halle, alway<br> + Stode redy covered alle the longe day.<br> + At sessions ther was he lord and sire;<br> + Ful often time he was knight of the shire.<br> + An anelace and a gipciere all of silk<br> + Heng at his girdel, white as morwe milk.<br> + A shereve hadde he ben and a countour.<br> + Was no wher swiche a worthy vavasour.</p> + +<p><a id="footnote138" name="footnote138"></a> +<b><a href="#footnotetag138">138</a></b>: <i>Prologue des Contes de Cantorbéry</i>, v. 547. Édition +Urry.</p> + +<p><a id="footnote139" name="footnote139"></a> +<b><a href="#footnotetag139">139</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + The Miller was a stout carl for the nones,<br> + Ful bigge he was of braun, and eke of bones;<br> + That proved wel; for over all ther he came,<br> + At wrastling he wold bere away the ram.<br> + He was short shuldered, brode, a thikke gnarre,<br> + Ther n'as no dore, that he n'olde heve of barre,<br> + Or breke it at a renning with his hede.<br> + His berd as any sowe or fox was rede,<br> + And therto brode, as though it were a spade:<br> + Upon the cop right of his nose he hade<br> + A wert, and theron stode a tufte of heres,<br> + Rede as the bristles of a sowes eres:<br> + His nose-thirles blacke were and wide.<br> + A swerd and bokeler bare he by his side.<br> + His mouth as wide was as a forneis:<br> + He was a jangler, and a goliardeis,<br> + And that was most of sinne and harlotries.<br> + Wel coude he stelen corne and tollen thries.<br> + And yet he had a thomb of gold parde.<br> + A white cote and a blew hode wered he.<br> + A baggepipe wel coude he blowe and soune,<br> + And therwithall he brought us out of toune.</p> + +<p><a id="footnote140" name="footnote140"></a> +<b><a href="#footnotetag140">140</a></b>: Dès 1214, et aussi en 1225 et 1254. Guizot, <i>Origine du +système représentatif en Angleterre</i>, pages 297-299.</p> + +<p><a id="footnote141" name="footnote141"></a> +<b><a href="#footnotetag141">141</a></b>: 1264.</p> + +<p><a id="footnote142" name="footnote142"></a> +<b><a href="#footnotetag142">142</a></b>: Augustin Thierry, IV, 56. Robin Hood, édition Ritson.</p> + +<p><a id="footnote143" name="footnote143"></a> +<b><a href="#footnotetag143">143</a></b>:</p> + +<div class="poem10"> +<p>In somer when the shawes be sheyne,<br> + And leves be large and longe,<br> + Hit is fulle mery in feyre foreste<br> + To here the foulys song;<br> +<span class="add1em">To se the dere draw to the dale,</span><br> + And leve the hilles hee,<br> + And shadow hem in the leves grene<br> +<span class="add1em">Undur the grene wode tree....</span></p> + +<p>Ah! John, by me thou settest noe store.<br> +<span class="add1em">And that I farley finde:</span><br> + How offt send I my men before,<br> +<span class="add1em">And tarry myselfe behinde?</span></p> + +<p>It is no cunning a knave to ken,<br> +<span class="add1em">And a man but heare him speake;</span><br> + And it were not for bursting of my bowe,<br> +<span class="add1em">John, I thy head wold breake....</span></p> + +<p>He that had neyther beene kythe nor kin,<br> +<span class="add1em">Might have scene a full fayre fight,</span><br> + To see how together these yeomen went<br> +<span class="add1em">With blades both browne and bright.</span></p> + +<p>To see how these yeomen together they fought.<br> +<span class="add1em">Two houres of a summers day</span><br> + Yet neither Robin Hood nor sir Guy<br> +<span class="add1em">Them fettled to flye away.</span></p> + +<p>God haffe mersey on Robin Hodys solle<br> +<span class="add1em">And saffe all god yemanry.</span></p> +</div> + +<p><a id="footnote144" name="footnote144"></a> +<b><a href="#footnotetag144">144</a></b>: Pinder. Son emploi était de taxer le bétail qui vaguait +sur le communal.</p> + +<p><a id="footnote145" name="footnote145"></a> +<b><a href="#footnotetag145">145</a></b>:</p> + +<div class="poem10"> +<p>«O that were a shame, said jolly Robin,<br> +<span class="add1em">We being three and thou but one.»</span><br> + The pinder leapt back then thirty good foot,<br> +<span class="add1em">'T was thirty good foot and one.</span></p> + +<p>He leaned his back fast unto a thorn,<br> +<span class="add1em">And his foot against a stone</span><br> + And there he fought a long summers day,<br> +<span class="add1em">A summers day so long,</span></p> + +<p>Till that their swords on their broad bucklers<br> +<span class="add1em">Were broke fast unto their hands....</span></p> +</div> + +<p><a id="footnote146" name="footnote146"></a> +<b><a href="#footnotetag146">146</a></b>:</p> + +<div class="poem10"> +<p>«I pass not for length, bold Arthur replyed,<br> +<span class="add1em">My staff is of oke so free;</span><br> + Eight foot and a half, it will knock down a calf,<br> +<span class="add1em">And I hope it will knock thee down.»</span></p> + +<p>Then Robin could no longer forbear,<br> +<span class="add1em">He gave him such a knock,</span><br> + Quickly and soon the blood came down,<br> +<span class="add1em">Before it was ten a clock.</span></p> + +<p>Then Arthur he soon recovered himself,<br> +<span class="add1em">And gave him such a knock on the crown,</span><br> + That from every side of bold Robin head,<br> +<span class="add1em">The blood came trickling down.</span></p> + +<p>Then Robin raged like a wild boar,<br> +<span class="add1em">As soon as he saw his own blood:</span><br> + Then Bland was in hast he laid on so fast,<br> +<span class="add1em">As though he had been cleaving of wood.</span></p> + +<p>And about and about, and about they went,<br> +<span class="add1em">Like two wild bores in a chase.</span><br> + Striving to aim each other to maim,<br> +<span class="add1em">Leg, arm, or any other place.</span></p> + +<p>And knock for knock they lustily dealt,<br> +<span class="add1em">Which held for two hours and more,</span><br> + Till all the wood rang at every bang,<br> +<span class="add1em">They plyed their work so sore.</span></p> + +<p>Hold thy hand, hold thy hand, said Robin Hood,<br> +<span class="add1em">And let thy quarrel fall;</span><br> + For here we may thrash our bones to mesh,<br> +<span class="add1em">And get no coyn at all.</span></p> + +<p>And in the forest of merry Sherwood,<br> +<span class="add1em">Hereafter thou shalt be free.</span><br> + «God a mercy for nought, my freedom I bought,<br> +<span class="add1em">I may thank my staff, not thee....»</span></p> + +<p>«I am a tanner, bold Arthur reply'd,<br> +<span class="add1em">In Nottingham long I have wrought</span><br> + And if thoul't come there, I vow and swear,<br> +<span class="add1em">I will tan thy hide for «nought.»</span></p> + +<p>«God a mercy, good fellow, said jolly Robin,<br> +<span class="add1em">Since thou art so kind and free;</span><br> + And if thou wilt tan my hide for «nought,»<br> +<span class="add1em">I will do as much for thee.»</span></p> +</div> + +<p><a id="footnote147" name="footnote147"></a> +<b><a href="#footnotetag147">147</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + Then Robin took them both by the hands,<br> +<span class="add1em">And danc'd round about the oke tree.</span><br> + «For three merry men, and three merry men,<br> +<span class="add1em">And three merry men we be.»</span></p> + +<p><a id="footnote148" name="footnote148"></a> +<b><a href="#footnotetag148">148</a></b>: <i>The difference between an absolute and limited +monarchy.—A learned commendation of the politique laws of England. +Latine.</i> Je cite souvent ce second ouvrage, qui est plus complet.</p> + +<p><a id="footnote149" name="footnote149"></a> +<b><a href="#footnotetag149">149</a></b>: Les Anglais oublient toujours d'être polis, et ne voient +pas les nuances des choses. Entendez ici le courage brutal, l'instinct +batailleur et indépendant. La race française, et en général la race +gauloise, est peut-être, entre toutes, la plus prodigue de sa vie.</p> + +<p><a id="footnote150" name="footnote150"></a> +<b><a href="#footnotetag150">150</a></b>: It is cowardise and lack of hartes and corage, that +kepith the Frenchmen from rysyng, and not povertye; which corage no +Frenche man hath like to the English man. It hath ben often seen in +Englond that iij or iv thefes, for povertie, hath sett upon viij true +men, and robbyd them al. But it hath not ben seen in Fraunce, that vij +or viij thefes have ben hardy to robbe iij or iv true men. Wherfor it is +right seld that Frenchmen be hangyd for robberye, for that thay have no +hertys to do so terryble an acte. There be therfor mo men hangyd in +Englond, in a yere, for robberye and manslaughter, than ther be hangid +in Fraunce for such cause of crime in vij yers.—Aujourd'hui en France +42 vols sur les grands chemins contre 738 en Angleterre.—En 1843 il y +avait, en Angleterre, quatre fois autant d'accusations de crimes et +délits qu'en France, proportion gardée du nombre des habitants. (Moreau +de Jonnès.)</p> + +<p><a id="footnote151" name="footnote151"></a> +<b><a href="#footnotetag151">151</a></b>: <i>Pictorial history</i>, I, 833. Statut de Winchester, 1285. +Ordonnance de 1378.</p> + +<p><a id="footnote152" name="footnote152"></a> +<b><a href="#footnotetag152">152</a></b>: <i>Benvenuto Cellini</i> cité par <i>Froude</i>, I, 20, <i>History of +England</i>, <i>Shakspeare</i>, <i>Henri V</i>; conversation des seigneurs français +avant la bataille d'Azincourt.</p> + +<p><a id="footnote153" name="footnote153"></a> +<b><a href="#footnotetag153">153</a></b>: <i>Jus regale</i>, par opposition à <i>jus regale et +politicum</i>.</p> + +<p><a id="footnote154" name="footnote154"></a> +<b><a href="#footnotetag154">154</a></b>: Ther be two kynds of kyngdomys, of the which that one ys +a lordship callid in Latyne Dominium regale, and that other is callid +Dominium politicum et regale. And they dyverson in that the first may +rule his people by such lawys as he makyth hymself, and therfor, he may +set upon them talys, and other impositions, such as he wyl himself, +without their assent. The secund may not rule his people by other laws +than such as they assenten unto. And therfor he may let upon them non +impositions without their own assent.</p> + +<p><a id="footnote155" name="footnote155"></a> +<b><a href="#footnotetag155">155</a></b>: Fortescue, <i>In leges Angliæ</i>, London, 1599, avec trad. +anglaise. Non potest rex Angliæ ad libitum suum leges mutare regni sui. +Principatu namque nedum regali, sed et politico ipse suo populo +dominatur.</p> + +<p>In corpore politica, intentio populi primum vividum est, habens in se +sanguinem, viz provisionem politicam utilitati populi illius, quam in +caput et in omnia membra ejusdem corporis ipsa transmittit, quo corpus +illud alitur et vegetatur. Lex vero sub qua cœtus hominum populus +efficitur, nervorum corporis physici efficit rationem.... Et ut non +potest caput corporis physici nervos suos commutare, neque membris suis +proprias vires et propria sanguinis alimenta denegare, nec rex qui caput +est corporis politici; mutare potest leges corporis illius, nec ejusdem +populi substantias proprias subtrahere, reclamantibus eis, aut invitis. +Ad tutelam legis subditorum et eorum corporum et bonorum rex hujusmodi +erectus est et ad hanc, potestatem a populo effluxam ipse habet.</p> + +<p>Anglia statuta.... nedum principis voluntate, sed et totius regni +assensu ipsa conduntur.... plus quam trecentorum electorum hominum +prudentia.... (ita ut) populi læsuram illa efficere nequant, vel non +eorum commodum procurare.</p> + +<p>Élection du shériff.</p> + +<p>In quolibet comitatu est officiarius quidam unus, regis vicecomes +appellatus, qui inter cætera officii sui ministeria, omnium mandata et +judicia curiarum regis in suo comitatu exsequenda exsequitur; cui +officium annale est, quo ei post annum in eodem ministrare non licet, +nec duobus tum sequentibus annis ad idem officium reassumetur. +Officiarius iste sic eligitur: quolibet anno in crastino Animarum<a id="footnotetag155-A" name="footnotetag155-A"></a><a href="#footnote155-A" title="Go to footnote 155-A"><span class="smaller">[155-A]</span></a> +conveniunt in saccario regis<a id="footnotetag155-B" name="footnotetag155-B"></a><a href="#footnote155-B" title="Go to footnote 155-B"><span class="smaller">[155-B]</span></a>, omnes consiliarii ejus tam domini +spirituales et temporales quam ejus omnes justiciarii<a id="footnotetag155-C" name="footnotetag155-C"></a><a href="#footnote155-C" title="Go to footnote 155-C"><span class="smaller">[155-C]</span></a>, omnes +barones de saccario, clericus rotulorum<a id="footnotetag155-D" name="footnotetag155-D"></a><a href="#footnote155-D" title="Go to footnote 155-D"><span class="smaller">[155-D]</span></a>, et quidam alii +officiarii, ubi hi omnes communi assensu nominant de quolibet comitatu +tres milites vel armigeros<a id="footnotetag155-E" name="footnotetag155-E"></a><a href="#footnote155-E" title="Go to footnote 155-E"><span class="smaller">[155-E]</span></a>, quos inter cæteros ejusdem comitatus +ipsi opinantur melioris esse dispositionis et famæ, et ad officium +vicecomitis comitatus illius melius dispositos. Ex quibus rex unum +tantum eliget, quam per litteras suas patentes constituit vice-comitem +comitatus....</p> + +<p>Du jury, et des trois récusations successives, permises aux parties:</p> + +<p>Juratis demum in forma prædicta XII probis et legalibus hominibus +habentibus ultra mobilia sua possessiones sufficientes unde eorum statum +ipsi continere poterunt, et nulli partium suspectis nec invisis sed +eisdem vicinis, legitur in anglico coram eis per curiam totum recordatum +et processus placiti....</p> + +<p><a id="footnote155-A" name="footnote155-A"></a> +<b><a href="#footnotetag155-A">155-A</a></b>: All Souls' day.</p> + +<p><a id="footnote155-B" name="footnote155-B"></a> +<b><a href="#footnotetag155-B">155-B</a></b>: The kings exchequer.</p> + +<p><a id="footnote155-C" name="footnote155-C"></a> +<b><a href="#footnotetag155-C">155-C</a></b>: Justices.</p> + +<p><a id="footnote155-D" name="footnote155-D"></a> +<b><a href="#footnotetag155-D">155-D</a></b>: Master of the rolls.</p> + +<p><a id="footnote155-E" name="footnote155-E"></a> +<b><a href="#footnotetag155-E">155-E</a></b>: Knights or squires.</p> + +<p><a id="footnote156" name="footnote156"></a> +<b><a href="#footnotetag156">156</a></b>: The same Commons be so empoverished and distroyyd, that +they may unneth lyve. They drink water, they eate apples, with bread +right brown made of rye. They eate no flesh, but if it be selden, a +litill larde, or of the entrails or heads of beasts slayne for the +nobles and merchants of the land. They weryn no wollyn, but if it be a +pore cote under their uttermost garment made of grete canvass, and call +it a frok. Their hosyn be of like canvas, and passen not their knee, +wherfor they be gartrud and their thygles bare. Their wif and children +gone bare fote.... For sum of them that was wont to pay to his lord for +his tenement which he hyrith by the year a scute payth now to the kyng, +over that scute, fyve skuts. Where thrugh they be artyd by necessitie so +to watch, labour and grub in the ground for their sustenance, that their +nature is much wastid and the kynd of them brought to nowght. They gone +crokyd and ar feeble, not able to fight nor to defend the realm; nor +they have wepon, nor monye to buy them wepon withal.... This is the +frute first of hyre Jus regale.... But blessed be God this land ys rulid +under a better lawe, and therfor the people therof be not in such +penurye, nor therby hurt in their persons, but they be wealthie and have +all things necessarie to the sustenance of nature. Wherefore they be +myghty and able to resyste the adversaries of the realmes that do or +will do them wrong. Loo, this is the frut of Jus politicum et regale +under which we lyve.</p> + +<p><a id="footnote157" name="footnote157"></a> +<b><a href="#footnotetag157">157</a></b>: Voir Commines, qui porte le même jugement.</p> + +<p><a id="footnote158" name="footnote158"></a> +<b><a href="#footnotetag158">158</a></b>: The might of the realme most stondyth upon archers which +be not rich men....</p> + +<p>Comparer Hallam, II, 482. Tout cela remonte à la conquête et plus avant:</p> + +<p>It is reasonable to suppose that the greater part of those who appear to +have possessed small freeholds or parcels of manors were no other than +the original nation.</p> + +<p>A respectable class of free socagers, having in general full right of +alienating their lands and holding them probably at a small certain rent +from the lord of the manor, frequently occurs in the Domsday Book.</p> + +<p>En tout cas, il y avait dans le Domsday Book des Saxons «parfaitement +exempts de villenage.»</p> + +<p>Cette classe est traitée avec respect dans les traités de Glanvil et +Bracton.</p> + +<p>Pour les vilains, ils se sont affranchis de bonne heure, au treizième et +au quatorzième siècle, soit en se sauvant, soit en devenant +copy-holders.</p> + +<p>La guerre des Deux Roses releva encore les communes: avant les +batailles, ordre fut donné souvent de tuer les nobles et d'épargner les +roturiers.</p> + +<p><a id="footnote159" name="footnote159"></a> +<b><a href="#footnotetag159">159</a></b>: Harrison, 275. <i>Description of England</i>.</p> + +<p><a id="footnote160" name="footnote160"></a> +<b><a href="#footnotetag160">160</a></b>: Portrait d'un yeoman par Latimer, prédicateur de Henri +VIII.