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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: L'Illustration, No. 0034, 21 Octobre 1843 + +Author: Various + +Release Date: April 1, 2012 [EBook #39327] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0034, 21 OCTOBRE 1843 *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + + +L'Illustration, No. 0034, 21 Octobre 1843 + +L'ILLUSTRATION +JOURNAL UNIVERSEL + +Nº 34. Vol. II.--SAMEDI 21 OCTOBRE 1843. +Bureaux, rue de Seine, 33. + +Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Prix de +chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75. + +Ab. pour les Dep.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. pour +l'étranger. -- 10 -- 20 -- 40 + + + + +SOMMAIRE. + +Procession séculaire de Fourvières, et pose de la première pierre du +Pont du Change à Lyon. _Deux Gravures_--Courrier de Paris.--Histoire de +la Semaine, _Boutons du rappel; meetings tenus à Dublin et en plein +air_.--Théâtres--Opéra-comique, _Mina_; Palais-Royal, _Le brelan de +Troupiers_; Gymnase, _Jean Lenoir_; Odéon, _Tôt ou Tard_; +Délassements-Comiques, _la Fille du Ciel. Une scène de Mina; Levassor +dans ses trois rôles du Brelan de troupiers; une scène de la Fille du +Ciel._--De la Traite et de l'esclavage. Onze Gravures.--Révolutions du +Mexique. Le général Bustamante. (Suite et fin.)--Margherita Pusterla. +Roman de M. César Cantù. Chapitre XIII, Reconnaissance. _Sept +Gravures_.--Bulletin bibliographique. Le Nord de la Sibérie, par M. de +Wrangell; Les Pyrénées, par M. le baron Taylor; les Rues de +Paris.--Annonces,--Armée. Chasseurs à cheval, nouvel uniforme. +_Gravure_.--Caricature, _Une Sentinelle perdue_. Logogriphe +musical.--Rébus. + + + +Procession séculaire de Fourvières, et pose de la première pierre du +Pont du Change à Lyon. + +Pendant la durée du camp de Lyon (V. t. Ier, p. 407, et t. 2, p. 97), +une cérémonie religieuse d'un haut intérêt a été célébrée dans cette +ville le 8 septembre, jour de la Nativité de la Vierge. La procession +séculaire, instituée en mémoire de la cessation de la peste, qui, il y a +deux cents ans, ravagea cette seconde capitale de la France, s'est +rendue en grande pompe à Fourvières, colline située sur la rive droite +de la Saône. A la procession assistaient l'archevêque, deux évêques, le +clergé de la cathédrale et de toutes les paroisses de la ville, de +nombreux fidèles, et, parmi ces derniers, un vieillard de cent neuf ans, +qui avait déjà figuré à la cérémonie cent ans auparavant, en 1743. + +La présence du duc et de la duchesse de Nemours à Lyon a été marquée par +des fêtes plus mondaines, à l'une desquelles cependant le clergé est +venu aussi prendre part. Des huit jours que le prince et la princesse +ont passés à Lyon, du 20 au 28 septembre, le dimanche 24 est celui dont +le programme a été le plus chargé: pose de la première pierre du pont du +Change, joutes sur la Saône, courses de chevaux, festin à la Préfecture, +et soirée au Grand-Théâtre. + +La cérémonie de la pose a été favorisée par un temps superbe. Des +préparatifs bien entendus avaient été faits sous la direction des +ingénieurs des ponts-et-chaussées. Une tuile recouvrait la partie +centrale du pont actuel, sur lequel la circulation avait été interdite +depuis la veille au soir. Le petit bâtiment servant de vigie qui est +assis sur la pile du milieu, avait été transformé, pour la duchesse, en +un élégant boudoir, garni de tapis, de draperies, de causeuses, de +fauteuils et de chaises. Une plate-forme en charpente, recouverte d'une +tente, et élevée de quelques marches au-dessus du sol de la voie +charretière, avait été établie sur l'éperon de cette pile, en amont du +pont. De chaque côté une double rampe conduisait à une autre plate-forme +située au-dessous, et dont le niveau était un peu inférieur à celui du +massif de maçonnerie placé à son centre, et sur lequel devait être posée +la première pierre. + +Ce qui rendait le coup d'oeil imposant, c'était l'immense multitude de +spectateurs qui couvraient le pont et ses abords, les deux rives de la +Saône, les fenêtres et les toits de toutes les maisons, d'où l'on avait +la moindre échappée de vue sur ce point. En dedans de ce vaste +amphithéâtre irrégulier et sur le lit même du fleuve, une double +ceinture de bateaux de toute forme et de toute dimension, et chargés de +spectateurs, entourait cette estrade. A peu de distance, et sur +l'espace libre du bassin compris entre les quais et les deux ponts du +Change et de la Feuillée, d'élégantes embarcations, pavoisées de mille +couleurs et recouvertes de riches tentures, sillonnaient les eaux du +fleuve. + +[Illustration: Procession séculaire de Fourvières.] + +A midi précis, M. l'archevêque est arrivé, suivi du clergé +métropolitain, et il est immédiatement descendu sur la plate-forme +inférieure, où il s'est mis en devoir d'officier. LL. AA. RR. sont +arrivées à midi et demi. Madame la duchesse de Nemours a été conduite +par le maire jusqu'à un fauteuil, au milieu et sur le bord de l'estrade +supérieure, d'où elle pouvait embrasser l'ensemble de l'imposant +spectacle qui se déroulait devant elle, et suivre les moindres détails +du cérémonial. Le duc de Nemours, accompagné du préfet, du maire, des +membres de l'administration municipale et des personnes de sa suite, est +descendu vers la plate-forme inférieure, et s'est placé au centre d'un +cercle formé par les nombreux assistants qui avaient pénétré jusque-là, +par le clergé, les fonctionnaires, les ingénieurs et les diverses +notabilités. + +Après la cérémonie religieuse, M. Cailloux, ingénieur en chef du +département, a lu un discours dans lequel il a fait l'historique de la +voie de communication que le nouveau pont est appelé à remplacer, et a +demandé au duc de Nemours l'autorisation de lui donner son nom; le quai +voisin porte déjà celui de _quai d'Orléans._ + +La double boîte en cèdre et en plomb contenant les médailles destinées à +être scellées dans la première pierre, a été ensuite remise par le +prince aux ouvriers plombiers, qui l'ont fermée hermétiquement; puis +elle a été placée dans la cavité rectangulaire pratiquée à la surface de +la dalle qui occupe le sommet du massif un maçonnerie, et recouverte +d'une plaque en tôle. Le préfet a alors présenté au duc une truelle en +vermeil avec laquelle celui-ci a pris, dans une caisse tenue par M. +Auguste Jordan, ingénieur, chargé de la construction du pont, deux +pelletées de mortier qu'il a étendu sur les joints de la boîte. Cette +opération terminée, des ouvriers maçons ont poussé à l'aide de rouleaux +une seconde pierre de taille sur la première. Le duc de Nemours a frappé +sur celle-ci trois coups avec le marteau en vermeil que lui a également +présenté le préfet. Alors le maire a remis à S. A. R. un coffret +contenant les doubles exemplaires des médailles commémoratives scellées +dans la première pile du pont. Quant au marteau et à la truelle, ils ont +été repris par le maire, pour être déposés au musée de la ville. + +Immédiatement après, LL. AA. RR. se sont rendues sur la terrasse de +l'archevêché, d'où elles ont assisté au spectacle animé des joutes qui +ont eu lieu sur la Saône, dans le bassin compris entre le pont Tilsitt +et le pont du Palais. + +De là, le cortège s'est dirigé vers l'hippodrome de Perrache, où les +courses de chevaux, préparées par le jockey-club de Lyon, avaient attiré +une affluence de plus de soixante mille curieux. Les prix principaux ont +été gagnés par _Tiger_, appartenant à M. de Pontalba. + +La soirée a été consacrée à une représentation au Grand-Théâtre. Des +dames en grande toilette occupaient les premières loges; des officiels +de tous les corps et de tous les grades étaient disséminés aux premières +et aux secondes galeries; les troisièmes, les quatrièmes et le parterre +étaient en partie occupés par des sous-officiers et soldats de la +garnison. «C'est dire assez, ajoute le Ouvrier de Lyon, dans un article +reproduit par le Moniteur Universel, que le public n'avait été admis que +dans une proportion fort restreinte à cette fête. C'est là, continuent +les feuilles ministérielles (et l'observation nous semble curieuse à +noter), c'est là, suivant nous, un tort; et, en cette circonstance, +comme en quelques autres, il nous semble qu'on a trop isolé de la +population nos illustres hôtes.» + +Le prince et la princesse ont été reçus sous le péristyle du +Grand-Théâtre et conduits à leur loge par M. Pougin, régisseur-général, +avec le cérémonial en usage au théâtre-Français, depuis Louis XIV, +chaque fois qu'une représentation doit être honorée du la présence du +roi. Ce cérémonial consiste à recevoir Sa Majesté un flambeau à la main, +et à éclairer sa marche jusqu'à la loge royale: il a été exactement +suivi en cette circonstance. Madame la duchesse de Nemours portait l'une +des robes qui lui avaient été offertes la veille par la chambre de +commerce. On a joué un petit intermède intitulé _l'Algérie conquise_, +dont les paroles avaient été ajustées tant bien que mal sur des +fragments de Paulus, oratorio de Mendelsohn. On y voyait figures des +Arabes, des soldats français, la Civilisation et Religion. Une +décoration de M. Savette, représentant Constantine, paraît n'avoir pas +manqué de vérité. + +Avant le spectacle, et au retour de la course, tous les hôtels et +restaurants de la ville ont été littéralement envahis. Non seulement il +était impossible d'obtenir une place dans les salles, mais l'on se +trouvait dans la nécessité de faire queue et d'attendre son tour. Des +personnes, après avoir parcouru quinze ou vingt des principaux hôtels, +ont dû se résigner à aller dîner dans les plus lointaines extrémités des +faubourgs. A huit ou neuf heures du soir, les provisions considérables +qui avaient été faites la veille étaient complètement épuisées, et plus +d'un estomac affamé a été soumis à un jeûne involontaire. + +Au bal donné par la ville, le 23, au Grand-Théâtre, et où figuraient +environ quatre mille invités, madame la duchesse de Nemours a dansé +d'abord avec M. Arnaud, l'un des adjoints du maire. Cette première +contredanse, suivant l'expression des journaux officiels, avait été +donnée à l'édilité; l'armée, dans la personne de M. le général Duchamp, +a eu les honneurs de la seconde; M. Girardin, procureur du roi, a +représenté, dans la troisième, la magistrature; et, dans la quatrième, +M. Paul Eymard, fabricant, le commerce lyonnais. + +Mais quels étaient les représentants de la population des travailleurs? +C'est ce que les organes ministériels ne nous ont point appris. + +[Illustration: Pose du la première pierre du pont du Change, à Lyon.] + + + +Courrier de Paris. + +Mais vraiment où allons-nous? on ne pourra bientôt plus ni boire, ni se +vêtir, ni manger, et peu à peu nous mourrons tous, vous, moi, notre +voisine et notre voisin; oui, nous mourrons de faim et de soif, comme je +ne sais quel pauvre diable qui expira d'inanition à côté d'une table +amplement servie, n'osant toucher ni aux mets ni aux vins, de peur +qu'ils ne fussent empoisonnés. + +Ceci vraiment passe la plaisanterie, et _National_, qui a le premier +révélé cette cuisine pendable, mérite qu'on porte un toast à sa santé et +qu'on l'arrose du plus pur nectar qui mûrit au soleil de la Côte-d'Or. + +Chacun son goût! _le National_ n'aime pas plus les produits frelatés en +boutique qu'en gouvernement; et en même temps qu'il s'attaque aux +débitants de politique falsifiée, il déclare la guerre aux fabricants de +marchandises suspectes et de denrées de mauvais aloi; le manifeste qu'il +vient de lancer tout récemment contre ces industriels prévaricateurs +contient les faits les plus curieux et les plus graves. + +On fabrique de l'huile d'olive avec du saindoux; du papier avec du +plâtre; du pain et de la brioche avec du sulfate de cuivre; du blé avec +du sable; du son avec de la sciure de bois; du thé vert avec du jaune de +chrome ou de la mine de plomb; du sel avec de l'iode et du cuivre; du +vin avec de la litharge et du bois de Campêche; du savon avec des +pierres à fusil, et du lait avec des cervelles. Quant à l'eau, ce +complice immémorial des marchands de vin, il s'en débite à Paris +seulement cinq cent mille hectolitres par an, sous prétexte de bordeaux +et de bourgogne; onde innocente du moins, qui n'en veut qu'aux gourmets +et aux ivrognes! débit de consolation breveté par la société de +tempérance» Mais, hélas! hélas! le sincère Bacchus, Bacchus généreux est +mort et enterré sous le pont Neuf, dans le lit de la Seine. Ainsi la +Parisien peut dire comme Auguste: + + Dieux! à qui désormais voulez-vous que je fie + Le soin de ma personne et celui de ma vie? + +Est-ce vivre, en effet, que de soupçonner partout le sulfate, l'iode et +la mine de plomb?--Comment manger maintenant un petit pâté sans cuivre? +comment savourer sa tasse de thé sans rêver de jaune de chrome? comment +choquer les verres sans y voir flotter un bois de Campêche? + +Pour moi, qui ai la prétention d'être un franc Bourguignon, et d'appeler +les choses par leur nom, je suis bien résolu à ne pas m'associer à cette +atroce comédie; qu'on m'empoisonne, soit, puisqu'il est impossible +aujourd'hui de vivre sans cela, et que le siècle présent est un +empoisonneur fieffé; mais il ne me convient pas d'être pris pour dupe; +voici donc le moyen que j'ai adopté pour sauver mon amour-propre du +ricanement sournois de tous ces mystificateurs de boutiques et +d'entrepôts: ai-je affaire au pâtissier, «Envoyez-moi deux douzaines de +sulfate de cuivre bien chauds,» lui dis-je. + +Au cafetier et au restaurateur: «Garçon! une tasse de mine de plomb'. +Garçon! de l'iode, s'il vous plaît. Garçon! vous n'avez pas mis assez de +saindoux dans cette salade. Garçon! du lait frit pour deux, et une +bouteille de Campêche première qualité!» + +Au marchand de papier, je demande un cahier de plâtre à lettre, et je +m'informe au marchand de farine de la dernière mercuriale de la halle au +sable. + +Au moins nous est-il permis de nous envelopper avec sécurité dans notre +pantalon et dans notre manteau, pour nous mettre à l'abri et nous +consoler de toutes ces impostures? S'ils sont mal abreuvés et mal +nourris, nous pouvons, en revanche, tenir notre corps et notre estomac +chauds et solidement vêtus? Non pas, vraiment; les tailleurs ont aussi +leur litharge! les draps et les étoiles mentent aussi bien que le sel, +le thé, le vin et la farine. On vous sert de la charpie pour de +l'elboeuf pur, et le papier mâché se présente effrontément sous le titre +et le nom de louviers superfin.--Votre habit bleu de la veille est jaune +le lendemain; les coutures blanchissent au bout de trois jours, et à la +fin de la semaine, vous montrez la corde. Tout habit sortant des mains +d'un tailleur de Paris est moins un habit qu'un énorme morceau d'amadou; +on n'a plus qu'à battre le briquet pour allumer son cigare.--S'adresser +pour les renseignements à un très-honnête bourgeois de mes amis, candide +habitant du Marais.--Mon homme s'en allait l'autre jour au +Jardin-des-Plantes, se pavanant fièrement dans un pantalon de drap tout +neuf; une ondée survint, mouilla l'étoffe, qui se rétrécit en un clin +d'oeil, de manière à découvrir la cheville, et à dessiner, d'une façon +compromettante, les formes de mon malheureux ami, qui n'est ni un +Apollon ni un Hercule.--Il était sorti avec un pantalon, il rentra avec +une culotte! + +Tel est le siècle: ce n'est ni par la bonne foi ni par la sincérité +qu'il brille; un peu de drogue se mêle à tout ce qu'il fait. On lui a +tant conseillé le mélange! On lui a si fort prêché qu'il ne se tirerait +d'affaire qu'en mettant de l'eau dans son vin! + +Les hommes vont comme les choses, et les âmes se ressentent de la +falsification des denrées. + +Cette excellence qui fait grand bruit de son désintéressement et de son +indépendance:--litharge! + +Ce tribun qui fulmine son anathème.--saindoux! + +Cet utopiste qui sonne la réforme du monde:--sulfate de cuivre! + +Cet éloquent apôtre du bonheur universel:--amadou! + +Ces virginités politiques et ces candeurs administratives:--jaune de +chrome! + +Ces conciliateurs qui veulent mêler le rouge au blanc:--eau claire! + +Ces fiers sentiments, ces beaux discours, ces grandes fidélités, ces +superbes serments:--plâtre! + +--Tous les jours il nous arrive quelque bête célèbre. Je ne parle pas +des renommées qui se font chaque matin dans la politique, dans les arts, +dans le roman, dans le feuilleton, dans l'industrie, dans la +philosophie, dans la philanthropie et dans le vaudeville. Cela me +mènerait trop loin; que les bipèdes s'illustrent tant qu'ils voudront! +Je ne m'occupe aujourd'hui que de la gloire toujours croissante des +quadrupèdes. Nous songerons aux autres plus tard. + +La dernière course du Champ-de-Mars a mis au jour le nouvel et déjà +fameux animal dont je veux parler; il s'appelle _Ratapolis_. C'est là un +beau nom, et la capitale des rats doit s'en glorifier. Ratapolis avait +pour adversaire Prospectus et Napoléon II, fils de Napoléon: il les a +vaincus tous deux, l'un de quatre, l'autre de sept secondes. Certes, le +triomphe est rare! Quel ennemi plus redoutable à la course qu'un +Napoléon du sang de ce Napoléon qui enjamba l'Europe en un clin d'oeil? +Quel plus dangereux concurrent qu'un Prospectus? Prospectus n'est-il +pas, en effet, le plus hardi coureur de ce temps-ci? N'est-ce pas +Prospectus qui va par la ville avec la rapidité de l'éclair? N'est-ce +pas lui qui escalade les murailles, monte bride abattue à travers les +plus rudes escaliers, passe par toutes les portes, et galope en même +temps, ici et là, à Paris, à Londres, à Berlin, sur toutes les routes du +monde? Eh bien! dans cette lutte du Champ-de-Mars, Prospectus a cédé le +pas à Ratapolis. Aussi Ratapolis est-il inscrit maintenant au livre d'or +du _sport_. + +Mais si les uns montent, les autres descendent: tandis que Ratapolis, +hier inconnu, se faisait un nom dès son premier galop, nous apprenions +ailleurs combien sont périssables les grandeurs chevalines, et combien +la gloire du _sport_, comme tant d'autres gloires, est une vaine fumée. + +O misères de l'écurie! ô fragilité! ô néant! vous avez entendu parler de +miss Annette. Les échos du Champ-de-Mars et de Chantilly répètent encore +ce glorieux nom avec amour; les _sportsmen_ se signent en l'entendant; +les palefreniers s'agenouillent; les grooms, en signe de joie, agitent +leurs cravaches et leurs éperons. Que de purs-sangs elle a distancés! +que de couronnes se sont entrelacées à sa crinière bai-brun! + +Elle a été l'admiration du gentilhomme _reader_, la terreur et l'amour +de l'hippodrome, et tout étalon de grande race aurait donné le plus beau +crin de sa personne, pour mériter un seul de ses regards. + +Eh bien! miss Annette, la charmante, l'invincible, la glorieuse miss +Anette, remplit, au moment où je parle, l'emploi de Rossinante au +Cirque-Olympique, dans le mélodrame nouveau; c'est bien elle, je l'ai +reconnue, malgré la maigreur de sa fortune et le délabrement de ses os. +Heureuse encore, miss Annette, de porter dans sa ruine le héros de la +Manche, coiffé de l'armet de Mambrin! Que de miss Annettes se +trouveraient ravies de pouvoir, comme elle, clore le dernier chapitre de +leur histoire par un chevalier de la Triste-Figure! demandez plutôt à +nos miss Annettes de boudoir et d'Opéra. + +--_Le Constitutionnel_ annonce avec grand fracas que M. Schimper, +professeur d'histoire naturelle à Strasbourg, est de retour d'un voyage +en Carniole; nous ferons remarquer au _Constitutionnel_ qu'il n'est pas +plus dangereux d'aller en Carniole et pas plus étonnant d'en revenir, +que d'entreprendre le voyage de Pontoise avec retour. La Carniole ne +peut épouvanter que le _Constitutionnel_, qui n'est jamais sorti de la +rue Montmartre. Mais ce n'est pas tout: M. Schimper a fait un bien autre +prodige que de visiter lu Carniole: il en a rapporté un animal +extraordinaire, un protée vivant, né dans les profondeurs des grottes +terribles d'Adelsberg. Ce protée cause une grande admiration au +_Constitutionnel_, qui n'admire pas moins M. Schimper d'avoir doté la +France de ce miraculeux protée, comme si déjà elle n'avait pas assez de +ceux qu'elle produit. + +Que _le Constitutionnel_ conserve son extase pour une meilleure +occasion: le protée de Carniole n'est pas si rare qu'il le pense; les +petits mendiants qui rôdent pieds nus dans le village d'Adelsberg en ont +plein les maint et plein les poches. Si _le Constitutionnel_ allait +faire un tour par là, il s'en convaincrait aisément: à peine aurait-il +mis le pied dans l'auberge pour se reposer de la route, que les protées +et les mendiants lui tomberaient sur le dos; et, pour un petit sou donné +à ces vauriens, le vénérable voyageur deviendrait adjudicataire du plus +formidable protée des grottes d'Adelsberg. Que dis-je! on les lui +adjugerait par douzaines. C'est ce qui nous est arrivé, à mon ami +Adolphe J.... et à moi, un jour que, conduits par la fantaisie, nous +allâmes fumer un cigare de pur havane au nez de ces formidables +souterrains d'Adelsberg et de tous ses protées, aussi nombreux que les +goujons et les ablettes du pont d'Austerliz. + +Mais le _Constitutionnel_ n'entreprendra pas le voyage: il aurait trop +peur de ne plus admirer M. Schimper ou d'être dévoré tout cru par le +protée vivant. + +--On avait annoncé à tort que M. Musard allait reprendre le commandement +des concerts de la rue Vivienne; c'est M. Elwart qui en devient le +général. Napoléon-Musard lui a transmis son bâton impérial; quant à lui, +il s'est complètement retiré du galop et de la ronde infernale. Musard +travaille exclusivement à rédiger ses mémoires; mais, plus heureux que +l'autre Napoléon, il n'a point de Sainte-Hélène. Musard s'est retiré +dans toute sa force, dans toute sa puissance, dans toute sa liberté; +Hudson-Lowe n'a rien à démêler avec lui; et si le grand homme a la +fantaisie de se promener au bois de Boulogne, Albion, se mettant en +travers du chemin, ne lui crie pas: Halte-là! + +Il y a huit jours, j'allais à Neuilly; chemin faisant, j'aperçus sur la +route une maison d'une belle apparence: une grille élégante, un parterre +charmant; des rideaux de soie et de velours colorant les vitres de leurs +nuances chatoyantes. «A qui cette délicieuse habitation? demandai-je au +cocher qui me conduisait; à quelque grand seigneur, sans doute?-- + +Oh! oui, monsieur, dit mon homme en soulevant son chapeau d'une main +respectueuse; c'est le Neuilly de M. Musard.» L'admirable chose que le +cornet à pistons, pensais-je, et pourquoi mon père ne m'a-t-il pas +appris à en jouer! + +--Les théâtres font de grands préparatifs d'hiver; apprêtons-nous à une +inondation de drames, d'opéras et de comédies de toutes qualités et de +toute espèce. Ici, M. Scribe, l'inépuisable; la, M. Alexandre Dumas; M. +Leon Gozlan de ce côté; de cet autre, M. Casimir Delavigne. Ou verrait +surtout avec joie l'auteur des _Messeniennes_ apporter au +Théâtre-Français une de ces oeuvres brillantes et sérieuses qui ont +donné à son nom un si grand crédit de conscience littéraire et de +loyauté; ce serait un certificat de vie fourni par le poète, dont la +sauté, profondément altérée depuis un an, donne de vives inquiétudes; +mais au milieu de son mal, M. Casimir Delavigne n'a rien perdu de son +amour pour la poésie et le travail: l'ouvrage qu'un annonce est le fruit +de ses veilles courageuses. Allons, noble poète! au parterre ce cher et +douloureux enfant de votre souffrance; les bravos sont un remède +souverain qui font refleurir le corps et l'âme! + +--Les concerts et les soirées commencent à renaître; on se retrouve, on +se reconnaît, on s'assemble. Nous voilà! nous voici! causons, chantons +et mettons-nous en danse. + +Un élégant salon de la cité d'Orléans a donné le premier signal de cette +résurrection de la vie mondaine; il avait réuni, l'autre soir, quelques +jolies femmes et des hommes plus ou moins célèbres; les heures se sont +passées au bruit des voix mélodieuses; Salvi en était; Salvi va devenir +indispensable; puis, avec Salvi, Ricci et MM. Méquillet; Donizetti, +enfoncé dans les coussins d'un vaste fauteuil, parlait de ses opéras et +du don _Sebastien_ encore en état d'enfantement: mais le jour de sa +naissance n'est pas loin; puisse le public carillonner au baptême et +crier _Vivat!_ Ce Donizetti est un père infatigable; il aura mis au +jour, avant un mois, trois de ces enfants lyriques coup sur coup: _Maria +di Rohan_ et _Betisario_ pour le Théâtre-Italien, _don Sebastien_ pour +l'Académie-Royale-de-Musique. Que de soins! que de veilles pour soutenir +les frais d'une telle production! Eh bien! Donizetti est aussi leste et +aussi dispos que vous ou moi, qui dormons toute la nuit et la grasse +matinée: c'est une de ces paternités intarissables et faciles qui ne se +lassent jamais et pullulent.--Puisque les salons chantent, ils valseront +bientôt. Ouvrez les pianos, et sortez de leurs étuis les violons, les +hautbois et les flûtes! + +--La tragédie classique ne veut pas en avoir le démenti: elle tient bon +contre le drame et fait de jour en jour des recrues pour soutenir la +campagne contre son farouche ennemi: un jeune prince tragique, M. +Randoux, et une jeune princesse, mademoiselle Araldi, viennent de +renforcer l'armée de la vieille Melpomene; ni l'un ni l'autre ne sont +excellents, mais ils peuvent le devenir: les conscrits ne passent jamais +capitaines au premier coup de feu.--Le drame s'inquiète cependant de +cette victorieuse révolte de la tragédie, sous le drapeau de +mademoiselle Rachel, son généralissime... Dans un autre temps, j'aurais +dit sa Jeanne d'Arc. + + + +Histoire de la Semaine. + +La France fournit un faible contingent à l'histoire politique de la +semaine. A l'intérieur, la polémique sur l'extension de la fortification +de Paris a encore presque seule défrayé nos journaux. L'un d'eux, dans +sa préoccupation, a cru voir dans des trottoirs qu'on établit, dans des +rangées d'arbres que l'on plante dans le faubourg Saint-Martin, dans +l'élargissement, résolu par la ville de Paris, de la partie resserrée de +la rue Saint-Martin, et dans celui des rues des Arets et Planche-Mibray, +un plan stratégique pour faciliter le passage des canons, des bataillons +et des escadrons. En vérité, c'est une étrange sollicitude pour la +population parisienne que de vouloir qu'on la laisse s'atrophier dans +des rues étroites et malsaines, de peur qu'elle n'arrive à voir quelque +jour sa liberté compromise par des rues spacieuses et aérées. Il nous +semble qu'il est plus naturel et plus raisonnable de se réjouir, quant à +présent, des sacrifices que l'on fait pour lui donner du bleuâtre, sauf +à s'en remettre au courage dont elle a plus d'une fois fait preuve pour +combattre, si jamais les craintes, que nous ne partageons pas, se +réalisaient, des projets dont la connexité avec l'observation des +règlements de voirie ne nous paraît pas, pour notre part, bien +clairement démontrée.--Des nouvelles reçues de Taïti ont appris que +depuis le départ du l'amiral Du Petit-Thouars, la renie Pomaré avait été +poussée par un missionnaire anglais à faire des semblants de +protestation contre la prétendue violence morale qui aurait été exercée +sur elle par les Français pour l'amener à reconnaître leur protection. +Mais l'arrivée et la fermeté des démarches d'un de nos officiers de +marine ont suffi pour confondre ces impostures, déjouer ces manoeuvres +et faire rentrer les choses dans la situation où l'amiral les avait +laissées.--Une correspondance de Turin annonce qu'un navire corse, +passant dans les eaux de Bizerte, aurait été, malgré le pavillon +français qui flottait au haut de son mât, visité par un des bateaux +gardes-côtes que le bey de Tunis a établis depuis peu. Aucune des +représentations faites au capitaine de ce visiteur, par son propre +pilote-interprète, ne serait arrivée à épargner cette humiliation à nos +couleurs, ce capitaine ayant prétendu qu'il ne faisait qu'exécuter les +ordres du bey, son maître. La source indirecte de cette nouvelle, +l'étonnement que cette démarche aurait causé aux subordonnés mêmes du +capitaine tunisien, enfin les bons termes dans lesquels la France se +trouve avec le bey, tout nous porte à croire que le fait sera démenti, +ou que, si l'outrage a été véritablement commis, réparation nous sera +faite, sans que, pour l'obtenir nos rapports avec la régence de Tunis +puissent en être altérés.--Ce que nous avions prévu, quant à l'effet que +nous paraissait devoir produire la façon sauvage de procéder de M. de +Ratti-Menton envers un autre agent français, ne s'est que trop réalisé; +et, à en juger par la satisfaction qu'en éprouvent et que ne savent pas +dissimuler les journaux anglais, on peut se faire une idée du parti que +leur nation en saura tirer contre nous en Chine. Pour les chinois, +disent-ils, la distinction de _sérieux_ et de _non sérieux_ de M. de +Ratti-Menton, ne sera pas suffisamment claire. Ils distingueront les +barbares en nations qui disputent et nations qui négocient.--La part +brillante que nos nationaux de Montevideo ont prise aux succès de +l'armée de la bande orientale de la Plata contre l'armée d'Uribe, a +attiré sur les Français établis à Buénos-Ayres les mauvais traitements +et les persécutions de Rosas. Les dernières nouvelles reçues, en les +dégageant de tout ce que peut avoir de passionné un récit fait par des +Français qui voudraient entraîner leur gouvernement dans une guerre où +ils ont pris parti comme individus, donneraient toutefois à penser que +l'Angleterre, sans s'engager plus que notre gouvernement n'entend le +faire, aurait du moins trouvé moyen de protéger plus efficacement les +sujets qu'elle compte sur ces rives. L'armée de Montevideo avait +remporté de nouveaux avantages, et l'esprit de vengeance de Rosas en +avait reçu une excitation nouvelle dont un cabaretier français établi à +Buénos-Ayres aurait été la victime innocente. On annonce un rapport à ce +sujet de l'envoyé de France, M. de Ladre. + +L'Autriche, au dire de la _Gazette d'Augsbourg_, se trouverait en ce +moment dans une position analogue à celle où nous a placés la ruse +musulmane pour la réparation de l'outrage fait à notre drapeau et à +notre consul à Jérusalem. Un sous-gouverneur de la province de Fazoglo +s'était permis de faire donner des coups de bâton à un jeune chirurgien +autrichien. Celui-ci s'était rendu à Alexandrie et avait porté plainte +au consul d'Autriche, qui avait sur-le-champ demandé justice. Le +sous-gouverneur a été destitué, mais l'ordonnance de destitution est +motivée sur un déficit qui se serait trouvé dans la caisse de ce +fonctionnaire. Conformément à sa politique, le gouvernement n'a pas +voulu avoir l'air de condamner un musulman pour avoir maltraité un +chrétien.--La lutte en Catalogne est plus engagée, plus sanglante, plus +désastreuse que jamais. Prim bloque encore Girone, sur laquelle il vient +déjà de faire une tentative qui lui a coûté un grand nombre des siens. +D'un autre côté, la junte de Barcelone, qui n'a pas craint d'attaquer la +citadelle de cette ville, prend, au milieu des bombes lancées par les +forts, toutes les mesures qui indiquent la détermination d'une +résistance opiniâtre. A Madrid, où les cortes viennent de se réunir, le +temps se passe en baise-mains et en réceptions de la jeune reine, qui +vient d'accomplir sa treizième année.--Le ministère anglais s'est montré +d'abord assez incertain sur les suites à donner à la première mesure +qu'il avait prise contre le meeting de Cloutarf. Il est évident qu'il +s'était flatté que sa proclamation rencontrerait de la résistance et +qu'il se trouverait ainsi autorisé à recourir à l'emploi de la force qui +eût pu, pour un certain temps, la tirer de ces difficultés. Mais la +conduite si habile, si courageusement humaine d'O'Connell, l'empire +qu'il a su exercer, contre l'attente de tout le monde, sur une +population ameutée qu'il a déterminée à s'incliner devant la légalité, +ont déjoué ces calculs et rendu plus grands encore les embarras de la +situation. L'association du _repeal_ n'ayant point été supprimée par la +proclamation, O'Connell a tenu à Dublin des réunions nouvelles, où il a +montré la même prudence, mais aussi la même fermeté. Comme la démarche +qu'avait faite le cabinet anglais aurait été souverainement ridicule +s'il s'y était engagé sans avoir de parti pris sur les suites à lui +donner, les feuilles de Londres ont prêté au ministère divers projets. +Mais le _Morning Chronicle_ avait annoncé que les modèles des mandats +d'arrêts qu'on devait décerner contre les principaux repealers avaient +été envoyés de Dublin-Castle à Londres, le ministère ayant donné l'ordre +formel à lord de Grey de ne rien faire sans la sanction du gouvernement, +et c'est ce programme qui vient d'être suivi. Les mandats ont été lancés +contre O'Connell, son fils John O'Connell et les principaux membres de +l'association. On annonce même que la poursuite doit comprendre +plusieurs prélats catholiques. Les chefs d'accusation sont nombreux et +comprennent celle de conspiration. Les accusés ont été conduits devant +un des juges de la cour du banc de la reine, et, ayant fourni caution, +sont demeurés en liberté, suivant la loi anglaise. Un grand +rassemblement de forces militaires avait eu lieu à cette occasion; mais +O'Connell, qui se sent invincible tant qu'il maintiendra le peuple +d'Irlande dans la légalité, lui a adressé et a fait publier à Dublin une +proclamation pleine de dignité et de mesure qui a empêché l'émotion +populaire de se traduire en actes de résistance et de révolte. Il est +donc probable que, quant à présent, le cabinet anglais n'aura pas besoin +du secours des 20,000 Hanovriens que leur excellent monarque tient, +suivant le dire de quelques journaux de Londres, à la disposition des +ministres de sa nièce. Mais il a d'autres difficultés à vaincre, +d'autres embarras à surmonter. Un acquittement des prévenus sera pour +eux un triomphe menaçant, et pour les poursuivants une condamnation +effrayante dans l'avenir. Or, peuvent-ils douter qu'un jury irlandais, +c'est-à-dire les juges naturels, prononcera un verdict d'innocence? +Peuvent-ils douter, d'un autre, côté, que si, par une mesure +d'exception, la cause était portée devant un jury anglais, une +condamnation serait regardée par le monde entier comme nue monstruosité +judiciaire? Pour nous, qui n'avons jamais cru à la possibilité et à +l'efficacité du repliai, nous sommes convaincus que le ministère anglais +donne des chances à la séparation des deux royaumes en se lançant dans +la voie de mesures judiciaires aussi mal entendues, au lieu de chercher +un remède à des maux trop réels et d'accorder une satisfaction équitable +aux plaintes de l'Irlande. _L'Illustration_ ne peut donner une vue du +meeting de Cloutarf, puisqu'il a été interdit, mais elle met aujourd'hui +sous les yeux de ses abonnés une réunion tenue à Dublin avant que +l'association eût fait hommage à O'Connell de la loque de velours qu'il +a juré de porter jusqu'à sa mort, et un meeting en plein air postérieur +à l'offrande nationale. Elle y joint les boutons que portent les +innombrables membres de l'association, et que portaient les accusés +quand ils se sont présentés devant le juge.--M. le duc de Bordeaux, +voyageant sous le nom de comte de Chambord, qui s'était embarqué le 4 +octobre à Hambourg sur un bateau à vapeur, est débarqué le 6 à Hull, +dans le comté d'York. Il s'est rendu à York, qu'il a visité, et de là +s'est dirigé vers l'Écosse. Il est accompagné de M. le duc de Lévis, de +M. le marquis de Chabannes et de M. de Villaret-Joyeuse. On annonce +qu'il séjournera chez le duc de Northumberland, qui fut envoyé comme +ambassadeur extraordinaire à l'occasion du sacre de Charles X.--La +Suisse, dont la diète a dernièrement sanctionné l'abolition d'un certain +nombre de couvents dans le canton d'Argovie, est en ce moment agitée par +des intrigues ayant pour but la dissolution de la Confédération, dans le +cas où ces mêmes couvents ne seraient pas rétablis. Des meneurs +nationaux et étrangers, dans le canton d'Uri, de Schwitz et d'Underwald, +ont tracé le plan d'organisation d'une Suisse catholique, qui ferait +scission avec l'ancienne Confédération, aurait ses diètes particulières +et se ferait reconnaître au dehors comme État indépendant. Les +gouvernements de ces petits cantons semblent, dit-on, disposés à prêter +leur appui à ces étranges prétentions. Si de tels projets recevaient un +commencement d'exécution, il est probable que les gouvernements des +cantons y mettraient bon ordre.--_La Gazette du Rhin et de la Moselle_ +annonce la mort de Kamram-Shah, roi de Hérat. Si cette nouvelle est +vraie, il est probable que ni la Russie ni l'Angleterre ne resteront +indifférentes au choix du successeur de ce gardien de l'une des +principales portes de l'Inde. + +[Illustration: Boutons du Repeal.] + +Le même journal annonce aussi qu'un incendie vient de détruire deux +mille maisons à Manille.--Une lettre de Breslau, du 9 octobre, porte: +«Nous venons de recevoir la triste nouvelle que la foudre est tombée +hier à Bernstadt, et a allumé un incendie qui a dévoré une grande partie +de la ville. A Paris, dans des maisons de la rue Saint-Nicolas, faubourg +Saint-Antoine, habitée par un grand nombre de petits fabricants et de +pauvres ouvriers à façon, le feu est également venu exercer ses rasades. +Nous devons, quoique arrivant laid, ne pas hésiter à répéter à notre +tour le beau trait de courage d'un jeune pompier qui est entré dans une +chambre tout embrasée, où une famille de quatre personnes était cernée +par le feu. Ce brave jeune homme s'est jeté à travers les flammes, et a +sauvé deux malheureuses femmes, qu'il a déposées dans une cour. Ses +vêtements brûlaient. On vient à lui pour le secourir: «Non, laissez-moi, +dit-il; je n'ai fait que la moitié de l'ouvrage!» et il disparaît de +nouveau. Les spectateurs attendaient terrifiés. Cinq minutes se passent, +et l'intrépide pompier reparaît portant deux enfants sains et saufs. Il +les dépose à ses pieds, et, couvert de brûlures, épuisé de fatigue, il +s'évanouit. On ne nous a pas dit le nom de ce brave homme, et nous le +regrettons. On ne nous a pas appris qu'il ait reçu la décoration, et +nous nous en affligeons pour l'institution de la Légion-d'Honneur.--A +Raguse, en Dalmatie, plusieurs secousses très-violentes du tremblement +de terre ont, les 14 et 15 septembre, déterminé toute la population à +fuir la ville et à transporter dans la campagne les vieillards, les +malades et les enfants au berceau. + +[Illustration: Meeting tenu à Dublin.] + +La terreur était au comble, parce qu'en même temps que les redoutables +oscillations se faisaient sentir, on remarquait à l'horizon un nuage +particulier qui, dans ces contrées, passe pour devoir accompagner chaque +cataclysme, et qui se montra notamment pendant le tremblement de terre +qui, en 1667, détruisit cette même ville. Toutefois aucun bâtiment n'a +été renversé, et la population est rentrée dans ses habitations. Les +mêmes secousses, quoique moins violentes, se sont fait sentir à une +grande distance dans les contrées voisines, et même jusqu'à Trieste. Le +3 octobre, à trois semaines de là, une nouvelle secousse est venue +effrayer ces mêmes villes. A Felsberg, canton des Grisons, en Suisse, un +roc immense qui se décompose a menacé d'ensevelir une population de +trois à quatre cents personnes. Les pauvres habitants ont d'abord +déserté leurs demeures; mais, sans abri dans la campagne, ils se sont +déterminés à y rentrer, malgré de continuels éboulements partiels qui +semblent annoncer une prochaine et infaillible catastrophe. + +La statistique a fourni quelques nouveaux documents. Le ministère des +finances a publié un état comparatif des impôts indirects pendant les +neuf premiers mois des années 1841-42-43. La recette totale du 1er +janvier au 30 septembre 1843 a été de 557 millions: elle avait été de +547 en 1842, et de 521 en 1841, dont les recettes ont servi de base aux +évaluations de 1843. On peut donc calculer que la plus-value des impôts +pour la présente année sera d'à peu près 48 millions. La loi de Nuances +a été votée avec un déficit prévu de 38 millions environ. L'équilibre +entre les recettes et les dépenses serait donc rétabli si les crédits +extraordinaires, supplémentaires et complémentaires n'excédaient pas 10 +millions.