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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:12:28 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: Campagne d'égypte (Volume 2) + 1ère partie: Mémoires du maréchal Berthier; 2ème partie + Mémoires du comte Reynier + +Author: Alexandre Berthier + Jean-Louis-Ebenézer Reynier + +Annotator: Isidore Langlois + +Release Date: April 1, 2012 [EBook #39325] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CAMPAGNE D'ÉGYPTE (VOLUME 2) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + +[Note au lecteur de ce fichier numérique: + +Les textes commençant lignes 9559 et 9898 sont décalés +sur la gauche. Les paragraphes les précédant sur la +droite sont leurs annotations.] + + + + + MÉMOIRES DU COMTE REYNIER, + GÉNÉRAL DE DIVISION. + + + CAMPAGNE D'ÉGYPTE, + IIe PARTIE. + + + PARIS + BAUDOUIN FRÈRES, ÉDITEURS, + RUE DE VAUGIRARD, Nº 17. + 1827. + + + + +NOTICE SUR LE GÉNÉRAL REYNIER. + + +Reynier (E.), général de division, comte de l'Empire, etc., naquit à +Lausanne, le 14 janvier 1771. Issu d'une famille noble, proscrite +pour cause de religion, il profita du bénéfice des lois qui +réintégraient les descendans des réfugiés dans les droits qu'ils +avaient perdus. Il vint en France, se présenta à l'École des Ponts +et Chaussées, où il fut admis dans le courant de mars 1790. Il y fit +des progrès rapides, mérita les éloges de Prony, Lesage, Perronet, +qui se plaisaient à rendre hommage à ses talens, et le proposaient +pour modèle à leurs élèves. Ses cours achevés, il fut nommé officier +de son arme: mais nous étions en 1792; l'Europe débordait sur la +France; l'Assemblée avait déclaré la patrie en danger, Reynier +quitta des épaulettes qui ne l'appelaient pas à la frontière. Il +entra dans le bataillon du Théâtre-Français, et marcha comme simple +canonnier à la rencontre de l'ennemi. Rappelé presque aussitôt par +le directeur des fortifications qu'on élevait autour de la capitale, +il fut employé comme ingénieur jusqu'à la fin d'octobre qu'il fut +nommé adjoint aux adjudans-généraux de l'armée du Nord. Il fit en +cette qualité la campagne de Belgique, assista à la bataille de +Jemmapes, à celle de Nerwinde, et partagea cette longue suite de +revers qu'entraîna la défection de Dumouriez. L'instruction avait +fui: l'émigration, les défiances avaient éloigné les hommes +capables; Reynier en devint d'autant plus précieux. Il fut fait chef +de brigade, et attaché à l'état-major. C'était là que l'appelait son +talent. Froid, réservé, peu propre à enlever la troupe, il était +d'une aptitude rare aux méditations du cabinet. Personne ne +concevait, ne disposait mieux un plan d'attaque, personne ne +discutait mieux les chances d'une opération. La coupe, les accidens +du terrain fixaient son attention d'une manière spéciale. Il sentait +l'importance du champ de manoeuvres, et mettait un soin particulier +à le bien choisir. Il n'en mettait pas moins à plier le soldat à la +discipline. Il avait vu les merveilles qu'avait exécutées son +courage, et les revers que l'insubordination, le défaut d'habitude, +avaient entraînés; il résolut d'y remédier. Il exerça, organisa +mieux la troupe, et vit bientôt les bandes indisciplinées des +volontaires, aussi dociles, aussi fermes, que les vieilles +demi-brigades avec lesquelles elles combattaient. Ces heureuses +tentatives et les succès dont elles furent couronnées, lui +méritèrent la confiance du général en chef, dont il devint bientôt +l'ami, le confident. Il avait préparé les victoires qui avaient +signalé son commandement à l'armée du Nord, il le suivit à celle de +Rhin-et-Moselle, qui lui fut déféré après les désastres de Pichegru. +En quel état la perfidie de ce général avait mis des troupes +long-temps victorieuses! Battues sous les murs de Mayence, elles +avaient été ramenées devant Landau, où les maladies et la misère +achevaient de les consumer. Les caisses, les magasins, étaient +également épuisés. Point d'habits, point de subsistances, point de +solde. L'officier était pieds-nus comme le soldat; tous +succombaient aux privations. Assurés de l'homme odieux qui s'était +chargé de faire périr les braves qui s'immolaient à sa gloire, les +Autrichiens restèrent paisibles tant qu'il présida à ces horribles +funérailles. Mais il ne fut pas plus tôt rappelé, qu'ils se mirent +en mouvement. Ils se flattèrent sans doute d'achever ce qu'il avait +si cruellement ébauché, et rompirent un armistice inconcevable dans +des circonstances qui le rendaient plus inconcevable encore. +Accordée au milieu de la victoire, la cessation des hostilités était +repoussée après la défaite, au moment où elle semblait indispensable +pour secourir Beaulieu. Cette conduite paraissait étrange; mais ils +marchaient, force était de se mettre en mesure. La chose n'était pas +aisée; les transports étaient nuls; la cavalerie n'avait que +quelques chevaux galeux; l'artillerie s'était vainement épuisée à +reformer ses attelages. + +Obligé de suppléer à cet affreux dénûment, Reynier sut trouver, +assembler des ressources. Il mit à contribution le patriotisme des +campagnes; il obtint des vêtemens, réunit des subsistances, attacha +des boeufs aux pièces, et l'armée, dont il avait adouci la misère, +put enfin se porter sur Kayserlautern. Heureusement l'ennemi ne nous +attendit pas. La victoire de Lodi s'était fait sentir sur les bords +du Rhin; Wurmser fut obligé d'accourir au secours de Beaulieu. +Jourdan s'était avancé sur la Sieg; les Autrichiens affaiblis, +battus dans deux rencontres successives, avaient évacué le +Palatinat. Ils ne conservaient plus sur la rive gauche que la +position retranchée de la Rehute, en avant de la tête de pont de +Manheim, et quelques postes autour de Mayence. On les suivit, on +emporta une partie des ouvrages; on eût voulu franchir le fleuve et +troubler le mouvement que le prince Charles dirigeait sur l'armée de +Sambre-et-Meuse; mais on n'avait ni équipages de pont ni moyens de +s'en procurer. On fut obligé de perdre un temps précieux à les +chercher. Cette opération regardait plus spécialement le général +Reynier; il mit à la préparer, une prévoyance, une habileté peu +commune. Sans fonds, sans moyens, obligé de recourir au patriotisme +qui lui avait déjà fourni des ressources abondantes, il sut +l'animer, le stimuler, et lui arracher encore les sacrifices +qu'exigeait l'opération secrète qu'il méditait. Il s'adressa aux +administrations, aux villages; demanda des bateaux aux unes, des +nacelles aux autres, couvrit ces apprêts de mouvemens de troupes, +d'artillerie, et groupant tout à coup à Strasbourg et à Gambsem les +corps qui devaient tenter le passage du fleuve, il l'effectua avant +que l'ennemi eût vent de son dessein. Le général Latour essaya de +nous refouler sur la rive gauche; mais battu dans deux actions +consécutives, il fut obligé de s'éloigner en abandonnant des +prisonniers et une artillerie nombreuse. + +À la nouvelle de ces revers, le prince Charles s'arrêta. Il chargea +le général Vartensleben de suivre l'armée de Sambre-et-Meuse, et, +rassemblant tout ce qu'il avait de forces disponibles, il accourut +avec l'intention de reprendre en sous-oeuvre ce que n'avait pu faire +son lieutenant. Il ne fut pas plus heureux. Arrêté sur les bords de +la Murg, obligé de céder le terrain et les villages où il s'était +établi, il se retira dans l'espérance de reprendre, dans une action +générale, les avantages qu'il avait perdus. Il se déploya dans la +plaine qui sépare Malsch de Memkenstram, jeta des corps dans les +montagnes du Rosenthal, et attendit les Français dans cette +formidable position. Ils ne tardèrent pas à paraître. Leurs masses +étaient moins épaisses, leur cavalerie ne s'élevait pas au quart de +celle qu'ils avaient à combattre, mais le courage, de bonnes +manoeuvres, la nécessité de vaincre, suppléèrent aux forces qui leur +manquaient, et fixèrent la victoire. Battus le 21 messidor, à +Rosenthal, les Autrichiens le furent encore le 22 à Friedberg par +l'armée de Sambre-et-Meuse. Hors d'état désormais de contenir les +deux armées qu'il avait sur ses ailes, l'archiduc prit le parti de +sortir de la position périlleuse où il s'était placé; il nous +abandonna Stuttgard, et se retira sur le Danube. Reynier profita de +sa retraite pour se mettre en relation avec le duc de Wurtemberg, le +margrave de Baden, qu'il réussit à détacher de la coalition. Il ne +fut pas moins heureux avec le cercle de Souabe, et parvint ainsi, +par d'adroites ouvertures, à affaiblir une armée dont ses conseils +et ses dispositions ne tardèrent pas à accroître les revers. Elle +s'était retirée derrière les montagnes d'Alb, et se flattait +d'accabler les Français au moment où ils déboucheraient dans la +plaine. Mais Reynier disposa les colonnes avec tant d'art, leur +marche fut si bien coordonnée, si compacte, qu'elles culbutèrent +l'archiduc, et le forcèrent, malgré l'obstination avec laquelle il +revenait à la charge, à nous abandonner le champ de bataille. La +défaite qu'il venait d'essuyer à Neresheim détermina le prince +Charles à tenter un mouvement qui lui réussit. Il passa le Danube, +rassembla tout ce qu'il avait de troupes lestes, aguerries, et +profitant de la pénurie des Français, qui, dépourvus d'agrès, +d'équipages de pont, ne pouvaient de sitôt tenter le passage du +fleuve, il courut à la rencontre de l'armée de Sambre-et-Meuse. Il +la joignit, la culbuta devant Amberg. Il reporta aussitôt un corps +de douze mille hommes d'élite sur la ligne qu'il venait de quitter +et se mit sur les traces de l'armée battue. Il l'atteignit à +Wurtzbourg, l'attaqua, la défit encore, et menaça les communications +de celle qui s'étendait dans la Bavière. Latour avait déjà marché +contre les corps qu'elle avait devant la tête de pont d'Ingolstadt. +Culbuté à Gessenfeld, taillé en pièces à Freiseing, il avait +recueilli ses forces, et s'avançait de nouveau sur nous. D'une autre +part, les garnisons que le prince Charles avait jetées dans les +places qu'il conservait sur le Rhin, s'étaient réunies sur nos +derrières. Le corps du Tyrol se portait sur la droite; notre +position devenait critique. Moreau résolut néanmoins de tenter un +dernier effort pour dégager l'armée de Sambre-et-Meuse. Il voulut à +son tour donner des inquiétudes à l'archiduc sur ses derrières, et +chargea le général Reynier de faire les dispositions qu'exigeait le +mouvement. L'armée se rassembla vers Friedberg. Desaix passa le +Danube; nos troupes s'avancèrent dans toutes les directions. Elles +joignirent Latour, qui marchait à leur rencontre, le culbutèrent +après un combat des plus vifs, et se répandirent jusqu'à Heidek. +Mais rien n'arrivait par la route de Nuremberg; le prince Charles +tirait tout de la Bohême; Desaix replia ses troupes, et la retraite +de l'armée commença. Elle fut calme, sans désordre, telle qu'on +pouvait l'attendre d'un homme froid, méthodique, comme celui qui en +arrêtait les dispositions. En vain l'archiduc abandonnant les +traces de l'armée de Sambre-et-Meuse, qui précipitait sa marche sur +Neuwied, essaya-t-il d'intercepter nos derrières; en vain le général +Saint-Julien chercha-t-il à nous déborder sur la droite; l'armée +regagna les bords du Rhin, sans perte, sans échec. Ni les troupes +descendues du Tyrol, ni celles qui la pressaient de front ne purent +l'entamer. Reynier, que la confiance de son chef avait en quelque +sorte investi du commandement, régla, disposa les marches, les +mouvemens, avec une sagacité, un ensemble, qui lui méritèrent des +éloges universels. Mais cette confiance si pleine, si entière, ne +tarda pas à lui devenir fatale. La conduite de Moreau excita des +soupçons. On le blâma d'avoir long-temps tenu secrets des projets +coupables, et de ne les avoir divulgués que lorsque la connaissance +ne pouvait plus en être utile. Du général les accusations +descendirent au chef d'état-major. On refusa de croire qu'il n'y eût +pas complicité; on ne put se persuader que dans l'intimité où ils +étaient ensemble l'un ne fût pas au courant des projets de l'autre. +Reynier fut victime de cette fausse conviction, et mis à la réforme. +Desaix, qui s'intéressait vivement à lui, ne put, malgré ses +instances, faire révoquer une mesure aussi rigoureuse[1]. Bonaparte +fut plus heureux; il le plaça au nombre des généraux qui devaient +former son état-major, et lui fit expédier des lettres de service +pour l'armée qu'il allait conduire en Orient. + +[Note 1: + + Paris, le 5 nivôse an VI. + +LE GÉNÉRAL DESAIX AU GÉNÉRAL DE DIVISION REYNIER. + + +Vous avez, mon cher général, de cruels ennemis; ils vous poursuivent +partout, et sont parvenus à vous faire réformer. Vous sentez bien +que j'ai eu l'attention de m'en faire instruire de bonne heure, et +que j'ai remué ciel et terre pour empêcher cette injustice. J'ai vu +le directeur Barras; je lui ai parlé d'une manière très vive et très +serrée. Cela n'a rien produit; mais le général Bonaparte m'a dit que +je pouvais être tranquille. Il vous a mis sur la liste des généraux, +qui doit être présentée demain au Directoire, destinés à +l'état-major avec moi; et j'espère que cet orage qui gronde sur +votre tête se dissipera comme tant d'autres. Je suis désolé de ces +persécutions que vos ennemis vous font éprouver; mais de la +patience; ils se dissiperont, j'espère, comme les autres. Je vous +préviens de tout cela parce qu'il est indispensable que vous ne vous +éloigniez pas si vous recevez vos lettres de réforme. Dans peu de +jours nous saurons s'il y a du remède ou s'il n'y a plus rien à +espérer. Croyez, mon cher général, à tout mon zèle à faire tout ce +qui pourra vous être utile, et à mon envie de servir avec vous; +ainsi, attendez un peu. La Hollande va être organisée comme vous +l'attendiez. Joubert, jeune, actif, y va commander comme général en +chef; Lacroix y va comme ambassadeur. Le gouvernement jette ses +regards de ce côté-là, et il espère y donner un gouvernement, et +cela rapidement. Aussitôt que vous serez accepté, vous irez où vous +voudrez, et Dunkerque sera de votre ressort, comme toutes nos côtes. +Ainsi vous pourrez les voir, les parcourir, et réunir toutes les +connaissances nécessaires. + +Salut, mon cher général, bonne et vraie amitié. + + DESAIX. + +Avez-vous eu des nouvelles de Kléber?] + + + + +MÉMOIRES + +DU GÉNÉRAL REYNIER + +SUR LES OPÉRATIONS + +DE L'ARMÉE D'ORIENT, + +OU + +DE L'ÉGYPTE + +APRÈS LA BATAILLE D'HÉLIOPOLIS. + + + + +CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES + +SUR L'ORGANISATION PHYSIQUE, MILITAIRE, POLITIQUE ET MORALE DE +L'ÉGYPTE. + + +Plusieurs voyageurs ont déjà fait connaître l'Égypte, et Volney, +mieux que personne, a donné des idées générales sur l'état physique +et politique de ce pays; mais aucun d'eux n'était appelé, par les +circonstances et par ses fonctions, à l'étudier sous des rapports +militaires et administratifs. Ces connaissances sont néanmoins +indispensables pour juger les événemens militaires et politiques +dont elle a été le théâtre, et pour apprécier les grandes espérances +que cette brillante expédition pouvait donner pour les progrès de la +civilisation, les développemens qu'elle procurait au commerce de la +France dans l'Inde et la Méditerranée, et pour sentir enfin les +causes de la perte de cette conquête. + +Je vais esquisser quelques considérations générales sur cette +organisation: distrait continuellement par des occupations +militaires, je n'ai pu observer beaucoup de détails politiques; mais +les savans qui ont partagé les fatigues de l'armée d'Orient, et qui +ont dû à ses travaux de pouvoir s'occuper entièrement de recherches +intéressantes, les feront connaître. Mon but, en ce moment, est de +donner aux lecteurs qui ne connaissent pas l'Égypte, un aperçu de +son organisation, considérée sous les rapports de sa défense et de +l'état politique des habitans. + + +ORGANISATION PHYSIQUE. + +L'Égypte est comme isolée du reste de la terre par des obstacles +naturels: séparée de l'Asie par des déserts, un petit nombre de +lieux bas, où l'on trouve de l'eau saumâtre, déterminent la route +qu'une armée peut prendre pour venir l'attaquer. La côte plane de +l'Égypte sur la Méditerranée, et les bouches du Nil, embarrassées +par des bancs de sable, permettent seulement de débarquer sur +quelques points connus. Bornée à l'ouest par des déserts immenses, +elle est seulement exposée, de ce côté, aux émigrations des tribus +arabes de la Barbarie. Séparée de la mer Rouge par un désert, elle +craint peu d'être attaquée de ce côté: ses deux ports sur cette mer, +n'offrent aucune ressource; à peine peut-on s'y procurer de l'eau; +les vivres et les chameaux nécessaires pour passer le désert y +doivent être envoyés d'Égypte. + +Deux chaînes de montagnes arides bordent le Nil dans la +Haute-Égypte; elles laissent entre elles une vallée de quatre à cinq +lieues de largeur, dans laquelle le fleuve coule, et qu'il couvre +lors de ses débordemens périodiques. C'est la seule partie cultivée +et habitée. La chaîne orientale, qui sépare le Nil de la mer Rouge, +est la plus élevée; elle se termine au bord de la vallée par un +escarpement, qui, dans beaucoup d'endroits, a l'apparence d'une +muraille fort élevée, interrompu de distance en distance par des +ravins, ou quelques vallons étroits formés par les torrens éphémères +de l'hiver, et qui servent de route pour gravir ces montagnes. La +chaîne occidentale, qui sépare la vallée du Nil de celle des Oasis, +se termine généralement en pente douce; elle devient cependant plus +escarpée vers Siout; et depuis le coude que forme le Nil vers Kenëh, +elle est taillée à pic, ainsi que la chaîne orientale jusqu'à +Sienne, où les montagnes s'élèvent davantage et ne laissent qu'un +passage étroit aux eaux du fleuve. + +Près du Caire, ces deux chaînes s'écartent: l'orientale se termine +vers l'extrémité de la mer Rouge, sans présenter aucune apparence de +liaison avec les montagnes de l'Arabie, qui se terminent de même.[2] + +[Note 2: La manière dont se terminent les deux chaînes qui +bordent la mer Rouge, et les terrains bas qui forment une espèce de +vallon dans l'isthme de Suez, vallon bordé par des dunes jusqu'au +pied des montagnes, particulièrement du côté de l'Asie, porteraient +à penser que, dans les temps anciens, le détroit réunissait les deux +mers, qu'il a comblées par des sables que les courans opposés y +devaient accumuler, et par les attérissemens formés aux embouchures +du Nil. Une révolution qui doit avoir changé le niveau de la +Méditerranée, puisqu'elle est de vingt-cinq pieds plus basse que la +mer Rouge, peut avoir contribué à la première formation de l'isthme, +qui ensuite a été beaucoup augmentée par les alluvions du Nil. + +Les dunes de sables mouvans s'étendent, comme on le verra sur la +carte, depuis Abourouk et Bir-Deodar jusqu'au-delà d'El-Arich; elles +occupent tout l'espace compris entre la Méditerranée et les +montagnes de l'Arabie Pétrée, dont elles couvrent la base. Les +vents, assez réguliers dans ce pays, ont fait prendre à toutes les +dunes la même direction; elles vont généralement du nord-ouest au +sud-est, et sont séparées par de petits vallons; ce n'est que dans +les plus bas, situés ordinairement au pied des dunes les plus +élevées, qu'on trouve de l'eau en creusant le sable à quelques pieds +de profondeur; les palmiers qui y croissent en sont toujours +l'indice. Ces sables mouvans et l'inégalité des dunes, rendent les +marches très pénibles, et sont le plus grand obstacle au passage du +désert par une armée.] + +L'occidentale s'abaisse aussi vers le Fayoum, prend, près du Caire, +sa direction vers le nord-ouest, ensuite à l'ouest, où elle forme la +côte de la Méditerranée. Les rochers qu'on trouve vers Alexandrie et +Aboukir, paraissent une île qui a été détachée de cette chaîne. + +Dans l'espace compris entre ces deux chaînes et la mer, est la +plaine de la Basse-Égypte, formée en grande partie par les alluvions +du Nil: elle est coupée par les branches de ce fleuve et par de +nombreux canaux d'irrigation. + +Les sept branches par lesquelles le Nil se dispersait autrefois dans +le Delta, pour aller se jeter dans la mer par sept embouchures, sont +actuellement réduites à deux principales, celle de Rosette et celle +de Damiette. Quelques canaux navigables une partie de l'année sont +les restes encore existans des autres branches. Le canal de Moez est +l'ancienne branche Tanitique; celui d'Achmoun, la Mendésienne: leurs +embouchures se retrouvent encore à Omfaredje et à Dibëh, au-delà du +lac Menzalëh. Les canaux de Karinen et de Tabanieh, qui tombent dans +la mer à Bourlos, sont l'ancienne branche Sébennitique. + +On trouve moins de traces des branches Pélusiaque et Canopique, qui, +rapprochées du désert, donnaient plus de développement au Delta; +cependant celles de la Pélusiaque sont bien prononcées dans la +province de Charkiëh, et on retrouve son embouchure à Tineh, vers +les ruines de Péluse. + +Il est probable que lorsqu'elles existaient toutes ensemble, ces +branches recevaient un volume d'eau à peu près égal. La répartition +inégale des eaux, des canaux dérivés mal à propos ou mal entretenus, +et diverses autres causes, ont pu diminuer leur volume dans l'une de +ces branches; alors l'équilibre a été rompu à l'embouchure; les eaux +de la mer ont remonté dans le lit du fleuve, ont refoulé les eaux +douces, et se sont mêlées avec elles. Leur salure a dû nuire à la +culture des terres arrosées par les branches du fleuve où elles ont +pénétré: l'abandon de ces terres en a été l'effet; l'inculture a +augmenté tant que l'ignorance de la cause ou l'intérêt des cantons +plus favorisés, ont empêché de rétablir l'équilibre, et +réciproquement l'entretien des canaux a été abandonné à mesure que +la population qui en cultivait les rives est allée s'établir dans +des contrées plus fertiles. + +On observe quelquefois cet effet sur les branches de Rosette et de +Damiette; lorsque la rupture de quelques digues ou d'autres +circonstances augmentent le volume d'eau d'une des branches aux +dépens de l'autre, la mer pénètre dans celle-ci, imprègne les terres +de sel, et force d'abandonner la culture, jusqu'à ce que l'équilibre +étant rétabli, les eaux douces aient pu les laver suffisamment pour +les rendre fertiles. + +D'autres causes ont encore contribué à détruire la branche +Pélusiaque; les Croisés, en ruinant et brûlant la ville de Péluse, +ainsi que les principales villes de ce canton, déterminèrent les +habitans à fuir cette province frontière, exposée à tous les +malheurs de la guerre. La branche Pélusiaque ne fut plus entretenue; +les riverains des autres branches, toujours avides de s'emparer des +eaux du Nil, les détournèrent; les eaux de la mer remontèrent dans +cette branche, les terres abandonnées s'imprégnèrent de sel, et des +cantons considérables devinrent déserts et stériles. + +On ne peut douter que la Basse-Égypte n'ait dû son existence, en +grande partie, aux alluvions du Nil. Les troubles que le fleuve ne +déposait pas sur ses rives, devaient s'en séparer à l'endroit où les +mouvemens opposés du fleuve et de la mer étaient en équilibre. Ces +dépôts y ont formé une barre ou banc de sable, que les divers +mouvemens des eaux ont dû étendre à droite et à gauche: augmentés +successivement par l'action des vents et des eaux, ils ont dû former +la chaîne de dunes et de bancs de sable qui existe entre les +diverses embouchures. + +Ces bancs ont pu rester long-temps séparés des attérissemens directs +du fleuve, par des intervalles ou lacs formés par les eaux de la +mer, mais qui recevaient celles du fleuve lors des débordemens: ces +lacs ont pu diminuer, à mesure que les attérissemens se sont +augmentés et ont comblé leurs communications avec la mer. + +Comme le limon est déposé naturellement dans les endroits les plus +voisins du fleuve, ses rives ont dû s'exhausser les premières. Les +attérissemens ont été plus tardifs dans les parties éloignées, et il +s'est conservé des lacs vers les côtes les plus distantes des points +où le Nil se séparait en plusieurs canaux; aussi, dans tous les +temps il a existé des marais près de Péluse, et le terrain du lac +Maréotis est resté fort bas. + +Les alluvions du Nil devaient remplir ces lacs, étendre encore la +Basse-Égypte, et suivre leur disposition à envahir sur la mer; mais +elle lutte continuellement pour arrêter ces conquêtes. Les +attérissemens du Nil sont peut-être arrivés à une période où ils ne +peuvent gagner d'un côté qu'en perdant de l'autre. On observe que +depuis plusieurs siècles les terrains envahis par la mer sont plus +considérables que les attérissemens. On peut même prévoir que si des +ouvrages d'art ne dirigent pas le travail de la nature; si on laisse +le volume des eaux se disperser, et les branches principales +s'élargir; si on n'entretient pas l'équilibre des eaux aux +embouchures, la mer enlèvera de nouveaux terrains à la culture, au +lieu d'en céder. C'est le sort qui menace l'Égypte, si elle reste +entre les mains d'un peuple ignorant. + +Lorsque, comme nous l'avons vu ci-dessus, la diminution du volume +des eaux dans une branche, permet à celles de la mer d'y remonter, +ces dernières se répandent dans les lieux bas, et dans les lacs +voisins du fleuve; leurs mouvemens, aidés quelquefois par les orages +qui élèvent momentanément les eaux de la mer, ont pu étendre ces +lacs, détruire les attérissemens qui les séparaient des branches du +fleuve, et faire abandonner la culture des terres imprégnées de leur +salure. + +C'est ainsi qu'on peut expliquer la formation des lacs marécageux et +peu profonds qui existent vers les côtes d'Égypte. Le plus +considérable, le lac Menzalëh, a envahi une grande partie du terrain +qu'arrosaient les branches Pélusiaque, Tanitique et Mendésienne; le +lac Bourlos est vers l'embouchure de l'ancienne branche Sébennitique +et des canaux dérivés de la branche de Rosette; le lac de Maadiëh +est vers l'ancienne bouche de Canope. Le lac d'Edko, nouvellement +formé pendant l'inondation de l'an IX, a été causé par l'ouverture +du canal de Deyrout, ordonnée légèrement par le général Menou: les +eaux répandues en abondance dans les terrains bas, se sont frayées, +à travers les dunes, une communication avec la mer. Après +l'inondation, lorsque le niveau des eaux douces a baissé, elles +n'ont plus eu d'écoulement par le canal qu'elles avaient formé près +de la Maison carrée; la mer y a pénétré et a formé ce nouveau lac. + +Le lac Maréotis était trop éloigné du fleuve pour être comblé par +ses attérissemens; les travaux pour le canal destiné à conduire les +eaux à Alexandrie, et ensuite le défaut d'entretien des canaux du +Bahirëh, qui s'y écoulaient, en ont écarté les eaux du Nil, et sa +communication avec la mer ayant été fermée, l'eau s'en est évaporée. +Il était à sec depuis long-temps; mais une vase salée et un sable +mouvant, imbibés en hiver par les eaux de pluie et par celles de +l'inondation qu'y portent encore quoiqu'en petite quantité les +canaux du Bahirëh, le rendaient marécageux une grande partie de +l'année. Les Anglais ayant coupé pendant la dernière campagne la +digue du canal d'Alexandrie[3] qui le sépare du lac Maadiëh, il a +été rempli de nouveau par les eaux de la mer. Ce lac s'étend dans un +vallon parallèle à la mer, et qui n'en est séparé que par un coteau +dont la largeur, dans quelques endroits, n'est pas de cinq cents +toises; il dépasse la Tour des Arabes. + +[Note 3: Cette opération des Anglais sépare presque entièrement +Alexandrie du reste de l'Égypte; la coupure du canal la prive d'eau +du Nil, et causera la ruine de cette ville si on ne le répare +promptement: mais les Turcs sont-ils en état de faire un travail si +considérable sans le secours des Européens? leur gouvernement +destructeur s'en occupera-t-il vivement? et voudra-t-il faire des +sacrifices pécuniaires suffisans.] + +Il existe aussi quelques lacs formés par le superflu des eaux +d'inondation, qui se répandent dans des endroits bas où elles n'ont +aucun écoulement, et se dissipent par l'évaporation. Tels sont ceux +de Fayoum, du Grarak, de Birket-El-Hadji, l'Ouadi-Tomlat, et ceux +nommés Krah, par lesquels passait le canal de Suez: ces derniers ne +reçoivent les eaux que lors des grandes inondations. + +Outre les branches ou canaux principaux dont nous venons de parler, +la Basse-Égypte est coupée par un nombre considérable de canaux +d'irrigation, dérivés des grandes branches. Les eaux de +l'inondation, conduites dans ces canaux et retenues par des digues +dans divers arrondissemens, arrosent d'abord les terrains +supérieurs, et après avoir servi successivement à fertiliser +plusieurs cantons, s'écoulent dans les lacs ou dans la mer. + +La crue du Nil commence au solstice d'été; il acquiert sa plus +grande élévation à l'équinoxe d'automne, reste quelques jours étalé +et diminue ensuite. Les eaux s'écoulent plus lentement qu'elles +n'ont monté; au solstice d'hiver, le fleuve est déjà très bas, mais +il reste encore de l'eau dans les grands canaux: à cette époque les +terres sont mises en culture, et bientôt après deviennent +praticables. + +Les grands canaux d'irrigation commencent à se remplir à la fin de +thermidor. Toute l'Égypte est inondée en vendémiaire. Les eaux +s'écoulent plus ou moins rapidement dans différens cantons. +Généralement les communications se rouvrent, pour les hommes à pied, +à la fin de brumaire. Les terrains bas et les canaux sont encore +remplis d'eau et de vase: ils se sèchent en frimaire. À cette +époque, plusieurs canaux principaux sont encore impraticables pour +un corps de troupes et pour l'artillerie, parce que les eaux y sont +trop basses pour y faire usage de bateaux et la boue trop tenace +pour les passer à gué. Comme en Égypte les ponts et les digues sont +fort rares, et qu'aucune route n'est tracée pour les grandes +communications, on ne peut bien traverser le Delta que dans le mois +de pluviôse. + +Ces époques avancent ou retardent de quinze jours, même un mois, +selon l'élévation de la crue du Nil; mais on peut établir en général +que la Basse-Égypte n'est praticable, dans tous les sens, que depuis +les premiers jours de ventôse jusqu'à la fin de thermidor; les +grandes branches seules conservent de l'eau, et on y trouve toujours +des bateaux pour le passage. Les cantons qui reçoivent l'eau par +des canaux dérivés, après l'inondation des terres supérieures, sont +praticables plus tard: telle est une partie de la province de +Charkiëh. + +D'après cet aperçu, les opérations de la guerre ne sont possibles +que pendant sept mois dans la Basse-Égypte. Le reste de l'année, on +peut bien marcher sur la lisière du désert; mais les villages qui le +bordent sont hors d'état de fournir les subsistances nécessaires à +une armée qui manque de tout, après un passage de désert; et de là +on ne peut point communiquer avec les villages de l'intérieur, +pendant vendémiaire, brumaire et frimaire. Ainsi à cette époque, et +même pendant les deux autres mois de l'inondation du reste de +l'Égypte, il n'est guère possible d'entreprendre, sur cette +frontière, que des opérations partielles.[4] + +[Note 4: Les lacs de l'Ouadi-Tomlat, qui ont été remplis pendant +l'inondation extraordinaire de l'an IX, contenaient trop d'eau pour +que l'évaporation pût les mettre à sec pendant l'été; et si l'armée +n'avait pas été attirée sur les côtes par le débarquement des +Anglais, l'existence de l'eau dans ces lacs aurait changé les +opérations militaires sur la frontière de Syrie.] + +De même une armée qui, ayant débarqué sur les côtes, voudrait à +cette époque agir dans l'intérieur de l'Égypte, ne pourrait le faire +que par eau: elle aurait cependant quelque avantage à arriver dans +cette saison, si elle voulait se borner à faire des établissemens +sur quelques points de la côte, où elle pût difficilement être +attaquée, afin d'y rassembler ses moyens pour agir dans la belle +saison. + +L'armée qui aurait à défendre l'Égypte serait aussi gênée, pour ses +opérations, pendant l'inondation; une partie de ses mouvemens ne +pouvant s'effectuer que par eau, ils seraient fort lents et fort +difficiles; il est même quelques points de la côte où elle ne +pourrait se rassembler qu'avec beaucoup de peine, s'ils étaient +inopinément attaqués. + + +SYSTÈME DE GUERRE ADOPTÉ PAR LES FRANÇAIS. + +Telle est la charpente et l'organisation physique de l'Égypte. Nous +ne nous arrêterons pas à considérer son influence sur la conduite de +la guerre, non plus que sur les diverses manières d'attaquer, de +défendre et de fortifier ce pays, relativement à la tactique et aux +moyens militaires des nations voisines, cela nous jetterait dans +trop de détails. Nous allons seulement examiner le système de guerre +et de fortification que les Français y ont adopté. + +Lorsque les Français débarquèrent en Égypte, tout y était nouveau +pour eux, climat, tactique des mameloucks, moeurs des habitans, +etc., etc. Ils avaient à combattre, non seulement la force armée du +pays, les mameloucks, mais aussi les Arabes et les cultivateurs. En +travaillant à s'établir et à se fortifier contre les ennemis +intérieurs et extérieurs, il fallait se créer des ressources en +tout genre, s'attacher la nation et la civiliser. Bonaparte eut +bientôt saisi le système qu'il convenait d'adopter. + +L'Égypte n'offre point ces lignes naturelles de défense, ces chaînes +de montagnes ou ces rivières qui, en Europe, déterminent les +systèmes de fortifications, d'attaque et de défense d'un pays. Elle +n'a pas de ces postes dont la possession entraîne celle d'une +province. La côte étendue et plane de la Méditerranée, est bien +accessible partout pour les petites chaloupes; mais il n'est que peu +de points propres à opérer un grand débarquement; dans un seul les +vaisseaux peuvent trouver un abri contre les vents, et s'approcher +assez de la côte pour soutenir les troupes. L'ennemi, une fois +établi, peut, hors la saison de l'inondation, pénétrer facilement +dans le pays. Tout est ouvert devant lui, rien ne l'oblige à +s'arrêter, s'il n'est pas retenu dans sa marche par quelque corps +d'armée qui occupe les points resserrés entre le Nil et les lacs. +Des fortifications pour défendre le passage des bouches du Nil +peuvent seules le gêner dans ses opérations; mais elles ne sont rien +sans la protection d'une armée. + +Le passage du désert de Syrie a nombre de difficultés; la route est +déterminée par les lieux où l'eau se trouve; une partie de ces +points peut être occupée et fortifiée, mais ils peuvent aussi être +tournés par les corps de cavalerie qui composent les armées turques, +aidés par de grands moyens de transports. Ces premières difficultés +surmontées, l'Égypte est entièrement ouverte du côté du désert. Les +places qu'on pourrait y construire n'arrêteraient pas l'ennemi, +parce qu'il n'y a pas de route tracée par la nature et par l'art. + +Si les Turcs, seuls ennemis dont l'armée d'Orient pût alors prévoir +l'attaque, pénétraient dans l'intérieur du pays, le fanatisme devait +faire soulever les habitans. Ils y auraient trouvé des auxiliaires, +des subsistances et toutes les ressources que le pays aurait alors +refusées à l'armée française; ce n'était qu'avec une armée qu'on +pouvait s'y opposer. + +Toutes ces considérations déterminèrent à adopter pour principe, que +l'Égypte devait être défendue par une armée plutôt que par des +fortifications qui, d'après l'état physique du pays et l'espèce +d'ennemis qu'on avait à combattre, ne pouvaient avoir sur la +campagne une influence suffisante. + +Cependant la difficulté des transports en Égypte, le genre de +nourriture des habitans, auquel les Français ne pouvaient encore +s'habituer, et le besoin de réunir d'avance des subsistances sur des +points où l'armée aurait à se rassembler, exigeaient qu'on y formât +des magasins de vivres et de munitions. Il était nécessaire que ces +dépôts fussent à l'abri des attaques des Arabes, de celles des +habitans du pays et des partis ennemis; qu'à cet effet, ils fussent +fortifiés, susceptibles d'être défendus par de petites garnisons, et +peu multipliés, afin que l'armée ne fût pas affaiblie. Il convenait +cependant que deux de ces postes, qui se trouvaient placés sur +l'extrême frontière, fussent suffisamment forts pour résister aux +attaques de l'ennemi, en attendant la réunion de l'armée. La +surveillance nécessaire dans l'intérieur du pays, pour le gouverner +et maintenir la tranquillité, exigeait encore des postes fortifiés, +capables d'imposer aux habitans, et de servir de retraite aux +détachemens français, dans les cas d'insurrection générale ou +d'attaque formée par des partis ennemis supérieurs. + +Bonaparte détermina, d'après ces principes, le centre des opérations +et des dépôts de l'armée, les postes extrêmes et les postes +intermédiaires: il établit aussi sur le Nil une marine capable de +protéger les mouvemens et les transports. + + +FORTIFICATIONS CONSTRUITES PAR LES FRANÇAIS. + +Les travaux de fortifications furent fort difficiles à organiser; +méthodes de construction, moyens d'exécution et de transport, tout +était différent des usages Européens. Le bois manquait absolument, +les outils étaient rares; on en avait perdu un grand nombre sur la +flotte: il fallut établir des ateliers pour en fabriquer. Les +soldats, épuisés par le changement de climat, fatigués de courses +continuelles, souvent mal nourris, privés entièrement de liqueurs +fortes, pouvaient difficilement être employés à ces travaux; et, +malgré les prix excessifs qu'on leur promettait, ils n'y mettaient +aucune activité. + +Les Égyptiens, étonnés et effrayés du changement de domination, +venaient avec peine travailler à ces ouvrages; les bons traitemens +et un paiement exact, qu'ils n'obtenaient jamais sous leur ancien +gouvernement, les y déterminèrent, quoique lentement; mais ils ne +purent jamais être employés qu'aux travaux les plus grossiers, et +s'accoutumèrent difficilement à l'usage des machines et des outils +européens, qui ménagent à la fois le temps et les forces de l'homme. +La pénurie d'outils et d'ouvriers, ainsi que celle des finances, +nuisit toujours aux fortifications; cependant elles s'élevèrent +partout avec une rapidité qui surprit les Égyptiens, et fit sur eux +une grande impression. + +En même temps qu'on élevait ces ouvrages, on avait à résister aux +attaques des ennemis et des habitans: il fallut, pour cette raison, +les conduire de manière à ce qu'ils fussent promptement en état de +défense, et l'on profita, partout où cela fut possible, des +constructions anciennes; mais tous ces ouvrages furent tracés comme +devant entrer dans le système général des fortifications +permanentes. + +La ville du Caire, placée à l'ouverture de la vallée du Nil, près du +lieu où ce fleuve se divise, se présente naturellement comme le +centre de toutes les opérations militaires, ainsi qu'elle est celui +du gouvernement et du commerce: aussi fut-elle choisie pour être le +lieu de rassemblement d'où l'armée pourrait se porter sur les +frontières attaquées. + +L'opinion en quelque sorte superstitieuse des habitans du pays, qui, +dans toutes les guerres, et les dissensions civiles, regardent le +parti qui occupe cette capitale comme le maître de l'Égypte, devait +encore déterminer à ce choix. + +Cette ville est trop étendue, et contenait une population trop +considérable, pour qu'on pût penser à la fortifier et à la défendre; +on occupa seulement les points qui la dominaient. On tira le parti +le plus ingénieux de l'ancien château; et du chaos de ces vieilles +constructions, s'éleva une citadelle susceptible d'être défendue par +un petit nombre de troupes, dont l'artillerie et la position +commandaient la ville du Caire, et imposaient aux habitans. D'autres +petits forts furent construits autour de la ville, vers les +quartiers éloignés de la citadelle, pour défendre, avec de faibles +garnisons, quelques établissemens. + +Il fallait aussi, au centre des opérations militaires, un dépôt +nécessaire à l'armée, et des ateliers particulièrement pour +l'artillerie; ces établissemens devaient être sur les bords du Nil +pour la facilité des transports. Gizëh fut désigné; et, pour le +fortifier, on profita d'une enceinte que Mourâd-Bey avait fait +construire. + +Après avoir déterminé le centre des opérations de l'armée, et les +moyens de conserver ce point important pour la possession de +l'Égypte, il fallut s'occuper de la défense d'un autre point plus +intéressant pour l'armée française, du port de mer qui contenait sa +marine, presque tous les magasins, et par lequel elle pouvait +recevoir des secours. + +L'influence militaire d'Alexandrie, comme place de guerre, est à peu +près nulle. Cette ville, isolée par un désert, est presque regardée +comme étrangère par les habitans: on peut posséder toutes les terres +cultivées sans avoir besoin de cette ville, tandis qu'elle ne +pourrait que difficilement exister sans l'eau du Nil et les vivres +de l'Égypte; mais, comme port de mer excellent, et le seul qui +existe sur la côte, Alexandrie en est vraiment la clef. Aucune +opération maritime ne peut être bien consolidée sans sa possession; +c'est là que se fait le principal commerce, parce que les boghaz de +Rosette et de Damiette ne peuvent être franchis que par de petits +bâtimens. + +C'est près d'Alexandrie qu'est la rade d'Aboukir, dangereuse +seulement lors des vents du nord et de nord-est: c'est aussi au fond +de cette rade qu'est le point de la côte le plus favorable pour +débarquer. + +Toutes ces raisons déterminèrent à fortifier Alexandrie, et à +augmenter d'autant plus les défenses de cette place, qu'elle était +la seule exposée à l'attaque des troupes européennes. Mais ces +fortifications exigeaient beaucoup de temps, de main-d'oeuvre et des +travaux considérables. L'armée ne pouvait, sans s'affaiblir, y +laisser une forte garnison, et cependant la défense de la ville et +du port embrassait un développement immense; tout le terrain +environnant était couvert d'anciennes constructions et de montagnes +de décombres. On tira parti d'une portion de l'enceinte construite +par les anciens Arabes, du Phare, etc., pour former une ligne de +défense qu'on fit flanquer par des redoutes tracées sur des +montagnes de décombres très dominantes, et que dans la suite on +convertit en forts revêtus. Ces travaux, poussés avec autant de +rapidité que le peu de moyens disponibles le permettaient, eurent +bientôt une apparence extérieure assez formidable, mais en effet, +furent toujours très faibles. + +Une vieille mosquée, bâtie sur l'île ou rocher du Marabou, fut +convertie en fort; elle servit à défendre l'anse où l'armée avait +opéré son débarquement, et la passe occidentale du port vieux +d'Alexandrie. + +Le vieux château d'Aboukir fut réparé et armé; il servit de batterie +de côte; achevé, il aurait formé un réduit capable de résister +jusqu'à l'arrivée de l'armée, si l'ennemi avait débarqué dans le +fond de la rade. + +Les autres points importans de la côte étaient les deux bouches du +Nil: on s'occupa de leur défense. Les villes de Rosette et de +Damiette étaient trop grandes et trop peuplées pour être converties +en postes militaires; elles étaient trop éloignées de l'embouchure +pour en défendre l'entrée, et les bâtimens de guerre postés en +dedans du boghaz ne pouvaient le défendre efficacement, s'ils +n'étaient protégés par des feux de terre. Un ancien château, situé +à une demi-lieue au-dessous de Rosette, fut réparé et armé; on le +nomma le fort Julien. Au-dessous de Damiette, dans l'endroit le plus +resserré de la langue de terre qui sépare le Nil du lac Menzalëh, +sur l'emplacement du village de Lesbëh, on construisit un fort. Ce +fort, appelé Lesbëh, commandait le Nil, et aurait arrêté l'ennemi +si, après avoir débarqué sur la plage à l'est de l'embouchure, il +avait voulu marcher sur Damiette. Il était cependant trop éloigné du +boghaz pour protéger les bâtimens chargés d'en défendre l'entrée: +deux tours anciennement construites sur les deux rives, furent +réparées et armées. + +Il restait encore quelques points de la côte qu'il était nécessaire +d'occuper, tels que les bouches de Bourlos, Dibëh et Omm-Faredje; +mais on ne put y travailler que dans les derniers temps. On y +construisit des tours couvertes d'un glacis, et armées de quelques +pièces d'artillerie; elles furent en outre défendues par des +bâtimens armés. + +Un poste intermédiaire entre le fort Julien et Aboukir était utile +pour protéger la communication avec Alexandrie, et augmenter la +surveillance sur la côte la plus menacée; pour cet effet, un ancien +kervan-serai, nommé la Maison carrée, fut converti en poste +militaire; ce poste défendit aussi la bouche du lac d'Edko, qui +s'est ouverte près de là. + +Il était nécessaire d'avoir, pour les opérations de l'armée sur la +côte, un centre d'action, un dépôt de vivres et de munitions. On +choisit pour cet effet, près de Rahmaniëh, l'endroit où le canal +d'Alexandrie sort du Nil; on y construisit une redoute, et des +magasins y furent formés. Si le Caire était le centre des opérations +pour toute l'Égypte, Rahmaniëh pouvait l'être pour les côtes; un +corps de réserve se serait porté rapidement de là sur le point +menacé entre Bourlos et Alexandrie. S'il était nécessaire de réunir +toute l'armée, les corps pouvaient s'y rendre des différentes +parties de l'Égypte, et de là marcher ensemble aux ennemis. De +Rahmaniëh, il faut trois jours pour aller à Damiette, en traversant +le Delta; quatre jours suffisent pour aller par le Delta de +Rahmaniëh à Salêhiëh, sur la frontière de Syrie. Des routes, des +ponts et des digues, construits dans cette direction, auraient pu +rendre cette communication praticable pendant toute l'année. + +Sur la frontière de Syrie, Belbéis et Salêhiëh furent choisis pour +postes extrêmes: on voulut d'abord en faire de grandes places, mais +les difficultés qu'on éprouvait à conduire des travaux considérables +avec peu d'outils et d'ouvriers y firent renoncer. On en forma des +postes de dépôts; et Salêhiëh, qui se trouvait sur la lisière des +terres cultivées, vers le désert, dut être le plus considérable. + +La campagne de Syrie développa les projets sur la défense de cette +frontière; on pensa que le meilleur système était d'occuper, dans le +désert, les principales stations. L'ancien château d'El-A'rych, +placé presqu'à l'extrémité du désert vers la Syrie, fut choisi pour +être occupé et fortifié; on construisit à Catiëh un poste +intermédiaire. + +Le vallon d'El-A'rych est tellement placé qu'une armée qui veut +marcher de Syrie en Égypte doit nécessairement s'y arrêter, afin de +réunir les moyens indispensables pour passer le désert. Une place +construite à El-A'rych aurait bien certainement couvert l'Égypte, +aurait même donné une attitude menaçante, si elle avait été placée +de manière à commander tous les puits; si on avait pu y entretenir +une garnison suffisante pour s'opposer à tout établissement dans le +vallon; si les ouvrages avaient pu être assez promptement +perfectionnés pour résister jusqu'à l'arrivée des secours; si elle +avait pu être assez bien approvisionnée non seulement pour soutenir +un long blocus, mais pour fournir aux besoins de l'armée qui serait +venue la secourir, et poursuivre les ennemis en Syrie. Mais tout +cela n'était pas; les constructions étaient fort lentes au milieu +d'un désert où tout manquait; la mer n'étant pas libre, les vivres +portés à dos de chameau suffisaient à peine pour une garnison très +faible; l'ennemi pouvait s'établir dans le vallon d'El-A'rych, y +trouver de l'eau pour son armée et en faire le siége, ou contenir +avec peu de troupes sa faible garnison, tandis qu'il agirait en +Égypte. Les travaux commencés n'étaient pas terminés, et ce poste +était peu fortifié lorsque l'armée du visir vint l'assiéger dans le +courant de nivôse an VIII; une manoeuvre diplomatique et une +surprise le livrèrent avant que l'armée française pût marcher à son +secours. + +Après la victoire d'Héliopolis, l'armée, obligée d'aller assiéger le +Caire, ne put poursuivre le visir jusqu'à El-A'rych, et faire de ce +fort un établissement solide, ou le détruire entièrement. On +réfléchit ensuite que ces postes dans le désert étaient fort +difficiles à entretenir et à fortifier convenablement; qu'ils +forçaient à diviser l'armée; que plusieurs routes qu'on avait +reconnues et qui les tournaient, pouvaient servir à des armées +composées particulièrement de cavalerie, comme celles des Turcs, ou +du moins à leurs partis, pour se répandre dans l'intérieur de +l'Égypte, pendant que l'armée française serait divisée sur plusieurs +points ou les attendrait dans le désert. On se rappela qu'avec les +armées turques il importait toujours de se ménager l'offensive; que +pour traverser le désert en corps d'armée, elles devraient +nécessairement réunir des moyens à Catiëh et y séjourner, et qu'on +aurait beaucoup d'avantage à s'y porter pour leur livrer bataille; +ou si cela n'était pas possible, à les combattre avec l'armée +réunie, lorsque, fatiguées du passage du désert, elles seraient près +d'atteindre les terres cultivées. + +On revint donc à peu près au premier projet. Salêhiëh forma un poste +assez fort pour résister avec une faible garnison, en attendant +l'arrivée de l'armée, et pour contenir les vivres qui lui seraient +nécessaires pendant ses opérations dans le désert. Belbéis servit de +dépôt intermédiaire entre Salêhiëh et le Caire. + +On construisit dans l'intérieur, à Menouf, Miit-Khramer, Mansoura, +etc., quelques postes pour protéger la navigation du Nil, contenir +les habitans du pays, et servir de dépôts intermédiaires. + +On établit aussi un poste à Souez; les travaux y éprouvèrent presque +autant d'obstacles qu'à El-A'rych, parce qu'il fallait tout y porter +par le désert; les fortifications qu'on y entreprit suffisaient pour +protéger, contre les Arabes, les établissemens qu'on voulait y +former; mais on pouvait d'autant moins songer à défendre Souez +contre une attaque sérieuse, que celle-ci ferait probablement partie +d'une invasion générale, qui empêcherait d'y envoyer des secours. +D'ailleurs Souez tirant ses vivres de l'Égypte, et n'ayant pas de +marine, il n'y avait aucun inconvénient à l'abandonner pendant +quelque temps. + +Son organisation isole en quelque sorte la Haute-Égypte des grandes +opérations de la guerre, et la réduit à être le théâtre des +dissensions intestines. L'arrivée par Cosséir de troupes étrangères +peut seule la faire sortir de ce rôle; mais ces troupes ne peuvent +traverser le désert que lorsqu'elles sont favorisées par des +intelligences dans l'intérieur. Du temps des mameloucks, les partis +chassés du Caire et les mécontens se retiraient dans la +Haute-Égypte; aussitôt qu'ils s'étaient assez rétablis et organisés, +ils cherchaient à se rapprocher; le parti dominant venait alors les +combattre: cette longue vallée dans laquelle descend le Nil, était +le champ de bataille. Les Français eurent, sous la conduite du +général Desaix, une pareille guerre avec Mourâd-Bey; ils soumirent +bientôt toute la Haute-Égypte, et dissipèrent presque entièrement +les mameloucks; mais ce bey, qui connaissait tous les vallons et +toutes les routes du désert, parvint toujours à s'échapper, suivi +d'un petit nombre de cavaliers excellens, quoique accablés de +fatigue.[5] + +[Note 5: Lorsque ce bey était poursuivi très vivement, il +entrait dans un de ces vallons, et paraissait s'enfoncer dans le +désert; mais dès qu'il y avait attiré les Français, il dispersait sa +troupe, afin qu'on ne pût pas en reconnaître les traces; elle se +rendait au travers des montagnes dans un autre vallon, où elle se +réorganisait pour descendre dans la vallée du Nil. Mourâd-Bey +reparaissait ainsi dans les lieux où les Français ne l'attendaient +pas; il prenait des vivres dans les villages, et recommençait la +même manoeuvre chaque fois que les Français, ayant découvert sa +retraite, marchaient contre lui: quoique attaqué souvent à +l'improviste, et même surpris dans ses camps, il réussit toujours à +les éviter.] + +On croyait d'abord n'avoir besoin, dans la Haute-Égypte que de +quelques postes militaires pour protéger la navigation du Nil, +contenir les habitans du pays, et conserver les magasins de vivres +et de munitions. Cependant l'arrivée d'un corps d'Arabes Mekkins, +venus par Cosséir, fit sentir la nécessité d'occuper ce port; +aussitôt qu'on eut réuni des moyens suffisans, on s'y établit, et on +fortifia un ancien château. Kenëh, qui est sur le Nil au débouché du +Cosséir, fut choisi pour la construction d'un fort servant de dépôt +à ce port, et de poste militaire principal dans la Haute-Égypte. +D'autres postes furent fortifiés à Girgëh, Siout, Miniet et +Benesouef. + +L'occupation de toute la Haute-Égypte et de Cosséir, et la guerre +contre Mourâd-Bey, employaient beaucoup de troupes qu'il aurait été +utile de réunir à l'armée, pour qu'elle fût bien en état de résister +aux attaques extérieures. Il était cependant nécessaire de tirer de +ce pays des ressources pour nourrir l'armée et payer ses dépenses. +Kléber remplit ces deux objets par la paix avec Mourâd-Bey, qui +devint tributaire pour les provinces dont il conserva le +gouvernement. Les postes militaires de Siout, Miniet et Benesouef, +furent gardés par un petit nombre de Français, chargés de protéger +les opérations du gouvernement dans les provinces conservées. Kléber +se réserva la faculté d'entretenir garnison à Cosséir; mais il +voulut attendre, pour en profiter, que les troupes qu'on y enverrait +y fussent moins isolées, après l'établissement de quelques +communications maritimes entre Souez et Cosséir. + +On aurait une idée très fausse des fortifications que les Français +ont construites en Égypte, si on y appliquait ce qu'on entend en +Europe par place, fort, poste militaire, etc., etc. Il faut toujours +se rappeler ce que j'ai dit des obstacles qu'on eut à surmonter: on +dut créer de nouveaux genres de fortifications et de constructions, +applicables au pays, aux matériaux, et relatifs aux diverses +attaques dont on pouvait être menacé. + +Des maisons, ou d'anciennes constructions, armées de quelques pièces +de canon et crénelées; de petites tours aussi crénelées et +surmontées d'une terrasse et d'une ou deux pièces de canon, étaient +des postes où une vingtaine de Français attendaient sans crainte ou +repoussaient toutes les attaques de la cavalerie ennemie, ou d'une +multitude soulevée, et n'y craignaient même pas quelques pièces +d'artillerie mal servies. Une grande partie des postes que j'ai +appelés forts étaient de ce genre. Les vivres et munitions pour la +garnison et ceux en dépôt pour l'armée étaient mis dans des magasins +construits dans l'intérieur, ou bien adossés extérieurement à ces +constructions. + +Afin de mettre ces postes un peu à l'abri du feu de l'artillerie, on +éleva autour de quelques uns, des parapets, ou des chemins couverts. +Ils formaient alors un réduit, et pour les attaquer avec succès, on +aurait été obligé de cheminer et d'établir une batterie sur le +glacis. C'est le système qu'on avait adopté pour Salêhiëh, et qui, +par la succession des travaux, pouvait le transformer en place +régulière. + +D'anciens châteaux, autour desquels on n'avait pas eu le temps de +creuser des fossés et de bâtir des contrescarpes revêtues, portaient +le nom de forts; le pied de revêtement de plusieurs était à peine +garanti par un léger bourrelet. Ces forts ne pouvaient par +conséquent résister à l'artillerie. La plupart n'étaient aussi que +de simples redoutes de campagne, qu'on commençait à revêtir et qui +n'avaient pas de contrescarpe. + +Presque tous ces ouvrages étaient entourés de palmiers, décombres, +monticules de sable, etc., etc., qui rendaient les approches +faciles, et dont on n'avait pu les dégager. Tous ces inconvéniens +étaient réunis à Alexandrie; cependant les ouvrages dispersés sur un +développement immense, se soutenaient réciproquement; mais les +approches étaient faciles, et on avait dû négliger plusieurs points +importans, pour mettre plus tôt les principaux ouvrages en état de +résister. Dans les derniers temps on n'avait pas donné tout l'argent +ni employé tous les bras qu'on aurait pu consacrer à ces travaux; et +Alexandrie n'était pas en état de résister plus de huit jours à une +attaque régulière. + +On avait toujours regardé la ville du Caire comme trop considérable +et trop peuplée pour être défendue; cependant, après le siége qu'il +avait été obligé d'en faire, Kléber voulut éviter que dans des +circonstances pareilles à celles d'Héliopolis, des partis ennemis +pussent y pénétrer et occasionner une nouvelle révolte; en +conséquence, il ordonna la réparation d'un ancien mur d'enceinte, la +construction de quelques tours et l'occupation de plusieurs postes. +Il destinait particulièrement à ce service les troupes auxiliaires +grecques et cophtes, de manière qu'il aurait toujours eu l'armée +disponible; mais, en ordonnant ces travaux, il n'avait jamais pensé +que dans aucun cas elle dût s'y renfermer. Après sa mort on les +continua; et comme ils s'exécutaient sous les yeux du chef de +l'armée, on leur donna une importance qu'ils n'auraient jamais dû +avoir: on les augmenta en nombre et en solidité, et on y employa des +fonds et des ouvriers qui auraient été plus utiles ailleurs, +particulièrement à Alexandrie. + +Cet aperçu suffit pour donner une idée générale des fortifications +faites en Égypte par les Français. Les officiers du génie, qui les +ont dirigées avec tant de zèle et de talent, ont fait plus qu'on ne +pouvait espérer en si peu de temps, ayant peu de moyens et de +nombreux obstacles à surmonter. + +Ces fortifications étaient excellentes contre des armées turques, +inhabituées aux attaques régulières, qui n'en sont pas même +susceptibles par leur organisation, et qui savent à peine se servir +de leur artillerie; mais elles ne pouvaient opposer qu'une faible +résistance aux attaques des troupes européennes. Cependant, +considérées comme dépôts destinés à fournir aux besoins de l'armée, +dans tous les lieux où elle pouvait se porter, elles remplissaient +leur but. C'était sur l'armée que reposait la défense de l'Égypte; +elle devait toujours être prête à se réunir pour marcher contre +l'ennemi le plus dangereux. + + +DES ROUTES ET MARCHES D'ARMÉE DANS L'INTÉRIEUR DE L'ÉGYPTE. + +Après avoir établi ces postes, qui donnaient les moyens de nourrir +l'armée sur tous les points, les routes pour faciliter dans toutes +les saisons ses marches étaient l'objet dont il était le plus +nécessaire de s'occuper. + +Les communications par eau furent organisées sur le Nil, et +protégées par des barques armées. Bonaparte ordonna des +reconnaissances pour celles de terre; elles furent continuées par +ses successeurs. Si les marches étaient faciles pendant la +sécheresse, on ne pouvait que par de grands travaux les rendre +praticables pendant le reste de l'année: cela était cependant d'une +importance majeure pour le temps où la retraite des eaux permettant +d'agir sur la lisière du désert et sur une partie de la côte, des +corps de troupes éprouvaient encore des difficultés pour traverser +la Basse-Égypte. + +Les routes qu'il importait particulièrement d'organiser étaient +d'abord celle d'Alexandrie à Damiette en suivant la côte (elle le +fut par l'établissement de barques pour le passage des bouches); +celles de Rahmaniëh à Damiette, de Rahmaniëh à Salêhiëh, de +Damiette à Salêhiëh, du Caire à Damiette, du Caire par Rahmaniëh à +Alexandrie et Rosette. + +Pour que ces routes fussent praticables pendant l'inondation, elles +devaient être élevées au-dessus du niveau des eaux; on pouvait profiter +de plusieurs digues et ponts qui existaient déjà. Les nouvelles levées +et les ponts qu'on aurait dû faire, devaient se rattacher au système +général d'irrigation de la Basse-Égypte; il était nécessaire de le bien +étudier avant de commencer un travail qui pouvait avoir tant d'influence +sur les cultures et l'état physique de l'Égypte. On devait chercher à +perfectionner la distribution des eaux en traçant ces routes: ainsi les +reconnaissances ne pouvaient qu'être fort lentes; et elles n'étaient pas +terminées lorsqu'on dut abandonner le pays. Il aurait fallu construire +un grand nombre de ponts et faire des levées fort étendues; mais ce +travail, indispensable pour perfectionner le système de défense, +demandait plusieurs années. Si on n'a pas eu le temps d'exécuter ces +routes, les reconnaissances qu'elles ont occasionnées ont du moins +procuré au génie militaire, aux ingénieurs des ponts et chaussées et aux +ingénieurs géographes, des matériaux très précieux pour la connaissance +parfaite de l'Égypte. + + +CONSIDÉRATIONS SUR LA CIVILISATION DES DIFFÉRENTES CLASSES +D'HABITANS DE L'ÉGYPTE + +La population de l'Égypte est composée de plusieurs races, qui ont +toutes dans le caractère des traits communs, mais qui sont cependant +distinguées par leur genre de vie, leurs moeurs, leur existence +politique et leur religion. L'islamisme, qui est celle de la plus +grande partie des habitans, exclut les individus des autres cultes +de toute influence politique; tolérés par la loi, ils sont réduits à +une entière dépendance, et sans cesse exposés au mépris de +l'orgueilleux Musulman. + +On observe, en Égypte, presque toutes les nuances de la +civilisation, depuis l'état pastoral jusqu'à l'homme changé, dépravé +même par le pouvoir et par le luxe; mais on n'y peut apercevoir +celle de l'homme perfectionné par les arts et l'étude des sciences. +On y trouve aussi des traces d'un système féodal, qui paraît +inhérent aux premiers degrés de la civilisation. + +Ces nuances seront plus frappantes si on examine séparément les +habitans du désert, ceux des campagnes et ceux des villes. + + +DES ARABES + +L'Arabe Bédouin, errant dans les déserts, y faisant paître ses +troupeaux et se nourrissant de leur lait, retrace encore +actuellement les anciens patriarches: mêmes moeurs, mêmes usages, +même genre de vie; le pays qu'il habite n'en permettant pas d'autre, +il n'a pu changer. Si certains auteurs avaient vécu avec ce peuple; +s'ils avaient étudié les hommes formés par cette vie pastorale, ils +se seraient épargné beaucoup de déclamations. + +L'Arabe respecte surtout les vieillards; l'autorité paternelle est +très étendue chez lui, et tous les enfans restent unis sous le +pouvoir du chef de la famille; lorsqu'elle devient considérable, +après plusieurs générations, elle forme une tribu dont les +descendans du premier patriarche sont les chefs héréditaires chargés +du gouvernement, ils attirent à eux l'influence et les richesses; +ils finissent par dominer et par former une classe supérieure; alors +ils usurpent une espèce d'autorité féodale sur le reste de la tribu. + +Les cheiks représentent le père de la famille, et jugent les +différends de leurs enfans; mais plus la famille ou la tribu est +considérable, moins leurs jugemens sont respectés: de là naissent +des querelles, et l'homme de la nature qui se croit lésé a recours à +sa force personnelle. Les jalousies entre les frères, fruit d'un +défaut d'équilibre entre l'affection qu'ils inspirent ou les biens +qui leur sont dévolus, sont très fréquentes, notamment après la mort +du père; et quoique le droit d'aînesse soit reconnu, il n'est pas +rare de voir des frères guerroyer lorsqu'ils sont assez puissans +pour que leurs querelles portent ce nom. Les rixes entre familles et +tribus voisines sont assez fréquentes; des empiètemens sur les +pâturages, des enlèvemens de bestiaux, etc., en sont la cause ou le +prétexte. Aucune autorité supérieure n'existe pour les juger, ou +pour les contraindre à un accommodement: et cette vie pastorale +primitive, qu'on croyait si paisible, n'offre que le tableau d'un +état de guerre presque continuel. + +Rien ne lie les Arabes à une société générale: leur religion, qui +devait être un moyen d'union, ne les a réunis que lors de +l'impulsion fanatique donnée par Mahomet, et continuée sous ses +successeurs, par une suite nombreuse de conquêtes étonnantes qui +changèrent les moeurs de ces générations. Chaque tribu a son chef de +religion, qui, dans les affaires intérieures trop importantes pour +être décidées par le cheik, juge d'après les principes du Koran; +mais ces ministres du culte ont peu d'influence pour étouffer les +dissensions entre les tribus. + +Les querelles sont interminables, des haines héréditaires font +naître des combats, des pillages, des assassinats sans cesse +renaissans; le sang doit être vengé par le sang. Les localités, des +intérêts communs et des haines semblables, unissent quelquefois, +pour un temps, des familles et des tribus sous un même chef; mais la +fin de la guerre, le partage du butin, brisent ces liens d'un +moment, dès que les mêmes dangers ne les forcent plus de rester +alliées. + +Quoique dominés par des passions haineuses et les jalousies qui +naissent de cet état habituel de guerre, les Arabes ont de belles +qualités morales. Ils exercent, même envers leurs ennemis, +l'hospitalité, plus commune chez l'homme de la nature, malgré ses +besoins, que chez l'homme civilisé au sein de ses trésors. Cette +vertu commence à perdre chez eux de sa pureté, par l'ostentation +qu'ils y mettent, et parce qu'elle tient au besoin qu'ils ont de +trouver des asiles dans les orages fréquens auxquels ils sont +exposés. + +Passionnés pour leur indépendance, ils méprisent le cultivateur et +l'homme des villes; ils ont de la fierté dans le caractère et +quelques sentimens élevés. C'est même une question à résoudre, si la +fausseté, la dissimulation qu'on leur reproche, notamment dans leurs +relations politiques et particulières avec les classes plus +civilisées, sont le résultat de leurs moeurs, ou de l'expérience de +la mauvaise foi de ces dernières? La flatterie adroite qu'ils savent +employer dans certaines occasions, tient-elle à leur caractère, où +l'ont-ils apprise dans leurs relations étrangères?[6] + +[Note 6: J'ai souvent été surpris d'entendre des Arabes, élevés +dans le désert, d'un aspect sauvage et couvert de haillons, sachant +à peine lire quelques passages du Koran, employer, dans certaines +discussions, une adresse de raisonnement et des détours dignes des +négociateurs les plus subtils, des flatteries qu'avouerait le +courtisan le plus exercé, et parsemer leurs discours de grandes et +belles images. En général, l'imagination vive et les sentimens +élevés des Arabes contrastent avec le sol brûlant et stérile qu'ils +habitent, avec la simplicité et même la misère de leur vie. Dans +leurs poésies, ils chantent l'amour, tandis que leurs institutions, +la polygamie et l'état d'abjection où leurs femmes sont réduites, +devraient détruire presque entièrement cette passion.] + +Les qualités que les Arabes estiment particulièrement, sont la +franchise et la bravoure: chez eux, un des plus grands éloges est de +dire d'un homme qu'il n'a qu'une seule parole. Ils étaient peu +habitués, avant l'arrivée des Français, à rencontrer cette qualité +chez les dominateurs de l'Égypte. + +Aucun titre à leurs yeux n'est plus beau que celui de père; aussitôt +qu'un Arabe a un fils, il change de nom et prend celui de père de ce +fils. Ce que les Arabes désirent le plus, c'est la multiplication de +leur race, parce que leur pouvoir et leur ascendant s'accroissent +dans la même proportion; c'est comme leur donnant beaucoup d'enfans +qu'ils honorent leurs femmes; réduites aux travaux du ménage et aux +soins des troupeaux, elles n'ont ordinairement aucune influence +publique. Cependant il est quelques exemples de femmes considérées +pour leur aptitude aux affaires, qui ont succédé à leurs maris dans +la place de cheik.[7] + +[Note 7: La tribu de Békir en Syrie, qui est fort puissante, +depuis la mort d'Akmet-Békir, cheik très considéré, obéit à sa mère. +Il en est aussi dans la Haute-Égypte, mais ces exemples sont très +rares. + +Dans une visite à la tribu de Néfahat, j'interrogeais un vieillard +qu'on me présenta comme l'historien de sa tribu: Il me dit, en +parlant de leur établissement en Égypte, que la femme de Néfoa, +lorsqu'il y vint, _avait les yeux aussi vifs et aussi perçans que la +balle qui sort du fusil_; elle avait un grand caractère et beaucoup +d'esprit; aussi ses enfans ont prospéré, et les Néfahat ont +actuellement cinq cents cavaliers, tandis que les Lomelat n'en ont +pas cent; ils descendent cependant d'un frère de Néfoa, qui vint en +même temps que lui; mais dont la femme avait des _yeux de gazelle_, +était douce et timide.] + +Les guerres fréquentes ont déterminé les familles et tribus à +convenir des limites de territoire, et des puits du désert qui +appartiendraient à chacune d'elles; ce genre de propriété est +général pour toute la tribu. Les propriétés personnelles sont les +troupeaux, dont la vente leur produit des grains, des armes et du +tabac; et leur industrie, qui se réduit à la location de leurs +chameaux et à quelques branches très faibles de commerce, telles que +le charbon, la gomme, le sel, le natron, l'alun, etc., etc., que les +localités restreignent à certaines tribus. + +Les Arabes ne connaissent pas l'usage des impôts pour subvenir aux +dépenses générales. Le cheik est ordinairement le plus riche; il +doit, avec ses biens, entretenir ses cavaliers, et subvenir aux +dépenses qu'occasionnent l'hospitalité et les réunions des autres +chefs: excepté dans ces circonstances, il vit aussi simplement que +le reste de la tribu. + +Piller est un besoin pour tous les Arabes. Les dépouilles sont +partagées entre les familles, d'après des règles établies. Cet +esprit de pillage est-il inhérent à leur degré de civilisation? +Est-il le résultat des guerres qu'ils se font entre eux, ou naît-il +de la jalousie qu'ils portent à l'aisance des classes plus +civilisées qui habitent les terrains cultivés? Je ne déciderai pas +ces questions. Les Arabes se justifient en disant que le pillage +est un droit de conquête; ils regardent ce qu'ils prennent comme des +trophées militaires, et se considèrent comme étant en guerre +éternelle avec tout ce qui n'est pas eux. + +L'Arabe étant habitué dès l'enfance à tout respecter dans les +vieillards, forme ses opinions d'après la leur; rien n'excite en lui +de nouvelles idées, et c'est ainsi que ses moeurs se sont +perpétuées. Il ne trouve rien de plus beau, de plus noble que son +existence. Occupé de ses chevaux, de ses chameaux, de courses et de +pillages, tandis que ses femmes gardent les troupeaux et tissent ses +grossiers vêtemens, il contemple avec mépris le reste des hommes, +pense que c'est dégrader sa dignité que de s'adonner à la culture de +la terre et habiter des maisons. Son mépris pour toutes les +institutions étrangères s'oppose à leur influence. + +C'est là ce qui conserve à tous les Arabes un caractère national, +même à ceux qui ont eu le plus de relations avec les peuples +civilisés, et qui ont adopté une partie de leurs usages. Mais +quoique leur caractère ne soit pas sensiblement modifié par le +contact des autres peuples, l'habitation des terres cultivées +occasionne cependant quelques changemens dans leur état politique. +Suivons-les, depuis l'Arabe isolé dans le désert, jusqu'à celui qui +est établi en souverain dans certains cantons. + +L'Arabe Bédouin, vivant dans le désert du produit de ses troupeaux +et de ses pillages, est réputé le plus noble et le plus pur. Les +plus riches, ceux qui vivent dans l'aisance, en font le plus grand +éloge, et même regardent comme un grand honneur d'en descendre; mais +ils ne sont pas tentés de l'imiter. + +Il existe dans quelques tribus une classe composée de descendans de +familles étrangères ou de fellâhs qui, fatigués de vexations, se +sont sauvés dans le désert et ont embrassé la vie arabe. Cette +classe n'est point admise à la noble oisiveté et à la vie militaire +des Bédouins; elle est restreinte à la garde des troupeaux, à la +conduite des chameaux et aux travaux de la terre, lorsque ces tribus +ont quelques cultures: tels sont les Hattemëhs dans la Charkiëh. +Quelques cheiks de tribus voisines des terres cultivées, ayant +augmenté leur puissance et leurs richesses, ont réduit le reste de +la tribu à cet état secondaire; leur famille, considérée comme +d'origine noble et purement arabe, est seule exempte des travaux. + +Les Arabes ne font pas d'esclaves dans leurs guerres[8]. N'ayant pas +de travaux pénibles pour les occuper, ils leur seraient inutiles, +et personne ne voulant les acheter, ils ne pourraient en faire un +objet de commerce. Lorsque les ennemis tombent entre leurs mains, +ils les tuent ou se bornent à les dépouiller; suivant l'importance +qu'ils leur supposent chez leurs ennemis, quelquefois ils les +gardent en otage. Ils connaissent cependant l'esclavage et achètent +même des nègres de l'intérieur de l'Afrique; mais il n'est chez eux, +comme dans presque tout l'Orient, qu'une espèce d'adoption. +L'esclave acheté entre dans la famille; il n'est chargé d'abord que +du service domestique, mais dès que son âge et ses forces le +permettent, il accompagne son maître à la guerre; tout lui devient +commun avec les enfans. Souvent le maître joint au don de la liberté +celui des troupeaux nécessaires pour son établissement, et le marie. +On voit des descendans de ces esclaves noirs partager l'autorité et +la considération avec les autres Arabes; plusieurs sont même +parvenus à la place de cheiks. Les tribus du désert achètent moins +d'esclaves que celles qui sont voisines de terrains cultivés: +celles-ci ont besoin d'une force armée considérable pour se +maintenir et accroître leur puissance. + +[Note 8: Quelques tribus puissantes de la Haute-Égypte +paraissent devoir faire exception; encore les esclaves faits +n'appartiennent-ils pas à des Arabes, mais à des Barabas. Pendant +notre séjour, le cheik de la tribu de Tarfé, Mahmoud-Ebn-Ouafi, +envoya un parti de quelques cents cavaliers à cent vingt journées +dans le désert, contre une tribu dont il prétendait avoir à se +plaindre. Ces cavaliers ayant eu le dessous, passèrent, en revenant, +sur les terres de Dongola, où ils firent des prisonniers, et +notamment prirent la famille du chef. L'héritier présomptif vint à +Siout porter plainte aux Français, et le général Donzelot lui fit +rendre ses frères et soeurs, ainsi que ses sujets, qui étaient déjà +disséminés dans les divers camps de la tribu.] + +Plusieurs tribus se sont successivement établies sur la lisière des +terres cultivées et du désert, d'autres dans des plaines +sablonneuses qui forment des espèces d'îles au milieu des terres +cultivées. Elles y vivent encore sous la tente et dans des cabanes +de roseaux, et y conservent leurs moeurs. Elles ont aussi leur +arrondissement dans le désert, où elles envoient paître leurs +chameaux et peuvent se sauver avec leurs troupeaux dès qu'elles ont +quelque attaque à redouter. Cette proximité des terres cultivées +leur fait prendre des habitudes et des besoins dont les purs +Bédouins sont exempts. Ces Arabes se nourrissent mieux et font +cultiver quelques terres par les classes inférieures ou par les +fellâhs. D'autres Arabes ont quitté les tentes pour habiter les +villages; ils y sont distingués des fellâhs par leur oisiveté, par +la vie militaire de tous ceux qui tiennent aux familles des cheiks, +et par une espèce d'indépendance. Devenus propriétaires et +cultivateurs, ils sont davantage sous la main du gouvernement; +cependant plusieurs sont assez puissans pour lui résister ou pour +s'en faire craindre; quelques uns ont des cantons où ils commandent +en souverains. Le cheik Hamman était le véritable prince de la +Haute-Égypte, lorsque Ali-Bey anéantit son pouvoir. Depuis, aucun ne +s'est élevé à ce degré de puissance; mais il en est beaucoup qui +possèdent des villages, soit comme propriétaires ou seigneurs, soit +comme propriétaires de terrains francs. Ils maintiennent leur +dignité par une nombreuse cavalerie, et sont craints et respectés +par un gouvernement faible et divisé. + +Les Arabes se considèrent comme établis en Égypte par droit de +conquête; les différentes tribus s'en sont partagé toute l'étendue +par arrondissemens ou juridictions[9], où chacune domine et a ses +terres particulières. Ils regardent les fellâhs comme des vassaux +qui doivent cultiver les terres nécessaires à leur subsistance, et +payer un tribut pour celles qu'ils cultivent pour leur propre +compte, pendant que, toujours à cheval et armés, ils les protégent +contre les tribus ennemies. Ces tribus conservent dans cet état tout +l'orgueil arabe, traitent avec les gouvernans de l'Égypte comme de +souverain à souverain, trouvent indigne d'elles de payer des +contributions fixes, mais se procurent la tranquillité par des +présens que l'usage a conservés, et qui consistent en chevaux, en +chameaux, très rarement en argent. Ils fuient dans le désert plutôt +que de se soumettre entièrement. Redoutés des cultivateurs, et +bravant le gouvernement dans leurs fuites et leurs retours faciles, +ils forcent toujours les fellâhs d'acheter leur protection. + +[Note 9: J'emploie le mot juridiction, parce qu'on trouve encore +des traces des institutions des Arabes successeurs de Mahomet, qui +avaient établi des espèces de juges de paix nommés _sanager_. Ces +arbitres terminaient les querelles qui avaient lieu dans leur +juridiction. Ces places étaient héréditaires pour les chefs de +certaines familles: les Arabes les consultent encore quelquefois; +mais cette institution a été presque annulée depuis que les +mameloucks ont envahi tous les pouvoirs.] + +Le titre de cheik arabe est très vénéré en Égypte. Aussitôt que les +cheiks de village sont assez riches pour entretenir une maison et +un certain nombre de cavaliers, ils se procurent une généalogie qui +les fait descendre de quelque ancienne famille arabe, et prennent le +titre de _cheik-el-arab_. + +Si les querelles et les haines invétérées des tribus arabes ne +s'opposaient pas à leur réunion, elles pourraient rassembler +quarante mille cavaliers, et seraient maîtresses de l'Égypte; mais +l'esprit de division qui les domine en préserve le pays. + +Les familles arabes qui habitent les villages, notamment les +Aouarahs, dans la Haute-Égypte, paraissent descendre de ceux qui en +firent la conquête sous les successeurs de Mahomet; mais +l'établissement des autres tribus est plus moderne; je n'ai pu en +découvrir l'époque, non plus que celle de la distinction de leurs +arrondissemens. Les vieillards et les tribus établies près des +terres cultivées, font remonter leur émigration au onzième ou +douzième siècle. Dans tous les temps, le Nil a attiré sur ses rives +les habitans du désert: du côté de la Charkiëh sont les tribus +venues de l'Arabie; celles de la Barbarie s'arrêtent dans le +Bahirëh, à l'ouest du Nil: elles sont plus belliqueuses et mieux +armées que les autres. Il en arrive fréquemment de nouvelles des +parties occidentales. + +Outre les alliances entre les tribus, il existe encore chez les +Arabes de grands partis ou ligues, dont les cheiks puissans sont les +chefs: chaque famille ou chaque tribu tient à l'une de ces ligues, +celles qui sont du même parti se soutiennent réciproquement dans +leurs guerres. Lorsqu'il s'élève une rixe entre deux tribus du même +parti, celle qui n'est pas soutenue par le reste de la ligue passe +momentanément dans le parti opposé. Je n'ai pu découvrir l'origine +de ces ligues; elles sont très anciennes, et se retrouvent chez tous +les Arabes. Dans la Basse-Égypte, l'un des partis est nommé _Sath_, +l'autre _Haran_; en Syrie, _Kiech_ et _Yemani_; les familles de +fellâhs et les villages sont attachés à l'une ou à l'autre de ces +ligues. Les beys, dans leurs dissensions, s'en appuyaient lorsqu'il +y avait deux partis principaux dans le gouvernement. À l'arrivée de +l'armée française, Ibrahim-Bey, était _Sath_, et Mourâd-Bey, +_Haran_. En général le parti sath était attaché au gouverneur du +Kaire. + +Les Arabes paraissent en quelque sorte former un cadre dans lequel +la population de l'Égypte est enchâssée; ils constituent un +gouvernement hors du gouvernement. Je me suis un peu étendu sur leur +état politique, parce qu'on en trouve des traces dans toutes les +autres classes. + + +DES FELLÂHS OU CULTIVATEURS. + +Les fellâhs, ou cultivateurs de l'Égypte, tiennent beaucoup des +Arabes, et sont probablement un mélange de leurs premières +immigrations avec les anciens habitans. On retrouve chez eux la même +distinction en familles; lorsqu'elles sont réunies dans un même +village, elles forment une espèce de tribu. Les haines entre les +familles ou les villages sont aussi fortes; mais l'extrême +dépendance détruit chez eux l'esprit altier et libre qui distingue +l'Arabe. Les fellâhs végètent sous un gouvernement féodal d'autant +plus rigoureux qu'il est divisé, et que leurs oppresseurs font +partie de l'autorité qui devrait les protéger; ils cherchent +cependant toujours à se rapprocher de l'indépendance des Arabes, et +s'honorent de les citer pour ancêtres. + +Les fellâhs sont attachés par familles aux terres qu'ils doivent +cultiver; leur travail est la propriété des mukhtesims ou seigneurs +de villages, dont nous parlerons plus bas; quoiqu'ils ne puissent +être vendus, leur sort est aussi affreux qu'un véritable esclavage. +Ils possèdent et transmettent à leurs enfans la propriété des terres +allouées à leur famille; mais ils ne peuvent les aliéner, à peine +peuvent-ils les louer, sans la permission de leur seigneur: si, +excédés de misère et de vexations, ils quittent leur village, le +mukhtesim a le droit de les faire arrêter. L'hospitalité, exercée +par les fellâhs comme par les Arabes, leur ouvre un asile dans +d'autres villages, où ils louent leurs services et où ils demeurent +si leur propriétaire n'est pas assez puissant pour les y poursuivre. +Ils sont aussi reçus chez les Arabes. Ceux qui restent dans le +village sont encore plus malheureux; ils doivent supporter tout le +travail et payer les charges des absens: réduits enfin au désespoir, +ils finissent par tout abandonner, et deviennent domestiques des +Arabes du désert, s'ils ne peuvent se réfugier ailleurs. On voit +plusieurs villages abandonnés, dont les terres sont incultes, parce +que les habitans ont ainsi puni des propriétaires trop avides. + +Les mukhtesims ou propriétaires de villages peuvent être comparés +aux seigneurs du régime féodal; ils perçoivent la plus grande partie +du produit des cultures, dont ils forment ensuite deux portions +inégales; la plus faible, sous le nom de _miry_, est l'impôt +territorial dû au grand-seigneur, et ils réservent pour eux la plus +forte, sous les noms de _fays_, de _barani_, etc., etc. Outre ces +droits, ils ont, ainsi que les seigneurs féodaux, la propriété +immédiate d'une terre nommée _oussieh_, que les fellâhs doivent +cultiver par corvées outre celles qu'ils possèdent. + +Un village n'appartient pas toujours à un seul propriétaire, souvent +il en a plusieurs. Pour établir clairement cette division des +droits, on le suppose divisé en vingt-quatre parties, qu'on nomme +karats, et chaque mukhtesim en a un nombre déterminé. Chaque portion +du village cultivé par une ou plusieurs familles, a pour cheik un +des chefs de ces familles, nommé par le mukhtesim. Celui de ces +cheiks qui possède le plus de richesses, qui peut entretenir des +cavaliers, et qui a la principale influence dans les querelles et +dans les guerres, est reconnu pour cheik principal et traite des +affaires générales; mais il n'a d'autorité que dans sa famille; ses +avis ne sont suivis dans le reste du village, qu'en raison de la +crainte ou de l'estime qu'il inspire. + +Outre les cheiks, il y a dans les villages quelques autres +fonctionnaires; l'_oukil_, chargé par les propriétaires du soin des +récoltes de l'oussieh; le _chahed_ et le _kholi_, espèce de +notables, dépositaires du petit nombre d'actes qui se font dans les +villages; le _méchaid_, le _mohandis_, espèces d'arpenteurs, etc., +etc. + +Le muckhtesim établit quelquefois un kaimakan, ou commandant de +village chargé de le représenter, d'entretenir la police, de suivre +les cultures, et de veiller au paiement des contributions. Lorsque +cet homme est assez bien escorté pour se faire obéir, qu'il ne +cherche pas uniquement sa fortune, et que le propriétaire connaît +assez ses intérêts pour n'en pas faire l'instrument de ses +vexations, il est utile aux villages, parce que les querelles sont +plus facilement apaisées, et que la police étant mieux observée, les +fellâhs se livrent entièrement à la culture. + +Les fellâhs étant cultivateurs et propriétaires, ont plus de sujets +de querelles que les Arabes: leurs cheiks n'ayant d'autorité réelle +que dans leur famille, il n'existe aucune puissance municipale +centrale; si l'un d'eux ne prend pas de prépondérance, si les +mukhtesims ne s'accordent pas pour entretenir un kaimakan avec une +force armée imposante, l'anarchie s'empare du village, et chaque +famille veut venger elle-même ses querelles. Le besoin de s'occuper +de la culture des terres les force cependant à des accommodemens; +ils cherchent des arbitres ou des juges; mais il n'existe aucune +force chargée de faire exécuter ces arrêts. Souvent l'une des +parties qui se croit lésée par le jugement s'y soustrait, à moins +que quelque homme puissant ne la force à s'y soumettre. + +Les kadis, établis dans chaque province pour juger les différends, +d'après le Koran, n'ont qu'un faible ascendant d'opinion. On ne +s'adresse à eux que pour quelques affaires générales entre plusieurs +villages, et pour des discussions d'intérêt où il faut présenter des +pièces judiciaires. Les mukhtesims, qui trouvent plus convenable à +leurs intérêts d'être juges dans leurs villages; les cheiks arabes +qui veulent conserver leurs juridictions, ont écarté les affaires de +ces kadis. Les mameloucks ont achevé de les neutraliser et de leur +ôter toute considération. Leur avilissement contraint les fellâhs à +s'adresser, pour terminer leurs querelles, à des arbitres assez +forts pour faire exécuter leurs décisions: ils choisissent les +principaux cheiks de leur village ou des villages voisins, des +cheiks arabes, leurs propriétaires, ou le kiachef ou bey, gouverneur +de la province. + +Ces querelles interrompent quelquefois les cultures et les travaux +nécessaires à l'irrigation: chacun cherche à piller ou à assassiner +un de ses ennemis. On ne poursuit pas le coupable, qui souvent reste +inconnu, mais toute la famille en devient responsable, et alors elle +entraîne dans sa querelle ses alliés, des villages entiers, et +jusqu'aux grandes ligues elles-mêmes; de là des guerres qu'un +médiateur puissant a seul la faculté de terminer. + +Le gouvernement n'étant pas toujours assez fort pour prévenir et +réprimer les attaques auxquelles les villages sont continuellement +exposés de la part des Arabes, ou les guerres qui naissent des +haines de familles, a dû permettre le port d'armes. Les fellâhs ont, +autant que leurs moyens le leur permettent, de mauvais fusils à +mèches, des poignards, des sabres, des lances, des bâtons. +Lorsqu'ils se croient assez forts pour se libérer du droit de +protection qu'ils paient aux Arabes, ils vont en armes labourer ou +faire leur récolte. La monture exclusive des cheiks, une jument +arabe, est toujours pour eux, lorsqu'ils visitent leurs champs, +l'instrument du combat ou de leur fuite. Chaque village établit des +gardes pour veiller à la conservation des digues pendant +l'inondation. Lorsque la crue du Nil est faible, ils se disputent +l'eau. Des enclos flanqués de petites tours crénelées placés vers +les puits éloignés des villages servent à défendre leurs troupeaux +lorsque l'ennemi paraît.[10] + +[Note 10: On voit encore des tours semblables dans quelques +parties de l'Europe, où le régime féodal a existé le plus +long-temps.] + +Les villages, presque tous entourés de murs de terre crénelés, sont +autant de citadelles où les fellâhs se retirent avec leurs bestiaux +et se défendent, s'ils ne sont pas assez forts en cavalerie pour +tenir la campagne. Ces fortifications sont considérées comme presque +imprenables par les Arabes et les fellâhs, qui n'ont point +d'artillerie et fort peu d'armes à feu. Les mameloucks même +évitaient de les attaquer lorsqu'ils pouvaient les soumettre par la +douceur ou par la trahison. + +Leurs guerres ne sont que des rencontres partielles; ce sont plutôt +des assassinats que des combats. Le sang doit être vengé par le sang +d'un ennemi, et ces hostilités seraient interminables si le +gouvernement, les propriétaires ou les cheiks arabes puissans +n'intervenaient pas comme médiateurs armés, et si l'usage du rachat +du sang, en faisant payer des amendes aux deux partis, et des +indemnités pour les familles qui ont perdu le plus d'hommes, ne +suspendait pas les haines éternelles de famille à famille.[11] + +[Note 11: Je recevais fréquemment des plaintes relatives à des +assassinats: un jour, un fellâh vint chez moi et déroula des plis de +ses vêtemens la tête de son frère encore toute sanglante. Les parens +des morts, qui m'apportaient des lambeaux de leurs habits teints de +sang, demandaient vengeance contre telle famille ou tel village; +rarement ils désignaient l'individu coupable. Leurs guerres +recommençaient aussitôt que la force militaire était trop éloignée +pour leur imposer. Lors de la victoire que Bonaparte remporta sur +les Turcs, à Aboukir, la province de Charkiëh avait été laissée sans +troupes; quand j'y retournai, les villages de Ihiëh et de Maadiëh +avaient renouvelé une ancienne querelle; leurs alliés s'étaient +rassemblés, tous les Arabes avaient pris parti; cinq ou six mille +hommes formaient l'armée de chaque village, et depuis huit jours +qu'elles étaient en présence, sept ou huit hommes de part et d'autre +avaient été tués: j'arrivai avec un bataillon, aussitôt ces +attroupemens se dissipèrent. Je fis venir les cheiks de chaque +village, et je leur prouvai, par le calcul des hommes morts depuis +plusieurs années, que cette guerre n'avait plus de motifs, puisqu'il +y avait égalité de nombre. Ils s'embrassèrent devant moi en récitant +la formule de paix; mais comme, dans leur opinion, elle n'avait pas +été consolidée par le paiement d'une amende, ils recommencèrent à +s'égorger pendant l'inondation de l'année suivante. + +Les cheiks du village de Beisous, appelés pour une querelle qui +s'était renouvelée par le non-paiement du rachat du sang, me dirent +que, peu accoutumés à ce genre d'affaires, ils avaient été consulter +les cheiks de Sériakous, qui avaient l'habitude de payer 400 +pataques (environ 1200 livres) pour chaque assassinat.] + +Cet état de guerre presque continuel, ces alliances, ces ligues +générales, habituent les fellâhs à résister aux vexations de leurs +propriétaires et du gouvernement, lorsque des circonstances +s'opposent à l'envoi de forces suffisantes. De là des révoltes très +fréquentes dans certaines provinces, et particulièrement dans celles +où les Arabes sont nombreux. + +On pourrait difficilement imaginer des hommes plus malheureux que +les fellâhs d'Égypte, s'ils connaissaient un terme de comparaison, +si leur caractère et leurs préjugés religieux ne les portaient pas à +la résignation, et s'ils n'étaient pas persuadés que le cultivateur +ne doit pas jouir d'un meilleur sort. Ce n'est pas assez qu'ils +paient au gouvernement et aux mukhtesims la plus grande partie du +produit de leurs récoltes, qu'ils soient employés gratuitement à la +culture des terres d'oussieh, que leurs mukhtesims aggravent tous +les jours les droits qu'ils en tirent, les commandans de province +exigent encore d'eux la nourriture de leurs troupes, des présens, et +toute espèce de droits arbitraires dont les noms ajoutent l'ironie à +la vexation, tels que _raf el medzalim_, le rachat de la tyrannie, +etc. C'est peu que la justice soit nulle ou mal administrée; qu'ils +doivent payer pour l'obtenir; que, ne le pouvant pas, et se la +rendant eux-mêmes, ils soient obligés d'acquitter des amendes; que +la fuite même puisse difficilement les soustraire à ces vexations, +il faut encore, pour les achever, que les Arabes dont ils sont +entourés les forcent à payer leur protection contre les autres +tribus, protection nulle en effet, puisque, malgré cela, ils n'en +partagent pas moins les dépouilles et les récoltes de leurs +protégés; et lorsque le gouvernement poursuit les Arabes, les pertes +et les punitions retombent encore sur les pauvres fellâhs, qu'ils +ont contraints de s'attacher à leur sort. + +On doit attribuer à cet état misérable l'indolence générale des +fellâhs, leur sobriété, leur dégoût pour toute espèce de jouissance, +et l'habitude d'enterrer l'argent, qui leur est commune avec toutes +les classes. Certains d'attirer sur eux, par une apparence de +bien-être, l'attention, et des avanies quelquefois plus fortes que +leurs moyens, ils ont le plus grand soin de cacher ce qu'ils +possèdent. Bien différens des fermiers d'Europe, qui mettent leurs +plus beaux vêtemens lorsqu'ils vont chez leurs propriétaires, les +fellâhs ont soin de se couvrir de haillons lorsqu'ils doivent +paraître devant les leurs. + + +DES HABITANS DES VILLES, DES MAMELOUCKS ET DE LEUR GOUVERNEMENT. + +La population des villes est un mélange de plusieurs races, +d'origine, de moeurs et de religions très différentes. On y +distingue particulièrement les artisans, les commerçans, tous +diversifiés par leur pays et leur croyance; les propriétaires qui +vivent de leur revenu; les chefs de la religion, et les militaires +chefs du gouvernement. + +Les habitans des grandes villes n'appartiennent pas, comme les fellâhs, +à des seigneurs; ils possèdent leurs maisons, leurs jardins, etc., et +ont la faculté de les vendre. Ces villes, peu nombreuses, sont le Caire, +Damiette, Rosette et Alexandrie; Tenta est bien à peu près dans ce cas, +mais c'est parce que son territoire appartient à une mosquée. D'autres +villes n'ont pas de propriétaires, mais leurs revenus sont affectés aux +gouverneurs des provinces.[12] + +[Note 12: La population d'Alexandrie diffère de celle des autres +villes: les habitans, occupés de leur commerce et de quelque métier, +sont un assemblage d'hommes des différentes parties des côtes de la +Méditerranée, particulièrement de celles de la Turquie; ayant plus +de communication par terre avec Constantinople, ils sont plus soumis +au grand-seigneur que les autres Égyptiens, et bravent souvent +l'autorité des mameloucks.] + +La distinction par famille se retrouve encore dans les villes; +l'exercice des arts et métiers est héréditaire, le fils imite les +procédés de son père et ne les perfectionne pas. Si plusieurs +familles d'une même religion exercent un même métier, elles forment +une corporation qui choisit pour chef le plus riche et le plus +considéré entre les anciens; elles habitent un même quartier. + +Les commerçans forment aussi des corporations, selon leur pays, leur +genre de commerce et leur culte: chacune, au Caire, a ses chefs, ses +magasins et ses quartiers particuliers. Tout est corporation dans +les villes d'Égypte, depuis celle des orfèvres jusqu'à celle des +porteurs d'eau, des âniers, et presque celle des voleurs[13]; le +chef de la corporation est chargé de la surveillance de tous les +individus, et répond d'eux aux chefs de la police. La seule classe +qui ne forme pas corporation est celle des domestiques, qui est très +nombreuse; ils dépendent des maîtres qu'ils servent. Les mameloucks +et les mukhtesims choisissent surtout pour domestiques des fellâhs +de leur village. Plusieurs, après avoir fait une espèce de fortune, +non par l'économie de leurs gages, car ils sont peu payés, mais par +les rétributions qu'ils exigent de tous ceux qui ont besoin de +parler à leurs maîtres, obtiennent la permission de s'établir au +Caire, et leur famille entre dans la classe des artisans ou des +marchands. Quelquefois même ils se fixent dans les villages +lorsqu'ils ont assez bien profité de la faveur de leurs maîtres, +pour en obtenir le don de quelques portions de terre. + +[Note 13: Il y a au Caire un cheik des voleurs, qui retrouve +ordinairement les objets volés lorsque les agas lui ordonnent de les +faire restituer. + +Les Arabes regardent le vol de jour comme noble: il est pour eux une +image de la guerre; mais ils méprisent le voleur de nuit. Il existe +cependant quelques familles arabes qui ne partagent pas cette +opinion, et qui exercent ce métier, depuis plusieurs générations, +avec la plus grande adresse. Je citerai celle des Ora-Ora, dans la +province de Charkiëh. La terreur des châtimens et la menace faite à +d'autres Arabes de les punir, si ces vols ne cessaient pas, les +suspendaient quelque temps; mais, à la première occasion, ils +recommençaient. Un cheik arabe dont ils dépendaient, et qui me +livrait quelquefois les coupables, me disait que les punitions +étaient inutiles; qu'habitués au vol, par principe et par éducation, +on ne pouvait les corriger qu'en détruisant toute la famille. Il en +existe de semblables dans la Haute-Égypte.] + +Chaque religion ou secte a son quartier séparé et son chef; elle en +a plusieurs lorsqu'elle est suivie par plusieurs familles qui +exercent divers métiers. Les Cophtes sont la classe la plus +nombreuse de chrétiens établis en Égypte; la plus grande partie +habitent les villes, où ils sont principalement chargés de la +perception des contributions, et de gérer les biens particuliers des +chefs du pays; seuls lettrés, et habitués à ce genre de travail, ils +se sont rendus nécessaires. Plusieurs exercent dans les villes des +métiers, tels que celui de maçon, menuisier, etc. D'autres habitent +les villages, notamment dans la Haute-Égypte, et y cultivent les +terres. Ils y sont peu distingués des autres fellâhs. Les chrétiens +de Syrie établis en Égypte, font le commerce avec leur pays, et se +chargent de quelques entreprises de finances. Les Grecs, dont la +plupart commercent avec leur pays, exercent aussi quelques arts et +fournissent des matelots. Les Juifs sont particulièrement _serafs_ +ou compteurs et changeurs de monnaies. Quelques uns sont orfèvres, +fripiers ou serruriers; les préjugés qu'on a contre cette nation +produisent les mêmes effets dans tous les pays. Les négocians +européens établis en Égypte sont tous compris sous la dénomination +de Francs; ils ont leur quartier particulier au Caire, et jouissent +de quelques priviléges, quoique exposés à une foule de vexations. + +Les commerçans et artisans de tous les cultes ne sont pas beaucoup +plus heureux que les fellâhs: un gouvernement destructif et +tyrannique pèse sur eux. Les droits multipliés sous diverses formes +leur enlèvent une partie de leurs gains, et des avanies les font +retomber dans la misère aussitôt que leur aisance est reconnue. + +Les ministres de la religion musulmane et de la justice, forment +une classe intermédiaire, composée d'individus des classes +inférieures, mais qui participent au gouvernement, parce qu'ils sont +chargés du dépôt des lois et qu'ils ont de l'influence sur +l'opinion. + +L'expression vague des préceptes du Koran, seules lois écrites dans +les pays musulmans, laisse aux docteurs une grande latitude pour les +interprétations, et bien des moyens d'augmenter leur autorité. +Quoique cette religion ait peu de dogmes, le fanatisme qu'elle +inspire est un instrument que les prêtres savent employer avec +succès. + +Toutes les classes d'habitans sont admises à embrasser cette +carrière[14]; la première éducation se borne à apprendre et à +réciter quelques passages du Koran, ensuite à lire et à écrire. Ceux +dont les vues s'étendent plus loin, se perfectionnent dans la +lecture et l'écriture, et étudient les commentaires du Koran, qui +ont été faits par la secte qu'ils embrassent. Voilà toute la +science nécessaire pour être admis; la plupart des imans et des +servans des mosquées n'en savent pas davantage. La soumission aux +chefs de la religion, des pratiques religieuses, l'art d'en imposer +par des formes extérieures et l'affectation d'un langage plein de +maximes, leur frayent la route aux premiers emplois. On remarque +chez les principaux chefs de la religion, nommés cheiks de la loi, +l'astuce commune à tous les prêtres, qui, pour mieux dominer, +cherchent à s'emparer de l'esprit des hommes. Leur conversation est +remplie de belles sentences morales, et de grandes images poétiques +qu'ils pillent dans les livres arabes; c'est tout leur savoir: on ne +doit pas chercher en eux d'autres connaissances sur la politique, +les sciences, etc.; ils n'en soupçonnent pas plus l'existence que +l'utilité. + +[Note 14: On voit beaucoup d'hommes des dernières classes +parvenus aux premiers emplois religieux. À l'arrivée des Français en +Égypte, le cheik de la principale mosquée du Caire, celle +d'El-Azahr, était Abdallah-Cherkaoui, fils d'un Arabe, cultivateur +dans un petit village de la Charkiëh; il a présidé le divan formé +par Bonaparte. D'autres cheiks sont fils de fellâhs. L'un des plus +marquans par son esprit, le cheik El-Mohdi, qui fut secrétaire du +divan, est fils d'un menuisier, cophte, pris dans son enfance par un +cheik, qui l'a fait musulman; il est parvenu, encore jeune, à être +le chef d'une des premières mosquées du Caire.] + +Sous l'humble titre de fakir (pauvre) et de distributeurs des aumônes, +ils jouissent de revenus considérables, affectés à l'entretien des +mosquées et aux fondations pieuses. Ces revenus sont ceux de +villages et de terres qui ont été successivement donnés aux +fondations religieuses, par les souverains de l'Égypte et les +particuliers; ils proviennent aussi de certains droits sur les +consommations, etc., etc. Une autre cause a contribué à augmenter +ces revenus. Les propriétaires craignant qu'après leur mort le +gouvernement ne s'emparât de leurs possessions, et voulant les +assurer à leurs enfans, en font hommage à des mosquées, sous la +réserve de rentes qui doivent être payées à leur postérité: on +nomme ces fondations _risaks_. + +Les cheiks ont une grande influence morale sur le peuple. Les +gouvernans les plus despotiques se sont toujours crus obligés de les +respecter. Mahomet imprima dans l'esprit de ses disciples l'opinion +que le Koran contenait tous les préceptes religieux et sociaux; les +interprètes et les commentateurs de ce livre, devenus chefs de +secte, l'ont transmise à leurs successeurs, et les mêmes études +portent simultanément aux places de jurisprudence et religieuses; +les mêmes individus passent de l'une à l'autre sans difficulté, +quelquefois même les exercent ensemble; elles donnent toutes deux le +titre d'_uléma_. + +Lorsque les Turcs firent la conquête de l'Égypte et en organisèrent +le gouvernement, ils ne voulurent pas laisser aux Égyptiens les +emplois de judicature; la Porte nommait chaque année au Caire un +grand-kadi, et des kadis secondaires qui en dépendaient dans chaque +province: ces emplois s'achetaient à Constantinople. Bonaparte +rendit aux Égyptiens le droit de se juger; les grands cheiks lui +proposèrent des candidats; pour supprimer la vénalité de la justice, +il défendit les présens et fixa les émolumens des juges. + +Il existe au Caire deux familles qui jouissent de la considération +attachée aux descendans directs du Prophète, dont les chefs occupent +des places héréditaires, auxquels sont alloués de grands revenus. +Le cheik El-Bekry, descendant d'Aboubekr, est cheik des cheiks de la +religion; et le cheik Saadat, qui compte dans ses ancêtres Ali, +gendre, et Fathmah, fille de Mahomet, ainsi que les califes +Fathmites, est chef de la mosquée d'Hassan, fils d'Ali. + +Beaucoup de familles de chérifs, ou descendans éloignés de Mahomet, +qui sont originaires des villes de l'Hedjas et de l'Yemen, et qui y +conservent des relations, forment aussi une classe un peu distinguée +du reste des habitans; elles s'adonnent au commerce ou à la culture. +Plusieurs villages sont entièrement habités par quelques unes +d'elles, principalement ceux dont les revenus sont affectés à des +fondations pieuses; elles jouissent d'une certaine considération, et +sont moins dégradées que les autres fellâhs. On ne doit pas +confondre ces chérifs avec ceux qui, par des alliances plus ou moins +anciennes, ont acquis le droit d'en prendre le titre et de porter le +turban vert. + +La classe des propriétaires vivant dans les villes du produit de +leurs villages, est composée particulièrement des descendans[15] des +officiers turcs qui conquirent l'Égypte sous Sélim II, et des +mameloucks qui partagèrent avec eux le gouvernement. Ces officiers +avaient obtenu la concession d'une grande partie des villages; ils +recevaient la plus forte portion de leurs revenus, comme +appointemens, et pour l'entretien des soldats qu'ils devaient +toujours être prêts à conduire à la défense de l'État. Ils tenaient +ces villages sous des conditions analogues aux _Tuiariots_ du reste +de la Turquie et à la suzeraineté des temps féodaux; ils étaient +aussi chargés de la perception des droits réservés par le +grand-seigneur, qu'on regardait comme seul propriétaire des terres, +et qui pouvait en disposer après la mort de celui qui en avait la +jouissance. Ses héritiers demandaient ou plutôt achetaient du pacha +de nouveaux titres de propriété. La corruption du gouvernement +rendit les héritages plus faciles; les femmes obtinrent des villages +de leurs maris, et purent les transmettre à leurs enfans et à leurs +esclaves. + +[Note 15: Sous la dénomination de descendans, on doit comprendre +non seulement la postérité directe, mais aussi les mameloucks +esclaves qui ont des droits dans la succession.] + +Ces propriétaires composaient les différens corps de milice, les +Ingcharichs ou janissaires, les Odjaklis, les Assabs, etc., chargés +de la défense de l'Égypte. Nous ne rappellerons pas que les chefs de +ces milices, divisés par l'ambition, se sont entourés d'esclaves +dont ils ne suspectaient pas la fidélité. Nous n'examinerons pas +l'influence que les usages sur l'adoption des esclaves ont eue dans +toutes les affaires politiques; comment la race turque a diminué, +tandis que les mameloucks croissaient en nombre et en puissance: +comment les mameloucks, surtout depuis Ali-Bey, se sont +successivement emparés, par la terreur et par des alliances, de la +plus grande partie des villages: ces considérations sont du ressort +de l'histoire. À l'arrivée des Français, la classe des anciens +propriétaires était réduite à un petit nombre d'hommes écrasés par +les mameloucks, au point d'être obligés de recourir à la protection +de quelques beys et même des cheiks arabes, pour obtenir de leurs +fellâhs le paiement des revenus qui leur restaient sur des portions +de village. S'estimant d'une classe supérieure à celle des artisans +et des commerçans, ils végétaient dans les villes, et les mameloucks +leur confiaient rarement des emplois subalternes. + +Les mameloucks, dont l'organisation et la composition diffèrent +totalement des institutions de l'Europe, ont été parfaitement peints +par Volney, ainsi qu'une partie de leurs révolutions; je n'en +donnerai qu'une idée générale. + +C'est un phénomène très singulier que de voir à côté des Arabes, +très attachés à la distinction des rangs transmise par leurs +ancêtres, une classe nombreuse qui n'estime que l'homme acheté, dont +les parens sont inconnus, et qui, de l'esclavage, s'est élevée aux +premières dignités[16]. Cette opinion est aussi générale dans toute +la Turquie, même à Constantinople, au centre du gouvernement qui a +pour principe de conserver la race d'Osman, et où il existe des +familles très anciennes et considérées. Cette opinion est-elle un +hommage aux talens que l'homme parti du point le plus bas, a dû +montrer pour parvenir? Tient-elle à ce caractère belliqueux qui fait +préférer un jeune homme élevé pour la guerre loin de ses parens? +Dans un gouvernement tout militaire, les chefs ont-ils pensé que des +esclaves qui tiennent tout d'eux, qui n'ont aucune famille, et qui +les regardent comme leur père, doivent être plus attachés à leurs +personnes et moins dangereux dans les emplois de confiance, que ceux +qui, ayant la facilité d'appuyer leur autorité de celle de leur +famille, pourraient se former des partis et se rendre indépendans? + +[Note 16: J'ai entendu des officiers turcs, ainsi que des +mameloucks, me dire, en parlant de personnages qui occupaient de +grands emplois: _C'est un homme de bonne race; il a été acheté._ Le +grand-visir actuel et le capitan-pacha ont commencé par être achetés +esclaves; et ce préjugé est tellement enraciné, que les enfans de ce +même individu n'ont pas le même degré de noblesse que leurs père et +mère, qui ont été achetés.] + +Dans un gouvernement militaire et féodal, cet usage de former des +esclaves que l'on destine aux premiers emplois, pouvait seul parer +aux dangers de l'agrandissement des familles principales. Lorsque +l'Europe gémissait sous le régime féodal, les possesseurs de grands +fiefs disputaient l'autorité entre eux, ainsi qu'aux rois et +empereurs; l'anarchie des États était complète. C'est peut-être +cette politique qui a prolongé l'existence des descendans d'Osman; +quelques esclaves élevés à des pachalics ont visé à l'indépendance, +mais ils ont eu rarement une postérité qui pût suivre leur exemple, +et après leur mort tout rentrait dans le devoir. Aucune grande +famille n'a pu s'élever assez pour disputer le gouvernement à la +famille régnante, ni faire une scission dans l'empire: l'Égypte est +la seule province que l'éloignement et l'organisation de son +gouvernement aient disposée à former une exception. Le gouvernement +ottoman a été plus sage à Constantinople que les chefs de l'Égypte: +les janissaires ont souvent déposé des sultans, mais aucun de leurs +chefs n'a pu se rendre indépendant; et, par principe, on a toujours +écrasé ou appauvri les grandes familles qui auraient pu profiter de +leur influence. Le gouvernement a sans cesse évité le danger d'avoir +auprès de lui un corps armé toujours avide de pouvoir, disposé à +s'en emparer, et qui pouvait servir d'instrument a des ambitieux. + +Des mameloucks, que les califes fathmites avaient achetés pour +former leur garde, finirent par s'emparer du gouvernement: les chefs +transmirent leur puissance à leurs descendans, mais ceux de +Salah-ed-din s'amollirent, augmentèrent, comme les califes, le +nombre et la puissance de leurs mameloucks, et furent également +supplantés. Les mameloucks n'eurent plus alors de chefs +héréditaires: la force ou le choix décida de celui qui prendrait le +commandement; sa mort amenait de nouvelles querelles, et les partis +s'accordaient pour un même choix, ou se partageaient l'Égypte. + +Sélim II saisit, pour les attaquer, le moment de ces dissensions, et +admit l'un des partis à partager le gouvernement: ces mameloucks +conservèrent une existence politique, et firent partie des corps de +milice: des beys, choisis entre eux par les chefs de ces corps et le +pacha, étaient chargés de la police des provinces, et admis aux +délibérations du divan, qui servait de contre-poids à l'autorité du +pacha. Les grands officiers du gouvernement, voulant augmenter leur +puissance, achetèrent des mameloucks. Ibrahim-Kiaya, qui en +possédait le plus grand nombre, et qui sut s'attacher les +propriétaires des autres, s'en servit pour s'élever, se fit craindre +et gouverna l'Égypte. Après sa mort, les beys, qu'il avait +accoutumés à l'exercice de l'autorité, voulurent en jouir; Ali-Bey, +supérieur en talens et en caractère à tous les autres, devint chef, +et se rendit indépendant. La Porte rétablit bien un pacha, mais les +mameloucks, habitués à régner sur l'Égypte, ne lui laissèrent que +l'apparence de l'autorité. + +Tous les mameloucks achetés par un chef, ou même par un de ses +affranchis, sont regardés comme de sa famille et lui donnent le nom +de père; c'est ce qui forme les grandes distinctions du corps des +mameloucks. Ceux qui parviennent à jouer un rôle à leur tête, et qui +y restent assez long-temps pour acheter beaucoup d'esclaves et pour +les avancer, deviennent chefs de maison.[17] + +[Note 17: Je ne parle pas de la postérité des mameloucks, et +cela doit surprendre. On serait porté à penser que les chefs +devraient naturellement chercher à transmettre l'autorité à leurs +enfans; mais cela n'est point chez les mameloucks: leurs fils ne +remplissent presque jamais de rôle important; ceux même que la +faveur de leur père a fait parvenir ne sont pas estimés. Deux causes +morales entraînent l'extinction prématurée de leur race: d'abord, +l'opinion de la préférence à donner aux esclaves sur l'homme de +famille; ensuite, le mépris qu'inspire en général aux mameloucks +l'habitant oisif des villes, élevé dans le harem par les femmes. Les +mameloucks ne regardent pas leur fils comme leur successeur, comme +l'appui de leur vieillesse; la naissance de celui-ci n'est pas un +motif d'attachement pour la mère; et les femmes, jalouses de +conserver leurs charmes, suivent l'usage, très commun en Orient, de +se faire avorter. On doit peut-être attribuer aussi cette extinction +de la postérité des mameloucks au climat d'Égypte, qui repousse la +reproduction des races étrangères. Les observations des médecins, +particulièrement celles du citoyen Desgenettes, sur la naissance et +la mortalité des différens âges, peuvent jeter un grand jour sur +cette question.] + +Les affranchis et les esclaves d'un même maître se regardent comme +frères; mais, à la mort de leur maître, les principaux sont souvent +divisés d'intérêts, la faveur qu'ils ont eue de son vivant +déterminant leur richesse et leur pouvoir. Celui qui en a le plus +acquiert la plus grande influence, et ceux de ses frères qui ne +peuvent pas lui disputer l'autorité le reconnaissent pour chef. Si +plusieurs sont égaux en force, ils se font la guerre jusqu'à ce que +l'un des deux succombe, ou qu'ils s'accordent par le partage de +l'autorité. + +Tous les mameloucks actuels sont de la maison d'Ibrahim-Kiaya; +Ali-Bey, et Mohamed-Bey Aboudahab se disputèrent l'autorité, et +l'exercèrent successivement. La maison d'Ali-Bey existe encore dans +les mameloucks d'Hassan-Bey et d'Osman-Bey Hassan, qui, à l'arrivée +des Français, étaient réfugiés dans le Saïd. Ibrahim-Bey et +Mourâd-Bey, principaux esclaves de Mohamed-Bey Aboudahab, avaient +fini leur longue querelle par gouverner ensemble l'Égypte; ils ont +formé depuis deux maisons. + +Des marchands turcs amènent des esclaves de Constantinople en +Égypte: on les choisit depuis six jusqu'à seize et dix-sept ans[18]. +Achetés par les beys, par les kiachefs et les mukhtesims, ils sont, +pendant leur enfance, employés au service personnel; leur éducation +est toute militaire, c'est elle qui leur donne l'adresse, la force +et la souplesse qui les distinguent dans les exercices du corps, +l'équitation et le maniement des armes: devenus assez forts et +assez exercés, ils montent à cheval; c'est alors qu'ils sont +employés dans les expéditions, et que, suivant le degré d'affection +qu'ils inspirent, on les attache à la garde plus particulière de +leur maître. + +[Note 18: Ces esclaves sont de divers pays; il en est de Russes, +d'Allemands, pris à la guerre; mais les plus nombreux et les plus +estimés sont Géorgiens, Circassiens et des autres parties du +Caucase: ces derniers parviennent plus souvent que les autres aux +premiers emplois. Cette domination d'hommes originaires du Caucase +sur l'Égypte est digne de remarque. En remontant aux premiers temps +historiques, on la voit conquise par Cambyse, et gouvernée par des +Persans sortis de ces montagnes. Les mameloucks y régnèrent après +les califes. Ils furent remplacés par des Turcs, également +originaires du Caucase: aucun monument historique ne prouve que la +conquête de Cambyse n'a pas été précédée de quelque autre émigration +des habitans de ces montagnes; des traditions parlent à la vérité +des conquêtes faites par Sésostris: mais d'après la répugnance que +les Égyptiens ont montrée constamment à quitter les rives du Nil, +peut-on penser que ce fut avec des émigrations sorties de l'Égypte +que Sésostris fit ces conquêtes, tandis que, depuis les temps +historiques, on voit au contraire la population du Caucase fournir +des soldats à l'Égypte? Cette observation ne préjuge rien sur une +question long-temps discutée, celle de l'origine du peuple égyptien +et de son antiquité, ainsi que de l'influence qu'il eut dès les +temps les plus reculés, comme berceau des arts et des sciences, sur +la civilisation et l'instruction des autres peuples. Il peut avoir +reçu des soldats du Caucase sans être originaire de l'Asie. Une +classe supérieure, chargée de l'administration, du gouvernement et +de la religion du pays, peut avoir été instruite dans les sciences +(et l'avoir été exclusivement au reste du peuple), sans en avoir +reçu les principes d'aucune nation étrangère. Quelques sages ont pu +sortir de l'Égypte, instruire d'autres peuples, les civiliser, et, +en les gouvernant, diriger leurs conquêtes, sans que ces colonies et +ces conquêtes aient été faites par des émigrations considérables de +ce pays. + +Si les ruines magnifiques des temples de la Haute-Égypte sont des +monumens d'habileté dans les arts et d'instruction dans les +sciences, n'en sont-ils pas aussi de l'esclavage et de la +superstition de la classe inférieure du peuple? Des zodiaques +sculptés sur quelques uns de ces temples, et par le moyen desquels +on a déterminé le siècle de leur construction; l'observation que les +plus anciens sont les plus rapprochés des cataractes et des sources +du Nil, et que les figures peintes et sculptées sur ces monumens ont +le caractère africain, sont des faits dont on pourrait conclure que +la population de l'Égypte, ou plutôt la classe qui y a porté la +civilisation et les arts, est venue de l'intérieur de l'Afrique, en +descendant le Nil.] + +Lorsque, pour récompenser leurs services, leur maître les +affranchit, ils quittent sa maison, reçoivent de lui des propriétés, +souvent même il les marie à l'une de ses esclaves; ils ont alors le +droit d'acheter des mameloucks, et cessent d'être employés au +service intérieur; mais ils sont toujours prêts à obéir à leur +maître, et le suivent à la guerre. La permission de laisser croître +leur barbe est le signe extérieur de leur liberté. Quoique le nombre +des kiachefs fût fixé, et que le corps des beys dût les choisir sous +la confirmation du pacha, ceux qui avaient de l'influence nommaient +leurs créatures, et les faisaient reconnaître par les autres. Les +vingt-quatre beys étaient choisis parmi les kiachefs; lorsqu'une de +ces places était vacante, ils en proposaient un au pacha, qui le +confirmait; dans les derniers temps c'était une simple formalité, et +le chef de maison le plus puissant nommait des beys de sa famille. +Mourâd et Ibrahim, lorsqu'ils partagèrent le gouvernement, +s'accordèrent pour avoir un nombre à peu près égal de beys. + +Une grande carrière est donc toujours ouverte à l'ambition des +mameloucks: d'esclaves ils peuvent devenir beys, chefs de maison, et +même souverains de l'Égypte. Leurs moyens de parvenir sont +l'attachement, le zèle et l'obéissance; la force et l'adresse dans +les exercices militaires, la bravoure dans les combats; ils +obtiennent ainsi la faveur de leur maître: des richesses et la +liberté. Devenus kiachefs, ils peuvent obtenir des commandemens de +provinces ou des expéditions, dans lesquelles ils pressurent les +fellâhs et les Arabes: ils accumulent alors l'argent nécessaire pour +acheter et entretenir un grand nombre d'esclaves. La considération +qu'ils ont acquise, la crainte qu'inspire une force militaire +imposante, et les richesses, les conduisent ensuite aux premiers +emplois. + +Les guerres entre les mameloucks des différentes maisons, dont les +chefs se disputaient le gouvernement, entraînaient la chute d'un +parti, qui se retirait dans la Haute-Égypte. Les vaincus étaient +proscrits, leurs biens confisqués[19], et leurs beys étaient +remplacés au divan par des kiachefs du parti victorieux, qu'on +nommait beys à leur place. Le chef de la maison dominante, outre ce +qu'il possédait par lui-même, devenait de cette manière possesseur +d'une grande partie des villages de ses adversaires; il en obtenait +encore par des concessions qu'il forçait les mukhtesims à lui +faire, et par la succession des gens de sa maison qui mouraient sans +héritiers. Il se servait de toutes ses propriétés pour augmenter ses +propres revenus, pour enrichir ses créatures, et pour rendre sa +maison plus puissante. + +[Note 19: Il faut remarquer que, dans toutes ces révolutions, +les biens et la personne des femmes de mameloucks et de beys +proscrits étaient toujours respectés: elles continuaient de vivre +tranquilles au Caire, y touchaient leurs revenus et envoyaient des +secours à leurs maris. C'est pour cette raison que les beys +donnaient ordinairement à leurs femmes des villages et des +propriétés considérables.] + +Les beys et les kiachefs recevaient chaque année le gouvernement de +quelque province ou arrondissement. Ils y allaient faire une tournée +pour forcer le paiement des impositions dues au gouvernement et aux +mukhtesims, soumettre les Arabes et maintenir la police; mais leur +intérêt propre les occupait bien davantage que les affaires +publiques; ils s'appliquaient à percevoir les droits qui leur +étaient alloués, saisissaient toutes les occasions de faire des +avanies ou d'ordonner des amendes, forçaient les Arabes à leur +offrir des présens, et nourrissaient leurs troupes aux dépens des +villages. + +Outre les mameloucks, tous à cheval, les beys et le gouvernement +entretenaient quelques gardes à pied, etc. Fidèle à la politique +turque de donner rarement une autorité militaire aux hommes du pays, +cette infanterie, peu nombreuse, n'était pas composée d'Égyptiens, +mais d'hommes de la partie occidentale de la Barbarie et d'Albanais. +Ils étaient chargés en sous-ordre des mameloucks, de la garde des +villes et de la police des villages des beys qui les avaient à leur +solde. + +Le pacha, envoyé de Constantinople, était bien censé le chef du +gouvernement de l'Égypte; mais les beys, maîtres de toute +l'autorité, ne lui laissaient que les marques honorables de sa +place[20]. Je me dispenserai donc d'en parler, ainsi que des autres +officiers et des effendis, envoyés par la Porte pour régler des +comptes, que les beys faisaient toujours arranger de manière qu'on +n'eût rien à envoyer à Constantinople. + +[Note 20: L'organisation des armées turques, composées de +milices nombreuses, lorsqu'on les rassemble pour une expédition, +mais qui se dispersent aussitôt qu'il n'y a plus qu'à conserver, +contribue à rendre le pouvoir des pachas très faible et surtout +passager. La Porte se réveille quelquefois et songe à rétablir son +autorité; elle envoie des armées qui y réussissent; mais aussitôt +que le pacha a repris tous ses droits, les soldats retournent chez +eux. Réduit alors à ceux qu'il doit entretenir de ses revenus, et +que, par avarice, il borne à un très petit nombre, il retombe dans +l'avilissement; et les mameloucks, qui s'étaient éloignés pendant la +présence de l'armée turque, reviennent envahir de nouveau toute +l'autorité. Il y en a plusieurs exemples, notamment après +l'expédition que le capitan-pacha fit, en 1788, contre Ibrahim et +Mourâd-Bey, en s'appuyant du crédit et des mameloucks d'Ismaïn-Bey.] + +Les revenus des mameloucks se composaient de ceux qui leur étaient +particuliers et de ceux du gouvernement. + +Les revenus particuliers étaient ceux des villages qui appartenaient +aux beys, kiachefs et mameloucks comme mukhtesims; les différens +droits qu'ils percevaient dans leur commandement, les avanies, les +amendes, les présens qu'ils exigeaient. Les Cophtes ont toujours eu +l'adresse de se rendre nécessaires; chaque bey, chaque mukhtesim en +employait un par village, qui tenait les rôles de contributions et +les percevait en son nom. Le bey propriétaire de plusieurs villages, +avait un Cophte supérieur aux autres, qui était à la fois son +intendant et son secrétaire. Ce dernier se dédommageait sur les +subalternes et sur les fellâhs des humiliations qu'il devait +supporter. + +Les revenus publics se composaient du miry ou impôt territorial, que +les mukhtesims percevaient et versaient entre les mains d'effendis +envoyés de Constantinople, mais obligés d'obéir aux beys; des +douanes; des droits sur le commerce intérieur; de la ferme de +certaines exploitations; de la capitation des chrétiens, etc. Ces +divers droits, à l'arrivée des Français, étaient affermés, les +douanes à des chrétiens de Syrie, les droits intérieurs à des +négocians musulmans, les exploitations et le commerce du natron et +du séné à des Francs, etc., etc. Ces revenus publics étaient +affectés aux dépenses du gouvernement. L'excédant devait être envoyé +à Constantinople; mais les beys principaux en disposaient. + +Après la conquête de l'Égypte, le gouvernement français devint +propriétaire des villages qui appartenaient aux mameloucks et à des +mukhtesims émigrés; il en perçut les revenus, ainsi que ceux des +oussiehs, et se fit payer le miry. On ordonna un enregistrement des +propriétaires de villages, pour constater les droits des mukhtesims qui +étaient encore en Égypte. Les Cophtes étaient seuls instruits du mode +de perception et du produit des contributions territoriales; on dut +continuer à les employer. Les douanes et les autres contributions +indirectes furent organisées. L'histoire générale de l'expédition fera +connaître plus en détail ce que les Français ont fait pour une +organisation des finances, également conforme au bien du peuple et aux +intérêts du gouvernement. + +L'évaluation des revenus que les mameloucks tiraient de l'Égypte, +entraînerait à des détails que ne comportent pas ces considérations +générales. On croit assez communément qu'elle leur produisait, de +revenus publics et particuliers, trente-cinq à quarante millions. +Ils ont varié chaque année sous les Français, selon les +circonstances de la guerre; mais on peut les évaluer à vingt ou +vingt-cinq millions. La raison de cette différence de produit est +que, pendant la guerre, la douane et les contributions indirectes +rapportaient fort peu; que les mameloucks qui surveillaient +directement l'exploitation de leurs villages, et particulièrement +celle de leurs oussiehs, en retiraient plus que les Français ne le +pouvaient alors; enfin, qu'on avait supprimé les avanies, amendes et +autres vexations qui rapportaient beaucoup aux beys. + +Les Français n'ont pu recueillir aucun renseignement certain sur la +population. Les Musulmans ont pris des Juifs une répugnance +superstitieuse pour les dénombremens: à cet obstacle se joignait +encore l'inquiétude des habitans pour le motif de pareilles +recherches. N'imaginant pas qu'on pût avoir d'autre but que +d'obtenir de l'argent, ils pensaient que les Français cherchaient à +savoir leur nombre, pour leur imposer une capitation. Ils ne +tiennent aucun registre des naissances et des morts; c'est avec +beaucoup de peine que, dans quelques villes, on a obtenu la +déclaration du nombre de ces derniers, et long-temps après celle des +naissances; mais elles n'ont jamais été bien exactes. Les états +recueillis par le citoyen Desgenettes sont les seules bases qu'on +ait pu se procurer. + +Si les mameloucks laissent peu de postérité, il n'en est pas de même +des autres habitans, principalement des fellâhs. Quoique un petit +nombre soient assez riches pour profiter de la loi qui autorise la +polygamie, et que les femmes y passent très vite, ils ont tous +beaucoup d'enfans; sans cette fécondité, les grandes pestes +affaibliraient beaucoup l'Égypte. N'ayant aucun renseignement sur +celle des campagnes, on ne peut l'estimer; cependant il paraît qu'on +peut porter celle de toute l'Égypte à environ deux millions cinq +cent mille habitans, ou à plus de trois millions, compris la ville +du Caire, qui en a deux cent cinquante à trois cent mille. + + +RÉSUMÉ DE L'ÉTAT SOCIAL DES PEUPLES DE L'ÉGYPTE. + +Depuis l'Arabe Bédouin jusqu'aux chefs du gouvernement, la force et +les richesses sont la seule route qui conduise au pouvoir, et +dès-lors l'unique objet de l'ambition. Tous sont peu délicats sur +les moyens d'acquérir des trésors; tous cherchent à s'attacher des +hommes qui leur soient dévoués, et dont ils puissent employer +utilement le courage et l'adresse. Les beys et les mukhtesims +achètent des esclaves blancs et quelques noirs; les cheiks arabes +achètent des Nègres. Chacun s'entoure d'une milice plus ou moins +redoutable. Se croit-il assez fort, il lutte et fait la guerre avec +ses concurrens ou ses oppresseurs. Lorsqu'il n'existe pas dans le +gouvernement une puissance capable d'imposer à toutes ces forces +divisées, l'anarchie est complète; l'esprit de faction et les haines +héréditaires se joignent aux querelles qui naissent journellement. +Le cultivateur est presque toujours entraîné dans ces querelles; il +en a aussi de personnelles, mais de quelque manière qu'elles se +terminent, le produit de ses récoltes sert toujours à nourrir les +combattans; il doit payer les profusions des chefs pour augmenter +leur pouvoir: il n'est que le misérable instrument de leurs +jouissances. Régi plutôt par les caprices des hommes puissans que +par des lois fixes, il ne sait à qui du gouvernement de +Constantinople, des beys, des mukhtesims ou des cheiks arabes il +doit obéir. Obligé de les satisfaire tous, il exécute d'abord les +ordres de celui dont, pour le moment, il redoute la vengeance; de là +l'usage de mettre chaque année des troupes en campagne pour +percevoir les contributions. + +Les qualités morales et l'instruction ne conduisent à aucun emploi; +elles ne procurent qu'une très faible considération, et nulle +richesse; rien n'invite donc à les cultiver. La seule étude est +celle de la dissimulation, cette arme de la faiblesse ambitieuse; +elle est autant le partage de toutes les classes du peuple que la +base de la conduite du gouvernement. + +Des lois vagues, la vénalité des juges, l'absence d'une force +spécialement destinée à poursuivre et à punir les coupables, les +refuges qui leur sont toujours ouverts par l'hospitalité, +déterminent le gouvernement à punir une famille, une corporation, un +village, pour la faute d'un seul homme, souvent fugitif, plus +souvent inconnu; il adopte ainsi l'usage des Arabes, d'étendre les +vengeances personnelles à des familles entières: il reconnaît le +territoire de chaque tribu pour exiger d'elle la restitution ou le +paiement des vols qui s'y commettent. Dans un gouvernement mal +organisé, cette méthode de punir une classe entière des fautes d'un +seul homme, a du moins l'avantage d'intéresser tous les individus à +se surveiller réciproquement. Les asiles sont une ressource que tous +les habitans se procurent mutuellement contre l'oppression. Ce n'est +pas par esprit d'ordre et de justice que les gouvernans, peu +susceptibles de ces sentimens moraux, poursuivent le coupable, et +cherchent à terminer les querelles; mais c'est que la culture, les +récoltes et le paiement des contributions en souffrent; et que les +accommodemens leur procurent toujours des présens ou des amendes. + +Le peuple égyptien a été soumis dans presque tous les temps, a des +conquérans étrangers dont il a successivement détesté le joug. +Toujours prompt à se livrer aux apparences du succès, mais en proie +aux haines, aux jalousies, effets de sa division en classes +distinctes, jamais un concours simultané d'efforts n'exista pour +briser ses chaînes; les soulèvemens partiels furent toujours +sévèrement réprimés: il conserve encore le même esprit d'inquiétude. +Le gouvernement des Osmanlis est celui qu'il déteste le plus; cette +aversion est continuellement excitée par les mameloucks et les +Arabes, dont l'esprit domine en Égypte: elle a sans doute contribué, +malgré le fanatisme religieux, à l'attacher aux Français. + +Les élémens de la société s'opposent, en Égypte, à toute espèce +d'améliorations; aucun changement utile ne peut être opéré que par +des étrangers appelés au gouvernement. Les Français se sont trouvés +dans cette position; mais outre les difficultés d'un établissement, +et celles qui naissent de l'état de guerre, combien d'obstacles +moraux n'avaient-ils pas à surmonter? L'attachement aux anciens +usages, l'orgueil de la superstition, et l'ignorance qui repousse +toute idée nouvelle, la différence de langage et de culte, les +moeurs et l'état social des différentes classes, etc., etc. Il +fallait organiser la justice, établir des autorités municipales, une +police générale et une administration uniquement occupées du bien +public; effacer les distinctions politiques et religieuses, habituer +les hommes de cultes différens à obéir aux mêmes lois, changer la +nature des propriétés territoriales et l'état des fellâhs; il +fallait intéresser les cultivateurs à perfectionner leurs cultures, +les artisans et les commerçans à étendre leurs spéculations, par la +certitude de jouir du fruit de leurs travaux; il fallait détruire +les Arabes errans, ou saper, par des institutions, leurs préjugés +contre la vie sédentaire; il fallait enfin lier tous les intérêts +particuliers à l'intérêt général, perfectionner le système des +impositions, améliorer la distribution des eaux et l'irrigation, +développer la culture des plantes coloniales, creuser des canaux de +navigation, etc., etc. Alors l'Égypte se serait élevée au plus haut +degré de prospérité. Mais il était nécessaire d'étudier parfaitement +ce peuple, de détruire ses préjugés, d'attirer sur les législateurs +l'amour, l'estime et la vénération qui seuls pouvaient leur donner +une force morale suffisante pour établir et consolider de nouvelles +institutions. Cela ne pouvait être effectué que successivement et +avec beaucoup de lenteur. C'est au moment où les Français avaient +acquis en partie ces connaissances et l'ascendant moral d'où +dépendait le succès, qu'ils ont abandonné l'Égypte. La paix, qui +procure la tranquillité à tous les autres peuples, n'est pas un +bienfait pour les Égyptiens; elle les rejette au sein des troubles +et des dissensions intestines; elle les replonge dans la barbarie. + +L'orgueilleux musulman connaissait les peuples de l'Europe, +seulement par l'horreur que des barbares fanatiques avaient inspirée +à ses ancêtres; il ignorait ou se refusait à penser que ces mêmes +peuples, affranchis de leurs préjugés, avaient fait des pas immenses +dans la carrière de la civilisation; tandis que lui, dégradé par ses +propres institutions, peut à peine se compter au nombre des peuples +civilisés. Lors de l'expédition de Bonaparte en Égypte, on vit pour +la première fois les sciences et les arts s'unir à la marche d'un +conquérant. Les Égyptiens apprécièrent dès-lors la puissance des +Européens, la douceur de leurs lois, et l'étendue de leurs lumières; +leurs braves admirèrent les exploits des Français: tous reconnurent +leur supériorité. + +L'armée d'Orient laisse en Égypte de grands souvenirs et des +regrets. Ces impressions sont un germe que l'avenir et les événemens +feront éclore. + + + + +DE L'ÉGYPTE + +APRÈS + +LA BATAILLE D'HÉLIOPOLIS. + + + + +PREMIÈRE PARTIE. + +DEPUIS LE MOIS DE FLORÉAL AN VIII, JUSQU'AU MOIS + +DE BRUMAIRE AN IX. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +SITUATION DE L'ARMÉE D'ORIENT, ET PROJETS DE KLÉBER AVANT SA MORT. + + +Après la bataille d'Héliopolis et le siége du Caire, l'armée se +trouva dans la situation la plus brillante. Les troupes, bien +habillées, bien nourries, et payées régulièrement, étaient +satisfaites de leur sort. La mauvaise foi des Anglais, lors de la +rupture du traité d'El-A'rych, avaient excité leur indignation; les +Turcs n'étaient point pour elles des ennemis redoutables. Depuis le +18 brumaire, leur confiance dans le gouvernement ajoutait au désir +de conserver une conquête dont elles sentaient toute l'importance, +et qui leur plaisait depuis qu'elles y jouissaient de quelque +agrément et supportaient moins de privations. + +Les habitans, étonnés de voir le visir de la Porte (le plus grand +personnage que leur ignorance leur permît de connaître) battu par +les Français, étaient persuadés que tous les efforts des Turcs +seraient désormais inutiles; ils regardaient l'Égypte comme la +propriété de leurs nouveaux maîtres, et prenaient une grande +confiance en eux. Ils avaient éprouvé dans plusieurs occasions +combien leurs révoltes avaient été facilement dissipées par un petit +nombre de troupes. Les charges de guerre auxquelles les rebelles +avaient été imposés les avaient pour toujours dégoûtés de semblables +soulèvemens. La paix avec Mourâd-Bey contribuait encore à maintenir +les Égyptiens dans ces sentimens. + +Les contributions extraordinaires imposées au Caire, en punition de +la révolte, donnaient les moyens de payer l'arriéré, qui s'élevait +alors à onze millions, y compris la solde, et d'attendre la saison +où l'on perçoit les impositions ordinaires, pour fournir aux +dépenses courantes. Les améliorations que l'état de guerre et les +difficultés inséparables d'un nouvel établissement avaient empêché +Bonaparte d'effectuer dans un pays où la langue, les moeurs, les +usages, tout élevait des obstacles, Kléber pouvait les faire après +la bataille d'Héliopolis; celles qu'il ordonna dans toutes les +parties de l'administration apportèrent beaucoup d'économie dans les +dépenses, diminuèrent les frais de perception, et mirent un frein à +beaucoup de vexations et de dilapidations. + +Le général Kléber voulant profiter des dispositions générales des +habitans, fit sentir particulièrement aux Cophtes que s'ils avaient +été armés pendant la révolte du Caire, leur quartier n'aurait pas +été pillé par les Turcs, et qu'il était de leur intérêt de +concourir, avec les Français, à la défense commune. Il les engagea à +former un bataillon de cinq cents hommes, qu'il fit habiller à la +française: il comptait l'augmenter autant que les circonstances le +permettraient. + +Cette formation d'un corps était un moyen de développer le goût du +service militaire; mais il était encore plus avantageux d'engager +les habitans du pays, chrétiens et musulmans, à s'enrôler dans les +demi-brigades, où ils pouvaient prendre plus facilement le moral du +soldat français. Kléber encouragea ces recrutemens. Ils réussirent +dans la Haute-Égypte; la 21e demi-brigade fit, en très peu de temps, +trois cents recrues, qui se formèrent assez vite. Les habitans de la +Basse-Égypte y paraissaient moins disposés; cependant on aurait pu +vaincre leur répugnance. + +Les Grecs, d'un caractère plus belliqueux, se présentaient avec bien +plus de zèle. Deux compagnies avaient déjà été formées précédemment +par Bonaparte; celle qui se trouvait au Caire lors du siége s'était +fort bien battue. Kléber forma une légion où l'on engagea beaucoup +de Grecs nouvellement arrivés dans les ports: elle fut bientôt +d'environ quinze cents hommes. + +L'armée avait éprouvé beaucoup d'obstacles pour les transports dans +les momens difficiles, parce qu'alors les Arabes qui louaient leurs +chameaux s'éloignaient. Afin d'assurer ce service important, Kléber +fit établir un parc de cinq cents chameaux toujours disponibles, et +qu'on employait, en temps ordinaire, aux différens services; il +ordonna une levée des chevaux et des chameaux nécessaires pour +remonter la cavalerie et l'artillerie; il fit établir des ponts +volans, pour faciliter les passages du Nil aux troupes qui auraient +à marcher de la côte sur les frontières de Syrie, et ordonna des +reconnaissances pour organiser des communications entre les divers +postes occupés par l'armée. + +Il arrêta, pour le Caire, un plan de travaux simples qui +remplissaient deux objets importans; celui de contenir les habitans +de cette grande ville, et celui de la clore, de manière qu'aucun +parti ennemi ne pût s'y introduire. Il ordonna aussi les travaux +nécessaires pour la défense des côtes. + +Il établit un comité administratif composé de cinq membres, chefs +des principales administrations, qui discutaient avec lui les +améliorations que les circonstances rendaient possibles. Il arrêta +beaucoup de dilapidations; ôta le moyen de spéculer sur le bien-être +du soldat, et améliora le sort des troupes en faisant payer les +rations de viande et de fourrage, et en mettant une partie de +l'habillement au compte des corps. + +La flotte turque, commandée par le capitan-pacha, avait paru, dans +les premiers jours de prairial, devant Alexandrie. Kléber, ignorant +si elle portait des troupes et méditait quelque débarquement, +partit, dès qu'il en eut la nouvelle, avec une partie des troupes +qui étaient au Caire, et donna des ordres pour réunir à Rahmaniëh +celles du Delta. Il quitta le Caire le 14 prairial, apprit à +Rahmaniëh que le capitan-pacha était seulement venu parader devant +Alexandrie, afin d'entamer quelques négociations, défendit de +recevoir à terre aucun parlementaire, et revint au Caire laissant +dans le Delta, vis-à-vis Rahmaniëh, un camp volant de deux +demi-brigades et de deux régimens de cavalerie disponibles, pour +aller sur tous les points de la côte qui pourraient être menacés, ou +sur la frontière de Syrie. + +Le général Menou était arrivé au Caire à la fin de floréal; depuis +six mois il avait l'ordre de s'y rendre, d'abord pour être employé +aux négociations avec les Turcs, ensuite pour la campagne qui se +préparait, et après la prise du Caire, afin d'y commander. Mais en +écrivant toujours qu'il allait partir, qu'il ne désirait rien tant +que de combattre, il était resté paisiblement à Rosette, jusqu'au +moment où les Osmanlis sortis du Caire et rejetés dans le désert, on +n'eut plus qu'à jouir d'une tranquillité due aux victoires de +l'armée. Arrivé au Caire, il fit des difficultés pour en prendre le +commandement: celui de la Haute-Égypte, où il paraissait désirer de +voyager, lui fut offert; mêmes obstacles. Enfin, Kléber lui écrivit +qu'après lui avoir offert les plus beaux commandemens, il ne lui +restait plus qu'à lui offrir celui de l'armée; le général Menou +choisit celui de la Haute-Égypte; mais il ne partit pas. + +Lorsque le général Kléber partit pour Rahmaniëh, il écrivit au +général Reynier, qui était en tournée dans le Kalioubëh, de venir au +Caire pour en prendre le commandement et surveiller la Haute-Égypte +ainsi que la frontière de Syrie, tandis que lui serait sur les +côtes. L'exprès s'égara, et le général Reynier ne put arriver +qu'après son départ. Pendant ce temps, le général Menou sollicita ce +commandement: Kléber le lui accorda en lui recommandant de se +concerter avec le général Reynier pour les dispositions de défense, +s'il y avait quelque mouvement du côté de la Syrie. Ce dernier, de +retour au Caire, lui donna tous les renseignemens qui pouvaient lui +être nécessaires sur les fortifications, les troupes, les habitans +et la police de cette ville, qu'il connaissait peu. + +Kléber fut de retour le 21 de Rahmaniëh; le 23, il montra au général +Reynier la note qu'il faisait écrire en réponse à une lettre que +Morier, secrétaire de lord Elgin, lui avait envoyée de Jaffa. Il +entra dans quelques détails sur la conduite qu'il devait tenir avec +les Turcs, et dont il l'avait déjà entretenu plusieurs fois. Il +voulait profiter de la rupture du traité d'El-A'rych et des +arrangemens pris alors par les Anglais, à l'effet d'occuper +Alexandrie, Damiette et Souez, pour exciter le ressentiment des +Turcs contre eux; il voulait aussi éviter les communications avec +les chefs de ces deux armées, en même temps qu'il tâcherait +d'établir une correspondance directe avec Constantinople. Par ce +moyen, il espérait correspondre avec le gouvernement français, et +faire consentir les Turcs à la neutralité jusqu'à la paix générale. +Un arrangement aurait donné à l'armée française l'assurance de +n'être attaquée que par une expédition maritime, que les Anglais +n'auraient sûrement pas tentée sans l'appui des Turcs; il aurait +augmenté les ressources en rétablissant une partie du commerce. + + + + +CHAPITRE II. + +ASSASSINAT DE KLÉBER.--LE GÉNÉRAL MENOU PREND LE COMMANDEMENT.--SA +CONDUITE DANS LES PREMIERS TEMPS, ET JUSQU'EN FRUCTIDOR. + + +Le 25 prairial, le général Kléber, après avoir passé, dans l'île de +Raoudah, la revue de la légion grecque, vint au Caire voir les +réparations qu'on faisait à sa maison. Il se promenait sur la +terrasse de son jardin avec le citoyen Protain, architecte, +lorsqu'il fut frappé de plusieurs coups de poignard. L'assassin, +arrivé au Caire à la fin de floréal, avait suivi Kléber depuis +Gisëh, s'était introduit dans la maison avec les ouvriers, et avait +saisi le moment où ce général, occupé de sa conversation, ne +pouvait l'apercevoir. Les généraux se réunirent dès qu'ils apprirent +cette nouvelle. On fit la recherche de l'assassin, qui fut arrêté +bientôt après, et on l'interrogea. + +Les cheiks et les agas de la ville avaient été mandés; on voulait +examiner si cet attentat n'était pas lié à quelque conspiration plus +étendue. Un aide-de-camp vint demander s'ils devaient être +introduits. Le général Reynier, à qui il porta la parole, lui dit de +s'adresser au général Menou, qui le lui renvoya, et il s'établit +entre eux une discussion sur le commandement de l'armée. + +Le général Menou protesta que ce commandement ne lui convenait pas; +que n'ayant pas fait la guerre activement, il était moins connu des +troupes que le général Reynier, et qu'il l'_avait déjà refusé dans +d'autres occasions_; il prodigua sa _parole d'honneur_ qu'il +donnerait plutôt sa démission d'officier-général que de l'accepter, +et que même, si on l'y forçait, il s'en servirait pour ordonner au +général Reynier de le prendre. Ce général lui observa qu'en +pareilles circonstances les lois ordonnaient au plus ancien de grade +de prendre le commandement provisoire, en attendant les ordres du +gouvernement, et que s'il désirait avoir le temps de faire ses +réflexions avant d'accepter, il ne pouvait du moins se dispenser de +donner des ordres en sa qualité de commandant du Caire; que quant à +lui, il croyait ce commandement trop délicat pour s'en charger +légèrement. Voyant qu'il ne se décidait pas, il le prit à part, +renouvela ses observations, en ajoutant qu'une pareille discussion +devait être renvoyée à un moment plus calme. + +Le général Menou répéta encore qu'il ne pouvait prendre le +commandement; qu'il n'avait pas fait la guerre, et n'était pas connu +des soldats, peut-être prévenus contre lui par son changement de +religion. Le général Reynier lui dit qu'il ne devait point regarder +ce changement comme un obstacle; que même il le rendrait plus +agréable aux habitans du pays; qu'enfin, tous les généraux, et lui +en particulier, l'appuieraient de tous leurs moyens et de leurs +conseils. Il l'invita à répondre au moins comme commandant du Caire, +et se retourna du côté de l'aide-de-camp; la discussion finit alors. +On continua de faire des informations sur l'assassinat, et, dès le +lendemain, le général Menou prit le titre de _commandant l'armée par +intérim_. Il nomma le général Reynier président de la commission +chargée de juger l'assassin. + +Après les funérailles de Kléber et l'exécution du coupable, le +général Menou prit le titre de général en chef. L'armée le vit avec +beaucoup de peine succéder à ses anciens chefs. Plusieurs corps +élevèrent des murmures; mais les généraux les apaisèrent; ils +espéraient que son habitude des affaires suffirait pour bien diriger +l'administration du pays, et qu'au moment du danger ils pourraient +l'aider de leur expérience. + +Le général Menou chercha pendant les premiers jours à se concilier +les esprits: généraux, administrateurs, il les accueillit tous, leur +fit de fréquentes visites; il sembla même aller au-devant de leurs +avis. Mais bientôt des traits d'animosité contre son prédécesseur, +des tracasseries pour sa succession, commencèrent à dévoiler au +moins sa maladresse. Les murmures de l'armée et les reproches +adressés au général Reynier de l'avoir engagé à prendre le +commandement, excitèrent sa jalousie, quoique la conduite franche de +ce général fût bien propre à le rassurer sur les suites de cette +rivalité. + +Le commandement de l'Égypte pouvait procurer à la fois les plus +brillantes réputations, celles de militaire, de législateur et +d'administrateur. Pour se les assurer, il fallait être confirmé par le +gouvernement, et effacer le souvenir de la gloire de Kléber. Des partis +coloniste et anti-coloniste furent inventés. Le général Menou se mit à +la tête au premier, et proclama l'engagement de conserver l'Égypte. On +répandit en France l'opinion que les autres généraux formaient le +second, et voulaient renouveler le traité d'El-A'rych[21]. À cette +époque l'Osiris fut expédié secrètement. + +[Note 21: La différence entre ces deux époques était bien appréciée +par tous les individus de l'armée. Lors du traité d'El-A'rych, elle ne +recevait de la France que des nouvelles affligeantes: les armées étaient +battues, les frontières entamées. Les déclamations que le Directoire +autorisait contre l'expédition d'Égypte faisaient regarder l'armée comme +en exil. Ignorant encore le sort de Bonaparte et l'heureuse révolution +qui rendit à la France son énergie et sa gloire, elle brûlait de porter +ses armes victorieuses dans sa patrie. Kléber avait continué des +négociations, afin d'éclairer les Turcs sur leurs véritables intérêts, +de retarder leurs opérations et de gagner du temps, en attendant les +ordres du gouvernement et des secours: n'ayant plus d'autre moyen de les +prolonger, il avait proposé des conférences et une suspension d'armes. +Les Anglais, qui avaient dû intervenir, surent retarder l'annonce de la +suspension d'armes et le transport des plénipotentiaires envoyés à la +conférence, de manière qu'El-A'rych fut attaqué et livré par surprise, +tandis que les Français se reposaient sur la foi de l'armistice. + +El-A'rych pris, le général Desaix au pouvoir de l'armée turque, une +partie de l'Égypte insurgée, on ne pouvait plus avoir que +difficilement l'argent et les vivres nécessaires à l'armée; les +villes des côtes étaient dans une situation à faire craindre des +événemens semblables à celui d'El-A'rych. L'armée turque allait se +répandre en Égypte; des corps de Russes et d'Anglais devaient se +joindre à elle: l'armée d'Orient pouvait ne pas être victorieuse, +ses victoires même devaient l'épuiser; ne recevant pas de secours, +elle pouvait prévoir qu'elle succomberait après quelques attaques +successives, et des auxiliaires européens, en aidant les Turcs, +auraient acquis chez eux me influence politique dangereuse pour la +France. Kléber, persuadé que le Directoire abandonnait tout projet +sur l'Égypte, et que les vieilles bandes de l'armée d'Orient, +arrivant en Europe au commencement de la campagne, pouvaient sauver +leur pays, fit le sacrifice de la gloire qu'il pouvait acquérir +contre les Turcs dans l'espoir d'être plus utile. Il voulait, par ce +traité, séparer les Turcs des Russes et des Anglais, les déterminer +à faire la paix avec la France, et à lui assurer dans le commerce +des avantages équivalens à la restitution de l'Égypte. Mais le visir +dépendait trop des Anglais pour y consentir ostensiblement; il ne +donna que des assurances verbales que cela s'arrangerait après +l'évacuation. Les négociations étaient trop avancées pour reculer, +et le traité fut conclu: son exécution était commencée lorsqu'on +apprit la révolution du 18 brumaire. L'armée pouvait alors espérer +que le gouvernement s'occuperait d'elle, si elle restait en Égypte; +mais Kléber était trop loyal et trop esclave de sa parole pour +rompre un traité qu'il avait signé. Les faux calculs du gouvernement +anglais, la mauvaise foi jointe à l'insulte, tournèrent contre lui; +ils rendirent à l'armée d'Orient ses armes, et lui valurent une +nouvelle conquête de l'Égypte. + +Lorsqu'on aurait cherché les circonstances les plus favorables pour +procurer à cette armée une victoire complète, on n'aurait pu les +mieux préparer qu'elles ne le furent par l'évacuation de la partie +orientale de l'Égypte, la marche des Turcs et la réunion de l'armée +française. Si, au lieu de signer la convention, on avait ouvert la +campagne, il y aurait eu beaucoup d'affaires partielles, de +privations, de marches pénibles, et on aurait peut-être fini par +succomber. À Héliopolis les deux armées étaient réunies; aussi la +victoire fut-elle brillante et décisive. + +Après cette bataille et la nouvelle de la révolution de 18 brumaire, +la situation de l'armée était bien changée. Assurée au moins pour un +an de la possession paisible de l'Égypte, elle pouvait espérer que +le gouvernement, qui alors méritait toute sa confiance, veillerait +sur elle. Les derniers dangers avaient attaché tous les individus de +l'armée à la conservation de l'Égypte; et si on avait voulu y +chercher des anti-colonistes, l'armée entière aurait désigné l'homme +seul qui passait à Rosette, à déclamer contre les opérations de son +chef, les époques où elle scellait de son sang cette nouvelle +conquête.] + +Convaincu qu'il ne pouvait pas aspirer à une réputation militaire, +le général Menou tourna ses vues vers la carrière administrative; il +affecta de s'occuper de tous les détails, et cherchant à donner une +grande idée de sa moralité et de sa probité, il cria fortement +contre les dilapidations; il promit enfin de détruire tous les abus, +et cependant Bonaparte et Kléber en avaient peu laissé subsister. +Pressé de donner des espérances favorables de son administration, et +d'y intéresser l'armée, il publia l'engagement de tenir toujours la +solde au courant, avant d'avoir assez étudié les finances de +l'Égypte, pour en assurer les moyens; il mit beaucoup d'ostentation +à créer une commission chargée de surveiller la fabrication du +pain. Lorsqu'il crut apercevoir qu'on lui obéissait avec moins de +répugnance, il changea de genre de vie, devint moins accessible; +entouré de liasses de papiers, il avait l'air de travailler +beaucoup, mais les affaires les plus pressées restaient en +souffrance. + +Sous Bonaparte et sous Kléber, l'armée d'Orient n'avait qu'un même +esprit; tous étaient unis par les mêmes dangers et les mêmes +espérances: un nouveau chef créa un nouvel esprit. Aisément il +aurait pu se concilier l'armée, secondé par tous les généraux, qui, +pénétrés de la nécessité d'être unis, agissaient de coeur; pour lui, +il préféra de se faire quelques partisans par des menées sourdes; +mais leur développement fut long-temps couvert d'un voile que ses +démarches ostensibles rendaient plus difficile à soulever. + + + + +CHAPITRE III. + +ÉVÉNEMENS POLITIQUES. + + +La note que Kléber avait préparée pour accompagner le renvoi de la +lettre de Morier, secrétaire de lord Elgin, n'était pas encore +partie; le général Menou en adoucit quelques expressions, et +l'expédia le 2 messidor, telle qu'elle a été imprimée dans les +journaux. + +Le 9 du même mois, M. Wright, lieutenant du Tigre, arriva en +parlementaire par le désert, avec des dépêches du visir et de +Sidney-Smith. Il annonçait que l'Angleterre avait délivré les +passe-ports nécessaires pour l'exécution du traite d'El-A'rych. Il +s'était déjà présenté à Alexandrie; mais, refusé d'après les ordres +de Kléber, il avait passé par la Syrie. M. Wright avait appris en +route l'assassinat de Kléber, et avait tenu à Salêhiëh divers propos +pour engager les soldats à se révolter contre les généraux qui +refuseraient de les ramener en France. Ses discours n'avaient +produit d'autre effet que l'indignation. D'après sa conduite, on +aurait pu l'arrêter comme espion; il fut renvoyé. + +De nouvelles lettres du visir arrivèrent le 15; elles étaient +relatives à la note envoyée à Morier; il lui fut répondu de +s'adresser à Paris. Le 13 fructidor il fit passer encore une +dépêche; il essayait toujours d'entamer quelques négociations et +craignait d'être prévenu par le capitan-pacha. Ces deux premières +autorités de la Porte rivalisaient d'activité pour renouer avec +l'armée française et s'en faire un mérite à Constantinople. + +Le capitan-pacha était venu à Jaffa, avec Sidney-Smith, au +commencement de messidor, pour concerter avec le visir un plan +d'opérations militaires ou de négociations. Ils n'avaient pas de +forces qui leur permissent de rien entreprendre; aussi la conférence +entre le chef suprême de toutes les forces ottomanes, alors sans +armée, dont le crédit à sa cour avait beaucoup baissé depuis la +bataille d'Héliopolis, et le capitan-pacha, son subordonné mais +favori du sultan, se passa sans rien décider, à s'observer +mutuellement; puis ils se séparèrent, déterminés à négocier chacun +de son côté. + +Le capitan-pacha reçut à son bord, à Jaffa, l'aide-de-camp Baudot, +enlevé par surprise à Héliopolis, et retenu pour servir à l'échange +de Moustapha-Pacha, que Kléber avait gardé comme otage: ce pacha +étant mort subitement à la nouvelle de l'assassinat de Kléber, cet +événement prolongea la captivité de Baudot, qui ne fut rendu à +Damiette qu'à la fin de thermidor. Le capitan-pacha avait eu pour +lui des égards qui contrastaient avec les mauvais traitemens du +visir. + +Avec quelque adresse, on aurait pu se servir de l'intérêt personnel +de ces deux chefs de l'empire ottoman, pour renouer des négociations +tendant non à leur céder l'Égypte, mais à paralyser leurs efforts, +à les éloigner des Anglais, et peut-être même à les disposer à la +neutralité pendant la guerre[22]; mais le général Menou répondit à +toutes leurs propositions, qu'il fallait s'adresser à Paris pour les +arrangemens relatifs à l'Égypte: les Turcs, qui sont accoutumés à +voir les gouverneurs de province se rendre indépendans, regardèrent +cette réponse comme une défaite, et se persuadèrent que toute +négociation devenait inutile. + +[Note 22: Le général Menou reçut alors des lettres adressées à +Kléber par le gouvernement; elles annonçaient que les Turcs +n'étaient pas éloignés de consentir à cette neutralité.] + +Baudot, d'après les entretiens qu'il avait eus avec le +capitan-pacha, pensait qu'en lui insinuant que les négociations sont +ordinairement entamées par des commissaires pour l'échange des +prisonniers, et qu'après la conduite des Anglais, et l'intention +qu'ils avaient manifestée de s'emparer des ports, si le traité +d'El-A'rych avait eu son exécution, on éprouverait de leur part des +obstacles à tout rapprochement de la France avec la Porte qui +viendrait à leur connaissance, il aurait consenti à l'envoi d'un +agent français à Constantinople, qui, sous le prétexte de l'échange +des prisonniers, aurait traité directement des affaires relatives à +l'Égypte. + +Le capitan-pacha alla faire de l'eau en Chypre: lorsqu'il reparut en +vendémiaire, le général Menou chargea le général Baudot de lui +conduire Endjeah-Bey, fait prisonnier sur un vaisseau qui avait +échoué vers Aboukir, et de tâcher de faire un traite pour l'échange +des prisonniers. Il écrivit au capitan-pacha qu'il fallait d'abord +s'en occuper, et qu'il pouvait s'adresser ensuite à Paris pour le +reste. Le capitan-pacha ne s'arrêta pas long-temps devant +Alexandrie, il retourna à Rhodes; Baudot ne put remplir sa mission, +et Endjeah-Bey fut, peu de temps après, renvoyé sur un bâtiment +grec. + + + + +CHAPITRE IV. + +ESPRIT DES HABITANS DE L'ÉGYPTE.--ÉVÉNEMENS MILITAIRES JUSQU'AU MOIS +DE BRUMAIRE. + + +L'Égypte était fort tranquille; les contributions se payaient, dans +toutes les provinces, sans qu'il fût besoin de forts détachemens +pour les percevoir. La plupart des tribus arabes étaient soumises; +celles qui ne l'étaient point encore avaient fui dans le désert, ou +s'étaient dispersées dans les villages pour éviter les poursuites: +convaincues de la puissance des Français, c'était moins des +intentions hostiles, que leur caractère craintif et défiant qui les +empêchait de se rapprocher d'eux. Le débordement prochain du Nil, et +le mauvais état de l'armée du visir, garantissaient qu'avant +plusieurs mois on n'aurait à redouter aucune attaque extérieure. Un +parti de quatre cents cavaliers turcs, qui était venu à Catiëh pour +servir d'escorte à M. Wright, ne pouvait donner aucune inquiétude. +Des rapports annoncèrent, au commencement de thermidor, que l'armée +du visir se préparait à marcher; cela n'était pas probable, +cependant la garnison de Salêhiëh fut renforcée d'une demi-brigade, +qui bientôt après rentra au Caire. + +Mohamed-Bey-l'Elfy était venu de Syrie par désert, annonçant qu'il +allait joindre Mourâd-Bey; mais il restait chez les _Mahazi_, tribu +d'Arabes rebelles qui habite les déserts du Chark-Atfiëh. On le fit +chasser par un détachement de dromadaires; d'autres partis se +portèrent dans l'isthme de Souez pour l'arrêter, s'il cherchait à +rétrograder. On le poursuivit long-temps; ses équipages furent pris; +il fut même réduit à errer avec vingt-cinq cavaliers. + +Le général Menou fit rentrer au Caire, à la fin de thermidor, la +soixante-quinzième demi-brigade, que Kléber avait placée dans le +Delta, pour y former un corps de réserve avec la vingt-cinquième et +le vingt-unième régiment de dragons. Les ponts volans établis par +Kléber à Rahmaniëh et à Semenhoud, pour faciliter les passages du +Nil et les communications de l'armée depuis la côte jusqu'aux +frontières de Syrie furent retirés. + +Bientôt après, l'inondation couvrit les terres; l'armée ne pouvant +être attaquée avant la retraite des eaux, aucune raison n'exigeait +alors des mouvemens de troupes; cependant le général Menou ordonna +à la division du général Friant d'aller relever à Alexandrie, +Rosette et Rahmaniëh, celle du général Lanusse; qu'il voulait +appeler au Caire. Des considérations très fortes auraient dû +empêcher un pareil changement: Lanusse commandait depuis long-temps +à Alexandrie, il connaissait très bien la défense de cette côte, et +avait l'habitude des relations avec les habitans de la ville et ceux +du Bahirëh; la peste régnant presque toujours à Alexandrie, il était +à craindre que ce déplacement ne la portât au Caire; enfin ce +mouvement ne pouvait s'opérer pendant l'inondation, qu'avec des +barques, et c'était employer inutilement tous les moyens de +transports, à la seule époque favorable pour approvisionner +Alexandrie, etc. Mais le général Menou se souvenait que Kléber, +fatigué de la prétention qu'il avait eue de commander Alexandrie et +le Bahirëh sans sortir de Rosette, l'avait remplacé par Lanusse: il +voulait aussi travailler l'esprit de ses troupes, et contraindre par +des dégoûts cet officier qu'il n'aimait pas à demander son +passe-port pour la France. + +Trois tribus arabes des environs de Ghazah, les _Tarabins_, _Teha_ +et _Anager_, s'étaient réfugiées dans le désert, après une courte +guerre contre les Osmanlis, qui avaient assassiné par trahison leurs +principaux cheiks. Jamais les Arabes ne pardonnent cet attentat, +dont les exemples sont si fréquens chez les Turcs. Ces tribus +envoyèrent demander au général Reynier la permission de s'établir en +Égypte, sous la protection des Français. Elles alléguaient en leur +faveur que la cause de ces persécutions était leur alliance avec eux +pendant la campagne de Syrie: c'était en effet le prétexte des +Osmanlis; mais leur véritable motif était que Mahammed-Aboumarak, +maître d'hôtel du grand-visir, qu'il venait de faire pacha de +Ghazah, avait des haines de famille à satisfaire contre ces tribus, +et qu'il profita de son élévation pour se venger. + +Le général Reynier jugea que ces Arabes pouvaient être utiles; que, +placés dans le désert entre la Syrie et l'Égypte, ils donneraient avis +des mouvemens des Osmanlis. Il espéra qu'en éveillant leur intérêt, on +les porterait à intercepter la contrebande de grains qui se faisait +chaque jour sur cette étendue immense de désert; que, de plus, si l'on +devait faire une nouvelle campagne en Syrie, ces Arabes pourraient +servir. Il proposa au général Menou de leur accorder une partie de +l'Occadi-Tomlat, et le désert qui le sépare de Catiëh et de Souez. Ces +Arabes annonçaient être au nombre de sept mille, femmes, enfans et +vieillards compris. Ils disaient avoir cinq cents cavaliers et huit +cents hommes montés à dromadaire, ainsi que beaucoup de bestiaux; mais +comme ils vinrent successivement et se dispersèrent dans le désert, on +ne put pas juger exactement de leur nombre. Leurs principaux cheiks +ayant été tués, il ne se trouvait plus parmi eux d'hommes influens dont +on pût utiliser l'intelligence, et le général Menou les ayant reçus +mesquinement, on n'en tira pas un grand parti. + + + + +CHAPITRE V. + +INTRIGUES.