</p> + +<p>My father was a yeoman, and had no lands of his own, only he had a farm +of £3 or £4 by year at the uttermost, and hereupon he tilled so much as +he kept half a dozen men. He had walk for an hundred sheep, and my +mother milked thirty kine. He was able, and did find the king a harness, +with himself and his horse, while he came to the place that he should +receive the king's wages. I can remember that I buckled his harness when +he went to Blackheath field. He kept me to school, or else I had not +been able to have preached before the king's majesty now. He married my +sisters vith £5 or 20 nobles a-piece, so that he brought them up in +godliness and fear of God. He kept hospitality for his poor neighbours. +And some alms he gave to the poor, and all this did he of the said farm. +Where he that now hath it, payeth £16 by the year, or more, and is not +able to do any thing for his prince, for himself, nor for his children, +or give a cup of drink to the poor.</p> + +<p>In my time my poor father was as diligent to teach me to shoot, as to +learn me any other thing, and so I think other men did their children: +he taught me how to draw, how to lay my body in my bow, and not to draw +with strength of arms as divers other nations do, but with strength of +the body. I had my bows bought me according to my age and strength; as I +increased in them, so my bows were made bigger and bigger, for men shall +never shoot well, except they be brought up in it: it is a worthy game, +a wholesome kind of exercise, and much commended in physic.</p> + +<p><a id="footnote161" name="footnote161"></a> +<b><a href="#footnotetag161">161</a></b>: <i>Pictorial history</i>, I, 802. En 1245, 1246, 1376. A. +Thierry. III, 79.</p> + +<p><a id="footnote162" name="footnote162"></a> +<b><a href="#footnotetag162">162</a></b>: 1404-1409. Les Communes déclaraient qu'avec ces revenus +le roi serait capable d'entretenir 15 comtes, 1500 chevaliers, 6200 +écuyers et 100 hôpitaux; chaque comte recevant par an 300 marcs, chaque +chevalier 100 marcs et le produit de quatre charrues de terre, chaque +écuyer 40 marcs et le produit de deux charrues de terre.—<i>Pictorial +history</i>, II. p. 142.</p> + +<p><a id="footnote163" name="footnote163"></a> +<b><a href="#footnotetag163">163</a></b>: Vers 1362.</p> + +<p><a id="footnote164" name="footnote164"></a> +<b><a href="#footnotetag164">164</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + And than gan I to mete a mervelyous swevene,<br> + That I was in a wyldyrnese, wyst I never qwere;<br> + And as I beheld on hey, est on to the sonne,<br> + I saw a tour on a toft, ryaly emaked,<br> + A depe dale benethe, a donjon therein,<br> + With depe dykys and dyrke, and dredful of sygth.<br> + A fayr feld ful of folke fond I ther betwene,<br> + Of al maner of men, the mene and the ryche,<br> + Werkynge and wanderyng, as the werld askyth.<br> + Some put hem to the plow, pleyid hem ful seeld<br> + In syttynge and sowing swonken full harde,<br> + And wan what wastours with gloteny dystroid....</p> + +<p><a id="footnote165" name="footnote165"></a> +<b><a href="#footnotetag165">165</a></b>: L'archidiacre de Richmond étant en tournée, en 1216, vint +au prieuré de Bridlington avec quatre-vingt-dix-sept chevaux, +vingt-et-un chiens et trois faucons.</p> + +<p class="poem10"> + And now is religion a ridere, a romere bi streetis,<br> + A ledar of love-daiyes and a load bigere;<br> + A prickere on a pelfrey from maner to maner,<br> + An hep of hounds at his ars, as he a lord were.<br> + And but his knave knele that shall hym hys cuppe brynge,<br> + He loureth on him, and axeth who taughtte hym curteise.</p> + +<p><a id="footnote166" name="footnote166"></a> +<b><a href="#footnotetag166">166</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + Kynde Conscience tho herde, and cam out of the planett,<br> + And sent forth his forreors Feveris and Fluxes,<br> + Coughes, and Cardyacles, Crampes, and Tothe-aches,<br> + Reumes and Redegoundes, and roynous Skalles,<br> + Buyles and Botches, and brennynge Agwes,<br> + Frennesyes and foule Evelis, forageris of Kynde.<br> + There was "Harrow! and Helpe! Here cometh Kynde!<br> + With Death that is dreadful, to undon us alle."<br> + The lord that lyved after lust tho lowde criede.<br> + Deeth came dryving aftir, and al to dust pashed<br> + Kyngs and Knyghttes, Kaysours and popis.<br> + Many a lovely lady and lemmanys of Knyghttes<br> + Swowed and sweltid for sorwe of Dethe's dentes.</p> + +<p><a id="footnote167" name="footnote167"></a> +<b><a href="#footnotetag167">167</a></b>: Dernier livre. <i>The Lazar House</i>.</p> + +<p><a id="footnote168" name="footnote168"></a> +<b><a href="#footnotetag168">168</a></b>: Ce poëme fut imprimé plus tard, en 1550. Il y en eut +trois éditions en une année, tant il était visiblement protestant.</p> + +<p><a id="footnote169" name="footnote169"></a> +<b><a href="#footnotetag169">169</a></b>: Voyez <i>Piers Plowman's crede</i>, <i>The Plowman's tale</i>, +etc.</p> + +<p><a id="footnote170" name="footnote170"></a> +<b><a href="#footnotetag170">170</a></b>: Knighton, vers 1400, écrit ceci sur Wycleff: «Transtulit +de Latino in anglicam linguam, non angelicam. Unde per ipsum fit +vulgare, et magis apertum laicis et mulieribus legere scientibus quam +solet esse clericis admodum litteratis, et bene intelligentibus. Et sic +evangelica margarita spargitur et a porcis conculcatur.... (ita) ut +laicis commune æternum quod ante fuerat clericis et ecclesiæ doctoribus +talentum supernum.</p> + +<p><a id="footnote171" name="footnote171"></a> +<b><a href="#footnotetag171">171</a></b>: Wycleff's Bible, édition de Forshall and Madden, préface, +édition d'Oxford.</p> + +<p><a id="footnote172" name="footnote172"></a> +<b><a href="#footnotetag172">172</a></b>: Prologue de Wicleff, p. 2.</p> + +<p>Cristen men and wymmen, olde and yonge, shulden studie fast in the Newe +Testament. For it is of full autorite, and opyn to the undirstonding of +simple men, as to the poyntis that be moost medful to saluacioun.... and +ech place of holy writ, bothe opyn and dark, techith mekenes and +charite. And therfore he that kepith mekenes and charite hath the trewe +undirstonding and perfectioun of al holi writ.... Therfore no simple man +of wit be aferd unmesurabli to studie in the text of holy writ.... and +no clerk be proude of the verry undirstondyng of holy writ, for the +verrey undirstoudyng of hooly writ withouten charite that kepith Goddis +heestis, makith a man depper damned.—.... and pride and covetise of +clerkis is cause of her blindness and eresie, and priveth them fro +verrey undirstondyng of holy writ.</p> + +<p><a id="footnote173" name="footnote173"></a> +<b><a href="#footnotetag173">173</a></b>: 1395.</p> + +<p><a id="footnote174" name="footnote174"></a> +<b><a href="#footnotetag174">174</a></b>: 1401. William Sawtre, premier lollard brûlé vif.</p> + +<p><a id="footnote175" name="footnote175"></a> +<b><a href="#footnotetag175">175</a></b>: Commines, liv. V. chapitre XIX et XX.</p> + +<p>«Or selon mon avis, entre toutes les seigneuries du monde dont j'ay +connaissance où la chose publique est mieux traitée, et règne moins de +violence sur le peuple, et où il n'y a nuls édifices abattus ny démolis +pour guerre, c'est Angleterre, et tombe le sort et le malheur sur ceux +qui font la guerre.... Cette grâce a le royaume d'Angleterre par dessus +les autres royaumes, que le peuple ni le pays ne s'en détruit point, ny +ne brulent, ny ne démolissent les édifices, et tombe la fortune sur les +gens de guerre, et par espécial sur les nobles.»</p> + +<p><a id="footnote176" name="footnote176"></a> +<b><a href="#footnotetag176">176</a></b>: Voir les ballades sur <i>Chevy Chace</i>, <i>The Nut Brown +maid</i>, etc. Beaucoup d'entre elles sont d'admirables petits drames.</p> + +<p><a id="footnote177" name="footnote177"></a> +<b><a href="#footnotetag177">177</a></b>: Né entre 1328 et 1345, mort en 1400.</p> + +<p><a id="footnote178" name="footnote178"></a> +<b><a href="#footnotetag178">178</a></b>: Renan, <i>de l'Art au moyen âge</i>.</p> + +<p><a id="footnote179" name="footnote179"></a> +<b><a href="#footnotetag179">179</a></b>: <i>Voy</i>. Froissart, sa vie chez le comte de Foix et chez le +roi Richard II.</p> + +<p><a id="footnote180" name="footnote180"></a> +<b><a href="#footnotetag180">180</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + The statue of Venus glorious for to see<br> + Was naked fleting in the large see,<br> + And fro the navel down all covered was<br> + With wawes grene, and bright as any glas.<br> + A citole in hire right hand hadde she,<br> + And on hire hed, ful semely for to see,<br> + A rose gerlond fresshe, and wel smelling,<br> + Above hire hed hire doves fleckering.</p> + +<p><a id="footnote181" name="footnote181"></a> +<b><a href="#footnotetag181">181</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + First on the wall was peinted a forest,<br> + In which there wonneth neyther man ne best,<br> + With knotty knarry barrein trees old<br> + Of stubbes sharpe and hidous to behold;<br> + In which there ran a romble and a swough,<br> + As though a storme shuld bresten every bough.<br> + And downward from an hill under a bent,<br> + Ther stood the temple of Mars armipotent,<br> + Wrought all of burned stele, of which th' entree<br> + Was long and streite, and gastly for to see.<br> + And therout came a rage and swiche a vise,<br> + That it made all the gates for to rise.<br> + The northern light in at the dore shone,<br> + For window off the wall ne was none,<br> + Thurgh which men mighten any light discerne.<br> + The dore was all of athamant eterne,<br> + Yclenched overthwart and endelong<br> + With yren tough, and for to make it strong.<br> + Every piler the temple to sustene<br> + Was tonne-gret, of yren bright and shene.</p> + +<p><a id="footnote182" name="footnote182"></a> +<b><a href="#footnotetag182">182</a></b>: <i>Knight's tale</i>, p. 21-20.</p> + +<p><a id="footnote183" name="footnote183"></a> +<b><a href="#footnotetag183">183</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + With him ther wenten knightes many on.<br> + Som wol ben armed in a habergeon,<br> + And in a brest plate, and in a gipon;<br> + And some wol have a pair of plates large;<br> + And some wol have a Pruce sheld or a targe,<br> + Som wol ben armed on his legges wele<br> + And have an axe, and som a mace of stele....<br> + There maist thou se coming with Palamon<br> + Licurge himself, the grete king of Trace:<br> + Blake was his berd and manly was his face.<br> + The cercles of his eyen in his hed<br> + They gloweden betwixen yelwe and red,<br> + And like a griffon loked he about,<br> + With kemped heres on his browes stout.<br> + His limmes gret, his braunes hard and stronge,<br> + His shouldres brode, his armes round and longe<br> + And as the guise was in his contree,<br> + Ful highe upon a char of gold stood he,<br> + With foure white bolles in the trais.<br> + Instede of cote-armure on his harnais,<br> + With nayles yelwe and bright as any gold,<br> + He hadde a beres skin, cole-blake for old.<br> + His longe here was kempt behind his bake,<br> + As any ravenes fether it shone for blake.<br> + A wreth of gold arm gret, of huge weight<br> + Upon his hed sate ful of stones bright,<br> + Of fine rubins and diamants.<br> + About his char ther wenten whit alauns,<br> + Twenty and mo, as gret as any stere,<br> + To hunten at the leon or the dere.<br> + And folwed him with mosel fast ybound,<br> + Colered with gold and torettes filed round.<br> + A hundred lordes had he in his route,<br> + Armed full wel, with hertes sterne and stout.<br> + With Arcita, in stories as man find,<br> + The gret Emetrius the king of Inde,<br> + Upon a stede bay, trapped in stele,<br> + Covered with cloth of gold diapred wele,<br> + Came riding like the God of armes Mars.<br> + His cote-armure was of a cloth of Tars,<br> + Couched with perles, white, round and grete.<br> + His sadel was of brent gold new ybete;<br> + A mantelet upon his shouldres hanging<br> + Bret-ful of rubies red, as fire sparkling.<br> + His crispe here like ringes was yronne,<br> + And that was yelwe and glitered as the sonne.<br> + His nose was high, his eyen bright citrin,<br> + His lippes round, his colour was sanguin,...<br> + And as a leon he his loking caste.<br> + Of five and twenty yere his age I caste.<br> + His berd was well begonnen for to spring;<br> + His vois was as a trompe tundering.<br> + Upon his hed he wered of laurer grene<br> + A gerlond fresshe and lusty for to sene.<br> + Upon his hond he bare for his deduit<br> + An egle tame, as any lily whit.<br> + An hundred Lordes had he with him there,<br> + All armed save hir hedes in all hir gere,<br> + Ful richely in alle manere thinges....<br> + About this king there ran on every part<br> + Ful many a tame leon and leopart.</p> + +<p><a id="footnote184" name="footnote184"></a> +<b><a href="#footnotetag184">184</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + For trewely comfort ne mirthe is non,<br> + To riden by the way domb as the ston.</p> + +<p><a id="footnote185" name="footnote185"></a> +<b><a href="#footnotetag185">185</a></b>: <i>The House of Fame</i>.</p> + +<p><a id="footnote186" name="footnote186"></a> +<b><a href="#footnotetag186">186</a></b>: André le chapelain, en 1170.</p> + +<p><a id="footnote187" name="footnote187"></a> +<b><a href="#footnotetag187">187</a></b>: <i>The craft of love</i>; <i>the ten commandements of love</i>; +<i>ballades</i>; <i>the court of love</i>, peut-être aussi, <i>the assemble of +ladies</i>, et <i>la belle dame sans merci</i>.</p> + +<p><a id="footnote188" name="footnote188"></a> +<b><a href="#footnotetag188">188</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + And as the new abashed nightingale,<br> + That stinteth first, whan she beginneth sing,<br> + Whan that she heareth any heerdes tale,<br> + Or in the hedges any wight stearing,<br> + And after siker doeth her voice outring:<br> + Right so Creseide, whan that her drede stent,<br> + Opened her herte, and told him her entent.</p> + +<p class="refer30">(Liv. III.)</p> + +<p><a id="footnote189" name="footnote189"></a> +<b><a href="#footnotetag189">189</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + In chaunged voice, right for his very drede,<br> + Which voice eke quoke, and thereto his manere,<br> + Goodly abashed, and now his hewes rede,<br> + Now pale, unto Creseide his ladie dere,<br> + With look doun cast, and humble iyolden chere,<br> + Lo, the alderfist word him astart<br> + Was twice: «Mercy, mercy, o my sweet herte!»</p> + +<p class="refer30">(Liv. III.)</p> + +<p><a id="footnote190" name="footnote190"></a> +<b><a href="#footnotetag190">190</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + Whom should I thanken but you, God of Love,<br> + Of all this blisse, in which to bathe I ginne?<br> + And thanked be ye, Lorde, for that I love,<br> + This is the right life that I am inne<br> + To flemen all maner vice and sinne.<br> + This doeth me so to vertue for to entende<br> + That daie by daie I in my will amende....<br> + And who says that for to love is vice,....<br> + He either is envious, or right nice,<br> + Or is unmightie for his shrewdness<br> + To loven....<br> + But I with all mine herte and all my might,<br> + As I have said, woll love unto my last<br> + My owne dere herte, and all mine owne knight,<br> + In whiche mine herte growen is so fast,<br> + And his in me, that it shall ever last.</p> + +<p class="refer30">(Liv. II.)</p> + +<p><a id="footnote191" name="footnote191"></a> +<b><a href="#footnotetag191">191</a></b>:</p> + +<div class="poem10"> +<p>But as God would, of swough she abraide<br> + And gan to sighe, and Troïlus she cride,<br> + And he answerde: «Lady mine, Creseide,<br> + Live ye yet?» And let his swerde doun glide:<br> + «Ye, herte mine, that thanked be Cupide»<br> + (Quod she), and there withal she sore sight,<br> + And he began to glade her as he might.</p> + +<p>Took her in armes two and kist her oft,<br> + And her to glad, he did al his entent,<br> + For which her gost, that flickered ale a loft,<br> + Into her woful herte agen it went:<br> + But at the last, as that her eye glent<br> + Aside, anon she gan his sworde aspie,<br> + As it lay bare, and began for feare crie.</p> + +<p>And asked him why he had it out drawn,<br> + And Troïlus anon the cause her told,<br> + And how himself therwith he wold have slain,<br> + For which Creseide upon him gan behold,<br> + An gan him in her armes faste fold<br> + And said: «O mercy God, lo which a dede!<br> + Alas, how nigh we weren bothe dede!»</p> + +<p class="refer30">(Liv. IV).</p> +</div> + +<p><a id="footnote192" name="footnote192"></a> +<b><a href="#footnotetag192">192</a></b>:</p> + +<div class="poem10"> +<p>«Where is my owne lady lefe and dere?<br> + Where is here white brest, where is it, where?<br> + Where been her armes, and her eyen clere<br> + That yesterday this time with me were?...»<br> + Nor there nas houre in all the day or night,<br> + Whan ne was ther as no man might him here,<br> + That he ne sayd: «O lovesome lady bright,<br> + How have ye faren sins that ye were there?<br> + Welcome ywis mine owne lady dere!...»<br> + Fro thence-forth he rideth up and doune,<br> + And every thing came him to remembraunce,<br> + As he rode forth by the places of the toune,<br> + In which he whilom had all his pleasaunce:<br> + «Lo, yonder saw I mine owne lady daunce,<br> + And in that temple with her eien clere,<br> + Me caught first my right lady dere.<br> + And yonder have I herde full lustely<br> + My dere herte laugh, and yonder play<br> + Saw her ones eke full blissfully,<br> + And yonder ones to me gan she say:<br> + «Now, good sweete, love me well, I pray.»<br> + And yonde so goodly gan she me behold,<br> + That to the death mine herte is to her hold....</p> + +<p>«And at the corner in the yonder house,<br> + Herde I mine alderlevest lady dere,<br> + So womanly, with voice melodiouse,<br> + Singen so wel, so goodly and so clere,<br> + That in my soul yet me thinketh I here<br> + The blissful sowne, and in that yonder place,<br> + My lady first me toke unto her grace.»</p> + +<p class="refer30">(Liv. V.)