--Le recensement de la population qui a été fait en France en +dernier lieu donne le chiffre de 34,494,875 individus; en 1820, il n'en +avait constaté que .30,464,875; en 1789, 25,065,883; en 1762, +21,7769,165; enfin, en 1700, le chiffre n'était que de 19,699,320. +Ainsi, dans l'espace de moins d'un siècle et demi, la population de la +France a presque doublé.--Une publication récente, _l'Almanach +populaire_, donne ainsi la moyenne du tirage des journaux politiques de +Paris: _Siècle, 12,000; Presse, 11,500; Journal des Débats, 9,559; +Commerce, 5,711; National, 4,925; Constitutionnel, 4,792; Gazette de +France 4,614; Courrier Français, 2,914; Quotidienne, 2,615; Moniteur +Universel, 2,250; Moniteur Parisien, 1,974; France, 1,148; Globe, 1,409; +Univers religieux, 1,266; Messager, 878; Législature, 825_. + +La Société d'Encouragement, qui a déjà tant fait pour la prospérité de +la France, vient de publier le programme des prix qu'elle se propose de +décerner de 1844 à 1847 inclusivement. Ces prix sont au nombre de 18, et +leur valeur totale ne se monte pas à moins de 224,400 francs. Ainsi, un +prix de 6,000 francs est proposé pour la découverte d'un procédé salubre +et convenable pouvant remplacer le rôtissage du chanvre et du lin. Trois +prix de 1,500 francs ensemble sont destinés aux introducteurs filateurs +de soie dans les départements où il n'en existe pas encore. La +multiplication des sangsues sur une large échelle sera récompensée par +deux prix de 2,500 et 1,500 francs. L'introduction en grand de plantes +étrangères à l'Europe donnera droit à une prime île 2,000 francs. La +plantation des terrains en pente sera également l'objet de plusieurs +récompenses. La fabrication des tuyaux de conduite des eaux en fonte, +fer laminé, bois, pierre ou terre cuite, partagera six primes montant +ensemble 15,500 francs; les perfectionnements dans la fabrication des +faïences dures auront également droit à des récompenses diverses montant +à 13,000 francs. Enfin, un grand prix de 12,000 francs est destiné à +l'auteur de la découverte qui sera jugée par la Société le plus utile au +perfectionnement de l'industrie nationale, et dont le succès aura été +constaté par l'expérience. L'inauguration du chemin de fer belge-rhénan +a été célébrée par des fêtes à Anvers et à Liège; il le sera à Cologne, +c'est-à-dire sur l'Escaut, la Meuse et le Rhin. Les feuilles de Belgique +sont remplies des détails des fêtes dont les deux premières villes ont +été le théâtre, et des discours prononcés dans ces solennités. Le jour +de la liberté du commerce et de l'abaissement définitif des douanes +internationales y a été appelé par tous les voeux, et l'on s'est +vivement félicité des communications qui confondent désormais la Prusse +et la Belgique. Le nom de la France n'a pas été prononcé une seule fois, +et M. le baron d'Arnim, ministre de Prusse, a exprimé, par une figure un +peu tudesque, les sentiments de sa nation, en disant: «La Prusse tend sa +_main de fer_ à la Belgique pour serrer la sienne dans une étreinte +amicale et sincère, et pour unir les deux pays par un indissoluble +lien.» + +Y a-t-il encore quelqu'un à qui ne soit pas démontré le mal, peut-être +irréparable, qu'ont fait aux intérêts commerciaux et politiques de la +France les quelques égoïstes en faveur qui ont, l'an dernier, figuré une +émeute pour faire avorter le projet d'union douanière avec la Belgique? + +Une autre solennité, plus harmonieuse que l'éloquence de M. d'Arnim, a +eu lieu dimanche dernier à la Halle-aux-Draps. On sait que M. le +ministre de la guerre a autorisé, dans les régiments, l'introduction de +renseignement du chant selon la méthode Wilhelm. Depuis environ quatre +mois, mille soldats des huit régiments d'infanterie composant la +garnison de Paris reçoivent des leçons de M. Hubert, inspecteur du chant +dans les écoles primaires de la capitale. Trois cent quatre-vingts de +ces élèves réunis ont subi, pour la première fois, un examen public. +Après le solfège sur les notes écrites et sur l'indication des doigts; +après quelques exercices sur la mesure, pour démontrer leur connaissance +des différents rhythmes, ces trois cent quatre-vingts voix ont chanté +quatre morceaux de l'Orphéon avec un ensemble des plus remarquables. M. +le préfet de la Seine, le général commandant la place et les officiers +supérieurs de la garnison de Paris assistaient à cette réunion, où tous +les yeux se portaient sur notre poète national Béranger. L'on remarquait +que tous les exécutants appartenaient à l'infanterie, et l'on se +demandait si la cavalerie n'avait pas encore demandé ou obtenu +l'autorisation de suivre ces cours.--Plusieurs conseils-généraux ont +reconnu le bon effet de ces distractions artistiques mises à la portée +du peuple et répandant du charme sur des existences laborieuses. Les +conseils du Rhône et de l'Ain sont particulièrement entrés dans cette +voie.--Le goût des arts se rencontre plus communément dans les classes +ouvrières que beaucoup de personnes ne le pensent. Un jeune homme qui +promet à la Belgique un bon artiste de plus, Bottemann, âgé de vingt-un +ans, vient d'obtenir à Rome le premier prix de sculpture à l'Académie +pontificale de Saint-Luc. Il n'avait que huit ans quand il perdit son +père, tailleur de pierres à Hal, et il fut obligé de prendre le ciseau +et le maillet dans le chantier paternel. Mais ses heureux instincts +l'appelaient à autre chose qu'à équarrir humblement la pierre. Il vint à +Bruxelles suivre les leçons de l'Académie de dessin, et fréquenta les +ateliers de MM. Simon et Creefs. Muni des certificats les plus +honorables, il partit pour Rome le 26 août 1842; et, en attendant des +succès qui, comme on le voit, n'ont pas trahi ses espérances, le conseil +communal de sa ville natale lui a voté annuellement des subsides.--C'est +avec une vive satisfaction que nous avons vu également le +conseil-général de la Meurthe se joindre, dans sa dernière session, au +conseil municipal de Nancy pour contribuer aux frais de l'éducation +artistique d'un jeune ouvrier potier nommé Jiorné Viard, né à +Saint-Clément, arrondissement de Lunéville, «qui, depuis son enfance, +dit la délibération du conseil, s'est fait remarquer dans la faïencerie, +où il a été constamment employé, par son habileté, son amour pour le +travail et ses dispositions extraordinaires pour la sculpture.» + +[Illustration: Meeting en plein air.] + +Il y a dans un recueil publié il y a quelques années, _le Salmigondis_, +une charmante nouvelle de M. G. Cavaignac, intitulée _Est-ce vous?_ +C'est le récit fait par un fataliste de toutes les contrariétés et de +tous les malheurs qui lui sont successivement advenus toutes les fois +qu'on lui a posé cette question en trois mots: Est-ce vous? Elle le +força même un beau jour, adressée qu'elle lui fut par un aéronaute +s'embarquant dans sa nacelle et cherchant dans la foule assemblée, +autour de lui un compagnon de voyage, elle le força d'entreprendre une +course aérienne pour laquelle, par amour-propre, il ne voulut pas +laisser voir son peu de propension. Un officier en garnison au Mans +vient de faire le même voyage très librement et sans provocation. Une +ascension aérostatique avait été annoncée dans cette ville, pour un jour +de la semaine dernière, par M. Kirsch, de qui nous avons déjà eu +occasion d'entretenir les lecteurs de ce journal. Une foule considérable +était assemblée-; tout était disposé, et le ballon gigantesque se +trouvait prêt à quitter le sol, lorsqu'un spectateur, abandonnant sa +place, écarte M. Kirsch, s'élève dans la nacelle aérienne, salue le +public ébahi et s'élance dans les airs. C'était un commandant de +cuirassiers, M. Verdun, que le public suivit des yeux avec une vive +anxiété dans son aventureuse excentricité. Le Mans tout entier était +dans les rues et aux fenêtres. Une heure après, le commandant débarqué +heureusement, racontait à ses amis ses impressions de voyage. + +La Cour d'assises de la Mayenne vient de mettre fin à une procédure +politique engagée depuis longtemps. M. Ledru-Rollin, poursuivi à +l'occasion du discours prononcé par lui devant les électeurs du Mans qui +l'ont envoyé à la Chambre, après s'être vu condamner à quatre mois de +prison par la Cour d'assises de Maine-et-Loire, dont le jugement avait +été cassé, vient d'être acquitté par le jury de la Mayenne. + +M. Lerebours, ancien secrétaire de la Commune au 9 thermidor et qui +échappa à la réaction de cette journée, est mort aux environs du Mans, +où il s'était retiré depuis une quarantaine d'années. Il avait été +directeur de l'instruction publique et successeur, dans ces fonctions, +de conventionnel Lakanal. Il était père du tragédien Victor, que nous +avons vu dans l'emploi de Talma à la Comédie-Française et à l'Odéon, qui +a fait représenter sur cette dernière scène une tragédie intitulée +_Hérald ou les Scandinaves_, dans laquelle il remplissait le principal +rôle, et qui, retiré du théâtre, est aujourd'hui lecteur du roi de +Hollande,--M. Lehuérou, professeur suppléant à la Faculté de Rennes, +déjà connu par d'importants travaux, et qui avait publié notamment un +volume sur les _Institutions mérovingiennes_ et un autre sur les +_Institutions carlovingienne_, vient, par suite d'un fatal +découragement, de mettre fin à ses jours.--M. de Montrond, intime ami du +Prince de Talleyrand, vient de mourir. Il avait été le confident de bien +des secrets et l'intermédiaire de beaucoup d'intrigues. Il touchait, +depuis longtemps une pension de 40,000 francs par an sur les fonds +secrets, qui lui a été servie jusqu'à sa mort. + + + +Théâtres + +THÉÂTRE DE L'OPÉRA-COMIQUE. + +_Mina, ou le Mariage à Trois,_ opéra-comique en trois actes, paroles de +M. F. de PLANARD, musique de M. AMBROISE THOMAS. + +[Illustration: Opéra-Comique--Scène de _Mina ou le Mariage à Trois_, 3e +acte: Moreau-Cinti, madame Félix, Roger, mademoiselle Darcier.] + +Un roi de Prusse,--je ne sais lequel, et le lecteur a trop de bon sens +pour tenir à le savoir: tous les rois de Prusse d'opéra-comique se +ressemblent;--un roi de Prusse avait un ministre qui passait assez +généralement pour un grand ministre; du moins, sa soeur, madame la +comtesse, de ***, n'en doutait pas, et le proclamait à tout propos, +pourquoi n'en croirait-on pas madame la comtesse de ***. + +J'y suis très-disposé pour ma part, et voici pourquoi: + +Ce ministre avait un ami, brave militaire ainsi que lui; vous voyez que +notre ministre était probablement chargé du département de la guerre. +Dans une bataille, l'un des deux amis, voyant l'autre menacé d'un coup +mortel, se jeta au-devant et reçut la coup. Il en mourut, comme de +raison, en disant à l'autre: «Ma fille, monseigneur, ma fille unique, +elle n'a plus que vous, je vous la recommande!...» Le survivant était le +ministre; il n'oublia ni son ami défunt ni la jeune fille. A la vérité, +il ne s'inquiéta guère de l'éducation que recevait cette intéressante +enfant; il avait apparemment trop d'affaires pour cela. Mais au moment +de sa mort, il voulut réparer le temps perdu. Son testament fut conçu en +ces termes, ou à peu près: + +«Je lègue tous mes biens à mon neveu le colonel de Romberg, à condition +qu'il épousera la jeune Mina, fille de mon meilleur ami, etc. Si, le 30 +juillet prochain, mon neveu Romberg n'a pas rempli la condition, il +perdra mon héritage, qui sera partagé entre mes parents de la ligne +maternelle.» + +Romberg était jeune, et il y avait dans le monde une jeune veuve appelée +la baronne de Rosenthal, à qui la nature avait donné des cheveux noirs +magnifiques, des veux noirs pleins d'éclat et de feu, un visage et un +cou d'une blancheur éblouissante, et des épaules arrondies avec une +grâce parfaite. + +[Illustration: Palais-Royal.--Levassor, dans ses trois rôles du _Brelan +de Troupiers._] + +J'avoue que la baronne déparait un peu ces présents du ciel par la +manière dont elle les portait. Elle marchait habituellement la tête +basse, et, en parlant, elle regardait son interlocuteur _en dessous_. +Mais qui peut tout avoir? comme dit La Fontaine. Romberg avait compris +que la perfection n'est pas de ce monde, et s'était mis à aimer la +baronne avec toute la fougue d'un colonel de trente ans. Qu'en +résulta-t-il? que le 30 juillet, terme fatal assigné par le testament +pour la célébration du mariage, Romberg avait pris les devants, et se +trouva marié... marié secrètement avec la baronne, et fort, inquiet des +suites, car les charmes de la baronne n'avaient pu fermer tout à fait +ses jeux sur les charmes de la succession. + +Romberg eut recours aux grands moyens: il s'adressa au roi, et lui +demanda l'annulation du testament. Pendant qu'il attendait, avec toute +l'impatience d'un héritier et d'un colonel amoureux, la décision de Sa +Majesté, la comtesse sa tante, cette soeur du défunt dont je vous ai +déjà parlé, arriva tout à coup, tenant d'une main le testament, et +présentant de l'autre la jeune Mina de Ronsfeld. + +«Allons, mon cher neveu, voici le grand jour; il faut que vous soyez +marié ce soir. Êtes-vous décidé? avez-vous fait toutes vos dispositions? +Le devoir qui vous est imposé ne sera pas d'ailleurs très-pénible à +remplir.... du moins j'ai assez, bonne opinion de vous pour le croire. +Regardez votre fiancée: est-elle assez jeune et assez jolie?» + +Fille était ravissante, en effet: taille légère et fine, minois piquant, +avec un petit air ingénu et mille petits mots naïfs qui doublaient le +charme de ce minois et de cette taille. Il faut savoir qu'elle avait été +élevée par une vieille tante, qui s'était retirée dans un ermitage après +avoir juré haine mortelle à tout le sexe masculin--apparemment elle +avait eu à s'en plaindre--et qui n'avait jamais souffert qu'un homme +adressât la parole à sa nièce, ni même qu'on prononçât devant elle le +mot de mariage. Bref, en comparaison de Mina, Agnès aurait pu passer +pour un prodige d'érudition. + +«Il faut dissimuler et gagner du temps, se dirent tout bas Romberg el la +baronne;» et Romberg ajouta tout haut: «Ma tante, me voilà prêt.» + +Qu'en serait-il advenu? je l'ignore. La bigamie est un cas terrible et +qui peut mener bien loin un colonel. Heureusement que M. de Limbourg, +capitaine d'ordonnance, arriva tout à point pour le tirer d'embarras. Il +venait chercher madame la comtesse, par ordre exprès de la reine, dont +cette noble dame était dame d'atours. La reine l'attendait pour +s'habiller: il n'y avait pas une minute à perdre. + +«Je pars, mes enfants, dit la vieille dame; mais vous connaissez le +testament; il faut absolument vous marier aujourd'hui, mariez-vous donc +sans moi. Dès que mes importantes fonctions me le permettront, je +reviendrai jouir du spectacle de votre bonheur.» + +La Prusse n'est pas un pays comme un autre: on peut s'y marier sans +témoins... Il faut du moins que vous ayez la complaisance de le +supposer, si vous voulez que je continue cette très-vraisemblable +histoire. La comtesse partie, il vint à la baronne une idée +très-originale, qu'elle mit sur-le-champ à exécution. + +«Allons, mon enfant, dit-elle à Mina, il faut vous marier. + +--Me marier? mais je ne sais ce que c'est. + +--Je vais vous le dire. Nous allons nous rendre au temple, où vous +trouverez M. de Romberg; vous vous mettrez à genoux avec recueillement; +vous élèverez votre coeur vers Dieu; vous lui promettrez d'être toujours +bonne, modeste et sage, comme aujourd'hui. Puis vous reviendrez, vous +habiterez ce pavillon, vous aurez de jolies robes el de belles parures, +et vous vous appellerez madame de Romberg. + +--Comment! voilà ce que c'est que le mariage? + +--A très-peu de chose près.» + +Tout s'exécuta comme la baronne l'avait dit; et au retour, Romberg et +elle installèrent Mina dans l'appartement qu'elle devait occuper seule, +lui souhaitèrent une bonne nuit, et se retirèrent dans le pavillon que +madame de Rosenthal habitait, et où, chaque nuit, elle recevait en +secret l'amoureux colonel, pendant que tout le monde le croyait à son +poste, dans la forteresse voisine, dont il était commandant. + +Quinze jours écoulés, Mina était reconnue partout femme légitime du +commandant Romberg, et avait, à ce titre, reçu la visite de toutes les +autorités constituées et de toute la noblesse du pays. Romberg était +plein de bonté pour elle, il l'entourait de soins et d'attentions; +seulement, comme il tenait à ses devoirs, et qu'il était intraitable sur +la discipline, dès que le tambour de la citadelle sonnait l'heure de la +retraite, il prenait en soupirant congé de Mina; c'est-à-dire qu'il +quittait son ménage ostensible, et se rendait dans son ménage secret. Il +n'avait pour cela qu'une, allée de jardin à traverser et une porte mal +fermée à ouvrir. + +Mina passait donc aux yeux de tous et se croyait elle-même la plus +heureuse femme de la Prusse. Que pouvait-elle désirer de plus? Elle +avait seize ans, une charmante figure, une grande fortune, une +habitation délicieuse, un mari très-aimable et un amant plus aimable +encore que son mari.--Comment, un amant! Qu'était donc devenue cette +innocence si vantée?--Eh! ne savez-vous pas ce que dit la sagesse des +nations? _Aux innocents les mains pleines_. + +Romberg s'accommodait à merveille de cet arrangement. Il épiait du coin +de l'oeil et en souriant les naïves coquetteries de Mina et la stratégie +amoureuse de son ami Limbourg; et quand les billets doux de ce dernier +étaient surpris par la comtesse, il s'en déclarait l'auteur. Mais la +vieille dame avait lu dans le jeune coeur de Mina, et n'entendait pas +raillerie sur le chapitre de l'honneur conjugal. + +«Mon cher neveu, dit-elle à Romberg, les choses ne peuvent aller ainsi +plus longtemps. Vous ne voyez rien de ce qui se passe: c'est le +privilège des maris. Mais je vois tout, moi, et je sais ce qui se dit +tout bas autour de vous. Limbourg est ici toute la journée, et je vais +lui signifier... + +--Ah! ma tante, gardez-vous-en bien! Je vais vous dire le mot de +l'énigme, que vous ne soupçonnez pas. Apprenez que Limbourg est amoureux +de madame de Rosenthal. C'est pour elle qu'il vient; il doit l'épouser +dans huit jours. + +--S'il est ainsi, je n'ai plus rien à dire.» + +Elle se garda bien pourtant de se taire. Elle n'eut rien de plus pressé +que de tout conter à Mina, et de la manière la plus propre à troubler la +sécurité de la pauvre enfant, à éveiller son imagination, à déchirer son +coeur: Limbourg doit épouser la baronne, il l'aime, il n'aime qu'elle, +et lui jure toute la journée qu'il est indiffèrent à toute autre femme. + +Mina, jalouse sans le savoir, ne pouvait rester plus longtemps dans sa +charmante ignorance. Il y avait au château un jardinier qui avait été +jadis le serviteur et, jusqu'à un certain point, l'ami de son enfance. +Elle l'appela soudain. + +«Jacquet, m'aimes-tu? + +--Moi, madame? mon sang, ma vie vous appartiennent... + +--Je n'en veux pas; je veux seulement que tu me répondes avec sincérité. +Qu'est-ce que c'est que l'amour?» + +Jacquet n'était guère en état d'improviser une réponse satisfaisante à +une pareille question, il passa plusieurs fois de suite son chapeau +d'une main dans l'autre, et fit porter alternativement le poids de son +corps sur son pied gauche et sur son pied droit; c'était sa manière de +réfléchir. Quand il eut cherché quelque temps, il jugea qu'il devait +avoir trouvé quelque chose. + +«L'amour, madame... mais... c'est l'amour.» + +Et comme Mina ne paraissait pas complètement éclairée par cette +définition: + +«Attendez, je m'en vais vous dire: l'amour, c'est un homme, ou une +femme, qui aime de tout son coeur une femme ou un homme. Voila. + +--Eh bien! s'écria Mina, qui comprenait, à peu de chose près, tout ce +que Jacquet ne lui avait pas dit, je vais l'apprendre une chose +épouvantable: M. de Limbourg est amoureux de madame de Rosenthal. + +--Ah! ah! dit finement Jacquet, c'est donc lui qui s'introduit chaque +nuit chez la baronne, et que je guette depuis quelque temps sans avoir +jamais pu l'atteindre? + +--Eh bien! mon pauvre Jacquet, il faut que tu m'introduises, moi aussi, +cette nuit même, chez la baronne, sans qu'elle le sache. Je veux savoir +ce qu'ils se disent. Je veux prendre M. de Limbourg en flagrant délit de +trahison!» + +La nuit suivante, en effet. Mina vint se blottir derrière un paravent +dans le salon de la baronne. Elle entendit bientôt entrer, par +l'extrémité opposée du pavillon, celui qu'elle croyait être M. de +Limbourg. Mais que devint-elle quand Limbourg, qui l'avait suivie (il ne +la perdait jamais de vue), vint se placer auprès d'elle à l'abri du +paravent?--Ce n'est pas lui qui est avec madame de Rosenthal!--Qui donc +alors?--Elle écoute, elle regarde, et reconnaît son mari! Romberg en +robe de chambre et en pantoufles, et buvant avec la baronne le thé +conjugal! Quel charmant tableau! Limbourg n'avait ni thé ni robe de +chambre, mais, à cela près, il sut à merveille tirer parti de la +situation, et répéter, d'un coté du paravent, tous les détails de la +scène qui se passait de l'autre, et je prie le lecteur de consulter la +gravure annexée à ce véridique récit, laquelle a été faite pour empêcher +son imagination d'aller trop loin; si bien que lorsque la comtesse vint +tomber tout à coup au milieu de ce double tête-à-tête, apportant la +déclaration du roi qui cassait enfin le testament du ministre défunt, +tous la reçurent à bras ouverts, tous convinrent qu'elle était arrivée +fort à propos, et elle fut, sur ce point, de l'avis de tout le monde. + +Tels sont, en abrégé, les faits dont M. de Planard a fait une +très-spirituelle comédie. M. Ambroise Thomas s'est piqué d'honneur, et +n'a pas voulu être en reste avec lui. Sa musique est vive, légère, +spirituelle et toute gracieuse.--Faut-il analyser sa partition? Non, la +musique est comme l'amour: les plaisirs qu'elle donne sont d'autant plus +vif? qu'on est moins en état de les expliquer. + +_Brelan de Troupiers_ (THÉÂTRE DU PALAIS-ROYAL),--_Jean Lenoir_ (THÉÂTRE +DU GYMNASE).--_Tôt ou Tard_ (ODÉON). + +--_Le Château de Valanza_ (THÉÂTRE DE LA GAIETÉ).--_La Fille du Ciel_ +(DÉLASSEMENTS-COMIQUES). + +Levassor vient de rentrer au théâtre du Palais-Royal, qu'il avait trahi, +pendant deux ans, pour le théâtre des Variétés; et, pour racheter sa +désertion, il débute par un succès et par un véritable tour de sorcier. +Voyez-vous ce jeune Jean-Jean? c'est Levassor! voyez-vous ce troupier +rompu à la bataille et relevant fièrement une moustache grise? encore +Levassor! voyez-vous ce soldat sexagénaire, blanc, courbé, chevrotant? +toujours Levassor! et, pour comble de surprise, c'est dans le même +vaudeville et presqu'au même instant que Levassor représente ces trois +âges de troupier. La métamorphose s'accomplit si lestement; au menton +imberbe succède si vite la moustache grise, à la moustache grise le +front chenu de l'invalide, qu'il semble qu'en effet ils sont trois à +l'oeuvre; mais, en réalité, il n'y a que Levassor, un Levassor en trois +personnes! + +Les trois sont du même sang et du même nom; l'aïeul, le père et le +petit-fils, tous trois nommés Gargousse et tous trois soldats. Le +Gargousse invalide conte ses batailles et ses victoires passées à qui +veut l'entendre; le Gargousse fils, héros en pleine activité de service, +vole de belle en belle et de triomphe en triomphe; les bastions tombent +devant lui aussi bien que les coeurs; et Gargousse le petit-fils? +celui-là a besoin d'être aguerri; jusqu'ici il semble dégénéré de ses +pères; c'est lui qui baisse les yeux et rougit à la vue de mademoiselle +Césarine; ah! si Gargousse Ier et si Gargousse II étaient à sa place, +comme mademoiselle Césarine y passerait! Or, non-seulement il se conduit +comme un Jean-Jean en amour, mais encore le petit Gargousse a peur d'un +sabre; à son premier duel, ne s'enfuit-il pas à toutes jambes? + +«Diable! dit Gargousse le père; qu'est-ce que cela veut dire? ce n'est +point un Gargousse!--Laissez faire, dit Gargousse l'invalide, plus sage +et plus expérimenté: il a peur, soit! nous avons tous commencé par la; à +son second coup de sabre et à son second amour, vous verrez comme le +petit bonhomme ira: il sera digne des Gargousse.» + +Le vieillard a dit vrai: Gargousse le petit-fils devient un démon qui +sabre les gens à coups redoublés, assiège les coeurs, et réduit la fière +Césarine à merci. Les deux Gargousse, le grand-père et le père, poussent +des _vivat_, et se mirent dans leur digne petit-fils: Dieu merci, les +valeureux Gargousse ne périront pas.--Cette histoire militaire des +Gargousse est amusante et agréablement semée de mots plaisants; ajoutez à +cet esprit des auteurs le talent de Levassor et sa triplicité +phénoménale, et le vaudeville de MM. Étienne Arago et Dumanoir +triomphera sur toute la ligne! + +Ici on rit un peu moins; il est vrai que le Gymnase se plaît dans le +sentiment et le larmoyant; et puis ne faut-il pas travailler pour tous +les goûts? S'il est amusant de rire, n'est-il pas, de temps en temps, +agréable de pleurer? Pleurons donc! + +Comment rire, en effet, des infortunes du comte de Boisménil et de sa +fille Alix? Il faudrait avoir le coeur bien cannibale. + +Le comte, vieil émigré retiré en Angleterre, se trouve sans ressources; +l'hôte qui l'abrite et le nourrit, un horrible avare, va le chasser, +faute de paiement. Que faire? que deviendra Alix, une si charmante +fille? C'est la surtout la grande douleur du comte. + +Un jeune homme, Armand de Courvil, s'est attaché au malheur de cette +famille; il aime Alix, et pour tout au monde voudrait soulager +l'infortune de la fille et du père. Il y a un moyen de le faire; mais ce +moyen est plein de périls; il ne s'agit de rien moins que d'exposer sa +vie, et voici comment: le comte, en quittant la France, a caché 100,000 +livres dans un mur de son château: si on pouvait les reprendre! «Eh +bien! je les aurai,» dit Courvil, bravant la loi qui prononce la peine +de mort contre tout émigré surpris en France. «Que m'importe!» s'écrie +le brave jeune homme. Voilà du dévouement et de l'amour. + +Il part déguisé en matelot, aborde en Bretagne, et, au milieu des plus +grands dangers, arrive enfin au château de Boisménil. C'est quelque +chose, mais ce n'est pas tout: il faut trouver le trésor, l'enlever, et +surtout déjouer la surveillance de Jean Lenoir, ancien fermier du comte, +et républicain clairvoyant. A cette qualité d'ennemi politique de M. de +Boisménil, Jean Lenoir joint une vieille rancune: le comte l'a renvoyé +injustement, et a injustement soupçonné sa probité. + +La tentative réussit d'abord: Armand de Courvil découvre le trésor, s'en +empare, et se dispose à regagner l'Angleterre, quand Jean Lenoir arrive. +Il a flairé l'émigré et l'arrête. L'affaire devient sombre. Armand fait +volontiers le sacrifice de sa vie; mais Alix, mais le comte, que +deviendront-ils? + +[Illustration: Théâtre des Délassements Comiques.--_La fille du Ciel_, +2e acte, 3e tableau: mademoiselle Bergeron, Phosphoriel; mademoiselle +d'Harcourt, la Fille du ciel.] + +Heureusement, Jean Lenoir n'a pas l'âme aussi noire que son nom. Il +s'émeut en apprenant le dévouement d'Armand, et lui rend non-seulement +la liberté, mais la précieuse cassette; puis Jean Lenoir imagine un +moyen très-noble de se venger de l'injustice du comte: il remplit la +cassette de pièces et de papiers qui prouvent clairement sa probité et +son innocence. Or, Armand de Courvil arrivant avec la chère cassette, le +comte n'a rien de plus pressé que de l'ouvrir. «Les quatre cent mille +francs sont là,» dit-il. Point du tout; il ne trouve que ce compte-rendu +de l'honnête gestion de son fermier. «Le traître m'aura volé!» Non pas: +Jean Lenoir, craignant que l'or ne fût saisi en route, a substitué à la +somme un bon de quatre cent mille livres sur un banquier de Londres, au +nom de M. de Boisménil. Voilà comme Jean Lenoir se venge. + +Grande joie parmi les Boisménil, et mariage d'Armand et d'Alix. Tout +cela est bien joué par Tisserant, Julien et mademoiselle Rose Chéri. Le +public a soupiré, le public a pleuré, le public a pris plus d'une fois +son mouchoir. Quand le mouchoir s'en mêle, le succès est flagrant. + +L'Odéon nous donne une comédie assez gaie, et qui porte le titre de _Tôt +ou Tard_. Ce titre veut dire que tôt ou tard il faut que jeunesse se +passe. Si vous avez, payé votre dette au diable avant de vous marier, +tant mieux; vous ferez un excellent mari; sinon vous serez un mari +détestable, coureur, volage, ami du bal, des petits soupers, des +débardeurs, et fort enclin aux nuits vagabondes et aux lettres de +change. Des mots spirituels et des scènes plaisantes ont attiré la manne +des bravos sur cette comédie de MM. Léonce et Moléri. + +Nous tombons en plein mélodrame: le château de Valanza est bien le plus +souterrain et le plus scélérat de tous les châteaux: des faux monnayeurs +et des bandits y travaillent de compagnie, et pour surcroît de terreur, +un affreux monstre, le comte de Monzzani, y joue toutes sortes de tours +pendables à son cousin Lucio et à la belle Virginie Salviati. Quel est +le but de toutes ces infamies de Monzzani? Oh! mon Dieu! le traître veut +tout simplement, comme c'est l'habitude de ses pareils en mélodrame, +escroquer à son cousin Lucio la belle Virginie, qu'il aime, et un +héritage de plusieurs millions; ceci vaut la peine que Lucio y fasse +attention. Mais Lucio est le meilleur des hommes et la plus docile des +victimes; on l'empoisonne, on l'assassine, on le jette à trois cents +pieds sous terre, on l'enterre avec une facilité digne d'étonnement. +Lucio a cependant ceci de remarquable, que si, par imprévoyance, il se +laisse tuer sept à huit fois et précipiter dans les abîmes du château de +Valanza, il en revient toujours et ne meurt jamais; tel est son +caractère; il met de l'entêtement à vivre autant de fois qu'on +l'enterre. Mais on se lasse de tout, même de faire le mort. Un beau soir +d'août, Lucio ressuscite définitivement au nez du féroce Monzzani, qui +pâlit, chancelle, et tombe aux mains des gendarmes, vengeurs du +crime.--Ce terrible mélodrame arrive en droite ligne du cerveau de MM. +Alboise et Paul Foucher. + +Le théâtre des Délassements Comiques a aussi son méchant génie: ce drôle +s'appelle Rocaillon, il en est bien digue. Rocaillon poursuit de son +furieux amour la Fille du Ciel, qui ne veut pas entendre parler de lui; +Eloa, en effet, a bien d'autres choses à faire que d'écouter ce vilain +Rocaillon. Elle a de tendres rendez-vous avec Phosphoriel, charmant +esprit en chair et en os, qui lui conte fleurette à l'ombre des arbres +et des charmilles. En vain Rocaillon fait jouer des ficelles +abominables, Phosphoriel et la Fille du Ciel se marient à sa méchante +barbe, et Rocaillon retombe au fond des plus épouvantables abîmes. Il +faut bien que justice se fasse. + +Le dialogue est plein de trappes et de feux de Bengale. + + + +De la Traite et de l'Esclavage. + +Les grandes questions, celles qui touchent aux plus chers intérêts de +l'humanité, ont cela de particulier que de tout temps, et à propos de +toute chose, elles attirent vivement l'attention et préoccupent les +esprits. Le mouvement industriel qui semble dominer et absorber notre +époque se lie intimement à ces vastes problèmes, et leur solution peut +seule donner à l'activité prodigieuse qui, de toutes parts, se manifeste +dans l'ordre des progrès matériels, un caractère de moralité et de +grandeur. + +Parmi ces problèmes, il en est trois que la prochaine session devra +aborder; la loi sur l'abolition de l'esclavage d'abord, préparée avec +tant de soin par les travaux et le rapport de la commission que +présidait M. le duc de Broglie; la réforme de notre système +pénitentiaire, question ardue dont le rapport de M. A. de Tocqueville à +la Chambre des Députés doit faciliter la solution; enfin la liberté de +l'enseignement, qui, dans ces derniers temps, a soulevé de solennels +débats. + +_L'Illustration_ doit, non résoudre, elle n'en a pas la prétention, mais +exposer du moins l'état de ces difficiles problèmes qui intéressent +directement l'amélioration des masses et l'avenir des sociétés. Elle ne +manquera pas à cette tâche. + +Dernièrement encore, à la tribune du Parlement anglais(1), lord +Palmerston interpellait le ministre pour savoir de lui si à l'avenir, +lorsque par suite d'une tempête ou pour toute autre cause, un navire +ayant des nègres à bord aura été jeté dans un port britannique, le +gouvernement se proposait de déclarer ces hommes libres. M. T. Duncombe +accusait le gouvernement de n'être pas animé d'un désir sincère de +supprimer la traite. N'est-il pas déplorable qu'aujourd'hui encore on se +livre à ce commerce honteux, et que la France, fut-ce au prix de lourds +sacrifices, hésite à émanciper ses esclaves, elle qui aurait dû donner +cet exemple au monde, elle qui a manifesté pour le droit de visite une +si légitime et si unanime réprobation! + +[Note 1: Séance du 11 août 1843.] + +Récemment encore, la session des conseils-généraux a appelé l'attention +publique sur la grande question de l'esclavage. Déjà, dans leur session +de l'année dernière, répondant aux voeux de l'opinion publique, les +conseils avaient réclamé avec une généreuse instance le projet de loi, +depuis si longtemps attendu qui doit prononcer l'émancipation des +esclaves. Cette année encore ils ont protesté contre la lenteur du +gouvernement, et c'est un devoir pour la presse de constater ces +plaintes énergiques parties du sein même de la bourgeoisie, dont les +conseils-généraux sont surtout l'organe. + +La prochaine session des Chambres législatives verra enfin éclore, il +faut l'espérer, ce projet de loi si longtemps couvé. Il ne sera donc pas +sans intérêt de jeter sur l'état de cette grande question un coup d'oeil +rapide. + +I. + +ABOLITION DE LA TRAITE.--INITIATIVE DE L'ANGLETERRE. ABOLITIONS +SUCCESSIVES.