--ORIGINE DES DIVISIONS. + + +Les mois de thermidor et de fructidor offrent peu d'événemens +remarquables; les intrigues étaient encore obscures: on s'étonnait +cependant des atteintes portées à la mémoire de Kléber. Ces coups +étaient dirigés dans l'ombre, à la vérité, mais ceux qui les +frappaient étaient accueillis: on s'apercevait déjà que c'était le +meilleur moyen d'obtenir des grâces. + +Le général Menou, dont la haine pour Kléber rejaillissait sur le +général Damas, voyant que, malgré toutes ces tracasseries, ce +général ne songeait pas à quitter sa place de chef d'état-major, et +se jugeant assez fort (c'était en fructidor), lui ordonna de cesser +ses fonctions. Sa lettre n'alléguait aucun motif. Ce général, +étonné, lui répondit qu'il ne voyait pas ce qui pouvait donner lieu +à une telle mesure, et qu'il convenait d'attendre les ordres du +gouvernement, à moins qu'il n'existât des motifs suffisans pour le +traduire devant un conseil de guerre: il ne reçut pas de réponse; le +général Menou refusa même de lui parler. + +Les généraux de division Reynier et Friant, peinés de cette +discussion, qui tendait à diviser l'armée, allèrent chez le général +Menou afin de l'engager à surmonter ses haines personnelles, +d'autant moins fondées que le général Damas avait cherché à lui +rendre service auprès de Kléber. Il s'excusa en disant qu'il croyait +s'être aperçu qu'il y avait entre eux incompatibilité d'humeur, +qu'il ne pouvait travailler avec lui; protesta, _sur sa parole +d'honneur_, qu'aucune animosité particulière n'influençait sa +conduite, et termina par offrir sa démission. Cette menace empêcha +le général Reynier d'insister; déjà, par délicatesse, il ne lui +avait pas représenté que, commandant l'armée _par intérim_, il ne +devait pas se permettre un pareil changement, excepté dans les cas +de la plus urgente nécessité, avant de connaître les intentions du +gouvernement. Il se borna à lui demander d'avoir une explication +avec le général Damas, pour se concilier avec lui, si cela était +encore possible, ou lui donner un emploi convenable. Ce général, +pour ne laisser aucun prétexte à des troubles dans l'armée, en +occupant la place de chef de l'état-major malgré celui qui la +commandait, accepta le commandement des provinces de Benesouef et de +Fayoum. L'ordre du jour du 21 fructidor annonça sa retraite, et des +éloges y furent donnés à sa conduite. Le général Menou fut plusieurs +jours avant de lui désigner un successeur; ensuite il choisit le +général Lagrange; mais en paraissant lui accorder toute sa +confiance, il se réserva également tout le travail, même le plus +minutieux; aussi les affaires languirent comme auparavant. + +Le général Reynier avait pénétré l'intention du général Menou, de se +former un parti; il aurait pu le dissoudre en éclairant sur sa +marche tortueuse plusieurs personnes qui, étrangères à toute +duplicité, ne le jugeaient que sous le masque dont il s'était +couvert; mais les désabuser eût été les éloigner du général Menou, +c'eût été diviser l'armée; il préféra garder le silence. + +Le général Menou trouvant que le parti qu'il voulait se former ne +grossissait pas assez promptement; instruit aussi que, quoique la +plus grande discipline régnât dans l'armée, la plupart des officiers +et des corps ne l'aimaient pas, voulut se les concilier. Il nomma, +le 1er vendémiaire, six généraux de brigade, et les officiers +nécessaires pour les remplacemens des autres grades; quelques +officiers, préférant rester à leurs corps, voulaient refuser, mais +leurs réclamations furent rejetées; il les força d'accepter. La +plupart de ses choix tombèrent sur des officiers que des services +rendus ou l'ancienneté de leur grade appelaient à recevoir de +l'avancement; mais on s'aperçut qu'il avait moins l'intention de +donner des récompenses militaires, que de paralyser par des +bienfaits ceux qu'il redoutait, ou d'élever aux places des hommes +dont la loyauté ne pourrait soupçonner sa tortueuse politique. On +vit qu'il n'était plus besoin de services militaires ni d'actions +d'éclat pour mériter de l'avancement. Le général Menou se servit de +cette prodigalité de grades pour engager des officiers à lui +rapporter tout ce qui se disait de lui: il trouva peu d'hommes +assez vils pour gagner sa bienveillance à ce prix, presque tous +rejetèrent ses avances avec indignation. On ignorait au Caire cet +espionnage: le général Lanusse en fut averti le premier, à +Alexandrie, par des officiers qui avaient reçu de pareilles offres +du général Menou. + + + + +CHAPITRE VI. + +INNOVATIONS DANS L'ADMINISTRATION DU PAYS. + + +Jusqu'en fructidor, le général Menou ne s'occupa que des détails de +l'administration et de la police des hôpitaux, déjà réorganisées par +Kléber après le siége du Caire; de la fabrication du pain, et de la +rédaction de ses ordres du jour, qu'il remplissait de déclamations +sur la morale, la probité, etc., afin de mieux séparer sans doute sa +vie antérieure des circonstances où il se trouvait. Mais en +fructidor, il entreprit d'organiser le gouvernement, ainsi que les +finances de l'Égypte. Jetons un coup d'oeil rapide sur son +administration et sur ses nombreux arrêtés. + +D'après un ancien usage, les mukhtesims, lorsqu'ils entrent en +possession, confirment les cheiks existans ou en nomment d'autres, +et les revêtent de béniches et de schals, cérémonie qui, dans les +moeurs de l'Orient, annonce qu'ils demeurent investis de +l'autorité. Les cheiks reconnaissent ce don par un présent de +chevaux, chameaux ou bestiaux, d'une valeur ordinairement double de +celle des vêtemens qu'ils ont reçus. Les propriétaires puissans +renouvellent cette investiture toutes les fois qu'elle est conforme +à leurs intérêts: quelques uns même l'ont convertie en une +prestation en argent; et ce droit, qu'ils perçoivent tous les deux, +trois ou quatre ans, est réparti sur tous les fellâhs. + +Pour ne négliger aucun des moyens de retirer les impositions +d'usage, et se procurer l'argent nécessaire aux dépenses de l'armée, +il fallait percevoir ce droit: mais on devait saisir cette +circonstance pour s'assurer de l'attachement des cheiks et les +intéresser à la perception des contributions ordinaires. La +continuation de l'usage de les revêtir, à de certaines époques, +aurait donné dans la suite des débouchés aux produits de nos +manufactures, et amené les habitans à se glorifier des marques +distinctives des fonctions confiées par le gouvernement: c'était un +pas vers la civilisation. Ceux qui avaient étudié, dans les +provinces, l'organisation municipale des villages et l'influence des +cheiks, savaient qu'il était nécessaire de les ménager, pour assurer +la tranquillité intérieure du pays et la perception des impôts; ils +savaient aussi que les cheiks, effrayés ou mécontens, abandonnent +leurs villages et font déserter avec eux, ou même révolter les +habitans, et qu'alors il devient impossible de percevoir les +contributions, mais le général Menou fut séduit par l'espérance +d'un produit de trois millions, qu'un faux calcul lui faisait +apercevoir. Le payeur général, qui, par sa place, ne devait songer +qu'à remplir ses caisses, sans entrer dans ces considérations +politiques, adopta avec plaisir un projet qui lui promettait une +augmentation de rentrées. On n'y vit qu'une opération de finances. +L'arrêté fut mis à l'ordre du jour du 5 fructidor. Cependant rien +n'en pressait la publication, puisqu'il ne pouvait être exécuté +qu'après l'inondation. + +Si un pareil droit avait plusieurs inconvéniens généraux, son +administration était encore plus dangereuse. Les cheiks furent +retirés de l'inspection des commandans de province, les seuls qui +dussent, d'après les préjugés et les habitudes anciennes du pays, +avoir de l'influence sur eux; ils passèrent sous la police du payeur +général, et plus particulièrement sous celle d'inspecteurs turcs et +d'un directeur général, que cette organisation faisait chef +municipal de l'Égypte, qui, par sa place, avait le droit de +correspondre avec tous les cheiks et pouvait soulever en même temps +tout le pays, sur tous les points, sans qu'on s'en doutât. Cette +place fut donnée à un cheik du Caire qui, déjà deux fois, avait +trahi la confiance des Français. + +Le général Menou nomma, le 12 fructidor, un directeur général et +comptable des revenus de l'Égypte. Le citoyen Estève, payeur +général, se prêta, par dévoûment au bien public, à son désir de +changer le nom et les attributions de sa place; mais il fut +constamment contrarié, et les projets qu'il forma furent estropiés. + +L'ordre du jour du 20 fructidor nomma les directeurs et employés de +cette nouvelle administration; ils furent plus nombreux et eurent +des appointemens plus forts que sous Kléber. + +L'ordre sur la marque des ouvrages d'or et d'argent, qui fut publié +le 14 fructidor, était utile pour empêcher les friponneries des +orfèvres et la fonte des monnaies; mais l'administration de ce droit +coûta beaucoup plus qu'il ne pouvait rapporter. + +Le général Menou se rappela qu'il y avait un conseil privé dans +quelques colonies, et Kléber avait en partie imité cette +institution, en formant un comité administratif de cinq membres. Il +adjoignit d'abord plusieurs personnes à ce comité; ensuite il le +supprima par son ordre du jour du 15 fructidor. Il lui substitua un +conseil privé, composé de tous les chefs de l'armée résidant au +Caire, et de quelques membres à son choix: mais qu'attendre d'une +réunion de quarante à cinquante membres? Ce n'est pas une pareille +assemblée qui travaille. Des discussions sur toutes les branches de +l'administration auraient amené nécessairement la censure des +mesures qu'il avait arrêtées; et lors même qu'on y aurait apporté +tous les ménagemens possibles, elles auraient toujours excité, dans +l'armée, une fermentation dangereuse pour la discipline: c'était +enfin y créer un club. La plupart des chefs qui devaient composer +ce conseil étaient déterminés à le faire dissoudre, en déclarant que +les prédécesseurs du général Menou avaient administré l'Égypte sans +une pareille institution, et qu'ils y voyaient trop d'inconvéniens. +Soit qu'il les eût aperçus lui-même, ou qu'il n'eût publié son ordre +que pour avoir l'air, en France, de s'entourer de l'opinion et des +conseils de tous les chefs de l'armée, l'ouverture des séances fut +retardée, puis on n'en parla plus. + +On sait que, même en Europe, les innovations en fait d'impôts +effraient le commerce. Tout nouveau droit rend peu les premières +années, parce qu'on est obligé de mettre sa perception en régie, +sujette à beaucoup de non-valeurs, puisqu'il ne peut être affermé +d'une manière avantageuse avant que son produit soit bien connu. Ces +inconvéniens sont bien plus forts dans un pays où les habitans +s'effarouchent de la plus légère atteinte portée à leurs anciens +usages. Ces considérations n'arrêtèrent pas le général Menou, qui +publia, le 16 fructidor, un nouveau réglement sur les douanes. Il +manifestait l'intention de favoriser le commerce avec la Syrie; mais +il l'entrava de droits et de formalités qui rebutèrent les Arabes +conducteurs des caravanes, et les décidèrent à faire la contrebande, +que les frontières du pays leur rendaient très facile. + +Kléber, afin d'encourager les bâtimens grecs à venir dans les ports +d'Égypte, avait accordé des exemptions de droits et même des primes, +pour l'importation des articles dont l'armée avait le plus grand +besoin. Les droits furent rétablis, et on substitua aux primes des +avis imprimés qui promettaient sûreté et protection à ceux qui +viendraient; on les soumit en même temps à une foule de formalités +pour la vente de leurs marchandises, et pour le chargement en +retour. + +Le commerce avec l'Arabie est fort avantageux à l'Égypte; elle y +verse l'excédant des grains de la Haute-Égypte, et en tire en +échange le café, les gommes, l'encens, des étoffes de l'Inde, etc., +qui lui servent à solder les marchandises qu'elle tire d'Europe. Le +port de Gosséir, qui, par sa proximité de ceux de l'Arabie, convient +le mieux pour ce commerce, se trouvait dans l'apanage de Mourâd-Bey. +Afin de forcer le commerce à refluer à Souez, fort occupé par les +Français, on greva toutes les marchandises qui sortaient des terres +de Mourâd-Bey, d'une douane excessive, sans offrir dans le port où +l'on voulait attirer les Arabes, les articles dont ils ont besoin. +Le commerce avec l'Arabie en souffrit, et le peu de bâtimens qui +vinrent à Souez n'y trouvant pas de marchandises, vendirent en +numéraire. + +Le changement des droits de la douane établis à Siout, sur le +commerce avec l'intérieur de l'Afrique, fit une mauvaise impression +sur les caravanes, qui déjà se multipliaient d'après l'accueil que +les premières qui virent les Français en avaient reçu. + +Dans son ordre du jour du 20, le général Menou donna une nouvelle +organisation, et fit des diminutions à un droit qui se percevait, +depuis les temps les plus anciens, sur les successions, sous le nom +de _Beit-El-Mahl_. + +Les droits sur les consommations intérieures avaient été supprimés +par l'ordre du 16 fructidor concernant les douanes; bientôt après, +le général Menou les rétablit sous le nom d'octrois; mais +l'organisation qu'il leur donna valait-elle l'ancienne? Dans les +villes de commerce, les marchandises sont déposées dans de vastes +bazars nommés _okels_. Les droits sur les consommations et sur les +transits étaient affermés, chaque année, à des individus qui les +percevaient à peu de frais et d'une manière fort simple à la porte +de ces okels. L'état de guerre avait empêché de tirer un grand parti +de ces fermages, dans les premiers temps de la conquête; mais la +confiance s'étant rétablie, la concurrence des négocians en aurait +beaucoup haussé le prix. Il y avait des droits particuliers sur +certaines denrées, sur les consommations dans les petites villes, et +sur les marchés dans quelques villages. Plusieurs abus, des +vexations particulières et des non-valeurs, devaient être supprimés. +Quelques portions de ces revenus étaient affectées par d'anciennes +concessions, à des familles, des établissemens ou des mosquées. On +pouvait améliorer le mode de leur recette et augmenter leur produit, +sans s'exposer, par un changement total, aux incertitudes d'une +innovation. + +Ces droits ralentirent la circulation intérieure; toutes les +denrées haussèrent de prix, et les troupes, dont les rations étaient +payées en argent, en souffrirent. Il fallut une nuée d'employés pour +les percevoir le premier mois. L'avidité et l'espoir d'être soutenus +comme anciennement par l'autorité dans leurs vexations, +déterminèrent plusieurs individus à se rendre fermiers. Ils +promirent de très hauts prix; mais leurs espérances ayant été +déçues, ils éprouvèrent des pertes sur la plupart des denrées. + +Le divan du Caire s'était dissous après la convention d'El-A'rych, +et Kléber n'avait pas jugé convenable de le rétablir avant l'entier +paiement des dix millions auxquels cette ville avait été imposée. +Mais après cette époque, ce corps devenait utile pour donner aux +habitans une influence apparente dans le gouvernement, et les +habituer aux affaires. L'idée d'en former en même temps une espèce +de tribunal d'appel était bonne. La justice n'était pas rendue ou +l'était mal, par des juges sans considération et sans autorité, +guidés plutôt par leur intérêt personnel que par des lois +invariables. Presque toujours les coupables échappaient aux +recherches, les liaisons ou les haines de familles et de villages +balançaient l'autorité; il n'existait aucune organisation municipale +ni judiciaire. + +Il y aurait eu un travail bien intéressant à faire pour préparer +l'Égypte à un bon gouvernement: les progrès de la civilisation en +dépendaient; on ne pouvait y conduire que par degrés un peuple +ignorant, attaché servilement à ses anciens usages; il fallait +beaucoup de ménagemens pour les opinions religieuses, afin d'amener +des hommes divisés de culte, à obéir aux mêmes lois. Le général +Menou avait nommé le 4 fructidor, une commission pour faire des +recherches sur l'ancienne organisation de la justice et lui +présenter un projet, mais il n'attendit pas que le travail qu'elle +préparait fût achevé, et publia l'ordre du jour du 10 vendémiaire. + +Bonaparte avait composé le divan d'hommes de toutes les religions, +afin d'effacer la distinction des cultes. Le général Menou n'y +admit, par ce nouvel arrêté, que des musulmans. Les chefs des autres +religions, dont il se réservait le choix, n'eurent que le droit de +séance, avec voix consultative. Il accorda aux musulmans des +tribunaux investis du droit de les juger, non seulement entre eux, +mais aussi dans leurs différends avec les chrétiens. Il laissait +bien à ces derniers la faculté de terminer leurs procès par +arbitrage; mais, dans certains cas, ils retombaient sous la police +des kadis musulmans. Les ordres que Bonaparte avait donnés pour +empêcher la corruption des juges furent renouvelés. Le général Menou +défendit aussi le _dieh_ ou rachat du sang, institution odieuse aux +yeux de la raison, mais consacrée par l'usage, et que Mahomet +lui-même a confirmée par le Koran. Rien de plus contraire aux lois +des peuples civilisés; mais un usage aussi ancien et qui influait +sur la tranquillité du pays, n'était pas de nature à être déraciné +par un simple ordre du jour; il fallait d'abord se procurer les +moyens d'arrêter les coupables, organiser une autorité dans les +villages, et détruire les asiles qu'offrait l'hospitalité: mais ceux +qui n'avaient jamais habité que le Caire et les autres grandes +villes soumises à une police sévère, ignoraient que toutes les +institutions nécessaires pour en établir une dans les campagnes +manquaient à l'Égypte. + +Les jurés peseurs, mesureurs et serafs percevaient un droit fixé par +l'usage, d'après la nature des marchandises. Le général Menou porta +leurs droits à deux et trois pour cent de la valeur. En un seul jour +un peseur aurait pu faire sa fortune, s'il avait eu à livrer des +objets de prix: les réclamations du commerce se multiplièrent à +l'infini. Il avait aussi étendu cet ordre aux denrées que le +gouvernement recevait pour impositions: c'était plus d'un dixième +que l'on aurait perdu gratuitement, s'il n'avait pas modifié cet +article après de nombreuses représentations. + +Il était naturel de faire payer par l'armée les droits établis sur +le commerce; il y aurait eu beaucoup d'inconvéniens à l'en exempter; +mais l'ordre du 19 vendémiaire étendit aux successions des Français +l'impôt appelé beit-el-mal. Cette extension était contraire aux lois +de la République. Ce droit fut affermé à des habitans du pays; et +pour en augmenter le produit à leurs yeux, on leur fit envisager, +d'une manière indécente, ce qu'ils auraient à prélever sur la +fortune des généraux et autres officiers qui viendraient à +mourir..... Cet ordre révolta généralement. + +À peine les marchands du Caire et de Boulack, dont les magasins +avaient été pillés ou confisqués lors de la prise de cette dernière +ville, qui avaient ensuite payé au-delà de la moitié des douze +millions des charges de guerre, commençaient-ils à respirer et +ranimaient-ils leurs affaires qu'ils furent grevés d'une foule de +droits. Ceux de Damiette, de Mehallëh-El-Kébir, de Tanta, etc., qui +avaient également été imposés, eurent le même sort. L'espoir de +vendre leurs marchandises plus cher aux individus de l'armée, +presque seuls consommateurs à cette époque, leur avait fait +surmonter ces difficultés; mais l'ordre du 20 vendémiaire, qui +établissait des droits sur les corporations, acheva de les accabler. +La plupart abandonnèrent leur commerce; quelques uns tournèrent +leurs spéculations sur les fermages des nouveaux droits; d'autres, +comme chefs de corporations, et chargés en cette qualité des +répartitions, en s'exemptant eux-mêmes et faisant payer les pauvres, +conservèrent seuls un peu d'aisance. + +Il fallait certainement, pour fournir aux dépenses de l'armée, +établir des impositions régulières sur les villes, mais elles +devaient être réparties sur les riches, sur leurs propriétés, enfin +sur le luxe. On pouvait conserver quelques droits anciens sur +quelques corps de métiers, qui sont presque tous concentrés dans +les mêmes quartiers. On pouvait aussi, par un droit modéré de +patente, établir une surveillance, qui aurait pu devenir la source +de quelque amélioration; mais il aurait fallu d'avance étudier les +anciennes impositions, examiner mûrement celles qu'il convenait +d'établir, et on prit à peine des renseignemens nécessaires sur les +lieux où il existait des corporations. + +Pour civiliser l'Égypte et y établir un bon système +d'administration, on devait principalement s'attacher à détruire +l'influence politique des opinions religieuses. L'arrêté qui fait +suite à celui des corporations, créa des impôts particuliers sur +chaque corps de nation désigné par son culte; on y voit même figurer +les Cophtes comme tribu étrangère. Sans doute il convenait de faire +peser les impositions sur les riches capitalistes cophtes, qui, +chargés de la perception des impôts, vexent le peuple et enfouissent +leurs richesses plutôt que de les mettre en circulation: ils +pouvaient payer chaque année le million auquel ils étaient taxés; +mais on aurait dû les atteindre d'une autre manière. Si l'on voulait +conserver quelques traces de ces distinctions religieuses, on +pouvait modifier la capitation qui pèse sur les chrétiens, dans tout +l'empire Turc, en accordant des exemptions à ceux d'entre eux qui se +dévoueraient au service militaire, et les engager ainsi à former une +milice pour la défense du pays. + +Les négocians syriens avaient perdu une partie de leurs marchandises +à Boulack; ils avaient déjà beaucoup payé aux Osmanlis pendant le +siége: Kléber avait promis de les indemniser. Le général Menou les +frappa, peu après avoir pris le commandement, d'une avance de +500,000 francs, dont une partie seulement put être perçue. Il fixa +ensuite leur capitation à 150,000 francs, à une époque où presque +tout leur commerce était suspendu. + +Aucune nation ne devait être autant protégée et encouragée que les +Grecs; ils pouvaient seuls, pendant la guerre, faire un peu de +commerce maritime, et ils commençaient à s'y livrer. Quelques +encouragemens qu'on leur aurait donnés, auraient eu de grands +résultats pour l'armée. On pouvait ouvrir, par leur moyen, des +relations politiques fort intéressantes avec l'Archipel: militaires +par goût, par esprit national, ils pouvaient fournir des recrues +pour la légion grecque. Il est à remarquer que hormis ceux qui +portaient les armes, il n'y en avait qu'un très petit nombre +d'établis en Égypte; on pouvait donc se dispenser de les vexer pour +une modique somme de 50,000 francs, qu'on eût retrouvée et au-delà, +si les droits sur les corporations avaient été répartis sans +distinction de cultes. + +Les Juifs, qui sont presque tous artisans, courtiers ou serafs, +auraient aussi été bien plus également imposés sans cette condition. + +La plupart des négocians francs avaient été pillés ou ruinés pendant +le siége du Caire; plusieurs pères de famille, qui avaient été +massacrés, laissaient leurs enfans sans ressources. Cette classe de +négocians, autrefois privilégiés et accoutumés aux vastes +spéculations du commerce de l'Orient, devait s'attendre à une +protection spéciale.... ils furent imposés à 40,000 francs. + +Enfin cet ordre du jour, qui ne parlait que d'encouragemens à donner +au commerce, contenait en effet toutes les mesures les plus propres +à le détruire. Au lieu d'exciter les Français venus à la suite de +l'armée à former des établissemens, où elle se serait procuré bien +des articles qui manquaient, il était terminé par l'annonce que, +sous peu, on fixerait les droits qu'ils auraient à supporter. Cet +avis produisit l'effet qu'on devait en attendre: beaucoup de +Français qui avaient des projets d'établissement d'une utilité +réelle, se hâtèrent d'y renoncer. + + + + +CHAPITRE VII. + +DES FINANCES. + + +À l'époque où Kléber fut assassiné, une partie de la contribution en +argent, imposée sur les habitans du Caire, et toute celle en +marchandises n'étaient pas encore payées. On les perçut pendant le +trimestre de messidor, ainsi qu'une partie des contributions +territoriales ordinaires: la solde fut mise au courant, et la +majeure partie des dettes fut acquittée. On assigna des fonds pour +les fortifications, et les ingénieurs des ponts et chaussées en +reçurent plus qu'il n'était nécessaire pour continuer les +démolitions que la défense du Caire exigeait, et pour quelques +embellissemens. Des gratifications, une augmentation de l'indemnité +de rations, diverses dépenses inutiles, et la multitude d'employés +français et turcs, suite d'une administration trop compliquée, +portèrent successivement les dépenses de l'armée à 17 ou 1800,000 +francs par mois; cependant tous les changemens avaient eu pour +prétexte de substituer des économies à l'administration de Kléber, +qui couvrait toutes les dépenses avec 13 ou 1400,000 fr. + +Des ordres du jour annonçaient de fortes rentrées, produit des +nouvelles impositions; le général Menou y répétait sans cesse +l'engagement de tenir la solde au courant, et en vendémiaire presque +tout était dépensé. Les droits ne rapportaient pas encore beaucoup; +les impositions territoriales ne pouvaient être perçues qu'après +l'inondation; enfin on manqua d'argent. On s'adressa aux Cophtes, et +on leur ordonna de payer un emprunt forcé, que, d'abord, on leur +promit d'hypothéquer sur les contributions arriérées; cette +aliénation eût produit davantage, si elle avait été effectuée. Ce +premier argent dépensé, on eut de nouveaux besoins, on fit un nouvel +emprunt aux Cophtes. Nul doute qu'il ne convînt de leur faire +regorger leurs brigandages; mais le général Kléber les regardait +comme une réserve pour les momens critiques, et, en effet, il en +tira, pendant le siége du Caire, tous les fonds dont il eut besoin. + +Les rapports du citoyen Estève, et des personnes qui ont été chargées de +la direction des différentes branches de l'administration, feront +connaître avec précision les revenus que l'armée pouvait tirer de +l'Égypte pendant l'état de guerre, et les augmentations que la paix et +le rétablissement du commerce auraient occasionnées. J'en donnerai +seulement ici une estimation approximative, d'après tous les +renseignemens que je me suis procurés. + + L'impôt territorial, depuis que Mourâd-Bey occupait + le Saïd, ne pouvait pas s'élever à plus de + 12,000,000, en y comprenant l'impôt impolitique + sur les cheiks, qu'on fut ensuite forcé de leur présenter + comme un à-compte sur les droits ordinaires 12,000,000 + + Les différentes impositions indirectes + furent affermées environ 3,000,000, + mais les fermiers éprouvant des pertes, + on aurait dû leur accorder dans la suite + une réduction, à moins que le commerce + ne se fût ranimé 3,000,000 + + Les droits sur les corporations et + corps de nation étaient fixés, par l'ordre + du jour, à 2,000,000, et auraient dû être + réduits; cependant, au moyen de nombreuses + vexations, on pouvait les percevoir 2,000,000 + + La monnaie du Caire et les droits de + marque sur les ouvrages d'or et d'argent, + produisaient au plus 500,000 + + Les douanes pouvaient produire en + temps de guerre, si le commerce avec + l'Arabie et avec les Grecs était encouragé 1,000,000 + + (La paix aurait augmenté ce revenu + de plusieurs millions.) Les oussiehs, + les domaines nationaux, et l'enregistrement + eussent produit 1,500,000 + + Le miry des propriétaires et le tribut + de Mourâd-Bey 1,000,000 + + TOTAL 21,000,000 + + +Les revenus en nature suffisaient aux besoins de l'armée et +alimentaient les magasins de réserve. + +La somme totale des revenus d'Égypte pouvait donc s'élever à environ +21,000,000 de francs par an, ou 1,750,000 fr. par mois; mais leur +perception dépendait de la tranquillité intérieure, que différentes +causes pouvaient troubler: une attaque ou même l'attitude menaçante +d'une armée ennemie, forçant à réunir les troupes, la suspendait +entièrement; car dans tout l'Orient, il faut l'appareil militaire +pour exiger l'impôt. Il était donc essentiel de mettre la plus +grande économie dans les dépenses, afin que si la source des revenus +venait à tarir momentanément, on eût toujours un fonds de réserve +disponible pour subvenir aux besoins de l'armée. Toutes ces +considérations ne purent arrêter le général Menou dans le cours de +ses innovations, ni empêcher l'augmentation des dépenses. Il se +persuadait toujours que rien ne pouvait, en dedans comme en dehors, +troubler la tranquillité du pays. On doit cependant lui rendre cette +justice, qu'en dissipant les ressources de l'armée, il a toujours +montré du désintéressement personnel. + + + + +CHAPITRE VIII. + +ADMINISTRATION DE L'ARMÉE; MAGASINS EXTRAORDINAIRES. + + +Tandis que le général Menou affectait de s'occuper exclusivement des +besoins et de la subsistance du soldat, et qu'il entrait dans les +détails les plus minutieux, il négligeait la formation des grands +approvisionnemens. Il fit cesser, comme dispendieuse, la fabrication +du biscuit; il était cependant indispensable en Égypte, attendu le +petit nombre de fours, restreints aux seuls établissemens des +Français, et afin d'en mettre en réserve à Alexandrie une quantité +suffisante, pour fournir, soit à l'armée, si elle devait s'y porter +en masse, soit aux vaisseaux qui apporteraient des secours. Persuadé +que l'Égypte était à l'abri de toute attaque étrangère, il négligea, +par économie, les magasins de siége; l'ordonnateur en chef Daure lui +fit inutilement des représentations pour obtenir les moyens de +former, dans toutes les places, des approvisionnemens considérables. +Kléber les avait ordonnés, mais il périt avant l'époque où ils +devaient être effectués: il voulait qu'il y eût à Alexandrie des +vivres pour toute l'armée, pendant un an. Le général Menou permit +seulement d'en réunir la quantité nécessaire pour nourrir deux mois +l'armée, et un an la garnison. + +Lorsque le général Menou connut la création des inspecteurs aux +revues, il annonça à Daure qu'il voulait organiser les inspecteurs +et les commissaires des guerres, conformément à l'arrêté des +Consuls; il lui vanta l'importance des fonctions d'_inspecteur en +chef_, et après quelques flagorneries, lui offrit cette place, en +lui proposant de céder celle d'ordonnateur en chef à un autre, qu'il +mettrait au fait des affaires. Daure ne soupçonnant pas la duplicité +de cette offre, accepta; et quelques jours après parut l'ordre du 30 +vendémiaire, où il se vit avec surprise porté comme simple +_inspecteur aux revues_. Il réclama du général Menou l'exécution de +sa promesse, ou la conservation de la place qu'il occupait; il lui +représenta qu'il ne pouvait la quitter pour une place égale ou +inférieure, sans donner lieu à des soupçons sur la pureté de sa +conduite, et que, si l'on pouvait former quelque accusation contre +lui, pour la manière dont il avait géré, on devait le faire passer à +un conseil de guerre. Cet administrateur jouissait d'une estime +méritée sous tous les rapports, et que Bonaparte et Kléber lui +avaient accordée; on fut généralement indigné de cette injustice. Le +général Menou fut sourd à la voix publique et aux représentations +particulières. Il s'excusa sur l'augmentation de dépense +qu'entraîneraient les appointemens de la place d'inspecteur en chef; +mais ce motif ne l'avait pas retenu pour d'autres nominations. Sur +les représentations qui lui furent faites par plusieurs généraux, il +assura de n'avoir point donné sa parole; ensuite il promit de la +tenir. Daure voyant qu'il ne pourrait faire le bien en conservant la +place d'ordonnateur, accepta celle d'inspecteur en chef. Le général +Menou ne songea plus dès-lors à organiser ce corps. + + + + +CHAPITRE IX. + +MURMURES DE L'ARMÉE CONTRE LE GÉNÉRAL MENOU.--LES GÉNÉRAUX DE +DIVISION LUI FONT DES REPRÉSENTATIONS.--SA CONFIRMATION. + + +Les innovations du général Menou, sa conduite envers plusieurs +personnes, ses déclamations triviales, les leçons de morale et de +probité, si souvent répétées dans ses nombreux ordres du jour, et +qu'il semblait adresser à une armée démoralisée et sans honneur, +excitaient un murmure presque général. + +Les habitans, effrayés de tant d'innovations, se plaignaient de ce +qu'un général musulman[23] _dont ils auraient dû beaucoup espérer, +les forçait à regretter un général chrétien_. Ils étaient habitués, +sous le gouvernement des Turcs et des mameloucks, à souffrir tous +leurs caprices; ils auraient de même souffert ceux du général Menou, +si les deux généraux qui l'avaient précédé, ne leur avaient pas fait +connaître la douceur des lois européennes. + +[Note 23: Ces plaintes ont été faites dans ces termes par des +principaux habitans du pays, et notamment par El-Mohdi, l'un des +premiers cheiks du Caire.] + +La conduite du général Menou ouvrait un vaste champ aux réflexions, +et les questions suivantes se présentaient naturellement aux +individus de l'armée, même les moins observateurs. + +Quel but peut avoir un général qui, n'exerçant sa place que par +_intérim_, bouleverse toute l'administration du pays pour y +substituer des innovations évidemment contraires aux intérêts de +l'armée, contraires aux vrais principes de l'administration du pays, +aux usages invétérés des habitans, et aux moyens de civilisation? +Pourquoi débuter par des expériences d'un succès incertain, à une +époque où les besoins de l'armée exigent des ressources promptes et +assurées? + +Pourquoi, dans toutes les occasions, proclamer l'Égypte colonie, +avant d'en avoir reçu l'ordre du gouvernement? Pourquoi contredire +ce que Bonaparte et Kléber avaient toujours dit aux Turcs, que +l'Égypte serait gardée en dépôt jusqu'à la paix? N'est-il pas +démontré qu'il force lui-même la Porte à redoubler d'efforts et à +réclamer les secours de toutes les puissances? + +La responsabilité personnelle du chef qu'il met en avant, n'est-elle +pas illusoire? la sûreté de l'armée ne peut-elle pas être compromise +sous ce prétexte? Un homme, novateur par caractère, destructeur par +système de tout ce qu'ont fait ses prédécesseurs, cherchant à +éloigner les généraux et les administrateurs instruits, +n'expose-t-il pas l'armée à des revers inévitables? Ne l'expose-t-il +pas même à perdre une conquête précieuse, acquise au prix de son +sang et de ses travaux?.... Et à quoi servira cette responsabilité? + +Quel malheur ne peut-on pas prévoir pour l'armée, si elle vient à +être attaquée sous les ordres d'un chef sans habitude de la guerre, +qui anéantit ses ressources, refuse de former des magasins, divise +les généraux, les abreuve de dégoûts et excite contre eux les +soupçons des troupes? + +Tout ce qu'il a fait ne présage-t-il pas ce qu'il peut faire encore? +Les murmures ne doivent-ils pas faire craindre des troubles? la +discipline une fois violée, la sûreté de l'armée, la conservation du +pays même ne sera-t-elle pas évidemment compromise? Y a-t-il des +moyens de prévenir ces désastres? + +De quelle manière, vu la presque impossibilité de correspondre avec +la France, détourner tous les maux que peut attirer sur l'armée un +homme devenu son chef par les circonstances et l'ancienneté +seulement? + +Beaucoup de personnes jugeaient le général Menou incapable de +commander l'armée, et croyaient qu'il fallait engager le général +Reynier à en prendre le commandement. D'autres proposaient de lui +faire son procès. D'autres, plus modérés, pensaient que les généraux +devaient seulement se réunir pour lui faire des représentations. + +Les généraux de division qui se trouvaient au Caire sentirent la +justesse de ces réflexions. Ils pensèrent que, placés par leur grade +sur la seconde ligne de l'autorité, ils devaient prévenir les +malheurs que la conduite du général Menou, ou l'insurrection des +troupes contre lui, pourrait occasionner; qu'éloignés du +gouvernement, n'ayant que des moyens lents, incertains et difficiles +de l'instruire de la vérité, ils devaient veiller au salut de +l'armée; et de tous les moyens proposés, ils choisirent le dernier, +qui leur parut avoir le moins d'inconvéniens. + +La position du général Reynier devenait fort délicate; en engageant +le général Menou à prendre le commandement de l'armée, il lui avait +promis de l'aider de ses moyens et de ses conseils; ensuite il se +trouva en butte à ses intrigues, et les méprisa. Il craignait +l'influence que des partis pouvaient avoir sur les destinées de +l'armée, et quoiqu'il évitât de les exciter, la foule des mécontens +avait les yeux fixés sur lui. Il sentait qu'un autre chef devenait +nécessaire à l'armée; mais il était fort délicat de succéder au +général Menou. Le bouleversement de toute l'administration du pays, +les dissensions qu'il avait fomentées, les économies de Kléber +dissipées, tandis que les dépenses avaient augmenté, les promesses +qu'il multipliait chaque jour de tenir la solde au courant, +difficiles à réaliser; enfin, les espérances qu'il cherchait à +inspirer de son administration; toutes ces causes réunies devaient +avoir des résultats qui ne pouvaient encore être aperçus, mais dont +les effets désastreux auraient été attribués à son successeur. À ces +considérations se joignaient la probabilité de sa confirmation, le +danger d'un tel exemple pour la discipline, etc. Ces réflexions +déterminèrent le général Reynier à éviter de prendre part à toute +résolution qui tendrait à le porter au commandement; il les +communiqua aux autres généraux de division, et convint avec eux +d'empêcher le général Menou, par leurs conseils, d'achever de +diviser l'armée, et de désorganiser l'administration du pays. + +Ils se disposaient à se rendre chez lui dans cette intention, le 4 +brumaire, lorsqu'on annonça l'arrivée d'un officier dépêché de +Toulon. Ils retardèrent leur démarche pour savoir s'il apportait la +décision du gouvernement sur le commandement de l'armée; mais les +dépêches étaient encore adressées à Kléber. En annonçant ces +nouvelles de France à l'ordre du jour du 6 brumaire, le générai +Menou proclama qu'il existait des dissensions dans l'armée; ce +n'était pas sans doute le moyen de les apaiser. Cela détermina plus +fortement encore les généraux de division Reynier, Damas, Lanusse, +Belliard et Verdier, à la démarche qu'ils se proposaient de faire; +et le même jour ils se rendirent chez lui. Le général Menou fut fort +troublé de cette visite; ces généraux lui dirent qu'ayant +constamment vécu aux armées, ils y avaient vu régner l'union et la +bonne intelligence, parce que les intrigues y étaient inconnues; que +l'armée d'Orient avait joui de la plus grande tranquillité sous +Bonaparte et sous Kléber; qu'ils voyaient avec peine des germes de +division s'élever, et qu'en recherchant leur cause, ils la +trouvaient dans sa conduite, depuis qu'il avait pris le +commandement; que le meilleur moyen de rétablir l'harmonie serait de +revenir sur quelques mesures contraires à l'intérêt général, de se +régler à l'avenir sur les lois de la République et sur les principes +de la hiérarchie militaire, et surtout de mettre fin à toutes les +intrigues. Ils s'appesantirent sur les inconvéniens des innovations +en général, sur ceux d'une partie de ses arrêtés, tels que +l'organisation du droit des cheiks et de celui sur les successions. +Ils lui firent sentir qu'il ne pouvait, dans aucun cas, se mettre +au-dessus des lois françaises; que s'il représentait le gouvernement +par rapport à l'administration de l'Égypte, il n'était pour l'armée +que général en chef, et qu'il avait en cette qualité une assez +grande latitude pour faire le bien; que si l'Égypte était déclarée +colonie, le gouvernement déterminerait son administration, et que ce +devait être un motif pour lui de ne pas se hâter de tout innover. +Ils ajoutèrent qu'il était imprudent de proclamer publiquement +l'Égypte colonie, avant que le gouvernement se fût prononcé. Ils lui +citèrent la politique de Bonaparte et de Kléber sur cet objet, et +cherchèrent à lui faire sentir quelle inquiétude inspirerait aux +Turcs cette dénomination. Ils l'invitèrent à suivre, dans sa +conduite, l'exemple des généraux ses prédécesseurs, qui avaient +toujours été réservés sur les innovations, afin de ne pas effrayer +les habitans par des changemens trop précipités; à rédiger ses +ordres du jour dans des termes plus convenables, et à supprimer ses +déclamations sur la morale et la probité, qui tendaient à persuader +que l'armée n'était qu'un amas de brigands, que Bonaparte et Kléber +n'avaient pas su discipliner. Ils lui demandèrent aussi de ne pas +correspondre directement avec les officiers subalternes, ce qui +était contraire à la hiérarchie militaire. Ils l'invitèrent à ne +faire, à l'avenir, que les nominations accordées aux généraux en +chef, sur le champ de bataille, et pour les remplacemens +nécessaires. Les généraux de division lui observèrent encore que +pour le bien du service, et pour ne pas refroidir le zèle des +individus chargés de fonctions publiques, il devait s'astreindre à +la règle de ne destituer personne d'un emploi confié par le +gouvernement, sans le faire juger par un conseil de guerre. + +On lui parla de la souscription pour un monument à élever à Kléber, +ainsi que de l'étonnement qu'avait dû produire son refus d'y +souscrire, et même de l'annoncer à l'ordre du jour, en même temps +que celle pour Desaix. Il donna d'abord sa _parole d'honneur_ qu'on +ne lui en avait jamais parlé; mais on lui cita des témoins de son +refus, et promit d'en ordonner l'insertion. Il convint du +renchérissement des denrées, occasionné par ses nouveaux droits +d'octroi, et promit de mettre les troupes en état de se procurer des +vivres avec leur indemnité. On évita de parler d'objets personnels. +La discussion s'anima un peu sur quelques articles; le général +Menou, embarrassé, ne fit que des réponses vagues; il finit par +demander un jour de réflexion, annonçant une réponse par écrit. Il +ne l'envoya pas; mais le lendemain, il dit à l'un des généraux qu'il +avait trouvé leurs représentations fondées; qu'il désirait cependant +ne revenir que successivement sur ses mesures, pour ne pas montrer +trop d'instabilité. Le 10, il y eut une nouvelle entrevue avant la +cérémonie funèbre pour Desaix. Il convint encore de la nécessité des +changemens demandés, et dit qu'il avait déjà donné au payeur l'ordre +de ne pas percevoir dans l'armée les droits sur les successions, +ajoutant qu'il en ferait insérer l'annonce à l'ordre du jour; il +promit de nouveau de se conformer en tout aux demandes qui lui +avaient été faites. + +Les troupes furent réunies le 10 brumaire pour rendre un hommage +funèbre à Desaix; la cérémonie fut silencieuse. Cette perte était +vivement sentie; mais il aurait fallu un chef militaire pour offrir +dignement à l'un de nos plus estimables guerriers, l'expression des +regrets de cette brave armée...... Le lieu redoublait le sentiment +de la double perte qu'elle avait faite le même jour; c'était à la +vue d'Héliopolis, de ce champ de bataille où Kléber avait reconquis +l'Égypte, qu'était placé le cénotaphe. Il eût été naturel de jeter +aussi quelques fleurs sur sa tombe..... Mais la haine du général +Menou avait commandé le silence. Les généraux se turent pour ne pas +aigrir les esprits déjà très exaspérés. + +Vers cette époque, le général Menou fit proposer aux généraux Damas, +Lanusse et Verdier, leurs passe-ports pour la France; mais zélés +pour la conservation de l'Égypte, voyant l'armée en de débiles +mains, ils espéraient lui être encore utiles; ils refusèrent. + +Le général Menou n'avait rien adressé au gouvernement depuis le +départ de l'_Osiris_, qui avait porté la nouvelle de la mort de +Kléber; mais enfin, la crainte qu'il ne fût instruit du +mécontentement de l'armée, et le besoin d'en prévenir l'effet, le +déterminèrent à écrire. Il fit tout ce qui était en son pouvoir pour +se concilier les porteurs de ses dépêches; mais pour mieux se +prémunir contre les rapports que pourraient faire, au gouvernement, +ceux qui obtinrent la permission de partir, il ne négligea pas +d'envoyer des notes particulières contre eux, et d'annoncer que +c'étaient des personnes _au moins inutiles, pour ne pas dire plus_. + +Il annonça qu'il avait beaucoup de peine à faire le bien, et à +lutter contre le prétendu parti anti-coloniste. Il multiplia à +l'infini les obstacles qu'il disait éprouver à mettre de l'ordre +dans l'administration et les finances; écrivit qu'il se faisait des +ennemis, parce qu'il attaquait les intérêts particuliers; et tâcha, +de cette manière, de prévenir en faveur de sa personne et de son +administration, en ajoutant de grandes déclamations sur son +dévoûment à la chose publique, et sur sa résolution de défendre +l'Égypte. + +Le rapport du général Kléber sur la campagne d'Héliopolis, continué +après sa mort par le général Damas, fut envoyé; mais le général +Menou y supprima tout ce qui était relatif à l'état de l'armée lors +de la mort de ce général, et notamment à la formation des corps de +troupes auxiliaires. Il avança ensuite que sa situation brillante +n'était due qu'aux soins qu'il avait pris de l'administration, et +que les habitans bénissaient sa justice et ses innovations. Enfin il +trompa le gouvernement par de faux aperçus des ressources du pays et +des dépenses qu'elles devaient couvrir. Il le trompa encore en lui +parlant de fortifications, de travaux, d'encouragemens donnés aux +sciences, de voyages et de recherches scientifiques dont il n'était +nullement question en Égypte[24]. Les généraux de division, voulant +attendre l'effet de leurs représentations, n'écrivirent pas au +gouvernement par le premier bâtiment. + +[Note 24: Les officiers qui arrivèrent de France furent très +surpris de ne pas trouver les canaux navigables toute l'année, ainsi +que les routes et les forts dont ils avaient vu l'énumération dans +sa correspondance imprimée; ils s'informèrent du succès des voyages +qu'il avait également annoncés. Loin d'encourager les sciences, le +général Menou a contrarié les recherches des membres de l'Institut +et de la Commission des Arts; il affectait toujours d'en parler avec +intérêt, mais il ne se déterminait à rien. Plusieurs savans et +artistes l'ont persécuté pour obtenir l'agrément de parcourir la +Haute-Égypte. Ils se désolaient de perdre leur temps au Caire, +tandis que la tranquillité dont on était assuré, au moins pendant +l'inondation, donnait les moyens de disposer des escortes +nécessaires pour beaucoup de reconnaissances intéressantes. Il n'y +eut que deux voyages qu'on parvint à lui faire approuver lorsqu'ils +furent déterminés; celui des citoyens Coutelle et Rosière au mont +Sinaï, et celui du chef de bataillon Berthe au _Gebel-Doukhan_. On +s'occupait de projets de voyage aux oasis lorsque la campagne +commença. + +Les fouilles aux Pyramides ne furent ordonnées par le général Menou +que d'après les recherches que le général Reynier y avait faites, +avec quelques membres de l'Institut, et qu'il se proposait de +continuer. + +Si, pendant ce temps, les recherches générales furent contrariées, +les membres de l'Institut et de la Commission des Arts ne +travaillèrent pas avec moins de zèle et de persévérance à acquérir +des connaissances sur tout ce qui était remarquable; et n'obtenant +pas les moyens de voyager, ils rédigèrent, dans leur cabinet, les +observations qu'ils avaient faites sous Bonaparte et Kléber.] + +Un officier arriva de France le 12; des lettres particulières +annoncèrent au général Menou qu'il était confirmé. L'officier +porteur des dépêches donnait la nouvelle de la prise de Malte et de +la paix avec les puissances barbaresques. + +Le même jour, les généraux eurent une nouvelle entrevue avec le +général Menou, qui promit encore de s'occuper des changemens qu'on +lui demandait, mais en témoignant toujours le désir de ne les faire +que successivement; il observa que déjà il avait suspendu l'arrêté +sur les successions, qu'il avait mis à l'ordre du jour un surcroît +d'indemnité pour les rations de viande des troupes, ainsi qu'une +augmentation de solde pour les lieutenans et sous-lieutenans. Cette +augmentation de solde et d'indemnité de rations grevait le trésor de +l'armée d'une dépense de six cent mille francs par an. Il aurait été +possible d'assurer le bien-être du soldat d'une manière moins +onéreuse. + + + + +SECONDE PARTIE. + +DEPUIS LE MOIS DE BRUMAIRE JUSQU'AU MOIS DE VENTÔSE AN IX. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +DE L'ESPRIT DE L'ARMÉE JUSQU'À L'ARRIVÉE DE LA FLOTTE ANGLAISE. + + +Un officier qui arriva au Caire le 15 brumaire, apporta au général +Menou son brevet de général en chef. Voyant, après les cérémonies +funèbres qui avaient eu lieu à Paris, qu'il ne pouvait plus se +dispenser de rendre à Kléber quelques honneurs publics, il mit enfin +à l'ordre du jour la souscription et le concours pour un monument à +sa mémoire, mais il s'opposa secrètement à son exécution. + +La démarche des généraux avait en partie rempli son objet; le +général Menou était devenu beaucoup plus réservé dans ses +innovations; quelques unes de ses mesures avaient été modifiées, et +il avait promis de revenir graduellement sur les autres. + +Lorsque sa confirmation fut arrivée, et qu'en temporisant il eut +laissé aux esprits le temps de se calmer, il se crut assez fort, et +tenta de noircir les généraux par des bruits qui circulèrent +sourdement. On insinua qu'ils avaient eu le dessein de l'arrêter et +de le forcer à donner sa démission, mais qu'il leur avait imposé par +sa fermeté; qu'ils avaient eu pour but de faire évacuer l'Égypte; +qu'ils étaient de connivence avec l'ennemi, à qui l'un d'eux faisait +même passer des grains; et d'autres calomnies non moins absurdes. +Ils avaient eu la délicatesse de lui promettre le secret sur l'objet +de leur démarche, et méprisèrent ces bruits, qui ne furent +accueillis que par quelques personnes. Ces officiers espérant +toujours qu'aussitôt que le gouvernement pourrait être éclairé sur +la conduite du général Menou, lui nommerait un successeur, +répugnaient à le dénoncer. Le général Reynier surtout ne pouvait +écrire contre lui, sans paraître mu par le désir d'occuper sa place, +et ces considérations auraient pu rendre ses lettres suspectes de +partialité; mais sentant que la division qui régnait entre les +généraux, et qui semblait former un parti d'opposition dont il avait +l'air d'être le chef, pourrait avoir des suites funestes pour +l'armée, il écrivit au premier consul pour lui demander de le +rappeler en France, dès que la campagne qui paraissait devoir +commencer après la retraite des eaux serait terminée. Ces généraux +écrivirent à plusieurs personnes d'avertir le gouvernement que, pour +conserver l'Égypte, il fallait y envoyer un autre général en chef, +sans choisir parmi ceux de l'armée. Cependant, lorsqu'ils furent +instruits des bruits qu'on cherchait à accréditer, ils jugèrent que +le général Menou était également capable de les calomnier en France, +et adressèrent au gouvernement une note très modérée sur leur +entrevue avec lui. Ils ne la signèrent pas collectivement, pour +éviter de lui donner l'apparence d'une dénonciation. Elle fut remise +le 3 frimaire à un officier, dont le départ fut retardé jusqu'au 19 +nivôse, par les mêmes indécisions qui paralysaient tout. Il fut pris +par les Anglais. + +Le titre de général en chef accordé au général Menou, par le +gouvernement, fit peu de sensation dans l'armée, habituée depuis +long-temps à le voir s'en qualifier; le désir d'en être débarrassé +avait cependant inspiré à beaucoup de personnes l'espoir qu'il ne +serait pas confirmé; mais on faisait aussi les réflexions suivantes: +le gouvernement, qui voit le général Menou reconnu par l'armée, +ignore qu'elle en est mécontente, et que les généraux n'ont pas été +consultés lorsque son ancienneté l'a porté au commandement. Il lui +suppose assez d'habitude des affaires pour penser qu'il sera capable +de diriger l'administration, et doit présumer que, sentant son +inexpérience de la guerre, il prendra les conseils des autres +généraux, et saura entretenir l'union entre eux et lui. Le +gouvernement doit enfin considérer son changement de religion comme +pouvant le rendre agréable aux habitans du pays, et lui faire +acquérir l'ascendant d'opinion nécessaire pour en améliorer +l'administration et les institutions civiles. Tels furent les +raisonnemens qu'on fit dans l'armée; et ces motifs devaient +naturellement frapper en France, où on était trompé par ses +rapports. L'opinion qu'il avait propagée, de l'existence d'un parti +anti-coloniste, opinion que ne pouvaient combattre ceux qui étaient +alors accusés de le former, était encore un motif de plus pour lui +accorder sa confirmation. + +Les dépêches parties le 12 brumaire, arrivèrent à Paris à la fin de +frimaire. On y lut avec satisfaction l'état florissant de l'armée. +Le général Menou, s'attribuant toutes les améliorations de Kléber, +se vantait de l'avoir mise dans cette situation brillante; puis on y +voyait tant d'opérations administratives, il y répétait si souvent +que son _gouvernement était béni par les habitans_, qu'il était +naturel qu'on le crût sur parole, personne n'étant là pour démentir +ses assertions. Les tableaux fastueux qu'il présentait de l'état de +l'armée, des ressources considérables qu'il lui avait assurées, et +de ses espérances pour l'avenir, devaient séduire ceux même qui +connaissaient l'Égypte. Les inconvéniens de ses innovations ne +pouvaient être aperçus que sur les lieux; l'éloignement en couvrait +l'incohérence. Le bruit qu'il existait en Égypte un parti +anti-coloniste, composé de tous ceux qui avaient eu la confiance de +Kléber, se répandit en France avec une nouvelle affectation, après +l'arrivée de ces dépêches. Des articles insérés dans quelques +gazettes, sous des rubriques étrangères, parurent comme pour faire +accréditer cette invention par les ennemis. Le général Menou avait +eu la précaution de rendre suspects ceux qui auraient pu le +démasquer en arrivant en France..... Comment la vérité serait-elle +parvenue au gouvernement? La nouvelle de mécontentemens et de +divisions dans l'armée ne devait-elle pas lui paraître une suite de +ces partis imaginaires. Instruit indirectement du peu d'accord qui +régnait entre les généraux, sans en bien connaître les motifs, il +devait craindre d'augmenter les dissensions, s'il le faisait +remplacer par l'un d'eux, et devait espérer que l'approche des +ennemis ferait tout oublier. Le général Menou avait érigé l'Égypte +en colonie, et s'engageait à la défendre; le gouvernement ne pouvant +démentir cette dénomination impolitique et prématurée, il ne lui +restait qu'à en profiter, pour faire connaître les avantages de ce +pays et exciter en France un enthousiasme qui facilitât les moyens +d'y faire passer des secours. + +On savait à Paris les préparatifs que les Anglais et les Turcs +faisaient contre l'Égypte. Des éloges publics, des promesses de +récompenses nationales, une perspective de gloire et d'honneurs, +devaient porter l'armée à se surpasser dans les combats qu'elle +aurait à soutenir. Les louanges pouvaient engager un général sans +expérience à redoubler d'efforts pour les mériter: elles lui furent +prodiguées d'avance; et ce stimulant, si puissant sur une âme noble, +ne fit qu'augmenter sa morgue. Il n'aperçut dans ces éloges que les +moyens d'accroître son ascendant sur l'esprit de l'armée; et, +quoiqu'il n'osât attaquer directement les généraux dont il craignait +l'influence, il crut les circonstances favorables pour les perdre +dans l'opinion; il espéra les dégoûter de servir sous ses ordres, et +les engager à quitter l'Égypte, avant qu'ils eussent eu le temps +d'éclairer le gouvernement.... Tous les individus de l'armée +connurent alors que les seuls moyens d'obtenir ce qu'on désirait du +général Menou, était de ne point voir les autres généraux, de +déclamer contre eux. Ceux-ci, ne voulant point s'exposer à languir +dans son antichambre, et même à être renvoyés sans audience, +s'abstinrent d'aller chez lui. Ayant plusieurs fois éprouvé qu'on ne +pouvait pas compter sur ses réponses verbales, ils préférèrent aussi +de correspondre par écrit. Ils supportaient ses tracasseries et les +méprisaient; mais ils durent plusieurs fois lui rappeler les +principes de la hiérarchie militaire, et que ses correspondances +avec les subalternes détruisaient la discipline. + +Il était intéressant, pour le général Menou, que les Égyptiens +parussent satisfaits de son administration: ce peuple est habitué à +flatter tous les caprices des hommes puissans; les membres du divan +adressèrent au premier consul une lettre telle que le général Menou +la désirait. Il voulut ensuite faire écrire des adresses en sa +faveur, par les différens corps de l'armée, mais il ne put y +réussir. + +Les hommes placés par un concours de circonstances sur un théâtre +trop vaste pour l'étendue de leurs moyens, cherchant à masquer leur +faiblesse, identifient leur cause à un intérêt plus général. +Étrangers à l'art de gouverner, bien loin de se l'avouer à +eux-mêmes, ils tâchent encore de séduire le vulgaire par des +tableaux fastueux et l'annonce de grands résultats. Cette tactique +fut de tout temps employée par ces charlatans politiques dont la +révolution a vu naître et s'anéantir un si grand nombre: douter de +l'infaillibilité de Robespierre, c'était conspirer contre la France; +il ne présentait jamais ses intérêts que comme ceux de la +République. Quiconque blâme la conduite de ces hommes ou ne partage +pas leurs opinions, est désigné comme factieux, comme un ennemi de +l'État; mais leur masque une fois arraché, l'édifice éphémère d'une +gloire usurpée s'écroule; et leur chute est d'autant plus honteuse +qu'ils s'étaient plus élevés. + +À la fin de nivôse, le général Menou reçut un numéro de la _Gazette +de France_ du 5 vendémiaire an IX, où se trouvait une lettre, datée +de la Syrie, conçue de manière à faire croire qu'elle avait été +écrite par un officier anglais. Il y était désigné comme le plus +propre à défendre l'Égypte; on s'y étendait sur l'impossibilité de +reprendre ce pays aux Français, autrement qu'en y faisant naître une +insurrection, pour le remplacer par un général du prétendu parti +anti-coloniste. Il lut cette gazette le 1er pluviôse à plusieurs +personnes qui se trouvaient chez lui; la plupart de ceux qui +l'entendirent en furent révoltés.[25] + +[Note 25: Quelques jours après, il prétexta une visite des +casernes, afin de paraître en public avec les généraux de division; +et il profita de ce qu'ils le traitaient, devant les troupes, avec +le respect dû à son grade, pour faire circuler le bruit que ces +généraux étaient convenus qu'ils avaient eu le dessein de lui ôter +le commandement de l'armée, et lui en avaient demandé pardon. Il +transformait ainsi en une bassesse ce qui n'était qu'un effet de la +discipline... Quel moyen de calmer les divisions, que d'intéresser +l'amour-propre des généraux à ne pas lui céder, même par des +témoignages de déférence, lorsqu'ils paraîtraient en public avec +lui!] + +Les deux frégates qui arrivèrent à Alexandrie apportèrent la +nouvelle de l'attentat contre la personne du premier consul. Le +général Menou, en annonçant ce projet odieux dans l'ordre du 23 +pluviôse, l'amalgama avec ce qui lui était personnel, et inséra, à +la suite de cette nouvelle, l'article de la _Gazette de France_ dont +nous venons de parler. Cet ordre du jour excita l'indignation: elle +était naturelle contre les auteurs d'un crime atroce, mais elle fut +aussi générale contre l'auteur de l'ordre du jour. Quoique les +généraux de division Reynier, Damas, Lanusse et Belliard n'y fussent +pas nommés, ils étaient évidemment attaqués. Le silence qu'ils +avaient gardé jusqu'alors devait cesser, l'injure était publique; +cependant ils se bornèrent à lui écrire des lettres très fortes; ils +lui demandèrent une dénégation formelle de ses inculpations +indirectes, en lui rappelant la modération avec laquelle ils avaient +supporté tous ses procédés antérieurs; ils le menacèrent d'une +grande publicité s'il ne réparait cette offense. Ces lettres lui +furent envoyées le 25 pluviôse; il répondit par une circulaire en +termes vagues, qu'il n'avait pas eu l'intention de les désigner. Ces +généraux, craignant d'exciter des troubles dans l'armée, se +contentèrent de cette réponse. Cet ordre du jour était également +inconvenant et impolitique; car si un parti anti-coloniste avait +réellement existé, n'était-ce pas lui donner de la consistance, le +favoriser même, que de le désigner publiquement? c'était encore +augmenter les divisions au moment où la campagne allait s'ouvrir. + + + + +CHAPITRE II. + +ÉVÉNEMENS MILITAIRES ET POLITIQUES JUSQU'À L'ENTRÉE DE LA CAMPAGNE. + + +Un parti de trois cents cavaliers turcs et mameloucks vint, le 12 +brumaire, à Katiëh, pour protéger des caravanes de grains et de riz; +ces denrées, transportées furtivement par le lac Menzalëh, étaient +ensuite chargées sur des chameaux, et conduites en Syrie par des +Arabes, auxquels leur vente procurait un immense bénéfice. Le but de +ce détachement était aussi de donner une chasse aux Arabes réfugiés +de la Syrie qui gênaient ces caravanes. Ces tribus fuyaient de +l'Ouady avec leurs bestiaux, lorsque le général Reynier, qui allait +inspecter la garnison et les ouvrages de Salêhiëh, les rencontra. Il +demanda un détachement de dromadaires qui se porta sur Katiëh; +l'ennemi avait déjà disparu. Ce mouvement fit soupçonner, avant +qu'on en connût le véritable motif, que les Osmanlis voulaient +essayer quelques tentatives, quoique leur armée fût bien +désorganisée, et que l'inondation empêchât d'agir dans l'intérieur +de l'Égypte; on se mit en mesure pour se défendre et pour aller même +les attaquer à Katiëh, s'ils voulaient s'y établir. + +Une reconnaissance de quarante mameloucks vint encore à Katiëh, le 7 +frimaire: elle en repartit aussitôt. Les dromadaires y firent une +nouvelle course, et poussèrent dans le désert jusques auprès +d'El-A'rych. + +Le grand-visir était resté à Jaffa depuis sa retraite d'Héliopolis; +son armée était de mille à douze cents hommes, tant infanterie que +cavalerie. Il lui arrivait quelques soldats, mais la désertion +compensait ces renforts, et la peste, qui régnait dans son armée, +contribuait à l'affaiblir. Le corps des mameloucks d'Ibrahim-Bey et +celui d'Hassan-Bey Djeddâoui, réduits à cinq cents cavaliers, +étaient campés près de lui. Quelques ouvriers anglais réparaient les +fortifications de Jaffa. À El-A'rych, la brèche avait été fermée. On +élevait sur les parapets un mur crénelé, et quatre cents janissaires +composaient la garnison. Quinze à dix-huit cents cavaliers et +fantassins albanais, campés près de là avec quelques pièces, y +formaient une espèce d'avant-garde. + +Le visir, pour retenir sous leurs drapeaux les hordes indisciplinées +qui composaient son armée, annonçait chaque jour qu'il allait +marcher sur l'Égypte; mais la bataille d'Héliopolis et le siége du +Caire avaient laissé dans l'esprit des troupes et des habitans une +impression si profonde, que tous les moyens de succès moraux et +physiques lui manquaient à la fois. Cependant l'époque de sa marche +parut décidément fixée au mois de rhamadan, ensuite elle fut +reculée. Il était dépourvu de forces, de moyens, sans autorité et +sans aucune considération, en querelle avec le Djezzar, dont l'armée +était plus nombreuse, et qui avait accueilli plusieurs pachas de son +armée. La seule plaine de la Palestine lui restait. C'était là que +se bornaient ses ressources, encore les habitans avaient-ils envoyé +dans les montagnes une partie de leurs bestiaux; le reste du pays ne +lui fournissait rien. Ses ordres aux habitans des montagnes étaient +méconnus; les détachemens qu'il envoyait contre eux étaient +repoussés à main armée; on devait revenir plusieurs fois à la +charge, avec de nouvelles troupes, pour parvenir à soumettre un +canton. Plusieurs, au lieu de lui obéir, abandonnaient leurs +villages, et fuyaient avec leurs bestiaux dans les montagnes du +Karak, à l'est de la mer Morte ou dans le désert de l'Hauran. +Quelquefois, lorsqu'il parvenait à s'emparer des cheiks par +trahison, la soumission du canton était le fruit de cette surprise. +La province qui lui résista le plus long-temps fut celle des +Naplousains, qui étaient soutenus par Djezzar-Pacha; les chefs de +l'armée du visir, envoyés successivement contre eux, furent tous +battus aux défilés de leurs montagnes: cependant la paix se fit; +mais ils fournirent peu de chose. La faiblesse de l'empire ottoman +est telle, que le premier fonctionnaire de l'État se trouvait +entouré de provinces rebelles, et réduit, pour toute ressource, à la +plaine presque inculte de la Palestine. + +Le pacha de Damas devait envoyer un corps de troupes destinées à +augmenter l'armée du visir; mais la jalousie de ce pacha, et la +répugnance des habitans à combattre les Français, empêchèrent sa +formation. Des renforts devaient aussi arriver de l'intérieur de +l'Asie, et se réunir à Alep; mais un corps de dix mille hommes déjà +envoyé par Bathal-Pacha, fut appelé de cette ville, pour l'opposer, +dans les provinces d'Europe, à Passawan-Oglou. Quelques troupes +qu'on envoya, à diverses reprises, par mer, se dispersèrent aussitôt +après leur débarquement. + +Comme il ne recevait que fort peu d'argent de Constantinople, le +visir voulut (en frimaire) augmenter le taux des monnaies pour +pouvoir payer ses troupes; mais elles se révoltèrent, et ce n'est +qu'avec beaucoup de peine qu'il parvint à les calmer, et à les +retenir près de lui. + +À la fin de la campagne du général Bonaparte en Syrie, on avait +détruit les récoltes dans la plaine de la Palestine; l'armée du +visir avait ensuite achevé de la dévaster. La plus grande disette +régnait dans ce pays, qui tire ordinairement de l'Égypte des grains, +du riz et d'autres denrées, et qui n'en recevait plus que rarement +par contrebande. Le vizir était contraint de faire venir d'Europe +les subsistances de son armée. Ces ressources étaient mal +administrées; beaucoup de soldats en faisaient le commerce ou +vivaient de brigandages. Dans l'impossibilité d'agir seul, il avait +demandé des secours aux Anglais, qui l'excitaient toujours à +marcher, et ne cherchaient qu'un prétexte pour envoyer sur l'Égypte +des forces capables d'exécuter leurs projets. Déjà le général +Killer, avec des officiers et des canonniers, instruisait ses +troupes. Il comptait sur un corps auxiliaire de cinq à six mille +hommes, et fut très surpris de l'arrivée de seize mille hommes, +disposés à agir comme partie principale. Les succès de ces alliés +lui parurent aussi redoutables que ceux des Français; car, quel que +fût le résultat de cette lutte, les points les plus importans +devaient rester au parti victorieux et non aux Turcs. + +Une partie de cette armée parut devant Jaffa au commencement de +nivôse; mais la crainte de la peste, qui faisait de grands ravages +dans l'armée du visir, l'empêcha de débarquer; elle alla terminer +ses préparatifs à Rhodes et dans le golfe de Macri. + +Vers la fin de frimaire, un capidji-bachi apporta de Constantinople, +au grand-visir, le plan de campagne et l'ordre d'agir de concert +avec les généraux anglais; des courriers à dromadaire furent +expédiés en Arabie, pour porter des dépêches à la flotte qui devait +arriver par la mer Rouge. + +Les dépositions des espions qu'on entretenait en Syrie; celles des +bâtimens grecs à leur arrivée, etc., firent connaître, dès le 10 +nivôse, ces dispositions hostiles. Tout portait à croire que les +Anglais préparaient un grand effort contre l'Égypte. Ils ne +pouvaient employer autre part, avec quelque espérance de succès, +cette armée embarquée depuis si long-temps, et ils avaient trop +d'intérêt à profiter du secours de leur marine et à prendre +Alexandrie, pour débarquer ailleurs que dans les environs de cette +place. Cependant le général Menou affectait de croire que le visir +seul pouvait essayer quelque attaque; que les Anglais, prévoyant le +partage de l'empire ottoman, voulaient se _faire leur part_; qu'ils +se contenteraient de l'Archipel; et, pour cet effet, avaient +commencé à s'établir à Rhodes; mais qu'ils ne viendraient jamais +attaquer l'Égypte: il plaisantait même, dans sa société, des +inquiétudes de ceux qui voulaient l'éclairer sur les véritables +desseins des Anglais. Il fit quelques dispositions incomplètes pour +réunir les troupes. Une partie de la 21e légère, qui occupait la +Haute-Égypte, eut ordre de se rassembler à Benisouef, et de se tenir +prête à marcher au Caire. Persuadé que la côte ne pouvait pas être +menacée, il la dégarnit de troupes, et fit venir, d'Alexandrie au +Caire, cinq cents hommes d'infanterie et cent chevaux; pareil nombre +y remonta aussi de Damiette. + +Les deux frégates qui entrèrent le 14 pluviôse dans le port +d'Alexandrie, avec trois cents conscrits, une compagnie d'artillerie +et des munitions, donnèrent encore plus de certitude à ces +nouvelles: le gouvernement envoyait des instructions pour la +défense de l'Égypte, et annonçait de nouveaux secours plus +considérables. + +La cavalerie était bien habillée et parfaitement tenue; mais aucun +régiment n'avait assez de chevaux pour monter tous ses hommes. La +réquisition ordonnée par Kléber avait servi pour les mettre au +complet, et pour former un dépôt de remontes: elle fut suspendue, le +dépôt fut vendu sous prétexte d'économie, et il manquait à la +cavalerie, à la fin de pluviôse, environ quatre cents chevaux. + +Les courses continuelles du régiment des dromadaires ruinaient un +grand nombre de ces animaux: ce corps n'avait reçu aucune remonte +depuis celles ordonnées par Kléber: son chef proposa plusieurs fois +inutilement au général Menou, de lui permettre d'y employer des +fonds qui provenaient de prises faites par le régiment. + +Quelques officiers d'artillerie imaginèrent que les chevaux de ce +service seraient moins fougueux, et plus propres au trait, s'ils +étaient coupés: cette opération fut proposée au général Menou qui +l'autorisa, dans le moment même où il était menacé d'une double +attaque, et avant d'être assuré que les chevaux seraient guéris à +l'époque où l'on devrait entrer en campagne. + +Mulley-Mahammed, ce fanatique qui, pendant la campagne de Syrie, +avait soulevé la province du Bahirëh et plusieurs autres cantons de +l'Égypte, en se faisant passer pour un ange envoyé du Prophète; qui +depuis était venu au Caire, lors du siége, et avait beaucoup +contribué à retarder la capitulation; qui ensuite avait été joindre +l'armée du visir, fut envoyé, au commencement de pluviôse, en +Égypte, afin d'y organiser une nouvelle révolte pour l'époque où les +armées combinées l'attaqueraient. Il fut poursuivi dans le Delta et +obligé de fuir dans la Haute-Égypte, où il ne trouva qu'une seule +tribu arabe disposée à se soulever, celle de Djehemah. + +Mourâd-Bey était instruit du plan de campagne des ennemis, par les +mameloucks d'Ibrahim-Bey, avec lesquels le général Kléber l'avait +autorisé à correspondre, dans l'intention de mieux pénétrer les +desseins et les dispositions des Turcs. Kléber avait senti qu'il +valait mieux approuver ces relations et en profiter, que de +s'exposer à des communications secrètes, qu'on ne pourrait jamais +empêcher. Mourâd-Bey haïssait les Osmanlis et redoutait leur +vengeance; mais sa politique était de ménager tous les partis. Son +traité avec Kléber le liait au sort de l'armée française; c'était +d'elle qu'il pouvait espérer les plus grands avantages, dans l'état +d'épuisement où la guerre l'avait plongé, et qui lui ôtait +l'espérance de redevenir jamais maître du pays. L'estime qu'il avait +conçue pour les Français affaiblissait, peut-être même effaçait en +partie l'impression des maux qu'ils lui avaient fait éprouver. Ce +qui paraît certain, c'est que, soit par attachement, soit par +politique, il avertit exactement le général Menou des projets des +ennemis, de leurs forces, et même de leurs plans d'opérations. + +Le grand-visir, instruit de l'ascendant que le parti opposé aux +Anglais commençait à reprendre à Constantinople, aurait préféré des +négociations aux chances que le sort des armes pouvait lui faire +courir; mais toute correspondance avait été rompue. Il fit proposer +à Mourâd-Bey, par Ibrahim, de s'offrir en qualité de médiateur. + +C'était l'époque où Mourâd-Bey devait envoyer au Caire le tribut de +ses provinces. Il donna cette commission à Osman-Bey-Bardisi, et le +chargea en même temps de faire connaître au général Menou le plan de +campagne des ennemis et les propositions du grand-visir. Ce bey +arriva au Caire le 18 pluviôse, et eut audience le 19. Après avoir +fait des protestations d'attachement, et s'être plaint de la +mauvaise récolte qui ne permettait pas de compléter le tribut en +grains, il donna des renseignemens sur les projets des ennemis qui +devaient agir très incessamment contre l'Égypte. L'armée anglaise, +d'après son rapport, devait être de dix-huit mille hommes; elle +devait opérer son débarquement avec le capitan-pacha, tandis que le +grand-visir traverserait le désert, et qu'une flotte anglaise, +partie de l'Inde, arriverait à Souez avec un corps de troupes. Il +exhiba les lettres qu'Ibrahim-Pacha écrivait à Mourâd de la part du +grand-visir. Ce dernier le chargeait de représenter au général +Menou, que l'armée française pourrait difficilement résister à +l'attaque de trois armées combinées; que ses victoires même lui +causeraient des pertes impossibles à réparer, et qu'elle finirait +par succomber à de nouveaux efforts; il insistait sur l'inconstance +de la fortune, qui pourrait bien ne pas la favoriser, et l'invitait +à lui faire savoir s'il serait possible de renouer quelques +négociations. Mourâd-Bey priait le général Menou de ne pas oublier +ses intérêts s'il se déterminait à traiter, mais lui offrait, dans +le cas contraire, d'envoyer les secours fixés par le traité +d'alliance, et de le seconder de tous ses moyens. + +Le général Menou aurait pu se borner à montrer de la fermeté, +beaucoup de confiance dans ses ressources pour défendre l'Égypte, +ainsi que dans la valeur des troupes, et accepter les secours de +Mourâd-Bey, en lui faisant entendre que c'était plutôt par estime +que par besoin. Il pouvait profiter des avances du grand-visir pour +exciter des divisions entre les Anglais et lui, entraver les +opérations de leur armée, et concourir au succès des négociations +entamées à Constantinople. Mais il reçut fort mal Osman-Bey, affecta +de ne pas croire à la possibilité de l'exécution d'un tel plan de +campagne, s'emporta contre les observations sur l'inconstance de la +fortune, et répondit qu'il n'avait besoin ni des secours ni de la +médiation de personne; que Mourâd-Bey ferait mieux de rester +tranquille dans les provinces qu'on lui avait accordées, et de ne +pas correspondre avec la Syrie. Osman lui représenta que Mourâd-Bey +avait entretenu des intelligences avec l'armée du grand-visir, +d'après l'invitation même du général Kléber, et pour l'instruire des +projets de l'ennemi commun; le général Menou reprit qu'il ne se +réglait pas sur la conduite de Kléber, et qu'il ne voulait pas, +comme lui, vendre l'Égypte; que ces correspondances de Mourâd-Bey +lui déplaisaient, qu'il lui soupçonnait de mauvais desseins, et ne +le voyait pas sans inquiétude accueillir et armer les mameloucks qui +venaient de la Syrie pour le joindre. Osman-Bey répondit que Mourâd +avait toujours été autorisé à appeler près de lui ceux de sa maison, +ainsi que ceux dont les beys étaient morts, afin de diminuer +d'autant l'armée du visir. + +Il lui parla ensuite d'un autre objet de sa mission; c'était +d'annoncer au général Menou que Mahammed-Bey Elfy étant venu se +livrer de lui-même à Mourâd-Bey, se jeter à ses pieds et solliciter +son pardon, il n'avait pu le lui refuser; mais que cependant il +l'avait relégué dans un village avec ses mameloucks, jusqu'au moment +où il aurait obtenu du chef des Français une égale clémence. Le +général Menou blâma fort durement Mourâd-Bey de ce qu'il ne lui +avait pas livré ce bey pieds et poings liés. + +Osman demanda la permission de remettre des lettres que Mourâd-Bey +l'avait chargé de porter aux principaux officiers-généraux, en même +temps qu'il leur ferait visite, pour les assurer de son attachement +à l'armée française. Le général Menou lui répondit avec humeur que +Mourâd-Bey ne devait correspondre qu'avec lui, général en chef et +représentant du gouvernement français; qu'il pouvait faire ses +visites, mais qu'il ne devait remettre aucune lettre. + +Osman-Bey fut peiné de cette réception et indigné des propos +relatifs à Kléber: Il instruisit des détails de son entrevue le +général Damas et l'inspecteur Daure, qu'il connaissait plus +particulièrement. Tous deux cherchèrent à lui faire entendre qu'il +ne devait pas s'offenser de quelques paroles dures échappées au +général Menou, et lui dirent qu'il pouvait assurer Mourâd-Bey de +l'estime et de l'attachement de tous les Français. Osman-Bey leur +témoigna sa surprise de ce qu'on avait pu souffrir pour successeur +de Kléber un homme si différent des autres militaires, ajoutant +qu'il _craignait qu'un tel chef ne causât la perte de l'armée +française_. Ces officiers répondirent que la subordination et +l'obéissance étaient l'âme des armées, et que celle d'Orient était +bien en état de battre toutes celles qui viendraient l'attaquer. +Osman attendit au Caire une réponse. À la première nouvelle de +l'apparition de la flotte anglaise dans la rade d'Aboukir, il +réitéra les offres que Mourâd avait faites d'unir ses forces à +celles des Français; mais il ne reçut que des réponses évasives. +Lorsque le général Menou se fut enfin déterminé à marcher, il le fit +venir, lui ordonna de quitter sur-le-champ le Caire pour rejoindre +Mourâd-Bey; et non content de refuser les secours de ce dernier, il +le fit menacer d'un châtiment sévère s'il faisait le moindre +mouvement en faveur des ennemis..... Osman-Bey partit désolé. + +Des accidens de peste eurent lieu au Caire et dans plusieurs +villages voisins, au commencement de pluviôse; elle se déclara en +même temps dans la Haute-Égypte. Cette maladie pouvait faire des +progrès très dangereux et gagner les casernes des troupes, pendant +que, logées dans la ville, elles avaient des communications +fréquentes avec les habitans, dans des rues étroites, dans les cafés +et avec les femmes. En supposant même que le contact ne suffît pas +pour propager cette maladie, elle pouvait être produite par +l'atmosphère malsaine du Caire, pendant la saison du _Khamsin_. Le +moyen le plus sûr d'en garantir les troupes était de les faire +camper hors de la ville, dans le désert; les mameloucks eux-mêmes, +habitués à ne prendre aucune précaution contre cette maladie, +employaient ce moyen lors de ses plus grands ravages. Le campement +des troupes aurait cependant eu l'avantage de les disposer à la +campagne qui allait bientôt s'ouvrir. Tous ces motifs avaient +déterminé les généraux à demander au général Menou l'autorisation de +faire camper leurs divisions; mais il ne répondit pas à leur +demande. Il éluda aussi les propositions de la commission de +salubrité, qui tendaient au même but. + + + + +CHAPITRE III. + +FINANCES.--PRODUIT DES NOUVEAUX DROITS.--VICES DES +INNOVATIONS.--AUGMENTATION DES DÉPENSES DE L'ARMÉE.--LA PERCEPTION +DU MIRY EST RETARDÉE.--LES CAISSES SONT VIDES AU MOMENT D'ENTRER EN +CAMPAGNE. + + +Les droits d'octroi et les autres rentrées n'avaient pas assez rendu +en vendémiaire, brumaire et frimaire, pour suffire aux dépenses de +l'armée. Les emprunts aux Cophtes étaient perçus et dépensés à la +fin de ce trimestre. Cette ressource étant épuisée, et ne voulant +pas faire murmurer les troupes par un retard de solde, on employa +une somme de 500,000 francs en or, que Kléber avait ordonné de +mettre en réserve, et qu'il voulait porter à un million, afin +d'avoir, dans tous les temps, des fonds prêts pour entrer en +campagne, si l'armée venait à être attaquée. + +L'impôt sur les cheiks ne fut mis en perception qu'au commencement +de frimaire; les réclamations générales sur les inconvéniens et sur +les vices de son administration, n'avaient pu décider à le changer. +La lenteur des rentrées et l'opposition que les cheiks paraissaient +y mettre, décidèrent le directeur des revenus publics à faire +promettre, par ses employés, que ce droit serait précompté sur le +miry, dont un tiers était alors échu: cette promesse en ranima un +peu la perception; mais c'était écarter ce droit de son but: il +avait été annoncé comme devant produire 3,000,000 en sus des +impositions ordinaires, et l'opiniâtreté à le maintenir, après en +avoir connu les vices, réduisit à ne percevoir qu'une portion +seulement des impôts exigibles à cette époque. + +Le général Menou voulant faire un système de finances entièrement +neuf, se disposait à changer les impositions territoriales et leur +perception: sans se rendre compte des difficultés d'un cadastre et +du temps qu'il faudrait pour l'achever, il comptait en faire la base +de son nouveau système, et le mettre à exécution la même année. Il +ne réfléchit pas qu'un cadastre est un ouvrage immense, qui +nécessite une foule de recherches et de travaux; qu'en Europe même +où tous les moyens sont réunis, on n'en a achevé que pour de petites +étendues de pays; et qu'en Égypte, outre les difficultés qui +tiennent à la nature du travail, il en existe encore de locales; que +l'arpentage des terres, ordonné par les propriétaires et les +mameloucks les plus puissans, avait toujours été une opération +militaire, parce que les villages craignant de payer davantage, s'y +étaient opposés les armes à la main; qu'enfin on serait obligé pour +le faire d'employer de nombreux détachemens, et qu'il fallait plus +d'une année pour préparer ce travail. Il voulait aussi changer le +mode de perception et le retirer des mains des Cophtes, qui, +réglant tous les comptes des villages sous l'ancien gouvernement, +avaient seuls la connaissance exacte de leurs produits, et volaient +facilement ceux qui étaient obligés de les employer. + +Ces projets étaient bons; il était nécessaire de changer la +répartition et la perception des impositions territoriales; la +meilleure base pour la première était un cadastre, et il était utile +de confier la seconde à des mains plus fidèles que celles des +Cophtes; mais il fallait sentir qu'on n'avait pas encore les moyens +d'opérer tous ces changemens, qu'on devait les remettre à un autre +temps; et que les besoins d'une armée, à une époque où l'ennemi +paraissait se disposer à attaquer, exigeaient qu'on levât +promptement les contributions. Il fallait sentir aussi que les +retards faisaient perdre, pour leur recouvrement, le moment le plus +favorable, et dont les possesseurs de l'Égypte ont toujours cherché +à profiter, celui où les récoltes étant encore sur pied, les +cultivateurs retenus par elles, ne cherchent pas à se soustraire au +paiement. + +En nivôse les embarras augmentèrent; on acheva de dépenser l'or mis +en réserve par Kléber; on demanda le paiement des droits sur les +corporations et sur les corps de nation; les villages payèrent des +à-comptes sur le droit des cheiks, et dans le mois de pluviôse on +put acquitter une partie de la solde et des dépenses de nivôse; mais +ces efforts épuisèrent la caisse, et le directeur fut embarrassé +pour tenir ses engagemens. Enfin, à force de sollicitations, il +obtint l'ordre, donné le 15 pluviôse, de percevoir 3,000,000 de +francs à compte des impositions de l'an 1215. Le général Menou, +voulant toujours mettre son projet à exécution dans l'année, ne +permit pas d'en demander davantage, quoique, en suivant l'ancien +usage, on eût pu exiger quatre millions dès la fin de frimaire, et +presque autant en ventôse. Il ne voulait pas non plus employer les +Cophtes à la perception de cet à-compte; il avait imaginé que sur +son ordre seul tous les cheiks de village s'empresseraient +d'apporter les sommes qui leur étaient demandées, et qu'il ne serait +pas nécessaire d'envoyer des troupes pour les y contraindre, mesure +qui fut toujours jugée indispensable dans le pays. À la fin de +pluviôse seulement, on put lui faire comprendre que les rentrées +seraient fort lentes et presque nulles, si on n'employait pas les +troupes, et si on n'envoyait pas dans les villages les seraphs +cophtes accoutumés à faire la répartition des contributions, avec +quelques intendans cophtes et des agens français pour les diriger. + +Ces retards empêchèrent de partir, pour mettre cette somme en +perception, après les premiers jours de ventôse; toute la première +décade se passa à porter des ordres, sans beaucoup recevoir. On ne +put payer qu'une partie des dépenses de pluviôse, avec le produit +des droits sur les consommations et sur les corporations, ainsi +qu'avec le miry de Mourâd-Bey. Enfin, les caisses se trouvèrent +vides lorsque l'apparition de la flotte anglaise et la marche de +toutes les troupes sur les points menacés, suspendirent la +perception des impôts, et privèrent le directeur des revenus +publics, de tous les moyens de faire rentrer dans les caisses +l'argent nécessaire aux besoins de l'armée. + + + + +CHAPITRE IV. + +DES MAGASINS.--DE L'ADMINISTRATION DES SUBSISTANCES.--DES REVENUS EN +NATURE. + + +L'ordonnateur Daure n'avait pu persuader le général Menou de la +nécessité de faire des approvisionnemens considérables; son +successeur, l'ordonnateur Sartelon, ne fut pas plus heureux, et les +avis des préparatifs des ennemis ne purent pas davantage l'y +déterminer. La fabrication du biscuit ne fut pas même reprise pour +remplacer celui qui s'était avarié en plein air, ou dans de mauvais +magasins. Les grains destinés à compléter l'approvisionnement +d'Alexandrie, pour l'armée pendant six mois, et pour la garnison +pendant un an, furent envoyés par eau, en brumaire et frimaire, à +Rosette. De là, ils furent transportés successivement à Alexandrie. +De plus on déposa à Rosette, on ne sait par quelle raison, du blé et +de l'orge qui auraient été beaucoup mieux placés à Alexandrie ou à +Rahmaniëh; Rosette n'étant susceptible d'aucune défense. + +Les petits forts construits sur la côte, sur les bords du Nil et +autour du Caire, ne furent approvisionnés que pour un mois. +L'approvisionnement de Belbéis et de Salêhiëh ne fut pas complété à +la quantité nécessaire pour nourrir l'armée, lorsqu'elle se +rassemblerait sur la frontière de Syrie; les magasins de Damiette et +de Lesbëh étaient plus considérables. La citadelle du Caire était +approvisionnée pour trois mois. + +L'organisation physique de l'Égypte, le genre de culture qu'elle +exige, et la stérilité à laquelle elle est condamnée, lorsque la +crue du Nil n'est point assez forte pour couvrir toutes les terres, +ont, dans tous les temps, forcé le gouvernement à porter la plus +grande attention sur la formation des magasins de grains suffisans +pour fournir à la subsistance du peuple dans les mauvaises années, +ou au moins à l'ensemencement des terres. Dans les bonnes années, on +récolte une quantité de grains de beaucoup supérieure à celle que +les habitans consomment. Les récoltes des années médiocres +permettent même une exportation assez considérable pour l'Arabie, la +Syrie et Constantinople; une partie de cet excédant est mise en +réserve, jusqu'à ce qu'on soit assuré d'une bonne inondation. Sous +le gouvernement divisé des mameloucks, le magasin général où se +versait le produit du miry en nature, était bientôt épuisé par la +répartition entre les personnes qui y avaient droit; mais les beys, +propriétaires de presque tous les villages, faisaient des réserves +particulières. + +Lorsque, outre les habitans, on avait encore à nourrir une armée, +qu'on se trouvait dans un état de guerre intérieure et extérieure, +susceptible d'un moment à l'autre d'amener des changemens et de +suspendre toute perception, on avait de bien fortes raisons pour +former des magasins extraordinaires. Bonaparte avait fait établir au +Mékias un magasin général de grains, qui devait fournir aux +approvisionnemens des places, aux besoins de l'armée; et, si cela +devenait nécessaire, à ceux des habitans. Les grains provenant de la +portion des contributions qu'il était d'usage de percevoir en nature +dans la Haute-Égypte, y étaient versés; ceux que dans la +Basse-Égypte, on tirait des _oussiehs_, et ceux qu'on requérait ou +qu'on achetait, y servaient aussi pour l'approvisionnement des +places. + +Les troubles intérieurs qui précédèrent la bataille d'Héliopolis, +avaient empêché de former un approvisionnement bien considérable. +L'inondation avait été médiocre et la récolte faible; vers la fin du +siége du Caire, Mourâd-Bey avait fourni les grains nécessaires pour +nourrir l'armée. Aussitôt que Kléber, débarrassé des ennemis, put +s'occuper de l'administration de l'Égypte, il fit activer la levée +des grains et la formation des magasins: ce fut le principal objet +de la surveillance du comité administratif. Deux membres de ce +comité allèrent ensuite dans la Haute-Égypte pour y presser les +versemens; mais, pendant leur mission, le général Menou supprima le +comité. L'un des membres resta bien chargé de la direction des +revenus en nature; mais on ne veilla pas, comme Kléber avait voulu +le faire en organisant le comité administratif, à ce que les +subsistances de l'armée ne fussent pas sacrifiées à la finance; à ce +qu'on s'occupât également de la perception des grains et de celle de +l'argent; à ce qu'on ne convertit pas en espèces les contributions +qu'il importait de recevoir en nature, etc.... Les magasins +s'épuisèrent au lieu de se remplir; ils étaient vides au +commencement de frimaire. Le directeur des revenus en nature avait +inutilement averti qu'on allait manquer, et proposé les moyens de +les remplir et de les alimenter. Lorsqu'on fut pressé par le besoin, +on chargea les Cophtes de verser les grains dans le magasin général, +comme emprunt qu'on promettait de leur rembourser; mais ils ne le +firent que lentement, et seulement pour fournir à la consommation +journalière du Caire. Le directeur des revenus en nature écrivit au +général Menou pour l'inviter à prendre quelque grande mesure; il +proposa d'intéresser davantage les Cophtes, en leur abandonnant les +arriérés dus par plusieurs villages, et qui par suite de leur +négligence, n'avaient pas été perçus, et aussi pour le prévenir que +si l'armée devait entrer en campagne, elle serait sans moyens +suffisans: cela fut inutile. Cet administrateur ne fut point +secondé. Les rentrées qu'il pressa, autant qu'il lui fut possible, +pendant les mois de frimaire, de nivôse et de pluviôse, suffirent à +peine aux besoins journaliers; et lorsque les Anglais parurent, le +magasin général ne pouvait pas fournir à la subsistance de l'armée +pour plus de vingt jours. + + +PIÈCES JUSTIFICATIVES. + + (Nº 1.) Au quartier-général du Caire, le 6 brumaire an IX + (28 octobre 1800). + +_Proclamation aux habitans de l'Égypte. Au nom de Dieu, clément et +miséricordieux; il n'y a de Dieu que Dieu, et Mahomet est son +prophète._ + +MENOU, GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE FRANÇAISE, AUX HABITANS DE +L'ÉGYPTE. + + +Habitans de l'Égypte! écoutez ce que j'ai à vous dire au nom de la +République française. Vous étiez malheureux; l'armée française est +venue en Égypte pour vous porter le bonheur. Vous gémissiez sous le +poids des vexations de toute espèce; je suis chargé par la +République et par son premier consul Bonaparte, de vous en délivrer. +Une multitude d'impôts vous enlevaient tous les fruits de vos +travaux; j'en ai détruit la plus grande partie. Aucune règle ne +fixait d'une manière précise ce que vous deviez payer; j'en ai +établi une invariable. Chacun dorénavant connaîtra à quel taux +s'élèvent ses contributions; dans chaque ville, dans chaque village, +dans chaque maison, si cela est possible, seront affichés et publiés +les états de ce que chacun doit payer. + +Les gens puissans et les grands exigeaient de vous des avanies, je +vous engage ma parole que je n'en exigerai jamais. Parmi vous, ceux +qui avaient acquis par un long travail des richesses et de l'argent +étaient obligés de les cacher, de les enfouir même dans la terre +pour empêcher qu'elles ne tombassent dans les mains des grands, qui +sans cesse épiaient l'occasion de vous les ravir. Habitans de +l'Égypte, je vous promets, au nom de la République, devant Dieu et +son Prophète, que ni moi, ni aucun Français, tant qu'il me restera +un cheveu sur la tête, n'attenterons à vos propriétés. En payant +exactement l'impôt fixé par la loi, vous serez libres de jouir de +tout ce qui vous appartient, sans que personne puisse vous en +empêcher, ou vous demander compte de vos richesses. + +Les grands et les gens puissans vous traitaient beaucoup moins bien +qu'ils ne traitaient leurs chevaux et leurs chameaux; vous le serez +dorénavant par les Français et par moi, comme si vous étiez nos +frères. + +Quand les percepteurs du miry et autres contributions, voyageaient +dans les provinces, ils étaient accompagnés d'une foule de +serviteurs, de domestiques, d'écrivains, de kakouas, qui tous +dévoraient vos propriétés et vous enlevaient souvent jusqu'à votre +dernier medin; il n'en sera plus ainsi, habitans de l'Égypte! Si +quelqu'un de ceux qui sont destinés par moi à percevoir les +impositions, vous prend un seul medin au-delà ce qui sera fixé par +la loi, il sera arrêté, emprisonné et condamné aux châtimens les +plus sévères. La République française et son premier consul +Bonaparte m'ont ordonné de vous rendre heureux; je ne cesserai de +travailler pour exécuter leurs ordres. + +Habitans de l'Égypte, si vous le voulez, le miry que vous payez, en +y comprenant les autres droits qui y ont été ajoutés, diminuera +considérablement. En voici le moyen: lorsque vous connaîtrez par une +loi écrite, et qui sera adressée par moi à toutes les villes et +villages, le montant du miry que vous aurez à payer, n'attendez pas +que les percepteurs aillent vous le demander; allez vous-mêmes le +porter dans la caisse des trésoriers de province, et pour vous +faciliter le paiement, je diviserai en quatre parties égales le miry +qui vous sera imposé; tous les trois mois vous en paierez une +partie; et pour vous faire bien comprendre ce que je veux faire pour +votre avantage, lisez avec attention ce qui suit: + +Je suppose qu'un village soit imposé à dix mille pataques par an +pour son miry, tous les trois mois il devra payer dans la caisse du +trésorier de la province, deux mille cinq cents pataques; au bout de +l'année il aura satisfait à ce que la loi exige de lui, sans avoir +éprouvé aucune vexation. Si, au contraire, il attend pour payer que +les percepteurs arrivent en foule, il lui en coûtera alors beaucoup +plus que la loi n'avait exigé. Vous le voyez, habitans de l'Égypte, +il ne tient qu'à vous de diminuer vos impositions et de n'éprouver +aucune vexation. Jusqu'à présent les mukhtesims de village vous +demandaient beaucoup plus qu'il ne leur revenait: cela n'arrivera +plus. Ce que devront recevoir les mukhtesims sera fixé par la loi; +je vous défends de leur payer un medin au-delà de ce que j'aurai +réglé. Souvent les cheiks-el-beled vous vexent, vous font payer des +avanies qu'ils partagent avec les mukhtesims, les percepteurs des +impositions et autres grands qui n'ont en vue que leur avarice et +votre ruine. Habitans de l'Égypte, cela n'arrivera plus; ce que +devront recevoir pour leur salaire les cheiks-el-beled sera fixé par +la loi que je vous enverrai, et si l'un d'eux exige quelque chose +au-delà de ce qui sera ordonné par cette loi, il perdra sa place et +ses propriétés. Dorénavant vous ne nourrirez plus les troupes qui +marcheront dans les provinces, que dans le cas où elles iront pour +vous faire payer des contributions que vous n'auriez pas acquittées +dans le temps prescrit par la loi; dans tout autre cas, elles +paieront tout ce qui leur sera fourni pour leur nourriture. Je +donnerai à cet égard des ordres à tous les généraux et commandans. +Tous les généraux et commandans français veilleront à ce que +personne n'exige de vous rien au-delà de ce qui sera prescrit par la +loi; je vous avertis encore que vous ne devez de présens à personne. +Mon devoir, et celui de tous les commandans et administrateurs, est +de vous écouter, de vous donner aide et protection quand vous vous +conduisez bien; je défends aussi à vos juges d'exiger de vous aucun +présent. Dieu et Mahomet son prophète leur ordonnent de vous rendre +la justice; je le leur ordonne de même en leur prescrivant de +n'avoir dans leurs jugemens égard ni au riche ni au pauvre, mais +seulement à leur conscience et à la vérité; ceux qui contreviendront +à cet ordre, seront sévèrement punis. Je viens, ô habitans de +l'Égypte, de créer un tribunal suprême au Caire; il est composé des +cheiks les plus recommandables par leur sagesse, leurs vertus et +leur désintéressement; ils sont destinés à maintenir la religion +dans sa pureté, et à vous juger. Je suis convaincu qu'ils +s'acquitteront de leurs fonctions ainsi que le doivent faire des +hommes qui craignent Dieu et son Prophète; mais je vous déclare +ainsi qu'à eux, que si, ce que je ne puis croire, ils manquaient à +leurs devoirs, ils seraient punis avec la dernière sévérité. + +Jusqu'à présent les interprètes exigeaient de vous des avanies, en +vous promettant la protection de leurs maîtres: ils vous trompaient; +cela n'arrivera plus: si quelques uns exigent de vous de l'argent +et des présens, avertissez-en les généraux ou moi; ces méchans +seront punis de la manière la plus terrible. Ces hommes, pour vous +engager à leur donner de l'argent, vous disent que ce sont les +Français leurs maîtres qui l'exigent, ou bien encore ils vous disent +qu'il n'est pas possible de voir les généraux ou autres Français en +place, ni de leur parler; ils vous trompent; leurs paroles ne sont +que mensonges; faites-les connaître, ils seront punis. + +Souvent, quand les Français ou les troupes voyagent, un domestique, +un interprète, un écrivain, ou tout autre se détachant en avant, +entrent dans vos villages et vous disent pour vous effrayer que les +Français demandent pour vivre un nombre considérable de buffles, de +chèvres, de moutons, ou autres objets, alors vous les priez de +s'intéresser pour vous; ils s'y refusent pour mieux vous effrayer, +et vous finissez par leur donner de l'argent: ils vous ont encore +trompés; ils trompent leurs maîtres. + +Dans les villes, les aghas qui sont chargés de la police, de la +propreté des subsistances, avaient jusqu'à présent exigé de vous des +droits de toute espèce, tous ces droits sont abolis: je vous défends +de leur rien payer; ils recevront un salaire que fixera la loi. + +Je sais que ceux qui sont chargés de la vérification des poids se +présentent souvent chez les marchands; ils prétendent toujours +trouver les poids faux, alors ils font avancer leurs kaouas; ils +ordonnent des coups de bâton ou autres punitions; le marchand +s'effraie, il promet qu'il se rendra le lendemain chez l'agha des +poids et mesures; il s'y rend effectivement, et porte en présent, +80, 60, 50 pataques. C'est ainsi, ô peuples de l'Égypte, que vous +avez été trompés ou vexés jusqu'à présent. + +Que sont devenus les biens appartenant aux mosquées? que sont +devenues les immenses fondations pieuses faites par vos ancêtres? À +quoi étaient-elles destinées? À entretenir les mosquées; partout je +les vois détruites ou prêtes à s'écrouler. À nourrir les pauvres! +partout ils meurent de faim; les rues et les chemins en sont pleins. +À soigner les malades, les infirmes, les aveugles et tous les hommes +sans ressources! les maisons destinées à les recevoir sont, ainsi +que les mosquées, dans le plus grand désordre; les malheureux qui y +sont renfermés ressemblent plutôt à des victimes condamnés à perdre +la vie qu'à des hommes assemblés pour recevoir des soulagemens! Qui +donc a consumé tous ces biens, toutes ces fondations? des hommes +puissans qui vous ont trompés jusqu'à présent. Ce temps est passé. +Je vous le répète encore, j'ai reçu l'ordre de la République +française et du premier consul Bonaparte de vous rendre heureux, et +je ne cesserai d'y travailler; mais je vous avertis aussi que si +vous n'êtes pas fidèles aux Français, que s'il vous arrivait encore, +pressés par de mauvais conseils, de vous élever contre nous, notre +vengeance serait terrible; et j'en atteste ici Dieu et son Prophète, +tous les maux retomberaient sur vos terres. Rappelez-vous ce qui est +arrivé au Caire, à Boulaq, à Mehhaley-el-Kebyr, et autres villes de +l'Égypte: le sang de vos frères, de vos pères, de vos enfans, de vos +femmes, de vos amis, a coulé comme les flots de la mer; vos maisons +ont été détruites, vos propriétés ravagées et consumées par le feu. +Quelle a été la cause de tout cela? les mauvais conseils que vous +avez écoutés; les hommes qui vous avaient trompés. Que cette leçon +vous serve pour toujours; soyez sages, tranquilles; occupez-vous de +vos affaires, de votre commerce; cultivez vos terres, et partout +vous n'aurez dans les Français que des amis généreux, des +protecteurs et des défenseurs, je vous le jure au nom du Dieu +vivant, au nom du Dieu qui voit tout, qui dirige tout, et qui connaît +jusqu'aux plus secrètes pensées de nos coeurs. + + Le général en chef de l'armée française, _signé_ MENOU, + le général de brigade, chef de l'état-major général, + _signé_ LA GRANGE; l'adjudant-général, sous-chef + de l'état-major général, _signé_ RÉNÉ. + + + (Nº 2.) Au quartier-général du Caire, le 29 nivôse an IX + (19 janvier 1801) + +LA GRANGE, GÉNÉRAL DE DIVISION, CHEF DE L'ÉTAT-MAJOR, GÉNÉRAL DE +L'ARMÉE, AU GÉNÉRAL BONAPARTE, PREMIER CONSUL DE LA RÉPUBLIQUE +FRANÇAISE. + + +CITOYEN CONSUL, + +L'état de l'armée d'Orient ne laisse rien à désirer sous le rapport +du bien-être; il n'est aucun doute que jamais il n'a existé de +troupes plus exactement soldées, mieux entretenues, et plus en état +de répondre en tout à ce que la République doit attendre d'elles. +J'espère qu'avec votre secours, citoyen Consul, cette armée jusques +ici heureusement échappée du danger dont elle a été menacée, n'aura +plus à courir de pareils risques. L'exemple du passé doit pourtant +nous rendre circonspects pour l'avenir, et c'est de cet avenir que +je viens aujourd'hui vous entretenir. + +L'Europe et même le monde connaît sans doute actuellement, citoyen +Consul, la conduite d'un homme qui, par le plus inconcevable +système, a constamment persévéré jusques à sa fin, au moment où la +mort est venue le surprendre, à vouloir absolument l'évacuation de +l'Égypte, quelque honteux que fût ce parti pour lui et pour les +braves qu'il commandait; il l'a constamment suivi, même, alors que +les deux armées se sont trouvées en présence et que les +circonstances le forçaient à combattre. Une vérité bien frappante, +et qui peut être attestée par beaucoup de monde, c'est que la +victoire d'Héliopolis a été remportée malgré les ordres positifs +donnés par le général Kléber de ne pas combattre. Un de ces +événemens inattendus a décidé cette journée en l'honneur de l'armée +française, dans le moment même où son général, toujours irrésolu, +toujours pacifique, demandait à parlementer. Son premier +aide-de-camp, Boudot, avait été envoyé en conséquence auprès du +grand-visir, et cet officier y était arrivé au moment où la bataille +s'engagea. + +Il eût semblé sans doute que l'armée ottomane étant battue, chassée +honteusement de l'Égypte, et presque détruite par tout ce qu'elle +eut à souffrir en traversant le désert pour gagner la Syrie dans sa +fuite; il eût, dis-je, semblé que tous ces avantages tournant à la +gloire du général Kléber, eussent dû l'engager à changer de système; +loin de là, il fut toujours persévérant: rien, pas même le sentiment +de la gloire dont on venait de le couvrir malgré lui, ne put le +déterminer à abandonner des projets honteux pour un homme d'honneur, +flétrissans pour l'armée qu'il commandait, et en tout si funestes +aux intérêts de la France. La source de tant de fautes venait d'un +caractère aussi haineux que vindicatif; il trahissait tout, devoir, +patrie, réputation; et cela parce qu'il vous portait, citoyen +Consul, la haine la plus implacable. Il voulait rendre l'Égypte à +nos ennemis parce que cette conquête vous appartenait, et qu'il la +considérait comme votre ouvrage. Qui pourrait se faire une idée de +toutes les folies qui à cette époque roulaient dans la tête du +général Kléber? + +Une chose bien incroyable, citoyen Consul, c'est qu'un pareil homme +avait trouvé de nombreux partisans; je pensais qu'après l'événement +aussi extraordinaire qu'inattendu de sa mort, toutes ses créatures +rentreraient dans le devoir, et qu'enfin le gouvernement français ne +compterait plus dans l'armée que de vrais Français, fidèles à +l'honneur de la République comme à ses intérêts; mon opinion se +fortifiait encore en voyant que le commandement de l'armée était +échu à un homme d'un caractère connu, et surtout professant des +principes opposés à ceux du général Kléber; mais bientôt je +m'aperçus que j'étais dans l'erreur. Les partisans de ce général +mort commencèrent à former des conciliabules; des réunions avaient +lieu chez les plus puissans et les plus marquans d'entre eux par +leur place; on cherchait à grouper les mécontens, l'armée était sur +le bord du précipice, des moyens furent mis en usage pour la +corrompre; enfin on attaqua dans le public les opérations du général +Menou, et les chefs de cette coalition finirent par une démarche qui +heureusement a été sans suite, comme elle a été sans exemple dans +l'histoire de la révolution. + +Ce parti comprimé par la nomination définitive du général en chef, +qui arriva dans ces circonstances, n'est pas éteint; il existe +toujours au grand scandale de l'armée; s'il est moins remuant, moins +actif que par le passé, il est toujours persévérant. + +Cependant, citoyen Consul, à quelques hommes près, l'esprit de +l'armée est bon; le gouvernement peut compter sur sa fidélité, mais +il ne faut pas pour cela qu'il perde de vue les individus qui ont +dû lui être signalés. Ils ont de grands avantages pour faire donner +l'armée dans l'écueil que Kléber avait ouvert devant elle; c'est +pour l'avenir surtout que je demande votre prévoyance, citoyen +Consul; j'ai la conviction intime que si, par un événement dont les +vicissitudes humaines nous offrent tant d'exemples, nous venions à +perdre le général Menou, un mois ne s'écoulerait pas sans que +l'Égypte ne fût remise au pouvoir de nos ennemis. L'homme qui par +son ancienneté de grade, serait appelé à remplacer le général en +chef est un des plus acharnés partisans de l'évacuation; ami de +Kléber, il était le dépositaire de tous ses secrets, son confident +intime, et vraisemblablement sectateur de tous ses projets insensés. + +Voilà, citoyen Consul, les appréhensions que je crains pour +l'avenir; je les confie à vous seul, je les dépose dans votre sein, +parce que votre destinée vous appelle à faire la gloire et le +bonheur de la France, et que mon dévoûment pour elle et pour vous +est sans bornes. + +Je vous salue respectueusement, + + _Signé_ LAGRANGE. + + +Avant de cacheter ma lettre, j'ai encore, citoyen Consul, à vous dire +quelque chose sur les grands changemens que le général en chef vient de +faire dans l'administration de l'armée. Cette administration se trouve +actuellement si réduite, si simplifiée, qu'il faudrait réellement être +aveugle pour n'y pas voir clair, si on veut; l'organisation du pays a +nécessité d'autres mesures. Le dédale affreux dans lequel l'Égypte se +trouvait, a forcé le général en chef à d'abord tout détruire pour +ensuite tout recréer; cette grande opération a donné les résultats les +plus satisfaisans, elle a fait connaître jusqu'au dernier medin en +totalité, le montant de tous les revenus, qui, quoique considérablement +augmentés pour nous, se trouvent néanmoins réellement diminués pour le +peuple, parce que la portion que percevaient les fripons est rentrée en +bonification, et de là sont venus les grands cris qu'ils ont poussés, se +sentant réellement écorchés. + +Nos ateliers d'armes, de poudre, de boulets, sont, citoyen Consul, +en pleine activité; il en est de même des métiers et des foulons +pour les draps, dont vous devez avoir reçu les échantillons; bientôt +on aura en magasin les étoffes nécessaires pour habiller l'armée au +complet; tous les services sont généralement assurés: l'avenir, je +vous assure, n'a rien d'effrayant pour nous. + +Je vous demande des excuses, citoyen Consul, sur la longueur de ma +lettre. + + _Signé_ LAGRANGE. + + + (Nº 3.) Au Caire, le 25 pluviôse an IX (14 février 1801). + +DAMAS, GÉNÉRAL DE DIVISION, AU GÉNÉRAL EN CHEF MENOU. + + +Étranger à la ruse et à l'intrigue, j'avais résolu de souffrir la +persécution dans le silence, plutôt que de lutter, avec l'arme de la +vérité, contre la duplicité et le mensonge. Les faussetés que vous +avancez dans vos lettres au gouvernement, publiées dans les derniers +_Moniteurs_ venus de France, en vous attribuant des opérations +militaires et administratives qui ne sont pas de vous, mais bien +l'oeuvre de la prévoyance du général Kléber, ne m'auraient pas +déterminé, non plus que ce qui m'est particulier, à rompre le +silence; mais votre ordre du jour d'hier, qui porte l'empreinte de +la noirceur la plus profonde et de la calomnie la plus atroce, me +force de vous demander qui vous avez eu intention de dénoncer à +l'indignation publique? + +Par quelle affreuse méchanceté, à la suite du récit de l'horrible +attentat commis, à Paris, contre le premier soutien de la +République, parlez-vous d'une faction étrangère qui fait ressentir +ses effets jusqu'en Égypte? Pour quelle raison citez-vous ensuite un +extrait de gazette de Londres, que vous aviez en votre possession +depuis plus de quinze jours, et dont vous aviez déjà donné +connaissance à plusieurs individus; gazette dans laquelle la chose +publique n'est qu'accessoire auprès de tous, dont il n'est dit que +le mal nécessaire pour vous donner du relief? En parlant ainsi, ces +ennemis-là vous servent à souhait. + +Auriez-vous la noire intention de transformer en conspiration la +démarche que firent près de vous, le 6 brumaire dernier, les cinq +généraux de division, pour vous faire, sur vos innovations en tout +genre, des représentations aussi sages qu'utiles au bien de l'armée? +Il ne vous appartient pas, Général, de qualifier ainsi cette +conduite; le Premier Consul, qui doit maintenant être instruit de la +vérité, saura apprécier la pureté de nos intentions; il reconnaîtra +que le vrai conspirateur est celui qui veut perdre les vieux soldats +de la République, pour les punir de l'avoir trop bien servie. Une +telle tactique est usée, et sur une seule inculpation de vous, aussi +calomnieuse que ridicule, on ne croira pas complices du plus grand +forfait, des enfans de la révolution, ceux qui l'ont servie avec le +plus entier dévoûment, qui en donnent journellement des preuves à la +République et à son premier magistrat que tous chérissent également, +et qui sont pénétrés de reconnaissance pour les bienfaits dont +leurs services ont été récompensés. + +Par quelle méchante affectation désignez-vous dans l'armée deux +partis que vous appelez colonistes et anti-colonistes? Personne, +avant que vous les eussiez créés, ne les connaissait. Les vrais +défenseurs de la colonie sont ceux qui, par leurs travaux guerriers, +ont eu le plus de part à sa double conquête, et qui en ont cimenté +les bases de leur sang. + +Leur constance à rester ses soutiens, malgré les dégoûts dont vous +les avez abreuvés pour les engager à l'abandonner, sont les preuves +évidentes de leur attachement à la République; et s'il existe une +faction, elle ne peut être que celle de l'intrigue du cabinet contre +la loyauté du guerrier. Cette réfutation, aussi fortement exprimée +que l'injure a été vivement sentie, vous fournira peut-être matière +à de nouvelles calomnies, au lieu d'amener un désaveu digne de la +franchise avec laquelle je m'explique. C'est alors que je ferai tout +pour mettre au plus grand jour votre duplicité en opposition à ma +loyauté, et que, de concert avec ceux que vous semblez désigner +comme coupables, nous n'aurons pas de peine à faire reconnaître les +vrais ennemis de la République aux moyens qu'ils emploient pour la +bouleverser et la détruire. + + _Signé_ DAMAS. + + + (Nº 4) Au Caire, le 26 pluviôse an IX (15 février 1801). + +LE GÉNÉRAL DE DIVISION REYNIER AU GÉNÉRAL EN CHEF MENOU. + + +Votre lettre de ce jour ne répond pas entièrement, Général, à la +mienne du 25. Je vous y demandais une dénégation formelle des +calomnies qu'on a cherché à répandre dans l'armée, et que votre +ordre du jour tend de la manière la plus perfide à accréditer. + +Si ce sont les Anglais qui ont fait l'article inséré dans la +_Gazette de France_, pour chercher à exciter des troubles dans +l'armée d'Égypte, vous les servez complétement en lui donnant de la +publicité; il est vrai que, par la manière dont vous l'avez amené, +vous favorisez vos animosités et votre ambition particulière. + +Je sais que les Anglais sont capables de tout pour parvenir à leurs +desseins; qu'il est très probable qu'ils emploient toute espèce de +moyens de perfidie et d'intrigues pour empêcher que l'Égypte ne +reste à la république française. C'est à vous, Général en chef, à +poursuivre et arrêter leurs agens; vous serez aidé avec zèle dans +cette recherche par toute l'armée; mais ce n'est pas par des ordres +du jour pareils à celui du 23 que vous y parviendrez. + +Vous savez combien ma lettre du 25 est pleine de vérités, c'est à +vous à leur rendre hommage par une réponse franche qui me satisfasse +complétement. + +L'injure a été publique, et ce serait peut-être servir les Anglais +que de m'obliger à faire connaître toute son atrocité. + +J'attends, Général, une réponse définitive. + + _Signé_ REYNIER. + + + (Nº 5.) Au quartier-général d'Alexandrie, le 17 thermidor an VIII + (5 août 1800). + +LANUSSE, GÉNÉRAL DE DIVISION, AU GÉNÉRAL EN CHEF MENOU. + + +CITOYEN GÉNÉRAL, + +J'apprends avec peine que les bruits qui avaient été répandus sur +mon compte dans le temps, et qui cessèrent bientôt de s'accréditer, +parce que leur absurdité même ne le permettait pas, sont aujourd'hui +remis en scène, accompagnés d'autres ni moins faux ni moins +ridicules. J'avais d'abord regardé ces calomnies, et j'aurais +continué de les regarder comme elles le méritent, c'est-à-dire avec +l'oeil du mépris, si je n'avais su que c'est de chez des personnes +puissantes qu'elles sortent, et que ces personnes travaillent avec +la plus grande activité à rassembler des matériaux qui puissent les +mettre à même de m'attaquer directement. Qu'elles continuent, +citoyen Général, à rassembler tout ce que pourront leur rapporter de +vils adulateurs, ou des hommes timides qui sauront que le seul moyen +d'être accueillis chez elles, est d'y paraître comme mes +accusateurs. La calomnie s'est trop exercée sur mon compte, pour que +je puisse retarder plus long-temps de faire éclairer ma conduite aux +yeux de l'armée entière, par une autorité impartiale. Un conseil de +guerre peut seul me rendre justice, et c'est de lui seul que je veux +l'obtenir. + +Je devine bien pourquoi mes persécuteurs veulent me perdre dans +l'opinion de l'armée. Je sais qu'être sincère et franc, c'est être +criminel à leurs yeux. Hé! que voulez-vous, citoyen Général? je ne +crus jamais que je serais obligé de vivre dans les cours ou avec +des courtisans. Voilà pourquoi je ne cherchai à en imiter ni le +langage ni les maximes. Quoique je sois encore aujourd'hui à même de +prendre une leçon de duplicité, je vous jure que je ne profiterai +pas de ma position. + +J'ai l'honneur de vous saluer. + + LANUSSE. + + + (Nº 6.) Au quartier-général d'Alexandrie, le 12 fructidor an VIII + (30 août 1800). + +LANUSSE, GÉNÉRAL DE DIVISION, AU GÉNÉRAL EN CHEF MENOU. + + +J'ai reçu votre lettre du 6, citoyen Général; je suis tout aussi +disposé que vous à faire une guerre implacable aux fripons; mais, +comme je vous l'ai déjà dit, je n'attaquerai jamais quelqu'un, pas +même en propos, avant d'avoir acquis des preuves certaines sur sa +malversation. + +Vous désirez, dites-vous, que la commission que j'ai nommée ne +trouve point de coupable. Moi je désire que, s'il est vrai qu'il en +existe, elle les trouve; il ne m'en coûtera pas de les faire punir. + +Quand je n'aurais pas déjà su que vous aviez ici des personnes +chargées de vous rendre compte de tout ce qui s'y passe, je n'aurais +pas pu l'ignorer d'après votre lettre du 2 fructidor. Je n'ignore +pas non plus que, depuis que vous avez pris le commandement de +l'armée, vous avez envoyé ici des émissaires chargés de commissions +dont ils étaient incapables de s'acquitter. Il n'est pas encore hors +de ma connaissance que vous correspondez directement avec plusieurs +chefs de service, et que vous leur transmettez des dispositions sans +m'en prévenir, quoique cependant, jusqu'à ce qu'il en soit autrement +ordonné, ils soient directement sous mes ordres. Je vous le +demande, citoyen Général, est-ce là de la confiance? non certes. Ce +n'est pas non plus l'ordre hiérarchique que tous dites aimer, et que +je crois essentiel d'observer pour que chacun s'acquitte avec goût, +zèle, exactitude, de ses devoirs. + +Je ne fais partir que les bâtimens grecs au-dessous de cent +tonneaux, et qui étaient venus spécialement pour faire le commerce, +jusqu'à ce que vous m'ayez expliqué si la permission s'étend sur +ceux qui étaient venus avec un firman du grand-seigneur, pour servir +au transport de l'armée, et que vous m'ayez fait connaître quels +sont ceux que vous mettez au rang des neutres. J'ai fait débarquer +tout le riz qui se trouvait sur ceux qui avaient fait leur +chargement, et ils mettront à la voile aussitôt qu'ils croiront +pouvoir passer, malgré la croisière, qui est aujourd'hui au nombre +de huit bâtimens dont deux vaisseaux. + +La djerme que j'ai fait armer, protége dans ce moment les travaux du +sauvetage à Aboukir; elle entrera en station dans la baie, dans tous +les temps, parce que là elle est mieux postée que partout ailleurs, +pour protéger le cabotage. Elle a à bord quatre bonnes pièces de +canon et quinze soldats choisis: elle a d'abord une marche +supérieure. + +Deux petits bâtimens grecs, chargés de vin, etc., sont entrés à +Aboukir. Le citoyen Martinet, qui s'y trouve, a acheté les +cargaisons, par commissions de différens généraux, et il aurait +voulu les faire remonter au Caire sur les mêmes bâtimens. Comme je +ne savais si telles étaient vos intentions, je m'y suis opposé. Si +pareille circonstance se présente à l'avenir, que pourrai-je faire? + +J'ai l'honneur de vous saluer. + + LANUSSE. + + + (Nº 7.) Saléhiëh, le 24 frimaire an IX (15 décembre 1800). + +CH., CHEF DE BATAILLON DE LA 85e DEMI-BRIGADE, AU GÉNÉRAL EN CHEF +MENOU. + + +J'ai cru, citoyen Général, qu'un homme obscur, confondu dans la +foule, qui instruirait le Premier Consul de la République, de la +véritable situation de l'armée lorsque vous en avez pris le +commandement, de l'état où elle se trouve actuellement; qui +l'instruirait des dégoûts, des oppositions sans nombre que vous avec +eu à surmonter; j'ai cru, dis-je, que cet homme, organe de l'opinion +publique, obtiendrait peut-être autant de confiance que vos propres +écrits. De quel autre intérêt que celui du bien public pourrait-il +être animé? + +La lettre que j'ai l'honneur de vous envoyer, adressée au Premier +Consul, a-t-elle atteint ce but? L'a-t-elle atteint sans +inconvénient, je l'ignore? + +J'ai hésité long-temps pour savoir si je ferais partir cette lettre +sans vous la communiquer, j'ai hésité encore pour savoir si je +devais vous la communiquer; l'un et l'autre parti me répugnent +également; le premier, dans la crainte de vous compromettre; le +second, dans la crainte que, ne vous rendant pas justice, vous ne +preniez pour une basse adulation ce que j'ai dit sur votre compte: +pouvais-je moins alarmer votre modestie? Je ne le crois pas. Si +cette démarche n'a pas votre approbation, brûlez ma lettre[26], +Général, et pardonnez en faveur des sentimens qui l'ont dictée. + +Salut et respect, + + _Signé_ CH. + +[Note 26: La lettre ne fut pas brûlée, mais expédiée à son +adresse; c'est celle qui suit.] + + + (Nº 8.) Au Caire, ce 1er brumaire an IX (23 octobre 1800). + +CH., CHEF DE BATAILLON DE LA 85e, AU PREMIER CONSUL. + + +En quittant l'Égypte vous laissâtes l'armée dans le dénûment le plus +absolu, vous le savez. Ce que vous ignorez peut-être, c'est que le +général dont vous fîtes choix pour la commander fut reçu avec un +enthousiasme universel: il n'existait pas un individu qui ne le +regardât comme une divinité, comme un ange tutélaire. C'était +l'homme dont on espérait le plus de grandes choses; il est difficile +de parvenir à une place sous de plus heureux auspices. Investi d'une +confiance sans bornes, qu'il est coupable, s'il a trompé l'attente +générale. + +..... Il est mort!!.. Je laisse à l'impartiale postérité le soin de +le juger, mais s'il n'est connu que par sa conduite en Afrique, la +place qu'elle lui assignera sera en contradiction manifeste avec le +monument que lui élèvent ses contemporains. + +L'histoire n'oubliera pas qu'entouré de tous les moyens propres à +réaliser les brillantes espérances qu'on avait fondées sur son +compte, le général Kléber, au lieu de réformer les abus existans, en +multiplia le nombre; qu'au lieu de punir les dilapidateurs de la +fortune publique, il leur accorda sûreté et protection. Les voleurs, +les concussionnaires étaient tellement sûrs de l'impunité qu'ils ne +sauvaient pas même les apparences: à Sparte, au moins on punissait +la maladresse. + +Elle n'oubliera pas de transmettre à nos neveux qu'en Égypte, jadis +le grenier du peuple romain, l'armée française a mangé la +subsistance la plus mauvaise qu'il soit possible de concevoir; que +le pain, surchargé de paille, de terre et d'autres matières +étrangères, était tel que l'homme le plus avare n'en voudrait pas +donner à ses chiens, pour me servir des expressions de l'honnête, du +bienfaisant Menou. La solde, constamment arriérée de huit ou dix +mois, ne laissait au soldat, à l'officier, aucune autre ressource +pour se procurer une nourriture plus saine. + +L'Égypte, écrasée sous des contributions exorbitantes, ne rendait +presque rien au trésor public. Mille canaux divers en détournaient +le cours. Le général Reynier dévastait la Charkié; le général L----, +ce nom me rappelle sans cesse les rues de Padoue, que j'ai vues +tapissées d'un jugement infamant contre lui; le général L---- +pressurait les riches provinces de Menouf et de Mansoura; Damiette, +le reste du Delta, gémissaient sous les généraux Rampon et Verdier. +Ceux qui reprochent au général Dugua d'avoir poussé trop loin sa +collection de médailles et de pierres précieuses, ne font pas la +réflexion satisfaisante qu'il enrichissait les sciences et les arts. +Le général Destaing, l'adjudant-général Boyer, sont connus dans les +lieux où ils ont été employés, par les exactions les plus criantes: +ce dernier joint la scélératesse au brigandage pour s'approprier les +caravanes qu'il sait appartenir à des Arabes amis; il en fait sans +pitié massacrer les conducteurs; il évite par là toute réclamation. + +Bien loin d'étendre les relations commerciales par une conduite sage +et louable, tous les adjudans-généraux qui ont commandé Suez, s'y +sont comportés de la manière la plus révoltante; ils ont commis les +plus grandes avanies sur les bâtimens qui ont eu le malheur +d'approcher ce port: ils ne rougissaient pas de détourner à leur +profit la plus riche partie des cargaisons, et de jeter une forte +imposition toujours à leur profit sur ce qu'ils voulaient bien +laisser aux propriétaires. Le général Kléber ne pouvait ignorer ces +faits; ils étaient connus de toute l'armée. + +Espérons que l'adjudant-général Tarayre, estimé pour sa probité, sa +valeur et ses talens, rendra au commerce son activité, et au nom +français le lustre qu'on lui a fait perdre chez les peuples de +l'Yemen. + +Ces hommes sans pudeur, cette bande immorale, spoliatrice, de +commissaires des guerres, d'employés en tout genre, l'écume, +l'immondice de la France, que l'armée a charriée à sa suite, +faisaient cause commune avec les hommes que je viens de citer: tous +ensemble ils dévoraient notre substance, ils s'engraissaient de +notre sang. L'officier, abreuvé d'humiliations, croupissait dans la +plus profonde misère, et ces messieurs étalaient le luxe le plus +effréné. Cette foule d'aides-de-camp, d'officiers d'état-major, qui +jouissent des douceurs de la guerre sans en connaître les privations +ni les dangers, et n'en ont pas moins obtenu tout l'avancement, qui +dès-lors a cessé d'en être la récompense; tous ces officiers, +dis-je, à l'instar de leurs généraux, faisaient parade de la plus +somptueuse magnificence; leurs appointemens pouvaient-ils subvenir à +de telles dépenses? Lorsque les chefs dépouillent le public, il est +encore soumis à la cupidité de tous les subalternes, plus avides, +plus insatiables que leurs maîtres. Les hôpitaux, cette partie si +intéressante d'une armée, étaient, comme les autres branches de +l'administration, livrés à la rapacité, au brigandage: les malades, +entassés dans les salles, n'excitaient la pitié de personne; +personne ne leur donnait le plus léger secours; sans soins, sans +traitemens, ils périssaient en foule maudissant l'État qu'ils +avaient défendu et l'atroce gouvernement qui les abandonnait. + +Il y a plus, Général, pour justifier une honteuse capitulation, le +général Kléber a calomnié l'armée; il a motivé la prétendue +nécessité de traiter avec l'ennemi sur les insurrections partielles +qu'il soudoyait peut-être. Il a paru redouter une action dans la +crainte que l'armée ne se déshonorât par une lâcheté; mais l'armée a +confondu ses détracteurs à la bataille d'Héliopolis, malgré le vice +des dispositions prises dans cette journée. Si ses troupes eussent +été bien placées, six mille Osmanlis ou mameloucks ne se seraient +pas jetés dans le Caire, et les huit cents braves que cette ville a +coûtés vivraient encore. + +Dans les mêmes vues, le général Kléber a laissé prendre El-A'rych: +je défie ses plus zélés partisans de nier ce fait. Il sacrifie +impitoyablement six cents hommes à l'horreur qu'il avait conçue +contre l'expédition d'Égypte et obtient à ce prix de nouveaux +prétextes pour l'évacuer, et on lui élève un monument!... Oui, sans +doute, mais qu'il soit d'opprobre et d'infamie! qu'il éternise à +jamais l'indignation que doit inspirer un semblable assassinat! + +Telle a été la conduite du général Kléber en Égypte, dirigée par le +général Damas, plus coupable peut-être que le général en chef, +puisqu'il est notoire qu'il n'a usé de l'ascendant qu'il avait +acquis sur son esprit, que pour l'entraîner dans des écarts funestes +à l'armée, ruineux pour la France, qui perdait, avec la plus forte +portion du globe, l'espoir consolant de parvenir bientôt à la paix +générale. Telle était l'affreuse position de l'armée à l'époque où +le général Menou en prit le commandement. + +Lorsque la corruption attaque les premières personnes d'un État, +lorsque, par un renversement de toute morale, elles s'engraissent +des malheurs publics, il faut être doué d'une âme peu ordinaire pour +oser entreprendre d'y rétablir l'ordre. Ce que vous avez fait en +France, le général Menou l'a exécuté en Égypte: ses premiers pas +dans l'administration annoncèrent un honnête homme, décidé à +améliorer le sort de l'armée. + +Effrayés de ces dispositions, tous les hommes que je viens de citer +formèrent une ligue sacrilége pour en arrêter l'effet; ils ne +négligeaient aucun des moyens propres à lui faire perdre la +confiance qu'il méritait à tant de titres. Tous leurs discours +tendirent sans cesse à déprécier sa personne ou ses actions; mais, +comme l'observe judicieusement l'Éloge funèbre du général Desaix, il +n'est pas toujours donné aux âmes communes d'offenser un grand +homme; leurs injures même ne l'atteignent point. + +Malgré les obstacles qu'ils lui opposaient à chaque instant, le +général Menou marcha sans dévier avec une constance, une fermeté +inébranlable, vers le but qu'il s'était proposé; il se tint des +conciliabules secrets, tantôt chez le général Reynier, tantôt chez +Daure ou Tevenin, mais plus souvent chez le général Damas. Supérieur +aux petites passions, le général en chef ne voulut jamais voir ce +qu'il y avait d'outrageant dans les propos injurieux qu'on ne +cessait de tenir publiquement sur son compte. Cette bonté, prise +pour de la faiblesse, leur fit concevoir le projet de le déposer. On +envoya des émissaires à toutes les demi-brigades en garnison au +Caire, pour sonder leur opinion. Un homme qui jouit de quelque +considération, vint chez nous, chargé d'une si honteuse commission; +il poussa la hardiesse jusqu'à nous dire, dans la chaleur de la +discussion, qu'il ne reconnaissait pas le général Menou pour le +représentant du gouvernement, et qu'en cas de scission, il ne +recevrait des ordres que du général Reynier. Peut-on s'expliquer +plus ouvertement? Votre arrêté du 19 fructidor a tout fait rentrer +dans la poussière; mais ces hommes n'en sont pas moins les ennemis +irréconciliables du général Menou, conséquemment ceux de l'armée; +ils ne lui pardonneront jamais d'avoir révélé leurs turpitudes. +L'armée, actuellement bien nourrie, bien payée, bien entretenue, +prouve à l'évidence que l'esprit de rapine seul dirigeait la +précédente administration. Ils ne lui pardonneront jamais cette +infatigable activité qui les désespère, qui les épouvante au point +de leur faire jouer un rôle pour lequel, j'en conviens, ils n'ont +point de dispositions, celui d'honnête homme. + +L'ennemi nous menace! Quelle confiance le général en chef peut-il +leur accorder? Pour le perdre, je les crois capables de tout +sacrifier, pourvu que leur sûreté personnelle ne soit pas +compromise. + +Général, l'armée apprit avec plaisir votre élévation. Moins séduits +par l'éclat de la bataille de Marengo que par votre modération après +la victoire, que par les heureux résultats qu'elle doit procurer à +la République; touchés surtout par le tableau intéressant que +présente l'intérieur de la France, nous avons tous oublié que le +général Bonaparte, en Égypte, ne réprima pas le brigandage avec +toute la force dont il pouvait disposer. Le bienfaiteur de ma patrie +ne trouvera jamais un homme plus dévoué que moi. + +Général, étendez votre sollicitude jusqu'à l'armée d'Orient! Ne la +mérite-telle pas? ne lui devez-vous rien? Ah! vous n'oublierez +jamais que les cadavres de Castiglione, d'Arcole, de Rivoli, d'Acre, +forment les gradins qui conduisent jusqu'au Premier Consul. + +Ce n'est pas en hommes que votre secours est nécessaire à l'armée; +elle est assez forte pour écraser encore l'Orient conjuré; rappelez +seulement trente individus qui s'opposent à son bien-être, qui +entravent les opérations de son général, vous aurez tout fait pour +elle; elle vous devra le bonheur. + +Sans considération particulière, sans détour, j'ai attaqué les +hommes qui, dans leur conduite, n'ont respecté ni leur dignité ni +leurs personnes. Je ne puis offrir aucune preuve; je ne suis que +l'organe de l'opinion publique invariablement fixée sur leur compte; +ils sont flétris sans retour. Consultez l'armée, Général; si un cri +général ne dépose pas contre eux, je consens à être poursuivi comme +le plus vil des calomniateurs. + +Salut et respect, + + _Signé_ CH. + + + (Nº 9.) Au quartier-général d'Alexandrie, le 1er fructidor an IX + (19 août 1801). + +LANUSSE, GÉNÉRAL DE DIVISION, AU GÉNÉRAL EN CHEF MENOU. + + +Je ne suis pas du nombre de ces hommes, citoyen Général, qui +attaquent en l'air, sans remords et sans pudeur, la réputation des +autres hommes. Je vous ai dit dans le temps que je n'avais pas pu me +procurer des preuves certaines qui me missent à même d'attaquer +aucun de ceux que l'on nomme dilapidateurs des marchandises arrivées +dans Alexandrie; j'avais tenu le même langage au général Kléber. +Cette déclaration avait suffi à votre prédécesseur, et je croyais +qu'elle vous suffirait; mais puisqu'il en est autrement, vous m'avez +mis parfaitement à mon aise en m'autorisant à prendre telle mesure +qui me paraîtrait convenable pour découvrir et poursuivre les +auteurs des déprédations; je vous envoie ci-joint l'arrêté qui crée +la commission que j'ai nommée à ce sujet, que je vous prie de mettre +à l'ordre du jour de l'armée, et ensuite le résultat des opérations +de cette commission. Si la renommée publique vous a appris qu'il +s'était commis des exactions à Alexandrie, une voix plus authentique +doit faire connaître à cette renommée la vérité tout entière. + +Les reproches que vous me faites sur ma manière de servir, sont les +premiers que j'ai reçus. J'ai cependant obéi jusqu'à ce jour aux +ordres de quelques généraux; fort de l'idée de ne les point mériter +et de le prouver, je suis tranquille. + +Si l'envie vous reste de faire fusiller le drogman Battus, je n'ai +nullement besoin de lui. Vous pouvez le faire remonter au Caire, et là +le faire exécuter plus à votre aise que vous ne l'eussiez pu, si vous +fussiez resté à Alexandrie. Il est bien étonnant que cet homme vous +ayant été dénoncé comme fripon, et l'ayant reconnu pour tel vous-même, +vous ne m'ayez pas donné le moindre renseignement sur son compte, quand +vous m'avez remis le commandement du 5e arrondissement. + +Je n'eusse pas mieux demandé, et je ne demanderais pas mieux encore +que de coopérer aux travaux de l'armée; mais une demi-confiance ne +me saurait convenir. Je n'ai pas besoin de beaucoup de sagacité pour +juger que je n'ai pas la vôtre tout entière. + +J'ai l'honneur de vous saluer, + + LANUSSE. + + + (Nº 10.) Du 2 vendémiaire an IX (24 septembre 1800). + +AU MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES. + + +CITOYEN MINISTRE, + +J'ai l'honneur de vous adresser une copie certifiée du traité conclu +entre Mourâd-Bey et le général Kléber. Les négociations pour ce +traité ont eu lieu pendant le dernier siége du Caire. + +Je joins à ce premier traité la copie d'un autre, qui a été fait +entre Mourâd-Bey et moi: il a pour objet de céder à ce prince +quelques villages qui lui avaient été promis par le général Kléber, +et de le dispenser, pour l'an VIII, d'une partie du tribut qu'il +s'était obligé de payer par le premier traité. + +Je n'entrerai point ici dans la discussion relative à la paix +conclue entre Mourâd-Bey et le général Kléber; je n'y ai pris aucune +espèce de part. Lorsque les circonstances m'ont porté au +commandement de l'armée, j'ai trouvé cette paix conclue, et j'ai +pensé qu'il était de l'honneur français d'en exécuter fidèlement +tous les articles. + +Je dois cependant vous observer, citoyen Ministre, que, lorsque +cette paix fut traitée et conclue, Mourâd-Bey était dans une +position à nous faire beaucoup de mal: dix mille Osmanlis, commandés +par Nassif-Pacha, et quinze cents mameloucks, commandés par +Ibrahim-Bey, étaient dans le Caire. Si Mourâd-Bey s'y était encore +jeté avec ses mameloucks, le crédit dont il jouissait parmi les +habitans eut fait traîner en une extrême longueur le siége du Caire; +le grand-visir eût eu le temps de rassembler de nouvelles troupes, +de se jeter avec elles dans une partie quelconque de l'Égypte, et +d'opérer par là une diversion très fâcheuse. Il eût encore été +possible que la longueur du siége eût enhardi les habitans d'une +grande partie de l'Égypte à se lever en masse: voilà quels sont +vraisemblablement les motifs qui engagèrent le général Kléber à +conclure la paix avec Mourâd-Bey. + +Un des articles du traité, qui doit paraître le plus désavantageux, +est celui qui accorde à Mourâd la possession de Cosséir. Ce port, +situé sur la côte occidentale de la mer Rouge, pourrait offrir un +abord trop facile à nos ennemis, si Mourâd-Bey était de mauvaise +foi. Les Anglais, qui naviguent dans la mer Rouge; les Arabes de +l'Yemen, qu'ils pourraient mettre dans leurs intérêts, y +débarqueraient facilement avec l'aide de Mourâd-Bey; mais jusqu'à +présent, ce prince, qui abhorre les Anglais et les Turcs, se conduit +à merveille et avec beaucoup de bonne foi. Je le fais d'ailleurs +surveiller avec beaucoup de soin par le général qui commande à +Siout, et qui, sous tous les rapports, est plein de talens, de zèle +et d'activité; il se nomme Donzelot. + +Le prince chérif de la Mecque est jusqu'à présent dans nos intérêts. +J'entretiens une correspondance avec lui, et je tâche par tous les +moyens d'attirer à Suez tout le commerce de l'Arabie. + +Un autre prince arabe, propriétaire de Moka et de Fana, au sud de la +Mecque, m'a fait faire des offres d'amitié et de paix; j'en +profiterai avec empressement. + +Tous les cheiks arabes qui habitent l'espace compris entre Suez et +Médine, ainsi qu'aux environs du mont Sinaï, sont venus ici ou ont +envoyé pour faire alliance avec les Français. J'ai écrit à +l'empereur d'Abissinie; j'ai fait faire des propositions d'alliance +au roi de Sennaar, de Darfour et de Dongola. Des caravanes très +nombreuses des deux premiers pays sont en chemin pour se rendre au +Caire. + +J'emploierai tous les moyens pour établir de grandes liaisons de +commerce avec tous ces princes. + +Des cheiks arabes du Fezzan et de plusieurs autres parties du +Béled-El-Gerid ont fait demander aussi de traiter avec les Français, +pour envoyer des caravanes. Je travaille également à établir +quelques correspondances entre Tripoli et Tunis. + +Les Turcs, divisés en deux partis, à la tête de chacun desquels sont +le grand-visir et le capitan-pacha, me font demander la paix, chacun +de son côté. Le grand-visir, moitié vil, moitié insolent, est +l'ennemi juré du capitan-pacha, qui le lui rend bien. Dans le camp +ottoman situé à Jaffa, est un envoyé russe, nommé M. Frankini. Cet +homme, ennemi juré des Français, il y a sept ou huit mois, a changé +de système et de manières depuis quatre mois. Il nous fait +actuellement beaucoup de politesses; il cherche à nous prouver que +sa cour voudrait se rapprocher de la République, se plaint des +Anglais, et paraît avoir inspiré de la défiance au grand-visir. +Celui-ci, de sa personne, est bien avec les Anglais, très mal avec +Djezzar, pacha d'Acre, avec les Naplouzains, et surtout avec les Arabes, +qui pillent tous ses convois. Le premier général ottoman paraît +craindre de s'en retourner à Constantinople, où il présume qu'on lui +ferait couper la tête. + +Le capitan-pacha, beaucoup plus instruit, plus spirituel, et surtout +beaucoup plus humain que le grand-visir, croise, avec une vingtaine +de bâtimens, depuis Damiette jusqu'à Alexandrie. Il m'envoie fort +souvent des parlementaires; je lui en envoie pareillement, et nous +nous faisons mutuellement beaucoup de politesses. Il se nomme +Houssein-Pacha; a été élevé mamelouck du grand-seigneur, dont il a +la confiance et l'amitié. Il désirerait fort conclure un traité avec +les Français qui sont en Égypte, afin de se donner encore plus +d'importance vis-à-vis de son maître. Il craint surtout infiniment +que je n'entame quelque traité avec le grand-visir, pour lequel il a +haine et mépris. Sur toutes les propositions que ces deux grands +officiers de la Porte me font, je traîne en longueur et tâche de +leur inspirer beaucoup de méfiance contre les Anglais. J'entame dans +le moment un traité d'échange avec le capitan-pacha pour tous les +prisonniers français qu'ils ont, soit à Constantinople, soit dans +l'Archipel, soit dans les différentes échelles du Levant. Nous avons +en Égypte à peu près quatre mille Osmanlis prisonniers, et quoiqu'il +n'y ait point de cartel entre la République et la Porte, j'ai cru +qu'il était de l'humanité et de la générosité française de traiter +ces prisonniers comme nous traiterions ceux d'une nation avec +laquelle nous aurions un cartel d'échange. + +Quant aux propositions sur le fond de la question, je fais sentir au +grand-visir et au capitan-pacha qu'elles ne peuvent se traiter qu'à +Paris et à Constantinople; mais je pense, citoyen Ministre, qu'il +serait fort possible de s'arranger avec la Porte pour que nous +conservassions l'Égypte, qui, j'ose l'assurer, peut devenir en très +peu de temps une excellente et magnifique colonie. + +Quant aux Anglais, ils me paraissent désespérés, pour ne pas dire +enragés, d'avoir manqué leur coup lors de la rupture de la désastreuse +capitulation d'El-A'rych. M. Smith est revenu prendre le commandement de +la croisière anglaise. Elle ne consiste que dans un vaisseau de ligne, +_le Tigre_, une corvette et un kirlanguich, petit bâtiment grec. Ces +trois bâtimens courent continuellement sur nos djermes, dont ils +prennent un très petit nombre, tandis que le capitan-pacha, avec ses +vingt bâtimens, nous laisse très tranquillement faire notre cabotage. M. +Smith m'envoie aussi des parlementaires, que j'ai fait recevoir avec +beaucoup de hauteur, je devrais dire le mépris, que les Anglais, par +leur conduite, méritent à tous égards. M. Smith se plaint des mauvais +traitemens, dit-il, que j'ai employés contre M. Courtenay Boyle, +capitaine anglais qui, étant venu s'échouer avec son bâtiment sur les +côtes de l'Égypte, a été fait prisonnier. J'ose vous assurer, citoyen +Ministre, que c'est une imposture manifeste. J'ai eu pour M. Courtenay +Boyle toutes les attentions et tous les égards possibles; je l'ai +échangé à Damiette, et lorsqu'il est parti, je l'ai comblé de présens; +je lui ai fait donner tous les vivres et toutes les subsistances dont il +pouvait avoir besoin: s'il est nécessaire, je ferai publier ma +correspondance à cet égard. Il n'est point d'exemple d'une conduite +aussi perfide et aussi déloyale que celle des Anglais. + +Je traite aussi bien que possible les Grecs de l'Archipel: je leur +donne permission de sortir d'Alexandrie et de Damiette avec des +chargemens de marchandises, dont sont seulement exceptés le blé et +le riz, n'ayant pas cru devoir envoyer des vivres à nos ennemis. +Plusieurs de ces Grecs sont déjà revenus nous porter des objets de +consommation qui nous sont d'une très grande utilité. M. Smith a +arrêté, pris et dépouillé plusieurs de ces bâtimens sortant +d'Alexandrie. J'écris au capitan-pacha, pour lui faire sentir que +c'est une insulte que font les Anglais à la Porte. Je lui mande que +je n'ai donné à ces bâtimens permission de sortir avec des +chargemens, que par considération pour le grand-seigneur, dont les +Grecs sont les sujets, et par égard pour lui, capitan-pacha, +gouverneur-né et presque propriétaire de tout l'Archipel. + +Tel est, citoyen Ministre, le compte que j'ai cru devoir vous rendre +de notre situation politique en Égypte; je vous prie de la mettre +sous les yeux du Premier Consul. + +Salut et respect. + + ABDALA MENOU. + + + + +TROISIÈME PARTIE. + +CAMPAGNE CONTRE LES ANGLAIS ET LES TURCS. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +ARRIVÉE DE LA FLOTTE ANGLAISE. DISPOSITIONS MILITAIRES. + + +L'armée anglaise avait reçu à Rhodes et à Macri, dès le commencement +de pluviôse, tout ce qui était nécessaire pour ouvrir la campagne: +le ministère la pressait d'agir contre l'Égypte[27]; mais les Turcs +ne se hâtaient pas d'y concourir. Ils paraissaient craindre autant +les succès de leurs alliés que leur défaite. Le visir, encore +effrayé de la bataille d'Héliopolis, tremblant de s'exposer à de +nouveaux revers, était bien déterminé à ne marcher que lorsque les +Anglais lui auraient ouvert la route. Son autorité était méconnue +dans la plupart des provinces de la Syrie; il n'avait, pour former +une armée et des magasins, que les secours et les convois qu'il +recevait de sa capitale. Le capitan-pacha était à Constantinople +avec une partie de sa flotte; il penchait à traiter avec les +Français plutôt que de courir encore les hasards d'une expédition, +et attendait la fin des irrésolutions de la Porte. + +[Note 27: Le ministère anglais avait à justifier la rupture du +traité d'El-A'rych, et à calmer l'indignation des Turcs, irrités +d'avoir perdu l'Égypte au moment où ils s'y croyaient établis; il +avait à arracher des mains de l'opposition une arme terrible; et +pour détourner les regards de cette responsabilité qui pesait sur +lui, il dirigea contre l'Égypte une armée, errant sur les mers +depuis plusieurs mois. L'opinion publique, en Angleterre, était +contraire à cette expédition. Les circonstances et des fautes +multipliées l'ont fait réussir; mais qu'en est-il résulté pour cette +puissance? des dépenses excessives et une grande perte d'hommes; +l'armée d'Orient a évacué l'Égypte avec des conditions semblables à +celles du traité d'El-A'rych, sans que les troupes anglaises +puissent se glorifier de succès qui ne sont dus ni à leur bravoure +ni aux talens de leurs généraux.] + +Ces différens chefs, persuadés que leurs efforts pour reprendre +l'Égypte seraient inutiles, craignaient de s'exposer séparément aux +premiers revers; mais les ordres du gouvernement anglais devinrent +impératifs, et ses généraux ne purent s'y refuser. Ils redoutaient +autant que leurs soldats la bravoure éprouvée et l'habitude de +victoires de l'armée qu'ils avaient à combattre. Instruits néanmoins +du caractère et des dispositions de celui qui la commandait, ils +espérèrent profiter de ses fautes pour s'établir sur quelques +points, affaiblir les Français par des affaires de détail, et se +maintenir, en attendant des secours et l'effet des attaques que le +visir et un corps parti de l'Inde devaient effectuer. Aussitôt +qu'ils apprirent que le capitan-pacha avait mis à la voile de +Constantinople, et leur amenait un renfort de six mille Albanais et +janissaires, ils partirent de Macri. Le 10 ventôse, ils parurent +dans la rade d'Aboukir. (Les tableaux n{os} 1 et 2, contiennent +l'état de cette armée, ainsi que celui de l'armée d'Orient et de sa +répartition.) Leur flotte fut contrainte de retarder son +débarquement jusqu'au 17, les vents du nord et du nord-est rendant +la mer trop houleuse au point choisi pour l'exécuter. + +La frégate _la Régénérée_ entra le 10 ventôse dans le port +d'Alexandrie; elle venait de Rochefort, et portait deux cents hommes +de la 51e demi-brigade, une compagnie d'artillerie et des munitions. +Le brick _le Lodi_, qui arrivait le même jour de Toulon, avait +rencontré la flotte de l'amiral Gantheaume, qui portait un renfort +de quatre à cinq mille hommes, et que des circonstances avaient +engagé à relâcher dans ce port. Dès-lors on put s'apercevoir que le +moment le plus favorable pour arriver à Alexandrie était manqué; +mais l'arrivée de ces bâtimens et cette nouvelle donnèrent à l'armée +d'Orient la certitude que le gouvernement s'occupait fortement de la +secourir. + +L'apparition de la flotte anglaise fut connue au Caire, le 13, à +trois heures après midi. D'après les rapports, les chaloupes étaient +à la mer pour opérer le débarquement; et la prise de trois officiers +du génie anglais qui faisaient une reconnaissance de la côte sous +Aboukir, ne laissait aucun doute sur le point menacé. + +Nous avons vu précédemment que le général Menou s'était fait +illusion jusqu'alors, en repoussant les avis qui lui venaient de +toutes parts sur cette expédition. Il n'avait pas même consenti à +l'envoi des bâtimens pour observer les préparatifs des Anglais et +surveiller leurs mouvemens. Aucun corps de réserve qu'on pût opposer +avec succès au débarquement, n'existait sur la côte; on l'avait même +dégarnie de troupes, et les places n'étaient pas suffisamment +approvisionnées. + +On était assuré par tous les rapports que le visir n'était pas +encore prêt à agir, et qu'il ne passerait le désert que lorsqu'il +serait certain du succès des Anglais. On savait qu'Aboukir était le +seul point de la côte qui pût leur convenir pour opérer une +descente, parce que leur flotte trouvait un abri dans cette rade, et +que de là ils pouvaient aussitôt se porter sur Alexandrie. Tous les +hommes qui avaient un peu étudié l'organisation de l'Égypte et son +système de défense, tous ceux qui connaissaient les forces de +l'armée française, était convaincus que la seule bonne disposition +était de la réunir. + +Au moment où l'on reçut la nouvelle du débarquement, toute l'armée +s'attendit à marcher vers Aboukir: aussi fut-elle très étonnée des +dispositions que prit le général Menou. Il ordonna au général +Reynier de partir sur-le-champ pour Belbéis, avec deux demi-brigades +et l'artillerie de sa division; au général Morand, d'aller +promptement à Damiette, avec cinq cents hommes de la division +Rampon, qui précédemment avaient été appelée au Caire; et au général +Bron de conduire à Aboukir le 22e régiment de chasseurs, fort +seulement de deux cent trente chevaux. Le reste de la cavalerie dut +attendre des ordres à Boulac. La division Lanusse ne partit que le +14 pour Rahmaniëh, et même la 88e, la plus forte demi-brigade de +cette division, fut appelée au Caire, le jour de son départ. + +Quelques généraux essayèrent de faire sentir au général Menou la +nécessité de rassembler promptement l'armée vers Aboukir. Ils lui +observèrent que le visir ne marcherait pas avant d'être certain du +succès des Anglais; qu'on aurait le temps de les battre et de se +porter ensuite vers Salêhiëh, avant qu'il pût y paraître; que, dans +le cas même où le visir, par des mouvemens plus rapides, aurait +obtenu de légers succès, ses troupes seraient aisément dissipées, +lorsqu'elles apprendraient la défaite de leurs alliés: qu'enfin, en +divisant l'armée, on l'exposait à des revers, etc. Le général +Reynier écrivit[28] au général Menou ces observations, il les lui +renouvela ensuite de bouche, ajoutant qu'il fallait mettre de côté +toute les haines particulières pour ne songer qu'à l'ennemi..... +Tout fut inutile. Dans l'impossibilité de lui faire adopter de +meilleures dispositions, il espéra que son départ dissiperait la +jalousie et les craintes qu'il inspirait, et crut qu'ensuite les +autres généraux pourraient faire avec plus de succès les mêmes +observations; mais le général Menou fut sourd à toutes les +représentations; et ne recevant ni le lendemain, ni les jours +suivans, aucun avis du débarquement, il se persuada d'autant mieux +qu'il avait fait d'excellentes dispositions. + +[Note 28: Lettre du général Reynier au général Menou: + + Au Caire, le 13 ventôse an IX. + +Vous m'envoyez, citoyen Général, l'ordre de partir pour Belbéis avec +deux demi-brigades et le général Robin: il va être exécuté, parce +qu'un militaire doit premièrement obéir; mais l'intérêt de l'armée +me commande quelques observations que vous écouterez. Je suis chargé +de défendre la frontière qui peut être attaquée par le visir; mais +je pense que, dans notre position, elle peut être dégarnie. Le visir +est arrivé ou va arriver à El-A'rych; mais il n'est pas probable +qu'il marche avant d'avoir reçu la nouvelle du succès des Anglais. +Ses préparatifs pour passer le désert ne sont pas complets, et il +enverra seulement quelques partis à Catiëh et au-delà. S'il marche +et attaque Salêhiëh, cette place est en état de résister jusqu'à ce +que les troupes viennent la secourir, après avoir battu le +débarquement. Il poussera peut-être quelques partis contre Belbéis +et le Caire; mais cela n'est pas aussi dangereux que de laisser +faire des progrès aux Anglais. + +L'armée qui débarque à Aboukir doit être de dix à douze mille +hommes. Si le général Friant n'a pas réussi à culbuter leur premier +débarquement, il doit être actuellement enfermé dans Alexandrie, et +nous avons besoin, pour combattre les Anglais, de toutes nos forces +disponibles. + +Lors du débarquement des Turcs à Aboukir, Bonaparte ne laissa à +Belbéis et à Salêhiëh que cent hommes, fort peu de troupes à +Damiette, et une très faible garnison au Caire: il réunit tout pour +marcher à Aboukir. La position est semblable, nous devons faire de +semblables dispositions: c'est particulièrement dans cette armée +qu'il faut mettre en usage la grande maxime de guerre, de suppléer +au nombre par la rapidité des marches. + +Je pense qu'il convient de faire marcher ma division, avec toutes +les forces disponibles, vers Alexandrie. La garnison de Salêhiëh est +plus que suffisante; je renforcerais un peu celle de Belbéis: des +dromadaires éclaireraient le désert, et je laisserais les +instructions nécessaires aux commandans de ces places. + +J'ai combattu plusieurs fois les Anglais, et je désire, ainsi que +les troupes que je commande, concourir à les battre encore en +Égypte. Dans plusieurs de mes lettres précédentes, je vous ai parlé +de cette expédition: elle est importante, et nous ne devons rien +négliger pour la faire échouer d'une manière glorieuse pour l'armée +d'Orient, et digne des exemples que nous ont donnés les autres +armées. + +Si vous attendez de nouveaux renseignemens sur ce débarquement, +avant de vous déterminer à faire partir toutes les troupes pour +Alexandrie, je vous demande de faire rester ma division ici ou à +Birket-El-Hadji; je trouve cela plus conforme à mon plan de défense +de la frontière de Syrie, et ces troupes seraient beaucoup plus +disponibles pour les porter sur Alexandrie aussitôt que vous le +jugerez convenable. + +Cette lettre et les observations qu'elle contient sont dictées par +le sentiment profond de l'intérêt de l'armée. Nous devons tous nous +réunir dans ce moment pour la faire sortir victorieuse de la +position où elle se trouve, menacée sur deux points opposés par deux +armées différentes, mais dont l'une est bien plus dangereuse que +l'autre. + + +_Réponse du général_ MENOU. + +Vous recevrez de mes nouvelles à Belbéis, citoyen Général: je ne +vous laisserai rien ignorer, et tout sera prévu; vous devrez veiller +à la frontière de Syrie, partez promptement. + +Je vous salue, + + _Signé_ ABD. J. MENOU.] + +Sans doute, puisqu'il s'opiniâtrait à rester au Caire et à diviser +l'armée, le seul moyen de sauver l'Égypte, eût été de choisir un +autre chef; les circonstances et l'éloignement du gouvernement, +auraient peut-être autorisé un tel parti; mais c'était un exemple +dangereux pour la discipline, que de grands succès auraient pu seuls +justifier, et rien n'était préparé pour les obtenir: on ne pouvait +prévoir que les Anglais seraient sept jours sans débarquer; +d'ailleurs on aurait pu dire, après la victoire, que le général +Menou l'aurait également remportée. + + + + +CHAPITRE II. + +DÉBARQUEMENT DES ANGLAIS.--COMBAT DU 22 VENTÔSE. + + +Les vents passèrent le 16 au nord-ouest; la mer devint plus calme, +et les ennemis purent s'occuper du débarquement. Ils envoyèrent des +chaloupes armées vers la bouche du lac Maadiëh, pour s'emparer du +bac et interrompre la communication directe d'Alexandrie avec +Rosette; mais une centaine d'hommes qui descendit pour cette +opération, fut culbutée par quarante grenadiers de la 61e, et cette +entreprise échoua. + +Le général Friant, dès l'arrivée de la flotte anglaise, avait +réparti ses troupes de la manière suivante: + + À Rosette et au fort Julien, trois Inf. caval. + compagnies de la 61e 150 » + + À Edko et à la Maison-Carrée, + un bataillon de la 75e, une compagnie + de grenadiers de la 25 et un détachement + du 3e régiment de dragons. 300 150 + + À Aboukir, deux bataillons et les Inf. caval. + grenadiers de la 61e, deux bataillons + de la 75e, la moitié d'un bataillon de + la 51e et un détachement de la 25e 1550 » + + Le 18e de dragons » 100 + +En tout, à Aboukir, quinze cent cinquante hommes d'infanterie, cent +quatre-vingts cavaliers et dix pièces de canon. + +Il ne laissa pour la garde d'Alexandrie que les marins et les +invalides. + +Ce corps était trop faible pour résister au débarquement d'une armée +qui avait à sa disposition une grande quantité de chaloupes et tous +les moyens de la marine anglaise. On ne pouvait espérer de succès +qu'en parvenant à culbuter dans la mer les premiers qui +aborderaient, avant que les troupes eussent le temps de se former, +et en mettant du désordre dans les chaloupes par un feu d'artillerie +bien dirigé. + +Les Anglais, qui ne fondaient quelque espérance de succès que sur la +faiblesse du corps chargé de garder les côtes, désignèrent pour +cette première opération l'élite de leur armée. Ils réunirent toutes +leurs chaloupes, et y embarquèrent, le 17, avant le jour, les +troupes suivantes, sous les ordres des majors-généraux Moore et +Ludlow: + + Gardes 2000 hommes. + 23e régiment 600 + 28e régiment 600 + 40e régiment 250 + 42e régiment 900 + 58e régiment 600 + Légion corse 400 + Artillerie 200 + Soldats de marine 300 + ----- + TOTAL 5,850 + +Les chaloupes, formées sur une ligne séparée en cinq divisions, +s'approchent lentement de la côte. Les troupes françaises, pour se +garantir du feu des chaloupes canonnières ennemies, disposées en +avant et sur les flancs de celles de transport, prennent position +derrière les mamelons de sable, dans l'ordre suivant: la 61e +demi-brigade, avec une pièce de 12, deux obusiers, et ses deux +pièces de 4, sa droite vers le commencement de la digue du lac +Maadiëh; le 18e de dragons à la gauche de cette demi-brigade, le 20e +de dragons et la 75e sur le revers occidental de la hauteur des +puits. Les détachemens de la 25e et de la 51e forment, avec deux +pièces de 8 et un obusier, une réserve entre ce dernier corps et le +fort d'Aboukir. + +La hauteur des puits est un mamelon de sable mouvant, de pente +rapide, surtout du côté de la mer. Ce point est le seul où des +troupes qui débarquent puissent trouver une position militaire +avantageuse[29]. La ligne de chaloupes anglaises reste long-temps +au milieu de la baie; elle paraît menacer tous les points de la +côte; enfin elle se divise en deux lignes. Arrivées à portée de +canon, elles se serrent davantage, et viennent aborder au pied de +cette hauteur. Les matelots ramaient debout et avec vigueur, sans +s'inquiéter de l'artillerie française, tandis que l'infanterie était +couchée au fond des chaloupes. La droite, en mettant pied à terre, +gravit promptement la hauteur, et s'y met en bataille; la gauche +s'étend sur le revers, de manière à appuyer son flanc à la mer. La +61e demi-brigade charge aussitôt la gauche des ennemis, qui ne +peuvent soutenir ce premier choc; une compagnie de grenadiers, qui +s'établit sur douze chaloupes, les prend de revers; déjà beaucoup +d'entre eux jettent leurs armes, mais la seconde ligne, qui venait +de débarquer, leur porte du secours. La 61e, trop faible alors pour +culbuter seule les Anglais et reprendre la hauteur, borne ses +efforts à soutenir le combat. + +[Note 29: Après la bataille d'Aboukir du 7 thermidor an VII, +Bonaparte avait ordonné la construction d'un fort sur cette hauteur; +mais on négligea de s'en occuper pour des fortifications moins +importantes, quoique le gouvernement l'eût recommandé au général +Menou. Ce fort aurait rendu le débarquement très difficile.] + +Le 18e et le 20e de dragons chargent, à la gauche de la 61e, les +premières troupes formées sur la hauteur; ces deux corps, repoussés +à cette première attaque, essaient une seconde charge sur la gauche +des ennemis, mais le feu de la seconde ligne les force de se +retirer. + +La 75e, avertie trop tard de l'instant du débarquement, trouve les +Anglais formés sur la hauteur; en un moment la moitié de ses +premiers pelotons est mise hors de combat par les feux de la ligne +anglaise, son déploiement ne peut s'effectuer; elle est obligée de +se retirer. + +Les pièces d'artillerie qui étaient à gauche, ne faisant pas assez +d'effet, on voulut les rapprocher de la hauteur, avec les +détachemens de la 51e et de la 25e; mais les sables ayant apporté +des lenteurs dans ce mouvement, les Anglais étaient déjà formés à +leur arrivée: ils rejoignirent la 75e demi-brigade, qui s'était +retirée à la distance de trois cents toises. + +La 61e reçoit alors l'ordre de se retirer; les soldats, mêlés depuis +deux heures avec les Anglais, et d'autant plus animés qu'ils obtenaient +quelques succès, quittent avec peine le champ de bataille. Cette +demi-brigade effectue sa retraite dans le meilleur ordre, emmène toute +son artillerie et forme l'arrière-garde. On détache dans Aboukir une +compagnie de la 51e pour renforcer la garnison de ce fort, et les +troupes se réunissent à l'Embarcadaire[30]. Alexandrie avait été laissée +presque sans garnison, et les Anglais pouvant tenter quelque nouvelle +attaque, qui aurait empêché les troupes de protéger cette place +importante, on s'y retira pendant la nuit. + +[Note 30: On donnait ce nom à un endroit de la baie de Canope, +où la langue de terre qui sépare la mer du lac Maadiëh est fort +étroite et n'a pas plus de cent cinquante toises.] + +Le bataillon de la 75e, le détachement de la 25e et le 3e de +dragons, qui étaient à Edko, reçurent, par des signaux, l'ordre de +venir à Alexandrie; d'après une mauvaise interprétation de cet +ordre, la Maison-Carrée, poste fortifié, important à conserver pour +défendre le passage de le bouche du lac, fut évacuée et démantelée. +Il resta à Rosette cinquante hommes de la 61e, et au fort Julien une +compagnie de cette demi-brigade, et des invalides. + +Lorsque les Anglais furent bien certains de la retraite des troupes +françaises, ils envoyèrent un corps sur la hauteur qui domine le +village d'Aboukir, pour bloquer le fort, et poussèrent leur +avant-garde jusqu'au défilé de l'Embarcadaire. + +On apprit au Caire, le 20, à cinq heures du soir, le débarquement +des Anglais. Toute l'armée vit alors quelle faute on avait faite de +ne pas marcher au premier avis. On lui avait fait perdre les momens +les plus favorables, les sept jours écoulés depuis l'apparition des +ennemis jusqu'à leur débarquement. La cavalerie aurait pu, à marches +forcées, arriver le 17. Deux jours après, dix mille hommes et +cinquante pièces de canon auraient pu être réunis vers Aboukir, et +détruire entièrement cette armée, avant qu'elle eût achevé de +s'organiser, débarqué son artillerie et retranché son camp: ce +moment passé, le succès devenait plus douteux. On était instruit +que le visir était campé à Yabnëh, qu'on l'attendait à El-A'rych, et +qu'il se disposait à passer le désert. On ne pouvait savoir si on +aurait encore le temps d'aller battre les Anglais, et de revenir sur +la frontière de Syrie avant son arrivée, et on avait la nouvelle +qu'une partie de la flotte anglaise de l'Inde était déjà dans la mer +Rouge. On ignorait si les Anglais avaient poursuivi vivement les +troupes qui s'étaient opposées à leur débarquement; s'ils leur +avaient fait éprouver une perte considérable, s'ils avaient su +profiter de ce premier succès pour attaquer aussitôt Alexandrie, et +s'en emparer par un coup de main audacieux. Cette ville n'était pas +en état de tenir huit jours contre une attaque régulière; on pouvait +craindre de n'arriver qu'après sa chute; et lors même que les +Anglais ne l'auraient pas attaquée, on leur avait laissé le temps de +se retrancher dans quelques fortes positions. On pouvait craindre +enfin qu'ils n'eussent obtenu quelques succès partiels sur les trois +demi-brigades parties avec le général Lanusse. Tous ces motifs +devaient faire sentir la nécessité de rassembler promptement un +corps d'armée considérable, d'évacuer plusieurs postes, et de ne +laisser dans ceux qu'on jugerait nécessaires que de faibles +détachemens. + +Le général Menou fit partir du Caire, le 21, la 88e demi-brigade, un +bataillon de la 25e, huit cent cinquante hommes de la 21e, arrivés +de Beneisouef, la cavalerie et le parc d'artillerie, qu'il borna +seulement à trois pièces de 12. Il écrivit au général Rampon de +partir pour Rahmaniëh avec la 32e, les carabiniers de la 2e et une +partie du 20e de dragons, et de laisser à Damiette, à Lesbëh et +autres forts, le reste de la 2e légère, cent dragons du 20e et une +compagnie d'artillerie légère. Le général Reynier reçut l'ordre de +faire partir la 13e pour Rahmaniëh, par la route du Delta, et +d'envoyer au Caire la 9e demi-brigade, qui devait remplacer la 85e, +destinée pour Rahmaniëh. Cet ordre, d'un style fort ambigu, laissait +ce général à Belbéis, avec son artillerie et son ambulance, sans +moyens à opposer au visir. Deux demi-brigades de sa division étaient +disposées dans les places du Caire, de Belbéis et de Salêhiëh, et la +marche de la 13e par le Delta, devant être fort longue dans cette +saison, le général Reynier se détermina à passer avec elle par le +Caire, à se mettre à la tête des deux demi-brigades de sa division +qui allaient à l'ennemi, et à emmener son artillerie. + +Ces dispositions laissaient trop de troupes à Damiette, au Caire, à +Belbéis, à Salêhiëh et dans la Haute-Égypte. Le général Menou ne fit +pas évacuer cette dernière; ce fut après son départ seulement que le +général Belliard en donna l'ordre au général Donzelot. + +Le 17, le général Lanusse arrive à Rahmaniëh, il entend le bruit du +canon d'Aboukir, et part sur-le-champ pour aller au secours du +général Friant. Le 19, il effectue sa jonction avec lui, sur les +hauteurs de Nicopolis en avant d'Alexandrie. La cavalerie, qui, +depuis le 18, était renforcée du 22e régiment de chasseurs, +fournissait une grand'garde près d'une maison située à une +demi-lieue de l'Embarcadaire. + +Le corps de l'armée anglaise établi à terre le premier jour, fut +long-temps livré à lui-même; le débarquement des autres corps, ainsi +que celui de l'artillerie et des chevaux, ayant été retardé par la +grosse mer, il ne fut terminé que le 20. Ce jour-là, les Anglais se +portèrent vers l'Embarcadaire, déjà occupé par leur avant-garde, et +là ils achevèrent de s'organiser. + +Ils se mirent en marche le 21 à huit heures du matin, et +repoussèrent la grand'garde de cavalerie, qui envoya prévenir de +leur approche. Les généraux Friant et Lanusse, considérant que le +lac Maréotis n'était pas praticable dans cette saison, et que si les +Anglais s'établissaient sur les digues du canal d'Alexandrie et du +lac Maadiëh, le reste de l'armée pourrait difficilement se réunir à +eux, résolurent de s'opposer, avec leurs faibles moyens, à la marche +des ennemis, afin de conserver cette communication importante. La +garde d'Alexandrie fut laissée aux marins et aux dépôts, et ils +s'avancèrent jusqu'à la pointe du lac Maadiëh, sur les hauteurs +voisines du camp des Romains, avec les troupes suivantes: + + + _Général de division_, FRIANT; + _Général de brigade_, DÉLEGOROUE. Hommes. Pièces Pièces Obus. Pièces + de 12. de 8. de 4. + 25e demi-brigade, 2e + et 3e bataillons. 