</p> +</div> + +<p><a id="footnote192-A" name="footnote192-A"></a> +<b><a href="#footnotetag192-A">192-A</a></b>:</p> + +<div class="poem10"> +<p>When shouris sote of rain descendid soft,<br> + Causing the ground, felè times and oft,<br> + Up for to give many a wholesome air,<br> + And every plain was yclothid faire</p> + +<p>With newè grene, and makith smalè flours<br> + To springen here and there in field and mede,<br> + So very gode and wholesome be the shours,<br> + That they renewin that was old and dede<br> + In winter time, and out of every sede<br> + Springeth the herbè, so that every wight<br> + Of this seson venith richt glad and light....</p> + +<p>In which (grove) were okis grete, streight as a line,<br> + Under the which the grass so freshe of hew<br> + Was newly sprong, and an eight fote or nine<br> + Every tre well fro his fellow grew,<br> + With braunchis brode, ladin with levis new,<br> + That sprongin out agen the sonne shene,<br> + Some very red, and some a glad light grene....</p> +</div> + +<p><a id="footnote193" name="footnote193"></a> +<b><a href="#footnotetag193">193</a></b>:</p> + +<div class="poem10"> +<p>And I, that all these plesaunt sightis se,<br> + Thought suddainly I felt so swete an air<br> + Of the Eglentere, that certainly<br> + There is no hert (I deme) in such dispair<br> + Ne yet with thougtis froward and contraire<br> + So overlaid, but it should sone have bote,<br> + It it had onis felt this savour sote.</p> + +<p>And I as stode, and cast aside mine eye,<br> + I was ware of the fairist medler tre,<br> + That evir yet in all my life I se,<br> + As full of blossomis as it might be;<br> + Therein a goldfinch leping pretily<br> + From bough to bough, and as him list, he ete<br> + Here and there of buddis and flouris swete....</p> + +<p>And as I sat the birdis herkening thus,<br> + Methought that I herd voicis suddainly<br> + The most swetist and most delicious,<br> + That ever any wight, I trow trewly,<br> + Herdin in ther life, for the armony<br> + And swete accord was in so gode musike,<br> + That the voicis to angels most were like.</p> + +<p>At the last out of a grove evin by<br> + (That was right godely and pleasaunt to sight)<br> + I se where there came singing lustily<br> + A world of ladies, but to tell aright<br> + Ther beauty grete, lyith not in my might,<br> + Ne ther array; nevirtheless I shall<br> + Tell you a part, tho I speke not of all.</p> + +<p>The surcots white of velvet well fitting<br> + They werin clad, and the semis eche one,<br> + As it werin a mannir garnishing,<br> + Was set with emeraudis one and one<br> + By and by, but many a riche stone<br> + Was set on the purfilis out of dout<br> + Of collours, sleves, and trainis round about;</p> + +<p>As of grete pearls round and orient,<br> + And diamondis fine and rubys red,<br> + And many other stone of which I went<br> + The namis now; and everich on her hede<br> + A rich fret of gold, which withouten drede<br> + Was full of stately rich stonys set,<br> + And every lady had a chapelet</p> + +<p>On ther hedis of braunches fresh and grene,<br> + Lo well ywrought and so marvelously,<br> + That it was a right noble sight to sene,<br> + Some of laurir, and some full plesauntly<br> + Had chapelets of wodebind, and sadly<br> + Some of agnus werin also....</p> + +<p class="refer30">(<i>The Flour and the Leafe</i>.)</p> +</div> + +<p><a id="footnote194" name="footnote194"></a> +<b><a href="#footnotetag194">194</a></b>: <i>The Flour and the Leafe</i>.</p> + +<p><a id="footnote195" name="footnote195"></a> +<b><a href="#footnotetag195">195</a></b>:</p> + +<div class="poem10"> +<p>There sat I down among the faire flouris<br> + And saw the birdes tripping out of ther bowris,<br> + There as they restid 'hem had al night,<br> + They were so joyful of the day 'is lyght,<br> + They began of Maye for to done honouris.</p> + +<p>They coudin wel that service all by rote,<br> + And there was many a full lovely note,<br> + Some songin loude as they had yplained,<br> + And some in other manir voice yfained<br> + And some songin al out with the ful throte.</p> + +<p>The proynid 'hem and madin 'hem right gay,<br> + And daunsidin, and leptin on the spray,<br> + And evirmore were two and two in fere,<br> + Right so as they had chosin 'hem to yere,<br> + In Feverere, on saint Valentine's day.</p> + +<p>And the rivir whiche that I sat upon,<br> + It madin soche a noise, as it ron,<br> + Accordaunt with the birdis armony,<br> + The thought that it was the best melody<br> + That migtin ben yherde of any mon....</p> + +<p>For love and it hath do me mochil wo.—<br> + —Ye hath it? use (quod she) this medicine,<br> + Every day this maie or that thou dine<br> + Go lokin upon the freshe Daisie,<br> + And though thou be for woe in poinct to die,<br> + That shall full gretly lessen the of thy pine.</p> + +<p>And loke alwaie that thou be gode and true,<br> + And I woll sing one of the songis newe,<br> + For love of the, as loude as I may crie,<br> + And then the began this songe full hie:<br> + «I shrewe all 'hem that ben of love untrue.»</p> +</div> + +<p><a id="footnote196" name="footnote196"></a> +<b><a href="#footnotetag196">196</a></b>: Stendhal, <i>de l'Amour</i>: différence de l'amour-goût et de +l'amour-passion.</p> + +<p><a id="footnote197" name="footnote197"></a> +<b><a href="#footnotetag197">197</a></b>: Son nom aujourd'hui en Angleterre désigne la respectable +maison de commerce Bonneau et C<sup>ie</sup>.</p> + +<p><a id="footnote198" name="footnote198"></a> +<b><a href="#footnotetag198">198</a></b>: And gode thrift (Troïlus) had full oft.</p> + +<p><a id="footnote199" name="footnote199"></a> +<b><a href="#footnotetag199">199</a></b>: <i>The Court of Love</i>, vers 1353 et suiv. Voy. aussi <i>le +Testament de l'Amour</i>.</p> + +<p><a id="footnote200" name="footnote200"></a> +<b><a href="#footnotetag200">200</a></b>: <i>Le Poirier</i>, <i>le Berceau</i> sont parmi les <i>Contes de +Cantorbéry</i>.</p> + +<p><a id="footnote201" name="footnote201"></a> +<b><a href="#footnotetag201">201</a></b>:</p> + +<div class="poem10"> +<p>Nower so besy a man as he ther n'as,<br> + And yet he semed besier than he was....</p> + +<p>His wallet lay beforne him in his lappe,<br> + Bret-ful of pardon come from Rome al hote....</p> + +<p>Everich, for the wisdom that he can,<br> + Was shapelich for to be an alderman.<br> + For catel hadden they ynough and rent,<br> + And eke hir wives wolde it wel assent....</p> +</div> + +<p><a id="footnote202" name="footnote202"></a> +<b><a href="#footnotetag202">202</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + Bold war hire face, and fayre and red of hew,<br> + She was a worthy woman all hire live;<br> + Housbandes at the chirche dore had she had five,<br> + Without other compagnie in youthe....<br> + In all the parish wif ne was ther non,<br> + That to the offring before hire shulde gon,<br> + And if ther did, certain so wroth was she,<br> + That she was out of alle charitee....</p> + +<p><a id="footnote203" name="footnote203"></a> +<b><a href="#footnotetag203">203</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + God bad us for to wex and multiplie,<br> + That gentil text can I wel understond;<br> + Eke wel I wot, he sayed that min husbond,<br> + Shuld leve fader and moder, and take to me;<br> + But of no noumbre mention made he,<br> + Of bigamie or of octogamie;<br> + Why should men than speke of it vilanie?<br> + Lo here the wise king Dan Salomon,<br> + I trow he hadde wives mo than on,<br> + (As wolde God it leful were to me<br> + To be refreshed half so oft as he)<br> + Which a gift of God had he for all his wives?....<br> + Blessed be God that I hav wedded five.<br> + Welcome the sixthe whan that ever he shall.<br> + Christ spoke to hem that wold live parfitly<br> + And Lordlings (by your leve) that am not I.<br> + I wol bestow the flour of all myn age,<br> + In th' actes and the fruit of mariage....<br> + And husband wol I have, I wol not lette,<br> + Which shall be both my dettour and my thrall,<br> + And have his tribulation withall<br> + Upon his flesh, while that I am his wif.</p> + +<p><a id="footnote204" name="footnote204"></a> +<b><a href="#footnotetag204">204</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + For as an horse I couth both bite and whine,<br> + I couth compleine though I were in the gilt....<br> + I pleinid first, and so was our war stint.<br> + They were full glad t' excusin them full blive<br> + Of what they agilt nevir in their live....<br> + I swore that all my walking out by night<br> + Was for to espy wenchis that he dight....<br> + For though the Pope had sittin him beside,<br> + I wold not sparin them at their owes bord....<br> + But certainly I madin folk soche chere<br> + That in his own grese made I him to frie<br> + For angir and for very jalousie.<br> + By God, on erth I was his Purgatory,<br> + For which I hope his soule is now in glory....<br> + And Jenkin eke our clerk was one of tho,<br> + As help me God, whan that I saw him go<br> + Aftir the bere, methought he had a paire<br> + Of leggis and of fete so clene, so faire,<br> + That all my hert I gave unto his hold.<br> + He was, I trow, but twenty winter old,<br> + And I was forty, if I shall say sothe ...<br> + As help me God, I was a lusty one,<br> + And faire, and rich, and yong, and well begone.</p> + +<p><a id="footnote205" name="footnote205"></a> +<b><a href="#footnotetag205">205</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + A Frere there was, a wanton and a merry....<br> + Full wele beloved and familier was he<br> + With Frankeleins all over his contre,<br> + And with the worthie women of the towne....<br> + Full swetely herde he their confessioune,<br> + And plesaunt was his absolutionne.<br> + He was an esy man to give pennaunce,<br> + Ther as he wist to have a gode pittaunce;<br> + For unto a pore order for to give<br> + Is a signe that a man is wel yshrive....<br> + He knewe the tavernes wel in every toun,<br> + And every hostiler and tapistere,<br> + Better than a Lazere and a begger....<br> + It is naught honest, it may not avaunce,<br> + For to have deling with suche base poraille,<br> + But alle with rich and sellers of vitayle....<br> + For many a man so herde is of his herte,<br> + That he may not wepe, although him sore smert;<br> + Therefore instede of weping and prayers,<br> + Man mote give silver to the poor Freres.</p> + +<p class="refer30">(<i>Prologue des Contes de Canterbury.</i>)</p> + +<p><a id="footnote206" name="footnote206"></a> +<b><a href="#footnotetag206">206</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + In every house he began to por and prie,<br> + And beggid mele, and chese, or ellis corne....<br> + «Yeve us a bushell whete, or malte or rey,<br> + A Godd'is Kichel, or a trip of chese.<br> + Or ellis what ye list, I may not chese,<br> + A Godd'is half-penny, or a masse penny,<br> + Or yeve us of your brawn, if you have any,<br> + A dagon of your blanket, leve Dame,<br> + Our sustir dere, lo, here I write your name.»...<br> + .... And whan he was out at the dore anon,<br> + He playned away the namis everichone.<br> + .... «God wote, quod he, laboured have I full sore,<br> + And specially for thy salvacion,<br> + Haw I said many precious orison.<br> + I have this day ben at your chirche at messe....<br> + And there I saw our Dame, ah, where is she?»<br> + The Frere arisith up full curtisly,<br> + And her embracith in his armie narrow,<br> + And kissith her swetely and chirkith as a sparow....<br> + «Thankid be God that you have soul and life,<br> + Yet sawe I not this day so faire a wife<br> + In alle the whole chirche, so God me save....<br> + I woll with Thomas speke a litil throwe,<br> + These curates ben full negligent and slowe<br> + To gropin tenderly a man 'is conscience....<br> + Now, Dame, quod he, je vous die sans dout,<br> + Have I not of a capon but the liver,<br> + And of your white bred but a shiver,<br> + And aftir that a rostid pigg'is hedde,<br> + (But I n'old for me that no beste were dedde,)<br> + Than hadde I ynow for my suffisaunce.<br> + I am a man of litil sustenaunce,<br> + My spirit hath his fostring in the Bible.<br> + My bodie is so redie and penible<br> + To wakin, that my stomach is distroied.<br> + I praye you, Dame, that ye be nought annoied!»....<br> + «Now, sir, quod she, but one word er I go,<br> + My child is dedde within these wekis two.»—<br> + «—His dethe I saw by revelatioune,<br> + Sayid this Frere, at home in our dortour,<br> + I dare well saye, that within half an hour,<br> + After his dethe, I saw him bore to blisse<br> + In my visioune, so God my soule wisse.<br> + So did our sexton and our Fermetere<br> + That have ben true Freris these fifty yere.<br> + And up I rose and alle our covent eke<br> + With many a tere trilling on our cheke....<br> + Te Deum was our song and nothing elses....<br> + For, sir and dame, trustith ye me right well,<br> + Our orisouns ben more effectuell,<br> + And more we se of Crist'is secret things<br> + Than borell folk, albeit they were kings.<br> + We live in poverty and abstinence<br> + And borell folk in richesse and dispence....<br> + Lazar and Dives livid diversly,<br> + And diverse guerdons haddin they thereby....»</p> + +<p><a id="footnote207" name="footnote207"></a> +<b><a href="#footnotetag207">207</a></b>: Comparer le tableau de Rembrandt au Louvre (<i>le Moine +chez le menuisier</i>).</p> + +<p><a id="footnote208" name="footnote208"></a> +<b><a href="#footnotetag208">208</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + The frere answerde: «O Thomas, dost thou so?<br> + What nedith the diverse freris to seche?<br> + What nedith him, that hath a parfit leche,<br> + To sechin othir lechis in the toune?<br> + Your inconstance is your confusioune.<br> + Hold you me then and eke alle our covent<br> + To prayin for you insufficient?<br> + Thomas, that jape no is not worth a mite,<br> + Your maladie is for we have to lite.<br> + A, yeve that covent four and twenty grotes,<br> + And yeve that covent half a quarter otes,<br> + And yeve that frere a peny', and let him go:<br> + Nay, nay, Thomas, it may be nothing so.<br> + What is a farthing worth partie in twelve?<br> + Lo! eche thing that is onid in himselve<br> + Is more strong, than when it is so yskattered;<br> + Thomas, of me thou shalt not be yflattered:<br> + Thou woldist have our labour all for nought.<br> + .... And yet, God wol, unnethe the fundament<br> + Parfourmid is, ne of our pavement<br> + There is not yet a tile within our wones,<br> + By God, we owin fourtie pound for stones,<br> + Now helpe, Thomas, for him that harrowed helle,<br> + For ellis mote we alle our bokes selle,<br> + And if men lak our predicatioune,<br> + Than goth this world all so destructioune.<br> + For who so fro this world wold us bereve,<br> + So God me savin, Thomas, by your leve,<br> + He wold bereve out of this world the sonne.»</p> + +<p class="refer30">(<i>The Sompnour's tale.</i>)</p> + +<p><a id="footnote209" name="footnote209"></a> +<b><a href="#footnotetag209">209</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + This frere ybosti that he knowith hell,<br> + And God it wat that it is litil wonder,<br> + Freris and Fendis gon but little asonder.<br> + For parde, ye han ofte time here tell<br> + How that a Frere ravishid was to hell<br> + In spirit onis by a visioune,<br> + And as an Angel led him up and doune<br> + To shewin him the peynis that were there....<br> + And unto Sathanas ladd he him doune.<br> + «And now hath Sathanas, said he, a taile<br> + Brodir than of a Carike is the saile.<br> + Hold up thy taile, thou Sathanas, quod he,<br> + Shew forth thyn erse, and let the Frere se,<br> + Where is the nest of Freris in this place.»<br> + And er that half a furlong wey of place,<br> + Right so as bees swarmin out of a hive,<br> + Out of the Devil's erse they gan to drive,<br> + Twenty thousand Freris all on a rout,<br> + And throughout Hell they swarmid all about,<br> + And come agen as fast as they might gon,<br> + And into his erse they crepte everichone;<br> + He clapt his taile agen, and lay full still.</p> + +<p class="refer30">(<i>The Sompnour's prologue.</i>)</p> + +<p><a id="footnote210" name="footnote210"></a> +<b><a href="#footnotetag210">210</a></b>: <i>The Sompnour's prologue</i>.</p> + +<p><a id="footnote211" name="footnote211"></a> +<b><a href="#footnotetag211">211</a></b>: Voir dans les <i>Contes de Cantorbéry</i> the Rhyme of sir +Thopas, parodie des histoires chevaleresques. Chacun y semble un +précurseur de Cervantès.</p> + +<p><a id="footnote212" name="footnote212"></a> +<b><a href="#footnotetag212">212</a></b>: <i>Canterbury Tales</i>.</p> + +<p><a id="footnote213" name="footnote213"></a> +<b><a href="#footnotetag213">213</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + —Though that he was worthy he was wise;<br> + And of his port, as meke as is a mayde:<br> + He never yet no vilainie ne sayde,<br> + In all his lif, unto no manere wight,<br> + He was a veray parfit gentil knight.</p> + +<p><a id="footnote214" name="footnote214"></a> +<b><a href="#footnotetag214">214</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> +<span class="add1em">With him, ther was his sone, a yonge Squier,</span><br> + A lover, and a lusty bacheler;<br> + With lockes crull as they were laide in presse,<br> + Of twenty yere of age he was, I gesse.<br> + Of his stature he was of even lengthe;<br> + And wonderly deliver, and grete of strengthe,<br> + And he hadde be, somtime, in chevachie<br> + In Flaundres, in Artois, and in Picardie,<br> + And borne him wel, as of so litel space,<br> + In hope to standen in his ladies grace.<br> +<span class="add1em">Embrouded was he, as it were a mede</span><br> + All full of freshe floures, white and rede.