--IMPUISSANCE DE LA LÉGISLATION. + +Il y a plus d'un demi-siècle déjà que, pour la première fois, au sein du +Parlement britannique, une voix généreuse s'éleva pour flétrir la traite +des nègres, et ce cri d'humanité, régulièrement jeté, d'année en année, +au milieu des luttes des partis et des intérêts de la politique, a +trouvé de l'écho dans l'Europe entière. Le commerce infâme des esclaves, +réprouvé par la loi religieuse, a également été condamné par les lois +civiles, et les souverains de l'Europe, réunis au congrès de Vienne, ont +solennellement proclamé l'abolition de la traite et flétri ce fléau qui, +suivant leur énergique parole, «avait trop longtemps désolé l'Afrique, +dégradé l'Europe et affligé l'humanité.» + +L'Angleterre a eu la gloire d'entrer la première dans cette voie +nouvelle où l'entraînaient les véritables intérêts de sa politique, non +moins que le sentiment de sa foi chrétienne; ce n'a été toutefois +qu'après une longue résistance. Pendant près de vingt ans, la tribune a +retenti de ces luttes mémorables où les intérêts maritimes et +commerciaux de l'Angleterre résistaient avec acharnement à ce flot +irrésistible de liberté que la civilisation pousse incessamment dans +toutes les contrées et sur toutes les nations du globe. Dans ce débat, +solennel, les plus grands esprits, les voix les plus éloquentes, les +intelligences les plus élevées apportèrent le tribut de leurs efforts; +les Pitt, les Fox, les Burke, les Shéridan, les Windham, les Dundas, les +Clarkson, les Grenville, ne craignirent pas d'aborder et de traiter, +sous toutes ses faces, cette question immense qui a dominé les plus +ardents débats du Parlement. Les esprits hardis que Wilberforce avait +appelés sur ce terrain nouveau ne se contentaient pas de proscrire la +traite; mais, envisageant dans ses plus extrêmes conséquences ce grand +acte de justice et d'humanité, ils préparaient les éléments d'un acte +plus solennel et plus grave encore, celui de l'émancipation des esclaves +aux Indes-Occidentales. + +Le plus ardent et le plus courageux apôtre de l'émancipation, alors +qu'il poursuivait avec une si admirable persévérance la réalisation de +l'idée qui remplissait sa vie, ne faisait pas mystère de ce voeu de son +coeur. «Certes, je ne nierai pas, disait Wilberforce à ses adversaires, +dans la séance du 2 avril 1792, que je désire assurer aux esclaves les +bienfaits de la liberté, et je ne suis point alarmé de m'entendre +attribuer le dessein de les émanciper. Quel homme se refuserait à +s'associer a ce voeu? Mais la liberté que j'entends est celle dont, +hélas! les noirs ne sont pas encore susceptibles. La vraie liberté est +fille de la raison et de l'ordre; c'est une plante céleste, et le sol +doit être préparé à la recevoir. Quiconque la veut voir fleurir et +porter ses véritables fruits ne croira pas qu'il faille l'exposer à +dégénérer dans la licence!» + +C'est ainsi que, dès l'origine, la question de l'émancipation fut liée à +celle de l'abolition de la traite; c'étaient les deux termes d'une même +proposition; résoudre l'une, c'était s'imposer l'obligation d'aborder et +de résoudre l'autre; et c'est la prévision de cet enchaînement +nécessaire qui souleva contre les premiers abolitionnistes la foule +ardente et passionnée des intérêts coloniaux de la Grande-Bretagne. + +Ces intérêts furent vaincus enfin. Déjà réformée et contenue dans de +certaines limites par un bill qui interdisait aux sujets anglais toute +participation au commerce des noirs, lorsqu'il serait entrepris pour le +compte et au profit d'une puissance étrangère, la traite fut entièrement +abolie le 2 mars 1807. Presque en même temps, les États-Unis imitaient +l'exemple de l'Angleterre. + +Dès lors la Grande-Bretagne était directement intéressée à l'adoption +universelle de cette mesure. Elle venait de rejeter un des éléments de +sa fortune publique, une arme réprouvée, il est vrai, mais qui n'en +était pas moins une arme puissante, et elle ne voulait la voir dans +aucune main rivale. Au nom des intérêts les plus sacrés de la religion +et de l'humanité, elle poursuivit ce but politique avec cette +opiniâtreté qui est le caractère principal de sa diplomatie. + +Le Portugal, alors seul allié maritime du cabinet de Londres, résista à +ses instances; cependant un traité conclu le 19 février 1810 limita la +traite, alors même qu'elle était poursuivie sous pavillon portugais. Il +fut interdit aux Portugais de se procurer des nègres ailleurs que dans +leurs propres établissements sur la côte d'Afrique, et de faire la +traite sur d'autres navires que ceux construits dans des ports soumis à +la nation portugaise. + +Le gouvernement de la province de Carracas et le gouvernement +républicain de Buénos-Ayres proclamèrent, en 1812, l'abolition complète +de la traite. + +Lorsqu'en 1813, pour récompenser la Suède de sa défection, l'Angleterre +lui céda, par le traité du 3 mai, notre ancienne colonie de la +Guadeloupe, ce fut à la condition que cette puissance s'engagerait à +prohiber toute importation d'esclaves soit dans cette île, soit dans +aucune autre de ses possessions aux Indes-Occidentales. + +On le voit, au milieu même de la conflagration générale du continent, +l'Angleterre ne perdait pas de vue la nécessité d'imposer à toutes les +puissances maritimes l'obligation à laquelle la conscience publique et +les progrès de sa propre civilisation l'avaient obligée de se soumettre; +et quels que soient les motifs secrets de sa persistance, il ne faut pas +moins se féliciter de voir ainsi les intérêts matériels des nations liés +à l'existence même des grands principes sociaux. + +La chute de Napoléon et la paix de 1814 ouvrirent un nouveau champ à +l'activité anglaise. Le premier soin qui préoccupa les diplomates +anglais fut la conservation des intérêts et de la puissance maritimes de +la Grande-Bretagne. Une ère nouvelle s'ouvrait pour le monde; le +commerce, longtemps interrompu, allait mettre en contact pacifique les +peuples qui, depuis un quart de siècle, ne se rencontraient que les +armes à la main; la mer allait devenir libre. L'Angleterre songea avant +tout à utiliser à son profit l'abolition de la traite, dont elle a +constamment essayé depuis lors de se faire un instrument de +domination et de puissance. + +Le Danemark et les Pays Bas cédèrent facilement aux considérations +élevées que les agents de la diplomatie anglaise firent valoir auprès +d'eux. Un traité, conclu avec la première de ces puissances, interdit la +traite à tous les sujets danois; un décret du roi des Pays-Bas porta +semblable interdiction pour tous les sujets de ce royaume. + +La France et l'Espagne, plus directement intéressées dans la question, +résistèrent à une mesure aussi absolue, et consentirent seulement à +restreindre le commerce des noirs aux nécessités d'entretien et de +service de leurs colonies; elles prirent en outre l'engagement de +prononcer l'abolition définitive du commerce des esclaves, la France au +bout de cinq ans (2), et l'Espagne dans le délai de huit années (3). + +[Note 2: Article additionnel au traité du 30 mai 1814.] + +[Note 3: Traité du 15 juillet 1814.] + +[Illustration: Nègres conduits à la côte.] + +Le congrès de Vienne(4) n'ajouta aux divers résultats déjà obtenus par +le cabinet de Londres qu'une déclaration solennelle dont nous avons eu +déjà occasion de parler, admirable, et énergique protestation faite avec +d'autant plus de bonne foi par la Prusse, l'Autriche et la Russie, que +ses conséquences ne pouvaient porter aucune atteinte aux intérêts de +leur commerce et de leur domination. + +Pendant les Cent Jours, en 1815, Napoléon, mieux éclairé sur les +véritables intérêts de la France et sur les exigences de l'opinion +publique, fit plus de concessions qu'il n'en eut fallu en 1814 pour +sauver son trône et sa dynastie. Un des premiers actes de son +gouvernement (5) fui l'abolition complète de la traite. Louis XVIII +confirma authentiquement cette résolution par le traité du 20 novembre +1815. + +[Note 4: 8 février 1815.] + +[Note 5: Décret du 29 mars 1815, prohibant la traite, sous peine de +confiscation de navire et de sa cargaison. Une ordonnance royale du 8 +novembre 1817, convertie en loi le 15 avril 1818, a confirmé les termes +du décret impérial, et a en outre, prononcé, contre tout capitaine de +navire négrier, l'interdiction de son emploi.] + +[Illustration: Marchand d'esclaves.] + +Le Portugal et l'Espagne consentirent à restreindre encore la faculté +qu'ils s'étaient réservée, soit en se soumettant à l'obligation +d'interdire immédiatement la traite au nord de l'équateur, soit en +rapprochant le terme où cette interdiction complète serait prononcée. + +[Illustration: Nègres dans les entraves.] + +Jusqu'ici le premier terme, de la proposition était résolu; le principe +était consacré théoriquement. Le commerce des esclaves était déclaré +infâme; mais l'insuffisance des mesures répressives, l'attrait de +bénéfices considérables semblaient enhardir les misérables qui se +livraient à ce trafic. Les précautions prises pour assurer l'impunité +engendraient des crimes nouveaux; les esclaves étaient entassés dans de +plus étroits espaces, les négriers poursuivis jetaient leurs victimes +dans la mer; sur tous les points de nos colonies, ce commerce odieux +s'accomplissait avec une audace et une activité devant lesquelles la +surveillance légale était impuissant; les agents de l'autorité +eux-mêmes, les juges qui devaient prononcer sur la culpabilité des +négriers participaient à cet infâme trafic et en partageaient les +bénéfices. Dans nos ports de mer, la construction, l'armement des +navires négriers, leur destination, la fabrication des instruments de +torture nécessaires pour contenir les nègres, n'étaient un mystère pour +personne. A Nantes, au Havre, des prospectus d'armement et de cargaison, +où étaient cotés les prix d'achat et les prix de vente du _bois +d'ébène_(6), circulaient publiquement; le taux des assurances (7) pour +ces sortes d'expéditions était plus élevé; on forgeait et on vendait, +aux yeux de tous, les menottes, les poucettes, les barres de justice, +les carcans, qui servaient à conduire les malheureux nègres de +l'intérieur des terres au rivage où les attendait leur prison flottante, +véritable _carcere duro_, auprès duquel l'esclavage et le travail +étaient une sorte de bienfait. Une lettre adressée en 1816, par M. le +baron de Staël au président du comité pour l'abolition de la traite, lui +transmettait une copie exacte de ces fers, et les notes explicatives +qu'un forgeron de Nantes lui avait très-naïvement fournies sur l'usage +de ces instruments et la manière de les employer. + +[Note 6: C'est le nom que les négriers donnent aux esclaves; on les +désignait également sous le nom de _mulet, pièce d'Inde_ ou _ballot_.] + +[Note 7: Ces assurances étaient désignées sous le nom d'_assurances +d'honneur_.] + +[Illustration: Carcan servant à enchaîner les esclaves pour les conduire +de l'intérieur des terres jusqu'au lieu de l'embarquement.] + +Evidemment la législation était impuissante, non pas seulement chez +nous, mais en Espagne, mais en Portugal, en Angleterre même, et, au +mépris de la loi, au mépris de la morale publique, la traite prenait de +plus larges développements sous l'empire même des mesures qui devaient +assurer sa répression. + +[Illustration: Barres de justice, poucettes, cadenas et clé, servant à +enchaîner les esclaves à bord du navire.] + +M. de Broglie, à la tribune de la Chambre des Pairs, accusa plus d'une +fois cette impuissance de notre législation. La France était en effet le +seul État qui n'eût point sanctionné l'abolition de la traite par des +peines corporelles, par des précautions menaçantes, et cette tolérance +contribuait à faire de nos ports de mer le centre où se dirigeait la +plus grande partie des capitaux destinés au commerce des esclaves. Le +pavillon français couvrait non-seulement la traite faite par nos +nationaux, mais il servait à mettre les négociants espagnols, anglais, +hollandais et portugais à l'abri de la rigueur des lois de leur propre +pays. + +Et ce n'était pas seulement la douceur de notre législation qui +enhardissait les coupables manoeuvres des trafiquants d'esclaves; le +défaut des plus simples mesures d'ordre et de police faisait de nos +colonies un marché général où l'impunité, était en quelque sorte +assurée. + +Ainsi l'Angleterre avait imposé aux gouverneurs et aux administrateurs +de ses colonies l'obligation de procéder au dénombrement complet, au +recensement exact de la population esclave existante à une époque +déterminée dans chaque habitation, en désignant chaque individu par son +sexe, son nom, son âge, son emploi. Un registre public, contenant toutes +ces indications, devait également constater les naissances, les décès, +les ventes, les échanges. Cette mesure si simple, d'une exécution si +facile, pouvait à elle seule prévenir efficacement l'introduction de +nouveaux esclaves dans les colonies anglaises. + +Chez nous, au contraire, la fraude une fois consommée, et nous avons dit +avec quelle facilité elle pouvait être faite, il devenait impossible de +la constater, car tout esclave trouvé dans l'habitation ou la demeure +d'un colon était présumé de plein droit lui appartenir. + +Cette imperfection, ou plutôt cette imprévoyance des mesures +législatives et administratives destinées à la répression de ce trafic +si solennellement condamné par toutes les puissances européennes, loin +de contrarier les projets de la Grande-Bretagne, les a favorisés au +contraire. Ce que l'Angleterre voulait sans doute, c'était l'association +de tous les cabinets dans un même voeu pour l'abolition de la traite, +mais elle espérait surtout parvenir à les réunir autour d'elle pour leur +faire adopter le moyen d'atteindre ce but. C'est de la recherche de ce +moyen, c'est du besoin de l'imposer à tous les cabinets, et notamment +aux États-Unis et à la France, que sont nés dernièrement chez nous les +débats relatifs au droit de visite, débats passionnés qui ont soulevé +tous les vieux ferments des haines et des rivalités nationales. + +Les fameux traités contre lesquels l'opinion publique a si énergiquement +protesté naguère, opposent aujourd'hui au commerce des esclaves un +obstacle salutaire sans doute, mais insuffisant. On continue à faire la +traite, moins ostensiblement il est vrai; le prix des esclaves n'est +plus coté publiquement comme celui du plus vil bétail, mais ce trafic +dégradant n'a pas cessé; la chair humaine trouve encore, sur la côte +d'Afrique, des vendeurs et des acheteurs barbares, et les vignettes que +nous publions ont été copiées d'après nature sur un navire négrier +capturé en 1842. + +[Illustration: Négrier chargeant ses noirs.] + +[Illustration: Coupe de profil d'un navire négrier.] + +[Illustration: Vue de la cale de base d'un navire négrier.] + +Nulles mesures, quelque énergiques qu'elles soient, pénalité, +surveillance, droit de visite, et nous savons avec quelle rigueur +intéressée ce droit est exercé par les navires anglais, rien ne sera +donc efficace pour empêcher la traite tant que les colonies à esclaves +lui offriront un débouché. Les justes susceptibilités de notre orgueil +national ne sauraient d'ailleurs se plier longtemps aux exigences de +pareilles mesures, fussent-elles seules capables de prévenir ce commerce +odieux. Mais il n'en est pas ainsi. Le droit de visite est un palliatif +momentané dont l'application cessera avec le mal qu'il doit prévenir; +c'est à attaquer le mal lui-même, c'est à effacer de nos Codes ce nom +affreux d'esclavage, indigne des notions chrétiennes, que les hommes +d'État doivent appliquer leur puissance et leur énergie. Alors seulement +la traite et les crimes qu'elle enfante cesseront d'affliger le monde, +et notre pavillon ne couvrira plus ces spéculations indignes dont la +honte rejaillit sur toutes les nations civilisées. + +L'Angleterre, nous a devancés dans cette voie; elle a émancipé ses +esclaves, et la France, dans l'intérêt de son honneur, de sa propre +dignité, ne peut tarder à suivre ce généreux exemple. Déjà des travaux +considérables, et surtout le rapport de la commission présidée par M. le +duc de Broglie, ont préparé les éléments de cette oeuvre nationale, qui +doit être une des gloires du notre siècle. + +Ce travail si remarquable jette un jour nouveau sur les nombreuses +questions qui se rattachent à celle de l'émancipation. Mais avant +d'examiner l'état actuel de l'esclavage dans nos colonies, il importe +d'apprécier les conséquences de l'acte pour l'abolition de l'esclavage +dans les colonies anglaises. + +II. + +ABOLITION DE L'ESCLAVAGE DANS LES COLONIES ANGLAISES.--ÉTAT ACTUEL DE +L'ESCLAVAGE DANS NOS COLONIES. + +Il y a vingt ans aujourd'hui (15 mai 1823) que, sur la proposition de M. +Buxton, le collègue et l'ami de l'honorable Wilberforce, et sur les +observations de M. Canning, la Chambre des Communes adopta une motion +qui servit de base et de point de départ à l'acte d'abolition. Elle +proclama qu'il était expédient d'adopter des mesures décisives et +efficaces pour améliorer la condition des esclaves dans les pays placés +sous la domination anglaise, Prévoyant que de semblables mesures +amèneraient progressivement l'amélioration des facultés morales de la +population esclave, et la rendrait bientôt digne de la liberté et de la +participation aux droits et privilèges civils, la Chambre émettait le +voeu d'une prompte exécution dès qu'elle serait compatible avec le +bien-être des esclaves et la sécurité des colonies. + +Lord Bathurst, alors secrétaire d'État des colonies, soumit aussitôt à +l'examen des diverses législatures coloniales les points principaux sur +lesquels le gouvernement voulait être éclairé, et les objets sur +lesquels devaient d'abord porter la réforme et les améliorations +sollicitées par le Parlement. La nécessité de l'enseignement religieux, +l'admission du témoignage des esclaves devant les cours de justice, +l'institution du mariage; l'abolition définitive de toute taxe sur les +affranchissements, la vente des esclaves pour dettes de leurs +propriétaires, la réforme du système pénal et l'affranchissement, pour +les femmes, de la punition au fouet, la nécessité d'assurer aux esclaves +la jouissance des propriétés quelconques qu'ils étaient aptes à +posséder, et la création de _banques d'épargne_ instituées à cet effet, +telles furent les questions soumises à l'examen et aux délibérations des +législatures locales. + +Ainsi qu'on devait s'y attendre, les colons repoussèrent obstinément +d'abord tout projet de réforme, et l'intervention du Parlement +métropolitain dans la législation coloniale fut déclarée +inconstitutionnelle. Sur plusieurs points, les esclaves, enhardis par +des espérances de liberté et irrités des résistances de leurs maîtres, +se soulevèrent; l'incendie, cette arme terrible dans les mains de +l'esclave, l'incendie dévora de nombreuses habitations; le sang coula +sur plusieurs points, surtout à Demérary et à la Jamaïque, et ces +déplorables excès retardèrent pour longtemps le triomphe de la plus +sainte des causes. + +Des réformes partielles furent cependant introduites, par les pouvoirs +coloniaux eux-mêmes, dans les colonies où la couronne possédait seule le +pouvoir de législation, à l'exception toutefois de Honduras et de +Maurice. Parmi les colonies ayant des chartes, les Bahamas, la Barbade, +la Dominique, la Grenade, la Jamaïque, Saint-Vincent et Tabago +adoptèrent seules quelques améliorations, dont la plupart portaient sur +le système pénal et le droit de propriété des esclaves. + +Notre révolution de Juillet, qui eut en Angleterre de si longs et de si +généreux échos, hâta sans contredit le grand acte de délivrance. En +1831, la couronne donna elle-même l'exemple aux colonies, en prononçant +l'affranchissement immédiat et général des esclaves qui lui +appartenaient. Une circulaire fut adressée à cet effet, par le vicomte +Goderich, à tous les gouverneurs de colonies à esclaves. Cette +déclaration et les dispositions diverses qui en furent la conséquence +(8), excitèrent d'unanimes et énergiques protestations à Sainte-Lucie, à +la Trinité, à Demérary et à Maurice. La Chambre des Communes dut prendre +en considération cet état de choses, et, pour éviter de nouvelles +collisions, elle nomma un comité chargé de proposer les moyens de +concilier la liberté à donner aux esclaves avec l'intérêt des maîtres. + +[Note 8: Ordre en conseil du 2 novembre 1831.] + +Le rapport de ce comité ne fit que constater la gravité du mal, mais il +ne formula aucun moyen de le faire cesser. La situation du gouvernement +était dangereuse; placé entre la nécessité de sévir contre les colons +pour assurer l'exécution des mesures qu'il avait prescrites, ou de céder +devant leur attitude menaçante, et de s'exposer ainsi au soulèvement de +la population esclave et au rejet indéfini de toute tentative +d'émancipation, il prit une résolution hardie et décida l'émancipation +générale. + +Lord Stanley, secrétaire d'État des colonies, soumit au Parlement (mai +1833) le projet d'abolition. Le 12 juin 1833 ce grand acte fut voté, et +la couronne le sanctionna le 28 août suivant. + +Un système d'apprentissage sagement conçu ménagea la transition du +travail forcé au travail libre. Les esclaves devenus apprentis +travailleurs (apprenticed labourers) étaient divisés en trois classes, +et le temps de leur apprentissage était fixé à quatre et à six ans; +pendant ce temps leur travail, dont la durée était déterminée, +appartenait aux personnes qui y auraient eu droit s'ils fussent demeurés +esclaves. Une somme de 20 millions de livres sterling (500 millions) fut +affectée aux indemnités que le gouvernement devait aux maîtres +expropriés. L'affranchissement était en effet une expropriation forcée +pour cause de _moralité_ publique. + +Des ordres généraux, transmis par le secrétaire d'État des colonies, +assurèrent l'exécution de cet acte et prescrivirent les mesures d'ordre +et les dispositions réglementaires nécessaires pour coordonner un +mouvement aussi vaste. Le gouvernement anglais et les Chambres +déployèrent dans ces circonstances une activité, une harmonie dont notre +gouvernement parlementaire offre peu d'exemples, et qu'on ne saurait +trop lui proposer pour modèle. Ainsi, le 16 novembre 1833, le ministre +des colonies adressait au ministre des finances une lettre par laquelle +il lui demandait de proposer une allocation de 20,000 livres sterling +(500,000 francs) pour l'établissement d'écoles normales primaires +consacrées à l'enseignement des noirs; plus, une somme de 5,000 livres +sterling (125,000 francs) pour l'entretien de ces écoles. Neuf jours +après, le 25 novembre, le ministre pouvait annoncer aux gouverneurs des +colonies que le Parlement avait non-seulement voté, à l'unanimité, les +sommes demandées, mais encore qu'il avait témoigné le voeu que les +législatures coloniales concourussent à répandre dans la population +affranchie le bienfait de l'éducation religieuse. + +[Illustration: Vue des deux étages situés à l'arrière au-dessus des deux +batteries.] + +[Illustration: Coupe de face de navires négriers à une et à deux +batteries.] + +Rien, dans l'histoire des nations, ne ressemble à cette oeuvre immense, +accomplie sans secousses, sans convulsions violentes; et si nous avons +le légitime orgueil de croire que nous sommes le premier peuple du +monde, nous devons avouer hautement que le gouvernement anglais est le +plus magnifique et le plus puissant instrument administratif dont +l'histoire fasse mention. Ce que l'Angleterre a fait depuis dix ans dans +ses colonies porte le cachet d'une gloire nouvelle, à laquelle nulle +gloire ne peut être comparée. Alexandre, César, Charlemagne, Bonaparte, +ont rempli la terre de leurs noms et de leurs triomphes, mais ils ont +soumit, et humilié les peuples; des champs de travail ils ont fait des +champs de bataille; c'est dans le rang humain qu'ils ont assis la +puissance de leur force el de leur génie; l'Angleterre a racheté en un +jour toutes les infamies et toutes les horreurs de sa politique, elle a +appelé 800,000 esclaves à la liberté. Grande et glorieuse conquête de +l'Inde et l'Irlande, ces deux plaies douloureuses de la Grande-Bretagne, +ne ternissent pas l'éclat. Longtemps indécise, l'opinion est aujourd'hui +fixée sur les résultats de l'émancipation anglaise. La liberté, qui +d'abord, avait apporté quelques désordres dans le fait de la production +et du travail, leur est aujourd'hui favorable. Mais il est évident que +les perturbations dont tous les grands centres industriels sont le +théâtre, et qui sont les fruits amers du système de concurrence et +d'isolement, ces perturbations, disons-nous, devront surtout se +manifester dans les colonies émancipées. La prévision de cette crise, +qui ne saurait être éloignée, et qui sera plus grave encore pour les +colonies que pour les industries continentales, doit éveiller toute la +sollicitude des hommes d'État. Émanciper, ce n'est que la moitié de la +tâche; pour la compléter il faut organiser le travail et y introduire +l'ordre, non cet ordre public qui ne sait que réprimer et punir, mais +l'ordre qui vivifie, double les forces de la production et l'aisance des +travailleurs. + +Mais la France est loin encore de ces difficiles problèmes. Depuis dix +ans que l'Angleterre a émancipé tous les noirs de ses colonies, +qu'avons-nous fait, nous, le peuple le plus hardi, le plus généreux, le +plus chevaleresque, le plus aventureux entre tous les peuples? +qu'avons-nous fait pour nos colonies? qu'avons-nous fait pour améliorer +le sort des 250,000 esclaves qui y sont dispersés? qu'avons-nous, ou +plutôt qu'a-t-elle produit cette merveilleuse machine parlementaire si +féconde en vaines paroles? Rien, hélas! Les années s'écoulent, les +sessions législatives passent, et nulle résolution généreuse, nulle +grande idée n'éclot sous les stériles efforts de ces assemblées +chétives. Ce n'est point ici le lieu de tirer les conséquences d'un fait +déjà si triste à constater; mais dans le sujet qui nous occupe, en +présence d'une population esclave qui attend de nous sa liberté; lorsque +depuis dix ans l'Angleterre, qui, en fait d'honneur et de moralité, ne +devrait marcher qu'à notre suite, nous a frayé la route où nous aurions +du entrer les premiers, et que nous n'osons aborder encore, ce n'est pas +au peuple qu'il faut s'en prendre, c'est au gouvernement qu'il faut +reprocher son indolence et son incapacité. + +Qu'on nous pardonne ce cri d'impatience et de douleur; mais sans exposer +ici tous les crimes, tout l'abaissement que produit l'esclavage; sans +vouloir faire un horrible tableau des tortures et de la dégradation des +esclaves, un fait récent peut suffire pour justifier nos plaintes. Dans +une de nos colonies, à une journée de Cayenne, il y a quelques mois à +peine, un misérable, maître d'une douzaine d'esclaves, a fait fouetter +pendant six heures, sous les veux de sa pauvre mère esclave aussi, un +pauvre enfant de douze ans; et après avoir épuisé tous les raffinements +de la cruauté, quand le corps saignant n'a plus laissé une seule place +au fouet du bourreau, l'enfant, qui respirait encore, a été pendu; et sa +mère n'a pas osé élever la voix; elle n'a pas même osé montrer ses +larmes. La Cour d'assises qui a constaté ces faits, dont nous n'oserions +pas transcrire les détails, a condamné le meurtrier à huit ans de +travaux forcés. + +N'est-ce pas une honte publique que de pareilles horreurs +s'accomplissent dans un pays soumis à la France, et que l'institution de +l'esclavage puisse engendrer sous nos yeux de pareils excès? Si la +France en est responsable, chacun de nous ne porte-t-il pas une part de +cette responsabilité? De pareils faits sont rares. Dieu merci! mais il +suffit qu'ils puissent se produire pour qu'on modifie sans retard le +régime qui les fait naître. + +Un homme de coeur et de talent, M. Victor Schoelcher, qui a récemment +visité les Antilles, a publié, sur la situation actuelle de l'esclavage +et sur la nécessité de son abolition immédiate, une oeuvre remarquable +pleine de faits et de document précieux. Le fait dominant qui résulte du +livre de M. Schoelcher, comme de tous les travaux publiés depuis dix ans +sur cette haute question, c'est qu'au point de vue moral, comme au point +de vue économique, pour l'oppresseur comme pour l'opprimé, l'esclavage +est non-seulement une institution dégradante, mais encore une mauvaise +affaire, une spéculation détestable. + +La liberté seule donnera au travail colonial tout le développement dont +il est susceptible; seule, elle pourra féconder ces terres généreuses +que la nature a si prodiguement douées seule, elle pourra effacer ces +préjugés de couleur, si puissants, encore aujourd'hui, et qui, vus de la +métropole, ne sont plus que ridicules et odieux. La liberté d'abord; +l'organisation du travail viendra ensuite, elle se présentent comme la +conséquence nécessaire, inévitable de l'émancipation. Déjà des esprits +éminents ont étudié au point de vue pratique cette dernière question; +mais avant tout, que l'esclavage, que cette plaie honteuse disparaisse! + +Une grande idée domine notre époque, et si la liberté _doit faire le +tour du monde_, elle le fera avec elle; cette idée est celle de +l'association. Dans l'ordre religieux, dans l'ordre moral, politique et +industriel, l'association est la loi suprême de l'avenir. Associer la +royauté et le peuple, les bourgeois et les ouvriers, les musulmans et +les chrétiens, les blancs et les noirs, telle est l'oeuvre imposée à +notre siècle. Que les efforts de chacun, dans quelque sphère qu'il soit +placé, contribuent à ce grand résultat! + +La question de l'esclavage est aujourd'hui une question plaidée et +jugée; il ne lui manque plus que la sanction des pouvoirs publics. Les +travaux de la commission présidée par M. le duc de Broglie ont préparé +cette solution si impatiemment attendue; les voeux des conseils-généraux +l'appellent avec impatience. Chacun a fait son devoir, que l'État fasse +le sien! + + + +MARGHERITA PUSTERLA. + +Lecteur, as-tu souffert?--Non. +--Ce livre n'est pas pour toi. + + +CHAPITRE XIII. + +RECONNAISSANCE. + +Ce monde serait parfait si on portait dans l'exécution des desseins +louables l'ardeur que les méchants mettent à accomplir leurs méfaits. +Mais, pour eux, le mal qu'ils n'ont pu faire est comme une dette qu'ils +se croient obligés de solder. Luchino et Ramengo s'étaient saisis de +Marguerite et des prétendus conjurés, mais ils avaient laissé échapper +Franciscolo, et cela suffisait pour qu'ils crussent leur oeuvre manquée. +Ramengo surtout s'en consumait de rage. Son ennemi avait pu partir avec +son fils, ce fils qui excitait dans son âme une si infernale envie, +parce qu'il lui rappelait la seule joie innocente dont il avait pu jouir +sur la terre, et dont il se plaisait à se persuader qu'il avait été +privé par Pusterla, «Qu'importe, se disait-il, qu'il doive, errer sans +patrie par le monde? il a un fils. Je vis dans mon pays, mais seul, mais +sans avoir jamais un fils dont la beauté et la gloire rejaillissent sur +moi, qui aide à mon élévation et me rende à mon tour l'objet de l'envie +que je porte à autrui.» Ivre de haine, il résolut de se mettre à la +poursuite des fugitifs. Il fut convenu avec Luchino que, pour faciliter +ses manoeuvres, Ramengo serait mis sur la liste des proscrits, et il +partit donc la bourse bien garnie, mais vêtu comme un pauvre banni, et +il se mit à parcourir l'Italie. + +Un jour, il pleuvait à torrents, il errait dans cette contrée qui +avoisine l'embouchure, de l'Adda, et, au milieu de ce marais, il ne +savait où trouver un refuge. Sa fortune lui fit rencontrer un jeune +meunier qui pressait le pas de son âne à force de coups, et semblait +regagner sa demeure. + +«Eh! mon garçon, pourrait-on trouver un abri de ce côté? + +[Illustration.] + +--Venez avec moi. A main gauche, où il y a un petit bois de peupliers, +vous trouverez le fleuve et le moulin de mon père.» + +Ainsi répondit le jeune garçon; mais comme l'âne allait avec plus de +lionne volonté que de vitesse, Ramengo prit les devants et frappa à la +porte de la cabane. Un chien accueillit ce bruit avec de vifs +aboiements, et la maîtresse de la maison, abandonnant une friture dont +on entendait de dehors le grésillement qui se mêlait avec la pluie, +interrompit un _Ave-Maria_, et courut tirer le verrou en disant: «C'est +lui! Entre, Omobono; tu dois être trempé comme...» + +La comparaison demeura en suspens, lorsqu'elle vit au lieu de son âne un +beau cheval, au lieu de son fils un inconnu. Mais plus mécontente +qu'étonnée, elle l'invita à entrer avec une rustique politesse. Ramengo +alla se placer auprès du feu, sur l'invitation du maître de la maison. + +«Surtout, dit-il aux offres qu'on lui faisait, je vous prie de bien +panser mon cheval. + +--Oh! pour cela, répondit le vieux meunier, votre seigneurie n'a pas +besoin de se mettre en peine. Nous avons là une étable pour notre âne, +où les haleurs de bateaux font quelquefois reposer leurs chevaux; le +vôtre y trouvera aussi la compagnie d'un destrier, qui, je puis le dire, +en vaut un autre. Eh! Donnino, va conduire le cheval de sa seigneurie à +l'écurie. + +--Un autre destrier? dit Ramengo. Et à qui est-il? à vous? + +--Votre seigneurie veut railler! à nous un animal de cette espèce; Il +appartient à un seigneur notre ami. + +--Un seigneur votre ami? répéta Ramengo avec un sourire railleur. Et +comment s'appelle-t-il? + +--Il s'appelle..... oh! sûrement votre seigneurie le connaît, il est si +renommé! il s'appelle le seigneur Alpinolo.» + +Et il prononçait ce nom avec autant de complaisance qu'un médecin qui +prononce le nom grec de la maladie qu'il traite. Mais Ramengo, à ce nom, +releva la tête, prêta l'oreille comme son cheval lorsqu'il entendait le +fouet, et il s'écria: «Alpinolo? qui venait de Milan? un beau jeune +homme de belle venue? cheveux noirs frisés, oeil de feu?.... + +--Mais oui, mais oui, dit le bon meunier en interrompant cette +description de passeport. Il n'y a pas plus deux Alpinolo en ce monde +qu'il n'y a deux tours de Crémone. Oui, votre seigneurie, lui, lui-même +en personne. + +--Et comment est-il venu de ce côté? on n'y peut guères voir qu'un +voyageur égaré. Et vous le dites votre ami? D'où le connaissez-vous? + +--C'est toute une histoire, répondit le meunier avec un visage où +rayonnait l'orgueil le plus excusable, je suis son père, ou du moins il +me doit la vie. Il y a dix-huit ans, sauf erreur, un matin avant l'aube, +comme c'est la coutume de nous autres meuniers, je me levais pour +conduire ma barque en pleine eau, quand voilà que là-bas, à l'endroit où +le fleuve fait un détour sous les aulnes, je vois arrêter une barque +d'une toute autre forme que les nôtres, et personne pour la mener. +Quelque malheur! me dis-je en moi-même, les bateliers se seront noyés; +mais courons ramener au rivage, si jamais le patron venait la réclamer; +sinon, ce sera du bois pour cet hiver. Mais devinez un peu?.... Il y +avait dedans une femme et un enfant.» + +A ces paroles, le bâillement uni errait sur les lèvres de Ramengo se +convertit en une exclamation, et se sentant gagner par un trouble +profond, il se dressa subitement sur ses pieds. Son attention avait +changé de nature; il fixa ses yeux effrayés sur le vieillard, qui +poursuivait: + +«Une femme et un enfant, oui messire, mais une danubien vêtue, n'est-ce +pas vrai, Nena? (Le lecteur a sans doute reconnu que le vieillard et la +femme n'étaient autres que le Maso et cette Nena qui avaient reçu +Alpinolo à Ottovino Visconte.) Elle devait être de condition: jeune, +belle comme on n'en voit guère, et l'enfant n'avait guère plus d'un +mois; mais l'un et l'autre étaient entièrement trempés d'eau et morts. + +--Morts! cria Ramengo. + +--Morts, oui messire. Je dis: Quelle pêche que j'ai faite aujourd'hui! +Je les tire sur le riva; j'appelle de l'aide. Nous les transportons de +la barque dans la maison, et ma femme, qui est quelque peu magicienne, +se met autour d'eux, en s'obstinant à les faire revenir; mais ils +restaient pâles, froids, sans pouls, sans souffle, Que veux-tu? lui +disons-nous, veux-tu renouveler la résurrection de Lazare? lui +disions-nous. + +Mais elle, cette bonne femme, persuadée qu'ils étaient encore vivants, +elle fit tant et tant qu'on les vit encore respirer. + +--Ils étaient donc vivants?» interrompit Ramengo avec une vive +impatience. + +Et le meunier: «Oui, votre seigneurie, vivants; mais si ce ne fut pas un +miracle, je ne crois plus à ceux des saints de Padoue. Le bambin, à +peine revenu à lui, se jeta sur le sein de ma femme, et en peu de temps +il redevint beau et vigoureux. + +--Si vous l'aviez vu! dit la Nena, un enfant qui paraissait peint; +blanc, ferme comme la cire, de certains yeux à croquer, droit comme un +fuseau, seulement un doigt de moins à la main gauche. + +--Et on voyait qu'il avait été coupé récemment. Mais, pour continuer, +votre seigneurie..., mais ces sornettes vous donnent peut-être de +l'ennui? + +--Non, non, continuez, mais hâtez-vous. Comment cela finit-il?» disait +Ramengo. Et si la chambre n'eût pas été si obscure, ils l'auraient vu +pâlir et rougir tour à tour; ils se seraient aperçus de la contraction +de ses lèvres et de ses sourcils, et des secousses que des convulsions +violentes imprimaient à son corps. Cependant Maso, avec ce mélange de +bonhomie et de rusticité qui caractérise les moeurs campagnardes et +ensemble avec la générosité de ces sentiments dénués de toute +ostentation qu'on trouve d'autant plus parfaite qu'on descend aux plus +bas degrés de l'échelle sociale. Maso poursuivait paisiblement: + +«Si bien que..... mais où en suis-je resté? Ah! oui, je me souviens +maintenant. Si bien que le bambin reprit à vue d'oeil une santé +parfaite; mais avec la mère ce fut une autre chanson, elle revint aussi +à la vie; quand elle ouvrait les yeux, elle regardait autour d'elle et +appelait..., un certain nom..... un nom bizarre.... Nena, peux-tu le +repêcher ce nom-là? + +--Elle disait: Ramengo, mon Ramengo, où es-tu? + +--Elle appelait Ramengo, s'écria l'inconnu d'une voix de tonnerre. + +--Bien sûr, continuait le pêcheur, proprement Ramengo; ce nom ne m'est +jamais sorti de l'esprit. Elle ne savait pas dire autre chose; et même, +quand elle délirait, elle ne faisait que répéter ce nom, et..... + +--Et quel autre?.... demanda le traître. + +--Et elle disait aussi: Pauvre enfant! et beaucoup d'autres fois: Cher, +pourquoi ne viens-tu pas? je t'ai tant attendu! Mais tu as eu peur, +n'est-ce pas? Il est brutal, mais bon; et d'autres choses dénuées de +sens, parce qu'elle n'avait pas sa raison. Il ne fut jamais possible de +la guérir. Ce que ma Nena fit pour elle ne se pourrait dire. + +--Oh bien! reprit la femme avec une complaisance ingénue, j'ai fait mon +devoir. Nous sommes nés pour nous aimer et nous secourir les uns les +autres. Ai-je bien dit, seigneur étranger? Et qui n'aurait porté, +secours à cette pauvre créature?  la voir, on comprenait qu'elle était +accouchée récemment; belle, qu'elle devait avoir été un ange; mais +abattue, exténuée, elle vous regardait avec deux yeux à faire pleurer +un tigre.» + +Ramengo s'éloigna du feu en s'éventant et respirant avec force; il +arpenta la petite chambre. + +«Est-ce qu'il a trop chaud? demandait Maso. Pourtant ses habits fument +encore sur son dos. + +--Oui, oui, cria celui-ci d'un ton de colère; mais finissez votre +chanson avant qu'il ne vous vienne un cancer de la langue. Je ne vois +pas quel rapport ont toutes ces niaiseries avec ce que je vous ai +demandé. + +[Illustration.] + +--Quel rapport? niaiseries? reprenait le meunier, un peu étonné de +l'agitation de son hôte. Vous allez maintenant le comprendre, le +rapport. La dame alla donc de mal en pis. Dans cette barque, du soleil, +de l'eau, de la faim, il n'y a que Dieu et elle qui sachent ce qu'elle a +souffert. Enfin elle mourut. + +--Et quand elle expira, reprit la Nena en s'essuyant les yeux avec son +tablier, si vous l'aviez, vue! elle me serrait les mains de toutes ses +forces. Je comprenais bien ce qu'elle voulait me dire; elle voulait me +dire; Gardez avec vous mon enfant, et.... + +--Et vous, qu'en avez-vous fait? + +--Que voulez-vous que j'en aie fait? Je le nourris de mon lait, il +devint un grand garçon, bon comme le pain, mais vif comme un poisson et +hardi comme un chevreau; et il nous aida dans notre métier, jusqu'à ce +qu'un seigneur du nom de ceux qui règnent dans Milan l'ait emmené avec +lui, et il est aujourd'hui le seigneur Alpinolo. + +--Mais qui ils étaient, personne ne vous l'a dit? vous n'avez pu le +savoir? demanda Ramengo avec une ombrageuse curiosité. + +--Jamais, répondit la Nena. Que n'aurais-je pas donné pour le savoir! +Une dame si belle, un enfant si innocent! quelle douleur pour leurs +parents de les avoir perdus! Et si j'avais pu me présenter à eux, et +leur dire: Je sais ce qui en est arrivé; leur joie m'aurait rendue la +plus heureuse femme de l'univers. + +--Et comptes-tu pour peu le plaisir d'en savoir l'histoire? disait Maso. +Dieu bon! elle devait venir de loin. Les barques de cette génération, je +les connais toutes sur le Pô, dans toute sa longueur, et celle-là ne +leur ressemblait en rien.» + +La femme reprenait: «L'histoire sera qu'un jour son mari l'aura menée à +la promenade, il sera tombé dans l'eau, le fleuve était gros, etl la +malheureuse aura été entraînée. + +--Peuh! répondait Maso en secouant la tête; mais souviens-toi donc +comme elle criait: «Pourquoi le frappes-tu? ce couteau, que ne le +plonges-tu dans non coeur?» Il serait plutôt à croire que quelque ennemi +l'aura réduite en cet état. + +--Et pourquoi l'aurait-on laissée vivante? dit Omobono. + +--Que tu es bête! pour la tourmenter davantage. Des méchants, il y en a +beaucoup, crois-moi, moi qui connais le monde; et ils savent bien que +mourir est peu de chose; mais boire la mort, goutte à goutte, comme l'a +fait cette infortunée!... + +--Oh! mon père, celui qui eut le coeur de faire cela, n'était pas un +homme, mais un démon en chair et en os.» + +Le lecteur imagine facilement combien ces paroles étaient terribles pour +Ramengo. Aux reproches de sa conscience, il opposait le féroce plaisir +de la vengeance. Il le savourait d'autant plus qu'il comprenait +maintenant combien elle avait été atroce, maintenant qu'il voyait +qu'elle n'était pas encore complète. Sans le savoir, il avait préparé, +contre le fruit du crime de Rosalia, de nouvelles trames destinées à le +perdre, et ce qui lui plaisait le plus, à perdre en même temps le père +de cet enfant de l'adultère. Un seul coup allait donc anéantir tout ce +qu'il exécrait en ce monde. Après un court silence que les bons paysans +crurent suscité par la pitié, il demanda: «Alpinolo, où est-il? + +--Qui le sait? répondit le meunier; il y a quatre ou cinq semaines, une +nuit, l'heure était fort avancée, nous étions au lit. L'approche d'un +cheval se fait entendre. Il s'arrête; on frappe: «Qui va-là?--C'est moi, +mon père. «Il m'a toujours conservé ce nom de père! «Ouvre-moi.» Je +courus, la Nena courut, Omobono et Donnino coururent. Son arrivée fut +une fête pour tous. Il passa la nuit dans la plus grande agitation: il +voulut nous faire coucher, mais nous demeurâmes autour de lui assis sur +ces sacs de farine. Il était comme absorbé par ses pensées; puis tout à +coup il s'écriait: «Infâme maudit! Et cette infortunée!... et moi qui +l'ai écouté!...» A la venue du jour, il parut se calmer. Il nous fit des +excuses, le pauvre jeune homme, de la tristesse qu'il nous avait +occasionnée pendant la nuit. Il nous dit que de grands malheurs étaient +arrivés à Milan, que ses plus chers amis avaient été jetés en prison. Il +devait repartir tout de suite. Il nous laissa son cheval et son argent, +en nous disant que s'il passait une semaine sans revenir, c'était bon +signe, et qu'il aurait pris une autre route: l'argent et le cheval nous +appartiendraient. Il nous laissa en outre un anneau de diamants, et une +petite bourse qui contient deux lettres. Il ne s'en sépara qu'en +pleurant, et nous les recommanda comme tout ce qu'il a de plus cher au +monde. C'est tout l'héritage de sa mère. + +--Donnez-moi ces deux lettres, s'écria Ramengo d'une voix tonnante. Ses +yeux jetaient des éclairs. Deux lettres de Rosalia! où sont-elles? à +moi, je les veux! je veux les voir. Donnez-les moi!» + +Cependant les deux vieillards délibéraient s'il fallait accéder aux +désirs de ce forcené, et, dans l'indécision, la Nena avait toutefois +tiré les deux lettres du coffre, et elle finit par les lui présenter, en +lui disant avec un regard soupçonneux: «Mais promettez-moi de me les +rendre.» + +[Illustration.] + +Avant de répondre, Ramengo lui avait arraché les papiers de la main, et +pressé l'anneau avec un tremblement fébrile: c'était l'anneau de ses +fiançailles avec Rosalia. Il fit un mouvement pour le porter à ses +lèvres; puis la colère l'emportant, il le jeta loin de lui. Pendant que +la Nena le ramassait, il se mit à lire les deux morceaux de parchemin. + +_«Puisque le destin de notre patrie est décidé, je t'abandonne et je +vais combattre les infidèles. Ma seule douleur est de m'éloigner de toi, +que j'aime par-dessus toute chose. Il me reste encore cinq jours avant +mon départ; si tu peux tromper la vigilance de ton mari, fais que je +puisse encore une fois le voir et t'embrasser. Le valet qui te porte ce +billet reviendra demain soir chercher la réponse. Quelques risques mie +je doive courir, je m'y exposerai avec plaisir si je puis te dire +combien tu es aimée de ton frère.»