500 » » » 1 + 61e 600 » » » 2 + 75e 750 » » » 1 + Artillerie » 1 3 1 » + + + _Général de division_, LANUSSE; + _Général de brigade_, SYLLI. + + 4e légère 650 » » » 3 + 18e de ligne 650 » » » 2 + 69e _idem_ 800 » » » 2 + Artillerie légère » » 4 2 » + ------------------------------------ + Total 3950 1 7 3 11 + + + _Général de brigade_, BRON. + + 22e régiment de chasseurs 230 + Détachement du 3e de dragons 150 + 18e idem 80 + Détachement du 20e _idem_ 60 + ---- + 520 + + TOTAL GÉNÉRAL. + + Infanterie 3950 hommes. + Cavalerie 520 + Artillerie 22 pièces. + +C'est avec ce petit nombre de troupes que les généraux Friant et +Lanusse ont l'audace d'attendre toute l'armée anglaise, c'est-à-dire +seize mille hommes d'infanterie, deux mille soldats de marine tirés +de la flotte, deux cents cavaliers, et dix pièces de canon attelées. + +Les Anglais marchaient lentement, leur infanterie avait de la peine +à se traîner dans les sables mouvans qu'elle devait parcourir. Des +chaloupes canonnières s'avançaient dans le lac Maadiëh, à la hauteur +de sa gauche, ainsi qu'un grand nombre de barques chargées de +munitions, de vivres et d'eau douce. Lorsqu'ils virent les troupes +françaises postées sur les hauteurs qu'ils voulaient occuper, ils +s'arrêtèrent, et on se canonna réciproquement. Ils n'osèrent pas +attaquer, et campèrent, à trois heures après midi, à moins de deux +lieues du point de leur départ. + +Ils se remirent en marche le 22, à la pointe du jour: craignant +l'impétuosité française, et surtout la cavalerie, ils se formèrent +sur trois lignes; au centre de leur armée était un carré, dont les +côtés étaient composés d'infanterie en colonnes serrées. + +L'aile gauche s'ébranla la première; elle suivit le bord du lac +Maadiëh, afin de s'appuyer au canal et de tourner la droite des +Français; le centre se mit en mouvement plus tard, et la droite +après lui. + +Le centre marchait lentement sur le revers d'une hauteur qui le +masquait à la position des Français, et l'aile gauche paraissait +isolée. Le général Lanusse espère la culbuter, au moyen d'une +attaque très vive, avant qu'elle puisse être secourue par le reste +de l'armée: il le propose au général Friant, ordonne à la 69e de +s'avancer sur les hauteurs qui bordent la mer pour occuper la droite +des ennemis, laisse un bataillon de la 18e en réserve sur la hauteur +du camp des Romains, un bataillon de la 4e légère avec une pièce et +un obusier d'artillerie légère, à droite de ces hauteurs, et se met +aussitôt en marche avec le reste de ses troupes, et le 22e régiment +de chasseurs. + +Tandis que le brave Lanusse commence son mouvement, le centre des +Anglais paraît sur la hauteur; la première ligne s'avance; on ne +peut plus alors arriver sur le flanc de l'aile gauche avant de +l'attaquer. Le 22e régiment de chasseurs la charge avec la plus +grande bravoure, la traverse et fait poser les armes à deux +bataillons; mais les feux exécutés avec beaucoup de vivacité et de +précision, par la seconde ligne, le forcent à se retirer et à +abandonner ses prisonniers. La 4e légère, dirigée par l'adjudant +commandant Bayer, combat pendant ce temps, avec avantage, le reste +de la première ligne et la fait ployer. La 18e se formait en +bataille sur sa gauche; mais la colonne qui marchait toujours à la +droite du centre des Anglais, se déploie rapidement sur son flanc, +son feu y met du désordre: elle ne peut achever son mouvement pour +lui faire face. La 4e légère et le 22e de chasseurs, trop inférieurs +pour soutenir seuls le combat, commencèrent alors leur retraite. + +Pendant ce temps, le général Friant s'était avancé avec les 25e et +75e précédées de tirailleurs, qui inquiétaient l'aile gauche des +Anglais. La 61e avait aussi marché jusqu'à la pointe du lac Maadiëh, +et attaquait cette aile, qui s'était arrêtée et la recevait par des +feux très nourris; mais étant trop inférieure, et le mouvement +projeté par le général Lanusse n'ayant pu être exécuté, elle se +retira sur la digue du canal. Le général Friant fit reprendre aux +25e et 75e leur position sur la hauteur. + +Les généraux Friant et Lanusse sentirent qu'il serait imprudent de +s'engager plus long-temps avec une armée aussi supérieure, et qu'on +tenterait vainement de l'empêcher d'occuper cette position. Une +belle charge, exécutée par le 3e de dragons, protége la retraite de +la 4e légère, qui était fort engagée, et ralentit la marche des +Anglais. La 69e forme l'arrière-garde de gauche, en suivant le bord +de la mer; elle attend à portée de fusil la droite des Anglais, et +exécute, dans le meilleur ordre, une retraite par échelon, qui lui +mérite l'admiration des ennemis. La 61e fait une pareille retraite +sur la droite, près du canal. Les troupes françaises prennent +position sur les hauteurs de Nicopolis. + +Les Anglais, après avoir dépassé les hauteurs du camp des Romains, +déploient leurs colonnes du centre; long-temps ils paraissent +incertains s'ils attaqueront les Français; ils avaient la +supériorité du nombre; leurs soldats devaient être animés par le +succès facile qu'ils venaient d'obtenir; cependant ils n'osent +l'entreprendre. Ils se bornent à faire marcher leur aile gauche sur +le grand mamelon, au-delà des étangs, et à détacher un bataillon sur +le canal; mais le feu des pièces placées sur la hauteur de +Nicopolis, et quelques tirailleurs jetés dans le canal, les forcent +bientôt à la retraite. L'aile gauche n'ose pas rester sur le +mamelon et se retire. L'armée anglaise campe, la droite à la mer +vers le camp des Romains, la gauche au canal d'Alexandrie, vis-à-vis +la pointe du lac Maadiëh, et travaille de suite, avec une grande +activité, à fortifier cette position par une ligne de redoutes. + +Les ennemis eurent, dans cette affaire, quinze cents hommes hors de +combat. La perte, du côté des Français, fut de cinq cents. Cette +différence provient du petit nombre des Français, de la supériorité +de leur artillerie, et de la charge du 22e, qui mit beaucoup +d'Anglais hors de combat. Le général Lanusse fut légèrement blessé. + +Ce dernier, ainsi que le général Friant, sentait que la position des +hauteurs de Nicopolis n'était pas susceptible d'être défendue, si +l'armée anglaise l'attaquait, et qu'il était surtout important de +s'occuper de la sûreté d'Alexandrie. Ils y laissent une forte +avant-garde pour en imposer aux ennemis, et leur faire croire que +leur intention était de la défendre; mais pour soutenir sa retraite, +et préparer les moyens de résistance d'Alexandrie, ils firent +réparer l'ancienne enceinte des Arabes, et y placèrent la 4e légère +avec deux bataillons de la 18e; le 3e bataillon de cette +demi-brigade fut établi à la redoute commencée sur la hauteur dite +de Cléopâtre; le 3e bataillon de la 35e occupa les hauteurs près de +la colonne de Pompée. On travailla en même temps à perfectionner les +fortifications. Comme la cavalerie devenait inutile pour la défense +de cette place, et qu'il y avait peu de fourrage dans les magasins, +on ne garda que le 18e de dragons; le reste fut envoyé pendant la +nuit à Rahmaniëh, au-devant de l'armée. Elle eut beaucoup de peine à +traverser le lac Maréotis, et dut s'éloigner pour trouver un chemin, +jusqu'auprès du Marabou. + +Les généraux qui étaient à Alexandrie firent partir, le 25, un +bâtiment pour instruire le gouvernement de ce qui s'était passé, et +prévenir l'amiral Gantheaume, qu'on savait en route, de la position +de la flotte anglaise. + + + + +CHAPITRE III. + +ARRIVÉE DE L'ARMÉE À ALEXANDRIE.--AFFAIRE DU 30 VENTÔSE. + + +On apprit ces détails en arrivant à Rahmaniëh. La situation de +l'armée française devenait très difficile. Les Anglais, maîtres des +digues, mettaient obstacle à la réunion des troupes sous Alexandrie, +à moins qu'on ne parvînt à découvrir, dans le bassin du lac +Maréotis, un chemin praticable pour l'artillerie; ils pouvaient même +y faire entrer l'eau de la mer par une coupure à la digue qui le +sépare du lac Maadiëh. Toutes les troupes disponibles n'avaient pas +été réunies, et les affaires du 17 et du 22 ventôse avaient affaibli +les corps qui y avaient combattu. + +Le général Rampon arriva le 26 à Rahmaniëh. On reçut le 27, à +Birket, le rapport d'une reconnaissance qui avait découvert une +route praticable pour l'artillerie; on s'y dirigea en passant par +_Agazy_, et on arriva vers le Marabou. L'armée fut enfin réunie le +29 à Alexandrie. + +Pendant ce temps les Anglais avaient fait le siége d'Aboukir. Ce +petit fort, bientôt écrasé par une artillerie supérieure et par les +bombes, capitula le 28 ventôse, pour éviter d'être pris d'assaut. +Les Anglais avaient pressé avec activité la confection des +retranchemens de leur position; ils y avaient transporté beaucoup +d'artillerie pour armer leurs redoutes. Ils ne firent d'autres +mouvemens que de pousser quelques patrouilles à _Bedah_. Le 27, le +12e dragons légers rencontra, vers ce village, cinquante hussards du +7e régiment, détachés avec une compagnie de carabiniers de la 21e +pour reconnaître leur position sur le canal. Les dragons chargèrent +les hussards, qui se lancèrent en même temps sur eux, traversèrent +leur escadron, puis retournant tout à coup leurs excellens chevaux +arabes, prirent à dos les Anglais, qui, ne pouvant arrêter les +leurs, furent ainsi poussés sur la compagnie de carabiniers, dont le +feu acheva de les détruire. + +Les troupes une fois réunies, il fallait attaquer aussitôt l'ennemi: +une victoire assurait la possession de l'Égypte; elle donnait les +moyens d'arrêter la marche du visir et celle du corps anglais venu +de l'Inde. Un échec ne pouvait pas rendre la position beaucoup plus +mauvaise que si, restant en présence des Anglais, on temporisait et +consommait les faibles approvisionnement d'Alexandrie, tandis que +l'armée du visir, répandue dans l'intérieur du pays, aurait le temps +de prendre Damiette, Salêhiëh et les autres petits forts, d'en +égorger les faibles garnisons, de soulever les habitans, etc. Il ne +fallait pas non plus laisser à l'armée anglaise le temps de recevoir +des renforts et de se fortifier davantage. + +Si le lac Maréotis avait été praticable dans cette saison, il aurait +mieux valu retarder l'attaque, afin d'essayer, par un mouvement +rétrograde, d'engager les Anglais à se diviser pour faire le siége +d'Alexandrie, et les attirer ainsi sur un champ de bataille plus +étendu, où l'armée française, profitant de sa supériorité en +artillerie légère et en cavalerie, aurait pu s'assurer la victoire, +mais le sol marécageux du lac s'y opposait alors. + +Les ennemis étaient tellement supérieurs en nombre, et dans une +position si bonne, qu'il y avait peu d'apparence de succès; on ne +pouvait en attendre que d'un coup de vigueur sur une de leurs ailes. +L'embarras était de faire ordonner de bonnes dispositions par un +général en chef qui n'avait pas fait la guerre, et qui fermait +l'oreille à tous les avis. Le général Lanusse, à qui le général +Menou fit demander indirectement un plan d'attaque, lui envoya, +aussi par un tiers, un projet fait de concert avec le général +Reynier. Il fut rédigé en ordre du jour, et donné à dix heures du +soir aux généraux. + +La position des Anglais n'avait pas plus de 1300 toises de +développement; les deux ailes, appuyées, la droite à la mer et la +gauche au lac Maadiëh, étaient flanquées par des chaloupes +canonnières: la gauche était fortifiée par des redoutes construites +sur la digue du canal d'Alexandrie, et couverte par des étangs. Les +redoutes placées sur les hauteurs occupées par le centre de l'armée, +prenaient des revers par toute cette gauche, et le centre était +également flanqué, par la position de l'aile droite et par la +redoute élevée à côté de l'ancien camp des Romains. Ces ouvrages +contenaient beaucoup d'artillerie; les troupes étaient campées +derrière, sur deux lignes; la réserve formait une troisième ligne en +arrière de la gauche: l'attaque seule de la droite était praticable. +On pouvait espérer de la culbuter par un grand effort, de la +déborder par la marche supérieure de l'infanterie française; de +faire ensuite agir toutes les troupes sur le centre, tandis que +l'aile gauche serait occupée par une fausse attaque, de profiter +enfin du moment favorable pour décider le succès avec la cavalerie, +et acculer les ennemis au lac Maadiëh. + +L'armée française, dont la force est détaillée par corps dans le +tableau nº 3, était de huit mille trois cent trente hommes +d'infanterie, treize cent quatre-vingts de cavalerie, avec +quarante-six pièces de canon. L'armée anglaise était de seize mille +hommes d'infanterie, deux cents chevaux, douze pièces de canon +attelées, et trente en position dans les redoutes, sans compter +celles des chaloupes canonnières. + +Les troupes françaises furent réunies une heure avant le jour[31] +aux avant-postes; le général Lanusse pensait que les redoutes des +Anglais seraient facilement emportées par des grenadiers soutenus +par la tête des colonnes. Il forma ses deux brigades en colonnes +serrées, pour les déployer au-delà de la grande route et du camp des +Romains, afin d'attaquer la droite de l'armée anglaise. La brigade +du général Silly devait marcher directement sur la redoute; celle du +général Valentin suivre le bord de la mer, et passer entre elle et +le camp des Romains. Le centre aurait dû, pour bien suivre la +disposition générale, marcher près de la droite de la brigade du +général Silly, la suivre en seconde ligne, et après un premier +succès, attaquer vivement avec l'aile droite, la position et les +redoutes du centre des Anglais: mais sa division en deux corps +ayant chacun son commandant, et subdivisés encore par la séparation +des grenadiers, lui ôta l'unité d'action nécessaire pour suivre +entièrement le plan qui avait été arrêté. L'aile droite devait se +déployer entre les étangs et le centre, pour attaquer celui des +ennemis, aussitôt que la gauche aurait enfoncé leur droite; elle +devait aussi détacher un corps entre les deux lacs, pour occuper la +gauche des Anglais, et les empêcher d'envoyer sur Alexandrie des +troupes, qui, vu la supériorité de l'armée anglaise, auraient +embarrassé les Français. Ce corps devait être secondé par le général +Bron, détaché avec deux régimens de cavalerie, dans le bassin du lac +Maréotis, et par une fausse attaque des dromadaires sur le canal, du +côté de _Bedah_. On pouvait d'autant mieux espérer que cette fausse +attaque occuperait beaucoup les Anglais, et y retiendrait leurs +troupes, qu'ils ignoraient la réunion de l'armée à Alexandrie, et +pouvaient craindre d'être attaqués de ce côté, ce qui donnait +l'avantage d'agir sur leur droite avec égalité de force. La +cavalerie devait marcher en seconde ligne derrière l'infanterie, +jusqu'à ce que la gauche eût enfoncé la droite des Anglais, et +qu'elle pût saisir l'instant de ce désordre, pour décider la +victoire par une charge. + +[Note 31: On agit au point du jour, afin que les trouves pussent +parvenir à l'armée anglaise sans être beaucoup exposées au feu des +redoutes et des chaloupes canonnières. Peut-être aurait-il été plus +conforme au génie des troupes françaises de faire attaquer durant le +jour; mais comme le succès dépendait du premier choc sur l'aile +droite des Anglais, on espéra que les premiers mouvemens étant +couverts par l'obscurité de la nuit, on les tromperait mieux sur le +véritable point d'attaque. Il aurait été plus convenable aussi de +confier l'action principale à des troupes fraîchement arrivées et +qui n'avaient pas souffert dans les combats précédens; mais comment +vaincre les jalousies du général Menou pour faire un changement dans +l'ordre de bataille?] + +Les dromadaires commencent leur fausse attaque au crépuscule; ils +surprennent la première redoute, font vingt prisonniers, se servent +d'une pièce de canon qu'ils y trouvent pour tirer sur les autres +redoutes, et attirent fortement l'attention des ennemis. Le général +Lanusse se met alors en mouvement, ainsi que les autres divisions. +Une compagnie de carabiniers de la 4e légère, enlève bientôt un +premier redan, et y prend une pièce. La brigade du général Silly +marche sur la grande redoute. Le général Lanusse s'aperçoit alors +que le général Valentin avait quitté le bord de la mer et dirigé sa +brigade dans le rentrant de la redoute et du camp des Romains, où +les feux croisés qu'elle reçoit la font hésiter; il y court, la +rallie et la ramène à la charge. Il reçoit alors une blessure +mortelle. L'impulsion qu'il avait donnée se ralentit; on n'ordonne +pas le déploiement de cette brigade, et le feu des ennemis force les +soldats à se disperser derrière les mamelons. La 4e légère, qui +formait la tête de la brigade du général Silly, rencontre, vers +l'angle de la redoute, la 32e, qui, dans l'obscurité, s'était +dirigée trop à gauche; ces deux corps se mêlent; il en naît un peu +de désordre; la 4e légère ne peut franchir les fossés de la redoute; +elle glisse sur leur flanc gauche, et est repoussée par la première +ligne ennemie. La 18e, qui en avait été séparée par la 32e, ne peut +forcer la redoute. + +La 32e, ayant à sa tête le général Rampon, attaque ensuite la +première ligne des Anglais; elle est repoussée; ce général est +démonté et ses habits percés de balles. L'adjudant-commandant +Sornet, en marchant aussi sur la ligne ennemie, est blessé +mortellement, et les grenadiers qu'il commande ne peuvent pénétrer. +Le général Destin suit la route d'Aboukir, et passe dans +l'intervalle de la droite et du centre de la première ligne des +Anglais; il y reçoit un feu très vif de la seconde ligne et des +redoutes, et se retire après une blessure légère; le chef de +bataillon Hausser, qui commandait sous ses ordres la 21e légère, +avait eu la cuisse emportée; cette demi-brigade reste sans chef au +milieu de l'armée anglaise; un régiment en est détaché pour lui +couper la retraite: le second bataillon parvient à se retirer; mais +trois compagnies du 3e bataillon, composé en grande partie de +Cophtes enrôlés dans la Haute-Égypte, et qui étaient dispersées en +tirailleurs, sont forcées de se rendre. Trente hommes qui gardaient +le drapeau se font tuer avant de le céder aux ennemis. Le chef de +brigade Eppler, qui avait marché un peu plus à droite, est blessé, +et ses grenadiers sont repoussés. Les petits corps séparés qui +formaient le centre s'étaient trop avancés avant d'avoir leur gauche +appuyée par la prise de la grande redoute. Presque toutes les +troupes avaient attaqué à la fois, isolément et sans seconde ligne. +L'obscurité avait mis un peu de désordre dans leur marche, et les +principaux chefs étaient hors de combat. Les soldats restant exposés +à un feu très vif, sans recevoir d'ordres, se dispersèrent derrière +les mamelons. + +L'aile droite, d'après les dispositions arrêtées, attendait à petite +portée de canon du centre des Anglais, le succès de la gauche pour +commencer son attaque. Aussitôt que le général Reynier apprend la +blessure du brave Lanusse et le désordre de la gauche et du centre, +il fait avancer son aile pour les soutenir. Il charge le général +Damas de rester, avec la 13e, entre les deux étangs, pour occuper la +gauche des Anglais et pousser des tirailleurs vers le canal. + +Après le non-succès de cette première attaque, la dispersion des +troupes et la perte du général Lanusse, des efforts ultérieurs +devenaient inutiles, puisque avant l'action on n'avait d'espérance +que dans un premier choc: les trois cinquièmes de l'armée, +dispersés, ne pouvaient se réunir et s'organiser de nouveau sous le +feu de l'ennemi, pour entreprendre une nouvelle attaque, lorsqu'une +partie des chefs était hors de combat. L'aile droite était trop +inférieure pour attaquer seule le centre des Anglais, protégés par +les feux de revers de la grande redoute du camp des Romains et de +l'aile droite. Si on s'était retiré alors, la perte aurait été peu +considérable; les Anglais auraient considéré cette affaire comme une +grande reconnaissance, et l'armée restait encore assez forte pour +tenir la campagne et pour tenter une nouvelle attaque à la première +occasion favorable. + +Le général Reynier voyant que le général Menou ne donnait aucun +ordre, résolut de faire une nouvelle tentative avec l'aile droite +sur celle des ennemis: sa réussite aurait donné les moyens de réunir +les troupes dispersées, et de les faire agir de nouveau. Tandis que +la division Friant et la 85e marchaient pour remplir cet objet; que +l'artillerie légère avançait par son ordre, pour éteindre le feu des +redoutes, ce général se porta sur des mamelons voisins de la grande +route, afin de bien connaître les dispositions des ennemis, et +celles qu'il convenait de faire pour les attaquer avec quelque +apparence de succès. + +Aussitôt que les Anglais s'aperçurent que la principale attaque +était dirigée contre leur droite, ils y firent marcher leur réserve. +Le général Hutchinson, qui commandait leur gauche, y resta cependant +toujours avec six mille hommes, quoiqu'il n'eût devant lui que huit +cents hommes de la 13e, trois cents chevaux du 7e régiment de +hussards et du 22e de chasseurs, et cent dromadaires. + +Pendant que cela se passait, le général Menou se promenait derrière +l'armée: le général Lanusse, lorsqu'il fut blessé, l'avait fait +prier de le remplacer par le général Damas; il n'avait rien répondu, +et n'avait pris aucune mesure pour réorganiser les troupes. Ensuite, +rencontrant la cavalerie, il lui ordonna de charger. Vainement on +lui fit observer que ce n'était pas le moment, et qu'il la ferait +détruire sans en tirer aucun avantage. Ce ne fut qu'au troisième +ordre que le général Roize se mit en mouvement[32]. Cette cavalerie, +en passant dans les intervalles des 61e et 73e, arrêta leur marche. +Le général Reynier, après s'être convaincu qu'on ne pouvait +réorganiser une attaque avec les troupes des divisions Lanusse et +Rampon, revenait chercher la division Friant et la 85e pour en +essayer une nouvelle, lorsqu'il rencontra cette cavalerie déjà sous +le feu de l'infanterie des ennemis. Il était trop tard pour empêcher +cette charge déplacée; la cavalerie aurait perdu presque autant de +monde en restant en place qu'en achevant de l'exécuter. Le général +Reynier fit accélérer le mouvement de ses troupes, afin qu'elles +pussent la protéger; mais à peine la 61e arrivait-elle au pied de la +redoute, que déjà la cavalerie était repoussée. + +[Note 32: Les observations sur de pareils ordres, qui dans les +armées sont si répréhensibles et font perdre l'instant favorable, +étaient excusables dans cette circonstance; chacun cherchait à aider +l'inexpérience du chef et désirait l'empêcher de faire des fautes.] + +Le général Silly venait d'avoir la cuisse emportée; plusieurs chefs +de corps étaient blessés; il ne restait auprès de la gauche et du +centre aucun chef qui pût profiter de la proximité des ennemis, au +moment du désordre que la cavalerie mit dans leur première ligne. Le +général Baudot fut alors blessé mortellement devant la 85e. + +Le général Roize et tous les chefs sous ses ordres sentaient la +faute qu'on leur faisait commettre; mais tous se conduisirent en +braves, animés par le désespoir d'être sacrifiés inutilement. La +première ligne, commandée par le général Boussart, et composée des +3e et 14e de dragons, chargea la première ligne ennemie derrière la +grande redoute; le 14e, arrêté par les fossés creusés sur le front +du camp, fut obligé de les tourner; l'infanterie ennemie fut +culbutée; les soldats se jetaient ventre à terre et se réfugiaient +dans les tentes, où les chevaux s'embarrassaient. Le feu de flanc +des redoutes et celui des secondes lignes ayant tué, blessé ou +démonté un grand nombre d'officiers et de dragons, on fut obligé de +se retirer. Le général Boussart avait été atteint de deux balles. +L'infanterie anglaise reprit alors ses armes et fut renforcée par la +réserve. Le général Abercombrie, qui s'y trouvait avec son +état-major, fut blessé mortellement; le général Roize fut tué; un +grand nombre d'officiers et de dragons eurent le même sort; d'autres +furent blessés et démontés. Les débris de cette cavalerie durent se +retirer en désordre; et lorsqu'elle fut reformée derrière +l'infanterie, il n'y avait pas le quart de ceux qui avaient chargé. + +La destruction de la cavalerie ne laissant aucun espoir de succès, +on aurait dû prendre le parti de se retirer, pour éviter des pertes +plus considérables, et réorganiser l'armée, afin d'être encore en +état de tenter quelque entreprise. Le général Reynier alla chercher +plusieurs fois le général Menou, pour lui faire sentir qu'il était +nécessaire de prendre promptement un parti; qu'il fallait ou se +retirer, ou tenter, avec les troupes de l'aile droite, qui étaient +encore fraîches, une nouvelle attaque dont on pourrait tirer +quelque avantage, si on parvenait à s'emparer de la grande redoute, +à culbuter l'aile droite anglaise; qu'on pouvait essayer si la +fortune ne favoriserait pas quelque entreprise audacieuse, quoiqu'il +fût peut-être imprudent d'exposer les seules troupes qui pussent +soutenir la retraite, etc. Il n'obtint aucune réponse précise. Les +troupes restaient sous le feu des lignes et des batteries ennemies +sans faire aucun mouvement, et perdaient à chaque instant une foule +de braves. Les munitions de l'artillerie étaient épuisées. Les +Anglais ayant fait avancer quelques corps qui prirent en flanc la 4e +légère, la forcèrent d'abandonner les mamelons qu'elle occupait. Les +tirailleurs qui étaient sous la grande redoute durent aussi se +retirer. Enfin, après deux heures d'indécision, le général Menou +ordonna la retraite: elle se fit dans le plus grand ordre. Les +Anglais n'osèrent pas sortir de leurs retranchemens, et l'armée +française reprit, à onze heures du matin, sa position sur les +hauteurs de Nicopolis. + + + + +CHAPITRE IV. + +DISPOSITION APRÈS L'AFFAIRE DU 30 VENTÔSE.--PRISE DE ROSETTE ET DE +RAHMANIËH.--PASSAGE DU DÉSERT PAR LE VISIR. + + +Le lendemain de l'affaire du 30, le général Reynier, voyant que le +général Menou ne donnait aucun ordre pour faire occuper aux troupes +une position plus avantageuse que celle de Nicopolis, et pour +prendre, relativement aux divers corps disséminés en Égypte, les +dispositions qu'exigeaient les circonstances, alla chez lui: il lui +dit que la position sur les hauteurs de Nicopolis était trop étendue +pour qu'il fût prudent d'y attendre les Anglais; que ces derniers, +avec quinze mille hommes, pouvaient, par une attaque vigoureuse, y +culbuter les troupes et entrer avec elles dans Alexandrie; qu'on +pouvait prendre une meilleure position en plaçant la droite sur les +hauteurs de la colonne de Pompée, le centre à l'enceinte des Arabes, +et la gauche au Pharillon; mais que, néanmoins, des considérations +majeures devaient faire préférer un plus grand parti. La réunion de +toutes les troupes à Alexandrie épuisait les magasins, qui étaient +peu considérables; l'armée du visir, ainsi que le corps venu de +l'Inde, devaient être en marche; les Anglais pouvaient occuper +Rosette, faire entrer une flottille dans le Nil et attaquer +Rahmaniëh; il était nécessaire de s'y opposer. Enfin, le reste de +l'armée étant dispersé dans plusieurs mauvais postes qui devenaient +inutiles et qu'on ne pouvait plus secourir, ces détachemens isolés +pouvaient être battus en détail, si on ne se déterminait pas à faire +sauter ces forts, afin de réunir leurs garnisons à un corps d'armée. +Pour parer à ces divers dangers, le général Reynier proposait de +laisser à Alexandrie, à la citadelle du Caire, au fort Julien et à +Lesbëh, des garnisons suffisantes, et de réunir l'armée à Rahmaniëh, +afin de profiter des occasions favorables pour battre les Anglais, +lorsqu'ils quitteraient leur position pour attaquer Alexandrie et +Rosette; et, suivant les circonstances, marcher contre le visir +aussitôt qu'il passerait le désert. + +Le général Menou avait tant parlé de parti anti-coloniste, qu'il +avait fini par se persuader que toute proposition d'abandonner des +forts, pour réunir l'armée, avait pour but un projet d'évacuation de +l'Égypte. Il ne prit que des demi-mesures, ne rappela que les postes +de Mit-Khramr et de Menouf, n'envoya à Rahmaniëh et Rosette que la +85e, avec cent dragons du 3e régiment; donna ordre au général +Belliard de faire partir pour Rahmaniëh douze cents hommes[33]; de +réduire au strict nécessaire les garnisons de Belbéis et de +Salêhiëh, et de presser le retour des troupes qui étaient encore +dans la Haute-Égypte. Il envoya au général Morand l'ordre de laisser +cent hommes à Lesbëh, autant dans les tours du Boghaz, de Dibëh et +d'Omm-Faredje, et de venir à Rahmaniëh avec ce qui restait de la 2e +légère, du 20e régiment de dragons, et l'artillerie. Ce dernier +ordre fut porté par un Arabe qui n'arriva pas. + +[Note 33: Quelques jours après, il écrivit à ce général de n'en +envoyer que six cents.] + +Le général Menou, pendant qu'il était au Caire, ne voulut pas croire +que les Anglais pussent débarquer. Lorsqu'il fut à Alexandrie, il +chercha à se persuader que le visir ne marcherait pas, que les +Anglais ne pouvaient rien entreprendre; que, tant qu'il serait en +face de leur armée, ils n'oseraient pas quitter leur position, ni +faire de détachemens sur Rosette, et qu'ils se rembarqueraient +bientôt. + +Autant les troupes estiment le général instruit, homme intrépide, +qui, ferme et constant au milieu des dangers qu'il brava souvent à +leur tête, sait, dans une circonstance difficile, tirer de son +expérience et de sa valeur les ressources qu'un vulgaire timide +croit anéanties; autant elles méprisent le présomptueux qui, la main +sur les yeux et l'oreille fermée, cherche à s'étourdir sur des +périls dont il n'ose envisager l'étendue: fanfaron ignorant, qui, +loin de l'ennemi, prédit avec emphase des succès qu'il n'a pas su +préparer, qu'il ne saura point obtenir à son approche. C'est peu +qu'un pareil chef aime à se tromper lui-même; on le voit encore en +imposer à ses troupes sur la force de ceux qu'elles ont à combattre; +méthode vicieuse, bonne tout au plus avec des soldats neufs, sans +coup d'oeil, sans habitude de la guerre; mais avec de vieux +guerriers!... c'est douter de leur courage, c'est outrager leur +gloire, que de leur déguiser le nombre des ennemis. Celui qui adopte +cette méthode, qui, par orgueil, ne veut point avouer ses fautes et +cherche perfidement à les faire retomber sur les autres, se croit +sûr de parer à tous les événemens s'il parvient à capter la +bienveillance des troupes; et il ne s'occupe qu'à travailler leur +esprit, au lieu de s'assurer des succès par de bonnes dispositions. + +Toujours livré à ses inquiétudes personnelles, le général Menou +n'avait d'espions que dans son armée, et aucun dans le camp ennemi. +On n'apprit la mort du général Abercombrie que le 18 germinal, et +encore ce fut par un déserteur. On répandit une foule de bruits, +trop absurdes pour que ceux qui en étaient l'objet eussent besoin de +les démentir; mais ceux qui les propageaient étaient protégés: on +employa toute espèce de moyens pour intimider ceux qui refusaient +d'y croire; plusieurs même furent arrêtés. La terreur s'empara des +esprits... Les chefs, désunis par toutes sortes de manoeuvres, ne +pouvaient se concerter pour diriger le général en chef; aucun ne +voyait assez d'apparence de succès pour se charger de la +responsabilité... On ne pouvait prévoir les nouvelles fautes et la +timidité des Anglais. + +Un convoi de cinquante-sept bâtimens turcs, dont cinq vaisseaux de +ligne et six frégates, sous les ordres du capitan-pacha, arriva, le +5 germinal, dans la rade d'Aboukir; il portait six mille hommes de +troupes turques, qui débarquèrent le 10 à la Maison Carrée. Ce +poste, qui aurait pu devenir important, avait été évacué et désarmé +après le débarquement. On apprit le 14, à Alexandrie, que les Turcs +s'y étaient établis; mais le général Menou ne voulut point croire +cette nouvelle; les officiers qui les avaient reconnus et qui +voulurent lui faire des rapports exacts, furent menacés. Il +accueillit ceux qui eurent la faiblesse de lui dire qu'il n'y avait +que sept à huit cents hommes, et ne prit aucune mesure pour les +empêcher de faire des progrès ultérieurs. À cette époque, un corps +d'armée réuni en campagne aurait facilement battu les Anglais et les +Turcs au moment où ils auraient quitté la Maison Carrée pour se +porter sur Rosette. Les Anglais, découragés par la mort d'un général +en chef qui avait toute leur confiance, affaiblis par leurs pertes, +dégoûtés du pays par les chaleurs de ce climat brûlant et par la +disette d'eau douce, voyant que le visir n'avait pas encore passé le +désert, et paraissait peu disposé à les seconder, auraient perdu +tout espoir dès le premier échec; les étrangers qui composaient +plusieurs de leurs corps auraient alors déserté et grossi l'armée +française. + +Le général Hutchinson croyant toujours que l'armée française se +réunirait à Rosette, craignait d'y marcher; cependant, d'après les +rapports des Arabes, il y envoya une reconnaissance de cinq cents +hommes; et instruit du petit nombre des Français qui s'y trouvaient, +il se détermina à occuper cette ville, qui lui était indispensable +pour se procurer des approvisionnemens, de l'eau douce, et pour +continuer ses opérations. Le 16, trois mille hommes de l'armée +anglaise passèrent à la Maison Carrée; ils campèrent le 17 à Edko, +et le 18, marchèrent à Rosette avec le corps des Turcs. Le 3e +bataillon de la 85e, qui était dans cette ville avec trois +compagnies de la 61e, ne pouvant résister à des forces si +considérables, passa le Nil dès que les ennemis approchèrent, et se +retira à Fouah. Le fort Julien resta livré à lui-même, avec une +garnison de vingt-cinq hommes de la 61e, une compagnie d'invalides +et quelques canonniers; trois barques armées, stationnées au Boghaz, +devaient remonter vers ce fort dès qu'elles y seraient forcées. + +Les Anglais et les Turcs campèrent sur la hauteur d'Aboumandour, et +s'y retranchèrent; leur avant-garde se porta vers Hamat, dans un +endroit resserré entre le Nil et le lac d'Edko. Ils entreprirent +ensuite le siége du fort Julien, et attaquèrent le Boghaz; quelques +jours après, ils firent entrer une flottille dans le Nil. Le fort +Julien fut forcé de capituler le 29, après une résistance beaucoup +plus opiniâtre qu'on ne pouvait l'espérer d'un aussi mauvais +ouvrage, dont un front avait été détruit par la dernière inondation, +et qui était écrasé par une artillerie supérieure: lorsque les +Anglais virent sortir quelques invalides qui l'avaient défendu, ils +demandèrent où était la garnison. + +La prise de Rosette fut connue le 20 à Alexandrie; on reçut en même +temps des nouvelles du Caire, qui annonçaient la marche du visir +comme très certaine. Le général Belliard, d'après cette certitude, +avait fait rentrer au Caire les six cents hommes qui avaient été +demandés pour Rahmaniëh. Ces nouvelles étaient sues de toute +l'armée, et le général Menou soutenait toujours qu'il n'en était +rien. Il annonçait, tantôt que le grand-visir était mort, tantôt +qu'il était rappelé à Constantinople; enfin, que les Anglais +n'étaient pas à Rosette. Il ne put cependant se dispenser d'envoyer +quelques troupes de ce côté-là; mais il crut qu'il suffisait, pour +les battre, d'y envoyer le général Valentin, qui partit, dans la +nuit du 20 au 21, avec la 69e, forte de sept cents hommes, et le 7e +régiment de hussards, de cent cinquante chevaux. + +Le général Reynier fut, le 23, chez le général Menou, afin d'essayer +encore de lui démontrer les inconvéniens de la position prise en +avant d'Alexandrie, de lui indiquer les travaux essentiels pour la +défense de cette place, et de l'engager à assembler l'armée pour +s'opposer aux progrès du corps ennemi qui occupait Rosette. N'ayant +obtenu de bouche aucune réponse raisonnable, il lui réitéra ses +observations par écrit.[34] + +[Note 34: Lettre du général de division Reynier, au général en +chef Menou: + + Au camp d'Alexandrie, le 23 germinal an IX. + +Je crois nécessaire, citoyen Général, de vous rappeler la +conversation que nous avons eue ce matin, afin que vous donniez des +instructions précises sur les dispositions à faire si l'ennemi nous +attaque. + +Je vous ai observé que depuis que notre gauche s'est un peu retirée +pour prendre une position plus resserrée, mieux appuyée et moins +exposée au feu des chaloupes canonnières, l'effort de l'ennemi +aurait lieu sur la droite, qui est fort en l'air, et la 13e +demi-brigade serait forcée de se retirer, ainsi que la cavalerie, si +l'ennemi marchait, comme il le peut, avec des forces supérieures, le +long du canal et par le lac Maréotis, les prenait de revers et +menaçait de s'emparer des hauteurs voisines de la colonne de Pompée, +qu'il faudrait bien aller défendre. Alors le flanc droit de la +division Friant serait découvert; l'ennemi, avec trois fois plus +d'infanterie qu'on ne peut lui en opposer, forcerait nos +retranchemens; on pourrait même craindre que si nos troupes +s'opiniâtraient à les défendre pied à pied, et si les Anglais +étaient audacieux, ils ne prissent de suite une partie des ouvrages +d'Alexandrie, parce que ceux qui doivent recevoir les troupes dans +leur retraite ne sont ni achevés ni armés. + +Je ne pense pas que les Anglais nous attaquent de quelques jours +dans cette position, parce que, d'après le plan qu'ils paraissent +avoir adopté, il leur convient mieux d'attendre qu'ils aient achevé +leur établissement à Rosette, pris Rahmaniëh, que le visir ait agi +en Égypte, et que nos communications soient interceptées; mais à la +guerre on doit tout prévoir. + +Pour appuyer l'aile droite, il faudrait pouvoir s'étendre jusqu'à la +droite du canal, et y faire de bonnes redoutes; mais nous n'avons +pas assez de troupes pour garnir tout ce terrain et le défendre. La +seule bonne position qu'il y ait autour d'Alexandrie pour un corps +faible, est, la droite au canal vers les hauteurs de la colonne de +Pompée, le centre à l'enceinte des Arabes, et la gauche au +Pharillon. Je vous en ai déjà parlé depuis l'affaire du 30. Elle est +protégée par le fort Crétin et d'autres ouvrages de la place. Les +travaux des troupes, pour la défense de cette place, auraient +amélioré la place d'Alexandrie. La redoute de Cléopâtre, qui est de +la plus grande importance, serait actuellement achevée et armée, et +on en aurait pu construire une bonne près de la colonne de Pompée. +Cette position est telle que l'ennemi ne pourrait l'attaquer sans +faire de grandes pertes et sans être probablement repoussé. + +Ce qui me détermine à insister pour avoir des instructions, c'est +que je prévois ce qui arrivera, si on nous attaque. Je serai forcé +de faire replier la droite; l'armée sera battue, et on cherchera +peut-être à m'en attribuer calomnieusement la faute; ce qu'aucun +militaire ne croira. + +Dix années d'une guerre très active, où j'ai presque toujours été +employé à diriger les mouvemens de grandes armées, m'ont donné assez +l'habitude de juger les positions, les desseins des ennemis et les +moyens de s'y opposer. Je croirais manquer au grade que j'occupe +dans cette armée, et à l'intérêt que je prends à sa gloire, ainsi +qu'à la conservation de l'Égypte, si je ne vous faisais pas part de +mes idées. Je l'ai déjà fait, à la nouvelle de l'arrivée de la +flotte anglaise, pour vous engager à marcher promptement à +Alexandrie. Après la malheureuse affaire du 30, je vous ai proposé +de réunir tous les corps isolés, de laisser à Alexandrie et à la +citadelle du Caire des garnisons suffisantes, et de former un corps +d'armée pour tenir la campagne. L'inaction des Anglais et la lenteur +des Turcs auraient bien favorisé ce mouvement. Il aurait +probablement été possible de battre le corps qui a marché sur +Rosette; le visir marche, et il est peut-être trop tard pour faire +ces mouvemens et en espérer des succès. + +Les mouvemens, à la guerre, doivent être d'autant plus promptement +décidés et exécutés, qu'on est plus inférieur à l'ennemi. Lorsqu'on +ne parvient pas à l'exécution de ses desseins, et qu'on divise ses +forces, on est toujours battu. + +Partout où l'armée sera réunie, elle imposera toujours à l'ennemi; +il ne nous reste plus que de faibles ressources; mais nous avons +affaire à un ennemi peu entreprenant, et il est peut-être encore +possible de gagner assez de temps pour recevoir des secours ou des +ordres du gouvernement, et attendre l'issue des négociations +entamées, s'il est vrai que Pitt soit renvoyé. + + _Signé_ REYNIER.] + +Les dromadaires, qui avaient été en reconnaissance du côté de +Rosette, furent de retour le 24, et annoncèrent que cette ville +était occupée par trois ou quatre mille Anglais et cinq à six mille +Turcs, avec vingt pièces de canon; mais le général Menou ne voulut +pas croire ce rapport; il dit au chef de brigade Cavalier, et au +commissaire ordonnateur Sartelon, présent à cette reconnaissance, +qu'il ferait fusiller quiconque dirait qu'il y avait plus de huit +cents hommes. Cependant, comme le chef de brigade Cavalier affirmait +que le général Valentin était hors d'état de reprendre cette ville, +il fit partir cinq cents hommes de la 4e légère et cent soixante +chasseurs du 22e régiment. + +À cette époque, le général Menou nomma trois généraux de division, +trois généraux de brigade, et fit plusieurs autres avancemens; +quelques officiers voulurent refuser ces grades, mais ils furent +contraints d'accepter. + +Le 25, il fit partir encore pour Rahmaniëh, la 13e et le 20e de +dragons, sous les ordres du général Lagrange. Cette demi-brigade +était la seule de la division du général Reynier qui restât sous ses +ordres directs; ce général reçut alors l'ordre de demeurer à +Alexandrie sans troupes. Il voulut encore éclairer le général Menou, +et lui faire sentir que ce n'était pas avec de petits détachemens +successifs qu'on s'opposerait aux progrès des ennemis, mais en +rassemblant l'armée. S'il avait pu le déterminer à faire de +meilleures dispositions, il aurait insisté pour conserver ses +troupes; ses représentations étant inutiles, il prit le parti +d'aller demeurer à Alexandrie, et d'y rester simple spectateur des +événemens malheureux qu'il prévoyait. + +Les Anglais avaient coupé, le 24, la digue du lac Maadiëh, afin de +faire entrer les eaux dans le lac Maréotis: ils espéraient empêcher +les communications avec Rahmaniëh et le Caire; mais leur but ne fut +pas entièrement rempli, les eaux s'étendirent lentement dans ce +bassin: ils auraient agi bien plus militairement, s'ils avaient +attaqué les convois, qui marchaient tous sous une faible escorte, et +s'ils avaient avancé plus tôt à Rahmaniëh. On apprit alors à +Alexandrie que l'armée du visir avait passé le désert; une colonne +était arrivée le 19 germinal à _Kantara-el-Khasnëh_, et une autre à +_Saffabiar_. Les faibles garnisons laissées à Belbéis et à Salêhiëh +avaient ordre de faire sauter ces forts, de détruire les magasins et +de se retirer sur le Caire, aux premiers avis de l'approche des +ennemis. Du moment où on ne faisait aucune disposition pour secourir +ces mauvais postes, aussitôt qu'ils seraient attaqués, il convenait +beaucoup mieux de réunir à l'armée leurs garnisons, qui ne pouvaient +opposer aucun obstacle à la marche des ennemis. D'ailleurs le +principal objet de ces forts était de contenir des magasins pour +l'armée, et sa répartition ne lui permettait pas d'en profiter. + +Salêhiëh fut évacué le 19 après midi; la garnison se retira à +Belbéis, dont elle fit sauter les ouvrages le 21, avant de se mettre +en marche pour le Caire. Trente dragons du 14e, qui formaient +l'arrière-garde, furent chargés le 22, près d'El-Menayer, par deux +cents mameloucks et Osmanlis; cinquante dromadaires, qui +retournèrent à leur secours, forcèrent les ennemis à se retirer avec +perte. L'avant-garde de l'armée du visir se réunit à Belbéis le 22; +il n'arriva qu'à la fin du mois à Salêhiëh avec une partie de son +artillerie et des canonniers anglais. + +Nous avons vu qu'on avait successivement envoyé des troupes à +Rahmaniëh, mais trop tard pour empêcher les Anglais de s'établir à +Rosette, et en trop petit nombre pour les en chasser. Les ennemis +suivirent ce mouvement et augmentèrent leur corps de Rosette, à +mesure qu'ils virent partir des troupes d'Alexandrie. Une partie de +ces renforts occupa les hauteurs d'Aboumandour; l'autre joignit +l'avant-garde établie à Hamat, et qui s'y retranchait. + +Le général Valentin était parti de Rahmaniëh avec les 79e et 85e +demi-brigades. Le 7e régiment de hussards et le 3e de dragons; +quelques barques armées le suivaient sur le Nil. Il s'était arrêté à +El-Aft, sans aller reconnaître de plus près l'avant-garde ennemie, +non plus qu'une position resserrée entre ce fleuve et le lac d'Edko. +Le général Lagrange arriva à Rahmaniëh le 28; il y trouva le général +Morand, à qui le duplicata des ordres expédiés, dès le 1er germinal, +était enfin parvenu. Ces généraux joignirent, le 29, le général +Valentin à El-Aft: ils s'y établirent et commencèrent des +retranchemens. Ce corps, composé d'environ trois mille neuf cents +hommes, était trop faible pour attaquer les Anglais dans la position +d'Hamat, où on ne pouvait arriver que par un chemin étroit, bordé et +coupé de canaux, et par conséquent très difficile pour l'artillerie +et la cavalerie. + +L'armée se trouvait alors divisée en trois corps, tous inférieurs de +beaucoup à ceux des ennemis. Il restait à Alexandrie quatre mille +cinq cents hommes disponibles, qui ne pouvaient rien entreprendre +contre le camp des Anglais, gardé par sept à huit mille hommes, et +dont les retranchemens avaient été renforcés. À El-Aft, trois mille +neuf cents hommes étaient opposés aux corps ennemis qui occupaient +Rosette, et dont la force avait été graduellement portée à sept +mille Anglais et six mille Turcs. Au Caire, après que le reste de la +21e légère, arrivé le 16 germinal, avec le général Donzelot, fut +réuni aux garnisons de Belbéis et de Salêhiëh, et à celle de Souez, +qui se retira par la vallée de l'Égarement, lorsque la flotte venue +de l'Inde fut prête à débarquer, il y avait deux mille cinq cents +hommes d'infanterie. Ce corps avait à défendre cette ville contre le +visir, qui s'avançait avec une armée de vingt-cinq mille hommes. Le +10 floréal, il vint camper à Belbéis et s'y retrancha; son armée +s'accrut avec assez de rapidité par des bandes qui partirent de la +Syrie et des autres provinces de la Turquie asiatique aussitôt +qu'elles surent qu'on pouvait franchir le désert sans danger, et se +répandre dans l'Égypte pour la piller. Le corps anglais venu de +l'Inde devait se joindre au visir. Le général Belliard recevait du +général Menou des ordres très précis de garder le Caire, et n'avait +pas assez de troupes pour marcher contre le visir sans l'abandonner. +Il plaça ses troupes de manière à défendre les avenues de cette +ville, afin d'empêcher les Osmanlis d'y pénétrer et d'en faire +soulever les habitans. Il établit son corps principal entre le fort +_Camin_ et la tour du Nil, à Boulac; couvrit cet espace par quelques +redoutes, et fit camper une colonne mobile entre la citadelle et la +porte Kléber. + +Cette séparation de l'armée en trois corps, tous trop faibles, ne +pouvait produire que des revers. Puisque le général Menou +s'obstinait à rester à Alexandrie avec une partie des troupes, au +lieu de réunir l'armée, et qu'on n'avait pas assez de forces pour +reprendre Rosette, on aurait dû abandonner un moment Rahmaniëh, +dérober quelques marches aux Anglais, et se joindre aux troupes du +Caire pour battre le visir avant qu'il eût eu le temps de +s'organiser; et lorsqu'après l'avoir rejeté dans le désert, on +n'aurait plus eu d'inquiétude pour le Caire, redescendre, à marches +forcées, avec toutes les troupes, vers Rahmaniëh. Si, dans ces +entrefaites, les Anglais s'étaient avancés jusque-là, l'armée +française, plus faible en infanterie, mais supérieure en cavalerie, +aurait eu beaucoup d'avantage à leur livrer bataille dans un pays +ouvert; si, au contraire, ils avaient gardé leur position vers +Rosette, on aurait eu de plus grands moyens pour s'opposer à leurs +progrès. Il aurait été fort avantageux dans ce cas de remettre la +garde du Caire à Mourâd-Bey, en conservant seulement garnison dans +les forts, si on l'avait engagé plus tôt à se rapprocher; mais ces +deux corps étaient divisés de commandement, et on ne pouvait +exécuter un pareil mouvement que par les ordres du général Menou. + +Les choses restèrent dans cet état jusqu'au 16 floréal, les deux +armées se bornant à retrancher leur position. Dans cet intervalle de +temps, des convois de quatre à cinq cents chameaux faisaient +continuellement des transports de Rahmaniëh à Alexandrie; mais le +grand nombre de chevaux qu'on y gardait très inutilement, obligeait +à y porter des fourrages pour les nourrir, tandis qu'une grande +quantité de vivres de diverse nature, et de munitions, qui avaient +été expédiées du Caire par ordre du général Menou, restaient à +Rahmaniëh, faute de moyens de transport suffisans. + +Les eaux s'étendirent lentement dans le lac Maréotis; elles +atteignirent Mariout le 5 floréal, et le 16, la tour des Arabes: +alors, on établit à Mariout, où le lac est resserré et se divise en +deux bras, des bateaux pour le passage, et on plaça dans l'île +quelques pièces de canon pour les protéger: on y fit aussi porter +des barques qui furent armées, pour former une petite flottille et +observer celle que les Anglais y firent pareillement entrer du lac +Maadiëh. Les convois devinrent alors plus difficiles. + +La flottille que les Anglais avaient fait entrer dans le Nil fut +portée successivement à quarante bâtimens armés. Le 19 floréal, ils +reçurent, à Aboukir, un renfort de deux mille neuf cents hommes, qui +remplaça leurs pertes. + +La position prise par les troupes françaises à El-Aft était +mauvaise; son front était fortifié, mais l'ennemi pouvait marcher +entre sa gauche et le lac, et la tourner; il pouvait aussi faire +passer entre les lacs d'Edko et Maadiëh un corps qui, se portant sur +Rahmaniëh, aurait forcé à s'y reployer pour défendre les magasins. +La droite de cette position, appuyée au Nil, était, il est vrai, +flanquée par quelques chaloupes canonnières; mais les Anglais +pouvaient placer sur la rive droite du fleuve des batteries pour +protéger leur flottille, déjà beaucoup supérieure. Il aurait +peut-être mieux valu laisser seulement une petite avant-garde vers +El-Aft, pour observer les mouvemens des Anglais, et au lieu de +s'enfermer dans de faibles retranchemens, tenir la campagne autour +de Rahmaniëh, afin de saisir le moment où les Anglais seraient dans +un pays plus ouvert, pour attaquer une de leurs ailes avec cette +supériorité que donnait à l'infanterie française la rapidité de sa +marche. + +Les Anglais se décidèrent enfin à commencer de nouvelles opérations. +Ils avaient divisé leur armée, afin de pouvoir garder leur position +dans la presqu'île d'Aboukir, et agir en même temps dans l'intérieur +de l'Égypte. Malgré l'avantage du nombre, ils craignaient encore +qu'on ne profitât de ce moment pour réunir un corps d'armée et les +combattre divisés: aussi tous leurs mouvemens annoncèrent de la +timidité. Le 16 floréal, sept mille Anglais et six mille Turcs +vinrent camper près de Dérout, et poussèrent une reconnaissance sur +le camp d'El-Aft; leur flottille remonta le Nil jusqu'à la même +hauteur. + +Le 18, un corps d'Anglais et de Turcs passa sur la rive droite du +Nil, à Fouah, avec de l'artillerie, qui de suite fut mise en +batterie au-dessus d'El-Aft, tandis que l'armée anglo-turque +s'avançait contre les Français. + +Les défauts de cette position d'El-Aft ont été indiqués ci-dessus; +ils furent alors bien sentis; on n'engagea pas le combat, et on se +retira sur Rahmaniëh. + +Les batteries établies sur la rive droite du Nil gênèrent la +retraite de la flottille française; une chaloupe canonnière fut +brûlée, d'autres coulées, mais quatre barques armées parvinrent à +Rahmaniëh. + +Le 19, les Anglo-Turcs marchèrent sur ce poste. La gauche, qui +suivait le bord du Nil, était composée de Turcs; les Anglais +marchaient en colonne à leur droite; un corps venant de Damanhour +devait les joindre. + +Si on avait voulu se déterminer sérieusement à combattre les +Anglais à Rahmaniëh, il aurait fallu s'éloigner un peu du Nil, pour +ôter aux ennemis l'avantage que leur donnait leur flottille, et se +procurer celui des armes qui leur manquaient, la cavalerie et +l'artillerie légère: il aurait fallu attaquer leur aile droite +lorsqu'ils auraient passé le canal d'Alexandrie, et laisser insulter +par les Turcs la redoute de Rahmaniëh, qui était à l'abri d'un coup +de main; il aurait fallu, pour prévoir à tous les événemens, faire +remonter le Nil à plus de deux cents barques chargées de vivres et +de munitions, qui devaient être perdues aussitôt que les Anglais +auraient établi des batteries sur la rive droite. + +Les troupes françaises aux ordres du général Lagrange étaient +placées autour de la redoute de Rahmaniëh et derrière les digues du +canal d'Alexandrie; la cavalerie était au bord du Nil. Aussitôt +qu'on aperçut l'ennemi, elle fut détachée à leur rencontre, et passa +le canal sans l'appui de l'infanterie; elle ne pouvait rien contre +les Anglais, qui marchaient en colonnes serrées: aussi dut-elle leur +céder le terrain, et repasser le canal, où elle mit ses pièces en +batterie; mais le corps qui avait passé par Damanhour, et de +l'infanterie qu'ils détachèrent par le canal, la forcèrent bientôt à +s'en éloigner. Les Anglais se déployèrent devant elle sur les bords +du canal; ils se bornèrent jusqu'au soir à pousser des tirailleurs +en avant. Le corps turc avançait éparpillé vers un canal +d'irrigation dérivé du Nil; un petit nombre de tirailleurs français +l'arrêta long-temps: les Turcs parvinrent cependant à s'y établir; +mais deux cents hommes de la 2e légère et de la 13e les y +attaquèrent vers trois heures du soir, et les forcèrent à s'éloigner +avec une grande perte. Les Anglais n'avaient placé aucun corps pour +les soutenir; le général Hutchinson arrêta même un mouvement que +faisait le général Doyle, lorsqu'il s'aperçut du désordre des Turcs. + +Un corps d'Anglo-Turcs avait marché sur la rive droite du Nil, et +avait établi des batteries en face de Rahmaniëh et du bras du fleuve +servant de port, où se trouvait toute la flottille française. Ces +batteries servirent à protéger celle des Anglais, qui remontait le +Nil. On vit alors que le lendemain on ne pourrait essayer, sans se +compromettre, de résister aux nouvelles attaques d'ennemis trop +supérieurs; que la flottille anglaise, protégée par les batteries +établies sur la rive droite du Nil, prendrait en flanc et de revers +les troupes françaises; et dès que la nuit fut venue, on exécuta la +retraite sur le Caire. La flottille ne pouvait plus sortir du port +de Rahmaniëh, parce que les batteries de la rive droite du Nil s'y +opposaient; on dut l'abandonner, ainsi que les munitions +d'artillerie et de vivres dont elle était chargée. Un convoi +considérable d'artillerie et de vivres, parti du Caire, et qui +passait par le canal de Menouf, n'étant pas prévenu de cette +retraite, tomba aussi entre les mains des ennemis. + +La redoute de Rahmaniëh n'était pas en état de résister long-temps; +on y laissa une garde pour les malades qu'on ne pouvait évacuer: +elle capitula le 20, à la première sommation des Anglais. + +Les lettres qu'on avait écrites d'El-Aft au général Menou, l'avaient +engagé à envoyer le général Délegorgue à Birket, avec un bataillon +de la 18e, un de la 25e et cent dragons, pour s'opposer aux corps +que l'ennemi pourrait diriger entre le lac Maadiëh et celui d'Edko, +et par Damanhour, sur Rahmaniëh. Ce général partit d'Alexandrie le +19, et arriva le 21 à Birket; mais, sur la nouvelle qu'il y reçut de +la perte de ce fort, il revint à Alexandrie. On ne pouvait plus +alors recevoir aucun approvisionnement: on voulut essayer un +fourrage dans les villages du Bahirëh, vers Amran. Tous les chevaux +qui se trouvaient à Alexandrie furent réunis, et on les fit partir +le 24, sous l'escorte des dromadaires, d'un bataillon de la 23e et +de cent dragons; le tout commandé par le chef de brigade Cavalier. + +La prise de Rahmaniëh, qui isolait Alexandrie du reste de l'Égypte, +fit murmurer l'armée contre le général Menou, qui, refusant de +croire à cet événement, n'avait pris aucune mesure pour en prévenir +les suites. Ces murmures lui parvinrent, ainsi que les témoignages +d'estime et de confiance que les troupes accordaient au général +Reynier. Le bruit qui circulait alors, et qui fut accrédité par les +Anglais, que ce général avait été nommé commandant de l'armée, et le +général Menou restreint à l'administration de l'Égypte, augmentait +encore sa jalousie contre lui: elle s'accrut d'autant plus +violemment, qu'il ne pouvait se dissimuler que ce général lui avait +annoncé tous les revers de l'armée, en lui indiquant les moyens de +les prévenir. Il voulut alors écarter ce témoin de ses fautes, et la +seule expédition militaire qui dans toute la campagne ait été bien +combinée, eut lieu dans la nuit du 23 au 24 floréal. Trois cents +hommes d'infanterie, cinquante de cavalerie, une pièce de canon et +des sapeurs avaient été rassemblés et ignoraient leur destination, +lorsqu'on leur fit investir la maison du général Reynier, afin de le +conduire à bord d'un bâtiment prêt à partir, ainsi que le général +Damas, l'ordonnateur en chef Daure, l'adjudant-commandant Boyer et +plusieurs autres officiers. Le général Reynier craignait moins une +pareille violence que d'autres événemens qui pourraient le conduire +à prendre le commandement lorsqu'il n'y aurait plus que de faibles +ressources, et que les chances les plus avantageuses seraient de +retarder la capitulation: s'il avait dû la faire, il aurait donné +une espèce de probabilité au bruit que le général Menou avait +cherché à répandre sur un parti anti-coloniste. Il lui était +avantageux, dans sa position, de retourner en France, mais sans +avoir l'air d'abandonner l'armée, sans éviter de partager ses +souffrances, et d'une manière qui annonçât ouvertement qu'il n'avait +eu aucune part aux fautes du général Menou. + +Le général Reynier, après s'être assuré qu'on n'avait d'autre projet +que de le faire partir, laissa entrer les troupes, se rendit à bord +du brick _le Lodi_ avec les officiers désignés, et écrivit au +général Menou, en lui donnant encore des conseils sur la défense +d'Alexandrie. Le général Damas s'embarqua sur le _Good-Union_ avec +l'ordonnateur Daure. Les soldats témoignèrent les regrets qu'ils +éprouvaient d'être chargés de l'exécution de pareils ordres. Ces +bâtimens ne purent partir que le 29. Le _Lodi_ arriva en France, +après avoir été vivement poursuivi par beaucoup de bâtimens ennemis; +le _Good-Union_ fut pris par les Anglais, qui pillèrent la modique +succession de Kléber, dont le général Damas était dépositaire. + +Le général Menou avait négligé jusqu'alors d'expédier des bâtimens +pour instruire le gouvernement de la situation de l'armée; sa +jalousie seule contre le général Reynier le détermina à en faire +partir, sans envoyer aucun rapport sur les événemens. Cependant on +aurait pu y employer plusieurs bâtimens qui se trouvaient dans le +port d'Alexandrie, notamment les frégates envoyées pour porter des +secours, que le général Menou avait retenues, quoiqu'elles eussent +reçu l'ordre de retourner dès que leur mission serait remplie. + + + + +CHAPITRE V. + +MARCHE POUR RECONNAÎTRE L'ARMÉE DU VISIR.--PRISE D'UN CONVOI PARTI +D'ALEXANDRIE.--ÉVACUATION DE LESBËH, DAMIETTE ET BOURLOS.--ESPRIT ET +CONDUITE DES HABITANS DE L'ÉGYPTE ET DES MAMELOUCKS.--MORT DE +MOURÂD-BEY.--INVESTISSEMENT DU CAIRE ET TRAITÉ POUR L'ÉVACUATION DE +CETTE VILLE. + + +Le général Lagrange arriva le 23 floréal au Caire, avec le corps qui +s'était retiré de Rahmaniëh. Cette jonction donnait au général +Belliard les moyens de marcher contre le visir, avant l'approche des +Anglais. Si alors on était parvenu à le rejeter dans le désert, une +faible garnison devenait suffisante pour contenir les habitans du +Caire, et le corps de troupes qu'on aurait réuni, pouvait être +opposé avec succès à l'armée anglo-turque qui marchait sur cette +ville. + +Les généraux anglais craignaient ce mouvement et avaient recommandé +au visir, ainsi qu'aux officiers de leur nation qui dirigeaient son +artillerie, d'éviter tout engagement, de céder le terrain; et, dans +le cas où ils seraient pressés trop vivement, de faire leur retraite +par le Delta pour se réunir à eux. Il est douteux que le visir eût +adopté ce plan; il n'aurait pas trouvé convenable à sa dignité de +fuir dans les villages du Delta avec une escorte dispersée; +craignant aussi de se mettre au pouvoir du capitan-pacha en allant +les joindre, il aurait préféré de repasser le désert, et les hommes +rassemblés des diverses parties de l'Asie qui composaient son armée, +auraient suivi le groupe de ses gardes aussitôt qu'ils lui auraient +vu prendre la route de Syrie. + +La lenteur que les Anglais avaient mise dans toutes leurs +opérations, faisait présumer qu'on aurait le temps d'exécuter ce +mouvement avant leur arrivée près du Caire. Peut-être aurait-il +convenu d'abandonner entièrement cette ville et de garder seulement +la citadelle de Gisëh; on aurait ainsi réuni un plus grand nombre de +troupes; mais ce parti, bon lorsque les ennemis étaient éloignés, +n'était pas à cette époque sans inconvéniens; l'affaire contre le +visir pouvait ne pas être décisive; des partis de son armée +pouvaient se jeter dans la ville, alors il ne serait plus resté que +de faibles ressources; la communication avec Gisëh et la citadelle +où étaient les magasins, serait devenue difficile; on aurait enfin +perdu l'influence d'opinion attachée à la possession de la capitale; +d'ailleurs, le général Belliard avait des ordres très précis du +général Menou pour la conserver. + +On organisa, le 24, le corps qui devait sortir du Caire, pour aller +reconnaître s'il était encore possible d'attaquer le visir avec +avantage. Le général Belliard y laissa le général Almeiras pour +garder les forts et contenir les habitans; il avait sous ses ordres +mille hommes d'infanterie et trois cents Cophtes et Grecs, les +invalides, cavaliers non montés, canonniers, ouvriers, etc., qui +formaient la garnison des forts, au nombre de treize cents hommes, +non compris neuf cents malades aux hôpitaux, et les employés. + +Le général Belliard se mit en marche le 25 avec quatre mille cinq +cents hommes d'infanterie, neuf cents de cavalerie, et vingt-quatre +pièces de canon. Après avoir chassé devant lui quelques partis de +cavalerie ennemie, il fit halte pendant la nuit à El-Menayer. + +Le 26, à la pointe du jour, il se mettait en mouvement, lorsqu'on +aperçut, près du village d'El-Zouamëh, un corps ennemi d'à peu près +neuf mille fantassins et cavaliers turcs, appuyés par environ cinq +cents Anglais qui dirigeaient l'artillerie. Les troupes françaises +s'avancèrent sur les hauteurs qui terminent le désert, à l'est +d'El-Menayer. L'infanterie en carrés forma les deux ailes; le centre +était occupé par la cavalerie. Le feu de l'artillerie française eut +bientôt éteint celui de l'artillerie ennemie. La cavalerie chargea +sur les pièces, en prit deux, et mit en fuite l'infanterie turque et +les canonniers anglais; mais elle ne put les poursuivre, parce qu'en +s'éloignant trop de la protection de l'infanterie, elle pouvait être +écrasée par leur cavalerie, infiniment supérieure en nombre, et qui +entourait déjà les troupes françaises. Les Osmanlis tentèrent +quelques charges contre les carrés, mais sachant par l'expérience +des campagnes précédentes, qu'il était impossible de les rompre, +ils n'osèrent s'abandonner, et le feu de l'artillerie suffit pour +les éloigner. + +Les groupes des ennemis cédaient le terrain à mesure que les troupes +françaises avançaient; depuis plusieurs heures que ces escarmouches +se prolongeaient inutilement, les soldats, qui souffraient dans le +désert d'une chaleur excessive, et surtout de la privation d'eau, +commençaient à être fatigués, on les fit arrêter à des puits près +d'El-Zouamëh. Pendant cette halte, l'armée du visir, qui arrivait de +Belbéis, se répandit autour d'eux; ils se mirent en mouvement contre +les groupes les plus serrés, sans pouvoir engager le combat décisif; +quelques corps de cavalerie paraissaient dans l'éloignement prendre +la route du Caire. On devait craindre à la fois qu'ils ne +parvinssent à y pénétrer, et que les démarches du visir, qui évitait +de s'engager, n'eussent pour but de laisser aux Anglais le temps d'y +arriver et de s'en rendre maîtres, ainsi que de Gisëh. On jugea +qu'il était nécessaire de se rapprocher de cette ville; les troupes +y rentrèrent le 27, et furent réparties de manière à en défendre +toutes les avenues. + +Le chef de brigade Cavalier, envoyé pour faire un fourrage dans les +villages du Bahirëh, était parti, le 24 floréal, d'Alexandrie, avec +deux cent vingt hommes de la 25e demi-brigade, cent vingt-cinq +dragons des 14e et 18e régimens, quatre-vingt-cinq dromadaires et +une pièce de canon; il escortait six cents chameaux. Arrivé le 26 à +El-Och, il trouva ce village abandonné et dépourvu de grains, la +récolte n'étant pas encore achevée: il se rendit à Amran; même +impossibilité de charger ses chameaux. Il forma la résolution de +pousser jusqu'au Caire pour y chercher des vivres, qu'il conduirait +ensuite à Alexandrie par le désert. Trompé par les rapports des +habitans, il croyait que l'armée anglo-turque était encore à +Rahmaniëh. N'ayant reçu, lors de son départ, des vivres que pour +deux jours, il ne pouvait s'éloigner des villages, où ses troupes se +procuraient toujours quelques subsistances, pour prendre la route +des lacs de Natron; il suivit la lisière du désert et des terres +cultivées. Arrivé près de Terranëh, il aperçut une flottille sur le +Nil; à peine avait-il reconnu les pavillons anglais et turcs, qu'il +vit des colonnes ennemies se diriger sur lui. Depuis son départ +d'El-Och, il avait toujours été entouré de sept à huit cents +cavaliers arabes, qui, sans l'inquiéter beaucoup, l'avaient +cependant empêché d'éclairer sa marche par la cavalerie. Les +chameaux, épuisés de fatigue, ne pouvaient s'éloigner assez +rapidement; il essaya cependant de s'enfoncer dans le désert; mais +il fut bientôt atteint par la cavalerie ennemie, et forcé de +ralentir sa marche pour leur faire face et leur résister sans se +rompre. Ce premier corps fut bientôt joint par plusieurs pièces +d'artillerie légère et de l'infanterie. Ces quatre cent cinquante +Français, attaqués par trois mille Anglais et embarrassés par un +convoi, ne pouvaient se défendre; ils rejetèrent néanmoins avec +beaucoup de fermeté les premières sommations qui leur furent faites +de se rendre prisonniers. Leur contenance fière engagea les Anglais +à signer avec le chef de brigade Cavalier, une convention par +laquelle ce corps serait embarqué pour la France avec armes et +bagages. + +Dans le même temps, six mille Turcs occupèrent Damiette, tandis que +mille autres débarquèrent à Dibëh; quatorze bâtimens anglais et +turcs bloquaient le Boghaz: tout se disposait pour l'attaque de +Lesbëh. Ce fort était bien garni d'artillerie, mais il y avait +seulement douze canonniers pour servir toutes les pièces; son +développement était aussi trop considérable pour la garnison chargée +de le défendre. On prit le parti de l'évacuer, d'enlever les pièces, +de jeter les munitions et les vivres dans le Nil et de couler les +chaloupes canonnières. La garnison passa le fleuve le 20 floréal, et +se retira avec les marins sur Bourlos, pour de là essayer de se +réunir au corps de Rahmaniëh. Elle apprit que ce corps s'était +replié sur le Caire, et ne pouvant rester à Bourlos faute de vivres, +elle s'embarqua sur quatre bâtimens qui s'y trouvaient, dans +l'intention de se jeter, si cela était possible, dans Alexandrie. +Deux furent pris; les autres parvinrent à s'échapper, et gagnèrent +les ports d'Italie. + +Avant la bataille d'Héliopolis, les mouvemens des ennemis sur la +frontière avaient toujours occasionné des soulèvemens en Égypte, et +surtout dans les cantons qui n'étaient pas contenus par la présence des +troupes; cette victoire, la prise du Caire, la clémence du vainqueur, +qui borna le châtiment des révoltés à de fortes amendes, eurent une +telle influence sur les habitans, que le débarquement d'une armée +anglaise, ses premiers avantages, la présence du capitan-pacha et les +préparatifs du grand-visir, ne détruisirent pas leur confiance et leur +attachement aux Français. Tous faisaient des voeux pour le succès de +leurs armes. Les musulmans même les plus fanatiques, qui, pour me servir +de leurs expressions, étaient contens de voir des infidèles se détruire +entre eux, préféraient le joug des Français à celui d'étrangers qu'ils +ne connaissaient pas. Les firmans répandus par le visir et par le +capitan-pacha n'avaient pu exciter aucun mouvement. À mesure que le +visir pénétra en Égypte, les cheiks des villages, toujours fidèles à +leur système d'obéir à l'ennemi présent, s'empressèrent d'aller lui +faire leurs soumissions; mais ils se bornèrent à des protestations +d'attachement, et ne fournirent de l'argent et des vivres qu'autant +qu'ils y furent contraints. Les Arabes vinrent aussi, avec une partie de +leurs cavaliers, joindre son armée, bien moins dans l'intention de lui +servir d'auxiliaires que pour éviter ses poursuites, et surtout pour +vivre, pendant la crise, aux dépens du pays, et piller les vaincus, s'il +y avait une affaire. + +Le Caire avait trop souffert pendant le siége qu'il avait eu à +soutenir pour s'y exposer de nouveau. La plus grande tranquillité y +régnait, malgré la proximité des armées ennemies; mais en même +temps qu'ils promettaient de ne faire aucun mouvement, les habitans +annonçaient avec franchise qu'ils seraient forcés de se joindre aux +Osmanlis, s'ils parvenaient à s'introduire dans la ville, et que les +premiers soins des Français devaient être d'en garder toutes les +avenues. Le général Belliard, pour mieux les contenir, s'assura de +la personne des principaux cheiks, et les garda en otages dans la +citadelle. + +Nous avons parlé précédemment des vexations que Mourâd-Bey et son +envoyé Osman-Bey Bardisi, avaient éprouvées du général Menou, et de +la manière dont ses secours avaient été refusés. Cette conduite +devait l'indisposer contre le chef des Français, et lui ôter +l'espérance d'être protégé par eux. Lorsque les circonstances +forcèrent le général Belliard à rappeler les troupes qui occupaient +la Haute-Égypte, il invita Mourâd-Bey à descendre avec ses +mameloucks; ce bey effectua ce mouvement avec lenteur. Une peste +horrible dévastait alors ces provinces; les mameloucks en étaient +attaqués, et chaque bey s'isolait dans le désert avec les siens. +N'ayant pas été entraîné par des démarches ostensibles à se +prononcer ouvertement avant de connaître les résultats de la +campagne qui s'ouvrait, il voulait en profiter pour garder une +espèce de neutralité, afin de s'arranger avec le vainqueur. Déjà il +avait appris le premier succès des Anglais; des agens envoyés par +eux, le pressaient d'unir ses intérêts aux leurs. Ennemi juré des +Turcs, dont il connaissait toute la perfidie, il savait qu'il ne +devait en attendre qu'une vengeance, préparée d'abord par de bons +traitemens; mais il pouvait espérer quelque avantage de la +protection de leurs alliés; et on peut soupçonner qu'en cas +d'événemens malheureux pour les Français, il s'y ménageait un appui. +Ses projets éventuels n'ont cependant jamais influé sur sa conduite; +il témoigna aux Français jusqu'à sa mort un attachement toujours +égal, et même, à cette époque, il préparait pour eux des envois de +grains dont il savait qu'ils manquaient. Leurs revers et +l'inquiétude qu'il concevait pour son sort futur l'affectèrent +vivement. Les chagrins ébranlèrent sa santé; il fut attaqué de la +peste, et y succomba le 2 floréal, après trois jours de maladie. + +Les beys et mameloucks sentirent vivement cette perte; les +circonstances ne permettant pas de porter son corps au tombeau des +mameloucks, où ils avaient désigné sa place près d'Aly-Bey, ils +l'inhumèrent à Saouagui, près Tahta. Le plus bel hommage fut rendu à +sa bravoure; ses compagnons d'armes brisèrent ses armes sur sa +tombe, déclarant qu'aucun d'eux n'était digne de les porter. + +Mourâd-Bey n'était pas un homme ordinaire; il possédait éminemment +les défauts et les vertus qui tiennent au degré de civilisation où +les mameloucks sont parvenus. Livré à toute l'impétuosité de ses +passions, son premier moment était terrible, le second l'entraînait +souvent dans un excès contraire. Doué par la nature de cet +ascendant qui appelle certains hommes à dominer les autres, il avait +l'instinct du gouvernement sans en connaître les ressorts. Également +prodigue et rapace, il donnait tout à ses amis, et pressurait +ensuite le peuple pour subvenir à ses propres besoins. Joignez à ces +traits généraux une force extraordinaire, une bravoure à toute +épreuve, et une constance dans le malheur qui, au milieu des crises +fréquentes de sa vie agitée, ne l'a jamais abandonné. + +Les beys, après sa mort, reconnurent pour chef Osman-Bey Tambourgi, +qu'il leur avait désigné. Il fit faire au général Belliard des +protestations d'attachement aux Français, et fit annoncer des envois +de grains; mais il mit beaucoup de lenteur dans tous ses mouvemens, +afin de mieux régler sa conduite sur les circonstances. + +Après la retraite du corps de Rahmaniëh, et la rentrée de celui qui +avait été reconnaître l'armée du visir, les beys voyant plusieurs +armées s'avancer de concert contre le Caire, en même temps que le +corps de l'Inde, arrivé à Kenëh, descendait le Nil, jugèrent les +affaires des Français désespérées, et qu'il convenait à leurs +intérêts d'abandonner ostensiblement leur cause. Ils allèrent camper +auprès du capitan-pacha et des Anglais; mais ils chargèrent en même +temps Hussein-Bey, leur envoyé chez les Français, de les prévenir de +cette démarche, et de les excuser, en leur annonçant qu'ils ne +commettraient aucune hostilité contre eux. En effet, ils tinrent +parole. + +L'armée d'Orient, lors de son arrivée en Égypte, était, huit jours après +le débarquement, à Rahmaniëh, dix jours plus tard, elle livrait la +bataille des Pyramides. Les soldats, encore fatigués de la traversée, +avaient fait toute cette route sans moyens de transport, ni par terre ni +par eau, avant qu'aucun service fût organisé pour leur fournir des +subsistances, harcelés continuellement par les mameloucks, les Arabes et +tous les fellâhs armés; ils avaient vécu de féves, de lentilles, de +maïs, de blé et de quelques bestiaux abandonnés, qu'ils trouvaient dans +les villages. L'armée anglaise ne fut à Rahmaniëh que soixante-trois +jours après son débarquement, quoique secondée de tous les moyens +qu'elle tirait de sa flotte, par un service de subsistances très bien +organisé, par une flottille nombreuse sur le Nil et beaucoup de chameaux +pour les transports, aidée encore de l'influence du capitan-pacha sur +les habitans, qui les présentait comme les satellites de l'islamisme. +Elle mit ensuite quarante jours à faire la route de Rahmaniëh à Embabëh, +que les troupes françaises parcouraient ordinairement en moins de +quatre. + +Cette lenteur du général Hutchinson ne peut être motivée que sur la +crainte qu'il avait d'être battu par la réunion momentanée de toutes +les forces françaises, avant que l'armée du visir ne divisât leur +attention sur plusieurs points, et par le désir de mettre assez +d'ensemble dans ses mouvemens et ceux des Turcs, pour que les +Français ne pussent pas sortir du Caire, afin de combattre l'un, +sans abandonner cette ville aux autres. Peut-être aussi voulait-il +attendre la jonction des troupes de l'Inde. Elles étaient arrivées à +Souez à la fin de germinal; une partie y avait débarqué en attendant +les moyens nécessaires pour passer le désert. Ces troupes, +descendues à terre, eurent des malades; la peste en fit périr un +certain nombre. Le général Baird ne recevant pas assez de chameaux +pour ses transports, et craignant peut-être que le visir ne fût +défait par les Français, pendant qu'il passerait le désert, prit le +parti de rappeler ses troupes et d'aller faire son débarquement à +Cosséir. Des agens du visir furent envoyés dans la Haute-Égypte, +afin d'engager les Arabes à lui fournir les chameaux nécessaires. Ce +corps arriva à Cosséir le 3 prairial, à Kenëh le 19 prairial, et +descendit fort lentement le Nil. Le général Baird était vers Siout, +lorsque la convention pour l'évacuation du Caire fut signée. + +Le général Hutchinson arriva le 28 floréal à Terranëh, avec son +corps d'armée et le capitan-pacha; il y séjourna quelque temps. À +Ouardan, il prit un nouveau séjour; ce fut là que les mameloucks +vinrent le joindre. Il n'arriva que le 1er messidor près d'Embabëh, +pour faire l'investissement de Gisëh, sur la rive gauche du fleuve. +Les Anglais établirent aussitôt un pont de bateaux à Chobra, pour +communiquer avec les Turcs, et placèrent sur chaque rive un corps de +troupes pour le garder. + +La position des troupes françaises au Caire devenait fort difficile: +les ennemis, il est vrai, montraient toujours la même timidité; ils +employaient des forces très considérables pour faire replier de +faibles avant-postes; mais ils les resserraient successivement sans +les réunir davantage, puisque nos troupes n'en étaient pas moins +dispersées dans tous les forts et sur tous les points de l'enceinte +immense de cette ville, de la citadelle, de Boulac, du Vieux-Caire +et de Gisëh. Cette ligne de défense avait douze mille six cents +toises de développement. Il fallait à la fois résister aux attaques +extérieures de quarante-cinq mille hommes qui l'attaquaient, et +contenir à l'intérieur une populace nombreuse, naturellement +disposée aux émeutes, et qui, pouvant dès-lors prévoir que les +Français évacueraient cette ville, devait chercher les moyens de se +concilier le visir, pour éviter ses vengeances, et l'aider par un +soulèvement à y pénétrer. + +L'armée française ne pouvait faire une grande sortie avec des forces +suffisantes, pour livrer bataille à l'une des armées ennemies sans +dégarnir toute l'enceinte. Si elle avait agi contre l'armée +anglaise, elle n'aurait pu empêcher les Turcs d'entrer dans le +Caire; et si elle avait attaqué l'armée du visir, les Anglais se +seraient emparés de Gisëh, où était une partie des magasins. Un +pareil mouvement pouvait réussir, si les ennemis, trompés sur la +faiblesse des postes restés devant eux, laissaient échapper cet +avantage; mais aussi on perdait tout par un échec. + +On ne pouvait donc plus espérer de battre les ennemis sous les murs +du Caire; la retraite sur Damiette, où il aurait été possible de +trouver des ressources et de prendre une position défensive, était +aussi peu praticable, depuis que cette ville et Lesbëh étaient +occupées par les Turcs. Celle sur Alexandrie ne l'était pas +davantage: les troupes auraient eu beaucoup de peine à y parvenir, +en perdant au Caire tous leurs équipages, et encore elles auraient +accéléré la chute de cette place, par l'épuisement des magasins. Il +ne restait d'autre parti, si on abandonnait le Caire, que celui de +se retirer dans la Haute-Égypte; mais il aurait fallu pouvoir y +transporter des munitions, et presque toutes les barques avaient été +perdues à Rahmaniëh: d'ailleurs, quelles ressources espérer dans un +lieu où la peste la plus affreuse dévorait les habitans?... + +Si on ne trouvait pas qu'il y eût de l'avantage à abandonner le +Caire, pour en sortir avec toutes les troupes disponibles, en +laissant une garnison dans la citadelle, où elle se serait défendue +aussi long-temps qu'il lui aurait été possible, on ne pouvait pas +fonder plus d'espérance sur la ville du Caire, où il n'y avait que +six mille hommes de troupes françaises en état de combattre, +dispersées sur un développement immense, et trop faibles partout +pour résister à une attaque sérieuse. La plupart des tours qui +défendaient l'approche de l'enceinte, pouvaient être renversées par +quelques décharges d'artillerie. Tous ces postes, toutes ces +fortifications, qui semblaient si redoutables aux ennemis, n'étaient +réellement susceptibles que d'une défense très courte. Les troupes +avaient élevé avec la plus grande activité quelques redoutes plus +solides entre le Caire et Boulac. Quelques flèches ou plutôt des +fossés peu profonds, creusés en avant du mur d'enceinte de Gisëh +arrêtaient les Anglais: ils ouvraient la tranchée pour les attaquer. +Presque aucun point n'était à l'abri d'une attaque de vive force. Un +seul étant forcé, tout tombait, la réunion des corps isolés devenait +impossible, chacun deux restait à la merci des ennemis; et la +révolte des habitans, qui se seraient alors déclarés, aurait doublé +les embarras et les pertes des Français. + +Les approvisionnemens avaient été négligés et même contrariés avant +la campagne. Depuis, les rentrées avaient été peu considérables, +parce qu'on ne pouvait pas envoyer dans les provinces des +détachemens suffisans pour en protéger la perception. + +Le directeur des revenus en nature, quoique l'ennemi fût aux portes du +Caire, alla dans la Haute-Égypte avec une barque armée; mais les +villages, ravagés par la peste étaient déserts; il n'avait pas de +troupes pour pénétrer dans l'intérieur des terres, où Mulley-Mahammed +était en force, et il dut rentrer au Caire. + +Quelques fourrages, qu'on fit dans la province de Gisëh, où la +récolte était à peine finie, ne suffisaient pas pour fournir à la +consommation des troupes et aux envois qu'on expédiait à Rahmaniëh: +on dut acheter des grains, et au moment du blocus, on n'avait des +vivres que jusqu'à la fin de messidor. + +Les caisses étaient vides au moment de l'entrée en campagne; depuis +ce temps, on n'avait reçu que le produit de quelques droits levés au +Caire: les officiers et diverses personnes attachées à l'armée, +versèrent leurs épargnes pour subvenir aux dépenses journalières. +Les magasins de l'artillerie avaient été épuisés, pour répondre aux +demandes réitérées du général Menou, et tout avait été encombré à +Rahmaniëh. Il ne restait pas au Caire 150 coups par pièce, et on y +manquait d'affûts de rechange. + +La peste s'était déjà déclarée au Caire, quelque temps avant la +campagne; mais depuis elle y avait fait des progrès effrayans: les +vieillards ne citaient que peu de grandes épidémies dont les ravages +pussent lui être comparés. On estime à quarante mille le nombre des +habitans qui en furent attaqués au Caire, dans l'espace de quatre +mois. Le nombre des Français qui entraient au lazaret s'était élevé +jusqu'à cent cinquante par jour. Mais les médecins, qui devaient +leur expérience sur cette maladie à leur courageux dévoûment, +guérissaient à peu près les deux tiers des malades. La peste +commençait à diminuer en messidor; les hôpitaux étaient cependant +encore remplis, un grand nombre de soldats s'y trouvaient retenus +par la longue convalescence qui succède à cette maladie. + +Le général Belliard n'avait reçu du général Menou que des lettres +vagues. Le seul point sur lequel il insistât était la défense du +Caire; mais il n'avait envoyé aucune instruction générale. Depuis la +retraite de Rahmaniëh, la communication avait été difficile; +néanmoins deux détachemens de dromadaires étaient arrivés par le +désert. Comme ils n'apportaient aucune instruction, le général +Belliard écrivit pour en demander. Ce défaut de communication avec +Alexandrie conservait en partie, aux troupes du Caire, la +tranquillité morale: la terreur, l'espionnage, les divisions n'y +existaient pas comme à Alexandrie. Cependant le général Menou avait +établi précédemment des correspondances avec des subalternes, et +était parvenu à en fanatiser quelques uns. Au lieu d'entourer de la +confiance des troupes les officiers qui les commandaient, on +excitait les soupçons contre plusieurs d'entre eux; on s'attachait +surtout à poursuivre ceux qui étaient trop francs pour déguiser +l'estime et l'attachement qu'ils avaient pour le général Reynier. +Quoique toutes ces manoeuvres fussent de nature à décourager les +troupes, elles ne purent effacer en elles ce zèle et ce dévoûment +qu'elles avaient montré dans les circonstances les plus pénibles, et +qui les disposait à tout souffrir, à tout entreprendre pour +conserver l'Égypte, ou du moins différer sa perte; mais il aurait +fallu des moyens, et nous avons vu qu'ils manquaient. On ne pouvait +sortir, pour combattre les ennemis, sans s'exposer à de grands +revers. La retraite dans la Haute-Égypte n'offrait aucune ressource. +Si les ennemis tentaient une attaque contre l'une des parties de +l'enceinte, ils devaient réussir à la forcer, et contraindre les +troupes à se rendre à discrétion. Il ne restait donc d'autre parti, +que d'imposer à des ennemis aussi pusillanimes, par une contenance +fière et assurée, et de leur dicter les conditions de la retraite +avant que des succès leur eussent appris à connaître leurs forces. + +On proposa, le 3 messidor, une suspension d'armes. Les conférences +durèrent jusqu'au 8. On avait réussi à intimider les ennemis; de +faibles fortifications leur présentaient un aspect redoutable. On +signa le 9 une convention par laquelle les troupes françaises +devaient évacuer le Caire, avec des conditions pareilles à celles du +traité d'El-A'rych. Elles emportaient leurs armes, leur artillerie, +leurs équipages; emmenaient un certain nombre de chevaux et tout ce +qu'elles jugeaient convenable, et devaient être conduites en France +sur des bâtimens anglais. Comme on ignorait si les approvisionnemens +d'Alexandrie permettraient d'en prolonger la défense, on inséra dans +cette convention une clause, par laquelle cette place serait libre +d'accepter, dans un délai limité, les mêmes conditions. + +La garnison du Caire eut douze jours pour préparer cette évacuation; +elle se rendit ensuite à Aboukir, où elle s'embarqua; dans sa +marche du Caire à Rosette, elle était accompagnée par l'armée +anglaise, le corps du capitan-pacha et les mameloucks. La plus +parfaite union régnait entre toutes ces troupes, soumises, peu de +jours avant, à l'obligation de s'entr'égorger. + +L'armée ne pouvait laisser en Égypte les restes de Kléber, d'un +général dont la perte était chaque jour plus vivement sentie. La +cérémonie de leur translation du fort d'Ibrahim-Bey, où ils étaient +déposés, jusqu'à la djerme qui devait les transporter, fut annoncée +par des salves de tous les forts. Les Anglais et les Turcs, qui +avaient été prévenus, pour que ce bruit d'artillerie, dans les +circonstances où l'on était ne leur donnât pas d'inquiétude, +voulurent concourir à ces honneurs funèbres, et répondirent, par des +salves réitérées, à celles des Français. + + + + +CHAPITRE VI. + +BLOCUS D'ALEXANDRIE JUSQU'À L'ENTIÈRE CONSOMMATION DES VIVRES; SON +ÉVACUATION. + + +Pendant que la moitié de l'armée anglaise et les deux armées turques +agissaient dans l'intérieur de l'Égypte, et jusqu'après l'évacuation +du Caire, il ne se passa aucun événement remarquable à Alexandrie. +Les troupes étaient toujours campées sur les hauteurs de Nicopolis, +et y remuaient beaucoup de terre. On enlevait des ouvrages de la +place des pièces de gros calibre, pour armer ces retranchemens. +Cette position trop étendue pour le nombre des troupes, avait encore +le défaut de nuire au rassemblement de forces suffisantes pour +s'opposer à l'établissement des Anglais au Marabou, qui devait être +leur première opération offensive: au lieu que si on s'était borné à +la seule défense des ouvrages et de l'enceinte de la place, on +aurait pu les dégarnir momentanément pour opposer toutes les forces +à l'ennemi, sur les points où il se serait présenté. La plus grande +partie des ouvriers étant employée à ce retranchement, on ne pouvait +travailler que lentement à perfectionner les fortifications +d'Alexandrie. On acheva cependant de revêtir sa nouvelle enceinte, +et le général Menou fit construire un nouveau front, sur le bord de +la mer, pour fermer, du côté du port, la place, où il était campé +avec son quartier-général. La nécessité de clore d'abord la ville, +et de défendre son enceinte, avait fait retarder précédemment la +construction de deux forts, l'un sur la hauteur dite de _Cléopâtre_, +et l'autre sur celle de la colonne de Pompée: ils étaient +nécessaires pour défendre les approches, parce que l'ennemi, une +fois établi sur ces points, aurait de là commandé toute la ville +d'Alexandrie, le port Neuf et la communication des postes, et qu'il +aurait pu s'en rendre maître en moins de six jours. On avait +plusieurs fois parlé au général Menou de l'importance de ces +ouvrages; le général Reynier les lui avait recommandés en partant. +Après le départ de cet officier, on y employa un plus grand nombre +d'ouvriers, et ils furent rendus susceptibles de défense. +L'inondation du lac Maréotis, qui venait baigner le pied des +hauteurs de la colonne de Pompée et resserrait la position des +Français, rendait l'occupation de ces hauteurs encore plus +importante, parce qu'elle obligeait les ennemis à n'attaquer qu'un +seul front d'Alexandrie, ou à diviser leur armée pour investir +entièrement cette place. Les généraux Samson et Bertrand, commandant +le génie, et le général Songis, commandant l'artillerie, +dirigeaient, autant qu'il dépendait d'eux, ces ouvrages, d'après un +bon système de défense: mais faisant d'inutiles efforts pour +éclairer le général Menou, ils durent souvent se borner à exécuter +les travaux et les dispositions ridicules qu'il leur prescrivait. + +Le général Menou s'était fait illusion sur l'approvisionnement +d'Alexandrie et sur l'état des magasins, jusqu'au moment où toute +communication avec l'intérieur de l'Égypte lui fut interdite. Ce ne +fut qu'en prairial qu'on s'occupa sérieusement de mettre de +l'économie dans les consommations; on vit que les blés qui restaient +en magasin seraient bientôt épuisés, et on y mêla du riz pour la +fabrication du pain, d'abord dans la proportion de deux tiers de blé +et d'un tiers de riz, ensuite d'une moitié de blé et d'une moitié de +riz. Les Arabes, attirés par l'appât du gain, apportèrent des blés +à Alexandrie. On acheta, à très haut prix, pour les magasins de +l'armée, tout ce qu'ils apportèrent. Ces convois, dont quelques uns +étaient assez considérables, fournirent pendant deux mois une partie +du blé nécessaire à la consommation. Les caisses étant vides, les +officiers, les administrateurs, les négocians, etc., versèrent +l'argent qu'ils avaient; on s'en servit pour payer les grains +apportés par les Arabes, et pour quelques autres dépenses. + +Quoique le spectacle de tant d'opérations désastreuses, les +jalousies, les délations, et la terreur qui en était la suite, +dussent porter le découragement dans toutes les âmes, chacun était +cependant résolu à souffrir pour l'honneur de l'armée; et on sentait +généralement que pour donner le temps de terminer les négociations +de la paix, il était nécessaire de prolonger la défense +d'Alexandrie. + +Le général Menou, en faisant partir le général Reynier, n'avait pas +écrit directement contre lui; ensuite dans des dépêches subséquentes +il annonça que ce départ avait éteint tous les partis qui +paralysaient ses opérations; il renouvela l'engagement de conserver +l'Égypte, et continua de tromper le gouvernement par de faux +rapports sur la situation de l'armée et sur les événemens de la +campagne; croyant détruire, par des espérances flatteuses, l'effet +que devait produire l'annonce de toutes ses fautes. Quoique la +conduite du général Menou envers le général Reynier ne pût être +justifiée, des succès lui auraient cependant donné une excuse +apparente; mais il fallait savoir se les procurer; il fallait +pouvoir sentir que le moyen de les obtenir était la réunion de +l'armée, et des manoeuvres actives et audacieuses dans l'intérieur +de l'Égypte; il fallait sentir qu'au lieu de rester campé dans +Alexandrie, la place du général en chef était près du corps le plus +considérable, qui se trouvait au Caire. + +Les membres de l'Institut et de la Commission des Arts, qui, après +les premiers événemens de la campagne, étaient venus à Alexandrie, +comme à l'endroit le plus sûr pour des non-combattans, avaient +obtenu, à la fin de floréal, l'autorisation de partir pour la +France: ils s'étaient embarqués sur un petit bâtiment. Au moment où +ils sortirent du port, les Anglais leur refusèrent le passage: ils +voulurent y rentrer, on les menaça de les couler: enfin, après +quelques jours d'anxiété, le général Menou leva sa défense, et ils +revinrent à Alexandrie, où, incorporés dans une garde nationale +composée d'employés et autres Français non militaires, ils firent le +service intérieur de la place. + +L'article du traité d'évacuation du Caire qui donnait au général +Menou la faculté d'en profiter pour la garnison d'Alexandrie, lui +fut notifié le 18 messidor. Étant prévenu des négociations de paix, +il était nécessaire d'en prolonger la défense aussi long-temps que +les approvisionnemens et la timidité des ennemis le permettraient. +On savait aussi que la flotte de l'amiral Gantheaume était en route +pour apporter des secours: la corvette _l'Héliopolis_, qui entra à +la fin de prairial dans le port, avait été détachée de cette flotte, +lorsqu'elle dut s'éloigner, ayant été aperçue par les Anglais à +trente lieues d'Alexandrie; elle ne pouvait cependant encore y +arriver et donner de nouveaux moyens de défense. On sentit +généralement la force de ces motifs, et la proposition fut rejetée. + +Il aurait peut-être convenu de se rendre alors un compte exact des +approvisionnemens d'Alexandrie, et du temps qu'on pourrait encore y +tenir; de prévoir que la première opération des Anglais serait de +s'emparer du Marabou, et d'intercepter ainsi les vivres que les +Arabes apportaient; de retarder le plus possible l'acceptation du +traité par des négociations incidentes, et de se ménager ainsi les +moyens de sauver les bâtimens qui se trouvaient encore dans le port +d'Alexandrie. + +Le général Menou se hâta d'expédier en France un bâtiment, pour +dénoncer l'évacuation du Caire; il ne sentit pas que c'était se +dénoncer lui-même, puisque cette évacuation était un résultat de ses +mauvaises dispositions; puisque le principal corps de l'armée était +là, lui, général en chef, aurait dû s'y trouver pour employer des +moyens capables de prévenir cette évacuation. Il joignait à cette +dénonciation l'annonce qu'il avait des vivres pour plusieurs mois, +l'assurance de ne jamais capituler à Alexandrie, et la promesse de +s'enterrer sous les ruines de cette ville. Lorsqu'on prend, à la +face de l'Europe, de pareils engagemens, il faut savoir les tenir. + +Les armées anglaise et turque avaient suivi la garnison du Caire +jusqu'à Aboukir: dès que la plus grande partie en fut embarquée, +leurs généraux, apprenant que les propositions relatives à +l'évacuation d'Alexandrie avaient été rejetées, et que les Arabes y +portaient des vivres; ignorant aussi combien de temps la garnison +pourrait y subsister, se déterminèrent à entreprendre des opérations +pour en accélérer la reddition. + +Le 28 thermidor, ils augmentèrent la flottille qu'ils avaient dans +le lac Maréotis, et y firent entrer un grand nombre de chaloupes et +de petites barques pour le transport des troupes. Ils projetèrent de +détourner l'attention des Français par une fausse attaque sur le +camp des hauteurs de Nicopolis, tandis qu'ils débarqueraient près du +Marabou, et s'établiraient sur la langue de terre qui sépare le lac +de la mer. Nous avons vu plus haut qu'outre le défaut qu'avait la +position de Nicopolis, d'être trop étendue pour un aussi petit +nombre de troupes françaises, elle avait encore celui d'occuper +toutes les forces disponibles, et qu'il n'en restait plus +suffisamment pour opposer aux autres attaques. + +Le 29 thermidor, avant le jour, une troupe de deux mille Albanais +attaqua un mamelon qui domine le bord de la mer, en avant de la +gauche du camp des Français, et travailla aussitôt à s'y retrancher. +L'avant-poste qui l'occupait se retira dans les retranchemens, dont +l'artillerie tira avec succès sur les ennemis; deux compagnies de +grenadiers sortirent alors, coururent sur eux et les forcèrent à +fuir en abandonnant plusieurs morts et blessés. Ils se réunirent +près du camp des Anglais, et se bornèrent à tirailler, pendant le +reste de la journée, avec les avant-postes. L'armée anglaise avait +marché pendant ce temps; six mille hommes se déployèrent derrière la +hauteur située entre les étangs et le premier pont du canal +d'Alexandrie; l'avant-poste qui y était se retira vers ce point. +Cette hauteur étant à portée de canon du camp des Français, les +Anglais restèrent masqués derrière elle et ne firent paraître qu'un +petit corps de troupes. Le général Menou envoya deux compagnies de +grenadiers de la 25e, deux autres de la 75e, ainsi qu'un bataillon +de cette demi-brigade, en tout quatre cents hommes, pour chasser ce +corps de six mille hommes. Les soldats exécutèrent cet ordre avec +toute la valeur qu'on pouvait attendre d'eux. Ils montèrent sur la +hauteur au pas de charge, et chassèrent les premiers tirailleurs +anglais; mais, arrivés vers la crête, ils reçurent la décharge de la +ligne anglaise; et se voyant trop faibles, ils regagnèrent le camp +sans que les ennemis fissent aucun mouvement pour les poursuivre; +ils avaient de la cavalerie et n'en profitèrent pas pour couper la +retraite à cette petite troupe. + +On apercevait alors le lac Maréotis couvert de barques et de +chaloupes remplies de troupes, protégées par cinquante chaloupes et +barques canonnières. Toute cette flottille était déjà, au lever du +soleil, en face de la colonne de Pompée; le vent contraire avait +retardé sa marche et l'avait empêché d'arriver, au point du jour, au +lieu du débarquement. On la voyait se diriger vers l'embouchure d'un +canal comblé, par lequel le lac Maréotis communiquait autrefois avec +la mer. C'était là que les dix-huit chaloupes qui composaient la +flottille française étaient placées, sous la protection de trois +pièces de 18, depuis qu'on avait évacué l'île de Mariout, quelques +jours auparavant. Il était évident que cette flottille se dirigeait +sur ce point, et qu'elle irait débarquer les troupes un peu plus +loin, afin de s'établir sur la langue de terre du Marabou, et +d'attaquer ce poste; mais on ne put jamais le faire comprendre au +général Menou. Le général Songis, qui pénétra le premier le dessein +des ennemis, lui dit vainement de ne pas s'inquiéter de leur fausse +attaque sur le camp de Nicopolis, et de faire marcher des troupes +pour s'opposer à l'exécution de leur attaque réelle. Il resta +toujours, avec le principal corps, au camp de Nicopolis, et ne fit +suivre la marche de la flottille que par un bataillon de la la 21e +légère, cent guides à pied et cent vingt dragons. Ce corps, de cinq +cents hommes seulement, marcha à la hauteur de la flottille jusque +vers le Marabou, où les barques se divisèrent sur deux points +différens. Il était trop faible pour empêcher les six mille hommes +que portait cette flottille de s'établir sur une plage unie, +commandée par le feu de toutes les chaloupes canonnières, et se +retira vers les ravins de l'ancien canal. La flottille française +était trop inférieure à celle des ennemis pour se maintenir sur le +lac; il n'existait aucune anse où elle pût se mettre à l'abri, et +devenait inutile. On voulut essayer de la convertir en brûlots +lorsque la flottille anglaise passa, afin d'y mettre du désordre; +mais le vent ne favorisait pas ce projet; elle brûla trop loin pour +leur faire du mal. + +Les Anglais, après s'être établis à terre, attaquèrent le poste du +Marabou, et le canonnèrent vivement par terre et par mer. Ce poste, +qui n'était qu'une ancienne mosquée bâtie sur un rocher détaché du +continent, fut bientôt détruit; il capitula le 3 fructidor. De trois +avisos qui étaient mouillés près de ce fort, deux furent coulés, et +le troisième rentra, dès le 1er fructidor, à Alexandrie, fort +endommagé. + +Après la prise du Marabou, les Anglais firent entrer, le 4 +fructidor, dans la partie est du port Vieux, une frégate, six +corvettes et plusieurs bâtimens légers, et canonnèrent vivement le +corps de troupes qui s'était posté, le 29 thermidor, sur les bords +de l'ancien canal. Ils prenaient de revers sa droite, tandis que le +feu de la flottille du lac Maréotis écrasait sa gauche. L'armée +anglaise vint en même temps occuper cette position: elle était forte +alors de plus de huit mille hommes, parce qu'elle avait reçu des +renforts, entre autres, un régiment de dragons et cinq cents +mameloucks. Malgré cette supériorité, elle ne poussa pas vivement +le petit corps de six cents Français qui, parfaitement dirigés par +le général Eppler, les arrêta un moment et se retira ensuite en bon +ordre. + +Les troupes françaises prirent alors position; la droite au fort +Leturcq, et la gauche sur les hauteurs de la colonne de Pompée. On +tira quelques troupes du corps de Nicopolis pour occuper ces +dernières; il restait seulement deux mille deux cents hommes pour +défendre ce front et les retranchemens du camp de Nicopolis contre +l'armée anglaise. Le reste des troupes gardait les ouvrages +d'Alexandrie, avec les marins, les invalides, les convalescens et la +garde nationale. + +Il était surtout nécessaire d'empêcher les ennemis de s'emparer du +fort Leturcq, parce que, s'ils y avaient établi des batteries, ils +pouvaient de là couler tous les bâtimens qui étaient dans le port +Vieux. + +Les Anglais restèrent quelques jours sans rien entreprendre; mais le +8, vers onze heures du soir, environ huit cents cavaliers anglais et +mameloucks tournèrent les premiers avant-postes, et en enlevèrent +quelques uns, tandis qu'une colonne d'infanterie suivait le bord de +la mer. Les troisièmes bataillons des 18e et 21e l'arrêtèrent assez +long-temps; mais se voyant pris en flanc par la cavalerie, ils se +retirèrent sur le fort Leturcq. Les Anglais n'ayant pu réussir à +enlever ce fort dans cette surprise, s'établirent auprès, et +commencèrent des tranchées pour l'attaquer dans les règles. + +Les troupes étaient disséminées autour d'Alexandrie, et partout trop +faibles pour résister aux attaques des ennemis, qui, sur tous les +points, pouvaient se présenter avec des forces infiniment plus +nombreuses. Le seul parti à prendre pour en prolonger la défense, +était de la considérer comme un grand camp retranché, de se +renfermer dans les ouvrages, et de conserver toujours au centre un +gros corps disponible, qu'on aurait opposé à l'ennemi sur les points +où il aurait attaqué l'enceinte. Pour cet effet, il aurait fallu +évacuer le camp de Nicopolis, et ne conserver en dehors de la place +que le fort Leturcq, les hauteurs de la colonne de Pompée, une +partie de l'enceinte des Arabes et la redoute de Cléopâtre. Par ce +moyen, on aurait pu disputer encore quelque temps la prise +d'Alexandrie contre des ennemis peu entreprenans; mais, lors même +que le général Menou aurait su prendre ce parti, il n'était plus +temps de l'adopter, parce que les vivres et l'eau allaient manquer: +il n'en restait que jusqu'aux premiers jours de vendémiaire. Les +soldats, qui ne recevaient depuis long-temps que du pain composé de +moitié blé et moitié riz et un peu de viande de cheval, étaient +épuisés par cette mauvaise nourriture; et l'eau, devenue saumâtre, +donnait naissance à beaucoup de maladies, particulièrement au +scorbut; les hôpitaux étaient encombrés de plus de deux mille +malades: d'autres, convalescens ou éclopés, n'étaient en état de +faire que le service des forts; il ne restait pas trois mille hommes +en état de se battre, et ils étaient accablés par les privations et +la fatigue des journées précédentes. + +D'après ces réflexions, on fut convaincu que lors même qu'on +pourrait encore défendre quelque temps Alexandrie, la famine +forcerait bientôt à capituler, et qu'il valait mieux s'y résoudre +avant que les Anglais eussent resserré davantage la place et obtenu +quelque succès, parce qu'on pouvait encore leur dicter les +conditions de l'évacuation; mais personne n'osait en parler au +général Menou, qui ne savait ni comment combattre, ni comment +capituler. Cependant quelques généraux et chefs de corps lui firent +part de leur opinion le 9 fructidor. Le général Menou envoya +aussitôt aux Anglais un parlementaire, pour demander une suspension +d'armes de trois jours, pendant lesquels on traiterait de +l'évacuation: elle lui fut accordée. Les généraux furent assemblés +le lendemain en conseil de guerre: on y arrêta qu'il était inutile +de prolonger la défense, et on fixa les conditions qu'on pourrait +proposer. Le général Menou, toujours fidèle à son système de rejeter +ses fautes sur les autres, dit que c'était l'évacuation du Caire qui +entraînait celle d'Alexandrie, et ne parla plus de s'ensevelir sous +les murs de cette place. Il fut dressé procès-verbal de ce conseil +de guerre et des motifs qui déterminaient à traiter; la capitulation +fut signée le 12, et ratifiée le 13 par les généraux en chef. + +On remit, le 15 fructidor, les forts Leturcq et Duvivier et le camp +de Nicopolis aux Anglais, qui s'engagèrent à fournir les bâtimens +nécessaires au transport de la garnison en France: elle s'embarqua +avec armes et bagages. Les trois frégates et les autres bâtimens qui +se trouvaient dans le port d'Alexandrie furent remis aux ennemis. Le +capitaine Villeneuve commandait ces frégates: il avait voulu, +lorsqu'on se disposait à capituler, essayer de sortir pendant la +nuit, afin de sauver ces bâtimens, s'il était possible, ou de ne les +perdre au moins qu'après un combat; mais il n'avait pu en obtenir +l'agrément du général Menou. + +On avait maladroitement inséré dans la capitulation un article +relatif aux collections faites par les membres de l'Institut et de +la Commission des Arts: les Anglais n'avaient pas voulu l'accorder, +mais les naturalistes, par leur fermeté dans le refus d'abandonner +leurs collections, et la menace de les brûler, surmontèrent ces +difficultés: on ne laissa que quelques statues grossièrement +sculptées et un sarcophage de granit. + +Les troupes s'embarquèrent dans la première décade de vendémiaire. +Quelques bâtimens quittaient les côtes d'Égypte lorsqu'on signait à +Londres les préliminaires de la paix et l'article par lequel cette +province devait être restituée aux Turcs. + +Ainsi s'est terminée l'expédition d'Égypte. Tant il est vrai qu'un +chef inhabile détruit par sa seule influence tous les ressorts qui +lui sont confiés; mais peu d'armées sans doute ont plus de droits à +l'admiration que celle d'Orient. Transportée sur un sol étranger, +l'événement funeste du combat naval d'Aboukir pose une barrière +entre elle et sa patrie; elle n'en est point abattue; une marche +rapide la porte au centre du pays, tous ses pas y sont marqués par +des victoires; chaque jour lui offrait des fatigues sans nombre, des +dangers toujours renaissans, des privations de tous les genres, +aucune de ces jouissances qui, avec les combats, partagent les +momens du militaire et lui font oublier les fatigues de la guerre. +Tous, officiers, soldats, supportaient volontiers cette existence +pénible, appréciant, par l'opiniâtreté que les ennemis mettaient +dans leurs attaques réitérées, combien la possession de l'Égypte +serait utile à leur patrie; et cette idée compensait à leurs yeux +tout ce qu'ils avaient à souffrir. + +Les revers qu'elle a éprouvés dans la dernière campagne, +n'atteignent point sa gloire. Disséminée par les dispositions de son +chef, elle a long-temps imposé sur tous les points à des ennemis +toujours supérieurs en nombre; et son attitude fière, dans les +momens les plus difficiles, a constamment ralenti leur marche. + +La seule opération qui fasse honneur aux Anglais, est leur +débarquement, et ils en doivent la réussite à leur marine; car six +mille hommes qu'elle parvint à jeter à la fois sur la côte, furent +ébranlés par dix-sept cents hommes, obligés de veiller en même temps +sur toute l'étendue de la baie d'Aboukir, et qui, par conséquent, ne +purent agir ensemble sur le point d'attaque. + +L'armée anglaise, après son débarquement, ne tenta que le 22 ventôse +de s'approcher d'Alexandrie. Elle aurait dû y rencontrer l'armée +française réunie; il n'y avait que quatre mille hommes qui lui +disputèrent le terrain et l'intimidèrent au point qu'elle n'osa +attaquer cette place; et loin de profiter de cet avantage, elle +prend la défensive et se retranche. + +Le 30 ventôse, les Français vont l'attaquer, dans une position +resserrée qu'elle avait eu le temps de fortifier; des chaloupes +canonnières sur la mer et sur le lac Maadiëh couvraient ses flancs; +le nombre de ses troupes était double. L'obscurité de la nuit, la +mort de plusieurs chefs jette du désordre dans l'armée française, et +celui qui la commande se tenant à l'écart ne peut la réorganiser +lui-même, et n'en veut confier le soin à personne; il fait écraser +la cavalerie; l'armée est obligée de se retirer, et les Anglais +manquent encore cette occasion de profiter de leurs succès. + +Renfermés dans leurs retranchemens, ils n'essaient d'en sortir que +vingt jours après, pour aller à Rosette, poste important pour eux, +et que l'armée ne protégeait pas. + +Ils y restent un mois avant de s'étendre du côté de Rahmaniëh, qu'il +leur était également utile d'occuper pour intercepter toute +communication entre Alexandrie et le Caire. Le corps de troupes +françaises qu'ils y trouvent, trop faible pour leur résister, se +retire sur le Caire: il était de leur intérêt d'en suivre +rapidement la marche, et ils emploient quarante jours à parcourir un +espace que les Français parcouraient ordinairement en quatre. + +Ils arrivent enfin au Caire avec le capitan-pacha; là ils se +joignent au visir, et ces armées réunies, six fois plus nombreuses +que les Français, craignent encore les chances des combats, et +reçoivent la loi plutôt qu'elles ne la dictent, dans le traité +d'évacuation. + +Ils redescendent ensuite vers Alexandrie; la même lenteur y préside +à toutes leurs opérations, et c'est le défaut de vivres, bien plus +que leur audace, qui en accélère la chute. + +L'expédition des Anglais a réussi, mais ils n'y ont recueilli que la +gloire du succès, parce que jamais ils ne surent commander la +victoire, ni par leurs dispositions, ni par leur bravoure, ni par +leur audace. Leur marche timide malgré leur énorme supériorité, +dénote aisément quelle aurait été leur destinée, si le chef de +l'armée d'Orient avait été digne d'elle. + + + + +EXTRAIT DU JOURNAL + +DU + +CHEF DE BRIGADE DU GÉNIE D'HAUTPOUL. + + +PRISE DE ROSETTE PAR LES ANGLAIS.--MARCHE CONTRE LE VISIR.--CAPITULATION +DU CAIRE. + + +L'ennemi s'empara de Rosette vers le 15 germinal. Le bataillon de la +85e qui y était effectua sa retraite par le Delta, et se rendit à +Rahmaniëh. On laissa dans le fort Julien une compagnie d'invalides +pour le défendre. + +Le général en chef, décidé à reprendre Rosette, fit partir d'abord +le général Valentin, puis le général Lagrange, son chef +d'état-major, qui vint camper à El-Aft, village qui se trouve à +trois lieues au-dessous de Rahmaniëh, et à huit lieues de Rosette. + +Le général Morand, d'après les ordres qu'il avait reçus du général +en chef, avait laissé à Lesbëh deux cents hommes, et était arrivé à +Rahmaniëh avec la 2e légère, et une compagnie d'artillerie légère. + +Le camp était assis derrière des monticules formés par le curage +successif du canal, sa droite appuyée sur le Nil; de l'autre côté du +fleuve était la ville de Fouah, qui lui fournissait les vivres; sa +gauche se prolongeait vers une plaine rase que l'ennemi pouvait +facilement tourner: il pouvait en outre, venir à Birket par une très +belle route qui partait d'Édraux; et en nous dérobant une marche de +nuit, il pouvait être avant nous à Rahmaniëh. Malgré tous ces +désavantages, le général Lagrange voulut conserver son camp. + +Il avait avec lui la 2e et la 4e légère, la 13e, 69e et 85e de +ligne, le 7e de hussards, le 20e de dragons, et des détachemens du +22e de chasseurs, et du 14e régiment de dragons. + +Le général Bron vint le joindre quelques heures après avec le 15e de +dragons, et le reste du 22e de chasseurs; ce qui lui faisait en tout +sept à huit cents hommes de cavalerie, et près de trois mille hommes +d'infanterie. + +Dès le premier jour de son arrivée, il jugea par une reconnaissance +qu'il fit lui-même, que l'ennemi était fort difficile à attaquer, et +qu'en supposant qu'il le forçât à abandonner la position qu'il +occupait à trois lieues en avant de Rosette, et à se replier sur +cette ville, il lui serait impossible de déloger les Turcs une fois +qu'ils se seraient placés dans les maisons de la ville. Il résolut +donc d'attendre l'ennemi dans sa position, toute mauvaise qu'elle +était. + +On fit plusieurs batteries sur le Nil pour en défendre le passage +aux chaloupes canonnières. On coula plusieurs barques, dans une +seconde branche du côté du Delta, pour en rendre le passage +également impossible. On forma, au moyen des monticules en avant du +camp, et d'un village sur la droite, un camp retranché; mais la +gauche était une plaine rase qu'on n'espérait défendre qu'au moyen +de la cavalerie et de l'artillerie légère. + + +_15 floréal._--ÉVACUATION DU CAMP D'EL-AFT. + +L'ennemi parut le 15 floréal, et se campa deux lieues en avant de +nous; le Nil était couvert de chaloupes canonnières, de barques, et +d'avisos qui pénétrèrent dans le Nil après la prise du fort Julien, +qui se défendit vigoureusement, mais qui, n'ayant point été secouru, +fut obligé de se rendre. Son avant-garde était placée au village de +Peirouth, à trois quarts de lieue de notre camp: il fila un corps +considérable d'Osmanlis qui pénétra en même temps par le Delta avec +plusieurs pièces de canon, et vint s'emparer de Fouah. + +Les barques qui nous apportaient journellement le pain de Rahmaniëh +ne purent plus passer vis-à-vis Fouah. La fusillade et le canon des +Osmanlis les en empêchèrent; nous n'avions aucun chameau à +Rahmaniëh, en sorte que l'ennemi nous ôtant nos moyens de transport +par eau, nous obligeait par une opération bien simple à nous retirer +sur Rahmaniëh, ce que nous fîmes la nuit même. + +Le général Lagrange n'avait pas voulu occuper Fouah, afin de ne +point s'affaiblir. + +Nous avions à El-Aft trois djermes armées, dont deux se sauvèrent, +la troisième fut brûlée. Nous perdîmes aussi quelques barques +chargées de grains qui ne purent passer sous le feu des batteries de +Fouah. + +Nous travaillâmes à terminer une batterie de gros calibre, placée +dans l'île vis-à-vis Rahmaniëh, et qui devait défendre le passage du +Nil. Nous fîmes plusieurs batteries pour défendre le village de +Rahmaniëh, dans lequel nous avions près de quatre cents malades ou +blessés, et notre munitionnaire. Nous appuyâmes notre droite à des +hauteurs qui bordent le canal d'Alexandrie, sur lesquelles nous +fîmes quelques batteries, la gauche était appuyée au village de +Rahmaniëh; nous fîmes trois batteries sur le front. + +Le camp était assis dans un bas-fond, ayant en avant de lui un +rideau qui se défilait de la plaine; la redoute de Rahmaniëh était +placée au centre, et flanquait les ouvrages que l'on avait faits sur +le front. + +Nous avions près de cent cinquante barques chargées de provisions, +de blé, et de munitions de guerre, le tout destiné pour Alexandrie; +mais le général en chef, qui avait gardé jusqu'au dernier moment +toute sa cavalerie dans cette place, avait épuisé tous les magasins +de fourrage, en sorte que les nombreuses caravanes qui arrivaient +d'Alexandrie à Rahmaniëh n'étaient occupées qu'à transporter de +l'orge et des fèves. Les cent cinquante barques étaient placées +derrière la redoute de Rahmaniëh, dans une petite branche du Nil. + +L'ennemi parut le 19 floréal au matin; il fit passer du côté du +Delta un corps d'environ deux mille Osmanlis et un bataillon +anglais; nous avions de l'autre côté du fleuve trois compagnies de +grenadiers, qui, après s'être battues toute la matinée, furent +obligées de céder au nombre et de repasser le Nil. Cependant +l'ennemi marchait toujours sur Rahmaniëh, suivi d'une vingtaine +d'avisos, de plusieurs djermes armées, de beaucoup de barques et de +chaloupes canonnières, qui, malgré le feu de nos pièces de huit, se +placèrent sur les derrières de notre camp, et nous inquiétèrent +beaucoup. Vers midi, l'ennemi se déploya; les Anglais occupaient la +droite, les Turcs la gauche, qui s'appuyait au Nil; la cavalerie +était au centre. Les Anglais avaient environ six mille hommes, et +trois escadrons de cavalerie. Les Turcs pouvaient également être six +mille hommes, et huit cents chevaux: il est à remarquer que sur ces +six mille Turcs, il y en avait près de trois mille qui faisaient +l'exercice à l'européenne. + +L'attaque commença par les Turcs, qui longeaient le fleuve et +suivaient les chaloupes canonnières. Notre cavalerie, qui s'était +portée en avant, se replia derrière le canal d'Alexandrie. Les Turcs +et les Anglais envoyèrent beaucoup de tirailleurs; deux cents +hussards et chasseurs leur tinrent tête. + +Sur les trois heures, les Anglais firent un mouvement subit sur leur +droite, pour s'emparer de deux ou trois villages fort éloignés de +notre front; ils dégarnirent beaucoup leur centre par ce mouvement; +mais obligés de garder Rahmaniëh, et craignant d'ailleurs que ce ne +fût une feinte de leur part, nous nous bornâmes à repousser les +Turcs sans les poursuivre. Le général Lagrange plaça sa cavalerie à +la hauteur des villages qu'occupaient les Anglais pour éclairer +leurs mouvemens. Trois fois les Turcs attaquèrent notre droite, et +trois fois ils furent repoussés par le général Morand. Enfin, à huit +heures du soir, la 2e légère les repoussa si vivement, que les +Anglais furent obligés d'envoyer quelques compagnies à leur secours. + +Toutes ces attaques nous faisaient perdre du monde inutilement; les +chaloupes canonnières continuaient leur feu, et leurs boulets +sillonnaient tout le camp. Nous avions déjà près de cent hommes hors +de combat, et les Anglais n'avaient pas encore donné. Leur projet +bien marqué était de nous tourner et de nous couper la retraite sur +le Caire. Le général Lagrange, jugeant la position trop mauvaise +pour la défendre contre des forces quadruples des siennes, effectua +pendant la nuit sa retraite sur le Caire. + +Le 18 floréal, l'ennemi avait paru du côté du Delta; prévoyant son +attaque prochaine, on avait conseillé au général Lagrange de faire +partir les barques chargées de provisions et de munitions, et de les +envoyer sous la protection des djermes armées, trois ou quatre +lieues au-dessus de Rahmaniëh: il s'y refusa, sous prétexte que cela +produirait un mauvais effet sur le moral des troupes. Cette faible +raison nous fit perdre un convoi qui valait plus de 800,000 livres, +et des munitions de guerre de toute espèce, au moment où nous +manquions de tout au Caire. + +Le général en chef avait écrit au général Lagrange, dès le 11 +floréal, qu'il allait partir d'Alexandrie pour le joindre avec deux +mille hommes d'infanterie, et le reste de la cavalerie. Le général +Rampon, qui venait d'être nommé, avec le général Friant, +lieutenant-général, avait l'ordre à Alexandrie, depuis plus de douze +jours, de se tenir prêt à partir. Si ce renfort nous était arrivé, +la victoire aurait pu couronner nos efforts à Rahmaniëh. + +Nous partîmes à deux heures du matin, le 20 floréal, de Rahmaniëh, +et nous arrivâmes le 24, à dix heures du matin, au Caire. Nous eûmes +pendant toute la route un kamsin affreux. + +Le général Belliard ne sut notre arrivée qu'au moment où nous +parûmes à Embabëh. Le soir du 24, le chef de bataillon Henry, +premier aide-de-camp du général en chef, partit avec un détachement +de dromadaires, pour se rendre à Alexandrie, par les lacs Natron, et +prévenir le général en chef de l'évacuation de Rahmaniëh. On ne +conçoit pas pourquoi le général Lagrange n'avait pas fait partir ce +détachement de Rahmaniëh même. À la faveur de la nuit, il eût passé +très facilement; et en faisant un léger crochet, il eût gagné la +route ordinaire d'Alexandrie, et aurait prévenu la caravane que +conduisait le chef de brigade des dromadaires-cavaliers. Cette +caravane, composée de plus de six cents Français et quatre cents +chameaux, ignorant la prise de Rahmaniëh, vint tomber elle-même au +milieu des ennemis, et fut obligée de mettre bas les armes. + + +_25 floréal._--PREMIER CONSEIL DE GUERRE. + +Le 25 floréal, le général Belliard, commandant la place du Caire, +assembla un conseil de guerre composé des généraux de division +Lagrange et Robin; des généraux de brigade Donzelot, Morand, +Alméras, Valentin, Duranteau, et du général Bron, commandant la +cavalerie; du chef de brigade d'Hautpoul, commandant le génie; du +chef de bataillon Ruty, commandant l'artillerie; du citoyen Estève; +du chef de bataillon Dermot, directeur du parc d'artillerie, et du +commissaire-ordonnateur Duprat. + +Le général Belliard, en ouvrant la séance, dit que, comme plus +ancien général de division, il avait pris le commandement; mais que +ne se sentant pas les forces suffisantes pour supporter ce fardeau, +il demandait que les généraux de division Lagrange et Robin se +réunissent à lui, pour n'agir que de concert. Cette proposition ne +fut point appuyée; les généraux de division ne parlèrent pas, en +sorte qu'elle fut regardée comme non avenue. + +Trois questions furent discutées dans le conseil: + + 1º. Se retirera-t-on dans la Haute-Égypte? + 2º. Se retirera-t-on à Damiette? + 3º. Ou se défendra-t-on dans l'enceinte du Caire? + +La retraite dans la Haute-Égypte ne fut pas long-temps discutée. Le +général Donzelot, qui comptait beaucoup trop sur les mameloucks, en +était le seul partisan. + +La retraite sur Damiette, proposée et fortement appuyée par le +commandant du génie, aurait peut-être été acceptée par le conseil, +si, dès l'ouverture de la séance, le général Belliard n'avait dit +que les chaloupes canonnières de l'ennemi étaient déjà à Terranëh, +et qu'elles seraient au ventre de la Vache avant que tous nos moyens +de transport pussent être rassemblés. Ce fait, qu'il avait avancé +sur le rapport des espions, était inexact, puisque l'ennemi ne se +trouva au ventre de la Vache que quinze jours après. Voici une +partie des raisons alléguées en faveur de la retraite sur Damiette. + +1º. On regardait comme une folie le projet de résister dans le +Caire; il fallait, avec six ou sept mille hommes, défendre une +enceinte de six lieues de tour, peu ou point fortifiée dans les +trois quarts de son circuit; il fallait, en outre, contenir une +population qui n'avait que trop prouvé son penchant à la révolte. Il +eût été ridicule de vouloir enfermer près de douze mille Français, +en y comprenant les malades et les blessés, dans la citadelle du +Caire. On ne pouvait donc se retirer que sur Gisëh; mais les +mameloucks, devenant nos ennemis, nous coupaient les vivres qui +venaient journellement de la Haute-Égypte; on n'avait plus alors +aucun moyen d'exister. + +En outre, qu'était Gisëh? un espace renfermé par des murs de +jardins, que trois ou quatre coups de canon auraient mis en brèche. + +On proposait de se retirer dans la Haute-Égypte; mais à quoi servait +une pareille retraite? Les Anglais et les Turcs, contens d'occuper +le Caire et toute la Basse-Égypte, nous auraient lancé les +mameloucks, les Arabes, et peut-être toute la cavalerie turque, qui +se serait bornée à nous harceler et à nous couper les vivres. Ces +troupes eussent été en cela bien secondées par les paysans des +villages, qui étaient toujours prêts à se révolter. D'ailleurs, quel +doit être le projet d'un faible corps d'armée qui veut se défendre +contre des forces beaucoup plus considérables? c'est sans contredit +de chercher une position militaire où il puisse avec avantage se +défendre et arrêter son ennemi. Damiette offrait cette position, et +il suffit de jeter les yeux sur une carte pour s'en convaincre. + +Farescour est à environ cinq lieues de Damiette, et le chemin qui y +conduit n'est, sur une étendue de deux lieues, qu'une simple digue +de six pieds de large, bordée d'un côté par les eaux salées du lac +Menzalëh, et de l'autre, par le Nil, des rivières et des marais +impraticables. Il suffisait donc d'occuper cette digue, de former +une forte batterie sur le Nil, peu large en cet endroit, et de faire +retirer l'armée dans la presqu'île de Damiette. + +Une forte avant-garde, placée à Farescour, aurait continuellement +menacé la Charkié et aurait pu faire de fréquentes incursions pour +fourrager et ramasser des impositions. Tout le monde sent que huit +à neuf mille fantassins étaient inattaquables dans une pareille +position. + +On avait l'avantage de conserver Damiette, qui, après Alexandrie, +est le seul point de contact que l'Égypte ait avec l'Europe. + +La seule objection qu'on pouvait faire était celle des vivres; mais +l'on répondait que la ville de Damiette était peut-être celle de +toute l'Égypte où il y avait le plus de ressources. Les magasins +étaient encombrés de riz, la récolte en blé venait de se faire, et +le voisinage du lac Menzalëh produit une quantité de poissons +étonnante, sans compter les buffles et les moutons, qui sont fort +nombreux dans la campagne. Les boeufs employés aux manufactures de +riz auraient seuls fourni de la viande pour plus de six mois à toute +l'armée. + +D'ailleurs, en proposant la retraite sur Damiette, on ne voulait +point évacuer la citadelle du Caire; on y aurait laissé tous les +malades et une garnison suffisante. L'armée serait venue prendre une +position à Manzourah, et derrière le canal d'Achemoun; elle eût, +chemin faisant, imposé les villages et les villes, et fait filer sur +Damiette tous les grains et les fourrages, et cela, avec d'autant +plus de sécurité, que les Turcs, naturellement avides, se seraient +précipités dans le Caire, et nous auraient laissé fort long-temps +tranquilles dans tout la Charkié. Les Anglais, craignant pour +Rahmaniëh et Rosette, se seraient incontestablement rejetés sur ces +deux points. On conçoit quel parti un général habile aurait pu +tirer du Delta et de Menzalëh. Ou ose assurer, et l'on répondait +sur sa tête, que l'on aurait ramassé assez d'argent pour payer +l'armée pendant six mois, et assez de vivres pour la nourrir pendant +un an. + +On est fortement autorisé à croire que le général Belliard +appréciait les avantages de ce projet, et qu'il penchait à se +retirer sur Damiette. Mais il n'osa pas prendre sur lui d'ordonner +l'évacuation du Caire; et il fut résolu, tout en disant et en +convenant que c'était une folie, que l'on défendrait l'enceinte de +cette place. + +Le visir était à Belbéis. On convint de partir le lendemain pour +aller le combattre. L'armée, commandée par le général Belliard, +partit du Caire le 26 au matin, et alla coucher à El-Mênager le 27. +Elle rencontra l'ennemi à deux lieues au-dessus d'El-Mênager. Le +général Belliard avait formé trois carrés; l'un commandé par le +général Robin, et les deux autres par le général Lagrange. La +cavalerie était au centre en seconde ligne. Ces carrés pouvaient +former en tout cinq mille hommes, et la cavalerie huit cents +chevaux. + +Nous marchions en côtoyant le désert. Arrivés à la hauteur d'un +village (dont on ignore le nom), on aperçut un nombreux corps de +cavalerie, qui déboucha de droite et de gauche, et se porta sur nos +derrières; on vit également dans le lointain une nombreuse troupe +qui paraissait marcher en ligne: nous continuâmes notre route; mais, +arrivés à demi-portée de canon du village, nous fûmes assaillis par +une batterie de six pièces qui donna en plein dans nos carrés. En +même temps la cavalerie ennemie parut s'ébranler et vouloir exécuter +une charge. Le général Belliard fit retirer ses carrés sur des +hauteurs hors de la portée du canon; il canonna lui-même +vigoureusement la cavalerie ennemie, et parvint à l'éloigner. Il se +rapprocha un peu du village, et avec une pièce de 12 et quelques +pièces de 8 de notre artillerie légère, il combattit les pièces +ennemies, et fit bientôt cesser leur feu. + +Peu de temps après l'on aperçut deux pièces ennemies qui filaient le +long d'un canal, on ordonna au 6e régiment de hussards et au 20e de +dragons de charger; ils prirent une des deux pièces; comme les +chevaux qui la traînaient étaient blessés et fatigués, on fut obligé +de la laisser, après l'avoir enclouée. + +Il était environ dix heures du matin; les troupes, qui étaient sur +pied depuis trois, étaient fatiguées et surtout mouraient de soif. +Le général Belliard voulant les faire reposer, ordonna de se porter +sur un village qui se trouvait à notre gauche. Ce mouvement de côté, +très simple par lui-même, parut à l'ennemi un mouvement de retraite, +et lui donna une audace inconcevable; il lui arriva du canon et des +obusiers; bientôt il nous attaqua de toutes parts, et nous obligea à +regagner promptement les hauteurs. + +Si, au lieu de se porter sur le village vers la gauche, nous avions +été au village en avant, notre marche, plus simple, n'aurait pu +être mal interprétée par l'ennemi, et ne nous aurait pas obligés de +quitter la ligne du désert et les monticules que nous occupions. +Souvent, dans la guerre, le mouvement le plus simple est de la plus +grande conséquence. L'ennemi pouvait avoir sept à huit mille hommes +de cavalerie, douze à quinze cents hommes d'infanterie, et sept à +huit pièces de canon, dont deux obusiers. + +Le général Belliard était loin, sans doute, de craindre de pareilles +forces; mais il lui était impossible de les joindre, et par +conséquent de les battre; il ne pouvait atteindre de telles troupes +qu'avec du canon: aussitôt qu'il faisait un mouvement en avant, +toute cette cavalerie passait sur les derrières et sur les flancs. +Faisait-il un mouvement rétrograde, elle voltigeait autour de lui, +et menaçait de le tourner de toutes parts. Enfin, après avoir usé +les deux tiers de ses munitions, le général Belliard craignant avec +raison que l'ennemi ne se portât sur le Caire, où il aurait +infailliblement pénétré, n'y ayant pas assez de troupes pour garder +une aussi grande enceinte, se retira, vint coucher à Birket-el-Adji, +et rentra le lendemain de bon matin au Caire. + +L'ennemi nous suivit avec vigueur jusqu'à El-Anka: il nous abandonna +à cette hauteur, et se retira du côté de Belbéis. + +Il est impossible d'évaluer la perte de l'ennemi; les espions la +portèrent à trois cents morts; de notre côté, nous eûmes une +vingtaine d'hommes de tués ou blessés. + +Il faut convenir que cette attaque fut résolue bien légèrement. On +avait appris l'année dernière, lors de la bataille d'Héliopolis, la +manière dont les Turcs combattaient: on devait savoir que leur +cavalerie cernait nos carrés, toujours prête à profiter d'un faux +mouvement, tandis que nous ne pouvions rien sur elle; leur +infanterie, même en plaine, ne pouvait être atteinte par la nôtre, +dont tous les mouvemens étaient subordonnés à ceux d'un énorme +carré: on ne pouvait donc avoir pour but, en sortant du Caire, que +d'aller attaquer Belbéis, où le visir avait son camp et toutes ses +provisions: il fallait donc être conséquent, et ne point sortir du +Caire dans la crainte que l'ennemi ne s'y jetât, ou bien une fois +sorti, il fallait attaquer Belbéis, qui était le seul but +raisonnable que l'on avait pu se proposer. + +Notre retraite précipitée fit un assez mauvais effet dans la ville: +cependant, comme on avait eu la précaution d'arrêter tous les chefs, +et que le saccage de Boulac, et d'une partie du Caire était encore +présent à tous les yeux, la ville ne bougea pas. + +Aussitôt le départ du général en chef pour Alexandrie, on avait +commencé la ligne retranchée qui devait fermer l'espace qui s'étend +depuis le fort Camin au Nil, vis-à-vis Embabëh: on y travailla de +nouveau avec la plus grande activité, ainsi qu'à toutes les +fortifications qui se trouvaient à l'entour du Caire. On fit en +avant de Gisëh cinq fossés ou lunettes, armées de trois pièces de +canon chacune; mais ce fut principalement à la citadelle que l'on +travailla le plus activement. + +Le général Belliard avait envoyé le citoyen Pétrucy, payeur, dans la +Haute-Égypte, auprès des mameloucks, qui étaient descendus jusqu'à +Miniet; il devait leur demander des blés dont nous commencions à +manquer, et pressentir leurs dispositions à notre égard: ils +promirent quarante barques chargées de grains, firent les plus +belles protestations d'amitié: cependant quinze jours s'écoulèrent, +et les grains n'arrivèrent pas; bien plus, on répandit le bruit que +les mameloucks venaient de se joindre aux Anglais, et deux ou trois +jours après on en eut la certitude. + +L'orgueil et l'apathie de l'ignorance, le fanatisme le plus féroce, +la dissimulation la plus profonde, le tout couvert sous les dehors +de simplicité et de bonhomie, tel est le Turc, que trois ans de la +fréquentation la plus intime ne nous avaient pas fait connaître. À +peine pouvions-nous nous flatter d'avoir quelques vrais amis dans le +Caire, ville que nous avions toujours ménagée, et nous osions +compter sur l'amitié des mameloucks que nous avions chassés de chez +eux, et auxquels nous avions fait une guerre cruelle: la confiance +sera toujours la base du caractère français. Nous pensions que +Mourâd-Bey nous était dévoué: cependant l'on est certain qu'en même +temps qu'il nous faisait les plus belles protestations d'amitié, il +recevait des présens des Anglais, et traitait avec eux. Il mourut de +la peste en floréal, et désigna pour son successeur Osman-Bey; mais +les autres beys ne le reconnurent point. + +Les Anglais et les Turcs parurent à la vue de Gisëh, dans les +derniers jours de prairial; ils firent successivement trois +campemens à une lieue de distance l'un de l'autre, et vinrent enfin +se poster dans un rentrant que forme le Nil, la gauche appuyée au +fleuve, et la droite, formée par le capitan-pacha, à un village du +côté du désert. L'armée du visir était sur la rive droite, la droite +appuyée au Nil et la gauche à un village du côté de la Koubé: les +Anglais firent un pont de bateaux pour communiquer avec l'armée du +visir; le 2 messidor ils vinrent avec le capitan-pacha cerner Gisëh; +l'arrière-garde du visir se joignit à son corps d'armée. + +On portait généralement la force de l'armée du visir à environ huit +mille hommes de cavalerie, et huit à dix mille hommes d'infanterie, +tous Arnautes ou Albanais; le reste, difficile à estimer, se +composait d'Arabes, ou gens du pays, ou domestiques, ou says; le +corps des Anglais était de six mille hommes et six cents cavaliers; +le capitan-pacha pouvait avoir huit mille hommes d'infanterie, dont +trois mille exercés à l'européenne, et deux mille cavaliers; les +mameloucks de leur suite pouvaient former deux mille cavaliers. + +Les Anglais attendaient, en outre, six mille Cipayes de l'Inde; une +partie avait déjà paru à Souez, mais la peste les en avait chassés; +ils s'étaient dirigés sur Cosséir, et les espions rapportaient +qu'ils étaient en marche pour descendre de la Haute-Égypte. + +D'après le relevé de l'état de situation des troupes qui étaient au +Caire, nous avions cinq mille six cent trente-quatre hommes pour +défendre Gisëh, l'île de Roda, l'Aquéduc jusqu'à la citadelle, le +front, depuis la ligne de Boulac et la partie comprise depuis Boulac +jusqu'à Ibrahim-Bey. La cavalerie, au nombre de mille trente-huit +hommes, était campée en réserve derrière la ligne de Boulac; un +bataillon d'infanterie, les invalides, les dépôts et les +auxiliaires, le tout au nombre de seize cent dix-sept hommes, +formait la garnison de le citadelle, celle des forts environnant la +place du Caire et du quartier cophte. + +Les troupes attachées à l'artillerie et au génie faisaient le +service particulier à ces deux armes; les canonniers peu nombreux +étaient suppléés par les marins. + +Le 3 messidor les Anglais cernèrent de plus près Gisëh et +commencèrent des batteries; il y avait près de quinze jours +qu'Osman-Bey Bardisy, qui avait été, l'année dernière, député par +Mourâd-Bey, au Caire, avait, sous un léger prétexte, écrit à +Pétrucy, qu'il avait connu dans la Haute-Égypte; celui-ci répondit à +Osman-Bey, qui était campé près d'Embabëh; il témoigna le désir de +voir Pétrucy; le général Belliard lui permit d'aller le trouver, et +le fit accompagner par son premier aide-de-camp Majou; il les +chargea de s'informer adroitement de la force de l'ennemi et de ses +projets. + +Bardisy leur fit beaucoup d'amitiés, témoigna sa surprise de ce que +les Français osaient se défendre contre tant d'ennemis; il ajouta +qu'il avait vu le général anglais, et qu'il lui avait dit: «Pourquoi +fais-tu la guerre aux Français, qui sont chrétiens comme toi?--Parce +que mon gouvernement me l'ordonne.--Et pourquoi ton gouvernement te +l'ordonne-t-il?--Parce qu'il ne veut pas que les Français occupent +l'Égypte.--Et si tu prends les Français, qu'est-ce que tu leur +feras?--Si les Français m'avaient pris, ils m'auraient bien traité; +de même si je les prends, je les traiterai en amis; je leur +laisserai leurs armes et leurs canons et je les enverrai en France.» + +Il était impossible de faire des ouvertures plus adroites. Majou +n'eut pas l'air de les comprendre, et assura Bardisy que les +Français avaient la plus grande envie de se battre; il le questionna +sur la force des Anglais; le bey répondit qu'il ne la connaissait +pas, mais qu'il avait compté deux cent quarante tambours, et demanda +combien les Européens mettaient d'hommes par tambour. + +La correspondance entre Bardisy et Pétrucy continua, mais par +lettres seulement, et sur des choses indifférentes. + +Le 3 messidor, le général Belliard conclut un armistice de trois +jours avec l'ennemi; le soir même il assembla un conseil de guerre +composé des généraux, de tous les chefs des corps, des citoyens +Estève, Champy, directeur des poudres, et Comté, chef de brigade des +aérostiers. Il dit qu'il avait conclu avec l'ennemi un armistice, +pour pouvoir rassembler avec plus de sécurité les généraux et les +chefs de chaque corps qui devaient composer le conseil. + +Il fit un tableau rapide de notre position; il lut une lettre +insignifiante du général en chef, qui lui avait été apportée douze +jours auparavant, par le chef de brigade Latour-Maubourg, arrivé +d'Alexandrie par le désert, sous l'escorte d'un détachement de +dromadaires; il avait sur-le-champ réexpédié les dromadaires avec un +de ses aides-de-camp, en priant instamment le général en chef de lui +envoyer une instruction détaillée sur la conduite qu'il avait à +tenir; il ajouta que dix jours suffisaient pour le retour des +dromadaires, et que si à cette époque ils n'étaient pas revenus, il +traiterait avec l'ennemi, parce qu'il regardait comme impossible de +défendre le Caire avec le peu de troupes qu'il avait à ses ordres. + +Le général Belliard invita les membres du conseil à discuter avec +modération; mais il ne posa aucune question, en sorte que la +discussion s'engagea vaguement et sans suite. + +Le chef de brigade Tarreyre essaya de poser des questions, qui +furent trouvées insignifiantes par le général Lagrange; le chef de +brigade Guanget lut un discours assez bien écrit, mais qui parut un +peu trop se ressentir de l'opinion exagérée de son auteur, et qui +n'eut point de suite. Le conseil, dans ce moment, ressemblait assez +à ces assemblées de la révolution, prêtes à décider une question +importante, et où la grande majorité était tenue en échec par une +faible minorité. Le général Lagrange trouvait que les négociations +avaient été prématurées; le général Belliard eut beau lui observer +qu'une trève n'engageait à rien; qu'en se prévenant réciproquement +deux ou trois heures d'avance, l'ennemi pouvait, comme nous, la +rompre sans inconvénient; qu'il avait cru ne pouvoir sans danger +ôter de leurs postes respectifs les généraux et les chefs des corps, +et que c'était la seule raison qui l'avait engagé à demander un +armistice. Le général Lagrange persistait toujours, et semblait +vouloir éloigner le véritable point de la discussion. + +Enfin, le commandant du génie lui demanda s'il croyait, avec les +troupes qui étaient au Caire, pouvoir défendre l'enceinte immense +que nous occupions; s'il croyait qu'en combinant une attaque de vive +force sur tous les points, il serait impossible à l'ennemi d'en +forcer quelques uns et de pénétrer dans le Caire, et alors quel +serait le point de jonction et de retraite de nos troupes dispersées +sur une aussi grande étendue. Le général Lagrange refusa de +s'expliquer; il semblait que les généraux, surtout ceux qui +témoignaient la plus grande confiance, auraient dû prendre la +parole, et répondre aux questions importantes que l'on venait de +faire; cependant tout le monde se tut. + +Le général Belliard interpella alors le commandant du génie de +donner son avis. + +L'ingénieur le donna en ces termes: + +«Je vais prendre notre ligne de défense à partir de la batterie de +l'île de la Quarantaine, vis-à-vis Embabëh, suivant Boulac-Babelmas, +le front Dupuy, la citadelle, le front de l'Aquéduc, l'île Roda, +Gisëh, et le front depuis Gisëh à l'île de la Quarantaine. + +«Cette ligne, mesurée par les ingénieurs géographes, a douze mille +six cents toises de développement. + +«La batterie de l'île de la Quarantaine, composée de quatre pièces +de gros calibre, est destinée à défendre le passage du fleuve aux +nombreuses chaloupes canonnières de l'ennemi. + +«Cette batterie est faite avec beaucoup de soin, mais sa position, +qu'il a été impossible de changer, est extraordinairement vicieuse; +dominée par le village d'Embabëh, elle sera parfaitement +contre-battue et détruite en peu de temps. + +«La ligne de Boulac, malgré toute l'activité que l'on a pu mettre +dans le travail, est encore imparfaite sur plusieurs de ses points. +Les fossés de la gauche, creusés dans le sable, se sont comblés, et +il ne reste plus qu'une simple palissade qui lie chaque batterie +entre elles, et qui ne peut point être regardée comme un obstacle. + +«On a pratiqué, il est vrai, au moyen des maisons qui bordent la +place du côté du rivage, une seconde ligne, mais elle est composée +en grande partie de faibles murs qui n'ont pas plus de six pieds de +hauteur; elle ne peut être regardée que comme devant protéger la +retraite de la droite. + +«Le front de Rubelnass est généralement regardé comme la partie la +plus forte de l'enceinte; cependant, si j'avais à attaquer le Caire, +ce serait sans contredit par là que je le ferais; les maisons des +faubourgs qui étaient en démolition ne sont encore, en plusieurs +endroits, qu'à huit à dix toises du pied du rempart, les Turcs les +occupent; et nous savons tous que supérieurs dans la guerre de +maisons, il nous est presque impossible de les en chasser. Qui les +empêche donc, en moins de cinq ou six jours, d'établir à couvert +plusieurs puits, et de pousser des rameaux de mine sous nos +remparts? Une fois qu'ils seront dans le Caire, il ne faut songer +qu'à la retraite. + +«Le front Dupuy n'est défendu que par cinq petits fortins portant +chacun une pièce de canon et vingt-cinq hommes de garnison, placés +sur les mamelons les plus élevés; ils ne défendent que très +imparfaitement le pied des monticules; on a construit pour y +suppléer des retranchemens, mais le peu de troupes dont nous +disposons ne nous permettant pas de mettre sur ce point une colonne +mobile de plus de cinq ou six cents hommes, je demande au chef de +brigade Tarreyre, chargé de cette défense, si, avec un peu de monde +disséminé sur un aussi grand front, il lui sera possible de résister +à une attaque de vive force: je ne parle pas du mur contigu aux +maisons; il est plus faible et plus mal construit qu'un mur de +jardin. + +«La citadelle ne peut être considérée que comme un point de +retraite. Cette masse informe, que nous n'avons jamais envisagée que +comme un lieu de dépôt, fait pour épouvanter une populace ignorante, +peut-elle résister à une attaque tentée avec un peu d'art? Les +maisons de la ville touchent le pied des remparts, rien de plus +facile que d'y attacher le mineur en beaucoup d'endroits; le mont +Kattam la domine à une petite portée de fusil, et les chemins pour +conduire du canon sur le sommet de la hauteur sont très bons. +Qu'est-ce d'ailleurs que les remparts de la citadelle? des tours +unies entre elles par des murs de trente pieds d'élévation; quelques +unes de ces tours sont fort bonnes, et contiennent des magasins à +l'abri de la bombe; mais les murailles des courtines, qui paraissent +avoir sept à huit pieds d'épaisseur, sont construites de manière que +l'on a ménagé dans leur épaisseur une galerie de quatre pieds de +largeur et huit à dix pieds de hauteur, en sorte que le boulet +n'aurait à abattre qu'un faible mur de deux pieds d'épaisseur pour +faire autant de brèches qu'il y a de courtines. + +«Je demande, d'après l'exposé que je viens de faire, si l'on peut +raisonnablement regarder la citadelle comme notre point de retraite? +Bornons-nous à la considérer, ce qu'elle a été jusqu'ici, comme un +lieu d'entrepôt et un épouvantail pour la ville du Caire. Je me +dispenserai d'entrer dans de plus grands détails; tout le monde doit +sentir que l'ennemi, plaçant quelques mortiers sur le mont Kattam, +pourrait en peu de temps détruire nos puits et nos moulins, et nous +forcer de nous rendre à discrétion. + +«Le front de l'Aquéduc, qui occupe une immense étendue, ne peut être +regardé comme défendu; il a été fait pour empêcher les Arabes de +pénétrer sur les derrières du Caire, dans la plaine située entre +cette ville et Boulac, où souvent ils viennent égorger les Français. +Le vieux Caire est entièrement ouvert, et l'île de Roda, qui en est +séparée par une faible branche du Nil, guéable en plusieurs +endroits, n'a pour toute défense que le Mékyas. Cette île se +prolonge jusqu'à la batterie de la Quarantaine, et communique dans +beaucoup d'endroits, à raison des basses eaux, avec la plaine +d'Ibrahim-Bey et de Boulac. Cette île et le front de l'Aquéduc +demanderaient seuls, pour être défendus avec succès, toutes les +troupes qui sont au Caire et à Gisëh. Le visir peut y porter des +troupes et du canon par le point de Thora; et les Anglais, maîtres +du haut du Nil, peuvent, au moyen des barques, y jeter toute espèce +de moyens d'attaque. + +«La place de Gisëh serait regardée en Europe comme un faible camp +retranché. Les batteries que l'ennemi a déjà commencées suffiront +pour couper en peu de temps le pont de bateaux et pour abattre la +muraille de jardin qui unit les lunettes en terre que l'on a faites +dernièrement. Ainsi, dès les premiers jours d'attaque, le corps de +place sera ouvert partout où l'ennemi voudra diriger son canon. Je +demande le cas qu'on ferait en Europe d'une pareille place; il +faudrait en outre garder soigneusement toute la partie située sur le +Nil, qui est accessible de tous côtés. + +«Gisëh ne peut point servir de retraite pour l'armée, parce qu'il +n'y a que très peu de blé et surtout pas assez de moulins pour faire +de la farine. Ces deux inconvéniens auraient, il est vrai, pu être +prévus; mais on n'aurait jamais eu le temps de former les magasins +nécessaires: il faudrait tout mettre en plein air ou dans de +mauvaises maisons; l'armée et tous ceux qui sont à sa suite +encombreraient l'enceinte de Gisëh, et l'on peut juger des ravages +que produirait un bombardement dans une place aussi étroite, et où +rien n'est à l'abri de la bombe. + +«Cependant, comme point militaire, je préférerais Gisëh à la +citadelle pour la retraite de l'armée; d'abord parce que nous +pourrions y retirer toute notre cavalerie, retarder les progrès de +l'ennemi par des sorties nombreuses et fréquentes, que nous ne +serions plongés de nulle part, et qu'en formant des retranchemens en +terre derrière les murailles détruites, la bravoure de nos soldats +en rendrait la prise difficile à l'ennemi; mais que peut le courage +le plus grand quand on manque de vivres? D'ailleurs, une fois +renfermés dans Gisëh, l'ennemi, satisfait de posséder le Caire, nous +cernerait; et quinze jours plus tôt ou quinze jours plus tard il +faudrait bien se rendre. + +«Je ne parle point de notre position, considérée sous ses rapports +avec l'Europe; on ne peut établir que des conjectures. Recevra-t-on +des secours, ou n'en recevra-t-on pas? La marche excessivement lente +des Anglais prouve assez que nous n'avons pas de grands moyens dans +la Méditerranée. + +«J'observerai que toutes les fortifications qui sont à l'entour du +Caire, n'étaient faites que pour empêcher un parti ennemi de se +jeter dans la place. + +«L'exemple de l'année dernière nous a trop appris combien les Turcs +sont redoutables dans les maisons: pour s'opposer à ce parti, il +suffisait de murailles, de retranchemens et de fortins, situés de +distance en distance pour les flanquer; il ne faut donc point +s'étonner de l'insuffisance de ces fortifications contre deux armées +combinées, et qui, par le secours d'une flottille nombreuse, ont +tous les moyens d'attaque que l'on pourrait rassembler en Europe +contre une place forte.» + +Le général Belliard voyant que personne ne répondait, posa ainsi la +question, et la mit aux voix, en invitant chaque membre de motiver +son opinion. + +Se défendra-t-on dans la ville du Caire, ou traitera-t-on avec +l'ennemi? + +La grande majorité fut pour traiter; quelques membres donnèrent un +avis mitigé; quatre seulement furent d'avis qu'on devait se battre. +Il fut donc décidé que l'on conclurait avec l'ennemi un traité +honorable: l'on s'en rapporta là-dessus au général Belliard. + +Le général Lagrange, le général Duranteau, le général Valentin, et +le chef de brigade Dupas, qui furent d'avis qu'on devait se battre, +auraient dû beaucoup plus parler qu'ils ne l'ont fait. + +Quelques phrases emportées, et quelques lieux communs à part, ils ne +dirent rien de rassurant et d'encourageant pour les membres du conseil. +Le général Lagrange s'obstinait à appeler négociations l'armistice qui +avait été conclu, et disait qu'elles avaient été préméditées. Pressé de +donner un avis plus clair et plus positif, il s'éleva entre lui et le +général Alméras une légère discussion. Le général Lagrange dit qu'il +convenait que notre position n'était pas bonne; qu'il était entièrement +convaincu que nous ne recevrions pas de secours. «Mais, ajouta-t-il, je +crois que nous pouvons encore tenir une quinzaine de jours; et combien +de reproches n'aurions-nous pas à nous faire, si dans cet intervalle il +nous arrivait du renfort!» On lui dit qu'on ferait en sorte de traîner +les négociations pendant un pareil nombre de jours, et que si au bout de +ce temps on recevait des nouvelles du général en chef ou d'autre part, +on serait toujours maître de rompre avec l'ennemi. Il ne répondit autre +chose, sinon que les négociations avaient été prématurées, et que nous +aurions dû nous battre pour notre honneur. + +Le commandant d'artillerie exposa, dans son avis motivé, l'état de +nos munitions de guerre: il dit que les pièces de position étaient +très faiblement approvisionnées, et que nos pièces de campagne +n'avaient pas le nombre de coups suffisans pour résister à des +tentatives un peu sérieuses de l'ennemi. + +Le citoyen Champy, administrateur de la poudrerie, déclara qu'il +avait fourni jusqu'à mille livres de poudre par jour; mais que les +matières premières lui manquant, il était obligé de cesser la +fabrication. + +Le commissaire des guerres Duprat, secrétaire du conseil, déclara +qu'il avait pour deux mois de vivres à la citadelle. + +Le citoyen Estève, directeur des finances, dit qu'il ne lui restait +plus que 30,000 francs en caisse, et que la troupe n'était pas +soldée depuis le mois de pluviôse. + +Le lendemain, 4 messidor, le général Belliard nomma pour traiter +avec l'ennemi les généraux de brigade Donzelot et Morand, et le +chef de brigade Tarreyre. Le 9 messidor, ils conclurent la +convention dont copie est ci-jointe. + + +CONVENTION POUR L'ÉVACUATION DE L'ÉGYPTE PAR LE CORPS DE TROUPES DE +L'ARMÉE FRANÇAISE ET AUXILIAIRES AUX ORDRES DU GÉNÉRAL DE DIVISION +BELLIARD. + +Conclue entre les citoyens Donzelot général de brigade, Morand +général de brigade; Tarreyre, chef de brigade, de la part du général +de division Belliard; + +Et M. le général de brigade Hope, de la part de son excellence le +général en chef de l'armée anglaise; Osman-Bey, de la part de son +altesse le suprême visir; Isaac-Bey, de la part de son altesse le +capitan-pacha. + +Les commissaires ci-dessus s'étant réunis dans un lieu de conférence +entre les deux armées, après l'échange de leurs pouvoirs respectifs, +sont convenus des articles suivans: + + +ARTICLE 1er. + +Les corps de l'armée française de terre et de mer, les troupes +auxiliaires aux ordres du général de division Belliard, évacueront +la ville du Caire, la citadelle, les forts Boulac et Gisëh, et toute +la partie de l'Égypte qu'ils occupent dans ce moment. + + +ARTICLE 2. + +Les corps de l'armée française et les troupes auxiliaires se +retireront par terre à Rosette, en suivant la rive gauche du Nil, +avec armes, bagages, artillerie de campagne, caissons et munitions, +pour y être embarqués, et de là transportés dans les ports français +de la Méditerranée, avec leurs armes, artillerie, caissons, +munitions, bagages, effets, aux frais des puissances alliées. +L'embarquement desdits corps de troupes françaises et auxiliaires +devra se faire aussitôt qu'il sera possible de l'effectuer; mais au +plus tard dans cinquante jours, à dater de la ratification de la +présente convention. Il est d'ailleurs convenu que lesdits corps +seront transportés dans lesdits ports du continent français par la +voie la plus prompte et la plus directe. + + +ARTICLE 3. + +À dater de la signature et ratification de la présente convention, +les hostilités cesseront de part et d'autre; il sera remis aux +armées alliées le fort Sulkousky et la porte des Pyramides de la +ville de Gisëh. La ligne d'avant-postes des armées respectives sera +déterminée par les commissaires nommés à cet effet, et il sera donné +les ordres les plus précis pour qu'elle ne soit dépassée, afin +d'éviter les rixes particulières, et s'il en survenait, elles +seraient terminées à l'amiable. + + +ARTICLE 4. + +Douze jours après la ratification de la présente convention, la ville du +Caire, la citadelle, les forts et la ville de Boulac seront évacués par +les troupes françaises et auxiliaires, qui se retireront à Ibrahim-Bey, +île de Raouddah et dépendances, le fort Leturq et Gisëh, d'où elles +partiront le plus tôt possible, et au plus tard dans cinq jours, pour se +rendre au point de l'embarquement. Les généraux des armées anglaise et +ottomane s'engagent en conséquence à faire fournir à leurs frais, aux +troupes françaises et auxiliaires, les moyens de transport par eau, pour +porter les bagages, vivres et effets au point de l'embarquement. Tous +ces moyens de transport par eau seront mis, le plus tôt possible, à la +disposition des troupes françaises. + + +ARTICLE 5. + +Les journées de marche et les campemens du corps de l'armée +française et des auxiliaires seront réglés par les généraux des +armées respectives, ou par des officiers d'état-major nommés de part +et d'autre; mais il est clairement entendu que suivant cet article, +les journées de marche et de campement seront fixées par les +généraux des armées combinées. En conséquence, lesdits corps de +troupes françaises et auxiliaires seront accompagnés dans leur +marche par des commissaires anglais et ottomans, chargés de faire +fournir les vivres nécessaires pendant la route et les séjours. + + +ARTICLE 6. + +Les bagages, munitions et autres objets voyageant par eau, seront +escortés par des détachemens français et par des chaloupes armées +des puissances alliées. + + +ARTICLE 7. + +Il sera fourni aux troupes françaises et auxiliaires et aux employés +à leur suite, les subsistances militaires, à compter de leur départ +de Gisëh jusqu'au moment de l'embarquement, conformément aux +réglemens de l'armée française, et du jour de l'embarquement +jusqu'au débarquement en France, conformément aux réglemens +maritimes de l'Angleterre. + + +ARTICLE 8. + +Il sera fourni par les commandans des troupes britanniques et +ottomanes, tant de terre que de mer, les bâtimens nécessaires, bons +et commodes, pour transporter dans les ports de France de la +Méditerranée, les troupes françaises et auxiliaires, et tous les +Français et autres employés à la suite de l'armée. Tout à cet égard, +ainsi que pour les vivres, sera réglé par des commissaires nommés à +cet effet par le général de division Belliard, et par les commandans +en chef des armées alliées, tant de terre que de mer. Aussitôt la +ratification de la présente, ces commissaires se rendront à Rosette +ou à Aboukir, pour y faire préparer tout ce qui est nécessaire à +l'embarquement. + + +ARTICLE 9. + +Les puissances alliées fourniront quatre bâtimens et plus, s'il est +possible, préparés pour transporter des chevaux, les futailles pour +l'eau et les fourrages nécessaires jusqu'à leur débarquement. + + +ARTICLE 10. + +Il sera fourni aux corps de l'armée française et auxiliaires, par +les puissances alliées, une escorte de bâtimens de guerre suffisante +pour garantir leur sûreté et assurer leur retour en France. Lorsque +les troupes françaises seront embarquées, les puissances alliées +promettent et s'engagent à ce que, jusqu'à leur arrivée sur le +continent de la République française, elles ne seront nullement +inquiétées; comme, de son côté, le général Belliard et les corps de +troupes sous ses ordres promettent de ne commettre aucune hostilité +pendant ledit temps, ni contre la flotte, ni contre les pays de Sa +Majesté britannique et de la Sublime Porte, ni de leurs alliés. Les +bâtimens qui transporteront et escorteront lesdits corps de troupes +ou autres Français, ne s'arrêteront à aucune autre côte que celle de +la France, à moins d'une nécessité absolue: les commandans des +troupes françaises, anglaises et ottomanes prennent réciproquement +les mêmes engagemens que ci-dessus pour le temps que les troupes +françaises resteront sur le territoire de l'Égypte, depuis la +ratification de la présente convention jusqu'au moment de leur +embarquement. Le général de division Belliard, commandant les +troupes françaises et auxiliaires de la part de son gouvernement, +promet que les bâtimens d'escorte et de transport ne seront pas +retenus dans les ports de France, après l'entier débarquement des +troupes, et que les capitaines pourront s'y procurer à leurs frais, +de gré à gré, les vivres dont ils auront besoin pour leur retour. Le +général Belliard s'engage en outre, de la part de son gouvernement, +que lesdits bâtimens ne seront point inquiétés jusqu'à leur retour +dans les ports des puissances alliées, pourvu qu'ils n'entreprennent +et ne servent à aucune opération militaire. + + +ARTICLE 11. + +Toutes les administrations, les membres de la Commission des +Sciences et Arts, et enfin tous les individus attachés au corps de +l'armée française, jouiront des mêmes avantages que les militaires. +Tous les membres desdites administrations et de la Commission des +Sciences et Arts emporteront en outre avec eux, non seulement tous +les papiers qui regardent leur gestion, mais encore leurs papiers +particuliers, ainsi que les autres objets qui les concernent. + + +ARTICLE 12. + +Tout habitant de l'Égypte, de quelque nation qu'il soit, qui voudra +suivre l'armée française, sera libre, sans qu'après son départ sa +famille soit inquiétée ni ses biens séquestrés. + + +ARTICLE 13. + +Aucun habitant de l'Égypte, de quelque religion qu'il soit, ne +pourra être inquiété, ni dans sa personne ni dans ses biens, pour +les liaisons qu'il aurait eues avec les Français pendant leur +occupation de l'Égypte, pourvu qu'il se conforme aux lois du pays. + + +ARTICLE 14. + +Les malades qui ne pourront pas supporter le transport seront admis +dans un hôpital, où ils seront soignés par des officiers de santé et +employés français jusqu'à leur parfaite guérison; alors ils seront +envoyés en France les uns et les autres, aux mêmes conditions que +les corps de troupes. Les commandans des troupes des armées alliées +s'engagent à faire fournir, sur des demandes en règle, tous les +objets qui seront nécessaires à cet hôpital, sauf les avances à être +remboursées par le gouvernement français. + + +ARTICLE 15. + +Au moment de la remise des villes et forts désignés dans la présente +convention, il sera nommé des commissaires pour recevoir +l'artillerie, les munitions, magasins, papiers, archives, plans et +autres effets publics que les Français laisseraient aux puissances +alliées. + + +ARTICLE 16. + +Il sera fourni, autant que possible, par le commandant des troupes +de mer des puissances alliées, un aviso pour conduire à Toulon un +officier et un commissaire des guerres, chargés de porter au +gouvernement français la présente convention. + + +ARTICLE 17. + +Toutes les difficultés ou contestations qui pourraient s'élever sur +l'exécution de la présente convention, seront terminées à l'amiable +par des commissaires nommés de part et d'autre. + + +ARTICLE 18. + +Aussitôt la ratification de la présente convention, tous les +prisonniers anglais ou ottomans qui se trouvent au Caire seront mis +en liberté, de même que les commandans et chefs des puissances +alliées mettront en liberté les prisonniers français qui se trouvent +dans leurs camps respectifs. + + +ARTICLE 19. + +Un officier supérieur de l'armée anglaise, un officier supérieur de +son altesse le suprême visir et de son altesse le capitan-pacha, +seront échangés contre des otages de pareil nombre et grade de +troupes françaises, pour servir de garantie à l'exécution du présent +traité. Aussitôt que le débarquement des troupes françaises sera +effectué dans les ports de France, les otages seront réciproquement +rendus. + + +ARTICLE 20. + +La présente convention sera, par un officier français, portée et +communiquée au général Menou, à Alexandrie, et il sera libre de +l'accepter pour les troupes françaises et auxiliaires de terre et de +mer qui se trouvent avec lui dans cette place, pourvu que son +acceptation soit notifiée au général commandant les troupes +anglaises devant Alexandrie, dans dix jours, à compter de celui où +la communication lui en aura été faite. + + +ARTICLE 21. + +La présente convention sera ratifiée par les commandans en chef des +troupes et armées respectives, vingt-quatre heures après la +signature. + +Fait quadruple, au camp des Conférences, entre les deux armées, le 8 +messidor an IX, à midi, ou le 27 juin 1801, ou le 16 du mois saffar +1216. + + _Signé_, DONZELOT, _général de brigade_; MORAND, + _général de brigade_; TAREYRE, _chef de brigade_; + JOHN HOPE, _brigadier général_; OSMAN-BEY, + ISAAC-BEY. + +Approuvé. + + J. HELY HUTCHINSON, _général en chef_. + +Approuvé de la part de lord Keith. + + JACQUES STIVENSON, _capitaine de la marine royale_. + +Nous avons approuvé les articles de la présente convention pour +l'évacuation de l'Égypte, et la remise à la Porte ottomane. + + HHADJY-YOUSOUEFF, _visir_. + +Nous avons approuvé les articles de la présente convention pour +l'évacuation de l'Égypte, et la remise à la Porte ottomane. + + HUSSEYN-PACHA, CAPOUTAUDERYA. + +Approuvé et ratifié la présente convention le 9 messidor an IX de la +République française. + + _Le général de division_, BELLIARD. + + + Au Caire, le 11 messidor an IX (30 juin 1801). + +LE GÉNÉRAL DE DIVISION BELLIARD, AU PREMIER CONSUL BONAPARTE. + + +MON GÉNÉRAL, + +Après le départ du général en chef Menou et de l'armée pour Aboukir, +le 21 ventôse, je demeurai au centre de l'Égypte avec un corps de +troupes de deux mille cinq cent cinquante-trois hommes, pour +défendre l'Égypte, la ville du Caire et son arrondissement, contre +l'armée du visir, qui s'avançait par les déserts de la Syrie, et +contre les troupes anglaises apportées de l'Inde à Cosséir et Suez. +(On avait eu avis que plusieurs vaisseaux étaient dans la mer Rouge, +à la hauteur de Gedda.) + +Une partie des troupes sous mes ordres formait la garnison de la +citadelle, des tours de l'enceinte du Caire, des places de Gisëh, le +vieux Caire et Boulac. Il me restait une réserve mobile de quatre +cent quatre-vingt-cinq hommes, avec laquelle je devais faire le +service de la place, réunir des grains et des subsistances, et faire +l'escorte des convois militaires de vivres et de munitions pour +l'armée, arrêter l'armée du visir, et manoeuvrer devant elle +lorsqu'elle se présenterait, pour donner le temps au général en chef +de se porter sur lui avec toutes ses forces, après avoir battu +l'armée anglaise. + +Le 24, j'écrivis au général Donzelot, qu'on avait laissé à Siout, +d'évacuer la Haute-Égypte, et de se rendre à grandes journées au +Caire avec ses troupes. J'invitai pareillement Mourâd-Bey, qui se +montrait toujours fidèle à ses traités, de descendre, de venir +occuper Siout et Miniet, de maintenir la tranquillité dans le pays, +et de nous envoyer des grains. J'écrivis aussi aux commandans de +Miniet et de Benisouef de réunir des barques et d'expédier sur le +Caire tous les grains qu'ils pourraient ramasser; nos magasins +étaient presque vides. + +Le 4 germinal, je reçus la nouvelle de la malheureuse journée du 30 +ventôse. Alors l'espoir de forcer l'armée anglaise à se rembarquer +fut perdu; il restait à la contenir sur les sables d'Aboukir, à +arrêter l'invasion du visir, et empêcher la jonction des deux +armées. Le général en chef, avec son armée, se retira à Alexandrie, +fit travailler à former un camp retranché, et à mettre la place en +état de défense. + +D'après les ordres du général en chef, je fis sortir des places de +Salêhiëh et Belbéis tous les hommes qui étaient inutiles pour leur +défense; et comme il y avait dans ces places des magasins +considérables, j'en fis évacuer une partie sur le Caire. + +Le 14, conformément aux ordres que j'avais reçus du général en chef, +j'écrivis aux commandans de Belbéis et de Salêhiëh, que lorsqu'ils +seraient assurés que des forces considérables étaient en marche de +la Syrie pour l'Égypte, d'évacuer les places, d'apporter le plus de +munitions et de vivres qu'ils pourraient, de faire sauter les forts, +et de les mettre dans l'impossibilité de servir aux ennemis. Des +rapports annonçaient déjà la marche de l'armée turque. + +Le 16 germinal, je reçus un renfort de cinq cent soixante-dix +hommes, que le général Donzelot amena de la Haute-Égypte. La peste +faisait beaucoup de ravages dans la garnison du Caire et parmi ses +habitans. + +Le 21, j'appris la prise de Rosette, l'arrivée de l'armée ottomane à +Salêhiëh. La garnison de cette place, celles de Belbéis et +Birket-el-Adji se retirèrent sur le Caire, où elles arrivèrent le +24. Je donnai ordre à la garnison de Suez de revenir au Caire par la +vallée de l'Égarement. + +J'appris que Damiette avait été évacuée, et qu'il était resté deux +cents hommes pour occuper Lesbëh et les forts de la côte. + +La Charkié envahie, l'une des branches du Nil ouverte, l'autre sur +le point de l'être, la fidélité des mameloucks, dont le caractère de +Mourâd-Bey était la garantie, ébranlée par sa mort et nos pertes, je +pris le seul parti qui me restât dans cet état extrême, celui de +fortifier l'enceinte et les environs du Caire, de prendre une +attitude imposante qui pût faire craindre à l'ennemi de s'avancer +avant d'avoir réuni de grands moyens. + +Cependant le visir avait ralenti sa marche, et s'était arrêté à +Salêhiëh et Belbéis, pour y organiser son armée, former des +magasins, et se recruter d'Arabes, de mameloucks et de gens du pays. + +Je fus instruit sur ces entrefaites que le général de division +Lagrange, avec un corps de trois mille neuf cents hommes, rassemblés +le 26 germinal, couvrait Rahmaniëh. Mes efforts et mes espérances +augmentèrent. Il eût été avantageux peut-être à nos deux corps de se +réunir pour combattre le visir lorsqu'il venait de traverser le +désert, et avant qu'il eût pu mettre de l'ordre dans ses troupes, +prendre de l'influence dans le pays et le soulever. Mais le général +Lagrange avait ordre de couvrir Rahmaniëh, et ce ne fut que forcé +par l'armée anglaise et le corps du capitan-pacha, après un combat +très vif qui dura toute la journée du 19 floréal, qu'il l'abandonna. +Le 23, il arriva au Caire avec ses troupes. J'appris aussi que la +digue du lac Maadiëh avait été rompue, et que les eaux se répandant +dans le lac Maréotis, rendaient déjà les communications de Rahmaniëh +à Alexandrie très difficiles. + +J'appris encore que les forces anglaises étaient débarquées à Suez. + +Aussitôt la réunion des troupes du général Lagrange, je crus, avant +que l'armée anglaise pût être près du Caire, devoir marcher sur +Belbéis, pour voir l'ennemi, sonder ses projets, l'attaquer et +savoir s'il ne serait pas possible de le renvoyer à Salêhiëh. + +En effet, le 24, le petit corps de troupes auquel la défense du +Caire devait être confiée, fut organisé sous les ordres du général +Alméras; et, le 25, je marchai avec le reste des troupes, commandé +par les généraux de division Lagrange et Robin. Le même jour, je +couchai à El-Menayer. Quelques détachemens que nous rencontrâmes, +furent repoussés. + +Le 26, au jour, je me mettais en mouvement pour Belbéis, lorsque +l'ennemi, qui venait à notre rencontre avec du canon, parut; je +marchai sur lui occupant les hauteurs du désert à l'est +d'El-Menayer. Vous trouverez ci-joint le rapport de l'affaire, qui a +duré jusqu'à midi; voyant que l'ennemi courait d'un côté lorsque je +marchais de l'autre et m'avançais sur lui; voyant qu'il était très +décidé à ne point quitter l'Égypte; voyant qu'en guerroyant de la +sorte j'usais mes munitions, et que je perdais des hommes sans en +tirer aucun avantage; craignant qu'un corps de cavalerie assez +nombreux qui avait disparu le matin, après avoir poussé une charge +vigoureuse, ne fût venu sur le Caire; pensant en outre, que les +Anglais et les troupes du capitan-pacha avaient suivi le général +Lagrange, et devaient se trouver à un ou deux jours du Caire, je me +décidai à revenir pour travailler à barrer le Nil, faire des +batteries, fortifier Gisëh, et perfectionner autant que possible mon +immense ligne. En arrivant au Caire, le général Alméras me dit qu'il +m'avait envoyé plusieurs courriers, pour annoncer l'arrivée des +Anglais et du capitan-pacha à Terranëh. + +Pressé par trois armées nombreuses, et qui, tous les jours +recevaient de nouvelles forces