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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:12:26 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: Les historiettes de Tallemant des Réaux (Tome troisième) + Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle + +Author: Gédéon Tallemant des Réaux + +Contributor: Louis Monmerqué + Hippolyte de Chateaugiron + Jules-Antoine Taschereau + +Release Date: March 31, 2012 [EBook #39314] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTORIETTES DE TALLEMANT (TOME TROISIŠME) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + +Note de transcription: Les erreurs clairement introduites par le +typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été +conservée et n'a pas été harmonisée. + + + + + MÉMOIRES + + DE + + TALLEMANT DES RÉAUX. + + + + + PARIS, IMPRIMERIE DE DECOURCHANT, + Rue d'Erfurth, no 1, près de l'Abbaye. + + + + + LES HISTORIETTES + + DE + + TALLEMANT DES RÉAUX. + + MÉMOIRES + + POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU XVIIe SIÈCLE, + + PUBLIÉS + + SUR LE MANUSCRIT INÉDIT ET AUTOGRAPHE; + + AVEC DES ÉCLAIRCISSEMENTS ET DES NOTES, + + PAR MESSIEURS + + MONMERQUÉ, + + Membre de l'Institut, + + DE CHATEAUGIRON ET TASCHEREAU. + + TOME TROISIÈME. + + PARIS, + + ALPHONSE LEVAVASSEUR, LIBRAIRE, + + PLACE VENDÔME, 16. + + 1834 + + + + +MÉMOIRES + +DE + +TALLEMANT. + + + + +LE MARÉCHAL DE BASSOMPIERRE[1]. + + +Le maréchal de Bassompierre étoit d'une bonne maison, entre la France +et le Luxembourg; la plupart des lieux de ce pays-là ont un nom +allemand et un nom françois: Betstein est le nom allemand, et +Bassompierre le françois. + +On conte une fable qui est assez plaisante. Un comte d'Angeweiller, +marié avec la comtesse de Kinspein, eut trois filles qu'il maria avec +trois seigneurs de la maison de Croy de Salm et de Bassompierre, et +leur donna à chacune une terre et un gage d'une fée. Croy eut un +gobelet et la terre d'Angeweiller; Salm eut une bague et la terre de +Phinstingue ou Fenestrange, et Bassompierre eut une cuiller et la +terre d'Answeiller. Il y avoit trois abbayes qui étoient dépositaires +de ces trois gages, quand les enfants étoient mineurs: Nivelle pour +Croy, Remenecour pour Salm, et Epinal pour Bassompierre. Voici d'où +vient cette fable. + + [1] François de Bassompierre, né en Lorraine le 12 avril 1579, + maréchal de France en 1623, mort dans le château du duc de Vitry + dans la Brie, le 12 octobre 1646. + +On dit que ce comte d'Angeweiller rencontra un jour une fée, comme il +revenoit de la chasse, couchée sur une couchette de bois, bien +travaillée selon le temps, dans une chambre qui étoit au-dessus de la +porte du château d'Angeweiller: c'étoit un lundi. Depuis, durant +l'espace de quinze ans, la fée ne manquoit pas de s'y rendre tous les +lundis, et le comte l'y alloit trouver. Il avoit accoutumé de coucher +sur ce portail, quand il revenoit tard de la chasse, ou qu'il y alloit +de grand matin, et qu'il ne vouloit pas réveiller sa femme; car cela +étoit loin du donjon. Enfin, la comtesse ayant remarqué que tous les +lundis il couchoit sans faute dans cette chambre, et qu'il ne manquoit +jamais d'aller à la chasse ce jour-là, quelque temps qu'il fît, elle +voulut savoir ce que c'étoit, et ayant fait faire une fausse clef, +elle le surprend couché avec une belle femme; ils étoient endormis. +Elle se contenta d'ôter le couvre-chef de cette femme de dessus une +chaise, et après l'avoir étendu sur le pied du lit, elle s'en alla +sans faire aucun bruit. La fée, se voyant découverte, dit au comte +qu'elle ne pouvoit plus le voir, ni là, ni ailleurs; et après avoir +pleuré l'un et l'autre, elle lui dit que sa destinée l'obligeoit à +s'éloigner de lui de plus de cent lieues; mais que pour marque de son +amour elle lui donnoit un gobelet, une cuiller et une bague, qu'il +donneroit à trois filles qu'il avoit, et que ces choses apporteroient +bonheur dans les maisons dans lesquelles elles entreroient, tandis +qu'on y garderoit ces gages; que si quelqu'un déroboit l'un de ces +gages, tout malheur lui arriveroit. Cela a paru dans la maison de M. +de Pange, seigneur lorrain, qui déroba au prince de Salm la bague +qu'il avoit au doigt, un jour qu'il le trouva assoupi pour avoir trop +bu. Ce M. de Pange avoit quarante mille écus de revenu, il avoit de +belles terres, étoit surintendant des finances du duc de Lorraine. +Cependant, à son retour d'Espagne, où il ne fit rien, quoiqu'il y eût +été fort long-temps, et y eût fait bien de la dépense (il y étoit +ambassadeur pour obtenir une fille du roi Philippe II pour son +maître), il trouva sa femme grosse du fait d'un Jésuite; tout son bien +se dissipa; il mourut de regret; et trois filles qu'il avoit mariées +furent toutes trois des abandonnées. On ne sauroit dire de quelle +matière sont ces gages; cela est rude et grossier. + +La marquise d'Havré, de la maison de Croy[2], en montrant le gobelet, +le laissa tomber; il se cassa en plusieurs pièces, elle les ramassa et +les remit dans l'étui en disant: «Si je ne puis l'avoir entier, je +l'aurai, au moins par morceaux.» Le lendemain, en ouvrant l'étui, elle +trouva le gobelet aussi entier que devant. Voilà une belle petite +fable[3]. + + [2] Ce ne peut être que Diane de Dampmartin, comtesse de + Fontenoy, et dame en partie de Vistingen, femme de + Charles-Philippe de Croy, marquis d'Havré. Ils sont la tige des + marquis d'Havré. + + [3] Cette fable est tout-à-fait dans le genre de celle de la fée + Mélusine, dont la maison de Lusignan a la prétention de + descendre. + +Le père du maréchal étoit grand ligueur; M. de Guise l'appeloit _l'ami +du coeur_: c'étoit un homme de service. Ce fut chez lui que la Ligue +fut jurée entre les grands seigneurs. Il mourut subitement au +commencement de la Ligue. Le maréchal avoit de qui tenir pour aimer +les femmes, et aussi pour dire de bons mots, car son père s'en mêloit. + +A son avénement à la cour, c'étoit après le siége d'Amiens, il tomba +par malheur entre les mains de Sigongne[4], celui qui a été si +satirique. C'étoit un vieux renard qui étoit écuyer d'écurie chez le +Roi: il vit ce jeune homme qui faisoit l'entendu; il lui voulut +abattre le caquet, et, faisant le provincial nouveau venu, il le pria +niaisement de le vouloir présenter au Roi. Bassompierre crut avoir +trouvé un innocent, et s'en jouer; il entra, et dit au Roi en riant: +«Sire, voici un gentilhomme nouvellement arrivé de la province qui +désire faire la révérence à Votre Majesté.» Tout le monde se mit à +rire, et le jeune monsieur fut fort déferré. + + [4] Voir la note 3 de la p. 111 du t. I. + +On dit que jouant avec Henri IV, le Roi s'aperçut qu'il y avoit des +demi-pistoles parmi les pistoles; Bassompierre lui dit: «Sire, c'est +Votre Majesté qui les a voulu faire passer pour pistoles.--C'est +vous,» répondit le Roi. Bassompierre les prend toutes, remet des +pistoles en la place, et puis va jeter les demi-pistoles aux pages et +aux laquais par la fenêtre. La Reine dit sur cela: «Bassompierre fait +le Roi, et le Roi fait Bassompierre.» Le Roi se fâcha de ce qu'elle +avoit dit. «Elle voudroit bien qu'il le fût, repartit le Roi, elle en +auroit un mari plus jeune.» Bassompierre étoit beau et bien fait. Il +me semble que Bassompierre méritoit bien autant d'être grondé que la +Reine. + +On a dit qu'il étoit plus libéral par fenêtre qu'autrement; on l'a +accusé d'aimer mieux perdre un ami qu'un bon mot; il n'a jamais passé +pour brave, cependant aux Sables-d'Olonne il acquit de la réputation, +paya de sa personne, et montra le chemin aux autres, car il se mit +dans l'eau jusqu'au cou. Pour la guerre, il la savoit comme un homme +qui n'en eût jamais ouï parler[5]. Cependant il fut fait maréchal de +France; mais il voulut que M. de Créquy passât devant: ils +s'appeloient frères. Cependant il pensa épouser madame la Princesse, +comme nous avons dit ailleurs. + + [5] On fit un _guéridon_ sur une entrée de ballet, où il sortoit + d'un tambour. + + Sortir d'un tambour, + Galant Bassompierre, + Aimer tant l'amour + Et fuir tant la guerre, + O guéridon, etc. (T.) + +Après M. de Rohan, qui avoit eu pour trente mille écus la charge de +colonel des Suisses, Bassompierre eut cette charge, et la fit bien +autrement valoir qu'on ne l'avoit fait jusqu'alors; d'ailleurs il +étoit habile et faisoit toujours quelques affaires. Il n'y avoit +presque personne à la cour qui eût tant de train que lui, et qui fît +plus pour ses gens. Lamet, son secrétaire, fut préféré, en une +recherche d'une fille, à un conseiller au parlement. + +Parlons un peu de ses amours. On a dit qu'il avoit été un peu +amoureux de la Reine-mère, et qu'il disoit que la seule charge qu'il +convoitoit, étoit celle de grand panetier, parce qu'on couvroit pour +le Roi[6]. Il étoit magnifique, et prit la capitainerie de Monceaux, +afin d'y traiter la cour. La Reine-mère lui dit un jour: «Vous y +mènerez bien des putains[7].--Je gage, répondit-il, madame, que vous y +en mènerez plus que moi.» Un jour il lui disoit qu'il y avoit peu de +femmes qui ne fussent putains. «Et moi? dit-elle.--Ah! pour vous, +madame, répliqua-t-il, vous êtes la Reine.» + + [6] Il disoit qu'il y avoit plus de plaisir à le dire qu'à le + faire. (T.) + + [7] On parloit ainsi alors. (T.) + +Une de ses plus illustres amourettes, ce fut celle de mademoiselle +d'Entragues, soeur de madame de Verneuil: il eut l'honneur d'avoir +quelque temps le roi Henri IV pour rival. Testu, chevalier du guet, y +servoit Sa Majesté. Un jour, comme cet homme venoit lui parler, elle +fit cacher Bassompierre derrière une tapisserie, et disoit à Testu, +qui lui reprochoit qu'elle n'étoit pas si cruelle à Bassompierre qu'au +Roi, qu'elle ne se soucioit non plus de Bassompierre que de cela, et +en même temps elle frappoit d'une houssine, qu'elle tenoit, la +tapisserie à l'endroit où étoit Bassompierre. Je crois pourtant que le +Roi en passa son envie, car un jour le Roi la baisa je ne sais où, et +mademoiselle de Rohan, la bossue, soeur de feu M. de Rohan, sur +l'heure écrivit ce quatrain à Bassompierre: + + Bassompierre, on vous avertit, + Aussi bien l'affaire vous touche, + Qu'on vient de baiser une bouche + Dans la ruelle de ce lit. + +Il répondit aussitôt: + + Bassompierre dit qu'il s'en rit, + Et que l'affaire ne le touche; + Celle à qui l'on baise la bouche + A mille fois..... + +«_Je mettrai, quand il vous plaira, la rime entre vos belles mains._» + +Henri IV dit un jour au père Cotton, Jésuite: «Que feriez-vous si on +vous mettait coucher avec mademoiselle d'Entragues?--Je sais ce que je +devrois faire, Sire, dit-il, mais je ne sais ce que je ferois.--Il +feroit le devoir de l'homme, dit Bassompierre, et non pas celui de +père Cotton.» + +Mademoiselle d'Entragues eut un fils de Bassompierre, qu'on appela +long-temps l'abbé de Bassompierre; c'est aujourd'hui M. de Xaintes. +Elle prétendit obliger Bassompierre à l'épouser[8], la cause fut +renvoyée au parlement de Rouen, il y gagna son procès. Bertinières +plaida pour lui: c'étoit un homme qui disoit qu'il ne savoit ce que +c'étoit que se troubler en parlant en public, et qu'il n'y avoit rien +capable de l'étonner. Le maréchal lui servit à avoir l'agrément de la +cour pour la charge de procureur-général au parlement de Rouen, et il +la lui fit avoir pour vingt mille écus. Au retour de Rouen, comme elle +montroit son fils à Bautru: «N'est-il pas joli? disoit-elle--Oui, +répondit Bautru, mais je le trouve un peu _abâtardi_ depuis votre +voyage de Rouen.» Elle ne laissa pas, comme elle le fait encore, de +s'appeler madame de Bassompierre. «J'aime autant, dit Bassompierre, +puisqu'elle veut prendre un nom de guerre, qu'elle prenne celui-là +qu'un autre.» Il n'étoit pas maréchal alors: on lui dit depuis: «Elle +ne se fait point appeler la maréchale de Bassompierre.--«Je crois +bien, dit-il, c'est que je ne lui ai pas donné le bâton depuis ce +temps-là.» + + [8] En ce temps-là Bautru se mit à lui faire les cornes chez la + Reine: on en rit. La Reine demanda ce que c'étoit. «C'est Bautru, + dit-il, qui montre tout ce qu'il porte.» (T.) + +Quand il acheta Chaillot, la Reine-mère lui dit: «Hé! pourquoi +avez-vous acheté cette maison? c'est une maison de bouteille.--Madame, +dit-il, je suis Allemand.--Mais ce n'est pas être à la campagne, c'est +le faubourg de Paris.--Madame, j'aime tant Paris, que je n'en voudrois +jamais sortir.--Mais cela n'est bon qu'à y mener des garces.--Madame, +j'y en mènerai.» + +On croit qu'il étoit marié avec la princesse de Conti. La cabale de la +maison de Guise fut cause enfin de sa prison, et sa langue aussi en +partie, car il dit: «Nous serons si sots que nous prendrons La +Rochelle.» Il eut un fils de la princesse de Conti, qu'on a appelé La +Tour Bassompierre; on croit qu'il l'eût reconnu s'il en eût eu le +loisir. Ce La Tour étoit brave et bien fait. En un combat où il +servoit de second, ayant affaire à un homme qui depuis quelques années +étoit estropié du bras droit, mais qui avoit eu le loisir de +s'accoutumer à se servir du bras gauche, il se laissa lier le bras +droit et battit pourtant son homme. Il logeoit chez le maréchal; +depuis il est mort de maladie. + +Bassompierre gagnoit tous les ans cinquante mille écus à M. de Guise; +madame de Guise lui offrit dix mille écus par an et qu'il ne jouât +plus contre son mari; il répondit comme le maître-d'hôtel du maréchal +de Biron: «J'y perdrois trop.» + +Il a toujours été fort civil et fort galant. Un de ses laquais ayant +vu une dame traverser la cour du Louvre, sans que personne lui portât +la robe, alla la prendre en disant: «Encore ne sera-t-il pas dit qu'un +laquais de M. le maréchal de Bassompierre laisse une dame comme cela.» +C'étoit la feue comtesse de La Suze; elle le dit au maréchal, qui sur +l'heure le fit valet-de-chambre. + +Il seroit à souhaiter qu'il y eût toujours à la cour quelqu'un comme +lui; il en faisoit l'honneur[9], il recevoit et divertissoit les +étrangers. Je disois qu'il étoit à la cour ce que Bel Accueil est dans +_le Roman de la Rose_. Cela faisoit qu'on appeloit partout +_Bassompierre_ ceux qui excelloient en bonne mine et en propreté. Une +courtisane se fit appeler à cause de cela _la Bassompierre_, une autre +fut nommée ainsi parce qu'elle étoit de belle humeur. Un garçon qui +portoit en chaise sur les montagnes de Savoie fut surnommé +_Bassompierre_, parce qu'il avoit engrossé deux filles à Genève. A +propos de ce surnom de _Bassompierre_, il lui arriva une fois une +plaisante aventure sur la rivière de Loire. Il alloit à Nantes du +temps que Chalais eut la tête coupée; une demoiselle lui demanda place +dans sa cabane pour elle et sa fille: cette demoiselle alloit à la +cour pour y faire sceller une grâce pour son fils. On alloit toute la +nuit. Dans l'obscurité il s'approche de cette fille, et il étoit prêt +d'entrer dans la _chambre défendue_[10], quand un batelier se mit à +crier: «_Vire le peautre[11], Bassompierre._» Cela le surprit, et, je +crois même, le désapprêta. Il sut après qu'on appeloit ainsi celui qui +tenoit le gouvernail, et qu'on lui avoit donné ce nom, parce que +c'étoit le plus gentil batelier de toute la rivière de Loire. + + [9] On diroit aujourd'hui _les honneurs_. + + [10] Allusion à l'Amadis de Gaule. + + [11] _Peautre_ ou _piautre_; ce mot de notre ancienne langue + romane s'est conservé parmi les bateliers de Loire pour exprimer + le gouvernail. + +Une illustre maquerelle disoit «que M. de Guise étoit de la meilleure +mesure, M. de Chevreuse de la plus belle corpulence, M. de Termes le +plus sémillant, et M. de Bassompierre le plus beau et le plus +goguenard.» + +Ceux que je viens de nommer, avec M. de Créquy et le père de Gondy, +alors général des galères, mangeoient souvent ensemble, et +s'entre-railloient l'un l'autre; mais dès qu'on sentoit que celui +qu'on tenoit sur les fonts se déferroit, on en prenoit un autre: leurs +suivants aimoient mieux ne point dîner et les entendre. + +J'ai déjà dit ailleurs qu'il n'a jamais bien dansé; il n'étoit pas +même trop bien à cheval; il avoit quelque chose de grossier; il +n'étoit pas trop bien dénoué. A un ballet du Roi dont il étoit, on +lui vint dire sottement, comme il s'habilloit pour faire son entrée, +que sa mère étoit morte; c'était une grande ménagère à qui il avoit +bien de l'obligation: «Vous vous trompez, dit-il: elle ne sera morte +que quand le ballet sera dansé.» + +Il fut plus d'une fois en ambassade; il contoit au feu Roi qu'à Madrid +il fit son entrée sur la plus belle petite mule du monde qu'on lui +envoya de la part du Roi. «Oh! la belle chose que c'étoit, dit le Roi, +de voir un âne sur une mule!--Tout beau, Sire, dit Bassompierre, c'est +vous que je représentois.» + +Il disoit que M. de Montbason se parjuroit toujours, qu'il juroit par +le jour de Dieu, la nuit et le jour par le feu qui nous éclaire. + +La Reine-mère disoit: «J'aime tant Paris et tant Saint-Germain, que je +voudrois avoir un pied à l'un et un pied à l'autre.--Et moi, dit +Bassompierre, je voudrois être à Nanterre[12].» + + [12] Le village de Nanterre est situé à moitié chemin entre Paris + et Saint-Germain-en-Laye. + +M. de Vendôme lui disoit en je ne sais quelle rencontre: «Vous serez, +sans doute, du parti de M. de Guise, car vous aimez sa soeur de +Conti.--Cela n'y fait rien, répondit-il: j'ai aimé toutes vos tantes, +et je ne vous en aime pas plus pour cela.» + +Quand le maréchal d'Effiat fut mort, il dit, en franc goguenard, qu'il +n'y avoit plus de _fiat_ à la cour. Quelqu'un dit, quand on fit +d'Effiat maréchal de France, que son père avoit été nommé pour être +chevalier de l'ordre. «Je ne sais pas, dit Bassompierre, s'il a été +nommé, mais je sais bien qu'il a été élu[13].» + + [13] Allusion aux commencements de la famille Coiffier de Ruzé + d'Effiat, qui sortoit des charges de finances. On appeloit _élu_, + un conseiller d'élection, sorte de juridiction dont les appels + étoient portés à la cour des Aides. + +Sur les ressemblances qu'on trouve de chaque personne à quelque bête, +il disoit plaisamment que le marquis de Thémines étoit sa bête. M. de +La Rochefoucauld, méchant railleur, en voulut railler Thémines, qui +lui dit qu'il ne vouloit pas souffrir de lui ce qu'il souffroit de M. +de Bassompierre. Ils se pensèrent battre. + +M. de La Rochefoucauld lui dit, un peu avant qu'on l'arrêtât: «Vous +voilà gros, gras, gris.--Et vous, lui répondit-il, vous voilà teint, +peint, feint.» La Rochefoucauld avoit peint sa barbe. + +Quand il fut dans la Bastille, il fit voeu de ne se point raser qu'il +n'en fût dehors; il se fit faire le poil pourtant au bout d'un an. Il +y eut quelque petite amourette avec madame de Gravelle, qui y étoit +prisonnière. Cette femme avoit été entretenue par le marquis de Rosny. +Depuis, pour ses intrigues, elle avoit été arrêtée. Le cardinal de +Richelieu avoit eu l'inhumanité de lui faire donner la question. Après +la mort du maréchal, elle fut si sotte que de prendre un bandeau de +veuve, aussi bien que madame de Bassompierre. + +M. Chapelain fit un sonnet sur la fièvre de M. de Longueville, après +le passage du Rhin, où il l'appeloit _le lion de la France_. «C'est +plutôt _le rat de la France_,» dit Bassompierre. C'est un petit homme +qui a été élevé dans une peau de mouton. + +Esprit, l'académicien, le fut voir à la Bastille. «Voilà un homme, +dit-il, qui est bien seigneur de la terre dont il porte le nom.» +Chacun dans la Bastille disoit: Je pourrai bien sortir de céans dans +tel temps.--Et moi, disoit-il, j'en sortirai quand M. Du Tremblay en +sortira[14].» + + [14] Le Clerc Du Tremblay étoit alors gouverneur de la Bastille. + +Il ne vouloit pas sortir de prison que le Roi ne l'en fît prier, parce +que, disoit-il, il étoit officier de la couronne, bon serviteur du +Roi, et traité indignement; «puis, je n'ai plus de quoi vivre.» Ses +terres étoient ruinées. Le marquis de Saint-Luc lui disoit: «Sortez-en +une fois; vous y rentrerez bien après.» Au sortir de là, il disoit +«qu'il lui sembloit qu'on pouvoit marcher par Paris sur les impériales +de carrosses, tant les rues étoient pleines, et qu'il ne trouvoit ni +barbe aux hommes, ni crin aux chevaux.» + +Il ne tarda guère à rentrer dans sa charge de colonel des Suisses: +Coislin avoit été tué à Aire; La Châtre lui avoit succédé; mais comme +il étoit un peu important[15] et soupçonné d'être du parti de M. de +Beaufort, on y remit M. de Bassompierre, qui en avoit touché quatre +cent mille livres, et l'autre l'avoit bien acheté de madame de +Coislin. La Châtre et sa femme, tous deux jeunes, moururent +misérablement après cela. Bassompierre n'a comme point payé cette +charge. Il remit bientôt sur pied la meilleure table de la cour, et +fit de bonnes affaires. + + [15] On avoit donné, par dérision, le nom d'_Importants_ à ceux + qui suivoient le parti du duc de Beaufort. (_Esprit de la + Fronde_; Paris, 1672, tom. 1, pag. 156.) «On les nomma les + _Importants_, parce qu'ils débitoient des maximes d'État, + déclamoient contre la nouvelle tyrannie, et prétendoient rétablir + les anciennes lois du royaume.» (_Histoire de la Fronde_, par le + comte de Saint-Aulaire; Paris, 1827, tome 1, pag. 105.) + +On lui a l'obligation de ce que le Cours[16] dure encore, car ce fut +lui qui se tourmenta pour le faire revêtir du côté de l'eau, et pour +faire faire un pont de pierre sur le fossé de la ville. + + [16] Le Cours la Reine, vis-à-vis les Invalides. + +Il étoit encore agréable et de bonne mine, quoiqu'il eût +soixante-quatre ans; à la vérité il étoit devenu bien _turlupin_[17] +car il vouloit toujours dire de bons mots, et le feu de la jeunesse +lui manquant, il ne rencontroit pas souvent: M. le Prince et ses +petits-maîtres en faisoient des railleries. + + [17] Mauvais plaisant, faiseur de pointes et de quolibets. Cette + expression a été empruntée du nom du farceur Turlupin. L'adjectif + n'est plus en usage, mais le substantif _turlupinade_ a été + conservé. + +Sur le perron de Luxembourg, une dame de grande qualité, après lui +avoir fait bien des compliments sur sa liberté, lui dit: «Mais vous +voilà bien blanchi, monsieur le maréchal.--Madame, lui répondit-il en +franc crocheteur, je suis comme les poireaux, la tête blanche et la +queue verte.» En récompense, il dit à une belle fille: «Mademoiselle, +que j'ai regret à ma jeunesse quand je vous vois!» + +Il dit aussi de Marescot, qui étoit revenu de Rome fort enrhumé, et +sans apporter de chapeau pour M. de Beauvais: «Je ne m'en étonne pas, +il est revenu sans chapeau.» + +Comme il avoit une grande santé, et qu'il disoit qu'il ne savoit +encore où étoit son estomac, il ne se conservoit point; il mangeoit +grande quantité de méchans melons et de pêches qui ne mûrissent jamais +bien à Paris. Après, il s'en alla à Tanlay, où ce fut une _crevaille_ +merveilleuse: au retour, il fut malade dix jours à Paris chez madame +Bouthillier, qui ne vouloit point qu'il en partît qu'il ne fût +tout-à-fait guéri; mais Yvelin, médecin de chez la Reine, qui avoit +affaire à Paris, le pressa de revenir. A Provins, il mourut la nuit en +dormant, et il mourut si doucement, qu'on le trouva dans la même +posture où il avoit l'habitude de dormir, une main sous le chevet à +l'endroit de sa tête, et les genoux un peu haussés. Il n'avoit pas +seulement tendu les jambes. Son corps gros et gras, et en automne, fut +cahoté jusqu'à Chaillot, où on lui trouva les parties nobles toutes +gâtées; mais c'est que le corps s'étoit corrompu par les chemins. + + + + +LE CARDINAL + +DE LA ROCHEFOUCAULD[18]. + + +Le cardinal de La Rochefoucauld, hors qu'il étoit un peu trop jésuite +et un peu trop crédule, étoit un vrai ecclésiastique. Comme il étoit +évêque, les Jésuites lui faisoient mener Marthe Brossier, comme on +mène l'ours. Henri IV se moqua long-temps de cette prétendue possédée; +mais comme il vit qu'on la vouloit faire exorciser devant Notre-Dame, +et qu'un reste de ligueurs étoit à cabaler pour lui faire dire que +Henri III étoit damné, et qu'Henri IV n'étoit catholique que de nom, +il y envoya des médecins. Marescot la trompa avec un Virgile, faisant +semblant que c'était un Rituel, et il prononça ainsi: _Nihil à Dæmone, +pauca à morbo, tradenda Rapino_[19]. Le Roi se contenta de la renvoyer +à ses parents en Auvergne[20]; et pour avoir su mépriser la fourbe, +après l'avoir éludée, il n'en fut pas parlé davantage. + + [18] François de La Rochefoucauld, né à Paris le 8 décembre 1558, + évêque de Senlis en 1607, mort à Paris le 15 février 1645. + + [19] Rapin étoit prévôt de la connétablie. (T.) + + [20] Marthe Brossier étoit de Romorentin, en Sologne. (_Voyez_ la + _Biographie universelle_ de Michaud.) + +Pour revenir au cardinal de La Rochefoucauld, il étoit abbé de +Sainte-Geneviève, et y logeait; il permit aux religieux d'élire un +abbé pour trois ans durant sa vie, mais il s'en garda le revenu. Il y +avoit fait accommoder un beau logement; les religieux le jetèrent à +bas après sa mort, voyant que feu M. le Prince demandoit à le louer +pour le prince de Conti. Depuis ils ont toujours élu des abbés de +trois en trois ans. Le cardinal pouvoit bien se réserver le revenu, +car on n'en pouvoit pas mieux user qu'il en usoit; il faisoit de +grandes aumônes sans ostentation. Il a donné plus de quarante mille +écus à l'hôpital des Incurables; et ce qui est encore plus beau, il +fit casser une vitre où l'on avoit mis ses armes. + +Il avoit une soeur[21] qui n'étoit pas si humble que lui. Elle disoit +au duc son neveu: «Mananda[22]! mon neveu, la maison de La +Rochefoucauld est une bonne et ancienne maison; elle étoit plus de +trois cents ans devant Adam.--Oui, ma tante, mais que devînmes-nous au +déluge?--Vraiment voire le déluge, disoit-elle en hochant la tête, je +m'en rapporte.» Elle aimoit mieux douter de la sainte Ecriture que de +n'être pas d'une race plus ancienne que Noé; elle signoit ainsi: +«_Votre bien affectionnée tante et bonne amie, pour vous faire un bien +petit de plaisir._» Cela me fait souvenir d'un fou de Limousin, nommé +M. de Carrères; il disoit que hors Pierre Buffières, Bourdeilles, +Pompadour, et quelques autres qu'il nommoit, il ne faisoit pas grand +cas de toutes les autres maisons du pays. «Mais, lui dit-on, vous ne +parlez point de la maison de Carrères?--Carrères, dit-il, Carrères +étoit devant que Dioux fusse Dioux.» + + [21] Marie de La Rochefoucauld-Randan, mariée en 1579 à Louis de + Rochechouart, seigneur de Chaudenier. Elle se fit Carmélite après + la mort de son mari. + + [22] _Mananda!_ espèce de serment fort en usage chez les femmes + aux quinzième et seizième siècles. En voici un exemple tiré de + Des Périers dans le conte _de l'enfant de Paris qui fit le fol + pour jouyr de la jeune veuve_. La dame, en se déshabillant, + disoit à sa chambrière: «Perrette, il est beau garçon, c'est + dommage de quoi il est ainsi fol.--_Mananda!_ disoit la garce, + c'est mon, madame, il est net comme une perle, etc.» (_Nouvelles + récréations et joyeux devis de Bonaventure Des Périers_; + Amsterdam, 1735, t. 2, p. 242.) + + + + +MADAME DES LOGES[23] + +ET BORSTEL. + + +Madame Des Loges étoit fille d'un honnête homme de Troyes en +Champagne, nommé M. Bruneau. Il étoit riche, et vint demeurer à Paris, +après s'être fait secrétaire du Roi. Il n'avoit que deux filles: +l'aînée fut mariée à Beringhen, père de M. le Premier. Pour éviter la +persécution, car il étoit huguenot, il se retira à La Rochelle, et y +fit mener ses deux filles, pour plus grande sûreté, sur un âne en deux +paniers. Elles avoient du bien; leur partage à chacune a monté à +cinquante-cinq mille écus. Madame Des Loges, quoique la cadette, fut +accordée la première; et comme ce n'étoit encore qu'un enfant, on +vouloit attendre que sa soeur passât devant elle. Je ne sais pourquoi +elle fut plus tôt recherchée que l'autre qui étoit bien faite, et elle +ne l'étoit point; mais on fut obligé de la marier plus tôt qu'on ne +pensoit, car, en badinant avec son accordé, elle devint grosse. Elle a +dit depuis qu'elle ne savoit pas comment cela s'étoit fait; que son +mari et elle étoient tous deux si jeunes et si innocents qu'ils ne +savoient ce qu'ils faisoient. + + [23] Marie de Bruneau, dame Des Loges, née vers 1585, morte le + 1er juin 1641. + +Comme ç'a été la première personne de son sexe qui ait écrit des +lettres raisonnables[24], et que d'ailleurs elle avoit une +conversation enjouée et un esprit vif et accort, elle fit grand bruit +à la cour. Monsieur, en sa petite jeunesse, y alloit assez souvent; et +comme il se plaignoit à elle de toutes choses, on l'appeloit la +linotte de madame Des Loges. Quand on lui fit sa maison, il lui donna +quatre mille livres de pension, disant que son mari n'étoit point payé +de sa pension de deux mille livres qu'il avoit comme gentilhomme de la +chambre. Cela n'étoit pas autrement vrai, et elle quitta le certain +pour l'incertain, car le cardinal de Richelieu, soupçonnant quelque +intrigue, lui fit ôter les deux mille livres; et elle, qui vit bien +qu'on la chasseroit, se retira d'elle-même en Limosin[25]. Son mari en +étoit, et elle avoit marié une fille à un M. Doradour, chez qui elle +alla. + + [24] Ses lettres ne sont pas trop merveilleuses; cela étoit bon + pour ce temps-là. Bortel a eu raison d'empêcher Conrart de les + faire imprimer: il vouloit aussi faire un Recueil de vers sur sa + mort. Tout cela est avouétré. (T.)--_Avouétré_ pour _avoytré_, + avorté, qui n'est pas venu à terme. (_Dict. de Nicot._) + + [25] C'étoit en 1629. (T.) + +Elle avoit une liberté admirable en toutes choses; rien ne lui +coûtoit; elle écrivoit devant le monde. On alloit chez elle à toutes +heures; rien ne l'embarrassoit. J'ai déjà dit ailleurs qu'elle faisoit +quelquefois des impromptus fort jolis. + +On a dit qu'elle étoit un peu galante. Le gouverneur de MM. de Rohan, +nommé Haute-Fontaine, a été son favori; Voiture y a eu part, à ce +qu'on prétend; ce fut elle qui lui dit une fois: «Celui-là n'est pas +bon, percez-nous-en d'un autre.» Une fois Saint-Surin, qui étoit si +amoureux de la fille de madame de Beringhen (on a remarqué que quand +il en tenoit bien, il étoit jaune comme souci); Saint-Surin, dis-je, +qui étoit un galant homme, ne bougeoit de chez les deux soeurs, qui +logeoient vis-à-vis l'une de l'autre; une fois donc qu'il étoit chez +madame Des Loges, un certain M. d'Interville, conseiller, je pense, au +grand conseil, s'étoit assis familièrement sur le lit, et faisoit le +goguenard; Saint-Surin et d'autres éveillés, pour se moquer de lui, +prirent la courte-pointe et l'envoyèrent cul par sur tête dans la +ruelle. + +Celui qui a eu le plus d'attachement avec madame Des Loges ç'a été un +Allemand nommé Borstel. Etant résident des princes d'Anhalt[26], il +fit connoissance avec elle, et apprit tellement bien à parler et à +écrire, qu'il y a peu de François qui s'en soient mieux acquittés que +lui. Il la suivit en Limosin. Le prétexte fut qu'ils avoient acheté +ensemble de certains greffes en ce pays-là. Il avoit transporté tout +son bien en France. Comme il se vit en un pays de démêlés, il ne +voulut point se mettre parmi la noblesse; et comme il n'avoit pas une +santé trop robuste, il se feignit plus infirme qu'il n'étoit, afin de +rompre tout commerce avec ces gens-là. Il fut même quelques années +sans sortir de la chambre; cela fit dire qu'il avoit été dix-huit ans +sans voir le jour qu'à travers des châssis, et qu'il fut long-temps +sans pouvoir décider s'ils étoient moins sains de verre que de papier. + + [26] Il y avoit quatre ans quand Henri IV fut tué. Depuis, comme + il a eu la faiblesse de cacher son âge, Balzac l'a appelé _cet + ambassadeur de dix-huit ans_. A son compte, il falloit qu'il + l'eût été à quatorze, comme vous le verrez par la suite. (T.) + +Madame Des Loges morte, Borstel eut soin de ses affaires et de ses +enfants. Borstel vint à Paris, et on parla de le marier avec une fille +de bon lieu, assez âgée, nommée mademoiselle Du Metz; mais l'affaire +ne put s'achever, car il avoit appris quelque chose qui ne lui avoit +pas plu; mais il ne le voulut jamais dire. Il dit pour excuse qu'il ne +vouloit pas la tromper, et qu'on lui avoit fait une banqueroute depuis +qu'on avoit proposé de le marier avec elle. Depuis elle a épousé un M. +de Vieux-Maison. Gombauld, qui étoit de ses amis, car elle se piquoit +d'esprit, lui reprocha sérieusement d'avoir épousé un homme dont le +nom ne se pouvoit prononcer sans faire un solécisme. + +Borstel, quelque temps après, en cherchant une terre trouva une femme, +car il épousa une jeune fille bien faite, qui étoit sa voisine à la +campagne, et il en a eu des enfants: mais il ne s'en porta pas mieux. +Il envoya ici, en 1655, un mémoire pour consulter sa maladie; il avoit +mis ainsi: «_Un gentilhomme de cinquante-neuf ans, etc._» Feret[27], +son ami, porta ce mémoire à un nommé Lesmanon, médecin huguenot, qui +est à M. de Longueville, qui consulta avec d'autres, et rédigea après +la consultation par écrit; il commençoit ainsi: «_Un gentilhomme de +soixante-neuf ans, et qui s'est marié depuis quatre ou cinq ans à une +jeune fille, etc._» Feret, voyant cela, lui dit qu'il ne l'avoit pas +prié de tuer M. Borstel, mais bien de le guérir s'il y avoit moyen, et +que de lui parler de son âge et de son mariage, c'étoit lui mettre le +poignard dans le sein. On changea ce commencement. Il avoit soixante +ans et plus quand il se maria, et étoit si incommodé qu'il ne pouvoit +dormir qu'en son séant. Il mourut de cette maladie pour laquelle on +avoit fait la consultation. + + [27] Secrétaire du duc de Weimar. (T.) + + + + +NOTICE SUR MADAME DES LOGES, + +TIRÉE DES MANUSCRITS DE CONRART[28]. + + Feu madame Des Loges avoit nom Marie de Bruneau; elle étoit + originaire de la province de Champagne, mais née à Sédan, où son + père et sa mère étoient alors réfugiés durant les guerres de + religion, environ l'an 1584 ou 1585. On n'a trouvé parmi ses + papiers aucuns renseignemens qui marquent précisément ni le + jour, ni le mois, ni l'année. + + Son père étoit Sébastien de Bruneau, sieur de La Martinière, + conseiller du Roi et intendant de la maison et des affaires de + M. le Prince, et du roi de Navarre depuis le décès de ce prince. + Sa mère avoit nom Nicole de Bey; ils étoient tous deux d'une + rare et haute vertu, et à cette cause tenus en une singulière + estime par toutes sortes de personnes, et surtout par divers + princes et autres grands, même par le feu roi Henri IV, duquel + il y a encore plusieurs lettres écrites de sa main audit sieur + de Bruneau. + + [28] Manuscrit 902, in-folio, tom. 10, pag. 113, de la + bibliothèque de l'Arsenal. Cette Notice est écrite d'une grande + écriture de femme; elle a vraisemblablement été composée par une + des filles de madame Des Loges. On trouvera des détails sur les + manuscrits de Conrart dans la Notice qui précède ses Mémoires. + (_Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, 2e + série, t. 48.) + +Ladite dame Des Loges a été mariée avec feu messire Charles de +Rechignevoisin, chevalier, seigneur des Loges, gentilhomme ordinaire +de la chambre du Roi, issu de l'une des plus illustres maisons de +Poitou et des mieux alliées; entre les autres à celles de La +Beraudière, de Vivonne, de Chémerault et de La Rochefoucauld. Il étoit +oncle à la mode de Bretagne de M. le duc de La Rochefoucauld. Son père +étoit chambellan de M. le duc d'Alençon, frère des rois François, +Charles et Henri, et mourut au voyage de Flandre, à l'entreprise +d'Anvers. + +Lesdits sieur et dame Des Loges ont eu ensemble plusieurs enfants, +l'un desquels fut tué à la bataille de Prague, l'an 1620, l'autre au +siége de Bréda, en 1638, et l'aîné ayant suivi les guerres de Hollande +durant l'espace de vingt-trois ans entiers et consécutifs, sans avoir +perdu une seule campagne, et y ayant acquis beaucoup d'estime et +d'honneur, tant dedans les armées qu'à la cour du prince d'Orange, y a +possédé et y possède encore diverses charges militaires, et, entre les +autres, celle de général-major et de colonel, s'y étant habitué +tout-à-fait et allié en l'une des plus apparentes familles du pays. + +Ladite dame Des Loges a fait sa demeure à Paris et à la cour durant +vingt-trois ou vingt-quatre ans, pendant lequel temps elle a été +honorée, visitée et régalée de toutes les personnes les plus +considérables, sans en excepter les plus grands princes et les +princesses les plus illustres. M. le duc d'Orléans en faisoit surtout +une très-particulière estime, et se rendoit assidu à la visiter, aussi +bien en la prospérité que dans l'adversité de ses affaires, dont cette +prudente dame prévoyant la continuation et les funestes succès, elle +se résolut à quitter tous ces avantages et toutes les commodités d'un +si agréable séjour, pour ne participer point aux intrigues qui depuis +en ont accablé plusieurs. Ce fut en l'an 1629 qu'elle se disposa à +cette sage retraite, en laquelle elle a depuis vécu doucement et +dévotement par l'espace de quelques années, jusque à 1636, qu'un +procès de grande importance l'ayant ramenée à Paris, elle y fut reçue +et respectée de tous les honnêtes gens de même qu'auparavant, et fut +de nouveau honorée des visites de Monsieur et des autres princes et +princesses. + +Toutes les muses sembloient résider sous sa protection ou lui rendre +hommage, et sa maison étoit une académie d'ordinaire. Il n'y a aucun +des meilleurs auteurs de ce temps, ni des plus polis du siècle, avec +qui elle n'ait eu un particulier commerce, et de qui elle n'ait reçu +mille belles lettres, de même que de plusieurs princes et princesses +et autres grands. Il a été fait une infinité de vers et autres pièces +à sa louange, et il y a un livre tout entier, écrit à la main, rempli +des vers des plus beaux esprits de ce temps, au frontispice duquel +sont écrits ceux-ci, qui ont été faits et écrits par feu M. de +Malherbe: + + Ce livre est comme un sacré temple, + Où chacun doit, à mon exemple, + Offrir quelque chose de prix. + Cette offrande est due à la gloire + D'une dame que l'on doit croire + L'ornement des plus beaux esprits. + +Nous ne dirons rien ici de ce qu'elle a écrit elle-même, soit en prose +ou en vers, puisque, pour fuir toute vanité, elle n'a jamais voulu +permettre qu'aucune de ces pièces de sa façon fût exposée au public. +Un chacun sait néanmoins que son style, aussi bien que son langage +ordinaire, étoit des plus beaux et des plus polis, sans affectation +aucune, et accompagné d'autant de facilité que d'art; mais surtout +étoit à estimer son humeur agréable, discrète et officieuse envers un +chacun, sa conversation ravissante et sa dextérité à acquérir des amis +et à les servir et conserver. Elle avoit un courage plus que féminin, +une constance admirable en ses adversités, un esprit tendre en ses +affections et sensible aux offenses, mais attrempé d'une douceur et +facilité sans exemple à pardonner, et en tous ses maux d'une +résignation entière à la volonté de Dieu et d'une ferme confiance en +sa grâce, se reposant toujours sur sa providence, et ne désespérant +jamais de ses secours. + +Les pertes de ses chers enfants, de madame de Beringhen, sa digne +soeur, dame reconnue d'un chacun pour être d'un esprit éminent, d'une +admirable conduite et d'une vie exemplaire[29], avec celles d'une +infinité de ses meilleurs et plus chers amis, accompagnées d'abondant +d'autres afflictions non moins cuisantes, l'avoient réduite, par la +tendresse de son bon naturel et par leur importance, à une vie fort +languissante, si bien que les forces du corps ne se trouvant pas +égales à celles de l'esprit, ni la délicatesse de la nature à +l'habitude de sa grande constance, ces déplaisirs furent suivis d'une +maladie aiguë et d'une mort très-heureuse, le 1er de juin, l'an 1641. +Ce fut au château de La Pléau, en Limousin, maison de madame de La +Pléau, sa fille aînée. Son testament a été une exhortation ample de +piété à ses enfants, sa maladie un patron de patience, tous ses propos +des enseignemens et des consolations saintes, et ses dernières paroles +celles de saint Paul: «Je suis assurée que ni mort, ni vie, ni anges, +ni principautés, ni puissances, ni choses présentes, ni choses à +venir, ni hautesse, ni profondeur, ni aucune autre créature, ne me +pourra séparer de la dilection de Dieu, qu'il nous a montrée en +Jésus-Christ, notre Seigneur[30].» + + [29] Tallemant en a cependant médit dans l'article qui suit; mais + de qui n'a-t-il pas médit? + + [30] On a cru qu'il n'étoit pas inutile de publier cette Notice + biographique contemporaine sur une femme justement célèbre. Elle + avoit déjà été citée dans l'article Loges (des) de la Biographie + universelle de Michaud. On peut aussi consulter l'article qui lui + a été consacré dans le Dictionnaire de Moreri. + + + + +MADAME DE BERINGHEN + +ET SON FILS. + + +Comme j'ai dit[31], elle étoit bien faite, et elle fut galante. M. de +Montlouet d'Angennes, qui étoit bel homme, disoit qu'elle lui avoit +offert douze cents écus de pension, mais qu'il n'étoit pas assez +intéressé pour cela, et qu'il étoit amoureux ailleurs: elle n'étoit +plus jeune; alors il lui prit fantaisie d'avoir un page. + + [31] Dans l'article qui précède. + +Je n'ai jamais vu une personne plus fière; elle eut dispute à +Charenton pour une place; elle vouloit l'envoyer garder par un soldat +des gardes, car, disoit-elle, il n'y a pas un capitaine dans le +régiment qui ne soit bien aise de m'obliger[32]. + + [32] Une madame d'Endreville, fille d'un secrétaire du Roi et + femme d'un gentilhomme riche de Normandie, fit garder sa place, + en 1658, par un suisse du Roi. On se moqua fort d'elle. (T.) + +Elle n'avoit garde d'être ni si spirituelle, ni si accorte, que sa +soeur. Pour son mari, M. de Rambouillet m'a dit que Henri IV lui avoit +dit que Beringhen étoit gentilhomme. Cependant j'ai ouï conter à bien +des gens que le Roi ayant demandé à M. de Sainte-Marie, père de la +comtesse de Saint-Géran, comment il faisoit pour avoir des armes si +luisantes. «C'est, lui dit-il, un valet allemand que j'ai qui en a +soin.» Le Roi le voulut avoir: c'étoit Beringhen, et il lui donna +après le soin du cabinet des armes. Depuis il fit quelque chose, et +parvint à être premier valet-de-chambre. Or, il avoit un +cousin-germain, dont le fils, que je connois fort, conte ainsi leur +histoire. «Nous sommes, dit-il, d'une petite ville de Frise, qui +s'appelle Beringhen; nos ancêtres, dont la noblesse se prouve par les +titres que nous rapporterons quand on voudra, n'en étoient pas +seigneurs à la vérité, mais possédoient la plus belle maison de la +ville depuis plus de trois cents ans.» + +Pour moi, je sais bien que bien souvent on a pris le nom du lieu de sa +naissance; mais ce n'est pas autrement une marque de noblesse, au +contraire, comme Jean de Meung et Guillaume de Lorris[33]. «Le père de +feu M. de Beringhen et le père du mien furent tués à la guerre: leur +bien se perdit. Leurs enfants ayant ramassé quelque chose du naufrage, +passèrent en France encore fort jeunes. Feu M. de Beringhen s'arrêta +sur la côte de Normandie, où il fut précepteur de quelques enfants de +gentilshommes; il avoit un peu de lettres. Au sortir de là, il se met +chez l'accommodeur de fraises du Roi, et fait connoissance avec les +officiers de la garde-robe: il avoit l'esprit vif, le Roi le prit en +amitié. Pour mon père, il alla jusqu'en Bretagne, et se mit à +trafiquer d'une espèce de toile qu'on appelle de la noyale; elle sert +à faire des voiles de navire, mais il n'a jamais paru en ce commerce, +et on ne sauroit prouver qu'il ait dérogé. Il acquit du bien +honnêtement. J'ai quarante lettres de feu M. de Beringhen à mon père +et de mon père à feu M. de Beringhen[34]. Depuis la mort de M. de +Beringhen, M. de Beringhen, son fils, aujourd'hui M. le Premier, comme +quelqu'un eut demandé l'aubaine de mon père qui vint à mourir, dit +tout haut: On a cru peut-être qu'il n'avoit point d'amis, mais je +ferai bien voir qu'il étoit mon parent. Aujourd'hui il s'avise de dire +que je suis bâtard, et son frère d'Armenvilliers a signé à mon contrat +de mariage. Il fit à la vérité un peu le rétif pour signer comme +parent; mais enfin il passa carrière. Madame de Saint-Pater[35], sa +soeur, à la mort, s'est repentie d'avoir dit que j'étois venu d'un +bâtard de leur maison, et j'ai fait voir à M. de La Force mes titres +et les lettres de feu M. de Beringhen.» Or, cet homme croyoit tenir M. +le Premier, et disoit: «J'ai tous les titres; et s'il prétend à être +chevalier de l'ordre, il faut qu'il vienne à moi:» mais M. le Premier +a eu des titres tels qu'il a voulu, et l'électeur de Brandebourg, à +qui appartient le lieu de leur naissance, a été bien aise de +l'obliger. Dans sa généalogie, il fait mourir le père de Beringhen à +dix-sept ans, lui qui en a vécu soixante. + + [33] Les deux auteurs du _Roman de la Rose_. Tallemant auroit dû + les nommer dans l'ordre inverse, puisque Jean de Meung a été le + continuateur de Guillaume de Lorris. + + [34] On dit même qu'ils étoient associés. (T.) + + [35] Madame de La Luzerne, son autre fille, est un original en + Phébus. Pour dire que lui faire tant de cérémonies, c'étoit la + faire souffrir terriblement, elle dit une fois: «Ha! pour cela, + madame, c'est une vraie _gémonie_.» Elle avoit ouï parler du + Montfaucon de Rome, qu'on appeloit _Scalas Gemonias_. + (T.)--C'étoit le lieu d'où l'on précipitoit les criminels. + +Cet autre Beringhen et sa femme sont assez assotés de leur noblesse, +et ils disoient: «Nous voudrions pour plaisir qu'on nous pût mettre à +la taille, pour avoir lieu de prouver notre noblesse.--Vous n'avez, +leur dis-je, qu'à aller demeurer six mois à Lagny, vous en aurez le +divertissement.» + +M. le Premier autrefois fut un peu de la faveur; il cabala avec +Vaultier et madame Du Fargis. Il commença à branler dès le voyage de +Lyon, et fut disgracié au retour de La Rochelle. Il avoit changé de +religion: il alla en Hollande, et le prince d'Orange, qui aimoit tout +ce que le cardinal de Richelieu persécutoit, le reçut à bras ouverts, +et lui donna ses chevau-légers à commander. Beringhen acquit quelque +réputation; il revint en France après la mort du cardinal. Le reste se +trouvera dans les Mémoires de la régence. + + + + +LE CHANCELIER SÉGUIER[36]. + + +J'ai déjà dit ailleurs que le chancelier[37] est l'homme du monde le +plus avide de louanges: on en verra des preuves par la suite. On +l'accuse d'être grand voleur. Pour lâche et avare, il ne faut que lire +ce que je m'en vais mettre[38]. + + [36] Pierre Séguier, né le 28 mai 1588, chancelier en 1635, mort + le 28 janvier 1672. + + [37] On m'a dit que ce fut Des Roches, le mâle, chanoine de + Notre-Dame, fort riche en bénéfices, autrefois petit valet du + cardinal de Richelieu au collége, qui, le connoissant par droit + de voisinage, le proposa au cardinal de Richelieu pour + garde-des-sceaux, comme un homme dévoué, et dont il lui + répondoit; le cardinal s'y fia. Le monde fut assez étonné de ce + choix, car il n'étoit pas trop en passe de cela. Il étoit alors + président au mortier en la place de son oncle. (T.) + + [38] Tallemant se montre ici singulièrement prévenu contre le + chancelier Séguier. Au reste, la partialité que ce magistrat + témoigna dans le procès du surintendant, et dans d'autres + circonstances, nuisit singulièrement à son caractère. On en + aperçoit des traces dans les lettres de madame de Sévigné, et les + Mémoires encore manuscrits de M. d'Ormesson, ne permettent pas de + douter que le chancelier n'ait eu pour Colbert, ennemi personnel + du surintendant, une complaisance tout-à-fait opposée au + caractère qu'il auroit dû déployer. + +Personne n'a tant donné à l'extérieur que lui; il a baptisé sa maison +_hôtel_; il a mis un manteau et des masses informes de bâton de +maréchal de France à ses armes, et son carrosse en est tout historié. +Il ne feroit pas un pas sans exempt et sans archers[39]; mais, en +récompense, jamais au fond chancelier ne fit moins le chancelier que +lui: il est toujours le très-humble valet du ministre. On verra dans +les Mémoires de la régence comme on le ballotte, et que c'est un homme +qui avale tout. Ici je ne veux mettre que des particularités qui ne +pourroient entrer dans l'ouvrage que je veux faire[40]. + + [39] Il est le premier qui s'est avisé de se faire traiter de + _grandeur_. Avant lui pas un ne s'étoit fait traiter de + _monseigneur_ dans les harangues, quand on lui parle comme + député. (T.) + + [40] On voit par là que Les Mémoires de la Régence, dont l'auteur + parle si souvent, n'existoient qu'en projet; il est + très-vraisemblable qu'ils n'ont pas été composés. + +Les Séguier de Paris ne viennent nullement des Séguier de Languedoc: +ils viennent d'un procureur qui étoit grand-père du feu président +Séguier. Ce procureur eut un fils avocat[41], qui fut poussé dans les +charges, qu'on ne vendoit pas en ce temps-là; il fut avocat-général, +et son fils président[42]. Il en eut trois autres; le chancelier vient +de celui qui fut lieutenant-civil. + + [41] Pierre Séguier, premier du nom, d'abord avocat des parties, + devint avocat-général du Parlement en 1550, président à mortier + en 1554; né en 1504, mort en 1580. + + [42] Pierre Séguier, deuxième du nom, d'abord, lieutenant civil, + succéda à son père dans la charge de président à mortier. + +Le chancelier fut si étourdi, étant garde-des-sceaux, que de faire +ôter la tombe de ce procureur, qui étoit à Saint-Severin ou à +Sainte-Opportune, à cause qu'il y avoit une inscription[43]. Sa femme +s'appelle Fabri[44]; elle a eu beaucoup de bien. Je pense que son père +étoit trésorier de France à Orléans. On dit que le grand-père de Fabri +étoit serrurier, d'où vient la pointe _Fabricando Fabri fimus_[45]. +Cette femme n'a jamais été belle, mais elle étoit propre; on en a +médit avec plus d'une personne. Le comte de Clermont de Lodève, qu'on +appeloit en sa jeunesse le marquis de Sessac, se vantoit d'avoir +couché avec elle. Elle a payé le comte de Harcourt assez long-temps. +On a parlé d'un chanoine de Notre-Dame, nommé Thevenin, et il n'y a +pas plus de quatre ou cinq ans qu'il y a eu de la rumeur en ménage +pour un certain maître d'hôtel qui n'étoit pas mal avec elle, sans +compter les moines, car elle est dévote, et les dévotes sont le +partage des _frères frapparts_. C'est une des plus avares femmes du +monde. Tous les officiers que le chancelier reçoit lui doivent six +aunes de velours ou de satin, selon la charge qu'ils ont. Le +chancelier de Sillery les recevoit, mais il les rendoit, et pour cela +il y avoit six aunes de chacune de ces étoffes, chez un certain +marchand, qui étoient banales, s'il faut ainsi dire, et qu'on louoit +un écu; car on savoit bien que le chancelier les renverroit. La +chancelière a raffiné sur cela. On dit à l'officier: «Allez-vous-en +chez un tel marchand, et lui payez les six aunes.» Puis quand la somme +est assez grosse, comme elle en tient registre, elle va lever un +ameublement: de là vient qu'on l'appelle _la fripière_[46]. + + [43] Ce ne fut pas lui, ce fut Séguier, marquis d'O; le premier + président Le Jay, qui étoit alors procureur du roi du Châtelet, + en haine du président Séguier d'alors, oncle du chancelier, en + fit informer. Il étoit mal satisfait de ce président, je ne sais + pourquoi. (T.) + + [44] Madeleine Fabri, fille de Jean Fabri, seigneur de Champauzé, + trésorier de l'extraordinaire des guerres. + + [45] Je sais de Boileau, greffier de la Grand'Chambre, que le + père de la chancelière a été valet chez feu son grand-père à + quinze écus de gages, c'est-à-dire tout au plus _petit clerico_. + Cependant, à l'imitation de son mari, elle va chercher des aïeux + en Provence. M. de Peiresc s'appeloit Fabri; il prétendoit venir + d'un gentilhomme pisan qui s'établit en Provence durant les + guerres des ducs d'Anjou pour le royaume de Naples; et comme M. + le président Séguier eut les sceaux, Peiresc, qui étoit bien aise + d'avoir sa faveur pour obliger les gens de lettres et de vertu, + avoua le frère de la chancelière, alors maître des requêtes, pour + son parent. Le bonhomme Gassendi en met la descente tout franc + dans la vie de Peiresc. Il le croit, comme il le dit, ou il avoit + ordre de son ami d'en parler ainsi pour la raison que j'ai dite. + (T.) + + [46] Je me souviens que le jour de Saint-Joseph, aux Mathurins, + où l'abbé de Cerisy prêchoit, on avoit habillé saint Joseph d'une + robe de M. le chancelier, et la Vierge avoit la cravate de madame + d'Aiguillon. + + (T.) + +Le cardinal de Richelieu partagea avec lui pour ses filles; il en +maria l'une, et lui laissa marier l'autre. M. de Coislin, parent du +cardinal, petit bossu, mais qui avoit du coeur et étoit de bonne +maison, épousa l'aînée; l'autre fut mariée au prince d'Enrichemont, +fils du marquis de Rosny, aîné de M. de Sully, mais qui étoit mort il +y avoit long-temps. Ce M. d'Enrichemont est une _contemptible_ +créature; le bon homme de Sully eut de la peine à s'y résoudre, et +disoit: «Je ne veux point m'allier avec le prince des chicaneurs.» En +quelque occasion le chancelier lui écrivit, et il y avoit en un +endroit: _Afin que la paix soit dans nos familles. «Familles! dit le +bon homme, familles!_ Bon pour lui qui n'est qu'un citadin; mais il +pourroit bien user du terme de _maison_, quand j'y suis compris.» La +chancelière étoit ravie de dire: «Allez savoir comment ma fille la +princesse a passé la nuit.» Avant cela il fut assez fou pour aller +proposer au cardinal, comme si sa femme l'y avoit obligé, de marier sa +fille avec feu M. de Nemours, l'aîné de celui que M. de Beaufort tua. +«Oui, lui répondit le cardinal; en effet, cela seroit fort sortable +que Victor-Amédée de Savoie épousât Charlotte Séguier! dites à Marie +Fabri qu'elle rêve.» + +Quelque avide de louange que fût le chancelier, tandis que le cardinal +de Richelieu a vécu, il n'a pas voulu souffrir qu'on le louât, et il +se fit de l'Académie, de peur qu'on ne dît qu'il se vouloit tirer du +pair[47]. Depuis, quand l'abbé de Cerisy[48] se retira à l'Oratoire, +entre autres plaintes que le chancelier fit de lui, il se plaignit +fort de ce qu'il n'avoit pas fait une panse d'_a_ pour lui. Quand La +Chambre, son médecin, voulut mettre au jour son livre du raisonnement +des bêtes[49], il dit au chancelier qu'il doutoit s'il le lui devoit +dédier, de peur que cela ne fît faire des railleries; le chancelier +répondit qu'il se moquoit des railleries. Il avoit autrefois l'abbé de +Cerisy chez lui, La Chambre, qui y est encore, et Esprit[50], tous +trois de l'Académie. Pour être loué il donnoit sur le sceau quelques +pensions, mais il laissoit bien aussi charger ce pauvre sceau, et à +proprement parler, c'étoit le public qui payoit ces beaux esprits. +Esprit se brouilla avec lui, comme nous verrons dans l'histoire de M. +de Laval. Pour La Chambre, il y demeura toujours et est le patron, car +le chancelier, tout dévot qu'il est, est un grand _garçailler_; il +paie ses demoiselles en arrêts, et autres choses semblables; mais +comme il y a quelquefois du mal dans ses chausses, La Chambre, qui le +traite, est fort absolu, et se prévaut un peu de la confidence; il est +atrabilaire. + + [47] Bois-Robert dit qu'il avoit proposé au cardinal de faire le + chancelier protecteur, et de se contenter, lui, d'avoir soin de + l'Académie, et que le cardinal, qui prenoit le chancelier pour un + grand faquin, reçut cela si mal, qu'il pensa chasser Bois-Robert. + (T.) + + [48] Germain Habert, abbé de Cerisy, de l'Académie françoise, + mort vers 1654. On a de lui diverses poésies dans les Recueils du + temps, une Vie du cardinal de Bérule et quelques autres ouvrages. + + [49] _La Connaissance des Bêtes_; Paris, 1648, in-4º. + + [50] Jacques Esprit, de l'Académie françoise, mort en 1678. On + lui attribue le livre intitulé _de la Fausseté des vertus + humaines_. Lié avec madame de Sablé et avec le duc de La + Rochefoucauld, il passe pour avoir eu quelque part aux _Maximes_. + +C'est une pillauderie épouvantable que celle de ses gens; en voici une +belle preuve. Un jour que les comédiens du Marais jouèrent au +Palais-Royal, le chancelier, qui y étoit, trouva Jodelet, leur fariné, +fort plaisant; il en fut si charmé que, pour tout dire en un mot, il +en devint libéral, et lui fit dire qu'il le vînt trouver le lendemain +et qu'il lui feroit un présent. Jodelet ne manqua pas d'y aller: +d'abord un des valets-de-chambre du chancelier lui vint dire: «J'ai +parlé pour vous à monsieur, monsieur a dessein de vous donner cent +pistoles;» et ajouta à cela: «Vous n'oublierez pas vos bons amis.» Le +fariné lui promit qu'il y en auroit le quart pour lui. Incontinent +après, un autre valet-de-chambre lui fit la même harangue, et Jodelet +lui fit la même promesse; enfin il en vint jusqu'à quatre, car le +chancelier a quatre rançonneurs de gens. Jodelet ensuite fut +introduit, et le chancelier, tout riant, lui demanda: «Que voulez-vous +que je vous donne?--Monseigneur, lui répondit-il, donnez-moi cent +coups de bâton, ce sera vingt-cinq pour chacun de messieurs vos +valets-de-chambre.» _Sa grandeur_ voulut tout savoir, et Jodelet, par +ce moyen, s'exempta de rien donner à personne: ces coquins furent bien +grondés; toutefois leur maître leur laisse continuer leurs +friponneries. + +Le chancelier est l'homme du monde qui mange le plus malproprement et +qui a les mains les plus sales; il fait une certaine capilotade, où il +y entre toutes sortes de drogues, et en la faisant il se lave les +mains tout à son aise dans la sauce; il déchire la viande; enfin cela +fait mal au coeur, et quoiqu'il soit payé pour la table des maîtres +des requêtes, il leur fait pourtant assez mauvaise chère. Il se curoit +un jour les dents chez le cardinal avec un couteau; le cardinal s'en +aperçut, et fit signe à Bois-Robert; après il commanda au +maître-d'hôtel de faire épointer tous les couteaux. Bois-Robert, le +plus doucement qu'il put, le dit au chancelier, qui acheta dès le +jour même un cure-dent d'or. Le cardinal voyant le chancelier, qui à +la première rencontre faisoit parade de son cure-dent, dit à +Bois-Robert: «Je gage que vous l'avez dit à M. le chancelier?--Oui, +monseigneur.--L'imprudent poète que vous êtes!» + +Ballesdens[51], qui est à lui, et qui a été précepteur du marquis de +Coislin, dit: «Si je fais jamais imprimer mes lettres, où il y a mille +flatteries pour le chancelier, je ferai mettre un _errata_ au bout: +_en telle page ce que j'ai dit n'est pas vrai, en telle page, cela est +faux_, et ainsi du reste.» + + [51] Jean Ballesdens, avocat au Parlement, membre de l'Académie + françoise, auteur de quelques ouvrages médiocres. Il aimoit les + anciens livres; on trouve souvent sa signature sur le frontispice + des éditions gothiques de nos vieux poètes. + +Le chancelier a l'honneur d'être si sottement glorieux qu'il ne se +_desfule_[52] quasi pour personne. Un jour il n'ôta quasi pas son +chapeau pour M. de Nets[53], évêque d'Orléans; l'autre lui demanda +s'il étoit teigneux; on fit une épigramme sur son incivilité. + + Qu'il est dur au salut, ce fat de chancelier! + Cela le fait passer pour un esprit altier, + Vain au-delà de toutes bornes. + Ce n'est pas pourtant qu'il soit fier, + C'est qu'il craint de montrer ses cornes. + + [52] Qu'il ne se _découvre_; du mot _infula_, qui signifie + chaperon dans la basse latinité. + + [53] Nicolas de Nets, évêque d'Orléans en 1631, mourut en 1646. + +Une fois le chancelier trouva à qui parler. Matarel, avocat, père de +celui qui est dans la Bastille, est parent de la chancelière; cela lui +coûte bien, car il a quitté le palais, et n'a rien fait avec le +chancelier. Il a un fils qui porte le nom d'un prieuré, nommé de +Vannes: c'est un évaporé. Le chancelier lui avoit fait quelque chose; +il alla lui chanter goguettes, qu'il étoit un beau justicier! que lui +et tous ceux qu'il avoit maltraités iroient se jeter aux pieds du roi. +«Vous avez de beaux comptes à rendre à Dieu,» lui dit-il. Là-dessus il +lui parle de toutes ses voleries, des jeux de boule, dont il tiroit +six ou sept écus, plus ou moins, de chacun; du pavé, sur lequel il +avoit tant friponné, du sceau, des boues, etc. Le chancelier lui dit +qu'il le feroit jeter par les fenêtres. «Vous, reprit-il, je vous +poignarderois si vous y aviez songé,» et puis s'en alla. M. de +Meaux[54] que dit, s'il eût été là, il l'eût fait assommer. Il va +trouver M. de Meaux, et lui reproche toutes ses débauches secrètes, +car il savoit tout. Ce cagot a pris à Meaux tout le milieu du cloître +pour son jardin, et a fait couper un bois destiné à la réfection de +l'église, qu'il a fort bien vendu sans en donner un sou au chapitre, +et tout cela comme frère du chancelier. Or, depuis, une fois le +chancelier eut affaire de de Vannes, à cause de feu M. de Sully, avec +qui ce dernier étoit assez bien; mais le chancelier ne voulut jamais +lui parler; il se tint à un bout de la salle, et l'autre à l'autre. Le +Père Matarel faisoit les allées et venues. Le chancelier, tout rogue +qu'il est, salue de Vannes le premier partout où il le voit, pourvu +que ce ne soit pas au conseil. + + [54] Dominique Séguier, conseiller clerc au Parlement, doyen de + l'église de Paris, évêque d'Auxerre, puis de Meaux, premier + aumônier du Roi, mourut eu 1659. + + + + +JODELET. + + +On avoit joué _l'Amphitrion_, où, à la fin, Jupiter venoit dans un +nuage avec un grand bruit. Jodelet, comme s'il eût voulu annoncer, +vint aussitôt sur le théâtre: «Si toutes les fois, dit-il aux +spectateurs, qu'on fait un cocu à Paris, on faisoit un aussi grand +bruit, tout le long de l'année on n'entendroit pas Dieu tonner.» + +A la création du parlement de Metz, il vendit des barbes pour les +conseillers de ce parlement: c'étoient tous jeunes gens. + +Ce même Jodelet dit un jour une plaisante chose à Aubert, des +gabelles, qui fait bâtir un palais auprès des petits comédiens, au +Marais; car comme il lui disoit: «Je ferai mettre des statues dans +cette galerie.--Pensez que vous n'oublierez pas, lui dit Jodelet, +celle de la femme de Loth.--Ma foi! j'en tiens, répondit l'autre; il +m'a donné mon paquet.» Cette statue étoit de sel, et le sel a fait la +fortune d'Aubert. On appelle cette maison l'hôtel _Salé_. + +Une fois qu'on avoit joué une pièce dont la scène étoit à Argos, il +dit à la farce: «Monsieur, vous avez été à Argos aujourd'hui; mais +vous n'avez peut-être pas remarqué une singularité de cette ville-là; +c'est qu'il y a une fontaine où Junon, en se baignant tous les ans, +reprend un nouveau pucelage. Ma foi! s'il y en avoit une comme cela +dans le Marais, il faudroit que le bassin en fût bien grand.» L'auteur +de la pièce lui avoit dit cette érudition. + + + + +HAUTE-FONTAINE. + + +Haute-Fontaine étoit fils d'un bourgeois de Paris, huguenot, nommé +Durand, qui s'étoit retiré à Genève à cause de la persécution. Il +avoit un frère aussi qui au commencement avoit grande inclination aux +armes; mais depuis, ayant embrassé les lettres, il fut ministre à +Paris. Celui-ci, qui, au contraire, durant son jeune âge, n'étoit +porté qu'aux lettres, les quitta pour les armes. Il savoit, il étoit +hardi, et avoit l'esprit agréable et plaisant. On en conte trois ou +quatre choses qui le feront voir. Étant à Leyde, encore assez jeune, +il disputa une chaire de philosophie qui vaquoit, contre M. Dumoulin, +un de nos plus célèbres ministres; mais Dumoulin l'emporta. +Haute-Fontaine en eut un tel dépit que, l'ayant trouvé un jour seul en +quelque lieu à l'écart, il lui donna cent coups de poing, et lui +égratigna tout le visage. Puis il afficha ce placard à l'auditoire: +_Petrus Molinæus hodie non leget, quia rem habet cum hospitâ_. +Dumoulin, averti de cela, fut bien empêché, car de n'aller point +dicter, c'étoit autoriser cette médisance, et d'y aller ainsi +égratigné, c'étoit s'exposer à la risée de ses écoliers. Enfin, il +s'avisa d'envoyer quérir un peintre qui mit de la peinture couleur de +chair sur les endroits où il étoit égratigné. + +Haute-Fontaine, ayant pris les armes, se mit de la suite de M. de +Béthune, ambassadeur de France à Rome auprès du saint Père. Un jour, +M. de Béthune, peu accompagné, rencontra l'ambassadeur d'Espagne avec +une grande suite; Haute-Fontaine, craignant que les Espagnols ne +prissent le haut du pavé, si on ne les étonnoit par quelque bravoure +extraordinaire, sans en demander avis à personne, prit sa course, +l'épée à la main, criant à haute voix: _Place, place à l'ambassadeur +de France!_ Les Espagnols surpris passèrent du côté de main gauche, +disant entre eux que les François étoient fous. Cette action plut +extrêmement à Henri IV, et il ne se pouvoit lasser d'en rire et de la +louer. + +Un jour, passant en Angleterre dans un petit vaisseau anglois, il +donna un soufflet au capitaine en présence de tous ses gens, parce +qu'il disoit des sottises du roi de France: au même moment il arrache +une mèche à un soldat, et fait si bien qu'il gagne la chambre aux +poudres; quand il fut là, il leur crie qu'il va mettre le feu aux +poudres, si on ne le mène à Calais, et qu'il ne sortira point d'où il +est qu'il ne soit assuré qu'on a reçu autant de François qu'il y a +d'Anglois sur le vaisseau. Il épouvanta tellement ces gens-là qu'ils +firent tout ce qu'il vouloit. + +Haute-Fontaine ensuite fut gouverneur de MM. de Rohan. Durant le +carême ils se trouvèrent à Milan. On ne vouloit point leur donner de +viande sans permission de l'archevêque, qui étoit fort sévère en +pareilles choses. Haute-Fontaine entreprit pourtant d'en venir à +bout. Il va trouver l'archevêque et lui dit d'un ton dolent qu'il +avoit une étrange infirmité; qu'à la seule vue du poisson, tout son +sang se tournoit, qu'il pâlissoit, frémissoit, tomboit en foiblesse; +que c'étoit une antipathie naturelle qu'il n'avoit jamais pu +surmonter. L'archevêque en eut pitié, et lui accorda la dispense. +Comme il fut question de l'écrire, il ajouta qu'il avoit encore une +autre incommodité bien plus grande que la première; c'est qu'il étoit +travaillé d'une faim canine qui l'obligeoit à manger autant que trois; +que, pour cacher cette maladie, quand il étoit hors de chez lui, il +demandoit toujours à manger pour lui et pour deux autres, et payoit +comme pour trois. Il lui allégua sans doute l'exemple de cet évêque +dont il est parlé dans la Vie de M. de Thou, qui ne pouvoit vivre s'il +ne mangeoit amplement sept ou huit fois par jour; tant il y a, qu'il +parla si bien et si sérieusement que le bon archevêque le crut, et mit +dans la dispense qu'on lui donnât de la viande pour lui et pour deux +de ses compagnons. Ainsi, MM. de Rohan et de Soubise, qui apparemment +étoient là incognito, firent le carême bien à leur aise. + +On dit encore qu'en une hôtellerie en France il battit cinq ou six +sergents ou recors, qui faisoient un bruit de diable, et vouloient +mener quelqu'un en prison: les sergents firent leur plainte devant le +juge du lieu. Ceux qui voyageoient avec Haute-Fontaine le grondèrent +de ce qu'il les avoit ainsi embarrassés; mais il leur dit qu'il y +donneroit bon ordre. Il fut donc trouver le juge avec eux; et, après +lui avoir fait cent contes, il le pria de les expédier et de lui +permettre de plaider lui-même sa cause. Haute-Fontaine, en plaidant, +fit tant de différentes interrogations à ces sergents, et les tourna +de tant de côtés, qu'il les confondit tous l'un après l'autre, à un +près, qui n'avoit point encore parlé, auquel s'adressant: «Et vous, +lui dit-il, soutenez-vous aussi que je vous aie battu?--Non, dit le +sergent, parce que, incontinent que vous me menaçâtes, je _sorta_.--Il +est vrai, monsieur, répliqua Haute-Fontaine, il _sorta_ tout aussitôt, +mais incontinent après il _rentrit_.» Le juge se prit à rire, et mit +les parties hors de cour et de procès. + + + + +MESDAMES DE ROHAN. + + +Madame de Rohan[55], mère du premier duc de Rohan[56], qui a tant fait +parler de lui, étoit de la maison de Lusignan, d'une branche qui +portoit le nom de Parthenay. C'était une femme de vertu, mais un peu +visionnaire. Toutes les fois que M. de Nevers, M. de Brèves et elle se +trouvoient ensemble, ils conquêtoient tout l'empire du Turc[57]. Elle +ne vouloit point que son fils fût duc, et disoit le cri d'armes de +Rohan: + + Roi, je ne puis, + Duc, je ne daigne, + Rohan je suis. + + [55] Catherine de Parthenay-Soubise, femme de René, deuxième du + nom, vicomte de Rohan. + + [56] Henri, deuxième du nom, premier duc de Rohan, auteur des + _Mémoires_ publiés sous ce nom; né le 21 août 1579, mort le 13 + avril 1638. + + [57] Ce M. de Brèves, à ce qu'on dit, appela le pape _le grand + Turc des chrétiens_. Il cria: _Alla_, en mourant, et sans Gédoin, + le Turc, qui croyoit en Notre Seigneur comme lui, il ne se fût + jamais confessé; mais Gédoin lui dit qu'il le falloit faire par + politique. (T.) + +Elle avoit de l'esprit et a écrit une pièce contre Henri IV, de qui +elle n'étoit pas satisfaite je ne sais pourquoi, où elle le déchire en +termes équivoques, _Comme ce prince n'a rien d'humain, etc._ Elle a +été de plusieurs cabales contre lui. + +Elle avoit une fantaisie la plus plaisante du monde: il falloit que le +dîner fût toujours prêt sur table à midi; puis quand on le lui avoit +dit, elle commençoit à écrire, si elle avoit à écrire, ou à parler +d'affaires; bref, à faire quelque chose jusqu'à trois heures sonnées: +alors on réchauffoit tout ce qu'on avoit servi, et on dînoit. Ses +gens, faits à cela, alloient en ville après qu'on avoit servi sur +table. C'étoit une grande rêveuse. Un jour elle alla pour voir M. +Deslandes, doyen du parlement; madame Des Loges étoit avec elle, et en +attendant qu'il revînt du Palais, elle se mit à travailler et à rêver +en travaillant; elle s'imagine qu'elle est chez elle, et quand on lui +vint dire que M. Deslandes arrivoit: «Hé, vraiment, dit-elle, il vient +bien à propos. Hé! monsieur, que je suis aise de vous voir! Hé! quelle +heure est-il? Il faut, puisque vous voilà, que nous dînions +ensemble.--Madame, vous me faites trop d'honneur,» dit le bon homme, +qui aussitôt envoya à la rôtisserie. Enfin on sert, elle regarde sur +la table. «Mais, mon bon ami, vous ferez méchante chère aujourd'hui.» +Madame Des Loges, eut peur qu'elle ne continuât sur ce ton-là, elle +la tire. «Hé! où pensez-vous être? lui dit-elle.» Madame de Rohan +revint, et lui dit en riant: «Vous êtes une méchante femme de ne m'en +avoir pas avertie de meilleure heure.» Elle dit, pour s'en aller, +qu'elle étoit conviée à dîner en ville. + +Son fils (M. de Rohan, père de madame de Rohan la jeune)[58] étoit +sans doute un grand personnage. Il n'avoit point de lettres, +cependant il a bien fait voir qu'il savoit quelque chose; on a deux +ou trois ouvrages de lui: _le Parfait capitaine_, _les Intérêts des +princes_ et ses _Mémoires_[59]: on a dit que ce n'étoit pas un fort +vaillant homme, quoiqu'il ait toute sa vie fait la guerre, et qu'il +soit mort à une bataille. On en fait un conte: on disoit que de +frayeur il sella une fois un boeuf au lieu d'un cheval, et on +l'appela quelque temps _le boeuf sellé_; cependant il payoit de sa +personne quand il le falloit. + + [58] Marguerite, duchesse de Rohan, seule héritière de son père, + épousa, en 1645, Henri Chabot, simple gentilhomme, et porta dans + cette maison le titre et les armes de Rohan. + + [59] Les Mémoires du duc de Rohan ont été réimprimés dans le t. + 18 de la seconde série de la Collection Petitot. + +Dans son _Voyage d'Italie_, il y a une terrible pointe; il parle d'un +homme de fortune qui étoit à la cour d'Angleterre; on l'accusoit de +venir d'un boucher. «On ne peut pas dire, dit-il, qu'il ne vienne de +grands _saigneurs_.» En parlant de la _Villa Ciceronis_, qui est au +royaume de Naples, il met: «La métairie de Cicéron où il composa le +plus beau de ses ouvrages, et entre autres le _Pandette_[60].» Quelque +sot d'Italien lui avoit dit cela, et il l'a pris pour argent +comptant. Voilà ce que c'est que de ne montrer pas ses ouvrages à +quelque honnête homme! + + [60] On lit en effet dans le _Voyage du duc de Rohan_, Amsterdam, + chez Louis Elzéviers, 1649, petit in-12, pag. 101: «Les ruines de + la superbe métairie de Cicéron, nommées Académia..... sont + considérables...... pour les belles _OEuvres_ qu'il y a + composées, entre lesquelles sont renommées les _Pendette_.» + +Il eut dessein une fois d'acheter du Turc l'île de Chypre, et d'y +mener une colonie. Il alloit pour faire un parti, à ce qu'on dit, avec +le duc de Weimar, quand il fut blessé à la bataille de Reinfelden que +donna ce duc, et après il mourut de sa blessure. C'étoit un petit +homme de mauvaise mine. Il épousa mademoiselle de Sully qu'elle étoit +encore enfant[61]; elle fut mariée avec une robe blanche, et on la +prit au col pour la faire passer plus aisément. Dumoulin, alors +ministre à Charenton, ne put s'empêcher, car il a toujours été +plaisant, de demander, comme on fait au baptême: «Présentez-vous cet +enfant pour être baptisé?» On leur fit faire lit à part; mais elle ne +s'en put tenir long-temps; et quand on vint dire à M. de Rohan que sa +femme étoit accouchée, il en fut surpris, car à son compte cela ne +devoit pas arriver si tôt. On m'a dit que ce fut Arnauld du Fort, +depuis mestre de camp des carabiniers, qui en eut les prémices. Le +maréchal de Saint-Luc est apparemment celui qui l'a mise à mal, si +quelque suivant n'a passé devant lui; car, pour des valets, elle a +toujours dit, en riant, qu'elle n'étoit point _valétudinaire_. (On +appelle valétudinaires celles qui se donnent à des valets.) + + [61] Marguerite de Béthune Sully, morte le 22 octobre 1660. + +La galanterie qui a fait le plus de bruit, c'est celle qu'elle fit +avec M. de Candale; il n'étoit pas bien fait de sa personne, mais il +avoit beaucoup d'esprit et étoit fort agréable: ce n'étoit ni un brave +ni un grand capitaine. Madame de Rohan étoit très-jolie, et avoit +quelque chose de fort mignon; d'ailleurs née à l'amour plus que +personne du monde, et qui disoit les choses fort plaisamment. M. de +Saint-Luc en étoit en possession, quand M. de Candale vint à la cour. +La grandeur du père faisoit qu'on le regardoit comme une illustre +conquête: elle lui fit toutes les avances imaginables. Lorsqu'il fut +marié, elle le brouilla avec sa femme, et fut cause qu'il se démaria. +Sa femme lui offrit le congrès, il ne voulut pas l'accepter; ensuite +madame de Rohan lui fit changer de religion. Il y avoit souvent noise +entre eux, et quand il fut revenu à l'Église romaine, il dit à madame +Pilou: «Qu'il n'y avoit point de mauvais offices que madame de Rohan +ne lui eût rendus. Elle m'a mis mal, disoit-il, avec le Roi, avec mon +père et avec Dieu, et m'a fait mille infidélités; cependant je ne m'en +saurois guérir.» Il laissa tout son bien à mademoiselle de Rohan, +aujourd'hui madame de Rohan, qui ne le voulut point accepter. Guitaut, +depuis capitaine des gardes de la Reine-mère, vengea M. de Saint-Luc, +à qui il avoit été, car il coucha avec elle, et puis la battit bien +serré dans un démêlé qu'ils eurent ensemble. Madame Pilou lui débaucha +feu d'Aumont, cadet du maréchal d'aujourd'hui, et le maria; elle lui +débaucha aussi Miossens, mais madame de Rohan n'en a rien su, et elle +le maria comme l'autre. Un jour elle égratigna Miossens, car, ayant +appris qu'il avoit été au bal au Louvre, au sortir de chez elle, +quoiqu'elle le lui eût défendu, elle l'alla battre et égratigner dans +son lit. De dépit, il entendit à la proposition que madame Pilou lui +fit. + +Bonneuil, introducteur des ambassadeurs, comme des ambassadeurs +d'Angleterre lui eussent demandé: «Qui est cette dame-là? (C'étoit +madame de Rohan.)--C'est le docteur, répondit-il, qui a converti M. de +Candale;» car, pour fortifier le parti des Huguenots, elle fit changer +de religion à M. de Candale, qui n'y demeura guère. Théophile fit une +épigramme sur cela, qui est dans le _Cabinet satirique_. L'épigramme +qui dit: + + Sigismonde est la plus gourmande, etc., + +est faite aussi pour elle: elle n'est pas imprimée. + +M. de Candale avoit amené deux ou trois capelets de Venise à Paris; +lui et Ruvigny en trouvèrent une fois un couché avec une g.... dans la +Place Royale. Ruvigny lui dit: «Je te donne un écu d'or si tu la veux +baiser, demain, en plein midi, dans la place.» Il le promit, et, comme +il étoit après, M. de Candale et Ruvigny et quelques autres firent +exprès un grand bruit: toutes les dames mirent la tête à la fenêtre et +virent ce beau spectacle. + +Avant que de passer plus avant, je dirai ce que j'ai appris pour +preuve de ce que je viens de dire. M. de Rohan étoit dans Maubeuge +avec dix mille hommes, à la vérité il lui manquoit quelque chose. Le +cardinal Infant se va mettre devant la ville. Le cardinal de La +Valette s'avançoit (c'étoit à cause de lui que son frère avoit de +l'emploi). L'Espagnol lève le siége. Candale et Gassion viennent +trouver La Valette; il veut les renvoyer dans la ville: Gassion se +hasarde et est défait; depuis il y entra peu accompagné; mais jamais +on ne put persuader à Candale d'y aller, à cause d'un pont que les +ennemis avoient fortifié et d'un petit camp d'environ deux mille +hommes qu'ils avoient entre nous et Maubeuge. Candale fit le malade, +et ce fut en vain que le cardinal marcha avec trois à quatre mille +hommes, afin que Candale pût se jeter dedans; l'autre répondit qu'il +avoit le frisson. Ruvigny, qui voyoit que le cardinal enrageoit, en +parla à Candale, qu'il connoissoit fort: cela ne servit de rien. Le +cardinal, pour faire voir que la marche étoit bien faite, voulut +pousser plus avant, et alla à une lieue de la ville, où Turenne se +joignit à lui, et il eût défait les deux mille hommes des ennemis, +sans que Candale pria qu'on ne lui fît pas cette honte. Huit cents de +ces deux mille hommes se noyèrent de peur. + +Pour revenir à madame de Rohan, un soir qu'elle retournoit du bal, +elle rencontra des voleurs; aussitôt elle mit la main à ses perles. Un +de ces galants hommes, pour lui faire lâcher prise, la voulut prendre +par l'endroit que d'ordinaire les femmes défendent le plus +soigneusement; mais il avoit affaire à une maîtresse mouche: «Pour +cela, lui dit-elle, vous ne l'emporterez pas, mais vous emporteriez +mes perles[62].» Durant cette contestation il vint du monde, et elle +ne fut point volée. + + [62] J'ai ouï dire à d'autres que c'est une madame de Rupierre + qui a dit cela. (T.) + +Un jour la duchesse d'Halluin[63], fille de la marquise de Menelaye, +soeur du père de Gondy, se rencontra avec elle à la porte du cabinet +de la Reine, et comme elle la pressoit fort pour entrer la première, +madame de Rohan se retira bien loin en disant: «A Dieu ne plaise que, +n'ayant ni verge ni bâton, j'aille me frotter à une personne armée.» +Car cette femme toute contrefaite avoit un corps de fer; et puis elle +avoit été femme de M. de Candale, et s'étoit démariée d'avec lui. On +dit qu'un jour d'Halluin, depuis monsieur le maréchal de Schomberg, +demanda à M. de Candale pourquoi il s'étoit démarié: «C'est, dit-il, +que madame couchoit avec tel et tel de mes gens.» M. d'Halluin s'en +voulut fâcher: «Tout beau, dit-il, tout cela est sur mon compte, vous +n'y avez rien à dire.» + + [63] Première femme de M. de Schomberg. Ce d'Halluin n'étoit pas + trop en réputation de bravoure. «On me fait tort, dit-il, je le + ferai voir à la première occasion.» Il défit les Espagnols à + Leucate en 1636, et fut fait maréchal de France. (T.) + +Il y avoit chez M. de Bellegarde la peinture d'un... pétrifié, et un +sonnet au-dessous qu'Yvrande avoit fait; il est dans le _Cabinet +satirique_. Madame de Rohan mit la main devant ses yeux pour ne pas +voir la peinture; mais par-dessous elle lisoit les vers en disant: +«Fi! fi!» + +Quelque benêt, la consolant de la mort de M. de Soubise, dont elle ne +se tourmentoit guère, lui dit une stance de Théophile, où il y a: + + Et dans les noirs flots de l'oubli, + Où la Parque l'a fait descendre, + Ne fût-il mort que d'aujourd'hui, + Il est aussi mort qu'Alexandre. + +Elle acheva la stance en l'interrompant: + + _Et me touche aussi peu que lui._ + +Il y a: + + _Et te touche_, etc. + +Madame de Rohan a eu toujours la vision de se faire battre par ses +galants; on dit qu'elle aimoit cela, et on tombe d'accord que M. de +Candale et Miossens[64] l'ont battue plus d'une fois. Voici ce que +j'ai ouï conter de plus plaisant de M. de Candale et d'elle. «Deux +autres seigneurs et deux autres dames, dont je n'ai pu savoir le nom, +avoient fait société avec eux, et une fois la semaine ils faisoient +tour-à-tour comme des noces d'une de ces dames avec son galant. Un +jour qu'ils étoient allés à Gentilly, M. de Candale et madame de Rohan +se séparèrent des autres et entrèrent dans une espèce de grotte. +Quelques grands écoliers qui étoient allés se promener dans la même +maison les aperçurent en une posture assez déshonnête: ils la +voulurent traiter de _gourgandine_, et M. de Candale, n'ayant point le +cordon bleu, ne pouvoit leur persuader qu'il fût ce qu'il étoit. On +n'a jamais su au vrai ce qui en étoit arrivé; et, pour faire le conte +bon, on disoit qu'elle y avoit passé, mais qu'elle n'en avoit point +voulu faire de bruit. Cette femme, en un pays où l'adultère eût été +permis, eût été une femme fort raisonnable; car on dit, comme elle +s'en vante, qu'elle ne s'est jamais donnée qu'à d'honnêtes gens; +qu'elle n'en a jamais eu qu'un à la fois, et qu'elle a quitté toutes +ses amourettes et tous ses plaisirs quand les affaires de son mari +l'ont requis. Elle a cabalé pour lui et l'a suivi en Languedoc et à +Venise, sans aucune peine.» + + [64] Miossens lui coûte deux cent mille écus. Miossens prit un + suisse; il étoit alors bien gredin: madame Pilou lui dit: «Quelle + insolence! un suisse pour garder trois escabelles!--Cela a bon + air, répondit-il: quoiqu'il ne garde rien, il semble qu'il garde + quelque chose: on le croira.» (T.) + +Madame et mademoiselle de Rohan et M. de Candale étoient à Venise +quand madame de Rohan se sentit grosse. Elle fit si bien qu'elle eut +permission de venir à Paris; car elle cacha cette grossesse, comme +vous verrez par la suite; et il y a toutes les apparences du monde que +son mari ne lui touchoit pas, autrement elle ne se fût pas mise en +peine de cela. Ce n'est pas qu'il s'en souciât autrement, car +Haute-Fontaine ayant voulu sonder s'il trouveroit bon qu'on lui parlât +des comportements de sa femme, il lui fit sentir que cela ne lui +plairoit pas. + +A Paris, madame de Rohan se tenoit presque toujours au lit. M. de +Candale, qui étoit aussi revenu, étoit toujours auprès d'elle: elle +envoyoit mademoiselle de Rohan sans cesse se promener avec Rachel, sa +femme-de-chambre. Madame de Rohan, étant accouchée, l'enfant fut porté +chez une madame Milet, sage-femme, après avoir été baptisé à +Saint-Paul, et nommé Tancrède le Bon, du nom d'un valet-de-chambre de +M. de Candale. + +Or, dès Venise, Ruvigny, fils de Ruvigny qui commandoit sous M. de +Sully, dans la Bastille, étant comme domestique de la maison, et y +trouvant une grande licence, à cause de M. de Candale, se mit à +badiner avec mademoiselle de Rohan, qui n'avoit alors que douze ans. + + .... Mais aux âmes bien nées, + La vertu n'attend pas le nombre des années[65]. + +Cela dura jusqu'à l'âge de quinze ans, qu'à Paris il en eut tout ce +qu'il voulut. Ruvigny étoit rousseau, mais la familiarité est une +étrange chose; puis il étoit en réputation de brave. Il s'étoit trouvé +par hasard à Venise, cherchant la guerre; il étoit allé à Mantoue; là, +Plassac, frère de Saint-Prueil, brave garçon, mais qui, avant de +mettre l'épée à la main, avoit un tremblement de tout le corps, eut +querelle. Ruvigny le servit et eut affaire à Bois-d'Almais, un +bravissime, qui avoit disputé la faveur de M. Puy-Laurens[66]; Ruvigny +le tua, mais il reçut un grand coup d'épée au côté. M. de Mantoue, qui +avoit logé tous les cavaliers françois dans son palais, par +bienséance, pria le blessé de se faire porter dans une maison de la +ville; mais il lui envoya son chirurgien. Il y avoit alors des +comédiens à Mantoue. Vis-à-vis de cette maison logeoit le _Pantalon_ +de cette troupe, dont la femme étoit fort jolie et de fort bonne +composition. De son lit, Ruvigny la voyoit à la fenêtre. Dès qu'il put +sortir, il y alla: dans trois jours l'affaire fut conclue, et ils en +vinrent aux prises. Ruvigny fut malade trois mois de cette folie. +Guéri, M. de Candale le fit aller à Venise pour faire une compagnie de +chevau-légers: cela fut cause qu'il ne se trouva pas au siége de +Mantoue. + + [65] Vers du _Cid_. (T.) + + [66] Bois d'Almais, ou Bois d'Annemets, comme on le nomme le plus + souvent, est l'auteur des _Mémoires d'un favori de M. le duc + d'Orléans_. On verra plus bas, à l'article _Ruqueville_, que Bois + d'Annemets étoit frère de ce dernier. Les _Mémoires d'un favori_ + sont assez rares, et d'autant plus recherchés qu'ils n'ont pas + été reproduits dans la Collection des Mémoires relatifs à + l'histoire de France. Goulas, gentilhomme ordinaire de Gaston, + duc d'Orléans, a fait connoître dans ses Mémoires restés + manuscrits, le duel dans lequel succomba l'auteur des Mémoires + d'un favori. Cet événement eut lieu en 1627. (_Voyez_ un fragment + de ces Mémoires cité dans la _Bibliothèque historique_ du P. + Lelong, sous le no 21395, t. 2, p. 449.) + +Il ne mettoit pas mademoiselle de Rohan en danger de devenir grosse. +Regardez quelle bonne fortune il avoit là! Soigneux de la réputation +de la belle, il prenoit garde à tout; et il fut long-temps sans qu'on +se doutât de rien, à cause, comme j'ai dit, qu'il étoit en quelque +sorte de la maison. L'été, il alloit à l'armée par honneur; cela le +faisoit enrager d'être obligé de quitter. Ce commerce dura près de +neuf ans. + +Cette Rachel, dont nous avons parlé, s'étoit doutée de la grossesse de +madame de Rohan, et long-temps après elle découvrit que l'enfant avoit +été mené en Normandie, auprès de Caudebec, chez un nommé La Mestairie, +père du maître d'hôtel de madame de Rohan. Mademoiselle de Rohan en +parle à Ruvigny, qui, sous des noms empruntés, consulte l'affaire: il +trouve qu'étant né _constant le mariage_, il seroit reconnu si on +avoit la hardiesse de le montrer. Il lui dit que si elle veut +l'envoyer aux Indes, il en prendra le soin; après il communique la +chose à Barrière[67], leur ami commun, qui avoit une compagnie au +régiment de la marine, et ce régiment étoit en garnison vers Caudebec. +Ruvigny lui donne trois hommes affidés, mais qui pourtant ne savoient +point qui étoit cet enfant: il prend, avec cela, quelques soldats; ils +enfoncent la porte de la maison, et enlèvent Tancrède, âgé alors de +sept ans. On le mène en Hollande. Là, Souvetat, frère de Barrière, +capitaine d'infanterie au service des États, le reçoit et le met en +pension comme un petit garçon de basse naissance. Je mettrai +l'histoire de Tancrède[68] tout de suite. Quelques années après, +mademoiselle de Rohan fut si étourdie qu'elle conta cette histoire à +M. de Thou, comme pour lui en demander conseil. Il se moqua de la +frayeur qu'elle en avoit, et cela fut cause que sur la fin elle +négligea de payer sa pension, bien loin de l'envoyer aux Indes. M. de +Thou, qui ne taisoit que ce qu'il ne savoit pas, l'alla, dès le jour +même, conter à madame de Montbazon, qui y avoit intérêt à cause de la +maison de Rohan, dont étoit M. de Montbazon. Barrière y étant allé: +«Ah! petit _Menin_, lui dit-elle (tout le monde l'appeloit ainsi), +vous faites bien le fin!» et lui conta tout. Il le nia. «Je le sais, +dit-elle, de M. de Thou, à qui mademoiselle de Rohan l'a dit.» +Barrière rapporte cela à Ruvigny, qui en gronda fort mademoiselle de +Rohan. M. de Thou ne lui voulut jamais avouer; mais elle le lui avoua. +Ce _Saint-Jean-Bouche-d'Or_ ne se contenta pas de cela; il le dit à +plusieurs personnes et même à la Reine. Ainsi cela vint à madame de +Lansac, qui le dit à madame de Rohan, quand sa fille fut mariée avec +Chabot. M. de Candale donna à madame de Rohan, par son testament, ce +qu'il put. + + [67] Gentilhomme devers le Bordelais, frère de madame de + Flavacour, ci-devant Saint-Louis, fille d'honneur d'Anne + d'Autriche. (T.) + + [68] Il a été publié à Liége, en 1767, une Histoire de Tancrède + de Rohan avec quelques autres pièces. (_Bibliothèque historique + de la France_, no 32051, t. 3. p. 181) + +Revenons à mademoiselle de Rohan. Le mépris avec lequel elle traitoit +sa mère l'avoit mise en une telle réputation de vertu qu'on croyoit +que c'étoit la pruderie incarnée. Pour une petite personne, on n'en +pouvoit guère trouver une plus belle avant la petite-vérole. Elle +étoit fière; elle étoit riche; elle étoit d'une maison alliée avec +toutes les maisons souveraines de l'Europe. Cela éblouissoit les gens. +On la prenoit fort pour une autre, et jamais personne n'a eu de la +réputation à meilleur marché; car elle a l'esprit grossier, et ce +n'étoit à proprement parler que de la morgue. Le premier avec qui on +proposa de la marier, ce fut M. de Bouillon; mais elle tenoit cela +au-dessous d'elle. + +Comme M. le comte de Soissons étoit à Sedan, on lui parla d'épouser +mademoiselle de Rohan; que c'étoit le moyen, disoit-on, de grossir son +parti, en y attirant M. de Rohan, et peut-être ensuite les huguenots. +En effet, M. le comte envoya un gentilhomme, nommé Mézière, à Paris, +qui avoit ordre d'aller d'abord chez madame de Rohan, et de lui dire +que M. le comte vouloit s'approcher d'elle, le plus près qu'il lui +seroit possible, et autres termes semblables, qui faisoient assez +entendre la chose; mais il n'alla chez madame de Rohan qu'après avoir +été partout où il avoit affaire, de sorte qu'étant pressé de partir, +on n'eut pas le temps de rien traiter avec lui. On proposa la chose à +M. le duc de Rohan, qui, alors, s'étoit retiré à Genève, sans +expliquer si sa fille se feroit catholique ou non. Il en étoit ravi, +et alloit pour faire que le duc de Weimar se joignît à M. le comte, +quand au combat de Rheinfelden il fut blessé, comme j'ai dit, et +mourut. + +Le mécontentement de M. de Rohan venoit de ce qu'ayant demandé des +dragons que Ruvigny devoit commander, on les lui refusa, et que faute +de vingt mille écus on laissa périr ses troupes dans la Valteline. Le +père Joseph et Bullion, qui ne vouloient point que le cardinal de +Richelieu le mît dans le conseil, comme il en avoit le dessein, lui +firent ce vilain tour. Mademoiselle de Rohan ne voulut point entendre +à l'aîné de Nemours; elle prétendoit à plus que cela: d'un autre côté, +M. de Nemours alla prier mademoiselle de Rambouillet de savoir, par le +moyen de madame d'Aiguillon, si le cardinal, qui avoit témoigné avoir +quelque intention de faire ce mariage, le vouloit faire simplement +pour le marier avantageusement ou pour quelque intérêt d'État; et, +ayant été assuré qu'il n'y avoit nulle politique à cela, il ne s'y +échauffa pas autrement. Elle disoit, en ce temps-là, que M. de +Longueville, qui étoit demeuré veuf, étoit son pis-aller: elle +prétendoit au duc de Weimar. Depuis la petite-vérole, qui ne l'a point +embellie, on parla encore de M. de Nemours. Chabot étoit déjà fort +bien avec elle, mais cela n'avoit pas éclaté. + +Jusques à un an après la naissance du Roi, personne n'avoit eu aucun +soupçon de mademoiselle de Rohan. Sillon, en prose, Gombauld et +autres, en vers, se tuoient de chanter sa vertu. + +Le premier qui se douta de la galanterie de Ruvigny, ce fut M. de +Cinq-Mars, depuis M. le Grand. Madame d'Effiat lui ayant fait un si +grand affront que de croire qu'il vouloit épouser Marion de l'Orme, et +d'avoir eu des défenses du parlement, il sortit de chez elle et alla +loger avec Ruvigny, vers la Culture-Sainte-Catherine. Presque toutes +les nuits, il alloit donner la sérénade à Marion. Il remarqua que +Ruvigny s'échappoit souvent, et que, quoiqu'il ne fût revenu qu'à une +heure après minuit, il sortoit pourtant à sept heures du matin, et +étoit toujours ajusté. Si c'étoit pour la mère, disoit-il en lui-même, +car il savoit bien où il alloit, souffriroit-il que Jerzé[69] fût son +galant tout publiquement; il en conclut donc que c'étoit pour la +fille, et, pour s'en éclaircir, il dit un jour à Ruvigny: «J'ai pensé +donner tantôt un soufflet à un homme pour l'amour de toi; il disoit +des sottises de toi et de mademoiselle de Rohan.» Ruvigny, qui vit où +cela alloit, lui répondit: «Tu aurois fait une grande folie; cela +auroit fait bien du bruit pour une chose si éloignée de toute +apparence.» Ensuite il lui dit qu'on ne lui faisoit point de plaisir +de lui parler de cela; aussi Cinq-Mars ne lui en parla-t-il jamais +depuis. + + [69] René Du Plessis de La Roche Picmer, comte de Jerzé, + personnage singulier, qui, en 1649, fit semblant d'être amoureux + d'Anne d'Autriche. On l'exila, et il termina ses jours d'une + manière très-malheureuse. Ayant obtenu en 1672 la permission de + servir comme volontaire, il fut tué par une de nos sentinelles + qui n'entendit pas sa réponse. Ce nom est écrit dans les Mémoires + du temps _Jerzé_, _Jerzay_ et _Jarzay_. + +Jersé, quand il se vit galant, établi et bien payé de la mère, en sema +quelque bruit; car il trouvoit toujours en sortant le soir, bien tard, +un laquais de Ruvigny, et ce laquais lui disoit: «Mon maître est +là-haut.» Il savoit bien que ce n'étoit pas avec la mère; il se douta +aussitôt de quelque chose. La mère s'en doutoit aussi: les laquais de +Ruvigny répondoient franchement, car il ne leur disoit rien de peur +qu'ils ne causassent. + +Un idiot d'ambassadeur de Hollande nommé Languerac dit un jour +naïvement à mademoiselle de Rohan: «Mademoiselle, n'avez-vous point +perdu votre pucelage?--Hélas! monsieur, dit la mère, elle est si +négligente qu'elle pourroit bien l'avoir laissé quelque part avec ses +coiffes.» + +Enfin, comme toutes choses ont un terme, mademoiselle de Rohan ne s'en +voulut pas tenir à Ruvigny seul: elle aimoit à danser; il n'étoit +nullement homme de bal, ni de grande naissance, ni d'un air fort +galant. Le prince d'Enrichemont, aujourd'hui M. de Sully, y mena +Chabot, son parent et parent de madame de Rohan. Sous prétexte de +danser avec elle, car il dansoit fort bien, il venoit quelquefois chez +elle le matin. Ruvigny, averti de tout par Jeanneton, la +femme-de-chambre, qui n'avoit été en aucune sorte de la confidence que +depuis que Chabot commençoit à en conter à mademoiselle de Rohan, +encore ne savoit-elle point que sa maîtresse eût été éprise de +Ruvigny, mais elle croyoit seulement que ce qu'il en faisoit étoit +pour empêcher qu'elle ne fît une sottise; Ruvigny, voyant que la chose +alloit trop avant, lui en dit son avis plusieurs fois. Enfin, elle lui +promit de chasser Chabot dans quinze jours: au bout de ce temps-là, +c'étoit à recommencer[70]. «Mais, mademoiselle, lui disoit-il, je ne +veux point vous obliger à m'aimer toujours, avouez-moi l'affaire; je +ne veux seulement que ne point passer pour votre dupe.--Ah! +répondit-elle, voulez-vous qu'il sache l'avantage que vous avez sur +moi? il le saura si je le fais retirer, car il dira que je n'ai osé à +vos yeux en aimer un autre: mais donnez-moi encore deux mois.--Bien, +dit-il.» Et pour passer ce temps-là avec moins de chagrin, il s'en +alla en Angleterre voir le comte de Southampton, qui avoit épousé +madame de la Maison-Fort, sa soeur[71]. Le prétexte fut le duel de +Paluau, aujourd'hui le maréchal de Clérambault, qu'il avoit servi +contre Gassion, car le cardinal de Richelieu l'avoit trouvé fort +mauvais. Au retour, il apporta des bagues de cornaline fort jolies. +Mademoiselle de Rohan en prit une; mais il ne la trouva point +convertie, au contraire. A quelque temps de là, il sut par le moyen de +Jeanneton qu'elle avoit donné cette bague à Chabot. + + [70] Dans le mal au coeur qu'avoit Ruvigny ne se souciant plus + tant de mademoiselle de Rohan, il voulut débaucher Jeanneton, qui + étoit jolie, et lui dit si elle ne feroit pas bien ce que sa + maîtresse avoit fait, et qu'il le lui feroit, si non voir, du + moins entendre. Elle le lui promit. Le lendemain, comme il + entroit à sept heures du matin dans la chambre de mademoiselle de + Rohan, les fenêtres étant fermées, il se fit suivre par cette + fille, qui, pieds-nus, se glissa dans un coin. Ruvigny fit des + reproches à mademoiselle de Rohan de sa légèreté, et lui dit + qu'après ce qui s'étoit passé entré eux, etc., etc. Jeanneton fut + persuadée de la sottise de sa maîtresse; mais pour cela n'en + voulut pas faire une. (T.) + + [71] La soeur de Ruvigny étoit une fort belle personne: elle fut + mariée, en premières noces, avec un gentilhomme du Perche, nommé + La Maisonfort. Cet homme s'enivra de son tonneau, et de telle + sorte, que quand on lui dit qu'il y prît garde, il répondit qu'il + falloit mourir d'une belle épée. Il en mourut en effet. La voilà + veuve: c'étoit une coquette prude, je ne crois pas que personne + ait couché avec elle; mais c'étoit _galanterie plénière_. + Saint-Pradil, de la maison de Jussac, en Angoumois, a été le plus + déclaré de tous ses galants: il lui donnoit, fort souvent des + divertissements qu'on appeloit des _Saintes Pradillades_; c'étoit + des promenades où il y avoit les vingt-quatre violons et + collation. Un jour qu'ils revenoient de Saint-Cloud un peu trop + tard, ils versèrent sur le pavé, le long du Cours. Il y avoit + sept femmes dans le carrosse: il crioit: «Madame de la + Maisonfort, où êtes-vous?» Chacune contrefaisoit sa voix, et + disoit: «Me voici;» puis quand il l'avoit tirée, et qu'il voyoit + que ce n'étoit pas elle, il les laissoit là brusquement, et avoit + envie de les jeter dans l'eau. Il ne la trouva que toute la + dernière. + + Elle avoit de plaisants accès de dévotion. Au milieu d'une + conversation enjouée, elle s'alloit enfermer dans son cabinet, et + y faisoit une prière; puis elle revenoit. + + Un grand seigneur d'Angleterre devint amoureux d'elle à Paris, et + l'épousa. Elle est morte, il y a près de quinze ans, et a laissé + deux filles qui ont été mariées en Angleterre. Elle avoit été + accordée avec le marquis de Mirambeau. (T.) + +Un jour il les trouve tous deux jouant aux jonchets; il se met à +jouer, et voit la bague au doigt de Chabot, il lui demande à la voir, +et se la met au doigt. Chabot la lui redemande: «Je vous la rendrai +demain, lui dit-il. J'ai à aller ce soir en compagnie, j'y veux un peu +faire la belle main.» Chabot la redemande par plusieurs fois. +«Voyez-vous, lui répond Ruvigny, je me suis mis dans la tête de ne +vous la rendre que demain.» Enfin, mademoiselle de Rohan la lui +demanda, il la lui rendit. Il se retire: mademoiselle de Rohan lui +envoie son écuyer à minuit pour le prier de venir parler à elle. «Je +serai, répondit-il, demain au point du jour chez elle si elle veut.» +L'écuyer revient lui dire que mademoiselle le viendroit trouver s'il +n'alloit lui parler. Il y va; elle le prie de ne point avoir de démêlé +avec Chabot: il le lui promet. Quelques jours après il rencontre +Chabot sur l'escalier de mademoiselle de Rohan, qui le salue et lui +laisse la droite; lui passe sans le saluer. Chabot fut assez +imprudent pour se plaindre de cela à Barrière, qui étoit son parent. +Ruvigny nia tout à Barrière qui ne se doutoit encore de rien. Mais +mademoiselle de Saint-Louys, sa soeur, alors fille de la Reine, se +doutoit bien de quelque chose. + +Ruvigny, enragé, s'avisa de faire une grande brutalité; il leur voulut +parler à tous deux, afin qu'ils n'ignorassent rien l'un de l'autre. Un +jour, ayant l'épée au côté, il monte[72]. Chabot étoit dans la ruelle +avec des gens de la maison; elle étoit à la fenêtre; il l'appelle, et +tout bas leur dit: «Monsieur, je suis bien aise de vous dire, en +présence de mademoiselle, que vous êtes l'homme du monde que j'estime +le moins, et à vous, mademoiselle, en présence de monsieur, que vous +êtes la fille du monde que j'estime le moins aussi. Monsieur, ayez ce +que vous pourrez; mais vous n'aurez que mon reste; et vous savez bien, +mademoiselle, que j'ai couché avec vous entre deux draps.--Ah! +dit-elle, en voilà assez pour se faire jeter par les fenêtres.--Je +n'ai pas peur, répliqua Ruvigny en se reculant un peu, que vous ni lui +ne l'entrepreniez.» Chabot ne dit pas une parole. Elle fut assez sotte +pour conter tout cela à Barrière, mot pour mot; Ruvigny le nia et +conta la chose tout d'une autre sorte à son ami, et il dit que cela +n'a éclaté qu'à cause que Chabot étoit bien aise de la décrier pour +la réduire à l'épouser[73]. Depuis cela, les soeurs de Chabot, madame +de Pienne leur parente, aujourd'hui la comtesse de Fiesque, et +mademoiselle de Haucour servirent Chabot, et, pour le voir plus +commodément, mademoiselle de Rohan alla loger chez sa tante +mademoiselle Anne de Rohan, bonne fille, fort simple, quoiqu'elle sût +du latin et que toute sa vie elle eût fait des vers; à la vérité ils +n'étoient pas les meilleurs du monde. + + [72] Saint-Luc tenoit la porte en bas, et avoit des chevaux tout + prêts avec des pistolets à l'arçon de la selle: il faisoit un + froid du diable; mais Ruvigny en revint si échauffé, qu'il + n'avoit pas besoin de feu. Il étoit si transporté de colère, que + vous eussiez dit un fou. (T.) + + [73] On conte une autre chose de Ruvigny, qui est un peu plus + raisonnable. Quand M. le Grand fut arrêté, le grand-maître dit à + Ruvigny: «Ah! pour cette fois-là on vous convaincra, car on a le + traité d'Espagne.--Monsieur, lui dit Ruvigny, je suis serviteur + de M. le Grand, quand je le verrois je démentirois mes yeux.» Le + grand-maître en fit plus de cas encore qu'il n'avoit fait par le + passé. (T.) + +Sa soeur, la bossue[74], avoit bien plus d'esprit qu'elle: j'en ai +déjà écrit un impromptu. Elle avoit une passion la plus démesurée +qu'on ait jamais vue pour madame de Nevers, mère de la reine de +Pologne. Quand elle entroit chez cette princesse, elle se jetoit à ses +pieds et les lui baisoit. Madame de Nevers étoit fort belle, et elle +ne pouvoit passer un jour sans la voir ou lui écrire, si elle étoit +malade: elle avoit toujours son portrait, grand comme la paume de la +main, pendu sur son corps de robe, à l'endroit du coeur. Un jour, +l'émail de la boîte se rompit un peu; elle le donna à un orfèvre à +raccommoder, à condition qu'elle l'auroit le jour même. Comme il +travailloit à sa boutique, l'émail _s'envoila_[75], comme ils disent, +parce qu'une charrette fort chargée, en passant là tout contre, fit +trembler toute sa boutique. Elle y alla pour le ravoir, et fit des +enrageries épouvantables à ce pauvre homme, comme si c'eût été sa +faute que ce portrait n'étoit pas raccommodé; on le lui rendit en +l'état qu'il étoit, et le lendemain elle le renvoya. + + [74] Mademoiselle de Rohan la bossue avoit demandé la permission + de faire une espèce de couvent de filles à une terre qu'elle + avoit. On lui dit qu'on le vouloit bien, mais qu'après sa mort on + donneroit cette terre au plus proche monastère de Dames. (T.) + + [75] S'enleva, ne s'appliqua pas. (T.) + +Elle pensa se jeter par les fenêtres quand madame de Nevers mourut, et +on dit qu'elle hurloit comme un loup. Quand elle mourut, on l'enterra +avec ce portrait. Elle disoit: «Je voudrois seulement être mariée pour +un jour, pour m'ôter cet opprobre de virginité.» On dit qu'elle y +avoit mis bon ordre. + +Miossens[76] cependant avoit succédé à Jersay auprès de madame de +Rohan qui le payoit bien. Il ne se contenta pas de cela; c'est un +garçon intéressé: ce fut lui qui porta madame de Rohan à faire une +donation générale à sa fille, moyennant douze mille écus de pension +tous les ans: il le faisoit, parce qu'il y avoit cinquante mille écus +d'argent comptant dont il vouloit s'emparer. En effet, ces cinquante +mille écus étant demeurés à la mère, elle lui acheta une compagnie aux +gardes, du prix de laquelle il eut ensuite la charge de guidon des +gendarmes; puis, le maréchal de L'Hôpital ayant vendu sa lieutenance à +Saligny, Miossens devint enseigne en payant le surplus de ce qu'il +tira de la charge de guidon. Depuis, en 1657, il est devenu +lieutenant, et après maréchal de France. + + [76] Cadet de Pons, mari de madame de Richelieu, aujourd'hui le + maréchal d'Albret. Ils sont d'Albret, mais bâtards, et de Pons + par leur mère. (T.) + +Quand cette donation se fit, il y avoit dans la maison cent dix mille +livres de rente en fonds de terre (mais en quelles terres!) outre les +meubles et les cinquante mille écus. Miossens n'attendit pas son +congé, comme Jersay; il se maria avec mademoiselle de Guenegaud. Quand +madame de Rohan vit cette infidélité, elle envoya chercher Le +Plessis-Guenegaud, alors trésorier de l'Epargne, frère de la +demoiselle, et lui dit qu'il prît bien garde à qui il donnoit sa +soeur; que Miossens étoit un perfide qui les tromperoit; qu'il n'avoit +rien; que ce n'étoit qu'un misérable cadet; que sa charge n'étoit +point à lui; qu'elle lui en avoit prêté l'argent; qu'il étoit vrai +qu'elle n'en avoit point de promesse, mais qu'elle l'alloit obliger à +faire un faux serment, et qu'au moins elle auroit la satisfaction de +le faire damner. + +On peut dire que madame de Rohan est celle qui a commencé à faire +perdre aux jeunes gens le respect qu'on portoit autrefois aux dames, +car, pour les faire venir toujours chez elle, elle leur a laissé +prendre toutes les libertés imaginables. + +Quoique veuve, elle tenoit table et avoit toujours quelque belle voix; +il y avoit tous les jours chez elle sept ou huit godelureaux tout +débraillés, car ces hommes étoient presque en chemise de la manière +qu'ils étoient vêtus. Depuis on n'a pas tiré sa chemise sur ses +chausses, comme on faisoit alors. Ils se promenoient en sa présence, +par la chambre; ils rioient à gorge déployée, ils se couchoient; et, +quand elle étoit trop long-temps à venir, ils se mettoient à table +sans elle. + +La retraite de mademoiselle de Rohan chez sa tante parut aux gens qui +ne savoient pas l'affaire, une résolution digne du courage et de la +vertu de mademoiselle de Rohan. La cabale de Chabot eut désormais ses +coudées franches[77]. Les femelles étoient toutes ou ses soeurs ou +ses parentes: elles étoient toujours dans l'adoration. On les surprit +un jour qu'elle étoit comme Vénus, et les autres comme les Grâces à +ses pieds. Il y avoit un cabinet tout tapissé, par haut et par bas, de +moquette: c'étoit là que la société faisoit ses conversations; on +équivoquoit sur le mot de _moquette_, qui est à double entente, et on +appeloit cette cabale _la moquette_. Ce fut sur cela que le chevalier +de Gramont, alors abbé de Gramont, fit un couplet où il demandoit à +madame de Pienne, qui se nomme Gilonne, qu'on le reçût à la moquette. +Il y avoit à la fin + + Ma reine Gillette, + Que de la Moquette + Je sois chevalier[78]. + + [77] Quand on découvrit que Chabot en vouloit à mademoiselle de + Rohan, La Moussaye lui dit: «Vous vous engagez là à une grande + galanterie.--_Galanterie!_ répondit l'autre, je prétends + l'épouser.--Ah! ce sera bien fait à vous, reprit La Moussaye en + souriant.--Vous verrez, répliqua Chabot.» (T.) + + [78] A cause de cela on l'appelle la reine Gillette. (T.) + +Il s'avisa de faire l'amoureux de madame de Rohan, et appela Chabot en +duel: Chabot y va; mais, comme il geloit, l'abbé lui dit qu'il avoit +bien froid, et qu'il ne se vouloit plus battre. Le maréchal de +Gramont, enragé de cela, disoit qu'il le vouloit envoyer à son père +dans une valise par le messager, afin de le faire moine. Chabot +s'étoit battu plus de deux fois avant cela, mais c'étoit des combats +peu sanglans. On disoit que le vicomte d'Aubeterre, amoureux de sa +soeur, qui vit encore, et lui, s'étoient battus, et que chacun alla +dire qu'il avoit bien blessé son homme, et ils ne s'étoient pas fait +une égratignure. Le comte d'Aubijoux en rendoit pourtant assez bon +témoignage, car l'épée du comte s'étant faussée, Chabot lui donna le +temps de la redresser. En revanche, Aubijoux, le pouvant désarmer +ensuite, ne le fit pas. + +Durant le temps de cette _moquette_, on disoit déjà assez de choses, +car l'affaire de la bague avoit fait du bruit; ils s'avisèrent de +faire le procès à _on_, parce qu'ils entendoient dire: _on_ dit que +vous faites ceci, _on_ dit que vous faites cela. Je pense que Mirandé, +qui est premier commis de M. Servien, avoit fait cette bagatelle, car +il n'y avoit là que lui qui sût les termes de pratique qui y étoient. + +En ce temps-là, comme il ne tint qu'à Chabot d'épouser madame de +Coislin[79], il fit fort valoir à mademoiselle de Rohan ce qu'il +manquoit pour l'amour d'elle, et elle lui dit, sur cela, qu'il pouvoit +tout espérer. + + [79] Quand il vit que l'affaire de M. de Laval étoit bien + avancée, il fit dire au chancelier que le respect qu'il lui + portoit l'avoit empêché d'y entendre. Dans la vérité Chabot étoit + amoureux de madame de Sully, et point de mademoiselle de Rohan, + non plus que de madame de Coislin. (T.) + +Ruvigny croit que Chabot a couché avec elle avant que de l'épouser; +mais je crois que son premier galant valoit bien celui-là, car il a la +réputation de frère Conrart, au livre des _Cent Nouvelles_, et on +appelle son bourdon à la cour, _le carré_, comme celui du baron du +jour Brilland, peut-être à cause du conte d'un Brilland, dans _le +Baron de Feneste_. + +A la cour, on n'étoit pas fâché que cette glorieuse se mésalliât, +parce que, comme elle a de grandes terres en Bretagne, on craignoit +qu'elle n'y rendît la maison de La Trimouille trop puissante, car le +prince de Talmont, aujourd'hui le prince de Tarente, l'avoit +recherchée; ou que M. de Vendôme, revenant de son exil, ne la mariât à +l'un de ses fils, et l'on sait qu'ils ont des prétentions sur ce +duché, à cause de leur mère qui est de Penthièvre de par les femmes, +et qu'Henri IV, qui aimoit M. de Vendôme, lui avoit donné le +gouvernement de Bretagne par contrat de mariage[80]. Chabot servoit +alors M. d'Enghien auprès de mademoiselle Du Vigean; de sorte que ce +fut ce prince qui, prenant l'affaire à coeur, lui fit obtenir, comme +nous le verrons par la suite, un brevet de duc, pour conserver le +tabouret à mademoiselle de Rohan. Folle de son nom, elle vouloit un +homme de qualité qui le prît. M. d'Orléans, à qui Chabot s'étoit +toujours attaché, ne trouva pas trop bon qu'il se fût mis sous la +protection de M. d'Enghien[81]; mais enfin il s'apaisa. + + [80] Nonobstant tout le bruit qu'on avoit fait, M. d'Elbeuf, + alors assez endetté, offrit le prince d'Harcourt, son fils, à + mademoiselle de Rohan, qui le rebuta fort. Il y avoit, à Paris, + je ne sais quel fou de la maison de Wirtemberg, avec qui Harcourt + fut obligé de se battre à la Place-Royale, justement devant les + fenêtres de mademoiselle de Rohan. Le prince d'Harcourt désarma + l'autre, qui, quand il lui eut rendu son épée, lui donna des + coups de plat d'épée sur sa bosse, et cela à la vue de la + personne que ce pauvre homme vouloit épouser: on les sépara, et + on traita l'autre de fou; effectivement, il a couru les rues + depuis à Lyon. (T.) + + [81] En août 1645. (T.) + +Il y avoit un an ou environ que mademoiselle de Rohan s'étoit retirée +chez sa tante, quand M. le Prince l'ayant fort pressée de conclure, et +lui représentant qu'elle étoit perdue de réputation, après tout ce +qu'on avoit dit; que sa mère l'enlèveroit et la renfermeroit à Calais +chez son parent Charrault, pour la marier à qui elle voudroit. Enfin, +elle promit de l'épouser à la majorité (_du Roi_), qu'il pourroit être +reçu duc de Rohan. + +M. de Retz amusoit la mère, tandis que M. le Prince parloit à la +fille; elles étoient ensemble ce jour-là. En résolution de s'en aller +en Bretagne avec sa tante, elle faisoit ses adieux; elle étoit chez +mademoiselle de Bouillon, en dessein de partir le lendemain, quand M. +le Prince, qui la cherchoit, y vint et lui parla encore, mais peu; +elle fit bien des mystères pour qu'on ne s'en aperçût pas. Elle alla +ensuite chez M. de Sully, qui, comme j'ai dit, étoit pour Chabot. On +donna l'alarme à madame de Rohan, et ce fut, à ce qu'on dit, M. +d'Elbeuf qui l'avertit que sa fille s'alloit marier à l'hôtel de +Sully, et lui promit de l'enlever si elle la vouloit donner à son fils +aîné. Cette mère épouvantée va vite à l'hôtel de Sully, parle à sa +fille, mais n'en revient pas trop satisfaite. Ce divorce fit croire +aux partisans de Chabot que l'heure étoit venue: on presse la fille, +on lui donne parole du brevet (_de duc_), et on fait si bien qu'elle +se laisse mener à Sully, où elle épousa Chabot. Sa tante, qui devoit +aller avec elle en Bretagne, s'en alla toute seule, bien étonnée; car, +simple qu'elle étoit, elle n'avoit jamais rien voulu croire contre sa +nièce. + +On dit qu'à Sully, Chabot et sa femme entendirent que M. de Sully +disoit à madame: «Je ne sais comment j'obligerai mes gens à appeler +Chabot M. de Rohan, car le vieux cuisinier de feu M. de Sully, comme +on lui a, ce matin, demandé un bouillon pour M. de Rohan, a dit que M. +de Rohan étoit mort, et que les morts n'avoient que faire de bouillon; +que pour Chabot, il s'en passeroit bien s'il vouloit.» On ajoute que +cela avoit un peu mortifié la demoiselle[82]. + + [82] Dans le contrat de mariage, elle a consenti que ses enfants + fussent élevés à la religion catholique. (T.) + +Le peu de réputation de Chabot pour la bravoure, sa gueuserie, et la +danse dont il faisoit son capital, faisoient qu'on en disoit beaucoup +plus qu'il n'y en avoit. Il étoit bien fait, et ne manquoit point +d'esprit. Le marquis de Saint-Luc, ami intime de Ruvigny, un jour au +Palais-Royal, à je ne sais quel grand bal, comme on eut ordonné aux +violons de passer d'un lieu dans un autre, dit tout haut: «Ils n'en +feront rien, si on ne leur donne un brevet de duc à chacun,» voulant +dire que Chabot qui avoit fait une courante, et qu'on appeloit _Chabot +la courante_, car il avoit deux autres frères, n'étoit qu'un violon. + +Madame de Choisy dit à mademoiselle de Rohan lorsqu'elle la vit +mariée: «Madame, Dieu vous fasse la grâce de n'avoir jamais les yeux +bien ouverts, et de ne voir jamais bien ce que vous venez de faire.» + +Elle avoit une demoiselle fort bien faite, qu'on appeloit Du Genet; +elle étoit ma parente. Cette fille la quitta, et lui dit: «Après la +manière dont vous vous êtes mariée, j'aurois peur que vous ne me +mariassiez à votre grand laquais.» Elle vint chez mon père, et nous la +fîmes conduire en Poitou chez le sien, qui étoit un _nobilis_ assez +mince. Pour Jeanneton, elle avoit été disgraciée, il y avoit +long-temps, pour n'avoir pu se ranger du côté de Chabot[83]. + + [83] Depuis elle s'est fait traiter d'Altesse, elle qui ne s'en + avisoit pas quand elle n'avoit point épousé Chabot. (T.) + +Madame de Rohan-Chabot fit deux fois abjuration; la première fois à +Sully, où l'on ne voulut point la marier qu'elle ne fût catholique, +dont elle fit reconnoissance à Gergeau; et depuis elle fit encore +abjuration à Saint-Nicolas-des-Champs, parce que le Pape ne donna +dispense de parenté qu'à condition qu'elle se feroit catholique. Il +fallut donc encore en passer par là, afin de rendre le mariage plus +solennel. Je crois qu'on n'a pas su cette dernière abjuration à +Charenton, car je doute qu'on se fût contenté d'une simple +reconnoissance au consistoire comme on fit, car celle de Gergeau +n'étoit pas faite à son église (Paris est son église). + +Madame de Rohan, en colère, comme vous pouvez penser, contre sa +fille[84], apprit de madame de Lansac qu'on lui avoit autrefois enlevé +un fils. Dès qu'elle eut assurance qu'il vivoit, elle congédia Vardes, +qui avoit succédé à Miossens, car elle ne pouvoit pas fournir à tant +de dépense à la fois; elle envoie Rondeau, son valet-de-chambre, en +Hollande, qui amena Tancrède; mais la grande faute qu'on fit, ce fut +de n'avoir pas informé devant les juges des lieux, et venant ici on +eût été reçu à preuve, c'est-à-dire on eût gagné le procès, car, avec +de l'argent, on a des témoins. Et bien qu'il soit difficile de +corrompre un ministre, il falloit pourtant, quoi qu'il coûtât, avoir +un extrait baptistaire; au lieu que ce devoit être le fils qui se +plaignît d'avoir été éloigné et enlevé par sa mère, la mère se +plaignit, disant qu'on lui avoit enlevé son fils. Chabot, par le moyen +du coadjuteur, obligea le curé de Saint-Paul à donner l'extrait +baptistaire de Tancrède Bon. + + [84] Car pour Chabot ni elle, ni madame de Sully, la bonne femme, + ne dirent jamais rien contre lui. «Au contraire, disoient-elles, + il a bien fait.» (T) + +Madame de Rohan fit un manifeste que j'ai: mais c'est une plaisante +pièce. Elle dit qu'on avoit celé la naissance de ce garçon à cause de +la persécution que M. le Prince faisoit à madame de Rohan, car il +avoit fait déjà mettre la coignée dans toutes leurs forêts, et on +craignoit que voyant un fils qui pourroit être un jour chef du parti +huguenot, il ne s'en défît d'une ou d'autre façon. Ce fut, +ajoute-t-elle, ce qui empêcha de l'envoyer à Venise. Elle faisoit une +grande parade d'un toupet de cheveux blancs que cet enfant avoit comme +M. de Rohan. + +Ce qu'il y eut de fâcheux pour Tancrède, c'est que mademoiselle Anne +de Rohan déclara qu'elle n'avoit jamais ouï parler de cet enfant. + +Madame Pilou disoit à madame de Rohan: «Ecoutez, madame, je veux +croire que ce garçon est à M. de Rohan, aussi bien que madame votre +fille; mais j'ai vu M. de Rohan tenir votre fille sur ses genoux, et +je ne lui ai jamais rien ouï dire de ce fils, ni de près ni de loin.» +La vie de la mère nuisit fort à ce garçon, car tout le monde étoit +persuadé qu'il étoit à M. de Candale. + +Ce garçon avoit bonne mine, quoiqu'il fût petit, car sa mère et ses +deux pères étoient petits; il avoit du coeur et de l'esprit. On dit +qu'à Leyde, où il étoit entretenu fort pauvrement, un de ses camarades +l'ayant appelé _fils de p....._ et _enfant trouvé_, il se battit fort +et ferme, et il disoit qu'il se souvenoit bien d'avoir été en +carrosse. + +Tous ceux du côté de Béthune, et même le maréchal de Châtillon, comme +ami de feu M. de Rohan, furent pour Tancrède; cela fit tort à cet +enfant, car la cour ne vouloit point qu'il y eût un duc de Rohan +huguenot. + +A Charenton, il y avoit toujours une foule de sottes gens autour de ce +garçon. Joubert fut chargé de la cause; il y eut un incident à savoir +si ce seroit à la chambre de l'édit ou à la grand'chambre; on plaida +au conseil. Dans le Louvre, l'avocat prit la chose si fort de travers, +lui qui s'étoit vanté de faire un duc de Rohan sur le barreau, qu'on +douta, mais on lui faisoit tort, s'il n'étoit point corrompu, car il +avoit un gendre, Piles, cousin de Chabot. Il n'avoit pas eu assez de +temps; il falloit lui laisser lécher son ours. Ordonné donc que ce +seroit à la grand'chambre, madame de Rohan n'y comparut point. M. +d'Enghien prit l'affirmative si hautement pour Chabot, qu'il disoit +aux juges: «Etes-vous pour nous? Si vous n'êtes pour nous, vous n'êtes +pas de nos amis,» et les menaçoit quasi. On donna arrêt contre +Tancrède, avec défense de prendre le nom de Rohan, sur les peines de +l'ordonnance. + +Dans la vision de prendre tous ses avantages, on conseilloit à Chabot +de faire crier cet arrêt à Charenton; c'étoit, je pense, Martinet, un +des avocats; mais Patru s'en moqua. Gaultier eut l'insolence de dire +qu'il falloit aller jusqu'au bout, et que _mors Conradini_ étoit _vita +Caroli_. + +On imprima les trois plaidoyers; les deux premiers sont pitoyables; +le troisième, mais qui n'est que de deux pages, est de Patru. Il le +fit si court, parce qu'il n'étoit que pour les parents. Un homme qui +eût voulu faire claquer son fouet eût plaidé comme si les autres +n'eussent point parlé, car il étoit bien assuré qu'ils ne se fussent +pas rencontrés à dire les mêmes choses: ainsi, il faut considérer +cette pièce comme présupposant que les autres ont dit tout ce qu'ils +ne dirent point. + +Madame de Rohan la mère s'en tint là, et poursuivit l'instance de la +donation, car avant qu'elle eût recouvré Tancrède elle avoit commencé +ce procès-là pour faire révoquer la donation qu'elle avoit faite à sa +fille. Elle perdit encore sa cause, car il étoit évident qu'elle ne +vouloit avoir du bien que pour en disposer en faveur de ce garçon. Se +voyant déboutée de toutes ses prétentions, elle se retira à +Romorantin, dont elle demanda à la cour la capitainerie, et cela pour +épargner quelque chose pour son fils. + +L'année suivante, le nouveau duc de Rohan voulut présider aux Etats de +Bretagne: pour cet effet il fit un voyage dans la province tant pour +se faire reconnoître que pour s'acquérir des amis; il alla aussi en +Saintonge, où il se battit contre un gentilhomme huguenot et marié, +qu'on appeloit pourtant le chevalier de La Chaise[85], pour le +distinguer de ses frères. Il avoit été nourri page de feu M. de Rohan. +En une compagnie, il soutint hautement le parti de madame de Rohan la +mère et de Tancrède. Chabot sut cela, et assez vilainement acheta une +dette contre cet homme, et pour s'en venger envoya saisir tous ses +bestiaux. Le chevalier s'en voulut ressentir, et M. de Chabot ayant +passé à Saintes, il lui fit porter parole. Chabot la reçut, et alla au +rendez-vous, car il avoit bien besoin de se mettre un peu en +réputation. Il blessa le chevalier légèrement à la main; mais les deux +seconds, qui étoient de braves gens, se tuèrent tous deux. J'ai ouï +dire à d'autres que Chabot avoit seulement prêté main-forte pour faire +saisir la terre de ce gentilhomme. + + [85] Parce qu'il avoit été chevalier de Malte. + +Chabot vint après à la cour, où, trouvant M. d'Enghien de retour de +Dunkerque, il le supplia de lui témoigner sa bienveillance dans le +démêlé qu'il étoit sur le point d'avoir avec M. de Trimouille. M. +d'Enghien lui répondit: «Dans vos affaires particulières, je vous +servirai toujours comme j'ai fait, mais je ne le puis ni ne le dois, +quand vous vous attaquerez à mes parents; au contraire, je les saurois +bien maintenir.» Sa grand'mère étoit de la Trimouille. Depuis, cette +affaire s'accommoda, et en 1647 M. de Rohan présida. M. de La +Trimouille prétend avoir donné cela à la prière de M. d'Enghien; car +il étoit de fort grande importance à M. de Rohan de présider cette +année-là: mais il n'y eut pas toute la satisfaction imaginable; car, +comme il fut question de députer à l'ordinaire, pour apporter le +cahier à la cour, on trouva bon de faire faire le compliment qu'on +devoit à la Reine, en qualité de gouvernante, par celui qui seroit +député. Cossé, cadet de Brissac, voulut avoir cet emploi, et lui fit +demander sa voix de la part du maréchal de La Meilleraie, à qui il +avoit obligation; car le maréchal, à la prière de M. le Prince, +l'avoit été recevoir à une demi-lieue hors la ville (c'étoit à +Nantes), et avoit fait tirer le canon. Depuis, il avoit fort bien +vécu avec lui. M. de Rohan, au lieu de dire qu'il accordoit tout à la +prière de M. le maréchal, demanda vingt-quatre heures. Le maréchal +crut que durant ce temps-là il vouloit cabaler contre Cossé. Il lui +envoya Marigny-Malnoë, sur l'heure du dîner, qui aigrit un peu les +choses, car il pressa fort, selon l'ordre qu'il avoit, de demander à +M. de Rohan sa voix sur-le-champ, qui ne la voulut point donner. Le +maréchal, dès l'après-dînée, fit présider Cossé sur une prétention mal +fondée que ceux de Brissac ont renouvelée. + +Depuis le support du maréchal, M. de Rohan n'eut ni l'esprit ni le +coeur d'aller se présenter seul à la porte des Etats, pour, s'il étoit +refusé, prendre la poste et venir faire ses plaintes à la cour. Non +content de cela, le maréchal le chassa de Nantes. Madame de Rohan lui +chanta pouille, et lui dit qu'il maltraitoit une personne d'une maison +où c'est tout ce qu'il auroit pu prétendre que d'y être page. Le +marquis d'Asserac, si je ne me trompe, et un autre accompagnoient +madame de Rohan: c'étoient des braves, des gladiateurs. Asserac pensa +dire que s'il n'étoit maréchal de France, il étoit du bois dont on les +faisoit. «Vous avez raison, lui répondit le maréchal, quand on en fera +de bois, je crois que vous le serez.» + +Cossé fut dépêché comme député à la cour. En partant, il fit dire par +La Piaillière, capitaine des gardes du maréchal, à un brave, nommé +Fontenailles, que Chabot avoit mené avec lui, que si M. de Rohan avoit +quelque mal au coeur de ce qui s'étoit passé, M. de Cossé s'en alloit +à Angers, et seroit six jours en chemin exprès, afin qu'on le pût +joindre facilement. Cela décria un peu M. de Rohan, car Cossé n'est +pas même en trop bonne réputation. + +Le cardinal Mazarin, qui avoit dessein, peut-être dès ce temps-là, de +faire alliance avec le maréchal, se déclara pour lui, et demanda à +Cossé sa parole. Depuis, on voulut faire accroire à M. de Rohan qu'il +vouloit cabaler avec le parlement de Bretagne, parce qu'il étoit mal +satisfait des Etats; c'est que le parlement prétendoit qu'il lui +appartenoit de vérifier ce qu'on vouloit lever sur les fouages, outre +le don gratuit; mais parce que la vérification étoit hasardeuse, qu'on +étoit pressé d'argent, et que les partisans ne vouloient point traiter +sans cela. Le maréchal offrit de lever ce droit sans vérification, et +pour cela il eut tous les rieurs de son côté, et on lui envoya de la +cour tout ce qu'il avoit demandé. Depuis, M. de Rohan et le maréchal +firent la paix. + +Il fut encore en Bretagne l'année suivante, où l'on fit une assez +plaisante chose à madame de Rohan. Elle fut conviée à une comédie chez +quelques particuliers; les comédiens, à la farce, représentèrent une +héritière qui étoit recherchée par trois hommes: elle leur dit qu'elle +se donneroit à celui qui danseroit le mieux. L'un danse la bourrée, le +second la panavelle et le dernier la _chabotte_; elle choisit le +dernier. Madame de Rohan, au lieu de dissimuler, fut si sotte qu'elle +éclata et sortit de l'assemblée. On dit aussi que les Jésuites de +Rennes, pensant bien obliger M. de Rohan, firent jouer par leurs +écoliers toute l'histoire de ses amours. + +Ils traitèrent ensuite du gouvernement d'Anjou; ils y vécurent fort +simplement, mais mademoiselle Chabot étoit bien fière. A Rennes, une +femme de conseiller, il y en a de bonne maison, voyant que cette fille +vouloit passer devant elle, la retint par sa robe, et, prenant le +devant, lui dit: «Mademoiselle, ce n'est pas votre tour à passer: vous +attendrez, s'il vous plaît, que vous soyez mariée.» + +Madame de Rohan devint laide, dès son premier enfant, et fort +chagrine; peut-être étoit-ce de n'avoir eu qu'une fille[86]. + + [86] A la naissance de la seconde, pensant attraper sa mère, elle + lui fit dire que si elle vouloit la présenter au baptême, M. de + Rohan consentiroit qu'on la baptisât à Charenton, et qu'elle + choisiroit tel compère qu'il lui plairoit. La mère répondit: + «Très-volontiers; dites à ma fille que je la tiendrai avec son + frère.» (T.) + +La guerre de Paris leur alloit être funeste, car Tancrède, que sa mère +renvoya à Paris, pour profiter de l'occasion, alloit être reçu duc de +Rohan au Parlement, et eût bien fait de la peine à Chabot, car il +étoit brave, et ses Bretons l'eussent mis en possession des terres de +la maison de Rohan; mais il fut tué auprès du bois de Vincennes, en +une misérable rencontre[87]. Se sentant blessé à mort, il ne voulut +jamais dire qui il étoit, et parla toujours hollandois. Il avoit été +mené au bois de Vincennes. + + [87] Le 1er février 1649. + +Ce garçon disoit: «M. le Prince me menace, il dit qu'il me +maltraitera; mais il ne me fera point quitter le pavé.» Un jour que +Ruvigny, qui s'étoit attaché à la mère, lui disoit qu'il se tuoit à +faire tant d'exercices violents: «Voyez-vous, répondit-il, monsieur, +en l'état où je suis, il ne faut pas s'endormir; si je ne vaux quelque +chose, il n'y a plus de ressources pour moi.» On eut raison de dire à +madame de Rohan, la fille, en des vers qu'on lui envoya: + + On termine de grands procès + Par un peu de guerre civile[88]. + +C'est pourtant dommage, car le roman eût été beau, et c'eût été bien +employé que cette orgueilleuse eût été humiliée de tout point; ce +n'est pas qu'elle ne passât assez mal son temps, car Chabot coquettoit +partout, et elle étoit jalouse en diable; d'ailleurs il lui coûtoit un +million quand il est mort, quoiqu'il eût hérité de tous ses frères, et +qu'il lui fût venu du bien. + + [88] Ces vers sont de Marigny. (T.) + +Madame de Rohan envoya à Romorantin un gentilhomme breton, nommé +Portman, faire compliment à sa mère sur la mort de Tancrède, mais +comme de lui-même; il ne lui dit rien de la part de monsieur ni de +madame de Rohan, seulement il lui témoigna qu'ils avoient dessein de +se remettre bien avec elle. Elle répondit qu'elle en verroit des +preuves, lorsqu'elle seroit à Paris, parce qu'elle étoit résolue de +poursuivre sa justification. A son arrivée à Paris, Portman l'assura +que madame de Rohan sa fille, et monsieur son mari, se disposoient à +lui donner satisfaction sur la reconnoissance de monsieur son fils, +pourvu que de leur part ils fussent en sûreté, et qu'ils consentoient +qu'on assemblât des avocats qui s'accordassent des formes, pour mettre +à couvert l'honneur des uns et des autres, et que pour le bien on s'en +rapporteroit à des arbitres. Madame de Rohan la mère demanda qu'il +fût nommé deux arbitres de chaque côté, l'un de robe, et l'autre +d'épée, et cela, afin que ces personnes de qualité jugeassent des +difficultés que feroient les avocats, qui souvent, disoit-elle, en +font de fort inutiles. + +Trois jours après, le même gentilhomme retourna assurer madame de +Rohan de tout ce qu'elle avoit proposé; mais quand ce fut au fait et +au prendre, ils n'exécutèrent rien; dont la bonne femme se plaignit à +la Reine, et se soumit, à en croire M. le Prince, au moins pour le +bien. Pour la reconnoissance de son fils, elle disoit que ce n'étoit +point une affaire d'animosité, mais une pure nécessité de ne pas +demeurer dans le crime de supposition dont elle a été accusée; car, +sur cela, on lui pourroit faire perdre son douaire. + +Depuis, elle demanda qu'on lui laissât enterrer Tancrède à Genève avec +son père, et qu'elle feroit les frais du tombeau et de l'épitaphe de +son mari, dont sa fille s'étoit chargée. La cour promit d'être neutre +en cette affaire; elle espéroit donc d'obtenir tout ce qu'elle +voudroit de la république de Genève, quand à Bordeaux on trouva moyen +d'obtenir une lettre du Roi, adressée aux seigneurs de Genève, fort +injurieuse pour elle. Au retour de Bordeaux, elle en donna copie à +Ruvigny, qui, avec madame de Chevreuse, qu'il fit agir, pressa fort le +cardinal d'en parler à la Reine. Il vétilla, disant toujours qu'il ne +savoit ce que c'étoit: la Reine le nia aussi. Brienne dit que si on le +faisoit parler, il diroit qu'il avoit signé cette lettre. La bataille +de Rethel vint là-dessus, et ensuite toute la seconde guerre de Paris. +Depuis, madame de Rohan les fit rechercher d'accord avec le prince de +Guémené. + +Madame de Rohan la mère est fort inquiète; elle fut deux ou trois ans +durant, tantôt à Alençon, tantôt ailleurs. Une fois elle ne savoit +lequel prendre de Caen, d'Alençon, de Tours et de Blois; elle croit +toujours que l'air est meilleur au lieu où elle n'est pas qu'au lieu +où elle est; elle disoit plaisamment: «Hélas! j'allois autrefois à la +petite poste de la cour de Charenton; mais j'y suis étouffée par cette +foule d'Altesses de mademoiselle de Bouillon, de La Trimouille, de +Turenne, etc., etc.» + +Vers ce temps-là, un portier de Charenton, nommé Rambour, alla trouver +Haucour, frère de mademoiselle d'Haucour, et lui demanda s'il vouloit +voir le vrai fils de M. de Rohan; il dit que oui. Le portier lui amène +un garçon de dix-sept à dix-huit ans, bien fait, mais qui avoit +quelque chose de fou dans les yeux: il faisoit, disoit-on, un roman. + +Madame de Rohan se plaignit de Haucour, et vouloit faire voir la +fausseté de cette affaire, quand M. le premier président, qui crut que +l'honneur d'un couvent où ce garçon avoit été nourri étoit engagé, en +fit bien de la difficulté. On dit que ce garçon est fils de M. de +Guise et de madame d'Amené. + +Un jour de cène, elle rencontra sa fille, tête pour tête, allant à la +communion; cela l'outra: elle en pleura une grande demi-heure. La +fille avoit accoutumé d'attendre, depuis leur rupture, que sa mère eût +fait. Le reste, la mort de M. de Rohan-Chabot et la réconciliation de +la mère et de la fille se trouveront dans les Mémoires de la Régence. + + + + +PARDAILLAN D'ESCANDECAT. + + +Armand, ou Pardaillan d'Escandecat, étoit d'une noblesse un peu +douteuse, car on disoit que son père avoit fait fortune auprès de +Henri IV, et que de son estoc c'étoit peu de chose. Il rompit avec +madame de Rohan sur un rien: elle vouloit qu'il s'obligeât à lui +laisser passer tous les hivers à Paris; peut-être prit-elle ce +prétexte, et qu'elle avoit reconnu que ce n'étoit qu'un fat. Il épousa +pourtant depuis la soeur du marquis de Malause qui vient d'un bâtard +de Bourbon du sang royal. Cet homme, avec six criquets, vouloit passer +tout le monde sur le chemin de Charenton. Il passe le comte de Roussy, +qui, ce jour-là, n'avoit que quatre chevaux, mais bons; le cocher du +comte le repassoit de temps en temps: Pardaillan ne le put souffrir, +et par une extravagance inouie, il monte sur un cheval qu'avoit son +page, et, en passant au galop devant le carrosse du comte de Roussy, +il cria d'un ton goguenard: _J'aurai au moins le plaisir d'être le +premier à Paris_. Il ne dit pas vrai, car à peine fut-il dans le +faubourg Saint-Antoine, que voilà un orage qui le mouilla comme une +carpe avant qu'il pût se mettre à couvert sous un auvent, où le comte +le trouva qui attendoit son carrosse. + +A l'âge de quarante-cinq ans il fit un voyage à Paris, dans le temps +que les dentelles étoient défendues. Il avoit un porte-feuille dans +son carrosse; il tiroit les rideaux, et, à la porte des maisons, il +prenoit du linge à dentelles, puis l'ôtoit quand il étoit entré dans +son carrosse. + +Il se mit dans la tête qu'il étoit le meilleur comédien du monde, et, +montant sur une table, il jouoit un rôle devant quiconque le vouloit +ouïr. + +On dit qu'à la terre où il demeuroit à la campagne, il y avoit +d'ordinaire une sentinelle au haut d'une tour; et quand on découvroit +quelqu'un qui venoit faire visite, la sentinelle sonnoit une cloche, +et alors le maître, la maîtresse et leurs enfans se paroient pour +recevoir la compagnie. + + + + +FONTENAY COUP-D'ÉPÉE, + +LE CHEVALIER DE MIRAUMONT. + + +Fontenay fut nommé _Coup-d'Epée_, à cause de sa bravoure. J'ai appris +que ce fut à cause d'un furieux coup d'épée dont il abattit une épaule +à un sergent qui le vouloit mener en prison: il étoit sur un cheval de +poste et revenoit de l'armée; il avoit de l'or sur son habit, et l'or +avoit été défendu depuis quelques jours. On dit qu'une fois un autre +gladiateur et lui s'étant rencontrés tête pour tête au tournant du +pont Notre-Dame, chacun voulut avoir le haut du pavé. Notre homme dit +à l'autre d'un ton de rodomont pensant l'intimider: «Je m'appelle +_Fontenay-Coup d'Epée_.--Et moi, répondit l'autre, _La Chapelle Coup +de Canon_.» Ils mirent l'épée à la main, mais on les sépara. + +Fontenay étoit de fort amoureuse manière: il a cajolé une infinité de +personnes; et quoique ce fût une fille à qui il en contoit, il ne +l'appeloit jamais autrement que _Belle Dame_. La principale belle dame +qu'il cajola ce fut madame de Bragelonne du Marais; il fit mille +folies pour elle; et enfin n'en étant pas satisfait, sur quelque +jalousie qu'il lui prit, un beau jour, comme elle entendoit la messe +dans les Petits-Capucins[89], il s'alla mettre à genoux auprès d'elle, +et lui dit, prenant Dieu à témoin, s'il n'étoit pas vrai qu'elle étoit +la plus ingrate du monde de lui faire des infidélités comme elle lui +en faisoit,» et en pleurant il lui rendit des bracelets et autres +bagatelles qu'elle lui avoit données. «Mais il faut, lui dit-il, que +vous me rendiez mon coeur; je vous donne deux jours pour cela, et n'y +manquez pas.» + + [89] L'église des Capucins du Marais, aujourd'hui la paroisse + Saint-François. + +Une fois il aimoit une femme dont il jouissoit; cette femme, soit +qu'elle fût lasse de lui, car il étoit fort quinteux, ou qu'en effet +elle se voulût retirer, lui déclara qu'elle vouloit changer de vie, et +le pria de ne plus venir chez elle. Lui n'en fit que rire: il y +retourne, mais il trouve, comme on dit, visage de bois. Que fait-il? +Après avoir bien harangué, il trouve moyen d'avoir un pétard, et +l'attache à la porte de cette femme. Elle qui connoissoit le pélerin, +et qui étoit une espèce d'Amazone, ouvre une trappe de cave qui étoit +à l'entrée de l'allée, et se tient au bout de l'ouverture avec deux +pistolets. Je m'étonne qu'ils ne s'accordoient mieux, car c'étoit là +une vraie nymphe pour un Coup d'Epée. Le pétard fait son effet, et le +capitan entroit déjà par la brèche, criant: Villegagnée! quand il +trouve ce nouveau retranchement qui l'oblige à faire retraite. + +Un autre extravagant, amoureux à Turin d'une femme logée devant ses +fenêtres, n'en pouvant venir à bout, envoya emprunter deux fauconneaux +du gouverneur de la citadelle, qui étoit François, tout aussi bien que +lui. Il lui fit accroire que c'étoit pour un divertissement qu'il +vouloit donner à sa dame. Quand il les eut, il les braque à la fenêtre +de son grenier contre la maison de cette femme, et puis l'envoie +sommer de se rendre. + +Une autre fois, en une compagnie, au lieu d'entretenir les dames, +Fontenay se mit à cajoler la suivante de la maison, et plus tôt qu'on +ne s'en fût aperçu, il la poussa dans une garde-robe; là, il se met en +devoir de faire ce pourquoi il étoit entré, sans avoir seulement songé +à fermer la porte. La fille crie; tout le monde veut aller au secours: +Fontenay prend un chenet, et les épouvante, de sorte qu'on fut +contraint de parlementer avec lui, et de le laisser sortir bagues +sauves et tambour battant. + +Il ne sortit pas à si bon marché d'une aventure qu'il eut auprès de +l'Arsenal. Il étoit allé au sermon aux Célestins, où il voulut faire +quelque insulte à un bourgeois qui, ne s'épouvantant pas de ses +rodomontades, lui donna un beau soufflet: il n'osa faire du bruit dans +l'église. Il sortit, et se mit à se promener sous les arbres du Mail +en attendant que le sermon fût achevé. Je vous laisse à penser s'il +étoit en belle humeur: il se promenoit le manteau sur le nez et le +chapeau enfoncé; c'étoit un dimanche, et il y avoit, entre autres +menues gens, un garçon menuisier qui dit à l'autre en lui montrant +Fontenay: «Ardez[90], en voilà un qui est en colère.» Fontenay, dont +la bile n'étoit déjà que trop émue, met l'épée à la main pour donner +sur les oreilles à ce garçon; mais le menuisier avoit une estocade +sous son bras: ç'avoit été un laquais-gladiateur; il se défend, et +comme son épée étoit beaucoup plus longue, il blesse notre capitan à +la cuisse et le laisse à terre. Ses amis, en ayant eu avis, le vinrent +quérir, et il fut contraint de se railler lui-même d'avoir été battu +en si peu de temps et de deux façons différentes par un bourgeois et +par un garçon menuisier. + + [90] Expression populaire, pour dire _regardez_. + +Il étoit un jour chez madame Des Loges; c'étoit un peu après le siége +de La Rochelle. Madame Des Loges contoit fort agréablement un voyage +qu'elle venoit de faire en Saintonge: elle y alloit, disoit-elle, de +temps en temps, pour raccommoder ce que M. Des Loges avoit gâté. Une +sotte femme d'un conseiller huguenot, nommée madame Madelaine, alla +parler de l'embarras où les Huguenots étoient ici durant le siége de +La Rochelle. «J'étois retirée, disoit-elle, chez mon oncle d'Arbaud, +secrétaire d'Etat, avec tous mes enfants; nous n'avions qu'une +chambre; ma fille me demandoit ses nécessités; je ne savois où mettre +sa chaise.--Fi! fi! vilaine, lui dit brusquement Fontenay, ne parlez +point ici de m.....» + +Une fois il rencontra à onze heures du soir, dans la rue, une fille +qui pleuroit; sa maîtresse la venoit de chasser. Il la trouva assez +jolie: il lui demanda si elle vouloit venir servir sa femme; elle y +va: mais elle fut bien étonnée quand elle vit que ce n'étoit qu'un +garçon. Il lui offre la moitié de son lit; elle le refuse: il +l'enferme et la tient six semaines à la prendre tantôt par menaces, +tantôt par douceur. Enfin, il en vient à bout, mais il s'en lassa +bientôt, et lui demanda si elle vouloit continuer le métier ou se +remettre à servir. Elle aima mieux se remettre à servir: il la paya +bien, et lui fit trouver condition. Il étoit sujet à faire de ces +tours-là. Il leur prit une plaisante vision au chevalier de Miraumont +et à lui: ils firent attacher à la poulie de leur grenier un grand +panier d'armée, et prirent deux gros crocheteurs, qui, quand il +passoit quelque jolie fille, en riant, la mettoient dans ce panier, et +puis la guindoient en haut. La fille n'avoit pas sitôt perdu terre +qu'elle ne pensoit qu'à se bien tenir. Quand elle étoit en haut, si +les deux galants, qui l'y attendoient, ne la trouvoient pas de leur +goût, elle retournoit incontinent par la même voie; mais si elle leur +plaisoit, ils en faisoient ce qu'ils pouvoient. + +Il cajola, je ne sais où, la veuve d'un bourgeois nommé Brunettière. +Cette femme étoit jolie, jeune et sans enfants; et quoique cet +homme-là parût extravagant et mal bâti, car il étoit tout percé de +coups et quasi estropié, elle se mit pourtant si bien dans la tête +qu'il la vouloit épouser, que quoiqu'il lui eût dit depuis mille fois +qu'il n'y avoit jamais pensé, et qu'il en disoit autant à toutes les +veuves et à toutes les filles, elle ne laissa pas de le croire, de +l'aimer et d'être dans une profonde mélancolie jusqu'à ce qu'elle +l'eût vu marié avec une autre; après, elle se guérit quand elle n'eut +plus d'espérance. + +Voici comment Fontenay se maria: il eut connoissance d'une grosse +mademoiselle Des Cordes, veuve d'un auditeur des comptes, qui étoit +mort incommodé, de sorte que cette femme n'avoit pu retirer toutes ses +conventions matrimoniales; elle vivotoit tout doucement, et alloit +manger chez madame Rouillard et chez madame Le Lièvre, de la rue +Saint-Martin, qui étoient des femmes riches et ses voisines. Fontenay, +alors capitaine aux gardes, la trouva à son goût; elle étoit gaie et +agissante. Le mariage fut fait du soir au matin: cette fois-là il +trouva chaussure à son pied, car c'étoit une maîtresse femme qui le +rangea si bien, qu'on dit que de peur il s'alla cacher une fois dans +le grenier au foin. Cela excuse Barinière que Fontenay Coup-d'Epée ait +choisi même retraite que lui. Il ne dura guère, et elle s'est +remariée. + +Pour le chevalier de Miraumont, son camarade, ce fut aussi un brave. +Il y avoit certaines gardes d'épée qu'on appeloit _à la Miraumont_. +C'étoit un assez plaisant homme. «Mon père, disoit-il, fit un jour +apporter une demi-douzaine d'oeufs frais pour déjeûner. J'en mangeai +quatre; mon père me dit:--Vous êtes un sot.--Je lui répondis: «Vous +avez menti, vieux b....., et quelques autres petites paroles de fils à +père...» + +Un jour qu'une femme, à qui il devoit de l'argent, l'étoit venu +trouver qu'il étoit encore au lit, pour l'empêcher d'y revenir une +autre fois, il l'alla conduire jusqu'à la porte de la rue tout nu, +car il couchoit toujours sans chemise; elle ne put jamais s'en +empêcher. «Je vous rendrai, lui disoit-il, ce que je vous dois.» + +On dit que lui, Fontenay, et quelques autres extravagants voulurent +éprouver de quelle façon on tombe quand on est sur un arbre que l'on a +coupé par le pied. On ne m'a su dire s'il y en eut de blessés. + + + + +FERRIER, + +SA FILLE ET TARDIEU. + + +Ferrier étoit un ministre de Languedoc, qui avoit tant de dons de +nature pour parler en public, que, quoiqu'il ne fût ni docte ni +éloquent, il passoit pourtant pour un grand personnage dans sa +province; il étoit patelin, populaire, et pleuroit à volonté; de sorte +qu'il avoit tellement charmé le peuple, qu'il le menoit comme il +vouloit. + +Durant un synode où il présidoit, une des meilleures églises du +Languedoc vaqua; il y avoit un jeune proposant de sa connoissance qui +ne savoit quasi rien alors, mais qui depuis fut un habile homme. +Ferrier lui dit qu'il falloit avoir cette église: «Laissez-moi faire.» +Il dit à la compagnie que les députés d'une telle église avoient jeté +les yeux sur un tel, qu'il falloit l'examiner. On donne un texte au +jeune homme pour le lendemain. Ce garçon se défioit extrêmement de ses +forces; Ferrier lui dit à peu près comme il s'y falloit prendre, tant +pour le sermon que pour la prière. La prière faite, le président fait +un grand soupir, comme s'il avoit été touché; puis, dès le milieu de +l'exorde, il s'écria: _Bon!_ Tout le monde, qui le regardoit comme un +oracle, ne douta pas que ce sermon ne fût bon, puisqu'il l'approuvoit; +et le jeune homme eut comme cela cette église. + +M. Le Fauscheur, un de nos ministres de Paris, qui a fait le _Traité +de l'action de l'orateur_, m'a dit qu'il s'étoit trouvé à un synode où +l'on avoit ordonné à Ferrier de faire une lettre pour le Roi. Il la +lut à l'assemblée, et sa belle voix leur imposa tellement, qu'ils en +furent comme ravis; un, entre autres, pria le modérateur qu'on lui +laissât lire en son particulier cette lettre; mais il en fut +incontinent désabusé, et en donna avis aux principaux; eux le dirent à +Ferrier, et lui marquèrent les endroits. Il reprit sa lettre, et +l'ayant relue en leur présence, ils furent encore dupés une seconde +fois; enfin, les plus sages s'avisèrent de la corriger sans en rien +dire, et on n'y laissa pas une période entière, tant il y avoit de +choses à changer. C'était l'homme du monde le plus avare, jusque là +que quand il étoit député en quelque synode, il vivoit si +mesquinement, et recherchoit avec tant de soin les repues-franches, +qu'il épargnoit les deux tiers de ce qu'on lui donnoit pour sa +dépense. + +Un homme de cette humeur était aisé à corrompre: aussi, lorsque, après +la mort de Henri IV, on eut résolu de sonder si on pouvoit gagner +quelques ministres, celui-ci alla au-devant de ceux qui offroient des +pensions de la cour. Pour cela et pour d'autres choses, il fut +déposé. Comme on parloit de le déposer, il dit: «Je m'en vais les +faire tous pleurer.» En effet, il prôna si bien qu'ils pleurèrent +tous; mais cela n'empêcha pas à la fin qu'on ne passât outre. Après il +fit un voyage à la cour, et en revint en poste avec un manteau doublé +de panne verte, pourvu de la charge de lieutenant criminel au +présidial de Nîmes. Le peuple, dont la plus grande part est de la +religion, quoique Ferrier ne se fût point encore révolté, s'émut +contre lui, et il eut de la peine à se sauver. La nuit, par l'aide +d'un de ses amis, il sortit de la ville et alla faire ses plaintes à +la cour. Il ne retourna pas pourtant à Nîmes; il vendit sa charge, et +il demeura à Paris. Là, il ne se fit pas catholique tout d'abord; il +fit bien des cérémonies avant que d'en venir là, et ne fit point +abjuration qu'il ne fut assuré d'une bonne pension que le cardinal Du +Perron lui fit donner par le clergé. Cependant, comme il étoit fourbe, +il les tenoit toujours en jalousie, et entretenoit commerce avec M. Du +Plessis-Mornay. Il lui avoit fait si bien espérer qu'il reviendroit, +que M. Du Plessis avoit eu promesse d'une place de professeur en +l'académie de Bâle en Suisse, où Ferrier lui faisoit accroire qu'il +transporteroit tout son bien, et qu'il s'y retireroit dès qu'il auroit +vendu deux maisons qu'il avoit à Paris: même il lui avoit promis de +faire imprimer la réfutation du livre qu'il avoit publié en changeant +de religion; car, depuis sa déposition, il avoit étudié et s'étoit +rendu savant. Mais, lorsque M. Du Plessis vint à Paris pour aller à +Rouen à l'assemblée des notables, il lui manqua de parole, et montra +bien qu'il ne faisoit cela que pour tenir, comme j'ai dit, les autres +en jalousie; car M. Du Plessis lui ayant écrit qu'il le prioit de le +venir trouver en maison tierce, afin de conférer à loisir et en +secret, Ferrier épia l'heure que M. Du Plessis étoit avec des évêques +et des chevaliers de l'ordre, et, entrant, courut l'embrasser, et lui +dit tout haut qu'il n'y avoit point de différence de religion qui +l'empêchât de lui rendre ce qu'il lui devoit, et fit tant que les +catholiques qui se trouvèrent à cette visite crurent en effet que cet +homme pourroit bien leur échapper, et pour le retenir, ils lui firent +augmenter sa pension. + +Depuis, il fut connu du cardinal de Richelieu, qui le mena au voyage +de Nantes, durant lequel il coucha toujours dans sa garde-robe, et le +cardinal le goûta tellement qu'il lui donna le brevet de secrétaire +d'Etat; auparavant il avoit fait beaucoup de dépêches, et pour quelque +affaire qui survint, il eut l'ordre de prendre la poste pour se rendre +à Paris le plus tôt qu'il lui seroit possible. Il avoit déjà de l'âge; +il n'étoit point accoutumé à ce travail, la fièvre le prit à son +arrivée à Paris, et il en mourut au bout de huit jours avec un regret +extrême de ne pouvoir jouir de l'emploi avantageux qui lui étoit +destiné, et pour lequel il avoit pris tant de peine. + +Sa femme demeura de la religion; mais ses enfants, un fils et une +fille, furent catholiques. Le fils, comme nous verrons ailleurs, ne +dura guère; la fille, devenue héritière, fut enlevée par un M. +d'Oradour de Limousin, qui avoit aussi été de la religion, et que M. +de La Meilleraye affectionnoit. Elle fit tant la diablesse qu'il fut +contraint de la rendre. Il se paroit pour tâcher à lui plaire; mais +elle lui déchiroit son collet, et le menaçoit de lui arracher les yeux +s'il en venoit à la violence. + +Depuis, Tardieu, lieutenant-criminel, l'épousa, car on la lui avoit +promise s'il la tiroit des mains de d'Oradour, et il y servit; mais +cette réputation qu'elle s'étoit acquise par une si courageuse +résistance, ne dura pas long-temps, car elle devint bientôt la plus +ridicule personne du monde, et elle a bien fait voir que ç'a été +plutôt par acariâtreté qu'autrement qu'elle résista à d'Oradour. + +Son père étoit un homme libéral auprès d'elle; elle a bien de qui +tenir, car sa mère n'est guère moins avare qu'elle, et le +lieutenant-criminel est un digne mari d'une telle femme. Elle étoit +bien faite; elle jouoit bien du luth; elle en joue encore; mais il n'y +a rien plus ridicule que de la voir avec une robe de velours pelé, +faite comme on les portoit il y a vingt ans, un collet de même âge, +des rubans couleur de feu repassés, et de vieilles mouches toutes +effilochées, jouer du luth, et, qui pis est, aller chez la Reine. Elle +n'a point d'enfants; cependant sa mère, son mari et elle n'ont pour +tous valets qu'un cocher: le carrosse est si méchant et les chevaux +aussi, qu'ils ne peuvent aller; la mère leur donne l'avoine elle-même; +ils ne mangent pas leur soûl. + +Elles vont elles-mêmes à la porte. Une fois que quelqu'un leur étoit +allé faire visite, elles le prièrent de leur prêter son laquais pour +mener les chevaux à la rivière, car le cocher avoit pris congé. Pour +récompense, elles ont été un temps à ne vivre toutes deux que du lait +d'une chèvre. Le mari dit qu'il est fâché de cette mesquinerie. Dieu +le sait! Pour lui il dîne toujours au cabaret aux dépens de ceux qui +ont affaire de lui, et le soir il ne prend que deux oeufs. Il n'y a +guère de gens à Paris plus riches qu'eux. Il a mérité d'être pendu +deux ou trois mille fois. Il n'y a pas un plus grand voleur au monde. + +Le lieutenant-criminel logeoit de petites demoiselles auprès de chez +lui, afin d'y aller manger; il leur faisoit ainsi payer la protection. + +Sa femme le suivoit partout: elle coucha avec lui à Maubuisson; le +matin, comme ils partoient, les moutons alloient aux champs: «Ah! les +beaux agneaux! dit-elle.» Il lui en fallut mettre un dans le carrosse. + +Elle demanda une fois à souper au valet-de-chambre d'un marquis qui +avoit une affaire contre un filou, qu'il vouloit faire pendre: il lui +refusa; elle alla avec son mari souper chez leur serrurier. + +Le lieutenant dit à un rôtisseur qui avoit un procès contre un autre +rôtisseur: «Apporte-moi deux couples de poulets, cela rendra ton +affaire bonne.» Ce fat l'oublia; il dit à l'autre la même chose; ce +dernier les lui envoya avec un dindonneau. Le premier envoie ses +poulets après coup; il perdit, et pour raison; le bon juge lui dit: +«La cause de votre partie étoit meilleure de la valeur d'un dindon.» + +M. l'évêque de Rennes, frère aîné du maréchal de La Mothe, alla en +1659 pour parler au lieutenant-criminel; sa femme vint ouvrir, qui lui +dit que le lieutenant-criminel n'y étoit pas, mais que s'il vouloit +faire plaisir à madame, il la meneroit jusqu'à l'hôtel de Bourgogne, +où elle vouloit aller voir l'_OEdipe_ de Corneille. Il n'osa refuser, +et, la prenant pour une servante, il lui dit: «Bien, allez donc +avertir madame.» Elle s'ajusta un peu, et puis revint. Lui, lui +disoit: «Mais madame ne veut-elle pas venir?» Enfin, elle fut +contrainte de lui dire que c'étoit elle. Il la mena, mais en +enrageant. Elle vouloit qu'il entrât avec elle; il s'en excusa, et lui +envoya le carrosse du premier qu'il rencontra pour la ramener[91]. + + [91] Le lieutenant-criminel Tardieu et sa femme, aussi avare que + lui, furent assassinés le 24 août 1665, dans leur maison du quai + des Orfèvres. Tout le monde connoît les beaux vers de la dixième + satire dans lesquels Despréaux peint ce hideux couple. Tallemant + fait connoître plusieurs traits de leur avarice qui avoient + échappé au satirique. + + + + +DU MOUSTIER[92]. + + +Du Moustier étoit un peintre en crayon de diverses couleurs; ses +portraits n'étoient qu'à demi et plus petits que le naturel. Il savoit +de l'italien et de l'espagnol; je pense qu'il aimoit fort à lire, et +il avoit assez de livres. C'étoit un petit homme qui avoit presque +toujours une calotte à oreilles, naturellement enclin aux femmes, sale +en propos, mais bon homme et qui avoit de la vertu. Il étoit logé aux +galeries du Louvre comme un célèbre artisan[93]; mais sa manière de +vivre et de parler y attiroit plus les gens que ses ouvrages. Son +cabinet étoit pourtant assez curieux: il y avoit sur l'escalier une +grande paire de cornes, et au bas: «Regardez les vôtres;» et au bas de +ses livres: «Le diable emporte les emprunteurs de livres.» + + [92] Daniel Du Moustier, célèbre peintre de portraits, né vers + 1550, mort en 1631. Il excelloit pour le portrait au crayon en + trois couleurs. (Voyez _la Biographie universelle_ de Michaud.) + L'auteur de l'article ne paroît pas avoir connu une seule des + anecdotes racontées par Tallemant. On conserve à la Bibliothèque + Sainte-Geneviève deux volumes in-folio remplis de portraits + dessinés par Du Moustier. Il y en a beaucoup qui ne sont + qu'ébauchés; un grand nombre représentent malheureusement des + personnages inconnus. Le père de Du Moustier étoit peintre, et + dessinoit le portrait dans le même genre. Le Recueil de + Sainte-Geneviève contient beaucoup de portraits du temps de + Charles IX, qui sont nécessairement les ouvrages du père. + + [93] Le mot _artisan_ exprimoit encore, sous la minorité de Louis + XIV, un excellent ouvrier dans les arts libéraux. _Artiste_, dans + le sens d'ouvrier, qui travaille avec esprit et avec art, se + trouve dans le Dictionnaire de Richelet; Genève, 1680. + +Il y avoit une tablette où il avoit écrit: _Tablette des sots_: le +père Arnoul, confesseur du Roi, qui étoit un glorieux Jésuite, lui +demanda qui étoient ces sots. «Cherchez, cherchez, lui dit-il, vous +vous y trouverez.» Un autre Jésuite s'y trouva effectivement, et lui +ayant demandé pourquoi, sans se nommer, Du Moustier lui répondit en +grondant, car il n'aimoit point les Jésuites: «Parce qu'il a dit que +Henri IV avoit été nourri de biscuits d'acier.» A propos de livres, il +contoit lui-même une chose qu'il avoit faite à un libraire du +Pont-Neuf, qui étoit une franche escroquerie; mais il y a bien des +gens qui croient que voler des livres ce n'est pas voler, pourvu qu'on +ne les revende point après. Il épia le moment que ce libraire n'étoit +point à sa boutique, et lui prit un livre qu'il cherchoit il y avoit +long-temps. Je crois que la plupart de ceux qu'il avoit lui avoient +été donnés. + +Il savoit par coeur plus de la moitié de deux volumes in-folio de deux +ministres, Aubertin et Le Faucheur, sur la matière de l'Eucharistie, +et il les avoit peints, et un autre aussi nommé Daillé. Du Moustier +n'étoit catholique qu'à gros grains. + +Il avoit un petit cabinet séparé plein de postures de l'Arétin. Outre +cela il savoit toutes les sales épigrammes françoises. J'ai vu un de +ses cousins germains à Rome, du même métier, qui savoit aussi mille +vers comme cela. + +Il n'aimoit pas plus les médecins que les Jésuites, et il les appeloit +_les magnifiques bourreaux de la nature_. + +Le premier président de Verdun[94] désira de le voir; un de ses amis +le voulut mener. «Je ne suis ni aveugle ni enfant, j'irai bien tout +seul,» répondit-il. Il y va; le premier président donnoit audience à +beaucoup de monde; enfin, il dit: «J'ai mal à la tête.» On fit donc +sortir tout le monde; il n'y eut que Du Moustier qui dit qu'il vouloit +parler à monsieur le premier président qui avoit souhaité de le voir; +il vient et avoit fait dire que c'étoit Du Moustier. Le premier +président lui dit: «Vous, M. Du Moustier! Vous êtes un homme de +bonne mine pour être M. Du Moustier!» Lui regarde si personne ne +le pouvoit entendre, et, s'approchant de M. de Verdun, il lui dit: +«J'ai meilleure mine pour Du Moustier que vous pour premier +président[95].--Ah! cette fois-là, dit le président, je reconnois que +c'est vous.» Ils causèrent deux heures ensemble le plus familièrement +du monde. + + [94] Nicolas de Verdun, premier président du Parlement de Paris + avoit succédé à Achille de Harlay. Il mourut le 16 mars 1627. + + [95] Verdun avoit la bouche de côté. + +Quand il peignoit les gens il leur laissait faire tout ce qu'ils +vouloient; quelquefois seulement il leur disoit: «Tournez-vous.» Il +les faisoit plus beaux qu'ils n'étoient, et disoit pour raison: «Ils +sont si sots qu'ils croient être comme je les fais, et m'en paient +mieux.» + +Il avoit peint M. de Gordes, capitaine des gardes-du-corps, par le +commandement du feu Roi: «Autrement, disoit-il, je ne m'y fusse jamais +résolu, car il est trop laid.» Il l'appeloit _le cadet du diable_. + +Une fois qu'il étoit chez M. d'Orléans, Du Pleix, l'historiographe, y +vint; M. d'Orléans lui fit des complimens sur son histoire[96]. «Il +n'y a, dit Du Pleix, que cet homme-là, montrant Du Moustier, qui soit +mon ennemi.--Votre ennemi! répondit Du Moustier; vous ne m'avez fait +ni bien ni mal. A la vérité, je ne saurois souffrir qu'étant créature +de la reine Marguerite, vous la déchiriez comme vous faites; puis, +elle est de la maison royale: si j'avois du crédit en France, je vous +ferois châtier. Et puis, vous allez dire qu'autrefois en France tous +les hommes étoient sodomistes, et ne se marioient qu'après s'être +lassés de garçons!» + + [96] M. de Bassompierre, dans la Bastille y avoit fait des + remarques de bien des impertinences. (T.) + +Il avoit mis sous le portrait de mademoiselle de Rohan: _La princesse +Gloriette_, et sous celui du comte de Harcourt: _Le parangon des +princes cadets_; au bas de celui d'une madame de la Grillière, il +avoit écrit: «Elle n'a oublié qu'à payer.» + +Vaillant, peintre flamand, natif de Lille, qui peint au crayon comme +lui, à celles qui ne le payoient pas, il faisoit comme des barreaux +sur leurs portraits, et disoit qu'il les tenoit en prison jusqu'à ce +qu'elles eussent payé. + +La plus belle aventure qui lui soit arrivée, c'est que le cardinal +Barberin, étant venu légat en France, durant le pontificat de son +oncle, eut la curiosité de voir le cabinet de Du Moustier et Du +Moustier même. Innocent X, alors monsignor Pamphilio, étoit en ce +temps-là dataire et le premier de la suite du légat; il l'accompagna +chez Du Moustier, et voyant sur la table l'Histoire du concile de +Trente, de la superbe impression de Londres, dit en lui-même: +«Vraiment c'est bien à un homme comme cela d'avoir un livre si rare!» +Il le prend et le met sous sa soutane, croyant qu'on ne l'avoit point +vu; mais le petit homme, qui avoit l'oeil au guet, vit bien ce +qu'avoit fait le dataire, et, tout furieux, dit au légat «qu'il lui +étoit extrêmement obligé de l'honneur que Son Eminence lui faisoit; +mais que c'étoit une honte qu'elle eût des larrons dans sa compagnie;» +et sur l'heure, prenant Pamphile par les épaules, il le jeta dehors en +l'appelant _bourgmestre de Sodome_, et lui ôta son livre. + +Depuis, quand Pamphile fut créé pape, on dit à Du Moustier que le pape +l'excommunieroit et qu'il deviendroit noir comme charbon. «Il me fera +grand plaisir, répondit-il, car je ne suis que trop blanc.» Malherbe, +comme vous avez vu, dit quasi la même chose à M. de Bellegarde, et le +maréchal de Roquelaure avant eux eut la même pensée. Henri IV lui dit +un jour: «Mais d'où vient qu'à cette heure que je suis roi de France +paisible, et que j'ai tout à souhait, je n'ai point d'appétit, et +qu'en Béarn, où je n'avois point du pain à mettre sous les dents, +j'avois une faim enragée?