<br> + Singing he was, or floyting all the day:<br> + He was as freshe as is the moneth of May.<br> + Short was his goune, with sleves long and wide.<br> + Wel coude he sitte on hors, and fayre ride,<br> + He coude songes make, and wel endite;<br> + Juste and eke dance; and wel pourtraie and write:<br> + So hote he loved, that by nightertale<br> + He slep no more than doth the nightingale,<br> + Curteis he was, lowly and servisable;<br> + And carf before his fader at the table.</p> + +<p><a id="footnote215" name="footnote215"></a> +<b><a href="#footnotetag215">215</a></b>: J'aurais voulu traduire: «Elle réprimait les bruits de +l'estomac.»—Mais le mot propre est naïf dans l'original.</p> + +<p><a id="footnote216" name="footnote216"></a> +<b><a href="#footnotetag216">216</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> +<span class="add1em">Ther was also a Nonne, a Prioresse,</span><br> + That of hire smiling was full simple and coy;<br> + Hire gretest othe n'as but by Seint Eloy;<br> + And she was cleped Madame Eglentine.<br> + Ful wel she sange the service devine,<br> + Entuned in hire nose ful swetely;<br> + And Frenche she spake ful fayre and fetisly,<br> + After the scole of Stratford atte Bowe,<br> + For Frenche of Paris was to hire unknowe.<br> + At mete was she wele ytaughte withalle;<br> + She lette no morsel from her lippes falle,<br> + Ne wette hire fingres in hir sauce depe.<br> + Wel coude she carie a morsel, and wel kepe,<br> + Thatte no drope ne fell upon hire brest.<br> + In curtesie was sette ful muche hire lest.<br> + Hire over-lippe wiped she so clene,<br> + That in her cuppe was no ferthing sene<br> + Of grese, whan she dronked hadde hire draught.<br> + Ful semely after hire mete she raught.<br> + And sikerly she was of grete disport,<br> + And ful plesant, and amiable of port,<br> + And peined hire to contrefeten chere<br> + Of court, and ben estatelich of manere,<br> + And to ben holden digne of reverence.<br> +<span class="add1em">But for to speken of hire conscience,</span><br> + She was so charitable and so pitous,<br> + She wolde wepe if that she saw a mous<br> + Caughte in a trappe, if it were ded or bledde.<br> + Of smale houndes hadde she, that she fedde<br> + With rosted flesh, and milk, and wastel brede.<br> + But sore wept she if on of hem were dede,<br> + Or if men smote it with a yerde smerte:<br> + And all was conscience and tendre herte.<br> +<span class="add1em">Ful semely hire wimple ypinched was,</span><br> + Hire nose tretis; hire eyen grey as glas;<br> + Hire mouth ful smale, and thereto soft and red;<br> + But sikerly she hadde a fayre forehed.<br> + It was almost a spanne brode I trowe;<br> + For hardily she was not undergrowe,<br> +<span class="add1em">Ful fetise was hire cloke, as I was ware.</span><br> + Of smale corall aboute hire arm she bare<br> + A pair of bedes, gauded all with grene;<br> + And thereon heng a broche of gold ful shene,<br> + On whiche was first ywriten a crouned A,<br> + And after, <i>Amor vincit omnia</i>.<br> + Another Nonne also with hire hadde she,<br> + That was hire chapelleine, and Preestes thre.</p> + +<p><a id="footnote217" name="footnote217"></a> +<b><a href="#footnotetag217">217</a></b>: Description du temple de Mars d'après la <i>Théséide</i> de +Stace.</p> + +<p><a id="footnote218" name="footnote218"></a> +<b><a href="#footnotetag218">218</a></b>: En parlant de Cressida, il dit: «Aussi vrai que notre +première lettre est maintenant un A, on ne vit jamais chose digne d'être +plus chèrement louée, ni sous un noir nuage d'étoile si brillante.»</p> + +<p><a id="footnote219" name="footnote219"></a> +<b><a href="#footnotetag219">219</a></b>: Sous Proclus et sous Hégel. Duns Scott, à trente et un +ans, meurt, laissant, outre ses sermons et ses commentaires, douze +volumes in-folio en petit caractère serré, en style de Hégel, sur le +même sujet que Proclus. Voyez aussi saint Thomas et toute la file des +scolastiques. On n'a pas l'idée de ce travail avant de les avoir +maniés.</p> + +<p><a id="footnote220" name="footnote220"></a> +<b><a href="#footnotetag220">220</a></b>: Pierre le Lombard, <i>Manuel des sentences</i>. C'est le livre +classique du moyen âge.</p> + +<p><a id="footnote221" name="footnote221"></a> +<b><a href="#footnotetag221">221</a></b>: Duns Scott, éd. 1639.</p> + +<p><a id="footnote222" name="footnote222"></a> +<b><a href="#footnotetag222">222</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + Utrum angelus diligat se ipsum dilectione naturali vel electiva?<br> + Utrum in statu innocentiæ fuerit generatio per coitum? Utrum omnes fuissent nati in sexu masculino?<br> + Utrum cognitio angeli posset dici matutina et vespertina?<br> + Utrum martyribus aureola debeatur?<br> + Utrum virgo Maria fuerit virgo in concipiendo?<br> + Utrum remanserit virgo post partum?<br> + Le lecteur fera bien d'aller chercher dans le texte la réponse à ces deux dernières questions.</p> + +<p class="refer30">(Saint Thomas, <i>Summa Theologica</i>, édition de 1677.)</p> + +<p><a id="footnote223" name="footnote223"></a> +<b><a href="#footnotetag223">223</a></b>: <i>History of english poetry</i>, t. II.</p> + +<p><a id="footnote224" name="footnote224"></a> +<b><a href="#footnotetag224">224</a></b>: Contemporain de Chaucer. Sa <i>Confessio amantis</i> est de +1393. <i>Histoire de Rosiphèle</i>. <i>Ballades</i>.</p> + +<p><a id="footnote225" name="footnote225"></a> +<b><a href="#footnotetag225">225</a></b>: Warton, II, 225.</p> + +<p><a id="footnote226" name="footnote226"></a> +<b><a href="#footnotetag226">226</a></b>: Voir, par exemple, au septième livre, le passage le plus +poétique, la description de la couronne du soleil.</p> + +<p><a id="footnote227" name="footnote227"></a> +<b><a href="#footnotetag227">227</a></b>: 1420, 1430.</p> + +<p><a id="footnote228" name="footnote228"></a> +<b><a href="#footnotetag228">228</a></b>: C'est le titre que Froissart (1397) donna à son recueil +de vers, en le présentant au roi Richard II.</p> + +<p><a id="footnote229" name="footnote229"></a> +<b><a href="#footnotetag229">229</a></b>: Lydgate, <i>Histoire de Troie</i>, description de la chapelle +d'Hector. Voyez surtout les <i>Pageants</i> ou entrées solennelles.</p> + +<p><a id="footnote230" name="footnote230"></a> +<b><a href="#footnotetag230">230</a></b>: Voyez sa <i>Vision de la Fortune</i>, gigantesque figure. Dans +cette peinture, il a de l'émotion et du talent.</p> + +<p><a id="footnote231" name="footnote231"></a> +<b><a href="#footnotetag231">231</a></b>: La guerre des Hussites, la guerre de Cent-Ans, la guerre +des deux Roses.</p> + +<p><a id="footnote232" name="footnote232"></a> +<b><a href="#footnotetag232">232</a></b>: Vers 1506. <i>The Temple of glass</i>. <i>Passetyme of +pleasure</i>.</p> + +<p><a id="footnote233" name="footnote233"></a> +<b><a href="#footnotetag233">233</a></b>: Vers 1500.</p> + +<p><a id="footnote234" name="footnote234"></a> +<b><a href="#footnotetag234">234</a></b>: Mort en 1529, lauréat en 1489. <i>Les Récompenses de cour</i>, +<i>la Couronne de laurier</i>, l'<i>Élégie sur la mort du duc de +Northumberland</i>, plusieurs sonnets, sont d'un style convenable et +appartiennent à la poésie officielle. <i>Voyez</i> Philarète Chasles, +<i>Skelton</i>, études sur le seizième siècle.</p> + +<p><a id="footnote235" name="footnote235"></a> +<b><a href="#footnotetag235">235</a></b>: Mot de Skelton.</p> + +<p class="poem10"> + Though my rhyme be ragged<br> + Tattered and gagged,<br> + Rudely rain-beaten,<br> + Rusty, moth-eaten,<br> + Yf ye take welle therewithe,<br> + It hath in it some pith.</p> + +<p><a id="footnote236" name="footnote236"></a> +<b><a href="#footnotetag236">236</a></b>: Voir à Bruges les tableaux de Hemling (quinzième siècle). +Aucune peinture ne fait si bien comprendre la piété ecclésiastique du +moyen âge, toute pareille à celle des bouddhistes.</p> + +<p><a id="footnote237" name="footnote237"></a> +<b><a href="#footnotetag237">237</a></b>: Van Orley, Michel Coxie, Franz Floris, les de Vos, les +Sadler, Crispin de Pass et les maîtres de Nuremberg.</p> + +<p><a id="footnote238" name="footnote238"></a> +<b><a href="#footnotetag238">238</a></b>: Le premier carrosse est de 1564. Il étonna beaucoup. Les +uns disaient que c'était «une grande coquille marine apportée de Chine,» +les autres que c'était «un temple ou les cannibales adoraient le +diable.»</p> + +<p><a id="footnote239" name="footnote239"></a> +<b><a href="#footnotetag239">239</a></b>: Voyez la peinture de cet état de choses dans les lettres +de la famille Paston, publiées par John Fen.</p> + +<p><a id="footnote240" name="footnote240"></a> +<b><a href="#footnotetag240">240</a></b>: Louis XI en France, Ferdinand et Isabelle en Espagne, +Henri VII en Angleterre. En Italie, le régime féodal a fini plus tôt, +par l'établissement des républiques et des principautés.</p> + +<p><a id="footnote241" name="footnote241"></a> +<b><a href="#footnotetag241">241</a></b>: 1488. Acte du Parlement sur les <i>inclosures</i>.</p> + +<p><a id="footnote242" name="footnote242"></a> +<b><a href="#footnotetag242">242</a></b>: <i>A Compendious examination</i>, 1581, by William Strafford. +Acte du Parlement, 1541. Whereby the inhabitants of the said town have +gotten and come into riches and wealthy livings. (Il s'agit de +Manchester.)</p> + +<p><a id="footnote243" name="footnote243"></a> +<b><a href="#footnotetag243">243</a></b>: <i>Pictorial history</i>, I, 902.</p> + +<p><a id="footnote244" name="footnote244"></a> +<b><a href="#footnotetag244">244</a></b>: <i>Pictorial history</i>, I, 903. De 1377 à 1583, de 2 +millions et demi à 5 millions.</p> + +<p><a id="footnote245" name="footnote245"></a> +<b><a href="#footnotetag245">245</a></b>: Ludovic Guicciardini. En 1585.</p> + +<p><a id="footnote246" name="footnote246"></a> +<b><a href="#footnotetag246">246</a></b>: Henri VIII, au commencement de son règne, n'avait qu'un +vaisseau de guerre. Élisabeth en fit partir cent cinquante contre +l'Armada.</p> + +<p>1553. Compagnie anglaise du commerce russe.</p> + +<p>1578. Drake fait le tour du monde.</p> + +<p>1600. Compagnie anglaise pour le commerce de l'Inde.</p> + +<p><a id="footnote247" name="footnote247"></a> +<b><a href="#footnotetag247">247</a></b>: Liv. VI, chap. <span class="smcap">IV</span>, <i>Pictorial History</i>.</p> + +<p><a id="footnote248" name="footnote248"></a> +<b><a href="#footnotetag248">248</a></b>: Nathan Drake, <i>Shakspeare and his Times</i>, passim.</p> + +<p><a id="footnote249" name="footnote249"></a> +<b><a href="#footnotetag249">249</a></b>: Ce style est appelé le style Tudor. Il devient tout à +fait italien, voisin de l'antique, sous Jacques I<sup>er</sup>, avec Inigo +Jones.</p> + +<p><a id="footnote250" name="footnote250"></a> +<b><a href="#footnotetag250">250</a></b>: Voyez Burton, <i>Anatomy of melancoly</i>; Stubbes, etc.</p> + +<p><a id="footnote251" name="footnote251"></a> +<b><a href="#footnotetag251">251</a></b>: Holinshed, 921.</p> + +<p><a id="footnote252" name="footnote252"></a> +<b><a href="#footnotetag252">252</a></b>: Holinshed, <i>ibid.</i></p> + +<p><a id="footnote253" name="footnote253"></a> +<b><a href="#footnotetag253">253</a></b>: <i>Elisabeth and James' Progresses</i>, by Nichols.</p> + +<p><a id="footnote254" name="footnote254"></a> +<b><a href="#footnotetag254">254</a></b>: Tiré des <i>Masques</i> de Ben-Jonson. <i>Masque of hymen</i>, 76. +Éd. Gifford, t. VII.</p> + +<p><a id="footnote255" name="footnote255"></a> +<b><a href="#footnotetag255">255</a></b>: Aussi certaines lettres privées décrivent la cour +d'Élisabeth comme un endroit où il y avait «peu de piété et de pratique +de la religion, et où toutes les énormités régnaient au plus haut +degré.»</p> + +<p><a id="footnote256" name="footnote256"></a> +<b><a href="#footnotetag256">256</a></b>: <i>Midsummer Night's Dream</i>.</p> + +<p><a id="footnote257" name="footnote257"></a> +<b><a href="#footnotetag257">257</a></b>: Nathan Drake, <i>Shakspeare and his times</i>, chap. <span class="smcap">V</span> et <span class="smcap">VI</span>.</p> + +<p><a id="footnote258" name="footnote258"></a> +<b><a href="#footnotetag258">258</a></b>: Stubbs, <i>Anatomy of abuses</i>.</p> + +<p><a id="footnote259" name="footnote259"></a> +<b><a href="#footnotetag259">259</a></b>: <i>Hentzner's travels in England</i>.</p> + +<p>Il pense que dans la fête de la Moisson la figure qu'on traînait en char +était celle de Cérès.</p> + +<p><a id="footnote260" name="footnote260"></a> +<b><a href="#footnotetag260">260</a></b>: Warton, t. II, § 4; t. III, § 1.</p> + +<p>Avant 1600, tous les grands poëtes, de 1550 à 1616, tous les grands +historiens de la Grèce et de Rome, sont traduits en anglais. Lillye, en +1500, le premier enseigne publiquement le grec.</p> + +<p><a id="footnote261" name="footnote261"></a> +<b><a href="#footnotetag261">261</a></b>: <i>Ungracious</i>.</p> + +<p><a id="footnote262" name="footnote262"></a> +<b><a href="#footnotetag262">262</a></b>: Ma il vero e principal ornemento dell' animo in ciascuno +penso io che siano le lettere, benchè i Francesi solamente conoscano la +nobilità dell'arme.... et tutti i litterati tengon per vilissimi +huomini. Page 112, éd. 1585, Castiglione, <i>il Cortegiano</i>.</p> + +<p><a id="footnote263" name="footnote263"></a> +<b><a href="#footnotetag263">263</a></b>: Voyez Burchard, majordome du pape, récit de la fête où +assistait Lucrèce Borgia; <i>Lettres de l'Arétin</i>, <i>Vie de Cellini</i>, etc.</p> + +<p><a id="footnote264" name="footnote264"></a> +<b><a href="#footnotetag264">264</a></b>: Mot de Pulci.</p> + +<p><a id="footnote265" name="footnote265"></a> +<b><a href="#footnotetag265">265</a></b>: <i>Voyez</i> ses esquisses à Oxford et les esquisses du +religieux Fra Bartholomeo à Florence. <i>Voyez</i> aussi <i>le Martyre de saint +Laurent</i>, par Baccio Bandinelli.</p> + +<p><a id="footnote266" name="footnote266"></a> +<b><a href="#footnotetag266">266</a></b>: Benvenuto Cellini, <i>Principes sur l'art du dessin</i>. «Tu +dessineras alors l'os qui est placé entre les deux hanches. Il est +très-beau et se nomme sacrum.... Les admirables os de la tête.»</p> + +<p><a id="footnote267" name="footnote267"></a> +<b><a href="#footnotetag267">267</a></b>: <i>Vie de Benvenuto Cellini</i>. <i>Voyez</i> aussi ces exercices +que Castiglione prescrit à l'homme bien élevé:</p> + +<p>Peró voglio che il nostro cortegiano sia perfetto cavaliere d'ogni +sella.... Et perchè degli Italiani è peculiar laude il cavalcare benè +alla brida, il maneggiar con raggione massimamente cavalli aspri, il +corre lance, il giostare, sia in questo de meglior Italiani.... Nel +torneare, tener un passo, combattere una sbarra, sia buono tra il +miglior francesi.... Nel giocare a canne, correr torri, lanciar haste e +dardi, sia tra Spagnuoli eccellente.... Conveniente è ancor sapere +saltare, e correre;.... ancor nobile exercitio il gioco di palla.... Non +di minor laude estimo il voltegiar a cavallo. Page 55, édition 1585.</p> + +<p><a id="footnote268" name="footnote268"></a> +<b><a href="#footnotetag268">268</a></b>: <i>Homely</i>.</p> + +<p><a id="footnote269" name="footnote269"></a> +<b><a href="#footnotetag269">269</a></b>:</p> + +<div class="poem10"> +<p>So cruel prison how could betide, alas!<br> +<span class="add2em">As proud Windsor? where I, in lust and joy,</span><br> + With a king's son, my childish years did pass,<br> +<span class="add2em">In greater feast than Priam's son of Troy:</span></p> + +<p>Where each sweet place returns a taste full sour!<br> +<span class="add2em">The large green courts where we were wont to hove,</span><br> + With eyes cast up into the Maiden Tower,<br> +<span class="add2em">And easy sighs such as folk draw in love.</span></p> + +<p>The stately seats, the ladies bright of hue;<br> +<span class="add2em">The dances short, long tales of great delight,</span><br> + With words and looks that tigers could but rue,<br> +<span class="add2em">Where each of us did plead the other's right.</span></p> + +<p>The palm-play, where, despoiled for the game;<br> +<span class="add2em">With dazzled eyes oft we by gleams of love,</span><br> + Have missed the ball and got sight of our dame,<br> +<span class="add2em">To bait her eyes, which kept the leads above.</span></p> + +<p>The secret thoughts imparted with such trust,<br> +<span class="add2em">The wanton talk, the divers change of play,</span><br> + The friendship sworn, each promise kept so just;<br> +<span class="add2em">Wherewith we passed the winter night away.</span></p> + +<p>And with this thought, the blood forsakes the face,<br> +<span class="add2em">The tears berain my cheeks of deadly hue,</span><br> + The which, as soon as sobbing sighs, alas,<br> +<span class="add2em">Upsupped have, thus I my plaint renew:</span></p> + +<p>O place of bliss! renewer of my woes,<br> +<span class="add2em">Give me accounts, where is my noble fere;</span><br> + Whom in thy walls thou dost each night enclose;<br> +<span class="add2em">To other leef, but unto me most dear:</span></p> + +<p>Echo, alas! that doth my sorrow rue,<br> +<span class="add2em">Returns thereto a hollow sound of plaint.</span></p> +</div> + +<p><a id="footnote270" name="footnote270"></a> +<b><a href="#footnotetag270">270</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + For all things having life, sometime hath quiet rest;<br> + The bearing ass, the drawing ox, and every other beast;<br> + The peasant and the post, that serves at all assays,<br> + The ship-boy, and the galley-slave, have time to take their ease,<br> + Save I alas! whom care, of force doth so constrain,<br> + To wail the day, and wake the night, continually in pain,<br> + From pensiveness to plaint, from plaint to bitter tears,<br> + From tears to painful plaint again; and thus my life it wears.