de la désertion des habitans de +l'Égypte, des Arabes, des mameloucks (tous ceux de la Haute-Égypte +se réunirent au capitan-pacha, et même l'émigration des habitans de +l'Asie, que l'espoir du pillage attirait dans cette fertile +contrée), j'avais à défendre la ville du Caire, dont la population +devenait ennemie, et pouvait réunir vingt-cinq à trente mille +combattans; au milieu de nos camps la ligne de circonvallation +offrait un développement de douze mille six cents toises. J'étais +sans argent; les fonds qui sont entrés en caisse depuis le départ de +l'armée proviennent des versemens faits par les officiers généraux +ou particuliers, et par des individus attachés à l'armée, qui, sur +la demande qu'on leur en a faite, ont donné leur argent pour les +dépenses de l'armée; quelques contributions ordinaires et +extraordinaires, ainsi que la monnaie, nous ont fourni des +ressources; j'avais très peu de vivres et de munitions d'artillerie. +Il fallut presque tout créer, magasins, affûts, poudre, etc. +Alexandrie n'était plus qu'une île d'un accès très difficile, et +avec laquelle j'étais sans communication depuis vingt-deux jours. + +Je délibérai si nous nous retirerions dans la Haute-Égypte; mais +l'examen de cette contrée n'offrait aucune position militaire, +j'avais très peu de moyens de transport, et je ne devais pas croire +que l'ennemi me laisserait le temps de préparer cette retraite: il +n'y avait aucune ville qui offrît assez de moyens pour la création +d'un arsenal, assez de ressources pour les travaux que nous eussions +été obligés d'entreprendre; cette contrée d'ailleurs était ravagée +par une peste affreuse. + +Le parti que je pris fut celui que Chevert prit à Prague dans des +circonstances bien moins difficiles; car il n'était pas au centre de +l'Afrique, pressé par deux armées ottomanes; il n'avait pas au +milieu de son camp une population nombreuse et féroce; nous avions +comme lui une armée européenne devant nous (l'armée anglaise), et je +n'avais comme lui qu'un faible corps en état de combattre, et un +développement immense à défendre; j'avais en outre un grand nombre +de malades, de guerriers mutilés, et des citoyens que l'amour des +arts et des sciences avaient attirés en Égypte. + +Je fis arrêter les chefs de la religion, les membres du divan et les +hommes les plus marquans de la ville du Caire; ils furent renfermés +dans la citadelle; on dirigea les batteries sur la ville; les plus +grandes menaces lui furent faites: les généraux, les officiers, les +soldats se mirent à creuser des fossés. On éleva des retranchemens +sur lesquels on posa des canons, la plupart trouvés en Égypte; le +mouvement continuel des troupes semblait les multiplier; partout +nous présentâmes une altitude imposante et une apparence de force +qui fit que nos ennemis jugèrent que, pour arriver au Caire, il +fallait marcher sur nos cadavres et ses ruines.... Le peuple du +Caire dut penser que le moindre mouvement hostile de sa part serait +le signal de la mort de ses chefs et de la destruction de la ville. +Nos exploits étaient récens, l'impression qu'ils avaient faite +était grande, et on devait tout craindre d'hommes habitués depuis +long-temps à toutes les chances de la guerre. On vit bien que nous +voulions périr tous ou dicter les conditions de notre retraite; +aussi l'ennemi mit-il beaucoup de lenteur dans ses mouvemens, marcha +avec beaucoup de précaution, et ne voulut arriver devant nous +qu'après avoir réuni de grands moyens; cela me fit gagner du temps, +en attendant les instructions du général en chef, dont je n'avais +pas de nouvelles depuis quarante-cinq jours. Le 24 prairial, arriva +un détachement de dromadaires qui me remit une lettre, et point +d'instructions pour la conduite que je devais tenir dans ces +circonstances difficiles; je renvoyai ce détachement pour informer +le général en chef de notre position, qu'il semblait ne pas +connaître. Ci-joint la lettre que je lui écrivis. + +Le 1er messidor nous fûmes entièrement investis par les armées +combinées, et toute communication à l'extérieur fut coupée. Les +jours suivans les ennemis firent replier quelques uns de nos +avant-postes, et commencèrent à établir des batteries: ils avaient +jeté un pont de bateaux au village de Choubra, un petit corps +d'armée descendait de la Haute-Égypte. + +Le 3, on convint d'une suspension d'armes, et le 4 il y eut une +conférence composée de trois officiers français, d'un nombre égal +d'officiers des armées combinées; le 5 nous proposâmes les +conditions de notre retraite; le 8 elles furent acceptées, et +ratifiées le 9. + +Nos lignes de circonvallation ne pouvaient tenir par leur +développement immense, et par la faiblesse de plusieurs points, +contre une attaque de vive force. Nous avions à peine cent cinquante +coups à tirer par pièce. Nous avions à dos la population du Caire, +qui, ne recevant plus de vivres de la campagne, aurait certainement, +en cas d'attaque, concerté ses mesures avec celles des assiégeans; +nos lignes étant forcées, les différens corps se fussent retirés +très difficilement sur la citadelle; nous perdions nos chevaux +d'artillerie et de cavalerie, et tous nos moyens de transport de +munitions. La résistance qu'on eût pu faire eût été de vingt à +vingt-cinq jours, en raison des subsistances; mais alors plus +d'espoir d'entrer en négociations, il faut être à la merci des +ennemis, obéir à leurs ordres; quelle capitulation pouvait-on +espérer de deux armées turques maîtresses de l'Égypte et du Caire? +Les Anglais pourraient-ils les arrêter? + +Nous aurions cependant pris ce parti, mon Général, si des points de +contact avec la France eussent encore existé pour nous, et s'il nous +fût resté quelque espoir de secours. Nous ne pouvions les attendre, +ces secours, que jusqu'au 25 au plus tard, la convention a été +conclue le 9. + +Mais, mon Général, depuis huit mois vous connaissez l'expédition +d'Abercombrie; vous avez fait pour la brave armée d'Égypte, que vous +regardez comme votre famille, tout ce qu'il était possible. +Gantheaume avait été expédié avec cinq mille hommes; s'il fût arrivé +à temps, notre position serait bien différente; il n'a pu passer, +tous vos efforts ont été infructueux. Depuis quatre mois, nous +défendons l'Égypte pied à pied. Vous connaissez notre situation, et +bien sûrement vous avez tout fait pour l'améliorer. Rien n'est +arrivé, que pouvons-nous espérer? Les Anglais ne seraient pas, je +crois, aux portes du Caire, s'ils craignaient une escadre nombreuse +dans la Méditerranée. + +Je ne vous ferai pas l'éloge des officiers-généraux, des chefs, des +officiers, des soldats. Ces guerriers, couverts de cicatrices, ont +battu, sous vos ordres, cinq armées autrichiennes en Italie, et ont +fait la conquête de l'Égypte. Ils luttent depuis trois ans contre +les privations de toute espèce, la peste et les efforts de l'Europe +et de l'Asie: vous les connaissez tous; ils n'ont cessé de se rendre +dignes de vous. + +Vous trouverez ci-joint le plan de l'arrondissement du Caire; vous +le connaissez mieux que personne. Déroulez-le, jetez les yeux sur la +situation des troupes, l'état de nos munitions, et sur celui de la +caisse; voyez les rapports du directeur du génie et du commandant +d'artillerie; ces pièces seront suffisantes pour vous donner une +idée de nos ressources, de nos moyens et de notre position. Je joins +aussi l'état des malheureuses victimes de la maladie contagieuse. + +J'emmène avec moi les troupes auxiliaires à cheval et à pied. +Beaucoup d'habitans du pays nous suivent avec leurs familles. Je +ferai aussi embarquer plusieurs chevaux et jumens, qui seront remis +au gouvernement, s'il le désire, en le remplaçant par des chevaux +français. + +Le chef de brigade du génie d'Hautpoul, mon général, et le citoyen +Champy, directeur-général des poudres et salpêtres, vous remettront +la convention que j'ai faite avec les trois généraux des armées +combinées. Le commissaire Reynier se rend en France pour porter les +états des besoins de notre armée; je vous les recommande tous les +trois, mon général; ils jouissent à l'armée d'une grande +considération, et sont estimés du général en chef. + +Salut et respect. + + _Signé_ BELLIARD. + + +PIÈCES JUSTIFICATIVES. + + + (Nº 1.) _Au quartier-général d'Alexandrie, le 4 floréal an IX_ + (24 avril 1801) + +LE GÉNÉRAL EN CHEF MENOU, AU GÉNÉRAL BONAPARTE, PREMIER CONSUL. + + +CITOYEN PREMIER CONSUL, + +Le 10 ventôse, cent cinquante bâtimens anglais paraissent devant +Alexandrie et Aboukir; parmi eux neuf ou quinze vaisseaux de ligne; +total, trente-deux bâtimens de guerre de toutes les grandeurs; le +doute sur le nombre des vaisseaux de ligne vient de ce qu'ils ont +des vaisseaux de la Compagnie des Indes et des vaisseaux de 50; on +croit qu'ils ne sont armés qu'en flûte, mais ils les mettent en +ligne. + +Le 13 ventôse, arrive au Caire la nouvelle de l'apparition des +Anglais. À cette époque, l'Égypte était menacée de quatre côtés +différens: dans la mer Rouge, par les troupes anglaises de l'Inde; +du côté de Salêhiëh, par l'armée ottomane; à Damiette, par une +flotte de la même nation; à Alexandrie, Aboukir et Rosette, par les +Anglais. Mourâd-Bey devenait aussi très inquiétant, car il est +vraisemblable que, dans cette lutte, il se rangera du côté le plus +fort. À cette époque, les troupes françaises du cinquième +arrondissement, qui comprend Alexandrie, Rosette et Bahirëh, +consistaient dans les 61e et 75e de ligne, les 3e et 18e dragons, +avec une artillerie de campagne assez nombreuse. + +Le 13 au soir, partent du Caire le 22e chasseurs à cheval, la 4e +légère, la 18e et la 69e de ligne, sous les ordres du général de +division Lanusse et du général de brigade Silly. La 25e de ligne, +qui était dans le Delta, reçoit ordre aussi de se porter à Rosette, +pour de là marcher où le jugerait nécessaire le général Friant. + +Le 17 ventôse, les Anglais débarquent à Aboukir, sur le même point +où avaient débarqué les Turcs en l'an VII. Le général Friant leur +offre la plus vive résistance en les chargeant à la baïonnette et en +dirigeant le feu de son artillerie avec beaucoup de justesse; il tue +ou met hors de combat deux mille hommes aux ennemis; mais, accablé +par le nombre, il est obligé de se retirer sur les hauteurs de +Canope, et de là, sur celles qui sont entre le camp des Romains et +le lac Maadiëh. + +Le 18, arrive le 22e régiment de chasseurs; le 19, les trois +demi-brigades commandées par les généraux Lanusse et Silly. + +Les 18, 19, 20 et 21, escarmouches et commencement du siége +d'Aboukir par les ennemis; ils le battent par terre et par mer. + +Dans la nuit du 17 au 18, le général Friant avait expédié un +courrier au Caire, pour y apprendre ce qui s'était passé. Dans la +nuit du 20 au 21, le courrier arrive au Caire. + +Le 21, le général en chef, malgré la position où se trouvaient +Souez, Salêhiëh et Damiette, menacés par l'ennemi, se détermine à +partir avec toute l'infanterie et la cavalerie, sauf la 9e de ligne +et la 22e légère, qu'il laisse pour défendre le Caire et les +frontières de la Syrie. Il envoie ordre au général Rampon de se +rendre sur-le-champ à Rahmaniëh avec quinze cents hommes et son +artillerie; il envoie aussi ordre au général Donzelot de descendre +de la Haute-Égypte au Caire avec la 21e légère. + +Le 21, le général en chef se met en route avec la 13e, la 85e et la +88e de ligne, un détachement de la 21e, qui était depuis long-temps +au Caire, le 7e de hussards, le 14e, le 15e et le 20e de dragons. + +Le 22, les ennemis viennent attaquer les généraux Friant et Lanusse, +qui, après un combat très vif, se replient sur les hauteurs en avant +de la porte de Rosette. L'ennemi se retire aussi sur les hauteurs +entre le camp des Romains et le lac Maadiëh, où il commence à se +retrancher. L'ennemi a perdu dans cette journée à peu près mille à +douze cents hommes. Les troupes françaises y ont aussi beaucoup +perdu; elles se sont battues comme des lions, mais les dispositions +n'ont pas été faites telles qu'elles devaient être; le général +Lanusse n'a fait battre ses troupes que partiellement, au lieu de +réunir leurs efforts. + +Le 24, le général en chef arrive à Rahmaniëh; il y attend le 25 le +général Rampon, et le 26 il part pour Birket, où le rejoint le +général Rampon; le 28 il arrive à Alexandrie après une marche des +plus pénibles, ayant été obligé d'aller traverser le lac Maréotis, +par-delà le Marabou, la chaussée de Réda étant occupée par l'ennemi. + +Le 29, le général en chef fait ses dispositions; le 30, à trois +heures et demie du matin, il attaque les ennemis dans leur position +entre le camp des Romains et la pointe du lac Maadiëh. Le combat a +été terrible pendant six heures de temps; mais, citoyen Premier +Consul, ceux qui depuis long-temps voulaient l'évacuation de +l'Égypte ont donné dans cette mémorable journée des preuves de leur +inaltérable malveillance. Les troupes du centre et la cavalerie ont +fait des prodiges de valeur; elles ont percé deux fois les deux +lignes ennemies, sont entrées dans leurs redoutes; mais n'étant +secondées ni par la droite ni par la gauche, elles ont été obligées +de se retirer avec beaucoup de perte. L'infanterie du centre était +commandée par les généraux Rampon, Zayoncheck et Destaing; la +cavalerie, par les généraux Roize et Boussard. Le général Destaing a +eu le bras cassé, Roize a été tué dans le camp ennemi, Boussard a eu +deux coups de feu et un coup de baïonnette. + +À la gauche, commandée par le général Lanusse, les troupes se sont +montrées avec le plus grand sang-froid; mais, mal dirigées par ce +général, elles n'ont rien fait de ce qui avait été ordonné. Il en a +été de même pour la droite, commandée par le général Reynier. + +À la fin de l'affaire, sur les neuf heures du matin, le général +Lanusse a eu la cuisse emportée par un boulet perdu; il est mort le +soir même: le général Silly, un des plus braves et des plus honnêtes +hommes de l'armée, a eu aussi la cuisse emportée, mais il va bien. + +À la droite, le général Baudot a eu aussi la cuisse emportée par un +boulet perdu: il est mort de sa blessure. + +À neuf heures et demie, voyant que tous les efforts étaient +inutiles, le général en chef a ordonné la retraite, qui s'est faite +avec le plus grand ordre. L'armée française est venue reprendre sa +position en avant de la porte de Rosette; les ennemis ont gardé la +leur. + +Une grande quantité d'officiers de l'état-major et de chefs de corps +ont été tués ou blessés; presque tous ont été démontés. Le général +en chef a eu aussi un cheval tué sous lui. + +Sir Ralph Abercrombie, général en chef de l'armée ennemie, est mort +de ses blessures, ainsi qu'un autre de leurs généraux, sir Kerry; +deux autres ont été blessés, ainsi que M. Smith. + +Tous les aides-de-camp du général en chef se sont conduits avec la +plus grande distinction; l'aide-de-camp du général Murat, qui était +venu apporter des dépêches d'Ancône, a été tué à côté du général en +chef. + +La perte des ennemis et celle des Français a été à peu près la même, +quinze cents hommes hors de combat de part et d'autre. + +Le lendemain de la bataille, 1er germinal, les malveillans ont +cherché à exciter du mouvement dans l'armée; les troupes ont été +inébranlables; ils ont écrit au Caire, mandant que tout était perdu, +et qu'il fallait tout évacuer, tout vendre à quelque prix que ce +fût. Le général en chef, instruit à temps, a rassuré tout le monde, +excepté les gens qui, par faiblesse ou malveillance, ne se rassurent +jamais. + +Le général en chef a fait retrancher de la manière la plus forte la +position en avant de la porte de Rosette; elle est presque +inattaquable. + +Le fort d'Aboukir s'est rendu le 17 ventôse. + +Les ennemis ont marché sur Rosette; le fort s'est rendu après une +très belle défense, et le Boghaz a été forcé par les canonnières +anglaises; mais elles ne pourront pas remonter le Nil, vu le peu +d'eau qui y existe aujourd'hui. + +Le général en chef a envoyé le général Lagrange pour couvrir +Rahmaniëh avec environ quatre mille hommes. Il est posté sur le bord +et sur la rive gauche du Nil, à mi-chemin de Rahmaniëh et Rosette. +Les Anglais ont leur position à deux lieues au-dessus de cette +place; ils ont leur droite appuyée au lac d'Edko, et leur gauche au +Nil. + +Les Anglais, qui se croient tout permis, ont coupé, du côté de Béda, +la digue qui contient les eaux du lac Maadiëh; la mer s'est répandue +dans tout l'espace qui formait autrefois le lac Maréotis, et de là +dans une vallée qu'on croit s'étendre jusqu'auprès de Derne. Le +général en chef a fait sur-le-champ porter à bras d'hommes et sur +des prolonges d'artillerie, des bateaux qu'on a placés sur le lac +Maréotis; ils servent à entretenir la communication avec Rahmaniëh: +la cavalerie peut passer dans environ trois pieds d'eau. On +construit aussi des pontons qui porteront du canon, pour s'opposer +aux canonnières que l'ennemi pourrait porter sur le lac Maréotis. On +s'est servi, pour exécuter cette mesure, d'un ancien canal creusé +pour faire passer les galères du port dans le lac Maréotis; il est +entre le mamelon et le fort des Bains. + +Une portion de l'armée des Osmanlis est arrivée à Salêhiëh. + +Deux vaisseaux anglais sont entrés dans la mer Rouge. + +Vous voyez, citoyen Premier Consul, quelle est la position de +l'armée française en Égypte: le général en chef vous promet qu'il se +battra jusqu'à la mort, et qu'il rendra à jamais mémorable la +défense des Français en Égypte, s'ils ne reçoivent pas de secours. + +L'amiral Gantheaume, sorti de Brest vingt et un jours avant _la +Régénérée_, partie de Rochefort, aurait pu être arrivé ici avant +l'apparition des Anglais. _La Régénérée_ n'a mis que dix-sept jours +dans sa traversée. Si l'amiral Gantheaume était arrivé, les Anglais +ne seraient plus aujourd'hui en Égypte: il a été vu à l'entrée de +Toulon le 30 pluviôse; c'est _le Lodi_ qui en a fait le rapport. +Quelle fatalité a donc retardé la marche de l'escadre française? + +Le général en chef ne peut trop se louer des capitaines de vaisseau +Villeneuve, Richer et Barré; eux et leurs marins s'emploient +partout. + + +_Résumé._ + +Les Anglais sont maîtres d'Aboukir et de la presqu'île, jusqu'à la +pointe du lac Maadiëh à leur gauche, et le camp des Romains à leur +droite. + +Ils sont maîtres de toute la côte, depuis Aboukir jusqu'à Rosette +inclusivement; ils se sont emparés du fort Julien et du Boghaz; leur +position de ce côté est à deux lieues en avant de Rosette. + +Les Français sont maîtres d'Alexandrie jusque vers les hauteurs qui +sont à un quart de lieue en avant de la porte de Rosette; leur camp +retranché est assis sur ces hauteurs: ils sont maîtres de Rahmaniëh, +et ils ont un corps considérable au-dessous de cette place, à quatre +lieues de Rosette et vis-à-vis des Anglais; ils sont encore maîtres +de Bourlos, Damiette, le Caire et de tout le reste de l'Égypte. + +Mourâd-Bey est à Miniet. Que feront les Osmanlis? cela est encore +très incertain. + +Le général en chef a nommé deux lieutenans-généraux, afin de +comprimer tous les malveillans; ce sont les généraux Friant et +Rampon. + +Le général en chef prendra peut-être le parti de renvoyer en France +tous ces malveillans, qui ont juré haine à leur pays. Dans les +circonstances difficiles, il faut employer les grands remèdes. + +Ci-joint l'ordre de bataille donné le 29 au soir, à Alexandrie, à +tous les généraux de l'armée. Une note explicative fera connaître ce +qui a été exécuté et ce qui ne l'a pas été. + +Salut et respect. + + _Signé_ MENOU. + + + (Nº 2.) + +NOTES DU GÉNÉRAL ***, + +SUR LA SITUATION DE L'ARMÉE D'ÉGYPTE, + +DEPUIS LA FIN DE L'AN VII JUSQU'AU 12 FLORÉAL AN IX. + + +Les lettres écrites au Directoire exécutif par Kléber, +Damas, Dugua, Tallien, Poussielgue, etc., attestent la haine +qu'on portait à Bonaparte, et le désir de le voir anéanti. + +Discours injurieux tenus à la mémoire de Bonaparte. + + Lorsque le général Kléber prit le commandement de + l'armée d'Orient, à la fin de l'an VII, il ne put + cacher la jalousie qu'il portait à la gloire de son + prédécesseur. Tous les établissement faits par celui-ci + furent changés, et le système de guerre qu'ont signalé + d'éclatans faits d'armes en Égypte et en Italie fut + rebuté. Une rivalité entre les généraux ayant fait les + campagnes d'Italie, et ceux qui avaient combattu dans + le Nord et sur le Rhin, s'établit alors. Dès ce moment, + plus d'unité dans l'armée, qui se divisa en deux + partis. + +Bonaparte, devenu premier consul, irrita la jalouse ambition +de Kléber. Il ne tenta rien moins que d'engager l'armée à +se déclarer indépendante, pour lutter contre le premier +consul. + + Le général Kléber, zélé protecteur des détracteurs de + Bonaparte, manifesta bientôt le désir et le projet de + ramener l'armée en France et d'abandonner l'Égypte sans + en tirer aucun avantage; c'est en conséquence de ces + dispositions que la capitulation d'El-A'rych fut + signée. + +Après la reddition d'El-A'rych, le commandant reçoit en +rentrant un grade supérieur et une gratification de 10,000 +fr. + +Mutinerie des troupes excitée à Damiette et à Alexandrie. La +solde arriérée de huit mois. + + Les moyens employés pour avoir des prétextes + justificatifs d'une telle conduite, n'ont pu échapper, + même aux moins clairvoyans. + +À la bataille de Mattariëh, si les troupes eussent été +abandonnées à leur impulsion ordinaire, il ne retournait pas +un Turc en Syrie; la méthode théorique employée dans cette +affaire, permit au contraire à cette armée de reprendre +l'offensive peu de temps après. + + La mauvaise foi du cabinet de Saint-James a sauvé + à l'armée française la honte de l'évacuation, en + l'obligeant de reconquérir l'Égypte sur les Osmanlis, + maîtres d'une partie des forts, et répandus dans la + ville du Caire. + +Plusieurs parlementaires sont envoyés et reçus par terre et +par mer. + + L'impossibilité de renouer des négociations avec + succès, était assez démontrée par la perfidie des + Anglais, et par le sentiment des forces de l'armée. + Cependant le général Kléber, fidèle à son plan, chercha + les moyens de se rapprocher des Anglais pour traiter de + nouveau, et leur laisser l'Égypte. + +Arrivée du chef de brigade Latour-Maubourg et du général +Galbo. + + Des ordres exprès du gouvernement vinrent déranger son + projet; mais pour cela il ne s'obstina pas moins à + partir lui-même avec quelques uns de ses plus zélés + partisans. Un défaut de combinaisons et des + circonstances particulières l'en empêchèrent. + +Réquisitions faites en nature, en bestiaux, et accompagnées +des plus dures vexations. + +Les Cophtes employés à ces recouvremens. + + Pendant qu'on se disposait ainsi à abandonner la + conquête de l'Égypte, et qu'on flattait les troupes de + l'espoir de rentrer dans leur patrie, l'administration + du pays était totalement négligée, ou remise à des + agens dignes de leur ministère. + +Prétexte de mauvaise volonté ou d'intentions hostiles +supposées aux habitans pour piller impunément des villages. + + Les habitans du pays furent souvent exposés aux + extorsions des commandans militaires, qui, appuyant de + la force des armes les prétentions des agens + particuliers, et croyant leur départ prochain, + pressuraient d'autant pour en retirer le plus possible. + +Il avait été retiré de l'Égypte plusieurs millions, et +jamais il n'y avait un sou disponible pour la solde. + + Malgré ces avanies et ce qu'on retirait en avances sur + le myri des villages, la solde de l'armée était + arriérée de près d'un an, et les principaux chefs + d'administration étaient créanciers du gouvernement de + sommes considérables. + + C'est dans cet état de choses en Égypte que le général + Kléber fut assassiné par un émissaire du visir. + +L'armée vit avec plaisir la bonne résolution de son nouveau +chef. + + Le commandement échut alors au général Menou, qui, + fidèle à l'honneur et à son pays, prévint l'armée, par + une adresse, qu'il ne ferait rien d'indigne d'elle, et + qu'il n'agirait que d'après les ordres du gouvernement. + +Propos indécens tenus par quelques individus. + + Les partisans de l'évacuation trouvèrent dans le + nouveau commandant un antagoniste sévère, aussi + cherchèrent-ils à jeter de la défaveur sur toutes ses + opérations. + + Le général Menou sentit la nécessité d'extirper les + grands abus d'administration militaire et civile, et + d'y suppléer par des réglemens sages. + +Réforme des commissaires des guerres. + +Les fournitures de subsistances représentées par une +indemnité en numéraire. Les hôpitaux bonifiés, les corps +chargés de leur habillement. + +Fixation des droits faciles à recouvrer sans être à charge aux +paysans. Les Cophtes ne sont plus chargés des recouvremens. +Les commandans militaires chargés de surveiller la perception +sans pouvoir rien exiger. + + Une réforme fut ordonnée dans l'administration + militaire, et un système organisateur, en assurant la + subsistance et la solde de la troupe, détermina la + quotité d'impositions, à laquelle seraient assujettis + les habitans, en les déchargeant des avanies et + extorsions sous lesquelles ils gémissaient depuis trop + long-temps. + +Contentement général des habitans sur ce changement. + + La confiance succédait alors à la crainte, et les + communications entre les habitans et les Français + furent sincères et faciles. + + Les administrateurs réformés, accoutumés à grossir leur + bourse du produit de leurs extorsions, et ne pouvant + continuer, cherchèrent à sauver leur fortune en se + joignant aux partisans de l'évacuation. + +Écrit relatif à Daure, promu au grade d'inspecteur général +aux revues. + + Des lettres anonymes furent écrites, et peignirent le + général Menou sous les plus noires couleurs. + + La masse de l'armée resta inaccessible à toutes les + dissensions, et on s'acharna davantage en raison de la + résistance qu'on éprouvait à l'ébranler. + + Les troupes sentaient trop bien l'avantage du nouveau + système, aussi restèrent-elles toujours attachées, par + l'estime la mieux méritée, au général qui, après + l'avoir fait solder de ses arriérés, lui assurait une + bonne subsistance, et cherchait tous les moyens de lui + être avantageux en remplissant les intentions du + gouvernement. + + L'opinion inébranlable de l'armée convainquit les + propagateurs de l'évacuation et ses partisans, réunis + par d'autres motifs, qu'ils ne pouvaient la détacher de + son chef. + +Les généraux Reynier, Damas, Lanusse, Verdier: le premier, +jaloux du commandement de l'armée; le deuxième, tenant au +système d'évacuation, et peut-être encore plus au trésor de +Kléber. + +Le troisième, soupçonné d'avoir toléré des dilapidations, +avait été relevé du commandement d'Alexandrie; où il avait +introduit des officiers anglais dans les fêtes. + +Le quatrième, d'une immoralité reconnue et par ses vexations +commises dans le Delta et ailleurs. + +Et tous les quatre, irrités de ne pouvoir plus abuser de +leur autorité pour se procurer de l'argent par des moyens +peu délicats, s'étaient, avec leurs partisans, déclarés les +antagonistes du général qu'ils avaient même résolu de faire +arrêter; ils avaient en conséquence attiré dans leur parti +les chefs de brigade Pepin et Goguet. + + Des hommes marquant par les premiers grades militaires, + et fatigués de l'inaction peu lucrative où ils étaient + réduits, levèrent enfin le masque, et se présentèrent + chez le général pour lui demander raison des changemens + qu'il avait établis dans l'administration, et pour + l'engager à rétablir les choses dans le même état + qu'elles étaient avant qu'il prit le commandement de + l'armée. + +La réponse ferme et positive du général Menou, étonne les +réclamans. + + Le général en chef, étonné d'une démarche qui pouvait + avoir les conséquences les plus fâcheuses, et assuré + des bons effets du nouveau mode d'administration, + répondit positivement qu'il ne changerait rien de ce + qu'il avait ordonné, parce qu'il n'avait rien fait qui + ne fût conforme aux intérêts de l'armée et du + gouvernement. Il promit en même temps de laisser leur + procédé ignoré. + +Le premier consul ayant confirmé le général Menou dans le +commandement de l'armée, les dissidens se taisent, n'ayant +plus de prétexte à lui opposer. + + Ce parti, désespéré de n'avoir pu arracher au général + Menou l'estime, la bienveillance de l'armée, la + confiance et le respect des habitans, ne s'obstina pas + moins à poursuivre sa chute, et crut en assurer le + succès, en faisant manquer les opérations militaires si + l'ennemi se présentait. + +Des Anglais, sous prétexte de négoce, voyageaient en Égypte; +ils pouvaient être suspectés d'espionnage. + + Le moment parut favorable, et vraisemblablement ces + dissensions le devancèrent. + +Les dissidens attendent l'arrivée d'une armée ennemie pour +entraver et faire échouer les opérations militaires du général +en chef. + + Les Anglais rassemblaient des troupes à Rhodes, et le + visir, réunissant des troupes en Syrie, menaçait + l'Égypte. + +Les troupes avaient été rassemblées au Caire pour s'assurer de +leurs bonnes dispositions, et pour empêcher la propagation du +système d'évacuation, en leur en montrant le ridicule par la +réunion des forces qu'on pouvait opposer aux ennemis du +dehors. + + Les rapports de Syrie apprirent qu'un corps de dix à + quinze mille Turcs était posté à El-A'rych, et que le + gros de cette armée était prêt à se mettre en marche. + + Pour prévenir les mouvemens de cette armée turque, et + la battre avant qu'elle mit le pied sur le terrain + cultivé, des troupes furent réunies au Caire; on tira à + cet effet des détachemens de Damiette et d'Alexandrie. + + La saison des débordemens n'était pas encore venue, on + ne devait pas craindre les Anglais. + + L'armée d'Orient était répartie le 10 ventôse comme il + suit: + + +_Dans la Haute-Égypte._ + +2 bataillons de la 21e légère, avec le général Donzelot. + +_Salêhiëh_, _Belbéis_, _le Caire_, _Boulac et Gisëh_. + + 4e légère. } Le général en chef. + 1er bataillon de la 21e légère. } Le général de division Lagrange, + 22e légère. } chef de l'état-major général. + 9e de ligne. } Belliard, commandant le Caire. + 13e de ligne. } Galbo, adjoint de la place. + 18e de ligne. } Duranteau, _idem._ + 69e de ligne. } Reynier, général de division. + 85e de ligne. } Robin, général de brigade. + 88e de ligne. } Baudot, _idem._ + 1 bataillon de sapeurs. } Lanusse, général de division, + 4 régim. de cavalerie. } Silly, général de brigade. + Les guides. } Valentin, _idem._ + Les Cophtes, Grecs et Syriens. } + + +_Le Caire, Boulac et Gisëh._ + + } Samson, général du génie. + 1,000 hommes et 200 chevaux } Bertrand, _idem._ + venus d'Alexandrie } Songis, général d'artillerie. + et de Damiette. } Fautrer, _idem._ + Les dromadaires. } Roize, général de cavalerie. + 2 compagnies d'artillerie } Boussard, _idem._ + légère. } Bron, _idem._ + Le parc d'artillerie. } Damas, Destaing, Alméras et Morand. + + +_Alexandrie et Aboukir._ + + 61e de ligne. } } + 75e de ligne. } Moins 500 hommes et } Le gén. de + 3e de dragons. } 100 chevaux détachés } division + 18e de dragons; } au Caire. } Friant. + 1re comp. d'artill. légère. } } + + +_Rosette, Rahmaniëh et le Delta._ + + 1 bataillon de la 75e. Le général Zayoncheck. + 2 bataillons de la 25e. Le général Délegorgue. + + +_Damiette et Lesbëh._ + + 2e légère. } Moins 500 hommes et } Le gén. de + 32e de ligne. } 100 chevaux détachés } division + 20e dragons. } au Caire. } Rampon. + 1re comp. d'artill. légère. } } + + + Une flotte parut à la vue d'Alexandrie le 10 ventôse; + on signala cent trente-cinq voiles ayant le cap à + Aboukir. Elle mouilla dans la baie le 11. Le général + Friant expédia aussitôt des courriers au Caire et à + Damiette pour prévenir de ce mouvement. Les courriers + arrivèrent le 13 à leur destination. Le général Friant + prit position sur les hauteurs d'Aboukir avec les + troupes de la garnison d'Alexandrie; le général + Zayoncheck fut posté à la Maison Carrée, entre Rosette + et Aboukir, avec un bataillon de la 75e et le 3e + régiment de dragons. + + Deux bataillons de la 25e, détachés dans le Delta, + reçurent l'ordre de se porter sur Rahmaniëh, avec + soixante-dix chevaux du 20e. + + La division Lanusse partit du Caire avec un régiment de + cavalerie, pour marcher sur Aboukir à grandes journées. + + Le général Rampon rassembla toutes les troupes sous ses + ordres à Damiette, pour être prêt à exécuter tout + mouvement. Les détachemens tirés d'Alexandrie et de + Damiette partirent du Caire pour rejoindre leur + division à marches forcées; celui de Damiette y arriva + le 18 ventôse, avec le général Morand. + + Par les rapports ultérieurs, le général Friant assurait + qu'il n'y avait pas de troupes de débarquement sur + cette flotte, et qu'il répondait de repousser toute + tentative sur le rivage. + + Ensuite de cette assurance, le mouvement des troupes en + marche fut retardé; le régiment de cavalerie aurait pu, + sans ce retard, arriver le 17 à Aboukir. + +Le général Zayoncheck avait prévenu le général Friant de ce +mouvement. + + L'ennemi, sans montrer ses troupes, faisait des + manoeuvres pour rapprocher ses bâtimens, et exerçait + journellement ses chaloupes. + + De gros bâtimens de transport chargés de troupes + avaient été poussés aussi près de terre que possible; + les chaloupes de tous les bâtimens de la rade les + avaient accostés. + +Les généraux Samson et Bertrand tenant aussi au système +d'évacuation, étaient présens à l'affaire. Tout en convenant +du grand ordre mis par les Anglais dans leur débarquement, +ils assuraient que s'ils se présentaient encore, ils ne +douteraient pas du succès des efforts que feraient les +troupes pour l'empêcher. + + Le 17 ventôse, par un temps très calme, toutes les + chaloupes furent chargées de troupes, et se dirigèrent + sur la terre, avec beaucoup de célérité, d'ordre et + d'ensemble, sous la protection d'embarcations armées. + Elles débarquèrent au nord-ouest de la baie, point le + mieux reconnu pour la facilité d'un débarquement, ainsi + que pour l'avantage d'une bonne position militaire et + sa proximité. Elles présentèrent en même temps un front + de bataille de trois à quatre mille hommes. + + Les troupes du général Friant, qui comprenaient la 61e, + deux bataillons de la 75e, le 18e régiment de dragons, + et soixante-dix chevaux du 20e, étaient campées en + arrière des mamelons, et avaient leurs avant-postes + sur les points les plus saillans; lorsque ces + avant-postes virent les mouvemens ennemis, ils se + replièrent sur le corps de bataille; les corps étaient + par colonnes en masse. + +Malgré les meilleures intentions du général Friant et son +violent désir d'acquérir une nouvelle gloire, on ne peut +s'empêcher de lui reprocher d'avoir mis trop de méthode et +de lenteur dans ses manoeuvres. C'est particulièrement ce +qui lui a fait éprouver des revers. + + La 61e, après s'être déployée, se porta sur le point le + plus saillant. Pendant qu'elle exécutait sa manoeuvre, + l'ennemi se portait sur le même point. Ces deux corps + se rencontrèrent au sommet. Là s'engagea un combat + opiniâtre; les Anglais qui se présentèrent de front + furent repoussés avec vigueur jusque dans leurs + chaloupes par les grenadiers de la 61e; cette + demi-brigade se trouvant débordée sur ses flancs, et + exposée à un feu très vif, fut obligée de se retirer + pour n'être pas enveloppée. La 75e fut aussitôt mise en + mouvement pour soutenir la 61e; à son approche elle + essuya un feu très vif, qui, dirigé sur sa masse, lui + fit éprouver une perte considérable, et l'empêcha de se + déployer; elle se retira après avoir laissé ses chevaux + d'artillerie, ses canonniers et ses pièces sur le champ + de bataille. Les efforts de l'infanterie n'ayant pu + retenir l'ennemi, une charge fut ordonnée à l'escadron + du 20e régiment de dragons. Quoique fournie avec + beaucoup de courage et de vélocité, elle ne put entamer + assez sensiblement la ligne ennemie. Le 18e reçut à son + tour l'ordre de charger. Les pertes qu'il éprouva + l'empêchèrent de finir sa charge. + + L'ennemi n'ayant pu être ébranlé par les efforts de + ces différens corps, le général Friant, craignant de + compromettre la sûreté d'Alexandrie, ordonna la + retraite sur cette place. + +Le général Zayoncheck avait proposé au général Friant de +réunir les corps que chacun d'eux commandait, pour multiplier +les moyens de résistance au débarquement. + + Pendant cette affaire d'Aboukir, le général Zayoncheck + était posté à la Maison Carrée avec cinq cents hommes + d'infanterie et le 3e régiment de dragons; lorsqu'il en + apprit le résultat, il se rendit à Alexandrie, pour + aider le général Friant à couvrir cette place. + +D'une seule marche le général Zayoncheck se rendit à +Alexandrie en passant entre les lacs Maadiëh et Maréotis. + + «Si les troupes postées à la Maison Carrée avaient été + réunies à celles du général Friant, les Anglais étaient + culbutés. + + «Les positions les plus saillantes n'étant pas gardées, + l'ennemi s'en est emparé sans obstacle. + + «Les corps ayant donné partiellement, ont été écrasés + tour à tour par le feu de l'ennemi. + + «L'ordre en colonnes demandant du temps pour déployer, + et offrant à l'ennemi plus de moyens de destruction, + lui a donné l'avantage de prendre les positions + avantageuses, d'où il dirigeait tous ses feux avec + succès. + + «La cavalerie aurait dû charger au moment où les + troupes se formaient en débarquant et non après que ces + mêmes troupes étaient en ordre et enhardies par la + résistance qu'elles avaient opposée aux efforts de + l'infanterie. Ce premier choc les aurait confondues et + renversées.» + + Les Anglais, après la retraite du général Friant, + continuèrent leur débarquement; on évalue le nombre de + leurs troupes de quinze à dix-huit mille hommes. Le + blocus du fort d'Aboukir fut formé. + + Le général en chef ayant été instruit par le général + Friant du peu de succès qu'il avait obtenu, ordonna un + mouvement général de troupes sur Rahmaniëh, en + prescrivant d'y apporter beaucoup de célérité. + +Le général Friant ayant relevé le général Lanusse dans le +commandement d'Alexandrie, il existait entre eux, sinon de +la mésintelligence, du moins peu de rapprochement. + + Dans cet intervalle, le général Lanusse arriva à + Alexandrie avec sa division et un régiment de + cavalerie. Il se concerta avec le général Friant sur + les moyens de prendre l'offensive. + + Les troupes des deux divisions partirent en conséquence + d'Alexandrie le 21 ventôse, et prirent position, leur + droite appuyée au lac Maadiëh, et leur gauche à la mer, + à hauteur de l'Embarcadère; elles étaient protégées par + vingt-quatre pièces de canon. + +La tranchée ouverte et les batteries établies, le fort +capitula le 27 ventôse. + + L'armée anglaise était alors occupée à couvrir le siége + d'Aboukir. + + Le 22 ventôse, les reconnaissances de cavalerie + apprirent que l'ennemi faisait un mouvement général; + les troupes prirent leur rang. + +Le général Lanusse voulant se faire un mérite de les battre +sans la participation du général Menou, les attaqua comme un +homme trop assuré de la victoire. + + Par un mouvement d'impétuosité qui lui était naturel, + le général Lanusse, oubliant les dispositions convenues + avec le général Friant, ordonna, en voyant l'ennemi, à + un bataillon de la 4e légère, de l'attaquer de vive + force. Ce bataillon ne pouvant renverser une aussi + forte masse, fut soutenu par un second, et celui-ci + aidé par un troisième, ainsi successivement, jusqu'à ce + que toutes les troupes de cette division, battues + séparément, eussent tellement souffert de leur + opiniâtreté à soutenir les efforts d'un ennemi + supérieur, qu'elles furent obligées de se retirer. + +Il n'y eut point d'ensemble dans les mouvemens des deux +divisions. + + Le général Friant, entraîné par le mouvement de l'autre + division, se trouva dans la nécessité de l'imiter sans + obtenir plus de succès. + + L'infanterie n'ayant pu entamer cette ligne flanquée de + colonnes en masse, une charge de cavalerie fut + ordonnée; l'audace avec laquelle on la fournit, ne + répondit pas à l'attente qu'on en avait conçue. Le feu + trop vif de la ligne ennemie l'obligea à la retraite. + + Après une perte assez considérable en hommes, en + chevaux et en artillerie, les deux divisions vinrent + prendre position sur les hauteurs à l'est d'Alexandrie. + +Suite des dissensions des généraux par la répugnance de +quelques uns d'entre eux à exécuter les ordres du général +Menou. + + Les mêmes causes qui ont empêché le général Friant de + s'opposer au débarquement le 17, ont facilité le succès + de l'armée anglaise le 22. On peut même ajouter que le + général Lanusse, jaloux de battre l'ennemi sans les + ordres du général en chef, s'était trop laissé emporter + par cette avide passion de gloire. + +Pendant la marche de l'armée, les propagateurs de +l'évacuation reproduisirent ce système en tâchant de +démontrer l'impossibilité de battre les Anglais, et de faire +perdre au général en chef la confiance de l'armée. + + Le général en chef continua de marcher sur Alexandrie + avec l'armée. Elle y fut réunie le 29 ventôse, après + midi. + + Les positions de l'armée ennemie furent aussitôt + reconnues par le général en chef et les officiers du + génie. + + L'attaque fut résolue pour le 30, avant le jour; + l'ordre en fut donné avec les instructions comme suit: + + Le général Lanusse, ayant sous lui la 4e légère, les + 18e, 69e, 88e de ligne, devait attaquer la redoute de + gauche, point majeur de la ligne ennemie sur la mer, en + arrière du camp des Romains. + + Le général Rampon, avec les carabiniers de la 2e légère + et la 32e de ligne, soutenait cette attaque en suivant + le mouvement de l'ennemi. + + Le général Destaing, avec les grenadiers du bataillon + grec, et un bataillon de la 21e légère, faisait + l'avant-garde à la droite du général Rampon. + + Le général Friant, avec les 25e 61e et 75e de ligne + suivait le mouvement sur la droite. + +Les généraux Reynier et Damas n'avaient pas reçu l'ordre de +suivre les mouvemens de l'armée. Le premier devait être à +Belbéis, et le second dans la Haute-Égypte. + + Les 13e et 85e, sous les ordres du général Reynier, + devaient également suivre le mouvement. + + Une fausse attaque devait être faite par les + dromadaires vers _Béda_, et trois cents chevaux sous + les ordres du général Bron devaient harceler + continuellement l'ennemi dans cette partie. + +Tous les généraux chefs de colonnes furent assemblés le 29 au +soir par le général en chef. Ils convinrent de l'uniformité et +de l'ensemble des mouvemens pour l'exécution des dispositions +de l'ordre, qui furent unanimement approuvées. + + La cavalerie, sous les ordres du général Roize, devait + agir suivant les circonstances. + + Le 30, à deux heures du matin, les colonnes prirent + leurs positions. + + Au signal convenu, les dromadaires firent avec succès + leur fausse attaque; les différentes divisions se + mirent en mouvement; les troupes, brûlaient + d'impatience d'atteindre l'ennemi. Si leur bonne + volonté et leur courage ont été mal dirigés, et si le + succès n'a pas couronné leurs efforts, elles le doivent + aux mauvaises dispositions du général Lanusse, et aux + plus mauvaises intentions d'autres personnes, qui, pour + faire échouer le plan du général Menou et satisfaire + leur vil intérêt et leur ambition, leur ont sacrifié + l'intérêt de la France, le sang des braves et la gloire + de l'armée. + + Si l'affaire du 30 a été manquée, en voici les causes: + + «Les troupes devaient être rangées sur deux lignes, + ayant des éclaireurs en avant. + +Mauvaises dispositions du général Lanusse; en contrevenant à +ce qui était convenu la veille, il oppose l'ordre de profondeur +au jeu de l'artillerie. + +Lanusse en mourant s'écria avec une espèce de satisfaction: +«qu'il était f... ainsi que la colonie.» + + «La division Lanusse, attaquant le point majeur, fut au + contraire rangée par colonnes en masse, ayant ses + grenadiers et carabiniers en queue. Quelques coups de + canon de front et par le flanc suffirent pour la mettre + en désordre. Le général Lanusse ayant eu la cuisse + cassée, elle se jeta à droite. + +Daure, très actif antagoniste du général Menou, vint se +mêler à l'affaire, et dévia une colonne des meilleures +troupes. + + «La première ligne de grenadiers et de carabiniers, + sous les ordres du général Rampon, fut entraînée sur la + droite par les cris de l'inspecteur aux revues Daure; + et là, elle s'accula aux troupes en désordre de la + division Lanusse, qui arrêtèrent son mouvement. + +L'adjudant commandant Sornet a été tué en montant à la +redoute. Le chef de bataillon Soulier et le capitaine +Audibert y ont été faits prisonniers. + + «La deuxième ligne marcha directement sur le flanc + gauche de la redoute, qu'elle ne put enlever de force, + parce qu'elle était réduite à une poignée d'hommes, + exposés à un feu de front, de flanc et de revers. + +Le général Destaing ayant été blessé, et ses troupes étant +enveloppées, furent obligées de se faire jour à travers une +ligne ennemie pour se retirer. + + «Les troupes sous les ordres du général Destaing + atteignirent leur but en perçant la ligne ennemie, + mais, n'étant soutenues par aucun autre corps, elles + furent obligées de céder au nombre et à l'avantage de + la position. + +Le général Friant tenait trop à la méthode théorique; il +n'agit pas assez vivement. + +Le général Reynier ayant reçu plusieurs fois l'ordre +d'avancer, n'en resta pas moins dans l'impassibilité. Le +général Lagrange lui en porta lui-même l'ordre sans plus de +succès. + +Les généraux Reynier et Damas sont reconnus pour chefs de parti, +si bien que leurs partisans s'appellent Reyniéristes, et +distinguent ceux du gouvernement par l'épithète de Menouistes. + + «Les divisions Friant et Reynier, continuellement + exposées au feu de l'artillerie, ne furent jamais mises + à portée de rien entreprendre d'offensif. + +Les retranchemens franchis, elle renversa tout ce qu'elle +rencontra; les obstacles s'étant multipliés au milieu des +tentes ennemies et des trous de loup, elle se retira ayant +eu le général Roize tué, le général Boussard blessé, et avec +lui plusieurs chefs. + + «La cavalerie fournit une charge qui lui attira + l'admiration même de ses ennemis. Si une ou deux des + divisions qui n'avaient pas donné l'eussent soutenue, + le succès de la journée était assuré.» + +Les partisans de l'évacuation profitèrent de ce revers et +présentèrent avec satisfaction le tableau de la situation de +l'armée après les trois affaires, pour prouver l'impuissance +de nos armes, et produire leur système. + + La même fatalité qui fit manquer les journées des 17 et + 22, vit produire les mêmes résultats le 30. + + C'est dans cette dernière journée qu'on vit l'intérêt + de parti sacrifier tout ce qu'on a de plus cher, à la + satisfaction de faire échouer le parti opposé. + +Des lettres alarmantes écrites au Caire et dans d'autres lieux +peignaient l'armée sous les plus sombres couleurs; si bien +qu'au Caire les Français se précipitaient et se retranchaient +avec confusion dans la citadelle. + +Les nouvelles officielles dessillèrent bientôt les yeux, en +détruisant les impressions produites par les premières. + + Après cette affaire, l'armée prit position devant + Alexandrie; on choisit le terrain le plus propre à être + fortifié, pour couvrir cette place. La ligne de + retranchement appuyait sa droite en arrière du port sur + le canal, et sa gauche en avant du Pharillon, à huit + cents toises environ, en avant de la vieille enceinte. + + Les Anglais continuèrent de fortifier leur position, et + d'y joindre de nouveaux ouvrages. + +L'armée sut aussitôt distinguer et vouer à l'indignation et +au mépris les auteurs de ces procédés et du peu de succès de +nos armes. + + Les Français, de leur côté, mirent beaucoup d'activité + dans leurs travaux. + + Le même jour, 30 ventôse, il fut envoyé au général + Morand, qui commandait la 3e légère, le dépôt du 32e de + ligne, un escadron du 20e régiment de dragons et une + compagnie d'artillerie légère, l'ordre de partir de + Damiette avec toutes ces troupes, les administrations + et les hôpitaux, pour se rendre à Rahmaniëh, en + laissant sur le Nil et sur le lac Menzalëh les bâtimens + armés qui y étaient, pour défendre l'entrée des + différens boghaz, et deux cents hommes pour les + garnisons de Lesbëh, et les quatre tours sur les + boghaz. + + Les courriers ayant été arrêtés ou assassinés par les + Arabes, l'ordre ne parvint point au général Morand; il + reçut cependant une lettre d'avis. + +En arrivant à Damiette, l'aide-de-camp est étonné de voir les +bouches du lac et du Nil ouvertes aux ennemis, et surtout de +voir ces dispositions ordonnées par le général Morand, qui ne +peut être accusé d'ineptie. + +Le général Morand avait été chargé de s'aboucher avec les +Turcs par le général Kléber, avant la capitulation d'El-A'rych. +Il paraît qu'il tint beaucoup à voir s'exécuter les ordres et +les instructions dont il était alors nanti. + + L'aide-de-camp du général Rampon ayant été envoyé à + Damiette pour y porter l'ordre de ce mouvement, y + arriva le 21 germinal; il sut que la tour d'Omm-Faredge + avait été évacuée sans qu'on y vît l'ennemi, et que les + demi-galères, les avisos et les embarcations armées, + existant dans cette partie du Nil et sur le lac + Menzalëh, avaient été coulés par ordre du général + Morand. + + Après l'affaire du 30, la 85e part pour Rahmaniëh. + +Après l'affaire du 30, quelques bâtimens turcs de transport +parurent, et joignirent quelques troupes turques aux Anglais. + + On apprend, le 20 germinal, qu'un parti d'Anglais et de + Turcs marche sur Rosette, et qu'à leur approche cette + ville avait été évacuée. + + Le général Valentin part aussitôt d'Alexandrie avec le + 7e régiment de hussards et la 69e de ligne, pour aller + couvrir Rahmaniëh. + +Les Anglais, toujours perfides, exécutent strictement les +ordres de leur gouvernement, en retenant comme prisonnière +la garnison du fort, qui devait se retirer avec armes et +bagages. + + L'ennemi, après s'être emparé de Rosette, fait le siége + du fort Julien. La garnison de ce fort, après avoir + repoussé trois assauts et eu son commandant tué sur la + brèche, capitule. + +Le général Donzelot se réunit au général Belliard après +s'être assuré des bonnes dispositions de Mourâd-Bey. + +Les troupes au Caire comprennent le 9e de ligne, la 22e +légère, cent hommes de la 21e, tous les dépôts de cavalerie, +et vingt-quatre à trente pièces de campagne. + + La garnison du Caire se renforce des troupes descendues + de la Haute-Égypte pour couvrir cette place menacée par + un ramassis d'hommes de toute nation et de toute secte, + rassemblés par l'or des Anglais. + +Quoiqu'il eût été facile de chasser ce ramassis de troupes, en +faisant marcher les troupes du Caire, le général Belliard, +partisan des détracteurs du général Menou, convoqua un conseil +de guerre qui décida qu'on devait attendre l'ennemi sous les +murs du Caire, et couvrir cette place. + + Les forts de Salêhiëh et de Belbéis ayant été démolis, + ce ramassis de troupes est entré sans coup férir dans + le pays cultivé, où ces gueux paraissent plutôt + disposés à faire du butin, qu'à chercher à se battre. + + Ce parti a poussé un avant-poste jusqu'à El-Anka. + +Rien ne contraste mieux avec le système des propagateurs de +l'évacuation, que l'intérêt que le peuple égyptien prend à +l'armée française, et la satisfaction qu'il éprouverait à +nous voir paisibles possesseurs de l'Égypte. + + Malgré cette apparition d'une armée anglaise et d'une + armée prétendue turque, les habitans du pays + s'intéressent au succès de nos armes, et verraient avec + satisfaction les Français triompher de ces deux + ennemis. + + Les Anglais, après avoir assuré leur position par de + bons retranchemens, et voulant interrompre les + communications d'Alexandrie avec le reste de l'Égypte, + coupèrent, le 24 germinal, la digue qui empêchait les + eaux du lac Maadiëh de se répandre dans le bassin du + lac Maréotis; depuis lors un écoulement considérable se + fait par plusieurs grandes saignées. + + Si cette grande étendue d'eau gêne les communications + d'Alexandrie à Rahmaniëh, elle sert à couvrir le plus + grand front d'Alexandrie, en sorte qu'il n'y a qu'une + ligne de quinze à dix-huit cents toises à garder. + + La majeure partie de l'armée ennemie s'est portée sur + Rosette; elle a établi sa première ligne, la droite + appuyée à Edko, et la gauche au Nil, derrière un grand + canal et un vaste terrain très fangeux; la seconde + ligne est à la position d'_Aboumandour_, en avant de + Rosette. + + Le général de division Lagrange partit d'Alexandrie + avec la 4e demi-brigade légère, la 13e de ligne et le + 20e régiment de dragons, pour se réunir aux 7e de + hussards, 22e de chasseurs, 3e et 15e de dragons, 69e, + 85e de ligne et 2e légère, et former un camp + d'observation en avant de Rahmaniëh. + + Quoique l'armée ait été, dans ces trois affaires, la + victime des dissensions de quelques généraux, elle n'en + paraît pas moins bien disposée à faire repentir l'armée + anglaise d'être venu tenter le sort des armes, avec des + vétérans accoutumés à avoir la victoire pour résultat, + et l'honneur de bien servir leur pays pour récompense. + + _Le lieutenant-général ****._ + + + (Nº 3.) En quarantaine à , le + + +Tu sera surpris, mon cher Savary, d'apprendre l'arrivée en France du +général Reynier, tandis qu'une armée anglaise envahit l'Orient, agit +dans l'intérieur de l'Égypte et occupe peut-être en cet instant sa +capitale. Je vais te développer les raisons d'un retour auquel tu ne +t'attendais certainement pas: je commence par les moyens. + +Le 23 floréal, à huit heures du soir, cinquante guides à pied, +autant à cheval, trois compagnies de la 32e, avec une pièce de +canon, ont investi la maison qu'étaient venu occuper les généraux +Reynier et Damas, après que le général Menou leur eut retiré leurs +troupes: résister n'eût été ni possible ni utile; cependant ils +étaient déterminés à tout plutôt que de laisser saisir leurs papiers +et leur correspondance. Heureusement le général Menou n'en avait +pas l'intention, ou, ce qui est plus vraisemblable, il ne l'a point +osé; et à onze heures du soir, le général Reynier, l'adjudant +commandant Boyer, le chef de bataillon du génie Bachelu, l'ami +Néraud et moi, nous étions à bord du _Lodi_; le général Damas, avec +l'inspecteur en chef Daure, fut embarqué sur le _Good-Union_. Nous +n'avons pu appareiller que le 29. + +Instruit, ou plutôt trompé par les rapports fabuleux du général en +chef, qui seuls parvenaient au gouvernement, grâce aux précautions +qu'il prenait pour empêcher qu'aucune lettre ne fût remise à bord +des bâtimens expédiés, il est nécessaire de soulever le voile qui +couvre le tableau dégoûtant de ses opérations, de sa scélératesse et +de ses crimes. + +Depuis long-temps les généraux marquans dans l'armée par leurs +talens et leurs lumières, avaient excité l'animosité du général +Menou, qui frémissait de rage en voyant des généraux plus jeunes que +lui se permettre de lui faire des représentations fondées, et de lui +donner de sages conseils. Depuis long-temps il méditait la vengeance +que lui suggéraient son amour-propre et sa morgue blessés; et les +mêmes circonstances qui auraient dû l'engager à se réunir à eux pour +sauver l'armée et défendre l'Égypte, sont celles dont il a profité +pour organiser et exécuter les moyens d'assouvir sa haine. + +Le 10 ventôse, une flotte anglaise de cent cinquante voiles paraît +devant Aboukir; on en reçoit la nouvelle au Caire le 13 après midi; +le rapport annonçait que les chaloupes étaient à la mer pour opérer +le débarquement. Un général doué seulement du sens commun, se fût +pénétré de la nécessité de réunir jusqu'aux moindres détachemens de +son armée, de se précipiter avec elle sur Aboukir.... Aussi +n'est-ce point là ce que fit le général Menou; il envoie l'ordre au +général Reynier de partir _sur-le-champ_, avec deux demi-brigades de +sa division, pour _Belbéis_. Il garde les deux autres au Caire, et +donne l'ordre à la division Lanusse _de se tenir prête à marcher sur +Alexandrie_. Le général Bron part avec le 22e de chasseurs +seulement, pour Aboukir, et le reste de la cavalerie, les 14e, 15e +et 7e de hussards, attend à Boulac des ordres de départ. + +Cependant le 14 le général Lanusse reçoit l'ordre d'emmener avec lui +trois demi-brigades de sa division et de s'arrêter à Rahmaniëh _où +il attendra de nouveaux ordres_. Le chef de l'état-major général lui +écrit que _vu l'état des choses, la 88e_ (aussi de sa division et +l'une des plus fortes) _restera au Caire, et qu'il peut, s'il le +veut, emmener son artillerie_. + +Le général Menou, soit pour soutenir son débile courage, soit pour +étourdir l'armée sur les dangers qui la menaçaient et la livrer plus +facilement aux ennemis, répand parmi les troupes les bruits les plus +ridicules. Il annonce lui-même _que la flotte anglaise est chargée +seulement de peignes et de brosses_, dont la côte s'est trouvée +couverte; il écrit aux généraux _que les Anglais ne veulent faire +que des simulacres de débarquement_; et, satisfait de ses bonnes +dispositions, goûtées pleinement par les Destaing, les Robin, les +Valentin, etc., il reste au Caire dans son quartier-général. + +Les généraux de division Reynier, Damas, Lanusse et Belliard, pour +lesquels les vexations multipliées du général Menou n'étaient rien +et l'honneur de l'armée tout, oubliant les torts qu'il avait avec +eux, se rendent chez lui et lui font toutes les observations +qu'exigeaient le salut de l'armée et la conservation de la colonie. +Rien ne peut vaincre son obstination; ils se retirent. Le général +Reynier, convaincu qu'il est de son grade et de son devoir de +combattre de tous ses moyens les mauvaises dispositions du général +en chef, lui écrit et lui fait sentir qu'il est de la plus grande +importance de marcher de suite avec toute l'armée sur Aboukir; qu'en +la divisant, on la fera battre partout; que le grand-visir, +d'ailleurs peu à craindre, n'est point encore en mesure de passer le +désert, et ne le fera certainement que lorsqu'il aura su le résultat +de la tentative des Anglais; qu'on aura le temps, après avoir battu +le débarquement, d'être de retour à Salêhiëh pour rejeter dans le +désert une armée extrêmement diminuée par les maladies et la +désertion. Il lui rappelle la grande maxime de guerre _de suppléer +au nombre par la rapidité des marches_, maxime sur laquelle est +basée la réputation des _Turenne_, des _Montecuculli_, etc.; mais le +général Menou, persistant dans _son inébranlable fermeté_, poursuit +ses mauvaises dispositions, et, entouré de ses troupes, il attend de +pied ferme au Caire qu'on lui annonce le débarquement de quinze à +dix-sept mille Anglais que pouvaient porter les cent cinquante +voiles ennemies, et auxquels le général Friant n'avait à opposer que +mille sept cents hommes à Alexandrie. + +_Le 20 ventôse_, on apprend au général Abdallah Menou que les +Anglais, _retardés pendant sept jours par les gros temps_, ont +débarqué, le 17, au point choisi par les Turcs en thermidor an VII. +Il part du Caire le 21, et arrive le 24 à Rahmaniëh. + +Le général Lanusse (qui devait attendre à Rahmaniëh de nouveaux +ordres) instruit du débarquement, ne consultant que son honneur et +la gloire de l'armée, enfreint l'injonction qui lui était faite, +pour voler au secours du général Friant et sauver Alexandrie. + +Le général Reynier, envoyé à Belbéis, avec deux demi-brigades, +reçoit l'ordre de les faire partir pour Rahmaniëh: elles devaient +passer sous le commandement du général Damas, et le général Reynier +devait rester à Belbéis avec son ambulance et _son artillerie_: il +est à remarquer que le général Jacques Menou ne l'avait envoyé à +Belbéis qu'afin de l'éloigner de l'armée, où il redoutait sa +présence, et qu'il lui retirait des troupes dont il donnait le +commandement au général Damas, dans l'espoir de détruire l'harmonie +qui existait entre ces généraux. Cependant le général Reynier marche +à l'ennemi avec ses deux demi-brigades, son artillerie, et le +général Damas; et, parti le 21 de Belbéis, il arrive le 25 à +Rahmaniëh, avec son infanterie. + +Le général en chef y avait reçu l'avis des deux combats qu'avaient +essuyés les généraux Friant et Lanusse, et où nous avions été +repoussés le 17 et le 22. Cela ne l'empêcha pas de s'embarquer dans +son canja pour aller voir sa femme au village de Fouah; il allait +pousser au large, lorsque l'arrivée des généraux Reynier et Damas +suspendit cet élan de tendresse conjugale; on attendait le général +Rampon, auquel on avait donné l'ordre de laisser à Lesbëh et autres +forts six cents hommes de la 2e légère avec une compagnie +d'_artillerie légère_, la meilleure de l'armée, et on arriva enfin +le 29 ventôse à Alexandrie. + +L'ennemi s'était emparé le 22, d'une position des plus militaires +qu'occupaient les généraux Friant et Lanusse avec trop peu de +troupes pour pouvoir s'opposer à ses efforts. La droite des Anglais +appuyait à la mer, la gauche au lac Maadiëh, les deux ailes +flanquées par des chaloupes canonnières, le centre couvert de +redoutes: ils avaient eu _huit jours_ pour se retrancher et garnir +leurs ouvrages d'une artillerie de position des plus nombreuses et +des mieux servies. + +C'est devant cette position que nous avons échoué le 30 ventôse. + +Le plan d'attaque, excellent en lui-même, avait été insinué au +général Menou par son chef d'état-major, qui avoua ingénument au +général Lanusse, l'incapacité du général en chef et la sienne +propre, en semblable occasion. D'après cette confidence, le plan +d'attaque, conçu par les généraux Reynier et Lanusse, avait été +remis au général Lagrange. Le général en chef soudain le rédige en +ordre du jour, et les généraux le reçoivent à dix heures du soir, la +veille de l'affaire. Nous eussions certainement eu l'avantage, +malgré notre infériorité, sans la perte du brave général Lanusse, et +sans le général en chef, qui, pour toute manoeuvre, fit charger la +cavalerie avant le jour sur des redoutes entourées de fossés, +situées sur des mamelons presque à pic, et en détruisit ainsi les +deux tiers. Après avoir laissé pendant deux heures les troupes +exposées à un feu des plus meurtriers, sans prendre le parti +d'organiser une nouvelle attaque, comme le général Reynier le lui +proposa plusieurs fois, ou de se retirer, s'il ne voulait pas tenter +ce moyen, le général en chef retourna dans Alexandrie, sans ordonner +la moindre disposition pour placer l'armée, qui prit d'elle-même sa +position. + +En même temps qu'Abdallah, par les calomnies les plus absurdes, +s'efforçait de ternir la réputation du général Reynier, l'armée, moins +aveuglée par les intrigues que certaine de l'incapacité de son chef, +se persuada que le général Reynier était lieutenant-général. On n'a +pas su quelles pouvaient être les causes de cette persuasion, commune +à toutes les armes; ce qu'il y a de très sûr, c'est que ce fut le +bruit général parmi les troupes: il fait autant d'honneur à celui qui +en est l'objet qu'à leur discernement. Villars fut aussi nommé +lieutenant-général par ses soldats. + +Si les généraux n'avaient pas pris le parti d'opposer aux +tracasseries journalières de Menou le mépris qu'inspire sa personne, +s'ils daignaient réfuter les inculpations extravagantes que, pour +couvrir son crime, il a la maladresse de chercher à leur appliquer, +il ne leur serait peut-être pas difficile _de le convaincre de la +plus noire perfidie_. En effet, qu'on réfléchisse à sa conduite +depuis que l'_ancienneté_ l'a placé au premier poste de l'armée, au +soin qu'il a constamment pris de la diviser, d'acheter les suffrages +de plusieurs vils intrigans, par des qualifications et par des +grades; on le verra laissant dépourvues d'approvisionnemens les +places les plus importantes de l'Égypte, celles qui pouvaient se +trouver exposées aux premières attaques des ennemis; négligeant de +monter quatre cents hommes de notre cavalerie qui languissaient à +pied dans les dépôts de Boulac; refusant de compléter le nombre de +dromadaires nécessaires au régiment, pour l'achat desquels le chef +de brigade Cavalier lui proposait de faire, au nom de son corps, +l'avance de 20,000 fr.; donner l'ordre de faire couper les chevaux +d'artillerie, exécuté peu de temps avant le débarquement; on le +verra, prévenu de mille manières d'une invasion ennemie, loin de +chercher à s'y opposer ou à s'en garantir, retirer les troupes des +côtes et les faire remonter au Caire sans autre but apparent que +celui de se faire des créatures et d'intriguer dans tous les corps à +la fois; on le verra (entièrement opposé à la prudence du premier +chef de l'armée d'Orient, qui, en thermidor an VII, présentait aux +Égyptiens la descente des Osmanlis à Aboukir comme une invasion +moscovite) annoncer dans une proclamation à ses frères les +musulmans, l'arrivée d'une flotte de cent cinquante voiles, et d'une +armée mahométane; retardant (sous le vain prétexte d'organiser un +meilleur mode d'impositions) la rentrée du miry pendant les trois +mois qui ont précédé le débarquement, et enlever ainsi au trésor +public une ressource de trois millions; s'efforçant de hâter la +destruction de l'armée en la disséminant, ne la réunir qu'à regret, +et se priver comme à dessein des moyens d'artillerie qu'il était en +son pouvoir d'employer pour foudroyer les ennemis, etc.; voilà des +faits qu'attestera toute l'armée, des faits qui prouvent à +l'évidence, ou l'ineptie la plus profonde ou la plus coupable +trahison. Qu'à la suite de ce tableau révoltant d'opérations dont il +est des milliers de victimes, on se rappelle les vociférations de +l'Angleterre, qu'on se souvienne que _l'armée d'Orient, cette armée +perfide, doit servir d'exemple au monde_, et l'on sentira que M. +Dundas ne pouvait trouver un meilleur exécuteur de ses volontés, +qu'il ne peut trop payer une si entière soumission à ses désirs. + +Le visir n'arriva que _le 20 germinal_ à Salêhiëh, il s'est depuis +avancé à Belbéis, où il s'est retranché. Des canonniers anglais +servent son artillerie, et des ingénieurs dirigent ses ouvrages. Le +général Belliard a vainement sollicité le général en chef de lui +donner le moyen d'aller l'attaquer; ce n'est que le 27 floréal que +la retraite du corps de Rahmaniëh (pris le 19 par les Anglais et les +Turcs, qui avaient débarqué dans le commencement de germinal, au +nombre de cinq mille, à la Maison Carrée) lui fournit les moyens de +partir du Caire pour marcher contre le visir. Il est douteux qu'il +ait réussi. + +Si la conduite de Jacques Menou pouvait inspirer autre chose que +l'indignation, on serait tenté de sourire de pitié en le voyant, au +milieu de ses revers, prodiguer des grades aux individus marquans +dans l'armée par leur ignorance ou leurs bassesses. Les +lieutenans-généraux Friant et Rampon, les généraux de division +Robin, Destaing, Zayoncheck, les généraux de brigade Darmagnac et +Delzons sont autant de soliveaux dont s'étaie le général Menou pour +prévenir une chute qu'il redoute, mais qu'il ne saurait éviter. + +Je ne doute pas que le premier consul ne prononce sur cette affaire +importante de manière à satisfaire pleinement l'honneur de l'armée +et celui des généraux. Le jugement de Latour-Foissac, appliqué au +général Abdallah Menou doit encore se considérer comme une faveur. + +Il suffit de connaître les troupes de terre anglaises pour sentir à +quelle humiliation est réduite l'armée d'Orient. + +Un Zayoncheck!... connu par ses brigandages dans la Haute-Égypte, +dont le seul mérite est d'avoir flatté la haine atroce de Menou, en +lui répétant _qu'au lieu d'inhumer le général Kléber on eût dû +l'exposer à une potence pour servir de pâture aux oiseaux de +proie!..._ un Destaing, dont la rapacité a porté au-delà de 200,000 +fr. le fruit de ses concussions!... voilà quels sont les chefs +actuels de l'armée d'Orient, les conseillers intimes du cabinet +d'Alexandrie; voilà les nobles soutiens de cette morale qui découle +abondamment de la plume du baron de Menou; mais qui ne purifia +jamais son coeur infecté de crimes. + +Les quatre combats qui ont précédé notre départ ont pu coûter à +l'armée trois à quatre mille hommes hors de combat, tandis qu'une +seule affaire, qui ne nous eût peut-être pas enlevé quinze cents +hommes, aurait suffi pour anéantir l'armée anglaise et conserver +l'Égypte à la France. Il est évident que si, au lieu de disséminer +l'armée et d'agir avec autant de lenteur, on l'eût rassemblée, comme +cela était possible, le 20 à Aboukir, 10,000 hommes d'infanterie, +dix-sept cents chevaux, et soixante pièces de canon, eussent +triomphé des troupes anglaises, qui ne venaient pas sans effroi +combattre une armée couverte de gloire, et dont le nom seul +inspirait à nos ennemis l'admiration et la crainte. + +Personne mieux que le général Menou, n'avait une plus belle occasion +de se faire en un moment, et à moins de frais, une réputation +brillante, égale à celle de nos généraux les plus illustres. Quand +on compare la situation de l'armée à l'époque où il l'a perdue par +son ignorance ou sa perfidie, avec celle où le général Bonaparte, +malgré ses faibles moyens et le découragement des troupes, triompha +d'une armée d'Osmanlis, l'élite des milices ottomanes, c'est alors +que, convaincu de la possibilité de repousser une invasion ennemie, +on sent plus vivement la perte que fait la France, et qu'on déplore +la honte que le général Menou déverse sur cette brave armée. + +C'était peu que le général en chef abreuvât de dégoût les généraux +qui se trouvaient en butte à ses intrigues. Il a encore répandu +contre eux les calomnies les plus atroces. On l'a vu, s'efforçant de +leur ravir l'estime et la confiance que leur accordent les troupes, +tenter d'insinuer dans l'armée que le général Damas avait vendu +l'Égypte à l'Angleterre, de concert avec le général Kléber; que le +général Reynier faisait le commerce des grains avec le grand-visir, +etc.; les généraux Belliard, Lanusse, Daure, ne sont pas plus +épargnés. Le lendemain de notre arrestation, il faisait circuler +dans le camp qu'on avait saisi sur les généraux embarqués, trois +millions avec lesquels on allait payer l'arriéré de l'armée, et en +même temps il offrait à un aide-de-camp resté à Alexandrie, de +l'argent pour payer les dettes que le général Reynier y avait +laissées. + +Pourras-tu croire que, pendant un an, Jacques Menou n'ait pas quitté +le Caire pour aller inspecter les côtes ou les forts de l'Égypte? +que tandis que son armée agit dans l'intérieur, il soit sur la place +d'Alexandrie, occupé à rédiger ses ordres du jour et ses plates +proclamations! Cesse de t'étonner, mon cher Savary; apprends que le +général Menou veut se conserver pour la France, à laquelle il espère +rendre encore d'aussi éminens services. À l'affaire du 30, quoique +toujours hors de portée du canon, il avait auprès de lui un +aide-de-camp chargé seulement de veiller à sa sûreté. Général, lui +disait-on, vous êtes aperçu; on tire sur vous; et le général en chef +de l'armée d'Orient allait prudemment s'abriter derrière ses lignes. + +Toutes les personnes qui jouissaient de l'estime du général +Bonaparte et du général Kléber sont tombées en discrédit auprès du +général Menou; témoins les généraux Belliard, Morand, Bertrand, +Daure, l'ordonnateur de la marine Leroy, l'ordonnateur Laigle, qui, +tout récemment, vient d'être suspendu de ses fonctions par un de ses +caprices. Malheur à celui qui réclamerait la sauvegarde des lois: +elles sont nulles à ses yeux. Un chef d'escadron du 15e, officier +très estimé, est détenu depuis trois mois dans un fort, pour avoir +émis son opinion sur le compte du général en chef: il se trouvait à +Rahmaniëh avec trois ou quatre officiers de la 85e, un d'eux à la +solde du général Menou, tenta de rejeter sur le général Reynier et +sur le général Lanusse la perte de la bataille du 30. Cet officier, +certain du contraire, impose silence à l'espion en lui disant qu'il +ne souffrirait pas qu'on parlât ainsi devant lui des généraux qui +jouissaient de la confiance de l'armée; le mouchard, fidèle à ses +instructions, le dénonça à Menou, qui le fit arrêter pendant la +nuit, et le retient au fort triangulaire. + +Le même système de terreur qui dévasta la France en 1793 existait en +Égypte à l'époque de notre départ. Des espions sont répandus dans +tous les corps de cette malheureuse armée, et le général en chef +correspond directement avec eux, les soudoie et les récompense par +des grades; les dénonciations, les arrestations se renouvellent +chaque jour, et rien n'est plus commun que la menace de vous faire +fusiller. Enfin, par une subversion effrayante de tout esprit +militaire, de tout principe de société, on a vu le chef de brigade +d'un corps de l'armée se glisser furtivement la nuit près de la +tente de ses propres officiers, recueillir leurs propos et leurs +opinions, et désigner ensuite au général Menou les victimes de son +infâme espionnage. + +Qu'on ne s'imagine pas que le général Abdallah, en prostituant les +grades dans son armée, ait eu l'intention de récompenser le mérite +ou des actions d'éclat. Il suffit de jeter un coup d'oeil sur la +plupart de ceux qui les occupent. Par un raffinement d'intrigues +dont lui seul est capable, il a nommé généraux de brigade des chefs +de corps qui le détestaient, pour leur substituer ses partisans, +afin de changer en sa faveur l'esprit de ces demi-brigades. Cette +raison l'avait engagé à enlever Maugras à la 75e; le brave Eppler +est dans ce cas. Plein de mépris pour Menou, il voulut refuser un +grade qu'il croyait au-dessus de ses forces, mais des menaces l'ont +forcé d'accepter, et l'excellente 21e est devenue la proie d'un +valet, d'un plat intrigant, d'une créature d'Abdallah. + +Jacques Menou, en moins d'un an, a vomi en Orient assez de généraux +pour composer l'état-major d'une armée de soixante mille hommes; +deux lieutenans-généraux, quatre généraux de division, dix généraux +de brigade, dont six en un seul jour; des adjudans-commandans et des +officiers supérieurs, en proportion au moins double, composent le +nouveau tableau de l'armée. Lorsqu'il reçut les brevets de Morand et +du général Bertrand, il en fut presque scandalisé, et en témoigna +son étonnement en pleine cour. En vérité, dit-il, le général +Bonaparte n'y pense pas; il me donne des jeunes gens qui s'éloignent +de moi, qui ne sont pas mes amis, plutôt que de confirmer de vieux +officiers connus par leurs longs services. Le général Menou ne +savait sans doute pas que ceux qui doivent leurs talens et leurs +succès aux leçons, aux exemples de celui qui a sauvé la France, ne +peuvent être les amis de l'ineptie et de l'intrigue; il ignorait que +ceux qui servirent sous un héros n'obéissent qu'à regret à un jean +f.... + +Tous deux, dans ces dernières affaires, se sont montrés dignes du +choix du premier consul. Au combat de Rahmaniëh, Morand a déployé +des talens et un courage dont les Turcs principalement ont eu +beaucoup à souffrir. Au reste, quels que soient les déclamations et +les mensonges de Menou, qu'on mette en balance les services +continuels que les généraux qu'il calomnie ont rendus à la +République pendant dix années de guerre et de succès, avec ceux de +ce général perfide, avec sa déroute de la Vendée, sa lâche inaction +devant une poignée de brigands parisiens, et l'on verra de quel côté +doit être l'avantage. Que ceux qui furent de l'armée d'Orient se +rappellent qu'au milieu des fatigues communes à ces généraux qu'il +déchire, le général turc traînait dans son harem le poids de son +inutile et lourde masse, qu'il ébranla enfin pour aller commander la +Palestine, lorsque l'armée de Syrie revenait de son expédition; +qu'on rapproche le caractère loyal et purement militaire de ceux-là, +de l'esprit intrigant, astucieux et vil de celui-ci, et l'on verra +si le pilier des antichambres de Versailles peut le disputer aux +plus fermes soutiens de la gloire de leur pays. + +Nous avons fait de bien grandes pertes: il en est d'irréparables; +les généraux Lanusse, Roize et Baudot sont morts victimes de +l'ineptie et de la lenteur de Menou; Baudot a été bien sincèrement +regretté par nous tous; c'était un bien bon ami. Le général Reynier +a été on ne peut pas plus sensible à la perte du brave général +Lanusse; c'était un homme d'un grand caractère, doué d'une belle âme +et d'excellentes qualités. Uni de sentimens et d'opinions au général +Reynier, il s'est, on peut le dire, dévoué pour l'honneur de +l'armée; car un seul mot dit au général en chef, qui le détestait et +le craignait infiniment, lui eût procuré dans l'instant son +passe-port pour la France, qu'il désirait revoir et où il eût été +certainement employé par le premier consul; mais son attachement à +l'armée, dont il voulait prévenir la ruine, et au général Reynier, +l'a seul retenu en Égypte. + +Peu de jours après l'affaire du 30, le général en chef craignant +que les magasins d'Alexandrie ne pussent pas suffire aux besoins des +troupes, se détermine à faire sortir les bouches inutiles de cette +place, aussitôt un _ordre du jour_: mais sur qui porte cette mesure? +tu croiras peut-être qu'elle frappe les Turcs?... Non, ces bouches +inutiles sont vingt-cinq à trente Français, savans ou employés, +qu'on arrache à la protection de l'armée, au milieu de laquelle ils +étaient venus se réfugier, pour les exposer aux dangers d'une route +pénible, et à la poursuite des Arabes, dont plusieurs ont été +victimes. + +Quelque temps avant l'arrestation du général Reynier, des officiers +anglais, causant avec les nôtres aux avant-postes, leur dirent que +le chef de brigade Clément, aide-de-camp du premier consul, avait +été pris près du Marabou, et qu'il apportait le brevet de +lieutenant-général au général Reynier; nous ignorons si cela a +quelque fondement; je te prie de me le mander: ce bruit, qui +circulait dans toutes les bouches, a surtout déterminé le général +Menou à hâter son embarquement. + +Ce que tu auras peine à croire, mon cher Savary, c'est qu'il puisse +exister dans l'armée d'Orient des gens assez stupides pour faire une +divinité de l'homme que je viens de te dépeindre. Il est vrai qu'il +paie bien leurs adorations. Peu de jours avant l'apparition de la +flotte anglaise, ces flagorneurs, certains que le propos lui serait +rendu, assuraient à d'autres imbéciles qui les écoutaient de +sang-froid, que la place de _premier consul_ ne convenait à personne +mieux qu'à Menou. _Le général Bonaparte est bon militaire si vous +voulez,_ disaient-ils, _mais le général Menou, quel génie! quel +administrateur!_ + +Si quelque chose pouvait dédommager les généraux de se voir ainsi +arrachés aux dangers, aux malheurs même d'une armée dont ils ont si +long-temps dirigé les travaux et partagé les glorieuses fatigues, ce +serait certainement la douleur et les regrets que leur ont témoignés +les braves soldats, exécuteurs passifs de cette violence inouïe. +Pour mieux s'assurer de leur obéissance, on leur avait déguisé cette +expédition, en leur faisant prendre deux jours de vivres. +Pouvaient-ils penser en effet que le général Menou ordonnât un crime +à ces mêmes guerriers, auxquels Bonaparte et Kléber ne commandaient +que la victoire. + +Adieu, mon cher Savary; écris-moi souvent.... Je t'embrasse. + +_P. S._ Dans peu je compte t'envoyer un précis des opérations de +l'armée d'Orient, en te développant les causes de ses malheurs. Le +jour de la mort du général Kléber, jour doublement funeste à la +France, le général Reynier eut avec le général Menou une vive +discussion pour le commandement de l'armée, que refusait obstinément +ce dernier, en protestant _qu'il donnerait plutôt sa démission +d'officier-général que d'accepter_; ce sont ses expressions. Le +général Reynier, qui ne connaissait pas alors le général Menou, +s'opiniâtra de son côté à refuser un poste auquel il se croyait +inférieur, et où l'appela constamment le voeu de l'armée. C'est là +le seul reproche qu'il ait à se faire, et la source des désastres de +cette même armée, qui condamne surtout en ce moment une modestie qui +coûte cher à la France. + +Au milieu des intrigues du général Menou, on s'étonne qu'il n'ait +point eu l'adresse de se ménager les corps dont les suffrages +peuvent avoir le plus d'influence. Le corps entier du génie, celui +de l'artillerie, la Commission des arts, les membres de l'Institut, +tous ont également à se plaindre, tous sont également vexés et +maltraités par lui. + +Le général Menou, dans ses rapports, a trompé indignement la bonne +foi du gouvernement. Tout le bien qu'il se flatte d'avoir fait à +l'armée, était le fruit des travaux du général Kléber. Il a écrit +qu'il faisait construire des forts, creuser des canaux; qu'il +envoyait des commissions au-delà de Sienne.... Tout cela est faux, +absolument faux; les preuves en existent, et seront, s'il le faut, +mises au grand jour pour détromper la France entière abusée par ce +vil scélérat. + +Je ne finirais pas s'il fallait m'appesantir sur toutes les sottises +de Menou; mais il est temps de terminer cette longue lettre; je +désire que tu puisses la déchiffrer. + + _Ton Ami._ + +Nous sommes en ce moment au mouillage à Nice; nous devons faire la +quarantaine à Toulon: je te prie de m'y adresser tes lettres. + + Du 9 messidor an IX. + + + (Nº 4.) Au quartier-général du Caire, le 25 novembre 1800. + +MENOU, GÉNÉRAL EN CHEF, AU CITOYEN CARNOT, MINISTRE DE LA GUERRE. + + +Citoyen Ministre, depuis que j'ai eu l'honneur de vous écrire, la +position de l'armée du grand-visir n'a point changé; il est toujours +de sa personne à Jaffa; de temps à autre, il fait faire quelque +mouvement à une petite portion de troupes. Un détachement de +cavalerie mameloucke et tartare est dernièrement venu jusqu'à +Catiëh, à environ quinze lieues de nos avant-postes, qui sont à +Salêhiëh. Il paraît que ce petit corps n'avait pour but que de faire +quelque contrebande avec le canton de l'Égypte qui avoisine le lac +Menzalëh. J'ai fait partir sur-le-champ le régiment des dromadaires, +qui s'est porté rapidement à peu de distance d'El-A'rych, où il a +enlevé à peu près deux cents chevaux ou dromadaires à une tribu +arabe amie des Osmanlis; mais il n'a point vu de troupes de l'armée +ottomane. Pour ajouter encore de la force à cet excellent régiment +de dromadaires, je viens de lui faire donner deux pièces de canon de +trois; chacune est attelée de quatre dromadaires, et douze autres +portent leurs munitions et leur eau. Je vais les employer à chercher +l'armée du grand-visir, et à lui enlever tous ses moyens de +transport. + +J'ai donné l'ordre de détruire le pont de _Cantarah_, à quatre +lieues de Catiëh: il est situé sur un canal qui reste tellement +bourbeux toute l'année, que rien ne peut y passer, surtout cavalerie +et artillerie. Cette mesure obligerait le grand-visir, s'il voulait +nous attaquer, à faire deux marches de plus dans le désert. + +Il n'existe plus aucune croisière devant les ports d'Alexandrie et de +Damiette. Il paraît, d'après les rapports les plus vraisemblables, que +le capitan-pacha est toujours dans le golfe de Macri. Quant aux +Anglais, leur marche m'est entièrement inconnue. Plusieurs bâtimens +grecs entrent dans nos ports; mais ils savent peu les nouvelles, parce +que comme ils viennent en contrebande, ils évitent tous les parages et +îles où ils pourraient rencontrer les Turcs et les Anglais. + +L'armée est dans le meilleur état, bien payée, bien nourrie, bien +habillée; quelques hommes, qui devraient donner l'exemple, ont +cherché à semer l'esprit d'insurrection parmi les troupes; mais +partout ils ont trouvé une contenance fière, un attachement sans +bornes à la République et au premier consul. Les officiers et chefs +de corps se conduisent à merveille. La discipline est bonne. +L'instruction est au point où on peut la désirer. Les généraux de +division Friant et Rampon, le premier commandant à Alexandrie, le +second à Damiette, sont des hommes excellens, prêts à tout sacrifier +pour la chose publique, pour l'honneur de nos armes, et pour +défendre la possession de l'Égypte jusqu'à la mort. Les généraux de +brigade en général se conduisent ainsi qu'on doit l'attendre de +braves militaires et de zélés républicains. Le général chef +d'état-major Lagrange est un homme plein d'honneur, de talens, de +courage et de probité. + +La cavalerie est dans le meilleur état; les chevaux sont excellens; +les hommes travaillent sans cesse à leur instruction, et manoeuvrent +avec beaucoup de célérité et de justesse. L'artillerie se +perfectionne tous les jours. Le génie est dans la plus grande +activité. Tous les forts environnant le Caire sont armés, ainsi que +ceux qui bordent la côte. + +Je joins ici, citoyen Ministre, une collection des ordres du jour, +et de toutes les proclamations et arrêtés imprimés, ainsi que les +états de plusieurs objets qui nous manquent, et que je vous supplie +de nous faire parvenir. + +Le général chef d'état-major vous adresse des états de situation. + +Salut et respect, citoyen Ministre. + + Abdallah MENOU. + + + (Nº 5.) Au quartier-général du Caire, le 28 novembre 1800. + +MENOU, GÉNÉRAL EN CHEF, AU PREMIER CONSUL DE LA RÉPUBLIQUE +FRANÇAISE, LE GÉNÉRAL BONAPARTE. + + +Citoyen Consul, depuis les dernières lettres que j'ai eu l'honneur de +vous écrire par le brick _le Lodi_, et la corvette _l'Héliopolis_, +l'armée du grand-visir n'a point changé de position; seulement un +détachement d'environ trois cents mameloucks et Tartares est venu en +reconnaissance jusqu'à Catiëh. Il paraît qu'il n'a eu d'autre projet +que de favoriser quelque contrebande qui se fait par le lac Menzalëh +et par le désert de Suez. J'ai sur-le-champ fait partir le régiment +des dromadaires, qui s'est porté avec rapidité jusqu'auprès +d'El-A'rych, passant par la vallée de Sababiar et par Bash-El-Ouady, +laissant totalement à gauche Salêhiëh et le pont de Cantarah. Les +dromadaires n'ont point rencontré d'Osmanlis; mais ils se sont emparés +d'environ deux cents chameaux, appartenant à une tribu d'Arabes amie +du grand-visir. Depuis le retour des dromadaires, j'ai appris par des +espions que cette course avait inspiré une grande terreur dans le camp +du grand-visir, où on a cru que toute l'armée française marchait pour +l'attaquer. Je vais faire recommencer ces courses de dromadaires, afin +d'enlever au grand-visir une grande partie de ses moyens de transport, +et pour augmenter la force de notre excellent régiment d'éclaireurs, +je lui ai fait donner deux pièces de trois; elles sont traînées par +quatre dromadaires chacune; douze autres portent les munitions: tout +cela va comme le vent, et porte pour douze jours de vivres. +Actuellement nos soldats trouvent de l'eau partout. + +La croisière anglo-turque a totalement disparu. Je n'ai pu rien +apprendre sur les Anglais; quant aux Turcs, il paraît qu'ils sont +avec le capitan-pacha dans le golfe de Macri. + +Les Grecs nous apportent assez souvent du vin, de l'huile, un peu de +fer, du savon, et autres productions de l'Archipel. + +J'ai permis l'exportation du riz par mer. Les Grecs en enlèvent, et +plusieurs négocians français font des spéculations pour en emporter +en France. Les citoyens Thévenin, Thorin, Juard, Delmas, etc., sont +de ce nombre. Leurs cargaisons sont composées de riz, café, sucre, +encens, sel ammoniac, coton, indigo, etc. Je désire infiniment +qu'ils arrivent à bien, et qu'on voie en France des productions de +l'Égypte. Les douanes sont diminuées; aucune vexation ne se commet, +et le commerce jouit de la plus grande liberté et protection. J'ai +cru, citoyen Consul, remplir en cela vos intentions. + +Des bâtimens chargés de café arrivent à Suez. Les Arabes sont +étonnés, et extrêmement satisfaits de la sûreté qu'ils trouvent pour +leur commerce. Je joins ici copie certifiée d'une lettre que j'ai +écrite au chérif de la Mecque. + +J'ai donné ordre de détruire le pont de Cantarah; vous savez, +citoyen Consul, qu'il est placé à quatre lieues de Salêhiëh, sur un +canal qui est assez bourbeux toute l'année pour empêcher la +cavalerie et l'artillerie de le traverser. Cette mesure forcerait le +grand-visir, s'il voulait nous attaquer, à faire deux marches de +plus dans le désert. + +Les travaux de l'artillerie et du génie se continuent avec beaucoup +d'activité; toute la côte est armée depuis Omm-Faredje, sur le lac +_Menzalëh_ jusqu'à la tour du Marabou à l'ouest d'Alexandrie. Les +forts qui entourent le Caire sont également armés. + +Aboukir est en état de défense. On va construire une bonne tour pour +protéger le passage du lac Maadiëh. Une autre est commencée à +_Élouah_ sur le canal d'Alexandrie; elle défendra tout ce canton +contre les Arabes, et sera un excellent point de ralliement pour se +porter soit sur Alexandrie, soit sur Rosette. + +Je vais faire ouvrir un canal de Rosette au lac Bourlos. Il n'aura +que cinq quarts de lieue de long. Je fais nettoyer et approfondir +toute la partie du canal d'Alexandrie, depuis le point le plus +ouvert du lac Maadiëh jusqu'à cette ville, sur la longueur de deux +lieues environ. J'ai fait déboucher cette année un canal qui part du +Nil près d'_Ecreuth_, à sept lieues au-dessus de Rosette. Il va se +jeter dans le lac d'Edko, et ensuite dans celui de Maadiëh, de sorte +qu'on pourra naviguer presque en tout temps depuis le Caire jusqu'à +Alexandrie. Le lac Maadiëh fournira des eaux au canal qui avoisine +cette ville. D'un autre côté, on pourra remonter de Damiette jusqu'à +Semenhout, descendre de là dans le lac Bourlos par le canal de +Tabariëh, navigable toute l'année, d'où on arrivera à Rosette par le +canal que je vais faire ouvrir. + +Je suis très content des habitans; ils prennent de jour en jour plus +de confiance en nous; ceux des campagnes sentent tout l'avantage de +n'être plus opprimés par les grands; ils commencent à respirer et à +jouir tranquillement du fruit de leur travail. Les Cophtes, à +l'exception de Malhem-Jacoub, ne nous voient pas d'aussi bon oeil. +Ils sentent que l'autorité leur échappe. Ce sont les plus grands +fripons de l'univers; mais, citoyen Consul, Malhem-Jacoub se +conduit à merveille. J'avais demandé une récompense pour lui: il est +actuellement colonel de la légion cophte, a pris l'uniforme +français. Bamelemi est devenu le plus mauvais sujet de l'Égypte. + +J'ai établi une commission de comptabilité qui révise tous les +comptes depuis que nous sommes en Égypte. Quelques individus ne sont +pas contens de cette mesure; mais il faut que le règne des fripons +finisse, et que celui des lois, de l'honneur et de la probité +reprenne son empire: c'est une tâche pénible, citoyen Consul, que de +réprimer les abus et l'immoralité; mais rien ne m'arrête quand il +s'agit de servir mon pays et la république, et de suivre vos +exemples. + +L'armée est dans le meilleur état, bien soldée, bien nourrie, bien +habillée; elle est entièrement dévouée à la république et à son +premier consul. Ceux qui ont voulu troubler l'ordre ont trouvé +partout la contenance la plus fière de la part des officiers et +soldats, et l'attachement le plus prononcé pour leurs devoirs. C'est +une justice que je leur dois, et que je ne cesserai de leur rendre. +Je m'occupe sans cesse à concilier les intérêts de la république +avec ceux de l'armée et des habitans. Je n'aurai plus rien à désirer +si je puis réussir. + +L'administration des finances est dans le meilleur ordre. Je ne puis +trop me louer du citoyen Estève, pour lequel je vous demande +instamment la confirmation de la place de directeur-général et +comptable des revenus publics de l'Égypte. J'ai aussi beaucoup de +bien à dire de ses préposés. Un mot de votre part les encouragerait +infiniment; une seule marque d'intérêt de Bonaparte électrise les +hommes et décuple leurs facultés. + +Salut et respect. + + ABDALLAH MENOU. + + + (Nº 6.) Alexandrie, le 7 prairial an IX (27 mai 1800). + +LE GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE D'ORIENT AU GÉNÉRAL EN CHEF BONAPARTE. + + +CITOYEN PREMIER CONSUL, + +Depuis que j'ai eu l'honneur de vous écrire par la voliche +l'_Écrevisse_, par le chebeck le _Good-Union_, et par le brick le +_Lodi_, les ennemis n'ont rien tenté contre Alexandrie; mais le 29 +du mois dernier, ils vinrent attaquer nos troupes à Rahmaniëh, où, +après différentes entreprises dans lesquelles ils échouèrent, ils +vinrent sérieusement, après le soleil couché, tenter d'emporter un +retranchement par notre droite. Les Osmanlis et plusieurs Anglais se +jetèrent avec audace dans ce retranchement, en faisant des cris et +des hurlemens épouvantables. Les 2e, 13e et 83e demi-brigades les +laissèrent approcher; puis se jetant sur cette colonne sans tirer un +coup de fusil, elles l'ont détruite entièrement et en ont fait un +carnage horrible. Les ennemis ont perdu quinze cents hommes; nous +n'avons eu que dix hommes tués et trente blessés; mais la flottille +ennemie, supérieure en nombre à la nôtre, avait déjà débordé +Rahmaniëh; de sorte que le général Lagrange, qui commandait cette +portion de l'armée, a cru prudent d'abandonner Rahmaniëh, dont deux +jours auparavant il avait fait évacuer tous les magasins, qui +avaient remonté le Nil. De Rahmaniëh, il s'est porté rapidement au +Caire, où il s'est joint aux troupes qui y étaient stationnées; il a +été attaquer l'armée turque près de Belbéis et l'a battue à +plate-couture; actuellement il redescend sur les Anglais. Nous nous +combinerons; nous les attaquerons, et j'espère que nous vous en +rendrons bon compte. Si la fortune ne nous seconde pas, nous avons +fait tout ce qui était en notre pouvoir. + +J'ai actuellement sur le lac Maréotis seize chaloupes ou djermes; +six portant des pièces de deux. Tout cela a été transporté à force +de bras. Les retranchemens les plus formidables couvrent Alexandrie. +Je viens en dernier lieu de les réunir au canal, par un fossé de +dix-huit pieds de largeur et dix de profondeur, sur un développement +de cent cinquante toises; cinquante pièces de canon défendent ce +retranchement. La nouvelle enceinte de la ville est achevée. La +hauteur de Cléopâtre est fortifiée. Une autre éminence en avant de +la porte de Rosette, est occupée par une forte redoute. Les hauteurs +de Pompée sont couvertes de retranchemens. On travaille à force au +Marabou. Je vous répète, citoyen Consul, que nous périrons s'il le +faut pour sauver la colonie; mais les secours conduits par +Gantheaume ou par d'autres, que sont-ils devenus? Il est vrai que +deux petits bâtimens que nous avons pris, l'un anglais, l'autre +turc, ont déposé qu'une armée navale française et espagnole est dans +la Méditerranée. Quand arrivera-t-elle? + +J'ai envoyé en Europe, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le +mander, citoyen Consul, les généraux Reynier, Damas, l'inspecteur +aux revues Daure, l'adjudant commandant Boyer et quelques autres. +Ils n'étaient amis ni de la république, ni de son gouvernement, ni +de la colonie. Peut-être aurais-je mieux fait de prendre cette +mesure il y a plusieurs mois; mais j'ai cru que la modération +ramènerait ces hommes aux principes de l'honneur et de la raison: je +m'étais trompé. + +La majeure partie des membres de l'Institut et de la Commission des +Arts m'ont aussi demandé à partir. J'ai cru devoir céder à leurs +instances réitérées. Ils auraient mieux fait d'attendre d'autres +circonstances. J'ai retenu ici tous les monumens des arts, parce +que, dans la persuasion que vous sauverez la colonie, je les ai crus +plus en sûreté, et que ces objets sont un dépôt sacré. + +Du secours, du secours, mon général; mais la république et les +consuls peuvent compter sur le dévoûment sans bornes de l'armée +d'Orient. + +Salut et respect. + + ABDALLAH MENOU. + + + (Nº 7.) Au quartier-général du Caire, le 7 frimaire an IX + (28 novembre 1800). + +MENOU, GÉNÉRAL EN CHEF, AU CITOYEN THIBAUDEAU, CONSEILLER D'ÉTAT. + + +Je ne veux perdre aucune occasion de vous donner de mes nouvelles et +de vous demander des vôtres, mon cher Thibaudeau. J'ai vu dans les +journaux que vous aviez été nommé conseiller d'état. Je félicite la +chose publique et le premier consul de cette nomination. Tant qu'on +ne fera que des choix de cette espèce, on peut compter que le +gouvernement prospérera. Les dernières nouvelles de la signature des +préliminaires de la paix avec l'Empereur ont comblé de joie l'armée +d'Orient. Elle attend avec empressement la réponse des Anglais à la +réponse du premier consul. Quant à notre position elle est toujours +la même. Le grand-visir avec ses hordes asiatiques est à Jaffa. Il +nous menace de nous attaquer. À chaque menace je fais marcher des +troupes, et alors la moitié de son armée déserte. Je m'occupe jour +et nuit d'organiser ici une sorte de gouvernement. Que je serais +heureux, si j'avais avec moi un second Thibaudeau qui serait le +législateur de l'Orient! J'ai à lutter ici contre toutes sortes +d'obstacles; mais j'ai appris à me roidir contre les difficultés et +à devenir _barre de fer_[35]. À propos de barre de fer, je viens de +revomir à l'Europe le fameux Tallien, qui avait été vomi à +l'Afrique. Il s'était occupé ici en s'amusant à vouloir insurger +l'armée. Quelques individus qui, par leur grade et leur place, +devaient donner l'exemple, avaient écouté et goûté sa théorie +d'insurrection; mais les troupes, excellentes, braves et pleines +d'honneur, ont été inébranlables. Bien payées, bien nourries, bien +habillées, elles iraient au bout du monde pour servir la chose +publique. + +Les méchans ont été obligés à rentrer dans le devoir, et votre ami +Tallien s'est embarqué pour aller porter ailleurs son souffle +pestilentiel. + +Si j'osais, je vous enverrais du vin de Chypre et le meilleur café +du monde, mais les mers sont infestées d'Anglais et de Barbaresques; +au reste, partie différée n'est pas perdue. + +Faites mention de moi, mon ami, mon cher Thibaudeau. + +Mes hommages à madame Thibaudeau. + + ABDALLAH MENOU. + +[Note 35: Dénomination sous laquelle on désignait Thibaudeau.] + + + (Nº 8.) Au quartier-général du Caire, le 7 février 1801. + +MENOU, GÉNÉRAL EN CHEF, AU GÉNÉRAL BERTHIER, MINISTRE DE LA GUERRE. + + +Je suis on ne peut plus sensible, mon cher Berthier, aux témoignages +de bonté et d'intérêt que m'a fait donner le premier consul. +Dites-lui bien, et je m'en rapporte totalement à votre amitié à cet +égard, qu'il peut compter sur mon dévoûment absolu et sur celui de +la grandissime majorité de l'armée, pour seconder ses vues sur la +conservation de l'Égypte. Quelques individus qui auraient dû donner +l'exemple de ce dévoûment et d'attachement à la chose publique, ont +voulu exciter des mouvemens; mais nos braves vétérans, qui ne +connaissent que la voix de l'honneur et de la patrie, ont été sourds +à toutes leurs insinuations. Au reste, si vous voulez bien +connaître, mon cher Berthier, tous les projets qu'avaient ces +ennemis de la chose publique, faites-vous représenter le nº. 1017 de +la gazette de France, en date du quintidi, 5 vendémiaire an 9, +article _Allemagne_; vous y trouverez le plan de tout ce qu'ils +voulaient faire. Cette gazette m'a été adressée de France je ne sais +par qui. Il paraît que ceux qui veulent remuer en Égypte, avaient +trouvé le moyen de faire passer en Europe leurs projets, afin de +savoir s'ils y trouveraient des partisans. Au total, soyez bien +assuré que rien ne me dérangera de ma ligne; je ferai tête à tous +les orages, et saurai les conjurer. D'ailleurs, ainsi que je vous +l'ai dit, l'armée se conduit à merveille; vous pourrez entrer dans +tous les détails à cet égard avec celui qui vous remettra cette +lettre. (C'est le citoyen Costas.) + +Vous avez donc repris les rênes du ministère, mon cher Berthier; +vous êtes prompt et actif comme la foudre. On vous voit tantôt à +Marengo, tantôt en Espagne, un instant après dirigeant les +opérations militaires dans les bureaux de la guerre; toutes ces +différentes missions sont confiées à d'excellentes mains. + +Adieu! Rappelez-vous quelquefois du vieux soldat qui commande +l'armée d'Orient; il vous a voué amitié franche et attachement +inviolable. + + ABDALLAH MENOU. + + + (Nº 9.) Au quartier-général du Caire, le 8 ventôse an IX + (27 février 1801). + +MENOU, GÉNÉRAL EN CHEF, AU GÉNÉRAL, BONAPARTE, PREMIER CONSUL DE LA +RÉPUBLIQUE. + + +Citoyen Premier Consul, j'ai l'honneur de vous offrir, au nom de +l'armée d'Orient, des administrateurs, des savans et des artistes, +l'hommage de leur respectueuse reconnaissance pour l'intérêt que +vous voulez bien leur témoigner. Si quelque motif pouvait augmenter +leur dévoûment pour la république, leur attachement pour le premier +consul, et leur résolution de faire tous les sacrifices pour +l'intérêt de la patrie, ce serait sans doute les éloges que vous +avez bien voulu donner à leur conduite, dans le projet de décret +envoyé le 19 nivôse au Corps Législatif. + +Quant à moi personnellement, citoyen Premier Consul, je n'ai d'autre +mérite que de marcher sur vos traces. Vous avez conquis l'Égypte, +vous y avez ensuite tout organisé. Ce qui ne l'était pas +définitivement, vous l'avez indiqué. Quant à la conservation du pays +contre tout ennemi venu ou à venir, elle n'a été et ne sera due +qu'à la valeur indomptable des troupes. Marchent-elles à l'ennemi, +le général qui a l'honneur de les commander, n'a presque autre chose +à faire que de les suivre. Vous leur avez appris à vaincre; mais, +citoyen Premier Consul, ce qui rendra cette expédition à jamais +mémorable, c'est le cortége de sciences qui environne l'armée; vous +avez voulu que la civilisation et les arts fussent portés dans +l'Orient, en même temps que la France y fondait une colonie. Tout +aura son exécution. Alexandre aussi conduisit de savantes masses, +lorsqu'il en fit la conquête avec sa fameuse phalange. Callisthènes +trouva des monumens astronomiques dans le temple de Bélus à +Babylone. Nos savans en ont trouvé à Denderah et Esnëh; ceux d'Esnëh +et de Denderah passeront à la postérité, après avoir opéré une +célèbre révolution dans le monde savant; ils vieillissent l'univers +de plusieurs milliers de siècles. Salut et respect. + + ABDALLAH MENOU. + + + (Nº 10.) Alexandrie, le 17 juin 1801. + +AU CITOYEN CHAPTAL, MINISTRE DE L'INTÉRIEUR. + + +CITOYEN MINISTRE, + +J'ai l'honneur de vous prévenir que le bâtiment qui portait la +troupe de comédiens destinés pour l'Égypte a été pris par les +Anglais, à peu de distance d'Alexandrie. Je dois vous remercier du +soin que vous aviez bien voulu prendre de faire former cette troupe, +qui devait contribuer à policer les habitans du pays, et à leur +faire naître du goût pour les arts. + +La corvette _l'Héliopolis_ est entrée le 20 de ce mois dans le port +vieux d'Alexandrie. Elle a été vivement poursuivie par les vaisseaux +de l'armée ennemie, qu'elle a traversée. Elle a apporté plusieurs +objets d'utilité majeure pour la colonie, et dont le rassemblement +est dû à vos soins. Je vous offre, citoyen Ministre, l'hommage de la +reconnaissance de l'armée d'Orient. + +Il y a aujourd'hui trois mois et onze jours que les Anglais sont +débarqués en Égypte. Ils n'ont encore rien osé entreprendre +d'important contre la ville d'Alexandrie, qui est entourée de +retranchemens formidables. + +Les Turcs, qui nous ont attaqués du côté de la frontière de Syrie, +viennent d'être battus deux fois de suite. Le grand-visir commandait +en personne à la seconde bataille. Les Anglais viennent aussi d'être +battus à Embabëh, à peu de distance du Caire; je n'ai pas encore de +détails; mais les Anglais qui sont sous Alexandrie conviennent +eux-mêmes que la perte a été très considérable. Il paraît que leur +nouveau général en chef y a été tué. + +Citoyen Ministre, l'armée d'Orient se battra jusqu'à la mort pour +sauver une colonie qui, sous tous les rapports, serait une des plus +belles propriétés de la France. Le commerce deviendrait un des plus +florissans qui aient jamais existé, et Alexandrie serait encore une +fois une des premières villes du monde. Quant aux sciences, je n'ai +pas besoin de vous en parler, c'est votre domaine, et vous savez +mieux que moi, citoyen Ministre, combien l'Égypte peut contribuer à +leurs progrès. + +Salut et respect. + + ABDALLAH MENOU. + + + (Nº 11.) Alexandrie, 19 juillet 1801. + +LE GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE FRANÇAISE D'ORIENT, À SIR SIDNEY +SMITH, COMMANDANT UNE DIVISION DE L'ARMÉE NAVALE ANGLAISE. + + +Je vais, monsieur, répondre franchement et loyalement à la note que +vous m'avez fait l'honneur de m'adresser en date du 16 juillet 1801. + +Vous dites, monsieur, que vous avez vu l'ordre du jour du 24 +messidor; je dois commencer par vous féliciter d'avoir une +correspondance sûre à Alexandrie, ce qui vous met à même de savoir +ce qui s'y passe. Quant à moi, je n'ai pas le même bonheur; je n'ai +jamais lu ni vu un seul ordre du jour de l'armée anglaise, et je +vous déclare même que je n'ai pris aucun moyen de me le procurer, +soit directement, soit indirectement. + +Vous vous plaignez d'avoir trouvé dans cet ordre votre nom placé mal +à propos, et d'une manière injurieuse. Je n'ai jamais eu, monsieur, +de motif pour vous injurier. Ce mot même ne convient ni à vous ni à +moi; mais j'ai dû être infiniment étonné d'apprendre que sir Sidney +Smith, officier très distingué dans l'armée anglaise, se permît de +venir causer avec les avant-postes de l'armée française, ou même +avec les vedettes et officiers de ronde; car franchement, monsieur, +que doit-on conclure de semblables conversations? Ou elles ont un +but, ou elles n'en ont point. Si elles ont un but, elles sont +dangereuses pour me servir du mot le plus honnête. Si elles n'en ont +point, elles sont inutiles. Vous avez trop d'esprit pour ne pas +tirer toutes les conséquences possibles de ce que je viens d'avoir +l'honneur de vous dire. D'ailleurs, permettez-moi de vous rappeler +certain envoyé qui vint de votre part, il y a à peu près un an de +Syrie au Caire. Je crois qu'il se nommait _Wright_. Avec beaucoup de +politesses il offrit de l'argent à plusieurs soldats qui le +refusèrent avec peut-être un peu de rudesse. Il s'apitoyait très +honnêtement sur leur sort, et leur disait qu'il ne tenait qu'à eux +de retourner en France. C'était le synonyme de les engager à se +déshonorer. + +Votre conversation portait, dites-vous, monsieur, lorsque vous +vîntes au camp, sur les derniers événemens. Desquels voulez-vous +parler? Est-ce de la honteuse capitulation qu'a signée au Caire une +partie de l'armée d'Orient? Elle est heureuse pour les Anglais; elle +est infâmante pour les Français. Vous-même, sir Sidney Smith, je +vous fais juge de la question, et je vous somme, au nom de +l'honneur, de me répondre catégoriquement. Que penseriez-vous, que +penserait votre général en chef, que penserait votre roi, que +penserait votre parlement, que penserait la nation anglaise, si une +portion d'une de vos armées avait fait ce que vient de faire au +Caire une portion de l'armée française d'Orient? Je ne vous ferai +pas le tort de douter un seul instant de votre réponse. + +La conversation se portait encore, dites-vous, sur le désir qu'a +chacun de voir terminer une lutte pénible pour tous, et trop +long-temps prolongée. J'aurai encore l'honneur de vous demander, +monsieur, si par là vous entendez parler de la lutte générale entre +la France et l'Angleterre, ou seulement de la lutte particulière en +Égypte. Si c'est de la première, cette question n'est pas de ma +compétence; elle appartient tout entière à nos gouvernemens +respectifs. Je me permettrai seulement de dire à cet égard que je +donnerais la moitié de mon existence pour la voir terminée, et je +suis certain, en vous parlant ainsi, de penser comme le premier +consul, toujours grand et infiniment au-dessus de la politique +vulgaire. Je sais même que la paix ne dépend que de l'Angleterre, et +que le premier consul n'a voulu faire que des propositions également +honorables pour les deux nations. + +Si c'est de la lutte particulière en Égypte que vous avez voulu +parler, oserais-je vous demander pourquoi vous êtes venus la +commencer? Mais si vous avez cru de votre intérêt de venir nous +attaquer, et de terminer promptement, pourquoi ne voulez-vous pas +croire que ceux des Français qui ne sont pas mus par des passions +déshonorantes, aient pensé, par la même raison que vous, qu'il était +de l'intérêt de la république de se défendre avec opiniâtreté, et de +prolonger la lutte? + +Soyez donc juste, monsieur; c'est là tout ce que vous demande celui +qui a l'honneur de commander l'armée française. + +Au reste, monsieur, vous devez savoir par vous-même, puisque vous y +étiez présent, et les rapports de vos généraux en font foi, que si, +à l'affaire du 30 ventôse, tous les Français eussent été dirigés par +l'honneur, les Anglais ne seraient plus aujourd'hui en Égypte, et la +lutte aurait été promptement terminée, ainsi que vous paraissez le +désirer. Ce n'est pas, monsieur, je le proteste hautement, que je +veuille jeter quelques nuages sur la valeur de l'armée anglaise. Le +30 ventôse, deux nations belliqueuses combattaient l'une contre +l'autre: il fallait bien que la fortune se décidât en faveur de +l'une des deux; et de fait, ainsi que le disent vos généraux, elle +se serait décidée pour les Français, si tous avaient fait leur +devoir. + +Je dois encore vous ajouter, monsieur, que si un événement tellement +extraordinaire, tel que la postérité ne voudra pas y croire, ne fût +pas arrivé au Caire, vos troupes, et celles des deux officiers de la +Porte ottomane, se seraient morfondues et détruites devant cette +place, sans pouvoir l'entamer. D'après tout ce que je viens d'avoir +l'honneur de vous dire, convenez donc qu'il était extrêmement +naturel que j'eusse quelque défiance de votre promenade devant le +camp français, et que je cherchasse à prévenir les troupes que je +commande contre des insinuations qui pouvaient avoir lieu, surtout +après l'événement du Caire. Je ne crois pas, monsieur, qu'il soit +arrivé à aucun général français d'aller faire de semblables +conversations avec les avant-postes anglais. Je vous déclare que je +ne l'eusse pas permis. + +Vous vous plaignez, monsieur, que je vous ai attaqué en votre +absence et avec la plume, quand j'ai dit qu'on ne devait s'attaquer +que le sabre à la main; quant à votre absence, monsieur, je ne la +connaissais pas, puisque vous étiez au camp, et que vous le déclarez +vous-même; quant à la plume, il m'était difficile de me servir d'une +autre arme. Au reste, monsieur, à moins que le sort de la guerre +n'en décide autrement, nous ne serons pas toujours en Égypte, vous +et moi, et alors je chercherai à mériter votre estime de près comme +de loin. + +Je ne connais point, monsieur, les petites passions, ou les fausses +impressions, qui, m'assurez-vous, dictèrent le fameux ordre du jour +du 30 germinal devant Acre, ainsi que les notes qui furent ajoutées +à la narration du général Berthier. Je n'ai jamais lu cet ordre du +jour; je n'en ai entendu parler que très vaguement, et je ne me mêle +jamais de ce qui ne me regarde pas. Quant à moi, je déclare que je +n'ai d'autre passion qu'un attachement inaltérable pour ma patrie et +pour l'honneur, ainsi qu'un désir bien vif de mériter l'estime même +des ennemis que les circonstances de la guerre me forcent à +combattre. + +Je ne sais, monsieur, si on ne se battra plus qu'une bonne fois pour +toutes, ainsi que vous le dites, après quoi, ajoutez-vous, on finira +par ne plus s'attaquer en aucune manière, et l'on vivra en paix et +en bonne intelligence. + +Si c'est encore, je le répète, de la guerre générale que vous me +parlez, je le désire de toute mon âme. C'est le voeu de tout homme +qui pense, et qui chérit l'humanité. Je me permettrai encore de vous +dire que cela, suivant moi, ne dépend que de l'Angleterre. + +Si c'est de l'Égypte que vous voulez parler, je dois vous assurer, +monsieur, que les troupes françaises qui sont à Alexandrie, ne se +conduiront pas comme celles du Caire: elles soutiendront leur +réputation avec d'autant plus d'énergie qu'elles auront à lutter +contre des généraux et des troupes faites pour être estimées sous +tous les rapports. + +Dans toute autre circonstance, monsieur, je n'aurais peut-être pas +répondu à une lettre qui n'est que sous la forme d'une note; mais +ici les circonstances sont telles que tout devient extrêmement +intéressant, et qu'un jour tout ce qui s'est passé en Égypte devra +être rendu public, parce que, sous tous les rapports, il faut que la +vérité soit connue. + +J'ai d'ailleurs saisi avec d'autant plus d'empressement, monsieur, +l'occasion de vous témoigner mon estime, que j'ai su parfaitement, +dans le temps, que c'était vous qui aviez averti avec beaucoup de +loyauté le général en chef mon prédécesseur, que la capitulation +d'El-A'rych allait être rompue, et qu'il devait prendre ses +précautions. + +J'ai l'honneur. + + ABDALLAH MENOU. + + + (Nº 12.) Caire, le 25 thermidor an VIII (13 juillet 1800). + +AU GÉNÉRAL EN CHEF MENOU. + + +Chacun, dans ce bas monde, suit, sans s'en douter, le chemin bon ou +mauvais que le destin lui prescrit. Les uns font des conquêtes, les +autres font des souliers; les uns font des constitutions, les autres +font des enfans, des arrêtés, des processions, des tableaux, etc.; +moi, citoyen Général, je fais des projets; c'est ma partie: de même +que l'immortel Raphaël a placé le Père éternel, coiffé de son +triangle équilatéral, au haut du firmament, pour juger les mortels; +moi, je me place souvent de moi-même au-dessus du monde physique et +moral. Là, du néant où le hasard m'a plongé depuis quelques années, +je travaille tout à mon aise; et, si quelque obstacle ose s'opposer +à mon pouvoir suprême, mon imagination le surmonte bientôt. Quelle +belle chose que l'imagination! combien elle fait d'heureux! +autrefois je l'étais; par elle je me figure l'être encore. Cette +jouissance vaut bien la première, pour un philosophe qui n'a point +su définir le bonheur. + +Je pris la liberté de vous proposer dans le temps, citoyen Général, +de contenir pour toujours l'Égypte par les effets contraires du +fanatisme de ses habitans: vous n'avez cessé de rire de cette idée, +qui aurait, dites-vous, fait crucifier Crébillon; mais vous rirez +peut-être bien davantage, lorsque, dans un mémoire raisonné d'après +toutes les règles de la logique et de l'hydraulique, sans autre +dépense pour le gouvernement que cinq cent mille livres une fois +payées, dix hommes par village, à mes frais pendant dix ans, cent +quintaux de poudre par trimestre, et un brevet de folie, que déjà +tout le monde m'accorde gratuitement, je rendrai le Nil si docile à +vos ordres, que vous pourrez alors lui faire arroser, à votre bon +plaisir et dans les divers temps de l'année, tous les terrains, même +les plus élevés de l'Égypte. Cet ouvrage, digne des temps les plus +reculés de ces contrées fameuses, procurera annuellement une +inondation également bonne, en centuplant au moins la surface +cultivable de l'Égypte. Je vous demande dès à présent, citoyen +Général, la propriété des déserts que je rendrai cultivables. Cette +marque de bonté de votre part me servira de stimulant nécessaire au +travail qu'il me reste à faire encore, pour porter cette idée +sublime à la perfection que je voudrais lui donner avant de la +soumettre à votre approbation. Mais, comme je ne désire être riche +que pour embellir l'Égypte, les revenus des déserts rendus comme +ci-dessus à l'agriculture, seront par moi employés à l'édification +de la nouvelle ville française. + +À Batn-el-Bahra, deux mille toises environ au nord de l'angle sud du +Delta, s'élèveront les murs de cette ville; sa droite défendue par +la branche orientale, sa gauche par la branche occidentale du Nil. +Un canal de soixante pieds de largeur sur trente de profondeur, +apportera dans le centre de cette ville magnifique les productions +du milieu de l'Afrique, que l'entière liberté de plus de mille +lieues de navigation de ses fleuves y amènera sans cesse. Cette +ville recevra dans son sein les marchandises de l'Europe et de +l'Asie par deux autres canaux, qui, dérivés du premier ci-dessus au +centre de la ville, aboutiront à la branche de Rosette et de +Damiette. Les richesses de tout l'univers seront ainsi conduites par +eau jusque dans les divers quartiers de cette ville unique: elles y +seront vendues et expédiées par toute la terre. Deux superbes ponts, +aboutissant chacun à un faubourg au-delà des deux branches du Nil, +seront défendus par de bons ouvrages. Ils éloigneront ainsi toute +hostilité de la ville centrale, qui, de trois côtés, sera ainsi +rendue imprenable. Quant à son front vers le Delta, il offrira une +longue ligne droite flanquée de bastions et autres ouvrages, dont +les feux seront tellement croisés sur les approches, qu'il sera +impossible à des assiégeans de la pénétrer. + +Cette ville opulente couvrira bientôt les campagnes voisines de +toutes les beautés que l'art et la nature s'efforceront à l'envi de +produire. On y verra s'élever, comme par enchantement, des palais +magnifiques, dont le Bédouin hideux ne pourra que convoiter les +richesses; des jardins vastes et délicieux, des routes, des canaux +plantés d'arbres de toute espèce. Là, sous un ciel toujours pur, et +à l'ombre de bosquets verts et impénétrables aux ardeurs du soleil, +les petites maîtresses de Paris que les affaires de commerce de leur +maison, ou mille autres motifs, amèneront en Égypte, oubliant les +plaisirs bruyans et passagers de la France, s'abandonneront aux +charmes réels et constans de la douce volupté orientale, que +l'influence des moeurs et du climat leur fera bientôt préférer: et +si elles deviennent par la suite des épouses fidèles et laborieuses; +si, entièrement occupées de l'intérieur de leur harem, elles +écartent d'elles-mêmes tous les vices séducteurs, qui font en Europe +la peste des familles, cette heureuse régénération du sexe français +sera due au séjour charmant de Ménopolis. + +Mais, citoyen Général, c'est, comme on le dit quelquefois fort +élégamment, attacher la charrette avant les boeufs. Avant que vous +soyez maître d'ordonner l'inondation du Nil, avant que moi-même +j'élève les murs de la superbe Ménopolis, nous devons chercher à +rendre la conquête de l'Égypte profitable à la patrie, soit que la +paix générale nous assure ou nous prive de cette belle colonie. + +Si elle nous l'assure, vous aurez vous-même, je l'espère, citoyen +Général, le bonheur de la conduire à cet état de splendeur que votre +patriotisme, vos lumières, et même un sentiment de commisération +pour ces pauvres Égyptiens, promettent déjà à leur pays, digne d'un +meilleur sort. Comme les ressources naîtront alors sous vos pas, et +que tout nous prouve à présent que vous saurez bien en profiter à +cette heureuse époque, je crois superflu de hasarder ici mes +opinions particulières sur les moyens de porter cette colonie au +plus haut point d'utilité pour la métropole. + +Mais si la malheureuse Égypte, ou plus encore, si ses malheureux +habitans ne doivent être considérés à la paix générale que comme un +pur objet d'échange, et que nous soyons obligés de sortir d'ici; +comme nous connaissons actuellement trop bien ce pays pour ne pas +chercher à le revoir en son temps, je suis persuadé que la France +l'aura alors ou de gré ou de force. Dans cette hypothèse, il serait +très important d'y laisser un parti puissant, qui pût s'y maintenir +armé pour y entretenir notre influence politique et commerciale, et +seconder enfin les Français d'un côté, tandis qu'ils l'attaqueraient +de l'autre. + +Mais comment trouver ce parti? En quels lieux et comment pourrait-il +se maintenir en force? + +Ce parti est tout trouvé; il n'y a plus qu'à presser son +organisation. L'Égypte, si on doit l'abandonner à la paix, ne +pouvant retourner qu'à ses anciens maîtres, ils y extermineraient +par vengeance ou par fanatisme toutes nos créatures. La sédition du +Caire n'a que trop bien prouvé leurs sentimens sanguinaires; tous +ceux qui ont à craindre leur retour en sont si persuadés, qu'ils +deviendraient plutôt soldats contre eux que de s'exposer à leur +ressentiment barbare. Il ne faut donc plus que seconder loyalement +leurs généreux efforts, pour en recueillir nous-mêmes tous les +avantages et les préserver ainsi de l'horrible boucherie dont toute +la honte rejaillirait sur la France, si, comme on allait le faire, +ces malheureuses victimes de leur dévoûment aux Français, pour prix +des services qu'ils leur ont rendus, allaient par nous être livrées +aux vengeances, aux haines particulières que nous avons suscitées, +en un mot, au fanatisme général qui animera pour toujours les +Osmanlis gouvernans, contre nos amis malheureux et abandonnés. Le +voilà donc ce parti. + +En quels lieux et comment pourrait-il se maintenir en force? Ceci +est très simple: il n'a qu'à abandonner le midi de l'Égypte, et +aller ainsi renforcer Mourâd-Bey, qu'un traité d'alliance nous +oblige de soutenir en cas d'évacuation. Fort de ses mameloucks et de +nos auxiliaires, que le séjour des Français en Égypte aguerrira +toujours plus, il ne tardera pas d'en chasser les Osmanlis et de +s'en rendre totalement maître. Dès-lors nos auxiliaires, par un +traité secret conclu avec lui, seront considérés par Mourâd-Bey dans +le Saïd, comme nous-mêmes nous l'y considérons aujourd'hui. Ils le +tiendront, en quelque manière, dépendant de la France par le besoin +qu'il aura d'en être étayé; ils maintiendront ainsi notre influence +politique et commerciale dans ces contrées que d'autres puissances +jalouses nous enlèveraient bientôt, si Mourâd gouvernait seul +l'Égypte. Il est trop fin sans doute en ce moment pour ne pas +paraître entièrement dévoué à nos intérêts tant qu'il devra nous +craindre, ou attendre de nous sa réintégration définitive; mais qui +peut nous répondre de lui, lorsque se voyant étayé par des alliances +qu'il trouvera aisément contre nous, nous serons loin de lui et hors +d'état de lui nuire? + +Soutenir comme ci-dessus l'indépendance de nos créatures en Égypte, +pour y conserver l'influence de la France et nous ménager ainsi des +moyens faciles d'y rentrer, tels sont, citoyen Général, les +avantages que vous pouvez aisément procurer de vous-même à la +République, si, à la paix générale, elle doit renoncer à ce pays. +Ceux qu'elle pourra obtenir en traitant elle-même son évacuation, et +qui doivent être très considérables, ne peuvent plus se négocier +qu'entre les puissances belligérantes, qui seules peuvent et doivent +avoir ce droit. C'est une vérité hardie, qu'il était réservé à vous +seul, citoyen Général, de proclamer à l'armée, à une époque +difficile et mémorable, où moins de sagesse, de caractère et de +dévoûment en son chef eût pu la perdre sans ressource. + +J'ose donc, citoyen Général, appeler toutes vos sollicitudes sur +l'augmentation, l'instruction militaire et l'armement de nos +auxiliaires d'Égypte. Déjà par vos ordres, ils se rallient à un chef +qui, soldat, prodigue, et français plus qu'aucun des scribes ses +confrères, a manifesté son courage et ses talens en combattant avec +nous pour la conquête du Saïd. Sans cesse entouré de dangers pour +nous servir, il brave en ce moment les menaces des habitans du +Caire, qu'il contraint d'expier leur révolte; il est revêtu de +l'entière confiance des siens; comme eux il est issu de ces anciens +Égyptiens qui étonnent encore l'univers par leurs monumens: quels +souvenirs ces monumens rappellent! Quelles lumières! Quelle +politique! En un mot, quelle civilisation ces pyramides, ces +temples, ces lacs, ces canaux, annoncent chez les peuples qui les +imaginèrent! Mais, ô vicissitude des temps! des hommes, maîtres de +toute la terre sous le grand Sésostris, sont méconnaissables dans +leurs descendans. Le Cophte, avili, abruti même par des milliers +d'années d'esclavage, n'a su jusqu'ici que ramper servilement aux +pieds de ses maîtres, sans cesse renaissans pour lui; mais si les +Perses, les Grecs, les Romains, les Turcs, furent des tyrans +barbares et fiers, les Français, dont la philosophie sait apprécier +la dignité de l'homme, seront pour eux des vainqueurs généreux; et +si des circonstances majeures font qu'on doive pour un temps les +abandonner, ce ne sera qu'en les mettant à même, comme je l'ai dit +ci-dessus, de pouvoir se garantir contre de nouveaux possesseurs +sanguinaires et fanatiques, qui, en exterminant même par le conseil +de leurs alliés, nos auxiliaires d'Égypte, rassureraient leurs +craintes, en détruisant nos vues politiques sur ce pays. + +J'ai tâché jusqu'ici de démontrer la nécessité des auxiliaires, dans +le cas où la paix nous enlèverait cette précieuse conquête: il me +reste à vous prouver son utilité dans le cas où elle nous la +conserverait. + +Par eux toutes les riches productions de l'intérieur de l'Afrique +s'amoncellent en Égypte; il ne faut pour cela que former deux ou +trois établissemens de sept à huit mille hommes chacun, sur le Nil, +ou le fleuve Abiad qui s'y joint; ces établissemens ne sauraient +être formés que par des hommes déjà accoutumés aux chaleurs de +l'intérieur de l'Afrique: la latitude des lieux qu'ils occuperaient +serait peut-être fatale à des Européens. Ces établissemens +assureront à la France plus de mille lieues de navigation intérieure +de cette partie du monde encore si peu connue; elle ne le deviendra +successivement alors que par le commerce exclusif que pourront y +faire nos négocians Français établis en Égypte. + +Le destin, qui me prescrit de faire des projets, vous donne à vous +seul, citoyen Général, les moyens faciles de les exécuter. Les idées +ci-dessus, immenses dans leurs résultats, sont simples et faciles +dans leur exécution; elles se réduisent pour le moment à protéger et +encourager nos auxiliaires, et accorder de la confiance et des +honneurs à leur chef. + +Excusez, citoyen Général, si j'ai tâché d'être plaisant en +commençant ce Mémoire; je désirerais être persuasif en le finissant. +Si mes idées sur les auxiliaires n'excitent que votre rire, le +destin me désignera alors pour être votre bouffon, et je veux l'être +absolument; mais j'aurai en moi-même la douce consolation d'avoir +plaidé la cause de nos créatures en Égypte, qui, abandonnées par +nous, sont dévouées à une boucherie inévitable. Votre moralité, +votre loyauté, leur est un gage assuré que vous épouserez leur +cause, soit que la paix générale nous donne ou nous prive de +l'Égypte. Dès qu'elles en seront persuadées, vous verrez alors tous +leurs moyens se développer en notre faveur. + + _Signé_ LASCARIS. + +_P. S._ Si je manque d'éloquence, si je vous semble incorrect, si je +suis même un peu singulier, vous me passerez tout en faveur des +motifs qui m'animèrent sans cesse pour mon pays. + + +FIN DU TOME PREMIER + + + + +TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS LE TOME PREMIER. + + + NOTICE SUR LE GÉNÉRAL REYNIER. _Page_, j + + Considérations générales sur l'organisation physique, militaire, + politique et morale de l'Égypte. 1 + + Organisation physique. 2 + + Système de guerre adopté par les Français. 13 + + Fortifications construites par les Français. 16 + + Des routes et marches d'armée dans l'intérieur de l'Égypte. 31 + + Considérations sur la civilisation des différentes classes + d'habitans de l'Égypte. 33 + + Des Arabes. _ibid._ + + Des fellâhs ou cultivateurs. 45 + + Des habitans des villes, des mameloucks et de leur gouvernement. 54 + + Résumé de l'état social des peuples de l'Égypte. 76 + + DE L'ÉGYPTE APRÈS LA BATAILLE D'HÉLIOPOLIS. 83 + + +PREMIÈRE PARTIE. + + DEPUIS LE MOIS DE FLORÉAL AN VIII, JUSQU'AU MOIS DE + BRUMAIRE AN IX. _ibid._ + + CHAPITRE PREMIER.--Situation de l'armée d'Orient, et + projets de Kléber avant sa mort. _ibid._ + + CHAP. II.--Assassinat de Kléber.--Le général Menou + prend le commandement.--Sa conduite dans les premiers + temps, et jusqu'en fructidor. 89 + + CHAP. III.--Événemens politiques. 96 + + CHAP. IV.--Esprit des habitans de l'Égypte.--Événemens + militaires jusqu'au mois de brumaire. 99 + + CHAP. V.--Intrigues.--Origine des divisions. 103 + + CHAP. VI.--Innovations dans l'administration du pays. 106 + + CHAP. VII.--Des finances. 119 + + CHAP. VIII.--Administration de l'armée; magasins + extraordinaires. 123 + + CHAP. IX.--Murmures de l'armée contre le général Menou.--Les + généraux de division lui font des représentations.--Sa + confirmation. 125 + + +SECONDE PARTIE. + + DEPUIS LE MOIS DE BRUMAIRE JUSQU'AU MOIS DE VENTÔSE AN IX. 137 + + CHAPITRE PREMIER.--De l'esprit de l'armée jusqu'à l'arrivée + de la flotte anglaise. _ibid._ + + CHAP. II.--Événemens militaires et politiques jusqu'à + l'entrée de la campagne. 145 + + CHAP. III.--Finances.--Produit des nouveaux droits.--Vices + des innovations.--Augmentation des dépenses + de l'armée.--La perception du miry est retardée.--Les + caisses sont vides au moment d'entrer en campagne. 158 + + CHAP. IV.--Des magasins.--De l'administration des + subsistances.--Des revenus en nature. 162 + + +PIÈCES JUSTIFICATIVES. + + Menou, général en chef de l'armée française, aux habitans + de l'Égypte. 166 + + Lagrange, général de division, chef de l'état-major général + de l'armée, au général Bonaparte, premier consul + de la République française. 172 + + Damas, général de division, au général en chef Menou. 176 + + Le général de division Reynier au général en chef + Menou. 178 + + Lanusse, général de division, au général en chef Menou. 180 + + Lanusse, général de division, au général en chef Menou. 181 + + Ch., chef de bataillon de la 85e demi-brigade, au général + en chef Menou. 183 + + Ch., chef de bataillon de la 85e, au premier consul. 184 + + Lanusse, général de division, au général en chef Menou. 190 + + Au Ministre des affaires étrangères. 192 + + +TROISIÈME PARTIE. + + CAMPAGNE CONTRE LES ANGLAIS ET LES TURCS. 198 + + CHAPITRE PREMIER.--Arrivée de la flotte anglaise.--Dispositions + militaires. _Ibid._ + + CHAP. II.--Débarquement des Anglais.--Combat du 22 + ventôse. 205 + + CHAP. III.--Arrivée de l'armée à Alexandrie.--Affaire + du 30 ventôse. 219 + + CHAP. IV.--Dispositions après l'affaire du 30 ventôse.--Prise + de Rosette et de Rahmaniëh.--Passage du désert + par le visir. 231 + + CHAP. V.--Marche pour reconnaître l'armée du visir.--Prise + d'un convoi parti d'Alexandrie.--Évacuation de + Lesbëh, Damiette et Bourlos.--Esprit et conduite des + habitans de l'Égypte et des mameloucks.--Mort de + Mourâd-Bey.--Investissement du Caire et traité pour + l'évacuation de cette ville. 254 + + CHAP. VI.--Blocus d'Alexandrie jusqu'à l'entière consommation + des vivres; son évacuation. 272 + + EXTRAIT DU JOURNAL DU CHEF DE BRIGADE DU GÉNIE + D'HAUTPOUL. 289 + + Prise de Rosette par les Anglais.--Marche contre le + visir.--Capitulation du Caire. _ibid._ + + _15 floréal._--Évacuation du camp d'El-A'rych. 291 + + _25 floréal._--Premier conseil de guerre. 296 + + Convention pour l'évacuation de l'Égypte par le corps + de troupes de l'armée française et auxiliaire aux ordres + du général de division Belliard. 318 + + Le général de division Belliard au premier consul + Bonaparte. 327 + + +PIÈCES JUSTIFICATIVES. + + Le général en chef Menou au général Bonaparte, premier + consul. 338 + + Résumé. 344 + + Notes du général ***, sur la situation de l'armée d'Égypte, + depuis la fin de l'an VII jusqu'au 12 floréal an IX. 345 + + Menou, général en chef, au citoyen Carnot, ministre de + la guerre. 380 + + Menou, général en chef, au premier consul de la République + française, le général Bonaparte. 383 + + Le général en chef de l'armée d'Orient au général en chef + Bonaparte. 387 + + Menou, général en chef, au général Berthier, ministre + de la guerre. 391 + + Menou, général en chef, au général Bonaparte, premier + consul de la République. 392 + + Au citoyen Chaptal, ministre de l'intérieur. 393 + + Le général en chef de l'armée française d'Orient à sir + Sidney Smith, commandant une division de l'armée + anglaise. 395 + + Au général en chef Menou. 400 + + +FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Campagne d'égypte (Volume 2), by +Alexandre Berthier and Jean-Louis-Ebenézer Reynier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CAMPAGNE D'ÉGYPTE (VOLUME 2) *** + +***** This file should be named 39325-8.txt or 39325-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/3/2/39325/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/39325-8.zip b/39325-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3624fdd --- /dev/null +++ b/39325-8.zip diff --git a/39325-h.zip b/39325-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5f3c704 --- /dev/null +++ b/39325-h.zip diff --git a/39325-h/39325-h.htm b/39325-h/39325-h.htm new file mode 100644 index 0000000..e6c30b6 --- /dev/null +++ b/39325-h/39325-h.htm @@ -0,0 +1,12528 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html lang="fr"> + +<head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1"> +<title>The Project Gutenberg e-Book of Campagne d'Égypte, 2ème Partie.; Author: Maréchal Berthier.</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {font-size: 1em; text-align: justify; margin-left: 5%; margin-right: 5%;} + +h1 {font-size: 115%; text-align: center; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} +h2 {font-size: 110%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 2em;} +h3 {font-size: 105%; text-align: center; margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;} + +a:focus, a:active { outline:#ffee66 solid 2px; background-color:#ffee66;} +a:focus img, a:active img {outline: #ffee66 solid 2px; } + +hr.hr20 {width: 20%; text-align: center;} + +sup {line-height: 0em; font-variant: normal;} + +ul.none {list-style-type: none;} +li {margin-top: 0.8em;} + +p {text-indent: 1em;} +p.tn {margin-left: 10%; width: 80%;} + +table {border-collapse: collapse; table-layout: fixed; + width: 90%; margin-left: 5%; margin-top: 1em; margin-bottom: 1em;} + +.p2 {margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;} +.p4 {margin-top: 4em; margin-bottom: 1em;} + + +.pagenum {visibility: hidden; + position: absolute; right:0; text-align: right; + font-size: 10px; + font-weight: normal; font-variant: normal; + font-style: normal; letter-spacing: normal; + color: #C0C0C0; background-color: inherit;} + +.smcap {font-variant: small-caps; font-size: 95%;} +.smaller {font-size: smaller;} +.center {text-align: center; text-indent: 0em;} +.signat {text-align: right; margin-right: 10%;} +.signatsc {text-align: right; margin-right: 10%; font-variant: small-caps; font-size: 95%;} +.to {font-variant: small-caps; font-size: 95%; text-align: center;} +.date {text-align: right; margin-right: 10%; font-size: 95%;} +.greet {text-align: center; margin-top: 1.5em; margin-bottom: 1.5em;} +.chaptitle {font-variant: small-caps; font-size: 95%; text-align: center; margin-bottom: 1.5em;} +.toc {margin-left: 5%; margin-right: 15%;} +.ralign10 {position: absolute; right: 10%; top: auto;} +.td-right {text-align: right;} +.add1em {margin-left: 1em;} +.add5em {margin-left: 5em;} + +--> +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Campagne d'égypte (Volume 2), by +Alexandre Berthier and Jean-Louis-Ebenézer Reynier + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: Campagne d'égypte (Volume 2) + 1ère partie: Mémoires du maréchal Berthier; 2ème partie + Mémoires du comte Reynier + +Author: Alexandre Berthier + Jean-Louis-Ebenézer Reynier + +Annotator: Isidore Langlois + +Release Date: April 1, 2012 [EBook #39325] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CAMPAGNE D'ÉGYPTE (VOLUME 2) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<h1>MÉMOIRES<br> + DU<br> + COMTE REYNIER,</h1> +<p class="center">GÉNÉRAL DE DIVISION.</p> + + +<p class="p2 center">CAMPAGNE D'ÉGYPTE,<br> + II<sup>e</sup> PARTIE.</p> + +<hr class="hr20"> + +<p class="p4 center smaller">PARIS<br> + BAUDOUIN FRÈRES, ÉDITEURS,<br> + RUE DE VAUGIRARD, N<sup>o</sup> 17.<br> + 1827.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="pagev" name="pagev"></a>(p. v)</span> NOTICE<br> +SUR<br> +LE GÉNÉRAL REYNIER.</h2> + +<p>Reynier (E.), général de division, comte de l'Empire, etc., naquit à +Lausanne, le 14 janvier 1771. Issu d'une famille noble, proscrite pour +cause de religion, il profita du bénéfice des lois qui réintégraient +les descendans des réfugiés dans les droits qu'ils avaient perdus. Il +vint en France, se présenta à l'École des Ponts et Chaussées, où il +fut admis dans le courant de mars 1790. Il y fit des progrès rapides, +mérita les éloges de Prony, Lesage, Perronet, qui se plaisaient à +rendre hommage à ses talens, et le proposaient pour modèle à leurs +élèves. Ses cours achevés, il fut nommé officier de son arme: mais +nous étions en 1792; l'Europe débordait sur la France; l'Assemblée +avait déclaré la patrie en danger, Reynier quitta des épaulettes qui +ne l'appelaient pas à la frontière. Il <span class="pagenum"><a id="pagevi" name="pagevi"></a>(p. vi)</span> entra dans le +bataillon du Théâtre-Français, et marcha comme simple canonnier à la +rencontre de l'ennemi. Rappelé presque aussitôt par le directeur des +fortifications qu'on élevait autour de la capitale, il fut employé +comme ingénieur jusqu'à la fin d'octobre qu'il fut nommé adjoint aux +adjudans-généraux de l'armée du Nord. Il fit en cette qualité la +campagne de Belgique, assista à la bataille de Jemmapes, à celle de +Nerwinde, et partagea cette longue suite de revers qu'entraîna la +défection de Dumouriez. L'instruction avait fui: l'émigration, les +défiances avaient éloigné les hommes capables; Reynier en devint +d'autant plus précieux. Il fut fait chef de brigade, et attaché à +l'état-major. C'était là que l'appelait son talent. Froid, réservé, +peu propre à enlever la troupe, il était d'une aptitude rare aux +méditations du cabinet. Personne ne concevait, ne disposait mieux un +plan d'attaque, personne ne discutait mieux les chances d'une +opération. La coupe, les accidens du terrain fixaient son attention +d'une manière spéciale. Il sentait l'importance du champ de +manœuvres, et mettait un soin particulier à le bien <span class="pagenum"><a id="pagevii" name="pagevii"></a>(p. vii)</span> +choisir. Il n'en mettait pas moins à plier le soldat à la discipline. +Il avait vu les merveilles qu'avait exécutées son courage, et les +revers que l'insubordination, le défaut d'habitude, avaient entraînés; +il résolut d'y remédier. Il exerça, organisa mieux la troupe, et vit +bientôt les bandes indisciplinées des volontaires, aussi dociles, +aussi fermes, que les vieilles demi-brigades avec lesquelles elles +combattaient. Ces heureuses tentatives et les succès dont elles furent +couronnées, lui méritèrent la confiance du général en chef, dont il +devint bientôt l'ami, le confident. Il avait préparé les victoires qui +avaient signalé son commandement à l'armée du Nord, il le suivit à +celle de Rhin-et-Moselle, qui lui fut déféré après les désastres de +Pichegru. En quel état la perfidie de ce général avait mis des troupes +long-temps victorieuses! Battues sous les murs de Mayence, elles +avaient été ramenées devant Landau, où les maladies et la misère +achevaient de les consumer. Les caisses, les magasins, étaient +également épuisés. Point d'habits, point de subsistances, point de +solde. L'officier était pieds-nus comme le soldat; tous succombaient +<span class="pagenum"><a id="pageviii" name="pageviii"></a>(p. viii)</span> aux privations. Assurés de l'homme odieux qui s'était chargé +de faire périr les braves qui s'immolaient à sa gloire, les +Autrichiens restèrent paisibles tant qu'il présida à ces horribles +funérailles. Mais il ne fut pas plus tôt rappelé, qu'ils se mirent en +mouvement. Ils se flattèrent sans doute d'achever ce qu'il avait si +cruellement ébauché, et rompirent un armistice inconcevable dans des +circonstances qui le rendaient plus inconcevable encore. Accordée au +milieu de la victoire, la cessation des hostilités était repoussée +après la défaite, au moment où elle semblait indispensable pour +secourir Beaulieu. Cette conduite paraissait étrange; mais ils +marchaient, force était de se mettre en mesure. La chose n'était pas +aisée; les transports étaient nuls; la cavalerie n'avait que quelques +chevaux galeux; l'artillerie s'était vainement épuisée à reformer ses +attelages.</p> + +<p>Obligé de suppléer à cet affreux dénûment, Reynier sut trouver, +assembler des ressources. Il mit à contribution le patriotisme des +campagnes; il obtint des vêtemens, réunit des subsistances, attacha +des bœufs aux pièces, et l'armée, dont il avait adouci la <span class="pagenum"><a id="pageix" name="pageix"></a>(p. ix)</span> +misère, put enfin se porter sur Kayserlautern. Heureusement l'ennemi +ne nous attendit pas. La victoire de Lodi s'était fait sentir sur les +bords du Rhin; Wurmser fut obligé d'accourir au secours de Beaulieu. +Jourdan s'était avancé sur la Sieg; les Autrichiens affaiblis, battus +dans deux rencontres successives, avaient évacué le Palatinat. Ils ne +conservaient plus sur la rive gauche que la position retranchée de la +Rehute, en avant de la tête de pont de Manheim, et quelques postes +autour de Mayence. On les suivit, on emporta une partie des ouvrages; +on eût voulu franchir le fleuve et troubler le mouvement que le prince +Charles dirigeait sur l'armée de Sambre-et-Meuse; mais on n'avait ni +équipages de pont ni moyens de s'en procurer. On fut obligé de perdre +un temps précieux à les chercher. Cette opération regardait plus +spécialement le général Reynier; il mit à la préparer, une prévoyance, +une habileté peu commune. Sans fonds, sans moyens, obligé de recourir +au patriotisme qui lui avait déjà fourni des ressources abondantes, il +sut l'animer, le stimuler, et lui arracher encore les sacrifices +<span class="pagenum"><a id="pagex" name="pagex"></a>(p. x)</span> qu'exigeait l'opération secrète qu'il méditait. Il s'adressa +aux administrations, aux villages; demanda des bateaux aux unes, des +nacelles aux autres, couvrit ces apprêts de mouvemens de troupes, +d'artillerie, et groupant tout à coup à Strasbourg et à Gambsem les +corps qui devaient tenter le passage du fleuve, il l'effectua avant +que l'ennemi eût vent de son dessein. Le général Latour essaya de nous +refouler sur la rive gauche; mais battu dans deux actions +consécutives, il fut obligé de s'éloigner en abandonnant des +prisonniers et une artillerie nombreuse.</p> + +<p>À la nouvelle de ces revers, le prince Charles s'arrêta. Il chargea le +général Vartensleben de suivre l'armée de Sambre-et-Meuse, et, +rassemblant tout ce qu'il avait de forces disponibles, il accourut +avec l'intention de reprendre en sous-œuvre ce que n'avait pu faire +son lieutenant. Il ne fut pas plus heureux. Arrêté sur les bords de la +Murg, obligé de céder le terrain et les villages où il s'était établi, +il se retira dans l'espérance de reprendre, dans une action générale, +les avantages qu'il avait perdus. Il se déploya dans <span class="pagenum"><a id="pagexi" name="pagexi"></a>(p. xi)</span> la +plaine qui sépare Malsch de Memkenstram, jeta des corps dans les +montagnes du Rosenthal, et attendit les Français dans cette formidable +position. Ils ne tardèrent pas à paraître. Leurs masses étaient moins +épaisses, leur cavalerie ne s'élevait pas au quart de celle qu'ils +avaient à combattre, mais le courage, de bonnes manœuvres, la +nécessité de vaincre, suppléèrent aux forces qui leur manquaient, et +fixèrent la victoire. Battus le 21 messidor, à Rosenthal, les +Autrichiens le furent encore le 22 à Friedberg par l'armée de +Sambre-et-Meuse. Hors d'état désormais de contenir les deux armées +qu'il avait sur ses ailes, l'archiduc prit le parti de sortir de la +position périlleuse où il s'était placé; il nous abandonna Stuttgard, +et se retira sur le Danube. Reynier profita de sa retraite pour se +mettre en relation avec le duc de Wurtemberg, le margrave de Baden, +qu'il réussit à détacher de la coalition. Il ne fut pas moins heureux +avec le cercle de Souabe, et parvint ainsi, par d'adroites ouvertures, +à affaiblir une armée dont ses conseils et ses dispositions ne +tardèrent pas à accroître les revers. Elle s'était retirée derrière +les montagnes d'Alb, et se <span class="pagenum"><a id="pagexii" name="pagexii"></a>(p. xii)</span> flattait d'accabler les Français +au moment où ils déboucheraient dans la plaine. Mais Reynier disposa +les colonnes avec tant d'art, leur marche fut si bien coordonnée, si +compacte, qu'elles culbutèrent l'archiduc, et le forcèrent, malgré +l'obstination avec laquelle il revenait à la charge, à nous abandonner +le champ de bataille. La défaite qu'il venait d'essuyer à Neresheim +détermina le prince Charles à tenter un mouvement qui lui réussit. Il +passa le Danube, rassembla tout ce qu'il avait de troupes lestes, +aguerries, et profitant de la pénurie des Français, qui, dépourvus +d'agrès, d'équipages de pont, ne pouvaient de sitôt tenter le passage +du fleuve, il courut à la rencontre de l'armée de Sambre-et-Meuse. Il +la joignit, la culbuta devant Amberg. Il reporta aussitôt un corps de +douze mille hommes d'élite sur la ligne qu'il venait de quitter et se +mit sur les traces de l'armée battue. Il l'atteignit à Wurtzbourg, +l'attaqua, la défit encore, et menaça les communications de celle qui +s'étendait dans la Bavière. Latour avait déjà marché contre les corps +qu'elle avait devant la tête de pont d'Ingolstadt. Culbuté à +Gessenfeld, taillé en pièces à Freiseing, il avait recueilli +<span class="pagenum"><a id="pagexiii" name="pagexiii"></a>(p. xiii)</span> ses forces, et s'avançait de nouveau sur nous. D'une autre +part, les garnisons que le prince Charles avait jetées dans les places +qu'il conservait sur le Rhin, s'étaient réunies sur nos derrières. Le +corps du Tyrol se portait sur la droite; notre position devenait +critique. Moreau résolut néanmoins de tenter un dernier effort pour +dégager l'armée de Sambre-et-Meuse. Il voulut à son tour donner des +inquiétudes à l'archiduc sur ses derrières, et chargea le général +Reynier de faire les dispositions qu'exigeait le mouvement. L'armée se +rassembla vers Friedberg. Desaix passa le Danube; nos troupes +s'avancèrent dans toutes les directions. Elles joignirent Latour, qui +marchait à leur rencontre, le culbutèrent après un combat des plus +vifs, et se répandirent jusqu'à Heidek. Mais rien n'arrivait par la +route de Nuremberg; le prince Charles tirait tout de la Bohême; Desaix +replia ses troupes, et la retraite de l'armée commença. Elle fut +calme, sans désordre, telle qu'on pouvait l'attendre d'un homme froid, +méthodique, comme celui qui en arrêtait les dispositions. En vain +l'archiduc abandonnant les traces de l'armée de Sambre-et-Meuse, +<span class="pagenum"><a id="pagexiv" name="pagexiv"></a>(p. xiv)</span> qui précipitait sa marche sur Neuwied, essaya-t-il +d'intercepter nos derrières; en vain le général Saint-Julien +chercha-t-il à nous déborder sur la droite; l'armée regagna les bords +du Rhin, sans perte, sans échec. Ni les troupes descendues du Tyrol, +ni celles qui la pressaient de front ne purent l'entamer. Reynier, que +la confiance de son chef avait en quelque sorte investi du +commandement, régla, disposa les marches, les mouvemens, avec une +sagacité, un ensemble, qui lui méritèrent des éloges universels. Mais +cette confiance si pleine, si entière, ne tarda pas à lui devenir +fatale. La conduite de Moreau excita des soupçons. On le blâma d'avoir +long-temps tenu secrets des projets coupables, et de ne les avoir +divulgués que lorsque la connaissance ne pouvait plus en être utile. +Du général les accusations descendirent au chef d'état-major. On +refusa de croire qu'il n'y eût pas complicité; on ne put se persuader +que dans l'intimité où ils étaient ensemble l'un ne fût pas au courant +des projets de l'autre. Reynier fut victime de cette fausse +conviction, et mis à la réforme. Desaix, qui s'intéressait vivement à +lui, ne put, malgré ses instances, faire révoquer une mesure aussi +<span class="pagenum"><a id="pagexv" name="pagexv"></a>(p. xv)</span> rigoureuse<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>. Bonaparte fut plus heureux; il le plaça au +nombre des généraux qui devaient former son état-major, et lui fit +expédier <span class="pagenum"><a id="pagexvi" name="pagexvi"></a>(p. xvi)</span> des lettres de service pour l'armée qu'il allait +conduire en Orient.</p> + + +<h1><span class="pagenum"><a id="page1" name="page1"></a>(p. 1)</span> MÉMOIRES<br> +DU GÉNÉRAL REYNIER<br> +SUR LES OPÉRATIONS<br> +DE L'ARMÉE D'ORIENT,<br> +OU<br> +DE L'ÉGYPTE<br> +APRÈS LA BATAILLE D'HÉLIOPOLIS.</h1> + +<h2>CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES</h2> + +<p class="chaptitle">SUR L'ORGANISATION PHYSIQUE, MILITAIRE, POLITIQUE ET MORALE DE +L'ÉGYPTE.</p> + +<p>Plusieurs voyageurs ont déjà fait connaître l'Égypte, et Volney, mieux +que personne, a donné des idées générales sur l'état physique et +politique de ce pays; mais aucun d'eux n'était appelé, par les +circonstances et par ses fonctions, à l'étudier sous des rapports +militaires et administratifs. Ces connaissances sont néanmoins +indispensables pour juger les événemens militaires et politiques dont +elle a été le théâtre, et pour apprécier les grandes espérances que +cette brillante expédition pouvait donner pour les progrès de la +civilisation, les développemens qu'elle procurait au commerce de la +France <span class="pagenum"><a id="page2" name="page2"></a>(p. 2)</span> dans l'Inde et la Méditerranée, et pour sentir enfin +les causes de la perte de cette conquête.</p> + +<p>Je vais esquisser quelques considérations générales sur cette +organisation: distrait continuellement par des occupations militaires, +je n'ai pu observer beaucoup de détails politiques; mais les savans +qui ont partagé les fatigues de l'armée d'Orient, et qui ont dû à ses +travaux de pouvoir s'occuper entièrement de recherches intéressantes, +les feront connaître. Mon but, en ce moment, est de donner aux +lecteurs qui ne connaissent pas l'Égypte, un aperçu de son +organisation, considérée sous les rapports de sa défense et de l'état +politique des habitans.</p> + +<h3>ORGANISATION PHYSIQUE.</h3> + +<p>L'Égypte est comme isolée du reste de la terre par des obstacles +naturels: séparée de l'Asie par des déserts, un petit nombre de lieux +bas, où l'on trouve de l'eau saumâtre, déterminent la route qu'une +armée peut prendre pour venir l'attaquer. La côte plane de l'Égypte +sur la Méditerranée, et les bouches du Nil, embarrassées par des bancs +de sable, permettent seulement de débarquer sur quelques points +connus. Bornée à l'ouest par des déserts immenses, elle est seulement +exposée, de ce côté, aux émigrations des tribus arabes de la Barbarie. +Séparée de la mer Rouge par un désert, elle craint peu d'être attaquée +de ce côté: ses deux ports sur cette mer, n'offrent aucune ressource; +à <span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> peine peut-on s'y procurer de l'eau; les vivres et les +chameaux nécessaires pour passer le désert y doivent être envoyés +d'Égypte.</p> + +<p>Deux chaînes de montagnes arides bordent le Nil dans la Haute-Égypte; +elles laissent entre elles une vallée de quatre à cinq lieues de +largeur, dans laquelle le fleuve coule, et qu'il couvre lors de ses +débordemens périodiques. C'est la seule partie cultivée et habitée. La +chaîne orientale, qui sépare le Nil de la mer Rouge, est la plus +élevée; elle se termine au bord de la vallée par un escarpement, qui, +dans beaucoup d'endroits, a l'apparence d'une muraille fort élevée, +interrompu de distance en distance par des ravins, ou quelques vallons +étroits formés par les torrens éphémères de l'hiver, et qui servent de +route pour gravir ces montagnes. La chaîne occidentale, qui sépare la +vallée du Nil de celle des Oasis, se termine généralement en pente +douce; elle devient cependant plus escarpée vers Siout; et depuis le +coude que forme le Nil vers Kenëh, elle est taillée à pic, ainsi que +la chaîne orientale jusqu'à Sienne, où les montagnes s'élèvent +davantage et ne laissent qu'un passage étroit aux eaux du fleuve.</p> + +<p>Près du Caire, ces deux chaînes s'écartent: l'orientale se termine +vers l'extrémité de la mer Rouge, sans présenter aucune apparence de +liaison avec les montagnes de l'Arabie, qui se terminent de même.<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page4" name="page4"></a>(p. 4)</span> L'occidentale s'abaisse aussi vers le Fayoum, prend, près du +Caire, sa direction vers le nord-ouest, ensuite à l'ouest, où elle +forme la côte de la Méditerranée. Les rochers qu'on trouve vers +Alexandrie et Aboukir, paraissent une île qui a été détachée de cette +chaîne.</p> + +<p>Dans l'espace compris entre ces deux chaînes et <span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> la mer, est la +plaine de la Basse-Égypte, formée en grande partie par les alluvions +du Nil: elle est coupée par les branches de ce fleuve et par de +nombreux canaux d'irrigation.</p> + +<p>Les sept branches par lesquelles le Nil se dispersait autrefois dans +le Delta, pour aller se jeter dans la mer par sept embouchures, sont +actuellement réduites à deux principales, celle de Rosette et celle de +Damiette. Quelques canaux navigables une partie de l'année sont les +restes encore existans des autres branches. Le canal de Moez est +l'ancienne branche Tanitique; celui d'Achmoun, la Mendésienne: leurs +embouchures se retrouvent encore à Omfaredje et à Dibëh, au-delà du +lac Menzalëh. Les canaux de Karinen et de Tabanieh, qui tombent dans +la mer à Bourlos, sont l'ancienne branche Sébennitique.</p> + +<p>On trouve moins de traces des branches Pélusiaque et Canopique, qui, +rapprochées du désert, donnaient plus de développement au Delta; +cependant celles de la Pélusiaque sont bien prononcées dans la +province de Charkiëh, et on retrouve son embouchure à Tineh, vers les +ruines de Péluse.</p> + +<p>Il est probable que lorsqu'elles existaient toutes ensemble, ces +branches recevaient un volume d'eau à peu près égal. La répartition +inégale des eaux, des canaux dérivés mal à propos ou mal entretenus, +et diverses autres causes, ont pu diminuer leur volume dans l'une de +ces branches; alors l'équilibre a été rompu à l'embouchure; les eaux +de la mer ont <span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> remonté dans le lit du fleuve, ont refoulé les +eaux douces, et se sont mêlées avec elles. Leur salure a dû nuire à la +culture des terres arrosées par les branches du fleuve où elles ont +pénétré: l'abandon de ces terres en a été l'effet; l'inculture a +augmenté tant que l'ignorance de la cause ou l'intérêt des cantons +plus favorisés, ont empêché de rétablir l'équilibre, et réciproquement +l'entretien des canaux a été abandonné à mesure que la population qui +en cultivait les rives est allée s'établir dans des contrées plus +fertiles.</p> + +<p>On observe quelquefois cet effet sur les branches de Rosette et de +Damiette; lorsque la rupture de quelques digues ou d'autres +circonstances augmentent le volume d'eau d'une des branches aux dépens +de l'autre, la mer pénètre dans celle-ci, imprègne les terres de sel, +et force d'abandonner la culture, jusqu'à ce que l'équilibre étant +rétabli, les eaux douces aient pu les laver suffisamment pour les +rendre fertiles.</p> + +<p>D'autres causes ont encore contribué à détruire la branche Pélusiaque; +les Croisés, en ruinant et brûlant la ville de Péluse, ainsi que les +principales villes de ce canton, déterminèrent les habitans à fuir +cette province frontière, exposée à tous les malheurs de la guerre. La +branche Pélusiaque ne fut plus entretenue; les riverains des autres +branches, toujours avides de s'emparer des eaux du Nil, les +détournèrent; les eaux de la mer remontèrent dans cette branche, les +terres abandonnées s'imprégnèrent <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> de sel, et des cantons +considérables devinrent déserts et stériles.</p> + +<p>On ne peut douter que la Basse-Égypte n'ait dû son existence, en +grande partie, aux alluvions du Nil. Les troubles que le fleuve ne +déposait pas sur ses rives, devaient s'en séparer à l'endroit où les +mouvemens opposés du fleuve et de la mer étaient en équilibre. Ces +dépôts y ont formé une barre ou banc de sable, que les divers +mouvemens des eaux ont dû étendre à droite et à gauche: augmentés +successivement par l'action des vents et des eaux, ils ont dû former +la chaîne de dunes et de bancs de sable qui existe entre les diverses +embouchures.</p> + +<p>Ces bancs ont pu rester long-temps séparés des attérissemens directs +du fleuve, par des intervalles ou lacs formés par les eaux de la mer, +mais qui recevaient celles du fleuve lors des débordemens: ces lacs +ont pu diminuer, à mesure que les attérissemens se sont augmentés et +ont comblé leurs communications avec la mer.</p> + +<p>Comme le limon est déposé naturellement dans les endroits les plus +voisins du fleuve, ses rives ont dû s'exhausser les premières. Les +attérissemens ont été plus tardifs dans les parties éloignées, et il +s'est conservé des lacs vers les côtes les plus distantes des points +où le Nil se séparait en plusieurs canaux; aussi, dans tous les temps +il a existé des marais près de Péluse, et le terrain du lac Maréotis +est resté fort bas.</p> + +<p>Les alluvions du Nil devaient remplir ces lacs, <span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> étendre encore +la Basse-Égypte, et suivre leur disposition à envahir sur la mer; mais +elle lutte continuellement pour arrêter ces conquêtes. Les +attérissemens du Nil sont peut-être arrivés à une période où ils ne +peuvent gagner d'un côté qu'en perdant de l'autre. On observe que +depuis plusieurs siècles les terrains envahis par la mer sont plus +considérables que les attérissemens. On peut même prévoir que si des +ouvrages d'art ne dirigent pas le travail de la nature; si on laisse +le volume des eaux se disperser, et les branches principales +s'élargir; si on n'entretient pas l'équilibre des eaux aux +embouchures, la mer enlèvera de nouveaux terrains à la culture, au +lieu d'en céder. C'est le sort qui menace l'Égypte, si elle reste +entre les mains d'un peuple ignorant.</p> + +<p>Lorsque, comme nous l'avons vu ci-dessus, la diminution du volume des +eaux dans une branche, permet à celles de la mer d'y remonter, ces +dernières se répandent dans les lieux bas, et dans les lacs voisins du +fleuve; leurs mouvemens, aidés quelquefois par les orages qui élèvent +momentanément les eaux de la mer, ont pu étendre ces lacs, détruire +les attérissemens qui les séparaient des branches du fleuve, et faire +abandonner la culture des terres imprégnées de leur salure.</p> + +<p>C'est ainsi qu'on peut expliquer la formation des lacs marécageux et +peu profonds qui existent vers les côtes d'Égypte. Le plus +considérable, le lac Menzalëh, a envahi une grande partie du terrain +<span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> qu'arrosaient les branches Pélusiaque, Tanitique et +Mendésienne; le lac Bourlos est vers l'embouchure de l'ancienne +branche Sébennitique et des canaux dérivés de la branche de Rosette; +le lac de Maadiëh est vers l'ancienne bouche de Canope. Le lac d'Edko, +nouvellement formé pendant l'inondation de l'an <span class="smcap">IX</span>, a été causé par +l'ouverture du canal de Deyrout, ordonnée légèrement par le général +Menou: les eaux répandues en abondance dans les terrains bas, se sont +frayées, à travers les dunes, une communication avec la mer. Après +l'inondation, lorsque le niveau des eaux douces a baissé, elles n'ont +plus eu d'écoulement par le canal qu'elles avaient formé près de la +Maison carrée; la mer y a pénétré et a formé ce nouveau lac.</p> + +<p>Le lac Maréotis était trop éloigné du fleuve pour être comblé par ses +attérissemens; les travaux pour le canal destiné à conduire les eaux à +Alexandrie, et ensuite le défaut d'entretien des canaux du Bahirëh, +qui s'y écoulaient, en ont écarté les eaux du Nil, et sa communication +avec la mer ayant été fermée, l'eau s'en est évaporée. Il était à sec +depuis long-temps; mais une vase salée et un sable mouvant, imbibés en +hiver par les eaux de pluie et par celles de l'inondation qu'y portent +encore quoiqu'en petite quantité les canaux du Bahirëh, le rendaient +marécageux une grande partie de l'année. Les Anglais ayant coupé +pendant la dernière campagne la digue du canal d'Alexandrie<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a> qui le +sépare du lac <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> Maadiëh, il a été rempli de nouveau par les +eaux de la mer. Ce lac s'étend dans un vallon parallèle à la mer, et +qui n'en est séparé que par un coteau dont la largeur, dans quelques +endroits, n'est pas de cinq cents toises; il dépasse la Tour des +Arabes.</p> + +<p>Il existe aussi quelques lacs formés par le superflu des eaux +d'inondation, qui se répandent dans des endroits bas où elles n'ont +aucun écoulement, et se dissipent par l'évaporation. Tels sont ceux de +Fayoum, du Grarak, de Birket-El-Hadji, l'Ouadi-Tomlat, et ceux nommés +Krah, par lesquels passait le canal de Suez: ces derniers ne reçoivent +les eaux que lors des grandes inondations.</p> + +<p>Outre les branches ou canaux principaux dont nous venons de parler, la +Basse-Égypte est coupée par un nombre considérable de canaux +d'irrigation, dérivés des grandes branches. Les eaux de l'inondation, +conduites dans ces canaux et retenues par des digues dans divers +arrondissemens, arrosent d'abord les terrains supérieurs, et après +avoir servi successivement à fertiliser plusieurs cantons, s'écoulent +dans les lacs ou dans la mer.</p> + +<p>La crue du Nil commence au solstice d'été; il acquiert sa plus grande +élévation à l'équinoxe d'automne, <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> reste quelques jours étalé +et diminue ensuite. Les eaux s'écoulent plus lentement qu'elles n'ont +monté; au solstice d'hiver, le fleuve est déjà très bas, mais il reste +encore de l'eau dans les grands canaux: à cette époque les terres sont +mises en culture, et bientôt après deviennent praticables.</p> + +<p>Les grands canaux d'irrigation commencent à se remplir à la fin de +thermidor. Toute l'Égypte est inondée en vendémiaire. Les eaux +s'écoulent plus ou moins rapidement dans différens cantons. +Généralement les communications se rouvrent, pour les hommes à pied, à +la fin de brumaire. Les terrains bas et les canaux sont encore remplis +d'eau et de vase: ils se sèchent en frimaire. À cette époque, +plusieurs canaux principaux sont encore impraticables pour un corps de +troupes et pour l'artillerie, parce que les eaux y sont trop basses +pour y faire usage de bateaux et la boue trop tenace pour les passer à +gué. Comme en Égypte les ponts et les digues sont fort rares, et +qu'aucune route n'est tracée pour les grandes communications, on ne +peut bien traverser le Delta que dans le mois de pluviôse.</p> + +<p>Ces époques avancent ou retardent de quinze jours, même un mois, selon +l'élévation de la crue du Nil; mais on peut établir en général que la +Basse-Égypte n'est praticable, dans tous les sens, que depuis les +premiers jours de ventôse jusqu'à la fin de thermidor; les grandes +branches seules conservent de l'eau, et on y trouve toujours des +bateaux pour <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> le passage. Les cantons qui reçoivent l'eau par +des canaux dérivés, après l'inondation des terres supérieures, sont +praticables plus tard: telle est une partie de la province de +Charkiëh.</p> + +<p>D'après cet aperçu, les opérations de la guerre ne sont possibles que +pendant sept mois dans la Basse-Égypte. Le reste de l'année, on peut +bien marcher sur la lisière du désert; mais les villages qui le +bordent sont hors d'état de fournir les subsistances nécessaires à une +armée qui manque de tout, après un passage de désert; et de là on ne +peut point communiquer avec les villages de l'intérieur, pendant +vendémiaire, brumaire et frimaire. Ainsi à cette époque, et même +pendant les deux autres mois de l'inondation du reste de l'Égypte, il +n'est guère possible d'entreprendre, sur cette frontière, que des +opérations partielles.<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a></p> + +<p>De même une armée qui, ayant débarqué sur les côtes, voudrait à cette +époque agir dans l'intérieur de l'Égypte, ne pourrait le faire que par +eau: elle aurait cependant quelque avantage à arriver dans cette +saison, si elle voulait se borner à faire des établissemens sur +quelques points de la côte, où <span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> elle pût difficilement être +attaquée, afin d'y rassembler ses moyens pour agir dans la belle +saison.</p> + +<p>L'armée qui aurait à défendre l'Égypte serait aussi gênée, pour ses +opérations, pendant l'inondation; une partie de ses mouvemens ne +pouvant s'effectuer que par eau, ils seraient fort lents et fort +difficiles; il est même quelques points de la côte où elle ne pourrait +se rassembler qu'avec beaucoup de peine, s'ils étaient inopinément +attaqués.</p> + +<h3>SYSTÈME DE GUERRE ADOPTÉ PAR LES FRANÇAIS.</h3> + +<p>Telle est la charpente et l'organisation physique de l'Égypte. Nous ne +nous arrêterons pas à considérer son influence sur la conduite de la +guerre, non plus que sur les diverses manières d'attaquer, de défendre +et de fortifier ce pays, relativement à la tactique et aux moyens +militaires des nations voisines, cela nous jetterait dans trop de +détails. Nous allons seulement examiner le système de guerre et de +fortification que les Français y ont adopté.</p> + +<p>Lorsque les Français débarquèrent en Égypte, tout y était nouveau pour +eux, climat, tactique des mameloucks, mœurs des habitans, etc., +etc. Ils avaient à combattre, non seulement la force armée du pays, +les mameloucks, mais aussi les Arabes et les cultivateurs. En +travaillant à s'établir et à se fortifier contre les ennemis +intérieurs et extérieurs, <span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> il fallait se créer des ressources +en tout genre, s'attacher la nation et la civiliser. Bonaparte eut +bientôt saisi le système qu'il convenait d'adopter.</p> + +<p>L'Égypte n'offre point ces lignes naturelles de défense, ces chaînes +de montagnes ou ces rivières qui, en Europe, déterminent les systèmes +de fortifications, d'attaque et de défense d'un pays. Elle n'a pas de +ces postes dont la possession entraîne celle d'une province. La côte +étendue et plane de la Méditerranée, est bien accessible partout pour +les petites chaloupes; mais il n'est que peu de points propres à +opérer un grand débarquement; dans un seul les vaisseaux peuvent +trouver un abri contre les vents, et s'approcher assez de la côte pour +soutenir les troupes. L'ennemi, une fois établi, peut, hors la saison +de l'inondation, pénétrer facilement dans le pays. Tout est ouvert +devant lui, rien ne l'oblige à s'arrêter, s'il n'est pas retenu dans +sa marche par quelque corps d'armée qui occupe les points resserrés +entre le Nil et les lacs. Des fortifications pour défendre le passage +des bouches du Nil peuvent seules le gêner dans ses opérations; mais +elles ne sont rien sans la protection d'une armée.