summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:12:28 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:12:28 -0700
commit24d525da1e33ea69b724935f3543fe19713a57a2 (patch)
tree5f6dca285f10fb3ae5d8726aca7ab20e73949407
initial commit of ebook 39327HEADmain
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--39327-8.txt3097
-rw-r--r--39327-8.zipbin0 -> 71302 bytes
-rw-r--r--39327-h.zipbin0 -> 1273310 bytes
-rw-r--r--39327-h/39327-h.htm3224
-rw-r--r--39327-h/images/001.pngbin0 -> 64329 bytes
-rw-r--r--39327-h/images/001a.pngbin0 -> 74358 bytes
-rw-r--r--39327-h/images/002.pngbin0 -> 59700 bytes
-rw-r--r--39327-h/images/003a.pngbin0 -> 6519 bytes
-rw-r--r--39327-h/images/003b.pngbin0 -> 107942 bytes
-rw-r--r--39327-h/images/004a.pngbin0 -> 94084 bytes
-rw-r--r--39327-h/images/004b.pngbin0 -> 24152 bytes
-rw-r--r--39327-h/images/005.pngbin0 -> 38549 bytes
-rw-r--r--39327-h/images/006.pngbin0 -> 30004 bytes
-rw-r--r--39327-h/images/007a.pngbin0 -> 53932 bytes
-rw-r--r--39327-h/images/007b.pngbin0 -> 64606 bytes
-rw-r--r--39327-h/images/007c.pngbin0 -> 19158 bytes
-rw-r--r--39327-h/images/007d.pngbin0 -> 9291 bytes
-rw-r--r--39327-h/images/007e.pngbin0 -> 25438 bytes
-rw-r--r--39327-h/images/008a.pngbin0 -> 75596 bytes
-rw-r--r--39327-h/images/008b.pngbin0 -> 30571 bytes
-rw-r--r--39327-h/images/008c.pngbin0 -> 49871 bytes
-rw-r--r--39327-h/images/009a.pngbin0 -> 13523 bytes
-rw-r--r--39327-h/images/009b.pngbin0 -> 12704 bytes
-rw-r--r--39327-h/images/010a.pngbin0 -> 37968 bytes
-rw-r--r--39327-h/images/010b.pngbin0 -> 34645 bytes
-rw-r--r--39327-h/images/010c.pngbin0 -> 3137 bytes
-rw-r--r--39327-h/images/010d.pngbin0 -> 19387 bytes
-rw-r--r--39327-h/images/34-01.pngbin0 -> 10031 bytes
-rw-r--r--39327-h/images/34-02.pngbin0 -> 26316 bytes
-rw-r--r--39327-h/images/34-03.pngbin0 -> 39669 bytes
-rw-r--r--39327-h/images/34-04.pngbin0 -> 15657 bytes
-rw-r--r--39327-h/images/34-05.pngbin0 -> 28708 bytes
-rw-r--r--39327-h/images/34-06.pngbin0 -> 26582 bytes
-rw-r--r--39327-h/images/34-07.pngbin0 -> 19490 bytes
-rw-r--r--39327-h/images/cover.jpgbin0 -> 82141 bytes
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
38 files changed, 6337 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/39327-8.txt b/39327-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..b2880d0
--- /dev/null
+++ b/39327-8.txt
@@ -0,0 +1,3097 @@
+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0034, 21 Octobre 1843, by Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+
+Title: L'Illustration, No. 0034, 21 Octobre 1843
+
+Author: Various
+
+Release Date: April 1, 2012 [EBook #39327]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0034, 21 OCTOBRE 1843 ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
+
+L'Illustration, No. 0034, 21 Octobre 1843
+
+L'ILLUSTRATION
+JOURNAL UNIVERSEL
+
+Nº 34. Vol. II.--SAMEDI 21 OCTOBRE 1843.
+Bureaux, rue de Seine, 33.
+
+Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Prix de
+chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
+
+Ab. pour les Dep.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. pour
+l'étranger. -- 10 -- 20 -- 40
+
+
+
+
+SOMMAIRE.
+
+Procession séculaire de Fourvières, et pose de la première pierre du
+Pont du Change à Lyon. _Deux Gravures_--Courrier de Paris.--Histoire de
+la Semaine, _Boutons du rappel; meetings tenus à Dublin et en plein
+air_.--Théâtres--Opéra-comique, _Mina_; Palais-Royal, _Le brelan de
+Troupiers_; Gymnase, _Jean Lenoir_; Odéon, _Tôt ou Tard_;
+Délassements-Comiques, _la Fille du Ciel. Une scène de Mina; Levassor
+dans ses trois rôles du Brelan de troupiers; une scène de la Fille du
+Ciel._--De la Traite et de l'esclavage. Onze Gravures.--Révolutions du
+Mexique. Le général Bustamante. (Suite et fin.)--Margherita Pusterla.
+Roman de M. César Cantù. Chapitre XIII, Reconnaissance. _Sept
+Gravures_.--Bulletin bibliographique. Le Nord de la Sibérie, par M. de
+Wrangell; Les Pyrénées, par M. le baron Taylor; les Rues de
+Paris.--Annonces,--Armée. Chasseurs à cheval, nouvel uniforme.
+_Gravure_.--Caricature, _Une Sentinelle perdue_. Logogriphe
+musical.--Rébus.
+
+
+
+Procession séculaire de Fourvières, et pose de la première pierre du
+Pont du Change à Lyon.
+
+Pendant la durée du camp de Lyon (V. t. Ier, p. 407, et t. 2, p. 97),
+une cérémonie religieuse d'un haut intérêt a été célébrée dans cette
+ville le 8 septembre, jour de la Nativité de la Vierge. La procession
+séculaire, instituée en mémoire de la cessation de la peste, qui, il y a
+deux cents ans, ravagea cette seconde capitale de la France, s'est
+rendue en grande pompe à Fourvières, colline située sur la rive droite
+de la Saône. A la procession assistaient l'archevêque, deux évêques, le
+clergé de la cathédrale et de toutes les paroisses de la ville, de
+nombreux fidèles, et, parmi ces derniers, un vieillard de cent neuf ans,
+qui avait déjà figuré à la cérémonie cent ans auparavant, en 1743.
+
+La présence du duc et de la duchesse de Nemours à Lyon a été marquée par
+des fêtes plus mondaines, à l'une desquelles cependant le clergé est
+venu aussi prendre part. Des huit jours que le prince et la princesse
+ont passés à Lyon, du 20 au 28 septembre, le dimanche 24 est celui dont
+le programme a été le plus chargé: pose de la première pierre du pont du
+Change, joutes sur la Saône, courses de chevaux, festin à la Préfecture,
+et soirée au Grand-Théâtre.
+
+La cérémonie de la pose a été favorisée par un temps superbe. Des
+préparatifs bien entendus avaient été faits sous la direction des
+ingénieurs des ponts-et-chaussées. Une tuile recouvrait la partie
+centrale du pont actuel, sur lequel la circulation avait été interdite
+depuis la veille au soir. Le petit bâtiment servant de vigie qui est
+assis sur la pile du milieu, avait été transformé, pour la duchesse, en
+un élégant boudoir, garni de tapis, de draperies, de causeuses, de
+fauteuils et de chaises. Une plate-forme en charpente, recouverte d'une
+tente, et élevée de quelques marches au-dessus du sol de la voie
+charretière, avait été établie sur l'éperon de cette pile, en amont du
+pont. De chaque côté une double rampe conduisait à une autre plate-forme
+située au-dessous, et dont le niveau était un peu inférieur à celui du
+massif de maçonnerie placé à son centre, et sur lequel devait être posée
+la première pierre.
+
+Ce qui rendait le coup d'oeil imposant, c'était l'immense multitude de
+spectateurs qui couvraient le pont et ses abords, les deux rives de la
+Saône, les fenêtres et les toits de toutes les maisons, d'où l'on avait
+la moindre échappée de vue sur ce point. En dedans de ce vaste
+amphithéâtre irrégulier et sur le lit même du fleuve, une double
+ceinture de bateaux de toute forme et de toute dimension, et chargés de
+spectateurs, entourait cette estrade. A peu de distance, et sur
+l'espace libre du bassin compris entre les quais et les deux ponts du
+Change et de la Feuillée, d'élégantes embarcations, pavoisées de mille
+couleurs et recouvertes de riches tentures, sillonnaient les eaux du
+fleuve.
+
+[Illustration: Procession séculaire de Fourvières.]
+
+A midi précis, M. l'archevêque est arrivé, suivi du clergé
+métropolitain, et il est immédiatement descendu sur la plate-forme
+inférieure, où il s'est mis en devoir d'officier. LL. AA. RR. sont
+arrivées à midi et demi. Madame la duchesse de Nemours a été conduite
+par le maire jusqu'à un fauteuil, au milieu et sur le bord de l'estrade
+supérieure, d'où elle pouvait embrasser l'ensemble de l'imposant
+spectacle qui se déroulait devant elle, et suivre les moindres détails
+du cérémonial. Le duc de Nemours, accompagné du préfet, du maire, des
+membres de l'administration municipale et des personnes de sa suite, est
+descendu vers la plate-forme inférieure, et s'est placé au centre d'un
+cercle formé par les nombreux assistants qui avaient pénétré jusque-là,
+par le clergé, les fonctionnaires, les ingénieurs et les diverses
+notabilités.
+
+Après la cérémonie religieuse, M. Cailloux, ingénieur en chef du
+département, a lu un discours dans lequel il a fait l'historique de la
+voie de communication que le nouveau pont est appelé à remplacer, et a
+demandé au duc de Nemours l'autorisation de lui donner son nom; le quai
+voisin porte déjà celui de _quai d'Orléans._
+
+La double boîte en cèdre et en plomb contenant les médailles destinées à
+être scellées dans la première pierre, a été ensuite remise par le
+prince aux ouvriers plombiers, qui l'ont fermée hermétiquement; puis
+elle a été placée dans la cavité rectangulaire pratiquée à la surface de
+la dalle qui occupe le sommet du massif un maçonnerie, et recouverte
+d'une plaque en tôle. Le préfet a alors présenté au duc une truelle en
+vermeil avec laquelle celui-ci a pris, dans une caisse tenue par M.
+Auguste Jordan, ingénieur, chargé de la construction du pont, deux
+pelletées de mortier qu'il a étendu sur les joints de la boîte. Cette
+opération terminée, des ouvriers maçons ont poussé à l'aide de rouleaux
+une seconde pierre de taille sur la première. Le duc de Nemours a frappé
+sur celle-ci trois coups avec le marteau en vermeil que lui a également
+présenté le préfet. Alors le maire a remis à S. A. R. un coffret
+contenant les doubles exemplaires des médailles commémoratives scellées
+dans la première pile du pont. Quant au marteau et à la truelle, ils ont
+été repris par le maire, pour être déposés au musée de la ville.
+
+Immédiatement après, LL. AA. RR. se sont rendues sur la terrasse de
+l'archevêché, d'où elles ont assisté au spectacle animé des joutes qui
+ont eu lieu sur la Saône, dans le bassin compris entre le pont Tilsitt
+et le pont du Palais.
+
+De là, le cortège s'est dirigé vers l'hippodrome de Perrache, où les
+courses de chevaux, préparées par le jockey-club de Lyon, avaient attiré
+une affluence de plus de soixante mille curieux. Les prix principaux ont
+été gagnés par _Tiger_, appartenant à M. de Pontalba.
+
+La soirée a été consacrée à une représentation au Grand-Théâtre. Des
+dames en grande toilette occupaient les premières loges; des officiels
+de tous les corps et de tous les grades étaient disséminés aux premières
+et aux secondes galeries; les troisièmes, les quatrièmes et le parterre
+étaient en partie occupés par des sous-officiers et soldats de la
+garnison. «C'est dire assez, ajoute le Ouvrier de Lyon, dans un article
+reproduit par le Moniteur Universel, que le public n'avait été admis que
+dans une proportion fort restreinte à cette fête. C'est là, continuent
+les feuilles ministérielles (et l'observation nous semble curieuse à
+noter), c'est là, suivant nous, un tort; et, en cette circonstance,
+comme en quelques autres, il nous semble qu'on a trop isolé de la
+population nos illustres hôtes.»
+
+Le prince et la princesse ont été reçus sous le péristyle du
+Grand-Théâtre et conduits à leur loge par M. Pougin, régisseur-général,
+avec le cérémonial en usage au théâtre-Français, depuis Louis XIV,
+chaque fois qu'une représentation doit être honorée du la présence du
+roi. Ce cérémonial consiste à recevoir Sa Majesté un flambeau à la main,
+et à éclairer sa marche jusqu'à la loge royale: il a été exactement
+suivi en cette circonstance. Madame la duchesse de Nemours portait l'une
+des robes qui lui avaient été offertes la veille par la chambre de
+commerce. On a joué un petit intermède intitulé _l'Algérie conquise_,
+dont les paroles avaient été ajustées tant bien que mal sur des
+fragments de Paulus, oratorio de Mendelsohn. On y voyait figures des
+Arabes, des soldats français, la Civilisation et Religion. Une
+décoration de M. Savette, représentant Constantine, paraît n'avoir pas
+manqué de vérité.
+
+Avant le spectacle, et au retour de la course, tous les hôtels et
+restaurants de la ville ont été littéralement envahis. Non seulement il
+était impossible d'obtenir une place dans les salles, mais l'on se
+trouvait dans la nécessité de faire queue et d'attendre son tour. Des
+personnes, après avoir parcouru quinze ou vingt des principaux hôtels,
+ont dû se résigner à aller dîner dans les plus lointaines extrémités des
+faubourgs. A huit ou neuf heures du soir, les provisions considérables
+qui avaient été faites la veille étaient complètement épuisées, et plus
+d'un estomac affamé a été soumis à un jeûne involontaire.
+
+Au bal donné par la ville, le 23, au Grand-Théâtre, et où figuraient
+environ quatre mille invités, madame la duchesse de Nemours a dansé
+d'abord avec M. Arnaud, l'un des adjoints du maire. Cette première
+contredanse, suivant l'expression des journaux officiels, avait été
+donnée à l'édilité; l'armée, dans la personne de M. le général Duchamp,
+a eu les honneurs de la seconde; M. Girardin, procureur du roi, a
+représenté, dans la troisième, la magistrature; et, dans la quatrième,
+M. Paul Eymard, fabricant, le commerce lyonnais.
+
+Mais quels étaient les représentants de la population des travailleurs?
+C'est ce que les organes ministériels ne nous ont point appris.
+
+[Illustration: Pose du la première pierre du pont du Change, à Lyon.]
+
+
+
+Courrier de Paris.
+
+Mais vraiment où allons-nous? on ne pourra bientôt plus ni boire, ni se
+vêtir, ni manger, et peu à peu nous mourrons tous, vous, moi, notre
+voisine et notre voisin; oui, nous mourrons de faim et de soif, comme je
+ne sais quel pauvre diable qui expira d'inanition à côté d'une table
+amplement servie, n'osant toucher ni aux mets ni aux vins, de peur
+qu'ils ne fussent empoisonnés.
+
+Ceci vraiment passe la plaisanterie, et _National_, qui a le premier
+révélé cette cuisine pendable, mérite qu'on porte un toast à sa santé et
+qu'on l'arrose du plus pur nectar qui mûrit au soleil de la Côte-d'Or.
+
+Chacun son goût! _le National_ n'aime pas plus les produits frelatés en
+boutique qu'en gouvernement; et en même temps qu'il s'attaque aux
+débitants de politique falsifiée, il déclare la guerre aux fabricants de
+marchandises suspectes et de denrées de mauvais aloi; le manifeste qu'il
+vient de lancer tout récemment contre ces industriels prévaricateurs
+contient les faits les plus curieux et les plus graves.
+
+On fabrique de l'huile d'olive avec du saindoux; du papier avec du
+plâtre; du pain et de la brioche avec du sulfate de cuivre; du blé avec
+du sable; du son avec de la sciure de bois; du thé vert avec du jaune de
+chrome ou de la mine de plomb; du sel avec de l'iode et du cuivre; du
+vin avec de la litharge et du bois de Campêche; du savon avec des
+pierres à fusil, et du lait avec des cervelles. Quant à l'eau, ce
+complice immémorial des marchands de vin, il s'en débite à Paris
+seulement cinq cent mille hectolitres par an, sous prétexte de bordeaux
+et de bourgogne; onde innocente du moins, qui n'en veut qu'aux gourmets
+et aux ivrognes! débit de consolation breveté par la société de
+tempérance» Mais, hélas! hélas! le sincère Bacchus, Bacchus généreux est
+mort et enterré sous le pont Neuf, dans le lit de la Seine. Ainsi la
+Parisien peut dire comme Auguste:
+
+ Dieux! à qui désormais voulez-vous que je fie
+ Le soin de ma personne et celui de ma vie?
+
+Est-ce vivre, en effet, que de soupçonner partout le sulfate, l'iode et
+la mine de plomb?--Comment manger maintenant un petit pâté sans cuivre?
+comment savourer sa tasse de thé sans rêver de jaune de chrome? comment
+choquer les verres sans y voir flotter un bois de Campêche?
+
+Pour moi, qui ai la prétention d'être un franc Bourguignon, et d'appeler
+les choses par leur nom, je suis bien résolu à ne pas m'associer à cette
+atroce comédie; qu'on m'empoisonne, soit, puisqu'il est impossible
+aujourd'hui de vivre sans cela, et que le siècle présent est un
+empoisonneur fieffé; mais il ne me convient pas d'être pris pour dupe;
+voici donc le moyen que j'ai adopté pour sauver mon amour-propre du
+ricanement sournois de tous ces mystificateurs de boutiques et
+d'entrepôts: ai-je affaire au pâtissier, «Envoyez-moi deux douzaines de
+sulfate de cuivre bien chauds,» lui dis-je.
+
+Au cafetier et au restaurateur: «Garçon! une tasse de mine de plomb'.
+Garçon! de l'iode, s'il vous plaît. Garçon! vous n'avez pas mis assez de
+saindoux dans cette salade. Garçon! du lait frit pour deux, et une
+bouteille de Campêche première qualité!»
+
+Au marchand de papier, je demande un cahier de plâtre à lettre, et je
+m'informe au marchand de farine de la dernière mercuriale de la halle au
+sable.
+
+Au moins nous est-il permis de nous envelopper avec sécurité dans notre
+pantalon et dans notre manteau, pour nous mettre à l'abri et nous
+consoler de toutes ces impostures? S'ils sont mal abreuvés et mal
+nourris, nous pouvons, en revanche, tenir notre corps et notre estomac
+chauds et solidement vêtus? Non pas, vraiment; les tailleurs ont aussi
+leur litharge! les draps et les étoiles mentent aussi bien que le sel,
+le thé, le vin et la farine. On vous sert de la charpie pour de
+l'elboeuf pur, et le papier mâché se présente effrontément sous le titre
+et le nom de louviers superfin.--Votre habit bleu de la veille est jaune
+le lendemain; les coutures blanchissent au bout de trois jours, et à la
+fin de la semaine, vous montrez la corde. Tout habit sortant des mains
+d'un tailleur de Paris est moins un habit qu'un énorme morceau d'amadou;
+on n'a plus qu'à battre le briquet pour allumer son cigare.--S'adresser
+pour les renseignements à un très-honnête bourgeois de mes amis, candide
+habitant du Marais.--Mon homme s'en allait l'autre jour au
+Jardin-des-Plantes, se pavanant fièrement dans un pantalon de drap tout
+neuf; une ondée survint, mouilla l'étoffe, qui se rétrécit en un clin
+d'oeil, de manière à découvrir la cheville, et à dessiner, d'une façon
+compromettante, les formes de mon malheureux ami, qui n'est ni un
+Apollon ni un Hercule.--Il était sorti avec un pantalon, il rentra avec
+une culotte!
+
+Tel est le siècle: ce n'est ni par la bonne foi ni par la sincérité
+qu'il brille; un peu de drogue se mêle à tout ce qu'il fait. On lui a
+tant conseillé le mélange! On lui a si fort prêché qu'il ne se tirerait
+d'affaire qu'en mettant de l'eau dans son vin!
+
+Les hommes vont comme les choses, et les âmes se ressentent de la
+falsification des denrées.
+
+Cette excellence qui fait grand bruit de son désintéressement et de son
+indépendance:--litharge!
+
+Ce tribun qui fulmine son anathème.--saindoux!
+
+Cet utopiste qui sonne la réforme du monde:--sulfate de cuivre!
+
+Cet éloquent apôtre du bonheur universel:--amadou!
+
+Ces virginités politiques et ces candeurs administratives:--jaune de
+chrome!
+
+Ces conciliateurs qui veulent mêler le rouge au blanc:--eau claire!
+
+Ces fiers sentiments, ces beaux discours, ces grandes fidélités, ces
+superbes serments:--plâtre!
+
+--Tous les jours il nous arrive quelque bête célèbre. Je ne parle pas
+des renommées qui se font chaque matin dans la politique, dans les arts,
+dans le roman, dans le feuilleton, dans l'industrie, dans la
+philosophie, dans la philanthropie et dans le vaudeville. Cela me
+mènerait trop loin; que les bipèdes s'illustrent tant qu'ils voudront!
+Je ne m'occupe aujourd'hui que de la gloire toujours croissante des
+quadrupèdes. Nous songerons aux autres plus tard.
+
+La dernière course du Champ-de-Mars a mis au jour le nouvel et déjà
+fameux animal dont je veux parler; il s'appelle _Ratapolis_. C'est là un
+beau nom, et la capitale des rats doit s'en glorifier. Ratapolis avait
+pour adversaire Prospectus et Napoléon II, fils de Napoléon: il les a
+vaincus tous deux, l'un de quatre, l'autre de sept secondes. Certes, le
+triomphe est rare! Quel ennemi plus redoutable à la course qu'un
+Napoléon du sang de ce Napoléon qui enjamba l'Europe en un clin d'oeil?
+Quel plus dangereux concurrent qu'un Prospectus? Prospectus n'est-il
+pas, en effet, le plus hardi coureur de ce temps-ci? N'est-ce pas
+Prospectus qui va par la ville avec la rapidité de l'éclair? N'est-ce
+pas lui qui escalade les murailles, monte bride abattue à travers les
+plus rudes escaliers, passe par toutes les portes, et galope en même
+temps, ici et là, à Paris, à Londres, à Berlin, sur toutes les routes du
+monde? Eh bien! dans cette lutte du Champ-de-Mars, Prospectus a cédé le
+pas à Ratapolis. Aussi Ratapolis est-il inscrit maintenant au livre d'or
+du _sport_.
+
+Mais si les uns montent, les autres descendent: tandis que Ratapolis,
+hier inconnu, se faisait un nom dès son premier galop, nous apprenions
+ailleurs combien sont périssables les grandeurs chevalines, et combien
+la gloire du _sport_, comme tant d'autres gloires, est une vaine fumée.
+
+O misères de l'écurie! ô fragilité! ô néant! vous avez entendu parler de
+miss Annette. Les échos du Champ-de-Mars et de Chantilly répètent encore
+ce glorieux nom avec amour; les _sportsmen_ se signent en l'entendant;
+les palefreniers s'agenouillent; les grooms, en signe de joie, agitent
+leurs cravaches et leurs éperons. Que de purs-sangs elle a distancés!
+que de couronnes se sont entrelacées à sa crinière bai-brun!
+
+Elle a été l'admiration du gentilhomme _reader_, la terreur et l'amour
+de l'hippodrome, et tout étalon de grande race aurait donné le plus beau
+crin de sa personne, pour mériter un seul de ses regards.
+
+Eh bien! miss Annette, la charmante, l'invincible, la glorieuse miss
+Anette, remplit, au moment où je parle, l'emploi de Rossinante au
+Cirque-Olympique, dans le mélodrame nouveau; c'est bien elle, je l'ai
+reconnue, malgré la maigreur de sa fortune et le délabrement de ses os.
+Heureuse encore, miss Annette, de porter dans sa ruine le héros de la
+Manche, coiffé de l'armet de Mambrin! Que de miss Annettes se
+trouveraient ravies de pouvoir, comme elle, clore le dernier chapitre de
+leur histoire par un chevalier de la Triste-Figure! demandez plutôt à
+nos miss Annettes de boudoir et d'Opéra.
+
+--_Le Constitutionnel_ annonce avec grand fracas que M. Schimper,
+professeur d'histoire naturelle à Strasbourg, est de retour d'un voyage
+en Carniole; nous ferons remarquer au _Constitutionnel_ qu'il n'est pas
+plus dangereux d'aller en Carniole et pas plus étonnant d'en revenir,
+que d'entreprendre le voyage de Pontoise avec retour. La Carniole ne
+peut épouvanter que le _Constitutionnel_, qui n'est jamais sorti de la
+rue Montmartre. Mais ce n'est pas tout: M. Schimper a fait un bien autre
+prodige que de visiter lu Carniole: il en a rapporté un animal
+extraordinaire, un protée vivant, né dans les profondeurs des grottes
+terribles d'Adelsberg. Ce protée cause une grande admiration au
+_Constitutionnel_, qui n'admire pas moins M. Schimper d'avoir doté la
+France de ce miraculeux protée, comme si déjà elle n'avait pas assez de
+ceux qu'elle produit.
+
+Que _le Constitutionnel_ conserve son extase pour une meilleure
+occasion: le protée de Carniole n'est pas si rare qu'il le pense; les
+petits mendiants qui rôdent pieds nus dans le village d'Adelsberg en ont
+plein les maint et plein les poches. Si _le Constitutionnel_ allait
+faire un tour par là, il s'en convaincrait aisément: à peine aurait-il
+mis le pied dans l'auberge pour se reposer de la route, que les protées
+et les mendiants lui tomberaient sur le dos; et, pour un petit sou donné
+à ces vauriens, le vénérable voyageur deviendrait adjudicataire du plus
+formidable protée des grottes d'Adelsberg. Que dis-je! on les lui
+adjugerait par douzaines. C'est ce qui nous est arrivé, à mon ami
+Adolphe J.... et à moi, un jour que, conduits par la fantaisie, nous
+allâmes fumer un cigare de pur havane au nez de ces formidables
+souterrains d'Adelsberg et de tous ses protées, aussi nombreux que les
+goujons et les ablettes du pont d'Austerliz.
+
+Mais le _Constitutionnel_ n'entreprendra pas le voyage: il aurait trop
+peur de ne plus admirer M. Schimper ou d'être dévoré tout cru par le
+protée vivant.
+
+--On avait annoncé à tort que M. Musard allait reprendre le commandement
+des concerts de la rue Vivienne; c'est M. Elwart qui en devient le
+général. Napoléon-Musard lui a transmis son bâton impérial; quant à lui,
+il s'est complètement retiré du galop et de la ronde infernale. Musard
+travaille exclusivement à rédiger ses mémoires; mais, plus heureux que
+l'autre Napoléon, il n'a point de Sainte-Hélène. Musard s'est retiré
+dans toute sa force, dans toute sa puissance, dans toute sa liberté;
+Hudson-Lowe n'a rien à démêler avec lui; et si le grand homme a la
+fantaisie de se promener au bois de Boulogne, Albion, se mettant en
+travers du chemin, ne lui crie pas: Halte-là!
+
+Il y a huit jours, j'allais à Neuilly; chemin faisant, j'aperçus sur la
+route une maison d'une belle apparence: une grille élégante, un parterre
+charmant; des rideaux de soie et de velours colorant les vitres de leurs
+nuances chatoyantes. «A qui cette délicieuse habitation? demandai-je au
+cocher qui me conduisait; à quelque grand seigneur, sans doute?--
+
+Oh! oui, monsieur, dit mon homme en soulevant son chapeau d'une main
+respectueuse; c'est le Neuilly de M. Musard.» L'admirable chose que le
+cornet à pistons, pensais-je, et pourquoi mon père ne m'a-t-il pas
+appris à en jouer!
+
+--Les théâtres font de grands préparatifs d'hiver; apprêtons-nous à une
+inondation de drames, d'opéras et de comédies de toutes qualités et de
+toute espèce. Ici, M. Scribe, l'inépuisable; la, M. Alexandre Dumas; M.
+Leon Gozlan de ce côté; de cet autre, M. Casimir Delavigne. Ou verrait
+surtout avec joie l'auteur des _Messeniennes_ apporter au
+Théâtre-Français une de ces oeuvres brillantes et sérieuses qui ont
+donné à son nom un si grand crédit de conscience littéraire et de
+loyauté; ce serait un certificat de vie fourni par le poète, dont la
+sauté, profondément altérée depuis un an, donne de vives inquiétudes;
+mais au milieu de son mal, M. Casimir Delavigne n'a rien perdu de son
+amour pour la poésie et le travail: l'ouvrage qu'un annonce est le fruit
+de ses veilles courageuses. Allons, noble poète! au parterre ce cher et
+douloureux enfant de votre souffrance; les bravos sont un remède
+souverain qui font refleurir le corps et l'âme!
+
+--Les concerts et les soirées commencent à renaître; on se retrouve, on
+se reconnaît, on s'assemble. Nous voilà! nous voici! causons, chantons
+et mettons-nous en danse.
+
+Un élégant salon de la cité d'Orléans a donné le premier signal de cette
+résurrection de la vie mondaine; il avait réuni, l'autre soir, quelques
+jolies femmes et des hommes plus ou moins célèbres; les heures se sont
+passées au bruit des voix mélodieuses; Salvi en était; Salvi va devenir
+indispensable; puis, avec Salvi, Ricci et MM. Méquillet; Donizetti,
+enfoncé dans les coussins d'un vaste fauteuil, parlait de ses opéras et
+du don _Sebastien_ encore en état d'enfantement: mais le jour de sa
+naissance n'est pas loin; puisse le public carillonner au baptême et
+crier _Vivat!_ Ce Donizetti est un père infatigable; il aura mis au
+jour, avant un mois, trois de ces enfants lyriques coup sur coup: _Maria
+di Rohan_ et _Betisario_ pour le Théâtre-Italien, _don Sebastien_ pour
+l'Académie-Royale-de-Musique. Que de soins! que de veilles pour soutenir
+les frais d'une telle production! Eh bien! Donizetti est aussi leste et
+aussi dispos que vous ou moi, qui dormons toute la nuit et la grasse
+matinée: c'est une de ces paternités intarissables et faciles qui ne se
+lassent jamais et pullulent.--Puisque les salons chantent, ils valseront
+bientôt. Ouvrez les pianos, et sortez de leurs étuis les violons, les
+hautbois et les flûtes!
+
+--La tragédie classique ne veut pas en avoir le démenti: elle tient bon
+contre le drame et fait de jour en jour des recrues pour soutenir la
+campagne contre son farouche ennemi: un jeune prince tragique, M.
+Randoux, et une jeune princesse, mademoiselle Araldi, viennent de
+renforcer l'armée de la vieille Melpomene; ni l'un ni l'autre ne sont
+excellents, mais ils peuvent le devenir: les conscrits ne passent jamais
+capitaines au premier coup de feu.--Le drame s'inquiète cependant de
+cette victorieuse révolte de la tragédie, sous le drapeau de
+mademoiselle Rachel, son généralissime... Dans un autre temps, j'aurais
+dit sa Jeanne d'Arc.
+
+
+
+Histoire de la Semaine.
+
+La France fournit un faible contingent à l'histoire politique de la
+semaine. A l'intérieur, la polémique sur l'extension de la fortification
+de Paris a encore presque seule défrayé nos journaux. L'un d'eux, dans
+sa préoccupation, a cru voir dans des trottoirs qu'on établit, dans des
+rangées d'arbres que l'on plante dans le faubourg Saint-Martin, dans
+l'élargissement, résolu par la ville de Paris, de la partie resserrée de
+la rue Saint-Martin, et dans celui des rues des Arets et Planche-Mibray,
+un plan stratégique pour faciliter le passage des canons, des bataillons
+et des escadrons. En vérité, c'est une étrange sollicitude pour la
+population parisienne que de vouloir qu'on la laisse s'atrophier dans
+des rues étroites et malsaines, de peur qu'elle n'arrive à voir quelque
+jour sa liberté compromise par des rues spacieuses et aérées. Il nous
+semble qu'il est plus naturel et plus raisonnable de se réjouir, quant à
+présent, des sacrifices que l'on fait pour lui donner du bleuâtre, sauf
+à s'en remettre au courage dont elle a plus d'une fois fait preuve pour
+combattre, si jamais les craintes, que nous ne partageons pas, se
+réalisaient, des projets dont la connexité avec l'observation des
+règlements de voirie ne nous paraît pas, pour notre part, bien
+clairement démontrée.--Des nouvelles reçues de Taïti ont appris que
+depuis le départ du l'amiral Du Petit-Thouars, la renie Pomaré avait été
+poussée par un missionnaire anglais à faire des semblants de
+protestation contre la prétendue violence morale qui aurait été exercée
+sur elle par les Français pour l'amener à reconnaître leur protection.
+Mais l'arrivée et la fermeté des démarches d'un de nos officiers de
+marine ont suffi pour confondre ces impostures, déjouer ces manoeuvres
+et faire rentrer les choses dans la situation où l'amiral les avait
+laissées.--Une correspondance de Turin annonce qu'un navire corse,
+passant dans les eaux de Bizerte, aurait été, malgré le pavillon
+français qui flottait au haut de son mât, visité par un des bateaux
+gardes-côtes que le bey de Tunis a établis depuis peu. Aucune des
+représentations faites au capitaine de ce visiteur, par son propre
+pilote-interprète, ne serait arrivée à épargner cette humiliation à nos
+couleurs, ce capitaine ayant prétendu qu'il ne faisait qu'exécuter les
+ordres du bey, son maître. La source indirecte de cette nouvelle,
+l'étonnement que cette démarche aurait causé aux subordonnés mêmes du
+capitaine tunisien, enfin les bons termes dans lesquels la France se
+trouve avec le bey, tout nous porte à croire que le fait sera démenti,
+ou que, si l'outrage a été véritablement commis, réparation nous sera
+faite, sans que, pour l'obtenir nos rapports avec la régence de Tunis
+puissent en être altérés.--Ce que nous avions prévu, quant à l'effet que
+nous paraissait devoir produire la façon sauvage de procéder de M. de
+Ratti-Menton envers un autre agent français, ne s'est que trop réalisé;
+et, à en juger par la satisfaction qu'en éprouvent et que ne savent pas
+dissimuler les journaux anglais, on peut se faire une idée du parti que
+leur nation en saura tirer contre nous en Chine. Pour les chinois,
+disent-ils, la distinction de _sérieux_ et de _non sérieux_ de M. de
+Ratti-Menton, ne sera pas suffisamment claire. Ils distingueront les
+barbares en nations qui disputent et nations qui négocient.--La part
+brillante que nos nationaux de Montevideo ont prise aux succès de
+l'armée de la bande orientale de la Plata contre l'armée d'Uribe, a
+attiré sur les Français établis à Buénos-Ayres les mauvais traitements
+et les persécutions de Rosas. Les dernières nouvelles reçues, en les
+dégageant de tout ce que peut avoir de passionné un récit fait par des
+Français qui voudraient entraîner leur gouvernement dans une guerre où
+ils ont pris parti comme individus, donneraient toutefois à penser que
+l'Angleterre, sans s'engager plus que notre gouvernement n'entend le
+faire, aurait du moins trouvé moyen de protéger plus efficacement les
+sujets qu'elle compte sur ces rives. L'armée de Montevideo avait
+remporté de nouveaux avantages, et l'esprit de vengeance de Rosas en
+avait reçu une excitation nouvelle dont un cabaretier français établi à
+Buénos-Ayres aurait été la victime innocente. On annonce un rapport à ce
+sujet de l'envoyé de France, M. de Ladre.
+
+L'Autriche, au dire de la _Gazette d'Augsbourg_, se trouverait en ce
+moment dans une position analogue à celle où nous a placés la ruse
+musulmane pour la réparation de l'outrage fait à notre drapeau et à
+notre consul à Jérusalem. Un sous-gouverneur de la province de Fazoglo
+s'était permis de faire donner des coups de bâton à un jeune chirurgien
+autrichien. Celui-ci s'était rendu à Alexandrie et avait porté plainte
+au consul d'Autriche, qui avait sur-le-champ demandé justice. Le
+sous-gouverneur a été destitué, mais l'ordonnance de destitution est
+motivée sur un déficit qui se serait trouvé dans la caisse de ce
+fonctionnaire. Conformément à sa politique, le gouvernement n'a pas
+voulu avoir l'air de condamner un musulman pour avoir maltraité un
+chrétien.--La lutte en Catalogne est plus engagée, plus sanglante, plus
+désastreuse que jamais. Prim bloque encore Girone, sur laquelle il vient
+déjà de faire une tentative qui lui a coûté un grand nombre des siens.
+D'un autre côté, la junte de Barcelone, qui n'a pas craint d'attaquer la
+citadelle de cette ville, prend, au milieu des bombes lancées par les
+forts, toutes les mesures qui indiquent la détermination d'une
+résistance opiniâtre. A Madrid, où les cortes viennent de se réunir, le
+temps se passe en baise-mains et en réceptions de la jeune reine, qui
+vient d'accomplir sa treizième année.--Le ministère anglais s'est montré
+d'abord assez incertain sur les suites à donner à la première mesure
+qu'il avait prise contre le meeting de Cloutarf. Il est évident qu'il
+s'était flatté que sa proclamation rencontrerait de la résistance et
+qu'il se trouverait ainsi autorisé à recourir à l'emploi de la force qui
+eût pu, pour un certain temps, la tirer de ces difficultés. Mais la
+conduite si habile, si courageusement humaine d'O'Connell, l'empire
+qu'il a su exercer, contre l'attente de tout le monde, sur une
+population ameutée qu'il a déterminée à s'incliner devant la légalité,
+ont déjoué ces calculs et rendu plus grands encore les embarras de la
+situation. L'association du _repeal_ n'ayant point été supprimée par la
+proclamation, O'Connell a tenu à Dublin des réunions nouvelles, où il a
+montré la même prudence, mais aussi la même fermeté. Comme la démarche
+qu'avait faite le cabinet anglais aurait été souverainement ridicule
+s'il s'y était engagé sans avoir de parti pris sur les suites à lui
+donner, les feuilles de Londres ont prêté au ministère divers projets.
+Mais le _Morning Chronicle_ avait annoncé que les modèles des mandats
+d'arrêts qu'on devait décerner contre les principaux repealers avaient
+été envoyés de Dublin-Castle à Londres, le ministère ayant donné l'ordre
+formel à lord de Grey de ne rien faire sans la sanction du gouvernement,
+et c'est ce programme qui vient d'être suivi. Les mandats ont été lancés
+contre O'Connell, son fils John O'Connell et les principaux membres de
+l'association. On annonce même que la poursuite doit comprendre
+plusieurs prélats catholiques. Les chefs d'accusation sont nombreux et
+comprennent celle de conspiration. Les accusés ont été conduits devant
+un des juges de la cour du banc de la reine, et, ayant fourni caution,
+sont demeurés en liberté, suivant la loi anglaise. Un grand
+rassemblement de forces militaires avait eu lieu à cette occasion; mais
+O'Connell, qui se sent invincible tant qu'il maintiendra le peuple
+d'Irlande dans la légalité, lui a adressé et a fait publier à Dublin une
+proclamation pleine de dignité et de mesure qui a empêché l'émotion
+populaire de se traduire en actes de résistance et de révolte. Il est
+donc probable que, quant à présent, le cabinet anglais n'aura pas besoin
+du secours des 20,000 Hanovriens que leur excellent monarque tient,
+suivant le dire de quelques journaux de Londres, à la disposition des
+ministres de sa nièce. Mais il a d'autres difficultés à vaincre,
+d'autres embarras à surmonter. Un acquittement des prévenus sera pour
+eux un triomphe menaçant, et pour les poursuivants une condamnation
+effrayante dans l'avenir. Or, peuvent-ils douter qu'un jury irlandais,
+c'est-à-dire les juges naturels, prononcera un verdict d'innocence?
+Peuvent-ils douter, d'un autre, côté, que si, par une mesure
+d'exception, la cause était portée devant un jury anglais, une
+condamnation serait regardée par le monde entier comme nue monstruosité
+judiciaire? Pour nous, qui n'avons jamais cru à la possibilité et à
+l'efficacité du repliai, nous sommes convaincus que le ministère anglais
+donne des chances à la séparation des deux royaumes en se lançant dans
+la voie de mesures judiciaires aussi mal entendues, au lieu de chercher
+un remède à des maux trop réels et d'accorder une satisfaction équitable
+aux plaintes de l'Irlande. _L'Illustration_ ne peut donner une vue du
+meeting de Cloutarf, puisqu'il a été interdit, mais elle met aujourd'hui
+sous les yeux de ses abonnés une réunion tenue à Dublin avant que
+l'association eût fait hommage à O'Connell de la loque de velours qu'il
+a juré de porter jusqu'à sa mort, et un meeting en plein air postérieur
+à l'offrande nationale. Elle y joint les boutons que portent les
+innombrables membres de l'association, et que portaient les accusés
+quand ils se sont présentés devant le juge.--M. le duc de Bordeaux,
+voyageant sous le nom de comte de Chambord, qui s'était embarqué le 4
+octobre à Hambourg sur un bateau à vapeur, est débarqué le 6 à Hull,
+dans le comté d'York. Il s'est rendu à York, qu'il a visité, et de là
+s'est dirigé vers l'Écosse. Il est accompagné de M. le duc de Lévis, de
+M. le marquis de Chabannes et de M. de Villaret-Joyeuse. On annonce
+qu'il séjournera chez le duc de Northumberland, qui fut envoyé comme
+ambassadeur extraordinaire à l'occasion du sacre de Charles X.--La
+Suisse, dont la diète a dernièrement sanctionné l'abolition d'un certain
+nombre de couvents dans le canton d'Argovie, est en ce moment agitée par
+des intrigues ayant pour but la dissolution de la Confédération, dans le
+cas où ces mêmes couvents ne seraient pas rétablis. Des meneurs
+nationaux et étrangers, dans le canton d'Uri, de Schwitz et d'Underwald,
+ont tracé le plan d'organisation d'une Suisse catholique, qui ferait
+scission avec l'ancienne Confédération, aurait ses diètes particulières
+et se ferait reconnaître au dehors comme État indépendant. Les
+gouvernements de ces petits cantons semblent, dit-on, disposés à prêter
+leur appui à ces étranges prétentions. Si de tels projets recevaient un
+commencement d'exécution, il est probable que les gouvernements des
+cantons y mettraient bon ordre.--_La Gazette du Rhin et de la Moselle_
+annonce la mort de Kamram-Shah, roi de Hérat. Si cette nouvelle est
+vraie, il est probable que ni la Russie ni l'Angleterre ne resteront
+indifférentes au choix du successeur de ce gardien de l'une des
+principales portes de l'Inde.
+
+[Illustration: Boutons du Repeal.]
+
+Le même journal annonce aussi qu'un incendie vient de détruire deux
+mille maisons à Manille.--Une lettre de Breslau, du 9 octobre, porte:
+«Nous venons de recevoir la triste nouvelle que la foudre est tombée
+hier à Bernstadt, et a allumé un incendie qui a dévoré une grande partie
+de la ville. A Paris, dans des maisons de la rue Saint-Nicolas, faubourg
+Saint-Antoine, habitée par un grand nombre de petits fabricants et de
+pauvres ouvriers à façon, le feu est également venu exercer ses rasades.
+Nous devons, quoique arrivant laid, ne pas hésiter à répéter à notre
+tour le beau trait de courage d'un jeune pompier qui est entré dans une
+chambre tout embrasée, où une famille de quatre personnes était cernée
+par le feu. Ce brave jeune homme s'est jeté à travers les flammes, et a
+sauvé deux malheureuses femmes, qu'il a déposées dans une cour. Ses
+vêtements brûlaient. On vient à lui pour le secourir: «Non, laissez-moi,
+dit-il; je n'ai fait que la moitié de l'ouvrage!» et il disparaît de
+nouveau. Les spectateurs attendaient terrifiés. Cinq minutes se passent,
+et l'intrépide pompier reparaît portant deux enfants sains et saufs. Il
+les dépose à ses pieds, et, couvert de brûlures, épuisé de fatigue, il
+s'évanouit. On ne nous a pas dit le nom de ce brave homme, et nous le
+regrettons. On ne nous a pas appris qu'il ait reçu la décoration, et
+nous nous en affligeons pour l'institution de la Légion-d'Honneur.--A
+Raguse, en Dalmatie, plusieurs secousses très-violentes du tremblement
+de terre ont, les 14 et 15 septembre, déterminé toute la population à
+fuir la ville et à transporter dans la campagne les vieillards, les
+malades et les enfants au berceau.