_ + +Ramengo voulait encore les preuves d'un crime; il ne trouvait que celles +de l'innocence de Rosalia. Peut-être l'autre billet lui fournirait-il ce +qu'il cherchait; mais il était de la même main, et voici ce qu'il +contenait: + +_«Tous jours j'ai attendu le valet avec la réponse: rien n'est venu. +Qu'est-ce que cela veut dire? Je pars donc sans te voir, ma soeur +chérie: mais dans quelque lieu que je sois, quel que sait le sort qui +m'attend, je te porterai toujours dans mon coeur, toujours je prierai le +ciel de t'accorder le bonheur que je ne doit plus connaître. Adieu.»_ + +[Illustration.] + +«Donc elle était innocente,» s'écria Ramengo d'une voix qui fit frémir +la famille. Il marchait par la cuisine à pas précipités, tantôt +blasphémant, tantôt poussant des cris inarticulés: puis tout à coup, +d'un coup de pied, il enfonça la porte de la maison et sortit. La nuit +était noire comme ses pensées, la pluie violente et accompagnée de +tonnerre et des éclairs. Mais il ne voyait, il n'entendait ni la nuit, +ni la pluie, ni le vent, ni les fureurs du ciel. Donnino, qui le suivit +longtemps, quoique de loin, le vit traverser à grands pas la campagne: +bientôt il le perdit de vue, et revenant à la cabane, il racontait avec +stupéfaction les folies et les agitations de l'étranger, s'écriant: «Il +doit avoir l'esprit bien de travers.» + +C'est avec un démon dans le coeur que Ramengo continua sa course +errante. Avoir tué une femme innocente, et de cette manière, +justifierait suffisamment le trouble de ce désespoir dans une âme moins +criminelle. Mais dans l'âme de Ramengo, ce n'étaient pas là les tortures +du remords, mais la fougue de la colère, parce que ce coeur dépravé, ne +pouvant se résoudre à se reconnaître des torts, tirait de ses propres +fautes une excitation à de nouvelles haines. Vase corrompu où la rosée +elle-même se corrompt; serpent dont le sein transforme jusqu'au miel en +poison. Cette femme, il l'avait cependant aimée; elle lui avait fait +connaître les douceurs d'un amour partagé. Et il l'avait tuée! il +s'était privé, du seul bonheur pur qu'il eût jamais goûté dans sa vie! +Si elle avait vécu, oh! combien différente se serait écoulée mon +existence tranquille dans le sein de ma maison! J'aurais été le père +d'enfants adorés! Père! oh! être Père! Cette consolation, j'en ai joui, +mais seulement assez pour me faire sentir plus vivement la malédiction +d'en être à jamais privé. Si elle eût vécu, que m'importerait l'orgueil +de Marguerite? Qu'aurais-je à envier aux joies de Pusterla? Et tous ces +malheurs, qui les a causés, sinon Pusterla lui-même. Maudit, il a +empoisonné la coupe de mes jours. Oh! si tu m'as ravi les douces joies +de l'amour, tu me procureras du moins celles de la vengeance. O Rosalia, +Rosalia! je te le jure, je te vengerai, je le vengerai!» + +[Illustration.] + +Ainsi le sentiment de son crime l'excitait à d'autres crimes. Semblable +à celui qui, dans le trouble d'un incendie, jette à la flamme de +nouveaux aliments en croyant ainsi les éteindre. Il se tut, et +poursuivit sa course comme un insensé à travers ces landes marécageuses, +s'enfonçant dans les flaques d'eau et sautant les fossés. Puis il +ouvrait la main et considérait les lambeaux des deux lettres qu'il avait +déchirées et qu'il conservait. «Hélas! disait-il, elle les aura baisées +bien des fois, bien des fois elle les aura couvertes de ses larmes; elle +sera morte en les pressant sur son coeur, avec le nom de son frère sur +les lèvres. Cependant elle se sera répandue, en imprécations contre son +meurtrier... comme lui, et non contre celui qui le poussait à ce crime. +Avec le lait, elle aura fait sucer à son fils la haine de son père, elle +lui aura enseigné, à m'abhorrer... Mais non, oh non! il était d'un âge +trop tendre: il ignore quel est son père, et il brûle de le savoir, +pour pouvoir paraître dans la société avec un nom et obtenir la dignité +de chevalier qui ne lui fut refusée, qu'à cause de l'incertitude de sa +naissance. Certes, il cherche son père, et il ne sait pas qu'il épiait +ses traces pour le conduire à sa ruine. Mais maintenant je le trouverai +bien, je me découvrirai à lui. Je lui dirai que je suis son père. Quelle +joie pour lui d'avoir trouvé un père! comme il me chérira! Et moi, je +l'aimerai, ma tendresse pour lui compensera mes torts envers +l'infortunée; je pourrai reparaître dans le monde en tenant à mes côtés +un fils qui sera ma gloire, le soutien et la consolation de ma +vieillesse!... Mais moi! non: peut-être cela ne me sera-t-il jamais +donné; le voilà enveloppé dans la ruine, de Pusterla! Enfer! il faudra +que ce Pusterla traverse toutes mes joies, après avoir été la cause de +tous mes tourments; malédiction sur sa tête!» + +Et il retombait dans ses inprécalions: puis il s'arrêtait à regarder la +nuit, le frémissement de la pluie, unique voix de la campagne +silencieuse. Cette campagne, cette nuit lui rappelaient cette autre +campagne et cette autre nuit où il avait reçu de Marguerite un affront +que le sang seul pouvait laver. Alors ce souvenir rallumait sa fureur, +et il concevait les projets de la plus atroce vengeance. + +Lorsque le jour vint, comme la pluie avait effacé jusqu'aux moindres +traces des sentiers au milieu de cette lande, il se dirigea vers la +cabane des meuniers, guidé par le bruit du fleuve, el il y arriva enfin +en suivant ses rives. Il s'en approcha comme un homme qui va entendre sa +sentence de mort. Il entra; et à la Nena, accroupie auprès du feu, il +demanda: «Est-il revenu? + +--Qui? reprit la femme. + +--Lui, lui, Alpinolo! + +--Oh! messire, non... j'ai peur... Dieu ne veuille, mais il doit bu être +arrivé quelque accident. Une âme le murmure à mon oreille. Pauvre jeune +homme!» + +Et en parlant ainsi, elle jetait un regard soupçonneux sur cet inconnu, +en pensant dans quelle furie elle l'avait vu le soir précédent. Il fit +seller son cheval, et partit en leur disant que si Alpinolo arrivait, ils +le retinssent à tout prix jusqu'à son retour, parce qu'il y allait de la +vie qu'il lui parlât. Le jour, le lendemain et les suivants, il erra à +l'aventure, suivant son caprice, l'occasion, la volonté de son cheval, +quelque idée, quelque superstition; il s'arrêtait en une contrée sans +savoir pourquoi, cheminait, revenait sur ses pas, enfin il revenait +toujours chez le meunier. Sa venue troublait la vie ingénument +insouciante de ces bonnes gens, qui, se souvenant toujours de ses +transporta, auraient vu avec moins de peine le débordement du fleuve. +«Si celui-là, était au moins la fièvre, disait la Nena, je m'en +délivrerais avec une messe à Saint-Sigismond»; et d'autres fois; +«Jusqu'à Judas qui trouva un refuge le dimanche dans la maison du +diable: mais pour celui-là, il n'y a pas de fête qui le tienne.» + +Ainsi, la tête pleine de préjugés avec le meilleur coeur du monde, elle +ne savait pas pourquoi, mais elle ne pouvait pas souffrir cet homme. «Ni +notre chien non plus, ajoutait-elle; il n'a jamais pu s'accoutumer à le +voir sans crier comme si on l'écorchait. + +Ramengo retournait toujours, assidu comme un créancier; La première +demande qu'il faisait était toujours si Alpinolo avait paru. Mais la +réponse était toujours la même; «Non!» + + + +Bulletin bibliographique. + +_Le Nord de la Sibérie_; par M. DE WRANGELL (9).--_Les Pyrénées_; par M. +le baron TAYLOR (10).--_Les Rues de Paris_; 1er volume (11). + +[Note 9: Traduit du russe par le prince Emmanuel Gallitzin, 2 vol. in-8, +avec une carte. Amyot 15 fr.] + +[Note 10: 1 vol. in-8 de 600 pages. Gide 7 fr. 50.] + +[Note 11: 1 vol. in-8, avec 500 dessins. Kugelmann. 12 fr.] + +Il y a deux siècles, la Sibérie septentrionale était complètement +inconnue des nations de l'Europe. Ce fut en 1640 environ qu'un chef +Cosaque nommé Bouza, chargé de soumettre quelques peuplades au _yasak_ +un tribut en pelleteries, s'embarqua sur la Léna, cette grande artère +qui partage la Sibérie, et la descendit jusqu'à la mer Glaciale. A dater +de cette époque, de nombreuses découvertes eurent lieu d'année en année +dans cette, vaste contrée du globe; mais les marchands ou les +navigateurs qui s'y aventurèrent manquaient, en général, de ressources +et d'instruction, et n'ont laissé d'ailleurs aucune relation +authentique de leurs voyages. La première expédition scientifique +remonte au règne de l'impératrice Anne Ivanova. Formée de trois +divisions, cette expédition partit en 1734; elle avait pour but +principal de reconnaître toutes les côtes de la Sibérie de la mer +Blanche jusqu'au détroit qui sépare l'Asie de l'Amérique, et surtout +d'examiner s'il serait possible de se rendre par mer d'Archangel au +Kamtschatka, il ne nous appartient pas d'énumérer ici les résultats et +les désastres de cette expédition; qu'il nous suffise de rappeler que, +malgré l'héroïque dévouement de ses chefs, et surtout de Lapteff, malgré +les tentatives et les découvertes ultérieures de Chalaouroff, de +Lyakoff, d'Andreyeff, de Cook (1778), de Billings (1785, 1794), et de M. +Genthtrom (1808 à 1811), cet important problème géographique n'était pas +encore complètement résolu, lorsqu'en 1820, Sa Majesté l'empereur +Alexandre donna l'ordre d'expédier deux officiers de marine aux bouches +de la Vana et de la Kolima. Ces deux expédiions devaient, d'une part, +s'assurer si, comme le prétendaient certains navigateurs, il existait un +grand continent arctique dans la mer Glaciale, et, d'autre part, relever +les côtes de la mer Glaciale, de l'Olenek, vers l'est, jusqu'au delà du +cap Nord. + +M. le lieutenant de marine Anjou (actuellement capitaine de premier +rang) fut placé à la tête de l'expédition chargée de se rendre à +l'embouchure de la Vana, pour aller ensuite reconnaître les îles +Kotehuoy et Fadeyevski, et la Nouvelle-Sibérie, et relever la côte entre +les bouches de l'Indiguirka et de l'Olenek. La relation de son voyage +n'a point été publiée. M. le lieutenant de Wrangell (actuellement +contre-amiral) reçut le commandement de la seconde expédition; on lui +adjoignit deux officiers de marine, MM. Matiouchkine et Kozmine; M. le +docteur Kiber accompagna l'expédition en qualité de naturaliste. C'est +de la relation russe de ce voyage que le prince Emmanuel Gallitzin vient +de publier une traduction française, sous ce titre: _Le Nord de la +Sibérie_. + +Parti de Saint-Pétersbourg le 23 mars 1820, M. de Wrangell n'y rentra +que le 15 août 1824.--Comment avait-il employé ces quatre années et +demie d'absence? Le 3 avril il avait quitté Moscou; le 18 mai, il +arrivait à Irkoustk, capitale de la Sibérie, à 5,630 kilomètres de +Moscou. S'étant embarqué sur la Léna, il la descendit jusqu'à Yakoutsk +(à 2,650 kilomètres d'Irkoustk), puis il se rendit à cheval à +Nidje-Kolkimsk, misérable village situé au delà du 60e degré de +latitude, à 3,380 kilomètres de Yakoutsk, (11,660 kil. de Moscou), qui +allait devenir pendant trois ans son séjour habituel et le centre de ses +opérations. Le 2 novembre, jour de son arrivée, le thermomètre marquait +32 degrés de froid. + +Durant les trois années qu'ils passèrent à Nidje-Kolkimsk, MM. de +Wrangell, Matiouchkine et Kozmine firent, outre diverses excursions dans +les environs, quatre grands voyages à la mer Glaciale et le long de ses +côtes. Malheureusement des obstacles impossibles à surmonter ne leur +permirent de résoudre qu'un des deux grand problèmes géographiques qui +leur avaient été posés.--En relevant toutes les côtes de la mer +Glaciale, depuis l'embouchure de l'Indiguirka jusqu'à l'île Kolioutchine +(Hurney's Island), c'est-à-dire sur une étendue de 35 degrés de +longitude, dont une partie, celle comprise entre le cap Chelagsk et le +cap Nord, n'avait été visitée par aucun européen, ils prouvèrent que si +la mer était jamais libre de ses glaces, un navire pourrait se rendre +d'Archangel au Kanitschalka, d'Europe en Amérique par la mer Glaciale; +mais il ne leur fut pas possible d'atteindre les terres arctiques qu'ils +espéraient découvrir en se dirigeant vers le pôle sur les glaces de la +mer, dans des _nartas_ traînés par des chiens, leur dernière tentative, +faite en 1823, ne réussit pas mieux que le précédentes. Pour donner une +idée des dangers auxquels ils s'exposaient, nous citerons le passage +suivant (tome II, p. 279): + +«Le 17 mars au soir, le vent tourna à l'ouest-nord-ouest; il continua à +augmenter, finit par se transformer en tempête, et brisa la glace près +de notre campement. Nous nous réfugiâmes sur un grand glaçon d'environ +100 mètre en largeur. Cependant la violence de l'ouragan ébranlait la +glace; de nouvelles crevasses se formaient, les anciennes +s'agrandissaient, et plusieurs étaient d'une largeur énorme. De quelque +côte que l'on portât ses regards, on n'apercevait que glaces brisées et +une mer furieuse. Tout à coup le glaçon sur lequel nous nous trouvions +se détache, et, soulevé par la vague, part et flotte au gré des vents, +emportant les voyageurs, qui s'attendent à être engloutis d'un moment à +l'autre!... C'est dans cette situation lamentable que nous passâmes une +partie de la nuit dans une obscurité complète et dans de mortelles +angoisses! Mais le vent se calma, et le glaçon, qui, par bonheur, ne +s'était point brisé, fut poussé avant le jour contre des glaces +immobiles où il s'arrêta. Sur ces entrefaites, la gelée survint, et +souda notre glaçon à ceux qui l'entouraient, en sorte que nous nous +trouvâmes de nouveau, le 18 mars au soir, sur une plaine de glace +immobile.» + +M. de Wrangell continua donc son voyage; mais, le 23 il rencontra une +large crevasse qui, dans les parties les plus étroites, avait 300 mètres +de largeur; elle s'étendait d'une extrémité à l'autre de l'horizon. Le +vent d'ouest, qui augmentait de violence, élargissait de plus en plus ce +canal, M. de Wrangell gravit un grand rocher de glace pour examiner s'il +n'existait pas un passage quelconque par où l'on pût avancer; mais il +n'aperçut qu'une mer libre et sans limite... Sur les vagues remuantes +flottaient d'énormes glaçons; ils allaient échouer contre la glace +ramollie qui formait le bord opposé du canal «Peut-être, dit M. de +Wrangell, eussions-nous pu traverser le canal sur quelques glaçons; mai +sa quoi bon? la glace, de l'autre côte, n'avait plus de consistance! +Déjà, près de nous, ébranlée par le vent et la rapidité du courant dans +le canal, elle commençait à se lézarder, et l'eau, pénétrant avec bruit +dans les fentes, en détachait des parties et démolissait la plaine +glacée. Nous ne pouvions plus avancer! Ainsi tout espoir d'arriver à la +découverte d'une terre dont _l'existence n'avait plus rien de +problématique_, Venait de disparaître; il fallait renoncer à atteindre +au but de trois années de travaux incessants, accomplis au milieu +d'obstacles sans nombre, de dangers et de privations de toute espèce. +Nous avions but du moins tout ce que l'honneur et le devoir exigeaient +de nous. Je me décidai à rebrousser chemin.» + +M. de Wrangell déclarait ainsi que l'existence de la terre qu'il +cherchait n'avait rien de problématique, parce que quelques jours +auparavant un vieux _kamakay_, ou chef tchouktcha, lui avait donne les +renseignements suivants: «Entre les caps Yerri et Irkaypi (cap Chelagsk +et cap Nord), près de l'embouchure d'une petite rivière qui se jette +dans la mer, à travers des rochers peu élevés, durant les beaux jours +d'été, l'on aperçu au nord de hautes montagnes couvertes de neige. +Autrefois il nous arrivait de ce pays-là de grands troupeaux de rennes; +mais les chasseurs et les loups les ont détruits. J'ai moi-même +poursuivi un de ces troupeaux qui se dirigeait vers les montagnes; mais +la glace, à une certaine distance du rivage, devint tellement inégale, +que mon traîneau se trouva arrêté, ce qui m'obligea à m'en retourner. +Ces montagnes se trouvent dans une contrée aussi étendue que le pays des +Tchouktcha, et forment l'extrémité d'un cap très-allongé. La terre dont +elles font partie doit être habitée; car une baleine, portant un dard +armé d'une pointe en pierre, est venue échouer sur les bords de l'île +Araoutane.» + +Tels furent les grands résultats géographiques de l'importante +expédition commandée par M. de Wrangell. Ces résultats étaient connus +depuis longtemps, et, en 1840, la _Revue Britannique_ avait consacré +plusieurs articles à l'analyse de l'ouvrage que M. le prince Emmanuel +Gallitzin a eu l'heureuse idée de traduire en français. Peu de relations +de voyages offrent une lecture tout à la fois plus agréable et plus +instructive. Ne connaissant pas la langue russe, il nous est impossible +de juger de la fidélité de la traduction; mais nous n'avons que des +éloges à donner au style facile et même élégant du traducteur. Quant à +M. de Wrangell, il a su, tout en payant dans le compte-rendu de ses +travaux le tribut qu'il devait à la science, écrire un livre aussi +intéressant pour la masse de ses lecteurs que pour les géographes. Mieux +qu'aucun autre voyageur, il a décrit les horreurs et les béantes de ces +affreux déserts, où l'hiver règne en tyran absolu pendant dix mois de +l'année, et raconte la vie monotone et pourtant animée de ses habitants, +avec lesquels il a vécu pendant quatre ans; leurs luttes perpétuelles +contre le froid et la famine, leurs chasses, leurs pêches, leurs +coutumes, leurs moeurs, etc.; enfin, il nous a fait connaître la nation +des Tchouktchas, dont le nom seul était parvenu en Europe, et qui n'a +point été soumise à l'époque de la conquête de la Sibérie par les +Cosaques. Veut-on savoir ce qu'est le _nord de la Sibérie?_ qu'on lise +le passage suivant emprunté au tome II, page 345: + +«Le 17 décembre, nous quittâmes Verkhoyansk. La température continuait à +être rigoureuse; le mercure se tenait constamment à 10 degrés au-dessous +de zéro, par un froid pareil, toute course, même en traîneau, est +sujette à difficulté; à cheval elle n'est point supportable. Il est +impossible de se représenter les souffrances auxquelles on est exposé en +un pareil voyage, sans les avoir éprouvées soi-même. On chemine le corps +enveloppé dans des vêtements fourrés, pesant près de 20 kilog. Ce n'est +qu'à la dérobée que l'on se hasarde à respirer de temps en temps un peu +d'air frais; car on a la bouche cachée dans un vaste collet montant en +fourrure d'ours, autour duquel s'étend une épaisse couche de givre. +L'air est tellement âpre, que chaque aspiration occasionne une sensation +douloureuse insupportable dans la gorge et dans la poitrine. Un énorme +bonnet fourré recouvre le visage tout entier. Pendant l'espace d'environ +dix heures (terme habituel d'une étape), le voyageur est pour ainsi dire +cloué à la selle du cheval. Il va sans dire que, sous un accoutrement +pareil, tout mouvement est à peu près impossible. Les chevaux se fraient +un passage à grand'peine à travers une neige si profonde, qu'un homme +s'y perdrait. Ces animaux souffrent beaucoup du froid; les bords de +leurs naseaux se garnissent de glaçons qui augmentent de plus en plus et +finissent par les empêcher de respirer; ils poussent, en pareil cas, une +sorte de hennissement douloureux auquel se joint un tremblement de tête +convulsif; il faut alors que le cavalier se hâte de secourir son cheval, +qui, sans cela, ne tarderait point à étouffer. Lorsqu'on traverse, des +steppes glaces, dégarnis de neige, il arrive souvent que les sabots des +chevaux se crevassent, ce qui les empêche de marcher. La caravane est +toujours entourée d'un épais nuage bleuâtre qui provient des exhalaisons +des humidités et des chevaux. La neige elle-même, en se contractant de +plus en plus, dégage du calorique; les particules aqueuses des vapeurs +se transforment immédiatement en une infinité du paillettes glacées; +elles se répandent dans l'atmosphère en faisant entendre une espèce de +craquement prolongé ressemblant à un bruit produit par le déchirement du +velours ou d'une étoffe de soie épaisse. Le renne, cet habitant des +régions septentrionales les plus éloignées, cherche un refuge dans les +bois contre ce froid épouvantable. Dans les tondres, les rennes se +rassemblent par masses serrées, pour tâcher de se rechauffer par la +communication de la chaleur qui leur est propre. Un corbeau seul se +hasarde à traverser l'air d'un vol faible et lent, en laissant après lui +une traînée de vapeur déliée comme un lit. Non-seulement les objets +animés, mais les objets inanimés eux-mêmes éprouvent la terrible +influence du froid. Des arbres énormes éclatent avec un bruit +retentissant qui résonne dans le steppe comme le bruit du canon dans la +mer. Le sol des tondres et des vallées se crevasse, et il s'y forme de +profondes fondrières; l'eau contenue dans les entrailles de la terre +sort par ces ouvertures, se répand au dehors en fumant et se transforme +immédiatement en glace. Dans les montagnes, d'énormes rochers se +détachent et forment des avalanches qui roulent avec fracas dans le fond +des vallées. Les fortes gelées étendent même leur influence sur +l'atmosphère: la beauté si majestueuse et si justement vantée du ciel +bleu foncé des régions polaires, disparaît dans un air épaissi par le +froid; les étoiles n'ont plus leur éclat habituel, et ne brillent que +faiblement. Le charme mystérieux d'une nuit que la lune éclaire se perd +là où une nature morte est cachée sous un vaste tapis de neige. +L'Imagination, affaissée sous le poids de l'uniformité, cherche en vain +un aliment é son activité dans une contrée où tout est immobile, et où +les derniers efforts de l'organisme humain tendent uniquement à échapper +à un froid qui souvent est mortel...» + +Après avoir passé quatre années avec M. de Wrangell dans ces déserts +glacés, on éprouve le besoin d'aller sous d'autres latitudes respirer un +peu d'air tiède et revoir de la verdure. Des extrémités les plus +reculées du Nord, transportons-nous donc à la frontière méridionale de +la France. Du sommet du mont Panleley élançons-nous d'un seul bond au +pied du Canigou; accompagnons M. le baron Taylor dans les _Pyrénées_. +Quel meilleur cicerone pourrions-nous choisir? M. le baron Taylor nous +réserve même jusqu'au plaisir de la surprise. Dans une trop courte +préface, il nous avertit, il est vrai, que ce beau volume de 618 pages +publié par M. Casimir Gide, son éditeur, ne traite ni de physique, ni de +géologie, ni de botanique, mais d'histoire. Sans doute il n'a pas pensé +à écrire l'histoire générale et complète des Pyrénées; il a voulu +seulement, selon ses propres expressions, «reproduire les notes qu'il +avait prises en Espagne, dans ses chroniques si riches et si poétiques, +et telles qu'il avait recueillies en France dans les débris de ses +archives, que l'ignorance et le vandalisme ont trop souvent livrées à la +destruction.» Cet aveu fait, M. le baron Taylor se renferme dans un +silence que nous ne saurions approuver. Poussée à l'excès, la modestie +devient un défaut. Que M. le baron Taylor n'énumère pas lui-même, en les +exagérant à la façon de certains charlatans littéraires, toutes les +merveilles que le public verra dans son livre, nous le concevons; le +titre de l'ouvrage et le nom de l'auteur suffiront pour attirer une +affluence considérable de curieux. Cependant, M. le baron Taylor aurait +dû, avant de commencer son voyage, faire connaître d'avance à ses +lecteurs l'itinéraire qu'il se propose de suivre, leur accorder, de +distance en distance, quelques instants de repos, et enfin leur donner +les moyens de rechercher les faits importants dont leur mémoire aurait +perdu le souvenir. Parmi les touristes qui partiront avec lui, beaucoup +l'abandonneront en route, et ceux qui, comme nous, l'accompagneront +jusqu'au terme de son excursion, s'apercevront plus d'une fois qu'un +ouvrage d'histoire de 618 pages, si intéressant qu'il soit d'ailleurs, +ne peut pas se passer d'une table raisonnée des matières, d'une certaine +division par chapitres et d'un index général. + +«De la mer qui voit les rayons du soleil se lever, à l'Océan, dont les +flots baignent le coucher du soleil,» M. le baron Taylor parcourt, dans +ces 618 pages, «les deux rivages liés par les monts pyrénéens, et les +contrées que ces montagnes séparent et défendent.»--Parti de Narbonne, +il ne s'arrête qu'à Biaritz. Pas un monument, ancien ou moderne, qu'il +n'étudie, dont il ne constate l'origine, dont il n'écrive l'histoire, +toutefois, ses visites aux châteaux et aux églises ne remplissent qu'une +faible partie des _Pyrénées_. Les villes et les provinces y occupent la +place qui leur est due.--Outre les histoires particulières de Perpignan, +de Pamiers, de Foix, de Tarbes, de Pau, de Bayonne, les lecteurs y +découvriront les histoires générales du Roussillon, du Languedoc, du +comte de Comminges, du Bearn et du pays Basque.--Les _Pyrénées_ sont le +premier ouvrage écrit à ce point de vue sur ce pays si plein de la +mémoire des grands faits historiques de la vieille France et de +l'Ibérie. + +Les documents authentiques lui manquent-ils, M. le baron Taylor sait +toujours trouver une légende poétique qui les remplace parfois fort +avantageusement. Ainsi la science n'est pas de son domaine; il l'avoue +lui-même. En vain la géologie prétend que, comme toutes les grandes +chaînes de montagnes du monde, le soulèvement des couches du globe a +seul amoncelé ces masses terribles dont se composent les Pyrénées, M. le +baron Taylor préfère croire à la tradition mythologique. «Alcide, nous +apprend-t-il, après avoir terrassé le triple Geryon, après avoir élevé +les murs d'Alexia, fut vaincu par les charmes de Pyrène, fille d'un roi +des Celtes nommé Bebrix. Alcide oublia quelque temps, dans les bras +d'une femme, sa gloire et ses travaux. Cependant sa vertu se réveilla +bientôt: il s'éloigna et poursuivit au loin sa lutte avec les monstres +de la terre. Pyrène, abandonnée, cacha dans le fond des forêts sa +douleur et ses larmes; et quand Alcide, rappelé dans ces lieux par +l'amour, y revint charge des dépouilles de ses nouvelles victoires, son +amante avait cesse de vivre. Il retrouva ses membres; déchirés que des +animaux sauvages venaient de disperser dans les cavernes de ces +montagnes. Après avoir fait éclater ses regrets par des cris dont le +monde fut ébranlé, ce héros rassembla les membres sanglants de la fille +des rois, et, pour laisser un monument éternel de son désespoir, il +souleva, il entassa les rochers qui forment aujourd'hui les Pyrénées, +tombeau colossal qu'il éleva de ses mains puissantes aux cendres de sa +bien-aimée.» + +Il est temps de revenir à Paris, car avant de clore ce bulletin, nous +aurions encore, grâce au beau volume illustré que vient de publier M. +Kugelmann, plus d'une promenade amusante et instructive à faire dans ses +rues. La première partie de cet ouvrage a seule paru; mais la seconde et +dernière sera mise en vente avant la fin de l'année.--Un nombre +considérable d'exemplaires ont été retenus d'avance pour les +étrennes.--les auteurs des _Rues de Paris_ n'ont pas cherché à esquisser +les traits du caractère et de la figure des Parisiens de leur siècle; +mais ils racontent, avec des formes variées, l'histoire de chaque rue et +de ses habitants célèbres, depuis la fondation de la primitive Lutèce +jusqu'à l'an de grâce 1843. Que de choses intéressantes et ignorées ils +apprendront à leurs lecteurs!--Ce sont d'ailleurs, pour la plupart, des +écrivains aimés du public. M Louis Lurine, le directeur de l'ouvrage, a +sous ses ordres plus d'un soldat qui serait digne du commandement.--M +Jules Janin a fait l'histoire de la Place-Royale; M. Eugène Guinot, +celle de la rue Laffitte; M. Étienne Arago, celle de l'allée et de +l'avenue de l'Observatoire; le bibliophile Jacob, celle de la Cité... M. +Tavile Delort a révélé les mystères de la rue Pierre Lescot. Enfin, la +rue de la Paix, le Palais-Royal, la rue de la Harpe, les quais, la place +Louis XV, la rue Lepelletier, la rue Saint-Florentin, la rue +Notre-Dame-de-Lorette, etc., etc., ont eu pour historiens: MM. Marco de +Saint-Hilaire, E. Briffault, Roger de Beauvoir, Mary Lafon, Theod. +Burette, Albert Cler, Louis Lurine. Albéric Second. Les 300 gravures sur +bois qui illustrent cette première partie sont signées Nanteuil, Jules +David, Français, Baron, Markl, Godefroy, Daumier et Gavarni. + + + +Armée. + +CHASSEUR À CHEVAL.--NOUVEL UNIFORME. + +Ce serait une longue histoire que celle des variations qu'a subies +incessamment l'uniforme de tous les corps de notre armée. Des volumes +entiers ne suffiraient pas à les décrire; aucune arme d'ailleurs n'a été +respectée par cette manie d'innovations, la cavalerie pas plus que +l'infanterie. Ces perpétuels changements ont-ils été toujours des +améliorations réelles? nous laissons à des juges plus habiles et plus +compétents le soin de résoudre cette grave question. Les _chasseurs à +cheval_ ont eu leur bonne part dans ces fréquentes vicissitudes, dans +ces mobiles caprices de la mode militaire, comme nous l'apprend la +biographie de ce corps, dont l'origine ne remonte guère plus haut que +l'année 1779. + +Les chasseurs avaient été d'abord un corps de fantassins d'élite petits +et robustes, attaché à chaque régiment de hussards, et combattant dans +les rangs de la cavalerie. En 1776, chaque régiment de dragons, composé +de 6 escadrons, en font un de chasseurs à cheval. Réunis en 1779, ces 24 +escadrons de chasseurs formèrent les 6 premiers régiments de chasseurs à +cheval qui parurent dans les rangs de l'armée française. Le 8 mai 1784, +un bataillon de chasseurs à pied fut attaché à chaque régiment; +l'uniforme fut l'habit vert, la veste de drap chamois, et la culotte de +tricot de la même couleur. En 1788, 6 régiments de dragons passèrent +chasseurs, et portèrent à 12 le nombre de ces régiments: la même +ordonnance supprima leur bataillon d'infanterie. + +[Illustration: Nouvel uniforme des Chasseurs à cheval.] + +Le 6 septembre 1792, le corps des hussards américains forma le 13e +régiment de chasseurs à cheval. Des compagnies des hussards de la Mort, +des hussards de l'Égalité, formèrent l'année suivante le 14e régiment; +les 15e et 16e furent organisés le 7 mars 1793, et, le 11 mai, les 17e +et 18e, où furent incorporés les chasseurs belges; 6 nouveaux régiments +vinrent la même année porter l'effectif des chasseurs à cheval à 21 +régiments. En 1799, il y avait 25 régiments de chasseurs. + +L'organisation de 1804 en conserva 24. De 1812 à 1814, 31 régiments se +trouvent dans les états militaires; mais les 17e, 18e et 30e avaient été +supprimés et ne figuraient que pour mémoire. Un régiment de chasseurs à +cheval avait fait partie de la garde des consuls; la garde impériale en +comptait aussi un dans ses rangs en 1805; ce régiment portait le dolman +vert garni de galons, tresses et franges jaunes, collet vert, parements +rouges, pantalon de peau jaune, bottes à la hongroise bordées d'un galon +jaune avec un gland pareil; pelisse écarlate avec galons jaunes, +fourrure de la pelisse noire, gilet rouge avec galons jaunes, ceinture +verte et rouge, sabretache et colback à flamme rouge, plumet vert et +rouge. Cet uniforme était, on le voit, plutôt celui des hussards que +celui des chasseurs; mais, indépendamment de cette tenue, les chasseurs +en avaient une autre: c'était un frac ouvert sur l'épigastre et un gilet +tressé. + +La première Restauration conserva 15 régiments de chasseurs à cheval. +Comme les autres corps, les chasseurs prirent les dénominations: le 1er, +de chasseurs du Roi; le 2e, de la Reine; le 3e, du Dauphin; le 4e, de +Monsieur; le 5e, d'Angoulême; le 6e, de Berri; le 7e, d'Orléans; le 8e +de Bourbon. Napoléon, le 25 avril 1815, rétablit les chasseurs sur +l'ancien mode impérial, pendant que Louis XVIII, à Gand, formait, par +une ordonnance du 14 juin, le régiment Royal-Chasseurs. + +Après la seconde Restauration, l'armée fut réorganisée par une +ordonnance du 30 août 1815. Les chasseurs, portés à 24 régiments, +prirent des noms de départements; 1er, Allier; 2e, Alpes; 3e Ardennes; +4e, Arriège; 5e, Cantal; 6e, Charente; 7e, Corrèze; 8e, Côte-d'Or; 9e, +Dordogne; 10e, Gard; 11e, Isère; 12e, Marne; 13e Meuse; 14e Morbihan; 15e +Oise; 16e, Orne; 17e, Pyrénées; 18e, Sarthe; 19e, Somme; 20e, Var; 21e, +Vaucluse; 22e, Vendée; 23e, Vienne; 24e, Vosges. Ils eurent pour +uniforme; le schako noir, l'habit vert, les collets et passe-poils de +couleurs variées. Les régiments furent de 4 escadrons à une seule +compagnie; le dernier escadron fut armé de lances et composé des +cavaliers les plus agiles et des meilleurs chevaux. + +Un régiment de chasseurs à cheval fit partie de la garde royale;; il eut +successivement pour coiffure le casque, le schako et le colback; pour +habillement, l'habit-veste vert, revers, parements et retroussis +cramoisis, pantalon cramoisi, aiguillettes et boulons blancs, bottines. + +En vertu d'une décision ministérielle du 2 août 1821, les changements +suivants furent faits à l'uniforme des chasseurs à cheval de la ligne; +les revers verts, les ornements des retroussis, les passe-poils des +retroussis et des poches simulées, de la couleur distinctive pour chaque +régiment, savoir: de 1 à 6, garance; de 7 à 12, jonquille; de 13 à 18, +bleu céleste; de 19 à 21, chamois. + +De nouveaux changements furent introduits dans l'uniforme des chasseurs +à cheval, par une autre décision ministérielle du 28 mai 1822; les +couleurs distinctives furent pour les régiments, de 1 à 4, écarlate; de +5 à 8, jonquille; de 9 à 12, cramoisi; de 13 16, bleu de ciel; de 17 à +20, rose foncé; de 21 à 24, aurore; les pantalons, rouge-garance, ornés +d'une tresse mélangée de la couleur du fond de l'habit et de la couleur +tranchante. + +Le 26 février 1823, les chasseurs furent portés à 6 escadrons. Par +ordonnance du 27 février 1825, les 6 derniers régiments de chasseurs +passèrent dragons, et réduisirent ainsi l'effectif des chasseurs à 18 +régiments. Le 17 novembre 1826, le 1er chasseurs prit le nom de +chasseurs de Nemours. + +Depuis la Révolution de juillet, une ordonnance du 18 février 1834 +diminua encore le nombre des régiments de chasseurs, et les fixa à 14, +chacun à 6 escadrons, dont 2 de lanciers. Une ordonnance du 9 mars 1834 +n'a conservé que 5 escadrons, dont un armé de lances. Réduit plus tard à +12, puis porté à 15 par ordonnance du 29 septembre 1840, le nombre des +régiments de chasseurs a été, par l'ordonnance organique de l'armée du 8 +septembre 1841, fixé à 13, chacun à 13 escadrons sur le pied de paix, et +à 6 sur le pied de guerre. Dans le cas de guerre, il sera formé, pour le +service des états-majors des armées, 2 régiments de chasseurs à cheval +guides, chacun de 6 escadrons. + +Par décision royale du 25 juillet 1843, l'uniforme des 13 régiments de +chasseurs à cheval a été réglé ainsi qu'il suit: habit vert boutonnant +droit sur la poitrine, au moyen de 13 gros boutons blancs à numéro, et +demi-sphériques; collet, doublure de collet, corsage, manches, basques +et patte de ceinturon, à fond vert pour tous, et passe-poils de couleurs +distinctives pour chaque régiment: de 1 à 4 et 13, orange; de 5 à 8, +jonquille; de 9 à 12, garance; parements de manches et doublures des +basques formant retroussis des mêmes couleurs entremêlées fonds et +passe-poils; épaulettes en fil blanc doublées de drap vert, pantalon +garance, colback noir à poil sans flamme, au lieu du schako garance +précédemment en usage, plumet droit et plumes de coq, ceinturon de sabre +en buffle blanc, avec plaque à cor de chasse en cuivre estampé. + +La nécessité d'opposer une cavalerie légère aux nuées de cavaliers +arabes, aux rapides Bédouins, a fait créer 4 régiments de _chasseurs +d'Afrique_, chacun de 6 escadrons, qui ont rendu les plus grands +services dans la guerre poursuivie depuis plusieurs années en Algérie. + + + +Caricature. + +[Illustration: Une sentinelle perdue.] + + + +[Illustration: Logogriphe musical. + +RÉCOMPENSE HONNÊTE A CELUI QUI LE DEVINERA.] + + + +Rébus. + +EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS. + +Bonaparte fut grand sans couronne, fut moins grand couronné et mourut +sur un rocher. + +[Illustration: Nouveau rébus.] + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0034, 21 Octobre +1843, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0034, 21 OCTOBRE 1843 *** + +***** This file should be named 39327-8.txt or 39327-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/3/2/39327/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Prix de +chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75. + +Ab. pour les Dep.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. pour +l'étranger. -- 10 -- 20 -- 40 +</pre> + +<div class="somm"> +<h3>SOMMAIRE.</h3> + +<p><b>Procession séculaire de Fourvières, et pose de la première pierre du +Pont du Change à Lyon.</b> <i>Deux Gravures</i>--<b>Courrier de Paris.--Histoire de +la Semaine</b>, <i>Boutons du rappel; meetings tenus à Dublin et en plein +air</i>.--<b>Théâtres</b>--Opéra-comique, <i>Mina</i>; Palais-Royal, <i>Le brelan de +Troupiers</i>; Gymnase, <i>Jean Lenoir</i>; Odéon, <i>Tôt ou Tard</i>; +Délassements-Comiques, <i>la Fille du Ciel. Une scène de Mina; Levassor +dans ses trois rôles du Brelan de troupiers; une scène de la Fille du +Ciel.</i>--<b>De la Traite et de l'esclavage</b>. <i>Onze Gravures</i>.--<b>Révolutions du +Mexique</b>. Le général Bustamante. (Suite et fin.)--<b>Margherita Pusterla</b>. +Roman de M. César Cantù. Chapitre XIII, Reconnaissance. <i>Sept +Gravures</i>.--<b>Bulletin bibliographique</b>. Le Nord de la Sibérie, par M. de +Wrangell; Les Pyrénées, par M. le baron Taylor; les Rues de +Paris.--<b>Annonces,--Armée</b>. Chasseurs à cheval, nouvel uniforme. +<i>Gravure</i>.--<b>Caricature</b>, <i>Une Sentinelle perdue</i>. <b>Logogriphe +musical.--Rébus.</b></p> +</div> + +<br><br> + +<h3>Procession séculaire de Fourvières, et pose de la première pierre du +Pont du Change à Lyon.</h3> + +<p>Pendant la durée du camp de Lyon (V. t. Ier, p. 407, et t. 2, p. 97), +une cérémonie religieuse d'un haut intérêt a été célébrée dans cette +ville le 8 septembre, jour de la Nativité de la Vierge. La procession +séculaire, instituée en mémoire de la cessation de la peste, qui, il y a +deux cents ans, ravagea cette seconde capitale de la France, s'est +rendue en grande pompe à Fourvières, colline située sur la rive droite +de la Saône. A la procession assistaient l'archevêque, deux évêques, le +clergé de la cathédrale et de toutes les paroisses de la ville, de +nombreux fidèles, et, parmi ces derniers, un vieillard de cent neuf ans, +qui avait déjà figuré à la cérémonie cent ans auparavant, en 1743.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b> Procession séculaire de Fourvières.</b></p> + +<p>La présence du duc et de la duchesse de Nemours à Lyon a été marquée par +des fêtes plus mondaines, à l'une desquelles cependant le clergé est +venu aussi prendre part. Des huit jours que le prince et la princesse +ont passés à Lyon, du 20 au 28 septembre, le dimanche 24 est celui dont +le programme a été le plus chargé: pose de la première pierre du pont du +Change, joutes sur la Saône, courses de chevaux, festin à la Préfecture, +et soirée au Grand-Théâtre.