</p> + +<p>Le passage du désert de Syrie a nombre de difficultés; la route est +déterminée par les lieux où l'eau se trouve; une partie de ces points +peut être occupée et fortifiée, mais ils peuvent aussi être tournés +par les corps de cavalerie qui composent les armées turques, aidés par +de grands moyens de transports. Ces premières difficultés surmontées, +<span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> l'Égypte est entièrement ouverte du côté du désert. Les +places qu'on pourrait y construire n'arrêteraient pas l'ennemi, parce +qu'il n'y a pas de route tracée par la nature et par l'art.</p> + +<p>Si les Turcs, seuls ennemis dont l'armée d'Orient pût alors prévoir +l'attaque, pénétraient dans l'intérieur du pays, le fanatisme devait +faire soulever les habitans. Ils y auraient trouvé des auxiliaires, +des subsistances et toutes les ressources que le pays aurait alors +refusées à l'armée française; ce n'était qu'avec une armée qu'on +pouvait s'y opposer.</p> + +<p>Toutes ces considérations déterminèrent à adopter pour principe, que +l'Égypte devait être défendue par une armée plutôt que par des +fortifications qui, d'après l'état physique du pays et l'espèce +d'ennemis qu'on avait à combattre, ne pouvaient avoir sur la campagne +une influence suffisante.</p> + +<p>Cependant la difficulté des transports en Égypte, le genre de +nourriture des habitans, auquel les Français ne pouvaient encore +s'habituer, et le besoin de réunir d'avance des subsistances sur des +points où l'armée aurait à se rassembler, exigeaient qu'on y formât +des magasins de vivres et de munitions. Il était nécessaire que ces +dépôts fussent à l'abri des attaques des Arabes, de celles des +habitans du pays et des partis ennemis; qu'à cet effet, ils fussent +fortifiés, susceptibles d'être défendus par de petites garnisons, et +peu multipliés, afin que l'armée ne fût pas affaiblie. Il convenait +cependant que deux de ces postes, qui se trouvaient placés sur +<span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> l'extrême frontière, fussent suffisamment forts pour résister +aux attaques de l'ennemi, en attendant la réunion de l'armée. La +surveillance nécessaire dans l'intérieur du pays, pour le gouverner et +maintenir la tranquillité, exigeait encore des postes fortifiés, +capables d'imposer aux habitans, et de servir de retraite aux +détachemens français, dans les cas d'insurrection générale ou +d'attaque formée par des partis ennemis supérieurs.</p> + +<p>Bonaparte détermina, d'après ces principes, le centre des opérations +et des dépôts de l'armée, les postes extrêmes et les postes +intermédiaires: il établit aussi sur le Nil une marine capable de +protéger les mouvemens et les transports.</p> + +<h3>FORTIFICATIONS CONSTRUITES PAR LES FRANÇAIS.</h3> + +<p>Les travaux de fortifications furent fort difficiles à organiser; +méthodes de construction, moyens d'exécution et de transport, tout +était différent des usages Européens. Le bois manquait absolument, les +outils étaient rares; on en avait perdu un grand nombre sur la flotte: +il fallut établir des ateliers pour en fabriquer. Les soldats, épuisés +par le changement de climat, fatigués de courses continuelles, souvent +mal nourris, privés entièrement de liqueurs fortes, pouvaient +difficilement être employés à ces travaux; et, malgré les prix +excessifs <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> +qu'on leur promettait, ils n'y mettaient aucune activité.</p> + +<p>Les Égyptiens, étonnés et effrayés du changement de domination, +venaient avec peine travailler à ces ouvrages; les bons traitemens et +un paiement exact, qu'ils n'obtenaient jamais sous leur ancien +gouvernement, les y déterminèrent, quoique lentement; mais ils ne +purent jamais être employés qu'aux travaux les plus grossiers, et +s'accoutumèrent difficilement à l'usage des machines et des outils +européens, qui ménagent à la fois le temps et les forces de l'homme. +La pénurie d'outils et d'ouvriers, ainsi que celle des finances, +nuisit toujours aux fortifications; cependant elles s'élevèrent +partout avec une rapidité qui surprit les Égyptiens, et fit sur eux +une grande impression.</p> + +<p>En même temps qu'on élevait ces ouvrages, on avait à résister aux +attaques des ennemis et des habitans: il fallut, pour cette raison, +les conduire de manière à ce qu'ils fussent promptement en état de +défense, et l'on profita, partout où cela fut possible, des +constructions anciennes; mais tous ces ouvrages furent tracés comme +devant entrer dans le système général des fortifications permanentes.</p> + +<p>La ville du Caire, placée à l'ouverture de la vallée du Nil, près du +lieu où ce fleuve se divise, se présente naturellement comme le centre +de toutes les opérations militaires, ainsi qu'elle est celui du +gouvernement et du commerce: aussi fut-elle choisie pour être le lieu +de rassemblement <span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> d'où l'armée pourrait se porter sur les +frontières attaquées.</p> + +<p>L'opinion en quelque sorte superstitieuse des habitans du pays, qui, +dans toutes les guerres, et les dissensions civiles, regardent le +parti qui occupe cette capitale comme le maître de l'Égypte, devait +encore déterminer à ce choix.</p> + +<p>Cette ville est trop étendue, et contenait une population trop +considérable, pour qu'on pût penser à la fortifier et à la défendre; +on occupa seulement les points qui la dominaient. On tira le parti le +plus ingénieux de l'ancien château; et du chaos de ces vieilles +constructions, s'éleva une citadelle susceptible d'être défendue par +un petit nombre de troupes, dont l'artillerie et la position +commandaient la ville du Caire, et imposaient aux habitans. D'autres +petits forts furent construits autour de la ville, vers les quartiers +éloignés de la citadelle, pour défendre, avec de faibles garnisons, +quelques établissemens.</p> + +<p>Il fallait aussi, au centre des opérations militaires, un dépôt +nécessaire à l'armée, et des ateliers particulièrement pour +l'artillerie; ces établissemens devaient être sur les bords du Nil +pour la facilité des transports. Gizëh fut désigné; et, pour le +fortifier, on profita d'une enceinte que Mourâd-Bey avait fait +construire.</p> + +<p>Après avoir déterminé le centre des opérations de l'armée, et les +moyens de conserver ce point important pour la possession de l'Égypte, +il fallut <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> s'occuper de la défense d'un autre point plus +intéressant pour l'armée française, du port de mer qui contenait sa +marine, presque tous les magasins, et par lequel elle pouvait recevoir +des secours.</p> + +<p>L'influence militaire d'Alexandrie, comme place de guerre, est à peu +près nulle. Cette ville, isolée par un désert, est presque regardée +comme étrangère par les habitans: on peut posséder toutes les terres +cultivées sans avoir besoin de cette ville, tandis qu'elle ne pourrait +que difficilement exister sans l'eau du Nil et les vivres de l'Égypte; +mais, comme port de mer excellent, et le seul qui existe sur la côte, +Alexandrie en est vraiment la clef. Aucune opération maritime ne peut +être bien consolidée sans sa possession; c'est là que se fait le +principal commerce, parce que les boghaz de Rosette et de Damiette ne +peuvent être franchis que par de petits bâtimens.</p> + +<p>C'est près d'Alexandrie qu'est la rade d'Aboukir, dangereuse seulement +lors des vents du nord et de nord-est: c'est aussi au fond de cette +rade qu'est le point de la côte le plus favorable pour débarquer.</p> + +<p>Toutes ces raisons déterminèrent à fortifier Alexandrie, et à +augmenter d'autant plus les défenses de cette place, qu'elle était la +seule exposée à l'attaque des troupes européennes. Mais ces +fortifications exigeaient beaucoup de temps, de main-d'œuvre et des +travaux considérables. L'armée ne pouvait, sans s'affaiblir, y laisser +une forte garnison, et cependant la défense de la <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> ville et du +port embrassait un développement immense; tout le terrain environnant +était couvert d'anciennes constructions et de montagnes de décombres. +On tira parti d'une portion de l'enceinte construite par les anciens +Arabes, du Phare, etc., pour former une ligne de défense qu'on fit +flanquer par des redoutes tracées sur des montagnes de décombres très +dominantes, et que dans la suite on convertit en forts revêtus. Ces +travaux, poussés avec autant de rapidité que le peu de moyens +disponibles le permettaient, eurent bientôt une apparence extérieure +assez formidable, mais en effet, furent toujours très faibles.</p> + +<p>Une vieille mosquée, bâtie sur l'île ou rocher du Marabou, fut +convertie en fort; elle servit à défendre l'anse où l'armée avait +opéré son débarquement, et la passe occidentale du port vieux +d'Alexandrie.</p> + +<p>Le vieux château d'Aboukir fut réparé et armé; il servit de batterie +de côte; achevé, il aurait formé un réduit capable de résister jusqu'à +l'arrivée de l'armée, si l'ennemi avait débarqué dans le fond de la +rade.</p> + +<p>Les autres points importans de la côte étaient les deux bouches du +Nil: on s'occupa de leur défense. Les villes de Rosette et de Damiette +étaient trop grandes et trop peuplées pour être converties en postes +militaires; elles étaient trop éloignées de l'embouchure pour en +défendre l'entrée, et les bâtimens de guerre postés en dedans du +boghaz ne pouvaient le défendre efficacement, s'ils n'étaient <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> +protégés par des feux de terre. Un ancien château, situé à une +demi-lieue au-dessous de Rosette, fut réparé et armé; on le nomma le +fort Julien. Au-dessous de Damiette, dans l'endroit le plus resserré +de la langue de terre qui sépare le Nil du lac Menzalëh, sur +l'emplacement du village de Lesbëh, on construisit un fort. Ce fort, +appelé Lesbëh, commandait le Nil, et aurait arrêté l'ennemi si, après +avoir débarqué sur la plage à l'est de l'embouchure, il avait voulu +marcher sur Damiette. Il était cependant trop éloigné du boghaz pour +protéger les bâtimens chargés d'en défendre l'entrée: deux tours +anciennement construites sur les deux rives, furent réparées et +armées.</p> + +<p>Il restait encore quelques points de la côte qu'il était nécessaire +d'occuper, tels que les bouches de Bourlos, Dibëh et Omm-Faredje; mais +on ne put y travailler que dans les derniers temps. On y construisit +des tours couvertes d'un glacis, et armées de quelques pièces +d'artillerie; elles furent en outre défendues par des bâtimens armés.</p> + +<p>Un poste intermédiaire entre le fort Julien et Aboukir était utile +pour protéger la communication avec Alexandrie, et augmenter la +surveillance sur la côte la plus menacée; pour cet effet, un ancien +kervan-serai, nommé la Maison carrée, fut converti en poste militaire; +ce poste défendit aussi la bouche du lac d'Edko, qui s'est ouverte +près de là.</p> + +<p>Il était nécessaire d'avoir, pour les opérations de <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> l'armée +sur la côte, un centre d'action, un dépôt de vivres et de munitions. +On choisit pour cet effet, près de Rahmaniëh, l'endroit où le canal +d'Alexandrie sort du Nil; on y construisit une redoute, et des +magasins y furent formés. Si le Caire était le centre des opérations +pour toute l'Égypte, Rahmaniëh pouvait l'être pour les côtes; un corps +de réserve se serait porté rapidement de là sur le point menacé entre +Bourlos et Alexandrie. S'il était nécessaire de réunir toute l'armée, +les corps pouvaient s'y rendre des différentes parties de l'Égypte, et +de là marcher ensemble aux ennemis. De Rahmaniëh, il faut trois jours +pour aller à Damiette, en traversant le Delta; quatre jours suffisent +pour aller par le Delta de Rahmaniëh à Salêhiëh, sur la frontière de +Syrie. Des routes, des ponts et des digues, construits dans cette +direction, auraient pu rendre cette communication praticable pendant +toute l'année.</p> + +<p>Sur la frontière de Syrie, Belbéis et Salêhiëh furent choisis pour +postes extrêmes: on voulut d'abord en faire de grandes places, mais +les difficultés qu'on éprouvait à conduire des travaux considérables +avec peu d'outils et d'ouvriers y firent renoncer. On en forma des +postes de dépôts; et Salêhiëh, qui se trouvait sur la lisière des +terres cultivées, vers le désert, dut être le plus considérable.</p> + +<p>La campagne de Syrie développa les projets sur la défense de cette +frontière; on pensa que le meilleur <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> système était d'occuper, +dans le désert, les principales stations. L'ancien château +d'El-A'rych, placé presqu'à l'extrémité du désert vers la Syrie, fut +choisi pour être occupé et fortifié; on construisit à Catiëh un poste +intermédiaire.</p> + +<p>Le vallon d'El-A'rych est tellement placé qu'une armée qui veut +marcher de Syrie en Égypte doit nécessairement s'y arrêter, afin de +réunir les moyens indispensables pour passer le désert. Une place +construite à El-A'rych aurait bien certainement couvert l'Égypte, +aurait même donné une attitude menaçante, si elle avait été placée de +manière à commander tous les puits; si on avait pu y entretenir une +garnison suffisante pour s'opposer à tout établissement dans le +vallon; si les ouvrages avaient pu être assez promptement +perfectionnés pour résister jusqu'à l'arrivée des secours; si elle +avait pu être assez bien approvisionnée non seulement pour soutenir un +long blocus, mais pour fournir aux besoins de l'armée qui serait venue +la secourir, et poursuivre les ennemis en Syrie. Mais tout cela +n'était pas; les constructions étaient fort lentes au milieu d'un +désert où tout manquait; la mer n'étant pas libre, les vivres portés à +dos de chameau suffisaient à peine pour une garnison très faible; +l'ennemi pouvait s'établir dans le vallon d'El-A'rych, y trouver de +l'eau pour son armée et en faire le siége, ou contenir avec peu de +troupes sa faible garnison, tandis qu'il agirait en Égypte. Les +travaux commencés n'étaient pas terminés, et ce poste <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> était +peu fortifié lorsque l'armée du visir vint l'assiéger dans le courant +de nivôse an <span class="smcap">VIII</span>; une manœuvre diplomatique et une surprise le +livrèrent avant que l'armée française pût marcher à son secours.</p> + +<p>Après la victoire d'Héliopolis, l'armée, obligée d'aller assiéger le +Caire, ne put poursuivre le visir jusqu'à El-A'rych, et faire de ce +fort un établissement solide, ou le détruire entièrement. On réfléchit +ensuite que ces postes dans le désert étaient fort difficiles à +entretenir et à fortifier convenablement; qu'ils forçaient à diviser +l'armée; que plusieurs routes qu'on avait reconnues et qui les +tournaient, pouvaient servir à des armées composées particulièrement +de cavalerie, comme celles des Turcs, ou du moins à leurs partis, pour +se répandre dans l'intérieur de l'Égypte, pendant que l'armée +française serait divisée sur plusieurs points ou les attendrait dans +le désert. On se rappela qu'avec les armées turques il importait +toujours de se ménager l'offensive; que pour traverser le désert en +corps d'armée, elles devraient nécessairement réunir des moyens à +Catiëh et y séjourner, et qu'on aurait beaucoup d'avantage à s'y +porter pour leur livrer bataille; ou si cela n'était pas possible, à +les combattre avec l'armée réunie, lorsque, fatiguées du passage du +désert, elles seraient près d'atteindre les terres cultivées.</p> + +<p>On revint donc à peu près au premier projet. Salêhiëh forma un poste +assez fort pour résister <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> avec une faible garnison, en +attendant l'arrivée de l'armée, et pour contenir les vivres qui lui +seraient nécessaires pendant ses opérations dans le désert. Belbéis +servit de dépôt intermédiaire entre Salêhiëh et le Caire.</p> + +<p>On construisit dans l'intérieur, à Menouf, Miit-Khramer, Mansoura, +etc., quelques postes pour protéger la navigation du Nil, contenir les +habitans du pays, et servir de dépôts intermédiaires.</p> + +<p>On établit aussi un poste à Souez; les travaux y éprouvèrent presque +autant d'obstacles qu'à El-A'rych, parce qu'il fallait tout y porter +par le désert; les fortifications qu'on y entreprit suffisaient pour +protéger, contre les Arabes, les établissemens qu'on voulait y former; +mais on pouvait d'autant moins songer à défendre Souez contre une +attaque sérieuse, que celle-ci ferait probablement partie d'une +invasion générale, qui empêcherait d'y envoyer des secours. D'ailleurs +Souez tirant ses vivres de l'Égypte, et n'ayant pas de marine, il n'y +avait aucun inconvénient à l'abandonner pendant quelque temps.</p> + +<p>Son organisation isole en quelque sorte la Haute-Égypte des grandes +opérations de la guerre, et la réduit à être le théâtre des +dissensions intestines. L'arrivée par Cosséir de troupes étrangères +peut seule la faire sortir de ce rôle; mais ces troupes ne peuvent +traverser le désert que lorsqu'elles sont favorisées par des +intelligences dans l'intérieur. Du temps des mameloucks, les partis +chassés <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> du Caire et les mécontens se retiraient dans la +Haute-Égypte; aussitôt qu'ils s'étaient assez rétablis et organisés, +ils cherchaient à se rapprocher; le parti dominant venait alors les +combattre: cette longue vallée dans laquelle descend le Nil, était le +champ de bataille. Les Français eurent, sous la conduite du général +Desaix, une pareille guerre avec Mourâd-Bey; ils soumirent bientôt +toute la Haute-Égypte, et dissipèrent presque entièrement les +mameloucks; mais ce bey, qui connaissait tous les vallons et toutes +les routes du désert, parvint toujours à s'échapper, suivi d'un petit +nombre de cavaliers excellens, quoique accablés de fatigue.<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a></p> + +<p>On croyait d'abord n'avoir besoin, dans la Haute-Égypte que de +quelques postes militaires pour protéger la navigation du Nil, +contenir les habitans du pays, et conserver les magasins de vivres et +de munitions. Cependant l'arrivée d'un corps <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> d'Arabes +Mekkins, venus par Cosséir, fit sentir la nécessité d'occuper ce port; +aussitôt qu'on eut réuni des moyens suffisans, on s'y établit, et on +fortifia un ancien château. Kenëh, qui est sur le Nil au débouché du +Cosséir, fut choisi pour la construction d'un fort servant de dépôt à +ce port, et de poste militaire principal dans la Haute-Égypte. +D'autres postes furent fortifiés à Girgëh, Siout, Miniet et Benesouef.</p> + +<p>L'occupation de toute la Haute-Égypte et de Cosséir, et la guerre +contre Mourâd-Bey, employaient beaucoup de troupes qu'il aurait été +utile de réunir à l'armée, pour qu'elle fût bien en état de résister +aux attaques extérieures. Il était cependant nécessaire de tirer de ce +pays des ressources pour nourrir l'armée et payer ses dépenses. Kléber +remplit ces deux objets par la paix avec Mourâd-Bey, qui devint +tributaire pour les provinces dont il conserva le gouvernement. Les +postes militaires de Siout, Miniet et Benesouef, furent gardés par un +petit nombre de Français, chargés de protéger les opérations du +gouvernement dans les provinces conservées. Kléber se réserva la +faculté d'entretenir garnison à Cosséir; mais il voulut attendre, pour +en profiter, que les troupes qu'on y enverrait y fussent moins +isolées, après l'établissement de quelques communications maritimes +entre Souez et Cosséir.</p> + +<p>On aurait une idée très fausse des fortifications que les Français ont +construites en Égypte, si on y <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> appliquait ce qu'on entend en +Europe par place, fort, poste militaire, etc., etc. Il faut toujours +se rappeler ce que j'ai dit des obstacles qu'on eut à surmonter: on +dut créer de nouveaux genres de fortifications et de constructions, +applicables au pays, aux matériaux, et relatifs aux diverses attaques +dont on pouvait être menacé.</p> + +<p>Des maisons, ou d'anciennes constructions, armées de quelques pièces +de canon et crénelées; de petites tours aussi crénelées et surmontées +d'une terrasse et d'une ou deux pièces de canon, étaient des postes où +une vingtaine de Français attendaient sans crainte ou repoussaient +toutes les attaques de la cavalerie ennemie, ou d'une multitude +soulevée, et n'y craignaient même pas quelques pièces d'artillerie mal +servies. Une grande partie des postes que j'ai appelés forts étaient +de ce genre. Les vivres et munitions pour la garnison et ceux en dépôt +pour l'armée étaient mis dans des magasins construits dans +l'intérieur, ou bien adossés extérieurement à ces constructions.</p> + +<p>Afin de mettre ces postes un peu à l'abri du feu de l'artillerie, on +éleva autour de quelques uns, des parapets, ou des chemins couverts. +Ils formaient alors un réduit, et pour les attaquer avec succès, on +aurait été obligé de cheminer et d'établir une batterie sur le glacis. +C'est le système qu'on avait adopté pour Salêhiëh, et qui, par la +succession des travaux, pouvait le transformer en place régulière.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> D'anciens châteaux, autour desquels on n'avait pas eu le temps +de creuser des fossés et de bâtir des contrescarpes revêtues, +portaient le nom de forts; le pied de revêtement de plusieurs était à +peine garanti par un léger bourrelet. Ces forts ne pouvaient par +conséquent résister à l'artillerie. La plupart n'étaient aussi que de +simples redoutes de campagne, qu'on commençait à revêtir et qui +n'avaient pas de contrescarpe.</p> + +<p>Presque tous ces ouvrages étaient entourés de palmiers, décombres, +monticules de sable, etc., etc., qui rendaient les approches faciles, +et dont on n'avait pu les dégager. Tous ces inconvéniens étaient +réunis à Alexandrie; cependant les ouvrages dispersés sur un +développement immense, se soutenaient réciproquement; mais les +approches étaient faciles, et on avait dû négliger plusieurs points +importans, pour mettre plus tôt les principaux ouvrages en état de +résister. Dans les derniers temps on n'avait pas donné tout l'argent +ni employé tous les bras qu'on aurait pu consacrer à ces travaux; et +Alexandrie n'était pas en état de résister plus de huit jours à une +attaque régulière.</p> + +<p>On avait toujours regardé la ville du Caire comme trop considérable et +trop peuplée pour être défendue; cependant, après le siége qu'il avait +été obligé d'en faire, Kléber voulut éviter que dans des circonstances +pareilles à celles d'Héliopolis, des partis ennemis pussent y pénétrer +et occasionner une nouvelle révolte; en conséquence, il ordonna la +réparation <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> d'un ancien mur d'enceinte, la construction de +quelques tours et l'occupation de plusieurs postes. Il destinait +particulièrement à ce service les troupes auxiliaires grecques et +cophtes, de manière qu'il aurait toujours eu l'armée disponible; mais, +en ordonnant ces travaux, il n'avait jamais pensé que dans aucun cas +elle dût s'y renfermer. Après sa mort on les continua; et comme ils +s'exécutaient sous les yeux du chef de l'armée, on leur donna une +importance qu'ils n'auraient jamais dû avoir: on les augmenta en +nombre et en solidité, et on y employa des fonds et des ouvriers qui +auraient été plus utiles ailleurs, particulièrement à Alexandrie.</p> + +<p>Cet aperçu suffit pour donner une idée générale des fortifications +faites en Égypte par les Français. Les officiers du génie, qui les ont +dirigées avec tant de zèle et de talent, ont fait plus qu'on ne +pouvait espérer en si peu de temps, ayant peu de moyens et de nombreux +obstacles à surmonter.</p> + +<p>Ces fortifications étaient excellentes contre des armées turques, +inhabituées aux attaques régulières, qui n'en sont pas même +susceptibles par leur organisation, et qui savent à peine se servir de +leur artillerie; mais elles ne pouvaient opposer qu'une faible +résistance aux attaques des troupes européennes. Cependant, +considérées comme dépôts destinés à fournir aux besoins de l'armée, +dans tous les lieux où elle pouvait se porter, elles remplissaient +leur but. C'était sur l'armée que reposait la défense de l'Égypte; +elle devait toujours être prête <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> à se réunir pour marcher +contre l'ennemi le plus dangereux.</p> + +<h3>DES ROUTES ET MARCHES D'ARMÉE DANS L'INTÉRIEUR DE L'ÉGYPTE.</h3> + +<p>Après avoir établi ces postes, qui donnaient les moyens de nourrir +l'armée sur tous les points, les routes pour faciliter dans toutes les +saisons ses marches étaient l'objet dont il était le plus nécessaire +de s'occuper.</p> + +<p>Les communications par eau furent organisées sur le Nil, et protégées +par des barques armées. Bonaparte ordonna des reconnaissances pour +celles de terre; elles furent continuées par ses successeurs. Si les +marches étaient faciles pendant la sécheresse, on ne pouvait que par +de grands travaux les rendre praticables pendant le reste de l'année: +cela était cependant d'une importance majeure pour le temps où la +retraite des eaux permettant d'agir sur la lisière du désert et sur +une partie de la côte, des corps de troupes éprouvaient encore des +difficultés pour traverser la Basse-Égypte.</p> + +<p>Les routes qu'il importait particulièrement d'organiser étaient +d'abord celle d'Alexandrie à Damiette en suivant la côte (elle le fut +par l'établissement de barques pour le passage des bouches); celles +de Rahmaniëh à Damiette, de Rahmaniëh à Salêhiëh, <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> de Damiette +à Salêhiëh, du Caire à Damiette, du Caire par Rahmaniëh à Alexandrie +et Rosette.</p> + +<p>Pour que ces routes fussent praticables pendant l'inondation, elles +devaient être élevées au-dessus du niveau des eaux; on pouvait +profiter de plusieurs digues et ponts qui existaient déjà. Les +nouvelles levées et les ponts qu'on aurait dû faire, devaient se +rattacher au système général d'irrigation de la Basse-Égypte; il était +nécessaire de le bien étudier avant de commencer un travail qui +pouvait avoir tant d'influence sur les cultures et l'état physique de +l'Égypte. On devait chercher à perfectionner la distribution des eaux +en traçant ces routes: ainsi les reconnaissances ne pouvaient qu'être +fort lentes; et elles n'étaient pas terminées lorsqu'on dut abandonner +le pays. Il aurait fallu construire un grand nombre de ponts et faire +des levées fort étendues; mais ce travail, indispensable pour +perfectionner le système de défense, demandait plusieurs années. Si on +n'a pas eu le temps d'exécuter ces routes, les reconnaissances +qu'elles ont occasionnées ont du moins procuré au génie militaire, aux +ingénieurs des ponts et chaussées et aux ingénieurs géographes, des +matériaux très précieux pour la connaissance parfaite de l'Égypte.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> CONSIDÉRATIONS SUR LA CIVILISATION DES DIFFÉRENTES CLASSES +D'HABITANS DE L'ÉGYPTE</h3> + +<p>La population de l'Égypte est composée de plusieurs races, qui ont +toutes dans le caractère des traits communs, mais qui sont cependant +distinguées par leur genre de vie, leurs mœurs, leur existence +politique et leur religion. L'islamisme, qui est celle de la plus +grande partie des habitans, exclut les individus des autres cultes de +toute influence politique; tolérés par la loi, ils sont réduits à une +entière dépendance, et sans cesse exposés au mépris de l'orgueilleux +Musulman.</p> + +<p>On observe, en Égypte, presque toutes les nuances de la civilisation, +depuis l'état pastoral jusqu'à l'homme changé, dépravé même par le +pouvoir et par le luxe; mais on n'y peut apercevoir celle de l'homme +perfectionné par les arts et l'étude des sciences. On y trouve aussi +des traces d'un système féodal, qui paraît inhérent aux premiers +degrés de la civilisation.</p> + +<p>Ces nuances seront plus frappantes si on examine séparément les +habitans du désert, ceux des campagnes et ceux des villes.</p> + +<h3>DES ARABES</h3> + +<p>L'Arabe Bédouin, errant dans les déserts, y faisant paître ses +troupeaux et se nourrissant de leur <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> lait, retrace encore +actuellement les anciens patriarches: mêmes mœurs, mêmes usages, +même genre de vie; le pays qu'il habite n'en permettant pas d'autre, +il n'a pu changer. Si certains auteurs avaient vécu avec ce peuple; +s'ils avaient étudié les hommes formés par cette vie pastorale, ils se +seraient épargné beaucoup de déclamations.</p> + +<p>L'Arabe respecte surtout les vieillards; l'autorité paternelle est +très étendue chez lui, et tous les enfans restent unis sous le pouvoir +du chef de la famille; lorsqu'elle devient considérable, après +plusieurs générations, elle forme une tribu dont les descendans du +premier patriarche sont les chefs héréditaires chargés du +gouvernement, ils attirent à eux l'influence et les richesses; ils +finissent par dominer et par former une classe supérieure; alors ils +usurpent une espèce d'autorité féodale sur le reste de la tribu.</p> + +<p>Les cheiks représentent le père de la famille, et jugent les +différends de leurs enfans; mais plus la famille ou la tribu est +considérable, moins leurs jugemens sont respectés: de là naissent des +querelles, et l'homme de la nature qui se croit lésé a recours à sa +force personnelle. Les jalousies entre les frères, fruit d'un défaut +d'équilibre entre l'affection qu'ils inspirent ou les biens qui leur +sont dévolus, sont très fréquentes, notamment après la mort du père; +et quoique le droit d'aînesse soit reconnu, il n'est pas rare de voir +des frères guerroyer lorsqu'ils sont assez puissans pour que leurs +querelles portent ce nom. Les rixes entre familles et tribus voisines +<span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> sont assez fréquentes; des empiètemens sur les pâturages, des +enlèvemens de bestiaux, etc., en sont la cause ou le prétexte. Aucune +autorité supérieure n'existe pour les juger, ou pour les contraindre à +un accommodement: et cette vie pastorale primitive, qu'on croyait si +paisible, n'offre que le tableau d'un état de guerre presque +continuel.</p> + +<p>Rien ne lie les Arabes à une société générale: leur religion, qui +devait être un moyen d'union, ne les a réunis que lors de l'impulsion +fanatique donnée par Mahomet, et continuée sous ses successeurs, par +une suite nombreuse de conquêtes étonnantes qui changèrent les +mœurs de ces générations. Chaque tribu a son chef de religion, qui, +dans les affaires intérieures trop importantes pour être décidées par +le cheik, juge d'après les principes du Koran; mais ces ministres du +culte ont peu d'influence pour étouffer les dissensions entre les +tribus.</p> + +<p>Les querelles sont interminables, des haines héréditaires font naître +des combats, des pillages, des assassinats sans cesse renaissans; le +sang doit être vengé par le sang. Les localités, des intérêts communs +et des haines semblables, unissent quelquefois, pour un temps, des +familles et des tribus sous un même chef; mais la fin de la guerre, le +partage du butin, brisent ces liens d'un moment, dès que les mêmes +dangers ne les forcent plus de rester alliées.</p> + +<p>Quoique dominés par des passions haineuses et les jalousies qui +naissent de cet état habituel de guerre, les Arabes ont de belles +qualités morales. Ils exercent, <span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> même envers leurs ennemis, +l'hospitalité, plus commune chez l'homme de la nature, malgré ses +besoins, que chez l'homme civilisé au sein de ses trésors. Cette vertu +commence à perdre chez eux de sa pureté, par l'ostentation qu'ils y +mettent, et parce qu'elle tient au besoin qu'ils ont de trouver des +asiles dans les orages fréquens auxquels ils sont exposés.</p> + +<p>Passionnés pour leur indépendance, ils méprisent le cultivateur et +l'homme des villes; ils ont de la fierté dans le caractère et quelques +sentimens élevés. C'est même une question à résoudre, si la fausseté, +la dissimulation qu'on leur reproche, notamment dans leurs relations +politiques et particulières avec les classes plus civilisées, sont le +résultat de leurs mœurs, ou de l'expérience de la mauvaise foi de +ces dernières? La flatterie adroite qu'ils savent employer dans +certaines occasions, tient-elle à leur caractère, où l'ont-ils apprise +dans leurs relations étrangères?<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Go to footnote 6"><span class="smaller">[6]</span></a></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> Les qualités que les Arabes estiment particulièrement, sont la +franchise et la bravoure: chez eux, un des plus grands éloges est de +dire d'un homme qu'il n'a qu'une seule parole. Ils étaient peu +habitués, avant l'arrivée des Français, à rencontrer cette qualité +chez les dominateurs de l'Égypte.</p> + +<p>Aucun titre à leurs yeux n'est plus beau que celui de père; aussitôt +qu'un Arabe a un fils, il change de nom et prend celui de père de ce +fils. Ce que les Arabes désirent le plus, c'est la multiplication de +leur race, parce que leur pouvoir et leur ascendant s'accroissent dans +la même proportion; c'est comme leur donnant beaucoup d'enfans qu'ils +honorent leurs femmes; réduites aux travaux du ménage et aux soins des +troupeaux, elles n'ont ordinairement aucune influence publique. +Cependant il est quelques exemples de femmes considérées pour leur +aptitude aux affaires, qui ont succédé à leurs maris dans la place de +cheik.<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> Les guerres fréquentes ont déterminé les familles et tribus à +convenir des limites de territoire, et des puits du désert qui +appartiendraient à chacune d'elles; ce genre de propriété est général +pour toute la tribu. Les propriétés personnelles sont les troupeaux, +dont la vente leur produit des grains, des armes et du tabac; et leur +industrie, qui se réduit à la location de leurs chameaux et à quelques +branches très faibles de commerce, telles que le charbon, la gomme, le +sel, le natron, l'alun, etc., etc., que les localités restreignent à +certaines tribus.</p> + +<p>Les Arabes ne connaissent pas l'usage des impôts pour subvenir aux +dépenses générales. Le cheik est ordinairement le plus riche; il doit, +avec ses biens, entretenir ses cavaliers, et subvenir aux dépenses +qu'occasionnent l'hospitalité et les réunions des autres chefs: +excepté dans ces circonstances, il vit aussi simplement que le reste +de la tribu.</p> + +<p>Piller est un besoin pour tous les Arabes. Les dépouilles sont +partagées entre les familles, d'après des règles établies. Cet esprit +de pillage est-il inhérent à leur degré de civilisation? Est-il le +résultat des guerres qu'ils se font entre eux, ou naît-il de la +jalousie qu'ils portent à l'aisance des classes plus civilisées qui +habitent les terrains cultivés? Je ne déciderai pas ces questions. Les +Arabes se justifient <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> en disant que le pillage est un droit de +conquête; ils regardent ce qu'ils prennent comme des trophées +militaires, et se considèrent comme étant en guerre éternelle avec +tout ce qui n'est pas eux.</p> + +<p>L'Arabe étant habitué dès l'enfance à tout respecter dans les +vieillards, forme ses opinions d'après la leur; rien n'excite en lui +de nouvelles idées, et c'est ainsi que ses mœurs se sont +perpétuées. Il ne trouve rien de plus beau, de plus noble que son +existence. Occupé de ses chevaux, de ses chameaux, de courses et de +pillages, tandis que ses femmes gardent les troupeaux et tissent ses +grossiers vêtemens, il contemple avec mépris le reste des hommes, +pense que c'est dégrader sa dignité que de s'adonner à la culture de +la terre et habiter des maisons. Son mépris pour toutes les +institutions étrangères s'oppose à leur influence.</p> + +<p>C'est là ce qui conserve à tous les Arabes un caractère national, même +à ceux qui ont eu le plus de relations avec les peuples civilisés, et +qui ont adopté une partie de leurs usages. Mais quoique leur caractère +ne soit pas sensiblement modifié par le contact des autres peuples, +l'habitation des terres cultivées occasionne cependant quelques +changemens dans leur état politique. Suivons-les, depuis l'Arabe isolé +dans le désert, jusqu'à celui qui est établi en souverain dans +certains cantons.</p> + +<p>L'Arabe Bédouin, vivant dans le désert du produit de ses troupeaux et +de ses pillages, est réputé le plus noble et le plus pur. Les plus +riches, ceux qui <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> vivent dans l'aisance, en font le plus grand +éloge, et même regardent comme un grand honneur d'en descendre; mais +ils ne sont pas tentés de l'imiter.</p> + +<p>Il existe dans quelques tribus une classe composée de descendans de +familles étrangères ou de fellâhs qui, fatigués de vexations, se sont +sauvés dans le désert et ont embrassé la vie arabe. Cette classe n'est +point admise à la noble oisiveté et à la vie militaire des Bédouins; +elle est restreinte à la garde des troupeaux, à la conduite des +chameaux et aux travaux de la terre, lorsque ces tribus ont quelques +cultures: tels sont les Hattemëhs dans la Charkiëh. Quelques cheiks de +tribus voisines des terres cultivées, ayant augmenté leur puissance et +leurs richesses, ont réduit le reste de la tribu à cet état +secondaire; leur famille, considérée comme d'origine noble et purement +arabe, est seule exempte des travaux.</p> + +<p>Les Arabes ne font pas d'esclaves dans leurs guerres<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Go to footnote 8"><span class="smaller">[8]</span></a>. N'ayant pas +de travaux pénibles pour <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> les occuper, ils leur seraient +inutiles, et personne ne voulant les acheter, ils ne pourraient en +faire un objet de commerce. Lorsque les ennemis tombent entre leurs +mains, ils les tuent ou se bornent à les dépouiller; suivant +l'importance qu'ils leur supposent chez leurs ennemis, quelquefois ils +les gardent en otage. Ils connaissent cependant l'esclavage et +achètent même des nègres de l'intérieur de l'Afrique; mais il n'est +chez eux, comme dans presque tout l'Orient, qu'une espèce d'adoption. +L'esclave acheté entre dans la famille; il n'est chargé d'abord que du +service domestique, mais dès que son âge et ses forces le permettent, +il accompagne son maître à la guerre; tout lui devient commun avec les +enfans. Souvent le maître joint au don de la liberté celui des +troupeaux nécessaires pour son établissement, et le marie. On voit des +descendans de ces esclaves noirs partager l'autorité et la +considération avec les autres Arabes; plusieurs sont même parvenus à +la place de cheiks. Les tribus du désert achètent moins d'esclaves que +celles qui sont voisines de terrains cultivés: celles-ci ont besoin +d'une force armée considérable pour se maintenir et accroître leur +puissance.</p> + +<p>Plusieurs tribus se sont successivement établies sur la lisière des +terres cultivées et du désert, d'autres dans des plaines sablonneuses +qui forment <span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> des espèces d'îles au milieu des terres +cultivées. Elles y vivent encore sous la tente et dans des cabanes de +roseaux, et y conservent leurs mœurs. Elles ont aussi leur +arrondissement dans le désert, où elles envoient paître leurs chameaux +et peuvent se sauver avec leurs troupeaux dès qu'elles ont quelque +attaque à redouter. Cette proximité des terres cultivées leur fait +prendre des habitudes et des besoins dont les purs Bédouins sont +exempts. Ces Arabes se nourrissent mieux et font cultiver quelques +terres par les classes inférieures ou par les fellâhs. D'autres Arabes +ont quitté les tentes pour habiter les villages; ils y sont distingués +des fellâhs par leur oisiveté, par la vie militaire de tous ceux qui +tiennent aux familles des cheiks, et par une espèce d'indépendance. +Devenus propriétaires et cultivateurs, ils sont davantage sous la main +du gouvernement; cependant plusieurs sont assez puissans pour lui +résister ou pour s'en faire craindre; quelques uns ont des cantons où +ils commandent en souverains. Le cheik Hamman était le véritable +prince de la Haute-Égypte, lorsque Ali-Bey anéantit son pouvoir. +Depuis, aucun ne s'est élevé à ce degré de puissance; mais il en est +beaucoup qui possèdent des villages, soit comme propriétaires ou +seigneurs, soit comme propriétaires de terrains francs. Ils +maintiennent leur dignité par une nombreuse cavalerie, et sont craints +et respectés par un gouvernement faible et divisé.</p> + +<p>Les Arabes se considèrent comme établis en <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> Égypte par droit +de conquête; les différentes tribus s'en sont partagé toute l'étendue +par arrondissemens ou juridictions<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Go to footnote 9"><span class="smaller">[9]</span></a>, où chacune domine et a ses +terres particulières. Ils regardent les fellâhs comme des vassaux qui +doivent cultiver les terres nécessaires à leur subsistance, et payer +un tribut pour celles qu'ils cultivent pour leur propre compte, +pendant que, toujours à cheval et armés, ils les protégent contre les +tribus ennemies. Ces tribus conservent dans cet état tout l'orgueil +arabe, traitent avec les gouvernans de l'Égypte comme de souverain à +souverain, trouvent indigne d'elles de payer des contributions fixes, +mais se procurent la tranquillité par des présens que l'usage a +conservés, et qui consistent en chevaux, en chameaux, très rarement en +argent. Ils fuient dans le désert plutôt que de se soumettre +entièrement. Redoutés des cultivateurs, et bravant le gouvernement +dans leurs fuites et leurs retours faciles, ils forcent toujours les +fellâhs d'acheter leur protection.</p> + +<p>Le titre de cheik arabe est très vénéré en Égypte. Aussitôt que les +cheiks de village sont assez riches <span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> pour entretenir une +maison et un certain nombre de cavaliers, ils se procurent une +généalogie qui les fait descendre de quelque ancienne famille arabe, +et prennent le titre de <i>cheik-el-arab</i>.</p> + +<p>Si les querelles et les haines invétérées des tribus arabes ne +s'opposaient pas à leur réunion, elles pourraient rassembler quarante +mille cavaliers, et seraient maîtresses de l'Égypte; mais l'esprit de +division qui les domine en préserve le pays.</p> + +<p>Les familles arabes qui habitent les villages, notamment les Aouarahs, +dans la Haute-Égypte, paraissent descendre de ceux qui en firent la +conquête sous les successeurs de Mahomet; mais l'établissement des +autres tribus est plus moderne; je n'ai pu en découvrir l'époque, non +plus que celle de la distinction de leurs arrondissemens. Les +vieillards et les tribus établies près des terres cultivées, font +remonter leur émigration au onzième ou douzième siècle. Dans tous les +temps, le Nil a attiré sur ses rives les habitans du désert: du côté +de la Charkiëh sont les tribus venues de l'Arabie; celles de la +Barbarie s'arrêtent dans le Bahirëh, à l'ouest du Nil: elles sont plus +belliqueuses et mieux armées que les autres. Il en arrive fréquemment +de nouvelles des parties occidentales.</p> + +<p>Outre les alliances entre les tribus, il existe encore chez les Arabes +de grands partis ou ligues, dont les cheiks puissans sont les chefs: +chaque famille ou chaque tribu tient à l'une de ces ligues, celles +qui sont du même parti se soutiennent réciproquement <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> dans +leurs guerres. Lorsqu'il s'élève une rixe entre deux tribus du même +parti, celle qui n'est pas soutenue par le reste de la ligue passe +momentanément dans le parti opposé. Je n'ai pu découvrir l'origine de +ces ligues; elles sont très anciennes, et se retrouvent chez tous les +Arabes. Dans la Basse-Égypte, l'un des partis est nommé <i>Sath</i>, +l'autre <i>Haran</i>; en Syrie, <i>Kiech</i> et <i>Yemani</i>; les familles de +fellâhs et les villages sont attachés à l'une ou à l'autre de ces +ligues. Les beys, dans leurs dissensions, s'en appuyaient lorsqu'il y +avait deux partis principaux dans le gouvernement. À l'arrivée de +l'armée française, Ibrahim-Bey, était <i>Sath</i>, et Mourâd-Bey, <i>Haran</i>. +En général le parti sath était attaché au gouverneur du Kaire.</p> + +<p>Les Arabes paraissent en quelque sorte former un cadre dans lequel la +population de l'Égypte est enchâssée; ils constituent un gouvernement +hors du gouvernement. Je me suis un peu étendu sur leur état +politique, parce qu'on en trouve des traces dans toutes les autres +classes.</p> + +<h3>DES FELLÂHS OU CULTIVATEURS.</h3> + +<p>Les fellâhs, ou cultivateurs de l'Égypte, tiennent beaucoup des +Arabes, et sont probablement un mélange de leurs premières +immigrations avec les anciens habitans. On retrouve chez eux la même +<span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> distinction en familles; lorsqu'elles sont réunies dans un +même village, elles forment une espèce de tribu. Les haines entre les +familles ou les villages sont aussi fortes; mais l'extrême dépendance +détruit chez eux l'esprit altier et libre qui distingue l'Arabe. Les +fellâhs végètent sous un gouvernement féodal d'autant plus rigoureux +qu'il est divisé, et que leurs oppresseurs font partie de l'autorité +qui devrait les protéger; ils cherchent cependant toujours à se +rapprocher de l'indépendance des Arabes, et s'honorent de les citer +pour ancêtres.</p> + +<p>Les fellâhs sont attachés par familles aux terres qu'ils doivent +cultiver; leur travail est la propriété des mukhtesims ou seigneurs de +villages, dont nous parlerons plus bas; quoiqu'ils ne puissent être +vendus, leur sort est aussi affreux qu'un véritable esclavage. Ils +possèdent et transmettent à leurs enfans la propriété des terres +allouées à leur famille; mais ils ne peuvent les aliéner, à peine +peuvent-ils les louer, sans la permission de leur seigneur: si, +excédés de misère et de vexations, ils quittent leur village, le +mukhtesim a le droit de les faire arrêter. L'hospitalité, exercée par +les fellâhs comme par les Arabes, leur ouvre un asile dans d'autres +villages, où ils louent leurs services et où ils demeurent si leur +propriétaire n'est pas assez puissant pour les y poursuivre. Ils sont +aussi reçus chez les Arabes. Ceux qui restent dans le village sont +encore plus malheureux; ils doivent supporter tout le travail et payer +les charges des absens: réduits enfin au désespoir, <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> ils +finissent par tout abandonner, et deviennent domestiques des Arabes du +désert, s'ils ne peuvent se réfugier ailleurs. On voit plusieurs +villages abandonnés, dont les terres sont incultes, parce que les +habitans ont ainsi puni des propriétaires trop avides.</p> + +<p>Les mukhtesims ou propriétaires de villages peuvent être comparés aux +seigneurs du régime féodal; ils perçoivent la plus grande partie du +produit des cultures, dont ils forment ensuite deux portions inégales; +la plus faible, sous le nom de <i>miry</i>, est l'impôt territorial dû au +grand-seigneur, et ils réservent pour eux la plus forte, sous les noms +de <i>fays</i>, de <i>barani</i>, etc., etc. Outre ces droits, ils ont, ainsi +que les seigneurs féodaux, la propriété immédiate d'une terre nommée +<i>oussieh</i>, que les fellâhs doivent cultiver par corvées outre celles +qu'ils possèdent.</p> + +<p>Un village n'appartient pas toujours à un seul propriétaire, souvent +il en a plusieurs. Pour établir clairement cette division des droits, +on le suppose divisé en vingt-quatre parties, qu'on nomme karats, et +chaque mukhtesim en a un nombre déterminé. Chaque portion du village +cultivé par une ou plusieurs familles, a pour cheik un des chefs de +ces familles, nommé par le mukhtesim. Celui de ces cheiks qui possède +le plus de richesses, qui peut entretenir des cavaliers, et qui a la +principale influence dans les querelles et dans les guerres, est +reconnu pour cheik principal et traite des affaires générales; mais il +n'a d'autorité que dans sa famille; <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> ses avis ne sont suivis +dans le reste du village, qu'en raison de la crainte ou de l'estime +qu'il inspire.</p> + +<p>Outre les cheiks, il y a dans les villages quelques autres +fonctionnaires; l'<i>oukil</i>, chargé par les propriétaires du soin des +récoltes de l'oussieh; le <i>chahed</i> et le <i>kholi</i>, espèce de notables, +dépositaires du petit nombre d'actes qui se font dans les villages; le +<i>méchaid</i>, le <i>mohandis</i>, espèces d'arpenteurs, etc., etc.</p> + +<p>Le muckhtesim établit quelquefois un kaimakan, ou commandant de +village chargé de le représenter, d'entretenir la police, de suivre +les cultures, et de veiller au paiement des contributions. Lorsque cet +homme est assez bien escorté pour se faire obéir, qu'il ne cherche pas +uniquement sa fortune, et que le propriétaire connaît assez ses +intérêts pour n'en pas faire l'instrument de ses vexations, il est +utile aux villages, parce que les querelles sont plus facilement +apaisées, et que la police étant mieux observée, les fellâhs se +livrent entièrement à la culture.</p> + +<p>Les fellâhs étant cultivateurs et propriétaires, ont plus de sujets de +querelles que les Arabes: leurs cheiks n'ayant d'autorité réelle que +dans leur famille, il n'existe aucune puissance municipale centrale; +si l'un d'eux ne prend pas de prépondérance, si les mukhtesims ne +s'accordent pas pour entretenir un kaimakan avec une force armée +imposante, l'anarchie s'empare du village, et chaque famille veut +venger elle-même ses querelles. Le besoin de s'occuper de la culture +des terres les <span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> force cependant à des accommodemens; ils +cherchent des arbitres ou des juges; mais il n'existe aucune force +chargée de faire exécuter ces arrêts. Souvent l'une des parties qui se +croit lésée par le jugement s'y soustrait, à moins que quelque homme +puissant ne la force à s'y soumettre.</p> + +<p>Les kadis, établis dans chaque province pour juger les différends, +d'après le Koran, n'ont qu'un faible ascendant d'opinion. On ne +s'adresse à eux que pour quelques affaires générales entre plusieurs +villages, et pour des discussions d'intérêt où il faut présenter des +pièces judiciaires. Les mukhtesims, qui trouvent plus convenable à +leurs intérêts d'être juges dans leurs villages; les cheiks arabes qui +veulent conserver leurs juridictions, ont écarté les affaires de ces +kadis. Les mameloucks ont achevé de les neutraliser et de leur ôter +toute considération. Leur avilissement contraint les fellâhs à +s'adresser, pour terminer leurs querelles, à des arbitres assez forts +pour faire exécuter leurs décisions: ils choisissent les principaux +cheiks de leur village ou des villages voisins, des cheiks arabes, +leurs propriétaires, ou le kiachef ou bey, gouverneur de la province.</p> + +<p>Ces querelles interrompent quelquefois les cultures et les travaux +nécessaires à l'irrigation: chacun cherche à piller ou à assassiner un +de ses ennemis. On ne poursuit pas le coupable, qui souvent reste +inconnu, mais toute la famille en devient responsable, et alors elle +entraîne dans sa querelle <span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> ses alliés, des villages entiers, +et jusqu'aux grandes ligues elles-mêmes; de là des guerres qu'un +médiateur puissant a seul la faculté de terminer.</p> + +<p>Le gouvernement n'étant pas toujours assez fort pour prévenir et +réprimer les attaques auxquelles les villages sont continuellement +exposés de la part des Arabes, ou les guerres qui naissent des haines +de familles, a dû permettre le port d'armes. Les fellâhs ont, autant +que leurs moyens le leur permettent, de mauvais fusils à mèches, des +poignards, des sabres, des lances, des bâtons. Lorsqu'ils se croient +assez forts pour se libérer du droit de protection qu'ils paient aux +Arabes, ils vont en armes labourer ou faire leur récolte. La monture +exclusive des cheiks, une jument arabe, est toujours pour eux, +lorsqu'ils visitent leurs champs, l'instrument du combat ou de leur +fuite. Chaque village établit des gardes pour veiller à la +conservation des digues pendant l'inondation. Lorsque la crue du Nil +est faible, ils se disputent l'eau. Des enclos flanqués de petites +tours crénelées placés vers les puits éloignés des villages servent à +défendre leurs troupeaux lorsque l'ennemi paraît.<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Go to footnote 10"><span class="smaller">[10]</span></a></p> + +<p>Les villages, presque tous entourés de murs de terre crénelés, sont +autant de citadelles où les fellâhs se retirent avec leurs bestiaux et +se défendent, <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> s'ils ne sont pas assez forts en cavalerie pour +tenir la campagne. Ces fortifications sont considérées comme presque +imprenables par les Arabes et les fellâhs, qui n'ont point +d'artillerie et fort peu d'armes à feu. Les mameloucks même évitaient +de les attaquer lorsqu'ils pouvaient les soumettre par la douceur ou +par la trahison.</p> + +<p>Leurs guerres ne sont que des rencontres partielles; ce sont plutôt +des assassinats que des combats. Le sang doit être vengé par le sang +d'un ennemi, et ces hostilités seraient interminables si le +gouvernement, les propriétaires ou les cheiks arabes puissans +n'intervenaient pas comme médiateurs armés, et si l'usage du rachat du +sang, en faisant payer des amendes aux deux partis, et des indemnités +pour les familles qui ont perdu le plus d'hommes, ne suspendait pas +les haines éternelles de famille à famille.<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Go to footnote 11"><span class="smaller">[11]</span></a></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> Cet état de guerre presque continuel, ces alliances, ces +ligues générales, habituent les fellâhs à résister aux vexations de +leurs propriétaires et du gouvernement, lorsque des circonstances +s'opposent à l'envoi de forces suffisantes. De là des révoltes très +fréquentes dans certaines provinces, et particulièrement dans celles +où les Arabes sont nombreux.</p> + +<p>On pourrait difficilement imaginer des hommes plus malheureux que les +fellâhs d'Égypte, s'ils connaissaient un terme de comparaison, si leur +caractère et leurs préjugés religieux ne les portaient pas à la +résignation, et s'ils n'étaient pas persuadés que le cultivateur ne +doit pas jouir d'un meilleur sort. <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> Ce n'est pas assez qu'ils +paient au gouvernement et aux mukhtesims la plus grande partie du +produit de leurs récoltes, qu'ils soient employés gratuitement à la +culture des terres d'oussieh, que leurs mukhtesims aggravent tous les +jours les droits qu'ils en tirent, les commandans de province exigent +encore d'eux la nourriture de leurs troupes, des présens, et toute +espèce de droits arbitraires dont les noms ajoutent l'ironie à la +vexation, tels que <i>raf el medzalim</i>, le rachat de la tyrannie, etc. +C'est peu que la justice soit nulle ou mal administrée; qu'ils doivent +payer pour l'obtenir; que, ne le pouvant pas, et se la rendant +eux-mêmes, ils soient obligés d'acquitter des amendes; que la fuite +même puisse difficilement les soustraire à ces vexations, il faut +encore, pour les achever, que les Arabes dont ils sont entourés les +forcent à payer leur protection contre les autres tribus, protection +nulle en effet, puisque, malgré cela, ils n'en partagent pas moins les +dépouilles et les récoltes de leurs protégés; et lorsque le +gouvernement poursuit les Arabes, les pertes et les punitions +retombent encore sur les pauvres fellâhs, qu'ils ont contraints de +s'attacher à leur sort.</p> + +<p>On doit attribuer à cet état misérable l'indolence générale des +fellâhs, leur sobriété, leur dégoût pour toute espèce de jouissance, +et l'habitude d'enterrer l'argent, qui leur est commune avec toutes +les classes. Certains d'attirer sur eux, par une apparence de +bien-être, l'attention, et des avanies quelquefois <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> plus fortes +que leurs moyens, ils ont le plus grand soin de cacher ce qu'ils +possèdent. Bien différens des fermiers d'Europe, qui mettent leurs +plus beaux vêtemens lorsqu'ils vont chez leurs propriétaires, les +fellâhs ont soin de se couvrir de haillons lorsqu'ils doivent paraître +devant les leurs.</p> + +<h3>DES HABITANS DES VILLES, DES MAMELOUCKS ET DE LEUR GOUVERNEMENT.</h3> + +<p>La population des villes est un mélange de plusieurs races, d'origine, +de mœurs et de religions très différentes. On y distingue +particulièrement les artisans, les commerçans, tous diversifiés par +leur pays et leur croyance; les propriétaires qui vivent de leur +revenu; les chefs de la religion, et les militaires chefs du +gouvernement.</p> + +<p>Les habitans des grandes villes n'appartiennent pas, comme les +fellâhs, à des seigneurs; ils possèdent leurs maisons, leurs jardins, +etc., et ont la faculté de les vendre. Ces villes, peu nombreuses, +sont le Caire, Damiette, Rosette et Alexandrie; Tenta est bien à peu +près dans ce cas, mais c'est parce que son territoire appartient à une +mosquée. D'autres villes n'ont pas de propriétaires, mais leurs +revenus sont affectés aux gouverneurs des provinces.<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Go to footnote 12"><span class="smaller">[12]</span></a></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> La distinction par famille se retrouve encore dans les villes; +l'exercice des arts et métiers est héréditaire, le fils imite les +procédés de son père et ne les perfectionne pas. Si plusieurs familles +d'une même religion exercent un même métier, elles forment une +corporation qui choisit pour chef le plus riche et le plus considéré +entre les anciens; elles habitent un même quartier.</p> + +<p>Les commerçans forment aussi des corporations, selon leur pays, leur +genre de commerce et leur culte: chacune, au Caire, a ses chefs, ses +magasins et ses quartiers particuliers. Tout est corporation dans les +villes d'Égypte, depuis celle des orfèvres jusqu'à celle des porteurs +d'eau, des âniers, et presque celle des voleurs<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Go to footnote 13"><span class="smaller">[13]</span></a>; le chef de la +corporation <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> est chargé de la surveillance de tous les +individus, et répond d'eux aux chefs de la police. La seule classe qui +ne forme pas corporation est celle des domestiques, qui est très +nombreuse; ils dépendent des maîtres qu'ils servent. Les mameloucks et +les mukhtesims choisissent surtout pour domestiques des fellâhs de +leur village. Plusieurs, après avoir fait une espèce de fortune, non +par l'économie de leurs gages, car ils sont peu payés, mais par les +rétributions qu'ils exigent de tous ceux qui ont besoin de parler à +leurs maîtres, obtiennent la permission de s'établir au Caire, et leur +famille entre dans la classe des artisans ou des marchands. +Quelquefois même ils se fixent dans les villages lorsqu'ils ont assez +bien profité de la faveur de leurs maîtres, pour en obtenir le don de +quelques portions de terre.</p> + +<p>Chaque religion ou secte a son quartier séparé et son chef; elle en a +plusieurs lorsqu'elle est suivie par plusieurs familles qui exercent +divers métiers. Les Cophtes sont la classe la plus nombreuse de +chrétiens établis en Égypte; la plus grande partie habitent les +villes, où ils sont principalement chargés <span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> de la perception +des contributions, et de gérer les biens particuliers des chefs du +pays; seuls lettrés, et habitués à ce genre de travail, ils se sont +rendus nécessaires. Plusieurs exercent dans les villes des métiers, +tels que celui de maçon, menuisier, etc. D'autres habitent les +villages, notamment dans la Haute-Égypte, et y cultivent les terres. +Ils y sont peu distingués des autres fellâhs. Les chrétiens de Syrie +établis en Égypte, font le commerce avec leur pays, et se chargent de +quelques entreprises de finances. Les Grecs, dont la plupart +commercent avec leur pays, exercent aussi quelques arts et fournissent +des matelots. Les Juifs sont particulièrement <i>serafs</i> ou compteurs et +changeurs de monnaies. Quelques uns sont orfèvres, fripiers ou +serruriers; les préjugés qu'on a contre cette nation produisent les +mêmes effets dans tous les pays. Les négocians européens établis en +Égypte sont tous compris sous la dénomination de Francs; ils ont leur +quartier particulier au Caire, et jouissent de quelques priviléges, +quoique exposés à une foule de vexations.</p> + +<p>Les commerçans et artisans de tous les cultes ne sont pas beaucoup +plus heureux que les fellâhs: un gouvernement destructif et tyrannique +pèse sur eux. Les droits multipliés sous diverses formes leur enlèvent +une partie de leurs gains, et des avanies les font retomber dans la +misère aussitôt que leur aisance est reconnue.</p> + +<p>Les ministres de la religion musulmane et de la <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> justice, +forment une classe intermédiaire, composée d'individus des classes +inférieures, mais qui participent au gouvernement, parce qu'ils sont +chargés du dépôt des lois et qu'ils ont de l'influence sur l'opinion.</p> + +<p>L'expression vague des préceptes du Koran, seules lois écrites dans +les pays musulmans, laisse aux docteurs une grande latitude pour les +interprétations, et bien des moyens d'augmenter leur autorité. Quoique +cette religion ait peu de dogmes, le fanatisme qu'elle inspire est un +instrument que les prêtres savent employer avec succès.</p> + +<p>Toutes les classes d'habitans sont admises à embrasser cette +carrière<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Go to footnote 14"><span class="smaller">[14]</span></a>; la première éducation se borne à apprendre et à réciter +quelques passages du Koran, ensuite à lire et à écrire. Ceux dont les +vues s'étendent plus loin, se perfectionnent dans la lecture et +l'écriture, et étudient les commentaires du Koran, qui ont été faits +par la secte qu'ils embrassent. <span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> Voilà toute la science +nécessaire pour être admis; la plupart des imans et des servans des +mosquées n'en savent pas davantage. La soumission aux chefs de la +religion, des pratiques religieuses, l'art d'en imposer par des formes +extérieures et l'affectation d'un langage plein de maximes, leur +frayent la route aux premiers emplois. On remarque chez les principaux +chefs de la religion, nommés cheiks de la loi, l'astuce commune à tous +les prêtres, qui, pour mieux dominer, cherchent à s'emparer de +l'esprit des hommes. Leur conversation est remplie de belles sentences +morales, et de grandes images poétiques qu'ils pillent dans les livres +arabes; c'est tout leur savoir: on ne doit pas chercher en eux +d'autres connaissances sur la politique, les sciences, etc.; ils n'en +soupçonnent pas plus l'existence que l'utilité.</p> + +<p>Sous l'humble titre de fakir (pauvre) et de distributeurs des aumônes, +ils jouissent de revenus considérables, affectés à l'entretien des +mosquées et aux fondations pieuses. Ces revenus sont ceux de villages +et de terres qui ont été successivement donnés aux fondations +religieuses, par les souverains de l'Égypte et les particuliers; ils +proviennent aussi de certains droits sur les consommations, etc., etc. +Une autre cause a contribué à augmenter ces revenus. Les propriétaires +craignant qu'après leur mort le gouvernement ne s'emparât de leurs +possessions, et voulant les assurer à leurs enfans, en font hommage à +des mosquées, sous la <span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> réserve de rentes qui doivent être +payées à leur postérité: on nomme ces fondations <i>risaks</i>.</p> + +<p>Les cheiks ont une grande influence morale sur le peuple. Les +gouvernans les plus despotiques se sont toujours crus obligés de les +respecter. Mahomet imprima dans l'esprit de ses disciples l'opinion +que le Koran contenait tous les préceptes religieux et sociaux; les +interprètes et les commentateurs de ce livre, devenus chefs de secte, +l'ont transmise à leurs successeurs, et les mêmes études portent +simultanément aux places de jurisprudence et religieuses; les mêmes +individus passent de l'une à l'autre sans difficulté, quelquefois même +les exercent ensemble; elles donnent toutes deux le titre d'<i>uléma</i>.</p> + +<p>Lorsque les Turcs firent la conquête de l'Égypte et en organisèrent le +gouvernement, ils ne voulurent pas laisser aux Égyptiens les emplois +de judicature; la Porte nommait chaque année au Caire un grand-kadi, +et des kadis secondaires qui en dépendaient dans chaque province: ces +emplois s'achetaient à Constantinople. Bonaparte rendit aux Égyptiens +le droit de se juger; les grands cheiks lui proposèrent des candidats; +pour supprimer la vénalité de la justice, il défendit les présens et +fixa les émolumens des juges.</p> + +<p>Il existe au Caire deux familles qui jouissent de la considération +attachée aux descendans directs du Prophète, dont les chefs occupent +des places héréditaires, auxquels sont alloués de grands revenus. +<span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> Le cheik El-Bekry, descendant d'Aboubekr, est cheik des cheiks +de la religion; et le cheik Saadat, qui compte dans ses ancêtres Ali, +gendre, et Fathmah, fille de Mahomet, ainsi que les califes Fathmites, +est chef de la mosquée d'Hassan, fils d'Ali.</p> + +<p>Beaucoup de familles de chérifs, ou descendans éloignés de Mahomet, +qui sont originaires des villes de l'Hedjas et de l'Yemen, et qui y +conservent des relations, forment aussi une classe un peu distinguée +du reste des habitans; elles s'adonnent au commerce ou à la culture. +Plusieurs villages sont entièrement habités par quelques unes d'elles, +principalement ceux dont les revenus sont affectés à des fondations +pieuses; elles jouissent d'une certaine considération, et sont moins +dégradées que les autres fellâhs. On ne doit pas confondre ces chérifs +avec ceux qui, par des alliances plus ou moins anciennes, ont acquis +le droit d'en prendre le titre et de porter le turban vert.</p> + +<p>La classe des propriétaires vivant dans les villes du produit de leurs +villages, est composée particulièrement des descendans<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Go to footnote 15"><span class="smaller">[15]</span></a> des +officiers turcs qui conquirent l'Égypte sous Sélim II, et des +mameloucks qui partagèrent avec eux le gouvernement. Ces officiers +avaient obtenu la concession d'une <span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> grande partie des +villages; ils recevaient la plus forte portion de leurs revenus, comme +appointemens, et pour l'entretien des soldats qu'ils devaient toujours +être prêts à conduire à la défense de l'État. Ils tenaient ces +villages sous des conditions analogues aux <i>Tuiariots</i> du reste de la +Turquie et à la suzeraineté des temps féodaux; ils étaient aussi +chargés de la perception des droits réservés par le grand-seigneur, +qu'on regardait comme seul propriétaire des terres, et qui pouvait en +disposer après la mort de celui qui en avait la jouissance. Ses +héritiers demandaient ou plutôt achetaient du pacha de nouveaux titres +de propriété. La corruption du gouvernement rendit les héritages plus +faciles; les femmes obtinrent des villages de leurs maris, et purent +les transmettre à leurs enfans et à leurs esclaves.</p> + +<p>Ces propriétaires composaient les différens corps de milice, les +Ingcharichs ou janissaires, les Odjaklis, les Assabs, etc., chargés de +la défense de l'Égypte. Nous ne rappellerons pas que les chefs de ces +milices, divisés par l'ambition, se sont entourés d'esclaves dont ils +ne suspectaient pas la fidélité. Nous n'examinerons pas l'influence +que les usages sur l'adoption des esclaves ont eue dans toutes les +affaires politiques; comment la race turque a diminué, tandis que les +mameloucks croissaient en nombre et en puissance: comment les +mameloucks, surtout depuis Ali-Bey, se sont successivement emparés, +par la terreur et par des alliances, de la <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> plus grande partie +des villages: ces considérations sont du ressort de l'histoire. À +l'arrivée des Français, la classe des anciens propriétaires était +réduite à un petit nombre d'hommes écrasés par les mameloucks, au +point d'être obligés de recourir à la protection de quelques beys et +même des cheiks arabes, pour obtenir de leurs fellâhs le paiement des +revenus qui leur restaient sur des portions de village. S'estimant +d'une classe supérieure à celle des artisans et des commerçans, ils +végétaient dans les villes, et les mameloucks leur confiaient rarement +des emplois subalternes.</p> + +<p>Les mameloucks, dont l'organisation et la composition diffèrent +totalement des institutions de l'Europe, ont été parfaitement peints +par Volney, ainsi qu'une partie de leurs révolutions; je n'en donnerai +qu'une idée générale.</p> + +<p>C'est un phénomène très singulier que de voir à côté des Arabes, très +attachés à la distinction des rangs transmise par leurs ancêtres, une +classe nombreuse qui n'estime que l'homme acheté, dont les parens sont +inconnus, et qui, de l'esclavage, s'est élevée aux premières +dignités<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Go to footnote 16"><span class="smaller">[16]</span></a>. Cette opinion est <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> aussi générale dans toute la +Turquie, même à Constantinople, au centre du gouvernement qui a pour +principe de conserver la race d'Osman, et où il existe des familles +très anciennes et considérées. Cette opinion est-elle un hommage aux +talens que l'homme parti du point le plus bas, a dû montrer pour +parvenir? Tient-elle à ce caractère belliqueux qui fait préférer un +jeune homme élevé pour la guerre loin de ses parens? Dans un +gouvernement tout militaire, les chefs ont-ils pensé que des esclaves +qui tiennent tout d'eux, qui n'ont aucune famille, et qui les +regardent comme leur père, doivent être plus attachés à leurs +personnes et moins dangereux dans les emplois de confiance, que ceux +qui, ayant la facilité d'appuyer leur autorité de celle de leur +famille, pourraient se former des partis et se rendre indépendans?</p> + +<p>Dans un gouvernement militaire et féodal, cet usage de former des +esclaves que l'on destine aux premiers emplois, pouvait seul parer aux +dangers de l'agrandissement des familles principales. Lorsque l'Europe +gémissait sous le régime féodal, les possesseurs de grands fiefs +disputaient l'autorité entre eux, ainsi qu'aux rois et empereurs; +l'anarchie des États était complète. C'est peut-être cette politique +qui a prolongé l'existence des descendans d'Osman; quelques esclaves +élevés à des pachalics ont visé à l'indépendance, mais ils ont eu +rarement une postérité qui pût suivre leur exemple, et après leur +mort tout rentrait dans le devoir. Aucune <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> grande famille n'a +pu s'élever assez pour disputer le gouvernement à la famille régnante, +ni faire une scission dans l'empire: l'Égypte est la seule province +que l'éloignement et l'organisation de son gouvernement aient disposée +à former une exception. Le gouvernement ottoman a été plus sage à +Constantinople que les chefs de l'Égypte: les janissaires ont souvent +déposé des sultans, mais aucun de leurs chefs n'a pu se rendre +indépendant; et, par principe, on a toujours écrasé ou appauvri les +grandes familles qui auraient pu profiter de leur influence. Le +gouvernement a sans cesse évité le danger d'avoir auprès de lui un +corps armé toujours avide de pouvoir, disposé à s'en emparer, et qui +pouvait servir d'instrument a des ambitieux.</p> + +<p>Des mameloucks, que les califes fathmites avaient achetés pour former +leur garde, finirent par s'emparer du gouvernement: les chefs +transmirent leur puissance à leurs descendans, mais ceux de +Salah-ed-din s'amollirent, augmentèrent, comme les califes, le nombre +et la puissance de leurs mameloucks, et furent également supplantés. +Les mameloucks n'eurent plus alors de chefs héréditaires: la force ou +le choix décida de celui qui prendrait le commandement; sa mort +amenait de nouvelles querelles, et les partis s'accordaient pour un +même choix, ou se partageaient l'Égypte.</p> + +<p>Sélim II saisit, pour les attaquer, le moment de ces dissensions, et +admit l'un des partis à partager le gouvernement: ces mameloucks +conservèrent une <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> existence politique, et firent partie des +corps de milice: des beys, choisis entre eux par les chefs de ces +corps et le pacha, étaient chargés de la police des provinces, et +admis aux délibérations du divan, qui servait de contre-poids à +l'autorité du pacha. Les grands officiers du gouvernement, voulant +augmenter leur puissance, achetèrent des mameloucks. Ibrahim-Kiaya, +qui en possédait le plus grand nombre, et qui sut s'attacher les +propriétaires des autres, s'en servit pour s'élever, se fit craindre +et gouverna l'Égypte. Après sa mort, les beys, qu'il avait accoutumés +à l'exercice de l'autorité, voulurent en jouir; Ali-Bey, supérieur en +talens et en caractère à tous les autres, devint chef, et se rendit +indépendant. La Porte rétablit bien un pacha, mais les mameloucks, +habitués à régner sur l'Égypte, ne lui laissèrent que l'apparence de +l'autorité.</p> + +<p>Tous les mameloucks achetés par un chef, ou même par un de ses +affranchis, sont regardés comme de sa famille et lui donnent le nom de +père; c'est ce qui forme les grandes distinctions du corps des +mameloucks. Ceux qui parviennent à jouer un rôle à leur tête, et qui y +restent assez long-temps pour acheter beaucoup d'esclaves et pour les +avancer, deviennent chefs de maison.<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Go to footnote 17"><span class="smaller">[17]</span></a></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> Les affranchis et les esclaves d'un même maître se regardent +comme frères; mais, à la mort de leur maître, les principaux sont +souvent divisés d'intérêts, la faveur qu'ils ont eue de son vivant +déterminant leur richesse et leur pouvoir. Celui qui en a le plus +acquiert la plus grande influence, et ceux de ses frères qui ne +peuvent pas lui disputer l'autorité le reconnaissent pour chef. Si +plusieurs sont égaux en force, ils se font la guerre jusqu'à ce que +l'un des deux succombe, ou qu'ils s'accordent par le partage de +l'autorité.</p> + +<p>Tous les mameloucks actuels sont de la maison d'Ibrahim-Kiaya; +Ali-Bey, et Mohamed-Bey Aboudahab <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> se disputèrent l'autorité, +et l'exercèrent successivement. La maison d'Ali-Bey existe encore dans +les mameloucks d'Hassan-Bey et d'Osman-Bey Hassan, qui, à l'arrivée +des Français, étaient réfugiés dans le Saïd. Ibrahim-Bey et +Mourâd-Bey, principaux esclaves de Mohamed-Bey Aboudahab, avaient fini +leur longue querelle par gouverner ensemble l'Égypte; ils ont formé +depuis deux maisons.</p> + +<p>Des marchands turcs amènent des esclaves de Constantinople en Égypte: +on les choisit depuis six jusqu'à seize et dix-sept ans<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Go to footnote 18"><span class="smaller">[18]</span></a>. Achetés +par les <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> beys, par les kiachefs et les mukhtesims, ils sont, +pendant leur enfance, employés au service personnel; leur éducation +est toute militaire, c'est elle qui leur donne l'adresse, la force et +la souplesse qui les distinguent dans les exercices du corps, +l'équitation et le maniement des armes: devenus assez <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> forts +et assez exercés, ils montent à cheval; c'est alors qu'ils sont +employés dans les expéditions, et que, suivant le degré d'affection +qu'ils inspirent, on les attache à la garde plus particulière de leur +maître.</p> + +<p>Lorsque, pour récompenser leurs services, leur maître les affranchit, +ils quittent sa maison, reçoivent de lui des propriétés, souvent même +il les marie à l'une de ses esclaves; ils ont alors le droit d'acheter +des mameloucks, et cessent d'être employés au service intérieur; mais +ils sont toujours prêts à obéir à leur maître, et le suivent à la +guerre. La permission de laisser croître leur barbe est le signe +extérieur de leur liberté. Quoique le nombre des kiachefs fût fixé, et +que le corps des beys dût les choisir sous la confirmation du pacha, +ceux qui avaient de l'influence nommaient leurs créatures, et les +faisaient reconnaître par les autres. Les vingt-quatre beys étaient +choisis parmi les kiachefs; lorsqu'une de ces places était vacante, +ils en proposaient un au pacha, qui le confirmait; dans les derniers +temps c'était une simple formalité, et le chef de maison le plus +puissant nommait des beys de sa famille. Mourâd et Ibrahim, lorsqu'ils +partagèrent le gouvernement, s'accordèrent pour avoir un nombre à peu +près égal de beys.</p> + +<p>Une grande carrière est donc toujours ouverte à l'ambition des +mameloucks: d'esclaves ils peuvent devenir beys, chefs de maison, et +même souverains de l'Égypte. Leurs moyens de parvenir sont +l'attachement, <span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> le zèle et l'obéissance; la force et l'adresse +dans les exercices militaires, la bravoure dans les combats; ils +obtiennent ainsi la faveur de leur maître: des richesses et la +liberté. Devenus kiachefs, ils peuvent obtenir des commandemens de +provinces ou des expéditions, dans lesquelles ils pressurent les +fellâhs et les Arabes: ils accumulent alors l'argent nécessaire pour +acheter et entretenir un grand nombre d'esclaves. La considération +qu'ils ont acquise, la crainte qu'inspire une force militaire +imposante, et les richesses, les conduisent ensuite aux premiers +emplois.</p> + +<p>Les guerres entre les mameloucks des différentes maisons, dont les +chefs se disputaient le gouvernement, entraînaient la chute d'un +parti, qui se retirait dans la Haute-Égypte. Les vaincus étaient +proscrits, leurs biens confisqués<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Go to footnote 19"><span class="smaller">[19]</span></a>, et leurs beys étaient remplacés +au divan par des kiachefs du parti victorieux, qu'on nommait beys à +leur place. Le chef de la maison dominante, outre ce qu'il possédait +par lui-même, devenait de cette manière possesseur d'une grande partie +des villages de ses adversaires; il en obtenait encore par des +concessions qu'il forçait <span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> les mukhtesims à lui faire, et par +la succession des gens de sa maison qui mouraient sans héritiers. Il +se servait de toutes ses propriétés pour augmenter ses propres +revenus, pour enrichir ses créatures, et pour rendre sa maison plus +puissante.</p> + +<p>Les beys et les kiachefs recevaient chaque année le gouvernement de +quelque province ou arrondissement. Ils y allaient faire une tournée +pour forcer le paiement des impositions dues au gouvernement et aux +mukhtesims, soumettre les Arabes et maintenir la police; mais leur +intérêt propre les occupait bien davantage que les affaires publiques; +ils s'appliquaient à percevoir les droits qui leur étaient alloués, +saisissaient toutes les occasions de faire des avanies ou d'ordonner +des amendes, forçaient les Arabes à leur offrir des présens, et +nourrissaient leurs troupes aux dépens des villages.</p> + +<p>Outre les mameloucks, tous à cheval, les beys et le gouvernement +entretenaient quelques gardes à pied, etc. Fidèle à la politique +turque de donner rarement une autorité militaire aux hommes du pays, +cette infanterie, peu nombreuse, n'était pas composée d'Égyptiens, +mais d'hommes de la partie occidentale de la Barbarie et d'Albanais. +Ils étaient chargés en sous-ordre des mameloucks, de la garde des +villes et de la police des villages des beys qui les avaient à leur +solde.</p> + +<p>Le pacha, envoyé de Constantinople, était bien censé le chef du +gouvernement de l'Égypte; mais les beys, maîtres de toute l'autorité, +ne lui laissaient <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> que les marques honorables de sa place<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Go to footnote 20"><span class="smaller">[20]</span></a>. +Je me dispenserai donc d'en parler, ainsi que des autres officiers et +des effendis, envoyés par la Porte pour régler des comptes, que les +beys faisaient toujours arranger de manière qu'on n'eût rien à envoyer +à Constantinople.</p> + +<p>Les revenus des mameloucks se composaient de ceux qui leur étaient +particuliers et de ceux du gouvernement.</p> + +<p>Les revenus particuliers étaient ceux des villages qui appartenaient +aux beys, kiachefs et mameloucks comme mukhtesims; les différens +droits qu'ils percevaient dans leur commandement, les avanies, les +amendes, les présens qu'ils exigeaient. Les Cophtes ont toujours eu +l'adresse de se rendre nécessaires; chaque bey, chaque mukhtesim en +<span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> employait un par village, qui tenait les rôles de +contributions et les percevait en son nom. Le bey propriétaire de +plusieurs villages, avait un Cophte supérieur aux autres, qui était à +la fois son intendant et son secrétaire. Ce dernier se dédommageait +sur les subalternes et sur les fellâhs des humiliations qu'il devait +supporter.</p> + +<p>Les revenus publics se composaient du miry ou impôt territorial, que +les mukhtesims percevaient et versaient entre les mains d'effendis +envoyés de Constantinople, mais obligés d'obéir aux beys; des douanes; +des droits sur le commerce intérieur; de la ferme de certaines +exploitations; de la capitation des chrétiens, etc. Ces divers droits, +à l'arrivée des Français, étaient affermés, les douanes à des +chrétiens de Syrie, les droits intérieurs à des négocians musulmans, +les exploitations et le commerce du natron et du séné à des Francs, +etc., etc. Ces revenus publics étaient affectés aux dépenses du +gouvernement. L'excédant devait être envoyé à Constantinople; mais les +beys principaux en disposaient.</p> + +<p>Après la conquête de l'Égypte, le gouvernement français devint +propriétaire des villages qui appartenaient aux mameloucks et à des +mukhtesims émigrés; il en perçut les revenus, ainsi que ceux des +oussiehs, et se fit payer le miry. On ordonna un enregistrement des +propriétaires de villages, pour constater les droits des mukhtesims +qui étaient encore en Égypte. Les Cophtes étaient seuls instruits du +mode de perception et du produit des contributions <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> +territoriales; on dut continuer à les employer. Les douanes et les +autres contributions indirectes furent organisées. L'histoire générale +de l'expédition fera connaître plus en détail ce que les Français ont +fait pour une organisation des finances, également conforme au bien du +peuple et aux intérêts du gouvernement.</p> + +<p>L'évaluation des revenus que les mameloucks tiraient de l'Égypte, +entraînerait à des détails que ne comportent pas ces considérations +générales. On croit assez communément qu'elle leur produisait, de +revenus publics et particuliers, trente-cinq à quarante millions. Ils +ont varié chaque année sous les Français, selon les circonstances de +la guerre; mais on peut les évaluer à vingt ou vingt-cinq millions. La +raison de cette différence de produit est que, pendant la guerre, la +douane et les contributions indirectes rapportaient fort peu; que les +mameloucks qui surveillaient directement l'exploitation de leurs +villages, et particulièrement celle de leurs oussiehs, en retiraient +plus que les Français ne le pouvaient alors; enfin, qu'on avait +supprimé les avanies, amendes et autres vexations qui rapportaient +beaucoup aux beys.</p> + +<p>Les Français n'ont pu recueillir aucun renseignement certain sur la +population. Les Musulmans ont pris des Juifs une répugnance +superstitieuse pour les dénombremens: à cet obstacle se joignait +encore l'inquiétude des habitans pour le motif de pareilles +recherches. N'imaginant pas qu'on pût avoir d'autre <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> but que +d'obtenir de l'argent, ils pensaient que les Français cherchaient à +savoir leur nombre, pour leur imposer une capitation. Ils ne tiennent +aucun registre des naissances et des morts; c'est avec beaucoup de +peine que, dans quelques villes, on a obtenu la déclaration du nombre +de ces derniers, et long-temps après celle des naissances; mais elles +n'ont jamais été bien exactes. Les états recueillis par le citoyen +Desgenettes sont les seules bases qu'on ait pu se procurer.</p> + +<p>Si les mameloucks laissent peu de postérité, il n'en est pas de même +des autres habitans, principalement des fellâhs. Quoique un petit +nombre soient assez riches pour profiter de la loi qui autorise la +polygamie, et que les femmes y passent très vite, ils ont tous +beaucoup d'enfans; sans cette fécondité, les grandes pestes +affaibliraient beaucoup l'Égypte. N'ayant aucun renseignement sur +celle des campagnes, on ne peut l'estimer; cependant il paraît qu'on +peut porter celle de toute l'Égypte à environ deux millions cinq cent +mille habitans, ou à plus de trois millions, compris la ville du +Caire, qui en a deux cent cinquante à trois cent mille.</p> + +<h3>RÉSUMÉ DE L'ÉTAT SOCIAL DES PEUPLES DE L'ÉGYPTE.</h3> + +<p>Depuis l'Arabe Bédouin jusqu'aux chefs du gouvernement, la force et +les richesses sont la seule <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> route qui conduise au pouvoir, et +dès-lors l'unique objet de l'ambition. Tous sont peu délicats sur les +moyens d'acquérir des trésors; tous cherchent à s'attacher des hommes +qui leur soient dévoués, et dont ils puissent employer utilement le +courage et l'adresse. Les beys et les mukhtesims achètent des esclaves +blancs et quelques noirs; les cheiks arabes achètent des Nègres. +Chacun s'entoure d'une milice plus ou moins redoutable. Se croit-il +assez fort, il lutte et fait la guerre avec ses concurrens ou ses +oppresseurs. Lorsqu'il n'existe pas dans le gouvernement une puissance +capable d'imposer à toutes ces forces divisées, l'anarchie est +complète; l'esprit de faction et les haines héréditaires se joignent +aux querelles qui naissent journellement. Le cultivateur est presque +toujours entraîné dans ces querelles; il en a aussi de personnelles, +mais de quelque manière qu'elles se terminent, le produit de ses +récoltes sert toujours à nourrir les combattans; il doit payer les +profusions des chefs pour augmenter leur pouvoir: il n'est que le +misérable instrument de leurs jouissances. Régi plutôt par les +caprices des hommes puissans que par des lois fixes, il ne sait à qui +du gouvernement de Constantinople, des beys, des mukhtesims ou des +cheiks arabes il doit obéir. Obligé de les satisfaire tous, il exécute +d'abord les ordres de celui dont, pour le moment, il redoute la +vengeance; de là l'usage de mettre chaque année des troupes en +campagne pour percevoir les contributions.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> Les qualités morales et l'instruction ne conduisent à aucun +emploi; elles ne procurent qu'une très faible considération, et nulle +richesse; rien n'invite donc à les cultiver. La seule étude est celle +de la dissimulation, cette arme de la faiblesse ambitieuse; elle est +autant le partage de toutes les classes du peuple que la base de la +conduite du gouvernement.</p> + +<p>Des lois vagues, la vénalité des juges, l'absence d'une force +spécialement destinée à poursuivre et à punir les coupables, les +refuges qui leur sont toujours ouverts par l'hospitalité, déterminent +le gouvernement à punir une famille, une corporation, un village, pour +la faute d'un seul homme, souvent fugitif, plus souvent inconnu; il +adopte ainsi l'usage des Arabes, d'étendre les vengeances personnelles +à des familles entières: il reconnaît le territoire de chaque tribu +pour exiger d'elle la restitution ou le paiement des vols qui s'y +commettent. Dans un gouvernement mal organisé, cette méthode de punir +une classe entière des fautes d'un seul homme, a du moins l'avantage +d'intéresser tous les individus à se surveiller réciproquement. Les +asiles sont une ressource que tous les habitans se procurent +mutuellement contre l'oppression. Ce n'est pas par esprit d'ordre et +de justice que les gouvernans, peu susceptibles de ces sentimens +moraux, poursuivent le coupable, et cherchent à terminer les +querelles; mais c'est que la culture, les récoltes et le paiement des +contributions en souffrent; et que les accommodemens <span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> leur +procurent toujours des présens ou des amendes.</p> + +<p>Le peuple égyptien a été soumis dans presque tous les temps, a des +conquérans étrangers dont il a successivement détesté le joug. +Toujours prompt à se livrer aux apparences du succès, mais en proie +aux haines, aux jalousies, effets de sa division en classes +distinctes, jamais un concours simultané d'efforts n'exista pour +briser ses chaînes; les soulèvemens partiels furent toujours +sévèrement réprimés: il conserve encore le même esprit d'inquiétude. +Le gouvernement des Osmanlis est celui qu'il déteste le plus; cette +aversion est continuellement excitée par les mameloucks et les Arabes, +dont l'esprit domine en Égypte: elle a sans doute contribué, malgré le +fanatisme religieux, à l'attacher aux Français.</p> + +<p>Les élémens de la société s'opposent, en Égypte, à toute espèce +d'améliorations; aucun changement utile ne peut être opéré que par des +étrangers appelés au gouvernement. Les Français se sont trouvés dans +cette position; mais outre les difficultés d'un établissement, et +celles qui naissent de l'état de guerre, combien d'obstacles moraux +n'avaient-ils pas à surmonter? L'attachement aux anciens usages, +l'orgueil de la superstition, et l'ignorance qui repousse toute idée +nouvelle, la différence de langage et de culte, les mœurs et l'état +social des différentes classes, etc., etc. Il fallait organiser la +justice, établir <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> des autorités municipales, une police +générale et une administration uniquement occupées du bien public; +effacer les distinctions politiques et religieuses, habituer les +hommes de cultes différens à obéir aux mêmes lois, changer la nature +des propriétés territoriales et l'état des fellâhs; il fallait +intéresser les cultivateurs à perfectionner leurs cultures, les +artisans et les commerçans à étendre leurs spéculations, par la +certitude de jouir du fruit de leurs travaux; il fallait détruire les +Arabes errans, ou saper, par des institutions, leurs préjugés contre +la vie sédentaire; il fallait enfin lier tous les intérêts +particuliers à l'intérêt général, perfectionner le système des +impositions, améliorer la distribution des eaux et l'irrigation, +développer la culture des plantes coloniales, creuser des canaux de +navigation, etc., etc. Alors l'Égypte se serait élevée au plus haut +degré de prospérité. Mais il était nécessaire d'étudier parfaitement +ce peuple, de détruire ses préjugés, d'attirer sur les législateurs +l'amour, l'estime et la vénération qui seuls pouvaient leur donner une +force morale suffisante pour établir et consolider de nouvelles +institutions. Cela ne pouvait être effectué que successivement et avec +beaucoup de lenteur. C'est au moment où les Français avaient acquis en +partie ces connaissances et l'ascendant moral d'où dépendait le +succès, qu'ils ont abandonné l'Égypte. La paix, qui procure la +tranquillité à tous les autres peuples, n'est pas un bienfait <span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> +pour les Égyptiens; elle les rejette au sein des troubles et des +dissensions intestines; elle les replonge dans la barbarie.</p> + +<p>L'orgueilleux musulman connaissait les peuples de l'Europe, seulement +par l'horreur que des barbares fanatiques avaient inspirée à ses +ancêtres; il ignorait ou se refusait à penser que ces mêmes peuples, +affranchis de leurs préjugés, avaient fait des pas immenses dans la +carrière de la civilisation; tandis que lui, dégradé par ses propres +institutions, peut à peine se compter au nombre des peuples civilisés. +Lors de l'expédition de Bonaparte en Égypte, on vit pour la première +fois les sciences et les arts s'unir à la marche d'un conquérant. Les +Égyptiens apprécièrent dès-lors la puissance des Européens, la douceur +de leurs lois, et l'étendue de leurs lumières; leurs braves admirèrent +les exploits des Français: tous reconnurent leur supériorité.</p> + +<p>L'armée d'Orient laisse en Égypte de grands souvenirs et des regrets. +Ces impressions sont un germe que l'avenir et les événemens feront +éclore.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> DE L'ÉGYPTE<br> +APRÈS<br> +LA BATAILLE D'HÉLIOPOLIS.</h2> + +<h2>PREMIÈRE PARTIE.<br> +<span class="smaller">DEPUIS LE MOIS DE FLORÉAL AN VIII, JUSQU'AU MOIS<br> +DE BRUMAIRE AN IX.</span></h2> + +<h2>CHAPITRE PREMIER.</h2> + +<p class="chaptitle">SITUATION DE L'ARMÉE D'ORIENT, ET PROJETS DE KLÉBER AVANT SA MORT.</p> + +<p>Après la bataille d'Héliopolis et le siége du Caire, l'armée se trouva +dans la situation la plus brillante. Les troupes, bien habillées, bien +nourries, et payées régulièrement, étaient satisfaites de leur sort. +La mauvaise foi des Anglais, lors de la rupture du traité d'El-A'rych, +avaient excité leur indignation; les Turcs n'étaient point pour elles +des ennemis redoutables. Depuis le 18 brumaire, leur confiance dans le +gouvernement ajoutait au désir de conserver une conquête dont elles +sentaient toute l'importance, et qui leur plaisait depuis qu'elles y +jouissaient de quelque agrément et supportaient moins de privations.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> Les habitans, étonnés de voir le visir de la Porte (le plus +grand personnage que leur ignorance leur permît de connaître) battu +par les Français, étaient persuadés que tous les efforts des Turcs +seraient désormais inutiles; ils regardaient l'Égypte comme la +propriété de leurs nouveaux maîtres, et prenaient une grande confiance +en eux. Ils avaient éprouvé dans plusieurs occasions combien leurs +révoltes avaient été facilement dissipées par un petit nombre de +troupes. Les charges de guerre auxquelles les rebelles avaient été +imposés les avaient pour toujours dégoûtés de semblables soulèvemens. +La paix avec Mourâd-Bey contribuait encore à maintenir les Égyptiens +dans ces sentimens.</p> + +<p>Les contributions extraordinaires imposées au Caire, en punition de la +révolte, donnaient les moyens de payer l'arriéré, qui s'élevait alors +à onze millions, y compris la solde, et d'attendre la saison où l'on +perçoit les impositions ordinaires, pour fournir aux dépenses +courantes. Les améliorations que l'état de guerre et les difficultés +inséparables d'un nouvel établissement avaient empêché Bonaparte +d'effectuer dans un pays où la langue, les mœurs, les usages, tout +élevait des obstacles, Kléber pouvait les faire après la bataille +d'Héliopolis; celles qu'il ordonna dans toutes les parties de +l'administration apportèrent beaucoup d'économie dans les dépenses, +diminuèrent les frais de perception, et mirent un frein à beaucoup de +vexations et de dilapidations.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> Le général Kléber voulant profiter des dispositions générales +des habitans, fit sentir particulièrement aux Cophtes que s'ils +avaient été armés pendant la révolte du Caire, leur quartier n'aurait +pas été pillé par les Turcs, et qu'il était de leur intérêt de +concourir, avec les Français, à la défense commune. Il les engagea à +former un bataillon de cinq cents hommes, qu'il fit habiller à la +française: il comptait l'augmenter autant que les circonstances le +permettraient.</p> + +<p>Cette formation d'un corps était un moyen de développer le goût du +service militaire; mais il était encore plus avantageux d'engager les +habitans du pays, chrétiens et musulmans, à s'enrôler dans les +demi-brigades, où ils pouvaient prendre plus facilement le moral du +soldat français. Kléber encouragea ces recrutemens. Ils réussirent +dans la Haute-Égypte; la 21<sup>e</sup> demi-brigade fit, en très peu de +temps, trois cents recrues, qui se formèrent assez vite. Les habitans +de la Basse-Égypte y paraissaient moins disposés; cependant on aurait +pu vaincre leur répugnance.</p> + +<p>Les Grecs, d'un caractère plus belliqueux, se présentaient avec bien +plus de zèle. Deux compagnies avaient déjà été formées précédemment +par Bonaparte; celle qui se trouvait au Caire lors du siége s'était +fort bien battue. Kléber forma une légion où l'on engagea beaucoup de +Grecs nouvellement arrivés dans les ports: elle fut bientôt d'environ +quinze cents hommes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> L'armée avait éprouvé beaucoup d'obstacles pour les transports +dans les momens difficiles, parce qu'alors les Arabes qui louaient +leurs chameaux s'éloignaient. Afin d'assurer ce service important, +Kléber fit établir un parc de cinq cents chameaux toujours +disponibles, et qu'on employait, en temps ordinaire, aux différens +services; il ordonna une levée des chevaux et des chameaux nécessaires +pour remonter la cavalerie et l'artillerie; il fit établir des ponts +volans, pour faciliter les passages du Nil aux troupes qui auraient à +marcher de la côte sur les frontières de Syrie, et ordonna des +reconnaissances pour organiser des communications entre les divers +postes occupés par l'armée.</p> + +<p>Il arrêta, pour le Caire, un plan de travaux simples qui remplissaient +deux objets importans; celui de contenir les habitans de cette grande +ville, et celui de la clore, de manière qu'aucun parti ennemi ne pût +s'y introduire. Il ordonna aussi les travaux nécessaires pour la +défense des côtes.</p> + +<p>Il établit un comité administratif composé de cinq membres, chefs des +principales administrations, qui discutaient avec lui les +améliorations que les circonstances rendaient possibles. Il arrêta +beaucoup de dilapidations; ôta le moyen de spéculer sur le bien-être +du soldat, et améliora le sort des troupes en faisant payer les +rations de viande et de fourrage, et en mettant une partie de +l'habillement au compte des corps.</p> + +<p>La flotte turque, commandée par le capitan-pacha, <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> avait paru, +dans les premiers jours de prairial, devant Alexandrie. Kléber, +ignorant si elle portait des troupes et méditait quelque débarquement, +partit, dès qu'il en eut la nouvelle, avec une partie des troupes qui +étaient au Caire, et donna des ordres pour réunir à Rahmaniëh celles +du Delta. Il quitta le Caire le 14 prairial, apprit à Rahmaniëh que le +capitan-pacha était seulement venu parader devant Alexandrie, afin +d'entamer quelques négociations, défendit de recevoir à terre aucun +parlementaire, et revint au Caire laissant dans le Delta, vis-à-vis +Rahmaniëh, un camp volant de deux demi-brigades et de deux régimens de +cavalerie disponibles, pour aller sur tous les points de la côte qui +pourraient être menacés, ou sur la frontière de Syrie.</p> + +<p>Le général Menou était arrivé au Caire à la fin de floréal; depuis six +mois il avait l'ordre de s'y rendre, d'abord pour être employé aux +négociations avec les Turcs, ensuite pour la campagne qui se +préparait, et après la prise du Caire, afin d'y commander. Mais en +écrivant toujours qu'il allait partir, qu'il ne désirait rien tant que +de combattre, il était resté paisiblement à Rosette, jusqu'au moment +où les Osmanlis sortis du Caire et rejetés dans le désert, on n'eut +plus qu'à jouir d'une tranquillité due aux victoires de l'armée. +Arrivé au Caire, il fit des difficultés pour en prendre le +commandement: celui de la Haute-Égypte, où il paraissait désirer de +voyager, lui fut offert; mêmes obstacles. Enfin, <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> Kléber lui +écrivit qu'après lui avoir offert les plus beaux commandemens, il ne +lui restait plus qu'à lui offrir celui de l'armée; le général Menou +choisit celui de la Haute-Égypte; mais il ne partit pas.</p> + +<p>Lorsque le général Kléber partit pour Rahmaniëh, il écrivit au général +Reynier, qui était en tournée dans le Kalioubëh, de venir au Caire +pour en prendre le commandement et surveiller la Haute-Égypte ainsi +que la frontière de Syrie, tandis que lui serait sur les côtes. +L'exprès s'égara, et le général Reynier ne put arriver qu'après son +départ. Pendant ce temps, le général Menou sollicita ce commandement: +Kléber le lui accorda en lui recommandant de se concerter avec le +général Reynier pour les dispositions de défense, s'il y avait quelque +mouvement du côté de la Syrie. Ce dernier, de retour au Caire, lui +donna tous les renseignemens qui pouvaient lui être nécessaires sur +les fortifications, les troupes, les habitans et la police de cette +ville, qu'il connaissait peu.</p> + +<p>Kléber fut de retour le 21 de Rahmaniëh; le 23, il montra au général +Reynier la note qu'il faisait écrire en réponse à une lettre que +Morier, secrétaire de lord Elgin, lui avait envoyée de Jaffa. Il entra +dans quelques détails sur la conduite qu'il devait tenir avec les +Turcs, et dont il l'avait déjà entretenu plusieurs fois. Il voulait +profiter de la rupture du traité d'El-A'rych et des arrangemens pris +alors par les Anglais, à l'effet d'occuper Alexandrie, Damiette et +Souez, pour exciter le ressentiment <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> des Turcs contre eux; il +voulait aussi éviter les communications avec les chefs de ces deux +armées, en même temps qu'il tâcherait d'établir une correspondance +directe avec Constantinople. Par ce moyen, il espérait correspondre +avec le gouvernement français, et faire consentir les Turcs à la +neutralité jusqu'à la paix générale. Un arrangement aurait donné à +l'armée française l'assurance de n'être attaquée que par une +expédition maritime, que les Anglais n'auraient sûrement pas tentée +sans l'appui des Turcs; il aurait augmenté les ressources en +rétablissant une partie du commerce.</p> + +<h2>CHAPITRE II.</h2> + +<p class="chaptitle">ASSASSINAT DE KLÉBER.—LE GÉNÉRAL MENOU PREND LE COMMANDEMENT.—SA +CONDUITE DANS LES PREMIERS TEMPS, ET JUSQU'EN FRUCTIDOR.</p> + +<p>Le 25 prairial, le général Kléber, après avoir passé, dans l'île de +Raoudah, la revue de la légion grecque, vint au Caire voir les +réparations qu'on faisait à sa maison. Il se promenait sur la terrasse +de son jardin avec le citoyen Protain, architecte, lorsqu'il fut +frappé de plusieurs coups de poignard. L'assassin, arrivé au Caire à +la fin de floréal, avait suivi Kléber depuis Gisëh, s'était introduit +dans la maison avec les ouvriers, et avait saisi le moment <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> où +ce général, occupé de sa conversation, ne pouvait l'apercevoir. Les +généraux se réunirent dès qu'ils apprirent cette nouvelle. On fit la +recherche de l'assassin, qui fut arrêté bientôt après, et on +l'interrogea.</p> + +<p>Les cheiks et les agas de la ville avaient été mandés; on voulait +examiner si cet attentat n'était pas lié à quelque conspiration plus +étendue. Un aide-de-camp vint demander s'ils devaient être introduits. +Le général Reynier, à qui il porta la parole, lui dit de s'adresser au +général Menou, qui le lui renvoya, et il s'établit entre eux une +discussion sur le commandement de l'armée.</p> + +<p>Le général Menou protesta que ce commandement ne lui convenait pas; +que n'ayant pas fait la guerre activement, il était moins connu des +troupes que le général Reynier, et qu'il l'<i>avait déjà refusé dans +d'autres occasions</i>; il prodigua sa <i>parole d'honneur</i> qu'il donnerait +plutôt sa démission d'officier-général que de l'accepter, et que même, +si on l'y forçait, il s'en servirait pour ordonner au général Reynier +de le prendre. Ce général lui observa qu'en pareilles circonstances +les lois ordonnaient au plus ancien de grade de prendre le +commandement provisoire, en attendant les ordres du gouvernement, et +que s'il désirait avoir le temps de faire ses réflexions avant +d'accepter, il ne pouvait du moins se dispenser de donner des ordres +en sa qualité de commandant du Caire; que quant à lui, il croyait ce +commandement trop délicat pour s'en charger <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> légèrement. +Voyant qu'il ne se décidait pas, il le prit à part, renouvela ses +observations, en ajoutant qu'une pareille discussion devait être +renvoyée à un moment plus calme.</p> + +<p>Le général Menou répéta encore qu'il ne pouvait prendre le +commandement; qu'il n'avait pas fait la guerre, et n'était pas connu +des soldats, peut-être prévenus contre lui par son changement de +religion. Le général Reynier lui dit qu'il ne devait point regarder ce +changement comme un obstacle; que même il le rendrait plus agréable +aux habitans du pays; qu'enfin, tous les généraux, et lui en +particulier, l'appuieraient de tous leurs moyens et de leurs conseils. +Il l'invita à répondre au moins comme commandant du Caire, et se +retourna du côté de l'aide-de-camp; la discussion finit alors. On +continua de faire des informations sur l'assassinat, et, dès le +lendemain, le général Menou prit le titre de <i>commandant l'armée par +intérim</i>. Il nomma le général Reynier président de la commission +chargée de juger l'assassin.</p> + +<p>Après les funérailles de Kléber et l'exécution du coupable, le général +Menou prit le titre de général en chef. L'armée le vit avec beaucoup +de peine succéder à ses anciens chefs. Plusieurs corps élevèrent des +murmures; mais les généraux les apaisèrent; ils espéraient que son +habitude des affaires suffirait pour bien diriger l'administration du +pays, et qu'au moment du danger ils pourraient l'aider de leur +expérience.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> Le général Menou chercha pendant les premiers jours à se +concilier les esprits: généraux, administrateurs, il les accueillit +tous, leur fit de fréquentes visites; il sembla même aller au-devant +de leurs avis. Mais bientôt des traits d'animosité contre son +prédécesseur, des tracasseries pour sa succession, commencèrent à +dévoiler au moins sa maladresse. Les murmures de l'armée et les +reproches adressés au général Reynier de l'avoir engagé à prendre le +commandement, excitèrent sa jalousie, quoique la conduite franche de +ce général fût bien propre à le rassurer sur les suites de cette +rivalité.</p> + +<p>Le commandement de l'Égypte pouvait procurer à la fois les plus +brillantes réputations, celles de militaire, de législateur et +d'administrateur. Pour se les assurer, il fallait être confirmé par le +gouvernement, et effacer le souvenir de la gloire de Kléber. Des +partis coloniste et anti-coloniste furent inventés. Le général Menou +se mit à la tête au premier, et proclama l'engagement de conserver +l'Égypte. On répandit en France l'opinion que les autres généraux +formaient le second, et voulaient renouveler le traité +d'El-A'rych<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Go to footnote 21"><span class="smaller">[21]</span></a>. À cette époque l'Osiris fut expédié secrètement.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> Convaincu qu'il ne pouvait pas aspirer à une réputation +militaire, le général Menou tourna ses vues vers la carrière +administrative; il affecta de s'occuper de tous les détails, et +cherchant à donner une grande idée de sa moralité et de sa probité, il +cria fortement contre les dilapidations; il promit enfin de détruire +tous les abus, et cependant Bonaparte et <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> Kléber en avaient +peu laissé subsister. Pressé de donner des espérances favorables de +son administration, et d'y intéresser l'armée, il publia l'engagement +de tenir toujours la solde au courant, avant d'avoir assez étudié les +finances de l'Égypte, pour en assurer les moyens; il mit beaucoup +d'ostentation <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> à créer une commission chargée de surveiller la +fabrication du pain. Lorsqu'il crut apercevoir qu'on lui obéissait +avec moins de répugnance, il changea de genre de vie, devint moins +accessible; entouré de liasses de papiers, il avait l'air de +travailler beaucoup, mais les affaires les plus pressées restaient en +souffrance.</p> + +<p>Sous Bonaparte et sous Kléber, l'armée d'Orient n'avait qu'un même +esprit; tous étaient unis par les mêmes dangers et les mêmes +espérances: un nouveau chef créa un nouvel esprit. Aisément il aurait +pu se concilier l'armée, secondé par tous les généraux, qui, pénétrés +de la nécessité d'être unis, agissaient de cœur; pour lui, il +préféra de se faire quelques partisans par des menées sourdes; mais +leur développement fut long-temps couvert d'un voile que ses démarches +ostensibles rendaient plus difficile à soulever.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> CHAPITRE III.</h2> + +<p class="chaptitle">ÉVÉNEMENS POLITIQUES.</p> + +<p>La note que Kléber avait préparée pour accompagner le renvoi de la +lettre de Morier, secrétaire de lord Elgin, n'était pas encore partie; +le général Menou en adoucit quelques expressions, et l'expédia le 2 +messidor, telle qu'elle a été imprimée dans les journaux.</p> + +<p>Le 9 du même mois, M. Wright, lieutenant du Tigre, arriva en +parlementaire par le désert, avec des dépêches du visir et de +Sidney-Smith. Il annonçait que l'Angleterre avait délivré les +passe-ports nécessaires pour l'exécution du traite d'El-A'rych. Il +s'était déjà présenté à Alexandrie; mais, refusé d'après les ordres de +Kléber, il avait passé par la Syrie. M. Wright avait appris en route +l'assassinat de Kléber, et avait tenu à Salêhiëh divers propos pour +engager les soldats à se révolter contre les généraux qui refuseraient +de les ramener en France. Ses discours n'avaient produit d'autre effet +que l'indignation. D'après sa conduite, on aurait pu l'arrêter comme +espion; il fut renvoyé.</p> + +<p>De nouvelles lettres du visir arrivèrent le 15; elles étaient +relatives à la note envoyée à Morier; il lui fut répondu de s'adresser +à Paris. Le 13 fructidor il fit passer encore une dépêche; il essayait +toujours <span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> d'entamer quelques négociations et craignait d'être +prévenu par le capitan-pacha. Ces deux premières autorités de la Porte +rivalisaient d'activité pour renouer avec l'armée française et s'en +faire un mérite à Constantinople.</p> + +<p>Le capitan-pacha était venu à Jaffa, avec Sidney-Smith, au +commencement de messidor, pour concerter avec le visir un plan +d'opérations militaires ou de négociations. Ils n'avaient pas de +forces qui leur permissent de rien entreprendre; aussi la conférence +entre le chef suprême de toutes les forces ottomanes, alors sans +armée, dont le crédit à sa cour avait beaucoup baissé depuis la +bataille d'Héliopolis, et le capitan-pacha, son subordonné mais favori +du sultan, se passa sans rien décider, à s'observer mutuellement; puis +ils se séparèrent, déterminés à négocier chacun de son côté.</p> + +<p>Le capitan-pacha reçut à son bord, à Jaffa, l'aide-de-camp Baudot, +enlevé par surprise à Héliopolis, et retenu pour servir à l'échange de +Moustapha-Pacha, que Kléber avait gardé comme otage: ce pacha étant +mort subitement à la nouvelle de l'assassinat de Kléber, cet événement +prolongea la captivité de Baudot, qui ne fut rendu à Damiette qu'à la +fin de thermidor. Le capitan-pacha avait eu pour lui des égards qui +contrastaient avec les mauvais traitemens du visir.</p> + +<p>Avec quelque adresse, on aurait pu se servir de l'intérêt personnel de +ces deux chefs de l'empire ottoman, pour renouer des négociations +tendant <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> non à leur céder l'Égypte, mais à paralyser leurs +efforts, à les éloigner des Anglais, et peut-être même à les disposer +à la neutralité pendant la guerre<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Go to footnote 22"><span class="smaller">[22]</span></a>; mais le général Menou répondit +à toutes leurs propositions, qu'il fallait s'adresser à Paris pour les +arrangemens relatifs à l'Égypte: les Turcs, qui sont accoutumés à voir +les gouverneurs de province se rendre indépendans, regardèrent cette +réponse comme une défaite, et se persuadèrent que toute négociation +devenait inutile.</p> + +<p>Baudot, d'après les entretiens qu'il avait eus avec le capitan-pacha, +pensait qu'en lui insinuant que les négociations sont ordinairement +entamées par des commissaires pour l'échange des prisonniers, et +qu'après la conduite des Anglais, et l'intention qu'ils avaient +manifestée de s'emparer des ports, si le traité d'El-A'rych avait eu +son exécution, on éprouverait de leur part des obstacles à tout +rapprochement de la France avec la Porte qui viendrait à leur +connaissance, il aurait consenti à l'envoi d'un agent français à +Constantinople, qui, sous le prétexte de l'échange des prisonniers, +aurait traité directement des affaires relatives à l'Égypte.</p> + +<p>Le capitan-pacha alla faire de l'eau en Chypre: lorsqu'il reparut en +vendémiaire, le général Menou chargea le général Baudot de lui +conduire Endjeah-Bey, <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> fait prisonnier sur un vaisseau qui +avait échoué vers Aboukir, et de tâcher de faire un traite pour +l'échange des prisonniers. Il écrivit au capitan-pacha qu'il fallait +d'abord s'en occuper, et qu'il pouvait s'adresser ensuite à Paris pour +le reste. Le capitan-pacha ne s'arrêta pas long-temps devant +Alexandrie, il retourna à Rhodes; Baudot ne put remplir sa mission, et +Endjeah-Bey fut, peu de temps après, renvoyé sur un bâtiment grec.</p> + +<h2>CHAPITRE IV.</h2> + +<p class="chaptitle">ESPRIT DES HABITANS DE L'ÉGYPTE.—ÉVÉNEMENS MILITAIRES JUSQU'AU MOIS +DE BRUMAIRE.</p> + +<p>L'Égypte était fort tranquille; les contributions se payaient, dans +toutes les provinces, sans qu'il fût besoin de forts détachemens pour +les percevoir. La plupart des tribus arabes étaient soumises; celles +qui ne l'étaient point encore avaient fui dans le désert, ou s'étaient +dispersées dans les villages pour éviter les poursuites: convaincues +de la puissance des Français, c'était moins des intentions hostiles, +que leur caractère craintif et défiant qui les empêchait de se +rapprocher d'eux. Le débordement prochain du Nil, et le mauvais état +de l'armée du visir, garantissaient qu'avant plusieurs mois on +n'aurait à redouter aucune attaque extérieure. Un parti de quatre +cents cavaliers turcs, qui était venu à Catiëh <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> pour servir +d'escorte à M. Wright, ne pouvait donner aucune inquiétude. Des +rapports annoncèrent, au commencement de thermidor, que l'armée du +visir se préparait à marcher; cela n'était pas probable, cependant la +garnison de Salêhiëh fut renforcée d'une demi-brigade, qui bientôt +après rentra au Caire.</p> + +<p>Mohamed-Bey-l'Elfy était venu de Syrie par désert, annonçant qu'il +allait joindre Mourâd-Bey; mais il restait chez les <i>Mahazi</i>, tribu +d'Arabes rebelles qui habite les déserts du Chark-Atfiëh. On le fit +chasser par un détachement de dromadaires; d'autres partis se +portèrent dans l'isthme de Souez pour l'arrêter, s'il cherchait à +rétrograder. On le poursuivit long-temps; ses équipages furent pris; +il fut même réduit à errer avec vingt-cinq cavaliers.</p> + +<p>Le général Menou fit rentrer au Caire, à la fin de thermidor, la +soixante-quinzième demi-brigade, que Kléber avait placée dans le +Delta, pour y former un corps de réserve avec la vingt-cinquième et le +vingt-unième régiment de dragons. Les ponts volans établis par Kléber +à Rahmaniëh et à Semenhoud, pour faciliter les passages du Nil et les +communications de l'armée depuis la côte jusqu'aux frontières de Syrie +furent retirés.</p> + +<p>Bientôt après, l'inondation couvrit les terres; l'armée ne pouvant +être attaquée avant la retraite des eaux, aucune raison n'exigeait +alors des mouvemens de troupes; cependant le général Menou ordonna à +la division du général Friant d'aller relever <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> à Alexandrie, +Rosette et Rahmaniëh, celle du général Lanusse; qu'il voulait appeler +au Caire. Des considérations très fortes auraient dû empêcher un +pareil changement: Lanusse commandait depuis long-temps à Alexandrie, +il connaissait très bien la défense de cette côte, et avait l'habitude +des relations avec les habitans de la ville et ceux du Bahirëh; la +peste régnant presque toujours à Alexandrie, il était à craindre que +ce déplacement ne la portât au Caire; enfin ce mouvement ne pouvait +s'opérer pendant l'inondation, qu'avec des barques, et c'était +employer inutilement tous les moyens de transports, à la seule époque +favorable pour approvisionner Alexandrie, etc. Mais le général Menou +se souvenait que Kléber, fatigué de la prétention qu'il avait eue de +commander Alexandrie et le Bahirëh sans sortir de Rosette, l'avait +remplacé par Lanusse: il voulait aussi travailler l'esprit de ses +troupes, et contraindre par des dégoûts cet officier qu'il n'aimait +pas à demander son passe-port pour la France.</p> + +<p>Trois tribus arabes des environs de Ghazah, les <i>Tarabins</i>, <i>Teha</i> et +<i>Anager</i>, s'étaient réfugiées dans le désert, après une courte guerre +contre les Osmanlis, qui avaient assassiné par trahison leurs +principaux cheiks. Jamais les Arabes ne pardonnent cet attentat, dont +les exemples sont si fréquens chez les Turcs. Ces tribus envoyèrent +demander au général Reynier la permission de s'établir en Égypte, sous +la protection des Français. Elles alléguaient <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> en leur faveur +que la cause de ces persécutions était leur alliance avec eux pendant +la campagne de Syrie: c'était en effet le prétexte des Osmanlis; mais +leur véritable motif était que Mahammed-Aboumarak, maître d'hôtel du +grand-visir, qu'il venait de faire pacha de Ghazah, avait des haines +de famille à satisfaire contre ces tribus, et qu'il profita de son +élévation pour se venger.</p> + +<p>Le général Reynier jugea que ces Arabes pouvaient être utiles; que, +placés dans le désert entre la Syrie et l'Égypte, ils donneraient avis +des mouvemens des Osmanlis. Il espéra qu'en éveillant leur intérêt, on +les porterait à intercepter la contrebande de grains qui se faisait +chaque jour sur cette étendue immense de désert; que, de plus, si l'on +devait faire une nouvelle campagne en Syrie, ces Arabes pourraient +servir. Il proposa au général Menou de leur accorder une partie de +l'Occadi-Tomlat, et le désert qui le sépare de Catiëh et de Souez. Ces +Arabes annonçaient être au nombre de sept mille, femmes, enfans et +vieillards compris. Ils disaient avoir cinq cents cavaliers et huit +cents hommes montés à dromadaire, ainsi que beaucoup de bestiaux; mais +comme ils vinrent successivement et se dispersèrent dans le désert, on +ne put pas juger exactement de leur nombre. Leurs principaux cheiks +ayant été tués, il ne se trouvait plus parmi eux d'hommes influens +dont on pût utiliser l'intelligence, et le général Menou les ayant +reçus mesquinement, on n'en tira pas un grand parti.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> CHAPITRE V.</h2> + +<p class="chaptitle">INTRIGUES.—ORIGINE DES DIVISIONS.</p> + +<p>Les mois de thermidor et de fructidor offrent peu d'événemens +remarquables; les intrigues étaient encore obscures: on s'étonnait +cependant des atteintes portées à la mémoire de Kléber. Ces coups +étaient dirigés dans l'ombre, à la vérité, mais ceux qui les +frappaient étaient accueillis: on s'apercevait déjà que c'était le +meilleur moyen d'obtenir des grâces.</p> + +<p>Le général Menou, dont la haine pour Kléber rejaillissait sur le +général Damas, voyant que, malgré toutes ces tracasseries, ce général +ne songeait pas à quitter sa place de chef d'état-major, et se jugeant +assez fort (c'était en fructidor), lui ordonna de cesser ses +fonctions. Sa lettre n'alléguait aucun motif. Ce général, étonné, lui +répondit qu'il ne voyait pas ce qui pouvait donner lieu à une telle +mesure, et qu'il convenait d'attendre les ordres du gouvernement, à +moins qu'il n'existât des motifs suffisans pour le traduire devant un +conseil de guerre: il ne reçut pas de réponse; le général Menou refusa +même de lui parler.</p> + +<p>Les généraux de division Reynier et Friant, peinés de cette +discussion, qui tendait à diviser l'armée, allèrent chez le général +Menou afin de <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> l'engager à surmonter ses haines personnelles, +d'autant moins fondées que le général Damas avait cherché à lui rendre +service auprès de Kléber. Il s'excusa en disant qu'il croyait s'être +aperçu qu'il y avait entre eux incompatibilité d'humeur, qu'il ne +pouvait travailler avec lui; protesta, <i>sur sa parole d'honneur</i>, +qu'aucune animosité particulière n'influençait sa conduite, et termina +par offrir sa démission. Cette menace empêcha le général Reynier +d'insister; déjà, par délicatesse, il ne lui avait pas représenté que, +commandant l'armée <i>par intérim</i>, il ne devait pas se permettre un +pareil changement, excepté dans les cas de la plus urgente nécessité, +avant de connaître les intentions du gouvernement. Il se borna à lui +demander d'avoir une explication avec le général Damas, pour se +concilier avec lui, si cela était encore possible, ou lui donner un +emploi convenable. Ce général, pour ne laisser aucun prétexte à des +troubles dans l'armée, en occupant la place de chef de l'état-major +malgré celui qui la commandait, accepta le commandement des provinces +de Benesouef et de Fayoum. L'ordre du jour du 21 fructidor annonça sa +retraite, et des éloges y furent donnés à sa conduite. Le général +Menou fut plusieurs jours avant de lui désigner un successeur; ensuite +il choisit le général Lagrange; mais en paraissant lui accorder toute +sa confiance, il se réserva également tout le travail, même le plus +minutieux; aussi les affaires languirent comme auparavant.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> Le général Reynier avait pénétré l'intention du général +Menou, de se former un parti; il aurait pu le dissoudre en éclairant +sur sa marche tortueuse plusieurs personnes qui, étrangères à toute +duplicité, ne le jugeaient que sous le masque dont il s'était couvert; +mais les désabuser eût été les éloigner du général Menou, c'eût été +diviser l'armée; il préféra garder le silence.</p> + +<p>Le général Menou trouvant que le parti qu'il voulait se former ne +grossissait pas assez promptement; instruit aussi que, quoique la plus +grande discipline régnât dans l'armée, la plupart des officiers et des +corps ne l'aimaient pas, voulut se les concilier. Il nomma, le 1<sup>er</sup> +vendémiaire, six généraux de brigade, et les officiers nécessaires +pour les remplacemens des autres grades; quelques officiers, préférant +rester à leurs corps, voulaient refuser, mais leurs réclamations +furent rejetées; il les força d'accepter. La plupart de ses choix +tombèrent sur des officiers que des services rendus ou l'ancienneté de +leur grade appelaient à recevoir de l'avancement; mais on s'aperçut +qu'il avait moins l'intention de donner des récompenses militaires, +que de paralyser par des bienfaits ceux qu'il redoutait, ou d'élever +aux places des hommes dont la loyauté ne pourrait soupçonner sa +tortueuse politique. On vit qu'il n'était plus besoin de services +militaires ni d'actions d'éclat pour mériter de l'avancement. Le +général Menou se servit de cette prodigalité de grades pour engager +des officiers à lui rapporter <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> tout ce qui se disait de lui: +il trouva peu d'hommes assez vils pour gagner sa bienveillance à ce +prix, presque tous rejetèrent ses avances avec indignation. On +ignorait au Caire cet espionnage: le général Lanusse en fut averti le +premier, à Alexandrie, par des officiers qui avaient reçu de pareilles +offres du général Menou.</p> + +<h2>CHAPITRE VI.</h2> + +<p class="chaptitle">INNOVATIONS DANS L'ADMINISTRATION DU PAYS.</p> + +<p>Jusqu'en fructidor, le général Menou ne s'occupa que des détails de +l'administration et de la police des hôpitaux, déjà réorganisées par +Kléber après le siége du Caire; de la fabrication du pain, et de la +rédaction de ses ordres du jour, qu'il remplissait de déclamations sur +la morale, la probité, etc., afin de mieux séparer sans doute sa vie +antérieure des circonstances où il se trouvait. Mais en fructidor, il +entreprit d'organiser le gouvernement, ainsi que les finances de +l'Égypte. Jetons un coup d'œil rapide sur son administration et sur +ses nombreux arrêtés.</p> + +<p>D'après un ancien usage, les mukhtesims, lorsqu'ils entrent en +possession, confirment les cheiks existans ou en nomment d'autres, et +les revêtent de béniches et de schals, cérémonie qui, dans les +<span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> mœurs de l'Orient, annonce qu'ils demeurent investis de +l'autorité. Les cheiks reconnaissent ce don par un présent de chevaux, +chameaux ou bestiaux, d'une valeur ordinairement double de celle des +vêtemens qu'ils ont reçus. Les propriétaires puissans renouvellent +cette investiture toutes les fois qu'elle est conforme à leurs +intérêts: quelques uns même l'ont convertie en une prestation en +argent; et ce droit, qu'ils perçoivent tous les deux, trois ou quatre +ans, est réparti sur tous les fellâhs.</p> + +<p>Pour ne négliger aucun des moyens de retirer les impositions d'usage, +et se procurer l'argent nécessaire aux dépenses de l'armée, il fallait +percevoir ce droit: mais on devait saisir cette circonstance pour +s'assurer de l'attachement des cheiks et les intéresser à la +perception des contributions ordinaires. La continuation de l'usage de +les revêtir, à de certaines époques, aurait donné dans la suite des +débouchés aux produits de nos manufactures, et amené les habitans à se +glorifier des marques distinctives des fonctions confiées par le +gouvernement: c'était un pas vers la civilisation. Ceux qui avaient +étudié, dans les provinces, l'organisation municipale des villages et +l'influence des cheiks, savaient qu'il était nécessaire de les +ménager, pour assurer la tranquillité intérieure du pays et la +perception des impôts; ils savaient aussi que les cheiks, effrayés ou +mécontens, abandonnent leurs villages et font déserter avec eux, ou +même révolter les habitans, et qu'alors il devient impossible de +percevoir les contributions, <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> mais le général Menou fut +séduit par l'espérance d'un produit de trois millions, qu'un faux +calcul lui faisait apercevoir. Le payeur général, qui, par sa place, +ne devait songer qu'à remplir ses caisses, sans entrer dans ces +considérations politiques, adopta avec plaisir un projet qui lui +promettait une augmentation de rentrées. On n'y vit qu'une opération +de finances. L'arrêté fut mis à l'ordre du jour du 5 fructidor. +Cependant rien n'en pressait la publication, puisqu'il ne pouvait être +exécuté qu'après l'inondation.</p> + +<p>Si un pareil droit avait plusieurs inconvéniens généraux, son +administration était encore plus dangereuse. Les cheiks furent retirés +de l'inspection des commandans de province, les seuls qui dussent, +d'après les préjugés et les habitudes anciennes du pays, avoir de +l'influence sur eux; ils passèrent sous la police du payeur général, +et plus particulièrement sous celle d'inspecteurs turcs et d'un +directeur général, que cette organisation faisait chef municipal de +l'Égypte, qui, par sa place, avait le droit de correspondre avec tous +les cheiks et pouvait soulever en même temps tout le pays, sur tous +les points, sans qu'on s'en doutât. Cette place fut donnée à un cheik +du Caire qui, déjà deux fois, avait trahi la confiance des Français.</p> + +<p>Le général Menou nomma, le 12 fructidor, un directeur général et +comptable des revenus de l'Égypte. Le citoyen Estève, payeur général, +se prêta, par dévoûment au bien public, à son désir de changer +<span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> le nom et les attributions de sa place; mais il fut +constamment contrarié, et les projets qu'il forma furent estropiés.</p> + +<p>L'ordre du jour du 20 fructidor nomma les directeurs et employés de +cette nouvelle administration; ils furent plus nombreux et eurent des +appointemens plus forts que sous Kléber.</p> + +<p>L'ordre sur la marque des ouvrages d'or et d'argent, qui fut publié le +14 fructidor, était utile pour empêcher les friponneries des orfèvres +et la fonte des monnaies; mais l'administration de ce droit coûta +beaucoup plus qu'il ne pouvait rapporter.</p> + +<p>Le général Menou se rappela qu'il y avait un conseil privé dans +quelques colonies, et Kléber avait en partie imité cette institution, +en formant un comité administratif de cinq membres. Il adjoignit +d'abord plusieurs personnes à ce comité; ensuite il le supprima par +son ordre du jour du 15 fructidor. Il lui substitua un conseil privé, +composé de tous les chefs de l'armée résidant au Caire, et de quelques +membres à son choix: mais qu'attendre d'une réunion de quarante à +cinquante membres? Ce n'est pas une pareille assemblée qui travaille. +Des discussions sur toutes les branches de l'administration auraient +amené nécessairement la censure des mesures qu'il avait arrêtées; et +lors même qu'on y aurait apporté tous les ménagemens possibles, elles +auraient toujours excité, dans l'armée, une fermentation dangereuse +pour la discipline: c'était enfin y <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> créer un club. La +plupart des chefs qui devaient composer ce conseil étaient déterminés +à le faire dissoudre, en déclarant que les prédécesseurs du général +Menou avaient administré l'Égypte sans une pareille institution, et +qu'ils y voyaient trop d'inconvéniens. Soit qu'il les eût aperçus +lui-même, ou qu'il n'eût publié son ordre que pour avoir l'air, en +France, de s'entourer de l'opinion et des conseils de tous les chefs +de l'armée, l'ouverture des séances fut retardée, puis on n'en parla +plus.</p> + +<p>On sait que, même en Europe, les innovations en fait d'impôts +effraient le commerce. Tout nouveau droit rend peu les premières +années, parce qu'on est obligé de mettre sa perception en régie, +sujette à beaucoup de non-valeurs, puisqu'il ne peut être affermé +d'une manière avantageuse avant que son produit soit bien connu. Ces +inconvéniens sont bien plus forts dans un pays où les habitans +s'effarouchent de la plus légère atteinte portée à leurs anciens +usages. Ces considérations n'arrêtèrent pas le général Menou, qui +publia, le 16 fructidor, un nouveau réglement sur les douanes. Il +manifestait l'intention de favoriser le commerce avec la Syrie; mais +il l'entrava de droits et de formalités qui rebutèrent les Arabes +conducteurs des caravanes, et les décidèrent à faire la contrebande, +que les frontières du pays leur rendaient très facile.</p> + +<p>Kléber, afin d'encourager les bâtimens grecs à venir dans les ports +d'Égypte, avait accordé des exemptions de droits et même des primes, +pour <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> l'importation des articles dont l'armée avait le plus +grand besoin. Les droits furent rétablis, et on substitua aux primes +des avis imprimés qui promettaient sûreté et protection à ceux qui +viendraient; on les soumit en même temps à une foule de formalités +pour la vente de leurs marchandises, et pour le chargement en retour.</p> + +<p>Le commerce avec l'Arabie est fort avantageux à l'Égypte; elle y verse +l'excédant des grains de la Haute-Égypte, et en tire en échange le +café, les gommes, l'encens, des étoffes de l'Inde, etc., qui lui +servent à solder les marchandises qu'elle tire d'Europe. Le port de +Gosséir, qui, par sa proximité de ceux de l'Arabie, convient le mieux +pour ce commerce, se trouvait dans l'apanage de Mourâd-Bey. Afin de +forcer le commerce à refluer à Souez, fort occupé par les Français, on +greva toutes les marchandises qui sortaient des terres de Mourâd-Bey, +d'une douane excessive, sans offrir dans le port où l'on voulait +attirer les Arabes, les articles dont ils ont besoin. Le commerce avec +l'Arabie en souffrit, et le peu de bâtimens qui vinrent à Souez n'y +trouvant pas de marchandises, vendirent en numéraire.</p> + +<p>Le changement des droits de la douane établis à Siout, sur le commerce +avec l'intérieur de l'Afrique, fit une mauvaise impression sur les +caravanes, qui déjà se multipliaient d'après l'accueil que les +premières qui virent les Français en avaient reçu.</p> + +<p>Dans son ordre du jour du 20, le général Menou <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> donna une +nouvelle organisation, et fit des diminutions à un droit qui se +percevait, depuis les temps les plus anciens, sur les successions, +sous le nom de <i>Beit-El-Mahl</i>.</p> + +<p>Les droits sur les consommations intérieures avaient été supprimés par +l'ordre du 16 fructidor concernant les douanes; bientôt après, le +général Menou les rétablit sous le nom d'octrois; mais l'organisation +qu'il leur donna valait-elle l'ancienne? Dans les villes de commerce, +les marchandises sont déposées dans de vastes bazars nommés <i>okels</i>. +Les droits sur les consommations et sur les transits étaient affermés, +chaque année, à des individus qui les percevaient à peu de frais et +d'une manière fort simple à la porte de ces okels. L'état de guerre +avait empêché de tirer un grand parti de ces fermages, dans les +premiers temps de la conquête; mais la confiance s'étant rétablie, la +concurrence des négocians en aurait beaucoup haussé le prix. Il y +avait des droits particuliers sur certaines denrées, sur les +consommations dans les petites villes, et sur les marchés dans +quelques villages. Plusieurs abus, des vexations particulières et des +non-valeurs, devaient être supprimés. Quelques portions de ces revenus +étaient affectées par d'anciennes concessions, à des familles, des +établissemens ou des mosquées. On pouvait améliorer le mode de leur +recette et augmenter leur produit, sans s'exposer, par un changement +total, aux incertitudes d'une innovation.</p> + +<p>Ces droits ralentirent la circulation intérieure; <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> toutes les +denrées haussèrent de prix, et les troupes, dont les rations étaient +payées en argent, en souffrirent. Il fallut une nuée d'employés pour +les percevoir le premier mois. L'avidité et l'espoir d'être soutenus +comme anciennement par l'autorité dans leurs vexations, déterminèrent +plusieurs individus à se rendre fermiers. Ils promirent de très hauts +prix; mais leurs espérances ayant été déçues, ils éprouvèrent des +pertes sur la plupart des denrées.</p> + +<p>Le divan du Caire s'était dissous après la convention d'El-A'rych, et +Kléber n'avait pas jugé convenable de le rétablir avant l'entier +paiement des dix millions auxquels cette ville avait été imposée. Mais +après cette époque, ce corps devenait utile pour donner aux habitans +une influence apparente dans le gouvernement, et les habituer aux +affaires. L'idée d'en former en même temps une espèce de tribunal +d'appel était bonne. La justice n'était pas rendue ou l'était mal, par +des juges sans considération et sans autorité, guidés plutôt par leur +intérêt personnel que par des lois invariables. Presque toujours les +coupables échappaient aux recherches, les liaisons ou les haines de +familles et de villages balançaient l'autorité; il n'existait aucune +organisation municipale ni judiciaire.</p> + +<p>Il y aurait eu un travail bien intéressant à faire pour préparer +l'Égypte à un bon gouvernement: les progrès de la civilisation en +dépendaient; on ne pouvait y conduire que par degrés un peuple +ignorant, <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> attaché servilement à ses anciens usages; il +fallait beaucoup de ménagemens pour les opinions religieuses, afin +d'amener des hommes divisés de culte, à obéir aux mêmes lois. Le +général Menou avait nommé le 4 fructidor, une commission pour faire +des recherches sur l'ancienne organisation de la justice et lui +présenter un projet, mais il n'attendit pas que le travail qu'elle +préparait fût achevé, et publia l'ordre du jour du 10 vendémiaire.</p> + +<p>Bonaparte avait composé le divan d'hommes de toutes les religions, +afin d'effacer la distinction des cultes. Le général Menou n'y admit, +par ce nouvel arrêté, que des musulmans. Les chefs des autres +religions, dont il se réservait le choix, n'eurent que le droit de +séance, avec voix consultative. Il accorda aux musulmans des tribunaux +investis du droit de les juger, non seulement entre eux, mais aussi +dans leurs différends avec les chrétiens. Il laissait bien à ces +derniers la faculté de terminer leurs procès par arbitrage; mais, dans +certains cas, ils retombaient sous la police des kadis musulmans. Les +ordres que Bonaparte avait donnés pour empêcher la corruption des +juges furent renouvelés. Le général Menou défendit aussi le <i>dieh</i> ou +rachat du sang, institution odieuse aux yeux de la raison, mais +consacrée par l'usage, et que Mahomet lui-même a confirmée par le +Koran. Rien de plus contraire aux lois des peuples civilisés; mais un +usage aussi ancien et qui influait sur la tranquillité du pays, +n'était pas de <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> nature à être déraciné par un simple ordre du +jour; il fallait d'abord se procurer les moyens d'arrêter les +coupables, organiser une autorité dans les villages, et détruire les +asiles qu'offrait l'hospitalité: mais ceux qui n'avaient jamais habité +que le Caire et les autres grandes villes soumises à une police +sévère, ignoraient que toutes les institutions nécessaires pour en +établir une dans les campagnes manquaient à l'Égypte.</p> + +<p>Les jurés peseurs, mesureurs et serafs percevaient un droit fixé par +l'usage, d'après la nature des marchandises. Le général Menou porta +leurs droits à deux et trois pour cent de la valeur. En un seul jour +un peseur aurait pu faire sa fortune, s'il avait eu à livrer des +objets de prix: les réclamations du commerce se multiplièrent à +l'infini. Il avait aussi étendu cet ordre aux denrées que le +gouvernement recevait pour impositions: c'était plus d'un dixième que +l'on aurait perdu gratuitement, s'il n'avait pas modifié cet article +après de nombreuses représentations.</p> + +<p>Il était naturel de faire payer par l'armée les droits établis sur le +commerce; il y aurait eu beaucoup d'inconvéniens à l'en exempter; mais +l'ordre du 19 vendémiaire étendit aux successions des Français l'impôt +appelé beit-el-mal. Cette extension était contraire aux lois de la +République. Ce droit fut affermé à des habitans du pays; et pour en +augmenter le produit à leurs yeux, on leur fit envisager, d'une +manière indécente, ce qu'ils auraient à prélever sur <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> la +fortune des généraux et autres officiers qui viendraient à mourir..... +Cet ordre révolta généralement.</p> + +<p>À peine les marchands du Caire et de Boulack, dont les magasins +avaient été pillés ou confisqués lors de la prise de cette dernière +ville, qui avaient ensuite payé au-delà de la moitié des douze +millions des charges de guerre, commençaient-ils à respirer et +ranimaient-ils leurs affaires qu'ils furent grevés d'une foule de +droits. Ceux de Damiette, de Mehallëh-El-Kébir, de Tanta, etc., qui +avaient également été imposés, eurent le même sort. L'espoir de vendre +leurs marchandises plus cher aux individus de l'armée, presque seuls +consommateurs à cette époque, leur avait fait surmonter ces +difficultés; mais l'ordre du 20 vendémiaire, qui établissait des droits +sur les corporations, acheva de les accabler. La plupart abandonnèrent +leur commerce; quelques uns tournèrent leurs spéculations sur les +fermages des nouveaux droits; d'autres, comme chefs de corporations, +et chargés en cette qualité des répartitions, en s'exemptant eux-mêmes +et faisant payer les pauvres, conservèrent seuls un peu d'aisance.</p> + +<p>Il fallait certainement, pour fournir aux dépenses de l'armée, établir +des impositions régulières sur les villes, mais elles devaient être +réparties sur les riches, sur leurs propriétés, enfin sur le luxe. On +pouvait conserver quelques droits anciens sur quelques corps de +métiers, qui sont presque tous concentrés <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> dans les mêmes +quartiers. On pouvait aussi, par un droit modéré de patente, établir +une surveillance, qui aurait pu devenir la source de quelque +amélioration; mais il aurait fallu d'avance étudier les anciennes +impositions, examiner mûrement celles qu'il convenait d'établir, et on +prit à peine des renseignemens nécessaires sur les lieux où il +existait des corporations.</p> + +<p>Pour civiliser l'Égypte et y établir un bon système d'administration, +on devait principalement s'attacher à détruire l'influence politique +des opinions religieuses. L'arrêté qui fait suite à celui des +corporations, créa des impôts particuliers sur chaque corps de nation +désigné par son culte; on y voit même figurer les Cophtes comme tribu +étrangère. Sans doute il convenait de faire peser les impositions sur +les riches capitalistes cophtes, qui, chargés de la perception des +impôts, vexent le peuple et enfouissent leurs richesses plutôt que de +les mettre en circulation: ils pouvaient payer chaque année le million +auquel ils étaient taxés; mais on aurait dû les atteindre d'une autre +manière. Si l'on voulait conserver quelques traces de ces distinctions +religieuses, on pouvait modifier la capitation qui pèse sur les +chrétiens, dans tout l'empire Turc, en accordant des exemptions à ceux +d'entre eux qui se dévoueraient au service militaire, et les engager +ainsi à former une milice pour la défense du pays.</p> + +<p>Les négocians syriens avaient perdu une partie de leurs marchandises à +Boulack; ils avaient déjà <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> beaucoup payé aux Osmanlis pendant +le siége: Kléber avait promis de les indemniser. Le général Menou les +frappa, peu après avoir pris le commandement, d'une avance de 500,000 +francs, dont une partie seulement put être perçue. Il fixa ensuite +leur capitation à 150,000 francs, à une époque où presque tout leur +commerce était suspendu.</p> + +<p>Aucune nation ne devait être autant protégée et encouragée que les +Grecs; ils pouvaient seuls, pendant la guerre, faire un peu de +commerce maritime, et ils commençaient à s'y livrer. Quelques +encouragemens qu'on leur aurait donnés, auraient eu de grands +résultats pour l'armée. On pouvait ouvrir, par leur moyen, des +relations politiques fort intéressantes avec l'Archipel: militaires +par goût, par esprit national, ils pouvaient fournir des recrues pour +la légion grecque. Il est à remarquer que hormis ceux qui portaient +les armes, il n'y en avait qu'un très petit nombre d'établis en +Égypte; on pouvait donc se dispenser de les vexer pour une modique +somme de 50,000 francs, qu'on eût retrouvée et au-delà, si les droits +sur les corporations avaient été répartis sans distinction de cultes.</p> + +<p>Les Juifs, qui sont presque tous artisans, courtiers ou serafs, +auraient aussi été bien plus également imposés sans cette condition.</p> + +<p>La plupart des négocians francs avaient été pillés ou ruinés pendant +le siége du Caire; plusieurs pères de famille, qui avaient été +massacrés, laissaient leurs <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> enfans sans ressources. Cette +classe de négocians, autrefois privilégiés et accoutumés aux vastes +spéculations du commerce de l'Orient, devait s'attendre à une +protection spéciale.... ils furent imposés à 40,000 francs.</p> + +<p>Enfin cet ordre du jour, qui ne parlait que d'encouragemens à donner +au commerce, contenait en effet toutes les mesures les plus propres à +le détruire. Au lieu d'exciter les Français venus à la suite de +l'armée à former des établissemens, où elle se serait procuré bien des +articles qui manquaient, il était terminé par l'annonce que, sous peu, +on fixerait les droits qu'ils auraient à supporter. Cet avis produisit +l'effet qu'on devait en attendre: beaucoup de Français qui avaient des +projets d'établissement d'une utilité réelle, se hâtèrent d'y +renoncer.</p> + +<h2>CHAPITRE VII.</h2> + +<p class="chaptitle">DES FINANCES.</p> + +<p>À l'époque où Kléber fut assassiné, une partie de la contribution en +argent, imposée sur les habitans du Caire, et toute celle en +marchandises n'étaient pas encore payées. On les perçut pendant le +trimestre de messidor, ainsi qu'une partie des contributions +territoriales ordinaires: la solde fut mise au courant, et la majeure +partie des dettes fut acquittée. On <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> assigna des fonds pour +les fortifications, et les ingénieurs des ponts et chaussées en +reçurent plus qu'il n'était nécessaire pour continuer les démolitions +que la défense du Caire exigeait, et pour quelques embellissemens. Des +gratifications, une augmentation de l'indemnité de rations, diverses +dépenses inutiles, et la multitude d'employés français et turcs, suite +d'une administration trop compliquée, portèrent successivement les +dépenses de l'armée à 17 ou 1800,000 francs par mois; cependant tous +les changemens avaient eu pour prétexte de substituer des économies à +l'administration de Kléber, qui couvrait toutes les dépenses avec 13 +ou 1400,000 fr.</p> + +<p>Des ordres du jour annonçaient de fortes rentrées, produit des +nouvelles impositions; le général Menou y répétait sans cesse +l'engagement de tenir la solde au courant, et en vendémiaire presque +tout était dépensé. Les droits ne rapportaient pas encore beaucoup; +les impositions territoriales ne pouvaient être perçues qu'après +l'inondation; enfin on manqua d'argent. On s'adressa aux Cophtes, et +on leur ordonna de payer un emprunt forcé, que, d'abord, on leur +promit d'hypothéquer sur les contributions arriérées; cette aliénation +eût produit davantage, si elle avait été effectuée. Ce premier argent +dépensé, on eut de nouveaux besoins, on fit un nouvel emprunt aux +Cophtes. Nul doute qu'il ne convînt de leur faire regorger leurs +brigandages; mais le général Kléber les regardait comme une réserve +pour les momens critiques, et, en effet, il en tira, <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> pendant +le siége du Caire, tous les fonds dont il eut besoin.</p> + +<p>Les rapports du citoyen Estève, et des personnes qui ont été chargées +de la direction des différentes branches de l'administration, feront +connaître avec précision les revenus que l'armée pouvait tirer de +l'Égypte pendant l'état de guerre, et les augmentations que la paix et +le rétablissement du commerce auraient occasionnées. J'en donnerai +seulement ici une estimation approximative, d'après tous les +renseignemens que je me suis procurés.</p> + +<table border="0" cellpadding="5" summary="Estimation."> +<colgroup> + <col width="70%"> + <col width="30%"> +</colgroup> +<tr> +<td>L'impôt territorial, depuis que Mourâd-Bey occupait + le Saïd, ne pouvait pas s'élever à plus de + 12,000,000, en y comprenant l'impôt impolitique + sur les cheiks, qu'on fut ensuite forcé de leur présenter + comme un à-compte sur les droits ordinaires</td> +<td class="td-right">12,000,000</td> +</tr> +<tr> +<td>Les différentes impositions indirectes + furent affermées environ 3,000,000, + mais les fermiers éprouvant des pertes, + on aurait dû leur accorder dans la suite + une réduction, à moins que le commerce + ne se fût ranimé</td> +<td class="td-right">3,000,000</td> +</tr> +<tr> +<td>Les droits sur les corporations et + corps de nation étaient fixés, par l'ordre + du jour, à 2,000,000, et auraient dû être + réduits; cependant, au moyen de nombreuses + vexations, on pouvait les percevoir</td> +<td class="td-right">2,000,000</td> +</tr> +<tr> +<td>La monnaie du Caire et les droits de + <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> marque sur les ouvrages d'or et d'argent, + produisaient au plus</td> +<td class="td-right">500,000</td> +</tr> +<tr> +<td>Les douanes pouvaient produire en + temps de guerre, si le commerce avec + l'Arabie et avec les Grecs était encouragé</td> +<td class="td-right">1,000,000</td> +</tr> +<tr> +<td>(La paix aurait augmenté ce revenu + de plusieurs millions.) Les oussiehs, + les domaines nationaux, et l'enregistrement + eussent produit</td> +<td class="td-right">1,500,000</td> +</tr> +<tr> +<td>Le miry des propriétaires et le tribut + de Mourâd-Bey</td> +<td class="td-right">1,000,000</td> +</tr> +<tr> +<td class="smcap td-right">Total</td> +<td class="td-right">21,000,000</td> +</tr> +</table> + +<p>Les revenus en nature suffisaient aux besoins de l'armée et +alimentaient les magasins de réserve.</p> + +<p>La somme totale des revenus d'Égypte pouvait donc s'élever à environ +21,000,000 de francs par an, ou 1,750,000 fr. par mois; mais leur +perception dépendait de la tranquillité intérieure, que différentes +causes pouvaient troubler: une attaque ou même l'attitude menaçante +d'une armée ennemie, forçant à réunir les troupes, la suspendait +entièrement; car dans tout l'Orient, il faut l'appareil militaire pour +exiger l'impôt. Il était donc essentiel de mettre la plus grande +économie dans les dépenses, afin que si la source des revenus venait à +tarir momentanément, on eût toujours un fonds de réserve disponible +pour subvenir aux besoins de l'armée. <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> Toutes ces +considérations ne purent arrêter le général Menou dans le cours de ses +innovations, ni empêcher l'augmentation des dépenses. Il se persuadait +toujours que rien ne pouvait, en dedans comme en dehors, troubler la +tranquillité du pays. On doit cependant lui rendre cette justice, +qu'en dissipant les ressources de l'armée, il a toujours montré du +désintéressement personnel.</p> + +<h2>CHAPITRE VIII.</h2> + +<p class="chaptitle">ADMINISTRATION DE L'ARMÉE; MAGASINS EXTRAORDINAIRES.</p> + +<p>Tandis que le général Menou affectait de s'occuper exclusivement des +besoins et de la subsistance du soldat, et qu'il entrait dans les +détails les plus minutieux, il négligeait la formation des grands +approvisionnemens. Il fit cesser, comme dispendieuse, la fabrication +du biscuit; il était cependant indispensable en Égypte, attendu le +petit nombre de fours, restreints aux seuls établissemens des +Français, et afin d'en mettre en réserve à Alexandrie une quantité +suffisante, pour fournir, soit à l'armée, si elle devait s'y porter en +masse, soit aux vaisseaux qui apporteraient des secours. Persuadé que +l'Égypte était à l'abri de toute attaque étrangère, il négligea, par +économie, les magasins de siége; l'ordonnateur en chef Daure lui fit +inutilement des <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> représentations pour obtenir les moyens de +former, dans toutes les places, des approvisionnemens considérables. +Kléber les avait ordonnés, mais il périt avant l'époque où ils +devaient être effectués: il voulait qu'il y eût à Alexandrie des +vivres pour toute l'armée, pendant un an. Le général Menou permit +seulement d'en réunir la quantité nécessaire pour nourrir deux mois +l'armée, et un an la garnison.</p> + +<p>Lorsque le général Menou connut la création des inspecteurs aux +revues, il annonça à Daure qu'il voulait organiser les inspecteurs et +les commissaires des guerres, conformément à l'arrêté des Consuls; il +lui vanta l'importance des fonctions d'<i>inspecteur en chef</i>, et après +quelques flagorneries, lui offrit cette place, en lui proposant de +céder celle d'ordonnateur en chef à un autre, qu'il mettrait au fait +des affaires. Daure ne soupçonnant pas la duplicité de cette offre, +accepta; et quelques jours après parut l'ordre du 30 vendémiaire, où +il se vit avec surprise porté comme simple <i>inspecteur aux revues</i>. Il +réclama du général Menou l'exécution de sa promesse, ou la +conservation de la place qu'il occupait; il lui représenta qu'il ne +pouvait la quitter pour une place égale ou inférieure, sans donner +lieu à des soupçons sur la pureté de sa conduite, et que, si l'on +pouvait former quelque accusation contre lui, pour la manière dont il +avait géré, on devait le faire passer à un conseil de guerre. Cet +administrateur jouissait d'une estime méritée sous tous les rapports, +et que Bonaparte et Kléber lui avaient accordée; <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> on fut +généralement indigné de cette injustice. Le général Menou fut sourd à +la voix publique et aux représentations particulières. Il s'excusa sur +l'augmentation de dépense qu'entraîneraient les appointemens de la +place d'inspecteur en chef; mais ce motif ne l'avait pas retenu pour +d'autres nominations. Sur les représentations qui lui furent faites +par plusieurs généraux, il assura de n'avoir point donné sa parole; +ensuite il promit de la tenir. Daure voyant qu'il ne pourrait faire le +bien en conservant la place d'ordonnateur, accepta celle d'inspecteur +en chef. Le général Menou ne songea plus dès-lors à organiser ce +corps.</p> + +<h2>CHAPITRE IX.</h2> + +<p class="chaptitle">MURMURES DE L'ARMÉE CONTRE LE GÉNÉRAL MENOU.—LES GÉNÉRAUX DE DIVISION +LUI FONT DES REPRÉSENTATIONS.—SA CONFIRMATION.</p> + +<p>Les innovations du général Menou, sa conduite envers plusieurs +personnes, ses déclamations triviales, les leçons de morale et de +probité, si souvent répétées dans ses nombreux ordres du jour, et +qu'il semblait adresser à une armée démoralisée et sans honneur, +excitaient un murmure presque général.</p> + +<p>Les habitans, effrayés de tant d'innovations, se <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> plaignaient +de ce qu'un général musulman<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Go to footnote 23"><span class="smaller">[23]</span></a> <i>dont ils auraient dû beaucoup +espérer, les forçait à regretter un général chrétien</i>. Ils étaient +habitués, sous le gouvernement des Turcs et des mameloucks, à souffrir +tous leurs caprices; ils auraient de même souffert ceux du général +Menou, si les deux généraux qui l'avaient précédé, ne leur avaient pas +fait connaître la douceur des lois européennes.</p> + +<p>La conduite du général Menou ouvrait un vaste champ aux réflexions, et +les questions suivantes se présentaient naturellement aux individus de +l'armée, même les moins observateurs.</p> + +<p>Quel but peut avoir un général qui, n'exerçant sa place que par +<i>intérim</i>, bouleverse toute l'administration du pays pour y substituer +des innovations évidemment contraires aux intérêts de l'armée, +contraires aux vrais principes de l'administration du pays, aux usages +invétérés des habitans, et aux moyens de civilisation? Pourquoi +débuter par des expériences d'un succès incertain, à une époque où les +besoins de l'armée exigent des ressources promptes et assurées?</p> + +<p>Pourquoi, dans toutes les occasions, proclamer l'Égypte colonie, avant +d'en avoir reçu l'ordre du gouvernement? Pourquoi contredire ce que +Bonaparte et Kléber avaient toujours dit aux Turcs, que <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> +l'Égypte serait gardée en dépôt jusqu'à la paix? N'est-il pas démontré +qu'il force lui-même la Porte à redoubler d'efforts et à réclamer les +secours de toutes les puissances?</p> + +<p>La responsabilité personnelle du chef qu'il met en avant, n'est-elle +pas illusoire? la sûreté de l'armée ne peut-elle pas être compromise +sous ce prétexte? Un homme, novateur par caractère, destructeur par +système de tout ce qu'ont fait ses prédécesseurs, cherchant à éloigner +les généraux et les administrateurs instruits, n'expose-t-il pas +l'armée à des revers inévitables? Ne l'expose-t-il pas même à perdre +une conquête précieuse, acquise au prix de son sang et de ses +travaux?.... Et à quoi servira cette responsabilité?</p> + +<p>Quel malheur ne peut-on pas prévoir pour l'armée, si elle vient à être +attaquée sous les ordres d'un chef sans habitude de la guerre, qui +anéantit ses ressources, refuse de former des magasins, divise les +généraux, les abreuve de dégoûts et excite contre eux les soupçons des +troupes?</p> + +<p>Tout ce qu'il a fait ne présage-t-il pas ce qu'il peut faire encore? +Les murmures ne doivent-ils pas faire craindre des troubles? la +discipline une fois violée, la sûreté de l'armée, la conservation du +pays même ne sera-t-elle pas évidemment compromise? Y a-t-il des +moyens de prévenir ces désastres?</p> + +<p>De quelle manière, vu la presque impossibilité de correspondre avec la +France, détourner tous les maux que peut attirer sur l'armée un homme +devenu <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> son chef par les circonstances et l'ancienneté +seulement?</p> + +<p>Beaucoup de personnes jugeaient le général Menou incapable de +commander l'armée, et croyaient qu'il fallait engager le général +Reynier à en prendre le commandement. D'autres proposaient de lui +faire son procès. D'autres, plus modérés, pensaient que les généraux +devaient seulement se réunir pour lui faire des représentations.</p> + +<p>Les généraux de division qui se trouvaient au Caire sentirent la +justesse de ces réflexions. Ils pensèrent que, placés par leur grade +sur la seconde ligne de l'autorité, ils devaient prévenir les malheurs +que la conduite du général Menou, ou l'insurrection des troupes contre +lui, pourrait occasionner; qu'éloignés du gouvernement, n'ayant que +des moyens lents, incertains et difficiles de l'instruire de la +vérité, ils devaient veiller au salut de l'armée; et de tous les +moyens proposés, ils choisirent le dernier, qui leur parut avoir le +moins d'inconvéniens.</p> + +<p>La position du général Reynier devenait fort délicate; en engageant le +général Menou à prendre le commandement de l'armée, il lui avait +promis de l'aider de ses moyens et de ses conseils; ensuite il se +trouva en butte à ses intrigues, et les méprisa. Il craignait +l'influence que des partis pouvaient avoir sur les destinées de +l'armée, et quoiqu'il évitât de les exciter, la foule des mécontens +avait les yeux fixés sur lui. Il sentait qu'un autre chef devenait +nécessaire à l'armée; mais il était fort délicat <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> de succéder +au général Menou. Le bouleversement de toute l'administration du pays, +les dissensions qu'il avait fomentées, les économies de Kléber +dissipées, tandis que les dépenses avaient augmenté, les promesses +qu'il multipliait chaque jour de tenir la solde au courant, difficiles +à réaliser; enfin, les espérances qu'il cherchait à inspirer de son +administration; toutes ces causes réunies devaient avoir des résultats +qui ne pouvaient encore être aperçus, mais dont les effets désastreux +auraient été attribués à son successeur. À ces considérations se +joignaient la probabilité de sa confirmation, le danger d'un tel +exemple pour la discipline, etc. Ces réflexions déterminèrent le +général Reynier à éviter de prendre part à toute résolution qui +tendrait à le porter au commandement; il les communiqua aux autres +généraux de division, et convint avec eux d'empêcher le général Menou, +par leurs conseils, d'achever de diviser l'armée, et de désorganiser +l'administration du pays.</p> + +<p>Ils se disposaient à se rendre chez lui dans cette intention, le 4 +brumaire, lorsqu'on annonça l'arrivée d'un officier dépêché de Toulon. +Ils retardèrent leur démarche pour savoir s'il apportait la décision +du gouvernement sur le commandement de l'armée; mais les dépêches +étaient encore adressées à Kléber. En annonçant ces nouvelles de +France à l'ordre du jour du 6 brumaire, le générai Menou proclama +qu'il existait des dissensions dans l'armée; ce n'était pas sans doute +le moyen de les apaiser. <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> Cela détermina plus fortement +encore les généraux de division Reynier, Damas, Lanusse, Belliard et +Verdier, à la démarche qu'ils se proposaient de faire; et le même jour +ils se rendirent chez lui. Le général Menou fut fort troublé de cette +visite; ces généraux lui dirent qu'ayant constamment vécu aux armées, +ils y avaient vu régner l'union et la bonne intelligence, parce que +les intrigues y étaient inconnues; que l'armée d'Orient avait joui de +la plus grande tranquillité sous Bonaparte et sous Kléber; qu'ils +voyaient avec peine des germes de division s'élever, et qu'en +recherchant leur cause, ils la trouvaient dans sa conduite, depuis +qu'il avait pris le commandement; que le meilleur moyen de rétablir +l'harmonie serait de revenir sur quelques mesures contraires à +l'intérêt général, de se régler à l'avenir sur les lois de la +République et sur les principes de la hiérarchie militaire, et surtout +de mettre fin à toutes les intrigues. Ils s'appesantirent sur les +inconvéniens des innovations en général, sur ceux d'une partie de ses +arrêtés, tels que l'organisation du droit des cheiks et de celui sur +les successions. Ils lui firent sentir qu'il ne pouvait, dans aucun +cas, se mettre au-dessus des lois françaises; que s'il représentait le +gouvernement par rapport à l'administration de l'Égypte, il n'était +pour l'armée que général en chef, et qu'il avait en cette qualité une +assez grande latitude pour faire le bien; que si l'Égypte était +déclarée colonie, le gouvernement déterminerait son administration, et +que ce devait <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> être un motif pour lui de ne pas se hâter de +tout innover. Ils ajoutèrent qu'il était imprudent de proclamer +publiquement l'Égypte colonie, avant que le gouvernement se fût +prononcé. Ils lui citèrent la politique de Bonaparte et de Kléber sur +cet objet, et cherchèrent à lui faire sentir quelle inquiétude +inspirerait aux Turcs cette dénomination. Ils l'invitèrent à suivre, +dans sa conduite, l'exemple des généraux ses prédécesseurs, qui +avaient toujours été réservés sur les innovations, afin de ne pas +effrayer les habitans par des changemens trop précipités; à rédiger +ses ordres du jour dans des termes plus convenables, et à supprimer +ses déclamations sur la morale et la probité, qui tendaient à +persuader que l'armée n'était qu'un amas de brigands, que Bonaparte et +Kléber n'avaient pas su discipliner. Ils lui demandèrent aussi de ne +pas correspondre directement avec les officiers subalternes, ce qui +était contraire à la hiérarchie militaire. Ils l'invitèrent à ne +faire, à l'avenir, que les nominations accordées aux généraux en chef, +sur le champ de bataille, et pour les remplacemens nécessaires. Les +généraux de division lui observèrent encore que pour le bien du +service, et pour ne pas refroidir le zèle des individus chargés de +fonctions publiques, il devait s'astreindre à la règle de ne destituer +personne d'un emploi confié par le gouvernement, sans le faire juger +par un conseil de guerre.</p> + +<p>On lui parla de la souscription pour un monument à élever à Kléber, +ainsi que de l'étonnement <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> qu'avait dû produire son refus d'y +souscrire, et même de l'annoncer à l'ordre du jour, en même temps que +celle pour Desaix. Il donna d'abord sa <i>parole d'honneur</i> qu'on ne lui +en avait jamais parlé; mais on lui cita des témoins de son refus, et +promit d'en ordonner l'insertion. Il convint du renchérissement des +denrées, occasionné par ses nouveaux droits d'octroi, et promit de +mettre les troupes en état de se procurer des vivres avec leur +indemnité. On évita de parler d'objets personnels. La discussion +s'anima un peu sur quelques articles; le général Menou, embarrassé, ne +fit que des réponses vagues; il finit par demander un jour de +réflexion, annonçant une réponse par écrit. Il ne l'envoya pas; mais +le lendemain, il dit à l'un des généraux qu'il avait trouvé leurs +représentations fondées; qu'il désirait cependant ne revenir que +successivement sur ses mesures, pour ne pas montrer trop +d'instabilité. Le 10, il y eut une nouvelle entrevue avant la +cérémonie funèbre pour Desaix. Il convint encore de la nécessité des +changemens demandés, et dit qu'il avait déjà donné au payeur l'ordre +de ne pas percevoir dans l'armée les droits sur les successions, +ajoutant qu'il en ferait insérer l'annonce à l'ordre du jour; il +promit de nouveau de se conformer en tout aux demandes qui lui avaient +été faites.</p> + +<p>Les troupes furent réunies le 10 brumaire pour rendre un hommage +funèbre à Desaix; la cérémonie fut silencieuse. Cette perte était +vivement sentie; mais il aurait fallu un chef militaire pour offrir +dignement <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> à l'un de nos plus estimables guerriers, +l'expression des regrets de cette brave armée...... Le lieu redoublait +le sentiment de la double perte qu'elle avait faite le même jour; +c'était à la vue d'Héliopolis, de ce champ de bataille où Kléber avait +reconquis l'Égypte, qu'était placé le cénotaphe. Il eût été naturel de +jeter aussi quelques fleurs sur sa tombe..... Mais la haine du général +Menou avait commandé le silence. Les généraux se turent pour ne pas +aigrir les esprits déjà très exaspérés.</p> + +<p>Vers cette époque, le général Menou fit proposer aux généraux Damas, +Lanusse et Verdier, leurs passe-ports pour la France; mais zélés pour +la conservation de l'Égypte, voyant l'armée en de débiles mains, ils +espéraient lui être encore utiles; ils refusèrent.</p> + +<p>Le général Menou n'avait rien adressé au gouvernement depuis le départ +de l'<i>Osiris</i>, qui avait porté la nouvelle de la mort de Kléber; mais +enfin, la crainte qu'il ne fût instruit du mécontentement de l'armée, +et le besoin d'en prévenir l'effet, le déterminèrent à écrire. Il fit +tout ce qui était en son pouvoir pour se concilier les porteurs de ses +dépêches; mais pour mieux se prémunir contre les rapports que +pourraient faire, au gouvernement, ceux qui obtinrent la permission de +partir, il ne négligea pas d'envoyer des notes particulières contre +eux, et d'annoncer que c'étaient des personnes <i>au moins inutiles, +pour ne pas dire plus</i>.