+
+[Illustration: Meeting tenu à Dublin.]
+
+La terreur était au comble, parce qu'en même temps que les redoutables
+oscillations se faisaient sentir, on remarquait à l'horizon un nuage
+particulier qui, dans ces contrées, passe pour devoir accompagner chaque
+cataclysme, et qui se montra notamment pendant le tremblement de terre
+qui, en 1667, détruisit cette même ville. Toutefois aucun bâtiment n'a
+été renversé, et la population est rentrée dans ses habitations. Les
+mêmes secousses, quoique moins violentes, se sont fait sentir à une
+grande distance dans les contrées voisines, et même jusqu'à Trieste. Le
+3 octobre, à trois semaines de là, une nouvelle secousse est venue
+effrayer ces mêmes villes. A Felsberg, canton des Grisons, en Suisse, un
+roc immense qui se décompose a menacé d'ensevelir une population de
+trois à quatre cents personnes. Les pauvres habitants ont d'abord
+déserté leurs demeures; mais, sans abri dans la campagne, ils se sont
+déterminés à y rentrer, malgré de continuels éboulements partiels qui
+semblent annoncer une prochaine et infaillible catastrophe.
+
+La statistique a fourni quelques nouveaux documents. Le ministère des
+finances a publié un état comparatif des impôts indirects pendant les
+neuf premiers mois des années 1841-42-43. La recette totale du 1er
+janvier au 30 septembre 1843 a été de 557 millions: elle avait été de
+547 en 1842, et de 521 en 1841, dont les recettes ont servi de base aux
+évaluations de 1843. On peut donc calculer que la plus-value des impôts
+pour la présente année sera d'à peu près 48 millions. La loi de Nuances
+a été votée avec un déficit prévu de 38 millions environ. L'équilibre
+entre les recettes et les dépenses serait donc rétabli si les crédits
+extraordinaires, supplémentaires et complémentaires n'excédaient pas 10
+millions.--Le recensement de la population qui a été fait en France en
+dernier lieu donne le chiffre de 34,494,875 individus; en 1820, il n'en
+avait constaté que .30,464,875; en 1789, 25,065,883; en 1762,
+21,7769,165; enfin, en 1700, le chiffre n'était que de 19,699,320.
+Ainsi, dans l'espace de moins d'un siècle et demi, la population de la
+France a presque doublé.--Une publication récente, _l'Almanach
+populaire_, donne ainsi la moyenne du tirage des journaux politiques de
+Paris: _Siècle, 12,000; Presse, 11,500; Journal des Débats, 9,559;
+Commerce, 5,711; National, 4,925; Constitutionnel, 4,792; Gazette de
+France 4,614; Courrier Français, 2,914; Quotidienne, 2,615; Moniteur
+Universel, 2,250; Moniteur Parisien, 1,974; France, 1,148; Globe, 1,409;
+Univers religieux, 1,266; Messager, 878; Législature, 825_.
+
+La Société d'Encouragement, qui a déjà tant fait pour la prospérité de
+la France, vient de publier le programme des prix qu'elle se propose de
+décerner de 1844 à 1847 inclusivement. Ces prix sont au nombre de 18, et
+leur valeur totale ne se monte pas à moins de 224,400 francs. Ainsi, un
+prix de 6,000 francs est proposé pour la découverte d'un procédé salubre
+et convenable pouvant remplacer le rôtissage du chanvre et du lin. Trois
+prix de 1,500 francs ensemble sont destinés aux introducteurs filateurs
+de soie dans les départements où il n'en existe pas encore. La
+multiplication des sangsues sur une large échelle sera récompensée par
+deux prix de 2,500 et 1,500 francs. L'introduction en grand de plantes
+étrangères à l'Europe donnera droit à une prime île 2,000 francs. La
+plantation des terrains en pente sera également l'objet de plusieurs
+récompenses. La fabrication des tuyaux de conduite des eaux en fonte,
+fer laminé, bois, pierre ou terre cuite, partagera six primes montant
+ensemble 15,500 francs; les perfectionnements dans la fabrication des
+faïences dures auront également droit à des récompenses diverses montant
+à 13,000 francs. Enfin, un grand prix de 12,000 francs est destiné à
+l'auteur de la découverte qui sera jugée par la Société le plus utile au
+perfectionnement de l'industrie nationale, et dont le succès aura été
+constaté par l'expérience. L'inauguration du chemin de fer belge-rhénan
+a été célébrée par des fêtes à Anvers et à Liège; il le sera à Cologne,
+c'est-à-dire sur l'Escaut, la Meuse et le Rhin. Les feuilles de Belgique
+sont remplies des détails des fêtes dont les deux premières villes ont
+été le théâtre, et des discours prononcés dans ces solennités. Le jour
+de la liberté du commerce et de l'abaissement définitif des douanes
+internationales y a été appelé par tous les voeux, et l'on s'est
+vivement félicité des communications qui confondent désormais la Prusse
+et la Belgique. Le nom de la France n'a pas été prononcé une seule fois,
+et M. le baron d'Arnim, ministre de Prusse, a exprimé, par une figure un
+peu tudesque, les sentiments de sa nation, en disant: «La Prusse tend sa
+_main de fer_ à la Belgique pour serrer la sienne dans une étreinte
+amicale et sincère, et pour unir les deux pays par un indissoluble
+lien.»
+
+Y a-t-il encore quelqu'un à qui ne soit pas démontré le mal, peut-être
+irréparable, qu'ont fait aux intérêts commerciaux et politiques de la
+France les quelques égoïstes en faveur qui ont, l'an dernier, figuré une
+émeute pour faire avorter le projet d'union douanière avec la Belgique?
+
+Une autre solennité, plus harmonieuse que l'éloquence de M. d'Arnim, a
+eu lieu dimanche dernier à la Halle-aux-Draps. On sait que M. le
+ministre de la guerre a autorisé, dans les régiments, l'introduction de
+renseignement du chant selon la méthode Wilhelm. Depuis environ quatre
+mois, mille soldats des huit régiments d'infanterie composant la
+garnison de Paris reçoivent des leçons de M. Hubert, inspecteur du chant
+dans les écoles primaires de la capitale. Trois cent quatre-vingts de
+ces élèves réunis ont subi, pour la première fois, un examen public.
+Après le solfège sur les notes écrites et sur l'indication des doigts;
+après quelques exercices sur la mesure, pour démontrer leur connaissance
+des différents rhythmes, ces trois cent quatre-vingts voix ont chanté
+quatre morceaux de l'Orphéon avec un ensemble des plus remarquables. M.
+le préfet de la Seine, le général commandant la place et les officiers
+supérieurs de la garnison de Paris assistaient à cette réunion, où tous
+les yeux se portaient sur notre poète national Béranger. L'on remarquait
+que tous les exécutants appartenaient à l'infanterie, et l'on se
+demandait si la cavalerie n'avait pas encore demandé ou obtenu
+l'autorisation de suivre ces cours.--Plusieurs conseils-généraux ont
+reconnu le bon effet de ces distractions artistiques mises à la portée
+du peuple et répandant du charme sur des existences laborieuses. Les
+conseils du Rhône et de l'Ain sont particulièrement entrés dans cette
+voie.--Le goût des arts se rencontre plus communément dans les classes
+ouvrières que beaucoup de personnes ne le pensent. Un jeune homme qui
+promet à la Belgique un bon artiste de plus, Bottemann, âgé de vingt-un
+ans, vient d'obtenir à Rome le premier prix de sculpture à l'Académie
+pontificale de Saint-Luc. Il n'avait que huit ans quand il perdit son
+père, tailleur de pierres à Hal, et il fut obligé de prendre le ciseau
+et le maillet dans le chantier paternel. Mais ses heureux instincts
+l'appelaient à autre chose qu'à équarrir humblement la pierre. Il vint à
+Bruxelles suivre les leçons de l'Académie de dessin, et fréquenta les
+ateliers de MM. Simon et Creefs. Muni des certificats les plus
+honorables, il partit pour Rome le 26 août 1842; et, en attendant des
+succès qui, comme on le voit, n'ont pas trahi ses espérances, le conseil
+communal de sa ville natale lui a voté annuellement des subsides.--C'est
+avec une vive satisfaction que nous avons vu également le
+conseil-général de la Meurthe se joindre, dans sa dernière session, au
+conseil municipal de Nancy pour contribuer aux frais de l'éducation
+artistique d'un jeune ouvrier potier nommé Jiorné Viard, né à
+Saint-Clément, arrondissement de Lunéville, «qui, depuis son enfance,
+dit la délibération du conseil, s'est fait remarquer dans la faïencerie,
+où il a été constamment employé, par son habileté, son amour pour le
+travail et ses dispositions extraordinaires pour la sculpture.»
+
+[Illustration: Meeting en plein air.]
+
+Il y a dans un recueil publié il y a quelques années, _le Salmigondis_,
+une charmante nouvelle de M. G. Cavaignac, intitulée _Est-ce vous?_
+C'est le récit fait par un fataliste de toutes les contrariétés et de
+tous les malheurs qui lui sont successivement advenus toutes les fois
+qu'on lui a posé cette question en trois mots: Est-ce vous? Elle le
+força même un beau jour, adressée qu'elle lui fut par un aéronaute
+s'embarquant dans sa nacelle et cherchant dans la foule assemblée,
+autour de lui un compagnon de voyage, elle le força d'entreprendre une
+course aérienne pour laquelle, par amour-propre, il ne voulut pas
+laisser voir son peu de propension. Un officier en garnison au Mans
+vient de faire le même voyage très librement et sans provocation. Une
+ascension aérostatique avait été annoncée dans cette ville, pour un jour
+de la semaine dernière, par M. Kirsch, de qui nous avons déjà eu
+occasion d'entretenir les lecteurs de ce journal. Une foule considérable
+était assemblée-; tout était disposé, et le ballon gigantesque se
+trouvait prêt à quitter le sol, lorsqu'un spectateur, abandonnant sa
+place, écarte M. Kirsch, s'élève dans la nacelle aérienne, salue le
+public ébahi et s'élance dans les airs. C'était un commandant de
+cuirassiers, M. Verdun, que le public suivit des yeux avec une vive
+anxiété dans son aventureuse excentricité. Le Mans tout entier était
+dans les rues et aux fenêtres. Une heure après, le commandant débarqué
+heureusement, racontait à ses amis ses impressions de voyage.
+
+La Cour d'assises de la Mayenne vient de mettre fin à une procédure
+politique engagée depuis longtemps. M. Ledru-Rollin, poursuivi à
+l'occasion du discours prononcé par lui devant les électeurs du Mans qui
+l'ont envoyé à la Chambre, après s'être vu condamner à quatre mois de
+prison par la Cour d'assises de Maine-et-Loire, dont le jugement avait
+été cassé, vient d'être acquitté par le jury de la Mayenne.
+
+M. Lerebours, ancien secrétaire de la Commune au 9 thermidor et qui
+échappa à la réaction de cette journée, est mort aux environs du Mans,
+où il s'était retiré depuis une quarantaine d'années. Il avait été
+directeur de l'instruction publique et successeur, dans ces fonctions,
+de conventionnel Lakanal. Il était père du tragédien Victor, que nous
+avons vu dans l'emploi de Talma à la Comédie-Française et à l'Odéon, qui
+a fait représenter sur cette dernière scène une tragédie intitulée
+_Hérald ou les Scandinaves_, dans laquelle il remplissait le principal
+rôle, et qui, retiré du théâtre, est aujourd'hui lecteur du roi de
+Hollande,--M. Lehuérou, professeur suppléant à la Faculté de Rennes,
+déjà connu par d'importants travaux, et qui avait publié notamment un
+volume sur les _Institutions mérovingiennes_ et un autre sur les
+_Institutions carlovingienne_, vient, par suite d'un fatal
+découragement, de mettre fin à ses jours.--M. de Montrond, intime ami du
+Prince de Talleyrand, vient de mourir. Il avait été le confident de bien
+des secrets et l'intermédiaire de beaucoup d'intrigues. Il touchait,
+depuis longtemps une pension de 40,000 francs par an sur les fonds
+secrets, qui lui a été servie jusqu'à sa mort.
+
+
+
+Théâtres
+
+THÉÂTRE DE L'OPÉRA-COMIQUE.
+
+_Mina, ou le Mariage à Trois,_ opéra-comique en trois actes, paroles de
+M. F. de PLANARD, musique de M. AMBROISE THOMAS.
+
+[Illustration: Opéra-Comique--Scène de _Mina ou le Mariage à Trois_, 3e
+acte: Moreau-Cinti, madame Félix, Roger, mademoiselle Darcier.]
+
+Un roi de Prusse,--je ne sais lequel, et le lecteur a trop de bon sens
+pour tenir à le savoir: tous les rois de Prusse d'opéra-comique se
+ressemblent;--un roi de Prusse avait un ministre qui passait assez
+généralement pour un grand ministre; du moins, sa soeur, madame la
+comtesse, de ***, n'en doutait pas, et le proclamait à tout propos,
+pourquoi n'en croirait-on pas madame la comtesse de ***.
+
+J'y suis très-disposé pour ma part, et voici pourquoi:
+
+Ce ministre avait un ami, brave militaire ainsi que lui; vous voyez que
+notre ministre était probablement chargé du département de la guerre.
+Dans une bataille, l'un des deux amis, voyant l'autre menacé d'un coup
+mortel, se jeta au-devant et reçut la coup. Il en mourut, comme de
+raison, en disant à l'autre: «Ma fille, monseigneur, ma fille unique,
+elle n'a plus que vous, je vous la recommande!...» Le survivant était le
+ministre; il n'oublia ni son ami défunt ni la jeune fille. A la vérité,
+il ne s'inquiéta guère de l'éducation que recevait cette intéressante
+enfant; il avait apparemment trop d'affaires pour cela. Mais au moment
+de sa mort, il voulut réparer le temps perdu. Son testament fut conçu en
+ces termes, ou à peu près:
+
+«Je lègue tous mes biens à mon neveu le colonel de Romberg, à condition
+qu'il épousera la jeune Mina, fille de mon meilleur ami, etc. Si, le 30
+juillet prochain, mon neveu Romberg n'a pas rempli la condition, il
+perdra mon héritage, qui sera partagé entre mes parents de la ligne
+maternelle.»
+
+Romberg était jeune, et il y avait dans le monde une jeune veuve appelée
+la baronne de Rosenthal, à qui la nature avait donné des cheveux noirs
+magnifiques, des veux noirs pleins d'éclat et de feu, un visage et un
+cou d'une blancheur éblouissante, et des épaules arrondies avec une
+grâce parfaite.
+
+[Illustration: Palais-Royal.--Levassor, dans ses trois rôles du _Brelan
+de Troupiers._]
+
+J'avoue que la baronne déparait un peu ces présents du ciel par la
+manière dont elle les portait. Elle marchait habituellement la tête
+basse, et, en parlant, elle regardait son interlocuteur _en dessous_.
+Mais qui peut tout avoir? comme dit La Fontaine. Romberg avait compris
+que la perfection n'est pas de ce monde, et s'était mis à aimer la
+baronne avec toute la fougue d'un colonel de trente ans. Qu'en
+résulta-t-il? que le 30 juillet, terme fatal assigné par le testament
+pour la célébration du mariage, Romberg avait pris les devants, et se
+trouva marié... marié secrètement avec la baronne, et fort, inquiet des
+suites, car les charmes de la baronne n'avaient pu fermer tout à fait
+ses jeux sur les charmes de la succession.
+
+Romberg eut recours aux grands moyens: il s'adressa au roi, et lui
+demanda l'annulation du testament. Pendant qu'il attendait, avec toute
+l'impatience d'un héritier et d'un colonel amoureux, la décision de Sa
+Majesté, la comtesse sa tante, cette soeur du défunt dont je vous ai
+déjà parlé, arriva tout à coup, tenant d'une main le testament, et
+présentant de l'autre la jeune Mina de Ronsfeld.
+
+«Allons, mon cher neveu, voici le grand jour; il faut que vous soyez
+marié ce soir. Êtes-vous décidé? avez-vous fait toutes vos dispositions?
+Le devoir qui vous est imposé ne sera pas d'ailleurs très-pénible à
+remplir.... du moins j'ai assez, bonne opinion de vous pour le croire.
+Regardez votre fiancée: est-elle assez jeune et assez jolie?»
+
+Fille était ravissante, en effet: taille légère et fine, minois piquant,
+avec un petit air ingénu et mille petits mots naïfs qui doublaient le
+charme de ce minois et de cette taille. Il faut savoir qu'elle avait été
+élevée par une vieille tante, qui s'était retirée dans un ermitage après
+avoir juré haine mortelle à tout le sexe masculin--apparemment elle
+avait eu à s'en plaindre--et qui n'avait jamais souffert qu'un homme
+adressât la parole à sa nièce, ni même qu'on prononçât devant elle le
+mot de mariage. Bref, en comparaison de Mina, Agnès aurait pu passer
+pour un prodige d'érudition.
+
+«Il faut dissimuler et gagner du temps, se dirent tout bas Romberg el la
+baronne;» et Romberg ajouta tout haut: «Ma tante, me voilà prêt.»
+
+Qu'en serait-il advenu? je l'ignore. La bigamie est un cas terrible et
+qui peut mener bien loin un colonel. Heureusement que M. de Limbourg,
+capitaine d'ordonnance, arriva tout à point pour le tirer d'embarras. Il
+venait chercher madame la comtesse, par ordre exprès de la reine, dont
+cette noble dame était dame d'atours. La reine l'attendait pour
+s'habiller: il n'y avait pas une minute à perdre.
+
+«Je pars, mes enfants, dit la vieille dame; mais vous connaissez le
+testament; il faut absolument vous marier aujourd'hui, mariez-vous donc
+sans moi. Dès que mes importantes fonctions me le permettront, je
+reviendrai jouir du spectacle de votre bonheur.»
+
+La Prusse n'est pas un pays comme un autre: on peut s'y marier sans
+témoins... Il faut du moins que vous ayez la complaisance de le
+supposer, si vous voulez que je continue cette très-vraisemblable
+histoire. La comtesse partie, il vint à la baronne une idée
+très-originale, qu'elle mit sur-le-champ à exécution.
+
+«Allons, mon enfant, dit-elle à Mina, il faut vous marier.
+
+--Me marier? mais je ne sais ce que c'est.
+
+--Je vais vous le dire. Nous allons nous rendre au temple, où vous
+trouverez M. de Romberg; vous vous mettrez à genoux avec recueillement;
+vous élèverez votre coeur vers Dieu; vous lui promettrez d'être toujours
+bonne, modeste et sage, comme aujourd'hui. Puis vous reviendrez, vous
+habiterez ce pavillon, vous aurez de jolies robes el de belles parures,
+et vous vous appellerez madame de Romberg.
+
+--Comment! voilà ce que c'est que le mariage?
+
+--A très-peu de chose près.»
+
+Tout s'exécuta comme la baronne l'avait dit; et au retour, Romberg et
+elle installèrent Mina dans l'appartement qu'elle devait occuper seule,
+lui souhaitèrent une bonne nuit, et se retirèrent dans le pavillon que
+madame de Rosenthal habitait, et où, chaque nuit, elle recevait en
+secret l'amoureux colonel, pendant que tout le monde le croyait à son
+poste, dans la forteresse voisine, dont il était commandant.
+
+Quinze jours écoulés, Mina était reconnue partout femme légitime du
+commandant Romberg, et avait, à ce titre, reçu la visite de toutes les
+autorités constituées et de toute la noblesse du pays. Romberg était
+plein de bonté pour elle, il l'entourait de soins et d'attentions;
+seulement, comme il tenait à ses devoirs, et qu'il était intraitable sur
+la discipline, dès que le tambour de la citadelle sonnait l'heure de la
+retraite, il prenait en soupirant congé de Mina; c'est-à-dire qu'il
+quittait son ménage ostensible, et se rendait dans son ménage secret. Il
+n'avait pour cela qu'une, allée de jardin à traverser et une porte mal
+fermée à ouvrir.
+
+Mina passait donc aux yeux de tous et se croyait elle-même la plus
+heureuse femme de la Prusse. Que pouvait-elle désirer de plus? Elle
+avait seize ans, une charmante figure, une grande fortune, une
+habitation délicieuse, un mari très-aimable et un amant plus aimable
+encore que son mari.--Comment, un amant! Qu'était donc devenue cette
+innocence si vantée?--Eh! ne savez-vous pas ce que dit la sagesse des
+nations? _Aux innocents les mains pleines_.
+
+Romberg s'accommodait à merveille de cet arrangement. Il épiait du coin
+de l'oeil et en souriant les naïves coquetteries de Mina et la stratégie
+amoureuse de son ami Limbourg; et quand les billets doux de ce dernier
+étaient surpris par la comtesse, il s'en déclarait l'auteur. Mais la
+vieille dame avait lu dans le jeune coeur de Mina, et n'entendait pas
+raillerie sur le chapitre de l'honneur conjugal.
+
+«Mon cher neveu, dit-elle à Romberg, les choses ne peuvent aller ainsi
+plus longtemps. Vous ne voyez rien de ce qui se passe: c'est le
+privilège des maris. Mais je vois tout, moi, et je sais ce qui se dit
+tout bas autour de vous. Limbourg est ici toute la journée, et je vais
+lui signifier...
+
+--Ah! ma tante, gardez-vous-en bien! Je vais vous dire le mot de
+l'énigme, que vous ne soupçonnez pas. Apprenez que Limbourg est amoureux
+de madame de Rosenthal. C'est pour elle qu'il vient; il doit l'épouser
+dans huit jours.
+
+--S'il est ainsi, je n'ai plus rien à dire.»
+
+Elle se garda bien pourtant de se taire. Elle n'eut rien de plus pressé
+que de tout conter à Mina, et de la manière la plus propre à troubler la
+sécurité de la pauvre enfant, à éveiller son imagination, à déchirer son
+coeur: Limbourg doit épouser la baronne, il l'aime, il n'aime qu'elle,
+et lui jure toute la journée qu'il est indiffèrent à toute autre femme.
+
+Mina, jalouse sans le savoir, ne pouvait rester plus longtemps dans sa
+charmante ignorance. Il y avait au château un jardinier qui avait été
+jadis le serviteur et, jusqu'à un certain point, l'ami de son enfance.
+Elle l'appela soudain.
+
+«Jacquet, m'aimes-tu?
+
+--Moi, madame? mon sang, ma vie vous appartiennent...
+
+--Je n'en veux pas; je veux seulement que tu me répondes avec sincérité.
+Qu'est-ce que c'est que l'amour?»
+
+Jacquet n'était guère en état d'improviser une réponse satisfaisante à
+une pareille question, il passa plusieurs fois de suite son chapeau
+d'une main dans l'autre, et fit porter alternativement le poids de son
+corps sur son pied gauche et sur son pied droit; c'était sa manière de
+réfléchir. Quand il eut cherché quelque temps, il jugea qu'il devait
+avoir trouvé quelque chose.
+
+«L'amour, madame... mais... c'est l'amour.»
+
+Et comme Mina ne paraissait pas complètement éclairée par cette
+définition:
+
+«Attendez, je m'en vais vous dire: l'amour, c'est un homme, ou une
+femme, qui aime de tout son coeur une femme ou un homme. Voila.
+
+--Eh bien! s'écria Mina, qui comprenait, à peu de chose près, tout ce
+que Jacquet ne lui avait pas dit, je vais l'apprendre une chose
+épouvantable: M. de Limbourg est amoureux de madame de Rosenthal.
+
+--Ah! ah! dit finement Jacquet, c'est donc lui qui s'introduit chaque
+nuit chez la baronne, et que je guette depuis quelque temps sans avoir
+jamais pu l'atteindre?
+
+--Eh bien! mon pauvre Jacquet, il faut que tu m'introduises, moi aussi,
+cette nuit même, chez la baronne, sans qu'elle le sache. Je veux savoir
+ce qu'ils se disent. Je veux prendre M. de Limbourg en flagrant délit de
+trahison!»
+
+La nuit suivante, en effet. Mina vint se blottir derrière un paravent
+dans le salon de la baronne. Elle entendit bientôt entrer, par
+l'extrémité opposée du pavillon, celui qu'elle croyait être M. de
+Limbourg. Mais que devint-elle quand Limbourg, qui l'avait suivie (il ne
+la perdait jamais de vue), vint se placer auprès d'elle à l'abri du
+paravent?--Ce n'est pas lui qui est avec madame de Rosenthal!--Qui donc
+alors?--Elle écoute, elle regarde, et reconnaît son mari! Romberg en
+robe de chambre et en pantoufles, et buvant avec la baronne le thé
+conjugal! Quel charmant tableau! Limbourg n'avait ni thé ni robe de
+chambre, mais, à cela près, il sut à merveille tirer parti de la
+situation, et répéter, d'un coté du paravent, tous les détails de la
+scène qui se passait de l'autre, et je prie le lecteur de consulter la
+gravure annexée à ce véridique récit, laquelle a été faite pour empêcher
+son imagination d'aller trop loin; si bien que lorsque la comtesse vint
+tomber tout à coup au milieu de ce double tête-à-tête, apportant la
+déclaration du roi qui cassait enfin le testament du ministre défunt,
+tous la reçurent à bras ouverts, tous convinrent qu'elle était arrivée
+fort à propos, et elle fut, sur ce point, de l'avis de tout le monde.
+
+Tels sont, en abrégé, les faits dont M. de Planard a fait une
+très-spirituelle comédie. M. Ambroise Thomas s'est piqué d'honneur, et
+n'a pas voulu être en reste avec lui. Sa musique est vive, légère,
+spirituelle et toute gracieuse.--Faut-il analyser sa partition? Non, la
+musique est comme l'amour: les plaisirs qu'elle donne sont d'autant plus
+vif? qu'on est moins en état de les expliquer.
+
+_Brelan de Troupiers_ (THÉÂTRE DU PALAIS-ROYAL),--_Jean Lenoir_ (THÉÂTRE
+DU GYMNASE).--_Tôt ou Tard_ (ODÉON).
+
+--_Le Château de Valanza_ (THÉÂTRE DE LA GAIETÉ).--_La Fille du Ciel_
+(DÉLASSEMENTS-COMIQUES).
+
+Levassor vient de rentrer au théâtre du Palais-Royal, qu'il avait trahi,
+pendant deux ans, pour le théâtre des Variétés; et, pour racheter sa
+désertion, il débute par un succès et par un véritable tour de sorcier.
+Voyez-vous ce jeune Jean-Jean? c'est Levassor! voyez-vous ce troupier
+rompu à la bataille et relevant fièrement une moustache grise? encore
+Levassor! voyez-vous ce soldat sexagénaire, blanc, courbé, chevrotant?
+toujours Levassor! et, pour comble de surprise, c'est dans le même
+vaudeville et presqu'au même instant que Levassor représente ces trois
+âges de troupier. La métamorphose s'accomplit si lestement; au menton
+imberbe succède si vite la moustache grise, à la moustache grise le
+front chenu de l'invalide, qu'il semble qu'en effet ils sont trois à
+l'oeuvre; mais, en réalité, il n'y a que Levassor, un Levassor en trois
+personnes!
+
+Les trois sont du même sang et du même nom; l'aïeul, le père et le
+petit-fils, tous trois nommés Gargousse et tous trois soldats. Le
+Gargousse invalide conte ses batailles et ses victoires passées à qui
+veut l'entendre; le Gargousse fils, héros en pleine activité de service,
+vole de belle en belle et de triomphe en triomphe; les bastions tombent
+devant lui aussi bien que les coeurs; et Gargousse le petit-fils?
+celui-là a besoin d'être aguerri; jusqu'ici il semble dégénéré de ses
+pères; c'est lui qui baisse les yeux et rougit à la vue de mademoiselle
+Césarine; ah! si Gargousse Ier et si Gargousse II étaient à sa place,
+comme mademoiselle Césarine y passerait! Or, non-seulement il se conduit
+comme un Jean-Jean en amour, mais encore le petit Gargousse a peur d'un
+sabre; à son premier duel, ne s'enfuit-il pas à toutes jambes?
+
+«Diable! dit Gargousse le père; qu'est-ce que cela veut dire? ce n'est
+point un Gargousse!--Laissez faire, dit Gargousse l'invalide, plus sage
+et plus expérimenté: il a peur, soit! nous avons tous commencé par la; à
+son second coup de sabre et à son second amour, vous verrez comme le
+petit bonhomme ira: il sera digne des Gargousse.»
+
+Le vieillard a dit vrai: Gargousse le petit-fils devient un démon qui
+sabre les gens à coups redoublés, assiège les coeurs, et réduit la fière
+Césarine à merci. Les deux Gargousse, le grand-père et le père, poussent
+des _vivat_, et se mirent dans leur digne petit-fils: Dieu merci, les
+valeureux Gargousse ne périront pas.--Cette histoire militaire des
+Gargousse est amusante et agréablement semée de mots plaisants; ajoutez à
+cet esprit des auteurs le talent de Levassor et sa triplicité
+phénoménale, et le vaudeville de MM. Étienne Arago et Dumanoir
+triomphera sur toute la ligne!
+
+Ici on rit un peu moins; il est vrai que le Gymnase se plaît dans le
+sentiment et le larmoyant; et puis ne faut-il pas travailler pour tous
+les goûts? S'il est amusant de rire, n'est-il pas, de temps en temps,
+agréable de pleurer? Pleurons donc!
+
+Comment rire, en effet, des infortunes du comte de Boisménil et de sa
+fille Alix? Il faudrait avoir le coeur bien cannibale.
+
+Le comte, vieil émigré retiré en Angleterre, se trouve sans ressources;
+l'hôte qui l'abrite et le nourrit, un horrible avare, va le chasser,
+faute de paiement. Que faire? que deviendra Alix, une si charmante
+fille? C'est la surtout la grande douleur du comte.
+
+Un jeune homme, Armand de Courvil, s'est attaché au malheur de cette
+famille; il aime Alix, et pour tout au monde voudrait soulager
+l'infortune de la fille et du père. Il y a un moyen de le faire; mais ce
+moyen est plein de périls; il ne s'agit de rien moins que d'exposer sa
+vie, et voici comment: le comte, en quittant la France, a caché 100,000
+livres dans un mur de son château: si on pouvait les reprendre! «Eh
+bien! je les aurai,» dit Courvil, bravant la loi qui prononce la peine
+de mort contre tout émigré surpris en France. «Que m'importe!» s'écrie
+le brave jeune homme. Voilà du dévouement et de l'amour.
+
+Il part déguisé en matelot, aborde en Bretagne, et, au milieu des plus
+grands dangers, arrive enfin au château de Boisménil. C'est quelque
+chose, mais ce n'est pas tout: il faut trouver le trésor, l'enlever, et
+surtout déjouer la surveillance de Jean Lenoir, ancien fermier du comte,
+et républicain clairvoyant. A cette qualité d'ennemi politique de M. de
+Boisménil, Jean Lenoir joint une vieille rancune: le comte l'a renvoyé
+injustement, et a injustement soupçonné sa probité.
+
+La tentative réussit d'abord: Armand de Courvil découvre le trésor, s'en
+empare, et se dispose à regagner l'Angleterre, quand Jean Lenoir arrive.
+Il a flairé l'émigré et l'arrête. L'affaire devient sombre. Armand fait
+volontiers le sacrifice de sa vie; mais Alix, mais le comte, que
+deviendront-ils?
+
+[Illustration: Théâtre des Délassements Comiques.--_La fille du Ciel_,
+2e acte, 3e tableau: mademoiselle Bergeron, Phosphoriel; mademoiselle
+d'Harcourt, la Fille du ciel.]
+
+Heureusement, Jean Lenoir n'a pas l'âme aussi noire que son nom. Il
+s'émeut en apprenant le dévouement d'Armand, et lui rend non-seulement
+la liberté, mais la précieuse cassette; puis Jean Lenoir imagine un
+moyen très-noble de se venger de l'injustice du comte: il remplit la
+cassette de pièces et de papiers qui prouvent clairement sa probité et
+son innocence. Or, Armand de Courvil arrivant avec la chère cassette, le
+comte n'a rien de plus pressé que de l'ouvrir. «Les quatre cent mille
+francs sont là,» dit-il. Point du tout; il ne trouve que ce compte-rendu
+de l'honnête gestion de son fermier. «Le traître m'aura volé!» Non pas:
+Jean Lenoir, craignant que l'or ne fût saisi en route, a substitué à la
+somme un bon de quatre cent mille livres sur un banquier de Londres, au
+nom de M. de Boisménil. Voilà comme Jean Lenoir se venge.
+
+Grande joie parmi les Boisménil, et mariage d'Armand et d'Alix. Tout
+cela est bien joué par Tisserant, Julien et mademoiselle Rose Chéri. Le
+public a soupiré, le public a pleuré, le public a pris plus d'une fois
+son mouchoir. Quand le mouchoir s'en mêle, le succès est flagrant.
+
+L'Odéon nous donne une comédie assez gaie, et qui porte le titre de _Tôt
+ou Tard_. Ce titre veut dire que tôt ou tard il faut que jeunesse se
+passe. Si vous avez, payé votre dette au diable avant de vous marier,
+tant mieux; vous ferez un excellent mari; sinon vous serez un mari
+détestable, coureur, volage, ami du bal, des petits soupers, des
+débardeurs, et fort enclin aux nuits vagabondes et aux lettres de
+change. Des mots spirituels et des scènes plaisantes ont attiré la manne
+des bravos sur cette comédie de MM. Léonce et Moléri.
+
+Nous tombons en plein mélodrame: le château de Valanza est bien le plus
+souterrain et le plus scélérat de tous les châteaux: des faux monnayeurs
+et des bandits y travaillent de compagnie, et pour surcroît de terreur,
+un affreux monstre, le comte de Monzzani, y joue toutes sortes de tours
+pendables à son cousin Lucio et à la belle Virginie Salviati. Quel est
+le but de toutes ces infamies de Monzzani? Oh! mon Dieu! le traître veut
+tout simplement, comme c'est l'habitude de ses pareils en mélodrame,
+escroquer à son cousin Lucio la belle Virginie, qu'il aime, et un
+héritage de plusieurs millions; ceci vaut la peine que Lucio y fasse
+attention. Mais Lucio est le meilleur des hommes et la plus docile des
+victimes; on l'empoisonne, on l'assassine, on le jette à trois cents
+pieds sous terre, on l'enterre avec une facilité digne d'étonnement.
+Lucio a cependant ceci de remarquable, que si, par imprévoyance, il se
+laisse tuer sept à huit fois et précipiter dans les abîmes du château de
+Valanza, il en revient toujours et ne meurt jamais; tel est son
+caractère; il met de l'entêtement à vivre autant de fois qu'on
+l'enterre. Mais on se lasse de tout, même de faire le mort. Un beau soir
+d'août, Lucio ressuscite définitivement au nez du féroce Monzzani, qui
+pâlit, chancelle, et tombe aux mains des gendarmes, vengeurs du
+crime.--Ce terrible mélodrame arrive en droite ligne du cerveau de MM.
+Alboise et Paul Foucher.
+
+Le théâtre des Délassements Comiques a aussi son méchant génie: ce drôle
+s'appelle Rocaillon, il en est bien digue. Rocaillon poursuit de son
+furieux amour la Fille du Ciel, qui ne veut pas entendre parler de lui;
+Eloa, en effet, a bien d'autres choses à faire que d'écouter ce vilain
+Rocaillon. Elle a de tendres rendez-vous avec Phosphoriel, charmant
+esprit en chair et en os, qui lui conte fleurette à l'ombre des arbres
+et des charmilles. En vain Rocaillon fait jouer des ficelles
+abominables, Phosphoriel et la Fille du Ciel se marient à sa méchante
+barbe, et Rocaillon retombe au fond des plus épouvantables abîmes. Il
+faut bien que justice se fasse.
+
+Le dialogue est plein de trappes et de feux de Bengale.
+
+
+
+De la Traite et de l'Esclavage.
+
+Les grandes questions, celles qui touchent aux plus chers intérêts de
+l'humanité, ont cela de particulier que de tout temps, et à propos de
+toute chose, elles attirent vivement l'attention et préoccupent les
+esprits. Le mouvement industriel qui semble dominer et absorber notre
+époque se lie intimement à ces vastes problèmes, et leur solution peut
+seule donner à l'activité prodigieuse qui, de toutes parts, se manifeste
+dans l'ordre des progrès matériels, un caractère de moralité et de
+grandeur.
+
+Parmi ces problèmes, il en est trois que la prochaine session devra
+aborder; la loi sur l'abolition de l'esclavage d'abord, préparée avec
+tant de soin par les travaux et le rapport de la commission que
+présidait M. le duc de Broglie; la réforme de notre système
+pénitentiaire, question ardue dont le rapport de M. A. de Tocqueville à
+la Chambre des Députés doit faciliter la solution; enfin la liberté de
+l'enseignement, qui, dans ces derniers temps, a soulevé de solennels
+débats.
+
+_L'Illustration_ doit, non résoudre, elle n'en a pas la prétention, mais
+exposer du moins l'état de ces difficiles problèmes qui intéressent
+directement l'amélioration des masses et l'avenir des sociétés. Elle ne
+manquera pas à cette tâche.
+
+Dernièrement encore, à la tribune du Parlement anglais(1), lord
+Palmerston interpellait le ministre pour savoir de lui si à l'avenir,
+lorsque par suite d'une tempête ou pour toute autre cause, un navire
+ayant des nègres à bord aura été jeté dans un port britannique, le
+gouvernement se proposait de déclarer ces hommes libres. M. T. Duncombe
+accusait le gouvernement de n'être pas animé d'un désir sincère de
+supprimer la traite. N'est-il pas déplorable qu'aujourd'hui encore on se
+livre à ce commerce honteux, et que la France, fut-ce au prix de lourds
+sacrifices, hésite à émanciper ses esclaves, elle qui aurait dû donner
+cet exemple au monde, elle qui a manifesté pour le droit de visite une
+si légitime et si unanime réprobation!
+
+[Note 1: Séance du 11 août 1843.]
+
+Récemment encore, la session des conseils-généraux a appelé l'attention
+publique sur la grande question de l'esclavage. Déjà, dans leur session
+de l'année dernière, répondant aux voeux de l'opinion publique, les
+conseils avaient réclamé avec une généreuse instance le projet de loi,
+depuis si longtemps attendu qui doit prononcer l'émancipation des
+esclaves. Cette année encore ils ont protesté contre la lenteur du
+gouvernement, et c'est un devoir pour la presse de constater ces
+plaintes énergiques parties du sein même de la bourgeoisie, dont les
+conseils-généraux sont surtout l'organe.
+
+La prochaine session des Chambres législatives verra enfin éclore, il
+faut l'espérer, ce projet de loi si longtemps couvé. Il ne sera donc pas
+sans intérêt de jeter sur l'état de cette grande question un coup d'oeil
+rapide.
+
+I.
+
+ABOLITION DE LA TRAITE.--INITIATIVE DE L'ANGLETERRE. ABOLITIONS
+SUCCESSIVES.--IMPUISSANCE DE LA LÉGISLATION.
+
+Il y a plus d'un demi-siècle déjà que, pour la première fois, au sein du
+Parlement britannique, une voix généreuse s'éleva pour flétrir la traite
+des nègres, et ce cri d'humanité, régulièrement jeté, d'année en année,
+au milieu des luttes des partis et des intérêts de la politique, a
+trouvé de l'écho dans l'Europe entière. Le commerce infâme des esclaves,
+réprouvé par la loi religieuse, a également été condamné par les lois
+civiles, et les souverains de l'Europe, réunis au congrès de Vienne, ont
+solennellement proclamé l'abolition de la traite et flétri ce fléau qui,
+suivant leur énergique parole, «avait trop longtemps désolé l'Afrique,
+dégradé l'Europe et affligé l'humanité.»
+
+L'Angleterre a eu la gloire d'entrer la première dans cette voie
+nouvelle où l'entraînaient les véritables intérêts de sa politique, non
+moins que le sentiment de sa foi chrétienne; ce n'a été toutefois
+qu'après une longue résistance. Pendant près de vingt ans, la tribune a
+retenti de ces luttes mémorables où les intérêts maritimes et
+commerciaux de l'Angleterre résistaient avec acharnement à ce flot
+irrésistible de liberté que la civilisation pousse incessamment dans
+toutes les contrées et sur toutes les nations du globe. Dans ce débat,
+solennel, les plus grands esprits, les voix les plus éloquentes, les
+intelligences les plus élevées apportèrent le tribut de leurs efforts;
+les Pitt, les Fox, les Burke, les Shéridan, les Windham, les Dundas, les
+Clarkson, les Grenville, ne craignirent pas d'aborder et de traiter,
+sous toutes ses faces, cette question immense qui a dominé les plus
+ardents débats du Parlement. Les esprits hardis que Wilberforce avait
+appelés sur ce terrain nouveau ne se contentaient pas de proscrire la
+traite; mais, envisageant dans ses plus extrêmes conséquences ce grand
+acte de justice et d'humanité, ils préparaient les éléments d'un acte
+plus solennel et plus grave encore, celui de l'émancipation des esclaves
+aux Indes-Occidentales.
+
+Le plus ardent et le plus courageux apôtre de l'émancipation, alors
+qu'il poursuivait avec une si admirable persévérance la réalisation de
+l'idée qui remplissait sa vie, ne faisait pas mystère de ce voeu de son
+coeur. «Certes, je ne nierai pas, disait Wilberforce à ses adversaires,
+dans la séance du 2 avril 1792, que je désire assurer aux esclaves les
+bienfaits de la liberté, et je ne suis point alarmé de m'entendre
+attribuer le dessein de les émanciper. Quel homme se refuserait à
+s'associer a ce voeu? Mais la liberté que j'entends est celle dont,
+hélas! les noirs ne sont pas encore susceptibles. La vraie liberté est
+fille de la raison et de l'ordre; c'est une plante céleste, et le sol
+doit être préparé à la recevoir. Quiconque la veut voir fleurir et
+porter ses véritables fruits ne croira pas qu'il faille l'exposer à
+dégénérer dans la licence!»
+
+C'est ainsi que, dès l'origine, la question de l'émancipation fut liée à
+celle de l'abolition de la traite; c'étaient les deux termes d'une même
+proposition; résoudre l'une, c'était s'imposer l'obligation d'aborder et
+de résoudre l'autre; et c'est la prévision de cet enchaînement
+nécessaire qui souleva contre les premiers abolitionnistes la foule
+ardente et passionnée des intérêts coloniaux de la Grande-Bretagne.
+
+Ces intérêts furent vaincus enfin. Déjà réformée et contenue dans de
+certaines limites par un bill qui interdisait aux sujets anglais toute
+participation au commerce des noirs, lorsqu'il serait entrepris pour le
+compte et au profit d'une puissance étrangère, la traite fut entièrement
+abolie le 2 mars 1807. Presque en même temps, les États-Unis imitaient
+l'exemple de l'Angleterre.
+
+Dès lors la Grande-Bretagne était directement intéressée à l'adoption
+universelle de cette mesure. Elle venait de rejeter un des éléments de
+sa fortune publique, une arme réprouvée, il est vrai, mais qui n'en
+était pas moins une arme puissante, et elle ne voulait la voir dans
+aucune main rivale. Au nom des intérêts les plus sacrés de la religion
+et de l'humanité, elle poursuivit ce but politique avec cette
+opiniâtreté qui est le caractère principal de sa diplomatie.
+
+Le Portugal, alors seul allié maritime du cabinet de Londres, résista à
+ses instances; cependant un traité conclu le 19 février 1810 limita la
+traite, alors même qu'elle était poursuivie sous pavillon portugais. Il
+fut interdit aux Portugais de se procurer des nègres ailleurs que dans
+leurs propres établissements sur la côte d'Afrique, et de faire la
+traite sur d'autres navires que ceux construits dans des ports soumis à
+la nation portugaise.
+
+Le gouvernement de la province de Carracas et le gouvernement
+républicain de Buénos-Ayres proclamèrent, en 1812, l'abolition complète
+de la traite.
+
+Lorsqu'en 1813, pour récompenser la Suède de sa défection, l'Angleterre
+lui céda, par le traité du 3 mai, notre ancienne colonie de la
+Guadeloupe, ce fut à la condition que cette puissance s'engagerait à
+prohiber toute importation d'esclaves soit dans cette île, soit dans
+aucune autre de ses possessions aux Indes-Occidentales.