</p> + +<p>La cérémonie de la pose a été favorisée par un temps superbe. Des +préparatifs bien entendus avaient été faits sous la direction des +ingénieurs des ponts-et-chaussées. Une tuile recouvrait la partie +centrale du pont actuel, sur lequel la circulation avait été interdite +depuis la veille au soir. Le petit bâtiment servant de vigie qui est +assis sur la pile du milieu, avait été transformé, pour la duchesse, en +un élégant boudoir, garni de tapis, de draperies, de causeuses, de +fauteuils et de chaises. Une plate-forme en charpente, recouverte d'une +tente, et élevée de quelques marches au-dessus du sol de la voie +charretière, avait été établie sur l'éperon de cette pile, en amont du +pont. De chaque côté une double rampe conduisait à une autre plate-forme +située au-dessous, et dont le niveau était un peu inférieur à celui du +massif de maçonnerie placé à son centre, et sur lequel devait être posée +la première pierre.</p> + +<p>Ce qui rendait le coup d'œil imposant, c'était l'immense multitude de +spectateurs qui couvraient le pont et ses abords, les deux rives de la +Saône, les fenêtres et les toits de toutes les maisons, d'où l'on avait +la moindre échappée de vue sur ce point. En dedans de ce vaste +amphithéâtre irrégulier et sur le lit même du fleuve, une double +ceinture de bateaux de toute forme et de toute dimension, et chargés de +spectateurs, entourait cette estrade. A peu de distance, et sur +l'espace libre du bassin compris entre les quais et les deux ponts du +Change et de la Feuillée, d'élégantes embarcations, pavoisées de mille +couleurs et recouvertes de riches tentures, sillonnaient les eaux du +fleuve.</p> + + + +<p>A midi précis, M. l'archevêque est arrivé, suivi du clergé +métropolitain, et il est immédiatement descendu sur la plate-forme +inférieure, où il s'est mis en devoir d'officier. LL. AA. RR. sont +arrivées à midi et demi. Madame la duchesse de Nemours a été conduite +par le maire jusqu'à un fauteuil, au milieu et sur le bord de l'estrade +supérieure, d'où elle pouvait embrasser l'ensemble de l'imposant +spectacle qui se déroulait devant elle, et suivre les moindres détails +du cérémonial. Le duc de Nemours, accompagné du préfet, du maire, des +membres de l'administration municipale et des personnes de sa suite, est +descendu vers la plate-forme inférieure, et s'est placé au centre d'un +cercle formé par les nombreux assistants qui avaient pénétré jusque-là, +par le clergé, les fonctionnaires, les ingénieurs et les diverses +notabilités.</p> + +<p>Après la cérémonie religieuse, M. Cailloux, ingénieur en chef du +département, a lu un discours dans lequel il a fait l'historique de la +voie de communication que le nouveau pont est appelé à remplacer, et a +demandé au duc de Nemours l'autorisation de lui donner son nom; le quai +voisin porte déjà celui de <i>quai d'Orléans.</i></p> + +<p>La double boîte en cèdre et en plomb contenant les médailles destinées à +être scellées dans la première pierre, a été ensuite remise par le +prince aux ouvriers plombiers, qui l'ont fermée hermétiquement; puis +elle a été placée dans la cavité rectangulaire pratiquée à la surface de +la dalle qui occupe le sommet du massif un maçonnerie, et recouverte +d'une plaque en tôle. Le préfet a alors présenté au duc une truelle en +vermeil avec laquelle celui-ci a pris, dans une caisse tenue par M. +Auguste Jordan, ingénieur, chargé de la construction du pont, deux +pelletées de mortier qu'il a étendu sur les joints de la boîte. Cette +opération terminée, des ouvriers maçons ont poussé à l'aide de rouleaux +une seconde pierre de taille sur la première. Le duc de Nemours a frappé +sur celle-ci trois coups avec le marteau en vermeil que lui a également +présenté le préfet. Alors le maire a remis à S. A. R. un coffret +contenant les doubles exemplaires des médailles commémoratives scellées +dans la première pile du pont. Quant au marteau et à la truelle, ils ont +été repris par le maire, pour être déposés au musée de la ville.</p> + +<p>Immédiatement après, LL. AA. RR. se sont rendues sur la terrasse de +l'archevêché, d'où elles ont assisté au spectacle animé des joutes qui +ont eu lieu sur la Saône, dans le bassin compris entre le pont Tilsitt +et le pont du Palais.</p> + +<p>De là, le cortège s'est dirigé vers l'hippodrome de Perrache, où les +courses de chevaux, préparées par le jockey-club de Lyon, avaient attiré +une affluence de plus de soixante mille curieux. Les prix principaux ont +été gagnés par <i>Tiger</i>, appartenant à M. de Pontalba.</p> + +<p>La soirée a été consacrée à une représentation au Grand-Théâtre. Des +dames en grande toilette occupaient les premières loges; des officiels +de tous les corps et de tous les grades étaient disséminés aux premières +et aux secondes galeries; les troisièmes, les quatrièmes et le parterre +étaient en partie occupés par des sous-officiers et soldats de la +garnison. «C'est dire assez, ajoute le Ouvrier de Lyon, dans un article +reproduit par le Moniteur Universel, que le public n'avait été admis que +dans une proportion fort restreinte à cette fête. C'est là, continuent +les feuilles ministérielles (et l'observation nous semble curieuse à +noter), c'est là, suivant nous, un tort; et, en cette circonstance, +comme en quelques autres, il nous semble qu'on a trop isolé de la +population nos illustres hôtes.»</p> + +<p>Le prince et la princesse ont été reçus sous le péristyle du +Grand-Théâtre et conduits à leur loge par M. Pougin, régisseur-général, +avec le cérémonial en usage au théâtre-Français, depuis Louis XIV, +chaque fois qu'une représentation doit être honorée du la présence du +roi. Ce cérémonial consiste à recevoir Sa Majesté un flambeau à la main, +et à éclairer sa marche jusqu'à la loge royale: il a été exactement +suivi en cette circonstance. Madame la duchesse de Nemours portait l'une +des robes qui lui avaient été offertes la veille par la chambre de +commerce. On a joué un petit intermède intitulé <i>l'Algérie conquise</i>, +dont les paroles avaient été ajustées tant bien que mal sur des +fragments de Paulus, oratorio de Mendelsohn. On y voyait figures des +Arabes, des soldats français, la Civilisation et Religion. Une +décoration de M. Savette, représentant Constantine, paraît n'avoir pas +manqué de vérité.</p> + +<p>Avant le spectacle, et au retour de la course, tous les hôtels et +restaurants de la ville ont été littéralement envahis. Non seulement il +était impossible d'obtenir une place dans les salles, mais l'on se +trouvait dans la nécessité de faire queue et d'attendre son tour. Des +personnes, après avoir parcouru quinze ou vingt des principaux hôtels, +ont dû se résigner à aller dîner dans les plus lointaines extrémités des +faubourgs. A huit ou neuf heures du soir, les provisions considérables +qui avaient été faites la veille étaient complètement épuisées, et plus +d'un estomac affamé a été soumis à un jeûne involontaire.</p> + +<p>Au bal donné par la ville, le 23, au Grand-Théâtre, et où figuraient +environ quatre mille invités, madame la duchesse de Nemours a dansé +d'abord avec M. Arnaud, l'un des adjoints du maire. Cette première +contredanse, suivant l'expression des journaux officiels, avait été +donnée à l'édilité; l'armée, dans la personne de M. le général Duchamp, +a eu les honneurs de la seconde; M. Girardin, procureur du roi, a +représenté, dans la troisième, la magistrature; et, dans la quatrième, +M. Paul Eymard, fabricant, le commerce lyonnais.</p> + +<p>Mais quels étaient les représentants de la population des travailleurs? +C'est ce que les organes ministériels ne nous ont point appris.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"><br><b>Pose du la première pierre du pont du Change, à Lyon.</b></p> +<br><br> + +<h2>Courrier de Paris.</h2> + +<p>Mais vraiment où allons-nous? on ne pourra bientôt plus ni boire, ni se +vêtir, ni manger, et peu à peu nous mourrons tous, vous, moi, notre +voisine et notre voisin; oui, nous mourrons de faim et de soif, comme je +ne sais quel pauvre diable qui expira d'inanition à côté d'une table +amplement servie, n'osant toucher ni aux mets ni aux vins, de peur +qu'ils ne fussent empoisonnés.</p> + +<p>Ceci vraiment passe la plaisanterie, et <i>National</i>, qui a le premier +révélé cette cuisine pendable, mérite qu'on porte un toast à sa santé et +qu'on l'arrose du plus pur nectar qui mûrit au soleil de la Côte-d'Or.</p> + +<p>Chacun son goût! <i>le National</i> n'aime pas plus les produits frelatés en +boutique qu'en gouvernement; et en même temps qu'il s'attaque aux +débitants de politique falsifiée, il déclare la guerre aux fabricants de +marchandises suspectes et de denrées de mauvais aloi; le manifeste qu'il +vient de lancer tout récemment contre ces industriels prévaricateurs +contient les faits les plus curieux et les plus graves.</p> + +<p>On fabrique de l'huile d'olive avec du saindoux; du papier avec du +plâtre; du pain et de la brioche avec du sulfate de cuivre; du blé avec +du sable; du son avec de la sciure de bois; du thé vert avec du jaune de +chrome ou de la mine de plomb; du sel avec de l'iode et du cuivre; du +vin avec de la litharge et du bois de Campêche; du savon avec des +pierres à fusil, et du lait avec des cervelles. Quant à l'eau, ce +complice immémorial des marchands de vin, il s'en débite à Paris +seulement cinq cent mille hectolitres par an, sous prétexte de bordeaux +et de bourgogne; onde innocente du moins, qui n'en veut qu'aux gourmets +et aux ivrognes! débit de consolation breveté par la société de +tempérance» Mais, hélas! hélas! le sincère Bacchus, Bacchus généreux est +mort et enterré sous le pont Neuf, dans le lit de la Seine. Ainsi la +Parisien peut dire comme Auguste:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Dieux! à qui désormais voulez-vous que je fie</p> +<p class="i14"> Le soin de ma personne et celui de ma vie?</p> +</div></div> + +<p>Est-ce vivre, en effet, que de soupçonner partout le sulfate, l'iode et +la mine de plomb?--Comment manger maintenant un petit pâté sans cuivre? +comment savourer sa tasse de thé sans rêver de jaune de chrome? comment +choquer les verres sans y voir flotter un bois de Campêche?</p> + +<p>Pour moi, qui ai la prétention d'être un franc Bourguignon, et d'appeler +les choses par leur nom, je suis bien résolu à ne pas m'associer à cette +atroce comédie; qu'on m'empoisonne, soit, puisqu'il est impossible +aujourd'hui de vivre sans cela, et que le siècle présent est un +empoisonneur fieffé; mais il ne me convient pas d'être pris pour dupe; +voici donc le moyen que j'ai adopté pour sauver mon amour-propre du +ricanement sournois de tous ces mystificateurs de boutiques et +d'entrepôts: ai-je affaire au pâtissier, «Envoyez-moi deux douzaines de +sulfate de cuivre bien chauds,» lui dis-je.</p> + +<p>Au cafetier et au restaurateur: «Garçon! une tasse de mine de plomb'. +Garçon! de l'iode, s'il vous plaît. Garçon! vous n'avez pas mis assez de +saindoux dans cette salade. Garçon! du lait frit pour deux, et une +bouteille de Campêche première qualité!»</p> + +<p>Au marchand de papier, je demande un cahier de plâtre à lettre, et je +m'informe au marchand de farine de la dernière mercuriale de la halle au +sable.</p> + +<p>Au moins nous est-il permis de nous envelopper avec sécurité dans notre +pantalon et dans notre manteau, pour nous mettre à l'abri et nous +consoler de toutes ces impostures? S'ils sont mal abreuvés et mal +nourris, nous pouvons, en revanche, tenir notre corps et notre estomac +chauds et solidement vêtus? Non pas, vraiment; les tailleurs ont aussi +leur litharge! les draps et les étoiles mentent aussi bien que le sel, +le thé, le vin et la farine. On vous sert de la charpie pour de +l'elbœuf pur, et le papier mâché se présente effrontément sous le titre +et le nom de louviers superfin.--Votre habit bleu de la veille est jaune +le lendemain; les coutures blanchissent au bout de trois jours, et à la +fin de la semaine, vous montrez la corde. Tout habit sortant des mains +d'un tailleur de Paris est moins un habit qu'un énorme morceau d'amadou; +on n'a plus qu'à battre le briquet pour allumer son cigare.--S'adresser +pour les renseignements à un très-honnête bourgeois de mes amis, candide +habitant du Marais.--Mon homme s'en allait l'autre jour au +Jardin-des-Plantes, se pavanant fièrement dans un pantalon de drap tout +neuf; une ondée survint, mouilla l'étoffe, qui se rétrécit en un clin +d'œil, de manière à découvrir la cheville, et à dessiner, d'une façon +compromettante, les formes de mon malheureux ami, qui n'est ni un +Apollon ni un Hercule.--Il était sorti avec un pantalon, il rentra avec +une culotte!</p> + +<p>Tel est le siècle: ce n'est ni par la bonne foi ni par la sincérité +qu'il brille; un peu de drogue se mêle à tout ce qu'il fait. On lui a +tant conseillé le mélange! On lui a si fort prêché qu'il ne se tirerait +d'affaire qu'en mettant de l'eau dans son vin!</p> + +<p>Les hommes vont comme les choses, et les âmes se ressentent de la +falsification des denrées.</p> + +<p>Cette excellence qui fait grand bruit de son désintéressement et de son +indépendance:--litharge!</p> + +<p>Ce tribun qui fulmine son anathème.--saindoux!</p> + +<p>Cet utopiste qui sonne la réforme du monde:--sulfate de cuivre!</p> + +<p>Cet éloquent apôtre du bonheur universel:--amadou!</p> + +<p>Ces virginités politiques et ces candeurs administratives: --jaune de +chrome!</p> + +<p>Ces conciliateurs qui veulent mêler le rouge au blanc:--eau claire!</p> + +<p>Ces fiers sentiments, ces beaux discours, ces grandes fidélités, ces +superbes serments:--plâtre!</p> + +<p>--Tous les jours il nous arrive quelque bête célèbre. Je ne parle pas +des renommées qui se font chaque matin dans la politique, dans les arts, +dans le roman, dans le feuilleton, dans l'industrie, dans la +philosophie, dans la philanthropie et dans le vaudeville. Cela me +mènerait trop loin; que les bipèdes s'illustrent tant qu'ils voudront! +Je ne m'occupe aujourd'hui que de la gloire toujours croissante des +quadrupèdes. Nous songerons aux autres plus tard.</p> + +<p>La dernière course du Champ-de-Mars a mis au jour le nouvel et déjà +fameux animal dont je veux parler; il s'appelle <i>Ratapolis</i>. C'est là un +beau nom, et la capitale des rats doit s'en glorifier. Ratapolis avait +pour adversaire Prospectus et Napoléon II, fils de Napoléon: il les a +vaincus tous deux, l'un de quatre, l'autre de sept secondes. Certes, le +triomphe est rare! Quel ennemi plus redoutable à la course qu'un +Napoléon du sang de ce Napoléon qui enjamba l'Europe en un clin d'œil? +Quel plus dangereux concurrent qu'un Prospectus? Prospectus n'est-il +pas, en effet, le plus hardi coureur de ce temps-ci? N'est-ce pas +Prospectus qui va par la ville avec la rapidité de l'éclair? N'est-ce +pas lui qui escalade les murailles, monte bride abattue à travers les +plus rudes escaliers, passe par toutes les portes, et galope en même +temps, ici et là, à Paris, à Londres, à Berlin, sur toutes les routes du +monde? Eh bien! dans cette lutte du Champ-de-Mars, Prospectus a cédé le +pas à Ratapolis. Aussi Ratapolis est-il inscrit maintenant au livre d'or +du <i>sport</i>.</p> + +<p>Mais si les uns montent, les autres descendent: tandis que Ratapolis, +hier inconnu, se faisait un nom dès son premier galop, nous apprenions +ailleurs combien sont périssables les grandeurs chevalines, et combien +la gloire du <i>sport</i>, comme tant d'autres gloires, est une vaine fumée.</p> + +<p>O misères de l'écurie! ô fragilité! ô néant! vous avez entendu parler de +miss Annette. Les échos du Champ-de-Mars et de Chantilly répètent encore +ce glorieux nom avec amour; les <i>sportsmen</i> se signent en l'entendant; +les palefreniers s'agenouillent; les grooms, en signe de joie, agitent +leurs cravaches et leurs éperons. Que de purs-sangs elle a distancés! +que de couronnes se sont entrelacées à sa crinière bai-brun!</p> + +<p>Elle a été l'admiration du gentilhomme <i>reader</i>, la terreur et l'amour +de l'hippodrome, et tout étalon de grande race aurait donné le plus beau +crin de sa personne, pour mériter un seul de ses regards.</p> + +<p>Eh bien! miss Annette, la charmante, l'invincible, la glorieuse miss +Anette, remplit, au moment où je parle, l'emploi de Rossinante au +Cirque-Olympique, dans le mélodrame nouveau; c'est bien elle, je l'ai +reconnue, malgré la maigreur de sa fortune et le délabrement de ses os. +Heureuse encore, miss Annette, de porter dans sa ruine le héros de la +Manche, coiffé de l'armet de Mambrin! Que de miss Annettes se +trouveraient ravies de pouvoir, comme elle, clore le dernier chapitre de +leur histoire par un chevalier de la Triste-Figure! demandez plutôt à +nos miss Annettes de boudoir et d'Opéra.</p> + +<p>--<i>Le Constitutionnel</i> annonce avec grand fracas que M. Schimper, +professeur d'histoire naturelle à Strasbourg, est de retour d'un voyage +en Carniole; nous ferons remarquer au <i>Constitutionnel</i> qu'il n'est pas +plus dangereux d'aller en Carniole et pas plus étonnant d'en revenir, +que d'entreprendre le voyage de Pontoise avec retour. La Carniole ne +peut épouvanter que le <i>Constitutionnel</i>, qui n'est jamais sorti de la +rue Montmartre. Mais ce n'est pas tout: M. Schimper a fait un bien autre +prodige que de visiter lu Carniole: il en a rapporté un animal +extraordinaire, un protée vivant, né dans les profondeurs des grottes +terribles d'Adelsberg. Ce protée cause une grande admiration au +<i>Constitutionnel</i>, qui n'admire pas moins M. Schimper d'avoir doté la +France de ce miraculeux protée, comme si déjà elle n'avait pas assez de +ceux qu'elle produit.</p> + +<p>Que <i>le Constitutionnel</i> conserve son extase pour une meilleure +occasion: le protée de Carniole n'est pas si rare qu'il le pense; les +petits mendiants qui rôdent pieds nus dans le village d'Adelsberg en ont +plein les maint et plein les poches. Si <i>le Constitutionnel</i> allait +faire un tour par là, il s'en convaincrait aisément: à peine aurait-il +mis le pied dans l'auberge pour se reposer de la route, que les protées +et les mendiants lui tomberaient sur le dos; et, pour un petit sou donné +à ces vauriens, le vénérable voyageur deviendrait adjudicataire du plus +formidable protée des grottes d'Adelsberg. Que dis-je! on les lui +adjugerait par douzaines. C'est ce qui nous est arrivé, à mon ami +Adolphe J.... et à moi, un jour que, conduits par la fantaisie, nous +allâmes fumer un cigare de pur havane au nez de ces formidables +souterrains d'Adelsberg et de tous ses protées, aussi nombreux que les +goujons et les ablettes du pont d'Austerliz.</p> + +<p>Mais le <i>Constitutionnel</i> n'entreprendra pas le voyage: il aurait trop +peur de ne plus admirer M. Schimper ou d'être dévoré tout cru par le +protée vivant.</p> + +<p>--On avait annoncé à tort que M. Musard allait reprendre le commandement +des concerts de la rue Vivienne; c'est M. Elwart qui en devient le +général. Napoléon-Musard lui a transmis son bâton impérial; quant à lui, +il s'est complètement retiré du galop et de la ronde infernale. Musard +travaille exclusivement à rédiger ses mémoires; mais, plus heureux que +l'autre Napoléon, il n'a point de Sainte-Hélène. Musard s'est retiré +dans toute sa force, dans toute sa puissance, dans toute sa liberté; +Hudson-Lowe n'a rien à démêler avec lui; et si le grand homme a la +fantaisie de se promener au bois de Boulogne, Albion, se mettant en +travers du chemin, ne lui crie pas: Halte-là!</p> + +<p>Il y a huit jours, j'allais à Neuilly; chemin faisant, j'aperçus sur la +route une maison d'une belle apparence: une grille élégante, un parterre +charmant; des rideaux de soie et de velours colorant les vitres de leurs +nuances chatoyantes. «A qui cette délicieuse habitation? demandai-je au +cocher qui me conduisait; à quelque grand seigneur, sans doute?--</p> + +<p>Oh! oui, monsieur, dit mon homme en soulevant son chapeau d'une main +respectueuse; c'est le Neuilly de M. Musard.» L'admirable chose que le +cornet à pistons, pensais-je, et pourquoi mon père ne m'a-t-il pas +appris à en jouer!</p> + +<p>--Les théâtres font de grands préparatifs d'hiver; apprêtons-nous à une +inondation de drames, d'opéras et de comédies de toutes qualités et de +toute espèce. Ici, M. Scribe, l'inépuisable; la, M. Alexandre Dumas; M. +Leon Gozlan de ce côté; de cet autre, M. Casimir Delavigne. Ou verrait +surtout avec joie l'auteur des <i>Messeniennes</i> apporter au +Théâtre-Français une de ces œuvres brillantes et sérieuses qui ont +donné à son nom un si grand crédit de conscience littéraire et de +loyauté; ce serait un certificat de vie fourni par le poète, dont la +sauté, profondément altérée depuis un an, donne de vives inquiétudes; +mais au milieu de son mal, M. Casimir Delavigne n'a rien perdu de son +amour pour la poésie et le travail: l'ouvrage qu'un annonce est le fruit +de ses veilles courageuses. Allons, noble poète! au parterre ce cher et +douloureux enfant de votre souffrance; les bravos sont un remède +souverain qui font refleurir le corps et l'âme!</p> + +<p>--Les concerts et les soirées commencent à renaître; on se retrouve, on +se reconnaît, on s'assemble. Nous voilà! nous voici! causons, chantons +et mettons-nous en danse.</p> + +<p>Un élégant salon de la cité d'Orléans a donné le premier signal de cette +résurrection de la vie mondaine; il avait réuni, l'autre soir, quelques +jolies femmes et des hommes plus ou moins célèbres; les heures se sont +passées au bruit des voix mélodieuses; Salvi en était; Salvi va devenir +indispensable; puis, avec Salvi, Ricci et MM. Méquillet; Donizetti, +enfoncé dans les coussins d'un vaste fauteuil, parlait de ses opéras et +du don <i>Sebastien</i> encore en état d'enfantement: mais le jour de sa +naissance n'est pas loin; puisse le public carillonner au baptême et +crier <i>Vivat!</i> Ce Donizetti est un père infatigable; il aura mis au +jour, avant un mois, trois de ces enfants lyriques coup sur coup: <i>Maria +di Rohan</i> et <i>Betisario</i> pour le Théâtre-Italien, <i>don Sebastien</i> pour +l'Académie-Royale-de-Musique. Que de soins! que de veilles pour soutenir +les frais d'une telle production! Eh bien! Donizetti est aussi leste et +aussi dispos que vous ou moi, qui dormons toute la nuit et la grasse +matinée: c'est une de ces paternités intarissables et faciles qui ne se +lassent jamais et pullulent.--Puisque les salons chantent, ils valseront +bientôt. Ouvrez les pianos, et sortez de leurs étuis les violons, les +hautbois et les flûtes!</p> + +<p>--La tragédie classique ne veut pas en avoir le démenti: elle tient bon +contre le drame et fait de jour en jour des recrues pour soutenir la +campagne contre son farouche ennemi: un jeune prince tragique, M. +Randoux, et une jeune princesse, mademoiselle Araldi, viennent de +renforcer l'armée de la vieille Melpomene; ni l'un ni l'autre ne sont +excellents, mais ils peuvent le devenir: les conscrits ne passent jamais +capitaines au premier coup de feu.--Le drame s'inquiète cependant de +cette victorieuse révolte de la tragédie, sous le drapeau de +mademoiselle Rachel, son généralissime... Dans un autre temps, j'aurais +dit sa Jeanne d'Arc.</p> +<br><br> + +<h2>Histoire de la Semaine.</h2> + +<p>La France fournit un faible contingent à l'histoire politique de la +semaine. A l'intérieur, la polémique sur l'extension de la fortification +de Paris a encore presque seule défrayé nos journaux. L'un d'eux, dans +sa préoccupation, a cru voir dans des trottoirs qu'on établit, dans des +rangées d'arbres que l'on plante dans le faubourg Saint-Martin, dans +l'élargissement, résolu par la ville de Paris, de la partie resserrée de +la rue Saint-Martin, et dans celui des rues des Arets et Planche-Mibray, +un plan stratégique pour faciliter le passage des canons, des bataillons +et des escadrons. En vérité, c'est une étrange sollicitude pour la +population parisienne que de vouloir qu'on la laisse s'atrophier dans +des rues étroites et malsaines, de peur qu'elle n'arrive à voir quelque +jour sa liberté compromise par des rues spacieuses et aérées. Il nous +semble qu'il est plus naturel et plus raisonnable de se réjouir, quant à +présent, des sacrifices que l'on fait pour lui donner du bleuâtre, sauf +à s'en remettre au courage dont elle a plus d'une fois fait preuve pour +combattre, si jamais les craintes, que nous ne partageons pas, se +réalisaient, des projets dont la connexité avec l'observation des +règlements de voirie ne nous paraît pas, pour notre part, bien +clairement démontrée.--Des nouvelles reçues de Taïti ont appris que +depuis le départ du l'amiral Du Petit-Thouars, la renie Pomaré avait été +poussée par un missionnaire anglais à faire des semblants de +protestation contre la prétendue violence morale qui aurait été exercée +sur elle par les Français pour l'amener à reconnaître leur protection. +Mais l'arrivée et la fermeté des démarches d'un de nos officiers de +marine ont suffi pour confondre ces impostures, déjouer ces manœuvres +et faire rentrer les choses dans la situation où l'amiral les avait +laissées.--Une correspondance de Turin annonce qu'un navire corse, +passant dans les eaux de Bizerte, aurait été, malgré le pavillon +français qui flottait au haut de son mât, visité par un des bateaux +gardes-côtes que le bey de Tunis a établis depuis peu. Aucune des +représentations faites au capitaine de ce visiteur, par son propre +pilote-interprète, ne serait arrivée à épargner cette humiliation à nos +couleurs, ce capitaine ayant prétendu qu'il ne faisait qu'exécuter les +ordres du bey, son maître. La source indirecte de cette nouvelle, +l'étonnement que cette démarche aurait causé aux subordonnés mêmes du +capitaine tunisien, enfin les bons termes dans lesquels la France se +trouve avec le bey, tout nous porte à croire que le fait sera démenti, +ou que, si l'outrage a été véritablement commis, réparation nous sera +faite, sans que, pour l'obtenir nos rapports avec la régence de Tunis +puissent en être altérés.--Ce que nous avions prévu, quant à l'effet que +nous paraissait devoir produire la façon sauvage de procéder de M. de +Ratti-Menton envers un autre agent français, ne s'est que trop réalisé; +et, à en juger par la satisfaction qu'en éprouvent et que ne savent pas +dissimuler les journaux anglais, on peut se faire une idée du parti que +leur nation en saura tirer contre nous en Chine. Pour les chinois, +disent-ils, la distinction de <i>sérieux</i> et de <i>non sérieux</i> de M. de +Ratti-Menton, ne sera pas suffisamment claire. Ils distingueront les +barbares en nations qui disputent et nations qui négocient.--La part +brillante que nos nationaux de Montevideo ont prise aux succès de +l'armée de la bande orientale de la Plata contre l'armée d'Uribe, a +attiré sur les Français établis à Buénos-Ayres les mauvais traitements +et les persécutions de Rosas. Les dernières nouvelles reçues, en les +dégageant de tout ce que peut avoir de passionné un récit fait par des +Français qui voudraient entraîner leur gouvernement dans une guerre où +ils ont pris parti comme individus, donneraient toutefois à penser que +l'Angleterre, sans s'engager plus que notre gouvernement n'entend le +faire, aurait du moins trouvé moyen de protéger plus efficacement les +sujets qu'elle compte sur ces rives. L'armée de Montevideo avait +remporté de nouveaux avantages, et l'esprit de vengeance de Rosas en +avait reçu une excitation nouvelle dont un cabaretier français établi à +Buénos-Ayres aurait été la victime innocente. On annonce un rapport à ce +sujet de l'envoyé de France, M. de Ladre.</p> + +<p>L'Autriche, au dire de la <i>Gazette d'Augsbourg</i>, se trouverait en ce +moment dans une position analogue à celle où nous a placés la ruse +musulmane pour la réparation de l'outrage fait à notre drapeau et à +notre consul à Jérusalem. Un sous-gouverneur de la province de Fazoglo +s'était permis de faire donner des coups de bâton à un jeune chirurgien +autrichien. Celui-ci s'était rendu à Alexandrie et avait porté plainte +au consul d'Autriche, qui avait sur-le-champ demandé justice. Le +sous-gouverneur a été destitué, mais l'ordonnance de destitution est +motivée sur un déficit qui se serait trouvé dans la caisse de ce +fonctionnaire. Conformément à sa politique, le gouvernement n'a pas +voulu avoir l'air de condamner un musulman pour avoir maltraité un +chrétien.--La lutte en Catalogne est plus engagée, plus sanglante, plus +désastreuse que jamais. Prim bloque encore Girone, sur laquelle il vient +déjà de faire une tentative qui lui a coûté un grand nombre des siens. +D'un autre côté, la junte de Barcelone, qui n'a pas craint d'attaquer la +citadelle de cette ville, prend, au milieu des bombes lancées par les +forts, toutes les mesures qui indiquent la détermination d'une +résistance opiniâtre. A Madrid, où les cortes viennent de se réunir, le +temps se passe en baise-mains et en réceptions de la jeune reine, qui +vient d'accomplir sa treizième année.--Le ministère anglais s'est montré +d'abord assez incertain sur les suites à donner à la première mesure +qu'il avait prise contre le meeting de Cloutarf. Il est évident qu'il +s'était flatté que sa proclamation rencontrerait de la résistance et +qu'il se trouverait ainsi autorisé à recourir à l'emploi de la force qui +eût pu, pour un certain temps, la tirer de ces difficultés. Mais la +conduite si habile, si courageusement humaine d'O'Connell, l'empire +qu'il a su exercer, contre l'attente de tout le monde, sur une +population ameutée qu'il a déterminée à s'incliner devant la légalité, +ont déjoué ces calculs et rendu plus grands encore les embarras de la +situation. L'association du <i>repeal</i> n'ayant point été supprimée par la +proclamation, O'Connell a tenu à Dublin des réunions nouvelles, où il a +montré la même prudence, mais aussi la même fermeté. Comme la démarche +qu'avait faite le cabinet anglais aurait été souverainement ridicule +s'il s'y était engagé sans avoir de parti pris sur les suites à lui +donner, les feuilles de Londres ont prêté au ministère divers projets. +Mais le <i>Morning Chronicle</i> avait annoncé que les modèles des mandats +d'arrêts qu'on devait décerner contre les principaux repealers avaient +été envoyés de Dublin-Castle à Londres, le ministère ayant donné l'ordre +formel à lord de Grey de ne rien faire sans la sanction du gouvernement, +et c'est ce programme qui vient d'être suivi. Les mandats ont été lancés +contre O'Connell, son fils John O'Connell et les principaux membres de +l'association. On annonce même que la poursuite doit comprendre +plusieurs prélats catholiques. Les chefs d'accusation sont nombreux et +comprennent celle de conspiration. Les accusés ont été conduits devant +un des juges de la cour du banc de la reine, et, ayant fourni caution, +sont demeurés en liberté, suivant la loi anglaise. Un grand +rassemblement de forces militaires avait eu lieu à cette occasion; mais +O'Connell, qui se sent invincible tant qu'il maintiendra le peuple +d'Irlande dans la légalité, lui a adressé et a fait publier à Dublin une +proclamation pleine de dignité et de mesure qui a empêché l'émotion +populaire de se traduire en actes de résistance et de révolte. Il est +donc probable que, quant à présent, le cabinet anglais n'aura pas besoin +du secours des 20,000 Hanovriens que leur excellent monarque tient, +suivant le dire de quelques journaux de Londres, à la disposition des +ministres de sa nièce. Mais il a d'autres difficultés à vaincre, +d'autres embarras à surmonter. Un acquittement des prévenus sera pour +eux un triomphe menaçant, et pour les poursuivants une condamnation +effrayante dans l'avenir. Or, peuvent-ils douter qu'un jury irlandais, +c'est-à-dire les juges naturels, prononcera un verdict d'innocence? +Peuvent-ils douter, d'un autre, côté, que si, par une mesure +d'exception, la cause était portée devant un jury anglais, une +condamnation serait regardée par le monde entier comme nue monstruosité +judiciaire? Pour nous, qui n'avons jamais cru à la possibilité et à +l'efficacité du repliai, nous sommes convaincus que le ministère anglais +donne des chances à la séparation des deux royaumes en se lançant dans +la voie de mesures judiciaires aussi mal entendues, au lieu de chercher +un remède à des maux trop réels et d'accorder une satisfaction équitable +aux plaintes de l'Irlande. <i>L'Illustration</i> ne peut donner une vue du +meeting de Cloutarf, puisqu'il a été interdit, mais elle met aujourd'hui +sous les yeux de ses abonnés une réunion tenue à Dublin avant que +l'association eût fait hommage à O'Connell de la loque de velours qu'il +a juré de porter jusqu'à sa mort, et un meeting en plein air postérieur +à l'offrande nationale. Elle y joint les boutons que portent les +innombrables membres de l'association, et que portaient les accusés +quand ils se sont présentés devant le juge.--M. le duc de Bordeaux, +voyageant sous le nom de comte de Chambord, qui s'était embarqué le 4 +octobre à Hambourg sur un bateau à vapeur, est débarqué le 6 à Hull, +dans le comté d'York. Il s'est rendu à York, qu'il a visité, et de là +s'est dirigé vers l'Écosse. Il est accompagné de M. le duc de Lévis, de +M. le marquis de Chabannes et de M. de Villaret-Joyeuse. On annonce +qu'il séjournera chez le duc de Northumberland, qui fut envoyé comme +ambassadeur extraordinaire à l'occasion du sacre de Charles X.--La +Suisse, dont la diète a dernièrement sanctionné l'abolition d'un certain +nombre de couvents dans le canton d'Argovie, est en ce moment agitée par +des intrigues ayant pour but la dissolution de la Confédération, dans le +cas où ces mêmes couvents ne seraient pas rétablis. Des meneurs +nationaux et étrangers, dans le canton d'Uri, de Schwitz et d'Underwald, +ont tracé le plan d'organisation d'une Suisse catholique, qui ferait +scission avec l'ancienne Confédération, aurait ses diètes particulières +et se ferait reconnaître au dehors comme État indépendant. Les +gouvernements de ces petits cantons semblent, dit-on, disposés à prêter +leur appui à ces étranges prétentions. Si de tels projets recevaient un +commencement d'exécution, il est probable que les gouvernements des +cantons y mettraient bon ordre.--<i>La Gazette du Rhin et de la Moselle</i> +annonce la mort de Kamram-Shah, roi de Hérat. Si cette nouvelle est +vraie, il est probable que ni la Russie ni l'Angleterre ne resteront +indifférentes au choix du successeur de ce gardien de l'une des +principales portes de l'Inde.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/003a.png"><br><b> Boutons du Repeal.</b></p> + +<p>Le même journal annonce aussi qu'un incendie vient de détruire deux +mille maisons à Manille.--Une lettre de Breslau, du 9 octobre, porte: +«Nous venons de recevoir la triste nouvelle que la foudre est tombée +hier à Bernstadt, et a allumé un incendie qui a dévoré une grande partie +de la ville. A Paris, dans des maisons de la rue Saint-Nicolas, faubourg +Saint-Antoine, habitée par un grand nombre de petits fabricants et de +pauvres ouvriers à façon, le feu est également venu exercer ses rasades. +Nous devons, quoique arrivant laid, ne pas hésiter à répéter à notre +tour le beau trait de courage d'un jeune pompier qui est entré dans une +chambre tout embrasée, où une famille de quatre personnes était cernée +par le feu. Ce brave jeune homme s'est jeté à travers les flammes, et a +sauvé deux malheureuses femmes, qu'il a déposées dans une cour. Ses +vêtements brûlaient. On vient à lui pour le secourir: «Non, laissez-moi, +dit-il; je n'ai fait que la moitié de l'ouvrage!» et il disparaît de +nouveau. Les spectateurs attendaient terrifiés. Cinq minutes se passent, +et l'intrépide pompier reparaît portant deux enfants sains et saufs. Il +les dépose à ses pieds, et, couvert de brûlures, épuisé de fatigue, il +s'évanouit. On ne nous a pas dit le nom de ce brave homme, et nous le +regrettons. On ne nous a pas appris qu'il ait reçu la décoration, et +nous nous en affligeons pour l'institution de la Légion-d'Honneur.--A +Raguse, en Dalmatie, plusieurs secousses très-violentes du tremblement +de terre ont, les 14 et 15 septembre, déterminé toute la population à +fuir la ville et à transporter dans la campagne les vieillards, les +malades et les enfants au berceau.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003b.png"><br><b>Meeting tenu à Dublin.</b></p> + +<p>La terreur était au comble, parce qu'en même temps que les redoutables +oscillations se faisaient sentir, on remarquait à l'horizon un nuage +particulier qui, dans ces contrées, passe pour devoir accompagner chaque +cataclysme, et qui se montra notamment pendant le tremblement de terre +qui, en 1667, détruisit cette même ville. Toutefois aucun bâtiment n'a +été renversé, et la population est rentrée dans ses habitations. Les +mêmes secousses, quoique moins violentes, se sont fait sentir à une +grande distance dans les contrées voisines, et même jusqu'à Trieste. Le +3 octobre, à trois semaines de là, une nouvelle secousse est venue +effrayer ces mêmes villes. A Felsberg, canton des Grisons, en Suisse, un +roc immense qui se décompose a menacé d'ensevelir une population de +trois à quatre cents personnes. Les pauvres habitants ont d'abord +déserté leurs demeures; mais, sans abri dans la campagne, ils se sont +déterminés à y rentrer, malgré de continuels éboulements partiels qui +semblent annoncer une prochaine et infaillible catastrophe.</p> + +<p>La statistique a fourni quelques nouveaux documents. Le ministère des +finances a publié un état comparatif des impôts indirects pendant les +neuf premiers mois des années 1841-42-43. La recette totale du 1er +janvier au 30 septembre 1843 a été de 557 millions: elle avait été de +547 en 1842, et de 521 en 1841, dont les recettes ont servi de base aux +évaluations de 1843. On peut donc calculer que la plus-value des impôts +pour la présente année sera d'à peu près 48 millions. La loi de Nuances +a été votée avec un déficit prévu de 38 millions environ. L'équilibre +entre les recettes et les dépenses serait donc rétabli si les crédits +extraordinaires, supplémentaires et complémentaires n'excédaient pas 10 +millions.--Le recensement de la population qui a été fait en France en +dernier lieu donne le chiffre de 34,494,875 individus; en 1820, il n'en +avait constaté que .30,464,875; en 1789, 25,065,883; en 1762, +21,7769,165; enfin, en 1700, le chiffre n'était que de 19,699,320. +Ainsi, dans l'espace de moins d'un siècle et demi, la population de la +France a presque doublé.--Une publication récente, <i>l'Almanach +populaire</i>, donne ainsi la moyenne du tirage des journaux politiques de +Paris: <i>Siècle, 12,000; Presse, 11,500; Journal des Débats, 9,559; +Commerce, 5,711; National, 4,925; Constitutionnel, 4,792; Gazette de +France 4,614; Courrier Français, 2,914; Quotidienne, 2,615; Moniteur +Universel, 2,250; Moniteur Parisien, 1,974; France, 1,148; Globe, 1,409; +Univers religieux, 1,266; Messager, 878; Législature, 825.