--C'est, lui dit le maréchal, que vous étiez +excommunié; il n'y a rien qui donne tant d'appétit.--Mais si le pape +savoit cela, reprit le Roi, il vous excommunieroit.--Il me feroit +grand honneur, répondit l'autre, car je commence à être bien blanc, et +je deviendrais noir comme en ma jeunesse.» + +A la mort de Du Moustier, le chancelier, par l'instigation des +Jésuites, fit acheter tous les livres qu'il avoit contre eux et les +fit brûler. + + + + +LE PRÉSIDENT LE COGNEUX[97]. + + +Le père du président Le Cogneux étoit maître des comptes[98]; il y a +deux ans ou environ que son fils, reçu président au mortier comme +lui[99], en une audience de l'édit, menaça un avocat de l'envoyer en +bas. Les avocats, irrités de cela, recherchèrent sa naissance, et ils +trouvèrent que le père du maître des comptes étoit procureur et fils +d'un potier d'étain, qui fut surnommé _Le Cogneux_, à cause qu'il +cognoit sans cesse[100]. + + [97] Le véritable nom est le Coigneux. Tallemant l'écrit comme on + avoit l'habitude de le prononcer. + + [98] Antoine Le Coigneux, maître des comptes, en 1572, père du + président. + + [99] Le fils fut reçu président à mortier le 20 août 1652. + + [100] Guillaume le Coigneux, marchand potier d'étain, mourut en + 1505, et Sara Ral, sa femme, en 1517; on voyoit leur épitaphe au + charnier des Innocens. Gilles Le Coigneux, leur fils, a été + procureur au Parlement, et leur petit-fils est devenu conseiller. + + +Le feu président, comme j'ai dit ailleurs, eut sa charge pour rien. +Etant chancelier de Monsieur, et étant veuf pour la seconde fois, il +prétendoit être cardinal[101]. Puy-Laurens et lui, voyant qu'on se +moquoit d'eux, firent aller leur maître en Lorraine. Puy-Laurens, +amoureux de la princesse de Phalsbourg, croyoit l'épouser, et vouloit +être beau-frère de son maître. Le Cogneux, dit-on, s'opposa au mariage +de la princesse Marguerite, aujourd'hui madame d'Orléans, et ce fut +pour cela qu'on l'envoya à Bruxelles pour cabaler avec la Reine-mère +et l'infante; et après on lui manda qu'il y demeurât. + + [101] On m'a dit que le cardinal de Richelieu dit une fois: «M. + Le Cogneux ne sauroit être d'église.» C'est que Le Cogneux avoit + épousé clandestinement la fille d'un sergent, si je ne me trompe, + qui étoit fort belle; elle s'appeloit Marie Droguet. On ajoute + qu'il s'en défit gaillardement afin de n'avoir plus cet obstacle + à sa fortune. (T.) + +Ç'a été toujours un homme assez extraordinaire. Il lui prit envie à +Bruxelles, étant en colère contre ses gens, d'essayer si on ne pouvoit +vivre sans valets. Il donna congé à tous ses domestiques pendant trois +mois, se mit dans une chambre tout seul, faisoit son lit, alloit au +marché et mettoit son pot au feu; mais il en fut bientôt las. + +Il avoit un peu la mine d'un arracheur de dents; cela n'empêcha pas +qu'avant d'aller en Lorraine, comme il étoit en crédit chez Monsieur, +il n'eût eu une belle galanterie avec une madame Guillon, femme d'un +conseiller au parlement, qu'on appeloit _le teston rogné du palais_, +parce qu'il n'avoit point de lettres. Cet homme l'avoit épousée pour +sa beauté, fut déshérité à cause de ce mariage; mais, après la mort du +père, son frère et lui s'accommodèrent. Elle étoit aussi belle que +personne de son temps; la Reine-mère[102] disoit: «_È bella sta +Guillon mi ressemble._» + + [102] Marie de Médicis. + +Le Cogneux, veuf de sa première femme, pour voir plus commodément +madame Guillon, acheta cette maison à Saint-Cloud qu'il a eue jusqu'à +sa mort, parce qu'elle étoit vis-à-vis de celle de Guillon. Au fort de +cette amourette il se marie avec une demoiselle de Ceriziers[103]. +C'est la mère de Bachaumont, qui n'étoit guère moins belle que madame +Guillon. Au commencement cette femme ne bougeoit d'avec la maîtresse +de son mari, et la croyoit la plus honnête femme du monde; enfin, +l'imprudence des amants lui découvrit toute l'histoire. Le Cogneux +n'osoit plus aller chez ses amours qu'en cachette; mais madame +Guillon, pour faire dépit à cette femme, voulut qu'elle sût que Le +Cogneux la voyoit toujours; mais le mari ne vouloit point donner ce +déplaisir-là à sa femme. + + [103] Marie Ceriziers, dont le père étoit maître des comptes. + (T.) + +Au bout de quelque temps, Le Cogneux eut jalousie de ce qu'un avocat +nommé Des-Estangs, de leurs amis, et qui étoit de l'intrigue, avoit +couché à Saint-Cloud chez madame Guillon, et, de rage, il porte à sa +femme toutes les lettres de madame Guillon, et jure de ne la plus +voir: voilà cette femme au désespoir. Elle fit durant quelques années +toutes les choses imaginables pour lui parler, et elle étoit si +transportée que son confesseur fut obligé de lui permettre de parler à +cet homme, de peur qu'elle ne se désespérât; mais elle n'en put jamais +venir à bout. Enfin, le temps la guérit, et elle se mit dans la +dévotion: je pense qu'elle vit encore. Elle disoit à madame Pilou: «Ma +chère, quand je revins de ma folie, j'étais aux champs; ah! disois-je, +je pense que voilà de l'herbe; ce sont là des moutons: avant cela je +ne voyois pas ce que je voyois.» + +Comme il étoit en Angleterre avec la Reine-mère, il lui vint fantaisie +de se marier, et il épousa sa troisième femme, qui étoit fille +d'honneur de la Reine-mère. Un gentilhomme, nommé Sémur, l'alloit +épouser; elle le pria de trouver bon qu'elle prît M. Le Cogneux, +puisque c'étoit son avantage. En revanche, le président donna sa fille +à Sémur. + +Cette troisième femme a eu ensuite du bien par succession. Le +président revint après la mort du cardinal de Richelieu, et fut +rétabli dans tous ses biens. + +Il s'avisa une fois de vouloir être dévot; quelques jours après il se +promenoit à grands pas dans sa salle, et tout rêveur: «Qu'avez-vous? +lui dit-on.--Ma foi! répondit-il, je n'y trouve pas mon compte, je n'y +suis pas propre: il faut aller son train ordinaire.» + +Il appeloit sa femme _Présidentelle_, parce qu'elle est petite: c'est +une honnête femme et fort complaisante. Il l'amena de deux cents +lieues d'ici, ayant la petite-vérole: «Tu iras bien, on t'enveloppera +dans le carrosse.» Elle n'avoit apparemment que la petite-vérole +volante. + +Il se mit une fois en tête de planter à Saint-Cloud, qu'il a fait +assez ajuster, sans considérer qu'il présidoit à l'édit[104]. Pour +cela il falloit coucher assez souvent à sa maison. Le matin il partoit +à quatre heures avec sa _Présidentelle_, alloit au Palais, et +retournoit dîner à Saint-Cloud; et elle, tandis qu'il étoit au Palais, +s'alloit habiller au logis. On ne sauroit trouver une plus généreuse +belle-mère; elle a fait faire aux enfants de son mari tous les +avantages qu'ils pouvoient souhaiter, encore qu'elle eût une fille et +un fils. + + [104] La chambre de l'édit étoit mi-partie, et composée de + magistrats catholiques et réformés. Les causes des protestants + étoient portées à cette chambre. Ces chambres cessèrent d'exister + dès avant la révocation de l'édit de Nantes. + +Il aimoit les fêtes comme un écolier, et étoit assez las de son métier +de président. Étant travaillé d'une courte haleine, il alla bâtir une +grande maison au bout du Pré-aux-Clercs pour avoir un grand jardin où +se promener, comme on lui avoit ordonné de respirer l'air tout à son +aise. A ce bâtiment on verra bien qu'il y avoit quelque chose qui +n'alloit pas bien dans sa tête. On disoit en riant: «N'a-t-il pas +raison? car il y a une si longue traite de Paris à Saint-Cloud, qu'il +faut bien se reposer en chemin.» Pour lui, il disoit: «Je n'ai affaire +qu'à deux sortes de gens, aux plaideurs, qui me viendront chercher en +quelque lieu que je sois: ne voilà-t-il pas une grande discrétion? et +à mes amis, qui iroient bien plus loin pour me voir.» Un jour que +Ruvigny dînoit chez lui, il le tire à la fenêtre et lui dit: «Vous ne +sauriez croire combien je suis sujet aux vertiges!» + +Son fils aîné étant reçu en survivance, épousa la veuve d'un +secrétaire du conseil, nommé Galand, homme de fortune, et elle fille +d'un notaire[105]: elle pouvoit avoir deux ans plus que lui; mais, +hors qu'elle est trop grosse, elle n'étoit point mal faite et n'avoit +point eu d'enfants[106]. Il eut un rival, c'étoit Cossé, cadet de +Brissac, qui, faisant l'offensé, prit la campagne avec la résolution +de tuer Le Cogneux, s'il ne lui donnoit dix mille écus; il disoit que +ce n'étoit pas par avarice, et qu'il les donneroit aux pauvres, mais +seulement pour punir l'outrecuidance de ce bourgeois. Le Cogneux, d'un +autre côté, se mit dans la garde du parlement, et ne marchoit qu'avec +escorte. Tout le monde accuse le maréchal de La Meilleraye de cette +extravagance, car, comme nous verrons ailleurs, ce fut lui qui fit +bailler au Plessis-Chivray vingt mille écus par madame de La +Basinière; mais il y avoit bien de la différence, car il y avoit +quelque chose d'écrit, et ici celle que Cossé prétendoit étoit mariée. +Le père disoit que quand il auroit donné des coups de bâton au +maréchal, il ne seroit pas en si grand danger, que seroit le maréchal +s'il l'avoit touché du bout du doigt. Cette fois le maréchal avoit +trouvé des gens aussi fous que lui. On dit qu'en ce temps-là cinq ou +six officiers aux gardes, tous enfants de Paris, prirent la querelle +de Le Cogneux, mais que Cossé ne voulut pas leur faire l'honneur de +tirer l'épée avec eux. Ils en firent des railleries tout haut au +Palais-Royal, et se disoient l'un à l'autre, pour dire une chose +impossible: «Tu feras aussitôt cela que de faire que Cossé se batte.» +Cossé, voyant qu'on se moquoit de cette levée de bouclier, s'en alla +en Bretagne sans revenir à Paris, pour faire qu'on crût qu'il en étoit +sorti en ce dessein. Depuis, cela s'accommoda. + + [105] Ce notaire s'appeloit Le Camus. (T.) + + [106] Elle alla au conseil à M. le président de Nesmond, qui + aimoit son mari, pour savoir qui elle épouseroit de M. de + Maisons, ou de M. Le Cogneux. «Ne venez-vous point ici, lui + dit-il, madame, après avoir pris votre résolution?--Non, + monsieur.--Si cela est, reprit-il, M. de Maisons est bien mieux + votre fait.--Mais M. de Maisons a des enfants, dit-elle en + l'interrompant.--Oh! je vois bien que votre résolution est + prise.» Et n'en voulut plus parler. (T.) + +La femme de Le Cogneux fut bientôt repentante de ce qu'elle avoit +fait, et elle a bien payé la gloire d'être présidente au mortier. Il +est coquet naturellement. J'ai entendu dire à un de ses amis que, dès +qu'il voyoit une eleveure[107], il se faisoit donner un lavement; si +est-il pourtant aussi noir qu'un autre, et la mine aussi brutale qu'on +la sauroit avoir, et sa mine ne trompe point. Il a de l'esprit quand +il veut; pour la conscience, vous en jugerez par ce que je vais +écrire, et ce que vous en verrez dans les autres Mémoires de la +Régence. Je dirai cependant que Bachaumont[108], son cadet, lui vola +quatre cents pistoles, et en un temps qu'il n'en avoit guère. Ce jeune +homme s'en confessa à un Jésuite, qui dit à Le Cogneux, qui avoit fait +mettre ses valets en prison, qu'il les en fît sortir, et qu'ils +n'étoient point coupables, mais son frère; Bachaumont soutenoit qu'il +n'avoit point pris cet argent. Les porteurs, qui avoient porté +Bachaumont après le vol, disoient que quand il retourna d'où il étoit +allé, il étoit beaucoup plus léger. Lui disoit: «C'est que je n'avois +pas été à la garde-robe, et que j'y fus dans cette maison.» + + [107] _Éleveure_, ou bouton qui se lève à la peau. + + [108] Boischaumont, on dit vulgairement Bachaumont + (T.)--Bachaumont a eu quelque part au _Voyage_ de Chapelle. Ce + joli ouvrage n'auroit pas dû porter les noms de deux auteurs. + +Revenons à la femme de Le Cogneux le jeune: elle eut huit jours du +plus beau temps du monde, car le mari eut huit jours de complaisance. +Il a l'esprit agréable quand il lui plaît; elle étoit aussi contente +qu'on se le peut imaginer; mais, au bout de ce temps-là, on dit qu'en +une compagnie il dit, pensant dire une plaisante chose: «Je vais +revoir ma vieille;» qu'elle le sut, et qu'elle en pensa enrager, car, +outre qu'elle a toujours été jalouse, et qu'elle a bien donné de +l'exercice à son mari sur cet article, elle a quelque chose de fort +bourgeois, et elle s'est toujours prise pour une autre. Quand Le Camus +l'aîné, son frère, voulut épouser la fille de De Vouges, +l'apothicaire, elle, qui se voyoit dans l'opulence, car son mari avoit +déjà fait fortune, comme si le fils d'un notaire, à qui on assuroit +cent mille livres après la mort du père, eût été bien gâté de prendre +la fille d'un apothicaire avec vingt-cinq mille écus et assez jolie, +lui qui n'étoit qu'un idiot (il l'a bien fait voir, car il s'est ruiné +depuis), elle s'y opposa, fit fermer la porte du jardin qui alloit +chez son père, et fut un an sans vouloir voir ni le père ni le fils. +M. de Maisons le père la voulut épouser, et aussi le procureur-général +Fouquet. Elle ne voulut point être belle-mère. Feu Noailles, Cossé et +M. de Schomberg y pensèrent; elle disoit que les gens de la cour la +mépriseroient. Son beau-frère Galand lui dit toute l'humeur de Le +Cogneux, et ajouta: «Je sais bien que vous ne manquerez pas de le lui +redire; mais je veux acquitter ma conscience.» Elle n'y manqua pas. Le +Cogneux dit à Galand: «Vous ne me connoissez pas mal; mais si votre +belle-soeur veut être tant soit peu complaisante, je vivrai fort bien +avec elle.» + +Le grand vacarme arriva du temps de Pontoise[109], où Le Cogneux +étoit, pour un paquet que Le Camus apporta au secrétaire de Le +Cogneux. Ce secrétaire avoit été tout petit à elle; il y avoit dedans +une lettre par laquelle il ordonnoit à cet homme d'aller trouver je ne +sais quelle femme, et de lui donner de l'argent pour faire aller +madame de Boudarnault à Mantes[110]. Ce secrétaire qu'elle fit venir +lui dit: «Madame, si vous me croyez vous dissimulerez; un autre +recevra la commission qu'on me donne, et n'aura pas pour vous toutes +les considérations que j'aurai; laissez-moi faire, vous vous en +trouverez bien avec le temps.» Elle ne le veut point croire, et écrit +à son mari une lettre où il y avoit quelque chose d'assez plaisant, et +quelque chose aussi de fort offensant, et elle appeloit ces femmes en +trois endroits, _vos putains_; il y avoit que ce seroit une belle +chose que de voir arriver tout cet attirail dans une petite ville, où +rien ne se peut cacher, et Le Cogneux, piqué de cette lettre, ordonne +quelque temps après à ce secrétaire de fermer la porte du jardin dont +nous avons déjà parlé, car il logeoit chez sa femme, sous prétexte +qu'encore qu'en allant à Pontoise on eût ôté tout le meilleur de la +maison, on pouvoit pourtant soustraire beaucoup de choses dont il +étoit chargé par le contrat de mariage; il voulut faire retirer en +même temps les papiers; mais une dame, chez qui on les avoit mis, dit +que comme elle les avoit reçus du mari et de la femme tout ensemble, +elle ne pouvoit les rendre que par l'ordre de l'un et de l'autre. +Madame Le Cogneux prend cela pour un grand outrage, comme si le mari +n'étoit pas le maître de la communauté, et s'il n'avoit pas les +papiers en sa puissance. Le secrétaire, ayant reçu l'ordre de faire +fermer la porte du jardin, dit à madame Le Cogneux qu'il en étoit au +désespoir; elle lui dit qu'il la fît boucher; mais à peine cette porte +étoit-elle à demi bouchée qu'elle fait l'enragée, veut battre les +maçons, et la porte demeura ainsi jusqu'au retour du président, qui la +fit boucher tout-à-fait. + + [109] En 1652, qu'une partie du Parlement y alla. (T.) + + [110] Madame de Boudarnault étoit fort décriée. (T.) + +Madame Pilou, qui, après, se mêla de les accommoder, dit que madame Le +Cogneux mettoit en fait que ce mauvais traitement venoit de ce qu'elle +n'avoit pas voulu donner tout son bien à Bachaumont, qui l'eût redonné +à son frère. Le président répondoit à cela qu'il ne le voudroit pas +quand sa femme le voudroit; qu'après tout Bachaumont en seroit le +maître, et que n'ayant que deux ans moins que sa femme, il ne vivroit +apparemment guère plus qu'elle. Elle disoit aussi qu'il ne lui donnoit +que six pistoles par mois pour ses menus plaisirs. Le secrétaire a +fait voir à madame Pilou les comptes qu'elle arrête elle-même, puis le +mari les signe. Elle a pris dix pistoles par mois pour son jeu; mais +il n'a tenu qu'à elle d'en prendre davantage. Par malice elle avoit +fait mettre sur ce compte: + + «_A madame la présidente_, pour faire ses dévotions le premier + dimanche du mois, 3 liv.......... + +Trois sottes femmes, sa soeur, femme de Galand, cadet du mari de +madame Le Cogneux, car ils avoient épousé les deux soeurs, madame +Garnier[111] et madame Le Camus, qui sont deux de Vouges, soeurs, ont +mis de l'huile dans le feu, mais surtout la Galand. C'étoit une assez +belle femme, mais un peu colosse, et toujours parée comme la foire +Saint-Germain, qui faisoit la jolie quoiqu'elle eût l'air furieusement +bourgeois, et l'esprit encore plus. Son mari n'en étoit pas trop le +maître, et ne lui a jamais montré les dents que quand, averti du +scandale que causoit un nommé Mazel, espèce de violon qui étoit son +galant, il le chassa de chez lui, et donna quelque horion à la +donzelle. On n'a jamais parlé que de celui-là. + + [111] Cette Garnier est celle qui a fait le mariage. (T.) + +On dit que cette acariâtre a tenu garnison quelquefois des quinze +jours entiers dans la chambre de sa soeur, et n'alloit pas seulement à +la messe de peur que le mari ne lui fît fermer la porte, et il lui est +arrivé d'y faire mettre le pot-au-feu. + +Durant ce divorce, Le Cogneux et quelques-uns de ses amis entendirent +par la cheminée que la Galand disoit: «Otez-moi ma robe, je lui veux +aller donner des coups de bâton.» Lui, sans s'émouvoir autrement, fit +apporter des verges. «Si elle vient, leur dit-il, vous verrez beau +jeu.» + +Quand Camus fut mis en prison pour vingt-deux mille livres, la +présidente pesta terriblement: «Le beau-frère d'un président au +mortier, le laisser mener en prison comme cela!» disoit-elle. Le +Cogneux répondoit à ceux qui lui en parloient: «On ne l'a fait qu'à +cause que cet homme vit mal avec moi; mais que ma femme m'en prie, et +je le ferai sortir dans deux heures.» Elle ne voulut pas lui en avoir +l'obligation: Galand paya pour Camus[112]. + + [112] Il s'étoit ruiné à faire le beau, et à se fourrer parmi les + gens de cour. (T.) + +Ces sottes femmes, en parlant d'elles, disent: _Des femmes de notre +condition_, et ces femmes de condition ont laissé mourir quasi sur un +fumier leur cadet, le petit Camus; à peine eut-il une bière. Ce fut +mademoiselle de Bussy, dont il avoit été un peu épris, qui lui fit +administrer les sacrements à ses dépens. + +Enfin, l'année de Pontoise ne finit point que madame la présidente ne +se mît dans un couvent; ce fut aux filles de Saint-Thomas, près la +porte de Richelieu: elle y entra par surprise, car l'archevêque crut +que c'étoit pour quelque retraite de dévotion, et lui accorda cela +comme à la belle-soeur de madame de Toré[113], qu'il connoissoit fort +à cause de Saint-Cloud. Le Cogneux y fut promptement; elle lui dit +qu'elle ne s'étoit pas mise dans un couvent pour en sortir, et lui +tourna le dos. Lui, fit faire aux religieuses toutes les +significations nécessaires. L'archevêque la voulut faire sortir; il ne +voulut pas, car il la pouvoit tirer de là quand il eût voulu. Elle et +sa soeur dirent cent sottises à la grille à madame Pilou, qui y fut +pour mettre les holà. Elle parloit pourtant de son mari avec respect, +et s'en remit à M. de Mesmes et à M. de Novion, et prétend sur toutes +choses que le secrétaire sorte. Lui, ne la voulut recevoir que comme +il lui plaisoit, sans conditions, car il vouloit mettre des gens +affidés auprès d'elle pour empêcher ses parents de la voir: il fallut +en passer par là. + + [113] Madame de Toré étoit soeur du président Le Cogneux. (T.) + +L'été suivant, comme il eut acheté la terre de Morfontaine, vers +Senlis, ils eurent dispute sur les meubles qu'il y vouloit faire +porter; cela alla à rupture, et il s'aperçut quelques jours après +qu'elle enlevoit tantôt dans son carrosse, tantôt dans les carrosses +de ses amies, ce qu'elle avoit de meilleur. Il s'y opposa, disant +qu'il en étoit chargé; ils s'échauffèrent; elle demanda à se séparer, +et nomma pour arbitres le président de Novion et le président +Bailleul, et lui le président de Champlâtreux et un autre. La chose +fut réglée à quinze mille livres de pension[114]. Le Cogneux, depuis +cela, a payé pour plus de trois cent mille livres de taxes; il en +rapporte les quittances: mais il n'en a rien payé; le Roi lui en fit +don. Voilà déjà sur treize cent mille livres qu'elle avoit trois cent +mille livres et plus d'escroquées. Elle lui a donné l'habitation de sa +maison par contrat de mariage. Elle a mis deux cent cinquante mille +livres dans la communauté; elle est morte depuis, en 1659, chez sa +soeur, où on la fit venir pour être plus en liberté. Là, M. Joly, le +curé, fit que Le Cogneux l'alla voir comme elle étoit malade de la +maladie dont elle mourut. Elle y fit un testament où il y a bien des +legs pieux; ils montent jusqu'à deux cent cinquante mille livres. + + [114] On est surpris que deux écrivains du temps, Tallemant et + Conrart, aient pris la peine de nous transmettre des querelles de + ménage du président Le Cogneux. Ils ne se sont cependant pas + entendus entre eux, car on a vu plus haut, dans l'article sur + Conrart, que Tallemant s'étoit brouillé avec le premier + secrétaire perpétuel de l'Académie françoise. Les lecteurs + pourront rapprocher cette partie des Mémoires de Tallemant de + ceux de Conrart insérés au tome 48 de la deuxième série de la + _Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, pages + 192 et suivantes. + +On ne dispute point ce qui est des taxes payées dont Le Cogneux +rapporte les quittances; on n'a garde d'accepter la communauté, car il +est assez homme de bien pour faire pour un million de fausses dettes; +de sorte qu'il gagne, en comptant son préciput, six cent mille livres, +sans l'habitation d'une maison de cinq mille livres de loyer. Elle +donne deux cent mille livres aux deux aînés de sa soeur, à condition +d'en faire dix mille livres de rente à leur oncle, Le Camus, homme +ruiné, mais qui n'a que quarante-huit ans, et se porte aussi bien +qu'eux; de sorte que quand cet homme sera mort et le président Le +Cogneux, la succession d'une femme si opulente pourra valoir quatre +cent mille livres tout au plus; mais c'est du pain bien long. + +Au bout de six semaines, il se remaria avec la fille du feu marquis de +Rochefort, beau-frère de la maréchale d'Estrées; elle étoit veuve du +comte de Carces[115]. + + [115] Jean de Pontevez, comte de Carces, grand-sénéchal, et + lieutenant du roi en Provence. Marie d'Aloigny-Rochefort, sa + veuve, remariée au président Le Cogneux, mourut le 13 mai 1675, + et le président prit une dernière alliance avec une nièce du + maréchal de Navailles, qui lui a survécu. (Voyez _l'Histoire + généalogique de la maison de France_, t. 7, p. 617.) + + + + +M. D'EMERY. + + +M. d'Emery s'appeloit Particelli, fils d'un banquier de Lyon, italien, +ou du moins originaire d'Italie, qui fit une célèbre banqueroute. Il +trouva moyen de devenir trésorier de l'argenterie chez le Roi. M. de +Rambouillet[116] m'a dit que cet homme lui disoit sans cesse: +«Monsieur, si vous vouliez, nous ferions bien nos affaires tous deux; +mais ce M. de Souvray[117] est le plus pauvre homme du monde.» MM. de +Rambouillet et de Souvray étoient tous les deux maîtres de la +garde-robe. + + [116] _Voyez_ plus haut l'article du marquis de Rambouillet, tome + 2, page 207. + + [117] Gilles, maréchal de Souvray, ou Souvré, grand-maître de la + garde-robe, mort en 1626. + +Il prenoit ce M. de Souvray, mais sottement, et le troisième maître de +la garde-robe étoit encore un idiot. Or, après les fournitures des +noces de la reine d'Angleterre[118], toutes les friponneries de +Particelli se découvrirent. Il vint trouver M. de Rambouillet, comme +le Roi étoit à Lyon[119], et lui dit: «Monsieur, je suis perdu si +vous ne me sauvez; M. de Souvray a tout avoué et demandé pardon au +Roi. M. de Marillac, garde des sceaux, a décerné une commission à un +maître des requêtes, son parent, pour informer contre moi.» M. de +Rambouillet va trouver ce maître des requêtes, à qui il dit qu'on +avoit tort d'entreprendre sur sa charge, et il fit si bien que le +maître des requêtes et lui en vinrent aux grosses paroles, et il le +menaça exprès de lui donner des coups de bâton. «Je vais dépêcher un +courrier à la cour, dit le maître des requêtes.--Et moi aussi, dit le +marquis; nous verrons qui aura raison.» Particelli fournit un homme +qui courut si bien qu'il devança l'autre d'un jour. Particelli, qui +avoit de l'esprit, écrivit un galimatias à M. de Luynes[120], où il +inséroit qu'il étoit important pour son service qu'on révoquât la +commission décernée contre Particelli, et que, quand la cour seroit de +retour, il lui en diroit les raisons. M. de Luynes fit révoquer la +commission, et la chose s'évanouit tout doucement. + + [118] Henriette de France, soeur de Louis XIII, épousa Charles + Ier, roi d'Angleterre, le 11 mai 1625. + + [119] Ce devoit être en 1629. Louis XIII passa à Lyon vers le + milieu de février pour se rendre à l'armée de Savoie. (_Voyez_ + l'Itinéraire des rois de France dans les _Pièces fugitives du + marquis d'Aubais_, tome 1, pag. 123.) + + [120] Tallemant tombe ici dans une erreur. Le connétable de + Luynes étoit mort le 15 décembre 1621, après la levée du siége de + Montauban. C'étoit le cardinal de Richelieu qui avoit la + direction des affaires, au moment qui vient d'être indiqué. + +Après, il voulut être maître des comptes; mais, à cause de ses +friponneries, on ne le voulut pas recevoir: il devint secrétaire du +conseil. M. d'Effiat ne l'aimoit point; mais, dans une rencontre, +ayant fait une partition d'une grande somme sans encre ni papier, il +en fit cas, et vit bien que cet homme avoit l'esprit vif. Bullion le +trouvoit trop habile. + +Quand le cardinal le voulut faire intendant des finances, il en dit au +Roi mille biens; le Roi lui dit: «Hé bien! mettez-y ce M. d'Emery. On +m'avoit dit que ce coquin de Particelli y prétendoit.» Il y en a qui +ajoutent que le cardinal dit: «Ah! Sire, Particelli a été pendu!» mais +je n'y vois pas d'apparence. + +Etant intendant, il fut envoyé aux États, en Languedoc, et y fit +révoquer la pension de cent mille livres qu'ils donnoient au +gouverneur. Cela et autres choses qu'il fit à M. de Montmorency +désespérèrent ce seigneur, et le portèrent à faire ce qu'il fit après. +Aussi, madame la princesse de Condé, sans considérer que d'Emery avoit +ordre de harceler ainsi son frère, le haïssoit terriblement. + +S'en allant faire un voyage, pour n'avoir pas la peine d'écrire à sa +femme par les chemins, il laissa plusieurs lettres à Darsy, un de ses +commis, pour les donner selon leur ordre à madame d'Emery. Darsy, qui +étoit un mauvais agent, ne considéra pas que cette femme étoit tombée +malade, et que les lettres du mari ne pouvoient plus servir; il lui +donna une lettre où il y avoit: «Je suis ravi d'apprendre que vous +êtes toujours en bonne santé.» Cela fit un bruit du diable. + +Il n'étoit point libéral, et Marion[121] ne subsistoit que des +affaires qu'il lui faisoit faire. + + [121] Marion de l'Orme, célèbre courtisane, dont on verra plus + bas l'article. + +Ses amourettes se trouveront par-ci par-là dans les historiettes des +femmes qu'il a aimées; son exil et son retour, dans les Mémoires de la +régence: mais il faut parler de son fils. Ce garçon devint amoureux de +la fille du président Le Cogneux, qui étoit ici chez une madame Du +Boulay, pendant que son père étoit en Angleterre, avec la feue +Reine-mère. M. d'Emery ne voulut jamais souffrir qu'il l'épousât; et +pour lui faire oublier cette maîtresse, il le fit venir à Turin, où il +étoit ambassadeur auprès de Madame[122], un peu après la mort du duc +de Savoie. Ce fut là que Toré, car il portoit le nom d'une terre de la +maison de Montmorency, fit sa première folie. Il devint amoureux de +Madame, et se cacha dans sa chambre pour tenter la fortune après que +tout le monde seroit sorti. A peine Madame fut-elle seule, qu'il se +jette sur le lit; elle le reconnut, car il y a toujours de la lumière +dans la chambre des princesses comme elle[123]; elle cria; on le mit +dehors. Son père, dès la même nuit, le fit passer en France. Lui, pour +s'excuser, disoit tantôt qu'il avoit la fièvre chaude, tantôt qu'il +étoit amoureux d'une des filles de Madame, et qu'il avoit pris une +chambre pour l'autre; la vérité est qu'il étoit fou, mais qu'il ne +l'étoit pas toujours. + + [122] Christine de France, fille de Henri IV, duchesse de Savoie. + + [123] On appelle ce flambeau-là le mortier. (T.)--On appelle, + chez le roi, _mortier de veille_, un petit vaisseau d'argent ou + de cuivre, qui a de la ressemblance au mortier à piler; il est + rempli d'eau où surnage un morceau de cire jaune, ayant un petit + lumignon au milieu, et ce morceau de cire, s'appelle aussi + _mortier_. On l'allume quand le roi est couché, et il brille + toute la nuit dans un coin de sa chambre, conjointement avec une + bougie, qu'on allume dans le même temps dans un flambeau d'argent + au milieu d'un bassin d'argent qui est aussi à terre.» + (_Dictionnaire de Trévoux._) + +Il a fait quelques éclipses, et, en celle de 1644, on dit qu'il étoit +amoureux d'une épingle jaune; qu'il l'avoit fait dorer, et qu'il lui +rendoit tous les devoirs qu'on peut rendre à une maîtresse. Je crois +que cela est vrai, parce que je ne sache personne qui le pût +inventer[124]. Sa mère est presque innocente; c'est une dévote. J'ai +vu à Rome un Particelli dans l'hôpital des fous, et il étoit devenu +fou par amour. Pour Toré, M. d'Emery avoit résolu de s'en défaire de +quelque façon que ce fût; et comme ce garçon étoit malade à la maison +de Petit, son _factotum_, au faubourg Saint-Antoine, il manda à Petit: +«Faites enterrer une bûche au lieu de mon fils, et l'envoyez dans +quelque couvent bien loin.» Petit n'en voulut rien faire, et dit qu'il +espéroit le faire revenir en son bon sens. Depuis, Toré a voulu faire +un procès à Petit, sans considérer le service qu'il lui avoit rendu. + + [124] On a dit d'un M. d'Esche, frère de madame de Villarceaux, + dont le mari a fait tant de fracas avec les femmes, que lorsque + le curé qui l'épousa lui demanda s'il n'avoit point donné sa foi + à une autre, qu'il répondit qu'il ne l'avoit jamais donnée qu'à + une épingle jaune. Ainsi Toré ne seroit que le second. Ce d'Esche + voulut une fois faire un haras de mulets. (T.) + +Il étoit déjà président aux enquêtes quand il fut prié par hasard à +une collation à Meudon, où il vit sa première maîtresse, mademoiselle +Le Cogneux, qui étoit mariée à un gentilhomme de Champagne nommé +Sémur[125]. J'ai dit ailleurs comment ce mariage avoit été fait[126]. +Sémur, en ce temps-là, étoit à l'armée. Toré se renflamme, la traite, +et devient assez familier avec elle. Elle est jolie, spirituelle, elle +a bien du feu; alors elle n'étoit pas si _espritée_. On croit qu'il +auroit réussi, car elle étoit gueuse; mais la mort du mari l'exempta +de cette peine. Elle fut remariée six semaines après; et, comme on +disoit au président Le Cogneux: «Pourquoi avez-vous remarié votre +fille sitôt?--Ne savez-vous pas bien, répondit-il, que je ne fais pas +les choses comme les autres?» + + [125] Elle dit qu'ayant à prétendre quelque récompense de la feue + Reine, comme M. d'Emery régloit les prétentions des créanciers, + elle s'adressa à M. de Toré qui s'éprit tout de nouveau. (T.) + + [126] _Voyez_ plus haut l'article sur le président Le Cogneux et + sur son fils. + +Le bonhomme Le Camus[127], le riche, alla voir M. Le Cogneux; il étoit +père de madame d'Emery. C'étoit un homme d'assez basse naissance qui +étoit venu dans le bon temps aux affaires; il étoit de Rheims, et vint +à Paris avec vingt livres. Il l'a conté cent fois lui-même, car il +n'étoit point glorieux. Il dit au président deux choses assez +extraordinaires: qu'il avoit quatre-vingts ans, et que depuis l'âge de +vingt ans il n'avoit pas eu la moindre petite incommodité; et l'autre, +qu'il venoit de partager neuf millions à ses enfants, après s'être +gardé quarante mille livres de rente. «Pour vos neuf millions, je ne +vous les envie pas; mais pour vos soixante ans de santé, j'avoue qu'il +n'est rien que je ne donnasse pour cela.» Ce bonhomme, à quatre-vingts +ans, alloit encore voir les mignonnes; il ne leur donnoit autrefois +qu'un écu-quart; mais quand les quarts-d'écus valurent vingt sous, il +leur donna quatre livres. De ces enfants, dont il a parlé, il y en +avoit qui, ne sachant que faire, se mettoient quelquefois au lit +après dîner. + + [127] Nicolas Le Camus, secrétaire du Roi en 1617, conseiller + d'État en 1620, mort à l'âge de quatre-vingts ans en 1688, + laissant de Marie Colbert, sa femme, morte en 1642, six fils et + quatre filles. Marie Le Camus, l'une d'elles, avoit épousé Michel + Particelli, seigneur d'Emery. Le cardinal Le Camus, évêque de + Grenoble, et le lieutenant-civil au Châtelet de Paris, du même + nom, étoient leurs petits-fils. + +Madame de Toré fut visitée de tout le monde; quelques-uns y furent +pour se moquer de sa tapisserie de velours cramoisi à crépines d'or. +On a su d'une parente de M. de La Vrillière, que madame de Toré, soit +qu'elle ne sût pas le monde, ou qu'elle ignorât que M. d'Angoulême, le +bonhomme, s'étoit remarié, demanda à madame d'Angoulême où elle +logeoit et qui étoit son père, et le tout de si mauvaise grâce que la +dame d'honneur de madame d'Angoulême lui demanda: «Et vous, madame, +étiez-vous jamais venue à Paris?» + +Toré, le lendemain de ses noces, dit «qu'il pensoit trouver........; +mais qu'il n'avoit rien trouvé de tout cela.» En effet, elle étoit +plus maigre encore qu'elle n'est à cette heure: elle s'est bien +engraissée chez M. d'Emery. A deux jours de là, Toré avoua que c'est +une sotte chose que de se marier, et qu'il étoit déjà bien las de sa +femme. + +Il contoit familièrement qu'il donnoit à sa femme, avant que de +l'épouser, quasi toutes ses hardes, et que quand son mari mourut, il +étoit tout près d'en avoir les dernières faveurs; qu'il ne craignoit +rien d'elle, parce qu'il connoissoit tous ses galants. Cependant, au +bout de quelque temps, il lui ôta tout ce qu'elle avoit de domestiques +avant qu'elle fût mariée. + +Pour le père, il faisoit tant de civilités à cette belle-fille, que +Toré disoit que s'il avoit à être jaloux, ce seroit plutôt de son père +que de personne. Il le fut bien pourtant de l'abbé Pellot, frère d'un +beau-frère de madame d'Emery. Ce garçon, qui étoit fort jeune, +s'étoit couché sans pourpoint sur des chaises durant les chaleurs, +dans la chambre de madame de Toré. La dame vint, et lui, en riant, lui +alla sauter au cou: le mari arriva en ce moment-là, et se mit à coups +de poing sur l'abbé, qui se sauva comme il put. M. d'Emery disoit: +«Elle sera si sotte, qu'elle ne se divertira pas, et pourtant le fera +croire à tout le monde.» + +Durant la maladie dont mourut son père, il fit lever, à minuit, la +serrure de la chambre de sa femme, pour voir s'il n'y avoit personne +avec elle: le père le pensa enrager, et cela augmenta son mal. Toré +fut si sot que de dire après la mort de son père: «C'est le plus damné +des hommes: il a été deux fois surintendant, et laisse pour deux cent +mille écus de dettes.» Il est vrai que depuis M. d'Effiat, c'étoit le +surintendant qui, à proportion, laissoit le moins de bien; mais il ne +vouloit pas se tourmenter pour madame de La Vrillière, une bonne +commère, et pour ce fou de fils. Il n'avoit rien épargné pour en faire +quelque chose; il avoit fait venir Blondel, le ministre, pour +l'instruire; cela n'avoit servi de rien. + +La Rivière, aujourd'hui M. de Langres, dînant une fois chez M. +d'Emery, comme on fut venu à parler de musique, dit, prenant Toré pour +Berthod _le châtré_: «Vraiment, il nous sied bien de parler de cela +devant M. Berthod[128].» Toré ressemble à un gros châtré, et il n'a +point d'enfants. + + [128] Tallemant parle ailleurs du musicien Berthod ou Bertaut. + +Durant les fronderies, madame de Toré disoit: «Mon Dieu, M. de Toré ne +fera-t-il rien pour se faire chasser? car je me trompe fort si je le +suivrois.» Elle lui disoit une fois: «Voyez-vous, si vous faites du +bruit, tout cela retombera sur vous; laissez-moi vivre à ma fantaisie, +et ne vous faites point connoître par votre femme.» + +Une fois, qu'elle étoit revenue de la ville, il alla demander +au cocher qui dételoit ses chevaux: «Cocher, d'où vient +madame?--Monsieur, répond le cocher, voilà le meilleur cheval que +j'aie jamais vu.--Je demande d'où vient madame?--Monsieur, il a +toujours été à courbettes, il n'y en eut jamais un de même.--Ce +n'est pas ce que je te demande.--Monsieur, il vaut cent écus.» Il +n'en put jamais tirer autre chose. Elle a gagné tous ses gens, et +ceux de son mari; aussi elle se divertit sourdement, car je ne sais +point de ses galanteries qui aient fait éclat. Elle est plaisante. +Rambouillet[129], l'ami de l'abbé Testu, est un garçon doucereux +qui tortille toujours, et qui fait cent façons pour approcher des +gens. «Eh! Monsieur, lui dit-elle, en le contrefaisant, avancez, +avancez, nous n'en mourrons pas pour cette fois; n'ayez pas peur de +vous tuer tout du premier coup.» + + [129] Il s'est fourré à la cour et croit y réussir; mais bien des + gens s'en moquent. (T.) + +Toré a fait cent extravagances à sa femme. Un jour que le comte Carle +Broglio, Gentri et quelques autres jouoient avec elle, il n'étoit que +sept heures du soir, ce maître-fou entre, jette l'argent par la place, +et ôte les flambeaux de dessus la table: elle n'en fit que rire, et +eux aussi. Ils se retirèrent pourtant, et envoyèrent le soir même +savoir s'il ne l'avoit point battue; ils trouvèrent qu'il n'avoit pas +dit un mot depuis, comme s'il n'étoit rien arrivé. + +Il dort tous les soirs. L'année passée, à Tanlay, où il passe les +vacations, Jeannin[130] les fut voir. Jeannin est coquet. Toré y +prenoit un peu garde. Sa femme dit à Jeannin, en sa présence: «Encore +faut-il que nous vous remerciions d'une chose, c'est que M. le +président est sans comparaison plus éveillé depuis que vous êtes ici, +qu'il n'étoit auparavant.» A propos de dormir, un jour Bois-Robert lui +dit: «Monsieur le président, je vous viens de voir en votre lit de +justice.--Eh bien! dit le président.--En vérité, reprit l'abbé, vous +ne dormiez pas, non, vous ne dormiez pas.» Voilà toute la louange +qu'il lui donna. + + [130] C'est vraisemblablement Jeannin de Castille, trésorier de + l'Epargne, du temps de Fouquet. + +Toré se pique de belles-lettres. Il disoit au petit Boileau[131] que +la harangue de Patru à la reine de Suède ne valoit pas grand'chose: +«Mais je vous veux, ajouta-t-il, montrer un poème que j'ai fait pour +une histoire que je voulois faire; il n'y a rien de plus beau au +monde.» MM. Valois jugent encore plus mal de cette harangue, car ils +disent qu'elle n'est point bien écrite, parce que le verbe n'est +jamais à la fin. + + [131] Gilles Boileau a fait preuve de mauvais goût dans cette + lettre, en rejetant les observations judicieuses de Conrart sur + un sonnet adressé au premier président Pomponne de Bellièvre, qui + commence par ce vers: + + Quand je te vois assis au trône de tes pères, etc. + + Quand Boileau eut fait la lettre contre Conrart, Toré lui dit: + «Envoyez-la-moi, et je vous la renverrai avec mes observations, et + si je n'y trouve rien à dire, faites-la imprimer hardiment.» + L'autre est encore à la lui envoyer[132]. + + [132] Voyez _les OEuvres posthumes de Gilles Boileau_, publiées + par Despréaux; Paris, Barbin, 1670, p. 126 et 161. + +Toré a entrepris de grands procès contre M. de La Vrillière et contre +Petit, le plus ridiculement du monde; apparemment cela le fera +retomber tout-à-fait dans sa folie: qu'il y prenne garde! car si cela +lui arrive, ses héritiers ne l'épargneront pas. Sa jalousie +s'augmentant, il s'en alla cet été chez Montelon, l'avocat, où il y +avoit une noce, et dit tout haut: «Monsieur, je viens vous demander +conseil; je ne sais ce que je dois faire de ma femme que je trouvai +l'autre jour couchée avec son grand laquais.» Montelon lui fit des +réprimandes, et Le Cogneux, qui le sut, lui alla dire: «S'il n'y avoit +très-long-temps que vous passez pour fou, on vous feroit faire amende +honorable à votre femme; mais pourtant, contenez-vous, s'il vous +plaît, car vous savez bien comment on traite les fous.» + +Au printemps de 1659, sa femme et lui eurent un grand démêlé pour le +bel appartement; il le vouloit avoir, et cela alla si loin qu'il la +chassa. Un jour que madame d'Emery étoit venue, de concert avec lui, +pour les raccommoder, il lui prit une nouvelle vision: il défendit à +son portier d'ouvrir à qui que ce soit qui demanderoit sa femme. +Bois-Robert, qu'elle avoit mandé, y va; le portier dit l'ordre de +monsieur; il s'arraisonne avec lui, et comme l'autre n'y songeoit +pas, il le pousse et entre. Or, le président avoit convié trois ou +quatre je ne sais qui à dîner; que firent Bois-Robert et la +présidente? ils se mirent au passage, et escroquèrent les meilleurs +plats. + +Bois-Robert dit que Toré est si maladroit, que, voulant gourmer son +cocher, il se gourmoit lui-même. + +Depuis, il se remit bien avec sa femme; puis il tomba en folie. Il +vouloit qu'un homme d'affaires, nommé Béchamel, son allié et son +voisin, coupât ses moustaches pour les lui donner, afin de les mettre +comme des cornes, et il vouloit qu'on lui fît un haut-de-chausses +rouge. Vers la Saint-Martin 1659, il devint plus fou que jamais: elle +le tient à Tanlay, et par ordonnance des médecins, quatre valets, dès +qu'il entre en bon accès, le fouettent dos et ventre. Ce qu'il y a de +plus plaisant, c'est que ces mêmes valets, aussitôt qu'ils l'ont bien +étrillé et qu'il est revenu, sont auprès de lui dans le plus grand +respect du monde. Ses parents vouloient en être les maîtres; mais le +président Le Cogneux a maintenu sa soeur; aussi, elle se venge des +tourments qu'il lui a donnés. On dit qu'il a de longs intervalles, et +que cela ne lui prend que comme la fièvre quarte, mais sans manquer; +de sorte qu'on l'enferme de bonne heure. + +Il commença par son bailli, qu'il prit pour M. de La Vrillière, avec +lequel il est en procès; il se jeta sur cet homme et le voulut +étrangler; l'autre, voyant qu'il n'avoit plus de raison à lui, se mit +à le battre de son côté, et, à force de coups, le fit rentrer en son +bon sens. Une fois il pensa tuer sa femme d'une assiette qu'il lui +jeta à la tête. + +Bois-Robert y étant, il eut un accès de folie; il dit qu'il étoit +Bertaut: l'abbé le prit par un de ses _gemini_, et le fit bien crier: +«Pardieu, dit le fou, vous pouviez bien me faire sentir un peu plus +doucement que je n'étois point Bertaut[133].» + + [133] Voyez plus haut, p. 124 de cet article. + +Bois-Robert dit que d'abord il trouva que sa femme faisoit la dolente, +et qu'elle pleuroit. «Eh! lui dit-il, madame, ne jouez point la +comédie devant vos bons amis; ce qui me fâche, c'est que cet homme +déclaré fou, vous ne serez plus maîtresse de son bien; au moins c'est +l'avis de M. Champion.--Je ne crois pas, répondit-elle brusquement, +qu'il en sache plus long que M. Pucelle, qui est de l'opinion +contraire.--Ah! lui dit alors Bois-Robert, voilà parlé comme il faut; +vous ne jouez plus la comédie à cette heure.» Il est vrai que, pour +une habile femme, elle ne s'est guère souvenue du précepte du +Grand-Duc, qui dit à la Reine-mère: _Fate figliuoli in ogni modo_. + +A Paris, il est encore plus fou qu'à la campagne. L'autre jour, il +pensa attraper le petit Boileau, dont il a quelque jalousie. Il est +quasi toujours en fureur; il se lâcha un matin, et se déchira toute sa +chemise: car il étoit au lit, et tout nu, montrant toute sa vergogne, +il vouloit aller au Palais. + +Plusieurs fois, il a jeté des assiettes à la tête de sa femme. On le +va enfermer. Madame de La Vrillière disoit: «Ce ne sont que des +vapeurs;» elle s'alla jouer à lui, et il la pensa dévisager. + +Ces dernières vacations, il avoit prié Boileau d'aller avec eux à +Tanlay; quand il fallut monter en carrosse, et que la présidente +pensoit se mettre au fond auprès de lui, sa folie le prend; il lui dit +qu'il ne vouloit pas qu'elle y allât: «Mais, monsieur, répondit-elle, +vous m'avez fait envoyer toutes mes hardes, la maison de céans est +démeublée.--Je ne veux pas que vous y veniez;» et comme elle +descendoit de carrosse, il lui donna deux coups de pied au cul. Il dit +à Boileau: «Ne voulez-vous pas venir?--Dieu m'en garde, vous +m'assommeriez.» Aussitôt voilà une révolte générale du domestique: +cocher, postillon, laquais, tout l'abandonne. Elle, qui vouloit qu'il +s'en allât, fit si bien, car les gens disent tout haut que sans elle +ils ne demeureroient pas dans la maison, que le cocher se résolut à +mener le président. Un grand laquais servit de postillon, car le +postillon ne voulut jamais, et un autre laquais le suivit; il n'eut +que cela pour tout train. La présidente, voyant beaucoup de témoins de +dehors, car il y avoit assez de gens, rend sa plainte. Le président +écrivit de Juvisy à sa femme et à Boileau; et enfin, comme on le vit +bien repentant, tous deux allèrent le trouver à Tanlay. + +On a su par cette aventure que la dame avoit eu plusieurs fois sur son +toquet; mais elle prend patience, parce qu'en effet elle est la +maîtresse; lui se plaint de la dépense qu'elle fait, et elle sait +qu'il dépense sans comparaison plus qu'elle, car il veut coucher avec +madame de Maintenon et autres, et il lui en coûte son bon argent[134]. + + [134] Tallemant a écrit ce passage en 1659, il est superflu de + faire observer que madame Scarron n'a fait l'acquisition de la + terre de Maintenon qu'en 1674. + +Bois-Robert se rendit à Tanlay. Le président devint bientôt jaloux de +Boileau, dont la présidente se moque, sans doute; car c'est un petit +garçon, qui a tout l'air d'un écolier, et qui se prend pour un homme +galant. + +Le succès de ce qu'il a fait contre Ménage lui a donné tant de vanité, +qu'il ne croit pas qu'il y ait au monde un si bel esprit que lui. A la +vérité, ce qu'il a fait est plaisant; mais la matière de soi étoit +fort plaisante. C'est pourtant une étrange introduction dans le monde +que d'y entrer par une médisance. Les gens n'ont pas été fâchés que +Ménage eût trouvé son _Ménage_. Il veut faire des vers, ce petit +monsieur, et il n'y est nullement né. Il a de l'esprit et du feu. Il +dit une fois une plaisante chose à un de ses amis qui avoit un fort +méchant chapeau, et qui s'excusoit en disant: «Mon chapelier m'a +trompé.--Mais, lui dit-il, il y a deux ans qu'il vous a trompé.» Une +autre fois, pour vous montrer qu'il n'est pas sûr de son bâton, il +écrivit une lettre où, pour dire qu'il étoit reclus dans son cabinet, +il disoit qu'il étoit un ermite du troisième étage, et qu'il voyoit +des montagnes vertes dans son désert: c'étoient des tables de livres +peintes de vert. + +Madame de Vitry et madame de Maulny furent aussi quelque temps à +Tanlay; elles firent bien des caresses à Boileau; cela l'a achevé. Au +retour, il ne parloit que de grandes dames et que de la cour. Elles +s'en divertissent, et lui pense que c'est tout de bon. Il est constant +que M. de Maulny disoit à Boileau: «Voyez comme M. de Vitry est jaloux +de vous;» et que Vitry lui disoit: «Voyez ce pauvre M. de Maulny: vous +lui mettez bien martel en tête.» + +Il seroit bien aise qu'on crût qu'il est fort bien dans l'esprit de la +présidente, et il semble qu'il veuille qu'on y entende du mal, car il +lit de ses lettres, et passe certains endroits. + +Je ne doute point, quoique la présidente lui ait écrit des billets +assez obligeants, que ce ne soit purement par vanité ce qu'elle en a +fait: lui-même commence à se plaindre de ses inégalités. Des femmes +moins hupées qu'elle s'en sont moquées. + +Au retour, Bois-Robert, qui y avoit été deux mois avec quatre chevaux +de carrosse, et Boileau, qui n'y avoit pas été moins, en faisoient des +contes. + +Boileau, qui veut s'ériger en petit Bois-Robert, alloit par les +maisons pour jouer le président; il disoit que madame de Toré le +prenoit par-dessous la gorge, et lui disoit: «Que tu es pédant!» + +Toré et sa femme font lit à part; cet homme lui envoya dire un soir +qu'il ne pouvoit dormir, qu'il avoit des visions d'esprit, qu'elle +vînt coucher avec lui. «Dites-lui, répondit-elle, que si j'y allois, +je trouverois un corps qui m'incommoderoit fort.» Il ajoutoit, sans +épargner Bois-Robert, avec lequel il faisoit profession d'amitié, que +lui et le président se disoient toujours leurs vérités. Toré disoit à +Bois-Robert: «Pour toi, tu ne te piques pas d'être honnête homme; si +tu l'étois, étant prêtre comme tu l'es, irois-tu faire le Trivelin +comme tu fais?» + +Le petit Boileau alla un jour faire tous ces contes-là chez M. Laisné, +conseiller de la grand'chambre, qui tient bon ordinaire et est un +homme d'honneur. Ce bonhomme ne trouva cela nullement plaisant, et dit +au petit avocat la première fois qu'il le rencontra: «Monsieur, +prenez un autre train que celui-là; il n'y a rien de plus vilain.» Je +pense qu'enfin Boileau pourroit bien trouver son Boileau, comme Ménage +son _Ménage_. + +Il se fait haïr dans sa famille, et a été faire des contes du +plaidoyer du fils de Dongois, son cousin-germain. Or, ce Dongois est +un greffier, fort homme d'honneur, à qui ils ont tous de +l'obligation[135]; car, quand le père Boileau mourut, ce fut un peu +avant le premier président, tout le monde dit: «Dongois, voilà qui +vous regarde.--Eh! messieurs, dit-il, M. Boileau le père, après +quarante ans de service, a bien peu mérité, s'il n'a mérité qu'on le +considérât dans la personne de son fils aîné.» Le premier président +acheva l'affaire. L'aîné Boileau jouoit en ce temps-là avec les grands +seigneurs et perdoit, il s'est retiré du jeu, mais non pas +tout-à-fait[136]. + + [135] Boileau Despréaux continua, lui, à être l'obligé de + Dongois; car il logea chez lui de 1679 à 1687. Il le consulta sur + les termes de pratique pour la rédaction de son _Arrêt + burlesque_. + + [136] On n'a pas besoin de faire remarquer que dans tout le cours + de cet article il n'est question que de Gilles Boileau, le frère + aîné de Despréaux, membre de l'Académie françoise. Despréaux, son + jeune frère, ne s'étoit pas encore fait connoître. La première + édition de ses _Satires_ est de 1666. + + + + +DES BARREAUX. + + +Des Barreaux[137] se nomme Vallée, et est fils d'un M. Des Barreaux, +qui étoit intendant des finances du temps de Henri IV. En sa jeunesse +c'étoit un fort beau garçon; il avoit l'esprit vif, savoit assez de +choses, et réussissoit à tout ce à quoi il se vouloit appliquer; mais +ayant perdu trop tôt son père, il se mit à fréquenter Théophile et +d'autres débauchés qui lui gâtèrent l'esprit, et lui firent faire +mille saletés. C'est à lui que Théophile écrit dans ses lettres +latines où il y a la suscription: _Theophilus Valloeo suo_. On ne +manqua pas de dire en ce temps-là que Théophile en étoit amoureux, et +le reste. + + [137] Jacques Vallée, sieur Des Barreaux, né en 1602, mort le 9 + mai 1673. + +Quelque temps après la mort de ce poète, en une débauche où étoit le +feu comte Du Lude, Des Barreaux se mit à criailler, car ç'a toujours +été son défaut; le comte lui dit en riant: «Ouais, pour la veuve de +Théophile, il me semble que vous faites un peu bien du bruit.» + +On l'avoit fait conseiller, mais ce métier ne lui plaisoit guère, et +il mit au feu l'unique procès qui lui fut distribué; car, comme il vit +qu'il y avoit tant de griffonnage à déchiffrer, il prit tous les sacs +et les brûla l'un après l'autre. Les parties étant venues pour savoir +s'il les expédieroit bientôt: «Cela est fait, leur dit-il; ne pouvant +lire votre procès, je l'ai brûlé.--Ah! nous sommes ruinées! +dirent-elles.--Ne vous affligez pas tant; il ne s'agissoit que de cent +écus, les voilà, et je crois en être quitte à bon marché.» Depuis, il +n'en vouloit plus ouïr parler, et disoit plaisamment que le Roi alloit +plus souvent au Palais que lui. Il ne garda pas sa charge long-temps, +car il fit tant de dettes qu'il la fallut vendre. + +Ce fut lui qui mit Marion de l'Orme à mal. Il fut huit jours caché +chez elle dans un méchant cabinet où l'on mettoit du bois: là, elle +lui apportoit à manger, et la nuit il alloit coucher avec elle. +Depuis, comme elle eut plus de hardiesse, elle l'alloit trouver en une +maison au faubourg Saint-Victor, qu'il avoit fait fort bien meubler, +et où il y avoit un grand jardin. Il appeloit ce lieu l'_Ile de +Chypre_. Elle devint grosse trois ou quatre fois; mais elle se faisoit +avorter. Une fois, elle s'en avisa trop tard, et quoiqu'elle eût pris +assez de drogues pour tuer un Suisse, elle fit pourtant un gros garçon +qui se portoit le mieux du monde, et qui crioit le plus fort. + +Des Barreaux a toujours été impie ou libertin, car bien souvent ce +n'est que pour faire le bon compagnon. Il le fit bien voir dans une +grande maladie qu'il eut, car il fit fort le sot, et baisa bien des +reliques. Quelques mois après, ayant ouï un sermon de l'abbé de +Bonzez, il lui fit dire par madame de Saintot qu'il vouloit faire +assaut de religion contre lui. «Je le veux bien, répondit l'abbé, à la +première maladie qu'il fera.» + +Il étoit insolent et ivrogne. A Venise, il alla lever la couverture +d'une gondole, qui est un crime dans ce pays de liberté; aussi fut-il +bien battu. Il dit qu'il étoit conseiller de France, et ce fut à cette +rencontre-là, à ce qu'on dit, que pour la première fois on dit en +Italie: _O povera Francia, mal consigliata!_ + +Son ivrognerie lui a fait courir mille périls et recevoir mille +affronts. Un jour qu'il avoit bu, il vit un prêtre qui, portant +_corpus Dei_, avoit une calotte; il s'approcha de lui, et au lieu de +se mettre à genoux, il lui jeta sa calotte dans la boue, et lui dit +«qu'il étoit bien insolent de se couvrir en présence de son Créateur.» +Le peuple s'émut, et sans quelques personnes de considération qui le +firent sauver, on l'eût lapidé. + +En une débauche, il dit quelque chose à Villequier, aujourd'hui le +maréchal d'Aumont, qui lui rompit une bouteille sur la tête, et lui +donna mille coups de pied. Des Barreaux le jour même pria Bardouville, +son ami, gentilhomme de Normandie, homme d'esprit, mais libertin, de +faire un appel à Villequier. Bardouville[138], qui connoissoit le +pélerin, lui promit tout ce qu'il voulut, et le fit coucher. Le +lendemain, il le va trouver; le galant homme dormoit le plus +tranquillement du monde, et depuis ne s'en est pas souvenu. + + [138] Saint-Ibal dit, à la naissance du fils de Bardouville, + qu'il lui falloit mettre des entraves quand on le baptiseroit, + qu'autrement il regimberoit contre l'eau bénite. (T.) + + Le gentilhomme dont parle Tallemant étoit Henri d'Escars de + Saint-Bonnet, seigneur de Saint-Ibal. Il a été fort mêlé dans les + troubles de France, du temps du cardinal de Richelieu et de la + régence d'Anne d'Autriche. + +(1642) Il pouvoit avoir trente-cinq ans quand il fit partie avec un +nommé Picot, et d'autres qui leur ressembloient, d'aller écumer toutes +les délices de la France; c'est-à-dire de se rendre dans chaque lieu +dans la saison de ce qu'il produit de meilleur. Balzac, qu'ils virent +en passant, appela Des Barreaux _le nouveau Bacchus_. Ils passèrent à +Montauban, et dans le temple de ceux de la religion ils se mirent, un +jour de prêche, à chanter des chansons à boire au lieu de psaumes. Ils +ne pouvoient pas être ivres, car c'étoit à huit heures du matin. Sans +un M. Daliez, galant homme de ce pays-là, on les alloit jeter par les +fenêtres. Il a continué ces sortes de voyages assez long-temps. A +un bal, à Paris, quelques années après, il fut battu plus que +partout ailleurs. Il disoit auprès d'une dame tout ce qui lui venoit +dans l'esprit: il disoit d'une fort grande fille que c'étoit la +reine Esther, et qu'il l'avoit vue mille fois en des pièces de +tapisserie. Dans cette belle humeur, il alla ôter la perruque à un +valet-de-chambre qui servoit de la limonade. Ce valet, qui faisoit le +beau, se sentit si outragé de cet affront, qu'un quart-d'heure après, +ayant ouvert une porte, couverte de la tapisserie, qui étoit justement +derrière Des Barreaux, il lui donna cinq à six grands coups de bâton, +dont un le blessa à la tête, et puis se sauva, sans que personne le +pût attraper, car il tira la porte sur lui. Le coup fut dangereux, et +il pensa être trépané. + +L'été suivant, il fut en grand danger d'être assommé par des paysans +en Touraine. Il étoit allé voir un de ses amis à la campagne, chez +lequel il vint coucher deux Cordeliers. Il dit au maître du logis +qu'il vouloit faire l'athée, pour rire de ces bons pères; il n'eut pas +grand'peine à cela, et dit tant de choses que les religieux +déclarèrent qu'ils ne logeroient point sous le même toit que ce +diable-là, et s'en allèrent chercher gîte chez le curé. Les villageois +en eurent le vent, et par malheur pour Des Barreaux, les vignes ayant +été gelées, ils crurent que c'étoit ce méchant homme qui en étoit la +cause, et se mirent à l'assiéger dans la maison de leur seigneur même; +ils s'y opiniâtrèrent si bien qu'on eut de la peine à faire sauver le +galant homme, qu'ils poursuivirent assez long-temps. + +Il y a plus de douze ans qu'il est si déchu, que la plupart du temps +il ne dit plus que du galimatias; il criaille, mais c'est tout, et +c'est rarement qu'il fait quelque impromptu supportable. Il joue, il +ivrogne, mange si salement qu'on l'a vu cracher dans un plat, afin +qu'on le lui laissât manger tout seul; il se fait vomir pour remanger +tout de nouveau, et est plus libertin que jamais. Il dit qu'il ne fit +le bigot à sa maladie, que pour ne pas perdre quatre mille livres de +rente qu'il espéroit de sa mère. Cette femme étant morte, les +beaux-frères de Des Barreaux furent contraints de retenir ce bien et +de lui donner seulement une pension, afin qu'il ne se pût ruiner +entièrement. + +Il avoit un oncle paternel huguenot, nommé M. de Chenailles, qui +mourut garçon et fit beaucoup d'avantages à des neveux de la religion +qu'il avoit, de sorte que Des Barreaux et ses soeurs n'eurent pas +grand'chose. Il en fut fort en colère, et disoit à ses soeurs: +«Encore, pour vous autres, vous aurez le plaisir de croire qu'il est +damné; mais moi, je ne le saurois croire.» De ce qu'il en eut +pourtant, il en acheta un bénéfice et ne s'en cachoit pas. + +Bien loin de s'amender en vieillissant, il fit une chanson où il y a: + + Et, par ma raison, je butte + A devenir bête brute. + +Il prêche l'athéisme partout où il se trouve, et une fois il fut à +Saint-Cloud chez la Du Ryer passer la semaine sainte, avec Miton, +grand joueur, Potel[139], le conseiller au Châtelet, Raincys, +Moreau[140] et Picot, pour faire, disoit-il le carnaval. + + [139] Il est revenu de cela. (T.) + + [140] Il est mort trop tôt, pour nous avoir pu persuader qu'il en + fût bien revenu. C'étoient des jeunes gens qui vouloient faire + les bons compagnons. (T.) + +Picot mourut à peu près comme il avoit vécu: il tomba malade dans un +village; il fit venir le curé et lui dit qu'il ne vouloit point qu'on +le tourmentât et qu'on lui criaillât aux oreilles, comme on faisoit à +la plupart des agonisans: le curé en usa bien, et il lui donna par son +testament trois cents livres; mais comme il vit que le curé, le +croyant expédié, ou peu s'en falloit, se mettoit à criailler comme on +a de coutume, il le tira par le bras, et lui dit: «Sachez, galant +homme, si vous ne me tenez ce que vous m'avez promis, qu'il me reste +encore assez de vie pour révoquer la donation.» Cela rendit le curé +plus sage, et l'abbé expira assez en repos. + +Pour Des Barreaux, il a eu tout le loisir de chanter la palinodie; il +a bien fait le fou en mourant comme il le faisoit quand il étoit +malade[141]. + + [141] Des Barreaux s'amenda dans sa dernière maladie, et il + composa ce beau sonnet si connu qu'il seroit superflu de le + citer. + + + + +CHENAILLES. + + +Chenailles étoit un président des trésoriers de France de Paris. Cet +homme faisoit le galant et le bel esprit; il écrivoit une fois à +madame Des Loges[142]: «Ah! qu'on est heureux quand on peut s'abreuver +des eaux qui s'écoulent de vous, madame!» Il avoit parlé devant de ses +torrents d'éloquence. Dans une déclaration d'amour, il disoit: «Ma +plume s'échappe de moi, madame, je ne la puis plus retenir; elle veut +vous écrire que, etc.» + + [142] La même dont on a lu l'article, p. 22 de ce volume. + +A l'âge de soixante-six ans, il menoit une jeune fille du carrosse au +temple à Charenton, et Galand l'aîné dit en voyant cela: «Il faut que +jeunesse se passe.» + +Je fus une fois à Chenailles, où il recevoit assez bien les gens. Le +soir, il affectoit de faire la prière sur-le-champ. Il disoit +quelquefois les meilleurs galimatias du monde, et je ne riois jamais +tant qu'en priant Dieu. + +Un jour de prêche, qu'il avoit cette fille dans son carrosse, il mena +Daillé le ministre. On chanta le seizième psaume, et à la fin, au lieu +de dire, _et en la main_, il dit, en lui mettant la main sur la gorge: + + Et en ton sein est et sera sans cesse + Le comble vrai de joie et de liesse. + +Le ministre le chapitra d'une terrible façon. + + + + +MARION DE L'ORME[143]. + + +Marion de l'Orme étoit fille d'un homme qui avoit du bien, et si elle +eût voulu se marier, elle eût eu vingt-cinq mille écus en mariage; +mais elle ne le voulut pas. C'étoit une belle personne, et d'une +grande mine, et qui faisoit tout de bonne grâce; elle n'avoit pas +l'esprit vif, mais elle chantoit bien et jouoit bien du théorbe. Le +nez lui rougissoit quelquefois, et pour cela elle se tenoit des +matinées entières les pieds dans l'eau. Elle étoit magnifique, +dépensière et naturellement lascive. + + [143] Marion de l'Orme naquit à Châlons en Champagne, vers 1611; + elle mourut au mois de juin 1650. (_Voyez_ plus bas la note + relative à sa mort, p. 143.) + +Elle avouoit qu'elle avoit eu inclination pour sept ou huit hommes et +non davantage: Des Barreaux fut le premier, Rouville après; il n'est +pas pourtant trop beau: ce fut pour elle qu'il se battit contre La +Ferté Senectère; Miossens, à qui elle écrivit par une fantaisie qui +lui prit de coucher avec lui; Arnauld, M. le Grand[144], M. de +Châtillon, et M. de Brissac. + + [144] Cinq-Mars. + +Elle disoit que le cardinal de Richelieu lui avoit donné une fois un +jonc de soixante pistoles qui venoit de madame d'Aiguillon. «Je +regardois cela, disoit-elle, comme un trophée.» Elle y fut, déguisée +en page. Elle étoit un peu jalouse de Ninon. + +Le petit Quillet[145], qui étoit fort familier avec elle, dit que +c'étoit le plus beau corps qu'on pût voir. + + [145] Claude Quillet, auteur du poème de _la Callipédie_. + +Elle avoit trente-neuf ans quand elle est morte, cependant elle étoit +aussi belle que jamais. Sans les fréquentes grossesses qu'elle a eues, +elle eût été belle jusqu'à soixante ans. Elle prit, un peu avant que +de tomber malade, une forte prise d'antimoine pour se faire avorter, +et ce fut ce qui la tua. On lui trouva pour plus de vingt mille écus +de hardes; jamais gants ne lui duroient plus de trois heures. Elle ne +prenoit point d'argent, rien que des nippes. Le plus souvent on +convenoit de tant de marcs de vaisselle d'argent. + +Sa grande dépense et le désordre des affaires de sa famille +l'obligèrent à mettre en gage le collier que d'Emery lui avoit donné. +Elle disoit de ce gros homme qu'il étoit d'agréable entretien et qu'il +étoit propre. Il lui fit faire quelques affaires, et ce collier ne fut +pas donné tout franc; ce fut en quelque façon comme cela; mais il ne +fit rien pour ses frères. + +Housset, trésorier des parties casuelles, aujourd'hui intendant des +finances, retira ce collier, puis il le retint; il étoit amoureux +d'elle, mais il n'osoit en faire la dépense. + +Le premier président de la cour des aides, Amelot, étoit après à +traiter avec elle quand elle mourut. Un peu auparavant La Ferté +Senectère, se prévalant de la nécessité où elle étoit, pensa l'emmener +en Lorraine; mais on lui conseilla de s'en garder bien, car il l'eût +mise dans un sérail. Chevry[146] étoit toujours son pis-aller, quand +elle n'avoit personne. + + [146] Le président de Chevry, de la chambre des comptes. (_Voyez_ + plus haut son article, p. 261 du tome 1.) + +Lorsqu'elle fut solliciter le feu président de Mesines de faire sortir +son frère Baye[147] de prison, où il avoit été mis pour dettes, il lui +dit: «Eh! mademoiselle, se peut-il que j'aie vécu jusqu'à cette heure +sans vous avoir vue?» Il la conduisit jusques à la porte de la rue, la +mit en carrosse, et fit son affaire dès le jour même. Regardez ce que +c'est: une autre, en faisant ce qu'elle faisoit, auroit déshonoré sa +famille; cependant comme on vivoit avec elle avec respect, dès qu'elle +a été morte, on a laissé là tous ses parens, et on en faisoit quelque +cas pour l'amour d'elle. Elle les défrayoit quasi tous. + + [147] Nom d'une terre du père. (T.) + +Elle se confessa dix fois dans la maladie dont elle est morte, +quoiqu'elle n'ait été malade que deux ou trois jours: elle avoit +toujours quelque chose de nouveau à dire. On la vit morte durant +vingt-quatre heures, sur son lit, avec une couronne de pucelle. Enfin, +le curé de Saint-Gervais dit que cela étoit ridicule[148]. + + [148] Ces détails, demeurés inconnus jusqu'à présent, confirment + la mention faite par Loret (_Muse historique_, no du 30 juin + 1650), de la mort de Marion de l'Orme, en ces termes: + + La pauvre Marion de l'Orme, + De si rare et plaisante forme, + A laissé ravir au tombeau + Son corps si charmant et si beau. + + Ainsi se trouve détruit le ridicule roman qui prolonge l'existence + de Marion de l'Orme jusqu'à l'âge de cent trente-quatre ans, et la + fait mourir à Paris, sur la paroisse Saint-Paul en 1741; ainsi + disparoît l'assistance de Marion à son propre enterrement, ses + trois mariages, tant en Angleterre qu'en France; enfin toutes ces + bizarres aventures racontées dans une pièce facétieuse intitulée: + _Lettre de Marion de l'Orme aux auteurs du Journal de Paris_, + imprimée dans le _Recueil de pièces intéressantes pour servir à + l'histoire des règnes de Louis XIII et de Louis XIV_, publié en + 1781, par Delaborde. Toutes les biographies ont répété ce roman à + l'appui duquel on n'a pu cependant citer le témoignage d'aucun + contemporain. + +Elle avoit trois soeurs, toutes bien faites. La cadette étoit fille, +et le[149] sera toujours à la mode de sa soeur; elle est gâtée de +petite vérole; mais elle ne laisse pas que d'être _bonne robe_[150]. + + [149] On lit dans le manuscrit de Tallemant: «La cadette étoit + fille, et _la_ sera toujours à la mode de sa soeur.» Ainsi + Tallemant ne se soumettoit pas plus que madame de Sévigné à la + règle de grammaire nouvellement introduite. + + [150] _Bonne robe_, expression italienne; _buona_ ou _bella roba_ + se dit d'une femme, belle ou non, qui se conduit mal. (_Dict. + d'Alberti._) + +Madame de la Montagne, qui étoit l'aînée, étoit si sotte que de dire +comme on dit proverbialement: «Si nous sommes pauvres, nous avons +l'honneur.» Cependant M. de Moret se pensa rompre une fois le cou en +montant avec une échelle de corde à une chambre, au troisième étage, +où elle lui avoit donné rendez-vous. Son autre aînée fut mariée à +Maugeron, qui a quelque charge à l'artillerie[151], et qui logeoit à +l'Arsenal. Le grand-maître, aujourd'hui M. le maréchal de La +Meilleraye, durant son veuvage, en devint amoureux. On dit que lui +ayant prêté des pendants d'oreille de diamants, le lendemain, comme +elle les lui vouloit rendre, il la pria de les garder, et après la +pressa de telle sorte que, n'en pouvant rien obtenir, il lui donna un +soufflet, en lui reprochant que son argent étoit aussi bon que celui +du duc de Retz[152]. On avoit médit de celui-ci. Le grand-maître ne se +contenta pas de cela; il chassa le mari de l'arsenal, et a nui à toute +la famille en toute chose. + + [151] Il étoit trésorier de l'artillerie. (T.) + + [152] Frère aîné du cardinal. (T.) + + + + +FEU M. DE PARIS. + + +Jean-François de Gondy, premier archevêque de Paris[153], étoit bien +fait, et avoit de l'esprit; mais il ne savoit rien: il disoit les +choses assez agréablement. Il a toujours vécu licencieusement pour ce +qui étoit des femmes. + + [153] Oncle et prédécesseur du fameux cardinal de Retz; né en + 1584, mort en 1654. + +Il falloit qu'il eût quelque reconnoissance, car on a remarqué qu'il +envoyoit souvent un page pour savoir des nouvelles d'une personne peu +considérable avec qui il avoit eu autrefois commerce, et il en a +toujours eu du soin. + +On dit qu'un jour qu'il étoit convenu avec madame de Bassompierre de +ce qu'il lui donneroit pour une nuit, il y fut bien; mais il se trouva +mal, et ne put rien faire: il voulut y retourner le lendemain, sans +financer de nouveau; mais elle lui manda, comme on fait aux auberges, +que son assiette avoit mangé pour lui[154]. + + [154] Le Plessis Guénégaud s'amusoit à payer cette grosse + tripière comme un tendron; c'est parce qu'elle étoit de qualité. + (T.) + +M. de Paris avoit fait autrefois beaucoup de dépense: il avoit musique +et grand équipage; il en retrancha un peu, et rompit sa musique. On +dit que ses affaires nettoyées, il lui resta plus de cent mille livres +de rente; cependant il se traitoit si mal qu'il n'eût osé donner à +dîner à personne sans être averti. Il a toujours fort bien entretenu +ses maisons de plaisance: Noisy, vers Villepreux, que Bossuet, +secrétaire du conseil, a acheté, et le jardin de Saint-Cloud. + +Nonobstant la fine v..... qui le rongeoit, il n'a pas laissé de vivre +assez long-temps. Depuis quelques années, le vice l'avoit quitté +absolument; il n'y avoit plus moyen de rire. + +Si c'eût été un homme de bonne vie, il arriva une chose à Saint-Cloud +qui l'eût fait passer pour saint; on eût dit que c'était un miracle. +Un pauvre diable qu'on alloit pendre à Saint-Cloud voulut avoir la +bénédiction de M. l'archevêque; par hasard, il y étoit alors: on le +lui mène; il se jette à genoux, et lui demande la vie. «Je ne puis, +dit l'archevêque; mais je te donne ma bénédiction.» On jette le +galant, la potence se rompt, le peuple le sauve. Depuis on demanda à +ce pendu à quoi il avoit pensé quand on l'eut jeté. «Je croyois, +dit-il, assister à une _penderie_ en l'autre monde.» + +On dit que ce fut à cet archevêque qu'un jésuite dit: «Pour vous, +monseigneur, vous êtes le plus grand falot de l'Église; les autres ne +sont que de petites lumières.» Mais on fait ce conte de bien des gens. + +Passant par le bois de Boulogne, il vit un laquais de madame la +maréchale de Themines avec des garces; il le fit venir, et lui fit +réprimande. Ce laquais le laissa dire, et puis dit, en haussant les +épaules: _Patientia_. Après il reprit, et acheva la sentence: +_Patientia vincit omnia._ «Camarade, lui dirent à demi-haut les +laquais même de l'archevêque, ne lui en dis pas davantage, c'est temps +perdu, il n'entend pas le latin.» + +Le cardinal de Richelieu eut envie d'avoir son archevêché, et proposa +de donner celui de Lyon à l'abbé de Retz, depuis son coadjuteur. Cela +fut en quelque façon traité; puis le cardinal ne s'en tourmenta pas +trop, car cet homme ne lui nuisoit en rien, et il étoit bien assuré, +en cas de vacance, ou qu'il l'auroit, ou qu'il le donneroit à qui il +lui plairoit. + +A la Régence, il fit son neveu son coadjuteur; mais il s'en repentit +bientôt et eut une jalousie enragée contre lui. Un jour qu'en +descendant de carrosse il se fut laissé tomber voulant s'appuyer sur +Ménage: «Ah! dit-il, de quoi m'avisé-je de vouloir m'appuyer sur un +homme qui est à mon coadjuteur?» + + + + +LE FEU ARCHEVÊQUE DE ROUEN. + + +François de Harlay, archevêque de Rouen[155], étoit fils de ce M. de +Chanvallon, qui fut le plus célèbre galant de la reine Marguerite. Ce +M. de Chanvallon, persuadé du mérite du marquis de Bréval[156] et de +l'archevêque de Rouen, ses enfants, disoit en parlant de la cour: «Je +leur ai donné des hommes: que ne s'en servent-ils?» + + [155] Né en 1585, mort en 1653. + + [156] Achille de Harlai, marquis de Bréval, seigneur de + Chanvallon, mourut le 3 novembre 1657. + +M. de Bréval s'est plus piqué de lettres que de guerre; il avoit +traduit Tacite; mais il eut bien de la peine à trouver qui le voulut +imprimer, car on savoit déjà que d'Ablancourt y travailloit; ce fut ce +qui le fit hâter: ce livre ne s'est point vendu. + +Pour M. de Rouen, il n'y eut jamais un plus grand galimatias. On +écrivit sur un de ses livres: _Fiat lux, et lux facta non est_. Il +avoit envoyé un de ses livres manuscrits à quelqu'un pour lui en dire +son avis. Cet homme avoit mis en un endroit à la marge: «_Je n'entends +point ceci._» M. de Rouen ne se souvint pas d'effacer l'observation, +et l'imprimeur l'imprima. Cela faisoit rire les gens de voir qu'à la +marge d'un livre il y eût: _Je n'entends point ceci_, car il sembloit +que ce fût l'auteur lui-même qui l'eût dit. + +Un jour qu'il avoit promis d'expliquer la Trinité le plus clairement +du monde en un sermon, il dit du grec, puis ajouta: «Voilà pour vous, +femmes.» + +C'est le plus prolixe prédicateur, harangueur et compositeur de livres +qu'on ait jamais vu. A Gaillon, qu'il appelle _notre palais royal et +archiépiscopal de Gaillon_, il a une imprimerie qu'il appelle aussi +_notre imprimerie archiépiscopale_. + +Il fit une fois je ne sais quel livre où il étoit peint avec sa barbe +longue et étroite; car, quoique jeune, il la portoit longue. On +l'appelle barbe de natte, car elle étoit d'un blond fort doré.[157] Le +pape Urbain, à qui il fit présenter ce livre, n'en dit autre chose, +sinon: _Bella barba_.--Mais, saint Père, lui dit-on, que vous semble +de ce livre?--_Veramente, bellissima barba._ L'archevêque, mal +satisfait de cela et de quelque autre chose encore, écrivit un livre +de la puissance des papes, où il les vouloit réduire au rang des +évêques. Le pape s'en plaignit, et le nonce eut charge de le citer à +Rome: ses amis accommodèrent la chose, et il fut conclu qu'en présence +de deux Jésuites il feroit satisfaction au Pape et écriroit une +rétractation. Cette rétractation fut imprimée; mais elle étoit si +obscure, qu'il ne savoit ce que c'étoit, et il eût pu se vanter, s'il +eût voulu, de ne s'être point rétracté. Le Pape, pourtant, s'en +contenta. Depuis, il s'avisa mal-à-propos de se mêler entre Balzac et +Du Moulin, qui s'écrivirent quelques lettres, et fit je ne sais quel +petit écrit intitulé: _Avis judicieux_. En ce temps-là, il lui vint +une vision de faire certaines conférences à Saint-Victor; il étoit là +comme un régent dans sa classe. + + [157] Voici ce que fit M. d'Albi (d'Elbène), celui qui se sauva + en Catalogne du temps de M. de Montmorency. + + _Épitaphe de M. de Rouen faite de son vivant._ + + Ci-gît un prélat honoré + Qui porta la barbe prolixe, + De couleur de vermeil doré, + Brillant comme une étoile fixe. + Prêchant sur un événement + Il sermona si longuement, + Qu'il en trépassa de détresse, + Non sans laisser un savoir mon + Laquelle des deux choses est-ce + Qui fut plus longue en son espèce, + De sa barbe, ou de son saint Vinon. (T.) + + Une fois que Bois-Robert lui louoit fort la politique du cardinal + de Richelieu, il lui dit: «Vous connoissez de plus grands + politiques que lui; vous en voyez.» Bois-Robert eut la malice de + feindre toujours de ne pas entendre qu'il vouloit qu'on lui dît: + «Qui? vous?» Et, au lieu de cela, il lui dit: «Mais que + blâmez-vous à sa politique?--Baillez-le-moi mort, baillez-le-moi + mort, répondit-il, et je vous le dirai.» + + Une autre fois il entreprit de prouver que Démosthènes, Cicéron, + et tous les plus grands orateurs de l'antiquité, n'avoient rien + entendu à l'éloquence en comparaison de saint Paul, et dit un + million de choses grotesques. Balzac, qui y étoit allé par + curiosité, ne put s'empêcher d'en faire des contes, et de là vint + la grande querelle. Il voulut faire passer Balzac pour un écolier, + et Balzac fit _le Barbon_, que depuis il a donné lorsque Ménage + persécuta tant Montmaur le grec: c'est pour cela qu'on y trouve si + peu de choses qui conviennent à ce pédant. + + Madame Des Loges disoit de l'archevêque de Rouen que c'étoit une + bibliothèque renversée; mais il n'y a rien qui représente mieux + l'humeur de cet homme que le sonnet acrostiche de ce fou de + Dulot[158]. + + [158] Dulot, inventeur des bouts-rimés, n'est guère connu que par + le poème de Sarrasin, intitulé: _Dulot vaincu, ou la Défaite des + bouts-rimés_, badinage ingénieux d'un poète très-spirituel. + + +SONNET + + _Où le poète royal et archiépiscopal Dulot fait bouffonner + monseigneur l'archevêque de Rouen dans toute l'étendue de son + acrostiche._ + + Franc de haine, d'amour, ris, pleurs, espoir et crainte, + Rentrons au cabinet et lisons saint Thomas. + Apporte-moi, laquais, de tout ce grand amas, + Nicolas de Lira, Pline et la Bible sainte. + Certes, le trait est bon, ma chandelle est éteinte. + Oh! oh! dedans si peu, vraiment trompé tu m'as. + Ici du feu, mes gens, ma robe de Damas. + Six heures ont sonné, disons prime en contrainte. + Dieu! que j'ai mal au coeur! qu'on m'apporte du vin. + Entre ce qu'aujourd'hui j'ai lu de plus divin, + Hilaire de Poitiers m'a ravi par sa plume. + Aristote est là faux: voyez, ce papillon + Rouanne à nos flambeaux comme c'est sa coutume. + Le trait est excellent! avalons ce bouillon. + Apprête les chevaux, cocher. Le beau volume! + Irénée est charmant, retournons à Gaillon. + +Il y avoit pourtant du bon en ce _mirifique_ prélat; il étoit bon +homme, franc et sincère; mais jamais il n'eut un grain de cervelle. + +Une fois qu'il fit quelque entrée à Dieppe, le ministre du lieu le +harangua et lui plut extrêmement. Quand cet homme eut achevé: «Voilà, +dit-il, en se tournant vers les ecclésiastiques qui le suivoient, +voilà haranguer cela;» et se mit à leur remarquer toutes les parties +de l'oraison: «voilà haranguer, cela, et non pas vous autres, qui +manquez en ceci, en cela, et qui ne parlez qu'à la bonne chère.» Il ne +la faisoit pourtant pas mauvaise, la chère, à Gaillon. Il avoit toutes +ses heures réglées pour ses occupations sérieuses et pour ses +divertissemens. Il recevoit des nouvelles de tous les endroits de +l'Europe. Il avoit musique, et n'étoit jamais sans quelques gens de +lettres. + +Sur la fin, il se laissoit si fort gouverner à je ne sais quelle femme +qui étoit sa ménagère, qu'il commençoit à l'incommoder, et elle à +s'accommoder très-fort. Enfin, on le fit résoudre à donner son +archevêché à son neveu Chanvallon, qui étoit déjà son coadjuteur; il +le fit, et mourut bientôt après. Son successeur ne lui en doit guère +pour l'éloquence[159]. Patru, qui l'a entendu prêcher, dit qu'il n'a +admiré qu'une chose en lui, c'est comme il peut retenir par coeur tout +ce qu'il dit, car il n'y a ni pied ni tête à son discours, et il +récite tout cela avec une insolence qui n'est pas imaginable. Il avoit +écrit sur la porte de Gaillon: _Legem non observabo, sed adimplebo_. + + [159] Harlay de Chanvallon, archevêque de Rouen, devint + archevêque de Paris en 1671. Il mourut en 1695. + + + + +BALZAC. + + +Balzac se nomme Jean Louis Guez[160]; il est fils d'un homme +d'Angoulême qui avoit du bien; mais M. de Montausier dit que cet homme +a été valet chez M. d'Espernon. Balzac est une terre. Ce M. Guez a +vécu plus de cent ans. Quelques années devant que de mourir, il +écrivit à M. Chapelain pour faire, disoit-il, amitié avec lui, au +moins par lettres, et qu'après avoir ouï dire tant de bien de lui à +son fils, il vouloit avoir cette satisfaction-là en mourant. + + [160] Balzac, né à Angoulême en 1594, mourut dans la même ville + le 18 février 1655. + +On connut Balzac par son premier volume de lettres; il étoit alors à +feu M. d'Espernon, à qui il ne put s'empêcher d'envier deux lettres +qu'il avoit écrites pour lui au Roi[161]. Il est certain que nous +n'avions rien vu d'approchant en France, et que tous ceux qui ont bien +écrit en prose depuis, et qui écriront bien à l'avenir en notre +langue, lui en auront l'obligation. Celles qu'il a faites depuis ne +sont pour l'ordinaire ni si gaies ni si naturelles, et il a eu tort +d'avoir eu pour ses ennemis la complaisance de n'écrire plus de la +même sorte. + + [161] Elles sont placées à la fin du deuxième livre des lettres + de Balzac. (_OEuvres de Balzac_, in-folio, tom. 1, p. 63 et + suivantes.) + +Le cardinal ne trouva nullement bon qu'il ne lui eût point dédié _Le +Prince_ ni ses lettres. «Se croit-il assez grand seigneur pour ne +point dédier ses livres?» Son humeur à louer trop de gens le choqua; +mais, ce qui le fâcha le plus, ce sont ces deux lettres qui sont au +bout du _Prince_, où il se mêle de parler de la Reine-mère et du +cardinal. Il y a un endroit où il dit: «Le Roi qui, à votre prière, a +pardonné à quarante mille coupables, n'a pu obtenir d'elle qu'elle +pardonnât à un innocent.--Votre ami, dit le cardinal à Bois-Robert, +est un étourdi: qui lui a dit que je suis mal avec la Reine-mère? Je +croyois qu'il eût du sens; mais ce n'est qu'un fat.» + +Malherbe dit un jour à Gomberville, à propos des premières lettres de +Balzac: «Pardieu! pardieu! toutes ces badineries-là me sont venues à +l'esprit; mais je les ai rebutées.» Il fit imprimer les fragments du +_Prince_, qui étoient beaux pour fragments, avec une préface de Faret, +où il y avoit que dans le premier livre il feindroit qu'un Anglois +avec un bonnet blanc, etc. Depuis, il a dit que cette aventure étoit +véritable. Il disoit comme cela ce que contiendroit chaque livre; le +dernier devoit être _le Ministre_. Or, le cardinal de Richelieu, étant +mal satisfait de lui à cause de ces deux lettres qui sont au bout du +_Prince_, et aussi à cause qu'il ne le lui avoit pas dédié, ne se +soucia plus de lui; cela fut cause que ce _Ministre_ ne parut point. +Depuis, il le fit imprimer sous le nom d'_Aristippe_, mal satisfait du +cardinal Mazarin, dont il fait comme le portrait; on l'a vu depuis sa +mort. + +Les moines furent tous contre lui à cause d'un endroit où il dit: «Que +les moines sont dans le monde ce qu'étoient les rats dans l'arche.» Le +père Goulu, général des Feuillants, qui cherchoit à faire claquer son +fouet, se mit à écrire contre lui, et je pense que c'est le meilleur. +Il lui dit en quelque lieu qu'il n'a guère de cervelle de s'attaquer à +un corps qui ne meurt jamais. Il donna belle prise aux gens sur ses +vanités. Sorel[162], qui n'avoit alors que dix-huit ans, a voulu, dans +le Francion, railler de lui en la personne de son pédant Hortensius. +Je pense qu'il s'en avisa devant le Feuillant. + + [162] Auteur du _Berger extravagant_. (T.) + +Il a été un temps que c'étoit la mode d'écrire contre Balzac. A +Bruxelles même, Saint-Germain ne l'épargna pas, à cause qu'il louoit +le Roi et le cardinal de Richelieu. Il y eut je ne sais quel +barbouilleur de papier, je ne sais quel bavard Saintongeois, qui se +mêla aussi de faire un méchant petit livre contre lui et contre le +père Goulu tout ensemble. Il le fit bâtonner dans sa propre chambre, +au saut du lit, par un gentilhomme de ses amis nommé Moulin Robert; et +après, car le cavalier n'avoit point déclaré de la part de qui il lui +faisoit ces caresses, il fit imprimer une espèce de nouvelle +intitulée: _La Défaite du paladin Javerzac[163], par les alliés et +confédérés du prince des Feuilles_. C'est une des plus jolies choses +qu'il ait faites. + + [163] Nom de ce garçon. (T.)--_La Défaite du Paladin Javerzac_ + est imprimée au tome second, pag. 172 du supplément aux OEuvres + de Balzac. On ne peut convenir avec Tallemant que cette pièce + soit _une jolie chose_; c'est une série de plaisanteries lourdes + et même grossières sur un sujet qui pouvoit ne pas déplaire à une + époque où les coups de bâton venoient quelquefois à l'appui de la + critique. On y voit que cette ridicule punition fut infligée à + Javerzac, le 11 août 1628. Balzac avoit conservé du regret de + cette action barbare; car au lit de mort il fit appeler Javerzac, + et le pria de lui rendre son amitié. (Voyez _la Relation de la + mort de M. de Balzac_, à la suite de ses OEuvres.) + +Le père Goulu s'étoit nommé Philarque, voulant dire _général des +Feuillants_; et l'autre malicieusement traduisoit à la lettre _Prince +des Feuilles_. Enfin, cela alla si avant qu'Ogier le prédicateur, son +ami, entreprit de faire son apologie. Il y en avoit déjà cinq ou six +feuilles d'imprimées. Gomberville m'a dit qu'il les avoit, quand +Balzac, arrivant ici, ne trouva point cela à sa fantaisie: il défit +tout le discours, et ne se servit que de la matière. Cela n'avoit +garde de ne pas réussir, car Ogier est fort capable de choisir bien +ses matériaux, et Balzac de faire fort bien le discours; aussi est-ce +une des plus belles pièces que nous ayons. Ogier a voulu soutenir +qu'il avoit tout fait; mais il a été assez bon pour imprimer d'autres +ouvrages, et il ne faut que conférer; et puis, pour peu qu'on s'y +connoisse, on voit bien qu'autre que Balzac ne peut avoir fait cette +apologie. _Le Prince_ avoit grand besoin d'Ogier, car c'est le plus +pauvre dessein d'ouvrage qu'on ait jamais vu, et il n'est beau que par +endroits. + +Depuis, il changea, comme j'ai dit, de façon d'écrire, pour montrer +qu'il n'étoit pas ignorant, comme on lui avoit reproché[164]; mais en +récompense, il est ferré en quelques endroits, et cette affectation +d'érudition n'est que trop souvent désagréable; cependant vous ne +sauriez ôter de la tête à la plupart des gens que Balzac n'étoit point +savant. Frémont m'a dit qu'un traiteur[165], chez qui il logea une +fois à Angoulême, lui dit que Balzac n'étoit point profond: il a eu +beau écrire bien des lettres latines, et faire un gros recueil de vers +latins dont il se seroit bien passé; il a eu beau écrire contre +Heinsius, tout cela n'a pas effacé la première impression que les +lettres de Goulu ont donnée de lui. Ce même homme ajoutait que +quelquefois ayant été à Balzac pour quelque festin, le valet de M. de +Balzac lui avoit fait voir son maître composant; mais c'était, +disoit-il, une plaisante chose à voir que ses grimaces. + + [164] Dans tous les volumes qu'on a imprimés de lui, il y a + toujours quelque chose de ces accusations; cela lui tenoit + terriblement au coeur. (T.) + + [165] On lit _traiteur_ au manuscrit. Il faut prendre ce mot dans + le sens de _traitant_. + +On trouve, dans ce qu'il a fait depuis l'_Apologie_, bien des +grotesques; cependant il plaît toujours: il n'y eut jamais une plus +belle imagination. Il a l'oreille fine; il ne manque jamais à mettre +les choses en grâce; mais on pouvoit mieux savoir le fin de la langue +qu'il ne le savoit. Ses derniers ouvrages ne sont pas si exactement +écrits, pour le langage même, que les premiers, et il prend +quelquefois la liberté de mettre un etc., tout comme feroit un +notaire. + +Le _Barbon_ a fait voir bien clairement que le bonhomme avoit de la +peine à lier les choses, car ce livret est plein de lacunes. Il nous a +fait accroire que c'étoit les ruines de son cabinet, et, au lieu de +les réparer, il nous donne lui-même ses fragments. Sur la fin il n'ose +plus faire de lettres; il les déguise en _Entretiens_, et souvent il +fait semblant de vuider ses tablettes et parle de lui-même fort +avantageusement en tierce personne en plusieurs endroits de ce livre. + +Pour reprendre où nous en étions, Ogier, surnommé _le Danois_, frère +du prédicateur, étant en Danemark avec feu M. d'Avaux, s'avisa, pour +se divertir, d'écrire à Balzac que la cour du roi de Danemark, où il y +avoit beaucoup de gens de qualité qui savoient le français, s'étant +partagée pour Balzac et pour le père Goulu, le Roi, dans une assemblée +célèbre de tous ceux qui étudioient notre langue, avoit jugé en faveur +de Balzac. Notre homme prit cela pour argent comptant, et dans ses +_Entretiens_ il en parle de cette sorte: «Nous recevons, dit-il, des +lettres dorées datées de Constantinople; on nous estime en Grèce et en +Orient, aux dernières parties du septentrion, sur le rivage de la mer +Baltique. Pour répondre en un mot à tant de choses, je souffre où je +suis, on m'estime où je ne suis pas. Peut-être que j'avois la fièvre +le jour que le Roi de Danemark jugea en ma faveur la cause qui fut +plaidée devant lui à Copenhague; comme au contraire il se peut faire +que j'étois à l'ombre et prenois le frais le jour que le marquis +d'Ayetonne brûla mon livre[166] dans un conseil qui fut tenu à +Bruxelles.» + + [166] _Le Prince._ (T.) + +Ce livre fut aussi brûlé en Angleterre. On m'a dit qu'il y eut des +Anglais assez zélés pour la mémoire de la reine Elisabeth, pour avoir +eu la pensée de venir en France donner des coups de bâton à Balzac. + +Le cardinal de Richelieu fut choqué de ce qu'il louoit trop de gens; +il disoit que c'étoit _l'élogiste général_. Le cardinal de Richelieu +ne fit rien pour lui, et en cela il eut tort, car cet homme n'avoit +péché que pour avoir trop envie de plaire, et le cardinal se fût fait +honneur en lui donnant un évêché. Cela fut cause que Balzac se retira +à Balzac, où il demeura presque toujours. + +Le cardinal ne fut pas plus tôt mort, que, sans considérer qu'il lui +avoit donné tant de louanges, il fit une grande pièce à la Reine où il +disoit bien des choses contre lui. C'est une des moindres pièces qu'il +ait faites. Maynard, qui est son ami Ménandre, à qui il adresse tant +d'Entretiens, en fit tout de même en vers; car le cardinal n'avoit +rien fait pour lui, il le trouvoit trop cagnard[167]. Sans doute le +cardinal de Richelieu eut tort de ne donner à Balzac qu'une misérable +pension qui finit avec lui. Je ne pense pas qu'il crût ce dont +Théophile l'accuse dans une lettre; je ne dis pas seulement l'amour +des garçons, mais même le larcin qu'il lui reproche d'avoir fait au +gendre du docteur Baudius, en Hollande. On ne peut pas dire que Balzac +n'ait vécu moralement bien; mais, outre ce que j'ai marqué, le +cardinal, comme nous avons dit ailleurs, n'estimoit guère la prose. + + [167] _Cagnards_, gens aimant leurs foyers. _Hauteroche_, cité + dans le Dictionnaire comique de Le Roux. + +Au commencement de la régence, après ses discours, dont quelques-uns +sont dédiés à madame de Rambouillet, à qui il parle comme à une +personne familière, et il ne l'a jamais vue; depuis, il l'a connue par +lettres seulement, il fit imprimer deux volumes de _Lettres choisies_, +où il a mis une préface qu'il feint être de M. Girard, théologal +d'Angoulême, son ami: il a fait cette feinte pour se louer tout à son +aise, sous le nom d'autrui. Cette préface est fort bien écrite, car +quand il écrit sous le nom d'autrui, il ne cherche pas midi à quatorze +heures, comme il fait quelquefois lorsqu'il ne se déguise point. Ces +lettres choisies n'étoient pas autrement _choisies_, je crois, que, +hors les lettres à M. Chapelain, qu'il appeloit _ad Atticum_[168], et +qui ont été données après sa mort, il ne lui en restait pas une après +ces deux derniers tomes. Pour faire tout valoir, il feint d'avoir +écrit des lettres qu'il n'a jamais écrites: tel qui n'en a jamais reçu +qu'une de lui en trouve trois ou quatre qui lui sont adressées. Il y +en a une quantité à je ne sais combien de révérends Pères dont on n'a +jamais ouï parler. Pérapède, Du Bure et un tas de sots y sont loués, +et il écrit, dit-il, à tous ces gens-là le coeur sur le papier. + + [168] Il y a tant d'étoiles, qu'un goguenard disoit que c'étoit + le firmament. Ce n'est pas grand'chose. (T.) + +Les louanges lui étoient bonnes de quelque part qu'elles vinssent, et +jamais il n'étoit assez _paranymphé_[169] à sa fantaisie. Voiture, +Conrart et d'autres montoient sur des échasses pour le louer; vous +diriez qu'ils se vont rompre le cou à tout bout de champ, tant ils +font de rudes cascades. + + [169] _Paranymphé_, loué. Cette expression étoit empruntée du + _paranymphe_, ou discours solennel qui se prononçoit à la fin de + chaque licence dans les facultés de théologie et de médecine, + dans lequel le licencié adressoit des compliments, ou le plus + souvent des épigrammes aux autres licenciés. (Voyez _le Dict. de + Trévoux_.) + +Dans une de ses lettres, il y a une plaisante vanité, car si jamais il +y eût un _animal gloriæ_[170], c'est celui-ci: «Quand vous me +donneriez, dit-il, autant de terre que la comtesse Alix[171] en donna +à mon quarantième aïeul, etc.» + + [170] La gloire personnifiée en bête brute. + + [171] Je pense que c'était une comtesse de Toulouse. (T.) + +Il imprima ensuite le _Socrate chrétien_; il y mit un avant-propos, où +il parle à un homme qu'il appelle _Monseigneur_, sans queue. Il +prétendoit que M. Servien devineroit que c'étoit lui; et dans ce même +volume, où il y a plusieurs autres pièces, il y a un traité de ce mot +_Monseigneur_, où il en blâme l'abus, et ne met que _monsieur mon +cousin_ à M. le président de Nesmond. A cette dissertation sur les +sonnets de Job et d'Uranie, il ne vouloit mettre pour titre que +_Dissertation sur les deux sonnets_, disant qu'on savoit assez qui ils +étoient. Il y a de pauvres choses dans cette dissertation. + +Voici encore une chose qui ne s'accorde guère avec le _Socrate +chrétien_. Un avocat d'Angoulême, en plaidant contre lui, avoit dit +quelque chose d'un peu fort. Balzac le rencontre par la ville et lui +donne un coup de houssine; sans les grands seigneurs du pays qui s'en +mêlèrent, et qui prirent le parti de Balzac, il n'en eût pas été bon +marchand. + +En récompense, le Roi, la Reine et le cardinal Mazarin lui firent, à +ce qu'il dit, bien des honneurs quand on alla à Bordeaux en 1650, au +mois d'août. + +Depuis sa mort, on a publié l'_Aristippe_, qui est un fragment du +_Prince_, qu'il a fait pour donner sur les doigts aux rois fainéans et +à leurs minisires, pour ne pas dire à leurs maires du palais. Il a +cru, le bonhomme, qu'il y avoit en lui de quoi faire un Socrate et un +Aristippe tout ensemble; cependant cet homme qui est si sage, cet +homme qui a tant de vertus, s'avise de faire une lâcheté, où personne +ne l'a imité, non pas même Costar: il signe en écrivant au cardinal +Mazarin: «De Votre Eminence le très-humble, très-obéissant et +très-obligé serviteur et _pensionnaire_.» + +Lionne, ami de Chapelain, avoit fait donner à Balzac une pension de +cinq cents écus, dont il fut fort mal payé à la fin. Il faut bien +manquer de coeur pour faire une bassesse comme celle-là, lui qui avoit +de quoi vivre, et qui a tant de soin de faire savoir dans ses lettres +familières qu'il avoit quatre chevaux de carrosse. Avec tout ce +raffinement de lâcheté, il ne put pourtant avoir pour sa soeur de +campagne la récompense de la lieutenance aux gardes de son neveu, qui +fut tué à Lens avec le maréchal de Gassion. La solitude, où l'on n'a +que soi pour objet, où l'on ne se compare avec personne, avoit gâté +cet esprit, qui déjà n'étoit que trop plein de lui-même. + +Les juste-au-corps lui ayant semblé commodes, il en avoit de toutes +façons, de treillis[172], de tabis[173], de bleus et d'incarnats. + + [172] _Treillis_, toile fine d'Allemagne, lustrée et satinée, + dont en petit deuil on faisoit le dessus du pourpoint. (_Dict. de + Trévoux._) + + [173] _Tabis_, gros taffetas ondulé par l'application d'un + cylindre sur lequel des ondes étoient gravées. (_Dict. de + Trévoux._) + +Il a des visions jusques aux moindres petites choses: il demanda de +l'aigre de cèdre[174] à M. Conrart, qui étoit devenu son +commissionnaire après M. Chapelain; car il y eut je ne sais quoi entre +M. Chapelain et lui, et il ne pouvoit s'empêcher de dire à tout bout +de champ qu'il ne faisoit rien de naturel, qu'il n'avoit point de +génie. Il lui faisoit entendre, sans faire semblant de rien, que si +les pots dans lesquels il lui enverroit cet aigre de cèdre étoient +bleus et blancs, ils lui plairoient davantage. + + [174] _Aigre de cèdre_, liqueur composée de jus de citron, de + limon et de cédrat, qui, mêlée avec de l'eau et du sucre, fait + une boisson très-agréable. (_Dict. de Trévoux_.) + +Il écrivit jusqu'à huit lettres pendant qu'on imprimoit ses vers +latins, pour faire qu'un placard de deux petits anges qui se baisoient +pût se rencontrer à la fin. Il a eu aussi une bonne fantaisie de faire +imprimer ces vers-là en petit, croyant que le monde souhaitoit cela +avec passion. M. Conrart lui manda que Courbé étoit disposé à le +satisfaire; mais qu'il étoit obligé de lui mander que ses vers ne se +vendroient point in-quarto, et qu'on n'en avoit vendu qu'un seul +exemplaire. Balzac répondit en ces mots: «Si j'étois aussi amoureux de +la gloire que je l'ai été autrefois, votre lettre me seroit une grande +mortification.» Il fallut pourtant faire cette impression en petit; il +se consola en voyant _Editio seconda_. Il a fait mettre au +commencement que le libraire l'a voulu absolument. Il vouloit obliger +Ménage à dire plus de choses à sa louange dans l'épître qu'il fit à la +reine de Suède, en lui dédiant les vers latins de Balzac. Il y a au +bout de ce livre ce qu'il appelle _liber adoptivus_, sans expliquer +que ce sont diverses pièces d'auteurs, ou qu'il ne connoît point, ou +dont il dissimule le nom. Il n'a pourtant pas mal fait, car il n'y a +guère que cela de bon dans son livre. + +Il eut une plaisante curiosité dans l'impression de ses discours; il +n'y a pas une ligne qui ne soit finie par un mot entier; il n'y a +jamais de mot coupé en deux. + +La reine de Suède dit à Chanut, notre résident, qu'elle le prioit de +s'informer quels auteurs il falloit lire pour bien savoir notre +langue, et que Balzac ne la contentoit point, qu'il n'étoit point +naturel, qu'il étoit toujours guindé, et toujours dans la fleurette. +Il le sut, et elle lui écrivit que ce qu'on avoit dit étoit faux. Cela +est cause qu'il n'a pas changé dans l'_Aristippe_ les louanges qu'il +lui donnoit. Voici une lettre qu'il écrivit à M. Conrart sur le séjour +de la cour à Bordeaux, sous le nom du même M. Girard[175] dont nous +avons déjà parlé. Ce que je mettrai à côté est ce que m'a dit M. le +marquis de Montausier, témoin oculaire. + + [175] Guillaume Girard, archidiacre d'Angoulême, avoit été + secrétaire du duc d'Epernon. Il a laissé une vie de son maître, + imprimée à Paris en 1655 en un volume in-folio, et en 1663 en + trois volumes in-douze. Elle est, comme elle devoit être, toute + favorable au duc d'Epernon. + + + «MONSIEUR, + + «A moins que d'avoir à vous donner des nouvelles de M. de + Balzac, je n'aurois pas rompu mon silence ni violé le respect + que je vous dois. Ce n'est pas que je ne sache combien il y a + d'honneur à recevoir de vos lettres, et combien les honnêtes + gens se glorifient d'en être favorisés; mais j'ai encore plus de + considération pour vous que je n'en ai pour moi-même, et quoique + je ne sois pas insensible à mon propre bien, j'aurois mieux aimé + m'en priver que de vous être importun, en exigeant de vous pour + une mauvaise lettre quelqu'une de vos belles réponses. Voilà, + monsieur, comme j'en eusse usé, si la discrétion de votre ami + n'eût fait violence à la mienne: elle m'oblige à vous dire de + lui ce qu'il a omis, sans doute, dans la dernière lettre qu'il + vous a écrite. + + «Vous savez, monsieur, que nous avons eu la cour depuis peu de + jours en cette ville. Lorsque la Reine[176] en approcha de deux + journées, elle commanda expressément qu'on ne donnât aucun + logement aux troupes qui accompagnoient Leurs Majestés dans les + terres de M. de Balzac[177]. Sa faveur ne fut point bornée à ces + petits soins, elle ordonna[178] à M. de Saintot, maître des + cérémonies (il faisoit aussi la charge de + grand-maréchal-des-logis), de la loger dans la maison de M. de + Balzac[179]. Ce commandement fut si exprès qu'il ne se put + exécuter sans quelque désordre: les logis étoient déjà faits à + l'arrivée de M. de Saintot. L'évêché étoit marqué pour la Reine; + le Roi étoit dans une maison contiguë; les autres logemens + étoient marqués et déjà occupés; mais il fallut tout changer + pour satisfaire au désir de la Reine et honorer M. de Balzac + absent. + + «A l'arrivée de Sa Majesté, il fut demandé avec instance. Sa + Majesté ne vouloit recevoir aucune des excuses qu'on donnoit à + sa retraite[180]. Enfin, comme il n'y eut plus d'espérance de + le voir, elle n'eut presque plus d'entretien qu'avec ses + proches, qui furent jugés très-dignes de son alliance[181]. M. + le cardinal ne s'en arrêta pas là; après s'être long-temps + informé s'il ne pourroit point satisfaire au désir qu'il avoit + de long-temps de connoître le visage d'une personne si + généralement estimée, il se résolut enfin de l'envoyer visiter + par un gentilhomme des siens, nommé le chevalier de Terlon. Ce + gentilhomme alla à la maison de M. de Balzac, à trois lieues de + la ville, et lui dit que M. le cardinal, son maître, lui avoit + commandé de le venir assurer de son service très-humble; qu'il + avoit une forte passion de le voir et de l'entretenir à + Angoulême, où il avoit appris son indisposition; qu'il seroit + venu lui-même s'en assurer en sa maison, s'il n'eût appréhendé + de l'incommoder; mais qu'il seroit fâché qu'on lui reprochât + d'avoir passé si près du plus grand homme de notre siècle sans + avoir eu dessein de lui rendre cette petite civilité[182]. + + «M. de Balzac, dont la discrétion ne vous est pas moins connue + que le mérite, ne pouvoit attribuer un si grand excès de + civilité qu'à la courtoisie de l'ambassadeur, et, sans doute, + ces faveurs lui eussent été suspectes, si M. le cardinal n'en + eût dit autant, et aux mêmes termes, à M. de Roussines, frère de + M. de Balzac. J'étois présent, et plusieurs honnêtes gens de la + cour furent témoins lorsque Son Eminence lui redit les mêmes + paroles que M. de Terlon avoit avancées, faisant ainsi de sa + bouche à une personne non suspecte des compliments qui ne + pouvoient plus être suspects. + + «M. Servien enchérit beaucoup au-delà chez M. le marquis de + Montausier[183]; mais M. de Lionne ne fut pas plus tôt arrivé + qu'il envoya son premier commis vers M. de Balzac, pour lui + témoigner le désir impatient qu'il avoit de le voir; qu'il y + avoit vingt ans que ce désir faisoit une de ses plus violentes + passions; qu'il avoit fait le voyage de Guyenne, avec plaisir, + quelque juste indignation qu'il eût d'ailleurs contre le voyage, + pour voir le plus grand homme du monde, etc.; qu'il le prioit de + lui mander positivement (ce furent les termes de son envoyé) + s'il lui feroit déplaisir de l'aller visiter en sa maison, parce + qu'il n'y avoit que sa défense absolue qui pût l'en empêcher. M. + de Balzac, usant de la liberté qu'il lui donnoit, le supplia de + n'en point prendre la peine[184]; et cette excuse, qui eût + peut-être déplu à un moins honnête homme que n'est M. de Lionne, + lui donna matière d'une lettre, en laquelle, parmi quelques + douces plaintes du rigoureux traitement qui lui est fait, il + l'assuroit de tous les respects, de toute la vénération et de + tout ce qui est au-dessous du culte et de l'adoration: ce sont + les termes obligeants d'une fort longue et fort belle lettre. + + «Je ne vous parle point des compliments de M. l'évêque de Rodez, + de ceux de M. de La Motte Le Vayer ni de toutes les autres + personnes de mérite qui sont auprès de Leurs Majestés. Ma + gazette seroit trop longue, monsieur; ce que j'y ajoute du mien, + c'est la joie que j'ai sentie de voir toute la cour faire la + cour à notre ermite, et de voir ce généreux ermite au-dessus de + toutes les faveurs et de toutes les recherches de la cour. Il + n'en a pas pour cela quitté une seule de ses calottes; il n'en a + pas eu plus de complaisance pour lui-même. J'ai passé depuis ce + temps-là plusieurs jours en sa compagnie; mais je ne me suis pas + aperçu que c'étoit à lui que tous ces honneurs avoient été + rendus, et si je n'en eusse été le témoin, je serois en danger + d'ignorer long-temps une chose si glorieuse à mon ami et si + avantageuse à tous ceux qu'il aime. Il ne sait pas même que je + vous écris toutes ces circonstances; et quoique je lui aie dit + que je voulois vous mander cette partie de son histoire, je + n'oserois lui faire voir cette partie de ma relation, tant il a + de peine à souffrir les choses qui le favorisent. Il ne veut pas + même que j'attribue à sa modestie l'indifférence qu'il a eue + pour les caresses du grand monde; son chagrin et son dégoût ne + méritent point, à ce qu'il dit, un si beau nom, et il aime mieux + que nous l'appellions insensible que de consentir aux + témoignages que nous devons à sa vertu. Ajouterai-je encore à + ceci les compliments extraordinaires qu'il reçut, il n'y a pas + long-temps, du comte de Pigneranda? Cet ambassadeur, fameux par + la rupture de la paix de l'Europe, ayant passé à Angoulême, + s'enquéroit, à l'ordinaire des étrangers, de ce qu'il y avoit de + plus remarquable dans le pays. On lui proposa incontinent M. de + Balzac comme la chose la plus rare: il repartit qu'il avoit + appris ce nom-là en Espagne, long-temps avant que d'en partir; + qu'il ne l'avoit pas trouvé moins célèbre en Allemagne, d'où il + venoit, et lui envoya incontinent un Minime walon, homme de + lettres, qui lui servoit d'aumônier, pour lui dire qu'il + souffroit, avec plus de peine qu'il n'en avoit eu pendant tout + son voyage, la défense de faire des visites; que s'il lui eût + été libre d'en faire, il fût venu de bon coeur en sa chambre + pour voir une personne si célèbre dans tous les lieux où les + grandes vertus sont en estime. Ce compliment ne fut pas borné à + ce peu de paroles. Mais qu'ai-je affaire d'emprunter de la + bouche de nos ennemis des louanges pour un homme qui a peine + d'en souffrir des personnes qui lui sont les plus chères? Il se + contente de leur amitié comme de la vôtre, monsieur, de celle de + M. Chapelain, et de peu d'autres. + + «Oserois-je vous supplier de faire part de ma relation à M. + Chapelain? Je sais qu'il aime ce que nous aimons, comme il en + est aimé aussi; je sais qu'il me fait l'honneur de me vouloir du + bien. Permettez-moi, je vous supplie, de l'assurer de mon + très-humble service, et croyez, s'il vous plaît, que je serai + toute ma vie, etc.[185].» + + [176] Elle qui ne sait pas lire, et ne les connoît point. + (T.)--Cela veut dire apparemment que la Reine, étant espagnole, + lisoit peu les livres françois. + + [177] Ne diriez-vous pas qu'il en a autant dans ce pays-là que M. + de La Rochefoucauld? Cependant Balzac, qui n'est point paroisse, + est à Roussines son frère aîné; et dans la paroisse d'Asnières, + Forgues, son parent, a un fief, et Balzac loge dans un autre, qui + est, je pense, à sa soeur. La seigneurie est au Chapitre + d'Angoulême. Ce fut M. de Montausier qui, avec bien de la peine, + en fit déloger les gens de guerre. (T.) + + [178] Cela est faux. (T.) + + [179] La maison étoit alors à son père, et est présentement à + l'aîné; c'est la plus commode de la ville. D'abord on alla à + l'Evêché; mais le logement n'étoit pas si aisé. Ce n'est pas la + première fois que la cour a occupé cette maison. (T.) + + [180] Elle ne songea pas à lui. (T.) + + [181] A la vérité elle leur parla comme à des gens qui sont des + principaux de la ville. (T.) + + [182] M. de Montausier, qui étoit alors à Angoulême, dit que la + vérité est que Lionne, pour faire plaisir à Chapelain, son ami, + fit faire ce voyage au chevalier de Terlon, et que toute la + civilité vint de lui et de M. Servien. Le cardinal n'usa jamais + de termes si obligeants pour les princes du sang même. «Si le + cardinal avoit fait cela, disoit le marquis, il seroit digne de + tout ce que Balzac a écrit depuis contre lui.» Il est bien vrai + que le cardinal dit quelque chose d'élégant, mais tout cela + venoit de Lionne. (T.) + + [183] En parlant à Roussines. (T.) + + [184] Véritablement, voilà bien répondu. M. de Montausier dit + qu'il n'a jamais écrit en ces termes-là à personne. (T.) + + [185] Balzac a envoyé jusqu'à cinq copies de cette lettre, et + toutes de la main de Toulet, son copiste, de peur qu'elle ne fût + perdue. Son libraire eut le soin de les faire rendre à M. + Conrart. Après ces cinq copies il en envoya encore une, disant + que M. Girard y avoit fait quelques changements. Il n'y avoit que + deux syllabes de changées (T.)--Cette lettre, monument de + l'orgueil le plus extraordinaire, ne paroit pas avoir été + imprimée: au moins n'en trouve-t-on aucune trace dans les + _OEuvres_ de Balzac. On sera peut-être parvenu à lui en faire + sentir tout le ridicule. + +Quand le chevalier de Méré mena le maréchal de Clairambault voir +Balzac à la campagne, cet auteur étoit dans le jardin; le maréchal le +trouva si extravagamment habillé qu'il le prit pour un fou, et il ne +vouloit pas avancer; le chevalier l'encouragea: il en fut après +très-satisfait, et dit qu'il n'avoit jamais vu un homme de si agréable +conversation. + +Il fit, un peu après le voyage de Bordeaux, un poème latin de dévotion +qu'il envoya à M. de Montausier, à Paris, et le pria de supplier M. de +Grasse de le mettre en vers françois. Trois jours après, il écrivit au +secrétaire de M. de Montausier qu'il le prioit de lui renvoyer cette +lettre, qu'il y vouloit changer quelque chose; après, il en envoya une +autre où il ne parloit plus de M. de Grasse, et cela exprès, afin que +cette lettre ne demeurât point, et qu'on crût que M. de Grasse avoit +traduit ce poème de son propre mouvement, parce qu'il en avoit été +charmé. Cette seconde lettre eut le loisir de venir avant que M. de +Montausier eût écrit à M. de Grasse; lui qui ne trouvoit pas la +requête trop civile, envoya pour excuse à M. de Grasse la lettre de +Balzac sans la relire, croyant que ce fut la même: cela fit un +terrible galimatias. + +Depuis, quand M. le Prince fût mis en liberté, il lui envoya une +lettre latine imprimée, avec deux petites pièces de vers latins aussi +imprimées: l'une sur sa prison, l'autre sur la mort de madame la +princesse sa mère, où, à son ordinaire, il donnoit à dos à celui qui +avoit le dessous, et traitoit le cardinal Mazarin de _semi-vir_; et, +pour montrer à M. le Prince qu'il a fait ces vers-là durant sa prison, +il en prend M. l'évêque d'Angoulême à témoin. Dans ces vers, il +appelle le cardinal _imbelle caput_, comme si un cardinal devoit être +guerrier; et puis, celui-là a été à la guerre. + +Sur la fin de ses jours il eut une grande mortification de voir le +grand applaudissement qu'avoient les lettres de Voiture; il ne put se +tenir de le témoigner. Ce fut ce qui produisit la dissertation latine +de Girac et la _Défense de Voiture_ que Costar lui adressa +malicieusement à lui-même, car il se moque de lui en cent endroits. Ce +fut une nouvelle recharge au pauvre homme, et cela avança ses jours de +quelque chose. Dans l'historiette de Costar, nous parlerons de cette +querelle plus amplement. + +Balzac et Girac étant allés dîner avec M. de Montausier à Angoulême, +M. de Montausier parla de l'édition de Voiture, et dit qu'il falloit +demeurer d'accord que c'étoit l'original des lettres galantes: cela +déplut furieusement à Balzac. Au sortir de là, il répéta les mots que +M. de Montausier avoit prononcés, et ajouta: «Que deviendront donc mes +lettres?» Il pria Girac de lire Voiture et de lui en dire son avis. Le +lendemain Balzac en envoya donc un exemplaire à Girac, avec un billet +latin, où il le prioit de lui en dire son sentiment en latin. Girac le +fit; mais il prétend que Balzac y a mis quelque chose du sien: Balzac +envoya ce prétendu jugement de Girac à Paris. Costar, qui ne +demandoit pas mieux que de faire claquer son fouet, composa la +_Défense de Voiture_. D'abord Balzac, plein de lui-même, et persuadé +de la déférence que Costar avoit pour lui, prit cet ouvrage pour une +pièce à sa louange; et comme on l'imprimoit, il écrivit à Conrart de +corriger tels et tels endroits, où l'on y parloit de lui, afin qu'ils +fussent mieux, et il les croyoit bien corrigés. On lui dit qu'il n'y +avoit plus moyen, et que tout étoit tiré: après il se désabusa. + +Non content d'avoir déjà, au sortir d'une grande maladie, envoyé, il y +avoit quelque temps, à Notre-Dame des Ardillières, une lampe de cent +écus, avec des vers latins gravés dessus, où son nom est en grosses +lettres, il donna, un an au plus avant que de mourir, des preuves +authentiques de sa vanité. Il écrivit à Conrart qu'il avoit deux mille +livres à Paris, et qu'il en vouloit constituer une rente de cent +francs, et instituer une espèce de jeux floraux de deux ans en deux +ans, et que, pour cela, il donneroit dix thêmes sur lesquels on +harangueroit; que l'Académie délivreroit les deux cents livres à celui +qui feroit le mieux. Ce sont matières de piété: par exemple, que la +gloire appartient à Dieu seul, et que les hommes en sont les +usurpateurs. + +Patru et les plus sensés vouloient se moquer de cette fondation de +_bibus_, car il y avoit un million de difficultés pour la sûreté, et +aussi bien du chagrin à lire les compositions d'un tas de moines; mais +les cabaleurs Chapelain et Conrart l'emportèrent. Cela fut fait après +la mort de Balzac. + +Il fut six mois à se voir mourir tous les jours: il s'étoit fait +transporter aux Capucins d'Angoulême; il se confessoit fréquemment, +et pourtant songeoit bien autant à ses jeux floraux qu'à sa +conscience. En mourant, car on a ses dernières paroles dans une +relation qu'un avocat d'Angoulême, nommé Morisset, a faite[186], il +dit qu'il ne savoit où il alloit, mais qu'il espéroit que Dieu lui +feroit miséricorde. + + [186] Cette relation est imprimée à la suite des OEuvres de + Balzac, t. 2, pag. 213 du supplément. + +Ogier le prédicateur, comme on lui demandoit s'il ne feroit point +l'épitaphe de Balzac: «Je m'en garderai bien, dit-il, j'aurois peur +qu'il ne se l'attribuât encore.» Il disoit cela à cause de +l'_Apologie_. + +Conrart voulut faire un Recueil de vers à sa louange: il en demanda à +assez de gens qui en firent; mais c'est si peu de chose que tout est +demeuré là[187]. + + [187] Ce jugement de Tallemant est trop sévère. Gilles Boileau a + déploré la mort de Balzac dans une élégie adressée à Conrart, qui + offre quelques beautés; elle n'a pas été insérée par Despréaux + dans les oeuvres posthumes de son frère; mais on l'avoit imprimée + dans la troisième partie des _Poésies choisies_, publiées chez + Sercy en 1658. Tristan l'ermite fit aussi d'assez belles strophes + sur la mort de Balzac; les trois meilleures ont été citées dans + la Notice sur Conrart placée à la tête de ses Mémoires, dans le + quarante-huitième volume de la deuxième série de la Collection + des Mémoires relatifs à l'histoire de France. + + + + +LE PRÉSIDENT PASCAL + +ET BLAISE PASCAL. + + +Le président Pascal portoit ce titre parce qu'il avoit été président à +Clermont en Auvergne; c'est un homme qui a eu d'assez beaux emplois: +il étoit homme de bien et de savoir surtout; il s'étoit appliqué aux +mathématiques; mais il a été plus considérable par ses enfants que par +lui-même, comme nous verrons par la suite. + +Quand on fit la réduction des rentes, lui et un nommé de Bourges, avec +un avocat au conseil dont je n'ai pu savoir le nom, firent bien du +bruit, et à la tête de quatre cents rentiers comme eux, ils firent +grand peur au garde des sceaux Séguier et à Cornuel. Le cardinal de +Richelieu fit mettre dans la Bastille les deux autres; pour Pascal, il +se cacha si bien qu'on ne put le trouver et fut long-temps sans oser +paroître. En ces entrefaites, les petites Saintot[188] et sa fille, +qui est à cette heure en religion, jouèrent une comédie, dont cette +fille qui n'avoit que douze ans avoit fait presque tous les vers. + + [188] Ce devoit être la fille de Saintot, le maître des + cérémonies de France. + +Le cardinal de Richelieu en ce temps-là eut la fantaisie de faire +jouer _le Prince déguisé_[189] à des enfants. Bois-Robert en prit le +soin. Il choisit, comme vous pouvez penser, cette petite Pascal; il +prit aussi une des petites Saintot, Socratine, et le petit Bertaut, +son frère[190]. La représentation réussit; mais la petite Pascal fit +le mieux. Comme on la louoit, elle demande à descendre, et +d'elle-même, sans en avoir rien dit à personne, elle se va jeter aux +pieds de Son Eminence et lui récite en pleurant dix ou douze vers de +sa façon, par lesquels elle demandoit le retour de son père. Le +cardinal la baisa plusieurs fois, car elle étoit _bellotte_, la loua +de sa piété, et lui dit: «Ma mignonne, écrivez à votre père qu'il +revienne, je le servirai.» En effet, il le servit et le continua dix +ans à l'intendance par moitié de Normandie, car il s'étoit défait de +sa charge en faveur d'un de ses frères. Ils étoient tous d'Auvergne. + + [189] Une pièce de Scudéry. (T.) + + [190] Le frère et la soeur de madame de Motteville. On l'appelle + _Socratine_, à cause de sa sévérité. Elle est carmélite à cette + heure. (T.) + +Sa fille fit d'autres vers, j'en ai quelques-uns[191]. + + [191] On lit dans Benserade des stances que mademoiselle Pascal + fit à l'âge de treize ans _pour une dame de ses amies, sous le + nom d'Amaranthe, amoureuse de Thyrsis_. Benserade y fit une + réponse dans laquelle il suppose que mademoiselle Pascal s'est + cachée sous le nom d'Amaranthe, et que Thyrsis n'est pas autre + que lui-même. On y lit cette stance, où Benserade nous apprend + l'âge que mademoiselle Pascal avoit alors: + + Qu'une fille _à treize ans_ d'amour soupire et pleure, + C'est souvent un défaut; + Mais pour une qui fait des vers de si bonne heure, + C'est vivre comme il faut. + + (_OEuvres de Benserade_, 1698, in-8º, t. 1, p. 49.) + + Enfin, à dix-huit ans, elle se mit en dévotion, et, comme j'ai + dit, elle se fit religieuse. + + Le président Pascal a laissé un fils, Blaise Pascal[192], qui + témoigna dès son enfance l'inclination qu'il avoit aux + mathématiques. Son père lui avoit défendu de s'y adonner qu'il + n'eût bien appris le latin et le grec. Cet enfant, dès douze à + treize ans, lut Euclide en cachette, et faisoit déjà des + propositions; le père en trouva quelques-unes; il le fait venir et + lui dit: «Qu'est-ce que cela?» Ce garçon, tout tremblant, lui dit: + «Je ne m'y suis amusé qu'aux jours de congé.--Et entends-tu bien + cette proposition?--Oui, mon père.--Et où as-tu appris cela?--Dans + Euclide, dont j'ai lu les six premiers livres (on ne lit + d'ordinaire que cela d'abord).--Et quand les as-tu lus?--Le + premier en une après-dînée, et les autres en moins de temps à + proportion.» Notez qu'on y est six mois avant que de les bien + entendre. + + [192] Blaise Pascal, né à Clermont en 1623, mort à Paris en 1662. + +Depuis, ce garçon inventa une machine admirable pour l'arithmétique. +Pendant les dernières années de l'intendance de son père, ayant à +faire pour lui des comptes de sommes immenses pour les tailles, il se +mit dans la tête qu'on pouvoit, par de certaines roues, faire +infailliblement toutes sortes de règles d'arithmétique; il y travailla +et fit cette machine qu'il croyoit devoir être fort utile au public; +mais il se trouva qu'elle revenoit à quatre cents livres au moins, et +qu'elle étoit si difficile à faire, qu'il n'y a qu'un ouvrier, qui est +à Rouen, qui la sache faire; encore faut-il que Pascal y soit présent. +Elle peut être de quinze pouces de long et haute à proportion. La +reine de Pologne en emporta deux; quelques curieux en ont fait faire. +Cette machine et les mathématiques ont ruiné la santé de ce pauvre +Pascal le jeune. + +Sa soeur, religieuse à Port-Royal de Paris, lui donna de la +familiarité avec les Jansénistes: il le devint lui-même; c'est lui qui +a fait ces belles lettres au Provincial que toute l'Europe admire, et +que M. Nicole a mises en latin. Rien n'a tant fait enrager les +Jésuites. Long-temps on a ignoré qu'il en fût l'auteur; pour moi, je +ne l'en eusse jamais soupçonné, car les mathématiques et les +belles-lettres ne vont guères ensemble. Ces messieurs du Port-Royal +lui donnoient la matière, et il la déposoit à sa fantaisie. Nous en +dirons davantage dans les Mémoires de la régence. + + + + +BERTAUT, + +NEVEU DE l'ÉVÊQUE DE SÉEZ. + + +Ce petit Bertaut, qui étoit de la comédie[193], étoit neveu de Bertaut +le poète, qui fut évêque de Séez. Il avoit une soeur, femme-de-chambre +de la Reine, qui, pour sa beauté et sa bonne réputation, fut mariée +avec le premier président de la chambre des comptes de Rouen, qui +étoit fort vieux, nommé Motteville[194]. Elle n'en eut point d'enfants +et revint à la cour. + + [193] _Voy._ l'article qui précède celui-ci, p. 175. + + [194] La véritable orthographe du nom est Mauteville; voir + précédemment tome 1, p. 288, note 1. + +Lui et sa soeur Socratine étoient en nécessité quand quelqu'un dit au +cardinal de Richelieu qu'il y avoit des enfants d'un frère de Bertaut +qui étoient bien pauvres. Il les fit venir: la fille étoit fort jolie +et avoit bien de l'esprit; le garçon étoit passable. Ils jouèrent +quelques scènes du _Pastor fido_, de fort bonne grâce. Le cardinal +donna pension à la fille, et entretint le petit garçon au collége. Ce +garçon eut assez d'industrie pour faire habiller un petit laquais, +qu'il prit des livrées _éminentissimes_; et quand on le rebutoit à la +porte du cardinal, il faisoit passer son laquais devant. Cela plut au +cardinal, auquel, par ce moyen, il fit fort sa cour; et quoiqu'il eût +découvert que leur mère étoit une mademoiselle Bertaut, qu'il avoit +vue chez la Reine-mère, et qu'il haïssoit fort, il continua pourtant à +leur faire du bien. + +Après la mort du cardinal, au commencement de la régence, madame de +Motteville, sa soeur, eut avis d'un prieuré qui vaquoit; M. de +Bassompierre l'avoit eu aussi. Elle le rencontre, comme il l'alloit +demander à la Reine. Elle lui demanda, par hasard, quelle affaire +l'amenoit; il le lui dit. «Eh! monsieur, dit-elle, je l'allois +demander pour mon frère; c'est si peu de chose, et il en a si grand +besoin!» Le maréchal répondit qu'il ne vouloit pas, sur ses vieux +jours, être moins civil aux dames qu'en sa jeunesse, et il se retira. +Ce prieuré étoit pourtant fort bon. On dit qu'il vaut cinq mille +livres de rente. Elle l'obtint. Elle lui fit donner encore la charge +de lecteur du Roi qu'avoit eue son oncle, l'évêque de Séez, avant que +d'être évêque. + +Il fut avec M. de La Tuillerie en Suède. Là, comme c'est un doucereux, +il voulut, je pense, dire des fleurettes à la Reine, et il fit si bien +qu'elle sut qu'il chantoit et jouoit du luth. Elle l'en pria un jour; +il fit bien des cérémonies; enfin, il prit un luth, et badina tant +avant que de chanter, que quand il voulut chanter tout de bon, la +Reine, qui en étoit lasse, ne l'écouta point, ou ne l'écouta que par +manière d'acquit. Au retour, comme la Reine lui demandoit des +nouvelles de la reine de Suède, il dit qu'elle n'étoit pas laide, +qu'elle pouvoit même passer pour agréable. «Mais, dit-il tout bas à la +Reine en s'approchant familièrement de son oreille, elle a un peu la +taille gâtée.» Quelqu'un dit en riant à M. le cardinal qui étoit là: +«Votre Eminence n'a-t-elle point d'ombrage de ce galant homme? Je +m'offre pour votre second.» + +Il ne manque pas d'esprit; mais il est ennuyeux en diable et plein de +vanité. Par malheur pour lui, il y a un des principaux musiciens de la +chapelle nommé aussi Bertaut[195]. Pour les distinguer, on appeloit +celui-ci _Bertaut l'incommode_, et l'autre _Bertaut l'incommodé_, +parce qu'il est châtré. On appeloit ainsi tous les châtrés de ces +comédies en musique que le cardinal Mazarin faisoit jouer. Feu madame +de Longueville s'avisa la première, ne voulant pas prononcer le mot de +châtré, de dire _cet incommodé_, en montrant un châtré qui chantoit +fort bien, et qui vint à la cour du temps du cardinal de Richelieu. +«Mon Dieu, disoit-elle à mademoiselle de Senecterre, que cet +_incommodé_ chante bien!» + + [195] C'est Berthod, mais on prononce Bertaut. (T.) + +Ce petit Bertaut fait des vers, mais pas trop bien, et c'est un grand +diseur de fleurettes. Quand la cour alla à Poitiers, en 1652, un nommé +Du Temple, qui a la plus belle femme de la ville, et qui est fort +jaloux, alla au-devant des fourriers, pour les prier de lui donner M. +Bertaut; il entendoit Bertaut _l'incommodé_; mais il n'y étoit pas; +eux lui dirent: _Volontiers_. Il alla faire un tour je ne sais où, et +quand il arriva chez lui, il trouva un petit jeune homme qui disoit +des douceurs à sa femme. + + + + +LE MARÉCHAL DE GUÉBRIANT[196]. + + +Le maréchal de Guébriant étoit de Bretagne, et bien gentilhomme. Il +avoit étudié, et, s'il eût eu assez de bien pour cela, il auroit été +conseiller à Rennes; mais il n'avoit que deux mille livres de rente. + + [196] Jean-Baptiste Budes, comte de Guébriant, maréchal de + France, né en 1602, mort en 1643. + +Un jour, étant à Paris, la nuit il entendit du bruit dans la rue, +comme de gens qui se battoient; il descendit, et, voyant un homme +assez mal accompagné attaqué de plusieurs autres, il se met du côté du +plus foible, et le tire de leurs mains: c'étoit le baron Du Bec[197] +que le marquis de Praslin, qui fut tué à la bataille de Sedan, +assassinoit par jalousie; car ils étoient rivaux, et le baron étoit +mieux traité que lui. On reconnut ensuite l'épée du marquis[198], qui +étoit demeurée sur la place. Guébriant dit au baron que s'il +découvroit jamais qui lui avoit fait un si lâche tour, et qu'il s'en +voulut ressentir, il le prioit de lui faire l'honneur de le prendre +pour son second. En effet, ils se battirent et ils eurent +l'avantage[199]. + + [197] La maison du Bec Crespin, en Normandie, est une bonne + maison; ils viennent des Grimaldi, de la famille du prince de + Monaco. (T.) + + [198] Le marquis de Praslin étoit brave, mais méchant; il + empoisonna avec de l'antimoine je ne sais combien de _Wourmans_ + en Hollande; il en avoit été battu en je ne sais quelle + rencontre, où il avoit fait l'insolent. (T.) + + [199] Je pense que Guébriant eut tout l'honneur du combat, car le + baron étoit méchant soldat: témoin La Capelle, qu'il défendit si + mal. + + (T.) + +Ce duel obligea le baron à se retirer à la campagne chez sa soeur +qui étoit nouvellement démariée d'avec M. des Spy (ou _Chepy_), +homme de qualité. Cette affaire ne fut pas trop honorable à la +dame; car elle dura dix ans, et elle est retournée plus d'une fois +avec son mari. Enfin, il consentit à la dissolution, et épousa une +fille. En ayant eu un enfant, il envoya prier mademoiselle Du Bec +de la présenter au baptême. Elle répondit qu'elle le feroit +volontiers, si elle croyait que cet enfant fût de lui. Elle s'éprit +de Guébriant, qui étoit bien fait, l'épousa et lui acheta une +compagnie aux gardes: elle avoit peut-être cinquante mille écus de +bien. + +Durant le désordre de Corbie, il se jeta dans Guise, et rendit par +ce moyen un grand service, car la place eût été attaquée et prise +sans ce secours. Au retour de là, sa femme, qui a toujours eu de +l'ambition, et qui vouloit pousser son mari, crut qu'il en falloit +faire un _titolado_[200]; et, pour le faire appeler _Monsieur le +comte_, elle s'avisa de feindre qu'elle avoit perdu un chien, et +fit dire au prône que quiconque l'auroit trouvé le portât chez M. +le comte de Guébriant. + + [200] Un homme titré. + +Après cela, Guébriant fut envoyé dans la Valteline avec qualité de +maréchal-de-camp. Il dit d'abord à M. de Rohan qui y commandoit: +«Monsieur, je suis assuré que je vous obéirai bien; mais je vous avoue +que je ne sais point le métier de maréchal-de-camp: daignez prendre la +peine de m'instruire.» Cela plut fort à M. de Rohan. + +Depuis, il fut envoyé en Allemagne mener un secours de deux mille +hommes au duc de Weimar, qui, voulant avoir deux maréchaux-de-camp +françois, demanda Guébriant, sur le témoignage que M. de Rohan lui en +rendit, quand il le fut trouver un peu avant la bataille de +Rheinfelden. + +Le duc de Weimar fit bien voir le cas qu'il en faisoit, car il lui +laissa en mourant[201] son cheval et ses armes. Il oublioit son épée; +mais Feret, son secrétaire françois, l'en fit ressouvenir, et il la +lui laissa aussi. Guébriant, que nous appellerons _le comte de +Guébriant_, par respect et par politique, ne voulut jamais monter sur +ce cheval, et le faisoit même mener en main à l'abreuvoir. Cela lui +gagna terriblement le coeur des Weimariens; car, quand ils voyoient +passer ce cheval, ils lui ôtoient le chapeau. + + [201] Bernard de Saxe, duc de Weimar, mourut de la peste, le 18 + juillet 1639. On prétend qu'il fut empoisonné. + +Feret, secrétaire françois du duc de Weimar, dit qu'il légua bien ses +armes à Guébriant, mais qu'il légua son cheval au Roi, et qu'il fut +amené à la grande écurie. Il lui avoit coûté trois mille livres. Il +étoit fort doux pour Weimar; mais, il ne vouloit point souffrir qu'un +autre le montât, au moins y avoit-on bien de la peine. Guébriant le +monta, dit Le Laboureur, et après sa mort il fut mené chez le Roi, où +il est mort[202]. + + [202] Ce cheval s'appeloit _le Rabe_, en allemand _le Corbeau_. + «Le comte, dit Le Laboureur, le monta dans tous les combats où il + se trouva depuis, où l'on a pu dire qu'il combattoit sous son + maître, puisque l'on a souvent remarqué qu'il accabloit des + ennemis sous ses pieds, ou bien qu'il les mordoit à sang. Il a + souvent rapporté des blessures qui n'ont pas été sans récompense, + puisque le comte, son maître, le voyant vieillors de sa + mort......... le laissa au Roi par testament, et pria Sa Majesté + de le faire nourrir le reste de sa vie dans sa grand'écurie. Il + étoit fort gros et grand; il avoit l'encolure courte et ramassée, + la tête grosse, et étoit entier.» (_Histoire du maréchal de + Guébriant_; Paris, 1656, in-folio, p. 128.) + +Le comte commanda cette armée en la place du duc de Weimar. Sa feinte +ivrognerie lui servit aussi beaucoup; car, quoiqu'il ne bût +d'ordinaire que de l'eau, avec eux pourtant il faisoit la débauche, et +escamotoit si adroitement qu'il leur faisoit accroire qu'il +s'enivroit, puis il se laissoit tomber sous la table[203]. On dit +qu'ils en étoient charmés. + + [203] Le duc de Weimar avoit deux buveurs d'eau maréchaux + de-camp, Guébriant et Montausier. (T.) + +Il défit Lamboy, et fut fait maréchal de France, du temps que le +cardinal de Richelieu avoit M. Le Grand et toute sa cabale sur les +bras. En reconnoissance de la dignité qu'il venoit d'avoir, il envoya +assurer le cardinal à Perpignan que lui et tous ceux qu'il commandoit +étoient à son service; qu'ils se rendroient où il voudroit à point +nommé. + +On dit que ce fut M. de Chavigny qui le proposa au cardinal pour +gouverneur du Roi, et que le cardinal avoit dessein de lui donner cet +emploi. + +M. de Noirmoutier en conte une chose qui me l'auroit bien fait estimer +autant qu'autre qu'il ait faite. «Un peu avant sa mort, disoit-il, moi +qui étois maréchal-de-camp dans les troupes de Rantzau en Allemagne, +je lui écrivis pour quelque affaire, et lui donnois du _monseigneur_. +La première fois qu'il me rencontra, il me dit que je me faisois tort, +et qu'il me prioit de ne plus le traiter ainsi. Je répondis que je lui +devois cela, que je le reconnoissois pour chef de la noblesse, et que +tous les gentilshommes qui ne donneroient pas du _monseigneur_ à +messieurs les maréchaux de France, se feroient tort à eux-mêmes.--Pour +moi, répliqua-t-il, je n'ai eu cette dignité que par pur bonheur, et +une personne de la maison de La Trimouille[204] ne me doit point +donner du _monseigneur_. M. le marquis de Montausier, qui est +maréchal-de-camp sous moi, ne m'écrit que _monsieur_, et si vous me +traitez autrement, vous m'obligerez à me plaindre de lui: enfin, je +brûlerai vos lettres, si vous ne me promettez ce que je vous demande, +et je vous en serai infiniment obligé.» Je ne crois pas que M. de +Noirmoutier lui ait écrit depuis, car le maréchal fut tué +malheureusement au siége de Rothweil, peu de temps après. La Reine, +car c'étoit au commencement de la régence, alla voir la maréchale, et +on enterra le maréchal dans Notre-Dame[205], honneur qu'on n'avoit +fait encore qu'au maréchal de Brissac. + + [204] Noirmoutier en est. (T.) + + [205] Cette cérémonie eut lieu dans l'église Notre-Dame de Paris, + le 8 juin 1644. L'Oraison funèbre du maréchal y fut prononcée par + Grillié, évêque d'Uzès. Imprimée en 1656 dans le même format que + l'histoire du maréchal, elle y est ordinairement réunie. + + + + +MADAME D'ATIS. + + +Madame D'Atis avoit été jolie en sa jeunesse, et on en avoit un peu +médit. Son mari, qui étoit Viole[206], avoit toujours maille à partir +avec elle, et il engrossoit toujours quelque servante; cependant elle +en parloit comme d'un Mausole. «Je l'aimois si fort, disoit-elle (car +il n'y eut jamais une créature plus _phébus_), que si j'eusse pu, me +faisant servante, le faire empereur, je l'eusse fait; je lui étois +attachée par de si beaux liens que la chair et le sang n'y avoient +aucune part.» + + [206] C'est une maison de robe et d'épée tout ensemble. + (T.)--C'étoit une famille du Parlement de Paris. + +Un jour qu'on parloit du cardinal de Richelieu: «C'étoit un grand +génie, dit-elle; mais la grande connoissance qu'il avoit du mérite des +hommes m'a coûté bien cher; il choisit M. d'Atis, et il ne pouvoit +faire autrement, pour aller établir le roi de Portugal.» La vérité +est qu'Atis avoit fait ici un grand exploit, car il avoit tué un des +portiers du Pont-Rouge pour ne pas payer un double. Il alla en +Portugal, où la disette de gens le fit considérer; il y fut tué +commandant quelques corps de François en petit nombre. Après sa mort, +le Roi envoya son ordre à son fils, et donna pension à la mère. Elle +se disoit veuve d'un général d'armée et d'un gouverneur de province; +et, allant consoler madame la maréchale de Guébriant, c'étoit environ +en même temps: «Ah! madame, lui dit-elle, vous avez perdu le héros du +Rhin, et moi j'ai perdu le héros du Tage!» Or, comme elle faisoit chez +elle l'oraison funèbre de son héros, dont elle ne faisoit que +d'apprendre la perte, sa soeur Du Menillet, autre savante, s'amusoit +avec quelqu'un au coin du feu à démêler l'intrigue du Cid. + +Elle faisoit, disoit-elle, lit à part, quoiqu'elle n'eût qu'un seul +enfant, parce que M. D'Atis étoit d'une trop bonne maison pour faire +des gueux. Jamais elle n'a appelé sa cuisine, quoique fort médiocre, +que des offices. Elle a montré vingt ans durant jusqu'à sa mort le +plan d'une maison magnifique qu'elle devoit faire bâtir. Un jour +qu'elle parloit de cela, je ne sais quel sot, car il falloit qu'elle +rencontrât une fois en sa vie quelqu'un qui lui damât le pion en fait +de phébus, je ne sais quel impertinent, voyant que son fils avoit été +taillé, lui dit sérieusement, pensant lui dire une belle chose, que +tout contribuoit à contenter la passion qu'elle avoit de bâtir, et +qu'il n'y avoit pas même jusqu'aux reins de monsieur son fils qui ne +lui voulussent fournir des pierres pour ses bâtiments. + +Ce fils étoit assez grand et assez débauché. Elle ne le vouloit pas +laisser aller à la guerre: il s'en alla un beau matin en Hollande sans +lui dire adieu: «Ah! disoit-elle, il étoit bien difficile de retenir +ce jeune lion.» En Hollande, il empruntoit de l'argent à l'ambassadeur +de Portugal, et disoit: «Ma putain de mère ne me donne rien.» De là il +alla en Portugal, où il mourut de trois coups d'épée, après avoir tué, +à ce qu'elle dit, le capitaine d'une compagnie de chevau-légers et mis +le lieutenant hors de combat. On le voulut porter dans un couvent de +religieux là auprès. Ces religieux ne vouloient recevoir personne; +mais, dès qu'il se fut nommé: «C'est, dirent-ils, le fils de ce +généreux François? qu'il vienne.» Il mourut là de ses blessures, qui +étoient toutes par devant. «Le père et le fils, ajoutoit-elle, me +coûtent plus de cent mille livres, et je perds la terre d'Atis, qui +étoit substituée à ce pauvre garçon.» + +Elle, qui s'en étoit plainte mille et mille fois durant sa vie, après +qu'il fut mort, en disoit des merveilles; c'étoit la plus grande perte +du monde. «Il me dit, disoit-elle, un peu devant que de s'en aller, +une chose qui mérite d'être gravée en lettres d'or sur le marbre. Je +lui reprochois ses dettes; il me dit: Je n'en ferai plus; mais, +promettez-moi de payer celles que j'ai faites; car, quoique je n'aie +pas l'âge, il n'y a point de minorité devant Dieu.» + +Elle disoit d'un pauvre livre du père Du Bosc sur la matière de la +grâce, dont l'épître au cardinal Mazarin avoit été toute refaite par +Patru: «Le livre est bon, mais l'épître est ridicule.» Elle disoit au +même père Du Bosc: «C'est l'opinion de _Molinus_.--Vous m'excuserez, +répondit-il, c'est celle de _Jansenia_.» + +Je fus une fois chez elle avec Patru; elle nous dit qu'une sotte +femme qu'on appeloit madame d'Atis (elle ne croyoit pas dire si vrai), +«avoit fait deux réflexions sur le cardinal Mazarin: l'une, qu'il +avoit inventé le _hoc_, que la France étoit bien malheureuse d'être +gouvernée par un homme qui avoit le loisir d'inventer des jeux; +l'autre, qu'il avoit mis sa bibliothèque au-dessus de ses écuries, et +que c'étoit parfumer les Muses avec du fumier.» + +Elle mourut en 1656, et un certain pédant gascon, nommé Solon, qui +étoit son domestique, on ne sait pourquoi, prit la peine de voler sa +cassette quand il vit la dame à l'extrémité. + + + + +M. DE BELLEY[207]. + + +L'évêque de Belley étoit fils d'un M. Le Camus-Pont-Carré, qui avoit +été intendant des finances. Quand il étoit à son évêché, en Bresse, il +voyoit M. de Genève, François de Sales, qu'on a béatifié depuis. Ce +saint homme un jour s'étant plaint à lui de ce qu'il n'avoit plus de +mémoire: «Pour moi, lui dit-il, j'ai autant de mémoire que jamais, +mais je manque un peu de jugement.--Vraiment! dit l'autre, vous êtes +un vrai Israélite auquel il n'y a point de fraude[208].» + + [207] Jean-Pierre Camus, évêque de Belley, né à Paris en 1582, + mort en 1652. + + [208] Cet aveu naïf, qui n'est pas sans fondement, est bien dans + le caractère de simplicité de ce vertueux prélat. + +En prêchant à Saint-Magloire, le jour de ce saint, il prit ce texte: +_Meam gloriam non dabo_ (je ne donnerai point ma gloire); et il joua +toujours là-dessus. + +Une fois, en prêchant devant M. d'Orléans, il dit que les bonnes +intentions ne suffisoient pas; que cela étoit bon pour Dieu, en qui +vouloir et faire n'étoient qu'une même chose. «Par exemple, +monseigneur, on dira quand vous n'y serez plus, car les princes +meurent comme les autres hommes: M. d'Orléans avoit les meilleures +intentions du monde, mais il n'a jamais su rien faire qui vaille.» Il +y avoit là quelques évêques qui firent ce qu'ils purent pour irriter +M. d'Orléans; au lieu de cela, il manda à M. de Belley qu'il l'iroit +encore entendre le lendemain. Le bonhomme se douta de quelque chose, +ou peut-être en eut-il avis. Il prêcha, et se mit à parler des curés. +«Quand un curé ne réside point, qu'il ne veut point obéir, on a +recours à monseigneur son évêque; on écrit à monseigneur à Paris, +qu'un tel, etc. Monseigneur fulmine, etc. Voilà qui est bien, cela; +voilà qui est selon les canons. Mais monseigneur le prélat qui ne +résidez point, que peut-on dire de vous?» M. d'Orléans rioit comme un +fou, et les pauvres évêques, car ils y étoient, étoient dans la plus +grande confusion du monde. + +Enfin, il permuta son évêché pour d'autres bénéfices de peu de valeur; +mais ce ne fut pas pour faire le courtisan à Paris. Il avoit du bien +de patrimoine; il en épargnoit tout le revenu à cinq cents livres +près, et, avec celui de ses bénéfices, il le donnoit tout aux pauvres. +De ces cinq cents livres, il payoit pension à l'hôpital des +Incurables, où il s'étoit retiré pour assister les malades. Il n'y +avoit point de valet, couchoit sur une paillasse piquée; un de ceux de +la maison le servoit, et avoit soin de lui donner un caleçon des +pauvres quand il falloit mettre le sien à la lessive, car le bon +prélat n'en avoit qu'un. Il se retiroit à cinq heures, et personne ne +le voyoit; il alloit l'été passer quelques jours chez M. de Liancourt, +et ailleurs étoit toujours gai, mais se retiroit régulièrement à cinq +heures. + +Les moines, qui le haïssoient comme la peste, à cause du livre +intitulé: _De l'ouvrage des Moines_[209], qu'il a fait contre eux, ont +épluché bien exactement sa vie; mais ils n'y ont jamais trouvé à +mordre. + + [209] C'est un Commentaire sur le livre de saint Augustin. (T.) + +Il lui prit une fantaisie autrefois de faire des romans spirituels +pour détourner de lire les profanes. Cette vision lui vint quand +_l'Astrée_ commença à paroître. Il faisoit un petit roman en une nuit, +et il en a beaucoup fait. C'est un des hommes de France qui a le plus +fait de volumes. + +Il prêchoit un peu à la manière d'Italie; il bouffonne sans avoir +dessein de bouffonner; il fait des pantalonnades quelquefois; mais il +reprend bien les vices, et est toujours dans le bon sens. Un jour, il +rencontra en son chemin le chevalier Bayard; il ne fit plus que parler +de lui, et oublia tout le reste. Une autre fois il fit je ne sais +quelle comparaison d'un berger qui paissoit ses brebis dans un vallon; +il se mit à décrire ce vallon, puis un bois, puis un ruisseau, et à la +fin, revenant à lui: «Messieurs, dit-il, je vous ai menés bien loin; +mais je vous y ai menés par des chemins bien agréables.» + +Le cardinal de Richelieu lui envoya un brevet de conseiller d'État, et +ensuite deux mille francs pour une année de sa pension; il les +refusa. «Ah! dit le cardinal, je ne le croyois pas si désintéressé!» +Et ensuite il l'envoya chercher: «Il faut que nous vous canonisions, +monsieur de Belley, lui dit-il.--Je le voudrois, monseigneur, nous +serions tous deux contents; vous seriez pape, et je serois saint.» + +Il refusa un évêché que M. de Chavigny lui vouloit faire donner, +disant qu'il en étoit indigne, et que c'étoit pour cela qu'il s'étoit +défait du sien. + +Le cardinal de Richelieu, qui avoit trouvé cet homme plaisant, +l'envoyoit quelquefois quérir, même de Ruel, quand il étoit las de +Bois-Robert et de tous les autres divertissements; car bien souvent il +lui est arrivé de dire à Bois-Robert: «Ah! mon Dieu! le méchant +bouffon! mais ne sauriez-vous me faire rire?» C'étoit comme ce noble +Vénitien qui disoit: _Sta cosa è troppo seria, buffon malinconico, fa +me rider_. Il envoyoit aussi chercher quelquefois le père Bernard, qui +étoit un fou de dévotion, et lui faisoit conter l'histoire des +prisonniers et des pendus qu'il avoit assistés au supplice. Ce père +Bernard avoit été autrefois très-débauché; puis il s'étoit jeté dans +la dévotion, faute de bien, et son zèle et son emportement l'avoient +canonisé parmi le peuple avant sa mort. Il prêchoit dans les salles et +sur l'escalier de la Charité, et une fois il dit: «Il faut finir, car +voilà l'heure qu'on va pendre un pauvre _passement d'argent_, et se +mit à crier un demi-quart-d'heure: _Passement[210] d'argent_. A sa +mort on vendit trois ou quatre guenilles qu'il avoit au poids de l'or. +Il avoit laissé ses souliers à un pauvre homme; les dames les lui +mirent en pièces pour en avoir chacune un morceau, et lui donnèrent de +quoi avoir des souliers pour le reste de sa vie. Pour faire le conte +bon, on disoit qu'une d'elles avoit acheté son prépuce tout ce qu'on +avoit voulu. Quelque temps durant, on disoit qu'il se faisoit des +miracles à son tombeau; enfin, cela se dissipa peu à peu. Il disoit +que le cardinal l'avoit reçu comme un prêtre, et M. le chancelier +comme un valet de bourreau. + + [210] Il faut l'_e_ ouvert. (T.) + +Revenons à M. de Belley. Quand M. d'Orléans alla loger au Luxembourg, +il le fit prêcher. Cela ne lui étoit arrivé il y avoit long-temps, car +les moines avoient eu assez de crédit pour lui faire défendre la +chaire. On dit que M. d'Orléans, le jour de la Passion, étant au +sermon entre La Rivière et Tuboeuf, qui étoient pourtant assez +éloignés de lui, il dit, comme s'il eût parlé à Jésus-Christ: «Je vous +vois là, Monseigneur, entre deux brigands.» Prêchant le Carême dans le +cabinet de Madame, en parlant des femmes qui se faisoient porter leur +robe: «Je conseillerois, dit-il, aux pages et aux laquais qui leur +lèvent la queue, de leur lever aussi la chemise, et de leur donner le +fouet.» + +Ayant vu prêcher M. de Grasse sur la matière de la grâce, il dit: + + Voilà un sermon de la Grâce, + Prononcé de fort bonne grâce + Par monsieur l'évêque de Grasse, + Qui n'a pas la mine trop grasse. + +Il persévéra et mourut aux Incurables en 1652. + + + + +M. PAVILLON[211]. + + +Je dirai un mot de M. Pavillon de Paris, évêque d'Alet en Languedoc, +qui n'a d'ordinaire ni cheval ni mule, et donne tout son revenu aux +pauvres. Il apaise les querelles, il court après les gentilshommes qui +ont pris la campagne. Ce n'est point un cagot. Un seigneur de son +diocèse, homme de coeur, se vouloit retirer du monde: «Gardez-vous-en +bien, lui dit-il, vous êtes utile au monde, vous y donnerez bon +exemple, vous apaiserez les querelles.» Et en effet, il l'y fit +demeurer. + + [211] Nicolas Pavillon, évêque d'Alais (que Tallemant et ses + contemporains écrivoient autrement), mourut le 8 décembre 1677. + Ce vertueux prélat résista avec beaucoup de force aux entreprises + de Louis XIV, pour l'extension de la régale. + + + + +M. GAUFFRE. + + +Un maître des comptes, fils d'un procureur des comptes, nommé Gauffre, +prit la place du père Bernard, et fit son Oraison funèbre, où il +concluoit toujours que le Père Bernard étoit fou, sans expliquer +autrement que c'étoit _stultus propter Christum_. Ce M. Gauffre étoit +amoureux d'une femme, qui depuis a été madame de Mauric[212], et par +désespoir il se jeta dans la dévotion. Ce qu'il a fait de plus +remarquable, c'est que s'étant commis un meurtre dans Notre-Dame, il +fit l'amende honorable pour le criminel qu'on ne tenoit pas, et fut la +corde au cou dans l'église. + + [212] M. de Mauric étoit un vieux conseiller d'Etat. (T.) + + + + +LE GÉNÉRAL DES CAPUCINS. + + +Il passa, en 1647, un Italien à Paris qui étoit général des Capucins, +et en grande réputation de sainteté. Le pape Innocent X lui avoit +ordonné de donner sa bénédiction à quiconque la lui demanderoit. Le +peuple étoit si persuadé de la sainteté de cet homme, qu'il lui fallut +donner des gardes pour empêcher qu'on ne lui coupât tous ses habits; +mais il ne faut pas s'étonner de cela après ce que je m'en vais +écrire. + +Il y avoit sur le pont Notre-Dame une enseigne de Notre-Dame, comme il +y en a en plusieurs lieux; durant un grand vent, je ne sais quels sots +se mirent en tête qu'ils avoient vu cette image aller d'un bout à +l'autre du fer où elle étoit pendue; chose qui ne se pouvoit +naturellement, car le vent peut bien faire aller une enseigne de côté +et d'autre, ou l'arracher tout-à-fait, mais non pas la faire couler +le long de ce fer. Après cela, ils s'imaginèrent qu'elle avoit pleuré +et jeté du sang; enfin cela alla si loin, que M. de Paris fut +contraint de se la faire apporter, de peur qu'on n'en fît une +Notre-Dame à miracles. Pour une bonne fois, il devoit défendre de +mettre des choses saintes aux enseignes, comme la Trinité et autres +semblables. + +Un fou de cabaretier de la rue Montmartre avoit pris pour enseigne la +_Tête-Dieu_; le feu curé de Saint-Eustache eut bien de la peine à la +lui faire ôter: il fallut une condamnation pour cela. + + + + +LE MARÉCHAL DE L'HOPITAL. + + +Il est le second fils de M. de Vitry, qui quitta le parti de la Ligue +le premier; l'aîné fut le maréchal de Vitry. Depuis étant bien avec +Henri IV, dont il étoit capitaine des gardes, comme il appeloit ses +deux fils François et Nicolas, le Roi ne les appeloit jamais +autrement. + +Le père, sur ses vieux jours, s'étant retiré, Nicolas, puisque Nicolas +y a, fut si fou que de quitter l'abbaye de Sainte-Geneviève, dont il +étoit pourvu, et l'assurance de l'évêché de Meaux. On dit qu'il eût eu +cent vingt mille livres de rente en biens d'église, et cela à Paris, +ou aux portes de Paris, pour se contenter d'une légitime de quatre +mille livres de rente tout au plus; mais il se sentoit porté aux +armes. Dans ce dessein, toutes choses étant paisibles en France, il +demanda la permission à son père d'aller voyager, en attendant les +occasions de guerre que la France lui présenteroit, et que ce seroit +toujours du temps utilement employé. «Je commencerai, ajouta-t-il par +l'Espagne, si vous le trouvez à propos.» Le père y consent; mais il +l'avertit de prendre garde d'être reconnu, «car vous savez bien, +ajouta-t-il, que j'ai donné autrefois un soufflet à un seigneur +espagnol, en présence de la boiteuse de Montpensier, à Paris, parce +qu'il m'accusoit de n'être pas ferme dans le parti.» Ce seigneur est +d'âge à vivre encore, et apparemment il sera à la cour. A Madrid, ce +même seigneur reconnut un gentilhomme nommé le capitaine Champagne, +qui étoit avec M. Du Hallier (c'est ainsi qu'on appeloit alors le +maréchal). Il avoit vu ce capitaine avec M. de Vitry, durant la Ligue. +L'Espagnol lui fit de grandes caresses, et voulut savoir où logeoit +son maître; le capitaine le lui dit, ne croyant pas qu'on pût deviner +qu'il étoit fils de M. de Vitry; mais l'Espagnol pénétra cela +aisément, l'alla voir le lendemain, et lui fit tant de civilités et +d'offres de service, que M. Du Hallier, en lui rendant sa visite, ne +put se cacher plus long-temps, et lui dit son nom et son dessein, et +qu'avant huit ou dix jours il faisoit état de partir pour aller voir +toutes les belles villes d'Espagne. Ce seigneur le régala, et le jour +de son départ, après lui avoir fait des excuses de ne pouvoir +l'accompagner à cause qu'il étoit obligé de suivre le Roi, il lui +laissa un paquet plein de lettres du Roi à tous les gouverneurs des +lieux où notre voyageur devoit passer. Partout on lui rendoit mille +honneurs, et enfin il fut obligé de passer incognito. + +J'ai dit ailleurs que ce fut lui qui tua le maréchal d'Ancre. +Lauzières, cadet de Themines, disoit tout haut, parlant du maréchal de +Vitry: «Ne me donnera-t-on jamais personne à assassiner traîtreusement +et méchamment pour me faire après maréchal de France?» + +La grande fortune des deux frères vient de cette belle action, car, +sans parler de l'aîné, M. de L'Hôpital a gagné à la cour quarante +mille écus de rente. Sa femme, à la vérité, avoit quelque chose. Il a +eu plusieurs emplois; il a été gouverneur de Bresse et de Lorraine, +ensuite commandé de petites armées avant que d'être maréchal de +France. C'est un homme d'humeur douce, sévère à ceux qui s'en font +accroire, et qui a empêché le désordre quand il a eu l'autorité. Il +est d'une conversation médiocre, et il conte naïvement ce qu'il a vu +et ce qui lui est arrivé, comme quand il dit que les gens du poil +(roux) dont il avoit été en sa jeunesse avoient de l'avantage quand +ils vieillissoient. C'est un vieillard qui n'a pas mauvaise mine; mais +il ne l'a pas fort relevée, et c'est un génie assez médiocre pour +toutes choses, mais pitoyable sur le chapitre de l'amour. + +Il a été fou d'une certaine madame de Vilaine, vilaine de nom et +d'effet, et jusque-là que trois ou quatre jeunes gens de la cour +ayant, par folie, gage à qui en feroit le plus en une nuit, après +avoir pris des drogues pour cela, on dit que ce fut elle qui leur +servit de quintaine. Il en mourut deux, je pense, et les autres furent +bien malades. + +Il fut comme accordé avec une soeur du maréchal d'Aumont +d'aujourd'hui, veuve de M. de Sceaux[213], secrétaire d'État, belle, +jeune, et qui avoit cent mille écus et un douaire de huit mille livres +par an. Il n'y avoit plus qu'à signer; il y alloit, quand il trouva +madame de Vilaine en chemin, qui, l'appelant _infidèle Birène_[214], +le fit revenir, et il s'envoya excuser. Cette veuve épousa depuis le +comte de Lannoi[215], et leur fille a été la première femme de M. +d'Elbeuf[216] d'aujourd'hui. Cette madame de Vilaine le posséda encore +trois ans. Cette femme devint grosse durant l'exil de son mari, car il +fut relégué à Raguse. Pour couvrir cela, elle fit le voyage, et ne +revint qu'après être accouchée. On ne disputa point l'état de son +fils. C'est ce fou de marquis de Vilaine que nous voyons partout. Ce +n'est pas le vrai Vilaine du pays du Maine; ils sont de la ville, mais +de famille ancienne: le père avoit été de quelque cabale. Pour +l'accompagner à Raguse, elle mena avec elle un Italien nommé Benaglia, +commis de M. Lumagne. Ce garçon, qui n'avoit vu père ni mère depuis +vingt-cinq ans, passa aux portes de leur ville sans y entrer, disant +que ce n'étoit pas pour cela qu'il étoit venu en Italie. On conte de +lui que quand on le menoit pour deux mois aux champs, il portoit +soixante paires de chaussons, et ainsi du reste. Il fut deux ans sans +parler, puis tout d'un coup il parla fort bien françois; on s'en +étonna. «C'est, dit-il, que je n'ai point voulu parler que je ne susse +bien la langue.» + + [213] Anne d'Aumont, veuve d'Antoine Potier, seigneur de Sceaux. + + [214] Allusion à la princesse Olympie, abandonnée par Birène sur + une plage déserte. (_Orlando furioso, canto 10._) + + [215] Charles, comte de Lannoi, conseiller d'État, premier + maître-d'hôtel du Roi, gouverneur de Montreuil, mourut en 1649. + + [216] Charles de Lorraine, duc d'Elbeuf, épousa, en 1648, Anne + Élizabeth, comtesse de Lannoy, veuve de Henri Roger Du Plessis, + comte de La Roche-Guyon. Il la perdit le 3 octobre 1654. + +Après cela, il devint amoureux de madame Des Essars[217], que le +cardinal de Guise, à ce qu'elle prétendoit, venoit de laisser veuve +avec trois ou quatre enfants: l'abbé de Chailly, le comte de +Romorantin, le chevalier de Lorraine et madame de Rhodes[218]. Pour +l'amour d'elle, le cardinal de Guise donna un soufflet à M. de Nevers +dans la contestation du prieuré de La Charité, où elle avoit quelques +prétentions pour son fils[219]. + + [217] Charlotte Des Essars, dame de Sautour, comtesse de + Romorantin, mariée au maréchal de L'Hôpital. + + [218] _Voyez_ Dreux Du Radier, _Histoire des reines et régentes_, + article de Charlotte Des Essars, comtesse de Romorantin. + + [219] Voyez _les mémoires de Marolles_, pag. 45 de l'édition + in-folio, et Dreux Du Radier au lieu déjà cité. + +C'est d'elle que veut parler Maynard quand il dit: + + Et la pauvrette s'est donnée + D'un ... tout au travers du corps; + +car on dit que, pour se consoler de la mort du cardinal, elle coucha +avec un valet-de-chambre qui lui ressembloit. Elle étoit fille de +madame de Cheny, de la maison de Harlay[220], qui étant veuve eut une +galanterie avec un M. de Sautour de Champagne, d'où vint madame Des +Essars, qui se disoit légitime, mais il n'y avoit jamais eu de +mariage. + + [220] Charlotte de Harlay, veuve de Jean de La Rivière, seigneur + de Cheny, bailly de Sens, étoit fille de Louis de Harlay, + seigneur de Cesy et de Champvallon, et de Louise de Carre (ou + Car), dame de Saint-Quentin. D'après le Père Anselme, qui n'est + pas suspecté de trop de complaisance, elle auroit épousé François + Des Essars, seigneur de Sautour, lieutenant de roi en Champagne, + et de cette alliance seroit issue la comtesse de Romorantin. + Tallemant est d'une opinion contraire. + +Beaumont-Harlay, allant en ambassade en Angleterre, y mena sa femme +et cette fille aussi qu'il tira de religion: elle s'appeloit +alors mademoiselle de La Haye; elle devint grande et si belle +qu'il n'y avoit que madame Quelin et madame la Princesse qui en +approchassent[221]. Elle eut deux filles, madame de Fontevrault et +madame de Chelles[222]. Madame la Princesse avoit plus d'agrément que +pas une, mais les deux autres étoient plus belles: madame de +Beaumont[223] en étoit terriblement jalouse. + + [221] Voir tome 1, p. 105 et 106. + + [222] Marie Moreau, femme de Nicolas de Harlay, seigneur de Sanci + et de Beaumont, ambassadeur en Allemagne et en Angleterre, + colonel-général des Suisses, etc., etc. Elle mourut en 1629. + + [223] La comtesse de Romorantin eut deux filles du Roi, + Jeanne-Baptiste de Bourbon, abbesse de Fontevrault, en 1637, et + Marie Henriette de Bourbon, abbesse de Chelles, en 1627. (_Voyez_ + le Père Anselme, t. 1, p. 151.) + +Henri IV, dès le temps que mademoiselle de La Haye étoit en +Angleterre, ouït parler de cette beauté; quand elle fut ici, il fit +son traité pour trente mille écus, je pense; après cela elle se nomma +madame Des Essars, disant que c'étoit une terre de M. de Sautour, son +père. On dit qu'elle se faisoit frotter par tout le corps par trois ou +quatre gros coquins, et après, les pores étant bien ouverts, elle +s'oignoit depuis les pieds jusqu'à la tête de cette pommade qu'on +appelle encore _la pommade de madame Des Essars_: rien ne fait la +peau si douce. + +Elle avoit une antipathie naturelle pour les châtrés, et quand elle en +voyoit un, si elle ne s'évanouissoit pas, il ne s'en falloit guère. + +Le feu Roi voyant M. Du Hallier épris de cette femme, dit: «Il ne +sauroit aimer qu'une _vilaine_.» Ce n'étoit que pour l'âme cette +fois-là, car elle étoit encore belle. Comme il ne se pouvoit résoudre +à l'épouser, elle l'alla trouver sur le chemin de Lyon, quand le Roi y +fut si malade, et le soir après souper, quand ils furent seuls, elle +prit un couteau, et lui dit qu'elle le tueroit, s'il ne lui promettoit +de l'épouser le lendemain matin; il le promit; pensez que ce ne fut +pas par frayeur. En effet, il l'épousa, et disoit que p..... pour +p....., il aimoit mieux celle-là qu'une autre. Au sortir d'une grande +maladie, elle fut travaillée d'une insomnie qui dura long-temps. Un +jour, comme elle s'en plaignoit, un Jésuite assez gaillard, nommé le +Père Geoffroy, lui dit en riant: «Madame, j'ai remarqué qu'à mes +sermons vous n'en faisiez qu'un article: vous dormiez depuis le texte +jusqu'à la bénédiction; voulez-vous que nous voyions tout-à-l'heure +s'ils auroient encore la même vertu,» et en même temps, il dit: _In +nomine Domini_, etc. Il prêche, elle s'endort, et dormit toujours bien +depuis. Madame de Clermont d'Entragues, la bonne amie de madame de +Rambouillet, alloit sans cesse au sermon, et y dormoit aussi sans +cesse, puis ne dormoit point la nuit. On disoit que c'étoit la +personne du monde qui avoit le plus couru de sermons, et qui en avoit +le moins ouï. + +Il a deux neveux qui ont aussi fait des mariages avec des personnes où +il y avoit à refaire. Persan-Bournonville a quitté une bonne abbaye +pour la Chazelle, et Vitry a épousé la petite de Rhodes, dont la +naissance étoit si peu certaine qu'il fallut donner vingt mille écus à +Senecterre pour l'empêcher de prendre requête civile. + +La feue maréchale gouvernoit absolument son mari, lui faisoit traiter +ses enfants de princes: elle n'en a point eu de lui; et, pour frustrer +M. de Vitry, elle lui faisoit vendre ses terres et en acheter +d'autres, afin qu'ils fussent acquêts de la communauté. Il avoit même +accordé la petite de Romorantin, fille d'un fils de la maréchale, au +fils de M. de Brienne; mais, depuis, ce mariage se rompit. + +Cette extravagante se faisoit servir sept à huit potages dans des +bassins, et après on apportoit un poulet d'Inde, deux poulets et une +fricassée, et au dessert, un fromage mou et des pommes ou des +confitures. Elle s'avisa, en 1650, de se vouloir purger au printemps, +et dit au fils de son apothicaire, dont le père venoit de mourir: +«Faites-moi une médecine comme votre père faisoit.» On ne sait si ce +garçon fit quelque quiproquo, mais tant il y a qu'elle y fut plus de +cinquante fois, fit bien du sang, et pensa rendre tripes et boyaux. +Enfin, elle mourut l'année suivante; son mari trouva assez de dettes, +à quoi il ne s'attendoit pas. Il n'y avoit point d'ordre avec cette +femme, et de plus, il lui falloit toujours quelqu'un qui sans doute +vouloit être bien payé. A Vitry, dont il étoit gouverneur particulier, +quoiqu'il fût seul lieutenant de roi sous M. le prince de Conti, +cette vieille _dagorne_[224] fit semblant de vouloir montrer quelque +chose à un jeune cavalier qui avoit dîné avec le maréchal; et quand +elle se vit seule avec ce garçon: «Tr...... moi, lui dit-elle.