</p> + +<p><a id="footnote271" name="footnote271"></a> +<b><a href="#footnotetag271">271</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + The soote season that bud and bloom forth brings<br> + With green hath clad the hill and eke the vale.<br> + The nightingale with feathers new she sings,<br> + The turtle to her mate hath told her tale.<br> + Summer is come, for every spray now springs<br> + The hart has hung his old head on the pale.<br> + The buck in brake his winter coat he slings;<br> + The fishe flete with new repaired scale<br> + The adder all slough away she flings,<br> + The swift swallow persueth the flies smalle,<br> + The busy bee her honey now she mings.<br> + Winter is worn that was the flower's bale.<br> + And thus I see among these pleasent things,<br> + Each care decays, and yet my sorrow springs!</p> + +<p><a id="footnote272" name="footnote272"></a> +<b><a href="#footnotetag272">272</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + Yet rather die a thousand times than once to false my faith;<br> + And if my feeble corpse, through weight of woful smart,<br> + Do fail or faint, my will it is that still she keep my heart.<br> + And when this carcass here to earth shall be refar'd,<br> + I do bequeath my wearied ghost to serve her afterward.</p> + +<p><a id="footnote273" name="footnote273"></a> +<b><a href="#footnotetag273">273</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + I assure thee, even by oath,<br> + And thereon take my hand and troth,<br> + That she is one the worthiest,<br> + The truest and the faithfullest,<br> + The gentlest and meekest of mind,<br> + That here on earth a man may find;<br> + And if that love and truth were gone,<br> + In her it might be found alone.<br> + For in her mind no thought there is,<br> + But how she may be true, I wis;<br> + And tenders thee and all thy heal,<br> + And wisheth both thy health and weal;<br> + And loves thee even as far-forth than<br> + As any woman may a man;<br> + And is thy own and so she says;<br> + And cares for thee ten thousand ways;<br> + On thee she speaks, on thee she thinks.<br> + With thee she eats, with thee she drinks;<br> + With thee she talks, with thee she moans,<br> + With thee she sighs, with thee she groans,<br> + With thee she says: «Farewell, mine own!»<br> + When thou, God knows, full far art gone.<br> + And, even to tell thee all aright,<br> + To thee she says full oft: «Good night.»<br> + And names thee oft her own most dear,<br> + Her comfort, weal, and all her cheer;<br> + And tells her pillow all the tale<br> + How thou hast done her woe and bale;<br> + And how she longs and plains for thee,<br> + And says: «Why art thou so from me?<br> + Am I not she that loves thee best?<br> + Do I not wish thine ease and rest?<br> + Seek I not how I may thee please?<br> + Why art thou then so from thy ease?<br> + If I be she for whom thou carest,<br> + For whom in torments so thou farest,<br> + Alas! thou knowest to find me here,<br> + Where I remain thine own most dear,<br> + Thine own most true, thine own most just,<br> + Thine own that loves thee still and must;<br> + Thine own that cares alone for thee,<br> + As thou, I think, dost care for me;<br> + And even the woman, she alone,<br> + That is full bent to be thine own.</p> + +<p><a id="footnote274" name="footnote274"></a> +<b><a href="#footnotetag274">274</a></b>: Dans une autre pièce, <i>Complaint on the absence of her +lover being upon the sea</i>, il parle en propres termes presque aussi +tendrement de sa femme.</p> + +<p><a id="footnote275" name="footnote275"></a> +<b><a href="#footnotetag275">275</a></b>: Greene, Beaumont et Flechter, Webster, Shakspeare, Ford, +Otway, Richardson, de Foë, Fielding, Byron, Dickens, Thackeray, etc.</p> + +<p><a id="footnote276" name="footnote276"></a> +<b><a href="#footnotetag276">276</a></b>: <i>The frailty and hurtfulness of beauty.</i></p> + +<p><a id="footnote277" name="footnote277"></a> +<b><a href="#footnotetag277">277</a></b>: <i>Description of spring</i>. <i>A vow to love faithfully.</i></p> + +<p><a id="footnote278" name="footnote278"></a> +<b><a href="#footnotetag278">278</a></b>: <i>Complaint of the lover disdained.</i></p> + +<p><a id="footnote279" name="footnote279"></a> +<b><a href="#footnotetag279">279</a></b>: Surrey, édition Nott. Remarques du docteur Nott.</p> + +<p><a id="footnote280" name="footnote280"></a> +<b><a href="#footnotetag280">280</a></b>: Discours du speaker au roi Charles II à sa restauration. +Comparer aux discours de M. de Fontanes sous l'Empire. Dans les deux +cas, c'est un âge littéraire qui finit.—Lisez comme spécimen le +discours prononcé devant l'Université d'Oxford. <i>Athenæ oxonienses</i>, I, +193.</p> + +<p><a id="footnote281" name="footnote281"></a> +<b><a href="#footnotetag281">281</a></b>: Son second ouvrage, <i>Euphues and his England</i>, parut l'an +suivant, 1581.</p> + +<p><a id="footnote282" name="footnote282"></a> +<b><a href="#footnotetag282">282</a></b>: Voir les jeunes gens dans Shakspeare, surtout Mercutio.</p> + +<p><a id="footnote283" name="footnote283"></a> +<b><a href="#footnotetag283">283</a></b>: <i>The Maid's metamorphosis</i>.</p> + +<p class="poem10"> + Adorned with the presence of my love,<br> + The woods, I fear, such secret power shall prove,<br> + As they'll shut up each path, hide every way,<br> + Because thy still would have her go astray.</p> + +<p><a id="footnote284" name="footnote284"></a> +<b><a href="#footnotetag284">284</a></b>: Therefore, mourne boldly, my inke. For, while she looks +upon you, your blackness will shine; cry out boldly my lamentations; for +while she reads you, your cries will be musicke.</p> + +<p class="refer30">(Éd. in-fol. 1605, p. 118.)</p> + +<p><a id="footnote285" name="footnote285"></a> +<b><a href="#footnotetag285">285</a></b>: They impoverished their clothes to enrich their bed, +which might well for that night scorn the shrine of Venus, and there +cherishing one another with deare though chaste embracements, with sweet +though cold kisses, it might seem that Love was come to play him there +without darts, or that, weary of his own fires, he was there to refresh +himself between their sweet-breathing lippes..... Some horses lay dead +under their dead masters, whom unknightly wounds had unjustly punished +for a faithfull duty. Some lay upon their lords by like accidents, and +in death had the honour to be borne by them, whom in life they had +borne.</p> + +<p><a id="footnote286" name="footnote286"></a> +<b><a href="#footnotetag286">286</a></b>: In the time that the morning did strew roses and violets +in the heavenly floore against the coming of the sun, the nightingales +(striving one with the other which could in most dainty varietie recount +their wronge-caused sorrow) made them put off their sleep.</p> + +<p><a id="footnote287" name="footnote287"></a> +<b><a href="#footnotetag287">287</a></b>: Page 494.</p> + +<p><a id="footnote288" name="footnote288"></a> +<b><a href="#footnotetag288">288</a></b>: I dare undertake <i>Orlando Furioso</i> or honest king +<i>Arthur</i> will never displease a soldier. But the quidditie of <i>Ens</i> and +<i>prima materia</i> will hardly agree with a corcelet.</p> + +<p>Voyez p. 497, la personnification très-railleuse et très-spirituelle de +l'Histoire et de la Philosophie. Il y a là un vrai talent.</p> + +<p><a id="footnote289" name="footnote289"></a> +<b><a href="#footnotetag289">289</a></b>: I never heard the old song of Percy and Douglas, that I +found not my heart moved more than with a trumpet. And yet it is sung +but by some blind crowder, with no rougher voice than rude style; which +being so evil apparelled in the dust and cobweb of that uncivil age, +what would it work, trimmed in the gorgeous eloquence of Pindar?</p> + +<p><a id="footnote290" name="footnote290"></a> +<b><a href="#footnotetag290">290</a></b>: Nay, he doth as if your journey should lie through a +faire vineyard, at the very first give you a cluster of grapes, that, +full of that taste, you may long to pass further. He beginneth not with +obscure definitions which must blurre the margent with interpretations, +and load the memory with doutfullness; but he cometh to you with words +set in delightfull proportions, either accompanied with or prepared for +the well-enchaunting skill of musick, and, forsooth he cometh unto you +with a tale, which holdth the children from play and old men from the +chimney-corner.</p> + +<p><a id="footnote291" name="footnote291"></a> +<b><a href="#footnotetag291">291</a></b>: Is it the bitter, but wholesome Iambic, who rubbes the +galled mind, in making shame the trumpet of villany, with bold and open +crying out against naughtiness?</p> + +<p><a id="footnote292" name="footnote292"></a> +<b><a href="#footnotetag292">292</a></b>: So that since the excellency of poetry may be so easely +and so justly confirmed, and the low-creeping objections so soon trodden +down, it not being an arte of lies, but of true doctrine; not of +effeminateness, but of notable stirring of courage; not of abusing man's +witt, but of strengthening man's witt; not banished, but honoured by +Plato; let us rather plant more laurels for to ingarland the poets' +heads, than suffer the ill favoured breath of such wrong speakers once +to blow up on the cleare streams of poesie.</p> + +<p>Voyez encore çà et là des vers qui éclatent comme ceux-ci:</p> + +<p class="poem10"> + Or Pindare's apes, flamet they in phrases fine,<br> + Enam'ling with pied flowers their thoughts of gold.</p> + +<p><a id="footnote293" name="footnote293"></a> +<b><a href="#footnotetag293">293</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + And Joy which is inseparate from those eyes,<br> + Stella, now learnes (strange case) to weepe in thee.</p> + +<p class="refer30">(101<sup>e</sup> sonnet.)</p> + +<p><a id="footnote294" name="footnote294"></a> +<b><a href="#footnotetag294">294</a></b>:</p> + +<div class="poem10"> +<p>In a grove most riche of shade,<br> + Where birds wanton musike made,<br> + May, then young, his pide weeds showing,<br> + New perfumed with flowers fresh growing,</p> + +<p>Astrophel, with Stella sweet,<br> + Did for mutual comfort meet,<br> + Both within themselves oppressed,<br> + But each in the other blessed.</p> + +<p>Their ears hungry of each word<br> + Which the dere tongue would afford,<br> + But their tongues restrained from walking<br> + Till their harts had ended talking.</p> + +<p>But when their tongues could not speake,<br> + Love itself did silence breake,<br> + Love did set his lips asunder,<br> + Thus to spake in love and wonder....</p> + +<p class="refer30">(8<sup>e</sup> chanson.)</p> + +<p>This small wind which so sweet is,<br> + See how it the leaves doth kisse,<br> + Each tree in his best attyring,<br> + Sense of love to love inspiring.</p> +</div> + +<p><a id="footnote295" name="footnote295"></a> +<b><a href="#footnotetag295">295</a></b>:</p> + +<div class="poem10"> +<p>Stella, soveraigne of my joy....<br> + Stella, starre, of heavenly fier,<br> + Stella, loadstar of desier,<br> + Stella, in whose shining eyes,<br> + Are the light of Cupids skies....<br> + Stella, whose voice when it speakes<br> + Senses all asunder breakes,<br> + Stella whose voice when it singeth,<br> + Angels to acquaintance bringeth....</p> + +<p class="refer30">(8<sup>e</sup> chanson.)</p> + +<p>And my young soul flutters to thee his nest.</p> + +<p class="refer30">(108<sup>e</sup> sonnet.)</p> +</div> + +<p><a id="footnote296" name="footnote296"></a> +<b><a href="#footnotetag296">296</a></b>:</p> + +<div class="poem10"> +<p class="add2em"> + Think of that most gratefull time,<br> + When my leaping heart will clime<br> + In my lips to have his biding,<br> + There those roses for to kisse<br> + Which do breath a sugred blisse,<br> + Opening rubies, pearles deviding.</p> + +<p class="refer30">(10<sup>e</sup> chanson.)</p> + +<p>O joy, too high for my low style to show:<br> + O blisse fit for a nobler state than me:<br> + Envy, put out their eyes, least thou do see<br> + What oceans of delight in me do flow.<br> +<span class="add1em">My friend, who oft saw through all maskes my woe,</span><br> + Come, come, and let me pour myself on thee;<br> + Gone is the winter of my misery,<br> + My spring appeares, O see what here doth grow.<br> +<span class="add1em">For Stella hath in words where faith doth shine</span><br> + Of her high heart given me the monarchie.<br> + I, I, o I may say, that she is mine.</p> +</div> + +<p><a id="footnote297" name="footnote297"></a> +<b><a href="#footnotetag297">297</a></b>:</p> + +<div class="poem10"> +<p>Where be those Roses gone, which sweetned so our eyes?<br> + Where those red cheeks, which oft with faire encrease did frame<br> + The height of honor in the kingly badge of shame?<br> + Who hath the crimson weeds stolne from my morning skies?</p> + +<p class="refer30">(102<sup>e</sup> sonnet.)</p> + +<p>My life melts with too much thinking.</p> + +<p class="refer30">(10<sup>e</sup> chanson.)</p> +</div> + +<p><a id="footnote298" name="footnote298"></a> +<b><a href="#footnotetag298">298</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + Prometheus when first from heaven hye<br> + He brought downe fire, ere then on earth not seene,<br> + Fond of delight, a satyre standing by<br> + Gave it a kisse, as it like sweete hat beene.<br> + Feeling forthwith the other burning power,<br> + Wood with the smart, with shouts and shrieking shrill,<br> + He sought ease in river, field, and bower,<br> + But for the time, his grief went with him still.</p> + +<p><a id="footnote299" name="footnote299"></a> +<b><a href="#footnotetag299">299</a></b>:</p> + +<div class="poem10"> +<p>Faire eyes, sweete lips, deare heart, that foolish I<br> + Could hope by Cupids helpe on you to pray;<br> + Since to himself he doth your gifts apply,<br> + As his main force, choice sport, and easefull stray.</p> + +<p>For when he will see who dare him gainsay,<br> + Then with those eyes he lookes; by and by<br> + Each soule doth at Loves feet his weapon lay,<br> + Glad if for her he give them leave to die.</p> + +<p>When he will play, then in her lips he is,<br> + Where blushing red, that Love selfe them doth love,<br> + With either lip he doth the other kisse.</p> + +<p>But when he will for quiet sake remove<br> + From all the world, her heart is then his rome,<br> + Where well he knowes, no man to him can come.</p> + +<p class="refer30">(3<sup>e</sup> sonnet.)</p> +</div> + +<p><a id="footnote300" name="footnote300"></a> +<b><a href="#footnotetag300">300</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + My youth doth waste, my knowledge brings forth toys,<br> + My witt doth strive those passions to defend,<br> + Which for reward spoile it with vaine annoies;<br> + I see my course to lose myself doth bend:<br> + I see and yet no greater sorrow take,<br> + Than that I lose no more for Stella's sake.</p> + +<p><a id="footnote301" name="footnote301"></a> +<b><a href="#footnotetag301">301</a></b>: Dernier sonnet, page 490.</p> + +<p><a id="footnote302" name="footnote302"></a> +<b><a href="#footnotetag302">302</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + Leave me, o Love, which reachest but to dust,<br> + And thou, my mind, aspire to higher things.<br> + Grow rich in that which never taketh rust;<br> + Whatever fades, but fading pleasure brings....<br> + O take fast hold, let that light be thy guide,<br> + In this small course which birth draws out to death.</p> + +<p><a id="footnote303" name="footnote303"></a> +<b><a href="#footnotetag303">303</a></b>: Nathan Drake, 310 <i>Shakspeare and his Times</i>. On ne +compte pas, dans ces deux cent trente-trois poëtes, les auteurs de +pièces isolées, mais ceux qui ont publié et recueilli leurs œuvres.</p> + +<p><a id="footnote304" name="footnote304"></a> +<b><a href="#footnotetag304">304</a></b>: Tous ces mots sont pris dans Jonson, Spenser, Drayton, +Shakspeare et Greene.</p> + +<p><a id="footnote305" name="footnote305"></a> +<b><a href="#footnotetag305">305</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + When Phœbus lifts his head out of the winter's wave,<br> + No sooner doth the earth her flowery bosom brave,<br> + At such time as the year brings on the pleasant spring,<br> + But hunts-up to the morn the feath'red sylvans sing:<br> + And in the lower grove, as on the rising knole,<br> + Upon the highest spray of every mounting pole,<br> + Those quiristers are perch't, with many a speckled breast;<br> + Then from her burnisht gate the goodly glitt'ring east<br> + Gilds every lofty top, which late the homorous night<br> + Bespangled had with pearl, to please the morning's sight;<br> + On which the mirthful quires, with their clear open throats,<br> + Unto the joyful morn so strain their warbling notes,<br> + That hills and vallies ring, and even the echoing air<br> + Seems all composed of sounds, about them everywhere....<br> + They sing away the morn, until the mounting sun,<br> + Through thick exhaled fogs his golden head hath run,<br> + And through the twisted tops of our close covert creeps<br> + To kiss the gentle shade, this while that sweetly sleeps.</p> + +<p class="refer30">(Drayton, <i>Polyolbion</i>.)</p> + +<p><a id="footnote306" name="footnote306"></a> +<b><a href="#footnotetag306">306</a></b>:</p> + +<div class="poem10"> +<p>Ceres, most bounteous lady, thy rich leas<br> + Of wheat, rye, barley, vetches, oats and pease,<br> + Thy turfy mountains, where live nibbling sheep,<br> + And flat meads, thatch'd with stover them to keep,<br> + Thy banks with peonied and lilied brims<br> + Which spongy April at thy hest betrims<br> + To make cold nymphs chaste crowns....<br> + Hail many-colour'd messenger,<br> + Who with thy saffron wings upon my flowers<br> + Diffuseth honey-drops, refreshing showers,<br> + And with each end of thy blue bow, doth crown<br> + My bosky acres and my unshrubbed down.