+
+On le voit, au milieu même de la conflagration générale du continent,
+l'Angleterre ne perdait pas de vue la nécessité d'imposer à toutes les
+puissances maritimes l'obligation à laquelle la conscience publique et
+les progrès de sa propre civilisation l'avaient obligée de se soumettre;
+et quels que soient les motifs secrets de sa persistance, il ne faut pas
+moins se féliciter de voir ainsi les intérêts matériels des nations liés
+à l'existence même des grands principes sociaux.
+
+La chute de Napoléon et la paix de 1814 ouvrirent un nouveau champ à
+l'activité anglaise. Le premier soin qui préoccupa les diplomates
+anglais fut la conservation des intérêts et de la puissance maritimes de
+la Grande-Bretagne. Une ère nouvelle s'ouvrait pour le monde; le
+commerce, longtemps interrompu, allait mettre en contact pacifique les
+peuples qui, depuis un quart de siècle, ne se rencontraient que les
+armes à la main; la mer allait devenir libre. L'Angleterre songea avant
+tout à utiliser à son profit l'abolition de la traite, dont elle a
+constamment essayé depuis lors de se faire un instrument de
+domination et de puissance.
+
+Le Danemark et les Pays Bas cédèrent facilement aux considérations
+élevées que les agents de la diplomatie anglaise firent valoir auprès
+d'eux. Un traité, conclu avec la première de ces puissances, interdit la
+traite à tous les sujets danois; un décret du roi des Pays-Bas porta
+semblable interdiction pour tous les sujets de ce royaume.
+
+La France et l'Espagne, plus directement intéressées dans la question,
+résistèrent à une mesure aussi absolue, et consentirent seulement à
+restreindre le commerce des noirs aux nécessités d'entretien et de
+service de leurs colonies; elles prirent en outre l'engagement de
+prononcer l'abolition définitive du commerce des esclaves, la France au
+bout de cinq ans (2), et l'Espagne dans le délai de huit années (3).
+
+[Note 2: Article additionnel au traité du 30 mai 1814.]
+
+[Note 3: Traité du 15 juillet 1814.]
+
+[Illustration: Nègres conduits à la côte.]
+
+Le congrès de Vienne(4) n'ajouta aux divers résultats déjà obtenus par
+le cabinet de Londres qu'une déclaration solennelle dont nous avons eu
+déjà occasion de parler, admirable, et énergique protestation faite avec
+d'autant plus de bonne foi par la Prusse, l'Autriche et la Russie, que
+ses conséquences ne pouvaient porter aucune atteinte aux intérêts de
+leur commerce et de leur domination.
+
+Pendant les Cent Jours, en 1815, Napoléon, mieux éclairé sur les
+véritables intérêts de la France et sur les exigences de l'opinion
+publique, fit plus de concessions qu'il n'en eut fallu en 1814 pour
+sauver son trône et sa dynastie. Un des premiers actes de son
+gouvernement (5) fui l'abolition complète de la traite. Louis XVIII
+confirma authentiquement cette résolution par le traité du 20 novembre
+1815.
+
+[Note 4: 8 février 1815.]
+
+[Note 5: Décret du 29 mars 1815, prohibant la traite, sous peine de
+confiscation de navire et de sa cargaison. Une ordonnance royale du 8
+novembre 1817, convertie en loi le 15 avril 1818, a confirmé les termes
+du décret impérial, et a en outre, prononcé, contre tout capitaine de
+navire négrier, l'interdiction de son emploi.]
+
+[Illustration: Marchand d'esclaves.]
+
+Le Portugal et l'Espagne consentirent à restreindre encore la faculté
+qu'ils s'étaient réservée, soit en se soumettant à l'obligation
+d'interdire immédiatement la traite au nord de l'équateur, soit en
+rapprochant le terme où cette interdiction complète serait prononcée.
+
+[Illustration: Nègres dans les entraves.]
+
+Jusqu'ici le premier terme, de la proposition était résolu; le principe
+était consacré théoriquement. Le commerce des esclaves était déclaré
+infâme; mais l'insuffisance des mesures répressives, l'attrait de
+bénéfices considérables semblaient enhardir les misérables qui se
+livraient à ce trafic. Les précautions prises pour assurer l'impunité
+engendraient des crimes nouveaux; les esclaves étaient entassés dans de
+plus étroits espaces, les négriers poursuivis jetaient leurs victimes
+dans la mer; sur tous les points de nos colonies, ce commerce odieux
+s'accomplissait avec une audace et une activité devant lesquelles la
+surveillance légale était impuissant; les agents de l'autorité
+eux-mêmes, les juges qui devaient prononcer sur la culpabilité des
+négriers participaient à cet infâme trafic et en partageaient les
+bénéfices. Dans nos ports de mer, la construction, l'armement des
+navires négriers, leur destination, la fabrication des instruments de
+torture nécessaires pour contenir les nègres, n'étaient un mystère pour
+personne. A Nantes, au Havre, des prospectus d'armement et de cargaison,
+où étaient cotés les prix d'achat et les prix de vente du _bois
+d'ébène_(6), circulaient publiquement; le taux des assurances (7) pour
+ces sortes d'expéditions était plus élevé; on forgeait et on vendait,
+aux yeux de tous, les menottes, les poucettes, les barres de justice,
+les carcans, qui servaient à conduire les malheureux nègres de
+l'intérieur des terres au rivage où les attendait leur prison flottante,
+véritable _carcere duro_, auprès duquel l'esclavage et le travail
+étaient une sorte de bienfait. Une lettre adressée en 1816, par M. le
+baron de Staël au président du comité pour l'abolition de la traite, lui
+transmettait une copie exacte de ces fers, et les notes explicatives
+qu'un forgeron de Nantes lui avait très-naïvement fournies sur l'usage
+de ces instruments et la manière de les employer.
+
+[Note 6: C'est le nom que les négriers donnent aux esclaves; on les
+désignait également sous le nom de _mulet, pièce d'Inde_ ou _ballot_.]
+
+[Note 7: Ces assurances étaient désignées sous le nom d'_assurances
+d'honneur_.]
+
+[Illustration: Carcan servant à enchaîner les esclaves pour les conduire
+de l'intérieur des terres jusqu'au lieu de l'embarquement.]
+
+Evidemment la législation était impuissante, non pas seulement chez
+nous, mais en Espagne, mais en Portugal, en Angleterre même, et, au
+mépris de la loi, au mépris de la morale publique, la traite prenait de
+plus larges développements sous l'empire même des mesures qui devaient
+assurer sa répression.
+
+[Illustration: Barres de justice, poucettes, cadenas et clé, servant à
+enchaîner les esclaves à bord du navire.]
+
+M. de Broglie, à la tribune de la Chambre des Pairs, accusa plus d'une
+fois cette impuissance de notre législation. La France était en effet le
+seul État qui n'eût point sanctionné l'abolition de la traite par des
+peines corporelles, par des précautions menaçantes, et cette tolérance
+contribuait à faire de nos ports de mer le centre où se dirigeait la
+plus grande partie des capitaux destinés au commerce des esclaves. Le
+pavillon français couvrait non-seulement la traite faite par nos
+nationaux, mais il servait à mettre les négociants espagnols, anglais,
+hollandais et portugais à l'abri de la rigueur des lois de leur propre
+pays.
+
+Et ce n'était pas seulement la douceur de notre législation qui
+enhardissait les coupables manoeuvres des trafiquants d'esclaves; le
+défaut des plus simples mesures d'ordre et de police faisait de nos
+colonies un marché général où l'impunité, était en quelque sorte
+assurée.
+
+Ainsi l'Angleterre avait imposé aux gouverneurs et aux administrateurs
+de ses colonies l'obligation de procéder au dénombrement complet, au
+recensement exact de la population esclave existante à une époque
+déterminée dans chaque habitation, en désignant chaque individu par son
+sexe, son nom, son âge, son emploi. Un registre public, contenant toutes
+ces indications, devait également constater les naissances, les décès,
+les ventes, les échanges. Cette mesure si simple, d'une exécution si
+facile, pouvait à elle seule prévenir efficacement l'introduction de
+nouveaux esclaves dans les colonies anglaises.
+
+Chez nous, au contraire, la fraude une fois consommée, et nous avons dit
+avec quelle facilité elle pouvait être faite, il devenait impossible de
+la constater, car tout esclave trouvé dans l'habitation ou la demeure
+d'un colon était présumé de plein droit lui appartenir.
+
+Cette imperfection, ou plutôt cette imprévoyance des mesures
+législatives et administratives destinées à la répression de ce trafic
+si solennellement condamné par toutes les puissances européennes, loin
+de contrarier les projets de la Grande-Bretagne, les a favorisés au
+contraire. Ce que l'Angleterre voulait sans doute, c'était l'association
+de tous les cabinets dans un même voeu pour l'abolition de la traite,
+mais elle espérait surtout parvenir à les réunir autour d'elle pour leur
+faire adopter le moyen d'atteindre ce but. C'est de la recherche de ce
+moyen, c'est du besoin de l'imposer à tous les cabinets, et notamment
+aux États-Unis et à la France, que sont nés dernièrement chez nous les
+débats relatifs au droit de visite, débats passionnés qui ont soulevé
+tous les vieux ferments des haines et des rivalités nationales.
+
+Les fameux traités contre lesquels l'opinion publique a si énergiquement
+protesté naguère, opposent aujourd'hui au commerce des esclaves un
+obstacle salutaire sans doute, mais insuffisant. On continue à faire la
+traite, moins ostensiblement il est vrai; le prix des esclaves n'est
+plus coté publiquement comme celui du plus vil bétail, mais ce trafic
+dégradant n'a pas cessé; la chair humaine trouve encore, sur la côte
+d'Afrique, des vendeurs et des acheteurs barbares, et les vignettes que
+nous publions ont été copiées d'après nature sur un navire négrier
+capturé en 1842.
+
+[Illustration: Négrier chargeant ses noirs.]
+
+[Illustration: Coupe de profil d'un navire négrier.]
+
+[Illustration: Vue de la cale de base d'un navire négrier.]
+
+Nulles mesures, quelque énergiques qu'elles soient, pénalité,
+surveillance, droit de visite, et nous savons avec quelle rigueur
+intéressée ce droit est exercé par les navires anglais, rien ne sera
+donc efficace pour empêcher la traite tant que les colonies à esclaves
+lui offriront un débouché. Les justes susceptibilités de notre orgueil
+national ne sauraient d'ailleurs se plier longtemps aux exigences de
+pareilles mesures, fussent-elles seules capables de prévenir ce commerce
+odieux. Mais il n'en est pas ainsi. Le droit de visite est un palliatif
+momentané dont l'application cessera avec le mal qu'il doit prévenir;
+c'est à attaquer le mal lui-même, c'est à effacer de nos Codes ce nom
+affreux d'esclavage, indigne des notions chrétiennes, que les hommes
+d'État doivent appliquer leur puissance et leur énergie. Alors seulement
+la traite et les crimes qu'elle enfante cesseront d'affliger le monde,
+et notre pavillon ne couvrira plus ces spéculations indignes dont la
+honte rejaillit sur toutes les nations civilisées.
+
+L'Angleterre, nous a devancés dans cette voie; elle a émancipé ses
+esclaves, et la France, dans l'intérêt de son honneur, de sa propre
+dignité, ne peut tarder à suivre ce généreux exemple. Déjà des travaux
+considérables, et surtout le rapport de la commission présidée par M. le
+duc de Broglie, ont préparé les éléments de cette oeuvre nationale, qui
+doit être une des gloires du notre siècle.
+
+Ce travail si remarquable jette un jour nouveau sur les nombreuses
+questions qui se rattachent à celle de l'émancipation. Mais avant
+d'examiner l'état actuel de l'esclavage dans nos colonies, il importe
+d'apprécier les conséquences de l'acte pour l'abolition de l'esclavage
+dans les colonies anglaises.
+
+II.
+
+ABOLITION DE L'ESCLAVAGE DANS LES COLONIES ANGLAISES.--ÉTAT ACTUEL DE
+L'ESCLAVAGE DANS NOS COLONIES.
+
+Il y a vingt ans aujourd'hui (15 mai 1823) que, sur la proposition de M.
+Buxton, le collègue et l'ami de l'honorable Wilberforce, et sur les
+observations de M. Canning, la Chambre des Communes adopta une motion
+qui servit de base et de point de départ à l'acte d'abolition. Elle
+proclama qu'il était expédient d'adopter des mesures décisives et
+efficaces pour améliorer la condition des esclaves dans les pays placés
+sous la domination anglaise, Prévoyant que de semblables mesures
+amèneraient progressivement l'amélioration des facultés morales de la
+population esclave, et la rendrait bientôt digne de la liberté et de la
+participation aux droits et privilèges civils, la Chambre émettait le
+voeu d'une prompte exécution dès qu'elle serait compatible avec le
+bien-être des esclaves et la sécurité des colonies.
+
+Lord Bathurst, alors secrétaire d'État des colonies, soumit aussitôt à
+l'examen des diverses législatures coloniales les points principaux sur
+lesquels le gouvernement voulait être éclairé, et les objets sur
+lesquels devaient d'abord porter la réforme et les améliorations
+sollicitées par le Parlement. La nécessité de l'enseignement religieux,
+l'admission du témoignage des esclaves devant les cours de justice,
+l'institution du mariage; l'abolition définitive de toute taxe sur les
+affranchissements, la vente des esclaves pour dettes de leurs
+propriétaires, la réforme du système pénal et l'affranchissement, pour
+les femmes, de la punition au fouet, la nécessité d'assurer aux esclaves
+la jouissance des propriétés quelconques qu'ils étaient aptes à
+posséder, et la création de _banques d'épargne_ instituées à cet effet,
+telles furent les questions soumises à l'examen et aux délibérations des
+législatures locales.
+
+Ainsi qu'on devait s'y attendre, les colons repoussèrent obstinément
+d'abord tout projet de réforme, et l'intervention du Parlement
+métropolitain dans la législation coloniale fut déclarée
+inconstitutionnelle. Sur plusieurs points, les esclaves, enhardis par
+des espérances de liberté et irrités des résistances de leurs maîtres,
+se soulevèrent; l'incendie, cette arme terrible dans les mains de
+l'esclave, l'incendie dévora de nombreuses habitations; le sang coula
+sur plusieurs points, surtout à Demérary et à la Jamaïque, et ces
+déplorables excès retardèrent pour longtemps le triomphe de la plus
+sainte des causes.
+
+Des réformes partielles furent cependant introduites, par les pouvoirs
+coloniaux eux-mêmes, dans les colonies où la couronne possédait seule le
+pouvoir de législation, à l'exception toutefois de Honduras et de
+Maurice. Parmi les colonies ayant des chartes, les Bahamas, la Barbade,
+la Dominique, la Grenade, la Jamaïque, Saint-Vincent et Tabago
+adoptèrent seules quelques améliorations, dont la plupart portaient sur
+le système pénal et le droit de propriété des esclaves.
+
+Notre révolution de Juillet, qui eut en Angleterre de si longs et de si
+généreux échos, hâta sans contredit le grand acte de délivrance. En
+1831, la couronne donna elle-même l'exemple aux colonies, en prononçant
+l'affranchissement immédiat et général des esclaves qui lui
+appartenaient. Une circulaire fut adressée à cet effet, par le vicomte
+Goderich, à tous les gouverneurs de colonies à esclaves. Cette
+déclaration et les dispositions diverses qui en furent la conséquence
+(8), excitèrent d'unanimes et énergiques protestations à Sainte-Lucie, à
+la Trinité, à Demérary et à Maurice. La Chambre des Communes dut prendre
+en considération cet état de choses, et, pour éviter de nouvelles
+collisions, elle nomma un comité chargé de proposer les moyens de
+concilier la liberté à donner aux esclaves avec l'intérêt des maîtres.
+
+[Note 8: Ordre en conseil du 2 novembre 1831.]
+
+Le rapport de ce comité ne fit que constater la gravité du mal, mais il
+ne formula aucun moyen de le faire cesser. La situation du gouvernement
+était dangereuse; placé entre la nécessité de sévir contre les colons
+pour assurer l'exécution des mesures qu'il avait prescrites, ou de céder
+devant leur attitude menaçante, et de s'exposer ainsi au soulèvement de
+la population esclave et au rejet indéfini de toute tentative
+d'émancipation, il prit une résolution hardie et décida l'émancipation
+générale.
+
+Lord Stanley, secrétaire d'État des colonies, soumit au Parlement (mai
+1833) le projet d'abolition. Le 12 juin 1833 ce grand acte fut voté, et
+la couronne le sanctionna le 28 août suivant.
+
+Un système d'apprentissage sagement conçu ménagea la transition du
+travail forcé au travail libre. Les esclaves devenus apprentis
+travailleurs (apprenticed labourers) étaient divisés en trois classes,
+et le temps de leur apprentissage était fixé à quatre et à six ans;
+pendant ce temps leur travail, dont la durée était déterminée,
+appartenait aux personnes qui y auraient eu droit s'ils fussent demeurés
+esclaves. Une somme de 20 millions de livres sterling (500 millions) fut
+affectée aux indemnités que le gouvernement devait aux maîtres
+expropriés. L'affranchissement était en effet une expropriation forcée
+pour cause de _moralité_ publique.
+
+Des ordres généraux, transmis par le secrétaire d'État des colonies,
+assurèrent l'exécution de cet acte et prescrivirent les mesures d'ordre
+et les dispositions réglementaires nécessaires pour coordonner un
+mouvement aussi vaste. Le gouvernement anglais et les Chambres
+déployèrent dans ces circonstances une activité, une harmonie dont notre
+gouvernement parlementaire offre peu d'exemples, et qu'on ne saurait
+trop lui proposer pour modèle. Ainsi, le 16 novembre 1833, le ministre
+des colonies adressait au ministre des finances une lettre par laquelle
+il lui demandait de proposer une allocation de 20,000 livres sterling
+(500,000 francs) pour l'établissement d'écoles normales primaires
+consacrées à l'enseignement des noirs; plus, une somme de 5,000 livres
+sterling (125,000 francs) pour l'entretien de ces écoles. Neuf jours
+après, le 25 novembre, le ministre pouvait annoncer aux gouverneurs des
+colonies que le Parlement avait non-seulement voté, à l'unanimité, les
+sommes demandées, mais encore qu'il avait témoigné le voeu que les
+législatures coloniales concourussent à répandre dans la population
+affranchie le bienfait de l'éducation religieuse.
+
+[Illustration: Vue des deux étages situés à l'arrière au-dessus des deux
+batteries.]
+
+[Illustration: Coupe de face de navires négriers à une et à deux
+batteries.]
+
+Rien, dans l'histoire des nations, ne ressemble à cette oeuvre immense,
+accomplie sans secousses, sans convulsions violentes; et si nous avons
+le légitime orgueil de croire que nous sommes le premier peuple du
+monde, nous devons avouer hautement que le gouvernement anglais est le
+plus magnifique et le plus puissant instrument administratif dont
+l'histoire fasse mention. Ce que l'Angleterre a fait depuis dix ans dans
+ses colonies porte le cachet d'une gloire nouvelle, à laquelle nulle
+gloire ne peut être comparée. Alexandre, César, Charlemagne, Bonaparte,
+ont rempli la terre de leurs noms et de leurs triomphes, mais ils ont
+soumit, et humilié les peuples; des champs de travail ils ont fait des
+champs de bataille; c'est dans le rang humain qu'ils ont assis la
+puissance de leur force el de leur génie; l'Angleterre a racheté en un
+jour toutes les infamies et toutes les horreurs de sa politique, elle a
+appelé 800,000 esclaves à la liberté. Grande et glorieuse conquête de
+l'Inde et l'Irlande, ces deux plaies douloureuses de la Grande-Bretagne,
+ne ternissent pas l'éclat. Longtemps indécise, l'opinion est aujourd'hui
+fixée sur les résultats de l'émancipation anglaise. La liberté, qui
+d'abord, avait apporté quelques désordres dans le fait de la production
+et du travail, leur est aujourd'hui favorable. Mais il est évident que
+les perturbations dont tous les grands centres industriels sont le
+théâtre, et qui sont les fruits amers du système de concurrence et
+d'isolement, ces perturbations, disons-nous, devront surtout se
+manifester dans les colonies émancipées. La prévision de cette crise,
+qui ne saurait être éloignée, et qui sera plus grave encore pour les
+colonies que pour les industries continentales, doit éveiller toute la
+sollicitude des hommes d'État. Émanciper, ce n'est que la moitié de la
+tâche; pour la compléter il faut organiser le travail et y introduire
+l'ordre, non cet ordre public qui ne sait que réprimer et punir, mais
+l'ordre qui vivifie, double les forces de la production et l'aisance des
+travailleurs.
+
+Mais la France est loin encore de ces difficiles problèmes. Depuis dix
+ans que l'Angleterre a émancipé tous les noirs de ses colonies,
+qu'avons-nous fait, nous, le peuple le plus hardi, le plus généreux, le
+plus chevaleresque, le plus aventureux entre tous les peuples?
+qu'avons-nous fait pour nos colonies? qu'avons-nous fait pour améliorer
+le sort des 250,000 esclaves qui y sont dispersés? qu'avons-nous, ou
+plutôt qu'a-t-elle produit cette merveilleuse machine parlementaire si
+féconde en vaines paroles? Rien, hélas! Les années s'écoulent, les
+sessions législatives passent, et nulle résolution généreuse, nulle
+grande idée n'éclot sous les stériles efforts de ces assemblées
+chétives. Ce n'est point ici le lieu de tirer les conséquences d'un fait
+déjà si triste à constater; mais dans le sujet qui nous occupe, en
+présence d'une population esclave qui attend de nous sa liberté; lorsque
+depuis dix ans l'Angleterre, qui, en fait d'honneur et de moralité, ne
+devrait marcher qu'à notre suite, nous a frayé la route où nous aurions
+du entrer les premiers, et que nous n'osons aborder encore, ce n'est pas
+au peuple qu'il faut s'en prendre, c'est au gouvernement qu'il faut
+reprocher son indolence et son incapacité.
+
+Qu'on nous pardonne ce cri d'impatience et de douleur; mais sans exposer
+ici tous les crimes, tout l'abaissement que produit l'esclavage; sans
+vouloir faire un horrible tableau des tortures et de la dégradation des
+esclaves, un fait récent peut suffire pour justifier nos plaintes. Dans
+une de nos colonies, à une journée de Cayenne, il y a quelques mois à
+peine, un misérable, maître d'une douzaine d'esclaves, a fait fouetter
+pendant six heures, sous les veux de sa pauvre mère esclave aussi, un
+pauvre enfant de douze ans; et après avoir épuisé tous les raffinements
+de la cruauté, quand le corps saignant n'a plus laissé une seule place
+au fouet du bourreau, l'enfant, qui respirait encore, a été pendu; et sa
+mère n'a pas osé élever la voix; elle n'a pas même osé montrer ses
+larmes. La Cour d'assises qui a constaté ces faits, dont nous n'oserions
+pas transcrire les détails, a condamné le meurtrier à huit ans de
+travaux forcés.
+
+N'est-ce pas une honte publique que de pareilles horreurs
+s'accomplissent dans un pays soumis à la France, et que l'institution de
+l'esclavage puisse engendrer sous nos yeux de pareils excès? Si la
+France en est responsable, chacun de nous ne porte-t-il pas une part de
+cette responsabilité? De pareils faits sont rares. Dieu merci! mais il
+suffit qu'ils puissent se produire pour qu'on modifie sans retard le
+régime qui les fait naître.
+
+Un homme de coeur et de talent, M. Victor Schoelcher, qui a récemment
+visité les Antilles, a publié, sur la situation actuelle de l'esclavage
+et sur la nécessité de son abolition immédiate, une oeuvre remarquable
+pleine de faits et de document précieux. Le fait dominant qui résulte du
+livre de M. Schoelcher, comme de tous les travaux publiés depuis dix ans
+sur cette haute question, c'est qu'au point de vue moral, comme au point
+de vue économique, pour l'oppresseur comme pour l'opprimé, l'esclavage
+est non-seulement une institution dégradante, mais encore une mauvaise
+affaire, une spéculation détestable.
+
+La liberté seule donnera au travail colonial tout le développement dont
+il est susceptible; seule, elle pourra féconder ces terres généreuses
+que la nature a si prodiguement douées seule, elle pourra effacer ces
+préjugés de couleur, si puissants, encore aujourd'hui, et qui, vus de la
+métropole, ne sont plus que ridicules et odieux. La liberté d'abord;
+l'organisation du travail viendra ensuite, elle se présentent comme la
+conséquence nécessaire, inévitable de l'émancipation. Déjà des esprits
+éminents ont étudié au point de vue pratique cette dernière question;
+mais avant tout, que l'esclavage, que cette plaie honteuse disparaisse!
+
+Une grande idée domine notre époque, et si la liberté _doit faire le
+tour du monde_, elle le fera avec elle; cette idée est celle de
+l'association. Dans l'ordre religieux, dans l'ordre moral, politique et
+industriel, l'association est la loi suprême de l'avenir. Associer la
+royauté et le peuple, les bourgeois et les ouvriers, les musulmans et
+les chrétiens, les blancs et les noirs, telle est l'oeuvre imposée à
+notre siècle. Que les efforts de chacun, dans quelque sphère qu'il soit
+placé, contribuent à ce grand résultat!
+
+La question de l'esclavage est aujourd'hui une question plaidée et
+jugée; il ne lui manque plus que la sanction des pouvoirs publics. Les
+travaux de la commission présidée par M. le duc de Broglie ont préparé
+cette solution si impatiemment attendue; les voeux des conseils-généraux
+l'appellent avec impatience. Chacun a fait son devoir, que l'État fasse
+le sien!
+
+
+
+MARGHERITA PUSTERLA.
+
+Lecteur, as-tu souffert?--Non.
+--Ce livre n'est pas pour toi.
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+RECONNAISSANCE.
+
+Ce monde serait parfait si on portait dans l'exécution des desseins
+louables l'ardeur que les méchants mettent à accomplir leurs méfaits.
+Mais, pour eux, le mal qu'ils n'ont pu faire est comme une dette qu'ils
+se croient obligés de solder. Luchino et Ramengo s'étaient saisis de
+Marguerite et des prétendus conjurés, mais ils avaient laissé échapper
+Franciscolo, et cela suffisait pour qu'ils crussent leur oeuvre manquée.
+Ramengo surtout s'en consumait de rage. Son ennemi avait pu partir avec
+son fils, ce fils qui excitait dans son âme une si infernale envie,
+parce qu'il lui rappelait la seule joie innocente dont il avait pu jouir
+sur la terre, et dont il se plaisait à se persuader qu'il avait été
+privé par Pusterla, «Qu'importe, se disait-il, qu'il doive, errer sans
+patrie par le monde? il a un fils. Je vis dans mon pays, mais seul, mais
+sans avoir jamais un fils dont la beauté et la gloire rejaillissent sur
+moi, qui aide à mon élévation et me rende à mon tour l'objet de l'envie
+que je porte à autrui.» Ivre de haine, il résolut de se mettre à la
+poursuite des fugitifs. Il fut convenu avec Luchino que, pour faciliter
+ses manoeuvres, Ramengo serait mis sur la liste des proscrits, et il
+partit donc la bourse bien garnie, mais vêtu comme un pauvre banni, et
+il se mit à parcourir l'Italie.
+
+Un jour, il pleuvait à torrents, il errait dans cette contrée qui
+avoisine l'embouchure, de l'Adda, et, au milieu de ce marais, il ne
+savait où trouver un refuge. Sa fortune lui fit rencontrer un jeune
+meunier qui pressait le pas de son âne à force de coups, et semblait
+regagner sa demeure.
+
+«Eh! mon garçon, pourrait-on trouver un abri de ce côté?
+
+[Illustration.]
+
+--Venez avec moi. A main gauche, où il y a un petit bois de peupliers,
+vous trouverez le fleuve et le moulin de mon père.»
+
+Ainsi répondit le jeune garçon; mais comme l'âne allait avec plus de
+lionne volonté que de vitesse, Ramengo prit les devants et frappa à la
+porte de la cabane. Un chien accueillit ce bruit avec de vifs
+aboiements, et la maîtresse de la maison, abandonnant une friture dont
+on entendait de dehors le grésillement qui se mêlait avec la pluie,
+interrompit un _Ave-Maria_, et courut tirer le verrou en disant: «C'est
+lui! Entre, Omobono; tu dois être trempé comme...»
+
+La comparaison demeura en suspens, lorsqu'elle vit au lieu de son âne un
+beau cheval, au lieu de son fils un inconnu. Mais plus mécontente
+qu'étonnée, elle l'invita à entrer avec une rustique politesse. Ramengo
+alla se placer auprès du feu, sur l'invitation du maître de la maison.
+
+«Surtout, dit-il aux offres qu'on lui faisait, je vous prie de bien
+panser mon cheval.
+
+--Oh! pour cela, répondit le vieux meunier, votre seigneurie n'a pas
+besoin de se mettre en peine. Nous avons là une étable pour notre âne,
+où les haleurs de bateaux font quelquefois reposer leurs chevaux; le
+vôtre y trouvera aussi la compagnie d'un destrier, qui, je puis le dire,
+en vaut un autre. Eh! Donnino, va conduire le cheval de sa seigneurie à
+l'écurie.
+
+--Un autre destrier? dit Ramengo. Et à qui est-il? à vous?
+
+--Votre seigneurie veut railler! à nous un animal de cette espèce; Il
+appartient à un seigneur notre ami.
+
+--Un seigneur votre ami? répéta Ramengo avec un sourire railleur. Et
+comment s'appelle-t-il?
+
+--Il s'appelle..... oh! sûrement votre seigneurie le connaît, il est si
+renommé! il s'appelle le seigneur Alpinolo.»
+
+Et il prononçait ce nom avec autant de complaisance qu'un médecin qui
+prononce le nom grec de la maladie qu'il traite. Mais Ramengo, à ce nom,
+releva la tête, prêta l'oreille comme son cheval lorsqu'il entendait le
+fouet, et il s'écria: «Alpinolo? qui venait de Milan? un beau jeune
+homme de belle venue? cheveux noirs frisés, oeil de feu?....
+
+--Mais oui, mais oui, dit le bon meunier en interrompant cette
+description de passeport. Il n'y a pas plus deux Alpinolo en ce monde
+qu'il n'y a deux tours de Crémone. Oui, votre seigneurie, lui, lui-même
+en personne.
+
+--Et comment est-il venu de ce côté? on n'y peut guères voir qu'un
+voyageur égaré. Et vous le dites votre ami? D'où le connaissez-vous?
+
+--C'est toute une histoire, répondit le meunier avec un visage où
+rayonnait l'orgueil le plus excusable, je suis son père, ou du moins il
+me doit la vie. Il y a dix-huit ans, sauf erreur, un matin avant l'aube,
+comme c'est la coutume de nous autres meuniers, je me levais pour
+conduire ma barque en pleine eau, quand voilà que là-bas, à l'endroit où
+le fleuve fait un détour sous les aulnes, je vois arrêter une barque
+d'une toute autre forme que les nôtres, et personne pour la mener.
+Quelque malheur! me dis-je en moi-même, les bateliers se seront noyés;
+mais courons ramener au rivage, si jamais le patron venait la réclamer;
+sinon, ce sera du bois pour cet hiver. Mais devinez un peu?.... Il y
+avait dedans une femme et un enfant.»
+
+A ces paroles, le bâillement uni errait sur les lèvres de Ramengo se
+convertit en une exclamation, et se sentant gagner par un trouble
+profond, il se dressa subitement sur ses pieds. Son attention avait
+changé de nature; il fixa ses yeux effrayés sur le vieillard, qui
+poursuivait:
+
+«Une femme et un enfant, oui messire, mais une danubien vêtue, n'est-ce
+pas vrai, Nena? (Le lecteur a sans doute reconnu que le vieillard et la
+femme n'étaient autres que le Maso et cette Nena qui avaient reçu
+Alpinolo à Ottovino Visconte.) Elle devait être de condition: jeune,
+belle comme on n'en voit guère, et l'enfant n'avait guère plus d'un
+mois; mais l'un et l'autre étaient entièrement trempés d'eau et morts.
+
+--Morts! cria Ramengo.
+
+--Morts, oui messire. Je dis: Quelle pêche que j'ai faite aujourd'hui!
+Je les tire sur le riva; j'appelle de l'aide. Nous les transportons de
+la barque dans la maison, et ma femme, qui est quelque peu magicienne,
+se met autour d'eux, en s'obstinant à les faire revenir; mais ils
+restaient pâles, froids, sans pouls, sans souffle, Que veux-tu? lui
+disons-nous, veux-tu renouveler la résurrection de Lazare? lui
+disions-nous.
+
+Mais elle, cette bonne femme, persuadée qu'ils étaient encore vivants,
+elle fit tant et tant qu'on les vit encore respirer.
+
+--Ils étaient donc vivants?» interrompit Ramengo avec une vive
+impatience.
+
+Et le meunier: «Oui, votre seigneurie, vivants; mais si ce ne fut pas un
+miracle, je ne crois plus à ceux des saints de Padoue. Le bambin, à
+peine revenu à lui, se jeta sur le sein de ma femme, et en peu de temps
+il redevint beau et vigoureux.
+
+--Si vous l'aviez vu! dit la Nena, un enfant qui paraissait peint;
+blanc, ferme comme la cire, de certains yeux à croquer, droit comme un
+fuseau, seulement un doigt de moins à la main gauche.
+
+--Et on voyait qu'il avait été coupé récemment. Mais, pour continuer,
+votre seigneurie..., mais ces sornettes vous donnent peut-être de
+l'ennui?
+
+--Non, non, continuez, mais hâtez-vous. Comment cela finit-il?» disait
+Ramengo. Et si la chambre n'eût pas été si obscure, ils l'auraient vu
+pâlir et rougir tour à tour; ils se seraient aperçus de la contraction
+de ses lèvres et de ses sourcils, et des secousses que des convulsions
+violentes imprimaient à son corps. Cependant Maso, avec ce mélange de
+bonhomie et de rusticité qui caractérise les moeurs campagnardes et
+ensemble avec la générosité de ces sentiments dénués de toute
+ostentation qu'on trouve d'autant plus parfaite qu'on descend aux plus
+bas degrés de l'échelle sociale. Maso poursuivait paisiblement:
+
+«Si bien que..... mais où en suis-je resté? Ah! oui, je me souviens
+maintenant. Si bien que le bambin reprit à vue d'oeil une santé
+parfaite; mais avec la mère ce fut une autre chanson, elle revint aussi
+à la vie; quand elle ouvrait les yeux, elle regardait autour d'elle et
+appelait..., un certain nom..... un nom bizarre.... Nena, peux-tu le
+repêcher ce nom-là?
+
+--Elle disait: Ramengo, mon Ramengo, où es-tu?
+
+--Elle appelait Ramengo, s'écria l'inconnu d'une voix de tonnerre.
+
+--Bien sûr, continuait le pêcheur, proprement Ramengo; ce nom ne m'est
+jamais sorti de l'esprit. Elle ne savait pas dire autre chose; et même,
+quand elle délirait, elle ne faisait que répéter ce nom, et.....
+
+--Et quel autre?.... demanda le traître.
+
+--Et elle disait aussi: Pauvre enfant! et beaucoup d'autres fois: Cher,
+pourquoi ne viens-tu pas? je t'ai tant attendu! Mais tu as eu peur,
+n'est-ce pas? Il est brutal, mais bon; et d'autres choses dénuées de
+sens, parce qu'elle n'avait pas sa raison. Il ne fut jamais possible de
+la guérir. Ce que ma Nena fit pour elle ne se pourrait dire.
+
+--Oh bien! reprit la femme avec une complaisance ingénue, j'ai fait mon
+devoir. Nous sommes nés pour nous aimer et nous secourir les uns les
+autres. Ai-je bien dit, seigneur étranger? Et qui n'aurait porté,
+secours à cette pauvre créature? Â la voir, on comprenait qu'elle était
+accouchée récemment; belle, qu'elle devait avoir été un ange; mais
+abattue, exténuée, elle vous regardait avec deux yeux à faire pleurer
+un tigre.»
+
+Ramengo s'éloigna du feu en s'éventant et respirant avec force; il
+arpenta la petite chambre.
+
+«Est-ce qu'il a trop chaud? demandait Maso. Pourtant ses habits fument
+encore sur son dos.
+
+--Oui, oui, cria celui-ci d'un ton de colère; mais finissez votre
+chanson avant qu'il ne vous vienne un cancer de la langue. Je ne vois
+pas quel rapport ont toutes ces niaiseries avec ce que je vous ai
+demandé.
+
+[Illustration.]
+
+--Quel rapport? niaiseries? reprenait le meunier, un peu étonné de
+l'agitation de son hôte. Vous allez maintenant le comprendre, le
+rapport. La dame alla donc de mal en pis. Dans cette barque, du soleil,
+de l'eau, de la faim, il n'y a que Dieu et elle qui sachent ce qu'elle a
+souffert. Enfin elle mourut.
+
+--Et quand elle expira, reprit la Nena en s'essuyant les yeux avec son
+tablier, si vous l'aviez, vue! elle me serrait les mains de toutes ses
+forces. Je comprenais bien ce qu'elle voulait me dire; elle voulait me
+dire; Gardez avec vous mon enfant, et....
+
+--Et vous, qu'en avez-vous fait?
+
+--Que voulez-vous que j'en aie fait? Je le nourris de mon lait, il
+devint un grand garçon, bon comme le pain, mais vif comme un poisson et
+hardi comme un chevreau; et il nous aida dans notre métier, jusqu'à ce
+qu'un seigneur du nom de ceux qui règnent dans Milan l'ait emmené avec
+lui, et il est aujourd'hui le seigneur Alpinolo.
+
+--Mais qui ils étaient, personne ne vous l'a dit? vous n'avez pu le
+savoir? demanda Ramengo avec une ombrageuse curiosité.
+
+--Jamais, répondit la Nena. Que n'aurais-je pas donné pour le savoir!
+Une dame si belle, un enfant si innocent! quelle douleur pour leurs
+parents de les avoir perdus! Et si j'avais pu me présenter à eux, et
+leur dire: Je sais ce qui en est arrivé; leur joie m'aurait rendue la
+plus heureuse femme de l'univers.
+
+--Et comptes-tu pour peu le plaisir d'en savoir l'histoire? disait Maso.
+Dieu bon! elle devait venir de loin. Les barques de cette génération, je
+les connais toutes sur le Pô, dans toute sa longueur, et celle-là ne
+leur ressemblait en rien.»
+
+La femme reprenait: «L'histoire sera qu'un jour son mari l'aura menée à
+la promenade, il sera tombé dans l'eau, le fleuve était gros, etl la
+malheureuse aura été entraînée.
+
+--Peuh! répondait Maso en secouant la tête; mais souviens-toi donc
+comme elle criait: «Pourquoi le frappes-tu? ce couteau, que ne le
+plonges-tu dans non coeur?» Il serait plutôt à croire que quelque ennemi
+l'aura réduite en cet état.
+
+--Et pourquoi l'aurait-on laissée vivante? dit Omobono.
+
+--Que tu es bête! pour la tourmenter davantage. Des méchants, il y en a
+beaucoup, crois-moi, moi qui connais le monde; et ils savent bien que
+mourir est peu de chose; mais boire la mort, goutte à goutte, comme l'a
+fait cette infortunée!...
+
+--Oh! mon père, celui qui eut le coeur de faire cela, n'était pas un
+homme, mais un démon en chair et en os.»
+
+Le lecteur imagine facilement combien ces paroles étaient terribles pour
+Ramengo. Aux reproches de sa conscience, il opposait le féroce plaisir
+de la vengeance. Il le savourait d'autant plus qu'il comprenait
+maintenant combien elle avait été atroce, maintenant qu'il voyait
+qu'elle n'était pas encore complète. Sans le savoir, il avait préparé,
+contre le fruit du crime de Rosalia, de nouvelles trames destinées à le
+perdre, et ce qui lui plaisait le plus, à perdre en même temps le père
+de cet enfant de l'adultère. Un seul coup allait donc anéantir tout ce
+qu'il exécrait en ce monde. Après un court silence que les bons paysans
+crurent suscité par la pitié, il demanda: «Alpinolo, où est-il?
+
+--Qui le sait? répondit le meunier; il y a quatre ou cinq semaines, une
+nuit, l'heure était fort avancée, nous étions au lit. L'approche d'un
+cheval se fait entendre. Il s'arrête; on frappe: «Qui va-là?--C'est moi,
+mon père. «Il m'a toujours conservé ce nom de père! «Ouvre-moi.» Je
+courus, la Nena courut, Omobono et Donnino coururent. Son arrivée fut
+une fête pour tous. Il passa la nuit dans la plus grande agitation: il
+voulut nous faire coucher, mais nous demeurâmes autour de lui assis sur
+ces sacs de farine. Il était comme absorbé par ses pensées; puis tout à
+coup il s'écriait: «Infâme maudit! Et cette infortunée!... et moi qui
+l'ai écouté!...» A la venue du jour, il parut se calmer. Il nous fit des
+excuses, le pauvre jeune homme, de la tristesse qu'il nous avait
+occasionnée pendant la nuit. Il nous dit que de grands malheurs étaient
+arrivés à Milan, que ses plus chers amis avaient été jetés en prison. Il
+devait repartir tout de suite. Il nous laissa son cheval et son argent,
+en nous disant que s'il passait une semaine sans revenir, c'était bon
+signe, et qu'il aurait pris une autre route: l'argent et le cheval nous
+appartiendraient. Il nous laissa en outre un anneau de diamants, et une
+petite bourse qui contient deux lettres. Il ne s'en sépara qu'en
+pleurant, et nous les recommanda comme tout ce qu'il a de plus cher au
+monde. C'est tout l'héritage de sa mère.
+
+--Donnez-moi ces deux lettres, s'écria Ramengo d'une voix tonnante. Ses
+yeux jetaient des éclairs. Deux lettres de Rosalia! où sont-elles? à
+moi, je les veux! je veux les voir. Donnez-les moi!»
+
+Cependant les deux vieillards délibéraient s'il fallait accéder aux
+désirs de ce forcené, et, dans l'indécision, la Nena avait toutefois
+tiré les deux lettres du coffre, et elle finit par les lui présenter, en
+lui disant avec un regard soupçonneux: «Mais promettez-moi de me les
+rendre.»
+
+[Illustration.]
+
+Avant de répondre, Ramengo lui avait arraché les papiers de la main, et
+pressé l'anneau avec un tremblement fébrile: c'était l'anneau de ses
+fiançailles avec Rosalia. Il fit un mouvement pour le porter à ses
+lèvres; puis la colère l'emportant, il le jeta loin de lui. Pendant que
+la Nena le ramassait, il se mit à lire les deux morceaux de parchemin.
+
+_«Puisque le destin de notre patrie est décidé, je t'abandonne et je
+vais combattre les infidèles. Ma seule douleur est de m'éloigner de toi,
+que j'aime par-dessus toute chose. Il me reste encore cinq jours avant
+mon départ; si tu peux tromper la vigilance de ton mari, fais que je
+puisse encore une fois le voir et t'embrasser. Le valet qui te porte ce
+billet reviendra demain soir chercher la réponse. Quelques risques mie
+je doive courir, je m'y exposerai avec plaisir si je puis te dire
+combien tu es aimée de ton frère.»_
+
+Ramengo voulait encore les preuves d'un crime; il ne trouvait que celles
+de l'innocence de Rosalia. Peut-être l'autre billet lui fournirait-il ce
+qu'il cherchait; mais il était de la même main, et voici ce qu'il
+contenait:
+
+_«Tous jours j'ai attendu le valet avec la réponse: rien n'est venu.
+Qu'est-ce que cela veut dire? Je pars donc sans te voir, ma soeur
+chérie: mais dans quelque lieu que je sois, quel que sait le sort qui
+m'attend, je te porterai toujours dans mon coeur, toujours je prierai le
+ciel de t'accorder le bonheur que je ne doit plus connaître. Adieu.»_
+
+[Illustration.]
+
+«Donc elle était innocente,» s'écria Ramengo d'une voix qui fit frémir
+la famille. Il marchait par la cuisine à pas précipités, tantôt
+blasphémant, tantôt poussant des cris inarticulés: puis tout à coup,
+d'un coup de pied, il enfonça la porte de la maison et sortit. La nuit
+était noire comme ses pensées, la pluie violente et accompagnée de
+tonnerre et des éclairs. Mais il ne voyait, il n'entendait ni la nuit,
+ni la pluie, ni le vent, ni les fureurs du ciel. Donnino, qui le suivit
+longtemps, quoique de loin, le vit traverser à grands pas la campagne:
+bientôt il le perdit de vue, et revenant à la cabane, il racontait avec
+stupéfaction les folies et les agitations de l'étranger, s'écriant: «Il
+doit avoir l'esprit bien de travers.»