--Allez +au diable, vieille chienne, lui répondit-il; allez chercher ailleurs.» + + [224] _Dagorne_, terme populaire et injurieux qu'on dit à une + femme vieille, laide et de mauvaise humeur. (_Dictionnaire de + Trévoux._) + + + + +MENANT ET SA FILLE. + + +C'étoit un homme d'affaires dont on conte d'assez plaisantes choses. +Au commencement de sa fortune, il s'associa avec un nommé Alix. Menant +voulut tenir la bourse, et quand ce fut à rendre compte, il fit un si +gros cahier de frais que l'autre ne put s'empêcher d'en murmurer, et +de dire qu'il n'aimoit pas qu'on le dupât. Menant s'en tint si +offensé, qu'il lui dit qu'il le vouloit voir l'épée à la main: +«Volontiers,» dit l'autre. Les voilà bien échauffés: cependant ils +prennent six semaines de temps pour mettre ordre à leurs affaires; +pendant ce temps-là, Menant estocadoit tous les jours contre la +quenouille de son lit, et le jour du combat étant venu, ils vont tous +deux au Pré-aux-Clercs. Comme ils furent en présence, Menant demanda à +Alix s'il étoit en l'état où un homme de bien devoit être, et en même +temps il déboutonna son pourpoint; l'autre marchandoit: Menant +l'approche, et lui trouve une main de papier sur l'estomac. Le voilà +à l'appeler lâche et poltron; Alix lui répond qu'il eût été bien sot +de se mettre en danger pour une badinerie. «Le diable emporte le duel! +dit-il; j'aime mieux vous passer votre cahier, et ôtez-vous cette +folie de la tête.» Menant se laisse persuader, et de ce pas ils +allèrent déjeûner ensemble. + +Long-temps après, Menant eut un grand procès contre un nommé Bajasson +et contre un nommé Parnajon. Cette affaire lui avoit tellement frappé +la cervelle, que la première chose qu'il disoit aux gens, c'étoit: «Je +ruinerai Bajasson, et je ferai pendre Parnajon.» Ce Bajasson avoit +marié sa fille avec feu M. Bignon, avocat-général au Parlement: cela +faisoit qu'il n'espéroit pas pouvoir le faire pendre. Enfin M. Bignon +avec Berger, frère de Menant, conseiller au Parlement, résolut de +faire un si gros compromis pour mettre cette affaire en arbitrage, que +personne ne s'en pût dédire. Pour tiers, il trouva ce M. Alix, dont +nous venons de parler. Alix, qui connoissoit le pélerin, leur remontra +que s'ils ne donnoient à Menant quelque chose plus qu'il ne lui +appartenoit, ils n'en viendroient jamais à bout. Cela fut fait comme +il l'avoit dit; mais Menant ne s'en contenta point, et ne se voulut +point tenir à la sentence arbitrale; il alléguoit pour ses raisons que +Bignon étoit un finet, Berger une grosse bête, et qu'Alix se souvenoit +peut-être de leur duel. + +L'âge le rendit plus extravagant, et sur ses vieux jours il +s'imaginoit tous les ans, durant deux ou trois mois, qu'il étoit dans +le néant. Une fois, il alléguoit en pleine audience, pour une +ouverture à une requête civile, que sa partie avoit fait donner cet +arrêt pendant qu'il étoit dans son _néant_. + +En colère contre Monceau, son gendre, et le frère de Monceau, gendre +de M. Rambouillet[225], parce qu'ils avoient pris la ferme des Aides +qu'il vouloit avoir, et le conseil le traitoit de fou, il alla trouver +M. Rambouillet, et lui dit qu'il avoit une petite grâce à lui +demander: «C'est que vous ne trouviez pas mauvais que je fasse pendre +votre gendre avec le mien, car ils ne valent rien tous deux.» + + [225] Ce financier célèbre étoit le père d'Antoine Rambouillet de + La Sablière, auteur de madrigaux fins et spirituels, et mari de + la célèbre madame de La Sablière. Le père avoit créé dans le + hameau de Reuilly, au faubourg Saint-Antoine, un magnifique + jardin, dont il ne reste plus que la porte d'entrée. Sa famille + étoit alliée à celle de Tallemant; elle étoit tout-à-fait + distincte de la maison d'Angennes de Rambouillet. (_Voyez_ la Vie + de La Sablière à la tête de l'édition de ses _Poésies diverses_, + publiées par M. Walckenaer; Paris, Nepveu, 1825.) + +Il avoit prêté autrefois au feu Roi, dans une affaire pressante, +jusqu'à quatre cent mille livres, qui furent portées à l'Epargne. +Plusieurs fois, on lui voulut donner des assignations sur d'autres +fonds; mais il vouloit être payé à l'Epargne, où l'on ne paie que de +petites parties. Il s'y opiniâtra si bien qu'il n'en toucha jamais un +sou. Comme le feu Roi étoit à l'extrémité, Menant alla trouver +messieurs du conseil, et leur dit qu'ils n'avoient point de charité, +de laisser mourir le Roi sans faire restitution. + +Il avoit une fille qui, dès l'âge de dix ans, fut cajolée par ce La +Vallée, qui a été depuis l'homme du Roi auprès du maréchal de La Mothe +en Catalogne. C'étoit un huguenot, fils d'un officier de feu M. le +prince de Condé, qui fut empoisonné à Saint-Jean d'Angely. Il avoit +gagné une gouvernante qui lui faisoit donner des rendez-vous par cet +enfant dans l'écurie. La mère n'étoit qu'une bête; la fille avoit +quatorze ans, et la chose étoit si publique qu'on ne croyoit pas que +personne voulût penser à une fille de qui on disoit tant de sottises. +Un des plus riches garçons de Charenton, nommé Monceau, y pensa. La +Vallée lui fit un jour belle peur, car comme il connoissoit toute la +cour, M. de Montmorency et M. de Monat lui prêtèrent des gens pour +épouvanter son rival; on en informa, et on passa outre. La mère du +garçon alla s'en conseiller à tous ses amis; personne ne lui conseilla +de faire ce mariage: il fut conclu pourtant. La Vallée demanda des +dépens, dommages et intérêts; car il avoit toujours doublé ses +manteaux de panne bleue à cause que c'étoit la couleur de la +demoiselle, et il avoit beaucoup dépensé à faire broder ses manteaux +de doubles _M_, pour dire _Marie Menant_. Cela s'accommoda, et le +lendemain des noces, la belle-mère montra à tout le monde les marques +du pucelage aux draps, en disant: «Si on ne les y avoit point +trouvées, on l'eût renvoyée chez ses parents.» + + + + +LE MARÉCHAL DE GASSION[226]. + + +Le maréchal de Gassion étoit d'une bonne famille de la robe. Son aïeul +étoit second président du parlement de Navarre. Comme il étoit +huguenot, on lui disputa cette place qui lui appartenoit par +ancienneté; mais il s'avisa d'un bon expédient. Un dimanche, étant +parti de chez lui pour aller au prêche, au lieu d'y aller il alla à la +messe, en disant: «N'y a-t-il que cela à faire?» Mais il ne continua +pas, et n'alloit ni à prêche ni à messe. Il exerça par commission la +charge de premier président, car Henri IV, par quelque considération, +ne la lui voulut pas donner en titre. Son fils aîné le suivit, et +possède aujourd'hui cette charge[227]. + + [226] Jean de Gassion, né à Pau en 1609, tué devant Arras en + 1647. + + [227] Les neveux du maréchal, qui portent l'épée, fils du + président son frère, ont fait faire sa Vie trop ample et + misérablement écrite par l'abbé de Pure. Ils affectent de faire + passer leur maison pour être d'ancienne noblesse, et font une + généalogie telle qu'il leur plaît. (T.) + +La mère du maréchal étoit une bossue, qui ne manquoit pas d'esprit et +faisoit la goguenarde. On dit qu'un jour elle vit une femme qui +boitoit des deux côtés: «Hola! lui dit-elle, ma commère, vous qui +allez de côté et d'autre (et en disant cela elle la contrefaisoit), +dites-nous un peu des nouvelles.--Dites-nous-en vous-même, vous qui +portez le paquet,» lui répondit cette femme. On fait ce conte de +plusieurs personnes, et on en a même fait une épigramme. + +Gassion étoit le quatrième garçon, et avoit un cadet. Après qu'il eut +fait ses études, on l'envoya à la guerre; mais on ne le mit pas +autrement en bon équipage. Son père lui donna pour tous chevaux un +vieux courtaut, qui pouvoit bien avoir trente ans: il n'y avoit plus +que celui-là en tout le Béarn, et on l'appeloit par rareté _le +courtaut de Gassion_. Il y a apparence que le jeune homme n'étoit +guère mieux pourvu d'argent que de monture. Le gentil coursier le +laissa à quatre ou cinq lieues de Pau: cela n'empêcha pas qu'il +n'allât jusqu'en Savoie, où il se mit dans les troupes du duc de +Savoie, le bossu, car alors il n'y avoit point de guerre en France. +Mais le feu Roi ayant rompu avec ce prince, tous les François eurent +ordre de quitter son service: cela obligea notre aventurier à revenir +au service du Roi. A la prise du Pas de Suze, il fit si bien, n'étant +que simple cavalier, qu'on le fit cornette; mais l'accommodement fut +bientôt fait entre le Roi et le duc, et la compagnie dont il étoit +cornette cassée, il vient à Paris, demande une casaque de +mousquetaire; on la lui refuse à cause de sa religion. De dépit il +passe avec quelques François en Allemagne; et quoique dans la troupe +il y eût des gens plus qualifiés que lui, sachant parler latin, on le +prit partout pour le principal de sa bande. Un de ceux-là fit les +avances d'une compagnie de chevau-légers qu'ils vinrent lever en +France pour le roi de Suède. Il en fut le lieutenant: son capitaine +fut tué, le voilà capitaine lui-même. Il se fit bientôt connoître pour +homme de coeur, et de telle sorte qu'il obtint du roi de Suède qu'il +ne recevroit l'ordre que de Sa Majesté seule. Ce fut à la charge de +marcher toujours à la tête de l'armée, et de faire, en quelque sorte, +le métier d'enfants perdus. Dans cet emploi il reçut ce furieux coup +de pistolet dans le côté droit, dont la plaie s'est rouverte par +plusieurs fois, tantôt avec danger de sa vie, tantôt cette ouverture +lui servant de crise aux autres maladies, car il en eut plusieurs, et +une même un peu avant sa mort[228]. + + [228] Il s'étoit fait traiter de ce coup avec la poudre de + sympathie; cela lui laissa un sac. (T.)--La poudre de sympathie + est une des fables les plus ridicules de la médecine du + dix-septième siècle. C'étoit un mélange de _couperose verte_, + dite aujourd'hui _sulfate de fer_, pulvérisée et mélangée de + gomme arabique. On répandoit cette poudre sur un linge trempé + dans l'humeur qui sortoit de la plaie, et on prétendoit que le + malade éprouvoit un grand soulagement. (Voyez _le Discours par le + chevalier Digby touchant la guérison des plaies par la poudre de + sympathie_; Paris, 1681, in-12.) + +Le roi de Suède, au bout de six mois, le fit colonel d'un régiment +composé de huit compagnies de cavalerie. + +Après la mort du roi de Suède, il accompagna le duc de Weimar en +France. La première fois qu'il y vint à la tête de son propre +régiment, le cardinal de Richelieu le voulut attirer dans le service +du Roi; et quoique françois, il fut toujours payé et traité en +étranger, et la justice militaire lui en fut accordée à l'exclusion de +tous autres juges, comme aussi de donner les charges qui vaqueroient +dans ce régiment, ce qui lui a été toujours conservé, quoique ce +régiment se trouvât à la fin monté jusqu'à dix-huit cents chevaux en +vingt compagnies. La plupart des étrangers qui venoient servir le Roi +vouloient être sous sa charge, tant il leur rendoit bien la justice; +aussi étoit-il seul en France qui, étant françois, eût le nom de +colonel, excepté le colonel des Suisses. Quand quelqu'un avoit offensé +le moindre de ses cavaliers, il menoit avec lui ce cavalier, et lui +faisoit faire raison d'une façon ou d'autre. + +Il faut avouer que ce lui fut un grand avantage de venir de l'armée du +roi de Suède, et d'avoir un corps étranger; cela contribua beaucoup à +en faire faire l'estime qu'on en fit d'abord. Jamais homme n'a mieux +entendu à tourmenter les ennemis que lui. Pendant un hiver, étant +maréchal de France, il leur enleva dix-sept quartiers. + +Pour preuve de cela, il étoit au siége de Dole, simple colonel; +cependant tout le monde disoit qu'il n'y avoit que lui qui fît si bien +que ses travaux et ses batteries réussissoient toujours; cela venoit +de ce qu'il n'y avoit que lui qui fît du bruit. Il enlevoit des +quartiers, il couroit partout. A l'arrivée de feu M. le Prince à +Dijon, après avoir levé le siége, on ne regardoit que Gassion. Le +Prince et le grand-maître de La Meilleraye en pensèrent enrager. Il y +eut un avocat qui se jeta à genoux devant lui, et lui dit, en lui +montrant des dames du nombre desquelles étoit sa femme, qu'il n'y en +avoit pas une qui ne voulût avoir un petit Gassion dans le corps pour +servir le Roi et la patrie. A son hôtellerie il trouva tant de gens +qu'il fut long-temps sans pouvoir gagner sa chambre, et le soir des +dames bien faites et bien accompagnées le vinrent voir chez un +gentilhomme du pays nommé Guerchy. Il les salua vergogneusement, car +il n'y eut jamais homme moins né à l'amour. La première, qui étoit +femme d'un conseiller, et l'une des plus jolies de la ville, lui dit: +«J'ai plus de joie que vous m'ayez baisée que si on m'avoit donné +cent mille livres.--Que diable feriez-vous donc, lui dit Guerchy, s'il +vous avoit......?» + +Il mena admirablement les gens à la guerre. J'en ai ouï conter une +action bien hardie et bien sensée tout ensemble. Avant que d'être +maréchal-de-camp, il demanda à quinze ou vingt volontaires s'ils +vouloient venir en partie avec lui: ils y allèrent. Après avoir couru +toute une matinée, sans rien trouver, il leur dit: «Nous sommes trop +forts, les partis fuient devant nous; laissons ici nos cavaliers et +allons-nous-en tous seuls.» Les volontaires le suivent. Ils s'avancent +jusqu'auprès de Saint-Omer. Quand ils furent là, voilà deux escadrons +de cavalerie qui paroissent et leur coupent le chemin, car Saint-Omer +étoit à dos de nos gens. «Messieurs, leur dit-il, il faut périr ou +passer. Mettez-vous tous de front; allez au grand trot à eux, et ne +tirez point. Le premier escadron craindra, voyant que vous ne voulez +tirer qu'à brûle pourpoint; il reculera et renversera l'autre.» Cela +arriva comme il l'avoit dit. Nos gentilshommes bien montés forcent les +deux escadrons et se sauvent tous à un près. En voici un autre qui est +bien aussi hardi, mais il me semble un peu téméraire. «Ayant eu avis +que les Cravates emmenoient les chevaux du prince d'Enrichemont, +depuis duc de Sully, il voulut aller les charger accompagné seulement +de quelques-uns de ses cavaliers; et s'étant trouvé un grand fossé +entre lui et les ennemis, il le fit passer à la nage à son cheval sans +regarder si on le suivoit, tellement qu'il alla seul aux ennemis, en +tua cinq, mit les autres en fuite, et revint avec trois des nôtres +qu'ils avoient pris, et qui lui aidèrent peut-être dans le combat: il +ramena tous les chevaux.» Il fut envoyé avec quatre mille hommes et +la fleur de la noblesse de Normandie pour châtier les Pieds-nus à +Avranches. Peu de gens l'arrêtèrent quatre heures et demie à l'entrée +d'un faubourg, où ils n'avoient pour toute défense qu'une méchante +barricade, et ils étoient battus de la ville. Il y courut grand +danger, car un des rebelles, vaillant autant qu'on le peut être, et +tellement dispos qu'il sautoit partout où il pouvoit mettre la main, +tua le marquis de Courtaumer, croyant que c'étoit le colonel Gassion. +Ce galant homme sauta quatre fois la barricade, et après se sauva. +Gassion fit tout ce qu'il put pour le trouver, lui faire donner grâce +et le mettre dans ses troupes; il n'osa s'y fier. Au bout de quelques +mois, il fut pris dans un cabaret en Bretagne, où, étant ivre, il se +vanta d'avoir tué Courtaumer. Le chancelier, qui avoit été envoyé en +Normandie avec Gassion, le fit rouer vif à Caen. Tous les autres +s'étoient fait tuer, à dix près qui furent pris. On donna la vie à un +à condition qu'il pendroit les autres; il eut de la peine à s'y +résoudre: enfin, il le fit. Il y en avoit un qui étoit son +cousin-germain; quand ce vint à lui: «Hé cousin! lui dit-il, ne me +pends pas.» Cela passa en proverbe. Cet homme quitta le pays et se fit +ermite. + +Après la bataille de Sédan, on lui permit de traiter de la charge de +mestre-de-camp de la cavalerie légère, qu'avoit le marquis de Praslin +qui y fut tué. Le cardinal de Richelieu, en parlant à lui, ne +l'appeloit presque jamais que _la Guerre_, et M. de Noyers (car ils +étoient amis, et le maréchal l'alla voir à Dangu après sa disgrâce) +lui disoit que sans la religion on pourroit faire quelque chose pour +lui; mais il étoit ferme, et on a trouvé après sa mort qu'il avoit +fait beaucoup de notes sur la Bible. Quand il eut traité de cette +charge, il vint voir mon père: «Monsieur, lui dit-il, j'ai ce matin +été au palais pour ce traité. Jésus! que de bonnets carrés! cela m'a +fait peur.» Regardez si cela étoit raisonnable pour un homme qui étoit +frère, fils et petit-fils de présidents. + +Gassion, étant maréchal-de-camp, maltraita un commissaire de +l'artillerie; cet homme s'en voulut ressentir. Le cardinal défendit à +Gassion de se battre contre celui-là. Paluau, aujourd'hui le maréchal +de Clairambault, plutôt pour essayer si Gassion étoit aussi +vert-galant à l'épée qu'au pistolet, l'appela pourtant pour cet homme. +Gassion dit la défense du cardinal: «Mais pour vous, monsieur, je vous +en donnerai le divertissement quand vous voudrez.» Ruvigny servit +Paluau; Paluau fut blessé au bras, et ils en étoient aux prises et ne +se pouvoient faire de mal l'un à l'autre, quand ils prirent Ruvigny +pour témoin de l'état où ils se trouvoient. Ruvigny étoit à les +regarder, car Saurin, officier du régiment de Gassion, lâcha le pied. +Gassion le cassa. + +Quand il eut persuadé à M. le duc d'Enghien de donner la bataille de +Rocroy, en lui représentant que, quel qu'en fût le succès, on ne +punissoit point des gens de sa qualité, pour lui, il butoit à se faire +maréchal de France, en mettant M. d'Enghien de son côté. + +Un gentilhomme, pris par les Espagnols, fut mené au comte de Fontaine, +qui lui demanda plusieurs choses, et principalement si Gassion y +étoit. «Oui, monsieur, il y est.--Si vous le dites, je vous ferai +donner du pistolet par la tête.» Nous parlerons de cette bataille, +dont il eut le plus grand honneur, dans les Mémoires de la régence. + +A Thionville, comme il vit un siége[229]: «Ah! dit-il, n'est-ce que +cela?» Et il comprit en peu de temps le métier d'assiégeur de villes: +il y reçut une grande blessure à la tête, dont il pensa mourir. + + [229] Cependant il avoit été à Dole. Je crois que cela arriva à + Dole au lieu de Thionville. (T.) + +On surprit une lettre de Francesco de Melo qui disoit: «Nous avons +perdu Thionville, mais les ennemis y ont perdu Gassion, le lion de la +France et la terreur de nos armées.» Cette lettre lui fut envoyée par +la Reine à Bagnolet, où il achevoit de se guérir. L'hiver suivant il +fut fait maréchal de France par le crédit de M. d'Enghien. + +On dit que comme Gassion pressoit fort le cardinal Mazarin pour le +bâton, le cardinal lui dit: «M. de Turenne, qui doit aller devant, +n'est pas si hâté.--M. de Turenne, répondit Gassion, honorera la +charge, et moi j'en serai honoré.» + +Notre nouveau maréchal fit deux choses quasi en même temps qui ne se +rapportoient guère, car il alla à la cène devant le prince Palatin, +qui a épousé la princesse Anne, et le dimanche suivant ayant trouvé sa +place prise, il ne voulut jamais souffrir qu'un gentilhomme en sortît, +et alla chercher place ailleurs; mais cela vient de ce qu'il n'étoit +né que pour la guerre. + +Il étoit tout l'hiver en Flandre, et ne venoit point comme les autres +à la foire Saint-Germain. C'étoit peut-être un des hommes du monde le +plus sobres. La Vieuville, depuis surintendant des finances, lui +donna son fils aîné pour lui apprendre le métier de la guerre. Ce +jeune homme le traita à l'armée magnifiquement. «Vous vous moquez, +dit-il, monsieur le marquis: à quoi bon toutes ces friandises? +Mordioux! il ne faut que bon pain, bon vin et bon fourrage.» + +C'étoit un des plus méchants courtisans de son siècle. A la cour, +beaucoup de filles, qui eussent bien voulu de lui, le cajoloient et +lui disoient: «Vraiment, monsieur, vous avez fait les plus belles +choses du monde.--Cela s'entend bien,» disoit-il. Une ayant dit: Je +voudrois bien avoir un mari comme M. de Gassion.--Je le crois bien,» +répondit-il. + +Ségur, fille de la Reine, de la maison d'Escars, avoit quelque +espérance de l'épouser, assez mal fondée pourtant, car elle n'étoit ni +jeune ni belle. Lui disoit: «Elle me plaît, cette fille, elle +ressemble à un Cravate.» A la vérité, il n'a jamais été d'aucune +cabale; mais il n'avoit point de discrétion pour le cardinal; et un +jour, sans considérer qu'il y avoit des espions autour de lui, il dit +en recevant un gros paquet du cardinal: «_Que nous allons lire de +bagatelles!_» Aussi croit-on que le cardinal le vouloit perdre ou lui +ôter son emploi. + +Il avoit eu le malheur de se brouiller avec M. le Prince. Nous en +dirons tout le particulier ailleurs: il n'étoit pas trop compatible et +avoit le commandement rude: nous rapporterons des exemples. + +Comme j'ai remarqué, il étoit fort sobre; il n'étoit point joueur non +plus, ni adonné aux femmes. «Femmes et vaches, disoit-il, ce m'est +tout un, mordioux!» Et Marion Cornuel[230] disoit: «Boeufs et +Gassions, ce m'est tout un.» + + [230] Elle étoit fille du premier mariage de M. Cornuel. (_Voyez_ + plus bas l'article de _madame Cornuel_.) + +Madame de Bourdonné[231], femme du gouverneur de La Bassée, du temps +du cardinal de Richelieu, le pensa faire enrager. M. le comte de +Harcour et lui dînoient à La Bassée; cette femme se mit à parler des +faits de Gassion. Déjà cela ne lui plaisoit guère; il n'étoit point +fanfaron. Ensuite, après en avoir demandé pardon à son mari, elle dit +qu'elle n'auroit pas de plus grande joie au monde que d'avoir un fils +de la façon d'un si brave homme. Le voilà qui rougit, qui se déferre, +et ne pouvant plus endurer cela, il monte sur son grand cheval, en +disant: «Mordioux! mordioux! cette femme est folle.» + + [231] Elle avoit de la barbe. (T.) + +Quand Bougis, son lieutenant de gendarmes, demeuroit trop long-temps à +Paris l'hiver, il lui écrivoit: «Vous vous amusez à ces femmes, vous +périrez malheureusement; ici, vous verriez quelque belle occasion. +Quel diable de plaisir d'aller au Cours et de faire l'amour! Cela est +bien comparable au plaisir d'enlever un quartier!» + +Pour le bien, il n'a pas volé; mais il ne pouvoit se résoudre à +perdre. Il fit dire à un marchand de Paris, qui lui fit banqueroute de +dix mille livres avant qu'il fût maréchal, qu'il lui seroit impossible +de laisser au monde un homme qui lui emporteroit son bien. Il fut +payé. Avec tout cela, il n'avoit guère de revenu: les salines de +Béarn, un engagement de douze mille livres de rente, La +Motte-au-Bois, en Flandre, dont il jouissoit, qui fut perdue pour ses +héritiers. Tout ce qu'il a laissé ne vaut pas huit cent mille livres. +Il y eut des gens à la cour qui vouloient qu'on mît la main dessus. + +Il fit avoir à son frère l'abbé, qui étoit le plus jeune de tous, +l'évêché d'Oleron et l'abbaye du Luc en Béarn. Pour celui qui portoit +les armes, et qu'on appeloit Bergère, car le second étoit marié dans +le pays et n'a point paru, il ne l'a point trop bien traité. Celui-ci +avoit été avocat; enfin, il suivit son frère. Au commencement il n'y +alloit pas trop bien. Gassion, alors colonel, en une occasion lui +ordonna d'aller à la charge avec cinquante maîtres, et lui déclara que +s'il lâchoit le pied, il lui passeroit l'épée au travers du corps. +Bergère fit de nécessité vertu, et depuis alla aux coups comme un +autre: c'étoit son aîné. En quelques rencontres il n'a pas trop pris +son parti, Bergère étoit un bon garçon, mais sans jugement, aussi beau +que son frère étoit laid. Le maréchal étoit petit et noir, mais il +avoit la mine guerrière. Ce frère ne parloit que de _mon frère le +maréchal_. Je me souviens qu'il disoit une fois: «Je prétends bien +être maréchal de France aussi, avant que la guerre finisse.--Hélas! +dit ma mère naïvement, que nous avons donc à souffrir!» Il n'en fit +que rire, et dit: «Certes, vous me l'avez donnée bonne.» + +Il en usa fort bien en une rencontre. Il avoit un parent nommé +Cimetières, auquel il faisoit toucher des appointements assez +considérables. Ce garçon enleva la fille d'un marchand basque appelé +Tossé, qui demeure à Calais, chez qui le maréchal avoit logé. M. de +Gassion ôta à Cimetières tous ses appointements, le poursuivit +lui-même en justice, et ne lui voulut jamais pardonner que Tossé ne +l'en eût prié. Les ennemis le regrettèrent et disoient que c'étoit un +ennemi de bonne foi, et qui étoit doux aux prisonniers. On lui fit un +tombeau dans le cimetière de Charenton, où l'on mit aussi Bergère, qui +mourut un peu après lui à Paris. + +Il avoit fait son testament à la hâte, en allant à Landrecy, dont il +croyoit attaquer les lignes. Il laissoit la moitié de son bien à son +frère le président, qui s'en plaint et dit que la coutume de Béarn lui +donnoit davantage, car tout ce qui se trouvoit dans le pays lui +appartenoit, et cela montoit à plus que la moitié: ce fut ce qui +obligea le maréchal d'en user ainsi. Ce président assiégea Bergère +malade, et se fit donner tout ce qu'il put, jusqu'à lui faire +retrancher une partie de ce qu'il laissoit à ses gens et aux pauvres. +Pour ne pas payer un chirurgien, il fit embaumer le corps de Bergère +par un valet-de-chambre qui le _chaircuta_ de la plus horrible façon +du monde. A propos de Bergère, on disoit que quand le maréchal le +verroit déjà arrivé en l'autre monde, lui qui en étoit si las en +celui-ci, qu'il lui diroit: «Hé quoi! mordioux! vous voilà déjà; me +suivrez-vous éternellement?» + +On fit porter les deux corps dans une chambre tendue de deuil à +Charenton; ils y furent assez long-temps parce qu'on vouloit engager +le président à faire un tombeau magnifique au maréchal. Lui, pour +s'exempter de cette dépense, demandoit ce qu'on lui refusa, qu'on lui +permît de l'enterrer dans le Temple, où l'on ne pouvoit mettre qu'une +tombe tout unie. Durant cette dispute, il se lassa de payer le louage +des draps funèbres; il les rendit, et en fit mettre d'autres tout en +lambeaux qui lui coûtoient dix sols moins par jour. Voyez le beau +ménage: au lieu d'acheter du drap qui eût servi à habiller ses gens. +Enfin, il fit faire un petit caveau entre deux portes dans le vieux +cimetière, et il y a fait élever en pierre une espèce de tombeau qui +ressemble à un regard de fontaine; la pierre en est déjà bien mangée. +Il les fit enterrer un jour de prêche sans aucune solennité, ni sans +qu'on pût dire qu'on y étoit allé pour eux. Il avoit tenu le monde +trois mois en attente pour ces funérailles. Pour quatre livres par an +cet homme s'est mis mal avec sa mère, lui qui a huit cent mille livres +de bien dont les deux-tiers viennent de ses frères, à qui il n'avoit +pas donné seulement leur légitime. + + + + +LUILLIER + +(PÈRE DE CHAPELLE). + + +Luillier étoit de bonne famille, fils d'un conseiller au +grand-conseil, qui après fut maître des requêtes, puis +procureur-général de la chambre, et enfin maître des comptes. Voyez +quelle bizarrerie! sa femme, qui avoit obligé le procureur-général, +dont elle étoit fille, à se démettre de sa charge en faveur de son +mari, fut si sotte que de mourir de chagrin, voyant l'inconstance +de cet homme. Ce bon homme étoit débauché, et eut la v..... en même +temps que son cousin Tambonneau, dont nous parlerons ailleurs. Il +avoit assez bon nombre d'enfants, et, entre autres, un garçon fort +aimable qui, ne pouvant souffrir sa ridicule humeur, alla voyager, +fit naufrage auprès de Rhodes et se noya. + +Luillier, dont nous allons écrire l'historiette, demeura seul garçon +avec deux filles. Le garçon ressembloit à son père, au moins en deux +choses, en _garçaillerie_, et en inquiétude pour les charges. Il fut +d'abord trésorier de France à Paris, et vendit sa charge pour assister +Des Barreaux; ils en mangèrent une bonne partie ensemble. Après il se +fit maître des comptes, et enfin conseiller à Metz. + +Etant maître des comptes, il eut une amourette avec une de ses +parentes qui étoit mal avec son mari: il en eut un fils, et, par son +crédit, quoique cet enfant fût adultérin, il le fit légitimer, et lui +assura de quoi vivre par le consentement de ses soeurs. Ses soeurs lui +envoyoient, sous prétexte de lui faire des confitures, une jolie +suivante qui demeuroit deux mois tous les ans avec lui. Il n'avoit que +des femmes chez lui, et disoit qu'elles étoient plus propres. + +Il avoit eu un carrosse, mais il n'en vouloit plus avoir, parce que, +disoit-il, il ne sortoit jamais quand il vouloit à cause que son +cocher ne se trouvoit point au logis lorsqu'il avoit affaire, et qu'il +n'arrivoit jamais quand il vouloit à cause des embarras. Il avoit des +lettres, savoit et disoit les choses plaisamment. Il étoit un peu +cynique; il disoit: «Ne me venez point voir un tel jour, c'est mon +jour de bordel.» Il y mena son fils, et lui fit perdre son p....... en +sa présence. + +Il étoit vêtu comme un simple bourgeois, alloit toujours à pied, et +avoit pourtant dix-huit mille livres de rente. Il assistoit quelques +gens de lettres, mais il étoit avare: il disoit qu'il travailloit à +faire en sorte que son bien ne lui donnât point de peine, et j'ai logé +dans la quatrième maison qu'il a bâtie à dessein de les revendre. +Voyez quel repos d'esprit, quand ce ne seroit que d'avoir à criailler, +et souvent à plaider contre toutes sortes d'ouvriers. Pour mon +particulier, j'ai fort à me louer de lui. Il disoit lui-même que nous +avions fait un marché du siècle d'or. Il est vrai qu'en le traitant +généreusement, je faisois qu'il se piquoit d'honneur, et que j'en +avois tout ce que je voulois; il disoit: «Je ne comprends point +comment nous l'entendons: j'ai loué autrefois une maison à un +évêque[232] qui ne me payoit point; j'en ai loué une autre à un +huguenot: il me paie par avance.» + + [232] M. D'Auxerre. (T.) + +Quand il lui prit fantaisie de se faire conseiller à Metz, il en parla +à MM. Du Puy, qui s'en moquèrent, et lui dirent qu'il se mettoit en +danger d'être pris tous les ans, et qu'il lui eu coûteroit dix mille +écus pour sa rançon. Il les quitta là, et de ce pas il va signer le +contrat. Il en avoit aussi parlé à Chapelain, en présence de +Guiet[233] (celui qui disoit que s'il eût été Juif, il auroit appelé +de la sentence de Pilate _à minima_). Guiet dit que comme Chapelain +vouloit détourner Luillier de se faire conseiller, l'autre lui dit: +«Mordieu, je vous ai laissé faire de méchants vers toute votre vie, +sans vous en rien dire, et vous ne me laisserez pas changer de charge +à ma fantaisie!» Je crois pourtant que Chapelain ne l'entendit pas, +car ils ont toujours vécu en amis depuis cela. + + [233] Précepteur du cardinal de La Valette, homme de lettres. Ce + Guiet disoit qu'il montreroit qu'il y avoit je ne sais combien de + livres de _l'Énéide_ qui n'étoient point de Virgile, et + retranchoit une des comédies de Térence. «Que ne travaillez-vous, + lui dit un des messieurs Du Puy, chanoine de Chartres, sur le + bréviaire? vous me feriez grand plaisir.» + + (T.) + + +J'ai dit ailleurs qu'il disoit que La Mothe Le Vayer étoit prêtre ou +charlatan, et qu'il avoit des souliers noircis avec un habit de panne, +et Chapelain un maquereau. + +J'ai vu une estampe de Rabelais, faite sur un portrait qu'avoit une de +ses parentes, qui ressembloit à Luillier comme deux gouttes d'eau, car +il avoit le visage chaffouin et riant comme Luillier. Pour l'humeur, +vous voyez qu'il y a assez de rapport. + +Il fit son bâtard[234] médecin, parce que, disoit-il, en cette +vocation-là on peut gagner sa vie partout. Ce garçon lui ressemble +fort pour l'humeur et pour l'esprit. + + [234] Chapelle. (T.)--Claude-Emmanuel Luillier, dit Chapelle, né + en 1626 au village de La Chapelle, près de Paris, mort en 1686. + C'est l'ami de Bachaumont, et de tous les grands hommes de son + temps; épicurien aimable, il s'est acquis une reputation + immortelle par son _Voyage_ et quelques poésies légères, + naturelles et faciles. + +Luillier étoit inquiet à un point qu'il disoit franchement: «Dans un +an je ne sais où je serai, peut-être irai-je me promener à +Constantinople.» Il ne mentoit pas, car un beau jour, sans rien dire à +personne, il part. Ses gens disoient qu'il s'étoit allé promener pour +quatre ans. Il alla bien se promener pour plus long-temps, car il est +encore à revenir. Il alla en Provence trouver son bâtard, qu'il avoit +donné à instruire à Gassendi, son intime, qui avoit logé ici chez lui +si long-temps. Il disoit pour ses raisons que son parlement de Toul et +ses amis l'occupoient trop à solliciter leurs affaires. Il fut bien +malade à Toulon; de là il passa en Italie, fut encore malade à Gênes, +et enfin mourut à Pise. Il n'y a jamais que lui au monde qui se soit +fait conseiller à Toul pour aller mourir à Pise. + + + + +LA MARÉCHALE DE THÉMINES. + + +La maréchale de Thémines[235] étoit fille de M. de La Noue, fils de La +Noue _Bras de Fer_[236]. Je conterai quelque chose de ces deux +gentilshommes qui étoient gens de grand mérite, avant que de parler +d'elle. + + [235] Elle s'appeloit Marie de La Noue. + + [236] François, seigneur de La Noue, dit _Bras de fer_, mort en + 1591. Ayant eu le bras fracassé au siége de Fontenai-le-Comte, en + 1570, on lui avoit fait un bras de fer, avec lequel il pouvoit + tenir la bride de son cheval. + +La Noue, _Bras de Fer_, avoit fort mauvaise mine, et étoit toujours +vêtu de chamois. Comme il heurtoit au cabinet, un jour que le Roi +l'avoit envoyé chercher pour venir au conseil de guerre, un jeune +cavalier, le voyant si mal bâti, se mit à le railler et lui dit: «On +n'attend plus que vous, sans doute, pour conclure là dedans.» La Noue +sourit. L'huissier ouvre: il entre. Le jeune homme vit bien qu'il +avoit fait une sottise; mais il se résolut d'en attendre le succès. +La Noue sort et demande si on ne savoit point ce qu'étoit devenu ce +gentilhomme qui lui avoit parlé quand il heurtoit. L'autre s'approche. +«Vous aviez raison, lui dit-il, de dire qu'on n'attendoit que moi, car +le Roi m'a choisi pour un tel dessein, et m'a permis d'y mener qui je +voudrois. Vous serez, s'il vous plaît, de la partie.» Ils y furent, et +le jeune homme y fit fort bien. + +On conte de lui que la veille d'une bataille, ne se trouvant point +d'argent, il envoya vendre deux chevaux. L'un d'eux fut vendu bien +cher. Il dit à son écuyer: «Qui l'a acheté?--Un tel.--Tiens, lui +dit-il, ce cheval ne coûte que tant; va rendre le reste à ce cavalier. +Le désir qu'il a de bien faire demain, lui a fait tant donner d'un +cheval qu'il connoît, et dont il espère tirer bon service.» Et +effectivement il renvoya la plus grande partie de l'argent. + +Quand il revint de Tournai, où il fut si long-temps prisonnier[237], +Henri IV le voulut marier avec une riche héritière. Il l'en remercia +et dit qu'il avoit donné sa foi à la nièce du gouverneur de Tournai, +parce qu'elle avoit de beaucoup allégé la rigueur de sa prison: il +avoit quatre-vingt mille livres de rente dont il fut obligé de vendre +une grande partie. + + [237] Le brave La Noue fut fait prisonnier, au mois de juin 1580, + par Philippe de Melun, vicomte de Gand, qu'on appeloit le marquis + de Risbourg. Quoiqu'il fût parent de La Noue, le marquis abusa de + sa victoire au point de faire massacrer sous les yeux de La Noue + plusieurs des gentilshommes qui avoient combattu avec lui, et il + livra ensuite son prisonnier aux Espagnols. (Voyez _la Vie de + François de La Noue_, par Amirault; Leyde, Jean Elzévier, 1661, + in-4º, p. 263.) + +Son fils[238] fut aussi prisonnier de guerre, et dans la prison il fit +ce méchant dictionnaire des rimes, qui fut imprimé. Il fit imprimer +aussi un Recueil de ses vers qui ne valent rien non plus[239]. Il +étoit brave comme son père et vêtu de chamois comme lui; mais il étoit +bien fait de sa personne. Ces deux hommes-là ne juroient jamais, et +étoient toujours à la guerre. Il eut affaire, comme son père, à un +jeune homme; mais l'affaire alla bien plus loin: c'étoit un étourdi +qui, pour se mettre en réputation, le fit appeler en duel sur une +vétille, et même il avoit cherché querelle. La Noue, sur le pré, lui +fit une petite remontrance, mais en vain; comme il vit cela, il lui +donne un bon coup d'épée. Ce garçon avoit un oncle, maréchal de +France; je n'en ai pu savoir le nom. Cet oncle l'envoya à M. de La +Noue, pieds et poings liés. + + [238] Odet de La Noue-Téligny. + + [239] Ce Recueil est intitulé: _Poésies chrétiennes_; Genève, + 1594, in-8º. Il avoit publié en 1588 un petit volume de + quarante-sept pages, ayant pour titre: _Paradoxe, que les + adversités sont plus nécessaires que les prospérités: et qu'entre + toutes l'état d'une prison est le plus doux et le plus + profitable_; Lyon, Jean de Tournes, petit in-8º. C'est une pièce + très-médiocre, mais fort rare. + +Ce M. de La Noue eut un fils qui vit encore, mais il n'a point de +garçons. Il est bien fait; mais le jeu est sa seule passion: il a la +vue fort courte; cela l'a empêché de s'attacher à la guerre. A +dix-sept ans il commandoit un régiment de cavalerie en Allemagne; le +colonel Esbron étoit un de ses capitaines. Aujourd'hui on l'appelle La +Noue _Bras de laine_. + +Revenons à la maréchale. Son père la maria assez ridiculement; car +elle n'avoit que treize ans quand il la donna à un gentilhomme de +cinquante-cinq ans, qui se nommoit Chambret, et étoit de la maison de +Pierre Bussières en Limousin. Cet homme étoit de mauvaise humeur, et +tout plein de cautères: il ne pouvoit pas même avantager sa femme, car +il n'avoit que quatre mille livres de rente en fonds de terre, sans +argent ni meubles. Son plus grand bien consistoit en gouvernements, en +pensions et en bénéfices; ceux de la religion en tenoient encore en ce +temps-là par tolérance. + +Elle n'avoit que dix-huit ans quand elle fut délivrée de cet homme, +dont elle eut un fils et une fille. On appeloit cet homme _le brave +Chambret_. Il étoit si brutal, et d'une mine si farouche, qu'un +sommelier qui avoit été laquais de sa veuve, ayant vu son portrait au +bout de vingt ans, se mit à trembler comme une feuille. + +Il avoit une fois querelle avec un M. de Saint-Bonnet; il prit +justement le temps que Saint-Bonnet traitoit des gens, et avec un cor +alla comme le sommer au combat. Saint-Bonnet sort de table, et dit aux +autres: «Ayez patience, je vous apporterai bientôt l'épée et les +éperons de Chambret.» Il y va, charge son pistolet de dragées, tire le +premier (car l'autre, aussi bien que Grillon, faisoit toujours tirer +son homme). Saint-Bonnet lui en farcit le visage et les yeux. +Chambret, tout étourdi, tombe: il lui ôte son épée et ses éperons. + +Un autre vieux mari, et plus vieux que le premier, l'attrapera +bientôt. Il y avoit à la cour un vieux gentilhomme, âgé de +quatre-vingts ans, ou peu s'en falloit, qu'on appeloit M. de +Bellengreville[240]; il étoit grand prévôt de l'hôtel, homme veuf +sans enfants, et un des plus accommodés du royaume[241]; plusieurs +veuves de qualité étoient après; mais il étoit difficile. Il vouloit +une veuve de bonne maison, jeune, belle, et qui depuis peu eût eu des +enfants. En ce dessein, il trouva un nommé Jouy, son voisin à la +campagne, qui étoit de la connoissance de madame de Chambret, et +qu'elle avoit prié de lui faire raccommoder un petit portrait qu'elle +lui avoit envoyé. Il le portoit à raccommoder, quand il fut rencontré +par M. de Bellengreville, auquel il le montra. «Est-elle aussi belle +que cela? lui dit le bonhomme.--Oui,» répondit l'autre. En effet, +c'est une des plus aimables personnes du monde, et le seul défaut +qu'elle a eu, hors qu'elle n'a jamais eu assez d'embonpoint, étoit +d'avoir les cheveux mêlés de blanc dès vingt ans. D'ailleurs, elle +étoit d'humeur douce, et ne manquoit pas d'esprit; elle avoit de la +générosité. + + [240] Le sieur Bellengreville fut reçu dans la charge de prévôt + de l'hôtel, en 1604. (Voyez _le Prévôt de l'hostel_, par Pierre + de Miraulmont; Paris, 1615, p. 146.) + + [241] Il étoit homme de service, mais il ne savoit pas lire. Il + prenoit dans les heures le calendrier pour les litanies. (T.) + +Durant quelque temps, car il prit ce portrait, il l'adora dans son +cabinet. Après, il envoya un de ses amis qui avoit vu autrefois madame +de Chambret, pour voir si elle étoit aussi belle que ce portrait. Cet +homme dit tout à la veuve, qui, ne songeant alors qu'à jouir de la +liberté où elle se trouvoit, ne s'en tourmenta pas autrement, et dit +qu'elle seroit bientôt à Paris. En effet, elle y vint trouver sa mère, +qui y étoit pour un procès. Cette mère lui avoit mandé: «Ma fille, +apportez-moi de l'argent de mes fermiers.» Quand elle fut arrivée: +«Hé bien! sommes-nous bien riches?--Madame, il faut voir, voici ce qui +me reste.» On trouva environ vingt écus. Elle avoit amené un train de +_Jean de Paris_[242]. + + [242] Livrée de couleur jaune. + +Le vieil amoureux est aussitôt averti de son arrivée: il la vient +voir, il presse; elle, qui n'a jamais été intéressée, avoit de la +peine à se résoudre. Sa mère lui dit: «Ma fille, je vous ai mal mariée +une fois, je ne m'en veux point mêler; voyez ce que vous avez à +faire.» + +M. de Luçon, qui bientôt après fut le cardinal de Richelieu, lui fit +dire «qu'elle seroit une innocente de laisser échapper une si belle +occasion.» Nonobstant la diversité de religion, le mariage se fit. + +Elle a dit depuis qu'elle trouva les lèvres de ce bonhomme le jour de +ses noces aussi froides qu'un glaçon. Le lendemain la Reine-mère et la +princesse de Conti, qui étoit devenue son amie, lui firent mille +questions: «Mais comment a-t-il fait? Mais êtes-vous madame de +Bellengreville?» Je ne sais ce qu'elle fit ou ce qu'il voulut faire, +mais il ne dura que cinq semaines. Il avoit beaucoup d'argent et +beaucoup de meubles; elle étoit commune (_en biens_), et y gagna, +outre son douaire, qui étoit gros, plus de quatre cent mille livres. + +Voilà déjà deux vieux maris; elle en aura encore un vieux, mais plus +qualifié que les deux premiers; et cela arrivera d'une façon assez +bizarre. Le marquis de Thémines[243], fils du maréchal, ayant été +blessé dans les guerres de la religion, mourut de sa blessure[244], +et en mourant il pria son père d'assurer madame de Bellengreville, +dont il étoit amoureux, qu'il étoit mort son serviteur. Le maréchal +s'acquitte de sa commission, devient amoureux d'elle et l'épouse[245]. +Outre qu'elle aimoit le jeu, qu'elle perdoit, qu'elle payoit bien et +se faisoit mal payer, le maréchal lui aida à manger son bien. Il fut +cause aussi qu'elle changea de religion[246]. + + [243] Le marquis de Thémines mourut le 11 décembre 1621. + + [244] Celui qui tua Richelieu. (T.) + + [245] Ce mariage fut célébré au mois de septembre 1622. + + [246] Ce maréchal de Thémines se nommoit de Lauzières, en son + nom; il avoit été fait maréchal de France, et gouverneur de + Bretagne, pour avoir arrêté M. le Prince. Le marquis Pompeo + Frangipane disoit assez plaisamment: «_Non ho mai visto sbirro + cosi ben pagato._» Ce même Italien disoit: «Qu'à la cour de + France c'étoit une chose ennuyeuse. _Di star sempre dritto e + scappellato come un cazzo._» Quand on lui demandoit si madame la + princesse de Guémenée ou madame la princesse n'étoient pas de + belles personnes: «_Si_, disoit-il, _ma quel Pongibo e un bel + cavalier_.» C'étoit un cadet du feu comte Du Lude. (T.) + +Chaban[247] s'étoit mis les controverses dans la tête et disputoit +avec beaucoup de douceur. Le maréchal dit à sa femme qu'il souhaitoit +qu'elle entendît cet homme; elle l'entend: il fait quelques progrès. +On lui amène ensuite le père Veron[248], qui, violent et farouche, lui +alla dire que son père et son grand-père étoient damnés. Elle qui les +avoit vu estimer si gens de bien partout le monde, fut si touchée de +cela qu'elle en pleura. Enfin, elle se fit catholique plutôt par +condescendance qu'autrement. + + [247] Il portoit l'épée, mais on l'accusoit d'avoir été violon ou + joueur de luth. Un jour il s'avisa de faire des propositions au + conseil, car il se mêloit de bien des choses, pour je ne sais + quelles fortifications qu'on pouvoit faire, disoit-il, à bien + meilleur marché qu'on ne les faisoit. Alcaume, bon mathématicien, + qui y étoit employé, dit: «Messieurs, nous ne sommes pas au temps + d'Amphion où les murailles se bâtissoient au son du violon.» Tout + le monde se mit à rire, et Chaban fut contraint de se retirer. Ce + pauvre homme fut tué depuis par L'Enclos, père de Ninon, avant + que d'avoir eu le loisir de se défendre. + + Ce conte me fait souvenir d'une naïveté qu'on attribuoit au feu + marquis de Nesle, gouverneur de La Fère, qui étoit pourtant un + brave homme: c'est que, comme on eut proposé de faire une + demi-lune, il dit: «Messieurs, ne faisons rien à demi pour le + service du Roi, faisons-en une tout entière.» (T.)--Molière s'est + heureusement emparé de ce mot dans ses _Précieuses ridicules_. + + [248] Un fou qui n'a jamais rien fait de plaisant qu'un livret + qu'il appeloit _la Courte joie des huguenots_. C'est qu'il avoit + pensé mourir. + + (T.) + + +Elle fut choisie pour aller avec madame de Chevreuse mener la reine +d'Angleterre dans son royaume. Là, elle vit Du Moulin, qui, trouvant +en elle beaucoup de dispositions à récipiscence, la remit tout-à-fait +dans le bon chemin, et au bout de trois mois qu'elle eut changé de +religion, elle en fit reconnoissance à Charenton. + +Le maréchal ne fut guère avec elle. On dit qu'en mourant il disoit +naïvement: «Seigneur, au moins je ne l'ai jamais offensée que de +galant homme.» + +La voilà donc veuve pour la troisième fois. En ce temps-là elle avoit +de plaisants ragoûts: elle mangeoit du pain, après l'avoir tenu +long-temps à la fumée d'un fagot bien vert; elle aimoit l'odeur des +boues de Paris, et quand les boueurs étoient dans sa rue, on ouvroit +toutes les fenêtres de sa chambre. Une fois la Reine-mère, comme elles +passoient sur de la boue, lui demanda en riant: «Madame la maréchale, +celle-là est-elle de la fine?--Non, madame, répondit-elle en riant +aussi, elle n'est pas encore assez faite.» Depuis, elle se défit de +ces belles amitiés. + +En ce troisième veuvage elle se divertissoit à jouer, à se promener +et à faire souvent des concerts: elle avoit déjà Le Pailleur[249] avec +elle qui étoit fort savant dans la musique ancienne et dans la +moderne. Il l'avoit apprise comme une partie des mathématiques; il +chantoit même fort bien. Elle avoit une femme-de-chambre qui avoit de +la voix, et elle disposoit absolument de deux autres personnes qui en +avoient aussi. Un jour que Porchères[250] avoit ouï cette musique +domestique, il dit à la maréchale: «Madame, voilà qui est trop bon +pour n'en faire part à personne; allons donner la sérénade à M. de +Nemours, votre voisin: il a la goutte, cela le guérira.--Mais je ne le +connois point familièrement, dit-elle.--Qu'importe; répliqua-t-il, +venez; il ne faut que passer par les écuries, nous nous mettrons sous +les fenêtres de sa chambre[251].» M. de Nemours en fut averti +aussitôt; mais il ne fit pas semblant de savoir qui c'étoit, et il +envoya faire mille civilités. Porchères proposa ensuite d'aller chez +la princesse de Conti: on y va. Elle en fut ravie, et dit qu'il +falloit faire entendre cela à la Reine. La Reine a un balcon, et, ne +voulant pas faire semblant de savoir qui c'étoit, dit qu'elle étoit +fort obligée à ceux qui lui avoient bien voulu donner un si agréable +divertissement. + + [249] Ce Le Pailleur étoit un homme singulier auquel Tallemant + consacre un article à la suite de celui-ci. + + [250] François de Porchères d'Arbaud, membre de l'Académie + françoise. Les ouvrages de ce poète sont répandus dans les + Recueils du temps. + + [251] Elle logeoit dans la rue Christine. (T.)--M. de Nemours + habitoit l'hôtel de Nevers, sur le terrain duquel a été construit + l'hôtel de la Monnoie. + +Le lendemain, M. de Nemours[252] envoya faire des compliments à la +maréchale, et la prier de l'excuser si par le passé il avoit su si mal +se prévaloir de l'avantage qu'il avoit d'être son voisin; et quelques +jours après il la vint voir à demi-guéri. C'étoit le soir en été: +avant qu'il entrât, des cornets à bouquin avoient joué le plus +agréablement du monde dans la cour de la maréchale. Le Pailleur, qui +s'étoit douté d'abord de ce que c'étoit, envoya dire qu'on fît boire +les menestriers. Le bon prince en entrant dit: «Madame, j'ai trouvé +là-bas des cornets à bouquin qui s'en alloient; les auriez-vous +congédiés?--Non, monsieur, répondit-elle.--Vraiment, madame, si +j'eusse su cela, je les eusse fait revenir.--Mais voudriez-vous +entendre des violons? on tâcheroit d'en avoir.--Hé! La Barre[253], +dit-il, voyez si vous trouveriez des violons.» Aussitôt on entend +ronfler les vingt-quatre violons; le bonhomme devint amoureux d'elle. +Il la venoit voir fort souvent, quoiqu'il ne pût aller sans être aidé +par quelqu'un. Un jour en montant il se laissa tomber. Elle, qui du +second étage descendoit dans sa chambre, s'en aperçut; mais pour lui +faire plaisir elle retourna sur ses pas sans faire semblant de rien. +En se relevant il demanda à son écuyer La Chaise: «Madame ne +m'a-t-elle point vu?--Non, monsieur.» La maréchale étant descendue: +«Madame, lui dit-il, n'avez-vous point ouï tomber quelqu'un? La Chaise +a fait un beau _par terre_.» + + [252] Il avoit alors soixante-cinq ans. (T.) + + [253] C'étoit un musicien, grand danseur qui étoit à lui. (T.) + +Un jour il demanda à la maréchale si elle ne vouloit point s'aller +promener en quelque maison. «Je le veux bien, répondit-elle: envoyons +chercher de nos voisines.» Ces voisines venues: «Où irons-nous? Vous +plairoit-il aller vers la porte Saint-Antoine? Après voudriez-vous +aller à Bagnolet, à Charonne ou à Conflans?--Où vous voudrez, dit la +maréchale.--Cocher, va donc à Conflans.» Les y voilà arrivés. On +heurta long-temps sans qu'il vînt personne: les dames commençoient à +s'ennuyer; lui feignit des impatiences étranges. Il appelle une +paysanne. «Ma grande amie, n'y a-t-il personne? ne sauroit-on entrer? +ne sauriez-vous nous donner du lait chez vous?» Enfin, on ouvre une +petite porte, et une femme dit assez malgrâcieusement que M. le +premier président y devoit[254] coucher. «Hé! ma grande amie, nous ne +voulons que nous promener et qu'on nous donne du lait.--Bien, +monsieur, pourvu que vous n'y soyez guère.» Après il vint un homme +qui, d'un air assez rude, lui dit: «Que demandez-vous, monsieur?» et +en même temps dit à cette femme: «Retirez-vous, vous n'êtes qu'une +bête.» M. de Nemours lui dit ce qu'il avoit dit à cette personne. «Oui +da! monsieur, répondit l'autre, oui da.» On entre donc. Les dames, et +surtout Le Pailleur, sentirent bien je ne sais quelle odeur de sauces. +Le bon seigneur, qui ne pouvoit se promener, les fit tenir dans une +salle où l'on ne servit d'abord que du lait et quelques autres +bagatelles. Après, voici des gens qui, au son du violon et en cadence, +mettent le couvert, et servent une collation toute feinte. Cela fait, +il prie les dames d'aller faire un tour dans le jardin: au retour +elles trouvèrent une véritable collation qui étoit magnifique. Il y +avoit des galanteries à la vieille mode, car on servit des pâtés +pleins de petits oiseaux en vie, qui avoient au col des rubans des +couleurs de la maréchale; il y en avoit aussi un de petits lapins +blancs en vie avec des rubans de même. Il fit présenter après la +collation des bassins de gants d'Espagne, et n'oublia rien de tout ce +dont il put s'aviser pour divertir celle à qui il vouloit plaire. + + [254] Le château de Conflans, qui est devenu depuis la maison de + campagne des archevêques de Paris, appartenoit alors à Nicolas Le + Jay, premier président au Parlement. Ce magistrat mourut en 1640. + +Ce M. de Nemours avoit étudié l'art de faire des ballets; il en avoit +fait plusieurs, et avoit eu la curiosité d'en faire de grands livres, +où toutes les entrées étoient peintes en miniature. Il avoit été de +tous les carrousels, soit de France, soit de Savoie. + +Le feu roi (_Louis XIII_) fit une fois chez lui un concert où tous +ceux de la musique de la chambre chantoient; il en avoit mis M. de +Mortemart et M. le maréchal de Schomberg: lui-même aussi en étoit. M. +de Nemours, par grande grâce, y fit entrer Le Pailleur, et il avoit +dit au Roi qu'il s'entendoit fort bien en musique. On y chanta sur la +fin des airs du Roi. Le Pailleur, pour faire sa cour à demi-haut, dit: +«Ah! que ce dernier air mériteroit bien d'être chanté encore une +fois!» Le Roi dit: «On trouve cet air-là beau, recommençons-le.» On le +chanta encore trois fois. Le Roi battoit la mesure. Il avoit proposé +de faire une symphonie depuis les plus bas instruments jusques aux +trompettes, et il vouloit qu'il n'y entrât personne qui ne sût la +musique, et pas une femme; «car, disoit-il, elles ne peuvent se +taire.--Ah! Sire, dit M. de Nemours, madame la maréchale de Thémines +en doit être.--Pour elle, répondit le Roi, je le veux bien.» + +Un artisan devint amoureux d'elle à Charenton, en la voyant dans sa +place où elle se démasquoit quelquefois. Cet homme, emporté par sa +passion, s'en va chez elle, demande à lui parler, et, tout interdit, +ne put jamais lui dire autre chose, sinon qu'il avoit un procès contre +elle. Elle fait appeler Le Pailleur, demande ce que ce pouvoit être. +Le Pailleur s'informe de cet homme, il n'y trouvoit aucune raison: il +revint plusieurs fois et ne savoit que leur dire. Il rôda long-temps +autour du logis, et enfin on le trouva mort derrière les murailles de +Luxembourg. Elle logeoit alors auprès des Carmes-Déchaussés. + +Voici une histoire encore plus étrange. La fille d'un gentilhomme de +Beausse nommé Herville devint amoureuse en tout bien et tout honneur +du ministre de Châteaudun nommé Lamy, qui étoit un homme bien fait, +mais pauvre. Le père de la fille ne pouvant consentir à ce mariage, +elle tomba dans une telle mélancolie, qu'enfin, de peur d'accident, il +fut contraint de s'y résoudre. Le père lui porte donc des articles à +signer. «Ah! dit-elle, il n'est plus temps.» A trois jours de là, on +la trouva noyée sur le bord du Loir. + +Un abbé de Calvières, en Languedoc, ayant su que mademoiselle de +Gouffoulens, de la maison d'Hauterive, dont il étoit amoureux, étoit +morte, protesta qu'il ne lui survivroit pas long-temps. En effet, il +refusa toutes sortes d'aliments durant quelques jours, avec une grande +constance, et en mourut. On dit pourtant qu'on lui avoit persuadé +enfin de manger, mais que les passages se trouvèrent bouchés; tous +les boyaux s'étoient rétrécis. + +Vous voyez que la maréchale, en maris et en galants, n'a jusqu'ici que +des vieillards; mais elle eut un jeune galant lorsqu'elle ne fut plus +jeune: c'est Monferville, fils du frère de Blainville, premier +gentilhomme de la chambre ou grand-maître de la garde-robe, qui fut +ambassadeur en Angleterre. C'étoit un fort beau garçon, mais un peu +trop doucereux et trop normand. Il ne passoit pas pour un homme fort +friand de la lame. Il ne manque pas d'esprit. On ne sait s'ils étoient +mariés ou non, car on n'a vu ce garçon se marier qu'après la mort de +la maréchale; cependant il sembloit qu'il cherchât à se marier. La +connoissance venoit de ce que ce garçon logeoit avec sa soeur dans une +maison qui étoit à la maréchale, et elle logeoit dans une autre tout +contre qui étoit aussi à elle. On l'accusoit d'avoir dit qu'une fois +il avoit eu une côte enfoncée en portant des sacs d'argent qu'une dame +lui avoit donnés. Le Pailleur, qui voyoit que la maréchale, par +facilité, se laissoit accabler à toute la parenté de cet homme, trouva +moyen de le faire sortir de cette maison et de faire passer à la +maréchale une partie de l'année à la campagne. + +La maréchale alla mourir à Poitiers, sept ou huit ans après[255]. Elle +avoit juré de ne rentrer d'un an dans sa maison de Paris, à cause de +la mort d'une vieille fille qui étoit à elle il y avoit trente ans; on +l'appeloit Boisloré; elle étoit bâtarde d'un gentilhomme. La maréchale +étoit d'un tempérament doux et mélancolique; cette fille étoit fort +sage et fort aimable. Aussi la maréchale l'aimoit jusqu'à lui faire +des bouillons quand elle étoit malade, et elle l'étoit souvent. La +maréchale lui avoit donné une petite terre que l'autre lui rendit par +son testament. + + [255] En 1652. (T.) + +La maréchale n'avoit que cinquante-sept ans quand elle est morte; mais +il étoit temps qu'elle mourût, car elle ne pouvoit plus subsister: le +jeu et Monferville l'avoient incommodée; cependant elle n'a pas laissé +un sou de dettes. Quand elle alloit faire un voyage, elle payoit tout +ce qu'elle devoit. Elle tomba malade à Poitiers en passant; elle +vouloit aller voir ses parents. Elle mourut faute de sang; on ne lui +en trouva pas une goutte dans les veines. + + + + +LE PAILLEUR. + + +Le Pailleur, dont nous avons déjà parlé plusieurs fois, étoit fils +d'un lieutenant de l'élection de Meulan. Il étudia jusqu'en logique; +il écrivoit bien: on le met aux finances; le voilà petit commis de +l'épargne. Il ne put souffrir les _pillauderies_ qu'on y faisoit, car +on griveloit sur les pensions qui s'y payoient; il se retira chez le +feu président L'Archer, père du dernier mort; il étoit un peu son +parent. + +Le Pailleur savoit la musique, chantoit, dansoit, faisoit des vers +pour rire[256]; il chanta quatre-vingt-huit chansons pour un soir de +carnaval. Il fit la débauche à Paris assez long-temps. Las de cette +vie, il va en Bretagne avec le comte de Saint-Brisse, cousin-germain +du duc de Retz. Ce comte avoit fait connoissance avec lui à Paris, et +avoit tant fait qu'il l'avoit résolu à le suivre. Il y étoit le +tout-puissant; mais comme il vit que cet homme faisoit trop de +dépense, il lui dit qu'il falloit se régler. «Je ne saurois, lui +répondit le comte.--Permettez-moi donc de me retirer, lui dit Le +Pailleur, car ayant le soin de vos affaires, on dira que c'est Le +Pailleur qui vous a ruiné.» Il y fut pourtant encore deux ans à +remettre de trois mois en trois mois. + + [256] On a imprimé dans les _OEuvres_ de Dalibray, Paris, 1653, + in-8º, une Epître en vers de Le Pailleur, auquel ce poète a + adressé une partie de ses médiocres ouvrages. + +Il alla avec le comte voir le maréchal de Thémines, alors gouverneur +de la province. La maréchale le prit en amitié; il étoit gai, il +faisoit des ballets, et mettoit tout le monde en train: elle lui +demanda s'il vouloit être intendant du maréchal; il ne le voulut pas, +car il dit que c'étoit la mer à boire que d'entreprendre de mettre +l'ordre dans cette maison. + +Le maréchal mourut à Paris; Le Pailleur y étoit revenu. La maréchale +le pria d'aller avec elle en Touraine; «car j'ai grand'peur, lui +dit-elle, de m'ennuyer en une maison où j'ai tant souffert en +premières noces.» Il y fut, et elle jura qu'elle ne s'y étoit pas +ennuyée un moment. Des demoiselles de la maréchale lui dirent, comme +on revenoit à Paris: «Mais ne demeureriez-vous pas bien avec nous?» +Ainsi, insensiblement il s'attacha à la maréchale, et y demeura +jusqu'à sa mort[257], sans gages ni appointements, mais seulement +comme un ami de la maison: il est vrai qu'il faisoit toutes ses +affaires. + + [257] Durant vingt-cinq ans. Il ne lui survécut que de deux ans. + (T.) + +Le Pailleur étoit de si belle humeur, avant que la gravelle, dont il +fut fort travaillé quand il vint sur l'âge, le tourmentât, que le +messager de Rennes à Paris le vouloit mener pour rien à cause qu'il +avoit toujours fait rire la compagnie depuis là jusqu'à Paris. Je lui +ai ouï conter qu'une fois en une débauche en Bretagne, où étoit le duc +de Retz, quelqu'un ôta son pourpoint, puis dit: «Brûlons nos +chemises.» Le Pailleur, comme le duc vouloit aller brûler la sienne, +lui dit: «Donnez, je la brûlerai avec la mienne;» mais au lieu de +cela, il ne jette que la sienne dans le feu, et met celle du duc dans +ses chausses. Ils allèrent tous sans chemise à un bal: tout le monde +s'enfuit; ils prirent les chandelles et se retirèrent. Le lendemain Le +Pailleur met la chemise du duc, où il y avoit une belle fraise, et va +à son lever. Les valets-de-chambre vouloient gager que c'étoit la +chemise de M. le duc. Le Pailleur rioit; le duc se mit à rire aussi, +et lui dit: «Ma foi! vous n'étiez pas si ivre que nous.» + +Un jour Le Pailleur dit bien des choses contre le mariage. Le +lendemain un jeune homme, fils d'un conseiller, le vient trouver: +«Monsieur, lui dit-il, je vous viens remercier. J'étois accordé, mon +père me donnoit sa charge; mais ce que vous dîtes hier me toucha si +fort que je l'allai prier sur l'heure de faire mon frère l'aîné et de +me donner l'abbaye qu'il avoit; cela est conclu. Sans vous j'allois +faire une grande sottise, je vous en aurai de l'obligation toute ma +vie.» + +Il s'étoit adonné aux mathématiques dès son enfance: il les apprit +tout seul. Il n'avoit que vingt-neuf sols quand il commença à lire les +livres de cette science, et il échangeoit les livres à mesure qu'il +les lisoit. Il avoit écrit assez de choses, mais il n'a daigné rien +donner: il faisoit des épîtres burlesques fort naturelles. + + + + +LE COMTE DE SAINT-BRISSE. + + +Le comte de Saint-Brisse étoit le second fils du marquis de Ruffec, +d'Angoumois, et de la belle du Lude; il étoit cadet. Ruffec fut pour +l'aîné, et lui eut des terres en Bretagne. C'étoit un homme de plaisir +et grand danseur de ballets. Il mourut de la goutte après avoir été +sept ans dans son lit sans qu'on le pût jamais remuer; tout +pourrissoit sous lui; on dit qu'il y vint des champignons. + +Le neveu de ce comte, fils du marquis de Ruffec, n'étoit pas mal avec +le feu roi (_Louis XIII_); et quand le maréchal d'Ancre fut tué, le +Roi lui dit: «Tu n'en oserois faire autant à ton oncle, l'abbé de la +Couronne, qui couche avec ta mère.» Ce jeune homme, dépité de ce que +le Roi lui avoit dit, part avec des coupe-jarrets; et, comme l'abbé +lisoit une lettre qu'ils lui avoient présentée, les coquins lui +jettent une serviette au cou. L'abbé étoit un homme fort et vigoureux; +il leur faisoit de la peine, et l'exécution étoit un peu longue. Le +marquis, impatient, entre dans la chambre et crie: «Joue du poignard.» +Au bout d'un an ce garçon mourut comme fou. Comme le Roi l'aimoit, on +n'osa poursuivre. + + + + +LE MARÉCHAL DE CHATILLON[258]. + + +M. de Châtillon, petit-fils de l'amiral, avoit assez de bien; mais il +en dissipa la plus grande partie: il vendit à M. de Montmorency pour +peu de chose l'amirauté de Guyenne; il étoit débauché et d'amoureuse +manière. Il fut un des principaux galants de la Choisy; il l'alloit +voir dans une maison fossoyée à la campagne. Le vieux La Haye, +surnommé _des Assemblées_, à cause qu'il avoit été souvent député aux +assemblées des huguenots, étant ami de la maison de tout temps, lui +dit plusieurs fois que les frères de cette fille lui pourroient jouer +un méchant tour, et, le pont levé, lui faire épouser leur soeur par +force. Il en fut quitte pourtant pour y laisser bien des plumes. Il +avoit aussi un régiment d'infanterie, en Hollande, que ses enfants +ont eu depuis l'un après l'autre. En je ne sais quelle retraite, à la +vue du prince Maurice, il fit tout ce qu'on pouvoit faire; le prince +Maurice le loua fort, et dit: «Ce sera quelque jour un bon capitaine.» +On verra par la suite que la prophétie n'a pas été trop bien +accomplie. A Londres, quelque temps après, le prince d'Orange, Henri, +père du dernier mort, et lui, furent pris dans un lieu d'honneur par +le commissaire du quartier. + + [258] Gaspard III, comte de Coligny, né en 1584, mort en 1646. + +Il n'y avoit personne dans le parti huguenot si considérable que lui. +Il avoit toute la faveur de son père et de son aïeul; en un rien il +pouvoit mettre quatre mille gentilshommes à cheval. Il tenoit +Aigues-Mortes; mais il la rendit pour être maréchal de France. La Haye +en enrageoit, et tenant le petit Dandelot[259], qui étoit fort joli, +entre ses bras, dans la galerie de Châtillon, il lui enseignoit à +dire: «Je veux ressembler à celui-là, montrant son grand-père, et non +pas à mon papa;» et il disoit à cet enfant: «Pauvre petit garçon, que +je te plains! tu n'as point d'Aigues-Mortes à vendre;» et cela en +présence du maréchal, car ce bonhomme étoit diseur de vérités. + + [259] Depuis M. de Châtillon, tué à Charenton. (T.) + +Le maréchal avoit l'honneur d'être assez prompt pour être appelé +brutal; c'étoit pourtant un fort bon homme, mais qui étoit incapable +de direction et de discipline: il jouoit, et il lui est arrivé bien +des fois, quand il perdoit, de faire semblant d'aller à ses +nécessités; et il descendoit dans le jardin où il se mettoit à secouer +un arbre un gros quart-d'heure durant. + +Il s'étoit marié un peu par amour. Sa femme étoit belle et vertueuse; +mais il disoit lui-même qu'il eût mieux aimé qu'elle eût été un peu +plus complaisante et un peu moins honnête femme. Le comte de Carlisle, +au mariage de la reine d'Angleterre, témoigna tant d'estime pour elle, +que si c'eût été un homme moins sérieux, on eût pu dire qu'il en étoit +épris; il la surnomma l'_Incomparable_. Quoi qu'on ait chanté parmi +les huguenots, cette femme-là n'étoit pas si grand chose qu'on disoit; +l'histoire de ses enfants en fera foi. Mais sa vertu et son zèle, +quelquefois assez inconsidérés, faisoient que le petit troupeau en +étoit persuadé à un point étrange. + +Elle se mit en tête d'entendre la Sainte-Ecriture, et pour cela elle +s'enfermoit des après-dînées entières avec un grand ministre mal bâti, +qu'on appeloit M. Le Veilleux, et cela si souvent qu'on commençoit à +en dire des sottises. Elle s'étoit laissé empaumer par une vieille +mademoiselle Du Chesne, qui avoit été gouvernante des soeurs du +maréchal; c'étoit une dévote qui, par affectation, se mettoit toujours +à prier Dieu quand il falloit dîner, afin qu'on dît: «Elle est en +oraison, il la faut laisser achever.» Ce M. Le Veilleux étoit un homme +qui, sans affectation, faisoit pourtant ses oraisons aussi à +contre-temps que cette demoiselle. Lui et la maréchale[260] se +promenoient quelquefois trois heures durant dans le parc, et on les +trouvoit souvent en oraison au pied d'un arbre. Cet homme étoit un peu +fou, et en priant Dieu il demeuroit quelquefois en extase. Il lui +échappoit parfois de belles choses; c'étoit un gentilhomme plein de +charité. Il avoit près de quatre-vingt mille livres de rente qu'il +employoit à assister les pauvres, et il ne se maria que quand il eut +dissipé une partie de son bien, afin de faire des gueux. Le maréchal +ne prit point plaisir à ces promenades de sa femme et y mit ordre. + + [260] Ce n'étoit point une habile femme; elle ne faisoit que + prier Dieu. Le maréchal fut contraint de lui ôter le soin de sa + maison. (T.) + +C'étoit un homme intrépide que le maréchal! Au siége d'Arras, il reçut +un coup de mousquet dans son écharpe; la balle s'arrêta au noeud. Il +ne pouvoit porter des armes, tant il étoit gros, et puis il n'en eût +pas voulu. Il eut un cheval tué entre ses jambes d'un coup de canon: +«Ah! dit-il, sans s'émouvoir, ces gens-là sont importuns; cela n'est +point plaisant. J'avois là un bon cheval.» + +M. de Chaulnes, qui étoit le plus ancien maréchal[261], lui vint dire, +le fort de Rousseau étant pris: «Monsieur, tout est perdu, les ennemis +sont dans les lignes.--Bien, bien, répondit-il, je les aime mieux là +qu'à Bruxelles. Allons, allons, monsieur de Chaulnes, il ne faut pas +s'effrayer de cela.» C'étoit en effet le plus confiant des hommes. Il +disoit toujours: «Laissez-les venir,» et on avoit une peine étrange à +le faire monter à cheval; peu prévoyant, et qui ne jouoit point du +tout de la tête, il assuroit toujours de prendre, et dans peu de +temps, et souvent il ne prenoit que fort tard, ou point du tout. Ma +foi! ce n'étoit ni son grand-père ni son père[262]. + + [261] Ils étoient trois: Chaulnes, Châtillon et Brézé. (T.) + + [262] Son fils Dandelot le sauva à la bataille de Sedan. (T.) + +Il fut un temps qu'il n'y avoit que lui et le maréchal de La Force, +car on étoit si ignorant, qu'à Saint-Jean-d'Angely personne ne savoit +comment on faisoit des tranchées. + +Le cardinal de Richelieu lui a donné de l'emploi à faute d'autre, car +je ne crois pas qu'il trouvât trop bon que le maréchal fût le seul qui +ne l'appelât que _Monsieur_, et il n'étoit pas persuadé qu'il fût à +lui. C'étoit un bon François, et qui, depuis qu'il se fut accommodé +avec la cour, n'a brouillé en aucune sorte. La Reine, au commencement +de la régence, lui donna le brevet de duc. Il avoit voulu tenter si le +Parlement le recevroit durant la minorité; c'étoit une folle +entreprise; on l'estimoit, mais c'eût été faire la planche pour les +autres. Il mourut quelque temps après; sa femme se jeta à ses genoux +pour lui demander pardon si..... etc. «Ah! ma mie, lui dit-il, vous +vous moquez; ce seroit bien plutôt à moi.» + + + + +LA COMTESSE DE LA SUZE[263] + +ET SA SOEUR, LA PRINCESSE DE WIRTEMBERG. + + +La fille aînée du maréchal de Châtillon fut mariée en premières noces +avec un jeune garçon de la maison des Hamilton. Ses parents, car il +étoit orphelin, l'avoient envoyé étudier au collége de Châtillon: le +maréchal y entretenoit un petit collége pour ceux de la religion. Là, +étant encore enfant, il vit mademoiselle de Châtillon et en devint +amoureux; quand il eut dix-huit ans, il retourna dans son pays; il fit +trouver bon à ses tuteurs qu'il recherchât cette fille. Le nom de +Châtillon fait bien du bruit, et surtout en pays d'huguenots; les +tuteurs écrivent au maréchal; le maréchal y consent. Il avoit alors +cent mille livres d'argent comptant qu'il vouloit donner; mais on ne +le lui conseilla pas, car en Ecosse les maris ne rendent point le +mariage de leurs femmes, si elles viennent à mourir sans enfants, et +puis les tuteurs dirent que leur pupille avoit assez de bien, et +demandèrent seulement que le maréchal fît les frais des noces. + + [263] Henriette de Coligny, comtesse de La Suze, née en 1618; + morte en 1673. + +Ce jeune seigneur étoit comte d'Adington, et sa femme avoit le +tabouret chez la Reine; il emmène sa femme; mais il ne dura qu'un an, +car il étoit pulmonique, et je crois qu'elle ne l'épargna guère. Il +lui fit en mourant tous les avantages qu'il lui pouvoit faire. + +Au bout de quelque temps la voilà de retour à Paris, avec quelque +somme d'argent, quelques pierreries, et dix mille livres de douaire. +La reine d'Angleterre étoit déjà à Saint-Germain; notre jeune veuve la +visitoit souvent, parce qu'elle y avoit le tabouret, et qu'on lui +faisoit force caresses. + +Cette Reine, toujours zélée pour la propagation de la foi, pense +incontinent à gagner cette âme à Dieu et à la faire épouser à +quelqu'un de ceux qui avoient suivi sa fortune; elle tâche donc à la +marier avec le fils de la comtesse d'Arondel. Cette dame logeoit assez +près de madame de Châtillon, au faubourg Saint-Germain; elle visite +la veuve, la cajole, et se met fort en ses bonnes grâces: mais un +jeune Ecossois, nommé Esbron[264], neveu du colonel Esbron, qui étoit +mort au service de la France, avoit déjà fait un grand progrès auprès +de la comtesse d'Adington. La maréchale, sa mère, car le père étoit +déjà mort, eut avis de tout, et tâchoit d'empêcher que ces étrangers +ne vissent sa fille. Un jour il y eut bien du désordre, car la +comtesse d'Arondel et madame de Châtillon la jeune avoient mené la +comtesse d'Adington entendre les Ténèbres. La maréchale, qui, +d'ailleurs, savoit bien des choses, lui donna un soufflet et l'emmena +à La Boulaye chez sa soeur de La Force, où, de peur qu'elle ne +changeât de religion, elle la maria au comte de La Suze, tout borgne, +tout ivrogne, et tout endetté qu'il étoit; mais c'étoit à faute +d'autre; et puis il est parent de madame de La Force. Durant qu'on +parloit de l'affaire, Esbron lui écrit, elle fait réponse. Il va à La +Boulaye pour tâcher à se battre contre La Suze; il n'en peut venir à +bout; il écrit encore; on ne lui fait point de réponse; il se dépite, +montre toutes les lettres de la dame et s'en rit partout. + + [264] Le vrai nom est _Hailbrun_. (T.) + +Nous reprendrons la comtesse de La Suze après que nous aurons parlé de +sa soeur; car ce qui est arrivé à sa soeur lui est arrivé durant la +vie de la mère, et la mère morte, nous verrons les beaux exploits de +la comtesse. + +Mademoiselle de Coligny, en son enfance, avoit eu une maladie la plus +étrange du monde; elle gravissoit, quand son mal lui prenoit, le long +d'une tapisserie, comme un chat, et faisoit des choses si +extraordinaires qu'on ne savoit qu'en croire. A cet âge-là la +_mère_[265] ne fait point de si prodigieux effets. La maréchale +croyoit que c'étoit un sort, et sa fille, quand elle fut guérie, dit +qu'une femme de Châtillon, en colère de ce qu'elle ne vouloit pas +qu'elle allât librement dans le parc, lui avoit donné un sort, et +qu'il lui avoit semblé qu'elle avaloit un boulet de feu[266]. + + [265] _Mère_ est pris ici dans le sens de l'organe de la femme où + se forme le foetus. (Voyez _le Dict. de Trévoux_.) + + [266] La mère croyoit que sa fille avoit été délivrée par ses + prières. (T.) + +Cette fille, étant grande, n'étoit pas si bien faite que sa soeur; +mais elle avoit bonne mine, et la qualité y fait. Sa mère lui donna +trop de liberté, elle qui n'en vouloit pas donner à ses garçons, et +qui leur fit haïr les sermons à force de les y faire aller. Elle eut +grand tort de la laisser aller de son chef chez madame la Princesse. + +Vineuil, qu'on appeloit à la cour M. le marquis de Vineuil, secrétaire +du Roi, garçon qui a pourtant de l'esprit, et qui est bien fait, dès +le vivant du maréchal avoit gagné une madame de Briquemaut, qui étoit +pauvre et qui étoit familière chez le maréchal. Cette femme leur +fournissoit des rendez-vous. Boccace, capitaine des gardes du +maréchal, s'aperçut de l'affaire, et dit à la demoiselle que si elle +continuoit il en avertiroit monsieur son père. Elle le prévint, dit au +maréchal que Boccace étoit amoureux d'elle, et que s'il dit quelque +chose, c'est à cause qu'elle ne l'a pas voulu écouter. Le maréchal la +croit, et brutalement il dit en présence de Boccace: «Qu'il donnera de +l'épée dans le ventre à quiconque lui fera des contes de sa +fille[267].» + + [267] Il vouloit que ses filles fussent comme des garçons. (T.) + +Après que le père fut mort, la maréchale étant logée auprès de la +Foire chez une madame Cousin, marchande de bois, qui leur louoit une +grande maison et logeoit dans un petit corps-de-logis séparé, cette +fille faisoit semblant d'être catholique, et disoit à sa mère qu'elle +étoit malade quand il falloit aller à Charenton. Madame Cousin, +croyant que ce fût tout de bon que mademoiselle de Coligny se vouloit +convertir, faisoit entrer Vineuil, déguisé en prêtre, qui, tout à son +aise, catéchisoit la demoiselle. Une demoiselle de madame de La Force, +qui, par hasard, étoit demeurée chez madame de Châtillon pour se faire +traiter de quelque incommodité, découvrit tout le mystère, et en +avertit la maréchale, qui étoit alors à La Boulaye pour marier sa +fille aînée, car la demoiselle, pour un mal d'yeux, étoit demeurée à +Paris. La marquise de La Force vint à Paris et emmena la demoiselle à +La Boulaye, et crut qu'elle étoit grosse. La mère lui donna à son +arrivée quatre soufflets et un coup de pied dans le ventre, et lui fit +mille reproches; car cette pauvre femme lui avoit fait confidence des +sottises de l'aînée, et lui avoit dit: «Vous êtes ma seule +consolation.» Peu après on fut assuré qu'elle n'étoit point grosse. De +La Boulaye madame de Châtillon fut à Béfort, où elle alloit pour +mettre ordre à cette petite ville que le feu Roi avoit donnée au feu +comte de La Suze. Jamais voyage ne fut plus heureux que celui-là pour +la maréchale, car elle trouva là ce qu'elle n'eût pas trouvé en +France. Un comte Georges, frère du comte de Montbelliard, de la maison +de Wirtemberg, qui a vingt mille livres de rente, prit cette fille +avec ses droits. + +La maréchale étant morte, ce prince Georges et sa princesse Georgette +vinrent à Paris pour voir s'il n'y auroit rien à recueillir: ce bon +Tudesque ne la perdoit pas de vue. Toute la consolation de la pauvre +chrétienne étoit de parler de son chancelier: elle étoit fort éveillée +en sa jeunesse; elle ne voulut point voir Vineuil. On dit qu'elle a +plus de sens que l'autre. + +Madame de La Suze, qui paroissoit stupide en son enfance, et qui en +conversation ne disoit quasi rien il n'y a pas trop long-temps encore, +fit des vers dès qu'elle fut en Ecosse; elle en laissa voir, dès +qu'elle fut remariée, qui n'étaient bons qu'à brûler. Depuis elle a +fait des élégies les plus tendres et les plus amoureuses du monde, qui +courent partout. Le premier dont on a parlé fut un garçon de notre +religion, nommé Laeger; il est à cette heure conseiller à Castres: il +a de l'esprit et fait des vers, mais médiocres. D'ailleurs, c'est un +gros tout rond, et qui n'est nullement honnête homme. Il étoit allé à +Lumigny avec un de ses amis qui connoissoit madame de La Suze. Là +cette folle s'éprit de Laeger; on le lui dit. Elle lui a écrit un +million de lettres et des vers les plus passionnés qu'on puisse voir; +mais ses belles-soeurs les empêchoient de se joindre. Elle vint ici; +il alloit la voir et portoit une lettre; elle se tenoit sur le lit, +lui auprès, et mettoit cette lettre dans sa mule de chambre droite, et +en prenoit une autre dans la gauche. Il la vit, déguisé sur les +chemins, et une autre fois comme il faisoit semblant d'aller à la +chasse. Il se ruinoit en laquais et en messagers qu'il a fallu +quelquefois envoyer jusqu'à Béfort. Ce galant homme avoit conté cette +histoire à Frémont, qui ne le croyoit pas, car c'est un des plus +grands menteurs du monde; mais il n'en douta plus par une aventure +assez plaisante que voici: + +Comme il étoit en Champagne, un Anglois lui demanda la passade. +«J'avois, lui dit-il en mauvais françois, une attestation de M. +l'agent du roi d'Angleterre; mais on me l'a déchirée à Lumigny.» +Frémont, qui étoit peut-être le seul homme en Champagne qui sut cette +affaire, lui demanda comment cela étoit arrivé. «Comme je fus à +Lumigny, deux demoiselles me demandèrent si j'avois des lettres de _M. +Laeger_, j'entendis _M. l'agent_; je tire mon attestation; elles se +jettent dessus, et en se l'arrachant l'une à l'autre, la déchirent; +après cela la plus jeune (on l'appeloit mademoiselle de Nermanville) +vint à moi avec une lettre, et me dit:--C'est de Laeger et non de +l'agent que je vous demande une lettre, donnez-la-moi; en voilà une +pour lui (elle faisoit cela pour voir s'il n'en avoit point).--Je lui +jurai que je ne savois ce que c'étoit.» La comtesse, après, trouva +moyen de lui parler; elle lui parla en anglois, lui donna une lettre +pour Laeger, lui enseigna son logis, et lui jura qu'il l'assisteroit. +Il les servit depuis, et porta quelque temps leurs lettres. Déjà +Laeger s'étoit servi de ces pauvres Anglois qui vont demandant leur +vie, et c'est pourquoi les deux filles demandèrent des lettres à +celui-ci. + +Le comte de La Suze est un homme où jamais il n'y a eu ni rime ni +raison. Lui et sa femme avoient plus de quatre-vingt mille livres de +rente. Pour s'acquitter, on lui proposa de se contenter de douze mille +écus par an pour quelques années; jamais il n'y voulut entendre. Il +avoit cent personnes chez lui, cent cinquante chiens avec lesquels il +n'a jamais rien pris, grand nombre de méchants chevaux. Là-dedans on +n'est point surpris quand on vous annonce de vous coucher sans souper, +tant toutes choses y sont bien réglées. Il buvoit un temps du vin, un +autre de la bierre, en un autre de l'eau. On dit qu'il est assez +plaisant en débauche: «Quand je n'aurai plus rien, disoit-il, j'irai +avec les Allemands.» Béfort lui valoit quarante mille livres de rente; +mais ayant pris le parti de M. le Prince, il a tout perdu. + +Après une ivrognerie célèbre à Brissac, comme il s'en retournoit, un +troupeau de cochons l'ayant renversé sur le pont, lui passa sur le +corps, et il crioit: «Quartier, cavalerie, quartier!» + +L'aînée de La Suze se retira avec une soeur qu'elle a mariée en +Bretagne. La cadette demeura encore quelque temps; mais elle quitta sa +belle-soeur, et mourut bientôt après. Elle étoit fort aimable. + +On parla ensuite d'un greffier du conseil, nommé Potet, garçon fort +médiocre; mais il fit de la dépense pour elle, et la suivit au Maine. +Je crois qu'il n'en a rien eu: mais le comte Du Lude, qui parut après +sur les rangs, en eut apparemment tout ce qu'il voulut. + +De Vannes Matharel, qui étoit familier chez le maréchal de Châtillon, +lui fit un jour des reproches de sa façon de vivre, car elle avoit +fait cent sottises. Elle lui dit: «Vois-tu, ce n'est pas ce que tu +penses; ce n'est que pour tâter, que pour baiser, pour badiner; du +reste, je ne m'en soucie point. Mon mari me le fit douze fois; c'étoit +comme s'il l'eût fait à une bûche. Si on m'avoit mariée comme j'eusse +voulu, je ne ferois pas ce que je fais.» Elle lui confessa que le +comte Du Lude en avoit tout eu; depuis, elle le lui nia, et lui dit: +«Que c'étoit un coureur qui avoit eu la v....., s'il ne l'avoit +encore.» Mais ce que je sais de mieux, c'est ce qu'elle a fait à +Rambouillet, celui qu'on appela depuis Rambouillet-Candale. Elle lui +dit une fois qu'elle étoit entièrement persuadée de son mérite; depuis +elle lui écrivit cent extravagances. Il ne lui fit aucune réponse; +mais il y fut un jour qu'elle l'en avoit fort prié: elle étoit au lit. +Elle fit si bien qu'en présence de ses demoiselles qui ne sortoient +jamais de la chambre (elles étoient un peu espionnes), elle mit le +rideau sur lui, de sorte qu'elle se fit voir à lui toute nue. Elle a +le corps beau; mais pour le visage il y a de la moue de son père. + +Elle fut après pour le voir, et le pressa de se trouver en un lieu où +ils pussent être en liberté. Lui, qui croyoit qu'il n'y faisoit pas +trop sûr, et qui étoit engagé ailleurs, fut long-temps sans s'y +pouvoir résoudre. Enfin il fallut pourtant cesser de faire le cruel: +il n'alla point un dimanche à Charenton, et il s'assura de la cour de +derrière du logis de son père. Après avoir fermé soigneusement toutes +les fenêtres et toutes les portes qui donnoient sur cette cour, et +avoir fait dire qu'il n'y étoit pas, il prit ensuite des porteurs +affidés dont la chaise étoit marquée 20[268], et les envoya chez +madame de Revel, veuve d'un avocat-général de Grenoble. Or, la +comtesse devoit aller chez cette dame en chaise, et renvoyer tout son +monde, faisant semblant d'y vouloir passer l'après-dînée; ce qu'elle +fit. Après avoir été un moment en haut, elle dit à madame de Revel: +«Qu'elle étoit montée plutôt pour savoir si elle la retrouveroit dans +deux heures que pour lui faire une visite; car, dit-elle, j'ai une +affaire qui presse.» + + [268] Toutes les chaises ont leur numéro. (T.) + +Après elle descend et crie: _Mes porteurs_; c'étoit le mot; elle entre +dans la chaise, va chez Rambouillet: on la porte jusque sur +l'escalier, car l'appartement du galant répond sur le derrière, et est +par bas. Il la caressa tant qu'il put. Dans le déduit il lui disoit: +«Voilà le sang de Coligny bien humilié!» Il dit qu'elle n'est point +badine, et qu'elle ne lui sut jamais dire que: «Ah! mon cher, que je +vous aime!» Il lui dit: «Qu'il ne lui avoit pas autrement d'obligation +de ce qu'elle avoit fait pour lui, et que le comte Du Lude en avoit eu +autant.» Elle souffrit cela sans se fâcher. Elle ne lui avoua pourtant +rien, et lui dit seulement qu'en causant de l'amour avec sa +belle-soeur de Nermanville, la pucelle lui disoit: «Mais, ma soeur, à +vous ouïr, je pense que si vous vous trouviez avec un homme que vous +aimassiez, vous lui permettriez toute chose. Peut-être, disoit-elle; +je n'en voudrois pas répondre.» Rambouillet fut quinze jours sans y +aller; il lui dit qu'il y avoit été trois fois. Elle le crut +bonnement, car on lui fait accroire tout ce qu'on veut; mais il ne lui +fit rien, et, ce qui est étonnant, ils se sont vus cent fois depuis, +et elle n'a jamais fait semblant de se souvenir de ce qui s'étoit +passé entre eux. + +Un Saint-d'Hierry, fils de feu Roques, écuyer du cardinal de +Richelieu, a été son galant ensuite. Les demoiselles se relâchoient, +et tout alloit à l'abandon. De Vannes se tourmenta tant qu'il lui fit +donner l'ordre de se retirer. Depuis, ses parents la pressant d'aller +trouver son mari, qui avoit passé en Allemagne, elle dit à madame de +La Force qu'elle avoit du mal. Regardez quelle effronterie! Cela +pouvoit être vrai. On disoit qu'elle avoit donné une vache à lait à +l'abbé d'Effiat. Elle a dit depuis à Rambouillet qu'elle avoit dit +cela pour ne pas aller avec son mari, et au même temps elle lui avoua +qu'elle avoit couché avec le comte Du Lude. + +Enfin elle changea de religion, afin qu'on ne la fît point sortir de +Paris. Elle fut quelque temps aux Carmélites, à condition de ne point +quitter ses mouches, et de sortir deux fois la semaine. Un nommé +Hacqueville[269] étoit alors son galant. Les dévotes, voyant qu'elle +ne prioit point Dieu les matins, et qu'elle ne faisoit que se mirer, +lui ôtèrent ses miroirs. Le lendemain elle n'en trouva pas un; on lui +dit qu'elle n'en auroit qu'après avoir prié Dieu. + + [269] Il est vraisemblable que ce d'Hacqueville est l'ami du + cardinal de Retz et de madame de Sévigné, celui qui se + multiplioit si bien pour ses amis qu'on l'appeloit _les + d'Hacqueville_. + +J'ai oublié de dire qu'on trouva dans la cassette de mademoiselle de +Nermanville cent lettres d'amour de la comtesse que ses belles-soeurs +gardoient pour tâcher à faire rompre le mariage; c'est pour cela +qu'elles vouloient avoir des lettres de Laeger. Ce fou se vante qu'il +a couché avec elle. Elle dit qu'il avoit été assez impertinent pour +lui dire qu'il avoit été cruel à la reine de Suède pour lui être +fidèle. Il a été quelque temps en Suède. + +La meilleure aventure qui soit arrivée à la comtesse, ce fut quand +Bertaut, l'_incommode_[270], à la première visite, après maints beaux +propos sur ses mérites, lui sauta au cou, et lui voulut lever la jupe. +Elle appelle ses gens tout en colère; mais, à leur vue, elle se +retint, et leur dit seulement: «Raccommodez ce feu.» C'étoit l'hiver. +Quand ils se furent retirés: «Ne vous repentez-vous point? lui +dit-elle. Sans la considération de madame de Motteville, je vous +perdrois.» Après, elle alla conter sa déconvenue à madame de Revel, +qui lui dit: «Voilà bien de quoi! Madame de Savoie a bien été +colletée[271].» + + [270] On a vu plus haut, p. 177, l'article de Bertaut, le frère + de madame de Motteville. + + [271] Allusion à l'anecdote de ce fou de président Toré, fils du + surintendant d'Emery. (Voyez plus haut, p. 120.) + +M. de Guise lui en conta huit mois durant; mais ils sont si +visionnaires l'un et l'autre, qu'on ne sauroit dire s'il en est rien +arrivé. Rambouillet l'avertit que dès qu'elle lui auroit fait quelque +faveur, il la laisseroit là. Le maréchal d'Albret y alla ensuite. + +Un nommé Des Colombys, grand brutal, lui en conta et lui donna +sur les oreilles une fois. L'abbé de Bruc, frère de madame Du +Plessis-Bellièvre et de Montplaisir[272], s'y attacha ensuite. Il y va +tant de gens, que c'est une vraie cohue. Elle devient fort grosse; +elle a des affectations insupportables. Elle ne parle qu'à certaines +gens; ailleurs, elle dit les choses si languissamment, et avec une +telle négligence, qu'elle ne daigne pas former les paroles. + + [272] René de Bruc, marquis de Montplaisir, poète assez + distingué, passe pour avoir eu quelque part aux ouvrages de la + comtesse de La Suze. + +Le reste est dans les Mémoires de la régence. + + + + +LE MARÉCHAL DE SAINT-LUC[273]. + + +Le maréchal de Saint-Luc s'appeloit d'Epinay; c'est une bonne maison +de Normandie. C'étoit un étrange maréchal de France. On disoit qu'il y +avoit en lui de quoi faire six honnêtes gens, et qu'on ne pouvoit pas +dire pourtant que ce fût un honnête homme. Il étoit bien fait, dansoit +bien, jouoit bien du luth, étoit adroit à toutes sortes d'exercices, +avoit de l'esprit, et se mêloit même d'écrire en vers et en prose; +mais il ne faisoit rien avec grâce[274]. + + [273] Timoléon d'Épinay de Saint-Luc, né en 1580, mort à Bordeaux + le 12 septembre 1644. + + [274] M. de Termes avoit promis des vers à quelqu'un pour le + carrousel; l'autre les lui demanda. «Ma foi, répondit-il, + Saint-Luc a depuis quelques jours tellement gourmandé les Muses, + que je n'en ai pu avoir raison. (T.) + +On conte de lui qu'ayant traité à Fontainebleau tous les princes +lorrains, ils se firent tous jolis garçons. L'ambassadeur d'Espagne le +vint voir après dîner. M. de Guise, croyant ôter son chapeau pour le +saluer, ôta sa perruque, et demeura la tête rasée. Cet ambassadeur en +sortant, comme M. de Saint-Luc le conduisoit, lui dit: «Vous n'irez +pas plus avant, et je vous en empêcherai bien; il n'y a guère de plus +forts hommes que moi.» Le maréchal, un peu soûl, lui qui se piquoit +d'être grand lutteur[275], crut que cet homme lui offroit le collet; +il le prend, et le culbute en bas des degrés. Cela fit bien du bruit; +mais on apaisa tout en disant que le maréchal avoit bu. «Je croyois, +disoit-il, qu'il me défioit à la lutte.» + + [275] Il disoit un jour à propos de cela, qu'il étoit un Samson. + «Au moins, dit M. de Guise, avez-vous une mâchoire d'âne.» (T.) + +Il étoit un plaisant homme en fait de femelles. M. de Bassompierre, +son beau-frère, lui écrivoit de Rouen: «Venez vite pour mon procès; +j'ai besoin de vous; venez en poste le plus tôt que vous pourrez.» Il +part. Le voilà dès sept heures du matin à Magny; c'est la moitié du +chemin: il demande un couple d'oeufs. Une servante assez bien faite +lui ouvre une chambre. «Ah! ma fille, lui dit-il, que vous êtes jolie! +Quel bruit est-ce que j'entends céans?--Il y a une noce, +monsieur.--Danserez-vous?--Vraiment, répondit-elle, je n'en jetterois +pas ma part aux chiens.» Il dit qu'il vouloit en être, oublie M. de +Bassompierre, s'habille comme pour le bal, et gambade jusqu'au jour. +Par bonheur l'affaire avoit été différée. + +Une autre fois, passant en poste par Brives-la-Gaillarde, il demanda à +boire à une hôtellerie; la fille de la maison lui plut: il lui demanda +si elle avoit des soeurs. «J'en ai deux qui valent mieux que moi.» Il +descend de cheval, et y demeura trois jours, un jour pour chacune, et +disoit qu'il ne se pouvoit lasser de manger des pigeonneaux que ces +divines mains avoient lardés. Par ces sortes de visions il faisoit +enrager ses gens: ils disoient tout ce qu'ils vouloient, il ne s'en +fâchoit jamais. + +La Hoguette[276], celui qui a fait le Testament d'un bon père à ses +enfants, étoit à lui. Un jour que le maréchal fut six heures chez une +femme, il fit un impromptu qui disoit à la fin: + + Il .... ses gens et ne .... pas la belle. + + [276] Pierre Fortin de La Hoguette. Son livre est intitulé: + _Testament, ou Conseils d'un père à ses enfants_, 1655, in-12. + +Il épousa en deuxièmes noces madame de Chazeron, une des plus belles +femmes qu'on pût voir, mais qui avoit une fine v..... Il disoit: «Si +elle me donne des pois, je lui donnerai des féves.» Il en tenoit +aussi. Il en fut long-temps amoureux. Un jour il envoya un page pour +savoir de ses nouvelles: le page lui rapporta qu'il l'avoit trouvée à +table tête à tête avec le maréchal de Brézé, et qu'ils mangeoient des +perdrix en carême. Il pesta terriblement contre elle: son fils aîné, +le comte d'Estelan, âgé alors de vingt-deux ans, se mit à rire: «De +quoi riez-vous?--C'est que je me suis souvenu de certaines personnes +qui, après avoir plus pesté que vous, ne laissoient pas d'épouser les +gens.» Aussi l'épousa-t-il ensuite. Cette v..... lui avoit été donnée +par son mari, jeune homme qu'on avoit envoyé voyager en Italie après +l'avoir marié à dix-sept ans; il en apporta ce beau présent à sa +femme. Huit mois durant en secondes noces elle se porta assez bien; +elle engraissa; on la croyoit guérie; mais depuis elle ne fit +qu'empirer. Elle étoit tourmentée avant cela d'une faim canine, et ce +fut à cause que M. de Saint-Luc avoit le meilleur cuisinier de la cour +qu'elle l'épousa. Enfin elle rendoit tout deux heures après. Il lui +falloit faire je ne sais combien de repas par jour, et, pour dormir, +prendre de l'opium le soir. + +Son fils, le comte d'Estelan, voyant que sa survivance de Brouage +viendroit bien tard, et que son père avoit d'assez bonnes dents pour +tout manger, prit la soutane à la persuasion de M. de Bassompierre, +qui le trouvoit d'une figure assez propre pour l'Eglise. On lui donna +une abbaye de dix mille livres de rente qu'avoit son frère, +aujourd'hui M. de Saint-Luc. + + + + +LE COMTE D'ESTELAN[277]. + + +Il avoit dix mille livres de rente en une abbaye, autant sur la comté +d'Estelan, autant sur les Suisses, dont M. de Bassompierre étoit +colonel, et une pension d'autres dix mille livres que le Roi lui donna +pour renoncer à la survivance de Brouage. Il jouit de ces deux +pensions trois ans durant, car M. de Bassompierre, ayant été mis dans +la Bastille, ne lui pouvoit rien laisser prendre sur les Suisses, et +la cour ne lui paya plus sa pension; on ne le considéroit qu'à cause +de son oncle. Il haussa son abbaye de quatre mille livres de rente; +ainsi il demeura avec vingt-quatre mille livres de rente pour tout +bien. + + [277] Louis d'Épinay, abbé de Chartrice en Champagne, comte + d'Estelan, nommé à l'archevêché de Bordeaux, mourut en 1644, six + semaines après le maréchal de Saint-Luc, dont il étoit le fils + aîné. + +Si M. de Bassompierre fût demeuré à la cour, notre abbé eût fait +fortune, car il avoit de l'esprit. Il étoit porté à la satire. Un jour +M. de La Rochefoucauld le défia de rien trouver contre lui; il fit ce +sonnet qui a tant couru. Un gentilhomme qui a été à M. de Saint-Luc +m'a assuré que ce n'a point été le comte d'Estelan qui a fait +l'épitaphe que voici, mais bien Comminges: + + La mort ici-dessous rangea + Deux corps qui mangèrent Brouage; + Ils eussent mangé davantage, + Mais la v..... les mangea. + +Mais Malleville, qui étoit à M. de Bassompierre, m'a dit que le comte +avoit fait depuis celle-ci par avance: + + Enfin Saint-Luc ici repose, + Qui ne fit jamais autre chose. + +M. de Bassompierre étant dans la Bastille, le comte ne demeuroit guère +à la cour: il alloit souvent à Sainte-Menehould, en Champagne, proche +de son abbaye. Il y avoit meublé une chambre chez un élu nommé +d'Origny. Or, il avoit fait l'histoire des cinq premières années du +ministère du cardinal de Richelieu[278], et une satire du passage de +Bray, que plusieurs personnes ont à cette heure, quoiqu'à sa mort il +l'ait fait brûler avec bien des saletés qu'il avoit faites, l'origine +du b....l, etc. Pour moi, je l'ai eue de sa soeur la religieuse à +Reims: son frère en a une copie. Puis il l'avoit donnée à feu M. +d'Esperses, et même à feu Châtellet, pour avoir sa satire contre +Laffemas. + + [278] On attribue au comte d'Estelan la satire intitulée: _Le + Gouvernement présent, ou Eloge de Son Éminence_, plus connue sous + le titre de _Milliade_. M. Peignot donne cette pièce à Favereau, + conseiller à la cour des aides. (_Dict. des livres condamnés au + feu_, tom. 1, pag. 133.) Nous avons rapporté dans la note 1 de la + p. 366 du t. 1, où nous avons déjà parlé de cette pièce, que + Barbier l'attribuoit au poète Brys. Mais le témoignage + contemporain de La Porte nous semble d'une grande autorité. Il + dit positivement que la _Milliade_ est de l'abbé d'Estelan. + (_Mémoires de La Porte_ dans la deuxième série des Mémoires + relatifs à l'histoire de France, t. 59, p. 356.) + +La cour vint une fois à Sainte-Menehould: il en part. Comme il fut à +vingt lieues de là, il s'avisa qu'il avoit laissé cette histoire et +autres pareilles dans un cabinet d'ébène en cette chambre. Il jure et +peste. Ce gentilhomme qui a été page de son père s'offrit à les aller +retirer. Il arrive justement comme M. de Chavigny, qui logeoit de ce +jour-là dans cette chambre, étoit par bonheur sorti avec tous ses +gens: il trouve moyen d'y entrer, et emporte tout ce qu'il falloit. Le +soir même M. de Chavigny, sachant à qui étoient ces meubles, demanda +la clef de ce cabinet; peut-être même le fit-il ouvrir faute de clef. +Depuis, le cardinal sut qu'il avoit fait cette histoire: il envoya M. +le chancelier pour en voir quelque chose. Le comte y avoit mis ordre, +et ne lui montra qu'une copie où il n'y avoit que des choses à +l'avantage du cardinal. Le cardinal Mazarin a voulu avoir l'original. +M. de Saint-Luc, dès qu'il put le recouvrer, le lui donna sans en rien +lire; je le sais de ce même gentilhomme qui le lui porta. + +Le comte, voyant son père mort, prit la poste pour venir à Paris; il +tombe, et son cheval sur lui: il cracha du sang, se gouverna assez +mal à Tours où il s'arrêta, et y mourut au bout de quinze jours à +l'âge de quarante ans. + + + + +LA MONTARBAULT, + +SAMOIS, ET DE LORME. + + +La Montarbault étoit fille d'un fermier d'Anjou: elle fut mariée à un +homme de la condition de son père; mais elle le quitta bientôt, soit +qu'elle se fût fait démarier, ou autrement. Elle vint à Paris, où elle +fut entretenue par De Lorme, le médecin. Cet amant ne lui étant pas +assez fidèle pour l'arrêter, elle voulut faire une finesse qui lui +pensa coûter bon. Elle prit du poison, et ensuite de l'antidote; mais +elle avoit pris du poison en telle quantité, que si De Lorme ne fût +survenu à propos, elle passoit le pas; encore eut-il bien de la peine +à la sauver. Depuis elle épousa un gentilhomme nommé Montarbault, à +qui elle ne voulut jamais rien accorder qu'ils ne fussent mariés. Cet +homme s'en lassa bientôt; car, quoiqu'elle fût belle, elle avoit +l'esprit si turbulent, si enragé, qu'on ne pouvoit vivre avec elle. Sa +beauté commençant à diminuer, elle se mit à souffrir; elle avoit un +million de secrets, et voyant qu'elle se décrioit à Paris, elle alloit +faire de petits voyages dans les provinces. Une fois elle fit si bien +accroire au duc de Lorraine qu'elle faisoit de l'or, qu'on a vu des +lettres de lui par lesquelles il la recommandoit comme la personne du +monde la plus nécessaire à son Etat; mais enfin cela alla si mal pour +la pauvre alchimiste, qu'au lieu d'en rapporter de grandes richesses, +elle y perdit pour sept à huit mille livres de pierreries que le duc +lui prit quand il vit que c'étoit une affronteuse. Après plusieurs +promenades, elle rencontra un Anglois qui se vantoit d'avoir trouvé +l'invention de faire des carrosses qui iroient par ressort; elle +s'associa avec cet homme, et dans le Temple[279] ils commencèrent à +travailler à ces machines. On en fit une pour essayer, qui +véritablement alloit fort bien dans une salle, mais n'eût pu aller +ailleurs, et il falloit deux hommes qui, incessamment, remuoient deux +espèces de manivelles, ce qu'ils n'eussent pu faire tout un jour sans +se relayer; ainsi cela eût plus coûté que des chevaux. + + [279] Dans l'enclos du Temple, à Paris. + +Ce dessein avorté, elle accusa de fausse monnoie, car elle s'y +entendoit fort bien, et c'étoit là toute sa pierre philosophale, un +nommé Morel, qui avoit été commis de Barbier; mais elle, au contraire, +fut accusée, et eut bien de la peine à se débarrasser. + +En un voyage qu'elle fit en Normandie, le fils de la soeur de +Chandeville[280], qui étoit neveu de Malherbe; la vit chez un +gentilhomme. Il en devint amoureux, et cela n'est pas étrange, car il +étoit jeune, et elle avoit encore de la beauté, étoit cajoleuse, et +débitoit agréablement; elle avoit changé de nom. Il fit en sorte +auprès de sa mère, qui étoit veuve, qu'elle priât la Montarbault de +venir chez elle. Cet adolescent, qui apparemment la trouva assez +facile, la retint deux mois entiers chez sa mère, qui, charmée de +cette femme, lui donna sa fille, qui sortoit de religion, pour lui +faire voir le monde. Cette mère, comme on peut penser, n'étoit pas +plus sage que de raison; elle avoit toujours été une extravagante, qui +se vouloit battre en duel à tout bout de champ. Voilà ces jeunes gens +à Paris, logés dans le Temple, chez la Montarbault. Les voisins +s'étonnoient fort de voir chez cette femme une jeune fille bien faite; +il arriva par hasard que la femme-de-chambre de mademoiselle de +Rambouillet, qui étoit une fille fort adroite, se trouva un jour chez +une femme de ses amies au Temple, où elle vit cette jeune demoiselle, +qui, ayant appris que cette fille coiffoit si bien, la pria de trouver +bon qu'elle se fît coiffer par elle à l'hôtel de Rambouillet. Elle y +fut, et cela fut rapporté à madame la marquise, qui s'informa si bien +qu'elle sut que c'étoit la nièce de feu Chandeville, qu'elle avoit +donné autrefois à M. le cardinal de La Valette. Le frère, qui avoit +accompagné sa soeur, fut contraint d'aller saluer madame de +Rambouillet, et lui fit un galimatias qui faisoit assez voir qu'il y +avoit de l'amour, et qu'il n'avoit osé la venir voir de peur que cela +ne se découvrît. Enfin, quelques parents qu'ils avoient ici +renvoyèrent cette fille à sa mère. On lui fit avouer que la +Montarbault l'avoit voulu mener plusieurs fois chez M. de Chevreuse et +ailleurs, et que pour y faire consentir le frère, elle lui disoit: +«Cela me servira, parce que ceux à qui j'ai affaire aiment à voir de +belles personnes.» Ce garçon, qui s'appeloit Samois, demeura à Paris. +Quelque temps après il vint retrouver madame de Rambouillet, et lui +dit qu'il recherchoit une fille fort riche, et qu'il n'y avoit qu'une +difficulté à l'affaire: c'est qu'il s'étoit vanté d'être parent de MM. +de Montmorency, et qu'on souhaitoit qu'il fût reconnu pour tel. «Sur +cela, madame, continua-t-il, je me suis adressé à vous, comme à une +personne qui aimoit fort feu mon oncle, pour vous prier d'obtenir +cette grâce de madame la princesse.» La marquise, au lieu de lui dire +les véritables raisons qu'il n'eût pas comprises, lui dit qu'elle +n'étoit pas en état de sortir. Un mois ou deux après, il revint la +voir, et lui dit qu'il étoit marié, mais le plus malheureusement du +monde. «J'avois recherché l'une des deux filles de la baronne de +Courville, auprès de Châteaudun. Ces filles étoient en pension dans +une religion à Paris. Je la fus demander à sa mère: elle qui, +quoiqu'elle ait cinquante ans, est encore assez passable, me dit que +pour ses filles elle ne les vouloit point marier, mais que si je +voulois l'épouser elle, j'y trouverois mieux mon compte, et qu'elle +avoit bien du revenu. Nous nous marions, mais j'ai épousé un diable; +elle a toujours le bâton à la main; elle bat ses gens et ses paysans à +outrance; et pour moi, le lendemain de nos noces, elle me dit mille +injures.» En disant cela, le galant homme dit toutes les injures de +harangères et de crocheteurs. Madame de Rambouillet, surprise de cela, +le pria de ne dire plus de ces choses-là. «Vraiment, madame, ce n'est +pas là tout; ma mère et ma soeur la vinrent voir; elle les appela..... +(là, il en dit de plus terribles que les autres). Elle passa bien plus +avant; elle frappa ma mère: ma mère le lui rendit; elle mit ma mère +en prison; ma mère l'y mit à son tour; elle m'a battu; je l'ai +battue. Enfin, après bien du vacarme, nous sommes venus à Paris. Tout +le jour elle ne fait qu'escrimer.» Madame la marquise disoit qu'elle +espéroit que ces deux femmes se battroient enfin en duel. «Elle mange, +ajouta-t-il, quarante huîtres tous les matins (c'étoit en carême), et +pour moi et mes gens, elle nous fait mourir de faim.» + + [280] Éléazar de Sarcilly, sieur de Chandeville, neveu de + Malherbe, mourut à l'âge de vingt-deux ans. Ses OEuvres poétiques + ont été publiées dans le _Recueil de diverses poésies des plus + célèbres auteurs du temps_; Paris, Chamboudry, 1651, petit in-8º, + 2e partie, p. 85. Ce Recueil a eu d'autres éditions. + +Or, cette madame de Courville, comme je l'ai appris dans le pays, +durant la vie de son mari et après, s'étoit toujours divertie; et +n'ayant plus aucun reste de beauté, elle avoit été contrainte de +prendre un homme qui lui servoit de maître-d'hôtel et de galant tout +ensemble. Samois le trouva un jour couché avec elle; mais comme il +voulut faire du bruit, elle lui dit: «Vous avez pu savoir mon humeur, +et vous ne devez pas prétendre que je vive mieux avec vous qu'avec mon +premier mari.» Samois voulut décharger sa colère sur cet homme, mais, +comme il est débonnaire, il se contenta de le chasser. Il enferma +pourtant sa femme, et ne la laissoit voir à personne. Un conseiller au +Châtelet de Paris, qui avoit été autrefois fort bien avec elle, sut +qu'elle étoit prisonnière, et envoya un homme qui adroitement se +glissa dans la maison, un jour qu'un gentilhomme avoit eu permission +de lui parler; il lui dit la bonne intention du conseiller, qui envoya +un lieutenant du prévôt de l'hôtel pour la délivrer. Ce lieutenant mit +le mari et la femme bien ensemble. Quelque temps après une affaire les +obligea à venir à Paris tous deux. L'argent manqua bientôt au +cavalier, qui, pour en avoir, vendit les chevaux et le carrosse de sa +femme; mais elle, n'entendant point raillerie, trouva moyen de le +faire mettre au Châtelet pour dettes. Je pense que le conseiller ne +nuisit pas à cette affaire. Depuis, il vint demander franchise à +l'hôtel de Rambouillet, parce qu'il avoit été, disoit-il, d'un duel. +Celui à qui il parla lui dit qu'il n'y seroit pas en sûreté. «Comment, +répondit-il, et n'est-ce pas un hôtel?» + +Pour De Lorme[281], dont nous avons parlé ci-dessus, les eaux de +Bourbon, qu'il a mises en réputation, l'y ont mis aussi lui-même[282]. +Il a gagné du bien et est à son aise. On dit qu'il prétendoit que ceux +de Bourbon lui érigeassent une statue sur les puits; il se fit faire +intendant des eaux, puis vendit cette charge. On l'accuse d'avoir pris +pension des habitants pour y faire aller bien du monde, et il y a +grande apparence, car sous ce prétexte il ne voulut jamais payer pour +quarante écus de ciseaux et de couteaux qu'il avoit pris à la Flèche +et à Moulins, et il trouva fort étrange qu'on les lui demandât, comme +s'ils ne lui étoient pas assez redevables à lui qui faisoit aller tant +de gens à Bourbon, et qui disoit à tous que la Flèche étoit la +meilleure boutique. Que ce soit cela ou autre chose, le maître s'est +fait riche. Ce fut l'an 1656 qu'il fit cette vilainie. Il étoit allé +accompagner à Bourbon l'abbé de Richelieu et ses soeurs; il avoit avec +lui sa demoiselle, car il ne va point sans cela, et il fallut que +madame d'Aiguillon le souffrît. A cette heure qu'il est vieux, il +craint le serein, et dès que cinq heures sonnent, il se met je ne sais +quelle coiffe de crapaudaille[283] sur la tête, qui, avec son habit de +satin à fleurs et ses bas couleur de rose, le font de la plus +plaisante figure du monde. + + [281] Jean De Lorme, premier médecin de trois de nos rois, mourut + en 1678, âgé de près de cent ans. Il est l'inventeur d'un + bouillon rouge, dont il faisoit la panacée universelle. On voit + dans un livre intitulé: _Moyens faciles et éprouvés dont M. De + Lorme, premier médecin et ordinaire de trois de nos + rois........., s'est servi pour vivre près de cent ans_ (Caen, + 1683), les précautions singulières qu'il prenoit pour se + préserver du froid et de l'humidité. Il se tenoit durant l'hiver + dans une chaise à porteur devant son feu. Il avoit un lit de + brique, couchoit habillé avec six paires de bas drapés et des + bottines, etc., etc., etc. On renvoie les lecteurs à ce bizarre + ouvrage. + + [282] Il conte lui-même qu'il donna des coups de bâton à un + médecin de la Faculté. Madame de Thémines, depuis maréchale + d'Estrées, avoit un fils fort malade. De Lorme demanda du + secours; on appela M. Duret et un autre. Quand ce fut à entrer, + Duret, comme le plus vieux, passa; l'autre médecin, comme étant + de la Faculté de Paris, le suit. De Lorme, en présence du + maréchal d'Estrées, qui recherchoit la marquise, prend un bâton + de cotret et rosse cet homme qui se sauve. Duret s'enfuit; on + court après lui. «Hé! monsieur, vous n'ordonnez rien pour mon + fils.--Faites-le saigner, madame.» Et jamais on ne put le faire + revenir. De Lorme pouvoit avoir alors quarante-cinq ans. (T.) + + [283] Etoffe du temps. + +J'ai ouï conter à feu Malleville une bonne chose de cet homme; il +s'est toujours mêlé de belles-lettres. Malleville lui montra une +grande élégie qui s'appelle _Impatience amoureuse_. «Hé! lui dit-il, +combien faut-il de vers pour une pièce de théâtre?--Quinze cents ou +environ, dit Malleville.--Vraiment, ajouta le médecin, vous en devriez +faire une, voilà déjà le tiers, des vers fait.» + + + + +JALOUX. + +DES BIAS. + + +Des Bias (d'une terre auprès d'Avranches), frère aîné de Monferville, +dont nous avons parlé ci-dessus à l'article de Thémines[284], avant +que d'être marié ne bougeoit, à Paris, du b....l et du cabaret. Il +étoit grand et bien fait, mais mal propre autant qu'on le peut être: +quand sa chemise étoit noire comme la cheminée, il la troquoit contre +une neuve chez une lingère, et en changeoit dans sa boutique. Il y a +plus de treize ans qu'il est marié à une personne de bon lieu, bien +faite et bien raisonnable; cependant il en est si jaloux qu'après +avoir été long-temps sans vouloir que personne allât dîner chez lui +(il demeure à la campagne), bien moins d'y coucher, il devint jaloux +de ses valets même, et non content de l'avoir enfermée au troisième +étage, afin qu'elle fût hors d'escalade, et qu'on n'y montât pas avec +des échelles de corde, il chassa enfin tous ses gens, et quoique +huguenot, il prit un Carme, à qui il se fioit, pour gouverner tout +chez lui. Ce moine avec le temps lui devint suspect, et il le chassa +aussi. Sa femme souffroit toutes ces extravagances avec une constance +admirable. Elle a eu quatre enfants, et, parce que ce mari a un petit +doigt de la main gauche estropié et tout crochu, et qu'il dit que si +elle fait des enfants qui ne l'aient pas de même ils ne seront pas à +lui, tous ceux qu'elle a ont le petit doigt de la main gauche crochu, +soit par la force de l'imagination de la mère, soit que la sage-femme +gagnée le leur rompe en naissant. + + [284] Voir précédemment, pag. 236. + +Ce maître fou porte toujours sur lui tous ses papiers les plus +importants et ses principales clefs. Une fois, sur le point de partir +de Rouen, avant cette grande jalousie, il dit en lui-même: «Je me tue +à faire mes affaires moi-même, il faut prendre des secrétaires.» Il en +prend trois, et s'en va à la dînée; il songe: «Ai-je de quoi occuper +trois secrétaires?» Il en renvoie un, à la couchée un autre, et le +lendemain un troisième, disant: «J'ai bien fait mes affaires +jusqu'ici, je les ferai bien «encore.» Il a de l'esprit et faisoit +bonne chère à ses amis, quand il n'étoit pas si abîmé dans sa +jalousie. Son père étoit gouverneur de Lectoure; il l'avoit été de +Pontorson. + + + + +RAPOIL. + + +Un médecin de Soissons, nommé Rapoil, avoit une femme bien faite, mais +elle avoit une dartre à la joue qui se renouveloit tous les mois, en +sorte qu'elle n'avoit par mois que quinze jours de beauté. Il en étoit +jaloux, et, quoiqu'il dît qu'il savoit bien le moyen de la guérir, +par jalousie il ne la voulut jamais guérir entièrement. Il n'y gagna +rien: elle étoit fort coquette et enfin elle se fit démarier. Elle +enrageoit quand on l'appeloit madame _Poilra_ au lieu de madame +_Rapoil_. + + + + +MOISSELLE. + + +Un beau garçon de Paris, nommé Hérouard, sieur de Moisselle, se +trouvant avec peu de bien, à cause que son père avoit mal fait ses +affaires, prit l'épée, et en Hollande, ayant acquis quelque +réputation, une dame de quelque âge, mais riche, l'épousa. C'est la +plus folle de jalousie qui fut jamais: dès qu'il regarde une servante, +elle la chasse. A Paris, elle eut soupçon que son mari regardoit de +trop bon oeil une belle fille de ses parentes, et à table, en mangeant +après avoir été long-temps sans parler, elle s'écrioit: «Oui, en ma +foi! je le voudrois de tout mon coeur qu'elle fût cent pieds sous +terre, cette mademoiselle Marton.» C'étoit le nom de la belle. Et dans +cette vision une cassette lui ayant été volée, elle disoit que c'étoit +cette fille qui l'avoit volée, et qu'une sorcière la lui avoit fait +voir dans son ongle. Elle devint jalouse de la grand'mère de son mari. +Elle étoit venue de Hollande ici pour le ramener, et d'ici elle le +suivit en Poitou, où il est allé voir ses parents. Il est contraint, +quand il est levé, de sortir jusqu'au soir, et s'est accoutumé à la +laisser criailler tout son soûl. + + + + +TENOSI, PROVENÇAL. + + +Voici une histoire plus étrange que toutes les autres. Un gentilhomme +provençal, nommé Tenosi, s'en allant faire un voyage en Levant, +recommanda sa femme à un autre gentilhomme, avec lequel il faisoit +profession d'une amitié très-étroite: cette femme étoit belle; cet ami +en devint bientôt amoureux, et enfin la femme ne fut pas plus fidèle +que lui. Ils vécurent de sorte que tout le monde savoit leurs amours. +Au bout de quelque temps le bruit courut que le mari étoit mort; mais +ce bruit étoit faux, et il revint la même année. Ces amants, comme +j'ai dit, avoient eu si peu de discrétion qu'ils ne doutoient point +que le mari ne fût bientôt averti de tout; ils se résolurent de s'en +défaire, et l'empoisonnèrent: ils sont pris et condamnés à avoir la +tête coupée, tous deux en même temps, et sur un même échafaud. On les +mène donc au supplice: cet homme étoit le plus abattu qu'on eût pu +voir, et la femme paroissoit beaucoup plus résolue que lui. Comme on +le vouloit exécuter le premier, il demanda qu'on ne l'exécutât +qu'après cette dame, et le demanda avec tant d'instance, et dit des +choses qui firent si fort croire qu'autrement il mourroit comme un +furieux, qu'on fut contraint de le lui promettre, de peur de le mettre +au désespoir. Mais il n'eut pas plus tôt vu la tête de sa maîtresse à +bas, qu'il témoigna une constance admirable et mourut, s'il faut ainsi +parler, avec quelque satisfaction. On sut de ses amis particuliers que +c'étoit par jalousie, et qu'il étoit tellement possédé de cette +passion, qu'il avoit eu peur, s'il étoit exécuté le premier, que la +dame ne fût sauvée par quelque miracle, et qu'un autre n'en jouît +après: ce fut ce qui l'avoit fait résoudre à empoisonner son ami, +comme il l'empoisonna, le jour même qu'il fut arrivé, sans lui donner +le loisir de coucher avec sa femme. + + + + +COIFFIER. + + +Coiffier est fils de Coiffier qui a été commissaire au Châtelet, et +dont la mère étoit cette célèbre pâtissière qui fut la première qui +s'avisa de traiter par tête. Le père avoit eu quelque habitude avec le +président Le Bailleul, lorsqu'il étoit lieutenant-civil; de sorte que, +s'étant mêlé de finances quand le président fut fait surintendant, il +prit Coiffier pour premier commis; d'Emery le continua. C'est un homme +grave et terriblement cérémonieux. On disoit que d'Emery avoit +Guerapin pour tenir parole, Chabenats pour fourber et, Coiffier pour +faire des révérences. Madame Pilou disoit de lui que, pour commissaire +du Châtelet, c'étoit un honnête homme, mais que pour un homme à +carrosse, ce n'étoit qu'un benêt; sa femme étoit aussi sotte que lui +et par-delà. Ils avoient un fils assez honnête garçon, qui ne les +pouvoit souffrir, et il étoit toujours absent; ce fils mourut fort +jeune. Son cadet est bien fait; mais vous verrez par la suite quel +homme c'est. Il est à cette heure maître des comptes. Son père le +maria, il y a quelques années, avec la fille de Vanel, celui qui, avec +La Raillière, avoit fait le traité des aisés. C'est une petite +créature qu'on peut dire jolie; mais après les nains, il n'y a rien de +si petit: il est vrai qu'elle est bien proportionnée. Cette petite +créature, élevée par une mère dévote, fut ravie de trouver un garçon +qui fût un peu dans le monde. Par malheur pour lui et pour elle, le +père et la mère de Coiffier n'étaient pas alors à Paris, ou du moins +en partirent aussitôt après: de sorte que la voilà en son ménage. Le +mari, qui avoit ouï dire dans le monde qu'un galant homme devoit +donner de la liberté à sa femme, lui laissoit faire en partie ce +qu'elle vouloit: il lui donnoit même à faire la dépense; notez que +c'étoit un oison. Elle ne se levoit qu'à midi, faisoit semblant de +compter avec le valet-de-chambre de son mari, et ne comptoit point; +tout alloit comme il plaisoit à Dieu: l'argent ne lui coûtoit rien. +Elle donna une table de bracelet[285] de trente-cinq pistoles à une +demoiselle de sa mère qui l'étoit venue coiffer quelquefois, et à la +femme-de-chambre un mouchoir de quinze pistoles. + + [285] On appeloit _table de bracelet_ une pierre précieuse dont + la surface est plate et qui est enchâssée dans un chaton d'or ou + d'argent. (_Dict. de Trévoux._) + +Il n'y avoit que trois jours que le père de sa mère étoit mort; elle +s'habilloit de couleur, et quand sa mère venoit elle se mettoit entre +deux draps tout habillée, et on a jeté quelquefois sur le fond du lit +la tourte qu'elle alloit manger avec quelques jeunes garçons du +quartier. + +Logée dans un des pavillons qui sont autour du jardin du +Palais-Royal, elle avoit une porte pour y entrer; elle s'y promenoit +avec sa demoiselle jusqu'à deux heures après minuit, et le mari fut +contraint de faire cacher des gens qui lui firent peur, afin qu'elle +n'y fût plus si tard. Cette grande liberté que cet homme lui donna +durant l'absence de sa belle-mère la gâta entièrement, et quand les +bonnes gens furent revenus, elle avoit déjà pris un fort méchant pli; +d'ailleurs elle est naturellement étourdie, et par malheur elle a +toujours eu affaire à des étourdis. + +Le premier qui s'avisa de lui faire les doux yeux fut un garçon de la +ville, lieutenant aux gardes, nommé Busserolles, si fou qu'il alla +attaquer lui seul à la Don Quichotte une bande de sergents qui +menoient un homme en prison, et le délivra sans le connoître; il est +vrai que son hausse-col, car il étoit de garde, imprima quelque +terreur aux sergents. Depuis, il a parlé au Roi si sottement qu'on l'a +cassé, au lieu de le laisser traiter d'une compagnie. Ce galant homme +alla un jour pour voir la petite dame. On lui dit qu'elle étoit là +auprès, chez sa belle-soeur Vanel, de qui on médit furieusement avec +Servien. Busserroles y va: la petite femme revient; on lui dit cela; +elle court chez sa belle-soeur; ils se parlent. La belle-soeur, qui +savoit que déjà on étoit en soupçon chez le mari, ne trouva cela +nullement bon, et fit dire à Busserolles qu'il ne revînt plus chez +elle. Voilà grande rumeur au logis: on défend à la petite femme de +voir sa belles-soeur; elle ne voyoit pas même sa mère, car la +belle-soeur et la mère logeoient ensemble. Elle disoit une fois: +«Jésus! que faire au Cours? Le Roi est parti.» + +Il y en a aussi qui en sont fâchés. Tantôt elle a permission d'aller +au Cours avec sa gouvernante, tantôt on la resserre tout de nouveau: +le mari est devenu tout sauvage. Il a un frère qui a fait quelques +campagnes; on l'appelle d'Orvilliers. Ce garçon est bien fait et étoit +assez raisonnable; mais à cette heure il garde sa belle-soeur: on +croit qu'il en est amoureux. Elle le hait comme la peste. + +Le beau-père, la belle-mère, et tous leurs gens, sont tous les espions +de la jeune femme. Le bonhomme en usa fort sottement, car il rompit en +visière plusieurs fois à de jeunes gens qui alloient là-dedans; et +enfin le portier eut ordre de ne la laisser voir à pas un homme. Quand +on la demandoit il disoit: «Elle n'y est pas.» Et elle, qui étoit +toujours à la fenêtre, crioit: «J'y suis;» mais cela ne servoit de +rien. + +Busserolles découvrit un jour qu'elle alloit au sermon avec la +famille: il envoie un grand laquais qui fait si bien qu'il garde une +place tout auprès de la petite dame, et il causa avec elle à la barbe +à _Pantalon_ tant que le sermon dura. + +Elle fut assez long-temps en cette misère, n'allant en aucun lieu que +sa belle-mère n'y fût, elle qui mouroit d'envie de voir des hommes. +Enfin je ne sais par quelle rencontre on ne put s'empêcher de la +laisser aller jouer dans le voisinage, chez le président Tubeuf. Son +fils aussitôt en conte à la belle; dès le premier soir elle lui permet +de lui écrire, et non contente de cela, elle ne faisoit que chuchotter +le lendemain à la messe avec lui. Le laquais de Tubeuf, aussi habile +que son maître, rencontra Coiffier à la porte, qui lui fit avouer +qu'il portoit un poulet à sa femme, et lui donnant un louis, d'or. Il +lui dit: «Je t'en donnerai autant toutes les fois.» Il faisoit +réponse pour sa femme. Je pense que la demoiselle ou sa mère +l'écrivoit. Au bout de huit jours le mari se lassa de donner des +louis, et écrivit à Tubeuf: «Monsieur, soyez une autre fois plus fin;» +puis conta toute l'affaire à sa femme. La belle-mère meurt quelque +temps après: cette petite étourdie ne put s'empêcher d'en témoigner de +la joie, et elle vouloit aller à l'enterrement avec un collet clair: +le mari dit qu'il le jetteroit dans le feu; cela acheva d'aigrir les +gens. Elle fut depuis comme prisonnière, jusqu'à entendre la messe +chez elle, et à n'avoir permission de regarder à la fenêtre que +certains jours. Quand Tubeuf alla à Francfort, elle et le mari, +entendant passer bien des gens, mirent la tête à la fenêtre; il cria: +«Il y en a qui sont bien aises!» + + + + +MADAME LÉVESQUE + +ET MADAME COMPAIN. + + +Un procureur au Châtelet, nommé Turpin, avoit une des plus belles +filles de Paris. Elle étoit blonde et blanche, de la plus jolie taille +du monde, et pouvoit avoir environ quinze ans. Un jeune avocat, nommé +Patru (c'est celui qui est aujourd'hui de l'Académie, et qui a fait de +si belles choses en prose), la vit à la procession du grand Jubilé de +1625. Sa beauté le surprit, et il ne fut pas le seul, car toute la +procession s'arrêtoit pour la regarder. Le monsieur étoit beau si la +demoiselle étoit belle, et on pouvoit dire que c'étoit un aussi beau +couple qu'on en pût trouver. Quoiqu'elle lui semblât admirable, et +qu'il en fût touché, il ne voulut point l'aller voir; car, quoiqu'il +fût extrêmement jeune, il voyoit bien déjà que c'étoit une sottise que +de se jouer à des filles. Aux Carmes, car ils étoient tous deux de ce +quartier-là, il la rencontra à la messe; il en fut ébloui, et il dit +qu'en sa vie il n'a rien vu de si beau. Elle le salua le plus +gracieusement du monde. Il se contentoit de passer quelquefois devant +sa porte, où elle se tenoit assez souvent; s'il la regardoit d'un oeil +amoureux, elle ne le regardoit pas d'un oeil indifférent. Comme il +souhaitoit avec passion qu'elle fût mariée, un avocat au Parlement, +nommé Lévesque, l'épousa quelque temps après. C'étoit un petit homme +mal fait et d'ailleurs assez ridicule. Voilà notre galant bien aise: +il se met à aller au Châtelet, parce que le mari avoit pris cette +route à cause de son beau-père; le prétexte fut qu'un jeune homme doit +commencer par là. Il se place bien loin de Lévesque, et fut assez +long-temps sans le rechercher: il y fut bientôt en quelque réputation; +et un matin, s'étant trouvé avec quelques avocats, parmi lesquels +étoit Lévesque, on proposa de faire une débauche pour voir ce que ce +nouveau-venu d'Italie sauroit faire: Patru ne faisoit que d'en +revenir. Lévesque dit qu'il vouloit que ce fût le jour même, et chez +lui. Ils y furent; on fit carrousse[286] jusqu'à onze heures du soir: +la femme y fut toujours présente, et ne quitta pas d'un moment la +compagnie. + + [286] _Carrousse_, bonne chère qu'on fait en buvant et en se + réjouissant. (_Dict. de Trévoux._) + +Notre amoureux étoit ravi d'avoir eu entrée chez la belle; toutefois +il n'osoit y aller sans quelque semblable occasion, car cette femme +étoit entourée de cent sots, la plupart des adolescents d'avocats qui +dirent bien des sottises dès qu'ils virent que Patru y avoit accès; +car il leur faisoit ombrage. Cependant on lui rapportoit qu'elle +disoit mille biens de lui. Enfin il la rencontra tête pour tête sous +le Cloître des Mathurins, et il fut obligé de lui dire qu'il n'avoit +osé prendre encore la hardiesse de l'aller voir en son particulier; +elle, l'interrompant, lui dit «qu'il pouvoit venir quand il voudroit. +Il y fut donc, et plus d'une fois; mais les petits avocats mirent +bientôt l'alarme au camp: le mari témoigna qu'il n'y trouvoit pas +plaisir; elle en avertit Patru, car il avoit fait bien du progrès en +peu de temps. Lui, pour faire une contre-batterie, se met à rendre +bien des devoirs à la mère qui logeoit porte à porte. Cette mère, +aussi étourdie qu'une autre, prit ce garçon en telle amitié, qu'elle +ne juroit que par lui. Cependant les jaloux firent tant de bruit que +le père se réveilla, et fit comprendre à sa femme qu'elle n'étoit +qu'une bête. Notre galant a encore avis de cette nouvelle infortune: +il se résout à rechercher le mari, qu'il avoit fui tant qu'il avoit +pu, parce que c'étoit un fort impertinent petit homme. Lévesque se +piquoit de lettres, et savoit la réputation de notre avocat: il se +laisse bientôt prendre, et à tel point, qu'il en étoit incommode, car +il ne pouvoit plus vivre sans Patru. Lui, pour s'en décharger un peu +et avoir un peu plus de liberté en ses amourettes, pria d'Ablancour, +son meilleur ami, d'avoir la charité d'entretenir quelquefois cet +impertinent. Ils lièrent une société; ils mangeoient trois fois la +semaine ensemble, tantôt chez d'Ablancour, tantôt chez quelque +traiteur. + +Il arriva en ce temps-là que l'abbé Le Normand, ce fripon qui a fait +quelque temps des catéchismes au bout du Pont-Neuf, et qui depuis a +fait l'espion du cardinal Mazarin, étant parent de la belle, la +prétendoit b.....; mais il le vouloit faire d'autorité; elle se moqua +de lui. Enragé de cela contre Patru, il y mena un jeune abbé qu'on +appeloit l'abbé de La Terrière, qui s'éprit aussitôt: celui-là n'y +réussit pas mieux que lui. Tous deux, pour savoir la vérité de +l'affaire, s'avisent de gagner un des prêtres qui, certains jours de +la semaine sainte, sous l'orgue des Quinze-Vingts, donnent +l'absolution des cas réservés à l'évêque. Le galant avoit accoutumé de +se confesser. Ce prêtre gagné s'y trouva seul. L'avocat se confesse à +lui de coucher avec une femme mariée; et après cela le prêtre dit +assez haut: «Je m'en vais, je n'ai plus que faire ici; j'ai su ce que +je voulois savoir.» A quelque temps de là, je ne sais quel traîneur +d'épée le vint trouver; Patru l'avoit vu plusieurs fois aux Carmes: +«Monsieur, lui dit-il, un tel abbé s'est adressé à moi pour vous faire +jeter une bouteille d'eau-forte et vous faire donner quelques balafres +sur le visage; mais je n'ai garde de le faire. Comme vous voyez, je +vous en avertis; ne faites semblant de rien, laissez-nous le plumer: +il a encore quelque argent de reste de son bénéfice qu'il a vendu à +l'abbé Le Normand.» Ce jeune abbé se fit Minime ensuite, et fit faire +des excuses à Patru. + +Cet abbé Le Normand étoit fils d'un maître des requêtes et petit-fils +d'un commissaire du Châtelet. Lévesque étoit tout fier qu'un fils de +maître des requêtes fût parent de sa femme. Enfin il vit bien que ce +n'étoit qu'un impertinent. + +Bois-Robert appelle l'abbé Le Normand _Dom Scélérat_. + +Madame Lévesque et Patru furent assez long-temps sans traverses, +jusqu'à ce qu'un jour qu'ils étoient ensemble dans la chambre de la +belle, le mari passe pour aller dans un cabinet, sans faire semblant +de les voir; le galant dit à la belle: «On nous l'a débauché +tout-à-fait; il y a long-temps que je prévois qu'il faudra rompre avec +lui pour le faire revenir, car il me recherchera sans doute; je m'en +vais: dites-lui que je suis parti très-mal satisfait, et que je ne +veux plus rentrer céans; il ne manquera pas de dire que c'est ce qu'il +demande, mais ne vous en épouvantez point.» Cela arrive comme il +l'avoit dit: Lévesque venoit de boire avec des jeunes gens qui lui +avoient brouillé la cervelle. Au bout de quelques jours Patru trouve +Lévesque aux Carmes, et lui tourne le dos tout franc. L'autre, qui +avoit mis de l'eau dans son vin, en fut un peu surpris, et dit le jour +même à sa femme: «Vraiment M. Patru est tout de bon en colère; il m'a +aujourd'hui tourné le dos aux Carmes.--Je vous avois bien dit, +répondit-elle, qu'il partit de céans très-mal satisfait.» Ce +ressentiment que Patru avoit témoigné fit l'effet qu'il espéroit; +voilà Lévesque à courir après lui. Comme ils étoient sur le point de +renouer, Lévesque meurt en fort peu de jours; et il étoit si bien +revenu qu'il dit en mourant à sa femme qu'elle se fiât à lui en toutes +choses, et qu'il n'avoit qu'un seul regret, c'est de n'avoir pas +renoué avec lui. Il déclara aussi qu'il lui devoit quelque argent, +dont Patru n'avoit pas de promesse, qu'il ne savoit pas au juste +combien il y avoit, mais qu'on s'en rapportât à ce que Patru diroit. + +La veuve envoya quelques jours après demander au galant combien son +mari lui pouvoit devoir. Il lui manda qu'elle se moquoit, et qu'il ne +lui étoit rien dû. Elle lui écrivit que cela étoit venu à la +connoissance de son père, et qu'il falloit absolument le dire, et +qu'elle le prioit de lui envoyer un exploit: il répondit qu'il s'en +garderoit bien, et que, puisqu'il falloit nécessairement qu'elle +payât, il y avoit tant; qu'elle en fît comme elle le trouveroit à +propos; mais qu'il ne pouvoit se résoudre à lui envoyer un exploit, +quoiqu'il sût bien que sans cela elle ne pouvoit payer sûrement. Le +père, voyant cela, envoya l'argent, et fit faire un exploit à sa +fantaisie. + +Cette mort ruina toutes leurs amours: Patru ne trouvoit pas plus de +sûreté à une veuve qu'à une fille. Elle le pressoit de la venir voir: +lui s'en excusa un temps sur la bienséance qui ne permettoit pas qu'il +retournât si promptement chez la veuve d'un homme avec qui tout le +monde savoit qu'il étoit mal. Après, il lui parla franchement, et lui +dit «qu'il ne pouvoit pas la voir sans lui faire tort; car s'il +l'épousoit, il la mettoit mal à son aise, et s'il ne l'épousoit pas, +il la perdoit en l'empêchant de se remarier.» La voilà au désespoir. +Elle crut que si elle se lassoit cajoler par d'autres elle le feroit +revenir; elle alloit à l'église avec une foule de petits galants. Il +m'a avoué que cela lui brûloit les yeux, et qu'il n'a de sa vie si mal +passé son temps que de voir qu'une des plus belles personnes du +monde, et dont il étoit aussi amoureux qu'on pouvoit être, le +souhaitoit si ardemment, et de ne pouvoir jouir d'un si grand bonheur. +Il en eut la fièvre: sa raison fut pourtant la maîtresse, et il ne vit +jamais depuis madame Lévesque chez elle. + +La belle, qui s'étoit laissé approcher par tant de galants, +s'accoutuma insensiblement à cette coquetterie, et on ne sait si +Chandenier, depuis capitaine des gardes-du-corps, le feu président de +Mesmes et le président Tambonneau, ne succédèrent point à Patru pour +quelques nuits; car, durant qu'il la voyoit, ces gens-là et bien +d'autres n'y firent que de l'eau toute claire, et elle lui faisoit +confidence de tout ce qu'ils lui faisoient dire et de tout ce qu'ils +lui faisoient offrir. + +La Barre, payeur des rentes, garçon de plaisir et riche, mais fort +écervelé et assez matériel, s'en éprit et n'en eut rien qu'avec une +promesse de mariage; il y eut même un contrat de mariage ensuite et un +acte de célébration. Durant six mois et davantage, la mère de La Barre +la traita comme sa belle-fille, et si Pucelle eût plaidé comme il +faut, elle auroit gagné sa cause; mais il ne dit point cette +particularité, on ne sait pourquoi. Si Patru eût osé plaider pour +elle, la chose eût été autrement. La cause fut appointée, et il fut +dit qu'il l'épouseroit, ou lui donneroit cinq mille écus pour elle, et +vingt mille livres pour le fils qu'elle avoit eu. Ce procès fut quatre +ou cinq ans à juger. + +Avant madame Lévesque, La Barre avoit été amoureux de la Dalesseau, +fameuse courtisane, et l'avoit entretenue; cette femme avoit été à un +quart d'écu: jusqu'à trente ans elle ne fut point estimée. M. de +Retz, le bonhomme, s'étant mis à l'entretenir, elle devint aussitôt +fameuse. Saint-Prueil l'eut ensuite, et puis La Barre, qui y dépensoit +mille livres par mois. Le comte d'Harcourt couchoit avec elle +par-dessus le marché; mais quand La Barre venoit, il falloit gagner le +grenier au foin, car il n'avoit point d'argent à donner. Une fois il +passa toute la nuit sur des fagots. Elle fut toujours entretenue +jusqu'à ce qu'elle quittât le métier; alors, car elle avoit amassé du +bien, elle vivoit en honnête femme, et il y alloit beaucoup de gens de +qualité qui vivoient fort civilement avec elle. Le petit Guenault m'a +dit qu'en une grande maladie qu'elle eut, comme elle se porta mieux, +et qu'il lui eut demandé comment elle se trouvoit: «Hé! dit-elle, le +crucifix s'éloigne peu à peu.» Patru, qui a vu de ses lettres, dit +qu'elle écrit fort raisonnablement. Enfin, un conseiller mal aisé, +conseiller à la cour des Aides, nommé Le Roux, l'épousa. Je trouve +qu'elle fit une sottise: depuis, je n'ai pas ouï parler d'elle. + +Cependant La Barre devint amoureux de la femme d'un nommé Compain de +Tours, petit partisan, qui étoit venue à Paris avec son mari; c'étoit +une jolie personne, coquette, rieuse, gaie, qui contrefaisoit tout le +monde, et qui concluoit assez facilement, pourvu qu'on payât bien. La +Barre et elle ne purent pourtant mettre l'aventure à fin à Paris, car +le mari ne la quittoit point: mais ils s'avisèrent d'une assez +plaisante invention. Compain part de Paris avec sa femme; La Barre les +laisse aller. Trois ou quatre heures après il prend la poste avec un +nommé La Salle, son barbier: ils descendent aux Trois-Mores à +Etampes, où la belle étoit logée. Elle, qui avoit le mot, se coucha +dès qu'elle fut arrivée, feignant de se trouver mal. La Barre ne se +laisse point voir au mari, et la va trouver, tandis que Compain +soupoit à table d'hôte. Après souper La Salle l'engage au jeu, de +sorte que le galant eut tout le loisir de faire ce pourquoi il étoit +venu. Le lendemain il demande à La Salle s'il n'avoit point d'argent: +La Salle lui donne sept ou huit pistoles qu'il va vite porter à la +servante de la dame. Quand elle fut partie, et qu'il fallut payer leur +couchée, La Barre dit à La Salle que la Compain ne lui avoit pas +laissé un sou. «Vraiment, dit le barbier, si je n'avois eu l'esprit de +garder deux ou trois pistoles, nous en tiendrions.--J'eusse laissé mon +épée, répond La Barre; et puis les officiers d'ici me connoissent +apparemment.» Ils retournèrent à Paris. + +Depuis, La Barre continua à envoyer des présents à la Compain; mais +elle ne lui fut pas trop fidèle. Il eut avis qu'un conseiller de +Tours, nommé Milon, étoit le beau, et qu'ils se réjouissoient tous +deux à ses dépens: il en voulut savoir la vérité. Pour cela, il envoie +son valet-de-chambre, qui fit si bien qu'il gagna la servante de la +donzelle, et eut des lettres du conseiller à elle. Cette intelligence +fut découverte, et le conseiller présenta requête, disant que cet +homme étoit venu pour l'assassiner. Il avoit fait une information sous +main, et, ayant eu permission d'informer, il fit arrêter cet homme et +le fit fouiller: ainsi ses lettres furent recouvrées. La Barre, +confirmé dans son soupçon, en fut si irrité qu'il jura de se venger. +En ce noble dessein il achète quatre estocades de même longueur, et +s'en va à Tours avec un brave, nommé Vieuville, qui lui devoit servir +de second. Il fit faire un appel au conseiller, qui se moqua de lui, +et ne se voulut jamais battre. + +J'ai oublié que la Compain se décria si fort à Paris qu'on en fit un +vaudeville que voici: + + Je suis la belle Tourangelle + Qui viens me montrer à la cour. + Qui sait acheter mon amour + Ne me trouva jamais cruelle; + Et l'on m'appelle la Compain, + Car mon ... est mon gagne-pain. + +Elle étoit plaisante. Une fois à Paris, je ne sais quel godelureau lui +donna une sérénade. Le lendemain elle lui dit: «Monsieur, en vous +remerciant; vos violons ont réveillé mon mari, et il m'a _croquée_.» + +L'affaire de la Lévesque fut jugée ensuite comme je l'ai dit, et La +Barre se retira à l'hôtel de Chevreuse, fort embarrassé, car il ne la +vouloit pas épouser, et après toutes les dépenses qu'il avoit faites, +il lui étoit impossible de payer une si grosse somme sans se ruiner. +Comme il étoit en cette peine, un secrétaire du Roi, nommé +Bois-Triquet, qui avoit été autrefois petit commis chez son père, lui +vint offrir sa fille; elle étoit assez jolie, et son bien au compte du +père étoit assez considérable. La Barre l'épousa; mais, par la suite, +on a trouvé qu'ils s'étoient trompés tous deux; car la Lévesque a eu +bien de la peine à être payée pour ses quinze mille livres et pour les +vingt mille livres applicables à l'enfant. Il obtint arrêt par lequel +il fut dit que ce petit garçon seroit mis entre ses mains, attendu la +mauvaise vie de la mère. Elle s'étoit fort décriée depuis qu'elle eut +perdu son procès. Durant tout ce tripotage, elle se remaria à un +avocat du Châtelet, nommé Taupinard, qui, au lieu de se mettre bien +avec les procureurs, s'amusa à faire le plaidoyer de la cause grasse +pour les clercs sur le mariage d'un procureur du Châtelet, qui avoit +été contraint de prendre la vache et le veau. On sut que c'étoit lui, +et au carnaval suivant les procureurs, pour se venger, firent faire le +plaidoyer sur l'affaire de la Lévesque; mais on le sut, et le +lieutenant civil, s'y trouvant un peu piqué, y mit si bon ordre que la +cause ne fut point plaidée: même il y eut quelques clercs qui furent +mis en prison. + +La pauvre femme, pour se dépayser, fit résoudre son mari à aller +demeurer à Chinon, et à y acheter une charge d'avocat du Roi, qu'on +leur avoit dit être à vendre. En ce dessein, ils vendent tous leurs +meubles; mais deux mois avant qu'ils y arrivassent, tout le monde à +Chinon, qui est le pays de Rabelais, étoit informé de leur vie. Ils y +furent joués et ne trouvèrent point de charge à vendre, et ils se +virent contraints de demeurer à Orléans quelque temps pour avoir le +loisir de se rétablir à Paris. + + + + +LA CAMBRAI. + + +Un orfèvre, nommé Cambrai, qui avoit sa boutique vers le Châtelet, au +bout du Pont-au-Change, avoit une femme aussi bien faite qu'il y en +eût dans toute la bourgeoisie. Elle étoit entretenue par un auditeur +des comptes, nommé Pec. Le mari, quoique jaloux naturellement, n'en +avoit point de soupçon; car il le tenoit pour son ami, et croyoit, +tant il étoit bon, que c'étoit à sa considération que ce garçon lui +prêtoit de l'argent pour son commerce. Par ce moyen il fit une fortune +assez grande, et il se vit riche de quatre-vingt mille écus. + +Un jour Patru, dont nous venons de parler, comme il pleuvoit bien +fort, se mit à couvert tout à cheval sous l'auvent de sa boutique; +mais pour être plus commodément il descendit et entra dans l'allée de +la maison. La Cambrai étoit alors toute seule dans la boutique, et, +l'ayant aperçu, elle le pria d'entrer: lui qui la vit si jolie y entra +fort volontiers; les voilà à causer. La dame, qui n'étoit pas trop +mélancolique, se mit à chanter une chanson assez libre. «Ouais! dit le +galant en lui-même, je ne te croyois pas si gaillarde!» Elle vit bien +qu'il en étoit un peu surpris. «Vois-tu, lui dit-elle, mon cher +enfant, je n'en fais point la petite bouche: l'amour est une belle +chose; mais cela n'est pas bon avec toute sorte de gens; j'ai une +petite inclination.» Cependant la pluie se passe, et notre avocat +remonte à cheval; comme il étoit un peu coquet, il avoit assez +d'autres affaires. Il fut près d'un mois sans retourner chez la +Cambrai: il la trouva tout aussi gaie, et, pour ne point perdre de +temps, il la voulut mener sur l'heure dans l'arrière-boutique. «Tout +beau! lui dit-elle, mon mari est là-haut; mais venez me voir dimanche, +il n'y sera peut-être pas, et, s'il y étoit, vous n'avez qu'à demander +un bassin d'argent de dix marcs; il n'y en a jamais de faits de ce +poids-là, et vous direz que c'est une chose pressée.» Qui +s'imagineroit qu'un jeune garçon manqueroit à une telle assignation? +Patru y manqua pourtant; il étoit amoureux ailleurs. + +Quelque temps après, comme il étoit à Clamart, il sut que cette femme +étoit à une petite maison qu'elle avoit au Plessis-Piquet. Il lui +envoie demander audience pour le lendemain; et tandis que toute la +compagnie étoit à la grand'messe, il s'esquive, et à travers champs il +galope jusque là. Il la trouve seule, et s'imaginoit déjà avoir ville +gagnée; mais il fut bien étonné quand cette femme, après lui avoir +laissé prendre toutes les privautés imaginables, lui déclara que pour +le reste il n'avoit que faire d'y prétendre. Il la culbuta par +plusieurs fois; il fit tous ses efforts; il se mit en chemise; il +fallut enfin s'en retourner sans avoir eu ce qu'il étoit venu +chercher. Un mois ou deux après, comme il passoit devant sa boutique, +il la salua; un gentilhomme, nommé Saint-Georges-Vassé, qui +connoissoit Patru, étoit avec elle, et lui demanda en riant si elle +connoissoit ce beau garçon. «Je le connois mieux que vous, lui +dit-elle; je l'ai vu tout nu;» et sur cela elle lui conta toute +l'histoire, et ajouta qu'après y avoir un peu rêvé, elle avoit trouvé +que c'eût été une grande sottise à elle de lui accorder la dernière +faveur; que c'étoit un jeune garçon, beau, spirituel, et qui avoit des +amourettes; qu'elle s'en fût _embrelucoquée_ (ce fut son mot); qu'il +l'eût fait enrager, et qu'il l'eût peut-être ruinée, s'il eût été +homme à cela. Il sut depuis que le jour même qu'elle le vit la +première fois, elle commença à s'informer de sa vie et de ses +connoissances. En effet, cette même femme, qui le lui avoit refusé à +lui, l'accorda à un autre, à sa recommandation. + +Ce Saint-Georges avoit aussi couché avec elle; mais elle n'avoit pas +sujet de craindre de _s'embrelucoquer_ de ces deux messieurs. Pour +Pec, ce ne fut que par intérêt au commencement, et depuis par +reconnoissance. Aucun autre n'en a jamais rien eu par intérêt. Le +premier président Le Jay lui offrit une assez grosse somme pour une +fois; mais elle s'en moqua, et disoit qu'elle ne faisoit cela que pour +son plaisir. + + + + +COUSTENAN[287]. + + +Coustenan étoit fils d'un gentilhomme qualifié, qui a été un des plus +méchants maris de France. Il donna une fois les étrivières à sa femme. +A propos de cela, un paysan qui voyoit qu'un de ses voisins avoit tant +battu sa femme qu'elle n'en pouvoit plus, dit naïvement; «Ah! c'est +trop; l'on sait bien qu'il faut battre sa femme; mais il y a raison +partout.» + + [287] Timoléon de Bauves, seigneur de Contenant, mort vers 1644. + Tallemant a écrit partout _Coustenan_; mais le Père Anselme et + Movery appellent ce gentilhomme Contenant. + +Le fils, bien loin de dégénérer, a enchéri de beaucoup par-dessus son +père. On dit qu'un jour que son père en colère le poursuivoit à la +chaude, l'épée à la main, en l'appelant fils de p......, Coustenan s'y +mit aussi en disant: «Si je suis fils de p....., vous n'êtes donc pas +mon père.--J'ai tort, dit le bonhomme aussitôt, par ce que tu viens de +faire, tu prouves assez que tu es mon fils.» + +Il avoit épousé la fille de cette madame de Gravelle dont nous avons +parlé ailleurs[288]. Apparemment cette fille ne devoit pas être plus +honnête femme que sa mère; mais elle n'avoit rien de sa mère que la +beauté; aussi avoit-elle été élevée avec toute la sévérité imaginable, +et elle disoit elle-même qu'il n'y avoit que des femmes comme sa mère +pour bien élever des filles. Jamais femme n'a souffert tant +d'indignités d'un mari, et jamais femme ne les a supportées avec tant +de patience. + + [288] Tome 1, p. 138, où l'on a imprimé _Couslinan_ pour + _Coustenan_. + +Coustenan n'étoit pas seulement méchant, il est aussi extravagant. La +nuit il lui prenoit à toute heure des visions: tantôt il lui disoit +que sans doute elle le faisoit cocu; que cela ne se pouvoit autrement, +puisqu'elle étoit fille de cette p..... de la Gravelle[289]; tantôt il +vouloit la forcer à le lui confesser, et quelquefois à minuit il l'a +mise en chemise à la porte. Un jour, comme elle étoit en mal d'enfant, +il lui mit le poignard à la gorge, en jurant que si elle ne faisoit un +garçon, il la tueroit elle et son enfant. On m'a assuré qu'il la fit +une fois armer de pied en cap, puis la mit sur un sauteur, et lui +crioit: «Tiens-toi bien, carogne, tiens-toi bien; tu porterois bien un +homme armé, comment ne porterois-tu pas bien des armes!» Cependant ce +n'est point d'elle qu'on a su toutes ces choses. + + [289] Elle étoit fille naturelle de Maximilien de Béthune, + marquis de Rosny, et de Marie d'Estourmel, dame de Gravelle. + +Il n'étoit pas meilleur voisin que mari. Il se faisoit craindre à tout +le monde: il disoit hautement que quand il n'auroit plus de quoi +frire, il iroit prendre la vaisselle d'argent des gros milords de +Paris qui avoient des maisons auprès de Gravelle, vers Etampes. Durant +le siége de Corbie, M. de Sully, alors prince d'Enrichemont, étant en +Italie avec M. de Créqui, Coustenan, comme un des principaux du Vexin, +eut le gouvernemont de Mantes en son absence, peut-être par le crédit +de Senecterre, dont le fils, aujourd'hui le maréchal de La Ferté, +avoit épousé la soeur de Coustenan[290]. Ce fut alors qu'il fit le +petit tyran avec autant d'impunité que si c'eût été dans la Bigorre. +Un avocat du parlement, nommé Chandellier[291], avoit une maison entre +Mantes et Meulan; Coustenan, une belle nuit, vint enlever tous les +arbres fruitiers de cet homme. L'avocat fait informer, et en vouloit +tirer raison à quelque prix que ce fût. Des personnes de condition se +voulurent mêler d'accommoder cette affaire, et M. de La Frette, +capitaine des gardes de M. d'Orléans, fut trouver Chandellier, et lui +représenta que puisqu'aussi bien le mal étoit fait, il lui conseilloit +de s'accommoder; qu'après tout il avoit affaire à un homme de qualité. +«De qualité! dit l'avocat en l'interrompant; s'il est homme de +qualité, je suis du bois dont on fait les chanceliers de France.» La +Frette, oyant cela, se retira bien vite, et dit aux amis de Coustenan: +«Ma foi! Coustenan est perdu à cette fois; il a trouvé plus fou que +lui.» Chandellier continua ses poursuites, et, par la permission de M. +de Vendôme, il le fit prendre à Etampes, d'où il fut mené à la +Conciergerie. Le voyant prisonnier, chacun le chargea, et il étoit en +danger d'avoir la tête coupée, quand le chevalier de Tonnerre[292], +qui depuis fut tué à l'armée, avec un bâton d'exempt, et suivi comme +ils le sont d'ordinaire, ayant remarqué que la chambre de Coustenan +répondoit à la maison d'un marchand d'autour du Palais, alla chez cet +homme, comme de la part du Roi, disant que les prisonniers se +sauvoient par son logis. Le marchand dit qu'il ne s'y en étoit jamais +sauvé: le chevalier répondit «qu'il vouloit aller partout, et qu'il +vouloit être seul avec quelques-uns de ses camarades» (les autres +demeurèrent en bas à amuser le marchand). Il monte, fait faire un trou +à coups de marteau (ils avoient porté des marteaux sous leurs +casaques), et sauve par là Coustenan, avec lequel il descendit, et +puis le conduisit à Gros-Bois, où il s'accommoda avec ses parties. Le +voilà de retour au Vexin. + + [290] Le maréchal de La Ferté-Senecterre avoit épousé en + premières noces Charlotte de Bauves, fille de Henri, seigneur de + Contenant, et de Philippe de Châteaubriant. + + [291] Cet avocat, un jour en sa jeunesse, s'étant vanté de faire + un sermon, on lui donna pour texte ce passage de l'Évangile: + _Inter natos mulierum non surrexit major Joanne Baptistâ_. Il + commença ainsi: _Entre les nez des femmes_. (T.) + + [292] Le grand-père de ce chevalier de Tonnerre, voyant qu'on ne + le vouloit point laisser entrer en carrosse dans le Louvre (il + avoit épousé une fille de Nevers, et on lui avoit donné un brevet + de duc), ne fit faire au château d'Ancy-le-Franc en Bourgogne, + qu'une petite porte au lieu d'une porte cochère, en disant: «Si + le Roi (c'étoit Henri IV) ne veut pas que j'entre chez lui en + carrosse, il n'entrera pas non plus en carrosse chez moi.» La + porte est encore comme il la fit faire; et ses descendants n'ont + garde de la faire agrandir, car ils sont fiers de conter cela. + (T.) + +Cette adversité ne le rendit pas plus sage: il fit comme auparavant; +mais il en fut bientôt payé. Il y avoit un paysan qui avoit une assez +belle femme. Coustenan, non content de l'avoir violée, la fit fouetter +dans une cave. Le paysan, plus sensible que ne sont ces sortes de +gens, résolut de s'en venger, et voici comme il s'y prit. C'étoit à la +campagne. Un soir qu'il savoit que Coustenan étoit retiré dans sa +chambre, il monte avec une échelle à hauteur de la fenêtre, qui étoit, +dit-on, au deuxième étage; il avoit une arquebuse. Quand il se fut +ajusté, il vit que Coustenan jouoit au piquet, à cul levé, avec deux +de ses amis; il ne voulut point tirer qu'il ne pût tuer Coustenan sans +blesser les autres; grande discrétion pour un homme outragé, et qui +n'étoit pas là sans grand péril. Il attendit que Coustenan se fût +retiré auprès du feu, et le tua à travers les vitres, comme il lisoit +une lettre[293]. + + [293] Cet événement eut lieu vers 1644. + +Depuis, ce paysan, mari de cette femme, ne parut plus; ce qui a fait +dire que c'étoit lui qui avoit fait le coup. On soupçonna aussi +quelques-uns de ses domestiques, mais on ne poursuivit personne. Sa +veuve, dix ans après, épousa le bonhomme Senecterre: elle avoit du +bien, et étoit encore jolie[294]. Je ne sais de quoi elle s'avisa. +Pour tout avantage il lui donnoit la terre de Gravelle de quatre mille +livres de rente, qu'il avoit achetée exprès, et tout ce qui se +trouveroit dedans au jour de son décès. A toute heure il lui faisoit +des présents; mais on ne trouvoit jamais la commodité de porter ces +choses-là à Gravelle, et ses gens avoient ordre d'enlever ce qui y +étoit dès qu'il se trouveroit mal. Il n'en fut pas besoin, car elle +mourut l'été de 1658. Il ne vouloit prendre le deuil de peur que cet +habit ne lui fît trop ressouvenir de la perte qu'il avoit faite. +Enfin, il le prit. + + [294] Anne, bâtarde de Béthune, se remaria en 1654. Il sembleroit + qu'elle auroit apporté cette terre de Gravelle à son premier + mari; comment Henri de Saint-Nectaire, son second mari, lui en + auroit-il fait le don? Notre première supposition seroit-elle + fausse, ou le premier mari auroit-il vendu cette terre que le + second acheta postérieurement? + +Coustenan avoit un cadet aussi enragé que lui; il demeuroit au Maine. +Il avoit de la haine contre un bourgeois son voisin, et un jour il +alla avec quatre ou cinq hommes pour lui faire insulte. Ce bourgeois +voulut capituler. Point de quartier: il se prépare. Il avoit huit +coups à tirer; des deux premiers il en mit deux hors de combat, et +jette du troisième Coustenan par terre. Les autres vont à lui: il en +blesse fort un et met l'autre en fuite; puis il va à Coustenan, qui +lui crie: «Ne m'achève pas.--Va, je te laisserai vivre, dit le +bourgeois; mais, puisqu'il faut que je m'éloigne, donne-moi de quoi +faire mon voyage.» Il lui prit tout son argent et s'en alla. + + + + +MADAME DE MAINTENON[295] + +ET SA BELLE-FILLE[296]. + + +Madame de Maintenon étoit héritière de la maison de Salvert +d'Auvergne, une bonne maison, mais non pas des principales de la +province. Elle épousa M. de Maintenon d'Angennes, qui étoit à la +vérité un des plus riches de la maison, mais non pas des plus habiles. +Cette femme, qui étoit assez bien faite, ne mena pas une vie fort +exemplaire; entre autres, on en a fort médit avec feu M. d'Épernon. +Un jour, comme elle étoit à Metz, elle s'avisa, elle qui n'avoit point +accoutumé d'en user ainsi, d'aller prendre congé de madame la +princesse de Conti. L'autre lui demanda où elle alloit: «Je m'en vais, +lui dit-elle, trouver M. d'Épernon.--Vous, madame! répondit la +princesse, et qu'avez-vous à démêler avec M. d'Épernon?