</p> + +<p class="refer30">(Shakspeare, <i>Tempest</i>, IV, 1.)</p> + +<p>As Zephyrs blowing below the violet,<br> + Not wagging his sweet head.</p> + +<p class="refer30">(Shakspeare, <i>Cymbeline</i>, IV, 2.)</p> +</div> + +<p><a id="footnote307" name="footnote307"></a> +<b><a href="#footnotetag307">307</a></b>:</p> + +<div class="poem10"> +<p>When Flora proud in pomp of all her flovers<br> +<span class="add4em">Sat bright and gay,</span><br> + And gloried in the dew of Iris' showers,<br> +<span class="add4em">And did display</span><br> + Her mantle chequer'd all with gaudy green.</p> + +<p class="refer30">(Greene, <i>Never too late</i>.)</p> + +<p>How oft have I descending Titan seen<br> + His burning locks couch in the sea-green lap<br> + And beautous Thetys his red body wrap<br> + In watery robes, as he her lord had been!</p> + +<p class="refer30">(<i>Id.</i>)</p> + +<p>The joyous day gan early to appeare,<br> + And fayre Aurora from the deawy bed<br> + Of aged Tithone gan herself to reare<br> + With rosy cheekes, for shame as blushing red;<br> + Her golden looks, for hast, were loosely shed<br> + About her eares, when Una her did marke<br> + Clymbe to her charet, all with flowers spred,<br> + From heaven high to chase the chearelesse darke;<br> + With merry note her lowd salutes the mounting larke.</p> + +<p class="refer30">(Spenser, <i>Fairy Queen</i>, liv. I, ch. <span class="smcap">II</span>, strop. 1.)</p> +</div> + +<p><a id="footnote308" name="footnote308"></a> +<b><a href="#footnotetag308">308</a></b>: <i>Celebration of Charis</i>.</p> + +<p><a id="footnote309" name="footnote309"></a> +<b><a href="#footnotetag309">309</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + See the chariot at hand here of Love,<br> +<span class="add1em">Wherein my lady rideth!</span><br> + Each that draws is a swan or a dove,<br> +<span class="add1em">And well the car Love guideth.</span><br> + As she goes, all hearts do duty<br> +<span class="add3em">Unto her beauty;</span><br> + And enamour'd do wish, so they might<br> +<span class="add3em">But enjoy such a sight,</span><br> + That they still were to run by her side<br> + Through swords, through seas, whither she would ride.<br> + Do but look on her eyes, they do light<br> +<span class="add1em">All that love's world compriseth!</span><br> + Do but look on her, she is bright<br> +<span class="add1em">As love's star when it riseth!....</span><br> + Have you seen but a bright lily grow,<br> +<span class="add1em">Before rude hands have touch'd it?</span><br> + Have you mark'd but the fall of the snow,<br> +<span class="add1em">Before the soil hath smutch'd it?</span><br> + Have you felt the wool of the beaver,<br> +<span class="add3em">Or swan's down ever?</span><br> + Or have smell'd of the bud o' the brier?<br> +<span class="add3em">Or the nard in the fire?</span><br> + Or have tasted the bag of the bee?<br> + O so white! O so soft! O so sweet is she!</p> + +<p><a id="footnote310" name="footnote310"></a> +<b><a href="#footnotetag310">310</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + Her golden hair o'erspred her face,<br> + Her careless armes abroad were cast,<br> + Her quiver had her pillows place,<br> + Her breast lay bare to every blast.</p> + +<p class="refer30">(<i>Cupid's Pastime</i>, auteur inconnu vers 1621.)</p> + +<p><a id="footnote311" name="footnote311"></a> +<b><a href="#footnotetag311">311</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + Though mountains meet not, lovers may.<br> + What other lovers do, did they.<br> + The God of Love sat on a tree,<br> + And laught that pleasant sight to see.</p> + +<p class="refer30">(<i>Id.</i>)</p> + +<p><a id="footnote312" name="footnote312"></a> +<b><a href="#footnotetag312">312</a></b>: <i>Rosalind's madrigal</i>.</p> + +<p class="poem10"> + Love in my bosom like a bee<br> + Doth suck his sweet.<br> + Now with his wings he plays with me<br> + Now with his feet.<br> + Within my eyes he makes his rest,<br> + His bed amid my tender breast,<br> + My kisses are his daily feast.<br> + And yet he robs me of my rest.<br> + Ah! wanton, will ye!</p> + +<p><a id="footnote313" name="footnote313"></a> +<b><a href="#footnotetag313">313</a></b>: Greene (<i>From Menaphon</i>).</p> + +<div class="poem10"> +<p><span class="add4em">Her eyes, fair eyes, like to the purest lights</span><br> + That animate the sun or cheer the day,<br> + In whom the shining sun-beams brightly play,<br> + Whiles fancy doth on them divine delight.</p> + +<p><span class="add4em">Her cheeks like ripen'd lilies steep'd in wine,</span><br> + Or fair pomegranate kernels washed in milk,<br> + Or snow-white threads in nets of crimson silk,<br> + Or gorgeous clouds upon the sun's decline.</p> + +<p><span class="add4em">Her lips are roses over-washed with dew,</span><br> + Or like the purple of Narcissus' flower...<br> +<span class="add4em">Her cristal chin like to the purest mould</span><br> + Enchas'd with dainty daisies soft and white,<br> + Where Fancy's fair pavilion once is pight,<br> + Whereas embrac'd his beauties he doth hold.</p> + +<p><span class="add4em">Her neck like to an ivory shining tower,</span><br> + Where through with azure veins sweet nectar runs,<br> + Or like the down of swans where Senesse woons,<br> + Or like delight that doth itself devour.</p> + +<p><span class="add4em">Her paps like fair apples in the prime,</span><br> + As round as orient pearls, as soft as down.<br> + They never vail their fair through winter's frown,<br> + But from their sweets Love suck'd his summer time.</p> + +<p class="refer30">Greene (<i>Melicertus' eglogue</i>).</p> + +<p>What need compare when sweet exceed compare?<br> + Who draws his thought of love from senseless things.<br> + Their pomp and greatest glories doth impair,<br> + And mount love's heaven with overladen wings.</p> +</div> + +<p><a id="footnote314" name="footnote314"></a> +<b><a href="#footnotetag314">314</a></b>: <i>As you like it</i>.</p> + +<p><a id="footnote315" name="footnote315"></a> +<b><a href="#footnotetag315">315</a></b>: <i>The Sad Shepherd</i>. Voyez aussi <i>Flechter and Beaumont</i>: +<i>the Faithful Shepherdess</i>.</p> + +<p><a id="footnote316" name="footnote316"></a> +<b><a href="#footnotetag316">316</a></b>:</p> + +<div class="poem10"> +<p>Come, live with me, and be my love,<br> + And we will all the pleasures prove<br> + That vallies, groves, and hills and fields,<br> + Woods or steepy mountains yields.</p> + +<p>And we will sit upon the rocks,<br> + Seeing the shepherds feed their flocks,<br> + By shallow rivers, to whose falls<br> + Melodious birds sing madrigals.</p> + +<p>And I will make thee beds of roses,<br> + And a thousand fragrant posies;<br> + A cap of flowers and a kirtle,<br> + Embroider'd all with leaves of myrtle:</p> + +<p>A gown made of the finest wool,<br> + Which from our pretty lambs we pull;<br> + Fair lined slippers for the cold,<br> + With buckles of the purest gold:</p> + +<p>A belt of straw and ivy buds,<br> + With coral clasps and amber studs;<br> + And if these pleasures may thee move,<br> + Come, live with me, and be my love.</p> + +<p>The shepherd swains shall dance and sing,<br> + For thy delight, each May-morning:<br> + If these delights thy mind may move<br> + Then live with me, and be my love.</p> +</div> + +<p><a id="footnote317" name="footnote317"></a> +<b><a href="#footnotetag317">317</a></b>: William Warner.</p> + +<p><a id="footnote318" name="footnote318"></a> +<b><a href="#footnotetag318">318</a></b>: Michel Drayton.</p> + +<p><a id="footnote319" name="footnote319"></a> +<b><a href="#footnotetag319">319</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + With that she bent her snow-white knee,<br> + Down by the shepherd kneel'd she,<br> +<span class="add3em">And him she sweetly kist.</span><br> + With that the shepherd whoop'd for joy;<br> + Quoth he: "There's never shepherd boy<br> +<span class="add3em">That ever was so blist."</span></p> + +<p class="refer30">(Michel Drayton.)</p> + +<p><a id="footnote320" name="footnote320"></a> +<b><a href="#footnotetag320">320</a></b>: <i>He died for want of bread in King street</i>. (Ben Jonson, +cité par Drummond.)</p> + +<p><a id="footnote321" name="footnote321"></a> +<b><a href="#footnotetag321">321</a></b>: <i>Hymnes à l'amour et à la beauté</i>,—<i>à l'amour et à la +beauté célestes</i>.</p> + +<p><a id="footnote322" name="footnote322"></a> +<b><a href="#footnotetag322">322</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + For that same goodly hew of white and red,<br> + With which the cheeks are sprinkled, shall decay,<br> + And those sweete rosy leaves, so fairly spred<br> + Upon the lips, shall fade and fall away<br> + To that they were, even to corrupted clay;<br> + That golden wyre, those sparckling stars so bright,<br> + Shall turne to dust, and lose their goodly light.<br> + But that fair lampe, from whose celestial rays<br> + That light proceedes which kindleth lovers fire,<br> + Shall never be extinguisht nor decay;<br> + But when the vitall spirits doe expyre,<br> + Upon her native planet shall retyre;<br> + For it is heavenly borne and cannot die,<br> + Being a parcell of the purest skye.</p> + +<p><a id="footnote323" name="footnote323"></a> +<b><a href="#footnotetag323">323</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + For Love is lord of Truth and Loialtie,<br> + Lifting himself out of the lowly dust,<br> + On golden plumes, up to the purest skye,<br> + Above the reach of loathly sinfull lust.<br> + Whose base affect, through cowardly distrust<br> + Of his weake wings, dare not to heaven fly.<br> + But, like a moldwarpe in the earth doth ly.</p> + +<p><a id="footnote324" name="footnote324"></a> +<b><a href="#footnotetag324">324</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> +<span class="add6em">As an aged tree</span><br> + High growing on the top of rocky clift,<br> + Whose hart-strings with keene steele nigh hewen be,<br> + The mightie trunck half rent with ragged rift<br> + Doth roll adowne the rocks, and fall with fearefull drift.<br> +<span class="add1em">Or as a castle, reared high and round,</span><br> + By subtile engins and malitious slight,<br> + Is undermined from the lowest ground,<br> + And her foundation forst and feebled quight,<br> + At last downe falles; and with her heaped hight<br> + Her hastie ruine does more heavie make,<br> + And yields itselfe unto the victours might.<br> + Such was this gyaunt's fall, that seemed to shake<br> + The stedfast globe of earth, as it for feare did quake.</p> + +<p class="refer30">(<i>Fairie Queene</i>, liv. I, ch. VIII, 42, 43.)</p> + +<p><a id="footnote325" name="footnote325"></a> +<b><a href="#footnotetag325">325</a></b>: <i>The Shepheard's Calendar</i>, <i>Amoretti</i>, <i>Sonnets</i>, +<i>Prothalamion</i>, <i>Epithalamion</i>, <i>Muiopotmos</i>, <i>Virgil's Gnat</i>, <i>the +Ruins of time</i>, <i>the Tears of the Muses</i>, etc.</p> + +<p><a id="footnote326" name="footnote326"></a> +<b><a href="#footnotetag326">326</a></b>: Publié en 1589; dédié à Philipp Sidney.</p> + +<p><a id="footnote327" name="footnote327"></a> +<b><a href="#footnotetag327">327</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> +<span class="add2em">There in a meadow, by the river's side,</span><br> +<span class="add2em">A flock of nymphes I chaunced to espy,</span><br> +<span class="add2em">All lovely daughters of the Flood thereby,</span><br> +<span class="add2em">With goodly greenish locks, all loose untyde,</span><br> +<span class="add2em">As each had bene a bryde.</span><br> +<span class="add2em">And each one had a little wicker basket,</span><br> +<span class="add2em">Made of fine twigs, entrayled curiously,</span><br> +<span class="add2em">In which they gathered flowers to fill their flasket,</span><br> +<span class="add2em">And with fine fingers cropt full featously</span><br> +<span class="add2em">The tender stalkes on hye.</span><br> +<span class="add2em">Of every sort which in that meadow grew</span><br> +<span class="add2em">They gathered some: the violet pallid blew,</span><br> +<span class="add2em">The little dazie that at evening closes,</span><br> +<span class="add2em">The virgin lilie, and the primrose trew,</span><br> +<span class="add2em">With store of vermeil roses,</span><br> +<span class="add2em">To deck their bridegroomes posies</span><br> +<span class="add2em">Against the brydale-day, which was not long,</span><br> + Sweet Themmes, runne softly till I end my song!<br> +<span class="add2em">With that I saw two swannes of goodly hewe</span><br> +<span class="add2em">Come softly swimming down along the lee.</span><br> +<span class="add2em">Two fairer birds I yet did never see;</span><br> +<span class="add2em">The snow which doth the top of Pindus strew</span><br> +<span class="add2em">Did never whiter shew....</span><br> +<span class="add2em">So purely white they were,</span><br> +<span class="add2em">That even the gentle stream, the which them bare,</span><br> +<span class="add2em">Seem'd foul to them, and bad his billowes spare</span><br> +<span class="add2em">To wet their silken feathers, least they might</span><br> +<span class="add2em">Soyle their fayre plumes with water not so fayre,</span><br> +<span class="add2em">And marre their beauties bright,</span><br> +<span class="add2em">That shone as heavens light,</span><br> +<span class="add2em">Against their brydale day, which was not long.</span><br> + Sweet Themmes! runne softly till I end my song.</p> + +<p class="refer30">(<i>Prothalamion</i>.)</p> + +<p><a id="footnote328" name="footnote328"></a> +<b><a href="#footnotetag328">328</a></b>:</p> + +<div class="poem10"> +<p>The gods, which all things see, this same beheld,<br> + And pittying this paire of lovers trew,<br> + Transformed them there lying on the field,<br> + Into one flower that is both red and blew.<br> + It first growes red, and then to blew doth fade,<br> + Like Astrophel, which there into was made.</p> + +<p>And in the midst thereof a star appeares,<br> + As fairly formed as any star in skyes;<br> + Ressembling Stella in her freshest yeares,<br> + Forth darting beames of beautie from her eyes;<br> + And all the day it standeth full of deow,<br> + Which is the teares that from her eyes did flow.</p> + +<p class="refer30">(<i>Astrophel</i>.)</p> +</div> + +<p><a id="footnote329" name="footnote329"></a> +<b><a href="#footnotetag329">329</a></b>: C'est Lodowick Bryskett (<i>Discourse of civil life</i>, 1606) +qui lui attribue ces paroles.</p> + +<p><a id="footnote330" name="footnote330"></a> +<b><a href="#footnotetag330">330</a></b>: Surtout dans le <i>Calendrier du Berger</i>.</p> + +<p><a id="footnote331" name="footnote331"></a> +<b><a href="#footnotetag331">331</a></b>:</p> + +<div class="poem10"> +<p>Her face so faire, as flesh it seemed not,<br> + But hevenly pourtraict of bright angels hew,<br> + Cleare as the skye, withouten blame or blot,<br> + Through goodly mixture of complexions dew;<br> + And in her cheekes the vermeill red did shew;<br> + Like roses in a bed of lillies shed,<br> + The which ambrosiall odours from them threw,<br> + And gazers sence with double pleasure fed,<br> + Hable to heale the sick and to revive the ded.</p> + +<p>In her faire eyes two living lamps did flame,<br> + Kindled above at th' heavenly Maker's light,<br> + And darted fyrie beames out of the same,<br> + So passing persant, and so wondrous bright,<br> + That quite bereav'd the rash beholders sight:<br> + In them the blinded god his lustfull fyre<br> + To kindle oft assayd, but had no might;<br> + For, with dredd majestie and awfull yre,<br> + She broke his wanton darts, and quenched base desyre.</p> + +<p>Her yvorie forhead, full of bountie brave,<br> + Like a broad table did itselfe dispred,<br> + For Love his loftie triumphes to engrave,<br> + And write the battailes of his great godhed:<br> + All good and honour might therein be red;<br> + For there their dwelling was; and, when she spake,<br> + Sweete wordes, like dropping honey, she did shed;<br> + And 'twixt the perles and rubins softly brake<br> + A silver sound, that, heavenly musicke seemd to make.</p> + +<p>Upon her eyelids many Graces sate,<br> + Under the shadow of her even browes,<br> + Working belgardes and amorous retrate;<br> + And everie one her with a grace endowes,<br> + And everie one with meekenesse to her bowes:<br> + So glorious mirrhour of celestiall grace,<br> + And soveraine moniment of mortall vowes,<br> + How shall frayle pen descrive her heavenly face,<br> + For feare, through want of skill, her beauty to disgrace.</p> + +<p>So faire, and thousand thousand time more faire,<br> + She seemd, when she presented was to sight;<br> + And was yclad, for heat of scorching aire,<br> + All in a silken Camus lily white,<br> + Purfled upon with many a folded plight,<br> + Which all above besprinkled was throughout,<br> + With golden aygulets, that glistred bright;<br> + Like twinkling starres: and all the skirt about<br> + Was hemed with golden fringe.</p> + +<p>Below her ham her weed did somewhat trayne,<br> + And her streight legs most bravely were embayld<br> + In gilden buskins of costly cordwayne,<br> + All bard with golden bendes, which were entayld<br> + With curious antickes, and full fayre anmayld.<br> + Before, they fastned were under her knee<br> + In a rich jewell, and therein entrayld<br> + The ends of all the knots, that none might see<br> + How they within their fouldings close enwrapped be.</p> + +<p>Like two faire marble pillours they were seene,<br> + Which doe the temple of the gods support,<br> + Whom all the people decke with garlands greene,<br> + And honour in their festivall resort.<br> + These same with stately grace and princely port<br> + She taught to tread, when she herself would grace;<br> + But with the woody nymphes when she did play,<br> + Or when the flying libbard she did chace,<br> + She could them nimbly move, and after fly apace.