+
+C'est avec un démon dans le coeur que Ramengo continua sa course
+errante. Avoir tué une femme innocente, et de cette manière,
+justifierait suffisamment le trouble de ce désespoir dans une âme moins
+criminelle. Mais dans l'âme de Ramengo, ce n'étaient pas là les tortures
+du remords, mais la fougue de la colère, parce que ce coeur dépravé, ne
+pouvant se résoudre à se reconnaître des torts, tirait de ses propres
+fautes une excitation à de nouvelles haines. Vase corrompu où la rosée
+elle-même se corrompt; serpent dont le sein transforme jusqu'au miel en
+poison. Cette femme, il l'avait cependant aimée; elle lui avait fait
+connaître les douceurs d'un amour partagé. Et il l'avait tuée! il
+s'était privé, du seul bonheur pur qu'il eût jamais goûté dans sa vie!
+Si elle avait vécu, oh! combien différente se serait écoulée mon
+existence tranquille dans le sein de ma maison! J'aurais été le père
+d'enfants adorés! Père! oh! être Père! Cette consolation, j'en ai joui,
+mais seulement assez pour me faire sentir plus vivement la malédiction
+d'en être à jamais privé. Si elle eût vécu, que m'importerait l'orgueil
+de Marguerite? Qu'aurais-je à envier aux joies de Pusterla? Et tous ces
+malheurs, qui les a causés, sinon Pusterla lui-même. Maudit, il a
+empoisonné la coupe de mes jours. Oh! si tu m'as ravi les douces joies
+de l'amour, tu me procureras du moins celles de la vengeance. O Rosalia,
+Rosalia! je te le jure, je te vengerai, je le vengerai!»
+
+[Illustration.]
+
+Ainsi le sentiment de son crime l'excitait à d'autres crimes. Semblable
+à celui qui, dans le trouble d'un incendie, jette à la flamme de
+nouveaux aliments en croyant ainsi les éteindre. Il se tut, et
+poursuivit sa course comme un insensé à travers ces landes marécageuses,
+s'enfonçant dans les flaques d'eau et sautant les fossés. Puis il
+ouvrait la main et considérait les lambeaux des deux lettres qu'il avait
+déchirées et qu'il conservait. «Hélas! disait-il, elle les aura baisées
+bien des fois, bien des fois elle les aura couvertes de ses larmes; elle
+sera morte en les pressant sur son coeur, avec le nom de son frère sur
+les lèvres. Cependant elle se sera répandue, en imprécations contre son
+meurtrier... comme lui, et non contre celui qui le poussait à ce crime.
+Avec le lait, elle aura fait sucer à son fils la haine de son père, elle
+lui aura enseigné, à m'abhorrer... Mais non, oh non! il était d'un âge
+trop tendre: il ignore quel est son père, et il brûle de le savoir,
+pour pouvoir paraître dans la société avec un nom et obtenir la dignité
+de chevalier qui ne lui fut refusée, qu'à cause de l'incertitude de sa
+naissance. Certes, il cherche son père, et il ne sait pas qu'il épiait
+ses traces pour le conduire à sa ruine. Mais maintenant je le trouverai
+bien, je me découvrirai à lui. Je lui dirai que je suis son père. Quelle
+joie pour lui d'avoir trouvé un père! comme il me chérira! Et moi, je
+l'aimerai, ma tendresse pour lui compensera mes torts envers
+l'infortunée; je pourrai reparaître dans le monde en tenant à mes côtés
+un fils qui sera ma gloire, le soutien et la consolation de ma
+vieillesse!... Mais moi! non: peut-être cela ne me sera-t-il jamais
+donné; le voilà enveloppé dans la ruine, de Pusterla! Enfer! il faudra
+que ce Pusterla traverse toutes mes joies, après avoir été la cause de
+tous mes tourments; malédiction sur sa tête!»
+
+Et il retombait dans ses inprécalions: puis il s'arrêtait à regarder la
+nuit, le frémissement de la pluie, unique voix de la campagne
+silencieuse. Cette campagne, cette nuit lui rappelaient cette autre
+campagne et cette autre nuit où il avait reçu de Marguerite un affront
+que le sang seul pouvait laver. Alors ce souvenir rallumait sa fureur,
+et il concevait les projets de la plus atroce vengeance.
+
+Lorsque le jour vint, comme la pluie avait effacé jusqu'aux moindres
+traces des sentiers au milieu de cette lande, il se dirigea vers la
+cabane des meuniers, guidé par le bruit du fleuve, el il y arriva enfin
+en suivant ses rives. Il s'en approcha comme un homme qui va entendre sa
+sentence de mort. Il entra; et à la Nena, accroupie auprès du feu, il
+demanda: «Est-il revenu?
+
+--Qui? reprit la femme.
+
+--Lui, lui, Alpinolo!
+
+--Oh! messire, non... j'ai peur... Dieu ne veuille, mais il doit bu être
+arrivé quelque accident. Une âme le murmure à mon oreille. Pauvre jeune
+homme!»
+
+Et en parlant ainsi, elle jetait un regard soupçonneux sur cet inconnu,
+en pensant dans quelle furie elle l'avait vu le soir précédent. Il fit
+seller son cheval, et partit en leur disant que si Alpinolo arrivait, ils
+le retinssent à tout prix jusqu'à son retour, parce qu'il y allait de la
+vie qu'il lui parlât. Le jour, le lendemain et les suivants, il erra à
+l'aventure, suivant son caprice, l'occasion, la volonté de son cheval,
+quelque idée, quelque superstition; il s'arrêtait en une contrée sans
+savoir pourquoi, cheminait, revenait sur ses pas, enfin il revenait
+toujours chez le meunier. Sa venue troublait la vie ingénument
+insouciante de ces bonnes gens, qui, se souvenant toujours de ses
+transporta, auraient vu avec moins de peine le débordement du fleuve.
+«Si celui-là, était au moins la fièvre, disait la Nena, je m'en
+délivrerais avec une messe à Saint-Sigismond»; et d'autres fois;
+«Jusqu'à Judas qui trouva un refuge le dimanche dans la maison du
+diable: mais pour celui-là, il n'y a pas de fête qui le tienne.»
+
+Ainsi, la tête pleine de préjugés avec le meilleur coeur du monde, elle
+ne savait pas pourquoi, mais elle ne pouvait pas souffrir cet homme. «Ni
+notre chien non plus, ajoutait-elle; il n'a jamais pu s'accoutumer à le
+voir sans crier comme si on l'écorchait.
+
+Ramengo retournait toujours, assidu comme un créancier; La première
+demande qu'il faisait était toujours si Alpinolo avait paru. Mais la
+réponse était toujours la même; «Non!»
+
+
+
+Bulletin bibliographique.
+
+_Le Nord de la Sibérie_; par M. DE WRANGELL (9).--_Les Pyrénées_; par M.
+le baron TAYLOR (10).--_Les Rues de Paris_; 1er volume (11).
+
+[Note 9: Traduit du russe par le prince Emmanuel Gallitzin, 2 vol. in-8,
+avec une carte. Amyot 15 fr.]
+
+[Note 10: 1 vol. in-8 de 600 pages. Gide 7 fr. 50.]
+
+[Note 11: 1 vol. in-8, avec 500 dessins. Kugelmann. 12 fr.]
+
+Il y a deux siècles, la Sibérie septentrionale était complètement
+inconnue des nations de l'Europe. Ce fut en 1640 environ qu'un chef
+Cosaque nommé Bouza, chargé de soumettre quelques peuplades au _yasak_
+un tribut en pelleteries, s'embarqua sur la Léna, cette grande artère
+qui partage la Sibérie, et la descendit jusqu'à la mer Glaciale. A dater
+de cette époque, de nombreuses découvertes eurent lieu d'année en année
+dans cette, vaste contrée du globe; mais les marchands ou les
+navigateurs qui s'y aventurèrent manquaient, en général, de ressources
+et d'instruction, et n'ont laissé d'ailleurs aucune relation
+authentique de leurs voyages. La première expédition scientifique
+remonte au règne de l'impératrice Anne Ivanova. Formée de trois
+divisions, cette expédition partit en 1734; elle avait pour but
+principal de reconnaître toutes les côtes de la Sibérie de la mer
+Blanche jusqu'au détroit qui sépare l'Asie de l'Amérique, et surtout
+d'examiner s'il serait possible de se rendre par mer d'Archangel au
+Kamtschatka, il ne nous appartient pas d'énumérer ici les résultats et
+les désastres de cette expédition; qu'il nous suffise de rappeler que,
+malgré l'héroïque dévouement de ses chefs, et surtout de Lapteff, malgré
+les tentatives et les découvertes ultérieures de Chalaouroff, de
+Lyakoff, d'Andreyeff, de Cook (1778), de Billings (1785, 1794), et de M.
+Genthtrom (1808 à 1811), cet important problème géographique n'était pas
+encore complètement résolu, lorsqu'en 1820, Sa Majesté l'empereur
+Alexandre donna l'ordre d'expédier deux officiers de marine aux bouches
+de la Vana et de la Kolima. Ces deux expédiions devaient, d'une part,
+s'assurer si, comme le prétendaient certains navigateurs, il existait un
+grand continent arctique dans la mer Glaciale, et, d'autre part, relever
+les côtes de la mer Glaciale, de l'Olenek, vers l'est, jusqu'au delà du
+cap Nord.
+
+M. le lieutenant de marine Anjou (actuellement capitaine de premier
+rang) fut placé à la tête de l'expédition chargée de se rendre à
+l'embouchure de la Vana, pour aller ensuite reconnaître les îles
+Kotehuoy et Fadeyevski, et la Nouvelle-Sibérie, et relever la côte entre
+les bouches de l'Indiguirka et de l'Olenek. La relation de son voyage
+n'a point été publiée. M. le lieutenant de Wrangell (actuellement
+contre-amiral) reçut le commandement de la seconde expédition; on lui
+adjoignit deux officiers de marine, MM. Matiouchkine et Kozmine; M. le
+docteur Kiber accompagna l'expédition en qualité de naturaliste. C'est
+de la relation russe de ce voyage que le prince Emmanuel Gallitzin vient
+de publier une traduction française, sous ce titre: _Le Nord de la
+Sibérie_.
+
+Parti de Saint-Pétersbourg le 23 mars 1820, M. de Wrangell n'y rentra
+que le 15 août 1824.--Comment avait-il employé ces quatre années et
+demie d'absence? Le 3 avril il avait quitté Moscou; le 18 mai, il
+arrivait à Irkoustk, capitale de la Sibérie, à 5,630 kilomètres de
+Moscou. S'étant embarqué sur la Léna, il la descendit jusqu'à Yakoutsk
+(à 2,650 kilomètres d'Irkoustk), puis il se rendit à cheval à
+Nidje-Kolkimsk, misérable village situé au delà du 60e degré de
+latitude, à 3,380 kilomètres de Yakoutsk, (11,660 kil. de Moscou), qui
+allait devenir pendant trois ans son séjour habituel et le centre de ses
+opérations. Le 2 novembre, jour de son arrivée, le thermomètre marquait
+32 degrés de froid.
+
+Durant les trois années qu'ils passèrent à Nidje-Kolkimsk, MM. de
+Wrangell, Matiouchkine et Kozmine firent, outre diverses excursions dans
+les environs, quatre grands voyages à la mer Glaciale et le long de ses
+côtes. Malheureusement des obstacles impossibles à surmonter ne leur
+permirent de résoudre qu'un des deux grand problèmes géographiques qui
+leur avaient été posés.--En relevant toutes les côtes de la mer
+Glaciale, depuis l'embouchure de l'Indiguirka jusqu'à l'île Kolioutchine
+(Hurney's Island), c'est-à-dire sur une étendue de 35 degrés de
+longitude, dont une partie, celle comprise entre le cap Chelagsk et le
+cap Nord, n'avait été visitée par aucun européen, ils prouvèrent que si
+la mer était jamais libre de ses glaces, un navire pourrait se rendre
+d'Archangel au Kanitschalka, d'Europe en Amérique par la mer Glaciale;
+mais il ne leur fut pas possible d'atteindre les terres arctiques qu'ils
+espéraient découvrir en se dirigeant vers le pôle sur les glaces de la
+mer, dans des _nartas_ traînés par des chiens, leur dernière tentative,
+faite en 1823, ne réussit pas mieux que le précédentes. Pour donner une
+idée des dangers auxquels ils s'exposaient, nous citerons le passage
+suivant (tome II, p. 279):
+
+«Le 17 mars au soir, le vent tourna à l'ouest-nord-ouest; il continua à
+augmenter, finit par se transformer en tempête, et brisa la glace près
+de notre campement. Nous nous réfugiâmes sur un grand glaçon d'environ
+100 mètre en largeur. Cependant la violence de l'ouragan ébranlait la
+glace; de nouvelles crevasses se formaient, les anciennes
+s'agrandissaient, et plusieurs étaient d'une largeur énorme. De quelque
+côte que l'on portât ses regards, on n'apercevait que glaces brisées et
+une mer furieuse. Tout à coup le glaçon sur lequel nous nous trouvions
+se détache, et, soulevé par la vague, part et flotte au gré des vents,
+emportant les voyageurs, qui s'attendent à être engloutis d'un moment à
+l'autre!... C'est dans cette situation lamentable que nous passâmes une
+partie de la nuit dans une obscurité complète et dans de mortelles
+angoisses! Mais le vent se calma, et le glaçon, qui, par bonheur, ne
+s'était point brisé, fut poussé avant le jour contre des glaces
+immobiles où il s'arrêta. Sur ces entrefaites, la gelée survint, et
+souda notre glaçon à ceux qui l'entouraient, en sorte que nous nous
+trouvâmes de nouveau, le 18 mars au soir, sur une plaine de glace
+immobile.»
+
+M. de Wrangell continua donc son voyage; mais, le 23 il rencontra une
+large crevasse qui, dans les parties les plus étroites, avait 300 mètres
+de largeur; elle s'étendait d'une extrémité à l'autre de l'horizon. Le
+vent d'ouest, qui augmentait de violence, élargissait de plus en plus ce
+canal, M. de Wrangell gravit un grand rocher de glace pour examiner s'il
+n'existait pas un passage quelconque par où l'on pût avancer; mais il
+n'aperçut qu'une mer libre et sans limite... Sur les vagues remuantes
+flottaient d'énormes glaçons; ils allaient échouer contre la glace
+ramollie qui formait le bord opposé du canal «Peut-être, dit M. de
+Wrangell, eussions-nous pu traverser le canal sur quelques glaçons; mai
+sa quoi bon? la glace, de l'autre côte, n'avait plus de consistance!
+Déjà, près de nous, ébranlée par le vent et la rapidité du courant dans
+le canal, elle commençait à se lézarder, et l'eau, pénétrant avec bruit
+dans les fentes, en détachait des parties et démolissait la plaine
+glacée. Nous ne pouvions plus avancer! Ainsi tout espoir d'arriver à la
+découverte d'une terre dont _l'existence n'avait plus rien de
+problématique_, Venait de disparaître; il fallait renoncer à atteindre
+au but de trois années de travaux incessants, accomplis au milieu
+d'obstacles sans nombre, de dangers et de privations de toute espèce.
+Nous avions but du moins tout ce que l'honneur et le devoir exigeaient
+de nous. Je me décidai à rebrousser chemin.»
+
+M. de Wrangell déclarait ainsi que l'existence de la terre qu'il
+cherchait n'avait rien de problématique, parce que quelques jours
+auparavant un vieux _kamakay_, ou chef tchouktcha, lui avait donne les
+renseignements suivants: «Entre les caps Yerri et Irkaypi (cap Chelagsk
+et cap Nord), près de l'embouchure d'une petite rivière qui se jette
+dans la mer, à travers des rochers peu élevés, durant les beaux jours
+d'été, l'on aperçu au nord de hautes montagnes couvertes de neige.
+Autrefois il nous arrivait de ce pays-là de grands troupeaux de rennes;
+mais les chasseurs et les loups les ont détruits. J'ai moi-même
+poursuivi un de ces troupeaux qui se dirigeait vers les montagnes; mais
+la glace, à une certaine distance du rivage, devint tellement inégale,
+que mon traîneau se trouva arrêté, ce qui m'obligea à m'en retourner.
+Ces montagnes se trouvent dans une contrée aussi étendue que le pays des
+Tchouktcha, et forment l'extrémité d'un cap très-allongé. La terre dont
+elles font partie doit être habitée; car une baleine, portant un dard
+armé d'une pointe en pierre, est venue échouer sur les bords de l'île
+Araoutane.»
+
+Tels furent les grands résultats géographiques de l'importante
+expédition commandée par M. de Wrangell. Ces résultats étaient connus
+depuis longtemps, et, en 1840, la _Revue Britannique_ avait consacré
+plusieurs articles à l'analyse de l'ouvrage que M. le prince Emmanuel
+Gallitzin a eu l'heureuse idée de traduire en français. Peu de relations
+de voyages offrent une lecture tout à la fois plus agréable et plus
+instructive. Ne connaissant pas la langue russe, il nous est impossible
+de juger de la fidélité de la traduction; mais nous n'avons que des
+éloges à donner au style facile et même élégant du traducteur. Quant à
+M. de Wrangell, il a su, tout en payant dans le compte-rendu de ses
+travaux le tribut qu'il devait à la science, écrire un livre aussi
+intéressant pour la masse de ses lecteurs que pour les géographes. Mieux
+qu'aucun autre voyageur, il a décrit les horreurs et les béantes de ces
+affreux déserts, où l'hiver règne en tyran absolu pendant dix mois de
+l'année, et raconte la vie monotone et pourtant animée de ses habitants,
+avec lesquels il a vécu pendant quatre ans; leurs luttes perpétuelles
+contre le froid et la famine, leurs chasses, leurs pêches, leurs
+coutumes, leurs moeurs, etc.; enfin, il nous a fait connaître la nation
+des Tchouktchas, dont le nom seul était parvenu en Europe, et qui n'a
+point été soumise à l'époque de la conquête de la Sibérie par les
+Cosaques. Veut-on savoir ce qu'est le _nord de la Sibérie?_ qu'on lise
+le passage suivant emprunté au tome II, page 345:
+
+«Le 17 décembre, nous quittâmes Verkhoyansk. La température continuait à
+être rigoureuse; le mercure se tenait constamment à 10 degrés au-dessous
+de zéro, par un froid pareil, toute course, même en traîneau, est
+sujette à difficulté; à cheval elle n'est point supportable. Il est
+impossible de se représenter les souffrances auxquelles on est exposé en
+un pareil voyage, sans les avoir éprouvées soi-même. On chemine le corps
+enveloppé dans des vêtements fourrés, pesant près de 20 kilog. Ce n'est
+qu'à la dérobée que l'on se hasarde à respirer de temps en temps un peu
+d'air frais; car on a la bouche cachée dans un vaste collet montant en
+fourrure d'ours, autour duquel s'étend une épaisse couche de givre.
+L'air est tellement âpre, que chaque aspiration occasionne une sensation
+douloureuse insupportable dans la gorge et dans la poitrine. Un énorme
+bonnet fourré recouvre le visage tout entier. Pendant l'espace d'environ
+dix heures (terme habituel d'une étape), le voyageur est pour ainsi dire
+cloué à la selle du cheval. Il va sans dire que, sous un accoutrement
+pareil, tout mouvement est à peu près impossible. Les chevaux se fraient
+un passage à grand'peine à travers une neige si profonde, qu'un homme
+s'y perdrait. Ces animaux souffrent beaucoup du froid; les bords de
+leurs naseaux se garnissent de glaçons qui augmentent de plus en plus et
+finissent par les empêcher de respirer; ils poussent, en pareil cas, une
+sorte de hennissement douloureux auquel se joint un tremblement de tête
+convulsif; il faut alors que le cavalier se hâte de secourir son cheval,
+qui, sans cela, ne tarderait point à étouffer. Lorsqu'on traverse, des
+steppes glaces, dégarnis de neige, il arrive souvent que les sabots des
+chevaux se crevassent, ce qui les empêche de marcher. La caravane est
+toujours entourée d'un épais nuage bleuâtre qui provient des exhalaisons
+des humidités et des chevaux. La neige elle-même, en se contractant de
+plus en plus, dégage du calorique; les particules aqueuses des vapeurs
+se transforment immédiatement en une infinité du paillettes glacées;
+elles se répandent dans l'atmosphère en faisant entendre une espèce de
+craquement prolongé ressemblant à un bruit produit par le déchirement du
+velours ou d'une étoffe de soie épaisse. Le renne, cet habitant des
+régions septentrionales les plus éloignées, cherche un refuge dans les
+bois contre ce froid épouvantable. Dans les tondres, les rennes se
+rassemblent par masses serrées, pour tâcher de se rechauffer par la
+communication de la chaleur qui leur est propre. Un corbeau seul se
+hasarde à traverser l'air d'un vol faible et lent, en laissant après lui
+une traînée de vapeur déliée comme un lit. Non-seulement les objets
+animés, mais les objets inanimés eux-mêmes éprouvent la terrible
+influence du froid. Des arbres énormes éclatent avec un bruit
+retentissant qui résonne dans le steppe comme le bruit du canon dans la
+mer. Le sol des tondres et des vallées se crevasse, et il s'y forme de
+profondes fondrières; l'eau contenue dans les entrailles de la terre
+sort par ces ouvertures, se répand au dehors en fumant et se transforme
+immédiatement en glace. Dans les montagnes, d'énormes rochers se
+détachent et forment des avalanches qui roulent avec fracas dans le fond
+des vallées. Les fortes gelées étendent même leur influence sur
+l'atmosphère: la beauté si majestueuse et si justement vantée du ciel
+bleu foncé des régions polaires, disparaît dans un air épaissi par le
+froid; les étoiles n'ont plus leur éclat habituel, et ne brillent que
+faiblement. Le charme mystérieux d'une nuit que la lune éclaire se perd
+là où une nature morte est cachée sous un vaste tapis de neige.
+L'Imagination, affaissée sous le poids de l'uniformité, cherche en vain
+un aliment é son activité dans une contrée où tout est immobile, et où
+les derniers efforts de l'organisme humain tendent uniquement à échapper
+à un froid qui souvent est mortel...»
+
+Après avoir passé quatre années avec M. de Wrangell dans ces déserts
+glacés, on éprouve le besoin d'aller sous d'autres latitudes respirer un
+peu d'air tiède et revoir de la verdure. Des extrémités les plus
+reculées du Nord, transportons-nous donc à la frontière méridionale de
+la France. Du sommet du mont Panleley élançons-nous d'un seul bond au
+pied du Canigou; accompagnons M. le baron Taylor dans les _Pyrénées_.
+Quel meilleur cicerone pourrions-nous choisir? M. le baron Taylor nous
+réserve même jusqu'au plaisir de la surprise. Dans une trop courte
+préface, il nous avertit, il est vrai, que ce beau volume de 618 pages
+publié par M. Casimir Gide, son éditeur, ne traite ni de physique, ni de
+géologie, ni de botanique, mais d'histoire. Sans doute il n'a pas pensé
+à écrire l'histoire générale et complète des Pyrénées; il a voulu
+seulement, selon ses propres expressions, «reproduire les notes qu'il
+avait prises en Espagne, dans ses chroniques si riches et si poétiques,
+et telles qu'il avait recueillies en France dans les débris de ses
+archives, que l'ignorance et le vandalisme ont trop souvent livrées à la
+destruction.» Cet aveu fait, M. le baron Taylor se renferme dans un
+silence que nous ne saurions approuver. Poussée à l'excès, la modestie
+devient un défaut. Que M. le baron Taylor n'énumère pas lui-même, en les
+exagérant à la façon de certains charlatans littéraires, toutes les
+merveilles que le public verra dans son livre, nous le concevons; le
+titre de l'ouvrage et le nom de l'auteur suffiront pour attirer une
+affluence considérable de curieux. Cependant, M. le baron Taylor aurait
+dû, avant de commencer son voyage, faire connaître d'avance à ses
+lecteurs l'itinéraire qu'il se propose de suivre, leur accorder, de
+distance en distance, quelques instants de repos, et enfin leur donner
+les moyens de rechercher les faits importants dont leur mémoire aurait
+perdu le souvenir. Parmi les touristes qui partiront avec lui, beaucoup
+l'abandonneront en route, et ceux qui, comme nous, l'accompagneront
+jusqu'au terme de son excursion, s'apercevront plus d'une fois qu'un
+ouvrage d'histoire de 618 pages, si intéressant qu'il soit d'ailleurs,
+ne peut pas se passer d'une table raisonnée des matières, d'une certaine
+division par chapitres et d'un index général.
+
+«De la mer qui voit les rayons du soleil se lever, à l'Océan, dont les
+flots baignent le coucher du soleil,» M. le baron Taylor parcourt, dans
+ces 618 pages, «les deux rivages liés par les monts pyrénéens, et les
+contrées que ces montagnes séparent et défendent.»--Parti de Narbonne,
+il ne s'arrête qu'à Biaritz. Pas un monument, ancien ou moderne, qu'il
+n'étudie, dont il ne constate l'origine, dont il n'écrive l'histoire,
+toutefois, ses visites aux châteaux et aux églises ne remplissent qu'une
+faible partie des _Pyrénées_. Les villes et les provinces y occupent la
+place qui leur est due.--Outre les histoires particulières de Perpignan,
+de Pamiers, de Foix, de Tarbes, de Pau, de Bayonne, les lecteurs y
+découvriront les histoires générales du Roussillon, du Languedoc, du
+comte de Comminges, du Bearn et du pays Basque.--Les _Pyrénées_ sont le
+premier ouvrage écrit à ce point de vue sur ce pays si plein de la
+mémoire des grands faits historiques de la vieille France et de
+l'Ibérie.
+
+Les documents authentiques lui manquent-ils, M. le baron Taylor sait
+toujours trouver une légende poétique qui les remplace parfois fort
+avantageusement. Ainsi la science n'est pas de son domaine; il l'avoue
+lui-même. En vain la géologie prétend que, comme toutes les grandes
+chaînes de montagnes du monde, le soulèvement des couches du globe a
+seul amoncelé ces masses terribles dont se composent les Pyrénées, M. le
+baron Taylor préfère croire à la tradition mythologique. «Alcide, nous
+apprend-t-il, après avoir terrassé le triple Geryon, après avoir élevé
+les murs d'Alexia, fut vaincu par les charmes de Pyrène, fille d'un roi
+des Celtes nommé Bebrix. Alcide oublia quelque temps, dans les bras
+d'une femme, sa gloire et ses travaux. Cependant sa vertu se réveilla
+bientôt: il s'éloigna et poursuivit au loin sa lutte avec les monstres
+de la terre. Pyrène, abandonnée, cacha dans le fond des forêts sa
+douleur et ses larmes; et quand Alcide, rappelé dans ces lieux par
+l'amour, y revint charge des dépouilles de ses nouvelles victoires, son
+amante avait cesse de vivre. Il retrouva ses membres; déchirés que des
+animaux sauvages venaient de disperser dans les cavernes de ces
+montagnes. Après avoir fait éclater ses regrets par des cris dont le
+monde fut ébranlé, ce héros rassembla les membres sanglants de la fille
+des rois, et, pour laisser un monument éternel de son désespoir, il
+souleva, il entassa les rochers qui forment aujourd'hui les Pyrénées,
+tombeau colossal qu'il éleva de ses mains puissantes aux cendres de sa
+bien-aimée.»
+
+Il est temps de revenir à Paris, car avant de clore ce bulletin, nous
+aurions encore, grâce au beau volume illustré que vient de publier M.
+Kugelmann, plus d'une promenade amusante et instructive à faire dans ses
+rues. La première partie de cet ouvrage a seule paru; mais la seconde et
+dernière sera mise en vente avant la fin de l'année.--Un nombre
+considérable d'exemplaires ont été retenus d'avance pour les
+étrennes.--les auteurs des _Rues de Paris_ n'ont pas cherché à esquisser
+les traits du caractère et de la figure des Parisiens de leur siècle;
+mais ils racontent, avec des formes variées, l'histoire de chaque rue et
+de ses habitants célèbres, depuis la fondation de la primitive Lutèce
+jusqu'à l'an de grâce 1843. Que de choses intéressantes et ignorées ils
+apprendront à leurs lecteurs!--Ce sont d'ailleurs, pour la plupart, des
+écrivains aimés du public. M Louis Lurine, le directeur de l'ouvrage, a
+sous ses ordres plus d'un soldat qui serait digne du commandement.--M
+Jules Janin a fait l'histoire de la Place-Royale; M. Eugène Guinot,
+celle de la rue Laffitte; M. Étienne Arago, celle de l'allée et de
+l'avenue de l'Observatoire; le bibliophile Jacob, celle de la Cité... M.
+Tavile Delort a révélé les mystères de la rue Pierre Lescot. Enfin, la
+rue de la Paix, le Palais-Royal, la rue de la Harpe, les quais, la place
+Louis XV, la rue Lepelletier, la rue Saint-Florentin, la rue
+Notre-Dame-de-Lorette, etc., etc., ont eu pour historiens: MM. Marco de
+Saint-Hilaire, E. Briffault, Roger de Beauvoir, Mary Lafon, Theod.
+Burette, Albert Cler, Louis Lurine. Albéric Second. Les 300 gravures sur
+bois qui illustrent cette première partie sont signées Nanteuil, Jules
+David, Français, Baron, Markl, Godefroy, Daumier et Gavarni.
+
+
+
+Armée.
+
+CHASSEUR À CHEVAL.--NOUVEL UNIFORME.
+
+Ce serait une longue histoire que celle des variations qu'a subies
+incessamment l'uniforme de tous les corps de notre armée. Des volumes
+entiers ne suffiraient pas à les décrire; aucune arme d'ailleurs n'a été
+respectée par cette manie d'innovations, la cavalerie pas plus que
+l'infanterie. Ces perpétuels changements ont-ils été toujours des
+améliorations réelles? nous laissons à des juges plus habiles et plus
+compétents le soin de résoudre cette grave question. Les _chasseurs à
+cheval_ ont eu leur bonne part dans ces fréquentes vicissitudes, dans
+ces mobiles caprices de la mode militaire, comme nous l'apprend la
+biographie de ce corps, dont l'origine ne remonte guère plus haut que
+l'année 1779.
+
+Les chasseurs avaient été d'abord un corps de fantassins d'élite petits
+et robustes, attaché à chaque régiment de hussards, et combattant dans
+les rangs de la cavalerie. En 1776, chaque régiment de dragons, composé
+de 6 escadrons, en font un de chasseurs à cheval. Réunis en 1779, ces 24
+escadrons de chasseurs formèrent les 6 premiers régiments de chasseurs à
+cheval qui parurent dans les rangs de l'armée française. Le 8 mai 1784,
+un bataillon de chasseurs à pied fut attaché à chaque régiment;
+l'uniforme fut l'habit vert, la veste de drap chamois, et la culotte de
+tricot de la même couleur. En 1788, 6 régiments de dragons passèrent
+chasseurs, et portèrent à 12 le nombre de ces régiments: la même
+ordonnance supprima leur bataillon d'infanterie.
+
+[Illustration: Nouvel uniforme des Chasseurs à cheval.]
+
+Le 6 septembre 1792, le corps des hussards américains forma le 13e
+régiment de chasseurs à cheval. Des compagnies des hussards de la Mort,
+des hussards de l'Égalité, formèrent l'année suivante le 14e régiment;
+les 15e et 16e furent organisés le 7 mars 1793, et, le 11 mai, les 17e
+et 18e, où furent incorporés les chasseurs belges; 6 nouveaux régiments
+vinrent la même année porter l'effectif des chasseurs à cheval à 21
+régiments. En 1799, il y avait 25 régiments de chasseurs.
+
+L'organisation de 1804 en conserva 24. De 1812 à 1814, 31 régiments se
+trouvent dans les états militaires; mais les 17e, 18e et 30e avaient été
+supprimés et ne figuraient que pour mémoire. Un régiment de chasseurs à
+cheval avait fait partie de la garde des consuls; la garde impériale en
+comptait aussi un dans ses rangs en 1805; ce régiment portait le dolman
+vert garni de galons, tresses et franges jaunes, collet vert, parements
+rouges, pantalon de peau jaune, bottes à la hongroise bordées d'un galon
+jaune avec un gland pareil; pelisse écarlate avec galons jaunes,
+fourrure de la pelisse noire, gilet rouge avec galons jaunes, ceinture
+verte et rouge, sabretache et colback à flamme rouge, plumet vert et
+rouge. Cet uniforme était, on le voit, plutôt celui des hussards que
+celui des chasseurs; mais, indépendamment de cette tenue, les chasseurs
+en avaient une autre: c'était un frac ouvert sur l'épigastre et un gilet
+tressé.
+
+La première Restauration conserva 15 régiments de chasseurs à cheval.
+Comme les autres corps, les chasseurs prirent les dénominations: le 1er,
+de chasseurs du Roi; le 2e, de la Reine; le 3e, du Dauphin; le 4e, de
+Monsieur; le 5e, d'Angoulême; le 6e, de Berri; le 7e, d'Orléans; le 8e
+de Bourbon. Napoléon, le 25 avril 1815, rétablit les chasseurs sur
+l'ancien mode impérial, pendant que Louis XVIII, à Gand, formait, par
+une ordonnance du 14 juin, le régiment Royal-Chasseurs.
+
+Après la seconde Restauration, l'armée fut réorganisée par une
+ordonnance du 30 août 1815. Les chasseurs, portés à 24 régiments,
+prirent des noms de départements; 1er, Allier; 2e, Alpes; 3e Ardennes;
+4e, Arriège; 5e, Cantal; 6e, Charente; 7e, Corrèze; 8e, Côte-d'Or; 9e,
+Dordogne; 10e, Gard; 11e, Isère; 12e, Marne; 13e Meuse; 14e Morbihan; 15e
+Oise; 16e, Orne; 17e, Pyrénées; 18e, Sarthe; 19e, Somme; 20e, Var; 21e,
+Vaucluse; 22e, Vendée; 23e, Vienne; 24e, Vosges. Ils eurent pour
+uniforme; le schako noir, l'habit vert, les collets et passe-poils de
+couleurs variées. Les régiments furent de 4 escadrons à une seule
+compagnie; le dernier escadron fut armé de lances et composé des
+cavaliers les plus agiles et des meilleurs chevaux.
+
+Un régiment de chasseurs à cheval fit partie de la garde royale;; il eut
+successivement pour coiffure le casque, le schako et le colback; pour
+habillement, l'habit-veste vert, revers, parements et retroussis
+cramoisis, pantalon cramoisi, aiguillettes et boulons blancs, bottines.
+
+En vertu d'une décision ministérielle du 2 août 1821, les changements
+suivants furent faits à l'uniforme des chasseurs à cheval de la ligne;
+les revers verts, les ornements des retroussis, les passe-poils des
+retroussis et des poches simulées, de la couleur distinctive pour chaque
+régiment, savoir: de 1 à 6, garance; de 7 à 12, jonquille; de 13 à 18,
+bleu céleste; de 19 à 21, chamois.
+
+De nouveaux changements furent introduits dans l'uniforme des chasseurs
+à cheval, par une autre décision ministérielle du 28 mai 1822; les
+couleurs distinctives furent pour les régiments, de 1 à 4, écarlate; de
+5 à 8, jonquille; de 9 à 12, cramoisi; de 13 16, bleu de ciel; de 17 à
+20, rose foncé; de 21 à 24, aurore; les pantalons, rouge-garance, ornés
+d'une tresse mélangée de la couleur du fond de l'habit et de la couleur
+tranchante.
+
+Le 26 février 1823, les chasseurs furent portés à 6 escadrons. Par
+ordonnance du 27 février 1825, les 6 derniers régiments de chasseurs
+passèrent dragons, et réduisirent ainsi l'effectif des chasseurs à 18
+régiments. Le 17 novembre 1826, le 1er chasseurs prit le nom de
+chasseurs de Nemours.
+
+Depuis la Révolution de juillet, une ordonnance du 18 février 1834
+diminua encore le nombre des régiments de chasseurs, et les fixa à 14,
+chacun à 6 escadrons, dont 2 de lanciers. Une ordonnance du 9 mars 1834
+n'a conservé que 5 escadrons, dont un armé de lances. Réduit plus tard à
+12, puis porté à 15 par ordonnance du 29 septembre 1840, le nombre des
+régiments de chasseurs a été, par l'ordonnance organique de l'armée du 8
+septembre 1841, fixé à 13, chacun à 13 escadrons sur le pied de paix, et
+à 6 sur le pied de guerre. Dans le cas de guerre, il sera formé, pour le
+service des états-majors des armées, 2 régiments de chasseurs à cheval
+guides, chacun de 6 escadrons.
+
+Par décision royale du 25 juillet 1843, l'uniforme des 13 régiments de
+chasseurs à cheval a été réglé ainsi qu'il suit: habit vert boutonnant
+droit sur la poitrine, au moyen de 13 gros boutons blancs à numéro, et
+demi-sphériques; collet, doublure de collet, corsage, manches, basques
+et patte de ceinturon, à fond vert pour tous, et passe-poils de couleurs
+distinctives pour chaque régiment: de 1 à 4 et 13, orange; de 5 à 8,
+jonquille; de 9 à 12, garance; parements de manches et doublures des
+basques formant retroussis des mêmes couleurs entremêlées fonds et
+passe-poils; épaulettes en fil blanc doublées de drap vert, pantalon
+garance, colback noir à poil sans flamme, au lieu du schako garance
+précédemment en usage, plumet droit et plumes de coq, ceinturon de sabre
+en buffle blanc, avec plaque à cor de chasse en cuivre estampé.
+
+La nécessité d'opposer une cavalerie légère aux nuées de cavaliers
+arabes, aux rapides Bédouins, a fait créer 4 régiments de _chasseurs
+d'Afrique_, chacun de 6 escadrons, qui ont rendu les plus grands
+services dans la guerre poursuivie depuis plusieurs années en Algérie.
+
+
+
+Caricature.
+
+[Illustration: Une sentinelle perdue.]
+
+
+
+[Illustration: Logogriphe musical.
+
+RÉCOMPENSE HONNÊTE A CELUI QUI LE DEVINERA.]
+
+
+
+Rébus.
+
+EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.
+
+Bonaparte fut grand sans couronne, fut moins grand couronné et mourut
+sur un rocher.
+
+[Illustration: Nouveau rébus.]
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0034, 21 Octobre
+1843, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0034, 21 OCTOBRE 1843 ***
+
+***** This file should be named 39327-8.txt or 39327-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/9/3/2/39327/
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/39327-8.zip b/39327-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..420cc30
--- /dev/null
+++ b/39327-8.zip
Binary files differ
diff --git a/39327-h.zip b/39327-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..0e75d17
--- /dev/null
+++ b/39327-h.zip
Binary files differ
diff --git a/39327-h/39327-h.htm b/39327-h/39327-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..07fc66c
--- /dev/null
+++ b/39327-h/39327-h.htm
@@ -0,0 +1,3224 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1">
+ <title>The Project Gutenberg eBook of L'Illustration, No. 0034, 21 Octobre 1843 by Various</title>
+
+<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg">
+
+<style type="text/css">
+
+
+body {margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+
+h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;}
+p {text-align: justify}
+blockquote {text-align: justify}
+
+hr {width: 50%; text-align: center}
+hr.full {width: 100%}
+hr.short {width: 10%; text-align: center}
+
+.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%;
+ float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; width: 80px; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left}
+
+.sc {font-variant: small-caps}
+.lef {float: left}
+.mid {text-align: center}
+.rig {float: right}
+.sml {font-size: 10pt}
+.overl {font-size: 10pt; text-decoration: overline; text-align: center}
+.cont {width: 650px}
+.somm {float: left; width: 300px; font-size: 10pt; padding: 1em}
+.suppl {color: #5A5047; background-color: #EEE2CA }
+
+
+span.pagenum {font-size: 70%; left: 91%; right: 1%; position: absolute}
+span.linenum {font-size: 70%; right: 91%; left: 1%; position: absolute}
+
+.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%;
+ text-align: left}
+.poem .stanza {margin: 1em 0em}
+.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;}
+.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em}
+.poem p.i2 {margin-left: 1em}
+.poem p.i4 {margin-left: 2em}
+.poem p.i6 {margin-left: 3em}
+.poem p.i8 {margin-left: 4em}
+.poem p.i10 {margin-left: 5em}
+.poem p.i12 {margin-left: 6em}
+.poem p.i14 {margin-left: 7em}
+.poem p.i16 {margin-left: 8em}
+.poem p.i18 {margin-left: 9em}
+.poem p.i20 {margin-left: 10em}
+.poem p.i30 {margin-left: 15em}
+
+
+
+</style>
+</head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0034, 21 Octobre 1843, by Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+
+Title: L'Illustration, No. 0034, 21 Octobre 1843
+
+Author: Various
+
+Release Date: April 1, 2012 [EBook #39327]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0034, 21 OCTOBRE 1843 ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<div class="cont">
+
+
+
+
+<p>L'Illustration, No. 0034, 21 Octobre 1843</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"><br>
+
+<pre>
+ Nº 34. Vol. II.--SAMEDI 21 OCTOBRE 1843.
+ Bureaux, rue de Seine, 33.
+
+Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Prix de
+chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
+
+Ab. pour les Dep.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. pour
+l'étranger. -- 10 -- 20 -- 40
+</pre>
+
+<div class="somm">
+<h3>SOMMAIRE.</h3>
+
+<p><b>Procession séculaire de Fourvières, et pose de la première pierre du
+Pont du Change à Lyon.</b> <i>Deux Gravures</i>--<b>Courrier de Paris.--Histoire de
+la Semaine</b>, <i>Boutons du rappel; meetings tenus à Dublin et en plein
+air</i>.--<b>Théâtres</b>--Opéra-comique, <i>Mina</i>; Palais-Royal, <i>Le brelan de
+Troupiers</i>; Gymnase, <i>Jean Lenoir</i>; Odéon, <i>Tôt ou Tard</i>;
+Délassements-Comiques, <i>la Fille du Ciel. Une scène de Mina; Levassor
+dans ses trois rôles du Brelan de troupiers; une scène de la Fille du
+Ciel.</i>--<b>De la Traite et de l'esclavage</b>. <i>Onze Gravures</i>.--<b>Révolutions du
+Mexique</b>. Le général Bustamante. (Suite et fin.)--<b>Margherita Pusterla</b>.
+Roman de M. César Cantù. Chapitre XIII, Reconnaissance. <i>Sept
+Gravures</i>.--<b>Bulletin bibliographique</b>. Le Nord de la Sibérie, par M. de
+Wrangell; Les Pyrénées, par M. le baron Taylor; les Rues de
+Paris.--<b>Annonces,--Armée</b>. Chasseurs à cheval, nouvel uniforme.