--C'est, +madame, reprit-elle, qu'il m'a priée d'aller régler sa maison.» Une +autre fois, comme on dansoit un ballet au Petit-Bourbon[297], et qu'il +y avoit un grand désordre à la porte, on ouït cette femme crier à +haute voix: «Soldats des gardes, frappez! tuez! je vous en ferai +avouer par votre colonel en toutes choses.» Elle le prenoit de ce +ton-là; et, sous ombre que M. d'Épernon, durant les brouilleries de la +Reine-mère, l'avoit peut-être employée à quelque bagatelle, elle +vouloit qu'on crût qu'il ne s'étoit rien fait en France où elle n'eût +eu bonne part. Un jour elle alla au Palais à la boutique d'un libraire +qui est à un des piliers de la grand'salle, et, en présence de bon +nombre d'avocats, elle demanda le tome du _Mercure François_ de ce +temps-là: elle regarda à l'endroit où elle s'imaginoit être; et, ne +s'y étant point trouvée, elle dit en jetant le livre: «Il a menti! Si +je lui eusse donné de l'argent, il n'eût pas mis un autre à ma place.» + + [295] Françoise-Julie de Rochefort, dame de Blainville, de + Salvert et de Saint-Gervais, avoit épousé en 1607 Charles + d'Angennes, marquis de Maintenon. Elle mourut en 1647. + + [296] Marie Le Clerc Du Tremblay, mariée en 1640 à Louis + d'Angennes de Rochefort de Salvert, marquis de Maintenon. Elle + est morte en 1702. Ce fut son fils Charles-François d'Angennes, + marquis de Maintenon, qui vendit à Françoise d'Aubigné, veuve + Scarron, la terre dont elle a depuis porté le nom. + + [297] Voir tome 1, p. 51, note 2. + +Pour son malheur elle avoit eu une grand'mère de la maison de +Courtenay; ces Courtenay prétendent être princes du sang: cela +l'acheva de rendre insupportable sur sa noblesse. Elle s'en +instruisit, et ayant trouvé qu'un Pierre de Courtenay, comte +d'Auxerre, avoit été empereur de Constantinople, elle disoit à tout +bout de champ: _l'emperière ma grand'mère_. + +Etant veuve, et espérant épouser M. d'Épernon, elle se faisoit servir +à plats couverts et avoit un dais. Mon beau-père[298] a une terre vers +Chartres, et elle y en avoit une aussi. Une fois que j'y étois, il lui +donna à manger: elle nous dit des vanités les plus extravagantes du +monde, entre autres sur le propos des bâtards: elle nous dit qu'elle +se pouvoit vanter que ses _bâtards_, aussi bien que ceux des princes, +étoient gentilshommes. Pour moi, je trouvois assez plaisant qu'une +femme dît _mes bâtards_. Comme héritière et aînée de la maison, elle +croyoit qu'il falloit parler ainsi. A son tour elle nous convia à +dîner. En attendant qu'on servît, elle nous pria de nous asseoir. Je +fus tout étonné que cette folle se plantât à la place d'honneur, et sa +belle-fille auprès d'elle, sur des chaises où il y avoit des carreaux, +et dit à toute la compagnie, dont la moitié étoit des femmes, qu'ils +s'assissent. Mais devinez sur quoi? Sur de belles chaises de bois qui +n'avoient jamais été garnies, car il n'y eut jamais petite-fille +d'_emperière_ si mal meublée. Elle avoit, disoit-elle, des meubles +magnifiques à Salvert, en Auvergne; mais il y avoit un peu bien loin +pour y envoyer quérir des siéges. A dîner, elle se mit au haut bout, +et nous vîmes je ne sais quel _quinola_[299], qui la menoit +d'ordinaire, servir sur table l'épée au côté et le manteau sur les +épaules. Ce même officier avoit servi le jour de devant sur table, +tête nue (ce qui ne se fait jamais), chez un de ses voisins, à qui +elle l'avoit prêté. Je ne doute pas que ce ne fût par ordre, et que +dans sa cervelle creuse elle ne s'imaginât que sa grandeur paroissoit +en ce que ce même homme qui servoit nu-tête chez un particulier avoit +l'épée au côté chez elle. + + [298] Tallemant avoit épousé une fille de Rambouillet, le + financier. + + [299] _Quinola._ On appeloit ainsi un homme gagé qui accompagnoit + une dame. (_Dict. de Trévoux._) + +Cette femme faisoit la jeune et ne l'étoit nullement; elle se faisoit +craindre comme le feu à ses valets et à ses paysans: aussi ne +savoit-elle ce que c'étoit que de pardonner. Ses enfants étoient +presque tous mal avec elle. Elle avoit marié l'aîné à la fille de M. +du Tremblay[300], gouverneur de la Bastille. La mère, madame du +Tremblay, étoit de bien meilleure maison que son mari; elle étoit de +La Fayette; on en avoit fort médit. Cette fille étoit belle, mais elle +ne dégénéroit pas; c'étoit, et c'est encore une des plus grandes +écervelées qu'on puisse voir. Quand elle sortit de la Bastille pour +aller chez son mari, on disoit que M. du Tremblay lui avoit dit: «Ma +fille, vous sortez d'une maison où l'on a toujours vécu en honneur; +mais vous allez être sous la charge d'une belle-mère de qui on a assez +mal parlé; ne vous laissez pas corrompre, et ayez toujours devant les +yeux la vie de votre mère;» et quand elle entra chez son mari, madame +de Maintenon lui dit: «Ma fille, vous venez d'un lieu où vous n'avez +pas eu tous les bons exemples imaginables; vous entrez dans une +famille où vous ne trouverez rien qui ne soit à imiter. Je vous +conjure donc d'oublier tout ce que vous avez vu, et de vous conformer +à tout ce que vous verrez.» + + [300] Il s'appeloit Leclerc, et étoit frère du Père Joseph. (T.) + +Cette jeune femme, de quelque côté qu'elle tournât, ne pouvoit manquer +de prendre le bon chemin. Elle n'y faillit pas; aussi son mari +l'ennuya bientôt. Il est vrai que c'étoit un ridicule homme, et qui +avoit l'âme aussi basse que sa mère: ajoutez qu'elle aimoit à +_chopiner_. La première chose qui éclata, ce fut je ne sais quel +rendez-vous à Montleu avec Bullion; mais M. de Bullion, son père, lui +défendit de continuer. Le prince de Harcourt ensuite fit autrement de +bruit, et elle ne s'en cachoit pas trop; et sans son frère Tremblay, +le maître des requêtes, qui le découvrit, elle se faisoit enlever par +son galant. Elle le fit tenir lui ou un autre trois semaines durant +dans une métairie comme un paysan, afin qu'il la pût voir tous les +jours sans que le mari s'en doutât. Un jour, chez M. du Vigean, on +apporta un poulet de sa part à Roquelaure: le voilà aussitôt à en +faire parade. On vint dire à un autre homme de la cour, qui y étoit +aussi, qu'un petit page le demandoit: c'étoit un poulet de la même. Il +le montra aussi pour rabattre le caquet à l'autre. On disoit qu'elle +contoit toujours toute sa vie à son dernier galant, et qu'il savoit +toutes les aventures de ses prédécesseurs. Après, elle se mit dans un +couvent, ne pouvant, disoit-elle, demeurer à la campagne avec son +mari. La belle-mère vient à mourir, elle sort du couvent. Je me +souviens d'une lettre qu'écrivit Maintenon à une de ses soeurs avec +laquelle il étoit mal: il y avoit pour tout potage: «_Ma soeur, ma +mère est morte; ne parlons plus de rien._ De Gredin, à six lieues de +Loches, à l'enseigne du Cheval-Noir, le 6 de février 1650, si je ne +me trompe.» + +Cette femme est étourdie en toutes choses. Un jour de cour, durant le +carnaval, elle logeoit à la rue Saint-Antoine; elle avoit fait mettre +auprès d'elle à la fenêtre son portrait; elle étoit peinte en +Madeleine. Elle a une fille plus belle qu'elle. Deux de ses parentes, +madame d'Aumont et madame de Fontaines, toutes deux d'Angennes, et +toutes deux veuves, donnèrent de quoi marier cette fille, de peur +d'accident, et la marièrent à un M. de Villeré, du pays du Maine. Pour +la seconde, on l'a mise avec madame de Saint-Etienne à Reims[301]; +elle n'est pas trop belle. + + [301] Madame de Saint-Étienne étoit une fille du marquis de + Rambouillet. (Voyez plus haut son article, t. 2, p. 256 et suiv.) + +Depuis la mort de la bonne femme, elle fut encore plus en liberté. +Elle menoit sa fille au bal qu'elle n'avoit encore que dix ans. Cette +enfant, en 1654, étoit habillée magnifiquement; mais l'année d'après +on ne vit point cette magnificence, car Troubet le jeune, qui donnoit +les robes, étoit mort. On disoit que cette femme l'avoit tué. On +trouve en quelques endroits, dans les Mémoires de la régence, où il +est parlé d'elle, à propos du duc de Brunswick, prince étranger, à qui +elle fit faire une espèce d'affront dans une assemblée. A cette heure, +pour cinquante pistoles on couche avec elle. + + + + +MADAME DE LIANCOURT[302] + +ET SA BELLE-FILLE[303]. + + +Pour bien savoir l'histoire de madame de Liancourt, il faut un peu +parler de son père et de son aïeul. M. de Schomberg, son aïeul, homme +de qualité, amena des reîtres en France pour le service de Henri III. +Il s'établit en France et à la cour; il se mêla de beaucoup de choses, +mais il laissa à sa mort ses affaires si embrouillées que sa femme fut +long-temps sans oser sortir de chez elle de peur qu'on ne l'arrêtât. +Enfin, M. de Neubourg, père de madame du Vigean, qui étoit un homme +intelligent et secourable, par amitié prit soin des affaires de cette +maison, et la mit en état de se pouvoir maintenir. + + [302] Jeanne de Schomberg, mariée en 1618 à François de Cossé, + comte de Brissac, avec lequel son mariage fut déclaré nul; + remariée en 1620 à Roger Du Plessis de Liancourt, duc de La + Roche-Guyon. Elle mourut le 14 juin 1674. + + [303] Anne-Élizabeth de Lannoi, mariée en 1643 à Henri Roger Du + Plessis, comte de La Roche-Guyon, et en secondes noces, en 1648, + à Charles de Lorraine, prince d'Harcourt, depuis duc d'Elbeuf. + Elle mourut en 1654. + +Ce même M. de Neubourg eut la même charité pour M. de Praslin, et lui +aida si vertement qu'il maintint son rang à la cour, eut le loisir de +pousser sa fortune, et se vit enfin maréchal de France. + +Madame de Sully, dont le mari étoit surintendant des finances, devint +amoureuse de M. de Schomberg, père de madame de Liancourt, qui étoit +encore tout jeune, et il s'en prévalut si bien que pour une fois elle +lui fit rétablir trente mille livres de rente sur le Roi, qui avoient +été supprimées. Cette amourette dura long-temps, et ensuite il se sut +si bien maintenir auprès d'elle qu'elle fit résoudre M. de Sully à +marier son fils aîné du deuxième lit, le feu comte d'Orval, avec +mademoiselle de Schomberg, aujourd'hui madame de Liancourt. Ce garçon, +quoique du deuxième lit, n'eut pas laissé d'être fort riche s'il eût +vécu; car celui qui lui a succédé, son cadet, le comte d'Orval +d'aujourd'hui, a eu beaucoup de bien; mais il l'a mangé le plus +ridiculement du monde, sans avoir jamais paru. + +Ce mariage, quoique entre des personnes de différentes religions, +s'alloit pourtant achever sans la mort de Henri IV, mais madame de +Schomberg, ayant vu M. de Sully disgracié, ne voulut plus y entendre. +Il eut l'ambition de voir sa fille duchesse, et l'accorda avec le fils +aîné du duc de Brissac; mais il fut puni de son infidélité et de son +ingratitude, qui étoit d'autant plus grande, que si sa fille n'eût été +accordée avec le fils d'un duc, jamais il n'eût pu prétendre à +Brissac. + +Ce comte de Brissac n'étoit point agréable: au contraire, il étoit +stupide et mal fait. Pour elle, elle étoit fort brune, mais fort +agréable, fort spirituelle et fort gaie. Elle trouva cet homme si +dégoûtant qu'elle conçut une aversion étrange pour lui. Dès-lors elle +avoit jeté les yeux sur M. de Liancourt, comme sur un parti sortable: +il étoit bien fait et assez galant; mais il n'y avoit rien entre eux, +et elle ne lui avoit jamais parlé. Quand elle vit l'affaire avancée, +elle s'alla jeter aux pieds de madame de Schomberg, sa grand'mère, +auprès de laquelle elle avoit été élevée, pour la supplier de fléchir +son père; qu'elle aimoit bien mieux mourir que d'épouser un homme +qu'elle ne pouvoit aimer. Elle pleura tant, que la bonne femme en fut +émue. Mais le père, qui voyoit que cette alliance lui étoit +avantageuse, et qui croyoit que c'étoit une vision de sa fille, voulut +que l'affaire s'achevât. + +Elle se laissa coucher, mais avec résolution de ne lui rien accorder. +Toute la nuit elle ne voulut point joindre, et le lendemain elle +protesta de ne coucher jamais avec lui. Ensuite, on les démaria sous +prétexte d'impuissance. Madame de Liancourt jure qu'elle l'a pu faire +en conscience, parce qu'elle n'y a jamais consenti; cependant elle a +toujours eu tellement devant les yeux cette espèce de tache que cela +l'a toujours fait aller bride en main. + +Elle épousa ensuite M. de Liancourt[304], qui étoit fort riche; elle +n'en eut qu'un fils pour tous enfants. Elle avoit avant la mort de ce +garçon tout sujet de contentement; cependant, soit que ce fût à cause +des deux fils du duc avec qui elle avoit été fiancée, ou que +naturellement elle fût ambitieuse, elle ne goûtoit pas autrement sa +félicité parce qu'elle n'avoit pas le tabouret. Par une rencontre +bizarre, elle fut démariée, et son frère, un M. de Schomberg, épousa +une personne démariée d'avec M. de Candale. + + [304] J'ai ouï dire que M. de Liancourt, un matin voyant habiller + une dame, s'amusa à jouer avec sa chatte, et lui prit en badinant + son collier de perles au col qu'il mit à la chatte. Ce collier + étoit de grand prix; la chatte ne fit que mettre le nez hors la + porte, on n'en eut jamais de nouvelles depuis. M. de Liancourt en + donna un autre. Jamais il ne s'est joué si chèrement avec + personne qu'avec cette chatte. (T.) + +Comme nous avons dit ailleurs, M. de Liancourt acheta l'hôtel de +Bouillon dans la rue de Seine bien cher; c'étoit une belle maison. +Elle le fit jeter à bas pour bâtir l'hôtel de Liancourt d'aujourd'hui +qu'elle n'achèvera peut-être jamais[305]. A Liancourt, elle a fait +tout ce qu'on pouvoit faire de beau pour des eaux, pour des allées et +pour des prairies: tous les ans elle y ajoute quelque nouvelle beauté. +Quand madame d'Aiguillon y fut, elle lui fit une galanterie assez +plaisante. Elle fit couvrir une grande table de ces fruits qui sont +beaux, mais dont on ne sauroit manger, et de compotes de ces mêmes +fruits avec des biscuits et des massepains d'amandes amères. Personne +n'y mit la dent qui ne crachât aussitôt. Elle empêcha madame +d'Aiguillon d'y toucher; et, après avoir un peu ri des autres, elle +mena tout le monde dans une autre salle où il y avoit une bonne et +véritable collation. Cela me fait souvenir d'un conte que j'ai ouï +faire. Un garçon qui passoit pour fort avare, perdit une collation +contre des femmes; il les convie: elles y viennent, et ne voyant que +des boyaux, elles se mettent à le vouloir battre. Il fut dans une +autre chambre; elles le suivent, mais elles furent bien surprises d'y +trouver une collation magnifique. + + [305] Cet hôtel portoit de nos jours le nom de La Rochefoucauld; + il avoit son entrée sur la rue de Seine et ses jardins se + prolongeoient jusqu'à la rue des Petits-Augustins. Il a été + abattu en 1824, et la rue des Beaux-Arts a été construite sur ce + terrain. + +Quand madame de Liancourt vit son fils en âge d'aller à l'armée, +quoiqu'elle l'aimât uniquement, elle ne marchanda point et le donna au +maréchal de Gassion, afin qu'il apprît le métier sous lui; on +l'appeloit le comte de La Roche-Guyon. J'ai ouï dire que le maréchal +en prenoit un soin tout particulier, et qu'il le faisoit appeler +toutes les fois qu'il croyoit qu'on verroit quelque belle occasion. On +le maria avec une héritière très-riche, fille du comte de Lannoi, +gouverneur de Montreuil en Picardie; il étoit petit, mais bien fait. +Elle étoit jolie. Ils ne firent pas bon ménage. Il s'étoit jeté dans +cette cabale _garçaillère_ et libertine de M. le Prince[306], et il +méprisoit un peu trop sa femme: et elle ne l'aimoit point. M. de +Brissac, peut-être pour venger son père, la cajola dès le temps du +mari. Le comte de Lannoi la surprit une fois avec un poulet qu'elle +avala. Depuis, on la garde étroitement. + + [306] Henri de Bourbon, père du grand Condé. (_Voyez_ son article + précédemment, t. 2, p. 180.) + +Il fut tué au second siége de Mardick[307], deux ans après son +mariage. Il avoit eu une fille qui vit encore[308]. Dès avant cela, on +dit que madame de La Roche-Guyon, comme quelqu'un lui disoit qu'elle +devoit être bien aise de passer l'été en un si beau lieu que +Liancourt, répondit qu'il n'y avoit point de belles prisons. Son père, +le comte de Lannoi, avoit fait bâtir une petite maison derrière le +jardin de l'hôtel de Liancourt, et il avoit une porte pour y entrer; +de sorte qu'il étoit quasi toujours chez sa fille, et il s'aperçut de +bonne heure qu'elle s'engageoit avec Vardes. Ils se voyoient chez +madame de Guébriant, tante de Vardes. On dit qu'il trouva des lettres +comme de personnes qui s'étoient donné la foi, et que cela le fit +résoudre à enlever sa fille une belle nuit avec quarante +chevau-légers. Il est constant que Vardes la devoit enlever le +lendemain. Le chevalier de Rivière disoit plaisamment: «Le bonhomme +croit avoir enlevé madame de La Roche-Guyon, et il a enlevé madame de +Vardes.» + + [307] Le 6 août 1646. + + [308] Jeanne Charlotte Du Plessis Liancourt, fille du comte de La + Roche-Guyon, épousa le 13 décembre 1659 François, septième du + nom, duc de La Rochefoucauld, fils de l'auteur des _Maximes_, et + elle mourut le 30 septembre 1669. C'est pour elle que madame de + Liancourt, son aïeule, écrivit l'ouvrage dont nous avons rapporté + le titre, note 3 de la page 160 du tome second. + +Vardes disoit qu'il n'avoit point de dessein pour madame de La +Roche-Guyon, et que M. le comte de Lannoi pouvoit bien emmener sa +fille où il lui plairoit sans faire tout ce vacarme. Bientôt après +elle fut mariée à Liancourt avec le prince d'Harcourt, fils aîné de M. +d'Elbeuf. Dès que Vardes vit que cette affaire s'avançoit, il alla +trouver Jarzé, alors cornette des chevau-légers, et lui dit qu'il le +venoit prier de le servir en une affaire; mais qu'avant que de lui +dire ce que c'étoit, il vouloit qu'il lui promît de le servir à sa +mode. Jarzé en fit grande difficulté: mais Vardes lui ayant représenté +qu'un homme d'honneur ne pouvoit demander que des choses dans la +bienséance, il le lui promit. «Allez-vous-en donc, je vous prie, +trouver le prince d'Harcourt avec mon frère Moret, et lui dites, de ma +part, que je m'étonne fort qu'un homme de sa condition se soit mis à +rechercher une femme qui a beaucoup de bonne volonté pour moi; que +personne n'y peut penser sans se faire tort; qu'on pourroit lui en +donner des preuves, et qu'alors Moret montreroit les lettres de madame +de La Roche-Guyon, si M. le Prince d'Harcourt le désiroit.» Jarzé lui +représenta que le plus court seroit de déclarer au prince d'Harcourt +que M. de Vardes étoit si fort engagé dans cette recherche, qu'il ne +pouvoit souffrir qu'un autre y pensât, et que là-dessus on verroit ce +qu'il voudroit dire. Vardes lui répondit: «Vous m'avez promis de me +servir à ma mode.» Jarzé et Moret y allèrent donc; et le prince +d'Harcourt ayant demandé à voir les lettres, Moret les lui montra: il +les lut toutes, et leur répondit, à ce qu'ils ont rapporté, «que +puisque ses parents l'avoient engagé en cette affaire, qu'il étoit +résolu d'aller jusqu'au bout.» Il dit, peut-être lui a-t-on conseillé +depuis de le dire ainsi, qu'il lui répondit qu'il ne croyoit point que +madame de La Roche-Guyon eût écrit ces lettres; M. d'Elbeuf dit qu'il +feroit expliquer Jarzé, et cela est encore à faire. Tout le monde +blâma la conduite de cet amant; et si le prince d'Harcourt eût fait +son devoir, il leur eût fait sauter les fenêtres. + +Le prince d'Harcourt et sa femme ne furent pas long-temps ensemble +sans qu'il arrivât du désordre: elle lui avoit, dit-on, déclaré +qu'elle ne l'aimeroit jamais. Un jour qu'elle étoit allée avec sa +belle-mère voir Mademoiselle, elle fit si bien qu'elle obligea madame +d'Elbeuf à la laisser chez Mademoiselle, et à la venir reprendre le +soir ou lui envoyer un carrosse, car elle n'en avoit point, ni +personne de ses gens n'étoit avec elle. A quelque temps de là, elle se +glisse dans la foule et monte dans un carrosse gris qui l'attendoit à +la porte, et revint dans une chaise rouge après que le carrosse que +madame d'Elbeuf lui avoit envoyé s'en fut en allé. Elle en envoie +demander un à sa belle-mère, et dit après pour excuse qu'elle avoit +été se promener aux Tuileries avec une de ses amies qu'elle ne nommoit +point. Depuis, elle fut si sotte que d'avouer à une personne qu'elle +croyoit fort secrète, mais qui l'a redit, qu'elle étoit allée demander +ses lettres à Vardes, qu'elle ne pouvoit souffrir qu'il les eût; mais +qu'il ne les lui avoit pas voulu rendre. Cela fit un bruit du diable. +Le prince d'Harcourt, après l'avoir enfermée, lui dit qu'il lui +tiendroit bon compte de Vardes. Elle, cependant, fit si bien qu'elle +fit sortir un sommelier qui avertit Vardes du dessein du mari. Vardes +partit le lendemain pour l'armée, sans passer par Saint-Denis, où on +le vouloit attendre. Depuis, cette querelle s'accommoda[309]. + + [309] Le récit de Tallemant jette plus de jour sur une lettre + écrite par Bussy-Rabutin à madame de Sévigné, le 17 août 1654. + «Que sert à madame d'Elbeuf d'être revenue si belle de Bourbon, + si elle ne peut étaler ses charmes dans le monde, et s'il faut + qu'elle s'aille enfermer dans Montreuil? En vérité c'est une + tyrannie épouvantable que celle qu'elle souffre; et je crois + qu'après cela on la devroit excuser si elle se vengeoit de son + tyran. Il est vrai que je pense qu'elle s'est vengée, il y a + long-temps, du mal qu'on devoit lui faire; comme c'est une + personne de grande prévoyance, elle a bien jugé qu'on lui + donneroit des sujets de plainte quelque jour; elle n'a pas voulu + qu'on la primât, et entre nous je crois que son mari est sur la + défensive.» + +Le prince d'Harcourt a quelquefois battu ses gens à cause qu'ils +n'étoient pas assez fidèles espions. Un soir, après avoir pris congé +de sa femme, qui feignoit de se vouloir coucher, c'étoit à onze heures +en été, il vit un laquais qui, tout essoufflé, montoit dans la chambre +de sa femme, et puis redescendit. Il le suit tout doucement: il voit +un carrosse à la porte, et peu de temps après sa femme y monter toute +seule; le laquais retourne, et le carrosse va tout seul; il monte +derrière. On va aux Tuileries; il la voit entrer seule; il entre +après, la suit de loin: elle trouve ensuite mademoiselle de +Longueville et plusieurs femmes avec des violons; elle ne les évite +point; elle se tient avec elles et ne témoigne aucune inquiétude. Elle +part en même temps, et retourne au logis, le mari à la place des +laquais. Le lendemain il lui dit qu'elle étoit folle, et qu'elle +jouoit à se perdre de réputation. «Monsieur, je voulois rêver en +liberté.» Il crut depuis qu'il y avoit plus d'imprudence que de crime; +mais la vérité est que la conduite de la bonne dame étoit pitoyable. + +Elle fit amitié vers ce temps-là avec madame de Bois-Dauphin, fille du +président de Barentin[310]. Il en étoit jaloux, et une fois il leur +offrit de leur faire mettre des draps blancs. Lui cependant devint +amoureux de madame de Boudarnaut, une femme fort décriée; et pour +faire que les autres femmes la souffrissent, il faisoit de grandes +fêtes et avoit gagné madame de Monglat; ce n'étoit pas grande +conquête. Pour faire qu'elle y en entraînât d'autres, il obligea un +jour sa femme d'en être: la partie étoit de manger à Brunoy, à quatre +lieues d'ici; c'est une terre à elle: elle ne voulut jamais se mettre +à table. Une autre fois qu'ils y étoient avec madame de Rieux, leur +belle-soeur, il lui prit je ne sais combien de visions. +«Allez-vous-en, disoit-il, ma belle-soeur est une coquette.--Non, +demeurez.» Il changea deux fois d'avis. Il la voulut mener à +Montreuil; on disoit que c'étoit pour s'en défaire, car cet air-là est +contraire à ceux qui sont menacés du poumon. Etant arrivée à Amiens, +elle le pria de l'y laisser. Ce fut là qu'elle eut la petite-vérole +dont elle mourut. Madame de Bois-Dauphin y courut pour s'enfermer avec +elle; mais elle ne le voulut pas souffrir. Il y arriva lui; elle lui +demanda pardon, et lui jura qu'elle ne lui avoit jamais fait tort. Il +dit que de la voir souffrir comme elle souffroit, cela le toucha; mais +qu'après il fut ravi d'en être délivré[311]. Il vit bien avec sa +seconde femme mademoiselle de Bouillon, et il dit qu'il n'avoit garde +d'y manquer, quand ce ne seroit que pour faire enrager l'autre. + + [310] Marguerite de Barentin, femme d'Urbain de Laval, marquis de + Bois-Dauphin. Elle étoit veuve du marquis de Courtenvaux; elle a + vécu jusqu'en 1704. + + [311] Elle mourut à Amiens le 3 octobre 1654, à l'âge d'environ + vingt-huit ans. + + + + +LE PRÉSIDENT NICOLAÏ. + + +Le feu président Nicolaï, père de celui-ci, qui est le huitième du +nom, premier président de la chambre des comptes, en sa jeunesse eut +bien des amourettes: celle qui fit le plus de bruit fut celle qu'il +eut avec la femme d'un bourgeois nommé Guillebaud; on l'appeloit +vulgairement _la belle Bourgeoise_, car c'étoit une fort belle +personne. Le mari étoit jaloux. Notre président fut trois mois dans un +cabaret, comme garçon (_de cabaret_), il n'en avoit pas trop mal la +mine, afin de prendre son temps pour lui parler, et la voir sans qu'on +se doutât de rien. Il n'en jouissoit ainsi au commencement qu'avec +bien de la peine: depuis il eut un peu plus de facilité; mais elle le +quitta pour un autre. Elle s'en repentit après, et se mit à genoux +devant lui pour lui demander pardon; il se moqua d'elle, et n'en +voulut plus ouïr parler. + +La belle Bourgeoise rencontra Patru en son chemin: elle se faisoit +conduire par lui au sermon; elle lui faisoit mille caresses. Lui, qui +étoit amoureux de sa Lévesque[312], ne s'y amusa point: il est vrai +qu'il croyoit qu'elle étoit engagée avec un nommé Sanguin. Il se +trouva qu'elle étoit brouillée alors avec lui; mais ils se +raccommodèrent. + + [312] _Voyez_ précédemment dans ce volume l'art. de la femme + Lévesque. + +Nicolaï aima ensuite la fille d'un sergent, de laquelle il eut une +fille. On a cru qu'il l'avoit épousée. Cette autre maîtresse étant +morte, il pensa à se marier. Prêt d'être accordé avec mademoiselle +Amelot, aujourd'hui madame d'Aumont[313], il vit la cousine-germaine +de cette fille à l'église; elle se nommoit également Amelot. Il en +devint amoureux; aussi étoit-elle tout autrement jolie que l'autre, et +il l'épousa; mais ils ont fait un triste ménage. Le désordre vient de +ce qu'elle ne traita pas trop bien la bâtarde de son mari, car il +l'avoit avertie de tout; et par contrat de mariage il se réserva la +faculté de lui donner cinquante mille écus, comme il a fait. Il l'a +mariée à un gentilhomme. Il avoit l'honneur d'être un peu fou, et sa +femme a l'honneur de l'être encore. Il en vint jusqu'à séparer le +logis en deux; et il ne voyoit plus du tout sa femme: il ne lui +donnoit rien. Ceux qui lui avoient fourni des vivres, des habits, +etc., firent un procès au président. Or, la cause fut plaidée à la +grand'chambre, et il fut condamné. Tout ce qu'il fit ce fut d'obtenir +qu'on mît dans l'arrêt que ç'avoit été de son consentement. Le premier +président Le Jay en usa bien avec lui, quoiqu'il n'eût pas sujet de +s'en louer, car ayant été chez lui pour une affaire qu'il avoit à la +chambre, M. Nicolaï ne le voulut point voir. L'affaire se fit +pourtant. Il a passé pour homme de bien, et avec raison, et ne se +faisoit point autrement de fête; au contraire, il négligeoit de se +faire payer ses appointements. Il a passé aussi pour éloquent, mais +sans autre fondement que de parler avec quelque facilité; il étoit +toujours prolixe. Cet homme avoit encore à sa mort une chambre qui +n'avoit que de la natte pour toute tapisserie. On disoit qu'il +achetoit les vieilles soutanes de son fils, et qu'il les faisoit +ajuster pour s'en servir. Pour sa femme, à qui il avoit laissé pour +s'entretenir huit mille livres de rentes, qui lui étoient venues du +côté des Amelot, elle avoit fait peindre et dorer son appartement; +elle étoit magnifique en toute chose. + + [313] Femme du frère aîné du maréchal; il est gouverneur de + Touraine. + + (T.) + +Nicolaï avoit un frère qui vit encore, qui est un vieux garçon: il a +été guidon des gendarmes, puis premier écuyer de la grande écurie. +C'étoit lui qui disoit qu'un carrosse étoit un grand maquereau à +Paris. Du temps qu'il le disoit c'étoit plus vrai qu'à cette heure, +car il y en avoit bien moins. Il dit qu'il est un fou gaillard, mais +que son frère le président étoit un fou mélancolique. C'est un assez +plaisant robin. + +Le président voulut marier son fils de bonne heure; on chercha les +meilleurs partis. Ils jetèrent les yeux sur mademoiselle Fieubet, et +il y consentit, lui, qui avoit tant pesté contre les gens qui voloient +le Roi[314]. Il fit une bizarrerie pour les articles. La mère, de son +côté, après qu'un ban fut jeté, envoya défendre au curé de Saint-Paul +de jeter les autres, et cela, pour je ne sais quelle bagatelle dont +elle n'étoit pas satisfaite dans les articles. Cela se raccommoda +pourtant. Le jour des noces de son fils, le président demandoit si un +point de Venise, qui avoit coûté deux mille livres, coûtoit bien dix +écus, et on lui fit accroire qu'il y avoit bien pour huit livres dix +sols de ruban d'argent à un habit où il y en avoit pour cent écus. + + [314] Fieubet étoit d'une origine de finance. + +Deux ans après, condamné par tous les médecins, et ayant reçu +l'extrême-onction, il lui vint en fantaisie que s'il alloit à Bourbon, +il guériroit comme il guérit il y avoit dix ans: c'étoit au mois de +mars. Il fait acheter secrètement un bonnet et un justaucorps fourré, +des bassins, une seringue, etc., et commanda que son carrosse fut prêt +pour le lendemain matin. Son valet-de-chambre en avertit sa femme et +son fils. «Dites-lui, dirent-ils, que le carrosse est rompu, et qu'il +y a un cheval boiteux.» Cela ne servit qu'à faire donner sur les +oreilles au valet-de-chambre. Il part: la femme et le fils le +suivirent. Dès Essonne[315] le voilà plus mal que jamais: il envoie +quérir un médecin à Corbeil, à qui le fils dit le mot. Cet homme lui +promet de le guérir s'il ne bouge de là; et quand il fut bien bas, le +curé, à qui on avoit aussi parlé, lui demanda s'il ne vouloit pas voir +sa femme, son fils et sa fille qui étoient venus pour recevoir sa +bénédiction. Il dit que oui, les vit, et mourut comme un autre homme. + + [315] Bourg à six lieues de Paris. + +Voici la belle conduite de la mère pour sa fille. Dès quinze ans, elle +avoit deux petits laquais avec qui elle s'amusoit à jouer et à badiner +tout le jour. Cette petite demoiselle s'alla mettre une fois dans la +tête que sa mère ne lui donnoit pas assez d'argent; et, pour en avoir, +elle s'avisa d'un bel expédient. Elle laisse traîner des billets faits +à plaisir, comme si elle écrivoit à quelque marquis; on les porte à la +présidente qui s'imagine aussitôt qu'on veut enlever sa fille. Il ne +falloit que la bien garder chez elle. Elle assemble le président +Molé-Champlâtreux, cousin-germain de sa fille, et la marquise +d'Hervault, femme du lieutenant de roi de Touraine, aussi parente bien +proche. Ils concluent de la mettre dans un couvent, et font de l'éclat +pour rien. Cette fille, quand elle y fut, conta naïvement la chose, et +puis on la retira. Dans les Mémoires de la Régence, il sera parlé de +la mère et de la fille. + + + + +PORCHÈRES L'AUGIER[316]. + + +Porchères L'Augier, dont nous allons parler, et Porchères d'Arbaud, +dont il est parlé dans l'historiette de Malherbe, étoient tous deux de +Provence, tous deux poètes, et tous deux de l'Académie. Chacun d'eux +traitoit l'autre de bâtard, et soutenoit qu'il n'étoit pas de la +maison de Porchères[317], assez bonne en ce pays-là; mais ils +s'accordoient en un point, c'est qu'ils étoient l'un et l'autre de +méchants auteurs. Notre Porchères commença à paroître au temps de +Nervèze et de son successeur Des Yveteaux, et étoit à peu près en vers +ce qu'étoient les autres en prose: cela se peut voir par le sonnet que +voici sur les yeux de madame de Beaufort: + + Ce ne sont pas des yeux, ce sont plutôt des Dieux; + Ils ont dessus les rois la puissance absolue. + Dieux, non; ce sont des cieux, ils ont la couleur bleue, + Et le mouvement prompt comme celui des cieux. + Cieux, non; mais deux soleils clairement radieux, + Dont les rayons brillants nous offusquent la vue. + Soleils, non; mais éclairs de puissance inconnue, + Des foudres de l'Amour signes présagieux. + Car s'ils étoient des Dieux, feroient-ils tant de mal? + Si des cieux, ils auroient leur mouvement égal; + Deux soleils, ne se peut: le soleil est unique; + Éclairs, non; car ceux-ci durent trop et trop clairs. + Toutefois je les nomme, afin que je m'explique, + Des yeux, des Dieux, des cieux, des soleils, des éclairs[318]. + + [316] Les Recueils du temps contiennent un assez grand nombre de + pièces de vers signées _Porchères_, sans qu'il y soit fait aucune + distinction des deux poètes qui ont porté ce nom. + + [317] L'un s'appeloit L'Augier de Porchères, l'autre d'Arbaud de + Porchères. Le nom de terre seul leur étoit commun; ainsi ils + étoient de deux familles différentes. + + [318] Ce sonnet ridicule se trouve dans _le Parnasse des plus + excellents poètes de ce temps_; Paris, Guillemot, 1607; petit + in-12, t. 1, fol. 286. Il est aussi dans _le Séjour des Muses, ou + la Crème des bons vers_; Rouen, 1627, in-8, p. 372. + +Sa prose même ne valoit pas mieux, témoin le recueil du Carrousel, où +il n'y a rien de bon de lui qu'une devise italienne dont le corps est +une fusée, et le mot _da l'ardore l'ardire_[319]. + + [319] Cette devise avoit frappé madame de Sévigné; elle en parle + dans la lettre à sa fille, du 11 novembre 1671; mais elle ne se + souvenoit pas du livre dans lequel elle l'avoit vue. + +Depuis, Malherbe apprit à parler françois. Je crois que Porchères a +contribué avec Matthieu à gâter les Italiens d'aujourd'hui, et les +Italiens à leur tour ont gâté quelques-uns des nôtres. Il n'y a que +vingt ans qu'on a vu des secrétaires d'état[320] donner deux pistoles +du Politico-Catholico de Virgilio Malvezzi[321]. + + [320] Brienne. (T.) + + [321] Virgilio Malvezzi, écrivain italien, attaché à Philippe IV, + roi d'Espagne, auteur de plusieurs ouvrages politiques. Il mourut + à Cologne, en 1654. + +La princesse de Conti faisoit cas de Porchères: il alloit tous les +jours chez elle. Elle lui fit avoir l'emploi de faire les ballets et +autres choses semblables; pour cela, il avoit douze cents écus de +pension. Il voulut en faire une charge, et l'avoir en titre d'office, +mais il ne savoit quel nom lui donner: il ne vouloit pas que le nom +de _ballet_ y entrât, et après y avoir bien rêvé, il prit la qualité +d'_intendant des plaisirs nocturnes_. Par cette raison il voulut se +formaliser de ce que Desmarets avoit fait le dessin du ballet qui fut +dansé au mariage du duc d'Enghien[322]. + + [322] Au mariage du grand Condé. Il eut lieu le 11 février 1641. + +Pour les habits, ç'a toujours été le plus extravagant homme du monde +après M. Des Yveteaux, et le plus vain. J'ai ouï dire à Le Pailleur, +qu'étant allé chez Porchères, il y a bien trente-cinq ans, il aperçut, +en entrant dans sa chambre, un valet qui mettoit plusieurs pièces à +des chaussons. Il le trouva au lit; mais le poète avoit eu le loisir +de mettre sa belle chemisette et son beau bonnet; car si personne ne +le venoit voir, il n'en avoit qu'une toute rapetassée, et ne se +servoit que d'un bonnet gras et d'une vieille robe-de-chambre toute à +lambeaux, dont il se couvroit la nuit. Il demanda à Le Pailleur +permission de se lever, et avec sa bonne robe-de-chambre il se met +auprès du feu. «Mon valet-de-chambre, car il l'appeloit ainsi, +apportez-moi, dit-il, un tel habit, mon pourpoint de fleurs. Non, mon +habit de satin.--Monsieur, quel temps fait-il.--Il ne fait ni beau ni +laid?--Il ne faut donc pas un habit pesant; attendez.» Le valet, fait +au badinage, apporte cinq ou six paires d'habits qui avoient tous +passé plus de deux fois par les mains du détacheur et du fripier, et +lui dit: «Tenez, prenez lequel vous voudrez.» Il fut une heure avant +que de conclure. Ce pourpoint de fleurs étoit un vieux pourpoint de +cuir tout gras, et ce satin étoit un satin à pièces empesées qui +avoit plus de trente ans. Jamais on ne lui vit un habit neuf, qu'il +n'eût un vieux chapeau, de vieux bas ou de vieux souliers; il y avoit +toujours quelque pièce de son harnois qui n'alloit pas bien. La +maréchale de Thémines disoit qu'il étoit «comme le diable qui a beau +se faire agréable aux yeux de ceux qu'il veut tenter: il y a toujours +quelque griffe crochue qui gâte tout[323].» C'est de lui que Sorel se +moque dans _Francion_, où un poète demande son pourpoint d'épigramme, +etc. + + [323] Voiture fit ce pont-breton: + + Vous êtes seigneur, + Monsieur de Porchères; + Chacun vous révère + Et vous porte honneur. + Changez de jartières, + Monsieur le rimeur. (T.) + +Il y a onze ou douze ans qu'il eut une grande maladie, durant laquelle +il fit une confession générale. Depuis cela il ne voulut plus se +peindre la barbe et s'habilla comme un autre homme. Il disoit que, +pendant son mal, son neveu lui avoit dérobé cent lettres qu'il fit +imprimer sans suite ni ordre. Cependant il est tout constant que +Porchères lui-même en demanda le privilége à M. Conrart, et aussi des +lettres d'académicien pour lesquelles il fallut aller à l'Académie. Ce +fut la seule fois qu'il y alla, si je ne me trompe. Tout ce qu'il dit +de ce neveu ne fut que lorsqu'il vit qu'on ne rendoit point ses +lettres. Il a vécu jusqu'à cent trois ans. Il étoit grand et bien +fait. + + + + +LE PÈRE ANDRÉ[324]. + + +Le Père André, augustin, vulgairement appelé le _Petit Père André_, +étoit de la famille des Boullanger de Paris, qui est une bonne +famille de la robe. Il a prêché une infinité de Carêmes et +d'Avents; mais il a toujours prêché en bateleur, non qu'il eût +dessein de faire rire, mais il étoit bouffon naturellement, et +avoit même quelque chose de Tabarin dans la mine. Il parloit en +conversation comme il prêchoit. + + [324] André de Boullanger, dit _le petit Père André_, mourut en + 1657. + +Il y tâchoit si peu, que quand il avoit dit des gaillardises, il se +donnoit la discipline; mais il y étoit né, et ne s'en pouvoit tenir. +Comme il prêchoit un Avent au faubourg Saint-Germain, feu M. de Paris, +à cause de je ne sais quelle cabale de moines dont il étoit des +principaux, et aussi pour le scandale que ses bouffonneries donnoient, +l'envoya quérir et le retint en prison à l'archevêché. M. de Metz[325] +s'en formalisa, disant «que M. l'archevêque ne pouvoit faire arrêter +un religieux qui prêchoit dans un faubourg qui dépendoit de l'abbaye +de Saint-Germain;» et effectivement il le fit délivrer; mais ce fut à +condition qu'il prêcheroit plus sagement. Il remonte donc en chaire; +mais de sa vie il n'a été si empêché: il avoit si peur de dire quelque +chose qui ne fût pas bien, qu'il ne dit rien qui vaille, et il fut +contraint de finir assez brusquement. Il étoit bon religieux et fort +suivi par toutes sortes de gens: par quelques-uns pour rire, et par le +reste à cause qu'il les touchoit. Effectivement, il avoit du talent +pour la prédication. On fait plusieurs contes de lui dont j'ai +recueilli les meilleurs. + + [325] Henri de Bourbon, duc de Verneuil, fils naturel d'Henri IV, + évêque de Metz, abbé de Saint-Germain-des-Prés en 1623. Il + abdiqua en 1669 en faveur du roi Casimir. + +Il disoit que «Christophe pensa jeter le petit Jésus dans l'eau, tant +il le trouvoit pesant; mais on ne sauroit noyer qui a été pendu.» + +Prêchant un carême à Saint-André-des-Arcs, il se plaignoit toujours +que les dames venoient trop tard. «Quand on vous vient réveiller, leur +disoit-il: «Mon Dieu, dites-vous, quelle misère de se lever si matin!» +Vous disputez avec votre chevet. «Une telle, dites-vous à votre +fille-de-chambre, je gage que la cloche n'a pas sonné; vous êtes +toujours si hâtée! il n'est point si tard que vous dites.» Hé! si +j'étois là, ajoutoit-il, que je vous ferois bien lever le cul!» + +Parlant de saint Luc, il disoit «que c'étoit le peintre de la +_Reine-mère_, à meilleur titre que Rubens, qui a peint la galerie du +Luxembourg; car il est le peintre de la Reine mère de Dieu.» + +Il prêchoit sur ces paroles: _J'ai acheté une métairie, je m'en vais +la voir_. «Vous êtes un sot! dit-il, vous la deviez aller voir avant +que de l'acheter.» + +A la fête de la Madeleine, il se mit à décrire les galants de la +Madeleine; il les habilla à la mode: «Enfin, dit-il, ils étoient +faits comme ces deux grands veaux que voilà devant ma chaire.» Tout le +monde se leva pour voir deux godelureaux qui, pour eux, se gardèrent +bien de se lever. Un jour, il lui prit une vision, après avoir bien +harangué contre la débauche de cette pauvre pécheresse, de dire: «J'en +vois là-bas une toute semblable à la Madelaine; mais, parce qu'elle ne +s'amende point, je la veux noter, et lui jeter mon mouchoir à la +tête.» En disant cela, il prend son mouchoir et fait semblant de le +vouloir jeter: toutes les femmes baissent la tête. «Ah! dit-il, je +croyois qu'il n'y en eût qu'une, et en voilà plus de cent.» Il remit +une fois à prêcher sur ce sujet, à cause de la fête de Notre-Dame, qui +étoit le lendemain, et, continuant la suite de l'Evangile: «Voilà, +dit-il, la Madelaine qui entre, et moi je sors.» Et il s'en alla. Il +disoit qu'il y avoit des _Madelains_ aussi bien que des _Madelaines_. +«Notre père saint Augustin, dit-il, a été long-temps un grand +_Madelain_.» Puis, décrivant les parfums de la Madelaine: «Elle avoit +de l'eau. De l'eau d'ange? C'étoit de l'eau d'ange noir, de l'eau de +diable, de l'eau de Satan.» + +Cela me fait souvenir d'un conte qu'on fait d'un prédicateur du temps +de François Ier. «La Madelaine, disoit-il, n'étoit pas une petite +garce, comme celles qui se pourroient donner à vous et à moi; c'étoit +une grande garce comme madame d'Étampes[326].» Cette madame d'Étampes +lui fit défendre la chaire. Quelques années après, ayant été rétabli, +le jour de la Madelaine, il dit: «Messieurs, une fois pour avoir fait +des comparaisons je m'en suis mal trouvé. Vous imaginerez la Madelaine +telle qu'il vous plaira. Passons la première partie de sa vie, et +venons à la seconde.» + + [326] Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois, dame d'Étampes, + etc. + +Le père André comparoit une fois les femmes à un pommier qui étoit sur +un grand chemin. «Les passans ont envie de ses pommes; les uns en +cueillent, les autres en abattent: il y en a même qui montent dessus, +et vous les secouent comme tous les diables.» + +Il disoit aux dames: «Vous vous plaignez de jeûnes; cela vous maigrit, +dites-vous. Tenez, tenez, dit-il, en montrant un gros bras, je jeûne +tous les jours, et voilà le plus petit de mes membres.» + +«Toutes les femmes sont des médisantes, disoit-il; je gage qu'il n'y +en a pas une qui ne la soit pas: qu'elle se lève;» puis il s'arrête. +«Hé bien! continue-t-il, vous voyez que pas une n'ose se lever.» + +Un avocat s'alla confesser à lui, et lui dit fort peu de chose. Il lui +ordonna pour pénitence d'aller l'après-dînée à son sermon: l'avocat y +fut. L'Évangile du jour étoit: _Dæmonium mutum_, etc. «Savez-vous, +dit-il, ce que c'est que _Dæmonium mutum_? Je m'en vais vous le dire: +C'est un avocat aux pieds du confesseur. Au barreau ils jasent assez; +devant un confesseur, au diable le mot, vous n'en sauriez rien tirer.» + +Il en vouloit au curé de Saint-Severin. Il fit tomber le discours sur +la bergerie, et qu'il falloit de bons chiens pour la garder. «Vous +autres, dit-il aux paroissiens, vous avez un bon chien de curé.» + +Pour montrer que l'honneur étoit plutôt _in honorante quam in +honorato_ (à celui qui honoroit qu'à celui qui étoit honoré): «Par +exemple, disoit-il, quand je rencontre mon cousin, le président +Boullanger que voilà, il me fait le pied de veau, et le pied de veau +lui demeure.» + +Pour cajoler M. Talon, l'avocat-général, qui l'écoutoit, il dit, en +parlant de Cicéron: «Cicéron, messieurs, c'étoit un grand +avocat-général.» + +Dans l'opinion qu'ils[327] ont de l'Eucharistie, on ne pouvoit pas +dire une plus grande sottise que celle qu'il dit une fois prêchant sur +le Saint-Sacrement. «En voilà assez, dit-il, car les médecins disent: +_Omnis saturatio mala, panis autem pessima_. Toute réplétion est +mauvaise, et surtout celle de pain.» + + [327] _Ils_, les catholiques. Il ne faut pas oublier que + Tallemant étoit de la religion réformée. + +Un jour qu'il prêchoit contre le luxe et contre les modes: «Vous +voilà, dit-il, vous autres, poudrés comme des meûniers; et quand vous +arriverez en enfer, les diables crieront: _A l'anneau! à l'anneau!_» +Pour faire entendre cela, il faut savoir qu'il y a dix ans ou environ +qu'un meûnier, à la Grève, gagea de passer dans un de ces anneaux qui +sont attachés au pavé pour retenir les bateaux. Il fut pris par le +milieu du ventre, qui s'enfla aussitôt des deux côtés; le fer +s'échauffa, c'étoit en été. Il brûloit; il fallut l'arroser, tandis +qu'on limoit l'anneau, et on n'osa le limer sans permission du prévôt +des marchands. Tout cela fut si long qu'il lui fallut un confesseur. +On en fit des tailles douces aux almanachs, et un an durant, dès qu'on +voyoit un meûnier, on crioit: «_A l'anneau! à l'anneau, meunier!_» On +fit aussi un almanach de la farine des jeunes gens et des mouches des +femmes, avec une chanson que voici: + + Dieu! que la mouche a d'efficace! + Que cet animal est charmant! + Le plus parfait ajustement + Sans elle n'auroit point de grâce. + Si vous n'avez mouche sur nez, + Adieu galants, adieu fleurettes; + Si vous n'avez mouche sur nez, + Adieu galants enfarinés. + + Vous auriez beau être frisée, + Par anneaux tombants sur le sein, + Sans un amoureux _assassin_[328] + Vous ne serez guère prisée. + Si, etc. + + Portez-en à l'oeil, à la _temple_, + Ayez-en le front chamarré, + Et sans craindre votre curé, + Portez-en jusque dans le temple, + Si, etc. + + Mais surtout soyez curieuse + Et difficile au dernier point, + Et gardez de n'en porter point + Que de chez la bonne faiseuse. + Si, etc. + + [328] Espèce de mouche. (T.) + + +LES ENFARINÉS. + + Houspillons des modes nouvelles, + Singes des galants de la cour, + Venez farcer à votre tour, + Car le théâtre vous appelle. + Si vous n'êtes enfarinés, + Adieu l'amour de la coquette, + Si vous n'êtes enfarinés, + Vous n'aurez rien qu'un pied de nez. + + Enfarinez bien votre tête + Et les collets de vos manteaux; + Vous en serez cent fois plus beaux, + Et ferez bien plus de conquêtes. + Si, etc. + + Quand on vous voit passer on crie: + _Meunier, à l'anneau! à l'anneau!_ + Il ne faut pas faire le veau, + Ni vous fâcher que l'on en rie. + Si, etc. + +Il commença une fois ainsi: «Foin du pape, foin du Roi, foin de la +Reine, foin de M. le cardinal, foin de vous, foin de moi, _omnis caro +foenum_.» + +Il faisoit parler ainsi une fois les soldats d'Holoferne, après qu'ils +eurent vu Judith: «Camarade, qui est-ce qui, en voyant de si belles +femmes, _tam delectas mulieres_, n'ait envie d'enfoncer la barricade?» + +Je lui ai ouï prêcher sur la Transfiguration: «Cela se fit, dit-il, +sur une montagne. Je ne sais ce que ces montagnes ont fait à Dieu; +mais, quand il parle à Moïse, c'est sur une montagne; il ne lui montra +partout que son derrière, et parla à lui comme une demoiselle masquée. +Quand il donne sa loi, c'est encore sur une montagne; le sacrifice +d'Abraham, aussi sur une montagne; le sacrifice de Notre-Seigneur, +encore sur une montagne. Il ne fait rien de miraculeux que sur ces +montagnes; aussi la Transfiguration, n'étoit-ce pas une affaire de +vallon?» + +Voyant des gens jusque sur l'autel, il dit en entrant en chaire: +«Voilà la prophétie accomplie: _Super altare vitulos_.» + +Il prêchoit en un couvent de Carmes sur l'église desquels le tonnerre +étoit tombé sans en blesser un seul. «Ah! dit-il, regardez quelle +bénédiction de Dieu; si le tonnerre fût tombé sur la cuisine, il n'en +fût réchappé pas un.» On dit _Carme en cuisine_. + +A la fête de Pâques, il se faisoit une objection. «Mais un mari et une +femme qui couchent ensemble un si beau jour, que feront-ils? A cela il +faut répondre par une comparaison. Si le jour de Pâques un débiteur +vous apporte de l'argent, il est bonne fête; mais les gens ne sont pas +toujours en humeur de payer: je suis d'avis qu'on le reçoive. Faites +l'application, mesdames[329]» + + [329] Je doute qu'il ait dit cela. (T.) + +A propos de romans, il disoit: «J'ai beau les faire quitter à ces +femmes, dès que j'ai tourné le cul, elles ont le nez dedans.» + +«Le paradis, disoit-il, est fait comme une ville; mais c'est une ville +comme La Rochelle, qui ne se prend point sans mouffles.» + +Parlant de David, il dit que quand il alla en paradis, Dieu dit, le +voyant venir de loin: «Qui est-ce?» et puis, quand il fut plus près: +«Ah! c'est mon bon serviteur David; bras dessus, bras dessous, +camarades comme cochons.» + +Le jour de l'Ascension, décrivant la réception qu'on fit à +Jésus-Christ au Ciel, il dit que Dieu dit à David: «Tenez la musique +toute prête; voici mon fils qui vient.» + +Une fois, il fit des lettres-patentes du roi de Ninive: «Nous, Ninus, +etc., à tous manants et habitants de notre bonne ville de Ninive, +savoir faisons que, sur l'avis à nous donné par notre amé et féal +maître Jonas, que Dieu, etc.; avons ordonné et ordonnons que, etc.; et +parce que ledit maître Jonas est prophète dudit Dieu, etc.» Il y avoit +dix fois _ledit Jonas_ et _ledit Dieu_. + +En carême, il compara un jour la charité à l'échelle de Jacob, et +disoit que ce n'étoit pas une échelle de chêne ou de hêtre, mais que +le premier échelon étoit _hareng_, le deuxième _morue_; et ainsi de +suite, il dit toutes les viandes de carême, «qu'il faut, ajouta-t-il, +envoyer au couvent des Augustins[330].» + + [330] Lorsque les bouchers de Paris vendoient, malgré la défense, + de la viande dans le carême, elle étoit saisie et envoyée aux + Augustins chargés de la distribuer aux pauvres malades. + +Prêchant chez des religieuses qui l'avoient fort pressé de leur donner +un sermon, il leur dit: «Eh! bien! me voilà; à cause que je suis +_Boullanger_, vous croyez que j'ai toujours du pain cuit; mais vous ne +songez pas combien j'ai de choses à faire.» Il se mit à leur raconter +toutes ses occupations. Après, il compara une fille qui entroit en +religion à un peloton. «Une novice, dit-il, c'est comme un morceau de +bureau ou de papier sur lequel on commence à devider les premières +aiguillées; mais, quelque bien qu'on fasse, il reste toujours un +petit trou qu'on ne sauroit boucher.» + +A Poitiers, les Jésuites le prièrent de prêcher saint Ignace; il +voulut leur donner sur les doigts. Il fit un dialogue entre Dieu et le +saint, qui lui demandoit un lieu pour son ordre. «Je ne sais où vous +mettre, disoit Jésus-Christ: les déserts sont habités par saint Benoît +et par saint Bruno....» Il faisoit une conversation des lieux occupés +par les principaux ordres. «Mettez-nous seulement, dit saint Ignace, +en lieu où il y ait à prendre, et laissez-nous faire du reste.» En +sortant, il dit à un de ses amis: «Je n'ai voulu prêcher céans +qu'après dîner, car je savois bien qu'autrement on m'y auroit fait +méchante chère.» Une autre fois, à Paris, il en donna encore aux +Jésuites en pareille occasion. «Le christianisme, dit-il, est comme +une grande salade; les nations en sont les herbes; le sel, le +vinaigre, les macérations, les docteurs: _vos estis sal terræ_; et +l'huile, les bons pères Jésuites. Y a-t-il rien de plus doux qu'un bon +père Jésuite? Allez à confesse à un autre, il vous dira: Vous êtes +damné si vous continuez. Un Jésuite adoucira tout. Puis, l'huile, pour +peu qu'il en tombe sur un habit, s'y étend, et fait insensiblement une +grande tache; mettez un bon père Jésuite dans une province, elle en +sera enfin toute pleine.» Les Jésuites se plaignirent à lui-même de ce +qu'il avoit dit. «J'en suis bien fâché, mes Pères, leur dit-il; mais +je me suis laissé emporter; je ne savois que vous dire. Dans quatre +jours c'est la fête de notre Père saint Augustin, venez prêcher chez +nous, et dites tout ce qu'il vous plaira, je ne m'en fâcherai point.» + +Un jour il sut que madame de La Trimouille étoit à son sermon +incognito: il parloit de l'Enfant prodigue; il se mit à lui faire un +train tout semblable à celui de la duchesse: «Il avoit, disoit-il, six +beaux chevaux gris pommelés, un beau carrosse de velours rouge avec +des passements d'or, une belle housse dessus, bien des armoiries, bien +des pages, bien des laquais vêtus de jaune passementé de noir et de +blanc.» + +Il disoit que le paradis étoit une grande ville. «Il y a la grande rue +des Martyrs, la grande rue des Confesseurs; mais il n'y a point de rue +des Vierges: ce n'est qu'un petit cul-de-sac bien étroit, bien +étroit.» + +«Un catholique, disoit-il une fois, fait six fois plus de besogne +qu'un huguenot; un huguenot va lentement comme ses psaumes: _Lève le +coeur, ouvre l'oreille_, etc. Mais un catholique chante: _Appelez +Robinette, qu'elle s'en vienne ici-bas_, etc.» Et en disant cela, il +faisoit comme s'il eût limé. J'ai ouï dire que ce conte vient de +Sédan, où Du Moulin ayant dit à un arquebusier qui chantoit _Appelez +Robinette_, qu'il feroit bien mieux de chanter des psaumes,» +l'arquebusier lui dit: «Voyez comme ma lime va vite en chantant +_Robinette_, et comme elle va lentement en chantant: _Lève le coeur, +ouvre l'oreille_, etc.» + +On dit encore qu'un artisan lui dit: _qui au conseil des malins n'a +été_ empêchoit sa lime d'aller, et qu'il faisoit beaucoup plus +d'ouvrage avec _Jean Foutaquin pour du pain et pour des poires, Jean +Foutaquin pour des poires et pour du pain_. + +Parlant d'_Hosanna_, il dit «que les enfants étoient montés sur un +arbre; je ne saurois vous en dire le nom, je vous le dirai tantôt.» +Son sermon fini: «Messieurs, leur dit-il, cet arbre, c'étoit un +sycomore.» + +«L'Evangile, dit-il une fois, est une douce loi: Jésus-Christ nous l'a +dit, il le faut croire.» Deux Jésuites entrent là-dessus. «Tenez, +dit-il, voilà deux des camarades de Jésus, demandez-leur plutôt s'il +n'est pas vrai.» Cela me fait souvenir d'un nommé Du Four, qui, dans +les guerres des huguenots, ayant trouvé des Jésuites à cheval, leur +demanda qui ils étoient: «Nous sommes, dirent-ils, de la compagnie de +Jésus.--Je le connois, dit-il, brave capitaine, mais d'infanterie; à +pied, à pied; mes Pères;» et il leur ôta leurs chevaux. + +Prêchant sur la patience de Dieu, «Dieu, dit-il, il attend long-temps +avant que de frapper; il menace, mais il ne frappe pas: c'est, dit-il, +comme ce chasseur que vous voyez à cette tapisserie, il y a peut-être +cent ans qu'il présente l'épieu à ce cerf, cependant il ne le frappe +pas, et il n'y a que quatre doigts entre deux.» + +Il disoit que personne n'avoit jamais tant prié Dieu que saint Joseph, +car le petit Jésus le servoit comme un apprenti. Il lui disoit: +«Donnez-moi, je vous prie, ceci; donnez-moi, je vous prie, cela; +apportez-moi, je vous prie, cette tarière, etc.» + +«Dieu veut la paix, disoit-il du temps du cardinal de Richelieu; oui, +Dieu veut la paix, le Roi la veut, la Reine la veut, mais le diable ne +la veut pas[331].» + + [331] On s'est plu à attribuer au Père André beaucoup de traits + ridicules qu'il n'a jamais prononcés. Guéret met dans la bouche + de ce religieux des observations qui peuvent être considérées + comme l'opinion saine qu'on peut s'en former: «Tout goguenard que + vous le croyez, lui fait-il dire au cardinal Du Perron, il n'a + pas toujours fait rire ceux qui l'écoutoient. Il a dit des + vérités qui ont renvoyé des évêques dans leurs diocèses, et qui + ont fait rougir plus d'une coquette. Il a trouvé l'art de mordre + en riant; il ne s'est point asservi à cette lâche complaisance + dont tout le monde est esclave, et toute sa vie il a fait + profession d'une satire ingénue qui a mieux gourmandé le vice que + vos apostrophes vagues que personne ne prend pour soi. Demandez + aux marguilliers de Saint-Etienne (du Mont), comme il les a + traités sur leur chaire de dix mille francs; demandez aux.... + (_Jésuites_) s'ils sont satisfaits du panégyrique de leur + fondateur;....... On ne me reprochera jamais d'avoir fait des + contes à plaisir, comme il y en a beaucoup....... J'ai suivi la + pente de mon naturel qui étoit naïf, et qui me portoit à + instruire le peuple par les choses les plus sensibles. Ainsi, + pendant que d'autres se guindoient l'esprit pour trouver des + pensées sublimes qu'on n'entendoit pas, j'abaissois le mien + jusqu'aux conditions les plus serviles et aux choses les plus + ravalées, d'où je tirois mes exemples et mes comparaisons. Elles + ont produit leur effet, ces comparaisons, etc.» (_La Guerre des + auteurs anciens et modernes_; Paris, 1671, in-12, p. 154.) + + + + +VILLEMONTÉE. + + +Villemontée est d'une assez bonne famille de Paris. Il épousa la soeur +de La Barre, dont nous avons parlé; il devint maître des requêtes, et +eut l'intendance de Poitou, où sa femme et lui, aussi bons ménagers +l'un que l'autre, faisoient une fort grande dépense. Elle devint +amoureuse, à La Rochelle, d'un gentilhomme du grand-prieur de la +Porte, nommé L'Épinay. Cette amourette passa bien avant, et le mari +surprit un billet de sa femme en ces termes: «Notre soutane va aux +champs; viens vite, car je meurs d'envie............» Villemontée est +pourtant bien fait; mais peut-être........ On a dit que le +grand-prieur, en colère de ce que l'intendante l'avoit refusé, avoit +fait avertir le mari par des Jésuites. J'ai de la peine à le croire, +car c'étoit un bon homme. Le mari fut assez fou pour faire du bruit de +cette lettre. Il mit en prison, dans un château, une bossue de La +Rochelle, nommée La Villepoux, qu'on accusoit d'avoir été la +_Dariolette_[332]; et, après l'y avoir tenue long-temps, il la laissa +aller, et il mit sa femme en religion: depuis, il la relégua à une +terre. Il eut assez d'enfants de sa femme, entre autres une fille, qui +étoit l'aînée. Elle ne voulut pas déshonorer sa mère en faisant +autrement qu'elle; elle trouva de très-bonne heure un L'Épinay. Ce fut +un nommé Ruelle, que mademoiselle de Bussy avoit donné au père pour +secrétaire. Elle eut l'honnêteté de lui permettre de lui faire un +enfant; elle n'avoit que douze ans. Le père se contenta de le faire +fouetter dans une cave et le chassa, car il ne sauroit s'empêcher +d'être toujours un peu fou. Cette aventure ne fut pas trop divulguée, +et elle n'empêcha pas que Belloy, qui a été depuis capitaine des +gardes de M. d'Orléans, ne l'épousât. Elle étoit pour lors auprès de +madame de Fontaines, dame d'atour de Madame, où Villemontée l'avoit +mise. Belloy fut attrapé en toutes façons, car on dit qu'il n'a point +eu ce qu'on lui avoit promis en mariage, les affaires du beau-père +étant si décousues qu'il fut contraint de vendre ses terres pour +payer une partie de ses dettes; de peur même qu'on ne le mît en +prison, il se fit prêtre, et sa femme retourna dans un couvent. + + [332] Voir la note 3 de la page 48 du tome 1. + +Cependant M. Le Tellier, protecteur de Villemontée, le faisoit +subsister par les emplois qu'il lui procuroit. Enfin, en 1657, M. de +Saint-Malo (Villeroy) rendit au cardinal l'évêché de Saint-Malo de +trente-six mille livres de rente, pour celui de Chartres de vingt-cinq +mille livres, à cause du voisinage de Paris. Le Tellier fit donner +Saint-Malo à Villemontée, qui n'en jouit encore que par économat, à +cause que sa femme n'a point fait de voeux, mais a seulement protesté +devant le Saint-Sacrement qu'elle ne vivroit point comme une femme +avec son mari. Elle étoit si folle que, sous le prétexte qu'elle étoit +la femme d'un évêque, elle ne vouloit pas céder à une maréchale de +France, disant qu'elle ne devoit céder qu'aux princesses. Apparemment +quand on le reçut prêtre, ou qu'on le fit évêque, on ne se souvint pas +du canon du concile de Trente. + + + + +MADAME PILOU[333]. + + +Madame Pilou, étant nouvelle mariée, se trouva logée par hasard +vis-à-vis de mesdemoiselles Mayerne-Turquet, soeurs de ce Mayerne[334] +qui a été premier médecin du roi d'Angleterre, où il a fait une assez +grande fortune: c'étoit un peu après la réduction de Paris. Elle fit +amitié avec ces filles, qui étoient des personnes raisonnables, et +qui, comme huguenotes, en fuyant la persécution, avoient vu assez de +pays[335]. Cette connoissance lui servit, et la tira en quelque sorte +du _calinage_[336] de sa famille, car son père n'étoit qu'un +procureur. Cela lui servit à connoître une madame de La Fosse, leur +parente, riche veuve, qui avoit été galante, et qui, en mourant, lui +laissa du bien. Elle épousa un procureur nommé Pilou, qui ne fit pas +grande fortune; en récompense, elle n'a eu qu'un fils qui vit encore. +Il n'y a peut-être jamais eu une moins belle femme qu'elle, mais il +n'y en a peut-être jamais eu une de meilleur sens, et qui dise mieux +les choses. + + [333] Anne Baudesson, femme de Jean Pilou. + + [334] Il étoit gentilhomme, mais si adonné à la médecine, + qu'étant enfant il faisoit des anatomies de grenouilles. (T.) + + [335] Une de ces filles fut mise par feu M. de Rohan auprès de + madame de Rohan, qui avoit été mariée fort jeune: ainsi madame + Pilou connut tout le monde à l'Arsenal. (T.) + + [336] _Calinage_, niaiserie, enfantillage, commérage et nullité + de la conversation bourgeoise de ce temps-là. + +Cette madame de La Fosse, pour reprendre le fil, n'étoit pas la plus +grande prude du royaume. Madame Pilou, par son moyen, eut bientôt un +grand nombre de connoissances, mais la plupart de la ville. +Insensiblement elle en fit aussi de la cour, et enfin elle parvint à +être bien venue partout, et chez la Reine-mère. + +Elle étoit fort embarrassée d'un certain brave, nommé Montenac, qui +vouloit enlever madame de La Fosse. Un jour ayant trouvé feu M. de +Candale: «Monsieur lui dit-elle, vous menez tous les ans tant de gens +à l'armée, ne sauriez-vous nous défaire de Montenac? Tous les ans vous +me faites tuer quelques-uns de mes amis, et celui-là revient +toujours.--Il faut, répondit-il, que je me défasse de deux ou trois +hommes qui m'importunent, et après je vous déferai de celui-là, car il +est raisonnable que mes importuns passent les premiers.» + +Elle a fait trois classes de tout le monde: ses inférieurs, à qui elle +fait tout le bien qu'elle peut; ses égaux, avec lesquels elle est +toute prête de se réconcilier quand ils voudront, et les grands +seigneurs, pour qui elle dit qu'on ne sauroit être trop fier en un +lieu comme Paris. Elle ne se mêle point de donner des gens à personne, +et ne veut point souffrir que des suivants ou des suivantes lui +viennent rompre la tête. Elle dit qu'il y a quelquefois de sottes gens +qui rient dès qu'elle ouvre la bouche, comme les badauds qui rient dès +que Jodelet paroît. + +La femme d'un procureur, laide comme un diable, qui avoit commencé +par des femmes qui n'avoient pas le meilleur bruit du monde, ne +pouvoit guère passer dans l'esprit de ceux qui ne la connoissoient pas +bien particulièrement, que pour une créature qui servoit aux +galanteries de tant de jolies personnes qu'elle fréquentoit. On a dit +de madame de La Maison-Fort qu'elle n'étoit plus si cruelle + + Depuis qu'elle fut à Saint-Cloud + Avec madame de Pilou. + +On a chanté: + + Brion soupire[337] + Et n'ose dire + A la Chalais qu'elle fait son martyre. + Un moment sans la voir lui semble une heure, + Et madame Pilou veut qu'il en meure. + + [337] M. d'Anville. Ils allèrent devant le prêtre pour se + fiancer. Là, il lui prit une faiblesse: il ne voulut pas passer + outre. (T.) + +Or, madame Pilou étoit la bonne amie de madame de Castille, mère de +madame de Chalais, et il ne faut point trouver étrange qu'elle fût +familière chez cette belle. Il lui arriva une fois une plaisante +aventure avec cette madame de Castille. Madame de Vaucelas, soeur de +M. de Châteauneuf, étoit après à louer d'elle une maison, qui est +devant la chapelle de la Reine, où M. de Châteauneuf a logé +long-temps. Elle envoya un matin un gentilhomme pour lui parler. +Madame de Castille, alors veuve, étoit encore au lit, et madame Pilou, +qui étoit couchée avec elle, lasse des barguigneries de cet homme, +mit la tête à demi hors du lit, et dit: «Allez, monsieur, allez, on ne +l'aura pas à meilleur marché.» Or, elle a la voix assez grosse. Cet +homme s'en retourne, et dit à madame de Vaucelas qu'il seroit inutile +de prétendre avoir meilleur marché de cette maison, qu'il avoit parlé +à madame de Castille, et que M. son mari, enfin, avoit dit qu'on n'en +rabattroit rien[338]. Cela fit d'autant plus rire que cette madame de +Castille étoit un peu galante. On en parla au moins avec Almeras, +homme riche, et M. de Bassompierre écrivoit de Madrid que le duc +d'Almeras faisoit soulever _Castille la vieille_[339]. + + [338] Il étoit aisé de s'y tromper, car elle est noire et barbue. + Il y a un vaudeville qui dit: + + Dame Pilou, pour paroître moins d'âge, + A fait raser le poil de son ... de son visage. (T.) + + [339] Il y a quelque duc d'un nom approchant en Espagne. (T.) + +J'ai ouï dire à Ruvigny que mesdames de Rohan et les autres galantes +de la Place[340] ne craignoient rien tant que madame Pilou, bien loin +qu'elle les servît dans leurs amourettes. Je sais de bonne part que +toute sa vie elle a prêché ses amies qui ne se gouvernoient pas bien. +«Enfin, disoit-elle, ne pouvant les réduire, je leur disois: Au moins +n'écrivez point.--Voire, me répondoient-elles, ne point écrire c'est +faire l'amour en chambrières.» Je sais bien qu'une fois, comme on lui +disoit: «Que ne dites-vous à une telle qu'elle se perd de +réputation?--La mère, répondit-elle, m'a pensé faire devenir folle, +voulez-vous que la fille m'achève?» + + [340] _La Place_ par excellence étoit alors la Place-Royale, + aujourd'hui si dédaignée. + +Elle parle aux princesses tout comme aux autres, et dit tout avec une +liberté admirable. Elle a dit un million de choses de bon sens. «Quand +je vois, disoit-elle, ces nouvelles mariées qui vont donnant du timon +de leur carrosse contre les maisons, je me mets à crier: Qui veut du +plomb? Plomb à vendre! plomb à vendre! Qui veut du plomb? Voici des +gens qui en vendent. Cependant il est certain qu'il ne se fait pas la +moitié des cocus qui se devroient faire, tant il y a de sots maris.» + + [1658] Elle conte qu'un paysan, avec qui elle a marié une + servante depuis un an, vint un jour lui demander si elle ne + connoissoit point quelque prêtre de Saint-Paul pour les démarier, + sa femme et lui; qu'à la vérité elle étoit grosse, mais qu'il + aime mieux prendre l'enfant. Ils avoient été mariés par un prêtre + de Saint-Paul. + + [1659 juin]. M. de Tresmes, duc à brevet, âgé de quatre-vingts + ans, tomba malade. Son fils, le marquis de Gèvres, va trouver + madame Pilou, et lui dit: «Je vous prie, parlez à mon père, il ne + veut point me voir. Mademoiselle Scarron (soeur du cul-de-jatte), + qu'il entretient, m'a mis mal avec lui; mais le pis c'est qu'il + ne veut rien faire de ce qu'il faut pour bien mourir.» Elle y va; + la première fois, elle fit venir les morts subites à propos, et + dit qu'on étoit bien heureux d'avoir le loisir de penser à soi. + Le malade dit qu'il se sentoit bien. Elle ne voulut pas pousser + plus loin. La seconde fois, elle presse davantage, et voyant que + cet homme disoit que les gens d'Eglise mêmes avoient des + maîtresses, elle marche sur le pied à Guénaut, afin qu'il + l'aidât. Au lieu de cela, le médecin dit: «Madame Pilou, vos + prônes m'ennuient.» Elle se retire et ne s'en mêle plus. Sur cela + on fait un conte par la ville, et que M. de Tresmes lui avoit + répondu: «Vous n'étiez pas aussi scrupuleuse il y a trente ans.» + Elle l'apprend à quelques jours de là; elle va voir. M. de + Langres, La Rivière; il avoit dîné assez de gens avec lui: «Ah! + dit-il, madame Pilou, je défendois votre cause.» Elle se met là + dans un fauteuil. «Je vous entends, lui dit-elle; je sais le + conte qu'on fait par la ville; je ne m'étonne pas que ces + bruits-là aient couru. Je me suis trouvée engagée avec des femmes + qui ont bien fait parler d'elles: j'ai fait ce que j'ai pu pour + les remettre dans le bon chemin; c'est ce qui est cause qu'on a + cru que j'étois de la manigance. Je vous laisse à penser si, avec + la beauté que Dieu m'avoit donnée, et de la naissance dont je + suis, j'eusse été bien venue à rompre avec elles à cause de cela. + Leurs gens croyoient que j'étois de l'intrigue; ils ont crié cela + partout: mais Dieu a permis que j'aie vécu quatre-vingts ans, + afin qu'on me fît justice. Ceux qui font ce conte-là n'oseroient + le faire en ma présence. Je sais toutes les iniquités de toutes + les familles de la ville et de la cour. Tel fait le gentilhomme + de bonne maison que je sais bien d'où il vient; à d'autres, je + leur montrerais que leur père étoit un cocu et un banqueroutier; + je les défie tous tant qu'ils sont.» Il y en avoit là de verreux + qui ne firent que rire du bout des dents. Le prince de Guémené y + étoit pour cocu, et l'abbé d'Effiat pour race de fous; son frère + est mort en démence. Il y en avoit encore d'autres. + + Un jour elle disoit, à propos de demi-fous, qu'il étoit difficile + de s'en garder. «Quand un homme a un chapeau vert, je ne m'y + saurois tromper; mais quand il n'a qu'un chapeau vert brun, il est + assez malaisé. Il m'est arrivé bien des fois, disoit-elle, que + lorsque j'y regardois de bien près, je trouvois que tel chapeau, + que je croyois noir, n'étoit que vert brun.» Elle dit que + naturellement elle _sent_ le sot, et que dès qu'il y en a + quelqu'un en une compagnie, elle l'évente tout aussitôt. + + Elle disoit que les amants entre deux vins sont les plus plaisants + de tous; elle appelle ainsi ceux qui sont quasi fous. «Ils me font + rire, dit-elle, car ils croient que personne ne voit ce qu'ils + font.» + + J'ai déjà dit, ce me semble, qu'elle ne voulut jamais faire devant + le cardinal de Richelieu les contes qu'elle savoit du feu + président de Chevry, après sa mort même, de peur de nuire à son + fils[341]. Elle a toujours été fort bien avec les gens de + finances; mais elle n'en a point profité: elle a servi beaucoup de + personnes en de grandes affaires, et n'a rien pris. + + [341] _Voyez_ l'article du président de Chevry, tome 1, page 261. + Il contient plusieurs traits singuliers que madame Pilou avoit + racontés à Tallemant sur ce financier. + +Elle dit que l'année de Corbie, durant le grand effroi qu'on eut à +Paris[342], elle s'en alla chez le feu président de Chevry, qui lui +dit: «Les ennemis viendront par la porte Saint-Antoine, et braqueront +leur canon qui _fessera_ dans toute la rue.--Il faut donc aller, +disois-je, dans les petites rues.--Un autre, me disoit-il, prendroit +les petites comme les grandes. Enfin, je retourne chez moi dans la rue +Saint-Antoine; il me fâchoit bien de désemparer; mon mari étoit malade +jusqu'à tenir le lit, il y avoit long-temps. Je lui dis: Mon pauvre +homme, il faut que je m'en aille, tu fermeras les yeux, et tu diras +que tu es mort.» + + [342] En 1636. Voyez _les Mémoires de Montglat_, à cette date. + +Ce mari mort, la voilà seule avec son fils, qui est un bon garçon, +fort simple, qui s'est jeté dans la dévotion. Ils ont du bien de +reste: tous les ans, s'ils vouloient, ils feroient quelque +constitution, mais ils aiment mieux donner aux pauvres. Leur dévotion +n'est point incommode. Madame Pilou est à son aise; à cause de cela on +l'appelle _la douairière de Pilou_. + +Elle disoit à ce garçon, qui se faisoit malade à force de courir à +toutes les dévotions: «Mon Dieu! Robert, à quoi bon se tourmenter +tant? veux-tu aller par-delà paradis?» Elle me disoit un jour: «Je lui +faisois hier des reproches de ce qu'il n'étoit point propre.--Madame +Pilou, m'a-t-il dit, donnez-vous patience; cela viendra avec le +temps.» Et il a cinquante-deux ans.» Elle avoit été fort long-temps à +le persuader de prendre un manteau doublé de panne. Le premier jour +qu'il le mit, on le prit pour un filou qui avoit volé ce manteau, et +on lui donna un coup de bâton sur la tête dont il pensa mourir. Il +pria sur l'heure qu'on ne courût pas après cet homme; et, croyant +mourir, il fit promettre à sa mère de ne le poursuivre point. Elle dit +que son fils fait un recueil de billets d'enterrement. + +Une fois qu'elle entendoit une femme de la ville qui, en parlant de je +ne sais combien de dames de grande condition, disoit: _Nous autres_, +etc. «Cela me fait souvenir, dit-elle, du conte qu'on fait d'un bateau +d'oranges qui alla à fond dans la rivière. Les oranges alloient sur +l'eau. Il y avoit (révérence de parler) un étron sec parmi elles; cet +étron disoit: _Nous autres oranges_ nous allons sur l'eau.» + +Depuis son veuvage elle dit que deux ou trois hommes l'ont voulu +épouser, «mais, soit dit à mon honneur, ils ont été tous trois mis aux +Petites-Maisons.» + +Elle m'a avoué, car j'en avois ouï parler par la ville, qu'il étoit +vrai que comme un soir un conseiller d'état, homme de quelque âge, la +ramenoit chez elle, elle étoit à la portière, et lui au fond, il la +prit par la tête, elle qui avoit plus de soixante-dix ans, et la baisa +tout son soûl, en lui disant sérieusement qu'il l'aimoit plus que sa +vie. Elle en fut si surprise qu'elle ne songeoit pas seulement à se +dépêtrer de ses mains; et elle arriva à sa porte, car il n'y avoit pas +loin, avant que d'avoir eu le loisir de lui rien dire. Elle ne l'a +jamais voulu nommer. Un jour, comme elle étoit chez la Reine, madame +de Guémené dit à Sa Majesté: «Madame, faites conter à madame Pilou +l'aventure du conseiller d'état.--Ne voilà-t-il pas, dit la bonne +femme, vous regorgez d'amants, vous autres, et dès que j'en ai un +pauvre misérable, vous en enragez.» A propos d'amants: elle dit +qu'elle a fait bâtir un hôpital pour mettre ceux à qui les femmes +arracheront les yeux pour leur avoir parlé d'amour; mais il n'y a que +des araignées dans ce pauvre hôpital. Au diable l'aveugle qu'on y a +encore mené. + +Le cardinal de La Valette, en colère contre elle pour quelque chose, +vouloit, disoit-il, la faire lier sur le cheval de bronze. + +L'abbé de Lenoncourt, le marquis présentement, se mit un jour à la +railler fort sottement. «Monsieur, lui dit-elle, avez-vous été +condamné par arrêt du parlement à faire le plaisant? car, à moins que +de cela, vous vous en passeriez fort bien.» + +Une fois madame de Chaulnes, la mère, lui dit quelque chose qui ne lui +plut pas. «Si vous ne me traitez comme vous devez, lui dit-elle, je ne +mettrai jamais le pied céans. Je n'ai que faire de vous ni de +personne: Robert Pilou et moi avons plus de bien qu'il ne nous en +faut. A cause que vous êtes duchesse, et que je ne suis que fille et +femme de procureur, vous pensez me maltraiter; adieu, madame, j'ai ma +maison dans la rue Saint-Antoine qui ne doit rien à personne.» Le +lendemain madame de Chaulnes lui écrivit une belle grande lettre, et +lui demanda pardon. + +Quand M. de Chavigny alla demeurer à l'hôtel de Saint-Paul, il trouva +madame Pilou quelque part et lui dit: «Madame, à cette heure que je +suis votre voisin, je prétends bien que vous me viendrez voir.» Elle y +va; mais elle ne fut point satisfaite de lui: il fit assez le fier. +Depuis cela, dès qu'il étoit en un lieu elle en sortoit. Enfin, à je +ne sais quelles accordailles, chez M. Fieubet, au fort de sa faveur, +il vit qu'elle s'étoit allée mettre à l'autre bout de la chambre; il +alla à elle fort humblement, et lui dit qu'il vouloit être son +serviteur. «Monsieur, répondit-elle, je ne suis qu'une petite +bourgeoise, vous êtes un grand seigneur, vous ne m'avez pas bien +traitée, vous ne m'y attraperez plus; je n'ai que faire de vous ni de +personne.» Il lui fit mille soumissions, et fit tout ce dont elle le +pria depuis cela. + +Elle dit qu'on ne doit point tant s'affliger pour ce qui arrive à nos +parents. «Une fois, disoit-elle, qu'on attrape le cousin-germain, +c'est bien fait de se déprendre. J'avois je ne sais quel parent qui +fut un peu pendu à Melun; sa soeur disoit qu'il avoit été mal +jugé.--A-t-il été confessé? lui dis-je. A-t-il été enterré en terre +sainte?--Oui.--Je le tiens pour bien pendu, ma mie.» + +Le curé de Saint-Paul s'avisa une fois de faire un prône contre la +danse; elle l'alla trouver et lui dit: «Mon bon ami, vous ne savez ce +que vous dites. Vous n'avez jamais été au bal; cela est plus innocent +que vous ne pensez. Je suis bien plus scandalisée, moi, de voir des +prêtres qui plaident toute leur vie les uns contre les autres.» Elle +se confesse à lui d'une plaisante façon; elle cause avec lui, et le +lendemain elle lui dit: «Hier, je vous dis tous mes sentiments; j'y +ajoute encore cela, et j'en demande pardon à Dieu.» + +«Quand je passe par les rues, disoit-elle une fois, je vois des +laquais qui disent: Bon Dieu! la laide femme!--Je me retourne. +Vois-tu, mon enfant, je suis aussi belle que j'étois à quinze ans, +quoique j'en aie plus de soixante-douze. Il n'y a que moi en France +qui se puisse vanter de cela.» Elle disoit qu'il n'y avoit personne au +monde qui se fût si bien accommodé qu'elle de deux fort vilaines +choses, de la laideur et de la vieillesse. «Cela me donne, +disoit-elle, un million de commodités: je fais et dis tout ce qu'il +me plaît.» Elle est gaie, et ne craint point du tout la mort: elle +danse le branle de la torche, quand elle est en liberté, et dit que la +torche ne lui manque jamais à proprement parler. «Je suis, dit-elle, +le guéridon de la compagnie[343].» + + [343] Le branle étoit une ronde où les danseurs et danseuses se + tenoient tous par la main. Dans le branle de la torche le danseur + portoit un chandelier, une torche ou un flambeau allumé. Ce + passage de Tallemant est obscur aujourd'hui que ces usages + anciens sont oubliés. Le mot _guéridon_ désigne vraisemblablement + une personne qui, durant le branle, étoit placée au centre du + cercle. + +Pourvu que ce ne soit pas par extravagance, elle approuve fort les +mariages par amour; «car, dit-elle, voulez-vous qu'on se marie par +haine?» + +Son fils ayant ouï dire qu'on l'avoit mise dans un roman, croyoit que +c'étoit une étrange chose, et s'en vint lui dire: «Jésus! madame +Pilou! on vous a mis dans un roman.--Va, va, lui dit-elle, la comtesse +de Maure y est bien[344].» Cela l'arrêta tout court, car c'est aussi +une dévote. Ce roman, c'est la Clélie de mademoiselle de Scudéry, où +elle s'appelle _Arricidie_, et y est fort avantageusement, comme une +philosophe et une personne de grande vertu. Elle l'en alla remercier, +et lui dit: «Mademoiselle, d'un haillon vous en avez fait de la toile +d'or.» L'autre lui voulut dire: «Madame, mon frère a trouvé que votre +caractère[345], etc.--Voire, votre frère, je ne connois point votre +frère; c'est à vous que j'en ai l'obligation. A cela, en vérité, j'ai +reconnu que j'avois bien des amis; car il n'y a pas jusqu'à la Reine +qui ne s'en soit réjouie avec moi. Voilà le fruit qu'on retire de ne +faire de mal à personne. Une fois, ajouta-t-elle, je me trouvai +embarrassée au Palais-Royal, à la mort du cardinal de Richelieu, avec +bien des femmes entre des carrosses. Un homme me prend, et me porte +jusque dans la salle où l'on voyoit son effigie. Je regarde cet homme. +Il me dit: Vous avez autrefois pris la peine de solliciter pour moi, +je vous servirai en tout ce que je pourrai.» + + [344] Elle y est quelque part comme un million d'autres. (T.) + + [345] Mademoiselle de Scudéry faisoit paroître ses ouvrages sous + le nom de Georges de Scudéry, son frère. On savoit jusqu'à + présent peu de choses sur cette bonne madame Pilou, qui a fourni + à Tallemant l'un de ses plus curieux articles. Cependant Sauval + nous avoit appris qu'elle jouoit un rôle dans un roman de + mademoiselle de Scudéry. «La vieille madame Pilou, dit-il, + célèbre dans le Cyrus, sous le nom d'_Arricidie_ et de la _Morale + vivante_, m'a dit qu'en sa jeunesse, etc.» (_Sauval_, _Antiquités + de Paris_, t. 1, p. 189.) + +C'est la plus grande accommodeuse de querelles qui ait jamais été: il +y a bien des familles qui lui sont obligées de leur repos. On la +choisit toujours pour dire aux gens ce qu'il leur faut dire. Madame +d'Aumont, veuve de M. d'Aumont, dont nous avons parlé, dit: «Quand +madame Pilou n'y sera plus, qui est-ce qui fera justice aux gens?» +Elle ne se veut point mêler de donner des valets; elle dit qu'on en a +toujours du déplaisir. + +Un jour elle tomba dans la boue, en allant au sermon aux Minimes de la +Place-Royale: une autre fût retournée chez elle; mais elle, bien loin +de cela: «Il faut profiter de ce malheur, dit-elle, je me ferai bien +faire place.» Elle étoit si sale et si puante que tout le monde la +fuyoit; elle eut de la place de reste. + +Quand elle voit des gens qui sont quelque temps dans la mortification, +et qui après retournent à leur première vie: «Ils font, dit-elle, +comme l'ânesse de ma cousine Passart. Cette bête avoit un ânon: on +enferme son petit, et on la charge de tout ce qu'il falloit pour aller +dîner à demi-lieue d'ici. Elle va bien jusqu'à la moitié du chemin; +mais se ressouvenant de son ânon, elle fait trois sauts, et vous jette +toute la provision dans la boue. Eux aussi vont fort bien quelque +temps, puis tout d'un coup ils jettent le froc aux orties, dès qu'ils +se ressouviennent de leur ânon.» + +Elle disoit à M. le Prince, en 1652: «Vous voulez, dites-vous, ruiner +le cardinal; ma foi vous vous y prenez bien. Tout ce que vous faites +ne sert qu'à l'affermir de plus en plus: vous vous faites craindre à +la Reine, et elle croit, plus elle va en avant, que sans cet homme +vous lui feriez bien du mal.» + +Elle ne se put tenir d'aller au sacre du Roi, quoiqu'elle eût +soixante-seize ans: il est vrai que rien ne lui fait mal. On est bien +aise qu'elle aille partout, et on dit, quand il est arrivé quelque +chose d'extraordinaire: «Madame Pilou sera bonne sur cela.» Elle alla +à Meudon chez madame de Guénégaud pour quelques jours, pour mettre +dans du marc un bras qu'elle avoit eu démis pour avoir versé en +carrosse. M. Servien fit quelque régal où madame Pilou se trouva. Il +lui fit des offres de service. Elle lui dit: «Je vous en remercie, +gardez cela pour d'autres; Robert Pilou et moi avons du bien plus +qu'il ne nous en faut: faites-moi toujours votre visage de Meudon: +quand vous me verrez ne tressaillez point, car je n'ai rien à vous +demander. Il n'y a peut-être que moi en France qui vous ose parler +comme cela.» + +Une des demoiselles de Mayerne dont nous avons parlé fut mariée en +Angleterre avec un Italien, nommé le chevalier Brendi, qui a fait +_l'Éromène_. Cette femme et madame Pilou avoient toujours eu soin de +s'écrire. Au bout de quarante ans elles revinrent à se voir à Paris; +jamais on n'a vu une telle joie. Cela ne dura guère, car la Brendi, +étant en nécessité, alloit en Suisse vivre dans une terre de sa nièce +de Mayerne, riche héritière. + +Il y a deux ans que madame Pilou trouva cinq cents livres à dire d'une +somme qu'on lui avoit donnée à garder. Or, il n'y avoit que sa +servante à qui elle se fioit comme à elle-même qui eût eu la clef de +son cabinet. Cette fille, qui, en effet, étoit innocente, fit la fière +assez sottement. Il y avoit tout sujet de croire que c'étoit elle. +Elle la renvoya, et, bien loin de la mettre en justice comme on le lui +conseilloit, elle lui paya deux cents livres qu'elle lui devoit de ses +gages, disant: «Je ne veux point qu'on dise que j'ai fait une querelle +à ma servante pour ne lui pas payer ses gages.» Depuis, il se trouva +que celui-là même qui avoit donné à madame Pilou cet argent à garder, +avoit escamoté ces cinq cents livres qui étoient dans un petit sac; et +que, s'en repentant après, il les lui rapporta, en disant de méchantes +excuses. Elle rappelle sa servante, la prie d'oublier le passé, lui +confirme la parole qu'elle lui avoit donnée de lui laisser deux cents +livres de rente viagère et cent écus en argent, et pour la soulager +elle prit une petite servante encore. + +La pauvre madame Pilou fut surprise à Saint-Paul d'un si grand +débordement de bile qu'elle en tomba de son haut[346]; revenue, elle +se confessa sur l'heure; elle n'en fut malade que dix ou douze jours. +Toute la cour l'alla voir; la Reine y envoya. Le Roi en passant +arrêtoit, et envoyoit savoir comme elle se portoit. M. Valot, premier +médecin du Roi, y fut de leur part. Des gens qui ne la voyoient point +y allèrent; c'étoit la mode. Il en arriva quasi autant l'année passée, +qu'elle eut un rhumatisme dont elle se porte bien; quoiqu'elle ait +quatre-vingts ans, elle est allée à Saint-Paul rendre grâces à Dieu +avec un manteau de chambre noir doublé de panne verte; c'est une +antiquaille qu'elle a il y a long-temps. Elle a une maison aussi +propre qu'il y en ait à Paris. + + [346] A la Pentecôte de l'année 1656. (T.) + +Depuis peu, je ne sais quelle femme, qui n'est plus guère jeune, est +allée la voir toute parée de pierreries du Temple[347], et lui a dit +que la grande réputation qu'elle avoit, etc. Après elle lui a demandé +si elle ne connoissoit personne qui fût curieux de parfums de gants +d'Espagne, de pastilles de bouche et autres choses semblables; que le +secrétaire de l'ambassadeur du Portugal en faisoit venir d'admirables. +Madame Pilou lui dit: «N'avez-vous que cela à me dire?--Hé! madame, +répondit cette femme, comme vous êtes bonne amie, et que tout le +monde dit que vous conseillez si bien les gens, je voudrois bien +vous demander par quel moyen je pourrois me séparer d'avec mon +mari.--Comment s'appelle-t-il?--Ha! madame, je n'oserois vous +dire son nom.--Les noms ne sont faits que pour nommer les gens, +dites?--Vraiment, madame, je n'oserois.» Enfin, après bien des façons, +elle dit en faisant la petite bouche, qu'il s'appelle M. Wist. «Je ne +me mêle point de démarier les gens.» Un autre jour elle revint, et dit +à madame Pilou qu'elle la viendroit divertir quelquefois avec son +luth, qu'elle en jouoit passablement. «Je me passerai bien de vous et +de votre luth, lui dit madame Pilou, car vous m'avez toute la mine de +ne valoir rien, et ce secrétaire de l'ambassadeur est sans doute votre +galant.--Il est vrai, dit l'autre, qu'il m'a aimée; mais je vous jure +que c'est le seul qui ait eu quelque chose de moi.--Ma mie, dit madame +Pilou, il y a plus loin de rien à un que d'un à mille.» Et sur cela +elle la pria de se retirer. + + [347] Pierres fausses. Il y a un homme au Temple qui a trouvé le + secret de colorer les cristaux. (T.) + +Une autre fois il vint une femme d'âge qui se faisoit appeler madame +la marquise de...... Elle fit bien des compliments à madame Pilou sur +sa réputation. La bonne femme lui dit brusquement: «Madame, vous êtes +venue ici pour quelqu'autre chose.--Madame, dit l'autre, puisque vous +voulez que je vous parle franchement, c'est que je me veux remarier. +J'ai huit enfants; mais je fais quatre filles religieuses, un fils +d'église, et un autre chevalier de Malte: j'ai bien trois mille livres +de rente: il est vrai que j'ai aussi quelques affaires. Comme vous +connoissez bien des gens, madame, je voudrois que vous me trouvassiez +quelque conseiller ou quelque président bien accommodé, car le comte +celui-ci, et le marquis celui-là, me veulent bien, mais j'aime mieux +demeurer à Paris.--Jésus! madame, dit madame Pilou, vous moquez-vous +de vous vouloir remarier? Vous êtes vieille et laide.--Hé! madame, +répondit cette femme, je n'ai point de cheveux gris, regardez, et +voilà encore toutes mes dents.--Cela n'y fait rien, reprit la bonne +femme, voilà encore toutes les miennes, et j'ai pourtant quatre-vingts +ans. Allez, madame, vous serez aussi bien à la campagne qu'à Paris: +épousez ce marquis, épousez ce comte si vous voulez, je ne me mêle +point de faire des mariages, et je me garderois bien de conseiller aux +gens de vous épouser.» + +«Il a fallu, disoit-elle, que je vécusse jusqu'à quatre-vingts ans +pour désabuser le monde. On m'a crue une intrigante, moi qui toute ma +vie n'ai fait que prêcher ces sottes femmes, sans y rien gagner: +j'étois comme la servante de l'Arche, quand j'avois chassé les bêtes +d'un endroit, elles y revenoient aussitôt.» + +La pauvre madame Pilou déchoit furieusement: il falloit qu'elle +mourût, il y a dix ans, quand le Roi et la Reine-mère, en passant +devant chez elle, envoyoient savoir de ses nouvelles, et que toute la +cour y alloit[348]; elle avoit alors une fluxion sur les jambes qui la +retenoit au logis. Dès que ses jambes l'ont pu porter, elle a couru +partout. Elle a un défaut, c'est qu'elle n'a jamais su aimer à lire, +ni à entendre lire. Elle s'ennuie dans sa maison; cependant, +quoiqu'elle ait fort bon sens, elle n'a plus guère de mémoire: elle ne +voit quasi plus ni n'entend. Il faut qu'elle soit de bonne pâte, car +à quatre-vingt-six ans elle eut un vomissement effroyable, et après un +dévoiement par bas, pour avoir allumé sa bougie à une chandelle +empoisonnée que des laquais avoient fait faire pour endormir un de +leurs camarades. Il y étoit entré de l'arsenic; elle fut purgée pour +long-temps. Une fois en visite elle se mit à conter une histoire d'une +fille à qui un amant étoit tombé sur la tête, dont elle étoit morte, +comme elle montoit en carrosse. Elle y mit trop de circonstances, et +on ne se soucioit guère de la personne qui n'étoit pas trop connue. +Elle s'en aperçut, et s'en tira en concluant ainsi: «C'est pour vous +apprendre, messieurs et mesdames, à craindre plus les amants que vous +ne les avez craints jusqu'à cette heure.» + + [348] Ce passage a été écrit par Tallemant à la marge du + manuscrit, vers 1663 ou 1664. La Reine-mère mourut en 1666; cette + circonstance fixe l'époque de la décrépitude de l'intéressante + madame Pilou. + + + + +BORDIER ET SES FILS. + + +Bordier, aujourd'hui intendant des finances, est fils d'un chandelier +de la Place Maubert qui le fit étudier. Il fut quelque temps avocat; +puis s'étant jeté dans les affaires, il y fit fortune, et fut +secrétaire du conseil. Il n'y a pas plus de dix ans que son père étoit +mort. Il fut long-temps fâché contre son fils, de ce que, pour +l'obliger à se défaire d'une charge de crieur de corps, il lui avoit +suscité un homme par qui il lui en avoit tant fait offrir, qu'enfin le +bonhomme l'avoit vendue. Ce chandelier étoit fort charitable: son fils +lui a toujours porté respect. + +Il lui arriva une fâcheuse aventure du temps du cardinal de Richelieu. +Son Eminence, en revenant de Charonne, pensa verser dans le faubourg +Saint-Antoine, qui alors n'étoit point pavé; au moins n'y avoit-il +qu'une chaussée fort étroite au milieu, et dont le pavé étoit tout +défait. Le cardinal le voulut faire paver, et demande à Bordier qu'il +avançât dix mille écus pour cela; ce fut à l'Arsenal qu'il lui parla. +Bordier lui dit qu'il n'en avoit point. Le satrape n'avoit pas +accoutumé d'être refusé: le voilà en colère; il relègue Bordier à +Bourges. En cette extrémité notre nouveau riche a recours à +mademoiselle de Rambouillet[349]; car ses affaires dépérissoient. Il +avoit déjà en quelque rencontre éprouvé la bonté et le crédit de cette +demoiselle. Elle fit si bien, par le moyen de madame d'Aiguillon, +qu'elle obtint le rappel de Bordier; mais pour se raccommoder avec le +cardinal, il fallut qu'il avouât qu'il avoit perdu le sens, que +ç'avoit été un aveuglement, et qu'il se mît à genoux. Mademoiselle de +Rambouillet n'en fut guère bien payée; car M. de Rambouillet ayant eu +affaire de cet homme quelque temps après, il en fut traité si +incivilement, qu'il demanda à celui qui le menoit[350] si c'était bien +M. Bordier à qui il avoit parlé. + + [349] Julie d'Angennes, depuis marquise de Montausier. + + [350] On a vu que le marquis de Rambouillet, sur la fin de sa + vie, étoit presque aveugle. + +Laffemas fit cette épigramme: + + Bordier pleure sa décadence, + Au lieu de se voir élevé + Par les degrés à l'intendance, + Il est tombé sur le pavé. + A l'Arsenal un coup de foudre + A pensé le réduire en poudre, + A faute de s'humilier. + C'est son arrogance ordinaire; + Pour être fils d'un chandelier, + Il a bien manqué de lumière. + +A propos de cela, Bordier maria, en 1659, sa nièce Liébaud, fille de +sa soeur, à Lamezan, lieutenant des gendarmes. Madame Pilou, voyant +qu'on mettoit des armes et des couronnes au carrosse, dit chez madame +Margonne, bonne amie de Bordier: «Ma foi! cela sera plaisant de voir +ses armoiries. Qu'y mettront-ils? Trois chandelles.» Cela déplut +furieusement à madame Margonne, car il y avoit du monde; la bonne +femme s'en aperçut, et dit en riant: «Voyez-vous, il est permis de +radoter à quatre-vingt-deux ans; il y en a bien qui radotent plus +jeunes.» + +C'est un homme fier, civil quand il veut, mais qui se prend fort pour +un autre en toute chose. Il veut faire le plaisant, et il n'y a pas un +si méchant plaisant au monde. Il a fait au Raincy une des plus grandes +folies qu'on puisse faire; cela l'incommodera à la fin, car il faut +bien de l'argent pour entretenir cette maison. Il est vrai que le lieu +est fort agréable, et que, malgré le peu d'eau, le terrain fâcheux +pour cela et pour les terrasses, et toutes les fautes qu'il y a à +l'architecture, c'est une maison fort agréable. On dit qu'elle lui +coûte plus d'un million. + +Cet homme n'est pas heureux en enfants. L'aîné, qui est une pauvre +espèce d'homme, s'est marié pour lui faire dépit, et voici d'où cela +vient. Ce garçon devint amoureux de la fille du premier lit d'un M. +Margonne, receveur-général de Soissons. La seconde femme de ce +Margonne, dont nous parlerons ailleurs, étoit la bonne amie, pour ne +rien dire de pis, de Bordier: ils étaient voisins. La fille étoit bien +faite, elle a beaucoup d'esprit et beaucoup de coeur. Le jeune homme +ne lui parle point de sa passion: il lui portoit trop de respect; mais +assez d'autres lui en parloient. Cela dura quatre ans qu'elle évitoit +toujours sa rencontre, et on ne lui sauroit rien reprocher. Le fils en +parle, ou en fait parler à son père, qui va trouver madame Pilou, et +lui dit: «Après avoir bâti le Raincy (voyez la vanité de l'homme), +irois-je dire à la Reine: Madame, je marie mon fils à Anne Margonne?» +Madame Pilou se moqua de lui, et lui dit que la Reine n'avoit que +faire à qui il mariât son fils, et lui chanta sa gamme comme il +falloit. + +On dit à mademoiselle Margonne que si elle vouloit on l'enlèveroit. +Elle répondit qu'on s'en gardât bien, et qu'elle ne le pardonneroit +jamais. Ce garçon désespéré se jette dans un couvent; le père ne +savoit où il en étoit. La demoiselle ne l'ignoroit pas, et si elle eût +daigné avertir le jeune homme d'y demeurer encore quelque temps, le +bonhomme eût consenti à tout; mais cette fille, qui avoit l'âme bien +faite, ne voulut jamais rien faire qui ne témoignât du courage. Enfin +il vint à dire qu'il lui donneroit sa charge de conseiller au +Parlement avec douze mille livres de rente, et qu'on fît l'affaire +sans l'obliger de signer. La fille, qui se conseilloit à sa +belle-mère, car le père n'en savoit rien, voyant que cette femme, qui +pourtant ne manque pas de sens, s'ébranloit, a vite recours à madame +Pilou, qui fut de l'avis de la fille. Elle disoit: «Ou il me +demandera, son manteau sur les deux épaules, et comme on a accoutumé +de faire, ou il ne m'aura pas.» + +Nolet, premier commis de M. Jeannin, et alors commis de Fieubet, son +oncle, se présenta: on fit le mariage. Madame Pilou fit l'affaire et +la proposa. Bordier, au désespoir, s'en va en Hollande, et +mademoiselle de Hère a fait depuis ce que mademoiselle Margonne +n'avoit pas voulu faire. Ce qui l'avoit le plus irritée contre +Bordier, c'est que cet homme, qui disoit qu'il ne souhaitoit rien tant +qu'une belle-fille comme elle, dès qu'il vit son fils épris, il la +traita le plus incivilement du monde, elle qui en usoit si bien. Elle +a de l'esprit, de la vertu, du coeur; c'est une personne fort +raisonnable. Elle a eu du bonheur, car elle vit doucement avec son +mari qui l'estime fort, et elle est estimée de toute la famille à tel +point, qu'elle y est comme l'arbitre de tous leurs différends, et +Bordier a été contraint de vendre sa charge: le jeu et les femmes +l'ont incommodé, et on doute que le père soit à son aise. Cet homme +n'en usa point mal en l'affaire de son fils, car il ne s'emporta +point, ne dit rien contre la personne; aussi auroit-il eu tort. Depuis +il le lui a pardonné; mais il n'y a pas de cordialité entre eux. + +Avant la révocation des prêts, cet homme craignoit le serein, se +serroit le nez quand le serein le surprenoit à l'air: il avoit sans +cesse des étouffements. Depuis, quand il a fallu songer tout de bon à +s'empêcher de donner du nez en terre, il n'a plus craint le serein, +et n'a pas eu le moindre étouffement. + +Son second fils, qu'on appelle M. de Raincy, étant allé à Rome, y +passa pour le plus fou des François qui y eussent encore été. Il avoit +mis des houppes rouges[351] à ses chevaux de carrosse comme un homme +de grande qualité: le Barigel lui en parla. Il lui ouvrit une cassette +pleine de louis, et lui dit tout bas: «Qui a cela à dépenser en un +voyage de Rome, peut mettre telles houppes qu'il lui plaît à ses +chevaux.» Le Barigel vit bien que c'étoit un extravagant, et le laissa +là. Il fit le galant de la princesse Rossane, et, pour faire +connoissance, il battit un des estafiers de cette princesse en sa +présence; et, un jour qu'elle ne le regarda pas au Cours, il se mit +les pieds sur la portière, et le chapeau renfoncé dans sa tête, et la +morgua. Elle en rit. Il avoit accoutumé son cocher à courir à toute +bride contre les carrosses où il y avoit des gens avec des lunettes +sur le nez comme on en voit en quantité en ce pays-là. Il avoit une +canne qu'il mettoit en arrêt comme une lance, et crioit: _Au faquin, +au faquin!_ Entre chien et loup, il alloit par certaines rues tout nu, +enveloppé d'un drap qu'il ouvroit quand il passoit quelque femme. +L'opinion que l'on avoit que c'étoit un fou achevé lui sauva la vie, +autrement on l'eût assommé de coups. Il fit faire des soutanes de +tabis pour lui et pour quelques autres, afin de faire _fric fric_ la +nuit, et faire peur aux Italiens. De retour, comme on l'obligeoit à +jouer trop tard à sa fantaisie chez son père, il fit apporter son +peignoir et mettre ses cheveux sous son bonnet. Le père, qui est fier +aux autres, se laisse mâtiner à ce maître fou. Il se délecte de passer +pour impie, et il tourmente son père et lui veut faire rendre compte, +quoiqu'il eût un carrosse à quatre chevaux entretenu, lui, un +valet-de-chambre et trois laquais nourris, avec huit mille livres pour +s'habiller et pour ses menus plaisirs. + + [351] Cela est de grande qualité à Rome. Pour rire on l'a appelé + un temps _le chevalier Bordier_; il avoit été à l'Académie. (T.) + +Une fois il parla d'amour à une femme qui ne l'ayant pas autrement +écouté, il se mit à se promener à grands pas une heure durant tout +autour de la chambre, frottant tous les murs, et sans rien dire. Elle +s'en moqua fort, et il fut contraint de la laisser là. + +Il fut une fois une heure entière à chanter devant une barrière de +sergents: + + Les recors et les sergents + Sont des gens + Qui ne sont point obligeants. + +Enfin le sergent commença à vouloir prendre la hallebarde, et le +cocher à toucher. + +Ce n'est pas qu'il manque d'esprit, il en a assez pour faire de +méchants vers. Ceux qui le fréquentent disent qu'il n'a pas l'âme mal +faite. Pour moi, je trouve qu'il fait si fort le marquis, que +j'aurois, toutes les fois que je le vois, envie de lui dire +l'épigramme de Laffemas. + +Il lui arriva, au printemps de 1658, une querelle avec La Feuillade +dont le monde ne fut nullement fâché. Il devoit aller avec madame de +Franquetot et madame Scarron cul-de-jatte[352], au Cours ou quelque +autre part; mais les dames vouloient acheter des coiffes et des +masques en passant. La Feuillade y vint faire visite. Raincy, qui fait +l'homme d'importance, sans considérer que l'autre étoit plus de +qualité que lui et assez mal endurant, dit à ces dames qu'il seroit +temps de partir, et que, pour peu qu'elles ne trouvassent par hasard +des coiffes et des masques à leur fantaisie, il se passeroit quelques +heures à cette emplète; après il se mit à contrefaire les +_niépesseries_ de femmes. La Feuillade, qui ne trouvoit pas cela trop +plaisant, dit: «Vous pourriez ajouter encore que la flèche se pourroit +bien rompre.--En ce cas-là, dit Raincy en goguenardant, elles auroient +l'honneur de ma conversation, qui n'est pas trop désagréable.--Ma foi! +répliqua La Feuillade, pas si agréable aussi que vous penseriez bien;» +et lui dit quelque chose encore sur ce ton-là, puis finit ainsi: +«Mesdames, il faut vous laisser partir, aussi bien monsieur que voilà +ne se trouveroit peut-être pas trop bien de notre conversation.» +Raincy a été si bon que de s'en plaindre au maréchal d'Albret, à cause +qu'il le connoissoit. Cela est ridicule, car il semble qu'il ait +prétendu qu'on en fît un accommodement. Le maréchal d'Albret en a +parlé à La Feuillade, qui a répondu «que tout ce qu'il pouvoit, +c'étoit de saluer Raincy quand Raincy le salueroit.» + + [352] Madame Scarron, qui fut depuis la célèbre madame de + Maintenon. + +Il sera quelquefois trois heures sans dire un mot, même en visite. +Une fois il fut comme cela chez M. Conrart, qui dit après: «Il y a des +gens qui acquièrent de la réputation en parlant; celui-ci en croit +acquérir en ne parlant pas.» Il ne parle effectivement qu'où il +s'imagine qu'on l'admirera. Scudéry, sa soeur, Chapelain et Conrart +même l'achevèrent en louant une élégie, ou plutôt un centon qu'il +avoit fait. + +Bordier le père étant mort en 1660, ses enfants et ses gendres Morain +et Gallard, tous deux maîtres des requêtes, furent assez fous pour +mettre des couronnes à ses armes. Cela fit renouveler cent choses à +quoi on n'auroit peut-être pas pensé. + +Le Raincy emploie tout son temps à s'habiller. Quelquefois il n'est +pas prêt à quatre heures du soir. Il est mort assez jeune. Le curé de +Saint-Gervais, Sachot, qui le connoissoit et qui étoit son curé, lui +alla déclarer qu'il falloit songer à sa conscience: il n'y vouloit pas +entendre. Cet homme eut l'adresse de le gagner; il lui parla de sa +jeunesse, de ses études, de son esprit et de ses vers, qu'il mit +au-dessus de ceux d'Horace; après il en fit tout ce qu'il voulut, et +lui donna une telle crainte des jugements de Dieu, que l'autre, pour +se mortifier, fit sa confession à genoux nus sur le carreau. Bordier +l'aîné n'a pas laissé de demeurer à son aise; il a quatre cent mille +livres de bien, et s'est fait président de la cour des aides: c'est un +fort bonhomme. Il a de l'amitié pour moi parce que mademoiselle +Margonne est ma bonne amie. Il parle d'elle avec respect. + + + + +M. ET MADAME DE BRASSAC. + + +M. de Brassac étoit un gentilhomme de Saintonge, qui tenoit rang de +seigneur. Durant les guerres de la religion, comme il étoit encore +huguenot, il fut gouverneur de Saint-Jean-d'Angely. Il étoit hargneux, +toujours en colère, et, quoiqu'il eût étudié, il n'avoit pourtant +point pris le beau des sciences et des lettres. On dit qu'un jour que +ceux de la Maison-de-Ville s'assembloient pour faire un maire, il leur +dit: «Allez, messieurs, allez, et faites un maire qui soit homme de +bien.--Oui, oui, monsieur, répondirent-ils, nous en ferons un qui ne +sera point rousseau.» Or, il l'étoit en diable. + +Il épousa la soeur du marquis de Montausier, père de celui +d'aujourd'hui, dont il n'a pas eu d'enfants. Ce M. de Montausier, son +beau-frère, avoit une femme catholique, soeur de Des Roches Bantaut, +lieutenant de roi de Poitou, de la maison de Châteaubriant. M. de +Brassac la fit huguenote, et depuis il changea de religion avec sa +femme, et vouloit persuader à cette dame de changer encore, ce qu'elle +n'a jamais voulu faire. Le père Joseph prit ce M. de Brassac en +amitié, lui fit avoir l'ambassade de Rome, puis le gouvernement de +Lorraine, et enfin le gouvernement de Saintonge et d'Angoumois, avec +la surintendance de la maison de la Reine: et quand madame de Brassac +fut faite dame d'honneur, M. de Brassac eut le brevet de ministre +d'État. + +Madame de Brassac étoit une personne fort douce, modeste, et qui +sembloit aller son grand chemin; cependant elle savoit le latin, +qu'elle avoit appris en le voyant apprendre à ses frères: il est vrai +qu'à l'exemple de son mari, elle n'avoit rien lu de ce qu'il y a de +beau en cette langue, mais s'étoit amusée à la théologie, et un peu +aux mathématiques. On dit qu'elle entendoit assez bien son Euclide. +Elle ne songeoit guère qu'à rêver et à méditer, et avoit si peu +l'esprit à la cour, qu'elle ne s'étoit corrigée ni de l'accent +landore[353] ni des mauvais mots de la province. J'ai dit ailleurs +comme madame de Senecey fut chassée. Le cardinal jeta les yeux sur +madame de Brassac; je veux croire que le père Joseph n'y nuisit pas. +Elle dit au cardinal qu'elle se sentoit plus propre à une vie retirée +qu'à la vie de la cour; qu'il en trouveroit d'autres à qui cette +charge conviendroit mieux; et qu'au reste elle ne pouvoit lui faire +espérer de lui rendre auprès de la Reine tous les services qu'il +pourroit peut-être prétendre d'elle. Cela n'y fit rien: la voilà dame +d'honneur. Elle s'y comporta si bien qu'elle contenta la Reine et le +cardinal, quoique l'Evangile dit que nul ne peut servir à deux +maîtres. La Reine s'en louoit à tout le monde: ce n'étoit pas peu pour +une personne qui avoit été mise auprès d'elle de la main de son +ennemi. Si madame de Brassac entra dans cette charge sans beaucoup de +joie, elle en sortit aussi sans grande tristesse. Le Roi mort, on fit +revenir tous les exilés, durant le règne de peu de jours de M. de +Beauvais. Madame de Senecey fit plus de bruit que toutes les autres +ensemble. Elle avoit été assez adroite pour faire accroire à la Reine +que ç'avoit été pour l'amour d'elle qu'on l'avoit chassée, et c'étoit +pour l'intrigue de La Fayette. On lui destine la place de madame de +Lansac, gouvernante du Roi; mais elle, qui connoissoit bien à qui elle +avoit affaire, dit qu'elle ne reviendroit point si on ne la +rétablissoit dans sa charge. La Reine disoit: «Mais je suis la plus +satisfaite du monde de madame de Brassac; le moyen de la chasser? +Cependant madame de Senecey ne veut pas revenir autrement.» Elle se +résout donc à donner congé à madame de Brassac, en lui disant qu'elle +étoit très-contente d'elle, mais que madame de Senecey le vouloit. +Voilà madame de Senecey en la place de madame de Brassac et de madame +de Lansac. Madame de Brassac se retire avec son mari, qui étoit encore +surintendant de la maison de la Reine. Il mourut un an ou deux après, +et elle ne lui survécut guère. + + [353] Manière de parler traînante. + + + + +ROUSSEL (JACQUES). + + +Roussel étoit fils d'un honnête bourgeois de Châlons, qui, par mauvais +ménage ou autrement, fut contraint de faire banqueroute, si bien que +M. Ostorne, greffier de Sédan, prit son fils comme par pitié, et le +donna à M. de Gueribalde, qu'il avoit en pension chez lui avec +beaucoup d'autres, pour aller au collége avec eux, et leur porter +leurs porte-feuilles. Or, comme il arrive quelquefois que les valets +ont autant ou plus d'esprit que leurs maîtres, il profita plus qu'eux +au collége, et devint si habile, principalement en grec, que feu M. de +Bouillon[354] lui donna sa bibliothèque à gouverner, avec deux cents +livres de pension. Voilà son premier établissement. Ensuite M. Ostorne +le considéra davantage, et le fit manger à table avec les +pensionnaires; il leur faisoit répétition, et avoit vingt écus de +chacun par an. Après avoir été quelques années en cet état, il vint à +se débaucher; de sorte qu'il faisoit fort mal son devoir, et ne +revenoit que la nuit. Ensuite il fut fait régent de la première. +Durant ce temps-là il vint des seigneurs polonois à Sédan, qui le +prirent pour les instruire; et comme on ne touche pas toujours de +l'argent à point nommé quand il vient de si loin, et que peut-être il +leur faisoit faire la débauche, il fut contraint de s'engager pour +eux, et la somme montoit à trois ou quatre mille francs. Ces messieurs +les Polonois, voyant que leur argent ne venoit point, partirent sans +dire adieu. Roussel, mis en action par les créanciers, qui se +saisirent de sa personne, obtint délai, et s'achemina en Pologne, où +les autres s'étoient déjà rendus. Ils le reçurent avec toute la +civilité imaginable, et ne lui rendirent pas seulement la somme dont +il avoit répondu, mais lui payèrent largement son voyage pour l'aller +et pour le retour. Cependant Roussel, qui étoit adroit et +entreprenant, ayant rencontré une heureuse conjoncture pour lui, car +il étoit question d'élire un roi, et il étoit très-versé à faire des +harangues, se fit connoître des principaux palatins du pays; de sorte +qu'à son retour en France il quitta la poussière de l'école, et alla +trouver le cardinal de Richelieu, à La Rochelle, à qui il dit qu'il +avoit pouvoir de faire roi de Pologne qui il lui plairoit, et lui +montra quelques pièces par écrit pour justifier ce qu'il disoit. Le +cardinal, qui le prenoit pour un fou, et qui ne songeoit pas à se +faire roi de Pologne, le congédia. De sorte que notre homme va trouver +M. de Mantoue, qui toute la vie a eu des desseins assez chimériques; +mais comme il avoit l'empereur et le roi d'Espagne sur les bras, il ne +le voulut pas écouter. Roussel va à Venise, où il se fait présenter à +M. de Candale. Ruvigny étoit alors à Venise; il avoit vu Roussel à +Sédan. Roussel, qui le reconnut, lui fit signe. Le galant homme +vouloit persuader à M. de Candale que pour peu d'argent on se feroit +céder par le roi de Suède je ne sais combien d'îles, avec titre de +souverain. M. de Candale, mal avec son père, ne vivoit alors que de sa +pension de Venise et de son régiment de Hollande. Ruvigny, voyant que +Roussel avoit de longues conférences avec lui, l'avertit de ce qu'il +savoit. M. de Candale, pour se défaire de cet homme, l'adressa au +marquis d'Exideuil[355], aîné de Chalais, et qui s'étoit mis à voyager +à cause de la mort de son frère. Ce marquis, comme vous verrez, avoit +et a encore la cervelle _à l'escarpolette_. Roussel et lui prirent +résolution ensemble d'aller voir Bethlem Gabor[356], qui les reçut +fort bien; et comme au Nord les docteurs sont conseillers d'État, +Roussel lui plut tellement qu'il résolut de l'envoyer ambassadeur en +Moscovie avec le marquis, l'un pour sa qualité et l'autre pour son +savoir. Ils partent tous deux avec l'ambassadeur de Moscovie, qui s'en +retournoit. Le marquis avoit un si grand train, et lui et Roussel +faisoient si bonne chère, qu'avant que d'arriver à Constantinople ils +eurent mangé une bonne partie de leur argent: ils prirent cette route +parce que l'ambassadeur de Moscovie y avoit affaire. Roussel, qui crut +que leur nécessité venoit du mauvais ménage des officiers du marquis, +y voulut mettre ordre, et se voulut charger de la dépense. En effet, +il entreprit pour une certaine somme de les rendre tous à Moscou; mais +il avoit mal pris ses mesures, car l'argent manqua à mi-chemin, et le +marquis fut contraint de prendre tout ce que ses gentilhommes +pouvoient avoir, qui, en colère de cela, dirent quelques injures à +Roussel, mêlées de quelques coup de poing; ce qui le piqua tellement +qu'il jura de s'en venger, et pratiqua si bien l'ambassadeur de +Moscovie, qui étoit neveu du patriarche, que le grand-duc envoya le +marquis en Sibérie, où il fut trois ans prisonnier, mais dans une +prison si rude, qu'on ne lui portoit à manger que par une +lucarne[357]. Enfin, les artifices de Roussel étant reconnus, et le +patriarche mort, on le mit en liberté. Là dedans il apprit par coeur +les quatre premiers livres de _l'Énéïde_. Il les pouvoit bien +apprendre tous douze, ce me semble. Tous les potentats de l'Europe, à +la prière du roi de France, écrivirent au grand-duc pour la délivrance +du marquis. Il est de bonne maison: son nom, c'est Talleyrand. Chalais +est une principauté comme Enrichemont et Marsillac. + + [354] Le premier duc de Bouillon, père du dernier mort. (T.) + + [355] Charles de Talleyrand, marquis d'Exideuil, etc., étoit + frère cadet de Henri de Talleyrand, prince de Chalais, décapité à + Nantes en 1626. + + [356] Bethlem Gabor étoit prince de Transylvanie. + + [357] Le voyageur Oléarius a prétendu que Charles de Talleyrand, + marquis d'Exideuil, avoit le caractère d'ambassadeur. Ce point a + donné lieu à des discussions critiques. Voltaire, au paragraphe 8 + de la préface de _l'Histoire de l'empire de Russie_, a réfuté + l'erreur du voyageur. Le prince Labanoff, associé étranger des + bibliophiles françois, qui a publié dans notre langue le _Recueil + de pièces historiques sur la reine Anne ou Agnès, épouse de Henri + Ier_ (Paris, 1825, in-8º), a réfuté victorieusement Oléarius dans + une lettre adressée au rédacteur du _Globe_, le 15 novembre 1827. + Cette lettre a été imprimée à part, à très-petit nombre. + +Cependant Roussel entra en crédit auprès du grand-duc; et, la mort de +Bethlem Gabor étant survenue, il se fait députer vers le roi de Suède, +en qualité d'ambassadeur, pour moyenner quelque ligue contre le roi de +Pologne. En cet emploi, il fait si bien que, sans que le roi de Suède +en sût rien, il fait entendre au grand-duc que ce prince armera +moyennant un million. Le grand-duc, par avance, envoie quatre cent +mille livres que Roussel touche. La fourbe se découvrit; mais Roussel +met mal le grand-duc avec le roi de Suède, qui le retient à son +service, et l'envoie en ambassade, premièrement en Hollande, puis à +Constantinople, où il est mort de la peste[358]. + + [358] Cet article montre combien Tallemant étoit bien informé des + particularités anecdotiques sur lesquelles roulent principalement + ses Mémoires. Nous croyons devoir insérer ici la lettre de Louis + XIII au czar Michel Féodrowitch, dans laquelle il réclame le + marquis d'Exideuil. L'original de cette lettre existoit aux + archives des affaires étrangères à Moscou; il y fut retrouvé par + suite de recherches faites par M. le comte Just de Noailles, + alors ambassadeur de France en Russie, qui avoit témoigné le + désir d'éclaircir un point sur lequel il s'étoit élevé tant de + contestations. Le prince Labanoff, auquel cette pièce a été + communiquée par M. de Noailles, l'a publiée par _post-scriptum_ à + sa lettre du 15 novembre 1827, p. 17 à 23. + + «Très-haut, très-excellent, très-puissant et très-magnanime + prince, nostre très-cher et bon amy le grand seigneur empereur et + grand-duc Michel Féodrowitch, souverain seigneur et conservateur + de toute la Russie, etc., etc., etc.....» + + «Nous avons appris par les parents du sieur Charles de Talleyrand, + marquis d'Exideuil nostre subjet, qu'icelui marquis estant arrivé + à Mosco, au mois de may 1630, de la part du défunt prince Bethlem + Gabor, pour traîtter quelque union avec vostre magnipotence et + ledit prince, ledit marquis auroit esté accusé par un nommé + Roussel, qu'il se servoit du prétexte d'ambassadeur pour entrer + dans les pays de vostre magnipotence, à dessein seulement de + reconnoistre vos ports, passages et forces, pour après en advertir + le roy de Pologne, et que, en conséquence de cette accusation, à + laquelle ledit Roussel se porta pour se venger de la haine qui + s'engendra entre eux deux, ledit marquis auroit esté envoyé en une + de vos villes, où il est encore gardé, nonobstant que dans ses + papiers, qui furent visités, il ne se soit rien trouvé pour le + convaincre du fait susdit, et d'autant que ledit marquis + d'Eyxideuilh apartient à personne qui tienne grand rang en nostre + royaume, et que ses prédécesseurs nous ont rendu de signalés + services, et qu'outre ces considérations, nous nous sentons + obligés de protéger nos subjets, principalement ceux qui sont + eslevés par-dessus le commun; nous avons bien voulu escrire cette + lettre à vostre magnipotence pour la prier, comme nous faisons, de + commander que ledit marquis soit promtement mis en liberté et + qu'il lui soit permis d'aller où bon lui semblera. Ses parents + envoient exprès par delà ce gentilhomme, lequel estant bien + instruit des particularités de cette affaire, en pourra plus + amplement informer vostre magnipotence, si besoin est, et + l'assurera qu'encore que notre demande soit bien juste, nous ne + laisserons de recevoir à grand plaisir l'effet que nous en + désirons, et que nous espérons de vostre magnipotence et de son + amitié envers nous. Sur ce, nous prions Dieu qu'il vous ayt, + très-haut, très-excellent, très-puissant et très-magnanime et bon + prince, nostre très-cher amy, en sa sainte garde. Écrit à + Fontainebleau, le troisième jour de mars 1635.» + + «Votre bon amy, + + «_Signé_ LOUIS. + + «_Contresigné_ BOUTHILLIER.» + + + + +LE MARQUIS D'EXIDUEIL + +ET SA FEMME. + + +Au retour de Moscovie, avec Pompadour, M. d'Exideuil épousa +mademoiselle de Pompadour, fille d'une soeur de la chancelière. +Quoique le mari et la femme fussent fort dissemblables pour le corps, +car il étoit fort laid, et elle fort belle, il n'y a rien pourtant de +plus semblable pour l'esprit, aussi visionnaires l'un que l'autre: +mais comme les fous ne s'accordent guère entre eux, il y avoit +toujours noise en ménage. Elle, étoit coquette et le mari jaloux. Pour +l'obliger à recevoir grand monde chez elle, et à venir ensuite à la +cour, elle s'avisa d'une invention qui ne pouvoit réussir qu'auprès du +marquis d'Exideuil. Elle lui fit accroire que le feu Roi étoit devenu +amoureux d'elle; qu'il le lui avoit fait dire par quelqu'un qu'elle +lui nomma; mais que, comme il vouloit toujours se conserver la +réputation de chaste, il vouloit que l'affaire fût secrète. Or, il +faut que vous sachiez que le Roi étoit alors en Lorraine. «Pour cela, +ajouta-t-elle, on a trouvé de certains chevaux qui, en un jour et une +nuit, peuvent venir de Lorraine à Paris et de Paris en Lorraine; de +sorte qu'il n'est pas difficile, par le moyen de ceux qui sont dans la +confidence, d'empêcher qu'on ne voie le Roi pendant un jour. Par ce +moyen, vous et moi gouvernerons tout.» Après, elle lui dit qu'on se +vouloit servir d'elle pour négocier en Flandre, et que M. le +garde-des-sceaux[359] avoit fait faire pour cela de certains carrosses +tirés par de cette sorte de chevaux dont nous venons de parler. «Je +vous veux découvrir» ajouta-t-elle, la cause de la richesse de +messieurs Seguier: elle vient d'une naine indienne qu'ils ont chez +eux. Cette naine possédoit un grand trésor, et fut prise par les +Espagnols; mais, comme ils revenoient, les vaisseaux furent séparés +par la tempête, et la naine, avec ses richesses, fut jetée sur une +côte de France, où un des Seguier avoit un château. Il la reçut fort +bien, et elle se donna à lui avec son trésor. Cette naine est +prophétesse, et par les avis qu'elle donne, il est impossible, si on +les suit, qu'on ne fasse une grande fortune: j'aurai communication +avec elle, et je ne doute pas que nous ne supplantions bientôt le +cardinal de Richelieu.» + + [359] Il n'étoit pas encore chancelier. (T.) + +Elle aimoit fort les confitures; et, pour en avoir son soûl, elle fit +accroire au marquis que la naine ne vivoit que de cela; et cependant +elle en faisoit des collations avec ses galants; car le mari, persuadé +de tout ce que sa femme lui avoit dit, promettoit à tous ses voisins +des charges et des emplois, et recevoit toute la province chez lui, +parce qu'elle lui avoit fait entendre qu'il falloit se faire connoître +avant que d'être premier ministre. Après, ils viennent à Paris; la +cour sembloit bien plus plaisante à la dame que le Limousin. Elle n'en +vouloit point partir: cela les brouilla si bien, qu'il s'en alla seul +dans la province; elle coquette ici tout à son aise. Esprit, +l'académicien, qui étoit alors à M. le chancelier, étant familier chez +elle, se mit à lui en conter. Il l'aima quelque temps sans découvrir +sa folie. Elle étoit belle et avoit de l'esprit. Un jour qu'il ne +s'étoit pas trouvé quelque part: «Si vous pensiez, lui dit-elle, me +faire encore de ces tours-là, je m'en irois à Meaux.» Cela lui sembla +si extravagant qu'il lui répondit: «Et moi, j'irois à Pontoise.» +Ensuite, elle lui conta mille visions. Il dit que de sa vie il n'a été +si surpris. Elle l'envoya un jour quérir. Il la trouva sur un lit, les +bras pendants, pâle, défigurée, un chien expirant à ses pieds, une +écuelle pleine de brouet noir. «Hé bien! lui dit-elle d'une voix +dolente, vous voyez,» et se mit à lui conter, avec un million de +circonstances bizarres, combien de fois depuis cinq ans elle avoit +pensé être empoisonnée par son mari. Après elle se jette dans un +couvent: le chancelier prend l'affirmative pour elle. Le mari, qui +étoit absent et amoureux d'elle, étoit pourtant bien embarrassé +d'avoir un chancelier de France sur les bras. Au bout de quinze jours +cette fantaisie passe à cette folle; elle écrit à son mari qu'elle le +vouloit aller trouver, et qu'il vînt au-devant d'elle. Il y vint: les +voilà les mieux du monde ensemble. Elle ne vouloit que faire parler et +avoir des aventures. L'aventure du poison lui avoit semblé belle. On a +dit aussi que c'étoit pour entendre les plaintes de ses amants qu'elle +avoit fait cette extravagance, et qu'elle s'étoit mise ensuite dans un +couvent. Enfin, tout de bon, elle mourut de maladie au bout de +quelques années, et employa les derniers moments de sa vie à conter à +son mari combien elle avoit eu de galants, qui ils étoient, et jusqu'à +quel point elle les avoit aimés; car on ne dit point qu'elle ait +conclu avec pas un. Son mari mourut quelque temps après. Ils ont +laissé deux garçons. + +Pompadour, le père de cette extravagante, étoit un bon gros homme, +lieutenant de roi de Limousin, qui ne se tourmentait guère de ce que +faisoit sa femme[360]: il lui laissoit gouverner sa maison, qu'elle a +rétablie, et son corps aussi, comme il lui plaisoit. Tous les matins, +tandis que monsieur ronfloit de son côté, elle donnoit, étant encore +au lit, audience à tout le monde. On dit qu'un jour quelqu'un de ses +gens, revenant de la ville la plus proche, apporta bonne provision de +sangles, quoiqu'il n'eût eu ordre d'apporter que des étrivières. Elle +se mit à crier. «Hé bien! hé bien! lui dit un gentilhomme de son mari, +ne vous fâchez pas; vous n'aurez que les étrivières.» Elle se +divertissoit avec les suivants de son mari, et il avoit de la peine à +en garder, car elle n'étoit point jolie, et peut-être ne payoit-elle +pas bien. Un jour elle ne vouloit pas qu'un d'eux allât à la chasse +avec son mari: «Hé! mordieu, madame, dit le bonhomme, je vous le +laisse tous les jours; que je l'aie au moins cette après-dînée.» Sa +famille mit un jour en délibération si on jetteroit par les fenêtres +un certain Prieuzac[361] de Bordeaux, qui vivoit fort scandaleusement +avec madame. Il fut d'avis qu'on ne lui fît point de mal. + + [360] Il avoit un secrétaire nommé Fauché, qui concubinoit avec + madame. Il eut jalousie du gouverneur du jeune Pompadour, et un + jour, par pays, comme ce gouverneur se fut approché de la litière + de madame pour lui dire quelque chose, la rage le saisit; il met + l'épée à la main, l'attaque; l'autre se défend, et le tue. (T.) + + [361] Frère de l'académicien. (T.) + + + + +M. SERVIEN[362]. + + +Son père étoit procureur général des Etats de Dauphiné; sa mère étoit +demoiselle. Il fut procureur général à Grenoble, puis maître des +requêtes. Il a eu un frère chevalier de Malte. Il avoit un parent bien +proche qui étoit homme d'affaires. Le comte de Saint-Aignan épousa la +fille de cet homme[363]. + + [362] Abel Servien, né en 1594, mort en 1659. + + [363] L'alliance de Saint-Aignan renversera la fortune des + enfants de Servien; car le duc lui doit sept cent mille livres. + Servien lui prêta de quoi acheter la charge de premier + gentilhomme de la chambre; il en doit tous les intérêts qui + montent à deux cent mille livres, en cette année 1667. (T.) + +Il aima mieux être sous-secrétaire d'Etat que chef d'un corps qui le +haïroit[364]. Chavigny, à qui le cardinal avoit reproché qu'il ne +s'attachoit pas comme Servien à son emploi, ne cherchoit que +l'occasion de le débusquer. Voici comme elle se présenta: Servien +badinoit avec une chanteuse nommée mademoiselle Vincent, et avoit une +chambre chez elle, où il travailloit à ses affaires quand il avoit +travaillé à autre chose. Le prétexte étoit qu'elle avoit un mari que +Servien disoit être de ses amis. Bois-Robert l'ayant prié de je ne +sais quoi qu'il ne fit pas, s'en plaignit, et dit étourdiment que, +s'il en eût prié mademoiselle Vincent, cela eût été fait aussitôt. +Servien, piqué de cela, dit à Bois-Robert, dans la salle des gardes du +cardinal: «Ecoutez, monsieur de Bois-Robert, on vous appelle _le +Bois_; mais on vous en fera tâter.» Bois-Robert lui répondit: «Votre +maître et le mien le saura.» Servien va pour dîner à la table ronde à +laquelle le cardinal ne mangeoit point. Bois-Robert entre; le cardinal +lui dit: «Qu'avez-vous, le Bois? vous êtes bien triste.--Monseigneur, +ne m'appelez plus ainsi; ce nom vient d'être profané: on me menace.» +Saint-Georges, capitaine des gardes du cardinal, ami de Servien, court +pour l'avertir. Servien se dépêcha de dîner; mais il arriva trop tard, +car le cardinal sut tout. Il dit à Bois-Robert: «Avez-vous des +témoins?--Tous vos domestiques; mais ils ne voudront rien dire: il y a +encore Chalusset, lieutenant du château de Nantes.» Bois-Robert va à +Chalusset, et le gagne par l'espérance que M. de Bullion, ennemi de +Servien, lui feroit du bien. En effet, Chalusset eut deux mille écus +pour cela, et Bois-Robert autant. Bullion lui dit: «Allez, vous êtes +mon fait; il me faut un homme comme vous auprès de M. le cardinal. +Venez me voir.» Mais Bois-Robert ne put se tenir de faire des contes +de lui. Voici ce qu'il dit à Ruel dans le parc: Bullion eut envie de +faire ses affaires; il alla dans le bois, et, appuyé sur Nazin, son +courrier, et Coquet, son maquereau, il se déchargeoit de son paquet. +Bois-Robert alla dire au cardinal que des provinciaux, voyant je ne +sais quoi de blanc à travers les feuilles, faisoient de grandes +révérences, prenant le c.. de M. de Bullion pour un visage. Une autre +fois, comme le cardinal vouloit faire jouer du clavecin, Bois-Robert +dit: «M. de Bullion a pissé dedans.» Il pissoit partout. Ce fut là le +prétexte de l'éloignement de Servien, à qui le cardinal envoya +pourtant offrir ses mules pour porter son bagage. Il le remercia, et +dit qu'il en avoit. On le relégua à Angers, où il a été jusqu'à la +mort du feu Roi. Là, il chassoit et coquetoit. + + [364] On l'envoya intendant de justice en Guienne; le Parlement + de Bordeaux donna des arrêts contre lui, ne voulant point + recevoir d'intendant. Le Roi ôta la charge au premier président, + et la donna à Servien; mais, avant qu'il y fût installé, il vaqua + une charge de secrétaire d'État, et on lui donna le choix. (T.) + +Bois-Robert fait un conte à propos de Servien. Le cardinal avoit un +brutal de valet-de-chambre nommé Des Noyers. Un jour ce garçon se mit +à tournoyer autour de M. Servien: «Qu'y a-t-il? qu'as-tu?--Peste de +vous! j'ai perdu ma gageure: j'avois gagé que vous étiez borgne de +l'oeil gauche, et c'est de l'oeil droit.» Ce même, au premier de l'an, +leur demanda si Jésus-Christ, quand il naquit, était catholique. On +lui rit au nez. «Je veux dire chrétien,» dit-il. On rit encore plus +fort. «Pourquoi tant rire? Quelle fête est-il aujourd'hui?--La +Circoncision.--Hé bien! ne falloit-il pas qu'il fût Juif?» + +Le cardinal demanda un jour à Bautru: «Que fait M. Servien à +Angers?--Il _bigotte_.» C'est qu'il étoit amoureux d'une madame Bigot. +C'étoit une belle femme mariée à un M. Bigot, dont le père avoit été +procureur général du grand conseil, mais qui s'étoit incommodé pour +s'être fait huguenot; et le fils étoit un ridicule qui, déjà âgé, +avoit épousé une belle fille qui n'avoit rien. Gueux, il subsistoit +par un contrôle général des traites d'Anjou que lui avoit donné +Rambouillet, son beau-frère, qui alors avoit les cinq grosses fermes. +Or, cet homme avoit eu un emploi auparavant à Reims. Sa soeur, madame +Rambouillet, dit: «Il ne fera point sa commission; mais il deviendra +amoureux de la fille d'un tel, qui a aussi un emploi là.» Il ne manque +pas. Il avoit mis des portraits de cette fille dans l'hôtellerie où il +couchoit à Nanteuil, afin de la voir en allant et en revenant. Une +fois il vint ici, et ne baisa ni sa soeur, ni sa nièce en arrivant. On +sut depuis qu'il avoit juré à sa maîtresse de ne baiser pas une femme +en son voyage. Le voilà marié. Le soir de ses noces, car il aimoit la +mascarade, il dansa un ballet, composé de son beau-père, de sa +belle-mère, de sa mariée et de lui. Les médisants d'Angers disoient: +«M. Bigot est en faveur: il couche avec la maîtresse de M. Servien.» +C'étoit un _becco cornuto_, et qui même n'avoit pas l'esprit de +s'empêcher de faire connoître qu'il le savoit. Il y avoit presse à qui +auroit Servien pour galant. Ménage, qui étoit alors à Angers, disoit à +toutes ces femelles: «Pourquoi vous tourmentez-vous tant? il vous voit +toutes de même oeil.» Tout borgne qu'il est, il ne laissoit pas +d'aller à la chasse; mais, dès qu'il craignoit quelque branche, il +mettoit la main devant son bon oeil; et quelquefois on le trouvoit à +dix pas de son cheval, car, ne voyant goutte, la première chose le +jetoit à bas. Servien s'éprit aussi d'une fille d'Angers, qu'on +appeloit mademoiselle Avril. L'abbé Servien eut peur qu'il ne +l'épousât, et il pria madame Bigot de lui en parler. Elle, qui n'est +point sotte, lui voulut ôter cette fantaisie, et lui dit qu'elle n'en +feroit rien. Quelques jours après, l'abbé revient et la presse encore; +«car, disoit-il, je le sais de bonne part.--Hé bien! lui dit-elle, +monsieur l'abbé, je le lui dirai; mais je lui dirai que c'est vous +qui me l'avez fait dire.» En effet, un soir qu'une dame de la campagne +avoit assemblée pour faire voir toutes les beautés de la ville à +Jarzé, qui y étoit venu depuis deux jours, et que Jarzé faisoit le +dédaigneux: «Mon Dieu! l'impertinent homme! dit madame Bigot; s'il se +vient mettre auprès de moi, je m'en irai ailleurs.--Je vous en +empêcherai bien, répondit Servien en riant, car je ne bougerai +d'auprès de vous.» En causant, il lui dit qu'il n'aimoit rien tant que +les violons, et qu'étant procureur général à Grenoble, il quittoit +tous ses procès pour écouter s'il y avoit le moindre rebec[365] dans +la rue. «A propos, lui dit-elle, on dit que vous nous les ferez +entendre bientôt les violons; mais la salle de mademoiselle Avril est +un peu bien petite; il faudra que sa grand'mère vous prête la sienne.» +Il prit tout cela en raillant. Pourtant, sur la fin, ils s'en +expliquèrent tout au long. L'abbé cependant ne put s'ôter cela de +l'esprit, et il fit tant qu'il le maria avec la veuve d'un comte de +d'Onzain de Vibraye[366] qui avoit été tué à Arras. Il eut de la peine +à s'y résoudre, car il n'étoit pas trop épouseur. La Bigot, qui en +enrageoit, lui faisoit la guerre de ce qu'il épousoit la fille de M. +de La Grise[367]: c'étoit une médisance de province. Une baronne de +La Roche-des-Aubiers, mère de cette jeune veuve, avoit été mariée fort +long-temps sans avoir d'enfants. Enfin, un gentilhomme, nommé La +Grise, se rendit familier dans la maison, et y gouvernoit tout. +Incontinent madame devint grosse de madame Servien. Le mari meurt peu +après; La Grise épouse la veuve. + + [365] Le _rebec_ étoit une espèce de violon champêtre à trois + cordes. (Voyez _le Dictionnaire de Trévoux_, et Roquefort, _de + l'État de la poésie françoise aux XIIe et XIIIe siècles_; Paris, + 1815, p. 108.) + + [366] Servien épousa, le 14 décembre 1640, Augustine Le Roux, + fille de Louis Le Roux, seigneur de La Roche-des-Aubiers, et + d'Avoye Jaillard, veuve de Jacques Huraut, comte d'Onzain. + + [367] La Grise a été lieutenant des gardes-du-corps. (T.)--Il est + question d'une madame de La Grise, et de mademoiselle de La + Grise, sa fille, dans _l'Histoire de la comtesse des Barres_ + (l'abbé de Choisi); Bruxelles, François Foppens, 1736, p. 55 et + suivantes. Il est vraisemblable que Choisi parle de la belle-mère + de Servien et d'une fille qu'elle auroit eue de son second + mariage. + +Le maréchal de Brézé disoit à La Grise: «Etre cocu, ce n'est pas +grande merveille; mais il n'arrive guère qu'on le soit de la façon +comme toi.» On dit aussi que madame d'Onzain aimoit Sévigny, dont nous +parlerons ailleurs; en sorte que la mère passoit bien des articles +fâcheux que Servien proposoit exprès, parce qu'il n'y alloit pas de +bon coeur, et que la belle accoucha au bout de sept mois. On disoit +qu'elle étoit pressée de se marier. Au commencement elle le trouvoit +vieux; enfin, elle fut ravie de l'avoir. + +Son retour et ses emplois aux pays étrangers, avec ses querelles avec +M. d'Avaux et sa surintendance, se trouveront dans les Mémoires que la +régence nous fournira. + +Cette madame Bigot revint à Paris faute d'emploi pour son mari. Ici, +Lyonne, qui avoit les mémoires de son oncle Servien, se mit à lui en +conter. Il avoit une chambre chez elle, comme l'autre chez +mademoiselle Vincent; cela ne dura que deux ans, car on le maria. +Depuis, son mari et elle, qui n'étoit plus jeune, ont bien eu de la +peine à subsister, et Servien, tout surintendant qu'il est, n'en a +aucun soin. Une fois pourtant il lui fit donner je ne sais quelle +commission à l'année navale. Un jour, dînant chez M. de Vendôme, ce +sot homme s'avisa de dire qu'il y avoit bien de l'avantage à avoir +une femme bien faite; que les affaires s'en faisoient bien plus vite; +que la sienne n'avoit qu'à aller chez M. Servien, et qu'aussitôt elle +étoit expédiée. «Voire, dit M. de Vendôme, nous sommes du même âge lui +et moi; cela ne va pas si vite. On n'est plus si preste.» Elle a un +fils qui est bien fait. + + + + +M. D'AVAUX[368]. + + +M. d'Avaux étoit frère du président de Mesme. Nous avons dit, dans +l'historiette de Voiture, qu'il aimoit les femmes, et qu'il n'étoit +pas mal fait. Il en conta ici à la fille d'un conseiller au Châtelet, +nommé M. d'Amours. C'étoit une belle fille, et qui avoit deux beaux +noms, car elle s'appeloit _Aurore d'Amours_. On croit qu'il a eu assez +de privautés avec elle; et comme il ne voulut pas l'épouser, elle se +fit religieuse. M. d'Avaux avoit déjà été ambassadeur à Venise, et +avoit fait la paix du Nord, quand cette belle se mit dans un couvent. +Dans le Septentrion, il passoit pour un fort grand personnage et pour +un homme de bien. Le mari de la comtesse Éléonore, fille du roi de +Danemark[369], que nous avons vu ici avec sa femme, disoit que M. +d'Avaux les avoit pensé faire devenir fous en Danemark, tant il +faisoit le roi, et qu'une fois il lui dit en riant: «Bien, monsieur, +voilà qui est bien: faisons bien la comédie.» + + [368] Claude de Mesme, comte d'Avaux, né en 1595, mort à Paris le + 19 novembre 1650. + + [369] De ces filles d'une femme qu'il épousa comme une femme de + conscience. (T.) + +M. d'Avaux étoit l'homme de la robe qui avoit le plus de bel esprit, +et qui écrivoit le mieux en françois. On croit que le cardinal de +Richelieu ne l'aimoit point quoiqu'il l'employât. Le feu Roi mort, cet +homme, avec cette réputation, avoit droit de prétendre quelque chose. +On lui donne une abbaye de dix-huit mille livres de rente: il la +reçoit pour un de ses neveux, fils de son cadet M. d'Irval, ne voulant +pas apparemment tenir cela pour une récompense, et aussi ne voulant +pas que ce bénéfice fût perdu pour sa famille[370]. La Reine, ou +plutôt M. de Beauvais, le fait surintendant des finances avec M. Le +Bailleul. Le cardinal Mazarin ne pouvoit alors empêcher qu'on ne +l'élevât; mais après il lui fit donner l'emploi de Munster pour +l'éloigner. Servien, qui devoit aller ambassadeur à Rome, fut proposé +par Lyonne en la place de Chavigny pour être son collègue. Ils ne +furent pas long-temps ensemble sans se quereller. Dès Charleville, +Servien eut un courrier particulier; cela donna de la jalousie à +l'autre. D'un autre côté, d'Avaux avoit un grand équipage, car, avec +les appointements de surintendant et les quinze cents écus qu'ils +touchoient par mois de la cour, comme plénipotentiaire, il avoit +cinquante mille écus à manger. Servien le pria de considérer qu'il +n'avoit pas tant à dépenser, et qu'il lui feroit plaisir de se +régler, afin qu'il n'y eût point tant de différence. D'Avaux répondit +que chacun faisoit de son bien ce qu'il vouloit. + + [370] En une autre rencontre il eut de la cour quarante mille + écus dont il acheta une charge à un d'Erbigny, fils de sa soeur, + et une compagnie aux gardes, qu'il donna au frère de celui-là. + (T.) + +D'ailleurs, on dit qu'il y avoit eu un peu de galanterie, et qu'il en +avoit conté à madame Servien, qui eût été quasi la petite-fille de son +mari, et qui étoit jolie et coquette. Il y a un recueil imprimé des +lettres, ou plutôt des factums que lui et Servien ont écrits l'un +contre l'autre. Enfin, M. de Longueville les accommoda, ou du moins +fit en sorte qu'il n'y eut plus de scandale. + +En 1647, que se fit la rupture de la paix générale, la cour ne fut pas +trop satisfaite de lui, et le cardinal dit au président de Mesme qu'il +savoit bien que d'Avaux ne l'aimoit pas. Il avoit Lyonne pour ennemi. +Il étoit surintendant des finances; M. d'Émery ne vouloit point un tel +collègue, et d'ailleurs on avoit quelque soupçon qu'il ne pensât au +chapeau, car il faisoit furieusement le catholique: il avoit dit que +la religion catholique étoit ruinée en Allemagne si on faisoit ce que +les Protestants demandoient. Il dit, plaignant le duc de Bavière, que +c'étoit le prince le plus catholique de l'Europe. Il porta les +intérêts des ennemis de la Landgrave de Hesse, et, allant en Hollande +pour empêcher la paix avec l'Espagne, il demanda la liberté de +conscience. On a cru qu'il faisoit cela pour porter les Catholiques +d'Allemagne à demander pour lui un chapeau de cardinal. L'année +d'après il eut ordre de la cour de revenir à Paris, dans sa maison; de +ne se point mêler de sa charge de surintendant des finances, et de ne +voir le Roi ni la Reine. Il vint à Roissy chez son frère aîné, entre +Paris et Senlis. Depuis, il se démit volontairement de sa +surintendance, lorsqu'il avoit comme refait sa paix, et que d'Émery +étoit mort. + +Dès ce temps-là la dévotion l'avoit pris. Un jour, Ogier, le +prédicateur[371], à qui il avoit donné deux mille livres de rente sur +cette abbaye de son neveu, ayant pressenti que M. d'Avaux méditoit sa +retraite, lui dit, comme ils étoient dans cette belle maison qu'il a +fait bâtir rue Sainte-Avoie[372]: «Voici qui est magnifique; mais ce +n'est rien en comparaison de cette maison céleste, etc.» L'autre +s'ouvrit à lui. Il avoit résolu de se retirer dans une espèce de +désert en Bretagne, d'y bâtir quelque couvent, ou même d'instituer +quelque nouvel ordre; car ne croyez pas que cet homme manquât de +vanité, il en avoit: témoin cette maison dont nous venons de parler. +Elle revient à huit cent mille livres; cependant elle est petite, et +il n'y a pas un appartement complet: la place seule lui tenoit lieu de +deux cent cinquante mille livres. Dans leur partage, il y avoit des +maisons qu'on louoit fort bien; ailleurs, pour la somme qu'il y a +employée, il eût fait un beau bâtiment; mais il vouloit bâtir _in +fundo avito_, car les de Mesme se piquent furieusement de noblesse, +quoique leur bisaïeul ne fut qu'un docteur en droit à Toulouse; mais +ils disent que c'étoit un gentilhomme qui montroit le droit pour son +plaisir, et qu'ils font venir d'un consul Memmius; au moins se +sont-ils laissé cajoler de ce grotesque[373]. + + [371] François Ogier, prédicateur du Roi, acquit dans son temps + de la célébrité. Il prit la défense de Balzac contre le père + Goulu, général des Feuillants, qui l'avoit grossièrement attaqué. + + [372] Cet hôtel subsiste encore; mais il a éprouvé de grands + changements, parce qu'il a été converti en maison de commerce. Il + est situé dans la rue Sainte-Avoie, vis-à-vis d'un passage + nouvellement ouvert, qui conduit à la rue du Chaume. + + [373] Ils se disent originaires de Chalosse-Cujas, écrit à + Memmius, son collègue. (T.) + +Il avoit la tête un peu bien petite pour avoir beaucoup de cervelle, +et il me souvient qu'il mena étourdiment le cardinal Mazarin à +l'oraison funèbre du feu Roi que fit Ogier, où il y avoit bien des +choses contre le cardinal de Richelieu. La mort ne lui permit pas de +faire cette retraite. Il mourut de fièvre; en 1650, à l'âge de +cinquante-cinq ans ou environ. Son frère de Mesme mit dans les billets +d'enterrement: _haut et puissant seigneur et commandeur des ordres du +Roi_[374]. Il faut être évêque, archevêque ou cardinal pour cela. Il +avoit été officier (_de l'ordre_) et s'étoit conservé le cordon; il +étoit charitable. Durant qu'on bâtissoit sa maison, il faisoit payer +les journées et panser à ses dépens les ouvriers qui se blessoient. Il +ne fit point de testament; peut-être ne croyoit-il pas mourir si tôt? +On dit qu'il avoit dessein de faire le fils aîné de M. d'Irval, +aujourd'hui d'Avaux, son héritier. Il avoit prié Frotté, cet homme qui +fut si fidèle au maréchal de Marillac, son maître, de l'avertir de +donner sa vaisselle d'argent aux pauvres. Frotté l'oublia. Sa femme +s'en ressouvint et l'écrivit à M. de Mesme. Pepin, son intendant, lui +en parla. Il dit: «On trouvera un écrit pour cela dans mon cabinet.» +Mais pour moi, je doute que le président de Mesme en ait rien fait, +car il donna si peu aux valets, dont il y en avoit tel qui avoit servi +vingt ans M. d'Avaux, que c'étoit une chose honteuse[375]. + + [374] Cependant les autres officiers de l'ordre le mettent, et il + y a fondement à cela dans l'institution, tant tout y est bien + digéré. (T.) + + [375] D'Avaux leur donnoit beaucoup. (T.) + +D'Avaux oublia cruellement le pauvre Ogier _le Danois_[376], qui n'a +jamais rien eu de lui après l'avoir servi dans tout le Septentrion, et +y avoir ruiné sa santé. Mais il défendit de demander compte à Pepin, +son intendant, «car, dit-il, je ne crois pas qu'il me doive rien,» et +il lui laissa la maison où il loge. On consulta si on devoit faire une +oraison funèbre. Ogier dit que comme on ne pouvoit s'empêcher de +parler du grand effort qu'il fit à Munster pour faire signer la paix, +cela hoqueroit la cour. Cet Ogier a fait son éloge au-devant des +sermons qu'il a donnés au public. + + [376] Charles Ogier, frère aîné du prédicateur. Secrétaire du + comte d'Avaux, il l'accompagna dans ses ambassades en Suède, en + Danemark et en Pologne. On a de lui _Ephemerides, sive iter + Danicum, Suecicum, Polonicum_; Paris, 1656, in-8º, ouvrage + posthume publié par son frère. + +Le président de Mesme traitoit si fort ses frères de haut en bas, +qu'il ne daignoit quasi leur ôter le chapeau. Il ne se levoit pas et +disoit: «Donnez un siége à mon frère.» Ce n'étoit point par +familiarité, c'étoit par orgueil[377]. Il avoit aimé les femmes, et il +disoit, quand il en avoit payé quelqu'une, car je crois qu'il n'en +avoit guère autrement, qu'il lui étoit permis de demander: «Il m'en a +tant coûté; trouvez-vous que ce soit trop cher?» Comme on dit: «Cette +étoffe me coûte tant, ai-je été trompé?» Il mourut un mois après son +frère d'Avaux. Il laissa sa charge de président au mortier à son neveu +d'Avaux, à condition qu'il épouseroit une de ses filles; il en a deux. +La charge lui sera comptée pour quatre cent mille livres, et pour rien +si sa fille ne le veut pas épouser. C'est pour conserver la charge +dans sa famille, et M. d'Irval doit exercer la charge jusqu'à ce que +son fils soit en âge. Ce fils est reçu en survivance, et je pense +qu'il la laissera exercer à son père tant qu'il voudra. On l'appelle +_le président de Mesme_; il y a un dicton au Palais: _De Mesme +toujours de Mesme_. Quand il parloit d'un conseiller qu'il estimoit: +«C'est, disoit-il, un grand sénateur.» Il railloit M. d'Irval, son +cadet, comme un écolier, et M. d'Avaux comme un avocat. Il avoit cent +mille livres de rente en fonds de terre. La confiscation de Bussy, +frère de sa première femme, tué par Bouteville, lui a valu quarante +mille livres de rente. La veuve, qui est de Fossé, et qui a +inclination pour l'épée, a donné sa fille en _catimini_ à La Vivonne, +fils de Mortemart. + + [377] Il appeloit sa femme Demoiselle. Le président de Thou, + l'historien, appeloit la sienne _Domine_. Blondel, le ministre, + appeloit la sienne _ma Gaine_. Les médisants disoient que c'étoit + une coutelière. + + (T.) + + + + +BAZINIÈRE, + +SES DEUX FILS ET SES DEUX FILLES. + + +Feu La Bazinière, trésorier de l'épargne, se nommoit Massé Bertrand; +il étoit fils d'un paysan d'Anjou, et, à son avénement à Paris, il fut +laquais chez le président Gayan[378]: c'étoit même un fort sot garçon; +mais il falloit qu'il fût né aux finances. Après il fut clerc chez un +procureur, ensuite commis, et insensiblement il parvint à être +trésorier de l'épargne. Cela ne seroit que louable s'il en eût bien +usé; mais c'étoit le plus rustre et le plus avare de tous les hommes. +Une fois, comme il parloit d'affaires à un homme, il le quitte sans +dire gare, et s'en va gourmer un garçon couvreur, en lui disant: «Tu +as tes poches toutes pleines de mon plomb.» Il se trouva que c'étoit +une bribe de pain que ce pauvre diable avoit dans sa poche. On disoit +que c'étoit l'homme de France le mieux servi, et qu'il ne changeoit +jamais de valets; c'est qu'il ne les payoit point, et qu'ils y +demeuraient en attendant que l'humeur libérale prît à leur maître. Son +portier fut contraint, pour être payé, de lui proposer de faire faire +une boutique d'une porte cochère inutile qu'il avoit chez lui, et la +fit louer à un frère vitrier qu'il avoit; ainsi il recevoit les loyers +au lieu de ses gages. + + [378] Pierre Gayan, président des enquêtes, le 21 juin 1614. (T.) + +Sa femme, qui vit encore, n'est pas plus magnifique. Quand il fait +vilain temps les vendredis, elle fait enchérir son beurre de +Clichy-la-Garenne d'un sou par livre, en disant: «Il n'en sera guère +venu aujourd'hui au marché.» Il en eut deux fils et deux filles: ses +fils n'étoient pas mal faits. L'aîné, qui est aujourd'hui trésorier de +l'épargne, étoit assez agréable, et peut-être, s'il eût été bien +élevé, en eût-on fait quelque chose; mais le père, qui est mort riche +de quatre millions, ne voulut jamais faire la dépense d'un gouverneur, +ni envoyer voyager ce jeune garçon; au contraire, regardant à ce qui +lui coûteroit le moins et se trouvant en année durant le siége +d'Arras, il envoya son fils à Amiens, avec titre de commis de +l'épargne, mais qui avoit un homme sous lui qui faisoit tout. Ce jeune +fou se fit faire des armes qu'il porta à la cour, et rompit tant de +fois la tête à M. de Noyers de le faire mettre dans l'escadron de M. +le Grand, quand on mena le convoi dans les lignes, qu'il y fit mettre, +et le lui recommanda. On n'étoit pas à mi-chemin, et le grand-maître, +qui venoit au-devant du convoi, n'avoit point encore paru, quand il +prit une si grande épouvante à cet écolier déguisé, que sans avoir vu +ni ennemis ni autres gens que ceux avec qui il étoit, il passa sur le +corps à toute l'armée, et galopa jusqu'à Amiens, où il s'alla cacher +dans un grenier au foin, et après dit que son cheval l'avoit emporté. +Sur cela on fit un vaudeville que voici: + + Je suis Bazinière farouche[379], + Qui ne puis par monts ni par vaux + Retenir mes vites chevaux, + Tant ils sont forts en bouche. + Je règne[380] caché dans du foin; + Mais au convoi je n'y vais point. + + [379] Il a l'air hagard. (T.) + + [380] L'Harmonie, à son récit au Ballet du mariage du duc + d'Enghien, disoit: + + _Je règne_, etc. (T.) + +Le cardinal, pour se divertir, fit pour cela la déclaration que voici: + +«A tous ceux, etc.--Avons déclaré et déclarons le cheval du sieur de +La Bazinière atteint et convaincu du crime de fort-en-bouche, etc.; +et, quant audit sieur de La Bazinière, nous le remettons et +rétablissons en sa pristine fame et renommée, et lui permettons +d'aspirer aux charges et dignités auxquelles la grandeur de son +courage et sa naissance le peuvent faire prétendre. Fait à Amiens, +etc.» Bazinière devint malade de la peur qu'il avoit eue, et on le +ramena dans un brancard à Paris. Le jeune Guenaut, médecin, qui le +conduisoit, rencontra de jeunes gens qui alloient à la cour; il leur +dit qu'il accompagnoit un blessé. «Et qui?--Bazinière.» Ils se mirent +à rire. L'hiver suivant, un frère de madame de Champré l'ayant raillé, +Bazinière l'attendit au passage et le fit attaquer par quatre hommes +de chez son père, et lui cependant se tenoit les bras croisés. Mes +frères et moi, car c'étoit auprès du logis, allâmes au secours de ce +garçon qui, à la foire, donna après sur les oreilles à Bazinière. Le +lendemain de cet assassinat une dame du quartier, chez qui il alla, +lui dit en riant: «Vraiment, monsieur, je ne vous conçois point, vous +qui avez tant de sujet d'aimer la vie, vous exposer sans cesse comme +cela.» Bazinière, le printemps venu, fit un voyage au Maine, où il +devint amoureux de madame de Pezé, fille de madame de Lansac et soeur +de madame de Toussy. Cette dame n'étoit plus jeune, et vivoit dans un +abandonnement effroyable. Il demeura quelque temps avec elle; mais à +la fin il lui arriva une aventure qui le fit revenir à Paris. Le +maître-d'hôtel, qui, peut-être, servoit aussi d'autre chose à la dame, +las de ce petit bourgeois qui faisoit fort l'entendu, un soir se mit +en embuscade en un endroit où il falloit qu'il passât pour aller +coucher avec madame, il étoit minuit; il n'y avoit point de lumière; +de sorte que ce galant homme, faisant semblant que c'étoit un laquais, +et lui disant: «Petit fripon, que ne vous allez vous coucher, au lieu +de faire ici du bruit à madame?» donna maint horion à notre badaud de +Paris. Durant cette amourette, le père fut assez impertinent pour se +plaindre que madame de Pezé débauchoit son fils; notez qu'elle étoit +parente du cardinal de Richelieu. Enfin le bonhomme mourut. + +En ce temps la Chémerault, après la mort du cardinal, étoit revenue à +Paris. On l'appeloit, comme j'ai dit ailleurs, _la Belle Gueuse_, et +on disoit qu'elle n'avoit pour tout bien qu'un âne de Mirebalais[381]. +Elle avoit fait représenter à la Reine qu'elle ne pouvoit faire +fortune que par sa beauté, et que ces occasions se rencontreroient +bien plutôt à Paris qu'à la province. La Reine y consentit donc; mais +elle ne voulut point que cette fille, qui avoit été un temps +l'espionne du cardinal, et qui après s'étoit mise du parti de M. le +Grand, allât au Louvre. Benserade la fut voir. Elle lui conta sa +misère. Il lui dit en riant: «Il faut que je vous amène un épouseur.» +Quelques jours après il y mena Bazinière. A quelque temps de là la +belle lui dit: «Vous avez peut-être dit plus vrai que vous ne pensez; +je pense que Bazinière m'épousera.» Bazinière effectivement en étoit +épris; mais comme il vouloit par ce mariage avoir entrée à la cour, il +souhaitoit qu'auparavant sa maîtresse fît sa paix avec la Reine. Les +parents de la fille firent si bien que la Reine lui permit de se +trouver au cercle, mais non pas de lui faire la révérence. Après cela +Bazinière l'épousa sans le consentement de sa mère, qui fit +terriblement la méchante. La belle-fille, qui étoit adroite et fourbe, +se vêtit simplement et se tint chez elle, faisant la mélancolique. +Elle envoya un jour la nourrice de son mari trouver madame de La +Bazinière. Cette nourrice, bien instruite, ne joua pas mal son +personnage; elle applaudit d'abord à cette mère irritée, puis +insensiblement elle lui dit: «Madame, si vous saviez en quel état est +cette jeune femme, vous ne seriez peut-être pas si en colère contre +elle; elle n'a point de joie d'être si avantageusement mariée, +puisqu'elle n'est point aux bonnes grâces d'une personne qu'elle +estime tant; elle est quasi comme si elle portoit le deuil, et quand +on lui dit que ce n'est pas l'habit d'une nouvelle mariée, elle répond +que cet habit convient à la tristesse qu'elle a dans l'âme. Au reste, +madame, c'est bien la plus belle amitié que celle qui est entre eux +que vous sauriez vous imaginer, et je ne m'en étonne point; car c'est +bien la plus belle créature qu'on puisse voir de deux yeux.» Bref, +cette femme sut si bien dire, qu'elle fit pleurer la mère, et la fit +résoudre à voir son fils; et ensuite tout fut accommodé, et ils +vinrent loger avec elle. + + [381] Ils valent beaucoup de revenu. (T.)--Le Mirebalais est une + petite contrée de France située en Poitou, et dont Mirebeau est + la capitale. + +Cette femme, qui avoit tant d'obligation à son mari, ne laissa pas, au +bout d'un an et demi, de le mettre de la confrérie, et cela par +intérêt. D'Émery, pour changer, voulut tâter d'une maigre, et laissant +Marion, en conta à madame de La Bazinière. Par son moyen, elle obtint +de la Reine la permission de la voir. Ce petit fat, à table chez +d'Émery, contoit les obligations qu'il lui avoit, que c'étoit son +protecteur, etc. Tout le monde rougissoit pour lui. On en fit ce +couplet: + + D'Emery n'a jamais fait + Un cocu plus satisfait + Que le petit Bazinière, + Lere la, lere lanlère. + +Je ne sais si d'Émery et lui avoient _bigné_[382], mais notre +trésorier fit alors quelques galanteries avec Marion. Un jour il avoit +fait préparer la collation en quelque maison autour de Paris, et déjà +il étoit parti en carrosse avec elle pour y aller, quand le duc de +Brissac, qui alors étoit le patron de la demoiselle, ne la trouvant +point chez elle, apprit où elle étoit allée. Il court après et les +attrape. D'abord il crie: «Laquais! un bâton. Mademoiselle, où +allez-vous? Monsieur, changez de place, dit-il à La Bazinière, je me +veux mettre auprès d'elle.» Ils font collation; au retour, il la fait +monter dans son carrosse, et sur ce que Bazinière disoit qu'il en +auroit la raison, il le fit environner de laquais qui le menacèrent du +bâton. Le chevalier de Chémerault, aujourd'hui Chémerault, qui est +gendre de Tabouret, car d'Émery lui fit donner la fille de ce +partisan, fit appeler le duc de Brissac; mais ils furent accommodés. +Roquelaure se moqua des façons qu'avoit faites Brissac pour embrasser +un gentilhomme, car en ce temps-là ils étoient encore infatués de +Cocceius Nerva. Brissac l'envoie appeler par L'Aigle; Roquelaure +s'excusa sur la fièvre-quarte qu'il avoit depuis quelques mois. +L'Aigle lui répondit que puisque, malgré sa fièvre, il jouoit, faisoit +sa cour et soupoit en ville, on auroit sujet de prendre cela pour une +méchante échappatoire. «Bien, dit Roquelaure, ne dites point que je +vous ai dit cela; dès que je me porterai tant soit peu mieux, car je +n'ai point de force, je vous ferai savoir de mes nouvelles.» En effet, +au bout de dix jours il envoya un brave nommé Champfleury[383] dire à +L'Aigle qu'il se battroit devant les Feuillants. L'Aigle dit qu'on +seroit trop tôt séparé; qu'il valoit mieux aller au Cours. Comme ils y +alloient, ils furent arrêtés. On disoit que madame de Mirepoix, soeur +de Roquelaure, en avoit averti. Ce furent des gentilshommes de M. le +Prince qui les arrêtèrent: ne les ayant pas trouvés au Cours, ils s'en +retournoient quand ils virent passer un carrosse qui avoit les rideaux +tirés; le vent fit lever un des rideaux tirés, et on aperçut des +chaussons de jeu de paume: cela leur donna du soupçon; ils tirèrent +les rideaux et trouvèrent ce qu'ils cherchoient. Ils devoient se +battre à l'épée et au poignard. Le marquis étoit faible, et craignoit +qu'on ne passât sur lui. Champfleury dit à L'Aigle: «Pour nous, nous +nous battrons à l'épée seule.» L'Aigle répondit: «Pour moi, je +rougirais de me battre autrement que ceux que je sers.» Ce M. de +Brissac étoit si jaloux de Marion, qu'il avoit loué une maison tout +contre la sienne pour l'épier mieux. + + [382] Ce mot paroît être pris ici dans le sens de _troqué_. En + Bretagne, bigner se dit pour échanger, troquer, en style + populaire. + + [383] Aujourd'hui capitaine aux gardes. Il a été capitaine des + gardes du Mazarin. (T.) + +Pour revenir à madame de La Bazinière, elle eut envie de la maison de +Monnerot, à Sèvres. D'Émery dit à cet homme qu'il lui apportât une +déclaration. Il y va. «M. d'Émery ne vous a-t-il dit que cela? lui +dit-elle.--Non, madame.» Elle croyoit qu'il la lui achèteroit, et que +ce seroit un contrat et non une déclaration qu'il lui enverroit. + +Il y a environ un an qu'il arriva à madame de La Bazinière une chose +un peu fâcheuse: Une fille, qui lui servoit de demoiselle, étant mal +satisfaite, lui vola une cassette où il y avoit des lettres de M. de +Metz, de M. d'Émery et de M. de Beaufort: pour les rendre elle +demandoit deux mille écus. On parle à elle; on lui donne rendez-vous à +Bonneuil, maison de Chabenas[384], commis et maquereau de d'Émery. +Elle n'y vouloit point aller; enfin, on la persuada. Elle y va; mais +elle n'y porte que les lettres qui ne disoient rien: on la vole sur le +chemin; et avec ses lettres on lui prend de l'argent pour faire +croire que ç'avoit été des voleurs. Elle en reconnut un qui étoit +procureur-fiscal du faubourg Saint-Germain, nommé Plessis; c'étoit le +factotum de Chabenas: elle obtint prise de corps cantre lui. Je pense +que tout s'accommoda pour quelque argent. + + [384] Ce benêt met des plumes quand il va à sa terre; il n'a pu + être reçu conseiller. (T) + +Bazinière fit mettre des couronnes à son carrosse, du temps qu'elles +étoient moins communes qu'elles ne sont; ce fut en se mariant. Depuis, +quelqu'un, en parlant de la multitude des manteaux de ducs qu'on +voyoit, dit devant Mademoiselle: «Je ne désespère pas que Bazinière +n'en mette un.--Non, dit-elle, il ne mettra qu'une mandille.» + + + + +COURCELLES, CADET DE BAZINIÈRE. + + +Le cadet de Bazinière, nommé Courcelles, étoit fort étourdi, et +faisoit la plus folle dépense du monde: il achetoit à crédit des +chevaux et des chiens à de grands seigneurs, et les revendoit à vil +prix après pour avoir de l'argent. De cette façon ou autrement il +devoit quelque somme au marquis de Pienne, aujourd'hui gouverneur de +Pignerol. Courcelles se moqua de lui au lieu de le satisfaire. +L'autre, l'ayant trouvé un jour au Cours tout seul, l'appela. +Courcelles, en jeune homme, va dans son carrosse; Pienne, qui étoit +accompagné, fit toucher à toute bride, sans faire autre bruit, et le +mène au logis d'un de ses amis. En entrant il cria, pour lui faire +peur: «Çà, çà, des étrivières.» Ce garçon fut si outré de ce mot +d'étrivières, que, seul, comme il étoit, et sans armes, il se jette au +cou de Pienne pour l'étrangler. On l'emmena dans une chambre en le +menaçant toujours. Cela lui émut tellement la bile qu'encore qu'on +l'eût bientôt relâché sans lui avoir donné le moindre coup, et rien +fait de pis que le menacer, il en mourut pourtant au bout de trois +jours. Il y a apparence qu'il avoit plus de coeur que son aîné. La +mère voulut poursuivre; mais on l'apaisa. Ce fut après le mariage de +son frère que cette aventure arriva. + + + + +MADAME DE SERRAN. + + +La fille aînée de La Bazinière, qui n'étoit nullement jolie, avoit été +accordée, du vivant du cardinal de Richelieu, à Plessis-Chivray[385], +frère de la maréchale de Gramont: on attendoit qu'elle eût douze ans +pour la marier. Le cardinal mort, la mère, en donnant soixante mille +livres au cavalier, demeura en liberté de marier sa fille à qui il lui +plairoit. Bautru, qui, avec cinq cent mille écus de bien, ne cherchoit +encore que de grands partis, ayant manqué mademoiselle de Noailles, +maria son fils, qu'on appelle M. de Serran, avec cette fille qui +n'avoit guère que douze ans, et à qui on donna quatre cent mille +livres en mariage. La voilà donc chez son mari. Bautru, qui est homme +d'esprit, lui souffrit bien de petites choses; mais il eut tort de lui +laisser mettre des couronnes, et de lui donner un écuyer qui avoit +l'épée au côté. Il y eut bientôt noise entre lui et madame de La +Bazinière, car l'année de feu son mari étant venue, on ne voulut pas +laisser exercer la charge à son fils qui étoit trop jeune. Bautru s'y +opposa, craignant que cela ne préjudiciât à sa belle-fille. Cependant +la mère ayant répondu, Bazinière exerçoit; la jeune Bazinière en +vouloit à la mort à Bautru, et mit dans la tête de cette jeune femme +que son mari, qui à la vérité n'est qu'un sot, étoit indigne d'elle; +que sa soeur épouseroit un duc et pair, et que c'étoit une chose bien +cruelle de n'être la femme que d'un homme de robe, quand on pouvoit +avoir le tabouret chez la Reine. Cela alla si avant que, comme elle +n'avoit point eu encore d'enfants, on lui parloit de se faire +démarier. Bautru, voyant cela, feint une promenade à Issy, où l'on fit +trouver encore quatre chevaux. Serran, qui y étoit avec sa femme, dit: +«Allons pour cinq ou six jours aux champs chez nos amis.» Ainsi, on la +mena en Anjou, à Serran, où on ne la traita pas le mieux du monde. Une +fois qu'elle disoit: «Mais que craint-on? je ne vois pas un homme.--Il +y a des valets, dit ce Serran.--Cela est bon pour votre mère,» lui +répondit-elle. Avant cela, elle lui avoit dit des choses fort +offensantes. «J'ai, lui dit-elle, autant d'aversion pour votre +personne que pour votre soutane.» Un jour que le Père Des Mares +prêchoit à Sainte-Eustache sur les devoirs qu'un mari et une femme se +doivent l'un à l'autre, il dit qu'une femme devoit aimer son mari de +quelque façon qu'il pût être. Elle prit cela pour elle, et dit assez +haut: «Vraiment, il est aisé à voir que M. Bautru a du crédit dans la +paroisse; il y fait prêcher en faveur de monsieur son fils.» Cependant +Serran étoit mieux fait qu'elle. + + [385] Plessis-Chivray fut depuis tué en duel par le marquis de + Coeuvre; c'est un des plus beaux combats de la régence. Il n'y + eut point de raillerie. Ils étoient seuls et avec de petites + épées. On fut étonné qu'ayant le coup qu'il avoit il eût pu avoir + encore deux heures pour songer à sa conscience: on attribua cela + au scapulaire de la Vierge qu'il portoit, et depuis bien des + jeunes gens en portent. Coeuvre fut aussi fort blessé; mais il + eut l'avantage. (T.) + +En Anjou, madame de Bautru, qui depuis ce mariage avoit eu permission +d'aller à Serran, étoit son garde-corps. On fut contraint d'empêcher +qu'elle ne reçût des lettres, car sa mère et sa belle-soeur lui +écrivoient le diable de Bautru et de son fils. En ce temps-là un +honnête homme étant venu de ce pays-là, à la prière de madame de +Serran, alla voir madame de La Bazinière. Dès qu'elle le vit, elle lui +cria: «Ah! monsieur, ma fille est-elle encore en vie?» + +Madame Bautru, car je ne crois pas que Serran ait eu assez d'esprit +pour cela, afin de se venger de ce que cette petite femme avoit dit +que l'emploi d'intendant de justice en Anjou, qu'avoit Serran, étoit +un emploi à faire pendre les gens, et aussi de ce qu'elle avoit traité +avec mépris les parents de son mari, s'avisa un jour de convier à +dîner tous les parents de feu M. de La Bazinière, dont les plus hupés +étoient des notaires de village ou des fermiers, et, la prenant par la +main, elle les lui fit tous saluer en lui disant de quel degré chacun +d'eux étoit parent de feu son père; puis, la fit dîner, avec eux. +Comme elle étoit encore en Anjou, sa cadette fut enlevée. La mère, +pour se consoler, voulut voir sa fille qui étoit grosse; elle +craignoit aussi qu'elle ne fût pas bien accouchée à la province. +Bautru n'y vouloit point entendre. Enfin, on fit dire à la bonne femme +par un tiers qu'il falloit bourse délier. Elle donna cent mille +livres, et on la fit venir en chaise. Arrivée à Paris, le beau-père +fit ce qu'il put pour la gagner, mais en vain. Elle haïssoit son mari +mortellement; c'étoit une étourdie et lui un benêt qui vouloit railler +et faire l'esprit fort comme son père; mais cela lui réussit si mal +que cela fait pitié. Il fait toutes choses à contre-temps; il prend +tout de travers[386]; on lui fait les cornes en jouant avec lui. Sa +femme disoit: «Quand je serai veuve, je ferai ceci et cela; car je +suis assurée que M. de Serran mourra jeune.» Elle s'est trompée elle, +car elle est morte à vingt-deux ans, et a laissé deux enfants, je +crois, à ce mari qu'elle devoit enterrer. + + [386] Serran a passé pour un ennuyeux homme, à cause qu'il + vouloit faire comme son père, et cela ne lui réussissoit pas. + Depuis il s'est corrigé; il ne cherche plus à dire de bons mots, + et c'est un homme peu naturel à la vérité, mais qui passent + partout. Un jour que sa femme et lui se battoient, Bautru, qu'on + vint quérir pour mettre le holà, les regarda faire, et dit: _Quod + Deus junxit, homo non separet_; puis s'en alla. Il trouvoit + peut-être à propos que la petite femme fût mortifiée. + + (T.) + + + + +MADAME DE BARBEZIÈRE. + + +La cadette Bazinière étoit jolie; elle n'avoit guère qu'onze ans quand +elle fut enlevée par un frère de madame de La Bazinière la jeune, +qu'on appeloit Barbezière; c'est le nom de la maison, qui est une +bonne maison de Poitou. Ce garçon, qui étoit bien fait, avoit toute +liberté chez madame de La Bazinière la mère, jusque-là qu'étant +malade, elle le reçut dans son logis. On ne sait pas bien si sa soeur +étoit du complot, car il ne l'a pas dit. Lopez[387] pourtant avertit +la mère qu'on vouloit enlever sa fille, et qu'elle seroit mieux dans +un couvent. Elle répondit que Barbezière l'empêcheroit. Madame +d'Hautefort, alors en faveur, l'avoit fait demander par la Reine pour +Montignère son frère; mais la bonne femme avoit toujours tenu bon. +Elle étoit amoureuse, à ce qu'a dit Barbezière, du chevalier de +Chémerault et non de lui, comme on l'a cru; sans cela il n'eût jamais +songé à la fille, et se fût contenté de la mère. Quoi qu'il en soit, +un jour que la mère et la fille, à sa prière, allèrent avec lui pour +prendre l'air à Clichy, à une lieue de Paris, au retour, des gens à +cheval jetèrent le cocher en bas, en mirent un autre en sa place, et +laissèrent madame de La Bazinière dans un blé. M. de Mauroy, intendant +des finances, en revenant de Saint-Ouen, la trouva et la ramena à +Paris. Il n'y avoit personne qui fût en état de les suivre. Madame de +La Bazinière avoit bien mené son sommelier à cheval; mais Barbezière, +le voyant assez bien monté, l'avoit renvoyé d'assez bonne heure à +Paris, sous prétexte qu'il avoit oublié de commander un remède qu'on +lui avoit ordonné pour ce soir-là. Le sommelier rencontra les +enleveurs, et pensa retourner pour en avertir, car il les prenait pour +des voleurs; cependant il suivit son chemin. On avoit dit à madame La +Bazinière qu'il y avoit des voleurs, qu'on les avoit vus. Elle ne +vouloit pas retourner; mais Barbezière lui dit: «Hé! madame, que +craignez-vous? Je connois tous ces messieurs-là; ce sont tous +officiers de l'armée.» La belle-mère, au désespoir de sa belle-fille, +dit qu'elle n'avoit rompu le mariage de Toulangeon que pour cela; et +que son fils n'étoit allé en Poitou, pour voir, disoit-il, les +parents de sa femme, qu'afin de n'être pas ici quand on feroit le +coup. Bazinière, de retour, inventa de nouveaux serments pour jurer +qu'il n'en savoit rien. On disoit que d'Émery ayant voulu apaiser la +bonne femme, elle lui dit en colère: «Vous ne venez céans que pour +débaucher ma belle-fille.» Le chevalier de Marans, qui avoit loué des +chevaux et placé des relais pour Barbezière, fut arrêté; mais M. le +Prince le tira de prison d'autorité. Barbezière avoit un vaisseau +prêt; il passe en Hollande, et se met à Culembourg en la protection du +seigneur du lieu, qui est le comte de Waldeck; c'est une souveraineté. +La mère a fait ce qu'elle a pu pour gagner le comte, mais en vain. On +sut que la pauvre enfant avoit fort pleuré, et qu'elle pleuroit encore +long-temps après quand son mari n'y étoit pas. Il se jeta dans le +parti de M. le Prince, et elle mourut de la petite-vérole à Stenay. +Madame de Longueville écrivit à madame de La Bazinière, la mère, en +faveur d'un fils qu'elle a laissé. Elle étoit aussi fière qu'une +autre, toute misérable qu'elle étoit, et elle disoit: «Il est vrai +qu'il faut que j'aime bien M. de Barbezière, de l'avoir ainsi préféré +à tant de bons partis.» Barbezière cajola ensuite une fille[388] de +madame de Longueville, nommée La Châtre, et dont il eut un enfant; +elle est à Loudun en religion; elle disoit qu'elle avoit une promesse +de mariage. Depuis, se fiant à l'amnistie, il vint à Paris (1650). +Madame de La Bazinière, qui l'avoit fait rouer en effigie, le fit +mettre au Fort-l'Évêque; mais le prince de Conti, alors en crédit par +son mariage, l'en tira. Nous verrons dans les Mémoires de la Régence +comme il eut le cou coupé en 1657 pour un enlèvement d'une autre +nature. + + [387] On a vu plus haut un article sur Lopez. + + [388] Cette fille accoucha assez scandaleusement; et comme elle + disoit: «Que je suis malheureuse!» Tourney, sa compagne, pour la + consoler, lui disoit: «Ma chère, pourquoi s'affliger tant? il n'y + en a pas une de nous à qui il n'en pende autant.» (T.) + + + + +LA COMTESSE DE VERTUS. + + +La comtesse de Vertus est fille du marquis de La Varenne-Fouquet, +celui de qui madame de Bar disoit: «Il a plus gagné à porter les +poulets du Roi mon frère, qu'à larder ceux de sa cuisine;» car il +avoit, dit-on, été écuyer de cuisine. Henri IV lui fit du bien; il +l'avoit bien servi en ses amours. Cet homme avoit mis sur la porte de +sa maison, en Anjou, la statue de Henri IV, et au bas: _Il m'a donné +l'honneur et les biens_. Elle épousa le comte de Vertus, qui est venu +d'un frère bâtard de la reine Anne de Bretagne; ç'a été une fort belle +femme[389]. + + [389] Ce comte étoit accordé avec une fille de Retz: le Roi lui + proposa d'épouser la fille de La Varenne avec soixante-dix mille + écus. Il crut faire sa fortune; mais dès qu'il l'eut vue, il s'en + éprit d'une telle force qu'il l'épousa deux jours après, et + aussitôt, de peur du Roi, il l'emmena en Bretagne. Henri IV fut + tué bientôt après. A soixante-dix ans, la comtesse de Vertus + apprenoit à danser, et dansoit la _figurée_. (T.) + +Jouant sur le quatrain de Pibrac, on disoit d'elle: + + Qui te pourroit, _Vertus_, voir toute nue[390]. + +Il y a des gens qui l'y ont vue. Son mari fit assassiner vilainement +un de ses galants qu'il avoit fait venir par une lettre supposée. J'ai +parlé ailleurs de Bautru-Cherelles; il a été aussi de ses favoris. Il +lui écrivit une fois, autant pour la traiter de coquette que pour la +cajoler, que sa maison étoit le palais d'Atlant[391]; que chacun y +trouvoit sa maîtresse. Son mari mourut, il y a près de dix-huit ans; +depuis elle a toujours porté un bandeau de veuve, à cause qu'à son gré +cette coiffure lui sioit bien; et avec cela elle a long-temps porté +des habits comme une jeune personne, car elle a été long-temps belle. +Elle a de l'esprit; mais ç'a toujours été un esprit déréglé; elle se +mêloit de faire de belles lettres. Ce qu'il y a de meilleur, c'est des +choses qu'elle tire des lettres qu'elle a de Bautru, car on y +remarquoit son air. Une fois elle écrivoit à sa fille de Vertus, sur +je ne sais quelle froideur qui étoit entre elles, que _la grande Ourse +et la petite Ourse n'étoient pas si gelées qu'elle_. + + [390] C'est le vingt-septième quatrain de Pibrac. + + Qui te pourroit, vertu, voir toute nue, + O qu'ardemment de toi seroit épris: + Puisqu'en tout temps les plus rares esprits + T'ont fait l'amour au travers d'une nue. + + [391] Allusion au géant Atlante qui enlevoit les dames et les + renfermoit dans son château magique. (_Orlando Furioso_, ch. 4.) + +Elle n'a su compatir avec personne, et c'est la plus avare et la plus +bizarre personne qui vive. Pour tout train, quelquefois elle n'a eu +qu'un cocher, et ce cocher la peignoit aussi bien que ses chevaux. +Quand elle voyageoit, elle couchoit aux faubourgs des villes de peur +de trop dépenser dans les bonnes hôtelleries. Elle dit un jour une +assez plaisante chose. Sa fille de Vertus étoit allée, après la mort +de madame la comtesse[392], demeurer chez madame de Rohan la mère. «A +quoi songe, dit-elle, ma fille de Vertus de se retirer chez madame de +Rohan? puisqu'elle me quitte, elle devoit aller ailleurs.» Cette +mademoiselle de Vertus a du mérite; elle sait le latin; elle n'est pas +si belle que sa soeur. Madame la comtesse fut si ingrate que de ne lui +rien donner. Elle écrit fort raisonnablement; mais l'affaire de M. de +La Rochefoucauld l'a fort décriée. C'est la plus belle après madame de +Montbazon, car elle a encore trois soeurs, dont l'une nommée +mademoiselle de Chantocé, qui n'est pas la plus belle, voulant +demeurer à Paris, où elle n'a ni mère, ni soeur, ni belle-soeur, se +retira chez la Petite-Mère Hospitalière: là, pour voir du monde, elle +recevoit les gens dans la salle des malades; et on voyoit cette fille +toute couverte d'or dans un lieu où un malade rend un lavement, +l'autre change de linge; l'un tousse, l'autre crache; celui-ci crie, +et celle-là se confesse. + + [392] La comtesse de Soissons. + +Le dernier évêque d'Angers étant malade de la maladie dont il mourut, +madame de Vertus envoya un gentilhomme pour savoir de lui-même comment +il se portoit. Il se trouva obligé de cette civilité, et se mit sur +les louanges de la dame jusqu'à faire un éloge en forme. Enfin le +gentilhomme, ennuyé de cela, lui dit: «Monsieur, que dirai-je à madame +de votre santé?