</p> + +<p>Il annonça qu'il avait beaucoup de peine à faire <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> le bien, et +à lutter contre le prétendu parti anti-coloniste. Il multiplia à +l'infini les obstacles qu'il disait éprouver à mettre de l'ordre dans +l'administration et les finances; écrivit qu'il se faisait des +ennemis, parce qu'il attaquait les intérêts particuliers; et tâcha, de +cette manière, de prévenir en faveur de sa personne et de son +administration, en ajoutant de grandes déclamations sur son dévoûment +à la chose publique, et sur sa résolution de défendre l'Égypte.</p> + +<p>Le rapport du général Kléber sur la campagne d'Héliopolis, continué +après sa mort par le général Damas, fut envoyé; mais le général Menou +y supprima tout ce qui était relatif à l'état de l'armée lors de la +mort de ce général, et notamment à la formation des corps de troupes +auxiliaires. Il avança ensuite que sa situation brillante n'était due +qu'aux soins qu'il avait pris de l'administration, et que les habitans +bénissaient sa justice et ses innovations. Enfin il trompa le +gouvernement par de faux aperçus des ressources du pays et des +dépenses qu'elles devaient couvrir. Il le trompa encore en lui parlant +de fortifications, de travaux, d'encouragemens donnés aux sciences, de +voyages et de recherches scientifiques dont il n'était nullement +question en Égypte<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Go to footnote 24"><span class="smaller">[24]</span></a>. Les généraux de division, voulant attendre +<span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> l'effet de leurs représentations, n'écrivirent pas au +gouvernement par le premier bâtiment.</p> + +<p>Un officier arriva de France le 12; des lettres particulières +annoncèrent au général Menou qu'il était confirmé. L'officier porteur +des dépêches donnait <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> la nouvelle de la prise de Malte et de +la paix avec les puissances barbaresques.</p> + +<p>Le même jour, les généraux eurent une nouvelle entrevue avec le +général Menou, qui promit encore de s'occuper des changemens qu'on lui +demandait, mais en témoignant toujours le désir de ne les faire que +successivement; il observa que déjà il avait suspendu l'arrêté sur les +successions, qu'il avait mis à l'ordre du jour un surcroît d'indemnité +pour les rations de viande des troupes, ainsi qu'une augmentation de +solde pour les lieutenans et sous-lieutenans. Cette augmentation de +solde et d'indemnité de rations grevait le trésor de l'armée d'une +dépense de six cent mille francs par an. Il aurait été possible +d'assurer le bien-être du soldat d'une manière moins onéreuse.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> SECONDE PARTIE.<br> +<span class="smaller">DEPUIS LE MOIS DE BRUMAIRE JUSQU'AU MOIS DE VENTÔSE AN IX.</span></h2> + +<h2>CHAPITRE PREMIER.</h2> + +<p class="chaptitle">DE L'ESPRIT DE L'ARMÉE JUSQU'À L'ARRIVÉE DE LA FLOTTE ANGLAISE.</p> + +<p>Un officier qui arriva au Caire le 15 brumaire, apporta au général +Menou son brevet de général en chef. Voyant, après les cérémonies +funèbres qui avaient eu lieu à Paris, qu'il ne pouvait plus se +dispenser de rendre à Kléber quelques honneurs publics, il mit enfin à +l'ordre du jour la souscription et le concours pour un monument à sa +mémoire, mais il s'opposa secrètement à son exécution.</p> + +<p>La démarche des généraux avait en partie rempli son objet; le général +Menou était devenu beaucoup plus réservé dans ses innovations; +quelques unes de ses mesures avaient été modifiées, et il avait promis +de revenir graduellement sur les autres.</p> + +<p>Lorsque sa confirmation fut arrivée, et qu'en temporisant il eut +laissé aux esprits le temps de se calmer, il se crut assez fort, et +tenta de noircir les généraux par des bruits qui circulèrent +sourdement. On insinua qu'ils avaient eu le dessein de l'arrêter +<span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> et de le forcer à donner sa démission, mais qu'il leur avait +imposé par sa fermeté; qu'ils avaient eu pour but de faire évacuer +l'Égypte; qu'ils étaient de connivence avec l'ennemi, à qui l'un d'eux +faisait même passer des grains; et d'autres calomnies non moins +absurdes. Ils avaient eu la délicatesse de lui promettre le secret sur +l'objet de leur démarche, et méprisèrent ces bruits, qui ne furent +accueillis que par quelques personnes. Ces officiers espérant toujours +qu'aussitôt que le gouvernement pourrait être éclairé sur la conduite +du général Menou, lui nommerait un successeur, répugnaient à le +dénoncer. Le général Reynier surtout ne pouvait écrire contre lui, +sans paraître mu par le désir d'occuper sa place, et ces +considérations auraient pu rendre ses lettres suspectes de partialité; +mais sentant que la division qui régnait entre les généraux, et qui +semblait former un parti d'opposition dont il avait l'air d'être le +chef, pourrait avoir des suites funestes pour l'armée, il écrivit au +premier consul pour lui demander de le rappeler en France, dès que la +campagne qui paraissait devoir commencer après la retraite des eaux +serait terminée. Ces généraux écrivirent à plusieurs personnes +d'avertir le gouvernement que, pour conserver l'Égypte, il fallait y +envoyer un autre général en chef, sans choisir parmi ceux de l'armée. +Cependant, lorsqu'ils furent instruits des bruits qu'on cherchait à +accréditer, ils jugèrent que le général Menou était également capable +de les calomnier en France, et adressèrent au gouvernement <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> +une note très modérée sur leur entrevue avec lui. Ils ne la signèrent +pas collectivement, pour éviter de lui donner l'apparence d'une +dénonciation. Elle fut remise le 3 frimaire à un officier, dont le +départ fut retardé jusqu'au 19 nivôse, par les mêmes indécisions qui +paralysaient tout. Il fut pris par les Anglais.</p> + +<p>Le titre de général en chef accordé au général Menou, par le +gouvernement, fit peu de sensation dans l'armée, habituée depuis +long-temps à le voir s'en qualifier; le désir d'en être débarrassé +avait cependant inspiré à beaucoup de personnes l'espoir qu'il ne +serait pas confirmé; mais on faisait aussi les réflexions suivantes: +le gouvernement, qui voit le général Menou reconnu par l'armée, ignore +qu'elle en est mécontente, et que les généraux n'ont pas été consultés +lorsque son ancienneté l'a porté au commandement. Il lui suppose assez +d'habitude des affaires pour penser qu'il sera capable de diriger +l'administration, et doit présumer que, sentant son inexpérience de la +guerre, il prendra les conseils des autres généraux, et saura +entretenir l'union entre eux et lui. Le gouvernement doit enfin +considérer son changement de religion comme pouvant le rendre agréable +aux habitans du pays, et lui faire acquérir l'ascendant d'opinion +nécessaire pour en améliorer l'administration et les institutions +civiles. Tels furent les raisonnemens qu'on fit dans l'armée; et ces +motifs devaient naturellement frapper en France, où on était trompé +par ses rapports. L'opinion qu'il avait propagée, de <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> +l'existence d'un parti anti-coloniste, opinion que ne pouvaient +combattre ceux qui étaient alors accusés de le former, était encore un +motif de plus pour lui accorder sa confirmation.</p> + +<p>Les dépêches parties le 12 brumaire, arrivèrent à Paris à la fin de +frimaire. On y lut avec satisfaction l'état florissant de l'armée. Le +général Menou, s'attribuant toutes les améliorations de Kléber, se +vantait de l'avoir mise dans cette situation brillante; puis on y +voyait tant d'opérations administratives, il y répétait si souvent que +son <i>gouvernement était béni par les habitans</i>, qu'il était naturel +qu'on le crût sur parole, personne n'étant là pour démentir ses +assertions. Les tableaux fastueux qu'il présentait de l'état de +l'armée, des ressources considérables qu'il lui avait assurées, et de +ses espérances pour l'avenir, devaient séduire ceux même qui +connaissaient l'Égypte. Les inconvéniens de ses innovations ne +pouvaient être aperçus que sur les lieux; l'éloignement en couvrait +l'incohérence. Le bruit qu'il existait en Égypte un parti +anti-coloniste, composé de tous ceux qui avaient eu la confiance de +Kléber, se répandit en France avec une nouvelle affectation, après +l'arrivée de ces dépêches. Des articles insérés dans quelques +gazettes, sous des rubriques étrangères, parurent comme pour faire +accréditer cette invention par les ennemis. Le général Menou avait eu +la précaution de rendre suspects ceux qui auraient pu le démasquer en +arrivant en France..... Comment la vérité serait-elle parvenue au +gouvernement? <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> La nouvelle de mécontentemens et de divisions +dans l'armée ne devait-elle pas lui paraître une suite de ces partis +imaginaires. Instruit indirectement du peu d'accord qui régnait entre +les généraux, sans en bien connaître les motifs, il devait craindre +d'augmenter les dissensions, s'il le faisait remplacer par l'un d'eux, +et devait espérer que l'approche des ennemis ferait tout oublier. Le +général Menou avait érigé l'Égypte en colonie, et s'engageait à la +défendre; le gouvernement ne pouvant démentir cette dénomination +impolitique et prématurée, il ne lui restait qu'à en profiter, pour +faire connaître les avantages de ce pays et exciter en France un +enthousiasme qui facilitât les moyens d'y faire passer des secours.</p> + +<p>On savait à Paris les préparatifs que les Anglais et les Turcs +faisaient contre l'Égypte. Des éloges publics, des promesses de +récompenses nationales, une perspective de gloire et d'honneurs, +devaient porter l'armée à se surpasser dans les combats qu'elle aurait +à soutenir. Les louanges pouvaient engager un général sans expérience +à redoubler d'efforts pour les mériter: elles lui furent prodiguées +d'avance; et ce stimulant, si puissant sur une âme noble, ne fit +qu'augmenter sa morgue. Il n'aperçut dans ces éloges que les moyens +d'accroître son ascendant sur l'esprit de l'armée; et, quoiqu'il +n'osât attaquer directement les généraux dont il craignait +l'influence, il crut les circonstances favorables pour les perdre dans +l'opinion; il espéra les dégoûter de servir sous ses ordres, et +<span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> les engager à quitter l'Égypte, avant qu'ils eussent eu le +temps d'éclairer le gouvernement.... Tous les individus de l'armée +connurent alors que les seuls moyens d'obtenir ce qu'on désirait du +général Menou, était de ne point voir les autres généraux, de déclamer +contre eux. Ceux-ci, ne voulant point s'exposer à languir dans son +antichambre, et même à être renvoyés sans audience, s'abstinrent +d'aller chez lui. Ayant plusieurs fois éprouvé qu'on ne pouvait pas +compter sur ses réponses verbales, ils préférèrent aussi de +correspondre par écrit. Ils supportaient ses tracasseries et les +méprisaient; mais ils durent plusieurs fois lui rappeler les principes +de la hiérarchie militaire, et que ses correspondances avec les +subalternes détruisaient la discipline.</p> + +<p>Il était intéressant, pour le général Menou, que les Égyptiens +parussent satisfaits de son administration: ce peuple est habitué à +flatter tous les caprices des hommes puissans; les membres du divan +adressèrent au premier consul une lettre telle que le général Menou la +désirait. Il voulut ensuite faire écrire des adresses en sa faveur, +par les différens corps de l'armée, mais il ne put y réussir.</p> + +<p>Les hommes placés par un concours de circonstances sur un théâtre trop +vaste pour l'étendue de leurs moyens, cherchant à masquer leur +faiblesse, identifient leur cause à un intérêt plus général. Étrangers +à l'art de gouverner, bien loin de se l'avouer à eux-mêmes, ils +tâchent encore de séduire le vulgaire par des tableaux fastueux et +l'annonce de <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> grands résultats. Cette tactique fut de tout +temps employée par ces charlatans politiques dont la révolution a vu +naître et s'anéantir un si grand nombre: douter de l'infaillibilité de +Robespierre, c'était conspirer contre la France; il ne présentait +jamais ses intérêts que comme ceux de la République. Quiconque blâme +la conduite de ces hommes ou ne partage pas leurs opinions, est +désigné comme factieux, comme un ennemi de l'État; mais leur masque +une fois arraché, l'édifice éphémère d'une gloire usurpée s'écroule; +et leur chute est d'autant plus honteuse qu'ils s'étaient plus élevés.</p> + +<p>À la fin de nivôse, le général Menou reçut un numéro de la <i>Gazette de +France</i> du 5 vendémiaire an <span class="smcap">IX</span>, où se trouvait une lettre, datée de la +Syrie, conçue de manière à faire croire qu'elle avait été écrite par +un officier anglais. Il y était désigné comme le plus propre à +défendre l'Égypte; on s'y étendait sur l'impossibilité de reprendre ce +pays aux Français, autrement qu'en y faisant naître une insurrection, +pour le remplacer par un général du prétendu parti anti-coloniste. Il +lut cette gazette le 1<sup>er</sup> pluviôse à plusieurs personnes qui se +trouvaient chez lui; la plupart de ceux qui l'entendirent en furent +révoltés.<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Go to footnote 25"><span class="smaller">[25]</span></a></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> Les deux frégates qui arrivèrent à Alexandrie apportèrent la +nouvelle de l'attentat contre la personne du premier consul. Le +général Menou, en annonçant ce projet odieux dans l'ordre du 23 +pluviôse, l'amalgama avec ce qui lui était personnel, et inséra, à la +suite de cette nouvelle, l'article de la <i>Gazette de France</i> dont nous +venons de parler. Cet ordre du jour excita l'indignation: elle était +naturelle contre les auteurs d'un crime atroce, mais elle fut aussi +générale contre l'auteur de l'ordre du jour. Quoique les généraux de +division Reynier, Damas, Lanusse et Belliard n'y fussent pas nommés, +ils étaient évidemment attaqués. Le silence qu'ils avaient gardé +jusqu'alors devait cesser, l'injure était publique; cependant ils se +bornèrent à lui écrire des lettres très fortes; ils lui demandèrent +une dénégation formelle de ses inculpations indirectes, en lui +rappelant la modération avec laquelle ils avaient supporté tous ses +procédés antérieurs; ils le menacèrent d'une grande publicité s'il ne +réparait cette offense. Ces lettres lui furent envoyées le 25 +pluviôse; il répondit par une circulaire en termes vagues, qu'il +n'avait pas eu l'intention de les désigner. Ces généraux, craignant +d'exciter des troubles dans <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> l'armée, se contentèrent de +cette réponse. Cet ordre du jour était également inconvenant et +impolitique; car si un parti anti-coloniste avait réellement existé, +n'était-ce pas lui donner de la consistance, le favoriser même, que de +le désigner publiquement? c'était encore augmenter les divisions au +moment où la campagne allait s'ouvrir.</p> + +<h2>CHAPITRE II.</h2> + +<p class="chaptitle">ÉVÉNEMENS MILITAIRES ET POLITIQUES JUSQU'À L'ENTRÉE DE LA CAMPAGNE.</p> + +<p>Un parti de trois cents cavaliers turcs et mameloucks vint, le 12 +brumaire, à Katiëh, pour protéger des caravanes de grains et de riz; +ces denrées, transportées furtivement par le lac Menzalëh, étaient +ensuite chargées sur des chameaux, et conduites en Syrie par des +Arabes, auxquels leur vente procurait un immense bénéfice. Le but de +ce détachement était aussi de donner une chasse aux Arabes réfugiés de +la Syrie qui gênaient ces caravanes. Ces tribus fuyaient de l'Ouady +avec leurs bestiaux, lorsque le général Reynier, qui allait inspecter +la garnison et les ouvrages de Salêhiëh, les rencontra. Il demanda un +détachement de dromadaires qui se porta sur Katiëh; l'ennemi avait +déjà disparu. Ce mouvement fit soupçonner, avant qu'on en connût le +véritable motif, que les Osmanlis voulaient essayer quelques <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> +tentatives, quoique leur armée fût bien désorganisée, et que +l'inondation empêchât d'agir dans l'intérieur de l'Égypte; on se mit +en mesure pour se défendre et pour aller même les attaquer à Katiëh, +s'ils voulaient s'y établir.</p> + +<p>Une reconnaissance de quarante mameloucks vint encore à Katiëh, le 7 +frimaire: elle en repartit aussitôt. Les dromadaires y firent une +nouvelle course, et poussèrent dans le désert jusques auprès +d'El-A'rych.</p> + +<p>Le grand-visir était resté à Jaffa depuis sa retraite d'Héliopolis; +son armée était de mille à douze cents hommes, tant infanterie que +cavalerie. Il lui arrivait quelques soldats, mais la désertion +compensait ces renforts, et la peste, qui régnait dans son armée, +contribuait à l'affaiblir. Le corps des mameloucks d'Ibrahim-Bey et +celui d'Hassan-Bey Djeddâoui, réduits à cinq cents cavaliers, étaient +campés près de lui. Quelques ouvriers anglais réparaient les +fortifications de Jaffa. À El-A'rych, la brèche avait été fermée. On +élevait sur les parapets un mur crénelé, et quatre cents janissaires +composaient la garnison. Quinze à dix-huit cents cavaliers et +fantassins albanais, campés près de là avec quelques pièces, y +formaient une espèce d'avant-garde.</p> + +<p>Le visir, pour retenir sous leurs drapeaux les hordes indisciplinées +qui composaient son armée, annonçait chaque jour qu'il allait marcher +sur l'Égypte; mais la bataille d'Héliopolis et le siége du Caire +avaient laissé dans l'esprit des troupes <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> et des habitans une +impression si profonde, que tous les moyens de succès moraux et +physiques lui manquaient à la fois. Cependant l'époque de sa marche +parut décidément fixée au mois de rhamadan, ensuite elle fut reculée. +Il était dépourvu de forces, de moyens, sans autorité et sans aucune +considération, en querelle avec le Djezzar, dont l'armée était plus +nombreuse, et qui avait accueilli plusieurs pachas de son armée. La +seule plaine de la Palestine lui restait. C'était là que se bornaient +ses ressources, encore les habitans avaient-ils envoyé dans les +montagnes une partie de leurs bestiaux; le reste du pays ne lui +fournissait rien. Ses ordres aux habitans des montagnes étaient +méconnus; les détachemens qu'il envoyait contre eux étaient repoussés +à main armée; on devait revenir plusieurs fois à la charge, avec de +nouvelles troupes, pour parvenir à soumettre un canton. Plusieurs, au +lieu de lui obéir, abandonnaient leurs villages, et fuyaient avec +leurs bestiaux dans les montagnes du Karak, à l'est de la mer Morte ou +dans le désert de l'Hauran. Quelquefois, lorsqu'il parvenait à +s'emparer des cheiks par trahison, la soumission du canton était le +fruit de cette surprise. La province qui lui résista le plus +long-temps fut celle des Naplousains, qui étaient soutenus par +Djezzar-Pacha; les chefs de l'armée du visir, envoyés successivement +contre eux, furent tous battus aux défilés de leurs montagnes: +cependant la paix se fit; mais ils fournirent peu de chose. La +faiblesse de l'empire <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> ottoman est telle, que le premier +fonctionnaire de l'État se trouvait entouré de provinces rebelles, et +réduit, pour toute ressource, à la plaine presque inculte de la +Palestine.</p> + +<p>Le pacha de Damas devait envoyer un corps de troupes destinées à +augmenter l'armée du visir; mais la jalousie de ce pacha, et la +répugnance des habitans à combattre les Français, empêchèrent sa +formation. Des renforts devaient aussi arriver de l'intérieur de +l'Asie, et se réunir à Alep; mais un corps de dix mille hommes déjà +envoyé par Bathal-Pacha, fut appelé de cette ville, pour l'opposer, +dans les provinces d'Europe, à Passawan-Oglou. Quelques troupes qu'on +envoya, à diverses reprises, par mer, se dispersèrent aussitôt après +leur débarquement.</p> + +<p>Comme il ne recevait que fort peu d'argent de Constantinople, le visir +voulut (en frimaire) augmenter le taux des monnaies pour pouvoir payer +ses troupes; mais elles se révoltèrent, et ce n'est qu'avec beaucoup +de peine qu'il parvint à les calmer, et à les retenir près de lui.</p> + +<p>À la fin de la campagne du général Bonaparte en Syrie, on avait +détruit les récoltes dans la plaine de la Palestine; l'armée du visir +avait ensuite achevé de la dévaster. La plus grande disette régnait +dans ce pays, qui tire ordinairement de l'Égypte des grains, du riz et +d'autres denrées, et qui n'en recevait plus que rarement par +contrebande. Le vizir était contraint de faire venir d'Europe les +subsistances <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> de son armée. Ces ressources étaient mal +administrées; beaucoup de soldats en faisaient le commerce ou vivaient +de brigandages. Dans l'impossibilité d'agir seul, il avait demandé des +secours aux Anglais, qui l'excitaient toujours à marcher, et ne +cherchaient qu'un prétexte pour envoyer sur l'Égypte des forces +capables d'exécuter leurs projets. Déjà le général Killer, avec des +officiers et des canonniers, instruisait ses troupes. Il comptait sur +un corps auxiliaire de cinq à six mille hommes, et fut très surpris de +l'arrivée de seize mille hommes, disposés à agir comme partie +principale. Les succès de ces alliés lui parurent aussi redoutables +que ceux des Français; car, quel que fût le résultat de cette lutte, +les points les plus importans devaient rester au parti victorieux et +non aux Turcs.</p> + +<p>Une partie de cette armée parut devant Jaffa au commencement de +nivôse; mais la crainte de la peste, qui faisait de grands ravages +dans l'armée du visir, l'empêcha de débarquer; elle alla terminer ses +préparatifs à Rhodes et dans le golfe de Macri.</p> + +<p>Vers la fin de frimaire, un capidji-bachi apporta de Constantinople, +au grand-visir, le plan de campagne et l'ordre d'agir de concert avec +les généraux anglais; des courriers à dromadaire furent expédiés en +Arabie, pour porter des dépêches à la flotte qui devait arriver par la +mer Rouge.</p> + +<p>Les dépositions des espions qu'on entretenait en Syrie; celles des +bâtimens grecs à leur arrivée, etc., firent connaître, dès le 10 +nivôse, ces dispositions <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> hostiles. Tout portait à croire que +les Anglais préparaient un grand effort contre l'Égypte. Ils ne +pouvaient employer autre part, avec quelque espérance de succès, cette +armée embarquée depuis si long-temps, et ils avaient trop d'intérêt à +profiter du secours de leur marine et à prendre Alexandrie, pour +débarquer ailleurs que dans les environs de cette place. Cependant le +général Menou affectait de croire que le visir seul pouvait essayer +quelque attaque; que les Anglais, prévoyant le partage de l'empire +ottoman, voulaient se <i>faire leur part</i>; qu'ils se contenteraient de +l'Archipel; et, pour cet effet, avaient commencé à s'établir à Rhodes; +mais qu'ils ne viendraient jamais attaquer l'Égypte: il plaisantait +même, dans sa société, des inquiétudes de ceux qui voulaient +l'éclairer sur les véritables desseins des Anglais. Il fit quelques +dispositions incomplètes pour réunir les troupes. Une partie de la +21<sup>e</sup> légère, qui occupait la Haute-Égypte, eut ordre de se +rassembler à Benisouef, et de se tenir prête à marcher au Caire. +Persuadé que la côte ne pouvait pas être menacée, il la dégarnit de +troupes, et fit venir, d'Alexandrie au Caire, cinq cents hommes +d'infanterie et cent chevaux; pareil nombre y remonta aussi de +Damiette.</p> + +<p>Les deux frégates qui entrèrent le 14 pluviôse dans le port +d'Alexandrie, avec trois cents conscrits, une compagnie d'artillerie +et des munitions, donnèrent encore plus de certitude à ces nouvelles: +le gouvernement envoyait des instructions pour la <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> défense de +l'Égypte, et annonçait de nouveaux secours plus considérables.</p> + +<p>La cavalerie était bien habillée et parfaitement tenue; mais aucun +régiment n'avait assez de chevaux pour monter tous ses hommes. La +réquisition ordonnée par Kléber avait servi pour les mettre au +complet, et pour former un dépôt de remontes: elle fut suspendue, le +dépôt fut vendu sous prétexte d'économie, et il manquait à la +cavalerie, à la fin de pluviôse, environ quatre cents chevaux.</p> + +<p>Les courses continuelles du régiment des dromadaires ruinaient un +grand nombre de ces animaux: ce corps n'avait reçu aucune remonte +depuis celles ordonnées par Kléber: son chef proposa plusieurs fois +inutilement au général Menou, de lui permettre d'y employer des fonds +qui provenaient de prises faites par le régiment.</p> + +<p>Quelques officiers d'artillerie imaginèrent que les chevaux de ce +service seraient moins fougueux, et plus propres au trait, s'ils +étaient coupés: cette opération fut proposée au général Menou qui +l'autorisa, dans le moment même où il était menacé d'une double +attaque, et avant d'être assuré que les chevaux seraient guéris à +l'époque où l'on devrait entrer en campagne.</p> + +<p>Mulley-Mahammed, ce fanatique qui, pendant la campagne de Syrie, avait +soulevé la province du Bahirëh et plusieurs autres cantons de +l'Égypte, en se faisant passer pour un ange envoyé du Prophète; qui +depuis était venu au Caire, lors du siége, et <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> avait beaucoup +contribué à retarder la capitulation; qui ensuite avait été joindre +l'armée du visir, fut envoyé, au commencement de pluviôse, en Égypte, +afin d'y organiser une nouvelle révolte pour l'époque où les armées +combinées l'attaqueraient. Il fut poursuivi dans le Delta et obligé de +fuir dans la Haute-Égypte, où il ne trouva qu'une seule tribu arabe +disposée à se soulever, celle de Djehemah.</p> + +<p>Mourâd-Bey était instruit du plan de campagne des ennemis, par les +mameloucks d'Ibrahim-Bey, avec lesquels le général Kléber l'avait +autorisé à correspondre, dans l'intention de mieux pénétrer les +desseins et les dispositions des Turcs. Kléber avait senti qu'il +valait mieux approuver ces relations et en profiter, que de s'exposer +à des communications secrètes, qu'on ne pourrait jamais empêcher. +Mourâd-Bey haïssait les Osmanlis et redoutait leur vengeance; mais sa +politique était de ménager tous les partis. Son traité avec Kléber le +liait au sort de l'armée française; c'était d'elle qu'il pouvait +espérer les plus grands avantages, dans l'état d'épuisement où la +guerre l'avait plongé, et qui lui ôtait l'espérance de redevenir +jamais maître du pays. L'estime qu'il avait conçue pour les Français +affaiblissait, peut-être même effaçait en partie l'impression des maux +qu'ils lui avaient fait éprouver. Ce qui paraît certain, c'est que, +soit par attachement, soit par politique, il avertit exactement le +général Menou des projets des ennemis, de leurs forces, et même de +leurs plans d'opérations.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> Le grand-visir, instruit de l'ascendant que le parti opposé +aux Anglais commençait à reprendre à Constantinople, aurait préféré +des négociations aux chances que le sort des armes pouvait lui faire +courir; mais toute correspondance avait été rompue. Il fit proposer à +Mourâd-Bey, par Ibrahim, de s'offrir en qualité de médiateur.</p> + +<p>C'était l'époque où Mourâd-Bey devait envoyer au Caire le tribut de +ses provinces. Il donna cette commission à Osman-Bey-Bardisi, et le +chargea en même temps de faire connaître au général Menou le plan de +campagne des ennemis et les propositions du grand-visir. Ce bey arriva +au Caire le 18 pluviôse, et eut audience le 19. Après avoir fait des +protestations d'attachement, et s'être plaint de la mauvaise récolte +qui ne permettait pas de compléter le tribut en grains, il donna des +renseignemens sur les projets des ennemis qui devaient agir très +incessamment contre l'Égypte. L'armée anglaise, d'après son rapport, +devait être de dix-huit mille hommes; elle devait opérer son +débarquement avec le capitan-pacha, tandis que le grand-visir +traverserait le désert, et qu'une flotte anglaise, partie de l'Inde, +arriverait à Souez avec un corps de troupes. Il exhiba les lettres +qu'Ibrahim-Pacha écrivait à Mourâd de la part du grand-visir. Ce +dernier le chargeait de représenter au général Menou, que l'armée +française pourrait difficilement résister à l'attaque de trois armées +combinées; que ses victoires même lui causeraient des pertes +impossibles <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> à réparer, et qu'elle finirait par succomber à +de nouveaux efforts; il insistait sur l'inconstance de la fortune, qui +pourrait bien ne pas la favoriser, et l'invitait à lui faire savoir +s'il serait possible de renouer quelques négociations. Mourâd-Bey +priait le général Menou de ne pas oublier ses intérêts s'il se +déterminait à traiter, mais lui offrait, dans le cas contraire, +d'envoyer les secours fixés par le traité d'alliance, et de le +seconder de tous ses moyens.</p> + +<p>Le général Menou aurait pu se borner à montrer de la fermeté, beaucoup +de confiance dans ses ressources pour défendre l'Égypte, ainsi que +dans la valeur des troupes, et accepter les secours de Mourâd-Bey, en +lui faisant entendre que c'était plutôt par estime que par besoin. Il +pouvait profiter des avances du grand-visir pour exciter des divisions +entre les Anglais et lui, entraver les opérations de leur armée, et +concourir au succès des négociations entamées à Constantinople. Mais +il reçut fort mal Osman-Bey, affecta de ne pas croire à la possibilité +de l'exécution d'un tel plan de campagne, s'emporta contre les +observations sur l'inconstance de la fortune, et répondit qu'il +n'avait besoin ni des secours ni de la médiation de personne; que +Mourâd-Bey ferait mieux de rester tranquille dans les provinces qu'on +lui avait accordées, et de ne pas correspondre avec la Syrie. Osman +lui représenta que Mourâd-Bey avait entretenu des intelligences avec +l'armée du grand-visir, d'après l'invitation même du général Kléber, +et pour l'instruire des projets de l'ennemi <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> commun; le +général Menou reprit qu'il ne se réglait pas sur la conduite de +Kléber, et qu'il ne voulait pas, comme lui, vendre l'Égypte; que ces +correspondances de Mourâd-Bey lui déplaisaient, qu'il lui soupçonnait +de mauvais desseins, et ne le voyait pas sans inquiétude accueillir et +armer les mameloucks qui venaient de la Syrie pour le joindre. +Osman-Bey répondit que Mourâd avait toujours été autorisé à appeler +près de lui ceux de sa maison, ainsi que ceux dont les beys étaient +morts, afin de diminuer d'autant l'armée du visir.</p> + +<p>Il lui parla ensuite d'un autre objet de sa mission; c'était +d'annoncer au général Menou que Mahammed-Bey Elfy étant venu se livrer +de lui-même à Mourâd-Bey, se jeter à ses pieds et solliciter son +pardon, il n'avait pu le lui refuser; mais que cependant il l'avait +relégué dans un village avec ses mameloucks, jusqu'au moment où il +aurait obtenu du chef des Français une égale clémence. Le général +Menou blâma fort durement Mourâd-Bey de ce qu'il ne lui avait pas +livré ce bey pieds et poings liés.</p> + +<p>Osman demanda la permission de remettre des lettres que Mourâd-Bey +l'avait chargé de porter aux principaux officiers-généraux, en même +temps qu'il leur ferait visite, pour les assurer de son attachement à +l'armée française. Le général Menou lui répondit avec humeur que +Mourâd-Bey ne devait correspondre qu'avec lui, général en chef et +représentant du gouvernement français; qu'il pouvait faire ses +visites, mais qu'il ne devait remettre aucune lettre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> Osman-Bey fut peiné de cette réception et indigné des propos +relatifs à Kléber: Il instruisit des détails de son entrevue le +général Damas et l'inspecteur Daure, qu'il connaissait plus +particulièrement. Tous deux cherchèrent à lui faire entendre qu'il ne +devait pas s'offenser de quelques paroles dures échappées au général +Menou, et lui dirent qu'il pouvait assurer Mourâd-Bey de l'estime et +de l'attachement de tous les Français. Osman-Bey leur témoigna sa +surprise de ce qu'on avait pu souffrir pour successeur de Kléber un +homme si différent des autres militaires, ajoutant qu'il <i>craignait +qu'un tel chef ne causât la perte de l'armée française</i>. Ces officiers +répondirent que la subordination et l'obéissance étaient l'âme des +armées, et que celle d'Orient était bien en état de battre toutes +celles qui viendraient l'attaquer. Osman attendit au Caire une +réponse. À la première nouvelle de l'apparition de la flotte anglaise +dans la rade d'Aboukir, il réitéra les offres que Mourâd avait faites +d'unir ses forces à celles des Français; mais il ne reçut que des +réponses évasives. Lorsque le général Menou se fut enfin déterminé à +marcher, il le fit venir, lui ordonna de quitter sur-le-champ le Caire +pour rejoindre Mourâd-Bey; et non content de refuser les secours de ce +dernier, il le fit menacer d'un châtiment sévère s'il faisait le +moindre mouvement en faveur des ennemis..... Osman-Bey partit désolé.</p> + +<p>Des accidens de peste eurent lieu au Caire et dans plusieurs villages +voisins, au commencement de <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> pluviôse; elle se déclara en +même temps dans la Haute-Égypte. Cette maladie pouvait faire des +progrès très dangereux et gagner les casernes des troupes, pendant +que, logées dans la ville, elles avaient des communications fréquentes +avec les habitans, dans des rues étroites, dans les cafés et avec les +femmes. En supposant même que le contact ne suffît pas pour propager +cette maladie, elle pouvait être produite par l'atmosphère malsaine du +Caire, pendant la saison du <i>Khamsin</i>. Le moyen le plus sûr d'en +garantir les troupes était de les faire camper hors de la ville, dans +le désert; les mameloucks eux-mêmes, habitués à ne prendre aucune +précaution contre cette maladie, employaient ce moyen lors de ses plus +grands ravages. Le campement des troupes aurait cependant eu +l'avantage de les disposer à la campagne qui allait bientôt s'ouvrir. +Tous ces motifs avaient déterminé les généraux à demander au général +Menou l'autorisation de faire camper leurs divisions; mais il ne +répondit pas à leur demande. Il éluda aussi les propositions de la +commission de salubrité, qui tendaient au même but.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> CHAPITRE III.</h2> + +<p class="chaptitle">FINANCES.—PRODUIT DES NOUVEAUX DROITS.—VICES DES +INNOVATIONS.—AUGMENTATION DES DÉPENSES DE L'ARMÉE.—LA PERCEPTION DU +MIRY EST RETARDÉE.—LES CAISSES SONT VIDES AU MOMENT D'ENTRER EN +CAMPAGNE.</p> + +<p>Les droits d'octroi et les autres rentrées n'avaient pas assez rendu +en vendémiaire, brumaire et frimaire, pour suffire aux dépenses de +l'armée. Les emprunts aux Cophtes étaient perçus et dépensés à la fin +de ce trimestre. Cette ressource étant épuisée, et ne voulant pas +faire murmurer les troupes par un retard de solde, on employa une +somme de 500,000 francs en or, que Kléber avait ordonné de mettre en +réserve, et qu'il voulait porter à un million, afin d'avoir, dans tous +les temps, des fonds prêts pour entrer en campagne, si l'armée venait +à être attaquée.</p> + +<p>L'impôt sur les cheiks ne fut mis en perception qu'au commencement de +frimaire; les réclamations générales sur les inconvéniens et sur les +vices de son administration, n'avaient pu décider à le changer. La +lenteur des rentrées et l'opposition que les cheiks paraissaient y +mettre, décidèrent le directeur des revenus publics à faire promettre, +par ses employés, que ce droit serait précompté sur le <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> miry, +dont un tiers était alors échu: cette promesse en ranima un peu la +perception; mais c'était écarter ce droit de son but: il avait été +annoncé comme devant produire 3,000,000 en sus des impositions +ordinaires, et l'opiniâtreté à le maintenir, après en avoir connu les +vices, réduisit à ne percevoir qu'une portion seulement des impôts +exigibles à cette époque.</p> + +<p>Le général Menou voulant faire un système de finances entièrement +neuf, se disposait à changer les impositions territoriales et leur +perception: sans se rendre compte des difficultés d'un cadastre et du +temps qu'il faudrait pour l'achever, il comptait en faire la base de +son nouveau système, et le mettre à exécution la même année. Il ne +réfléchit pas qu'un cadastre est un ouvrage immense, qui nécessite une +foule de recherches et de travaux; qu'en Europe même où tous les +moyens sont réunis, on n'en a achevé que pour de petites étendues de +pays; et qu'en Égypte, outre les difficultés qui tiennent à la nature +du travail, il en existe encore de locales; que l'arpentage des +terres, ordonné par les propriétaires et les mameloucks les plus +puissans, avait toujours été une opération militaire, parce que les +villages craignant de payer davantage, s'y étaient opposés les armes à +la main; qu'enfin on serait obligé pour le faire d'employer de +nombreux détachemens, et qu'il fallait plus d'une année pour préparer +ce travail. Il voulait aussi changer le mode de perception et le +retirer des mains des Cophtes, qui, réglant <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> tous les comptes +des villages sous l'ancien gouvernement, avaient seuls la connaissance +exacte de leurs produits, et volaient facilement ceux qui étaient +obligés de les employer.</p> + +<p>Ces projets étaient bons; il était nécessaire de changer la +répartition et la perception des impositions territoriales; la +meilleure base pour la première était un cadastre, et il était utile +de confier la seconde à des mains plus fidèles que celles des Cophtes; +mais il fallait sentir qu'on n'avait pas encore les moyens d'opérer +tous ces changemens, qu'on devait les remettre à un autre temps; et +que les besoins d'une armée, à une époque où l'ennemi paraissait se +disposer à attaquer, exigeaient qu'on levât promptement les +contributions. Il fallait sentir aussi que les retards faisaient +perdre, pour leur recouvrement, le moment le plus favorable, et dont +les possesseurs de l'Égypte ont toujours cherché à profiter, celui où +les récoltes étant encore sur pied, les cultivateurs retenus par +elles, ne cherchent pas à se soustraire au paiement.</p> + +<p>En nivôse les embarras augmentèrent; on acheva de dépenser l'or mis en +réserve par Kléber; on demanda le paiement des droits sur les +corporations et sur les corps de nation; les villages payèrent des +à-comptes sur le droit des cheiks, et dans le mois de pluviôse on put +acquitter une partie de la solde et des dépenses de nivôse; mais ces +efforts épuisèrent la caisse, et le directeur fut embarrassé pour +tenir ses engagemens. Enfin, à force de sollicitations, il obtint +<span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> l'ordre, donné le 15 pluviôse, de percevoir 3,000,000 de +francs à compte des impositions de l'an 1215. Le général Menou, +voulant toujours mettre son projet à exécution dans l'année, ne permit +pas d'en demander davantage, quoique, en suivant l'ancien usage, on +eût pu exiger quatre millions dès la fin de frimaire, et presque +autant en ventôse. Il ne voulait pas non plus employer les Cophtes à +la perception de cet à-compte; il avait imaginé que sur son ordre seul +tous les cheiks de village s'empresseraient d'apporter les sommes qui +leur étaient demandées, et qu'il ne serait pas nécessaire d'envoyer +des troupes pour les y contraindre, mesure qui fut toujours jugée +indispensable dans le pays. À la fin de pluviôse seulement, on put lui +faire comprendre que les rentrées seraient fort lentes et presque +nulles, si on n'employait pas les troupes, et si on n'envoyait pas +dans les villages les seraphs cophtes accoutumés à faire la +répartition des contributions, avec quelques intendans cophtes et des +agens français pour les diriger.</p> + +<p>Ces retards empêchèrent de partir, pour mettre cette somme en +perception, après les premiers jours de ventôse; toute la première +décade se passa à porter des ordres, sans beaucoup recevoir. On ne put +payer qu'une partie des dépenses de pluviôse, avec le produit des +droits sur les consommations et sur les corporations, ainsi qu'avec le +miry de Mourâd-Bey. Enfin, les caisses se trouvèrent vides lorsque +l'apparition de la flotte anglaise et la marche <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> de toutes +les troupes sur les points menacés, suspendirent la perception des +impôts, et privèrent le directeur des revenus publics, de tous les +moyens de faire rentrer dans les caisses l'argent nécessaire aux +besoins de l'armée.</p> + +<h2>CHAPITRE IV.</h2> + +<p class="chaptitle">DES MAGASINS.—DE L'ADMINISTRATION DES SUBSISTANCES.—DES REVENUS EN +NATURE.</p> + +<p>L'ordonnateur Daure n'avait pu persuader le général Menou de la +nécessité de faire des approvisionnemens considérables; son +successeur, l'ordonnateur Sartelon, ne fut pas plus heureux, et les +avis des préparatifs des ennemis ne purent pas davantage l'y +déterminer. La fabrication du biscuit ne fut pas même reprise pour +remplacer celui qui s'était avarié en plein air, ou dans de mauvais +magasins. Les grains destinés à compléter l'approvisionnement +d'Alexandrie, pour l'armée pendant six mois, et pour la garnison +pendant un an, furent envoyés par eau, en brumaire et frimaire, à +Rosette. De là, ils furent transportés successivement à Alexandrie. De +plus on déposa à Rosette, on ne sait par quelle raison, du blé et de +l'orge qui auraient été beaucoup mieux placés à Alexandrie ou à +Rahmaniëh; Rosette n'étant susceptible d'aucune défense.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> Les petits forts construits sur la côte, sur les bords du Nil +et autour du Caire, ne furent approvisionnés que pour un mois. +L'approvisionnement de Belbéis et de Salêhiëh ne fut pas complété à la +quantité nécessaire pour nourrir l'armée, lorsqu'elle se rassemblerait +sur la frontière de Syrie; les magasins de Damiette et de Lesbëh +étaient plus considérables. La citadelle du Caire était approvisionnée +pour trois mois.</p> + +<p>L'organisation physique de l'Égypte, le genre de culture qu'elle +exige, et la stérilité à laquelle elle est condamnée, lorsque la crue +du Nil n'est point assez forte pour couvrir toutes les terres, ont, +dans tous les temps, forcé le gouvernement à porter la plus grande +attention sur la formation des magasins de grains suffisans pour +fournir à la subsistance du peuple dans les mauvaises années, ou au +moins à l'ensemencement des terres. Dans les bonnes années, on récolte +une quantité de grains de beaucoup supérieure à celle que les habitans +consomment. Les récoltes des années médiocres permettent même une +exportation assez considérable pour l'Arabie, la Syrie et +Constantinople; une partie de cet excédant est mise en réserve, +jusqu'à ce qu'on soit assuré d'une bonne inondation. Sous le +gouvernement divisé des mameloucks, le magasin général où se versait +le produit du miry en nature, était bientôt épuisé par la répartition +entre les personnes qui y avaient droit; mais les beys, propriétaires +de presque tous les villages, faisaient des réserves particulières.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> Lorsque, outre les habitans, on avait encore à nourrir une +armée, qu'on se trouvait dans un état de guerre intérieure et +extérieure, susceptible d'un moment à l'autre d'amener des changemens +et de suspendre toute perception, on avait de bien fortes raisons pour +former des magasins extraordinaires. Bonaparte avait fait établir au +Mékias un magasin général de grains, qui devait fournir aux +approvisionnemens des places, aux besoins de l'armée; et, si cela +devenait nécessaire, à ceux des habitans. Les grains provenant de la +portion des contributions qu'il était d'usage de percevoir en nature +dans la Haute-Égypte, y étaient versés; ceux que dans la Basse-Égypte, +on tirait des <i>oussiehs</i>, et ceux qu'on requérait ou qu'on achetait, y +servaient aussi pour l'approvisionnement des places.</p> + +<p>Les troubles intérieurs qui précédèrent la bataille d'Héliopolis, +avaient empêché de former un approvisionnement bien considérable. +L'inondation avait été médiocre et la récolte faible; vers la fin du +siége du Caire, Mourâd-Bey avait fourni les grains nécessaires pour +nourrir l'armée. Aussitôt que Kléber, débarrassé des ennemis, put +s'occuper de l'administration de l'Égypte, il fit activer la levée des +grains et la formation des magasins: ce fut le principal objet de la +surveillance du comité administratif. Deux membres de ce comité +allèrent ensuite dans la Haute-Égypte pour y presser les versemens; +mais, pendant leur mission, le général Menou supprima le comité. L'un +des membres resta bien chargé de la direction des revenus en nature; +mais on ne veilla <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> pas, comme Kléber avait voulu le faire en +organisant le comité administratif, à ce que les subsistances de +l'armée ne fussent pas sacrifiées à la finance; à ce qu'on s'occupât +également de la perception des grains et de celle de l'argent; à ce +qu'on ne convertit pas en espèces les contributions qu'il importait de +recevoir en nature, etc.... Les magasins s'épuisèrent au lieu de se +remplir; ils étaient vides au commencement de frimaire. Le directeur +des revenus en nature avait inutilement averti qu'on allait manquer, +et proposé les moyens de les remplir et de les alimenter. Lorsqu'on +fut pressé par le besoin, on chargea les Cophtes de verser les grains +dans le magasin général, comme emprunt qu'on promettait de leur +rembourser; mais ils ne le firent que lentement, et seulement pour +fournir à la consommation journalière du Caire. Le directeur des +revenus en nature écrivit au général Menou pour l'inviter à prendre +quelque grande mesure; il proposa d'intéresser davantage les Cophtes, +en leur abandonnant les arriérés dus par plusieurs villages, et qui +par suite de leur négligence, n'avaient pas été perçus, et aussi pour +le prévenir que si l'armée devait entrer en campagne, elle serait sans +moyens suffisans: cela fut inutile. Cet administrateur ne fut point +secondé. Les rentrées qu'il pressa, autant qu'il lui fut possible, +pendant les mois de frimaire, de nivôse et de pluviôse, suffirent à +peine aux besoins journaliers; et lorsque les Anglais parurent, le +magasin général ne pouvait pas fournir à la subsistance de l'armée +pour plus de vingt jours.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> PIÈCES JUSTIFICATIVES.</h3> + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 1.)</p> +<p class="date">Au quartier-général du Caire, le 6 brumaire an <span class="smcap">IX</span> (28 + octobre 1800).</p> + +<p class="greet"><i>Proclamation aux habitans de l'Égypte. Au nom de Dieu, clément et +miséricordieux; il n'y a de Dieu que Dieu, et Mahomet est son +prophète.</i></p> + +<p class="to">Menou, général en chef de l'armée française, aux habitans de l'Égypte.</p> + +<p>Habitans de l'Égypte! écoutez ce que j'ai à vous dire au nom de la +République française. Vous étiez malheureux; l'armée française est +venue en Égypte pour vous porter le bonheur. Vous gémissiez sous le +poids des vexations de toute espèce; je suis chargé par la République +et par son premier consul Bonaparte, de vous en délivrer. Une +multitude d'impôts vous enlevaient tous les fruits de vos travaux; +j'en ai détruit la plus grande partie. Aucune règle ne fixait d'une +manière précise ce que vous deviez payer; j'en ai établi une +invariable. Chacun dorénavant connaîtra à quel taux s'élèvent ses +contributions; dans chaque ville, dans chaque village, dans chaque +maison, si cela est possible, seront affichés et publiés les états de +ce que chacun doit payer.</p> + +<p>Les gens puissans et les grands exigeaient de vous des avanies, je +vous engage ma parole que je n'en exigerai jamais. Parmi vous, ceux +qui avaient acquis par un long travail des richesses et de l'argent +étaient obligés de les <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> cacher, de les enfouir même dans la +terre pour empêcher qu'elles ne tombassent dans les mains des grands, +qui sans cesse épiaient l'occasion de vous les ravir. Habitans de +l'Égypte, je vous promets, au nom de la République, devant Dieu et son +Prophète, que ni moi, ni aucun Français, tant qu'il me restera un +cheveu sur la tête, n'attenterons à vos propriétés. En payant +exactement l'impôt fixé par la loi, vous serez libres de jouir de tout +ce qui vous appartient, sans que personne puisse vous en empêcher, ou +vous demander compte de vos richesses.</p> + +<p>Les grands et les gens puissans vous traitaient beaucoup moins bien +qu'ils ne traitaient leurs chevaux et leurs chameaux; vous le serez +dorénavant par les Français et par moi, comme si vous étiez nos +frères.</p> + +<p>Quand les percepteurs du miry et autres contributions, voyageaient +dans les provinces, ils étaient accompagnés d'une foule de serviteurs, +de domestiques, d'écrivains, de kakouas, qui tous dévoraient vos +propriétés et vous enlevaient souvent jusqu'à votre dernier medin; il +n'en sera plus ainsi, habitans de l'Égypte! Si quelqu'un de ceux qui sont +destinés par moi à percevoir les impositions, vous prend un seul medin +au-delà ce qui sera fixé par la loi, il sera arrêté, emprisonné et +condamné aux châtimens les plus sévères. La République française et +son premier consul Bonaparte m'ont ordonné de vous rendre heureux; je +ne cesserai de travailler pour exécuter leurs ordres.</p> + +<p>Habitans de l'Égypte, si vous le voulez, le miry que vous payez, en y +comprenant les autres droits qui y ont été ajoutés, diminuera +considérablement. En voici le moyen: lorsque vous connaîtrez par une +loi écrite, et qui sera adressée par moi à toutes les villes et +villages, <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> le montant du miry que vous aurez à payer, +n'attendez pas que les percepteurs aillent vous le demander; allez +vous-mêmes le porter dans la caisse des trésoriers de province, et +pour vous faciliter le paiement, je diviserai en quatre parties égales +le miry qui vous sera imposé; tous les trois mois vous en paierez une +partie; et pour vous faire bien comprendre ce que je veux faire pour +votre avantage, lisez avec attention ce qui suit:</p> + +<p>Je suppose qu'un village soit imposé à dix mille pataques par an pour +son miry, tous les trois mois il devra payer dans la caisse du +trésorier de la province, deux mille cinq cents pataques; au bout de +l'année il aura satisfait à ce que la loi exige de lui, sans avoir +éprouvé aucune vexation. Si, au contraire, il attend pour payer que +les percepteurs arrivent en foule, il lui en coûtera alors beaucoup +plus que la loi n'avait exigé. Vous le voyez, habitans de l'Égypte, il +ne tient qu'à vous de diminuer vos impositions et de n'éprouver aucune +vexation. Jusqu'à présent les mukhtesims de village vous demandaient +beaucoup plus qu'il ne leur revenait: cela n'arrivera plus. Ce que +devront recevoir les mukhtesims sera fixé par la loi; je vous défends +de leur payer un medin au-delà de ce que j'aurai réglé. Souvent les +cheiks-el-beled vous vexent, vous font payer des avanies qu'ils +partagent avec les mukhtesims, les percepteurs des impositions et +autres grands qui n'ont en vue que leur avarice et votre ruine. +Habitans de l'Égypte, cela n'arrivera plus; ce que devront recevoir +pour leur salaire les cheiks-el-beled sera fixé par la loi que je vous +enverrai, et si l'un d'eux exige quelque chose au-delà de ce qui sera +ordonné par cette loi, il perdra sa place et ses propriétés. +Dorénavant vous ne nourrirez plus les troupes qui marcheront dans les +<span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> provinces, que dans le cas où elles iront pour vous faire +payer des contributions que vous n'auriez pas acquittées dans le temps +prescrit par la loi; dans tout autre cas, elles paieront tout ce qui +leur sera fourni pour leur nourriture. Je donnerai à cet égard des +ordres à tous les généraux et commandans. Tous les généraux et +commandans français veilleront à ce que personne n'exige de vous rien +au-delà de ce qui sera prescrit par la loi; je vous avertis encore que +vous ne devez de présens à personne. Mon devoir, et celui de tous les +commandans et administrateurs, est de vous écouter, de vous donner +aide et protection quand vous vous conduisez bien; je défends aussi à +vos juges d'exiger de vous aucun présent. Dieu et Mahomet son prophète +leur ordonnent de vous rendre la justice; je le leur ordonne de même +en leur prescrivant de n'avoir dans leurs jugemens égard ni au riche +ni au pauvre, mais seulement à leur conscience et à la vérité; ceux +qui contreviendront à cet ordre, seront sévèrement punis. Je viens, ô +habitans de l'Égypte, de créer un tribunal suprême au Caire; il est +composé des cheiks les plus recommandables par leur sagesse, leurs +vertus et leur désintéressement; ils sont destinés à maintenir la +religion dans sa pureté, et à vous juger. Je suis convaincu qu'ils +s'acquitteront de leurs fonctions ainsi que le doivent faire des +hommes qui craignent Dieu et son Prophète; mais je vous déclare ainsi +qu'à eux, que si, ce que je ne puis croire, ils manquaient à leurs +devoirs, ils seraient punis avec la dernière sévérité.</p> + +<p>Jusqu'à présent les interprètes exigeaient de vous des avanies, en +vous promettant la protection de leurs maîtres: ils vous trompaient; +cela n'arrivera plus: si quelques uns exigent de vous de l'argent et +des présens, avertissez-en <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> les généraux ou moi; ces méchans +seront punis de la manière la plus terrible. Ces hommes, pour vous +engager à leur donner de l'argent, vous disent que ce sont les +Français leurs maîtres qui l'exigent, ou bien encore ils vous disent +qu'il n'est pas possible de voir les généraux ou autres Français en +place, ni de leur parler; ils vous trompent; leurs paroles ne sont que +mensonges; faites-les connaître, ils seront punis.</p> + +<p>Souvent, quand les Français ou les troupes voyagent, un domestique, un +interprète, un écrivain, ou tout autre se détachant en avant, entrent +dans vos villages et vous disent pour vous effrayer que les Français +demandent pour vivre un nombre considérable de buffles, de chèvres, de +moutons, ou autres objets, alors vous les priez de s'intéresser pour +vous; ils s'y refusent pour mieux vous effrayer, et vous finissez par +leur donner de l'argent: ils vous ont encore trompés; ils trompent +leurs maîtres.</p> + +<p>Dans les villes, les aghas qui sont chargés de la police, de la +propreté des subsistances, avaient jusqu'à présent exigé de vous des +droits de toute espèce, tous ces droits sont abolis: je vous défends +de leur rien payer; ils recevront un salaire que fixera la loi.</p> + +<p>Je sais que ceux qui sont chargés de la vérification des poids se +présentent souvent chez les marchands; ils prétendent toujours trouver +les poids faux, alors ils font avancer leurs kaouas; ils ordonnent des +coups de bâton ou autres punitions; le marchand s'effraie, il promet +qu'il se rendra le lendemain chez l'agha des poids et mesures; il s'y +rend effectivement, et porte en présent, 80, 60, 50 pataques. C'est +ainsi, ô peuples de l'Égypte, que vous avez été trompés ou vexés +jusqu'à présent.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> Que sont devenus les biens appartenant aux mosquées? que sont +devenues les immenses fondations pieuses faites par vos ancêtres? À +quoi étaient-elles destinées? À entretenir les mosquées; partout je +les vois détruites ou prêtes à s'écrouler. À nourrir les pauvres! +partout ils meurent de faim; les rues et les chemins en sont pleins. À +soigner les malades, les infirmes, les aveugles et tous les hommes +sans ressources! les maisons destinées à les recevoir sont, ainsi que +les mosquées, dans le plus grand désordre; les malheureux qui y sont +renfermés ressemblent plutôt à des victimes condamnés à perdre la vie +qu'à des hommes assemblés pour recevoir des soulagemens! Qui donc a +consumé tous ces biens, toutes ces fondations? des hommes puissans qui +vous ont trompés jusqu'à présent. Ce temps est passé. Je vous le +répète encore, j'ai reçu l'ordre de la République française et du +premier consul Bonaparte de vous rendre heureux, et je ne cesserai d'y +travailler; mais je vous avertis aussi que si vous n'êtes pas fidèles +aux Français, que s'il vous arrivait encore, pressés par de mauvais +conseils, de vous élever contre nous, notre vengeance serait terrible; +et j'en atteste ici Dieu et son Prophète, tous les maux retomberaient +sur vos terres. Rappelez-vous ce qui est arrivé au Caire, à Boulaq, à +Mehhaley-el-Kebyr, et autres villes de l'Égypte: le sang de vos +frères, de vos pères, de vos enfans, de vos femmes, de vos amis, a +coulé comme les flots de la mer; vos maisons ont été détruites, vos +propriétés ravagées et consumées par le feu. Quelle a été la cause de +tout cela? les mauvais conseils que vous avez écoutés; les hommes qui +vous avaient trompés. Que cette leçon vous serve pour toujours; soyez +sages, tranquilles; occupez-vous de vos affaires, de votre commerce; +cultivez vos terres, et partout <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> vous n'aurez dans les +Français que des amis généreux, des protecteurs et des défenseurs, je +vous le jure au nom du Dieu vivant, au nom du Dieu qui voit tout, qui +dirige tout, et qui connaît jusqu'aux plus secrètes pensées de nos +cœurs.</p> + +<p class="signat">Le général en chef de l'armée française, <i>signé</i> <span class="smcap">Menou</span>,<br> + le général de brigade, chef de l'état-major général, + <i>signé</i> <span class="smcap">La Grange</span>;<br> l'adjudant-général, sous-chef + de l'état-major général, <i>signé</i> <span class="smcap">Réné</span>.</p> + + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 2.)</p> +<p class="date">Au quartier-général du Caire, le 29 nivôse an <span class="smcap">IX</span> (19 + janvier 1801)</p> + +<p class="to">La Grange, général de division, chef de l'état-major, général de +l'armée, au général Bonaparte, premier consul de la République +française.</p> + +<p class="smcap">Citoyen Consul,</p> + +<p>L'état de l'armée d'Orient ne laisse rien à désirer sous le rapport du +bien-être; il n'est aucun doute que jamais il n'a existé de troupes +plus exactement soldées, mieux entretenues, et plus en état de +répondre en tout à ce que la République doit attendre d'elles. +J'espère qu'avec votre secours, citoyen Consul, cette armée jusques +ici heureusement échappée du danger dont elle a été menacée, n'aura +plus à courir de pareils risques. L'exemple du passé doit pourtant +nous rendre circonspects pour l'avenir, et c'est de cet avenir que je +viens aujourd'hui vous entretenir.</p> + +<p>L'Europe et même le monde connaît sans doute actuellement, citoyen +Consul, la conduite d'un homme qui, par le plus inconcevable système, +a constamment persévéré jusques à sa fin, au moment où la mort est +venue <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> le surprendre, à vouloir absolument l'évacuation de +l'Égypte, quelque honteux que fût ce parti pour lui et pour les braves +qu'il commandait; il l'a constamment suivi, même, alors que les deux +armées se sont trouvées en présence et que les circonstances le +forçaient à combattre. Une vérité bien frappante, et qui peut être +attestée par beaucoup de monde, c'est que la victoire d'Héliopolis a +été remportée malgré les ordres positifs donnés par le général Kléber +de ne pas combattre. Un de ces événemens inattendus a décidé cette +journée en l'honneur de l'armée française, dans le moment même où son +général, toujours irrésolu, toujours pacifique, demandait à +parlementer. Son premier aide-de-camp, Boudot, avait été envoyé en +conséquence auprès du grand-visir, et cet officier y était arrivé au +moment où la bataille s'engagea.</p> + +<p>Il eût semblé sans doute que l'armée ottomane étant battue, chassée +honteusement de l'Égypte, et presque détruite par tout ce qu'elle eut +à souffrir en traversant le désert pour gagner la Syrie dans sa fuite; +il eût, dis-je, semblé que tous ces avantages tournant à la gloire du +général Kléber, eussent dû l'engager à changer de système; loin de là, +il fut toujours persévérant: rien, pas même le sentiment de la gloire +dont on venait de le couvrir malgré lui, ne put le déterminer à +abandonner des projets honteux pour un homme d'honneur, flétrissans +pour l'armée qu'il commandait, et en tout si funestes aux intérêts de +la France. La source de tant de fautes venait d'un caractère aussi +haineux que vindicatif; il trahissait tout, devoir, patrie, +réputation; et cela parce qu'il vous portait, citoyen Consul, la haine +la plus implacable. Il voulait rendre l'Égypte à nos ennemis parce +que cette conquête vous appartenait, et qu'il la considérait <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> +comme votre ouvrage. Qui pourrait se faire une idée de toutes les +folies qui à cette époque roulaient dans la tête du général Kléber?</p> + +<p>Une chose bien incroyable, citoyen Consul, c'est qu'un pareil homme +avait trouvé de nombreux partisans; je pensais qu'après l'événement +aussi extraordinaire qu'inattendu de sa mort, toutes ses créatures +rentreraient dans le devoir, et qu'enfin le gouvernement français ne +compterait plus dans l'armée que de vrais Français, fidèles à +l'honneur de la République comme à ses intérêts; mon opinion se +fortifiait encore en voyant que le commandement de l'armée était échu +à un homme d'un caractère connu, et surtout professant des principes +opposés à ceux du général Kléber; mais bientôt je m'aperçus que +j'étais dans l'erreur. Les partisans de ce général mort commencèrent à +former des conciliabules; des réunions avaient lieu chez les plus +puissans et les plus marquans d'entre eux par leur place; on cherchait +à grouper les mécontens, l'armée était sur le bord du précipice, des +moyens furent mis en usage pour la corrompre; enfin on attaqua dans le +public les opérations du général Menou, et les chefs de cette +coalition finirent par une démarche qui heureusement a été sans suite, +comme elle a été sans exemple dans l'histoire de la révolution.</p> + +<p>Ce parti comprimé par la nomination définitive du général en chef, qui +arriva dans ces circonstances, n'est pas éteint; il existe toujours au +grand scandale de l'armée; s'il est moins remuant, moins actif que par +le passé, il est toujours persévérant.</p> + +<p>Cependant, citoyen Consul, à quelques hommes près, l'esprit de l'armée +est bon; le gouvernement peut compter sur sa fidélité, mais il ne faut +pas pour cela qu'il perde <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> de vue les individus qui ont dû +lui être signalés. Ils ont de grands avantages pour faire donner +l'armée dans l'écueil que Kléber avait ouvert devant elle; c'est pour +l'avenir surtout que je demande votre prévoyance, citoyen Consul; j'ai +la conviction intime que si, par un événement dont les vicissitudes +humaines nous offrent tant d'exemples, nous venions à perdre le +général Menou, un mois ne s'écoulerait pas sans que l'Égypte ne fût +remise au pouvoir de nos ennemis. L'homme qui par son ancienneté de +grade, serait appelé à remplacer le général en chef est un des plus +acharnés partisans de l'évacuation; ami de Kléber, il était le +dépositaire de tous ses secrets, son confident intime, et +vraisemblablement sectateur de tous ses projets insensés.</p> + +<p>Voilà, citoyen Consul, les appréhensions que je crains pour l'avenir; +je les confie à vous seul, je les dépose dans votre sein, parce que +votre destinée vous appelle à faire la gloire et le bonheur de la +France, et que mon dévoûment pour elle et pour vous est sans bornes.</p> + +<p>Je vous salue respectueusement,</p> + +<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Lagrange</span>.</p> + +<p class="p2">Avant de cacheter ma lettre, j'ai encore, citoyen Consul, à vous dire +quelque chose sur les grands changemens que le général en chef vient +de faire dans l'administration de l'armée. Cette administration se +trouve actuellement si réduite, si simplifiée, qu'il faudrait +réellement être aveugle pour n'y pas voir clair, si on veut; +l'organisation du pays a nécessité d'autres mesures. Le dédale affreux +dans lequel l'Égypte se trouvait, a forcé le général en chef à d'abord +tout détruire pour ensuite tout recréer; cette grande opération a +donné les résultats les plus satisfaisans, elle a fait connaître +jusqu'au dernier <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> medin en totalité, le montant de tous les +revenus, qui, quoique considérablement augmentés pour nous, se +trouvent néanmoins réellement diminués pour le peuple, parce que la +portion que percevaient les fripons est rentrée en bonification, et de +là sont venus les grands cris qu'ils ont poussés, se sentant +réellement écorchés.</p> + +<p>Nos ateliers d'armes, de poudre, de boulets, sont, citoyen Consul, en +pleine activité; il en est de même des métiers et des foulons pour les +draps, dont vous devez avoir reçu les échantillons; bientôt on aura en +magasin les étoffes nécessaires pour habiller l'armée au complet; tous +les services sont généralement assurés: l'avenir, je vous assure, n'a +rien d'effrayant pour nous.</p> + +<p>Je vous demande des excuses, citoyen Consul, sur la longueur de ma +lettre.</p> + +<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Lagrange</span>.</p> + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 3.)</p> +<p class="date">Au Caire, le 25 pluviôse an <span class="smcap">IX</span> (14 février 1801).</p> + +<p class="to">Damas, général de division, au général en chef Menou.</p> + +<p>Étranger à la ruse et à l'intrigue, j'avais résolu de souffrir la +persécution dans le silence, plutôt que de lutter, avec l'arme de la +vérité, contre la duplicité et le mensonge. Les faussetés que vous +avancez dans vos lettres au gouvernement, publiées dans les derniers +<i>Moniteurs</i> venus de France, en vous attribuant des opérations +militaires et administratives qui ne sont pas de vous, mais bien +l'œuvre de la prévoyance du général Kléber, ne m'auraient pas +déterminé, non plus que ce qui m'est particulier, à rompre le silence; +mais votre ordre du jour d'hier, qui porte l'empreinte de la noirceur +la plus profonde <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> et de la calomnie la plus atroce, me force +de vous demander qui vous avez eu intention de dénoncer à +l'indignation publique?</p> + +<p>Par quelle affreuse méchanceté, à la suite du récit de l'horrible +attentat commis, à Paris, contre le premier soutien de la République, +parlez-vous d'une faction étrangère qui fait ressentir ses effets +jusqu'en Égypte? Pour quelle raison citez-vous ensuite un extrait de +gazette de Londres, que vous aviez en votre possession depuis plus de +quinze jours, et dont vous aviez déjà donné connaissance à plusieurs +individus; gazette dans laquelle la chose publique n'est qu'accessoire +auprès de tous, dont il n'est dit que le mal nécessaire pour vous +donner du relief? En parlant ainsi, ces ennemis-là vous servent à +souhait.</p> + +<p>Auriez-vous la noire intention de transformer en conspiration la +démarche que firent près de vous, le 6 brumaire dernier, les cinq +généraux de division, pour vous faire, sur vos innovations en tout +genre, des représentations aussi sages qu'utiles au bien de l'armée? +Il ne vous appartient pas, Général, de qualifier ainsi cette conduite; +le Premier Consul, qui doit maintenant être instruit de la vérité, +saura apprécier la pureté de nos intentions; il reconnaîtra que le +vrai conspirateur est celui qui veut perdre les vieux soldats de la +République, pour les punir de l'avoir trop bien servie. Une telle +tactique est usée, et sur une seule inculpation de vous, aussi +calomnieuse que ridicule, on ne croira pas complices du plus grand +forfait, des enfans de la révolution, ceux qui l'ont servie avec le +plus entier dévoûment, qui en donnent journellement des preuves à la +République et à son premier magistrat que tous chérissent également, +et qui <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> sont pénétrés de reconnaissance pour les bienfaits +dont leurs services ont été récompensés.</p> + +<p>Par quelle méchante affectation désignez-vous dans l'armée deux partis +que vous appelez colonistes et anti-colonistes? Personne, avant que +vous les eussiez créés, ne les connaissait. Les vrais défenseurs de la +colonie sont ceux qui, par leurs travaux guerriers, ont eu le plus de +part à sa double conquête, et qui en ont cimenté les bases de leur +sang.</p> + +<p>Leur constance à rester ses soutiens, malgré les dégoûts dont vous les +avez abreuvés pour les engager à l'abandonner, sont les preuves +évidentes de leur attachement à la République; et s'il existe une +faction, elle ne peut être que celle de l'intrigue du cabinet contre +la loyauté du guerrier. Cette réfutation, aussi fortement exprimée que +l'injure a été vivement sentie, vous fournira peut-être matière à de +nouvelles calomnies, au lieu d'amener un désaveu digne de la franchise +avec laquelle je m'explique. C'est alors que je ferai tout pour mettre +au plus grand jour votre duplicité en opposition à ma loyauté, et que, +de concert avec ceux que vous semblez désigner comme coupables, nous +n'aurons pas de peine à faire reconnaître les vrais ennemis de la +République aux moyens qu'ils emploient pour la bouleverser et la +détruire.</p> + +<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Damas</span>.</p> + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 4.)</p> +<p class="date">Au Caire, le 26 pluviôse an <span class="smcap">IX</span> (15 février 1801).</p> + +<p class="to">Le général de division Reynier au général en chef Menou.</p> + +<p>Votre lettre de ce jour ne répond pas entièrement, Général, à la +mienne du 25. Je vous y demandais une <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> dénégation formelle +des calomnies qu'on a cherché à répandre dans l'armée, et que votre +ordre du jour tend de la manière la plus perfide à accréditer.</p> + +<p>Si ce sont les Anglais qui ont fait l'article inséré dans la <i>Gazette +de France</i>, pour chercher à exciter des troubles dans l'armée +d'Égypte, vous les servez complétement en lui donnant de la publicité; +il est vrai que, par la manière dont vous l'avez amené, vous favorisez +vos animosités et votre ambition particulière.</p> + +<p>Je sais que les Anglais sont capables de tout pour parvenir à leurs +desseins; qu'il est très probable qu'ils emploient toute espèce de +moyens de perfidie et d'intrigues pour empêcher que l'Égypte ne reste +à la république française. C'est à vous, Général en chef, à poursuivre +et arrêter leurs agens; vous serez aidé avec zèle dans cette recherche +par toute l'armée; mais ce n'est pas par des ordres du jour pareils à +celui du 23 que vous y parviendrez.</p> + +<p>Vous savez combien ma lettre du 25 est pleine de vérités, c'est à vous +à leur rendre hommage par une réponse franche qui me satisfasse +complétement.</p> + +<p>L'injure a été publique, et ce serait peut-être servir les Anglais que +de m'obliger à faire connaître toute son atrocité.</p> + +<p>J'attends, Général, une réponse définitive.</p> + +<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Reynier</span>.</p> + +<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> (N<sup>o</sup> 5.)</p> +<p class="date">Au quartier-général d'Alexandrie, le 17 + thermidor an <span class="smcap">VIII</span><br> + (5 août 1800).</p> + +<p class="to">Lanusse, général de division, au général en chef Menou.</p> + +<p class="smcap">Citoyen Général,</p> + +<p>J'apprends avec peine que les bruits qui avaient été répandus sur mon +compte dans le temps, et qui cessèrent bientôt de s'accréditer, parce +que leur absurdité même ne le permettait pas, sont aujourd'hui remis +en scène, accompagnés d'autres ni moins faux ni moins ridicules. +J'avais d'abord regardé ces calomnies, et j'aurais continué de les +regarder comme elles le méritent, c'est-à-dire avec l'œil du +mépris, si je n'avais su que c'est de chez des personnes puissantes +qu'elles sortent, et que ces personnes travaillent avec la plus grande +activité à rassembler des matériaux qui puissent les mettre à même de +m'attaquer directement. Qu'elles continuent, citoyen Général, à +rassembler tout ce que pourront leur rapporter de vils adulateurs, ou +des hommes timides qui sauront que le seul moyen d'être accueillis +chez elles, est d'y paraître comme mes accusateurs. La calomnie s'est +trop exercée sur mon compte, pour que je puisse retarder plus +long-temps de faire éclairer ma conduite aux yeux de l'armée entière, +par une autorité impartiale. Un conseil de guerre peut seul me rendre +justice, et c'est de lui seul que je veux l'obtenir.</p> + +<p>Je devine bien pourquoi mes persécuteurs veulent me perdre dans +l'opinion de l'armée. Je sais qu'être sincère et franc, c'est être +criminel à leurs yeux. Hé! que voulez-vous, citoyen Général? je ne +crus jamais que je <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> serais obligé de vivre dans les cours ou +avec des courtisans. Voilà pourquoi je ne cherchai à en imiter ni le +langage ni les maximes. Quoique je sois encore aujourd'hui à même de +prendre une leçon de duplicité, je vous jure que je ne profiterai pas +de ma position.</p> + +<p>J'ai l'honneur de vous saluer.</p> + +<p class="signatsc">Lanusse.</p> + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 6.)</p> +<p class="date">Au quartier-général d'Alexandrie, le 12 fructidor an + <span class="smcap">VIII</span><br> + (30 août 1800).</p> + +<p class="to">Lanusse, général de division, au général en chef Menou.</p> + +<p>J'ai reçu votre lettre du 6, citoyen Général; je suis tout aussi +disposé que vous à faire une guerre implacable aux fripons; mais, +comme je vous l'ai déjà dit, je n'attaquerai jamais quelqu'un, pas +même en propos, avant d'avoir acquis des preuves certaines sur sa +malversation.</p> + +<p>Vous désirez, dites-vous, que la commission que j'ai nommée ne trouve +point de coupable. Moi je désire que, s'il est vrai qu'il en existe, +elle les trouve; il ne m'en coûtera pas de les faire punir.</p> + +<p>Quand je n'aurais pas déjà su que vous aviez ici des personnes +chargées de vous rendre compte de tout ce qui s'y passe, je n'aurais +pas pu l'ignorer d'après votre lettre du 2 fructidor. Je n'ignore pas +non plus que, depuis que vous avez pris le commandement de l'armée, +vous avez envoyé ici des émissaires chargés de commissions dont ils +étaient incapables de s'acquitter. Il n'est pas encore hors de ma +connaissance que vous correspondez directement avec plusieurs chefs de +service, et que vous leur transmettez des dispositions sans m'en +prévenir, quoique cependant, jusqu'à ce qu'il en soit autrement +<span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> ordonné, ils soient directement sous mes ordres. Je vous le +demande, citoyen Général, est-ce là de la confiance? non certes. Ce +n'est pas non plus l'ordre hiérarchique que tous dites aimer, et que +je crois essentiel d'observer pour que chacun s'acquitte avec goût, +zèle, exactitude, de ses devoirs.</p> + +<p>Je ne fais partir que les bâtimens grecs au-dessous de cent tonneaux, +et qui étaient venus spécialement pour faire le commerce, jusqu'à ce +que vous m'ayez expliqué si la permission s'étend sur ceux qui étaient +venus avec un firman du grand-seigneur, pour servir au transport de +l'armée, et que vous m'ayez fait connaître quels sont ceux que vous +mettez au rang des neutres. J'ai fait débarquer tout le riz qui se +trouvait sur ceux qui avaient fait leur chargement, et ils mettront à +la voile aussitôt qu'ils croiront pouvoir passer, malgré la croisière, +qui est aujourd'hui au nombre de huit bâtimens dont deux vaisseaux.</p> + +<p>La djerme que j'ai fait armer, protége dans ce moment les travaux du +sauvetage à Aboukir; elle entrera en station dans la baie, dans tous +les temps, parce que là elle est mieux postée que partout ailleurs, +pour protéger le cabotage. Elle a à bord quatre bonnes pièces de canon +et quinze soldats choisis: elle a d'abord une marche supérieure.</p> + +<p>Deux petits bâtimens grecs, chargés de vin, etc., sont entrés à +Aboukir. Le citoyen Martinet, qui s'y trouve, a acheté les cargaisons, +par commissions de différens généraux, et il aurait voulu les faire +remonter au Caire sur les mêmes bâtimens. Comme je ne savais si telles +étaient vos intentions, je m'y suis opposé. Si pareille circonstance +se présente à l'avenir, que pourrai-je faire?</p> + +<p>J'ai l'honneur de vous saluer.</p> + +<p class="signatsc">Lanusse.</p> + +<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> (N<sup>o</sup> 7.)</p> +<p class="date">Saléhiëh, le 24 frimaire an <span class="smcap">IX</span> (15 décembre + 1800).</p> + +<p class="to">Ch., chef de bataillon de la 85<sup>e</sup> demi-brigade, au général en chef +Menou.</p> + +<p>J'ai cru, citoyen Général, qu'un homme obscur, confondu dans la foule, +qui instruirait le Premier Consul de la République, de la véritable +situation de l'armée lorsque vous en avez pris le commandement, de +l'état où elle se trouve actuellement; qui l'instruirait des dégoûts, +des oppositions sans nombre que vous avec eu à surmonter; j'ai cru, +dis-je, que cet homme, organe de l'opinion publique, obtiendrait +peut-être autant de confiance que vos propres écrits. De quel autre +intérêt que celui du bien public pourrait-il être animé?</p> + +<p>La lettre que j'ai l'honneur de vous envoyer, adressée au Premier +Consul, a-t-elle atteint ce but? L'a-t-elle atteint sans inconvénient, +je l'ignore?</p> + +<p>J'ai hésité long-temps pour savoir si je ferais partir cette lettre +sans vous la communiquer, j'ai hésité encore pour savoir si je devais +vous la communiquer; l'un et l'autre parti me répugnent également; le +premier, dans la crainte de vous compromettre; le second, dans la +crainte que, ne vous rendant pas justice, vous ne preniez pour une +basse adulation ce que j'ai dit sur votre compte: pouvais-je moins +alarmer votre modestie? Je ne le crois pas. Si cette démarche n'a pas +votre approbation, brûlez ma lettre<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Go to footnote 26"><span class="smaller">[26]</span></a>, Général, et pardonnez en +faveur des sentimens qui l'ont dictée.</p> + +<p>Salut et respect,</p> + +<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Ch.</span></p> + +<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> (N<sup>o</sup> 8.)</p> +<p class="date">Au Caire, ce 1<sup>er</sup> brumaire an <span class="smcap">IX</span> (23 + octobre 1800).</p> + +<p class="to">Ch., chef de bataillon de la 85<sup>e</sup>, au Premier Consul.</p> + +<p>En quittant l'Égypte vous laissâtes l'armée dans le dénûment le plus +absolu, vous le savez. Ce que vous ignorez peut-être, c'est que le +général dont vous fîtes choix pour la commander fut reçu avec un +enthousiasme universel: il n'existait pas un individu qui ne le +regardât comme une divinité, comme un ange tutélaire. C'était l'homme +dont on espérait le plus de grandes choses; il est difficile de +parvenir à une place sous de plus heureux auspices. Investi d'une +confiance sans bornes, qu'il est coupable, s'il a trompé l'attente +générale.</p> + +<p>..... Il est mort!!.. Je laisse à l'impartiale postérité le soin de le +juger, mais s'il n'est connu que par sa conduite en Afrique, la place +qu'elle lui assignera sera en contradiction manifeste avec le monument +que lui élèvent ses contemporains.</p> + +<p>L'histoire n'oubliera pas qu'entouré de tous les moyens propres à +réaliser les brillantes espérances qu'on avait fondées sur son compte, +le général Kléber, au lieu de réformer les abus existans, en multiplia +le nombre; qu'au lieu de punir les dilapidateurs de la fortune +publique, il leur accorda sûreté et protection. Les voleurs, les +concussionnaires étaient tellement sûrs de l'impunité qu'ils ne +sauvaient pas même les apparences: à Sparte, au moins on punissait la +maladresse.</p> + +<p>Elle n'oubliera pas de transmettre à nos neveux qu'en Égypte, jadis le +grenier du peuple romain, l'armée française a mangé la subsistance la +plus mauvaise qu'il soit possible de concevoir; que le pain, surchargé +de paille, <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> de terre et d'autres matières étrangères, était +tel que l'homme le plus avare n'en voudrait pas donner à ses chiens, +pour me servir des expressions de l'honnête, du bienfaisant Menou. La +solde, constamment arriérée de huit ou dix mois, ne laissait au +soldat, à l'officier, aucune autre ressource pour se procurer une +nourriture plus saine.</p> + +<p>L'Égypte, écrasée sous des contributions exorbitantes, ne rendait +presque rien au trésor public. Mille canaux divers en détournaient le +cours. Le général Reynier dévastait la Charkié; le général L——, ce +nom me rappelle sans cesse les rues de Padoue, que j'ai vues tapissées +d'un jugement infamant contre lui; le général L—— pressurait les +riches provinces de Menouf et de Mansoura; Damiette, le reste du +Delta, gémissaient sous les généraux Rampon et Verdier. Ceux qui +reprochent au général Dugua d'avoir poussé trop loin sa collection de +médailles et de pierres précieuses, ne font pas la réflexion +satisfaisante qu'il enrichissait les sciences et les arts. Le général +Destaing, l'adjudant-général Boyer, sont connus dans les lieux où ils +ont été employés, par les exactions les plus criantes: ce dernier +joint la scélératesse au brigandage pour s'approprier les caravanes +qu'il sait appartenir à des Arabes amis; il en fait sans pitié +massacrer les conducteurs; il évite par là toute réclamation.</p> + +<p>Bien loin d'étendre les relations commerciales par une conduite sage +et louable, tous les adjudans-généraux qui ont commandé Suez, s'y sont +comportés de la manière la plus révoltante; ils ont commis les plus +grandes avanies sur les bâtimens qui ont eu le malheur d'approcher ce +port: ils ne rougissaient pas de détourner <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> à leur profit la +plus riche partie des cargaisons, et de jeter une forte imposition +toujours à leur profit sur ce qu'ils voulaient bien laisser aux +propriétaires. Le général Kléber ne pouvait ignorer ces faits; ils +étaient connus de toute l'armée.</p> + +<p>Espérons que l'adjudant-général Tarayre, estimé pour sa probité, sa +valeur et ses talens, rendra au commerce son activité, et au nom +français le lustre qu'on lui a fait perdre chez les peuples de +l'Yemen.</p> + +<p>Ces hommes sans pudeur, cette bande immorale, spoliatrice, de +commissaires des guerres, d'employés en tout genre, l'écume, +l'immondice de la France, que l'armée a charriée à sa suite, faisaient +cause commune avec les hommes que je viens de citer: tous ensemble ils +dévoraient notre substance, ils s'engraissaient de notre sang. +L'officier, abreuvé d'humiliations, croupissait dans la plus profonde +misère, et ces messieurs étalaient le luxe le plus effréné. Cette +foule d'aides-de-camp, d'officiers d'état-major, qui jouissent des +douceurs de la guerre sans en connaître les privations ni les dangers, +et n'en ont pas moins obtenu tout l'avancement, qui dès-lors a cessé +d'en être la récompense; tous ces officiers, dis-je, à l'instar de +leurs généraux, faisaient parade de la plus somptueuse magnificence; +leurs appointemens pouvaient-ils subvenir à de telles dépenses? +Lorsque les chefs dépouillent le public, il est encore soumis à la +cupidité de tous les subalternes, plus avides, plus insatiables que +leurs maîtres. Les hôpitaux, cette partie si intéressante d'une armée, +étaient, comme les autres branches de l'administration, livrés à la +rapacité, au brigandage: les malades, entassés dans les salles, +n'excitaient la pitié de personne; personne ne leur donnait le plus +léger secours; sans soins, sans traitemens, <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> ils périssaient +en foule maudissant l'État qu'ils avaient défendu et l'atroce +gouvernement qui les abandonnait.</p> + +<p>Il y a plus, Général, pour justifier une honteuse capitulation, le +général Kléber a calomnié l'armée; il a motivé la prétendue nécessité +de traiter avec l'ennemi sur les insurrections partielles qu'il +soudoyait peut-être. Il a paru redouter une action dans la crainte que +l'armée ne se déshonorât par une lâcheté; mais l'armée a confondu ses +détracteurs à la bataille d'Héliopolis, malgré le vice des +dispositions prises dans cette journée. Si ses troupes eussent été +bien placées, six mille Osmanlis ou mameloucks ne se seraient pas +jetés dans le Caire, et les huit cents braves que cette ville a coûtés +vivraient encore.</p> + +<p>Dans les mêmes vues, le général Kléber a laissé prendre El-A'rych: je +défie ses plus zélés partisans de nier ce fait. Il sacrifie +impitoyablement six cents hommes à l'horreur qu'il avait conçue contre +l'expédition d'Égypte et obtient à ce prix de nouveaux prétextes pour +l'évacuer, et on lui élève un monument!... Oui, sans doute, mais qu'il +soit d'opprobre et d'infamie! qu'il éternise à jamais l'indignation +que doit inspirer un semblable assassinat!</p> + +<p>Telle a été la conduite du général Kléber en Égypte, dirigée par le +général Damas, plus coupable peut-être que le général en chef, +puisqu'il est notoire qu'il n'a usé de l'ascendant qu'il avait acquis +sur son esprit, que pour l'entraîner dans des écarts funestes à +l'armée, ruineux pour la France, qui perdait, avec la plus forte +portion du globe, l'espoir consolant de parvenir bientôt à la paix +générale. Telle était l'affreuse position de l'armée <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> à +l'époque où le général Menou en prit le commandement.</p> + +<p>Lorsque la corruption attaque les premières personnes d'un État, +lorsque, par un renversement de toute morale, elles s'engraissent des +malheurs publics, il faut être doué d'une âme peu ordinaire pour oser +entreprendre d'y rétablir l'ordre. Ce que vous avez fait en France, le +général Menou l'a exécuté en Égypte: ses premiers pas dans +l'administration annoncèrent un honnête homme, décidé à améliorer le +sort de l'armée.</p> + +<p>Effrayés de ces dispositions, tous les hommes que je viens de citer +formèrent une ligue sacrilége pour en arrêter l'effet; ils ne +négligeaient aucun des moyens propres à lui faire perdre la confiance +qu'il méritait à tant de titres. Tous leurs discours tendirent sans +cesse à déprécier sa personne ou ses actions; mais, comme l'observe +judicieusement l'Éloge funèbre du général Desaix, il n'est pas +toujours donné aux âmes communes d'offenser un grand homme; leurs +injures même ne l'atteignent point.</p> + +<p>Malgré les obstacles qu'ils lui opposaient à chaque instant, le +général Menou marcha sans dévier avec une constance, une fermeté +inébranlable, vers le but qu'il s'était proposé; il se tint des +conciliabules secrets, tantôt chez le général Reynier, tantôt chez +Daure ou Tevenin, mais plus souvent chez le général Damas. Supérieur +aux petites passions, le général en chef ne voulut jamais voir ce +qu'il y avait d'outrageant dans les propos injurieux qu'on ne cessait +de tenir publiquement sur son compte. Cette bonté, prise pour de la +faiblesse, leur fit concevoir le projet de le déposer. On envoya des +émissaires à toutes les demi-brigades en garnison au Caire, pour +sonder leur opinion. Un homme qui jouit de quelque considération, +<span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> vint chez nous, chargé d'une si honteuse commission; il +poussa la hardiesse jusqu'à nous dire, dans la chaleur de la +discussion, qu'il ne reconnaissait pas le général Menou pour le +représentant du gouvernement, et qu'en cas de scission, il ne +recevrait des ordres que du général Reynier. Peut-on s'expliquer plus +ouvertement? Votre arrêté du 19 fructidor a tout fait rentrer dans la +poussière; mais ces hommes n'en sont pas moins les ennemis +irréconciliables du général Menou, conséquemment ceux de l'armée; ils +ne lui pardonneront jamais d'avoir révélé leurs turpitudes. L'armée, +actuellement bien nourrie, bien payée, bien entretenue, prouve à +l'évidence que l'esprit de rapine seul dirigeait la précédente +administration. Ils ne lui pardonneront jamais cette infatigable +activité qui les désespère, qui les épouvante au point de leur faire +jouer un rôle pour lequel, j'en conviens, ils n'ont point de +dispositions, celui d'honnête homme.</p> + +<p>L'ennemi nous menace! Quelle confiance le général en chef peut-il leur +accorder? Pour le perdre, je les crois capables de tout sacrifier, +pourvu que leur sûreté personnelle ne soit pas compromise.</p> + +<p>Général, l'armée apprit avec plaisir votre élévation. Moins séduits +par l'éclat de la bataille de Marengo que par votre modération après +la victoire, que par les heureux résultats qu'elle doit procurer à la +République; touchés surtout par le tableau intéressant que présente +l'intérieur de la France, nous avons tous oublié que le général +Bonaparte, en Égypte, ne réprima pas le brigandage avec toute la force +dont il pouvait disposer. Le bienfaiteur de ma patrie ne trouvera +jamais un homme plus dévoué que moi.</p> + +<p>Général, étendez votre sollicitude jusqu'à l'armée d'Orient! <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> +Ne la mérite-telle pas? ne lui devez-vous rien? Ah! vous n'oublierez +jamais que les cadavres de Castiglione, d'Arcole, de Rivoli, d'Acre, +forment les gradins qui conduisent jusqu'au Premier Consul.</p> + +<p>Ce n'est pas en hommes que votre secours est nécessaire à l'armée; +elle est assez forte pour écraser encore l'Orient conjuré; rappelez +seulement trente individus qui s'opposent à son bien-être, qui +entravent les opérations de son général, vous aurez tout fait pour +elle; elle vous devra le bonheur.</p> + +<p>Sans considération particulière, sans détour, j'ai attaqué les hommes +qui, dans leur conduite, n'ont respecté ni leur dignité ni leurs +personnes. Je ne puis offrir aucune preuve; je ne suis que l'organe de +l'opinion publique invariablement fixée sur leur compte; ils sont +flétris sans retour. Consultez l'armée, Général; si un cri général ne +dépose pas contre eux, je consens à être poursuivi comme le plus vil +des calomniateurs.</p> + +<p>Salut et respect,</p> + +<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Ch.</span></p> + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 9.)</p> +<p class="date">Au quartier-général d'Alexandrie, le 1<sup>er</sup> fructidor + an <span class="smcap">IX</span><br> + (19 août 1801).</p> + +<p class="to">Lanusse, général de division, au général en chef Menou.</p> + +<p>Je ne suis pas du nombre de ces hommes, citoyen Général, qui attaquent +en l'air, sans remords et sans pudeur, la réputation des autres +hommes. Je vous ai dit dans le temps que je n'avais pas pu me procurer +des preuves certaines qui me missent à même d'attaquer aucun de ceux +que l'on nomme dilapidateurs des marchandises arrivées dans +Alexandrie; j'avais tenu le même langage au général <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> Kléber. +Cette déclaration avait suffi à votre prédécesseur, et je croyais +qu'elle vous suffirait; mais puisqu'il en est autrement, vous m'avez +mis parfaitement à mon aise en m'autorisant à prendre telle mesure qui +me paraîtrait convenable pour découvrir et poursuivre les auteurs des +déprédations; je vous envoie ci-joint l'arrêté qui crée la commission +que j'ai nommée à ce sujet, que je vous prie de mettre à l'ordre du +jour de l'armée, et ensuite le résultat des opérations de cette +commission. Si la renommée publique vous a appris qu'il s'était commis +des exactions à Alexandrie, une voix plus authentique doit faire +connaître à cette renommée la vérité tout entière.</p> + +<p>Les reproches que vous me faites sur ma manière de servir, sont les +premiers que j'ai reçus. J'ai cependant obéi jusqu'à ce jour aux +ordres de quelques généraux; fort de l'idée de ne les point mériter et +de le prouver, je suis tranquille.</p> + +<p>Si l'envie vous reste de faire fusiller le drogman Battus, je n'ai +nullement besoin de lui. Vous pouvez le faire remonter au Caire, et là +le faire exécuter plus à votre aise que vous ne l'eussiez pu, si vous +fussiez resté à Alexandrie. Il est bien étonnant que cet homme vous +ayant été dénoncé comme fripon, et l'ayant reconnu pour tel vous-même, +vous ne m'ayez pas donné le moindre renseignement sur son compte, +quand vous m'avez remis le commandement du 5<sup>e</sup> arrondissement.</p> + +<p>Je n'eusse pas mieux demandé, et je ne demanderais pas mieux encore +que de coopérer aux travaux de l'armée; mais une demi-confiance ne me +saurait convenir. Je n'ai pas besoin de beaucoup de sagacité pour +juger que je n'ai pas la vôtre tout entière.</p> + +<p>J'ai l'honneur de vous saluer,</p> + +<p class="signatsc">Lanusse.</p> + +<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> (N<sup>o</sup> 10.)</p> +<p class="date">Du 2 vendémiaire an <span class="smcap">IX</span> (24 septembre 1800).</p> + +<p class="to">Au ministre des affaires étrangères.</p> + +<p class="smcap">Citoyen Ministre,</p> + +<p>J'ai l'honneur de vous adresser une copie certifiée du traité conclu +entre Mourâd-Bey et le général Kléber. Les négociations pour ce traité +ont eu lieu pendant le dernier siége du Caire.</p> + +<p>Je joins à ce premier traité la copie d'un autre, qui a été fait entre +Mourâd-Bey et moi: il a pour objet de céder à ce prince quelques +villages qui lui avaient été promis par le général Kléber, et de le +dispenser, pour l'an <span class="smcap">VIII</span>, d'une partie du tribut qu'il s'était obligé +de payer par le premier traité.</p> + +<p>Je n'entrerai point ici dans la discussion relative à la paix conclue +entre Mourâd-Bey et le général Kléber; je n'y ai pris aucune espèce de +part. Lorsque les circonstances m'ont porté au commandement de +l'armée, j'ai trouvé cette paix conclue, et j'ai pensé qu'il était de +l'honneur français d'en exécuter fidèlement tous les articles.</p> + +<p>Je dois cependant vous observer, citoyen Ministre, que, lorsque cette +paix fut traitée et conclue, Mourâd-Bey était dans une position à nous +faire beaucoup de mal: dix mille Osmanlis, commandés par Nassif-Pacha, +et quinze cents mameloucks, commandés par Ibrahim-Bey, étaient dans le +Caire. Si Mourâd-Bey s'y était encore jeté avec ses mameloucks, le +crédit dont il jouissait parmi les habitans eut fait traîner en une +extrême longueur le siége du Caire; le grand-visir eût eu le temps de +rassembler de nouvelles troupes, de se jeter avec elles dans une +partie quelconque de l'Égypte, et d'opérer <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> par là une +diversion très fâcheuse. Il eût encore été possible que la longueur du +siége eût enhardi les habitans d'une grande partie de l'Égypte à se +lever en masse: voilà quels sont vraisemblablement les motifs qui +engagèrent le général Kléber à conclure la paix avec Mourâd-Bey.</p> + +<p>Un des articles du traité, qui doit paraître le plus désavantageux, +est celui qui accorde à Mourâd la possession de Cosséir. Ce port, +situé sur la côte occidentale de la mer Rouge, pourrait offrir un +abord trop facile à nos ennemis, si Mourâd-Bey était de mauvaise foi. +Les Anglais, qui naviguent dans la mer Rouge; les Arabes de l'Yemen, +qu'ils pourraient mettre dans leurs intérêts, y débarqueraient +facilement avec l'aide de Mourâd-Bey; mais jusqu'à présent, ce prince, +qui abhorre les Anglais et les Turcs, se conduit à merveille et avec +beaucoup de bonne foi. Je le fais d'ailleurs surveiller avec beaucoup +de soin par le général qui commande à Siout, et qui, sous tous les +rapports, est plein de talens, de zèle et d'activité; il se nomme +Donzelot.</p> + +<p>Le prince chérif de la Mecque est jusqu'à présent dans nos intérêts. +J'entretiens une correspondance avec lui, et je tâche par tous les +moyens d'attirer à Suez tout le commerce de l'Arabie.</p> + +<p>Un autre prince arabe, propriétaire de Moka et de Fana, au sud de la +Mecque, m'a fait faire des offres d'amitié et de paix; j'en profiterai +avec empressement.</p> + +<p>Tous les cheiks arabes qui habitent l'espace compris entre Suez et +Médine, ainsi qu'aux environs du mont Sinaï, sont venus ici ou ont +envoyé pour faire alliance avec les Français. J'ai écrit à l'empereur +d'Abissinie; j'ai fait faire des propositions d'alliance au roi de +Sennaar, de Darfour et de Dongola. Des caravanes très nombreuses +<span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> des deux premiers pays sont en chemin pour se rendre au +Caire.</p> + +<p>J'emploierai tous les moyens pour établir de grandes liaisons de +commerce avec tous ces princes.</p> + +<p>Des cheiks arabes du Fezzan et de plusieurs autres parties du +Béled-El-Gerid ont fait demander aussi de traiter avec les Français, +pour envoyer des caravanes. Je travaille également à établir quelques +correspondances entre Tripoli et Tunis.</p> + +<p>Les Turcs, divisés en deux partis, à la tête de chacun desquels sont +le grand-visir et le capitan-pacha, me font demander la paix, chacun +de son côté. Le grand-visir, moitié vil, moitié insolent, est l'ennemi +juré du capitan-pacha, qui le lui rend bien. Dans le camp ottoman +situé à Jaffa, est un envoyé russe, nommé M. Frankini. Cet homme, +ennemi juré des Français, il y a sept ou huit mois, a changé de +système et de manières depuis quatre mois. Il nous fait actuellement +beaucoup de politesses; il cherche à nous prouver que sa cour voudrait +se rapprocher de la République, se plaint des Anglais, et paraît avoir +inspiré de la défiance au grand-visir. Celui-ci, de sa personne, est +bien avec les Anglais, très mal avec Djezzar, pacha d'Acre, avec les +Naplouzains, et surtout avec les Arabes, qui pillent tous ses convois. Le +premier général ottoman paraît craindre de s'en retourner à +Constantinople, où il présume qu'on lui ferait couper la tête.</p> + +<p>Le capitan-pacha, beaucoup plus instruit, plus spirituel, et surtout +beaucoup plus humain que le grand-visir, croise, avec une vingtaine de +bâtimens, depuis Damiette jusqu'à Alexandrie. Il m'envoie fort souvent +des parlementaires; je lui en envoie pareillement, et nous nous +faisons mutuellement beaucoup de politesses. Il se nomme <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> +Houssein-Pacha; a été élevé mamelouck du grand-seigneur, dont il a la +confiance et l'amitié. Il désirerait fort conclure un traité avec les +Français qui sont en Égypte, afin de se donner encore plus +d'importance vis-à-vis de son maître. Il craint surtout infiniment que +je n'entame quelque traité avec le grand-visir, pour lequel il a haine +et mépris. Sur toutes les propositions que ces deux grands officiers +de la Porte me font, je traîne en longueur et tâche de leur inspirer +beaucoup de méfiance contre les Anglais. J'entame dans le moment un +traité d'échange avec le capitan-pacha pour tous les prisonniers +français qu'ils ont, soit à Constantinople, soit dans l'Archipel, soit +dans les différentes échelles du Levant. Nous avons en Égypte à peu +près quatre mille Osmanlis prisonniers, et quoiqu'il n'y ait point de +cartel entre la République et la Porte, j'ai cru qu'il était de +l'humanité et de la générosité française de traiter ces prisonniers +comme nous traiterions ceux d'une nation avec laquelle nous aurions un +cartel d'échange.</p> + +<p>Quant aux propositions sur le fond de la question, je fais sentir au +grand-visir et au capitan-pacha qu'elles ne peuvent se traiter qu'à +Paris et à Constantinople; mais je pense, citoyen Ministre, qu'il +serait fort possible de s'arranger avec la Porte pour que nous +conservassions l'Égypte, qui, j'ose l'assurer, peut devenir en très +peu de temps une excellente et magnifique colonie.</p> + +<p>Quant aux Anglais, ils me paraissent désespérés, pour ne pas dire +enragés, d'avoir manqué leur coup lors de la rupture de la désastreuse +capitulation d'El-A'rych. M. Smith est revenu prendre le commandement +de la croisière anglaise. Elle ne consiste que dans un vaisseau de +ligne, <i>le Tigre</i>, une corvette et un kirlanguich, petit <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> +bâtiment grec. Ces trois bâtimens courent continuellement sur nos +djermes, dont ils prennent un très petit nombre, tandis que le +capitan-pacha, avec ses vingt bâtimens, nous laisse très +tranquillement faire notre cabotage. M. Smith m'envoie aussi des +parlementaires, que j'ai fait recevoir avec beaucoup de hauteur, je +devrais dire le mépris, que les Anglais, par leur conduite, méritent à +tous égards. M. Smith se plaint des mauvais traitemens, dit-il, que +j'ai employés contre M. Courtenay Boyle, capitaine anglais qui, étant +venu s'échouer avec son bâtiment sur les côtes de l'Égypte, a été fait +prisonnier. J'ose vous assurer, citoyen Ministre, que c'est une +imposture manifeste. J'ai eu pour M. Courtenay Boyle toutes les +attentions et tous les égards possibles; je l'ai échangé à Damiette, +et lorsqu'il est parti, je l'ai comblé de présens; je lui ai fait +donner tous les vivres et toutes les subsistances dont il pouvait +avoir besoin: s'il est nécessaire, je ferai publier ma correspondance +à cet égard. Il n'est point d'exemple d'une conduite aussi perfide et +aussi déloyale que celle des Anglais.</p> + +<p>Je traite aussi bien que possible les Grecs de l'Archipel: je leur +donne permission de sortir d'Alexandrie et de Damiette avec des +chargemens de marchandises, dont sont seulement exceptés le blé et le +riz, n'ayant pas cru devoir envoyer des vivres à nos ennemis. +Plusieurs de ces Grecs sont déjà revenus nous porter des objets de +consommation qui nous sont d'une très grande utilité. M. Smith a +arrêté, pris et dépouillé plusieurs de ces bâtimens sortant +d'Alexandrie. J'écris au capitan-pacha, pour lui faire sentir que +c'est une insulte que font les Anglais à la Porte. Je lui mande que je +n'ai donné à ces bâtimens permission de sortir avec des chargemens, +que par considération <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> pour le grand-seigneur, dont les Grecs +sont les sujets, et par égard pour lui, capitan-pacha, gouverneur-né +et presque propriétaire de tout l'Archipel.</p> + +<p>Tel est, citoyen Ministre, le compte que j'ai cru devoir vous rendre +de notre situation politique en Égypte; je vous prie de la mettre sous +les yeux du Premier Consul.</p> + +<p>Salut et respect.</p> + +<p class="signatsc">Abdala Menou.</p> + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> TROISIÈME PARTIE.<br> +<span class="smaller">CAMPAGNE CONTRE LES ANGLAIS ET LES TURCS.</span></h2> + +<h2>CHAPITRE PREMIER.</h2> + +<p class="chaptitle">ARRIVÉE DE LA FLOTTE ANGLAISE. DISPOSITIONS MILITAIRES.</p> + +<p>L'armée anglaise avait reçu à Rhodes et à Macri, dès le commencement +de pluviôse, tout ce qui était nécessaire pour ouvrir la campagne: le +ministère la pressait d'agir contre l'Égypte<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Go to footnote 27"><span class="smaller">[27]</span></a>; mais les Turcs ne se +hâtaient pas d'y concourir. Ils paraissaient craindre autant les +succès de leurs alliés que leur défaite. Le visir, encore effrayé de +la bataille d'Héliopolis, <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> tremblant de s'exposer à de +nouveaux revers, était bien déterminé à ne marcher que lorsque les +Anglais lui auraient ouvert la route. Son autorité était méconnue dans +la plupart des provinces de la Syrie; il n'avait, pour former une +armée et des magasins, que les secours et les convois qu'il recevait +de sa capitale. Le capitan-pacha était à Constantinople avec une +partie de sa flotte; il penchait à traiter avec les Français plutôt +que de courir encore les hasards d'une expédition, et attendait la fin +des irrésolutions de la Porte.</p> + +<p>Ces différens chefs, persuadés que leurs efforts pour reprendre +l'Égypte seraient inutiles, craignaient de s'exposer séparément aux +premiers revers; mais les ordres du gouvernement anglais devinrent +impératifs, et ses généraux ne purent s'y refuser. Ils redoutaient +autant que leurs soldats la bravoure éprouvée et l'habitude de +victoires de l'armée qu'ils avaient à combattre. Instruits néanmoins +du caractère et des dispositions de celui qui la commandait, ils +espérèrent profiter de ses fautes pour s'établir sur quelques points, +affaiblir les Français par des affaires de détail, et se maintenir, en +attendant des secours et l'effet des attaques que le visir et un corps +parti de l'Inde devaient effectuer. Aussitôt qu'ils apprirent que le +capitan-pacha avait mis à la voile de Constantinople, et leur amenait +un renfort de six mille Albanais et janissaires, ils partirent de +Macri. Le 10 ventôse, ils parurent dans la rade d'Aboukir. (Les +tableaux n<sup>os</sup> 1 et 2, contiennent <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> l'état de cette armée, +ainsi que celui de l'armée d'Orient et de sa répartition.) Leur flotte +fut contrainte de retarder son débarquement jusqu'au 17, les vents du +nord et du nord-est rendant la mer trop houleuse au point choisi pour +l'exécuter.</p> + +<p>La frégate <i>la Régénérée</i> entra le 10 ventôse dans le port +d'Alexandrie; elle venait de Rochefort, et portait deux cents hommes +de la 51<sup>e</sup> demi-brigade, une compagnie d'artillerie et des +munitions. Le brick <i>le Lodi</i>, qui arrivait le même jour de Toulon, +avait rencontré la flotte de l'amiral Gantheaume, qui portait un +renfort de quatre à cinq mille hommes, et que des circonstances +avaient engagé à relâcher dans ce port. Dès-lors on put s'apercevoir +que le moment le plus favorable pour arriver à Alexandrie était +manqué; mais l'arrivée de ces bâtimens et cette nouvelle donnèrent à +l'armée d'Orient la certitude que le gouvernement s'occupait fortement +de la secourir.</p> + +<p>L'apparition de la flotte anglaise fut connue au Caire, le 13, à trois +heures après midi. D'après les rapports, les chaloupes étaient à la +mer pour opérer le débarquement; et la prise de trois officiers du +génie anglais qui faisaient une reconnaissance de la côte sous +Aboukir, ne laissait aucun doute sur le point menacé.</p> + +<p>Nous avons vu précédemment que le général Menou s'était fait illusion +jusqu'alors, en repoussant les avis qui lui venaient de toutes parts +sur cette expédition. Il n'avait pas même consenti à l'envoi <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> +des bâtimens pour observer les préparatifs des Anglais et surveiller +leurs mouvemens. Aucun corps de réserve qu'on pût opposer avec succès +au débarquement, n'existait sur la côte; on l'avait même dégarnie de +troupes, et les places n'étaient pas suffisamment approvisionnées.</p> + +<p>On était assuré par tous les rapports que le visir n'était pas encore +prêt à agir, et qu'il ne passerait le désert que lorsqu'il serait +certain du succès des Anglais. On savait qu'Aboukir était le seul +point de la côte qui pût leur convenir pour opérer une descente, parce +que leur flotte trouvait un abri dans cette rade, et que de là ils +pouvaient aussitôt se porter sur Alexandrie. Tous les hommes qui +avaient un peu étudié l'organisation de l'Égypte et son système de +défense, tous ceux qui connaissaient les forces de l'armée française, +était convaincus que la seule bonne disposition était de la réunir.</p> + +<p>Au moment où l'on reçut la nouvelle du débarquement, toute l'armée +s'attendit à marcher vers Aboukir: aussi fut-elle très étonnée des +dispositions que prit le général Menou. Il ordonna au général Reynier +de partir sur-le-champ pour Belbéis, avec deux demi-brigades et +l'artillerie de sa division; au général Morand, d'aller promptement à +Damiette, avec cinq cents hommes de la division Rampon, qui +précédemment avaient été appelée au Caire; et au général Bron de +conduire à Aboukir le 22<sup>e</sup> régiment de chasseurs, fort seulement de +deux cent trente chevaux. Le reste de la cavalerie dut attendre des +ordres à Boulac. La division Lanusse ne partit <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> que le 14 +pour Rahmaniëh, et même la 88<sup>e</sup>, la plus forte demi-brigade de cette +division, fut appelée au Caire, le jour de son départ.</p> + +<p>Quelques généraux essayèrent de faire sentir au général Menou la +nécessité de rassembler promptement l'armée vers Aboukir. Ils lui +observèrent que le visir ne marcherait pas avant d'être certain du +succès des Anglais; qu'on aurait le temps de les battre et de se +porter ensuite vers Salêhiëh, avant qu'il pût y paraître; que, dans le +cas même où le visir, par des mouvemens plus rapides, aurait obtenu de +légers succès, ses troupes seraient aisément dissipées, lorsqu'elles +apprendraient la défaite de leurs alliés: qu'enfin, en divisant +l'armée, on l'exposait à des revers, etc. Le général Reynier +écrivit<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Go to footnote 28"><span class="smaller">[28]</span></a> au général Menou ces observations, il les <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> lui +renouvela ensuite de bouche, ajoutant qu'il fallait mettre de côté +toute les haines particulières pour ne songer qu'à l'ennemi..... Tout +fut inutile. Dans <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> l'impossibilité de lui faire adopter de +meilleures dispositions, il espéra que son départ dissiperait la +jalousie et les craintes qu'il inspirait, et crut qu'ensuite les +autres généraux pourraient faire avec plus de succès les mêmes +observations; mais le général Menou fut sourd à toutes les +représentations; et ne recevant ni le lendemain, ni les jours suivans, +aucun avis du débarquement, il se persuada d'autant mieux qu'il avait +fait d'excellentes dispositions.</p> + +<p>Sans doute, puisqu'il s'opiniâtrait à rester au Caire et à diviser +l'armée, le seul moyen de sauver l'Égypte, eût été de choisir un autre +chef; les circonstances et l'éloignement du gouvernement, auraient +peut-être autorisé un tel parti; mais c'était <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> un exemple +dangereux pour la discipline, que de grands succès auraient pu seuls +justifier, et rien n'était préparé pour les obtenir: on ne pouvait +prévoir que les Anglais seraient sept jours sans débarquer; d'ailleurs +on aurait pu dire, après la victoire, que le général Menou l'aurait +également remportée.</p> + +<h2>CHAPITRE II.</h2> + +<p class="chaptitle">DÉBARQUEMENT DES ANGLAIS.—COMBAT DU 22 VENTÔSE.</p> + +<p>Les vents passèrent le 16 au nord-ouest; la mer devint plus calme, et +les ennemis purent s'occuper du débarquement. Ils envoyèrent des +chaloupes armées vers la bouche du lac Maadiëh, pour s'emparer du bac +et interrompre la communication directe d'Alexandrie avec Rosette; +mais une centaine d'hommes qui descendit pour cette opération, fut +culbutée par quarante grenadiers de la 61<sup>e</sup>, et cette entreprise +échoua.</p> + +<p>Le général Friant, dès l'arrivée de la flotte anglaise, avait réparti +ses troupes de la manière suivante:</p> + +<table border="0" cellpadding="5" summary="Troupe."> +<colgroup> + <col width="60%"> + <col width="20%"> + <col width="20%"> +</colgroup> +<tr> +<td> </td> +<td class="td-right">Inf.</td> +<td class="td-right">caval.</td> +</tr> +<tr> +<td>À Rosette et au fort Julien, trois + compagnies de la 61<sup>e</sup></td> +<td class="td-right">150</td> +<td class="td-right">»</td> +</tr> +<tr> +<td>À Edko et à la Maison-Carrée, + un bataillon de la 75<sup>e</sup>, une compagnie + de grenadiers de la 25 et un détachement + du 3<sup>e</sup> régiment de dragons.</td> +<td class="td-right">300</td> +<td class="td-right">150</td> +</tr> +<tr> +<td><span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> À Aboukir, deux bataillons et les Inf. caval. + grenadiers de la 61<sup>e</sup>, deux bataillons + de la 75<sup>e</sup>, la moitié d'un bataillon de + la 51<sup>e</sup> et un détachement de la 25<sup>e</sup></td> +<td class="td-right">1550</td> +<td class="td-right">»</td> +</tr> +<tr> +<td>Le 18<sup>e</sup> de dragons</td> +<td class="td-right">»</td> +<td class="td-right">100</td> +</tr> +</table> + +<p>En tout, à Aboukir, quinze cent cinquante hommes d'infanterie, cent +quatre-vingts cavaliers et dix pièces de canon.</p> + +<p>Il ne laissa pour la garde d'Alexandrie que les marins et les +invalides.</p> + +<p>Ce corps était trop faible pour résister au débarquement d'une armée +qui avait à sa disposition une grande quantité de chaloupes et tous +les moyens de la marine anglaise. On ne pouvait espérer de succès +qu'en parvenant à culbuter dans la mer les premiers qui aborderaient, +avant que les troupes eussent le temps de se former, et en mettant du +désordre dans les chaloupes par un feu d'artillerie bien dirigé.</p> + +<p>Les Anglais, qui ne fondaient quelque espérance de succès que sur la +faiblesse du corps chargé de garder les côtes, désignèrent pour cette +première opération l'élite de leur armée. Ils réunirent toutes leurs +chaloupes, et y embarquèrent, le 17, avant le jour, les troupes +suivantes, sous les ordres des majors-généraux Moore et Ludlow:</p> + +<table border="0" cellpadding="3" summary="Troupe."> +<colgroup> + <col width="60%"> + <col width="20%"> + <col width="20%"> +</colgroup> +<tr> +<td>Gardes</td> +<td class="td-right">2000</td> +<td>hommes.</td> +</tr> +<tr> +<td>23<sup>e</sup> régiment</td> +<td class="td-right">600</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>28<sup>e</sup> régiment</td> +<td class="td-right">600</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>40<sup>e</sup> régiment</td> +<td class="td-right">250</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td><span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> 42<sup>e</sup> régiment</td> +<td class="td-right">900</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>58<sup>e</sup> régiment</td> +<td class="td-right">600</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>Légion corse</td> +<td class="td-right">400</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>Artillerie</td> +<td class="td-right">200</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>Soldats de marine</td> +<td class="td-right">300</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td class="td-right">——</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td class="smcap td-right">Total</td> +<td class="td-right">5,850</td> +<td> </td> +</tr> +</table> + +<p>Les chaloupes, formées sur une ligne séparée en cinq divisions, +s'approchent lentement de la côte. Les troupes françaises, pour se +garantir du feu des chaloupes canonnières ennemies, disposées en avant +et sur les flancs de celles de transport, prennent position derrière +les mamelons de sable, dans l'ordre suivant: la 61<sup>e</sup> demi-brigade, +avec une pièce de 12, deux obusiers, et ses deux pièces de 4, sa +droite vers le commencement de la digue du lac Maadiëh; le 18<sup>e</sup> de +dragons à la gauche de cette demi-brigade, le 20<sup>e</sup> de dragons et la +75<sup>e</sup> sur le revers occidental de la hauteur des puits. Les +détachemens de la 25<sup>e</sup> et de la 51<sup>e</sup> forment, avec deux pièces de +8 et un obusier, une réserve entre ce dernier corps et le fort +d'Aboukir.</p> + +<p>La hauteur des puits est un mamelon de sable mouvant, de pente rapide, +surtout du côté de la mer. Ce point est le seul où des troupes qui +débarquent puissent trouver une position militaire avantageuse<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Go to footnote 29"><span class="smaller">[29]</span></a>. La +ligne de chaloupes anglaises <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> reste long-temps au milieu de +la baie; elle paraît menacer tous les points de la côte; enfin elle se +divise en deux lignes. Arrivées à portée de canon, elles se serrent +davantage, et viennent aborder au pied de cette hauteur. Les matelots +ramaient debout et avec vigueur, sans s'inquiéter de l'artillerie +française, tandis que l'infanterie était couchée au fond des +chaloupes. La droite, en mettant pied à terre, gravit promptement la +hauteur, et s'y met en bataille; la gauche s'étend sur le revers, de +manière à appuyer son flanc à la mer. La 61<sup>e</sup> demi-brigade charge +aussitôt la gauche des ennemis, qui ne peuvent soutenir ce premier +choc; une compagnie de grenadiers, qui s'établit sur douze chaloupes, +les prend de revers; déjà beaucoup d'entre eux jettent leurs armes, +mais la seconde ligne, qui venait de débarquer, leur porte du secours. +La 61<sup>e</sup>, trop faible alors pour culbuter seule les Anglais et +reprendre la hauteur, borne ses efforts à soutenir le combat.</p> + +<p>Le 18<sup>e</sup> et le 20<sup>e</sup> de dragons chargent, à la gauche de la 61<sup>e</sup>, +les premières troupes formées sur la hauteur; ces deux corps, +repoussés à cette première attaque, essaient une seconde charge sur la +<span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> gauche des ennemis, mais le feu de la seconde ligne les +force de se retirer.</p> + +<p>La 75<sup>e</sup>, avertie trop tard de l'instant du débarquement, trouve les +Anglais formés sur la hauteur; en un moment la moitié de ses premiers +pelotons est mise hors de combat par les feux de la ligne anglaise, +son déploiement ne peut s'effectuer; elle est obligée de se retirer.</p> + +<p>Les pièces d'artillerie qui étaient à gauche, ne faisant pas assez +d'effet, on voulut les rapprocher de la hauteur, avec les détachemens +de la 51<sup>e</sup> et de la 25<sup>e</sup>; mais les sables ayant apporté des +lenteurs dans ce mouvement, les Anglais étaient déjà formés à leur +arrivée: ils rejoignirent la 75<sup>e</sup> demi-brigade, qui s'était retirée +à la distance de trois cents toises.</p> + +<p>La 61<sup>e</sup> reçoit alors l'ordre de se retirer; les soldats, mêlés +depuis deux heures avec les Anglais, et d'autant plus animés qu'ils +obtenaient quelques succès, quittent avec peine le champ de bataille. +Cette demi-brigade effectue sa retraite dans le meilleur ordre, emmène +toute son artillerie et forme l'arrière-garde. On détache dans Aboukir +une compagnie de la 51<sup>e</sup> pour renforcer la garnison de ce fort, et +les troupes se réunissent à l'Embarcadaire<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Go to footnote 30"><span class="smaller">[30]</span></a>. Alexandrie avait été +laissée presque sans garnison, et les Anglais pouvant tenter quelque +<span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> nouvelle attaque, qui aurait empêché les troupes de protéger +cette place importante, on s'y retira pendant la nuit.</p> + +<p>Le bataillon de la 75<sup>e</sup>, le détachement de la 25<sup>e</sup> et le 3<sup>e</sup> de +dragons, qui étaient à Edko, reçurent, par des signaux, l'ordre de +venir à Alexandrie; d'après une mauvaise interprétation de cet ordre, +la Maison-Carrée, poste fortifié, important à conserver pour défendre +le passage de le bouche du lac, fut évacuée et démantelée. Il resta à +Rosette cinquante hommes de la 61<sup>e</sup>, et au fort Julien une compagnie +de cette demi-brigade, et des invalides.</p> + +<p>Lorsque les Anglais furent bien certains de la retraite des troupes +françaises, ils envoyèrent un corps sur la hauteur qui domine le +village d'Aboukir, pour bloquer le fort, et poussèrent leur +avant-garde jusqu'au défilé de l'Embarcadaire.</p> + +<p>On apprit au Caire, le 20, à cinq heures du soir, le débarquement des +Anglais. Toute l'armée vit alors quelle faute on avait faite de ne pas +marcher au premier avis. On lui avait fait perdre les momens les plus +favorables, les sept jours écoulés depuis l'apparition des ennemis +jusqu'à leur débarquement. La cavalerie aurait pu, à marches forcées, +arriver le 17. Deux jours après, dix mille hommes et cinquante pièces +de canon auraient pu être réunis vers Aboukir, et détruire entièrement +cette armée, avant qu'elle eût achevé de s'organiser, débarqué son +artillerie et retranché son camp: ce moment passé, le succès devenait +plus douteux. On était <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> instruit que le visir était campé à +Yabnëh, qu'on l'attendait à El-A'rych, et qu'il se disposait à passer +le désert. On ne pouvait savoir si on aurait encore le temps d'aller +battre les Anglais, et de revenir sur la frontière de Syrie avant son +arrivée, et on avait la nouvelle qu'une partie de la flotte anglaise +de l'Inde était déjà dans la mer Rouge. On ignorait si les Anglais +avaient poursuivi vivement les troupes qui s'étaient opposées à leur +débarquement; s'ils leur avaient fait éprouver une perte considérable, +s'ils avaient su profiter de ce premier succès pour attaquer aussitôt +Alexandrie, et s'en emparer par un coup de main audacieux. Cette ville +n'était pas en état de tenir huit jours contre une attaque régulière; +on pouvait craindre de n'arriver qu'après sa chute; et lors même que +les Anglais ne l'auraient pas attaquée, on leur avait laissé le temps +de se retrancher dans quelques fortes positions. On pouvait craindre +enfin qu'ils n'eussent obtenu quelques succès partiels sur les trois +demi-brigades parties avec le général Lanusse. Tous ces motifs +devaient faire sentir la nécessité de rassembler promptement un corps +d'armée considérable, d'évacuer plusieurs postes, et de ne laisser +dans ceux qu'on jugerait nécessaires que de faibles détachemens.</p> + +<p>Le général Menou fit partir du Caire, le 21, la 88<sup>e</sup> demi-brigade, +un bataillon de la 25<sup>e</sup>, huit cent cinquante hommes de la 21<sup>e</sup>, +arrivés de Beneisouef, la cavalerie et le parc d'artillerie, qu'il +borna seulement à trois pièces de 12. Il écrivit au général Rampon +<span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> de partir pour Rahmaniëh avec la 32<sup>e</sup>, les carabiniers de +la 2<sup>e</sup> et une partie du 20<sup>e</sup>} de dragons, et de laisser à Damiette, +à Lesbëh et autres forts, le reste de la 2<sup>e</sup> légère, cent dragons du +20<sup>e</sup> et une compagnie d'artillerie légère. Le général Reynier reçut +l'ordre de faire partir la 13<sup>e</sup> pour Rahmaniëh, par la route du +Delta, et d'envoyer au Caire la 9<sup>e</sup> demi-brigade, qui devait +remplacer la 85<sup>e</sup>, destinée pour Rahmaniëh. Cet ordre, d'un style +fort ambigu, laissait ce général à Belbéis, avec son artillerie et son +ambulance, sans moyens à opposer au visir. Deux demi-brigades de sa +division étaient disposées dans les places du Caire, de Belbéis et de +Salêhiëh, et la marche de la 13<sup>e</sup> par le Delta, devant être fort +longue dans cette saison, le général Reynier se détermina à passer +avec elle par le Caire, à se mettre à la tête des deux demi-brigades +de sa division qui allaient à l'ennemi, et à emmener son artillerie.</p> + +<p>Ces dispositions laissaient trop de troupes à Damiette, au Caire, à +Belbéis, à Salêhiëh et dans la Haute-Égypte. Le général Menou ne fit +pas évacuer cette dernière; ce fut après son départ seulement que le +général Belliard en donna l'ordre au général Donzelot.</p> + +<p>Le 17, le général Lanusse arrive à Rahmaniëh, il entend le bruit du +canon d'Aboukir, et part sur-le-champ pour aller au secours du général +Friant. Le 19, il effectue sa jonction avec lui, sur les hauteurs de +Nicopolis en avant d'Alexandrie. La <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> cavalerie, qui, depuis +le 18, était renforcée du 22<sup>e</sup> régiment de chasseurs, fournissait +une grand'garde près d'une maison située à une demi-lieue de +l'Embarcadaire.</p> + +<p>Le corps de l'armée anglaise établi à terre le premier jour, fut +long-temps livré à lui-même; le débarquement des autres corps, ainsi +que celui de l'artillerie et des chevaux, ayant été retardé par la +grosse mer, il ne fut terminé que le 20. Ce jour-là, les Anglais se +portèrent vers l'Embarcadaire, déjà occupé par leur avant-garde, et là +ils achevèrent de s'organiser.</p> + +<p>Ils se mirent en marche le 21 à huit heures du matin, et repoussèrent +la grand'garde de cavalerie, qui envoya prévenir de leur approche. Les +généraux Friant et Lanusse, considérant que le lac Maréotis n'était +pas praticable dans cette saison, et que si les Anglais +s'établissaient sur les digues du canal d'Alexandrie et du lac +Maadiëh, le reste de l'armée pourrait difficilement se réunir à eux, +résolurent de s'opposer, avec leurs faibles moyens, à la marche des +ennemis, afin de conserver cette communication importante. La garde +d'Alexandrie fut laissée aux marins et aux dépôts, et ils s'avancèrent +jusqu'à la pointe du lac Maadiëh, sur les hauteurs voisines du camp +des Romains, avec les troupes suivantes:</p> + +<table border="0" cellpadding="3" summary="Troupe."> +<colgroup> + <col width="50%"> + <col width="10%"> + <col width="10%"> + <col width="10%"> + <col width="10%"> + <col width="10%"> +</colgroup> +<tr> +<td><span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> <i>Général de division</i>, <span class="smcap">Friant</span>;<br> +<i>Général de brigade</i>, <span class="smcap">Délegoroue</span>.</td> +<td class="center">Hommes.</td> +<td class="center">Pièces de 12.</td> +<td class="center">Pièces de 8.</td> +<td class="center">Obus.</td> +<td class="center">Pièces de 4.</td> +</tr> +<tr> +<td>25<sup>e</sup> demi-brigade, 2<sup>e</sup> + et 3<sup>e</sup> bataillons.</td> +<td class="center">500</td> +<td class="center">»</td> +<td class="center">»</td> +<td class="center">»</td> +<td class="center">1</td> +</tr> +<tr> +<td>61<sup>e</sup></td> +<td class="center">600</td> +<td class="center">»</td> +<td class="center">»</td> +<td class="center">»</td> +<td class="center">2</td> +</tr> +<tr> +<td>75<sup>e</sup></td> +<td class="center">750</td> +<td class="center">»</td> +<td class="center">»</td> +<td class="center">»</td> +<td class="center">1</td> +</tr> +<tr> +<td>Artillerie</td> +<td class="center">»</td> +<td class="center">1</td> +<td class="center">3</td> +<td class="center">1</td> +<td class="center">»</td> +</tr> +<tr><td colspan="6"> </td></tr> +<tr> +<td><i>Général de division</i>, <span class="smcap">Lanusse</span>;<br> +<i>Général de brigade</i>, <span class="smcap">Sylli</span>.</td> +<td colspan="5"> </td> +</tr> +<tr> +<td>4<sup>e</sup> légère</td> +<td class="center">650</td> +<td class="center">»</td> +<td class="center">»</td> +<td class="center">»</td> +<td class="center">3</td> +</tr> +<tr> +<td>18<sup>e</sup> de ligne</td> +<td class="center">650</td> +<td class="center">»</td> +<td class="center">»</td> +<td class="center">»</td> +<td class="center">2</td> +</tr> +<tr> +<td>69<sup>e</sup> <i>idem</i></td> +<td class="center">800</td> +<td class="center">»</td> +<td class="center">»</td> +<td class="center">»</td> +<td class="center">2</td> +</tr> +<tr> +<td>Artillerie légère</td> +<td class="center">»</td> +<td class="center">»</td> +<td class="center">4</td> +<td class="center">2</td> +<td class="center">»</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td class="center">——</td> +<td class="center">——</td> +<td class="center">——</td> +<td class="center">——</td> +<td class="center">——</td> +</tr> +<tr> +<td class="td-right">Total</td> +<td class="center">3950</td> +<td class="center">1</td> +<td class="center">7</td> +<td class="center">3</td> +<td class="center">11</td> +</tr> +<tr><td colspan="6"> </td></tr> +<tr> +<td><i>Général de brigade</i>, <span class="smcap">Bron.</span></td> +<td colspan="5"> </td> +</tr> +<tr> +<td>22<sup>e</sup> régiment de chasseurs</td> +<td class="center">230</td> +<td colspan="4"> </td> +</tr> +<tr> +<td>Détachement du 3<sup>e</sup> de dragons</td> +<td class="center">150</td> +<td colspan="4"> </td> +</tr> +<tr> +<td>18<sup>e</sup> idem</td> +<td class="center">80</td> +<td colspan="4"> </td> +</tr> +<tr> +<td>Détachement du 20<sup>e</sup> <i>idem</i></td> +<td class="center">60</td> +<td colspan="4"> </td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td class="center">——</td> +<td colspan="4"> </td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td class="center">520</td> +<td colspan="4"> </td> +</tr> +</table> + +<table style="margin-left: 25%; width: 50%;" border="0" cellpadding="3" summary="Troupe."> +<colgroup> + <col width="50%"> + <col width="10%"> + <col width="10%"> +</colgroup> +<tr> +<td colspan="3" class="center smcap">Total général.</td> +</tr> +<tr> +<td>Infanterie</td> +<td class="td-right">3950</td> +<td>hommes.</td> +</tr> +<tr> +<td>Cavalerie</td> +<td class="td-right">520</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td>Artillerie</td> +<td class="td-right">22</td> +<td>pièces.</td> +</tr> +</table> + +<p>C'est avec ce petit nombre de troupes que les généraux Friant et +Lanusse ont l'audace d'attendre toute l'armée anglaise, c'est-à-dire +seize mille hommes d'infanterie, deux mille soldats de marine tirés de +la flotte, deux cents cavaliers, et dix pièces de canon attelées.</p> + +<p>Les Anglais marchaient lentement, leur infanterie <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> avait de +la peine à se traîner dans les sables mouvans qu'elle devait +parcourir. Des chaloupes canonnières s'avançaient dans le lac Maadiëh, +à la hauteur de sa gauche, ainsi qu'un grand nombre de barques +chargées de munitions, de vivres et d'eau douce. Lorsqu'ils virent les +troupes françaises postées sur les hauteurs qu'ils voulaient occuper, +ils s'arrêtèrent, et on se canonna réciproquement. Ils n'osèrent pas +attaquer, et campèrent, à trois heures après midi, à moins de deux +lieues du point de leur départ.</p> + +<p>Ils se remirent en marche le 22, à la pointe du jour: craignant +l'impétuosité française, et surtout la cavalerie, ils se formèrent sur +trois lignes; au centre de leur armée était un carré, dont les côtés +étaient composés d'infanterie en colonnes serrées.</p> + +<p>L'aile gauche s'ébranla la première; elle suivit le bord du lac +Maadiëh, afin de s'appuyer au canal et de tourner la droite des +Français; le centre se mit en mouvement plus tard, et la droite après +lui.</p> + +<p>Le centre marchait lentement sur le revers d'une hauteur qui le +masquait à la position des Français, et l'aile gauche paraissait +isolée. Le général Lanusse espère la culbuter, au moyen d'une attaque +très vive, avant qu'elle puisse être secourue par le reste de l'armée: +il le propose au général Friant, ordonne à la 69<sup>e</sup> de s'avancer sur +les hauteurs qui bordent la mer pour occuper la droite des ennemis, +laisse un bataillon de la 18<sup>e</sup>} en réserve sur la hauteur du camp +des Romains, un bataillon de la 4<sup>e</sup> légère <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> avec une pièce +et un obusier d'artillerie légère, à droite de ces hauteurs, et se met +aussitôt en marche avec le reste de ses troupes, et le 22<sup>e</sup> régiment +de chasseurs.</p> + +<p>Tandis que le brave Lanusse commence son mouvement, le centre des +Anglais paraît sur la hauteur; la première ligne s'avance; on ne peut +plus alors arriver sur le flanc de l'aile gauche avant de l'attaquer. +Le 22<sup>e</sup> régiment de chasseurs la charge avec la plus grande +bravoure, la traverse et fait poser les armes à deux bataillons; mais +les feux exécutés avec beaucoup de vivacité et de précision, par la +seconde ligne, le forcent à se retirer et à abandonner ses +prisonniers. La 4<sup>e</sup> légère, dirigée par l'adjudant commandant Bayer, +combat pendant ce temps, avec avantage, le reste de la première ligne +et la fait ployer. La 18<sup>e</sup> se formait en bataille sur sa gauche; +mais la colonne qui marchait toujours à la droite du centre des +Anglais, se déploie rapidement sur son flanc, son feu y met du +désordre: elle ne peut achever son mouvement pour lui faire face. La +4<sup>e</sup> légère et le 22<sup>e</sup> de chasseurs, trop inférieurs pour soutenir +seuls le combat, commencèrent alors leur retraite.</p> + +<p>Pendant ce temps, le général Friant s'était avancé avec les 25<sup>e</sup> et +75<sup>e</sup> précédées de tirailleurs, qui inquiétaient l'aile gauche des +Anglais. La 61<sup>e</sup> avait aussi marché jusqu'à la pointe du lac +Maadiëh, et attaquait cette aile, qui s'était arrêtée et la recevait +par des feux très nourris; mais étant trop inférieure, <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> et le +mouvement projeté par le général Lanusse n'ayant pu être exécuté, elle +se retira sur la digue du canal. Le général Friant fit reprendre aux +25<sup>e</sup> et 75<sup>e</sup> leur position sur la hauteur.</p> + +<p>Les généraux Friant et Lanusse sentirent qu'il serait imprudent de +s'engager plus long-temps avec une armée aussi supérieure, et qu'on +tenterait vainement de l'empêcher d'occuper cette position. Une belle +charge, exécutée par le 3<sup>e</sup> de dragons, protége la retraite de la +4<sup>e</sup> légère, qui était fort engagée, et ralentit la marche des +Anglais. La 69<sup>e</sup> forme l'arrière-garde de gauche, en suivant le bord +de la mer; elle attend à portée de fusil la droite des Anglais, et +exécute, dans le meilleur ordre, une retraite par échelon, qui lui +mérite l'admiration des ennemis. La 61<sup>e</sup> fait une pareille retraite +sur la droite, près du canal. Les troupes françaises prennent position +sur les hauteurs de Nicopolis.</p> + +<p>Les Anglais, après avoir dépassé les hauteurs du camp des Romains, +déploient leurs colonnes du centre; long-temps ils paraissent +incertains s'ils attaqueront les Français; ils avaient la supériorité +du nombre; leurs soldats devaient être animés par le succès facile +qu'ils venaient d'obtenir; cependant ils n'osent l'entreprendre. Ils +se bornent à faire marcher leur aile gauche sur le grand mamelon, +au-delà des étangs, et à détacher un bataillon sur le canal; mais le +feu des pièces placées sur la hauteur de Nicopolis, et quelques +tirailleurs jetés dans le canal, les forcent bientôt à la retraite. +L'aile gauche <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> n'ose pas rester sur le mamelon et se retire. +L'armée anglaise campe, la droite à la mer vers le camp des Romains, +la gauche au canal d'Alexandrie, vis-à-vis la pointe du lac Maadiëh, +et travaille de suite, avec une grande activité, à fortifier cette +position par une ligne de redoutes.</p> + +<p>Les ennemis eurent, dans cette affaire, quinze cents hommes hors de +combat. La perte, du côté des Français, fut de cinq cents. Cette +différence provient du petit nombre des Français, de la supériorité de +leur artillerie, et de la charge du 22<sup>e</sup>, qui mit beaucoup d'Anglais +hors de combat. Le général Lanusse fut légèrement blessé.</p> + +<p>Ce dernier, ainsi que le général Friant, sentait que la position des +hauteurs de Nicopolis n'était pas susceptible d'être défendue, si +l'armée anglaise l'attaquait, et qu'il était surtout important de +s'occuper de la sûreté d'Alexandrie. Ils y laissent une forte +avant-garde pour en imposer aux ennemis, et leur faire croire que leur +intention était de la défendre; mais pour soutenir sa retraite, et +préparer les moyens de résistance d'Alexandrie, ils firent réparer +l'ancienne enceinte des Arabes, et y placèrent la 4<sup>e</sup> légère avec +deux bataillons de la 18<sup>e</sup>; le 3<sup>e</sup> bataillon de cette demi-brigade +fut établi à la redoute commencée sur la hauteur dite de Cléopâtre; le +3<sup>e</sup> bataillon de la 35<sup>e</sup> occupa les hauteurs près de la colonne de +Pompée. On travailla en même temps à perfectionner les fortifications. +Comme la cavalerie devenait inutile pour la défense de cette <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> +place, et qu'il y avait peu de fourrage dans les magasins, on ne garda +que le 18<sup>e</sup> de dragons; le reste fut envoyé pendant la nuit à +Rahmaniëh, au-devant de l'armée. Elle eut beaucoup de peine à +traverser le lac Maréotis, et dut s'éloigner pour trouver un chemin, +jusqu'auprès du Marabou.</p> + +<p>Les généraux qui étaient à Alexandrie firent partir, le 25, un +bâtiment pour instruire le gouvernement de ce qui s'était passé, et +prévenir l'amiral Gantheaume, qu'on savait en route, de la position de +la flotte anglaise.</p> + +<h2>CHAPITRE III.</h2> + +<p class="chaptitle">ARRIVÉE DE L'ARMÉE À ALEXANDRIE.—AFFAIRE DU 30 VENTÔSE.</p> + +<p>On apprit ces détails en arrivant à Rahmaniëh. La situation de l'armée +française devenait très difficile. Les Anglais, maîtres des digues, +mettaient obstacle à la réunion des troupes sous Alexandrie, à moins +qu'on ne parvînt à découvrir, dans le bassin du lac Maréotis, un +chemin praticable pour l'artillerie; ils pouvaient même y faire entrer +l'eau de la mer par une coupure à la digue qui le sépare du lac +Maadiëh. Toutes les troupes disponibles n'avaient pas été réunies, et +les affaires du 17 et du 22 ventôse avaient affaibli les corps qui y +avaient combattu.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> Le général Rampon arriva le 26 à Rahmaniëh. On reçut le 27, à +Birket, le rapport d'une reconnaissance qui avait découvert une route +praticable pour l'artillerie; on s'y dirigea en passant par <i>Agazy</i>, +et on arriva vers le Marabou. L'armée fut enfin réunie le 29 à +Alexandrie.</p> + +<p>Pendant ce temps les Anglais avaient fait le siége d'Aboukir. Ce petit +fort, bientôt écrasé par une artillerie supérieure et par les bombes, +capitula le 28 ventôse, pour éviter d'être pris d'assaut. Les Anglais +avaient pressé avec activité la confection des retranchemens de leur +position; ils y avaient transporté beaucoup d'artillerie pour armer +leurs redoutes. Ils ne firent d'autres mouvemens que de pousser +quelques patrouilles à <i>Bedah</i>. Le 27, le 12<sup>e</sup> dragons légers +rencontra, vers ce village, cinquante hussards du 7<sup>e</sup> régiment, +détachés avec une compagnie de carabiniers de la 21<sup>e</sup> pour +reconnaître leur position sur le canal. Les dragons chargèrent les +hussards, qui se lancèrent en même temps sur eux, traversèrent leur +escadron, puis retournant tout à coup leurs excellens chevaux arabes, +prirent à dos les Anglais, qui, ne pouvant arrêter les leurs, furent +ainsi poussés sur la compagnie de carabiniers, dont le feu acheva de +les détruire.</p> + +<p>Les troupes une fois réunies, il fallait attaquer aussitôt l'ennemi: +une victoire assurait la possession de l'Égypte; elle donnait les +moyens d'arrêter la marche du visir et celle du corps anglais venu de +l'Inde. Un échec ne pouvait pas rendre la position <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> beaucoup +plus mauvaise que si, restant en présence des Anglais, on temporisait +et consommait les faibles approvisionnement d'Alexandrie, tandis que +l'armée du visir, répandue dans l'intérieur du pays, aurait le temps +de prendre Damiette, Salêhiëh et les autres petits forts, d'en égorger +les faibles garnisons, de soulever les habitans, etc. Il ne fallait +pas non plus laisser à l'armée anglaise le temps de recevoir des +renforts et de se fortifier davantage.</p> + +<p>Si le lac Maréotis avait été praticable dans cette saison, il aurait +mieux valu retarder l'attaque, afin d'essayer, par un mouvement +rétrograde, d'engager les Anglais à se diviser pour faire le siége +d'Alexandrie, et les attirer ainsi sur un champ de bataille plus +étendu, où l'armée française, profitant de sa supériorité en +artillerie légère et en cavalerie, aurait pu s'assurer la victoire, +mais le sol marécageux du lac s'y opposait alors.</p> + +<p>Les ennemis étaient tellement supérieurs en nombre, et dans une +position si bonne, qu'il y avait peu d'apparence de succès; on ne +pouvait en attendre que d'un coup de vigueur sur une de leurs ailes. +L'embarras était de faire ordonner de bonnes dispositions par un +général en chef qui n'avait pas fait la guerre, et qui fermait +l'oreille à tous les avis. Le général Lanusse, à qui le général Menou +fit demander indirectement un plan d'attaque, lui envoya, aussi par un +tiers, un projet fait de concert avec le général Reynier. Il fut +rédigé en ordre du jour, et donné à dix heures du soir aux généraux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> La position des Anglais n'avait pas plus de 1300 toises de +développement; les deux ailes, appuyées, la droite à la mer et la +gauche au lac Maadiëh, étaient flanquées par des chaloupes +canonnières: la gauche était fortifiée par des redoutes construites +sur la digue du canal d'Alexandrie, et couverte par des étangs. Les +redoutes placées sur les hauteurs occupées par le centre de l'armée, +prenaient des revers par toute cette gauche, et le centre était +également flanqué, par la position de l'aile droite et par la redoute +élevée à côté de l'ancien camp des Romains. Ces ouvrages contenaient +beaucoup d'artillerie; les troupes étaient campées derrière, sur deux +lignes; la réserve formait une troisième ligne en arrière de la +gauche: l'attaque seule de la droite était praticable. On pouvait +espérer de la culbuter par un grand effort, de la déborder par la +marche supérieure de l'infanterie française; de faire ensuite agir +toutes les troupes sur le centre, tandis que l'aile gauche serait +occupée par une fausse attaque, de profiter enfin du moment favorable +pour décider le succès avec la cavalerie, et acculer les ennemis au +lac Maadiëh.</p> + +<p>L'armée française, dont la force est détaillée par corps dans le +tableau n<sup>o</sup> 3, était de huit mille trois cent trente hommes +d'infanterie, treize cent quatre-vingts de cavalerie, avec +quarante-six pièces de canon. L'armée anglaise était de seize mille +hommes d'infanterie, deux cents chevaux, douze pièces de canon +attelées, et trente en position dans les redoutes, <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> sans +compter celles des chaloupes canonnières.</p> + +<p>Les troupes françaises furent réunies une heure avant le jour<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Go to footnote 31"><span class="smaller">[31]</span></a> aux +avant-postes; le général Lanusse pensait que les redoutes des Anglais +seraient facilement emportées par des grenadiers soutenus par la tête +des colonnes. Il forma ses deux brigades en colonnes serrées, pour les +déployer au-delà de la grande route et du camp des Romains, afin +d'attaquer la droite de l'armée anglaise. La brigade du général Silly +devait marcher directement sur la redoute; celle du général Valentin +suivre le bord de la mer, et passer entre elle et le camp des Romains. +Le centre aurait dû, pour bien suivre la disposition générale, marcher +près de la droite de la brigade du général Silly, la suivre en seconde +ligne, et après un premier succès, attaquer vivement avec l'aile +droite, la position et les redoutes du centre <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> des Anglais: +mais sa division en deux corps ayant chacun son commandant, et +subdivisés encore par la séparation des grenadiers, lui ôta l'unité +d'action nécessaire pour suivre entièrement le plan qui avait été +arrêté. L'aile droite devait se déployer entre les étangs et le +centre, pour attaquer celui des ennemis, aussitôt que la gauche aurait +enfoncé leur droite; elle devait aussi détacher un corps entre les +deux lacs, pour occuper la gauche des Anglais, et les empêcher +d'envoyer sur Alexandrie des troupes, qui, vu la supériorité de +l'armée anglaise, auraient embarrassé les Français. Ce corps devait +être secondé par le général Bron, détaché avec deux régimens de +cavalerie, dans le bassin du lac Maréotis, et par une fausse attaque +des dromadaires sur le canal, du côté de <i>Bedah</i>. On pouvait d'autant +mieux espérer que cette fausse attaque occuperait beaucoup les +Anglais, et y retiendrait leurs troupes, qu'ils ignoraient la réunion +de l'armée à Alexandrie, et pouvaient craindre d'être attaqués de ce +côté, ce qui donnait l'avantage d'agir sur leur droite avec égalité de +force. La cavalerie devait marcher en seconde ligne derrière +l'infanterie, jusqu'à ce que la gauche eût enfoncé la droite des +Anglais, et qu'elle pût saisir l'instant de ce désordre, pour décider +la victoire par une charge.</p> + +<p>Les dromadaires commencent leur fausse attaque au crépuscule; ils +surprennent la première redoute, font vingt prisonniers, se servent +d'une pièce de canon qu'ils y trouvent pour tirer sur les <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> +autres redoutes, et attirent fortement l'attention des ennemis. Le +général Lanusse se met alors en mouvement, ainsi que les autres +divisions. Une compagnie de carabiniers de la 4<sup>e</sup> légère, enlève +bientôt un premier redan, et y prend une pièce. La brigade du général +Silly marche sur la grande redoute. Le général Lanusse s'aperçoit +alors que le général Valentin avait quitté le bord de la mer et dirigé +sa brigade dans le rentrant de la redoute et du camp des Romains, où +les feux croisés qu'elle reçoit la font hésiter; il y court, la rallie +et la ramène à la charge. Il reçoit alors une blessure mortelle. +L'impulsion qu'il avait donnée se ralentit; on n'ordonne pas le +déploiement de cette brigade, et le feu des ennemis force les soldats +à se disperser derrière les mamelons. La 4<sup>e</sup> légère, qui formait la +tête de la brigade du général Silly, rencontre, vers l'angle de la +redoute, la 32<sup>e</sup>, qui, dans l'obscurité, s'était dirigée trop à +gauche; ces deux corps se mêlent; il en naît un peu de désordre; la +4<sup>e</sup> légère ne peut franchir les fossés de la redoute; elle glisse +sur leur flanc gauche, et est repoussée par la première ligne ennemie. +La 18<sup>e</sup>, qui en avait été séparée par la 32<sup>e</sup>, ne peut forcer la +redoute.</p> + +<p>La 32<sup>e</sup>, ayant à sa tête le général Rampon, attaque ensuite la +première ligne des Anglais; elle est repoussée; ce général est démonté +et ses habits percés de balles. L'adjudant-commandant Sornet, en +marchant aussi sur la ligne ennemie, est blessé mortellement, et les +grenadiers qu'il commande ne <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> peuvent pénétrer. Le général +Destin suit la route d'Aboukir, et passe dans l'intervalle de la +droite et du centre de la première ligne des Anglais; il y reçoit un +feu très vif de la seconde ligne et des redoutes, et se retire après +une blessure légère; le chef de bataillon Hausser, qui commandait sous +ses ordres la 21<sup>e</sup> légère, avait eu la cuisse emportée; cette +demi-brigade reste sans chef au milieu de l'armée anglaise; un +régiment en est détaché pour lui couper la retraite: le second +bataillon parvient à se retirer; mais trois compagnies du 3<sup>e</sup> +bataillon, composé en grande partie de Cophtes enrôlés dans la +Haute-Égypte, et qui étaient dispersées en tirailleurs, sont forcées +de se rendre. Trente hommes qui gardaient le drapeau se font tuer +avant de le céder aux ennemis. Le chef de brigade Eppler, qui avait +marché un peu plus à droite, est blessé, et ses grenadiers sont +repoussés. Les petits corps séparés qui formaient le centre s'étaient +trop avancés avant d'avoir leur gauche appuyée par la prise de la +grande redoute. Presque toutes les troupes avaient attaqué à la fois, +isolément et sans seconde ligne. L'obscurité avait mis un peu de +désordre dans leur marche, et les principaux chefs étaient hors de +combat. Les soldats restant exposés à un feu très vif, sans recevoir +d'ordres, se dispersèrent derrière les mamelons.</p> + +<p>L'aile droite, d'après les dispositions arrêtées, attendait à petite +portée de canon du centre des Anglais, le succès de la gauche pour +commencer son <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> attaque. Aussitôt que le général Reynier +apprend la blessure du brave Lanusse et le désordre de la gauche et du +centre, il fait avancer son aile pour les soutenir. Il charge le +général Damas de rester, avec la 13<sup>e</sup>, entre les deux étangs, pour +occuper la gauche des Anglais et pousser des tirailleurs vers le +canal.</p> + +<p>Après le non-succès de cette première attaque, la dispersion des +troupes et la perte du général Lanusse, des efforts ultérieurs +devenaient inutiles, puisque avant l'action on n'avait d'espérance que +dans un premier choc: les trois cinquièmes de l'armée, dispersés, ne +pouvaient se réunir et s'organiser de nouveau sous le feu de l'ennemi, +pour entreprendre une nouvelle attaque, lorsqu'une partie des chefs +était hors de combat. L'aile droite était trop inférieure pour +attaquer seule le centre des Anglais, protégés par les feux de revers +de la grande redoute du camp des Romains et de l'aile droite. Si on +s'était retiré alors, la perte aurait été peu considérable; les +Anglais auraient considéré cette affaire comme une grande +reconnaissance, et l'armée restait encore assez forte pour tenir la +campagne et pour tenter une nouvelle attaque à la première occasion +favorable.</p> + +<p>Le général Reynier voyant que le général Menou ne donnait aucun ordre, +résolut de faire une nouvelle tentative avec l'aile droite sur celle +des ennemis: sa réussite aurait donné les moyens de réunir les troupes +dispersées, et de les faire agir de nouveau. Tandis que la division +Friant et la 85<sup>e</sup> marchaient <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> pour remplir cet objet; que +l'artillerie légère avançait par son ordre, pour éteindre le feu des +redoutes, ce général se porta sur des mamelons voisins de la grande +route, afin de bien connaître les dispositions des ennemis, et celles +qu'il convenait de faire pour les attaquer avec quelque apparence de +succès.</p> + +<p>Aussitôt que les Anglais s'aperçurent que la principale attaque était +dirigée contre leur droite, ils y firent marcher leur réserve. Le +général Hutchinson, qui commandait leur gauche, y resta cependant +toujours avec six mille hommes, quoiqu'il n'eût devant lui que huit +cents hommes de la 13<sup>e</sup>, trois cents chevaux du 7<sup>e</sup> régiment de +hussards et du 22<sup>e</sup> de chasseurs, et cent dromadaires.</p> + +<p>Pendant que cela se passait, le général Menou se promenait derrière +l'armée: le général Lanusse, lorsqu'il fut blessé, l'avait fait prier +de le remplacer par le général Damas; il n'avait rien répondu, et +n'avait pris aucune mesure pour réorganiser les troupes. Ensuite, +rencontrant la cavalerie, il lui ordonna de charger. Vainement on lui +fit observer que ce n'était pas le moment, et qu'il la ferait détruire +sans en tirer aucun avantage. Ce ne fut qu'au troisième ordre que le +général Roize se mit en mouvement<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Go to footnote 32"><span class="smaller">[32]</span></a>. Cette cavalerie, en passant +dans les <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> intervalles des 61<sup>e</sup> et 73<sup>e</sup>, arrêta leur +marche. Le général Reynier, après s'être convaincu qu'on ne pouvait +réorganiser une attaque avec les troupes des divisions Lanusse et +Rampon, revenait chercher la division Friant et la 85<sup>e</sup> pour en +essayer une nouvelle, lorsqu'il rencontra cette cavalerie déjà sous le +feu de l'infanterie des ennemis. Il était trop tard pour empêcher +cette charge déplacée; la cavalerie aurait perdu presque autant de +monde en restant en place qu'en achevant de l'exécuter. Le général +Reynier fit accélérer le mouvement de ses troupes, afin qu'elles +pussent la protéger; mais à peine la 61<sup>e</sup> arrivait-elle au pied de +la redoute, que déjà la cavalerie était repoussée.</p> + +<p>Le général Silly venait d'avoir la cuisse emportée; plusieurs chefs de +corps étaient blessés; il ne restait auprès de la gauche et du centre +aucun chef qui pût profiter de la proximité des ennemis, au moment du +désordre que la cavalerie mit dans leur première ligne. Le général +Baudot fut alors blessé mortellement devant la 85<sup>e</sup>.</p> + +<p>Le général Roize et tous les chefs sous ses ordres sentaient la faute +qu'on leur faisait commettre; mais tous se conduisirent en braves, +animés par le désespoir d'être sacrifiés inutilement. La première +ligne, commandée par le général Boussart, et composée des 3<sup>e</sup> et +14<sup>e</sup> de dragons, chargea la première <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> ligne ennemie +derrière la grande redoute; le 14<sup>e</sup>, arrêté par les fossés creusés +sur le front du camp, fut obligé de les tourner; l'infanterie ennemie +fut culbutée; les soldats se jetaient ventre à terre et se réfugiaient +dans les tentes, où les chevaux s'embarrassaient. Le feu de flanc des +redoutes et celui des secondes lignes ayant tué, blessé ou démonté un +grand nombre d'officiers et de dragons, on fut obligé de se retirer. +Le général Boussart avait été atteint de deux balles. L'infanterie +anglaise reprit alors ses armes et fut renforcée par la réserve. Le +général Abercombrie, qui s'y trouvait avec son état-major, fut blessé +mortellement; le général Roize fut tué; un grand nombre d'officiers et +de dragons eurent le même sort; d'autres furent blessés et démontés. +Les débris de cette cavalerie durent se retirer en désordre; et +lorsqu'elle fut reformée derrière l'infanterie, il n'y avait pas le +quart de ceux qui avaient chargé.</p> + +<p>La destruction de la cavalerie ne laissant aucun espoir de succès, on +aurait dû prendre le parti de se retirer, pour éviter des pertes plus +considérables, et réorganiser l'armée, afin d'être encore en état de +tenter quelque entreprise. Le général Reynier alla chercher plusieurs +fois le général Menou, pour lui faire sentir qu'il était nécessaire de +prendre promptement un parti; qu'il fallait ou se retirer, ou tenter, +avec les troupes de l'aile droite, qui étaient encore fraîches, une +nouvelle attaque dont on pourrait tirer quelque avantage, si on +parvenait à s'emparer <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> de la grande redoute, à culbuter l'aile +droite anglaise; qu'on pouvait essayer si la fortune ne favoriserait +pas quelque entreprise audacieuse, quoiqu'il fût peut-être imprudent +d'exposer les seules troupes qui pussent soutenir la retraite, etc. Il +n'obtint aucune réponse précise. Les troupes restaient sous le feu des +lignes et des batteries ennemies sans faire aucun mouvement, et +perdaient à chaque instant une foule de braves. Les munitions de +l'artillerie étaient épuisées. Les Anglais ayant fait avancer quelques +corps qui prirent en flanc la 4<sup>e</sup> légère, la forcèrent d'abandonner +les mamelons qu'elle occupait. Les tirailleurs qui étaient sous la +grande redoute durent aussi se retirer. Enfin, après deux heures +d'indécision, le général Menou ordonna la retraite: elle se fit dans +le plus grand ordre. Les Anglais n'osèrent pas sortir de leurs +retranchemens, et l'armée française reprit, à onze heures du matin, sa +position sur les hauteurs de Nicopolis.</p> + +<h2>CHAPITRE IV.</h2> + +<p class="chaptitle">DISPOSITION APRÈS L'AFFAIRE DU 30 VENTÔSE.—PRISE DE ROSETTE ET DE +RAHMANIËH.—PASSAGE DU DÉSERT PAR LE VISIR.</p> + +<p>Le lendemain de l'affaire du 30, le général Reynier, voyant que le +général Menou ne donnait <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> aucun ordre pour faire occuper aux +troupes une position plus avantageuse que celle de Nicopolis, et pour +prendre, relativement aux divers corps disséminés en Égypte, les +dispositions qu'exigeaient les circonstances, alla chez lui: il lui +dit que la position sur les hauteurs de Nicopolis était trop étendue +pour qu'il fût prudent d'y attendre les Anglais; que ces derniers, +avec quinze mille hommes, pouvaient, par une attaque vigoureuse, y +culbuter les troupes et entrer avec elles dans Alexandrie; qu'on +pouvait prendre une meilleure position en plaçant la droite sur les +hauteurs de la colonne de Pompée, le centre à l'enceinte des Arabes, +et la gauche au Pharillon; mais que, néanmoins, des considérations +majeures devaient faire préférer un plus grand parti. La réunion de +toutes les troupes à Alexandrie épuisait les magasins, qui étaient peu +considérables; l'armée du visir, ainsi que le corps venu de l'Inde, +devaient être en marche; les Anglais pouvaient occuper Rosette, faire +entrer une flottille dans le Nil et attaquer Rahmaniëh; il était +nécessaire de s'y opposer. Enfin, le reste de l'armée étant dispersé +dans plusieurs mauvais postes qui devenaient inutiles et qu'on ne +pouvait plus secourir, ces détachemens isolés pouvaient être battus en +détail, si on ne se déterminait pas à faire sauter ces forts, afin de +réunir leurs garnisons à un corps d'armée. Pour parer à ces divers +dangers, le général Reynier proposait de laisser à Alexandrie, à la +citadelle du Caire, au fort Julien <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> et à Lesbëh, des +garnisons suffisantes, et de réunir l'armée à Rahmaniëh, afin de +profiter des occasions favorables pour battre les Anglais, lorsqu'ils +quitteraient leur position pour attaquer Alexandrie et Rosette; et, +suivant les circonstances, marcher contre le visir aussitôt qu'il +passerait le désert.</p> + +<p>Le général Menou avait tant parlé de parti anti-coloniste, qu'il avait +fini par se persuader que toute proposition d'abandonner des forts, +pour réunir l'armée, avait pour but un projet d'évacuation de +l'Égypte. Il ne prit que des demi-mesures, ne rappela que les postes +de Mit-Khramr et de Menouf, n'envoya à Rahmaniëh et Rosette que la +85<sup>e</sup>, avec cent dragons du 3<sup>e</sup> régiment; donna ordre au général +Belliard de faire partir pour Rahmaniëh douze cents hommes<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Go to footnote 33"><span class="smaller">[33]</span></a>; de +réduire au strict nécessaire les garnisons de Belbéis et de Salêhiëh, +et de presser le retour des troupes qui étaient encore dans la +Haute-Égypte. Il envoya au général Morand l'ordre de laisser cent +hommes à Lesbëh, autant dans les tours du Boghaz, de Dibëh et +d'Omm-Faredje, et de venir à Rahmaniëh avec ce qui restait de la 2<sup>e</sup> +légère, du 20<sup>e</sup> régiment de dragons, et l'artillerie. Ce dernier +ordre fut porté par un Arabe qui n'arriva pas.</p> + +<p>Le général Menou, pendant qu'il était au Caire, ne voulut pas croire +que les Anglais pussent débarquer. <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> Lorsqu'il fut à +Alexandrie, il chercha à se persuader que le visir ne marcherait pas, +que les Anglais ne pouvaient rien entreprendre; que, tant qu'il serait +en face de leur armée, ils n'oseraient pas quitter leur position, ni +faire de détachemens sur Rosette, et qu'ils se rembarqueraient +bientôt.</p> + +<p>Autant les troupes estiment le général instruit, homme intrépide, qui, +ferme et constant au milieu des dangers qu'il brava souvent à leur +tête, sait, dans une circonstance difficile, tirer de son expérience +et de sa valeur les ressources qu'un vulgaire timide croit anéanties; +autant elles méprisent le présomptueux qui, la main sur les yeux et +l'oreille fermée, cherche à s'étourdir sur des périls dont il n'ose +envisager l'étendue: fanfaron ignorant, qui, loin de l'ennemi, prédit +avec emphase des succès qu'il n'a pas su préparer, qu'il ne saura +point obtenir à son approche. C'est peu qu'un pareil chef aime à se +tromper lui-même; on le voit encore en imposer à ses troupes sur la +force de ceux qu'elles ont à combattre; méthode vicieuse, bonne tout +au plus avec des soldats neufs, sans coup d'œil, sans habitude de +la guerre; mais avec de vieux guerriers!... c'est douter de leur +courage, c'est outrager leur gloire, que de leur déguiser le nombre +des ennemis. Celui qui adopte cette méthode, qui, par orgueil, ne veut +point avouer ses fautes et cherche perfidement à les faire retomber +sur les autres, se croit sûr de parer à tous les événemens s'il +parvient à capter la bienveillance des troupes; et il ne <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> +s'occupe qu'à travailler leur esprit, au lieu de s'assurer des succès +par de bonnes dispositions.</p> + +<p>Toujours livré à ses inquiétudes personnelles, le général Menou +n'avait d'espions que dans son armée, et aucun dans le camp ennemi. On +n'apprit la mort du général Abercombrie que le 18 germinal, et encore +ce fut par un déserteur. On répandit une foule de bruits, trop +absurdes pour que ceux qui en étaient l'objet eussent besoin de les +démentir; mais ceux qui les propageaient étaient protégés: on employa +toute espèce de moyens pour intimider ceux qui refusaient d'y croire; +plusieurs même furent arrêtés. La terreur s'empara des esprits... Les +chefs, désunis par toutes sortes de manœuvres, ne pouvaient se +concerter pour diriger le général en chef; aucun ne voyait assez +d'apparence de succès pour se charger de la responsabilité... On ne +pouvait prévoir les nouvelles fautes et la timidité des Anglais.</p> + +<p>Un convoi de cinquante-sept bâtimens turcs, dont cinq vaisseaux de +ligne et six frégates, sous les ordres du capitan-pacha, arriva, le 5 +germinal, dans la rade d'Aboukir; il portait six mille hommes de +troupes turques, qui débarquèrent le 10 à la Maison Carrée. Ce poste, +qui aurait pu devenir important, avait été évacué et désarmé après le +débarquement. On apprit le 14, à Alexandrie, que les Turcs s'y étaient +établis; mais le général Menou ne voulut point croire cette nouvelle; +les officiers qui les avaient reconnus et qui voulurent lui faire des +rapports exacts, furent menacés. Il accueillit <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> ceux qui +eurent la faiblesse de lui dire qu'il n'y avait que sept à huit cents +hommes, et ne prit aucune mesure pour les empêcher de faire des +progrès ultérieurs. À cette époque, un corps d'armée réuni en campagne +aurait facilement battu les Anglais et les Turcs au moment où ils +auraient quitté la Maison Carrée pour se porter sur Rosette. Les +Anglais, découragés par la mort d'un général en chef qui avait toute +leur confiance, affaiblis par leurs pertes, dégoûtés du pays par les +chaleurs de ce climat brûlant et par la disette d'eau douce, voyant +que le visir n'avait pas encore passé le désert, et paraissait peu +disposé à les seconder, auraient perdu tout espoir dès le premier +échec; les étrangers qui composaient plusieurs de leurs corps auraient +alors déserté et grossi l'armée française.</p> + +<p>Le général Hutchinson croyant toujours que l'armée française se +réunirait à Rosette, craignait d'y marcher; cependant, d'après les +rapports des Arabes, il y envoya une reconnaissance de cinq cents +hommes; et instruit du petit nombre des Français qui s'y trouvaient, +il se détermina à occuper cette ville, qui lui était indispensable +pour se procurer des approvisionnemens, de l'eau douce, et pour +continuer ses opérations. Le 16, trois mille hommes de l'armée +anglaise passèrent à la Maison Carrée; ils campèrent le 17 à Edko, et +le 18, marchèrent à Rosette avec le corps des Turcs. Le 3<sup>e</sup> +bataillon de la 85<sup>e</sup>, qui était dans cette ville avec trois +compagnies de la 61<sup>e</sup>, ne pouvant résister à des forces si +considérables, <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> passa le Nil dès que les ennemis approchèrent, +et se retira à Fouah. Le fort Julien resta livré à lui-même, avec une +garnison de vingt-cinq hommes de la 61<sup>e</sup>, une compagnie d'invalides +et quelques canonniers; trois barques armées, stationnées au Boghaz, +devaient remonter vers ce fort dès qu'elles y seraient forcées.</p> + +<p>Les Anglais et les Turcs campèrent sur la hauteur d'Aboumandour, et +s'y retranchèrent; leur avant-garde se porta vers Hamat, dans un +endroit resserré entre le Nil et le lac d'Edko. Ils entreprirent +ensuite le siége du fort Julien, et attaquèrent le Boghaz; quelques +jours après, ils firent entrer une flottille dans le Nil. Le fort +Julien fut forcé de capituler le 29, après une résistance beaucoup +plus opiniâtre qu'on ne pouvait l'espérer d'un aussi mauvais ouvrage, +dont un front avait été détruit par la dernière inondation, et qui +était écrasé par une artillerie supérieure: lorsque les Anglais virent +sortir quelques invalides qui l'avaient défendu, ils demandèrent où +était la garnison.</p> + +<p>La prise de Rosette fut connue le 20 à Alexandrie; on reçut en même +temps des nouvelles du Caire, qui annonçaient la marche du visir comme +très certaine. Le général Belliard, d'après cette certitude, avait +fait rentrer au Caire les six cents hommes qui avaient été demandés +pour Rahmaniëh. Ces nouvelles étaient sues de toute l'armée, et le +général Menou soutenait toujours qu'il n'en était rien. Il annonçait, +tantôt que le grand-visir était mort, tantôt qu'il était <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> +rappelé à Constantinople; enfin, que les Anglais n'étaient pas à +Rosette. Il ne put cependant se dispenser d'envoyer quelques troupes +de ce côté-là; mais il crut qu'il suffisait, pour les battre, d'y +envoyer le général Valentin, qui partit, dans la nuit du 20 au 21, +avec la 69<sup>e</sup>, forte de sept cents hommes, et le 7<sup>e</sup> régiment de +hussards, de cent cinquante chevaux.</p> + +<p>Le général Reynier fut, le 23, chez le général Menou, afin d'essayer +encore de lui démontrer les inconvéniens de la position prise en avant +d'Alexandrie, de lui indiquer les travaux essentiels pour la défense +de cette place, et de l'engager à assembler l'armée pour s'opposer aux +progrès du corps ennemi qui occupait Rosette. N'ayant obtenu de bouche +aucune réponse raisonnable, il lui réitéra ses observations par +écrit.<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Go to footnote 34"><span class="smaller">[34]</span></a></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> Les dromadaires, qui avaient été en reconnaissance du côté de +Rosette, furent de retour le 24, et <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> annoncèrent que cette +ville était occupée par trois ou quatre mille Anglais et cinq à six +mille Turcs, <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> avec vingt pièces de canon; mais le général +Menou ne voulut pas croire ce rapport; il dit au chef de brigade +Cavalier, et au commissaire ordonnateur Sartelon, présent à cette +reconnaissance, qu'il ferait fusiller quiconque dirait qu'il y avait +plus de huit cents hommes. Cependant, comme le chef de brigade +Cavalier affirmait que le général Valentin était hors d'état de +reprendre cette ville, il fit partir cinq cents hommes de la 4<sup>e</sup> +légère et cent soixante chasseurs du 22<sup>e</sup> régiment.</p> + +<p>À cette époque, le général Menou nomma trois généraux de division, +trois généraux de brigade, et fit plusieurs autres avancemens; +quelques officiers voulurent refuser ces grades, mais ils furent +contraints d'accepter.</p> + +<p>Le 25, il fit partir encore pour Rahmaniëh, la 13<sup>e</sup> et le 20<sup>e</sup> de +dragons, sous les ordres du général Lagrange. Cette demi-brigade était +la seule de la division du général Reynier qui restât sous ses ordres +directs; ce général reçut alors l'ordre de demeurer à Alexandrie sans +troupes. Il voulut encore éclairer le général Menou, et lui faire +sentir que ce n'était pas avec de petits détachemens successifs qu'on +s'opposerait aux progrès des ennemis, mais en rassemblant l'armée. +S'il avait pu le déterminer <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> à faire de meilleures +dispositions, il aurait insisté pour conserver ses troupes; ses +représentations étant inutiles, il prit le parti d'aller demeurer à +Alexandrie, et d'y rester simple spectateur des événemens malheureux +qu'il prévoyait.