+<i>Gravure</i>.--<b>Caricature</b>, <i>Une Sentinelle perdue</i>. <b>Logogriphe
+musical.--Rébus.</b></p>
+</div>
+
+<br><br>
+
+<h3>Procession séculaire de Fourvières, et pose de la première pierre du
+Pont du Change à Lyon.</h3>
+
+<p>Pendant la durée du camp de Lyon (V. t. Ier, p. 407, et t. 2, p. 97),
+une cérémonie religieuse d'un haut intérêt a été célébrée dans cette
+ville le 8 septembre, jour de la Nativité de la Vierge. La procession
+séculaire, instituée en mémoire de la cessation de la peste, qui, il y a
+deux cents ans, ravagea cette seconde capitale de la France, s'est
+rendue en grande pompe à Fourvières, colline située sur la rive droite
+de la Saône. A la procession assistaient l'archevêque, deux évêques, le
+clergé de la cathédrale et de toutes les paroisses de la ville, de
+nombreux fidèles, et, parmi ces derniers, un vieillard de cent neuf ans,
+qui avait déjà figuré à la cérémonie cent ans auparavant, en 1743.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Procession séculaire de Fourvières.</b></p>
+
+<p>La présence du duc et de la duchesse de Nemours à Lyon a été marquée par
+des fêtes plus mondaines, à l'une desquelles cependant le clergé est
+venu aussi prendre part. Des huit jours que le prince et la princesse
+ont passés à Lyon, du 20 au 28 septembre, le dimanche 24 est celui dont
+le programme a été le plus chargé: pose de la première pierre du pont du
+Change, joutes sur la Saône, courses de chevaux, festin à la Préfecture,
+et soirée au Grand-Théâtre.</p>
+
+<p>La cérémonie de la pose a été favorisée par un temps superbe. Des
+préparatifs bien entendus avaient été faits sous la direction des
+ingénieurs des ponts-et-chaussées. Une tuile recouvrait la partie
+centrale du pont actuel, sur lequel la circulation avait été interdite
+depuis la veille au soir. Le petit bâtiment servant de vigie qui est
+assis sur la pile du milieu, avait été transformé, pour la duchesse, en
+un élégant boudoir, garni de tapis, de draperies, de causeuses, de
+fauteuils et de chaises. Une plate-forme en charpente, recouverte d'une
+tente, et élevée de quelques marches au-dessus du sol de la voie
+charretière, avait été établie sur l'éperon de cette pile, en amont du
+pont. De chaque côté une double rampe conduisait à une autre plate-forme
+située au-dessous, et dont le niveau était un peu inférieur à celui du
+massif de maçonnerie placé à son centre, et sur lequel devait être posée
+la première pierre.</p>
+
+<p>Ce qui rendait le coup d'&oelig;il imposant, c'était l'immense multitude de
+spectateurs qui couvraient le pont et ses abords, les deux rives de la
+Saône, les fenêtres et les toits de toutes les maisons, d'où l'on avait
+la moindre échappée de vue sur ce point. En dedans de ce vaste
+amphithéâtre irrégulier et sur le lit même du fleuve, une double
+ceinture de bateaux de toute forme et de toute dimension, et chargés de
+spectateurs, entourait cette estrade. A peu de distance, et sur
+l'espace libre du bassin compris entre les quais et les deux ponts du
+Change et de la Feuillée, d'élégantes embarcations, pavoisées de mille
+couleurs et recouvertes de riches tentures, sillonnaient les eaux du
+fleuve.</p>
+
+
+
+<p>A midi précis, M. l'archevêque est arrivé, suivi du clergé
+métropolitain, et il est immédiatement descendu sur la plate-forme
+inférieure, où il s'est mis en devoir d'officier. LL. AA. RR. sont
+arrivées à midi et demi. Madame la duchesse de Nemours a été conduite
+par le maire jusqu'à un fauteuil, au milieu et sur le bord de l'estrade
+supérieure, d'où elle pouvait embrasser l'ensemble de l'imposant
+spectacle qui se déroulait devant elle, et suivre les moindres détails
+du cérémonial. Le duc de Nemours, accompagné du préfet, du maire, des
+membres de l'administration municipale et des personnes de sa suite, est
+descendu vers la plate-forme inférieure, et s'est placé au centre d'un
+cercle formé par les nombreux assistants qui avaient pénétré jusque-là,
+par le clergé, les fonctionnaires, les ingénieurs et les diverses
+notabilités.</p>
+
+<p>Après la cérémonie religieuse, M. Cailloux, ingénieur en chef du
+département, a lu un discours dans lequel il a fait l'historique de la
+voie de communication que le nouveau pont est appelé à remplacer, et a
+demandé au duc de Nemours l'autorisation de lui donner son nom; le quai
+voisin porte déjà celui de <i>quai d'Orléans.</i></p>
+
+<p>La double boîte en cèdre et en plomb contenant les médailles destinées à
+être scellées dans la première pierre, a été ensuite remise par le
+prince aux ouvriers plombiers, qui l'ont fermée hermétiquement; puis
+elle a été placée dans la cavité rectangulaire pratiquée à la surface de
+la dalle qui occupe le sommet du massif un maçonnerie, et recouverte
+d'une plaque en tôle. Le préfet a alors présenté au duc une truelle en
+vermeil avec laquelle celui-ci a pris, dans une caisse tenue par M.
+Auguste Jordan, ingénieur, chargé de la construction du pont, deux
+pelletées de mortier qu'il a étendu sur les joints de la boîte. Cette
+opération terminée, des ouvriers maçons ont poussé à l'aide de rouleaux
+une seconde pierre de taille sur la première. Le duc de Nemours a frappé
+sur celle-ci trois coups avec le marteau en vermeil que lui a également
+présenté le préfet. Alors le maire a remis à S. A. R. un coffret
+contenant les doubles exemplaires des médailles commémoratives scellées
+dans la première pile du pont. Quant au marteau et à la truelle, ils ont
+été repris par le maire, pour être déposés au musée de la ville.</p>
+
+<p>Immédiatement après, LL. AA. RR. se sont rendues sur la terrasse de
+l'archevêché, d'où elles ont assisté au spectacle animé des joutes qui
+ont eu lieu sur la Saône, dans le bassin compris entre le pont Tilsitt
+et le pont du Palais.</p>
+
+<p>De là, le cortège s'est dirigé vers l'hippodrome de Perrache, où les
+courses de chevaux, préparées par le jockey-club de Lyon, avaient attiré
+une affluence de plus de soixante mille curieux. Les prix principaux ont
+été gagnés par <i>Tiger</i>, appartenant à M. de Pontalba.</p>
+
+<p>La soirée a été consacrée à une représentation au Grand-Théâtre. Des
+dames en grande toilette occupaient les premières loges; des officiels
+de tous les corps et de tous les grades étaient disséminés aux premières
+et aux secondes galeries; les troisièmes, les quatrièmes et le parterre
+étaient en partie occupés par des sous-officiers et soldats de la
+garnison. «C'est dire assez, ajoute le Ouvrier de Lyon, dans un article
+reproduit par le Moniteur Universel, que le public n'avait été admis que
+dans une proportion fort restreinte à cette fête. C'est là, continuent
+les feuilles ministérielles (et l'observation nous semble curieuse à
+noter), c'est là, suivant nous, un tort; et, en cette circonstance,
+comme en quelques autres, il nous semble qu'on a trop isolé de la
+population nos illustres hôtes.»</p>
+
+<p>Le prince et la princesse ont été reçus sous le péristyle du
+Grand-Théâtre et conduits à leur loge par M. Pougin, régisseur-général,
+avec le cérémonial en usage au théâtre-Français, depuis Louis XIV,
+chaque fois qu'une représentation doit être honorée du la présence du
+roi. Ce cérémonial consiste à recevoir Sa Majesté un flambeau à la main,
+et à éclairer sa marche jusqu'à la loge royale: il a été exactement
+suivi en cette circonstance. Madame la duchesse de Nemours portait l'une
+des robes qui lui avaient été offertes la veille par la chambre de
+commerce. On a joué un petit intermède intitulé <i>l'Algérie conquise</i>,
+dont les paroles avaient été ajustées tant bien que mal sur des
+fragments de Paulus, oratorio de Mendelsohn. On y voyait figures des
+Arabes, des soldats français, la Civilisation et Religion. Une
+décoration de M. Savette, représentant Constantine, paraît n'avoir pas
+manqué de vérité.</p>
+
+<p>Avant le spectacle, et au retour de la course, tous les hôtels et
+restaurants de la ville ont été littéralement envahis. Non seulement il
+était impossible d'obtenir une place dans les salles, mais l'on se
+trouvait dans la nécessité de faire queue et d'attendre son tour. Des
+personnes, après avoir parcouru quinze ou vingt des principaux hôtels,
+ont dû se résigner à aller dîner dans les plus lointaines extrémités des
+faubourgs. A huit ou neuf heures du soir, les provisions considérables
+qui avaient été faites la veille étaient complètement épuisées, et plus
+d'un estomac affamé a été soumis à un jeûne involontaire.</p>
+
+<p>Au bal donné par la ville, le 23, au Grand-Théâtre, et où figuraient
+environ quatre mille invités, madame la duchesse de Nemours a dansé
+d'abord avec M. Arnaud, l'un des adjoints du maire. Cette première
+contredanse, suivant l'expression des journaux officiels, avait été
+donnée à l'édilité; l'armée, dans la personne de M. le général Duchamp,
+a eu les honneurs de la seconde; M. Girardin, procureur du roi, a
+représenté, dans la troisième, la magistrature; et, dans la quatrième,
+M. Paul Eymard, fabricant, le commerce lyonnais.</p>
+
+<p>Mais quels étaient les représentants de la population des travailleurs?
+C'est ce que les organes ministériels ne nous ont point appris.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"><br><b>Pose du la première pierre du pont du Change, à Lyon.</b></p>
+<br><br>
+
+<h2>Courrier de Paris.</h2>
+
+<p>Mais vraiment où allons-nous? on ne pourra bientôt plus ni boire, ni se
+vêtir, ni manger, et peu à peu nous mourrons tous, vous, moi, notre
+voisine et notre voisin; oui, nous mourrons de faim et de soif, comme je
+ne sais quel pauvre diable qui expira d'inanition à côté d'une table
+amplement servie, n'osant toucher ni aux mets ni aux vins, de peur
+qu'ils ne fussent empoisonnés.</p>
+
+<p>Ceci vraiment passe la plaisanterie, et <i>National</i>, qui a le premier
+révélé cette cuisine pendable, mérite qu'on porte un toast à sa santé et
+qu'on l'arrose du plus pur nectar qui mûrit au soleil de la Côte-d'Or.</p>
+
+<p>Chacun son goût! <i>le National</i> n'aime pas plus les produits frelatés en
+boutique qu'en gouvernement; et en même temps qu'il s'attaque aux
+débitants de politique falsifiée, il déclare la guerre aux fabricants de
+marchandises suspectes et de denrées de mauvais aloi; le manifeste qu'il
+vient de lancer tout récemment contre ces industriels prévaricateurs
+contient les faits les plus curieux et les plus graves.</p>
+
+<p>On fabrique de l'huile d'olive avec du saindoux; du papier avec du
+plâtre; du pain et de la brioche avec du sulfate de cuivre; du blé avec
+du sable; du son avec de la sciure de bois; du thé vert avec du jaune de
+chrome ou de la mine de plomb; du sel avec de l'iode et du cuivre; du
+vin avec de la litharge et du bois de Campêche; du savon avec des
+pierres à fusil, et du lait avec des cervelles. Quant à l'eau, ce
+complice immémorial des marchands de vin, il s'en débite à Paris
+seulement cinq cent mille hectolitres par an, sous prétexte de bordeaux
+et de bourgogne; onde innocente du moins, qui n'en veut qu'aux gourmets
+et aux ivrognes! débit de consolation breveté par la société de
+tempérance» Mais, hélas! hélas! le sincère Bacchus, Bacchus généreux est
+mort et enterré sous le pont Neuf, dans le lit de la Seine. Ainsi la
+Parisien peut dire comme Auguste:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Dieux! à qui désormais voulez-vous que je fie</p>
+<p class="i14"> Le soin de ma personne et celui de ma vie?</p>
+</div></div>
+
+<p>Est-ce vivre, en effet, que de soupçonner partout le sulfate, l'iode et
+la mine de plomb?--Comment manger maintenant un petit pâté sans cuivre?
+comment savourer sa tasse de thé sans rêver de jaune de chrome? comment
+choquer les verres sans y voir flotter un bois de Campêche?</p>
+
+<p>Pour moi, qui ai la prétention d'être un franc Bourguignon, et d'appeler
+les choses par leur nom, je suis bien résolu à ne pas m'associer à cette
+atroce comédie; qu'on m'empoisonne, soit, puisqu'il est impossible
+aujourd'hui de vivre sans cela, et que le siècle présent est un
+empoisonneur fieffé; mais il ne me convient pas d'être pris pour dupe;
+voici donc le moyen que j'ai adopté pour sauver mon amour-propre du
+ricanement sournois de tous ces mystificateurs de boutiques et
+d'entrepôts: ai-je affaire au pâtissier, «Envoyez-moi deux douzaines de
+sulfate de cuivre bien chauds,» lui dis-je.</p>
+
+<p>Au cafetier et au restaurateur: «Garçon! une tasse de mine de plomb'.
+Garçon! de l'iode, s'il vous plaît. Garçon! vous n'avez pas mis assez de
+saindoux dans cette salade. Garçon! du lait frit pour deux, et une
+bouteille de Campêche première qualité!»</p>
+
+<p>Au marchand de papier, je demande un cahier de plâtre à lettre, et je
+m'informe au marchand de farine de la dernière mercuriale de la halle au
+sable.</p>
+
+<p>Au moins nous est-il permis de nous envelopper avec sécurité dans notre
+pantalon et dans notre manteau, pour nous mettre à l'abri et nous
+consoler de toutes ces impostures? S'ils sont mal abreuvés et mal
+nourris, nous pouvons, en revanche, tenir notre corps et notre estomac
+chauds et solidement vêtus? Non pas, vraiment; les tailleurs ont aussi
+leur litharge! les draps et les étoiles mentent aussi bien que le sel,
+le thé, le vin et la farine. On vous sert de la charpie pour de
+l'elb&oelig;uf pur, et le papier mâché se présente effrontément sous le titre
+et le nom de louviers superfin.--Votre habit bleu de la veille est jaune
+le lendemain; les coutures blanchissent au bout de trois jours, et à la
+fin de la semaine, vous montrez la corde. Tout habit sortant des mains
+d'un tailleur de Paris est moins un habit qu'un énorme morceau d'amadou;
+on n'a plus qu'à battre le briquet pour allumer son cigare.--S'adresser
+pour les renseignements à un très-honnête bourgeois de mes amis, candide
+habitant du Marais.--Mon homme s'en allait l'autre jour au
+Jardin-des-Plantes, se pavanant fièrement dans un pantalon de drap tout
+neuf; une ondée survint, mouilla l'étoffe, qui se rétrécit en un clin
+d'&oelig;il, de manière à découvrir la cheville, et à dessiner, d'une façon
+compromettante, les formes de mon malheureux ami, qui n'est ni un
+Apollon ni un Hercule.--Il était sorti avec un pantalon, il rentra avec
+une culotte!</p>
+
+<p>Tel est le siècle: ce n'est ni par la bonne foi ni par la sincérité
+qu'il brille; un peu de drogue se mêle à tout ce qu'il fait. On lui a
+tant conseillé le mélange! On lui a si fort prêché qu'il ne se tirerait
+d'affaire qu'en mettant de l'eau dans son vin!</p>
+
+<p>Les hommes vont comme les choses, et les âmes se ressentent de la
+falsification des denrées.</p>
+
+<p>Cette excellence qui fait grand bruit de son désintéressement et de son
+indépendance:--litharge!</p>
+
+<p>Ce tribun qui fulmine son anathème.--saindoux!</p>
+
+<p>Cet utopiste qui sonne la réforme du monde:--sulfate de cuivre!</p>
+
+<p>Cet éloquent apôtre du bonheur universel:--amadou!</p>
+
+<p>Ces virginités politiques et ces candeurs administratives: --jaune de
+chrome!</p>
+
+<p>Ces conciliateurs qui veulent mêler le rouge au blanc:--eau claire!</p>
+
+<p>Ces fiers sentiments, ces beaux discours, ces grandes fidélités, ces
+superbes serments:--plâtre!</p>
+
+<p>--Tous les jours il nous arrive quelque bête célèbre. Je ne parle pas
+des renommées qui se font chaque matin dans la politique, dans les arts,
+dans le roman, dans le feuilleton, dans l'industrie, dans la
+philosophie, dans la philanthropie et dans le vaudeville. Cela me
+mènerait trop loin; que les bipèdes s'illustrent tant qu'ils voudront!
+Je ne m'occupe aujourd'hui que de la gloire toujours croissante des
+quadrupèdes. Nous songerons aux autres plus tard.</p>
+
+<p>La dernière course du Champ-de-Mars a mis au jour le nouvel et déjà
+fameux animal dont je veux parler; il s'appelle <i>Ratapolis</i>. C'est là un
+beau nom, et la capitale des rats doit s'en glorifier. Ratapolis avait
+pour adversaire Prospectus et Napoléon II, fils de Napoléon: il les a
+vaincus tous deux, l'un de quatre, l'autre de sept secondes. Certes, le
+triomphe est rare! Quel ennemi plus redoutable à la course qu'un
+Napoléon du sang de ce Napoléon qui enjamba l'Europe en un clin d'&oelig;il?
+Quel plus dangereux concurrent qu'un Prospectus? Prospectus n'est-il
+pas, en effet, le plus hardi coureur de ce temps-ci? N'est-ce pas
+Prospectus qui va par la ville avec la rapidité de l'éclair? N'est-ce
+pas lui qui escalade les murailles, monte bride abattue à travers les
+plus rudes escaliers, passe par toutes les portes, et galope en même
+temps, ici et là, à Paris, à Londres, à Berlin, sur toutes les routes du
+monde? Eh bien! dans cette lutte du Champ-de-Mars, Prospectus a cédé le
+pas à Ratapolis. Aussi Ratapolis est-il inscrit maintenant au livre d'or
+du <i>sport</i>.</p>
+
+<p>Mais si les uns montent, les autres descendent: tandis que Ratapolis,
+hier inconnu, se faisait un nom dès son premier galop, nous apprenions
+ailleurs combien sont périssables les grandeurs chevalines, et combien
+la gloire du <i>sport</i>, comme tant d'autres gloires, est une vaine fumée.</p>
+
+<p>O misères de l'écurie! ô fragilité! ô néant! vous avez entendu parler de
+miss Annette. Les échos du Champ-de-Mars et de Chantilly répètent encore
+ce glorieux nom avec amour; les <i>sportsmen</i> se signent en l'entendant;
+les palefreniers s'agenouillent; les grooms, en signe de joie, agitent
+leurs cravaches et leurs éperons. Que de purs-sangs elle a distancés!
+que de couronnes se sont entrelacées à sa crinière bai-brun!</p>
+
+<p>Elle a été l'admiration du gentilhomme <i>reader</i>, la terreur et l'amour
+de l'hippodrome, et tout étalon de grande race aurait donné le plus beau
+crin de sa personne, pour mériter un seul de ses regards.</p>
+
+<p>Eh bien! miss Annette, la charmante, l'invincible, la glorieuse miss
+Anette, remplit, au moment où je parle, l'emploi de Rossinante au
+Cirque-Olympique, dans le mélodrame nouveau; c'est bien elle, je l'ai
+reconnue, malgré la maigreur de sa fortune et le délabrement de ses os.
+Heureuse encore, miss Annette, de porter dans sa ruine le héros de la
+Manche, coiffé de l'armet de Mambrin! Que de miss Annettes se
+trouveraient ravies de pouvoir, comme elle, clore le dernier chapitre de
+leur histoire par un chevalier de la Triste-Figure! demandez plutôt à
+nos miss Annettes de boudoir et d'Opéra.</p>
+
+<p>--<i>Le Constitutionnel</i> annonce avec grand fracas que M. Schimper,
+professeur d'histoire naturelle à Strasbourg, est de retour d'un voyage
+en Carniole; nous ferons remarquer au <i>Constitutionnel</i> qu'il n'est pas
+plus dangereux d'aller en Carniole et pas plus étonnant d'en revenir,
+que d'entreprendre le voyage de Pontoise avec retour. La Carniole ne
+peut épouvanter que le <i>Constitutionnel</i>, qui n'est jamais sorti de la
+rue Montmartre. Mais ce n'est pas tout: M. Schimper a fait un bien autre
+prodige que de visiter lu Carniole: il en a rapporté un animal
+extraordinaire, un protée vivant, né dans les profondeurs des grottes
+terribles d'Adelsberg. Ce protée cause une grande admiration au
+<i>Constitutionnel</i>, qui n'admire pas moins M. Schimper d'avoir doté la
+France de ce miraculeux protée, comme si déjà elle n'avait pas assez de
+ceux qu'elle produit.</p>
+
+<p>Que <i>le Constitutionnel</i> conserve son extase pour une meilleure
+occasion: le protée de Carniole n'est pas si rare qu'il le pense; les
+petits mendiants qui rôdent pieds nus dans le village d'Adelsberg en ont
+plein les maint et plein les poches. Si <i>le Constitutionnel</i> allait
+faire un tour par là, il s'en convaincrait aisément: à peine aurait-il
+mis le pied dans l'auberge pour se reposer de la route, que les protées
+et les mendiants lui tomberaient sur le dos; et, pour un petit sou donné
+à ces vauriens, le vénérable voyageur deviendrait adjudicataire du plus
+formidable protée des grottes d'Adelsberg. Que dis-je! on les lui
+adjugerait par douzaines. C'est ce qui nous est arrivé, à mon ami
+Adolphe J.... et à moi, un jour que, conduits par la fantaisie, nous
+allâmes fumer un cigare de pur havane au nez de ces formidables
+souterrains d'Adelsberg et de tous ses protées, aussi nombreux que les
+goujons et les ablettes du pont d'Austerliz.</p>
+
+<p>Mais le <i>Constitutionnel</i> n'entreprendra pas le voyage: il aurait trop
+peur de ne plus admirer M. Schimper ou d'être dévoré tout cru par le
+protée vivant.</p>
+
+<p>--On avait annoncé à tort que M. Musard allait reprendre le commandement
+des concerts de la rue Vivienne; c'est M. Elwart qui en devient le
+général. Napoléon-Musard lui a transmis son bâton impérial; quant à lui,
+il s'est complètement retiré du galop et de la ronde infernale. Musard
+travaille exclusivement à rédiger ses mémoires; mais, plus heureux que
+l'autre Napoléon, il n'a point de Sainte-Hélène. Musard s'est retiré
+dans toute sa force, dans toute sa puissance, dans toute sa liberté;
+Hudson-Lowe n'a rien à démêler avec lui; et si le grand homme a la
+fantaisie de se promener au bois de Boulogne, Albion, se mettant en
+travers du chemin, ne lui crie pas: Halte-là!</p>
+
+<p>Il y a huit jours, j'allais à Neuilly; chemin faisant, j'aperçus sur la
+route une maison d'une belle apparence: une grille élégante, un parterre
+charmant; des rideaux de soie et de velours colorant les vitres de leurs
+nuances chatoyantes. «A qui cette délicieuse habitation? demandai-je au
+cocher qui me conduisait; à quelque grand seigneur, sans doute?--</p>
+
+<p>Oh! oui, monsieur, dit mon homme en soulevant son chapeau d'une main
+respectueuse; c'est le Neuilly de M. Musard.» L'admirable chose que le
+cornet à pistons, pensais-je, et pourquoi mon père ne m'a-t-il pas
+appris à en jouer!</p>
+
+<p>--Les théâtres font de grands préparatifs d'hiver; apprêtons-nous à une
+inondation de drames, d'opéras et de comédies de toutes qualités et de
+toute espèce. Ici, M. Scribe, l'inépuisable; la, M. Alexandre Dumas; M.
+Leon Gozlan de ce côté; de cet autre, M. Casimir Delavigne. Ou verrait
+surtout avec joie l'auteur des <i>Messeniennes</i> apporter au
+Théâtre-Français une de ces &oelig;uvres brillantes et sérieuses qui ont
+donné à son nom un si grand crédit de conscience littéraire et de
+loyauté; ce serait un certificat de vie fourni par le poète, dont la
+sauté, profondément altérée depuis un an, donne de vives inquiétudes;
+mais au milieu de son mal, M. Casimir Delavigne n'a rien perdu de son
+amour pour la poésie et le travail: l'ouvrage qu'un annonce est le fruit
+de ses veilles courageuses. Allons, noble poète! au parterre ce cher et
+douloureux enfant de votre souffrance; les bravos sont un remède
+souverain qui font refleurir le corps et l'âme!</p>
+
+<p>--Les concerts et les soirées commencent à renaître; on se retrouve, on
+se reconnaît, on s'assemble. Nous voilà! nous voici! causons, chantons
+et mettons-nous en danse.</p>
+
+<p>Un élégant salon de la cité d'Orléans a donné le premier signal de cette
+résurrection de la vie mondaine; il avait réuni, l'autre soir, quelques
+jolies femmes et des hommes plus ou moins célèbres; les heures se sont
+passées au bruit des voix mélodieuses; Salvi en était; Salvi va devenir
+indispensable; puis, avec Salvi, Ricci et MM. Méquillet; Donizetti,
+enfoncé dans les coussins d'un vaste fauteuil, parlait de ses opéras et
+du don <i>Sebastien</i> encore en état d'enfantement: mais le jour de sa
+naissance n'est pas loin; puisse le public carillonner au baptême et
+crier <i>Vivat!</i> Ce Donizetti est un père infatigable; il aura mis au
+jour, avant un mois, trois de ces enfants lyriques coup sur coup: <i>Maria
+di Rohan</i> et <i>Betisario</i> pour le Théâtre-Italien, <i>don Sebastien</i> pour
+l'Académie-Royale-de-Musique. Que de soins! que de veilles pour soutenir
+les frais d'une telle production! Eh bien! Donizetti est aussi leste et
+aussi dispos que vous ou moi, qui dormons toute la nuit et la grasse
+matinée: c'est une de ces paternités intarissables et faciles qui ne se
+lassent jamais et pullulent.--Puisque les salons chantent, ils valseront
+bientôt. Ouvrez les pianos, et sortez de leurs étuis les violons, les
+hautbois et les flûtes!</p>
+
+<p>--La tragédie classique ne veut pas en avoir le démenti: elle tient bon
+contre le drame et fait de jour en jour des recrues pour soutenir la
+campagne contre son farouche ennemi: un jeune prince tragique, M.
+Randoux, et une jeune princesse, mademoiselle Araldi, viennent de
+renforcer l'armée de la vieille Melpomene; ni l'un ni l'autre ne sont
+excellents, mais ils peuvent le devenir: les conscrits ne passent jamais
+capitaines au premier coup de feu.--Le drame s'inquiète cependant de
+cette victorieuse révolte de la tragédie, sous le drapeau de
+mademoiselle Rachel, son généralissime... Dans un autre temps, j'aurais
+dit sa Jeanne d'Arc.</p>
+<br><br>
+
+<h2>Histoire de la Semaine.</h2>
+
+<p>La France fournit un faible contingent à l'histoire politique de la
+semaine. A l'intérieur, la polémique sur l'extension de la fortification
+de Paris a encore presque seule défrayé nos journaux. L'un d'eux, dans
+sa préoccupation, a cru voir dans des trottoirs qu'on établit, dans des
+rangées d'arbres que l'on plante dans le faubourg Saint-Martin, dans
+l'élargissement, résolu par la ville de Paris, de la partie resserrée de
+la rue Saint-Martin, et dans celui des rues des Arets et Planche-Mibray,
+un plan stratégique pour faciliter le passage des canons, des bataillons
+et des escadrons. En vérité, c'est une étrange sollicitude pour la
+population parisienne que de vouloir qu'on la laisse s'atrophier dans
+des rues étroites et malsaines, de peur qu'elle n'arrive à voir quelque
+jour sa liberté compromise par des rues spacieuses et aérées. Il nous
+semble qu'il est plus naturel et plus raisonnable de se réjouir, quant à
+présent, des sacrifices que l'on fait pour lui donner du bleuâtre, sauf
+à s'en remettre au courage dont elle a plus d'une fois fait preuve pour
+combattre, si jamais les craintes, que nous ne partageons pas, se
+réalisaient, des projets dont la connexité avec l'observation des
+règlements de voirie ne nous paraît pas, pour notre part, bien
+clairement démontrée.--Des nouvelles reçues de Taïti ont appris que
+depuis le départ du l'amiral Du Petit-Thouars, la renie Pomaré avait été
+poussée par un missionnaire anglais à faire des semblants de
+protestation contre la prétendue violence morale qui aurait été exercée
+sur elle par les Français pour l'amener à reconnaître leur protection.
+Mais l'arrivée et la fermeté des démarches d'un de nos officiers de
+marine ont suffi pour confondre ces impostures, déjouer ces man&oelig;uvres
+et faire rentrer les choses dans la situation où l'amiral les avait
+laissées.--Une correspondance de Turin annonce qu'un navire corse,
+passant dans les eaux de Bizerte, aurait été, malgré le pavillon
+français qui flottait au haut de son mât, visité par un des bateaux
+gardes-côtes que le bey de Tunis a établis depuis peu. Aucune des
+représentations faites au capitaine de ce visiteur, par son propre
+pilote-interprète, ne serait arrivée à épargner cette humiliation à nos
+couleurs, ce capitaine ayant prétendu qu'il ne faisait qu'exécuter les
+ordres du bey, son maître. La source indirecte de cette nouvelle,
+l'étonnement que cette démarche aurait causé aux subordonnés mêmes du
+capitaine tunisien, enfin les bons termes dans lesquels la France se
+trouve avec le bey, tout nous porte à croire que le fait sera démenti,
+ou que, si l'outrage a été véritablement commis, réparation nous sera
+faite, sans que, pour l'obtenir nos rapports avec la régence de Tunis
+puissent en être altérés.--Ce que nous avions prévu, quant à l'effet que
+nous paraissait devoir produire la façon sauvage de procéder de M. de
+Ratti-Menton envers un autre agent français, ne s'est que trop réalisé;
+et, à en juger par la satisfaction qu'en éprouvent et que ne savent pas
+dissimuler les journaux anglais, on peut se faire une idée du parti que
+leur nation en saura tirer contre nous en Chine. Pour les chinois,
+disent-ils, la distinction de <i>sérieux</i> et de <i>non sérieux</i> de M. de
+Ratti-Menton, ne sera pas suffisamment claire. Ils distingueront les
+barbares en nations qui disputent et nations qui négocient.--La part
+brillante que nos nationaux de Montevideo ont prise aux succès de
+l'armée de la bande orientale de la Plata contre l'armée d'Uribe, a
+attiré sur les Français établis à Buénos-Ayres les mauvais traitements
+et les persécutions de Rosas. Les dernières nouvelles reçues, en les
+dégageant de tout ce que peut avoir de passionné un récit fait par des
+Français qui voudraient entraîner leur gouvernement dans une guerre où
+ils ont pris parti comme individus, donneraient toutefois à penser que
+l'Angleterre, sans s'engager plus que notre gouvernement n'entend le
+faire, aurait du moins trouvé moyen de protéger plus efficacement les
+sujets qu'elle compte sur ces rives. L'armée de Montevideo avait
+remporté de nouveaux avantages, et l'esprit de vengeance de Rosas en
+avait reçu une excitation nouvelle dont un cabaretier français établi à
+Buénos-Ayres aurait été la victime innocente. On annonce un rapport à ce
+sujet de l'envoyé de France, M. de Ladre.</p>
+
+<p>L'Autriche, au dire de la <i>Gazette d'Augsbourg</i>, se trouverait en ce
+moment dans une position analogue à celle où nous a placés la ruse
+musulmane pour la réparation de l'outrage fait à notre drapeau et à
+notre consul à Jérusalem. Un sous-gouverneur de la province de Fazoglo
+s'était permis de faire donner des coups de bâton à un jeune chirurgien
+autrichien. Celui-ci s'était rendu à Alexandrie et avait porté plainte
+au consul d'Autriche, qui avait sur-le-champ demandé justice. Le
+sous-gouverneur a été destitué, mais l'ordonnance de destitution est
+motivée sur un déficit qui se serait trouvé dans la caisse de ce
+fonctionnaire. Conformément à sa politique, le gouvernement n'a pas
+voulu avoir l'air de condamner un musulman pour avoir maltraité un
+chrétien.--La lutte en Catalogne est plus engagée, plus sanglante, plus
+désastreuse que jamais. Prim bloque encore Girone, sur laquelle il vient
+déjà de faire une tentative qui lui a coûté un grand nombre des siens.
+D'un autre côté, la junte de Barcelone, qui n'a pas craint d'attaquer la
+citadelle de cette ville, prend, au milieu des bombes lancées par les
+forts, toutes les mesures qui indiquent la détermination d'une
+résistance opiniâtre. A Madrid, où les cortes viennent de se réunir, le
+temps se passe en baise-mains et en réceptions de la jeune reine, qui
+vient d'accomplir sa treizième année.--Le ministère anglais s'est montré
+d'abord assez incertain sur les suites à donner à la première mesure
+qu'il avait prise contre le meeting de Cloutarf. Il est évident qu'il
+s'était flatté que sa proclamation rencontrerait de la résistance et
+qu'il se trouverait ainsi autorisé à recourir à l'emploi de la force qui
+eût pu, pour un certain temps, la tirer de ces difficultés. Mais la
+conduite si habile, si courageusement humaine d'O'Connell, l'empire
+qu'il a su exercer, contre l'attente de tout le monde, sur une
+population ameutée qu'il a déterminée à s'incliner devant la légalité,
+ont déjoué ces calculs et rendu plus grands encore les embarras de la
+situation. L'association du <i>repeal</i> n'ayant point été supprimée par la
+proclamation, O'Connell a tenu à Dublin des réunions nouvelles, où il a
+montré la même prudence, mais aussi la même fermeté. Comme la démarche
+qu'avait faite le cabinet anglais aurait été souverainement ridicule
+s'il s'y était engagé sans avoir de parti pris sur les suites à lui
+donner, les feuilles de Londres ont prêté au ministère divers projets.
+Mais le <i>Morning Chronicle</i> avait annoncé que les modèles des mandats
+d'arrêts qu'on devait décerner contre les principaux repealers avaient
+été envoyés de Dublin-Castle à Londres, le ministère ayant donné l'ordre
+formel à lord de Grey de ne rien faire sans la sanction du gouvernement,
+et c'est ce programme qui vient d'être suivi. Les mandats ont été lancés
+contre O'Connell, son fils John O'Connell et les principaux membres de
+l'association. On annonce même que la poursuite doit comprendre
+plusieurs prélats catholiques. Les chefs d'accusation sont nombreux et
+comprennent celle de conspiration. Les accusés ont été conduits devant
+un des juges de la cour du banc de la reine, et, ayant fourni caution,
+sont demeurés en liberté, suivant la loi anglaise. Un grand
+rassemblement de forces militaires avait eu lieu à cette occasion; mais
+O'Connell, qui se sent invincible tant qu'il maintiendra le peuple
+d'Irlande dans la légalité, lui a adressé et a fait publier à Dublin une
+proclamation pleine de dignité et de mesure qui a empêché l'émotion
+populaire de se traduire en actes de résistance et de révolte. Il est
+donc probable que, quant à présent, le cabinet anglais n'aura pas besoin
+du secours des 20,000 Hanovriens que leur excellent monarque tient,
+suivant le dire de quelques journaux de Londres, à la disposition des
+ministres de sa nièce. Mais il a d'autres difficultés à vaincre,
+d'autres embarras à surmonter. Un acquittement des prévenus sera pour
+eux un triomphe menaçant, et pour les poursuivants une condamnation
+effrayante dans l'avenir. Or, peuvent-ils douter qu'un jury irlandais,
+c'est-à-dire les juges naturels, prononcera un verdict d'innocence?
+Peuvent-ils douter, d'un autre, côté, que si, par une mesure
+d'exception, la cause était portée devant un jury anglais, une
+condamnation serait regardée par le monde entier comme nue monstruosité
+judiciaire? Pour nous, qui n'avons jamais cru à la possibilité et à
+l'efficacité du repliai, nous sommes convaincus que le ministère anglais
+donne des chances à la séparation des deux royaumes en se lançant dans
+la voie de mesures judiciaires aussi mal entendues, au lieu de chercher
+un remède à des maux trop réels et d'accorder une satisfaction équitable
+aux plaintes de l'Irlande. <i>L'Illustration</i> ne peut donner une vue du
+meeting de Cloutarf, puisqu'il a été interdit, mais elle met aujourd'hui
+sous les yeux de ses abonnés une réunion tenue à Dublin avant que
+l'association eût fait hommage à O'Connell de la loque de velours qu'il
+a juré de porter jusqu'à sa mort, et un meeting en plein air postérieur
+à l'offrande nationale. Elle y joint les boutons que portent les
+innombrables membres de l'association, et que portaient les accusés
+quand ils se sont présentés devant le juge.--M. le duc de Bordeaux,
+voyageant sous le nom de comte de Chambord, qui s'était embarqué le 4
+octobre à Hambourg sur un bateau à vapeur, est débarqué le 6 à Hull,
+dans le comté d'York. Il s'est rendu à York, qu'il a visité, et de là
+s'est dirigé vers l'Écosse. Il est accompagné de M. le duc de Lévis, de
+M. le marquis de Chabannes et de M. de Villaret-Joyeuse. On annonce
+qu'il séjournera chez le duc de Northumberland, qui fut envoyé comme
+ambassadeur extraordinaire à l'occasion du sacre de Charles X.--La
+Suisse, dont la diète a dernièrement sanctionné l'abolition d'un certain
+nombre de couvents dans le canton d'Argovie, est en ce moment agitée par
+des intrigues ayant pour but la dissolution de la Confédération, dans le
+cas où ces mêmes couvents ne seraient pas rétablis. Des meneurs
+nationaux et étrangers, dans le canton d'Uri, de Schwitz et d'Underwald,
+ont tracé le plan d'organisation d'une Suisse catholique, qui ferait
+scission avec l'ancienne Confédération, aurait ses diètes particulières
+et se ferait reconnaître au dehors comme État indépendant. Les
+gouvernements de ces petits cantons semblent, dit-on, disposés à prêter
+leur appui à ces étranges prétentions. Si de tels projets recevaient un
+commencement d'exécution, il est probable que les gouvernements des
+cantons y mettraient bon ordre.--<i>La Gazette du Rhin et de la Moselle</i>
+annonce la mort de Kamram-Shah, roi de Hérat. Si cette nouvelle est
+vraie, il est probable que ni la Russie ni l'Angleterre ne resteront
+indifférentes au choix du successeur de ce gardien de l'une des
+principales portes de l'Inde.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/003a.png"><br><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Boutons du Repeal.</b></p>
+
+<p>Le même journal annonce aussi qu'un incendie vient de détruire deux
+mille maisons à Manille.--Une lettre de Breslau, du 9 octobre, porte:
+«Nous venons de recevoir la triste nouvelle que la foudre est tombée
+hier à Bernstadt, et a allumé un incendie qui a dévoré une grande partie
+de la ville. A Paris, dans des maisons de la rue Saint-Nicolas, faubourg
+Saint-Antoine, habitée par un grand nombre de petits fabricants et de
+pauvres ouvriers à façon, le feu est également venu exercer ses rasades.
+Nous devons, quoique arrivant laid, ne pas hésiter à répéter à notre
+tour le beau trait de courage d'un jeune pompier qui est entré dans une
+chambre tout embrasée, où une famille de quatre personnes était cernée
+par le feu. Ce brave jeune homme s'est jeté à travers les flammes, et a
+sauvé deux malheureuses femmes, qu'il a déposées dans une cour. Ses
+vêtements brûlaient. On vient à lui pour le secourir: «Non, laissez-moi,
+dit-il; je n'ai fait que la moitié de l'ouvrage!» et il disparaît de
+nouveau. Les spectateurs attendaient terrifiés. Cinq minutes se passent,
+et l'intrépide pompier reparaît portant deux enfants sains et saufs. Il
+les dépose à ses pieds, et, couvert de brûlures, épuisé de fatigue, il
+s'évanouit. On ne nous a pas dit le nom de ce brave homme, et nous le
+regrettons. On ne nous a pas appris qu'il ait reçu la décoration, et
+nous nous en affligeons pour l'institution de la Légion-d'Honneur.--A
+Raguse, en Dalmatie, plusieurs secousses très-violentes du tremblement
+de terre ont, les 14 et 15 septembre, déterminé toute la population à
+fuir la ville et à transporter dans la campagne les vieillards, les
+malades et les enfants au berceau.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003b.png"><br><b>Meeting tenu à Dublin.</b></p>
+
+<p>La terreur était au comble, parce qu'en même temps que les redoutables
+oscillations se faisaient sentir, on remarquait à l'horizon un nuage
+particulier qui, dans ces contrées, passe pour devoir accompagner chaque
+cataclysme, et qui se montra notamment pendant le tremblement de terre
+qui, en 1667, détruisit cette même ville. Toutefois aucun bâtiment n'a
+été renversé, et la population est rentrée dans ses habitations. Les
+mêmes secousses, quoique moins violentes, se sont fait sentir à une
+grande distance dans les contrées voisines, et même jusqu'à Trieste. Le
+3 octobre, à trois semaines de là, une nouvelle secousse est venue
+effrayer ces mêmes villes. A Felsberg, canton des Grisons, en Suisse, un
+roc immense qui se décompose a menacé d'ensevelir une population de
+trois à quatre cents personnes. Les pauvres habitants ont d'abord
+déserté leurs demeures; mais, sans abri dans la campagne, ils se sont
+déterminés à y rentrer, malgré de continuels éboulements partiels qui
+semblent annoncer une prochaine et infaillible catastrophe.</p>
+
+<p>La statistique a fourni quelques nouveaux documents. Le ministère des
+finances a publié un état comparatif des impôts indirects pendant les
+neuf premiers mois des années 1841-42-43. La recette totale du 1er
+janvier au 30 septembre 1843 a été de 557 millions: elle avait été de
+547 en 1842, et de 521 en 1841, dont les recettes ont servi de base aux
+évaluations de 1843. On peut donc calculer que la plus-value des impôts
+pour la présente année sera d'à peu près 48 millions. La loi de Nuances
+a été votée avec un déficit prévu de 38 millions environ. L'équilibre
+entre les recettes et les dépenses serait donc rétabli si les crédits
+extraordinaires, supplémentaires et complémentaires n'excédaient pas 10
+millions.--Le recensement de la population qui a été fait en France en
+dernier lieu donne le chiffre de 34,494,875 individus; en 1820, il n'en
+avait constaté que .30,464,875; en 1789, 25,065,883; en 1762,
+21,7769,165; enfin, en 1700, le chiffre n'était que de 19,699,320.
+Ainsi, dans l'espace de moins d'un siècle et demi, la population de la
+France a presque doublé.--Une publication récente, <i>l'Almanach
+populaire</i>, donne ainsi la moyenne du tirage des journaux politiques de
+Paris: <i>Siècle, 12,000; Presse, 11,500; Journal des Débats, 9,559;
+Commerce, 5,711; National, 4,925; Constitutionnel, 4,792; Gazette de
+France 4,614; Courrier Français, 2,914; Quotidienne, 2,615; Moniteur
+Universel, 2,250; Moniteur Parisien, 1,974; France, 1,148; Globe, 1,409;
+Univers religieux, 1,266; Messager, 878; Législature, 825.</i></p>
+
+<p>La Société d'Encouragement, qui a déjà tant fait pour la prospérité de
+la France, vient de publier le programme des prix qu'elle se propose de
+décerner de 1844 à 1847 inclusivement. Ces prix sont au nombre de 18, et
+leur valeur totale ne se monte pas à moins de 224,400 francs. Ainsi, un
+prix de 6,000 francs est proposé pour la découverte d'un procédé salubre
+et convenable pouvant remplacer le rôtissage du chanvre et du lin. Trois
+prix de 1,500 francs ensemble sont destinés aux introducteurs filateurs
+de soie dans les départements où il n'en existe pas encore. La
+multiplication des sangsues sur une large échelle sera récompensée par
+deux prix de 2,500 et 1,500 francs. L'introduction en grand de plantes
+étrangères à l'Europe donnera droit à une prime île 2,000 francs. La
+plantation des terrains en pente sera également l'objet de plusieurs
+récompenses. La fabrication des tuyaux de conduite des eaux en fonte,
+fer laminé, bois, pierre ou terre cuite, partagera six primes montant
+ensemble 15,500 francs; les perfectionnements dans la fabrication des
+faïences dures auront également droit à des récompenses diverses montant
+à 13,000 francs. Enfin, un grand prix de 12,000 francs est destiné à
+l'auteur de la découverte qui sera jugée par la Société le plus utile au
+perfectionnement de l'industrie nationale, et dont le succès aura été
+constaté par l'expérience. L'inauguration du chemin de fer belge-rhénan
+a été célébrée par des fêtes à Anvers et à Liège; il le sera à Cologne,
+c'est-à-dire sur l'Escaut, la Meuse et le Rhin. Les feuilles de Belgique
+sont remplies des détails des fêtes dont les deux premières villes ont
+été le théâtre, et des discours prononcés dans ces solennités. Le jour
+de la liberté du commerce et de l'abaissement définitif des douanes
+internationales y a été appelé par tous les v&oelig;ux, et l'on s'est
+vivement félicité des communications qui confondent désormais la Prusse
+et la Belgique. Le nom de la France n'a pas été prononcé une seule fois,
+et M. le baron d'Arnim, ministre de Prusse, a exprimé, par une figure un
+peu tudesque, les sentiments de sa nation, en disant: «La Prusse tend sa
+<i>main de fer</i> à la Belgique pour serrer la sienne dans une étreinte
+amicale et sincère, et pour unir les deux pays par un indissoluble
+lien.»</p>
+
+<p>Y a-t-il encore quelqu'un à qui ne soit pas démontré le mal, peut-être
+irréparable, qu'ont fait aux intérêts commerciaux et politiques de la
+France les quelques égoïstes en faveur qui ont, l'an dernier, figuré une
+émeute pour faire avorter le projet d'union douanière avec la Belgique?</p>
+
+<p>Une autre solennité, plus harmonieuse que l'éloquence de M. d'Arnim, a
+eu lieu dimanche dernier à la Halle-aux-Draps. On sait que M. le
+ministre de la guerre a autorisé, dans les régiments, l'introduction de
+renseignement du chant selon la méthode Wilhelm. Depuis environ quatre
+mois, mille soldats des huit régiments d'infanterie composant la
+garnison de Paris reçoivent des leçons de M. Hubert, inspecteur du chant
+dans les écoles primaires de la capitale. Trois cent quatre-vingts de
+ces élèves réunis ont subi, pour la première fois, un examen public.