--Monsieur, répondit-il, dites-lui que je rêve.» + +Cette vieille folle, à l'âge de soixante-treize ans, a épousé un jeune +garçon appelé le chevalier de La Porte, disant pour ses raisons que +c'eût été dommage de laisser mourir d'amour un pauvre garçon qui, +apparemment, a encore long-temps à vivre. Lui l'a épousée à cause +qu'il avoit été condamné à donner vingt-deux mille livres à une fille +qui lui avoit fait un procès pour le faire condamner à l'épouser, et +il n'avoit pas un sou pour payer cette dette-là ni les autres. Mais le +pauvre chevalier ne fut pas assez fin en cette rencontre, car +quoiqu'il tînt le mariage secret, M. d'Avaugour, M. de Goetlo et les +filles en eurent avis: c'étoit à Paris où ils étaient tous en procès +avec elle, parce qu'elle changeoit tout son bien de nature. Ils +obtinrent une permission du lieutenant-civil de sceller chez le +chevalier aussi bien que chez la mère. + +Aux grandes affaires on passe souvent par-dessus les formes; l'âge et +la conduite de cette femme la rendoient ridicule. Un commissaire se +met dans un grenier d'une maison vis-à-vis de celle du chevalier, d'où +il voyoit ce qu'on y porta et remua durant deux jours; après il +demanda main-forte et alla mettre son scellé. Le chevalier présenta +requête. Sa requête fut reçue; mais ordonné qu'on feroit description +des coffres, et qu'ils seroient mis en dépôt. Le grand-maître y vint +avec deux cents chevaux, mais le commissaire avoit déjà fait son +devoir. Elle court fortune d'être interdite et le chevalier de n'avoir +rien gagné qu'une vieille femme. Il fut mal conseillé, car il faut +tout prévoir en tel cas; il n'avoit qu'à tout porter à l'Arsenal. + +Elle voulut donner en haine de ses enfants cinquante mille écus à +madame de Montausier, la voyant en faveur. Madame de Montausier les +refusa, et lui dit: «Hé! madame, vous avez tant de grandes filles qui +n'en ont pas trop.» Elle a fait depuis de fort impertinentes donations +entre-vifs, comme vingt mille livres à Ferrand, doyen du parlement, +afin qu'il sollicitât pour elle. + +Mademoiselle de Clisson, troisième soeur de madame de Montbazon, est +une personne qui n'a de défaut que de n'avoir pas de santé. Quoique +maltraitée de sa mère, elle ne voulut point assister à l'inventaire de +ses biens, et empêcha qu'on ne l'enlevât et qu'on ne l'interdît; mais +elle travailla pour faire casser le mariage: ce qui fut exécuté. Le +frère aîné, qui a gagné mademoiselle de Vertus, n'a jamais pu la +gagner. Elle et ses soeurs et le comte de Goetlo plaident contre +l'aîné, qui ne leur veut rien donner, et les fait enrager aussi bien +qu'il fait enrager sa femme. Cette femme a de la vertu, et, par +modestie, elle ne l'a point voulu accuser d'impuissance. + +Elle conte ainsi la mort du galant de sa mère. Le comte de Vertus +étoit un fort bon homme, et qui ne manquoit point d'esprit. Son foible +étoit sa femme; il l'aimoit passionnément, et ne croyoit pas qu'on pût +la voir sans en devenir amoureux. Un gentilhomme d'Anjou, appelé +Saint-Germain La Troche, homme d'esprit et de coeur, et bien fait de +sa personne, fut aimé de la comtesse. Le mari, qui avoit des espions +auprès d'elle, fut averti aussitôt de l'affaire. Il estimoit +Saint-Germain, et faisoit profession d'amitié avec lui; il trouva à +propos de lui parler, lui dit qu'il l'excusoit d'être amoureux d'une +belle femme, mais qu'il lui feroit plaisir de venir moins souvent chez +lui. Saint-Germain s'en trouva quitte à bon marché. Il y venoit moins +en apparence, mais il faisoit bien des visites en cachette: c'étoit à +Chantocé en Anjou. Le comte savoit tout; il n'en témoigna pourtant +rien jusqu'à ce que, durant un voyage de dix ou douze jours, le galant +eût eu la hardiesse de coucher dans le château. Les gens dont la dame +et lui se servoient étoient gagnés par le mari. Ayant appris cela, il +défendit sa maison à Saint-Germain. Cet homme, au désespoir d'être +privé de ses amours, écrit à la belle, et la presse de consentir qu'il +la défasse de leur tyran. Les agents gagnés faisoient passer toutes +les lettres par les mains du mari qui avoit l'adresse de lever les +cachets sans qu'on s'en aperçût. Elle répondit qu'elle ne s'y pouvoit +encore résoudre. Il réitère, et lui écrit qu'il mourra de chagrin si +elle ne consent à la mort de ce gros pourceau. Elle y consent. Et par +une troisième lettre, il lui mande que dans ce jour-là elle sera en +liberté; que le comte va à Angers, et que sur le chemin il lui +dressera une embuscade. Le comte retient cette lettre, se garde bien +de partir; et ayant appris que Saint-Germain dînoit en passant dans le +bourg de Chantocé, il se résolut de ne pas laisser passer l'occasion. +Il lui envoie dire qu'il fera meilleure chère au château qu'au +cabaret, et qu'il le prioit de venir dîner avec lui. Le galant, qui ne +demandoit qu'à être introduit de nouveau dans la maison, ne se doutant +de rien, s'y en va. Il n'avoit pas alors son épée; il l'avoit ôtée +pour dîner; il oublie de la prendre. Dès qu'il fut dans la salle, le +comte lui dit: «Tenez, en lui présentant son dernier billet, +connoissez-vous cela?--Oui, répondit Saint-Germain, et j'entends bien +ce que cela veut dire.--Il faut mourir.» Les gens du comte mirent +aussitôt l'épée à la main. Ce pauvre homme n'eut pour toute ressource +qu'un siége pliant. Il avoit déjà reçu un grand coup d'épée quand le +mari entra dans la chambre de sa femme, qui n'étoit séparée de la +salle que par une antichambre. Il la prend par la main, et lui dit: +«Venez, ne craignez rien; je vous aime trop pour rien entreprendre +contre vous.» Elle fut obligée de passer sur le corps de son amant qui +étoit expiré sur le seuil de la porte. Il la mena dans le château +d'Angers. Elle eut bien des frayeurs, comme on peut penser. Les +parents du mort, quand ils eurent vu la lettre, ne firent point de +poursuites. La comtesse avoit ouï tout le bruit qu'on fit en +assassinant son favori: elle étoit grosse; elle ne se blessa pourtant +point, mais la petite fille qu'elle fit, et qui ne vécut que huit ans, +étoit sujette à une maladie qui venoit des transes où la mère avoit +été, car elle s'écrioit: «Ah! sauvez-moi; voilà un homme l'épée à la +main qui me veut tuer.» Et elle s'évanouissoit. Elle expira d'un de +ces évanouissements[393]. + + [393] On a prétendu que Jacques Ier, roi d'Angleterre, que Marie + Stuart portoit encore dans son sein quand David Rizzio fut + assassiné sous ses yeux, n'avoit jamais pu supporter la vue d'une + épée nue. Ce fait est néanmoins fort contesté, quoique Digby + assure dans son _Discours sur la poudre de sympathie_ qu'il en a + été témoin. + + + + +MADAME DE MONTBAZON + +(MARIE DE BRETAGNE). + + +Elle étoit fille aînée du comte de Vertus et de la comtesse dont nous +venons de parler. Elle étoit encore fort jeune et étoit en religion +quand le bon homme de Montbazon l'épousa; c'est pourquoi il l'a +toujours appelée _ma religieuse_. Il en écrivit une lettre à la +Reine-mère, ou plutôt il la copia, car elle étoit assez raisonnable +pour avoir été écrite par un plus habile homme que lui[394]. La +substance étoit qu'il savoit bien de quoi cela menaçoit une personne +de son âge; mais qu'il espéroit que le bon exemple que lui donneroit +Sa Majesté la retiendroit toujours dans les bornes du devoir, etc. +Vous verrez si elle a fait mentir le proverbe _que bon chien chasse de +race_. C'étoit une des plus belles personnes qu'on pût voir, et ce fut +un grand ornement à la cour; elle défaisoit toutes les autres au bal, +et, au jugement des Polonois, au mariage de la princesse Marie, +quoiqu'elle eût plus de trente-cinq ans, elle remporta encore le prix. +Mais, pour moi, je n'eusse pas été de leur avis; elle avoit le nez +grand et la bouche un peu enfoncée; c'étoit un colosse, et en ce +temps-là elle avoit déjà un peu trop de ventre, et la moitié plus de +tétons qu'il ne faut; il est vrai qu'ils étoient bien blancs et bien +durs; mais ils ne s'en cachoient que moins. Elle avoit le teint fort +blanc et les cheveux fort noirs, et une grande majesté. + + [394] Une fois il dit en présence de la feue Reine-mère et de la + Reine: «Je ne suis ni Italien, ni Espagnol; je suis homme de + bien.» Je pense même que c'étoit parlant à leur personne. (T.) + +Dans la grande jeunesse où elle étoit quand elle parut à la cour, elle +disoit qu'on n'étoit bon à rien à trente ans, et qu'elle vouloit qu'on +la jetât dans la rivière quand elle les auroit. Je vous laisse à +penser si elle manqua de galants. M. de Chevreuse, gendre de M. de +Montbazon, fut des premiers[395]. On en fit un vaudeville dont la fin +étoit: + + Mais il fait cocu son beau-père + Et lui dépense tout son bien. + Tout en disant ses patenotres, + Il fait ce que lui font les autres. + + [395] Ce couplet de Neufgermain fait voir que le duc de + Saint-Simon en a tâté aussi bien que les autres (il ne ressemble + pas mal à un ramoneur): + + Un ramoneur nommé _Simon_, + Lequel ramone haut et _bas_, + A bien ramoné la _maison_ + De monseigneur de _Montbazon_. (T.) + + +M. de Montmorency chanta ce couplet à M. de Chevreuse dans la cour du +logis du Roi; je pense que c'étoit à Saint-Germain. M. de Chevreuse +dit: «Ah! c'est trop,» et mit l'épée à la main; l'autre en fit autant. +Les gardes ne voulurent pas les traiter comme ils pouvoient à cause +de leur qualité, et on les accommoda. M. d'Orléans l'a aimée, et M. le +comte (de Soissons) aussi. Il en contoit auparavant à madame la +princesse de Guémené, belle-fille de M. de Montbazon, et la rivale de +la duchesse. Elle l'obligea, à ce qu'on m'a dit toutefois, de faire +une malice à madame de Guémené; ce fut de faire semblant de remettre +ses chausses, comme il entroit du monde. Il le fit, et après en +demanda pardon à la belle. J'ai dit ailleurs pourquoi M. le comte +quitta madame de Montbazon. Bassompierre l'entreprit; mais il n'en put +rien avoir, je ne sais pourquoi. Hocquincourt, fils du grand prévôt, +aujourd'hui maréchal de France, est un de ceux dont on a le plus +parlé. Lorsque les ennemis prirent Corbie, sur le bruit qui courut que +Picolomini avoit dit que s'il venoit à Paris, il vouloit madame de +Montbazon pour son butin, pour se moquer de ce franc Picoüard qui +étoit toujours sur les éclaircissements, et qui n'a pas le sens +commun, on fit un cartel de lui à Picolomini et la réponse. Il y avoit +au cartel: + +«Moi, M. d'Hocquincourt, gouverneur de Péronne, Montdidier et Roye, + +«A toi, Picolomini, lieutenant-général des armées de l'empereur en +Flandre, fais savoir que ne pouvant souffrir davantage les cruautés +exercées dans mes gouvernements, je désire en tirer raison par +l'effusion de ton sang. J'ai choisi le lieu où je veux vous voir +l'épée à la main. Mon trompette vous y conduira; ne manquez de vous y +trouver, si vous êtes un homme de bien, avec une brette de quatre +pieds de long pour terminer nos différends.» + +_Réponse._ + +«Monsieur de Hocquincourt, demeurez dans votre gouvernement; je +souhaiterois pour ma satisfaction que vous vous fussiez trouvé à onze +batailles et soixante-douze siéges de villes comme moi, pour vous voir +en lieu où je ne fus jamais qu'avec joie, et d'où je ne revins jamais +sans avantage. Mais, dans l'état où vous êtes, je ne puis hasarder ma +réputation contre vous sans faire tort à celle de mon maître qui m'a +confié ses armées. J'ai deux cents capitaines dans mes troupes, dont +le moindre croiroit se faire tort de venir aux mains avec vous. +Toutefois, si vous persévérez dans ce dessein, il s'en trouvera +quelqu'un qui, en ma considération, ravalera son estime jusque là. +Adieu, monsieur d'Hocquincourt; faites bonne garde. Vous savez que je +ne suis pas loin de vous, et que je sais aussi bien surprendre des +places que commander des armées.» + +Ce M. d'Hocquincourt ayant gagné une femme-de-chambre, se mit un soir +sous le lit de la belle. Par malheur le bon homme se trouva en belle +humeur, et vint coucher avec sa femme; il avoit de petits épagneuls +qui, incontinent, sentirent le galant, et firent tant qu'il fut +contraint d'en sortir. Pour un sot il ne s'en sauva pas trop mal: «Ma +foi, dit-il, monseigneur[396], je m'étois caché pour savoir si vous +étiez aussi bon compagnon qu'on dit.» Quand il se mit à la cajoler, il +lui déclara, en homme de son pays, qu'il ne savoit ce que c'étoit que +de faire l'amant transi, qu'il falloit conclure, ou qu'il chercheroit +fortune ailleurs. C'est comme il faut avec une femme qui a toujours +pris de l'argent ou des nippes. Roville, après lui, y laissa bien des +plumes, et on a dit que Bonnel Bullion, c'est-à-dire le dernier des +hommes, y avoit été reçu pour son argent. En un vaudeville, il y +avoit: + + Cinq cents écus bourgeois font lever la chemise. + + [396] On appeloit ainsi M. de Montbazon. (T.) + +Quand le duc de Weimar vint ici la première fois, en causant avec la +Reine de la manière dont il en usoit pour le butin, il dit qu'il le +laissoit tout aux soldats et aux officiers. «Mais, lui dit la Reine, +si vous preniez quelque belle dame, comme madame de Montbazon, par +exemple?--Ho! ho! madame, répondit-il malicieusement en prononçant le +B à l'allemande, ce seroit _un pon putin_ pour le général.» + +Elle fit servir un jour, sur table, dans un bassin, M. de Soubise +d'aujourd'hui, qui étoit un fort bel enfant; il s'appeloit le comte de +Rochefort. + +On n'osoit conclure qu'elle se fardoit; mais un jour, à +l'Hôtel-de-Ville, qu'il faisoit un chaud du diable, la Reine aperçut +que quelque chose lui découloit sur le visage. On dit pourtant qu'elle +ne mettoit du blanc qu'aux jours de combat, aux grandes fêtes, et +qu'elle l'ôtoit dès qu'elle étoit de retour. Ses amours et ses +intrigues avec M. de Beaufort et sa mort se trouveront dans les +Mémoires de la Régence. J'ajouterai que quand elle se sentoit grosse, +après qu'elle eut eu assez d'enfants, elle couroit au grand trot en +carrosse partout Paris, et disoit: «Je viens de rompre le cou à un +enfant.» + +Un extravagant rimeur et chanteur, qu'on appelle M. d'Enhaut, devint +amoureux d'elle, et un jour qu'on lui arrachoit une dent: «Misérable +mortel que je suis, s'écria-t-il, j'ai toutes mes dents, et on va en +arracher une à cette divinité!» Il part de la main et s'en alla faire +arracher seize. + + + + +M. DE MONTBAZON[397]. + + +M. de Montbazon, Hercule de Rohan, étoit un grand homme bien fait, et +qui, en sa jeunesse, avoit été fort dispos. Il avoit fait un bâtiment +à Rochefort (à deux lieues de Paris), le plus extravagant qui fut +jamais; c'est un château de cartes, tout plein de petites tourelles, +de lanternes, d'échauguettes[398] et de petites plate-formes; il n'y a +rien d'à-propos que les cornes qu'on y voit partout, et qui lui +conviennent par plus d'un titre, car il étoit grand veneur de France. +Quand il montroit cette maison aux gens: «Voilà, disoit-il, se +touchant du bout du doigt le front, voilà qui l'a faite.» Il y a un +portrait dans la galerie, où son père, qui étoit aveugle, lui montroit +le ciel avec le doigt avec ce demi-vers de Virgile: _Disce puer, +virtutem_; or, _ce puer_ avoit la plus grosse barbe que j'aie guère +vue; il paroissoit richement quarante-cinq ans. Comme c'étoit un homme +tout simple, et qui a dit bien des sottises, on lui a attribué, et au +duc d'Usez aussi, tout ce qui se disoit mal à propos; il y a même, +dans M. Gaulard[399], quelques-unes des naïvetés qu'on leur donne. On +lui fait dire à M. d'Usez, en voyant mourir un cheval: «Qu'est-ce que +de nous?» Pour l'autre (le duc d'Usez), il est constant qu'il dit à la +Reine, qui lui demandoit quand sa femme accoucheroit: «Que ce seroit +quand il plairoit à Sa Majesté.» Et il fut si sot que d'aller dire au +feu Roi, que la Reine et madame de Chevreuse lisoient le _Cabinet +satirique_. + + [397] Hercule de Rohan, né en 1567, mort le 16 octobre 1654. + + [398] _Échauguette_, lieu couvert et élevé pour placer une + sentinelle. (_Dict. de Trévoux._) Guérite bâtie. + + [399] Tallemant indique ici _les Contes facétieux du sieur + Gaulard, gentilhomme de la Franche-Comté bourguignotte_, ouvrage + singulier d'Étienne Tabouret, plus connu sous le nom de _sieur + Des Accords_. Ce Recueil fait partie de ses _Bigarrures_, dont il + existe plusieurs éditions. + +«Madame, disoit-il à la Reine, laissez-moi aller trouver ma femme, +elle m'attend; et dès qu'elle entend un cheval, elle croit que c'est +moi.» + +A cause qu'il avoit ouï qu'en parlant de saint Paul, on ajoutoit _ce +grand vaisseau d'élection_, il crut que c'étoit un grand vaisseau +appelé _Élection_, dans lequel cet apôtre voyageoit, et disoit: «Je +crois que c'étoit un beau navire que ce grand vaisseau d'_élection_ de +saint Paul.» + +Ce vieux fou de son mari, à l'âge de quatre-vingts ans, devint +amoureux d'une fille qui jouoit fort bien du luth. Elle en fit +confidence à madame de Montbazon. Le bon homme pria mademoiselle de +Clisson, soeur de sa femme, de donner à dîner à la demoiselle et à +lui; mais que, comme elle n'avoit qu'une cuisinière, il lui enverroit +son cuisinier avec tout ce qu'il faudroit. Il ne lui envoya qu'un +petit lapin et lui amena onze personnes. Elle le connoissoit bien, et +ne s'étoit point laissé surprendre. On coucha madame de Montbazon, et, +exprès, la demoiselle passa dans le lieu où elle étoit, faisant +semblant d'aller chercher son lit; il la suivit et s'assit; puis il +lui dit; «Venez me baiser.--Venez-y vous-même.» Il répète; elle +répond: «Je vaux bien la peine qu'on me vienne chercher.--Je vous +souffletterai.» Elle s'obstine. Il se mit en une telle colère qu'il +l'eût jetée par la fenêtre s'il en eût eu la force. A quelques années +de là, il s'éprit de la fille de son concierge de Rochefort, et il +fallut absolument la mettre coucher avec lui; c'étoit un tendron. La +voilà couchée: il la fait relever en lui reprochant qu'elle n'avoit +pas prié Dieu. Le maréchal d'Ornano n'eût pas voulu avoir affaire à +une vierge ni à une personne qui eût eu nom Marie, par le respect +qu'il portoit à la vierge. On dit qu'il disoit à quelqu'un: «Je ne +sais plus que faire pour gagner madame de Montbazon; si je la battois +un peu?» + +Jamais le bonhomme de Montbazon n'entroit au Louvre qu'il ne demandât: +«Quelle heure est-il?» Une fois on lui dit: «Onze heures.» Il se mit à +rire. M. de Candale dit: «Il auroit donc bien ri si on lui eût dit +qu'il étoit midi.» + +Le feu Roi demandoit une fois: «De quel ordre est ce portrait (c'étoit +aux Feuillants)?--C'est de l'ordre _des Feuillants_,» dit M. de +Montbazon. + +Il disoit: «Nous voilà à l'année qui vient.» + +M. de Montbazon a fait mettre sur la porte d'une écurie à Rochefort, +le 25 octobre l'an 1637: «J'ai fait faire cette porte-ci pour entrer +dans mon écurie.» + +Il mourut cinq ou six ans devant sa femme. + + + + +M. D'AVAUGOUR. + + +C'est le frère de madame de Montbazon; pour le visage, il étoit plus +beau qu'elle; mais il n'avoit point bonne mine. Il ne manque pas +d'esprit, mais il est bizarre et aime le procès; il plaide avec toutes +ses soeurs et sa mère; point de réputation du côté de la bravoure. Il +épousa, en premières noces, la fille du comte Du Lude, encore enfant; +il en fut jaloux. Elle mourut pour s'être blessée, si je ne me trompe, +et on murmura pourtant un peu contre le mari; mais je ne le tiens +nullement coupable de sa mort. En secondes noces, il a épousé +mademoiselle de Clermont d'Entragues, celle qui croyoit que Montausier +lui en vouloit et n'osoit le dire. La vanité d'avoir un manteau ducal, +car cet homme en a un, et nonobstant l'arrêt du temps d'Henri IV, qui +défend à toutes personnes de prendre le nom de Bretagne, il le prend +hautement, et ses sujets le traitent d'Altesse. Il dit qu'il n'y a que +sa mère qui n'ait point eu le tabouret. Il diroit plus vrai s'il +disoit qu'il n'y a eu que la femme du chef de la maison, qui, comme +j'ai dit, étoit frère bâtard de la reine Anne de Bretagne qui l'ait +eu, et ce fut en considération de ce qu'elle venoit de Charles de +Blois, qui avoit disputé la Duché[400]. + + [400] A la maison de Montfort. + +Il a eu cinq mères à la fois: madame de La Varenne, madame de Vertus, +madame Feydeau, la comtesse Du Lude et madame de Clermont. + +Mademoiselle de Clermont, qui a de l'esprit, vit bientôt qu'elle avoit +fait une sottise; car cet homme ne bouge de chez lui à Clisson, et, en +huit ans, elle n'est venue qu'un pauvre petit voyage à Paris; encore +fut-ce pour un procès. Cette maison a sept ponts-levis, et ce sont des +précipices tout autour. Elle appartenoit autrefois, je pense, au +connétable de Clisson, qui la fortifia ainsi contre le duc de +Bretagne. Là, cet homme s'est amusé à faire une grande dépense en +serrures; pour tout le reste il est avare[401]. Je ne voudrois point +d'un mari qui ne dépensât qu'en serrures. + + [401] On dit qu'il a parqueté une écurie. (T.) + +Il épousa, en premières noces, mademoiselle Du Lude, une des plus +belles et des plus douces personnes de ce siècle. Il en devint jaloux +sans sujet; mais, comme on l'a vu par la suite, il étoit impuissant. +Sa seconde femme a dit depuis, comme on lui proposoit de l'en délivrer +en lui faisant un procès sur l'impuissance: «Qu'une honnête femme ne +se plaignoit jamais de cela.» La petite-vérole étant à Clisson dans +toutes les maisons de la ville, il obligea sa femme d'y aller; elle se +trouva mal aussitôt, et elle entendit qu'il disoit au médecin: «Pour +son visage, je ne m'en soucie guère; mais il ne faut pas qu'elle +meure.» Elle fut assez sage pour n'en rien témoigner; mais elle n'en +mourut pas moins. Gens qui s'y connoissent m'ont dit qu'elle étoit +plus belle que madame de Roquelaure, sa cadette. + +En se mariant, il vouloit qu'on s'obligeât à lui donner le deuil de M. +de Clermont, qui étoit déjà assez vieux. Voyez le bel article. Ce fut +du temps que le Prince étoit à Lérida. Arnauld envoya sur cela des +vers que voici à madame de Rambouillet: + + Prince breton, prince breton, + Vous êtes un joli poupon + D'épouser notre demoiselle; + Elle est si bonne, elle est si belle; + D'or elle a plus d'un million. + Elle en emplira votre écuelle, + Prince breton. + + Prince breton, prince breton, + Vous avez un bien gros menton + Pour si blanche et blonde femelle. + Que si jamais dans sa cervelle + Se fourroit quelque amour fripon, + Ma foi, vous en auriez dans l'aile, + Prince breton. + + Prince breton, prince breton, + Je ne le dis pas tout de bon; + Nous avons vu mainte prunelle + Se radoucir pour l'amour d'elle; + Mais toujours elle disoit non: + Et ma foi vous l'aurez pucelle, + Prince breton. + +Voiture y avoit fait une réponse qu'on a perdue. + + + + +M. ET MADAME DE GUÉMENÉ. + + +Le prince de Guémené est fils de M. de Montbazon, du premier lit, et +frère de madame de Chevreuse; sa femme est aussi de la maison de +Rohan, et sa parente proche. C'est encore une belle personne, +quoiqu'elle ait cinquante ans; hors qu'elle a le visage tant soit peu +trop plat, il n'y a rien à refaire; elle a les cheveux comme à vingt +ans. Je l'aurois, sans comparaison, mieux aimée que madame de +Montbazon; avec cela elle a tout autrement d'esprit, et n'a jamais +fait d'emportement comme l'autre. + +Le prince de Guémené a de l'esprit. J'ai ouï dire à Darbe, savant +garçon en théologie, que jamais homme ne lui avoit donné tant de peine +sur le purgatoire. Il dit les choses plaisamment, et c'est ce qui +étonne les gens, que le fils et la fille de M. de Montbazon aient tant +d'esprit; c'est une figure assez ridicule, et sans son ordre on le +prendroit pour un arracheur de dents. Il contoit qu'à la drôlerie des +ponts de Cé, son père, passant sur la levée à cheval, tomba dans +l'eau. «J'allai pour l'en retirer; je tirai une tête de cheval; mais, +aux bossettes, je reconnus que ce n'étoit pas mon père.» Il a une +certaine vision de sentir tout ce qu'il mange, et, comme il a le nez +long[402] et la vue courte, il se barbouille fort souvent le nez, et +il lui est arrivé, en mangeant d'une omelette ou d'un potage, d'en +faire aller jusque sur son chapeau[403], soit que la main lui tremble +ou qu'il songe à autre chose. Enfin, cela est si désagréable à voir +que, pour prouver que la dévotion de sa femme étoit véritable, on +disoit que si ce n'étoit pas tout de bon, elle ne mangeroit pas avec +son mari. On l'a accusé de poltronnerie et de sodomie; et dans une +chanson que voici il y a un couplet qui en parle: + + Lorsque ce grand capitaine[404], + Monsieur du Montbazon, + Conduisit par la plaine + Le premier bataillon, + Tout droit au bac d'Asnières; + Mais Saintot, qui le vit, + Lui fit tourner visière + A la rue Béthizy[405]. + + Après prit sa rondache, + Le prince Guémené, + Disant à sa bardache: + Où est mon père allé? + Il est allé en guerre + Avec le duc d'Usez; + Et ils s'en vont belle erre + Par la porte Baudets[406]. + + Entendant cette alarme, + Monsieur de Marigny[407] + Alla crier aux armes + Au président Chévry, + Disant: Mon capitaine, + Allons tout promptement, + Et prenons pour enseigne + Le marquis de Royan[408]. + + Ce grand foudre de guerre, + Le comte de Bullion[409], + Étoit comme un tonnerre. + Dedans son bataillon, + Composé de vingt-hommes + Et de quatre tambours, + Criant: Hélas! nous sommes + A la fin de nos jours. + + Le comte de Noailles[410], + Brillant comme un Phébus, + Menoit à la bataille + Tous les enfants perdus, + Criant: Qui me veut suivre? + Et le gros Saint-Brisson[411], + Conduisoit pour tous vivres + De l'avoine et du son. + + Monsieur de Parabelle, + Gouverneur de Poitou, + Qui, depuis La Rochelle, + N'avoit point vu le loup, + Faisoit toujours merveilles, + Aux Croates et Hongrois + Il coupa les oreilles, + Comme il fit aux Anglois. + + [402] Il l'a eu cassé. (T.) + + [403] On étoit toujours couvert, même à table; ces Mémoires en + fournissent d'autres exemples. + + [404] Sur l'air: _Bibi, tout est ferlore, la duché de Milan_. + (T.)--_Ferlore_, perde, gâté, détruit, vient du mot allemand + _verloren_ (perdu). Le contact continuel avec les lansquenets + allemands, qui servirent dans nos armées depuis François Ier + jusqu'à Henri IV, avoit introduit à cette époque, dans notre + langue, une foule de mots dérivés de l'allemand. + + [405] Où est son hôtel. (T.) + + [406] Une porte autrefois, mais qui n'est plus porte que de nom, + vers Saint-Gervais. (T.) Où est aujourd'hui la place _Baudoyer_. + + [407] Frère de M. de Montbazon. (T.) + + [408] Deux veaux. (T.) + + [409] Introducteur des ambassadeurs. (T.) + + [410] Autre grand personnage; c'est le père. Ce n'est pas qu'il + ne fût brave; mais c'étoit un sot homme. Il a fait de beaux + combats, et le feu Roi avoit jeté les yeux sur lui quand il + vouloit avoir quelques braves autour de sa personne. (T.) + + [411] Séguier de Saint-Brisson, qui passoit pour peu spirituel, + avoit un valet-de-chambre nommé Lavoine, ce qui faisoit dire que, + dès qu'il étoit levé, M. de Saint-Brisson demandoit _l'avoine_. + +Voici quelques-uns de ses bons mots: + +Le feu Roi lui ayant dit: «Arnauld est sorti de la Bastille.--Je ne +m'en étonne point, répondit-il, il est bien sorti de Philipsbourg, qui +est bien une meilleure place.» + +Quand on dit que la Reine avoit senti remuer M. le Dauphin: «Il a de +qui tenir, dit-il, de donner déjà des coups de pied à sa mère.» + +Il disoit au cardinal de La Vallette sur sa retraite devant +Gallas[412]: «Il faut que cet homme soit bien incorrigible de vous +avoir suivi jusqu'à Metz, après que vous l'avez battu tant de fois.» + + [412] Général de l'empereur. + +Une fois que M. d'Orléans lui tendit la main pour le faire descendre +du théâtre: «Ah!... dit-il, je suis le premier que vous en avez fait +descendre,» à cause de ceux qui avoient eu le cou coupé pour l'amour +de lui. + +Lui et d'Avaugour se raillent toujours sur leur principauté. Il y a +trois ans qu'Avaugour prétendit entrer en carrosse au Louvre: il ne +put l'obtenir. Le prince de Guémené disoit: «Ah! du moins a-t-il droit +d'y entrer par la cour des cuisines.» Une fois le cocher de d'Avaugour +mit ses chevaux sous les porches de la maison de Guémené, durant un +grand soleil. «Entre, entre, lui cria Guémené, ce n'est pas le +Louvre.» En montrant le chevalier de Rohan, il disoit: «Pour celui-là +on ne dira pas qu'il n'est pas prince.» C'est qu'on trouva un billet +de madame de Guémené à M. le comte (_de Soissons_), où il y avoit: «Je +vous ménage un fils;» et c'est celui-là. Il a dit à son fils aîné que +le chevalier étoit de meilleure maison que lui. La mère a tellement +gâté le cadet, que cela n'a peu contribué à faire tourner la cervelle +à l'aîné, qui voyoit bien qu'on faisoit à l'autre tous les avantages +dont on pouvoit s'aviser. + +Avaugour lui disoit: «Pourquoi souffrez-vous ma soeur auprès de ma +nièce de Montbazon? ma soeur n'est pas assez prude.--Voire, dit +Guémené, cela est fort bien; c'est une vieille demoiselle auprès d'une +jeune princesse.» Le prince de Guémené dit que sa femme veut qu'on la +traite d'Altesse principale, comme le marquis de Rouillac d'Excellence +royale, à cause qu'il avoit été ambassadeur à la cour du roi de +Portugal. Il dit plaisamment que le prince de Tarente devroit dire le +Roi mon père et non pas Monsieur mon père; et que M. le Dauphin ne +diroit pas Monsieur mon père. + +Un fat de conseiller au parlement, nommé Nevelet, s'amusoit à aller +chez madame de Guémené. On parle d'aller au bois de Vincennes; il fut +assez sot pour se mettre dans le carrosse avec madame de Guémené et +les dames de sa compagnie. Là, il l'entretint le plus pédantesquement +du monde, et lui disoit, entre autres belles choses, qu'il avoit eu +l'honneur d'étudier avec M. le prince de Guémené: «Mais, ajouta-t-il, +madame, il étoit bien plus avancé que moi.» Elle, ennuyée de cet +impertinent, pour s'en défaire, laissa tomber un de ses gants; il +jette la portière à bas, et va pour le ramasser, cependant elle fait +relever la portière, et laisse là M. le magistrat, qui revint des murs +du bois de Vincennes à Paris avec sa soutane. Une fois, au sortir du +sermon de Saint-Leu il pleuvoit bien fort; il dit à des dames: +«Mesdames, je suis bien fâché de n'être pas de votre quartier; je vous +ramenerois.» A d'autres: «Je vous irois conduire si c'étoit mon +chemin.» Une fois qu'il vouloit écrire des douceurs à une fille +d'esprit nommée mademoiselle Boccace, il lui parloit de l'éloquence de +Jean Boccace, dont elle prétendoit descendre, et lui dit que quand il +seroit aussi éloquent que lui, il ne pourroit pourtant représenter +combien il étoit passionné pour ses mérites. + +A Amiens, je pense, quelques personnes parlant d'affaires d'État, il +leur dit (il leur montroit des paysans réfugiés): «Taisez-vous, voilà +des créatures de M. le cardinal.» Et à la mort du cardinal il dit que +c'était à M. de Dardanie à en faire le service, puisqu'il étoit évêque +_in partibus infidelium_. + +On disoit que madame de Rohan soutenoit bien le menton à Miossens. «Au +Dictionnaire de Rohan, dit le prince de Guémené, _menton_ veut dire +_mentula_.» + +Parlant du mariage de mademoiselle de Rohan: «Vraiment, dit-il, elle a +grand tort de n'avoir pas pris le comte de Montbazon mon fils +(mademoiselle de Rohan dit qu'il étoit hébété; il est devenu fou), il +a bien autant de bien que Chabot; il est aussi bon catholique que lui; +et si elle vouloit avoir un bon mari, hélas! où en trouveroit-on de +meilleurs que dans notre race?» + +Madame de Guémené a eu quelques galanteries. On disoit que ses amants +faisoient tous mauvaise fin; M. de Montmorency, M. le comte de +Soissons, M. de Bouterville et M. de Thou. On dit quelle s'évanouit +quand on biffa les armes de M. de Montmorency à Fontainebleau, lorsque +le feu Roi fit des chevaliers. On m'a dit qu'en sa jeunesse, ne se +trouvant pas le front assez beau, elle y mit un bandeau de taffetas +jaune pâle; le blanc étoit trop blanc, le noir étoit trop différent du +reste: cela tranchoit. On voulut marier son fils avec mademoiselle +Fontenay-Mareuil, aujourd'hui madame de Gèvres; quoique le père de la +fille offrît la carte blanche, elle ne le voulut pas, de peur d'être +grand'mère. Cependant, peu d'années après elle le maria avec la fille +du second lit du maréchal de Schomberg le père. Elle a des saillies de +dévotion, puis elle revient dans le monde. Elle fit ajuster sa maison +de la Place-Royale. M. le Prince lui disoit: «Mais, madame, les +Jansénistes ne sont donc point si fâcheux qu'on dit, puisque tout ceci +s'ajuste avec la dévotion. Voici qui est le plus beau du monde; je +crois qu'il y a grand plaisir à prier Dieu ici.» Elle souffrit le gros +d'Émery dans le temps qu'il se défit de Marion. On n'approuvoit pas +trop cela; et la comtesse de Maure dit plaisamment: «C'est qu'elle +veut convertir le bon larron.» Elle ne le lui pardonna qu'en une +maladie où elle crut mourir. Toute dévote qu'elle étoit, quand on +disputa le tabouret à mademoiselle de Montbazon, qui est aujourd'hui +dans le monde, elle dit que pour l'intérêt de sa maison elle seroit +capable de jouer du poignard. Elle a un fils, qu'on appelle le +chevalier de Rohan, qui est bien fait, qui a du coeur, mais il n'a +guère d'esprit, ou plutôt il l'a déréglé. Elle entend assez ses +affaires; et c'est par sa conduite que le marquisat de Marigny, que le +frère de M. de Montbazon avoit vendu à Montmort, père de la maréchale +d'Estrées et de Montmort le maître des requêtes, leur est revenu; il +fut déclaré mal acheté. Durant ce procès, comme on plaidoit, le prince +de Guémené menaça le maître des requêtes, et lui montra un doigt. «Je +vous en pourrois montrer deux, dit l'autre,» et, en faisant cela, lui +fit les cornes. + + + + +RANGOUSE. + + +Rangouse est d'Agen. D'abord il fut clerc d'un procureur, et ensuite +il entra chez le maréchal de Thémines, où il prit enfin la qualité de +secrétaire. Quand il se vit sans emploi, il s'avisa de faire des +lettres; mais il s'y prit d'une façon toute nouvelle, car il écrivoit +des lettres pour le Roi à la Reine, pour la Reine au Roi, pour le Roi +au cardinal de Richelieu, et pour le cardinal de Richelieu au Roi; et +ainsi du reste, selon les occurrences du temps. Il y en avoit même +pour M. le Dauphin au feu Roi, et aussi pour Monsieur à M. le +Dauphin. Après il en fit pour tous les princes, et il les savoit +toutes par coeur. Un jour qu'il alloit à son pays il les récita quasi +toutes à un gentilhomme qu'il avoit trouvé par les chemins. Quand ce +gentilhomme fut arrivé, il dit qu'il avoit fait le voyage avec l'homme +du monde le plus curieux, et qui savoit par coeur toutes les lettres +que les plus grands de la cour s'étoient écrites depuis quelques +années en çà. Mais, ne trouvant pas grand profit à cela, il quitta +cette sorte de lettres et n'en a plus montré que de celles qu'il a +écrites en son nom à toutes les personnes de l'un et l'autre sexe qui +pouvoient lui donner quelque paraguante; il en fit un volume imprimé +de ces nouveaux caractères qui imitent la lettre bâtarde; et, par une +subtilité digne d'un Gascon, il ne fit point mettre de chiffre aux +pages, afin que quand il présentoit son livre à quelqu'un, ce livre +commençât toujours par la lettre qui étoit adressée à celui à qui il +le présentoit; car il change les feuillets comme il veut en le faisant +relier[413]. Vous ne sauriez croire combien cela lui a valu[414]. Il y +a dix ans qu'il avoua à un de mes amis qu'il y avoit gagné quinze +mille livres qu'il employa fort bien en son pays, car je crois qu'il +a famille; depuis, il a toujours continué. Le comte de Saint-Aignan +lui donna cinquante pistoles; à la vérité, il y en a eu qui ne l'ont +pas si bien payé. M. d'Angoulême le fils se contenta de lui rendre son +livre et de lui donner une pistole[415]. Il avoit fait une lettre pour +Saint-Aunez, celui qui se retira en Espagne à cause que le cardinal de +Richelieu lui avoit ôté le gouvernement de Leucate[416]; Saint-Aunez +ne la prit point, ou en donna fort peu de chose[417]. Depuis, +craignant que Rangouse ne rendît ce livre public, il l'envoya prier de +considérer que cette lettre étoit trop pleine de louanges, que cela +lui nuiroit sans doute, et qu'il lui feroit plaisir de ne la point +faire courir. «Jésus! dit Rangouse, il a bien du souci pour rien; +croit-il qu'une lettre qui vaut au moins dix pistoles, soit à lui pour +si peu d'argent? Je la lui ai portée manuscrite, je la ferai imprimer +sous un autre nom, en changeant un ou deux endroits: il n'a que faire +de s'en mettre en peine.» Il dit qu'il trouve bien mieux son compte à +porter des lettres aux commis des finances qu'aux seigneurs de la +cour. Celles qu'il fait à cette heure sont beaucoup meilleures que les +premières; car il va quelquefois prier M. Patru de les lui redresser +un peu. Dans les premières, il y en avoit une dont l'adresse étoit: _A +monsieur Lesperier_ (il étoit au maréchal de Gramont), _mon bon ami, +qui m'as toujours assisté dans mes petites nécessités_. Il en a fait +une au duc d'Usez, que je compare au sonnet de Dulot pour l'archevêque +de Rouen; je veux dire que cette lettre n'eût pu être si bien faite +par un honnête homme que par ce fou. Ce fut M. le Prince qui la lui +fit faire, et il la trouva si plaisante, qu'il la retint par coeur et +lui en donna plus qu'il ne lui avoit donné pour la sienne propre. Le +bon de l'affaire, ce fut que le duc prit cela sérieusement, et crut +qu'on lui faisoit beaucoup d'honneur[418]. La voici: + + + «MONSEIGNEUR, + +»Le rang que vous tenez parmi les grands de l'État ne me permet pas de +donner leurs portraits au public sans les accompagner du vôtre. Je ne +prétends pas toucher à la généalogie de la maison de Crussol, dont +vous tirez votre origine; il faudroit faire un volume et non pas une +lettre: je dirai seulement que vous êtes entre la noblesse le premier +duc et pair de France, reconnu le plus paisible et le plus modéré de +tous les seigneurs. Vous n'avez jamais rien entrepris par-dessus vos +forces; votre ambition a toujours eu des bornes légitimes; ce que +beaucoup poursuivent avec passion, vous l'obtenez avec patience; vous +êtes demeuré calme dans la tempête, et ne vous êtes jamais oublié dans +la bonace. Si vous n'avez pas toujours eu des emplois de guerre, c'est +que Leurs Majestés vous ont reconnu trop nécessaire auprès d'elles; +enfin l'histoire de votre vie est telle, qu'il ne s'en vit jamais de +semblable. Celui-là n'est pas ami de son repos qui ne met toute son +étude à vous imiter. Pour moi, monseigneur, qui prétends faire un +abrégé des actions illustres, pour les laisser à la postérité, j'ai +voulu parler des vôtres dans les termes de la vérité avec laquelle je +finirai. + + »Votre, etc.» + + [413] Les éditeurs ont sous les yeux l'exemplaire que Rangouse a + présenté à la reine Anne d'Autriche. Le titre porte: _Lettres + héroïques aux grands de l'État, par le sieur de Rangouse, + imprimées aux dépens de l'auteur, à Paris, de l'imprimerie des + nouveaux caractères inventés par H. Moreau_, 1645. Le volume + commence par une épître dédicatoire à la Reine régente. + + [414] C'est ce qui a donné lieu à la plaisanterie qu'on trouve + dans _l'Histoire du poète Sibus_, où on lit, au nombre des + ouvrages attribués à cet être fantastique: «Très-humbles actions + de grâces de la part du corps des auteurs à M. de Rangouse, de ce + qu'ayant fait un gros tome de lettres, en se faisant donner au + moins dix pistoles de chacun de ceux à qui elles sont adressées, + il a trouvé et enseigné l'utile invention de gagner autant en un + seul volume, qu'on avoit accoutumé jusqu'ici de faire en une + centaine.» (_Recueil de pièces en prose les plus agréables de ce + temps_; Paris, Sercy, 1662, 4 vol. in-12, t. 2, p. 246.) + + [415] Le maréchal de Gramont le paya encore plus mal. (_Voyez_ + plus haut l'article _Gramont_.) + + [416] Ville de Languedoc. Il y avoit un fort qui a été rasé sous + Louis XIV. + + [417] Ce Saint-Aunez est une espèce de fou; cependant un de ses + ancêtres, son grand-père, je pense, méritoit bien qu'on laissât + ce gouvernement à sa postérité, ou qu'on la récompensât + autrement; car ayant été amené au pied des murailles par les + Espagnols qui l'avoient pris, afin d'obliger sa femme à rendre la + place. Il lui cria: «Laissez-moi mourir plutôt,» et fut pendu. + Celui-ci est un grand faux-monnoyeur, et qui supporte certains + corsaires; il est beau et galant, et on en conte une chose assez + étrange. Il engrossa la soeur du prince de Masserane en Piémont. + Le prince, enragé, enferme sa soeur dans un château à la + campagne. Saint-Aunez y va, et y est surpris par le prince, mais + seul. L'amant, plus brave que lui, le saisit, et lui tenant le + pistolet à la gorge, parle à sa soeur en sa présence; après il + s'en va et ne lâche point son homme qu'il ne fût en lieu sûr. + L'autre n'osa jamais crier, ni faire la moindre résistance. (T.) + + [418] Roquelaure dit que le duc d'Usez a grande raison de se + plaindre de ses enfants, et que, sans eux, il auroit l'honneur + d'être le plus sot homme du monde. Il y a sept ou huit ans qu'il + lui arriva une assez plaisante aventure; il étoit un peu + luxurieux, et, ayant conclu avec je ne sais quelle femme à trente + pistoles pour une nuit (c'étoit chez elle), il se couche le + premier, et, comme il la pressoit de se coucher, elle lui dit + qu'elle avoit oublié une petite chose; c'étoit d'aller demander à + son mari qui étoit en bas s'il le trouveroit bon. On lui avoit + dit qu'il étoit aux champs. La frayeur prend au bonhomme; il se + sauve sans avoir le loisir de remettre son cordon bleu. (T.) + +Rangouse a donné le titre de _Temple de la gloire_ à son dernier +volume de lettres. Une fois qu'il rencontra M. Chapelain par la +ville, il l'avoit vu quelque part, il se met à côté de lui et lui +parle avec toutes les soumissions imaginables; car un Gascon se fait +tout ce qu'il veut. En ce temps-là, un des amis de cet homme vint à +passer; il l'appelle et lui dit en s'approchant tout contre: «Monsieur +Chapelain, vous voyez, au moins, je me frotte aux honnêtes gens.» Chez +M. Pelisson on lut une pièce en latin; Rangouse à tout bout de champ +faisoit des exclamations, et disoit naïvement: «Je n'entends pas le +latin; mais je ne laisse pas de pénétrer assez avant pour voir que cet +ouvrage est admirablement beau.» + + + + +CATALOGNE. + + +Voici ce que j'ai appris de la manière de vivre des femmes de ce +pays-là. On n'y fait l'amour que par truchement, et on se sert pour +cela des meneurs des dames. Ce ne sont pas des domestiques pour +l'ordinaire, mais quelquefois un savetier qui, les fêtes et les +dimanches, prend son bel habit, se met l'épée au côté, et tend le bras +à la dame; elles vont rarement ailleurs qu'à l'église. La meilleure +marque qu'on puisse avoir d'être bien avec elles, c'est quand elles +vous envoient ces messieurs les écuyers pour savoir l'état de votre +santé, sous prétexte qu'elles ont ouï dire que vous étiez malade. Cet +homme pourtant ne vous parle qu'à l'oreille, et bien souvent il dit à +vos gens qu'il vient pour vous donner avis de quelque pièce curieuse +qui est à vendre, où il trouve quelque semblable échappatoire; alors +vous n'avez plus qu'à chercher l'invention de vous joindre, car elles +n'en viennent point là qu'elles n'aient résolu de ne vous rien +refuser. La plupart du temps elles sont assez malheureuses; leurs +maris ne leur laissent prendre aucun divertissement, entretiennent +presque tous des courtisanes, et, ce que j'en trouve de plus fâcheux, +c'est que si à souper il y a, par exemple, une poule, ils n'en +laisseront qu'une cuisse à leur femme et porteront tout le reste chez +leur mignonne, avec qui ils iront souper et coucher; madame cependant +s'entretiendra, s'il lui plaît, avec les espions que le galant homme +tient auprès d'elle, car les valets sont tous aux maris. Les +religieuses sont moins religieuses qu'elles, car s'il y a de la +galanterie, c'est dans les couvents; partout on y entre pour de +l'argent; même ceux des Catalans, qui sont plus jaloux que les autres, +tiennent leurs concubines dans les religions, et on les nomme +_Commendadas_. Il arriva, la première fois que l'armée de France entra +dans le port de Barcelonne; que des religieuses qui étoient assez +proche du port faisoient bâtir et quêtoient pour achever leur +bâtiment; elles furent donc demander la charité à quelques officiers +des galères; mais, au lieu d'argent, dont ils étoient assez mal +fournis, ils leur donnent cent forçats pour porter la terre et leur +servir de manoeuvres. Cependant ces officiers cajolèrent les +religieuses, et firent si bien qu'elles leur permirent d'entrer dans +leur couvent déguisés en galériens: ils se mêlèrent parmi les forçats, +et furent trouver leurs maîtresses. Il me semble que quand ils eussent +bien rêvé pour inventer un habit bien convenable à des esclaves +d'amour, ils n'eussent jamais pu mieux rencontrer. + +Il y avoit en ce temps-là une dame nommée la baronne d'Alby; elle +étoit de la maison d'Arragon[419], et s'appeloit Hippolita. Elle étoit +plus agréable que belle; on n'a jamais vu une personne plus +spirituelle, ni plus adroite. Son mari, qui étoit fort débauché, et +elle, étaient séparés de corps et de biens. Cette femme eut un si +grand déplaisir de la révolte de Catalogne, et avoit une si grande +passion pour la couronne d'Espagne, qu'elle a mis plusieurs fois sa +vie en danger pour tâcher à réduire cet État sous son premier maître. +D'ailleurs, elle étoit galante. Auprès du maréchal de La Mothe, il y +avoit un huguenot, déjà âgé, nommé La Vallée (nous en parlerons +ailleurs), qui étoit bien avec lui. Dona Hippolita, qui le connoissoit +d'amoureuse manière, fit si bien que par son moyen elle obtint +permission d'écrire en Arragon, et partout où elle voudroit. On lui +accorda cela facilement, parce que les mêmes personnes qui portoient +ses lettres en portoient aussi du maréchal à ceux avec qui il avoit +intelligence dans le pays ennemi. Elle employa tous ses artifices pour +gagner entièrement La Vallée, et lui fit même une des plus grandes +faveurs que les dames fassent en ce pays-là: c'est qu'elle l'avertit +qu'elle iroit voir les tombeaux la Semaine-Sainte, et qu'il se trouvât +en tel lieu pour l'accompagner. La dévotion espagnole ne consiste +qu'en grimaces. La Semaine-Sainte, et principalement le +Vendredi-Saint, on visite les tombeaux qu'on fait en chaque église, +en l'honneur de Notre-Seigneur; et il y a de l'émulation à qui les +fera les plus magnifiques; c'est comme les _Præsepia_[420] à Rome. Les +dames y vont voilées, et c'est en ce temps de pénitence qu'elles font +le plus de galanteries. On appelle cela _Festeggiar_. La Vallée se +trouva à l'assignation, mais il eut le déplaisir de voir qu'il n'étoit +pas le seul galant, car la dame avoit un Catalan avec elle, homme de +qualité, et La Vallée croit qu'au retour ils furent coucher ensemble. +Voilà tout ce que notre François en eut. Le maréchal de Brezé l'avoit +cajolée avant cela, mais elle ne le pouvoit souffrir. Depuis, quand on +fit une si grande conjuration contre le comte d'Harcourt, elle s'y +trouva embarrassée, et son amant, dont nous avons parlé, eut le cou +coupé: pour elle, on se contenta de l'envoyer en Arragon. + + [419] De quelque branche de cadets ou plutôt de quelque bâtard. + + [420] Les crèches. + +J'ai ouï conter une histoire arrivée à Madrid, que je mettrai ici tout +de suite: «Une fille de qualité étant devenue amoureuse d'un page de +son père, lui accorda toutes choses, et se trouva grosse peu de temps +après. Cependant son père l'accorde avec un homme de condition, dont +l'alliance lui étoit avantageuse. Dans cette extrémité, cette pauvre +fille a recours à une femme veuve, qui étoit femme d'esprit et grande +_intrigueuse_, et trouve moyen de l'aller voir secrètement. Elles +songèrent long-temps avant que de pouvoir trouver quelque +invention[421], enfin, la veuve lui dit qu'elle iroit dire au +cardinal-inquisiteur l'état où elle se trouvoit, et le désespoir où +elle étoit; que si on ne l'avoit retenue elle se seroit déjà +poignardée, et auroit tout d'un coup ôté la vie à elle et à son +enfant; qu'il n'y avoit qu'un remède qui dépendoit de lui seul: +c'étoit de faire mettre dans les prisons de l'Inquisition le cavalier +avec lequel cette fille est accordée, et, que durant le temps qu'il y +sera, on la pourra faire accoucher en cachette.» La fille, approuva le +conseil de cette femme, et la chose réussit comme elle l'avoit pensé. +Le cardinal eut de la peine à s'y résoudre, mais enfin il y consentit. +La fille accoucha heureusement; mais le cavalier, outré de l'affront +qu'on lui avoit fait, car il n'y a que l'Inquisition qui soit +infamante, mourut de déplaisir, quoiqu'elle lui écrivît tous les jours +qu'elle ne l'en estimoit pas moins, que ce n'étoit qu'une calomnie et +que la vérité se découvriroit bientôt. + + [421] Je sais cela de M. Penis, intendant en Espagne, à qui cette + femme l'a conté. (T.) + + + + +LE COMTE D'HARCOURT. + + +Le comte d'Harcourt est cadet de feu M. d'Elbeuf, assez mal à son +aise. En sa jeunesse, il a fait une espèce de vie de filou, ou du +moins de goinfre. Il avoit fait une fantaisie de monosyllabes: c'est +ainsi qu'ils l'appeloient, où chacun avoit une épithète, comme lui +s'appeloit _Le Rond_ (il est gros et court), Faret[422], _Le_ +_Vieux_; c'est pourquoi Saint-Amant le nomme toujours ainsi; pour lui +il se nommoit _Le Gros_; quand ils étoient trois confrères ensemble, +ils pouvoient recevoir qui ils vouloient. + + [422] Nicolas Faret, mauvais poète ridiculisé par Despréaux. + +Le comte se battit contre Bouteville et eut l'avantage. Il fut fait +chevalier de l'ordre à la dernière promotion; et quand ce vint à +biffer les armes de son frère qui étoit avec la Reine-mère, il alla se +mettre derrière le grand-autel. Les gens de coeur disoient qu'ils +eussent beaucoup mieux aimé n'être point chevaliers de l'ordre; mais +il avoit besoin de mille écus d'or de pension. Après il revint. Faret, +qui étoit à lui, pour le mettre en train de faire quelque chose, lui +proposa de s'offrir au cardinal de Richelieu pour épouser telle qu'il +voudroit de ses parentes; et après il en parla à Bois-Robert qu'il +connoissoit comme étant de l'Académie, aussi bien que lui. Bois-Robert +en parla au cardinal, qui lui répondit en riant: + + Le comte d'Harcourt, + Du Bois, a l'esprit bien court. + +Bois-Robert pourtant, voyant qu'il ne lui avoit pas défendu d'en +parler davantage, recharge encore une fois. «Est-ce tout de bon? dit +le cardinal: parlez-vous sérieusement?--Oui, monseigneur, c'est un +homme qui sera entièrement à vous; c'est un homme de grand coeur. Il +a, comme vous savez, battu Bouteville, et vous pouvez vous fier à sa +parole.» Le cardinal lui donna emploi, et le surprit en le lui +donnant, car il lui dit: «Monsieur le comte, le Roi veut que vous +sortiez du royaume.» Le comte étonné lui dit qu'il étoit prêt d'obéir. +«Mais, ajouta le cardinal, c'est en commandant l'armée navale.» + +Cette campagne-là, il reprit les îles de Saint-Honorat et de +Sainte-Marguerite en Provence. Je laisse à l'histoire à dire comme +cette conquête étoit moralement impossible au peu de forces qu'il +avoit. J'ai vu le marbre que le commandant espagnol laissa sur la +porte, où il y a que: rien ne peut résister à l'invincible valeur du +comte d'Harcourt. Au retour, il épousa madame de Puy-Laurens. Après, +on l'envoya en la place du cardinal de La Vallette en Italie, où il +secourut Casal et reprit Turin. Durant ce siége, il mangeoit en public +pour faire voir qu'il n'avoit pas de meilleur pain que les soldats. +Jamais les François n'ont si bien montré qu'ils fussent aussi bons à +la fatigue que quelque autre nation du monde qu'à ce siége-là. A cette +effroyable sortie que fit le prince Thomas, le comte accourut où les +lignes avoient été forcées; il avoit sept ou huit gentilshommes avec +lui qui appeloient poltrons les soldats qu'ils trouvoient fuyants: +«Non, non, dit le comte d'Harcourt, ils sont braves gens: mais c'est +qu'ils ne m'ont pas à leur tête.» Il y alla, et il y faisoit bien +chaud. Il échoua après à Lérida, comme nous verrons dans les Mémoires +de la Régence. Ce même Brito, qui après fit aussi recevoir un affront +à M. le Prince, commandoit alors dans la place. On a fort décrié ce +pauvre homme, et on veut que toute sa gloire soit due aux officiers +qu'il avoit, comme M. de Turenne principalement, au maréchal de La +Mothe et au maréchal du Plessis. Ils disent que dans l'occasion il n'a +point de jugement, et qu'il dit à tout ce qu'on propose: «Faites +donc.» Il est vrai que de tous ceux qui ont servi sous lui, il n'y en +a guère qui le prennent pour un grand capitaine. Cependant il est +brave et heureux. Pour les siéges, il n'y réussit que rarement. + +La Reine lui donna la charge de grand écuyer après la mort de M. le +Grand; car il n'avoit point de bien, et disoit que ses fils auroient +nom, l'un _La Verdure_, et l'autre _La Violette_. Quand il eut cette +charge, après l'obligation qu'il avoit à Faret, il délibéra s'il lui +devoit donner le secrétariat de sa charge, et pensa lui préférer un +petit Mouerou, que Faret avoit pris comme un copiste pour écrire sous +lui. Faret est mort de regret de se voir si mal reconnu. Avant cela, +le cardinal de Richelieu disoit en parlant du comte d'Harcourt: »Il +faudra voir si son apothicaire en sera d'avis; car ce bon seigneur +s'est toujours laissé gouverner par quelque faquin.» On disoit de lui +qu'il prenoit tout et rendoit tout, car il prit le gouvernement de +Guyenne quand M. d'Épernon fut chassé, et après, celui de Normandie +quand M. de Longueville fut arrêté, et les rendit. Ce qu'il a fait de +plus vilain, à mon avis, ce fut d'escorter M. le Prince qu'on menoit +prisonnier au Havre: mais nous verrons tout cela en son lieu. Il y a +six ou sept ans, pour vous faire voir quel homme c'est, qu'il conta à +un garçon qui montre le jardin de Rambouillet toutes ses prétentions +et toutes ses plus importantes affaires. + + + + +LE BARON DE MOULIN. + + +C'est un gentilhomme de Champagne dont le père a toujours eu bonne +table et a fait assez de dépense; il y a du bien dans la maison. En sa +jeunesse, ç'a été un assez plaisant robin. Il alla au Cours avec le +derrière masqué qu'il montroit à la portière, comme si c'eût été son +visage. Une autre fois, pour se défaire d'une femme qui lui demandoit +de l'argent, il mit son c.. hors du lit; et, comme il avoit la tête +entre les jambes, on eût dit que sa voix venoit de dedans le lit: +c'étoit la voix d'un homme malade; il vessoit et toussoit tout +à-la-fois, et cette femme disoit: «Je vois bien que monsieur est bien +mal, il a l'haleine bien mauvaise.» Un jour, après avoir bien attendu, +dans une boutique de lingère, que des femmes eussent essayé des +collets et des mouchoirs au miroir, il vouloit, et il se déboutonnoit +déjà pour cela, essayer aussi une chemise au miroir[423]. + + [423] D'Ouville a mis ces deux contes parmi les siens. (T.) + +Il lui prit une vision sur le pont Notre-Dame; il y rencontra un homme +qui lui sembla plus laid que lui. Il l'est étrangement. «Ah! monsieur, +lui dit-il, qu'il y a long-temps que je vous cherche!» L'autre fut +assez surpris. «C'est, monsieur, ajouta-t-il, que je cherchois un +homme plus laid que moi, et, si je ne me trompe, vous êtes cet +homme-là. Venez plutôt voir chez ce miroitier.» + +Il fit mettre dans sa cornette un moulin à vent, et le mot _Nargue Du +Moulin, s'il ne tourne_. A propos de cela, M. d'Ablancour dit que +c'est de lui qu'il a appris tous les termes de la guerre et toutes les +marches, et cela lui a furieusement servi dans ses Traductions. M. +Fabert dit que c'est ce qu'il y trouve de plus admirable. + +Son père le maria, en dépit de lui, à une laide fille, mais riche, +nommée Chenevières; elle est fille d'un oncle du baron Du Moulin, qui +l'a eue d'une de ses plus proches parentes; cette fille n'a jamais été +légitimée. Il n'en vouloit point; et le jour que le contrat se devoit +passer, il se déguisa en lavandière, et se mit à battre la lessive à +une fontaine proche de la maison. Un avocat, ami de son père, qui +venoit pour le contrat, le rencontra, et le fit résoudre à faire ce +que son père souhaitoit. Il en a eu beaucoup de bien et tient bonne +table; c'est un original; il pette, rotte et pue comme un bouc; car, +outre ses pets, il mâche toujours du tabac. Il est libre en paroles, +et ne prétend se contraindre pour personne. Depuis quelques années, il +s'est mis à aimer les simples, et un jour il mena un curieux, par une +grosse pluie, en voir un, disoit-il, qui étoit unique, _acuminatum, +olens, recens_, etc. C'étoit un étron qu'il venoit de faire dans une +planche. + +Un huguenot, qui s'appelle quasi comme lui, car il se nomme Des +Moulins, Le Coq, frère de feu Le Coq, conseiller au parlement, écrit +si mal qu'on ne peut lire son écriture. Quand il a fait une lettre, il +la plie brusquement sans y mettre de poudre dessus, et il s'y fait +des pâtés. Une fois, qu'il voulut en relire une lui-même, et qu'il +n'en put venir à bout: «Que je suis fou! dit-il; ce n'est plus à moi +désormais à la lire; c'est à celui à qui je l'envoie.» + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +CONTENUES DANS LE TROISIÈME VOLUME. + + + Pages. + + Le maréchal de Bassompierre. 5 + + Le cardinal de La Rochefoucauld. 19 + + Madame Des Loges et Borstel. 22 + + Notice sur madame Des Loges, tirée des manuscrits + de Conrart. 26 + + Madame de Berighen et son fils. 30 + + Le chancelier Séguier. 33 + + Jodelet. 42 + + Haute-Fontaine. 43 + + Mesdames de Rohan. 46 + + Pardaillan d'Escandecat. 85 + + Fontenay Coup-d'Epée. Le chevalier de + Miraumont. 86 + + Ferrier, sa fille et Tardieu. 92 + + Du Moustier. 98 + + Le président Le Cogneux. 103 + + M. d'Émery. 117 + + Des Barreaux. 134 + + Chenailles. 140 + + Marion de L'Orme. 141 + + Feu M. de Paris. 145 + + Le feu archevêque de Rouen. 148 + + Balzac. 153 + + Le président Pascal et Blaise Pascal. 174 + + Bertaut, neveu de l'évêque de Séez. 177 + + Le maréchal de Guébriant. 180 + + Madame d'Atis. 185 + + M. de Belley. 188 + + M. Pavillon. 193 + + M. Gauffre. _Ibid._ + + Le général des Capucins. 194 + + Le maréchal de L'Hôpital. 195 + + Menant et sa fille. 203 + + Le maréchal de Gassion. 207 + + Luillier (père de Chapelle). 219 + + La maréchale de Thémines. 223 + + Le Pailleur. 237 + + Le comte de Saint-Brisse. 240 + + Le maréchal de Châtillon. + + La comtesse de La Suze et sa soeur, la princesse de + Wirtemberg. 245 + + Le maréchal de Saint-Luc. 257 + + Le comte d'Estelan. 260 + + La Montarbault, Samois et de Lorme. 263 + + Jaloux. Des Bias. 270 + + Rapoil. 271 + + Moisselle. 272 + + Tenosi, provençal. 273 + + Coiffier. 274 + + Madame Lévesque et madame Compain. 278 + + La Cambrai. 289 + + Coustenan. 292 + + Madame de Maintenon et sa belle-fille. 297 + + Madame de Liancourt et sa belle-fille. 303 + + Le président Nicolaï. 312 + + Porchères l'Augier. 317 + + Le Père André. 321 + + Villemontée. 333 + + Madame Pilou. 336 + + Bordier et ses fils. 354 + + M. et madame de Brassac. 363 + + Roussel (Jacques). 365 + + Le marquis d'Exideuil et sa femme. 370 + + M. Servien. 375 + + M. d'Avaux. 381 + + Bazinière, ses deux fils et ses deux filles. 388 + + Courcelles, cadet de Bazinière. 396 + + Madame de Serran. 397 + + Madame de Barbezière. 400 + + La comtesse de Vertus. 403 + + Madame de Montbazon (Marie de Bretagne.) 410 + + M. de Montbazon. 415 + + M. d'Avaugour. 418 + + M. et madame de Guémené. 421 + + Rangouse. 428 + + Catalogne. 433 + + Le comte d'Harcourt. 437 + + Le baron de Moulin. 441 + + +FIN DU TOME TROISIÈME. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les historiettes de Tallemant des +Réaux (Tome troisième), by Gédéon Tallemant des Réaux + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTORIETTES DE TALLEMANT (TOME TROISIŠME) *** + +***** This file should be named 39314-8.txt or 39314-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/3/1/39314/ + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: Les historiettes de Tallemant des Réaux (Tome troisième) + Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle + +Author: Gédéon Tallemant des Réaux + +Contributor: Louis Monmerqué + Hippolyte de Chateaugiron + Jules-Antoine Taschereau + +Release Date: March 31, 2012 [EBook #39314] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTORIETTES DE TALLEMANT (TOME TROISIŠME) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + + +<div class="box"> +<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. +L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. +Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div> + +<p><a id="Page_1"></a></p> + +<p class="center p4 medium"><b>MÉMOIRES</b><br /> +<span class="small">DE</span><br /> +<span class="large"><b>TALLEMANT DES RÉAUX.</b></span></p> + +<p><a id="Page_2"></a></p> + +<div class="p6 figcenter"> +<img src="images/illus_003.png" width="200" height="20" alt="decoration" title="" /> +</div> + +<p class="center small">PARIS, IMPRIMERIE DE DECOURCHANT,<br /> +Rue d'Erfurth, n<sup>o</sup> 1, près de l'Abbaye.</p> + +<p><a id="Page_3"></a></p> + +<h1 class="p4"><span class="xlarge">LES HISTORIETTES</span><br /> +<span class="medium">DE</span><br /> +TALLEMANT DES RÉAUX.</h1> + +<p class="p4 title center"><b>MÉMOIRES</b><br /> +<span class="small">POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU XVII<sup>e</sup> SIÈCLE,</span><br /> +<span class="xsmall">PUBLIÉS</span><br /> +<span class="medium">SUR LE MANUSCRIT INÉDIT ET AUTOGRAPHE;</span><br /> +<span class="xxsmall">AVEC DES ÉCLAIRCISSEMENTS ET DES NOTES,</span><br /> +<span class="xsmall">PAR MESSIEURS</span><br /> +<span class="medium"><b>MONMERQUÉ,</b></span><br /> +<span class="small">Membre de l'Institut,</span><br /> +DE CHATEAUGIRON ET TASCHEREAU.</p> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/illus_003.png" width="200" height="20" alt="decoration" title="" /> +</div> + +<p class="p4 center large">TOME TROISIÈME.</p> + +<p class="center title">PARIS,<br /> +ALPHONSE LEVAVASSEUR, LIBRAIRE,<br /> +<span class="small">PLACE VENDÔME, 16.</span></p> + +<hr class="c5" /> + +<p class="center">1834</p> + +<p><a id="Page_4"></a> +<a id="Page_5"></a></p> + +<h2 class="p4">MÉMOIRES<br /> +<span class="small">DE</span><br /> +TALLEMANT.</h2> + +<h2 class="p4">LE MARÉCHAL DE BASSOMPIERRE<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</h2> + +<p class="p2">Le maréchal de Bassompierre étoit d'une bonne +maison, entre la France et le Luxembourg; la plupart +des lieux de ce pays-là ont un nom allemand et un nom +françois: Betstein est le nom allemand, et Bassompierre +le françois.</p> + +<p>On conte une fable qui est assez plaisante. Un comte +d'Angeweiller, marié avec la comtesse de Kinspein, +eut trois filles qu'il maria avec trois seigneurs de la maison +de Croy de Salm et de Bassompierre, et leur +donna à chacune une terre et un gage d'une fée. Croy +eut un gobelet et la terre d'Angeweiller; Salm eut une +bague et la terre de Phinstingue ou Fenestrange, et +Bassompierre eut une cuiller et la terre d'Answeiller. +Il y avoit trois abbayes qui étoient dépositaires de ces +<span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span> +trois gages, quand les enfants étoient mineurs: Nivelle +pour Croy, Remenecour pour Salm, et Epinal pour +Bassompierre. Voici d'où vient cette fable.</p> + +<p>On dit que ce comte d'Angeweiller rencontra un +jour une fée, comme il revenoit de la chasse, couchée +sur une couchette de bois, bien travaillée selon le +temps, dans une chambre qui étoit au-dessus de la porte +du château d'Angeweiller: c'étoit un lundi. Depuis, +durant l'espace de quinze ans, la fée ne manquoit pas +de s'y rendre tous les lundis, et le comte l'y alloit trouver. +Il avoit accoutumé de coucher sur ce portail, +quand il revenoit tard de la chasse, ou qu'il y alloit de +grand matin, et qu'il ne vouloit pas réveiller sa femme; +car cela étoit loin du donjon. Enfin, la comtesse ayant +remarqué que tous les lundis il couchoit sans faute dans +cette chambre, et qu'il ne manquoit jamais d'aller à la +chasse ce jour-là, quelque temps qu'il fît, elle voulut +savoir ce que c'étoit, et ayant fait faire une fausse clef, +elle le surprend couché avec une belle femme; ils +étoient endormis. Elle se contenta d'ôter le couvre-chef +de cette femme de dessus une chaise, et après l'avoir +étendu sur le pied du lit, elle s'en alla sans faire aucun +bruit. La fée, se voyant découverte, dit au comte qu'elle +ne pouvoit plus le voir, ni là, ni ailleurs; et après +avoir pleuré l'un et l'autre, elle lui dit que sa destinée +l'obligeoit à s'éloigner de lui de plus de cent lieues; +mais que pour marque de son amour elle lui donnoit +un gobelet, une cuiller et une bague, qu'il donneroit à +trois filles qu'il avoit, et que ces choses apporteroient +bonheur dans les maisons dans lesquelles elles entreroient, +tandis qu'on y garderoit ces gages; que si quelqu'un +<span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span> +déroboit l'un de ces gages, tout malheur lui arriveroit. +Cela a paru dans la maison de M. de Pange, +seigneur lorrain, qui déroba au prince de Salm la bague +qu'il avoit au doigt, un jour qu'il le trouva assoupi pour +avoir trop bu. Ce M. de Pange avoit quarante mille +écus de revenu, il avoit de belles terres, étoit surintendant +des finances du duc de Lorraine. Cependant, à +son retour d'Espagne, où il ne fit rien, quoiqu'il y eût +été fort long-temps, et y eût fait bien de la dépense (il +y étoit ambassadeur pour obtenir une fille du roi +Philippe <span class="smcap">II</span> pour son maître), il trouva sa femme +grosse du fait d'un Jésuite; tout son bien se dissipa; +il mourut de regret; et trois filles qu'il avoit mariées +furent toutes trois des abandonnées. On ne sauroit dire +de quelle matière sont ces gages; cela est rude et grossier.</p> + +<p>La marquise d'Havré, de la maison de Croy<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, en +montrant le gobelet, le laissa tomber; il se cassa en plusieurs +pièces, elle les ramassa et les remit dans l'étui en +disant: «Si je ne puis l'avoir entier, je l'aurai, au moins +par morceaux.» Le lendemain, en ouvrant l'étui, elle +trouva le gobelet aussi entier que devant. Voilà une +belle petite fable<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p> + +<p>Le père du maréchal étoit grand ligueur; M. de +Guise l'appeloit <em>l'ami du cœur</em>: c'étoit un homme de +service. Ce fut chez lui que la Ligue fut jurée entre les +<span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span> +grands seigneurs. Il mourut subitement au commencement +de la Ligue. Le maréchal avoit de qui tenir +pour aimer les femmes, et aussi pour dire de bons +mots, car son père s'en mêloit.</p> + +<p>A son avénement à la cour, c'étoit après le siége +d'Amiens, il tomba par malheur entre les mains de +Sigongne<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, celui qui a été si satirique. C'étoit un +vieux renard qui étoit écuyer d'écurie chez le Roi: il +vit ce jeune homme qui faisoit l'entendu; il lui voulut +abattre le caquet, et, faisant le provincial nouveau +venu, il le pria niaisement de le vouloir présenter au +Roi. Bassompierre crut avoir trouvé un innocent, et +s'en jouer; il entra, et dit au Roi en riant: «Sire, +voici un gentilhomme nouvellement arrivé de la province +qui désire faire la révérence à Votre Majesté.» +Tout le monde se mit à rire, et le jeune monsieur fut +fort déferré.</p> + +<p>On dit que jouant avec Henri <span class="smcap">IV</span>, le Roi s'aperçut qu'il +y avoit des demi-pistoles parmi les pistoles; Bassompierre +lui dit: «Sire, c'est Votre Majesté qui les a +voulu faire passer pour pistoles.—C'est vous,» répondit +le Roi. Bassompierre les prend toutes, remet +des pistoles en la place, et puis va jeter les demi-pistoles +aux pages et aux laquais par la fenêtre. La Reine +dit sur cela: «Bassompierre fait le Roi, et le Roi fait +Bassompierre.» Le Roi se fâcha de ce qu'elle avoit +dit. «Elle voudroit bien qu'il le fût, repartit le Roi, +elle en auroit un mari plus jeune.» Bassompierre étoit +<span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span> +beau et bien fait. Il me semble que Bassompierre méritoit +bien autant d'être grondé que la Reine.</p> + +<p>On a dit qu'il étoit plus libéral par fenêtre qu'autrement; +on l'a accusé d'aimer mieux perdre un ami qu'un +bon mot; il n'a jamais passé pour brave, cependant +aux Sables-d'Olonne il acquit de la réputation, paya de +sa personne, et montra le chemin aux autres, car il se +mit dans l'eau jusqu'au cou. Pour la guerre, il la savoit +comme un homme qui n'en eût jamais ouï parler<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. +Cependant il fut fait maréchal de France; mais il voulut +que M. de Créquy passât devant: ils s'appeloient +frères. Cependant il pensa épouser madame la Princesse, +comme nous avons dit ailleurs.</p> + +<p>Après M. de Rohan, qui avoit eu pour trente mille +écus la charge de colonel des Suisses, Bassompierre eut +cette charge, et la fit bien autrement valoir qu'on ne +l'avoit fait jusqu'alors; d'ailleurs il étoit habile et faisoit +toujours quelques affaires. Il n'y avoit presque personne +à la cour qui eût tant de train que lui, et qui fît +plus pour ses gens. Lamet, son secrétaire, fut préféré, +en une recherche d'une fille, à un conseiller au parlement.</p> + +<p>Parlons un peu de ses amours. On a dit qu'il avoit +<span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span> +été un peu amoureux de la Reine-mère, et qu'il disoit +que la seule charge qu'il convoitoit, étoit celle de grand +panetier, parce qu'on couvroit pour le Roi<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. Il étoit +magnifique, et prit la capitainerie de Monceaux, afin +d'y traiter la cour. La Reine-mère lui dit un jour: +«Vous y mènerez bien des putains<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.—Je gage, répondit-il, +madame, que vous y en mènerez plus que +moi.» Un jour il lui disoit qu'il y avoit peu de femmes +qui ne fussent putains. «Et moi? dit-elle.—Ah! +pour vous, madame, répliqua-t-il, vous êtes la +Reine.</p> + +<p>Une de ses plus illustres amourettes, ce fut celle de +mademoiselle d'Entragues, sœur de madame de Verneuil: +il eut l'honneur d'avoir quelque temps le roi +Henri <span class="smcap">IV</span> pour rival. Testu, chevalier du guet, y servoit +Sa Majesté. Un jour, comme cet homme venoit lui +parler, elle fit cacher Bassompierre derrière une tapisserie, +et disoit à Testu, qui lui reprochoit qu'elle n'étoit +pas si cruelle à Bassompierre qu'au Roi, qu'elle ne +se soucioit non plus de Bassompierre que de cela, et +en même temps elle frappoit d'une houssine, qu'elle +tenoit, la tapisserie à l'endroit où étoit Bassompierre. +Je crois pourtant que le Roi en passa son envie, car un +jour le Roi la baisa je ne sais où, et mademoiselle de +Rohan, la bossue, sœur de feu M. de Rohan, sur l'heure +écrivit ce quatrain à Bassompierre:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div class="line">Bassompierre, on vous avertit,</div> +<div class="line">Aussi bien l'affaire vous touche,</div> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span></div> +<div class="line">Qu'on vient de baiser une bouche</div> +<div class="line">Dans la ruelle de ce lit.</div> +</div> +</div> +</div> + +<p>Il répondit aussitôt:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div class="line">Bassompierre dit qu'il s'en rit,</div> +<div class="line">Et que l'affaire ne le touche;</div> +<div class="line">Celle à qui l'on baise la bouche</div> +<div class="line">A mille fois. . . . . </div> +</div> +</div> +</div> + +<p>«<em>Je mettrai, quand il vous plaira, la rime entre vos +belles mains.</em>»</p> + +<p>Henri <span class="smcap">IV</span> dit un jour au père Cotton, Jésuite: «Que +feriez-vous si on vous mettait coucher avec mademoiselle +d'Entragues?—Je sais ce que je devrois faire, +Sire, dit-il, mais je ne sais ce que je ferois.—Il feroit +le devoir de l'homme, dit Bassompierre, et non +pas celui de père Cotton.»</p> + +<p>Mademoiselle d'Entragues eut un fils de Bassompierre, +qu'on appela long-temps l'abbé de Bassompierre; +c'est aujourd'hui M. de Xaintes. Elle prétendit +obliger Bassompierre à l'épouser<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>, la cause +fut renvoyée au parlement de Rouen, il y gagna son +procès. Bertinières plaida pour lui: c'étoit un homme +qui disoit qu'il ne savoit ce que c'étoit que se troubler +en parlant en public, et qu'il n'y avoit rien capable +de l'étonner. Le maréchal lui servit à avoir l'agrément +de la cour pour la charge de procureur-général au +<span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span> +parlement de Rouen, et il la lui fit avoir pour vingt +mille écus. Au retour de Rouen, comme elle montroit +son fils à Bautru: «N'est-il pas joli? disoit-elle—Oui, +répondit Bautru, mais je le trouve un peu <em>abâtardi</em> +depuis votre voyage de Rouen.» Elle ne laissa +pas, comme elle le fait encore, de s'appeler madame +de Bassompierre. «J'aime autant, dit Bassompierre, +puisqu'elle veut prendre un nom de guerre, qu'elle +prenne celui-là qu'un autre.» Il n'étoit pas maréchal +alors: on lui dit depuis: «Elle ne se fait point appeler +la maréchale de Bassompierre.—«Je crois bien, +dit-il, c'est que je ne lui ai pas donné le bâton depuis +ce temps-là.»</p> + +<p>Quand il acheta Chaillot, la Reine-mère lui dit: «Hé! +pourquoi avez-vous acheté cette maison? c'est une +maison de bouteille.—Madame, dit-il, je suis Allemand.—Mais +ce n'est pas être à la campagne, c'est +le faubourg de Paris.—Madame, j'aime tant Paris, +que je n'en voudrois jamais sortir.—Mais cela n'est +bon qu'à y mener des garces.—Madame, j'y en +mènerai.»</p> + +<p>On croit qu'il étoit marié avec la princesse de Conti. +La cabale de la maison de Guise fut cause enfin de sa +prison, et sa langue aussi en partie, car il dit: «Nous +serons si sots que nous prendrons La Rochelle.» Il +eut un fils de la princesse de Conti, qu'on a appelé La +Tour Bassompierre; on croit qu'il l'eût reconnu s'il +en eût eu le loisir. Ce La Tour étoit brave et bien +fait. En un combat où il servoit de second, ayant affaire +à un homme qui depuis quelques années étoit estropié +du bras droit, mais qui avoit eu le loisir de +s'accoutumer à se servir du bras gauche, il se laissa +<span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span> +lier le bras droit et battit pourtant son homme. Il logeoit +chez le maréchal; depuis il est mort de maladie.</p> + +<p>Bassompierre gagnoit tous les ans cinquante mille +écus à M. de Guise; madame de Guise lui offrit dix +mille écus par an et qu'il ne jouât plus contre son +mari; il répondit comme le maître-d'hôtel du maréchal +de Biron: «J'y perdrois trop.»</p> + +<p>Il a toujours été fort civil et fort galant. Un de ses +laquais ayant vu une dame traverser la cour du Louvre, +sans que personne lui portât la robe, alla la prendre +en disant: «Encore ne sera-t-il pas dit qu'un +laquais de M. le maréchal de Bassompierre laisse +une dame comme cela.» C'étoit la feue comtesse de +La Suze; elle le dit au maréchal, qui sur l'heure le fit +valet-de-chambre.</p> + +<p>Il seroit à souhaiter qu'il y eût toujours à la cour +quelqu'un comme lui; il en faisoit l'honneur<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>, il recevoit +et divertissoit les étrangers. Je disois qu'il étoit +à la cour ce que Bel Accueil est dans <em>le Roman de la +Rose</em>. Cela faisoit qu'on appeloit partout <em>Bassompierre</em> +ceux qui excelloient en bonne mine et en propreté. +Une courtisane se fit appeler à cause de cela +<em>la Bassompierre</em>, une autre fut nommée ainsi parce +qu'elle étoit de belle humeur. Un garçon qui portoit +en chaise sur les montagnes de Savoie fut surnommé +<em>Bassompierre</em>, parce qu'il avoit engrossé deux filles à +Genève. A propos de ce surnom de <em>Bassompierre</em>, il +lui arriva une fois une plaisante aventure sur la rivière +<span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span> +de Loire. Il alloit à Nantes du temps que Chalais eut +la tête coupée; une demoiselle lui demanda place +dans sa cabane pour elle et sa fille: cette demoiselle +alloit à la cour pour y faire sceller une grâce pour son +fils. On alloit toute la nuit. Dans l'obscurité il s'approche +de cette fille, et il étoit prêt d'entrer dans la <em>chambre +défendue</em><a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, quand un batelier se mit à crier: +«<em>Vire le peautre<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>, Bassompierre.</em>» Cela le surprit, +et, je crois même, le désapprêta. Il sut après qu'on appeloit +ainsi celui qui tenoit le gouvernail, et qu'on lui +avoit donné ce nom, parce que c'étoit le plus gentil +batelier de toute la rivière de Loire.</p> + +<p>Une illustre maquerelle disoit «que M. de Guise +étoit de la meilleure mesure, M. de Chevreuse de +la plus belle corpulence, M. de Termes le plus sémillant, +et M. de Bassompierre le plus beau et le +plus goguenard.»</p> + +<p>Ceux que je viens de nommer, avec M. de Créquy +et le père de Gondy, alors général des galères, mangeoient +souvent ensemble, et s'entre-railloient l'un +l'autre; mais dès qu'on sentoit que celui qu'on tenoit +sur les fonts se déferroit, on en prenoit un autre: +leurs suivants aimoient mieux ne point dîner et les +entendre.</p> + +<p>J'ai déjà dit ailleurs qu'il n'a jamais bien dansé; il +n'étoit pas même trop bien à cheval; il avoit quelque +chose de grossier; il n'étoit pas trop bien dénoué. A un +<span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span> +ballet du Roi dont il étoit, on lui vint dire sottement, +comme il s'habilloit pour faire son entrée, que sa +mère étoit morte; c'était une grande ménagère à qui +il avoit bien de l'obligation: «Vous vous trompez, +dit-il: elle ne sera morte que quand le ballet sera +dansé.»</p> + +<p>Il fut plus d'une fois en ambassade; il contoit au feu +Roi qu'à Madrid il fit son entrée sur la plus belle petite +mule du monde qu'on lui envoya de la part du +Roi. «Oh! la belle chose que c'étoit, dit le Roi, de voir +un âne sur une mule!—Tout beau, Sire, dit Bassompierre, +c'est vous que je représentois.»</p> + +<p>Il disoit que M. de Montbason se parjuroit toujours, +qu'il juroit par le jour de Dieu, la nuit et le jour par +le feu qui nous éclaire.</p> + +<p>La Reine-mère disoit: «J'aime tant Paris et tant +Saint-Germain, que je voudrois avoir un pied à l'un +et un pied à l'autre.—Et moi, dit Bassompierre, +je voudrois être à Nanterre<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.»</p> + +<p>M. de Vendôme lui disoit en je ne sais quelle rencontre: +«Vous serez, sans doute, du parti de M. de +Guise, car vous aimez sa sœur de Conti.—Cela n'y +fait rien, répondit-il: j'ai aimé toutes vos tantes, et +je ne vous en aime pas plus pour cela.»</p> + +<p>Quand le maréchal d'Effiat fut mort, il dit, en franc +goguenard, qu'il n'y avoit plus de <em>fiat</em> à la cour. Quelqu'un +dit, quand on fit d'Effiat maréchal de France, +que son père avoit été nommé pour être chevalier +de l'ordre. «Je ne sais pas, dit Bassompierre, s'il a +<span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span> +été nommé, mais je sais bien qu'il a été élu<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>.»</p> + +<p>Sur les ressemblances qu'on trouve de chaque personne +à quelque bête, il disoit plaisamment que le +marquis de Thémines étoit sa bête. M. de La Rochefoucauld, +méchant railleur, en voulut railler Thémines, +qui lui dit qu'il ne vouloit pas souffrir de lui ce +qu'il souffroit de M. de Bassompierre. Ils se pensèrent +battre.</p> + +<p>M. de La Rochefoucauld lui dit, un peu avant qu'on +l'arrêtât: «Vous voilà gros, gras, gris.—Et vous, lui +répondit-il, vous voilà teint, peint, feint.» La Rochefoucauld +avoit peint sa barbe.</p> + +<p>Quand il fut dans la Bastille, il fit vœu de ne se +point raser qu'il n'en fût dehors; il se fit faire le poil +pourtant au bout d'un an. Il y eut quelque petite +amourette avec madame de Gravelle, qui y étoit prisonnière. +Cette femme avoit été entretenue par le marquis +de Rosny. Depuis, pour ses intrigues, elle avoit +été arrêtée. Le cardinal de Richelieu avoit eu l'inhumanité +de lui faire donner la question. Après la mort +du maréchal, elle fut si sotte que de prendre un bandeau +de veuve, aussi bien que madame de Bassompierre.</p> + +<p>M. Chapelain fit un sonnet sur la fièvre de M. de +Longueville, après le passage du Rhin, où il l'appeloit <em>le +lion de la France</em>. «C'est plutôt <em>le rat de la France</em>,» +dit Bassompierre. C'est un petit homme qui a été élevé +dans une peau de mouton.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span> +Esprit, l'académicien, le fut voir à la Bastille. «Voilà +un homme, dit-il, qui est bien seigneur de la terre +dont il porte le nom.» Chacun dans la Bastille disoit: +Je pourrai bien sortir de céans dans tel temps.—Et +moi, disoit-il, j'en sortirai quand M. Du Tremblay +en sortira<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>.»</p> + +<p>Il ne vouloit pas sortir de prison que le Roi ne l'en +fît prier, parce que, disoit-il, il étoit officier de la +couronne, bon serviteur du Roi, et traité indignement; +«puis, je n'ai plus de quoi vivre.» Ses terres +étoient ruinées. Le marquis de Saint-Luc lui disoit: +«Sortez-en une fois; vous y rentrerez bien après.» +Au sortir de là, il disoit «qu'il lui sembloit qu'on +pouvoit marcher par Paris sur les impériales de carrosses, +tant les rues étoient pleines, et qu'il ne trouvoit +ni barbe aux hommes, ni crin aux chevaux.»</p> + +<p>Il ne tarda guère à rentrer dans sa charge de colonel +des Suisses: Coislin avoit été tué à Aire; La Châtre +lui avoit succédé; mais comme il étoit un peu important<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a> +et soupçonné d'être du parti de M. de Beaufort, +on y remit M. de Bassompierre, qui en avoit touché +quatre cent mille livres, et l'autre l'avoit bien acheté +de madame de Coislin. La Châtre et sa femme, tous +<span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span> +deux jeunes, moururent misérablement après cela. +Bassompierre n'a comme point payé cette charge. Il +remit bientôt sur pied la meilleure table de la cour, +et fit de bonnes affaires.</p> + +<p>On lui a l'obligation de ce que le Cours<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a> dure encore, +car ce fut lui qui se tourmenta pour le faire revêtir +du côté de l'eau, et pour faire faire un pont de +pierre sur le fossé de la ville.</p> + +<p>Il étoit encore agréable et de bonne mine, quoiqu'il +eût soixante-quatre ans; à la vérité il étoit devenu +bien <em>turlupin</em><a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> car il vouloit toujours dire de +bons mots, et le feu de la jeunesse lui manquant, il +ne rencontroit pas souvent: M. le Prince et ses petits-maîtres +en faisoient des railleries.</p> + +<p>Sur le perron de Luxembourg, une dame de grande +qualité, après lui avoir fait bien des compliments sur +sa liberté, lui dit: «Mais vous voilà bien blanchi, +monsieur le maréchal.—Madame, lui répondit-il +en franc crocheteur, je suis comme les poireaux, la +tête blanche et la queue verte.» En récompense, il +dit à une belle fille: «Mademoiselle, que j'ai regret +à ma jeunesse quand je vous vois!»</p> + +<p>Il dit aussi de Marescot, qui étoit revenu de Rome +fort enrhumé, et sans apporter de chapeau pour M. de +Beauvais: «Je ne m'en étonne pas, il est revenu sans +chapeau.»</p> + +<p>Comme il avoit une grande santé, et qu'il disoit +<span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span> +qu'il ne savoit encore où étoit son estomac, il ne se +conservoit point; il mangeoit grande quantité de méchans +melons et de pêches qui ne mûrissent jamais +bien à Paris. Après, il s'en alla à Tanlay, où ce fut +une <em>crevaille</em> merveilleuse: au retour, il fut malade +dix jours à Paris chez madame Bouthillier, qui ne vouloit +point qu'il en partît qu'il ne fût tout-à-fait guéri; +mais Yvelin, médecin de chez la Reine, qui avoit +affaire à Paris, le pressa de revenir. A Provins, il mourut +la nuit en dormant, et il mourut si doucement, +qu'on le trouva dans la même posture où il avoit l'habitude +de dormir, une main sous le chevet à l'endroit +de sa tête, et les genoux un peu haussés. Il n'avoit pas +seulement tendu les jambes. Son corps gros et gras, et +en automne, fut cahoté jusqu'à Chaillot, où on lui +trouva les parties nobles toutes gâtées; mais c'est que +le corps s'étoit corrompu par les chemins.</p> + +<h2 class="p4">LE CARDINAL<br /> +DE LA ROCHEFOUCAULD<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>.</h2> + +<p class="p2">Le cardinal de La Rochefoucauld, hors qu'il étoit un +peu trop jésuite et un peu trop crédule, étoit un vrai +<span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span> +ecclésiastique. Comme il étoit évêque, les Jésuites lui +faisoient mener Marthe Brossier, comme on mène l'ours. +Henri <span class="smcap">IV</span> se moqua long-temps de cette prétendue possédée; +mais comme il vit qu'on la vouloit faire exorciser +devant Notre-Dame, et qu'un reste de ligueurs +étoit à cabaler pour lui faire dire que Henri <span class="smcap">III</span> étoit +damné, et qu'Henri <span class="smcap">IV</span> n'étoit catholique que de nom, +il y envoya des médecins. Marescot la trompa avec un +Virgile, faisant semblant que c'était un Rituel, et il prononça +ainsi: <em>Nihil à Dæmone, pauca à morbo, tradenda +Rapino</em><a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>. Le Roi se contenta de la renvoyer +à ses parents en Auvergne<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>; et pour avoir su mépriser +la fourbe, après l'avoir éludée, il n'en fut pas parlé +davantage.</p> + +<p>Pour revenir au cardinal de La Rochefoucauld, il +étoit abbé de Sainte-Geneviève, et y logeait; il permit +aux religieux d'élire un abbé pour trois ans durant sa +vie, mais il s'en garda le revenu. Il y avoit fait accommoder +un beau logement; les religieux le jetèrent à +bas après sa mort, voyant que feu M. le Prince demandoit +à le louer pour le prince de Conti. Depuis ils ont +toujours élu des abbés de trois en trois ans. Le cardinal +pouvoit bien se réserver le revenu, car on n'en pouvoit +pas mieux user qu'il en usoit; il faisoit de grandes +aumônes sans ostentation. Il a donné plus de quarante +mille écus à l'hôpital des Incurables; et ce qui est encore +plus beau, il fit casser une vitre où l'on avoit mis +ses armes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span> +Il avoit une sœur<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a> qui n'étoit pas si humble que +lui. Elle disoit au duc son neveu: «Mananda<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>! mon +neveu, la maison de La Rochefoucauld est une bonne +et ancienne maison; elle étoit plus de trois cents ans +devant Adam.—Oui, ma tante, mais que devînmes-nous +au déluge?—Vraiment voire le déluge, +disoit-elle en hochant la tête, je m'en rapporte.» +Elle aimoit mieux douter de la sainte Ecriture que de +n'être pas d'une race plus ancienne que Noé; elle signoit +ainsi: «<em>Votre bien affectionnée tante et bonne +amie, pour vous faire un bien petit de plaisir.</em>» Cela +me fait souvenir d'un fou de Limousin, nommé M. de +Carrères; il disoit que hors Pierre Buffières, Bourdeilles, +Pompadour, et quelques autres qu'il nommoit, +il ne faisoit pas grand cas de toutes les autres maisons +du pays. «Mais, lui dit-on, vous ne parlez point de la +maison de Carrères?—Carrères, dit-il, Carrères +étoit devant que Dioux fusse Dioux.»</p> + +<h2 class="p4">MADAME DES LOGES<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a><br /> +<span class="medium">ET BORSTEL.</span></h2> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span></p> + +<p class="p2">Madame Des Loges étoit fille d'un honnête homme +de Troyes en Champagne, nommé M. Bruneau. Il +étoit riche, et vint demeurer à Paris, après s'être fait +secrétaire du Roi. Il n'avoit que deux filles: l'aînée fut +mariée à Beringhen, père de M. le Premier. Pour éviter +la persécution, car il étoit huguenot, il se retira à +La Rochelle, et y fit mener ses deux filles, pour plus +grande sûreté, sur un âne en deux paniers. Elles +avoient du bien; leur partage à chacune a monté à cinquante-cinq +mille écus. Madame Des Loges, quoique la +cadette, fut accordée la première; et comme ce n'étoit +encore qu'un enfant, on vouloit attendre que sa sœur +passât devant elle. Je ne sais pourquoi elle fut plus tôt +recherchée que l'autre qui étoit bien faite, et elle ne +l'étoit point; mais on fut obligé de la marier plus tôt qu'on +ne pensoit, car, en badinant avec son accordé, elle devint +grosse. Elle a dit depuis qu'elle ne savoit pas comment +cela s'étoit fait; que son mari et elle étoient tous +deux si jeunes et si innocents qu'ils ne savoient ce qu'ils +faisoient.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span> +Comme ç'a été la première personne de son sexe qui +ait écrit des lettres raisonnables<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>, et que d'ailleurs +elle avoit une conversation enjouée et un esprit vif et +accort, elle fit grand bruit à la cour. Monsieur, en sa +petite jeunesse, y alloit assez souvent; et comme il se +plaignoit à elle de toutes choses, on l'appeloit la linotte +de madame Des Loges. Quand on lui fit sa maison, il +lui donna quatre mille livres de pension, disant que +son mari n'étoit point payé de sa pension de deux mille +livres qu'il avoit comme gentilhomme de la chambre. +Cela n'étoit pas autrement vrai, et elle quitta le certain +pour l'incertain, car le cardinal de Richelieu, soupçonnant +quelque intrigue, lui fit ôter les deux mille +livres; et elle, qui vit bien qu'on la chasseroit, se retira +d'elle-même en Limosin<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>. Son mari en étoit, +et elle avoit marié une fille à un M. Doradour, chez +qui elle alla.</p> + +<p>Elle avoit une liberté admirable en toutes choses; +rien ne lui coûtoit; elle écrivoit devant le monde. On +alloit chez elle à toutes heures; rien ne l'embarrassoit. +J'ai déjà dit ailleurs qu'elle faisoit quelquefois des impromptus +fort jolis.</p> + +<p>On a dit qu'elle étoit un peu galante. Le gouverneur +de MM. de Rohan, nommé Haute-Fontaine, a été son +favori; Voiture y a eu part, à ce qu'on prétend; ce fut +elle qui lui dit une fois: «Celui-là n'est pas bon, percez-nous-en +<span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span> +d'un autre.» Une fois Saint-Surin, qui +étoit si amoureux de la fille de madame de Beringhen +(on a remarqué que quand il en tenoit bien, il étoit +jaune comme souci); Saint-Surin, dis-je, qui étoit un +galant homme, ne bougeoit de chez les deux sœurs, qui +logeoient vis-à-vis l'une de l'autre; une fois donc qu'il +étoit chez madame Des Loges, un certain M. d'Interville, +conseiller, je pense, au grand conseil, s'étoit assis +familièrement sur le lit, et faisoit le goguenard; Saint-Surin +et d'autres éveillés, pour se moquer de lui, prirent +la courte-pointe et l'envoyèrent cul par sur tête +dans la ruelle.</p> + +<p>Celui qui a eu le plus d'attachement avec madame +Des Loges ç'a été un Allemand nommé Borstel. Etant +résident des princes d'Anhalt<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>, il fit connoissance +avec elle, et apprit tellement bien à parler et à écrire, +qu'il y a peu de François qui s'en soient mieux acquittés +que lui. Il la suivit en Limosin. Le prétexte fut +qu'ils avoient acheté ensemble de certains greffes en ce +pays-là. Il avoit transporté tout son bien en France. +Comme il se vit en un pays de démêlés, il ne voulut +point se mettre parmi la noblesse; et comme il n'avoit +pas une santé trop robuste, il se feignit plus infirme +qu'il n'étoit, afin de rompre tout commerce avec ces +gens-là. Il fut même quelques années sans sortir de la +chambre; cela fit dire qu'il avoit été dix-huit ans sans +voir le jour qu'à travers des châssis, et qu'il fut long-temps +<span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span> + sans pouvoir décider s'ils étoient moins sains de +verre que de papier.</p> + +<p>Madame Des Loges morte, Borstel eut soin de ses +affaires et de ses enfants. Borstel vint à Paris, et on parla +de le marier avec une fille de bon lieu, assez âgée, +nommée mademoiselle Du Metz; mais l'affaire ne put +s'achever, car il avoit appris quelque chose qui ne lui +avoit pas plu; mais il ne le voulut jamais dire. Il dit +pour excuse qu'il ne vouloit pas la tromper, et qu'on +lui avoit fait une banqueroute depuis qu'on avoit proposé +de le marier avec elle. Depuis elle a épousé un +M. de Vieux-Maison. Gombauld, qui étoit de ses +amis, car elle se piquoit d'esprit, lui reprocha sérieusement +d'avoir épousé un homme dont le nom ne se pouvoit +prononcer sans faire un solécisme.</p> + +<p>Borstel, quelque temps après, en cherchant une +terre trouva une femme, car il épousa une jeune fille +bien faite, qui étoit sa voisine à la campagne, et il en +a eu des enfants: mais il ne s'en porta pas mieux. Il +envoya ici, en 1655, un mémoire pour consulter sa +maladie; il avoit mis ainsi: «<em>Un gentilhomme de cinquante-neuf +ans, etc.</em>» Feret<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>, son ami, porta ce +mémoire à un nommé Lesmanon, médecin huguenot, +qui est à M. de Longueville, qui consulta avec d'autres, +et rédigea après la consultation par écrit; il commençoit +ainsi: «<em>Un gentilhomme de soixante-neuf +ans, et qui s'est marié depuis quatre ou cinq ans à +une jeune fille, etc.</em>» Feret, voyant cela, lui dit qu'il +ne l'avoit pas prié de tuer M. Borstel, mais bien de le +guérir s'il y avoit moyen, et que de lui parler de son +<span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span> +âge et de son mariage, c'étoit lui mettre le poignard +dans le sein. On changea ce commencement. Il avoit +soixante ans et plus quand il se maria, et étoit si incommodé +qu'il ne pouvoit dormir qu'en son séant. Il +mourut de cette maladie pour laquelle on avoit fait la +consultation.</p> + +<h2 class="p4">NOTICE SUR MADAME DES LOGES,<br /> +<span class="medium">TIRÉE DES MANUSCRITS DE CONRART<a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>.</span></h2> + +<div class="blockquote"> +<p class="p2">Feu madame Des Loges avoit nom Marie de Bruneau; elle +étoit originaire de la province de Champagne, mais née à Sédan, +où son père et sa mère étoient alors réfugiés durant les +guerres de religion, environ l'an 1584 ou 1585. On n'a trouvé +parmi ses papiers aucuns renseignemens qui marquent précisément +ni le jour, ni le mois, ni l'année.</p> + +<p>Son père étoit Sébastien de Bruneau, sieur de La Martinière, +conseiller du Roi et intendant de la maison et des affaires de +M. le Prince, et du roi de Navarre depuis le décès de ce prince. +Sa mère avoit nom Nicole de Bey; ils étoient tous deux d'une +rare et haute vertu, et à cette cause tenus en une singulière +estime par toutes sortes de personnes, et surtout par divers +princes et autres grands, même par le feu roi Henri <span class="smcap">IV</span>, duquel +<span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span> +il y a encore plusieurs lettres écrites de sa main audit +sieur de Bruneau.</p> + +<p>Ladite dame Des Loges a été mariée avec feu messire Charles +de Rechignevoisin, chevalier, seigneur des Loges, gentilhomme +ordinaire de la chambre du Roi, issu de l'une des plus +illustres maisons de Poitou et des mieux alliées; entre les autres +à celles de La Beraudière, de Vivonne, de Chémerault et +de La Rochefoucauld. Il étoit oncle à la mode de Bretagne de +M. le duc de La Rochefoucauld. Son père étoit chambellan +de M. le duc d'Alençon, frère des rois François, Charles +et Henri, et mourut au voyage de Flandre, à l'entreprise +d'Anvers.</p> + +<p>Lesdits sieur et dame Des Loges ont eu ensemble plusieurs +enfants, l'un desquels fut tué à la bataille de Prague, l'an 1620, +l'autre au siége de Bréda, en 1638, et l'aîné ayant suivi les +guerres de Hollande durant l'espace de vingt-trois ans entiers +et consécutifs, sans avoir perdu une seule campagne, et y ayant +acquis beaucoup d'estime et d'honneur, tant dedans les armées +qu'à la cour du prince d'Orange, y a possédé et y possède encore +diverses charges militaires, et, entre les autres, celle de +général-major et de colonel, s'y étant habitué tout-à-fait et +allié en l'une des plus apparentes familles du pays.</p> + +<p>Ladite dame Des Loges a fait sa demeure à Paris et à la +cour durant vingt-trois ou vingt-quatre ans, pendant lequel +temps elle a été honorée, visitée et régalée de toutes les personnes +les plus considérables, sans en excepter les plus grands +princes et les princesses les plus illustres. M. le duc d'Orléans +en faisoit surtout une très-particulière estime, et se rendoit +assidu à la visiter, aussi bien en la prospérité que dans l'adversité +de ses affaires, dont cette prudente dame prévoyant +la continuation et les funestes succès, elle se résolut à quitter +tous ces avantages et toutes les commodités d'un si agréable +séjour, pour ne participer point aux intrigues qui depuis en +ont accablé plusieurs. Ce fut en l'an 1629 qu'elle se disposa +à cette sage retraite, en laquelle elle a depuis vécu doucement +<span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span> +et dévotement par l'espace de quelques années, jusque +à 1636, qu'un procès de grande importance l'ayant ramenée +à Paris, elle y fut reçue et respectée de tous les honnêtes gens +de même qu'auparavant, et fut de nouveau honorée des visites +de Monsieur et des autres princes et princesses.</p> + +<p>Toutes les muses sembloient résider sous sa protection ou +lui rendre hommage, et sa maison étoit une académie d'ordinaire. +Il n'y a aucun des meilleurs auteurs de ce temps, ni +des plus polis du siècle, avec qui elle n'ait eu un particulier +commerce, et de qui elle n'ait reçu mille belles lettres, de +même que de plusieurs princes et princesses et autres grands. +Il a été fait une infinité de vers et autres pièces à sa louange, +et il y a un livre tout entier, écrit à la main, rempli des vers +des plus beaux esprits de ce temps, au frontispice duquel +sont écrits ceux-ci, qui ont été faits et écrits par feu M. de +Malherbe:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div class="line">Ce livre est comme un sacré temple,</div> +<div class="line">Où chacun doit, à mon exemple,</div> +<div class="line">Offrir quelque chose de prix.</div> +<div class="line">Cette offrande est due à la gloire</div> +<div class="line">D'une dame que l'on doit croire</div> +<div class="line">L'ornement des plus beaux esprits.</div> +</div></div></div> + +<p>Nous ne dirons rien ici de ce qu'elle a écrit elle-même, soit +en prose ou en vers, puisque, pour fuir toute vanité, elle n'a +jamais voulu permettre qu'aucune de ces pièces de sa façon fût +exposée au public. Un chacun sait néanmoins que son style, +aussi bien que son langage ordinaire, étoit des plus beaux et +des plus polis, sans affectation aucune, et accompagné d'autant +de facilité que d'art; mais surtout étoit à estimer son +humeur agréable, discrète et officieuse envers un chacun, sa +conversation ravissante et sa dextérité à acquérir des amis et +à les servir et conserver. Elle avoit un courage plus que féminin, +une constance admirable en ses adversités, un esprit +tendre en ses affections et sensible aux offenses, mais attrempé +<span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span> +d'une douceur et facilité sans exemple à pardonner, et en +tous ses maux d'une résignation entière à la volonté de Dieu +et d'une ferme confiance en sa grâce, se reposant toujours sur +sa providence, et ne désespérant jamais de ses secours.</p> + +<p>Les pertes de ses chers enfants, de madame de Beringhen, sa +digne sœur, dame reconnue d'un chacun pour être d'un esprit +éminent, d'une admirable conduite et d'une vie exemplaire<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>, +avec celles d'une infinité de ses meilleurs et plus chers amis, +accompagnées d'abondant d'autres afflictions non moins cuisantes, +l'avoient réduite, par la tendresse de son bon naturel +et par leur importance, à une vie fort languissante, si bien +que les forces du corps ne se trouvant pas égales à celles de +l'esprit, ni la délicatesse de la nature à l'habitude de sa grande +constance, ces déplaisirs furent suivis d'une maladie aiguë et +d'une mort très-heureuse, le 1<sup>er</sup> de juin, l'an 1641. Ce fut +au château de La Pléau, en Limousin, maison de madame +de La Pléau, sa fille aînée. Son testament a été une exhortation +ample de piété à ses enfants, sa maladie un patron de patience, +tous ses propos des enseignemens et des consolations +saintes, et ses dernières paroles celles de saint Paul: «Je suis +assurée que ni mort, ni vie, ni anges, ni principautés, ni +puissances, ni choses présentes, ni choses à venir, ni hautesse, +ni profondeur, ni aucune autre créature, ne me pourra +séparer de la dilection de Dieu, qu'il nous a montrée en Jésus-Christ, +notre Seigneur<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>.»</p> +</div> + +<h2 class="p4">MADAME DE BERINGHEN<br /> +<span class="medium">ET SON FILS.</span></h2> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span></p> + +<p class="p2">Comme j'ai dit<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>, elle étoit bien faite, et elle fut +galante. M. de Montlouet d'Angennes, qui étoit bel +homme, disoit qu'elle lui avoit offert douze cents écus +de pension, mais qu'il n'étoit pas assez intéressé pour +cela, et qu'il étoit amoureux ailleurs: elle n'étoit plus +jeune; alors il lui prit fantaisie d'avoir un page.</p> + +<p>Je n'ai jamais vu une personne plus fière; elle eut +dispute à Charenton pour une place; elle vouloit l'envoyer +garder par un soldat des gardes, car, disoit-elle, +il n'y a pas un capitaine dans le régiment qui ne soit +bien aise de m'obliger<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>.</p> + +<p>Elle n'avoit garde d'être ni si spirituelle, ni si accorte, +que sa sœur. Pour son mari, M. de Rambouillet +m'a dit que Henri <span class="smcap">IV</span> lui avoit dit que Beringhen étoit +gentilhomme. Cependant j'ai ouï conter à bien des gens +que le Roi ayant demandé à M. de Sainte-Marie, père +de la comtesse de Saint-Géran, comment il faisoit pour +avoir des armes si luisantes. «C'est, lui dit-il, un valet +<span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span> +allemand que j'ai qui en a soin.» Le Roi le voulut +avoir: c'étoit Beringhen, et il lui donna après le soin +du cabinet des armes. Depuis il fit quelque chose, et +parvint à être premier valet-de-chambre. Or, il avoit +un cousin-germain, dont le fils, que je connois fort, conte +ainsi leur histoire. «Nous sommes, dit-il, d'une petite +ville de Frise, qui s'appelle Beringhen; nos ancêtres, +dont la noblesse se prouve par les titres que +nous rapporterons quand on voudra, n'en étoient pas +seigneurs à la vérité, mais possédoient la plus belle +maison de la ville depuis plus de trois cents ans.»</p> + +<p>Pour moi, je sais bien que bien souvent on a pris le +nom du lieu de sa naissance; mais ce n'est pas autrement +une marque de noblesse, au contraire, comme +Jean de Meung et Guillaume de Lorris<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>. «Le père +de feu M. de Beringhen et le père du mien furent +tués à la guerre: leur bien se perdit. Leurs enfants +ayant ramassé quelque chose du naufrage, passèrent +en France encore fort jeunes. Feu M. de Beringhen +s'arrêta sur la côte de Normandie, où il fut précepteur +de quelques enfants de gentilshommes; il avoit +un peu de lettres. Au sortir de là, il se met chez +l'accommodeur de fraises du Roi, et fait connoissance +avec les officiers de la garde-robe: il avoit l'esprit +vif, le Roi le prit en amitié. Pour mon père, il alla +jusqu'en Bretagne, et se mit à trafiquer d'une espèce +de toile qu'on appelle de la noyale; elle sert à faire +des voiles de navire, mais il n'a jamais paru en ce +<span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span> +commerce, et on ne sauroit prouver qu'il ait dérogé. +Il acquit du bien honnêtement. J'ai quarante lettres +de feu M. de Beringhen à mon père et de mon père +à feu M. de Beringhen<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>. Depuis la mort de M. de +Beringhen, M. de Beringhen, son fils, aujourd'hui +M. le Premier, comme quelqu'un eut demandé l'aubaine +de mon père qui vint à mourir, dit tout haut: +On a cru peut-être qu'il n'avoit point d'amis, mais je +ferai bien voir qu'il étoit mon parent. Aujourd'hui +il s'avise de dire que je suis bâtard, et son frère d'Armenvilliers +a signé à mon contrat de mariage. Il fit +à la vérité un peu le rétif pour signer comme parent; +mais enfin il passa carrière. Madame de Saint-Pater<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>, +sa sœur, à la mort, s'est repentie d'avoir +dit que j'étois venu d'un bâtard de leur maison, et +j'ai fait voir à M. de La Force mes titres et les lettres +de feu M. de Beringhen.» Or, cet homme croyoit +tenir M. le Premier, et disoit: «J'ai tous les titres; et s'il +prétend à être chevalier de l'ordre, il faut qu'il vienne +à moi:» mais M. le Premier a eu des titres tels qu'il a +voulu, et l'électeur de Brandebourg, à qui appartient le +lieu de leur naissance, a été bien aise de l'obliger. Dans +sa généalogie, il fait mourir le père de Beringhen à +dix-sept ans, lui qui en a vécu soixante.</p> + +<p>Cet autre Beringhen et sa femme sont assez assotés +<span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span> +de leur noblesse, et ils disoient: «Nous voudrions pour +plaisir qu'on nous pût mettre à la taille, pour avoir +lieu de prouver notre noblesse.—Vous n'avez, leur +dis-je, qu'à aller demeurer six mois à Lagny, vous +en aurez le divertissement.»</p> + +<p>M. le Premier autrefois fut un peu de la faveur; il +cabala avec Vaultier et madame Du Fargis. Il commença +à branler dès le voyage de Lyon, et fut disgracié +au retour de La Rochelle. Il avoit changé de religion: +il alla en Hollande, et le prince d'Orange, qui +aimoit tout ce que le cardinal de Richelieu persécutoit, +le reçut à bras ouverts, et lui donna ses chevau-légers +à commander. Beringhen acquit quelque réputation; +il revint en France après la mort du cardinal. +Le reste se trouvera dans les Mémoires de la régence.</p> + +<h2 class="p4">LE CHANCELIER SÉGUIER<a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>.</h2> + +<p class="p2">J'ai déjà dit ailleurs que le chancelier<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a> est l'homme +du monde le plus avide de louanges: on en verra des +<span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span> +preuves par la suite. On l'accuse d'être grand voleur. +Pour lâche et avare, il ne faut que lire ce que je m'en +vais mettre<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>.</p> + +<p>Personne n'a tant donné à l'extérieur que lui; il a +baptisé sa maison <em>hôtel</em>; il a mis un manteau et des +masses informes de bâton de maréchal de France à ses +armes, et son carrosse en est tout historié. Il ne feroit +pas un pas sans exempt et sans archers<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>; mais, en récompense, +jamais au fond chancelier ne fit moins le +chancelier que lui: il est toujours le très-humble valet +du ministre. On verra dans les Mémoires de la régence +comme on le ballotte, et que c'est un homme qui avale +tout. Ici je ne veux mettre que des particularités qui +ne pourroient entrer dans l'ouvrage que je veux +faire<a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a></p> + +<p>Les Séguier de Paris ne viennent nullement des +Séguier de Languedoc: ils viennent d'un procureur +qui étoit grand-père du feu président Séguier. Ce procureur +<span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span> +eut un fils avocat<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>, qui fut poussé dans les +charges, qu'on ne vendoit pas en ce temps-là; il fut +avocat-général, et son fils président<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>. Il en eut trois +autres; le chancelier vient de celui qui fut lieutenant-civil.</p> + +<p>Le chancelier fut si étourdi, étant garde-des-sceaux, +que de faire ôter la tombe de ce procureur, qui étoit +à Saint-Severin ou à Sainte-Opportune, à cause qu'il y +avoit une inscription<a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>. Sa femme s'appelle Fabri<a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>; +elle a eu beaucoup de bien. Je pense que son père +étoit trésorier de France à Orléans. On dit que le +grand-père de Fabri étoit serrurier, d'où vient la pointe +<em>Fabricando Fabri fimus</em><a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>. Cette femme n'a jamais été +<span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span> +belle, mais elle étoit propre; on en a médit avec plus +d'une personne. Le comte de Clermont de Lodève, +qu'on appeloit en sa jeunesse le marquis de Sessac, +se vantoit d'avoir couché avec elle. Elle a payé le +comte de Harcourt assez long-temps. On a parlé d'un +chanoine de Notre-Dame, nommé Thevenin, et il n'y +a pas plus de quatre ou cinq ans qu'il y a eu de la rumeur +en ménage pour un certain maître d'hôtel qui +n'étoit pas mal avec elle, sans compter les moines, +car elle est dévote, et les dévotes sont le partage des +<em>frères frapparts</em>. C'est une des plus avares femmes du +monde. Tous les officiers que le chancelier reçoit lui +doivent six aunes de velours ou de satin, selon la +charge qu'ils ont. Le chancelier de Sillery les recevoit, +mais il les rendoit, et pour cela il y avoit six +aunes de chacune de ces étoffes, chez un certain marchand, +qui étoient banales, s'il faut ainsi dire, et +qu'on louoit un écu; car on savoit bien que le chancelier +les renverroit. La chancelière a raffiné sur cela. +On dit à l'officier: «Allez-vous-en chez un tel marchand, +et lui payez les six aunes.» Puis quand la +somme est assez grosse, comme elle en tient registre, +elle va lever un ameublement: de là vient qu'on l'appelle +<em>la fripière</em><a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>.</p> + +<p>Le cardinal de Richelieu partagea avec lui pour ses +filles; il en maria l'une, et lui laissa marier l'autre. +M. de Coislin, parent du cardinal, petit bossu, +mais qui avoit du cœur et étoit de bonne maison, +<span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span> +épousa l'aînée; l'autre fut mariée au prince d'Enrichemont, +fils du marquis de Rosny, aîné de M. de +Sully, mais qui étoit mort il y avoit long-temps. Ce +M. d'Enrichemont est une <em>contemptible</em> créature; +le bon homme de Sully eut de la peine à s'y résoudre, +et disoit: «Je ne veux point m'allier avec le +prince des chicaneurs.» En quelque occasion le +chancelier lui écrivit, et il y avoit en un endroit: <em>Afin +que la paix soit dans nos familles. «Familles! dit le +bon homme, familles!</em> Bon pour lui qui n'est qu'un +citadin; mais il pourroit bien user du terme de <em>maison</em>, +quand j'y suis compris.» La chancelière étoit +ravie de dire: «Allez savoir comment ma fille la princesse +a passé la nuit.» Avant cela il fut assez fou +pour aller proposer au cardinal, comme si sa femme +l'y avoit obligé, de marier sa fille avec feu M. de +Nemours, l'aîné de celui que M. de Beaufort tua. +«Oui, lui répondit le cardinal; en effet, cela seroit +fort sortable que Victor-Amédée de Savoie épousât +Charlotte Séguier! dites à Marie Fabri qu'elle +rêve.»</p> + +<p>Quelque avide de louange que fût le chancelier, tandis +que le cardinal de Richelieu a vécu, il n'a pas voulu +souffrir qu'on le louât, et il se fit de l'Académie, de +peur qu'on ne dît qu'il se vouloit tirer du pair<a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>. Depuis, +quand l'abbé de Cerisy<a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a> se retira à l'Oratoire, +<span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span> +entre autres plaintes que le chancelier fit de lui, il se +plaignit fort de ce qu'il n'avoit pas fait une panse d'<em>a</em> +pour lui. Quand La Chambre, son médecin, voulut +mettre au jour son livre du raisonnement des bêtes<a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>, il +dit au chancelier qu'il doutoit s'il le lui devoit dédier, +de peur que cela ne fît faire des railleries; le chancelier +répondit qu'il se moquoit des railleries. Il avoit +autrefois l'abbé de Cerisy chez lui, La Chambre, qui +y est encore, et Esprit<a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>, tous trois de l'Académie. +Pour être loué il donnoit sur le sceau quelques pensions, +mais il laissoit bien aussi charger ce pauvre +sceau, et à proprement parler, c'étoit le public qui +payoit ces beaux esprits. Esprit se brouilla avec lui, +comme nous verrons dans l'histoire de M. de Laval. +Pour La Chambre, il y demeura toujours et est +le patron, car le chancelier, tout dévot qu'il est, est +un grand <em>garçailler</em>; il paie ses demoiselles en arrêts, +et autres choses semblables; mais comme il y a quelquefois +du mal dans ses chausses, La Chambre, qui le +traite, est fort absolu, et se prévaut un peu de la confidence; +il est atrabilaire.</p> + +<p>C'est une pillauderie épouvantable que celle de ses +gens; en voici une belle preuve. Un jour que les comédiens +du Marais jouèrent au Palais-Royal, le chancelier, +qui y étoit, trouva Jodelet, leur fariné, fort +plaisant; il en fut si charmé que, pour tout dire en un +<span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span> +mot, il en devint libéral, et lui fit dire qu'il le vînt +trouver le lendemain et qu'il lui feroit un présent. +Jodelet ne manqua pas d'y aller: d'abord un des valets-de-chambre +du chancelier lui vint dire: «J'ai parlé +pour vous à monsieur, monsieur a dessein de vous +donner cent pistoles;» et ajouta à cela: «Vous n'oublierez +pas vos bons amis.» Le fariné lui promit qu'il +y en auroit le quart pour lui. Incontinent après, un +autre valet-de-chambre lui fit la même harangue, et +Jodelet lui fit la même promesse; enfin il en vint jusqu'à +quatre, car le chancelier a quatre rançonneurs +de gens. Jodelet ensuite fut introduit, et le chancelier, +tout riant, lui demanda: «Que voulez-vous que je vous +donne?—Monseigneur, lui répondit-il, donnez-moi +cent coups de bâton, ce sera vingt-cinq pour +chacun de messieurs vos valets-de-chambre.» <em>Sa +grandeur</em> voulut tout savoir, et Jodelet, par ce moyen, +s'exempta de rien donner à personne: ces coquins furent +bien grondés; toutefois leur maître leur laisse +continuer leurs friponneries.</p> + +<p>Le chancelier est l'homme du monde qui mange le +plus malproprement et qui a les mains les plus sales; +il fait une certaine capilotade, où il y entre toutes +sortes de drogues, et en la faisant il se lave les mains +tout à son aise dans la sauce; il déchire la viande; enfin +cela fait mal au cœur, et quoiqu'il soit payé pour +la table des maîtres des requêtes, il leur fait pourtant +assez mauvaise chère. Il se curoit un jour les dents chez +le cardinal avec un couteau; le cardinal s'en aperçut, +et fit signe à Bois-Robert; après il commanda au maître-d'hôtel +de faire épointer tous les couteaux. Bois-Robert, +le plus doucement qu'il put, le dit au chancelier, +<span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span> +qui acheta dès le jour même un cure-dent d'or. Le +cardinal voyant le chancelier, qui à la première rencontre +faisoit parade de son cure-dent, dit à Bois-Robert: +«Je gage que vous l'avez dit à M. le chancelier?—Oui, +monseigneur.—L'imprudent poète que +vous êtes!»</p> + +<p>Ballesdens<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>, qui est à lui, et qui a été précepteur +du marquis de Coislin, dit: «Si je fais jamais imprimer +mes lettres, où il y a mille flatteries pour le +chancelier, je ferai mettre un <em>errata</em> au bout: <em>en +telle page ce que j'ai dit n'est pas vrai, en telle +page, cela est faux</em>, et ainsi du reste.»</p> + +<p>Le chancelier a l'honneur d'être si sottement glorieux +qu'il ne se <em>desfule</em><a name="FNanchor_52" id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a> quasi pour personne. +Un jour il n'ôta quasi pas son chapeau pour M. de +Nets<a name="FNanchor_53" id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>, évêque d'Orléans; l'autre lui demanda s'il +étoit teigneux; on fit une épigramme sur son incivilité.</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div class="line">Qu'il est dur au salut, ce fat de chancelier!</div> +<div class="line">Cela le fait passer pour un esprit altier,</div> +<div class="line i1">Vain au-delà de toutes bornes.</div> +<div class="line i2">Ce n'est pas pourtant qu'il soit fier,</div> +<div class="line i2">C'est qu'il craint de montrer ses cornes.</div> +</div></div></div> + +<p>Une fois le chancelier trouva à qui parler. Matarel, +<span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span> +avocat, père de celui qui est dans la Bastille, est parent +de la chancelière; cela lui coûte bien, car il a +quitté le palais, et n'a rien fait avec le chancelier. Il a +un fils qui porte le nom d'un prieuré, nommé de +Vannes: c'est un évaporé. Le chancelier lui avoit fait +quelque chose; il alla lui chanter goguettes, qu'il étoit +un beau justicier! que lui et tous ceux qu'il avoit maltraités +iroient se jeter aux pieds du roi. «Vous avez de +beaux comptes à rendre à Dieu,» lui dit-il. Là-dessus +il lui parle de toutes ses voleries, des jeux de boule, +dont il tiroit six ou sept écus, plus ou moins, de chacun; +du pavé, sur lequel il avoit tant friponné, du +sceau, des boues, etc. Le chancelier lui dit qu'il le +feroit jeter par les fenêtres. «Vous, reprit-il, je vous +poignarderois si vous y aviez songé,» et puis s'en +alla. M. de Meaux<a name="FNanchor_54" id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a> que dit, s'il eût été là, il +l'eût fait assommer. Il va trouver M. de Meaux, et +lui reproche toutes ses débauches secrètes, car il +savoit tout. Ce cagot a pris à Meaux tout le milieu du +cloître pour son jardin, et a fait couper un bois destiné +à la réfection de l'église, qu'il a fort bien vendu +sans en donner un sou au chapitre, et tout cela comme +frère du chancelier. Or, depuis, une fois le chancelier +eut affaire de de Vannes, à cause de feu M. de +Sully, avec qui ce dernier étoit assez bien; mais le +chancelier ne voulut jamais lui parler; il se tint à un +bout de la salle, et l'autre à l'autre. Le Père Matarel +faisoit les allées et venues. Le chancelier, tout +<span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span> +rogue qu'il est, salue de Vannes le premier partout où +il le voit, pourvu que ce ne soit pas au conseil.</p> + +<h2 class="p4">JODELET.</h2> + +<p class="p2">On avoit joué <em>l'Amphitrion</em>, où, à la fin, Jupiter +venoit dans un nuage avec un grand bruit. Jodelet, +comme s'il eût voulu annoncer, vint aussitôt sur le +théâtre: «Si toutes les fois, dit-il aux spectateurs, +qu'on fait un cocu à Paris, on faisoit un aussi grand +bruit, tout le long de l'année on n'entendroit pas +Dieu tonner.»</p> + +<p>A la création du parlement de Metz, il vendit des +barbes pour les conseillers de ce parlement: c'étoient +tous jeunes gens.</p> + +<p>Ce même Jodelet dit un jour une plaisante chose à +Aubert, des gabelles, qui fait bâtir un palais auprès des +petits comédiens, au Marais; car comme il lui disoit: +«Je ferai mettre des statues dans cette galerie.—Pensez +que vous n'oublierez pas, lui dit Jodelet, celle +de la femme de Loth.—Ma foi! j'en tiens, répondit +l'autre; il m'a donné mon paquet.» Cette statue étoit +de sel, et le sel a fait la fortune d'Aubert. On appelle +cette maison l'hôtel <em>Salé</em>.</p> + +<p>Une fois qu'on avoit joué une pièce dont la scène étoit +à Argos, il dit à la farce: «Monsieur, vous avez été à +Argos aujourd'hui; mais vous n'avez peut-être pas remarqué +une singularité de cette ville-là; c'est qu'il +<span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span> +y a une fontaine où Junon, en se baignant tous les +ans, reprend un nouveau pucelage. Ma foi! s'il y en +avoit une comme cela dans le Marais, il faudroit que +le bassin en fût bien grand.» L'auteur de la pièce +lui avoit dit cette érudition.</p> + +<h2 class="p4">HAUTE-FONTAINE.</h2> + +<p class="p2">Haute-Fontaine étoit fils d'un bourgeois de Paris, +huguenot, nommé Durand, qui s'étoit retiré à Genève +à cause de la persécution. Il avoit un frère aussi qui au +commencement avoit grande inclination aux armes; +mais depuis, ayant embrassé les lettres, il fut ministre +à Paris. Celui-ci, qui, au contraire, durant son jeune +âge, n'étoit porté qu'aux lettres, les quitta pour les +armes. Il savoit, il étoit hardi, et avoit l'esprit agréable +et plaisant. On en conte trois ou quatre choses qui +le feront voir. Étant à Leyde, encore assez jeune, il disputa +une chaire de philosophie qui vaquoit, contre +M. Dumoulin, un de nos plus célèbres ministres; mais +Dumoulin l'emporta. Haute-Fontaine en eut un tel +dépit que, l'ayant trouvé un jour seul en quelque lieu à +l'écart, il lui donna cent coups de poing, et lui égratigna +tout le visage. Puis il afficha ce placard à l'auditoire: +<em>Petrus Molinæus hodie non leget, quia rem habet +cum hospitâ</em>. Dumoulin, averti de cela, fut bien +empêché, car de n'aller point dicter, c'étoit autoriser +cette médisance, et d'y aller ainsi égratigné, c'étoit +<span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span> +s'exposer à la risée de ses écoliers. Enfin, il s'avisa +d'envoyer quérir un peintre qui mit de la peinture +couleur de chair sur les endroits où il étoit égratigné.</p> + +<p>Haute-Fontaine, ayant pris les armes, se mit de la +suite de M. de Béthune, ambassadeur de France à +Rome auprès du saint Père. Un jour, M. de Béthune, +peu accompagné, rencontra l'ambassadeur d'Espagne +avec une grande suite; Haute-Fontaine, craignant que +les Espagnols ne prissent le haut du pavé, si on ne les +étonnoit par quelque bravoure extraordinaire, sans +en demander avis à personne, prit sa course, l'épée à +la main, criant à haute voix: <em>Place, place à l'ambassadeur +de France!</em> Les Espagnols surpris passèrent +du côté de main gauche, disant entre eux que les François +étoient fous. Cette action plut extrêmement à +Henri <span class="smcap">IV</span>, et il ne se pouvoit lasser d'en rire et de la +louer.</p> + +<p>Un jour, passant en Angleterre dans un petit vaisseau +anglois, il donna un soufflet au capitaine en présence +de tous ses gens, parce qu'il disoit des sottises du +roi de France: au même moment il arrache une mèche +à un soldat, et fait si bien qu'il gagne la chambre aux +poudres; quand il fut là, il leur crie qu'il va mettre le +feu aux poudres, si on ne le mène à Calais, et qu'il ne +sortira point d'où il est qu'il ne soit assuré qu'on a +reçu autant de François qu'il y a d'Anglois sur le vaisseau. +Il épouvanta tellement ces gens-là qu'ils firent +tout ce qu'il vouloit.</p> + +<p>Haute-Fontaine ensuite fut gouverneur de MM. de +Rohan. Durant le carême ils se trouvèrent à Milan. +On ne vouloit point leur donner de viande sans permission +de l'archevêque, qui étoit fort sévère en pareilles +<span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span> +choses. Haute-Fontaine entreprit pourtant d'en +venir à bout. Il va trouver l'archevêque et lui dit d'un +ton dolent qu'il avoit une étrange infirmité; qu'à la +seule vue du poisson, tout son sang se tournoit, qu'il +pâlissoit, frémissoit, tomboit en foiblesse; que c'étoit +une antipathie naturelle qu'il n'avoit jamais pu surmonter. +L'archevêque en eut pitié, et lui accorda la +dispense. Comme il fut question de l'écrire, il ajouta +qu'il avoit encore une autre incommodité bien plus +grande que la première; c'est qu'il étoit travaillé d'une +faim canine qui l'obligeoit à manger autant que trois; +que, pour cacher cette maladie, quand il étoit hors de +chez lui, il demandoit toujours à manger pour lui et +pour deux autres, et payoit comme pour trois. Il lui +allégua sans doute l'exemple de cet évêque dont il est +parlé dans la Vie de M. de Thou, qui ne pouvoit vivre +s'il ne mangeoit amplement sept ou huit fois par jour; +tant il y a, qu'il parla si bien et si sérieusement que +le bon archevêque le crut, et mit dans la dispense qu'on +lui donnât de la viande pour lui et pour deux de ses +compagnons. Ainsi, MM. de Rohan et de Soubise, +qui apparemment étoient là incognito, firent le carême +bien à leur aise.</p> + +<p>On dit encore qu'en une hôtellerie en France il battit +cinq ou six sergents ou recors, qui faisoient un bruit +de diable, et vouloient mener quelqu'un en prison: +les sergents firent leur plainte devant le juge du lieu. +Ceux qui voyageoient avec Haute-Fontaine le grondèrent +de ce qu'il les avoit ainsi embarrassés; mais il +leur dit qu'il y donneroit bon ordre. Il fut donc trouver +le juge avec eux; et, après lui avoir fait cent contes, +il le pria de les expédier et de lui permettre de +<span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span> +plaider lui-même sa cause. Haute-Fontaine, en plaidant, +fit tant de différentes interrogations à ces sergents, +et les tourna de tant de côtés, qu'il les confondit +tous l'un après l'autre, à un près, qui n'avoit point +encore parlé, auquel s'adressant: «Et vous, lui dit-il, +soutenez-vous aussi que je vous aie battu?—Non, +dit le sergent, parce que, incontinent que vous me +menaçâtes, je <em>sorta</em>.—Il est vrai, monsieur, répliqua +Haute-Fontaine, il <em>sorta</em> tout aussitôt, mais incontinent +après il <em>rentrit</em>.» Le juge se prit à rire, +et mit les parties hors de cour et de procès.</p> + +<h2 class="p4">MESDAMES DE ROHAN.</h2> + +<p class="p2">Madame de Rohan<a name="FNanchor_55" id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>, mère du premier duc de +Rohan<a name="FNanchor_56" id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>, qui a tant fait parler de lui, étoit de la maison +de Lusignan, d'une branche qui portoit le nom +de Parthenay. C'était une femme de vertu, mais un peu +visionnaire. Toutes les fois que M. de Nevers, M. de +Brèves et elle se trouvoient ensemble, ils conquêtoient +tout l'empire du Turc<a name="FNanchor_57" id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>. Elle ne vouloit point que +<span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span> +son fils fût duc, et disoit le cri d'armes de Rohan:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div class="line">Roi, je ne puis,</div> +<div class="line">Duc, je ne daigne,</div> +<div class="line">Rohan je suis.</div> +</div></div></div> + +<p>Elle avoit de l'esprit et a écrit une pièce contre +Henri <span class="smcap">IV</span>, de qui elle n'étoit pas satisfaite je ne sais pourquoi, +où elle le déchire en termes équivoques, <em>Comme +ce prince n'a rien d'humain, etc.</em> Elle a été de plusieurs +cabales contre lui.</p> + +<p>Elle avoit une fantaisie la plus plaisante du monde: +il falloit que le dîner fût toujours prêt sur table à +midi; puis quand on le lui avoit dit, elle commençoit +à écrire, si elle avoit à écrire, ou à parler d'affaires; +bref, à faire quelque chose jusqu'à trois heures sonnées: +alors on réchauffoit tout ce qu'on avoit servi, et +on dînoit. Ses gens, faits à cela, alloient en ville après +qu'on avoit servi sur table. C'étoit une grande rêveuse. +Un jour elle alla pour voir M. Deslandes, doyen du +parlement; madame Des Loges étoit avec elle, et en +attendant qu'il revînt du Palais, elle se mit à travailler +et à rêver en travaillant; elle s'imagine qu'elle est chez +elle, et quand on lui vint dire que M. Deslandes arrivoit: +«Hé, vraiment, dit-elle, il vient bien à propos. +Hé! monsieur, que je suis aise de vous voir! Hé! +quelle heure est-il? Il faut, puisque vous voilà, que +nous dînions ensemble.—Madame, vous me faites +trop d'honneur,» dit le bon homme, qui aussitôt envoya +à la rôtisserie. Enfin on sert, elle regarde sur la +table. «Mais, mon bon ami, vous ferez méchante chère +aujourd'hui.» Madame Des Loges, eut peur qu'elle +<span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span> +ne continuât sur ce ton-là, elle la tire. «Hé! où pensez-vous +être? lui dit-elle.» Madame de Rohan revint, +et lui dit en riant: «Vous êtes une méchante +femme de ne m'en avoir pas avertie de meilleure +heure.» Elle dit, pour s'en aller, qu'elle étoit conviée +à dîner en ville.</p> + +<p>Son fils (M. de Rohan, père de madame de Rohan +la jeune)<a name="FNanchor_58" id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a> étoit sans doute un grand personnage. Il +n'avoit point de lettres, cependant il a bien fait voir +qu'il savoit quelque chose; on a deux ou trois ouvrages +de lui: <em>le Parfait capitaine</em>, <em>les Intérêts des princes</em> +et ses <em>Mémoires</em><a name="FNanchor_59" id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>: on a dit que ce n'étoit pas un +fort vaillant homme, quoiqu'il ait toute sa vie fait la +guerre, et qu'il soit mort à une bataille. On en fait +un conte: on disoit que de frayeur il sella une fois un +bœuf au lieu d'un cheval, et on l'appela quelque temps +<em>le bœuf sellé</em>; cependant il payoit de sa personne +quand il le falloit.</p> + +<p>Dans son <em>Voyage d'Italie</em>, il y a une terrible pointe; +il parle d'un homme de fortune qui étoit à la cour +d'Angleterre; on l'accusoit de venir d'un boucher. +«On ne peut pas dire, dit-il, qu'il ne vienne de grands +<em>saigneurs</em>.» En parlant de la <em>Villa Ciceronis</em>, qui est +au royaume de Naples, il met: «La métairie de Cicéron +où il composa le plus beau de ses ouvrages, et entre +autres le <em>Pandette</em><a name="FNanchor_60" id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>.» Quelque sot d'Italien lui avoit +<span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span> +dit cela, et il l'a pris pour argent comptant. Voilà ce +que c'est que de ne montrer pas ses ouvrages à quelque +honnête homme!!</p> + +<p>Il eut dessein une fois d'acheter du Turc l'île de Chypre, +et d'y mener une colonie. Il alloit pour faire un +parti, à ce qu'on dit, avec le duc de Weimar, quand il +fut blessé à la bataille de Reinfelden que donna ce duc, +et après il mourut de sa blessure. C'étoit un petit +homme de mauvaise mine. Il épousa mademoiselle de +Sully qu'elle étoit encore enfant<a name="FNanchor_61" id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>; elle fut mariée +avec une robe blanche, et on la prit au col pour la +faire passer plus aisément. Dumoulin, alors ministre +à Charenton, ne put s'empêcher, car il a toujours été +plaisant, de demander, comme on fait au baptême: +«Présentez-vous cet enfant pour être baptisé?» On +leur fit faire lit à part; mais elle ne s'en put tenir long-temps; +et quand on vint dire à M. de Rohan que sa +femme étoit accouchée, il en fut surpris, car à son +compte cela ne devoit pas arriver si tôt. On m'a dit +que ce fut Arnauld du Fort, depuis mestre de camp +des carabiniers, qui en eut les prémices. Le maréchal +de Saint-Luc est apparemment celui qui l'a mise à mal, +si quelque suivant n'a passé devant lui; car, pour des +valets, elle a toujours dit, en riant, qu'elle n'étoit point +<em>valétudinaire</em>. (On appelle valétudinaires celles qui se +donnent à des valets.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span> +La galanterie qui a fait le plus de bruit, c'est celle +qu'elle fit avec M. de Candale; il n'étoit pas bien fait +de sa personne, mais il avoit beaucoup d'esprit et étoit +fort agréable: ce n'étoit ni un brave ni un grand capitaine. +Madame de Rohan étoit très-jolie, et avoit quelque +chose de fort mignon; d'ailleurs née à l'amour +plus que personne du monde, et qui disoit les choses +fort plaisamment. M. de Saint-Luc en étoit en possession, +quand M. de Candale vint à la cour. La grandeur +du père faisoit qu'on le regardoit comme une +illustre conquête: elle lui fit toutes les avances imaginables. +Lorsqu'il fut marié, elle le brouilla avec sa +femme, et fut cause qu'il se démaria. Sa femme lui +offrit le congrès, il ne voulut pas l'accepter; ensuite +madame de Rohan lui fit changer de religion. Il y avoit +souvent noise entre eux, et quand il fut revenu à l'Église +romaine, il dit à madame Pilou: «Qu'il n'y avoit +point de mauvais offices que madame de Rohan ne +lui eût rendus. Elle m'a mis mal, disoit-il, avec le +Roi, avec mon père et avec Dieu, et m'a fait mille +infidélités; cependant je ne m'en saurois guérir.» +Il laissa tout son bien à mademoiselle de Rohan, aujourd'hui +madame de Rohan, qui ne le voulut point +accepter. Guitaut, depuis capitaine des gardes de la +Reine-mère, vengea M. de Saint-Luc, à qui il avoit +été, car il coucha avec elle, et puis la battit bien serré +dans un démêlé qu'ils eurent ensemble. Madame +Pilou lui débaucha feu d'Aumont, cadet du maréchal +d'aujourd'hui, et le maria; elle lui débaucha aussi +Miossens, mais madame de Rohan n'en a rien su, et elle +le maria comme l'autre. Un jour elle égratigna Miossens, +car, ayant appris qu'il avoit été au bal au Louvre, +<span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span> +au sortir de chez elle, quoiqu'elle le lui eût défendu, +elle l'alla battre et égratigner dans son lit. De dépit, +il entendit à la proposition que madame Pilou lui fit.</p> + +<p>Bonneuil, introducteur des ambassadeurs, comme +des ambassadeurs d'Angleterre lui eussent demandé: +«Qui est cette dame-là? (C'étoit madame de Rohan.)—C'est +le docteur, répondit-il, qui a converti M. de +Candale;» car, pour fortifier le parti des Huguenots, +elle fit changer de religion à M. de Candale, qui n'y +demeura guère. Théophile fit une épigramme sur cela, +qui est dans le <em>Cabinet satirique</em>. L'épigramme qui dit:</p> + +<p class="center font95"> Sigismonde est la plus gourmande, etc.,</p> + +<p>est faite aussi pour elle: elle n'est pas imprimée.</p> + +<p>M. de Candale avoit amené deux ou trois capelets +de Venise à Paris; lui et Ruvigny en trouvèrent une +fois un couché avec une g.... dans la Place Royale. +Ruvigny lui dit: «Je te donne un écu d'or si tu la veux +baiser, demain, en plein midi, dans la place.» Il le +promit, et, comme il étoit après, M. de Candale et +Ruvigny et quelques autres firent exprès un grand +bruit: toutes les dames mirent la tête à la fenêtre et +virent ce beau spectacle.</p> + +<p>Avant que de passer plus avant, je dirai ce que j'ai +appris pour preuve de ce que je viens de dire. M. de +Rohan étoit dans Maubeuge avec dix mille hommes, +à la vérité il lui manquoit quelque chose. Le cardinal +Infant se va mettre devant la ville. Le cardinal de La +Valette s'avançoit (c'étoit à cause de lui que son frère +avoit de l'emploi). L'Espagnol lève le siége. Candale +et Gassion viennent trouver La Valette; il veut les renvoyer +<span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span> +dans la ville: Gassion se hasarde et est défait; +depuis il y entra peu accompagné; mais jamais on ne +put persuader à Candale d'y aller, à cause d'un pont +que les ennemis avoient fortifié et d'un petit camp +d'environ deux mille hommes qu'ils avoient entre nous +et Maubeuge. Candale fit le malade, et ce fut en vain +que le cardinal marcha avec trois à quatre mille hommes, +afin que Candale pût se jeter dedans; l'autre répondit +qu'il avoit le frisson. Ruvigny, qui voyoit que +le cardinal enrageoit, en parla à Candale, qu'il connoissoit +fort: cela ne servit de rien. Le cardinal, pour +faire voir que la marche étoit bien faite, voulut pousser +plus avant, et alla à une lieue de la ville, où Turenne +se joignit à lui, et il eût défait les deux mille +hommes des ennemis, sans que Candale pria qu'on ne +lui fît pas cette honte. Huit cents de ces deux mille +hommes se noyèrent de peur.</p> + +<p>Pour revenir à madame de Rohan, un soir qu'elle +retournoit du bal, elle rencontra des voleurs; aussitôt +elle mit la main à ses perles. Un de ces galants hommes, +pour lui faire lâcher prise, la voulut prendre par +l'endroit que d'ordinaire les femmes défendent le plus +soigneusement; mais il avoit affaire à une maîtresse +mouche: «Pour cela, lui dit-elle, vous ne l'emporterez +pas, mais vous emporteriez mes perles<a name="FNanchor_62" id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>.» Durant +cette contestation il vint du monde, et elle ne fut +point volée.</p> + +<p>Un jour la duchesse d'Halluin<a name="FNanchor_63" id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>, fille de la marquise +<span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span> +de Menelaye, sœur du père de Gondy, se rencontra +avec elle à la porte du cabinet de la Reine, et +comme elle la pressoit fort pour entrer la première, +madame de Rohan se retira bien loin en disant: «A +Dieu ne plaise que, n'ayant ni verge ni bâton, j'aille +me frotter à une personne armée.» Car cette femme +toute contrefaite avoit un corps de fer; et puis elle +avoit été femme de M. de Candale, et s'étoit démariée +d'avec lui. On dit qu'un jour d'Halluin, depuis monsieur +le maréchal de Schomberg, demanda à M. de +Candale pourquoi il s'étoit démarié: «C'est, dit-il, +que madame couchoit avec tel et tel de mes gens.» +M. d'Halluin s'en voulut fâcher: «Tout beau, dit-il, +tout cela est sur mon compte, vous n'y avez rien à +dire.»</p> + +<p>Il y avoit chez M. de Bellegarde la peinture d'un... +pétrifié, et un sonnet au-dessous qu'Yvrande avoit fait; +il est dans le <em>Cabinet satirique</em>. Madame de Rohan mit +la main devant ses yeux pour ne pas voir la peinture; +mais par-dessous elle lisoit les vers en disant: +«Fi! fi!»</p> + +<p>Quelque benêt, la consolant de la mort de M. de +Soubise, dont elle ne se tourmentoit guère, lui dit une +stance de Théophile, où il y a:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div class="line">Et dans les noirs flots de l'oubli,</div> +<div class="line">Où la Parque l'a fait descendre,</div> +<div class="line">Ne fût-il mort que d'aujourd'hui,</div> +<div class="line">Il est aussi mort qu'Alexandre.</div> +</div></div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span> +Elle acheva la stance en l'interrompant:</p> + +<p class="center font95"><em>Et me touche aussi peu que lui.</em></p> + +<p>Il y a:</p> + +<p class="center"><em>Et te touche</em>, etc.</p> + +<p>Madame de Rohan a eu toujours la vision de se faire +battre par ses galants; on dit qu'elle aimoit cela, et on +tombe d'accord que M. de Candale et Miossens<a name="FNanchor_64" id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a> l'ont +battue plus d'une fois. Voici ce que j'ai ouï conter de +plus plaisant de M. de Candale et d'elle. «Deux autres +seigneurs et deux autres dames, dont je n'ai pu savoir +le nom, avoient fait société avec eux, et une fois +la semaine ils faisoient tour-à-tour comme des noces +d'une de ces dames avec son galant. Un jour qu'ils +étoient allés à Gentilly, M. de Candale et madame +de Rohan se séparèrent des autres et entrèrent dans +une espèce de grotte. Quelques grands écoliers qui +étoient allés se promener dans la même maison les +aperçurent en une posture assez déshonnête: ils la +voulurent traiter de <em>gourgandine</em>, et M. de Candale, +n'ayant point le cordon bleu, ne pouvoit leur persuader +qu'il fût ce qu'il étoit. On n'a jamais su au +vrai ce qui en étoit arrivé; et, pour faire le conte bon, +on disoit qu'elle y avoit passé, mais qu'elle n'en avoit +<span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span> +point voulu faire de bruit. Cette femme, en un pays +où l'adultère eût été permis, eût été une femme fort +raisonnable; car on dit, comme elle s'en vante, qu'elle +ne s'est jamais donnée qu'à d'honnêtes gens; qu'elle +n'en a jamais eu qu'un à la fois, et qu'elle a quitté +toutes ses amourettes et tous ses plaisirs quand les +affaires de son mari l'ont requis. Elle a cabalé pour +lui et l'a suivi en Languedoc et à Venise, sans aucune +peine.»</p> + +<p>Madame et mademoiselle de Rohan et M. de Candale +étoient à Venise quand madame de Rohan se sentit +grosse. Elle fit si bien qu'elle eut permission de venir +à Paris; car elle cacha cette grossesse, comme vous +verrez par la suite; et il y a toutes les apparences du +monde que son mari ne lui touchoit pas, autrement +elle ne se fût pas mise en peine de cela. Ce n'est pas +qu'il s'en souciât autrement, car Haute-Fontaine ayant +voulu sonder s'il trouveroit bon qu'on lui parlât des +comportements de sa femme, il lui fit sentir que cela ne +lui plairoit pas.</p> + +<p>A Paris, madame de Rohan se tenoit presque toujours +au lit. M. de Candale, qui étoit aussi revenu, +étoit toujours auprès d'elle: elle envoyoit mademoiselle +de Rohan sans cesse se promener avec Rachel, sa +femme-de-chambre. Madame de Rohan, étant accouchée, +l'enfant fut porté chez une madame Milet, sage-femme, +après avoir été baptisé à Saint-Paul, et nommé +Tancrède le Bon, du nom d'un valet-de-chambre de +M. de Candale.</p> + +<p>Or, dès Venise, Ruvigny, fils de Ruvigny qui commandoit +sous M. de Sully, dans la Bastille, étant +comme domestique de la maison, et y trouvant une +<span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span> +grande licence, à cause de M. de Candale, se mit à badiner +avec mademoiselle de Rohan, qui n'avoit alors +que douze ans.</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div class="line i3">....Mais aux âmes bien nées,</div> +<div class="line">La vertu n'attend pas le nombre des années<a name="FNanchor_65" id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>.</div> +</div></div></div> + +<p>Cela dura jusqu'à l'âge de quinze ans, qu'à Paris il +en eut tout ce qu'il voulut. Ruvigny étoit rousseau, +mais la familiarité est une étrange chose; puis il étoit +en réputation de brave. Il s'étoit trouvé par hasard à +Venise, cherchant la guerre; il étoit allé à Mantoue; +là, Plassac, frère de Saint-Prueil, brave garçon, mais +qui, avant de mettre l'épée à la main, avoit un tremblement +de tout le corps, eut querelle. Ruvigny le servit +et eut affaire à Bois-d'Almais, un bravissime, qui +avoit disputé la faveur de M. Puy-Laurens<a name="FNanchor_66" id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>; Ruvigny +le tua, mais il reçut un grand coup d'épée au côté. +M. de Mantoue, qui avoit logé tous les cavaliers françois +dans son palais, par bienséance, pria le blessé de +se faire porter dans une maison de la ville; mais il lui +<span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span> +envoya son chirurgien. Il y avoit alors des comédiens +à Mantoue. Vis-à-vis de cette maison logeoit le <em>Pantalon</em> +de cette troupe, dont la femme étoit fort jolie et +de fort bonne composition. De son lit, Ruvigny la +voyoit à la fenêtre. Dès qu'il put sortir, il y alla: dans +trois jours l'affaire fut conclue, et ils en vinrent aux +prises. Ruvigny fut malade trois mois de cette folie. +Guéri, M. de Candale le fit aller à Venise pour faire +une compagnie de chevau-légers: cela fut cause qu'il +ne se trouva pas au siége de Mantoue.</p> + +<p>Il ne mettoit pas mademoiselle de Rohan en danger +de devenir grosse. Regardez quelle bonne fortune il +avoit là! Soigneux de la réputation de la belle, il prenoit +garde à tout; et il fut long-temps sans qu'on se +doutât de rien, à cause, comme j'ai dit, qu'il étoit en +quelque sorte de la maison. L'été, il alloit à l'armée +par honneur; cela le faisoit enrager d'être obligé de +quitter. Ce commerce dura près de neuf ans.</p> + +<p>Cette Rachel, dont nous avons parlé, s'étoit doutée +de la grossesse de madame de Rohan, et long-temps +après elle découvrit que l'enfant avoit été mené en Normandie, +auprès de Caudebec, chez un nommé La Mestairie, +père du maître d'hôtel de madame de Rohan. +Mademoiselle de Rohan en parle à Ruvigny, qui, sous +des noms empruntés, consulte l'affaire: il trouve +qu'étant né <em>constant le mariage</em>, il seroit reconnu si +on avoit la hardiesse de le montrer. Il lui dit que si elle +veut l'envoyer aux Indes, il en prendra le soin; après +il communique la chose à Barrière<a name="FNanchor_67" id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a>, leur ami commun, +<span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span> +qui avoit une compagnie au régiment de la marine, +et ce régiment étoit en garnison vers Caudebec. +Ruvigny lui donne trois hommes affidés, mais qui pourtant +ne savoient point qui étoit cet enfant: il prend, +avec cela, quelques soldats; ils enfoncent la porte de +la maison, et enlèvent Tancrède, âgé alors de sept ans. +On le mène en Hollande. Là, Souvetat, frère de Barrière, +capitaine d'infanterie au service des États, le +reçoit et le met en pension comme un petit garçon de +basse naissance. Je mettrai l'histoire de Tancrède<a name="FNanchor_68" id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a> +tout de suite. Quelques années après, mademoiselle de +Rohan fut si étourdie qu'elle conta cette histoire à +M. de Thou, comme pour lui en demander conseil. Il +se moqua de la frayeur qu'elle en avoit, et cela fut +cause que sur la fin elle négligea de payer sa pension, +bien loin de l'envoyer aux Indes. M. de Thou, qui ne +taisoit que ce qu'il ne savoit pas, l'alla, dès le jour +même, conter à madame de Montbazon, qui y avoit +intérêt à cause de la maison de Rohan, dont étoit M. de +Montbazon. Barrière y étant allé: «Ah! petit <em>Menin</em>, +lui dit-elle (tout le monde l'appeloit ainsi), vous faites +bien le fin!» et lui conta tout. Il le nia. «Je le sais, +dit-elle, de M. de Thou, à qui mademoiselle de +Rohan l'a dit.» Barrière rapporte cela à Ruvigny, +qui en gronda fort mademoiselle de Rohan. M. de +Thou ne lui voulut jamais avouer; mais elle le lui +avoua. Ce <em>Saint-Jean-Bouche-d'Or</em> ne se contenta pas +de cela; il le dit à plusieurs personnes et même à la +<span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span> +Reine. Ainsi cela vint à madame de Lansac, qui le dit +à madame de Rohan, quand sa fille fut mariée avec +Chabot. M. de Candale donna à madame de Rohan, +par son testament, ce qu'il put.</p> + +<p>Revenons à mademoiselle de Rohan. Le mépris avec +lequel elle traitoit sa mère l'avoit mise en une telle réputation +de vertu qu'on croyoit que c'étoit la pruderie +incarnée. Pour une petite personne, on n'en pouvoit +guère trouver une plus belle avant la petite-vérole. +Elle étoit fière; elle étoit riche; elle étoit d'une maison +alliée avec toutes les maisons souveraines de l'Europe. +Cela éblouissoit les gens. On la prenoit fort pour une +autre, et jamais personne n'a eu de la réputation à +meilleur marché; car elle a l'esprit grossier, et ce +n'étoit à proprement parler que de la morgue. Le +premier avec qui on proposa de la marier, ce fut +M. de Bouillon; mais elle tenoit cela au-dessous +d'elle.</p> + +<p>Comme M. le comte de Soissons étoit à Sedan, on +lui parla d'épouser mademoiselle de Rohan; que c'étoit +le moyen, disoit-on, de grossir son parti, en y attirant +M. de Rohan, et peut-être ensuite les huguenots. En +effet, M. le comte envoya un gentilhomme, nommé +Mézière, à Paris, qui avoit ordre d'aller d'abord chez +madame de Rohan, et de lui dire que M. le comte +vouloit s'approcher d'elle, le plus près qu'il lui seroit +possible, et autres termes semblables, qui faisoient +assez entendre la chose; mais il n'alla chez madame +de Rohan qu'après avoir été partout où il avoit affaire, +de sorte qu'étant pressé de partir, on n'eut pas +le temps de rien traiter avec lui. On proposa la chose +à M. le duc de Rohan, qui, alors, s'étoit retiré à Genève, +<span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span> +sans expliquer si sa fille se feroit catholique ou +non. Il en étoit ravi, et alloit pour faire que le duc +de Weimar se joignît à M. le comte, quand au combat +de Rheinfelden il fut blessé, comme j'ai dit, et +mourut.</p> + +<p>Le mécontentement de M. de Rohan venoit de ce +qu'ayant demandé des dragons que Ruvigny devoit +commander, on les lui refusa, et que faute de vingt mille +écus on laissa périr ses troupes dans la Valteline. Le +père Joseph et Bullion, qui ne vouloient point que le +cardinal de Richelieu le mît dans le conseil, comme il +en avoit le dessein, lui firent ce vilain tour. Mademoiselle +de Rohan ne voulut point entendre à l'aîné de +Nemours; elle prétendoit à plus que cela: d'un autre +côté, M. de Nemours alla prier mademoiselle de Rambouillet +de savoir, par le moyen de madame d'Aiguillon, +si le cardinal, qui avoit témoigné avoir quelque +intention de faire ce mariage, le vouloit faire simplement +pour le marier avantageusement ou pour quelque +intérêt d'État; et, ayant été assuré qu'il n'y avoit +nulle politique à cela, il ne s'y échauffa pas autrement. +Elle disoit, en ce temps-là, que M. de Longueville, qui +étoit demeuré veuf, étoit son pis-aller: elle prétendoit +au duc de Weimar. Depuis la petite-vérole, qui ne l'a +point embellie, on parla encore de M. de Nemours. +Chabot étoit déjà fort bien avec elle, mais cela n'avoit +pas éclaté.</p> + +<p>Jusques à un an après la naissance du Roi, personne +n'avoit eu aucun soupçon de mademoiselle de Rohan. +Sillon, en prose, Gombauld et autres, en vers, se +tuoient de chanter sa vertu.</p> + +<p>Le premier qui se douta de la galanterie de Ruvigny, +<span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span> +ce fut M. de Cinq-Mars, depuis M. le Grand. +Madame d'Effiat lui ayant fait un si grand affront que +de croire qu'il vouloit épouser Marion de l'Orme, et +d'avoir eu des défenses du parlement, il sortit de chez +elle et alla loger avec Ruvigny, vers la Culture-Sainte-Catherine. +Presque toutes les nuits, il alloit donner la +sérénade à Marion. Il remarqua que Ruvigny s'échappoit +souvent, et que, quoiqu'il ne fût revenu qu'à une +heure après minuit, il sortoit pourtant à sept heures du +matin, et étoit toujours ajusté. Si c'étoit pour la mère, +disoit-il en lui-même, car il savoit bien où il alloit, +souffriroit-il que Jerzé<a name="FNanchor_69" id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a> fût son galant tout publiquement; +il en conclut donc que c'étoit pour la fille, et, +pour s'en éclaircir, il dit un jour à Ruvigny: «J'ai +pensé donner tantôt un soufflet à un homme pour +l'amour de toi; il disoit des sottises de toi et de mademoiselle +de Rohan.» Ruvigny, qui vit où cela alloit, +lui répondit: «Tu aurois fait une grande folie; +cela auroit fait bien du bruit pour une chose si éloignée +de toute apparence.» Ensuite il lui dit qu'on +ne lui faisoit point de plaisir de lui parler de cela; aussi +Cinq-Mars ne lui en parla-t-il jamais depuis.</p> + +<p>Jersé, quand il se vit galant, établi et bien payé de +la mère, en sema quelque bruit; car il trouvoit toujours +en sortant le soir, bien tard, un laquais de Ruvigny, +et ce laquais lui disoit: «Mon maître est là-haut.» +<span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span> +Il savoit bien que ce n'étoit pas avec la mère; +il se douta aussitôt de quelque chose. La mère s'en +doutoit aussi: les laquais de Ruvigny répondoient franchement, +car il ne leur disoit rien de peur qu'ils ne +causassent.</p> + +<p>Un idiot d'ambassadeur de Hollande nommé Languerac +dit un jour naïvement à mademoiselle de +Rohan: «Mademoiselle, n'avez-vous point perdu votre +pucelage?—Hélas! monsieur, dit la mère, elle est +si négligente qu'elle pourroit bien l'avoir laissé +quelque part avec ses coiffes.»</p> + +<p>Enfin, comme toutes choses ont un terme, mademoiselle +de Rohan ne s'en voulut pas tenir à Ruvigny seul: +elle aimoit à danser; il n'étoit nullement homme de bal, +ni de grande naissance, ni d'un air fort galant. Le prince +d'Enrichemont, aujourd'hui M. de Sully, y mena Chabot, +son parent et parent de madame de Rohan. Sous +prétexte de danser avec elle, car il dansoit fort bien, il +venoit quelquefois chez elle le matin. Ruvigny, averti +de tout par Jeanneton, la femme-de-chambre, qui n'avoit +été en aucune sorte de la confidence que depuis +que Chabot commençoit à en conter à mademoiselle de +Rohan, encore ne savoit-elle point que sa maîtresse eût +été éprise de Ruvigny, mais elle croyoit seulement que +ce qu'il en faisoit étoit pour empêcher qu'elle ne fît une +sottise; Ruvigny, voyant que la chose alloit trop avant, +lui en dit son avis plusieurs fois. Enfin, elle lui promit +de chasser Chabot dans quinze jours: au bout de ce +temps-là, c'étoit à recommencer<a name="FNanchor_70" id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>. «Mais, mademoiselle, +<span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span> +lui disoit-il, je ne veux point vous obliger à +m'aimer toujours, avouez-moi l'affaire; je ne veux +seulement que ne point passer pour votre dupe.—Ah! +répondit-elle, voulez-vous qu'il sache l'avantage +que vous avez sur moi? il le saura si je le fais +retirer, car il dira que je n'ai osé à vos yeux en aimer +un autre: mais donnez-moi encore deux mois.—Bien, +dit-il.» Et pour passer ce temps-là avec moins +de chagrin, il s'en alla en Angleterre voir le comte de +Southampton, qui avoit épousé madame de la Maison-Fort, +sa sœur<a name="FNanchor_71" id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a>. Le prétexte fut le duel de Paluau, +<span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span> +aujourd'hui le maréchal de Clérambault, qu'il avoit +servi contre Gassion, car le cardinal de Richelieu +l'avoit trouvé fort mauvais. Au retour, il apporta des +bagues de cornaline fort jolies. Mademoiselle de Rohan +en prit une; mais il ne la trouva point convertie, au +contraire. A quelque temps de là, il sut par le moyen +de Jeanneton qu'elle avoit donné cette bague à Chabot.</p> + +<p>Un jour il les trouve tous deux jouant aux jonchets; +il se met à jouer, et voit la bague au doigt de Chabot, +il lui demande à la voir, et se la met au doigt. Chabot +la lui redemande: «Je vous la rendrai demain, lui dit-il. +J'ai à aller ce soir en compagnie, j'y veux un peu +faire la belle main.» Chabot la redemande par plusieurs +fois. «Voyez-vous, lui répond Ruvigny, je me +suis mis dans la tête de ne vous la rendre que demain.» +Enfin, mademoiselle de Rohan la lui demanda, +il la lui rendit. Il se retire: mademoiselle de +Rohan lui envoie son écuyer à minuit pour le prier de +venir parler à elle. «Je serai, répondit-il, demain au +point du jour chez elle si elle veut.» L'écuyer revient +lui dire que mademoiselle le viendroit trouver +s'il n'alloit lui parler. Il y va; elle le prie de ne point +avoir de démêlé avec Chabot: il le lui promet. Quelques +jours après il rencontre Chabot sur l'escalier de +mademoiselle de Rohan, qui le salue et lui laisse la +<span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span> +droite; lui passe sans le saluer. Chabot fut assez imprudent +pour se plaindre de cela à Barrière, qui étoit +son parent. Ruvigny nia tout à Barrière qui ne se doutoit +encore de rien. Mais mademoiselle de Saint-Louys, +sa sœur, alors fille de la Reine, se doutoit bien de quelque +chose.</p> + +<p>Ruvigny, enragé, s'avisa de faire une grande brutalité; +il leur voulut parler à tous deux, afin qu'ils +n'ignorassent rien l'un de l'autre. Un jour, ayant l'épée +au côté, il monte<a name="FNanchor_72" id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>. Chabot étoit dans la ruelle avec +des gens de la maison; elle étoit à la fenêtre; il l'appelle, +et tout bas leur dit: «Monsieur, je suis bien +aise de vous dire, en présence de mademoiselle, que +vous êtes l'homme du monde que j'estime le moins, +et à vous, mademoiselle, en présence de monsieur, +que vous êtes la fille du monde que j'estime le moins +aussi. Monsieur, ayez ce que vous pourrez; mais +vous n'aurez que mon reste; et vous savez bien, mademoiselle, +que j'ai couché avec vous entre deux +draps.—Ah! dit-elle, en voilà assez pour se faire +jeter par les fenêtres.—Je n'ai pas peur, répliqua +Ruvigny en se reculant un peu, que vous ni lui ne +l'entrepreniez.» Chabot ne dit pas une parole. Elle +fut assez sotte pour conter tout cela à Barrière, mot +pour mot; Ruvigny le nia et conta la chose tout +d'une autre sorte à son ami, et il dit que cela n'a éclaté +qu'à cause que Chabot étoit bien aise de la décrier +<span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span> +pour la réduire à l'épouser<a name="FNanchor_73" id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>. Depuis cela, les sœurs +de Chabot, madame de Pienne leur parente, aujourd'hui +la comtesse de Fiesque, et mademoiselle de Haucour +servirent Chabot, et, pour le voir plus commodément, +mademoiselle de Rohan alla loger chez sa +tante mademoiselle Anne de Rohan, bonne fille, fort +simple, quoiqu'elle sût du latin et que toute sa vie +elle eût fait des vers; à la vérité ils n'étoient pas les +meilleurs du monde.</p> + +<p>Sa sœur, la bossue<a name="FNanchor_74" id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>, avoit bien plus d'esprit +qu'elle: j'en ai déjà écrit un impromptu. Elle avoit +une passion la plus démesurée qu'on ait jamais vue +pour madame de Nevers, mère de la reine de Pologne. +Quand elle entroit chez cette princesse, elle se +jetoit à ses pieds et les lui baisoit. Madame de Nevers +étoit fort belle, et elle ne pouvoit passer un jour sans la +voir ou lui écrire, si elle étoit malade: elle avoit toujours +son portrait, grand comme la paume de la main, +pendu sur son corps de robe, à l'endroit du cœur. +Un jour, l'émail de la boîte se rompit un peu; elle le +donna à un orfèvre à raccommoder, à condition qu'elle +l'auroit le jour même. Comme il travailloit à sa boutique, +l'émail <em>s'envoila</em><a name="FNanchor_75" id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>, comme ils disent, parce +<span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span> +qu'une charrette fort chargée, en passant là tout +contre, fit trembler toute sa boutique. Elle y alla pour +le ravoir, et fit des enrageries épouvantables à ce pauvre +homme, comme si c'eût été sa faute que ce portrait +n'étoit pas raccommodé; on le lui rendit en l'état +qu'il étoit, et le lendemain elle le renvoya.</p> + +<p>Elle pensa se jeter par les fenêtres quand madame +de Nevers mourut, et on dit qu'elle hurloit comme +un loup. Quand elle mourut, on l'enterra avec ce portrait. +Elle disoit: «Je voudrois seulement être mariée +pour un jour, pour m'ôter cet opprobre de virginité.» +On dit qu'elle y avoit mis bon ordre.</p> + +<p>Miossens<a name="FNanchor_76" id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a> cependant avoit succédé à Jersay auprès +de madame de Rohan qui le payoit bien. Il ne se +contenta pas de cela; c'est un garçon intéressé: ce fut +lui qui porta madame de Rohan à faire une donation +générale à sa fille, moyennant douze mille écus de +pension tous les ans: il le faisoit, parce qu'il y avoit +cinquante mille écus d'argent comptant dont il vouloit +s'emparer. En effet, ces cinquante mille écus étant +demeurés à la mère, elle lui acheta une compagnie aux +gardes, du prix de laquelle il eut ensuite la charge de +guidon des gendarmes; puis, le maréchal de L'Hôpital +ayant vendu sa lieutenance à Saligny, Miossens devint +enseigne en payant le surplus de ce qu'il tira de la +charge de guidon. Depuis, en 1657, il est devenu lieutenant, +et après maréchal de France.