</p> + +<p>Les Anglais avaient coupé, le 24, la digue du lac Maadiëh, afin de +faire entrer les eaux dans le lac Maréotis: ils espéraient empêcher +les communications avec Rahmaniëh et le Caire; mais leur but ne fut +pas entièrement rempli, les eaux s'étendirent lentement dans ce +bassin: ils auraient agi bien plus militairement, s'ils avaient +attaqué les convois, qui marchaient tous sous une faible escorte, et +s'ils avaient avancé plus tôt à Rahmaniëh. On apprit alors à +Alexandrie que l'armée du visir avait passé le désert; une colonne +était arrivée le 19 germinal à <i>Kantara-el-Khasnëh</i>, et une autre à +<i>Saffabiar</i>. Les faibles garnisons laissées à Belbéis et à Salêhiëh +avaient ordre de faire sauter ces forts, de détruire les magasins et +de se retirer sur le Caire, aux premiers avis de l'approche des +ennemis. Du moment où on ne faisait aucune disposition pour secourir +ces mauvais postes, aussitôt qu'ils seraient attaqués, il convenait +beaucoup mieux de réunir à l'armée leurs garnisons, qui ne pouvaient +opposer aucun obstacle à la marche des ennemis. D'ailleurs le +principal objet de ces forts était de contenir des magasins pour +l'armée, et sa répartition ne lui permettait pas d'en profiter.</p> + +<p>Salêhiëh fut évacué le 19 après midi; la garnison <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> se retira +à Belbéis, dont elle fit sauter les ouvrages le 21, avant de se mettre +en marche pour le Caire. Trente dragons du 14<sup>e</sup>, qui formaient +l'arrière-garde, furent chargés le 22, près d'El-Menayer, par deux +cents mameloucks et Osmanlis; cinquante dromadaires, qui retournèrent +à leur secours, forcèrent les ennemis à se retirer avec perte. +L'avant-garde de l'armée du visir se réunit à Belbéis le 22; il +n'arriva qu'à la fin du mois à Salêhiëh avec une partie de son +artillerie et des canonniers anglais.</p> + +<p>Nous avons vu qu'on avait successivement envoyé des troupes à +Rahmaniëh, mais trop tard pour empêcher les Anglais de s'établir à +Rosette, et en trop petit nombre pour les en chasser. Les ennemis +suivirent ce mouvement et augmentèrent leur corps de Rosette, à mesure +qu'ils virent partir des troupes d'Alexandrie. Une partie de ces +renforts occupa les hauteurs d'Aboumandour; l'autre joignit +l'avant-garde établie à Hamat, et qui s'y retranchait.</p> + +<p>Le général Valentin était parti de Rahmaniëh avec les 79<sup>e</sup> et 85<sup>e</sup> +demi-brigades. Le 7<sup>e</sup> régiment de hussards et le 3<sup>e</sup> de dragons; +quelques barques armées le suivaient sur le Nil. Il s'était arrêté à +El-Aft, sans aller reconnaître de plus près l'avant-garde ennemie, non +plus qu'une position resserrée entre ce fleuve et le lac d'Edko. Le +général Lagrange arriva à Rahmaniëh le 28; il y trouva le général +Morand, à qui le duplicata des ordres expédiés, dès le 1<sup>er</sup> +germinal, était enfin parvenu. Ces généraux joignirent, le 29, le +général Valentin à El-Aft: ils <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> s'y établirent et +commencèrent des retranchemens. Ce corps, composé d'environ trois +mille neuf cents hommes, était trop faible pour attaquer les Anglais +dans la position d'Hamat, où on ne pouvait arriver que par un chemin +étroit, bordé et coupé de canaux, et par conséquent très difficile +pour l'artillerie et la cavalerie.</p> + +<p>L'armée se trouvait alors divisée en trois corps, tous inférieurs de +beaucoup à ceux des ennemis. Il restait à Alexandrie quatre mille cinq +cents hommes disponibles, qui ne pouvaient rien entreprendre contre le +camp des Anglais, gardé par sept à huit mille hommes, et dont les +retranchemens avaient été renforcés. À El-Aft, trois mille neuf cents +hommes étaient opposés aux corps ennemis qui occupaient Rosette, et +dont la force avait été graduellement portée à sept mille Anglais et +six mille Turcs. Au Caire, après que le reste de la 21<sup>e</sup> légère, +arrivé le 16 germinal, avec le général Donzelot, fut réuni aux +garnisons de Belbéis et de Salêhiëh, et à celle de Souez, qui se +retira par la vallée de l'Égarement, lorsque la flotte venue de l'Inde +fut prête à débarquer, il y avait deux mille cinq cents hommes +d'infanterie. Ce corps avait à défendre cette ville contre le visir, +qui s'avançait avec une armée de vingt-cinq mille hommes. Le 10 +floréal, il vint camper à Belbéis et s'y retrancha; son armée s'accrut +avec assez de rapidité par des bandes qui partirent de la Syrie et des +autres provinces de la Turquie asiatique aussitôt qu'elles surent +qu'on pouvait franchir <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> le désert sans danger, et se répandre +dans l'Égypte pour la piller. Le corps anglais venu de l'Inde devait +se joindre au visir. Le général Belliard recevait du général Menou des +ordres très précis de garder le Caire, et n'avait pas assez de troupes +pour marcher contre le visir sans l'abandonner. Il plaça ses troupes +de manière à défendre les avenues de cette ville, afin d'empêcher les +Osmanlis d'y pénétrer et d'en faire soulever les habitans. Il établit +son corps principal entre le fort <i>Camin</i> et la tour du Nil, à Boulac; +couvrit cet espace par quelques redoutes, et fit camper une colonne +mobile entre la citadelle et la porte Kléber.</p> + +<p>Cette séparation de l'armée en trois corps, tous trop faibles, ne +pouvait produire que des revers. Puisque le général Menou s'obstinait +à rester à Alexandrie avec une partie des troupes, au lieu de réunir +l'armée, et qu'on n'avait pas assez de forces pour reprendre Rosette, +on aurait dû abandonner un moment Rahmaniëh, dérober quelques marches +aux Anglais, et se joindre aux troupes du Caire pour battre le visir +avant qu'il eût eu le temps de s'organiser; et lorsqu'après l'avoir +rejeté dans le désert, on n'aurait plus eu d'inquiétude pour le Caire, +redescendre, à marches forcées, avec toutes les troupes, vers +Rahmaniëh. Si, dans ces entrefaites, les Anglais s'étaient avancés +jusque-là, l'armée française, plus faible en infanterie, mais +supérieure en cavalerie, aurait eu beaucoup d'avantage <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> à +leur livrer bataille dans un pays ouvert; si, au contraire, ils +avaient gardé leur position vers Rosette, on aurait eu de plus grands +moyens pour s'opposer à leurs progrès. Il aurait été fort avantageux +dans ce cas de remettre la garde du Caire à Mourâd-Bey, en conservant +seulement garnison dans les forts, si on l'avait engagé plus tôt à se +rapprocher; mais ces deux corps étaient divisés de commandement, et on +ne pouvait exécuter un pareil mouvement que par les ordres du général +Menou.</p> + +<p>Les choses restèrent dans cet état jusqu'au 16 floréal, les deux +armées se bornant à retrancher leur position. Dans cet intervalle de +temps, des convois de quatre à cinq cents chameaux faisaient +continuellement des transports de Rahmaniëh à Alexandrie; mais le +grand nombre de chevaux qu'on y gardait très inutilement, obligeait à +y porter des fourrages pour les nourrir, tandis qu'une grande quantité +de vivres de diverse nature, et de munitions, qui avaient été +expédiées du Caire par ordre du général Menou, restaient à Rahmaniëh, +faute de moyens de transport suffisans.</p> + +<p>Les eaux s'étendirent lentement dans le lac Maréotis; elles +atteignirent Mariout le 5 floréal, et le 16, la tour des Arabes: +alors, on établit à Mariout, où le lac est resserré et se divise en +deux bras, des bateaux pour le passage, et on plaça dans l'île +quelques pièces de canon pour les protéger: on y fit aussi porter des +barques qui furent armées, pour <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> former une petite flottille +et observer celle que les Anglais y firent pareillement entrer du lac +Maadiëh. Les convois devinrent alors plus difficiles.</p> + +<p>La flottille que les Anglais avaient fait entrer dans le Nil fut +portée successivement à quarante bâtimens armés. Le 19 floréal, ils +reçurent, à Aboukir, un renfort de deux mille neuf cents hommes, qui +remplaça leurs pertes.</p> + +<p>La position prise par les troupes françaises à El-Aft était mauvaise; +son front était fortifié, mais l'ennemi pouvait marcher entre sa +gauche et le lac, et la tourner; il pouvait aussi faire passer entre +les lacs d'Edko et Maadiëh un corps qui, se portant sur Rahmaniëh, +aurait forcé à s'y reployer pour défendre les magasins. La droite de +cette position, appuyée au Nil, était, il est vrai, flanquée par +quelques chaloupes canonnières; mais les Anglais pouvaient placer sur +la rive droite du fleuve des batteries pour protéger leur flottille, +déjà beaucoup supérieure. Il aurait peut-être mieux valu laisser +seulement une petite avant-garde vers El-Aft, pour observer les +mouvemens des Anglais, et au lieu de s'enfermer dans de faibles +retranchemens, tenir la campagne autour de Rahmaniëh, afin de saisir +le moment où les Anglais seraient dans un pays plus ouvert, pour +attaquer une de leurs ailes avec cette supériorité que donnait à +l'infanterie française la rapidité de sa marche.</p> + +<p>Les Anglais se décidèrent enfin à commencer de nouvelles opérations. +Ils avaient divisé leur armée, <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> afin de pouvoir garder leur +position dans la presqu'île d'Aboukir, et agir en même temps dans +l'intérieur de l'Égypte. Malgré l'avantage du nombre, ils craignaient +encore qu'on ne profitât de ce moment pour réunir un corps d'armée et +les combattre divisés: aussi tous leurs mouvemens annoncèrent de la +timidité. Le 16 floréal, sept mille Anglais et six mille Turcs vinrent +camper près de Dérout, et poussèrent une reconnaissance sur le camp +d'El-Aft; leur flottille remonta le Nil jusqu'à la même hauteur.</p> + +<p>Le 18, un corps d'Anglais et de Turcs passa sur la rive droite du Nil, +à Fouah, avec de l'artillerie, qui de suite fut mise en batterie +au-dessus d'El-Aft, tandis que l'armée anglo-turque s'avançait contre +les Français.</p> + +<p>Les défauts de cette position d'El-Aft ont été indiqués ci-dessus; ils +furent alors bien sentis; on n'engagea pas le combat, et on se retira +sur Rahmaniëh.</p> + +<p>Les batteries établies sur la rive droite du Nil gênèrent la retraite +de la flottille française; une chaloupe canonnière fut brûlée, +d'autres coulées, mais quatre barques armées parvinrent à Rahmaniëh.</p> + +<p>Le 19, les Anglo-Turcs marchèrent sur ce poste. La gauche, qui suivait +le bord du Nil, était composée de Turcs; les Anglais marchaient en +colonne à leur droite; un corps venant de Damanhour devait les +joindre.</p> + +<p>Si on avait voulu se déterminer sérieusement à <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> combattre les +Anglais à Rahmaniëh, il aurait fallu s'éloigner un peu du Nil, pour +ôter aux ennemis l'avantage que leur donnait leur flottille, et se +procurer celui des armes qui leur manquaient, la cavalerie et +l'artillerie légère: il aurait fallu attaquer leur aile droite +lorsqu'ils auraient passé le canal d'Alexandrie, et laisser insulter +par les Turcs la redoute de Rahmaniëh, qui était à l'abri d'un coup de +main; il aurait fallu, pour prévoir à tous les événemens, faire +remonter le Nil à plus de deux cents barques chargées de vivres et de +munitions, qui devaient être perdues aussitôt que les Anglais auraient +établi des batteries sur la rive droite.</p> + +<p>Les troupes françaises aux ordres du général Lagrange étaient placées +autour de la redoute de Rahmaniëh et derrière les digues du canal +d'Alexandrie; la cavalerie était au bord du Nil. Aussitôt qu'on +aperçut l'ennemi, elle fut détachée à leur rencontre, et passa le +canal sans l'appui de l'infanterie; elle ne pouvait rien contre les +Anglais, qui marchaient en colonnes serrées: aussi dut-elle leur céder +le terrain, et repasser le canal, où elle mit ses pièces en batterie; +mais le corps qui avait passé par Damanhour, et de l'infanterie qu'ils +détachèrent par le canal, la forcèrent bientôt à s'en éloigner. Les +Anglais se déployèrent devant elle sur les bords du canal; ils se +bornèrent jusqu'au soir à pousser des tirailleurs en avant. Le corps +turc avançait éparpillé vers un canal d'irrigation dérivé du Nil; un +petit nombre de tirailleurs français l'arrêta long-temps: les +<span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> Turcs parvinrent cependant à s'y établir; mais deux cents +hommes de la 2<sup>e</sup> légère et de la 13<sup>e</sup> les y attaquèrent vers trois +heures du soir, et les forcèrent à s'éloigner avec une grande perte. +Les Anglais n'avaient placé aucun corps pour les soutenir; le général +Hutchinson arrêta même un mouvement que faisait le général Doyle, +lorsqu'il s'aperçut du désordre des Turcs.</p> + +<p>Un corps d'Anglo-Turcs avait marché sur la rive droite du Nil, et +avait établi des batteries en face de Rahmaniëh et du bras du fleuve +servant de port, où se trouvait toute la flottille française. Ces +batteries servirent à protéger celle des Anglais, qui remontait le +Nil. On vit alors que le lendemain on ne pourrait essayer, sans se +compromettre, de résister aux nouvelles attaques d'ennemis trop +supérieurs; que la flottille anglaise, protégée par les batteries +établies sur la rive droite du Nil, prendrait en flanc et de revers +les troupes françaises; et dès que la nuit fut venue, on exécuta la +retraite sur le Caire. La flottille ne pouvait plus sortir du port de +Rahmaniëh, parce que les batteries de la rive droite du Nil s'y +opposaient; on dut l'abandonner, ainsi que les munitions d'artillerie +et de vivres dont elle était chargée. Un convoi considérable +d'artillerie et de vivres, parti du Caire, et qui passait par le canal +de Menouf, n'étant pas prévenu de cette retraite, tomba aussi entre +les mains des ennemis.</p> + +<p>La redoute de Rahmaniëh n'était pas en état de <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> résister +long-temps; on y laissa une garde pour les malades qu'on ne pouvait +évacuer: elle capitula le 20, à la première sommation des Anglais.</p> + +<p>Les lettres qu'on avait écrites d'El-Aft au général Menou, l'avaient +engagé à envoyer le général Délegorgue à Birket, avec un bataillon de +la 18<sup>e</sup>, un de la 25<sup>e</sup> et cent dragons, pour s'opposer aux corps +que l'ennemi pourrait diriger entre le lac Maadiëh et celui d'Edko, et +par Damanhour, sur Rahmaniëh. Ce général partit d'Alexandrie le 19, et +arriva le 21 à Birket; mais, sur la nouvelle qu'il y reçut de la perte +de ce fort, il revint à Alexandrie. On ne pouvait plus alors recevoir +aucun approvisionnement: on voulut essayer un fourrage dans les +villages du Bahirëh, vers Amran. Tous les chevaux qui se trouvaient à +Alexandrie furent réunis, et on les fit partir le 24, sous l'escorte +des dromadaires, d'un bataillon de la 23<sup>e</sup> et de cent dragons; le +tout commandé par le chef de brigade Cavalier.</p> + +<p>La prise de Rahmaniëh, qui isolait Alexandrie du reste de l'Égypte, +fit murmurer l'armée contre le général Menou, qui, refusant de croire +à cet événement, n'avait pris aucune mesure pour en prévenir les +suites. Ces murmures lui parvinrent, ainsi que les témoignages +d'estime et de confiance que les troupes accordaient au général +Reynier. Le bruit qui circulait alors, et qui fut accrédité par les +Anglais, que ce général avait été nommé commandant de l'armée, et le +général Menou restreint à l'administration de l'Égypte, augmentait +encore sa <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> jalousie contre lui: elle s'accrut d'autant plus +violemment, qu'il ne pouvait se dissimuler que ce général lui avait +annoncé tous les revers de l'armée, en lui indiquant les moyens de les +prévenir. Il voulut alors écarter ce témoin de ses fautes, et la seule +expédition militaire qui dans toute la campagne ait été bien combinée, +eut lieu dans la nuit du 23 au 24 floréal. Trois cents hommes +d'infanterie, cinquante de cavalerie, une pièce de canon et des +sapeurs avaient été rassemblés et ignoraient leur destination, +lorsqu'on leur fit investir la maison du général Reynier, afin de le +conduire à bord d'un bâtiment prêt à partir, ainsi que le général +Damas, l'ordonnateur en chef Daure, l'adjudant-commandant Boyer et +plusieurs autres officiers. Le général Reynier craignait moins une +pareille violence que d'autres événemens qui pourraient le conduire à +prendre le commandement lorsqu'il n'y aurait plus que de faibles +ressources, et que les chances les plus avantageuses seraient de +retarder la capitulation: s'il avait dû la faire, il aurait donné une +espèce de probabilité au bruit que le général Menou avait cherché à +répandre sur un parti anti-coloniste. Il lui était avantageux, dans sa +position, de retourner en France, mais sans avoir l'air d'abandonner +l'armée, sans éviter de partager ses souffrances, et d'une manière qui +annonçât ouvertement qu'il n'avait eu aucune part aux fautes du +général Menou.</p> + +<p>Le général Reynier, après s'être assuré qu'on n'avait d'autre projet +que de le faire partir, laissa <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> entrer les troupes, se rendit +à bord du brick <i>le Lodi</i> avec les officiers désignés, et écrivit au +général Menou, en lui donnant encore des conseils sur la défense +d'Alexandrie. Le général Damas s'embarqua sur le <i>Good-Union</i> avec +l'ordonnateur Daure. Les soldats témoignèrent les regrets qu'ils +éprouvaient d'être chargés de l'exécution de pareils ordres. Ces +bâtimens ne purent partir que le 29. Le <i>Lodi</i> arriva en France, après +avoir été vivement poursuivi par beaucoup de bâtimens ennemis; le +<i>Good-Union</i> fut pris par les Anglais, qui pillèrent la modique +succession de Kléber, dont le général Damas était dépositaire.</p> + +<p>Le général Menou avait négligé jusqu'alors d'expédier des bâtimens +pour instruire le gouvernement de la situation de l'armée; sa jalousie +seule contre le général Reynier le détermina à en faire partir, sans +envoyer aucun rapport sur les événemens. Cependant on aurait pu y +employer plusieurs bâtimens qui se trouvaient dans le port +d'Alexandrie, notamment les frégates envoyées pour porter des secours, +que le général Menou avait retenues, quoiqu'elles eussent reçu l'ordre +de retourner dès que leur mission serait remplie.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> CHAPITRE V.</h2> + +<p class="chaptitle">MARCHE POUR RECONNAÎTRE L'ARMÉE DU VISIR.—PRISE D'UN CONVOI PARTI +D'ALEXANDRIE.—ÉVACUATION DE LESBËH, DAMIETTE ET BOURLOS.—ESPRIT ET +CONDUITE DES HABITANS DE L'ÉGYPTE ET DES MAMELOUCKS.—MORT DE +MOURÂD-BEY.—INVESTISSEMENT DU CAIRE ET TRAITÉ POUR L'ÉVACUATION DE +CETTE VILLE.</p> + +<p>Le général Lagrange arriva le 23 floréal au Caire, avec le corps qui +s'était retiré de Rahmaniëh. Cette jonction donnait au général +Belliard les moyens de marcher contre le visir, avant l'approche des +Anglais. Si alors on était parvenu à le rejeter dans le désert, une +faible garnison devenait suffisante pour contenir les habitans du +Caire, et le corps de troupes qu'on aurait réuni, pouvait être opposé +avec succès à l'armée anglo-turque qui marchait sur cette ville.</p> + +<p>Les généraux anglais craignaient ce mouvement et avaient recommandé au +visir, ainsi qu'aux officiers de leur nation qui dirigeaient son +artillerie, d'éviter tout engagement, de céder le terrain; et, dans le +cas où ils seraient pressés trop vivement, de faire leur retraite par +le Delta pour se réunir à eux. Il est douteux que le visir eût adopté +ce plan; il n'aurait pas trouvé convenable à sa dignité de fuir dans +les villages du Delta avec une escorte dispersée; <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> craignant +aussi de se mettre au pouvoir du capitan-pacha en allant les joindre, +il aurait préféré de repasser le désert, et les hommes rassemblés des +diverses parties de l'Asie qui composaient son armée, auraient suivi +le groupe de ses gardes aussitôt qu'ils lui auraient vu prendre la +route de Syrie.</p> + +<p>La lenteur que les Anglais avaient mise dans toutes leurs opérations, +faisait présumer qu'on aurait le temps d'exécuter ce mouvement avant +leur arrivée près du Caire. Peut-être aurait-il convenu d'abandonner +entièrement cette ville et de garder seulement la citadelle de Gisëh; +on aurait ainsi réuni un plus grand nombre de troupes; mais ce parti, +bon lorsque les ennemis étaient éloignés, n'était pas à cette époque +sans inconvéniens; l'affaire contre le visir pouvait ne pas être +décisive; des partis de son armée pouvaient se jeter dans la ville, +alors il ne serait plus resté que de faibles ressources; la +communication avec Gisëh et la citadelle où étaient les magasins, +serait devenue difficile; on aurait enfin perdu l'influence d'opinion +attachée à la possession de la capitale; d'ailleurs, le général +Belliard avait des ordres très précis du général Menou pour la +conserver.</p> + +<p>On organisa, le 24, le corps qui devait sortir du Caire, pour aller +reconnaître s'il était encore possible d'attaquer le visir avec +avantage. Le général Belliard y laissa le général Almeiras pour garder +les forts et contenir les habitans; il avait sous ses ordres mille +hommes d'infanterie et trois cents <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> Cophtes et Grecs, les +invalides, cavaliers non montés, canonniers, ouvriers, etc., qui +formaient la garnison des forts, au nombre de treize cents hommes, non +compris neuf cents malades aux hôpitaux, et les employés.</p> + +<p>Le général Belliard se mit en marche le 25 avec quatre mille cinq +cents hommes d'infanterie, neuf cents de cavalerie, et vingt-quatre +pièces de canon. Après avoir chassé devant lui quelques partis de +cavalerie ennemie, il fit halte pendant la nuit à El-Menayer.</p> + +<p>Le 26, à la pointe du jour, il se mettait en mouvement, lorsqu'on +aperçut, près du village d'El-Zouamëh, un corps ennemi d'à peu près +neuf mille fantassins et cavaliers turcs, appuyés par environ cinq +cents Anglais qui dirigeaient l'artillerie. Les troupes françaises +s'avancèrent sur les hauteurs qui terminent le désert, à l'est +d'El-Menayer. L'infanterie en carrés forma les deux ailes; le centre +était occupé par la cavalerie. Le feu de l'artillerie française eut +bientôt éteint celui de l'artillerie ennemie. La cavalerie chargea sur +les pièces, en prit deux, et mit en fuite l'infanterie turque et les +canonniers anglais; mais elle ne put les poursuivre, parce qu'en +s'éloignant trop de la protection de l'infanterie, elle pouvait être +écrasée par leur cavalerie, infiniment supérieure en nombre, et qui +entourait déjà les troupes françaises. Les Osmanlis tentèrent quelques +charges contre les carrés, mais sachant par l'expérience des +campagnes précédentes, qu'il était impossible <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> de les rompre, +ils n'osèrent s'abandonner, et le feu de l'artillerie suffit pour les +éloigner.</p> + +<p>Les groupes des ennemis cédaient le terrain à mesure que les troupes +françaises avançaient; depuis plusieurs heures que ces escarmouches se +prolongeaient inutilement, les soldats, qui souffraient dans le désert +d'une chaleur excessive, et surtout de la privation d'eau, +commençaient à être fatigués, on les fit arrêter à des puits près +d'El-Zouamëh. Pendant cette halte, l'armée du visir, qui arrivait de +Belbéis, se répandit autour d'eux; ils se mirent en mouvement contre +les groupes les plus serrés, sans pouvoir engager le combat décisif; +quelques corps de cavalerie paraissaient dans l'éloignement prendre la +route du Caire. On devait craindre à la fois qu'ils ne parvinssent à y +pénétrer, et que les démarches du visir, qui évitait de s'engager, +n'eussent pour but de laisser aux Anglais le temps d'y arriver et de +s'en rendre maîtres, ainsi que de Gisëh. On jugea qu'il était +nécessaire de se rapprocher de cette ville; les troupes y rentrèrent +le 27, et furent réparties de manière à en défendre toutes les +avenues.</p> + +<p>Le chef de brigade Cavalier, envoyé pour faire un fourrage dans les +villages du Bahirëh, était parti, le 24 floréal, d'Alexandrie, avec +deux cent vingt hommes de la 25<sup>e</sup> demi-brigade, cent vingt-cinq +dragons des 14<sup>e</sup> et 18<sup>e</sup> régimens, quatre-vingt-cinq dromadaires +et une pièce de canon; il escortait six cents chameaux. Arrivé le 26 à +El-Och, il <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> trouva ce village abandonné et dépourvu de +grains, la récolte n'étant pas encore achevée: il se rendit à Amran; +même impossibilité de charger ses chameaux. Il forma la résolution de +pousser jusqu'au Caire pour y chercher des vivres, qu'il conduirait +ensuite à Alexandrie par le désert. Trompé par les rapports des +habitans, il croyait que l'armée anglo-turque était encore à +Rahmaniëh. N'ayant reçu, lors de son départ, des vivres que pour deux +jours, il ne pouvait s'éloigner des villages, où ses troupes se +procuraient toujours quelques subsistances, pour prendre la route des +lacs de Natron; il suivit la lisière du désert et des terres +cultivées. Arrivé près de Terranëh, il aperçut une flottille sur le +Nil; à peine avait-il reconnu les pavillons anglais et turcs, qu'il +vit des colonnes ennemies se diriger sur lui. Depuis son départ +d'El-Och, il avait toujours été entouré de sept à huit cents cavaliers +arabes, qui, sans l'inquiéter beaucoup, l'avaient cependant empêché +d'éclairer sa marche par la cavalerie. Les chameaux, épuisés de +fatigue, ne pouvaient s'éloigner assez rapidement; il essaya cependant +de s'enfoncer dans le désert; mais il fut bientôt atteint par la +cavalerie ennemie, et forcé de ralentir sa marche pour leur faire face +et leur résister sans se rompre. Ce premier corps fut bientôt joint +par plusieurs pièces d'artillerie légère et de l'infanterie. Ces +quatre cent cinquante Français, attaqués par trois mille Anglais et +embarrassés par un convoi, ne pouvaient se défendre; ils rejetèrent +néanmoins <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> avec beaucoup de fermeté les premières sommations +qui leur furent faites de se rendre prisonniers. Leur contenance fière +engagea les Anglais à signer avec le chef de brigade Cavalier, une +convention par laquelle ce corps serait embarqué pour la France avec +armes et bagages.</p> + +<p>Dans le même temps, six mille Turcs occupèrent Damiette, tandis que +mille autres débarquèrent à Dibëh; quatorze bâtimens anglais et turcs +bloquaient le Boghaz: tout se disposait pour l'attaque de Lesbëh. Ce +fort était bien garni d'artillerie, mais il y avait seulement douze +canonniers pour servir toutes les pièces; son développement était +aussi trop considérable pour la garnison chargée de le défendre. On +prit le parti de l'évacuer, d'enlever les pièces, de jeter les +munitions et les vivres dans le Nil et de couler les chaloupes +canonnières. La garnison passa le fleuve le 20 floréal, et se retira +avec les marins sur Bourlos, pour de là essayer de se réunir au corps +de Rahmaniëh. Elle apprit que ce corps s'était replié sur le Caire, et +ne pouvant rester à Bourlos faute de vivres, elle s'embarqua sur +quatre bâtimens qui s'y trouvaient, dans l'intention de se jeter, si +cela était possible, dans Alexandrie. Deux furent pris; les autres +parvinrent à s'échapper, et gagnèrent les ports d'Italie.</p> + +<p>Avant la bataille d'Héliopolis, les mouvemens des ennemis sur la +frontière avaient toujours occasionné des soulèvemens en Égypte, et +surtout dans les cantons qui n'étaient pas contenus par la présence +<span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> des troupes; cette victoire, la prise du Caire, la clémence +du vainqueur, qui borna le châtiment des révoltés à de fortes amendes, +eurent une telle influence sur les habitans, que le débarquement d'une +armée anglaise, ses premiers avantages, la présence du capitan-pacha +et les préparatifs du grand-visir, ne détruisirent pas leur confiance +et leur attachement aux Français. Tous faisaient des vœux pour le +succès de leurs armes. Les musulmans même les plus fanatiques, qui, +pour me servir de leurs expressions, étaient contens de voir des +infidèles se détruire entre eux, préféraient le joug des Français à +celui d'étrangers qu'ils ne connaissaient pas. Les firmans répandus +par le visir et par le capitan-pacha n'avaient pu exciter aucun +mouvement. À mesure que le visir pénétra en Égypte, les cheiks des +villages, toujours fidèles à leur système d'obéir à l'ennemi présent, +s'empressèrent d'aller lui faire leurs soumissions; mais ils se +bornèrent à des protestations d'attachement, et ne fournirent de +l'argent et des vivres qu'autant qu'ils y furent contraints. Les +Arabes vinrent aussi, avec une partie de leurs cavaliers, joindre son +armée, bien moins dans l'intention de lui servir d'auxiliaires que +pour éviter ses poursuites, et surtout pour vivre, pendant la crise, +aux dépens du pays, et piller les vaincus, s'il y avait une affaire.</p> + +<p>Le Caire avait trop souffert pendant le siége qu'il avait eu à +soutenir pour s'y exposer de nouveau. La plus grande tranquillité y +régnait, malgré la <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> proximité des armées ennemies; mais en +même temps qu'ils promettaient de ne faire aucun mouvement, les +habitans annonçaient avec franchise qu'ils seraient forcés de se +joindre aux Osmanlis, s'ils parvenaient à s'introduire dans la ville, +et que les premiers soins des Français devaient être d'en garder +toutes les avenues. Le général Belliard, pour mieux les contenir, +s'assura de la personne des principaux cheiks, et les garda en otages +dans la citadelle.</p> + +<p>Nous avons parlé précédemment des vexations que Mourâd-Bey et son +envoyé Osman-Bey Bardisi, avaient éprouvées du général Menou, et de la +manière dont ses secours avaient été refusés. Cette conduite devait +l'indisposer contre le chef des Français, et lui ôter l'espérance +d'être protégé par eux. Lorsque les circonstances forcèrent le général +Belliard à rappeler les troupes qui occupaient la Haute-Égypte, il +invita Mourâd-Bey à descendre avec ses mameloucks; ce bey effectua ce +mouvement avec lenteur. Une peste horrible dévastait alors ces +provinces; les mameloucks en étaient attaqués, et chaque bey s'isolait +dans le désert avec les siens. N'ayant pas été entraîné par des +démarches ostensibles à se prononcer ouvertement avant de connaître +les résultats de la campagne qui s'ouvrait, il voulait en profiter +pour garder une espèce de neutralité, afin de s'arranger avec le +vainqueur. Déjà il avait appris le premier succès des Anglais; des +agens envoyés par eux, le pressaient d'unir ses intérêts aux leurs. +<span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> Ennemi juré des Turcs, dont il connaissait toute la +perfidie, il savait qu'il ne devait en attendre qu'une vengeance, +préparée d'abord par de bons traitemens; mais il pouvait espérer +quelque avantage de la protection de leurs alliés; et on peut +soupçonner qu'en cas d'événemens malheureux pour les Français, il s'y +ménageait un appui. Ses projets éventuels n'ont cependant jamais +influé sur sa conduite; il témoigna aux Français jusqu'à sa mort un +attachement toujours égal, et même, à cette époque, il préparait pour +eux des envois de grains dont il savait qu'ils manquaient. Leurs +revers et l'inquiétude qu'il concevait pour son sort futur +l'affectèrent vivement. Les chagrins ébranlèrent sa santé; il fut +attaqué de la peste, et y succomba le 2 floréal, après trois jours de +maladie.</p> + +<p>Les beys et mameloucks sentirent vivement cette perte; les +circonstances ne permettant pas de porter son corps au tombeau des +mameloucks, où ils avaient désigné sa place près d'Aly-Bey, ils +l'inhumèrent à Saouagui, près Tahta. Le plus bel hommage fut rendu à +sa bravoure; ses compagnons d'armes brisèrent ses armes sur sa tombe, +déclarant qu'aucun d'eux n'était digne de les porter.</p> + +<p>Mourâd-Bey n'était pas un homme ordinaire; il possédait éminemment les +défauts et les vertus qui tiennent au degré de civilisation où les +mameloucks sont parvenus. Livré à toute l'impétuosité de ses passions, +son premier moment était terrible, le second l'entraînait souvent dans +un excès contraire. <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> Doué par la nature de cet ascendant qui +appelle certains hommes à dominer les autres, il avait l'instinct du +gouvernement sans en connaître les ressorts. Également prodigue et +rapace, il donnait tout à ses amis, et pressurait ensuite le peuple +pour subvenir à ses propres besoins. Joignez à ces traits généraux une +force extraordinaire, une bravoure à toute épreuve, et une constance +dans le malheur qui, au milieu des crises fréquentes de sa vie agitée, +ne l'a jamais abandonné.</p> + +<p>Les beys, après sa mort, reconnurent pour chef Osman-Bey Tambourgi, +qu'il leur avait désigné. Il fit faire au général Belliard des +protestations d'attachement aux Français, et fit annoncer des envois +de grains; mais il mit beaucoup de lenteur dans tous ses mouvemens, +afin de mieux régler sa conduite sur les circonstances.</p> + +<p>Après la retraite du corps de Rahmaniëh, et la rentrée de celui qui +avait été reconnaître l'armée du visir, les beys voyant plusieurs +armées s'avancer de concert contre le Caire, en même temps que le +corps de l'Inde, arrivé à Kenëh, descendait le Nil, jugèrent les +affaires des Français désespérées, et qu'il convenait à leurs intérêts +d'abandonner ostensiblement leur cause. Ils allèrent camper auprès du +capitan-pacha et des Anglais; mais ils chargèrent en même temps +Hussein-Bey, leur envoyé chez les Français, de les prévenir de cette +démarche, et de les excuser, en leur annonçant qu'ils ne commettraient +<span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> aucune hostilité contre eux. En effet, ils tinrent parole.</p> + +<p>L'armée d'Orient, lors de son arrivée en Égypte, était, huit jours +après le débarquement, à Rahmaniëh, dix jours plus tard, elle livrait +la bataille des Pyramides. Les soldats, encore fatigués de la +traversée, avaient fait toute cette route sans moyens de transport, ni +par terre ni par eau, avant qu'aucun service fût organisé pour leur +fournir des subsistances, harcelés continuellement par les mameloucks, +les Arabes et tous les fellâhs armés; ils avaient vécu de féves, de +lentilles, de maïs, de blé et de quelques bestiaux abandonnés, qu'ils +trouvaient dans les villages. L'armée anglaise ne fut à Rahmaniëh que +soixante-trois jours après son débarquement, quoique secondée de tous +les moyens qu'elle tirait de sa flotte, par un service de subsistances +très bien organisé, par une flottille nombreuse sur le Nil et beaucoup +de chameaux pour les transports, aidée encore de l'influence du +capitan-pacha sur les habitans, qui les présentait comme les +satellites de l'islamisme. Elle mit ensuite quarante jours à faire la +route de Rahmaniëh à Embabëh, que les troupes françaises parcouraient +ordinairement en moins de quatre.</p> + +<p>Cette lenteur du général Hutchinson ne peut être motivée que sur la +crainte qu'il avait d'être battu par la réunion momentanée de toutes +les forces françaises, avant que l'armée du visir ne divisât leur +<span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> attention sur plusieurs points, et par le désir de mettre +assez d'ensemble dans ses mouvemens et ceux des Turcs, pour que les +Français ne pussent pas sortir du Caire, afin de combattre l'un, sans +abandonner cette ville aux autres. Peut-être aussi voulait-il attendre +la jonction des troupes de l'Inde. Elles étaient arrivées à Souez à la +fin de germinal; une partie y avait débarqué en attendant les moyens +nécessaires pour passer le désert. Ces troupes, descendues à terre, +eurent des malades; la peste en fit périr un certain nombre. Le +général Baird ne recevant pas assez de chameaux pour ses transports, +et craignant peut-être que le visir ne fût défait par les Français, +pendant qu'il passerait le désert, prit le parti de rappeler ses +troupes et d'aller faire son débarquement à Cosséir. Des agens du +visir furent envoyés dans la Haute-Égypte, afin d'engager les Arabes à +lui fournir les chameaux nécessaires. Ce corps arriva à Cosséir le 3 +prairial, à Kenëh le 19 prairial, et descendit fort lentement le Nil. +Le général Baird était vers Siout, lorsque la convention pour +l'évacuation du Caire fut signée.</p> + +<p>Le général Hutchinson arriva le 28 floréal à Terranëh, avec son corps +d'armée et le capitan-pacha; il y séjourna quelque temps. À Ouardan, +il prit un nouveau séjour; ce fut là que les mameloucks vinrent le +joindre. Il n'arriva que le 1<sup>er</sup> messidor près d'Embabëh, pour faire +l'investissement de Gisëh, sur la rive gauche du fleuve. Les Anglais +établirent aussitôt un pont de bateaux à Chobra, pour communiquer +<span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> avec les Turcs, et placèrent sur chaque rive un corps de +troupes pour le garder.</p> + +<p>La position des troupes françaises au Caire devenait fort difficile: +les ennemis, il est vrai, montraient toujours la même timidité; ils +employaient des forces très considérables pour faire replier de +faibles avant-postes; mais ils les resserraient successivement sans +les réunir davantage, puisque nos troupes n'en étaient pas moins +dispersées dans tous les forts et sur tous les points de l'enceinte +immense de cette ville, de la citadelle, de Boulac, du Vieux-Caire et +de Gisëh. Cette ligne de défense avait douze mille six cents toises de +développement. Il fallait à la fois résister aux attaques extérieures +de quarante-cinq mille hommes qui l'attaquaient, et contenir à +l'intérieur une populace nombreuse, naturellement disposée aux +émeutes, et qui, pouvant dès-lors prévoir que les Français +évacueraient cette ville, devait chercher les moyens de se concilier +le visir, pour éviter ses vengeances, et l'aider par un soulèvement à +y pénétrer.</p> + +<p>L'armée française ne pouvait faire une grande sortie avec des forces +suffisantes, pour livrer bataille à l'une des armées ennemies sans +dégarnir toute l'enceinte. Si elle avait agi contre l'armée anglaise, +elle n'aurait pu empêcher les Turcs d'entrer dans le Caire; et si elle +avait attaqué l'armée du visir, les Anglais se seraient emparés de +Gisëh, où était une partie des magasins. Un pareil mouvement pouvait +réussir, si les ennemis, trompés <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> sur la faiblesse des postes +restés devant eux, laissaient échapper cet avantage; mais aussi on +perdait tout par un échec.</p> + +<p>On ne pouvait donc plus espérer de battre les ennemis sous les murs du +Caire; la retraite sur Damiette, où il aurait été possible de trouver +des ressources et de prendre une position défensive, était aussi peu +praticable, depuis que cette ville et Lesbëh étaient occupées par les +Turcs. Celle sur Alexandrie ne l'était pas davantage: les troupes +auraient eu beaucoup de peine à y parvenir, en perdant au Caire tous +leurs équipages, et encore elles auraient accéléré la chute de cette +place, par l'épuisement des magasins. Il ne restait d'autre parti, si +on abandonnait le Caire, que celui de se retirer dans la Haute-Égypte; +mais il aurait fallu pouvoir y transporter des munitions, et presque +toutes les barques avaient été perdues à Rahmaniëh: d'ailleurs, +quelles ressources espérer dans un lieu où la peste la plus affreuse +dévorait les habitans?...</p> + +<p>Si on ne trouvait pas qu'il y eût de l'avantage à abandonner le Caire, +pour en sortir avec toutes les troupes disponibles, en laissant une +garnison dans la citadelle, où elle se serait défendue aussi +long-temps qu'il lui aurait été possible, on ne pouvait pas fonder +plus d'espérance sur la ville du Caire, où il n'y avait que six mille +hommes de troupes françaises en état de combattre, dispersées sur un +développement immense, et trop faibles partout pour résister à une +attaque sérieuse. La plupart des tours <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> qui défendaient +l'approche de l'enceinte, pouvaient être renversées par quelques +décharges d'artillerie. Tous ces postes, toutes ces fortifications, +qui semblaient si redoutables aux ennemis, n'étaient réellement +susceptibles que d'une défense très courte. Les troupes avaient élevé +avec la plus grande activité quelques redoutes plus solides entre le +Caire et Boulac. Quelques flèches ou plutôt des fossés peu profonds, +creusés en avant du mur d'enceinte de Gisëh arrêtaient les Anglais: +ils ouvraient la tranchée pour les attaquer. Presque aucun point +n'était à l'abri d'une attaque de vive force. Un seul étant forcé, +tout tombait, la réunion des corps isolés devenait impossible, chacun +deux restait à la merci des ennemis; et la révolte des habitans, qui +se seraient alors déclarés, aurait doublé les embarras et les pertes +des Français.</p> + +<p>Les approvisionnemens avaient été négligés et même contrariés avant la +campagne. Depuis, les rentrées avaient été peu considérables, parce +qu'on ne pouvait pas envoyer dans les provinces des détachemens +suffisans pour en protéger la perception.</p> + +<p>Le directeur des revenus en nature, quoique l'ennemi fût aux portes du +Caire, alla dans la Haute-Égypte avec une barque armée; mais les +villages, ravagés par la peste étaient déserts; il n'avait pas de +troupes pour pénétrer dans l'intérieur des terres, où Mulley-Mahammed +était en force, et il dut rentrer au Caire.</p> + +<p>Quelques fourrages, qu'on fit dans la province de <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> Gisëh, où +la récolte était à peine finie, ne suffisaient pas pour fournir à la +consommation des troupes et aux envois qu'on expédiait à Rahmaniëh: on +dut acheter des grains, et au moment du blocus, on n'avait des vivres +que jusqu'à la fin de messidor.</p> + +<p>Les caisses étaient vides au moment de l'entrée en campagne; depuis ce +temps, on n'avait reçu que le produit de quelques droits levés au +Caire: les officiers et diverses personnes attachées à l'armée, +versèrent leurs épargnes pour subvenir aux dépenses journalières. Les +magasins de l'artillerie avaient été épuisés, pour répondre aux +demandes réitérées du général Menou, et tout avait été encombré à +Rahmaniëh. Il ne restait pas au Caire 150 coups par pièce, et on y +manquait d'affûts de rechange.</p> + +<p>La peste s'était déjà déclarée au Caire, quelque temps avant la +campagne; mais depuis elle y avait fait des progrès effrayans: les +vieillards ne citaient que peu de grandes épidémies dont les ravages +pussent lui être comparés. On estime à quarante mille le nombre des +habitans qui en furent attaqués au Caire, dans l'espace de quatre +mois. Le nombre des Français qui entraient au lazaret s'était élevé +jusqu'à cent cinquante par jour. Mais les médecins, qui devaient leur +expérience sur cette maladie à leur courageux dévoûment, guérissaient +à peu près les deux tiers des malades. La peste commençait à diminuer +en messidor; les hôpitaux étaient cependant encore remplis, un grand +nombre <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> de soldats s'y trouvaient retenus par la longue +convalescence qui succède à cette maladie.</p> + +<p>Le général Belliard n'avait reçu du général Menou que des lettres +vagues. Le seul point sur lequel il insistât était la défense du +Caire; mais il n'avait envoyé aucune instruction générale. Depuis la +retraite de Rahmaniëh, la communication avait été difficile; néanmoins +deux détachemens de dromadaires étaient arrivés par le désert. Comme +ils n'apportaient aucune instruction, le général Belliard écrivit pour +en demander. Ce défaut de communication avec Alexandrie conservait en +partie, aux troupes du Caire, la tranquillité morale: la terreur, +l'espionnage, les divisions n'y existaient pas comme à Alexandrie. +Cependant le général Menou avait établi précédemment des +correspondances avec des subalternes, et était parvenu à en fanatiser +quelques uns. Au lieu d'entourer de la confiance des troupes les +officiers qui les commandaient, on excitait les soupçons contre +plusieurs d'entre eux; on s'attachait surtout à poursuivre ceux qui +étaient trop francs pour déguiser l'estime et l'attachement qu'ils +avaient pour le général Reynier. Quoique toutes ces manœuvres +fussent de nature à décourager les troupes, elles ne purent effacer en +elles ce zèle et ce dévoûment qu'elles avaient montré dans les +circonstances les plus pénibles, et qui les disposait à tout souffrir, +à tout entreprendre pour conserver l'Égypte, ou du moins différer sa +perte; mais il aurait fallu des moyens, et nous avons vu <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> +qu'ils manquaient. On ne pouvait sortir, pour combattre les ennemis, +sans s'exposer à de grands revers. La retraite dans la Haute-Égypte +n'offrait aucune ressource. Si les ennemis tentaient une attaque +contre l'une des parties de l'enceinte, ils devaient réussir à la +forcer, et contraindre les troupes à se rendre à discrétion. Il ne +restait donc d'autre parti, que d'imposer à des ennemis aussi +pusillanimes, par une contenance fière et assurée, et de leur dicter +les conditions de la retraite avant que des succès leur eussent appris +à connaître leurs forces.</p> + +<p>On proposa, le 3 messidor, une suspension d'armes. Les conférences +durèrent jusqu'au 8. On avait réussi à intimider les ennemis; de +faibles fortifications leur présentaient un aspect redoutable. On +signa le 9 une convention par laquelle les troupes françaises devaient +évacuer le Caire, avec des conditions pareilles à celles du traité +d'El-A'rych. Elles emportaient leurs armes, leur artillerie, leurs +équipages; emmenaient un certain nombre de chevaux et tout ce qu'elles +jugeaient convenable, et devaient être conduites en France sur des +bâtimens anglais. Comme on ignorait si les approvisionnemens +d'Alexandrie permettraient d'en prolonger la défense, on inséra dans +cette convention une clause, par laquelle cette place serait libre +d'accepter, dans un délai limité, les mêmes conditions.</p> + +<p>La garnison du Caire eut douze jours pour préparer cette évacuation; +elle se rendit ensuite à <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> Aboukir, où elle s'embarqua; dans +sa marche du Caire à Rosette, elle était accompagnée par l'armée +anglaise, le corps du capitan-pacha et les mameloucks. La plus +parfaite union régnait entre toutes ces troupes, soumises, peu de +jours avant, à l'obligation de s'entr'égorger.</p> + +<p>L'armée ne pouvait laisser en Égypte les restes de Kléber, d'un +général dont la perte était chaque jour plus vivement sentie. La +cérémonie de leur translation du fort d'Ibrahim-Bey, où ils étaient +déposés, jusqu'à la djerme qui devait les transporter, fut annoncée +par des salves de tous les forts. Les Anglais et les Turcs, qui +avaient été prévenus, pour que ce bruit d'artillerie, dans les +circonstances où l'on était ne leur donnât pas d'inquiétude, voulurent +concourir à ces honneurs funèbres, et répondirent, par des salves +réitérées, à celles des Français.</p> + +<h2>CHAPITRE VI.</h2> + +<p class="chaptitle">BLOCUS D'ALEXANDRIE JUSQU'À L'ENTIÈRE CONSOMMATION DES VIVRES; SON +ÉVACUATION.</p> + +<p>Pendant que la moitié de l'armée anglaise et les deux armées turques +agissaient dans l'intérieur de l'Égypte, et jusqu'après l'évacuation +du Caire, il ne se passa aucun événement remarquable à Alexandrie. Les +troupes étaient toujours campées sur les <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> hauteurs de +Nicopolis, et y remuaient beaucoup de terre. On enlevait des ouvrages +de la place des pièces de gros calibre, pour armer ces retranchemens. +Cette position trop étendue pour le nombre des troupes, avait encore +le défaut de nuire au rassemblement de forces suffisantes pour +s'opposer à l'établissement des Anglais au Marabou, qui devait être +leur première opération offensive: au lieu que si on s'était borné à +la seule défense des ouvrages et de l'enceinte de la place, on aurait +pu les dégarnir momentanément pour opposer toutes les forces à +l'ennemi, sur les points où il se serait présenté. La plus grande +partie des ouvriers étant employée à ce retranchement, on ne pouvait +travailler que lentement à perfectionner les fortifications +d'Alexandrie. On acheva cependant de revêtir sa nouvelle enceinte, et +le général Menou fit construire un nouveau front, sur le bord de la +mer, pour fermer, du côté du port, la place, où il était campé avec +son quartier-général. La nécessité de clore d'abord la ville, et de +défendre son enceinte, avait fait retarder précédemment la +construction de deux forts, l'un sur la hauteur dite de <i>Cléopâtre</i>, +et l'autre sur celle de la colonne de Pompée: ils étaient nécessaires +pour défendre les approches, parce que l'ennemi, une fois établi sur +ces points, aurait de là commandé toute la ville d'Alexandrie, le port +Neuf et la communication des postes, et qu'il aurait pu s'en rendre +maître en moins de six jours. On avait plusieurs fois parlé au général +<span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> Menou de l'importance de ces ouvrages; le général Reynier +les lui avait recommandés en partant. Après le départ de cet officier, +on y employa un plus grand nombre d'ouvriers, et ils furent rendus +susceptibles de défense. L'inondation du lac Maréotis, qui venait +baigner le pied des hauteurs de la colonne de Pompée et resserrait la +position des Français, rendait l'occupation de ces hauteurs encore +plus importante, parce qu'elle obligeait les ennemis à n'attaquer +qu'un seul front d'Alexandrie, ou à diviser leur armée pour investir +entièrement cette place. Les généraux Samson et Bertrand, commandant +le génie, et le général Songis, commandant l'artillerie, dirigeaient, +autant qu'il dépendait d'eux, ces ouvrages, d'après un bon système de +défense: mais faisant d'inutiles efforts pour éclairer le général +Menou, ils durent souvent se borner à exécuter les travaux et les +dispositions ridicules qu'il leur prescrivait.</p> + +<p>Le général Menou s'était fait illusion sur l'approvisionnement +d'Alexandrie et sur l'état des magasins, jusqu'au moment où toute +communication avec l'intérieur de l'Égypte lui fut interdite. Ce ne +fut qu'en prairial qu'on s'occupa sérieusement de mettre de l'économie +dans les consommations; on vit que les blés qui restaient en magasin +seraient bientôt épuisés, et on y mêla du riz pour la fabrication du +pain, d'abord dans la proportion de deux tiers de blé et d'un tiers de +riz, ensuite d'une moitié de blé et d'une moitié de riz. Les Arabes, +<span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> attirés par l'appât du gain, apportèrent des blés à +Alexandrie. On acheta, à très haut prix, pour les magasins de l'armée, +tout ce qu'ils apportèrent. Ces convois, dont quelques uns étaient +assez considérables, fournirent pendant deux mois une partie du blé +nécessaire à la consommation. Les caisses étant vides, les officiers, +les administrateurs, les négocians, etc., versèrent l'argent qu'ils +avaient; on s'en servit pour payer les grains apportés par les Arabes, +et pour quelques autres dépenses.</p> + +<p>Quoique le spectacle de tant d'opérations désastreuses, les jalousies, +les délations, et la terreur qui en était la suite, dussent porter le +découragement dans toutes les âmes, chacun était cependant résolu à +souffrir pour l'honneur de l'armée; et on sentait généralement que +pour donner le temps de terminer les négociations de la paix, il était +nécessaire de prolonger la défense d'Alexandrie.</p> + +<p>Le général Menou, en faisant partir le général Reynier, n'avait pas +écrit directement contre lui; ensuite dans des dépêches subséquentes +il annonça que ce départ avait éteint tous les partis qui paralysaient +ses opérations; il renouvela l'engagement de conserver l'Égypte, et +continua de tromper le gouvernement par de faux rapports sur la +situation de l'armée et sur les événemens de la campagne; croyant +détruire, par des espérances flatteuses, l'effet que devait produire +l'annonce de toutes ses fautes. Quoique la conduite du général Menou +envers le général Reynier ne pût être justifiée, des <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> succès +lui auraient cependant donné une excuse apparente; mais il fallait +savoir se les procurer; il fallait pouvoir sentir que le moyen de les +obtenir était la réunion de l'armée, et des manœuvres actives et +audacieuses dans l'intérieur de l'Égypte; il fallait sentir qu'au lieu +de rester campé dans Alexandrie, la place du général en chef était +près du corps le plus considérable, qui se trouvait au Caire.</p> + +<p>Les membres de l'Institut et de la Commission des Arts, qui, après les +premiers événemens de la campagne, étaient venus à Alexandrie, comme à +l'endroit le plus sûr pour des non-combattans, avaient obtenu, à la +fin de floréal, l'autorisation de partir pour la France: ils s'étaient +embarqués sur un petit bâtiment. Au moment où ils sortirent du port, +les Anglais leur refusèrent le passage: ils voulurent y rentrer, on +les menaça de les couler: enfin, après quelques jours d'anxiété, le +général Menou leva sa défense, et ils revinrent à Alexandrie, où, +incorporés dans une garde nationale composée d'employés et autres +Français non militaires, ils firent le service intérieur de la place.</p> + +<p>L'article du traité d'évacuation du Caire qui donnait au général Menou +la faculté d'en profiter pour la garnison d'Alexandrie, lui fut +notifié le 18 messidor. Étant prévenu des négociations de paix, il +était nécessaire d'en prolonger la défense aussi long-temps que les +approvisionnemens et la timidité des ennemis le permettraient. On +savait aussi que la flotte de l'amiral Gantheaume était en route pour +<span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> apporter des secours: la corvette <i>l'Héliopolis</i>, qui entra +à la fin de prairial dans le port, avait été détachée de cette flotte, +lorsqu'elle dut s'éloigner, ayant été aperçue par les Anglais à trente +lieues d'Alexandrie; elle ne pouvait cependant encore y arriver et +donner de nouveaux moyens de défense. On sentit généralement la force +de ces motifs, et la proposition fut rejetée.</p> + +<p>Il aurait peut-être convenu de se rendre alors un compte exact des +approvisionnemens d'Alexandrie, et du temps qu'on pourrait encore y +tenir; de prévoir que la première opération des Anglais serait de +s'emparer du Marabou, et d'intercepter ainsi les vivres que les Arabes +apportaient; de retarder le plus possible l'acceptation du traité par +des négociations incidentes, et de se ménager ainsi les moyens de +sauver les bâtimens qui se trouvaient encore dans le port +d'Alexandrie.</p> + +<p>Le général Menou se hâta d'expédier en France un bâtiment, pour +dénoncer l'évacuation du Caire; il ne sentit pas que c'était se +dénoncer lui-même, puisque cette évacuation était un résultat de ses +mauvaises dispositions; puisque le principal corps de l'armée était +là, lui, général en chef, aurait dû s'y trouver pour employer des +moyens capables de prévenir cette évacuation. Il joignait à cette +dénonciation l'annonce qu'il avait des vivres pour plusieurs mois, +l'assurance de ne jamais capituler à Alexandrie, et la promesse de +s'enterrer sous les ruines de cette ville. Lorsqu'on prend, à la face +de <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> l'Europe, de pareils engagemens, il faut savoir les +tenir.</p> + +<p>Les armées anglaise et turque avaient suivi la garnison du Caire +jusqu'à Aboukir: dès que la plus grande partie en fut embarquée, leurs +généraux, apprenant que les propositions relatives à l'évacuation +d'Alexandrie avaient été rejetées, et que les Arabes y portaient des +vivres; ignorant aussi combien de temps la garnison pourrait y +subsister, se déterminèrent à entreprendre des opérations pour en +accélérer la reddition.</p> + +<p>Le 28 thermidor, ils augmentèrent la flottille qu'ils avaient dans le +lac Maréotis, et y firent entrer un grand nombre de chaloupes et de +petites barques pour le transport des troupes. Ils projetèrent de +détourner l'attention des Français par une fausse attaque sur le camp +des hauteurs de Nicopolis, tandis qu'ils débarqueraient près du +Marabou, et s'établiraient sur la langue de terre qui sépare le lac de +la mer. Nous avons vu plus haut qu'outre le défaut qu'avait la +position de Nicopolis, d'être trop étendue pour un aussi petit nombre +de troupes françaises, elle avait encore celui d'occuper toutes les +forces disponibles, et qu'il n'en restait plus suffisamment pour +opposer aux autres attaques.</p> + +<p>Le 29 thermidor, avant le jour, une troupe de deux mille Albanais +attaqua un mamelon qui domine le bord de la mer, en avant de la gauche +du camp des Français, et travailla aussitôt à s'y retrancher. +L'avant-poste qui l'occupait se retira dans les <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> +retranchemens, dont l'artillerie tira avec succès sur les ennemis; +deux compagnies de grenadiers sortirent alors, coururent sur eux et +les forcèrent à fuir en abandonnant plusieurs morts et blessés. Ils se +réunirent près du camp des Anglais, et se bornèrent à tirailler, +pendant le reste de la journée, avec les avant-postes. L'armée +anglaise avait marché pendant ce temps; six mille hommes se +déployèrent derrière la hauteur située entre les étangs et le premier +pont du canal d'Alexandrie; l'avant-poste qui y était se retira vers +ce point. Cette hauteur étant à portée de canon du camp des Français, +les Anglais restèrent masqués derrière elle et ne firent paraître +qu'un petit corps de troupes. Le général Menou envoya deux compagnies +de grenadiers de la 25<sup>e</sup>, deux autres de la 75<sup>e</sup>, ainsi qu'un +bataillon de cette demi-brigade, en tout quatre cents hommes, pour +chasser ce corps de six mille hommes. Les soldats exécutèrent cet +ordre avec toute la valeur qu'on pouvait attendre d'eux. Ils montèrent +sur la hauteur au pas de charge, et chassèrent les premiers +tirailleurs anglais; mais, arrivés vers la crête, ils reçurent la +décharge de la ligne anglaise; et se voyant trop faibles, ils +regagnèrent le camp sans que les ennemis fissent aucun mouvement pour +les poursuivre; ils avaient de la cavalerie et n'en profitèrent pas +pour couper la retraite à cette petite troupe.</p> + +<p>On apercevait alors le lac Maréotis couvert de barques et de chaloupes +remplies de troupes, protégées par cinquante chaloupes et barques +canonnières. <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> Toute cette flottille était déjà, au lever du +soleil, en face de la colonne de Pompée; le vent contraire avait +retardé sa marche et l'avait empêché d'arriver, au point du jour, au +lieu du débarquement. On la voyait se diriger vers l'embouchure d'un +canal comblé, par lequel le lac Maréotis communiquait autrefois avec +la mer. C'était là que les dix-huit chaloupes qui composaient la +flottille française étaient placées, sous la protection de trois +pièces de 18, depuis qu'on avait évacué l'île de Mariout, quelques +jours auparavant. Il était évident que cette flottille se dirigeait +sur ce point, et qu'elle irait débarquer les troupes un peu plus loin, +afin de s'établir sur la langue de terre du Marabou, et d'attaquer ce +poste; mais on ne put jamais le faire comprendre au général Menou. Le +général Songis, qui pénétra le premier le dessein des ennemis, lui dit +vainement de ne pas s'inquiéter de leur fausse attaque sur le camp de +Nicopolis, et de faire marcher des troupes pour s'opposer à +l'exécution de leur attaque réelle. Il resta toujours, avec le +principal corps, au camp de Nicopolis, et ne fit suivre la marche de +la flottille que par un bataillon de la la 21<sup>e</sup> légère, cent guides +à pied et cent vingt dragons. Ce corps, de cinq cents hommes +seulement, marcha à la hauteur de la flottille jusque vers le Marabou, +où les barques se divisèrent sur deux points différens. Il était trop +faible pour empêcher les six mille hommes que portait cette flottille +de s'établir sur une plage unie, commandée par le feu de toutes +<span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> les chaloupes canonnières, et se retira vers les ravins de +l'ancien canal. La flottille française était trop inférieure à celle +des ennemis pour se maintenir sur le lac; il n'existait aucune anse où +elle pût se mettre à l'abri, et devenait inutile. On voulut essayer de +la convertir en brûlots lorsque la flottille anglaise passa, afin d'y +mettre du désordre; mais le vent ne favorisait pas ce projet; elle +brûla trop loin pour leur faire du mal.</p> + +<p>Les Anglais, après s'être établis à terre, attaquèrent le poste du +Marabou, et le canonnèrent vivement par terre et par mer. Ce poste, +qui n'était qu'une ancienne mosquée bâtie sur un rocher détaché du +continent, fut bientôt détruit; il capitula le 3 fructidor. De trois +avisos qui étaient mouillés près de ce fort, deux furent coulés, et le +troisième rentra, dès le 1<sup>er</sup> fructidor, à Alexandrie, fort +endommagé.</p> + +<p>Après la prise du Marabou, les Anglais firent entrer, le 4 fructidor, +dans la partie est du port Vieux, une frégate, six corvettes et +plusieurs bâtimens légers, et canonnèrent vivement le corps de troupes +qui s'était posté, le 29 thermidor, sur les bords de l'ancien canal. +Ils prenaient de revers sa droite, tandis que le feu de la flottille +du lac Maréotis écrasait sa gauche. L'armée anglaise vint en même +temps occuper cette position: elle était forte alors de plus de huit +mille hommes, parce qu'elle avait reçu des renforts, entre autres, un +régiment de dragons et cinq cents mameloucks. Malgré cette <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> +supériorité, elle ne poussa pas vivement le petit corps de six cents +Français qui, parfaitement dirigés par le général Eppler, les arrêta +un moment et se retira ensuite en bon ordre.</p> + +<p>Les troupes françaises prirent alors position; la droite au fort +Leturcq, et la gauche sur les hauteurs de la colonne de Pompée. On +tira quelques troupes du corps de Nicopolis pour occuper ces +dernières; il restait seulement deux mille deux cents hommes pour +défendre ce front et les retranchemens du camp de Nicopolis contre +l'armée anglaise. Le reste des troupes gardait les ouvrages +d'Alexandrie, avec les marins, les invalides, les convalescens et la +garde nationale.</p> + +<p>Il était surtout nécessaire d'empêcher les ennemis de s'emparer du +fort Leturcq, parce que, s'ils y avaient établi des batteries, ils +pouvaient de là couler tous les bâtimens qui étaient dans le port +Vieux.</p> + +<p>Les Anglais restèrent quelques jours sans rien entreprendre; mais le +8, vers onze heures du soir, environ huit cents cavaliers anglais et +mameloucks tournèrent les premiers avant-postes, et en enlevèrent +quelques uns, tandis qu'une colonne d'infanterie suivait le bord de la +mer. Les troisièmes bataillons des 18<sup>e</sup> et 21<sup>e</sup> l'arrêtèrent assez +long-temps; mais se voyant pris en flanc par la cavalerie, ils se +retirèrent sur le fort Leturcq. Les Anglais n'ayant pu réussir à +enlever ce fort dans cette surprise, s'établirent auprès, et +commencèrent des tranchées pour l'attaquer dans les règles.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> Les troupes étaient disséminées autour d'Alexandrie, et +partout trop faibles pour résister aux attaques des ennemis, qui, sur +tous les points, pouvaient se présenter avec des forces infiniment +plus nombreuses. Le seul parti à prendre pour en prolonger la défense, +était de la considérer comme un grand camp retranché, de se renfermer +dans les ouvrages, et de conserver toujours au centre un gros corps +disponible, qu'on aurait opposé à l'ennemi sur les points où il aurait +attaqué l'enceinte. Pour cet effet, il aurait fallu évacuer le camp de +Nicopolis, et ne conserver en dehors de la place que le fort Leturcq, +les hauteurs de la colonne de Pompée, une partie de l'enceinte des +Arabes et la redoute de Cléopâtre. Par ce moyen, on aurait pu disputer +encore quelque temps la prise d'Alexandrie contre des ennemis peu +entreprenans; mais, lors même que le général Menou aurait su prendre +ce parti, il n'était plus temps de l'adopter, parce que les vivres et +l'eau allaient manquer: il n'en restait que jusqu'aux premiers jours +de vendémiaire. Les soldats, qui ne recevaient depuis long-temps que +du pain composé de moitié blé et moitié riz et un peu de viande de +cheval, étaient épuisés par cette mauvaise nourriture; et l'eau, +devenue saumâtre, donnait naissance à beaucoup de maladies, +particulièrement au scorbut; les hôpitaux étaient encombrés de plus de +deux mille malades: d'autres, convalescens ou éclopés, n'étaient en +état de faire que le service des forts; il ne restait pas trois mille +hommes en état de se <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> battre, et ils étaient accablés par les +privations et la fatigue des journées précédentes.</p> + +<p>D'après ces réflexions, on fut convaincu que lors même qu'on pourrait +encore défendre quelque temps Alexandrie, la famine forcerait bientôt +à capituler, et qu'il valait mieux s'y résoudre avant que les Anglais +eussent resserré davantage la place et obtenu quelque succès, parce +qu'on pouvait encore leur dicter les conditions de l'évacuation; mais +personne n'osait en parler au général Menou, qui ne savait ni comment +combattre, ni comment capituler. Cependant quelques généraux et chefs +de corps lui firent part de leur opinion le 9 fructidor. Le général +Menou envoya aussitôt aux Anglais un parlementaire, pour demander une +suspension d'armes de trois jours, pendant lesquels on traiterait de +l'évacuation: elle lui fut accordée. Les généraux furent assemblés le +lendemain en conseil de guerre: on y arrêta qu'il était inutile de +prolonger la défense, et on fixa les conditions qu'on pourrait +proposer. Le général Menou, toujours fidèle à son système de rejeter +ses fautes sur les autres, dit que c'était l'évacuation du Caire qui +entraînait celle d'Alexandrie, et ne parla plus de s'ensevelir sous +les murs de cette place. Il fut dressé procès-verbal de ce conseil de +guerre et des motifs qui déterminaient à traiter; la capitulation fut +signée le 12, et ratifiée le 13 par les généraux en chef.</p> + +<p>On remit, le 15 fructidor, les forts Leturcq et Duvivier et le camp de +Nicopolis aux Anglais, qui <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> s'engagèrent à fournir les +bâtimens nécessaires au transport de la garnison en France: elle +s'embarqua avec armes et bagages. Les trois frégates et les autres +bâtimens qui se trouvaient dans le port d'Alexandrie furent remis aux +ennemis. Le capitaine Villeneuve commandait ces frégates: il avait +voulu, lorsqu'on se disposait à capituler, essayer de sortir pendant +la nuit, afin de sauver ces bâtimens, s'il était possible, ou de ne +les perdre au moins qu'après un combat; mais il n'avait pu en obtenir +l'agrément du général Menou.</p> + +<p>On avait maladroitement inséré dans la capitulation un article relatif +aux collections faites par les membres de l'Institut et de la +Commission des Arts: les Anglais n'avaient pas voulu l'accorder, mais +les naturalistes, par leur fermeté dans le refus d'abandonner leurs +collections, et la menace de les brûler, surmontèrent ces difficultés: +on ne laissa que quelques statues grossièrement sculptées et un +sarcophage de granit.</p> + +<p>Les troupes s'embarquèrent dans la première décade de vendémiaire. +Quelques bâtimens quittaient les côtes d'Égypte lorsqu'on signait à +Londres les préliminaires de la paix et l'article par lequel cette +province devait être restituée aux Turcs.</p> + +<p>Ainsi s'est terminée l'expédition d'Égypte. Tant il est vrai qu'un +chef inhabile détruit par sa seule influence tous les ressorts qui lui +sont confiés; mais peu d'armées sans doute ont plus de droits à +l'admiration que celle d'Orient. Transportée sur un sol <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> +étranger, l'événement funeste du combat naval d'Aboukir pose une +barrière entre elle et sa patrie; elle n'en est point abattue; une +marche rapide la porte au centre du pays, tous ses pas y sont marqués +par des victoires; chaque jour lui offrait des fatigues sans nombre, +des dangers toujours renaissans, des privations de tous les genres, +aucune de ces jouissances qui, avec les combats, partagent les momens +du militaire et lui font oublier les fatigues de la guerre. Tous, +officiers, soldats, supportaient volontiers cette existence pénible, +appréciant, par l'opiniâtreté que les ennemis mettaient dans leurs +attaques réitérées, combien la possession de l'Égypte serait utile à +leur patrie; et cette idée compensait à leurs yeux tout ce qu'ils +avaient à souffrir.</p> + +<p>Les revers qu'elle a éprouvés dans la dernière campagne, n'atteignent +point sa gloire. Disséminée par les dispositions de son chef, elle a +long-temps imposé sur tous les points à des ennemis toujours +supérieurs en nombre; et son attitude fière, dans les momens les plus +difficiles, a constamment ralenti leur marche.</p> + +<p>La seule opération qui fasse honneur aux Anglais, est leur +débarquement, et ils en doivent la réussite à leur marine; car six +mille hommes qu'elle parvint à jeter à la fois sur la côte, furent +ébranlés par dix-sept cents hommes, obligés de veiller en même temps +sur toute l'étendue de la baie d'Aboukir, et qui, par conséquent, ne +purent agir ensemble sur le point d'attaque.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> L'armée anglaise, après son débarquement, ne tenta que le 22 +ventôse de s'approcher d'Alexandrie. Elle aurait dû y rencontrer +l'armée française réunie; il n'y avait que quatre mille hommes qui lui +disputèrent le terrain et l'intimidèrent au point qu'elle n'osa +attaquer cette place; et loin de profiter de cet avantage, elle prend +la défensive et se retranche.</p> + +<p>Le 30 ventôse, les Français vont l'attaquer, dans une position +resserrée qu'elle avait eu le temps de fortifier; des chaloupes +canonnières sur la mer et sur le lac Maadiëh couvraient ses flancs; le +nombre de ses troupes était double. L'obscurité de la nuit, la mort de +plusieurs chefs jette du désordre dans l'armée française, et celui qui +la commande se tenant à l'écart ne peut la réorganiser lui-même, et +n'en veut confier le soin à personne; il fait écraser la cavalerie; +l'armée est obligée de se retirer, et les Anglais manquent encore +cette occasion de profiter de leurs succès.</p> + +<p>Renfermés dans leurs retranchemens, ils n'essaient d'en sortir que +vingt jours après, pour aller à Rosette, poste important pour eux, et +que l'armée ne protégeait pas.</p> + +<p>Ils y restent un mois avant de s'étendre du côté de Rahmaniëh, qu'il +leur était également utile d'occuper pour intercepter toute +communication entre Alexandrie et le Caire. Le corps de troupes +françaises qu'ils y trouvent, trop faible pour leur résister, se +retire sur le Caire: il était de leur intérêt <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> d'en suivre +rapidement la marche, et ils emploient quarante jours à parcourir un +espace que les Français parcouraient ordinairement en quatre.</p> + +<p>Ils arrivent enfin au Caire avec le capitan-pacha; là ils se joignent +au visir, et ces armées réunies, six fois plus nombreuses que les +Français, craignent encore les chances des combats, et reçoivent la +loi plutôt qu'elles ne la dictent, dans le traité d'évacuation.</p> + +<p>Ils redescendent ensuite vers Alexandrie; la même lenteur y préside à +toutes leurs opérations, et c'est le défaut de vivres, bien plus que +leur audace, qui en accélère la chute.</p> + +<p>L'expédition des Anglais a réussi, mais ils n'y ont recueilli que la +gloire du succès, parce que jamais ils ne surent commander la +victoire, ni par leurs dispositions, ni par leur bravoure, ni par leur +audace. Leur marche timide malgré leur énorme supériorité, dénote +aisément quelle aurait été leur destinée, si le chef de l'armée +d'Orient avait été digne d'elle.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> EXTRAIT DU JOURNAL<br> +<span class="smaller">DU<br> +CHEF DE BRIGADE DU GÉNIE D'HAUTPOUL.</span></h2> + +<p class="chaptitle">PRISE DE ROSETTE PAR LES ANGLAIS.—MARCHE CONTRE LE + VISIR.—CAPITULATION DU CAIRE.</p> + +<p>L'ennemi s'empara de Rosette vers le 15 germinal. Le bataillon de la +85<sup>e</sup> qui y était effectua sa retraite par le Delta, et se rendit à +Rahmaniëh. On laissa dans le fort Julien une compagnie d'invalides +pour le défendre.</p> + +<p>Le général en chef, décidé à reprendre Rosette, fit partir d'abord le +général Valentin, puis le général Lagrange, son chef d'état-major, qui +vint camper à El-Aft, village qui se trouve à trois lieues au-dessous +de Rahmaniëh, et à huit lieues de Rosette.</p> + +<p>Le général Morand, d'après les ordres qu'il avait reçus du général en +chef, avait laissé à Lesbëh deux cents hommes, et était arrivé à +Rahmaniëh avec la 2<sup>e</sup> légère, et une compagnie d'artillerie légère.</p> + +<p>Le camp était assis derrière des monticules formés par le curage +successif du canal, sa droite appuyée sur le Nil; de l'autre côté du +fleuve était la ville de Fouah, qui lui fournissait les vivres; sa +gauche se prolongeait vers une plaine rase que <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> l'ennemi +pouvait facilement tourner: il pouvait en outre, venir à Birket par +une très belle route qui partait d'Édraux; et en nous dérobant une +marche de nuit, il pouvait être avant nous à Rahmaniëh. Malgré tous +ces désavantages, le général Lagrange voulut conserver son camp.</p> + +<p>Il avait avec lui la 2<sup>e</sup> et la 4<sup>e</sup> légère, la 13<sup>e</sup>, 69<sup>e</sup> et +85<sup>e</sup> de ligne, le 7<sup>e</sup> de hussards, le 20<sup>e</sup> de dragons, et des +détachemens du 22<sup>e</sup> de chasseurs, et du 14<sup>e</sup> régiment de dragons.</p> + +<p>Le général Bron vint le joindre quelques heures après avec le 15<sup>e</sup> +de dragons, et le reste du 22<sup>e</sup> de chasseurs; ce qui lui faisait en +tout sept à huit cents hommes de cavalerie, et près de trois mille +hommes d'infanterie.</p> + +<p>Dès le premier jour de son arrivée, il jugea par une reconnaissance +qu'il fit lui-même, que l'ennemi était fort difficile à attaquer, et +qu'en supposant qu'il le forçât à abandonner la position qu'il +occupait à trois lieues en avant de Rosette, et à se replier sur cette +ville, il lui serait impossible de déloger les Turcs une fois qu'ils +se seraient placés dans les maisons de la ville. Il résolut donc +d'attendre l'ennemi dans sa position, toute mauvaise qu'elle était.</p> + +<p>On fit plusieurs batteries sur le Nil pour en défendre le passage aux +chaloupes canonnières. On coula plusieurs barques, dans une seconde +branche du côté du Delta, pour en rendre le passage également +impossible. On forma, au moyen des monticules <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> en avant du +camp, et d'un village sur la droite, un camp retranché; mais la gauche +était une plaine rase qu'on n'espérait défendre qu'au moyen de la +cavalerie et de l'artillerie légère.</p> + + +<h3><i>15 floréal.</i>—ÉVACUATION DU CAMP D'EL-AFT.</h3> + +<p>L'ennemi parut le 15 floréal, et se campa deux lieues en avant de +nous; le Nil était couvert de chaloupes canonnières, de barques, et +d'avisos qui pénétrèrent dans le Nil après la prise du fort Julien, +qui se défendit vigoureusement, mais qui, n'ayant point été secouru, +fut obligé de se rendre. Son avant-garde était placée au village de +Peirouth, à trois quarts de lieue de notre camp: il fila un corps +considérable d'Osmanlis qui pénétra en même temps par le Delta avec +plusieurs pièces de canon, et vint s'emparer de Fouah.</p> + +<p>Les barques qui nous apportaient journellement le pain de Rahmaniëh ne +purent plus passer vis-à-vis Fouah. La fusillade et le canon des +Osmanlis les en empêchèrent; nous n'avions aucun chameau à Rahmaniëh, +en sorte que l'ennemi nous ôtant nos moyens de transport par eau, nous +obligeait par une opération bien simple à nous retirer sur Rahmaniëh, +ce que nous fîmes la nuit même.</p> + +<p>Le général Lagrange n'avait pas voulu occuper Fouah, afin de ne point +s'affaiblir.</p> + +<p>Nous avions à El-Aft trois djermes armées, dont deux se sauvèrent, la +troisième fut brûlée. Nous <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> perdîmes aussi quelques barques +chargées de grains qui ne purent passer sous le feu des batteries de +Fouah.</p> + +<p>Nous travaillâmes à terminer une batterie de gros calibre, placée dans +l'île vis-à-vis Rahmaniëh, et qui devait défendre le passage du Nil. +Nous fîmes plusieurs batteries pour défendre le village de Rahmaniëh, +dans lequel nous avions près de quatre cents malades ou blessés, et +notre munitionnaire. Nous appuyâmes notre droite à des hauteurs qui +bordent le canal d'Alexandrie, sur lesquelles nous fîmes quelques +batteries, la gauche était appuyée au village de Rahmaniëh; nous fîmes +trois batteries sur le front.</p> + +<p>Le camp était assis dans un bas-fond, ayant en avant de lui un rideau +qui se défilait de la plaine; la redoute de Rahmaniëh était placée au +centre, et flanquait les ouvrages que l'on avait faits sur le front.</p> + +<p>Nous avions près de cent cinquante barques chargées de provisions, de +blé, et de munitions de guerre, le tout destiné pour Alexandrie; mais +le général en chef, qui avait gardé jusqu'au dernier moment toute sa +cavalerie dans cette place, avait épuisé tous les magasins de +fourrage, en sorte que les nombreuses caravanes qui arrivaient +d'Alexandrie à Rahmaniëh n'étaient occupées qu'à transporter de l'orge +et des fèves. Les cent cinquante barques étaient placées derrière la +redoute de Rahmaniëh, dans une petite branche du Nil.</p> + +<p>L'ennemi parut le 19 floréal au matin; il fit passer <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> du côté +du Delta un corps d'environ deux mille Osmanlis et un bataillon +anglais; nous avions de l'autre côté du fleuve trois compagnies de +grenadiers, qui, après s'être battues toute la matinée, furent +obligées de céder au nombre et de repasser le Nil. Cependant l'ennemi +marchait toujours sur Rahmaniëh, suivi d'une vingtaine d'avisos, de +plusieurs djermes armées, de beaucoup de barques et de chaloupes +canonnières, qui, malgré le feu de nos pièces de huit, se placèrent +sur les derrières de notre camp, et nous inquiétèrent beaucoup. Vers +midi, l'ennemi se déploya; les Anglais occupaient la droite, les Turcs +la gauche, qui s'appuyait au Nil; la cavalerie était au centre. Les +Anglais avaient environ six mille hommes, et trois escadrons de +cavalerie. Les Turcs pouvaient également être six mille hommes, et +huit cents chevaux: il est à remarquer que sur ces six mille Turcs, il +y en avait près de trois mille qui faisaient l'exercice à +l'européenne.</p> + +<p>L'attaque commença par les Turcs, qui longeaient le fleuve et +suivaient les chaloupes canonnières. Notre cavalerie, qui s'était +portée en avant, se replia derrière le canal d'Alexandrie. Les Turcs +et les Anglais envoyèrent beaucoup de tirailleurs; deux cents hussards +et chasseurs leur tinrent tête.</p> + +<p>Sur les trois heures, les Anglais firent un mouvement subit sur leur +droite, pour s'emparer de deux ou trois villages fort éloignés de +notre front; ils dégarnirent beaucoup leur centre par ce mouvement; +<span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> mais obligés de garder Rahmaniëh, et craignant d'ailleurs que +ce ne fût une feinte de leur part, nous nous bornâmes à repousser les +Turcs sans les poursuivre. Le général Lagrange plaça sa cavalerie à la +hauteur des villages qu'occupaient les Anglais pour éclairer leurs +mouvemens. Trois fois les Turcs attaquèrent notre droite, et trois +fois ils furent repoussés par le général Morand. Enfin, à huit heures +du soir, la 2<sup>e</sup> légère les repoussa si vivement, que les Anglais +furent obligés d'envoyer quelques compagnies à leur secours.</p> + +<p>Toutes ces attaques nous faisaient perdre du monde inutilement; les +chaloupes canonnières continuaient leur feu, et leurs boulets +sillonnaient tout le camp. Nous avions déjà près de cent hommes hors +de combat, et les Anglais n'avaient pas encore donné. Leur projet bien +marqué était de nous tourner et de nous couper la retraite sur le +Caire. Le général Lagrange, jugeant la position trop mauvaise pour la +défendre contre des forces quadruples des siennes, effectua pendant la +nuit sa retraite sur le Caire.</p> + +<p>Le 18 floréal, l'ennemi avait paru du côté du Delta; prévoyant son +attaque prochaine, on avait conseillé au général Lagrange de faire +partir les barques chargées de provisions et de munitions, et de les +envoyer sous la protection des djermes armées, trois ou quatre lieues +au-dessus de Rahmaniëh: il s'y refusa, sous prétexte que cela +produirait un mauvais effet sur le moral des troupes. Cette faible +<span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> raison nous fit perdre un convoi qui valait plus de 800,000 +livres, et des munitions de guerre de toute espèce, au moment où nous +manquions de tout au Caire.</p> + +<p>Le général en chef avait écrit au général Lagrange, dès le 11 floréal, +qu'il allait partir d'Alexandrie pour le joindre avec deux mille +hommes d'infanterie, et le reste de la cavalerie. Le général Rampon, +qui venait d'être nommé, avec le général Friant, lieutenant-général, +avait l'ordre à Alexandrie, depuis plus de douze jours, de se tenir +prêt à partir. Si ce renfort nous était arrivé, la victoire aurait pu +couronner nos efforts à Rahmaniëh.</p> + +<p>Nous partîmes à deux heures du matin, le 20 floréal, de Rahmaniëh, et +nous arrivâmes le 24, à dix heures du matin, au Caire. Nous eûmes +pendant toute la route un kamsin affreux.</p> + +<p>Le général Belliard ne sut notre arrivée qu'au moment où nous parûmes +à Embabëh. Le soir du 24, le chef de bataillon Henry, premier +aide-de-camp du général en chef, partit avec un détachement de +dromadaires, pour se rendre à Alexandrie, par les lacs Natron, et +prévenir le général en chef de l'évacuation de Rahmaniëh. On ne +conçoit pas pourquoi le général Lagrange n'avait pas fait partir ce +détachement de Rahmaniëh même. À la faveur de la nuit, il eût passé +très facilement; et en faisant un léger crochet, il eût gagné la route +ordinaire d'Alexandrie, et aurait prévenu la caravane que conduisait +le chef de brigade des dromadaires-cavaliers. <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> Cette +caravane, composée de plus de six cents Français et quatre cents +chameaux, ignorant la prise de Rahmaniëh, vint tomber elle-même au +milieu des ennemis, et fut obligée de mettre bas les armes.</p> + + +<h3><i>25 floréal.</i>—PREMIER CONSEIL DE GUERRE.</h3> + +<p>Le 25 floréal, le général Belliard, commandant la place du Caire, +assembla un conseil de guerre composé des généraux de division +Lagrange et Robin; des généraux de brigade Donzelot, Morand, Alméras, +Valentin, Duranteau, et du général Bron, commandant la cavalerie; du +chef de brigade d'Hautpoul, commandant le génie; du chef de bataillon +Ruty, commandant l'artillerie; du citoyen Estève; du chef de bataillon +Dermot, directeur du parc d'artillerie, et du commissaire-ordonnateur +Duprat.</p> + +<p>Le général Belliard, en ouvrant la séance, dit que, comme plus ancien +général de division, il avait pris le commandement; mais que ne se +sentant pas les forces suffisantes pour supporter ce fardeau, il +demandait que les généraux de division Lagrange et Robin se réunissent +à lui, pour n'agir que de concert. Cette proposition ne fut point +appuyée; les généraux de division ne parlèrent pas, en sorte qu'elle +fut regardée comme non avenue.</p> + +<p>Trois questions furent discutées dans le conseil:</p> + +<ul class="none"> +<li>1<sup>o</sup>. Se retirera-t-on dans la Haute-Égypte?</li> + +<li>2<sup>o</sup>. Se retirera-t-on à Damiette?</li> + +<li>3<sup>o</sup>. Ou se défendra-t-on dans l'enceinte du Caire?</li> +</ul> + +<p><span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> La retraite dans la Haute-Égypte ne fut pas long-temps +discutée. Le général Donzelot, qui comptait beaucoup trop sur les +mameloucks, en était le seul partisan.</p> + +<p>La retraite sur Damiette, proposée et fortement appuyée par le +commandant du génie, aurait peut-être été acceptée par le conseil, si, +dès l'ouverture de la séance, le général Belliard n'avait dit que les +chaloupes canonnières de l'ennemi étaient déjà à Terranëh, et qu'elles +seraient au ventre de la Vache avant que tous nos moyens de transport +pussent être rassemblés. Ce fait, qu'il avait avancé sur le rapport +des espions, était inexact, puisque l'ennemi ne se trouva au ventre de +la Vache que quinze jours après. Voici une partie des raisons +alléguées en faveur de la retraite sur Damiette.</p> + +<p>1<sup>o</sup>. On regardait comme une folie le projet de résister dans le +Caire; il fallait, avec six ou sept mille hommes, défendre une +enceinte de six lieues de tour, peu ou point fortifiée dans les trois +quarts de son circuit; il fallait, en outre, contenir une population +qui n'avait que trop prouvé son penchant à la révolte. Il eût été +ridicule de vouloir enfermer près de douze mille Français, en y +comprenant les malades et les blessés, dans la citadelle du Caire. On +ne pouvait donc se retirer que sur Gisëh; mais les mameloucks, +devenant nos ennemis, nous coupaient les vivres qui venaient +journellement de la Haute-Égypte; on n'avait plus alors aucun moyen +d'exister.</p> + +<p>En outre, qu'était Gisëh? un espace renfermé <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> par des murs de +jardins, que trois ou quatre coups de canon auraient mis en brèche.</p> + +<p>On proposait de se retirer dans la Haute-Égypte; mais à quoi servait +une pareille retraite? Les Anglais et les Turcs, contens d'occuper le +Caire et toute la Basse-Égypte, nous auraient lancé les mameloucks, +les Arabes, et peut-être toute la cavalerie turque, qui se serait +bornée à nous harceler et à nous couper les vivres. Ces troupes +eussent été en cela bien secondées par les paysans des villages, qui +étaient toujours prêts à se révolter. D'ailleurs, quel doit être le +projet d'un faible corps d'armée qui veut se défendre contre des +forces beaucoup plus considérables? c'est sans contredit de chercher +une position militaire où il puisse avec avantage se défendre et +arrêter son ennemi. Damiette offrait cette position, et il suffit de +jeter les yeux sur une carte pour s'en convaincre.</p> + +<p>Farescour est à environ cinq lieues de Damiette, et le chemin qui y +conduit n'est, sur une étendue de deux lieues, qu'une simple digue de +six pieds de large, bordée d'un côté par les eaux salées du lac +Menzalëh, et de l'autre, par le Nil, des rivières et des marais +impraticables. Il suffisait donc d'occuper cette digue, de former une +forte batterie sur le Nil, peu large en cet endroit, et de faire +retirer l'armée dans la presqu'île de Damiette.</p> + +<p>Une forte avant-garde, placée à Farescour, aurait continuellement +menacé la Charkié et aurait pu faire de fréquentes incursions pour +fourrager et <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> ramasser des impositions. Tout le monde sent +que huit à neuf mille fantassins étaient inattaquables dans une +pareille position.</p> + +<p>On avait l'avantage de conserver Damiette, qui, après Alexandrie, est +le seul point de contact que l'Égypte ait avec l'Europe.</p> + +<p>La seule objection qu'on pouvait faire était celle des vivres; mais +l'on répondait que la ville de Damiette était peut-être celle de toute +l'Égypte où il y avait le plus de ressources. Les magasins étaient +encombrés de riz, la récolte en blé venait de se faire, et le +voisinage du lac Menzalëh produit une quantité de poissons étonnante, +sans compter les buffles et les moutons, qui sont fort nombreux dans +la campagne. Les bœufs employés aux manufactures de riz auraient +seuls fourni de la viande pour plus de six mois à toute l'armée.</p> + +<p>D'ailleurs, en proposant la retraite sur Damiette, on ne voulait point +évacuer la citadelle du Caire; on y aurait laissé tous les malades et +une garnison suffisante. L'armée serait venue prendre une position à +Manzourah, et derrière le canal d'Achemoun; elle eût, chemin faisant, +imposé les villages et les villes, et fait filer sur Damiette tous les +grains et les fourrages, et cela, avec d'autant plus de sécurité, que +les Turcs, naturellement avides, se seraient précipités dans le Caire, +et nous auraient laissé fort long-temps tranquilles dans tout la +Charkié. Les Anglais, craignant pour Rahmaniëh et Rosette, se seraient +incontestablement rejetés sur ces deux points. On conçoit quel parti +un général habile aurait pu <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> tirer du Delta et de Menzalëh. +Ou ose assurer, et l'on répondait sur sa tête, que l'on aurait ramassé +assez d'argent pour payer l'armée pendant six mois, et assez de vivres +pour la nourrir pendant un an.</p> + +<p>On est fortement autorisé à croire que le général Belliard appréciait +les avantages de ce projet, et qu'il penchait à se retirer sur +Damiette. Mais il n'osa pas prendre sur lui d'ordonner l'évacuation du +Caire; et il fut résolu, tout en disant et en convenant que c'était +une folie, que l'on défendrait l'enceinte de cette place.</p> + +<p>Le visir était à Belbéis. On convint de partir le lendemain pour aller +le combattre. L'armée, commandée par le général Belliard, partit du +Caire le 26 au matin, et alla coucher à El-Mênager le 27. Elle +rencontra l'ennemi à deux lieues au-dessus d'El-Mênager. Le général +Belliard avait formé trois carrés; l'un commandé par le général Robin, +et les deux autres par le général Lagrange. La cavalerie était au +centre en seconde ligne. Ces carrés pouvaient former en tout cinq +mille hommes, et la cavalerie huit cents chevaux.</p> + +<p>Nous marchions en côtoyant le désert. Arrivés à la hauteur d'un +village (dont on ignore le nom), on aperçut un nombreux corps de +cavalerie, qui déboucha de droite et de gauche, et se porta sur nos +derrières; on vit également dans le lointain une nombreuse troupe qui +paraissait marcher en ligne: nous continuâmes notre route; mais, +arrivés à demi-portée de canon du village, nous fûmes assaillis par +une batterie de six pièces <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> qui donna en plein dans nos +carrés. En même temps la cavalerie ennemie parut s'ébranler et vouloir +exécuter une charge. Le général Belliard fit retirer ses carrés sur +des hauteurs hors de la portée du canon; il canonna lui-même +vigoureusement la cavalerie ennemie, et parvint à l'éloigner. Il se +rapprocha un peu du village, et avec une pièce de 12 et quelques +pièces de 8 de notre artillerie légère, il combattit les pièces +ennemies, et fit bientôt cesser leur feu.</p> + +<p>Peu de temps après l'on aperçut deux pièces ennemies qui filaient le +long d'un canal, on ordonna au 6<sup>e</sup> régiment de hussards et au 20<sup>e</sup> +de dragons de charger; ils prirent une des deux pièces; comme les +chevaux qui la traînaient étaient blessés et fatigués, on fut obligé +de la laisser, après l'avoir enclouée.</p> + +<p>Il était environ dix heures du matin; les troupes, qui étaient sur +pied depuis trois, étaient fatiguées et surtout mouraient de soif. Le +général Belliard voulant les faire reposer, ordonna de se porter sur +un village qui se trouvait à notre gauche. Ce mouvement de côté, très +simple par lui-même, parut à l'ennemi un mouvement de retraite, et lui +donna une audace inconcevable; il lui arriva du canon et des obusiers; +bientôt il nous attaqua de toutes parts, et nous obligea à regagner +promptement les hauteurs.</p> + +<p>Si, au lieu de se porter sur le village vers la gauche, nous avions +été au village en avant, notre <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> marche, plus simple, n'aurait +pu être mal interprétée par l'ennemi, et ne nous aurait pas obligés de +quitter la ligne du désert et les monticules que nous occupions. +Souvent, dans la guerre, le mouvement le plus simple est de la plus +grande conséquence. L'ennemi pouvait avoir sept à huit mille hommes de +cavalerie, douze à quinze cents hommes d'infanterie, et sept à huit +pièces de canon, dont deux obusiers.</p> + +<p>Le général Belliard était loin, sans doute, de craindre de pareilles +forces; mais il lui était impossible de les joindre, et par conséquent +de les battre; il ne pouvait atteindre de telles troupes qu'avec du +canon: aussitôt qu'il faisait un mouvement en avant, toute cette +cavalerie passait sur les derrières et sur les flancs. Faisait-il un +mouvement rétrograde, elle voltigeait autour de lui, et menaçait de le +tourner de toutes parts. Enfin, après avoir usé les deux tiers de ses +munitions, le général Belliard craignant avec raison que l'ennemi ne +se portât sur le Caire, où il aurait infailliblement pénétré, n'y +ayant pas assez de troupes pour garder une aussi grande enceinte, se +retira, vint coucher à Birket-el-Adji, et rentra le lendemain de bon +matin au Caire.</p> + +<p>L'ennemi nous suivit avec vigueur jusqu'à El-Anka: il nous abandonna à +cette hauteur, et se retira du côté de Belbéis.</p> + +<p>Il est impossible d'évaluer la perte de l'ennemi; les espions la +portèrent à trois cents morts; <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> de notre côté, nous eûmes une +vingtaine d'hommes de tués ou blessés.</p> + +<p>Il faut convenir que cette attaque fut résolue bien légèrement. On +avait appris l'année dernière, lors de la bataille d'Héliopolis, la +manière dont les Turcs combattaient: on devait savoir que leur +cavalerie cernait nos carrés, toujours prête à profiter d'un faux +mouvement, tandis que nous ne pouvions rien sur elle; leur infanterie, +même en plaine, ne pouvait être atteinte par la nôtre, dont tous les +mouvemens étaient subordonnés à ceux d'un énorme carré: on ne pouvait +donc avoir pour but, en sortant du Caire, que d'aller attaquer +Belbéis, où le visir avait son camp et toutes ses provisions: il +fallait donc être conséquent, et ne point sortir du Caire dans la +crainte que l'ennemi ne s'y jetât, ou bien une fois sorti, il fallait +attaquer Belbéis, qui était le seul but raisonnable que l'on avait pu +se proposer.</p> + +<p>Notre retraite précipitée fit un assez mauvais effet dans la ville: +cependant, comme on avait eu la précaution d'arrêter tous les chefs, +et que le saccage de Boulac, et d'une partie du Caire était encore +présent à tous les yeux, la ville ne bougea pas.</p> + +<p>Aussitôt le départ du général en chef pour Alexandrie, on avait +commencé la ligne retranchée qui devait fermer l'espace qui s'étend +depuis le fort Camin au Nil, vis-à-vis Embabëh: on y travailla de +nouveau avec la plus grande activité, ainsi qu'à <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> toutes les +fortifications qui se trouvaient à l'entour du Caire. On fit en avant +de Gisëh cinq fossés ou lunettes, armées de trois pièces de canon +chacune; mais ce fut principalement à la citadelle que l'on travailla +le plus activement.</p> + +<p>Le général Belliard avait envoyé le citoyen Pétrucy, payeur, dans la +Haute-Égypte, auprès des mameloucks, qui étaient descendus jusqu'à +Miniet; il devait leur demander des blés dont nous commencions à +manquer, et pressentir leurs dispositions à notre égard: ils promirent +quarante barques chargées de grains, firent les plus belles +protestations d'amitié: cependant quinze jours s'écoulèrent, et les +grains n'arrivèrent pas; bien plus, on répandit le bruit que les +mameloucks venaient de se joindre aux Anglais, et deux ou trois jours +après on en eut la certitude.</p> + +<p>L'orgueil et l'apathie de l'ignorance, le fanatisme le plus féroce, la +dissimulation la plus profonde, le tout couvert sous les dehors de +simplicité et de bonhomie, tel est le Turc, que trois ans de la +fréquentation la plus intime ne nous avaient pas fait connaître. À +peine pouvions-nous nous flatter d'avoir quelques vrais amis dans le +Caire, ville que nous avions toujours ménagée, et nous osions compter +sur l'amitié des mameloucks que nous avions chassés de chez eux, et +auxquels nous avions fait une guerre cruelle: la confiance sera +toujours la base du caractère français. Nous pensions que Mourâd-Bey +nous était dévoué: cependant l'on est certain <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> qu'en même +temps qu'il nous faisait les plus belles protestations d'amitié, il +recevait des présens des Anglais, et traitait avec eux. Il mourut de +la peste en floréal, et désigna pour son successeur Osman-Bey; mais +les autres beys ne le reconnurent point.</p> + +<p>Les Anglais et les Turcs parurent à la vue de Gisëh, dans les derniers +jours de prairial; ils firent successivement trois campemens à une +lieue de distance l'un de l'autre, et vinrent enfin se poster dans un +rentrant que forme le Nil, la gauche appuyée au fleuve, et la droite, +formée par le capitan-pacha, à un village du côté du désert. L'armée +du visir était sur la rive droite, la droite appuyée au Nil et la +gauche à un village du côté de la Koubé: les Anglais firent un pont de +bateaux pour communiquer avec l'armée du visir; le 2 messidor ils +vinrent avec le capitan-pacha cerner Gisëh; l'arrière-garde du visir +se joignit à son corps d'armée.</p> + +<p>On portait généralement la force de l'armée du visir à environ huit +mille hommes de cavalerie, et huit à dix mille hommes d'infanterie, +tous Arnautes ou Albanais; le reste, difficile à estimer, se composait +d'Arabes, ou gens du pays, ou domestiques, ou says; le corps des +Anglais était de six mille hommes et six cents cavaliers; le +capitan-pacha pouvait avoir huit mille hommes d'infanterie, dont trois +mille exercés à l'européenne, et deux mille cavaliers; les mameloucks +de leur suite pouvaient former deux mille cavaliers.</p> + +<p>Les Anglais attendaient, en outre, six mille Cipayes <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> de +l'Inde; une partie avait déjà paru à Souez, mais la peste les en avait +chassés; ils s'étaient dirigés sur Cosséir, et les espions +rapportaient qu'ils étaient en marche pour descendre de la +Haute-Égypte.</p> + +<p>D'après le relevé de l'état de situation des troupes qui étaient au +Caire, nous avions cinq mille six cent trente-quatre hommes pour +défendre Gisëh, l'île de Roda, l'Aquéduc jusqu'à la citadelle, le +front, depuis la ligne de Boulac et la partie comprise depuis Boulac +jusqu'à Ibrahim-Bey. La cavalerie, au nombre de mille trente-huit +hommes, était campée en réserve derrière la ligne de Boulac; un +bataillon d'infanterie, les invalides, les dépôts et les auxiliaires, +le tout au nombre de seize cent dix-sept hommes, formait la garnison +de le citadelle, celle des forts environnant la place du Caire et du +quartier cophte.</p> + +<p>Les troupes attachées à l'artillerie et au génie faisaient le service +particulier à ces deux armes; les canonniers peu nombreux étaient +suppléés par les marins.</p> + +<p>Le 3 messidor les Anglais cernèrent de plus près Gisëh et commencèrent +des batteries; il y avait près de quinze jours qu'Osman-Bey Bardisy, +qui avait été, l'année dernière, député par Mourâd-Bey, au Caire, +avait, sous un léger prétexte, écrit à Pétrucy, qu'il avait connu dans +la Haute-Égypte; celui-ci répondit à Osman-Bey, qui était campé près +d'Embabëh; il témoigna le désir de voir Pétrucy; le général Belliard +lui permit d'aller le trouver, et <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> le fit accompagner par son +premier aide-de-camp Majou; il les chargea de s'informer adroitement +de la force de l'ennemi et de ses projets.</p> + +<p>Bardisy leur fit beaucoup d'amitiés, témoigna sa surprise de ce que +les Français osaient se défendre contre tant d'ennemis; il ajouta +qu'il avait vu le général anglais, et qu'il lui avait dit: «Pourquoi +fais-tu la guerre aux Français, qui sont chrétiens comme toi?—Parce +que mon gouvernement me l'ordonne.—Et pourquoi ton gouvernement te +l'ordonne-t-il?—Parce qu'il ne veut pas que les Français occupent +l'Égypte.—Et si tu prends les Français, qu'est-ce que tu leur +feras?—Si les Français m'avaient pris, ils m'auraient bien traité; de +même si je les prends, je les traiterai en amis; je leur laisserai +leurs armes et leurs canons et je les enverrai en France.»</p> + +<p>Il était impossible de faire des ouvertures plus adroites. Majou n'eut +pas l'air de les comprendre, et assura Bardisy que les Français +avaient la plus grande envie de se battre; il le questionna sur la +force des Anglais; le bey répondit qu'il ne la connaissait pas, mais +qu'il avait compté deux cent quarante tambours, et demanda combien les +Européens mettaient d'hommes par tambour.</p> + +<p>La correspondance entre Bardisy et Pétrucy continua, mais par lettres +seulement, et sur des choses indifférentes.</p> + +<p>Le 3 messidor, le général Belliard conclut un <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> armistice de +trois jours avec l'ennemi; le soir même il assembla un conseil de +guerre composé des généraux, de tous les chefs des corps, des citoyens +Estève, Champy, directeur des poudres, et Comté, chef de brigade des +aérostiers. Il dit qu'il avait conclu avec l'ennemi un armistice, pour +pouvoir rassembler avec plus de sécurité les généraux et les chefs de +chaque corps qui devaient composer le conseil.</p> + +<p>Il fit un tableau rapide de notre position; il lut une lettre +insignifiante du général en chef, qui lui avait été apportée douze +jours auparavant, par le chef de brigade Latour-Maubourg, arrivé +d'Alexandrie par le désert, sous l'escorte d'un détachement de +dromadaires; il avait sur-le-champ réexpédié les dromadaires avec un +de ses aides-de-camp, en priant instamment le général en chef de lui +envoyer une instruction détaillée sur la conduite qu'il avait à tenir; +il ajouta que dix jours suffisaient pour le retour des dromadaires, et +que si à cette époque ils n'étaient pas revenus, il traiterait avec +l'ennemi, parce qu'il regardait comme impossible de défendre le Caire +avec le peu de troupes qu'il avait à ses ordres.</p> + +<p>Le général Belliard invita les membres du conseil à discuter avec +modération; mais il ne posa aucune question, en sorte que la +discussion s'engagea vaguement et sans suite.</p> + +<p>Le chef de brigade Tarreyre essaya de poser des <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> questions, +qui furent trouvées insignifiantes par le général Lagrange; le chef de +brigade Guanget lut un discours assez bien écrit, mais qui parut un +peu trop se ressentir de l'opinion exagérée de son auteur, et qui +n'eut point de suite. Le conseil, dans ce moment, ressemblait assez à +ces assemblées de la révolution, prêtes à décider une question +importante, et où la grande majorité était tenue en échec par une +faible minorité. Le général Lagrange trouvait que les négociations +avaient été prématurées; le général Belliard eut beau lui observer +qu'une trève n'engageait à rien; qu'en se prévenant réciproquement +deux ou trois heures d'avance, l'ennemi pouvait, comme nous, la rompre +sans inconvénient; qu'il avait cru ne pouvoir sans danger ôter de +leurs postes respectifs les généraux et les chefs des corps, et que +c'était la seule raison qui l'avait engagé à demander un armistice. Le +général Lagrange persistait toujours, et semblait vouloir éloigner le +véritable point de la discussion.</p> + +<p>Enfin, le commandant du génie lui demanda s'il croyait, avec les +troupes qui étaient au Caire, pouvoir défendre l'enceinte immense que +nous occupions; s'il croyait qu'en combinant une attaque de vive force +sur tous les points, il serait impossible à l'ennemi d'en forcer +quelques uns et de pénétrer dans le Caire, et alors quel serait le +point de jonction et de retraite de nos troupes dispersées sur une +aussi grande étendue. Le général Lagrange refusa de s'expliquer; il +semblait que les généraux, <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> surtout ceux qui témoignaient la +plus grande confiance, auraient dû prendre la parole, et répondre aux +questions importantes que l'on venait de faire; cependant tout le +monde se tut.</p> + +<p>Le général Belliard interpella alors le commandant du génie de donner +son avis.</p> + +<p>L'ingénieur le donna en ces termes:</p> + +<p>«Je vais prendre notre ligne de défense à partir de la batterie de +l'île de la Quarantaine, vis-à-vis Embabëh, suivant Boulac-Babelmas, +le front Dupuy, la citadelle, le front de l'Aquéduc, l'île Roda, +Gisëh, et le front depuis Gisëh à l'île de la Quarantaine.</p> + +<p>«Cette ligne, mesurée par les ingénieurs géographes, a douze mille six +cents toises de développement.</p> + +<p>«La batterie de l'île de la Quarantaine, composée de quatre pièces de +gros calibre, est destinée à défendre le passage du fleuve aux +nombreuses chaloupes canonnières de l'ennemi.</p> + +<p>«Cette batterie est faite avec beaucoup de soin, mais sa position, +qu'il a été impossible de changer, est extraordinairement vicieuse; +dominée par le village d'Embabëh, elle sera parfaitement contre-battue +et détruite en peu de temps.</p> + +<p>«La ligne de Boulac, malgré toute l'activité que l'on a pu mettre dans +le travail, est encore imparfaite sur plusieurs de ses points. Les +fossés de la gauche, creusés dans le sable, se sont comblés, et il ne +reste plus qu'une simple palissade qui lie <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> chaque batterie +entre elles, et qui ne peut point être regardée comme un obstacle.</p> + +<p>«On a pratiqué, il est vrai, au moyen des maisons qui bordent la place +du côté du rivage, une seconde ligne, mais elle est composée en grande +partie de faibles murs qui n'ont pas plus de six pieds de hauteur; +elle ne peut être regardée que comme devant protéger la retraite de la +droite.</p> + +<p>«Le front de Rubelnass est généralement regardé comme la partie la +plus forte de l'enceinte; cependant, si j'avais à attaquer le Caire, +ce serait sans contredit par là que je le ferais; les maisons des +faubourgs qui étaient en démolition ne sont encore, en plusieurs +endroits, qu'à huit à dix toises du pied du rempart, les Turcs les +occupent; et nous savons tous que supérieurs dans la guerre de +maisons, il nous est presque impossible de les en chasser. Qui les +empêche donc, en moins de cinq ou six jours, d'établir à couvert +plusieurs puits, et de pousser des rameaux de mine sous nos remparts? +Une fois qu'ils seront dans le Caire, il ne faut songer qu'à la +retraite.</p> + +<p>«Le front Dupuy n'est défendu que par cinq petits fortins portant +chacun une pièce de canon et vingt-cinq hommes de garnison, placés sur +les mamelons les plus élevés; ils ne défendent que très imparfaitement +le pied des monticules; on a construit pour y suppléer des +retranchemens, mais le peu de troupes dont nous disposons ne nous +permettant pas de mettre sur ce point une colonne <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> mobile de +plus de cinq ou six cents hommes, je demande au chef de brigade +Tarreyre, chargé de cette défense, si, avec un peu de monde disséminé +sur un aussi grand front, il lui sera possible de résister à une +attaque de vive force: je ne parle pas du mur contigu aux maisons; il +est plus faible et plus mal construit qu'un mur de jardin.</p> + +<p>«La citadelle ne peut être considérée que comme un point de retraite. +Cette masse informe, que nous n'avons jamais envisagée que comme un +lieu de dépôt, fait pour épouvanter une populace ignorante, peut-elle +résister à une attaque tentée avec un peu d'art? Les maisons de la +ville touchent le pied des remparts, rien de plus facile que d'y +attacher le mineur en beaucoup d'endroits; le mont Kattam la domine à +une petite portée de fusil, et les chemins pour conduire du canon sur +le sommet de la hauteur sont très bons. Qu'est-ce d'ailleurs que les +remparts de la citadelle? des tours unies entre elles par des murs de +trente pieds d'élévation; quelques unes de ces tours sont fort bonnes, +et contiennent des magasins à l'abri de la bombe; mais les murailles +des courtines, qui paraissent avoir sept à huit pieds d'épaisseur, +sont construites de manière que l'on a ménagé dans leur épaisseur une +galerie de quatre pieds de largeur et huit à dix pieds de hauteur, en +sorte que le boulet n'aurait à abattre qu'un faible mur de deux pieds +d'épaisseur pour faire autant de brèches qu'il y a de courtines.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> «Je demande, d'après l'exposé que je viens de faire, si l'on +peut raisonnablement regarder la citadelle comme notre point de +retraite? Bornons-nous à la considérer, ce qu'elle a été jusqu'ici, +comme un lieu d'entrepôt et un épouvantail pour la ville du Caire. Je +me dispenserai d'entrer dans de plus grands détails; tout le monde +doit sentir que l'ennemi, plaçant quelques mortiers sur le mont +Kattam, pourrait en peu de temps détruire nos puits et nos moulins, et +nous forcer de nous rendre à discrétion.</p> + +<p>«Le front de l'Aquéduc, qui occupe une immense étendue, ne peut être +regardé comme défendu; il a été fait pour empêcher les Arabes de +pénétrer sur les derrières du Caire, dans la plaine située entre cette +ville et Boulac, où souvent ils viennent égorger les Français. Le +vieux Caire est entièrement ouvert, et l'île de Roda, qui en est +séparée par une faible branche du Nil, guéable en plusieurs endroits, +n'a pour toute défense que le Mékyas. Cette île se prolonge jusqu'à la +batterie de la Quarantaine, et communique dans beaucoup d'endroits, à +raison des basses eaux, avec la plaine d'Ibrahim-Bey et de Boulac. +Cette île et le front de l'Aquéduc demanderaient seuls, pour être +défendus avec succès, toutes les troupes qui sont au Caire et à Gisëh. +Le visir peut y porter des troupes et du canon par le point de Thora; +et les Anglais, maîtres du haut du Nil, peuvent, au moyen des +<span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> barques, y jeter toute espèce de moyens d'attaque.</p> + +<p>«La place de Gisëh serait regardée en Europe comme un faible camp +retranché. Les batteries que l'ennemi a déjà commencées suffiront pour +couper en peu de temps le pont de bateaux et pour abattre la muraille +de jardin qui unit les lunettes en terre que l'on a faites +dernièrement. Ainsi, dès les premiers jours d'attaque, le corps de +place sera ouvert partout où l'ennemi voudra diriger son canon. Je +demande le cas qu'on ferait en Europe d'une pareille place; il +faudrait en outre garder soigneusement toute la partie située sur le +Nil, qui est accessible de tous côtés.</p> + +<p>«Gisëh ne peut point servir de retraite pour l'armée, parce qu'il n'y +a que très peu de blé et surtout pas assez de moulins pour faire de la +farine. Ces deux inconvéniens auraient, il est vrai, pu être prévus; +mais on n'aurait jamais eu le temps de former les magasins +nécessaires: il faudrait tout mettre en plein air ou dans de mauvaises +maisons; l'armée et tous ceux qui sont à sa suite encombreraient +l'enceinte de Gisëh, et l'on peut juger des ravages que produirait un +bombardement dans une place aussi étroite, et où rien n'est à l'abri +de la bombe.</p> + +<p>«Cependant, comme point militaire, je préférerais Gisëh à la citadelle +pour la retraite de l'armée; d'abord parce que nous pourrions y +retirer <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> toute notre cavalerie, retarder les progrès de +l'ennemi par des sorties nombreuses et fréquentes, que nous ne serions +plongés de nulle part, et qu'en formant des retranchemens en terre +derrière les murailles détruites, la bravoure de nos soldats en +rendrait la prise difficile à l'ennemi; mais que peut le courage le +plus grand quand on manque de vivres? D'ailleurs, une fois renfermés +dans Gisëh, l'ennemi, satisfait de posséder le Caire, nous cernerait; +et quinze jours plus tôt ou quinze jours plus tard il faudrait bien se +rendre.</p> + +<p>«Je ne parle point de notre position, considérée sous ses rapports +avec l'Europe; on ne peut établir que des conjectures. Recevra-t-on +des secours, ou n'en recevra-t-on pas? La marche excessivement lente +des Anglais prouve assez que nous n'avons pas de grands moyens dans la +Méditerranée.</p> + +<p>«J'observerai que toutes les fortifications qui sont à l'entour du +Caire, n'étaient faites que pour empêcher un parti ennemi de se jeter +dans la place.</p> + +<p>«L'exemple de l'année dernière nous a trop appris combien les Turcs +sont redoutables dans les maisons: pour s'opposer à ce parti, il +suffisait de murailles, de retranchemens et de fortins, situés de +distance en distance pour les flanquer; il ne faut donc point +s'étonner de l'insuffisance de ces fortifications contre deux armées +combinées, et qui, par le secours d'une flottille nombreuse, <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> +ont tous les moyens d'attaque que l'on pourrait rassembler en Europe +contre une place forte.»</p> + +<p>Le général Belliard voyant que personne ne répondait, posa ainsi la +question, et la mit aux voix, en invitant chaque membre de motiver son +opinion.</p> + +<p>Se défendra-t-on dans la ville du Caire, ou traitera-t-on avec +l'ennemi?</p> + +<p>La grande majorité fut pour traiter; quelques membres donnèrent un +avis mitigé; quatre seulement furent d'avis qu'on devait se battre. Il +fut donc décidé que l'on conclurait avec l'ennemi un traité honorable: +l'on s'en rapporta là-dessus au général Belliard.</p> + +<p>Le général Lagrange, le général Duranteau, le général Valentin, et le +chef de brigade Dupas, qui furent d'avis qu'on devait se battre, +auraient dû beaucoup plus parler qu'ils ne l'ont fait.</p> + +<p>Quelques phrases emportées, et quelques lieux communs à part, ils ne +dirent rien de rassurant et d'encourageant pour les membres du +conseil. Le général Lagrange s'obstinait à appeler négociations +l'armistice qui avait été conclu, et disait qu'elles avaient été +préméditées. Pressé de donner un avis plus clair et plus positif, il +s'éleva entre lui et le général Alméras une légère discussion. Le +général Lagrange dit qu'il convenait que notre position n'était pas +bonne; qu'il était entièrement convaincu que nous ne recevrions pas de +secours. «Mais, ajouta-t-il, je crois que nous pouvons encore tenir +une quinzaine de jours; et combien de reproches <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> +n'aurions-nous pas à nous faire, si dans cet intervalle il nous +arrivait du renfort!» On lui dit qu'on ferait en sorte de traîner les +négociations pendant un pareil nombre de jours, et que si au bout de +ce temps on recevait des nouvelles du général en chef ou d'autre part, +on serait toujours maître de rompre avec l'ennemi. Il ne répondit +autre chose, sinon que les négociations avaient été prématurées, et +que nous aurions dû nous battre pour notre honneur.</p> + +<p>Le commandant d'artillerie exposa, dans son avis motivé, l'état de nos +munitions de guerre: il dit que les pièces de position étaient très +faiblement approvisionnées, et que nos pièces de campagne n'avaient +pas le nombre de coups suffisans pour résister à des tentatives un peu +sérieuses de l'ennemi.</p> + +<p>Le citoyen Champy, administrateur de la poudrerie, déclara qu'il avait +fourni jusqu'à mille livres de poudre par jour; mais que les matières +premières lui manquant, il était obligé de cesser la fabrication.</p> + +<p>Le commissaire des guerres Duprat, secrétaire du conseil, déclara +qu'il avait pour deux mois de vivres à la citadelle.</p> + +<p>Le citoyen Estève, directeur des finances, dit qu'il ne lui restait +plus que 30,000 francs en caisse, et que la troupe n'était pas soldée +depuis le mois de pluviôse.</p> + +<p>Le lendemain, 4 messidor, le général Belliard nomma pour traiter avec +l'ennemi les généraux <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> de brigade Donzelot et Morand, et le +chef de brigade Tarreyre. Le 9 messidor, ils conclurent la convention +dont copie est ci-jointe.</p> + + +<h3>CONVENTION POUR L'ÉVACUATION DE L'ÉGYPTE PAR LE CORPS DE TROUPES DE +L'ARMÉE FRANÇAISE ET AUXILIAIRES AUX ORDRES DU GÉNÉRAL DE DIVISION +BELLIARD.</h3> + +<p>Conclue entre les citoyens Donzelot général de brigade, Morand général +de brigade; Tarreyre, chef de brigade, de la part du général de +division Belliard;</p> + +<p>Et M. le général de brigade Hope, de la part de son excellence le +général en chef de l'armée anglaise; Osman-Bey, de la part de son +altesse le suprême visir; Isaac-Bey, de la part de son altesse le +capitan-pacha.</p> + +<p>Les commissaires ci-dessus s'étant réunis dans un lieu de conférence +entre les deux armées, après l'échange de leurs pouvoirs respectifs, +sont convenus des articles suivans:</p> + + +<p class="center">ARTICLE 1<sup>er</sup>.</p> + +<p>Les corps de l'armée française de terre et de mer, les troupes +auxiliaires aux ordres du général de division Belliard, évacueront la +ville du Caire, la citadelle, les forts Boulac et Gisëh, et toute la +partie de l'Égypte qu'ils occupent dans ce moment.</p> + + +<p class="center">ARTICLE 2.</p> + +<p>Les corps de l'armée française et les troupes <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> auxiliaires se +retireront par terre à Rosette, en suivant la rive gauche du Nil, avec +armes, bagages, artillerie de campagne, caissons et munitions, pour y +être embarqués, et de là transportés dans les ports français de la +Méditerranée, avec leurs armes, artillerie, caissons, munitions, +bagages, effets, aux frais des puissances alliées. L'embarquement +desdits corps de troupes françaises et auxiliaires devra se faire +aussitôt qu'il sera possible de l'effectuer; mais au plus tard dans +cinquante jours, à dater de la ratification de la présente convention. +Il est d'ailleurs convenu que lesdits corps seront transportés dans +lesdits ports du continent français par la voie la plus prompte et la +plus directe.</p> + + +<p class="center">ARTICLE 3.</p> + +<p>À dater de la signature et ratification de la présente convention, les +hostilités cesseront de part et d'autre; il sera remis aux armées +alliées le fort Sulkousky et la porte des Pyramides de la ville de +Gisëh. La ligne d'avant-postes des armées respectives sera déterminée +par les commissaires nommés à cet effet, et il sera donné les ordres +les plus précis pour qu'elle ne soit dépassée, afin d'éviter les rixes +particulières, et s'il en survenait, elles seraient terminées à +l'amiable.</p> + + +<p class="center">ARTICLE 4.</p> + +<p>Douze jours après la ratification de la présente convention, la ville +du Caire, la citadelle, les forts et la ville de Boulac seront évacués +par les troupes <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> françaises et auxiliaires, qui se retireront +à Ibrahim-Bey, île de Raouddah et dépendances, le fort Leturq et +Gisëh, d'où elles partiront le plus tôt possible, et au plus tard dans +cinq jours, pour se rendre au point de l'embarquement. Les généraux +des armées anglaise et ottomane s'engagent en conséquence à faire +fournir à leurs frais, aux troupes françaises et auxiliaires, les +moyens de transport par eau, pour porter les bagages, vivres et effets +au point de l'embarquement. Tous ces moyens de transport par eau +seront mis, le plus tôt possible, à la disposition des troupes +françaises.</p> + + +<p class="center">ARTICLE 5.</p> + +<p>Les journées de marche et les campemens du corps de l'armée française +et des auxiliaires seront réglés par les généraux des armées +respectives, ou par des officiers d'état-major nommés de part et +d'autre; mais il est clairement entendu que suivant cet article, les +journées de marche et de campement seront fixées par les généraux des +armées combinées. En conséquence, lesdits corps de troupes françaises +et auxiliaires seront accompagnés dans leur marche par des +commissaires anglais et ottomans, chargés de faire fournir les vivres +nécessaires pendant la route et les séjours.</p> + + +<p class="center">ARTICLE 6.</p> + +<p>Les bagages, munitions et autres objets voyageant par eau, seront +escortés par des détachemens <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> français et par des chaloupes +armées des puissances alliées.</p> + + +<p class="center">ARTICLE 7.</p> + +<p>Il sera fourni aux troupes françaises et auxiliaires et aux employés à +leur suite, les subsistances militaires, à compter de leur départ de +Gisëh jusqu'au moment de l'embarquement, conformément aux réglemens de +l'armée française, et du jour de l'embarquement jusqu'au débarquement +en France, conformément aux réglemens maritimes de l'Angleterre.</p> + + +<p class="center">ARTICLE 8.</p> + +<p>Il sera fourni par les commandans des troupes britanniques et +ottomanes, tant de terre que de mer, les bâtimens nécessaires, bons et +commodes, pour transporter dans les ports de France de la +Méditerranée, les troupes françaises et auxiliaires, et tous les +Français et autres employés à la suite de l'armée. Tout à cet égard, +ainsi que pour les vivres, sera réglé par des commissaires nommés à +cet effet par le général de division Belliard, et par les commandans +en chef des armées alliées, tant de terre que de mer. Aussitôt la +ratification de la présente, ces commissaires se rendront à Rosette ou +à Aboukir, pour y faire préparer tout ce qui est nécessaire à +l'embarquement.</p> + + +<p class="center">ARTICLE 9.</p> + +<p>Les puissances alliées fourniront quatre bâtimens et plus, s'il est +possible, préparés pour transporter <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> des chevaux, les +futailles pour l'eau et les fourrages nécessaires jusqu'à leur +débarquement.</p> + + +<p class="center">ARTICLE 10.</p> + +<p>Il sera fourni aux corps de l'armée française et auxiliaires, par les +puissances alliées, une escorte de bâtimens de guerre suffisante pour +garantir leur sûreté et assurer leur retour en France. Lorsque les +troupes françaises seront embarquées, les puissances alliées +promettent et s'engagent à ce que, jusqu'à leur arrivée sur le +continent de la République française, elles ne seront nullement +inquiétées; comme, de son côté, le général Belliard et les corps de +troupes sous ses ordres promettent de ne commettre aucune hostilité +pendant ledit temps, ni contre la flotte, ni contre les pays de Sa +Majesté britannique et de la Sublime Porte, ni de leurs alliés. Les +bâtimens qui transporteront et escorteront lesdits corps de troupes ou +autres Français, ne s'arrêteront à aucune autre côte que celle de la +France, à moins d'une nécessité absolue: les commandans des troupes +françaises, anglaises et ottomanes prennent réciproquement les mêmes +engagemens que ci-dessus pour le temps que les troupes françaises +resteront sur le territoire de l'Égypte, depuis la ratification de la +présente convention jusqu'au moment de leur embarquement. Le général +de division Belliard, commandant les troupes françaises et auxiliaires +de la part de son gouvernement, promet que les bâtimens d'escorte et +de transport ne seront pas retenus <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> dans les ports de France, +après l'entier débarquement des troupes, et que les capitaines +pourront s'y procurer à leurs frais, de gré à gré, les vivres dont ils +auront besoin pour leur retour. Le général Belliard s'engage en outre, +de la part de son gouvernement, que lesdits bâtimens ne seront point +inquiétés jusqu'à leur retour dans les ports des puissances alliées, +pourvu qu'ils n'entreprennent et ne servent à aucune opération +militaire.</p> + + +<p class="center">ARTICLE 11.</p> + +<p>Toutes les administrations, les membres de la Commission des Sciences +et Arts, et enfin tous les individus attachés au corps de l'armée +française, jouiront des mêmes avantages que les militaires. Tous les +membres desdites administrations et de la Commission des Sciences et +Arts emporteront en outre avec eux, non seulement tous les papiers qui +regardent leur gestion, mais encore leurs papiers particuliers, ainsi +que les autres objets qui les concernent.</p> + + +<p class="center">ARTICLE 12.</p> + +<p>Tout habitant de l'Égypte, de quelque nation qu'il soit, qui voudra +suivre l'armée française, sera libre, sans qu'après son départ sa +famille soit inquiétée ni ses biens séquestrés.</p> + + +<p class="center">ARTICLE 13.</p> + +<p>Aucun habitant de l'Égypte, de quelque religion qu'il soit, ne pourra +être inquiété, ni dans sa personne <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> ni dans ses biens, pour +les liaisons qu'il aurait eues avec les Français pendant leur +occupation de l'Égypte, pourvu qu'il se conforme aux lois du pays.</p> + + +<p class="center">ARTICLE 14.</p> + +<p>Les malades qui ne pourront pas supporter le transport seront admis +dans un hôpital, où ils seront soignés par des officiers de santé et +employés français jusqu'à leur parfaite guérison; alors ils seront +envoyés en France les uns et les autres, aux mêmes conditions que les +corps de troupes. Les commandans des troupes des armées alliées +s'engagent à faire fournir, sur des demandes en règle, tous les objets +qui seront nécessaires à cet hôpital, sauf les avances à être +remboursées par le gouvernement français.</p> + + +<p class="center">ARTICLE 15.</p> + +<p>Au moment de la remise des villes et forts désignés dans la présente +convention, il sera nommé des commissaires pour recevoir l'artillerie, +les munitions, magasins, papiers, archives, plans et autres effets +publics que les Français laisseraient aux puissances alliées.</p> + + +<p class="center">ARTICLE 16.</p> + +<p>Il sera fourni, autant que possible, par le commandant des troupes de +mer des puissances alliées, un aviso pour conduire à Toulon un +officier et un commissaire des guerres, chargés de porter au +gouvernement français la présente convention.</p> + + +<p class="center"><span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> ARTICLE 17.</p> + +<p>Toutes les difficultés ou contestations qui pourraient s'élever sur +l'exécution de la présente convention, seront terminées à l'amiable +par des commissaires nommés de part et d'autre.</p> + + +<p class="center">ARTICLE 18.</p> + +<p>Aussitôt la ratification de la présente convention, tous les +prisonniers anglais ou ottomans qui se trouvent au Caire seront mis en +liberté, de même que les commandans et chefs des puissances alliées +mettront en liberté les prisonniers français qui se trouvent dans +leurs camps respectifs.</p> + + +<p class="center">ARTICLE 19.</p> + +<p>Un officier supérieur de l'armée anglaise, un officier supérieur de +son altesse le suprême visir et de son altesse le capitan-pacha, +seront échangés contre des otages de pareil nombre et grade de troupes +françaises, pour servir de garantie à l'exécution du présent traité. +Aussitôt que le débarquement des troupes françaises sera effectué dans +les ports de France, les otages seront réciproquement rendus.</p> + + +<p class="center">ARTICLE 20.</p> + +<p>La présente convention sera, par un officier français, portée et +communiquée au général Menou, à Alexandrie, et il sera libre de +l'accepter pour les troupes françaises et auxiliaires de terre et de +mer qui se trouvent avec lui dans cette place, pourvu que son +acceptation soit notifiée au général commandant <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> les troupes +anglaises devant Alexandrie, dans dix jours, à compter de celui où la +communication lui en aura été faite.</p> + + +<p class="center">ARTICLE 21.</p> + +<p>La présente convention sera ratifiée par les commandans en chef des +troupes et armées respectives, vingt-quatre heures après la signature.</p> + +<p>Fait quadruple, au camp des Conférences, entre les deux armées, le 8 +messidor an <span class="smcap">IX</span>, à midi, ou le 27 juin 1801, ou le 16 du mois saffar +1216.</p> + +<p class="signat"><i>Signé</i>, <span class="smcap">Donzelot</span>, <i>général de brigade</i>;<br> + <span class="smcap">Morand</span>, + <i>général de brigade</i>;<br> <span class="smcap">Tareyre</span>, <i>chef de brigade</i>;<br> + <span class="smcap">John Hope</span>, <i>brigadier général</i>;<br> <span class="smcap">Osman-Bey</span>, + <span class="smcap">Isaac-Bey</span>.</p> + +<p>Approuvé.</p> + +<p class="signat"><span class="smcap">J. Hely Hutchinson</span>, <i>général en chef</i>.</p> + +<p>Approuvé de la part de lord Keith.</p> + +<p class="signat"><span class="smcap">Jacques Stivenson</span>, <i>capitaine de la marine royale</i>.</p> + +<p>Nous avons approuvé les articles de la présente convention pour +l'évacuation de l'Égypte, et la remise à la Porte ottomane.</p> + +<p class="signat"><span class="smcap">Hhadjy-Yousoueff</span>, <i>visir</i>.</p> + +<p>Nous avons approuvé les articles de la présente convention pour +l'évacuation de l'Égypte, et la remise à la Porte ottomane.</p> + +<p class="signatsc">Husseyn-Pacha, Capoutauderya.</p> + +<p>Approuvé et ratifié la présente convention le 9 messidor an <span class="smcap">IX</span> de la +République française.</p> + +<p class="signat"><i>Le général de division</i>, <span class="smcap">Belliard</span>.</p> + +<p class="date"><span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> Au Caire, le 11 messidor an <span class="smcap">IX</span> (30 juin 1801).</p> + +<p class="to">Le général de division Belliard, au premier consul Bonaparte.</p> + +<p class="smcap">Mon Général,</p> + +<p>Après le départ du général en chef Menou et de l'armée pour Aboukir, +le 21 ventôse, je demeurai au centre de l'Égypte avec un corps de +troupes de deux mille cinq cent cinquante-trois hommes, pour défendre +l'Égypte, la ville du Caire et son arrondissement, contre l'armée du +visir, qui s'avançait par les déserts de la Syrie, et contre les +troupes anglaises apportées de l'Inde à Cosséir et Suez. (On avait eu +avis que plusieurs vaisseaux étaient dans la mer Rouge, à la hauteur +de Gedda.)</p> + +<p>Une partie des troupes sous mes ordres formait la garnison de la +citadelle, des tours de l'enceinte du Caire, des places de Gisëh, le +vieux Caire et Boulac. Il me restait une réserve mobile de quatre cent +quatre-vingt-cinq hommes, avec laquelle je devais faire le service de +la place, réunir des grains et des subsistances, et faire l'escorte +des convois militaires de vivres et de munitions pour l'armée, +arrêter l'armée du visir, et manœuvrer devant elle lorsqu'elle se +présenterait, pour donner le temps au général en chef de se porter sur +lui avec toutes ses forces, après avoir battu l'armée anglaise.</p> + +<p>Le 24, j'écrivis au général Donzelot, qu'on avait laissé à Siout, +d'évacuer la Haute-Égypte, et de se <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> rendre à grandes +journées au Caire avec ses troupes. J'invitai pareillement Mourâd-Bey, +qui se montrait toujours fidèle à ses traités, de descendre, de venir +occuper Siout et Miniet, de maintenir la tranquillité dans le pays, et +de nous envoyer des grains. J'écrivis aussi aux commandans de Miniet +et de Benisouef de réunir des barques et d'expédier sur le Caire tous +les grains qu'ils pourraient ramasser; nos magasins étaient presque +vides.</p> + +<p>Le 4 germinal, je reçus la nouvelle de la malheureuse journée du 30 +ventôse. Alors l'espoir de forcer l'armée anglaise à se rembarquer fut +perdu; il restait à la contenir sur les sables d'Aboukir, à arrêter +l'invasion du visir, et empêcher la jonction des deux armées. Le +général en chef, avec son armée, se retira à Alexandrie, fit +travailler à former un camp retranché, et à mettre la place en état de +défense.</p> + +<p>D'après les ordres du général en chef, je fis sortir des places de +Salêhiëh et Belbéis tous les hommes qui étaient inutiles pour leur +défense; et comme il y avait dans ces places des magasins +considérables, j'en fis évacuer une partie sur le Caire.</p> + +<p>Le 14, conformément aux ordres que j'avais reçus du général en chef, +j'écrivis aux commandans de Belbéis et de Salêhiëh, que lorsqu'ils +seraient assurés que des forces considérables étaient en marche de la +Syrie pour l'Égypte, d'évacuer les places, d'apporter le plus de +munitions et de vivres qu'ils pourraient, de faire sauter les forts, +et de les mettre <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> dans l'impossibilité de servir aux ennemis. +Des rapports annonçaient déjà la marche de l'armée turque.</p> + +<p>Le 16 germinal, je reçus un renfort de cinq cent soixante-dix hommes, +que le général Donzelot amena de la Haute-Égypte. La peste faisait +beaucoup de ravages dans la garnison du Caire et parmi ses habitans.</p> + +<p>Le 21, j'appris la prise de Rosette, l'arrivée de l'armée ottomane à +Salêhiëh. La garnison de cette place, celles de Belbéis et +Birket-el-Adji se retirèrent sur le Caire, où elles arrivèrent le 24. +Je donnai ordre à la garnison de Suez de revenir au Caire par la +vallée de l'Égarement.</p> + +<p>J'appris que Damiette avait été évacuée, et qu'il était resté deux +cents hommes pour occuper Lesbëh et les forts de la côte.</p> + +<p>La Charkié envahie, l'une des branches du Nil ouverte, l'autre sur le +point de l'être, la fidélité des mameloucks, dont le caractère de +Mourâd-Bey était la garantie, ébranlée par sa mort et nos pertes, je +pris le seul parti qui me restât dans cet état extrême, celui de +fortifier l'enceinte et les environs du Caire, de prendre une attitude +imposante qui pût faire craindre à l'ennemi de s'avancer avant d'avoir +réuni de grands moyens.</p> + +<p>Cependant le visir avait ralenti sa marche, et s'était arrêté à +Salêhiëh et Belbéis, pour y organiser son armée, former des magasins, +et se recruter d'Arabes, de mameloucks et de gens du pays.</p> + +<p>Je fus instruit sur ces entrefaites que le général de <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> +division Lagrange, avec un corps de trois mille neuf cents hommes, +rassemblés le 26 germinal, couvrait Rahmaniëh. Mes efforts et mes +espérances augmentèrent. Il eût été avantageux peut-être à nos deux +corps de se réunir pour combattre le visir lorsqu'il venait de +traverser le désert, et avant qu'il eût pu mettre de l'ordre dans ses +troupes, prendre de l'influence dans le pays et le soulever. Mais le +général Lagrange avait ordre de couvrir Rahmaniëh, et ce ne fut que +forcé par l'armée anglaise et le corps du capitan-pacha, après un +combat très vif qui dura toute la journée du 19 floréal, qu'il +l'abandonna. Le 23, il arriva au Caire avec ses troupes. J'appris +aussi que la digue du lac Maadiëh avait été rompue, et que les eaux se +répandant dans le lac Maréotis, rendaient déjà les communications de +Rahmaniëh à Alexandrie très difficiles.</p> + +<p>J'appris encore que les forces anglaises étaient débarquées à Suez.</p> + +<p>Aussitôt la réunion des troupes du général Lagrange, je crus, avant +que l'armée anglaise pût être près du Caire, devoir marcher sur +Belbéis, pour voir l'ennemi, sonder ses projets, l'attaquer et savoir +s'il ne serait pas possible de le renvoyer à Salêhiëh.</p> + +<p>En effet, le 24, le petit corps de troupes auquel la défense du Caire +devait être confiée, fut organisé sous les ordres du général Alméras; +et, le 25, je marchai avec le reste des troupes, commandé par les +généraux de division Lagrange et Robin. Le <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> même jour, je +couchai à El-Menayer. Quelques détachemens que nous rencontrâmes, +furent repoussés.</p> + +<p>Le 26, au jour, je me mettais en mouvement pour Belbéis, lorsque +l'ennemi, qui venait à notre rencontre avec du canon, parut; je +marchai sur lui occupant les hauteurs du désert à l'est d'El-Menayer. +Vous trouverez ci-joint le rapport de l'affaire, qui a duré jusqu'à +midi; voyant que l'ennemi courait d'un côté lorsque je marchais de +l'autre et m'avançais sur lui; voyant qu'il était très décidé à ne +point quitter l'Égypte; voyant qu'en guerroyant de la sorte j'usais +mes munitions, et que je perdais des hommes sans en tirer aucun +avantage; craignant qu'un corps de cavalerie assez nombreux qui avait +disparu le matin, après avoir poussé une charge vigoureuse, ne fût +venu sur le Caire; pensant en outre, que les Anglais et les troupes du +capitan-pacha avaient suivi le général Lagrange, et devaient se +trouver à un ou deux jours du Caire, je me décidai à revenir pour +travailler à barrer le Nil, faire des batteries, fortifier Gisëh, et +perfectionner autant que possible mon immense ligne. En arrivant au +Caire, le général Alméras me dit qu'il m'avait envoyé plusieurs +courriers, pour annoncer l'arrivée des Anglais et du capitan-pacha à +Terranëh.</p> + +<p>Pressé par trois armées nombreuses, et qui, tous les jours recevaient +de nouvelles forces de la désertion des habitans de l'Égypte, des +Arabes, des mameloucks (tous ceux de la Haute-Égypte se réunirent +<span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> au capitan-pacha, et même l'émigration des habitans de +l'Asie, que l'espoir du pillage attirait dans cette fertile contrée), +j'avais à défendre la ville du Caire, dont la population devenait +ennemie, et pouvait réunir vingt-cinq à trente mille combattans; au +milieu de nos camps la ligne de circonvallation offrait un +développement de douze mille six cents toises. J'étais sans argent; +les fonds qui sont entrés en caisse depuis le départ de l'armée +proviennent des versemens faits par les officiers généraux ou +particuliers, et par des individus attachés à l'armée, qui, sur la +demande qu'on leur en a faite, ont donné leur argent pour les dépenses +de l'armée; quelques contributions ordinaires et extraordinaires, +ainsi que la monnaie, nous ont fourni des ressources; j'avais très peu +de vivres et de munitions d'artillerie. Il fallut presque tout créer, +magasins, affûts, poudre, etc. Alexandrie n'était plus qu'une île d'un +accès très difficile, et avec laquelle j'étais sans communication +depuis vingt-deux jours.</p> + +<p>Je délibérai si nous nous retirerions dans la Haute-Égypte; mais +l'examen de cette contrée n'offrait aucune position militaire, j'avais +très peu de moyens de transport, et je ne devais pas croire que +l'ennemi me laisserait le temps de préparer cette retraite: il n'y +avait aucune ville qui offrît assez de moyens pour la création d'un +arsenal, assez de ressources pour les travaux que nous eussions été +obligés d'entreprendre; cette contrée d'ailleurs était ravagée par une +peste affreuse.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> Le parti que je pris fut celui que Chevert prit à Prague dans +des circonstances bien moins difficiles; car il n'était pas au centre +de l'Afrique, pressé par deux armées ottomanes; il n'avait pas au +milieu de son camp une population nombreuse et féroce; nous avions +comme lui une armée européenne devant nous (l'armée anglaise), et je +n'avais comme lui qu'un faible corps en état de combattre, et un +développement immense à défendre; j'avais en outre un grand nombre de +malades, de guerriers mutilés, et des citoyens que l'amour des arts et +des sciences avaient attirés en Égypte.</p> + +<p>Je fis arrêter les chefs de la religion, les membres du divan et les +hommes les plus marquans de la ville du Caire; ils furent renfermés +dans la citadelle; on dirigea les batteries sur la ville; les plus +grandes menaces lui furent faites: les généraux, les officiers, les +soldats se mirent à creuser des fossés. On éleva des retranchemens sur +lesquels on posa des canons, la plupart trouvés en Égypte; le +mouvement continuel des troupes semblait les multiplier; partout nous +présentâmes une altitude imposante et une apparence de force qui fit +que nos ennemis jugèrent que, pour arriver au Caire, il fallait +marcher sur nos cadavres et ses ruines.... Le peuple du Caire dut +penser que le moindre mouvement hostile de sa part serait le signal de +la mort de ses chefs et de la destruction de la ville. Nos exploits +étaient récens, l'impression qu'ils avaient faite était grande, et on +devait tout craindre d'hommes <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> habitués depuis long-temps à +toutes les chances de la guerre. On vit bien que nous voulions périr +tous ou dicter les conditions de notre retraite; aussi l'ennemi mit-il +beaucoup de lenteur dans ses mouvemens, marcha avec beaucoup de +précaution, et ne voulut arriver devant nous qu'après avoir réuni de +grands moyens; cela me fit gagner du temps, en attendant les +instructions du général en chef, dont je n'avais pas de nouvelles +depuis quarante-cinq jours. Le 24 prairial, arriva un détachement de +dromadaires qui me remit une lettre, et point d'instructions pour la +conduite que je devais tenir dans ces circonstances difficiles; je +renvoyai ce détachement pour informer le général en chef de notre +position, qu'il semblait ne pas connaître. Ci-joint la lettre que je +lui écrivis.</p> + +<p>Le 1<sup>er</sup> messidor nous fûmes entièrement investis par les armées +combinées, et toute communication à l'extérieur fut coupée. Les jours +suivans les ennemis firent replier quelques uns de nos avant-postes, +et commencèrent à établir des batteries: ils avaient jeté un pont de +bateaux au village de Choubra, un petit corps d'armée descendait de la +Haute-Égypte.</p> + +<p>Le 3, on convint d'une suspension d'armes, et le 4 il y eut une +conférence composée de trois officiers français, d'un nombre égal +d'officiers des armées combinées; le 5 nous proposâmes les conditions +de notre retraite; le 8 elles furent acceptées, et ratifiées le 9.</p> + +<p>Nos lignes de circonvallation ne pouvaient tenir <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> par leur +développement immense, et par la faiblesse de plusieurs points, contre +une attaque de vive force. Nous avions à peine cent cinquante coups à +tirer par pièce. Nous avions à dos la population du Caire, qui, ne +recevant plus de vivres de la campagne, aurait certainement, en cas +d'attaque, concerté ses mesures avec celles des assiégeans; nos lignes +étant forcées, les différens corps se fussent retirés très +difficilement sur la citadelle; nous perdions nos chevaux d'artillerie +et de cavalerie, et tous nos moyens de transport de munitions. La +résistance qu'on eût pu faire eût été de vingt à vingt-cinq jours, en +raison des subsistances; mais alors plus d'espoir d'entrer en +négociations, il faut être à la merci des ennemis, obéir à leurs +ordres; quelle capitulation pouvait-on espérer de deux armées turques +maîtresses de l'Égypte et du Caire? Les Anglais pourraient-ils les +arrêter?</p> + +<p>Nous aurions cependant pris ce parti, mon Général, si des points de +contact avec la France eussent encore existé pour nous, et s'il nous +fût resté quelque espoir de secours. Nous ne pouvions les attendre, +ces secours, que jusqu'au 25 au plus tard, la convention a été conclue +le 9.</p> + +<p>Mais, mon Général, depuis huit mois vous connaissez l'expédition +d'Abercombrie; vous avez fait pour la brave armée d'Égypte, que vous +regardez comme votre famille, tout ce qu'il était possible. Gantheaume +avait été expédié avec cinq mille hommes; s'il fût arrivé à temps, +notre position serait bien <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> différente; il n'a pu passer, +tous vos efforts ont été infructueux. Depuis quatre mois, nous +défendons l'Égypte pied à pied. Vous connaissez notre situation, et +bien sûrement vous avez tout fait pour l'améliorer. Rien n'est arrivé, +que pouvons-nous espérer? Les Anglais ne seraient pas, je crois, aux +portes du Caire, s'ils craignaient une escadre nombreuse dans la +Méditerranée.</p> + +<p>Je ne vous ferai pas l'éloge des officiers-généraux, des chefs, des +officiers, des soldats. Ces guerriers, couverts de cicatrices, ont +battu, sous vos ordres, cinq armées autrichiennes en Italie, et ont +fait la conquête de l'Égypte. Ils luttent depuis trois ans contre les +privations de toute espèce, la peste et les efforts de l'Europe et de +l'Asie: vous les connaissez tous; ils n'ont cessé de se rendre dignes +de vous.</p> + +<p>Vous trouverez ci-joint le plan de l'arrondissement du Caire; vous le +connaissez mieux que personne. Déroulez-le, jetez les yeux sur la +situation des troupes, l'état de nos munitions, et sur celui de la +caisse; voyez les rapports du directeur du génie et du commandant +d'artillerie; ces pièces seront suffisantes pour vous donner une idée +de nos ressources, de nos moyens et de notre position. Je joins aussi +l'état des malheureuses victimes de la maladie contagieuse.</p> + +<p>J'emmène avec moi les troupes auxiliaires à cheval et à pied. Beaucoup +d'habitans du pays nous suivent avec leurs familles. Je ferai aussi +embarquer plusieurs chevaux et jumens, qui seront remis au +gouvernement, <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> s'il le désire, en le remplaçant par des +chevaux français.</p> + +<p>Le chef de brigade du génie d'Hautpoul, mon général, et le citoyen +Champy, directeur-général des poudres et salpêtres, vous remettront la +convention que j'ai faite avec les trois généraux des armées +combinées. Le commissaire Reynier se rend en France pour porter les +états des besoins de notre armée; je vous les recommande tous les +trois, mon général; ils jouissent à l'armée d'une grande +considération, et sont estimés du général en chef.</p> + +<p>Salut et respect.</p> + +<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Belliard</span>.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> PIÈCES JUSTIFICATIVES.</h3> + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 1.)</p> +<p class="date"><i>Au quartier-général d'Alexandrie, +le 4 floréal an</i> <span class="smcap">IX</span> (24 avril 1801)</p> + +<p class="to">Le général en chef Menou, au général Bonaparte, premier consul.</p> + +<p class="smcap">Citoyen Premier Consul,</p> + +<p>Le 10 ventôse, cent cinquante bâtimens anglais paraissent devant +Alexandrie et Aboukir; parmi eux neuf ou quinze vaisseaux de ligne; +total, trente-deux bâtimens de guerre de toutes les grandeurs; le +doute sur le nombre des vaisseaux de ligne vient de ce qu'ils ont des +vaisseaux de la Compagnie des Indes et des vaisseaux de 50; on croit +qu'ils ne sont armés qu'en flûte, mais ils les mettent en ligne.</p> + +<p>Le 13 ventôse, arrive au Caire la nouvelle de l'apparition des +Anglais. À cette époque, l'Égypte était menacée de quatre côtés +différens: dans la mer Rouge, par les troupes anglaises de l'Inde; du +côté de Salêhiëh, par l'armée ottomane; à Damiette, par une flotte de +la même nation; à Alexandrie, Aboukir et Rosette, par les Anglais. +Mourâd-Bey devenait aussi très inquiétant, car il est vraisemblable +que, dans cette lutte, il se rangera du côté le plus fort. À cette +époque, les troupes françaises du cinquième arrondissement, qui +comprend Alexandrie, Rosette et Bahirëh, consistaient dans les 61<sup>e</sup> +et 75<sup>e</sup> de ligne, les 3<sup>e</sup> et 18<sup>e</sup> dragons, avec une artillerie +de campagne assez nombreuse.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> Le 13 au soir, partent du Caire le 22<sup>e</sup> chasseurs à cheval, +la 4<sup>e</sup> légère, la 18<sup>e</sup> et la 69<sup>e</sup> de ligne, sous les ordres du +général de division Lanusse et du général de brigade Silly. La 25<sup>e</sup> +de ligne, qui était dans le Delta, reçoit ordre aussi de se porter à +Rosette, pour de là marcher où le jugerait nécessaire le général +Friant.</p> + +<p>Le 17 ventôse, les Anglais débarquent à Aboukir, sur le même point où +avaient débarqué les Turcs en l'an <span class="smcap">VII</span>. Le général Friant leur offre +la plus vive résistance en les chargeant à la baïonnette et en +dirigeant le feu de son artillerie avec beaucoup de justesse; il tue +ou met hors de combat deux mille hommes aux ennemis; mais, accablé par +le nombre, il est obligé de se retirer sur les hauteurs de Canope, et +de là, sur celles qui sont entre le camp des Romains et le lac +Maadiëh.</p> + +<p>Le 18, arrive le 22<sup>e</sup> régiment de chasseurs; le 19, les trois +demi-brigades commandées par les généraux Lanusse et Silly.</p> + +<p>Les 18, 19, 20 et 21, escarmouches et commencement du siége d'Aboukir +par les ennemis; ils le battent par terre et par mer.</p> + +<p>Dans la nuit du 17 au 18, le général Friant avait expédié un courrier +au Caire, pour y apprendre ce qui s'était passé. Dans la nuit du 20 au +21, le courrier arrive au Caire.</p> + +<p>Le 21, le général en chef, malgré la position où se trouvaient Souez, +Salêhiëh et Damiette, menacés par l'ennemi, se détermine à partir avec +toute l'infanterie et la cavalerie, sauf la 9<sup>e</sup> de ligne et la +22<sup>e</sup> légère, qu'il laisse pour défendre le Caire et les frontières +de la Syrie. Il envoie ordre au général Rampon de se rendre +sur-le-champ à Rahmaniëh avec quinze cents hommes et son <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> +artillerie; il envoie aussi ordre au général Donzelot de descendre de +la Haute-Égypte au Caire avec la 21<sup>e</sup> légère.</p> + +<p>Le 21, le général en chef se met en route avec la 13<sup>e</sup>, la 85<sup>e</sup> et +la 88<sup>e</sup> de ligne, un détachement de la 21<sup>e</sup>, qui était depuis +long-temps au Caire, le 7<sup>e</sup> de hussards, le 14<sup>e</sup>, le 15<sup>e</sup> et le +20<sup>e</sup> de dragons.</p> + +<p>Le 22, les ennemis viennent attaquer les généraux Friant et Lanusse, +qui, après un combat très vif, se replient sur les hauteurs en avant +de la porte de Rosette. L'ennemi se retire aussi sur les hauteurs +entre le camp des Romains et le lac Maadiëh, où il commence à se +retrancher. L'ennemi a perdu dans cette journée à peu près mille à +douze cents hommes. Les troupes françaises y ont aussi beaucoup perdu; +elles se sont battues comme des lions, mais les dispositions n'ont pas +été faites telles qu'elles devaient être; le général Lanusse n'a fait +battre ses troupes que partiellement, au lieu de réunir leurs efforts.</p> + +<p>Le 24, le général en chef arrive à Rahmaniëh; il y attend le 25 le +général Rampon, et le 26 il part pour Birket, où le rejoint le général +Rampon; le 28 il arrive à Alexandrie après une marche des plus +pénibles, ayant été obligé d'aller traverser le lac Maréotis, par-delà +le Marabou, la chaussée de Réda étant occupée par l'ennemi.</p> + +<p>Le 29, le général en chef fait ses dispositions; le 30, à trois heures +et demie du matin, il attaque les ennemis dans leur position entre le +camp des Romains et la pointe du lac Maadiëh. Le combat a été terrible +pendant six heures de temps; mais, citoyen Premier Consul, ceux qui +depuis long-temps voulaient l'évacuation de l'Égypte ont donné dans +cette mémorable journée des preuves de leur inaltérable malveillance. +Les troupes du centre et la cavalerie <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> ont fait des prodiges +de valeur; elles ont percé deux fois les deux lignes ennemies, sont +entrées dans leurs redoutes; mais n'étant secondées ni par la droite +ni par la gauche, elles ont été obligées de se retirer avec beaucoup +de perte. L'infanterie du centre était commandée par les généraux +Rampon, Zayoncheck et Destaing; la cavalerie, par les généraux Roize +et Boussard. Le général Destaing a eu le bras cassé, Roize a été tué +dans le camp ennemi, Boussard a eu deux coups de feu et un coup de +baïonnette.</p> + +<p>À la gauche, commandée par le général Lanusse, les troupes se sont +montrées avec le plus grand sang-froid; mais, mal dirigées par ce +général, elles n'ont rien fait de ce qui avait été ordonné. Il en a +été de même pour la droite, commandée par le général Reynier.</p> + +<p>À la fin de l'affaire, sur les neuf heures du matin, le général +Lanusse a eu la cuisse emportée par un boulet perdu; il est mort le +soir même: le général Silly, un des plus braves et des plus honnêtes +hommes de l'armée, a eu aussi la cuisse emportée, mais il va bien.</p> + +<p>À la droite, le général Baudot a eu aussi la cuisse emportée par un +boulet perdu: il est mort de sa blessure.</p> + +<p>À neuf heures et demie, voyant que tous les efforts étaient inutiles, +le général en chef a ordonné la retraite, qui s'est faite avec le plus +grand ordre. L'armée française est venue reprendre sa position en +avant de la porte de Rosette; les ennemis ont gardé la leur.</p> + +<p>Une grande quantité d'officiers de l'état-major et de chefs de corps +ont été tués ou blessés; presque tous ont été démontés. Le général en +chef a eu aussi un cheval tué sous lui.</p> + +<p>Sir Ralph Abercrombie, général en chef de l'armée ennemie, est mort de +ses blessures, ainsi qu'un autre de <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> leurs généraux, sir +Kerry; deux autres ont été blessés, ainsi que M. Smith.</p> + +<p>Tous les aides-de-camp du général en chef se sont conduits avec la +plus grande distinction; l'aide-de-camp du général Murat, qui était +venu apporter des dépêches d'Ancône, a été tué à côté du général en +chef.</p> + +<p>La perte des ennemis et celle des Français a été à peu près la même, +quinze cents hommes hors de combat de part et d'autre.</p> + +<p>Le lendemain de la bataille, 1<sup>er</sup> germinal, les malveillans ont +cherché à exciter du mouvement dans l'armée; les troupes ont été +inébranlables; ils ont écrit au Caire, mandant que tout était perdu, +et qu'il fallait tout évacuer, tout vendre à quelque prix que ce fût. +Le général en chef, instruit à temps, a rassuré tout le monde, excepté +les gens qui, par faiblesse ou malveillance, ne se rassurent jamais.</p> + +<p>Le général en chef a fait retrancher de la manière la plus forte la +position en avant de la porte de Rosette; elle est presque +inattaquable.</p> + +<p>Le fort d'Aboukir s'est rendu le 17 ventôse.</p> + +<p>Les ennemis ont marché sur Rosette; le fort s'est rendu après une très +belle défense, et le Boghaz a été forcé par les canonnières anglaises; +mais elles ne pourront pas remonter le Nil, vu le peu d'eau qui y +existe aujourd'hui.</p> + +<p>Le général en chef a envoyé le général Lagrange pour couvrir Rahmaniëh +avec environ quatre mille hommes. Il est posté sur le bord et sur la +rive gauche du Nil, à mi-chemin de Rahmaniëh et Rosette. Les Anglais +ont leur position à deux lieues au-dessus de cette place; ils ont leur +droite appuyée au lac d'Edko, et leur gauche au Nil.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> Les Anglais, qui se croient tout permis, ont coupé, du côté +de Béda, la digue qui contient les eaux du lac Maadiëh; la mer s'est +répandue dans tout l'espace qui formait autrefois le lac Maréotis, et +de là dans une vallée qu'on croit s'étendre jusqu'auprès de Derne. Le +général en chef a fait sur-le-champ porter à bras d'hommes et sur des +prolonges d'artillerie, des bateaux qu'on a placés sur le lac +Maréotis; ils servent à entretenir la communication avec Rahmaniëh: la +cavalerie peut passer dans environ trois pieds d'eau. On construit +aussi des pontons qui porteront du canon, pour s'opposer aux +canonnières que l'ennemi pourrait porter sur le lac Maréotis. On s'est +servi, pour exécuter cette mesure, d'un ancien canal creusé pour faire +passer les galères du port dans le lac Maréotis; il est entre le +mamelon et le fort des Bains.</p> + +<p>Une portion de l'armée des Osmanlis est arrivée à Salêhiëh.</p> + +<p>Deux vaisseaux anglais sont entrés dans la mer Rouge.</p> + +<p>Vous voyez, citoyen Premier Consul, quelle est la position de l'armée +française en Égypte: le général en chef vous promet qu'il se battra +jusqu'à la mort, et qu'il rendra à jamais mémorable la défense des +Français en Égypte, s'ils ne reçoivent pas de secours.</p> + +<p>L'amiral Gantheaume, sorti de Brest vingt et un jours avant <i>la +Régénérée</i>, partie de Rochefort, aurait pu être arrivé ici avant +l'apparition des Anglais. <i>La Régénérée</i> n'a mis que dix-sept jours +dans sa traversée. Si l'amiral Gantheaume était arrivé, les Anglais ne +seraient plus aujourd'hui en Égypte: il a été vu à l'entrée de Toulon +le 30 pluviôse; c'est <i>le Lodi</i> qui en a fait le rapport. Quelle +fatalité a donc retardé la marche de l'escadre française?</p> + +<p>Le général en chef ne peut trop se louer des capitaines <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> de +vaisseau Villeneuve, Richer et Barré; eux et leurs marins s'emploient +partout.</p> + + +<p class="center"><i>Résumé.</i></p> + +<p>Les Anglais sont maîtres d'Aboukir et de la presqu'île, jusqu'à la +pointe du lac Maadiëh à leur gauche, et le camp des Romains à leur +droite.</p> + +<p>Ils sont maîtres de toute la côte, depuis Aboukir jusqu'à Rosette +inclusivement; ils se sont emparés du fort Julien et du Boghaz; leur +position de ce côté est à deux lieues en avant de Rosette.</p> + +<p>Les Français sont maîtres d'Alexandrie jusque vers les hauteurs qui +sont à un quart de lieue en avant de la porte de Rosette; leur camp +retranché est assis sur ces hauteurs: ils sont maîtres de Rahmaniëh, +et ils ont un corps considérable au-dessous de cette place, à quatre +lieues de Rosette et vis-à-vis des Anglais; ils sont encore maîtres de +Bourlos, Damiette, le Caire et de tout le reste de l'Égypte.</p> + +<p>Mourâd-Bey est à Miniet. Que feront les Osmanlis? cela est encore très +incertain.</p> + +<p>Le général en chef a nommé deux lieutenans-généraux, afin de comprimer +tous les malveillans; ce sont les généraux Friant et Rampon.</p> + +<p>Le général en chef prendra peut-être le parti de renvoyer en France +tous ces malveillans, qui ont juré haine à leur pays. Dans les +circonstances difficiles, il faut employer les grands remèdes.</p> + +<p>Ci-joint l'ordre de bataille donné le 29 au soir, à Alexandrie, à tous +les généraux de l'armée. Une note explicative fera connaître ce qui a +été exécuté et ce qui ne l'a pas été.</p> + +<p>Salut et respect.</p> + +<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Menou</span>.</p> + +<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> (N<sup>o</sup> 2.)</p> + +<p class="center">NOTES DU GÉNÉRAL ***,<br> + + SUR LA SITUATION DE L'ARMÉE D'ÉGYPTE,<br> + + DEPUIS LA FIN DE L'AN VII JUSQU'AU 12 FLORÉAL AN IX.</p> + +<table border="0" cellpadding="4" summary="Notes."> +<colgroup> + <col width="50%"> + <col width="50%"> +</colgroup> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Les lettres écrites au Directoire exécutif par Kléber, Damas, Dugua, +Tallien, Poussielgue, etc., attestent la haine qu'on portait à +Bonaparte, et le désir de le voir anéanti.</td> +<td rowspan="2" style="vertical-align: top;">Lorsque le général Kléber prit le commandement de l'armée + d'Orient, à la fin de l'an <span class="smcap">VII</span>, il ne put cacher la jalousie + qu'il portait à la gloire de son prédécesseur. Tous les + établissement faits par celui-ci furent changés, et le système de + guerre qu'ont signalé d'éclatans faits d'armes en Égypte et en + Italie fut rebuté. Une rivalité entre les généraux ayant fait les + campagnes d'Italie, et ceux qui avaient combattu dans le Nord et + sur le Rhin, s'établit alors. Dès ce moment, plus d'unité dans + l'armée, qui se divisa en deux partis.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Discours injurieux tenus à la mémoire de Bonaparte.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Bonaparte, devenu premier consul, irrita la jalouse ambition de +Kléber. Il ne tenta rien moins que d'engager l'armée à se déclarer +indépendante, pour lutter contre le premier consul.</td> +<td style="vertical-align: top;">Le général Kléber, zélé protecteur des détracteurs de Bonaparte, + manifesta bientôt le désir et le projet de ramener l'armée en + France et d'abandonner l'Égypte sans en tirer aucun avantage; + c'est en conséquence de ces dispositions que la capitulation + d'El-A'rych fut signée.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Après la reddition d'El-A'rych, le commandant reçoit en rentrant un +grade supérieur et une gratification de 10,000 fr.</td> +<td rowspan="2" style="vertical-align: top;">Les moyens employés pour avoir des prétextes justificatifs d'une + telle conduite, n'ont pu échapper, même aux moins clairvoyans.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Mutinerie des troupes excitée à Damiette et à Alexandrie. La solde +arriérée de huit mois.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;"><span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> À la bataille de Mattariëh, si les troupes eussent été +abandonnées à leur impulsion ordinaire, il ne retournait pas un Turc +en Syrie; la méthode théorique employée dans cette affaire, permit au +contraire à cette armée de reprendre l'offensive peu de temps après.</td> +<td style="vertical-align: top;">La mauvaise foi du cabinet de Saint-James a sauvé à l'armée + française la honte de l'évacuation, en l'obligeant de reconquérir + l'Égypte sur les Osmanlis, maîtres d'une partie des forts, et + répandus dans la ville du Caire.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Plusieurs parlementaires sont envoyés et reçus par terre et par mer.</td> +<td style="vertical-align: top;">L'impossibilité de renouer des négociations avec succès, était + assez démontrée par la perfidie des Anglais, et par le sentiment + des forces de l'armée. Cependant le général Kléber, fidèle à son + plan, chercha les moyens de se rapprocher des Anglais pour + traiter de nouveau, et leur laisser l'Égypte.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Arrivée du chef de brigade Latour-Maubourg et du général Galbo.</td> +<td style="vertical-align: top;">Des ordres exprès du gouvernement vinrent déranger son projet; + mais pour cela il ne s'obstina pas moins à partir lui-même avec + quelques uns de ses plus zélés partisans. Un défaut de + combinaisons et des circonstances particulières l'en empêchèrent.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Réquisitions faites en nature, en bestiaux, et accompagnées des plus +dures vexations.</td> +<td rowspan="2" style="vertical-align: top;">Pendant qu'on se disposait ainsi à abandonner la conquête de + l'Égypte, et qu'on flattait les troupes de l'espoir de rentrer + dans leur patrie, l'administration du pays était totalement + négligée, ou remise à des agens dignes de leur ministère.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Les Cophtes employés à ces recouvremens.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Prétexte de mauvaise volonté ou d'intentions hostiles supposées aux +habitans pour piller impunément des villages.</td> +<td style="vertical-align: top;">Les habitans du pays furent souvent exposés aux extorsions des + commandans militaires, qui, appuyant de la force des armes les + prétentions des agens particuliers, et croyant leur départ + prochain, <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> pressuraient d'autant pour en retirer le + plus possible.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Il avait été retiré de l'Égypte plusieurs millions, et jamais il n'y +avait un sou disponible pour la solde.</td> +<td style="vertical-align: top;">Malgré ces avanies et ce qu'on retirait en avances sur le myri + des villages, la solde de l'armée était arriérée de près d'un an, + et les principaux chefs d'administration étaient créanciers du + gouvernement de sommes considérables.</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="vertical-align: top;">C'est dans cet état de choses en Égypte que le général Kléber fut + assassiné par un émissaire du visir.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">L'armée vit avec plaisir la bonne résolution de son nouveau chef.</td> +<td style="vertical-align: top;">Le commandement échut alors au général Menou, qui, fidèle à + l'honneur et à son pays, prévint l'armée, par une adresse, qu'il + ne ferait rien d'indigne d'elle, et qu'il n'agirait que d'après + les ordres du gouvernement.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Propos indécens tenus par quelques individus.</td> +<td style="vertical-align: top;">Les partisans de l'évacuation trouvèrent dans le nouveau + commandant un antagoniste sévère, aussi cherchèrent-ils à jeter + de la défaveur sur toutes ses opérations.</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="vertical-align: top;">Le général Menou sentit la nécessité d'extirper les grands abus + d'administration militaire et civile, et d'y suppléer par des + réglemens sages.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Réforme des commissaires des guerres.</td> +<td rowspan="3" style="vertical-align: top;">Une réforme fut ordonnée dans l'administration militaire, et un + système organisateur, en assurant la subsistance et la solde de + la troupe, détermina la quotité d'impositions, à laquelle + seraient assujettis les habitans, en les déchargeant des avanies + et extorsions sous lesquelles ils gémissaient depuis trop + long-temps.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Les fournitures de subsistances représentées par une indemnité en +numéraire. Les hôpitaux bonifiés, les corps chargés de leur +habillement.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Fixation des droits faciles à recouvrer sans être à charge aux +paysans. Les Cophtes ne sont plus chargés <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> des recouvremens. +Les commandans militaires chargés de surveiller la perception sans +pouvoir rien exiger.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Contentement général des habitans sur ce changement.</td> +<td style="vertical-align: top;">La confiance succédait alors à la crainte, et les communications + entre les habitans et les Français furent sincères et faciles.</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="vertical-align: top;">Les administrateurs réformés, accoutumés à grossir leur bourse du + produit de leurs extorsions, et ne pouvant continuer, cherchèrent + à sauver leur fortune en se joignant aux partisans de + l'évacuation.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Écrit relatif à Daure, promu au grade d'inspecteur général aux revues.</td> +<td style="vertical-align: top;">Des lettres anonymes furent écrites, et peignirent le général + Menou sous les plus noires couleurs.</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="vertical-align: top;">La masse de l'armée resta inaccessible à toutes les dissensions, + et on s'acharna davantage en raison de la résistance qu'on + éprouvait à l'ébranler.</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="vertical-align: top;">Les troupes sentaient trop bien l'avantage du nouveau système, + aussi restèrent-elles toujours attachées, par l'estime la mieux + méritée, au général qui, après l'avoir fait solder de ses + arriérés, lui assurait une bonne subsistance, et cherchait tous + les moyens de lui être avantageux en remplissant les intentions + du gouvernement.