</p> + +<p>And in her hand a sharpe bore-speare she held,<br> + And at ther backe a bow, and quiver gay<br> + Stuft with steel-headed dartes, wherewith she queld<br> + The salvage beastes in her victorious play,<br> + Knit with a golden bauldricke which forelay<br> + Athwart her snowy brest, and did divide<br> + Her daintie paps; which, like young fruit in May,<br> + Now little gan to swell, and being tide<br> + Through her thin weed their places only signifide.</p> + +<p>Her yellow lockes, crisped like golden wyre,<br> + About her shoulders weren loosely shed,<br> + And, when the winde emongst them did inspyre,<br> + They waved like a penon wyde despred,<br> + And low behinde her backe were scattered:<br> + And, whether art it were or heedlesse hap,<br> + As through the flouring forrest rash she fled,<br> + In her rude heares sweet flowres themselves did lap,<br> + And flourishing fresh leaves and blossomes did enwrap.</p> + +<p>The daintie rose, the daughter of her morne,<br> + More dear than life she tendered, whose flowre<br> + The girlond of her honour did adorne:<br> + Ne suffred she the middayes scorching powre,<br> + Ne the sharp northerne wind thereon to showre;<br> + But lapped up her silken leaves most chayre,<br> + Whenso the froward sky began to lowre;<br> + But, soon as calmed was the cristall ayre,<br> + She did it fayre dispred and let to florish faire.</p> + +<p class="refer30">(Liv. III, ch. V, str. 51, et liv. II, chant 3.)</p> +</div> + +<p><a id="footnote332" name="footnote332"></a> +<b><a href="#footnotetag332">332</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + Sweet love, that doth his golden wings embay<br> + In blessed nectar and pure pleasures well.</p> + +<p class="refer30">(Liv. III, ch. II, st. 2.)</p> + +<p><a id="footnote333" name="footnote333"></a> +<b><a href="#footnotetag333">333</a></b>:</p> + +<div class="poem10"> +<p>It was upon a sommers shiny day,<br> + When Titan faire his beames did display,<br> + In a fresh fountaine, far from all mens vew,<br> + She bath'd her brest the boyling heat t'alley;<br> + She bath'd with roses red and violets blew<br> + And all the sweetest flowers that in the forrest grew.</p> + +<p>Till faint through yrkesome wearines adowne<br> + Upon the grassy ground herself she layd<br> + To sleep, the whiles a gentle slombring swowne<br> + Upon her fell all naked bare displayd....</p> + +<p class="refer30">(Liv. III, chant VI.)</p> +</div> + +<p><a id="footnote334" name="footnote334"></a> +<b><a href="#footnotetag334">334</a></b>:</p> + +<div class="poem10"> +<p>Shortly into the wastefull woods she came,<br> + Whereas she found the goddesse with her crew,<br> + After late chase of their embrewed game,<br> + Sitting beside a fountaine in a rew;<br> + Some of them washing with the liquid dew<br> + From off their dainty limbs the dusty sweat<br> + And soyle, which did deforme their lively hew;<br> + Others lay shaded from the scorching heat;<br> + The rest upon her person gave attendance great.</p> + +<p>She, having hong upon a bough on high<br> + Her bow and painted quiver, had unlaste<br> + Her silver buskins from her nimble thigh,<br> + And her lank loynes ungirt, and brests unbraste,<br> + After the heat the breathing cold to taste;<br> + Her golden lockes, that late in tresses bright<br> + Embreaded were for hindring of her haste,<br> + Now loose about her shoulders hong undight,<br> + And were with swet ambrosia all besprinkled light.</p> + +<p class="refer30">(Liv. III. chant <span class="smcap">vi</span>.)</p> +</div> + +<p><a id="footnote335" name="footnote335"></a> +<b><a href="#footnotetag335">335</a></b>:</p> + +<div class="poem10"> +<p>With that, her glistring helmet she unlaced;<br> + Which doft, her golden lockes, that were up bound<br> + Still in a knot, unto her heeles down traced,<br> + And like a silken veile in compasse round<br> + About her back and all her bodie wound;<br> + Like as the shining skie in summers night,<br> + What times the dayes with scorching heat abound,<br> + Is creasted all with lines of firie light,<br> + That it prodigious seemes in common people sight.</p> + +<p class="refer30">(Liv. IV, ch. I, str. 13.)</p> + +<p>Her golden locks, that were in tramells gay<br> + Up bounden, did themselves adowne display<br> + And raught unto her heeles; like sunny beames<br> + That in a cloud their light did long time stay,<br> + Their vapour vaded, shewe their golden gleames,<br> + And through the azure aire shooke forth their persant streames.</p> + +<p class="refer30">(Liv. III, ch. IX, 20.)</p> +</div> + +<p><a id="footnote336" name="footnote336"></a> +<b><a href="#footnotetag336">336</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + A teme of Dolphins raunged in aray<br> + Drew the smooth charett of sad Cymoent.<br> + They were all taught by Triton to obay<br> + To the long raynes at her commaundement.<br> + As swift as swallows on the waves they went.<br> + That their broad flaggy finnes no fome did reare,<br> + Ne bubbling rowndell they behinde them sent;<br> + The rest of other fishes drawen weare<br> + Which with their finny oars the swelling sea did sheare.</p> + +<p class="refer30">(Liv. III, ch. <span class="smcap">IV</span>, 33.)</p> + +<p><a id="footnote337" name="footnote337"></a> +<b><a href="#footnotetag337">337</a></b>:</p> + +<div class="poem10"> +<p>He making speedy way through spersed ayre,<br> + And through the world of waters wide and deepe,<br> + To Morpheus' house doth hastily repaire.<br> + Amid the bowels of the earth full steepe,<br> + And low, where dawning day doth never peepe,<br> + His dwelling is, there Tethys his wet bed<br> + Doth ever wash, and Cynthia still doth steepe,<br> + In silver deaw his ever drouping hed,<br> + Whiles sad Night over him her mantle black doth spred.</p> + +<p>And more to lulle him in his slumber soft,<br> + A trickling streame from high rock tumbling downe,<br> + And ever-drizling raine upon the loft,<br> + Mixt with a murmuring winde, much like the sowne<br> + Of swarming bees, did cast him in a swowne.<br> + No other noyse, nor peoples troublous cryes,<br> + As still are wont t' annoy the walled towne,<br> + Might there be heard; but careless Quiet lyes<br> + Wrapt in eternal silence farre from enimyes.</p> +</div> + +<p><a id="footnote338" name="footnote338"></a> +<b><a href="#footnotetag338">338</a></b>:</p> + +<div class="poem10"> +<p>The houses form within was rude and strong,<br> + Like an huge cave hewne out of rocky clifte,<br> + From whose rough vault the ragged breaches hong<br> + Ëmbost with massy gold of glorious guifte,<br> + And with rich metall loaded every rifte,<br> + That heavy ruine they did seeme to threatt;<br> + And over them Arachne high did lifte<br> + Her cunning web, and spred her subtile nett,<br> + Enwrapped in fowle smoke and clouds more black then jett.</p> + +<p>Both roof and floor and walls were all of gold,<br> + But overgrown with dust and old decay,<br> + And hid in darknes, that none could behold<br> + The hew thereof; for vew of cherefull day<br> + Did never in that house itselfe display,<br> + But a faint shadow of uncertein light,<br> + Such as a lamp whose life does fade away;<br> + Or as the moon, cloathed with clowdy night,<br> + Does shew to him that walkes in feare and sad affright.</p> + +<p>In all that rowme was nothing to be sene,<br> + But huge grete yron chests and coffers strong,<br> + All bart with double bends, that none could weene<br> + Them to enforce by violence or wrong.<br> + On every side they placed were along.<br> + But all the grownd with sculs was scattered<br> + And dead mens bones which round about were flong;<br> + Whose lives, it seemed, whilome there were shed,<br> + And their vile carcases now left unburied....</p> + +<p>Thence forward he him led and shortly brought<br> + Unto another rowme, whose dore forthright<br> + To him did open as it had beene taught;<br> + Therein an hundred raunges were pight,<br> + And hundred fournaces all burning bright;<br> + By every fournace many Feends did byde,<br> + Defourmed creatures horrible in sight;<br> + And every Feend his busie paines applyde<br> + To melt the golden metall ready to be tryde.</p> + +<p>One with great bellowes gathered filling ayre,<br> + And with forst wind the fewell did inflame;<br> + Another did the dying bronds repayre<br> + With yron tongs, and sprinkled ofte same<br> + With liquid waves, fiers Vulcans rage to tame<br> + Who, maystring them, renewd his former heat.<br> + Some scumd the drosse that from the metall came,<br> + Some stird the molten owre with ladles great.<br> + And every one did swincke, and every one did sweat....</p> + +<p>He brought him, through a darksom narrow strayt,<br> + To a broad gate all built of beaten gold:<br> + The gate was open; but therein did wayt<br> + A sturdie villein, stryding stiff and bold,<br> + As if the highest god defy he would.<br> + In his right hand an yron club he held,<br> + But he himselfe was all of golden mould,<br> + Yet had both life and sence, and well could weld<br> + That cursed weapon, when his cruell foes queld....</p> + +<p>He brought him in. The rowme was large and wide,<br> + As it some Gyeld or solemne temple weare;<br> + Many great golden pillours did upbeare<br> + The massy roofe and riches huge sustayne;<br> + And every pillour decked was full deare<br> + With crownes and diademes and titles vaine,<br> + Which mortall princes wore whiles they on earth did rayne.</p> + +<p>A route of people there assembled were,<br> + Of every sort and nation under skye,<br> + Which with great uprore preaced to draw nere<br> + To the upper part: where was advanced hye<br> + A stately siege of soveraine majestye;<br> + And thereon satt a woman gorgeous gay<br> + And richly cladd in robes of royaltye,<br> + That never earthly prince in such aray<br> + His glory did enhaunce, and pompous pryde display...</p> + +<p>There, as in glistring glory she did sitt,<br> + She held a great gold chaine ylinked well<br> + Whose upper end to highest heven was knitt,<br> + And lower part did reach to lowest hell.</p> + +<p class="refer30">(Liv. II, ch. VII.)</p> +</div> + +<p><a id="footnote339" name="footnote339"></a> +<b><a href="#footnotetag339">339</a></b>:</p> + +<div class="poem10"> +<p>.... No gate, but like one, being goodly dight<br> + With bowes and braunches wich did broad dilate<br> + Their clasping armes in wanton wreathings intricate:</p> + +<p>So fashioned a porch with rare device,<br> + Archt over head with an embracing vine,<br> + Whose brounches hanging downe seemed to entice<br> + All passers-by to taste their lushious wine,<br> + And did themselves into their hands incline,<br> + As freely offering to be gathered,<br> + Some deepe empurpled as the hyaline,<br> + Some as the rubine laughing sweetely red,<br> + Some like faire emeraudes not yet well ripened....</p> + +<p>And in the midst of all a fountaine stood,<br> + Of richest substance that on earth might bee,<br> + So pure and shiny that the silver flood<br> + Through every channell running one might see.<br> + Most goodly it with curious ymageree<br> + Was over-wrought, and shapes of naked boyes,<br> + Of which some seemd with lively jollitee<br> + To fly about, playing their wanton toyes,<br> + Whylest others did themselves embay in liquid joyes.</p> + +<p>And over all of purest gold was spred<br> + A trayle of yvie in his native hew;<br> + For the rich metall was so coloured,<br> + That wight, who did not well avis'd it vew,<br> + Would surely deeme it to bee yvie trew;<br> + Low his lascivious armes adown did creepe,<br> + That themselves dipping in the silver dew<br> + Their fleecy flowres then fearfully did steepe,<br> + Which drops of christall seemd for wantones to weep.</p> + +<p>Infinit streames continually did well<br> + Out of this fountaine, sweet and fair to see,<br> + The which into an ample laver fell,<br> + And shortly grew to so great quantitie,<br> + That like a little lake it seemd to bee,<br> + Whose depth exceed not three cubits hight,<br> + That through the waves one might the bottom see,<br> + All pav'd beneath with jaspar shinning bright,<br> + That semd the fountaine in that sea did sayle upright....</p> + +<p>The joyous birds, shrouded in chearefull shade<br> + Their notes unto the voyce attempred sweet;<br> + Th'angelical soft trembling voyces made<br> + To th'instruments divine respondence meet;<br> + The silver-sounding instruments did meet<br> + With the base murmure of the waters fall;<br> + The waters fall with difference discreet<br> + Now soft, now loud, unto the wind did call;<br> + The gentle warbling wind low answered to all....</p> + +<p>Upon a bed of roses she was layd,<br> + As faint through heat, or dight to pleasant sin;<br> + And was arayd or rather disarayd,<br> + All in a vele of silke and silver thin,<br> + That hid no whit her alabaster skin,<br> + But rather shewd more white, if more might bee:<br> + More subtile web Arachne cannot spin;<br> + Nor the fine nets, which oft we woven see<br> + Of scorched deaw, do not in th'ayre more lightly flee.</p> + +<p>Her snowy brest was bare to ready spoyle<br> + Of hungry eyes, which n'ote therewith be fild;<br> + And yet, through languour of her late sweet toyle,<br> + Few drops, mor cleare than nectar, forth distild,<br> + That like pure Orient perles adowne it trild;<br> + And her faire eyes, sweet smyling in delight<br> + Moystened their fierie beams, with which she thrild<br> + Fraile harts, yet quenched not; like starry light<br> + Which, sparckling on the silent waves, does seeme more bright.</p> + +<p class="refer30">(Liv. II, ch. XII.)</p> +</div> + +<p><a id="footnote340" name="footnote340"></a> +<b><a href="#footnotetag340">340</a></b>: Harrington's <i>Nugæ antiquæ</i>.</p> + +<p><a id="footnote341" name="footnote341"></a> +<b><a href="#footnotetag341">341</a></b>:</p> + +<div class="poem10"> +<p>Some asked me where the rubies grew,<br> +<span class="add2em">And nothing did I say,</span><br> + But with my finger pointed to<br> +<span class="add2em">The lips of Julia.</span><br> + Some asked how pearls did grow, and where;<br> +<span class="add2em">Then spake I to my girl,</span><br> + To part her lips, and show me there<br> +<span class="add2em">The quarelets of pearl.</span><br> + One ask'd me where the roses grew;<br> +<span class="add2em">I bade him not go seek;</span><br> + But forthwith bade my Julia show<br> +<span class="add2em">A bud in either cheek.</span></p> + +<p class="refer30">(Herrick.)</p> + +<p>About the sweet bag of a bee,<br> +<span class="add2em">Two Cupids fell at odds;</span><br> + And whose the pretty prize should be,<br> +<span class="add2em">They vowed to ask the gods.</span><br> + Which Venus hearing, thither came,<br> +<span class="add2em">And for their boldness stript them;</span><br> + And taking thence from each his flame,<br> +<span class="add2em">With rods of myrtle whipt them.</span><br> + Which done, to still their wanton cries,<br> +<span class="add2em">When quiet grown sh' had seen them,</span><br> + She kiss'd and wiped their dove-like eyes,<br> +<span class="add2em">And gave the bag between them.</span></p> + +<p class="refer30">(Herrick.)</p> + +<p>Why so pale and wan, fond lover?<br> +<span class="add2em">Prithee, why so pale?</span><br> + Will, when looking well can't move her,<br> +<span class="add2em">Looking ill prevail?</span><br> +<span class="add2em">Prithee, why so pale?</span><br> + Why so dull and mute, young sinner?<br> +<span class="add2em">Prithee, why so mute?</span><br> + Will, when speaking well can't win her,<br> +<span class="add2em">Saying nothing do't?</span><br> +<span class="add2em">Prithee, why so mute?</span><br> + Quit, quit for shame, this will not move,<br> +<span class="add2em">This cannot take her;</span><br> + If of herself she will not love,<br> +<span class="add2em">Nothing can make her:</span><br> +<span class="add2em">The devil take her.</span></p> + +<p class="refer30">(Suckling.)</p> + +<p>As when a lady, walking Flora's bower,<br> + Picks here a pink, and there a gilly-flower,<br> + Now plucks a violet from her purple bed,<br> + And then a primrose, the year's maidenhead,<br> + There nips the brier, here the lover's pansy.<br> + Shifting her dainty pleasures with her fancy,<br> + This on her arms, and that she lists to wear<br> + Upon the borders of her curious hair;<br> + At length a rose-bud (passing all the rest)<br> + She plucks, and bosoms in her lily breast.</p> + +<p class="refer30">(Quarles.)</p> +</div> + +<p><a id="footnote342" name="footnote342"></a> +<b><a href="#footnotetag342">342</a></b>: Voyez surtout sa satire contre les courtisans. Ceci est +contre les imitateurs:</p> + +<p class="poem10"> + But he is worst, who beggarly doth chaw<br> + Other's witt fruits, and in his ravenous maw<br> + Rankly digested, doth those things outspue<br> + As his own things; and they are his owne, 't is true,<br> + For if one eate my meat, though it be known<br> + The meat was mine, th' excrement is his own.</p> + +<p><a id="footnote343" name="footnote343"></a> +<b><a href="#footnotetag343">343</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + When I behold a stream, which, from the spring,<br> + Doth, with doubtful melodious murmuring,<br> + Or in a speechless slumber calmly ride<br> + Her wedded channels bosom, and there chide<br> + And bend her brows, and swell, if any bough<br> + Does but stoop down to kiss her utmost brow;<br> + Yet if her often, gnawing kisses win<br> + The traiterous banks to gape and let her in;<br> + She rusheth violently and doth divorce<br> + Her from her native and her long-kept course,<br> + And roares, and braves it, and in gallant scorn<br> + In flatt'ring eddies promising return,<br> + She flouts her channel, which thenceforth is dry,<br> + Then say I: That is she, and this I am.