</i></p> + +<p>La Société d'Encouragement, qui a déjà tant fait pour la prospérité de +la France, vient de publier le programme des prix qu'elle se propose de +décerner de 1844 à 1847 inclusivement. Ces prix sont au nombre de 18, et +leur valeur totale ne se monte pas à moins de 224,400 francs. Ainsi, un +prix de 6,000 francs est proposé pour la découverte d'un procédé salubre +et convenable pouvant remplacer le rôtissage du chanvre et du lin. Trois +prix de 1,500 francs ensemble sont destinés aux introducteurs filateurs +de soie dans les départements où il n'en existe pas encore. La +multiplication des sangsues sur une large échelle sera récompensée par +deux prix de 2,500 et 1,500 francs. L'introduction en grand de plantes +étrangères à l'Europe donnera droit à une prime île 2,000 francs. La +plantation des terrains en pente sera également l'objet de plusieurs +récompenses. La fabrication des tuyaux de conduite des eaux en fonte, +fer laminé, bois, pierre ou terre cuite, partagera six primes montant +ensemble 15,500 francs; les perfectionnements dans la fabrication des +faïences dures auront également droit à des récompenses diverses montant +à 13,000 francs. Enfin, un grand prix de 12,000 francs est destiné à +l'auteur de la découverte qui sera jugée par la Société le plus utile au +perfectionnement de l'industrie nationale, et dont le succès aura été +constaté par l'expérience. L'inauguration du chemin de fer belge-rhénan +a été célébrée par des fêtes à Anvers et à Liège; il le sera à Cologne, +c'est-à-dire sur l'Escaut, la Meuse et le Rhin. Les feuilles de Belgique +sont remplies des détails des fêtes dont les deux premières villes ont +été le théâtre, et des discours prononcés dans ces solennités. Le jour +de la liberté du commerce et de l'abaissement définitif des douanes +internationales y a été appelé par tous les vœux, et l'on s'est +vivement félicité des communications qui confondent désormais la Prusse +et la Belgique. Le nom de la France n'a pas été prononcé une seule fois, +et M. le baron d'Arnim, ministre de Prusse, a exprimé, par une figure un +peu tudesque, les sentiments de sa nation, en disant: «La Prusse tend sa +<i>main de fer</i> à la Belgique pour serrer la sienne dans une étreinte +amicale et sincère, et pour unir les deux pays par un indissoluble +lien.»</p> + +<p>Y a-t-il encore quelqu'un à qui ne soit pas démontré le mal, peut-être +irréparable, qu'ont fait aux intérêts commerciaux et politiques de la +France les quelques égoïstes en faveur qui ont, l'an dernier, figuré une +émeute pour faire avorter le projet d'union douanière avec la Belgique?</p> + +<p>Une autre solennité, plus harmonieuse que l'éloquence de M. d'Arnim, a +eu lieu dimanche dernier à la Halle-aux-Draps. On sait que M. le +ministre de la guerre a autorisé, dans les régiments, l'introduction de +renseignement du chant selon la méthode Wilhelm. Depuis environ quatre +mois, mille soldats des huit régiments d'infanterie composant la +garnison de Paris reçoivent des leçons de M. Hubert, inspecteur du chant +dans les écoles primaires de la capitale. Trois cent quatre-vingts de +ces élèves réunis ont subi, pour la première fois, un examen public. +Après le solfège sur les notes écrites et sur l'indication des doigts; +après quelques exercices sur la mesure, pour démontrer leur connaissance +des différents rhythmes, ces trois cent quatre-vingts voix ont chanté +quatre morceaux de l'Orphéon avec un ensemble des plus remarquables. M. +le préfet de la Seine, le général commandant la place et les officiers +supérieurs de la garnison de Paris assistaient à cette réunion, où tous +les yeux se portaient sur notre poète national Béranger. L'on remarquait +que tous les exécutants appartenaient à l'infanterie, et l'on se +demandait si la cavalerie n'avait pas encore demandé ou obtenu +l'autorisation de suivre ces cours.--Plusieurs conseils-généraux ont +reconnu le bon effet de ces distractions artistiques mises à la portée +du peuple et répandant du charme sur des existences laborieuses. Les +conseils du Rhône et de l'Ain sont particulièrement entrés dans cette +voie.--Le goût des arts se rencontre plus communément dans les classes +ouvrières que beaucoup de personnes ne le pensent. Un jeune homme qui +promet à la Belgique un bon artiste de plus, Bottemann, âgé de vingt-un +ans, vient d'obtenir à Rome le premier prix de sculpture à l'Académie +pontificale de Saint-Luc. Il n'avait que huit ans quand il perdit son +père, tailleur de pierres à Hal, et il fut obligé de prendre le ciseau +et le maillet dans le chantier paternel. Mais ses heureux instincts +l'appelaient à autre chose qu'à équarrir humblement la pierre. Il vint à +Bruxelles suivre les leçons de l'Académie de dessin, et fréquenta les +ateliers de MM. Simon et Creefs. Muni des certificats les plus +honorables, il partit pour Rome le 26 août 1842; et, en attendant des +succès qui, comme on le voit, n'ont pas trahi ses espérances, le conseil +communal de sa ville natale lui a voté annuellement des subsides.--C'est +avec une vive satisfaction que nous avons vu également le +conseil-général de la Meurthe se joindre, dans sa dernière session, au +conseil municipal de Nancy pour contribuer aux frais de l'éducation +artistique d'un jeune ouvrier potier nommé Jiorné Viard, né à +Saint-Clément, arrondissement de Lunéville, «qui, depuis son enfance, +dit la délibération du conseil, s'est fait remarquer dans la faïencerie, +où il a été constamment employé, par son habileté, son amour pour le +travail et ses dispositions extraordinaires pour la sculpture.»</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004a.png"><br><b>Meeting en plein air.</b></p> + +<p>Il y a dans un recueil publié il y a quelques années, <i>le Salmigondis</i>, +une charmante nouvelle de M. G. Cavaignac, intitulée <i>Est-ce vous?</i> +C'est le récit fait par un fataliste de toutes les contrariétés et de +tous les malheurs qui lui sont successivement advenus toutes les fois +qu'on lui a posé cette question en trois mots: Est-ce vous? Elle le +força même un beau jour, adressée qu'elle lui fut par un aéronaute +s'embarquant dans sa nacelle et cherchant dans la foule assemblée, +autour de lui un compagnon de voyage, elle le força d'entreprendre une +course aérienne pour laquelle, par amour-propre, il ne voulut pas +laisser voir son peu de propension. Un officier en garnison au Mans +vient de faire le même voyage très librement et sans provocation. Une +ascension aérostatique avait été annoncée dans cette ville, pour un jour +de la semaine dernière, par M. Kirsch, de qui nous avons déjà eu +occasion d'entretenir les lecteurs de ce journal. Une foule considérable +était assemblée-; tout était disposé, et le ballon gigantesque se +trouvait prêt à quitter le sol, lorsqu'un spectateur, abandonnant sa +place, écarte M. Kirsch, s'élève dans la nacelle aérienne, salue le +public ébahi et s'élance dans les airs. C'était un commandant de +cuirassiers, M. Verdun, que le public suivit des yeux avec une vive +anxiété dans son aventureuse excentricité. Le Mans tout entier était +dans les rues et aux fenêtres. Une heure après, le commandant débarqué +heureusement, racontait à ses amis ses impressions de voyage.</p> + +<p>La Cour d'assises de la Mayenne vient de mettre fin à une procédure +politique engagée depuis longtemps. M. Ledru-Rollin, poursuivi à +l'occasion du discours prononcé par lui devant les électeurs du Mans qui +l'ont envoyé à la Chambre, après s'être vu condamner à quatre mois de +prison par la Cour d'assises de Maine-et-Loire, dont le jugement avait +été cassé, vient d'être acquitté par le jury de la Mayenne.</p> + +<p>M. Lerebours, ancien secrétaire de la Commune au 9 thermidor et qui +échappa à la réaction de cette journée, est mort aux environs du Mans, +où il s'était retiré depuis une quarantaine d'années. Il avait été +directeur de l'instruction publique et successeur, dans ces fonctions, +de conventionnel Lakanal. Il était père du tragédien Victor, que nous +avons vu dans l'emploi de Talma à la Comédie-Française et à l'Odéon, qui +a fait représenter sur cette dernière scène une tragédie intitulée +<i>Hérald ou les Scandinaves</i>, dans laquelle il remplissait le principal +rôle, et qui, retiré du théâtre, est aujourd'hui lecteur du roi de +Hollande,--M. Lehuérou, professeur suppléant à la Faculté de Rennes, +déjà connu par d'importants travaux, et qui avait publié notamment un +volume sur les <i>Institutions mérovingiennes</i> et un autre sur les +<i>Institutions carlovingienne</i>, vient, par suite d'un fatal +découragement, de mettre fin à ses jours.--M. de Montrond, intime ami du +Prince de Talleyrand, vient de mourir. Il avait été le confident de bien +des secrets et l'intermédiaire de beaucoup d'intrigues. Il touchait, +depuis longtemps une pension de 40,000 francs par an sur les fonds +secrets, qui lui a été servie jusqu'à sa mort.</p> +<br><br> + +<h2>Théâtres</h2> + +<h4>THÉÂTRE DE L'OPÉRA-COMIQUE.</h4> + +<p><i>Mina, ou le Mariage à Trois,</i> opéra-comique en trois actes, paroles de +M. F. de <span class="sc">Planard</span>, musique de <span class="sc">M. Ambroise Thomas</span>.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004b.png"><br><b>Opéra-Comique--Scène de <i>Mina ou le Mariage à Trois</i>,<br> 3e +acte: Moreau-Cinti, madame Félix, Roger, mademoiselle Darcier.</b></p> + +<p>Un roi de Prusse,--je ne sais lequel, et le lecteur a trop de bon sens +pour tenir à le savoir: tous les rois de Prusse d'opéra-comique se +ressemblent;--un roi de Prusse avait un ministre qui passait assez +généralement pour un grand ministre; du moins, sa sœur, madame la +comtesse, de ***, n'en doutait pas, et le proclamait à tout propos, +pourquoi n'en croirait-on pas madame la comtesse de ***.</p> + +<p>J'y suis très-disposé pour ma part, et voici pourquoi:</p> + +<p>Ce ministre avait un ami, brave militaire ainsi que lui; vous voyez que +notre ministre était probablement chargé du département de la guerre. +Dans une bataille, l'un des deux amis, voyant l'autre menacé d'un coup +mortel, se jeta au-devant et reçut la coup. Il en mourut, comme de +raison, en disant à l'autre: «Ma fille, monseigneur, ma fille unique, +elle n'a plus que vous, je vous la recommande!...» Le survivant était le +ministre; il n'oublia ni son ami défunt ni la jeune fille. A la vérité, +il ne s'inquiéta guère de l'éducation que recevait cette intéressante +enfant; il avait apparemment trop d'affaires pour cela. Mais au moment +de sa mort, il voulut réparer le temps perdu. Son testament fut conçu en +ces termes, ou à peu près:</p> + +<p>«Je lègue tous mes biens à mon neveu le colonel de Romberg, à condition +qu'il épousera la jeune Mina, fille de mon meilleur ami, etc. Si, le 30 +juillet prochain, mon neveu Romberg n'a pas rempli la condition, il +perdra mon héritage, qui sera partagé entre mes parents de la ligne +maternelle.»</p> + +<p>Romberg était jeune, et il y avait dans le monde une jeune veuve appelée +la baronne de Rosenthal, à qui la nature avait donné des cheveux noirs +magnifiques, des veux noirs pleins d'éclat et de feu, un visage et un +cou d'une blancheur éblouissante, et des épaules arrondies avec une +grâce parfaite.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/005.png"><br><b>Palais-Royal.--Levassor, dans ses trois<br> rôles du <i>Brelan +de Troupiers.</i></b></p> + +<p>J'avoue que la baronne déparait un peu ces présents du ciel par la +manière dont elle les portait. Elle marchait habituellement la tête +basse, et, en parlant, elle regardait son interlocuteur <i>en dessous</i>. +Mais qui peut tout avoir? comme dit La Fontaine. Romberg avait compris +que la perfection n'est pas de ce monde, et s'était mis à aimer la +baronne avec toute la fougue d'un colonel de trente ans. Qu'en +résulta-t-il? que le 30 juillet, terme fatal assigné par le testament +pour la célébration du mariage, Romberg avait pris les devants, et se +trouva marié... marié secrètement avec la baronne, et fort, inquiet des +suites, car les charmes de la baronne n'avaient pu fermer tout à fait +ses jeux sur les charmes de la succession.</p> + +<p>Romberg eut recours aux grands moyens: il s'adressa au roi, et lui +demanda l'annulation du testament. Pendant qu'il attendait, avec toute +l'impatience d'un héritier et d'un colonel amoureux, la décision de Sa +Majesté, la comtesse sa tante, cette sœur du défunt dont je vous ai +déjà parlé, arriva tout à coup, tenant d'une main le testament, et +présentant de l'autre la jeune Mina de Ronsfeld.</p> + +<p>«Allons, mon cher neveu, voici le grand jour; il faut que vous soyez +marié ce soir. Êtes-vous décidé? avez-vous fait toutes vos dispositions? +Le devoir qui vous est imposé ne sera pas d'ailleurs très-pénible à +remplir.... du moins j'ai assez, bonne opinion de vous pour le croire. +Regardez votre fiancée: est-elle assez jeune et assez jolie?»</p> + +<p>Fille était ravissante, en effet: taille légère et fine, minois piquant, +avec un petit air ingénu et mille petits mots naïfs qui doublaient le +charme de ce minois et de cette taille. Il faut savoir qu'elle avait été +élevée par une vieille tante, qui s'était retirée dans un ermitage après +avoir juré haine mortelle à tout le sexe masculin--apparemment elle +avait eu à s'en plaindre--et qui n'avait jamais souffert qu'un homme +adressât la parole à sa nièce, ni même qu'on prononçât devant elle le +mot de mariage. Bref, en comparaison de Mina, Agnès aurait pu passer +pour un prodige d'érudition.</p> + +<p>«Il faut dissimuler et gagner du temps, se dirent tout bas Romberg el la +baronne;» et Romberg ajouta tout haut: «Ma tante, me voilà prêt.»</p> + +<p>Qu'en serait-il advenu? je l'ignore. La bigamie est un cas terrible et +qui peut mener bien loin un colonel. Heureusement que M. de Limbourg, +capitaine d'ordonnance, arriva tout à point pour le tirer d'embarras. Il +venait chercher madame la comtesse, par ordre exprès de la reine, dont +cette noble dame était dame d'atours. La reine l'attendait pour +s'habiller: il n'y avait pas une minute à perdre.</p> + +<p>«Je pars, mes enfants, dit la vieille dame; mais vous connaissez le +testament; il faut absolument vous marier aujourd'hui, mariez-vous donc +sans moi. Dès que mes importantes fonctions me le permettront, je +reviendrai jouir du spectacle de votre bonheur.»</p> + +<p>La Prusse n'est pas un pays comme un autre: on peut s'y marier sans +témoins... Il faut du moins que vous ayez la complaisance de le +supposer, si vous voulez que je continue cette très-vraisemblable +histoire. La comtesse partie, il vint à la baronne une idée +très-originale, qu'elle mit sur-le-champ à exécution.</p> + +<p>«Allons, mon enfant, dit-elle à Mina, il faut vous marier.</p> + +<p>--Me marier? mais je ne sais ce que c'est.</p> + +<p>--Je vais vous le dire. Nous allons nous rendre au temple, où vous +trouverez M. de Romberg; vous vous mettrez à genoux avec recueillement; +vous élèverez votre cœur vers Dieu; vous lui promettrez d'être toujours +bonne, modeste et sage, comme aujourd'hui. Puis vous reviendrez, vous +habiterez ce pavillon, vous aurez de jolies robes el de belles parures, +et vous vous appellerez madame de Romberg.</p> + +<p>--Comment! voilà ce que c'est que le mariage?</p> + +<p>--A très-peu de chose près.»</p> + +<p>Tout s'exécuta comme la baronne l'avait dit; et au retour, Romberg et +elle installèrent Mina dans l'appartement qu'elle devait occuper seule, +lui souhaitèrent une bonne nuit, et se retirèrent dans le pavillon que +madame de Rosenthal habitait, et où, chaque nuit, elle recevait en +secret l'amoureux colonel, pendant que tout le monde le croyait à son +poste, dans la forteresse voisine, dont il était commandant.</p> + +<p>Quinze jours écoulés, Mina était reconnue partout femme légitime du +commandant Romberg, et avait, à ce titre, reçu la visite de toutes les +autorités constituées et de toute la noblesse du pays. Romberg était +plein de bonté pour elle, il l'entourait de soins et d'attentions; +seulement, comme il tenait à ses devoirs, et qu'il était intraitable sur +la discipline, dès que le tambour de la citadelle sonnait l'heure de la +retraite, il prenait en soupirant congé de Mina; c'est-à-dire qu'il +quittait son ménage ostensible, et se rendait dans son ménage secret. Il +n'avait pour cela qu'une, allée de jardin à traverser et une porte mal +fermée à ouvrir.</p> + +<p>Mina passait donc aux yeux de tous et se croyait elle-même la plus +heureuse femme de la Prusse. Que pouvait-elle désirer de plus? Elle +avait seize ans, une charmante figure, une grande fortune, une +habitation délicieuse, un mari très-aimable et un amant plus aimable +encore que son mari.--Comment, un amant! Qu'était donc devenue cette +innocence si vantée?--Eh! ne savez-vous pas ce que dit la sagesse des +nations? <i>Aux innocents les mains pleines</i>.</p> + +<p>Romberg s'accommodait à merveille de cet arrangement. Il épiait du coin +de l'œil et en souriant les naïves coquetteries de Mina et la stratégie +amoureuse de son ami Limbourg; et quand les billets doux de ce dernier +étaient surpris par la comtesse, il s'en déclarait l'auteur. Mais la +vieille dame avait lu dans le jeune cœur de Mina, et n'entendait pas +raillerie sur le chapitre de l'honneur conjugal.</p> + +<p>«Mon cher neveu, dit-elle à Romberg, les choses ne peuvent aller ainsi +plus longtemps. Vous ne voyez rien de ce qui se passe: c'est le +privilège des maris. Mais je vois tout, moi, et je sais ce qui se dit +tout bas autour de vous. Limbourg est ici toute la journée, et je vais +lui signifier...</p> + +<p>--Ah! ma tante, gardez-vous-en bien! Je vais vous dire le mot de +l'énigme, que vous ne soupçonnez pas. Apprenez que Limbourg est amoureux +de madame de Rosenthal. C'est pour elle qu'il vient; il doit l'épouser +dans huit jours.</p> + +<p>--S'il est ainsi, je n'ai plus rien à dire.»</p> + +<p>Elle se garda bien pourtant de se taire. Elle n'eut rien de plus pressé +que de tout conter à Mina, et de la manière la plus propre à troubler la +sécurité de la pauvre enfant, à éveiller son imagination, à déchirer son +cœur: Limbourg doit épouser la baronne, il l'aime, il n'aime qu'elle, +et lui jure toute la journée qu'il est indiffèrent à toute autre femme.</p> + +<p>Mina, jalouse sans le savoir, ne pouvait rester plus longtemps dans sa +charmante ignorance. Il y avait au château un jardinier qui avait été +jadis le serviteur et, jusqu'à un certain point, l'ami de son enfance. +Elle l'appela soudain.</p> + +<p>«Jacquet, m'aimes-tu?</p> + +<p>--Moi, madame? mon sang, ma vie vous appartiennent...</p> + +<p>--Je n'en veux pas; je veux seulement que tu me répondes avec sincérité. +Qu'est-ce que c'est que l'amour?»</p> + +<p>Jacquet n'était guère en état d'improviser une réponse satisfaisante à +une pareille question, il passa plusieurs fois de suite son chapeau +d'une main dans l'autre, et fit porter alternativement le poids de son +corps sur son pied gauche et sur son pied droit; c'était sa manière de +réfléchir. Quand il eut cherché quelque temps, il jugea qu'il devait +avoir trouvé quelque chose.</p> + +<p>«L'amour, madame... mais... c'est l'amour.»</p> + +<p>Et comme Mina ne paraissait pas complètement éclairée par cette +définition:</p> + +<p>«Attendez, je m'en vais vous dire: l'amour, c'est un homme, ou une +femme, qui aime de tout son cœur une femme ou un homme. Voila.</p> + +<p>--Eh bien! s'écria Mina, qui comprenait, à peu de chose près, tout ce +que Jacquet ne lui avait pas dit, je vais l'apprendre une chose +épouvantable: M. de Limbourg est amoureux de madame de Rosenthal.</p> + +<p>--Ah! ah! dit finement Jacquet, c'est donc lui qui s'introduit chaque +nuit chez la baronne, et que je guette depuis quelque temps sans avoir +jamais pu l'atteindre?</p> + +<p>--Eh bien! mon pauvre Jacquet, il faut que tu m'introduises, moi aussi, +cette nuit même, chez la baronne, sans qu'elle le sache. Je veux savoir +ce qu'ils se disent. Je veux prendre M. de Limbourg en flagrant délit de +trahison!»</p> + +<p>La nuit suivante, en effet. Mina vint se blottir derrière un paravent +dans le salon de la baronne. Elle entendit bientôt entrer, par +l'extrémité opposée du pavillon, celui qu'elle croyait être M. de +Limbourg. Mais que devint-elle quand Limbourg, qui l'avait suivie (il ne +la perdait jamais de vue), vint se placer auprès d'elle à l'abri du +paravent?--Ce n'est pas lui qui est avec madame de Rosenthal!--Qui donc +alors?--Elle écoute, elle regarde, et reconnaît son mari! Romberg en +robe de chambre et en pantoufles, et buvant avec la baronne le thé +conjugal! Quel charmant tableau! Limbourg n'avait ni thé ni robe de +chambre, mais, à cela près, il sut à merveille tirer parti de la +situation, et répéter, d'un coté du paravent, tous les détails de la +scène qui se passait de l'autre, et je prie le lecteur de consulter la +gravure annexée à ce véridique récit, laquelle a été faite pour empêcher +son imagination d'aller trop loin; si bien que lorsque la comtesse vint +tomber tout à coup au milieu de ce double tête-à-tête, apportant la +déclaration du roi qui cassait enfin le testament du ministre défunt, +tous la reçurent à bras ouverts, tous convinrent qu'elle était arrivée +fort à propos, et elle fut, sur ce point, de l'avis de tout le monde.</p> + +<p>Tels sont, en abrégé, les faits dont M. de Planard a fait une +très-spirituelle comédie. M. Ambroise Thomas s'est piqué d'honneur, et +n'a pas voulu être en reste avec lui. Sa musique est vive, légère, +spirituelle et toute gracieuse.--Faut-il analyser sa partition? Non, la +musique est comme l'amour: les plaisirs qu'elle donne sont d'autant plus +vif? qu'on est moins en état de les expliquer.</p> + +<p><i>Brelan de Troupiers</i> (<span class="sc">Théâtre du Palais-Royal</span>),--<i>Jean Lenoir</i> (<span class="sc">Théâtre +du Gymnase</span>).--<i>Tôt ou Tard</i> (<span class="sc">Odéon</span>).</p> + +<p>--<i>Le Château de Valanza</i> (<span class="sc">Théâtre de la Gaieté</span>).--<i>La Fille du Ciel</i> +(<span class="sc">Délassements-Comiques</span>).</p> + +<p>Levassor vient de rentrer au théâtre du Palais-Royal, qu'il avait trahi, +pendant deux ans, pour le théâtre des Variétés; et, pour racheter sa +désertion, il débute par un succès et par un véritable tour de sorcier. +Voyez-vous ce jeune Jean-Jean? c'est Levassor! voyez-vous ce troupier +rompu à la bataille et relevant fièrement une moustache grise? encore +Levassor! voyez-vous ce soldat sexagénaire, blanc, courbé, chevrotant? +toujours Levassor! et, pour comble de surprise, c'est dans le même +vaudeville et presqu'au même instant que Levassor représente ces trois +âges de troupier. La métamorphose s'accomplit si lestement; au menton +imberbe succède si vite la moustache grise, à la moustache grise le +front chenu de l'invalide, qu'il semble qu'en effet ils sont trois à +l'œuvre; mais, en réalité, il n'y a que Levassor, un Levassor en trois +personnes!</p> + +<p>Les trois sont du même sang et du même nom; l'aïeul, le père et le +petit-fils, tous trois nommés Gargousse et tous trois soldats. Le +Gargousse invalide conte ses batailles et ses victoires passées à qui +veut l'entendre; le Gargousse fils, héros en pleine activité de service, +vole de belle en belle et de triomphe en triomphe; les bastions tombent +devant lui aussi bien que les cœurs; et Gargousse le petit-fils? +celui-là a besoin d'être aguerri; jusqu'ici il semble dégénéré de ses +pères; c'est lui qui baisse les yeux et rougit à la vue de mademoiselle +Césarine; ah! si Gargousse Ier et si Gargousse II étaient à sa place, +comme mademoiselle Césarine y passerait! Or, non-seulement il se conduit +comme un Jean-Jean en amour, mais encore le petit Gargousse a peur d'un +sabre; à son premier duel, ne s'enfuit-il pas à toutes jambes?</p> + +<p>«Diable! dit Gargousse le père; qu'est-ce que cela veut dire? ce n'est +point un Gargousse!--Laissez faire, dit Gargousse l'invalide, plus sage +et plus expérimenté: il a peur, soit! nous avons tous commencé par la; à +son second coup de sabre et à son second amour, vous verrez comme le +petit bonhomme ira: il sera digne des Gargousse.»</p> + +<p>Le vieillard a dit vrai: Gargousse le petit-fils devient un démon qui +sabre les gens à coups redoublés, assiège les cœurs, et réduit la fière +Césarine à merci. Les deux Gargousse, le grand-père et le père, poussent +des <i>vivat</i>, et se mirent dans leur digne petit-fils: Dieu merci, les +valeureux Gargousse ne périront pas.--Cette histoire militaire des +Gargousse est amusante et agréablement semée de mots plaisants; ajoutez à +cet esprit des auteurs le talent de Levassor et sa triplicité +phénoménale, et le vaudeville de MM. Étienne Arago et Dumanoir +triomphera sur toute la ligne!</p> + +<p>Ici on rit un peu moins; il est vrai que le Gymnase se plaît dans le +sentiment et le larmoyant; et puis ne faut-il pas travailler pour tous +les goûts? S'il est amusant de rire, n'est-il pas, de temps en temps, +agréable de pleurer? Pleurons donc!</p> + +<p>Comment rire, en effet, des infortunes du comte de Boisménil et de sa +fille Alix? Il faudrait avoir le cœur bien cannibale.</p> + +<p>Le comte, vieil émigré retiré en Angleterre, se trouve sans ressources; +l'hôte qui l'abrite et le nourrit, un horrible avare, va le chasser, +faute de paiement. Que faire? que deviendra Alix, une si charmante +fille? C'est la surtout la grande douleur du comte.</p> + +<p>Un jeune homme, Armand de Courvil, s'est attaché au malheur de cette +famille; il aime Alix, et pour tout au monde voudrait soulager +l'infortune de la fille et du père. Il y a un moyen de le faire; mais ce +moyen est plein de périls; il ne s'agit de rien moins que d'exposer sa +vie, et voici comment: le comte, en quittant la France, a caché 100,000 +livres dans un mur de son château: si on pouvait les reprendre! «Eh +bien! je les aurai,» dit Courvil, bravant la loi qui prononce la peine +de mort contre tout émigré surpris en France. «Que m'importe!» s'écrie +le brave jeune homme. Voilà du dévouement et de l'amour.</p> + +<p>Il part déguisé en matelot, aborde en Bretagne, et, au milieu des plus +grands dangers, arrive enfin au château de Boisménil. C'est quelque +chose, mais ce n'est pas tout: il faut trouver le trésor, l'enlever, et +surtout déjouer la surveillance de Jean Lenoir, ancien fermier du comte, +et républicain clairvoyant. A cette qualité d'ennemi politique de M. de +Boisménil, Jean Lenoir joint une vieille rancune: le comte l'a renvoyé +injustement, et a injustement soupçonné sa probité.</p> + +<p>La tentative réussit d'abord: Armand de Courvil découvre le trésor, s'en +empare, et se dispose à regagner l'Angleterre, quand Jean Lenoir arrive. +Il a flairé l'émigré et l'arrête. L'affaire devient sombre. Armand fait +volontiers le sacrifice de sa vie; mais Alix, mais le comte, que +deviendront-ils?</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/006.png"><br> +<b>Théâtre des Délassements Comiques.--<i>La fille du Ciel</i>,<br> +2e acte, 3e tableau: mademoiselle Bergeron, Phosphoriel;<br> mademoiselle +d'Harcourt, la Fille du ciel.</b></p> + +<p>Heureusement, Jean Lenoir n'a pas l'âme aussi noire que son nom. Il +s'émeut en apprenant le dévouement d'Armand, et lui rend non-seulement +la liberté, mais la précieuse cassette; puis Jean Lenoir imagine un +moyen très-noble de se venger de l'injustice du comte: il remplit la +cassette de pièces et de papiers qui prouvent clairement sa probité et +son innocence. Or, Armand de Courvil arrivant avec la chère cassette, le +comte n'a rien de plus pressé que de l'ouvrir. «Les quatre cent mille +francs sont là,» dit-il. Point du tout; il ne trouve que ce compte-rendu +de l'honnête gestion de son fermier. «Le traître m'aura volé!» Non pas: +Jean Lenoir, craignant que l'or ne fût saisi en route, a substitué à la +somme un bon de quatre cent mille livres sur un banquier de Londres, au +nom de M. de Boisménil. Voilà comme Jean Lenoir se venge.</p> + +<p>Grande joie parmi les Boisménil, et mariage d'Armand et d'Alix. Tout +cela est bien joué par Tisserant, Julien et mademoiselle Rose Chéri. Le +public a soupiré, le public a pleuré, le public a pris plus d'une fois +son mouchoir. Quand le mouchoir s'en mêle, le succès est flagrant.</p> + +<p>L'Odéon nous donne une comédie assez gaie, et qui porte le titre de <i>Tôt +ou Tard</i>. Ce titre veut dire que tôt ou tard il faut que jeunesse se +passe. Si vous avez, payé votre dette au diable avant de vous marier, +tant mieux; vous ferez un excellent mari; sinon vous serez un mari +détestable, coureur, volage, ami du bal, des petits soupers, des +débardeurs, et fort enclin aux nuits vagabondes et aux lettres de +change. Des mots spirituels et des scènes plaisantes ont attiré la manne +des bravos sur cette comédie de MM. Léonce et Moléri.</p> + +<p>Nous tombons en plein mélodrame: le château de Valanza est bien le plus +souterrain et le plus scélérat de tous les châteaux: des faux monnayeurs +et des bandits y travaillent de compagnie, et pour surcroît de terreur, +un affreux monstre, le comte de Monzzani, y joue toutes sortes de tours +pendables à son cousin Lucio et à la belle Virginie Salviati. Quel est +le but de toutes ces infamies de Monzzani? Oh! mon Dieu! le traître veut +tout simplement, comme c'est l'habitude de ses pareils en mélodrame, +escroquer à son cousin Lucio la belle Virginie, qu'il aime, et un +héritage de plusieurs millions; ceci vaut la peine que Lucio y fasse +attention. Mais Lucio est le meilleur des hommes et la plus docile des +victimes; on l'empoisonne, on l'assassine, on le jette à trois cents +pieds sous terre, on l'enterre avec une facilité digne d'étonnement. +Lucio a cependant ceci de remarquable, que si, par imprévoyance, il se +laisse tuer sept à huit fois et précipiter dans les abîmes du château de +Valanza, il en revient toujours et ne meurt jamais; tel est son +caractère; il met de l'entêtement à vivre autant de fois qu'on +l'enterre. Mais on se lasse de tout, même de faire le mort. Un beau soir +d'août, Lucio ressuscite définitivement au nez du féroce Monzzani, qui +pâlit, chancelle, et tombe aux mains des gendarmes, vengeurs du +crime.--Ce terrible mélodrame arrive en droite ligne du cerveau de MM. +Alboise et Paul Foucher.</p> + +<p>Le théâtre des Délassements Comiques a aussi son méchant génie: ce drôle +s'appelle Rocaillon, il en est bien digue. Rocaillon poursuit de son +furieux amour la Fille du Ciel, qui ne veut pas entendre parler de lui; +Eloa, en effet, a bien d'autres choses à faire que d'écouter ce vilain +Rocaillon. Elle a de tendres rendez-vous avec Phosphoriel, charmant +esprit en chair et en os, qui lui conte fleurette à l'ombre des arbres +et des charmilles. En vain Rocaillon fait jouer des ficelles +abominables, Phosphoriel et la Fille du Ciel se marient à sa méchante +barbe, et Rocaillon retombe au fond des plus épouvantables abîmes. Il +faut bien que justice se fasse.</p> + +<p>Le dialogue est plein de trappes et de feux de Bengale.</p> + +<br><br> + +<h2>De la Traite et de l'Esclavage.</h2> + +<p>Les grandes questions, celles qui touchent aux plus chers intérêts de +l'humanité, ont cela de particulier que de tout temps, et à propos de +toute chose, elles attirent vivement l'attention et préoccupent les +esprits. Le mouvement industriel qui semble dominer et absorber notre +époque se lie intimement à ces vastes problèmes, et leur solution peut +seule donner à l'activité prodigieuse qui, de toutes parts, se manifeste +dans l'ordre des progrès matériels, un caractère de moralité et de +grandeur.</p> + +<p>Parmi ces problèmes, il en est trois que la prochaine session devra +aborder; la loi sur l'abolition de l'esclavage d'abord, préparée avec +tant de soin par les travaux et le rapport de la commission que +présidait M. le duc de Broglie; la réforme de notre système +pénitentiaire, question ardue dont le rapport de M. A. de Tocqueville à +la Chambre des Députés doit faciliter la solution; enfin la liberté de +l'enseignement, qui, dans ces derniers temps, a soulevé de solennels +débats.</p> + +<p><i>L'Illustration</i> doit, non résoudre, elle n'en a pas la prétention, mais +exposer du moins l'état de ces difficiles problèmes qui intéressent +directement l'amélioration des masses et l'avenir des sociétés. Elle ne +manquera pas à cette tâche.</p> + +<p>Dernièrement encore, à la tribune du Parlement anglais(1), lord +Palmerston interpellait le ministre pour savoir de lui si à l'avenir, +lorsque par suite d'une tempête ou pour toute autre cause, un navire +ayant des nègres à bord aura été jeté dans un port britannique, le +gouvernement se proposait de déclarer ces hommes libres. M. T. Duncombe +accusait le gouvernement de n'être pas animé d'un désir sincère de +supprimer la traite. N'est-il pas déplorable qu'aujourd'hui encore on se +livre à ce commerce honteux, et que la France, fut-ce au prix de lourds +sacrifices, hésite à émanciper ses esclaves, elle qui aurait dû donner +cet exemple au monde, elle qui a manifesté pour le droit de visite une +si légitime et si unanime réprobation!</p> + +<blockquote>Note 1: Séance du 11 août 1843.</blockquote> + +<p>Récemment encore, la session des conseils-généraux a appelé l'attention +publique sur la grande question de l'esclavage. Déjà, dans leur session +de l'année dernière, répondant aux vœux de l'opinion publique, les +conseils avaient réclamé avec une généreuse instance le projet de loi, +depuis si longtemps attendu qui doit prononcer l'émancipation des +esclaves. Cette année encore ils ont protesté contre la lenteur du +gouvernement, et c'est un devoir pour la presse de constater ces +plaintes énergiques parties du sein même de la bourgeoisie, dont les +conseils-généraux sont surtout l'organe.</p> + +<p>La prochaine session des Chambres législatives verra enfin éclore, il +faut l'espérer, ce projet de loi si longtemps couvé. Il ne sera donc pas +sans intérêt de jeter sur l'état de cette grande question un coup d'œil +rapide.</p> + +<h4>I.</h4> + +<h4>ABOLITION DE LA TRAITE.--INITIATIVE DE L'ANGLETERRE. ABOLITIONS<br> +SUCCESSIVES.--IMPUISSANCE DE LA LÉGISLATION.</h4> + +<p>Il y a plus d'un demi-siècle déjà que, pour la première fois, au sein du +Parlement britannique, une voix généreuse s'éleva pour flétrir la traite +des nègres, et ce cri d'humanité, régulièrement jeté, d'année en année, +au milieu des luttes des partis et des intérêts de la politique, a +trouvé de l'écho dans l'Europe entière. Le commerce infâme des esclaves, +réprouvé par la loi religieuse, a également été condamné par les lois +civiles, et les souverains de l'Europe, réunis au congrès de Vienne, ont +solennellement proclamé l'abolition de la traite et flétri ce fléau qui, +suivant leur énergique parole, «avait trop longtemps désolé l'Afrique, +dégradé l'Europe et affligé l'humanité.»</p> + +<p>L'Angleterre a eu la gloire d'entrer la première dans cette voie +nouvelle où l'entraînaient les véritables intérêts de sa politique, non +moins que le sentiment de sa foi chrétienne; ce n'a été toutefois +qu'après une longue résistance. Pendant près de vingt ans, la tribune a +retenti de ces luttes mémorables où les intérêts maritimes et +commerciaux de l'Angleterre résistaient avec acharnement à ce flot +irrésistible de liberté que la civilisation pousse incessamment dans +toutes les contrées et sur toutes les nations du globe. Dans ce débat, +solennel, les plus grands esprits, les voix les plus éloquentes, les +intelligences les plus élevées apportèrent le tribut de leurs efforts; +les Pitt, les Fox, les Burke, les Shéridan, les Windham, les Dundas, les +Clarkson, les Grenville, ne craignirent pas d'aborder et de traiter, +sous toutes ses faces, cette question immense qui a dominé les plus +ardents débats du Parlement. Les esprits hardis que Wilberforce avait +appelés sur ce terrain nouveau ne se contentaient pas de proscrire la +traite; mais, envisageant dans ses plus extrêmes conséquences ce grand +acte de justice et d'humanité, ils préparaient les éléments d'un acte +plus solennel et plus grave encore, celui de l'émancipation des esclaves +aux Indes-Occidentales.</p> + +<p>Le plus ardent et le plus courageux apôtre de l'émancipation, alors +qu'il poursuivait avec une si admirable persévérance la réalisation de +l'idée qui remplissait sa vie, ne faisait pas mystère de ce vœu de son +cœur. «Certes, je ne nierai pas, disait Wilberforce à ses adversaires, +dans la séance du 2 avril 1792, que je désire assurer aux esclaves les +bienfaits de la liberté, et je ne suis point alarmé de m'entendre +attribuer le dessein de les émanciper. Quel homme se refuserait à +s'associer a ce vœu? Mais la liberté que j'entends est celle dont, +hélas! les noirs ne sont pas encore susceptibles. La vraie liberté est +fille de la raison et de l'ordre; c'est une plante céleste, et le sol +doit être préparé à la recevoir. Quiconque la veut voir fleurir et +porter ses véritables fruits ne croira pas qu'il faille l'exposer à +dégénérer dans la licence!»</p> + +<p>C'est ainsi que, dès l'origine, la question de l'émancipation fut liée à +celle de l'abolition de la traite; c'étaient les deux termes d'une même +proposition; résoudre l'une, c'était s'imposer l'obligation d'aborder et +de résoudre l'autre; et c'est la prévision de cet enchaînement +nécessaire qui souleva contre les premiers abolitionnistes la foule +ardente et passionnée des intérêts coloniaux de la Grande-Bretagne.</p> + +<p>Ces intérêts furent vaincus enfin. Déjà réformée et contenue dans de +certaines limites par un bill qui interdisait aux sujets anglais toute +participation au commerce des noirs, lorsqu'il serait entrepris pour le +compte et au profit d'une puissance étrangère, la traite fut entièrement +abolie le 2 mars 1807. Presque en même temps, les États-Unis imitaient +l'exemple de l'Angleterre.</p> + +<p>Dès lors la Grande-Bretagne était directement intéressée à l'adoption +universelle de cette mesure. Elle venait de rejeter un des éléments de +sa fortune publique, une arme réprouvée, il est vrai, mais qui n'en +était pas moins une arme puissante, et elle ne voulait la voir dans +aucune main rivale. Au nom des intérêts les plus sacrés de la religion +et de l'humanité, elle poursuivit ce but politique avec cette +opiniâtreté qui est le caractère principal de sa diplomatie.</p> + +<p>Le Portugal, alors seul allié maritime du cabinet de Londres, résista à +ses instances; cependant un traité conclu le 19 février 1810 limita la +traite, alors même qu'elle était poursuivie sous pavillon portugais. Il +fut interdit aux Portugais de se procurer des nègres ailleurs que dans +leurs propres établissements sur la côte d'Afrique, et de faire la +traite sur d'autres navires que ceux construits dans des ports soumis à +la nation portugaise.</p> + +<p>Le gouvernement de la province de Carracas et le gouvernement +républicain de Buénos-Ayres proclamèrent, en 1812, l'abolition complète +de la traite.</p> + +<p>Lorsqu'en 1813, pour récompenser la Suède de sa défection, l'Angleterre +lui céda, par le traité du 3 mai, notre ancienne colonie de la +Guadeloupe, ce fut à la condition que cette puissance s'engagerait à +prohiber toute importation d'esclaves soit dans cette île, soit dans +aucune autre de ses possessions aux Indes-Occidentales.</p> + +<p>On le voit, au milieu même de la conflagration générale du continent, +l'Angleterre ne perdait pas de vue la nécessité d'imposer à toutes les +puissances maritimes l'obligation à laquelle la conscience publique et +les progrès de sa propre civilisation l'avaient obligée de se soumettre; +et quels que soient les motifs secrets de sa persistance, il ne faut pas +moins se féliciter de voir ainsi les intérêts matériels des nations liés +à l'existence même des grands principes sociaux.</p> + +<p>La chute de Napoléon et la paix de 1814 ouvrirent un nouveau champ à +l'activité anglaise. Le premier soin qui préoccupa les diplomates +anglais fut la conservation des intérêts et de la puissance maritimes de +la Grande-Bretagne. Une ère nouvelle s'ouvrait pour le monde; le +commerce, longtemps interrompu, allait mettre en contact pacifique les +peuples qui, depuis un quart de siècle, ne se rencontraient que les +armes à la main; la mer allait devenir libre. L'Angleterre songea avant +tout à utiliser à son profit l'abolition de la traite, dont elle a +constamment essayé depuis lors de se faire un instrument de +domination et de puissance.