+Après le solfège sur les notes écrites et sur l'indication des doigts;
+après quelques exercices sur la mesure, pour démontrer leur connaissance
+des différents rhythmes, ces trois cent quatre-vingts voix ont chanté
+quatre morceaux de l'Orphéon avec un ensemble des plus remarquables. M.
+le préfet de la Seine, le général commandant la place et les officiers
+supérieurs de la garnison de Paris assistaient à cette réunion, où tous
+les yeux se portaient sur notre poète national Béranger. L'on remarquait
+que tous les exécutants appartenaient à l'infanterie, et l'on se
+demandait si la cavalerie n'avait pas encore demandé ou obtenu
+l'autorisation de suivre ces cours.--Plusieurs conseils-généraux ont
+reconnu le bon effet de ces distractions artistiques mises à la portée
+du peuple et répandant du charme sur des existences laborieuses. Les
+conseils du Rhône et de l'Ain sont particulièrement entrés dans cette
+voie.--Le goût des arts se rencontre plus communément dans les classes
+ouvrières que beaucoup de personnes ne le pensent. Un jeune homme qui
+promet à la Belgique un bon artiste de plus, Bottemann, âgé de vingt-un
+ans, vient d'obtenir à Rome le premier prix de sculpture à l'Académie
+pontificale de Saint-Luc. Il n'avait que huit ans quand il perdit son
+père, tailleur de pierres à Hal, et il fut obligé de prendre le ciseau
+et le maillet dans le chantier paternel. Mais ses heureux instincts
+l'appelaient à autre chose qu'à équarrir humblement la pierre. Il vint à
+Bruxelles suivre les leçons de l'Académie de dessin, et fréquenta les
+ateliers de MM. Simon et Creefs. Muni des certificats les plus
+honorables, il partit pour Rome le 26 août 1842; et, en attendant des
+succès qui, comme on le voit, n'ont pas trahi ses espérances, le conseil
+communal de sa ville natale lui a voté annuellement des subsides.--C'est
+avec une vive satisfaction que nous avons vu également le
+conseil-général de la Meurthe se joindre, dans sa dernière session, au
+conseil municipal de Nancy pour contribuer aux frais de l'éducation
+artistique d'un jeune ouvrier potier nommé Jiorné Viard, né à
+Saint-Clément, arrondissement de Lunéville, «qui, depuis son enfance,
+dit la délibération du conseil, s'est fait remarquer dans la faïencerie,
+où il a été constamment employé, par son habileté, son amour pour le
+travail et ses dispositions extraordinaires pour la sculpture.»</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004a.png"><br><b>Meeting en plein air.</b></p>
+
+<p>Il y a dans un recueil publié il y a quelques années, <i>le Salmigondis</i>,
+une charmante nouvelle de M. G. Cavaignac, intitulée <i>Est-ce vous?</i>
+C'est le récit fait par un fataliste de toutes les contrariétés et de
+tous les malheurs qui lui sont successivement advenus toutes les fois
+qu'on lui a posé cette question en trois mots: Est-ce vous? Elle le
+força même un beau jour, adressée qu'elle lui fut par un aéronaute
+s'embarquant dans sa nacelle et cherchant dans la foule assemblée,
+autour de lui un compagnon de voyage, elle le força d'entreprendre une
+course aérienne pour laquelle, par amour-propre, il ne voulut pas
+laisser voir son peu de propension. Un officier en garnison au Mans
+vient de faire le même voyage très librement et sans provocation. Une
+ascension aérostatique avait été annoncée dans cette ville, pour un jour
+de la semaine dernière, par M. Kirsch, de qui nous avons déjà eu
+occasion d'entretenir les lecteurs de ce journal. Une foule considérable
+était assemblée-; tout était disposé, et le ballon gigantesque se
+trouvait prêt à quitter le sol, lorsqu'un spectateur, abandonnant sa
+place, écarte M. Kirsch, s'élève dans la nacelle aérienne, salue le
+public ébahi et s'élance dans les airs. C'était un commandant de
+cuirassiers, M. Verdun, que le public suivit des yeux avec une vive
+anxiété dans son aventureuse excentricité. Le Mans tout entier était
+dans les rues et aux fenêtres. Une heure après, le commandant débarqué
+heureusement, racontait à ses amis ses impressions de voyage.</p>
+
+<p>La Cour d'assises de la Mayenne vient de mettre fin à une procédure
+politique engagée depuis longtemps. M. Ledru-Rollin, poursuivi à
+l'occasion du discours prononcé par lui devant les électeurs du Mans qui
+l'ont envoyé à la Chambre, après s'être vu condamner à quatre mois de
+prison par la Cour d'assises de Maine-et-Loire, dont le jugement avait
+été cassé, vient d'être acquitté par le jury de la Mayenne.</p>
+
+<p>M. Lerebours, ancien secrétaire de la Commune au 9 thermidor et qui
+échappa à la réaction de cette journée, est mort aux environs du Mans,
+où il s'était retiré depuis une quarantaine d'années. Il avait été
+directeur de l'instruction publique et successeur, dans ces fonctions,
+de conventionnel Lakanal. Il était père du tragédien Victor, que nous
+avons vu dans l'emploi de Talma à la Comédie-Française et à l'Odéon, qui
+a fait représenter sur cette dernière scène une tragédie intitulée
+<i>Hérald ou les Scandinaves</i>, dans laquelle il remplissait le principal
+rôle, et qui, retiré du théâtre, est aujourd'hui lecteur du roi de
+Hollande,--M. Lehuérou, professeur suppléant à la Faculté de Rennes,
+déjà connu par d'importants travaux, et qui avait publié notamment un
+volume sur les <i>Institutions mérovingiennes</i> et un autre sur les
+<i>Institutions carlovingienne</i>, vient, par suite d'un fatal
+découragement, de mettre fin à ses jours.--M. de Montrond, intime ami du
+Prince de Talleyrand, vient de mourir. Il avait été le confident de bien
+des secrets et l'intermédiaire de beaucoup d'intrigues. Il touchait,
+depuis longtemps une pension de 40,000 francs par an sur les fonds
+secrets, qui lui a été servie jusqu'à sa mort.</p>
+<br><br>
+
+<h2>Théâtres</h2>
+
+<h4>THÉÂTRE DE L'OPÉRA-COMIQUE.</h4>
+
+<p><i>Mina, ou le Mariage à Trois,</i> opéra-comique en trois actes, paroles de
+M. F. de <span class="sc">Planard</span>, musique de <span class="sc">M. Ambroise Thomas</span>.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004b.png"><br><b>Opéra-Comique--Scène de <i>Mina ou le Mariage à Trois</i>,<br> 3e
+acte: Moreau-Cinti, madame Félix, Roger, mademoiselle Darcier.</b></p>
+
+<p>Un roi de Prusse,--je ne sais lequel, et le lecteur a trop de bon sens
+pour tenir à le savoir: tous les rois de Prusse d'opéra-comique se
+ressemblent;--un roi de Prusse avait un ministre qui passait assez
+généralement pour un grand ministre; du moins, sa s&oelig;ur, madame la
+comtesse, de ***, n'en doutait pas, et le proclamait à tout propos,
+pourquoi n'en croirait-on pas madame la comtesse de ***.</p>
+
+<p>J'y suis très-disposé pour ma part, et voici pourquoi:</p>
+
+<p>Ce ministre avait un ami, brave militaire ainsi que lui; vous voyez que
+notre ministre était probablement chargé du département de la guerre.
+Dans une bataille, l'un des deux amis, voyant l'autre menacé d'un coup
+mortel, se jeta au-devant et reçut la coup. Il en mourut, comme de
+raison, en disant à l'autre: «Ma fille, monseigneur, ma fille unique,
+elle n'a plus que vous, je vous la recommande!...» Le survivant était le
+ministre; il n'oublia ni son ami défunt ni la jeune fille. A la vérité,
+il ne s'inquiéta guère de l'éducation que recevait cette intéressante
+enfant; il avait apparemment trop d'affaires pour cela. Mais au moment
+de sa mort, il voulut réparer le temps perdu. Son testament fut conçu en
+ces termes, ou à peu près:</p>
+
+<p>«Je lègue tous mes biens à mon neveu le colonel de Romberg, à condition
+qu'il épousera la jeune Mina, fille de mon meilleur ami, etc. Si, le 30
+juillet prochain, mon neveu Romberg n'a pas rempli la condition, il
+perdra mon héritage, qui sera partagé entre mes parents de la ligne
+maternelle.»</p>
+
+<p>Romberg était jeune, et il y avait dans le monde une jeune veuve appelée
+la baronne de Rosenthal, à qui la nature avait donné des cheveux noirs
+magnifiques, des veux noirs pleins d'éclat et de feu, un visage et un
+cou d'une blancheur éblouissante, et des épaules arrondies avec une
+grâce parfaite.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005.png"><br><b>Palais-Royal.--Levassor, dans ses trois<br> rôles du <i>Brelan
+de Troupiers.</i></b></p>
+
+<p>J'avoue que la baronne déparait un peu ces présents du ciel par la
+manière dont elle les portait. Elle marchait habituellement la tête
+basse, et, en parlant, elle regardait son interlocuteur <i>en dessous</i>.
+Mais qui peut tout avoir? comme dit La Fontaine. Romberg avait compris
+que la perfection n'est pas de ce monde, et s'était mis à aimer la
+baronne avec toute la fougue d'un colonel de trente ans. Qu'en
+résulta-t-il? que le 30 juillet, terme fatal assigné par le testament
+pour la célébration du mariage, Romberg avait pris les devants, et se
+trouva marié... marié secrètement avec la baronne, et fort, inquiet des
+suites, car les charmes de la baronne n'avaient pu fermer tout à fait
+ses jeux sur les charmes de la succession.</p>
+
+<p>Romberg eut recours aux grands moyens: il s'adressa au roi, et lui
+demanda l'annulation du testament. Pendant qu'il attendait, avec toute
+l'impatience d'un héritier et d'un colonel amoureux, la décision de Sa
+Majesté, la comtesse sa tante, cette s&oelig;ur du défunt dont je vous ai
+déjà parlé, arriva tout à coup, tenant d'une main le testament, et
+présentant de l'autre la jeune Mina de Ronsfeld.</p>
+
+<p>«Allons, mon cher neveu, voici le grand jour; il faut que vous soyez
+marié ce soir. Êtes-vous décidé? avez-vous fait toutes vos dispositions?
+Le devoir qui vous est imposé ne sera pas d'ailleurs très-pénible à
+remplir.... du moins j'ai assez, bonne opinion de vous pour le croire.
+Regardez votre fiancée: est-elle assez jeune et assez jolie?»</p>
+
+<p>Fille était ravissante, en effet: taille légère et fine, minois piquant,
+avec un petit air ingénu et mille petits mots naïfs qui doublaient le
+charme de ce minois et de cette taille. Il faut savoir qu'elle avait été
+élevée par une vieille tante, qui s'était retirée dans un ermitage après
+avoir juré haine mortelle à tout le sexe masculin--apparemment elle
+avait eu à s'en plaindre--et qui n'avait jamais souffert qu'un homme
+adressât la parole à sa nièce, ni même qu'on prononçât devant elle le
+mot de mariage. Bref, en comparaison de Mina, Agnès aurait pu passer
+pour un prodige d'érudition.</p>
+
+<p>«Il faut dissimuler et gagner du temps, se dirent tout bas Romberg el la
+baronne;» et Romberg ajouta tout haut: «Ma tante, me voilà prêt.»</p>
+
+<p>Qu'en serait-il advenu? je l'ignore. La bigamie est un cas terrible et
+qui peut mener bien loin un colonel. Heureusement que M. de Limbourg,
+capitaine d'ordonnance, arriva tout à point pour le tirer d'embarras. Il
+venait chercher madame la comtesse, par ordre exprès de la reine, dont
+cette noble dame était dame d'atours. La reine l'attendait pour
+s'habiller: il n'y avait pas une minute à perdre.</p>
+
+<p>«Je pars, mes enfants, dit la vieille dame; mais vous connaissez le
+testament; il faut absolument vous marier aujourd'hui, mariez-vous donc
+sans moi. Dès que mes importantes fonctions me le permettront, je
+reviendrai jouir du spectacle de votre bonheur.»</p>
+
+<p>La Prusse n'est pas un pays comme un autre: on peut s'y marier sans
+témoins... Il faut du moins que vous ayez la complaisance de le
+supposer, si vous voulez que je continue cette très-vraisemblable
+histoire. La comtesse partie, il vint à la baronne une idée
+très-originale, qu'elle mit sur-le-champ à exécution.</p>
+
+<p>«Allons, mon enfant, dit-elle à Mina, il faut vous marier.</p>
+
+<p>--Me marier? mais je ne sais ce que c'est.</p>
+
+<p>--Je vais vous le dire. Nous allons nous rendre au temple, où vous
+trouverez M. de Romberg; vous vous mettrez à genoux avec recueillement;
+vous élèverez votre c&oelig;ur vers Dieu; vous lui promettrez d'être toujours
+bonne, modeste et sage, comme aujourd'hui. Puis vous reviendrez, vous
+habiterez ce pavillon, vous aurez de jolies robes el de belles parures,
+et vous vous appellerez madame de Romberg.</p>
+
+<p>--Comment! voilà ce que c'est que le mariage?</p>
+
+<p>--A très-peu de chose près.»</p>
+
+<p>Tout s'exécuta comme la baronne l'avait dit; et au retour, Romberg et
+elle installèrent Mina dans l'appartement qu'elle devait occuper seule,
+lui souhaitèrent une bonne nuit, et se retirèrent dans le pavillon que
+madame de Rosenthal habitait, et où, chaque nuit, elle recevait en
+secret l'amoureux colonel, pendant que tout le monde le croyait à son
+poste, dans la forteresse voisine, dont il était commandant.</p>
+
+<p>Quinze jours écoulés, Mina était reconnue partout femme légitime du
+commandant Romberg, et avait, à ce titre, reçu la visite de toutes les
+autorités constituées et de toute la noblesse du pays. Romberg était
+plein de bonté pour elle, il l'entourait de soins et d'attentions;
+seulement, comme il tenait à ses devoirs, et qu'il était intraitable sur
+la discipline, dès que le tambour de la citadelle sonnait l'heure de la
+retraite, il prenait en soupirant congé de Mina; c'est-à-dire qu'il
+quittait son ménage ostensible, et se rendait dans son ménage secret. Il
+n'avait pour cela qu'une, allée de jardin à traverser et une porte mal
+fermée à ouvrir.</p>
+
+<p>Mina passait donc aux yeux de tous et se croyait elle-même la plus
+heureuse femme de la Prusse. Que pouvait-elle désirer de plus? Elle
+avait seize ans, une charmante figure, une grande fortune, une
+habitation délicieuse, un mari très-aimable et un amant plus aimable
+encore que son mari.--Comment, un amant! Qu'était donc devenue cette
+innocence si vantée?--Eh! ne savez-vous pas ce que dit la sagesse des
+nations? <i>Aux innocents les mains pleines</i>.</p>
+
+<p>Romberg s'accommodait à merveille de cet arrangement. Il épiait du coin
+de l'&oelig;il et en souriant les naïves coquetteries de Mina et la stratégie
+amoureuse de son ami Limbourg; et quand les billets doux de ce dernier
+étaient surpris par la comtesse, il s'en déclarait l'auteur. Mais la
+vieille dame avait lu dans le jeune c&oelig;ur de Mina, et n'entendait pas
+raillerie sur le chapitre de l'honneur conjugal.</p>
+
+<p>«Mon cher neveu, dit-elle à Romberg, les choses ne peuvent aller ainsi
+plus longtemps. Vous ne voyez rien de ce qui se passe: c'est le
+privilège des maris. Mais je vois tout, moi, et je sais ce qui se dit
+tout bas autour de vous. Limbourg est ici toute la journée, et je vais
+lui signifier...</p>
+
+<p>--Ah! ma tante, gardez-vous-en bien! Je vais vous dire le mot de
+l'énigme, que vous ne soupçonnez pas. Apprenez que Limbourg est amoureux
+de madame de Rosenthal. C'est pour elle qu'il vient; il doit l'épouser
+dans huit jours.</p>
+
+<p>--S'il est ainsi, je n'ai plus rien à dire.»</p>
+
+<p>Elle se garda bien pourtant de se taire. Elle n'eut rien de plus pressé
+que de tout conter à Mina, et de la manière la plus propre à troubler la
+sécurité de la pauvre enfant, à éveiller son imagination, à déchirer son
+c&oelig;ur: Limbourg doit épouser la baronne, il l'aime, il n'aime qu'elle,
+et lui jure toute la journée qu'il est indiffèrent à toute autre femme.</p>
+
+<p>Mina, jalouse sans le savoir, ne pouvait rester plus longtemps dans sa
+charmante ignorance. Il y avait au château un jardinier qui avait été
+jadis le serviteur et, jusqu'à un certain point, l'ami de son enfance.
+Elle l'appela soudain.</p>
+
+<p>«Jacquet, m'aimes-tu?</p>
+
+<p>--Moi, madame? mon sang, ma vie vous appartiennent...</p>
+
+<p>--Je n'en veux pas; je veux seulement que tu me répondes avec sincérité.
+Qu'est-ce que c'est que l'amour?»</p>
+
+<p>Jacquet n'était guère en état d'improviser une réponse satisfaisante à
+une pareille question, il passa plusieurs fois de suite son chapeau
+d'une main dans l'autre, et fit porter alternativement le poids de son
+corps sur son pied gauche et sur son pied droit; c'était sa manière de
+réfléchir. Quand il eut cherché quelque temps, il jugea qu'il devait
+avoir trouvé quelque chose.</p>
+
+<p>«L'amour, madame... mais... c'est l'amour.»</p>
+
+<p>Et comme Mina ne paraissait pas complètement éclairée par cette
+définition:</p>
+
+<p>«Attendez, je m'en vais vous dire: l'amour, c'est un homme, ou une
+femme, qui aime de tout son c&oelig;ur une femme ou un homme. Voila.</p>
+
+<p>--Eh bien! s'écria Mina, qui comprenait, à peu de chose près, tout ce
+que Jacquet ne lui avait pas dit, je vais l'apprendre une chose
+épouvantable: M. de Limbourg est amoureux de madame de Rosenthal.</p>
+
+<p>--Ah! ah! dit finement Jacquet, c'est donc lui qui s'introduit chaque
+nuit chez la baronne, et que je guette depuis quelque temps sans avoir
+jamais pu l'atteindre?</p>
+
+<p>--Eh bien! mon pauvre Jacquet, il faut que tu m'introduises, moi aussi,
+cette nuit même, chez la baronne, sans qu'elle le sache. Je veux savoir
+ce qu'ils se disent. Je veux prendre M. de Limbourg en flagrant délit de
+trahison!»</p>
+
+<p>La nuit suivante, en effet. Mina vint se blottir derrière un paravent
+dans le salon de la baronne. Elle entendit bientôt entrer, par
+l'extrémité opposée du pavillon, celui qu'elle croyait être M. de
+Limbourg. Mais que devint-elle quand Limbourg, qui l'avait suivie (il ne
+la perdait jamais de vue), vint se placer auprès d'elle à l'abri du
+paravent?--Ce n'est pas lui qui est avec madame de Rosenthal!--Qui donc
+alors?--Elle écoute, elle regarde, et reconnaît son mari! Romberg en
+robe de chambre et en pantoufles, et buvant avec la baronne le thé
+conjugal! Quel charmant tableau! Limbourg n'avait ni thé ni robe de
+chambre, mais, à cela près, il sut à merveille tirer parti de la
+situation, et répéter, d'un coté du paravent, tous les détails de la
+scène qui se passait de l'autre, et je prie le lecteur de consulter la
+gravure annexée à ce véridique récit, laquelle a été faite pour empêcher
+son imagination d'aller trop loin; si bien que lorsque la comtesse vint
+tomber tout à coup au milieu de ce double tête-à-tête, apportant la
+déclaration du roi qui cassait enfin le testament du ministre défunt,
+tous la reçurent à bras ouverts, tous convinrent qu'elle était arrivée
+fort à propos, et elle fut, sur ce point, de l'avis de tout le monde.</p>
+
+<p>Tels sont, en abrégé, les faits dont M. de Planard a fait une
+très-spirituelle comédie. M. Ambroise Thomas s'est piqué d'honneur, et
+n'a pas voulu être en reste avec lui. Sa musique est vive, légère,
+spirituelle et toute gracieuse.--Faut-il analyser sa partition? Non, la
+musique est comme l'amour: les plaisirs qu'elle donne sont d'autant plus
+vif? qu'on est moins en état de les expliquer.</p>
+
+<p><i>Brelan de Troupiers</i> (<span class="sc">Théâtre du Palais-Royal</span>),--<i>Jean Lenoir</i> (<span class="sc">Théâtre
+du Gymnase</span>).--<i>Tôt ou Tard</i> (<span class="sc">Odéon</span>).</p>
+
+<p>--<i>Le Château de Valanza</i> (<span class="sc">Théâtre de la Gaieté</span>).--<i>La Fille du Ciel</i>
+(<span class="sc">Délassements-Comiques</span>).</p>
+
+<p>Levassor vient de rentrer au théâtre du Palais-Royal, qu'il avait trahi,
+pendant deux ans, pour le théâtre des Variétés; et, pour racheter sa
+désertion, il débute par un succès et par un véritable tour de sorcier.
+Voyez-vous ce jeune Jean-Jean? c'est Levassor! voyez-vous ce troupier
+rompu à la bataille et relevant fièrement une moustache grise? encore
+Levassor! voyez-vous ce soldat sexagénaire, blanc, courbé, chevrotant?
+toujours Levassor! et, pour comble de surprise, c'est dans le même
+vaudeville et presqu'au même instant que Levassor représente ces trois
+âges de troupier. La métamorphose s'accomplit si lestement; au menton
+imberbe succède si vite la moustache grise, à la moustache grise le
+front chenu de l'invalide, qu'il semble qu'en effet ils sont trois à
+l'&oelig;uvre; mais, en réalité, il n'y a que Levassor, un Levassor en trois
+personnes!</p>
+
+<p>Les trois sont du même sang et du même nom; l'aïeul, le père et le
+petit-fils, tous trois nommés Gargousse et tous trois soldats. Le
+Gargousse invalide conte ses batailles et ses victoires passées à qui
+veut l'entendre; le Gargousse fils, héros en pleine activité de service,
+vole de belle en belle et de triomphe en triomphe; les bastions tombent
+devant lui aussi bien que les c&oelig;urs; et Gargousse le petit-fils?
+celui-là a besoin d'être aguerri; jusqu'ici il semble dégénéré de ses
+pères; c'est lui qui baisse les yeux et rougit à la vue de mademoiselle
+Césarine; ah! si Gargousse Ier et si Gargousse II étaient à sa place,
+comme mademoiselle Césarine y passerait! Or, non-seulement il se conduit
+comme un Jean-Jean en amour, mais encore le petit Gargousse a peur d'un
+sabre; à son premier duel, ne s'enfuit-il pas à toutes jambes?</p>
+
+<p>«Diable! dit Gargousse le père; qu'est-ce que cela veut dire? ce n'est
+point un Gargousse!--Laissez faire, dit Gargousse l'invalide, plus sage
+et plus expérimenté: il a peur, soit! nous avons tous commencé par la; à
+son second coup de sabre et à son second amour, vous verrez comme le
+petit bonhomme ira: il sera digne des Gargousse.»</p>
+
+<p>Le vieillard a dit vrai: Gargousse le petit-fils devient un démon qui
+sabre les gens à coups redoublés, assiège les c&oelig;urs, et réduit la fière
+Césarine à merci. Les deux Gargousse, le grand-père et le père, poussent
+des <i>vivat</i>, et se mirent dans leur digne petit-fils: Dieu merci, les
+valeureux Gargousse ne périront pas.--Cette histoire militaire des
+Gargousse est amusante et agréablement semée de mots plaisants; ajoutez à
+cet esprit des auteurs le talent de Levassor et sa triplicité
+phénoménale, et le vaudeville de MM. Étienne Arago et Dumanoir
+triomphera sur toute la ligne!</p>
+
+<p>Ici on rit un peu moins; il est vrai que le Gymnase se plaît dans le
+sentiment et le larmoyant; et puis ne faut-il pas travailler pour tous
+les goûts? S'il est amusant de rire, n'est-il pas, de temps en temps,
+agréable de pleurer? Pleurons donc!</p>
+
+<p>Comment rire, en effet, des infortunes du comte de Boisménil et de sa
+fille Alix? Il faudrait avoir le c&oelig;ur bien cannibale.</p>
+
+<p>Le comte, vieil émigré retiré en Angleterre, se trouve sans ressources;
+l'hôte qui l'abrite et le nourrit, un horrible avare, va le chasser,
+faute de paiement. Que faire? que deviendra Alix, une si charmante
+fille? C'est la surtout la grande douleur du comte.</p>
+
+<p>Un jeune homme, Armand de Courvil, s'est attaché au malheur de cette
+famille; il aime Alix, et pour tout au monde voudrait soulager
+l'infortune de la fille et du père. Il y a un moyen de le faire; mais ce
+moyen est plein de périls; il ne s'agit de rien moins que d'exposer sa
+vie, et voici comment: le comte, en quittant la France, a caché 100,000
+livres dans un mur de son château: si on pouvait les reprendre! «Eh
+bien! je les aurai,» dit Courvil, bravant la loi qui prononce la peine
+de mort contre tout émigré surpris en France. «Que m'importe!» s'écrie
+le brave jeune homme. Voilà du dévouement et de l'amour.</p>
+
+<p>Il part déguisé en matelot, aborde en Bretagne, et, au milieu des plus
+grands dangers, arrive enfin au château de Boisménil. C'est quelque
+chose, mais ce n'est pas tout: il faut trouver le trésor, l'enlever, et
+surtout déjouer la surveillance de Jean Lenoir, ancien fermier du comte,
+et républicain clairvoyant. A cette qualité d'ennemi politique de M. de
+Boisménil, Jean Lenoir joint une vieille rancune: le comte l'a renvoyé
+injustement, et a injustement soupçonné sa probité.</p>
+
+<p>La tentative réussit d'abord: Armand de Courvil découvre le trésor, s'en
+empare, et se dispose à regagner l'Angleterre, quand Jean Lenoir arrive.
+Il a flairé l'émigré et l'arrête. L'affaire devient sombre. Armand fait
+volontiers le sacrifice de sa vie; mais Alix, mais le comte, que
+deviendront-ils?</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006.png"><br>
+<b>Théâtre des Délassements Comiques.--<i>La fille du Ciel</i>,<br>
+2e acte, 3e tableau: mademoiselle Bergeron, Phosphoriel;<br> mademoiselle
+d'Harcourt, la Fille du ciel.</b></p>
+
+<p>Heureusement, Jean Lenoir n'a pas l'âme aussi noire que son nom. Il
+s'émeut en apprenant le dévouement d'Armand, et lui rend non-seulement
+la liberté, mais la précieuse cassette; puis Jean Lenoir imagine un
+moyen très-noble de se venger de l'injustice du comte: il remplit la
+cassette de pièces et de papiers qui prouvent clairement sa probité et
+son innocence. Or, Armand de Courvil arrivant avec la chère cassette, le
+comte n'a rien de plus pressé que de l'ouvrir. «Les quatre cent mille
+francs sont là,» dit-il. Point du tout; il ne trouve que ce compte-rendu
+de l'honnête gestion de son fermier. «Le traître m'aura volé!» Non pas:
+Jean Lenoir, craignant que l'or ne fût saisi en route, a substitué à la
+somme un bon de quatre cent mille livres sur un banquier de Londres, au
+nom de M. de Boisménil. Voilà comme Jean Lenoir se venge.</p>
+
+<p>Grande joie parmi les Boisménil, et mariage d'Armand et d'Alix. Tout
+cela est bien joué par Tisserant, Julien et mademoiselle Rose Chéri. Le
+public a soupiré, le public a pleuré, le public a pris plus d'une fois
+son mouchoir. Quand le mouchoir s'en mêle, le succès est flagrant.</p>
+
+<p>L'Odéon nous donne une comédie assez gaie, et qui porte le titre de <i>Tôt
+ou Tard</i>. Ce titre veut dire que tôt ou tard il faut que jeunesse se
+passe. Si vous avez, payé votre dette au diable avant de vous marier,
+tant mieux; vous ferez un excellent mari; sinon vous serez un mari
+détestable, coureur, volage, ami du bal, des petits soupers, des
+débardeurs, et fort enclin aux nuits vagabondes et aux lettres de
+change. Des mots spirituels et des scènes plaisantes ont attiré la manne
+des bravos sur cette comédie de MM. Léonce et Moléri.</p>
+
+<p>Nous tombons en plein mélodrame: le château de Valanza est bien le plus
+souterrain et le plus scélérat de tous les châteaux: des faux monnayeurs
+et des bandits y travaillent de compagnie, et pour surcroît de terreur,
+un affreux monstre, le comte de Monzzani, y joue toutes sortes de tours
+pendables à son cousin Lucio et à la belle Virginie Salviati. Quel est
+le but de toutes ces infamies de Monzzani? Oh! mon Dieu! le traître veut
+tout simplement, comme c'est l'habitude de ses pareils en mélodrame,
+escroquer à son cousin Lucio la belle Virginie, qu'il aime, et un
+héritage de plusieurs millions; ceci vaut la peine que Lucio y fasse
+attention. Mais Lucio est le meilleur des hommes et la plus docile des
+victimes; on l'empoisonne, on l'assassine, on le jette à trois cents
+pieds sous terre, on l'enterre avec une facilité digne d'étonnement.
+Lucio a cependant ceci de remarquable, que si, par imprévoyance, il se
+laisse tuer sept à huit fois et précipiter dans les abîmes du château de
+Valanza, il en revient toujours et ne meurt jamais; tel est son
+caractère; il met de l'entêtement à vivre autant de fois qu'on
+l'enterre. Mais on se lasse de tout, même de faire le mort. Un beau soir
+d'août, Lucio ressuscite définitivement au nez du féroce Monzzani, qui
+pâlit, chancelle, et tombe aux mains des gendarmes, vengeurs du
+crime.--Ce terrible mélodrame arrive en droite ligne du cerveau de MM.
+Alboise et Paul Foucher.</p>
+
+<p>Le théâtre des Délassements Comiques a aussi son méchant génie: ce drôle
+s'appelle Rocaillon, il en est bien digue. Rocaillon poursuit de son
+furieux amour la Fille du Ciel, qui ne veut pas entendre parler de lui;
+Eloa, en effet, a bien d'autres choses à faire que d'écouter ce vilain
+Rocaillon. Elle a de tendres rendez-vous avec Phosphoriel, charmant
+esprit en chair et en os, qui lui conte fleurette à l'ombre des arbres
+et des charmilles. En vain Rocaillon fait jouer des ficelles
+abominables, Phosphoriel et la Fille du Ciel se marient à sa méchante
+barbe, et Rocaillon retombe au fond des plus épouvantables abîmes. Il
+faut bien que justice se fasse.</p>
+
+<p>Le dialogue est plein de trappes et de feux de Bengale.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>De la Traite et de l'Esclavage.</h2>
+
+<p>Les grandes questions, celles qui touchent aux plus chers intérêts de
+l'humanité, ont cela de particulier que de tout temps, et à propos de
+toute chose, elles attirent vivement l'attention et préoccupent les
+esprits. Le mouvement industriel qui semble dominer et absorber notre
+époque se lie intimement à ces vastes problèmes, et leur solution peut
+seule donner à l'activité prodigieuse qui, de toutes parts, se manifeste
+dans l'ordre des progrès matériels, un caractère de moralité et de
+grandeur.</p>
+
+<p>Parmi ces problèmes, il en est trois que la prochaine session devra
+aborder; la loi sur l'abolition de l'esclavage d'abord, préparée avec
+tant de soin par les travaux et le rapport de la commission que
+présidait M. le duc de Broglie; la réforme de notre système
+pénitentiaire, question ardue dont le rapport de M. A. de Tocqueville à
+la Chambre des Députés doit faciliter la solution; enfin la liberté de
+l'enseignement, qui, dans ces derniers temps, a soulevé de solennels
+débats.</p>
+
+<p><i>L'Illustration</i> doit, non résoudre, elle n'en a pas la prétention, mais
+exposer du moins l'état de ces difficiles problèmes qui intéressent
+directement l'amélioration des masses et l'avenir des sociétés. Elle ne
+manquera pas à cette tâche.</p>
+
+<p>Dernièrement encore, à la tribune du Parlement anglais(1), lord
+Palmerston interpellait le ministre pour savoir de lui si à l'avenir,
+lorsque par suite d'une tempête ou pour toute autre cause, un navire
+ayant des nègres à bord aura été jeté dans un port britannique, le
+gouvernement se proposait de déclarer ces hommes libres. M. T. Duncombe
+accusait le gouvernement de n'être pas animé d'un désir sincère de
+supprimer la traite. N'est-il pas déplorable qu'aujourd'hui encore on se
+livre à ce commerce honteux, et que la France, fut-ce au prix de lourds
+sacrifices, hésite à émanciper ses esclaves, elle qui aurait dû donner
+cet exemple au monde, elle qui a manifesté pour le droit de visite une
+si légitime et si unanime réprobation!</p>
+
+<blockquote>Note 1: Séance du 11 août 1843.</blockquote>
+
+<p>Récemment encore, la session des conseils-généraux a appelé l'attention
+publique sur la grande question de l'esclavage. Déjà, dans leur session
+de l'année dernière, répondant aux v&oelig;ux de l'opinion publique, les
+conseils avaient réclamé avec une généreuse instance le projet de loi,
+depuis si longtemps attendu qui doit prononcer l'émancipation des
+esclaves. Cette année encore ils ont protesté contre la lenteur du
+gouvernement, et c'est un devoir pour la presse de constater ces
+plaintes énergiques parties du sein même de la bourgeoisie, dont les
+conseils-généraux sont surtout l'organe.</p>
+
+<p>La prochaine session des Chambres législatives verra enfin éclore, il
+faut l'espérer, ce projet de loi si longtemps couvé. Il ne sera donc pas
+sans intérêt de jeter sur l'état de cette grande question un coup d'&oelig;il
+rapide.</p>
+
+<h4>I.</h4>
+
+<h4>ABOLITION DE LA TRAITE.--INITIATIVE DE L'ANGLETERRE. ABOLITIONS<br>
+SUCCESSIVES.--IMPUISSANCE DE LA LÉGISLATION.</h4>
+
+<p>Il y a plus d'un demi-siècle déjà que, pour la première fois, au sein du
+Parlement britannique, une voix généreuse s'éleva pour flétrir la traite
+des nègres, et ce cri d'humanité, régulièrement jeté, d'année en année,
+au milieu des luttes des partis et des intérêts de la politique, a
+trouvé de l'écho dans l'Europe entière. Le commerce infâme des esclaves,
+réprouvé par la loi religieuse, a également été condamné par les lois
+civiles, et les souverains de l'Europe, réunis au congrès de Vienne, ont
+solennellement proclamé l'abolition de la traite et flétri ce fléau qui,
+suivant leur énergique parole, «avait trop longtemps désolé l'Afrique,
+dégradé l'Europe et affligé l'humanité.»</p>
+
+<p>L'Angleterre a eu la gloire d'entrer la première dans cette voie
+nouvelle où l'entraînaient les véritables intérêts de sa politique, non
+moins que le sentiment de sa foi chrétienne; ce n'a été toutefois
+qu'après une longue résistance. Pendant près de vingt ans, la tribune a
+retenti de ces luttes mémorables où les intérêts maritimes et
+commerciaux de l'Angleterre résistaient avec acharnement à ce flot
+irrésistible de liberté que la civilisation pousse incessamment dans
+toutes les contrées et sur toutes les nations du globe. Dans ce débat,
+solennel, les plus grands esprits, les voix les plus éloquentes, les
+intelligences les plus élevées apportèrent le tribut de leurs efforts;
+les Pitt, les Fox, les Burke, les Shéridan, les Windham, les Dundas, les
+Clarkson, les Grenville, ne craignirent pas d'aborder et de traiter,
+sous toutes ses faces, cette question immense qui a dominé les plus
+ardents débats du Parlement. Les esprits hardis que Wilberforce avait
+appelés sur ce terrain nouveau ne se contentaient pas de proscrire la
+traite; mais, envisageant dans ses plus extrêmes conséquences ce grand
+acte de justice et d'humanité, ils préparaient les éléments d'un acte
+plus solennel et plus grave encore, celui de l'émancipation des esclaves
+aux Indes-Occidentales.</p>
+
+<p>Le plus ardent et le plus courageux apôtre de l'émancipation, alors
+qu'il poursuivait avec une si admirable persévérance la réalisation de
+l'idée qui remplissait sa vie, ne faisait pas mystère de ce v&oelig;u de son
+c&oelig;ur. «Certes, je ne nierai pas, disait Wilberforce à ses adversaires,
+dans la séance du 2 avril 1792, que je désire assurer aux esclaves les
+bienfaits de la liberté, et je ne suis point alarmé de m'entendre
+attribuer le dessein de les émanciper. Quel homme se refuserait à
+s'associer a ce v&oelig;u? Mais la liberté que j'entends est celle dont,
+hélas! les noirs ne sont pas encore susceptibles. La vraie liberté est
+fille de la raison et de l'ordre; c'est une plante céleste, et le sol
+doit être préparé à la recevoir. Quiconque la veut voir fleurir et
+porter ses véritables fruits ne croira pas qu'il faille l'exposer à
+dégénérer dans la licence!»</p>
+
+<p>C'est ainsi que, dès l'origine, la question de l'émancipation fut liée à
+celle de l'abolition de la traite; c'étaient les deux termes d'une même
+proposition; résoudre l'une, c'était s'imposer l'obligation d'aborder et
+de résoudre l'autre; et c'est la prévision de cet enchaînement
+nécessaire qui souleva contre les premiers abolitionnistes la foule
+ardente et passionnée des intérêts coloniaux de la Grande-Bretagne.</p>
+
+<p>Ces intérêts furent vaincus enfin. Déjà réformée et contenue dans de
+certaines limites par un bill qui interdisait aux sujets anglais toute
+participation au commerce des noirs, lorsqu'il serait entrepris pour le
+compte et au profit d'une puissance étrangère, la traite fut entièrement
+abolie le 2 mars 1807. Presque en même temps, les États-Unis imitaient
+l'exemple de l'Angleterre.</p>
+
+<p>Dès lors la Grande-Bretagne était directement intéressée à l'adoption
+universelle de cette mesure. Elle venait de rejeter un des éléments de
+sa fortune publique, une arme réprouvée, il est vrai, mais qui n'en
+était pas moins une arme puissante, et elle ne voulait la voir dans
+aucune main rivale. Au nom des intérêts les plus sacrés de la religion
+et de l'humanité, elle poursuivit ce but politique avec cette
+opiniâtreté qui est le caractère principal de sa diplomatie.</p>
+
+<p>Le Portugal, alors seul allié maritime du cabinet de Londres, résista à
+ses instances; cependant un traité conclu le 19 février 1810 limita la
+traite, alors même qu'elle était poursuivie sous pavillon portugais. Il
+fut interdit aux Portugais de se procurer des nègres ailleurs que dans
+leurs propres établissements sur la côte d'Afrique, et de faire la
+traite sur d'autres navires que ceux construits dans des ports soumis à
+la nation portugaise.</p>
+
+<p>Le gouvernement de la province de Carracas et le gouvernement
+républicain de Buénos-Ayres proclamèrent, en 1812, l'abolition complète
+de la traite.</p>
+
+<p>Lorsqu'en 1813, pour récompenser la Suède de sa défection, l'Angleterre
+lui céda, par le traité du 3 mai, notre ancienne colonie de la
+Guadeloupe, ce fut à la condition que cette puissance s'engagerait à
+prohiber toute importation d'esclaves soit dans cette île, soit dans
+aucune autre de ses possessions aux Indes-Occidentales.</p>
+
+<p>On le voit, au milieu même de la conflagration générale du continent,
+l'Angleterre ne perdait pas de vue la nécessité d'imposer à toutes les
+puissances maritimes l'obligation à laquelle la conscience publique et
+les progrès de sa propre civilisation l'avaient obligée de se soumettre;
+et quels que soient les motifs secrets de sa persistance, il ne faut pas
+moins se féliciter de voir ainsi les intérêts matériels des nations liés
+à l'existence même des grands principes sociaux.</p>
+
+<p>La chute de Napoléon et la paix de 1814 ouvrirent un nouveau champ à
+l'activité anglaise. Le premier soin qui préoccupa les diplomates
+anglais fut la conservation des intérêts et de la puissance maritimes de
+la Grande-Bretagne. Une ère nouvelle s'ouvrait pour le monde; le
+commerce, longtemps interrompu, allait mettre en contact pacifique les
+peuples qui, depuis un quart de siècle, ne se rencontraient que les
+armes à la main; la mer allait devenir libre. L'Angleterre songea avant
+tout à utiliser à son profit l'abolition de la traite, dont elle a
+constamment essayé depuis lors de se faire un instrument de
+domination et de puissance.</p>
+
+<p>Le Danemark et les Pays Bas cédèrent facilement aux considérations
+élevées que les agents de la diplomatie anglaise firent valoir auprès
+d'eux. Un traité, conclu avec la première de ces puissances, interdit la
+traite à tous les sujets danois; un décret du roi des Pays-Bas porta
+semblable interdiction pour tous les sujets de ce royaume.</p>
+
+<p>La France et l'Espagne, plus directement intéressées dans la question,
+résistèrent à une mesure aussi absolue, et consentirent seulement à
+restreindre le commerce des noirs aux nécessités d'entretien et de
+service de leurs colonies; elles prirent en outre l'engagement de
+prononcer l'abolition définitive du commerce des esclaves, la France au
+bout de cinq ans (2), et l'Espagne dans le délai de huit années (3).</p>
+
+<blockquote>Note 2: Article additionnel au traité du 30 mai 1814.</blockquote>
+
+<blockquote>Note 3: Traité du 15 juillet 1814.</blockquote>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007a.png"><br>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 35%; text-align: center;">
+<b>Nègres conduits à la côte.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 65%; text-align: center;">
+<b>Marché d'esclave.</b>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+<p>Le congrès de Vienne(4) n'ajouta aux divers résultats déjà obtenus par
+le cabinet de Londres qu'une déclaration solennelle dont nous avons eu
+déjà occasion de parler, admirable, et énergique protestation faite avec
+d'autant plus de bonne foi par la Prusse, l'Autriche et la Russie, que
+ses conséquences ne pouvaient porter aucune atteinte aux intérêts de
+leur commerce et de leur domination.</p>
+
+<p>Pendant les Cent Jours, en 1815, Napoléon, mieux éclairé sur les
+véritables intérêts de la France et sur les exigences de l'opinion
+publique, fit plus de concessions qu'il n'en eut fallu en 1814 pour
+sauver son trône et sa dynastie. Un des premiers actes de son
+gouvernement (5) fui l'abolition complète de la traite. Louis XVIII
+confirma authentiquement cette résolution par le traité du 20 novembre
+1815.</p>
+
+<blockquote>Note 4: 8 février 1815.</blockquote>
+
+<blockquote>Note 5: Décret du 29 mars 1815, prohibant la traite, sous peine de
+confiscation de navire et de sa cargaison. Une ordonnance royale du 8
+novembre 1817, convertie en loi le 15 avril 1818, a confirmé les termes
+du décret impérial, et a en outre, prononcé, contre tout capitaine de
+navire négrier, l'interdiction de son emploi.</blockquote>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007b.png"><br><b>Marchand d'esclaves.</b></p>
+
+<p>Le Portugal et l'Espagne consentirent à restreindre encore la faculté
+qu'ils s'étaient réservée, soit en se soumettant à l'obligation
+d'interdire immédiatement la traite au nord de l'équateur, soit en
+rapprochant le terme où cette interdiction complète serait prononcée.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/007c.png"><br><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Nègres dans les entraves.</b></p>
+
+<p>Jusqu'ici le premier terme, de la proposition était résolu; le principe
+était consacré théoriquement. Le commerce des esclaves était déclaré
+infâme; mais l'insuffisance des mesures répressives, l'attrait de
+bénéfices considérables semblaient enhardir les misérables qui se
+livraient à ce trafic. Les précautions prises pour assurer l'impunité
+engendraient des crimes nouveaux; les esclaves étaient entassés dans de
+plus étroits espaces, les négriers poursuivis jetaient leurs victimes
+dans la mer; sur tous les points de nos colonies, ce commerce odieux
+s'accomplissait avec une audace et une activité devant lesquelles la
+surveillance légale était impuissant; les agents de l'autorité
+eux-mêmes, les juges qui devaient prononcer sur la culpabilité des
+négriers participaient à cet infâme trafic et en partageaient les
+bénéfices. Dans nos ports de mer, la construction, l'armement des
+navires négriers, leur destination, la fabrication des instruments de
+torture nécessaires pour contenir les nègres, n'étaient un mystère pour
+personne. A Nantes, au Havre, des prospectus d'armement et de cargaison,
+où étaient cotés les prix d'achat et les prix de vente du <i>bois
+d'ébène</i>(6), circulaient publiquement; le taux des assurances (7) pour
+ces sortes d'expéditions était plus élevé; on forgeait et on vendait,
+aux yeux de tous, les menottes, les poucettes, les barres de justice,
+les carcans, qui servaient à conduire les malheureux nègres de
+l'intérieur des terres au rivage où les attendait leur prison flottante,
+véritable <i>carcere duro</i>, auprès duquel l'esclavage et le travail
+étaient une sorte de bienfait. Une lettre adressée en 1816, par M. le
+baron de Staël au président du comité pour l'abolition de la traite, lui
+transmettait une copie exacte de ces fers, et les notes explicatives
+qu'un forgeron de Nantes lui avait très-naïvement fournies sur l'usage
+de ces instruments et la manière de les employer.</p>
+
+<blockquote>Note 6: C'est le nom que les négriers donnent aux esclaves; on les
+désignait également sous le nom de <i>mulet, pièce d'Inde</i> ou <i>ballot</i>.</blockquote>
+
+<blockquote>Note 7: Ces assurances étaient désignées sous le nom d'<i>assurances
+d'honneur</i>.</blockquote>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/007d.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Carcan servant à enchaîner les<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;esclaves pour les conduire de<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;l'intérieur des terres jusqu'au<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;lieu de l'embarquement.</b></p>
+
+<p>Evidemment la législation était impuissante, non pas seulement chez
+nous, mais en Espagne, mais en Portugal, en Angleterre même, et, au
+mépris de la loi, au mépris de la morale publique, la traite prenait de
+plus larges développements sous l'empire même des mesures qui devaient
+assurer sa répression.</p>
+
+<p>M. de Broglie, à la tribune de la Chambre des Pairs, accusa plus d'une
+fois cette impuissance de notre législation. La France était en effet le
+seul État qui n'eût point sanctionné l'abolition de la traite par des
+peines corporelles, par des précautions menaçantes, et cette tolérance
+contribuait à faire de nos ports de mer le centre où se dirigeait la
+plus grande partie des capitaux destinés au commerce des esclaves. Le
+pavillon français couvrait non-seulement la traite faite par nos
+nationaux, mais il servait à mettre les négociants espagnols, anglais,
+hollandais et portugais à l'abri de la rigueur des lois de leur propre
+pays.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/007e.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Barres de justice, poucettes, cadenas<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;et clé, servant à enchaîner les<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;esclaves à bord du navire.</b></p>
+
+<p>Et ce n'était pas seulement la douceur de notre législation qui
+enhardissait les coupables man&oelig;uvres des trafiquants d'esclaves; le
+défaut des plus simples mesures d'ordre et de police faisait de nos
+colonies un marché général où l'impunité, était en quelque sorte
+assurée.</p>
+
+<p>Ainsi l'Angleterre avait imposé aux gouverneurs et aux administrateurs
+de ses colonies l'obligation de procéder au dénombrement complet, au
+recensement exact de la population esclave existante à une époque
+déterminée dans chaque habitation, en désignant chaque individu par son
+sexe, son nom, son âge, son emploi. Un registre public, contenant toutes
+ces indications, devait également constater les naissances, les décès,
+les ventes, les échanges. Cette mesure si simple, d'une exécution si
+facile, pouvait à elle seule prévenir efficacement l'introduction de
+nouveaux esclaves dans les colonies anglaises.</p>
+
+<p>Chez nous, au contraire, la fraude une fois consommée, et nous avons dit
+avec quelle facilité elle pouvait être faite, il devenait impossible de
+la constater, car tout esclave trouvé dans l'habitation ou la demeure
+d'un colon était présumé de plein droit lui appartenir.</p>
+
+<p>Cette imperfection, ou plutôt cette imprévoyance des mesures
+législatives et administratives destinées à la répression de ce trafic
+si solennellement condamné par toutes les puissances européennes, loin
+de contrarier les projets de la Grande-Bretagne, les a favorisés au
+contraire. Ce que l'Angleterre voulait sans doute, c'était l'association
+de tous les cabinets dans un même v&oelig;u pour l'abolition de la traite,
+mais elle espérait surtout parvenir à les réunir autour d'elle pour leur
+faire adopter le moyen d'atteindre ce but. C'est de la recherche de ce
+moyen, c'est du besoin de l'imposer à tous les cabinets, et notamment
+aux États-Unis et à la France, que sont nés dernièrement chez nous les
+débats relatifs au droit de visite, débats passionnés qui ont soulevé
+tous les vieux ferments des haines et des rivalités nationales.</p>
+
+<p>Les fameux traités contre lesquels l'opinion publique a si énergiquement
+protesté naguère, opposent aujourd'hui au commerce des esclaves un
+obstacle salutaire sans doute, mais insuffisant. On continue à faire la
+traite, moins ostensiblement il est vrai; le prix des esclaves n'est
+plus coté publiquement comme celui du plus vil bétail, mais ce trafic
+dégradant n'a pas cessé; la chair humaine trouve encore, sur la côte
+d'Afrique, des vendeurs et des acheteurs barbares, et les vignettes que
+nous publions ont été copiées d'après nature sur un navire négrier
+capturé en 1842.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008a.png"><br><b>Négrier chargeant ses noirs.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008b.png"><br><b>Coupe de profil d'un navire négrier.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008c.png"><br><b>Vue de la cale de base d'un navire négrier.</b></p>
+
+<p>Nulles mesures, quelque énergiques qu'elles soient, pénalité,
+surveillance, droit de visite, et nous savons avec quelle rigueur
+intéressée ce droit est exercé par les navires anglais, rien ne sera
+donc efficace pour empêcher la traite tant que les colonies à esclaves
+lui offriront un débouché. Les justes susceptibilités de notre orgueil
+national ne sauraient d'ailleurs se plier longtemps aux exigences de
+pareilles mesures, fussent-elles seules capables de prévenir ce commerce
+odieux. Mais il n'en est pas ainsi. Le droit de visite est un palliatif
+momentané dont l'application cessera avec le mal qu'il doit prévenir;
+c'est à attaquer le mal lui-même, c'est à effacer de nos Codes ce nom
+affreux d'esclavage, indigne des notions chrétiennes, que les hommes
+d'État doivent appliquer leur puissance et leur énergie. Alors seulement
+la traite et les crimes qu'elle enfante cesseront d'affliger le monde,
+et notre pavillon ne couvrira plus ces spéculations indignes dont la
+honte rejaillit sur toutes les nations civilisées.</p>
+
+<p>L'Angleterre, nous a devancés dans cette voie; elle a émancipé ses
+esclaves, et la France, dans l'intérêt de son honneur, de sa propre
+dignité, ne peut tarder à suivre ce généreux exemple. Déjà des travaux
+considérables, et surtout le rapport de la commission présidée par M. le
+duc de Broglie, ont préparé les éléments de cette &oelig;uvre nationale, qui
+doit être une des gloires du notre siècle.</p>
+
+<p>Ce travail si remarquable jette un jour nouveau sur les nombreuses
+questions qui se rattachent à celle de l'émancipation. Mais avant
+d'examiner l'état actuel de l'esclavage dans nos colonies, il importe
+d'apprécier les conséquences de l'acte pour l'abolition de l'esclavage
+dans les colonies anglaises.</p>
+
+<h4>II.</h4>
+
+<h4>ABOLITION DE L'ESCLAVAGE DANS LES COLONIES ANGLAISES.--ÉTAT<br> ACTUEL DE
+L'ESCLAVAGE DANS NOS COLONIES.</h4>
+
+<p>Il y a vingt ans aujourd'hui (15 mai 1823) que, sur la proposition de M.