</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="vertical-align: top;">L'opinion inébranlable de l'armée convainquit les propagateurs de + l'évacuation et ses partisans, réunis par d'autres motifs, qu'ils + ne pouvaient la détacher de son chef.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Les généraux Reynier, Damas, Lanusse, Verdier: <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> le premier, +jaloux du commandement de l'armée; le deuxième, tenant au système +d'évacuation, et peut-être encore plus au trésor de Kléber.</td> +<td style="vertical-align: top;" rowspan="4">Des hommes marquant par les premiers grades militaires, et + fatigués de l'inaction peu lucrative où ils étaient réduits, + levèrent enfin le masque, et se présentèrent chez le général pour + lui demander raison des changemens qu'il avait établis dans + l'administration, et pour l'engager à rétablir les choses dans le + même état qu'elles étaient avant qu'il prit le commandement de + l'armée.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Le troisième, soupçonné d'avoir toléré des dilapidations, avait été +relevé du commandement d'Alexandrie; où il avait introduit des +officiers anglais dans les fêtes.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Le quatrième, d'une immoralité reconnue et par ses vexations commises +dans le Delta et ailleurs.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Et tous les quatre, irrités de ne pouvoir plus abuser de leur autorité +pour se procurer de l'argent par des moyens peu délicats, s'étaient, +avec leurs partisans, déclarés les antagonistes du général qu'ils +avaient même résolu de faire arrêter; ils avaient en conséquence +attiré dans leur parti les chefs de brigade Pepin et Goguet.</td> +</tr> +<tr> +<td>La réponse ferme et positive du général Menou, étonne les réclamans.</td> +<td style="vertical-align: top;">Le général en chef, étonné d'une démarche qui pouvait avoir les + conséquences les plus fâcheuses, et assuré des bons effets du + nouveau mode d'administration, répondit positivement qu'il ne + changerait rien de ce qu'il avait ordonné, parce qu'il n'avait + rien fait qui ne fût conforme aux intérêts de l'armée et du + gouvernement. Il promit en même temps de laisser leur procédé + ignoré.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Le premier consul ayant confirmé le général Menou dans le commandement +de l'armée, les dissidens se taisent, n'ayant plus de prétexte à lui +opposer.</td> +<td style="vertical-align: top;">Ce parti, désespéré de n'avoir <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> pu arracher au général + Menou l'estime, la bienveillance de l'armée, la confiance et le + respect des habitans, ne s'obstina pas moins à poursuivre sa + chute, et crut en assurer le succès, en faisant manquer les + opérations militaires si l'ennemi se présentait.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Des Anglais, sous prétexte de négoce, voyageaient en Égypte; ils +pouvaient être suspectés d'espionnage.</td> +<td style="vertical-align: top;">Le moment parut favorable, et vraisemblablement ces dissensions + le devancèrent.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Les dissidens attendent l'arrivée d'une armée ennemie pour entraver et +faire échouer les opérations militaires du général en chef.</td> +<td style="vertical-align: top;">Les Anglais rassemblaient des troupes à Rhodes, et le visir, + réunissant des troupes en Syrie, menaçait l'Égypte.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Les troupes avaient été rassemblées au Caire pour s'assurer de leurs +bonnes dispositions, et pour empêcher la propagation du système +d'évacuation, en leur en montrant le ridicule par la réunion des +forces qu'on pouvait opposer aux ennemis du dehors.</td> +<td style="vertical-align: top;">Les rapports de Syrie apprirent qu'un corps de dix à quinze mille + Turcs était posté à El-A'rych, et que le gros de cette armée + était prêt à se mettre en marche.</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="vertical-align: top;">Pour prévenir les mouvemens de cette armée turque, et la battre + avant qu'elle mit le pied sur le terrain cultivé, des troupes + furent réunies au Caire; on tira à cet effet des détachemens de + Damiette et d'Alexandrie.</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="vertical-align: top;">La saison des débordemens n'était pas encore venue, on ne devait + pas craindre les Anglais.</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="vertical-align: top;">L'armée d'Orient était répartie le 10 ventôse comme il suit:</td> +</tr> +</table> + +<table border="0" cellpadding="0" summary="Répartition."> +<colgroup> + <col width="44%"> + <col width="1%"> + <col width="1%"> + <col width="50%"> +</colgroup> +<tr> +<td class="center" colspan="4"><span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> <i>Dans la Haute-Égypte.</i></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="4">2 bataillons de la 21<sup>e</sup> légère, avec le général Donzelot.</td> +</tr> +<tr><td colspan="4"> </td></tr> +<tr> +<td class="center" colspan="4"><i>Salêhiëh</i>, <i>Belbéis</i>, <i>le Caire</i>, <i>Boulac et Gisëh</i>.</td> +</tr> +<tr><td colspan="4"> </td></tr> +<tr> +<td>4<sup>e</sup> légère.</td> +<td rowspan="12" style="border-style: solid solid solid none; border-color: #C0C0C0;"> </td> +<td rowspan="12"> </td> +<td rowspan="12">Le général en chef.<br> +Le général de division Lagrange, chef de l'état-major général.<br> +Belliard, commandant le Caire.<br> +Galbo, adjoint de la place.<br> +Duranteau, <i>idem.</i><br> +Reynier, général de division.<br> +Robin, général de brigade.<br> +Baudot, <i>idem.</i><br> +Lanusse, général de division,<br> +Silly, général de brigade.<br> +Valentin, <i>idem.</i></td> +</tr> +<tr> +<td>1<sup>er</sup> bataillon de la 21<sup>e</sup> légère.</td> +</tr> +<tr> +<td>22<sup>e</sup> légère.</td> +</tr> +<tr> +<td>9<sup>e</sup> de ligne.</td> +</tr> +<tr> +<td>13<sup>e</sup> de ligne.</td> +</tr> +<tr> +<td>18<sup>e</sup> de ligne.</td> +</tr> +<tr> +<td>69<sup>e</sup> de ligne.</td> +</tr> +<tr> +<td>85<sup>e</sup> de ligne.</td> +</tr> +<tr> +<td>88<sup>e</sup> de ligne.</td> +</tr> +<tr> +<td>1 bataillon de sapeurs.</td> +</tr> +<tr> +<td>4 régim. de cavalerie.</td> +</tr> +<tr> +<td>Les guides.</td> +</tr> +<tr> +<td>Les Cophtes, Grecs et Syriens.</td> +</tr> +<tr><td colspan="4"> </td></tr> +<tr> +<td class="center" colspan="4"><i>Le Caire, Boulac et Gisëh.</i></td> +</tr> +<tr><td colspan="4"> </td></tr> +<tr> +<td>1,000 hommes et 200 chevaux venus d'Alexandrie et de Damiette.</td> +<td rowspan="4" style="border-style: solid solid solid none; border-color: #C0C0C0;"> </td> +<td rowspan="4"> </td> +<td rowspan="4">Samson, général du génie.<br> +Bertrand, <i>idem.</i><br> +Songis, général d'artillerie.<br> +Fautrer, <i>idem.</i><br> +Roize, général de cavalerie.<br> +Boussard, <i>idem.</i><br> +Bron, <i>idem.</i><br> +Damas, Destaing, Alméras et Morand.</td> +</tr> +<tr> +<td>Les dromadaires.</td> +</tr> +<tr> +<td>2 compagnies d'artillerie légère.</td> +</tr> +<tr> +<td>Le parc d'artillerie.</td> +</tr> +<tr><td colspan="4"> </td></tr> +</table> + +<table border="0" cellpadding="0" summary="Répartition."> +<colgroup> + <col width="30%"> + <col width="1%"> + <col width="1%"> + <col width="30%"> + <col width="1%"> + <col width="1%"> + <col width="30%"> +</colgroup> +<tr> +<td class="center" colspan="7"><i>Alexandrie et Aboukir.</i></td> +</tr> +<tr><td colspan="7"> </td></tr> +<tr> +<td>61<sup>e</sup> de ligne.</td> +<td rowspan="5" style="border-style: solid solid solid none; border-color: #C0C0C0;"> </td> +<td rowspan="5"> </td> +<td rowspan="5">Moins 500 hommes et 100 chevaux détachés au Caire.</td> +<td rowspan="5" style="border-style: solid solid solid none; border-color: #C0C0C0;"> </td> +<td rowspan="5"> </td> +<td rowspan="5">Le gén. de division Friant.</td> +</tr> +<tr> +<td>75<sup>e</sup> de ligne.</td> +</tr> +<tr> +<td>3<sup>e</sup> de dragons.</td> +</tr> +<tr> +<td>18<sup>e</sup> de dragons;</td> +</tr> +<tr> +<td>1<sup>re</sup> comp. d'artill. légère.</td> +</tr> +</table> + +<table border="0" cellpadding="0" summary="Répartition."> +<colgroup> + <col width="40%"> + <col width="1%"> + <col width="1%"> + <col width="40%"> +</colgroup> +<tr> +<td class="center" colspan="4"><i>Rosette, Rahmaniëh et le Delta.</i></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="4"> </td> +</tr> +<tr> +<td>1 bataillon de la 75<sup>e</sup>.</td> +<td rowspan="2" style="border-style: solid solid solid none; border-color: #C0C0C0;"> </td> +<td rowspan="2"> </td> +<td rowspan="2">Le général Zayoncheck.<br> +Le général Délegorgue.</td> +</tr> +<tr> +<td>2 bataillons de la 25<sup>e</sup>.</td> +</tr> +</table> + +<table border="0" cellpadding="0" summary="Répartition."> +<colgroup> + <col width="30%"> + <col width="1%"> + <col width="1%"> + <col width="30%"> + <col width="1%"> + <col width="1%"> + <col width="30%"> +</colgroup> +<tr> +<td class="center" colspan="7"><span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> <i>Damiette et Lesbëh.</i></td> +</tr> +<tr><td colspan="7"> </td></tr> +<tr> +<td>2<sup>e</sup> légère.</td> +<td rowspan="4" style="border-style: solid solid solid none; border-color: #C0C0C0;"> </td> +<td rowspan="4"> </td> +<td rowspan="4">Moins 500 hommes et 100 chevaux détachés au Caire.</td> +<td rowspan="4" style="border-style: solid solid solid none; border-color: #C0C0C0;"> </td> +<td rowspan="4"> </td> +<td rowspan="4">Le gén. de division Rampon.</td> +</tr> +<tr> +<td>32<sup>e</sup> de ligne.</td> +</tr> +<tr> +<td>20<sup>e</sup> dragons.</td> +</tr> +<tr> +<td>1<sup>re</sup> comp. d'artill. légère.</td> +</tr> +</table> + +<table border="0" cellpadding="4" summary="Notes."> +<colgroup> + <col width="50%"> + <col width="50%"> +</colgroup> +<tr> +<td> </td> +<td style="vertical-align: top;">Une flotte parut à la vue d'Alexandrie le 10 ventôse; on signala + cent trente-cinq voiles ayant le cap à Aboukir. Elle mouilla dans + la baie le 11. Le général Friant expédia aussitôt des courriers + au Caire et à Damiette pour prévenir de ce mouvement. Les + courriers arrivèrent le 13 à leur destination. Le général Friant + prit position sur les hauteurs d'Aboukir avec les troupes de la + garnison d'Alexandrie; le général Zayoncheck fut posté à la + Maison Carrée, entre Rosette et Aboukir, avec un bataillon de la + 75<sup>e</sup> et le 3<sup>e</sup> régiment de dragons.</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="vertical-align: top;">Deux bataillons de la 25<sup>e</sup>, détachés dans le Delta, reçurent + l'ordre de se porter sur Rahmaniëh, avec soixante-dix chevaux du + 20<sup>e</sup>.</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="vertical-align: top;">La division Lanusse partit du Caire avec un régiment de + cavalerie, pour marcher sur Aboukir à grandes journées.</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="vertical-align: top;">Le général Rampon rassembla toutes les troupes sous ses ordres à + Damiette, pour être prêt à exécuter tout mouvement. Les + détachemens tirés d'Alexandrie et de Damiette partirent du Caire + pour rejoindre leur division à marches forcées; celui de Damiette + y arriva le 18 ventôse, avec le général Morand.</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="vertical-align: top;"><span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> Par les rapports ultérieurs, le général Friant assurait + qu'il n'y avait pas de troupes de débarquement sur cette flotte, + et qu'il répondait de repousser toute tentative sur le rivage.</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="vertical-align: top;">Ensuite de cette assurance, le mouvement des troupes en marche + fut retardé; le régiment de cavalerie aurait pu, sans ce retard, + arriver le 17 à Aboukir.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Le général Zayoncheck avait prévenu le général Friant de ce mouvement.</td> +<td style="vertical-align: top;">L'ennemi, sans montrer ses troupes, faisait des manœuvres pour + rapprocher ses bâtimens, et exerçait journellement ses chaloupes.</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="vertical-align: top;">De gros bâtimens de transport chargés de troupes avaient été + poussés aussi près de terre que possible; les chaloupes de tous + les bâtimens de la rade les avaient accostés.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Les généraux Samson et Bertrand tenant aussi au système d'évacuation, +étaient présens à l'affaire. Tout en convenant du grand ordre mis par +les Anglais dans leur débarquement, ils assuraient que s'ils se +présentaient encore, ils ne douteraient pas du succès des efforts que +feraient les troupes pour l'empêcher.</td> +<td style="vertical-align: top;">Le 17 ventôse, par un temps très calme, toutes les chaloupes + furent chargées de troupes, et se dirigèrent sur la terre, avec + beaucoup de célérité, d'ordre et d'ensemble, sous la protection + d'embarcations armées. Elles débarquèrent au nord-ouest de la + baie, point le mieux reconnu pour la facilité d'un débarquement, + ainsi que pour l'avantage d'une bonne position militaire et sa + proximité. Elles présentèrent en même temps un front de bataille + de trois à quatre mille hommes.</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="vertical-align: top;">Les troupes du général Friant, qui comprenaient la 61<sup>e</sup>, deux + bataillons de la 75<sup>e</sup>, le 18<sup>e</sup> régiment de dragons, et + soixante-dix chevaux du 20<sup>e</sup>, étaient campées en arrière des + mamelons, et <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> avaient leurs avant-postes sur les points + les plus saillans; lorsque ces avant-postes virent les mouvemens + ennemis, ils se replièrent sur le corps de bataille; les corps + étaient par colonnes en masse.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Malgré les meilleures intentions du général Friant et son violent +désir d'acquérir une nouvelle gloire, on ne peut s'empêcher de lui +reprocher d'avoir mis trop de méthode et de lenteur dans ses +manœuvres. C'est particulièrement ce qui lui a fait éprouver des +revers.</td> +<td style="vertical-align: top;">La 61<sup>e</sup>, après s'être déployée, se porta sur le point le plus + saillant. Pendant qu'elle exécutait sa manœuvre, l'ennemi se + portait sur le même point. Ces deux corps se rencontrèrent au + sommet. Là s'engagea un combat opiniâtre; les Anglais qui se + présentèrent de front furent repoussés avec vigueur jusque dans + leurs chaloupes par les grenadiers de la 61<sup>e</sup>; cette + demi-brigade se trouvant débordée sur ses flancs, et exposée à un + feu très vif, fut obligée de se retirer pour n'être pas + enveloppée. La 75<sup>e</sup> fut aussitôt mise en mouvement pour + soutenir la 61<sup>e</sup>; à son approche elle essuya un feu très vif, + qui, dirigé sur sa masse, lui fit éprouver une perte + considérable, et l'empêcha de se déployer; elle se retira après + avoir laissé ses chevaux d'artillerie, ses canonniers et ses + pièces sur le champ de bataille. Les efforts de l'infanterie + n'ayant pu retenir l'ennemi, une charge fut ordonnée à l'escadron + du 20<sup>e</sup> régiment de dragons. Quoique fournie avec beaucoup de + courage et de vélocité, elle ne put entamer assez sensiblement la + ligne ennemie. Le 18<sup>e</sup> reçut à son tour l'ordre de charger. Les + pertes qu'il éprouva l'empêchèrent de finir sa charge.</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="vertical-align: top;">L'ennemi n'ayant pu être ébranlé <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> par les efforts de + ces différens corps, le général Friant, craignant de compromettre + la sûreté d'Alexandrie, ordonna la retraite sur cette place.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Le général Zayoncheck avait proposé au général Friant de réunir les +corps que chacun d'eux commandait, pour multiplier les moyens de +résistance au débarquement.</td> +<td style="vertical-align: top;">Pendant cette affaire d'Aboukir, le général Zayoncheck était + posté à la Maison Carrée avec cinq cents hommes d'infanterie et + le 3<sup>e</sup> régiment de dragons; lorsqu'il en apprit le résultat, il + se rendit à Alexandrie, pour aider le général Friant à couvrir + cette place.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">D'une seule marche le général Zayoncheck se rendit à Alexandrie en +passant entre les lacs Maadiëh et Maréotis.</td> +<td style="vertical-align: top;">«Si les troupes postées à la Maison Carrée avaient été réunies à + celles du général Friant, les Anglais étaient culbutés.</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="vertical-align: top;">«Les positions les plus saillantes n'étant pas gardées, l'ennemi + s'en est emparé sans obstacle.</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="vertical-align: top;">«Les corps ayant donné partiellement, ont été écrasés tour à tour + par le feu de l'ennemi.</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="vertical-align: top;">«L'ordre en colonnes demandant du temps pour déployer, et offrant + à l'ennemi plus de moyens de destruction, lui a donné l'avantage + de prendre les positions avantageuses, d'où il dirigeait tous ses + feux avec succès.</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="vertical-align: top;">«La cavalerie aurait dû charger au moment où les troupes se + formaient en débarquant et non après que ces mêmes troupes + étaient en ordre et enhardies par la résistance qu'elles avaient + opposée aux efforts de l'infanterie. Ce premier choc les aurait + confondues et renversées.»</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="vertical-align: top;">Les Anglais, après la retraite du général Friant, continuèrent + <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> leur débarquement; on évalue le nombre de leurs troupes + de quinze à dix-huit mille hommes. Le blocus du fort d'Aboukir + fut formé.</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="vertical-align: top;">Le général en chef ayant été instruit par le général Friant du + peu de succès qu'il avait obtenu, ordonna un mouvement général de + troupes sur Rahmaniëh, en prescrivant d'y apporter beaucoup de + célérité.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Le général Friant ayant relevé le général Lanusse dans le commandement +d'Alexandrie, il existait entre eux, sinon de la mésintelligence, du +moins peu de rapprochement.</td> +<td style="vertical-align: top;">Dans cet intervalle, le général Lanusse arriva à Alexandrie avec + sa division et un régiment de cavalerie. Il se concerta avec le + général Friant sur les moyens de prendre l'offensive.</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="vertical-align: top;">Les troupes des deux divisions partirent en conséquence + d'Alexandrie le 21 ventôse, et prirent position, leur droite + appuyée au lac Maadiëh, et leur gauche à la mer, à hauteur de + l'Embarcadère; elles étaient protégées par vingt-quatre pièces de + canon.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">La tranchée ouverte et les batteries établies, le fort capitula le 27 +ventôse.</td> +<td style="vertical-align: top;">L'armée anglaise était alors occupée à couvrir le siége + d'Aboukir.</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="vertical-align: top;">Le 22 ventôse, les reconnaissances de cavalerie apprirent que + l'ennemi faisait un mouvement général; les troupes prirent leur + rang.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Le général Lanusse voulant se faire un mérite de les battre sans la +participation du général Menou, les attaqua comme un homme trop assuré +de la victoire.</td> +<td style="vertical-align: top;">Par un mouvement d'impétuosité qui lui était naturel, le général + Lanusse, oubliant les dispositions convenues avec le général + Friant, ordonna, en voyant l'ennemi, à un bataillon de la 4<sup>e</sup> + légère, de l'attaquer de vive force. Ce bataillon ne pouvant + renverser une aussi forte masse, fut soutenu par un second, et + celui-ci <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> aidé par un troisième, ainsi successivement, + jusqu'à ce que toutes les troupes de cette division, battues + séparément, eussent tellement souffert de leur opiniâtreté à + soutenir les efforts d'un ennemi supérieur, qu'elles furent + obligées de se retirer.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Il n'y eut point d'ensemble dans les mouvemens des deux divisions.</td> +<td style="vertical-align: top;">Le général Friant, entraîné par le mouvement de l'autre division, + se trouva dans la nécessité de l'imiter sans obtenir plus de + succès.</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="vertical-align: top;">L'infanterie n'ayant pu entamer cette ligne flanquée de colonnes + en masse, une charge de cavalerie fut ordonnée; l'audace avec + laquelle on la fournit, ne répondit pas à l'attente qu'on en + avait conçue. Le feu trop vif de la ligne ennemie l'obligea à la + retraite.</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="vertical-align: top;">Après une perte assez considérable en hommes, en chevaux et en + artillerie, les deux divisions vinrent prendre position sur les + hauteurs à l'est d'Alexandrie.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Suite des dissensions des généraux par la répugnance de quelques uns +d'entre eux à exécuter les ordres du général Menou.</td> +<td style="vertical-align: top;">Les mêmes causes qui ont empêché le général Friant de s'opposer + au débarquement le 17, ont facilité le succès de l'armée anglaise + le 22. On peut même ajouter que le général Lanusse, jaloux de + battre l'ennemi sans les ordres du général en chef, s'était trop + laissé emporter par cette avide passion de gloire.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;" rowspan="2">Pendant la marche de l'armée, les propagateurs de l'évacuation +reproduisirent ce système en tâchant de démontrer l'impossibilité de +battre les Anglais, et de faire perdre au général en chef la confiance +de l'armée.</td> +<td style="vertical-align: top;">Le général en chef continua de marcher sur Alexandrie avec + l'armée. Elle y fut réunie le 29 ventôse, après midi.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Les positions de l'armée ennemie furent aussitôt reconnues par le + général en chef et les officiers du génie.</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="vertical-align: top;"><span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> L'attaque fut résolue pour le 30, avant le jour; l'ordre + en fut donné avec les instructions comme suit:</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="vertical-align: top;">Le général Lanusse, ayant sous lui la 4<sup>e</sup> légère, les 18<sup>e</sup>, + 69<sup>e</sup>, 88<sup>e</sup> de ligne, devait attaquer la redoute de gauche, + point majeur de la ligne ennemie sur la mer, en arrière du camp + des Romains.</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="vertical-align: top;">Le général Rampon, avec les carabiniers de la 2<sup>e</sup> légère et la + 32<sup>e</sup> de ligne, soutenait cette attaque en suivant le mouvement + de l'ennemi.</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="vertical-align: top;">Le général Destaing, avec les grenadiers du bataillon grec, et un + bataillon de la 21<sup>e</sup> légère, faisait l'avant-garde à la droite + du général Rampon.</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="vertical-align: top;">Le général Friant, avec les 25<sup>e</sup> 61<sup>e</sup> et 75<sup>e</sup> de ligne + suivait le mouvement sur la droite.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;" rowspan="2">Les généraux Reynier et Damas n'avaient pas reçu l'ordre de suivre les +mouvemens de l'armée. Le premier devait être à Belbéis, et le second +dans la Haute-Égypte.</td> +<td style="vertical-align: top;">Les 13<sup>e</sup> et 85<sup>e</sup>, sous les ordres du général Reynier, + devaient également suivre le mouvement.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Une fausse attaque devait être faite par les dromadaires vers + <i>Béda</i>, et trois cents chevaux sous les ordres du général Bron + devaient harceler continuellement l'ennemi dans cette partie.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;" rowspan="3">Tous les généraux chefs de colonnes furent assemblés le 29 au soir par +le général en chef. Ils convinrent de l'uniformité et de l'ensemble +des mouvemens pour l'exécution des dispositions de l'ordre, qui furent +unanimement approuvées.</td> +<td style="vertical-align: top;">La cavalerie, sous les ordres du général Roize, devait agir + suivant les circonstances.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Le 30, à deux heures du matin, les colonnes prirent leurs + positions.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Au signal convenu, les dromadaires firent avec succès leur fausse + attaque; les différentes divisions se mirent en mouvement; les + troupes, brûlaient d'impatience <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> d'atteindre l'ennemi. + Si leur bonne volonté et leur courage ont été mal dirigés, et si + le succès n'a pas couronné leurs efforts, elles le doivent aux + mauvaises dispositions du général Lanusse, et aux plus mauvaises + intentions d'autres personnes, qui, pour faire échouer le plan du + général Menou et satisfaire leur vil intérêt et leur ambition, + leur ont sacrifié l'intérêt de la France, le sang des braves et + la gloire de l'armée.</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="vertical-align: top;">Si l'affaire du 30 a été manquée, en voici les causes:</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="vertical-align: top;">«Les troupes devaient être rangées sur deux lignes, ayant des + éclaireurs en avant.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Mauvaises dispositions du général Lanusse; en contrevenant à ce qui +était convenu la veille, il oppose l'ordre de profondeur au jeu de +l'artillerie.</td> +<td style="vertical-align: top;" rowspan="2">La division Lanusse, attaquant + le point majeur, fut au contraire + rangée par colonnes en masse, ayant ses grenadiers et carabiniers + en queue. Quelques coups de canon de front et par le flanc + suffirent pour la mettre en désordre. Le général Lanusse ayant eu + la cuisse cassée, elle se jeta à droite.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Lanusse en mourant s'écria avec une espèce de satisfaction: «qu'il +était f... ainsi que la colonie.»</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Daure, très actif antagoniste du général Menou, vint se mêler à +l'affaire, et dévia une colonne des meilleures troupes.</td> +<td style="vertical-align: top;">«La première ligne de grenadiers et de carabiniers, sous les + ordres du général Rampon, fut entraînée sur la droite par les + cris de l'inspecteur aux revues Daure; et là, elle s'accula aux + troupes en désordre de la division Lanusse, qui arrêtèrent son + mouvement.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">L'adjudant commandant Sornet a été tué en montant à la redoute. Le +chef de bataillon Soulier et le capitaine Audibert y ont été faits +prisonniers.</td> +<td style="vertical-align: top;">«La deuxième ligne marcha directement sur le flanc gauche de la + redoute, qu'elle ne put enlever de force, parce qu'elle était + réduite à une poignée d'hommes, exposés à un feu <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> de + front, de flanc et de revers.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Le général Destaing ayant été blessé, et ses troupes étant +enveloppées, furent obligées de se faire jour à travers une ligne +ennemie pour se retirer.</td> +<td style="vertical-align: top;">«Les troupes sous les ordres du général Destaing atteignirent + leur but en perçant la ligne ennemie, mais, n'étant soutenues par + aucun autre corps, elles furent obligées de céder au nombre et à + l'avantage de la position.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Le général Friant tenait trop à la méthode théorique; il n'agit pas +assez vivement.</td> +<td style="vertical-align: top;" rowspan="2">«Les divisions Friant et Reynier, continuellement exposées au feu + de l'artillerie, ne furent jamais mises à portée de rien + entreprendre d'offensif.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Le général Reynier ayant reçu plusieurs fois l'ordre d'avancer, n'en +resta pas moins dans l'impassibilité. Le général Lagrange lui en porta +lui-même l'ordre sans plus de succès.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Les généraux Reynier et Damas sont reconnus pour chefs de parti, si +bien que leurs partisans s'appellent Reyniéristes, et distinguent ceux +du gouvernement par l'épithète de Menouistes.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Les retranchemens franchis, elle renversa tout ce qu'elle rencontra; +les obstacles s'étant multipliés au milieu des tentes ennemies et des +trous de loup, elle se retira ayant eu le général Roize tué, le +général Boussard blessé, et avec lui plusieurs chefs.</td> +<td style="vertical-align: top;">«La cavalerie fournit une charge qui lui attira l'admiration même + de ses ennemis. Si une ou deux des divisions qui n'avaient pas + donné l'eussent soutenue, le succès de la journée était assuré.»</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;" rowspan="2">Les partisans de l'évacuation profitèrent de ce revers et présentèrent +avec satisfaction le tableau de la situation de l'armée après les +trois affaires, pour prouver l'impuissance de nos armes, et produire +leur système.</td> +<td style="vertical-align: top;">La même fatalité qui fit manquer les journées des 17 et 22, vit + produire les mêmes résultats le 30.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">C'est dans cette dernière journée <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> qu'on vit l'intérêt + de parti sacrifier tout ce qu'on a de plus cher, à la + satisfaction de faire échouer le parti opposé.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Des lettres alarmantes écrites au Caire et dans d'autres lieux +peignaient l'armée sous les plus sombres couleurs; si bien qu'au Caire +les Français se précipitaient et se retranchaient avec confusion dans +la citadelle.</td> +<td style="vertical-align: top;">Après cette affaire, l'armée prit position devant Alexandrie; on + choisit le terrain le plus propre à être fortifié, pour couvrir + cette place. La ligne de retranchement appuyait sa droite en + arrière du port sur le canal, et sa gauche en avant du Pharillon, + à huit cents toises environ, en avant de la vieille enceinte.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Les nouvelles officielles dessillèrent bientôt les yeux, en détruisant +les impressions produites par les premières.</td> +<td style="vertical-align: top;">Les Anglais continuèrent de fortifier leur position, et d'y + joindre de nouveaux ouvrages.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;" rowspan="3">L'armée sut aussitôt distinguer et vouer à l'indignation et au mépris +les auteurs de ces procédés et du peu de succès de nos armes.</td> +<td style="vertical-align: top;">Les Français, de leur côté, mirent beaucoup d'activité dans leurs + travaux.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Le même jour, 30 ventôse, il fut envoyé au général Morand, qui + commandait la 3<sup>e</sup> légère, le dépôt du 32<sup>e</sup> de ligne, un + escadron du 20<sup>e</sup> régiment de dragons et une compagnie + d'artillerie légère, l'ordre de partir de Damiette avec toutes + ces troupes, les administrations et les hôpitaux, pour se rendre + à Rahmaniëh, en laissant sur le Nil et sur le lac Menzalëh les + bâtimens armés qui y étaient, pour défendre l'entrée des + différens boghaz, et deux cents hommes pour les garnisons de + Lesbëh, et les quatre tours sur les boghaz.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Les courriers ayant été arrêtés ou assassinés par les Arabes, + l'ordre ne parvint point au général Morand; il reçut cependant + une lettre d'avis.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">En arrivant à Damiette, <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> l'aide-de-camp est étonné de voir +les bouches du lac et du Nil ouvertes aux ennemis, et surtout de voir +ces dispositions ordonnées par le général Morand, qui ne peut être +accusé d'ineptie.</td> +<td style="vertical-align: top;">L'aide-de-camp du général Rampon ayant été envoyé à Damiette pour + y porter l'ordre de ce mouvement, y arriva le 21 germinal; il sut + que la tour d'Omm-Faredge avait été évacuée sans qu'on y vît + l'ennemi, et que les demi-galères, les avisos et les embarcations + armées, existant dans cette partie du Nil et sur le lac Menzalëh, + avaient été coulés par ordre du général Morand.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Le général Morand avait été chargé de s'aboucher avec les Turcs par le +général Kléber, avant la capitulation d'El-A'rych. Il paraît qu'il +tint beaucoup à voir s'exécuter les ordres et les instructions dont il +était alors nanti.</td> +<td style="vertical-align: top;">Après l'affaire du 30, la 85<sup>e</sup> part pour Rahmaniëh.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;" rowspan="2">Après l'affaire du 30, quelques bâtimens turcs de transport parurent, +et joignirent quelques troupes turques aux Anglais.</td> +<td style="vertical-align: top;">On apprend, le 20 germinal, qu'un parti d'Anglais et de Turcs + marche sur Rosette, et qu'à leur approche cette ville avait été + évacuée.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Le général Valentin part aussitôt d'Alexandrie avec le 7<sup>e</sup> + régiment de hussards et la 69<sup>e</sup> de ligne, pour aller couvrir + Rahmaniëh.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Les Anglais, toujours perfides, exécutent strictement les ordres de +leur gouvernement, en retenant comme prisonnière la garnison du fort, +qui devait se retirer avec armes et bagages.</td> +<td style="vertical-align: top;">L'ennemi, après s'être emparé de Rosette, fait le siége du fort + Julien. La garnison de ce fort, après avoir repoussé trois + assauts et eu son commandant tué sur la brèche, capitule.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Le général Donzelot se réunit au général Belliard après s'être assuré +des bonnes dispositions de Mourâd-Bey.</td> +<td style="vertical-align: top;" rowspan="2">La garnison du Caire se renforce des troupes descendues de la + Haute-Égypte pour couvrir cette place menacée par un ramassis + d'hommes de toute nation et de toute secte, rassemblés par l'or + des Anglais.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Les troupes au Caire comprennent le 9<sup>e</sup> de ligne, la 22<sup>e</sup> légère, +cent hommes <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> de la 21<sup>e</sup>, tous les dépôts de cavalerie, et +vingt-quatre à trente pièces de campagne.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;" rowspan="2">Quoiqu'il eût été facile de chasser ce ramassis de troupes, en faisant +marcher les troupes du Caire, le général Belliard, partisan des +détracteurs du général Menou, convoqua un conseil de guerre qui décida +qu'on devait attendre l'ennemi sous les murs du Caire, et couvrir +cette place.</td> +<td style="vertical-align: top;">Les forts de Salêhiëh et de Belbéis ayant été démolis, ce + ramassis de troupes est entré sans coup férir dans le pays + cultivé, où ces gueux paraissent plutôt disposés à faire du + butin, qu'à chercher à se battre.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Ce parti a poussé un avant-poste jusqu'à El-Anka.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;" rowspan="2">Rien ne contraste mieux avec le système des propagateurs de +l'évacuation, que l'intérêt que le peuple égyptien prend à l'armée +française, et la satisfaction qu'il éprouverait à nous voir paisibles +possesseurs de l'Égypte.</td> +<td style="vertical-align: top;">Malgré cette apparition d'une armée anglaise et d'une armée + prétendue turque, les habitans du pays s'intéressent au succès de + nos armes, et verraient avec satisfaction les Français triompher + de ces deux ennemis.</td> +</tr> +<tr> +<td style="vertical-align: top;">Les Anglais, après avoir assuré leur position par de bons + retranchemens, et voulant interrompre les communications + d'Alexandrie avec le reste de l'Égypte, coupèrent, le 24 + germinal, la digue qui empêchait les eaux du lac Maadiëh de se + répandre dans le bassin du lac Maréotis; depuis lors un + écoulement considérable se fait par plusieurs grandes saignées.</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="vertical-align: top;">Si cette grande étendue d'eau gêne les communications + d'Alexandrie à Rahmaniëh, elle sert à couvrir le plus grand front + d'Alexandrie, en sorte qu'il n'y a qu'une ligne de quinze à + dix-huit cents toises à garder.</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="vertical-align: top;">La majeure partie de l'armée ennemie s'est portée sur Rosette; + elle a établi sa première ligne, la <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> droite appuyée à + Edko, et la gauche au Nil, derrière un grand canal et un vaste + terrain très fangeux; la seconde ligne est à la position + d'<i>Aboumandour</i>, en avant de Rosette.</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="vertical-align: top;">Le général de division Lagrange partit d'Alexandrie avec la 4<sup>e</sup> + demi-brigade légère, la 13<sup>e</sup> de ligne et le 20<sup>e</sup> régiment de + dragons, pour se réunir aux 7<sup>e</sup> de hussards, 22<sup>e</sup> de + chasseurs, 3<sup>e</sup> et 15<sup>e</sup> de dragons, 69<sup>e</sup>, 85<sup>e</sup> de ligne et + 2<sup>e</sup> légère, et former un camp d'observation en avant de + Rahmaniëh.</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="vertical-align: top;">Quoique l'armée ait été, dans ces trois affaires, la victime des + dissensions de quelques généraux, elle n'en paraît pas moins bien + disposée à faire repentir l'armée anglaise d'être venu tenter le + sort des armes, avec des vétérans accoutumés à avoir la victoire + pour résultat, et l'honneur de bien servir leur pays pour + récompense.</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="vertical-align: top;" class="td-right"><i>Le lieutenant-général ****.</i> +</table> + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 3.)</p> +<p class="date">En quarantaine à <span class="add5em">,</span> le <span class="add5em"> </span></p> + +<p>Tu sera surpris, mon cher Savary, d'apprendre l'arrivée en France du +général Reynier, tandis qu'une armée anglaise envahit l'Orient, agit +dans l'intérieur de l'Égypte et occupe peut-être en cet instant sa +capitale. Je vais te développer les raisons d'un retour auquel tu ne +t'attendais certainement pas: je commence par les moyens.</p> + +<p>Le 23 floréal, à huit heures du soir, cinquante guides à pied, autant +à cheval, trois compagnies de la 32<sup>e</sup>, avec une pièce de canon, ont +investi la maison qu'étaient venu occuper les généraux Reynier et +Damas, après que le général Menou leur eut retiré leurs troupes: +résister n'eût été ni possible ni utile; cependant ils étaient +déterminés à tout plutôt que de laisser saisir leurs papiers et leur +correspondance. Heureusement le général Menou <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> n'en avait pas +l'intention, ou, ce qui est plus vraisemblable, il ne l'a point osé; +et à onze heures du soir, le général Reynier, l'adjudant commandant +Boyer, le chef de bataillon du génie Bachelu, l'ami Néraud et moi, +nous étions à bord du <i>Lodi</i>; le général Damas, avec l'inspecteur en +chef Daure, fut embarqué sur le <i>Good-Union</i>. Nous n'avons pu +appareiller que le 29.</p> + +<p>Instruit, ou plutôt trompé par les rapports fabuleux du général en +chef, qui seuls parvenaient au gouvernement, grâce aux précautions +qu'il prenait pour empêcher qu'aucune lettre ne fût remise à bord des +bâtimens expédiés, il est nécessaire de soulever le voile qui couvre +le tableau dégoûtant de ses opérations, de sa scélératesse et de ses +crimes.</p> + +<p>Depuis long-temps les généraux marquans dans l'armée par leurs talens +et leurs lumières, avaient excité l'animosité du général Menou, qui +frémissait de rage en voyant des généraux plus jeunes que lui se +permettre de lui faire des représentations fondées, et de lui donner +de sages conseils. Depuis long-temps il méditait la vengeance que lui +suggéraient son amour-propre et sa morgue blessés; et les mêmes +circonstances qui auraient dû l'engager à se réunir à eux pour sauver +l'armée et défendre l'Égypte, sont celles dont il a profité pour +organiser et exécuter les moyens d'assouvir sa haine.</p> + +<p>Le 10 ventôse, une flotte anglaise de cent cinquante voiles paraît +devant Aboukir; on en reçoit la nouvelle au Caire le 13 après midi; le +rapport annonçait que les chaloupes étaient à la mer pour opérer le +débarquement. Un général doué seulement du sens commun, se fût pénétré +de la nécessité de réunir jusqu'aux moindres détachemens de son armée, +de se précipiter avec elle sur <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> Aboukir.... Aussi n'est-ce +point là ce que fit le général Menou; il envoie l'ordre au général +Reynier de partir <i>sur-le-champ</i>, avec deux demi-brigades de sa +division, pour <i>Belbéis</i>. Il garde les deux autres au Caire, et donne +l'ordre à la division Lanusse <i>de se tenir prête à marcher sur +Alexandrie</i>. Le général Bron part avec le 22<sup>e</sup> de chasseurs +seulement, pour Aboukir, et le reste de la cavalerie, les 14<sup>e</sup>, +15<sup>e</sup> et 7<sup>e</sup> de hussards, attend à Boulac des ordres de départ.</p> + +<p>Cependant le 14 le général Lanusse reçoit l'ordre d'emmener avec lui +trois demi-brigades de sa division et de s'arrêter à Rahmaniëh <i>où il +attendra de nouveaux ordres</i>. Le chef de l'état-major général lui +écrit que <i>vu l'état des choses, la 88<sup>e</sup></i> (aussi de sa division et +l'une des plus fortes) <i>restera au Caire, et qu'il peut, s'il le veut, +emmener son artillerie</i>.</p> + +<p>Le général Menou, soit pour soutenir son débile courage, soit pour +étourdir l'armée sur les dangers qui la menaçaient et la livrer plus +facilement aux ennemis, répand parmi les troupes les bruits les plus +ridicules. Il annonce lui-même <i>que la flotte anglaise est chargée +seulement de peignes et de brosses</i>, dont la côte s'est trouvée +couverte; il écrit aux généraux <i>que les Anglais ne veulent faire que +des simulacres de débarquement</i>; et, satisfait de ses bonnes +dispositions, goûtées pleinement par les Destaing, les Robin, les +Valentin, etc., il reste au Caire dans son quartier-général.</p> + +<p>Les généraux de division Reynier, Damas, Lanusse et Belliard, pour +lesquels les vexations multipliées du général Menou n'étaient rien et +l'honneur de l'armée tout, oubliant les torts qu'il avait avec eux, se +rendent chez lui et lui font toutes les observations qu'exigeaient le +salut <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> de l'armée et la conservation de la colonie. Rien ne +peut vaincre son obstination; ils se retirent. Le général Reynier, +convaincu qu'il est de son grade et de son devoir de combattre de tous +ses moyens les mauvaises dispositions du général en chef, lui écrit et +lui fait sentir qu'il est de la plus grande importance de marcher de +suite avec toute l'armée sur Aboukir; qu'en la divisant, on la fera +battre partout; que le grand-visir, d'ailleurs peu à craindre, n'est +point encore en mesure de passer le désert, et ne le fera certainement +que lorsqu'il aura su le résultat de la tentative des Anglais; qu'on +aura le temps, après avoir battu le débarquement, d'être de retour à +Salêhiëh pour rejeter dans le désert une armée extrêmement diminuée +par les maladies et la désertion. Il lui rappelle la grande maxime de +guerre <i>de suppléer au nombre par la rapidité des marches</i>, maxime sur +laquelle est basée la réputation des <i>Turenne</i>, des <i>Montecuculli</i>, +etc.; mais le général Menou, persistant dans <i>son inébranlable +fermeté</i>, poursuit ses mauvaises dispositions, et, entouré de ses +troupes, il attend de pied ferme au Caire qu'on lui annonce le +débarquement de quinze à dix-sept mille Anglais que pouvaient porter +les cent cinquante voiles ennemies, et auxquels le général Friant +n'avait à opposer que mille sept cents hommes à Alexandrie.</p> + +<p><i>Le 20 ventôse</i>, on apprend au général Abdallah Menou que les Anglais, +<i>retardés pendant sept jours par les gros temps</i>, ont débarqué, le 17, +au point choisi par les Turcs en thermidor an <span class="smcap">VII</span>. Il part du Caire le +21, et arrive le 24 à Rahmaniëh.</p> + +<p>Le général Lanusse (qui devait attendre à Rahmaniëh de nouveaux +ordres) instruit du débarquement, ne consultant que son honneur et la +gloire de l'armée, enfreint <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> l'injonction qui lui était +faite, pour voler au secours du général Friant et sauver Alexandrie.</p> + +<p>Le général Reynier, envoyé à Belbéis, avec deux demi-brigades, reçoit +l'ordre de les faire partir pour Rahmaniëh: elles devaient passer sous +le commandement du général Damas, et le général Reynier devait rester +à Belbéis avec son ambulance et <i>son artillerie</i>: il est à remarquer +que le général Jacques Menou ne l'avait envoyé à Belbéis qu'afin de +l'éloigner de l'armée, où il redoutait sa présence, et qu'il lui +retirait des troupes dont il donnait le commandement au général Damas, +dans l'espoir de détruire l'harmonie qui existait entre ces généraux. +Cependant le général Reynier marche à l'ennemi avec ses deux +demi-brigades, son artillerie, et le général Damas; et, parti le 21 de +Belbéis, il arrive le 25 à Rahmaniëh, avec son infanterie.</p> + +<p>Le général en chef y avait reçu l'avis des deux combats qu'avaient +essuyés les généraux Friant et Lanusse, et où nous avions été +repoussés le 17 et le 22. Cela ne l'empêcha pas de s'embarquer dans +son canja pour aller voir sa femme au village de Fouah; il allait +pousser au large, lorsque l'arrivée des généraux Reynier et Damas +suspendit cet élan de tendresse conjugale; on attendait le général +Rampon, auquel on avait donné l'ordre de laisser à Lesbëh et autres +forts six cents hommes de la 2<sup>e</sup> légère avec une compagnie +d'<i>artillerie légère</i>, la meilleure de l'armée, et on arriva enfin le +29 ventôse à Alexandrie.</p> + +<p>L'ennemi s'était emparé le 22, d'une position des plus militaires +qu'occupaient les généraux Friant et Lanusse avec trop peu de troupes +pour pouvoir s'opposer à ses efforts. La droite des Anglais appuyait à +la mer, la gauche <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> au lac Maadiëh, les deux ailes flanquées +par des chaloupes canonnières, le centre couvert de redoutes: ils +avaient eu <i>huit jours</i> pour se retrancher et garnir leurs ouvrages +d'une artillerie de position des plus nombreuses et des mieux servies.</p> + +<p>C'est devant cette position que nous avons échoué le 30 ventôse.</p> + +<p>Le plan d'attaque, excellent en lui-même, avait été insinué au général +Menou par son chef d'état-major, qui avoua ingénument au général +Lanusse, l'incapacité du général en chef et la sienne propre, en +semblable occasion. D'après cette confidence, le plan d'attaque, conçu +par les généraux Reynier et Lanusse, avait été remis au général +Lagrange. Le général en chef soudain le rédige en ordre du jour, et +les généraux le reçoivent à dix heures du soir, la veille de +l'affaire. Nous eussions certainement eu l'avantage, malgré notre +infériorité, sans la perte du brave général Lanusse, et sans le +général en chef, qui, pour toute manœuvre, fit charger la cavalerie +avant le jour sur des redoutes entourées de fossés, situées sur des +mamelons presque à pic, et en détruisit ainsi les deux tiers. Après +avoir laissé pendant deux heures les troupes exposées à un feu des +plus meurtriers, sans prendre le parti d'organiser une nouvelle +attaque, comme le général Reynier le lui proposa plusieurs fois, ou de +se retirer, s'il ne voulait pas tenter ce moyen, le général en chef +retourna dans Alexandrie, sans ordonner la moindre disposition pour +placer l'armée, qui prit d'elle-même sa position.</p> + +<p>En même temps qu'Abdallah, par les calomnies les plus absurdes, +s'efforçait de ternir la réputation du général Reynier, l'armée, moins +aveuglée par les intrigues <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> que certaine de l'incapacité de +son chef, se persuada que le général Reynier était lieutenant-général. +On n'a pas su quelles pouvaient être les causes de cette persuasion, +commune à toutes les armes; ce qu'il y a de très sûr, c'est que ce fut +le bruit général parmi les troupes: il fait autant d'honneur à celui +qui en est l'objet qu'à leur discernement. Villars fut aussi nommé +lieutenant-général par ses soldats.</p> + +<p>Si les généraux n'avaient pas pris le parti d'opposer aux tracasseries +journalières de Menou le mépris qu'inspire sa personne, s'ils +daignaient réfuter les inculpations extravagantes que, pour couvrir +son crime, il a la maladresse de chercher à leur appliquer, il ne leur +serait peut-être pas difficile <i>de le convaincre de la plus noire +perfidie</i>. En effet, qu'on réfléchisse à sa conduite depuis que +l'<i>ancienneté</i> l'a placé au premier poste de l'armée, au soin qu'il a +constamment pris de la diviser, d'acheter les suffrages de plusieurs +vils intrigans, par des qualifications et par des grades; on le verra +laissant dépourvues d'approvisionnemens les places les plus +importantes de l'Égypte, celles qui pouvaient se trouver exposées aux +premières attaques des ennemis; négligeant de monter quatre cents +hommes de notre cavalerie qui languissaient à pied dans les dépôts de +Boulac; refusant de compléter le nombre de dromadaires nécessaires au +régiment, pour l'achat desquels le chef de brigade Cavalier lui +proposait de faire, au nom de son corps, l'avance de 20,000 fr.; +donner l'ordre de faire couper les chevaux d'artillerie, exécuté peu +de temps avant le débarquement; on le verra, prévenu de mille manières +d'une invasion ennemie, loin de chercher à s'y opposer ou à s'en +garantir, retirer les troupes des côtes et les faire remonter au Caire +sans <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> autre but apparent que celui de se faire des créatures +et d'intriguer dans tous les corps à la fois; on le verra (entièrement +opposé à la prudence du premier chef de l'armée d'Orient, qui, en +thermidor an <span class="smcap">VII</span>, présentait aux Égyptiens la descente des Osmanlis à +Aboukir comme une invasion moscovite) annoncer dans une proclamation à +ses frères les musulmans, l'arrivée d'une flotte de cent cinquante +voiles, et d'une armée mahométane; retardant (sous le vain prétexte +d'organiser un meilleur mode d'impositions) la rentrée du miry pendant +les trois mois qui ont précédé le débarquement, et enlever ainsi au +trésor public une ressource de trois millions; s'efforçant de hâter la +destruction de l'armée en la disséminant, ne la réunir qu'à regret, et +se priver comme à dessein des moyens d'artillerie qu'il était en son +pouvoir d'employer pour foudroyer les ennemis, etc.; voilà des faits +qu'attestera toute l'armée, des faits qui prouvent à l'évidence, ou +l'ineptie la plus profonde ou la plus coupable trahison. Qu'à la suite +de ce tableau révoltant d'opérations dont il est des milliers de +victimes, on se rappelle les vociférations de l'Angleterre, qu'on se +souvienne que <i>l'armée d'Orient, cette armée perfide, doit servir +d'exemple au monde</i>, et l'on sentira que M. Dundas ne pouvait trouver +un meilleur exécuteur de ses volontés, qu'il ne peut trop payer une si +entière soumission à ses désirs.</p> + +<p>Le visir n'arriva que <i>le 20 germinal</i> à Salêhiëh, il s'est depuis +avancé à Belbéis, où il s'est retranché. Des canonniers anglais +servent son artillerie, et des ingénieurs dirigent ses ouvrages. Le +général Belliard a vainement sollicité le général en chef de lui +donner le moyen d'aller l'attaquer; ce n'est que le 27 floréal que la +retraite du corps de Rahmaniëh (pris le 19 par les Anglais et les +<span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> Turcs, qui avaient débarqué dans le commencement de +germinal, au nombre de cinq mille, à la Maison Carrée) lui fournit les +moyens de partir du Caire pour marcher contre le visir. Il est douteux +qu'il ait réussi.</p> + +<p>Si la conduite de Jacques Menou pouvait inspirer autre chose que +l'indignation, on serait tenté de sourire de pitié en le voyant, au +milieu de ses revers, prodiguer des grades aux individus marquans dans +l'armée par leur ignorance ou leurs bassesses. Les lieutenans-généraux +Friant et Rampon, les généraux de division Robin, Destaing, +Zayoncheck, les généraux de brigade Darmagnac et Delzons sont autant +de soliveaux dont s'étaie le général Menou pour prévenir une chute +qu'il redoute, mais qu'il ne saurait éviter.</p> + +<p>Je ne doute pas que le premier consul ne prononce sur cette affaire +importante de manière à satisfaire pleinement l'honneur de l'armée et +celui des généraux. Le jugement de Latour-Foissac, appliqué au général +Abdallah Menou doit encore se considérer comme une faveur.</p> + +<p>Il suffit de connaître les troupes de terre anglaises pour sentir à +quelle humiliation est réduite l'armée d'Orient.</p> + +<p>Un Zayoncheck!... connu par ses brigandages dans la Haute-Égypte, dont +le seul mérite est d'avoir flatté la haine atroce de Menou, en lui +répétant <i>qu'au lieu d'inhumer le général Kléber on eût dû l'exposer à +une potence pour servir de pâture aux oiseaux de proie!...</i> un +Destaing, dont la rapacité a porté au-delà de 200,000 fr. le fruit de +ses concussions!... voilà quels sont les chefs actuels de l'armée +d'Orient, les conseillers intimes du cabinet d'Alexandrie; voilà les +nobles soutiens de cette morale qui découle abondamment de la plume du +baron de Menou; mais qui ne purifia jamais son cœur infecté de +crimes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> Les quatre combats qui ont précédé notre départ ont pu coûter +à l'armée trois à quatre mille hommes hors de combat, tandis qu'une +seule affaire, qui ne nous eût peut-être pas enlevé quinze cents +hommes, aurait suffi pour anéantir l'armée anglaise et conserver +l'Égypte à la France. Il est évident que si, au lieu de disséminer +l'armée et d'agir avec autant de lenteur, on l'eût rassemblée, comme +cela était possible, le 20 à Aboukir, 10,000 hommes d'infanterie, +dix-sept cents chevaux, et soixante pièces de canon, eussent triomphé +des troupes anglaises, qui ne venaient pas sans effroi combattre une +armée couverte de gloire, et dont le nom seul inspirait à nos ennemis +l'admiration et la crainte.</p> + +<p>Personne mieux que le général Menou, n'avait une plus belle occasion +de se faire en un moment, et à moins de frais, une réputation +brillante, égale à celle de nos généraux les plus illustres. Quand on +compare la situation de l'armée à l'époque où il l'a perdue par son +ignorance ou sa perfidie, avec celle où le général Bonaparte, malgré +ses faibles moyens et le découragement des troupes, triompha d'une +armée d'Osmanlis, l'élite des milices ottomanes, c'est alors que, +convaincu de la possibilité de repousser une invasion ennemie, on sent +plus vivement la perte que fait la France, et qu'on déplore la honte +que le général Menou déverse sur cette brave armée.</p> + +<p>C'était peu que le général en chef abreuvât de dégoût les généraux qui +se trouvaient en butte à ses intrigues. Il a encore répandu contre eux +les calomnies les plus atroces. On l'a vu, s'efforçant de leur ravir +l'estime et la confiance que leur accordent les troupes, tenter +d'insinuer dans l'armée que le général Damas avait vendu l'Égypte à +l'Angleterre, de concert avec le général Kléber; que le <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> +général Reynier faisait le commerce des grains avec le grand-visir, +etc.; les généraux Belliard, Lanusse, Daure, ne sont pas plus +épargnés. Le lendemain de notre arrestation, il faisait circuler dans +le camp qu'on avait saisi sur les généraux embarqués, trois millions +avec lesquels on allait payer l'arriéré de l'armée, et en même temps +il offrait à un aide-de-camp resté à Alexandrie, de l'argent pour +payer les dettes que le général Reynier y avait laissées.</p> + +<p>Pourras-tu croire que, pendant un an, Jacques Menou n'ait pas quitté +le Caire pour aller inspecter les côtes ou les forts de l'Égypte? que +tandis que son armée agit dans l'intérieur, il soit sur la place +d'Alexandrie, occupé à rédiger ses ordres du jour et ses plates +proclamations! Cesse de t'étonner, mon cher Savary; apprends que le +général Menou veut se conserver pour la France, à laquelle il espère +rendre encore d'aussi éminens services. À l'affaire du 30, quoique +toujours hors de portée du canon, il avait auprès de lui un +aide-de-camp chargé seulement de veiller à sa sûreté. Général, lui +disait-on, vous êtes aperçu; on tire sur vous; et le général en chef +de l'armée d'Orient allait prudemment s'abriter derrière ses lignes.</p> + +<p>Toutes les personnes qui jouissaient de l'estime du général Bonaparte +et du général Kléber sont tombées en discrédit auprès du général +Menou; témoins les généraux Belliard, Morand, Bertrand, Daure, +l'ordonnateur de la marine Leroy, l'ordonnateur Laigle, qui, tout +récemment, vient d'être suspendu de ses fonctions par un de ses +caprices. Malheur à celui qui réclamerait la sauvegarde des lois: +elles sont nulles à ses yeux. Un chef d'escadron du 15<sup>e</sup>, officier +très estimé, est détenu depuis trois mois dans un fort, pour avoir +émis son opinion sur le compte <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> du général en chef: il se +trouvait à Rahmaniëh avec trois ou quatre officiers de la 85<sup>e</sup>, un +d'eux à la solde du général Menou, tenta de rejeter sur le général +Reynier et sur le général Lanusse la perte de la bataille du 30. Cet +officier, certain du contraire, impose silence à l'espion en lui +disant qu'il ne souffrirait pas qu'on parlât ainsi devant lui des +généraux qui jouissaient de la confiance de l'armée; le mouchard, +fidèle à ses instructions, le dénonça à Menou, qui le fit arrêter +pendant la nuit, et le retient au fort triangulaire.</p> + +<p>Le même système de terreur qui dévasta la France en 1793 existait en +Égypte à l'époque de notre départ. Des espions sont répandus dans tous +les corps de cette malheureuse armée, et le général en chef correspond +directement avec eux, les soudoie et les récompense par des grades; +les dénonciations, les arrestations se renouvellent chaque jour, et +rien n'est plus commun que la menace de vous faire fusiller. Enfin, +par une subversion effrayante de tout esprit militaire, de tout +principe de société, on a vu le chef de brigade d'un corps de l'armée +se glisser furtivement la nuit près de la tente de ses propres +officiers, recueillir leurs propos et leurs opinions, et désigner +ensuite au général Menou les victimes de son infâme espionnage.</p> + +<p>Qu'on ne s'imagine pas que le général Abdallah, en prostituant les +grades dans son armée, ait eu l'intention de récompenser le mérite ou +des actions d'éclat. Il suffit de jeter un coup d'œil sur la +plupart de ceux qui les occupent. Par un raffinement d'intrigues dont +lui seul est capable, il a nommé généraux de brigade des chefs de +corps qui le détestaient, pour leur substituer ses partisans, afin de +changer en sa faveur l'esprit de ces demi-brigades. <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> Cette +raison l'avait engagé à enlever Maugras à la 75<sup>e</sup>; le brave Eppler +est dans ce cas. Plein de mépris pour Menou, il voulut refuser un +grade qu'il croyait au-dessus de ses forces, mais des menaces l'ont +forcé d'accepter, et l'excellente 21<sup>e</sup> est devenue la proie d'un +valet, d'un plat intrigant, d'une créature d'Abdallah.</p> + +<p>Jacques Menou, en moins d'un an, a vomi en Orient assez de généraux +pour composer l'état-major d'une armée de soixante mille hommes; deux +lieutenans-généraux, quatre généraux de division, dix généraux de +brigade, dont six en un seul jour; des adjudans-commandans et des +officiers supérieurs, en proportion au moins double, composent le +nouveau tableau de l'armée. Lorsqu'il reçut les brevets de Morand et +du général Bertrand, il en fut presque scandalisé, et en témoigna son +étonnement en pleine cour. En vérité, dit-il, le général Bonaparte n'y +pense pas; il me donne des jeunes gens qui s'éloignent de moi, qui ne +sont pas mes amis, plutôt que de confirmer de vieux officiers connus +par leurs longs services. Le général Menou ne savait sans doute pas +que ceux qui doivent leurs talens et leurs succès aux leçons, aux +exemples de celui qui a sauvé la France, ne peuvent être les amis de +l'ineptie et de l'intrigue; il ignorait que ceux qui servirent sous un +héros n'obéissent qu'à regret à un jean f....</p> + +<p>Tous deux, dans ces dernières affaires, se sont montrés dignes du +choix du premier consul. Au combat de Rahmaniëh, Morand a déployé des +talens et un courage dont les Turcs principalement ont eu beaucoup à +souffrir. Au reste, quels que soient les déclamations et les mensonges +de Menou, qu'on mette en balance les services continuels que les +généraux qu'il calomnie ont <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> rendus à la République pendant +dix années de guerre et de succès, avec ceux de ce général perfide, +avec sa déroute de la Vendée, sa lâche inaction devant une poignée de +brigands parisiens, et l'on verra de quel côté doit être l'avantage. +Que ceux qui furent de l'armée d'Orient se rappellent qu'au milieu des +fatigues communes à ces généraux qu'il déchire, le général turc +traînait dans son harem le poids de son inutile et lourde masse, qu'il +ébranla enfin pour aller commander la Palestine, lorsque l'armée de +Syrie revenait de son expédition; qu'on rapproche le caractère loyal +et purement militaire de ceux-là, de l'esprit intrigant, astucieux et +vil de celui-ci, et l'on verra si le pilier des antichambres de +Versailles peut le disputer aux plus fermes soutiens de la gloire de +leur pays.</p> + +<p>Nous avons fait de bien grandes pertes: il en est d'irréparables; les +généraux Lanusse, Roize et Baudot sont morts victimes de l'ineptie et +de la lenteur de Menou; Baudot a été bien sincèrement regretté par +nous tous; c'était un bien bon ami. Le général Reynier a été on ne +peut pas plus sensible à la perte du brave général Lanusse; c'était un +homme d'un grand caractère, doué d'une belle âme et d'excellentes +qualités. Uni de sentimens et d'opinions au général Reynier, il s'est, +on peut le dire, dévoué pour l'honneur de l'armée; car un seul mot dit +au général en chef, qui le détestait et le craignait infiniment, lui +eût procuré dans l'instant son passe-port pour la France, qu'il +désirait revoir et où il eût été certainement employé par le premier +consul; mais son attachement à l'armée, dont il voulait prévenir la +ruine, et au général Reynier, l'a seul retenu en Égypte.</p> + +<p>Peu de jours après l'affaire du 30, le général en chef <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> +craignant que (par suite de son imprévoyance) les magasins +d'Alexandrie ne pussent pas suffire aux besoins des troupes, se +détermine à faire sortir les bouches inutiles de cette place, aussitôt +un <i>ordre du jour</i>: mais sur qui porte cette mesure? tu croiras +peut-être qu'elle frappe les Turcs?... Non, ces bouches inutiles sont +vingt-cinq à trente Français, savans ou employés, qu'on arrache à la +protection de l'armée, au milieu de laquelle ils étaient venus se +réfugier, pour les exposer aux dangers d'une route pénible, et à la +poursuite des Arabes, dont plusieurs ont été victimes.</p> + +<p>Quelque temps avant l'arrestation du général Reynier, des officiers +anglais, causant avec les nôtres aux avant-postes, leur dirent que le +chef de brigade Clément, aide-de-camp du premier consul, avait été +pris près du Marabou, et qu'il apportait le brevet de +lieutenant-général au général Reynier; nous ignorons si cela a quelque +fondement; je te prie de me le mander: ce bruit, qui circulait dans +toutes les bouches, a surtout déterminé le général Menou à hâter son +embarquement.</p> + +<p>Ce que tu auras peine à croire, mon cher Savary, c'est qu'il puisse +exister dans l'armée d'Orient des gens assez stupides pour faire une +divinité de l'homme que je viens de te dépeindre. Il est vrai qu'il +paie bien leurs adorations. Peu de jours avant l'apparition de la +flotte anglaise, ces flagorneurs, certains que le propos lui serait +rendu, assuraient à d'autres imbéciles qui les écoutaient de +sang-froid, que la place de <i>premier consul</i> ne convenait à personne +mieux qu'à Menou. <i>Le général Bonaparte est bon militaire si vous +voulez,</i> disaient-ils, <i>mais le général Menou, quel génie! quel +administrateur!</i></p> + +<p>Si quelque chose pouvait dédommager les généraux <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> de se voir +ainsi arrachés aux dangers, aux malheurs même d'une armée dont ils ont +si long-temps dirigé les travaux et partagé les glorieuses fatigues, +ce serait certainement la douleur et les regrets que leur ont +témoignés les braves soldats, exécuteurs passifs de cette violence +inouïe. Pour mieux s'assurer de leur obéissance, on leur avait déguisé +cette expédition, en leur faisant prendre deux jours de vivres. +Pouvaient-ils penser en effet que le général Menou ordonnât un crime à +ces mêmes guerriers, auxquels Bonaparte et Kléber ne commandaient que +la victoire.</p> + +<p>Adieu, mon cher Savary; écris-moi souvent.... Je t'embrasse.</p> + +<p><i>P. S.</i> Dans peu je compte t'envoyer un précis des opérations de +l'armée d'Orient, en te développant les causes de ses malheurs. Le +jour de la mort du général Kléber, jour doublement funeste à la +France, le général Reynier eut avec le général Menou une vive +discussion pour le commandement de l'armée, que refusait obstinément +ce dernier, en protestant <i>qu'il donnerait plutôt sa démission +d'officier-général que d'accepter</i>; ce sont ses expressions. Le +général Reynier, qui ne connaissait pas alors le général Menou, +s'opiniâtra de son côté à refuser un poste auquel il se croyait +inférieur, et où l'appela constamment le vœu de l'armée. C'est là +le seul reproche qu'il ait à se faire, et la source des désastres de +cette même armée, qui condamne surtout en ce moment une modestie qui +coûte cher à la France.</p> + +<p>Au milieu des intrigues du général Menou, on s'étonne qu'il n'ait +point eu l'adresse de se ménager les corps dont les suffrages peuvent +avoir le plus d'influence. Le corps entier du génie, celui de +l'artillerie, la Commission des <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> arts, les membres de +l'Institut, tous ont également à se plaindre, tous sont également +vexés et maltraités par lui.</p> + +<p>Le général Menou, dans ses rapports, a trompé indignement la bonne foi +du gouvernement. Tout le bien qu'il se flatte d'avoir fait à l'armée, +était le fruit des travaux du général Kléber. Il a écrit qu'il faisait +construire des forts, creuser des canaux; qu'il envoyait des +commissions au-delà de Sienne.... Tout cela est faux, absolument faux; +les preuves en existent, et seront, s'il le faut, mises au grand jour +pour détromper la France entière abusée par ce vil scélérat.</p> + +<p>Je ne finirais pas s'il fallait m'appesantir sur toutes les sottises +de Menou; mais il est temps de terminer cette longue lettre; je désire +que tu puisses la déchiffrer.</p> + +<p class="signat"><i>Ton Ami.</i></p> + +<p>Nous sommes en ce moment au mouillage à Nice; nous devons faire la +quarantaine à Toulon: je te prie de m'y adresser tes lettres.</p> + +<p class="date">Du 9 messidor an <span class="smcap">IX</span>.</p> + +<hr class="hr20"> + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 4.)</p> +<p class="date">Au quartier-général du Caire, le 25 novembre 1800.</p> + +<p class="to">Menou, général en chef, au citoyen Carnot, ministre de la guerre.</p> + +<p>Citoyen Ministre, depuis que j'ai eu l'honneur de vous écrire, la +position de l'armée du grand-visir n'a point changé; il est toujours +de sa personne à Jaffa; de temps à autre, il fait faire quelque +mouvement à une petite portion de troupes. Un détachement de cavalerie +mameloucke et tartare est dernièrement venu jusqu'à Catiëh, <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> +à environ quinze lieues de nos avant-postes, qui sont à Salêhiëh. Il +paraît que ce petit corps n'avait pour but que de faire quelque +contrebande avec le canton de l'Égypte qui avoisine le lac Menzalëh. +J'ai fait partir sur-le-champ le régiment des dromadaires, qui s'est +porté rapidement à peu de distance d'El-A'rych, où il a enlevé à peu +près deux cents chevaux ou dromadaires à une tribu arabe amie des +Osmanlis; mais il n'a point vu de troupes de l'armée ottomane. Pour +ajouter encore de la force à cet excellent régiment de dromadaires, je +viens de lui faire donner deux pièces de canon de trois; chacune est +attelée de quatre dromadaires, et douze autres portent leurs munitions +et leur eau. Je vais les employer à chercher l'armée du grand-visir, +et à lui enlever tous ses moyens de transport.</p> + +<p>J'ai donné l'ordre de détruire le pont de <i>Cantarah</i>, à quatre lieues +de Catiëh: il est situé sur un canal qui reste tellement bourbeux +toute l'année, que rien ne peut y passer, surtout cavalerie et +artillerie. Cette mesure obligerait le grand-visir, s'il voulait nous +attaquer, à faire deux marches de plus dans le désert.</p> + +<p>Il n'existe plus aucune croisière devant les ports d'Alexandrie et de +Damiette. Il paraît, d'après les rapports les plus vraisemblables, que +le capitan-pacha est toujours dans le golfe de Macri. Quant aux +Anglais, leur marche m'est entièrement inconnue. Plusieurs bâtimens +grecs entrent dans nos ports; mais ils savent peu les nouvelles, parce +que comme ils viennent en contrebande, ils évitent tous les parages et +îles où ils pourraient rencontrer les Turcs et les Anglais.</p> + +<p>L'armée est dans le meilleur état, bien payée, bien nourrie, bien +habillée; quelques hommes, qui devraient <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> donner l'exemple, +ont cherché à semer l'esprit d'insurrection parmi les troupes; mais +partout ils ont trouvé une contenance fière, un attachement sans +bornes à la République et au premier consul. Les officiers et chefs de +corps se conduisent à merveille. La discipline est bonne. +L'instruction est au point où on peut la désirer. Les généraux de +division Friant et Rampon, le premier commandant à Alexandrie, le +second à Damiette, sont des hommes excellens, prêts à tout sacrifier +pour la chose publique, pour l'honneur de nos armes, et pour défendre +la possession de l'Égypte jusqu'à la mort. Les généraux de brigade en +général se conduisent ainsi qu'on doit l'attendre de braves militaires +et de zélés républicains. Le général chef d'état-major Lagrange est un +homme plein d'honneur, de talens, de courage et de probité.</p> + +<p>La cavalerie est dans le meilleur état; les chevaux sont excellens; +les hommes travaillent sans cesse à leur instruction, et manœuvrent +avec beaucoup de célérité et de justesse. L'artillerie se perfectionne +tous les jours. Le génie est dans la plus grande activité. Tous les +forts environnant le Caire sont armés, ainsi que ceux qui bordent la +côte.</p> + +<p>Je joins ici, citoyen Ministre, une collection des ordres du jour, et +de toutes les proclamations et arrêtés imprimés, ainsi que les états +de plusieurs objets qui nous manquent, et que je vous supplie de nous +faire parvenir.</p> + +<p>Le général chef d'état-major vous adresse des états de situation.</p> + +<p>Salut et respect, citoyen Ministre.</p> + +<p class="signat">Abdallah <span class="smcap">Menou</span>.</p> + +<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> (N<sup>o</sup> 5.)</p> +<p class="date">Au quartier-général du Caire, le 28 novembre 1800.</p> + +<p class="to">Menou, général en chef, au premier consul de la République française, +le général Bonaparte.</p> + +<p>Citoyen Consul, depuis les dernières lettres que j'ai eu l'honneur de +vous écrire par le brick <i>le Lodi</i>, et la corvette <i>l'Héliopolis</i>, +l'armée du grand-visir n'a point changé de position; seulement un +détachement d'environ trois cents mameloucks et Tartares est venu en +reconnaissance jusqu'à Catiëh. Il paraît qu'il n'a eu d'autre projet +que de favoriser quelque contrebande qui se fait par le lac Menzalëh +et par le désert de Suez. J'ai sur-le-champ fait partir le régiment +des dromadaires, qui s'est porté avec rapidité jusqu'auprès +d'El-A'rych, passant par la vallée de Sababiar et par Bash-El-Ouady, +laissant totalement à gauche Salêhiëh et le pont de Cantarah. Les +dromadaires n'ont point rencontré d'Osmanlis; mais ils se sont emparés +d'environ deux cents chameaux, appartenant à une tribu d'Arabes amie +du grand-visir. Depuis le retour des dromadaires, j'ai appris par des +espions que cette course avait inspiré une grande terreur dans le camp +du grand-visir, où on a cru que toute l'armée française marchait pour +l'attaquer. Je vais faire recommencer ces courses de dromadaires, afin +d'enlever au grand-visir une grande partie de ses moyens de transport, +et pour augmenter la force de notre excellent régiment d'éclaireurs, +je lui ai fait donner deux pièces de trois; elles sont traînées par +quatre dromadaires chacune; douze autres portent les munitions: tout +cela va comme le vent, et porte pour douze jours de vivres. +Actuellement nos soldats trouvent de l'eau partout.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> La croisière anglo-turque a totalement disparu. Je n'ai pu +rien apprendre sur les Anglais; quant aux Turcs, il paraît qu'ils sont +avec le capitan-pacha dans le golfe de Macri.</p> + +<p>Les Grecs nous apportent assez souvent du vin, de l'huile, un peu de +fer, du savon, et autres productions de l'Archipel.</p> + +<p>J'ai permis l'exportation du riz par mer. Les Grecs en enlèvent, et +plusieurs négocians français font des spéculations pour en emporter en +France. Les citoyens Thévenin, Thorin, Juard, Delmas, etc., sont de ce +nombre. Leurs cargaisons sont composées de riz, café, sucre, encens, +sel ammoniac, coton, indigo, etc. Je désire infiniment qu'ils arrivent +à bien, et qu'on voie en France des productions de l'Égypte. Les +douanes sont diminuées; aucune vexation ne se commet, et le commerce +jouit de la plus grande liberté et protection. J'ai cru, citoyen +Consul, remplir en cela vos intentions.</p> + +<p>Des bâtimens chargés de café arrivent à Suez. Les Arabes sont étonnés, +et extrêmement satisfaits de la sûreté qu'ils trouvent pour leur +commerce. Je joins ici copie certifiée d'une lettre que j'ai écrite au +chérif de la Mecque.</p> + +<p>J'ai donné ordre de détruire le pont de Cantarah; vous savez, citoyen +Consul, qu'il est placé à quatre lieues de Salêhiëh, sur un canal qui +est assez bourbeux toute l'année pour empêcher la cavalerie et +l'artillerie de le traverser. Cette mesure forcerait le grand-visir, +s'il voulait nous attaquer, à faire deux marches de plus dans le +désert.</p> + +<p>Les travaux de l'artillerie et du génie se continuent avec beaucoup +d'activité; toute la côte est armée depuis <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> Omm-Faredje, sur +le lac <i>Menzalëh</i> jusqu'à la tour du Marabou à l'ouest d'Alexandrie. +Les forts qui entourent le Caire sont également armés.</p> + +<p>Aboukir est en état de défense. On va construire une bonne tour pour +protéger le passage du lac Maadiëh. Une autre est commencée à <i>Élouah</i> +sur le canal d'Alexandrie; elle défendra tout ce canton contre les +Arabes, et sera un excellent point de ralliement pour se porter soit +sur Alexandrie, soit sur Rosette.</p> + +<p>Je vais faire ouvrir un canal de Rosette au lac Bourlos. Il n'aura que +cinq quarts de lieue de long. Je fais nettoyer et approfondir toute la +partie du canal d'Alexandrie, depuis le point le plus ouvert du lac +Maadiëh jusqu'à cette ville, sur la longueur de deux lieues environ. +J'ai fait déboucher cette année un canal qui part du Nil près +d'<i>Ecreuth</i>, à sept lieues au-dessus de Rosette. Il va se jeter dans +le lac d'Edko, et ensuite dans celui de Maadiëh, de sorte qu'on pourra +naviguer presque en tout temps depuis le Caire jusqu'à Alexandrie. Le +lac Maadiëh fournira des eaux au canal qui avoisine cette ville. D'un +autre côté, on pourra remonter de Damiette jusqu'à Semenhout, +descendre de là dans le lac Bourlos par le canal de Tabariëh, +navigable toute l'année, d'où on arrivera à Rosette par le canal que +je vais faire ouvrir.</p> + +<p>Je suis très content des habitans; ils prennent de jour en jour plus +de confiance en nous; ceux des campagnes sentent tout l'avantage de +n'être plus opprimés par les grands; ils commencent à respirer et à +jouir tranquillement du fruit de leur travail. Les Cophtes, à +l'exception de Malhem-Jacoub, ne nous voient pas d'aussi bon œil. +Ils sentent que l'autorité leur échappe. Ce sont les plus grands +fripons de l'univers; mais, citoyen Consul, Malhem-Jacoub <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> se +conduit à merveille. J'avais demandé une récompense pour lui: il est +actuellement colonel de la légion cophte, a pris l'uniforme français. +Bamelemi est devenu le plus mauvais sujet de l'Égypte.</p> + +<p>J'ai établi une commission de comptabilité qui révise tous les comptes +depuis que nous sommes en Égypte. Quelques individus ne sont pas +contens de cette mesure; mais il faut que le règne des fripons +finisse, et que celui des lois, de l'honneur et de la probité reprenne +son empire: c'est une tâche pénible, citoyen Consul, que de réprimer +les abus et l'immoralité; mais rien ne m'arrête quand il s'agit de +servir mon pays et la république, et de suivre vos exemples.</p> + +<p>L'armée est dans le meilleur état, bien soldée, bien nourrie, bien +habillée; elle est entièrement dévouée à la république et à son +premier consul. Ceux qui ont voulu troubler l'ordre ont trouvé partout +la contenance la plus fière de la part des officiers et soldats, et +l'attachement le plus prononcé pour leurs devoirs. C'est une justice +que je leur dois, et que je ne cesserai de leur rendre. Je m'occupe +sans cesse à concilier les intérêts de la république avec ceux de +l'armée et des habitans. Je n'aurai plus rien à désirer si je puis +réussir.</p> + +<p>L'administration des finances est dans le meilleur ordre. Je ne puis +trop me louer du citoyen Estève, pour lequel je vous demande +instamment la confirmation de la place de directeur-général et +comptable des revenus publics de l'Égypte. J'ai aussi beaucoup de bien +à dire de ses préposés. Un mot de votre part les encouragerait +infiniment; une seule marque d'intérêt de Bonaparte électrise les +hommes et décuple leurs facultés.</p> + +<p>Salut et respect.</p> + +<p class="signatsc">Abdallah Menou.</p> + +<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> (N<sup>o</sup> 6.)</p> +<p class="date">Alexandrie, le 7 prairial an <span class="smcap">IX</span> (27 mai 1800).</p> + +<p class="to">Le général en chef de l'armée d'Orient au général en chef Bonaparte.</p> + +<p class="smcap">Citoyen premier Consul,</p> + +<p>Depuis que j'ai eu l'honneur de vous écrire par la voliche +l'<i>Écrevisse</i>, par le chebeck le <i>Good-Union</i>, et par le brick le +<i>Lodi</i>, les ennemis n'ont rien tenté contre Alexandrie; mais le 29 du +mois dernier, ils vinrent attaquer nos troupes à Rahmaniëh, où, après +différentes entreprises dans lesquelles ils échouèrent, ils vinrent +sérieusement, après le soleil couché, tenter d'emporter un +retranchement par notre droite. Les Osmanlis et plusieurs Anglais se +jetèrent avec audace dans ce retranchement, en faisant des cris et des +hurlemens épouvantables. Les 2<sup>e</sup>, 13<sup>e</sup> et 83<sup>e</sup> demi-brigades les +laissèrent approcher; puis se jetant sur cette colonne sans tirer un +coup de fusil, elles l'ont détruite entièrement et en ont fait un +carnage horrible. Les ennemis ont perdu quinze cents hommes; nous +n'avons eu que dix hommes tués et trente blessés; mais la flottille +ennemie, supérieure en nombre à la nôtre, avait déjà débordé +Rahmaniëh; de sorte que le général Lagrange, qui commandait cette +portion de l'armée, a cru prudent d'abandonner Rahmaniëh, dont deux +jours auparavant il avait fait évacuer tous les magasins, qui avaient +remonté le Nil. De Rahmaniëh, il s'est porté rapidement au Caire, où +il s'est joint aux troupes qui y étaient stationnées; il a été +attaquer l'armée turque près de Belbéis et l'a battue à plate-couture; +actuellement il redescend sur les Anglais. Nous nous combinerons; nous +les attaquerons, et j'espère que nous vous en rendrons <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> bon +compte. Si la fortune ne nous seconde pas, nous avons fait tout ce qui +était en notre pouvoir.</p> + +<p>J'ai actuellement sur le lac Maréotis seize chaloupes ou djermes; six +portant des pièces de deux. Tout cela a été transporté à force de +bras. Les retranchemens les plus formidables couvrent Alexandrie. Je +viens en dernier lieu de les réunir au canal, par un fossé de dix-huit +pieds de largeur et dix de profondeur, sur un développement de cent +cinquante toises; cinquante pièces de canon défendent ce +retranchement. La nouvelle enceinte de la ville est achevée. La +hauteur de Cléopâtre est fortifiée. Une autre éminence en avant de la +porte de Rosette, est occupée par une forte redoute. Les hauteurs de +Pompée sont couvertes de retranchemens. On travaille à force au +Marabou. Je vous répète, citoyen Consul, que nous périrons s'il le +faut pour sauver la colonie; mais les secours conduits par Gantheaume +ou par d'autres, que sont-ils devenus? Il est vrai que deux petits +bâtimens que nous avons pris, l'un anglais, l'autre turc, ont déposé +qu'une armée navale française et espagnole est dans la Méditerranée. +Quand arrivera-t-elle?</p> + +<p>J'ai envoyé en Europe, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le mander, +citoyen Consul, les généraux Reynier, Damas, l'inspecteur aux revues +Daure, l'adjudant commandant Boyer et quelques autres. Ils n'étaient +amis ni de la république, ni de son gouvernement, ni de la colonie. +Peut-être aurais-je mieux fait de prendre cette mesure il y a +plusieurs mois; mais j'ai cru que la modération ramènerait ces hommes +aux principes de l'honneur et de la raison: je m'étais trompé.</p> + +<p>La majeure partie des membres de l'Institut et de la Commission des +Arts m'ont aussi demandé à partir. J'ai cru <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> devoir céder à +leurs instances réitérées. Ils auraient mieux fait d'attendre d'autres +circonstances. J'ai retenu ici tous les monumens des arts, parce que, +dans la persuasion que vous sauverez la colonie, je les ai crus plus +en sûreté, et que ces objets sont un dépôt sacré.</p> + +<p>Du secours, du secours, mon général; mais la république et les consuls +peuvent compter sur le dévoûment sans bornes de l'armée d'Orient.</p> + +<p>Salut et respect.</p> + +<p class="signatsc">Abdallah Menou.</p> + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 7.)</p> +<p class="date">Au quartier-général du Caire, le 7 frimaire an <span class="smcap">IX</span><br> + (28 novembre 1800).</p> + +<p class="to">Menou, général en chef, au citoyen Thibaudeau, conseiller d'état.</p> + +<p>Je ne veux perdre aucune occasion de vous donner de mes nouvelles et +de vous demander des vôtres, mon cher Thibaudeau. J'ai vu dans les +journaux que vous aviez été nommé conseiller d'état. Je félicite la +chose publique et le premier consul de cette nomination. Tant qu'on ne +fera que des choix de cette espèce, on peut compter que le +gouvernement prospérera. Les dernières nouvelles de la signature des +préliminaires de la paix avec l'Empereur ont comblé de joie l'armée +d'Orient. Elle attend avec empressement la réponse des Anglais à la +réponse du premier consul. Quant à notre position elle est toujours la +même. Le grand-visir avec ses hordes asiatiques est à Jaffa. Il nous +menace de nous attaquer. À chaque menace je fais marcher des troupes, +et alors la moitié de son armée déserte. Je m'occupe jour et nuit +d'organiser ici une sorte de gouvernement. Que je serais <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> +heureux, si j'avais avec moi un second Thibaudeau qui serait le +législateur de l'Orient! J'ai à lutter ici contre toutes sortes +d'obstacles; mais j'ai appris à me roidir contre les difficultés et à +devenir <i>barre de fer</i><a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35" title="Go to footnote 35"><span class="smaller">[35]</span></a>. À propos de barre de fer, je viens de +revomir à l'Europe le fameux Tallien, qui avait été vomi à l'Afrique. +Il s'était occupé ici en s'amusant à vouloir insurger l'armée. +Quelques individus qui, par leur grade et leur place, devaient donner +l'exemple, avaient écouté et goûté sa théorie d'insurrection; mais les +troupes, excellentes, braves et pleines d'honneur, ont été +inébranlables. Bien payées, bien nourries, bien habillées, elles +iraient au bout du monde pour servir la chose publique.</p> + +<p>Les méchans ont été obligés à rentrer dans le devoir, et votre ami +Tallien s'est embarqué pour aller porter ailleurs son souffle +pestilentiel.</p> + +<p>Si j'osais, je vous enverrais du vin de Chypre et le meilleur café du +monde, mais les mers sont infestées d'Anglais et de Barbaresques; au +reste, partie différée n'est pas perdue.</p> + +<p>Faites mention de moi, mon ami, mon cher Thibaudeau.</p> + +<p>Mes hommages à madame Thibaudeau.</p> + +<p class="signatsc">Abdallah Menou.</p> + +<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> (N<sup>o</sup> 8.)</p> +<p class="date">Au quartier-général du Caire, le 7 février 1801.</p> + +<p class="to">Menou, général en chef, au général Berthier, ministre de la guerre.</p> + +<p>Je suis on ne peut plus sensible, mon cher Berthier, aux témoignages +de bonté et d'intérêt que m'a fait donner le premier consul. Dites-lui +bien, et je m'en rapporte totalement à votre amitié à cet égard, qu'il +peut compter sur mon dévoûment absolu et sur celui de la grandissime +majorité de l'armée, pour seconder ses vues sur la conservation de +l'Égypte. Quelques individus qui auraient dû donner l'exemple de ce +dévoûment et d'attachement à la chose publique, ont voulu exciter des +mouvemens; mais nos braves vétérans, qui ne connaissent que la voix de +l'honneur et de la patrie, ont été sourds à toutes leurs insinuations. +Au reste, si vous voulez bien connaître, mon cher Berthier, tous les +projets qu'avaient ces ennemis de la chose publique, faites-vous +représenter le n<sup>o</sup>. 1017 de la gazette de France, en date du +quintidi, 5 vendémiaire an 9, article <i>Allemagne</i>; vous y trouverez le +plan de tout ce qu'ils voulaient faire. Cette gazette m'a été adressée +de France je ne sais par qui. Il paraît que ceux qui veulent remuer en +Égypte, avaient trouvé le moyen de faire passer en Europe leurs +projets, afin de savoir s'ils y trouveraient des partisans. Au total, +soyez bien assuré que rien ne me dérangera de ma ligne; je ferai tête +à tous les orages, et saurai les conjurer. D'ailleurs, ainsi que je +vous l'ai dit, l'armée se conduit à merveille; vous pourrez entrer +dans tous les détails à cet égard avec celui qui vous remettra cette +lettre. (C'est le citoyen Costas.)</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> Vous avez donc repris les rênes du ministère, mon cher +Berthier; vous êtes prompt et actif comme la foudre. On vous voit +tantôt à Marengo, tantôt en Espagne, un instant après dirigeant les +opérations militaires dans les bureaux de la guerre; toutes ces +différentes missions sont confiées à d'excellentes mains.</p> + +<p>Adieu! Rappelez-vous quelquefois du vieux soldat qui commande l'armée +d'Orient; il vous a voué amitié franche et attachement inviolable.</p> + +<p class="signatsc">Abdallah Menou.</p> + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 9.)</p> +<p class="date">Au quartier-général du Caire, le 8 ventôse an <span class="smcap">IX</span><br> + (27 février 1801).</p> + +<p class="to">Menou, général en chef, au général, Bonaparte, premier consul de la +République.</p> + +<p>Citoyen Premier Consul, j'ai l'honneur de vous offrir, au nom de +l'armée d'Orient, des administrateurs, des savans et des artistes, +l'hommage de leur respectueuse reconnaissance pour l'intérêt que vous +voulez bien leur témoigner. Si quelque motif pouvait augmenter leur +dévoûment pour la république, leur attachement pour le premier consul, +et leur résolution de faire tous les sacrifices pour l'intérêt de la +patrie, ce serait sans doute les éloges que vous avez bien voulu +donner à leur conduite, dans le projet de décret envoyé le 19 nivôse +au Corps Législatif.</p> + +<p>Quant à moi personnellement, citoyen Premier Consul, je n'ai d'autre +mérite que de marcher sur vos traces. Vous avez conquis l'Égypte, vous +y avez ensuite tout organisé. Ce qui ne l'était pas définitivement, +vous l'avez indiqué. Quant à la conservation du pays contre tout +<span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> ennemi venu ou à venir, elle n'a été et ne sera due qu'à la +valeur indomptable des troupes. Marchent-elles à l'ennemi, le général +qui a l'honneur de les commander, n'a presque autre chose à faire que +de les suivre. Vous leur avez appris à vaincre; mais, citoyen Premier +Consul, ce qui rendra cette expédition à jamais mémorable, c'est le +cortége de sciences qui environne l'armée; vous avez voulu que la +civilisation et les arts fussent portés dans l'Orient, en même temps +que la France y fondait une colonie. Tout aura son exécution. +Alexandre aussi conduisit de savantes masses, lorsqu'il en fit la +conquête avec sa fameuse phalange. Callisthènes trouva des monumens +astronomiques dans le temple de Bélus à Babylone. Nos savans en ont +trouvé à Denderah et Esnëh; ceux d'Esnëh et de Denderah passeront à la +postérité, après avoir opéré une célèbre révolution dans le monde +savant; ils vieillissent l'univers de plusieurs milliers de siècles. +Salut et respect.</p> + +<p class="signatsc">Abdallah Menou.</p> + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 10.)</p> +<p class="date">Alexandrie, le 17 juin 1801.</p> + +<p class="to">Au citoyen Chaptal, ministre de l'intérieur.</p> + +<p class="smcap">Citoyen Ministre,</p> + +<p>J'ai l'honneur de vous prévenir que le bâtiment qui portait la troupe +de comédiens destinés pour l'Égypte a été pris par les Anglais, à peu +de distance d'Alexandrie. Je dois vous remercier du soin que vous +aviez bien voulu prendre de faire former cette troupe, qui devait +contribuer à policer les habitans du pays, et à leur faire naître du +goût pour les arts.</p> + +<p>La corvette <i>l'Héliopolis</i> est entrée le 20 de ce mois dans <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> +le port vieux d'Alexandrie. Elle a été vivement poursuivie par les +vaisseaux de l'armée ennemie, qu'elle a traversée. Elle a apporté +plusieurs objets d'utilité majeure pour la colonie, et dont le +rassemblement est dû à vos soins. Je vous offre, citoyen Ministre, +l'hommage de la reconnaissance de l'armée d'Orient.</p> + +<p>Il y a aujourd'hui trois mois et onze jours que les Anglais sont +débarqués en Égypte. Ils n'ont encore rien osé entreprendre +d'important contre la ville d'Alexandrie, qui est entourée de +retranchemens formidables.</p> + +<p>Les Turcs, qui nous ont attaqués du côté de la frontière de Syrie, +viennent d'être battus deux fois de suite. Le grand-visir commandait +en personne à la seconde bataille. Les Anglais viennent aussi d'être +battus à Embabëh, à peu de distance du Caire; je n'ai pas encore de +détails; mais les Anglais qui sont sous Alexandrie conviennent +eux-mêmes que la perte a été très considérable. Il paraît que leur +nouveau général en chef y a été tué.</p> + +<p>Citoyen Ministre, l'armée d'Orient se battra jusqu'à la mort pour +sauver une colonie qui, sous tous les rapports, serait une des plus +belles propriétés de la France. Le commerce deviendrait un des plus +florissans qui aient jamais existé, et Alexandrie serait encore une +fois une des premières villes du monde. Quant aux sciences, je n'ai +pas besoin de vous en parler, c'est votre domaine, et vous savez mieux +que moi, citoyen Ministre, combien l'Égypte peut contribuer à leurs +progrès.</p> + +<p>Salut et respect.</p> + +<p class="signatsc">Abdallah Menou.</p> + +<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> (N<sup>o</sup> 11.)</p> +<p class="date">Alexandrie, 19 juillet 1801.</p> + +<p class="to">Le général en chef de l'armée française d'Orient, à sir Sidney Smith, +commandant une division de l'armée navale anglaise.</p> + +<p>Je vais, monsieur, répondre franchement et loyalement à la note que +vous m'avez fait l'honneur de m'adresser en date du 16 juillet 1801.</p> + +<p>Vous dites, monsieur, que vous avez vu l'ordre du jour du 24 messidor; +je dois commencer par vous féliciter d'avoir une correspondance sûre à +Alexandrie, ce qui vous met à même de savoir ce qui s'y passe. Quant à +moi, je n'ai pas le même bonheur; je n'ai jamais lu ni vu un seul +ordre du jour de l'armée anglaise, et je vous déclare même que je n'ai +pris aucun moyen de me le procurer, soit directement, soit +indirectement.</p> + +<p>Vous vous plaignez d'avoir trouvé dans cet ordre votre nom placé mal à +propos, et d'une manière injurieuse. Je n'ai jamais eu, monsieur, de +motif pour vous injurier. Ce mot même ne convient ni à vous ni à moi; +mais j'ai dû être infiniment étonné d'apprendre que sir Sidney Smith, +officier très distingué dans l'armée anglaise, se permît de venir +causer avec les avant-postes de l'armée française, ou même avec les +vedettes et officiers de ronde; car franchement, monsieur, que doit-on +conclure de semblables conversations? Ou elles ont un but, ou elles +n'en ont point. Si elles ont un but, elles sont dangereuses pour me +servir du mot le plus honnête. Si elles n'en ont point, elles sont +inutiles. Vous avez trop d'esprit pour ne pas tirer toutes les +conséquences possibles <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> de ce que je viens d'avoir l'honneur +de vous dire. D'ailleurs, permettez-moi de vous rappeler certain +envoyé qui vint de votre part, il y a à peu près un an de Syrie au +Caire. Je crois qu'il se nommait <i>Wright</i>. Avec beaucoup de politesses +il offrit de l'argent à plusieurs soldats qui le refusèrent avec +peut-être un peu de rudesse. Il s'apitoyait très honnêtement sur leur +sort, et leur disait qu'il ne tenait qu'à eux de retourner en France. +C'était le synonyme de les engager à se déshonorer.</p> + +<p>Votre conversation portait, dites-vous, monsieur, lorsque vous vîntes +au camp, sur les derniers événemens. Desquels voulez-vous parler? +Est-ce de la honteuse capitulation qu'a signée au Caire une partie de +l'armée d'Orient? Elle est heureuse pour les Anglais; elle est +infâmante pour les Français. Vous-même, sir Sidney Smith, je vous fais +juge de la question, et je vous somme, au nom de l'honneur, de me +répondre catégoriquement. Que penseriez-vous, que penserait votre +général en chef, que penserait votre roi, que penserait votre +parlement, que penserait la nation anglaise, si une portion d'une de +vos armées avait fait ce que vient de faire au Caire une portion de +l'armée française d'Orient? Je ne vous ferai pas le tort de douter un +seul instant de votre réponse.</p> + +<p>La conversation se portait encore, dites-vous, sur le désir qu'a +chacun de voir terminer une lutte pénible pour tous, et trop +long-temps prolongée. J'aurai encore l'honneur de vous demander, +monsieur, si par là vous entendez parler de la lutte générale entre la +France et l'Angleterre, ou seulement de la lutte particulière en +Égypte. Si c'est de la première, cette question n'est pas de ma +compétence; elle appartient tout entière à nos <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> gouvernemens +respectifs. Je me permettrai seulement de dire à cet égard que je +donnerais la moitié de mon existence pour la voir terminée, et je suis +certain, en vous parlant ainsi, de penser comme le premier consul, +toujours grand et infiniment au-dessus de la politique vulgaire. Je +sais même que la paix ne dépend que de l'Angleterre, et que le premier +consul n'a voulu faire que des propositions également honorables pour +les deux nations.</p> + +<p>Si c'est de la lutte particulière en Égypte que vous avez voulu +parler, oserais-je vous demander pourquoi vous êtes venus la +commencer? Mais si vous avez cru de votre intérêt de venir nous +attaquer, et de terminer promptement, pourquoi ne voulez-vous pas +croire que ceux des Français qui ne sont pas mus par des passions +déshonorantes, aient pensé, par la même raison que vous, qu'il était +de l'intérêt de la république de se défendre avec opiniâtreté, et de +prolonger la lutte?</p> + +<p>Soyez donc juste, monsieur; c'est là tout ce que vous demande celui +qui a l'honneur de commander l'armée française.</p> + +<p>Au reste, monsieur, vous devez savoir par vous-même, puisque vous y +étiez présent, et les rapports de vos généraux en font foi, que si, à +l'affaire du 30 ventôse, tous les Français eussent été dirigés par +l'honneur, les Anglais ne seraient plus aujourd'hui en Égypte, et la +lutte aurait été promptement terminée, ainsi que vous paraissez le +désirer. Ce n'est pas, monsieur, je le proteste hautement, que je +veuille jeter quelques nuages sur la valeur de l'armée anglaise. Le 30 +ventôse, deux nations belliqueuses combattaient l'une contre l'autre: +il fallait bien que la fortune se décidât en faveur de l'une des deux; +<span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> et de fait, ainsi que le disent vos généraux, elle se serait +décidée pour les Français, si tous avaient fait leur devoir.</p> + +<p>Je dois encore vous ajouter, monsieur, que si un événement tellement +extraordinaire, tel que la postérité ne voudra pas y croire, ne fût +pas arrivé au Caire, vos troupes, et celles des deux officiers de la +Porte ottomane, se seraient morfondues et détruites devant cette +place, sans pouvoir l'entamer. D'après tout ce que je viens d'avoir +l'honneur de vous dire, convenez donc qu'il était extrêmement naturel +que j'eusse quelque défiance de votre promenade devant le camp +français, et que je cherchasse à prévenir les troupes que je commande +contre des insinuations qui pouvaient avoir lieu, surtout après +l'événement du Caire. Je ne crois pas, monsieur, qu'il soit arrivé à +aucun général français d'aller faire de semblables conversations avec +les avant-postes anglais. Je vous déclare que je ne l'eusse pas +permis.</p> + +<p>Vous vous plaignez, monsieur, que je vous ai attaqué en votre absence +et avec la plume, quand j'ai dit qu'on ne devait s'attaquer que le +sabre à la main; quant à votre absence, monsieur, je ne la connaissais +pas, puisque vous étiez au camp, et que vous le déclarez vous-même; +quant à la plume, il m'était difficile de me servir d'une autre arme. +Au reste, monsieur, à moins que le sort de la guerre n'en décide +autrement, nous ne serons pas toujours en Égypte, vous et moi, et +alors je chercherai à mériter votre estime de près comme de loin.</p> + +<p>Je ne connais point, monsieur, les petites passions, ou les fausses +impressions, qui, m'assurez-vous, dictèrent le fameux ordre du jour du +30 germinal devant Acre, ainsi que les notes qui furent ajoutées à la +narration du <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> général Berthier. Je n'ai jamais lu cet ordre +du jour; je n'en ai entendu parler que très vaguement, et je ne me +mêle jamais de ce qui ne me regarde pas. Quant à moi, je déclare que +je n'ai d'autre passion qu'un attachement inaltérable pour ma patrie +et pour l'honneur, ainsi qu'un désir bien vif de mériter l'estime même +des ennemis que les circonstances de la guerre me forcent à combattre.</p> + +<p>Je ne sais, monsieur, si on ne se battra plus qu'une bonne fois pour +toutes, ainsi que vous le dites, après quoi, ajoutez-vous, on finira +par ne plus s'attaquer en aucune manière, et l'on vivra en paix et en +bonne intelligence.</p> + +<p>Si c'est encore, je le répète, de la guerre générale que vous me +parlez, je le désire de toute mon âme. C'est le vœu de tout homme +qui pense, et qui chérit l'humanité. Je me permettrai encore de vous +dire que cela, suivant moi, ne dépend que de l'Angleterre.</p> + +<p>Si c'est de l'Égypte que vous voulez parler, je dois vous assurer, +monsieur, que les troupes françaises qui sont à Alexandrie, ne se +conduiront pas comme celles du Caire: elles soutiendront leur +réputation avec d'autant plus d'énergie qu'elles auront à lutter +contre des généraux et des troupes faites pour être estimées sous tous +les rapports.</p> + +<p>Dans toute autre circonstance, monsieur, je n'aurais peut-être pas +répondu à une lettre qui n'est que sous la forme d'une note; mais ici +les circonstances sont telles que tout devient extrêmement +intéressant, et qu'un jour tout ce qui s'est passé en Égypte devra +être rendu public, parce que, sous tous les rapports, il faut que la +vérité soit connue.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> J'ai d'ailleurs saisi avec d'autant plus d'empressement, +monsieur, l'occasion de vous témoigner mon estime, que j'ai su +parfaitement, dans le temps, que c'était vous qui aviez averti avec +beaucoup de loyauté le général en chef mon prédécesseur, que la +capitulation d'El-A'rych allait être rompue, et qu'il devait prendre +ses précautions.</p> + +<p>J'ai l'honneur.</p> + +<p class="signatsc">Abdallah Menou.</p> + +<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 12.)</p> +<p class="date">Caire, le 25 thermidor an <span class="smcap">VIII</span> (13 juillet 1800).</p> + +<p class="to">Au général en chef Menou.</p> + +<p>Chacun, dans ce bas monde, suit, sans s'en douter, le chemin bon ou +mauvais que le destin lui prescrit. Les uns font des conquêtes, les +autres font des souliers; les uns font des constitutions, les autres +font des enfans, des arrêtés, des processions, des tableaux, etc.; +moi, citoyen Général, je fais des projets; c'est ma partie: de même +que l'immortel Raphaël a placé le Père éternel, coiffé de son triangle +équilatéral, au haut du firmament, pour juger les mortels; moi, je me +place souvent de moi-même au-dessus du monde physique et moral. Là, du +néant où le hasard m'a plongé depuis quelques années, je travaille +tout à mon aise; et, si quelque obstacle ose s'opposer à mon pouvoir +suprême, mon imagination le surmonte bientôt. Quelle belle chose que +l'imagination! combien elle fait d'heureux! autrefois je l'étais; par +elle je me figure l'être encore. Cette jouissance vaut bien la +première, pour un philosophe qui n'a point su définir le bonheur.</p> + +<p>Je pris la liberté de vous proposer dans le temps, citoyen Général, de +contenir pour toujours l'Égypte par <span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> les effets contraires du +fanatisme de ses habitans: vous n'avez cessé de rire de cette idée, +qui aurait, dites-vous, fait crucifier Crébillon; mais vous rirez +peut-être bien davantage, lorsque, dans un mémoire raisonné d'après +toutes les règles de la logique et de l'hydraulique, sans autre +dépense pour le gouvernement que cinq cent mille livres une fois +payées, dix hommes par village, à mes frais pendant dix ans, cent +quintaux de poudre par trimestre, et un brevet de folie, que déjà tout +le monde m'accorde gratuitement, je rendrai le Nil si docile à vos +ordres, que vous pourrez alors lui faire arroser, à votre bon plaisir +et dans les divers temps de l'année, tous les terrains, même les plus +élevés de l'Égypte. Cet ouvrage, digne des temps les plus reculés de +ces contrées fameuses, procurera annuellement une inondation également +bonne, en centuplant au moins la surface cultivable de l'Égypte. Je +vous demande dès à présent, citoyen Général, la propriété des déserts +que je rendrai cultivables. Cette marque de bonté de votre part me +servira de stimulant nécessaire au travail qu'il me reste à faire +encore, pour porter cette idée sublime à la perfection que je voudrais +lui donner avant de la soumettre à votre approbation. Mais, comme je +ne désire être riche que pour embellir l'Égypte, les revenus des +déserts rendus comme ci-dessus à l'agriculture, seront par moi +employés à l'édification de la nouvelle ville française.</p> + +<p>À Batn-el-Bahra, deux mille toises environ au nord de l'angle sud du +Delta, s'élèveront les murs de cette ville; sa droite défendue par la +branche orientale, sa gauche par la branche occidentale du Nil. Un +canal de soixante pieds de largeur sur trente de profondeur, apportera +dans le centre de cette ville magnifique les productions <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> du +milieu de l'Afrique, que l'entière liberté de plus de mille lieues de +navigation de ses fleuves y amènera sans cesse. Cette ville recevra +dans son sein les marchandises de l'Europe et de l'Asie par deux +autres canaux, qui, dérivés du premier ci-dessus au centre de la +ville, aboutiront à la branche de Rosette et de Damiette. Les +richesses de tout l'univers seront ainsi conduites par eau jusque dans +les divers quartiers de cette ville unique: elles y seront vendues et +expédiées par toute la terre. Deux superbes ponts, aboutissant chacun +à un faubourg au-delà des deux branches du Nil, seront défendus par de +bons ouvrages. Ils éloigneront ainsi toute hostilité de la ville +centrale, qui, de trois côtés, sera ainsi rendue imprenable. Quant à +son front vers le Delta, il offrira une longue ligne droite flanquée +de bastions et autres ouvrages, dont les feux seront tellement croisés +sur les approches, qu'il sera impossible à des assiégeans de la +pénétrer.</p> + +<p>Cette ville opulente couvrira bientôt les campagnes voisines de toutes +les beautés que l'art et la nature s'efforceront à l'envi de produire. +On y verra s'élever, comme par enchantement, des palais magnifiques, +dont le Bédouin hideux ne pourra que convoiter les richesses; des +jardins vastes et délicieux, des routes, des canaux plantés d'arbres +de toute espèce. Là, sous un ciel toujours pur, et à l'ombre de +bosquets verts et impénétrables aux ardeurs du soleil, les petites +maîtresses de Paris que les affaires de commerce de leur maison, ou +mille autres motifs, amèneront en Égypte, oubliant les plaisirs +bruyans et passagers de la France, s'abandonneront aux charmes réels +et constans de la douce volupté orientale, que l'influence des +mœurs et du climat leur fera bientôt <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> préférer: et si +elles deviennent par la suite des épouses fidèles et laborieuses; si, +entièrement occupées de l'intérieur de leur harem, elles écartent +d'elles-mêmes tous les vices séducteurs, qui font en Europe la peste +des familles, cette heureuse régénération du sexe français sera due au +séjour charmant de Ménopolis.</p> + +<p>Mais, citoyen Général, c'est, comme on le dit quelquefois fort +élégamment, attacher la charrette avant les bœufs. Avant que vous +soyez maître d'ordonner l'inondation du Nil, avant que moi-même +j'élève les murs de la superbe Ménopolis, nous devons chercher à +rendre la conquête de l'Égypte profitable à la patrie, soit que la +paix générale nous assure ou nous prive de cette belle colonie.</p> + +<p>Si elle nous l'assure, vous aurez vous-même, je l'espère, citoyen +Général, le bonheur de la conduire à cet état de splendeur que votre +patriotisme, vos lumières, et même un sentiment de commisération pour +ces pauvres Égyptiens, promettent déjà à leur pays, digne d'un +meilleur sort. Comme les ressources naîtront alors sous vos pas, et +que tout nous prouve à présent que vous saurez bien en profiter à +cette heureuse époque, je crois superflu de hasarder ici mes opinions +particulières sur les moyens de porter cette colonie au plus haut +point d'utilité pour la métropole.</p> + +<p>Mais si la malheureuse Égypte, ou plus encore, si ses malheureux +habitans ne doivent être considérés à la paix générale que comme un +pur objet d'échange, et que nous soyons obligés de sortir d'ici; comme +nous connaissons actuellement trop bien ce pays pour ne pas chercher à +le revoir en son temps, je suis persuadé que la France l'aura alors ou +de gré ou de force. Dans cette hypothèse, <span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> il serait très +important d'y laisser un parti puissant, qui pût s'y maintenir armé +pour y entretenir notre influence politique et commerciale, et +seconder enfin les Français d'un côté, tandis qu'ils l'attaqueraient +de l'autre.</p> + +<p>Mais comment trouver ce parti? En quels lieux et comment pourrait-il +se maintenir en force?</p> + +<p>Ce parti est tout trouvé; il n'y a plus qu'à presser son organisation. +L'Égypte, si on doit l'abandonner à la paix, ne pouvant retourner qu'à +ses anciens maîtres, ils y extermineraient par vengeance ou par +fanatisme toutes nos créatures. La sédition du Caire n'a que trop bien +prouvé leurs sentimens sanguinaires; tous ceux qui ont à craindre leur +retour en sont si persuadés, qu'ils deviendraient plutôt soldats +contre eux que de s'exposer à leur ressentiment barbare. Il ne faut +donc plus que seconder loyalement leurs généreux efforts, pour en +recueillir nous-mêmes tous les avantages et les préserver ainsi de +l'horrible boucherie dont toute la honte rejaillirait sur la France, +si, comme on allait le faire, ces malheureuses victimes de leur +dévoûment aux Français, pour prix des services qu'ils leur ont rendus, +allaient par nous être livrées aux vengeances, aux haines +particulières que nous avons suscitées, en un mot, au fanatisme +général qui animera pour toujours les Osmanlis gouvernans, contre nos +amis malheureux et abandonnés. Le voilà donc ce parti.</p> + +<p>En quels lieux et comment pourrait-il se maintenir en force? Ceci est +très simple: il n'a qu'à abandonner le midi de l'Égypte, et aller +ainsi renforcer Mourâd-Bey, qu'un traité d'alliance nous oblige de +soutenir en cas d'évacuation. Fort de ses mameloucks et de nos +auxiliaires, que le séjour des Français en Égypte aguerrira toujours +plus, il <span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> ne tardera pas d'en chasser les Osmanlis et de s'en +rendre totalement maître. Dès-lors nos auxiliaires, par un traité +secret conclu avec lui, seront considérés par Mourâd-Bey dans le Saïd, +comme nous-mêmes nous l'y considérons aujourd'hui. Ils le tiendront, +en quelque manière, dépendant de la France par le besoin qu'il aura +d'en être étayé; ils maintiendront ainsi notre influence politique et +commerciale dans ces contrées que d'autres puissances jalouses nous +enlèveraient bientôt, si Mourâd gouvernait seul l'Égypte. Il est trop +fin sans doute en ce moment pour ne pas paraître entièrement dévoué à +nos intérêts tant qu'il devra nous craindre, ou attendre de nous sa +réintégration définitive; mais qui peut nous répondre de lui, lorsque +se voyant étayé par des alliances qu'il trouvera aisément contre nous, +nous serons loin de lui et hors d'état de lui nuire?</p> + +<p>Soutenir comme ci-dessus l'indépendance de nos créatures en Égypte, +pour y conserver l'influence de la France et nous ménager ainsi des +moyens faciles d'y rentrer, tels sont, citoyen Général, les avantages +que vous pouvez aisément procurer de vous-même à la République, si, à +la paix générale, elle doit renoncer à ce pays. Ceux qu'elle pourra +obtenir en traitant elle-même son évacuation, et qui doivent être très +considérables, ne peuvent plus se négocier qu'entre les puissances +belligérantes, qui seules peuvent et doivent avoir ce droit. C'est une +vérité hardie, qu'il était réservé à vous seul, citoyen Général, de +proclamer à l'armée, à une époque difficile et mémorable, où moins de +sagesse, de caractère et de dévoûment en son chef eût pu la perdre +sans ressource.</p> + +<p>J'ose donc, citoyen Général, appeler toutes vos sollicitudes sur +l'augmentation, l'instruction militaire et l'armement <span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> de nos +auxiliaires d'Égypte. Déjà par vos ordres, ils se rallient à un chef +qui, soldat, prodigue, et français plus qu'aucun des scribes ses +confrères, a manifesté son courage et ses talens en combattant avec +nous pour la conquête du Saïd. Sans cesse entouré de dangers pour nous +servir, il brave en ce moment les menaces des habitans du Caire, qu'il +contraint d'expier leur révolte; il est revêtu de l'entière confiance +des siens; comme eux il est issu de ces anciens Égyptiens qui étonnent +encore l'univers par leurs monumens: quels souvenirs ces monumens +rappellent! Quelles lumières! Quelle politique! En un mot, quelle +civilisation ces pyramides, ces temples, ces lacs, ces canaux, +annoncent chez les peuples qui les imaginèrent! Mais, ô vicissitude +des temps! des hommes, maîtres de toute la terre sous le grand +Sésostris, sont méconnaissables dans leurs descendans. Le Cophte, +avili, abruti même par des milliers d'années d'esclavage, n'a su +jusqu'ici que ramper servilement aux pieds de ses maîtres, sans cesse +renaissans pour lui; mais si les Perses, les Grecs, les Romains, les +Turcs, furent des tyrans barbares et fiers, les Français, dont la +philosophie sait apprécier la dignité de l'homme, seront pour eux des +vainqueurs généreux; et si des circonstances majeures font qu'on doive +pour un temps les abandonner, ce ne sera qu'en les mettant à même, +comme je l'ai dit ci-dessus, de pouvoir se garantir contre de nouveaux +possesseurs sanguinaires et fanatiques, qui, en exterminant même par +le conseil de leurs alliés, nos auxiliaires d'Égypte, rassureraient +leurs craintes, en détruisant nos vues politiques sur ce pays.</p> + +<p>J'ai tâché jusqu'ici de démontrer la nécessité des auxiliaires, dans +le cas où la paix nous enlèverait cette précieuse <span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> conquête: +il me reste à vous prouver son utilité dans le cas où elle nous la +conserverait.</p> + +<p>Par eux toutes les riches productions de l'intérieur de l'Afrique +s'amoncellent en Égypte; il ne faut pour cela que former deux ou trois +établissemens de sept à huit mille hommes chacun, sur le Nil, ou le +fleuve Abiad qui s'y joint; ces établissemens ne sauraient être formés +que par des hommes déjà accoutumés aux chaleurs de l'intérieur de +l'Afrique: la latitude des lieux qu'ils occuperaient serait peut-être +fatale à des Européens. Ces établissemens assureront à la France plus +de mille lieues de navigation intérieure de cette partie du monde +encore si peu connue; elle ne le deviendra successivement alors que +par le commerce exclusif que pourront y faire nos négocians Français +établis en Égypte.</p> + +<p>Le destin, qui me prescrit de faire des projets, vous donne à vous +seul, citoyen Général, les moyens faciles de les exécuter. Les idées +ci-dessus, immenses dans leurs résultats, sont simples et faciles dans +leur exécution; elles se réduisent pour le moment à protéger et +encourager nos auxiliaires, et accorder de la confiance et des +honneurs à leur chef.</p> + +<p>Excusez, citoyen Général, si j'ai tâché d'être plaisant en commençant +ce Mémoire; je désirerais être persuasif en le finissant. Si mes idées +sur les auxiliaires n'excitent que votre rire, le destin me désignera +alors pour être votre bouffon, et je veux l'être absolument; mais +j'aurai en moi-même la douce consolation d'avoir plaidé la cause de +nos créatures en Égypte, qui, abandonnées par nous, sont dévouées à +une boucherie inévitable. Votre moralité, votre loyauté, leur est un +gage assuré que vous épouserez leur cause, soit que la paix générale +nous donne <span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> ou nous prive de l'Égypte. Dès qu'elles en seront +persuadées, vous verrez alors tous leurs moyens se développer en notre +faveur.</p> + +<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Lascaris</span>.</p> + +<p><i>P. S.</i> Si je manque d'éloquence, si je vous semble incorrect, si je +suis même un peu singulier, vous me passerez tout en faveur des motifs +qui m'animèrent sans cesse pour mon pays.</p> + +<p class="p2 center">FIN DU TOME PREMIER</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> TABLE DES MATIÈRES<br> +<span class="smaller">CONTENUES<br> +DANS LE TOME PREMIER.</span></h2> + +<div class="toc"> +<ul class="none"> +<li>NOTICE SUR LE GÉNÉRAL REYNIER. <span class="ralign10"><i>Page</i>, +<a href="#pagev">j</a></span></li> + +<li>Considérations générales sur l'organisation physique, militaire, + politique et morale de l'Égypte. +<span class="ralign10"><a href="#page1">1</a></span></li> + +<li class="add1em">Organisation physique. +<span class="ralign10"><a href="#page2">2</a></span></li> + +<li>Système de guerre adopté par les Français. +<span class="ralign10"><a href="#page13">13</a></span></li> + +<li>Fortifications construites par les Français. +<span class="ralign10"><a href="#page16">16</a></span></li> + +<li>Des routes et marches d'armée dans l'intérieur de l'Égypte. +<span class="ralign10"><a href="#page31">31</a></span></li> + +<li>Considérations sur la civilisation des différentes classes d'habitans de + l'Égypte. +<span class="ralign10"><a href="#page33">33</a></span></li> + +<li class="add1em">Des Arabes. +<span class="ralign10"><a href="#page33"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li>Des fellâhs ou cultivateurs. +<span class="ralign10"><a href="#page45">45</a></span></li> + +<li>Des habitans des villes, des mameloucks et de leur gouvernement. +<span class="ralign10"><a href="#page54">54</a></span></li> + +<li>Résumé de l'état social des peuples de l'Égypte. +<span class="ralign10"><a href="#page76">76</a></span></li> + +<li>DE L'ÉGYPTE APRÈS LA BATAILLE D'HÉLIOPOLIS. +<span class="ralign10"><a href="#page83">83</a></span></li> +</ul> + +<p class="p2 center">PREMIÈRE PARTIE.</p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap">Depuis le mois de floréal an <span class="smcap">VIII</span>, jusqu'au mois de + brumaire an IX.</span> +<span class="ralign10"><a href="#page83"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chapitre premier.</span>—Situation de l'armée d'Orient, et + projets de Kléber avant sa mort. +<span class="ralign10"><a href="#page83"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. II.</span>—Assassinat de Kléber.—Le général Menou + prend le commandement.—Sa conduite dans les premiers + temps, et jusqu'en fructidor. +<span class="ralign10"><a href="#page89">89</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. III.</span>—Événemens politiques. +<span class="ralign10"><a href="#page96">96</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. IV.</span>—Esprit des habitans de l'Égypte.—Événemens + militaires jusqu'au mois de brumaire. +<span class="ralign10"><a href="#page99">99</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. V.</span>—Intrigues.—Origine des divisions. +<span class="ralign10"><a href="#page103">103</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. VI.</span>—Innovations dans l'administration du pays. +<span class="ralign10"><a href="#page106">106</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. VII.</span>—Des finances. +<span class="ralign10"><a href="#page119">119</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. VIII.</span>—Administration de l'armée; magasins + extraordinaires. +<span class="ralign10"><a href="#page123">123</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. IX.</span>—Murmures de l'armée contre le général Menou.—Les + généraux de division lui font des représentations.—Sa + confirmation. +<span class="ralign10"><a href="#page125">125</a></span></li> +</ul> + +<p class="p2 center">SECONDE PARTIE.</p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap">Depuis le mois de brumaire jusqu'au mois de ventôse an IX.</span> +<span class="ralign10"><a href="#page137">137</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chapitre premier.</span>—De l'esprit de l'armée jusqu'à l'arrivée + de la flotte anglaise. +<span class="ralign10"><a href="#page137"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. II.</span>—Événemens militaires et politiques jusqu'à + l'entrée de la campagne. +<span class="ralign10"><a href="#page145">145</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. III.</span>—Finances.—Produit des nouveaux droits.—Vices + des innovations.—Augmentation des dépenses + de l'armée.—La perception du miry est retardée.—Les + caisses sont vides au moment d'entrer en campagne. +<span class="ralign10"><a href="#page158">158</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. IV.</span>—Des magasins.—De l'administration des + subsistances.—Des revenus en nature. +<span class="ralign10"><a href="#page162">162</a></span></li> +</ul> + + +<p class="center">PIÈCES JUSTIFICATIVES.</p> + +<ul class="none"> +<li>Menou, général en chef de l'armée française, aux habitans + de l'Égypte. +<span class="ralign10"><a href="#page166">166</a></span></li> + +<li>Lagrange, général de division, chef de l'état-major général + de l'armée, au général Bonaparte, premier consul + de la République française. +<span class="ralign10"><a href="#page172">172</a></span></li> + +<li>Damas, général de division, au général en chef Menou. +<span class="ralign10"><a href="#page176">176</a></span></li> + +<li>Le général de division Reynier au général en chef + Menou. +<span class="ralign10"><a href="#page178">178</a></span></li> + +<li>Lanusse, général de division, au général en chef Menou. +<span class="ralign10"><a href="#page180">180</a></span></li> + +<li>Lanusse, général de division, au général en chef Menou. +<span class="ralign10"><a href="#page181">181</a></span></li> + +<li>Ch., chef de bataillon de la 85<sup>e</sup> demi-brigade, au général + en chef Menou. +<span class="ralign10"><a href="#page183">183</a></span></li> + +<li>Ch., chef de bataillon de la 85<sup>e</sup>, au premier consul. +<span class="ralign10"><a href="#page184">184</a></span></li> + +<li>Lanusse, général de division, au général en chef Menou. +<span class="ralign10"><a href="#page190">190</a></span></li> + +<li>Au Ministre des affaires étrangères. +<span class="ralign10"><a href="#page192">192</a></span></li> +</ul> + + +<p class="p2 center">TROISIÈME PARTIE.</p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap">Campagne contre les Anglais et les Turcs.</span> +<span class="ralign10"><a href="#page198">198</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chapitre premier.</span>—Arrivée de la flotte anglaise.—Dispositions + militaires. +<span class="ralign10"><a href="#page198"><i>Ibid.</i></a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. II.</span>—Débarquement des Anglais.—Combat du 22 + ventôse. +<span class="ralign10"><a href="#page205">205</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. III.</span>—Arrivée de l'armée à Alexandrie.—Affaire + du 30 ventôse. +<span class="ralign10"><a href="#page219">219</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. IV.</span>—Dispositions après l'affaire du 30 ventôse.—Prise + de Rosette et de Rahmaniëh.—Passage du désert + par le visir. +<span class="ralign10"><a href="#page231">231</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. V.</span>—Marche pour reconnaître l'armée du visir.—Prise + d'un convoi parti d'Alexandrie.—Évacuation de + Lesbëh, Damiette et Bourlos.—Esprit et conduite des + habitans de l'Égypte et des mameloucks.—Mort de + Mourâd-Bey.—Investissement du Caire et traité pour + l'évacuation de cette ville. +<span class="ralign10"><a href="#page254">254</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Chap. VI.</span>—Blocus d'Alexandrie jusqu'à l'entière consommation + des vivres; son évacuation. +<span class="ralign10"><a href="#page272">272</a></span></li> + +<li><span class="smcap">Extrait du journal du chef de brigade du génie + d'Hautpoul.</span> +<span class="ralign10"><a href="#page289">289</a></span></li> + +<li>Prise de Rosette par les Anglais.—Marche contre le + visir.—Capitulation du Caire. +<span class="ralign10"><a href="#page289"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li><i>15 floréal.</i>—Évacuation du camp d'El-A'rych. +<span class="ralign10"><a href="#page291">291</a></span></li> + +<li><i>25 floréal.</i>—Premier conseil de guerre. +<span class="ralign10"><a href="#page296">296</a></span></li> + +<li>Convention pour l'évacuation de l'Égypte par le corps + de troupes de l'armée française et auxiliaire aux ordres + du général de division Belliard. +<span class="ralign10"><a href="#page318">318</a></span></li> + +<li>Le général de division Belliard au premier consul + Bonaparte. +<span class="ralign10"><a href="#page327">327</a></span></li> +</ul> + +<p class="center">PIÈCES JUSTIFICATIVES.</p> + +<ul class="none"> +<li>Le général en chef Menou au général Bonaparte, premier + consul. +<span class="ralign10"><a href="#page338">338</a></span></li> + +<li>Résumé. +<span class="ralign10"><a href="#page344">344</a></span></li> + +<li>Notes du général ***, sur la situation de l'armée d'Égypte, + depuis la fin de l'an <span class="smcap">VII</span> jusqu'au 12 +floréal an <span class="smcap">IX</span>. +<span class="ralign10"><a href="#page345">345</a></span></li> + +<li>Menou, général en chef, au citoyen Carnot, ministre de + la guerre. +<span class="ralign10"><a href="#page380">380</a></span></li> + +<li>Menou, général en chef, au premier consul de la République + française, le général Bonaparte. +<span class="ralign10"><a href="#page383">383</a></span></li> + +<li>Le général en chef de l'armée d'Orient au général en chef + Bonaparte. +<span class="ralign10"><a href="#page387">387</a></span></li> + +<li>Menou, général en chef, au général Berthier, ministre + de la guerre. +<span class="ralign10"><a href="#page391">391</a></span></li> + +<li>Menou, général en chef, au général Bonaparte, premier + consul de la République. +<span class="ralign10"><a href="#page392">392</a></span></li> + +<li>Au citoyen Chaptal, ministre de l'intérieur. +<span class="ralign10"><a href="#page393">393</a></span></li> + +<li>Le général en chef de l'armée française d'Orient à sir + Sidney Smith, commandant une division de l'armée + anglaise. +<span class="ralign10"><a href="#page395">395</a></span></li> + +<li>Au général en chef Menou. +<span class="ralign10"><a href="#page400">400</a></span></li> +</ul> +</div> + +<p class="center p2">FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.</p> + +<h2>Notes</h2> + +<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a> +<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>:</p> + +<p class="date">Paris, le 5 nivôse an <span class="smcap">VI</span>.</p> + +<p class="to">Le général Desaix au général de division Reynier.</p> + +<p>Vous avez, mon cher général, de cruels ennemis; ils vous poursuivent +partout, et sont parvenus à vous faire réformer. Vous sentez bien que +j'ai eu l'attention de m'en faire instruire de bonne heure, et que +j'ai remué ciel et terre pour empêcher cette injustice. J'ai vu le +directeur Barras; je lui ai parlé d'une manière très vive et très +serrée. Cela n'a rien produit; mais le général Bonaparte m'a dit que +je pouvais être tranquille. Il vous a mis sur la liste des généraux, +qui doit être présentée demain au Directoire, destinés à l'état-major +avec moi; et j'espère que cet orage qui gronde sur votre tête se +dissipera comme tant d'autres. Je suis désolé de ces persécutions que +vos ennemis vous font éprouver; mais de la patience; ils se +dissiperont, j'espère, comme les autres. Je vous préviens de tout cela +parce qu'il est indispensable que vous ne vous éloigniez pas si vous +recevez vos lettres de réforme. Dans peu de jours nous saurons s'il y +a du remède ou s'il n'y a plus rien à espérer. Croyez, mon cher +général, à tout mon zèle à faire tout ce qui pourra vous être utile, +et à mon envie de servir avec vous; ainsi, attendez un peu. La +Hollande va être organisée comme vous l'attendiez. Joubert, jeune, +actif, y va commander comme général en chef; Lacroix y va comme +ambassadeur. Le gouvernement jette ses regards de ce côté-là, et il +espère y donner un gouvernement, et cela rapidement. Aussitôt que vous +serez accepté, vous irez où vous voudrez, et Dunkerque sera de votre +ressort, comme toutes nos côtes. Ainsi vous pourrez les voir, les +parcourir, et réunir toutes les connaissances nécessaires.</p> + +<p>Salut, mon cher général, bonne et vraie amitié.</p> + +<p class="signatsc">Desaix.</p> + +<p>Avez-vous eu des nouvelles de Kléber?</p> + +<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a> +<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: La manière dont se terminent les deux chaînes qui bordent +la mer Rouge, et les terrains bas qui forment une espèce de vallon +dans l'isthme de Suez, vallon bordé par des dunes jusqu'au pied des +montagnes, particulièrement du côté de l'Asie, porteraient à penser +que, dans les temps anciens, le détroit réunissait les deux mers, +qu'il a comblées par des sables que les courans opposés y devaient +accumuler, et par les attérissemens formés aux embouchures du Nil. Une +révolution qui doit avoir changé le niveau de la Méditerranée, +puisqu'elle est de vingt-cinq pieds plus basse que la mer Rouge, peut +avoir contribué à la première formation de l'isthme, qui ensuite a été +beaucoup augmentée par les alluvions du Nil.</p> + +<p>Les dunes de sables mouvans s'étendent, comme on le verra sur la +carte, depuis Abourouk et Bir-Deodar jusqu'au-delà d'El-Arich; elles +occupent tout l'espace compris entre la Méditerranée et les montagnes +de l'Arabie Pétrée, dont elles couvrent la base. Les vents, assez +réguliers dans ce pays, ont fait prendre à toutes les dunes la même +direction; elles vont généralement du nord-ouest au sud-est, et sont +séparées par de petits vallons; ce n'est que dans les plus bas, situés +ordinairement au pied des dunes les plus élevées, qu'on trouve de +l'eau en creusant le sable à quelques pieds de profondeur; les +palmiers qui y croissent en sont toujours l'indice. Ces sables mouvans +et l'inégalité des dunes, rendent les marches très pénibles, et sont +le plus grand obstacle au passage du désert par une armée.</p> + +<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a> +<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: Cette opération des Anglais sépare presque entièrement +Alexandrie du reste de l'Égypte; la coupure du canal la prive d'eau du +Nil, et causera la ruine de cette ville si on ne le répare +promptement: mais les Turcs sont-ils en état de faire un travail si +considérable sans le secours des Européens? leur gouvernement +destructeur s'en occupera-t-il vivement? et voudra-t-il faire des +sacrifices pécuniaires suffisans.</p> + +<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a> +<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: Les lacs de l'Ouadi-Tomlat, qui ont été remplis pendant +l'inondation extraordinaire de l'an <span class="smcap">IX</span>, contenaient trop d'eau pour +que l'évaporation pût les mettre à sec pendant l'été; et si l'armée +n'avait pas été attirée sur les côtes par le débarquement des Anglais, +l'existence de l'eau dans ces lacs aurait changé les opérations +militaires sur la frontière de Syrie.</p> + +<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a> +<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: Lorsque ce bey était poursuivi très vivement, il entrait +dans un de ces vallons, et paraissait s'enfoncer dans le désert; mais +dès qu'il y avait attiré les Français, il dispersait sa troupe, afin +qu'on ne pût pas en reconnaître les traces; elle se rendait au travers +des montagnes dans un autre vallon, où elle se réorganisait pour +descendre dans la vallée du Nil. Mourâd-Bey reparaissait ainsi dans +les lieux où les Français ne l'attendaient pas; il prenait des vivres +dans les villages, et recommençait la même manœuvre chaque fois que +les Français, ayant découvert sa retraite, marchaient contre lui: +quoique attaqué souvent à l'improviste, et même surpris dans ses +camps, il réussit toujours à les éviter.</p> + +<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a> +<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: J'ai souvent été surpris d'entendre des Arabes, élevés +dans le désert, d'un aspect sauvage et couvert de haillons, sachant à +peine lire quelques passages du Koran, employer, dans certaines +discussions, une adresse de raisonnement et des détours dignes des +négociateurs les plus subtils, des flatteries qu'avouerait le +courtisan le plus exercé, et parsemer leurs discours de grandes et +belles images. En général, l'imagination vive et les sentimens élevés +des Arabes contrastent avec le sol brûlant et stérile qu'ils habitent, +avec la simplicité et même la misère de leur vie. Dans leurs poésies, +ils chantent l'amour, tandis que leurs institutions, la polygamie et +l'état d'abjection où leurs femmes sont réduites, devraient détruire +presque entièrement cette passion.</p> + +<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a> +<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: La tribu de Békir en Syrie, qui est fort puissante, +depuis la mort d'Akmet-Békir, cheik très considéré, obéit à sa mère. +Il en est aussi dans la Haute-Égypte, mais ces exemples sont très +rares.</p> + +<p>Dans une visite à la tribu de Néfahat, j'interrogeais un vieillard +qu'on me présenta comme l'historien de sa tribu: Il me dit, en parlant +de leur établissement en Égypte, que la femme de Néfoa, lorsqu'il y +vint, <i>avait les yeux aussi vifs et aussi perçans que la balle qui +sort du fusil</i>; elle avait un grand caractère et beaucoup d'esprit; +aussi ses enfans ont prospéré, et les Néfahat ont actuellement cinq +cents cavaliers, tandis que les Lomelat n'en ont pas cent; ils +descendent cependant d'un frère de Néfoa, qui vint en même temps que +lui; mais dont la femme avait des <i>yeux de gazelle</i>, était douce et +timide.</p> + +<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a> +<b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: Quelques tribus puissantes de la Haute-Égypte paraissent +devoir faire exception; encore les esclaves faits n'appartiennent-ils +pas à des Arabes, mais à des Barabas. Pendant notre séjour, le cheik +de la tribu de Tarfé, Mahmoud-Ebn-Ouafi, envoya un parti de quelques +cents cavaliers à cent vingt journées dans le désert, contre une tribu +dont il prétendait avoir à se plaindre. Ces cavaliers ayant eu le +dessous, passèrent, en revenant, sur les terres de Dongola, où ils +firent des prisonniers, et notamment prirent la famille du chef. +L'héritier présomptif vint à Siout porter plainte aux Français, et le +général Donzelot lui fit rendre ses frères et sœurs, ainsi que ses +sujets, qui étaient déjà disséminés dans les divers camps de la +tribu.</p> + +<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a> +<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>: J'emploie le mot juridiction, parce qu'on trouve encore +des traces des institutions des Arabes successeurs de Mahomet, qui +avaient établi des espèces de juges de paix nommés <i>sanager</i>. Ces +arbitres terminaient les querelles qui avaient lieu dans leur +juridiction. Ces places étaient héréditaires pour les chefs de +certaines familles: les Arabes les consultent encore quelquefois; mais +cette institution a été presque annulée depuis que les mameloucks ont +envahi tous les pouvoirs.</p> + +<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a> +<b><a href="#footnotetag10">10</a></b>: On voit encore des tours semblables dans quelques +parties de l'Europe, où le régime féodal a existé le plus long-temps.</p> + +<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a> +<b><a href="#footnotetag11">11</a></b>: Je recevais fréquemment des plaintes relatives à des +assassinats: un jour, un fellâh vint chez moi et déroula des plis de +ses vêtemens la tête de son frère encore toute sanglante. Les parens +des morts, qui m'apportaient des lambeaux de leurs habits teints de +sang, demandaient vengeance contre telle famille ou tel village; +rarement ils désignaient l'individu coupable. Leurs guerres +recommençaient aussitôt que la force militaire était trop éloignée +pour leur imposer. Lors de la victoire que Bonaparte remporta sur les +Turcs, à Aboukir, la province de Charkiëh avait été laissée sans +troupes; quand j'y retournai, les villages de Ihiëh et de Maadiëh +avaient renouvelé une ancienne querelle; leurs alliés s'étaient +rassemblés, tous les Arabes avaient pris parti; cinq ou six mille +hommes formaient l'armée de chaque village, et depuis huit jours +qu'elles étaient en présence, sept ou huit hommes de part et d'autre +avaient été tués: j'arrivai avec un bataillon, aussitôt ces +attroupemens se dissipèrent. Je fis venir les cheiks de chaque +village, et je leur prouvai, par le calcul des hommes morts depuis +plusieurs années, que cette guerre n'avait plus de motifs, puisqu'il y +avait égalité de nombre. Ils s'embrassèrent devant moi en récitant la +formule de paix; mais comme, dans leur opinion, elle n'avait pas été +consolidée par le paiement d'une amende, ils recommencèrent à +s'égorger pendant l'inondation de l'année suivante.</p> + +<p>Les cheiks du village de Beisous, appelés pour une querelle qui +s'était renouvelée par le non-paiement du rachat du sang, me dirent +que, peu accoutumés à ce genre d'affaires, ils avaient été consulter +les cheiks de Sériakous, qui avaient l'habitude de payer 400 pataques +(environ 1200 livres) pour chaque assassinat.</p> + +<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a> +<b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: La population d'Alexandrie diffère de celle des autres +villes: les habitans, occupés de leur commerce et de quelque métier, +sont un assemblage d'hommes des différentes parties des côtes de la +Méditerranée, particulièrement de celles de la Turquie; ayant plus de +communication par terre avec Constantinople, ils sont plus soumis au +grand-seigneur que les autres Égyptiens, et bravent souvent l'autorité +des mameloucks.</p> + +<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a> +<b><a href="#footnotetag13">13</a></b>: Il y a au Caire un cheik des voleurs, qui retrouve +ordinairement les objets volés lorsque les agas lui ordonnent de les +faire restituer.</p> + +<p>Les Arabes regardent le vol de jour comme noble: il est pour eux une +image de la guerre; mais ils méprisent le voleur de nuit. Il existe +cependant quelques familles arabes qui ne partagent pas cette opinion, +et qui exercent ce métier, depuis plusieurs générations, avec la plus +grande adresse. Je citerai celle des Ora-Ora, dans la province de +Charkiëh. La terreur des châtimens et la menace faite à d'autres +Arabes de les punir, si ces vols ne cessaient pas, les suspendaient +quelque temps; mais, à la première occasion, ils recommençaient. Un +cheik arabe dont ils dépendaient, et qui me livrait quelquefois les +coupables, me disait que les punitions étaient inutiles; qu'habitués +au vol, par principe et par éducation, on ne pouvait les corriger +qu'en détruisant toute la famille. Il en existe de semblables dans la +Haute-Égypte.</p> + +<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a> +<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: On voit beaucoup d'hommes des dernières classes parvenus +aux premiers emplois religieux. À l'arrivée des Français en Égypte, le +cheik de la principale mosquée du Caire, celle d'El-Azahr, était +Abdallah-Cherkaoui, fils d'un Arabe, cultivateur dans un petit village +de la Charkiëh; il a présidé le divan formé par Bonaparte. D'autres +cheiks sont fils de fellâhs. L'un des plus marquans par son esprit, le +cheik El-Mohdi, qui fut secrétaire du divan, est fils d'un menuisier, +cophte, pris dans son enfance par un cheik, qui l'a fait musulman; il +est parvenu, encore jeune, à être le chef d'une des premières mosquées +du Caire.</p> + +<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a> +<b><a href="#footnotetag15">15</a></b>: Sous la dénomination de descendans, on doit comprendre +non seulement la postérité directe, mais aussi les mameloucks esclaves +qui ont des droits dans la succession.</p> + +<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a> +<b><a href="#footnotetag16">16</a></b>: J'ai entendu des officiers turcs, ainsi que des +mameloucks, me dire, en parlant de personnages qui occupaient de +grands emplois: <i>C'est un homme de bonne race; il a été acheté.</i> Le +grand-visir actuel et le capitan-pacha ont commencé par être achetés +esclaves; et ce préjugé est tellement enraciné, que les enfans de ce +même individu n'ont pas le même degré de noblesse que leurs père et +mère, qui ont été achetés.</p> + +<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a> +<b><a href="#footnotetag17">17</a></b>: Je ne parle pas de la postérité des mameloucks, et cela +doit surprendre. On serait porté à penser que les chefs devraient +naturellement chercher à transmettre l'autorité à leurs enfans; mais +cela n'est point chez les mameloucks: leurs fils ne remplissent +presque jamais de rôle important; ceux même que la faveur de leur père +a fait parvenir ne sont pas estimés. Deux causes morales entraînent +l'extinction prématurée de leur race: d'abord, l'opinion de la +préférence à donner aux esclaves sur l'homme de famille; ensuite, le +mépris qu'inspire en général aux mameloucks l'habitant oisif des +villes, élevé dans le harem par les femmes. Les mameloucks ne +regardent pas leur fils comme leur successeur, comme l'appui de leur +vieillesse; la naissance de celui-ci n'est pas un motif d'attachement +pour la mère; et les femmes, jalouses de conserver leurs charmes, +suivent l'usage, très commun en Orient, de se faire avorter. On doit +peut-être attribuer aussi cette extinction de la postérité des +mameloucks au climat d'Égypte, qui repousse la reproduction des races +étrangères. Les observations des médecins, particulièrement celles du +citoyen Desgenettes, sur la naissance et la mortalité des différens +âges, peuvent jeter un grand jour sur cette question.</p> + +<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a> +<b><a href="#footnotetag18">18</a></b>: Ces esclaves sont de divers pays; il en est de Russes, +d'Allemands, pris à la guerre; mais les plus nombreux et les plus +estimés sont Géorgiens, Circassiens et des autres parties du Caucase: +ces derniers parviennent plus souvent que les autres aux premiers +emplois. Cette domination d'hommes originaires du Caucase sur l'Égypte +est digne de remarque. En remontant aux premiers temps historiques, on +la voit conquise par Cambyse, et gouvernée par des Persans sortis de +ces montagnes. Les mameloucks y régnèrent après les califes. Ils +furent remplacés par des Turcs, également originaires du Caucase: +aucun monument historique ne prouve que la conquête de Cambyse n'a pas +été précédée de quelque autre émigration des habitans de ces +montagnes; des traditions parlent à la vérité des conquêtes faites par +Sésostris: mais d'après la répugnance que les Égyptiens ont montrée +constamment à quitter les rives du Nil, peut-on penser que ce fut avec +des émigrations sorties de l'Égypte que Sésostris fit ces conquêtes, +tandis que, depuis les temps historiques, on voit au contraire la +population du Caucase fournir des soldats à l'Égypte? Cette +observation ne préjuge rien sur une question long-temps discutée, +celle de l'origine du peuple égyptien et de son antiquité, ainsi que +de l'influence qu'il eut dès les temps les plus reculés, comme berceau +des arts et des sciences, sur la civilisation et l'instruction des +autres peuples. Il peut avoir reçu des soldats du Caucase sans être +originaire de l'Asie. Une classe supérieure, chargée de +l'administration, du gouvernement et de la religion du pays, peut +avoir été instruite dans les sciences (et l'avoir été exclusivement au +reste du peuple), sans en avoir reçu les principes d'aucune nation +étrangère. Quelques sages ont pu sortir de l'Égypte, instruire +d'autres peuples, les civiliser, et, en les gouvernant, diriger leurs +conquêtes, sans que ces colonies et ces conquêtes aient été faites par +des émigrations considérables de ce pays.</p> + +<p>Si les ruines magnifiques des temples de la Haute-Égypte sont des +monumens d'habileté dans les arts et d'instruction dans les sciences, +n'en sont-ils pas aussi de l'esclavage et de la superstition de la +classe inférieure du peuple? Des zodiaques sculptés sur quelques uns +de ces temples, et par le moyen desquels on a déterminé le siècle de +leur construction; l'observation que les plus anciens sont les plus +rapprochés des cataractes et des sources du Nil, et que les figures +peintes et sculptées sur ces monumens ont le caractère africain, sont +des faits dont on pourrait conclure que la population de l'Égypte, ou +plutôt la classe qui y a porté la civilisation et les arts, est venue +de l'intérieur de l'Afrique, en descendant le Nil.</p> + +<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a> +<b><a href="#footnotetag19">19</a></b>: Il faut remarquer que, dans toutes ces révolutions, les +biens et la personne des femmes de mameloucks et de beys proscrits +étaient toujours respectés: elles continuaient de vivre tranquilles au +Caire, y touchaient leurs revenus et envoyaient des secours à leurs +maris. C'est pour cette raison que les beys donnaient ordinairement à +leurs femmes des villages et des propriétés considérables.</p> + +<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a> +<b><a href="#footnotetag20">20</a></b>: L'organisation des armées turques, composées de milices +nombreuses, lorsqu'on les rassemble pour une expédition, mais qui se +dispersent aussitôt qu'il n'y a plus qu'à conserver, contribue à +rendre le pouvoir des pachas très faible et surtout passager. La Porte +se réveille quelquefois et songe à rétablir son autorité; elle envoie +des armées qui y réussissent; mais aussitôt que le pacha a repris tous +ses droits, les soldats retournent chez eux. Réduit alors à ceux qu'il +doit entretenir de ses revenus, et que, par avarice, il borne à un +très petit nombre, il retombe dans l'avilissement; et les mameloucks, +qui s'étaient éloignés pendant la présence de l'armée turque, +reviennent envahir de nouveau toute l'autorité. Il y en a plusieurs +exemples, notamment après l'expédition que le capitan-pacha fit, en +1788, contre Ibrahim et Mourâd-Bey, en s'appuyant du crédit et des +mameloucks d'Ismaïn-Bey.</p> + +<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a> +<b><a href="#footnotetag21">21</a></b>: La différence entre ces deux époques était bien +appréciée par tous les individus de l'armée. Lors du traité +d'El-A'rych, elle ne recevait de la France que des nouvelles +affligeantes: les armées étaient battues, les frontières entamées. Les +déclamations que le Directoire autorisait contre l'expédition d'Égypte +faisaient regarder l'armée comme en exil. Ignorant encore le sort de +Bonaparte et l'heureuse révolution qui rendit à la France son énergie +et sa gloire, elle brûlait de porter ses armes victorieuses dans sa +patrie. Kléber avait continué des négociations, afin d'éclairer les +Turcs sur leurs véritables intérêts, de retarder leurs opérations et +de gagner du temps, en attendant les ordres du gouvernement et des +secours: n'ayant plus d'autre moyen de les prolonger, il avait proposé +des conférences et une suspension d'armes. Les Anglais, qui avaient dû +intervenir, surent retarder l'annonce de la suspension d'armes et le +transport des plénipotentiaires envoyés à la conférence, de manière +qu'El-A'rych fut attaqué et livré par surprise, tandis que les +Français se reposaient sur la foi de l'armistice.</p> + +<p>El-A'rych pris, le général Desaix au pouvoir de l'armée turque, une +partie de l'Égypte insurgée, on ne pouvait plus avoir que +difficilement l'argent et les vivres nécessaires à l'armée; les villes +des côtes étaient dans une situation à faire craindre des événemens +semblables à celui d'El-A'rych. L'armée turque allait se répandre en +Égypte; des corps de Russes et d'Anglais devaient se joindre à elle: +l'armée d'Orient pouvait ne pas être victorieuse, ses victoires même +devaient l'épuiser; ne recevant pas de secours, elle pouvait prévoir +qu'elle succomberait après quelques attaques successives, et des +auxiliaires européens, en aidant les Turcs, auraient acquis chez eux +me influence politique dangereuse pour la France. Kléber, persuadé que +le Directoire abandonnait tout projet sur l'Égypte, et que les +vieilles bandes de l'armée d'Orient, arrivant en Europe au +commencement de la campagne, pouvaient sauver leur pays, fit le +sacrifice de la gloire qu'il pouvait acquérir contre les Turcs dans +l'espoir d'être plus utile. Il voulait, par ce traité, séparer les +Turcs des Russes et des Anglais, les déterminer à faire la paix avec +la France, et à lui assurer dans le commerce des avantages équivalens +à la restitution de l'Égypte. Mais le visir dépendait trop des Anglais +pour y consentir ostensiblement; il ne donna que des assurances +verbales que cela s'arrangerait après l'évacuation. Les négociations +étaient trop avancées pour reculer, et le traité fut conclu: son +exécution était commencée lorsqu'on apprit la révolution du 18 +brumaire. L'armée pouvait alors espérer que le gouvernement +s'occuperait d'elle, si elle restait en Égypte; mais Kléber était trop +loyal et trop esclave de sa parole pour rompre un traité qu'il avait +signé. Les faux calculs du gouvernement anglais, la mauvaise foi +jointe à l'insulte, tournèrent contre lui; ils rendirent à l'armée +d'Orient ses armes, et lui valurent une nouvelle conquête de l'Égypte.</p> + +<p>Lorsqu'on aurait cherché les circonstances les plus favorables pour +procurer à cette armée une victoire complète, on n'aurait pu les mieux +préparer qu'elles ne le furent par l'évacuation de la partie orientale +de l'Égypte, la marche des Turcs et la réunion de l'armée française. +Si, au lieu de signer la convention, on avait ouvert la campagne, il y +aurait eu beaucoup d'affaires partielles, de privations, de marches +pénibles, et on aurait peut-être fini par succomber. À Héliopolis les +deux armées étaient réunies; aussi la victoire fut-elle brillante et +décisive.</p> + +<p>Après cette bataille et la nouvelle de la révolution de 18 brumaire, +la situation de l'armée était bien changée. Assurée au moins pour un +an de la possession paisible de l'Égypte, elle pouvait espérer que le +gouvernement, qui alors méritait toute sa confiance, veillerait sur +elle. Les derniers dangers avaient attaché tous les individus de +l'armée à la conservation de l'Égypte; et si on avait voulu y chercher +des anti-colonistes, l'armée entière aurait désigné l'homme seul qui +passait à Rosette, à déclamer contre les opérations de son chef, les +époques où elle scellait de son sang cette nouvelle conquête.</p> + +<p><a id="footnote22" name="footnote22"></a> +<b><a href="#footnotetag22">22</a></b>: Le général Menou reçut alors des lettres adressées à +Kléber par le gouvernement; elles annonçaient que les Turcs n'étaient +pas éloignés de consentir à cette neutralité.</p> + +<p><a id="footnote23" name="footnote23"></a> +<b><a href="#footnotetag23">23</a></b>: Ces plaintes ont été faites dans ces termes par des +principaux habitans du pays, et notamment par El-Mohdi, l'un des +premiers cheiks du Caire.</p> + +<p><a id="footnote24" name="footnote24"></a> +<b><a href="#footnotetag24">24</a></b>: Les officiers qui arrivèrent de France furent très +surpris de ne pas trouver les canaux navigables toute l'année, ainsi +que les routes et les forts dont ils avaient vu l'énumération dans sa +correspondance imprimée; ils s'informèrent du succès des voyages qu'il +avait également annoncés. Loin d'encourager les sciences, le général +Menou a contrarié les recherches des membres de l'Institut et de la +Commission des Arts; il affectait toujours d'en parler avec intérêt, +mais il ne se déterminait à rien. Plusieurs savans et artistes l'ont +persécuté pour obtenir l'agrément de parcourir la Haute-Égypte. Ils se +désolaient de perdre leur temps au Caire, tandis que la tranquillité +dont on était assuré, au moins pendant l'inondation, donnait les +moyens de disposer des escortes nécessaires pour beaucoup de +reconnaissances intéressantes. Il n'y eut que deux voyages qu'on +parvint à lui faire approuver lorsqu'ils furent déterminés; celui des +citoyens Coutelle et Rosière au mont Sinaï, et celui du chef de +bataillon Berthe au <i>Gebel-Doukhan</i>. On s'occupait de projets de +voyage aux oasis lorsque la campagne commença.</p> + +<p>Les fouilles aux Pyramides ne furent ordonnées par le général Menou +que d'après les recherches que le général Reynier y avait faites, avec +quelques membres de l'Institut, et qu'il se proposait de continuer.</p> + +<p>Si, pendant ce temps, les recherches générales furent contrariées, les +membres de l'Institut et de la Commission des Arts ne travaillèrent +pas avec moins de zèle et de persévérance à acquérir des connaissances +sur tout ce qui était remarquable; et n'obtenant pas les moyens de +voyager, ils rédigèrent, dans leur cabinet, les observations qu'ils +avaient faites sous Bonaparte et Kléber.</p> + +<p><a id="footnote25" name="footnote25"></a> +<b><a href="#footnotetag25">25</a></b>: Quelques jours après, il prétexta une visite des +casernes, afin de paraître en public avec les généraux de division; et +il profita de ce qu'ils le traitaient, devant les troupes, avec le +respect dû à son grade, pour faire circuler le bruit que ces généraux +étaient convenus qu'ils avaient eu le dessein de lui ôter le +commandement de l'armée, et lui en avaient demandé pardon. Il +transformait ainsi en une bassesse ce qui n'était qu'un effet de la +discipline... Quel moyen de calmer les divisions, que d'intéresser +l'amour-propre des généraux à ne pas lui céder, même par des +témoignages de déférence, lorsqu'ils paraîtraient en public avec lui!</p> + +<p><a id="footnote26" name="footnote26"></a> +<b><a href="#footnotetag26">26</a></b>: La lettre ne fut pas brûlée, mais expédiée à son +adresse; c'est celle qui suit.</p> + +<p><a id="footnote27" name="footnote27"></a> +<b><a href="#footnotetag27">27</a></b>: Le ministère anglais avait à justifier la rupture du +traité d'El-A'rych, et à calmer l'indignation des Turcs, irrités +d'avoir perdu l'Égypte au moment où ils s'y croyaient établis; il +avait à arracher des mains de l'opposition une arme terrible; et pour +détourner les regards de cette responsabilité qui pesait sur lui, il +dirigea contre l'Égypte une armée, errant sur les mers depuis +plusieurs mois. L'opinion publique, en Angleterre, était contraire à +cette expédition. Les circonstances et des fautes multipliées l'ont +fait réussir; mais qu'en est-il résulté pour cette puissance? des +dépenses excessives et une grande perte d'hommes; l'armée d'Orient a +évacué l'Égypte avec des conditions semblables à celles du traité +d'El-A'rych, sans que les troupes anglaises puissent se glorifier de +succès qui ne sont dus ni à leur bravoure ni aux talens de leurs +généraux.</p> + +<p><a id="footnote28" name="footnote28"></a> +<b><a href="#footnotetag28">28</a></b>: Lettre du général Reynier au général Menou:</p> + +<p class="date">Au Caire, le 13 ventôse an <span class="smcap">IX</span>.</p> + +<p>Vous m'envoyez, citoyen Général, l'ordre de partir pour Belbéis avec +deux demi-brigades et le général Robin: il va être exécuté, parce +qu'un militaire doit premièrement obéir; mais l'intérêt de l'armée me +commande quelques observations que vous écouterez. Je suis chargé de +défendre la frontière qui peut être attaquée par le visir; mais je +pense que, dans notre position, elle peut être dégarnie. Le visir est +arrivé ou va arriver à El-A'rych; mais il n'est pas probable qu'il +marche avant d'avoir reçu la nouvelle du succès des Anglais. Ses +préparatifs pour passer le désert ne sont pas complets, et il enverra +seulement quelques partis à Catiëh et au-delà. S'il marche et attaque +Salêhiëh, cette place est en état de résister jusqu'à ce que les +troupes viennent la secourir, après avoir battu le débarquement. Il +poussera peut-être quelques partis contre Belbéis et le Caire; mais +cela n'est pas aussi dangereux que de laisser faire des progrès aux +Anglais.</p> + +<p>L'armée qui débarque à Aboukir doit être de dix à douze mille hommes. +Si le général Friant n'a pas réussi à culbuter leur premier +débarquement, il doit être actuellement enfermé dans Alexandrie, et +nous avons besoin, pour combattre les Anglais, de toutes nos forces +disponibles.</p> + +<p>Lors du débarquement des Turcs à Aboukir, Bonaparte ne laissa à +Belbéis et à Salêhiëh que cent hommes, fort peu de troupes à Damiette, +et une très faible garnison au Caire: il réunit tout pour marcher à +Aboukir. La position est semblable, nous devons faire de semblables +dispositions: c'est particulièrement dans cette armée qu'il faut +mettre en usage la grande maxime de guerre, de suppléer au nombre par +la rapidité des marches.</p> + +<p>Je pense qu'il convient de faire marcher ma division, avec toutes les +forces disponibles, vers Alexandrie. La garnison de Salêhiëh est plus +que suffisante; je renforcerais un peu celle de Belbéis: des +dromadaires éclaireraient le désert, et je laisserais les instructions +nécessaires aux commandans de ces places.</p> + +<p>J'ai combattu plusieurs fois les Anglais, et je désire, ainsi que les +troupes que je commande, concourir à les battre encore en Égypte. Dans +plusieurs de mes lettres précédentes, je vous ai parlé de cette +expédition: elle est importante, et nous ne devons rien négliger pour +la faire échouer d'une manière glorieuse pour l'armée d'Orient, et +digne des exemples que nous ont donnés les autres armées.</p> + +<p>Si vous attendez de nouveaux renseignemens sur ce débarquement, avant +de vous déterminer à faire partir toutes les troupes pour Alexandrie, +je vous demande de faire rester ma division ici ou à Birket-El-Hadji; +je trouve cela plus conforme à mon plan de défense de la frontière de +Syrie, et ces troupes seraient beaucoup plus disponibles pour les +porter sur Alexandrie aussitôt que vous le jugerez convenable.</p> + +<p>Cette lettre et les observations qu'elle contient sont dictées par le +sentiment profond de l'intérêt de l'armée. Nous devons tous nous +réunir dans ce moment pour la faire sortir victorieuse de la position +où elle se trouve, menacée sur deux points opposés par deux armées +différentes, mais dont l'une est bien plus dangereuse que l'autre.</p> + +<p class="p2"><i>Réponse du général</i> <span class="smcap">Menou</span>.</p> + +<p>Vous recevrez de mes nouvelles à Belbéis, citoyen Général: je ne vous +laisserai rien ignorer, et tout sera prévu; vous devrez veiller à la +frontière de Syrie, partez promptement.</p> + +<p>Je vous salue,</p> + +<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Abd. J. Menou</span>.</p> + +<p><a id="footnote29" name="footnote29"></a> +<b><a href="#footnotetag29">29</a></b>: Après la bataille d'Aboukir du 7 thermidor an <span class="smcap">VII</span>, +Bonaparte avait ordonné la construction d'un fort sur cette hauteur; +mais on négligea de s'en occuper pour des fortifications moins +importantes, quoique le gouvernement l'eût recommandé au général +Menou. Ce fort aurait rendu le débarquement très difficile.</p> + +<p><a id="footnote30" name="footnote30"></a> +<b><a href="#footnotetag30">30</a></b>: On donnait ce nom à un endroit de la baie de Canope, où +la langue de terre qui sépare la mer du lac Maadiëh est fort étroite +et n'a pas plus de cent cinquante toises.</p> + +<p><a id="footnote31" name="footnote31"></a> +<b><a href="#footnotetag31">31</a></b>: On agit au point du jour, afin que les trouves pussent +parvenir à l'armée anglaise sans être beaucoup exposées au feu des +redoutes et des chaloupes canonnières. Peut-être aurait-il été plus +conforme au génie des troupes françaises de faire attaquer durant le +jour; mais comme le succès dépendait du premier choc sur l'aile droite +des Anglais, on espéra que les premiers mouvemens étant couverts par +l'obscurité de la nuit, on les tromperait mieux sur le véritable point +d'attaque. Il aurait été plus convenable aussi de confier l'action +principale à des troupes fraîchement arrivées et qui n'avaient pas +souffert dans les combats précédens; mais comment vaincre les +jalousies du général Menou pour faire un changement dans l'ordre de +bataille?</p> + +<p><a id="footnote32" name="footnote32"></a> +<b><a href="#footnotetag32">32</a></b>: Les observations sur de pareils ordres, qui dans les +armées sont si répréhensibles et font perdre l'instant favorable, +étaient excusables dans cette circonstance; chacun cherchait à aider +l'inexpérience du chef et désirait l'empêcher de faire des fautes.</p> + +<p><a id="footnote33" name="footnote33"></a> +<b><a href="#footnotetag33">33</a></b>: Quelques jours après, il écrivit à ce général de n'en +envoyer que six cents.</p> + +<p><a id="footnote34" name="footnote34"></a> +<b><a href="#footnotetag34">34</a></b>: Lettre du général de division Reynier, au général en +chef Menou:</p> + +<p class="date">Au camp d'Alexandrie, le 23 germinal an <span class="smcap">IX</span>.</p> + +<p>Je crois nécessaire, citoyen Général, de vous rappeler la conversation +que nous avons eue ce matin, afin que vous donniez des instructions +précises sur les dispositions à faire si l'ennemi nous attaque.</p> + +<p>Je vous ai observé que depuis que notre gauche s'est un peu retirée +pour prendre une position plus resserrée, mieux appuyée et moins +exposée au feu des chaloupes canonnières, l'effort de l'ennemi aurait +lieu sur la droite, qui est fort en l'air, et la 13<sup>e</sup> demi-brigade +serait forcée de se retirer, ainsi que la cavalerie, si l'ennemi +marchait, comme il le peut, avec des forces supérieures, le long du +canal et par le lac Maréotis, les prenait de revers et menaçait de +s'emparer des hauteurs voisines de la colonne de Pompée, qu'il +faudrait bien aller défendre. Alors le flanc droit de la division +Friant serait découvert; l'ennemi, avec trois fois plus d'infanterie +qu'on ne peut lui en opposer, forcerait nos retranchemens; on pourrait +même craindre que si nos troupes s'opiniâtraient à les défendre pied à +pied, et si les Anglais étaient audacieux, ils ne prissent de suite +une partie des ouvrages d'Alexandrie, parce que ceux qui doivent +recevoir les troupes dans leur retraite ne sont ni achevés ni armés.</p> + +<p>Je ne pense pas que les Anglais nous attaquent de quelques jours dans +cette position, parce que, d'après le plan qu'ils paraissent avoir +adopté, il leur convient mieux d'attendre qu'ils aient achevé leur +établissement à Rosette, pris Rahmaniëh, que le visir ait agi en +Égypte, et que nos communications soient interceptées; mais à la +guerre on doit tout prévoir.</p> + +<p>Pour appuyer l'aile droite, il faudrait pouvoir s'étendre jusqu'à la +droite du canal, et y faire de bonnes redoutes; mais nous n'avons pas +assez de troupes pour garnir tout ce terrain et le défendre. La seule +bonne position qu'il y ait autour d'Alexandrie pour un corps faible, +est, la droite au canal vers les hauteurs de la colonne de Pompée, le +centre à l'enceinte des Arabes, et la gauche au Pharillon. Je vous en +ai déjà parlé depuis l'affaire du 30. Elle est protégée par le fort +Crétin et d'autres ouvrages de la place. Les travaux des troupes, pour +la défense de cette place, auraient amélioré la place d'Alexandrie. La +redoute de Cléopâtre, qui est de la plus grande importance, serait +actuellement achevée et armée, et on en aurait pu construire une bonne +près de la colonne de Pompée. Cette position est telle que l'ennemi ne +pourrait l'attaquer sans faire de grandes pertes et sans être +probablement repoussé.</p> + +<p>Ce qui me détermine à insister pour avoir des instructions, c'est que +je prévois ce qui arrivera, si on nous attaque. Je serai forcé de +faire replier la droite; l'armée sera battue, et on cherchera +peut-être à m'en attribuer calomnieusement la faute; ce qu'aucun +militaire ne croira.</p> + +<p>Dix années d'une guerre très active, où j'ai presque toujours été +employé à diriger les mouvemens de grandes armées, m'ont donné assez +l'habitude de juger les positions, les desseins des ennemis et les +moyens de s'y opposer. Je croirais manquer au grade que j'occupe dans +cette armée, et à l'intérêt que je prends à sa gloire, ainsi qu'à la +conservation de l'Égypte, si je ne vous faisais pas part de mes idées. +Je l'ai déjà fait, à la nouvelle de l'arrivée de la flotte anglaise, +pour vous engager à marcher promptement à Alexandrie. Après la +malheureuse affaire du 30, je vous ai proposé de réunir tous les corps +isolés, de laisser à Alexandrie et à la citadelle du Caire des +garnisons suffisantes, et de former un corps d'armée pour tenir la +campagne. L'inaction des Anglais et la lenteur des Turcs auraient bien +favorisé ce mouvement. Il aurait probablement été possible de battre +le corps qui a marché sur Rosette; le visir marche, et il est +peut-être trop tard pour faire ces mouvemens et en espérer des succès.</p> + +<p>Les mouvemens, à la guerre, doivent être d'autant plus promptement +décidés et exécutés, qu'on est plus inférieur à l'ennemi. Lorsqu'on ne +parvient pas à l'exécution de ses desseins, et qu'on divise ses +forces, on est toujours battu.</p> + +<p>Partout où l'armée sera réunie, elle imposera toujours à l'ennemi; il +ne nous reste plus que de faibles ressources; mais nous avons affaire +à un ennemi peu entreprenant, et il est peut-être encore possible de +gagner assez de temps pour recevoir des secours ou des ordres du +gouvernement, et attendre l'issue des négociations entamées, s'il est +vrai que Pitt soit renvoyé.</p> + +<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Reynier</span>.</p> + +<p><a id="footnote35" name="footnote35"></a> +<b><a href="#footnotetag35">35</a></b>: Dénomination sous laquelle on désignait Thibaudeau.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Compagne d'égypte (Volume 2), by +Alexandre Berthier and Jean-Louis-Ebenézer Reynier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CAMPAGNE D'ÉGYPTE (VOLUME 2) *** + +***** This file should be named 39325-h.htm or 39325-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/3/2/39325/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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