</p> + +<p>Le Danemark et les Pays Bas cédèrent facilement aux considérations +élevées que les agents de la diplomatie anglaise firent valoir auprès +d'eux. Un traité, conclu avec la première de ces puissances, interdit la +traite à tous les sujets danois; un décret du roi des Pays-Bas porta +semblable interdiction pour tous les sujets de ce royaume.</p> + +<p>La France et l'Espagne, plus directement intéressées dans la question, +résistèrent à une mesure aussi absolue, et consentirent seulement à +restreindre le commerce des noirs aux nécessités d'entretien et de +service de leurs colonies; elles prirent en outre l'engagement de +prononcer l'abolition définitive du commerce des esclaves, la France au +bout de cinq ans (2), et l'Espagne dans le délai de huit années (3).</p> + +<blockquote>Note 2: Article additionnel au traité du 30 mai 1814.</blockquote> + +<blockquote>Note 3: Traité du 15 juillet 1814.</blockquote> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007a.png"><br> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 35%; text-align: center;"> +<b>Nègres conduits à la côte.</b> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 65%; text-align: center;"> +<b>Marché d'esclave.</b> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + +<p>Le congrès de Vienne(4) n'ajouta aux divers résultats déjà obtenus par +le cabinet de Londres qu'une déclaration solennelle dont nous avons eu +déjà occasion de parler, admirable, et énergique protestation faite avec +d'autant plus de bonne foi par la Prusse, l'Autriche et la Russie, que +ses conséquences ne pouvaient porter aucune atteinte aux intérêts de +leur commerce et de leur domination.</p> + +<p>Pendant les Cent Jours, en 1815, Napoléon, mieux éclairé sur les +véritables intérêts de la France et sur les exigences de l'opinion +publique, fit plus de concessions qu'il n'en eut fallu en 1814 pour +sauver son trône et sa dynastie. Un des premiers actes de son +gouvernement (5) fui l'abolition complète de la traite. Louis XVIII +confirma authentiquement cette résolution par le traité du 20 novembre +1815.</p> + +<blockquote>Note 4: 8 février 1815.</blockquote> + +<blockquote>Note 5: Décret du 29 mars 1815, prohibant la traite, sous peine de +confiscation de navire et de sa cargaison. Une ordonnance royale du 8 +novembre 1817, convertie en loi le 15 avril 1818, a confirmé les termes +du décret impérial, et a en outre, prononcé, contre tout capitaine de +navire négrier, l'interdiction de son emploi.</blockquote> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007b.png"><br><b>Marchand d'esclaves.</b></p> + +<p>Le Portugal et l'Espagne consentirent à restreindre encore la faculté +qu'ils s'étaient réservée, soit en se soumettant à l'obligation +d'interdire immédiatement la traite au nord de l'équateur, soit en +rapprochant le terme où cette interdiction complète serait prononcée.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/007c.png"><br><b> Nègres dans les entraves.</b></p> + +<p>Jusqu'ici le premier terme, de la proposition était résolu; le principe +était consacré théoriquement. Le commerce des esclaves était déclaré +infâme; mais l'insuffisance des mesures répressives, l'attrait de +bénéfices considérables semblaient enhardir les misérables qui se +livraient à ce trafic. Les précautions prises pour assurer l'impunité +engendraient des crimes nouveaux; les esclaves étaient entassés dans de +plus étroits espaces, les négriers poursuivis jetaient leurs victimes +dans la mer; sur tous les points de nos colonies, ce commerce odieux +s'accomplissait avec une audace et une activité devant lesquelles la +surveillance légale était impuissant; les agents de l'autorité +eux-mêmes, les juges qui devaient prononcer sur la culpabilité des +négriers participaient à cet infâme trafic et en partageaient les +bénéfices. Dans nos ports de mer, la construction, l'armement des +navires négriers, leur destination, la fabrication des instruments de +torture nécessaires pour contenir les nègres, n'étaient un mystère pour +personne. A Nantes, au Havre, des prospectus d'armement et de cargaison, +où étaient cotés les prix d'achat et les prix de vente du <i>bois +d'ébène</i>(6), circulaient publiquement; le taux des assurances (7) pour +ces sortes d'expéditions était plus élevé; on forgeait et on vendait, +aux yeux de tous, les menottes, les poucettes, les barres de justice, +les carcans, qui servaient à conduire les malheureux nègres de +l'intérieur des terres au rivage où les attendait leur prison flottante, +véritable <i>carcere duro</i>, auprès duquel l'esclavage et le travail +étaient une sorte de bienfait. Une lettre adressée en 1816, par M. le +baron de Staël au président du comité pour l'abolition de la traite, lui +transmettait une copie exacte de ces fers, et les notes explicatives +qu'un forgeron de Nantes lui avait très-naïvement fournies sur l'usage +de ces instruments et la manière de les employer.</p> + +<blockquote>Note 6: C'est le nom que les négriers donnent aux esclaves; on les +désignait également sous le nom de <i>mulet, pièce d'Inde</i> ou <i>ballot</i>.</blockquote> + +<blockquote>Note 7: Ces assurances étaient désignées sous le nom d'<i>assurances +d'honneur</i>.</blockquote> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/007d.png"><br><b> + Carcan servant à enchaîner les<br> + esclaves pour les conduire de<br> + l'intérieur des terres jusqu'au<br> + lieu de l'embarquement.</b></p> + +<p>Evidemment la législation était impuissante, non pas seulement chez +nous, mais en Espagne, mais en Portugal, en Angleterre même, et, au +mépris de la loi, au mépris de la morale publique, la traite prenait de +plus larges développements sous l'empire même des mesures qui devaient +assurer sa répression.</p> + +<p>M. de Broglie, à la tribune de la Chambre des Pairs, accusa plus d'une +fois cette impuissance de notre législation. La France était en effet le +seul État qui n'eût point sanctionné l'abolition de la traite par des +peines corporelles, par des précautions menaçantes, et cette tolérance +contribuait à faire de nos ports de mer le centre où se dirigeait la +plus grande partie des capitaux destinés au commerce des esclaves. Le +pavillon français couvrait non-seulement la traite faite par nos +nationaux, mais il servait à mettre les négociants espagnols, anglais, +hollandais et portugais à l'abri de la rigueur des lois de leur propre +pays.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/007e.png"><br><b> + Barres de justice, poucettes, cadenas<br> + et clé, servant à enchaîner les<br> + esclaves à bord du navire.</b></p> + +<p>Et ce n'était pas seulement la douceur de notre législation qui +enhardissait les coupables manœuvres des trafiquants d'esclaves; le +défaut des plus simples mesures d'ordre et de police faisait de nos +colonies un marché général où l'impunité, était en quelque sorte +assurée.</p> + +<p>Ainsi l'Angleterre avait imposé aux gouverneurs et aux administrateurs +de ses colonies l'obligation de procéder au dénombrement complet, au +recensement exact de la population esclave existante à une époque +déterminée dans chaque habitation, en désignant chaque individu par son +sexe, son nom, son âge, son emploi. Un registre public, contenant toutes +ces indications, devait également constater les naissances, les décès, +les ventes, les échanges. Cette mesure si simple, d'une exécution si +facile, pouvait à elle seule prévenir efficacement l'introduction de +nouveaux esclaves dans les colonies anglaises.</p> + +<p>Chez nous, au contraire, la fraude une fois consommée, et nous avons dit +avec quelle facilité elle pouvait être faite, il devenait impossible de +la constater, car tout esclave trouvé dans l'habitation ou la demeure +d'un colon était présumé de plein droit lui appartenir.</p> + +<p>Cette imperfection, ou plutôt cette imprévoyance des mesures +législatives et administratives destinées à la répression de ce trafic +si solennellement condamné par toutes les puissances européennes, loin +de contrarier les projets de la Grande-Bretagne, les a favorisés au +contraire. Ce que l'Angleterre voulait sans doute, c'était l'association +de tous les cabinets dans un même vœu pour l'abolition de la traite, +mais elle espérait surtout parvenir à les réunir autour d'elle pour leur +faire adopter le moyen d'atteindre ce but. C'est de la recherche de ce +moyen, c'est du besoin de l'imposer à tous les cabinets, et notamment +aux États-Unis et à la France, que sont nés dernièrement chez nous les +débats relatifs au droit de visite, débats passionnés qui ont soulevé +tous les vieux ferments des haines et des rivalités nationales.</p> + +<p>Les fameux traités contre lesquels l'opinion publique a si énergiquement +protesté naguère, opposent aujourd'hui au commerce des esclaves un +obstacle salutaire sans doute, mais insuffisant. On continue à faire la +traite, moins ostensiblement il est vrai; le prix des esclaves n'est +plus coté publiquement comme celui du plus vil bétail, mais ce trafic +dégradant n'a pas cessé; la chair humaine trouve encore, sur la côte +d'Afrique, des vendeurs et des acheteurs barbares, et les vignettes que +nous publions ont été copiées d'après nature sur un navire négrier +capturé en 1842.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008a.png"><br><b>Négrier chargeant ses noirs.</b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008b.png"><br><b>Coupe de profil d'un navire négrier.</b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008c.png"><br><b>Vue de la cale de base d'un navire négrier.</b></p> + +<p>Nulles mesures, quelque énergiques qu'elles soient, pénalité, +surveillance, droit de visite, et nous savons avec quelle rigueur +intéressée ce droit est exercé par les navires anglais, rien ne sera +donc efficace pour empêcher la traite tant que les colonies à esclaves +lui offriront un débouché. Les justes susceptibilités de notre orgueil +national ne sauraient d'ailleurs se plier longtemps aux exigences de +pareilles mesures, fussent-elles seules capables de prévenir ce commerce +odieux. Mais il n'en est pas ainsi. Le droit de visite est un palliatif +momentané dont l'application cessera avec le mal qu'il doit prévenir; +c'est à attaquer le mal lui-même, c'est à effacer de nos Codes ce nom +affreux d'esclavage, indigne des notions chrétiennes, que les hommes +d'État doivent appliquer leur puissance et leur énergie. Alors seulement +la traite et les crimes qu'elle enfante cesseront d'affliger le monde, +et notre pavillon ne couvrira plus ces spéculations indignes dont la +honte rejaillit sur toutes les nations civilisées.</p> + +<p>L'Angleterre, nous a devancés dans cette voie; elle a émancipé ses +esclaves, et la France, dans l'intérêt de son honneur, de sa propre +dignité, ne peut tarder à suivre ce généreux exemple. Déjà des travaux +considérables, et surtout le rapport de la commission présidée par M. le +duc de Broglie, ont préparé les éléments de cette œuvre nationale, qui +doit être une des gloires du notre siècle.</p> + +<p>Ce travail si remarquable jette un jour nouveau sur les nombreuses +questions qui se rattachent à celle de l'émancipation. Mais avant +d'examiner l'état actuel de l'esclavage dans nos colonies, il importe +d'apprécier les conséquences de l'acte pour l'abolition de l'esclavage +dans les colonies anglaises.</p> + +<h4>II.</h4> + +<h4>ABOLITION DE L'ESCLAVAGE DANS LES COLONIES ANGLAISES.--ÉTAT<br> ACTUEL DE +L'ESCLAVAGE DANS NOS COLONIES.</h4> + +<p>Il y a vingt ans aujourd'hui (15 mai 1823) que, sur la proposition de M. +Buxton, le collègue et l'ami de l'honorable Wilberforce, et sur les +observations de M. Canning, la Chambre des Communes adopta une motion +qui servit de base et de point de départ à l'acte d'abolition. Elle +proclama qu'il était expédient d'adopter des mesures décisives et +efficaces pour améliorer la condition des esclaves dans les pays placés +sous la domination anglaise, Prévoyant que de semblables mesures +amèneraient progressivement l'amélioration des facultés morales de la +population esclave, et la rendrait bientôt digne de la liberté et de la +participation aux droits et privilèges civils, la Chambre émettait le +vœu d'une prompte exécution dès qu'elle serait compatible avec le +bien-être des esclaves et la sécurité des colonies.</p> + +<p>Lord Bathurst, alors secrétaire d'État des colonies, soumit aussitôt à +l'examen des diverses législatures coloniales les points principaux sur +lesquels le gouvernement voulait être éclairé, et les objets sur +lesquels devaient d'abord porter la réforme et les améliorations +sollicitées par le Parlement. La nécessité de l'enseignement religieux, +l'admission du témoignage des esclaves devant les cours de justice, +l'institution du mariage; l'abolition définitive de toute taxe sur les +affranchissements, la vente des esclaves pour dettes de leurs +propriétaires, la réforme du système pénal et l'affranchissement, pour +les femmes, de la punition au fouet, la nécessité d'assurer aux esclaves +la jouissance des propriétés quelconques qu'ils étaient aptes à +posséder, et la création de <i>banques d'épargne</i> instituées à cet effet, +telles furent les questions soumises à l'examen et aux délibérations des +législatures locales.</p> + +<p>Ainsi qu'on devait s'y attendre, les colons repoussèrent obstinément +d'abord tout projet de réforme, et l'intervention du Parlement +métropolitain dans la législation coloniale fut déclarée +inconstitutionnelle. Sur plusieurs points, les esclaves, enhardis par +des espérances de liberté et irrités des résistances de leurs maîtres, +se soulevèrent; l'incendie, cette arme terrible dans les mains de +l'esclave, l'incendie dévora de nombreuses habitations; le sang coula +sur plusieurs points, surtout à Demérary et à la Jamaïque, et ces +déplorables excès retardèrent pour longtemps le triomphe de la plus +sainte des causes.</p> + +<p>Des réformes partielles furent cependant introduites, par les pouvoirs +coloniaux eux-mêmes, dans les colonies où la couronne possédait seule le +pouvoir de législation, à l'exception toutefois de Honduras et de +Maurice. Parmi les colonies ayant des chartes, les Bahamas, la Barbade, +la Dominique, la Grenade, la Jamaïque, Saint-Vincent et Tabago +adoptèrent seules quelques améliorations, dont la plupart portaient sur +le système pénal et le droit de propriété des esclaves.</p> + +<p>Notre révolution de Juillet, qui eut en Angleterre de si longs et de si +généreux échos, hâta sans contredit le grand acte de délivrance. En +1831, la couronne donna elle-même l'exemple aux colonies, en prononçant +l'affranchissement immédiat et général des esclaves qui lui +appartenaient. Une circulaire fut adressée à cet effet, par le vicomte +Goderich, à tous les gouverneurs de colonies à esclaves. Cette +déclaration et les dispositions diverses qui en furent la conséquence +(8), excitèrent d'unanimes et énergiques protestations à Sainte-Lucie, à +la Trinité, à Demérary et à Maurice. La Chambre des Communes dut prendre +en considération cet état de choses, et, pour éviter de nouvelles +collisions, elle nomma un comité chargé de proposer les moyens de +concilier la liberté à donner aux esclaves avec l'intérêt des maîtres.</p> + +<blockquote>Note 8: Ordre en conseil du 2 novembre 1831.</blockquote> + +<p>Le rapport de ce comité ne fit que constater la gravité du mal, mais il +ne formula aucun moyen de le faire cesser. La situation du gouvernement +était dangereuse; placé entre la nécessité de sévir contre les colons +pour assurer l'exécution des mesures qu'il avait prescrites, ou de céder +devant leur attitude menaçante, et de s'exposer ainsi au soulèvement de +la population esclave et au rejet indéfini de toute tentative +d'émancipation, il prit une résolution hardie et décida l'émancipation +générale.</p> + +<p>Lord Stanley, secrétaire d'État des colonies, soumit au Parlement (mai +1833) le projet d'abolition. Le 12 juin 1833 ce grand acte fut voté, et +la couronne le sanctionna le 28 août suivant.</p> + +<p>Un système d'apprentissage sagement conçu ménagea la transition du +travail forcé au travail libre. Les esclaves devenus apprentis +travailleurs (apprenticed labourers) étaient divisés en trois classes, +et le temps de leur apprentissage était fixé à quatre et à six ans; +pendant ce temps leur travail, dont la durée était déterminée, +appartenait aux personnes qui y auraient eu droit s'ils fussent demeurés +esclaves. Une somme de 20 millions de livres sterling (500 millions) fut +affectée aux indemnités que le gouvernement devait aux maîtres +expropriés. L'affranchissement était en effet une expropriation forcée +pour cause de <i>moralité</i> publique.</p> + +<p>Des ordres généraux, transmis par le secrétaire d'État des colonies, +assurèrent l'exécution de cet acte et prescrivirent les mesures d'ordre +et les dispositions réglementaires nécessaires pour coordonner un +mouvement aussi vaste. Le gouvernement anglais et les Chambres +déployèrent dans ces circonstances une activité, une harmonie dont notre +gouvernement parlementaire offre peu d'exemples, et qu'on ne saurait +trop lui proposer pour modèle. Ainsi, le 16 novembre 1833, le ministre +des colonies adressait au ministre des finances une lettre par laquelle +il lui demandait de proposer une allocation de 20,000 livres sterling +(500,000 francs) pour l'établissement d'écoles normales primaires +consacrées à l'enseignement des noirs; plus, une somme de 5,000 livres +sterling (125,000 francs) pour l'entretien de ces écoles. Neuf jours +après, le 25 novembre, le ministre pouvait annoncer aux gouverneurs des +colonies que le Parlement avait non-seulement voté, à l'unanimité, les +sommes demandées, mais encore qu'il avait témoigné le vœu que les +législatures coloniales concourussent à répandre dans la population +affranchie le bienfait de l'éducation religieuse.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/009a.png"><br><b>Vue des deux étages situés à l'arrière au-dessus des deux +batteries.</b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/009b.png"><br><b>Coupe de face de navires négriers à une et à deux +batteries.</b></p> + +<p>Rien, dans l'histoire des nations, ne ressemble à cette œuvre immense, +accomplie sans secousses, sans convulsions violentes; et si nous avons +le légitime orgueil de croire que nous sommes le premier peuple du +monde, nous devons avouer hautement que le gouvernement anglais est le +plus magnifique et le plus puissant instrument administratif dont +l'histoire fasse mention. Ce que l'Angleterre a fait depuis dix ans dans +ses colonies porte le cachet d'une gloire nouvelle, à laquelle nulle +gloire ne peut être comparée. Alexandre, César, Charlemagne, Bonaparte, +ont rempli la terre de leurs noms et de leurs triomphes, mais ils ont +soumit, et humilié les peuples; des champs de travail ils ont fait des +champs de bataille; c'est dans le rang humain qu'ils ont assis la +puissance de leur force el de leur génie; l'Angleterre a racheté en un +jour toutes les infamies et toutes les horreurs de sa politique, elle a +appelé 800,000 esclaves à la liberté. Grande et glorieuse conquête de +l'Inde et l'Irlande, ces deux plaies douloureuses de la Grande-Bretagne, +ne ternissent pas l'éclat. Longtemps indécise, l'opinion est aujourd'hui +fixée sur les résultats de l'émancipation anglaise. La liberté, qui +d'abord, avait apporté quelques désordres dans le fait de la production +et du travail, leur est aujourd'hui favorable. Mais il est évident que +les perturbations dont tous les grands centres industriels sont le +théâtre, et qui sont les fruits amers du système de concurrence et +d'isolement, ces perturbations, disons-nous, devront surtout se +manifester dans les colonies émancipées. La prévision de cette crise, +qui ne saurait être éloignée, et qui sera plus grave encore pour les +colonies que pour les industries continentales, doit éveiller toute la +sollicitude des hommes d'État. Émanciper, ce n'est que la moitié de la +tâche; pour la compléter il faut organiser le travail et y introduire +l'ordre, non cet ordre public qui ne sait que réprimer et punir, mais +l'ordre qui vivifie, double les forces de la production et l'aisance des +travailleurs.</p> + +<p>Mais la France est loin encore de ces difficiles problèmes. Depuis dix +ans que l'Angleterre a émancipé tous les noirs de ses colonies, +qu'avons-nous fait, nous, le peuple le plus hardi, le plus généreux, le +plus chevaleresque, le plus aventureux entre tous les peuples? +qu'avons-nous fait pour nos colonies? qu'avons-nous fait pour améliorer +le sort des 250,000 esclaves qui y sont dispersés? qu'avons-nous, ou +plutôt qu'a-t-elle produit cette merveilleuse machine parlementaire si +féconde en vaines paroles? Rien, hélas! Les années s'écoulent, les +sessions législatives passent, et nulle résolution généreuse, nulle +grande idée n'éclot sous les stériles efforts de ces assemblées +chétives. Ce n'est point ici le lieu de tirer les conséquences d'un fait +déjà si triste à constater; mais dans le sujet qui nous occupe, en +présence d'une population esclave qui attend de nous sa liberté; lorsque +depuis dix ans l'Angleterre, qui, en fait d'honneur et de moralité, ne +devrait marcher qu'à notre suite, nous a frayé la route où nous aurions +du entrer les premiers, et que nous n'osons aborder encore, ce n'est pas +au peuple qu'il faut s'en prendre, c'est au gouvernement qu'il faut +reprocher son indolence et son incapacité.</p> + +<p>Qu'on nous pardonne ce cri d'impatience et de douleur; mais sans exposer +ici tous les crimes, tout l'abaissement que produit l'esclavage; sans +vouloir faire un horrible tableau des tortures et de la dégradation des +esclaves, un fait récent peut suffire pour justifier nos plaintes. Dans +une de nos colonies, à une journée de Cayenne, il y a quelques mois à +peine, un misérable, maître d'une douzaine d'esclaves, a fait fouetter +pendant six heures, sous les veux de sa pauvre mère esclave aussi, un +pauvre enfant de douze ans; et après avoir épuisé tous les raffinements +de la cruauté, quand le corps saignant n'a plus laissé une seule place +au fouet du bourreau, l'enfant, qui respirait encore, a été pendu; et sa +mère n'a pas osé élever la voix; elle n'a pas même osé montrer ses +larmes. La Cour d'assises qui a constaté ces faits, dont nous n'oserions +pas transcrire les détails, a condamné le meurtrier à huit ans de +travaux forcés.</p> + +<p>N'est-ce pas une honte publique que de pareilles horreurs +s'accomplissent dans un pays soumis à la France, et que l'institution de +l'esclavage puisse engendrer sous nos yeux de pareils excès? Si la +France en est responsable, chacun de nous ne porte-t-il pas une part de +cette responsabilité? De pareils faits sont rares. Dieu merci! mais il +suffit qu'ils puissent se produire pour qu'on modifie sans retard le +régime qui les fait naître.</p> + +<p>Un homme de cœur et de talent, M. Victor Schœlcher, qui a récemment +visité les Antilles, a publié, sur la situation actuelle de l'esclavage +et sur la nécessité de son abolition immédiate, une œuvre remarquable +pleine de faits et de document précieux. Le fait dominant qui résulte du +livre de M. Schœlcher, comme de tous les travaux publiés depuis dix ans +sur cette haute question, c'est qu'au point de vue moral, comme au point +de vue économique, pour l'oppresseur comme pour l'opprimé, l'esclavage +est non-seulement une institution dégradante, mais encore une mauvaise +affaire, une spéculation détestable.</p> + +<p>La liberté seule donnera au travail colonial tout le développement dont +il est susceptible; seule, elle pourra féconder ces terres généreuses +que la nature a si prodiguement douées seule, elle pourra effacer ces +préjugés de couleur, si puissants, encore aujourd'hui, et qui, vus de la +métropole, ne sont plus que ridicules et odieux. La liberté d'abord; +l'organisation du travail viendra ensuite, elle se présentent comme la +conséquence nécessaire, inévitable de l'émancipation. Déjà des esprits +éminents ont étudié au point de vue pratique cette dernière question; +mais avant tout, que l'esclavage, que cette plaie honteuse disparaisse!</p> + +<p>Une grande idée domine notre époque, et si la liberté <i>doit faire le +tour du monde</i>, elle le fera avec elle; cette idée est celle de +l'association. Dans l'ordre religieux, dans l'ordre moral, politique et +industriel, l'association est la loi suprême de l'avenir. Associer la +royauté et le peuple, les bourgeois et les ouvriers, les musulmans et +les chrétiens, les blancs et les noirs, telle est l'œuvre imposée à +notre siècle. Que les efforts de chacun, dans quelque sphère qu'il soit +placé, contribuent à ce grand résultat!</p> + +<p>La question de l'esclavage est aujourd'hui une question plaidée et +jugée; il ne lui manque plus que la sanction des pouvoirs publics. Les +travaux de la commission présidée par M. le duc de Broglie ont préparé +cette solution si impatiemment attendue; les vœux des conseils-généraux +l'appellent avec impatience. Chacun a fait son devoir, que l'État fasse +le sien!</p> + +<br><br> + +<h2>MARGHERITA PUSTERLA.</h2> + +<p>Lecteur, as-tu souffert?--Non.<br>--Ce livre n'est pas pour toi.</p> + + + +<h3>CHAPITRE XIII.</h3> + +<h4>RECONNAISSANCE.</h4> + +<p><span class="lef"><img alt="" src="images/34-01.png"></span><span class="sc">e</span> monde serait parfait si on portait dans l'exécution des desseins +louables l'ardeur que les méchants mettent à accomplir leurs méfaits. +Mais, pour eux, le mal qu'ils n'ont pu faire est comme une dette qu'ils +se croient obligés de solder. Luchino et Ramengo s'étaient saisis de +Marguerite et des prétendus conjurés, mais ils avaient laissé échapper +Franciscolo, et cela suffisait pour qu'ils crussent leur œuvre manquée. +Ramengo surtout s'en consumait de rage. Son ennemi avait pu partir avec +son fils, ce fils qui excitait dans son âme une si infernale envie, +parce qu'il lui rappelait la seule joie innocente dont il avait pu jouir +sur la terre, et dont il se plaisait à se persuader qu'il avait été +privé par Pusterla, «Qu'importe, se disait-il, qu'il doive, errer sans +patrie par le monde? il a un fils. Je vis dans mon pays, mais seul, mais +sans avoir jamais un fils dont la beauté et la gloire rejaillissent sur +moi, qui aide à mon élévation et me rende à mon tour l'objet de l'envie +que je porte à autrui.» Ivre de haine, il résolut de se mettre à la +poursuite des fugitifs. Il fut convenu avec Luchino que, pour faciliter +ses manœuvres, Ramengo serait mis sur la liste des proscrits, et il +partit donc la bourse bien garnie, mais vêtu comme un pauvre banni, et +il se mit à parcourir l'Italie.</p> + +<p>Un jour, il pleuvait à torrents, il errait dans cette contrée qui +avoisine l'embouchure, de l'Adda, et, au milieu de ce marais, il ne +savait où trouver un refuge. Sa fortune lui fit rencontrer un jeune +meunier qui pressait le pas de son âne à force de coups, et semblait +regagner sa demeure.</p> + +<p>«Eh! mon garçon, pourrait-on trouver un abri de ce côté?</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/34-02.png"></p> + +<p>--Venez avec moi. A main gauche, où il y a un petit bois de peupliers, +vous trouverez le fleuve et le moulin de mon père.»</p> + +<p>Ainsi répondit le jeune garçon; mais comme l'âne allait avec plus de +lionne volonté que de vitesse, Ramengo prit les devants et frappa à la +porte de la cabane. Un chien accueillit ce bruit avec de vifs +aboiements, et la maîtresse de la maison, abandonnant une friture dont +on entendait de dehors le grésillement qui se mêlait avec la pluie, +interrompit un <i>Ave-Maria</i>, et courut tirer le verrou en disant: «C'est +lui! Entre, Omobono; tu dois être trempé comme...»</p> + +<p>La comparaison demeura en suspens, lorsqu'elle vit au lieu de son âne un +beau cheval, au lieu de son fils un inconnu. Mais plus mécontente +qu'étonnée, elle l'invita à entrer avec une rustique politesse. Ramengo +alla se placer auprès du feu, sur l'invitation du maître de la maison.</p> + +<p>«Surtout, dit-il aux offres qu'on lui faisait, je vous prie de bien +panser mon cheval.</p> + +<p>--Oh! pour cela, répondit le vieux meunier, votre seigneurie n'a pas +besoin de se mettre en peine. Nous avons là une étable pour notre âne, +où les haleurs de bateaux font quelquefois reposer leurs chevaux; le +vôtre y trouvera aussi la compagnie d'un destrier, qui, je puis le dire, +en vaut un autre. Eh! Donnino, va conduire le cheval de sa seigneurie à +l'écurie.</p> + +<p>--Un autre destrier? dit Ramengo. Et à qui est-il? à vous?</p> + +<p>--Votre seigneurie veut railler! à nous un animal de cette espèce; Il +appartient à un seigneur notre ami.</p> + +<p>--Un seigneur votre ami? répéta Ramengo avec un sourire railleur. Et +comment s'appelle-t-il?</p> + +<p>--Il s'appelle..... oh! sûrement votre seigneurie le connaît, il est si +renommé! il s'appelle le seigneur Alpinolo.»</p> + +<p>Et il prononçait ce nom avec autant de complaisance qu'un médecin qui +prononce le nom grec de la maladie qu'il traite. Mais Ramengo, à ce nom, +releva la tête, prêta l'oreille comme son cheval lorsqu'il entendait le +fouet, et il s'écria: «Alpinolo? qui venait de Milan? un beau jeune +homme de belle venue? cheveux noirs frisés, œil de feu?....</p> + +<p>--Mais oui, mais oui, dit le bon meunier en interrompant cette +description de passeport. Il n'y a pas plus deux Alpinolo en ce monde +qu'il n'y a deux tours de Crémone. Oui, votre seigneurie, lui, lui-même +en personne.</p> + +<p>--Et comment est-il venu de ce côté? on n'y peut guères voir qu'un +voyageur égaré. Et vous le dites votre ami? D'où le connaissez-vous?</p> + +<p>--C'est toute une histoire, répondit le meunier avec un visage où +rayonnait l'orgueil le plus excusable, je suis son père, ou du moins il +me doit la vie. Il y a dix-huit ans, sauf erreur, un matin avant l'aube, +comme c'est la coutume de nous autres meuniers, je me levais pour +conduire ma barque en pleine eau, quand voilà que là-bas, à l'endroit où +le fleuve fait un détour sous les aulnes, je vois arrêter une barque +d'une toute autre forme que les nôtres, et personne pour la mener. +Quelque malheur! me dis-je en moi-même, les bateliers se seront noyés; +mais courons ramener au rivage, si jamais le patron venait la réclamer; +sinon, ce sera du bois pour cet hiver. Mais devinez un peu?.... Il y +avait dedans une femme et un enfant.»</p> + +<p>A ces paroles, le bâillement uni errait sur les lèvres de Ramengo se +convertit en une exclamation, et se sentant gagner par un trouble +profond, il se dressa subitement sur ses pieds. Son attention avait +changé de nature; il fixa ses yeux effrayés sur le vieillard, qui +poursuivait:</p> + +<p>«Une femme et un enfant, oui messire, mais une danubien vêtue, n'est-ce +pas vrai, Nena? (Le lecteur a sans doute reconnu que le vieillard et la +femme n'étaient autres que le Maso et cette Nena qui avaient reçu +Alpinolo à Ottovino Visconte.) Elle devait être de condition: jeune, +belle comme on n'en voit guère, et l'enfant n'avait guère plus d'un +mois; mais l'un et l'autre étaient entièrement trempés d'eau et morts.</p> + +<p>--Morts! cria Ramengo.</p> + +<p>--Morts, oui messire. Je dis: Quelle pêche que j'ai faite aujourd'hui! +Je les tire sur le riva; j'appelle de l'aide. Nous les transportons de +la barque dans la maison, et ma femme, qui est quelque peu magicienne, +se met autour d'eux, en s'obstinant à les faire revenir; mais ils +restaient pâles, froids, sans pouls, sans souffle, Que veux-tu? lui +disons-nous, veux-tu renouveler la résurrection de Lazare? lui +disions-nous.</p> + +<p>Mais elle, cette bonne femme, persuadée qu'ils étaient encore vivants, +elle fit tant et tant qu'on les vit encore respirer.</p> + +<p>--Ils étaient donc vivants?» interrompit Ramengo avec une vive +impatience.</p> + +<p>Et le meunier: «Oui, votre seigneurie, vivants; mais si ce ne fut pas un +miracle, je ne crois plus à ceux des saints de Padoue. Le bambin, à +peine revenu à lui, se jeta sur le sein de ma femme, et en peu de temps +il redevint beau et vigoureux.</p> + +<p>--Si vous l'aviez vu! dit la Nena, un enfant qui paraissait peint; +blanc, ferme comme la cire, de certains yeux à croquer, droit comme un +fuseau, seulement un doigt de moins à la main gauche.</p> + +<p>--Et on voyait qu'il avait été coupé récemment. Mais, pour continuer, +votre seigneurie..., mais ces sornettes vous donnent peut-être de +l'ennui?</p> + +<p>--Non, non, continuez, mais hâtez-vous. Comment cela finit-il?» disait +Ramengo. Et si la chambre n'eût pas été si obscure, ils l'auraient vu +pâlir et rougir tour à tour; ils se seraient aperçus de la contraction +de ses lèvres et de ses sourcils, et des secousses que des convulsions +violentes imprimaient à son corps. Cependant Maso, avec ce mélange de +bonhomie et de rusticité qui caractérise les mœurs campagnardes et +ensemble avec la générosité de ces sentiments dénués de toute +ostentation qu'on trouve d'autant plus parfaite qu'on descend aux plus +bas degrés de l'échelle sociale. Maso poursuivait paisiblement:</p> + +<p>«Si bien que..... mais où en suis-je resté? Ah! oui, je me souviens +maintenant. Si bien que le bambin reprit à vue d'œil une santé +parfaite; mais avec la mère ce fut une autre chanson, elle revint aussi +à la vie; quand elle ouvrait les yeux, elle regardait autour d'elle et +appelait..., un certain nom..... un nom bizarre.... Nena, peux-tu le +repêcher ce nom-là?</p> + +<p>--Elle disait: Ramengo, mon Ramengo, où es-tu?</p> + +<p>--Elle appelait Ramengo, s'écria l'inconnu d'une voix de tonnerre.</p> + +<p>--Bien sûr, continuait le pêcheur, proprement Ramengo; ce nom ne m'est +jamais sorti de l'esprit. Elle ne savait pas dire autre chose; et même, +quand elle délirait, elle ne faisait que répéter ce nom, et.....</p> + +<p>--Et quel autre?.... demanda le traître.</p> + +<p>--Et elle disait aussi: Pauvre enfant! et beaucoup d'autres fois: Cher, +pourquoi ne viens-tu pas? je t'ai tant attendu! Mais tu as eu peur, +n'est-ce pas? Il est brutal, mais bon; et d'autres choses dénuées de +sens, parce qu'elle n'avait pas sa raison. Il ne fut jamais possible de +la guérir. Ce que ma Nena fit pour elle ne se pourrait dire.</p> + +<p>--Oh bien! reprit la femme avec une complaisance ingénue, j'ai fait mon +devoir. Nous sommes nés pour nous aimer et nous secourir les uns les +autres. Ai-je bien dit, seigneur étranger? Et qui n'aurait porté, +secours à cette pauvre créature?  la voir, on comprenait qu'elle était +accouchée récemment; belle, qu'elle devait avoir été un ange; mais +abattue, exténuée, elle vous regardait avec deux yeux à faire pleurer +un tigre.»</p> + +<p>Ramengo s'éloigna du feu en s'éventant et respirant avec force; il +arpenta la petite chambre.</p> + +<p>«Est-ce qu'il a trop chaud? demandait Maso. Pourtant ses habits fument +encore sur son dos.</p> + +<p>--Oui, oui, cria celui-ci d'un ton de colère; mais finissez votre +chanson avant qu'il ne vous vienne un cancer de la langue. Je ne vois +pas quel rapport ont toutes ces niaiseries avec ce que je vous ai +demandé.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/34-03.png"></p> + +<p>--Quel rapport? niaiseries? reprenait le meunier, un peu étonné de +l'agitation de son hôte. Vous allez maintenant le comprendre, le +rapport. La dame alla donc de mal en pis. Dans cette barque, du soleil, +de l'eau, de la faim, il n'y a que Dieu et elle qui sachent ce qu'elle a +souffert. Enfin elle mourut.</p> + +<p>--Et quand elle expira, reprit la Nena en s'essuyant les yeux avec son +tablier, si vous l'aviez, vue! elle me serrait les mains de toutes ses +forces. Je comprenais bien ce qu'elle voulait me dire; elle voulait me +dire; Gardez avec vous mon enfant, et....</p> + +<p>--Et vous, qu'en avez-vous fait?</p> + +<p>--Que voulez-vous que j'en aie fait? Je le nourris de mon lait, il +devint un grand garçon, bon comme le pain, mais vif comme un poisson et +hardi comme un chevreau; et il nous aida dans notre métier, jusqu'à ce +qu'un seigneur du nom de ceux qui règnent dans Milan l'ait emmené avec +lui, et il est aujourd'hui le seigneur Alpinolo.</p> + +<p>--Mais qui ils étaient, personne ne vous l'a dit? vous n'avez pu le +savoir? demanda Ramengo avec une ombrageuse curiosité.</p> + +<p>--Jamais, répondit la Nena. Que n'aurais-je pas donné pour le savoir! +Une dame si belle, un enfant si innocent! quelle douleur pour leurs +parents de les avoir perdus! Et si j'avais pu me présenter à eux, et +leur dire: Je sais ce qui en est arrivé; leur joie m'aurait rendue la +plus heureuse femme de l'univers.</p> + +<p>--Et comptes-tu pour peu le plaisir d'en savoir l'histoire? disait Maso. +Dieu bon! elle devait venir de loin. Les barques de cette génération, je +les connais toutes sur le Pô, dans toute sa longueur, et celle-là ne +leur ressemblait en rien.»</p> + +<p>La femme reprenait: «L'histoire sera qu'un jour son mari l'aura menée à +la promenade, il sera tombé dans l'eau, le fleuve était gros, etl la +malheureuse aura été entraînée.</p> + +<p>--Peuh! répondait Maso en secouant la tête; mais souviens-toi donc +comme elle criait: «Pourquoi le frappes-tu? ce couteau, que ne le +plonges-tu dans non cœur?» Il serait plutôt à croire que quelque ennemi +l'aura réduite en cet état.</p> + +<p>--Et pourquoi l'aurait-on laissée vivante? dit Omobono.</p> + +<p>--Que tu es bête! pour la tourmenter davantage. Des méchants, il y en a +beaucoup, crois-moi, moi qui connais le monde; et ils savent bien que +mourir est peu de chose; mais boire la mort, goutte à goutte, comme l'a +fait cette infortunée!...</p> + +<p>--Oh! mon père, celui qui eut le cœur de faire cela, n'était pas un +homme, mais un démon en chair et en os.»</p> + +<p>Le lecteur imagine facilement combien ces paroles étaient terribles pour +Ramengo. Aux reproches de sa conscience, il opposait le féroce plaisir +de la vengeance. Il le savourait d'autant plus qu'il comprenait +maintenant combien elle avait été atroce, maintenant qu'il voyait +qu'elle n'était pas encore complète. Sans le savoir, il avait préparé, +contre le fruit du crime de Rosalia, de nouvelles trames destinées à le +perdre, et ce qui lui plaisait le plus, à perdre en même temps le père +de cet enfant de l'adultère. Un seul coup allait donc anéantir tout ce +qu'il exécrait en ce monde. Après un court silence que les bons paysans +crurent suscité par la pitié, il demanda: «Alpinolo, où est-il?</p> + +<p>--Qui le sait? répondit le meunier; il y a quatre ou cinq semaines, une +nuit, l'heure était fort avancée, nous étions au lit. L'approche d'un +cheval se fait entendre. Il s'arrête; on frappe: «Qui va-là?--C'est moi, +mon père. «Il m'a toujours conservé ce nom de père! «Ouvre-moi.» Je +courus, la Nena courut, Omobono et Donnino coururent. Son arrivée fut +une fête pour tous. Il passa la nuit dans la plus grande agitation: il +voulut nous faire coucher, mais nous demeurâmes autour de lui assis sur +ces sacs de farine. Il était comme absorbé par ses pensées; puis tout à +coup il s'écriait: «Infâme maudit! Et cette infortunée!... et moi qui +l'ai écouté!...» A la venue du jour, il parut se calmer. Il nous fit des +excuses, le pauvre jeune homme, de la tristesse qu'il nous avait +occasionnée pendant la nuit. Il nous dit que de grands malheurs étaient +arrivés à Milan, que ses plus chers amis avaient été jetés en prison. Il +devait repartir tout de suite. Il nous laissa son cheval et son argent, +en nous disant que s'il passait une semaine sans revenir, c'était bon +signe, et qu'il aurait pris une autre route: l'argent et le cheval nous +appartiendraient. Il nous laissa en outre un anneau de diamants, et une +petite bourse qui contient deux lettres. Il ne s'en sépara qu'en +pleurant, et nous les recommanda comme tout ce qu'il a de plus cher au +monde. C'est tout l'héritage de sa mère.