</p> + +<p>Quand cette donation se fit, il y avoit dans la maison +cent dix mille livres de rente en fonds de terre +<span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span> +(mais en quelles terres!) outre les meubles et les cinquante +mille écus. Miossens n'attendit pas son congé, +comme Jersay; il se maria avec mademoiselle de Guenegaud. +Quand madame de Rohan vit cette infidélité, +elle envoya chercher Le Plessis-Guenegaud, alors trésorier +de l'Epargne, frère de la demoiselle, et lui dit +qu'il prît bien garde à qui il donnoit sa sœur; que +Miossens étoit un perfide qui les tromperoit; qu'il n'avoit +rien; que ce n'étoit qu'un misérable cadet; que +sa charge n'étoit point à lui; qu'elle lui en avoit prêté +l'argent; qu'il étoit vrai qu'elle n'en avoit point de +promesse, mais qu'elle l'alloit obliger à faire un faux +serment, et qu'au moins elle auroit la satisfaction de +le faire damner.</p> + +<p>On peut dire que madame de Rohan est celle qui a +commencé à faire perdre aux jeunes gens le respect +qu'on portoit autrefois aux dames, car, pour les faire +venir toujours chez elle, elle leur a laissé prendre toutes +les libertés imaginables.</p> + +<p>Quoique veuve, elle tenoit table et avoit toujours +quelque belle voix; il y avoit tous les jours chez elle +sept ou huit godelureaux tout débraillés, car ces hommes +étoient presque en chemise de la manière qu'ils +étoient vêtus. Depuis on n'a pas tiré sa chemise sur ses +chausses, comme on faisoit alors. Ils se promenoient +en sa présence, par la chambre; ils rioient à gorge +déployée, ils se couchoient; et, quand elle étoit trop +long-temps à venir, ils se mettoient à table sans elle.</p> + +<p>La retraite de mademoiselle de Rohan chez sa tante +parut aux gens qui ne savoient pas l'affaire, une résolution +digne du courage et de la vertu de mademoiselle +de Rohan. La cabale de Chabot eut désormais ses +<span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span> +coudées franches<a name="FNanchor_77" id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a>. Les femelles étoient toutes ou ses +sœurs ou ses parentes: elles étoient toujours dans l'adoration. +On les surprit un jour qu'elle étoit comme +Vénus, et les autres comme les Grâces à ses pieds. Il y +avoit un cabinet tout tapissé, par haut et par bas, de +moquette: c'étoit là que la société faisoit ses conversations; +on équivoquoit sur le mot de <em>moquette</em>, qui +est à double entente, et on appeloit cette cabale <em>la +moquette</em>. Ce fut sur cela que le chevalier de Gramont, +alors abbé de Gramont, fit un couplet où il demandoit +à madame de Pienne, qui se nomme Gilonne, +qu'on le reçût à la moquette. Il y avoit à la fin</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div class="line">Ma reine Gillette,</div> +<div class="line">Que de la Moquette</div> +<div class="line">Je sois chevalier<a name="FNanchor_78" id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>.</div> +</div></div></div> + +<p>Il s'avisa de faire l'amoureux de madame de Rohan, +et appela Chabot en duel: Chabot y va; mais, comme +il geloit, l'abbé lui dit qu'il avoit bien froid, et qu'il +ne se vouloit plus battre. Le maréchal de Gramont, +enragé de cela, disoit qu'il le vouloit envoyer à son +père dans une valise par le messager, afin de le faire +moine. Chabot s'étoit battu plus de deux fois avant +cela, mais c'étoit des combats peu sanglans. On disoit +que le vicomte d'Aubeterre, amoureux de sa sœur, +qui vit encore, et lui, s'étoient battus, et que chacun +<span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span> +alla dire qu'il avoit bien blessé son homme, et ils ne +s'étoient pas fait une égratignure. Le comte d'Aubijoux +en rendoit pourtant assez bon témoignage, car +l'épée du comte s'étant faussée, Chabot lui donna le +temps de la redresser. En revanche, Aubijoux, le pouvant +désarmer ensuite, ne le fit pas.</p> + +<p>Durant le temps de cette <em>moquette</em>, on disoit déjà +assez de choses, car l'affaire de la bague avoit fait du +bruit; ils s'avisèrent de faire le procès à <em>on</em>, parce +qu'ils entendoient dire: <em>on</em> dit que vous faites ceci, +<em>on</em> dit que vous faites cela. Je pense que Mirandé, qui +est premier commis de M. Servien, avoit fait cette +bagatelle, car il n'y avoit là que lui qui sût les termes +de pratique qui y étoient.</p> + +<p>En ce temps-là, comme il ne tint qu'à Chabot d'épouser +madame de Coislin<a name="FNanchor_79" id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>, il fit fort valoir à mademoiselle +de Rohan ce qu'il manquoit pour l'amour +d'elle, et elle lui dit, sur cela, qu'il pouvoit tout espérer.</p> + +<p>Ruvigny croit que Chabot a couché avec elle avant +que de l'épouser; mais je crois que son premier galant +valoit bien celui-là, car il a la réputation de frère +Conrart, au livre des <em>Cent Nouvelles</em>, et on appelle +son bourdon à la cour, <em>le carré</em>, comme celui du +baron du jour Brilland, peut-être à cause du conte +d'un Brilland, dans <em>le Baron de Feneste</em>.</p> + +<p>A la cour, on n'étoit pas fâché que cette glorieuse +<span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span> +se mésalliât, parce que, comme elle a de grandes terres +en Bretagne, on craignoit qu'elle n'y rendît la maison +de La Trimouille trop puissante, car le prince de Talmont, +aujourd'hui le prince de Tarente, l'avoit recherchée; +ou que M. de Vendôme, revenant de son exil, +ne la mariât à l'un de ses fils, et l'on sait qu'ils ont des +prétentions sur ce duché, à cause de leur mère qui +est de Penthièvre de par les femmes, et qu'Henri <span class="smcap">IV</span>, +qui aimoit M. de Vendôme, lui avoit donné le gouvernement +de Bretagne par contrat de mariage<a name="FNanchor_80" id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a>. +Chabot servoit alors M. d'Enghien auprès de mademoiselle +Du Vigean; de sorte que ce fut ce prince qui, +prenant l'affaire à cœur, lui fit obtenir, comme nous +le verrons par la suite, un brevet de duc, pour conserver +le tabouret à mademoiselle de Rohan. Folle de +son nom, elle vouloit un homme de qualité qui le prît. +M. d'Orléans, à qui Chabot s'étoit toujours attaché, +ne trouva pas trop bon qu'il se fût mis sous la protection +de M. d'Enghien<a name="FNanchor_81" id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>; mais enfin il s'apaisa.</p> + +<p>Il y avoit un an ou environ que mademoiselle de +Rohan s'étoit retirée chez sa tante, quand M. le Prince +l'ayant fort pressée de conclure, et lui représentant +<span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span> +qu'elle étoit perdue de réputation, après tout ce qu'on +avoit dit; que sa mère l'enlèveroit et la renfermeroit +à Calais chez son parent Charrault, pour la marier à +qui elle voudroit. Enfin, elle promit de l'épouser à +la majorité (<em>du Roi</em>), qu'il pourroit être reçu duc de +Rohan.</p> + +<p>M. de Retz amusoit la mère, tandis que M. le +Prince parloit à la fille; elles étoient ensemble ce +jour-là. En résolution de s'en aller en Bretagne avec +sa tante, elle faisoit ses adieux; elle étoit chez mademoiselle +de Bouillon, en dessein de partir le lendemain, +quand M. le Prince, qui la cherchoit, y vint et +lui parla encore, mais peu; elle fit bien des mystères +pour qu'on ne s'en aperçût pas. Elle alla ensuite chez +M. de Sully, qui, comme j'ai dit, étoit pour Chabot. +On donna l'alarme à madame de Rohan, et ce fut, à +ce qu'on dit, M. d'Elbeuf qui l'avertit que sa fille s'alloit +marier à l'hôtel de Sully, et lui promit de l'enlever +si elle la vouloit donner à son fils aîné. Cette mère +épouvantée va vite à l'hôtel de Sully, parle à sa fille, +mais n'en revient pas trop satisfaite. Ce divorce fit +croire aux partisans de Chabot que l'heure étoit venue: +on presse la fille, on lui donne parole du brevet +(<em>de duc</em>), et on fait si bien qu'elle se laisse mener à +Sully, où elle épousa Chabot. Sa tante, qui devoit aller +avec elle en Bretagne, s'en alla toute seule, bien étonnée; +car, simple qu'elle étoit, elle n'avoit jamais rien +voulu croire contre sa nièce.</p> + +<p>On dit qu'à Sully, Chabot et sa femme entendirent +que M. de Sully disoit à madame: «Je ne sais comment +j'obligerai mes gens à appeler Chabot M. de +Rohan, car le vieux cuisinier de feu M. de Sully, +<span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span> +comme on lui a, ce matin, demandé un bouillon pour +M. de Rohan, a dit que M. de Rohan étoit mort, et que +les morts n'avoient que faire de bouillon; que pour +Chabot, il s'en passeroit bien s'il vouloit.» On ajoute +que cela avoit un peu mortifié la demoiselle<a name="FNanchor_82" id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a>.</p> + +<p>Le peu de réputation de Chabot pour la bravoure, +sa gueuserie, et la danse dont il faisoit son capital, +faisoient qu'on en disoit beaucoup plus qu'il n'y en +avoit. Il étoit bien fait, et ne manquoit point d'esprit. +Le marquis de Saint-Luc, ami intime de Ruvigny, un +jour au Palais-Royal, à je ne sais quel grand bal, +comme on eut ordonné aux violons de passer d'un lieu +dans un autre, dit tout haut: «Ils n'en feront rien, si +on ne leur donne un brevet de duc à chacun,» voulant +dire que Chabot qui avoit fait une courante, et +qu'on appeloit <em>Chabot la courante</em>, car il avoit deux +autres frères, n'étoit qu'un violon.</p> + +<p>Madame de Choisy dit à mademoiselle de Rohan +lorsqu'elle la vit mariée: «Madame, Dieu vous +fasse la grâce de n'avoir jamais les yeux bien ouverts, +et de ne voir jamais bien ce que vous venez +de faire.»</p> + +<p>Elle avoit une demoiselle fort bien faite, qu'on appeloit +Du Genet; elle étoit ma parente. Cette fille la +quitta, et lui dit: «Après la manière dont vous vous +êtes mariée, j'aurois peur que vous ne me mariassiez +à votre grand laquais.» Elle vint chez mon père, +et nous la fîmes conduire en Poitou chez le sien, qui +étoit un <em>nobilis</em> assez mince. Pour Jeanneton, elle +<span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span> +avoit été disgraciée, il y avoit long-temps, pour n'avoir +pu se ranger du côté de Chabot<a name="FNanchor_83" id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>.</p> + +<p>Madame de Rohan-Chabot fit deux fois abjuration; +la première fois à Sully, où l'on ne voulut point la +marier qu'elle ne fût catholique, dont elle fit reconnoissance +à Gergeau; et depuis elle fit encore abjuration +à Saint-Nicolas-des-Champs, parce que le Pape +ne donna dispense de parenté qu'à condition qu'elle +se feroit catholique. Il fallut donc encore en passer +par là, afin de rendre le mariage plus solennel. Je +crois qu'on n'a pas su cette dernière abjuration à Charenton, +car je doute qu'on se fût contenté d'une simple +reconnoissance au consistoire comme on fit, car +celle de Gergeau n'étoit pas faite à son église (Paris est +son église).</p> + +<p>Madame de Rohan, en colère, comme vous pouvez +penser, contre sa fille<a name="FNanchor_84" id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>, apprit de madame de Lansac +qu'on lui avoit autrefois enlevé un fils. Dès qu'elle eut +assurance qu'il vivoit, elle congédia Vardes, qui avoit +succédé à Miossens, car elle ne pouvoit pas fournir à +tant de dépense à la fois; elle envoie Rondeau, son +valet-de-chambre, en Hollande, qui amena Tancrède; +mais la grande faute qu'on fit, ce fut de n'avoir pas +informé devant les juges des lieux, et venant ici on +eût été reçu à preuve, c'est-à-dire on eût gagné le +procès, car, avec de l'argent, on a des témoins. Et +bien qu'il soit difficile de corrompre un ministre, il +<span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span> +falloit pourtant, quoi qu'il coûtât, avoir un extrait baptistaire; +au lieu que ce devoit être le fils qui se plaignît +d'avoir été éloigné et enlevé par sa mère, la mère se +plaignit, disant qu'on lui avoit enlevé son fils. Chabot, +par le moyen du coadjuteur, obligea le curé de Saint-Paul +à donner l'extrait baptistaire de Tancrède Bon.</p> + +<p>Madame de Rohan fit un manifeste que j'ai: mais +c'est une plaisante pièce. Elle dit qu'on avoit celé la +naissance de ce garçon à cause de la persécution que +M. le Prince faisoit à madame de Rohan, car il avoit +fait déjà mettre la coignée dans toutes leurs forêts, et +on craignoit que voyant un fils qui pourroit être un +jour chef du parti huguenot, il ne s'en défît d'une ou +d'autre façon. Ce fut, ajoute-t-elle, ce qui empêcha de +l'envoyer à Venise. Elle faisoit une grande parade d'un +toupet de cheveux blancs que cet enfant avoit comme +M. de Rohan.</p> + +<p>Ce qu'il y eut de fâcheux pour Tancrède, c'est que +mademoiselle Anne de Rohan déclara qu'elle n'avoit +jamais ouï parler de cet enfant.</p> + +<p>Madame Pilou disoit à madame de Rohan: «Ecoutez, +madame, je veux croire que ce garçon est à +M. de Rohan, aussi bien que madame votre fille; +mais j'ai vu M. de Rohan tenir votre fille sur ses genoux, +et je ne lui ai jamais rien ouï dire de ce fils, +ni de près ni de loin.» La vie de la mère nuisit fort +à ce garçon, car tout le monde étoit persuadé qu'il +étoit à M. de Candale.</p> + +<p>Ce garçon avoit bonne mine, quoiqu'il fût petit, car +sa mère et ses deux pères étoient petits; il avoit du +cœur et de l'esprit. On dit qu'à Leyde, où il étoit entretenu +fort pauvrement, un de ses camarades l'ayant +<span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span> +appelé <em>fils de p.....</em> et <em>enfant trouvé</em>, il se battit fort +et ferme, et il disoit qu'il se souvenoit bien d'avoir été +en carrosse.</p> + +<p>Tous ceux du côté de Béthune, et même le maréchal +de Châtillon, comme ami de feu M. de Rohan, furent +pour Tancrède; cela fit tort à cet enfant, car la cour +ne vouloit point qu'il y eût un duc de Rohan huguenot.</p> + +<p>A Charenton, il y avoit toujours une foule de sottes +gens autour de ce garçon. Joubert fut chargé de la cause; +il y eut un incident à savoir si ce seroit à la chambre +de l'édit ou à la grand'chambre; on plaida au conseil. +Dans le Louvre, l'avocat prit la chose si fort de travers, +lui qui s'étoit vanté de faire un duc de Rohan sur +le barreau, qu'on douta, mais on lui faisoit tort, s'il +n'étoit point corrompu, car il avoit un gendre, Piles, +cousin de Chabot. Il n'avoit pas eu assez de temps; il +falloit lui laisser lécher son ours. Ordonné donc que ce +seroit à la grand'chambre, madame de Rohan n'y comparut +point. M. d'Enghien prit l'affirmative si hautement +pour Chabot, qu'il disoit aux juges: «Etes-vous +pour nous? Si vous n'êtes pour nous, vous n'êtes pas +de nos amis,» et les menaçoit quasi. On donna arrêt +contre Tancrède, avec défense de prendre le nom de +Rohan, sur les peines de l'ordonnance.</p> + +<p>Dans la vision de prendre tous ses avantages, on conseilloit +à Chabot de faire crier cet arrêt à Charenton; +c'étoit, je pense, Martinet, un des avocats; mais +Patru s'en moqua. Gaultier eut l'insolence de dire qu'il +falloit aller jusqu'au bout, et que <em>mors Conradini</em> étoit +<em>vita Caroli</em>.</p> + +<p>On imprima les trois plaidoyers; les deux premiers +<span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span> +sont pitoyables; le troisième, mais qui n'est que de +deux pages, est de Patru. Il le fit si court, parce +qu'il n'étoit que pour les parents. Un homme qui +eût voulu faire claquer son fouet eût plaidé comme +si les autres n'eussent point parlé, car il étoit bien assuré +qu'ils ne se fussent pas rencontrés à dire les +mêmes choses: ainsi, il faut considérer cette pièce +comme présupposant que les autres ont dit tout ce +qu'ils ne dirent point.</p> + +<p>Madame de Rohan la mère s'en tint là, et poursuivit +l'instance de la donation, car avant qu'elle eût recouvré +Tancrède elle avoit commencé ce procès-là +pour faire révoquer la donation qu'elle avoit faite à sa +fille. Elle perdit encore sa cause, car il étoit évident +qu'elle ne vouloit avoir du bien que pour en disposer +en faveur de ce garçon. Se voyant déboutée de toutes +ses prétentions, elle se retira à Romorantin, dont elle +demanda à la cour la capitainerie, et cela pour épargner +quelque chose pour son fils.</p> + +<p>L'année suivante, le nouveau duc de Rohan voulut +présider aux Etats de Bretagne: pour cet effet il fit un +voyage dans la province tant pour se faire reconnoître +que pour s'acquérir des amis; il alla aussi en Saintonge, +où il se battit contre un gentilhomme huguenot et +marié, qu'on appeloit pourtant le chevalier de La +Chaise<a name="FNanchor_85" id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>, pour le distinguer de ses frères. Il avoit été +nourri page de feu M. de Rohan. En une compagnie, +il soutint hautement le parti de madame de Rohan la +mère et de Tancrède. Chabot sut cela, et assez vilainement +acheta une dette contre cet homme, et pour s'en +<span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span> +venger envoya saisir tous ses bestiaux. Le chevalier s'en +voulut ressentir, et M. de Chabot ayant passé à Saintes, +il lui fit porter parole. Chabot la reçut, et alla au +rendez-vous, car il avoit bien besoin de se mettre un +peu en réputation. Il blessa le chevalier légèrement à +la main; mais les deux seconds, qui étoient de braves +gens, se tuèrent tous deux. J'ai ouï dire à d'autres que +Chabot avoit seulement prêté main-forte pour faire +saisir la terre de ce gentilhomme.</p> + +<p>Chabot vint après à la cour, où, trouvant M. d'Enghien +de retour de Dunkerque, il le supplia de lui témoigner +sa bienveillance dans le démêlé qu'il étoit sur +le point d'avoir avec M. de Trimouille. M. d'Enghien +lui répondit: «Dans vos affaires particulières, je vous +servirai toujours comme j'ai fait, mais je ne le puis +ni ne le dois, quand vous vous attaquerez à mes parents; +au contraire, je les saurois bien maintenir.» +Sa grand'mère étoit de la Trimouille. Depuis, cette +affaire s'accommoda, et en 1647 M. de Rohan présida. +M. de La Trimouille prétend avoir donné cela à +la prière de M. d'Enghien; car il étoit de fort grande +importance à M. de Rohan de présider cette année-là: +mais il n'y eut pas toute la satisfaction imaginable; +car, comme il fut question de députer à l'ordinaire, +pour apporter le cahier à la cour, on trouva bon de +faire faire le compliment qu'on devoit à la Reine, en +qualité de gouvernante, par celui qui seroit député. +Cossé, cadet de Brissac, voulut avoir cet emploi, et lui +fit demander sa voix de la part du maréchal de La Meilleraie, +à qui il avoit obligation; car le maréchal, à la +prière de M. le Prince, l'avoit été recevoir à une demi-lieue +hors la ville (c'étoit à Nantes), et avoit fait tirer +<span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span> +le canon. Depuis, il avoit fort bien vécu avec lui. M. de +Rohan, au lieu de dire qu'il accordoit tout à la prière +de M. le maréchal, demanda vingt-quatre heures. Le +maréchal crut que durant ce temps-là il vouloit cabaler +contre Cossé. Il lui envoya Marigny-Malnoë, sur +l'heure du dîner, qui aigrit un peu les choses, car il +pressa fort, selon l'ordre qu'il avoit, de demander à +M. de Rohan sa voix sur-le-champ, qui ne la voulut +point donner. Le maréchal, dès l'après-dînée, fit présider +Cossé sur une prétention mal fondée que ceux de +Brissac ont renouvelée.</p> + +<p>Depuis le support du maréchal, M. de Rohan n'eut +ni l'esprit ni le cœur d'aller se présenter seul à la porte +des Etats, pour, s'il étoit refusé, prendre la poste et +venir faire ses plaintes à la cour. Non content de cela, +le maréchal le chassa de Nantes. Madame de Rohan +lui chanta pouille, et lui dit qu'il maltraitoit une personne +d'une maison où c'est tout ce qu'il auroit pu prétendre +que d'y être page. Le marquis d'Asserac, si je +ne me trompe, et un autre accompagnoient madame de +Rohan: c'étoient des braves, des gladiateurs. Asserac +pensa dire que s'il n'étoit maréchal de France, il étoit +du bois dont on les faisoit. «Vous avez raison, lui répondit +le maréchal, quand on en fera de bois, je +crois que vous le serez.»</p> + +<p>Cossé fut dépêché comme député à la cour. En partant, +il fit dire par La Piaillière, capitaine des gardes +du maréchal, à un brave, nommé Fontenailles, que +Chabot avoit mené avec lui, que si M. de Rohan avoit +quelque mal au cœur de ce qui s'étoit passé, M. de +Cossé s'en alloit à Angers, et seroit six jours en chemin +exprès, afin qu'on le pût joindre facilement. Cela décria +<span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span> +un peu M. de Rohan, car Cossé n'est pas même en +trop bonne réputation.</p> + +<p>Le cardinal Mazarin, qui avoit dessein, peut-être dès +ce temps-là, de faire alliance avec le maréchal, se déclara +pour lui, et demanda à Cossé sa parole. Depuis, +on voulut faire accroire à M. de Rohan qu'il vouloit +cabaler avec le parlement de Bretagne, parce qu'il étoit +mal satisfait des Etats; c'est que le parlement prétendoit +qu'il lui appartenoit de vérifier ce qu'on vouloit +lever sur les fouages, outre le don gratuit; mais parce +que la vérification étoit hasardeuse, qu'on étoit pressé +d'argent, et que les partisans ne vouloient point traiter +sans cela. Le maréchal offrit de lever ce droit sans +vérification, et pour cela il eut tous les rieurs de son +côté, et on lui envoya de la cour tout ce qu'il avoit demandé. +Depuis, M. de Rohan et le maréchal firent la +paix.</p> + +<p>Il fut encore en Bretagne l'année suivante, où l'on +fit une assez plaisante chose à madame de Rohan. Elle +fut conviée à une comédie chez quelques particuliers; +les comédiens, à la farce, représentèrent une héritière +qui étoit recherchée par trois hommes: elle leur +dit qu'elle se donneroit à celui qui danseroit le mieux. +L'un danse la bourrée, le second la panavelle et le +dernier la <em>chabotte</em>; elle choisit le dernier. Madame +de Rohan, au lieu de dissimuler, fut si sotte qu'elle +éclata et sortit de l'assemblée. On dit aussi que les Jésuites +de Rennes, pensant bien obliger M. de Rohan, +firent jouer par leurs écoliers toute l'histoire de ses +amours.</p> + +<p>Ils traitèrent ensuite du gouvernement d'Anjou; ils +y vécurent fort simplement, mais mademoiselle Chabot +<span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span> +étoit bien fière. A Rennes, une femme de conseiller, +il y en a de bonne maison, voyant que cette fille +vouloit passer devant elle, la retint par sa robe, et, +prenant le devant, lui dit: «Mademoiselle, ce n'est +pas votre tour à passer: vous attendrez, s'il vous +plaît, que vous soyez mariée.»</p> + +<p>Madame de Rohan devint laide, dès son premier +enfant, et fort chagrine; peut-être étoit-ce de n'avoir +eu qu'une fille<a name="FNanchor_86" id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>.</p> + +<p>La guerre de Paris leur alloit être funeste, car +Tancrède, que sa mère renvoya à Paris, pour profiter +de l'occasion, alloit être reçu duc de Rohan au Parlement, +et eût bien fait de la peine à Chabot, car il étoit +brave, et ses Bretons l'eussent mis en possession des +terres de la maison de Rohan; mais il fut tué auprès +du bois de Vincennes, en une misérable rencontre<a name="FNanchor_87" id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>. +Se sentant blessé à mort, il ne voulut jamais dire qui +il étoit, et parla toujours hollandois. Il avoit été mené +au bois de Vincennes.</p> + +<p>Ce garçon disoit: «M. le Prince me menace, il dit +qu'il me maltraitera; mais il ne me fera point quitter +le pavé.» Un jour que Ruvigny, qui s'étoit attaché à +la mère, lui disoit qu'il se tuoit à faire tant d'exercices +violents: «Voyez-vous, répondit-il, monsieur, en +l'état où je suis, il ne faut pas s'endormir; si je ne +vaux quelque chose, il n'y a plus de ressources pour +<span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span> +moi.» On eut raison de dire à madame de Rohan, la +fille, en des vers qu'on lui envoya:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div class="line">On termine de grands procès</div> +<div class="line">Par un peu de guerre civile<a name="FNanchor_88" id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>.</div> +</div></div></div> + +<p>C'est pourtant dommage, car le roman eût été beau, +et c'eût été bien employé que cette orgueilleuse eût +été humiliée de tout point; ce n'est pas qu'elle ne passât +assez mal son temps, car Chabot coquettoit partout, +et elle étoit jalouse en diable; d'ailleurs il lui +coûtoit un million quand il est mort, quoiqu'il eût +hérité de tous ses frères, et qu'il lui fût venu du +bien.</p> + +<p>Madame de Rohan envoya à Romorantin un gentilhomme +breton, nommé Portman, faire compliment +à sa mère sur la mort de Tancrède, mais comme de +lui-même; il ne lui dit rien de la part de monsieur ni +de madame de Rohan, seulement il lui témoigna qu'ils +avoient dessein de se remettre bien avec elle. Elle répondit +qu'elle en verroit des preuves, lorsqu'elle seroit à +Paris, parce qu'elle étoit résolue de poursuivre sa justification. +A son arrivée à Paris, Portman l'assura que +madame de Rohan sa fille, et monsieur son mari, se disposoient +à lui donner satisfaction sur la reconnoissance +de monsieur son fils, pourvu que de leur part ils fussent +en sûreté, et qu'ils consentoient qu'on assemblât des +avocats qui s'accordassent des formes, pour mettre +à couvert l'honneur des uns et des autres, et que pour +le bien on s'en rapporteroit à des arbitres. Madame +<span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span> +de Rohan la mère demanda qu'il fût nommé deux +arbitres de chaque côté, l'un de robe, et l'autre d'épée, +et cela, afin que ces personnes de qualité jugeassent +des difficultés que feroient les avocats, qui souvent, +disoit-elle, en font de fort inutiles.</p> + +<p>Trois jours après, le même gentilhomme retourna +assurer madame de Rohan de tout ce qu'elle avoit proposé; +mais quand ce fut au fait et au prendre, ils +n'exécutèrent rien; dont la bonne femme se plaignit +à la Reine, et se soumit, à en croire M. le Prince, au +moins pour le bien. Pour la reconnoissance de son fils, +elle disoit que ce n'étoit point une affaire d'animosité, +mais une pure nécessité de ne pas demeurer dans le +crime de supposition dont elle a été accusée; car, sur +cela, on lui pourroit faire perdre son douaire.</p> + +<p>Depuis, elle demanda qu'on lui laissât enterrer +Tancrède à Genève avec son père, et qu'elle feroit les +frais du tombeau et de l'épitaphe de son mari, dont sa +fille s'étoit chargée. La cour promit d'être neutre en +cette affaire; elle espéroit donc d'obtenir tout ce qu'elle +voudroit de la république de Genève, quand à Bordeaux +on trouva moyen d'obtenir une lettre du Roi, +adressée aux seigneurs de Genève, fort injurieuse pour +elle. Au retour de Bordeaux, elle en donna copie à +Ruvigny, qui, avec madame de Chevreuse, qu'il fit +agir, pressa fort le cardinal d'en parler à la Reine. Il +vétilla, disant toujours qu'il ne savoit ce que c'étoit: +la Reine le nia aussi. Brienne dit que si on le faisoit +parler, il diroit qu'il avoit signé cette lettre. La bataille +de Rethel vint là-dessus, et ensuite toute la seconde +guerre de Paris. Depuis, madame de Rohan les +fit rechercher d'accord avec le prince de Guémené.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span> +Madame de Rohan la mère est fort inquiète; elle +fut deux ou trois ans durant, tantôt à Alençon, tantôt +ailleurs. Une fois elle ne savoit lequel prendre de +Caen, d'Alençon, de Tours et de Blois; elle croit toujours +que l'air est meilleur au lieu où elle n'est pas +qu'au lieu où elle est; elle disoit plaisamment: «Hélas! +j'allois autrefois à la petite poste de la cour de +Charenton; mais j'y suis étouffée par cette foule d'Altesses +de mademoiselle de Bouillon, de La Trimouille, +de Turenne, etc., etc.»</p> + +<p>Vers ce temps-là, un portier de Charenton, nommé +Rambour, alla trouver Haucour, frère de mademoiselle +d'Haucour, et lui demanda s'il vouloit voir le +vrai fils de M. de Rohan; il dit que oui. Le portier lui +amène un garçon de dix-sept à dix-huit ans, bien fait, +mais qui avoit quelque chose de fou dans les yeux: il +faisoit, disoit-on, un roman.</p> + +<p>Madame de Rohan se plaignit de Haucour, et vouloit +faire voir la fausseté de cette affaire, quand M. le +premier président, qui crut que l'honneur d'un couvent +où ce garçon avoit été nourri étoit engagé, en fit +bien de la difficulté. On dit que ce garçon est fils de +M. de Guise et de madame d'Amené.</p> + +<p>Un jour de cène, elle rencontra sa fille, tête pour +tête, allant à la communion; cela l'outra: elle en +pleura une grande demi-heure. La fille avoit accoutumé +d'attendre, depuis leur rupture, que sa mère eût +fait. Le reste, la mort de M. de Rohan-Chabot et la +réconciliation de la mère et de la fille se trouveront +dans les Mémoires de la Régence.</p> + +<h2 class="p4">PARDAILLAN D'ESCANDECAT.</h2> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span></p> + +<p class="p2">Armand, ou Pardaillan d'Escandecat, étoit d'une noblesse +un peu douteuse, car on disoit que son père avoit +fait fortune auprès de Henri <span class="smcap">IV</span>, et que de son estoc c'étoit +peu de chose. Il rompit avec madame de Rohan sur un +rien: elle vouloit qu'il s'obligeât à lui laisser passer +tous les hivers à Paris; peut-être prit-elle ce prétexte, +et qu'elle avoit reconnu que ce n'étoit qu'un fat. +Il épousa pourtant depuis la sœur du marquis de Malause +qui vient d'un bâtard de Bourbon du sang royal. +Cet homme, avec six criquets, vouloit passer tout le +monde sur le chemin de Charenton. Il passe le comte +de Roussy, qui, ce jour-là, n'avoit que quatre chevaux, +mais bons; le cocher du comte le repassoit de +temps en temps: Pardaillan ne le put souffrir, et par +une extravagance inouie, il monte sur un cheval qu'avoit +son page, et, en passant au galop devant le carrosse +du comte de Roussy, il cria d'un ton goguenard: +<em>J'aurai au moins le plaisir d'être le premier à Paris</em>. +Il ne dit pas vrai, car à peine fut-il dans le faubourg +Saint-Antoine, que voilà un orage qui le mouilla +comme une carpe avant qu'il pût se mettre à couvert +sous un auvent, où le comte le trouva qui attendoit +son carrosse.</p> + +<p>A l'âge de quarante-cinq ans il fit un voyage à Paris, +dans le temps que les dentelles étoient défendues. Il +avoit un porte-feuille dans son carrosse; il tiroit les +<span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span> +rideaux, et, à la porte des maisons, il prenoit du linge +à dentelles, puis l'ôtoit quand il étoit entré dans son +carrosse.</p> + +<p>Il se mit dans la tête qu'il étoit le meilleur comédien +du monde, et, montant sur une table, il jouoit un rôle +devant quiconque le vouloit ouïr.</p> + +<p>On dit qu'à la terre où il demeuroit à la campagne, +il y avoit d'ordinaire une sentinelle au haut d'une +tour; et quand on découvroit quelqu'un qui venoit +faire visite, la sentinelle sonnoit une cloche, et alors le +maître, la maîtresse et leurs enfans se paroient pour +recevoir la compagnie.</p> + + +<h2 class="p4">FONTENAY COUP-D'ÉPÉE,<br /> +<span class="medium">LE CHEVALIER DE MIRAUMONT.</span></h2> + +<p class="p2">Fontenay fut nommé <em>Coup-d'Epée</em>, à cause de sa +bravoure. J'ai appris que ce fut à cause d'un furieux +coup d'épée dont il abattit une épaule à un sergent qui +le vouloit mener en prison: il étoit sur un cheval de +poste et revenoit de l'armée; il avoit de l'or sur son +habit, et l'or avoit été défendu depuis quelques jours. +On dit qu'une fois un autre gladiateur et lui s'étant rencontrés +tête pour tête au tournant du pont Notre-Dame, +chacun voulut avoir le haut du pavé. Notre +homme dit à l'autre d'un ton de rodomont pensant +l'intimider: «Je m'appelle <em>Fontenay-Coup d'Epée</em>.—Et +<span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span> +moi, répondit l'autre, <em>La Chapelle Coup de +Canon</em>.» Ils mirent l'épée à la main, mais on les sépara.</p> + +<p>Fontenay étoit de fort amoureuse manière: il a cajolé +une infinité de personnes; et quoique ce fût une +fille à qui il en contoit, il ne l'appeloit jamais autrement +que <em>Belle Dame</em>. La principale belle dame qu'il +cajola ce fut madame de Bragelonne du Marais; il fit +mille folies pour elle; et enfin n'en étant pas satisfait, +sur quelque jalousie qu'il lui prit, un beau jour, comme +elle entendoit la messe dans les Petits-Capucins<a name="FNanchor_89" id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>, il +s'alla mettre à genoux auprès d'elle, et lui dit, prenant +Dieu à témoin, s'il n'étoit pas vrai qu'elle étoit la +plus ingrate du monde de lui faire des infidélités +comme elle lui en faisoit,» et en pleurant il lui rendit +des bracelets et autres bagatelles qu'elle lui avoit +données. «Mais il faut, lui dit-il, que vous me rendiez +mon cœur; je vous donne deux jours pour cela, et +n'y manquez pas.»</p> + +<p>Une fois il aimoit une femme dont il jouissoit; cette +femme, soit qu'elle fût lasse de lui, car il étoit fort +quinteux, ou qu'en effet elle se voulût retirer, lui déclara +qu'elle vouloit changer de vie, et le pria de ne +plus venir chez elle. Lui n'en fit que rire: il y retourne, +mais il trouve, comme on dit, visage de bois. +Que fait-il? Après avoir bien harangué, il trouve moyen +d'avoir un pétard, et l'attache à la porte de cette +femme. Elle qui connoissoit le pélerin, et qui étoit une +espèce d'Amazone, ouvre une trappe de cave qui étoit +<span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span> +à l'entrée de l'allée, et se tient au bout de l'ouverture +avec deux pistolets. Je m'étonne qu'ils ne s'accordoient +mieux, car c'étoit là une vraie nymphe pour un Coup +d'Epée. Le pétard fait son effet, et le capitan entroit +déjà par la brèche, criant: Villegagnée! quand il trouve +ce nouveau retranchement qui l'oblige à faire retraite.</p> + +<p>Un autre extravagant, amoureux à Turin d'une +femme logée devant ses fenêtres, n'en pouvant venir à +bout, envoya emprunter deux fauconneaux du gouverneur +de la citadelle, qui étoit François, tout aussi bien +que lui. Il lui fit accroire que c'étoit pour un divertissement +qu'il vouloit donner à sa dame. Quand il les +eut, il les braque à la fenêtre de son grenier contre la +maison de cette femme, et puis l'envoie sommer de se +rendre.</p> + +<p>Une autre fois, en une compagnie, au lieu d'entretenir +les dames, Fontenay se mit à cajoler la suivante +de la maison, et plus tôt qu'on ne s'en fût aperçu, il la +poussa dans une garde-robe; là, il se met en devoir de +faire ce pourquoi il étoit entré, sans avoir seulement +songé à fermer la porte. La fille crie; tout le monde +veut aller au secours: Fontenay prend un chenet, et +les épouvante, de sorte qu'on fut contraint de parlementer +avec lui, et de le laisser sortir bagues sauves et +tambour battant.</p> + +<p>Il ne sortit pas à si bon marché d'une aventure qu'il +eut auprès de l'Arsenal. Il étoit allé au sermon aux Célestins, +où il voulut faire quelque insulte à un bourgeois +qui, ne s'épouvantant pas de ses rodomontades, +lui donna un beau soufflet: il n'osa faire du bruit dans +l'église. Il sortit, et se mit à se promener sous les arbres +du Mail en attendant que le sermon fût achevé. +<span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span> +Je vous laisse à penser s'il étoit en belle humeur: il se +promenoit le manteau sur le nez et le chapeau enfoncé; +c'étoit un dimanche, et il y avoit, entre autres menues +gens, un garçon menuisier qui dit à l'autre en lui montrant +Fontenay: «Ardez<a name="FNanchor_90" id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>, en voilà un qui est en +colère.» Fontenay, dont la bile n'étoit déjà que trop +émue, met l'épée à la main pour donner sur les oreilles +à ce garçon; mais le menuisier avoit une estocade sous +son bras: ç'avoit été un laquais-gladiateur; il se défend, +et comme son épée étoit beaucoup plus longue, +il blesse notre capitan à la cuisse et le laisse à terre. Ses +amis, en ayant eu avis, le vinrent quérir, et il fut contraint +de se railler lui-même d'avoir été battu en si peu +de temps et de deux façons différentes par un bourgeois +et par un garçon menuisier.</p> + +<p>Il étoit un jour chez madame Des Loges; c'étoit un +peu après le siége de La Rochelle. Madame Des Loges +contoit fort agréablement un voyage qu'elle venoit de +faire en Saintonge: elle y alloit, disoit-elle, de temps +en temps, pour raccommoder ce que M. Des Loges +avoit gâté. Une sotte femme d'un conseiller huguenot, +nommée madame Madelaine, alla parler de l'embarras +où les Huguenots étoient ici durant le siége de La Rochelle. +«J'étois retirée, disoit-elle, chez mon oncle +d'Arbaud, secrétaire d'Etat, avec tous mes enfants; +nous n'avions qu'une chambre; ma fille me demandoit +ses nécessités; je ne savois où mettre sa chaise.—Fi! +fi! vilaine, lui dit brusquement Fontenay, +ne parlez point ici de m.....»</p> + +<p>Une fois il rencontra à onze heures du soir, dans la +<span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span> +rue, une fille qui pleuroit; sa maîtresse la venoit de chasser. +Il la trouva assez jolie: il lui demanda si elle vouloit +venir servir sa femme; elle y va: mais elle fut bien +étonnée quand elle vit que ce n'étoit qu'un garçon. Il +lui offre la moitié de son lit; elle le refuse: il l'enferme +et la tient six semaines à la prendre tantôt par +menaces, tantôt par douceur. Enfin, il en vient à bout, +mais il s'en lassa bientôt, et lui demanda si elle vouloit +continuer le métier ou se remettre à servir. Elle aima +mieux se remettre à servir: il la paya bien, et lui fit +trouver condition. Il étoit sujet à faire de ces tours-là. +Il leur prit une plaisante vision au chevalier de Miraumont +et à lui: ils firent attacher à la poulie de leur grenier +un grand panier d'armée, et prirent deux gros +crocheteurs, qui, quand il passoit quelque jolie fille, +en riant, la mettoient dans ce panier, et puis la guindoient +en haut. La fille n'avoit pas sitôt perdu terre +qu'elle ne pensoit qu'à se bien tenir. Quand elle étoit +en haut, si les deux galants, qui l'y attendoient, ne la +trouvoient pas de leur goût, elle retournoit incontinent +par la même voie; mais si elle leur plaisoit, ils en +faisoient ce qu'ils pouvoient.</p> + +<p>Il cajola, je ne sais où, la veuve d'un bourgeois nommé +Brunettière. Cette femme étoit jolie, jeune et sans +enfants; et quoique cet homme-là parût extravagant +et mal bâti, car il étoit tout percé de coups et quasi +estropié, elle se mit pourtant si bien dans la tête qu'il +la vouloit épouser, que quoiqu'il lui eût dit depuis mille +fois qu'il n'y avoit jamais pensé, et qu'il en disoit autant +à toutes les veuves et à toutes les filles, elle ne +laissa pas de le croire, de l'aimer et d'être dans une +<span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span> +profonde mélancolie jusqu'à ce qu'elle l'eût vu marié +avec une autre; après, elle se guérit quand elle n'eut +plus d'espérance.</p> + +<p>Voici comment Fontenay se maria: il eut connoissance +d'une grosse mademoiselle Des Cordes, veuve +d'un auditeur des comptes, qui étoit mort incommodé, +de sorte que cette femme n'avoit pu retirer toutes ses +conventions matrimoniales; elle vivotoit tout doucement, +et alloit manger chez madame Rouillard et chez +madame Le Lièvre, de la rue Saint-Martin, qui étoient +des femmes riches et ses voisines. Fontenay, alors capitaine +aux gardes, la trouva à son goût; elle étoit gaie +et agissante. Le mariage fut fait du soir au matin: cette +fois-là il trouva chaussure à son pied, car c'étoit une +maîtresse femme qui le rangea si bien, qu'on dit que +de peur il s'alla cacher une fois dans le grenier au foin. +Cela excuse Barinière que Fontenay Coup-d'Epée ait +choisi même retraite que lui. Il ne dura guère, et elle +s'est remariée.</p> + +<p>Pour le chevalier de Miraumont, son camarade, ce +fut aussi un brave. Il y avoit certaines gardes d'épée +qu'on appeloit <em>à la Miraumont</em>. C'étoit un assez plaisant +homme. «Mon père, disoit-il, fit un jour apporter +une demi-douzaine d'œufs frais pour déjeûner. +J'en mangeai quatre; mon père me dit:—Vous +êtes un sot.—Je lui répondis: «Vous avez +menti, vieux b....., et quelques autres petites paroles +de fils à père...»</p> + +<p>Un jour qu'une femme, à qui il devoit de l'argent, +l'étoit venu trouver qu'il étoit encore au lit, pour +l'empêcher d'y revenir une autre fois, il l'alla conduire +<span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span> +jusqu'à la porte de la rue tout nu, car il couchoit +toujours sans chemise; elle ne put jamais s'en +empêcher. «Je vous rendrai, lui disoit-il, ce que je +vous dois.»</p> + +<p>On dit que lui, Fontenay, et quelques autres extravagants +voulurent éprouver de quelle façon on tombe +quand on est sur un arbre que l'on a coupé par le pied. +On ne m'a su dire s'il y en eut de blessés.</p> + +<h2 class="p4">FERRIER,<br /> +<span class="medium">SA FILLE ET TARDIEU.</span></h2> + +<p class="p2">Ferrier étoit un ministre de Languedoc, qui avoit +tant de dons de nature pour parler en public, que, +quoiqu'il ne fût ni docte ni éloquent, il passoit pourtant +pour un grand personnage dans sa province; il +étoit patelin, populaire, et pleuroit à volonté; de +sorte qu'il avoit tellement charmé le peuple, qu'il le +menoit comme il vouloit.</p> + +<p>Durant un synode où il présidoit, une des meilleures +églises du Languedoc vaqua; il y avoit un jeune proposant +de sa connoissance qui ne savoit quasi rien +alors, mais qui depuis fut un habile homme. Ferrier +lui dit qu'il falloit avoir cette église: «Laissez-moi +faire.» Il dit à la compagnie que les députés d'une +telle église avoient jeté les yeux sur un tel, qu'il falloit +l'examiner. On donne un texte au jeune homme pour +le lendemain. Ce garçon se défioit extrêmement de ses +<span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span> +forces; Ferrier lui dit à peu près comme il s'y falloit +prendre, tant pour le sermon que pour la prière. La +prière faite, le président fait un grand soupir, comme +s'il avoit été touché; puis, dès le milieu de l'exorde, il +s'écria: <em>Bon!</em> Tout le monde, qui le regardoit comme +un oracle, ne douta pas que ce sermon ne fût bon, +puisqu'il l'approuvoit; et le jeune homme eut comme +cela cette église.</p> + +<p>M. Le Fauscheur, un de nos ministres de Paris, qui a +fait le <em>Traité de l'action de l'orateur</em>, m'a dit qu'il s'étoit +trouvé à un synode où l'on avoit ordonné à Ferrier de +faire une lettre pour le Roi. Il la lut à l'assemblée, et +sa belle voix leur imposa tellement, qu'ils en furent +comme ravis; un, entre autres, pria le modérateur +qu'on lui laissât lire en son particulier cette lettre; +mais il en fut incontinent désabusé, et en donna avis +aux principaux; eux le dirent à Ferrier, et lui marquèrent +les endroits. Il reprit sa lettre, et l'ayant relue +en leur présence, ils furent encore dupés une seconde +fois; enfin, les plus sages s'avisèrent de la corriger sans +en rien dire, et on n'y laissa pas une période entière, +tant il y avoit de choses à changer. C'était l'homme +du monde le plus avare, jusque là que quand il étoit +député en quelque synode, il vivoit si mesquinement, +et recherchoit avec tant de soin les repues-franches, +qu'il épargnoit les deux tiers de ce qu'on lui donnoit +pour sa dépense.</p> + +<p>Un homme de cette humeur était aisé à corrompre: +aussi, lorsque, après la mort de Henri <span class="smcap">IV</span>, on eut résolu +de sonder si on pouvoit gagner quelques ministres, +celui-ci alla au-devant de ceux qui offroient des pensions +de la cour. Pour cela et pour d'autres choses, il +<span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span> +fut déposé. Comme on parloit de le déposer, il dit: +«Je m'en vais les faire tous pleurer.» En effet, il +prôna si bien qu'ils pleurèrent tous; mais cela n'empêcha +pas à la fin qu'on ne passât outre. Après il fit un +voyage à la cour, et en revint en poste avec un manteau +doublé de panne verte, pourvu de la charge de lieutenant +criminel au présidial de Nîmes. Le peuple, dont +la plus grande part est de la religion, quoique Ferrier +ne se fût point encore révolté, s'émut contre lui, et il +eut de la peine à se sauver. La nuit, par l'aide d'un de +ses amis, il sortit de la ville et alla faire ses plaintes à +la cour. Il ne retourna pas pourtant à Nîmes; il vendit +sa charge, et il demeura à Paris. Là, il ne se fit pas +catholique tout d'abord; il fit bien des cérémonies +avant que d'en venir là, et ne fit point abjuration qu'il +ne fut assuré d'une bonne pension que le cardinal Du +Perron lui fit donner par le clergé. Cependant, comme +il étoit fourbe, il les tenoit toujours en jalousie, et entretenoit +commerce avec M. Du Plessis-Mornay. Il +lui avoit fait si bien espérer qu'il reviendroit, que +M. Du Plessis avoit eu promesse d'une place de professeur +en l'académie de Bâle en Suisse, où Ferrier +lui faisoit accroire qu'il transporteroit tout son bien, +et qu'il s'y retireroit dès qu'il auroit vendu deux maisons +qu'il avoit à Paris: même il lui avoit promis de +faire imprimer la réfutation du livre qu'il avoit publié +en changeant de religion; car, depuis sa déposition, +il avoit étudié et s'étoit rendu savant. Mais, lorsque +M. Du Plessis vint à Paris pour aller à Rouen à +l'assemblée des notables, il lui manqua de parole, et +montra bien qu'il ne faisoit cela que pour tenir, comme +<span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span> +j'ai dit, les autres en jalousie; car M. Du Plessis lui +ayant écrit qu'il le prioit de le venir trouver en maison +tierce, afin de conférer à loisir et en secret, Ferrier +épia l'heure que M. Du Plessis étoit avec des évêques +et des chevaliers de l'ordre, et, entrant, courut +l'embrasser, et lui dit tout haut qu'il n'y avoit point +de différence de religion qui l'empêchât de lui rendre +ce qu'il lui devoit, et fit tant que les catholiques qui +se trouvèrent à cette visite crurent en effet que cet +homme pourroit bien leur échapper, et pour le retenir, +ils lui firent augmenter sa pension.</p> + +<p>Depuis, il fut connu du cardinal de Richelieu, qui +le mena au voyage de Nantes, durant lequel il coucha +toujours dans sa garde-robe, et le cardinal le goûta +tellement qu'il lui donna le brevet de secrétaire d'Etat; +auparavant il avoit fait beaucoup de dépêches, et pour +quelque affaire qui survint, il eut l'ordre de prendre la +poste pour se rendre à Paris le plus tôt qu'il lui seroit +possible. Il avoit déjà de l'âge; il n'étoit point accoutumé +à ce travail, la fièvre le prit à son arrivée à Paris, +et il en mourut au bout de huit jours avec un regret +extrême de ne pouvoir jouir de l'emploi avantageux +qui lui étoit destiné, et pour lequel il avoit pris tant +de peine.</p> + +<p>Sa femme demeura de la religion; mais ses enfants, +un fils et une fille, furent catholiques. Le fils, comme +nous verrons ailleurs, ne dura guère; la fille, devenue +héritière, fut enlevée par un M. d'Oradour de +Limousin, qui avoit aussi été de la religion, et que +M. de La Meilleraye affectionnoit. Elle fit tant la diablesse +qu'il fut contraint de la rendre. Il se paroit pour +<span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span> +tâcher à lui plaire; mais elle lui déchiroit son collet, +et le menaçoit de lui arracher les yeux s'il en venoit à +la violence.</p> + +<p>Depuis, Tardieu, lieutenant-criminel, l'épousa, car +on la lui avoit promise s'il la tiroit des mains de d'Oradour, +et il y servit; mais cette réputation qu'elle s'étoit +acquise par une si courageuse résistance, ne dura pas +long-temps, car elle devint bientôt la plus ridicule personne +du monde, et elle a bien fait voir que ç'a été plutôt +par acariâtreté qu'autrement qu'elle résista à d'Oradour.</p> + +<p>Son père étoit un homme libéral auprès d'elle; elle +a bien de qui tenir, car sa mère n'est guère moins avare +qu'elle, et le lieutenant-criminel est un digne mari +d'une telle femme. Elle étoit bien faite; elle jouoit bien +du luth; elle en joue encore; mais il n'y a rien plus +ridicule que de la voir avec une robe de velours pelé, +faite comme on les portoit il y a vingt ans, un collet +de même âge, des rubans couleur de feu repassés, et +de vieilles mouches toutes effilochées, jouer du luth, +et, qui pis est, aller chez la Reine. Elle n'a point d'enfants; +cependant sa mère, son mari et elle n'ont pour +tous valets qu'un cocher: le carrosse est si méchant et +les chevaux aussi, qu'ils ne peuvent aller; la mère leur +donne l'avoine elle-même; ils ne mangent pas leur +soûl.</p> + +<p>Elles vont elles-mêmes à la porte. Une fois que quelqu'un +leur étoit allé faire visite, elles le prièrent de leur +prêter son laquais pour mener les chevaux à la rivière, +car le cocher avoit pris congé. Pour récompense, elles +ont été un temps à ne vivre toutes deux que du lait +d'une chèvre. Le mari dit qu'il est fâché de cette mesquinerie. +<span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span> +Dieu le sait! Pour lui il dîne toujours au cabaret +aux dépens de ceux qui ont affaire de lui, et le +soir il ne prend que deux œufs. Il n'y a guère de gens +à Paris plus riches qu'eux. Il a mérité d'être pendu deux +ou trois mille fois. Il n'y a pas un plus grand voleur au +monde.</p> + +<p>Le lieutenant-criminel logeoit de petites demoiselles +auprès de chez lui, afin d'y aller manger; il leur faisoit +ainsi payer la protection.</p> + +<p>Sa femme le suivoit partout: elle coucha avec lui à +Maubuisson; le matin, comme ils partoient, les moutons +alloient aux champs: «Ah! les beaux agneaux! +dit-elle.» Il lui en fallut mettre un dans le carrosse.</p> + +<p>Elle demanda une fois à souper au valet-de-chambre +d'un marquis qui avoit une affaire contre un filou, qu'il +vouloit faire pendre: il lui refusa; elle alla avec son +mari souper chez leur serrurier.</p> + +<p>Le lieutenant dit à un rôtisseur qui avoit un procès +contre un autre rôtisseur: «Apporte-moi deux couples +de poulets, cela rendra ton affaire bonne.» Ce +fat l'oublia; il dit à l'autre la même chose; ce dernier +les lui envoya avec un dindonneau. Le premier envoie +ses poulets après coup; il perdit, et pour raison; le bon +juge lui dit: «La cause de votre partie étoit meilleure +de la valeur d'un dindon.»</p> + +<p>M. l'évêque de Rennes, frère aîné du maréchal de +La Mothe, alla en 1659 pour parler au lieutenant-criminel; +sa femme vint ouvrir, qui lui dit que le lieutenant-criminel +n'y étoit pas, mais que s'il vouloit faire +plaisir à madame, il la meneroit jusqu'à l'hôtel de Bourgogne, +où elle vouloit aller voir l'<em>Œdipe</em> de Corneille. +Il n'osa refuser, et, la prenant pour une servante, il lui +<span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span> +dit: «Bien, allez donc avertir madame.» Elle s'ajusta +un peu, et puis revint. Lui, lui disoit: «Mais madame +ne veut-elle pas venir?» Enfin, elle fut contrainte de +lui dire que c'étoit elle. Il la mena, mais en enrageant. +Elle vouloit qu'il entrât avec elle; il s'en excusa, et lui +envoya le carrosse du premier qu'il rencontra pour la +ramener<a name="FNanchor_91" id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>.</p> + +<h2 class="p4">DU MOUSTIER<a name="FNanchor_92" id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>.</h2> + +<p class="p2">Du Moustier étoit un peintre en crayon de diverses +couleurs; ses portraits n'étoient qu'à demi et plus petits +que le naturel. Il savoit de l'italien et de l'espagnol; +je pense qu'il aimoit fort à lire, et il avoit assez de livres. +C'étoit un petit homme qui avoit presque toujours +une calotte à oreilles, naturellement enclin aux +femmes, sale en propos, mais bon homme et qui avoit +de la vertu. Il étoit logé aux galeries du Louvre +<span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span> +comme un célèbre artisan<a name="FNanchor_93" id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>; mais sa manière de +vivre et de parler y attiroit plus les gens que ses ouvrages. +Son cabinet étoit pourtant assez curieux: il y +avoit sur l'escalier une grande paire de cornes, et au +bas: «Regardez les vôtres;» et au bas de ses livres: +«Le diable emporte les emprunteurs de livres.»</p> + +<p>Il y avoit une tablette où il avoit écrit: <em>Tablette des +sots</em>: le père Arnoul, confesseur du Roi, qui étoit +un glorieux Jésuite, lui demanda qui étoient ces sots. +«Cherchez, cherchez, lui dit-il, vous vous y trouverez.» +Un autre Jésuite s'y trouva effectivement, et lui ayant +demandé pourquoi, sans se nommer, Du Moustier lui +répondit en grondant, car il n'aimoit point les Jésuites: +«Parce qu'il a dit que Henri <span class="smcap">IV</span> avoit été nourri de +biscuits d'acier.» A propos de livres, il contoit lui-même +une chose qu'il avoit faite à un libraire du Pont-Neuf, +qui étoit une franche escroquerie; mais il y a +bien des gens qui croient que voler des livres ce n'est +pas voler, pourvu qu'on ne les revende point après. Il +épia le moment que ce libraire n'étoit point à sa boutique, +et lui prit un livre qu'il cherchoit il y avoit long-temps. +Je crois que la plupart de ceux qu'il avoit lui +avoient été donnés.</p> + +<p>Il savoit par cœur plus de la moitié de deux volumes +in-folio de deux ministres, Aubertin et Le Faucheur, +<span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span> +sur la matière de l'Eucharistie, et il les avoit +peints, et un autre aussi nommé Daillé. Du Moustier +n'étoit catholique qu'à gros grains.</p> + +<p>Il avoit un petit cabinet séparé plein de postures de +l'Arétin. Outre cela il savoit toutes les sales épigrammes +françoises. J'ai vu un de ses cousins germains à +Rome, du même métier, qui savoit aussi mille vers +comme cela.</p> + +<p>Il n'aimoit pas plus les médecins que les Jésuites, et +il les appeloit <em>les magnifiques bourreaux de la nature</em>.</p> + +<p>Le premier président de Verdun<a name="FNanchor_94" id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a> désira de le voir; +un de ses amis le voulut mener. «Je ne suis ni aveugle +ni enfant, j'irai bien tout seul,» répondit-il. Il +y va; le premier président donnoit audience à beaucoup +de monde; enfin, il dit: «J'ai mal à la tête.» On +fit donc sortir tout le monde; il n'y eut que Du Moustier +qui dit qu'il vouloit parler à monsieur le premier +président qui avoit souhaité de le voir; il vient et avoit +fait dire que c'étoit Du Moustier. Le premier président +lui dit: «Vous, M. Du Moustier! Vous êtes un +homme de bonne mine pour être M. Du Moustier!» +Lui regarde si personne ne le pouvoit entendre, et, +s'approchant de M. de Verdun, il lui dit: «J'ai meilleure +mine pour Du Moustier que vous pour premier +président<a name="FNanchor_95" id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>.—Ah! cette fois-là, dit le +président, je reconnois que c'est vous.» Ils causèrent +deux heures ensemble le plus familièrement du +monde.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span> +Quand il peignoit les gens il leur laissait faire tout +ce qu'ils vouloient; quelquefois seulement il leur disoit: +«Tournez-vous.» Il les faisoit plus beaux qu'ils +n'étoient, et disoit pour raison: «Ils sont si sots qu'ils +croient être comme je les fais, et m'en paient mieux.»</p> + +<p>Il avoit peint M. de Gordes, capitaine des gardes-du-corps, +par le commandement du feu Roi: «Autrement, +disoit-il, je ne m'y fusse jamais résolu, car il +est trop laid.» Il l'appeloit <em>le cadet du diable</em>.</p> + +<p>Une fois qu'il étoit chez M. d'Orléans, Du Pleix, +l'historiographe, y vint; M. d'Orléans lui fit des complimens +sur son histoire<a name="FNanchor_96" id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a>. «Il n'y a, dit Du Pleix, +que cet homme-là, montrant Du Moustier, qui soit +mon ennemi.—Votre ennemi! répondit Du Moustier; +vous ne m'avez fait ni bien ni mal. A la vérité, +je ne saurois souffrir qu'étant créature de la reine +Marguerite, vous la déchiriez comme vous faites; +puis, elle est de la maison royale: si j'avois du crédit +en France, je vous ferois châtier. Et puis, vous allez +dire qu'autrefois en France tous les hommes étoient +sodomistes, et ne se marioient qu'après s'être lassés +de garçons!»</p> + +<p>Il avoit mis sous le portrait de mademoiselle de +Rohan: <em>La princesse Gloriette</em>, et sous celui du comte +de Harcourt: <em>Le parangon des princes cadets</em>; au bas +de celui d'une madame de la Grillière, il avoit écrit: +«Elle n'a oublié qu'à payer.»</p> + +<p>Vaillant, peintre flamand, natif de Lille, qui peint +au crayon comme lui, à celles qui ne le payoient pas, +<span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span> +il faisoit comme des barreaux sur leurs portraits, et +disoit qu'il les tenoit en prison jusqu'à ce qu'elles eussent +payé.</p> + +<p>La plus belle aventure qui lui soit arrivée, c'est que +le cardinal Barberin, étant venu légat en France, durant +le pontificat de son oncle, eut la curiosité de voir +le cabinet de Du Moustier et Du Moustier même. Innocent <span class="smcap">X</span>, +alors monsignor Pamphilio, étoit en ce temps-là +dataire et le premier de la suite du légat; il l'accompagna +chez Du Moustier, et voyant sur la table +l'Histoire du concile de Trente, de la superbe impression +de Londres, dit en lui-même: «Vraiment c'est +bien à un homme comme cela d'avoir un livre si +rare!» Il le prend et le met sous sa soutane, croyant +qu'on ne l'avoit point vu; mais le petit homme, qui +avoit l'œil au guet, vit bien ce qu'avoit fait le dataire, +et, tout furieux, dit au légat «qu'il lui étoit extrêmement +obligé de l'honneur que Son Eminence lui +faisoit; mais que c'étoit une honte qu'elle eût des +larrons dans sa compagnie;» et sur l'heure, prenant +Pamphile par les épaules, il le jeta dehors en l'appelant +<em>bourgmestre de Sodome</em>, et lui ôta son livre.</p> + +<p>Depuis, quand Pamphile fut créé pape, on dit à Du +Moustier que le pape l'excommunieroit et qu'il deviendroit +noir comme charbon. «Il me fera grand plaisir, +répondit-il, car je ne suis que trop blanc.» Malherbe, +comme vous avez vu, dit quasi la même chose +à M. de Bellegarde, et le maréchal de Roquelaure +avant eux eut la même pensée. Henri <span class="smcap">IV</span> lui dit un +jour: «Mais d'où vient qu'à cette heure que je suis roi +de France paisible, et que j'ai tout à souhait, je n'ai +point d'appétit, et qu'en Béarn, où je n'avois point +<span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span> +du pain à mettre sous les dents, j'avois une faim enragée?—C'est, +lui dit le maréchal, que vous étiez +excommunié; il n'y a rien qui donne tant d'appétit.—Mais +si le pape savoit cela, reprit le Roi, il vous excommunieroit.—Il +me feroit grand honneur, répondit +l'autre, car je commence à être bien blanc, et je +deviendrais noir comme en ma jeunesse.»</p> + +<p>A la mort de Du Moustier, le chancelier, par l'instigation +des Jésuites, fit acheter tous les livres qu'il +avoit contre eux et les fit brûler.</p> + +<h2 class="p4">LE PRÉSIDENT LE COGNEUX<a name="FNanchor_97" id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>.</h2> + +<p class="p2">Le père du président Le Cogneux étoit maître des +comptes<a name="FNanchor_98" id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>; il y a deux ans ou environ que son fils, +reçu président au mortier comme lui<a name="FNanchor_99" id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>, en une audience +de l'édit, menaça un avocat de l'envoyer en +bas. Les avocats, irrités de cela, recherchèrent sa naissance, +et ils trouvèrent que le père du maître des +comptes étoit procureur et fils d'un potier d'étain, qui +fut surnommé <em>Le Cogneux</em>, à cause qu'il cognoit sans +cesse<a name="FNanchor_100" id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span> +Le feu président, comme j'ai dit ailleurs, eut sa +charge pour rien. Etant chancelier de Monsieur, et +étant veuf pour la seconde fois, il prétendoit être cardinal<a name="FNanchor_101" id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a>. +Puy-Laurens et lui, voyant qu'on se moquoit +d'eux, firent aller leur maître en Lorraine. Puy-Laurens, +amoureux de la princesse de Phalsbourg, croyoit +l'épouser, et vouloit être beau-frère de son maître. Le +Cogneux, dit-on, s'opposa au mariage de la princesse +Marguerite, aujourd'hui madame d'Orléans, et ce fut +pour cela qu'on l'envoya à Bruxelles pour cabaler avec +la Reine-mère et l'infante; et après on lui manda qu'il +y demeurât.</p> + +<p>Ç'a été toujours un homme assez extraordinaire. Il +lui prit envie à Bruxelles, étant en colère contre ses +gens, d'essayer si on ne pouvoit vivre sans valets. Il +donna congé à tous ses domestiques pendant trois mois, +se mit dans une chambre tout seul, faisoit son lit, alloit +au marché et mettoit son pot au feu; mais il en fut +bientôt las.</p> + +<p>Il avoit un peu la mine d'un arracheur de dents; +cela n'empêcha pas qu'avant d'aller en Lorraine, +comme il étoit en crédit chez Monsieur, il n'eût eu une +belle galanterie avec une madame Guillon, femme +d'un conseiller au parlement, qu'on appeloit <em>le teston +rogné du palais</em>, parce qu'il n'avoit point de lettres. +<span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span> +Cet homme l'avoit épousée pour sa beauté, fut déshérité +à cause de ce mariage; mais, après la mort du +père, son frère et lui s'accommodèrent. Elle étoit +aussi belle que personne de son temps; la Reine-mère<a name="FNanchor_102" id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a> +disoit: «<em>È bella sta Guillon mi ressemble.</em>»</p> + +<p>Le Cogneux, veuf de sa première femme, pour voir +plus commodément madame Guillon, acheta cette +maison à Saint-Cloud qu'il a eue jusqu'à sa mort, +parce qu'elle étoit vis-à-vis de celle de Guillon. Au +fort de cette amourette il se marie avec une demoiselle +de Ceriziers<a name="FNanchor_103" id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>. C'est la mère de Bachaumont, +qui n'étoit guère moins belle que madame Guillon. Au +commencement cette femme ne bougeoit d'avec la +maîtresse de son mari, et la croyoit la plus honnête +femme du monde; enfin, l'imprudence des amants lui +découvrit toute l'histoire. Le Cogneux n'osoit plus +aller chez ses amours qu'en cachette; mais madame +Guillon, pour faire dépit à cette femme, voulut +qu'elle sût que Le Cogneux la voyoit toujours; mais +le mari ne vouloit point donner ce déplaisir-là à sa +femme.</p> + +<p>Au bout de quelque temps, Le Cogneux eut jalousie +de ce qu'un avocat nommé Des-Estangs, de leurs amis, +et qui étoit de l'intrigue, avoit couché à Saint-Cloud +chez madame Guillon, et, de rage, il porte à sa femme +toutes les lettres de madame Guillon, et jure de ne la +plus voir: voilà cette femme au désespoir. Elle fit durant +quelques années toutes les choses imaginables pour +<span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span> +lui parler, et elle étoit si transportée que son confesseur +fut obligé de lui permettre de parler à cet homme, de +peur qu'elle ne se désespérât; mais elle n'en put jamais +venir à bout. Enfin, le temps la guérit, et elle se mit +dans la dévotion: je pense qu'elle vit encore. Elle disoit +à madame Pilou: «Ma chère, quand je revins de +ma folie, j'étais aux champs; ah! disois-je, je pense +que voilà de l'herbe; ce sont là des moutons: avant +cela je ne voyois pas ce que je voyois.»</p> + +<p>Comme il étoit en Angleterre avec la Reine-mère, +il lui vint fantaisie de se marier, et il épousa sa troisième +femme, qui étoit fille d'honneur de la Reine-mère. +Un gentilhomme, nommé Sémur, l'alloit épouser; +elle le pria de trouver bon qu'elle prît M. Le +Cogneux, puisque c'étoit son avantage. En revanche, +le président donna sa fille à Sémur.</p> + +<p>Cette troisième femme a eu ensuite du bien par succession. +Le président revint après la mort du cardinal +de Richelieu, et fut rétabli dans tous ses biens.</p> + +<p>Il s'avisa une fois de vouloir être dévot; quelques +jours après il se promenoit à grands pas dans sa salle, +et tout rêveur: «Qu'avez-vous? lui dit-on.—Ma foi! +répondit-il, je n'y trouve pas mon compte, je n'y suis +pas propre: il faut aller son train ordinaire.»</p> + +<p>Il appeloit sa femme <em>Présidentelle</em>, parce qu'elle +est petite: c'est une honnête femme et fort complaisante. +Il l'amena de deux cents lieues d'ici, ayant la +petite-vérole: «Tu iras bien, on t'enveloppera dans +le carrosse.» Elle n'avoit apparemment que la petite-vérole +volante.</p> + +<p>Il se mit une fois en tête de planter à Saint-Cloud, +qu'il a fait assez ajuster, sans considérer qu'il présidoit +<span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span> +à l'édit<a name="FNanchor_104" id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a>. Pour cela il falloit coucher assez souvent à +sa maison. Le matin il partoit à quatre heures avec sa +<em>Présidentelle</em>, alloit au Palais, et retournoit dîner à +Saint-Cloud; et elle, tandis qu'il étoit au Palais, s'alloit +habiller au logis. On ne sauroit trouver une plus +généreuse belle-mère; elle a fait faire aux enfants de +son mari tous les avantages qu'ils pouvoient souhaiter, +encore qu'elle eût une fille et un fils.</p> + +<p>Il aimoit les fêtes comme un écolier, et étoit assez las +de son métier de président. Étant travaillé d'une courte +haleine, il alla bâtir une grande maison au bout du +Pré-aux-Clercs pour avoir un grand jardin où se promener, +comme on lui avoit ordonné de respirer l'air +tout à son aise. A ce bâtiment on verra bien qu'il y +avoit quelque chose qui n'alloit pas bien dans sa tête. +On disoit en riant: «N'a-t-il pas raison? car il y a une +si longue traite de Paris à Saint-Cloud, qu'il faut bien +se reposer en chemin.» Pour lui, il disoit: «Je n'ai +affaire qu'à deux sortes de gens, aux plaideurs, qui me +viendront chercher en quelque lieu que je sois: ne +voilà-t-il pas une grande discrétion? et à mes amis, qui +iroient bien plus loin pour me voir.» Un jour que Ruvigny +dînoit chez lui, il le tire à la fenêtre et lui dit: +«Vous ne sauriez croire combien je suis sujet aux +vertiges!»</p> + +<p>Son fils aîné étant reçu en survivance, épousa la +veuve d'un secrétaire du conseil, nommé Galand, +<span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span> +homme de fortune, et elle fille d'un notaire<a name="FNanchor_105" id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a>: elle +pouvoit avoir deux ans plus que lui; mais, hors qu'elle +est trop grosse, elle n'étoit point mal faite et n'avoit +point eu d'enfants<a name="FNanchor_106" id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a>. Il eut un rival, c'étoit Cossé, +cadet de Brissac, qui, faisant l'offensé, prit la campagne +avec la résolution de tuer Le Cogneux, s'il ne lui +donnoit dix mille écus; il disoit que ce n'étoit pas par +avarice, et qu'il les donneroit aux pauvres, mais seulement +pour punir l'outrecuidance de ce bourgeois. +Le Cogneux, d'un autre côté, se mit dans la garde du +parlement, et ne marchoit qu'avec escorte. Tout le +monde accuse le maréchal de La Meilleraye de cette +extravagance, car, comme nous verrons ailleurs, ce +fut lui qui fit bailler au Plessis-Chivray vingt mille +écus par madame de La Basinière; mais il y avoit bien +de la différence, car il y avoit quelque chose d'écrit, +et ici celle que Cossé prétendoit étoit mariée. Le père +disoit que quand il auroit donné des coups de bâton +au maréchal, il ne seroit pas en si grand danger, que +seroit le maréchal s'il l'avoit touché du bout du doigt. +Cette fois le maréchal avoit trouvé des gens aussi fous +que lui. On dit qu'en ce temps-là cinq ou six officiers +aux gardes, tous enfants de Paris, prirent la querelle +de Le Cogneux, mais que Cossé ne voulut pas leur +faire l'honneur de tirer l'épée avec eux. Ils en firent +<span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span> +des railleries tout haut au Palais-Royal, et se disoient +l'un à l'autre, pour dire une chose impossible: «Tu +feras aussitôt cela que de faire que Cossé se batte.» +Cossé, voyant qu'on se moquoit de cette levée de bouclier, +s'en alla en Bretagne sans revenir à Paris, pour +faire qu'on crût qu'il en étoit sorti en ce dessein. Depuis, +cela s'accommoda.</p> + +<p>La femme de Le Cogneux fut bientôt repentante +de ce qu'elle avoit fait, et elle a bien payé la gloire +d'être présidente au mortier. Il est coquet naturellement. +J'ai entendu dire à un de ses amis que, dès qu'il +voyoit une eleveure<a name="FNanchor_107" id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>, il se faisoit donner un lavement; +si est-il pourtant aussi noir qu'un autre, et la +mine aussi brutale qu'on la sauroit avoir, et sa mine +ne trompe point. Il a de l'esprit quand il veut; pour la +conscience, vous en jugerez par ce que je vais écrire, +et ce que vous en verrez dans les autres Mémoires de +la Régence. Je dirai cependant que Bachaumont<a name="FNanchor_108" id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a>, +son cadet, lui vola quatre cents pistoles, et en un temps +qu'il n'en avoit guère. Ce jeune homme s'en confessa +à un Jésuite, qui dit à Le Cogneux, qui avoit fait mettre +ses valets en prison, qu'il les en fît sortir, et qu'ils +n'étoient point coupables, mais son frère; Bachaumont +soutenoit qu'il n'avoit point pris cet argent. Les +porteurs, qui avoient porté Bachaumont après le vol, +disoient que quand il retourna d'où il étoit allé, il étoit +beaucoup plus léger. Lui disoit: «C'est que je n'avois +<span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span> +pas été à la garde-robe, et que j'y fus dans cette +maison.»</p> + +<p>Revenons à la femme de Le Cogneux le jeune: elle +eut huit jours du plus beau temps du monde, car le +mari eut huit jours de complaisance. Il a l'esprit agréable +quand il lui plaît; elle étoit aussi contente qu'on +se le peut imaginer; mais, au bout de ce temps-là, on +dit qu'en une compagnie il dit, pensant dire une plaisante +chose: «Je vais revoir ma vieille;» qu'elle le +sut, et qu'elle en pensa enrager, car, outre qu'elle a +toujours été jalouse, et qu'elle a bien donné de l'exercice +à son mari sur cet article, elle a quelque chose de +fort bourgeois, et elle s'est toujours prise pour une +autre. Quand Le Camus l'aîné, son frère, voulut épouser +la fille de De Vouges, l'apothicaire, elle, qui se +voyoit dans l'opulence, car son mari avoit déjà fait +fortune, comme si le fils d'un notaire, à qui on assuroit +cent mille livres après la mort du père, eût été +bien gâté de prendre la fille d'un apothicaire avec +vingt-cinq mille écus et assez jolie, lui qui n'étoit +qu'un idiot (il l'a bien fait voir, car il s'est ruiné depuis), +elle s'y opposa, fit fermer la porte du jardin qui +alloit chez son père, et fut un an sans vouloir voir +ni le père ni le fils. M. de Maisons le père la voulut +épouser, et aussi le procureur-général Fouquet. Elle +ne voulut point être belle-mère. Feu Noailles, Cossé +et M. de Schomberg y pensèrent; elle disoit que les +gens de la cour la mépriseroient. Son beau-frère Galand +lui dit toute l'humeur de Le Cogneux, et ajouta: «Je +sais bien que vous ne manquerez pas de le lui redire; +mais je veux acquitter ma conscience.» Elle +n'y manqua pas. Le Cogneux dit à Galand: «Vous ne +<span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span> +me connoissez pas mal; mais si votre belle-sœur +veut être tant soit peu complaisante, je vivrai fort +bien avec elle.»</p> + +<p>Le grand vacarme arriva du temps de Pontoise<a name="FNanchor_109" id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>, +où Le Cogneux étoit, pour un paquet que Le Camus +apporta au secrétaire de Le Cogneux. Ce secrétaire +avoit été tout petit à elle; il y avoit dedans une lettre +par laquelle il ordonnoit à cet homme d'aller trouver +je ne sais quelle femme, et de lui donner de l'argent +pour faire aller madame de Boudarnault à Mantes<a name="FNanchor_110" id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>. +Ce secrétaire qu'elle fit venir lui dit: «Madame, si +vous me croyez vous dissimulerez; un autre recevra +la commission qu'on me donne, et n'aura pas pour +vous toutes les considérations que j'aurai; laissez-moi +faire, vous vous en trouverez bien avec le temps.» +Elle ne le veut point croire, et écrit à son mari une +lettre où il y avoit quelque chose d'assez plaisant, et +quelque chose aussi de fort offensant, et elle appeloit +ces femmes en trois endroits, <em>vos putains</em>; il y avoit +que ce seroit une belle chose que de voir arriver tout +cet attirail dans une petite ville, où rien ne se peut cacher, +et Le Cogneux, piqué de cette lettre, ordonne +quelque temps après à ce secrétaire de fermer la porte +du jardin dont nous avons déjà parlé, car il logeoit chez +sa femme, sous prétexte qu'encore qu'en allant à Pontoise +on eût ôté tout le meilleur de la maison, on pouvoit +pourtant soustraire beaucoup de choses dont il +étoit chargé par le contrat de mariage; il voulut faire +retirer en même temps les papiers; mais une dame, +<span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span> +chez qui on les avoit mis, dit que comme elle les avoit +reçus du mari et de la femme tout ensemble, elle ne pouvoit +les rendre que par l'ordre de l'un et de l'autre. +Madame Le Cogneux prend cela pour un grand outrage, +comme si le mari n'étoit pas le maître de la communauté, +et s'il n'avoit pas les papiers en sa puissance. +Le secrétaire, ayant reçu l'ordre de faire fermer la +porte du jardin, dit à madame Le Cogneux qu'il en étoit +au désespoir; elle lui dit qu'il la fît boucher; mais à +peine cette porte étoit-elle à demi bouchée qu'elle fait +l'enragée, veut battre les maçons, et la porte demeura +ainsi jusqu'au retour du président, qui la fit boucher +tout-à-fait.</p> + +<p>Madame Pilou, qui, après, se mêla de les accommoder, +dit que madame Le Cogneux mettoit en fait que +ce mauvais traitement venoit de ce qu'elle n'avoit pas +voulu donner tout son bien à Bachaumont, qui l'eût redonné +à son frère. Le président répondoit à cela qu'il +ne le voudroit pas quand sa femme le voudroit; qu'après +tout Bachaumont en seroit le maître, et que +n'ayant que deux ans moins que sa femme, il ne vivroit +apparemment guère plus qu'elle. Elle disoit aussi +qu'il ne lui donnoit que six pistoles par mois pour ses +menus plaisirs. Le secrétaire a fait voir à madame Pilou +les comptes qu'elle arrête elle-même, puis le mari les +signe. Elle a pris dix pistoles par mois pour son jeu; +mais il n'a tenu qu'à elle d'en prendre davantage. Par +malice elle avoit fait mettre sur ce compte:</p> + +<p class="left30">«<em>A madame la présidente</em>, pour faire ses dévotions<br /> +le premier dimanche du mois, <span class="i9">3 liv.............</span></p> + +<p>Trois sottes femmes, sa sœur, femme de Galand, +cadet du mari de madame Le Cogneux, car ils avoient +<span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span> +épousé les deux sœurs, madame Garnier<a name="FNanchor_111" id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a> et madame +Le Camus, qui sont deux de Vouges, sœurs, ont mis de +l'huile dans le feu, mais surtout la Galand. C'étoit une +assez belle femme, mais un peu colosse, et toujours +parée comme la foire Saint-Germain, qui faisoit la jolie +quoiqu'elle eût l'air furieusement bourgeois, et l'esprit +encore plus. Son mari n'en étoit pas trop le maître, et +ne lui a jamais montré les dents que quand, averti du +scandale que causoit un nommé Mazel, espèce de violon +qui étoit son galant, il le chassa de chez lui, et donna +quelque horion à la donzelle. On n'a jamais parlé que +de celui-là.</p> + +<p>On dit que cette acariâtre a tenu garnison quelquefois +des quinze jours entiers dans la chambre de sa sœur, +et n'alloit pas seulement à la messe de peur que le mari +ne lui fît fermer la porte, et il lui est arrivé d'y faire +mettre le pot-au-feu.</p> + +<p>Durant ce divorce, Le Cogneux et quelques-uns de +ses amis entendirent par la cheminée que la Galand +disoit: «Otez-moi ma robe, je lui veux aller donner +des coups de bâton.» Lui, sans s'émouvoir autrement, +fit apporter des verges. «Si elle vient, leur dit-il, +vous verrez beau jeu.»</p> + +<p>Quand Camus fut mis en prison pour vingt-deux +mille livres, la présidente pesta terriblement: «Le beau-frère +d'un président au mortier, le laisser mener en +prison comme cela!» disoit-elle. Le Cogneux répondoit +à ceux qui lui en parloient: «On ne l'a fait qu'à cause +que cet homme vit mal avec moi; mais que ma femme +m'en prie, et je le ferai sortir dans deux heures.» +<span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span> +Elle ne voulut pas lui en avoir l'obligation: Galand +paya pour Camus<a name="FNanchor_112" id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a>.</p> + +<p>Ces sottes femmes, en parlant d'elles, disent: <em>Des +femmes de notre condition</em>, et ces femmes de condition +ont laissé mourir quasi sur un fumier leur +cadet, le petit Camus; à peine eut-il une bière. Ce +fut mademoiselle de Bussy, dont il avoit été un peu +épris, qui lui fit administrer les sacrements à ses dépens.</p> + +<p>Enfin, l'année de Pontoise ne finit point que madame +la présidente ne se mît dans un couvent; ce fut +aux filles de Saint-Thomas, près la porte de Richelieu: +elle y entra par surprise, car l'archevêque crut que +c'étoit pour quelque retraite de dévotion, et lui accorda +cela comme à la belle-sœur de madame de Toré<a name="FNanchor_113" id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a>, +qu'il connoissoit fort à cause de Saint-Cloud. Le Cogneux +y fut promptement; elle lui dit qu'elle ne s'étoit +pas mise dans un couvent pour en sortir, et lui tourna +le dos. Lui, fit faire aux religieuses toutes les significations +nécessaires. L'archevêque la voulut faire sortir; +il ne voulut pas, car il la pouvoit tirer de là quand il +eût voulu. Elle et sa sœur dirent cent sottises à la grille +à madame Pilou, qui y fut pour mettre les holà. Elle +parloit pourtant de son mari avec respect, et s'en remit +à M. de Mesmes et à M. de Novion, et prétend sur +toutes choses que le secrétaire sorte. Lui, ne la voulut +recevoir que comme il lui plaisoit, sans conditions, car +il vouloit mettre des gens affidés auprès d'elle pour +<span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span> +empêcher ses parents de la voir: il fallut en passer +par là.</p> + +<p>L'été suivant, comme il eut acheté la terre de Morfontaine, +vers Senlis, ils eurent dispute sur les meubles +qu'il y vouloit faire porter; cela alla à rupture, +et il s'aperçut quelques jours après qu'elle enlevoit tantôt +dans son carrosse, tantôt dans les carrosses de ses +amies, ce qu'elle avoit de meilleur. Il s'y opposa, disant +qu'il en étoit chargé; ils s'échauffèrent; elle demanda +à se séparer, et nomma pour arbitres le président de +Novion et le président Bailleul, et lui le président de +Champlâtreux et un autre. La chose fut réglée à +quinze mille livres de pension<a name="FNanchor_114" id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a>. Le Cogneux, depuis +cela, a payé pour plus de trois cent mille livres de taxes; +il en rapporte les quittances: mais il n'en a rien payé; +le Roi lui en fit don. Voilà déjà sur treize cent mille livres +qu'elle avoit trois cent mille livres et plus d'escroquées. +Elle lui a donné l'habitation de sa maison par +contrat de mariage. Elle a mis deux cent cinquante +mille livres dans la communauté; elle est morte depuis, +en 1659, chez sa sœur, où on la fit venir pour être plus +en liberté. Là, M. Joly, le curé, fit que Le Cogneux +l'alla voir comme elle étoit malade de la maladie dont +elle mourut. Elle y fit un testament où il y a bien des +<span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span> +legs pieux; ils montent jusqu'à deux cent cinquante +mille livres.</p> + +<p>On ne dispute point ce qui est des taxes payées dont +Le Cogneux rapporte les quittances; on n'a garde d'accepter +la communauté, car il est assez homme de bien +pour faire pour un million de fausses dettes; de sorte +qu'il gagne, en comptant son préciput, six cent mille +livres, sans l'habitation d'une maison de cinq mille livres +de loyer. Elle donne deux cent mille livres aux +deux aînés de sa sœur, à condition d'en faire dix mille +livres de rente à leur oncle, Le Camus, homme ruiné, +mais qui n'a que quarante-huit ans, et se porte aussi +bien qu'eux; de sorte que quand cet homme sera mort +et le président Le Cogneux, la succession d'une femme +si opulente pourra valoir quatre cent mille livres tout +au plus; mais c'est du pain bien long.</p> + +<p>Au bout de six semaines, il se remaria avec la fille du +feu marquis de Rochefort, beau-frère de la maréchale +d'Estrées; elle étoit veuve du comte de Carces<a name="FNanchor_115" id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a>.</p> + +<h2 class="p4">M. D'EMERY.</h2> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span></p> + +<p class="p2">M. d'Emery s'appeloit Particelli, fils d'un banquier +de Lyon, italien, ou du moins originaire d'Italie, qui +fit une célèbre banqueroute. Il trouva moyen de devenir +trésorier de l'argenterie chez le Roi. M. de Rambouillet<a name="FNanchor_116" id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a> +m'a dit que cet homme lui disoit sans cesse: +«Monsieur, si vous vouliez, nous ferions bien nos affaires +tous deux; mais ce M. de Souvray<a name="FNanchor_117" id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a> est le +plus pauvre homme du monde.» MM. de Rambouillet +et de Souvray étoient tous les deux maîtres de la +garde-robe.</p> + +<p>Il prenoit ce M. de Souvray, mais sottement, et le +troisième maître de la garde-robe étoit encore un idiot. +Or, après les fournitures des noces de la reine d'Angleterre<a name="FNanchor_118" id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>, +toutes les friponneries de Particelli se découvrirent. +Il vint trouver M. de Rambouillet, comme +le Roi étoit à Lyon<a name="FNanchor_119" id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">[119]</a>, et lui dit: «Monsieur, je suis +<span class="pagenum"><a id="Page_118"> 118</a></span> +perdu si vous ne me sauvez; M. de Souvray a tout +avoué et demandé pardon au Roi. M. de Marillac, +garde des sceaux, a décerné une commission à un +maître des requêtes, son parent, pour informer contre +moi.» M. de Rambouillet va trouver ce maître +des requêtes, à qui il dit qu'on avoit tort d'entreprendre +sur sa charge, et il fit si bien que le maître des requêtes +et lui en vinrent aux grosses paroles, et il le +menaça exprès de lui donner des coups de bâton. «Je +vais dépêcher un courrier à la cour, dit le maître +des requêtes.—Et moi aussi, dit le marquis; nous +verrons qui aura raison.» Particelli fournit un +homme qui courut si bien qu'il devança l'autre d'un +jour. Particelli, qui avoit de l'esprit, écrivit un galimatias +à M. de Luynes<a name="FNanchor_120" id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a>, où il inséroit qu'il étoit important +pour son service qu'on révoquât la commission +décernée contre Particelli, et que, quand la cour seroit +de retour, il lui en diroit les raisons. M. de Luynes fit +révoquer la commission, et la chose s'évanouit tout doucement.</p> + +<p>Après, il voulut être maître des comptes; mais, à +cause de ses friponneries, on ne le voulut pas recevoir: +il devint secrétaire du conseil. M. d'Effiat ne l'aimoit +point; mais, dans une rencontre, ayant fait une partition +d'une grande somme sans encre ni papier, il en +fit cas, et vit bien que cet homme avoit l'esprit vif. Bullion +le trouvoit trop habile.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span> +Quand le cardinal le voulut faire intendant des finances, +il en dit au Roi mille biens; le Roi lui dit: «Hé +bien! mettez-y ce M. d'Emery. On m'avoit dit que +ce coquin de Particelli y prétendoit.» Il y en a qui +ajoutent que le cardinal dit: «Ah! Sire, Particelli a +été pendu!» mais je n'y vois pas d'apparence.</p> + +<p>Etant intendant, il fut envoyé aux États, en Languedoc, +et y fit révoquer la pension de cent mille livres +qu'ils donnoient au gouverneur. Cela et autres choses +qu'il fit à M. de Montmorency désespérèrent ce seigneur, +et le portèrent à faire ce qu'il fit après. Aussi, +madame la princesse de Condé, sans considérer que +d'Emery avoit ordre de harceler ainsi son frère, le +haïssoit terriblement.</p> + +<p>S'en allant faire un voyage, pour n'avoir pas la peine +d'écrire à sa femme par les chemins, il laissa plusieurs +lettres à Darsy, un de ses commis, pour les donner selon +leur ordre à madame d'Emery. Darsy, qui étoit un +mauvais agent, ne considéra pas que cette femme étoit +tombée malade, et que les lettres du mari ne pouvoient +plus servir; il lui donna une lettre où il y avoit: «Je +suis ravi d'apprendre que vous êtes toujours en bonne +santé.» Cela fit un bruit du diable.</p> + +<p>Il n'étoit point libéral, et Marion<a name="FNanchor_121" id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a> ne subsistoit +que des affaires qu'il lui faisoit faire.</p> + +<p>Ses amourettes se trouveront par-ci par-là dans les +historiettes des femmes qu'il a aimées; son exil et son +retour, dans les Mémoires de la régence: mais il faut +parler de son fils. Ce garçon devint amoureux de la +<span class="pagenum"><a id="Page_120"> 120</a></span> +fille du président Le Cogneux, qui étoit ici chez une +madame Du Boulay, pendant que son père étoit en Angleterre, +avec la feue Reine-mère. M. d'Emery ne +voulut jamais souffrir qu'il l'épousât; et pour lui faire +oublier cette maîtresse, il le fit venir à Turin, où il +étoit ambassadeur auprès de Madame<a name="FNanchor_122" id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">[122]</a>, un peu après +la mort du duc de Savoie. Ce fut là que Toré, car il +portoit le nom d'une terre de la maison de Montmorency, +fit sa première folie. Il devint amoureux de Madame, +et se cacha dans sa chambre pour tenter la fortune +après que tout le monde seroit sorti. A peine +Madame fut-elle seule, qu'il se jette sur le lit; elle le +reconnut, car il y a toujours de la lumière dans la +chambre des princesses comme elle<a name="FNanchor_123" id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">[123]</a>; elle cria; on +le mit dehors. Son père, dès la même nuit, le fit passer +en France. Lui, pour s'excuser, disoit tantôt qu'il avoit +la fièvre chaude, tantôt qu'il étoit amoureux d'une des +filles de Madame, et qu'il avoit pris une chambre pour +l'autre; la vérité est qu'il étoit fou, mais qu'il ne l'étoit +pas toujours.</p> + +<p>Il a fait quelques éclipses, et, en celle de 1644, on +dit qu'il étoit amoureux d'une épingle jaune; qu'il l'avoit +fait dorer, et qu'il lui rendoit tous les devoirs qu'on +<span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span> +peut rendre à une maîtresse. Je crois que cela est vrai, +parce que je ne sache personne qui le pût inventer<a name="FNanchor_124" id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor">[124]</a>. +Sa mère est presque innocente; c'est une dévote. J'ai +vu à Rome un Particelli dans l'hôpital des fous, et il étoit +devenu fou par amour. Pour Toré, M. d'Emery avoit +résolu de s'en défaire de quelque façon que ce fût; et +comme ce garçon étoit malade à la maison de Petit, +son <em>factotum</em>, au faubourg Saint-Antoine, il manda à +Petit: «Faites enterrer une bûche au lieu de mon fils, +et l'envoyez dans quelque couvent bien loin.» Petit +n'en voulut rien faire, et dit qu'il espéroit le faire revenir +en son bon sens. Depuis, Toré a voulu faire un +procès à Petit, sans considérer le service qu'il lui avoit +rendu.</p> + +<p>Il étoit déjà président aux enquêtes quand il fut prié +par hasard à une collation à Meudon, où il vit sa première +maîtresse, mademoiselle Le Cogneux, qui étoit +mariée à un gentilhomme de Champagne nommé Sémur<a name="FNanchor_125" id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor">[125]</a>. +J'ai dit ailleurs comment ce mariage avoit été +fait<a name="FNanchor_126" id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor">[126]</a>. Sémur, en ce temps-là, étoit à l'armée. Toré se +renflamme, la traite, et devient assez familier avec +elle. Elle est jolie, spirituelle, elle a bien du feu; alors +<span class="pagenum"><a id="Page_122"> 122</a></span> +elle n'étoit pas si <em>espritée</em>. On croit qu'il auroit réussi, +car elle étoit gueuse; mais la mort du mari l'exempta +de cette peine. Elle fut remariée six semaines après; +et, comme on disoit au président Le Cogneux: «Pourquoi +avez-vous remarié votre fille sitôt?—Ne savez-vous +pas bien, répondit-il, que je ne fais pas les choses +comme les autres?»</p> + +<p>Le bonhomme Le Camus<a name="FNanchor_127" id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor">[127]</a>, le riche, alla voir M. Le +Cogneux; il étoit père de madame d'Emery. C'étoit +un homme d'assez basse naissance qui étoit venu dans +le bon temps aux affaires; il étoit de Rheims, et vint à +Paris avec vingt livres. Il l'a conté cent fois lui-même, +car il n'étoit point glorieux. Il dit au président deux +choses assez extraordinaires: qu'il avoit quatre-vingts +ans, et que depuis l'âge de vingt ans il n'avoit pas eu +la moindre petite incommodité; et l'autre, qu'il venoit +de partager neuf millions à ses enfants, après s'être +gardé quarante mille livres de rente. «Pour vos neuf +millions, je ne vous les envie pas; mais pour vos +soixante ans de santé, j'avoue qu'il n'est rien que je +ne donnasse pour cela.» Ce bonhomme, à quatre-vingts +ans, alloit encore voir les mignonnes; il ne leur +donnoit autrefois qu'un écu-quart; mais quand les +quarts-d'écus valurent vingt sous, il leur donna quatre +livres. De ces enfants, dont il a parlé, il y en avoit qui, +<span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span> +ne sachant que faire, se mettoient quelquefois au lit +après dîner.</p> + +<p>Madame de Toré fut visitée de tout le monde; quelques-uns +y furent pour se moquer de sa tapisserie de +velours cramoisi à crépines d'or. On a su d'une parente +de M. de La Vrillière, que madame de Toré, +soit qu'elle ne sût pas le monde, ou qu'elle ignorât +que M. d'Angoulême, le bonhomme, s'étoit remarié, +demanda à madame d'Angoulême où elle logeoit et +qui étoit son père, et le tout de si mauvaise grâce +que la dame d'honneur de madame d'Angoulême lui +demanda: «Et vous, madame, étiez-vous jamais venue +à Paris?»</p> + +<p>Toré, le lendemain de ses noces, dit «qu'il pensoit +trouver........; mais qu'il n'avoit rien trouvé de +tout cela.» En effet, elle étoit plus maigre encore +qu'elle n'est à cette heure: elle s'est bien engraissée +chez M. d'Emery. A deux jours de là, Toré avoua +que c'est une sotte chose que de se marier, et qu'il +étoit déjà bien las de sa femme.</p> + +<p>Il contoit familièrement qu'il donnoit à sa femme, +avant que de l'épouser, quasi toutes ses hardes, et que +quand son mari mourut, il étoit tout près d'en avoir +les dernières faveurs; qu'il ne craignoit rien d'elle, +parce qu'il connoissoit tous ses galants. Cependant, au +bout de quelque temps, il lui ôta tout ce qu'elle avoit +de domestiques avant qu'elle fût mariée.</p> + +<p>Pour le père, il faisoit tant de civilités à cette belle-fille, +que Toré disoit que s'il avoit à être jaloux, +ce seroit plutôt de son père que de personne. Il +le fut bien pourtant de l'abbé Pellot, frère d'un beau-frère +de madame d'Emery. Ce garçon, qui étoit fort +<span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span> +jeune, s'étoit couché sans pourpoint sur des chaises +durant les chaleurs, dans la chambre de madame de +Toré. La dame vint, et lui, en riant, lui alla sauter +au cou: le mari arriva en ce moment-là, et se mit à +coups de poing sur l'abbé, qui se sauva comme il put. +M. d'Emery disoit: «Elle sera si sotte, qu'elle ne se +divertira pas, et pourtant le fera croire à tout le +monde.»</p> + +<p>Durant la maladie dont mourut son père, il fit lever, +à minuit, la serrure de la chambre de sa femme, +pour voir s'il n'y avoit personne avec elle: le père le +pensa enrager, et cela augmenta son mal. Toré fut si +sot que de dire après la mort de son père: «C'est le +plus damné des hommes: il a été deux fois surintendant, +et laisse pour deux cent mille écus de dettes.» +Il est vrai que depuis M. d'Effiat, c'étoit le surintendant +qui, à proportion, laissoit le moins de bien; +mais il ne vouloit pas se tourmenter pour madame de +La Vrillière, une bonne commère, et pour ce fou de +fils. Il n'avoit rien épargné pour en faire quelque chose; +il avoit fait venir Blondel, le ministre, pour l'instruire; +cela n'avoit servi de rien.</p> + +<p>La Rivière, aujourd'hui M. de Langres, dînant une +fois chez M. d'Emery, comme on fut venu à parler de +musique, dit, prenant Toré pour Berthod <em>le châtré</em>: +«Vraiment, il nous sied bien de parler de cela devant +M. Berthod<a name="FNanchor_128" id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor">[128]</a>.» Toré ressemble à un gros châtré, +et il n'a point d'enfants.</p> + +<p>Durant les fronderies, madame de Toré disoit: +«Mon Dieu, M. de Toré ne fera-t-il rien pour se faire +<span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span> +chasser? car je me trompe fort si je le suivrois.» Elle +lui disoit une fois: «Voyez-vous, si vous faites du +bruit, tout cela retombera sur vous; laissez-moi +vivre à ma fantaisie, et ne vous faites point connoître +par votre femme.»</p> + +<p>Une fois, qu'elle étoit revenue de la ville, il alla +demander au cocher qui dételoit ses chevaux: «Cocher, +d'où vient madame?—Monsieur, répond le +cocher, voilà le meilleur cheval que j'aie jamais vu.—Je +demande d'où vient madame?—Monsieur, il +a toujours été à courbettes, il n'y en eut jamais un +de même.—Ce n'est pas ce que je te demande.—Monsieur, +il vaut cent écus.» Il n'en put jamais tirer +autre chose. Elle a gagné tous ses gens, et ceux de +son mari; aussi elle se divertit sourdement, car je ne +sais point de ses galanteries qui aient fait éclat. Elle est +plaisante. Rambouillet<a name="FNanchor_129" id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor">[129]</a>, l'ami de l'abbé Testu, est +un garçon doucereux qui tortille toujours, et qui fait +cent façons pour approcher des gens. «Eh! Monsieur, +lui dit-elle, en le contrefaisant, avancez, avancez, +nous n'en mourrons pas pour cette fois; n'ayez pas +peur de vous tuer tout du premier coup.»</p> + +<p>Toré a fait cent extravagances à sa femme. Un jour +que le comte Carle Broglio, Gentri et quelques autres +jouoient avec elle, il n'étoit que sept heures du soir, +ce maître-fou entre, jette l'argent par la place, et ôte +les flambeaux de dessus la table: elle n'en fit que rire, +et eux aussi. Ils se retirèrent pourtant, et envoyèrent +le soir même savoir s'il ne l'avoit point battue; ils +<span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span> +trouvèrent qu'il n'avoit pas dit un mot depuis, comme +s'il n'étoit rien arrivé.</p> + +<p>Il dort tous les soirs. L'année passée, à Tanlay, où +il passe les vacations, Jeannin<a name="FNanchor_130" id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor">[130]</a> les fut voir. Jeannin +est coquet. Toré y prenoit un peu garde. Sa femme dit +à Jeannin, en sa présence: «Encore faut-il que nous +vous remerciions d'une chose, c'est que M. le président +est sans comparaison plus éveillé depuis que +vous êtes ici, qu'il n'étoit auparavant.» A propos +de dormir, un jour Bois-Robert lui dit: «Monsieur le +président, je vous viens de voir en votre lit de justice.—Eh +bien! dit le président.—En vérité, reprit +l'abbé, vous ne dormiez pas, non, vous ne dormiez +pas.» Voilà toute la louange qu'il lui donna.</p> + +<p>Toré se pique de belles-lettres. Il disoit au petit +Boileau<a name="FNanchor_131" id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor">[131]</a> que la harangue de Patru à la reine de +Suède ne valoit pas grand'chose: «Mais je vous veux, +ajouta-t-il, montrer un poème que j'ai fait pour +une histoire que je voulois faire; il n'y a rien de plus +beau au monde.» MM. Valois jugent encore plus +mal de cette harangue, car ils disent qu'elle n'est point +bien écrite, parce que le verbe n'est jamais à la +fin.</p> + +<p>Quand Boileau eut fait la lettre contre Conrart, +<span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span> +Toré lui dit: «Envoyez-la-moi, et je vous la renverrai +avec mes observations, et si je n'y trouve rien à dire, +faites-la imprimer hardiment.» L'autre est encore +à la lui envoyer<a name="FNanchor_132" id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor">[132]</a>.</p> + +<p>Toré a entrepris de grands procès contre M. de La +Vrillière et contre Petit, le plus ridiculement du +monde; apparemment cela le fera retomber tout-à-fait +dans sa folie: qu'il y prenne garde! car si cela lui +arrive, ses héritiers ne l'épargneront pas. Sa jalousie +s'augmentant, il s'en alla cet été chez Montelon, l'avocat, +où il y avoit une noce, et dit tout haut: +«Monsieur, je viens vous demander conseil; je ne +sais ce que je dois faire de ma femme que je trouvai +l'autre jour couchée avec son grand laquais.» Montelon +lui fit des réprimandes, et Le Cogneux, qui le +sut, lui alla dire: «S'il n'y avoit très-long-temps que +vous passez pour fou, on vous feroit faire amende +honorable à votre femme; mais pourtant, contenez-vous, +s'il vous plaît, car vous savez bien comment +on traite les fous.»</p> + +<p>Au printemps de 1659, sa femme et lui eurent un +grand démêlé pour le bel appartement; il le vouloit +avoir, et cela alla si loin qu'il la chassa. Un jour que +madame d'Emery étoit venue, de concert avec lui, +pour les raccommoder, il lui prit une nouvelle vision: +il défendit à son portier d'ouvrir à qui que ce soit qui +demanderoit sa femme. Bois-Robert, qu'elle avoit +mandé, y va; le portier dit l'ordre de monsieur; il +s'arraisonne avec lui, et comme l'autre n'y songeoit +<span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span> +pas, il le pousse et entre. Or, le président avoit convié +trois ou quatre je ne sais qui à dîner; que firent +Bois-Robert et la présidente? ils se mirent au passage, +et escroquèrent les meilleurs plats.</p> + +<p>Bois-Robert dit que Toré est si maladroit, que, +voulant gourmer son cocher, il se gourmoit lui-même.</p> + +<p>Depuis, il se remit bien avec sa femme; puis il +tomba en folie. Il vouloit qu'un homme d'affaires, +nommé Béchamel, son allié et son voisin, coupât ses +moustaches pour les lui donner, afin de les mettre +comme des cornes, et il vouloit qu'on lui fît un haut-de-chausses +rouge. Vers la Saint-Martin 1659, il devint +plus fou que jamais: elle le tient à Tanlay, et par +ordonnance des médecins, quatre valets, dès qu'il entre +en bon accès, le fouettent dos et ventre. Ce qu'il y a +de plus plaisant, c'est que ces mêmes valets, aussitôt +qu'ils l'ont bien étrillé et qu'il est revenu, sont auprès +de lui dans le plus grand respect du monde. Ses parents +vouloient en être les maîtres; mais le président +Le Cogneux a maintenu sa sœur; aussi, elle se venge +des tourments qu'il lui a donnés. On dit qu'il a de longs +intervalles, et que cela ne lui prend que comme la +fièvre quarte, mais sans manquer; de sorte qu'on l'enferme +de bonne heure.</p> + +<p>Il commença par son bailli, qu'il prit pour M. de La +Vrillière, avec lequel il est en procès; il se jeta sur +cet homme et le voulut étrangler; l'autre, voyant qu'il +n'avoit plus de raison à lui, se mit à le battre de son +côté, et, à force de coups, le fit rentrer en son bon sens. +Une fois il pensa tuer sa femme d'une assiette qu'il +lui jeta à la tête.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_129"> 129</a></span> +Bois-Robert y étant, il eut un accès de folie; il dit +qu'il étoit Bertaut: l'abbé le prit par un de ses <em>gemini</em>, +et le fit bien crier: «Pardieu, dit le fou, vous pouviez +bien me faire sentir un peu plus doucement que je +n'étois point Bertaut<a name="FNanchor_133" id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor">[133]</a>.»</p> + +<p>Bois-Robert dit que d'abord il trouva que sa femme +faisoit la dolente, et qu'elle pleuroit. «Eh! lui dit-il, +madame, ne jouez point la comédie devant vos bons +amis; ce qui me fâche, c'est que cet homme déclaré +fou, vous ne serez plus maîtresse de son bien; au +moins c'est l'avis de M. Champion.—Je ne crois +pas, répondit-elle brusquement, qu'il en sache plus +long que M. Pucelle, qui est de l'opinion contraire.—Ah! +lui dit alors Bois-Robert, voilà parlé comme +il faut; vous ne jouez plus la comédie à cette heure.» +Il est vrai que, pour une habile femme, elle ne s'est +guère souvenue du précepte du Grand-Duc, qui dit à +la Reine-mère: <em>Fate figliuoli in ogni modo</em>.</p> + +<p>A Paris, il est encore plus fou qu'à la campagne. +L'autre jour, il pensa attraper le petit Boileau, dont il +a quelque jalousie. Il est quasi toujours en fureur; il +se lâcha un matin, et se déchira toute sa chemise: car +il étoit au lit, et tout nu, montrant toute sa vergogne, +il vouloit aller au Palais.</p> + +<p>Plusieurs fois, il a jeté des assiettes à la tête de sa +femme. On le va enfermer. Madame de La Vrillière +disoit: «Ce ne sont que des vapeurs;» elle s'alla jouer +à lui, et il la pensa dévisager.</p> + +<p>Ces dernières vacations, il avoit prié Boileau d'aller +avec eux à Tanlay; quand il fallut monter en carrosse, +<span class="pagenum"><a id="Page_130"> 130</a></span> +et que la présidente pensoit se mettre au fond auprès +de lui, sa folie le prend; il lui dit qu'il ne vouloit pas +qu'elle y allât: «Mais, monsieur, répondit-elle, vous +m'avez fait envoyer toutes mes hardes, la maison de +céans est démeublée.—Je ne veux pas que vous y +veniez;» et comme elle descendoit de carrosse, il +lui donna deux coups de pied au cul. Il dit à Boileau: +«Ne voulez-vous pas venir?—Dieu m'en garde, vous +m'assommeriez.» Aussitôt voilà une révolte générale +du domestique: cocher, postillon, laquais, tout +l'abandonne. Elle, qui vouloit qu'il s'en allât, fit si +bien, car les gens disent tout haut que sans elle ils ne +demeureroient pas dans la maison, que le cocher se +résolut à mener le président. Un grand laquais servit +de postillon, car le postillon ne voulut jamais, et un +autre laquais le suivit; il n'eut que cela pour tout +train. La présidente, voyant beaucoup de témoins de +dehors, car il y avoit assez de gens, rend sa plainte. +Le président écrivit de Juvisy à sa femme et à Boileau; +et enfin, comme on le vit bien repentant, tous deux +allèrent le trouver à Tanlay.</p> + +<p>On a su par cette aventure que la dame avoit eu +plusieurs fois sur son toquet; mais elle prend patience, +parce qu'en effet elle est la maîtresse; lui se plaint de +la dépense qu'elle fait, et elle sait qu'il dépense sans +comparaison plus qu'elle, car il veut coucher avec madame +de Maintenon et autres, et il lui en coûte son bon +argent<a name="FNanchor_134" id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor">[134]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span> +Bois-Robert se rendit à Tanlay. Le président devint +bientôt jaloux de Boileau, dont la présidente se moque, +sans doute; car c'est un petit garçon, qui a tout +l'air d'un écolier, et qui se prend pour un homme +galant.</p> + +<p>Le succès de ce qu'il a fait contre Ménage lui a +donné tant de vanité, qu'il ne croit pas qu'il y ait au +monde un si bel esprit que lui. A la vérité, ce qu'il +a fait est plaisant; mais la matière de soi étoit fort +plaisante. C'est pourtant une étrange introduction +dans le monde que d'y entrer par une médisance. Les +gens n'ont pas été fâchés que Ménage eût trouvé son +<em>Ménage</em>. Il veut faire des vers, ce petit monsieur, et il +n'y est nullement né. Il a de l'esprit et du feu. Il dit +une fois une plaisante chose à un de ses amis qui avoit +un fort méchant chapeau, et qui s'excusoit en disant: +«Mon chapelier m'a trompé.—Mais, lui dit-il, il y a +deux ans qu'il vous a trompé.» Une autre fois, pour +vous montrer qu'il n'est pas sûr de son bâton, il écrivit +une lettre où, pour dire qu'il étoit reclus dans son +cabinet, il disoit qu'il étoit un ermite du troisième +étage, et qu'il voyoit des montagnes vertes dans son +désert: c'étoient des tables de livres peintes de vert.</p> + +<p>Madame de Vitry et madame de Maulny furent +aussi quelque temps à Tanlay; elles firent bien des +caresses à Boileau; cela l'a achevé. Au retour, il ne parloit +que de grandes dames et que de la cour. Elles s'en +divertissent, et lui pense que c'est tout de bon. Il est +constant que M. de Maulny disoit à Boileau: «Voyez +comme M. de Vitry est jaloux de vous;» et que Vitry +lui disoit: «Voyez ce pauvre M. de Maulny: vous lui +mettez bien martel en tête.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span> +Il seroit bien aise qu'on crût qu'il est fort bien dans +l'esprit de la présidente, et il semble qu'il veuille qu'on +y entende du mal, car il lit de ses lettres, et passe certains +endroits.</p> + +<p>Je ne doute point, quoique la présidente lui ait écrit +des billets assez obligeants, que ce ne soit purement +par vanité ce qu'elle en a fait: lui-même commence +à se plaindre de ses inégalités. Des femmes moins +hupées qu'elle s'en sont moquées.</p> + +<p>Au retour, Bois-Robert, qui y avoit été deux mois +avec quatre chevaux de carrosse, et Boileau, qui n'y +avoit pas été moins, en faisoient des contes.</p> + +<p>Boileau, qui veut s'ériger en petit Bois-Robert, alloit +par les maisons pour jouer le président; il disoit que +madame de Toré le prenoit par-dessous la gorge, et +lui disoit: «Que tu es pédant!»</p> + +<p>Toré et sa femme font lit à part; cet homme lui +envoya dire un soir qu'il ne pouvoit dormir, qu'il +avoit des visions d'esprit, qu'elle vînt coucher avec +lui. «Dites-lui, répondit-elle, que si j'y allois, je trouverois +un corps qui m'incommoderoit fort.» Il ajoutoit, +sans épargner Bois-Robert, avec lequel il faisoit +profession d'amitié, que lui et le président se disoient +toujours leurs vérités. Toré disoit à Bois-Robert: +«Pour toi, tu ne te piques pas d'être honnête homme; +si tu l'étois, étant prêtre comme tu l'es, irois-tu +faire le Trivelin comme tu fais?»</p> + +<p>Le petit Boileau alla un jour faire tous ces contes-là +chez M. Laisné, conseiller de la grand'chambre, qui +tient bon ordinaire et est un homme d'honneur. Ce +bonhomme ne trouva cela nullement plaisant, et dit +au petit avocat la première fois qu'il le rencontra: +<span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span> +«Monsieur, prenez un autre train que celui-là; il n'y +a rien de plus vilain.» Je pense qu'enfin Boileau +pourroit bien trouver son Boileau, comme Ménage +son <em>Ménage</em>.</p> + +<p>Il se fait haïr dans sa famille, et a été faire des contes +du plaidoyer du fils de Dongois, son cousin-germain. +Or, ce Dongois est un greffier, fort homme +d'honneur, à qui ils ont tous de l'obligation<a name="FNanchor_135" id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor">[135]</a>; car, +quand le père Boileau mourut, ce fut un peu avant le +premier président, tout le monde dit: «Dongois, +voilà qui vous regarde.—Eh! messieurs, dit-il, +M. Boileau le père, après quarante ans de service, +a bien peu mérité, s'il n'a mérité qu'on le considérât +dans la personne de son fils aîné.» Le premier président +acheva l'affaire. L'aîné Boileau jouoit en ce temps-là +avec les grands seigneurs et perdoit, il s'est retiré +du jeu, mais non pas tout-à-fait<a name="FNanchor_136" id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor">[136]</a>.</p> + +<h2 class="p4">DES BARREAUX.</h2> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span></p> + +<p class="p2">Des Barreaux<a name="FNanchor_137" id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor">[137]</a> se nomme Vallée, et est fils d'un +M. Des Barreaux, qui étoit intendant des finances du +temps de Henri <span class="smcap">IV</span>. En sa jeunesse c'étoit un fort beau +garçon; il avoit l'esprit vif, savoit assez de choses, et +réussissoit à tout ce à quoi il se vouloit appliquer; +mais ayant perdu trop tôt son père, il se mit à fréquenter +Théophile et d'autres débauchés qui lui gâtèrent +l'esprit, et lui firent faire mille saletés. C'est à lui +que Théophile écrit dans ses lettres latines où il y a la +suscription: <em>Theophilus Vallœo suo</em>. On ne manqua +pas de dire en ce temps-là que Théophile en étoit +amoureux, et le reste.</p> + +<p>Quelque temps après la mort de ce poète, en une +débauche où étoit le feu comte Du Lude, Des Barreaux +se mit à criailler, car ç'a toujours été son défaut; +le comte lui dit en riant: «Ouais, pour la veuve de +Théophile, il me semble que vous faites un peu bien +du bruit.»</p> + +<p>On l'avoit fait conseiller, mais ce métier ne lui plaisoit +guère, et il mit au feu l'unique procès qui lui fut +distribué; car, comme il vit qu'il y avoit tant de griffonnage +à déchiffrer, il prit tous les sacs et les brûla l'un +<span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span> +après l'autre. Les parties étant venues pour savoir s'il +les expédieroit bientôt: «Cela est fait, leur dit-il; ne +pouvant lire votre procès, je l'ai brûlé.—Ah! nous +sommes ruinées! dirent-elles.—Ne vous affligez +pas tant; il ne s'agissoit que de cent écus, les voilà, +et je crois en être quitte à bon marché.» Depuis, il +n'en vouloit plus ouïr parler, et disoit plaisamment +que le Roi alloit plus souvent au Palais que lui. Il ne +garda pas sa charge long-temps, car il fit tant de dettes +qu'il la fallut vendre.</p> + +<p>Ce fut lui qui mit Marion de l'Orme à mal. Il fut +huit jours caché chez elle dans un méchant cabinet où +l'on mettoit du bois: là, elle lui apportoit à manger, +et la nuit il alloit coucher avec elle. Depuis, comme +elle eut plus de hardiesse, elle l'alloit trouver en une +maison au faubourg Saint-Victor, qu'il avoit fait fort +bien meubler, et où il y avoit un grand jardin. Il appeloit +ce lieu l'<em>Ile de Chypre</em>. Elle devint grosse trois ou +quatre fois; mais elle se faisoit avorter. Une fois, elle +s'en avisa trop tard, et quoiqu'elle eût pris assez de +drogues pour tuer un Suisse, elle fit pourtant un gros +garçon qui se portoit le mieux du monde, et qui crioit +le plus fort.</p> + +<p>Des Barreaux a toujours été impie ou libertin, car +bien souvent ce n'est que pour faire le bon compagnon. +Il le fit bien voir dans une grande maladie qu'il +eut, car il fit fort le sot, et baisa bien des reliques. +Quelques mois après, ayant ouï un sermon de l'abbé +de Bonzez, il lui fit dire par madame de Saintot qu'il +vouloit faire assaut de religion contre lui. «Je le veux +bien, répondit l'abbé, à la première maladie qu'il +fera.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span> +Il étoit insolent et ivrogne. A Venise, il alla lever +la couverture d'une gondole, qui est un crime dans ce +pays de liberté; aussi fut-il bien battu. Il dit qu'il étoit +conseiller de France, et ce fut à cette rencontre-là, à +ce qu'on dit, que pour la première fois on dit en +Italie: <em>O povera Francia, mal consigliata!</em></p> + +<p>Son ivrognerie lui a fait courir mille périls et recevoir +mille affronts. Un jour qu'il avoit bu, il vit un +prêtre qui, portant <em>corpus Dei</em>, avoit une calotte; il +s'approcha de lui, et au lieu de se mettre à genoux, +il lui jeta sa calotte dans la boue, et lui dit «qu'il +étoit bien insolent de se couvrir en présence de son +Créateur.» Le peuple s'émut, et sans quelques personnes +de considération qui le firent sauver, on l'eût +lapidé.</p> + +<p>En une débauche, il dit quelque chose à Villequier, +aujourd'hui le maréchal d'Aumont, qui lui rompit une +bouteille sur la tête, et lui donna mille coups de +pied. Des Barreaux le jour même pria Bardouville, +son ami, gentilhomme de Normandie, homme d'esprit, +mais libertin, de faire un appel à Villequier. +Bardouville<a name="FNanchor_138" id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor">[138]</a>, qui connoissoit le pélerin, lui promit +tout ce qu'il voulut, et le fit coucher. Le lendemain, +il le va trouver; le galant homme dormoit le plus +tranquillement du monde, et depuis ne s'en est pas souvenu.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span> +(1642) Il pouvoit avoir trente-cinq ans quand il fit +partie avec un nommé Picot, et d'autres qui leur +ressembloient, d'aller écumer toutes les délices de la +France; c'est-à-dire de se rendre dans chaque lieu dans +la saison de ce qu'il produit de meilleur. Balzac, qu'ils +virent en passant, appela Des Barreaux <em>le nouveau +Bacchus</em>. Ils passèrent à Montauban, et dans le temple +de ceux de la religion ils se mirent, un jour de +prêche, à chanter des chansons à boire au lieu de +psaumes. Ils ne pouvoient pas être ivres, car c'étoit à +huit heures du matin. Sans un M. Daliez, galant +homme de ce pays-là, on les alloit jeter par les fenêtres. +Il a continué ces sortes de voyages assez long-temps. +A un bal, à Paris, quelques années après, il fut battu +plus que partout ailleurs. Il disoit auprès d'une dame +tout ce qui lui venoit dans l'esprit: il disoit d'une fort +grande fille que c'étoit la reine Esther, et qu'il l'avoit +vue mille fois en des pièces de tapisserie. Dans cette +belle humeur, il alla ôter la perruque à un valet-de-chambre +qui servoit de la limonade. Ce valet, qui faisoit +le beau, se sentit si outragé de cet affront, qu'un +quart-d'heure après, ayant ouvert une porte, couverte +de la tapisserie, qui étoit justement derrière Des Barreaux, +il lui donna cinq à six grands coups de bâton, +dont un le blessa à la tête, et puis se sauva, sans que +personne le pût attraper, car il tira la porte sur lui. +Le coup fut dangereux, et il pensa être trépané.</p> + +<p>L'été suivant, il fut en grand danger d'être assommé +par des paysans en Touraine. Il étoit allé voir un de +ses amis à la campagne, chez lequel il vint coucher +deux Cordeliers. Il dit au maître du logis qu'il vouloit +faire l'athée, pour rire de ces bons pères; il n'eut pas +<span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span> +grand'peine à cela, et dit tant de choses que les religieux +déclarèrent qu'ils ne logeroient point sous le +même toit que ce diable-là, et s'en allèrent chercher +gîte chez le curé. Les villageois en eurent le vent, et +par malheur pour Des Barreaux, les vignes ayant été +gelées, ils crurent que c'étoit ce méchant homme qui +en étoit la cause, et se mirent à l'assiéger dans la maison +de leur seigneur même; ils s'y opiniâtrèrent si bien +qu'on eut de la peine à faire sauver le galant homme, +qu'ils poursuivirent assez long-temps.</p> + +<p>Il y a plus de douze ans qu'il est si déchu, que la +plupart du temps il ne dit plus que du galimatias; il +criaille, mais c'est tout, et c'est rarement qu'il fait +quelque impromptu supportable. Il joue, il ivrogne, +mange si salement qu'on l'a vu cracher dans un plat, +afin qu'on le lui laissât manger tout seul; il se fait +vomir pour remanger tout de nouveau, et est plus libertin +que jamais. Il dit qu'il ne fit le bigot à sa maladie, +que pour ne pas perdre quatre mille livres de +rente qu'il espéroit de sa mère. Cette femme étant +morte, les beaux-frères de Des Barreaux furent contraints +de retenir ce bien et de lui donner seulement +une pension, afin qu'il ne se pût ruiner entièrement.</p> + +<p>Il avoit un oncle paternel huguenot, nommé M. de +Chenailles, qui mourut garçon et fit beaucoup d'avantages +à des neveux de la religion qu'il avoit, de sorte +que Des Barreaux et ses sœurs n'eurent pas grand'chose. +Il en fut fort en colère, et disoit à ses sœurs: +«Encore, pour vous autres, vous aurez le plaisir de +croire qu'il est damné; mais moi, je ne le saurois +croire.» De ce qu'il en eut pourtant, il en acheta +un bénéfice et ne s'en cachoit pas.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span> +Bien loin de s'amender en vieillissant, il fit une +chanson où il y a:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div class="line">Et, par ma raison, je butte</div> +<div class="line">A devenir bête brute.</div> +</div></div></div> + +<p>Il prêche l'athéisme partout où il se trouve, et une +fois il fut à Saint-Cloud chez la Du Ryer passer la +semaine sainte, avec Miton, grand joueur, Potel<a name="FNanchor_139" id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor">[139]</a>, +le conseiller au Châtelet, Raincys, Moreau<a name="FNanchor_140" id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor">[140]</a> et Picot, +pour faire, disoit-il le carnaval.</p> + +<p>Picot mourut à peu près comme il avoit vécu: +il tomba malade dans un village; il fit venir le curé et +lui dit qu'il ne vouloit point qu'on le tourmentât et +qu'on lui criaillât aux oreilles, comme on faisoit à la +plupart des agonisans: le curé en usa bien, et il lui +donna par son testament trois cents livres; mais comme +il vit que le curé, le croyant expédié, ou peu s'en falloit, +se mettoit à criailler comme on a de coutume, il le +tira par le bras, et lui dit: «Sachez, galant homme, +si vous ne me tenez ce que vous m'avez promis, +qu'il me reste encore assez de vie pour révoquer +la donation.» Cela rendit le curé plus sage, et +l'abbé expira assez en repos.</p> + +<p>Pour Des Barreaux, il a eu tout le loisir de chanter +la palinodie; il a bien fait le fou en mourant comme +il le faisoit quand il étoit malade<a name="FNanchor_141" id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor">[141]</a>.</p> + +<h2 class="p4">CHENAILLES.</h2> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span></p> + +<p class="p2">Chenailles étoit un président des trésoriers de +France de Paris. Cet homme faisoit le galant et le bel +esprit; il écrivoit une fois à madame Des Loges<a name="FNanchor_142" id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor">[142]</a>: +«Ah! qu'on est heureux quand on peut s'abreuver des +eaux qui s'écoulent de vous, madame!» Il avoit parlé +devant de ses torrents d'éloquence. Dans une déclaration +d'amour, il disoit: «Ma plume s'échappe de moi, +madame, je ne la puis plus retenir; elle veut vous +écrire que, etc.»</p> + +<p>A l'âge de soixante-six ans, il menoit une jeune fille +du carrosse au temple à Charenton, et Galand l'aîné +dit en voyant cela: «Il faut que jeunesse se passe.»</p> + +<p>Je fus une fois à Chenailles, où il recevoit assez bien +les gens. Le soir, il affectoit de faire la prière sur-le-champ. +Il disoit quelquefois les meilleurs galimatias +du monde, et je ne riois jamais tant qu'en priant Dieu.</p> + +<p>Un jour de prêche, qu'il avoit cette fille dans son +carrosse, il mena Daillé le ministre. On chanta le seizième +psaume, et à la fin, au lieu de dire, <em>et en la +main</em>, il dit, en lui mettant la main sur la gorge.</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div class="line">Et en ton sein est et sera sans cesse</div> +<div class="line">Le comble vrai de joie et de liesse.</div> +</div></div></div> + +<p>Le ministre le chapitra d'une terrible façon.</p> + +<h2>MARION DE L'ORME<a name="FNanchor_143" id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor">[143]</a>.</h2> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span></p> + +<p class="p2">Marion de l'Orme étoit fille d'un homme qui avoit +du bien, et si elle eût voulu se marier, elle eût eu +vingt-cinq mille écus en mariage; mais elle ne le voulut +pas. C'étoit une belle personne, et d'une grande +mine, et qui faisoit tout de bonne grâce; elle n'avoit +pas l'esprit vif, mais elle chantoit bien et jouoit bien +du théorbe. Le nez lui rougissoit quelquefois, et pour +cela elle se tenoit des matinées entières les pieds dans +l'eau. Elle étoit magnifique, dépensière et naturellement +lascive.</p> + +<p>Elle avouoit qu'elle avoit eu inclination pour sept +ou huit hommes et non davantage: Des Barreaux fut +le premier, Rouville après; il n'est pas pourtant trop +beau: ce fut pour elle qu'il se battit contre La Ferté +Senectère; Miossens, à qui elle écrivit par une fantaisie +qui lui prit de coucher avec lui; Arnauld, M. le +Grand<a name="FNanchor_144" id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor">[144]</a>, M. de Châtillon, et M. de Brissac.</p> + +<p>Elle disoit que le cardinal de Richelieu lui avoit +donné une fois un jonc de soixante pistoles qui venoit +de madame d'Aiguillon. «Je regardois cela, disoit-elle, +<span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span> +comme un trophée.» Elle y fut, déguisée en +page. Elle étoit un peu jalouse de Ninon.</p> + +<p>Le petit Quillet<a name="FNanchor_145" id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor">[145]</a>, qui étoit fort familier avec elle, +dit que c'étoit le plus beau corps qu'on pût voir.</p> + +<p>Elle avoit trente-neuf ans quand elle est morte, cependant +elle étoit aussi belle que jamais. Sans les fréquentes +grossesses qu'elle a eues, elle eût été belle jusqu'à +soixante ans. Elle prit, un peu avant que de tomber +malade, une forte prise d'antimoine pour se faire +avorter, et ce fut ce qui la tua. On lui trouva pour +plus de vingt mille écus de hardes; jamais gants ne lui +duroient plus de trois heures. Elle ne prenoit point +d'argent, rien que des nippes. Le plus souvent on convenoit +de tant de marcs de vaisselle d'argent.</p> + +<p>Sa grande dépense et le désordre des affaires de sa +famille l'obligèrent à mettre en gage le collier que +d'Emery lui avoit donné. Elle disoit de ce gros homme +qu'il étoit d'agréable entretien et qu'il étoit propre. +Il lui fit faire quelques affaires, et ce collier ne fut pas +donné tout franc; ce fut en quelque façon comme cela; +mais il ne fit rien pour ses frères.</p> + +<p>Housset, trésorier des parties casuelles, aujourd'hui +intendant des finances, retira ce collier, puis il le retint; +il étoit amoureux d'elle, mais il n'osoit en faire +la dépense.</p> + +<p>Le premier président de la cour des aides, Amelot, +étoit après à traiter avec elle quand elle mourut. Un +peu auparavant La Ferté Senectère, se prévalant de +la nécessité où elle étoit, pensa l'emmener en Lorraine; +mais on lui conseilla de s'en garder bien, car il l'eût +<span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span> +mise dans un sérail. Chevry<a name="FNanchor_146" id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor">[146]</a> étoit toujours son pis-aller, +quand elle n'avoit personne.</p> + +<p>Lorsqu'elle fut solliciter le feu président de Mesines +de faire sortir son frère Baye<a name="FNanchor_147" id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor">[147]</a> de prison, où il avoit +été mis pour dettes, il lui dit: «Eh! mademoiselle, se +peut-il que j'aie vécu jusqu'à cette heure sans vous +avoir vue?» Il la conduisit jusques à la porte de la +rue, la mit en carrosse, et fit son affaire dès le jour +même. Regardez ce que c'est: une autre, en faisant ce +qu'elle faisoit, auroit déshonoré sa famille; cependant +comme on vivoit avec elle avec respect, dès qu'elle a +été morte, on a laissé là tous ses parens, et on en faisoit +quelque cas pour l'amour d'elle. Elle les défrayoit +quasi tous.</p> + +<p>Elle se confessa dix fois dans la maladie dont elle est +morte, quoiqu'elle n'ait été malade que deux ou trois +jours: elle avoit toujours quelque chose de nouveau à +dire. On la vit morte durant vingt-quatre heures, sur +son lit, avec une couronne de pucelle. Enfin, le curé +de Saint-Gervais dit que cela étoit ridicule<a name="FNanchor_148" id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor">[148]</a></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span> +Elle avoit trois sœurs, toutes bien faites. La cadette +étoit fille, et le<a name="FNanchor_149" id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor">[149]</a> sera toujours à la mode de sa sœur; +elle est gâtée de petite vérole; mais elle ne laisse pas +que d'être <em>bonne robe</em><a name="FNanchor_150" id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor">[150]</a>.</p> + +<p>Madame de la Montagne, qui étoit l'aînée, étoit si +sotte que de dire comme on dit proverbialement: «Si +nous sommes pauvres, nous avons l'honneur.» Cependant +M. de Moret se pensa rompre une fois le cou +en montant avec une échelle de corde à une chambre, +au troisième étage, où elle lui avoit donné rendez-vous. +Son autre aînée fut mariée à Maugeron, qui a +quelque charge à l'artillerie<a name="FNanchor_151" id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor">[151]</a>, et qui logeoit à l'Arsenal. +Le grand-maître, aujourd'hui M. le maréchal +de La Meilleraye, durant son veuvage, en devint amoureux. +On dit que lui ayant prêté des pendants d'oreille +de diamants, le lendemain, comme elle les lui vouloit +rendre, il la pria de les garder, et après la pressa de +<span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span> +telle sorte que, n'en pouvant rien obtenir, il lui donna +un soufflet, en lui reprochant que son argent étoit +aussi bon que celui du duc de Retz<a name="FNanchor_152" id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor">[152]</a>. On avoit médit +de celui-ci. Le grand-maître ne se contenta pas de cela; +il chassa le mari de l'arsenal, et a nui à toute la famille +en toute chose.</p> + +<h2 class="p4">FEU M. DE PARIS.</h2> + +<p class="p2">Jean-François de Gondy, premier archevêque de +Paris<a name="FNanchor_153" id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor">[153]</a>, étoit bien fait, et avoit de l'esprit; mais il ne +savoit rien: il disoit les choses assez agréablement. Il +a toujours vécu licencieusement pour ce qui étoit des +femmes.</p> + +<p>Il falloit qu'il eût quelque reconnoissance, car on a +remarqué qu'il envoyoit souvent un page pour savoir +des nouvelles d'une personne peu considérable avec qui +il avoit eu autrefois commerce, et il en a toujours eu +du soin.</p> + +<p>On dit qu'un jour qu'il étoit convenu avec madame +de Bassompierre de ce qu'il lui donneroit pour une +nuit, il y fut bien; mais il se trouva mal, et ne put rien +faire: il voulut y retourner le lendemain, sans financer +de nouveau; mais elle lui manda, comme on +<span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span> +fait aux auberges, que son assiette avoit mangé pour +lui<a name="FNanchor_154" id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor">[154]</a>.</p> + +<p>M. de Paris avoit fait autrefois beaucoup de dépense: +il avoit musique et grand équipage; il en retrancha un +peu, et rompit sa musique. On dit que ses affaires nettoyées, +il lui resta plus de cent mille livres de rente; +cependant il se traitoit si mal qu'il n'eût osé donner à +dîner à personne sans être averti. Il a toujours fort bien +entretenu ses maisons de plaisance: Noisy, vers Villepreux, +que Bossuet, secrétaire du conseil, a acheté, et +le jardin de Saint-Cloud.</p> + +<p>Nonobstant la fine v..... qui le rongeoit, il n'a pas +laissé de vivre assez long-temps. Depuis quelques années, +le vice l'avoit quitté absolument; il n'y avoit plus +moyen de rire.</p> + +<p>Si c'eût été un homme de bonne vie, il arriva une +chose à Saint-Cloud qui l'eût fait passer pour saint; +on eût dit que c'était un miracle. Un pauvre diable +qu'on alloit pendre à Saint-Cloud voulut avoir la +bénédiction de M. l'archevêque; par hasard, il y +étoit alors: on le lui mène; il se jette à genoux, et +lui demande la vie. «Je ne puis, dit l'archevêque; +mais je te donne ma bénédiction.» On jette le galant, +la potence se rompt, le peuple le sauve. Depuis on demanda +à ce pendu à quoi il avoit pensé quand on l'eut +jeté. «Je croyois, dit-il, assister à une <em>penderie</em> en +l'autre monde.»</p> + +<p>On dit que ce fut à cet archevêque qu'un jésuite dit: +«Pour vous, monseigneur, vous êtes le plus grand +<span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span> +falot de l'Église; les autres ne sont que de petites lumières.» +Mais on fait ce conte de bien des gens.</p> + +<p>Passant par le bois de Boulogne, il vit un laquais de +madame la maréchale de Themines avec des garces; il +le fit venir, et lui fit réprimande. Ce laquais le laissa +dire, et puis dit, en haussant les épaules: <em>Patientia</em>. +Après il reprit, et acheva la sentence: <em>Patientia vincit +omnia.</em> «Camarade, lui dirent à demi-haut les laquais +même de l'archevêque, ne lui en dis pas davantage, +c'est temps perdu, il n'entend pas le latin.»</p> + +<p>Le cardinal de Richelieu eut envie d'avoir son archevêché, +et proposa de donner celui de Lyon à l'abbé +de Retz, depuis son coadjuteur. Cela fut en quelque +façon traité; puis le cardinal ne s'en tourmenta pas +trop, car cet homme ne lui nuisoit en rien, et il étoit +bien assuré, en cas de vacance, ou qu'il l'auroit, ou +qu'il le donneroit à qui il lui plairoit.</p> + +<p>A la Régence, il fit son neveu son coadjuteur; mais +il s'en repentit bientôt et eut une jalousie enragée contre +lui. Un jour qu'en descendant de carrosse il se fut +laissé tomber voulant s'appuyer sur Ménage: «Ah! +dit-il, de quoi m'avisé-je de vouloir m'appuyer sur +un homme qui est à mon coadjuteur?»</p> + +<h2 class="p4">LE FEU ARCHEVÊQUE DE ROUEN.</h2> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span></p> + +<p class="p2">François de Harlay, archevêque de Rouen<a name="FNanchor_155" id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor">[155]</a>, étoit +fils de ce M. de Chanvallon, qui fut le plus célèbre +galant de la reine Marguerite. Ce M. de Chanvallon, +persuadé du mérite du marquis de Bréval<a name="FNanchor_156" id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor">[156]</a> et de l'archevêque +de Rouen, ses enfants, disoit en parlant de +la cour: «Je leur ai donné des hommes: que ne s'en +servent-ils?»</p> + +<p>M. de Bréval s'est plus piqué de lettres que de +guerre; il avoit traduit Tacite; mais il eut bien de la +peine à trouver qui le voulut imprimer, car on savoit +déjà que d'Ablancourt y travailloit; ce fut ce qui le +fit hâter: ce livre ne s'est point vendu.</p> + +<p>Pour M. de Rouen, il n'y eut jamais un plus grand +galimatias. On écrivit sur un de ses livres: <em>Fiat lux, +et lux facta non est</em>. Il avoit envoyé un de ses livres +manuscrits à quelqu'un pour lui en dire son avis. Cet +homme avoit mis en un endroit à la marge: «<em>Je n'entends +point ceci.</em>» M. de Rouen ne se souvint pas +d'effacer l'observation, et l'imprimeur l'imprima. Cela +faisoit rire les gens de voir qu'à la marge d'un livre il +y eût: <em>Je n'entends point ceci</em>, car il sembloit que ce +fût l'auteur lui-même qui l'eût dit.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span> +Un jour qu'il avoit promis d'expliquer la Trinité +le plus clairement du monde en un sermon, il dit du +grec, puis ajouta: «Voilà pour vous, femmes.»</p> + +<p>C'est le plus prolixe prédicateur, harangueur et +compositeur de livres qu'on ait jamais vu. A Gaillon, +qu'il appelle <em>notre palais royal et archiépiscopal de +Gaillon</em>, il a une imprimerie qu'il appelle aussi <em>notre +imprimerie archiépiscopale</em>.</p> + +<p>Il fit une fois je ne sais quel livre où il étoit peint +avec sa barbe longue et étroite; car, quoique jeune, +il la portoit longue. On l'appelle barbe de natte, car +elle étoit d'un blond fort doré.<a name="FNanchor_157" id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor">[157]</a> Le pape Urbain, à +qui il fit présenter ce livre, n'en dit autre chose, sinon: +<em>Bella barba</em>.—Mais, saint Père, lui dit-on, que vous +semble de ce livre?—<em>Veramente, bellissima barba.</em> +L'archevêque, mal satisfait de cela et de quelque autre +chose encore, écrivit un livre de la puissance des papes, +où il les vouloit réduire au rang des évêques. Le pape +<span class="pagenum"><a id="Page_150"> 150</a></span> +s'en plaignit, et le nonce eut charge de le citer à Rome: +ses amis accommodèrent la chose, et il fut conclu +qu'en présence de deux Jésuites il feroit satisfaction +au Pape et écriroit une rétractation. Cette rétractation +fut imprimée; mais elle étoit si obscure, qu'il ne savoit +ce que c'étoit, et il eût pu se vanter, s'il eût voulu, de +ne s'être point rétracté. Le Pape, pourtant, s'en contenta. +Depuis, il s'avisa mal-à-propos de se mêler entre +Balzac et Du Moulin, qui s'écrivirent quelques lettres, +et fit je ne sais quel petit écrit intitulé: <em>Avis judicieux</em>. +En ce temps-là, il lui vint une vision de faire certaines +conférences à Saint-Victor; il étoit là comme +un régent dans sa classe.</p> + +<p>Une fois que Bois-Robert lui louoit fort la politique +du cardinal de Richelieu, il lui dit: «Vous connoissez +de plus grands politiques que lui; vous en +voyez.» Bois-Robert eut la malice de feindre toujours +de ne pas entendre qu'il vouloit qu'on lui dît: +«Qui? vous?» Et, au lieu de cela, il lui dit: «Mais que +blâmez-vous à sa politique?—Baillez-le-moi mort, +baillez-le-moi mort, répondit-il, et je vous le dirai.»</p> + +<p>Une autre fois il entreprit de prouver que Démosthènes, +Cicéron, et tous les plus grands orateurs de +l'antiquité, n'avoient rien entendu à l'éloquence en +comparaison de saint Paul, et dit un million de choses +grotesques. Balzac, qui y étoit allé par curiosité, ne put +s'empêcher d'en faire des contes, et de là vint la grande +querelle. Il voulut faire passer Balzac pour un écolier, +et Balzac fit <em>le Barbon</em>, que depuis il a donné lorsque +Ménage persécuta tant Montmaur le grec: c'est +pour cela qu'on y trouve si peu de choses qui conviennent +à ce pédant.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span> +Madame Des Loges disoit de l'archevêque de Rouen +que c'étoit une bibliothèque renversée; mais il n'y a +rien qui représente mieux l'humeur de cet homme +que le sonnet acrostiche de ce fou de Dulot<a name="FNanchor_158" id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor">[158]</a>.</p> + + +<p class="center">SONNET</p> + +<div class="blockquote"> +<p><em>Où le poète royal et archiépiscopal Dulot fait bouffonner monseigneur +l'archevêque de Rouen dans toute l'étendue de son +acrostiche.</em></p></div> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div class="line"><b>F</b>ranc de haine, d'amour, ris, pleurs, espoir et crainte,</div> +<div class="line"><b>R</b>entrons au cabinet et lisons saint Thomas.</div> +<div class="line"><b>A</b>pporte-moi, laquais, de tout ce grand amas,</div> +<div class="line"><b>N</b>icolas de Lira, Pline et la Bible sainte.</div> +<div class="line"><b>C</b>ertes, le trait est bon, ma chandelle est éteinte.</div> +<div class="line"><b>O</b>h! oh! dedans si peu, vraiment trompé tu m'as.</div> +<div class="line"><b>I</b>ci du feu, mes gens, ma robe de Damas.</div> +<div class="line"><b>S</b>ix heures ont sonné, disons prime en contrainte.</div> +<div class="line"><b>D</b>ieu! que j'ai mal au cœur! qu'on m'apporte du vin.</div> +<div class="line"><b>E</b>ntre ce qu'aujourd'hui j'ai lu de plus divin,</div> +<div class="line"><b>H</b>ilaire de Poitiers m'a ravi par sa plume.</div> +<div class="line"><b>A</b>ristote est là faux: voyez, ce papillon</div> +<div class="line"><b>R</b>ouanne à nos flambeaux comme c'est sa coutume.</div> +<div class="line"><b>L</b>e trait est excellent! avalons ce bouillon.</div> +<div class="line"><b>A</b>pprête les chevaux, cocher. Le beau volume!</div> +<div class="line"><b>I</b>rénée est charmant, retournons à Gaillon.</div> +</div></div></div> + +<p>Il y avoit pourtant du bon en ce <em>mirifique</em> prélat; +il étoit bon homme, franc et sincère; mais jamais il +n'eut un grain de cervelle.</p> + +<p>Une fois qu'il fit quelque entrée à Dieppe, le ministre +du lieu le harangua et lui plut extrêmement. +<span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span> +Quand cet homme eut achevé: «Voilà, dit-il, en se +tournant vers les ecclésiastiques qui le suivoient, +voilà haranguer cela;» et se mit à leur remarquer +toutes les parties de l'oraison: «voilà haranguer, cela, +et non pas vous autres, qui manquez en ceci, en +cela, et qui ne parlez qu'à la bonne chère.» Il ne la +faisoit pourtant pas mauvaise, la chère, à Gaillon. Il +avoit toutes ses heures réglées pour ses occupations +sérieuses et pour ses divertissemens. Il recevoit des +nouvelles de tous les endroits de l'Europe. Il avoit musique, +et n'étoit jamais sans quelques gens de lettres.</p> + +<p>Sur la fin, il se laissoit si fort gouverner à je ne sais +quelle femme qui étoit sa ménagère, qu'il commençoit +à l'incommoder, et elle à s'accommoder très-fort. +Enfin, on le fit résoudre à donner son archevêché à +son neveu Chanvallon, qui étoit déjà son coadjuteur; +il le fit, et mourut bientôt après. Son successeur ne +lui en doit guère pour l'éloquence<a name="FNanchor_159" id="FNanchor_159" href="#Footnote_159" class="fnanchor">[159]</a>. Patru, qui l'a +entendu prêcher, dit qu'il n'a admiré qu'une chose en +lui, c'est comme il peut retenir par cœur tout ce qu'il +dit, car il n'y a ni pied ni tête à son discours, et il récite +tout cela avec une insolence qui n'est pas imaginable. +Il avoit écrit sur la porte de Gaillon: <em>Legem +non observabo, sed adimplebo</em>.</p> + +<h2 class="p4">BALZAC.</h2> +<p><span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span></p> + +<p class="p2">Balzac se nomme Jean Louis Guez<a name="FNanchor_160" id="FNanchor_160" href="#Footnote_160" class="fnanchor">[160]</a>; il est fils d'un +homme d'Angoulême qui avoit du bien; mais M. de +Montausier dit que cet homme a été valet chez M. d'Espernon. +Balzac est une terre. Ce M. Guez a vécu plus +de cent ans. Quelques années devant que de mourir, +il écrivit à M. Chapelain pour faire, disoit-il, amitié +avec lui, au moins par lettres, et qu'après avoir ouï +dire tant de bien de lui à son fils, il vouloit avoir cette +satisfaction-là en mourant.</p> + +<p>On connut Balzac par son premier volume de lettres; +il étoit alors à feu M. d'Espernon, à qui il ne put +s'empêcher d'envier deux lettres qu'il avoit écrites +pour lui au Roi<a name="FNanchor_161" id="FNanchor_161" href="#Footnote_161" class="fnanchor">[161]</a>. Il est certain que nous n'avions +rien vu d'approchant en France, et que tous ceux qui +ont bien écrit en prose depuis, et qui écriront bien à +l'avenir en notre langue, lui en auront l'obligation. +Celles qu'il a faites depuis ne sont pour l'ordinaire ni +si gaies ni si naturelles, et il a eu tort d'avoir eu pour +ses ennemis la complaisance de n'écrire plus de la +même sorte.</p> + +<p>Le cardinal ne trouva nullement bon qu'il ne lui eût +<span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span> +point dédié <em>Le Prince</em> ni ses lettres. «Se croit-il assez +grand seigneur pour ne point dédier ses livres?» +Son humeur à louer trop de gens le choqua; mais, ce +qui le fâcha le plus, ce sont ces deux lettres qui sont +au bout du <em>Prince</em>, où il se mêle de parler de la Reine-mère +et du cardinal. Il y a un endroit où il dit: «Le +Roi qui, à votre prière, a pardonné à quarante mille +coupables, n'a pu obtenir d'elle qu'elle pardonnât à +un innocent.—Votre ami, dit le cardinal à Bois-Robert, +est un étourdi: qui lui a dit que je suis mal +avec la Reine-mère? Je croyois qu'il eût du sens; +mais ce n'est qu'un fat.»</p> + +<p>Malherbe dit un jour à Gomberville, à propos des +premières lettres de Balzac: «Pardieu! pardieu! toutes +ces badineries-là me sont venues à l'esprit; mais je +les ai rebutées.» Il fit imprimer les fragments du +<em>Prince</em>, qui étoient beaux pour fragments, avec une +préface de Faret, où il y avoit que dans le premier livre +il feindroit qu'un Anglois avec un bonnet blanc, etc. +Depuis, il a dit que cette aventure étoit véritable. Il +disoit comme cela ce que contiendroit chaque livre; le +dernier devoit être <em>le Ministre</em>. Or, le cardinal de Richelieu, +étant mal satisfait de lui à cause de ces deux +lettres qui sont au bout du <em>Prince</em>, et aussi à cause +qu'il ne le lui avoit pas dédié, ne se soucia plus de lui; +cela fut cause que ce <em>Ministre</em> ne parut point. Depuis, +il le fit imprimer sous le nom d'<em>Aristippe</em>, mal satisfait +du cardinal Mazarin, dont il fait comme le portrait; +on l'a vu depuis sa mort.</p> + +<p>Les moines furent tous contre lui à cause d'un endroit +où il dit: «Que les moines sont dans le monde +ce qu'étoient les rats dans l'arche.» Le père Goulu, +<span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span> +général des Feuillants, qui cherchoit à faire claquer +son fouet, se mit à écrire contre lui, et je pense que +c'est le meilleur. Il lui dit en quelque lieu qu'il n'a +guère de cervelle de s'attaquer à un corps qui ne +meurt jamais. Il donna belle prise aux gens sur ses vanités. +Sorel<a name="FNanchor_162" id="FNanchor_162" href="#Footnote_162" class="fnanchor">[162]</a>, qui n'avoit alors que dix-huit ans, a +voulu, dans le Francion, railler de lui en la personne +de son pédant Hortensius. Je pense qu'il s'en avisa +devant le Feuillant.</p> + +<p>Il a été un temps que c'étoit la mode d'écrire contre +Balzac. A Bruxelles même, Saint-Germain ne l'épargna +pas, à cause qu'il louoit le Roi et le cardinal de +Richelieu. Il y eut je ne sais quel barbouilleur de papier, +je ne sais quel bavard Saintongeois, qui se mêla +aussi de faire un méchant petit livre contre lui et contre +le père Goulu tout ensemble. Il le fit bâtonner dans +sa propre chambre, au saut du lit, par un gentilhomme +de ses amis nommé Moulin Robert; et après, car le +cavalier n'avoit point déclaré de la part de qui il lui +faisoit ces caresses, il fit imprimer une espèce de nouvelle +intitulée: <em>La Défaite du paladin Javerzac<a name="FNanchor_163" id="FNanchor_163" href="#Footnote_163" class="fnanchor">[163]</a>, par +<span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span> +les alliés et confédérés du prince des Feuilles</em>. C'est +une des plus jolies choses qu'il ait faites.</p> + +<p>Le père Goulu s'étoit nommé Philarque, voulant +dire <em>général des Feuillants</em>; et l'autre malicieusement +traduisoit à la lettre <em>Prince des Feuilles</em>. Enfin, cela +alla si avant qu'Ogier le prédicateur, son ami, entreprit +de faire son apologie. Il y en avoit déjà cinq ou +six feuilles d'imprimées. Gomberville m'a dit qu'il les +avoit, quand Balzac, arrivant ici, ne trouva point cela +à sa fantaisie: il défit tout le discours, et ne se servit +que de la matière. Cela n'avoit garde de ne pas réussir, +car Ogier est fort capable de choisir bien ses matériaux, +et Balzac de faire fort bien le discours; aussi +est-ce une des plus belles pièces que nous ayons. Ogier +a voulu soutenir qu'il avoit tout fait; mais il a été +assez bon pour imprimer d'autres ouvrages, et il ne +faut que conférer; et puis, pour peu qu'on s'y connoisse, +on voit bien qu'autre que Balzac ne peut avoir +fait cette apologie. <em>Le Prince</em> avoit grand besoin +d'Ogier, car c'est le plus pauvre dessein d'ouvrage +qu'on ait jamais vu, et il n'est beau que par endroits.</p> + +<p>Depuis, il changea, comme j'ai dit, de façon d'écrire, +pour montrer qu'il n'étoit pas ignorant, comme on lui +avoit reproché<a name="FNanchor_164" id="FNanchor_164" href="#Footnote_164" class="fnanchor">[164]</a>; mais en récompense, il est ferré +en quelques endroits, et cette affectation d'érudition +n'est que trop souvent désagréable; cependant vous ne +sauriez ôter de la tête à la plupart des gens que Balzac +n'étoit point savant. Frémont m'a dit qu'un traiteur<a name="FNanchor_165" id="FNanchor_165" href="#Footnote_165" class="fnanchor">[165]</a>, +<span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span> +chez qui il logea une fois à Angoulême, lui +dit que Balzac n'étoit point profond: il a eu beau +écrire bien des lettres latines, et faire un gros recueil +de vers latins dont il se seroit bien passé; il a eu beau +écrire contre Heinsius, tout cela n'a pas effacé la première +impression que les lettres de Goulu ont donnée +de lui. Ce même homme ajoutait que quelquefois ayant +été à Balzac pour quelque festin, le valet de M. de +Balzac lui avoit fait voir son maître composant; mais +c'était, disoit-il, une plaisante chose à voir que ses +grimaces.</p> + +<p>On trouve, dans ce qu'il a fait depuis l'<em>Apologie</em>, +bien des grotesques; cependant il plaît toujours: il +n'y eut jamais une plus belle imagination. Il a l'oreille +fine; il ne manque jamais à mettre les choses en grâce; +mais on pouvoit mieux savoir le fin de la langue qu'il +ne le savoit. Ses derniers ouvrages ne sont pas si exactement +écrits, pour le langage même, que les premiers, +et il prend quelquefois la liberté de mettre un etc., tout +comme feroit un notaire.</p> + +<p>Le <em>Barbon</em> a fait voir bien clairement que le bonhomme +avoit de la peine à lier les choses, car ce livret +est plein de lacunes. Il nous a fait accroire que c'étoit +les ruines de son cabinet, et, au lieu de les réparer, il +nous donne lui-même ses fragments. Sur la fin il n'ose +plus faire de lettres; il les déguise en <em>Entretiens</em>, et +souvent il fait semblant de vuider ses tablettes et parle +de lui-même fort avantageusement en tierce personne +en plusieurs endroits de ce livre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_158"> 158</a></span> +Pour reprendre où nous en étions, Ogier, surnommé +<em>le Danois</em>, frère du prédicateur, étant en Danemark +avec feu M. d'Avaux, s'avisa, pour se divertir, d'écrire +à Balzac que la cour du roi de Danemark, où il y +avoit beaucoup de gens de qualité qui savoient le +français, s'étant partagée pour Balzac et pour le père +Goulu, le Roi, dans une assemblée célèbre de tous +ceux qui étudioient notre langue, avoit jugé en +faveur de Balzac. Notre homme prit cela pour argent +comptant, et dans ses <em>Entretiens</em> il en parle de cette +sorte: «Nous recevons, dit-il, des lettres dorées datées +de Constantinople; on nous estime en Grèce et en +Orient, aux dernières parties du septentrion, sur le +rivage de la mer Baltique. Pour répondre en un +mot à tant de choses, je souffre où je suis, on m'estime +où je ne suis pas. Peut-être que j'avois la fièvre +le jour que le Roi de Danemark jugea en ma faveur +la cause qui fut plaidée devant lui à Copenhague; +comme au contraire il se peut faire que j'étois +à l'ombre et prenois le frais le jour que le marquis +d'Ayetonne brûla mon livre<a name="FNanchor_166" id="FNanchor_166" href="#Footnote_166" class="fnanchor">[166]</a> dans un conseil qui +fut tenu à Bruxelles.»</p> + +<p>Ce livre fut aussi brûlé en Angleterre. On m'a dit +qu'il y eut des Anglais assez zélés pour la mémoire de +la reine Elisabeth, pour avoir eu la pensée de venir en +France donner des coups de bâton à Balzac.</p> + +<p>Le cardinal de Richelieu fut choqué de ce qu'il +louoit trop de gens; il disoit que c'étoit <em>l'élogiste général</em>. +Le cardinal de Richelieu ne fit rien pour lui, +et en cela il eut tort, car cet homme n'avoit péché +<span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span> +que pour avoir trop envie de plaire, et le cardinal +se fût fait honneur en lui donnant un évêché. Cela +fut cause que Balzac se retira à Balzac, où il demeura +presque toujours.</p> + +<p>Le cardinal ne fut pas plus tôt mort, que, sans considérer +qu'il lui avoit donné tant de louanges, il fit +une grande pièce à la Reine où il disoit bien des choses +contre lui. C'est une des moindres pièces qu'il ait +faites. Maynard, qui est son ami Ménandre, à qui il +adresse tant d'Entretiens, en fit tout de même en vers; +car le cardinal n'avoit rien fait pour lui, il le trouvoit +trop cagnard<a name="FNanchor_167" id="FNanchor_167" href="#Footnote_167" class="fnanchor">[167]</a>. Sans doute le cardinal de Richelieu +eut tort de ne donner à Balzac qu'une misérable pension +qui finit avec lui. Je ne pense pas qu'il crût ce +dont Théophile l'accuse dans une lettre; je ne dis pas +seulement l'amour des garçons, mais même le larcin +qu'il lui reproche d'avoir fait au gendre du docteur +Baudius, en Hollande. On ne peut pas dire que Balzac +n'ait vécu moralement bien; mais, outre ce que j'ai +marqué, le cardinal, comme nous avons dit ailleurs, +n'estimoit guère la prose.</p> + +<p>Au commencement de la régence, après ses discours, +dont quelques-uns sont dédiés à madame de Rambouillet, +à qui il parle comme à une personne familière, +et il ne l'a jamais vue; depuis, il l'a connue par lettres +seulement, il fit imprimer deux volumes de <em>Lettres +choisies</em>, où il a mis une préface qu'il feint être de +M. Girard, théologal d'Angoulême, son ami: il a fait +cette feinte pour se louer tout à son aise, sous le nom +<span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span> +d'autrui. Cette préface est fort bien écrite, car quand +il écrit sous le nom d'autrui, il ne cherche pas midi à +quatorze heures, comme il fait quelquefois lorsqu'il +ne se déguise point. Ces lettres choisies n'étoient pas +autrement <em>choisies</em>, je crois, que, hors les lettres à +M. Chapelain, qu'il appeloit <em>ad Atticum</em><a name="FNanchor_168" id="FNanchor_168" href="#Footnote_168" class="fnanchor">[168]</a>, et qui ont +été données après sa mort, il ne lui en restait pas une +après ces deux derniers tomes. Pour faire tout valoir, +il feint d'avoir écrit des lettres qu'il n'a jamais écrites: +tel qui n'en a jamais reçu qu'une de lui en trouve +trois ou quatre qui lui sont adressées. Il y en a une +quantité à je ne sais combien de révérends Pères dont +on n'a jamais ouï parler. Pérapède, Du Bure et un tas +de sots y sont loués, et il écrit, dit-il, à tous ces gens-là +le cœur sur le papier.</p> + +<p>Les louanges lui étoient bonnes de quelque part +qu'elles vinssent, et jamais il n'étoit assez <em>paranymphé</em><a name="FNanchor_169" id="FNanchor_169" href="#Footnote_169" class="fnanchor">[169]</a> +à sa fantaisie. Voiture, Conrart et d'autres +montoient sur des échasses pour le louer; vous diriez +qu'ils se vont rompre le cou à tout bout de champ, tant +ils font de rudes cascades.</p> + +<p>Dans une de ses lettres, il y a une plaisante vanité, +car si jamais il y eût un <em>animal gloriæ</em><a name="FNanchor_170" id="FNanchor_170" href="#Footnote_170" class="fnanchor">[170]</a>, c'est celui-ci: +«Quand vous me donneriez, dit-il, autant de terre +<span class="pagenum"><a id="Page_161"> 161</a></span> +que la comtesse Alix<a name="FNanchor_171" id="FNanchor_171" href="#Footnote_171" class="fnanchor">[171]</a> en donna à mon quarantième +aïeul, etc.»</p> + +<p>Il imprima ensuite le <em>Socrate chrétien</em>; il y mit un +avant-propos, où il parle à un homme qu'il appelle +<em>Monseigneur</em>, sans queue. Il prétendoit que M. Servien +devineroit que c'étoit lui; et dans ce même volume, +où il y a plusieurs autres pièces, il y a un traité +de ce mot <em>Monseigneur</em>, où il en blâme l'abus, et ne +met que <em>monsieur mon cousin</em> à M. le président de +Nesmond. A cette dissertation sur les sonnets de Job et +d'Uranie, il ne vouloit mettre pour titre que <em>Dissertation +sur les deux sonnets</em>, disant qu'on savoit assez qui +ils étoient. Il y a de pauvres choses dans cette dissertation.</p> + +<p>Voici encore une chose qui ne s'accorde guère avec +le <em>Socrate chrétien</em>. Un avocat d'Angoulême, en plaidant +contre lui, avoit dit quelque chose d'un peu fort. +Balzac le rencontre par la ville et lui donne un coup +de houssine; sans les grands seigneurs du pays qui s'en +mêlèrent, et qui prirent le parti de Balzac, il n'en eût +pas été bon marchand.</p> + +<p>En récompense, le Roi, la Reine et le cardinal Mazarin +lui firent, à ce qu'il dit, bien des honneurs quand +on alla à Bordeaux en 1650, au mois d'août.</p> + +<p>Depuis sa mort, on a publié l'<em>Aristippe</em>, qui est un +fragment du <em>Prince</em>, qu'il a fait pour donner sur les +doigts aux rois fainéans et à leurs minisires, pour ne +pas dire à leurs maires du palais. Il a cru, le bonhomme, +qu'il y avoit en lui de quoi faire un Socrate et un +Aristippe tout ensemble; cependant cet homme qui est +<span class="pagenum"><a id="Page_162"> 162</a></span> +si sage, cet homme qui a tant de vertus, s'avise de faire +une lâcheté, où personne ne l'a imité, non pas même +Costar: il signe en écrivant au cardinal Mazarin: «De +Votre Eminence le très-humble, très-obéissant et +très-obligé serviteur et <em>pensionnaire</em>.»</p> + +<p>Lionne, ami de Chapelain, avoit fait donner à +Balzac une pension de cinq cents écus, dont il fut fort +mal payé à la fin. Il faut bien manquer de cœur pour +faire une bassesse comme celle-là, lui qui avoit de +quoi vivre, et qui a tant de soin de faire savoir dans +ses lettres familières qu'il avoit quatre chevaux de carrosse. +Avec tout ce raffinement de lâcheté, il ne put +pourtant avoir pour sa sœur de campagne la récompense +de la lieutenance aux gardes de son neveu, qui +fut tué à Lens avec le maréchal de Gassion. La solitude, +où l'on n'a que soi pour objet, où l'on ne se compare +avec personne, avoit gâté cet esprit, qui déjà +n'étoit que trop plein de lui-même.</p> + +<p>Les juste-au-corps lui ayant semblé commodes, il en +avoit de toutes façons, de treillis<a name="FNanchor_172" id="FNanchor_172" href="#Footnote_172" class="fnanchor">[172]</a>, de tabis<a name="FNanchor_173" id="FNanchor_173" href="#Footnote_173" class="fnanchor">[173]</a>, de +bleus et d'incarnats.</p> + +<p>Il a des visions jusques aux moindres petites choses: +il demanda de l'aigre de cèdre<a name="FNanchor_174" id="FNanchor_174" href="#Footnote_174" class="fnanchor">[174]</a> à M. Conrart, qui +étoit devenu son commissionnaire après M. Chapelain; +car il y eut je ne sais quoi entre M. Chapelain et lui, +<span class="pagenum"><a id="Page_163"> 163</a></span> +et il ne pouvoit s'empêcher de dire à tout bout de +champ qu'il ne faisoit rien de naturel, qu'il n'avoit +point de génie. Il lui faisoit entendre, sans faire semblant +de rien, que si les pots dans lesquels il lui enverroit +cet aigre de cèdre étoient bleus et blancs, ils lui +plairoient davantage.</p> + +<p>Il écrivit jusqu'à huit lettres pendant qu'on imprimoit +ses vers latins, pour faire qu'un placard de deux +petits anges qui se baisoient pût se rencontrer à la fin. +Il a eu aussi une bonne fantaisie de faire imprimer ces +vers-là en petit, croyant que le monde souhaitoit cela +avec passion. M. Conrart lui manda que Courbé étoit +disposé à le satisfaire; mais qu'il étoit obligé de lui +mander que ses vers ne se vendroient point in-quarto, +et qu'on n'en avoit vendu qu'un seul exemplaire. Balzac +répondit en ces mots: «Si j'étois aussi amoureux de la +gloire que je l'ai été autrefois, votre lettre me seroit +une grande mortification.» Il fallut pourtant faire +cette impression en petit; il se consola en voyant <em>Editio +seconda</em>. Il a fait mettre au commencement que le libraire +l'a voulu absolument. Il vouloit obliger Ménage +à dire plus de choses à sa louange dans l'épître qu'il +fit à la reine de Suède, en lui dédiant les vers latins de +Balzac. Il y a au bout de ce livre ce qu'il appelle <em>liber +adoptivus</em>, sans expliquer que ce sont diverses pièces +d'auteurs, ou qu'il ne connoît point, ou dont il dissimule +le nom. Il n'a pourtant pas mal fait, car il n'y a +guère que cela de bon dans son livre.</p> + +<p>Il eut une plaisante curiosité dans l'impression de ses +discours; il n'y a pas une ligne qui ne soit finie par un +mot entier; il n'y a jamais de mot coupé en deux.</p> + +<p>La reine de Suède dit à Chanut, notre résident, +<span class="pagenum"><a id="Page_164"> 164</a></span> +qu'elle le prioit de s'informer quels auteurs il falloit +lire pour bien savoir notre langue, et que Balzac ne la +contentoit point, qu'il n'étoit point naturel, qu'il étoit +toujours guindé, et toujours dans la fleurette. Il le sut, +et elle lui écrivit que ce qu'on avoit dit étoit faux. Cela +est cause qu'il n'a pas changé dans l'<em>Aristippe</em> les louanges +qu'il lui donnoit. Voici une lettre qu'il écrivit à +M. Conrart sur le séjour de la cour à Bordeaux, sous +le nom du même M. Girard<a name="FNanchor_175" id="FNanchor_175" href="#Footnote_175" class="fnanchor">[175]</a> dont nous avons déjà +parlé. Ce que je mettrai à côté est ce que m'a dit M. le +marquis de Montausier, témoin oculaire.</p> + +<div class="blockquote"> + +<p class="left5 smcap">«Monsieur,</p> + +<p>«A moins que d'avoir à vous donner des nouvelles +de M. de Balzac, je n'aurois pas rompu mon silence +ni violé le respect que je vous dois. Ce n'est pas que +je ne sache combien il y a d'honneur à recevoir de +vos lettres, et combien les honnêtes gens se glorifient +d'en être favorisés; mais j'ai encore plus de considération +pour vous que je n'en ai pour moi-même, et +quoique je ne sois pas insensible à mon propre bien, +j'aurois mieux aimé m'en priver que de vous être +importun, en exigeant de vous pour une mauvaise +lettre quelqu'une de vos belles réponses. Voilà, monsieur, +comme j'en eusse usé, si la discrétion de votre +ami n'eût fait violence à la mienne: elle m'oblige à +vous dire de lui ce qu'il a omis, sans doute, dans la +dernière lettre qu'il vous a écrite.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span> +«Vous savez, monsieur, que nous avons eu la cour +depuis peu de jours en cette ville. Lorsque la Reine<a name="FNanchor_176" id="FNanchor_176" href="#Footnote_176" class="fnanchor">[176]</a> +en approcha de deux journées, elle commanda expressément +qu'on ne donnât aucun logement aux +troupes qui accompagnoient Leurs Majestés dans les +terres de M. de Balzac<a name="FNanchor_177" id="FNanchor_177" href="#Footnote_177" class="fnanchor">[177]</a>. Sa faveur ne fut point +bornée à ces petits soins, elle ordonna<a name="FNanchor_178" id="FNanchor_178" href="#Footnote_178" class="fnanchor">[178]</a> à M. de +Saintot, maître des cérémonies (il faisoit aussi la +charge de grand-maréchal-des-logis), de la loger dans +la maison de M. de Balzac<a name="FNanchor_179" id="FNanchor_179" href="#Footnote_179" class="fnanchor">[179]</a>. Ce commandement +fut si exprès qu'il ne se put exécuter sans quelque +désordre: les logis étoient déjà faits à l'arrivée de +M. de Saintot. L'évêché étoit marqué pour la Reine; +le Roi étoit dans une maison contiguë; les autres logemens +étoient marqués et déjà occupés; mais il +fallut tout changer pour satisfaire au désir de la Reine +et honorer M. de Balzac absent.</p> + +<p>«A l'arrivée de Sa Majesté, il fut demandé avec instance. +Sa Majesté ne vouloit recevoir aucune des +excuses qu'on donnoit à sa retraite<a name="FNanchor_180" id="FNanchor_180" href="#Footnote_180" class="fnanchor">[180]</a>. Enfin, comme +<span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span> +il n'y eut plus d'espérance de le voir, elle n'eut presque +plus d'entretien qu'avec ses proches, qui furent +jugés très-dignes de son alliance<a name="FNanchor_181" id="FNanchor_181" href="#Footnote_181" class="fnanchor">[181]</a>. M. le cardinal +ne s'en arrêta pas là; après s'être long-temps informé +s'il ne pourroit point satisfaire au désir qu'il +avoit de long-temps de connoître le visage d'une personne +si généralement estimée, il se résolut enfin de +l'envoyer visiter par un gentilhomme des siens, nommé +le chevalier de Terlon. Ce gentilhomme alla à la +maison de M. de Balzac, à trois lieues de la ville, et +lui dit que M. le cardinal, son maître, lui avoit commandé +de le venir assurer de son service très-humble; +qu'il avoit une forte passion de le voir et de l'entretenir +à Angoulême, où il avoit appris son indisposition; +qu'il seroit venu lui-même s'en assurer en sa +maison, s'il n'eût appréhendé de l'incommoder; +mais qu'il seroit fâché qu'on lui reprochât d'avoir +passé si près du plus grand homme de notre siècle +sans avoir eu dessein de lui rendre cette petite civilité<a name="FNanchor_182" id="FNanchor_182" href="#Footnote_182" class="fnanchor">[182]</a>.</p> + +<p>«M. de Balzac, dont la discrétion ne vous est pas +moins connue que le mérite, ne pouvoit attribuer un +si grand excès de civilité qu'à la courtoisie de l'ambassadeur, +<span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span> +et, sans doute, ces faveurs lui eussent été +suspectes, si M. le cardinal n'en eût dit autant, et aux +mêmes termes, à M. de Roussines, frère de M. de +Balzac. J'étois présent, et plusieurs honnêtes gens de +la cour furent témoins lorsque Son Eminence lui +redit les mêmes paroles que M. de Terlon avoit avancées, +faisant ainsi de sa bouche à une personne non +suspecte des compliments qui ne pouvoient plus être +suspects.</p> + +<p>«M. Servien enchérit beaucoup au-delà chez M. le +marquis de Montausier<a name="FNanchor_183" id="FNanchor_183" href="#Footnote_183" class="fnanchor">[183]</a>; mais M. de Lionne ne +fut pas plus tôt arrivé qu'il envoya son premier commis +vers M. de Balzac, pour lui témoigner le désir +impatient qu'il avoit de le voir; qu'il y avoit vingt +ans que ce désir faisoit une de ses plus violentes passions; +qu'il avoit fait le voyage de Guyenne, avec +plaisir, quelque juste indignation qu'il eût d'ailleurs +contre le voyage, pour voir le plus grand homme du +monde, etc.; qu'il le prioit de lui mander positivement +(ce furent les termes de son envoyé) s'il lui feroit +déplaisir de l'aller visiter en sa maison, parce +qu'il n'y avoit que sa défense absolue qui pût l'en empêcher. +M. de Balzac, usant de la liberté qu'il lui donnoit, +le supplia de n'en point prendre la peine<a name="FNanchor_184" id="FNanchor_184" href="#Footnote_184" class="fnanchor">[184]</a>; +et cette excuse, qui eût peut-être déplu à un moins +honnête homme que n'est M. de Lionne, lui donna matière +d'une lettre, en laquelle, parmi quelques douces +plaintes du rigoureux traitement qui lui est fait, il +<span class="pagenum"><a id="Page_168"> 168</a></span> +l'assuroit de tous les respects, de toute la vénération +et de tout ce qui est au-dessous du culte et de l'adoration: +ce sont les termes obligeants d'une fort longue +et fort belle lettre.