+Buxton, le collègue et l'ami de l'honorable Wilberforce, et sur les
+observations de M. Canning, la Chambre des Communes adopta une motion
+qui servit de base et de point de départ à l'acte d'abolition. Elle
+proclama qu'il était expédient d'adopter des mesures décisives et
+efficaces pour améliorer la condition des esclaves dans les pays placés
+sous la domination anglaise, Prévoyant que de semblables mesures
+amèneraient progressivement l'amélioration des facultés morales de la
+population esclave, et la rendrait bientôt digne de la liberté et de la
+participation aux droits et privilèges civils, la Chambre émettait le
+v&oelig;u d'une prompte exécution dès qu'elle serait compatible avec le
+bien-être des esclaves et la sécurité des colonies.</p>
+
+<p>Lord Bathurst, alors secrétaire d'État des colonies, soumit aussitôt à
+l'examen des diverses législatures coloniales les points principaux sur
+lesquels le gouvernement voulait être éclairé, et les objets sur
+lesquels devaient d'abord porter la réforme et les améliorations
+sollicitées par le Parlement. La nécessité de l'enseignement religieux,
+l'admission du témoignage des esclaves devant les cours de justice,
+l'institution du mariage; l'abolition définitive de toute taxe sur les
+affranchissements, la vente des esclaves pour dettes de leurs
+propriétaires, la réforme du système pénal et l'affranchissement, pour
+les femmes, de la punition au fouet, la nécessité d'assurer aux esclaves
+la jouissance des propriétés quelconques qu'ils étaient aptes à
+posséder, et la création de <i>banques d'épargne</i> instituées à cet effet,
+telles furent les questions soumises à l'examen et aux délibérations des
+législatures locales.</p>
+
+<p>Ainsi qu'on devait s'y attendre, les colons repoussèrent obstinément
+d'abord tout projet de réforme, et l'intervention du Parlement
+métropolitain dans la législation coloniale fut déclarée
+inconstitutionnelle. Sur plusieurs points, les esclaves, enhardis par
+des espérances de liberté et irrités des résistances de leurs maîtres,
+se soulevèrent; l'incendie, cette arme terrible dans les mains de
+l'esclave, l'incendie dévora de nombreuses habitations; le sang coula
+sur plusieurs points, surtout à Demérary et à la Jamaïque, et ces
+déplorables excès retardèrent pour longtemps le triomphe de la plus
+sainte des causes.</p>
+
+<p>Des réformes partielles furent cependant introduites, par les pouvoirs
+coloniaux eux-mêmes, dans les colonies où la couronne possédait seule le
+pouvoir de législation, à l'exception toutefois de Honduras et de
+Maurice. Parmi les colonies ayant des chartes, les Bahamas, la Barbade,
+la Dominique, la Grenade, la Jamaïque, Saint-Vincent et Tabago
+adoptèrent seules quelques améliorations, dont la plupart portaient sur
+le système pénal et le droit de propriété des esclaves.</p>
+
+<p>Notre révolution de Juillet, qui eut en Angleterre de si longs et de si
+généreux échos, hâta sans contredit le grand acte de délivrance. En
+1831, la couronne donna elle-même l'exemple aux colonies, en prononçant
+l'affranchissement immédiat et général des esclaves qui lui
+appartenaient. Une circulaire fut adressée à cet effet, par le vicomte
+Goderich, à tous les gouverneurs de colonies à esclaves. Cette
+déclaration et les dispositions diverses qui en furent la conséquence
+(8), excitèrent d'unanimes et énergiques protestations à Sainte-Lucie, à
+la Trinité, à Demérary et à Maurice. La Chambre des Communes dut prendre
+en considération cet état de choses, et, pour éviter de nouvelles
+collisions, elle nomma un comité chargé de proposer les moyens de
+concilier la liberté à donner aux esclaves avec l'intérêt des maîtres.</p>
+
+<blockquote>Note 8: Ordre en conseil du 2 novembre 1831.</blockquote>
+
+<p>Le rapport de ce comité ne fit que constater la gravité du mal, mais il
+ne formula aucun moyen de le faire cesser. La situation du gouvernement
+était dangereuse; placé entre la nécessité de sévir contre les colons
+pour assurer l'exécution des mesures qu'il avait prescrites, ou de céder
+devant leur attitude menaçante, et de s'exposer ainsi au soulèvement de
+la population esclave et au rejet indéfini de toute tentative
+d'émancipation, il prit une résolution hardie et décida l'émancipation
+générale.</p>
+
+<p>Lord Stanley, secrétaire d'État des colonies, soumit au Parlement (mai
+1833) le projet d'abolition. Le 12 juin 1833 ce grand acte fut voté, et
+la couronne le sanctionna le 28 août suivant.</p>
+
+<p>Un système d'apprentissage sagement conçu ménagea la transition du
+travail forcé au travail libre. Les esclaves devenus apprentis
+travailleurs (apprenticed labourers) étaient divisés en trois classes,
+et le temps de leur apprentissage était fixé à quatre et à six ans;
+pendant ce temps leur travail, dont la durée était déterminée,
+appartenait aux personnes qui y auraient eu droit s'ils fussent demeurés
+esclaves. Une somme de 20 millions de livres sterling (500 millions) fut
+affectée aux indemnités que le gouvernement devait aux maîtres
+expropriés. L'affranchissement était en effet une expropriation forcée
+pour cause de <i>moralité</i> publique.</p>
+
+<p>Des ordres généraux, transmis par le secrétaire d'État des colonies,
+assurèrent l'exécution de cet acte et prescrivirent les mesures d'ordre
+et les dispositions réglementaires nécessaires pour coordonner un
+mouvement aussi vaste. Le gouvernement anglais et les Chambres
+déployèrent dans ces circonstances une activité, une harmonie dont notre
+gouvernement parlementaire offre peu d'exemples, et qu'on ne saurait
+trop lui proposer pour modèle. Ainsi, le 16 novembre 1833, le ministre
+des colonies adressait au ministre des finances une lettre par laquelle
+il lui demandait de proposer une allocation de 20,000 livres sterling
+(500,000 francs) pour l'établissement d'écoles normales primaires
+consacrées à l'enseignement des noirs; plus, une somme de 5,000 livres
+sterling (125,000 francs) pour l'entretien de ces écoles. Neuf jours
+après, le 25 novembre, le ministre pouvait annoncer aux gouverneurs des
+colonies que le Parlement avait non-seulement voté, à l'unanimité, les
+sommes demandées, mais encore qu'il avait témoigné le v&oelig;u que les
+législatures coloniales concourussent à répandre dans la population
+affranchie le bienfait de l'éducation religieuse.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009a.png"><br><b>Vue des deux étages situés à l'arrière au-dessus des deux
+batteries.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009b.png"><br><b>Coupe de face de navires négriers à une et à deux
+batteries.</b></p>
+
+<p>Rien, dans l'histoire des nations, ne ressemble à cette &oelig;uvre immense,
+accomplie sans secousses, sans convulsions violentes; et si nous avons
+le légitime orgueil de croire que nous sommes le premier peuple du
+monde, nous devons avouer hautement que le gouvernement anglais est le
+plus magnifique et le plus puissant instrument administratif dont
+l'histoire fasse mention. Ce que l'Angleterre a fait depuis dix ans dans
+ses colonies porte le cachet d'une gloire nouvelle, à laquelle nulle
+gloire ne peut être comparée. Alexandre, César, Charlemagne, Bonaparte,
+ont rempli la terre de leurs noms et de leurs triomphes, mais ils ont
+soumit, et humilié les peuples; des champs de travail ils ont fait des
+champs de bataille; c'est dans le rang humain qu'ils ont assis la
+puissance de leur force el de leur génie; l'Angleterre a racheté en un
+jour toutes les infamies et toutes les horreurs de sa politique, elle a
+appelé 800,000 esclaves à la liberté. Grande et glorieuse conquête de
+l'Inde et l'Irlande, ces deux plaies douloureuses de la Grande-Bretagne,
+ne ternissent pas l'éclat. Longtemps indécise, l'opinion est aujourd'hui
+fixée sur les résultats de l'émancipation anglaise. La liberté, qui
+d'abord, avait apporté quelques désordres dans le fait de la production
+et du travail, leur est aujourd'hui favorable. Mais il est évident que
+les perturbations dont tous les grands centres industriels sont le
+théâtre, et qui sont les fruits amers du système de concurrence et
+d'isolement, ces perturbations, disons-nous, devront surtout se
+manifester dans les colonies émancipées. La prévision de cette crise,
+qui ne saurait être éloignée, et qui sera plus grave encore pour les
+colonies que pour les industries continentales, doit éveiller toute la
+sollicitude des hommes d'État. Émanciper, ce n'est que la moitié de la
+tâche; pour la compléter il faut organiser le travail et y introduire
+l'ordre, non cet ordre public qui ne sait que réprimer et punir, mais
+l'ordre qui vivifie, double les forces de la production et l'aisance des
+travailleurs.</p>
+
+<p>Mais la France est loin encore de ces difficiles problèmes. Depuis dix
+ans que l'Angleterre a émancipé tous les noirs de ses colonies,
+qu'avons-nous fait, nous, le peuple le plus hardi, le plus généreux, le
+plus chevaleresque, le plus aventureux entre tous les peuples?
+qu'avons-nous fait pour nos colonies? qu'avons-nous fait pour améliorer
+le sort des 250,000 esclaves qui y sont dispersés? qu'avons-nous, ou
+plutôt qu'a-t-elle produit cette merveilleuse machine parlementaire si
+féconde en vaines paroles? Rien, hélas! Les années s'écoulent, les
+sessions législatives passent, et nulle résolution généreuse, nulle
+grande idée n'éclot sous les stériles efforts de ces assemblées
+chétives. Ce n'est point ici le lieu de tirer les conséquences d'un fait
+déjà si triste à constater; mais dans le sujet qui nous occupe, en
+présence d'une population esclave qui attend de nous sa liberté; lorsque
+depuis dix ans l'Angleterre, qui, en fait d'honneur et de moralité, ne
+devrait marcher qu'à notre suite, nous a frayé la route où nous aurions
+du entrer les premiers, et que nous n'osons aborder encore, ce n'est pas
+au peuple qu'il faut s'en prendre, c'est au gouvernement qu'il faut
+reprocher son indolence et son incapacité.</p>
+
+<p>Qu'on nous pardonne ce cri d'impatience et de douleur; mais sans exposer
+ici tous les crimes, tout l'abaissement que produit l'esclavage; sans
+vouloir faire un horrible tableau des tortures et de la dégradation des
+esclaves, un fait récent peut suffire pour justifier nos plaintes. Dans
+une de nos colonies, à une journée de Cayenne, il y a quelques mois à
+peine, un misérable, maître d'une douzaine d'esclaves, a fait fouetter
+pendant six heures, sous les veux de sa pauvre mère esclave aussi, un
+pauvre enfant de douze ans; et après avoir épuisé tous les raffinements
+de la cruauté, quand le corps saignant n'a plus laissé une seule place
+au fouet du bourreau, l'enfant, qui respirait encore, a été pendu; et sa
+mère n'a pas osé élever la voix; elle n'a pas même osé montrer ses
+larmes. La Cour d'assises qui a constaté ces faits, dont nous n'oserions
+pas transcrire les détails, a condamné le meurtrier à huit ans de
+travaux forcés.</p>
+
+<p>N'est-ce pas une honte publique que de pareilles horreurs
+s'accomplissent dans un pays soumis à la France, et que l'institution de
+l'esclavage puisse engendrer sous nos yeux de pareils excès? Si la
+France en est responsable, chacun de nous ne porte-t-il pas une part de
+cette responsabilité? De pareils faits sont rares. Dieu merci! mais il
+suffit qu'ils puissent se produire pour qu'on modifie sans retard le
+régime qui les fait naître.</p>
+
+<p>Un homme de c&oelig;ur et de talent, M. Victor Sch&oelig;lcher, qui a récemment
+visité les Antilles, a publié, sur la situation actuelle de l'esclavage
+et sur la nécessité de son abolition immédiate, une &oelig;uvre remarquable
+pleine de faits et de document précieux. Le fait dominant qui résulte du
+livre de M. Sch&oelig;lcher, comme de tous les travaux publiés depuis dix ans
+sur cette haute question, c'est qu'au point de vue moral, comme au point
+de vue économique, pour l'oppresseur comme pour l'opprimé, l'esclavage
+est non-seulement une institution dégradante, mais encore une mauvaise
+affaire, une spéculation détestable.</p>
+
+<p>La liberté seule donnera au travail colonial tout le développement dont
+il est susceptible; seule, elle pourra féconder ces terres généreuses
+que la nature a si prodiguement douées seule, elle pourra effacer ces
+préjugés de couleur, si puissants, encore aujourd'hui, et qui, vus de la
+métropole, ne sont plus que ridicules et odieux. La liberté d'abord;
+l'organisation du travail viendra ensuite, elle se présentent comme la
+conséquence nécessaire, inévitable de l'émancipation. Déjà des esprits
+éminents ont étudié au point de vue pratique cette dernière question;
+mais avant tout, que l'esclavage, que cette plaie honteuse disparaisse!</p>
+
+<p>Une grande idée domine notre époque, et si la liberté <i>doit faire le
+tour du monde</i>, elle le fera avec elle; cette idée est celle de
+l'association. Dans l'ordre religieux, dans l'ordre moral, politique et
+industriel, l'association est la loi suprême de l'avenir. Associer la
+royauté et le peuple, les bourgeois et les ouvriers, les musulmans et
+les chrétiens, les blancs et les noirs, telle est l'&oelig;uvre imposée à
+notre siècle. Que les efforts de chacun, dans quelque sphère qu'il soit
+placé, contribuent à ce grand résultat!</p>
+
+<p>La question de l'esclavage est aujourd'hui une question plaidée et
+jugée; il ne lui manque plus que la sanction des pouvoirs publics. Les
+travaux de la commission présidée par M. le duc de Broglie ont préparé
+cette solution si impatiemment attendue; les v&oelig;ux des conseils-généraux
+l'appellent avec impatience. Chacun a fait son devoir, que l'État fasse
+le sien!</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>MARGHERITA PUSTERLA.</h2>
+
+<p>Lecteur, as-tu souffert?--Non.<br>--Ce livre n'est pas pour toi.</p>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE XIII.</h3>
+
+<h4>RECONNAISSANCE.</h4>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/34-01.png"></span><span class="sc">e</span> monde serait parfait si on portait dans l'exécution des desseins
+louables l'ardeur que les méchants mettent à accomplir leurs méfaits.
+Mais, pour eux, le mal qu'ils n'ont pu faire est comme une dette qu'ils
+se croient obligés de solder. Luchino et Ramengo s'étaient saisis de
+Marguerite et des prétendus conjurés, mais ils avaient laissé échapper
+Franciscolo, et cela suffisait pour qu'ils crussent leur &oelig;uvre manquée.
+Ramengo surtout s'en consumait de rage. Son ennemi avait pu partir avec
+son fils, ce fils qui excitait dans son âme une si infernale envie,
+parce qu'il lui rappelait la seule joie innocente dont il avait pu jouir
+sur la terre, et dont il se plaisait à se persuader qu'il avait été
+privé par Pusterla, «Qu'importe, se disait-il, qu'il doive, errer sans
+patrie par le monde? il a un fils. Je vis dans mon pays, mais seul, mais
+sans avoir jamais un fils dont la beauté et la gloire rejaillissent sur
+moi, qui aide à mon élévation et me rende à mon tour l'objet de l'envie
+que je porte à autrui.» Ivre de haine, il résolut de se mettre à la
+poursuite des fugitifs. Il fut convenu avec Luchino que, pour faciliter
+ses man&oelig;uvres, Ramengo serait mis sur la liste des proscrits, et il
+partit donc la bourse bien garnie, mais vêtu comme un pauvre banni, et
+il se mit à parcourir l'Italie.</p>
+
+<p>Un jour, il pleuvait à torrents, il errait dans cette contrée qui
+avoisine l'embouchure, de l'Adda, et, au milieu de ce marais, il ne
+savait où trouver un refuge. Sa fortune lui fit rencontrer un jeune
+meunier qui pressait le pas de son âne à force de coups, et semblait
+regagner sa demeure.</p>
+
+<p>«Eh! mon garçon, pourrait-on trouver un abri de ce côté?</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/34-02.png"></p>
+
+<p>--Venez avec moi. A main gauche, où il y a un petit bois de peupliers,
+vous trouverez le fleuve et le moulin de mon père.»</p>
+
+<p>Ainsi répondit le jeune garçon; mais comme l'âne allait avec plus de
+lionne volonté que de vitesse, Ramengo prit les devants et frappa à la
+porte de la cabane. Un chien accueillit ce bruit avec de vifs
+aboiements, et la maîtresse de la maison, abandonnant une friture dont
+on entendait de dehors le grésillement qui se mêlait avec la pluie,
+interrompit un <i>Ave-Maria</i>, et courut tirer le verrou en disant: «C'est
+lui! Entre, Omobono; tu dois être trempé comme...»</p>
+
+<p>La comparaison demeura en suspens, lorsqu'elle vit au lieu de son âne un
+beau cheval, au lieu de son fils un inconnu. Mais plus mécontente
+qu'étonnée, elle l'invita à entrer avec une rustique politesse. Ramengo
+alla se placer auprès du feu, sur l'invitation du maître de la maison.</p>
+
+<p>«Surtout, dit-il aux offres qu'on lui faisait, je vous prie de bien
+panser mon cheval.</p>
+
+<p>--Oh! pour cela, répondit le vieux meunier, votre seigneurie n'a pas
+besoin de se mettre en peine. Nous avons là une étable pour notre âne,
+où les haleurs de bateaux font quelquefois reposer leurs chevaux; le
+vôtre y trouvera aussi la compagnie d'un destrier, qui, je puis le dire,
+en vaut un autre. Eh! Donnino, va conduire le cheval de sa seigneurie à
+l'écurie.</p>
+
+<p>--Un autre destrier? dit Ramengo. Et à qui est-il? à vous?</p>
+
+<p>--Votre seigneurie veut railler! à nous un animal de cette espèce; Il
+appartient à un seigneur notre ami.</p>
+
+<p>--Un seigneur votre ami? répéta Ramengo avec un sourire railleur. Et
+comment s'appelle-t-il?</p>
+
+<p>--Il s'appelle..... oh! sûrement votre seigneurie le connaît, il est si
+renommé! il s'appelle le seigneur Alpinolo.»</p>
+
+<p>Et il prononçait ce nom avec autant de complaisance qu'un médecin qui
+prononce le nom grec de la maladie qu'il traite. Mais Ramengo, à ce nom,
+releva la tête, prêta l'oreille comme son cheval lorsqu'il entendait le
+fouet, et il s'écria: «Alpinolo? qui venait de Milan? un beau jeune
+homme de belle venue? cheveux noirs frisés, &oelig;il de feu?....</p>
+
+<p>--Mais oui, mais oui, dit le bon meunier en interrompant cette
+description de passeport. Il n'y a pas plus deux Alpinolo en ce monde
+qu'il n'y a deux tours de Crémone. Oui, votre seigneurie, lui, lui-même
+en personne.</p>
+
+<p>--Et comment est-il venu de ce côté? on n'y peut guères voir qu'un
+voyageur égaré. Et vous le dites votre ami? D'où le connaissez-vous?</p>
+
+<p>--C'est toute une histoire, répondit le meunier avec un visage où
+rayonnait l'orgueil le plus excusable, je suis son père, ou du moins il
+me doit la vie. Il y a dix-huit ans, sauf erreur, un matin avant l'aube,
+comme c'est la coutume de nous autres meuniers, je me levais pour
+conduire ma barque en pleine eau, quand voilà que là-bas, à l'endroit où
+le fleuve fait un détour sous les aulnes, je vois arrêter une barque
+d'une toute autre forme que les nôtres, et personne pour la mener.
+Quelque malheur! me dis-je en moi-même, les bateliers se seront noyés;
+mais courons ramener au rivage, si jamais le patron venait la réclamer;
+sinon, ce sera du bois pour cet hiver. Mais devinez un peu?.... Il y
+avait dedans une femme et un enfant.»</p>
+
+<p>A ces paroles, le bâillement uni errait sur les lèvres de Ramengo se
+convertit en une exclamation, et se sentant gagner par un trouble
+profond, il se dressa subitement sur ses pieds. Son attention avait
+changé de nature; il fixa ses yeux effrayés sur le vieillard, qui
+poursuivait:</p>
+
+<p>«Une femme et un enfant, oui messire, mais une danubien vêtue, n'est-ce
+pas vrai, Nena? (Le lecteur a sans doute reconnu que le vieillard et la
+femme n'étaient autres que le Maso et cette Nena qui avaient reçu
+Alpinolo à Ottovino Visconte.) Elle devait être de condition: jeune,
+belle comme on n'en voit guère, et l'enfant n'avait guère plus d'un
+mois; mais l'un et l'autre étaient entièrement trempés d'eau et morts.</p>
+
+<p>--Morts! cria Ramengo.</p>
+
+<p>--Morts, oui messire. Je dis: Quelle pêche que j'ai faite aujourd'hui!
+Je les tire sur le riva; j'appelle de l'aide. Nous les transportons de
+la barque dans la maison, et ma femme, qui est quelque peu magicienne,
+se met autour d'eux, en s'obstinant à les faire revenir; mais ils
+restaient pâles, froids, sans pouls, sans souffle, Que veux-tu? lui
+disons-nous, veux-tu renouveler la résurrection de Lazare? lui
+disions-nous.</p>
+
+<p>Mais elle, cette bonne femme, persuadée qu'ils étaient encore vivants,
+elle fit tant et tant qu'on les vit encore respirer.</p>
+
+<p>--Ils étaient donc vivants?» interrompit Ramengo avec une vive
+impatience.</p>
+
+<p>Et le meunier: «Oui, votre seigneurie, vivants; mais si ce ne fut pas un
+miracle, je ne crois plus à ceux des saints de Padoue. Le bambin, à
+peine revenu à lui, se jeta sur le sein de ma femme, et en peu de temps
+il redevint beau et vigoureux.</p>
+
+<p>--Si vous l'aviez vu! dit la Nena, un enfant qui paraissait peint;
+blanc, ferme comme la cire, de certains yeux à croquer, droit comme un
+fuseau, seulement un doigt de moins à la main gauche.</p>
+
+<p>--Et on voyait qu'il avait été coupé récemment. Mais, pour continuer,
+votre seigneurie..., mais ces sornettes vous donnent peut-être de
+l'ennui?</p>
+
+<p>--Non, non, continuez, mais hâtez-vous. Comment cela finit-il?» disait
+Ramengo. Et si la chambre n'eût pas été si obscure, ils l'auraient vu
+pâlir et rougir tour à tour; ils se seraient aperçus de la contraction
+de ses lèvres et de ses sourcils, et des secousses que des convulsions
+violentes imprimaient à son corps. Cependant Maso, avec ce mélange de
+bonhomie et de rusticité qui caractérise les m&oelig;urs campagnardes et
+ensemble avec la générosité de ces sentiments dénués de toute
+ostentation qu'on trouve d'autant plus parfaite qu'on descend aux plus
+bas degrés de l'échelle sociale. Maso poursuivait paisiblement:</p>
+
+<p>«Si bien que..... mais où en suis-je resté? Ah! oui, je me souviens
+maintenant. Si bien que le bambin reprit à vue d'&oelig;il une santé
+parfaite; mais avec la mère ce fut une autre chanson, elle revint aussi
+à la vie; quand elle ouvrait les yeux, elle regardait autour d'elle et
+appelait..., un certain nom..... un nom bizarre.... Nena, peux-tu le
+repêcher ce nom-là?</p>
+
+<p>--Elle disait: Ramengo, mon Ramengo, où es-tu?</p>
+
+<p>--Elle appelait Ramengo, s'écria l'inconnu d'une voix de tonnerre.</p>
+
+<p>--Bien sûr, continuait le pêcheur, proprement Ramengo; ce nom ne m'est
+jamais sorti de l'esprit. Elle ne savait pas dire autre chose; et même,
+quand elle délirait, elle ne faisait que répéter ce nom, et.....</p>
+
+<p>--Et quel autre?.... demanda le traître.</p>
+
+<p>--Et elle disait aussi: Pauvre enfant! et beaucoup d'autres fois: Cher,
+pourquoi ne viens-tu pas? je t'ai tant attendu! Mais tu as eu peur,
+n'est-ce pas? Il est brutal, mais bon; et d'autres choses dénuées de
+sens, parce qu'elle n'avait pas sa raison. Il ne fut jamais possible de
+la guérir. Ce que ma Nena fit pour elle ne se pourrait dire.</p>
+
+<p>--Oh bien! reprit la femme avec une complaisance ingénue, j'ai fait mon
+devoir. Nous sommes nés pour nous aimer et nous secourir les uns les
+autres. Ai-je bien dit, seigneur étranger? Et qui n'aurait porté,
+secours à cette pauvre créature? Â la voir, on comprenait qu'elle était
+accouchée récemment; belle, qu'elle devait avoir été un ange; mais
+abattue, exténuée, elle vous regardait avec deux yeux à faire pleurer
+un tigre.»</p>
+
+<p>Ramengo s'éloigna du feu en s'éventant et respirant avec force; il
+arpenta la petite chambre.</p>
+
+<p>«Est-ce qu'il a trop chaud? demandait Maso. Pourtant ses habits fument
+encore sur son dos.</p>
+
+<p>--Oui, oui, cria celui-ci d'un ton de colère; mais finissez votre
+chanson avant qu'il ne vous vienne un cancer de la langue. Je ne vois
+pas quel rapport ont toutes ces niaiseries avec ce que je vous ai
+demandé.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/34-03.png"></p>
+
+<p>--Quel rapport? niaiseries? reprenait le meunier, un peu étonné de
+l'agitation de son hôte. Vous allez maintenant le comprendre, le
+rapport. La dame alla donc de mal en pis. Dans cette barque, du soleil,
+de l'eau, de la faim, il n'y a que Dieu et elle qui sachent ce qu'elle a
+souffert. Enfin elle mourut.</p>
+
+<p>--Et quand elle expira, reprit la Nena en s'essuyant les yeux avec son
+tablier, si vous l'aviez, vue! elle me serrait les mains de toutes ses
+forces. Je comprenais bien ce qu'elle voulait me dire; elle voulait me
+dire; Gardez avec vous mon enfant, et....</p>
+
+<p>--Et vous, qu'en avez-vous fait?</p>
+
+<p>--Que voulez-vous que j'en aie fait? Je le nourris de mon lait, il
+devint un grand garçon, bon comme le pain, mais vif comme un poisson et
+hardi comme un chevreau; et il nous aida dans notre métier, jusqu'à ce
+qu'un seigneur du nom de ceux qui règnent dans Milan l'ait emmené avec
+lui, et il est aujourd'hui le seigneur Alpinolo.</p>
+
+<p>--Mais qui ils étaient, personne ne vous l'a dit? vous n'avez pu le
+savoir? demanda Ramengo avec une ombrageuse curiosité.</p>
+
+<p>--Jamais, répondit la Nena. Que n'aurais-je pas donné pour le savoir!
+Une dame si belle, un enfant si innocent! quelle douleur pour leurs
+parents de les avoir perdus! Et si j'avais pu me présenter à eux, et
+leur dire: Je sais ce qui en est arrivé; leur joie m'aurait rendue la
+plus heureuse femme de l'univers.</p>
+
+<p>--Et comptes-tu pour peu le plaisir d'en savoir l'histoire? disait Maso.
+Dieu bon! elle devait venir de loin. Les barques de cette génération, je
+les connais toutes sur le Pô, dans toute sa longueur, et celle-là ne
+leur ressemblait en rien.»</p>
+
+<p>La femme reprenait: «L'histoire sera qu'un jour son mari l'aura menée à
+la promenade, il sera tombé dans l'eau, le fleuve était gros, etl la
+malheureuse aura été entraînée.</p>
+
+<p>--Peuh! répondait Maso en secouant la tête; mais souviens-toi donc
+comme elle criait: «Pourquoi le frappes-tu? ce couteau, que ne le
+plonges-tu dans non c&oelig;ur?» Il serait plutôt à croire que quelque ennemi
+l'aura réduite en cet état.</p>
+
+<p>--Et pourquoi l'aurait-on laissée vivante? dit Omobono.</p>
+
+<p>--Que tu es bête! pour la tourmenter davantage. Des méchants, il y en a
+beaucoup, crois-moi, moi qui connais le monde; et ils savent bien que
+mourir est peu de chose; mais boire la mort, goutte à goutte, comme l'a
+fait cette infortunée!...</p>
+
+<p>--Oh! mon père, celui qui eut le c&oelig;ur de faire cela, n'était pas un
+homme, mais un démon en chair et en os.»</p>
+
+<p>Le lecteur imagine facilement combien ces paroles étaient terribles pour
+Ramengo. Aux reproches de sa conscience, il opposait le féroce plaisir
+de la vengeance. Il le savourait d'autant plus qu'il comprenait
+maintenant combien elle avait été atroce, maintenant qu'il voyait
+qu'elle n'était pas encore complète. Sans le savoir, il avait préparé,
+contre le fruit du crime de Rosalia, de nouvelles trames destinées à le
+perdre, et ce qui lui plaisait le plus, à perdre en même temps le père
+de cet enfant de l'adultère. Un seul coup allait donc anéantir tout ce
+qu'il exécrait en ce monde. Après un court silence que les bons paysans
+crurent suscité par la pitié, il demanda: «Alpinolo, où est-il?</p>
+
+<p>--Qui le sait? répondit le meunier; il y a quatre ou cinq semaines, une
+nuit, l'heure était fort avancée, nous étions au lit. L'approche d'un
+cheval se fait entendre. Il s'arrête; on frappe: «Qui va-là?--C'est moi,
+mon père. «Il m'a toujours conservé ce nom de père! «Ouvre-moi.» Je
+courus, la Nena courut, Omobono et Donnino coururent. Son arrivée fut
+une fête pour tous. Il passa la nuit dans la plus grande agitation: il
+voulut nous faire coucher, mais nous demeurâmes autour de lui assis sur
+ces sacs de farine. Il était comme absorbé par ses pensées; puis tout à
+coup il s'écriait: «Infâme maudit! Et cette infortunée!... et moi qui
+l'ai écouté!...» A la venue du jour, il parut se calmer. Il nous fit des
+excuses, le pauvre jeune homme, de la tristesse qu'il nous avait
+occasionnée pendant la nuit. Il nous dit que de grands malheurs étaient
+arrivés à Milan, que ses plus chers amis avaient été jetés en prison. Il
+devait repartir tout de suite. Il nous laissa son cheval et son argent,
+en nous disant que s'il passait une semaine sans revenir, c'était bon
+signe, et qu'il aurait pris une autre route: l'argent et le cheval nous
+appartiendraient. Il nous laissa en outre un anneau de diamants, et une
+petite bourse qui contient deux lettres. Il ne s'en sépara qu'en
+pleurant, et nous les recommanda comme tout ce qu'il a de plus cher au
+monde. C'est tout l'héritage de sa mère.</p>
+
+<p>--Donnez-moi ces deux lettres, s'écria Ramengo d'une voix tonnante. Ses
+yeux jetaient des éclairs. Deux lettres de Rosalia! où sont-elles? à
+moi, je les veux! je veux les voir. Donnez-les moi!»</p>
+
+<p>Cependant les deux vieillards délibéraient s'il fallait accéder aux
+désirs de ce forcené, et, dans l'indécision, la Nena avait toutefois
+tiré les deux lettres du coffre, et elle finit par les lui présenter, en
+lui disant avec un regard soupçonneux: «Mais promettez-moi de me les
+rendre.»</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/34-04.png"></p>
+
+<p>Avant de répondre, Ramengo lui avait arraché les papiers de la main, et
+pressé l'anneau avec un tremblement fébrile: c'était l'anneau de ses
+fiançailles avec Rosalia. Il fit un mouvement pour le porter à ses
+lèvres; puis la colère l'emportant, il le jeta loin de lui. Pendant que
+la Nena le ramassait, il se mit à lire les deux morceaux de parchemin.</p>
+
+<p><i>«Puisque le destin de notre patrie est décidé, je t'abandonne et je
+vais combattre les infidèles. Ma seule douleur est de m'éloigner de toi,
+que j'aime par-dessus toute chose. Il me reste encore cinq jours avant
+mon départ; si tu peux tromper la vigilance de ton mari, fais que je
+puisse encore une fois le voir et t'embrasser. Le valet qui te porte ce
+billet reviendra demain soir chercher la réponse. Quelques risques mie
+je doive courir, je m'y exposerai avec plaisir si je puis te dire
+combien tu es aimée de ton frère.»</i></p>
+
+<p>Ramengo voulait encore les preuves d'un crime; il ne trouvait que celles
+de l'innocence de Rosalia. Peut-être l'autre billet lui fournirait-il ce
+qu'il cherchait; mais il était de la même main, et voici ce qu'il
+contenait:</p>
+
+<p><i>«Tous jours j'ai attendu le valet avec la réponse: rien n'est venu.
+Qu'est-ce que cela veut dire? Je pars donc sans te voir, ma s&oelig;ur
+chérie: mais dans quelque lieu que je sois, quel que sait le sort qui
+m'attend, je te porterai toujours dans mon c&oelig;ur, toujours je prierai le
+ciel de t'accorder le bonheur que je ne doit plus connaître. Adieu.»</i></p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/34-05.png"></p>
+
+<p>«Donc elle était innocente,» s'écria Ramengo d'une voix qui fit frémir
+la famille. Il marchait par la cuisine à pas précipités, tantôt
+blasphémant, tantôt poussant des cris inarticulés: puis tout à coup,
+d'un coup de pied, il enfonça la porte de la maison et sortit. La nuit
+était noire comme ses pensées, la pluie violente et accompagnée de
+tonnerre et des éclairs. Mais il ne voyait, il n'entendait ni la nuit,
+ni la pluie, ni le vent, ni les fureurs du ciel. Donnino, qui le suivit
+longtemps, quoique de loin, le vit traverser à grands pas la campagne:
+bientôt il le perdit de vue, et revenant à la cabane, il racontait avec
+stupéfaction les folies et les agitations de l'étranger, s'écriant: «Il
+doit avoir l'esprit bien de travers.»</p>
+
+<p>C'est avec un démon dans le c&oelig;ur que Ramengo continua sa course
+errante. Avoir tué une femme innocente, et de cette manière,
+justifierait suffisamment le trouble de ce désespoir dans une âme moins
+criminelle. Mais dans l'âme de Ramengo, ce n'étaient pas là les tortures
+du remords, mais la fougue de la colère, parce que ce c&oelig;ur dépravé, ne
+pouvant se résoudre à se reconnaître des torts, tirait de ses propres
+fautes une excitation à de nouvelles haines. Vase corrompu où la rosée
+elle-même se corrompt; serpent dont le sein transforme jusqu'au miel en
+poison. Cette femme, il l'avait cependant aimée; elle lui avait fait
+connaître les douceurs d'un amour partagé. Et il l'avait tuée! il
+s'était privé, du seul bonheur pur qu'il eût jamais goûté dans sa vie!