</p> + +<p>--Donnez-moi ces deux lettres, s'écria Ramengo d'une voix tonnante. Ses +yeux jetaient des éclairs. Deux lettres de Rosalia! où sont-elles? à +moi, je les veux! je veux les voir. Donnez-les moi!»</p> + +<p>Cependant les deux vieillards délibéraient s'il fallait accéder aux +désirs de ce forcené, et, dans l'indécision, la Nena avait toutefois +tiré les deux lettres du coffre, et elle finit par les lui présenter, en +lui disant avec un regard soupçonneux: «Mais promettez-moi de me les +rendre.»</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/34-04.png"></p> + +<p>Avant de répondre, Ramengo lui avait arraché les papiers de la main, et +pressé l'anneau avec un tremblement fébrile: c'était l'anneau de ses +fiançailles avec Rosalia. Il fit un mouvement pour le porter à ses +lèvres; puis la colère l'emportant, il le jeta loin de lui. Pendant que +la Nena le ramassait, il se mit à lire les deux morceaux de parchemin.</p> + +<p><i>«Puisque le destin de notre patrie est décidé, je t'abandonne et je +vais combattre les infidèles. Ma seule douleur est de m'éloigner de toi, +que j'aime par-dessus toute chose. Il me reste encore cinq jours avant +mon départ; si tu peux tromper la vigilance de ton mari, fais que je +puisse encore une fois le voir et t'embrasser. Le valet qui te porte ce +billet reviendra demain soir chercher la réponse. Quelques risques mie +je doive courir, je m'y exposerai avec plaisir si je puis te dire +combien tu es aimée de ton frère.»</i></p> + +<p>Ramengo voulait encore les preuves d'un crime; il ne trouvait que celles +de l'innocence de Rosalia. Peut-être l'autre billet lui fournirait-il ce +qu'il cherchait; mais il était de la même main, et voici ce qu'il +contenait:</p> + +<p><i>«Tous jours j'ai attendu le valet avec la réponse: rien n'est venu. +Qu'est-ce que cela veut dire? Je pars donc sans te voir, ma sœur +chérie: mais dans quelque lieu que je sois, quel que sait le sort qui +m'attend, je te porterai toujours dans mon cœur, toujours je prierai le +ciel de t'accorder le bonheur que je ne doit plus connaître. Adieu.»</i></p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/34-05.png"></p> + +<p>«Donc elle était innocente,» s'écria Ramengo d'une voix qui fit frémir +la famille. Il marchait par la cuisine à pas précipités, tantôt +blasphémant, tantôt poussant des cris inarticulés: puis tout à coup, +d'un coup de pied, il enfonça la porte de la maison et sortit. La nuit +était noire comme ses pensées, la pluie violente et accompagnée de +tonnerre et des éclairs. Mais il ne voyait, il n'entendait ni la nuit, +ni la pluie, ni le vent, ni les fureurs du ciel. Donnino, qui le suivit +longtemps, quoique de loin, le vit traverser à grands pas la campagne: +bientôt il le perdit de vue, et revenant à la cabane, il racontait avec +stupéfaction les folies et les agitations de l'étranger, s'écriant: «Il +doit avoir l'esprit bien de travers.»</p> + +<p>C'est avec un démon dans le cœur que Ramengo continua sa course +errante. Avoir tué une femme innocente, et de cette manière, +justifierait suffisamment le trouble de ce désespoir dans une âme moins +criminelle. Mais dans l'âme de Ramengo, ce n'étaient pas là les tortures +du remords, mais la fougue de la colère, parce que ce cœur dépravé, ne +pouvant se résoudre à se reconnaître des torts, tirait de ses propres +fautes une excitation à de nouvelles haines. Vase corrompu où la rosée +elle-même se corrompt; serpent dont le sein transforme jusqu'au miel en +poison. Cette femme, il l'avait cependant aimée; elle lui avait fait +connaître les douceurs d'un amour partagé. Et il l'avait tuée! il +s'était privé, du seul bonheur pur qu'il eût jamais goûté dans sa vie! +Si elle avait vécu, oh! combien différente se serait écoulée mon +existence tranquille dans le sein de ma maison! J'aurais été le père +d'enfants adorés! Père! oh! être Père! Cette consolation, j'en ai joui, +mais seulement assez pour me faire sentir plus vivement la malédiction +d'en être à jamais privé. Si elle eût vécu, que m'importerait l'orgueil +de Marguerite? Qu'aurais-je à envier aux joies de Pusterla? Et tous ces +malheurs, qui les a causés, sinon Pusterla lui-même. Maudit, il a +empoisonné la coupe de mes jours. Oh! si tu m'as ravi les douces joies +de l'amour, tu me procureras du moins celles de la vengeance. O Rosalia, +Rosalia! je te le jure, je te vengerai, je le vengerai!»</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/34-06.png"></p> + +<p>Ainsi le sentiment de son crime l'excitait à d'autres crimes. Semblable +à celui qui, dans le trouble d'un incendie, jette à la flamme de +nouveaux aliments en croyant ainsi les éteindre. Il se tut, et +poursuivit sa course comme un insensé à travers ces landes marécageuses, +s'enfonçant dans les flaques d'eau et sautant les fossés. Puis il +ouvrait la main et considérait les lambeaux des deux lettres qu'il avait +déchirées et qu'il conservait. «Hélas! disait-il, elle les aura baisées +bien des fois, bien des fois elle les aura couvertes de ses larmes; elle +sera morte en les pressant sur son cœur, avec le nom de son frère sur +les lèvres. Cependant elle se sera répandue, en imprécations contre son + +<span class="rig"><img alt="" src="images/34-07.png"></span> +meurtrier... comme lui, et non contre celui qui le poussait à ce crime. +Avec le lait, elle aura fait sucer à son fils la haine de son père, elle +lui aura enseigné, à m'abhorrer... Mais non, oh non! il était d'un âge +trop tendre: il ignore quel est son père, et il brûle de le savoir, +pour pouvoir paraître dans la société avec un nom et obtenir la dignité +de chevalier qui ne lui fut refusée, qu'à cause de l'incertitude de sa +naissance. Certes, il cherche son père, et il ne sait pas qu'il épiait +ses traces pour le conduire à sa ruine. Mais maintenant je le trouverai +bien, je me découvrirai à lui. Je lui dirai que je suis son père. Quelle +joie pour lui d'avoir trouvé un père! comme il me chérira! Et moi, je +l'aimerai, ma tendresse pour lui compensera mes torts envers +l'infortunée; je pourrai reparaître dans le monde en tenant à mes côtés +un fils qui sera ma gloire, le soutien et la consolation de ma +vieillesse!... Mais moi! non: peut-être cela ne me sera-t-il jamais +donné; le voilà enveloppé dans la ruine, de Pusterla! Enfer! il faudra +que ce Pusterla traverse toutes mes joies, après avoir été la cause de +tous mes tourments; malédiction sur sa tête!»</p> + +<p>Et il retombait dans ses inprécalions: puis il s'arrêtait à regarder la +nuit, le frémissement de la pluie, unique voix de la campagne +silencieuse. Cette campagne, cette nuit lui rappelaient cette autre +campagne et cette autre nuit où il avait reçu de Marguerite un affront +que le sang seul pouvait laver. Alors ce souvenir rallumait sa fureur, +et il concevait les projets de la plus atroce vengeance.</p> + +<p>Lorsque le jour vint, comme la pluie avait effacé jusqu'aux moindres +traces des sentiers au milieu de cette lande, il se dirigea vers la +cabane des meuniers, guidé par le bruit du fleuve, el il y arriva enfin +en suivant ses rives. Il s'en approcha comme un homme qui va entendre sa +sentence de mort. Il entra; et à la Nena, accroupie auprès du feu, il +demanda: «Est-il revenu?</p> + +<p>--Qui? reprit la femme.</p> + +<p>--Lui, lui, Alpinolo!</p> + +<p>--Oh! messire, non... j'ai peur... Dieu ne veuille, mais il doit bu être +arrivé quelque accident. Une âme le murmure à mon oreille. Pauvre jeune +homme!»</p> + +<p>Et en parlant ainsi, elle jetait un regard soupçonneux sur cet inconnu, +en pensant dans quelle furie elle l'avait vu le soir précédent. Il fit +seller son cheval, et partit en leur disant que si Alpinolo arrivait, ils +le retinssent à tout prix jusqu'à son retour, parce qu'il y allait de la +vie qu'il lui parlât. Le jour, le lendemain et les suivants, il erra à +l'aventure, suivant son caprice, l'occasion, la volonté de son cheval, +quelque idée, quelque superstition; il s'arrêtait en une contrée sans +savoir pourquoi, cheminait, revenait sur ses pas, enfin il revenait +toujours chez le meunier. Sa venue troublait la vie ingénument +insouciante de ces bonnes gens, qui, se souvenant toujours de ses +transporta, auraient vu avec moins de peine le débordement du fleuve. +«Si celui-là, était au moins la fièvre, disait la Nena, je m'en +délivrerais avec une messe à Saint-Sigismond»; et d'autres fois; +«Jusqu'à Judas qui trouva un refuge le dimanche dans la maison du +diable: mais pour celui-là, il n'y a pas de fête qui le tienne.»</p> + +<p>Ainsi, la tête pleine de préjugés avec le meilleur cœur du monde, elle +ne savait pas pourquoi, mais elle ne pouvait pas souffrir cet homme. «Ni +notre chien non plus, ajoutait-elle; il n'a jamais pu s'accoutumer à le +voir sans crier comme si on l'écorchait.</p> + +<p>Ramengo retournait toujours, assidu comme un créancier; La première +demande qu'il faisait était toujours si Alpinolo avait paru. Mais la +réponse était toujours la même; «Non!»</p> + +<br><br> + +<h2>Bulletin bibliographique.</h2> + +<p><i>Le Nord de la Sibérie</i>; par <span class="sc">M. de Wrangell</span> (9).--<i>Les Pyrénées</i>; par M. +le baron <span class="sc">Taylor</span> (10).--<i>Les Rues de Paris</i>; 1er volume (11).</p> + +<blockquote>Note 9: Traduit du russe par le prince Emmanuel Gallitzin, 2 vol. in-8, +avec une carte. Amyot 15 fr.</blockquote> + +<blockquote>Note 10: 1 vol. in-8 de 600 pages. Gide 7 fr. 50.</blockquote> + +<blockquote>Note 11: 1 vol. in-8, avec 500 dessins. Kugelmann. 12 fr.</blockquote> + +<p>Il y a deux siècles, la Sibérie septentrionale était complètement +inconnue des nations de l'Europe. Ce fut en 1640 environ qu'un chef +Cosaque nommé Bouza, chargé de soumettre quelques peuplades au <i>yasak</i> +un tribut en pelleteries, s'embarqua sur la Léna, cette grande artère +qui partage la Sibérie, et la descendit jusqu'à la mer Glaciale. A dater +de cette époque, de nombreuses découvertes eurent lieu d'année en année +dans cette, vaste contrée du globe; mais les marchands ou les +navigateurs qui s'y aventurèrent manquaient, en général, de ressources +et d'instruction, et n'ont laissé d'ailleurs aucune relation +authentique de leurs voyages. La première expédition scientifique +remonte au règne de l'impératrice Anne Ivanova. Formée de trois +divisions, cette expédition partit en 1734; elle avait pour but +principal de reconnaître toutes les côtes de la Sibérie de la mer +Blanche jusqu'au détroit qui sépare l'Asie de l'Amérique, et surtout +d'examiner s'il serait possible de se rendre par mer d'Archangel au +Kamtschatka, il ne nous appartient pas d'énumérer ici les résultats et +les désastres de cette expédition; qu'il nous suffise de rappeler que, +malgré l'héroïque dévouement de ses chefs, et surtout de Lapteff, malgré +les tentatives et les découvertes ultérieures de Chalaouroff, de +Lyakoff, d'Andreyeff, de Cook (1778), de Billings (1785, 1794), et de M. +Genthtrom (1808 à 1811), cet important problème géographique n'était pas +encore complètement résolu, lorsqu'en 1820, Sa Majesté l'empereur +Alexandre donna l'ordre d'expédier deux officiers de marine aux bouches +de la Vana et de la Kolima. Ces deux expédiions devaient, d'une part, +s'assurer si, comme le prétendaient certains navigateurs, il existait un +grand continent arctique dans la mer Glaciale, et, d'autre part, relever +les côtes de la mer Glaciale, de l'Olenek, vers l'est, jusqu'au delà du +cap Nord.</p> + +<p>M. le lieutenant de marine Anjou (actuellement capitaine de premier +rang) fut placé à la tête de l'expédition chargée de se rendre à +l'embouchure de la Vana, pour aller ensuite reconnaître les îles +Kotehuoy et Fadeyevski, et la Nouvelle-Sibérie, et relever la côte entre +les bouches de l'Indiguirka et de l'Olenek. La relation de son voyage +n'a point été publiée. M. le lieutenant de Wrangell (actuellement +contre-amiral) reçut le commandement de la seconde expédition; on lui +adjoignit deux officiers de marine, MM. Matiouchkine et Kozmine; M. le +docteur Kiber accompagna l'expédition en qualité de naturaliste. C'est +de la relation russe de ce voyage que le prince Emmanuel Gallitzin vient +de publier une traduction française, sous ce titre: <i>Le Nord de la +Sibérie</i>.</p> + +<p>Parti de Saint-Pétersbourg le 23 mars 1820, M. de Wrangell n'y rentra +que le 15 août 1824.--Comment avait-il employé ces quatre années et +demie d'absence? Le 3 avril il avait quitté Moscou; le 18 mai, il +arrivait à Irkoustk, capitale de la Sibérie, à 5,630 kilomètres de +Moscou. S'étant embarqué sur la Léna, il la descendit jusqu'à Yakoutsk +(à 2,650 kilomètres d'Irkoustk), puis il se rendit à cheval à +Nidje-Kolkimsk, misérable village situé au delà du 60e degré de +latitude, à 3,380 kilomètres de Yakoutsk, (11,660 kil. de Moscou), qui +allait devenir pendant trois ans son séjour habituel et le centre de ses +opérations. Le 2 novembre, jour de son arrivée, le thermomètre marquait +32 degrés de froid.</p> + +<p>Durant les trois années qu'ils passèrent à Nidje-Kolkimsk, MM. de +Wrangell, Matiouchkine et Kozmine firent, outre diverses excursions dans +les environs, quatre grands voyages à la mer Glaciale et le long de ses +côtes. Malheureusement des obstacles impossibles à surmonter ne leur +permirent de résoudre qu'un des deux grand problèmes géographiques qui +leur avaient été posés.--En relevant toutes les côtes de la mer +Glaciale, depuis l'embouchure de l'Indiguirka jusqu'à l'île Kolioutchine +(Hurney's Island), c'est-à-dire sur une étendue de 35 degrés de +longitude, dont une partie, celle comprise entre le cap Chelagsk et le +cap Nord, n'avait été visitée par aucun européen, ils prouvèrent que si +la mer était jamais libre de ses glaces, un navire pourrait se rendre +d'Archangel au Kanitschalka, d'Europe en Amérique par la mer Glaciale; +mais il ne leur fut pas possible d'atteindre les terres arctiques qu'ils +espéraient découvrir en se dirigeant vers le pôle sur les glaces de la +mer, dans des <i>nartas</i> traînés par des chiens, leur dernière tentative, +faite en 1823, ne réussit pas mieux que le précédentes. Pour donner une +idée des dangers auxquels ils s'exposaient, nous citerons le passage +suivant (tome II, p. 279):</p> + +<p>«Le 17 mars au soir, le vent tourna à l'ouest-nord-ouest; il continua à +augmenter, finit par se transformer en tempête, et brisa la glace près +de notre campement. Nous nous réfugiâmes sur un grand glaçon d'environ +100 mètre en largeur. Cependant la violence de l'ouragan ébranlait la +glace; de nouvelles crevasses se formaient, les anciennes +s'agrandissaient, et plusieurs étaient d'une largeur énorme. De quelque +côte que l'on portât ses regards, on n'apercevait que glaces brisées et +une mer furieuse. Tout à coup le glaçon sur lequel nous nous trouvions +se détache, et, soulevé par la vague, part et flotte au gré des vents, +emportant les voyageurs, qui s'attendent à être engloutis d'un moment à +l'autre!... C'est dans cette situation lamentable que nous passâmes une +partie de la nuit dans une obscurité complète et dans de mortelles +angoisses! Mais le vent se calma, et le glaçon, qui, par bonheur, ne +s'était point brisé, fut poussé avant le jour contre des glaces +immobiles où il s'arrêta. Sur ces entrefaites, la gelée survint, et +souda notre glaçon à ceux qui l'entouraient, en sorte que nous nous +trouvâmes de nouveau, le 18 mars au soir, sur une plaine de glace +immobile.»</p> + +<p>M. de Wrangell continua donc son voyage; mais, le 23 il rencontra une +large crevasse qui, dans les parties les plus étroites, avait 300 mètres +de largeur; elle s'étendait d'une extrémité à l'autre de l'horizon. Le +vent d'ouest, qui augmentait de violence, élargissait de plus en plus ce +canal, M. de Wrangell gravit un grand rocher de glace pour examiner s'il +n'existait pas un passage quelconque par où l'on pût avancer; mais il +n'aperçut qu'une mer libre et sans limite... Sur les vagues remuantes +flottaient d'énormes glaçons; ils allaient échouer contre la glace +ramollie qui formait le bord opposé du canal «Peut-être, dit M. de +Wrangell, eussions-nous pu traverser le canal sur quelques glaçons; mai +sa quoi bon? la glace, de l'autre côte, n'avait plus de consistance! +Déjà, près de nous, ébranlée par le vent et la rapidité du courant dans +le canal, elle commençait à se lézarder, et l'eau, pénétrant avec bruit +dans les fentes, en détachait des parties et démolissait la plaine +glacée. Nous ne pouvions plus avancer! Ainsi tout espoir d'arriver à la +découverte d'une terre dont <i>l'existence n'avait plus rien de +problématique</i>, Venait de disparaître; il fallait renoncer à atteindre +au but de trois années de travaux incessants, accomplis au milieu +d'obstacles sans nombre, de dangers et de privations de toute espèce. +Nous avions but du moins tout ce que l'honneur et le devoir exigeaient +de nous. Je me décidai à rebrousser chemin.»</p> + +<p>M. de Wrangell déclarait ainsi que l'existence de la terre qu'il +cherchait n'avait rien de problématique, parce que quelques jours +auparavant un vieux <i>kamakay</i>, ou chef tchouktcha, lui avait donne les +renseignements suivants: «Entre les caps Yerri et Irkaypi (cap Chelagsk +et cap Nord), près de l'embouchure d'une petite rivière qui se jette +dans la mer, à travers des rochers peu élevés, durant les beaux jours +d'été, l'on aperçu au nord de hautes montagnes couvertes de neige. +Autrefois il nous arrivait de ce pays-là de grands troupeaux de rennes; +mais les chasseurs et les loups les ont détruits. J'ai moi-même +poursuivi un de ces troupeaux qui se dirigeait vers les montagnes; mais +la glace, à une certaine distance du rivage, devint tellement inégale, +que mon traîneau se trouva arrêté, ce qui m'obligea à m'en retourner. +Ces montagnes se trouvent dans une contrée aussi étendue que le pays des +Tchouktcha, et forment l'extrémité d'un cap très-allongé. La terre dont +elles font partie doit être habitée; car une baleine, portant un dard +armé d'une pointe en pierre, est venue échouer sur les bords de l'île +Araoutane.»</p> + +<p>Tels furent les grands résultats géographiques de l'importante +expédition commandée par M. de Wrangell. Ces résultats étaient connus +depuis longtemps, et, en 1840, la <i>Revue Britannique</i> avait consacré +plusieurs articles à l'analyse de l'ouvrage que M. le prince Emmanuel +Gallitzin a eu l'heureuse idée de traduire en français. Peu de relations +de voyages offrent une lecture tout à la fois plus agréable et plus +instructive. Ne connaissant pas la langue russe, il nous est impossible +de juger de la fidélité de la traduction; mais nous n'avons que des +éloges à donner au style facile et même élégant du traducteur. Quant à +M. de Wrangell, il a su, tout en payant dans le compte-rendu de ses +travaux le tribut qu'il devait à la science, écrire un livre aussi +intéressant pour la masse de ses lecteurs que pour les géographes. Mieux +qu'aucun autre voyageur, il a décrit les horreurs et les béantes de ces +affreux déserts, où l'hiver règne en tyran absolu pendant dix mois de +l'année, et raconte la vie monotone et pourtant animée de ses habitants, +avec lesquels il a vécu pendant quatre ans; leurs luttes perpétuelles +contre le froid et la famine, leurs chasses, leurs pêches, leurs +coutumes, leurs mœurs, etc.; enfin, il nous a fait connaître la nation +des Tchouktchas, dont le nom seul était parvenu en Europe, et qui n'a +point été soumise à l'époque de la conquête de la Sibérie par les +Cosaques. Veut-on savoir ce qu'est le <i>nord de la Sibérie?</i> qu'on lise +le passage suivant emprunté au tome II, page 345:</p> + +<p>«Le 17 décembre, nous quittâmes Verkhoyansk. La température continuait à +être rigoureuse; le mercure se tenait constamment à 10 degrés au-dessous +de zéro, par un froid pareil, toute course, même en traîneau, est +sujette à difficulté; à cheval elle n'est point supportable. Il est +impossible de se représenter les souffrances auxquelles on est exposé en +un pareil voyage, sans les avoir éprouvées soi-même. On chemine le corps +enveloppé dans des vêtements fourrés, pesant près de 20 kilog. Ce n'est +qu'à la dérobée que l'on se hasarde à respirer de temps en temps un peu +d'air frais; car on a la bouche cachée dans un vaste collet montant en +fourrure d'ours, autour duquel s'étend une épaisse couche de givre. +L'air est tellement âpre, que chaque aspiration occasionne une sensation +douloureuse insupportable dans la gorge et dans la poitrine. Un énorme +bonnet fourré recouvre le visage tout entier. Pendant l'espace d'environ +dix heures (terme habituel d'une étape), le voyageur est pour ainsi dire +cloué à la selle du cheval. Il va sans dire que, sous un accoutrement +pareil, tout mouvement est à peu près impossible. Les chevaux se fraient +un passage à grand'peine à travers une neige si profonde, qu'un homme +s'y perdrait. Ces animaux souffrent beaucoup du froid; les bords de +leurs naseaux se garnissent de glaçons qui augmentent de plus en plus et +finissent par les empêcher de respirer; ils poussent, en pareil cas, une +sorte de hennissement douloureux auquel se joint un tremblement de tête +convulsif; il faut alors que le cavalier se hâte de secourir son cheval, +qui, sans cela, ne tarderait point à étouffer. Lorsqu'on traverse, des +steppes glaces, dégarnis de neige, il arrive souvent que les sabots des +chevaux se crevassent, ce qui les empêche de marcher. La caravane est +toujours entourée d'un épais nuage bleuâtre qui provient des exhalaisons +des humidités et des chevaux. La neige elle-même, en se contractant de +plus en plus, dégage du calorique; les particules aqueuses des vapeurs +se transforment immédiatement en une infinité du paillettes glacées; +elles se répandent dans l'atmosphère en faisant entendre une espèce de +craquement prolongé ressemblant à un bruit produit par le déchirement du +velours ou d'une étoffe de soie épaisse. Le renne, cet habitant des +régions septentrionales les plus éloignées, cherche un refuge dans les +bois contre ce froid épouvantable. Dans les tondres, les rennes se +rassemblent par masses serrées, pour tâcher de se rechauffer par la +communication de la chaleur qui leur est propre. Un corbeau seul se +hasarde à traverser l'air d'un vol faible et lent, en laissant après lui +une traînée de vapeur déliée comme un lit. Non-seulement les objets +animés, mais les objets inanimés eux-mêmes éprouvent la terrible +influence du froid. Des arbres énormes éclatent avec un bruit +retentissant qui résonne dans le steppe comme le bruit du canon dans la +mer. Le sol des tondres et des vallées se crevasse, et il s'y forme de +profondes fondrières; l'eau contenue dans les entrailles de la terre +sort par ces ouvertures, se répand au dehors en fumant et se transforme +immédiatement en glace. Dans les montagnes, d'énormes rochers se +détachent et forment des avalanches qui roulent avec fracas dans le fond +des vallées. Les fortes gelées étendent même leur influence sur +l'atmosphère: la beauté si majestueuse et si justement vantée du ciel +bleu foncé des régions polaires, disparaît dans un air épaissi par le +froid; les étoiles n'ont plus leur éclat habituel, et ne brillent que +faiblement. Le charme mystérieux d'une nuit que la lune éclaire se perd +là où une nature morte est cachée sous un vaste tapis de neige. +L'Imagination, affaissée sous le poids de l'uniformité, cherche en vain +un aliment é son activité dans une contrée où tout est immobile, et où +les derniers efforts de l'organisme humain tendent uniquement à échapper +à un froid qui souvent est mortel...»</p> + +<p>Après avoir passé quatre années avec M. de Wrangell dans ces déserts +glacés, on éprouve le besoin d'aller sous d'autres latitudes respirer un +peu d'air tiède et revoir de la verdure. Des extrémités les plus +reculées du Nord, transportons-nous donc à la frontière méridionale de +la France. Du sommet du mont Panleley élançons-nous d'un seul bond au +pied du Canigou; accompagnons M. le baron Taylor dans les <i>Pyrénées</i>. +Quel meilleur cicerone pourrions-nous choisir? M. le baron Taylor nous +réserve même jusqu'au plaisir de la surprise. Dans une trop courte +préface, il nous avertit, il est vrai, que ce beau volume de 618 pages +publié par M. Casimir Gide, son éditeur, ne traite ni de physique, ni de +géologie, ni de botanique, mais d'histoire. Sans doute il n'a pas pensé +à écrire l'histoire générale et complète des Pyrénées; il a voulu +seulement, selon ses propres expressions, «reproduire les notes qu'il +avait prises en Espagne, dans ses chroniques si riches et si poétiques, +et telles qu'il avait recueillies en France dans les débris de ses +archives, que l'ignorance et le vandalisme ont trop souvent livrées à la +destruction.» Cet aveu fait, M. le baron Taylor se renferme dans un +silence que nous ne saurions approuver. Poussée à l'excès, la modestie +devient un défaut. Que M. le baron Taylor n'énumère pas lui-même, en les +exagérant à la façon de certains charlatans littéraires, toutes les +merveilles que le public verra dans son livre, nous le concevons; le +titre de l'ouvrage et le nom de l'auteur suffiront pour attirer une +affluence considérable de curieux. Cependant, M. le baron Taylor aurait +dû, avant de commencer son voyage, faire connaître d'avance à ses +lecteurs l'itinéraire qu'il se propose de suivre, leur accorder, de +distance en distance, quelques instants de repos, et enfin leur donner +les moyens de rechercher les faits importants dont leur mémoire aurait +perdu le souvenir. Parmi les touristes qui partiront avec lui, beaucoup +l'abandonneront en route, et ceux qui, comme nous, l'accompagneront +jusqu'au terme de son excursion, s'apercevront plus d'une fois qu'un +ouvrage d'histoire de 618 pages, si intéressant qu'il soit d'ailleurs, +ne peut pas se passer d'une table raisonnée des matières, d'une certaine +division par chapitres et d'un index général.</p> + +<p>«De la mer qui voit les rayons du soleil se lever, à l'Océan, dont les +flots baignent le coucher du soleil,» M. le baron Taylor parcourt, dans +ces 618 pages, «les deux rivages liés par les monts pyrénéens, et les +contrées que ces montagnes séparent et défendent.»--Parti de Narbonne, +il ne s'arrête qu'à Biaritz. Pas un monument, ancien ou moderne, qu'il +n'étudie, dont il ne constate l'origine, dont il n'écrive l'histoire, +toutefois, ses visites aux châteaux et aux églises ne remplissent qu'une +faible partie des <i>Pyrénées</i>. Les villes et les provinces y occupent la +place qui leur est due.--Outre les histoires particulières de Perpignan, +de Pamiers, de Foix, de Tarbes, de Pau, de Bayonne, les lecteurs y +découvriront les histoires générales du Roussillon, du Languedoc, du +comte de Comminges, du Bearn et du pays Basque.--Les <i>Pyrénées</i> sont le +premier ouvrage écrit à ce point de vue sur ce pays si plein de la +mémoire des grands faits historiques de la vieille France et de +l'Ibérie.</p> + +<p>Les documents authentiques lui manquent-ils, M. le baron Taylor sait +toujours trouver une légende poétique qui les remplace parfois fort +avantageusement. Ainsi la science n'est pas de son domaine; il l'avoue +lui-même. En vain la géologie prétend que, comme toutes les grandes +chaînes de montagnes du monde, le soulèvement des couches du globe a +seul amoncelé ces masses terribles dont se composent les Pyrénées, M. le +baron Taylor préfère croire à la tradition mythologique. «Alcide, nous +apprend-t-il, après avoir terrassé le triple Geryon, après avoir élevé +les murs d'Alexia, fut vaincu par les charmes de Pyrène, fille d'un roi +des Celtes nommé Bebrix. Alcide oublia quelque temps, dans les bras +d'une femme, sa gloire et ses travaux. Cependant sa vertu se réveilla +bientôt: il s'éloigna et poursuivit au loin sa lutte avec les monstres +de la terre. Pyrène, abandonnée, cacha dans le fond des forêts sa +douleur et ses larmes; et quand Alcide, rappelé dans ces lieux par +l'amour, y revint charge des dépouilles de ses nouvelles victoires, son +amante avait cesse de vivre. Il retrouva ses membres; déchirés que des +animaux sauvages venaient de disperser dans les cavernes de ces +montagnes. Après avoir fait éclater ses regrets par des cris dont le +monde fut ébranlé, ce héros rassembla les membres sanglants de la fille +des rois, et, pour laisser un monument éternel de son désespoir, il +souleva, il entassa les rochers qui forment aujourd'hui les Pyrénées, +tombeau colossal qu'il éleva de ses mains puissantes aux cendres de sa +bien-aimée.»</p> + +<p>Il est temps de revenir à Paris, car avant de clore ce bulletin, nous +aurions encore, grâce au beau volume illustré que vient de publier M. +Kugelmann, plus d'une promenade amusante et instructive à faire dans ses +rues. La première partie de cet ouvrage a seule paru; mais la seconde et +dernière sera mise en vente avant la fin de l'année.--Un nombre +considérable d'exemplaires ont été retenus d'avance pour les +étrennes.--les auteurs des <i>Rues de Paris</i> n'ont pas cherché à esquisser +les traits du caractère et de la figure des Parisiens de leur siècle; +mais ils racontent, avec des formes variées, l'histoire de chaque rue et +de ses habitants célèbres, depuis la fondation de la primitive Lutèce +jusqu'à l'an de grâce 1843. Que de choses intéressantes et ignorées ils +apprendront à leurs lecteurs!--Ce sont d'ailleurs, pour la plupart, des +écrivains aimés du public. M Louis Lurine, le directeur de l'ouvrage, a +sous ses ordres plus d'un soldat qui serait digne du commandement.--M +Jules Janin a fait l'histoire de la Place-Royale; M. Eugène Guinot, +celle de la rue Laffitte; M. Étienne Arago, celle de l'allée et de +l'avenue de l'Observatoire; le bibliophile Jacob, celle de la Cité... M. +Tavile Delort a révélé les mystères de la rue Pierre Lescot. Enfin, la +rue de la Paix, le Palais-Royal, la rue de la Harpe, les quais, la place +Louis XV, la rue Lepelletier, la rue Saint-Florentin, la rue +Notre-Dame-de-Lorette, etc., etc., ont eu pour historiens: MM. Marco de +Saint-Hilaire, E. Briffault, Roger de Beauvoir, Mary Lafon, Theod. +Burette, Albert Cler, Louis Lurine. Albéric Second. Les 300 gravures sur +bois qui illustrent cette première partie sont signées Nanteuil, Jules +David, Français, Baron, Markl, Godefroy, Daumier et Gavarni.</p> +<br><br> + +<h2>Armée.</h2> + +<h4>CHASSEUR À CHEVAL.--NOUVEL UNIFORME.</h4> + +<p>Ce serait une longue histoire que celle des variations qu'a subies +incessamment l'uniforme de tous les corps de notre armée. Des volumes +entiers ne suffiraient pas à les décrire; aucune arme d'ailleurs n'a été +respectée par cette manie d'innovations, la cavalerie pas plus que +l'infanterie. Ces perpétuels changements ont-ils été toujours des +améliorations réelles? nous laissons à des juges plus habiles et plus +compétents le soin de résoudre cette grave question. Les <i>chasseurs à +cheval</i> ont eu leur bonne part dans ces fréquentes vicissitudes, dans +ces mobiles caprices de la mode militaire, comme nous l'apprend la +biographie de ce corps, dont l'origine ne remonte guère plus haut que +l'année 1779.</p> + +<p>Les chasseurs avaient été d'abord un corps de fantassins d'élite petits +et robustes, attaché à chaque régiment de hussards, et combattant dans +les rangs de la cavalerie. En 1776, chaque régiment de dragons, composé +de 6 escadrons, en font un de chasseurs à cheval. Réunis en 1779, ces 24 +escadrons de chasseurs formèrent les 6 premiers régiments de chasseurs à +cheval qui parurent dans les rangs de l'armée française. Le 8 mai 1784, +un bataillon de chasseurs à pied fut attaché à chaque régiment; +l'uniforme fut l'habit vert, la veste de drap chamois, et la culotte de +tricot de la même couleur. En 1788, 6 régiments de dragons passèrent +chasseurs, et portèrent à 12 le nombre de ces régiments: la même +ordonnance supprima leur bataillon d'infanterie.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/010a.png"><br><b> + Nouvel uniforme des Chasseurs à cheval.</b></p> + +<p>Le 6 septembre 1792, le corps des hussards américains forma le 13e +régiment de chasseurs à cheval. Des compagnies des hussards de la Mort, +des hussards de l'Égalité, formèrent l'année suivante le 14e régiment; +les 15e et 16e furent organisés le 7 mars 1793, et, le 11 mai, les 17e +et 18e, où furent incorporés les chasseurs belges; 6 nouveaux régiments +vinrent la même année porter l'effectif des chasseurs à cheval à 21 +régiments. En 1799, il y avait 25 régiments de chasseurs.</p> + +<p>L'organisation de 1804 en conserva 24. De 1812 à 1814, 31 régiments se +trouvent dans les états militaires; mais les 17e, 18e et 30e avaient été +supprimés et ne figuraient que pour mémoire. Un régiment de chasseurs à +cheval avait fait partie de la garde des consuls; la garde impériale en +comptait aussi un dans ses rangs en 1805; ce régiment portait le dolman +vert garni de galons, tresses et franges jaunes, collet vert, parements +rouges, pantalon de peau jaune, bottes à la hongroise bordées d'un galon +jaune avec un gland pareil; pelisse écarlate avec galons jaunes, +fourrure de la pelisse noire, gilet rouge avec galons jaunes, ceinture +verte et rouge, sabretache et colback à flamme rouge, plumet vert et +rouge. Cet uniforme était, on le voit, plutôt celui des hussards que +celui des chasseurs; mais, indépendamment de cette tenue, les chasseurs +en avaient une autre: c'était un frac ouvert sur l'épigastre et un gilet +tressé.</p> + +<p>La première Restauration conserva 15 régiments de chasseurs à cheval. +Comme les autres corps, les chasseurs prirent les dénominations: le 1er, +de chasseurs du Roi; le 2e, de la Reine; le 3e, du Dauphin; le 4e, de +Monsieur; le 5e, d'Angoulême; le 6e, de Berri; le 7e, d'Orléans; le 8e +de Bourbon. Napoléon, le 25 avril 1815, rétablit les chasseurs sur +l'ancien mode impérial, pendant que Louis XVIII, à Gand, formait, par +une ordonnance du 14 juin, le régiment Royal-Chasseurs.</p> + +<p>Après la seconde Restauration, l'armée fut réorganisée par une +ordonnance du 30 août 1815. Les chasseurs, portés à 24 régiments, +prirent des noms de départements; 1er, Allier; 2e, Alpes; 3e Ardennes; +4e, Arriège; 5e, Cantal; 6e, Charente; 7e, Corrèze; 8e, Côte-d'Or; 9e, +Dordogne; 10e, Gard; 11e, Isère; 12e, Marne; 13e Meuse; 14e Morbihan; 15e +Oise; 16e, Orne; 17e, Pyrénées; 18e, Sarthe; 19e, Somme; 20e, Var; 21e, +Vaucluse; 22e, Vendée; 23e, Vienne; 24e, Vosges. Ils eurent pour +uniforme; le schako noir, l'habit vert, les collets et passe-poils de +couleurs variées. Les régiments furent de 4 escadrons à une seule +compagnie; le dernier escadron fut armé de lances et composé des +cavaliers les plus agiles et des meilleurs chevaux.</p> + +<p>Un régiment de chasseurs à cheval fit partie de la garde royale;; il eut +successivement pour coiffure le casque, le schako et le colback; pour +habillement, l'habit-veste vert, revers, parements et retroussis +cramoisis, pantalon cramoisi, aiguillettes et boulons blancs, bottines.</p> + +<p>En vertu d'une décision ministérielle du 2 août 1821, les changements +suivants furent faits à l'uniforme des chasseurs à cheval de la ligne; +les revers verts, les ornements des retroussis, les passe-poils des +retroussis et des poches simulées, de la couleur distinctive pour chaque +régiment, savoir: de 1 à 6, garance; de 7 à 12, jonquille; de 13 à 18, +bleu céleste; de 19 à 21, chamois.</p> + +<p>De nouveaux changements furent introduits dans l'uniforme des chasseurs +à cheval, par une autre décision ministérielle du 28 mai 1822; les +couleurs distinctives furent pour les régiments, de 1 à 4, écarlate; de +5 à 8, jonquille; de 9 à 12, cramoisi; de 13 16, bleu de ciel; de 17 à +20, rose foncé; de 21 à 24, aurore; les pantalons, rouge-garance, ornés +d'une tresse mélangée de la couleur du fond de l'habit et de la couleur +tranchante.</p> + +<p>Le 26 février 1823, les chasseurs furent portés à 6 escadrons. Par +ordonnance du 27 février 1825, les 6 derniers régiments de chasseurs +passèrent dragons, et réduisirent ainsi l'effectif des chasseurs à 18 +régiments. Le 17 novembre 1826, le 1er chasseurs prit le nom de +chasseurs de Nemours.</p> + +<p>Depuis la Révolution de juillet, une ordonnance du 18 février 1834 +diminua encore le nombre des régiments de chasseurs, et les fixa à 14, +chacun à 6 escadrons, dont 2 de lanciers. Une ordonnance du 9 mars 1834 +n'a conservé que 5 escadrons, dont un armé de lances. Réduit plus tard à +12, puis porté à 15 par ordonnance du 29 septembre 1840, le nombre des +régiments de chasseurs a été, par l'ordonnance organique de l'armée du 8 +septembre 1841, fixé à 13, chacun à 13 escadrons sur le pied de paix, et +à 6 sur le pied de guerre. Dans le cas de guerre, il sera formé, pour le +service des états-majors des armées, 2 régiments de chasseurs à cheval +guides, chacun de 6 escadrons.</p> + +<p>Par décision royale du 25 juillet 1843, l'uniforme des 13 régiments de +chasseurs à cheval a été réglé ainsi qu'il suit: habit vert boutonnant +droit sur la poitrine, au moyen de 13 gros boutons blancs à numéro, et +demi-sphériques; collet, doublure de collet, corsage, manches, basques +et patte de ceinturon, à fond vert pour tous, et passe-poils de couleurs +distinctives pour chaque régiment: de 1 à 4 et 13, orange; de 5 à 8, +jonquille; de 9 à 12, garance; parements de manches et doublures des +basques formant retroussis des mêmes couleurs entremêlées fonds et +passe-poils; épaulettes en fil blanc doublées de drap vert, pantalon +garance, colback noir à poil sans flamme, au lieu du schako garance +précédemment en usage, plumet droit et plumes de coq, ceinturon de sabre +en buffle blanc, avec plaque à cor de chasse en cuivre estampé.</p> + +<p>La nécessité d'opposer une cavalerie légère aux nuées de cavaliers +arabes, aux rapides Bédouins, a fait créer 4 régiments de <i>chasseurs +d'Afrique</i>, chacun de 6 escadrons, qui ont rendu les plus grands +services dans la guerre poursuivie depuis plusieurs années en Algérie.</p> + +<br><br> + +<h2>Caricature.</h2> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/010b.png"><br><b>Une sentinelle perdue.</b></p> + +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/010c.png"><br><b>Logogriphe musical.<br> RÉCOMPENSE HONNÊTE A CELUI QUI LE +DEVINERA.</b></p> + +<br><br> + +<h2>Rébus.</h2> + +<h4>EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.</h4> + +<p class="mid">Bonaparte fut grand sans couronne, fut moins grand couronné et mourut +sur un rocher.</p> + +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/010d.png"><br></p> + + + + + +<br><br> +</div> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0034, 21 Octobre +1843, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0034, 21 OCTOBRE 1843 *** + +***** This file should be named 39327-h.htm or 39327-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/3/2/39327/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + + + diff --git a/39327-h/images/001.png b/39327-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..62fa41c --- /dev/null +++ b/39327-h/images/001.png diff --git a/39327-h/images/001a.png b/39327-h/images/001a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..60a86c5 --- /dev/null +++ b/39327-h/images/001a.png diff --git a/39327-h/images/002.png b/39327-h/images/002.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ad2243f --- /dev/null +++ b/39327-h/images/002.png 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