</p> + +<p>«Je ne vous parle point des compliments de M. l'évêque +de Rodez, de ceux de M. de La Motte Le Vayer +ni de toutes les autres personnes de mérite qui sont +auprès de Leurs Majestés. Ma gazette seroit trop longue, +monsieur; ce que j'y ajoute du mien, c'est la +joie que j'ai sentie de voir toute la cour faire la cour +à notre ermite, et de voir ce généreux ermite au-dessus +de toutes les faveurs et de toutes les recherches +de la cour. Il n'en a pas pour cela quitté une +seule de ses calottes; il n'en a pas eu plus de complaisance +pour lui-même. J'ai passé depuis ce temps-là +plusieurs jours en sa compagnie; mais je ne me +suis pas aperçu que c'étoit à lui que tous ces honneurs +avoient été rendus, et si je n'en eusse été le témoin, +je serois en danger d'ignorer long-temps une chose si +glorieuse à mon ami et si avantageuse à tous ceux +qu'il aime. Il ne sait pas même que je vous écris toutes +ces circonstances; et quoique je lui aie dit que je voulois +vous mander cette partie de son histoire, je n'oserois +lui faire voir cette partie de ma relation, tant +il a de peine à souffrir les choses qui le favorisent. Il +ne veut pas même que j'attribue à sa modestie l'indifférence +qu'il a eue pour les caresses du grand +monde; son chagrin et son dégoût ne méritent point, +à ce qu'il dit, un si beau nom, et il aime mieux que +nous l'appellions insensible que de consentir aux témoignages +que nous devons à sa vertu. Ajouterai-je +encore à ceci les compliments extraordinaires qu'il +<span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span> +reçut, il n'y a pas long-temps, du comte de Pigneranda? +Cet ambassadeur, fameux par la rupture de +la paix de l'Europe, ayant passé à Angoulême, s'enquéroit, +à l'ordinaire des étrangers, de ce qu'il y avoit +de plus remarquable dans le pays. On lui proposa +incontinent M. de Balzac comme la chose la plus rare: +il repartit qu'il avoit appris ce nom-là en Espagne, +long-temps avant que d'en partir; qu'il ne l'avoit pas +trouvé moins célèbre en Allemagne, d'où il venoit, +et lui envoya incontinent un Minime walon, homme +de lettres, qui lui servoit d'aumônier, pour lui dire +qu'il souffroit, avec plus de peine qu'il n'en avoit eu +pendant tout son voyage, la défense de faire des visites; +que s'il lui eût été libre d'en faire, il fût venu +de bon cœur en sa chambre pour voir une personne +si célèbre dans tous les lieux où les grandes vertus sont +en estime. Ce compliment ne fut pas borné à ce peu +de paroles. Mais qu'ai-je affaire d'emprunter de la +bouche de nos ennemis des louanges pour un homme +qui a peine d'en souffrir des personnes qui lui sont +les plus chères? Il se contente de leur amitié comme +de la vôtre, monsieur, de celle de M. Chapelain, et +de peu d'autres.</p> + +<p>«Oserois-je vous supplier de faire part de ma relation +à M. Chapelain? Je sais qu'il aime ce que nous +aimons, comme il en est aimé aussi; je sais qu'il me +fait l'honneur de me vouloir du bien. Permettez-moi, +je vous supplie, de l'assurer de mon très-humble service, +et croyez, s'il vous plaît, que je serai toute ma +vie, etc.<a name="FNanchor_185" id="FNanchor_185" href="#Footnote_185" class="fnanchor">[185]</a>.»</p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span> +Quand le chevalier de Méré mena le maréchal de +Clairambault voir Balzac à la campagne, cet auteur +étoit dans le jardin; le maréchal le trouva si extravagamment +habillé qu'il le prit pour un fou, et il ne vouloit +pas avancer; le chevalier l'encouragea: il en fut +après très-satisfait, et dit qu'il n'avoit jamais vu un +homme de si agréable conversation.</p> + +<p>Il fit, un peu après le voyage de Bordeaux, un poème +latin de dévotion qu'il envoya à M. de Montausier, à +Paris, et le pria de supplier M. de Grasse de le mettre +en vers françois. Trois jours après, il écrivit au secrétaire +de M. de Montausier qu'il le prioit de lui renvoyer +cette lettre, qu'il y vouloit changer quelque chose; +après, il en envoya une autre où il ne parloit plus de +M. de Grasse, et cela exprès, afin que cette lettre ne +demeurât point, et qu'on crût que M. de Grasse avoit +traduit ce poème de son propre mouvement, parce qu'il +en avoit été charmé. Cette seconde lettre eut le loisir +de venir avant que M. de Montausier eût écrit à M. de +Grasse; lui qui ne trouvoit pas la requête trop civile, +envoya pour excuse à M. de Grasse la lettre de Balzac +sans la relire, croyant que ce fut la même: cela fit un +terrible galimatias.</p> + +<p>Depuis, quand M. le Prince fût mis en liberté, il lui +envoya une lettre latine imprimée, avec deux petites +<span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span> +pièces de vers latins aussi imprimées: l'une sur sa prison, +l'autre sur la mort de madame la princesse sa +mère, où, à son ordinaire, il donnoit à dos à celui qui +avoit le dessous, et traitoit le cardinal Mazarin de +<em>semi-vir</em>; et, pour montrer à M. le Prince qu'il a fait +ces vers-là durant sa prison, il en prend M. l'évêque +d'Angoulême à témoin. Dans ces vers, il appelle le +cardinal <em>imbelle caput</em>, comme si un cardinal devoit +être guerrier; et puis, celui-là a été à la guerre.</p> + +<p>Sur la fin de ses jours il eut une grande mortification +de voir le grand applaudissement qu'avoient les +lettres de Voiture; il ne put se tenir de le témoigner. +Ce fut ce qui produisit la dissertation latine de Girac +et la <em>Défense de Voiture</em> que Costar lui adressa malicieusement +à lui-même, car il se moque de lui en cent +endroits. Ce fut une nouvelle recharge au pauvre +homme, et cela avança ses jours de quelque chose. +Dans l'historiette de Costar, nous parlerons de cette +querelle plus amplement.</p> + +<p>Balzac et Girac étant allés dîner avec M. de Montausier +à Angoulême, M. de Montausier parla de l'édition +de Voiture, et dit qu'il falloit demeurer d'accord +que c'étoit l'original des lettres galantes: cela +déplut furieusement à Balzac. Au sortir de là, il répéta +les mots que M. de Montausier avoit prononcés, et +ajouta: «Que deviendront donc mes lettres?» Il pria +Girac de lire Voiture et de lui en dire son avis. Le +lendemain Balzac en envoya donc un exemplaire à +Girac, avec un billet latin, où il le prioit de lui en dire +son sentiment en latin. Girac le fit; mais il prétend +que Balzac y a mis quelque chose du sien: Balzac +envoya ce prétendu jugement de Girac à Paris. Costar, +<span class="pagenum"><a id="Page_172"> 172</a></span> +qui ne demandoit pas mieux que de faire claquer son +fouet, composa la <em>Défense de Voiture</em>. D'abord Balzac, +plein de lui-même, et persuadé de la déférence que +Costar avoit pour lui, prit cet ouvrage pour une pièce +à sa louange; et comme on l'imprimoit, il écrivit à +Conrart de corriger tels et tels endroits, où l'on y parloit +de lui, afin qu'ils fussent mieux, et il les croyoit +bien corrigés. On lui dit qu'il n'y avoit plus moyen, +et que tout étoit tiré: après il se désabusa.</p> + +<p>Non content d'avoir déjà, au sortir d'une grande +maladie, envoyé, il y avoit quelque temps, à Notre-Dame +des Ardillières, une lampe de cent écus, avec +des vers latins gravés dessus, où son nom est en grosses +lettres, il donna, un an au plus avant que de mourir, +des preuves authentiques de sa vanité. Il écrivit à +Conrart qu'il avoit deux mille livres à Paris, et qu'il +en vouloit constituer une rente de cent francs, et instituer +une espèce de jeux floraux de deux ans en deux +ans, et que, pour cela, il donneroit dix thêmes sur +lesquels on harangueroit; que l'Académie délivreroit +les deux cents livres à celui qui feroit le mieux. Ce sont +matières de piété: par exemple, que la gloire appartient +à Dieu seul, et que les hommes en sont les usurpateurs.</p> + +<p>Patru et les plus sensés vouloient se moquer de cette +fondation de <em>bibus</em>, car il y avoit un million de difficultés +pour la sûreté, et aussi bien du chagrin à lire +les compositions d'un tas de moines; mais les cabaleurs +Chapelain et Conrart l'emportèrent. Cela fut fait +après la mort de Balzac.</p> + +<p>Il fut six mois à se voir mourir tous les jours: il +s'étoit fait transporter aux Capucins d'Angoulême; il +<span class="pagenum"><a id="Page_173"> 173</a></span> +se confessoit fréquemment, et pourtant songeoit bien +autant à ses jeux floraux qu'à sa conscience. En mourant, +car on a ses dernières paroles dans une relation +qu'un avocat d'Angoulême, nommé Morisset, a faite<a name="FNanchor_186" id="FNanchor_186" href="#Footnote_186" class="fnanchor">[186]</a>, +il dit qu'il ne savoit où il alloit, mais qu'il espéroit que +Dieu lui feroit miséricorde.</p> + +<p>Ogier le prédicateur, comme on lui demandoit s'il +ne feroit point l'épitaphe de Balzac: «Je m'en garderai +bien, dit-il, j'aurois peur qu'il ne se l'attribuât +encore.» Il disoit cela à cause de l'<em>Apologie</em>.</p> + +<p>Conrart voulut faire un Recueil de vers à sa +louange: il en demanda à assez de gens qui en firent; +mais c'est si peu de chose que tout est demeuré +là<a name="FNanchor_187" id="FNanchor_187" href="#Footnote_187" class="fnanchor">[187]</a>.</p> + +<h2 class="p4">LE PRÉSIDENT PASCAL<br /> +<span class="medium">ET BLAISE PASCAL.</span></h2> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span></p> + +<p class="p2">Le président Pascal portoit ce titre parce qu'il avoit +été président à Clermont en Auvergne; c'est un homme +qui a eu d'assez beaux emplois: il étoit homme de +bien et de savoir surtout; il s'étoit appliqué aux mathématiques; +mais il a été plus considérable par ses +enfants que par lui-même, comme nous verrons par la +suite.</p> + +<p>Quand on fit la réduction des rentes, lui et un nommé +de Bourges, avec un avocat au conseil dont je n'ai pu +savoir le nom, firent bien du bruit, et à la tête de quatre +cents rentiers comme eux, ils firent grand peur au +garde des sceaux Séguier et à Cornuel. Le cardinal de +Richelieu fit mettre dans la Bastille les deux autres; +pour Pascal, il se cacha si bien qu'on ne put le trouver +et fut long-temps sans oser paroître. En ces entrefaites, +les petites Saintot<a name="FNanchor_188" id="FNanchor_188" href="#Footnote_188" class="fnanchor">[188]</a> et sa fille, qui est à cette +heure en religion, jouèrent une comédie, dont cette +fille qui n'avoit que douze ans avoit fait presque tous +les vers.</p> + +<p>Le cardinal de Richelieu en ce temps-là eut la fantaisie +<span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span> +de faire jouer <em>le Prince déguisé</em><a name="FNanchor_189" id="FNanchor_189" href="#Footnote_189" class="fnanchor">[189]</a> à des enfants. +Bois-Robert en prit le soin. Il choisit, comme vous +pouvez penser, cette petite Pascal; il prit aussi une +des petites Saintot, Socratine, et le petit Bertaut, son +frère<a name="FNanchor_190" id="FNanchor_190" href="#Footnote_190" class="fnanchor">[190]</a>. La représentation réussit; mais la petite Pascal +fit le mieux. Comme on la louoit, elle demande à +descendre, et d'elle-même, sans en avoir rien dit à personne, +elle se va jeter aux pieds de Son Eminence et +lui récite en pleurant dix ou douze vers de sa façon, par +lesquels elle demandoit le retour de son père. Le cardinal +la baisa plusieurs fois, car elle étoit <em>bellotte</em>, la +loua de sa piété, et lui dit: «Ma mignonne, écrivez à +votre père qu'il revienne, je le servirai.» En effet, +il le servit et le continua dix ans à l'intendance par +moitié de Normandie, car il s'étoit défait de sa charge +en faveur d'un de ses frères. Ils étoient tous d'Auvergne.</p> + +<p>Sa fille fit d'autres vers, j'en ai quelques-uns<a name="FNanchor_191" id="FNanchor_191" href="#Footnote_191" class="fnanchor">[191]</a></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_176"> 176</a></span> +Enfin, à dix-huit ans, elle se mit en dévotion, et, +comme j'ai dit, elle se fit religieuse.</p> + +<p>Le président Pascal a laissé un fils, Blaise Pascal<a name="FNanchor_192" id="FNanchor_192" href="#Footnote_192" class="fnanchor">[192]</a>, +qui témoigna dès son enfance l'inclination qu'il avoit +aux mathématiques. Son père lui avoit défendu de s'y +adonner qu'il n'eût bien appris le latin et le grec. Cet +enfant, dès douze à treize ans, lut Euclide en cachette, +et faisoit déjà des propositions; le père en trouva quelques-unes; +il le fait venir et lui dit: «Qu'est-ce que +cela?» Ce garçon, tout tremblant, lui dit: «Je ne m'y +suis amusé qu'aux jours de congé.—Et entends-tu +bien cette proposition?—Oui, mon père.—Et où +as-tu appris cela?—Dans Euclide, dont j'ai lu les +six premiers livres (on ne lit d'ordinaire que cela +d'abord).—Et quand les as-tu lus?—Le premier +en une après-dînée, et les autres en moins de temps +à proportion.» Notez qu'on y est six mois avant que +de les bien entendre.</p> + +<p>Depuis, ce garçon inventa une machine admirable +pour l'arithmétique. Pendant les dernières années de +l'intendance de son père, ayant à faire pour lui des +comptes de sommes immenses pour les tailles, il se mit +dans la tête qu'on pouvoit, par de certaines roues, faire +infailliblement toutes sortes de règles d'arithmétique; +il y travailla et fit cette machine qu'il croyoit devoir +être fort utile au public; mais il se trouva qu'elle revenoit +à quatre cents livres au moins, et qu'elle étoit si +difficile à faire, qu'il n'y a qu'un ouvrier, qui est à +Rouen, qui la sache faire; encore faut-il que Pascal y +soit présent. Elle peut être de quinze pouces de long +<span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span> +et haute à proportion. La reine de Pologne en emporta +deux; quelques curieux en ont fait faire. Cette +machine et les mathématiques ont ruiné la santé de ce +pauvre Pascal le jeune.</p> + +<p>Sa sœur, religieuse à Port-Royal de Paris, lui donna +de la familiarité avec les Jansénistes: il le devint lui-même; +c'est lui qui a fait ces belles lettres au Provincial +que toute l'Europe admire, et que M. Nicole a +mises en latin. Rien n'a tant fait enrager les Jésuites. +Long-temps on a ignoré qu'il en fût l'auteur; pour +moi, je ne l'en eusse jamais soupçonné, car les mathématiques +et les belles-lettres ne vont guères ensemble. +Ces messieurs du Port-Royal lui donnoient la matière, +et il la déposoit à sa fantaisie. Nous en dirons davantage +dans les Mémoires de la régence.</p> + +<h2 class="p4">BERTAUT,<br /> +<span class="medium">NEVEU DE l'ÉVÊQUE DE SÉEZ.</span></h2> + +<p class="p2">Ce petit Bertaut, qui étoit de la comédie<a name="FNanchor_193" id="FNanchor_193" href="#Footnote_193" class="fnanchor">[193]</a>, étoit +neveu de Bertaut le poète, qui fut évêque de Séez. Il +avoit une sœur, femme-de-chambre de la Reine, qui, +pour sa beauté et sa bonne réputation, fut mariée avec +le premier président de la chambre des comptes de +<span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span> +Rouen, qui étoit fort vieux, nommé Motteville<a name="FNanchor_194" id="FNanchor_194" href="#Footnote_194" class="fnanchor">[194]</a>. +Elle n'en eut point d'enfants et revint à la cour.</p> + +<p>Lui et sa sœur Socratine étoient en nécessité quand +quelqu'un dit au cardinal de Richelieu qu'il y avoit des +enfants d'un frère de Bertaut qui étoient bien pauvres. +Il les fit venir: la fille étoit fort jolie et avoit bien de +l'esprit; le garçon étoit passable. Ils jouèrent quelques +scènes du <em>Pastor fido</em>, de fort bonne grâce. Le cardinal +donna pension à la fille, et entretint le petit garçon +au collége. Ce garçon eut assez d'industrie pour faire +habiller un petit laquais, qu'il prit des livrées <em>éminentissimes</em>; +et quand on le rebutoit à la porte du cardinal, +il faisoit passer son laquais devant. Cela plut au cardinal, +auquel, par ce moyen, il fit fort sa cour; et quoiqu'il +eût découvert que leur mère étoit une mademoiselle +Bertaut, qu'il avoit vue chez la Reine-mère, et +qu'il haïssoit fort, il continua pourtant à leur faire du +bien.</p> + +<p>Après la mort du cardinal, au commencement de la +régence, madame de Motteville, sa sœur, eut avis d'un +prieuré qui vaquoit; M. de Bassompierre l'avoit eu +aussi. Elle le rencontre, comme il l'alloit demander à +la Reine. Elle lui demanda, par hasard, quelle affaire +l'amenoit; il le lui dit. «Eh! monsieur, dit-elle, je +l'allois demander pour mon frère; c'est si peu de +chose, et il en a si grand besoin!» Le maréchal répondit +qu'il ne vouloit pas, sur ses vieux jours, être +moins civil aux dames qu'en sa jeunesse, et il se retira. +Ce prieuré étoit pourtant fort bon. On dit +<span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span> +qu'il vaut cinq mille livres de rente. Elle l'obtint. Elle +lui fit donner encore la charge de lecteur du Roi +qu'avoit eue son oncle, l'évêque de Séez, avant que +d'être évêque.</p> + +<p>Il fut avec M. de La Tuillerie en Suède. Là, comme +c'est un doucereux, il voulut, je pense, dire des fleurettes +à la Reine, et il fit si bien qu'elle sut qu'il chantoit +et jouoit du luth. Elle l'en pria un jour; il fit bien +des cérémonies; enfin, il prit un luth, et badina tant +avant que de chanter, que quand il voulut chanter tout +de bon, la Reine, qui en étoit lasse, ne l'écouta point, +ou ne l'écouta que par manière d'acquit. Au retour, +comme la Reine lui demandoit des nouvelles de la +reine de Suède, il dit qu'elle n'étoit pas laide, qu'elle +pouvoit même passer pour agréable. «Mais, dit-il +tout bas à la Reine en s'approchant familièrement +de son oreille, elle a un peu la taille gâtée.» Quelqu'un +dit en riant à M. le cardinal qui étoit là: «Votre +Eminence n'a-t-elle point d'ombrage de ce galant +homme? Je m'offre pour votre second.»</p> + +<p>Il ne manque pas d'esprit; mais il est ennuyeux en +diable et plein de vanité. Par malheur pour lui, il y a +un des principaux musiciens de la chapelle nommé aussi +Bertaut<a name="FNanchor_195" id="FNanchor_195" href="#Footnote_195" class="fnanchor">[195]</a>. Pour les distinguer, on appeloit celui-ci +<em>Bertaut l'incommode</em>, et l'autre <em>Bertaut l'incommodé</em>, +parce qu'il est châtré. On appeloit ainsi tous les châtrés +de ces comédies en musique que le cardinal Mazarin +faisoit jouer. Feu madame de Longueville s'avisa +la première, ne voulant pas prononcer le mot de châtré, +de dire <em>cet incommodé</em>, en montrant un châtré qui +<span class="pagenum"><a id="Page_180"> 180</a></span> +chantoit fort bien, et qui vint à la cour du temps du +cardinal de Richelieu. «Mon Dieu, disoit-elle à mademoiselle +de Senecterre, que cet <em>incommodé</em> chante +bien!»</p> + +<p>Ce petit Bertaut fait des vers, mais pas trop bien, et +c'est un grand diseur de fleurettes. Quand la cour alla +à Poitiers, en 1652, un nommé Du Temple, qui a la +plus belle femme de la ville, et qui est fort jaloux, alla +au-devant des fourriers, pour les prier de lui donner +M. Bertaut; il entendoit Bertaut <em>l'incommodé</em>; mais il +n'y étoit pas; eux lui dirent: <em>Volontiers</em>. Il alla faire un +tour je ne sais où, et quand il arriva chez lui, il trouva +un petit jeune homme qui disoit des douceurs à sa +femme.</p> + +<h2 class="p4">LE MARÉCHAL DE GUÉBRIANT<a name="FNanchor_196" id="FNanchor_196" href="#Footnote_196" class="fnanchor">[196]</a>.</h2> + +<p class="p2">Le maréchal de Guébriant étoit de Bretagne, et +bien gentilhomme. Il avoit étudié, et, s'il eût eu assez +de bien pour cela, il auroit été conseiller à Rennes; +mais il n'avoit que deux mille livres de rente.</p> + +<p>Un jour, étant à Paris, la nuit il entendit du bruit dans +la rue, comme de gens qui se battoient; il descendit, +et, voyant un homme assez mal accompagné attaqué de +plusieurs autres, il se met du côté du plus foible, +<span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span> +et le tire de leurs mains: c'étoit le baron Du Bec<a name="FNanchor_197" id="FNanchor_197" href="#Footnote_197" class="fnanchor">[197]</a> +que le marquis de Praslin, qui fut tué à la bataille de +Sedan, assassinoit par jalousie; car ils étoient rivaux, +et le baron étoit mieux traité que lui. On reconnut ensuite +l'épée du marquis<a name="FNanchor_198" id="FNanchor_198" href="#Footnote_198" class="fnanchor">[198]</a>, qui étoit demeurée sur la +place. Guébriant dit au baron que s'il découvroit jamais +qui lui avoit fait un si lâche tour, et qu'il s'en voulut +ressentir, il le prioit de lui faire l'honneur de le prendre +pour son second. En effet, ils se battirent et ils +eurent l'avantage<a name="FNanchor_199" id="FNanchor_199" href="#Footnote_199" class="fnanchor">[199]</a>.</p> + +<p>Ce duel obligea le baron à se retirer à la campagne +chez sa sœur qui étoit nouvellement démariée d'avec +M. des Spy (ou <em>Chepy</em>), homme de qualité. Cette +affaire ne fut pas trop honorable à la dame; car elle +dura dix ans, et elle est retournée plus d'une fois avec +son mari. Enfin, il consentit à la dissolution, et épousa +une fille. En ayant eu un enfant, il envoya prier mademoiselle +Du Bec de la présenter au baptême. Elle +répondit qu'elle le feroit volontiers, si elle croyait que +cet enfant fût de lui. Elle s'éprit de Guébriant, qui +étoit bien fait, l'épousa et lui acheta une compagnie +aux gardes: elle avoit peut-être cinquante mille écus +de bien.</p> + +<p>Durant le désordre de Corbie, il se jeta dans Guise, +<span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span> +et rendit par ce moyen un grand service, car la place +eût été attaquée et prise sans ce secours. Au retour de +là, sa femme, qui a toujours eu de l'ambition, et qui +vouloit pousser son mari, crut qu'il en falloit faire un +<em>titolado</em><a name="FNanchor_200" id="FNanchor_200" href="#Footnote_200" class="fnanchor">[200]</a>; et, pour le faire appeler <em>Monsieur le comte</em>, +elle s'avisa de feindre qu'elle avoit perdu un chien, et fit +dire au prône que quiconque l'auroit trouvé le portât +chez M. le comte de Guébriant.</p> + +<p>Après cela, Guébriant fut envoyé dans la Valteline +avec qualité de maréchal-de-camp. Il dit d'abord à +M. de Rohan qui y commandoit: «Monsieur, je suis +assuré que je vous obéirai bien; mais je vous avoue +que je ne sais point le métier de maréchal-de-camp: +daignez prendre la peine de m'instruire.» Cela plut +fort à M. de Rohan.</p> + +<p>Depuis, il fut envoyé en Allemagne mener un secours +de deux mille hommes au duc de Weimar, qui, +voulant avoir deux maréchaux-de-camp françois, demanda +Guébriant, sur le témoignage que M. de Rohan +lui en rendit, quand il le fut trouver un peu avant la +bataille de Rheinfelden.</p> + +<p>Le duc de Weimar fit bien voir le cas qu'il en faisoit, +car il lui laissa en mourant<a name="FNanchor_201" id="FNanchor_201" href="#Footnote_201" class="fnanchor">[201]</a> son cheval et ses +armes. Il oublioit son épée; mais Feret, son secrétaire +françois, l'en fit ressouvenir, et il la lui laissa aussi. +Guébriant, que nous appellerons <em>le comte de Guébriant</em>, +par respect et par politique, ne voulut jamais +monter sur ce cheval, et le faisoit même mener en +<span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span> +main à l'abreuvoir. Cela lui gagna terriblement le +cœur des Weimariens; car, quand ils voyoient passer +ce cheval, ils lui ôtoient le chapeau.</p> + +<p>Feret, secrétaire françois du duc de Weimar, dit +qu'il légua bien ses armes à Guébriant, mais qu'il légua +son cheval au Roi, et qu'il fut amené à la grande écurie. +Il lui avoit coûté trois mille livres. Il étoit fort +doux pour Weimar; mais, il ne vouloit point souffrir +qu'un autre le montât, au moins y avoit-on bien de la +peine. Guébriant le monta, dit Le Laboureur, et après +sa mort il fut mené chez le Roi, où il est mort<a name="FNanchor_202" id="FNanchor_202" href="#Footnote_202" class="fnanchor">[202]</a>.</p> + +<p>Le comte commanda cette armée en la place du duc +de Weimar. Sa feinte ivrognerie lui servit aussi beaucoup; +car, quoiqu'il ne bût d'ordinaire que de l'eau, +avec eux pourtant il faisoit la débauche, et escamotoit +si adroitement qu'il leur faisoit accroire qu'il s'enivroit, +puis il se laissoit tomber sous la table<a name="FNanchor_203" id="FNanchor_203" href="#Footnote_203" class="fnanchor">[203]</a>. On dit +qu'ils en étoient charmés.</p> + +<p>Il défit Lamboy, et fut fait maréchal de France, du +temps que le cardinal de Richelieu avoit M. Le Grand +et toute sa cabale sur les bras. En reconnoissance de +<span class="pagenum"><a id="Page_184"> 184</a></span> +la dignité qu'il venoit d'avoir, il envoya assurer le +cardinal à Perpignan que lui et tous ceux qu'il commandoit +étoient à son service; qu'ils se rendroient où +il voudroit à point nommé.</p> + +<p>On dit que ce fut M. de Chavigny qui le proposa au +cardinal pour gouverneur du Roi, et que le cardinal +avoit dessein de lui donner cet emploi.</p> + +<p>M. de Noirmoutier en conte une chose qui me l'auroit +bien fait estimer autant qu'autre qu'il ait faite. +«Un peu avant sa mort, disoit-il, moi qui étois maréchal-de-camp +dans les troupes de Rantzau en Allemagne, +je lui écrivis pour quelque affaire, et lui +donnois du <em>monseigneur</em>. La première fois qu'il me +rencontra, il me dit que je me faisois tort, et qu'il +me prioit de ne plus le traiter ainsi. Je répondis que +je lui devois cela, que je le reconnoissois pour chef +de la noblesse, et que tous les gentilshommes qui ne +donneroient pas du <em>monseigneur</em> à messieurs les maréchaux +de France, se feroient tort à eux-mêmes.—Pour +moi, répliqua-t-il, je n'ai eu cette dignité que +par pur bonheur, et une personne de la maison de La +Trimouille<a name="FNanchor_204" id="FNanchor_204" href="#Footnote_204" class="fnanchor">[204]</a> ne me doit point donner du <em>monseigneur</em>. +M. le marquis de Montausier, qui est maréchal-de-camp +sous moi, ne m'écrit que <em>monsieur</em>, et +si vous me traitez autrement, vous m'obligerez à me +plaindre de lui: enfin, je brûlerai vos lettres, si vous +ne me promettez ce que je vous demande, et je vous +en serai infiniment obligé.» Je ne crois pas que +M. de Noirmoutier lui ait écrit depuis, car le maréchal +fut tué malheureusement au siége de Rothweil, +<span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span> +peu de temps après. La Reine, car c'étoit au commencement +de la régence, alla voir la maréchale, et on +enterra le maréchal dans Notre-Dame<a name="FNanchor_205" id="FNanchor_205" href="#Footnote_205" class="fnanchor">[205]</a>, honneur +qu'on n'avoit fait encore qu'au maréchal de Brissac.</p> + +<h2 class="p4">MADAME D'ATIS.</h2> + +<p class="p2">Madame D'Atis avoit été jolie en sa jeunesse, et on +en avoit un peu médit. Son mari, qui étoit Viole<a name="FNanchor_206" id="FNanchor_206" href="#Footnote_206" class="fnanchor">[206]</a>, +avoit toujours maille à partir avec elle, et il engrossoit +toujours quelque servante; cependant elle en parloit +comme d'un Mausole. «Je l'aimois si fort, disoit-elle +(car il n'y eut jamais une créature plus <em>phébus</em>), que +si j'eusse pu, me faisant servante, le faire empereur, +je l'eusse fait; je lui étois attachée par de si beaux +liens que la chair et le sang n'y avoient aucune +part.»</p> + +<p>Un jour qu'on parloit du cardinal de Richelieu: +«C'étoit un grand génie, dit-elle; mais la grande connoissance +qu'il avoit du mérite des hommes m'a +coûté bien cher; il choisit M. d'Atis, et il ne pouvoit +faire autrement, pour aller établir le roi de Portugal.» +<span class="pagenum"><a id="Page_186"> 186</a></span> +La vérité est qu'Atis avoit fait ici un grand +exploit, car il avoit tué un des portiers du Pont-Rouge +pour ne pas payer un double. Il alla en Portugal, où +la disette de gens le fit considérer; il y fut tué commandant +quelques corps de François en petit nombre. +Après sa mort, le Roi envoya son ordre à son fils, et +donna pension à la mère. Elle se disoit veuve d'un +général d'armée et d'un gouverneur de province; et, +allant consoler madame la maréchale de Guébriant, +c'étoit environ en même temps: «Ah! madame, lui +dit-elle, vous avez perdu le héros du Rhin, et moi +j'ai perdu le héros du Tage!» Or, comme elle faisoit +chez elle l'oraison funèbre de son héros, dont elle +ne faisoit que d'apprendre la perte, sa sœur Du Menillet, +autre savante, s'amusoit avec quelqu'un au +coin du feu à démêler l'intrigue du Cid.</p> + +<p>Elle faisoit, disoit-elle, lit à part, quoiqu'elle n'eût +qu'un seul enfant, parce que M. D'Atis étoit d'une +trop bonne maison pour faire des gueux. Jamais elle +n'a appelé sa cuisine, quoique fort médiocre, que des +offices. Elle a montré vingt ans durant jusqu'à sa +mort le plan d'une maison magnifique qu'elle devoit +faire bâtir. Un jour qu'elle parloit de cela, je ne sais +quel sot, car il falloit qu'elle rencontrât une fois en sa +vie quelqu'un qui lui damât le pion en fait de phébus, +je ne sais quel impertinent, voyant que son fils avoit +été taillé, lui dit sérieusement, pensant lui dire une +belle chose, que tout contribuoit à contenter la passion +qu'elle avoit de bâtir, et qu'il n'y avoit pas même +jusqu'aux reins de monsieur son fils qui ne lui voulussent +fournir des pierres pour ses bâtiments.</p> + +<p>Ce fils étoit assez grand et assez débauché. Elle ne le +<span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span> +vouloit pas laisser aller à la guerre: il s'en alla un beau +matin en Hollande sans lui dire adieu: «Ah! disoit-elle, +il étoit bien difficile de retenir ce jeune lion.» En Hollande, +il empruntoit de l'argent à l'ambassadeur de Portugal, +et disoit: «Ma putain de mère ne me donne rien.» +De là il alla en Portugal, où il mourut de trois coups +d'épée, après avoir tué, à ce qu'elle dit, le capitaine +d'une compagnie de chevau-légers et mis le lieutenant +hors de combat. On le voulut porter dans un couvent +de religieux là auprès. Ces religieux ne vouloient recevoir +personne; mais, dès qu'il se fut nommé: «C'est, +dirent-ils, le fils de ce généreux François? qu'il +vienne.» Il mourut là de ses blessures, qui étoient +toutes par devant. «Le père et le fils, ajoutoit-elle, +me coûtent plus de cent mille livres, et je perds la +terre d'Atis, qui étoit substituée à ce pauvre garçon.»</p> + +<p>Elle, qui s'en étoit plainte mille et mille fois durant +sa vie, après qu'il fut mort, en disoit des merveilles; +c'étoit la plus grande perte du monde. «Il me dit, disoit-elle, +un peu devant que de s'en aller, une chose +qui mérite d'être gravée en lettres d'or sur le marbre. +Je lui reprochois ses dettes; il me dit: Je n'en +ferai plus; mais, promettez-moi de payer celles que +j'ai faites; car, quoique je n'aie pas l'âge, il n'y a +point de minorité devant Dieu.»</p> + +<p>Elle disoit d'un pauvre livre du père Du Bosc sur +la matière de la grâce, dont l'épître au cardinal Mazarin +avoit été toute refaite par Patru: «Le livre est +bon, mais l'épître est ridicule.» Elle disoit au même +père Du Bosc: «C'est l'opinion de <em>Molinus</em>.—Vous +m'excuserez, répondit-il, c'est celle de <em>Jansenia</em>.»</p> + +<p>Je fus une fois chez elle avec Patru; elle nous dit +<span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span> +qu'une sotte femme qu'on appeloit madame d'Atis +(elle ne croyoit pas dire si vrai), «avoit fait deux réflexions +sur le cardinal Mazarin: l'une, qu'il avoit inventé +le <em>hoc</em>, que la France étoit bien malheureuse +d'être gouvernée par un homme qui avoit le loisir +d'inventer des jeux; l'autre, qu'il avoit mis sa bibliothèque +au-dessus de ses écuries, et que c'étoit parfumer +les Muses avec du fumier.»</p> + +<p>Elle mourut en 1656, et un certain pédant gascon, +nommé Solon, qui étoit son domestique, on ne sait +pourquoi, prit la peine de voler sa cassette quand il +vit la dame à l'extrémité.</p> + +<h2 class="p4">M. DE BELLEY<a name="FNanchor_207" id="FNanchor_207" href="#Footnote_207" class="fnanchor">[207]</a>.</h2> + +<p class="p2">L'évêque de Belley étoit fils d'un M. Le Camus-Pont-Carré, +qui avoit été intendant des finances. Quand +il étoit à son évêché, en Bresse, il voyoit M. de Genève, +François de Sales, qu'on a béatifié depuis. Ce saint +homme un jour s'étant plaint à lui de ce qu'il n'avoit +plus de mémoire: «Pour moi, lui dit-il, j'ai autant de +mémoire que jamais, mais je manque un peu de jugement.—Vraiment! +dit l'autre, vous êtes un vrai +Israélite auquel il n'y a point de fraude<a name="FNanchor_208" id="FNanchor_208" href="#Footnote_208" class="fnanchor">[208]</a>.»</p> + + +<p>En prêchant à Saint-Magloire, le jour de ce saint, il +<span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span> +prit ce texte: <em>Meam gloriam non dabo</em> (je ne donnerai +point ma gloire); et il joua toujours là-dessus.</p> + +<p>Une fois, en prêchant devant M. d'Orléans, il dit que +les bonnes intentions ne suffisoient pas; que cela étoit +bon pour Dieu, en qui vouloir et faire n'étoient qu'une +même chose. «Par exemple, monseigneur, on dira +quand vous n'y serez plus, car les princes meurent +comme les autres hommes: M. d'Orléans avoit les +meilleures intentions du monde, mais il n'a jamais +su rien faire qui vaille.» Il y avoit là quelques évêques +qui firent ce qu'ils purent pour irriter M. d'Orléans; +au lieu de cela, il manda à M. de Belley qu'il +l'iroit encore entendre le lendemain. Le bonhomme se +douta de quelque chose, ou peut-être en eut-il avis. Il +prêcha, et se mit à parler des curés. «Quand un curé +ne réside point, qu'il ne veut point obéir, on a recours +à monseigneur son évêque; on écrit à monseigneur +à Paris, qu'un tel, etc. Monseigneur fulmine, +etc. Voilà qui est bien, cela; voilà qui est selon +les canons. Mais monseigneur le prélat qui ne résidez +point, que peut-on dire de vous?» M. d'Orléans rioit +comme un fou, et les pauvres évêques, car ils y étoient, +étoient dans la plus grande confusion du monde.</p> + +<p>Enfin, il permuta son évêché pour d'autres bénéfices +de peu de valeur; mais ce ne fut pas pour faire le courtisan +à Paris. Il avoit du bien de patrimoine; il en épargnoit +tout le revenu à cinq cents livres près, et, avec +celui de ses bénéfices, il le donnoit tout aux pauvres. +De ces cinq cents livres, il payoit pension à l'hôpital +des Incurables, où il s'étoit retiré pour assister les malades. +Il n'y avoit point de valet, couchoit sur une +paillasse piquée; un de ceux de la maison le servoit, et +<span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span> +avoit soin de lui donner un caleçon des pauvres quand +il falloit mettre le sien à la lessive, car le bon prélat +n'en avoit qu'un. Il se retiroit à cinq heures, et personne +ne le voyoit; il alloit l'été passer quelques jours +chez M. de Liancourt, et ailleurs étoit toujours gai, +mais se retiroit régulièrement à cinq heures.</p> + +<p>Les moines, qui le haïssoient comme la peste, à cause +du livre intitulé: <em>De l'ouvrage des Moines</em><a name="FNanchor_209" id="FNanchor_209" href="#Footnote_209" class="fnanchor">[209]</a>, qu'il a +fait contre eux, ont épluché bien exactement sa vie; +mais ils n'y ont jamais trouvé à mordre.</p> + +<p>Il lui prit une fantaisie autrefois de faire des romans +spirituels pour détourner de lire les profanes. Cette +vision lui vint quand <em>l'Astrée</em> commença à paroître. Il +faisoit un petit roman en une nuit, et il en a beaucoup +fait. C'est un des hommes de France qui a le plus fait +de volumes.</p> + +<p>Il prêchoit un peu à la manière d'Italie; il bouffonne +sans avoir dessein de bouffonner; il fait des pantalonnades +quelquefois; mais il reprend bien les vices, +et est toujours dans le bon sens. Un jour, il rencontra +en son chemin le chevalier Bayard; il ne fit plus que +parler de lui, et oublia tout le reste. Une autre fois il +fit je ne sais quelle comparaison d'un berger qui paissoit +ses brebis dans un vallon; il se mit à décrire ce +vallon, puis un bois, puis un ruisseau, et à la fin, revenant +à lui: «Messieurs, dit-il, je vous ai menés bien +loin; mais je vous y ai menés par des chemins bien +agréables.»</p> + +<p>Le cardinal de Richelieu lui envoya un brevet de +conseiller d'État, et ensuite deux mille francs pour une +<span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span> +année de sa pension; il les refusa. «Ah! dit le cardinal, +je ne le croyois pas si désintéressé!» Et ensuite +il l'envoya chercher: «Il faut que nous vous canonisions, +monsieur de Belley, lui dit-il.—Je le voudrois, +monseigneur, nous serions tous deux contents; vous +seriez pape, et je serois saint.»</p> + +<p>Il refusa un évêché que M. de Chavigny lui vouloit +faire donner, disant qu'il en étoit indigne, et que c'étoit +pour cela qu'il s'étoit défait du sien.</p> + +<p>Le cardinal de Richelieu, qui avoit trouvé cet homme +plaisant, l'envoyoit quelquefois quérir, même de Ruel, +quand il étoit las de Bois-Robert et de tous les autres +divertissements; car bien souvent il lui est arrivé de +dire à Bois-Robert: «Ah! mon Dieu! le méchant bouffon! +mais ne sauriez-vous me faire rire?» C'étoit +comme ce noble Vénitien qui disoit: <em>Sta cosa è troppo +seria, buffon malinconico, fa me rider</em>. Il envoyoit +aussi chercher quelquefois le père Bernard, qui étoit +un fou de dévotion, et lui faisoit conter l'histoire des +prisonniers et des pendus qu'il avoit assistés au supplice. +Ce père Bernard avoit été autrefois très-débauché; +puis il s'étoit jeté dans la dévotion, faute de bien, +et son zèle et son emportement l'avoient canonisé +parmi le peuple avant sa mort. Il prêchoit dans les +salles et sur l'escalier de la Charité, et une fois il dit: +«Il faut finir, car voilà l'heure qu'on va pendre un +pauvre <em>passement d'argent</em>, et se mit à crier un demi-quart-d'heure: +<em>Passement<a name="FNanchor_210" id="FNanchor_210" href="#Footnote_210" class="fnanchor">[210]</a> d'argent</em>. A sa mort on +vendit trois ou quatre guenilles qu'il avoit au poids de +l'or. Il avoit laissé ses souliers à un pauvre homme; +<span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span> +les dames les lui mirent en pièces pour en avoir chacune +un morceau, et lui donnèrent de quoi avoir des +souliers pour le reste de sa vie. Pour faire le conte bon, +on disoit qu'une d'elles avoit acheté son prépuce tout +ce qu'on avoit voulu. Quelque temps durant, on disoit +qu'il se faisoit des miracles à son tombeau; enfin, cela +se dissipa peu à peu. Il disoit que le cardinal l'avoit +reçu comme un prêtre, et M. le chancelier comme un +valet de bourreau.</p> + +<p>Revenons à M. de Belley. Quand M. d'Orléans alla +loger au Luxembourg, il le fit prêcher. Cela ne lui étoit +arrivé il y avoit long-temps, car les moines avoient eu +assez de crédit pour lui faire défendre la chaire. On dit +que M. d'Orléans, le jour de la Passion, étant au sermon +entre La Rivière et Tubœuf, qui étoient pourtant +assez éloignés de lui, il dit, comme s'il eût parlé à Jésus-Christ: +«Je vous vois là, Monseigneur, entre deux brigands.» +Prêchant le Carême dans le cabinet de Madame, +en parlant des femmes qui se faisoient porter +leur robe: «Je conseillerois, dit-il, aux pages et aux +laquais qui leur lèvent la queue, de leur lever aussi +la chemise, et de leur donner le fouet.»</p> + +<p>Ayant vu prêcher M. de Grasse sur la matière de la +grâce, il dit:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div class="line">Voilà un sermon de la Grâce,</div> +<div class="line">Prononcé de fort bonne grâce</div> +<div class="line">Par monsieur l'évêque de Grasse,</div> +<div class="line">Qui n'a pas la mine trop grasse.</div> +</div></div></div> + +<p>Il persévéra et mourut aux Incurables en 1652</p> + +<h2 class="p4">M. PAVILLON<a name="FNanchor_211" id="FNanchor_211" href="#Footnote_211" class="fnanchor">[211]</a>.</h2> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span></p> + +<p class="p2">Je dirai un mot de M. Pavillon de Paris, évêque +d'Alet en Languedoc, qui n'a d'ordinaire ni cheval ni +mule, et donne tout son revenu aux pauvres. Il apaise +les querelles, il court après les gentilshommes qui ont +pris la campagne. Ce n'est point un cagot. Un seigneur +de son diocèse, homme de cœur, se vouloit retirer +du monde: «Gardez-vous-en bien, lui dit-il, +vous êtes utile au monde, vous y donnerez bon +exemple, vous apaiserez les querelles.» Et en effet, +il l'y fit demeurer.</p> + +<h2 class="p4">M. GAUFFRE.</h2> + +<p class="p2">Un maître des comptes, fils d'un procureur des +comptes, nommé Gauffre, prit la place du père Bernard, +et fit son Oraison funèbre, où il concluoit toujours +que le Père Bernard étoit fou, sans expliquer +<span class="pagenum"><a id="Page_194"> 194</a></span> +autrement que c'étoit <em>stultus propter Christum</em>. Ce +M. Gauffre étoit amoureux d'une femme, qui depuis +a été madame de Mauric<a name="FNanchor_212" id="FNanchor_212" href="#Footnote_212" class="fnanchor">[212]</a>, et par désespoir il se +jeta dans la dévotion. Ce qu'il a fait de plus remarquable, +c'est que s'étant commis un meurtre dans +Notre-Dame, il fit l'amende honorable pour le criminel +qu'on ne tenoit pas, et fut la corde au cou dans +l'église.</p> + +<h2 class="p4">LE GÉNÉRAL DES CAPUCINS.</h2> + +<p class="p2">Il passa, en 1647, un Italien à Paris qui étoit général +des Capucins, et en grande réputation de sainteté. +Le pape Innocent <span class="smcap">X</span> lui avoit ordonné de donner sa +bénédiction à quiconque la lui demanderoit. Le peuple +étoit si persuadé de la sainteté de cet homme, qu'il +lui fallut donner des gardes pour empêcher qu'on ne +lui coupât tous ses habits; mais il ne faut pas s'étonner +de cela après ce que je m'en vais écrire.</p> + +<p>Il y avoit sur le pont Notre-Dame une enseigne de +Notre-Dame, comme il y en a en plusieurs lieux; durant +un grand vent, je ne sais quels sots se mirent en +tête qu'ils avoient vu cette image aller d'un bout à l'autre +du fer où elle étoit pendue; chose qui ne se pouvoit +naturellement, car le vent peut bien faire aller une +enseigne de côté et d'autre, ou l'arracher tout-à-fait, +<span class="pagenum"><a id="Page_195"> 195</a></span> +mais non pas la faire couler le long de ce fer. Après +cela, ils s'imaginèrent qu'elle avoit pleuré et jeté du +sang; enfin cela alla si loin, que M. de Paris fut contraint +de se la faire apporter, de peur qu'on n'en fît +une Notre-Dame à miracles. Pour une bonne fois, il +devoit défendre de mettre des choses saintes aux enseignes, +comme la Trinité et autres semblables.</p> + +<p>Un fou de cabaretier de la rue Montmartre avoit +pris pour enseigne la <em>Tête-Dieu</em>; le feu curé de Saint-Eustache +eut bien de la peine à la lui faire ôter: il +fallut une condamnation pour cela.</p> + +<h2 class="p4">LE MARÉCHAL DE L'HOPITAL.</h2> + +<p class="p2">Il est le second fils de M. de Vitry, qui quitta le +parti de la Ligue le premier; l'aîné fut le maréchal de +Vitry. Depuis étant bien avec Henri <span class="smcap">IV</span>, dont il étoit +capitaine des gardes, comme il appeloit ses deux fils +François et Nicolas, le Roi ne les appeloit jamais autrement.</p> + +<p>Le père, sur ses vieux jours, s'étant retiré, Nicolas, +puisque Nicolas y a, fut si fou que de quitter l'abbaye +de Sainte-Geneviève, dont il étoit pourvu, et l'assurance +de l'évêché de Meaux. On dit qu'il eût eu cent +vingt mille livres de rente en biens d'église, et cela à +Paris, ou aux portes de Paris, pour se contenter d'une +légitime de quatre mille livres de rente tout au plus; +<span class="pagenum"><a id="Page_196"> 196</a></span> +mais il se sentoit porté aux armes. Dans ce dessein, +toutes choses étant paisibles en France, il demanda la +permission à son père d'aller voyager, en attendant les +occasions de guerre que la France lui présenteroit, et +que ce seroit toujours du temps utilement employé. «Je +commencerai, ajouta-t-il par l'Espagne, si vous le +trouvez à propos.» Le père y consent; mais il l'avertit +de prendre garde d'être reconnu, «car vous savez +bien, ajouta-t-il, que j'ai donné autrefois un soufflet à +un seigneur espagnol, en présence de la boiteuse de +Montpensier, à Paris, parce qu'il m'accusoit de n'être +pas ferme dans le parti.» Ce seigneur est d'âge à +vivre encore, et apparemment il sera à la cour. A +Madrid, ce même seigneur reconnut un gentilhomme +nommé le capitaine Champagne, qui étoit avec M. Du +Hallier (c'est ainsi qu'on appeloit alors le maréchal). +Il avoit vu ce capitaine avec M. de Vitry, durant la +Ligue. L'Espagnol lui fit de grandes caresses, et voulut +savoir où logeoit son maître; le capitaine le lui dit, +ne croyant pas qu'on pût deviner qu'il étoit fils de +M. de Vitry; mais l'Espagnol pénétra cela aisément, +l'alla voir le lendemain, et lui fit tant de civilités et +d'offres de service, que M. Du Hallier, en lui rendant +sa visite, ne put se cacher plus long-temps, et lui dit +son nom et son dessein, et qu'avant huit ou dix jours il +faisoit état de partir pour aller voir toutes les belles +villes d'Espagne. Ce seigneur le régala, et le jour de +son départ, après lui avoir fait des excuses de ne pouvoir +l'accompagner à cause qu'il étoit obligé de suivre +le Roi, il lui laissa un paquet plein de lettres du Roi à +tous les gouverneurs des lieux où notre voyageur devoit +<span class="pagenum"><a id="Page_197"> 197</a></span> +passer. Partout on lui rendoit mille honneurs, et +enfin il fut obligé de passer incognito.</p> + +<p>J'ai dit ailleurs que ce fut lui qui tua le maréchal +d'Ancre. Lauzières, cadet de Themines, disoit tout +haut, parlant du maréchal de Vitry: «Ne me donnera-t-on +jamais personne à assassiner traîtreusement et +méchamment pour me faire après maréchal de +France?»</p> + +<p>La grande fortune des deux frères vient de cette belle +action, car, sans parler de l'aîné, M. de L'Hôpital a +gagné à la cour quarante mille écus de rente. Sa femme, +à la vérité, avoit quelque chose. Il a eu plusieurs emplois; +il a été gouverneur de Bresse et de Lorraine, +ensuite commandé de petites armées avant que d'être +maréchal de France. C'est un homme d'humeur douce, +sévère à ceux qui s'en font accroire, et qui a empêché +le désordre quand il a eu l'autorité. Il est d'une conversation +médiocre, et il conte naïvement ce qu'il a vu et +ce qui lui est arrivé, comme quand il dit que les gens +du poil (roux) dont il avoit été en sa jeunesse avoient +de l'avantage quand ils vieillissoient. C'est un vieillard +qui n'a pas mauvaise mine; mais il ne l'a pas fort +relevée, et c'est un génie assez médiocre pour toutes +choses, mais pitoyable sur le chapitre de l'amour.</p> + +<p>Il a été fou d'une certaine madame de Vilaine, +vilaine de nom et d'effet, et jusque-là que trois ou +quatre jeunes gens de la cour ayant, par folie, gage +à qui en feroit le plus en une nuit, après avoir pris des +drogues pour cela, on dit que ce fut elle qui leur servit +de quintaine. Il en mourut deux, je pense, et les autres +furent bien malades.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_198"> 198</a></span> +Il fut comme accordé avec une sœur du maréchal +d'Aumont d'aujourd'hui, veuve de M. de Sceaux<a name="FNanchor_213" id="FNanchor_213" href="#Footnote_213" class="fnanchor">[213]</a>, +secrétaire d'État, belle, jeune, et qui avoit cent mille +écus et un douaire de huit mille livres par an. Il n'y +avoit plus qu'à signer; il y alloit, quand il trouva madame +de Vilaine en chemin, qui, l'appelant <em>infidèle +Birène</em><a name="FNanchor_214" id="FNanchor_214" href="#Footnote_214" class="fnanchor">[214]</a>, le fit revenir, et il s'envoya excuser. Cette +veuve épousa depuis le comte de Lannoi<a name="FNanchor_215" id="FNanchor_215" href="#Footnote_215" class="fnanchor">[215]</a>, et leur fille +a été la première femme de M. d'Elbeuf<a name="FNanchor_216" id="FNanchor_216" href="#Footnote_216" class="fnanchor">[216]</a> d'aujourd'hui. +Cette madame de Vilaine le posséda encore trois +ans. Cette femme devint grosse durant l'exil de son +mari, car il fut relégué à Raguse. Pour couvrir cela, +elle fit le voyage, et ne revint qu'après être accouchée. +On ne disputa point l'état de son fils. C'est ce fou de +marquis de Vilaine que nous voyons partout. Ce n'est +pas le vrai Vilaine du pays du Maine; ils sont de la +ville, mais de famille ancienne: le père avoit été de +quelque cabale. Pour l'accompagner à Raguse, elle +mena avec elle un Italien nommé Benaglia, commis de +M. Lumagne. Ce garçon, qui n'avoit vu père ni mère +depuis vingt-cinq ans, passa aux portes de leur ville +sans y entrer, disant que ce n'étoit pas pour cela qu'il +étoit venu en Italie. On conte de lui que quand on le +menoit pour deux mois aux champs, il portoit soixante +<span class="pagenum"><a id="Page_199"> 199</a></span> +paires de chaussons, et ainsi du reste. Il fut deux ans +sans parler, puis tout d'un coup il parla fort bien françois; +on s'en étonna. «C'est, dit-il, que je n'ai point +voulu parler que je ne susse bien la langue.»</p> + +<p>Après cela, il devint amoureux de madame Des Essars<a name="FNanchor_217" id="FNanchor_217" href="#Footnote_217" class="fnanchor">[217]</a>, +que le cardinal de Guise, à ce qu'elle prétendoit, +venoit de laisser veuve avec trois ou quatre enfants: +l'abbé de Chailly, le comte de Romorantin, le +chevalier de Lorraine et madame de Rhodes<a name="FNanchor_218" id="FNanchor_218" href="#Footnote_218" class="fnanchor">[218]</a>. Pour +l'amour d'elle, le cardinal de Guise donna un soufflet +à M. de Nevers dans la contestation du prieuré de La +Charité, où elle avoit quelques prétentions pour son +fils<a name="FNanchor_219" id="FNanchor_219" href="#Footnote_219" class="fnanchor">[219]</a>.</p> + +<p>C'est d'elle que veut parler Maynard quand il dit:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div class="line">Et la pauvrette s'est donnée</div> +<div class="line">D'un ... tout au travers du corps;</div> +</div></div></div> + +<p>car on dit que, pour se consoler de la mort du cardinal, +elle coucha avec un valet-de-chambre qui lui ressembloit. +Elle étoit fille de madame de Cheny, de la maison +de Harlay<a name="FNanchor_220" id="FNanchor_220" href="#Footnote_220" class="fnanchor">[220]</a>, qui étant veuve eut une galanterie +<span class="pagenum"><a id="Page_200"> 200</a></span> +avec un M. de Sautour de Champagne, d'où vint madame +Des Essars, qui se disoit légitime, mais il n'y avoit +jamais eu de mariage.</p> + +<p>Beaumont-Harlay, allant en ambassade en Angleterre, +y mena sa femme et cette fille aussi qu'il tira de +religion: elle s'appeloit alors mademoiselle de La +Haye; elle devint grande et si belle qu'il n'y avoit que +madame Quelin et madame la Princesse qui en approchassent<a name="FNanchor_221" id="FNanchor_221" href="#Footnote_221" class="fnanchor">[221]</a>. +Elle eut deux filles, madame de Fontevrault +et madame de Chelles<a name="FNanchor_222" id="FNanchor_222" href="#Footnote_222" class="fnanchor">[222]</a>. Madame la Princesse +avoit plus d'agrément que pas une, mais les deux autres +étoient plus belles: madame de Beaumont<a name="FNanchor_223" id="FNanchor_223" href="#Footnote_223" class="fnanchor">[223]</a> en +étoit terriblement jalouse.</p> + +<p>Henri <span class="smcap">IV</span>, dès le temps que mademoiselle de La +Haye étoit en Angleterre, ouït parler de cette beauté; +quand elle fut ici, il fit son traité pour trente mille +écus, je pense; après cela elle se nomma madame Des +Essars, disant que c'étoit une terre de M. de Sautour, +son père. On dit qu'elle se faisoit frotter par tout le +corps par trois ou quatre gros coquins, et après, les +pores étant bien ouverts, elle s'oignoit depuis les pieds +jusqu'à la tête de cette pommade qu'on appelle encore +<span class="pagenum"><a id="Page_201"> 201</a></span> +<em>la pommade de madame Des Essars</em>: rien ne fait la +peau si douce.</p> + +<p>Elle avoit une antipathie naturelle pour les châtrés, +et quand elle en voyoit un, si elle ne s'évanouissoit pas, +il ne s'en falloit guère.</p> + +<p>Le feu Roi voyant M. Du Hallier épris de cette +femme, dit: «Il ne sauroit aimer qu'une <em>vilaine</em>.» +Ce n'étoit que pour l'âme cette fois-là, car elle étoit +encore belle. Comme il ne se pouvoit résoudre à l'épouser, +elle l'alla trouver sur le chemin de Lyon, +quand le Roi y fut si malade, et le soir après souper, +quand ils furent seuls, elle prit un couteau, et lui dit +qu'elle le tueroit, s'il ne lui promettoit de l'épouser le +lendemain matin; il le promit; pensez que ce ne fut +pas par frayeur. En effet, il l'épousa, et disoit que +p..... pour p....., il aimoit mieux celle-là qu'une autre. +Au sortir d'une grande maladie, elle fut travaillée +d'une insomnie qui dura long-temps. Un jour, comme +elle s'en plaignoit, un Jésuite assez gaillard, nommé +le Père Geoffroy, lui dit en riant: «Madame, j'ai remarqué +qu'à mes sermons vous n'en faisiez qu'un +article: vous dormiez depuis le texte jusqu'à la bénédiction; +voulez-vous que nous voyions tout-à-l'heure +s'ils auroient encore la même vertu,» et en +même temps, il dit: <em>In nomine Domini</em>, etc. Il prêche, +elle s'endort, et dormit toujours bien depuis. Madame +de Clermont d'Entragues, la bonne amie de madame +de Rambouillet, alloit sans cesse au sermon, et y dormoit +aussi sans cesse, puis ne dormoit point la nuit. +On disoit que c'étoit la personne du monde qui avoit +le plus couru de sermons, et qui en avoit le moins +ouï.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_202"> 202</a></span> +Il a deux neveux qui ont aussi fait des mariages avec +des personnes où il y avoit à refaire. Persan-Bournonville +a quitté une bonne abbaye pour la Chazelle, et +Vitry a épousé la petite de Rhodes, dont la naissance +étoit si peu certaine qu'il fallut donner vingt mille +écus à Senecterre pour l'empêcher de prendre requête +civile.</p> + +<p>La feue maréchale gouvernoit absolument son mari, +lui faisoit traiter ses enfants de princes: elle n'en a +point eu de lui; et, pour frustrer M. de Vitry, elle lui +faisoit vendre ses terres et en acheter d'autres, afin +qu'ils fussent acquêts de la communauté. Il avoit même +accordé la petite de Romorantin, fille d'un fils de la +maréchale, au fils de M. de Brienne; mais, depuis, +ce mariage se rompit.</p> + +<p>Cette extravagante se faisoit servir sept à huit potages +dans des bassins, et après on apportoit un poulet d'Inde, +deux poulets et une fricassée, et au dessert, un fromage +mou et des pommes ou des confitures. Elle s'avisa, en +1650, de se vouloir purger au printemps, et dit au fils +de son apothicaire, dont le père venoit de mourir: +«Faites-moi une médecine comme votre père faisoit.» +On ne sait si ce garçon fit quelque quiproquo, mais +tant il y a qu'elle y fut plus de cinquante fois, fit bien +du sang, et pensa rendre tripes et boyaux. Enfin, elle +mourut l'année suivante; son mari trouva assez de +dettes, à quoi il ne s'attendoit pas. Il n'y avoit point +d'ordre avec cette femme, et de plus, il lui falloit toujours +quelqu'un qui sans doute vouloit être bien payé. +A Vitry, dont il étoit gouverneur particulier, quoiqu'il +fût seul lieutenant de roi sous M. le prince de Conti, +<span class="pagenum"><a id="Page_203"> 203</a></span> +cette vieille <em>dagorne</em><a name="FNanchor_224" id="FNanchor_224" href="#Footnote_224" class="fnanchor">[224]</a> fit semblant de vouloir montrer +quelque chose à un jeune cavalier qui avoit dîné +avec le maréchal; et quand elle se vit seule avec ce +garçon: «Tr...... moi, lui dit-elle.—Allez au diable, +vieille chienne, lui répondit-il; allez chercher +ailleurs.»</p> + +<h2 class="p4">MENANT ET SA FILLE.</h2> + +<p class="p2">C'étoit un homme d'affaires dont on conte d'assez +plaisantes choses. Au commencement de sa fortune, +il s'associa avec un nommé Alix. Menant voulut tenir +la bourse, et quand ce fut à rendre compte, il fit un +si gros cahier de frais que l'autre ne put s'empêcher +d'en murmurer, et de dire qu'il n'aimoit pas qu'on le +dupât. Menant s'en tint si offensé, qu'il lui dit qu'il +le vouloit voir l'épée à la main: «Volontiers,» dit +l'autre. Les voilà bien échauffés: cependant ils prennent +six semaines de temps pour mettre ordre à leurs +affaires; pendant ce temps-là, Menant estocadoit tous +les jours contre la quenouille de son lit, et le jour du +combat étant venu, ils vont tous deux au Pré-aux-Clercs. +Comme ils furent en présence, Menant demanda +à Alix s'il étoit en l'état où un homme de bien +devoit être, et en même temps il déboutonna son +pourpoint; l'autre marchandoit: Menant l'approche, +<span class="pagenum"><a id="Page_204"> 204</a></span> +et lui trouve une main de papier sur l'estomac. Le +voilà à l'appeler lâche et poltron; Alix lui répond +qu'il eût été bien sot de se mettre en danger pour une +badinerie. «Le diable emporte le duel! dit-il; j'aime +mieux vous passer votre cahier, et ôtez-vous cette +folie de la tête.» Menant se laisse persuader, et de +ce pas ils allèrent déjeûner ensemble.</p> + +<p>Long-temps après, Menant eut un grand procès +contre un nommé Bajasson et contre un nommé +Parnajon. Cette affaire lui avoit tellement frappé la +cervelle, que la première chose qu'il disoit aux gens, +c'étoit: «Je ruinerai Bajasson, et je ferai pendre Parnajon.» +Ce Bajasson avoit marié sa fille avec feu +M. Bignon, avocat-général au Parlement: cela faisoit +qu'il n'espéroit pas pouvoir le faire pendre. Enfin +M. Bignon avec Berger, frère de Menant, conseiller +au Parlement, résolut de faire un si gros compromis +pour mettre cette affaire en arbitrage, que +personne ne s'en pût dédire. Pour tiers, il trouva ce +M. Alix, dont nous venons de parler. Alix, qui connoissoit +le pélerin, leur remontra que s'ils ne donnoient +à Menant quelque chose plus qu'il ne lui appartenoit, +ils n'en viendroient jamais à bout. Cela fut +fait comme il l'avoit dit; mais Menant ne s'en contenta +point, et ne se voulut point tenir à la sentence arbitrale; +il alléguoit pour ses raisons que Bignon étoit un +finet, Berger une grosse bête, et qu'Alix se souvenoit +peut-être de leur duel.</p> + +<p>L'âge le rendit plus extravagant, et sur ses vieux +jours il s'imaginoit tous les ans, durant deux ou trois +mois, qu'il étoit dans le néant. Une fois, il alléguoit +en pleine audience, pour une ouverture à une requête +<span class="pagenum"><a id="Page_205"> 205</a></span> +civile, que sa partie avoit fait donner cet arrêt pendant +qu'il étoit dans son <em>néant</em>.</p> + +<p>En colère contre Monceau, son gendre, et le frère +de Monceau, gendre de M. Rambouillet<a name="FNanchor_225" id="FNanchor_225" href="#Footnote_225" class="fnanchor">[225]</a>, parce +qu'ils avoient pris la ferme des Aides qu'il vouloit +avoir, et le conseil le traitoit de fou, il alla trouver +M. Rambouillet, et lui dit qu'il avoit une petite grâce +à lui demander: «C'est que vous ne trouviez pas mauvais +que je fasse pendre votre gendre avec le mien, +car ils ne valent rien tous deux.»</p> + +<p>Il avoit prêté autrefois au feu Roi, dans une affaire +pressante, jusqu'à quatre cent mille livres, qui furent +portées à l'Epargne. Plusieurs fois, on lui voulut donner +des assignations sur d'autres fonds; mais il vouloit être +payé à l'Epargne, où l'on ne paie que de petites parties. +Il s'y opiniâtra si bien qu'il n'en toucha jamais un +sou. Comme le feu Roi étoit à l'extrémité, Menant +alla trouver messieurs du conseil, et leur dit qu'ils +n'avoient point de charité, de laisser mourir le Roi sans +faire restitution.</p> + +<p>Il avoit une fille qui, dès l'âge de dix ans, fut cajolée +par ce La Vallée, qui a été depuis l'homme du Roi +auprès du maréchal de La Mothe en Catalogne. C'étoit +un huguenot, fils d'un officier de feu M. le prince de +<span class="pagenum"><a id="Page_206"> 206</a></span> +Condé, qui fut empoisonné à Saint-Jean d'Angely. Il +avoit gagné une gouvernante qui lui faisoit donner +des rendez-vous par cet enfant dans l'écurie. La mère +n'étoit qu'une bête; la fille avoit quatorze ans, et la +chose étoit si publique qu'on ne croyoit pas que personne +voulût penser à une fille de qui on disoit tant +de sottises. Un des plus riches garçons de Charenton, +nommé Monceau, y pensa. La Vallée lui fit un jour +belle peur, car comme il connoissoit toute la cour, +M. de Montmorency et M. de Monat lui prêtèrent des +gens pour épouvanter son rival; on en informa, et on +passa outre. La mère du garçon alla s'en conseiller à +tous ses amis; personne ne lui conseilla de faire ce +mariage: il fut conclu pourtant. La Vallée demanda +des dépens, dommages et intérêts; car il avoit toujours +doublé ses manteaux de panne bleue à cause que +c'étoit la couleur de la demoiselle, et il avoit beaucoup +dépensé à faire broder ses manteaux de doubles +<em>M</em>, pour dire <em>Marie Menant</em>. Cela s'accommoda, et le +lendemain des noces, la belle-mère montra à tout le +monde les marques du pucelage aux draps, en disant: +«Si on ne les y avoit point trouvées, on l'eût renvoyée +chez ses parents.»</p> + +<h2 class="p4">LE MARÉCHAL DE GASSION<a name="FNanchor_226" id="FNanchor_226" href="#Footnote_226" class="fnanchor">[226]</a>.</h2> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_207"> 207</a></span></p> + +<p class="p2">Le maréchal de Gassion étoit d'une bonne famille +de la robe. Son aïeul étoit second président du parlement +de Navarre. Comme il étoit huguenot, on lui +disputa cette place qui lui appartenoit par ancienneté; +mais il s'avisa d'un bon expédient. Un dimanche, étant +parti de chez lui pour aller au prêche, au lieu d'y aller +il alla à la messe, en disant: «N'y a-t-il que cela à +faire?» Mais il ne continua pas, et n'alloit ni à prêche +ni à messe. Il exerça par commission la charge de +premier président, car Henri <span class="smcap">IV</span>, par quelque considération, +ne la lui voulut pas donner en titre. Son fils +aîné le suivit, et possède aujourd'hui cette charge<a name="FNanchor_227" id="FNanchor_227" href="#Footnote_227" class="fnanchor">[227]</a>.</p> + +<p>La mère du maréchal étoit une bossue, qui ne manquoit +pas d'esprit et faisoit la goguenarde. On dit qu'un +jour elle vit une femme qui boitoit des deux côtés: +«Hola! lui dit-elle, ma commère, vous qui allez de côté +et d'autre (et en disant cela elle la contrefaisoit), dites-nous +un peu des nouvelles.—Dites-nous-en vous-même, +vous qui portez le paquet,» lui répondit cette +<span class="pagenum"><a id="Page_208"> 208</a></span> +femme. On fait ce conte de plusieurs personnes, et on +en a même fait une épigramme.</p> + +<p>Gassion étoit le quatrième garçon, et avoit un cadet. +Après qu'il eut fait ses études, on l'envoya à la +guerre; mais on ne le mit pas autrement en bon équipage. +Son père lui donna pour tous chevaux un vieux +courtaut, qui pouvoit bien avoir trente ans: il n'y +avoit plus que celui-là en tout le Béarn, et on l'appeloit +par rareté <em>le courtaut de Gassion</em>. Il y a apparence +que le jeune homme n'étoit guère mieux pourvu +d'argent que de monture. Le gentil coursier le laissa à +quatre ou cinq lieues de Pau: cela n'empêcha pas qu'il +n'allât jusqu'en Savoie, où il se mit dans les troupes +du duc de Savoie, le bossu, car alors il n'y avoit point +de guerre en France. Mais le feu Roi ayant rompu avec +ce prince, tous les François eurent ordre de quitter son +service: cela obligea notre aventurier à revenir au service +du Roi. A la prise du Pas de Suze, il fit si bien, +n'étant que simple cavalier, qu'on le fit cornette; mais +l'accommodement fut bientôt fait entre le Roi et le +duc, et la compagnie dont il étoit cornette cassée, il +vient à Paris, demande une casaque de mousquetaire; +on la lui refuse à cause de sa religion. De dépit il passe +avec quelques François en Allemagne; et quoique +dans la troupe il y eût des gens plus qualifiés que lui, +sachant parler latin, on le prit partout pour le principal +de sa bande. Un de ceux-là fit les avances d'une +compagnie de chevau-légers qu'ils vinrent lever en +France pour le roi de Suède. Il en fut le lieutenant: +son capitaine fut tué, le voilà capitaine lui-même. Il +se fit bientôt connoître pour homme de cœur, et de +telle sorte qu'il obtint du roi de Suède qu'il ne recevroit +<span class="pagenum"><a id="Page_209"> 209</a></span> +l'ordre que de Sa Majesté seule. Ce fut à la charge +de marcher toujours à la tête de l'armée, et de faire, +en quelque sorte, le métier d'enfants perdus. Dans cet +emploi il reçut ce furieux coup de pistolet dans le côté +droit, dont la plaie s'est rouverte par plusieurs fois, +tantôt avec danger de sa vie, tantôt cette ouverture lui +servant de crise aux autres maladies, car il en eut plusieurs, +et une même un peu avant sa mort<a name="FNanchor_228" id="FNanchor_228" href="#Footnote_228" class="fnanchor">[228]</a>.</p> + +<p>Le roi de Suède, au bout de six mois, le fit colonel +d'un régiment composé de huit compagnies de cavalerie.</p> + +<p>Après la mort du roi de Suède, il accompagna le duc +de Weimar en France. La première fois qu'il y vint à +la tête de son propre régiment, le cardinal de Richelieu +le voulut attirer dans le service du Roi; et quoique +françois, il fut toujours payé et traité en étranger, et la +justice militaire lui en fut accordée à l'exclusion de tous +autres juges, comme aussi de donner les charges qui +vaqueroient dans ce régiment, ce qui lui a été toujours +conservé, quoique ce régiment se trouvât à la fin monté +jusqu'à dix-huit cents chevaux en vingt compagnies. La +plupart des étrangers qui venoient servir le Roi vouloient +être sous sa charge, tant il leur rendoit bien la +justice; aussi étoit-il seul en France qui, étant françois, +<span class="pagenum"><a id="Page_210"> 210</a></span> +eût le nom de colonel, excepté le colonel des +Suisses. Quand quelqu'un avoit offensé le moindre de +ses cavaliers, il menoit avec lui ce cavalier, et lui faisoit +faire raison d'une façon ou d'autre.</p> + +<p>Il faut avouer que ce lui fut un grand avantage de +venir de l'armée du roi de Suède, et d'avoir un corps +étranger; cela contribua beaucoup à en faire faire l'estime +qu'on en fit d'abord. Jamais homme n'a mieux +entendu à tourmenter les ennemis que lui. Pendant +un hiver, étant maréchal de France, il leur enleva dix-sept +quartiers.</p> + +<p>Pour preuve de cela, il étoit au siége de Dole, simple +colonel; cependant tout le monde disoit qu'il n'y +avoit que lui qui fît si bien que ses travaux et ses +batteries réussissoient toujours; cela venoit de ce +qu'il n'y avoit que lui qui fît du bruit. Il enlevoit des +quartiers, il couroit partout. A l'arrivée de feu M. le +Prince à Dijon, après avoir levé le siége, on ne regardoit +que Gassion. Le Prince et le grand-maître +de La Meilleraye en pensèrent enrager. Il y eut un +avocat qui se jeta à genoux devant lui, et lui dit, en +lui montrant des dames du nombre desquelles étoit sa +femme, qu'il n'y en avoit pas une qui ne voulût avoir +un petit Gassion dans le corps pour servir le Roi et la +patrie. A son hôtellerie il trouva tant de gens qu'il fut +long-temps sans pouvoir gagner sa chambre, et le soir +des dames bien faites et bien accompagnées le vinrent +voir chez un gentilhomme du pays nommé Guerchy. Il +les salua vergogneusement, car il n'y eut jamais homme +moins né à l'amour. La première, qui étoit femme d'un +conseiller, et l'une des plus jolies de la ville, lui dit: +«J'ai plus de joie que vous m'ayez baisée que si on +<span class="pagenum"><a id="Page_211"> 211</a></span> +m'avoit donné cent mille livres.—Que diable feriez-vous +donc, lui dit Guerchy, s'il vous avoit......?»</p> + +<p>Il mena admirablement les gens à la guerre. J'en ai +ouï conter une action bien hardie et bien sensée tout +ensemble. Avant que d'être maréchal-de-camp, il demanda +à quinze ou vingt volontaires s'ils vouloient +venir en partie avec lui: ils y allèrent. Après avoir +couru toute une matinée, sans rien trouver, il leur dit: +«Nous sommes trop forts, les partis fuient devant +nous; laissons ici nos cavaliers et allons-nous-en tous +seuls.» Les volontaires le suivent. Ils s'avancent jusqu'auprès +de Saint-Omer. Quand ils furent là, voilà +deux escadrons de cavalerie qui paroissent et leur coupent +le chemin, car Saint-Omer étoit à dos de nos +gens. «Messieurs, leur dit-il, il faut périr ou passer. +Mettez-vous tous de front; allez au grand trot à eux, +et ne tirez point. Le premier escadron craindra, +voyant que vous ne voulez tirer qu'à brûle pourpoint; +il reculera et renversera l'autre.» Cela arriva comme +il l'avoit dit. Nos gentilshommes bien montés forcent +les deux escadrons et se sauvent tous à un près. En +voici un autre qui est bien aussi hardi, mais il me semble +un peu téméraire. «Ayant eu avis que les Cravates +emmenoient les chevaux du prince d'Enrichemont, +depuis duc de Sully, il voulut aller les charger accompagné +seulement de quelques-uns de ses cavaliers; +et s'étant trouvé un grand fossé entre lui et les +ennemis, il le fit passer à la nage à son cheval sans +regarder si on le suivoit, tellement qu'il alla seul aux +ennemis, en tua cinq, mit les autres en fuite, et revint +avec trois des nôtres qu'ils avoient pris, et qui +lui aidèrent peut-être dans le combat: il ramena +<span class="pagenum"><a id="Page_212"> 212</a></span> +tous les chevaux.» Il fut envoyé avec quatre mille +hommes et la fleur de la noblesse de Normandie pour +châtier les Pieds-nus à Avranches. Peu de gens l'arrêtèrent +quatre heures et demie à l'entrée d'un faubourg, +où ils n'avoient pour toute défense qu'une méchante +barricade, et ils étoient battus de la ville. Il y courut +grand danger, car un des rebelles, vaillant autant qu'on +le peut être, et tellement dispos qu'il sautoit partout +où il pouvoit mettre la main, tua le marquis de Courtaumer, +croyant que c'étoit le colonel Gassion. Ce galant +homme sauta quatre fois la barricade, et après se +sauva. Gassion fit tout ce qu'il put pour le trouver, lui +faire donner grâce et le mettre dans ses troupes; il +n'osa s'y fier. Au bout de quelques mois, il fut pris +dans un cabaret en Bretagne, où, étant ivre, il se vanta +d'avoir tué Courtaumer. Le chancelier, qui avoit été +envoyé en Normandie avec Gassion, le fit rouer vif à +Caen. Tous les autres s'étoient fait tuer, à dix près qui +furent pris. On donna la vie à un à condition qu'il pendroit +les autres; il eut de la peine à s'y résoudre: enfin, +il le fit. Il y en avoit un qui étoit son cousin-germain; +quand ce vint à lui: «Hé cousin! lui dit-il, ne me +pends pas.» Cela passa en proverbe. Cet homme +quitta le pays et se fit ermite.</p> + +<p>Après la bataille de Sédan, on lui permit de traiter +de la charge de mestre-de-camp de la cavalerie légère, +qu'avoit le marquis de Praslin qui y fut tué. Le cardinal +de Richelieu, en parlant à lui, ne l'appeloit presque +jamais que <em>la Guerre</em>, et M. de Noyers (car ils étoient +amis, et le maréchal l'alla voir à Dangu après sa disgrâce) +lui disoit que sans la religion on pourroit faire +quelque chose pour lui; mais il étoit ferme, et on a +<span class="pagenum"><a id="Page_213"> 213</a></span> +trouvé après sa mort qu'il avoit fait beaucoup de notes +sur la Bible. Quand il eut traité de cette charge, il vint +voir mon père: «Monsieur, lui dit-il, j'ai ce matin +été au palais pour ce traité. Jésus! que de bonnets +carrés! cela m'a fait peur.» Regardez si cela étoit +raisonnable pour un homme qui étoit frère, fils et petit-fils +de présidents.</p> + +<p>Gassion, étant maréchal-de-camp, maltraita un commissaire +de l'artillerie; cet homme s'en voulut ressentir. +Le cardinal défendit à Gassion de se battre contre +celui-là. Paluau, aujourd'hui le maréchal de Clairambault, +plutôt pour essayer si Gassion étoit aussi vert-galant +à l'épée qu'au pistolet, l'appela pourtant pour +cet homme. Gassion dit la défense du cardinal: «Mais +pour vous, monsieur, je vous en donnerai le divertissement +quand vous voudrez.» Ruvigny servit Paluau; +Paluau fut blessé au bras, et ils en étoient aux prises +et ne se pouvoient faire de mal l'un à l'autre, quand ils +prirent Ruvigny pour témoin de l'état où ils se trouvoient. +Ruvigny étoit à les regarder, car Saurin, officier +du régiment de Gassion, lâcha le pied. Gassion le +cassa.</p> + +<p>Quand il eut persuadé à M. le duc d'Enghien de +donner la bataille de Rocroy, en lui représentant que, +quel qu'en fût le succès, on ne punissoit point des gens +de sa qualité, pour lui, il butoit à se faire maréchal de +France, en mettant M. d'Enghien de son côté.</p> + +<p>Un gentilhomme, pris par les Espagnols, fut mené +au comte de Fontaine, qui lui demanda plusieurs +choses, et principalement si Gassion y étoit. «Oui, +monsieur, il y est.—Si vous le dites, je vous ferai +donner du pistolet par la tête.» Nous parlerons de +<span class="pagenum"><a id="Page_214"> 214</a></span> +cette bataille, dont il eut le plus grand honneur, dans +les Mémoires de la régence.</p> + +<p>A Thionville, comme il vit un siége<a name="FNanchor_229" id="FNanchor_229" href="#Footnote_229" class="fnanchor">[229]</a>: «Ah! +dit-il, n'est-ce que cela?» Et il comprit en peu de +temps le métier d'assiégeur de villes: il y reçut une +grande blessure à la tête, dont il pensa mourir.</p> + +<p>On surprit une lettre de Francesco de Melo qui disoit: +«Nous avons perdu Thionville, mais les ennemis +y ont perdu Gassion, le lion de la France et la +terreur de nos armées.» Cette lettre lui fut envoyée +par la Reine à Bagnolet, où il achevoit de se guérir. +L'hiver suivant il fut fait maréchal de France par le +crédit de M. d'Enghien.</p> + +<p>On dit que comme Gassion pressoit fort le cardinal +Mazarin pour le bâton, le cardinal lui dit: «M. de +Turenne, qui doit aller devant, n'est pas si hâté.—M. +de Turenne, répondit Gassion, honorera la +charge, et moi j'en serai honoré.»</p> + +<p>Notre nouveau maréchal fit deux choses quasi en +même temps qui ne se rapportoient guère, car il alla +à la cène devant le prince Palatin, qui a épousé la +princesse Anne, et le dimanche suivant ayant trouvé +sa place prise, il ne voulut jamais souffrir qu'un +gentilhomme en sortît, et alla chercher place ailleurs; +mais cela vient de ce qu'il n'étoit né que pour la +guerre.</p> + +<p>Il étoit tout l'hiver en Flandre, et ne venoit point +comme les autres à la foire Saint-Germain. C'étoit +peut-être un des hommes du monde le plus sobres. La +<span class="pagenum"><a id="Page_215"> 215</a></span> +Vieuville, depuis surintendant des finances, lui donna +son fils aîné pour lui apprendre le métier de la guerre. +Ce jeune homme le traita à l'armée magnifiquement. +«Vous vous moquez, dit-il, monsieur le +marquis: à quoi bon toutes ces friandises? Mordioux! +il ne faut que bon pain, bon vin et bon +fourrage.»</p> + +<p>C'étoit un des plus méchants courtisans de son siècle. +A la cour, beaucoup de filles, qui eussent bien voulu +de lui, le cajoloient et lui disoient: «Vraiment, monsieur, +vous avez fait les plus belles choses du monde.—Cela +s'entend bien,» disoit-il. Une ayant dit: +Je voudrois bien avoir un mari comme M. de Gassion.—Je +le crois bien,» répondit-il.</p> + +<p>Ségur, fille de la Reine, de la maison d'Escars, +avoit quelque espérance de l'épouser, assez mal fondée +pourtant, car elle n'étoit ni jeune ni belle. Lui +disoit: «Elle me plaît, cette fille, elle ressemble à un +Cravate.» A la vérité, il n'a jamais été d'aucune +cabale; mais il n'avoit point de discrétion pour le cardinal; +et un jour, sans considérer qu'il y avoit des +espions autour de lui, il dit en recevant un gros paquet +du cardinal: «<em>Que nous allons lire de bagatelles!</em>» +Aussi croit-on que le cardinal le vouloit perdre +ou lui ôter son emploi.</p> + +<p>Il avoit eu le malheur de se brouiller avec M. le +Prince. Nous en dirons tout le particulier ailleurs: +il n'étoit pas trop compatible et avoit le commandement +rude: nous rapporterons des exemples.</p> + +<p>Comme j'ai remarqué, il étoit fort sobre; il n'étoit +point joueur non plus, ni adonné aux femmes. «Femmes +et vaches, disoit-il, ce m'est tout un, mordioux!» +<span class="pagenum"><a id="Page_216"> 216</a></span> +Et Marion Cornuel<a name="FNanchor_230" id="FNanchor_230" href="#Footnote_230" class="fnanchor">[230]</a> disoit: «Bœufs et +Gassions, ce m'est tout un.»</p> + +<p>Madame de Bourdonné<a name="FNanchor_231" id="FNanchor_231" href="#Footnote_231" class="fnanchor">[231]</a>, femme du gouverneur +de La Bassée, du temps du cardinal de Richelieu, le +pensa faire enrager. M. le comte de Harcour et lui +dînoient à La Bassée; cette femme se mit à parler des +faits de Gassion. Déjà cela ne lui plaisoit guère; il n'étoit +point fanfaron. Ensuite, après en avoir demandé +pardon à son mari, elle dit qu'elle n'auroit pas de plus +grande joie au monde que d'avoir un fils de la façon +d'un si brave homme. Le voilà qui rougit, qui se déferre, +et ne pouvant plus endurer cela, il monte sur +son grand cheval, en disant: «Mordioux! mordioux! +cette femme est folle.»</p> + +<p>Quand Bougis, son lieutenant de gendarmes, demeuroit +trop long-temps à Paris l'hiver, il lui écrivoit: +«Vous vous amusez à ces femmes, vous périrez +malheureusement; ici, vous verriez quelque belle +occasion. Quel diable de plaisir d'aller au Cours et +de faire l'amour! Cela est bien comparable au plaisir +d'enlever un quartier!»</p> + +<p>Pour le bien, il n'a pas volé; mais il ne pouvoit se +résoudre à perdre. Il fit dire à un marchand de Paris, +qui lui fit banqueroute de dix mille livres avant qu'il +fût maréchal, qu'il lui seroit impossible de laisser au +monde un homme qui lui emporteroit son bien. Il fut +payé. Avec tout cela, il n'avoit guère de revenu: les +salines de Béarn, un engagement de douze mille livres +<span class="pagenum"><a id="Page_217"> 217</a></span> +de rente, La Motte-au-Bois, en Flandre, dont il jouissoit, +qui fut perdue pour ses héritiers. Tout ce qu'il a +laissé ne vaut pas huit cent mille livres. Il y eut des +gens à la cour qui vouloient qu'on mît la main +dessus.</p> + +<p>Il fit avoir à son frère l'abbé, qui étoit le plus jeune +de tous, l'évêché d'Oleron et l'abbaye du Luc en Béarn. +Pour celui qui portoit les armes, et qu'on appeloit Bergère, +car le second étoit marié dans le pays et n'a +point paru, il ne l'a point trop bien traité. Celui-ci +avoit été avocat; enfin, il suivit son frère. Au commencement +il n'y alloit pas trop bien. Gassion, alors +colonel, en une occasion lui ordonna d'aller à la +charge avec cinquante maîtres, et lui déclara que s'il +lâchoit le pied, il lui passeroit l'épée au travers du +corps. Bergère fit de nécessité vertu, et depuis alla aux +coups comme un autre: c'étoit son aîné. En quelques +rencontres il n'a pas trop pris son parti, Bergère étoit +un bon garçon, mais sans jugement, aussi beau que +son frère étoit laid. Le maréchal étoit petit et noir, +mais il avoit la mine guerrière. Ce frère ne parloit que +de <em>mon frère le maréchal</em>. Je me souviens qu'il disoit +une fois: «Je prétends bien être maréchal de France +aussi, avant que la guerre finisse.—Hélas! dit ma +mère naïvement, que nous avons donc à souffrir!» +Il n'en fit que rire, et dit: «Certes, vous me l'avez +donnée bonne.»</p> + +<p>Il en usa fort bien en une rencontre. Il avoit un parent +nommé Cimetières, auquel il faisoit toucher des +appointements assez considérables. Ce garçon enleva la +fille d'un marchand basque appelé Tossé, qui demeure +à Calais, chez qui le maréchal avoit logé. M. de Gassion +<span class="pagenum"><a id="Page_218"> 218</a></span> +ôta à Cimetières tous ses appointements, le poursuivit +lui-même en justice, et ne lui voulut jamais pardonner +que Tossé ne l'en eût prié. Les ennemis le +regrettèrent et disoient que c'étoit un ennemi de bonne +foi, et qui étoit doux aux prisonniers. On lui fit un +tombeau dans le cimetière de Charenton, où l'on mit +aussi Bergère, qui mourut un peu après lui à Paris.</p> + +<p>Il avoit fait son testament à la hâte, en allant à Landrecy, +dont il croyoit attaquer les lignes. Il laissoit la +moitié de son bien à son frère le président, qui s'en +plaint et dit que la coutume de Béarn lui donnoit davantage, +car tout ce qui se trouvoit dans le pays lui +appartenoit, et cela montoit à plus que la moitié: ce fut +ce qui obligea le maréchal d'en user ainsi. Ce président +assiégea Bergère malade, et se fit donner tout ce +qu'il put, jusqu'à lui faire retrancher une partie de ce +qu'il laissoit à ses gens et aux pauvres. Pour ne pas +payer un chirurgien, il fit embaumer le corps de Bergère +par un valet-de-chambre qui le <em>chaircuta</em> de la plus +horrible façon du monde. A propos de Bergère, on disoit +que quand le maréchal le verroit déjà arrivé en +l'autre monde, lui qui en étoit si las en celui-ci, qu'il +lui diroit: «Hé quoi! mordioux! vous voilà déjà; me +suivrez-vous éternellement?»</p> + +<p>On fit porter les deux corps dans une chambre tendue +de deuil à Charenton; ils y furent assez long-temps +parce qu'on vouloit engager le président à faire un tombeau +magnifique au maréchal. Lui, pour s'exempter +de cette dépense, demandoit ce qu'on lui refusa, qu'on +lui permît de l'enterrer dans le Temple, où l'on ne pouvoit +mettre qu'une tombe tout unie. Durant cette dispute, +il se lassa de payer le louage des draps funèbres; +<span class="pagenum"><a id="Page_219"> 219</a></span> +il les rendit, et en fit mettre d'autres tout en lambeaux +qui lui coûtoient dix sols moins par jour. Voyez le beau +ménage: au lieu d'acheter du drap qui eût servi à habiller +ses gens. Enfin, il fit faire un petit caveau entre +deux portes dans le vieux cimetière, et il y a fait élever +en pierre une espèce de tombeau qui ressemble à un +regard de fontaine; la pierre en est déjà bien mangée. +Il les fit enterrer un jour de prêche sans aucune solennité, +ni sans qu'on pût dire qu'on y étoit allé pour +eux. Il avoit tenu le monde trois mois en attente pour +ces funérailles. Pour quatre livres par an cet homme +s'est mis mal avec sa mère, lui qui a huit cent mille +livres de bien dont les deux-tiers viennent de ses frères, +à qui il n'avoit pas donné seulement leur légitime.</p> + +<h2 class="p4">LUILLIER<br /> +<span class="medium">(PÈRE DE CHAPELLE).</span></h2> + +<p class="p2">Luillier étoit de bonne famille, fils d'un conseiller +au grand-conseil, qui après fut maître des requêtes, +puis procureur-général de la chambre, et enfin maître +des comptes. Voyez quelle bizarrerie! sa femme, qui +avoit obligé le procureur-général, dont elle étoit fille, +à se démettre de sa charge en faveur de son mari, fut +si sotte que de mourir de chagrin, voyant l'inconstance +de cet homme. Ce bon homme étoit débauché, et +eut la v..... en même temps que son cousin Tambonneau, +dont nous parlerons ailleurs. Il avoit assez bon +<span class="pagenum"><a id="Page_220"> 220</a></span> +nombre d'enfants, et, entre autres, un garçon fort aimable +qui, ne pouvant souffrir sa ridicule humeur, +alla voyager, fit naufrage auprès de Rhodes et se +noya.</p> + +<p>Luillier, dont nous allons écrire l'historiette, demeura +seul garçon avec deux filles. Le garçon ressembloit +à son père, au moins en deux choses, en <em>garçaillerie</em>, +et en inquiétude pour les charges. Il fut d'abord +trésorier de France à Paris, et vendit sa charge pour +assister Des Barreaux; ils en mangèrent une bonne +partie ensemble. Après il se fit maître des comptes, et +enfin conseiller à Metz.</p> + +<p>Etant maître des comptes, il eut une amourette avec +une de ses parentes qui étoit mal avec son mari: il en +eut un fils, et, par son crédit, quoique cet enfant fût +adultérin, il le fit légitimer, et lui assura de quoi vivre +par le consentement de ses sœurs. Ses sœurs lui envoyoient, +sous prétexte de lui faire des confitures, une +jolie suivante qui demeuroit deux mois tous les ans avec +lui. Il n'avoit que des femmes chez lui, et disoit qu'elles +étoient plus propres.</p> + +<p>Il avoit eu un carrosse, mais il n'en vouloit plus +avoir, parce que, disoit-il, il ne sortoit jamais quand il +vouloit à cause que son cocher ne se trouvoit point au +logis lorsqu'il avoit affaire, et qu'il n'arrivoit jamais +quand il vouloit à cause des embarras. Il avoit des lettres, +savoit et disoit les choses plaisamment. Il étoit un +peu cynique; il disoit: «Ne me venez point voir un +tel jour, c'est mon jour de bordel.» Il y mena son +fils, et lui fit perdre son p....... en sa présence.</p> + +<p>Il étoit vêtu comme un simple bourgeois, alloit toujours +<span class="pagenum"><a id="Page_221"> 221</a></span> +à pied, et avoit pourtant dix-huit mille livres de +rente. Il assistoit quelques gens de lettres, mais il étoit +avare: il disoit qu'il travailloit à faire en sorte que son +bien ne lui donnât point de peine, et j'ai logé dans la +quatrième maison qu'il a bâtie à dessein de les revendre. +Voyez quel repos d'esprit, quand ce ne seroit que +d'avoir à criailler, et souvent à plaider contre toutes +sortes d'ouvriers. Pour mon particulier, j'ai fort à me +louer de lui. Il disoit lui-même que nous avions fait un +marché du siècle d'or. Il est vrai qu'en le traitant généreusement, +je faisois qu'il se piquoit d'honneur, et +que j'en avois tout ce que je voulois; il disoit: «Je ne +comprends point comment nous l'entendons: j'ai loué +autrefois une maison à un évêque<a name="FNanchor_232" id="FNanchor_232" href="#Footnote_232" class="fnanchor">[232]</a> qui ne me payoit +point; j'en ai loué une autre à un huguenot: il me +paie par avance.»</p> + +<p>Quand il lui prit fantaisie de se faire conseiller à +Metz, il en parla à MM. Du Puy, qui s'en moquèrent, +et lui dirent qu'il se mettoit en danger d'être pris tous +les ans, et qu'il lui eu coûteroit dix mille écus pour sa +rançon. Il les quitta là, et de ce pas il va signer le contrat. +Il en avoit aussi parlé à Chapelain, en présence +de Guiet<a name="FNanchor_233" id="FNanchor_233" href="#Footnote_233" class="fnanchor">[233]</a> (celui qui disoit que s'il eût été Juif, il +auroit appelé de la sentence de Pilate <em>à minima</em>). Guiet +<span class="pagenum"><a id="Page_222"> 222</a></span> +dit que comme Chapelain vouloit détourner Luillier +de se faire conseiller, l'autre lui dit: «Mordieu, je +vous ai laissé faire de méchants vers toute votre vie, +sans vous en rien dire, et vous ne me laisserez pas +changer de charge à ma fantaisie!» Je crois pourtant +que Chapelain ne l'entendit pas, car ils ont toujours +vécu en amis depuis cela.</p> + +<p>J'ai dit ailleurs qu'il disoit que La Mothe Le Vayer +étoit prêtre ou charlatan, et qu'il avoit des souliers +noircis avec un habit de panne, et Chapelain un maquereau.</p> + +<p>J'ai vu une estampe de Rabelais, faite sur un portrait +qu'avoit une de ses parentes, qui ressembloit à +Luillier comme deux gouttes d'eau, car il avoit le visage +chaffouin et riant comme Luillier. Pour l'humeur, +vous voyez qu'il y a assez de rapport.</p> + +<p>Il fit son bâtard<a name="FNanchor_234" id="FNanchor_234" href="#Footnote_234" class="fnanchor">[234]</a> médecin, parce que, disoit-il, en +cette vocation-là on peut gagner sa vie partout. Ce +garçon lui ressemble fort pour l'humeur et pour l'esprit.</p> + +<p>Luillier étoit inquiet à un point qu'il disoit franchement: +«Dans un an je ne sais où je serai, peut-être +irai-je me promener à Constantinople.» Il ne mentoit +pas, car un beau jour, sans rien dire à personne, +il part. Ses gens disoient qu'il s'étoit allé promener pour +quatre ans. Il alla bien se promener pour plus long-temps, +car il est encore à revenir. Il alla en Provence +<span class="pagenum"><a id="Page_223"> 223</a></span> +trouver son bâtard, qu'il avoit donné à instruire à Gassendi, +son intime, qui avoit logé ici chez lui si long-temps. +Il disoit pour ses raisons que son parlement de +Toul et ses amis l'occupoient trop à solliciter leurs affaires. +Il fut bien malade à Toulon; de là il passa en +Italie, fut encore malade à Gênes, et enfin mourut à +Pise. Il n'y a jamais que lui au monde qui se soit fait +conseiller à Toul pour aller mourir à Pise.</p> + +<h2 class="p4">LA MARÉCHALE DE THÉMINES.</h2> + +<p class="p2">La maréchale de Thémines<a name="FNanchor_235" id="FNanchor_235" href="#Footnote_235" class="fnanchor">[235]</a> étoit fille de M. de La +Noue, fils de La Noue <em>Bras de Fer</em><a name="FNanchor_236" id="FNanchor_236" href="#Footnote_236" class="fnanchor">[236]</a>. Je conterai quelque +chose de ces deux gentilshommes qui étoient gens +de grand mérite, avant que de parler d'elle.</p> + +<p>La Noue, <em>Bras de Fer</em>, avoit fort mauvaise mine, et +étoit toujours vêtu de chamois. Comme il heurtoit au +cabinet, un jour que le Roi l'avoit envoyé chercher +pour venir au conseil de guerre, un jeune cavalier, le +voyant si mal bâti, se mit à le railler et lui dit: «On +n'attend plus que vous, sans doute, pour conclure +là dedans.» La Noue sourit. L'huissier ouvre: il +entre. Le jeune homme vit bien qu'il avoit fait une +<span class="pagenum"><a id="Page_224"> 224</a></span> +sottise; mais il se résolut d'en attendre le succès. La +Noue sort et demande si on ne savoit point ce qu'étoit +devenu ce gentilhomme qui lui avoit parlé quand il +heurtoit. L'autre s'approche. «Vous aviez raison, lui +dit-il, de dire qu'on n'attendoit que moi, car le Roi +m'a choisi pour un tel dessein, et m'a permis d'y +mener qui je voudrois. Vous serez, s'il vous plaît, +de la partie.» Ils y furent, et le jeune homme y fit +fort bien.</p> + +<p>On conte de lui que la veille d'une bataille, ne se +trouvant point d'argent, il envoya vendre deux chevaux. +L'un d'eux fut vendu bien cher. Il dit à son +écuyer: «Qui l'a acheté?—Un tel.—Tiens, lui +dit-il, ce cheval ne coûte que tant; va rendre le +reste à ce cavalier. Le désir qu'il a de bien faire demain, +lui a fait tant donner d'un cheval qu'il connoît, +et dont il espère tirer bon service.» Et effectivement +il renvoya la plus grande partie de l'argent.</p> + +<p>Quand il revint de Tournai, où il fut si long-temps +prisonnier<a name="FNanchor_237" id="FNanchor_237" href="#Footnote_237" class="fnanchor">[237]</a>, Henri <span class="smcap">IV</span> le voulut marier avec une +riche héritière. Il l'en remercia et dit qu'il avoit donné +sa foi à la nièce du gouverneur de Tournai, parce +qu'elle avoit de beaucoup allégé la rigueur de sa prison: +il avoit quatre-vingt mille livres de rente dont il +fut obligé de vendre une grande partie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_225"> 225</a></span> +Son fils<a name="FNanchor_238" id="FNanchor_238" href="#Footnote_238" class="fnanchor">[238]</a> fut aussi prisonnier de guerre, et dans +la prison il fit ce méchant dictionnaire des rimes, qui +fut imprimé. Il fit imprimer aussi un Recueil de ses +vers qui ne valent rien non plus<a name="FNanchor_239" id="FNanchor_239" href="#Footnote_239" class="fnanchor">[239]</a>. Il étoit brave +comme son père et vêtu de chamois comme lui; mais +il étoit bien fait de sa personne. Ces deux hommes-là +ne juroient jamais, et étoient toujours à la guerre. Il +eut affaire, comme son père, à un jeune homme; mais +l'affaire alla bien plus loin: c'étoit un étourdi qui, +pour se mettre en réputation, le fit appeler en duel +sur une vétille, et même il avoit cherché querelle. La +Noue, sur le pré, lui fit une petite remontrance, mais +en vain; comme il vit cela, il lui donne un bon coup +d'épée. Ce garçon avoit un oncle, maréchal de France; +je n'en ai pu savoir le nom. Cet oncle l'envoya à M. de +La Noue, pieds et poings liés.</p> + +<p>Ce M. de La Noue eut un fils qui vit encore, mais +il n'a point de garçons. Il est bien fait; mais le jeu est +sa seule passion: il a la vue fort courte; cela l'a empêché +de s'attacher à la guerre. A dix-sept ans il commandoit +un régiment de cavalerie en Allemagne; le +colonel Esbron étoit un de ses capitaines. Aujourd'hui +on l'appelle La Noue <em>Bras de laine</em>.</p> + +<p>Revenons à la maréchale. Son père la maria assez +ridiculement; car elle n'avoit que treize ans quand il +<span class="pagenum"><a id="Page_226"> 226</a></span> +la donna à un gentilhomme de cinquante-cinq ans, qui +se nommoit Chambret, et étoit de la maison de Pierre +Bussières en Limousin. Cet homme étoit de mauvaise +humeur, et tout plein de cautères: il ne pouvoit pas +même avantager sa femme, car il n'avoit que quatre +mille livres de rente en fonds de terre, sans argent ni +meubles. Son plus grand bien consistoit en gouvernements, +en pensions et en bénéfices; ceux de la religion +en tenoient encore en ce temps-là par tolérance.</p> + +<p>Elle n'avoit que dix-huit ans quand elle fut délivrée +de cet homme, dont elle eut un fils et une fille. On appeloit +cet homme <em>le brave Chambret</em>. Il étoit si brutal, +et d'une mine si farouche, qu'un sommelier qui avoit +été laquais de sa veuve, ayant vu son portrait au bout +de vingt ans, se mit à trembler comme une feuille.</p> + +<p>Il avoit une fois querelle avec un M. de Saint-Bonnet; +il prit justement le temps que Saint-Bonnet traitoit +des gens, et avec un cor alla comme le sommer au +combat. Saint-Bonnet sort de table, et dit aux autres: +«Ayez patience, je vous apporterai bientôt l'épée et +les éperons de Chambret.» Il y va, charge son pistolet +de dragées, tire le premier (car l'autre, aussi +bien que Grillon, faisoit toujours tirer son homme). +Saint-Bonnet lui en farcit le visage et les yeux. Chambret, +tout étourdi, tombe: il lui ôte son épée et ses +éperons.</p> + +<p>Un autre vieux mari, et plus vieux que le premier, +l'attrapera bientôt. Il y avoit à la cour un vieux gentilhomme, +âgé de quatre-vingts ans, ou peu s'en falloit, +qu'on appeloit M. de Bellengreville<a name="FNanchor_240" id="FNanchor_240" href="#Footnote_240" class="fnanchor">[240]</a>; il étoit grand +<span class="pagenum"><a id="Page_227"> 227</a></span> +prévôt de l'hôtel, homme veuf sans enfants, et un des +plus accommodés du royaume<a name="FNanchor_241" id="FNanchor_241" href="#Footnote_241" class="fnanchor">[241]</a>; plusieurs veuves de +qualité étoient après; mais il étoit difficile. Il vouloit +une veuve de bonne maison, jeune, belle, et qui depuis +peu eût eu des enfants. En ce dessein, il trouva +un nommé Jouy, son voisin à la campagne, qui étoit +de la connoissance de madame de Chambret, et qu'elle +avoit prié de lui faire raccommoder un petit portrait +qu'elle lui avoit envoyé. Il le portoit à raccommoder, +quand il fut rencontré par M. de Bellengreville, auquel +il le montra. «Est-elle aussi belle que cela? lui +dit le bonhomme.—Oui,» répondit l'autre. En +effet, c'est une des plus aimables personnes du monde, +et le seul défaut qu'elle a eu, hors qu'elle n'a jamais eu +assez d'embonpoint, étoit d'avoir les cheveux mêlés de +blanc dès vingt ans. D'ailleurs, elle étoit d'humeur +douce, et ne manquoit pas d'esprit; elle avoit de la +générosité.</p> + +<p>Durant quelque temps, car il prit ce portrait, il l'adora +dans son cabinet. Après, il envoya un de ses amis +qui avoit vu autrefois madame de Chambret, pour voir +si elle étoit aussi belle que ce portrait. Cet homme dit +tout à la veuve, qui, ne songeant alors qu'à jouir de la +liberté où elle se trouvoit, ne s'en tourmenta pas autrement, +et dit qu'elle seroit bientôt à Paris. En effet, +elle y vint trouver sa mère, qui y étoit pour un procès. +Cette mère lui avoit mandé: «Ma fille, apportez-moi +<span class="pagenum"><a id="Page_228"> 228</a></span> +de l'argent de mes fermiers.» Quand elle fut arrivée: +«Hé bien! sommes-nous bien riches?—Madame, il faut +voir, voici ce qui me reste.» On trouva environ vingt +écus. Elle avoit amené un train de <em>Jean de Paris</em><a name="FNanchor_242" id="FNanchor_242" href="#Footnote_242" class="fnanchor">[242]</a>.</p> + +<p>Le vieil amoureux est aussitôt averti de son arrivée: +il la vient voir, il presse; elle, qui n'a jamais été intéressée, +avoit de la peine à se résoudre. Sa mère lui dit: +«Ma fille, je vous ai mal mariée une fois, je ne m'en +veux point mêler; voyez ce que vous avez à faire.»</p> + +<p>M. de Luçon, qui bientôt après fut le cardinal de +Richelieu, lui fit dire «qu'elle seroit une innocente de +laisser échapper une si belle occasion.» Nonobstant +la diversité de religion, le mariage se fit.</p> + +<p>Elle a dit depuis qu'elle trouva les lèvres de ce bonhomme +le jour de ses noces aussi froides qu'un glaçon. +Le lendemain la Reine-mère et la princesse de Conti, +qui étoit devenue son amie, lui firent mille questions: +«Mais comment a-t-il fait? Mais êtes-vous madame +de Bellengreville?» Je ne sais ce qu'elle fit ou ce +qu'il voulut faire, mais il ne dura que cinq semaines. +Il avoit beaucoup d'argent et beaucoup de meubles; +elle étoit commune (<em>en biens</em>), et y gagna, outre son +douaire, qui étoit gros, plus de quatre cent mille +livres.</p> + +<p>Voilà déjà deux vieux maris; elle en aura encore +un vieux, mais plus qualifié que les deux premiers; +et cela arrivera d'une façon assez bizarre. Le marquis +de Thémines<a name="FNanchor_243" id="FNanchor_243" href="#Footnote_243" class="fnanchor">[243]</a>, fils du maréchal, ayant été blessé +dans les guerres de la religion, mourut de sa blessure<a name="FNanchor_244" id="FNanchor_244" href="#Footnote_244" class="fnanchor">[244]</a>, +<span class="pagenum"><a id="Page_229"> 229</a></span> +et en mourant il pria son père d'assurer madame +de Bellengreville, dont il étoit amoureux, qu'il +étoit mort son serviteur. Le maréchal s'acquitte de sa +commission, devient amoureux d'elle et l'épouse<a name="FNanchor_245" id="FNanchor_245" href="#Footnote_245" class="fnanchor">[245]</a>. +Outre qu'elle aimoit le jeu, qu'elle perdoit, qu'elle +payoit bien et se faisoit mal payer, le maréchal lui +aida à manger son bien. Il fut cause aussi qu'elle changea +de religion<a name="FNanchor_246" id="FNanchor_246" href="#Footnote_246" class="fnanchor">[246]</a>.</p> + +<p>Chaban<a name="FNanchor_247" id="FNanchor_247" href="#Footnote_247" class="fnanchor">[247]</a> s'étoit mis les controverses dans la tête et +disputoit avec beaucoup de douceur. Le maréchal dit +à sa femme qu'il souhaitoit qu'elle entendît cet homme; +<span class="pagenum"><a id="Page_230"> 230</a></span> +elle l'entend: il fait quelques progrès. On lui amène +ensuite le père Veron<a name="FNanchor_248" id="FNanchor_248" href="#Footnote_248" class="fnanchor">[248]</a>, qui, violent et farouche, lui +alla dire que son père et son grand-père étoient damnés. +Elle qui les avoit vu estimer si gens de bien partout +le monde, fut si touchée de cela qu'elle en pleura. +Enfin, elle se fit catholique plutôt par condescendance +qu'autrement.</p> + +<p>Elle fut choisie pour aller avec madame de Chevreuse +mener la reine d'Angleterre dans son royaume. +Là, elle vit Du Moulin, qui, trouvant en elle beaucoup +de dispositions à récipiscence, la remit tout-à-fait dans +le bon chemin, et au bout de trois mois qu'elle eut +changé de religion, elle en fit reconnoissance à Charenton.</p> + +<p>Le maréchal ne fut guère avec elle. On dit qu'en +mourant il disoit naïvement: «Seigneur, au moins je +ne l'ai jamais offensée que de galant homme.»</p> + +<p>La voilà donc veuve pour la troisième fois. En ce +temps-là elle avoit de plaisants ragoûts: elle mangeoit +du pain, après l'avoir tenu long-temps à la fumée d'un +fagot bien vert; elle aimoit l'odeur des boues de Paris, +et quand les boueurs étoient dans sa rue, on ouvroit +toutes les fenêtres de sa chambre. Une fois la Reine-mère, +comme elles passoient sur de la boue, lui demanda +en riant: «Madame la maréchale, celle-là est-elle +de la fine?—Non, madame, répondit-elle en +riant aussi, elle n'est pas encore assez faite.» Depuis, +elle se défit de ces belles amitiés.</p> + +<p>En ce troisième veuvage elle se divertissoit à jouer, +<span class="pagenum"><a id="Page_231"> 231</a></span> +à se promener et à faire souvent des concerts: elle +avoit déjà Le Pailleur<a name="FNanchor_249" id="FNanchor_249" href="#Footnote_249" class="fnanchor">[249]</a> avec elle qui étoit fort savant +dans la musique ancienne et dans la moderne. Il l'avoit +apprise comme une partie des mathématiques; il +chantoit même fort bien. Elle avoit une femme-de-chambre +qui avoit de la voix, et elle disposoit absolument +de deux autres personnes qui en avoient aussi. +Un jour que Porchères<a name="FNanchor_250" id="FNanchor_250" href="#Footnote_250" class="fnanchor">[250]</a> avoit ouï cette musique domestique, +il dit à la maréchale: «Madame, voilà qui +est trop bon pour n'en faire part à personne; allons +donner la sérénade à M. de Nemours, votre voisin: +il a la goutte, cela le guérira.—Mais je ne le connois +point familièrement, dit-elle.—Qu'importe; répliqua-t-il, +venez; il ne faut que passer par les écuries, +nous nous mettrons sous les fenêtres de sa chambre<a name="FNanchor_251" id="FNanchor_251" href="#Footnote_251" class="fnanchor">[251]</a>.» +M. de Nemours en fut averti aussitôt; mais il ne fit pas +semblant de savoir qui c'étoit, et il envoya faire mille +civilités. Porchères proposa ensuite d'aller chez la princesse +de Conti: on y va. Elle en fut ravie, et dit qu'il +falloit faire entendre cela à la Reine. La Reine a un +balcon, et, ne voulant pas faire semblant de savoir qui +c'étoit, dit qu'elle étoit fort obligée à ceux qui lui avoient +bien voulu donner un si agréable divertissement.</p> + +<p>Le lendemain, M. de Nemours<a name="FNanchor_252" id="FNanchor_252" href="#Footnote_252" class="fnanchor">[252]</a> envoya faire des +<span class="pagenum"><a id="Page_232"> 232</a></span> +compliments à la maréchale, et la prier de l'excuser si +par le passé il avoit su si mal se prévaloir de l'avantage +qu'il avoit d'être son voisin; et quelques jours +après il la vint voir à demi-guéri. C'étoit le soir en été: +avant qu'il entrât, des cornets à bouquin avoient joué +le plus agréablement du monde dans la cour de la maréchale. +Le Pailleur, qui s'étoit douté d'abord de ce +que c'étoit, envoya dire qu'on fît boire les menestriers. +Le bon prince en entrant dit: «Madame, j'ai trouvé +là-bas des cornets à bouquin qui s'en alloient; les +auriez-vous congédiés?—Non, monsieur, répondit-elle.—Vraiment, +madame, si j'eusse su cela, je les +eusse fait revenir.—Mais voudriez-vous entendre +des violons? on tâcheroit d'en avoir.—Hé! La +Barre<a name="FNanchor_253" id="FNanchor_253" href="#Footnote_253" class="fnanchor">[253]</a>, dit-il, voyez si vous trouveriez des violons.» +Aussitôt on entend ronfler les vingt-quatre +violons; le bonhomme devint amoureux d'elle. Il la +venoit voir fort souvent, quoiqu'il ne pût aller sans être +aidé par quelqu'un. Un jour en montant il se laissa +tomber. Elle, qui du second étage descendoit dans sa +chambre, s'en aperçut; mais pour lui faire plaisir elle +retourna sur ses pas sans faire semblant de rien. En se +relevant il demanda à son écuyer La Chaise: «Madame +ne m'a-t-elle point vu?—Non, monsieur.» +La maréchale étant descendue: «Madame, lui dit-il, +n'avez-vous point ouï tomber quelqu'un? La +Chaise a fait un beau <em>par terre</em>.»</p> + +<p>Un jour il demanda à la maréchale si elle ne vouloit +point s'aller promener en quelque maison. «Je le +veux bien, répondit-elle: envoyons chercher de nos +<span class="pagenum"><a id="Page_233"> 233</a></span> +voisines.» Ces voisines venues: «Où irons-nous? +Vous plairoit-il aller vers la porte Saint-Antoine? +Après voudriez-vous aller à Bagnolet, à Charonne +ou à Conflans?—Où vous voudrez, dit la maréchale.—Cocher, +va donc à Conflans.» Les y voilà +arrivés. On heurta long-temps sans qu'il vînt personne: +les dames commençoient à s'ennuyer; lui feignit des +impatiences étranges. Il appelle une paysanne. «Ma +grande amie, n'y a-t-il personne? ne sauroit-on entrer? +ne sauriez-vous nous donner du lait chez vous?» +Enfin, on ouvre une petite porte, et une femme dit +assez malgrâcieusement que M. le premier président +y devoit<a name="FNanchor_254" id="FNanchor_254" href="#Footnote_254" class="fnanchor">[254]</a> coucher. «Hé! ma grande amie, +nous ne voulons que nous promener et qu'on nous +donne du lait.—Bien, monsieur, pourvu que vous +n'y soyez guère.» Après il vint un homme qui, d'un +air assez rude, lui dit: «Que demandez-vous, monsieur?» +et en même temps dit à cette femme: «Retirez-vous, +vous n'êtes qu'une bête.» M. de Nemours +lui dit ce qu'il avoit dit à cette personne. «Oui +da! monsieur, répondit l'autre, oui da.» On entre +donc. Les dames, et surtout Le Pailleur, sentirent bien +je ne sais quelle odeur de sauces. Le bon seigneur, qui +ne pouvoit se promener, les fit tenir dans une salle où +l'on ne servit d'abord que du lait et quelques autres +bagatelles. Après, voici des gens qui, au son du violon +et en cadence, mettent le couvert, et servent une collation +toute feinte. Cela fait, il prie les dames d'aller +<span class="pagenum"><a id="Page_234"> 234</a></span> +faire un tour dans le jardin: au retour elles trouvèrent +une véritable collation qui étoit magnifique. Il y +avoit des galanteries à la vieille mode, car on servit +des pâtés pleins de petits oiseaux en vie, qui avoient au +col des rubans des couleurs de la maréchale; il y en +avoit aussi un de petits lapins blancs en vie avec des +rubans de même. Il fit présenter après la collation des +bassins de gants d'Espagne, et n'oublia rien de tout ce +dont il put s'aviser pour divertir celle à qui il vouloit +plaire.</p> + +<p>Ce M. de Nemours avoit étudié l'art de faire des ballets; +il en avoit fait plusieurs, et avoit eu la curiosité +d'en faire de grands livres, où toutes les entrées étoient +peintes en miniature. Il avoit été de tous les carrousels, +soit de France, soit de Savoie.</p> + +<p>Le feu roi (<em>Louis <span class="smcap">XIII</span></em>) fit une fois chez lui un concert +où tous ceux de la musique de la chambre chantoient; +il en avoit mis M. de Mortemart et M. le maréchal +de Schomberg: lui-même aussi en étoit. M. de +Nemours, par grande grâce, y fit entrer Le Pailleur, et +il avoit dit au Roi qu'il s'entendoit fort bien en musique. +On y chanta sur la fin des airs du Roi. Le Pailleur, +pour faire sa cour à demi-haut, dit: «Ah! que ce dernier +air mériteroit bien d'être chanté encore une +fois!» Le Roi dit: «On trouve cet air-là beau, recommençons-le.» +On le chanta encore trois fois. Le +Roi battoit la mesure. Il avoit proposé de faire une +symphonie depuis les plus bas instruments jusques aux +trompettes, et il vouloit qu'il n'y entrât personne qui +ne sût la musique, et pas une femme; «car, disoit-il, +elles ne peuvent se taire.—Ah! Sire, dit M. de Nemours, +madame la maréchale de Thémines en doit +<span class="pagenum"><a id="Page_235"> 235</a></span> +être.—Pour elle, répondit le Roi, je le veux +bien.»</p> + +<p>Un artisan devint amoureux d'elle à Charenton, en +la voyant dans sa place où elle se démasquoit quelquefois. +Cet homme, emporté par sa passion, s'en va chez +elle, demande à lui parler, et, tout interdit, ne put jamais +lui dire autre chose, sinon qu'il avoit un procès +contre elle. Elle fait appeler Le Pailleur, demande ce +que ce pouvoit être. Le Pailleur s'informe de cet +homme, il n'y trouvoit aucune raison: il revint plusieurs +fois et ne savoit que leur dire. Il rôda long-temps +autour du logis, et enfin on le trouva mort derrière +les murailles de Luxembourg. Elle logeoit alors auprès +des Carmes-Déchaussés.</p> + +<p>Voici une histoire encore plus étrange. La fille d'un +gentilhomme de Beausse nommé Herville devint +amoureuse en tout bien et tout honneur du ministre +de Châteaudun nommé Lamy, qui étoit un homme +bien fait, mais pauvre. Le père de la fille ne pouvant +consentir à ce mariage, elle tomba dans une telle mélancolie, +qu'enfin, de peur d'accident, il fut contraint +de s'y résoudre. Le père lui porte donc des articles à +signer. «Ah! dit-elle, il n'est plus temps.» A trois +jours de là, on la trouva noyée sur le bord du +Loir.</p> + +<p>Un abbé de Calvières, en Languedoc, ayant su que +mademoiselle de Gouffoulens, de la maison d'Hauterive, +dont il étoit amoureux, étoit morte, protesta qu'il +ne lui survivroit pas long-temps. En effet, il refusa +toutes sortes d'aliments durant quelques jours, avec une +grande constance, et en mourut. On dit pourtant qu'on +lui avoit persuadé enfin de manger, mais que les passages +<span class="pagenum"><a id="Page_236"> 236</a></span> +se trouvèrent bouchés; tous les boyaux s'étoient +rétrécis.</p> + +<p>Vous voyez que la maréchale, en maris et en galants, +n'a jusqu'ici que des vieillards; mais elle eut un +jeune galant lorsqu'elle ne fut plus jeune: c'est Monferville, +fils du frère de Blainville, premier gentilhomme +de la chambre ou grand-maître de la garde-robe, +qui fut ambassadeur en Angleterre. C'étoit un +fort beau garçon, mais un peu trop doucereux et trop +normand. Il ne passoit pas pour un homme fort friand +de la lame. Il ne manque pas d'esprit. On ne sait s'ils +étoient mariés ou non, car on n'a vu ce garçon se marier +qu'après la mort de la maréchale; cependant il +sembloit qu'il cherchât à se marier. La connoissance +venoit de ce que ce garçon logeoit avec sa sœur dans +une maison qui étoit à la maréchale, et elle logeoit +dans une autre tout contre qui étoit aussi à elle. On +l'accusoit d'avoir dit qu'une fois il avoit eu une côte +enfoncée en portant des sacs d'argent qu'une dame +lui avoit donnés. Le Pailleur, qui voyoit que la maréchale, +par facilité, se laissoit accabler à toute la parenté +de cet homme, trouva moyen de le faire sortir +de cette maison et de faire passer à la maréchale une +partie de l'année à la campagne.</p> + +<p>La maréchale alla mourir à Poitiers, sept ou huit +ans après<a name="FNanchor_255" id="FNanchor_255" href="#Footnote_255" class="fnanchor">[255]</a>. Elle avoit juré de ne rentrer d'un an dans +sa maison de Paris, à cause de la mort d'une vieille fille +qui étoit à elle il y avoit trente ans; on l'appeloit Boisloré; +elle étoit bâtarde d'un gentilhomme. La maréchale +<span class="pagenum"><a id="Page_237"> 237</a></span> +étoit d'un tempérament doux et mélancolique; +cette fille étoit fort sage et fort aimable. Aussi la maréchale +l'aimoit jusqu'à lui faire des bouillons quand +elle étoit malade, et elle l'étoit souvent. La maréchale +lui avoit donné une petite terre que l'autre lui rendit +par son testament.</p> + +<p>La maréchale n'avoit que cinquante-sept ans quand +elle est morte; mais il étoit temps qu'elle mourût, car +elle ne pouvoit plus subsister: le jeu et Monferville +l'avoient incommodée; cependant elle n'a pas laissé +un sou de dettes. Quand elle alloit faire un voyage, elle +payoit tout ce qu'elle devoit. Elle tomba malade à Poitiers +en passant; elle vouloit aller voir ses parents. +Elle mourut faute de sang; on ne lui en trouva pas une +goutte dans les veines.</p> + +<h2 class="p4">LE PAILLEUR.</h2> + +<p class="p2">Le Pailleur, dont nous avons déjà parlé plusieurs +fois, étoit fils d'un lieutenant de l'élection de Meulan. +Il étudia jusqu'en logique; il écrivoit bien: on le met +aux finances; le voilà petit commis de l'épargne. Il ne +put souffrir les <em>pillauderies</em> qu'on y faisoit, car on griveloit +sur les pensions qui s'y payoient; il se retira +chez le feu président L'Archer, père du dernier mort; +il étoit un peu son parent.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_238"> 238</a></span> +Le Pailleur savoit la musique, chantoit, dansoit, +faisoit des vers pour rire<a name="FNanchor_256" id="FNanchor_256" href="#Footnote_256" class="fnanchor">[256]</a>; il chanta quatre-vingt-huit +chansons pour un soir de carnaval. Il fit la débauche +à Paris assez long-temps. Las de cette vie, il va en +Bretagne avec le comte de Saint-Brisse, cousin-germain +du duc de Retz. Ce comte avoit fait connoissance +avec lui à Paris, et avoit tant fait qu'il l'avoit résolu à +le suivre. Il y étoit le tout-puissant; mais comme il +vit que cet homme faisoit trop de dépense, il lui dit +qu'il falloit se régler. «Je ne saurois, lui répondit le +comte.—Permettez-moi donc de me retirer, lui dit +Le Pailleur, car ayant le soin de vos affaires, on dira +que c'est Le Pailleur qui vous a ruiné.» Il y fut pourtant +encore deux ans à remettre de trois mois en trois +mois.</p> + +<p>Il alla avec le comte voir le maréchal de Thémines, +alors gouverneur de la province. La maréchale le prit +en amitié; il étoit gai, il faisoit des ballets, et mettoit +tout le monde en train: elle lui demanda s'il vouloit +être intendant du maréchal; il ne le voulut pas, car il +dit que c'étoit la mer à boire que d'entreprendre de +mettre l'ordre dans cette maison.</p> + +<p>Le maréchal mourut à Paris; Le Pailleur y étoit +revenu. La maréchale le pria d'aller avec elle en +Touraine; «car j'ai grand'peur, lui dit-elle, de m'ennuyer +en une maison où j'ai tant souffert en premières +noces.» Il y fut, et elle jura qu'elle ne s'y +étoit pas ennuyée un moment. Des demoiselles de la +<span class="pagenum"><a id="Page_239"> 239</a></span> +maréchale lui dirent, comme on revenoit à Paris: +«Mais ne demeureriez-vous pas bien avec nous?» +Ainsi, insensiblement il s'attacha à la maréchale, et y +demeura jusqu'à sa mort<a name="FNanchor_257" id="FNanchor_257" href="#Footnote_257" class="fnanchor">[257]</a>, sans gages ni appointements, +mais seulement comme un ami de la maison: +il est vrai qu'il faisoit toutes ses affaires.</p> + +<p>Le Pailleur étoit de si belle humeur, avant que la +gravelle, dont il fut fort travaillé quand il vint sur +l'âge, le tourmentât, que le messager de Rennes à +Paris le vouloit mener pour rien à cause qu'il avoit +toujours fait rire la compagnie depuis là jusqu'à Paris. +Je lui ai ouï conter qu'une fois en une débauche en +Bretagne, où étoit le duc de Retz, quelqu'un ôta son +pourpoint, puis dit: «Brûlons nos chemises.» Le +Pailleur, comme le duc vouloit aller brûler la sienne, +lui dit: «Donnez, je la brûlerai avec la mienne;» +mais au lieu de cela, il ne jette que la sienne dans le +feu, et met celle du duc dans ses chausses. Ils allèrent +tous sans chemise à un bal: tout le monde s'enfuit; ils +prirent les chandelles et se retirèrent. Le lendemain +Le Pailleur met la chemise du duc, où il y avoit une +belle fraise, et va à son lever. Les valets-de-chambre +vouloient gager que c'étoit la chemise de M. le duc. Le +Pailleur rioit; le duc se mit à rire aussi, et lui dit: +«Ma foi! vous n'étiez pas si ivre que nous.»</p> + +<p>Un jour Le Pailleur dit bien des choses contre le +mariage. Le lendemain un jeune homme, fils d'un +conseiller, le vient trouver: «Monsieur, lui dit-il, je +vous viens remercier. J'étois accordé, mon père me +donnoit sa charge; mais ce que vous dîtes hier me +<span class="pagenum"><a id="Page_240"> 240</a></span> +toucha si fort que je l'allai prier sur l'heure de faire +mon frère l'aîné et de me donner l'abbaye qu'il +avoit; cela est conclu. Sans vous j'allois faire une +grande sottise, je vous en aurai de l'obligation toute +ma vie.»</p> + +<p>Il s'étoit adonné aux mathématiques dès son enfance: +il les apprit tout seul. Il n'avoit que vingt-neuf +sols quand il commença à lire les livres de cette +science, et il échangeoit les livres à mesure qu'il les +lisoit. Il avoit écrit assez de choses, mais il n'a daigné +rien donner: il faisoit des épîtres burlesques fort naturelles.</p> + +<h2 class="p4">LE COMTE DE SAINT-BRISSE.</h2> + +<p class="p2">Le comte de Saint-Brisse étoit le second fils du marquis +de Ruffec, d'Angoumois, et de la belle du Lude; +il étoit cadet. Ruffec fut pour l'aîné, et lui eut des +terres en Bretagne. C'étoit un homme de plaisir et grand +danseur de ballets. Il mourut de la goutte après avoir +été sept ans dans son lit sans qu'on le pût jamais remuer; +tout pourrissoit sous lui; on dit qu'il y vint des +champignons.</p> + +<p>Le neveu de ce comte, fils du marquis de Ruffec, +n'étoit pas mal avec le feu roi (<em>Louis <span class="smcap">XIII</span></em>); et quand +le maréchal d'Ancre fut tué, le Roi lui dit: «Tu n'en +oserois faire autant à ton oncle, l'abbé de la Couronne, +qui couche avec ta mère.» Ce jeune homme, +<span class="pagenum"><a id="Page_241"> 241</a></span> +dépité de ce que le Roi lui avoit dit, part avec des coupe-jarrets; +et, comme l'abbé lisoit une lettre qu'ils lui +avoient présentée, les coquins lui jettent une serviette +au cou. L'abbé étoit un homme fort et vigoureux; il +leur faisoit de la peine, et l'exécution étoit un peu +longue. Le marquis, impatient, entre dans la chambre +et crie: «Joue du poignard.» Au bout d'un an ce +garçon mourut comme fou. Comme le Roi l'aimoit, on +n'osa poursuivre.</p> + +<h2 class="p4">LE MARÉCHAL DE CHATILLON<a name="FNanchor_258" id="FNanchor_258" href="#Footnote_258" class="fnanchor">[258]</a>.</h2> + +<p class="p2">M. de Châtillon, petit-fils de l'amiral, avoit assez +de bien; mais il en dissipa la plus grande partie: il +vendit à M. de Montmorency pour peu de chose l'amirauté +de Guyenne; il étoit débauché et d'amoureuse +manière. Il fut un des principaux galants de la +Choisy; il l'alloit voir dans une maison fossoyée à la +campagne. Le vieux La Haye, surnommé <em>des Assemblées</em>, +à cause qu'il avoit été souvent député aux +assemblées des huguenots, étant ami de la maison de +tout temps, lui dit plusieurs fois que les frères de cette +fille lui pourroient jouer un méchant tour, et, le pont +levé, lui faire épouser leur sœur par force. Il en fut +quitte pourtant pour y laisser bien des plumes. Il +avoit aussi un régiment d'infanterie, en Hollande, que +<span class="pagenum"><a id="Page_242"> 242</a></span> +ses enfants ont eu depuis l'un après l'autre. En je ne +sais quelle retraite, à la vue du prince Maurice, il +fit tout ce qu'on pouvoit faire; le prince Maurice le +loua fort, et dit: «Ce sera quelque jour un bon capitaine.» +On verra par la suite que la prophétie n'a +pas été trop bien accomplie. A Londres, quelque +temps après, le prince d'Orange, Henri, père du dernier +mort, et lui, furent pris dans un lieu d'honneur par +le commissaire du quartier.</p> + +<p>Il n'y avoit personne dans le parti huguenot si considérable +que lui. Il avoit toute la faveur de son père +et de son aïeul; en un rien il pouvoit mettre quatre +mille gentilshommes à cheval. Il tenoit Aigues-Mortes; +mais il la rendit pour être maréchal de France. La +Haye en enrageoit, et tenant le petit Dandelot<a name="FNanchor_259" id="FNanchor_259" href="#Footnote_259" class="fnanchor">[259]</a>, qui +étoit fort joli, entre ses bras, dans la galerie de Châtillon, +il lui enseignoit à dire: «Je veux ressembler à +celui-là, montrant son grand-père, et non pas à mon +papa;» et il disoit à cet enfant: «Pauvre petit garçon, +que je te plains! tu n'as point d'Aigues-Mortes +à vendre;» et cela en présence du maréchal, car ce +bonhomme étoit diseur de vérités.</p> + +<p>Le maréchal avoit l'honneur d'être assez prompt +pour être appelé brutal; c'étoit pourtant un fort bon +homme, mais qui étoit incapable de direction et de +discipline: il jouoit, et il lui est arrivé bien des fois, +quand il perdoit, de faire semblant d'aller à ses nécessités; +et il descendoit dans le jardin où il se mettoit à +secouer un arbre un gros quart-d'heure durant.</p> + +<p>Il s'étoit marié un peu par amour. Sa femme étoit +<span class="pagenum"><a id="Page_243"> 243</a></span> +belle et vertueuse; mais il disoit lui-même qu'il eût +mieux aimé qu'elle eût été un peu plus complaisante +et un peu moins honnête femme. Le comte de Carlisle, +au mariage de la reine d'Angleterre, témoigna tant +d'estime pour elle, que si c'eût été un homme moins +sérieux, on eût pu dire qu'il en étoit épris; il la surnomma +l'<em>Incomparable</em>. Quoi qu'on ait chanté parmi +les huguenots, cette femme-là n'étoit pas si grand chose +qu'on disoit; l'histoire de ses enfants en fera foi. Mais +sa vertu et son zèle, quelquefois assez inconsidérés, +faisoient que le petit troupeau en étoit persuadé à un +point étrange.</p> + +<p>Elle se mit en tête d'entendre la Sainte-Ecriture, et +pour cela elle s'enfermoit des après-dînées entières +avec un grand ministre mal bâti, qu'on appeloit M. Le +Veilleux, et cela si souvent qu'on commençoit à en +dire des sottises. Elle s'étoit laissé empaumer par une +vieille mademoiselle Du Chesne, qui avoit été gouvernante +des sœurs du maréchal; c'étoit une dévote +qui, par affectation, se mettoit toujours à prier Dieu +quand il falloit dîner, afin qu'on dît: «Elle est en oraison, +il la faut laisser achever.» Ce M. Le Veilleux étoit un +homme qui, sans affectation, faisoit pourtant ses oraisons +aussi à contre-temps que cette demoiselle. Lui et +la maréchale<a name="FNanchor_260" id="FNanchor_260" href="#Footnote_260" class="fnanchor">[260]</a> se promenoient quelquefois trois +heures durant dans le parc, et on les trouvoit souvent +en oraison au pied d'un arbre. Cet homme étoit un +peu fou, et en priant Dieu il demeuroit quelquefois +en extase. Il lui échappoit parfois de belles +choses; c'étoit un gentilhomme plein de charité. +<span class="pagenum"><a id="Page_244"> 244</a></span> +Il avoit près de quatre-vingt mille livres de rente +qu'il employoit à assister les pauvres, et il ne se maria +que quand il eut dissipé une partie de son bien, afin de +faire des gueux. Le maréchal ne prit point plaisir à ces +promenades de sa femme et y mit ordre.</p> + +<p>C'étoit un homme intrépide que le maréchal! Au +siége d'Arras, il reçut un coup de mousquet dans son +écharpe; la balle s'arrêta au nœud. Il ne pouvoit porter +des armes, tant il étoit gros, et puis il n'en eût pas +voulu. Il eut un cheval tué entre ses jambes d'un coup +de canon: «Ah! dit-il, sans s'émouvoir, ces gens-là +sont importuns; cela n'est point plaisant. J'avois là +un bon cheval.»</p> + +<p>M. de Chaulnes, qui étoit le plus ancien maréchal<a name="FNanchor_261" id="FNanchor_261" href="#Footnote_261" class="fnanchor">[261]</a>, +lui vint dire, le fort de Rousseau étant pris: +«Monsieur, tout est perdu, les ennemis sont dans les +lignes.—Bien, bien, répondit-il, je les aime mieux +là qu'à Bruxelles. Allons, allons, monsieur de +Chaulnes, il ne faut pas s'effrayer de cela.» C'étoit +en effet le plus confiant des hommes. Il disoit toujours: +«Laissez-les venir,» et on avoit une peine étrange à +le faire monter à cheval; peu prévoyant, et qui ne +jouoit point du tout de la tête, il assuroit toujours de +prendre, et dans peu de temps, et souvent il ne prenoit +que fort tard, ou point du tout. Ma foi! ce n'étoit +ni son grand-père ni son père<a name="FNanchor_262" id="FNanchor_262" href="#Footnote_262" class="fnanchor">[262]</a>.</p> + +<p>Il fut un temps qu'il n'y avoit que lui et le maréchal +de La Force, car on étoit si ignorant, qu'à Saint-Jean-d'Angely +<span class="pagenum"><a id="Page_245"> 245</a></span> +personne ne savoit comment on faisoit des +tranchées.</p> + +<p>Le cardinal de Richelieu lui a donné de l'emploi à +faute d'autre, car je ne crois pas qu'il trouvât trop bon +que le maréchal fût le seul qui ne l'appelât que <em>Monsieur</em>, +et il n'étoit pas persuadé qu'il fût à lui. C'étoit +un bon François, et qui, depuis qu'il se fut accommodé +avec la cour, n'a brouillé en aucune sorte. La +Reine, au commencement de la régence, lui donna le +brevet de duc. Il avoit voulu tenter si le Parlement le +recevroit durant la minorité; c'étoit une folle entreprise; +on l'estimoit, mais c'eût été faire la planche pour +les autres. Il mourut quelque temps après; sa femme se +jeta à ses genoux pour lui demander pardon si..... etc. +«Ah! ma mie, lui dit-il, vous vous moquez; ce seroit +bien plutôt à moi.»</p> + +<h2 class="p4">LA COMTESSE DE LA SUZE<a name="FNanchor_263" id="FNanchor_263" href="#Footnote_263" class="fnanchor">[263]</a><br /> +<span class="medium">ET SA SŒUR, LA PRINCESSE DE WIRTEMBERG.</span></h2> + +<p class="p2">La fille aînée du maréchal de Châtillon fut mariée +en premières noces avec un jeune garçon de la maison +des Hamilton. Ses parents, car il étoit orphelin, l'avoient +envoyé étudier au collége de Châtillon: le maréchal y +<span class="pagenum"><a id="Page_246"> 246</a></span> +entretenoit un petit collége pour ceux de la religion. Là, +étant encore enfant, il vit mademoiselle de Châtillon +et en devint amoureux; quand il eut dix-huit ans, il +retourna dans son pays; il fit trouver bon à ses tuteurs +qu'il recherchât cette fille. Le nom de Châtillon fait +bien du bruit, et surtout en pays d'huguenots; les tuteurs +écrivent au maréchal; le maréchal y consent. Il +avoit alors cent mille livres d'argent comptant qu'il +vouloit donner; mais on ne le lui conseilla pas, car en +Ecosse les maris ne rendent point le mariage de leurs +femmes, si elles viennent à mourir sans enfants, et puis +les tuteurs dirent que leur pupille avoit assez de bien, +et demandèrent seulement que le maréchal fît les frais +des noces.</p> + +<p>Ce jeune seigneur étoit comte d'Adington, et sa +femme avoit le tabouret chez la Reine; il emmène sa +femme; mais il ne dura qu'un an, car il étoit pulmonique, +et je crois qu'elle ne l'épargna guère. Il lui fit +en mourant tous les avantages qu'il lui pouvoit +faire.</p> + +<p>Au bout de quelque temps la voilà de retour à Paris, +avec quelque somme d'argent, quelques pierreries, et +dix mille livres de douaire. La reine d'Angleterre étoit +déjà à Saint-Germain; notre jeune veuve la visitoit +souvent, parce qu'elle y avoit le tabouret, et qu'on +lui faisoit force caresses.</p> + +<p>Cette Reine, toujours zélée pour la propagation de +la foi, pense incontinent à gagner cette âme à Dieu et à +la faire épouser à quelqu'un de ceux qui avoient suivi +sa fortune; elle tâche donc à la marier avec le fils de +la comtesse d'Arondel. Cette dame logeoit assez près +de madame de Châtillon, au faubourg Saint-Germain; +<span class="pagenum"><a id="Page_247"> 247</a></span> +elle visite la veuve, la cajole, et se met fort en ses +bonnes grâces: mais un jeune Ecossois, nommé Esbron<a name="FNanchor_264" id="FNanchor_264" href="#Footnote_264" class="fnanchor">[264]</a>, +neveu du colonel Esbron, qui étoit mort au +service de la France, avoit déjà fait un grand progrès +auprès de la comtesse d'Adington. La maréchale, sa +mère, car le père étoit déjà mort, eut avis de tout, et +tâchoit d'empêcher que ces étrangers ne vissent sa fille. +Un jour il y eut bien du désordre, car la comtesse d'Arondel +et madame de Châtillon la jeune avoient mené +la comtesse d'Adington entendre les Ténèbres. La maréchale, +qui, d'ailleurs, savoit bien des choses, lui donna +un soufflet et l'emmena à La Boulaye chez sa sœur de +La Force, où, de peur qu'elle ne changeât de religion, +elle la maria au comte de La Suze, tout borgne, tout +ivrogne, et tout endetté qu'il étoit; mais c'étoit à faute +d'autre; et puis il est parent de madame de La Force. +Durant qu'on parloit de l'affaire, Esbron lui écrit, elle +fait réponse. Il va à La Boulaye pour tâcher à se battre +contre La Suze; il n'en peut venir à bout; il écrit encore; +on ne lui fait point de réponse; il se dépite, +montre toutes les lettres de la dame et s'en rit partout.</p> + +<p>Nous reprendrons la comtesse de La Suze après que +nous aurons parlé de sa sœur; car ce qui est arrivé à +sa sœur lui est arrivé durant la vie de la mère, et la +mère morte, nous verrons les beaux exploits de la +comtesse.</p> + +<p>Mademoiselle de Coligny, en son enfance, avoit eu +une maladie la plus étrange du monde; elle gravissoit, +quand son mal lui prenoit, le long d'une tapisserie, +comme un chat, et faisoit des choses si extraordinaires +<span class="pagenum"><a id="Page_248"> 248</a></span> +qu'on ne savoit qu'en croire. A cet âge-là la <em>mère</em><a name="FNanchor_265" id="FNanchor_265" href="#Footnote_265" class="fnanchor">[265]</a> +ne fait point de si prodigieux effets. La maréchale +croyoit que c'étoit un sort, et sa fille, quand elle fut +guérie, dit qu'une femme de Châtillon, en colère +de ce qu'elle ne vouloit pas qu'elle allât librement +dans le parc, lui avoit donné un sort, et qu'il lui avoit +semblé qu'elle avaloit un boulet de feu<a name="FNanchor_266" id="FNanchor_266" href="#Footnote_266" class="fnanchor">[266]</a>.</p> + +<p>Cette fille, étant grande, n'étoit pas si bien faite que +sa sœur; mais elle avoit bonne mine, et la qualité y +fait. Sa mère lui donna trop de liberté, elle qui n'en +vouloit pas donner à ses garçons, et qui leur fit haïr +les sermons à force de les y faire aller. Elle eut grand +tort de la laisser aller de son chef chez madame la +Princesse.</p> + +<p>Vineuil, qu'on appeloit à la cour M. le marquis de +Vineuil, secrétaire du Roi, garçon qui a pourtant de +l'esprit, et qui est bien fait, dès le vivant du maréchal +avoit gagné une madame de Briquemaut, qui étoit +pauvre et qui étoit familière chez le maréchal. Cette +femme leur fournissoit des rendez-vous. Boccace, capitaine +des gardes du maréchal, s'aperçut de l'affaire, +et dit à la demoiselle que si elle continuoit il en avertiroit +monsieur son père. Elle le prévint, dit au maréchal +que Boccace étoit amoureux d'elle, et que s'il dit quelque +chose, c'est à cause qu'elle ne l'a pas voulu écouter. +Le maréchal la croit, et brutalement il dit en présence +de Boccace: «Qu'il donnera de l'épée dans le +ventre à quiconque lui fera des contes de sa fille<a name="FNanchor_267" id="FNanchor_267" href="#Footnote_267" class="fnanchor">[267]</a>.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_249"> 249</a></span> +Après que le père fut mort, la maréchale étant logée +auprès de la Foire chez une madame Cousin, marchande +de bois, qui leur louoit une grande maison et +logeoit dans un petit corps-de-logis séparé, cette fille +faisoit semblant d'être catholique, et disoit à sa mère +qu'elle étoit malade quand il falloit aller à Charenton. +Madame Cousin, croyant que ce fût tout de bon que +mademoiselle de Coligny se vouloit convertir, faisoit +entrer Vineuil, déguisé en prêtre, qui, tout à son aise, +catéchisoit la demoiselle. Une demoiselle de madame +de La Force, qui, par hasard, étoit demeurée chez madame +de Châtillon pour se faire traiter de quelque +incommodité, découvrit tout le mystère, et en avertit +la maréchale, qui étoit alors à La Boulaye pour marier +sa fille aînée, car la demoiselle, pour un mal d'yeux, +étoit demeurée à Paris. La marquise de La Force vint +à Paris et emmena la demoiselle à La Boulaye, et crut +qu'elle étoit grosse. La mère lui donna à son arrivée +quatre soufflets et un coup de pied dans le ventre, et +lui fit mille reproches; car cette pauvre femme lui +avoit fait confidence des sottises de l'aînée, et lui avoit +dit: «Vous êtes ma seule consolation.» Peu après on +fut assuré qu'elle n'étoit point grosse. De La Boulaye +madame de Châtillon fut à Béfort, où elle alloit pour +mettre ordre à cette petite ville que le feu Roi avoit +donnée au feu comte de La Suze. Jamais voyage ne +fut plus heureux que celui-là pour la maréchale, car +elle trouva là ce qu'elle n'eût pas trouvé en France. +Un comte Georges, frère du comte de Montbelliard, +de la maison de Wirtemberg, qui a vingt mille livres +de rente, prit cette fille avec ses droits.</p> + +<p>La maréchale étant morte, ce prince Georges et sa +<span class="pagenum"><a id="Page_250"> 250</a></span> +princesse Georgette vinrent à Paris pour voir s'il n'y +auroit rien à recueillir: ce bon Tudesque ne la perdoit +pas de vue. Toute la consolation de la pauvre chrétienne +étoit de parler de son chancelier: elle étoit fort +éveillée en sa jeunesse; elle ne voulut point voir Vineuil. +On dit qu'elle a plus de sens que l'autre.</p> + +<p>Madame de La Suze, qui paroissoit stupide en son +enfance, et qui en conversation ne disoit quasi rien il +n'y a pas trop long-temps encore, fit des vers dès qu'elle +fut en Ecosse; elle en laissa voir, dès qu'elle fut remariée, +qui n'étaient bons qu'à brûler. Depuis elle a fait +des élégies les plus tendres et les plus amoureuses du +monde, qui courent partout. Le premier dont on a +parlé fut un garçon de notre religion, nommé Laeger; +il est à cette heure conseiller à Castres: il a de +l'esprit et fait des vers, mais médiocres. D'ailleurs, +c'est un gros tout rond, et qui n'est nullement honnête +homme. Il étoit allé à Lumigny avec un de ses amis +qui connoissoit madame de La Suze. Là cette folle +s'éprit de Laeger; on le lui dit. Elle lui a écrit un million +de lettres et des vers les plus passionnés qu'on +puisse voir; mais ses belles-sœurs les empêchoient de +se joindre. Elle vint ici; il alloit la voir et portoit une +lettre; elle se tenoit sur le lit, lui auprès, et mettoit +cette lettre dans sa mule de chambre droite, et en prenoit +une autre dans la gauche. Il la vit, déguisé sur les +chemins, et une autre fois comme il faisoit semblant +d'aller à la chasse. Il se ruinoit en laquais et en messagers +qu'il a fallu quelquefois envoyer jusqu'à Béfort. +Ce galant homme avoit conté cette histoire à Frémont, +qui ne le croyoit pas, car c'est un des plus grands menteurs +<span class="pagenum"><a id="Page_251"> 251</a></span> +du monde; mais il n'en douta plus par une aventure +assez plaisante que voici:</p> + +<p>Comme il étoit en Champagne, un Anglois lui demanda +la passade. «J'avois, lui dit-il en mauvais françois, +une attestation de M. l'agent du roi d'Angleterre; +mais on me l'a déchirée à Lumigny.» Frémont, +qui étoit peut-être le seul homme en Champagne qui +sut cette affaire, lui demanda comment cela étoit arrivé. +«Comme je fus à Lumigny, deux demoiselles me +demandèrent si j'avois des lettres de <em>M. Laeger</em>, +j'entendis <em>M. l'agent</em>; je tire mon attestation; elles +se jettent dessus, et en se l'arrachant l'une à l'autre, +la déchirent; après cela la plus jeune (on l'appeloit +mademoiselle de Nermanville) vint à moi avec une +lettre, et me dit:—C'est de Laeger et non de l'agent +que je vous demande une lettre, donnez-la-moi; +en voilà une pour lui (elle faisoit cela pour voir s'il +n'en avoit point).—Je lui jurai que je ne savois ce +que c'étoit.» La comtesse, après, trouva moyen de +lui parler; elle lui parla en anglois, lui donna une +lettre pour Laeger, lui enseigna son logis, et lui jura +qu'il l'assisteroit. Il les servit depuis, et porta quelque +temps leurs lettres. Déjà Laeger s'étoit servi de ces +pauvres Anglois qui vont demandant leur vie, et c'est +pourquoi les deux filles demandèrent des lettres à +celui-ci.</p> + +<p>Le comte de La Suze est un homme où jamais il n'y +a eu ni rime ni raison. Lui et sa femme avoient plus +de quatre-vingt mille livres de rente. Pour s'acquitter, +on lui proposa de se contenter de douze mille écus par +an pour quelques années; jamais il n'y voulut entendre. +<span class="pagenum"><a id="Page_252"> 252</a></span> +Il avoit cent personnes chez lui, cent cinquante +chiens avec lesquels il n'a jamais rien pris, grand +nombre de méchants chevaux. Là-dedans on n'est +point surpris quand on vous annonce de vous coucher +sans souper, tant toutes choses y sont bien réglées. Il +buvoit un temps du vin, un autre de la bierre, en un +autre de l'eau. On dit qu'il est assez plaisant en débauche: +«Quand je n'aurai plus rien, disoit-il, j'irai +avec les Allemands.» Béfort lui valoit quarante +mille livres de rente; mais ayant pris le parti de M. le +Prince, il a tout perdu.</p> + +<p>Après une ivrognerie célèbre à Brissac, comme il +s'en retournoit, un troupeau de cochons l'ayant renversé +sur le pont, lui passa sur le corps, et il crioit: +«Quartier, cavalerie, quartier!»</p> + +<p>L'aînée de La Suze se retira avec une sœur qu'elle +a mariée en Bretagne. La cadette demeura encore +quelque temps; mais elle quitta sa belle-sœur, et +mourut bientôt après. Elle étoit fort aimable.</p> + +<p>On parla ensuite d'un greffier du conseil, nommé +Potet, garçon fort médiocre; mais il fit de la dépense +pour elle, et la suivit au Maine. Je crois qu'il n'en a +rien eu: mais le comte Du Lude, qui parut après sur +les rangs, en eut apparemment tout ce qu'il voulut.</p> + +<p>De Vannes Matharel, qui étoit familier chez le maréchal +de Châtillon, lui fit un jour des reproches de sa +façon de vivre, car elle avoit fait cent sottises. Elle lui dit: +«Vois-tu, ce n'est pas ce que tu penses; ce n'est que pour +tâter, que pour baiser, pour badiner; du reste, je ne +m'en soucie point. Mon mari me le fit douze fois; c'étoit +comme s'il l'eût fait à une bûche. Si on m'avoit mariée +comme j'eusse voulu, je ne ferois pas ce que je +<span class="pagenum"><a id="Page_253"> 253</a></span> +fais.» Elle lui confessa que le comte Du Lude en +avoit tout eu; depuis, elle le lui nia, et lui dit: «Que +c'étoit un coureur qui avoit eu la v....., s'il ne l'avoit +encore.» Mais ce que je sais de mieux, c'est ce +qu'elle a fait à Rambouillet, celui qu'on appela depuis +Rambouillet-Candale. Elle lui dit une fois qu'elle +étoit entièrement persuadée de son mérite; depuis +elle lui écrivit cent extravagances. Il ne lui fit aucune +réponse; mais il y fut un jour qu'elle l'en avoit fort +prié: elle étoit au lit. Elle fit si bien qu'en présence +de ses demoiselles qui ne sortoient jamais de la chambre +(elles étoient un peu espionnes), elle mit le rideau +sur lui, de sorte qu'elle se fit voir à lui toute nue. Elle +a le corps beau; mais pour le visage il y a de la moue +de son père.</p> + +<p>Elle fut après pour le voir, et le pressa de se trouver +en un lieu où ils pussent être en liberté. Lui, qui +croyoit qu'il n'y faisoit pas trop sûr, et qui étoit engagé +ailleurs, fut long-temps sans s'y pouvoir résoudre. +Enfin il fallut pourtant cesser de faire le cruel: il n'alla +point un dimanche à Charenton, et il s'assura de la +cour de derrière du logis de son père. Après avoir +fermé soigneusement toutes les fenêtres et toutes les +portes qui donnoient sur cette cour, et avoir fait dire +qu'il n'y étoit pas, il prit ensuite des porteurs affidés +dont la chaise étoit marquée 20<a name="FNanchor_268" id="FNanchor_268" href="#Footnote_268" class="fnanchor">[268]</a>, et les envoya chez +madame de Revel, veuve d'un avocat-général de Grenoble. +Or, la comtesse devoit aller chez cette dame en +chaise, et renvoyer tout son monde, faisant semblant +d'y vouloir passer l'après-dînée; ce qu'elle fit. Après +<span class="pagenum"><a id="Page_254"> 254</a></span> +avoir été un moment en haut, elle dit à madame de +Revel: «Qu'elle étoit montée plutôt pour savoir si +elle la retrouveroit dans deux heures que pour lui faire +une visite; car, dit-elle, j'ai une affaire qui presse.»</p> + +<p>Après elle descend et crie: <em>Mes porteurs</em>; c'étoit +le mot; elle entre dans la chaise, va chez Rambouillet: +on la porte jusque sur l'escalier, car l'appartement du +galant répond sur le derrière, et est par bas. Il la caressa +tant qu'il put. Dans le déduit il lui disoit: «Voilà +le sang de Coligny bien humilié!» Il dit qu'elle +n'est point badine, et qu'elle ne lui sut jamais dire +que: «Ah! mon cher, que je vous aime!» Il lui dit: +«Qu'il ne lui avoit pas autrement d'obligation de +ce qu'elle avoit fait pour lui, et que le comte Du +Lude en avoit eu autant.» Elle souffrit cela sans se +fâcher. Elle ne lui avoua pourtant rien, et lui dit seulement +qu'en causant de l'amour avec sa belle-sœur +de Nermanville, la pucelle lui disoit: «Mais, ma +sœur, à vous ouïr, je pense que si vous vous trouviez +avec un homme que vous aimassiez, vous lui permettriez +toute chose. Peut-être, disoit-elle; je n'en +voudrois pas répondre.» Rambouillet fut quinze +jours sans y aller; il lui dit qu'il y avoit été trois fois. +Elle le crut bonnement, car on lui fait accroire tout +ce qu'on veut; mais il ne lui fit rien, et, ce qui est +étonnant, ils se sont vus cent fois depuis, et elle n'a +jamais fait semblant de se souvenir de ce qui s'étoit +passé entre eux.</p> + +<p>Un Saint-d'Hierry, fils de feu Roques, écuyer du +cardinal de Richelieu, a été son galant ensuite. Les +demoiselles se relâchoient, et tout alloit à l'abandon. +De Vannes se tourmenta tant qu'il lui fit donner +<span class="pagenum"><a id="Page_255"> 255</a></span> +l'ordre de se retirer. Depuis, ses parents la pressant +d'aller trouver son mari, qui avoit passé en Allemagne, +elle dit à madame de La Force qu'elle avoit du mal. +Regardez quelle effronterie! Cela pouvoit être vrai. +On disoit qu'elle avoit donné une vache à lait à l'abbé +d'Effiat. Elle a dit depuis à Rambouillet qu'elle avoit +dit cela pour ne pas aller avec son mari, et au même +temps elle lui avoua qu'elle avoit couché avec le comte +Du Lude.</p> + +<p>Enfin elle changea de religion, afin qu'on ne la fît +point sortir de Paris. Elle fut quelque temps aux Carmélites, +à condition de ne point quitter ses mouches, +et de sortir deux fois la semaine. Un nommé Hacqueville<a name="FNanchor_269" id="FNanchor_269" href="#Footnote_269" class="fnanchor">[269]</a> +étoit alors son galant. Les dévotes, voyant +qu'elle ne prioit point Dieu les matins, et qu'elle ne +faisoit que se mirer, lui ôtèrent ses miroirs. Le lendemain +elle n'en trouva pas un; on lui dit qu'elle n'en +auroit qu'après avoir prié Dieu.</p> + +<p>J'ai oublié de dire qu'on trouva dans la cassette de +mademoiselle de Nermanville cent lettres d'amour de +la comtesse que ses belles-sœurs gardoient pour tâcher +à faire rompre le mariage; c'est pour cela qu'elles +vouloient avoir des lettres de Laeger. Ce fou se vante +qu'il a couché avec elle. Elle dit qu'il avoit été assez +impertinent pour lui dire qu'il avoit été cruel à la +reine de Suède pour lui être fidèle. Il a été quelque +temps en Suède.</p> + +<p>La meilleure aventure qui soit arrivée à la comtesse, +<span class="pagenum"><a id="Page_256"> 256</a></span> +ce fut quand Bertaut, l'<em>incommode</em><a name="FNanchor_270" id="FNanchor_270" href="#Footnote_270" class="fnanchor">[270]</a>, à la première +visite, après maints beaux propos sur ses mérites, +lui sauta au cou, et lui voulut lever la jupe. Elle +appelle ses gens tout en colère; mais, à leur vue, elle +se retint, et leur dit seulement: «Raccommodez ce +feu.» C'étoit l'hiver. Quand ils se furent retirés: +«Ne vous repentez-vous point? lui dit-elle. Sans la +considération de madame de Motteville, je vous perdrois.» +Après, elle alla conter sa déconvenue à madame +de Revel, qui lui dit: «Voilà bien de quoi! +Madame de Savoie a bien été colletée<a name="FNanchor_271" id="FNanchor_271" href="#Footnote_271" class="fnanchor">[271]</a>.»</p> + +<p>M. de Guise lui en conta huit mois durant; mais ils +sont si visionnaires l'un et l'autre, qu'on ne sauroit +dire s'il en est rien arrivé. Rambouillet l'avertit que +dès qu'elle lui auroit fait quelque faveur, il la laisseroit +là. Le maréchal d'Albret y alla ensuite.</p> + +<p>Un nommé Des Colombys, grand brutal, lui en +conta et lui donna sur les oreilles une fois. L'abbé de +Bruc, frère de madame Du Plessis-Bellièvre et de +Montplaisir<a name="FNanchor_272" id="FNanchor_272" href="#Footnote_272" class="fnanchor">[272]</a>, s'y attacha ensuite. Il y va tant de +gens, que c'est une vraie cohue. Elle devient fort +grosse; elle a des affectations insupportables. Elle ne +parle qu'à certaines gens; ailleurs, elle dit les choses +si languissamment, et avec une telle négligence, qu'elle +ne daigne pas former les paroles.</p> + +<p>Le reste est dans les Mémoires de la régence.</p> + +<h2 class="p4">LE MARÉCHAL DE SAINT-LUC<a name="FNanchor_273" id="FNanchor_273" href="#Footnote_273" class="fnanchor">[273]</a>.</h2> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_257"> 257</a></span></p> + +<p class="p2">Le maréchal de Saint-Luc s'appeloit d'Epinay; +c'est une bonne maison de Normandie. C'étoit un +étrange maréchal de France. On disoit qu'il y avoit en +lui de quoi faire six honnêtes gens, et qu'on ne pouvoit +pas dire pourtant que ce fût un honnête homme. +Il étoit bien fait, dansoit bien, jouoit bien du luth, +étoit adroit à toutes sortes d'exercices, avoit de l'esprit, +et se mêloit même d'écrire en vers et en prose; mais +il ne faisoit rien avec grâce<a name="FNanchor_274" id="FNanchor_274" href="#Footnote_274" class="fnanchor">[274]</a>.</p> + +<p>On conte de lui qu'ayant traité à Fontainebleau +tous les princes lorrains, ils se firent tous jolis garçons. +L'ambassadeur d'Espagne le vint voir après dîner. +M. de Guise, croyant ôter son chapeau pour le saluer, +ôta sa perruque, et demeura la tête rasée. Cet ambassadeur +en sortant, comme M. de Saint-Luc le conduisoit, +lui dit: «Vous n'irez pas plus avant, et je vous +en empêcherai bien; il n'y a guère de plus forts +hommes que moi.» Le maréchal, un peu soûl, lui +<span class="pagenum"><a id="Page_258"> 258</a></span> +qui se piquoit d'être grand lutteur<a name="FNanchor_275" id="FNanchor_275" href="#Footnote_275" class="fnanchor">[275]</a>, crut que cet +homme lui offroit le collet; il le prend, et le culbute +en bas des degrés. Cela fit bien du bruit; mais on apaisa +tout en disant que le maréchal avoit bu. «Je croyois, +disoit-il, qu'il me défioit à la lutte.»</p> + +<p>Il étoit un plaisant homme en fait de femelles. M. de +Bassompierre, son beau-frère, lui écrivoit de Rouen: +«Venez vite pour mon procès; j'ai besoin de vous; +venez en poste le plus tôt que vous pourrez.» Il +part. Le voilà dès sept heures du matin à Magny; +c'est la moitié du chemin: il demande un couple +d'œufs. Une servante assez bien faite lui ouvre une +chambre. «Ah! ma fille, lui dit-il, que vous êtes jolie! +Quel bruit est-ce que j'entends céans?—Il y a une +noce, monsieur.—Danserez-vous?—Vraiment, +répondit-elle, je n'en jetterois pas ma part aux +chiens.» Il dit qu'il vouloit en être, oublie M. de +Bassompierre, s'habille comme pour le bal, et gambade +jusqu'au jour. Par bonheur l'affaire avoit été +différée.</p> + +<p>Une autre fois, passant en poste par Brives-la-Gaillarde, +il demanda à boire à une hôtellerie; la fille de la +maison lui plut: il lui demanda si elle avoit des sœurs. +«J'en ai deux qui valent mieux que moi.» Il descend +de cheval, et y demeura trois jours, un jour pour chacune, +et disoit qu'il ne se pouvoit lasser de manger +des pigeonneaux que ces divines mains avoient lardés. +Par ces sortes de visions il faisoit enrager ses gens: ils +disoient tout ce qu'ils vouloient, il ne s'en fâchoit +jamais.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_259"> 259</a></span> +La Hoguette<a name="FNanchor_276" id="FNanchor_276" href="#Footnote_276" class="fnanchor">[276]</a>, celui qui a fait le Testament d'un +bon père à ses enfants, étoit à lui. Un jour que le maréchal +fut six heures chez une femme, il fit un impromptu +qui disoit à la fin:</p> + +<p class="center font95">Il .... ses gens et ne .... pas la belle.</p> + +<p>Il épousa en deuxièmes noces madame de Chazeron, +une des plus belles femmes qu'on pût voir, mais qui +avoit une fine v..... Il disoit: «Si elle me donne des +pois, je lui donnerai des féves.» Il en tenoit aussi. +Il en fut long-temps amoureux. Un jour il envoya un +page pour savoir de ses nouvelles: le page lui rapporta +qu'il l'avoit trouvée à table tête à tête avec le +maréchal de Brézé, et qu'ils mangeoient des perdrix +en carême. Il pesta terriblement contre elle: son fils +aîné, le comte d'Estelan, âgé alors de vingt-deux ans, +se mit à rire: «De quoi riez-vous?—C'est que je me +suis souvenu de certaines personnes qui, après avoir +plus pesté que vous, ne laissoient pas d'épouser les +gens.» Aussi l'épousa-t-il ensuite. Cette v..... lui +avoit été donnée par son mari, jeune homme qu'on +avoit envoyé voyager en Italie après l'avoir marié à +dix-sept ans; il en apporta ce beau présent à sa femme. +Huit mois durant en secondes noces elle se porta assez +bien; elle engraissa; on la croyoit guérie; mais depuis +elle ne fit qu'empirer. Elle étoit tourmentée avant cela +d'une faim canine, et ce fut à cause que M. de Saint-Luc +avoit le meilleur cuisinier de la cour qu'elle l'épousa. +<span class="pagenum"><a id="Page_260"> 260</a></span> +Enfin elle rendoit tout deux heures après. Il +lui falloit faire je ne sais combien de repas par jour, +et, pour dormir, prendre de l'opium le soir.</p> + +<p>Son fils, le comte d'Estelan, voyant que sa survivance +de Brouage viendroit bien tard, et que son père avoit +d'assez bonnes dents pour tout manger, prit la soutane +à la persuasion de M. de Bassompierre, qui le trouvoit +d'une figure assez propre pour l'Eglise. On lui donna +une abbaye de dix mille livres de rente qu'avoit son +frère, aujourd'hui M. de Saint-Luc.</p> + +<h2 class="p4">LE COMTE D'ESTELAN<a name="FNanchor_277" id="FNanchor_277" href="#Footnote_277" class="fnanchor">[277]</a>.</h2> + +<p class="p2">>Il avoit dix mille livres de rente en une abbaye, autant +sur la comté d'Estelan, autant sur les Suisses, +dont M. de Bassompierre étoit colonel, et une pension +d'autres dix mille livres que le Roi lui donna pour renoncer +à la survivance de Brouage. Il jouit de ces +deux pensions trois ans durant, car M. de Bassompierre, +ayant été mis dans la Bastille, ne lui pouvoit +rien laisser prendre sur les Suisses, et la cour ne lui +paya plus sa pension; on ne le considéroit qu'à cause +de son oncle. Il haussa son abbaye de quatre mille +livres de rente; ainsi il demeura avec vingt-quatre +mille livres de rente pour tout bien.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_261"> 261</a></span> +Si M. de Bassompierre fût demeuré à la cour, notre +abbé eût fait fortune, car il avoit de l'esprit. Il étoit +porté à la satire. Un jour M. de La Rochefoucauld le +défia de rien trouver contre lui; il fit ce sonnet qui a +tant couru. Un gentilhomme qui a été à M. de Saint-Luc +m'a assuré que ce n'a point été le comte d'Estelan +qui a fait l'épitaphe que voici, mais bien Comminges:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div class="line">La mort ici-dessous rangea</div> +<div class="line">Deux corps qui mangèrent Brouage;</div> +<div class="line">Ils eussent mangé davantage,</div> +<div class="line">Mais la v..... les mangea.</div> +</div></div></div> + +<p>Mais Malleville, qui étoit à M. de Bassompierre, +m'a dit que le comte avoit fait depuis celle-ci par +avance.</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div class="line">Enfin Saint-Luc ici repose,</div> +<div class="line">Qui ne fit jamais autre chose.</div> +</div></div></div> + +<p>M. de Bassompierre étant dans la Bastille, le comte +ne demeuroit guère à la cour: il alloit souvent à +Sainte-Menehould, en Champagne, proche de son +abbaye. Il y avoit meublé une chambre chez un élu +nommé d'Origny. Or, il avoit fait l'histoire des cinq +premières années du ministère du cardinal de Richelieu<a name="FNanchor_278" id="FNanchor_278" href="#Footnote_278" class="fnanchor">[278]</a>, +et une satire du passage de Bray, que plusieurs +<span class="pagenum"><a id="Page_262"> 262</a></span> +personnes ont à cette heure, quoiqu'à sa mort il l'ait +fait brûler avec bien des saletés qu'il avoit faites, +l'origine du b....l, etc. Pour moi, je l'ai eue de sa sœur +la religieuse à Reims: son frère en a une copie. Puis +il l'avoit donnée à feu M. d'Esperses, et même à feu +Châtellet, pour avoir sa satire contre Laffemas.</p> + +<p>La cour vint une fois à Sainte-Menehould: il en +part. Comme il fut à vingt lieues de là, il s'avisa qu'il +avoit laissé cette histoire et autres pareilles dans un cabinet +d'ébène en cette chambre. Il jure et peste. Ce +gentilhomme qui a été page de son père s'offrit à les +aller retirer. Il arrive justement comme M. de Chavigny, +qui logeoit de ce jour-là dans cette chambre, +étoit par bonheur sorti avec tous ses gens: il trouve +moyen d'y entrer, et emporte tout ce qu'il falloit. Le +soir même M. de Chavigny, sachant à qui étoient ces +meubles, demanda la clef de ce cabinet; peut-être +même le fit-il ouvrir faute de clef. Depuis, le cardinal +sut qu'il avoit fait cette histoire: il envoya M. le chancelier +pour en voir quelque chose. Le comte y avoit +mis ordre, et ne lui montra qu'une copie où il n'y +avoit que des choses à l'avantage du cardinal. Le cardinal +Mazarin a voulu avoir l'original. M. de Saint-Luc, +dès qu'il put le recouvrer, le lui donna sans en +rien lire; je le sais de ce même gentilhomme qui le lui +porta.</p> + +<p>Le comte, voyant son père mort, prit la poste pour +venir à Paris; il tombe, et son cheval sur lui: il cracha +<span class="pagenum"><a id="Page_263"> 263</a></span> +du sang, se gouverna assez mal à Tours où il s'arrêta, +et y mourut au bout de quinze jours à l'âge de quarante +ans.</p> + +<h2 class="p4">LA MONTARBAULT,<br /> +<span class="medium">SAMOIS, ET DE LORME.</span></h2> + +<p class="p2">La Montarbault étoit fille d'un fermier d'Anjou: elle +fut mariée à un homme de la condition de son père; +mais elle le quitta bientôt, soit qu'elle se fût fait démarier, +ou autrement. Elle vint à Paris, où elle fut +entretenue par De Lorme, le médecin. Cet amant ne +lui étant pas assez fidèle pour l'arrêter, elle voulut +faire une finesse qui lui pensa coûter bon. Elle prit du +poison, et ensuite de l'antidote; mais elle avoit pris du +poison en telle quantité, que si De Lorme ne fût survenu +à propos, elle passoit le pas; encore eut-il bien +de la peine à la sauver. Depuis elle épousa un gentilhomme +nommé Montarbault, à qui elle ne voulut +jamais rien accorder qu'ils ne fussent mariés. Cet +homme s'en lassa bientôt; car, quoiqu'elle fût belle, +elle avoit l'esprit si turbulent, si enragé, qu'on ne +pouvoit vivre avec elle. Sa beauté commençant à diminuer, +elle se mit à souffrir; elle avoit un million de +secrets, et voyant qu'elle se décrioit à Paris, elle alloit +faire de petits voyages dans les provinces. Une fois elle +fit si bien accroire au duc de Lorraine qu'elle faisoit +de l'or, qu'on a vu des lettres de lui par lesquelles il +la recommandoit comme la personne du monde la +<span class="pagenum"><a id="Page_264"> 264</a></span> +plus nécessaire à son Etat; mais enfin cela alla si mal +pour la pauvre alchimiste, qu'au lieu d'en rapporter +de grandes richesses, elle y perdit pour sept à huit +mille livres de pierreries que le duc lui prit quand il +vit que c'étoit une affronteuse. Après plusieurs promenades, +elle rencontra un Anglois qui se vantoit +d'avoir trouvé l'invention de faire des carrosses qui +iroient par ressort; elle s'associa avec cet homme, et +dans le Temple<a name="FNanchor_279" id="FNanchor_279" href="#Footnote_279" class="fnanchor">[279]</a> ils commencèrent à travailler à ces +machines. On en fit une pour essayer, qui véritablement +alloit fort bien dans une salle, mais n'eût pu aller +ailleurs, et il falloit deux hommes qui, incessamment, +remuoient deux espèces de manivelles, ce qu'ils n'eussent +pu faire tout un jour sans se relayer; ainsi cela +eût plus coûté que des chevaux.</p> + +<p>Ce dessein avorté, elle accusa de fausse monnoie, +car elle s'y entendoit fort bien, et c'étoit là toute sa +pierre philosophale, un nommé Morel, qui avoit été +commis de Barbier; mais elle, au contraire, fut accusée, +et eut bien de la peine à se débarrasser.</p> + +<p>En un voyage qu'elle fit en Normandie, le fils de la +sœur de Chandeville<a name="FNanchor_280" id="FNanchor_280" href="#Footnote_280" class="fnanchor">[280]</a>, qui étoit neveu de Malherbe; +la vit chez un gentilhomme. Il en devint amoureux, et +cela n'est pas étrange, car il étoit jeune, et elle avoit +encore de la beauté, étoit cajoleuse, et débitoit agréablement; +elle avoit changé de nom. Il fit en sorte auprès +<span class="pagenum"><a id="Page_265"> 265</a></span> +de sa mère, qui étoit veuve, qu'elle priât la Montarbault +de venir chez elle. Cet adolescent, qui apparemment +la trouva assez facile, la retint deux mois +entiers chez sa mère, qui, charmée de cette femme, lui +donna sa fille, qui sortoit de religion, pour lui faire +voir le monde. Cette mère, comme on peut penser, +n'étoit pas plus sage que de raison; elle avoit toujours +été une extravagante, qui se vouloit battre en duel à +tout bout de champ. Voilà ces jeunes gens à Paris, logés +dans le Temple, chez la Montarbault. Les voisins s'étonnoient +fort de voir chez cette femme une jeune fille +bien faite; il arriva par hasard que la femme-de-chambre +de mademoiselle de Rambouillet, qui étoit une fille +fort adroite, se trouva un jour chez une femme de ses +amies au Temple, où elle vit cette jeune demoiselle, +qui, ayant appris que cette fille coiffoit si bien, la pria +de trouver bon qu'elle se fît coiffer par elle à l'hôtel de +Rambouillet. Elle y fut, et cela fut rapporté à madame +la marquise, qui s'informa si bien qu'elle sut que c'étoit +la nièce de feu Chandeville, qu'elle avoit donné autrefois +à M. le cardinal de La Valette. Le frère, qui avoit +accompagné sa sœur, fut contraint d'aller saluer madame +de Rambouillet, et lui fit un galimatias qui faisoit +assez voir qu'il y avoit de l'amour, et qu'il n'avoit +osé la venir voir de peur que cela ne se découvrît. +Enfin, quelques parents qu'ils avoient ici renvoyèrent +cette fille à sa mère. On lui fit avouer que la Montarbault +l'avoit voulu mener plusieurs fois chez M. de +Chevreuse et ailleurs, et que pour y faire consentir le +frère, elle lui disoit: «Cela me servira, parce que ceux +à qui j'ai affaire aiment à voir de belles personnes.» +Ce garçon, qui s'appeloit Samois, demeura à Paris. +<span class="pagenum"><a id="Page_266"> 266</a></span> +Quelque temps après il vint retrouver madame de Rambouillet, +et lui dit qu'il recherchoit une fille fort riche, +et qu'il n'y avoit qu'une difficulté à l'affaire: c'est qu'il +s'étoit vanté d'être parent de MM. de Montmorency, +et qu'on souhaitoit qu'il fût reconnu pour tel. «Sur cela, +madame, continua-t-il, je me suis adressé à vous, +comme à une personne qui aimoit fort feu mon oncle, +pour vous prier d'obtenir cette grâce de madame la +princesse.» La marquise, au lieu de lui dire les véritables +raisons qu'il n'eût pas comprises, lui dit qu'elle +n'étoit pas en état de sortir. Un mois ou deux après, +il revint la voir, et lui dit qu'il étoit marié, mais le +plus malheureusement du monde. «J'avois recherché +l'une des deux filles de la baronne de Courville, auprès +de Châteaudun. Ces filles étoient en pension +dans une religion à Paris. Je la fus demander à sa +mère: elle qui, quoiqu'elle ait cinquante ans, est +encore assez passable, me dit que pour ses filles elle +ne les vouloit point marier, mais que si je voulois +l'épouser elle, j'y trouverois mieux mon compte, et +qu'elle avoit bien du revenu. Nous nous marions, +mais j'ai épousé un diable; elle a toujours le bâton +à la main; elle bat ses gens et ses paysans à outrance; +et pour moi, le lendemain de nos noces, elle me dit +mille injures.» En disant cela, le galant homme dit +toutes les injures de harangères et de crocheteurs. Madame +de Rambouillet, surprise de cela, le pria de ne +dire plus de ces choses-là. «Vraiment, madame, ce +n'est pas là tout; ma mère et ma sœur la vinrent voir; +elle les appela..... (là, il en dit de plus terribles que +les autres). Elle passa bien plus avant; elle frappa +ma mère: ma mère le lui rendit; elle mit ma mère +<span class="pagenum"><a id="Page_267"> 267</a></span> +en prison; ma mère l'y mit à son tour; elle m'a battu; +je l'ai battue. Enfin, après bien du vacarme, nous +sommes venus à Paris. Tout le jour elle ne fait qu'escrimer.» +Madame la marquise disoit qu'elle espéroit +que ces deux femmes se battroient enfin en duel. «Elle +mange, ajouta-t-il, quarante huîtres tous les matins +(c'étoit en carême), et pour moi et mes gens, elle +nous fait mourir de faim.»</p> + +<p>Or, cette madame de Courville, comme je l'ai appris +dans le pays, durant la vie de son mari et après, s'étoit +toujours divertie; et n'ayant plus aucun reste de beauté, +elle avoit été contrainte de prendre un homme qui lui +servoit de maître-d'hôtel et de galant tout ensemble. +Samois le trouva un jour couché avec elle; mais comme +il voulut faire du bruit, elle lui dit: «Vous avez pu +savoir mon humeur, et vous ne devez pas prétendre +que je vive mieux avec vous qu'avec mon premier +mari.» Samois voulut décharger sa colère sur cet +homme, mais, comme il est débonnaire, il se contenta +de le chasser. Il enferma pourtant sa femme, et ne la +laissoit voir à personne. Un conseiller au Châtelet de +Paris, qui avoit été autrefois fort bien avec elle, sut +qu'elle étoit prisonnière, et envoya un homme qui +adroitement se glissa dans la maison, un jour qu'un +gentilhomme avoit eu permission de lui parler; il lui +dit la bonne intention du conseiller, qui envoya un lieutenant +du prévôt de l'hôtel pour la délivrer. Ce lieutenant +mit le mari et la femme bien ensemble. Quelque +temps après une affaire les obligea à venir à Paris tous +deux. L'argent manqua bientôt au cavalier, qui, pour +en avoir, vendit les chevaux et le carrosse de sa femme; +mais elle, n'entendant point raillerie, trouva moyen de +<span class="pagenum"><a id="Page_268"> 268</a></span> +le faire mettre au Châtelet pour dettes. Je pense que le +conseiller ne nuisit pas à cette affaire. Depuis, il vint +demander franchise à l'hôtel de Rambouillet, parce +qu'il avoit été, disoit-il, d'un duel. Celui à qui il parla +lui dit qu'il n'y seroit pas en sûreté. «Comment, répondit-il, +et n'est-ce pas un hôtel?»