+Si elle avait vécu, oh! combien différente se serait écoulée mon
+existence tranquille dans le sein de ma maison! J'aurais été le père
+d'enfants adorés! Père! oh! être Père! Cette consolation, j'en ai joui,
+mais seulement assez pour me faire sentir plus vivement la malédiction
+d'en être à jamais privé. Si elle eût vécu, que m'importerait l'orgueil
+de Marguerite? Qu'aurais-je à envier aux joies de Pusterla? Et tous ces
+malheurs, qui les a causés, sinon Pusterla lui-même. Maudit, il a
+empoisonné la coupe de mes jours. Oh! si tu m'as ravi les douces joies
+de l'amour, tu me procureras du moins celles de la vengeance. O Rosalia,
+Rosalia! je te le jure, je te vengerai, je le vengerai!»</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/34-06.png"></p>
+
+<p>Ainsi le sentiment de son crime l'excitait à d'autres crimes. Semblable
+à celui qui, dans le trouble d'un incendie, jette à la flamme de
+nouveaux aliments en croyant ainsi les éteindre. Il se tut, et
+poursuivit sa course comme un insensé à travers ces landes marécageuses,
+s'enfonçant dans les flaques d'eau et sautant les fossés. Puis il
+ouvrait la main et considérait les lambeaux des deux lettres qu'il avait
+déchirées et qu'il conservait. «Hélas! disait-il, elle les aura baisées
+bien des fois, bien des fois elle les aura couvertes de ses larmes; elle
+sera morte en les pressant sur son c&oelig;ur, avec le nom de son frère sur
+les lèvres. Cependant elle se sera répandue, en imprécations contre son
+
+<span class="rig"><img alt="" src="images/34-07.png"></span>
+meurtrier... comme lui, et non contre celui qui le poussait à ce crime.
+Avec le lait, elle aura fait sucer à son fils la haine de son père, elle
+lui aura enseigné, à m'abhorrer... Mais non, oh non! il était d'un âge
+trop tendre: il ignore quel est son père, et il brûle de le savoir,
+pour pouvoir paraître dans la société avec un nom et obtenir la dignité
+de chevalier qui ne lui fut refusée, qu'à cause de l'incertitude de sa
+naissance. Certes, il cherche son père, et il ne sait pas qu'il épiait
+ses traces pour le conduire à sa ruine. Mais maintenant je le trouverai
+bien, je me découvrirai à lui. Je lui dirai que je suis son père. Quelle
+joie pour lui d'avoir trouvé un père! comme il me chérira! Et moi, je
+l'aimerai, ma tendresse pour lui compensera mes torts envers
+l'infortunée; je pourrai reparaître dans le monde en tenant à mes côtés
+un fils qui sera ma gloire, le soutien et la consolation de ma
+vieillesse!... Mais moi! non: peut-être cela ne me sera-t-il jamais
+donné; le voilà enveloppé dans la ruine, de Pusterla! Enfer! il faudra
+que ce Pusterla traverse toutes mes joies, après avoir été la cause de
+tous mes tourments; malédiction sur sa tête!»</p>
+
+<p>Et il retombait dans ses inprécalions: puis il s'arrêtait à regarder la
+nuit, le frémissement de la pluie, unique voix de la campagne
+silencieuse. Cette campagne, cette nuit lui rappelaient cette autre
+campagne et cette autre nuit où il avait reçu de Marguerite un affront
+que le sang seul pouvait laver. Alors ce souvenir rallumait sa fureur,
+et il concevait les projets de la plus atroce vengeance.</p>
+
+<p>Lorsque le jour vint, comme la pluie avait effacé jusqu'aux moindres
+traces des sentiers au milieu de cette lande, il se dirigea vers la
+cabane des meuniers, guidé par le bruit du fleuve, el il y arriva enfin
+en suivant ses rives. Il s'en approcha comme un homme qui va entendre sa
+sentence de mort. Il entra; et à la Nena, accroupie auprès du feu, il
+demanda: «Est-il revenu?</p>
+
+<p>--Qui? reprit la femme.</p>
+
+<p>--Lui, lui, Alpinolo!</p>
+
+<p>--Oh! messire, non... j'ai peur... Dieu ne veuille, mais il doit bu être
+arrivé quelque accident. Une âme le murmure à mon oreille. Pauvre jeune
+homme!»</p>
+
+<p>Et en parlant ainsi, elle jetait un regard soupçonneux sur cet inconnu,
+en pensant dans quelle furie elle l'avait vu le soir précédent. Il fit
+seller son cheval, et partit en leur disant que si Alpinolo arrivait, ils
+le retinssent à tout prix jusqu'à son retour, parce qu'il y allait de la
+vie qu'il lui parlât. Le jour, le lendemain et les suivants, il erra à
+l'aventure, suivant son caprice, l'occasion, la volonté de son cheval,
+quelque idée, quelque superstition; il s'arrêtait en une contrée sans
+savoir pourquoi, cheminait, revenait sur ses pas, enfin il revenait
+toujours chez le meunier. Sa venue troublait la vie ingénument
+insouciante de ces bonnes gens, qui, se souvenant toujours de ses
+transporta, auraient vu avec moins de peine le débordement du fleuve.
+«Si celui-là, était au moins la fièvre, disait la Nena, je m'en
+délivrerais avec une messe à Saint-Sigismond»; et d'autres fois;
+«Jusqu'à Judas qui trouva un refuge le dimanche dans la maison du
+diable: mais pour celui-là, il n'y a pas de fête qui le tienne.»</p>
+
+<p>Ainsi, la tête pleine de préjugés avec le meilleur c&oelig;ur du monde, elle
+ne savait pas pourquoi, mais elle ne pouvait pas souffrir cet homme. «Ni
+notre chien non plus, ajoutait-elle; il n'a jamais pu s'accoutumer à le
+voir sans crier comme si on l'écorchait.</p>
+
+<p>Ramengo retournait toujours, assidu comme un créancier; La première
+demande qu'il faisait était toujours si Alpinolo avait paru. Mais la
+réponse était toujours la même; «Non!»</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Bulletin bibliographique.</h2>
+
+<p><i>Le Nord de la Sibérie</i>; par <span class="sc">M. de Wrangell</span> (9).--<i>Les Pyrénées</i>; par M.
+le baron <span class="sc">Taylor</span> (10).--<i>Les Rues de Paris</i>; 1er volume (11).</p>
+
+<blockquote>Note 9: Traduit du russe par le prince Emmanuel Gallitzin, 2 vol. in-8,
+avec une carte. Amyot 15 fr.</blockquote>
+
+<blockquote>Note 10: 1 vol. in-8 de 600 pages. Gide 7 fr. 50.</blockquote>
+
+<blockquote>Note 11: 1 vol. in-8, avec 500 dessins. Kugelmann. 12 fr.</blockquote>
+
+<p>Il y a deux siècles, la Sibérie septentrionale était complètement
+inconnue des nations de l'Europe. Ce fut en 1640 environ qu'un chef
+Cosaque nommé Bouza, chargé de soumettre quelques peuplades au <i>yasak</i>
+un tribut en pelleteries, s'embarqua sur la Léna, cette grande artère
+qui partage la Sibérie, et la descendit jusqu'à la mer Glaciale. A dater
+de cette époque, de nombreuses découvertes eurent lieu d'année en année
+dans cette, vaste contrée du globe; mais les marchands ou les
+navigateurs qui s'y aventurèrent manquaient, en général, de ressources
+et d'instruction, et n'ont laissé d'ailleurs aucune relation
+authentique de leurs voyages. La première expédition scientifique
+remonte au règne de l'impératrice Anne Ivanova. Formée de trois
+divisions, cette expédition partit en 1734; elle avait pour but
+principal de reconnaître toutes les côtes de la Sibérie de la mer
+Blanche jusqu'au détroit qui sépare l'Asie de l'Amérique, et surtout
+d'examiner s'il serait possible de se rendre par mer d'Archangel au
+Kamtschatka, il ne nous appartient pas d'énumérer ici les résultats et
+les désastres de cette expédition; qu'il nous suffise de rappeler que,
+malgré l'héroïque dévouement de ses chefs, et surtout de Lapteff, malgré
+les tentatives et les découvertes ultérieures de Chalaouroff, de
+Lyakoff, d'Andreyeff, de Cook (1778), de Billings (1785, 1794), et de M.
+Genthtrom (1808 à 1811), cet important problème géographique n'était pas
+encore complètement résolu, lorsqu'en 1820, Sa Majesté l'empereur
+Alexandre donna l'ordre d'expédier deux officiers de marine aux bouches
+de la Vana et de la Kolima. Ces deux expédiions devaient, d'une part,
+s'assurer si, comme le prétendaient certains navigateurs, il existait un
+grand continent arctique dans la mer Glaciale, et, d'autre part, relever
+les côtes de la mer Glaciale, de l'Olenek, vers l'est, jusqu'au delà du
+cap Nord.</p>
+
+<p>M. le lieutenant de marine Anjou (actuellement capitaine de premier
+rang) fut placé à la tête de l'expédition chargée de se rendre à
+l'embouchure de la Vana, pour aller ensuite reconnaître les îles
+Kotehuoy et Fadeyevski, et la Nouvelle-Sibérie, et relever la côte entre
+les bouches de l'Indiguirka et de l'Olenek. La relation de son voyage
+n'a point été publiée. M. le lieutenant de Wrangell (actuellement
+contre-amiral) reçut le commandement de la seconde expédition; on lui
+adjoignit deux officiers de marine, MM. Matiouchkine et Kozmine; M. le
+docteur Kiber accompagna l'expédition en qualité de naturaliste. C'est
+de la relation russe de ce voyage que le prince Emmanuel Gallitzin vient
+de publier une traduction française, sous ce titre: <i>Le Nord de la
+Sibérie</i>.</p>
+
+<p>Parti de Saint-Pétersbourg le 23 mars 1820, M. de Wrangell n'y rentra
+que le 15 août 1824.--Comment avait-il employé ces quatre années et
+demie d'absence? Le 3 avril il avait quitté Moscou; le 18 mai, il
+arrivait à Irkoustk, capitale de la Sibérie, à 5,630 kilomètres de
+Moscou. S'étant embarqué sur la Léna, il la descendit jusqu'à Yakoutsk
+(à 2,650 kilomètres d'Irkoustk), puis il se rendit à cheval à
+Nidje-Kolkimsk, misérable village situé au delà du 60e degré de
+latitude, à 3,380 kilomètres de Yakoutsk, (11,660 kil. de Moscou), qui
+allait devenir pendant trois ans son séjour habituel et le centre de ses
+opérations. Le 2 novembre, jour de son arrivée, le thermomètre marquait
+32 degrés de froid.</p>
+
+<p>Durant les trois années qu'ils passèrent à Nidje-Kolkimsk, MM. de
+Wrangell, Matiouchkine et Kozmine firent, outre diverses excursions dans
+les environs, quatre grands voyages à la mer Glaciale et le long de ses
+côtes. Malheureusement des obstacles impossibles à surmonter ne leur
+permirent de résoudre qu'un des deux grand problèmes géographiques qui
+leur avaient été posés.--En relevant toutes les côtes de la mer
+Glaciale, depuis l'embouchure de l'Indiguirka jusqu'à l'île Kolioutchine
+(Hurney's Island), c'est-à-dire sur une étendue de 35 degrés de
+longitude, dont une partie, celle comprise entre le cap Chelagsk et le
+cap Nord, n'avait été visitée par aucun européen, ils prouvèrent que si
+la mer était jamais libre de ses glaces, un navire pourrait se rendre
+d'Archangel au Kanitschalka, d'Europe en Amérique par la mer Glaciale;
+mais il ne leur fut pas possible d'atteindre les terres arctiques qu'ils
+espéraient découvrir en se dirigeant vers le pôle sur les glaces de la
+mer, dans des <i>nartas</i> traînés par des chiens, leur dernière tentative,
+faite en 1823, ne réussit pas mieux que le précédentes. Pour donner une
+idée des dangers auxquels ils s'exposaient, nous citerons le passage
+suivant (tome II, p. 279):</p>
+
+<p>«Le 17 mars au soir, le vent tourna à l'ouest-nord-ouest; il continua à
+augmenter, finit par se transformer en tempête, et brisa la glace près
+de notre campement. Nous nous réfugiâmes sur un grand glaçon d'environ
+100 mètre en largeur. Cependant la violence de l'ouragan ébranlait la
+glace; de nouvelles crevasses se formaient, les anciennes
+s'agrandissaient, et plusieurs étaient d'une largeur énorme. De quelque
+côte que l'on portât ses regards, on n'apercevait que glaces brisées et
+une mer furieuse. Tout à coup le glaçon sur lequel nous nous trouvions
+se détache, et, soulevé par la vague, part et flotte au gré des vents,
+emportant les voyageurs, qui s'attendent à être engloutis d'un moment à
+l'autre!... C'est dans cette situation lamentable que nous passâmes une
+partie de la nuit dans une obscurité complète et dans de mortelles
+angoisses! Mais le vent se calma, et le glaçon, qui, par bonheur, ne
+s'était point brisé, fut poussé avant le jour contre des glaces
+immobiles où il s'arrêta. Sur ces entrefaites, la gelée survint, et
+souda notre glaçon à ceux qui l'entouraient, en sorte que nous nous
+trouvâmes de nouveau, le 18 mars au soir, sur une plaine de glace
+immobile.»</p>
+
+<p>M. de Wrangell continua donc son voyage; mais, le 23 il rencontra une
+large crevasse qui, dans les parties les plus étroites, avait 300 mètres
+de largeur; elle s'étendait d'une extrémité à l'autre de l'horizon. Le
+vent d'ouest, qui augmentait de violence, élargissait de plus en plus ce
+canal, M. de Wrangell gravit un grand rocher de glace pour examiner s'il
+n'existait pas un passage quelconque par où l'on pût avancer; mais il
+n'aperçut qu'une mer libre et sans limite... Sur les vagues remuantes
+flottaient d'énormes glaçons; ils allaient échouer contre la glace
+ramollie qui formait le bord opposé du canal «Peut-être, dit M. de
+Wrangell, eussions-nous pu traverser le canal sur quelques glaçons; mai
+sa quoi bon? la glace, de l'autre côte, n'avait plus de consistance!
+Déjà, près de nous, ébranlée par le vent et la rapidité du courant dans
+le canal, elle commençait à se lézarder, et l'eau, pénétrant avec bruit
+dans les fentes, en détachait des parties et démolissait la plaine
+glacée. Nous ne pouvions plus avancer! Ainsi tout espoir d'arriver à la
+découverte d'une terre dont <i>l'existence n'avait plus rien de
+problématique</i>, Venait de disparaître; il fallait renoncer à atteindre
+au but de trois années de travaux incessants, accomplis au milieu
+d'obstacles sans nombre, de dangers et de privations de toute espèce.
+Nous avions but du moins tout ce que l'honneur et le devoir exigeaient
+de nous. Je me décidai à rebrousser chemin.»</p>
+
+<p>M. de Wrangell déclarait ainsi que l'existence de la terre qu'il
+cherchait n'avait rien de problématique, parce que quelques jours
+auparavant un vieux <i>kamakay</i>, ou chef tchouktcha, lui avait donne les
+renseignements suivants: «Entre les caps Yerri et Irkaypi (cap Chelagsk
+et cap Nord), près de l'embouchure d'une petite rivière qui se jette
+dans la mer, à travers des rochers peu élevés, durant les beaux jours
+d'été, l'on aperçu au nord de hautes montagnes couvertes de neige.
+Autrefois il nous arrivait de ce pays-là de grands troupeaux de rennes;
+mais les chasseurs et les loups les ont détruits. J'ai moi-même
+poursuivi un de ces troupeaux qui se dirigeait vers les montagnes; mais
+la glace, à une certaine distance du rivage, devint tellement inégale,
+que mon traîneau se trouva arrêté, ce qui m'obligea à m'en retourner.
+Ces montagnes se trouvent dans une contrée aussi étendue que le pays des
+Tchouktcha, et forment l'extrémité d'un cap très-allongé. La terre dont
+elles font partie doit être habitée; car une baleine, portant un dard
+armé d'une pointe en pierre, est venue échouer sur les bords de l'île
+Araoutane.»</p>
+
+<p>Tels furent les grands résultats géographiques de l'importante
+expédition commandée par M. de Wrangell. Ces résultats étaient connus
+depuis longtemps, et, en 1840, la <i>Revue Britannique</i> avait consacré
+plusieurs articles à l'analyse de l'ouvrage que M. le prince Emmanuel
+Gallitzin a eu l'heureuse idée de traduire en français. Peu de relations
+de voyages offrent une lecture tout à la fois plus agréable et plus
+instructive. Ne connaissant pas la langue russe, il nous est impossible
+de juger de la fidélité de la traduction; mais nous n'avons que des
+éloges à donner au style facile et même élégant du traducteur. Quant à
+M. de Wrangell, il a su, tout en payant dans le compte-rendu de ses
+travaux le tribut qu'il devait à la science, écrire un livre aussi
+intéressant pour la masse de ses lecteurs que pour les géographes. Mieux
+qu'aucun autre voyageur, il a décrit les horreurs et les béantes de ces
+affreux déserts, où l'hiver règne en tyran absolu pendant dix mois de
+l'année, et raconte la vie monotone et pourtant animée de ses habitants,
+avec lesquels il a vécu pendant quatre ans; leurs luttes perpétuelles
+contre le froid et la famine, leurs chasses, leurs pêches, leurs
+coutumes, leurs m&oelig;urs, etc.; enfin, il nous a fait connaître la nation
+des Tchouktchas, dont le nom seul était parvenu en Europe, et qui n'a
+point été soumise à l'époque de la conquête de la Sibérie par les
+Cosaques. Veut-on savoir ce qu'est le <i>nord de la Sibérie?</i> qu'on lise
+le passage suivant emprunté au tome II, page 345:</p>
+
+<p>«Le 17 décembre, nous quittâmes Verkhoyansk. La température continuait à
+être rigoureuse; le mercure se tenait constamment à 10 degrés au-dessous
+de zéro, par un froid pareil, toute course, même en traîneau, est
+sujette à difficulté; à cheval elle n'est point supportable. Il est
+impossible de se représenter les souffrances auxquelles on est exposé en
+un pareil voyage, sans les avoir éprouvées soi-même. On chemine le corps
+enveloppé dans des vêtements fourrés, pesant près de 20 kilog. Ce n'est
+qu'à la dérobée que l'on se hasarde à respirer de temps en temps un peu
+d'air frais; car on a la bouche cachée dans un vaste collet montant en
+fourrure d'ours, autour duquel s'étend une épaisse couche de givre.
+L'air est tellement âpre, que chaque aspiration occasionne une sensation
+douloureuse insupportable dans la gorge et dans la poitrine. Un énorme
+bonnet fourré recouvre le visage tout entier. Pendant l'espace d'environ
+dix heures (terme habituel d'une étape), le voyageur est pour ainsi dire
+cloué à la selle du cheval. Il va sans dire que, sous un accoutrement
+pareil, tout mouvement est à peu près impossible. Les chevaux se fraient
+un passage à grand'peine à travers une neige si profonde, qu'un homme
+s'y perdrait. Ces animaux souffrent beaucoup du froid; les bords de
+leurs naseaux se garnissent de glaçons qui augmentent de plus en plus et
+finissent par les empêcher de respirer; ils poussent, en pareil cas, une
+sorte de hennissement douloureux auquel se joint un tremblement de tête
+convulsif; il faut alors que le cavalier se hâte de secourir son cheval,
+qui, sans cela, ne tarderait point à étouffer. Lorsqu'on traverse, des
+steppes glaces, dégarnis de neige, il arrive souvent que les sabots des
+chevaux se crevassent, ce qui les empêche de marcher. La caravane est
+toujours entourée d'un épais nuage bleuâtre qui provient des exhalaisons
+des humidités et des chevaux. La neige elle-même, en se contractant de
+plus en plus, dégage du calorique; les particules aqueuses des vapeurs
+se transforment immédiatement en une infinité du paillettes glacées;
+elles se répandent dans l'atmosphère en faisant entendre une espèce de
+craquement prolongé ressemblant à un bruit produit par le déchirement du
+velours ou d'une étoffe de soie épaisse. Le renne, cet habitant des
+régions septentrionales les plus éloignées, cherche un refuge dans les
+bois contre ce froid épouvantable. Dans les tondres, les rennes se
+rassemblent par masses serrées, pour tâcher de se rechauffer par la
+communication de la chaleur qui leur est propre. Un corbeau seul se
+hasarde à traverser l'air d'un vol faible et lent, en laissant après lui
+une traînée de vapeur déliée comme un lit. Non-seulement les objets
+animés, mais les objets inanimés eux-mêmes éprouvent la terrible
+influence du froid. Des arbres énormes éclatent avec un bruit
+retentissant qui résonne dans le steppe comme le bruit du canon dans la
+mer. Le sol des tondres et des vallées se crevasse, et il s'y forme de
+profondes fondrières; l'eau contenue dans les entrailles de la terre
+sort par ces ouvertures, se répand au dehors en fumant et se transforme
+immédiatement en glace. Dans les montagnes, d'énormes rochers se
+détachent et forment des avalanches qui roulent avec fracas dans le fond
+des vallées. Les fortes gelées étendent même leur influence sur
+l'atmosphère: la beauté si majestueuse et si justement vantée du ciel
+bleu foncé des régions polaires, disparaît dans un air épaissi par le
+froid; les étoiles n'ont plus leur éclat habituel, et ne brillent que
+faiblement. Le charme mystérieux d'une nuit que la lune éclaire se perd
+là où une nature morte est cachée sous un vaste tapis de neige.
+L'Imagination, affaissée sous le poids de l'uniformité, cherche en vain
+un aliment é son activité dans une contrée où tout est immobile, et où
+les derniers efforts de l'organisme humain tendent uniquement à échapper
+à un froid qui souvent est mortel...»</p>
+
+<p>Après avoir passé quatre années avec M. de Wrangell dans ces déserts
+glacés, on éprouve le besoin d'aller sous d'autres latitudes respirer un
+peu d'air tiède et revoir de la verdure. Des extrémités les plus
+reculées du Nord, transportons-nous donc à la frontière méridionale de
+la France. Du sommet du mont Panleley élançons-nous d'un seul bond au
+pied du Canigou; accompagnons M. le baron Taylor dans les <i>Pyrénées</i>.
+Quel meilleur cicerone pourrions-nous choisir? M. le baron Taylor nous
+réserve même jusqu'au plaisir de la surprise. Dans une trop courte
+préface, il nous avertit, il est vrai, que ce beau volume de 618 pages
+publié par M. Casimir Gide, son éditeur, ne traite ni de physique, ni de
+géologie, ni de botanique, mais d'histoire. Sans doute il n'a pas pensé
+à écrire l'histoire générale et complète des Pyrénées; il a voulu
+seulement, selon ses propres expressions, «reproduire les notes qu'il
+avait prises en Espagne, dans ses chroniques si riches et si poétiques,
+et telles qu'il avait recueillies en France dans les débris de ses
+archives, que l'ignorance et le vandalisme ont trop souvent livrées à la
+destruction.» Cet aveu fait, M. le baron Taylor se renferme dans un
+silence que nous ne saurions approuver. Poussée à l'excès, la modestie
+devient un défaut. Que M. le baron Taylor n'énumère pas lui-même, en les
+exagérant à la façon de certains charlatans littéraires, toutes les
+merveilles que le public verra dans son livre, nous le concevons; le
+titre de l'ouvrage et le nom de l'auteur suffiront pour attirer une
+affluence considérable de curieux. Cependant, M. le baron Taylor aurait
+dû, avant de commencer son voyage, faire connaître d'avance à ses
+lecteurs l'itinéraire qu'il se propose de suivre, leur accorder, de
+distance en distance, quelques instants de repos, et enfin leur donner
+les moyens de rechercher les faits importants dont leur mémoire aurait
+perdu le souvenir. Parmi les touristes qui partiront avec lui, beaucoup
+l'abandonneront en route, et ceux qui, comme nous, l'accompagneront
+jusqu'au terme de son excursion, s'apercevront plus d'une fois qu'un
+ouvrage d'histoire de 618 pages, si intéressant qu'il soit d'ailleurs,
+ne peut pas se passer d'une table raisonnée des matières, d'une certaine
+division par chapitres et d'un index général.</p>
+
+<p>«De la mer qui voit les rayons du soleil se lever, à l'Océan, dont les
+flots baignent le coucher du soleil,» M. le baron Taylor parcourt, dans
+ces 618 pages, «les deux rivages liés par les monts pyrénéens, et les
+contrées que ces montagnes séparent et défendent.»--Parti de Narbonne,
+il ne s'arrête qu'à Biaritz. Pas un monument, ancien ou moderne, qu'il
+n'étudie, dont il ne constate l'origine, dont il n'écrive l'histoire,
+toutefois, ses visites aux châteaux et aux églises ne remplissent qu'une
+faible partie des <i>Pyrénées</i>. Les villes et les provinces y occupent la
+place qui leur est due.--Outre les histoires particulières de Perpignan,
+de Pamiers, de Foix, de Tarbes, de Pau, de Bayonne, les lecteurs y
+découvriront les histoires générales du Roussillon, du Languedoc, du
+comte de Comminges, du Bearn et du pays Basque.--Les <i>Pyrénées</i> sont le
+premier ouvrage écrit à ce point de vue sur ce pays si plein de la
+mémoire des grands faits historiques de la vieille France et de
+l'Ibérie.</p>
+
+<p>Les documents authentiques lui manquent-ils, M. le baron Taylor sait
+toujours trouver une légende poétique qui les remplace parfois fort
+avantageusement. Ainsi la science n'est pas de son domaine; il l'avoue
+lui-même. En vain la géologie prétend que, comme toutes les grandes
+chaînes de montagnes du monde, le soulèvement des couches du globe a
+seul amoncelé ces masses terribles dont se composent les Pyrénées, M. le
+baron Taylor préfère croire à la tradition mythologique. «Alcide, nous
+apprend-t-il, après avoir terrassé le triple Geryon, après avoir élevé
+les murs d'Alexia, fut vaincu par les charmes de Pyrène, fille d'un roi
+des Celtes nommé Bebrix. Alcide oublia quelque temps, dans les bras
+d'une femme, sa gloire et ses travaux. Cependant sa vertu se réveilla
+bientôt: il s'éloigna et poursuivit au loin sa lutte avec les monstres
+de la terre. Pyrène, abandonnée, cacha dans le fond des forêts sa
+douleur et ses larmes; et quand Alcide, rappelé dans ces lieux par
+l'amour, y revint charge des dépouilles de ses nouvelles victoires, son
+amante avait cesse de vivre. Il retrouva ses membres; déchirés que des
+animaux sauvages venaient de disperser dans les cavernes de ces
+montagnes. Après avoir fait éclater ses regrets par des cris dont le
+monde fut ébranlé, ce héros rassembla les membres sanglants de la fille
+des rois, et, pour laisser un monument éternel de son désespoir, il
+souleva, il entassa les rochers qui forment aujourd'hui les Pyrénées,
+tombeau colossal qu'il éleva de ses mains puissantes aux cendres de sa
+bien-aimée.»</p>
+
+<p>Il est temps de revenir à Paris, car avant de clore ce bulletin, nous
+aurions encore, grâce au beau volume illustré que vient de publier M.
+Kugelmann, plus d'une promenade amusante et instructive à faire dans ses
+rues. La première partie de cet ouvrage a seule paru; mais la seconde et
+dernière sera mise en vente avant la fin de l'année.--Un nombre
+considérable d'exemplaires ont été retenus d'avance pour les
+étrennes.--les auteurs des <i>Rues de Paris</i> n'ont pas cherché à esquisser
+les traits du caractère et de la figure des Parisiens de leur siècle;
+mais ils racontent, avec des formes variées, l'histoire de chaque rue et
+de ses habitants célèbres, depuis la fondation de la primitive Lutèce
+jusqu'à l'an de grâce 1843. Que de choses intéressantes et ignorées ils
+apprendront à leurs lecteurs!--Ce sont d'ailleurs, pour la plupart, des
+écrivains aimés du public. M Louis Lurine, le directeur de l'ouvrage, a
+sous ses ordres plus d'un soldat qui serait digne du commandement.--M
+Jules Janin a fait l'histoire de la Place-Royale; M. Eugène Guinot,
+celle de la rue Laffitte; M. Étienne Arago, celle de l'allée et de
+l'avenue de l'Observatoire; le bibliophile Jacob, celle de la Cité... M.
+Tavile Delort a révélé les mystères de la rue Pierre Lescot. Enfin, la
+rue de la Paix, le Palais-Royal, la rue de la Harpe, les quais, la place
+Louis XV, la rue Lepelletier, la rue Saint-Florentin, la rue
+Notre-Dame-de-Lorette, etc., etc., ont eu pour historiens: MM. Marco de
+Saint-Hilaire, E. Briffault, Roger de Beauvoir, Mary Lafon, Theod.
+Burette, Albert Cler, Louis Lurine. Albéric Second. Les 300 gravures sur
+bois qui illustrent cette première partie sont signées Nanteuil, Jules
+David, Français, Baron, Markl, Godefroy, Daumier et Gavarni.</p>
+<br><br>
+
+<h2>Armée.</h2>
+
+<h4>CHASSEUR À CHEVAL.--NOUVEL UNIFORME.</h4>
+
+<p>Ce serait une longue histoire que celle des variations qu'a subies
+incessamment l'uniforme de tous les corps de notre armée. Des volumes
+entiers ne suffiraient pas à les décrire; aucune arme d'ailleurs n'a été
+respectée par cette manie d'innovations, la cavalerie pas plus que
+l'infanterie. Ces perpétuels changements ont-ils été toujours des
+améliorations réelles? nous laissons à des juges plus habiles et plus
+compétents le soin de résoudre cette grave question. Les <i>chasseurs à
+cheval</i> ont eu leur bonne part dans ces fréquentes vicissitudes, dans
+ces mobiles caprices de la mode militaire, comme nous l'apprend la
+biographie de ce corps, dont l'origine ne remonte guère plus haut que
+l'année 1779.</p>
+
+<p>Les chasseurs avaient été d'abord un corps de fantassins d'élite petits
+et robustes, attaché à chaque régiment de hussards, et combattant dans
+les rangs de la cavalerie. En 1776, chaque régiment de dragons, composé
+de 6 escadrons, en font un de chasseurs à cheval. Réunis en 1779, ces 24
+escadrons de chasseurs formèrent les 6 premiers régiments de chasseurs à
+cheval qui parurent dans les rangs de l'armée française. Le 8 mai 1784,
+un bataillon de chasseurs à pied fut attaché à chaque régiment;
+l'uniforme fut l'habit vert, la veste de drap chamois, et la culotte de
+tricot de la même couleur. En 1788, 6 régiments de dragons passèrent
+chasseurs, et portèrent à 12 le nombre de ces régiments: la même
+ordonnance supprima leur bataillon d'infanterie.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/010a.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Nouvel uniforme des Chasseurs à cheval.</b></p>
+
+<p>Le 6 septembre 1792, le corps des hussards américains forma le 13e
+régiment de chasseurs à cheval. Des compagnies des hussards de la Mort,
+des hussards de l'Égalité, formèrent l'année suivante le 14e régiment;
+les 15e et 16e furent organisés le 7 mars 1793, et, le 11 mai, les 17e
+et 18e, où furent incorporés les chasseurs belges; 6 nouveaux régiments
+vinrent la même année porter l'effectif des chasseurs à cheval à 21
+régiments. En 1799, il y avait 25 régiments de chasseurs.</p>
+
+<p>L'organisation de 1804 en conserva 24. De 1812 à 1814, 31 régiments se
+trouvent dans les états militaires; mais les 17e, 18e et 30e avaient été
+supprimés et ne figuraient que pour mémoire. Un régiment de chasseurs à
+cheval avait fait partie de la garde des consuls; la garde impériale en
+comptait aussi un dans ses rangs en 1805; ce régiment portait le dolman
+vert garni de galons, tresses et franges jaunes, collet vert, parements
+rouges, pantalon de peau jaune, bottes à la hongroise bordées d'un galon
+jaune avec un gland pareil; pelisse écarlate avec galons jaunes,
+fourrure de la pelisse noire, gilet rouge avec galons jaunes, ceinture
+verte et rouge, sabretache et colback à flamme rouge, plumet vert et
+rouge. Cet uniforme était, on le voit, plutôt celui des hussards que
+celui des chasseurs; mais, indépendamment de cette tenue, les chasseurs
+en avaient une autre: c'était un frac ouvert sur l'épigastre et un gilet
+tressé.</p>
+
+<p>La première Restauration conserva 15 régiments de chasseurs à cheval.
+Comme les autres corps, les chasseurs prirent les dénominations: le 1er,
+de chasseurs du Roi; le 2e, de la Reine; le 3e, du Dauphin; le 4e, de
+Monsieur; le 5e, d'Angoulême; le 6e, de Berri; le 7e, d'Orléans; le 8e
+de Bourbon. Napoléon, le 25 avril 1815, rétablit les chasseurs sur
+l'ancien mode impérial, pendant que Louis XVIII, à Gand, formait, par
+une ordonnance du 14 juin, le régiment Royal-Chasseurs.</p>
+
+<p>Après la seconde Restauration, l'armée fut réorganisée par une
+ordonnance du 30 août 1815. Les chasseurs, portés à 24 régiments,
+prirent des noms de départements; 1er, Allier; 2e, Alpes; 3e Ardennes;
+4e, Arriège; 5e, Cantal; 6e, Charente; 7e, Corrèze; 8e, Côte-d'Or; 9e,
+Dordogne; 10e, Gard; 11e, Isère; 12e, Marne; 13e Meuse; 14e Morbihan; 15e
+Oise; 16e, Orne; 17e, Pyrénées; 18e, Sarthe; 19e, Somme; 20e, Var; 21e,
+Vaucluse; 22e, Vendée; 23e, Vienne; 24e, Vosges. Ils eurent pour
+uniforme; le schako noir, l'habit vert, les collets et passe-poils de
+couleurs variées. Les régiments furent de 4 escadrons à une seule
+compagnie; le dernier escadron fut armé de lances et composé des
+cavaliers les plus agiles et des meilleurs chevaux.</p>
+
+<p>Un régiment de chasseurs à cheval fit partie de la garde royale;; il eut
+successivement pour coiffure le casque, le schako et le colback; pour
+habillement, l'habit-veste vert, revers, parements et retroussis
+cramoisis, pantalon cramoisi, aiguillettes et boulons blancs, bottines.</p>
+
+<p>En vertu d'une décision ministérielle du 2 août 1821, les changements
+suivants furent faits à l'uniforme des chasseurs à cheval de la ligne;
+les revers verts, les ornements des retroussis, les passe-poils des
+retroussis et des poches simulées, de la couleur distinctive pour chaque
+régiment, savoir: de 1 à 6, garance; de 7 à 12, jonquille; de 13 à 18,
+bleu céleste; de 19 à 21, chamois.</p>
+
+<p>De nouveaux changements furent introduits dans l'uniforme des chasseurs
+à cheval, par une autre décision ministérielle du 28 mai 1822; les
+couleurs distinctives furent pour les régiments, de 1 à 4, écarlate; de
+5 à 8, jonquille; de 9 à 12, cramoisi; de 13 16, bleu de ciel; de 17 à
+20, rose foncé; de 21 à 24, aurore; les pantalons, rouge-garance, ornés
+d'une tresse mélangée de la couleur du fond de l'habit et de la couleur
+tranchante.</p>
+
+<p>Le 26 février 1823, les chasseurs furent portés à 6 escadrons. Par
+ordonnance du 27 février 1825, les 6 derniers régiments de chasseurs
+passèrent dragons, et réduisirent ainsi l'effectif des chasseurs à 18
+régiments. Le 17 novembre 1826, le 1er chasseurs prit le nom de
+chasseurs de Nemours.</p>
+
+<p>Depuis la Révolution de juillet, une ordonnance du 18 février 1834
+diminua encore le nombre des régiments de chasseurs, et les fixa à 14,
+chacun à 6 escadrons, dont 2 de lanciers. Une ordonnance du 9 mars 1834
+n'a conservé que 5 escadrons, dont un armé de lances. Réduit plus tard à
+12, puis porté à 15 par ordonnance du 29 septembre 1840, le nombre des
+régiments de chasseurs a été, par l'ordonnance organique de l'armée du 8
+septembre 1841, fixé à 13, chacun à 13 escadrons sur le pied de paix, et
+à 6 sur le pied de guerre. Dans le cas de guerre, il sera formé, pour le
+service des états-majors des armées, 2 régiments de chasseurs à cheval
+guides, chacun de 6 escadrons.</p>
+
+<p>Par décision royale du 25 juillet 1843, l'uniforme des 13 régiments de
+chasseurs à cheval a été réglé ainsi qu'il suit: habit vert boutonnant
+droit sur la poitrine, au moyen de 13 gros boutons blancs à numéro, et
+demi-sphériques; collet, doublure de collet, corsage, manches, basques
+et patte de ceinturon, à fond vert pour tous, et passe-poils de couleurs
+distinctives pour chaque régiment: de 1 à 4 et 13, orange; de 5 à 8,
+jonquille; de 9 à 12, garance; parements de manches et doublures des
+basques formant retroussis des mêmes couleurs entremêlées fonds et
+passe-poils; épaulettes en fil blanc doublées de drap vert, pantalon
+garance, colback noir à poil sans flamme, au lieu du schako garance
+précédemment en usage, plumet droit et plumes de coq, ceinturon de sabre
+en buffle blanc, avec plaque à cor de chasse en cuivre estampé.</p>
+
+<p>La nécessité d'opposer une cavalerie légère aux nuées de cavaliers
+arabes, aux rapides Bédouins, a fait créer 4 régiments de <i>chasseurs
+d'Afrique</i>, chacun de 6 escadrons, qui ont rendu les plus grands
+services dans la guerre poursuivie depuis plusieurs années en Algérie.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Caricature.</h2>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010b.png"><br><b>Une sentinelle perdue.</b></p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010c.png"><br><b>Logogriphe musical.<br> RÉCOMPENSE HONNÊTE A CELUI QUI LE
+DEVINERA.</b></p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Rébus.</h2>
+
+<h4>EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.</h4>
+
+<p class="mid">Bonaparte fut grand sans couronne, fut moins grand couronné et mourut
+sur un rocher.</p>
+
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010d.png"><br></p>
+
+
+
+
+
+<br><br>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0034, 21 Octobre
+1843, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0034, 21 OCTOBRE 1843 ***
+
+***** This file should be named 39327-h.htm or 39327-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/9/3/2/39327/
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+
+
+
diff --git a/39327-h/images/001.png b/39327-h/images/001.png
new file mode 100644
index 0000000..62fa41c
--- /dev/null
+++ b/39327-h/images/001.png
Binary files differ
diff --git a/39327-h/images/001a.png b/39327-h/images/001a.png
new file mode 100644
index 0000000..60a86c5
--- /dev/null
+++ b/39327-h/images/001a.png
Binary files differ
diff --git a/39327-h/images/002.png b/39327-h/images/002.png
new file mode 100644
index 0000000..ad2243f
--- /dev/null
+++ b/39327-h/images/002.png
Binary files differ
diff --git a/39327-h/images/003a.png b/39327-h/images/003a.png
new file mode 100644
index 0000000..7c15221
--- /dev/null
+++ b/39327-h/images/003a.png
Binary files differ
diff --git a/39327-h/images/003b.png b/39327-h/images/003b.png
new file mode 100644
index 0000000..c420c22
--- /dev/null
+++ b/39327-h/images/003b.png
Binary files differ
diff --git a/39327-h/images/004a.png b/39327-h/images/004a.png
new file mode 100644
index 0000000..67da3f2
--- /dev/null
+++ b/39327-h/images/004a.png
Binary files differ
diff --git a/39327-h/images/004b.png b/39327-h/images/004b.png
new file mode 100644
index 0000000..5744e83
--- /dev/null
+++ b/39327-h/images/004b.png
Binary files differ
diff --git a/39327-h/images/005.png b/39327-h/images/005.png
new file mode 100644
index 0000000..8007150
--- /dev/null
+++ b/39327-h/images/005.png
Binary files differ
diff --git a/39327-h/images/006.png b/39327-h/images/006.png
new file mode 100644
index 0000000..ae38b04
--- /dev/null
+++ b/39327-h/images/006.png
Binary files differ
diff --git a/39327-h/images/007a.png b/39327-h/images/007a.png
new file mode 100644
index 0000000..d84dcdd
--- /dev/null
+++ b/39327-h/images/007a.png
Binary files differ
diff --git a/39327-h/images/007b.png b/39327-h/images/007b.png
new file mode 100644
index 0000000..f241fe5
--- /dev/null
+++ b/39327-h/images/007b.png
Binary files differ
diff --git a/39327-h/images/007c.png b/39327-h/images/007c.png
new file mode 100644
index 0000000..25f2d5a
--- /dev/null
+++ b/39327-h/images/007c.png
Binary files differ
diff --git a/39327-h/images/007d.png b/39327-h/images/007d.png
new file mode 100644
index 0000000..fe82a86
--- /dev/null
+++ b/39327-h/images/007d.png
Binary files differ
diff --git a/39327-h/images/007e.png b/39327-h/images/007e.png
new file mode 100644
index 0000000..2cc7ba6
--- /dev/null
+++ b/39327-h/images/007e.png
Binary files differ
diff --git a/39327-h/images/008a.png b/39327-h/images/008a.png
new file mode 100644
index 0000000..3787e19
--- /dev/null
+++ b/39327-h/images/008a.png
Binary files differ
diff --git a/39327-h/images/008b.png b/39327-h/images/008b.png
new file mode 100644
index 0000000..5f55d93
--- /dev/null
+++ b/39327-h/images/008b.png
Binary files differ
diff --git a/39327-h/images/008c.png b/39327-h/images/008c.png
new file mode 100644
index 0000000..5a22859
--- /dev/null
+++ b/39327-h/images/008c.png
Binary files differ
diff --git a/39327-h/images/009a.png b/39327-h/images/009a.png
new file mode 100644
index 0000000..b7f6961
--- /dev/null
+++ b/39327-h/images/009a.png
Binary files differ
diff --git a/39327-h/images/009b.png b/39327-h/images/009b.png
new file mode 100644
index 0000000..1b06383
--- /dev/null
+++ b/39327-h/images/009b.png
Binary files differ
diff --git a/39327-h/images/010a.png b/39327-h/images/010a.png
new file mode 100644
index 0000000..65ff4e6
--- /dev/null
+++ b/39327-h/images/010a.png
Binary files differ
diff --git a/39327-h/images/010b.png b/39327-h/images/010b.png
new file mode 100644
index 0000000..215ea5c
--- /dev/null
+++ b/39327-h/images/010b.png
Binary files differ
diff --git a/39327-h/images/010c.png b/39327-h/images/010c.png
new file mode 100644
index 0000000..c95a041
--- /dev/null
+++ b/39327-h/images/010c.png
Binary files differ
diff --git a/39327-h/images/010d.png b/39327-h/images/010d.png
new file mode 100644
index 0000000..6f77865
--- /dev/null
+++ b/39327-h/images/010d.png
Binary files differ
diff --git a/39327-h/images/34-01.png b/39327-h/images/34-01.png
new file mode 100644
index 0000000..be71c11
--- /dev/null
+++ b/39327-h/images/34-01.png
Binary files differ
diff --git a/39327-h/images/34-02.png b/39327-h/images/34-02.png
new file mode 100644
index 0000000..708114b
--- /dev/null
+++ b/39327-h/images/34-02.png
Binary files differ
diff --git a/39327-h/images/34-03.png b/39327-h/images/34-03.png
new file mode 100644
index 0000000..e755dd7
--- /dev/null
+++ b/39327-h/images/34-03.png
Binary files differ
diff --git a/39327-h/images/34-04.png b/39327-h/images/34-04.png
new file mode 100644
index 0000000..4b8038b
--- /dev/null
+++ b/39327-h/images/34-04.png
Binary files differ
diff --git a/39327-h/images/34-05.png b/39327-h/images/34-05.png
new file mode 100644
index 0000000..a487181
--- /dev/null
+++ b/39327-h/images/34-05.png
Binary files differ
diff --git a/39327-h/images/34-06.png b/39327-h/images/34-06.png
new file mode 100644
index 0000000..bae57e9
--- /dev/null
+++ b/39327-h/images/34-06.png
Binary files differ
diff --git a/39327-h/images/34-07.png b/39327-h/images/34-07.png
new file mode 100644
index 0000000..037dece
--- /dev/null
+++ b/39327-h/images/34-07.png
Binary files differ
diff --git a/39327-h/images/cover.jpg b/39327-h/images/cover.jpg
new file mode 100644
index 0000000..5fdc0ab
--- /dev/null
+++ b/39327-h/images/cover.jpg
Binary files differ
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..8499a5f
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #39327 (https://www.gutenberg.org/ebooks/39327)