</p> + +<p><a id="footnote344" name="footnote344"></a> +<b><a href="#footnotetag344">344</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + O do not die, for I shall hate<br> + All women so, when thou art gone,<br> + That thee I shall not celebrate,<br> + When I remember thou wast one.</p> + +<p><a id="footnote345" name="footnote345"></a> +<b><a href="#footnotetag345">345</a></b>:</p> + +<p class="poem10"> + This flea is you and I, and this<br> + Our marriage bed and marriage temple is.<br> + Though parents grudge and you, w'are met,<br> + And cloyster'd in these living walls of jet.<br> + Though use make you apt to kill me,<br> + Let not to that selfe murder added be,<br> + And sacriledge, three sins in killing three.</p> + +<p>Aussi Suckling l'appelle <i>the Great lord of witt</i>.</p> + +<p><a id="footnote346" name="footnote346"></a> +<b><a href="#footnotetag346">346</a></b>: 1608-1667. J'ai sous les yeux la onzième édition de +1710.</p> + +<p><a id="footnote347" name="footnote347"></a> +<b><a href="#footnotetag347">347</a></b>: Par exemple: <i>The Spring</i> (<i>The Mistress</i>, tome 1<sup>er</sup>, +page 72).</p> + +<p><a id="footnote348" name="footnote348"></a> +<b><a href="#footnotetag348">348</a></b>: Shakspeare: <i>Tempest</i>, <i>Measure for measure</i>, <i>Hamlet</i>; +Beaumond and Flechter: <i>Thierry and Theodoret</i>, acte 4<sup>e</sup>. Voyez aussi +Webster, <i>passim</i>.</p> + +<p><a id="footnote349" name="footnote349"></a> +<b><a href="#footnotetag349">349</a></b>: This roving humour (though not with like success) I have +ever had, and, like a ranging spaniel, that barks at every bird he sees, +leaving his game, I have followed all, saving that which I should, and +may justly complain, and truly, <i>qui ubique est</i>, <i>nusquam est</i>, which +Gesner did in modesty: that I have read many books, but to little +purpose, for want of good method; I have confusedly tumbled over divers +authors in our libraries with small profit, for want of art, order, +memory, judgment. I never travelled but in map or card, in which my +unconfined thoughts have freely expatiated, as having ever been +especially delighted with the study of cosmography. Saturn was lord of +my geniture, culminating, etc., and Mars principal significator of +manners, in partile conjunction with mine ascendent; both fortunate in +their houses, etc. I am not poor, I am not rich; <i>nihil est</i>, <i>nihil +deest</i>; I have little, I want nothing: all my treasure is in Minerva's +tower. Greater preferment as I could never get, so am I not in debt for +it. I have a competency (<i>laus Deo</i>) from my noble and munificent +patrons. Though I live still a collegiate student, as Democritus in his +garden, and lead a monastic life, <i>ipse mihi theatrum</i> sequestered from +those tumults and troubles of the world, <i>et tanquam in specula positus</i> +(as he said) in some high place above you all, like <i>stoicus sapiens</i>, +<i>omnia sæcula præterita præsentiaque videns</i>, <i>uno velut intuitu</i>, I +hear and see what is done abroad, how others run, ride, turmoil, and +macerate themselves in court and country. Far from those wrangling +law-suits, <i>aulæ vanitatem</i>, <i>fori ambitionem</i>, <i>ridere mecum soleo</i>: I +laugh at all, "only secure, lest my suit go amiss, my ships perish, corn +and cattle miscarry, trade decay, I have no wife nor children, good or +bad, to provide for;" a mere spectator of other men's fortunes and +adventures, and how they act their parts, which methinks are diversely +presented unto me, as from a common theatre or scene. I hear new news +every day: and those ordinary rumours of war, plagues, fires, +inundations, thefts, murders, massacres, meteors, comets; spectrums, +prodigies, apparitions; of towns taken, cities besieged in France, +Germany, Turkey, Persia, Poland, etc., daily musters and preparations, +and such like, which these tempestuous times afford, battles fought, so +many men slain, monomachies, shipwrecks, piracies and sea-fights, peace, +leagues, stratagems, and fresh alarms—a vast confusion of vows, wishes, +actions, edicts, petitions, lawsuits, pleas, laws, proclamations, +complaints, grievances—are daily brought to our ears: new books every +day, pamphlets, currantoes, stories, whole catalogues of volumes of all +sorts, new paradoxes, opinions, schisms, heresies, controversies in +philosophy, religion, etc. Now come tidings of weddings, maskings, +mummeries, entertainments, jubilees, embassies, tilts, and tournaments, +trophies, triumphs, revels, sports, plays: then again, as in a new +shifted scene, treasons, cheating tricks, robberies, enormous villanies, +in all kinds, funerals, burials, death of princes, new discoveries, +expeditions; now comical, then tragical matters. To-day we hear of new +lords and officers created, tomorrow of some great men deposed, and then +again of fresh honours conferred: one is let loose, another imprisoned: +one purchaseth, another breaketh: he thrives, his neighbour turns +bankrupt; now plenty, then again dearth and famine; one runs, another +rides, wrangles, laughs, weeps, etc. Thus I daily hear, and such like, +both private and public news.</p> + +<p><a id="footnote350" name="footnote350"></a> +<b><a href="#footnotetag350">350</a></b>: For what a world of books offers itself, in all subjects, +arts, and sciences, to the sweet content and capacity of the reader? In +arithmetic, geometry, perspective, optic, astronomy, architecture, +<i>sculptura</i>, <i>pictura</i>, of which so many and such elaborate treatises +are of late written: in mechanics and their mysteries, military matters, +navigation, riding of horses, fencing, swimming, gardening, planting, +great tomes of husbandry, cookery, falconry, hunting, fishing, fowling, +etc., with exquisite pictures of all sports, games, and what not? In +music, metaphysics, natural and moral philosophy, philology, in policy, +heraldry, genealogy, chronology, etc., they afford great tomes, or those +studies of antiquity, etc., <i>et quid subtilius arithmeticis +inventionibus</i>? <i>quid jucundius musicis rationibus</i>? <i>quid divinius +astronomicis</i>? <i>quid rectius geometricis demonstrationibus</i>? What so +sure, what so pleasant? he that shall but see that geometrical tower of +Garizenda at Bologna in Italy, the steeple and clock at Strasburgh, will +admire the effects of art, or that engine of Archimedes to remove the +earth itself, if he had but a place to fasten his instrument? +<i>Archimedis cochlea</i>, and rare devises to corrivate waters, music +instruments, and trisyllable echoes again, again, and again repeated, +with myriads of such. What vast tomes are extant in law, physic, and +divinity for profit, pleasure, practice, speculation, in verse or prose, +etc.? Their names alone are the subject of whole volumes: we have +thousands of authors of all sorts, many great libraries full well +furnished, like so many dishes of meat, served out for several palates; +and he is a very block that is affected with none of them. Some take an +infinite delight to study the very languages wherein these books are +written, Hebrew, Greek, Syriac, Chaldee, Arabic, etc. Methinks it would +well please any man to look upon a geographical map (<i>suavi animum +delectatione allicere</i>, <i>ob incredibilem rerum varietatem et +jucunditatem et ad pleniorem sui cognitionem excitare</i>) chorographical, +topographical delineations; to behold, as it were, all the remote +provinces, towns, cities of the world, and never to go forth of the +limits of his study; to measure, by the scale and compass, their extent, +distance, examine their site. Charles the great (as Platina writes) had +three fair silver tables, in one of which superficies was a large map of +Constantinople, in the second Rome neatly engraved, in the third an +exquisite description of the whole world; and much delight he took in +them. What greater pleasure can there now be, than to view those +elaborate maps of Ortelius, Mercator, Hondius, etc., to peruse those +books of cities, put out by Braunus, and Hogenbergius? to read those +exquisite descriptions of Maginus, Munster, Herrera, Laet, Merula, +Boterus, Leander Albertus, Camden, Leo Afer, Adricomius, Nic. Gerbelius, +etc.? those famous expeditions of Christopher Columbus, Americus +Vespucius, Marcus Polus the Venitian, Vertomannus, Aloysius Cadamustus, +etc.? those accurate diaries of Portugals, Hollanders, of Bartison, +Oliver à Nort, etc., Hacluit's voyages, Pet. Martyr's Decades, Benzo, +Lerius, Linschoten's relations, those Hodœporicons of Jod. à Meggen, +Brocarde the Monk, Bredenbachius, Jo. Dublinius, Sands, etc., to +Jerusalem, Egypt, and other remote places of the world? those pleasant +itineraries of Paulus Hentzerus, Jodocus Sincerus, Dux Polonus, etc., to +read Bellonius's observations, P. Gillius his surveys; those parts of +America, set out, and curiously cut in pictures, by Fratres à Bry? to +see a well cut herbal, herbs, trees, flowers, plants, all vegetals, +expressed in their proper colours to the life, as that of Matthiolus +upon Dioscorides, Delacampius, Lobel, Bauhinus, and that last voluminous +and mighty herbal of Besler of Noremberge; wherein almost every plant is +to his own bigness. To see birds, beasts, and fishes of the sea, +spiders, gnats, serpents, flies, etc., all creatures set out by the same +art, and truly expressed in lively colours, with an exact description of +their natures, virtues, qualities, etc., as hath been accurately +performed by Ælian, Gesner, Ulysses Aldrovandus, Bellonus, Rondoletius, +Hippolytus Salvianus, etc.</p> + +<p><a id="footnote351" name="footnote351"></a> +<b><a href="#footnotetag351">351</a></b>: <i>Anatomy of melancoly</i>, 1621.</p> + +<p><a id="footnote352" name="footnote352"></a> +<b><a href="#footnotetag352">352</a></b>: But the iniquity of oblivion blindly scattereth her +poppy, and deals with the memory of men without distinction to merit of +perpetuity: who can but pity the founder of the pyramids? Herostratus +lives that burnt the temple of Diana; he is almost lost that built it; +time hath spared the epitaph of Adrian's horse; confounded that of +himself. In vain we compute our felicities by the advantage of our good +names, since bad have equal durations; and Thersites is like to live as +long as Agamemnon, without the favour of the everlasting register. Who +knows whether the best of men be known? or whether there be not more +remarkable persons forgot than any that stand remembered in the known +account of time? Without the favour of the everlasting register, the +first man had been as unknown as the last, and Methuselah's long life +had been his only chronicle.</p> + +<p>Oblivion is not to be hired: the greatest part must be content to be as +though they had not been; to be found in the register of God, not in the +record of man. Twenty-seven names make up the first story before the +flood; and the recorded names ever since contain not one living century. +The number of the dead long exceedeth all that shall live. The night of +time far surpasseth the day, and who knows when was the equinox? Every +hour adds unto that current arithmetic which scarce stands one moment. +And since death must be the Lucina of life: and even Pagans could doubt +whether thus to live were to die; since our longest sun sets at right +descensions, and makes but winter arches, and therefore it cannot be +long before we lie down in darkness, and have our light in ashes; since +the brother of death daily haunts us with dying mementos, and time, that +grows old in itself, bids us hope no long duration; diuturnity is a +dream, and folly of expectation.</p> + +<p>Darkness and light divide the course of time, and oblivion shares with +memory a great part even of our living beings; we slightly remember our +felicities, and the smartest strokes of affliction leave but short smart +upon us. Sense endureth no extremities, and sorrows destroys us or +themselves. To weep into stones are fables. Afflictions induce +callosities; miseries are slippery, or fall like snow upon us, which, +notwithstanding, is no unhappy stupidity. To be ignorant of evils to +come, and forgetful of evils past, is a merciful provision in nature, +whereby we digest the mixture of our few and evil days; and our +delivered senses not relapsing into cutting remembrances, our sorrows +are not kept raw by the edge of repetitions.... All was vanity, feeding +the wind, and folly. The Egyptian mummies, which Cambyses or time hath +spared, avarice now consumeth. Mummy is become merchandise; Mizraim +cures wounds, and Pharaoh is sold for balzams.... Man is a noble animal, +splendid in ashes, and pompous in the grave, solemnising nativities and +deaths with equal lustre, nor omitting ceremonies of bravery in the +infamy of his nature.... Pyramids, arches, obelisks, were but the +irregularities of vain glory, and wild enormities of ancient +magnanimity.</p> + +<p><a id="footnote353" name="footnote353"></a> +<b><a href="#footnotetag353">353</a></b>: Consulter Milsand, étude sur sir Thomas Browne, <i>Revue +des Deux-Mondes</i>, 1858.</p> + +<p><a id="footnote354" name="footnote354"></a> +<b><a href="#footnotetag354">354</a></b>: As water, whether it be the dew of heaven or the springs +of the earth, doth scatter and lose itself in the ground, except it be +collected into some receptacle, where it may by union comfort and +sustain itself, and, for that cause, the industry of man hath framed and +made spring-heads, conduits, cisterns, and pools, which men have +accustomed likewise to beautify and adorn with accomplishments of +magnificence and state, as well as of use and necessity; so knowledge, +whether it descend from divine inspiration or spring from human sense, +would soon perish and vanish to oblivion, if it were not preserved in +books, conferences and places appointed, as universities, colleges and +schools, for the receipt and comforting the same....</p> + +<p>The greatest error of all the rest, is the mistaking or misplacing of +the last or farthest end of knowledge: for men have entered into a +desire of learning and knowledge, sometimes upon a natural curiosity and +inquisitive appetite; sometimes to entertain their minds with variety +and delight; sometimes for ornament and reputation; and sometimes to +enable them to victory of wit and contradiction; and most times for +lucre and profession; and seldom sincerely to give a true account of +their gift of reason, to the benefit and use of men: as if there were +sought in knowledge a couch whereupon to rest a searching and restless +spirit; or a terrace, for a wandering and variable mind to walk up and +down with a fair prospect; or a tower of state, for a proud mind to +raise itself upon; or a fort or commanding ground, for strife and +contention; or a shop, for profit or sale; and not a rich storehouse, +for the glory of the Creator, and the relief of man's estate.</p> + +<p><a id="footnote355" name="footnote355"></a> +<b><a href="#footnotetag355">355</a></b>: <i>Voir</i> surtout les <i>Essais</i>.</p> + +<p><a id="footnote356" name="footnote356"></a> +<b><a href="#footnotetag356">356</a></b>: Voyez aussi dans le <i>Novum Organum</i>, liv. I et liv. II, +les vingt-sept genres d'exemples, avec leurs noms métaphoriques. +<i>Instantiæ crucis</i>, <i>divortii</i>, <i>januæ</i>, <i>Instantiæ innuentes</i>, +<i>polychrestæ</i>, <i>magicæ</i>, etc. Voyez encore <i>les Géorgiques de l'esprit</i>, +<i>la première Vendange de l'induction</i>, et autres titres semblables.</p> + +<p><a id="footnote357" name="footnote357"></a> +<b><a href="#footnotetag357">357</a></b>: <i>The Works of Francis Bacon</i>. London, 1824. Tome VII, p. +2. <i>Biographie latine</i>, par Rawley.</p> + +<p><a id="footnote358" name="footnote358"></a> +<b><a href="#footnotetag358">358</a></b>: Ce point a été mis en évidence par l'admirable <i>Étude</i> de +lord Macaulay.—<i>Critical and historical Essays</i>, tome III.</p> + +<p><a id="footnote359" name="footnote359"></a> +<b><a href="#footnotetag359">359</a></b>: <i>Temporis partus masculus</i>.</p> + +<p><a id="footnote360" name="footnote360"></a> +<b><a href="#footnotetag360">360</a></b>: <i>Novum Organum</i>, lib. II, 15 et 16.</p> + +<p><a id="footnote361" name="footnote361"></a> +<b><a href="#footnotetag361">361</a></b>: <i>Novum Organum</i>, liv. I, 1 et 3.</p> + +<p><a id="footnote362" name="footnote362"></a> +<b><a href="#footnotetag362">362</a></b>: <i>Natural history</i>, 800, 24, etc. <i>De Augmentis</i>, lib. +III, 1.</p> + +<p><a id="footnote363" name="footnote363"></a> +<b><a href="#footnotetag363">363</a></b>: Voyez là-dessus presque tous les écrits de Bacon, et +notamment son <i>Histoire naturelle</i>.</p> + + + + + + + +</div> + +<div class="p4 tn"> +<p>Notes au lecteur de ce fichier numérique:</p> + +<p>Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.</p> + +<p>Les guillemets semblant parfois avoir été placés de façon arbitraire +n'ont pas été corrigés.</p> + +<p>Page 329: Arioste a remplacé Aristote dans la phrase "Ample et flottante +matière, où les grands artistes du siècle, Aristote, le Tasse, Cervantes, +Rabelais, viennent tailler leurs poëmes."</p> +</div> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Littèrature Anglaise +(Volume 1 de 5), by Hippolyte Taine + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITT ANGLAIS 1/5 *** + +***** This file should be named 39328-h.htm or 39328-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/3/2/39328/ + +Produced by Keith J. Adams, Christine P. Travers and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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