</p> + +<p>Pour De Lorme<a name="FNanchor_281" id="FNanchor_281" href="#Footnote_281" class="fnanchor">[281]</a>, dont nous avons parlé ci-dessus, +les eaux de Bourbon, qu'il a mises en réputation, l'y +ont mis aussi lui-même<a name="FNanchor_282" id="FNanchor_282" href="#Footnote_282" class="fnanchor">[282]</a>. Il a gagné du bien et est à son +aise. On dit qu'il prétendoit que ceux de Bourbon lui +érigeassent une statue sur les puits; il se fit faire intendant +des eaux, puis vendit cette charge. On l'accuse +d'avoir pris pension des habitants pour y faire aller bien +du monde, et il y a grande apparence, car sous ce prétexte +il ne voulut jamais payer pour quarante écus +<span class="pagenum"><a id="Page_269"> 269</a></span> +de ciseaux et de couteaux qu'il avoit pris à la Flèche et à +Moulins, et il trouva fort étrange qu'on les lui demandât, +comme s'ils ne lui étoient pas assez redevables à +lui qui faisoit aller tant de gens à Bourbon, et qui disoit +à tous que la Flèche étoit la meilleure boutique. +Que ce soit cela ou autre chose, le maître s'est fait riche. +Ce fut l'an 1656 qu'il fit cette vilainie. Il étoit allé accompagner +à Bourbon l'abbé de Richelieu et ses sœurs; +il avoit avec lui sa demoiselle, car il ne va point sans +cela, et il fallut que madame d'Aiguillon le souffrît. +A cette heure qu'il est vieux, il craint le serein, et dès +que cinq heures sonnent, il se met je ne sais quelle +coiffe de crapaudaille<a name="FNanchor_283" id="FNanchor_283" href="#Footnote_283" class="fnanchor">[283]</a> sur la tête, qui, avec son +habit de satin à fleurs et ses bas couleur de rose, le font +de la plus plaisante figure du monde.</p> + +<p>J'ai ouï conter à feu Malleville une bonne chose de +cet homme; il s'est toujours mêlé de belles-lettres. Malleville +lui montra une grande élégie qui s'appelle <em>Impatience +amoureuse</em>. «Hé! lui dit-il, combien faut-il +de vers pour une pièce de théâtre?—Quinze cents +ou environ, dit Malleville.—Vraiment, ajouta le +médecin, vous en devriez faire une, voilà déjà le tiers, +des vers fait.»</p> + +<h2 class="p4">JALOUX.<br /> +<span class="medium">DES BIAS.</span></h2> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_270"> 270</a></span></p> + +<p class="p2">Des Bias (d'une terre auprès d'Avranches), frère aîné +de Monferville, dont nous avons parlé ci-dessus à l'article +de Thémines<a name="FNanchor_284" id="FNanchor_284" href="#Footnote_284" class="fnanchor">[284]</a>, avant que d'être marié ne bougeoit, +à Paris, du b....l et du cabaret. Il étoit grand et +bien fait, mais mal propre autant qu'on le peut être: +quand sa chemise étoit noire comme la cheminée, il la +troquoit contre une neuve chez une lingère, et en changeoit +dans sa boutique. Il y a plus de treize ans qu'il +est marié à une personne de bon lieu, bien faite et bien +raisonnable; cependant il en est si jaloux qu'après avoir +été long-temps sans vouloir que personne allât dîner +chez lui (il demeure à la campagne), bien moins d'y +coucher, il devint jaloux de ses valets même, et non +content de l'avoir enfermée au troisième étage, afin +qu'elle fût hors d'escalade, et qu'on n'y montât pas +avec des échelles de corde, il chassa enfin tous ses gens, +et quoique huguenot, il prit un Carme, à qui il se fioit, +pour gouverner tout chez lui. Ce moine avec le temps +lui devint suspect, et il le chassa aussi. Sa femme souffroit +<span class="pagenum"><a id="Page_271"> 271</a></span> +toutes ces extravagances avec une constance admirable. +Elle a eu quatre enfants, et, parce que ce mari +a un petit doigt de la main gauche estropié et tout crochu, +et qu'il dit que si elle fait des enfants qui ne l'aient +pas de même ils ne seront pas à lui, tous ceux qu'elle +a ont le petit doigt de la main gauche crochu, soit par +la force de l'imagination de la mère, soit que la sage-femme +gagnée le leur rompe en naissant.</p> + +<p>Ce maître fou porte toujours sur lui tous ses papiers +les plus importants et ses principales clefs. Une fois, sur +le point de partir de Rouen, avant cette grande jalousie, +il dit en lui-même: «Je me tue à faire mes affaires +moi-même, il faut prendre des secrétaires.» Il en prend +trois, et s'en va à la dînée; il songe: «Ai-je de quoi +occuper trois secrétaires?» Il en renvoie un, à la +couchée un autre, et le lendemain un troisième, disant: +«J'ai bien fait mes affaires jusqu'ici, je les ferai bien +«encore.» Il a de l'esprit et faisoit bonne chère à ses amis, +quand il n'étoit pas si abîmé dans sa jalousie. Son père +étoit gouverneur de Lectoure; il l'avoit été de Pontorson.</p> + +<h2 class="p4">RAPOIL.</h2> + +<p class="p2">Un médecin de Soissons, nommé Rapoil, avoit une +femme bien faite, mais elle avoit une dartre à la joue +qui se renouveloit tous les mois, en sorte qu'elle n'avoit +par mois que quinze jours de beauté. Il en étoit +jaloux, et, quoiqu'il dît qu'il savoit bien le moyen de la +<span class="pagenum"><a id="Page_272"> 272</a></span> +guérir, par jalousie il ne la voulut jamais guérir entièrement. +Il n'y gagna rien: elle étoit fort coquette et +enfin elle se fit démarier. Elle enrageoit quand on l'appeloit +madame <em>Poilra</em> au lieu de madame <em>Rapoil</em>.</p> + +<h2 class="p4">MOISSELLE.</h2> + +<p class="p2">Un beau garçon de Paris, nommé Hérouard, sieur +de Moisselle, se trouvant avec peu de bien, à cause que +son père avoit mal fait ses affaires, prit l'épée, et en +Hollande, ayant acquis quelque réputation, une dame +de quelque âge, mais riche, l'épousa. C'est la plus folle +de jalousie qui fut jamais: dès qu'il regarde une servante, +elle la chasse. A Paris, elle eut soupçon que son +mari regardoit de trop bon œil une belle fille de ses +parentes, et à table, en mangeant après avoir été long-temps +sans parler, elle s'écrioit: «Oui, en ma foi! je +le voudrois de tout mon cœur qu'elle fût cent pieds +sous terre, cette mademoiselle Marton.» C'étoit le nom +de la belle. Et dans cette vision une cassette lui ayant +été volée, elle disoit que c'étoit cette fille qui l'avoit +volée, et qu'une sorcière la lui avoit fait voir dans son +ongle. Elle devint jalouse de la grand'mère de son mari. +Elle étoit venue de Hollande ici pour le ramener, et +d'ici elle le suivit en Poitou, où il est allé voir ses parents. +Il est contraint, quand il est levé, de sortir jusqu'au +soir, et s'est accoutumé à la laisser criailler tout +son soûl.</p> + +<h2 class="p4">TENOSI, PROVENÇAL.</h2> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_273"> 273</a></span></p> + +<p class="p2">Voici une histoire plus étrange que toutes les autres. +Un gentilhomme provençal, nommé Tenosi, s'en allant +faire un voyage en Levant, recommanda sa femme à +un autre gentilhomme, avec lequel il faisoit profession +d'une amitié très-étroite: cette femme étoit belle; cet +ami en devint bientôt amoureux, et enfin la femme ne +fut pas plus fidèle que lui. Ils vécurent de sorte que +tout le monde savoit leurs amours. Au bout de quelque +temps le bruit courut que le mari étoit mort; mais +ce bruit étoit faux, et il revint la même année. Ces +amants, comme j'ai dit, avoient eu si peu de discrétion +qu'ils ne doutoient point que le mari ne fût bientôt +averti de tout; ils se résolurent de s'en défaire, et +l'empoisonnèrent: ils sont pris et condamnés à avoir la +tête coupée, tous deux en même temps, et sur un +même échafaud. On les mène donc au supplice: cet +homme étoit le plus abattu qu'on eût pu voir, et la +femme paroissoit beaucoup plus résolue que lui. Comme +on le vouloit exécuter le premier, il demanda qu'on ne +l'exécutât qu'après cette dame, et le demanda avec +tant d'instance, et dit des choses qui firent si fort croire +qu'autrement il mourroit comme un furieux, qu'on +fut contraint de le lui promettre, de peur de le mettre +au désespoir. Mais il n'eut pas plus tôt vu la tête de +sa maîtresse à bas, qu'il témoigna une constance admirable +et mourut, s'il faut ainsi parler, avec quelque +satisfaction. On sut de ses amis particuliers que c'étoit +par jalousie, et qu'il étoit tellement possédé de cette +<span class="pagenum"><a id="Page_274"> 274</a></span> +passion, qu'il avoit eu peur, s'il étoit exécuté le premier, +que la dame ne fût sauvée par quelque miracle, +et qu'un autre n'en jouît après: ce fut ce qui l'avoit +fait résoudre à empoisonner son ami, comme il l'empoisonna, +le jour même qu'il fut arrivé, sans lui donner +le loisir de coucher avec sa femme.</p> + +<h2 class="p4">COIFFIER.</h2> + +<p class="p2">Coiffier est fils de Coiffier qui a été commissaire au +Châtelet, et dont la mère étoit cette célèbre pâtissière +qui fut la première qui s'avisa de traiter par tête. Le +père avoit eu quelque habitude avec le président Le +Bailleul, lorsqu'il étoit lieutenant-civil; de sorte que, +s'étant mêlé de finances quand le président fut fait +surintendant, il prit Coiffier pour premier commis; +d'Emery le continua. C'est un homme grave et terriblement +cérémonieux. On disoit que d'Emery avoit +Guerapin pour tenir parole, Chabenats pour fourber +et, Coiffier pour faire des révérences. Madame Pilou +disoit de lui que, pour commissaire du Châtelet, c'étoit +un honnête homme, mais que pour un homme à carrosse, +ce n'étoit qu'un benêt; sa femme étoit aussi +sotte que lui et par-delà. Ils avoient un fils assez honnête +garçon, qui ne les pouvoit souffrir, et il étoit +toujours absent; ce fils mourut fort jeune. Son cadet +est bien fait; mais vous verrez par la suite quel homme +c'est. Il est à cette heure maître des comptes. Son père +<span class="pagenum"><a id="Page_275"> 275</a></span> +le maria, il y a quelques années, avec la fille de Vanel, +celui qui, avec La Raillière, avoit fait le traité des aisés. +C'est une petite créature qu'on peut dire jolie; mais +après les nains, il n'y a rien de si petit: il est vrai +qu'elle est bien proportionnée. Cette petite créature, +élevée par une mère dévote, fut ravie de trouver un +garçon qui fût un peu dans le monde. Par malheur +pour lui et pour elle, le père et la mère de Coiffier +n'étaient pas alors à Paris, ou du moins en partirent +aussitôt après: de sorte que la voilà en son ménage. +Le mari, qui avoit ouï dire dans le monde qu'un galant +homme devoit donner de la liberté à sa femme, lui +laissoit faire en partie ce qu'elle vouloit: il lui donnoit +même à faire la dépense; notez que c'étoit un oison. +Elle ne se levoit qu'à midi, faisoit semblant de compter +avec le valet-de-chambre de son mari, et ne comptoit +point; tout alloit comme il plaisoit à Dieu: l'argent ne +lui coûtoit rien. Elle donna une table de bracelet<a name="FNanchor_285" id="FNanchor_285" href="#Footnote_285" class="fnanchor">[285]</a> +de trente-cinq pistoles à une demoiselle de sa mère qui +l'étoit venue coiffer quelquefois, et à la femme-de-chambre +un mouchoir de quinze pistoles.</p> + +<p>Il n'y avoit que trois jours que le père de sa mère +étoit mort; elle s'habilloit de couleur, et quand sa +mère venoit elle se mettoit entre deux draps tout habillée, +et on a jeté quelquefois sur le fond du lit la +tourte qu'elle alloit manger avec quelques jeunes garçons +du quartier.</p> + +<p>Logée dans un des pavillons qui sont autour du jardin +<span class="pagenum"><a id="Page_276"> 276</a></span> +du Palais-Royal, elle avoit une porte pour y entrer; +elle s'y promenoit avec sa demoiselle jusqu'à +deux heures après minuit, et le mari fut contraint de +faire cacher des gens qui lui firent peur, afin qu'elle +n'y fût plus si tard. Cette grande liberté que cet +homme lui donna durant l'absence de sa belle-mère la +gâta entièrement, et quand les bonnes gens furent revenus, +elle avoit déjà pris un fort méchant pli; d'ailleurs +elle est naturellement étourdie, et par malheur +elle a toujours eu affaire à des étourdis.</p> + +<p>Le premier qui s'avisa de lui faire les doux yeux fut +un garçon de la ville, lieutenant aux gardes, nommé +Busserolles, si fou qu'il alla attaquer lui seul à la Don +Quichotte une bande de sergents qui menoient un +homme en prison, et le délivra sans le connoître; il est +vrai que son hausse-col, car il étoit de garde, imprima +quelque terreur aux sergents. Depuis, il a parlé au Roi +si sottement qu'on l'a cassé, au lieu de le laisser traiter +d'une compagnie. Ce galant homme alla un jour pour +voir la petite dame. On lui dit qu'elle étoit là auprès, +chez sa belle-sœur Vanel, de qui on médit furieusement +avec Servien. Busserroles y va: la petite +femme revient; on lui dit cela; elle court chez sa +belle-sœur; ils se parlent. La belle-sœur, qui savoit +que déjà on étoit en soupçon chez le mari, ne trouva +cela nullement bon, et fit dire à Busserolles qu'il ne +revînt plus chez elle. Voilà grande rumeur au logis: +on défend à la petite femme de voir sa belles-sœur; elle +ne voyoit pas même sa mère, car la belle-sœur et la +mère logeoient ensemble. Elle disoit une fois: «Jésus! +que faire au Cours? Le Roi est parti.»</p> + +<p>Il y en a aussi qui en sont fâchés. Tantôt elle a permission +<span class="pagenum"><a id="Page_277"> 277</a></span> +d'aller au Cours avec sa gouvernante, tantôt +on la resserre tout de nouveau: le mari est devenu +tout sauvage. Il a un frère qui a fait quelques campagnes; +on l'appelle d'Orvilliers. Ce garçon est bien fait +et étoit assez raisonnable; mais à cette heure il garde +sa belle-sœur: on croit qu'il en est amoureux. Elle le +hait comme la peste.</p> + +<p>Le beau-père, la belle-mère, et tous leurs gens, sont +tous les espions de la jeune femme. Le bonhomme en +usa fort sottement, car il rompit en visière plusieurs +fois à de jeunes gens qui alloient là-dedans; et enfin le +portier eut ordre de ne la laisser voir à pas un homme. +Quand on la demandoit il disoit: «Elle n'y est pas.» +Et elle, qui étoit toujours à la fenêtre, crioit: «J'y +suis;» mais cela ne servoit de rien.»</p> + +<p>Busserolles découvrit un jour qu'elle alloit au sermon +avec la famille: il envoie un grand laquais qui +fait si bien qu'il garde une place tout auprès de la petite +dame, et il causa avec elle à la barbe à <em>Pantalon</em> +tant que le sermon dura.</p> + +<p>Elle fut assez long-temps en cette misère, n'allant en +aucun lieu que sa belle-mère n'y fût, elle qui mouroit +d'envie de voir des hommes. Enfin je ne sais par quelle +rencontre on ne put s'empêcher de la laisser aller +jouer dans le voisinage, chez le président Tubeuf. Son +fils aussitôt en conte à la belle; dès le premier soir elle +lui permet de lui écrire, et non contente de cela, elle ne +faisoit que chuchotter le lendemain à la messe avec lui. +Le laquais de Tubeuf, aussi habile que son maître, +rencontra Coiffier à la porte, qui lui fit avouer qu'il +portoit un poulet à sa femme, et lui donnant un louis, +d'or. Il lui dit: «Je t'en donnerai autant toutes +<span class="pagenum"><a id="Page_278"> 278</a></span> +les fois.» Il faisoit réponse pour sa femme. Je +pense que la demoiselle ou sa mère l'écrivoit. Au bout +de huit jours le mari se lassa de donner des louis, et +écrivit à Tubeuf: «Monsieur, soyez une autre fois plus +fin;» puis conta toute l'affaire à sa femme. La belle-mère +meurt quelque temps après: cette petite étourdie +ne put s'empêcher d'en témoigner de la joie, et +elle vouloit aller à l'enterrement avec un collet clair: +le mari dit qu'il le jetteroit dans le feu; cela acheva +d'aigrir les gens. Elle fut depuis comme prisonnière, +jusqu'à entendre la messe chez elle, et à n'avoir permission +de regarder à la fenêtre que certains jours. +Quand Tubeuf alla à Francfort, elle et le mari, entendant +passer bien des gens, mirent la tête à la fenêtre; +il cria: «Il y en a qui sont bien aises!»</p> + +<h2 class="p4">MADAME LÉVESQUE<br /> +<span class="medium">ET MADAME COMPAIN.</span></h2> + +<p class="p2">Un procureur au Châtelet, nommé Turpin, avoit +une des plus belles filles de Paris. Elle étoit blonde et +blanche, de la plus jolie taille du monde, et pouvoit +avoir environ quinze ans. Un jeune avocat, nommé +Patru (c'est celui qui est aujourd'hui de l'Académie, et +qui a fait de si belles choses en prose), la vit à la procession +du grand Jubilé de 1625. Sa beauté le surprit, +et il ne fut pas le seul, car toute la procession s'arrêtoit +pour la regarder. Le monsieur étoit beau si la demoiselle +<span class="pagenum"><a id="Page_279"> 279</a></span> +étoit belle, et on pouvoit dire que c'étoit un aussi +beau couple qu'on en pût trouver. Quoiqu'elle lui +semblât admirable, et qu'il en fût touché, il ne voulut +point l'aller voir; car, quoiqu'il fût extrêmement jeune, +il voyoit bien déjà que c'étoit une sottise que de se +jouer à des filles. Aux Carmes, car ils étoient tous deux +de ce quartier-là, il la rencontra à la messe; il en fut +ébloui, et il dit qu'en sa vie il n'a rien vu de si beau. +Elle le salua le plus gracieusement du monde. Il se +contentoit de passer quelquefois devant sa porte, où +elle se tenoit assez souvent; s'il la regardoit d'un œil +amoureux, elle ne le regardoit pas d'un œil indifférent. +Comme il souhaitoit avec passion qu'elle fût mariée, +un avocat au Parlement, nommé Lévesque, l'épousa +quelque temps après. C'étoit un petit homme mal fait +et d'ailleurs assez ridicule. Voilà notre galant bien +aise: il se met à aller au Châtelet, parce que le mari +avoit pris cette route à cause de son beau-père; le +prétexte fut qu'un jeune homme doit commencer par +là. Il se place bien loin de Lévesque, et fut assez long-temps +sans le rechercher: il y fut bientôt en quelque +réputation; et un matin, s'étant trouvé avec quelques +avocats, parmi lesquels étoit Lévesque, on proposa de +faire une débauche pour voir ce que ce nouveau-venu +d'Italie sauroit faire: Patru ne faisoit que d'en revenir. +Lévesque dit qu'il vouloit que ce fût le jour même, et +chez lui. Ils y furent; on fit carrousse<a name="FNanchor_286" id="FNanchor_286" href="#Footnote_286" class="fnanchor">[286]</a> jusqu'à onze +heures du soir: la femme y fut toujours présente, et +ne quitta pas d'un moment la compagnie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_280"> 280</a></span> +Notre amoureux étoit ravi d'avoir eu entrée chez la +belle; toutefois il n'osoit y aller sans quelque semblable +occasion, car cette femme étoit entourée de +cent sots, la plupart des adolescents d'avocats qui dirent +bien des sottises dès qu'ils virent que Patru y avoit +accès; car il leur faisoit ombrage. Cependant on lui +rapportoit qu'elle disoit mille biens de lui. Enfin il la +rencontra tête pour tête sous le Cloître des Mathurins, +et il fut obligé de lui dire qu'il n'avoit osé prendre +encore la hardiesse de l'aller voir en son particulier; +elle, l'interrompant, lui dit «qu'il pouvoit venir +quand il voudroit. Il y fut donc, et plus d'une fois; +mais les petits avocats mirent bientôt l'alarme au +camp: le mari témoigna qu'il n'y trouvoit pas plaisir; +elle en avertit Patru, car il avoit fait bien du progrès +en peu de temps. Lui, pour faire une contre-batterie, +se met à rendre bien des devoirs à la mère qui logeoit +porte à porte. Cette mère, aussi étourdie qu'une autre, +prit ce garçon en telle amitié, qu'elle ne juroit que +par lui. Cependant les jaloux firent tant de bruit que le +père se réveilla, et fit comprendre à sa femme qu'elle +n'étoit qu'une bête. Notre galant a encore avis de +cette nouvelle infortune: il se résout à rechercher le +mari, qu'il avoit fui tant qu'il avoit pu, parce que +c'étoit un fort impertinent petit homme. Lévesque se +piquoit de lettres, et savoit la réputation de notre +avocat: il se laisse bientôt prendre, et à tel point, +qu'il en étoit incommode, car il ne pouvoit plus vivre +sans Patru. Lui, pour s'en décharger un peu et avoir +un peu plus de liberté en ses amourettes, pria d'Ablancour, +son meilleur ami, d'avoir la charité d'entretenir +quelquefois cet impertinent. Ils lièrent une société; +<span class="pagenum"><a id="Page_281"> 281</a></span> +ils mangeoient trois fois la semaine ensemble, tantôt +chez d'Ablancour, tantôt chez quelque traiteur.</p> + +<p>Il arriva en ce temps-là que l'abbé Le Normand, ce +fripon qui a fait quelque temps des catéchismes au +bout du Pont-Neuf, et qui depuis a fait l'espion du +cardinal Mazarin, étant parent de la belle, la prétendoit +b.....; mais il le vouloit faire d'autorité; elle se +moqua de lui. Enragé de cela contre Patru, il y mena +un jeune abbé qu'on appeloit l'abbé de La Terrière, qui +s'éprit aussitôt: celui-là n'y réussit pas mieux que lui. +Tous deux, pour savoir la vérité de l'affaire, s'avisent de +gagner un des prêtres qui, certains jours de la semaine +sainte, sous l'orgue des Quinze-Vingts, donnent l'absolution +des cas réservés à l'évêque. Le galant avoit +accoutumé de se confesser. Ce prêtre gagné s'y trouva +seul. L'avocat se confesse à lui de coucher avec une +femme mariée; et après cela le prêtre dit assez haut: +«Je m'en vais, je n'ai plus que faire ici; j'ai su ce +que je voulois savoir.» A quelque temps de là, je ne +sais quel traîneur d'épée le vint trouver; Patru l'avoit +vu plusieurs fois aux Carmes: «Monsieur, lui dit-il, +un tel abbé s'est adressé à moi pour vous faire jeter +une bouteille d'eau-forte et vous faire donner quelques +balafres sur le visage; mais je n'ai garde de le +faire. Comme vous voyez, je vous en avertis; ne faites +semblant de rien, laissez-nous le plumer: il a +encore quelque argent de reste de son bénéfice qu'il +a vendu à l'abbé Le Normand.» Ce jeune abbé se +fit Minime ensuite, et fit faire des excuses à Patru.</p> + +<p>Cet abbé Le Normand étoit fils d'un maître des +requêtes et petit-fils d'un commissaire du Châtelet. +Lévesque étoit tout fier qu'un fils de maître des requêtes +<span class="pagenum"><a id="Page_282"> 282</a></span> +fût parent de sa femme. Enfin il vit bien que ce n'étoit +qu'un impertinent.</p> + +<p>Bois-Robert appelle l'abbé Le Normand <em>Dom Scélérat</em>.</p> + +<p>Madame Lévesque et Patru furent assez long-temps +sans traverses, jusqu'à ce qu'un jour qu'ils étoient ensemble +dans la chambre de la belle, le mari passe +pour aller dans un cabinet, sans faire semblant de les +voir; le galant dit à la belle: «On nous l'a débauché +tout-à-fait; il y a long-temps que je prévois qu'il +faudra rompre avec lui pour le faire revenir, car il +me recherchera sans doute; je m'en vais: dites-lui +que je suis parti très-mal satisfait, et que je ne veux +plus rentrer céans; il ne manquera pas de dire que +c'est ce qu'il demande, mais ne vous en épouvantez +point.» Cela arrive comme il l'avoit dit: Lévesque +venoit de boire avec des jeunes gens qui lui avoient +brouillé la cervelle. Au bout de quelques jours Patru +trouve Lévesque aux Carmes, et lui tourne le dos tout +franc. L'autre, qui avoit mis de l'eau dans son vin, en +fut un peu surpris, et dit le jour même à sa femme: +«Vraiment M. Patru est tout de bon en colère; il m'a +aujourd'hui tourné le dos aux Carmes.—Je vous +avois bien dit, répondit-elle, qu'il partit de céans +très-mal satisfait.» Ce ressentiment que Patru avoit +témoigné fit l'effet qu'il espéroit; voilà Lévesque à +courir après lui. Comme ils étoient sur le point de renouer, +Lévesque meurt en fort peu de jours; et il étoit +si bien revenu qu'il dit en mourant à sa femme qu'elle +se fiât à lui en toutes choses, et qu'il n'avoit qu'un +seul regret, c'est de n'avoir pas renoué avec lui. Il déclara +aussi qu'il lui devoit quelque argent, dont Patru +<span class="pagenum"><a id="Page_283"> 283</a></span> +n'avoit pas de promesse, qu'il ne savoit pas au juste +combien il y avoit, mais qu'on s'en rapportât à ce que +Patru diroit.</p> + +<p>La veuve envoya quelques jours après demander au +galant combien son mari lui pouvoit devoir. Il lui +manda qu'elle se moquoit, et qu'il ne lui étoit rien dû. +Elle lui écrivit que cela étoit venu à la connoissance +de son père, et qu'il falloit absolument le dire, et +qu'elle le prioit de lui envoyer un exploit: il répondit +qu'il s'en garderoit bien, et que, puisqu'il falloit nécessairement +qu'elle payât, il y avoit tant; qu'elle en +fît comme elle le trouveroit à propos; mais qu'il ne +pouvoit se résoudre à lui envoyer un exploit, quoiqu'il +sût bien que sans cela elle ne pouvoit payer sûrement. +Le père, voyant cela, envoya l'argent, et fit +faire un exploit à sa fantaisie.</p> + +<p>Cette mort ruina toutes leurs amours: Patru ne +trouvoit pas plus de sûreté à une veuve qu'à une fille. +Elle le pressoit de la venir voir: lui s'en excusa un +temps sur la bienséance qui ne permettoit pas qu'il retournât +si promptement chez la veuve d'un homme +avec qui tout le monde savoit qu'il étoit mal. Après, +il lui parla franchement, et lui dit «qu'il ne pouvoit +pas la voir sans lui faire tort; car s'il l'épousoit, +il la mettoit mal à son aise, et s'il ne l'épousoit +pas, il la perdoit en l'empêchant de se remarier.» +La voilà au désespoir. Elle crut que si elle se +lassoit cajoler par d'autres elle le feroit revenir; elle +alloit à l'église avec une foule de petits galants. Il m'a +avoué que cela lui brûloit les yeux, et qu'il n'a de sa +vie si mal passé son temps que de voir qu'une des plus +<span class="pagenum"><a id="Page_284"> 284</a></span> +belles personnes du monde, et dont il étoit aussi amoureux +qu'on pouvoit être, le souhaitoit si ardemment, +et de ne pouvoir jouir d'un si grand bonheur. Il en +eut la fièvre: sa raison fut pourtant la maîtresse, et il +ne vit jamais depuis madame Lévesque chez elle.</p> + +<p>La belle, qui s'étoit laissé approcher par tant de galants, +s'accoutuma insensiblement à cette coquetterie, +et on ne sait si Chandenier, depuis capitaine des +gardes-du-corps, le feu président de Mesmes et le président +Tambonneau, ne succédèrent point à Patru pour +quelques nuits; car, durant qu'il la voyoit, ces gens-là +et bien d'autres n'y firent que de l'eau toute claire, et +elle lui faisoit confidence de tout ce qu'ils lui faisoient +dire et de tout ce qu'ils lui faisoient offrir.</p> + +<p>La Barre, payeur des rentes, garçon de plaisir et +riche, mais fort écervelé et assez matériel, s'en éprit +et n'en eut rien qu'avec une promesse de mariage; il +y eut même un contrat de mariage ensuite et un acte +de célébration. Durant six mois et davantage, la mère +de La Barre la traita comme sa belle-fille, et si Pucelle +eût plaidé comme il faut, elle auroit gagné sa cause; +mais il ne dit point cette particularité, on ne sait +pourquoi. Si Patru eût osé plaider pour elle, la chose +eût été autrement. La cause fut appointée, et il fut dit +qu'il l'épouseroit, ou lui donneroit cinq mille écus +pour elle, et vingt mille livres pour le fils qu'elle avoit +eu. Ce procès fut quatre ou cinq ans à juger.</p> + +<p>Avant madame Lévesque, La Barre avoit été amoureux +de la Dalesseau, fameuse courtisane, et l'avoit +entretenue; cette femme avoit été à un quart d'écu: +jusqu'à trente ans elle ne fut point estimée. M. de +<span class="pagenum"><a id="Page_285"> 285</a></span> +Retz, le bonhomme, s'étant mis à l'entretenir, elle +devint aussitôt fameuse. Saint-Prueil l'eut ensuite, et +puis La Barre, qui y dépensoit mille livres par mois. +Le comte d'Harcourt couchoit avec elle par-dessus le +marché; mais quand La Barre venoit, il falloit gagner +le grenier au foin, car il n'avoit point d'argent à donner. +Une fois il passa toute la nuit sur des fagots. Elle +fut toujours entretenue jusqu'à ce qu'elle quittât le +métier; alors, car elle avoit amassé du bien, elle vivoit +en honnête femme, et il y alloit beaucoup de gens de +qualité qui vivoient fort civilement avec elle. Le petit +Guenault m'a dit qu'en une grande maladie qu'elle +eut, comme elle se porta mieux, et qu'il lui eut demandé +comment elle se trouvoit: «Hé! dit-elle, le +crucifix s'éloigne peu à peu.» Patru, qui a vu de +ses lettres, dit qu'elle écrit fort raisonnablement. Enfin, +un conseiller mal aisé, conseiller à la cour des Aides, +nommé Le Roux, l'épousa. Je trouve qu'elle fit une +sottise: depuis, je n'ai pas ouï parler d'elle.</p> + +<p>Cependant La Barre devint amoureux de la femme +d'un nommé Compain de Tours, petit partisan, qui +étoit venue à Paris avec son mari; c'étoit une jolie +personne, coquette, rieuse, gaie, qui contrefaisoit +tout le monde, et qui concluoit assez facilement, +pourvu qu'on payât bien. La Barre et elle ne purent +pourtant mettre l'aventure à fin à Paris, car le mari +ne la quittoit point: mais ils s'avisèrent d'une assez +plaisante invention. Compain part de Paris avec sa +femme; La Barre les laisse aller. Trois ou quatre +heures après il prend la poste avec un nommé La +Salle, son barbier: ils descendent aux Trois-Mores à +<span class="pagenum"><a id="Page_286"> 286</a></span> +Etampes, où la belle étoit logée. Elle, qui avoit le mot, +se coucha dès qu'elle fut arrivée, feignant de se trouver +mal. La Barre ne se laisse point voir au mari, et la +va trouver, tandis que Compain soupoit à table d'hôte. +Après souper La Salle l'engage au jeu, de sorte que le +galant eut tout le loisir de faire ce pourquoi il étoit venu. +Le lendemain il demande à La Salle s'il n'avoit point +d'argent: La Salle lui donne sept ou huit pistoles qu'il +va vite porter à la servante de la dame. Quand elle fut +partie, et qu'il fallut payer leur couchée, La Barre dit +à La Salle que la Compain ne lui avoit pas laissé un +sou. «Vraiment, dit le barbier, si je n'avois eu l'esprit +de garder deux ou trois pistoles, nous en tiendrions.—J'eusse +laissé mon épée, répond La Barre; +et puis les officiers d'ici me connoissent apparemment.» +Ils retournèrent à Paris.</p> + +<p>Depuis, La Barre continua à envoyer des présents à +la Compain; mais elle ne lui fut pas trop fidèle. Il eut +avis qu'un conseiller de Tours, nommé Milon, étoit le +beau, et qu'ils se réjouissoient tous deux à ses dépens: +il en voulut savoir la vérité. Pour cela, il envoie son +valet-de-chambre, qui fit si bien qu'il gagna la servante +de la donzelle, et eut des lettres du conseiller à elle. +Cette intelligence fut découverte, et le conseiller présenta +requête, disant que cet homme étoit venu pour +l'assassiner. Il avoit fait une information sous main, et, +ayant eu permission d'informer, il fit arrêter cet homme +et le fit fouiller: ainsi ses lettres furent recouvrées. La +Barre, confirmé dans son soupçon, en fut si irrité qu'il +jura de se venger. En ce noble dessein il achète quatre +estocades de même longueur, et s'en va à Tours avec +<span class="pagenum"><a id="Page_287"> 287</a></span> +un brave, nommé Vieuville, qui lui devoit servir de +second. Il fit faire un appel au conseiller, qui se moqua +de lui, et ne se voulut jamais battre.</p> + +<p>J'ai oublié que la Compain se décria si fort à Paris +qu'on en fit un vaudeville que voici:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div class="line">Je suis la belle Tourangelle</div> +<div class="line">Qui viens me montrer à la cour.</div> +<div class="line">Qui sait acheter mon amour</div> +<div class="line">Ne me trouva jamais cruelle;</div> +<div class="line">Et l'on m'appelle la Compain,</div> +<div class="line">Car mon ... est mon gagne-pain.</div> +</div></div></div> + +<p>Elle étoit plaisante. Une fois à Paris, je ne sais quel +godelureau lui donna une sérénade. Le lendemain elle +lui dit: «Monsieur, en vous remerciant; vos violons +ont réveillé mon mari, et il m'a <em>croquée</em>.»</p> + +<p>L'affaire de la Lévesque fut jugée ensuite comme je +l'ai dit, et La Barre se retira à l'hôtel de Chevreuse, +fort embarrassé, car il ne la vouloit pas épouser, et +après toutes les dépenses qu'il avoit faites, il lui étoit +impossible de payer une si grosse somme sans se ruiner. +Comme il étoit en cette peine, un secrétaire du Roi, +nommé Bois-Triquet, qui avoit été autrefois petit commis +chez son père, lui vint offrir sa fille; elle étoit +assez jolie, et son bien au compte du père étoit assez +considérable. La Barre l'épousa; mais, par la suite, on +a trouvé qu'ils s'étoient trompés tous deux; car la Lévesque +a eu bien de la peine à être payée pour ses +quinze mille livres et pour les vingt mille livres applicables +à l'enfant. Il obtint arrêt par lequel il fut dit que +ce petit garçon seroit mis entre ses mains, attendu la +mauvaise vie de la mère. Elle s'étoit fort décriée depuis +<span class="pagenum"><a id="Page_288"> 288</a></span> +qu'elle eut perdu son procès. Durant tout ce tripotage, +elle se remaria à un avocat du Châtelet, nommé +Taupinard, qui, au lieu de se mettre bien avec les +procureurs, s'amusa à faire le plaidoyer de la cause +grasse pour les clercs sur le mariage d'un procureur du +Châtelet, qui avoit été contraint de prendre la vache +et le veau. On sut que c'étoit lui, et au carnaval suivant +les procureurs, pour se venger, firent faire le plaidoyer +sur l'affaire de la Lévesque; mais on le sut, et +le lieutenant civil, s'y trouvant un peu piqué, y mit si +bon ordre que la cause ne fut point plaidée: même il y +eut quelques clercs qui furent mis en prison.</p> + +<p>La pauvre femme, pour se dépayser, fit résoudre son +mari à aller demeurer à Chinon, et à y acheter une +charge d'avocat du Roi, qu'on leur avoit dit être à +vendre. En ce dessein, ils vendent tous leurs meubles; +mais deux mois avant qu'ils y arrivassent, tout le +monde à Chinon, qui est le pays de Rabelais, étoit informé +de leur vie. Ils y furent joués et ne trouvèrent +point de charge à vendre, et ils se virent contraints de +demeurer à Orléans quelque temps pour avoir le loisir +de se rétablir à Paris.</p> + +<h2 class="p4">LA CAMBRAI.</h2> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_289"> 289</a></span></p> + +<p class="p2">Un orfèvre, nommé Cambrai, qui avoit sa boutique +vers le Châtelet, au bout du Pont-au-Change, avoit une +femme aussi bien faite qu'il y en eût dans toute la bourgeoisie. +Elle étoit entretenue par un auditeur des +comptes, nommé Pec. Le mari, quoique jaloux naturellement, +n'en avoit point de soupçon; car il le tenoit +pour son ami, et croyoit, tant il étoit bon, que +c'étoit à sa considération que ce garçon lui prêtoit de +l'argent pour son commerce. Par ce moyen il fit une +fortune assez grande, et il se vit riche de quatre-vingt +mille écus.</p> + +<p>Un jour Patru, dont nous venons de parler, comme +il pleuvoit bien fort, se mit à couvert tout à cheval +sous l'auvent de sa boutique; mais pour être plus commodément +il descendit et entra dans l'allée de la maison. +La Cambrai étoit alors toute seule dans la boutique, +et, l'ayant aperçu, elle le pria d'entrer: lui qui la vit +si jolie y entra fort volontiers; les voilà à causer. La +dame, qui n'étoit pas trop mélancolique, se mit à chanter +une chanson assez libre. «Ouais! dit le galant en +lui-même, je ne te croyois pas si gaillarde!» Elle vit +bien qu'il en étoit un peu surpris. «Vois-tu, lui dit-elle, +mon cher enfant, je n'en fais point la petite +bouche: l'amour est une belle chose; mais cela n'est +<span class="pagenum"><a id="Page_290"> 290</a></span> +pas bon avec toute sorte de gens; j'ai une petite inclination.» +Cependant la pluie se passe, et notre +avocat remonte à cheval; comme il étoit un peu coquet, +il avoit assez d'autres affaires. Il fut près d'un +mois sans retourner chez la Cambrai: il la trouva +tout aussi gaie, et, pour ne point perdre de temps, il la +voulut mener sur l'heure dans l'arrière-boutique. «Tout +beau! lui dit-elle, mon mari est là-haut; mais venez +me voir dimanche, il n'y sera peut-être pas, et, s'il +y étoit, vous n'avez qu'à demander un bassin d'argent +de dix marcs; il n'y en a jamais de faits de ce +poids-là, et vous direz que c'est une chose pressée.» +Qui s'imagineroit qu'un jeune garçon manqueroit à +une telle assignation? Patru y manqua pourtant; il étoit +amoureux ailleurs.</p> + +<p>Quelque temps après, comme il étoit à Clamart, il +sut que cette femme étoit à une petite maison qu'elle +avoit au Plessis-Piquet. Il lui envoie demander audience +pour le lendemain; et tandis que toute la compagnie +étoit à la grand'messe, il s'esquive, et à travers +champs il galope jusque là. Il la trouve seule, et +s'imaginoit déjà avoir ville gagnée; mais il fut bien +étonné quand cette femme, après lui avoir laissé prendre +toutes les privautés imaginables, lui déclara que +pour le reste il n'avoit que faire d'y prétendre. Il la +culbuta par plusieurs fois; il fit tous ses efforts; il se +mit en chemise; il fallut enfin s'en retourner sans avoir +eu ce qu'il étoit venu chercher. Un mois ou deux après, +comme il passoit devant sa boutique, il la salua; un +gentilhomme, nommé Saint-Georges-Vassé, qui connoissoit +Patru, étoit avec elle, et lui demanda en riant +si elle connoissoit ce beau garçon. «Je le connois mieux +<span class="pagenum"><a id="Page_291"> 291</a></span> +que vous, lui dit-elle; je l'ai vu tout nu;» et sur cela +elle lui conta toute l'histoire, et ajouta qu'après y avoir +un peu rêvé, elle avoit trouvé que c'eût été une grande +sottise à elle de lui accorder la dernière faveur; que +c'étoit un jeune garçon, beau, spirituel, et qui avoit +des amourettes; qu'elle s'en fût <em>embrelucoquée</em> (ce fut +son mot); qu'il l'eût fait enrager, et qu'il l'eût peut-être +ruinée, s'il eût été homme à cela. Il sut depuis +que le jour même qu'elle le vit la première fois, elle +commença à s'informer de sa vie et de ses connoissances. +En effet, cette même femme, qui le lui +avoit refusé à lui, l'accorda à un autre, à sa recommandation.</p> + +<p>Ce Saint-Georges avoit aussi couché avec elle; mais +elle n'avoit pas sujet de craindre de <em>s'embrelucoquer</em> +de ces deux messieurs. Pour Pec, ce ne fut que par intérêt +au commencement, et depuis par reconnoissance. +Aucun autre n'en a jamais rien eu par intérêt. Le premier +président Le Jay lui offrit une assez grosse somme +pour une fois; mais elle s'en moqua, et disoit qu'elle +ne faisoit cela que pour son plaisir.</p> + +<h2 class="p4">COUSTENAN<a name="FNanchor_287" id="FNanchor_287" href="#Footnote_287" class="fnanchor">[287]</a>.</h2> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_292"> 292</a></span></p> + +<p class="p2">Coustenan étoit fils d'un gentilhomme qualifié, qui a +été un des plus méchants maris de France. Il donna une +fois les étrivières à sa femme. A propos de cela, un paysan +qui voyoit qu'un de ses voisins avoit tant battu sa +femme qu'elle n'en pouvoit plus, dit naïvement; «Ah! +c'est trop; l'on sait bien qu'il faut battre sa femme; +mais il y a raison partout.»</p> + +<p>Le fils, bien loin de dégénérer, a enchéri de beaucoup +par-dessus son père. On dit qu'un jour que son +père en colère le poursuivoit à la chaude, l'épée à la +main, en l'appelant fils de p......, Coustenan s'y mit +aussi en disant: «Si je suis fils de p....., vous n'êtes +donc pas mon père.—J'ai tort, dit le bonhomme +aussitôt, par ce que tu viens de faire, tu prouves assez +que tu es mon fils.»</p> + +<p>Il avoit épousé la fille de cette madame de Gravelle +dont nous avons parlé ailleurs<a name="FNanchor_288" id="FNanchor_288" href="#Footnote_288" class="fnanchor">[288]</a>. Apparemment cette +fille ne devoit pas être plus honnête femme que sa mère; +mais elle n'avoit rien de sa mère que la beauté; aussi +avoit-elle été élevée avec toute la sévérité imaginable, +et elle disoit elle-même qu'il n'y avoit que des femmes +comme sa mère pour bien élever des filles. Jamais +<span class="pagenum"><a id="Page_293"> 293</a></span> +femme n'a souffert tant d'indignités d'un mari, et jamais +femme ne les a supportées avec tant de patience.</p> + +<p>Coustenan n'étoit pas seulement méchant, il est +aussi extravagant. La nuit il lui prenoit à toute heure +des visions: tantôt il lui disoit que sans doute elle le +faisoit cocu; que cela ne se pouvoit autrement, puisqu'elle +étoit fille de cette p..... de la Gravelle<a name="FNanchor_289" id="FNanchor_289" href="#Footnote_289" class="fnanchor">[289]</a>; tantôt +il vouloit la forcer à le lui confesser, et quelquefois à +minuit il l'a mise en chemise à la porte. Un jour, +comme elle étoit en mal d'enfant, il lui mit le poignard +à la gorge, en jurant que si elle ne faisoit un garçon, il +la tueroit elle et son enfant. On m'a assuré qu'il la fit +une fois armer de pied en cap, puis la mit sur un sauteur, +et lui crioit: «Tiens-toi bien, carogne, tiens-toi +bien; tu porterois bien un homme armé, comment +ne porterois-tu pas bien des armes!» Cependant +ce n'est point d'elle qu'on a su toutes ces choses.</p> + +<p>Il n'étoit pas meilleur voisin que mari. Il se faisoit +craindre à tout le monde: il disoit hautement que +quand il n'auroit plus de quoi frire, il iroit prendre +la vaisselle d'argent des gros milords de Paris qui +avoient des maisons auprès de Gravelle, vers Etampes. +Durant le siége de Corbie, M. de Sully, alors prince +d'Enrichemont, étant en Italie avec M. de Créqui, +Coustenan, comme un des principaux du Vexin, eut +le gouvernemont de Mantes en son absence, peut-être +par le crédit de Senecterre, dont le fils, aujourd'hui le +maréchal de La Ferté, avoit épousé la sœur de Coustenan<a name="FNanchor_290" id="FNanchor_290" href="#Footnote_290" class="fnanchor">[290]</a>. +<span class="pagenum"><a id="Page_294"> 294</a></span> +Ce fut alors qu'il fit le petit tyran avec autant +d'impunité que si c'eût été dans la Bigorre. Un +avocat du parlement, nommé Chandellier<a name="FNanchor_291" id="FNanchor_291" href="#Footnote_291" class="fnanchor">[291]</a>, avoit +une maison entre Mantes et Meulan; Coustenan, une +belle nuit, vint enlever tous les arbres fruitiers de cet +homme. L'avocat fait informer, et en vouloit tirer raison +à quelque prix que ce fût. Des personnes de condition +se voulurent mêler d'accommoder cette affaire, +et M. de La Frette, capitaine des gardes de M. d'Orléans, +fut trouver Chandellier, et lui représenta que +puisqu'aussi bien le mal étoit fait, il lui conseilloit de +s'accommoder; qu'après tout il avoit affaire à un +homme de qualité. «De qualité! dit l'avocat en l'interrompant; +s'il est homme de qualité, je suis du bois dont +on fait les chanceliers de France.» La Frette, oyant +cela, se retira bien vite, et dit aux amis de Coustenan: +«Ma foi! Coustenan est perdu à cette fois; il a trouvé +plus fou que lui.» Chandellier continua ses poursuites, +et, par la permission de M. de Vendôme, il le fit +prendre à Etampes, d'où il fut mené à la Conciergerie. +Le voyant prisonnier, chacun le chargea, et il étoit en +danger d'avoir la tête coupée, quand le chevalier de +Tonnerre<a name="FNanchor_292" id="FNanchor_292" href="#Footnote_292" class="fnanchor">[292]</a>, qui depuis fut tué à l'armée, avec un +<span class="pagenum"><a id="Page_295"> 295</a></span> +bâton d'exempt, et suivi comme ils le sont d'ordinaire, +ayant remarqué que la chambre de Coustenan +répondoit à la maison d'un marchand d'autour du Palais, +alla chez cet homme, comme de la part du Roi, +disant que les prisonniers se sauvoient par son logis. +Le marchand dit qu'il ne s'y en étoit jamais sauvé: le +chevalier répondit «qu'il vouloit aller partout, et qu'il +vouloit être seul avec quelques-uns de ses camarades» +(les autres demeurèrent en bas à amuser +le marchand). Il monte, fait faire un trou à coups de +marteau (ils avoient porté des marteaux sous leurs +casaques), et sauve par là Coustenan, avec lequel il +descendit, et puis le conduisit à Gros-Bois, où il +s'accommoda avec ses parties. Le voilà de retour au +Vexin.</p> + +<p>Cette adversité ne le rendit pas plus sage: il fit comme +auparavant; mais il en fut bientôt payé. Il y avoit un +paysan qui avoit une assez belle femme. Coustenan, +non content de l'avoir violée, la fit fouetter dans une +cave. Le paysan, plus sensible que ne sont ces sortes +de gens, résolut de s'en venger, et voici comme il s'y +prit. C'étoit à la campagne. Un soir qu'il savoit que +Coustenan étoit retiré dans sa chambre, il monte avec +une échelle à hauteur de la fenêtre, qui étoit, dit-on, +au deuxième étage; il avoit une arquebuse. Quand il +se fut ajusté, il vit que Coustenan jouoit au piquet, à +<span class="pagenum"><a id="Page_296"> 296</a></span> +cul levé, avec deux de ses amis; il ne voulut point +tirer qu'il ne pût tuer Coustenan sans blesser les +autres; grande discrétion pour un homme outragé, et +qui n'étoit pas là sans grand péril. Il attendit que +Coustenan se fût retiré auprès du feu, et le tua à travers +les vitres, comme il lisoit une lettre<a name="FNanchor_293" id="FNanchor_293" href="#Footnote_293" class="fnanchor">[293]</a>.</p> + +<p>Depuis, ce paysan, mari de cette femme, ne parut +plus; ce qui a fait dire que c'étoit lui qui avoit fait le +coup. On soupçonna aussi quelques-uns de ses domestiques, +mais on ne poursuivit personne. Sa veuve, dix +ans après, épousa le bonhomme Senecterre: elle avoit +du bien, et étoit encore jolie<a name="FNanchor_294" id="FNanchor_294" href="#Footnote_294" class="fnanchor">[294]</a>. Je ne sais de quoi +elle s'avisa. Pour tout avantage il lui donnoit la terre +de Gravelle de quatre mille livres de rente, qu'il avoit +achetée exprès, et tout ce qui se trouveroit dedans au +jour de son décès. A toute heure il lui faisoit des présents; +mais on ne trouvoit jamais la commodité de +porter ces choses-là à Gravelle, et ses gens avoient +ordre d'enlever ce qui y étoit dès qu'il se trouveroit +mal. Il n'en fut pas besoin, car elle mourut l'été de +1658. Il ne vouloit prendre le deuil de peur que cet +habit ne lui fît trop ressouvenir de la perte qu'il avoit +faite. Enfin, il le prit.</p> + +<p>Coustenan avoit un cadet aussi enragé que lui; il +demeuroit au Maine. Il avoit de la haine contre un +bourgeois son voisin, et un jour il alla avec quatre ou +cinq hommes pour lui faire insulte. Ce bourgeois voulut +<span class="pagenum"><a id="Page_297"> 297</a></span> +capituler. Point de quartier: il se prépare. Il avoit +huit coups à tirer; des deux premiers il en mit deux +hors de combat, et jette du troisième Coustenan par +terre. Les autres vont à lui: il en blesse fort un et met +l'autre en fuite; puis il va à Coustenan, qui lui crie: +«Ne m'achève pas.—Va, je te laisserai vivre, dit le +bourgeois; mais, puisqu'il faut que je m'éloigne, +donne-moi de quoi faire mon voyage.» Il lui prit +tout son argent et s'en alla.</p> + +<h2 class="p4">MADAME DE MAINTENON<a name="FNanchor_295" id="FNanchor_295" href="#Footnote_295" class="fnanchor">[295]</a><br /> +<span class="medium">ET SA BELLE-FILLE<a name="FNanchor_296" id="FNanchor_296" href="#Footnote_296" class="fnanchor">[296]</a>.</span></h2> + +<p class="p2">Madame de Maintenon étoit héritière de la maison +de Salvert d'Auvergne, une bonne maison, mais non +pas des principales de la province. Elle épousa M. de +Maintenon d'Angennes, qui étoit à la vérité un des +plus riches de la maison, mais non pas des plus habiles. +Cette femme, qui étoit assez bien faite, ne mena +pas une vie fort exemplaire; entre autres, on en a fort +<span class="pagenum"><a id="Page_298"> 298</a></span> +médit avec feu M. d'Épernon. Un jour, comme elle +étoit à Metz, elle s'avisa, elle qui n'avoit point accoutumé +d'en user ainsi, d'aller prendre congé de +madame la princesse de Conti. L'autre lui demanda +où elle alloit: «Je m'en vais, lui dit-elle, trouver +M. d'Épernon.—Vous, madame! répondit la princesse, +et qu'avez-vous à démêler avec M. d'Épernon?—C'est, +madame, reprit-elle, qu'il m'a priée +d'aller régler sa maison.» Une autre fois, comme on +dansoit un ballet au Petit-Bourbon<a name="FNanchor_297" id="FNanchor_297" href="#Footnote_297" class="fnanchor">[297]</a>, et qu'il y avoit +un grand désordre à la porte, on ouït cette femme +crier à haute voix: «Soldats des gardes, frappez! +tuez! je vous en ferai avouer par votre colonel en +toutes choses.» Elle le prenoit de ce ton-là; et, +sous ombre que M. d'Épernon, durant les brouilleries +de la Reine-mère, l'avoit peut-être employée à quelque +bagatelle, elle vouloit qu'on crût qu'il ne s'étoit +rien fait en France où elle n'eût eu bonne part. Un +jour elle alla au Palais à la boutique d'un libraire qui +est à un des piliers de la grand'salle, et, en présence +de bon nombre d'avocats, elle demanda le tome du +<em>Mercure François</em> de ce temps-là: elle regarda à +l'endroit où elle s'imaginoit être; et, ne s'y étant point +trouvée, elle dit en jetant le livre: «Il a menti! Si +je lui eusse donné de l'argent, il n'eût pas mis un +autre à ma place.»</p> + +<p>Pour son malheur elle avoit eu une grand'mère de +la maison de Courtenay; ces Courtenay prétendent +être princes du sang: cela l'acheva de rendre insupportable +<span class="pagenum"><a id="Page_299"> 299</a></span> +sur sa noblesse. Elle s'en instruisit, et ayant +trouvé qu'un Pierre de Courtenay, comte d'Auxerre, +avoit été empereur de Constantinople, elle disoit à tout +bout de champ: <em>l'emperière ma grand'mère</em>.</p> + +<p>Etant veuve, et espérant épouser M. d'Épernon, elle +se faisoit servir à plats couverts et avoit un dais. Mon +beau-père<a name="FNanchor_298" id="FNanchor_298" href="#Footnote_298" class="fnanchor">[298]</a> a une terre vers Chartres, et elle y en +avoit une aussi. Une fois que j'y étois, il lui donna à +manger: elle nous dit des vanités les plus extravagantes +du monde, entre autres sur le propos des bâtards: +elle nous dit qu'elle se pouvoit vanter que ses <em>bâtards</em>, +aussi bien que ceux des princes, étoient gentilshommes. +Pour moi, je trouvois assez plaisant qu'une femme dît +<em>mes bâtards</em>. Comme héritière et aînée de la maison, +elle croyoit qu'il falloit parler ainsi. A son tour elle +nous convia à dîner. En attendant qu'on servît, elle +nous pria de nous asseoir. Je fus tout étonné que cette +folle se plantât à la place d'honneur, et sa belle-fille +auprès d'elle, sur des chaises où il y avoit des carreaux, +et dit à toute la compagnie, dont la moitié étoit des +femmes, qu'ils s'assissent. Mais devinez sur quoi? Sur +de belles chaises de bois qui n'avoient jamais été garnies, +car il n'y eut jamais petite-fille d'<em>emperière</em> si mal +meublée. Elle avoit, disoit-elle, des meubles magnifiques +à Salvert, en Auvergne; mais il y avoit un peu +bien loin pour y envoyer quérir des siéges. A dîner, +elle se mit au haut bout, et nous vîmes je ne sais quel +<em>quinola</em><a name="FNanchor_299" id="FNanchor_299" href="#Footnote_299" class="fnanchor">[299]</a>, qui la menoit d'ordinaire, servir sur table +<span class="pagenum"><a id="Page_300"> 300</a></span> +l'épée au côté et le manteau sur les épaules. Ce même +officier avoit servi le jour de devant sur table, tête nue +(ce qui ne se fait jamais), chez un de ses voisins, à qui +elle l'avoit prêté. Je ne doute pas que ce ne fût par ordre, +et que dans sa cervelle creuse elle ne s'imaginât +que sa grandeur paroissoit en ce que ce même homme +qui servoit nu-tête chez un particulier avoit l'épée au +côté chez elle.</p> + +<p>Cette femme faisoit la jeune et ne l'étoit nullement; +elle se faisoit craindre comme le feu à ses valets et à +ses paysans: aussi ne savoit-elle ce que c'étoit que de +pardonner. Ses enfants étoient presque tous mal avec +elle. Elle avoit marié l'aîné à la fille de M. du Tremblay<a name="FNanchor_300" id="FNanchor_300" href="#Footnote_300" class="fnanchor">[300]</a>, +gouverneur de la Bastille. La mère, madame +du Tremblay, étoit de bien meilleure maison que son +mari; elle étoit de La Fayette; on en avoit fort médit. +Cette fille étoit belle, mais elle ne dégénéroit pas; +c'étoit, et c'est encore une des plus grandes écervelées +qu'on puisse voir. Quand elle sortit de la Bastille pour +aller chez son mari, on disoit que M. du Tremblay lui +avoit dit: «Ma fille, vous sortez d'une maison où l'on a +toujours vécu en honneur; mais vous allez être sous la +charge d'une belle-mère de qui on a assez mal parlé; +ne vous laissez pas corrompre, et ayez toujours devant +les yeux la vie de votre mère;» et quand elle entra chez +son mari, madame de Maintenon lui dit: «Ma fille, +vous venez d'un lieu où vous n'avez pas eu tous les +bons exemples imaginables; vous entrez dans une +famille où vous ne trouverez rien qui ne soit à imiter. +<span class="pagenum"><a id="Page_301"> 301</a></span> +Je vous conjure donc d'oublier tout ce que vous +avez vu, et de vous conformer à tout ce que vous +verrez.»</p> + +<p>Cette jeune femme, de quelque côté qu'elle tournât, +ne pouvoit manquer de prendre le bon chemin. Elle +n'y faillit pas; aussi son mari l'ennuya bientôt. Il est +vrai que c'étoit un ridicule homme, et qui avoit l'âme +aussi basse que sa mère: ajoutez qu'elle aimoit à <em>chopiner</em>. +La première chose qui éclata, ce fut je ne sais +quel rendez-vous à Montleu avec Bullion; mais M. de +Bullion, son père, lui défendit de continuer. Le prince +de Harcourt ensuite fit autrement de bruit, et elle ne +s'en cachoit pas trop; et sans son frère Tremblay, le +maître des requêtes, qui le découvrit, elle se faisoit enlever +par son galant. Elle le fit tenir lui ou un autre +trois semaines durant dans une métairie comme un +paysan, afin qu'il la pût voir tous les jours sans que le +mari s'en doutât. Un jour, chez M. du Vigean, on apporta +un poulet de sa part à Roquelaure: le voilà aussitôt +à en faire parade. On vint dire à un autre homme +de la cour, qui y étoit aussi, qu'un petit page le demandoit: +c'étoit un poulet de la même. Il le montra aussi +pour rabattre le caquet à l'autre. On disoit qu'elle contoit +toujours toute sa vie à son dernier galant, et qu'il +savoit toutes les aventures de ses prédécesseurs. Après, +elle se mit dans un couvent, ne pouvant, disoit-elle, +demeurer à la campagne avec son mari. La belle-mère +vient à mourir, elle sort du couvent. Je me souviens +d'une lettre qu'écrivit Maintenon à une de ses sœurs +avec laquelle il étoit mal: il y avoit pour tout potage: +«<em>Ma sœur, ma mère est morte; ne parlons plus de +rien.</em> De Gredin, à six lieues de Loches, à l'enseigne +<span class="pagenum"><a id="Page_302"> 302</a></span> +du Cheval-Noir, le 6 de février 1650, si je ne +me trompe.»</p> + +<p>Cette femme est étourdie en toutes choses. Un jour +de cour, durant le carnaval, elle logeoit à la rue Saint-Antoine; +elle avoit fait mettre auprès d'elle à la fenêtre +son portrait; elle étoit peinte en Madeleine. Elle a +une fille plus belle qu'elle. Deux de ses parentes, madame +d'Aumont et madame de Fontaines, toutes deux +d'Angennes, et toutes deux veuves, donnèrent de quoi +marier cette fille, de peur d'accident, et la marièrent à +un M. de Villeré, du pays du Maine. Pour la seconde, +on l'a mise avec madame de Saint-Etienne à Reims<a name="FNanchor_301" id="FNanchor_301" href="#Footnote_301" class="fnanchor">[301]</a>; +elle n'est pas trop belle.</p> + +<p>Depuis la mort de la bonne femme, elle fut encore +plus en liberté. Elle menoit sa fille au bal qu'elle n'avoit +encore que dix ans. Cette enfant, en 1654, étoit habillée +magnifiquement; mais l'année d'après on ne vit point +cette magnificence, car Troubet le jeune, qui donnoit +les robes, étoit mort. On disoit que cette femme l'avoit +tué. On trouve en quelques endroits, dans les Mémoires +de la régence, où il est parlé d'elle, à propos du duc +de Brunswick, prince étranger, à qui elle fit faire une +espèce d'affront dans une assemblée. A cette heure, +pour cinquante pistoles on couche avec elle.</p> + +<h2 class="p4">MADAME DE LIANCOURT<a name="FNanchor_302" id="FNanchor_302" href="#Footnote_302" class="fnanchor">[302]</a><br /> +<span class="medium">ET SA BELLE-FILLE<a name="FNanchor_303" id="FNanchor_303" href="#Footnote_303" class="fnanchor">[303]</a>.</span></h2> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_303"> 303</a></span></p> + +<p class="p2">Pour bien savoir l'histoire de madame de Liancourt, +il faut un peu parler de son père et de son aïeul. M. de +Schomberg, son aïeul, homme de qualité, amena des +reîtres en France pour le service de Henri <span class="smcap">III</span>. Il s'établit +en France et à la cour; il se mêla de beaucoup de +choses, mais il laissa à sa mort ses affaires si embrouillées +que sa femme fut long-temps sans oser sortir de +chez elle de peur qu'on ne l'arrêtât. Enfin, M. de Neubourg, +père de madame du Vigean, qui étoit un homme +intelligent et secourable, par amitié prit soin des +affaires de cette maison, et la mit en état de se pouvoir +maintenir.</p> + +<p>Ce même M. de Neubourg eut la même charité pour +M. de Praslin, et lui aida si vertement qu'il maintint +son rang à la cour, eut le loisir de pousser sa fortune, +et se vit enfin maréchal de France.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_304"> 304</a></span> +Madame de Sully, dont le mari étoit surintendant des +finances, devint amoureuse de M. de Schomberg, père +de madame de Liancourt, qui étoit encore tout jeune, +et il s'en prévalut si bien que pour une fois elle lui fit +rétablir trente mille livres de rente sur le Roi, qui +avoient été supprimées. Cette amourette dura long-temps, +et ensuite il se sut si bien maintenir auprès d'elle +qu'elle fit résoudre M. de Sully à marier son fils aîné +du deuxième lit, le feu comte d'Orval, avec mademoiselle +de Schomberg, aujourd'hui madame de Liancourt. +Ce garçon, quoique du deuxième lit, n'eut pas +laissé d'être fort riche s'il eût vécu; car celui qui lui a +succédé, son cadet, le comte d'Orval d'aujourd'hui, a +eu beaucoup de bien; mais il l'a mangé le plus ridiculement +du monde, sans avoir jamais paru.</p> + +<p>Ce mariage, quoique entre des personnes de différentes +religions, s'alloit pourtant achever sans la mort +de Henri <span class="smcap">IV</span>, mais madame de Schomberg, ayant vu +M. de Sully disgracié, ne voulut plus y entendre. Il eut +l'ambition de voir sa fille duchesse, et l'accorda avec le +fils aîné du duc de Brissac; mais il fut puni de son infidélité +et de son ingratitude, qui étoit d'autant plus +grande, que si sa fille n'eût été accordée avec le fils +d'un duc, jamais il n'eût pu prétendre à Brissac.</p> + +<p>Ce comte de Brissac n'étoit point agréable: au contraire, +il étoit stupide et mal fait. Pour elle, elle étoit +fort brune, mais fort agréable, fort spirituelle et fort +gaie. Elle trouva cet homme si dégoûtant qu'elle conçut +une aversion étrange pour lui. Dès-lors elle avoit +jeté les yeux sur M. de Liancourt, comme sur un parti +sortable: il étoit bien fait et assez galant; mais il n'y +avoit rien entre eux, et elle ne lui avoit jamais parlé. +<span class="pagenum"><a id="Page_305"> 305</a></span> +Quand elle vit l'affaire avancée, elle s'alla jeter aux +pieds de madame de Schomberg, sa grand'mère, auprès +de laquelle elle avoit été élevée, pour la supplier +de fléchir son père; qu'elle aimoit bien mieux mourir +que d'épouser un homme qu'elle ne pouvoit aimer. +Elle pleura tant, que la bonne femme en fut émue. +Mais le père, qui voyoit que cette alliance lui étoit avantageuse, +et qui croyoit que c'étoit une vision de sa fille, +voulut que l'affaire s'achevât.</p> + +<p>Elle se laissa coucher, mais avec résolution de ne lui +rien accorder. Toute la nuit elle ne voulut point joindre, +et le lendemain elle protesta de ne coucher jamais +avec lui. Ensuite, on les démaria sous prétexte d'impuissance. +Madame de Liancourt jure qu'elle l'a pu +faire en conscience, parce qu'elle n'y a jamais consenti; +cependant elle a toujours eu tellement devant +les yeux cette espèce de tache que cela l'a toujours fait +aller bride en main.</p> + +<p>Elle épousa ensuite M. de Liancourt<a name="FNanchor_304" id="FNanchor_304" href="#Footnote_304" class="fnanchor">[304]</a>, qui étoit +fort riche; elle n'en eut qu'un fils pour tous enfants. +Elle avoit avant la mort de ce garçon tout sujet de contentement; +cependant, soit que ce fût à cause des deux +fils du duc avec qui elle avoit été fiancée, ou que naturellement +elle fût ambitieuse, elle ne goûtoit pas +autrement sa félicité parce qu'elle n'avoit pas le tabouret. +<span class="pagenum"><a id="Page_306"> 306</a></span> +Par une rencontre bizarre, elle fut démariée, et son +frère, un M. de Schomberg, épousa une personne démariée +d'avec M. de Candale.</p> + +<p>Comme nous avons dit ailleurs, M. de Liancourt +acheta l'hôtel de Bouillon dans la rue de Seine bien +cher; c'étoit une belle maison. Elle le fit jeter à bas +pour bâtir l'hôtel de Liancourt d'aujourd'hui qu'elle +n'achèvera peut-être jamais<a name="FNanchor_305" id="FNanchor_305" href="#Footnote_305" class="fnanchor">[305]</a>. A Liancourt, elle a fait +tout ce qu'on pouvoit faire de beau pour des eaux, +pour des allées et pour des prairies: tous les ans elle +y ajoute quelque nouvelle beauté. Quand madame +d'Aiguillon y fut, elle lui fit une galanterie assez plaisante. +Elle fit couvrir une grande table de ces fruits +qui sont beaux, mais dont on ne sauroit manger, et de +compotes de ces mêmes fruits avec des biscuits et des +massepains d'amandes amères. Personne n'y mit la dent +qui ne crachât aussitôt. Elle empêcha madame d'Aiguillon +d'y toucher; et, après avoir un peu ri des autres, +elle mena tout le monde dans une autre salle où +il y avoit une bonne et véritable collation. Cela me fait +souvenir d'un conte que j'ai ouï faire. Un garçon qui +passoit pour fort avare, perdit une collation contre +des femmes; il les convie: elles y viennent, et ne +voyant que des boyaux, elles se mettent à le vouloir +battre. Il fut dans une autre chambre; elles le suivent, +mais elles furent bien surprises d'y trouver une +collation magnifique.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_307"> 307</a></span> +Quand madame de Liancourt vit son fils en âge +d'aller à l'armée, quoiqu'elle l'aimât uniquement, elle +ne marchanda point et le donna au maréchal de Gassion, +afin qu'il apprît le métier sous lui; on l'appeloit +le comte de La Roche-Guyon. J'ai ouï dire que le maréchal +en prenoit un soin tout particulier, et qu'il le +faisoit appeler toutes les fois qu'il croyoit qu'on verroit +quelque belle occasion. On le maria avec une héritière +très-riche, fille du comte de Lannoi, gouverneur +de Montreuil en Picardie; il étoit petit, mais +bien fait. Elle étoit jolie. Ils ne firent pas bon ménage. +Il s'étoit jeté dans cette cabale <em>garçaillère</em> et libertine +de M. le Prince<a name="FNanchor_306" id="FNanchor_306" href="#Footnote_306" class="fnanchor">[306]</a>, et il méprisoit un peu trop +sa femme: et elle ne l'aimoit point. M. de Brissac, +peut-être pour venger son père, la cajola dès le temps +du mari. Le comte de Lannoi la surprit une fois avec +un poulet qu'elle avala. Depuis, on la garde étroitement.</p> + +<p>Il fut tué au second siége de Mardick<a name="FNanchor_307" id="FNanchor_307" href="#Footnote_307" class="fnanchor">[307]</a>, deux ans +après son mariage. Il avoit eu une fille qui vit encore<a name="FNanchor_308" id="FNanchor_308" href="#Footnote_308" class="fnanchor">[308]</a>. +Dès avant cela, on dit que madame de La +Roche-Guyon, comme quelqu'un lui disoit qu'elle devoit +être bien aise de passer l'été en un si beau lieu +<span class="pagenum"><a id="Page_308"> 308</a></span> +que Liancourt, répondit qu'il n'y avoit point de +belles prisons. Son père, le comte de Lannoi, avoit +fait bâtir une petite maison derrière le jardin de l'hôtel +de Liancourt, et il avoit une porte pour y entrer; +de sorte qu'il étoit quasi toujours chez sa fille, et il +s'aperçut de bonne heure qu'elle s'engageoit avec +Vardes. Ils se voyoient chez madame de Guébriant, +tante de Vardes. On dit qu'il trouva des lettres comme +de personnes qui s'étoient donné la foi, et que cela +le fit résoudre à enlever sa fille une belle nuit avec +quarante chevau-légers. Il est constant que Vardes la +devoit enlever le lendemain. Le chevalier de Rivière +disoit plaisamment: «Le bonhomme croit avoir enlevé +madame de La Roche-Guyon, et il a enlevé +madame de Vardes.»</p> + +<p>Vardes disoit qu'il n'avoit point de dessein pour +madame de La Roche-Guyon, et que M. le comte de +Lannoi pouvoit bien emmener sa fille où il lui plairoit +sans faire tout ce vacarme. Bientôt après elle fut +mariée à Liancourt avec le prince d'Harcourt, fils +aîné de M. d'Elbeuf. Dès que Vardes vit que cette affaire +s'avançoit, il alla trouver Jarzé, alors cornette +des chevau-légers, et lui dit qu'il le venoit prier de +le servir en une affaire; mais qu'avant que de lui dire +ce que c'étoit, il vouloit qu'il lui promît de le servir +à sa mode. Jarzé en fit grande difficulté: mais Vardes +lui ayant représenté qu'un homme d'honneur ne pouvoit +demander que des choses dans la bienséance, il le +lui promit. «Allez-vous-en donc, je vous prie, trouver +le prince d'Harcourt avec mon frère Moret, et lui +dites, de ma part, que je m'étonne fort qu'un homme +de sa condition se soit mis à rechercher une femme +<span class="pagenum"><a id="Page_309"> 309</a></span> +qui a beaucoup de bonne volonté pour moi; que personne +n'y peut penser sans se faire tort; qu'on pourroit +lui en donner des preuves, et qu'alors Moret +montreroit les lettres de madame de La Roche-Guyon, +si M. le Prince d'Harcourt le désiroit.» Jarzé +lui représenta que le plus court seroit de déclarer au +prince d'Harcourt que M. de Vardes étoit si fort engagé +dans cette recherche, qu'il ne pouvoit souffrir +qu'un autre y pensât, et que là-dessus on verroit ce +qu'il voudroit dire. Vardes lui répondit: «Vous m'avez +promis de me servir à ma mode.» Jarzé et Moret +y allèrent donc; et le prince d'Harcourt ayant demandé +à voir les lettres, Moret les lui montra: il les +lut toutes, et leur répondit, à ce qu'ils ont rapporté, +«que puisque ses parents l'avoient engagé en cette affaire, +qu'il étoit résolu d'aller jusqu'au bout.» Il +dit, peut-être lui a-t-on conseillé depuis de le dire +ainsi, qu'il lui répondit qu'il ne croyoit point que madame +de La Roche-Guyon eût écrit ces lettres; +M. d'Elbeuf dit qu'il feroit expliquer Jarzé, et cela +est encore à faire. Tout le monde blâma la conduite +de cet amant; et si le prince d'Harcourt eût fait son +devoir, il leur eût fait sauter les fenêtres.</p> + +<p>Le prince d'Harcourt et sa femme ne furent pas long-temps +ensemble sans qu'il arrivât du désordre: elle +lui avoit, dit-on, déclaré qu'elle ne l'aimeroit jamais. +Un jour qu'elle étoit allée avec sa belle-mère voir Mademoiselle, +elle fit si bien qu'elle obligea madame d'Elbeuf +à la laisser chez Mademoiselle, et à la venir reprendre +le soir ou lui envoyer un carrosse, car elle n'en +avoit point, ni personne de ses gens n'étoit avec elle. +A quelque temps de là, elle se glisse dans la foule et +<span class="pagenum"><a id="Page_310"> 310</a></span> +monte dans un carrosse gris qui l'attendoit à la porte, +et revint dans une chaise rouge après que le carrosse +que madame d'Elbeuf lui avoit envoyé s'en fut en allé. +Elle en envoie demander un à sa belle-mère, et dit +après pour excuse qu'elle avoit été se promener aux +Tuileries avec une de ses amies qu'elle ne nommoit +point. Depuis, elle fut si sotte que d'avouer à une personne +qu'elle croyoit fort secrète, mais qui l'a redit, +qu'elle étoit allée demander ses lettres à Vardes, qu'elle +ne pouvoit souffrir qu'il les eût; mais qu'il ne les lui +avoit pas voulu rendre. Cela fit un bruit du diable. Le +prince d'Harcourt, après l'avoir enfermée, lui dit qu'il +lui tiendroit bon compte de Vardes. Elle, cependant, +fit si bien qu'elle fit sortir un sommelier qui avertit +Vardes du dessein du mari. Vardes partit le lendemain +pour l'armée, sans passer par Saint-Denis, où on le vouloit +attendre. Depuis, cette querelle s'accommoda<a name="FNanchor_309" id="FNanchor_309" href="#Footnote_309" class="fnanchor">[309]</a>.</p> + +<p>Le prince d'Harcourt a quelquefois battu ses gens à +cause qu'ils n'étoient pas assez fidèles espions. Un soir, +après avoir pris congé de sa femme, qui feignoit de se +vouloir coucher, c'étoit à onze heures en été, il vit un +laquais qui, tout essoufflé, montoit dans la chambre de sa +<span class="pagenum"><a id="Page_311"> 311</a></span> +femme, et puis redescendit. Il le suit tout doucement: +il voit un carrosse à la porte, et peu de temps après sa +femme y monter toute seule; le laquais retourne, et le +carrosse va tout seul; il monte derrière. On va aux +Tuileries; il la voit entrer seule; il entre après, la suit +de loin: elle trouve ensuite mademoiselle de Longueville +et plusieurs femmes avec des violons; elle ne les +évite point; elle se tient avec elles et ne témoigne aucune +inquiétude. Elle part en même temps, et retourne +au logis, le mari à la place des laquais. Le lendemain +il lui dit qu'elle étoit folle, et qu'elle jouoit à se perdre +de réputation. «Monsieur, je voulois rêver en liberté.» +Il crut depuis qu'il y avoit plus d'imprudence que de +crime; mais la vérité est que la conduite de la bonne +dame étoit pitoyable.</p> + +<p>Elle fit amitié vers ce temps-là avec madame de Bois-Dauphin, +fille du président de Barentin<a name="FNanchor_310" id="FNanchor_310" href="#Footnote_310" class="fnanchor">[310]</a>. Il en étoit +jaloux, et une fois il leur offrit de leur faire mettre des +draps blancs. Lui cependant devint amoureux de madame +de Boudarnaut, une femme fort décriée; et pour +faire que les autres femmes la souffrissent, il faisoit de +grandes fêtes et avoit gagné madame de Monglat; ce +n'étoit pas grande conquête. Pour faire qu'elle y en +entraînât d'autres, il obligea un jour sa femme d'en +être: la partie étoit de manger à Brunoy, à quatre lieues +d'ici; c'est une terre à elle: elle ne voulut jamais se +mettre à table. Une autre fois qu'ils y étoient avec madame +de Rieux, leur belle-sœur, il lui prit je ne sais +<span class="pagenum"><a id="Page_312"> 312</a></span> +combien de visions. «Allez-vous-en, disoit-il, ma belle-sœur +est une coquette.—Non, demeurez.» Il changea +deux fois d'avis. Il la voulut mener à Montreuil; +on disoit que c'étoit pour s'en défaire, car cet air-là est +contraire à ceux qui sont menacés du poumon. Etant +arrivée à Amiens, elle le pria de l'y laisser. Ce fut là +qu'elle eut la petite-vérole dont elle mourut. Madame +de Bois-Dauphin y courut pour s'enfermer avec elle; +mais elle ne le voulut pas souffrir. Il y arriva lui; elle +lui demanda pardon, et lui jura qu'elle ne lui avoit jamais +fait tort. Il dit que de la voir souffrir comme elle +souffroit, cela le toucha; mais qu'après il fut ravi d'en +être délivré<a name="FNanchor_311" id="FNanchor_311" href="#Footnote_311" class="fnanchor">[311]</a>. Il vit bien avec sa seconde femme mademoiselle +de Bouillon, et il dit qu'il n'avoit garde d'y +manquer, quand ce ne seroit que pour faire enrager +l'autre.</p> + +<h2 class="p4">LE PRÉSIDENT NICOLAÏ.</h2> + +<p class="p2">Le feu président Nicolaï, père de celui-ci, qui est +le huitième du nom, premier président de la chambre +des comptes, en sa jeunesse eut bien des amourettes: +celle qui fit le plus de bruit fut celle qu'il eut avec la +femme d'un bourgeois nommé Guillebaud; on l'appeloit +vulgairement <em>la belle Bourgeoise</em>, car c'étoit une +<span class="pagenum"><a id="Page_313"> 313</a></span> +fort belle personne. Le mari étoit jaloux. Notre président +fut trois mois dans un cabaret, comme garçon +(<em>de cabaret</em>), il n'en avoit pas trop mal la mine, afin +de prendre son temps pour lui parler, et la voir sans +qu'on se doutât de rien. Il n'en jouissoit ainsi au commencement +qu'avec bien de la peine: depuis il eut un +peu plus de facilité; mais elle le quitta pour un autre. +Elle s'en repentit après, et se mit à genoux devant lui +pour lui demander pardon; il se moqua d'elle, et n'en +voulut plus ouïr parler.</p> + +<p>La belle Bourgeoise rencontra Patru en son chemin: +elle se faisoit conduire par lui au sermon; elle lui faisoit +mille caresses. Lui, qui étoit amoureux de sa Lévesque<a name="FNanchor_312" id="FNanchor_312" href="#Footnote_312" class="fnanchor">[312]</a>, +ne s'y amusa point: il est vrai qu'il croyoit +qu'elle étoit engagée avec un nommé Sanguin. Il se +trouva qu'elle étoit brouillée alors avec lui; mais ils se +raccommodèrent.</p> + +<p>Nicolaï aima ensuite la fille d'un sergent, de laquelle +il eut une fille. On a cru qu'il l'avoit épousée. +Cette autre maîtresse étant morte, il pensa à se marier. +Prêt d'être accordé avec mademoiselle Amelot, aujourd'hui +madame d'Aumont<a name="FNanchor_313" id="FNanchor_313" href="#Footnote_313" class="fnanchor">[313]</a>, il vit la cousine-germaine +de cette fille à l'église; elle se nommoit également +Amelot. Il en devint amoureux; aussi étoit-elle +tout autrement jolie que l'autre, et il l'épousa; mais ils +ont fait un triste ménage. Le désordre vient de ce qu'elle +ne traita pas trop bien la bâtarde de son mari, car il +l'avoit avertie de tout; et par contrat de mariage il se +<span class="pagenum"><a id="Page_314"> 314</a></span> +réserva la faculté de lui donner cinquante mille écus, +comme il a fait. Il l'a mariée à un gentilhomme. Il +avoit l'honneur d'être un peu fou, et sa femme a l'honneur +de l'être encore. Il en vint jusqu'à séparer le logis +en deux; et il ne voyoit plus du tout sa femme: il ne +lui donnoit rien. Ceux qui lui avoient fourni des vivres, +des habits, etc., firent un procès au président. Or, la +cause fut plaidée à la grand'chambre, et il fut condamné. +Tout ce qu'il fit ce fut d'obtenir qu'on mît dans +l'arrêt que ç'avoit été de son consentement. Le premier +président Le Jay en usa bien avec lui, quoiqu'il +n'eût pas sujet de s'en louer, car ayant été chez lui pour +une affaire qu'il avoit à la chambre, M. Nicolaï ne le +voulut point voir. L'affaire se fit pourtant. Il a passé +pour homme de bien, et avec raison, et ne se faisoit +point autrement de fête; au contraire, il négligeoit de +se faire payer ses appointements. Il a passé aussi pour +éloquent, mais sans autre fondement que de parler avec +quelque facilité; il étoit toujours prolixe. Cet homme +avoit encore à sa mort une chambre qui n'avoit que +de la natte pour toute tapisserie. On disoit qu'il achetoit +les vieilles soutanes de son fils, et qu'il les faisoit +ajuster pour s'en servir. Pour sa femme, à qui il avoit +laissé pour s'entretenir huit mille livres de rentes, qui +lui étoient venues du côté des Amelot, elle avoit fait +peindre et dorer son appartement; elle étoit magnifique +en toute chose.</p> + +<p>Nicolaï avoit un frère qui vit encore, qui est un vieux +garçon: il a été guidon des gendarmes, puis premier +écuyer de la grande écurie. C'étoit lui qui disoit qu'un +carrosse étoit un grand maquereau à Paris. Du temps +qu'il le disoit c'étoit plus vrai qu'à cette heure, car il y +<span class="pagenum"><a id="Page_315"> 315</a></span> +en avoit bien moins. Il dit qu'il est un fou gaillard, +mais que son frère le président étoit un fou mélancolique. +C'est un assez plaisant robin.</p> + +<p>Le président voulut marier son fils de bonne heure; +on chercha les meilleurs partis. Ils jetèrent les yeux +sur mademoiselle Fieubet, et il y consentit, lui, qui +avoit tant pesté contre les gens qui voloient le Roi<a name="FNanchor_314" id="FNanchor_314" href="#Footnote_314" class="fnanchor">[314]</a>. +Il fit une bizarrerie pour les articles. La mère, de son +côté, après qu'un ban fut jeté, envoya défendre au curé +de Saint-Paul de jeter les autres, et cela, pour je ne +sais quelle bagatelle dont elle n'étoit pas satisfaite dans +les articles. Cela se raccommoda pourtant. Le jour des +noces de son fils, le président demandoit si un point de +Venise, qui avoit coûté deux mille livres, coûtoit bien +dix écus, et on lui fit accroire qu'il y avoit bien pour +huit livres dix sols de ruban d'argent à un habit où il y +en avoit pour cent écus.</p> + +<p>Deux ans après, condamné par tous les médecins, et +ayant reçu l'extrême-onction, il lui vint en fantaisie +que s'il alloit à Bourbon, il guériroit comme il guérit +il y avoit dix ans: c'étoit au mois de mars. Il fait acheter +secrètement un bonnet et un justaucorps fourré, +des bassins, une seringue, etc., et commanda que son +carrosse fut prêt pour le lendemain matin. Son valet-de-chambre +en avertit sa femme et son fils. «Dites-lui, +dirent-ils, que le carrosse est rompu, et qu'il y a un +cheval boiteux.» Cela ne servit qu'à faire donner sur +les oreilles au valet-de-chambre. Il part: la femme et +le fils le suivirent. Dès Essonne<a name="FNanchor_315" id="FNanchor_315" href="#Footnote_315" class="fnanchor">[315]</a> le voilà plus mal que +<span class="pagenum"><a id="Page_316"> 316</a></span> +jamais: il envoie quérir un médecin à Corbeil, à qui +le fils dit le mot. Cet homme lui promet de le guérir +s'il ne bouge de là; et quand il fut bien bas, le curé, à +qui on avoit aussi parlé, lui demanda s'il ne vouloit pas +voir sa femme, son fils et sa fille qui étoient venus pour +recevoir sa bénédiction. Il dit que oui, les vit, et mourut +comme un autre homme.</p> + +<p>Voici la belle conduite de la mère pour sa fille. Dès +quinze ans, elle avoit deux petits laquais avec qui elle +s'amusoit à jouer et à badiner tout le jour. Cette petite +demoiselle s'alla mettre une fois dans la tête que +sa mère ne lui donnoit pas assez d'argent; et, pour +en avoir, elle s'avisa d'un bel expédient. Elle laisse +traîner des billets faits à plaisir, comme si elle écrivoit +à quelque marquis; on les porte à la présidente +qui s'imagine aussitôt qu'on veut enlever sa fille. Il ne +falloit que la bien garder chez elle. Elle assemble le +président Molé-Champlâtreux, cousin-germain de sa +fille, et la marquise d'Hervault, femme du lieutenant +de roi de Touraine, aussi parente bien proche. Ils concluent +de la mettre dans un couvent, et font de l'éclat +pour rien. Cette fille, quand elle y fut, conta naïvement +la chose, et puis on la retira. Dans les Mémoires +de la Régence, il sera parlé de la mère et de la fille.</p> + +<h2 class="p4">PORCHÈRES L'AUGIER<a name="FNanchor_316" id="FNanchor_316" href="#Footnote_316" class="fnanchor">[316]</a>.</h2> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_317"> 317</a></span></p> + +<p class="p2">Porchères L'Augier, dont nous allons parler, et Porchères +d'Arbaud, dont il est parlé dans l'historiette +de Malherbe, étoient tous deux de Provence, tous +deux poètes, et tous deux de l'Académie. Chacun d'eux +traitoit l'autre de bâtard, et soutenoit qu'il n'étoit +pas de la maison de Porchères<a name="FNanchor_317" id="FNanchor_317" href="#Footnote_317" class="fnanchor">[317]</a>, assez bonne en ce +pays-là; mais ils s'accordoient en un point, c'est qu'ils +étoient l'un et l'autre de méchants auteurs. Notre Porchères +commença à paroître au temps de Nervèze et +de son successeur Des Yveteaux, et étoit à peu près en +vers ce qu'étoient les autres en prose: cela se peut voir +par le sonnet que voici sur les yeux de madame de +Beaufort:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div class="line">Ce ne sont pas des yeux, ce sont plutôt des Dieux;</div> +<div class="line">Ils ont dessus les rois la puissance absolue.</div> +<div class="line">Dieux, non; ce sont des cieux, ils ont la couleur bleue,</div> +<div class="line">Et le mouvement prompt comme celui des cieux.</div> +<div class="line i2">Cieux, non; mais deux soleils clairement radieux,</div> +<div class="line">Dont les rayons brillants nous offusquent la vue.</div> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_318"> 318</a></span></div> +<div class="line">Soleils, non; mais éclairs de puissance inconnue,</div> +<div class="line">Des foudres de l'Amour signes présagieux.</div> +<div class="line">Car s'ils étoient des Dieux, feroient-ils tant de mal?</div> +<div class="line">Si des cieux, ils auroient leur mouvement égal;</div> +<div class="line">Deux soleils, ne se peut: le soleil est unique;</div> +<div class="line">Éclairs, non; car ceux-ci durent trop et trop clairs.</div> +<div class="line">Toutefois je les nomme, afin que je m'explique,</div> +<div class="line">Des yeux, des Dieux, des cieux, des soleils, des éclairs<a name="FNanchor_318" id="FNanchor_318" href="#Footnote_318" class="fnanchor">[318]</a>.</div> +</div></div></div> + +<p>Sa prose même ne valoit pas mieux, témoin le recueil +du Carrousel, où il n'y a rien de bon de lui +qu'une devise italienne dont le corps est une fusée, et +le mot <em>da l'ardore l'ardire</em><a name="FNanchor_319" id="FNanchor_319" href="#Footnote_319" class="fnanchor">[319]</a>.</p> + +<p>Depuis, Malherbe apprit à parler françois. Je crois +que Porchères a contribué avec Matthieu à gâter les +Italiens d'aujourd'hui, et les Italiens à leur tour ont +gâté quelques-uns des nôtres. Il n'y a que vingt ans +qu'on a vu des secrétaires d'état<a name="FNanchor_320" id="FNanchor_320" href="#Footnote_320" class="fnanchor">[320]</a> donner deux pistoles +du Politico-Catholico de Virgilio Malvezzi<a name="FNanchor_321" id="FNanchor_321" href="#Footnote_321" class="fnanchor">[321]</a>.</p> + +<p>La princesse de Conti faisoit cas de Porchères: il +alloit tous les jours chez elle. Elle lui fit avoir l'emploi +de faire les ballets et autres choses semblables; +pour cela, il avoit douze cents écus de pension. Il +voulut en faire une charge, et l'avoir en titre d'office, +<span class="pagenum"><a id="Page_319"> 319</a></span> +mais il ne savoit quel nom lui donner: il ne vouloit +pas que le nom de <em>ballet</em> y entrât, et après y avoir +bien rêvé, il prit la qualité d'<em>intendant des plaisirs +nocturnes</em>. Par cette raison il voulut se formaliser de +ce que Desmarets avoit fait le dessin du ballet qui fut +dansé au mariage du duc d'Enghien<a name="FNanchor_322" id="FNanchor_322" href="#Footnote_322" class="fnanchor">[322]</a>.</p> + +<p>Pour les habits, ç'a toujours été le plus extravagant +homme du monde après M. Des Yveteaux, et le plus +vain. J'ai ouï dire à Le Pailleur, qu'étant allé chez +Porchères, il y a bien trente-cinq ans, il aperçut, en +entrant dans sa chambre, un valet qui mettoit plusieurs +pièces à des chaussons. Il le trouva au lit; mais +le poète avoit eu le loisir de mettre sa belle chemisette +et son beau bonnet; car si personne ne le venoit voir, +il n'en avoit qu'une toute rapetassée, et ne se servoit +que d'un bonnet gras et d'une vieille robe-de-chambre +toute à lambeaux, dont il se couvroit la nuit. Il demanda +à Le Pailleur permission de se lever, et avec sa +bonne robe-de-chambre il se met auprès du feu. +«Mon valet-de-chambre, car il l'appeloit ainsi, apportez-moi, +dit-il, un tel habit, mon pourpoint de +fleurs. Non, mon habit de satin.—Monsieur, quel +temps fait-il.—Il ne fait ni beau ni laid?—Il ne +faut donc pas un habit pesant; attendez.» Le valet, +fait au badinage, apporte cinq ou six paires d'habits +qui avoient tous passé plus de deux fois par les mains +du détacheur et du fripier, et lui dit: «Tenez, prenez +lequel vous voudrez.» Il fut une heure avant que +de conclure. Ce pourpoint de fleurs étoit un vieux +pourpoint de cuir tout gras, et ce satin étoit un satin à +<span class="pagenum"><a id="Page_320"> 320</a></span> +pièces empesées qui avoit plus de trente ans. Jamais on +ne lui vit un habit neuf, qu'il n'eût un vieux chapeau, +de vieux bas ou de vieux souliers; il y avoit toujours +quelque pièce de son harnois qui n'alloit pas bien. La +maréchale de Thémines disoit qu'il étoit «comme le +diable qui a beau se faire agréable aux yeux de +ceux qu'il veut tenter: il y a toujours quelque griffe +crochue qui gâte tout<a name="FNanchor_323" id="FNanchor_323" href="#Footnote_323" class="fnanchor">[323]</a>.» C'est de lui que Sorel se +moque dans <em>Francion</em>, où un poète demande son pourpoint +d'épigramme, etc.</p> + +<p>Il y a onze ou douze ans qu'il eut une grande maladie, +durant laquelle il fit une confession générale. Depuis +cela il ne voulut plus se peindre la barbe et s'habilla +comme un autre homme. Il disoit que, pendant +son mal, son neveu lui avoit dérobé cent lettres qu'il +fit imprimer sans suite ni ordre. Cependant il est +tout constant que Porchères lui-même en demanda +le privilége à M. Conrart, et aussi des lettres d'académicien +pour lesquelles il fallut aller à l'Académie. Ce +fut la seule fois qu'il y alla, si je ne me trompe. Tout +ce qu'il dit de ce neveu ne fut que lorsqu'il vit qu'on +ne rendoit point ses lettres. Il a vécu jusqu'à cent trois +ans. Il étoit grand et bien fait.</p> + +<h2 class="p4">LE PÈRE ANDRÉ<a name="FNanchor_324" id="FNanchor_324" href="#Footnote_324" class="fnanchor">[324]</a>.</h2> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_321"> 321</a></span></p> + +<p class="p2">Le Père André, augustin, vulgairement appelé le +<em>Petit Père André</em>, étoit de la famille des Boullanger +de Paris, qui est une bonne famille de la robe. Il a +prêché une infinité de Carêmes et d'Avents; mais il a +toujours prêché en bateleur, non qu'il eût dessein de +faire rire, mais il étoit bouffon naturellement, et avoit +même quelque chose de Tabarin dans la mine. Il parloit +en conversation comme il prêchoit.</p> + +<p>Il y tâchoit si peu, que quand il avoit dit des gaillardises, +il se donnoit la discipline; mais il y étoit né, +et ne s'en pouvoit tenir. Comme il prêchoit un Avent +au faubourg Saint-Germain, feu M. de Paris, à cause +de je ne sais quelle cabale de moines dont il étoit des +principaux, et aussi pour le scandale que ses bouffonneries +donnoient, l'envoya quérir et le retint en prison +à l'archevêché. M. de Metz<a name="FNanchor_325" id="FNanchor_325" href="#Footnote_325" class="fnanchor">[325]</a> s'en formalisa, disant +«que M. l'archevêque ne pouvoit faire arrêter un religieux +qui prêchoit dans un faubourg qui dépendoit +de l'abbaye de Saint-Germain;» et effectivement +<span class="pagenum"><a id="Page_322"> 322</a></span> +il le fit délivrer; mais ce fut à condition qu'il +prêcheroit plus sagement. Il remonte donc en chaire; +mais de sa vie il n'a été si empêché: il avoit si peur +de dire quelque chose qui ne fût pas bien, qu'il ne dit +rien qui vaille, et il fut contraint de finir assez brusquement. +Il étoit bon religieux et fort suivi par toutes +sortes de gens: par quelques-uns pour rire, et par le +reste à cause qu'il les touchoit. Effectivement, il avoit +du talent pour la prédication. On fait plusieurs contes +de lui dont j'ai recueilli les meilleurs.</p> + +<p>Il disoit que «Christophe pensa jeter le petit Jésus +dans l'eau, tant il le trouvoit pesant; mais on ne +sauroit noyer qui a été pendu.»</p> + +<p>Prêchant un carême à Saint-André-des-Arcs, il se +plaignoit toujours que les dames venoient trop tard. +«Quand on vous vient réveiller, leur disoit-il: «Mon +Dieu, dites-vous, quelle misère de se lever si matin!» +Vous disputez avec votre chevet. «Une telle, dites-vous +à votre fille-de-chambre, je gage que la cloche +n'a pas sonné; vous êtes toujours si hâtée! il n'est +point si tard que vous dites.» Hé! si j'étois là, ajoutoit-il, +que je vous ferois bien lever le cul!»</p> + +<p>Parlant de saint Luc, il disoit «que c'étoit le +peintre de la <em>Reine-mère</em>, à meilleur titre que Rubens, +qui a peint la galerie du Luxembourg; car il +est le peintre de la Reine mère de Dieu.»</p> + +<p>Il prêchoit sur ces paroles: <em>J'ai acheté une métairie, +je m'en vais la voir</em>. «Vous êtes un sot! dit-il, +vous la deviez aller voir avant que de l'acheter.»</p> + +<p>A la fête de la Madeleine, il se mit à décrire les +galants de la Madeleine; il les habilla à la mode: +<span class="pagenum"><a id="Page_323"> 323</a></span> +«Enfin, dit-il, ils étoient faits comme ces deux grands +veaux que voilà devant ma chaire.» Tout le monde +se leva pour voir deux godelureaux qui, pour eux, se +gardèrent bien de se lever. Un jour, il lui prit une +vision, après avoir bien harangué contre la débauche +de cette pauvre pécheresse, de dire: «J'en vois là-bas +une toute semblable à la Madelaine; mais, parce +qu'elle ne s'amende point, je la veux noter, et lui jeter +mon mouchoir à la tête.» En disant cela, il prend +son mouchoir et fait semblant de le vouloir jeter: toutes +les femmes baissent la tête. «Ah! dit-il, je croyois +qu'il n'y en eût qu'une, et en voilà plus de cent.» Il +remit une fois à prêcher sur ce sujet, à cause de la +fête de Notre-Dame, qui étoit le lendemain, et, continuant +la suite de l'Evangile: «Voilà, dit-il, la Madelaine +qui entre, et moi je sors.» Et il s'en alla. Il +disoit qu'il y avoit des <em>Madelains</em> aussi bien que des +<em>Madelaines</em>. «Notre père saint Augustin, dit-il, a été +long-temps un grand <em>Madelain</em>.» Puis, décrivant les +parfums de la Madelaine: «Elle avoit de l'eau. De +l'eau d'ange? C'étoit de l'eau d'ange noir, de l'eau +de diable, de l'eau de Satan.»</p> + +<p>Cela me fait souvenir d'un conte qu'on fait d'un prédicateur +du temps de François I<sup>er</sup>. «La Madelaine, +disoit-il, n'étoit pas une petite garce, comme celles +qui se pourroient donner à vous et à moi; c'étoit une +grande garce comme madame d'Étampes<a name="FNanchor_326" id="FNanchor_326" href="#Footnote_326" class="fnanchor">[326]</a>.» Cette +madame d'Étampes lui fit défendre la chaire. Quelques +<span class="pagenum"><a id="Page_324"> 324</a></span> +années après, ayant été rétabli, le jour de la Madelaine, +il dit: «Messieurs, une fois pour avoir fait +des comparaisons je m'en suis mal trouvé. Vous imaginerez +la Madelaine telle qu'il vous plaira. Passons +la première partie de sa vie, et venons à la seconde.»</p> + +<p>Le père André comparoit une fois les femmes à un +pommier qui étoit sur un grand chemin. «Les passans +ont envie de ses pommes; les uns en cueillent, +les autres en abattent: il y en a même qui montent +dessus, et vous les secouent comme tous les diables.»</p> + +<p>Il disoit aux dames: «Vous vous plaignez de jeûnes; +cela vous maigrit, dites-vous. Tenez, tenez, dit-il, +en montrant un gros bras, je jeûne tous les jours, et +voilà le plus petit de mes membres.»</p> + +<p>«Toutes les femmes sont des médisantes, disoit-il; je +gage qu'il n'y en a pas une qui ne la soit pas: qu'elle +se lève;» puis il s'arrête. «Hé bien! continue-t-il, vous +voyez que pas une n'ose se lever.»</p> + +<p>Un avocat s'alla confesser à lui, et lui dit fort peu de +chose. Il lui ordonna pour pénitence d'aller l'après-dînée +à son sermon: l'avocat y fut. L'Évangile du jour +étoit: <em>Dæmonium mutum</em>, etc. «Savez-vous, dit-il, ce +que c'est que <em>Dæmonium mutum</em>? Je m'en vais vous +le dire: C'est un avocat aux pieds du confesseur. Au +barreau ils jasent assez; devant un confesseur, au diable +le mot, vous n'en sauriez rien tirer.»</p> + +<p>Il en vouloit au curé de Saint-Severin. Il fit +tomber le discours sur la bergerie, et qu'il falloit de +bons chiens pour la garder. «Vous autres, dit-il aux +<span class="pagenum"><a id="Page_325"> 325</a></span> +paroissiens, vous avez un bon chien de curé.»</p> + +<p>Pour montrer que l'honneur étoit plutôt <em>in honorante +quam in honorato</em> (à celui qui honoroit qu'à +celui qui étoit honoré): «Par exemple, disoit-il, quand +je rencontre mon cousin, le président Boullanger que +voilà, il me fait le pied de veau, et le pied de veau +lui demeure.»</p> + +<p>Pour cajoler M. Talon, l'avocat-général, qui l'écoutoit, +il dit, en parlant de Cicéron: «Cicéron, messieurs, +c'étoit un grand avocat-général.»</p> + +<p>Dans l'opinion qu'ils<a name="FNanchor_327" id="FNanchor_327" href="#Footnote_327" class="fnanchor">[327]</a> ont de l'Eucharistie, on ne +pouvoit pas dire une plus grande sottise que celle qu'il +dit une fois prêchant sur le Saint-Sacrement. «En voilà +assez, dit-il, car les médecins disent: <em>Omnis saturatio +mala, panis autem pessima</em>. Toute réplétion est +mauvaise, et surtout celle de pain.»</p> + +<p>Un jour qu'il prêchoit contre le luxe et contre les +modes: «Vous voilà, dit-il, vous autres, poudrés comme +des meûniers; et quand vous arriverez en enfer, les +diables crieront: <em>A l'anneau! à l'anneau!</em>» Pour +faire entendre cela, il faut savoir qu'il y a dix ans ou +environ qu'un meûnier, à la Grève, gagea de passer +dans un de ces anneaux qui sont attachés au pavé pour +retenir les bateaux. Il fut pris par le milieu du ventre, +qui s'enfla aussitôt des deux côtés; le fer s'échauffa, +c'étoit en été. Il brûloit; il fallut l'arroser, tandis qu'on +limoit l'anneau, et on n'osa le limer sans permission +du prévôt des marchands. Tout cela fut si long qu'il lui +<span class="pagenum"><a id="Page_326"> 326</a></span> +fallut un confesseur. On en fit des tailles douces aux +almanachs, et un an durant, dès qu'on voyoit un meûnier, +on crioit: «<em>A l'anneau! à l'anneau, meunier!</em>» +On fit aussi un almanach de la farine des jeunes gens +et des mouches des femmes, avec une chanson que +voici:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div class="line">Dieu! que la mouche a d'efficace!</div> +<div class="line">Que cet animal est charmant!</div> +<div class="line">Le plus parfait ajustement</div> +<div class="line">Sans elle n'auroit point de grâce.</div> +<div class="line">Si vous n'avez mouche sur nez,</div> +<div class="line">Adieu galants, adieu fleurettes;</div> +<div class="line">Si vous n'avez mouche sur nez,</div> +<div class="line">Adieu galants enfarinés.</div> +</div> +<div class="stanza"> +<div class="line">Vous auriez beau être frisée,</div> +<div class="line">Par anneaux tombants sur le sein,</div> +<div class="line">Sans un amoureux <em>assassin</em><a name="FNanchor_328" id="FNanchor_328" href="#Footnote_328" class="fnanchor">[328]</a></div> +<div class="line">Vous ne serez guère prisée.</div> +<div class="line">Si, etc.</div> +</div> +<div class="stanza"> +<div class="line">Portez-en à l'œil, à la <em>temple</em>,</div> +<div class="line">Ayez-en le front chamarré,</div> +<div class="line">Et sans craindre votre curé,</div> +<div class="line">Portez-en jusque dans le temple,</div> +<div class="line">Si, etc.</div> +</div> +<div class="stanza"> +<div class="line">Mais surtout soyez curieuse</div> +<div class="line">Et difficile au dernier point,</div> +<div class="line">Et gardez de n'en porter point</div> +<div class="line">Que de chez la bonne faiseuse.</div> +<div class="line">Si, etc.</div> +</div></div></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_327"> 327</a></span></p> + +<p class="center">LES ENFARINÉS.</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div class="line">Houspillons des modes nouvelles,</div> +<div class="line">Singes des galants de la cour,</div> +<div class="line">Venez farcer à votre tour,</div> +<div class="line">Car le théâtre vous appelle.</div> +<div class="line">Si vous n'êtes enfarinés,</div> +<div class="line">Adieu l'amour de la coquette,</div> +<div class="line">Si vous n'êtes enfarinés,</div> +<div class="line">Vous n'aurez rien qu'un pied de nez.</div> +</div> +<div class="stanza"> +<div class="line">Enfarinez bien votre tête</div> +<div class="line">Et les collets de vos manteaux;</div> +<div class="line">Vous en serez cent fois plus beaux,</div> +<div class="line">Et ferez bien plus de conquêtes.</div> +<div class="line">Si, etc.</div> +</div> +<div class="stanza"> +<div class="line">Quand on vous voit passer on crie:</div> +<div class="line"><em>Meunier, à l'anneau! à l'anneau!</em></div> +<div class="line">Il ne faut pas faire le veau,</div> +<div class="line">Ni vous fâcher que l'on en rie.</div> +<div class="line">Si, etc.</div> +</div></div></div> + +<p>Il commença une fois ainsi: «Foin du pape, foin du +Roi, foin de la Reine, foin de M. le cardinal, foin de +vous, foin de moi, <em>omnis caro fœnum</em>.»</p> + +<p>Il faisoit parler ainsi une fois les soldats d'Holoferne, +après qu'ils eurent vu Judith: «Camarade, qui est-ce +qui, en voyant de si belles femmes, <em>tam delectas mulieres</em>, +n'ait envie d'enfoncer la barricade?»</p> + +<p>Je lui ai ouï prêcher sur la Transfiguration: «Cela +se fit, dit-il, sur une montagne. Je ne sais ce que +ces montagnes ont fait à Dieu; mais, quand il parle +à Moïse, c'est sur une montagne; il ne lui montra +partout que son derrière, et parla à lui comme +une demoiselle masquée. Quand il donne sa loi, +<span class="pagenum"><a id="Page_328"> 328</a></span> +c'est encore sur une montagne; le sacrifice d'Abraham, +aussi sur une montagne; le sacrifice de Notre-Seigneur, +encore sur une montagne. Il ne fait rien +de miraculeux que sur ces montagnes; aussi la Transfiguration, +n'étoit-ce pas une affaire de vallon?»</p> + +<p>Voyant des gens jusque sur l'autel, il dit en entrant +en chaire: «Voilà la prophétie accomplie: <em>Super altare +vitulos</em>.»</p> + +<p>Il prêchoit en un couvent de Carmes sur l'église desquels +le tonnerre étoit tombé sans en blesser un seul. +«Ah! dit-il, regardez quelle bénédiction de Dieu; si +le tonnerre fût tombé sur la cuisine, il n'en fût réchappé +pas un.» On dit <em>Carme en cuisine</em></p> + +<p>A la fête de Pâques, il se faisoit une objection. +«Mais un mari et une femme qui couchent ensemble +un si beau jour, que feront-ils? A cela il faut répondre +par une comparaison. Si le jour de Pâques +un débiteur vous apporte de l'argent, il est bonne +fête; mais les gens ne sont pas toujours en humeur +de payer: je suis d'avis qu'on le reçoive. Faites +l'application, mesdames<a name="FNanchor_329" id="FNanchor_329" href="#Footnote_329" class="fnanchor">[329]</a>.»</p> + +<p>A propos de romans, il disoit: «J'ai beau les faire +quitter à ces femmes, dès que j'ai tourné le cul, elles +ont le nez dedans.»</p> + +<p>«Le paradis, disoit-il, est fait comme une ville; mais +c'est une ville comme La Rochelle, qui ne se prend +point sans mouffles.»</p> + +<p>Parlant de David, il dit que quand il alla en paradis, +Dieu dit, le voyant venir de loin: «Qui est-ce?» +et puis, quand il fut plus près: «Ah! c'est mon bon +<span class="pagenum"><a id="Page_329"> 329</a></span> +serviteur David; bras dessus, bras dessous, camarades +comme cochons.»</p> + +<p>Le jour de l'Ascension, décrivant la réception qu'on fit +à Jésus-Christ au Ciel, il dit que Dieu dit à David: «Tenez +la musique toute prête; voici mon fils qui vient.»</p> + +<p>Une fois, il fit des lettres-patentes du roi de Ninive: +«Nous, Ninus, etc., à tous manants et habitants +de notre bonne ville de Ninive, savoir faisons +que, sur l'avis à nous donné par notre amé et féal +maître Jonas, que Dieu, etc.; avons ordonné et ordonnons +que, etc.; et parce que ledit maître Jonas +est prophète dudit Dieu, etc.» Il y avoit dix fois +<em>ledit Jonas</em> et <em>ledit Dieu</em>.</p> + +<p>En carême, il compara un jour la charité à l'échelle +de Jacob, et disoit que ce n'étoit pas une échelle de +chêne ou de hêtre, mais que le premier échelon étoit +<em>hareng</em>, le deuxième <em>morue</em>; et ainsi de suite, il dit +toutes les viandes de carême, «qu'il faut, ajouta-t-il, +envoyer au couvent des Augustins<a name="FNanchor_330" id="FNanchor_330" href="#Footnote_330" class="fnanchor">[330]</a>.»</p> + +<p>Prêchant chez des religieuses qui l'avoient fort +pressé de leur donner un sermon, il leur dit: «Eh! +bien! me voilà; à cause que je suis <em>Boullanger</em>, vous +croyez que j'ai toujours du pain cuit; mais vous ne +songez pas combien j'ai de choses à faire.» Il se mit +à leur raconter toutes ses occupations. Après, il compara +une fille qui entroit en religion à un peloton. +«Une novice, dit-il, c'est comme un morceau de bureau +ou de papier sur lequel on commence à devider +les premières aiguillées; mais, quelque bien +<span class="pagenum"><a id="Page_330"> 330</a></span> +qu'on fasse, il reste toujours un petit trou qu'on ne +sauroit boucher.»</p> + +<p>A Poitiers, les Jésuites le prièrent de prêcher saint +Ignace; il voulut leur donner sur les doigts. Il fit un +dialogue entre Dieu et le saint, qui lui demandoit un +lieu pour son ordre. «Je ne sais où vous mettre, disoit +Jésus-Christ: les déserts sont habités par saint +Benoît et par saint Bruno....» Il faisoit une conversation +des lieux occupés par les principaux ordres. +«Mettez-nous seulement, dit saint Ignace, en lieu où +il y ait à prendre, et laissez-nous faire du reste.» En +sortant, il dit à un de ses amis: «Je n'ai voulu prêcher +céans qu'après dîner, car je savois bien qu'autrement +on m'y auroit fait méchante chère.» +Une autre fois, à Paris, il en donna encore aux Jésuites +en pareille occasion. «Le christianisme, dit-il, +est comme une grande salade; les nations en sont +les herbes; le sel, le vinaigre, les macérations, les +docteurs: <em>vos estis sal terræ</em>; et l'huile, les bons +pères Jésuites. Y a-t-il rien de plus doux qu'un bon +père Jésuite? Allez à confesse à un autre, il vous +dira: Vous êtes damné si vous continuez. Un +Jésuite adoucira tout. Puis, l'huile, pour peu qu'il en +tombe sur un habit, s'y étend, et fait insensiblement +une grande tache; mettez un bon père Jésuite dans +une province, elle en sera enfin toute pleine.» Les +Jésuites se plaignirent à lui-même de ce qu'il avoit +dit. «J'en suis bien fâché, mes Pères, leur dit-il; mais +je me suis laissé emporter; je ne savois que vous +dire. Dans quatre jours c'est la fête de notre Père +saint Augustin, venez prêcher chez nous, et dites +tout ce qu'il vous plaira, je ne m'en fâcherai point.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_331"> 331</a></span> +Un jour il sut que madame de La Trimouille étoit +à son sermon incognito: il parloit de l'Enfant prodigue; +il se mit à lui faire un train tout semblable à +celui de la duchesse: «Il avoit, disoit-il, six beaux +chevaux gris pommelés, un beau carrosse de velours +rouge avec des passements d'or, une belle housse +dessus, bien des armoiries, bien des pages, bien des +laquais vêtus de jaune passementé de noir et de +blanc.»</p> + +<p>Il disoit que le paradis étoit une grande ville. «Il y +a la grande rue des Martyrs, la grande rue des Confesseurs; +mais il n'y a point de rue des Vierges: ce +n'est qu'un petit cul-de-sac bien étroit, bien étroit.»</p> + +<p>«Un catholique, disoit-il une fois, fait six fois plus +de besogne qu'un huguenot; un huguenot va lentement +comme ses psaumes: <em>Lève le cœur, ouvre l'oreille</em>, +etc. Mais un catholique chante: <em>Appelez +Robinette, qu'elle s'en vienne ici-bas</em>, etc.» Et en +disant cela, il faisoit comme s'il eût limé. J'ai ouï dire +que ce conte vient de Sédan, où Du Moulin ayant dit +à un arquebusier qui chantoit <em>Appelez Robinette</em>, +qu'il feroit bien mieux de chanter des psaumes,» +l'arquebusier lui dit: «Voyez comme ma lime va +vite en chantant <em>Robinette</em>, et comme elle va lentement +en chantant: <em>Lève le cœur, ouvre l'oreille</em>, +etc.»</p> + +<p>On dit encore qu'un artisan lui dit: <em>qui au conseil +des malins n'a été</em> empêchoit sa lime d'aller, et qu'il +faisoit beaucoup plus d'ouvrage avec <em>Jean Foutaquin +pour du pain et pour des poires, Jean Foutaquin +pour des poires et pour du pain</em>.</p> + +<p>Parlant d'<em>Hosanna</em>, il dit «que les enfants étoient +<span class="pagenum"><a id="Page_332"> 332</a></span> +montés sur un arbre; je ne saurois vous en dire le +nom, je vous le dirai tantôt.» Son sermon fini: +«Messieurs, leur dit-il, cet arbre, c'étoit un sycomore.»</p> + +<p>«L'Evangile, dit-il une fois, est une douce loi: +Jésus-Christ nous l'a dit, il le faut croire.» Deux Jésuites +entrent là-dessus. «Tenez, dit-il, voilà deux +des camarades de Jésus, demandez-leur plutôt s'il +n'est pas vrai.» Cela me fait souvenir d'un nommé +Du Four, qui, dans les guerres des huguenots, ayant +trouvé des Jésuites à cheval, leur demanda qui ils +étoient: «Nous sommes, dirent-ils, de la compagnie +de Jésus.—Je le connois, dit-il, brave capitaine, +mais d'infanterie; à pied, à pied; mes Pères;» et il +leur ôta leurs chevaux.</p> + +<p>Prêchant sur la patience de Dieu, «Dieu, dit-il, il +attend long-temps avant que de frapper; il menace, +mais il ne frappe pas: c'est, dit-il, comme ce chasseur +que vous voyez à cette tapisserie, il y a peut-être +cent ans qu'il présente l'épieu à ce cerf, cependant +il ne le frappe pas, et il n'y a que quatre doigts +entre deux.»</p> + +<p>Il disoit que personne n'avoit jamais tant prié Dieu +que saint Joseph, car le petit Jésus le servoit comme +un apprenti. Il lui disoit: «Donnez-moi, je vous +prie, ceci; donnez-moi, je vous prie, cela; apportez-moi, +je vous prie, cette tarière, etc.»</p> + +<p>«Dieu veut la paix, disoit-il du temps du cardinal +de Richelieu; oui, Dieu veut la paix, le Roi la veut, +la Reine la veut, mais le diable ne la veut pas<a name="FNanchor_331" id="FNanchor_331" href="#Footnote_331" class="fnanchor">[331]</a>.»</p> + + +<h2 class="p4">VILLEMONTÉE.</h2> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_333"> 333</a></span></p> + +<p class="p2">Villemontée est d'une assez bonne famille de Paris. +Il épousa la sœur de La Barre, dont nous avons parlé; +il devint maître des requêtes, et eut l'intendance de +Poitou, où sa femme et lui, aussi bons ménagers l'un +que l'autre, faisoient une fort grande dépense. Elle +devint amoureuse, à La Rochelle, d'un gentilhomme +du grand-prieur de la Porte, nommé L'Épinay. Cette +<span class="pagenum"><a id="Page_334"> 334</a></span> +amourette passa bien avant, et le mari surprit un billet +de sa femme en ces termes: «Notre soutane va aux +champs; viens vite, car je meurs d'envie............» +Villemontée est pourtant bien fait; mais peut-être........ +On a dit que le grand-prieur, en colère de ce que l'intendante +l'avoit refusé, avoit fait avertir le mari par +des Jésuites. J'ai de la peine à le croire, car c'étoit un +bon homme. Le mari fut assez fou pour faire du bruit +de cette lettre. Il mit en prison, dans un château, une +bossue de La Rochelle, nommée La Villepoux, qu'on +accusoit d'avoir été la <em>Dariolette</em><a name="FNanchor_332" id="FNanchor_332" href="#Footnote_332" class="fnanchor">[332]</a>; et, après l'y avoir +tenue long-temps, il la laissa aller, et il mit sa femme +en religion: depuis, il la relégua à une terre. Il eut assez +d'enfants de sa femme, entre autres une fille, qui étoit +l'aînée. Elle ne voulut pas déshonorer sa mère en faisant +autrement qu'elle; elle trouva de très-bonne heure +un L'Épinay. Ce fut un nommé Ruelle, que mademoiselle +de Bussy avoit donné au père pour secrétaire. Elle +eut l'honnêteté de lui permettre de lui faire un enfant; +elle n'avoit que douze ans. Le père se contenta de le +faire fouetter dans une cave et le chassa, car il ne sauroit +s'empêcher d'être toujours un peu fou. Cette aventure +ne fut pas trop divulguée, et elle n'empêcha pas +que Belloy, qui a été depuis capitaine des gardes de +M. d'Orléans, ne l'épousât. Elle étoit pour lors auprès +de madame de Fontaines, dame d'atour de Madame, +où Villemontée l'avoit mise. Belloy fut attrapé en +toutes façons, car on dit qu'il n'a point eu ce qu'on lui +avoit promis en mariage, les affaires du beau-père +étant si décousues qu'il fut contraint de vendre ses terres +<span class="pagenum"><a id="Page_335"> 335</a></span> +pour payer une partie de ses dettes; de peur même +qu'on ne le mît en prison, il se fit prêtre, et sa femme +retourna dans un couvent.</p> + +<p>Cependant M. Le Tellier, protecteur de Villemontée, +le faisoit subsister par les emplois qu'il lui procuroit. +Enfin, en 1657, M. de Saint-Malo (Villeroy) rendit +au cardinal l'évêché de Saint-Malo de trente-six +mille livres de rente, pour celui de Chartres de vingt-cinq +mille livres, à cause du voisinage de Paris. Le Tellier +fit donner Saint-Malo à Villemontée, qui n'en jouit +encore que par économat, à cause que sa femme n'a +point fait de vœux, mais a seulement protesté devant +le Saint-Sacrement qu'elle ne vivroit point comme une +femme avec son mari. Elle étoit si folle que, sous le +prétexte qu'elle étoit la femme d'un évêque, elle +ne vouloit pas céder à une maréchale de France, +disant qu'elle ne devoit céder qu'aux princesses. Apparemment +quand on le reçut prêtre, ou qu'on le fit +évêque, on ne se souvint pas du canon du concile de +Trente.</p> + +<h2 class="p4">MADAME PILOU<a name="FNanchor_333" id="FNanchor_333" href="#Footnote_333" class="fnanchor">[333]</a>.</h2> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_336"> 336</a></span></p> + +<p class="p2">Madame Pilou, étant nouvelle mariée, se trouva logée +par hasard vis-à-vis de mesdemoiselles Mayerne-Turquet, +sœurs de ce Mayerne<a name="FNanchor_334" id="FNanchor_334" href="#Footnote_334" class="fnanchor">[334]</a> qui a été premier médecin +du roi d'Angleterre, où il a fait une assez grande +fortune: c'étoit un peu après la réduction de Paris. Elle +fit amitié avec ces filles, qui étoient des personnes raisonnables, +et qui, comme huguenotes, en fuyant la +persécution, avoient vu assez de pays<a name="FNanchor_335" id="FNanchor_335" href="#Footnote_335" class="fnanchor">[335]</a>. Cette connoissance +lui servit, et la tira en quelque sorte du <em>calinage</em><a name="FNanchor_336" id="FNanchor_336" href="#Footnote_336" class="fnanchor">[336]</a> +de sa famille, car son père n'étoit qu'un procureur. +Cela lui servit à connoître une madame de La +Fosse, leur parente, riche veuve, qui avoit été galante, +et qui, en mourant, lui laissa du bien. Elle épousa un +procureur nommé Pilou, qui ne fit pas grande fortune; +en récompense, elle n'a eu qu'un fils qui vit encore. Il +n'y a peut-être jamais eu une moins belle femme qu'elle, +<span class="pagenum"><a id="Page_337"> 337</a></span> +mais il n'y en a peut-être jamais eu une de meilleur +sens, et qui dise mieux les choses.</p> + +<p>Cette madame de La Fosse, pour reprendre le fil, +n'étoit pas la plus grande prude du royaume. Madame +Pilou, par son moyen, eut bientôt un grand nombre +de connoissances, mais la plupart de la ville. Insensiblement +elle en fit aussi de la cour, et enfin elle parvint +à être bien venue partout, et chez la Reine-mère.</p> + +<p>Elle étoit fort embarrassée d'un certain brave, nommé +Montenac, qui vouloit enlever madame de La Fosse. +Un jour ayant trouvé feu M. de Candale: «Monsieur +lui dit-elle, vous menez tous les ans tant de gens à +l'armée, ne sauriez-vous nous défaire de Montenac? +Tous les ans vous me faites tuer quelques-uns de mes +amis, et celui-là revient toujours.—Il faut, répondit-il, +que je me défasse de deux ou trois hommes +qui m'importunent, et après je vous déferai de celui-là, +car il est raisonnable que mes importuns passent +les premiers.»</p> + +<p>Elle a fait trois classes de tout le monde: ses inférieurs, +à qui elle fait tout le bien qu'elle peut; ses +égaux, avec lesquels elle est toute prête de se réconcilier +quand ils voudront, et les grands seigneurs, pour qui +elle dit qu'on ne sauroit être trop fier en un lieu comme +Paris. Elle ne se mêle point de donner des gens à personne, +et ne veut point souffrir que des suivants ou des +suivantes lui viennent rompre la tête. Elle dit qu'il y a +quelquefois de sottes gens qui rient dès qu'elle ouvre la +bouche, comme les badauds qui rient dès que Jodelet +paroît.</p> + +<p>La femme d'un procureur, laide comme un diable, +<span class="pagenum"><a id="Page_338"> 338</a></span> +qui avoit commencé par des femmes qui n'avoient pas +le meilleur bruit du monde, ne pouvoit guère passer +dans l'esprit de ceux qui ne la connoissoient pas bien +particulièrement, que pour une créature qui servoit +aux galanteries de tant de jolies personnes qu'elle fréquentoit. +On a dit de madame de La Maison-Fort qu'elle +n'étoit plus si cruelle</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div class="line">Depuis qu'elle fut à Saint-Cloud</div> +<div class="line">Avec madame de Pilou.</div> +</div></div></div> + +<p>On a chanté:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div class="line i4">Brion soupire<a name="FNanchor_337" id="FNanchor_337" href="#Footnote_337" class="fnanchor">[337]</a></div> +<div class="line i4">Et n'ose dire</div> +<div class="line">A la Chalais qu'elle fait son martyre.</div> +<div class="line">Un moment sans la voir lui semble une heure,</div> +<div class="line">Et madame Pilou veut qu'il en meure.</div> +</div></div></div> + +<p>Or, madame Pilou étoit la bonne amie de madame +de Castille, mère de madame de Chalais, et il ne faut +point trouver étrange qu'elle fût familière chez cette +belle. Il lui arriva une fois une plaisante aventure avec +cette madame de Castille. Madame de Vaucelas, sœur +de M. de Châteauneuf, étoit après à louer d'elle une +maison, qui est devant la chapelle de la Reine, où M. de +Châteauneuf a logé long-temps. Elle envoya un matin +un gentilhomme pour lui parler. Madame de Castille, +alors veuve, étoit encore au lit, et madame Pilou, qui +étoit couchée avec elle, lasse des barguigneries de cet +<span class="pagenum"><a id="Page_339"> 339</a></span> +homme, mit la tête à demi hors du lit, et dit: «Allez, +monsieur, allez, on ne l'aura pas à meilleur marché.» +Or, elle a la voix assez grosse. Cet homme s'en retourne, +et dit à madame de Vaucelas qu'il seroit inutile +de prétendre avoir meilleur marché de cette maison, +qu'il avoit parlé à madame de Castille, et que +M. son mari, enfin, avoit dit qu'on n'en rabattroit +rien<a name="FNanchor_338" id="FNanchor_338" href="#Footnote_338" class="fnanchor">[338]</a>. Cela fit d'autant plus rire que cette madame +de Castille étoit un peu galante. On en parla au moins +avec Almeras, homme riche, et M. de Bassompierre +écrivoit de Madrid que le duc d'Almeras faisoit soulever +<em>Castille la vieille</em><a name="FNanchor_339" id="FNanchor_339" href="#Footnote_339" class="fnanchor">[339]</a>.</p> + +<p>J'ai ouï dire à Ruvigny que mesdames de Rohan et +les autres galantes de la Place<a name="FNanchor_340" id="FNanchor_340" href="#Footnote_340" class="fnanchor">[340]</a> ne craignoient rien +tant que madame Pilou, bien loin qu'elle les servît dans +leurs amourettes. Je sais de bonne part que toute sa +vie elle a prêché ses amies qui ne se gouvernoient pas +bien. «Enfin, disoit-elle, ne pouvant les réduire, je +leur disois: Au moins n'écrivez point.—Voire, me +répondoient-elles, ne point écrire c'est faire l'amour +en chambrières.» Je sais bien qu'une fois, comme +on lui disoit: «Que ne dites-vous à une telle qu'elle se +perd de réputation?—La mère, répondit-elle, m'a +<span class="pagenum"><a id="Page_340"> 340</a></span> +pensé faire devenir folle, voulez-vous que la fille +m'achève?»</p> + +<p>Elle parle aux princesses tout comme aux autres, et +dit tout avec une liberté admirable. Elle a dit un million +de choses de bon sens. «Quand je vois, disoit-elle, +ces nouvelles mariées qui vont donnant du timon +de leur carrosse contre les maisons, je me mets à +crier: Qui veut du plomb? Plomb à vendre! plomb +à vendre! Qui veut du plomb? Voici des gens qui +en vendent. Cependant il est certain qu'il ne se fait +pas la moitié des cocus qui se devroient faire, tant il +y a de sots maris.»</p> + +<p>[1658]Elle conte qu'un paysan, avec qui elle a marié +une servante depuis un an, vint un jour lui demander +si elle ne connoissoit point quelque prêtre de Saint-Paul +pour les démarier, sa femme et lui; qu'à la vérité +elle étoit grosse, mais qu'il aime mieux prendre +l'enfant. Ils avoient été mariés par un prêtre de Saint-Paul.</p> + +<p>[1659 juin]. M. de Tresmes, duc à brevet, âgé de +quatre-vingts ans, tomba malade. Son fils, le marquis +de Gèvres, va trouver madame Pilou, et lui dit: «Je +vous prie, parlez à mon père, il ne veut point me +voir. Mademoiselle Scarron (sœur du cul-de-jatte), +qu'il entretient, m'a mis mal avec lui; mais le pis +c'est qu'il ne veut rien faire de ce qu'il faut pour bien +mourir.» Elle y va; la première fois, elle fit venir +les morts subites à propos, et dit qu'on étoit bien heureux +d'avoir le loisir de penser à soi. Le malade dit +qu'il se sentoit bien. Elle ne voulut pas pousser plus +loin. La seconde fois, elle presse davantage, et voyant +que cet homme disoit que les gens d'Eglise mêmes avoient +<span class="pagenum"><a id="Page_341"> 341</a></span> +des maîtresses, elle marche sur le pied à Guénaut, afin +qu'il l'aidât. Au lieu de cela, le médecin dit: «Madame +Pilou, vos prônes m'ennuient.» Elle se retire +et ne s'en mêle plus. Sur cela on fait un conte par la +ville, et que M. de Tresmes lui avoit répondu: «Vous +n'étiez pas aussi scrupuleuse il y a trente ans.» Elle +l'apprend à quelques jours de là; elle va voir. M. de +Langres, La Rivière; il avoit dîné assez de gens avec +lui: «Ah! dit-il, madame Pilou, je défendois votre +cause.» Elle se met là dans un fauteuil. «Je vous entends, +lui dit-elle; je sais le conte qu'on fait par la ville; je ne +m'étonne pas que ces bruits-là aient couru. Je me suis +trouvée engagée avec des femmes qui ont bien fait +parler d'elles: j'ai fait ce que j'ai pu pour les remettre +dans le bon chemin; c'est ce qui est cause qu'on +a cru que j'étois de la manigance. Je vous laisse à +penser si, avec la beauté que Dieu m'avoit donnée, +et de la naissance dont je suis, j'eusse été bien venue +à rompre avec elles à cause de cela. Leurs gens +croyoient que j'étois de l'intrigue; ils ont crié cela +partout: mais Dieu a permis que j'aie vécu quatre-vingts +ans, afin qu'on me fît justice. Ceux qui font +ce conte-là n'oseroient le faire en ma présence. Je +sais toutes les iniquités de toutes les familles de la ville +et de la cour. Tel fait le gentilhomme de bonne maison +que je sais bien d'où il vient; à d'autres, je leur +montrerais que leur père étoit un cocu et un banqueroutier; +je les défie tous tant qu'ils sont.» Il y en +avoit là de verreux qui ne firent que rire du bout des +dents. Le prince de Guémené y étoit pour cocu, et +l'abbé d'Effiat pour race de fous; son frère est mort en +démence. Il y en avoit encore d'autres.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_342"> 342</a></span> +Un jour elle disoit, à propos de demi-fous, qu'il +étoit difficile de s'en garder. «Quand un homme a un +chapeau vert, je ne m'y saurois tromper; mais quand +il n'a qu'un chapeau vert brun, il est assez malaisé. Il +m'est arrivé bien des fois, disoit-elle, que lorsque j'y +regardois de bien près, je trouvois que tel chapeau, +que je croyois noir, n'étoit que vert brun.» Elle dit que +naturellement elle <em>sent</em> le sot, et que dès qu'il y en a +quelqu'un en une compagnie, elle l'évente tout aussitôt.</p> + +<p>Elle disoit que les amants entre deux vins sont les +plus plaisants de tous; elle appelle ainsi ceux qui sont +quasi fous. «Ils me font rire, dit-elle, car ils croient +que personne ne voit ce qu'ils font.»</p> + +<p>J'ai déjà dit, ce me semble, qu'elle ne voulut jamais +faire devant le cardinal de Richelieu les contes qu'elle +savoit du feu président de Chevry, après sa mort même, +de peur de nuire à son fils<a name="FNanchor_341" id="FNanchor_341" href="#Footnote_341" class="fnanchor">[341]</a>. Elle a toujours été fort +bien avec les gens de finances; mais elle n'en a point +profité: elle a servi beaucoup de personnes en de +grandes affaires, et n'a rien pris.</p> + +<p>Elle dit que l'année de Corbie, durant le grand effroi +qu'on eut à Paris<a name="FNanchor_342" id="FNanchor_342" href="#Footnote_342" class="fnanchor">[342]</a>, elle s'en alla chez le feu président +de Chevry, qui lui dit: «Les ennemis viendront +par la porte Saint-Antoine, et braqueront leur canon +qui <em>fessera</em> dans toute la rue.—Il faut donc aller, +disois-je, dans les petites rues.—Un autre, me disoit-il, +<span class="pagenum"><a id="Page_343"> 343</a></span> +prendroit les petites comme les grandes. Enfin, +je retourne chez moi dans la rue Saint-Antoine; il +me fâchoit bien de désemparer; mon mari étoit malade +jusqu'à tenir le lit, il y avoit long-temps. Je lui +dis: Mon pauvre homme, il faut que je m'en aille, +tu fermeras les yeux, et tu diras que tu es mort.»</p> + +<p>Ce mari mort, la voilà seule avec son fils, qui est un +bon garçon, fort simple, qui s'est jeté dans la dévotion. +Ils ont du bien de reste: tous les ans, s'ils vouloient, ils +feroient quelque constitution, mais ils aiment mieux +donner aux pauvres. Leur dévotion n'est point incommode. +Madame Pilou est à son aise; à cause de cela +on l'appelle <em>la douairière de Pilou</em>.</p> + +<p>Elle disoit à ce garçon, qui se faisoit malade à force +de courir à toutes les dévotions: «Mon Dieu! Robert, +à quoi bon se tourmenter tant? veux-tu aller par-delà +paradis?» Elle me disoit un jour: «Je lui faisois +hier des reproches de ce qu'il n'étoit point propre.—Madame +Pilou, m'a-t-il dit, donnez-vous patience; +cela viendra avec le temps.» Et il a cinquante-deux +ans.» Elle avoit été fort long-temps à le persuader de +prendre un manteau doublé de panne. Le premier jour +qu'il le mit, on le prit pour un filou qui avoit volé ce +manteau, et on lui donna un coup de bâton sur la tête +dont il pensa mourir. Il pria sur l'heure qu'on ne courût +pas après cet homme; et, croyant mourir, il fit promettre +à sa mère de ne le poursuivre point. Elle dit que +son fils fait un recueil de billets d'enterrement.</p> + +<p>Une fois qu'elle entendoit une femme de la ville qui, +en parlant de je ne sais combien de dames de grande +condition, disoit: <em>Nous autres</em>, etc. «Cela me fait souvenir, +dit-elle, du conte qu'on fait d'un bateau d'oranges +<span class="pagenum"><a id="Page_344"> 344</a></span> +qui alla à fond dans la rivière. Les oranges alloient +sur l'eau. Il y avoit (révérence de parler) un +étron sec parmi elles; cet étron disoit: <em>Nous autres +oranges</em> nous allons sur l'eau.»</p> + +<p>Depuis son veuvage elle dit que deux ou trois +hommes l'ont voulu épouser, «mais, soit dit à mon +honneur, ils ont été tous trois mis aux Petites-Maisons.»</p> + +<p>Elle m'a avoué, car j'en avois ouï parler par la ville, +qu'il étoit vrai que comme un soir un conseiller d'état, +homme de quelque âge, la ramenoit chez elle, elle étoit +à la portière, et lui au fond, il la prit par la tête, elle +qui avoit plus de soixante-dix ans, et la baisa tout son +soûl, en lui disant sérieusement qu'il l'aimoit plus que +sa vie. Elle en fut si surprise qu'elle ne songeoit pas seulement +à se dépêtrer de ses mains; et elle arriva à sa +porte, car il n'y avoit pas loin, avant que d'avoir eu le +loisir de lui rien dire. Elle ne l'a jamais voulu nommer. +Un jour, comme elle étoit chez la Reine, madame +de Guémené dit à Sa Majesté: «Madame, faites +conter à madame Pilou l'aventure du conseiller d'état.—Ne +voilà-t-il pas, dit la bonne femme, vous regorgez +d'amants, vous autres, et dès que j'en ai un pauvre +misérable, vous en enragez.» A propos d'amants: +elle dit qu'elle a fait bâtir un hôpital pour mettre ceux +à qui les femmes arracheront les yeux pour leur avoir +parlé d'amour; mais il n'y a que des araignées dans +ce pauvre hôpital. Au diable l'aveugle qu'on y a encore +mené.</p> + +<p>Le cardinal de La Valette, en colère contre elle +pour quelque chose, vouloit, disoit-il, la faire lier sur +le cheval de bronze.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_345"> 345</a></span> +L'abbé de Lenoncourt, le marquis présentement, +se mit un jour à la railler fort sottement. +«Monsieur, lui dit-elle, avez-vous été condamné +par arrêt du parlement à faire le plaisant? car, +à moins que de cela, vous vous en passeriez fort +bien.»</p> + +<p>Une fois madame de Chaulnes, la mère, lui dit +quelque chose qui ne lui plut pas. «Si vous ne me +traitez comme vous devez, lui dit-elle, je ne mettrai +jamais le pied céans. Je n'ai que faire de vous ni de +personne: Robert Pilou et moi avons plus de bien +qu'il ne nous en faut. A cause que vous êtes duchesse, +et que je ne suis que fille et femme de procureur, +vous pensez me maltraiter; adieu, madame, +j'ai ma maison dans la rue Saint-Antoine qui ne +doit rien à personne.» Le lendemain madame de +Chaulnes lui écrivit une belle grande lettre, et lui demanda +pardon.</p> + +<p>Quand M. de Chavigny alla demeurer à l'hôtel +de Saint-Paul, il trouva madame Pilou quelque part +et lui dit: «Madame, à cette heure que je suis votre +voisin, je prétends bien que vous me viendrez voir.» +Elle y va; mais elle ne fut point satisfaite de lui: il fit +assez le fier. Depuis cela, dès qu'il étoit en un lieu elle +en sortoit. Enfin, à je ne sais quelles accordailles, +chez M. Fieubet, au fort de sa faveur, il vit qu'elle +s'étoit allée mettre à l'autre bout de la chambre; il alla +à elle fort humblement, et lui dit qu'il vouloit être son +serviteur. «Monsieur, répondit-elle, je ne suis qu'une +petite bourgeoise, vous êtes un grand seigneur, vous +ne m'avez pas bien traitée, vous ne m'y attraperez +<span class="pagenum"><a id="Page_346"> 346</a></span> +plus; je n'ai que faire de vous ni de personne.» Il +lui fit mille soumissions, et fit tout ce dont elle le pria +depuis cela.</p> + +<p>Elle dit qu'on ne doit point tant s'affliger pour ce +qui arrive à nos parents. «Une fois, disoit-elle, qu'on +attrape le cousin-germain, c'est bien fait de se déprendre. +J'avois je ne sais quel parent qui fut un peu +pendu à Melun; sa sœur disoit qu'il avoit été mal +jugé.—A-t-il été confessé? lui dis-je. A-t-il été enterré +en terre sainte?—Oui.—Je le tiens pour +bien pendu, ma mie.»</p> + +<p>Le curé de Saint-Paul s'avisa une fois de faire un +prône contre la danse; elle l'alla trouver et lui dit: +«Mon bon ami, vous ne savez ce que vous dites. +Vous n'avez jamais été au bal; cela est plus innocent +que vous ne pensez. Je suis bien plus scandalisée, +moi, de voir des prêtres qui plaident toute leur +vie les uns contre les autres.» Elle se confesse à lui +d'une plaisante façon; elle cause avec lui, et le lendemain +elle lui dit: «Hier, je vous dis tous mes sentiments; +j'y ajoute encore cela, et j'en demande pardon +à Dieu.»</p> + +<p>«Quand je passe par les rues, disoit-elle une fois, je +vois des laquais qui disent: Bon Dieu! la laide +femme!—Je me retourne. Vois-tu, mon enfant, +je suis aussi belle que j'étois à quinze ans, quoique +j'en aie plus de soixante-douze. Il n'y a que moi en +France qui se puisse vanter de cela.» Elle disoit qu'il +n'y avoit personne au monde qui se fût si bien accommodé +qu'elle de deux fort vilaines choses, de la laideur +et de la vieillesse. «Cela me donne, disoit-elle, un million +<span class="pagenum"><a id="Page_347"> 347</a></span> +de commodités: je fais et dis tout ce qu'il me +plaît.» Elle est gaie, et ne craint point du tout la +mort: elle danse le branle de la torche, quand elle est +en liberté, et dit que la torche ne lui manque jamais +à proprement parler. «Je suis, dit-elle, le guéridon +de la compagnie<a name="FNanchor_343" id="FNanchor_343" href="#Footnote_343" class="fnanchor">[343]</a>.»</p> + +<p>Pourvu que ce ne soit pas par extravagance, elle +approuve fort les mariages par amour; «car, dit-elle, +voulez-vous qu'on se marie par haine?»</p> + +<p>Son fils ayant ouï dire qu'on l'avoit mise dans un +roman, croyoit que c'étoit une étrange chose, et s'en +vint lui dire: «Jésus! madame Pilou! on vous a mis +dans un roman.—Va, va, lui dit-elle, la comtesse de +Maure y est bien<a name="FNanchor_344" id="FNanchor_344" href="#Footnote_344" class="fnanchor">[344]</a>.» Cela l'arrêta tout court, car +c'est aussi une dévote. Ce roman, c'est la Clélie de +mademoiselle de Scudéry, où elle s'appelle <em>Arricidie</em>, +et y est fort avantageusement, comme une philosophe +et une personne de grande vertu. Elle l'en alla remercier, +et lui dit: «Mademoiselle, d'un haillon vous en +avez fait de la toile d'or.» L'autre lui voulut dire: +«Madame, mon frère a trouvé que votre caractère<a name="FNanchor_345" id="FNanchor_345" href="#Footnote_345" class="fnanchor">[345]</a>, +etc.—Voire, votre frère, je ne connois point +<span class="pagenum"><a id="Page_348"> 348</a></span> +votre frère; c'est à vous que j'en ai l'obligation. A +cela, en vérité, j'ai reconnu que j'avois bien des +amis; car il n'y a pas jusqu'à la Reine qui ne s'en +soit réjouie avec moi. Voilà le fruit qu'on retire de +ne faire de mal à personne. Une fois, ajouta-t-elle, +je me trouvai embarrassée au Palais-Royal, à la +mort du cardinal de Richelieu, avec bien des femmes +entre des carrosses. Un homme me prend, et +me porte jusque dans la salle où l'on voyoit son +effigie. Je regarde cet homme. Il me dit: Vous avez +autrefois pris la peine de solliciter pour moi, je vous +servirai en tout ce que je pourrai.»</p> + +<p>C'est la plus grande accommodeuse de querelles +qui ait jamais été: il y a bien des familles qui lui sont +obligées de leur repos. On la choisit toujours pour +dire aux gens ce qu'il leur faut dire. Madame d'Aumont, +veuve de M. d'Aumont, dont nous avons parlé, +dit: «Quand madame Pilou n'y sera plus, qui est-ce +qui fera justice aux gens?» Elle ne se veut point +mêler de donner des valets; elle dit qu'on en a toujours +du déplaisir.</p> + +<p>Un jour elle tomba dans la boue, en allant au sermon +aux Minimes de la Place-Royale: une autre fût +retournée chez elle; mais elle, bien loin de cela: «Il +faut profiter de ce malheur, dit-elle, je me ferai +bien faire place.» Elle étoit si sale et si puante +que tout le monde la fuyoit; elle eut de la place de +reste.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_349"> 349</a></span> +Quand elle voit des gens qui sont quelque temps +dans la mortification, et qui après retournent à leur +première vie: «Ils font, dit-elle, comme l'ânesse de +ma cousine Passart. Cette bête avoit un ânon: on +enferme son petit, et on la charge de tout ce qu'il +falloit pour aller dîner à demi-lieue d'ici. Elle va +bien jusqu'à la moitié du chemin; mais se ressouvenant +de son ânon, elle fait trois sauts, et vous jette +toute la provision dans la boue. Eux aussi vont fort +bien quelque temps, puis tout d'un coup ils jettent +le froc aux orties, dès qu'ils se ressouviennent de +leur ânon.»</p> + +<p>Elle disoit à M. le Prince, en 1652: «Vous voulez, +dites-vous, ruiner le cardinal; ma foi vous vous +y prenez bien. Tout ce que vous faites ne sert qu'à +l'affermir de plus en plus: vous vous faites craindre +à la Reine, et elle croit, plus elle va en avant, que +sans cet homme vous lui feriez bien du mal.»</p> + +<p>Elle ne se put tenir d'aller au sacre du Roi, quoiqu'elle +eût soixante-seize ans: il est vrai que rien ne +lui fait mal. On est bien aise qu'elle aille partout, et +on dit, quand il est arrivé quelque chose d'extraordinaire: +«Madame Pilou sera bonne sur cela.» Elle +alla à Meudon chez madame de Guénégaud pour +quelques jours, pour mettre dans du marc un bras +qu'elle avoit eu démis pour avoir versé en carrosse. +M. Servien fit quelque régal où madame Pilou se +trouva. Il lui fit des offres de service. Elle lui dit: «Je +vous en remercie, gardez cela pour d'autres; Robert +Pilou et moi avons du bien plus qu'il ne nous en +faut: faites-moi toujours votre visage de Meudon: +quand vous me verrez ne tressaillez point, car je +<span class="pagenum"><a id="Page_350"> 350</a></span> +n'ai rien à vous demander. Il n'y a peut-être que +moi en France qui vous ose parler comme cela.»</p> + +<p>Une des demoiselles de Mayerne dont nous avons parlé +fut mariée en Angleterre avec un Italien, nommé le chevalier +Brendi, qui a fait <em>l'Éromène</em>. Cette femme et madame +Pilou avoient toujours eu soin de s'écrire. Au bout +de quarante ans elles revinrent à se voir à Paris; jamais +on n'a vu une telle joie. Cela ne dura guère, car la +Brendi, étant en nécessité, alloit en Suisse vivre dans +une terre de sa nièce de Mayerne, riche héritière.</p> + +<p>Il y a deux ans que madame Pilou trouva cinq cents +livres à dire d'une somme qu'on lui avoit donnée à +garder. Or, il n'y avoit que sa servante à qui elle se +fioit comme à elle-même qui eût eu la clef de son cabinet. +Cette fille, qui, en effet, étoit innocente, fit la +fière assez sottement. Il y avoit tout sujet de croire que +c'étoit elle. Elle la renvoya, et, bien loin de la mettre +en justice comme on le lui conseilloit, elle lui paya +deux cents livres qu'elle lui devoit de ses gages, disant: +«Je ne veux point qu'on dise que j'ai fait une querelle +à ma servante pour ne lui pas payer ses gages.» +Depuis, il se trouva que celui-là même qui avoit donné +à madame Pilou cet argent à garder, avoit escamoté +ces cinq cents livres qui étoient dans un petit sac; et +que, s'en repentant après, il les lui rapporta, en disant +de méchantes excuses. Elle rappelle sa servante, la prie +d'oublier le passé, lui confirme la parole qu'elle lui +avoit donnée de lui laisser deux cents livres de rente +viagère et cent écus en argent, et pour la soulager +elle prit une petite servante encore.</p> + +<p>La pauvre madame Pilou fut surprise à Saint-Paul +d'un si grand débordement de bile qu'elle en tomba +<span class="pagenum"><a id="Page_351"> 351</a></span> +de son haut<a name="FNanchor_346" id="FNanchor_346" href="#Footnote_346" class="fnanchor">[346]</a>; revenue, elle se confessa sur l'heure; +elle n'en fut malade que dix ou douze jours. Toute la +cour l'alla voir; la Reine y envoya. Le Roi en passant +arrêtoit, et envoyoit savoir comme elle se portoit. +M. Valot, premier médecin du Roi, y fut de leur part. +Des gens qui ne la voyoient point y allèrent; c'étoit +la mode. Il en arriva quasi autant l'année passée, +qu'elle eut un rhumatisme dont elle se porte bien; +quoiqu'elle ait quatre-vingts ans, elle est allée à Saint-Paul +rendre grâces à Dieu avec un manteau de chambre +noir doublé de panne verte; c'est une antiquaille +qu'elle a il y a long-temps. Elle a une maison aussi +propre qu'il y en ait à Paris.</p> + +<p>Depuis peu, je ne sais quelle femme, qui n'est plus +guère jeune, est allée la voir toute parée de pierreries +du Temple<a name="FNanchor_347" id="FNanchor_347" href="#Footnote_347" class="fnanchor">[347]</a>, et lui a dit que la grande réputation +qu'elle avoit, etc. Après elle lui a demandé si elle ne +connoissoit personne qui fût curieux de parfums de +gants d'Espagne, de pastilles de bouche et autres choses +semblables; que le secrétaire de l'ambassadeur du Portugal +en faisoit venir d'admirables. Madame Pilou lui +dit: «N'avez-vous que cela à me dire?—Hé! madame, +répondit cette femme, comme vous êtes bonne +amie, et que tout le monde dit que vous conseillez +si bien les gens, je voudrois bien vous demander par +quel moyen je pourrois me séparer d'avec mon mari.—Comment +s'appelle-t-il?—Ha! madame, je n'oserois +vous dire son nom.—Les noms ne sont faits +<span class="pagenum"><a id="Page_352"> 352</a></span> +que pour nommer les gens, dites?—Vraiment, madame, +je n'oserois.» Enfin, après bien des façons, elle +dit en faisant la petite bouche, qu'il s'appelle M. Wist. +«Je ne me mêle point de démarier les gens.» Un +autre jour elle revint, et dit à madame Pilou qu'elle +la viendroit divertir quelquefois avec son luth, qu'elle +en jouoit passablement. «Je me passerai bien de vous +et de votre luth, lui dit madame Pilou, car vous m'avez +toute la mine de ne valoir rien, et ce secrétaire +de l'ambassadeur est sans doute votre galant.—Il +est vrai, dit l'autre, qu'il m'a aimée; mais je vous +jure que c'est le seul qui ait eu quelque chose de moi.—Ma +mie, dit madame Pilou, il y a plus loin de +rien à un que d'un à mille.» Et sur cela elle la pria +de se retirer.</p> + +<p>Une autre fois il vint une femme d'âge qui se faisoit +appeler madame la marquise de...... Elle fit bien des +compliments à madame Pilou sur sa réputation. La +bonne femme lui dit brusquement: «Madame, vous +êtes venue ici pour quelqu'autre chose.—Madame, +dit l'autre, puisque vous voulez que je vous parle +franchement, c'est que je me veux remarier. J'ai +huit enfants; mais je fais quatre filles religieuses, un +fils d'église, et un autre chevalier de Malte: j'ai +bien trois mille livres de rente: il est vrai que j'ai +aussi quelques affaires. Comme vous connoissez bien +des gens, madame, je voudrois que vous me trouvassiez +quelque conseiller ou quelque président bien +accommodé, car le comte celui-ci, et le marquis +celui-là, me veulent bien, mais j'aime mieux demeurer +à Paris.—Jésus! madame, dit madame +Pilou, vous moquez-vous de vous vouloir remarier? +<span class="pagenum"><a id="Page_353"> 353</a></span> +Vous êtes vieille et laide.—Hé! madame, répondit +cette femme, je n'ai point de cheveux gris, regardez, +et voilà encore toutes mes dents.—Cela n'y fait +rien, reprit la bonne femme, voilà encore toutes les +miennes, et j'ai pourtant quatre-vingts ans. Allez, +madame, vous serez aussi bien à la campagne qu'à +Paris: épousez ce marquis, épousez ce comte si vous +voulez, je ne me mêle point de faire des mariages, +et je me garderois bien de conseiller aux gens de vous +épouser.»</p> + +<p>«Il a fallu, disoit-elle, que je vécusse jusqu'à +quatre-vingts ans pour désabuser le monde. On m'a +crue une intrigante, moi qui toute ma vie n'ai fait +que prêcher ces sottes femmes, sans y rien gagner: +j'étois comme la servante de l'Arche, quand j'avois +chassé les bêtes d'un endroit, elles y revenoient aussitôt.»</p> + +<p>La pauvre madame Pilou déchoit furieusement: il +falloit qu'elle mourût, il y a dix ans, quand le Roi +et la Reine-mère, en passant devant chez elle, envoyoient +savoir de ses nouvelles, et que toute la cour +y alloit<a name="FNanchor_348" id="FNanchor_348" href="#Footnote_348" class="fnanchor">[348]</a>; elle avoit alors une fluxion sur les jambes +qui la retenoit au logis. Dès que ses jambes l'ont pu +porter, elle a couru partout. Elle a un défaut, c'est +qu'elle n'a jamais su aimer à lire, ni à entendre lire. +Elle s'ennuie dans sa maison; cependant, quoiqu'elle +ait fort bon sens, elle n'a plus guère de mémoire: elle +ne voit quasi plus ni n'entend. Il faut qu'elle soit de +<span class="pagenum"><a id="Page_354"> 354</a></span> +bonne pâte, car à quatre-vingt-six ans elle eut un vomissement +effroyable, et après un dévoiement par bas, +pour avoir allumé sa bougie à une chandelle empoisonnée +que des laquais avoient fait faire pour endormir +un de leurs camarades. Il y étoit entré de l'arsenic; +elle fut purgée pour long-temps. Une fois en visite +elle se mit à conter une histoire d'une fille à qui un +amant étoit tombé sur la tête, dont elle étoit morte, +comme elle montoit en carrosse. Elle y mit trop de +circonstances, et on ne se soucioit guère de la personne +qui n'étoit pas trop connue. Elle s'en aperçut, et s'en +tira en concluant ainsi: «C'est pour vous apprendre, +messieurs et mesdames, à craindre plus les amants +que vous ne les avez craints jusqu'à cette heure.»</p> + +<h2 class="p4">BORDIER ET SES FILS.</h2> + +<p class="p2">Bordier, aujourd'hui intendant des finances, est fils +d'un chandelier de la Place Maubert qui le fit étudier. +Il fut quelque temps avocat; puis s'étant jeté dans les +affaires, il y fit fortune, et fut secrétaire du conseil. Il +n'y a pas plus de dix ans que son père étoit mort. +Il fut long-temps fâché contre son fils, de ce que, pour +l'obliger à se défaire d'une charge de crieur de corps, +il lui avoit suscité un homme par qui il lui en avoit +tant fait offrir, qu'enfin le bonhomme l'avoit vendue. +Ce chandelier étoit fort charitable: son fils lui +a toujours porté respect.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_355"> 355</a></span> +Il lui arriva une fâcheuse aventure du temps du cardinal +de Richelieu. Son Eminence, en revenant de +Charonne, pensa verser dans le faubourg Saint-Antoine, +qui alors n'étoit point pavé; au moins n'y avoit-il +qu'une chaussée fort étroite au milieu, et dont le +pavé étoit tout défait. Le cardinal le voulut faire paver, +et demande à Bordier qu'il avançât dix mille écus pour +cela; ce fut à l'Arsenal qu'il lui parla. Bordier lui dit +qu'il n'en avoit point. Le satrape n'avoit pas accoutumé +d'être refusé: le voilà en colère; il relègue Bordier +à Bourges. En cette extrémité notre nouveau +riche a recours à mademoiselle de Rambouillet<a name="FNanchor_349" id="FNanchor_349" href="#Footnote_349" class="fnanchor">[349]</a>; +car ses affaires dépérissoient. Il avoit déjà en quelque +rencontre éprouvé la bonté et le crédit de cette demoiselle. +Elle fit si bien, par le moyen de madame +d'Aiguillon, qu'elle obtint le rappel de Bordier; mais +pour se raccommoder avec le cardinal, il fallut qu'il +avouât qu'il avoit perdu le sens, que ç'avoit été un +aveuglement, et qu'il se mît à genoux. Mademoiselle +de Rambouillet n'en fut guère bien payée; car M. de +Rambouillet ayant eu affaire de cet homme quelque +temps après, il en fut traité si incivilement, qu'il demanda +à celui qui le menoit<a name="FNanchor_350" id="FNanchor_350" href="#Footnote_350" class="fnanchor">[350]</a> si c'était bien M. Bordier +à qui il avoit parlé.</p> + +<p>Laffemas fit cette épigramme:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div class="line">Bordier pleure sa décadence,</div> +<div class="line">Au lieu de se voir élevé</div> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_356"> 356</a></span></div> +<div class="line">Par les degrés à l'intendance,</div> +<div class="line">Il est tombé sur le pavé.</div> +<div class="line">A l'Arsenal un coup de foudre</div> +<div class="line">A pensé le réduire en poudre,</div> +<div class="line">A faute de s'humilier.</div> +<div class="line">C'est son arrogance ordinaire;</div> +<div class="line">Pour être fils d'un chandelier,</div> +<div class="line">Il a bien manqué de lumière.</div> +</div></div></div> + +<p>A propos de cela, Bordier maria, en 1659, sa +nièce Liébaud, fille de sa sœur, à Lamezan, lieutenant +des gendarmes. Madame Pilou, voyant qu'on +mettoit des armes et des couronnes au carrosse, dit +chez madame Margonne, bonne amie de Bordier: +«Ma foi! cela sera plaisant de voir ses armoiries. +Qu'y mettront-ils? Trois chandelles.» Cela déplut +furieusement à madame Margonne, car il y avoit du +monde; la bonne femme s'en aperçut, et dit en riant: +«Voyez-vous, il est permis de radoter à quatre-vingt-deux +ans; il y en a bien qui radotent plus +jeunes.»</p> + +<p>C'est un homme fier, civil quand il veut, mais qui se +prend fort pour un autre en toute chose. Il veut faire +le plaisant, et il n'y a pas un si méchant plaisant au +monde. Il a fait au Raincy une des plus grandes folies +qu'on puisse faire; cela l'incommodera à la fin, car il +faut bien de l'argent pour entretenir cette maison. Il +est vrai que le lieu est fort agréable, et que, malgré +le peu d'eau, le terrain fâcheux pour cela et pour les +terrasses, et toutes les fautes qu'il y a à l'architecture, +c'est une maison fort agréable. On dit qu'elle lui coûte +plus d'un million.</p> + +<p>Cet homme n'est pas heureux en enfants. L'aîné, qui +<span class="pagenum"><a id="Page_357"> 357</a></span> +est une pauvre espèce d'homme, s'est marié pour lui +faire dépit, et voici d'où cela vient. Ce garçon devint +amoureux de la fille du premier lit d'un M. Margonne, +receveur-général de Soissons. La seconde femme de +ce Margonne, dont nous parlerons ailleurs, étoit +la bonne amie, pour ne rien dire de pis, de Bordier: +ils étaient voisins. La fille étoit bien faite, elle a +beaucoup d'esprit et beaucoup de cœur. Le jeune +homme ne lui parle point de sa passion: il lui portoit +trop de respect; mais assez d'autres lui en parloient. +Cela dura quatre ans qu'elle évitoit toujours sa rencontre, +et on ne lui sauroit rien reprocher. Le fils en +parle, ou en fait parler à son père, qui va trouver madame +Pilou, et lui dit: «Après avoir bâti le Raincy +(voyez la vanité de l'homme), irois-je dire à la Reine: +Madame, je marie mon fils à Anne Margonne?» +Madame Pilou se moqua de lui, et lui dit que la Reine +n'avoit que faire à qui il mariât son fils, et lui chanta +sa gamme comme il falloit.</p> + +<p>On dit à mademoiselle Margonne que si elle vouloit +on l'enlèveroit. Elle répondit qu'on s'en gardât bien, +et qu'elle ne le pardonneroit jamais. Ce garçon désespéré +se jette dans un couvent; le père ne savoit où il +en étoit. La demoiselle ne l'ignoroit pas, et si elle eût +daigné avertir le jeune homme d'y demeurer encore +quelque temps, le bonhomme eût consenti à tout; +mais cette fille, qui avoit l'âme bien faite, ne voulut +jamais rien faire qui ne témoignât du courage. Enfin +il vint à dire qu'il lui donneroit sa charge de conseiller +au Parlement avec douze mille livres de rente, et +qu'on fît l'affaire sans l'obliger de signer. La fille, qui +se conseilloit à sa belle-mère, car le père n'en savoit +<span class="pagenum"><a id="Page_358"> 358</a></span> +rien, voyant que cette femme, qui pourtant ne manque +pas de sens, s'ébranloit, a vite recours à madame +Pilou, qui fut de l'avis de la fille. Elle disoit: «Ou +il me demandera, son manteau sur les deux épaules, +et comme on a accoutumé de faire, ou il ne m'aura +pas.»</p> + +<p>Nolet, premier commis de M. Jeannin, et alors +commis de Fieubet, son oncle, se présenta: on fit le +mariage. Madame Pilou fit l'affaire et la proposa. +Bordier, au désespoir, s'en va en Hollande, et mademoiselle +de Hère a fait depuis ce que mademoiselle +Margonne n'avoit pas voulu faire. Ce qui l'avoit le plus +irritée contre Bordier, c'est que cet homme, qui disoit +qu'il ne souhaitoit rien tant qu'une belle-fille comme +elle, dès qu'il vit son fils épris, il la traita le plus incivilement +du monde, elle qui en usoit si bien. Elle a +de l'esprit, de la vertu, du cœur; c'est une personne +fort raisonnable. Elle a eu du bonheur, car elle vit +doucement avec son mari qui l'estime fort, et elle est +estimée de toute la famille à tel point, qu'elle y est +comme l'arbitre de tous leurs différends, et Bordier a été +contraint de vendre sa charge: le jeu et les femmes +l'ont incommodé, et on doute que le père soit à +son aise. Cet homme n'en usa point mal en l'affaire +de son fils, car il ne s'emporta point, ne dit rien +contre la personne; aussi auroit-il eu tort. Depuis il le +lui a pardonné; mais il n'y a pas de cordialité entre +eux.</p> + +<p>Avant la révocation des prêts, cet homme craignoit +le serein, se serroit le nez quand le serein le surprenoit +à l'air: il avoit sans cesse des étouffements. Depuis, +quand il a fallu songer tout de bon à s'empêcher de +<span class="pagenum"><a id="Page_359"> 359</a></span> +donner du nez en terre, il n'a plus craint le serein, et +n'a pas eu le moindre étouffement.</p> + +<p>Son second fils, qu'on appelle M. de Raincy, étant +allé à Rome, y passa pour le plus fou des François qui y +eussent encore été. Il avoit mis des houppes rouges<a name="FNanchor_351" id="FNanchor_351" href="#Footnote_351" class="fnanchor">[351]</a> +à ses chevaux de carrosse comme un homme de grande +qualité: le Barigel lui en parla. Il lui ouvrit une cassette +pleine de louis, et lui dit tout bas: «Qui a cela +à dépenser en un voyage de Rome, peut mettre telles +houppes qu'il lui plaît à ses chevaux.» Le Barigel vit +bien que c'étoit un extravagant, et le laissa là. Il fit le +galant de la princesse Rossane, et, pour faire connoissance, +il battit un des estafiers de cette princesse en sa +présence; et, un jour qu'elle ne le regarda pas au +Cours, il se mit les pieds sur la portière, et le chapeau +renfoncé dans sa tête, et la morgua. Elle en rit. Il +avoit accoutumé son cocher à courir à toute bride +contre les carrosses où il y avoit des gens avec des lunettes +sur le nez comme on en voit en quantité en ce +pays-là. Il avoit une canne qu'il mettoit en arrêt +comme une lance, et crioit: <em>Au faquin, au faquin!</em> +Entre chien et loup, il alloit par certaines rues tout nu, +enveloppé d'un drap qu'il ouvroit quand il passoit +quelque femme. L'opinion que l'on avoit que c'étoit +un fou achevé lui sauva la vie, autrement on l'eût assommé +de coups. Il fit faire des soutanes de tabis pour +lui et pour quelques autres, afin de faire <em>fric fric</em> la +nuit, et faire peur aux Italiens. De retour, comme on +<span class="pagenum"><a id="Page_360"> 360</a></span> +l'obligeoit à jouer trop tard à sa fantaisie chez son +père, il fit apporter son peignoir et mettre ses cheveux +sous son bonnet. Le père, qui est fier aux autres, se +laisse mâtiner à ce maître fou. Il se délecte de passer +pour impie, et il tourmente son père et lui veut faire +rendre compte, quoiqu'il eût un carrosse à quatre chevaux +entretenu, lui, un valet-de-chambre et trois laquais +nourris, avec huit mille livres pour s'habiller et +pour ses menus plaisirs.</p> + +<p>Une fois il parla d'amour à une femme qui ne +l'ayant pas autrement écouté, il se mit à se promener à +grands pas une heure durant tout autour de la chambre, +frottant tous les murs, et sans rien dire. Elle s'en +moqua fort, et il fut contraint de la laisser là.</p> + +<p>Il fut une fois une heure entière à chanter devant une +barrière de sergents:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div class="line">Les recors et les sergents</div> +<div class="line i1">Sont des gens</div> +<div class="line">Qui ne sont point obligeants.</div> +</div></div></div> + +<p>Enfin le sergent commença à vouloir prendre la +hallebarde, et le cocher à toucher.</p> + +<p>Ce n'est pas qu'il manque d'esprit, il en a assez pour +faire de méchants vers. Ceux qui le fréquentent disent +qu'il n'a pas l'âme mal faite. Pour moi, je trouve +qu'il fait si fort le marquis, que j'aurois, toutes les fois +que je le vois, envie de lui dire l'épigramme de Laffemas.</p> + +<p>Il lui arriva, au printemps de 1658, une querelle +avec La Feuillade dont le monde ne fut nullement fâché. +<span class="pagenum"><a id="Page_361"> 361</a></span> +Il devoit aller avec madame de Franquetot et +madame Scarron cul-de-jatte<a name="FNanchor_352" id="FNanchor_352" href="#Footnote_352" class="fnanchor">[352]</a>, au Cours ou quelque +autre part; mais les dames vouloient acheter des +coiffes et des masques en passant. La Feuillade y vint +faire visite. Raincy, qui fait l'homme d'importance, +sans considérer que l'autre étoit plus de qualité que +lui et assez mal endurant, dit à ces dames qu'il seroit +temps de partir, et que, pour peu qu'elles ne trouvassent +par hasard des coiffes et des masques à leur fantaisie, +il se passeroit quelques heures à cette emplète; +après il se mit à contrefaire les <em>niépesseries</em> de femmes. +La Feuillade, qui ne trouvoit pas cela trop plaisant, +dit: «Vous pourriez ajouter encore que la flèche se +pourroit bien rompre.—En ce cas-là, dit Raincy +en goguenardant, elles auroient l'honneur de ma +conversation, qui n'est pas trop désagréable.—Ma +foi! répliqua La Feuillade, pas si agréable aussi que +vous penseriez bien;» et lui dit quelque chose encore +sur ce ton-là, puis finit ainsi: «Mesdames, il faut +vous laisser partir, aussi bien monsieur que voilà ne +se trouveroit peut-être pas trop bien de notre conversation.» +Raincy a été si bon que de s'en plaindre +au maréchal d'Albret, à cause qu'il le connoissoit. +Cela est ridicule, car il semble qu'il ait prétendu qu'on +en fît un accommodement. Le maréchal d'Albret en a +parlé à La Feuillade, qui a répondu «que tout ce +qu'il pouvoit, c'étoit de saluer Raincy quand Raincy +le salueroit.»</p> + +<p>Il sera quelquefois trois heures sans dire un mot, +<span class="pagenum"><a id="Page_362"> 362</a></span> +même en visite. Une fois il fut comme cela chez +M. Conrart, qui dit après: «Il y a des gens qui acquièrent +de la réputation en parlant; celui-ci en croit +acquérir en ne parlant pas.» Il ne parle effectivement +qu'où il s'imagine qu'on l'admirera. Scudéry, +sa sœur, Chapelain et Conrart même l'achevèrent en +louant une élégie, ou plutôt un centon qu'il avoit fait.</p> + +<p>Bordier le père étant mort en 1660, ses enfants et +ses gendres Morain et Gallard, tous deux maîtres des +requêtes, furent assez fous pour mettre des couronnes +à ses armes. Cela fit renouveler cent choses à quoi on +n'auroit peut-être pas pensé.</p> + +<p>Le Raincy emploie tout son temps à s'habiller. Quelquefois +il n'est pas prêt à quatre heures du soir. Il est +mort assez jeune. Le curé de Saint-Gervais, Sachot, +qui le connoissoit et qui étoit son curé, lui alla déclarer +qu'il falloit songer à sa conscience: il n'y vouloit pas +entendre. Cet homme eut l'adresse de le gagner; il lui +parla de sa jeunesse, de ses études, de son esprit et de ses +vers, qu'il mit au-dessus de ceux d'Horace; après il en +fit tout ce qu'il voulut, et lui donna une telle crainte +des jugements de Dieu, que l'autre, pour se mortifier, +fit sa confession à genoux nus sur le carreau. Bordier +l'aîné n'a pas laissé de demeurer à son aise; il a quatre +cent mille livres de bien, et s'est fait président de la +cour des aides: c'est un fort bonhomme. Il a de l'amitié +pour moi parce que mademoiselle Margonne est +ma bonne amie. Il parle d'elle avec respect.</p> + +<h2 class="p4">M. ET MADAME DE BRASSAC.</h2> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_363"> 363</a></span></p> + +<p class="p2">M. de Brassac étoit un gentilhomme de Saintonge, +qui tenoit rang de seigneur. Durant les guerres de la +religion, comme il étoit encore huguenot, il fut gouverneur +de Saint-Jean-d'Angely. Il étoit hargneux, +toujours en colère, et, quoiqu'il eût étudié, il n'avoit +pourtant point pris le beau des sciences et des lettres. +On dit qu'un jour que ceux de la Maison-de-Ville s'assembloient +pour faire un maire, il leur dit: «Allez, +messieurs, allez, et faites un maire qui soit homme +de bien.—Oui, oui, monsieur, répondirent-ils, nous +en ferons un qui ne sera point rousseau.» Or, il +l'étoit en diable.</p> + +<p>Il épousa la sœur du marquis de Montausier, père +de celui d'aujourd'hui, dont il n'a pas eu d'enfants. Ce +M. de Montausier, son beau-frère, avoit une femme +catholique, sœur de Des Roches Bantaut, lieutenant de +roi de Poitou, de la maison de Châteaubriant. M. de +Brassac la fit huguenote, et depuis il changea de religion +avec sa femme, et vouloit persuader à cette dame +de changer encore, ce qu'elle n'a jamais voulu faire. +Le père Joseph prit ce M. de Brassac en amitié, lui fit +avoir l'ambassade de Rome, puis le gouvernement de +Lorraine, et enfin le gouvernement de Saintonge et +d'Angoumois, avec la surintendance de la maison de la +Reine: et quand madame de Brassac fut faite dame +<span class="pagenum"><a id="Page_364"> 364</a></span> +d'honneur, M. de Brassac eut le brevet de ministre +d'État.</p> + +<p>Madame de Brassac étoit une personne fort douce, +modeste, et qui sembloit aller son grand chemin; cependant +elle savoit le latin, qu'elle avoit appris en le +voyant apprendre à ses frères: il est vrai qu'à l'exemple +de son mari, elle n'avoit rien lu de ce qu'il y a de +beau en cette langue, mais s'étoit amusée à la théologie, +et un peu aux mathématiques. On dit qu'elle entendoit +assez bien son Euclide. Elle ne songeoit guère +qu'à rêver et à méditer, et avoit si peu l'esprit à la +cour, qu'elle ne s'étoit corrigée ni de l'accent landore<a name="FNanchor_353" id="FNanchor_353" href="#Footnote_353" class="fnanchor">[353]</a> +ni des mauvais mots de la province. J'ai dit +ailleurs comme madame de Senecey fut chassée. Le +cardinal jeta les yeux sur madame de Brassac; je veux +croire que le père Joseph n'y nuisit pas. Elle dit au cardinal +qu'elle se sentoit plus propre à une vie retirée +qu'à la vie de la cour; qu'il en trouveroit d'autres à +qui cette charge conviendroit mieux; et qu'au reste +elle ne pouvoit lui faire espérer de lui rendre auprès +de la Reine tous les services qu'il pourroit peut-être +prétendre d'elle. Cela n'y fit rien: la voilà dame d'honneur. +Elle s'y comporta si bien qu'elle contenta la Reine +et le cardinal, quoique l'Evangile dit que nul ne peut +servir à deux maîtres. La Reine s'en louoit à tout le +monde: ce n'étoit pas peu pour une personne qui avoit +été mise auprès d'elle de la main de son ennemi. Si +madame de Brassac entra dans cette charge sans beaucoup +de joie, elle en sortit aussi sans grande tristesse. +Le Roi mort, on fit revenir tous les exilés, durant le +<span class="pagenum"><a id="Page_365"> 365</a></span> +règne de peu de jours de M. de Beauvais. Madame de +Senecey fit plus de bruit que toutes les autres ensemble. +Elle avoit été assez adroite pour faire accroire à la Reine +que ç'avoit été pour l'amour d'elle qu'on l'avoit chassée, +et c'étoit pour l'intrigue de La Fayette. On lui destine +la place de madame de Lansac, gouvernante du Roi; +mais elle, qui connoissoit bien à qui elle avoit affaire, +dit qu'elle ne reviendroit point si on ne la rétablissoit +dans sa charge. La Reine disoit: «Mais je suis la plus +satisfaite du monde de madame de Brassac; le moyen +de la chasser? Cependant madame de Senecey ne +veut pas revenir autrement.» Elle se résout donc à +donner congé à madame de Brassac, en lui disant qu'elle +étoit très-contente d'elle, mais que madame de Senecey +le vouloit. Voilà madame de Senecey en la place +de madame de Brassac et de madame de Lansac. Madame +de Brassac se retire avec son mari, qui étoit encore +surintendant de la maison de la Reine. Il mourut +un an ou deux après, et elle ne lui survécut guère.</p> + +<h2 class="p4">ROUSSEL (JACQUES)</h2> + +<p class="p2">Roussel étoit fils d'un honnête bourgeois de Châlons, +qui, par mauvais ménage ou autrement, fut contraint +de faire banqueroute, si bien que M. Ostorne, greffier +de Sédan, prit son fils comme par pitié, et le donna à +M. de Gueribalde, qu'il avoit en pension chez lui avec +beaucoup d'autres, pour aller au collége avec eux, et +<span class="pagenum"><a id="Page_366"> 366</a></span> +leur porter leurs porte-feuilles. Or, comme il arrive +quelquefois que les valets ont autant ou plus d'esprit +que leurs maîtres, il profita plus qu'eux au collége, et +devint si habile, principalement en grec, que feu M. de +Bouillon<a name="FNanchor_354" id="FNanchor_354" href="#Footnote_354" class="fnanchor">[354]</a> lui donna sa bibliothèque à gouverner, +avec deux cents livres de pension. Voilà son premier +établissement. Ensuite M. Ostorne le considéra davantage, +et le fit manger à table avec les pensionnaires; +il leur faisoit répétition, et avoit vingt écus de chacun +par an. Après avoir été quelques années en cet état, il +vint à se débaucher; de sorte qu'il faisoit fort mal son +devoir, et ne revenoit que la nuit. Ensuite il fut fait régent +de la première. Durant ce temps-là il vint des seigneurs +polonois à Sédan, qui le prirent pour les instruire; +et comme on ne touche pas toujours de l'argent +à point nommé quand il vient de si loin, et que peut-être +il leur faisoit faire la débauche, il fut contraint de +s'engager pour eux, et la somme montoit à trois ou +quatre mille francs. Ces messieurs les Polonois, voyant +que leur argent ne venoit point, partirent sans dire +adieu. Roussel, mis en action par les créanciers, qui se +saisirent de sa personne, obtint délai, et s'achemina en +Pologne, où les autres s'étoient déjà rendus. Ils le reçurent +avec toute la civilité imaginable, et ne lui rendirent +pas seulement la somme dont il avoit répondu, +mais lui payèrent largement son voyage pour l'aller et +pour le retour. Cependant Roussel, qui étoit adroit et +entreprenant, ayant rencontré une heureuse conjoncture +pour lui, car il étoit question d'élire un roi, et il +étoit très-versé à faire des harangues, se fit connoître +<span class="pagenum"><a id="Page_367"> 367</a></span> +des principaux palatins du pays; de sorte qu'à son retour +en France il quitta la poussière de l'école, et alla +trouver le cardinal de Richelieu, à La Rochelle, à qui +il dit qu'il avoit pouvoir de faire roi de Pologne qui il +lui plairoit, et lui montra quelques pièces par écrit +pour justifier ce qu'il disoit. Le cardinal, qui le prenoit +pour un fou, et qui ne songeoit pas à se faire roi +de Pologne, le congédia. De sorte que notre homme va +trouver M. de Mantoue, qui toute la vie a eu des desseins +assez chimériques; mais comme il avoit l'empereur +et le roi d'Espagne sur les bras, il ne le voulut pas +écouter. Roussel va à Venise, où il se fait présenter à +M. de Candale. Ruvigny étoit alors à Venise; il avoit +vu Roussel à Sédan. Roussel, qui le reconnut, lui fit +signe. Le galant homme vouloit persuader à M. de Candale +que pour peu d'argent on se feroit céder par le roi +de Suède je ne sais combien d'îles, avec titre de souverain. +M. de Candale, mal avec son père, ne vivoit alors +que de sa pension de Venise et de son régiment de Hollande. +Ruvigny, voyant que Roussel avoit de longues +conférences avec lui, l'avertit de ce qu'il savoit. M. de +Candale, pour se défaire de cet homme, l'adressa au +marquis d'Exideuil<a name="FNanchor_355" id="FNanchor_355" href="#Footnote_355" class="fnanchor">[355]</a>, aîné de Chalais, et qui s'étoit +mis à voyager à cause de la mort de son frère. Ce marquis, +comme vous verrez, avoit et a encore la cervelle +<em>à l'escarpolette</em>. Roussel et lui prirent résolution ensemble +d'aller voir Bethlem Gabor<a name="FNanchor_356" id="FNanchor_356" href="#Footnote_356" class="fnanchor">[356]</a>, qui les reçut fort +<span class="pagenum"><a id="Page_368"> 368</a></span> +bien; et comme au Nord les docteurs sont conseillers +d'État, Roussel lui plut tellement qu'il résolut de l'envoyer +ambassadeur en Moscovie avec le marquis, l'un +pour sa qualité et l'autre pour son savoir. Ils partent +tous deux avec l'ambassadeur de Moscovie, qui s'en retournoit. +Le marquis avoit un si grand train, et lui et +Roussel faisoient si bonne chère, qu'avant que d'arriver +à Constantinople ils eurent mangé une bonne partie +de leur argent: ils prirent cette route parce que +l'ambassadeur de Moscovie y avoit affaire. Roussel, qui +crut que leur nécessité venoit du mauvais ménage des +officiers du marquis, y voulut mettre ordre, et se voulut +charger de la dépense. En effet, il entreprit pour +une certaine somme de les rendre tous à Moscou; mais +il avoit mal pris ses mesures, car l'argent manqua à +mi-chemin, et le marquis fut contraint de prendre tout +ce que ses gentilhommes pouvoient avoir, qui, en colère +de cela, dirent quelques injures à Roussel, mêlées +de quelques coup de poing; ce qui le piqua tellement +qu'il jura de s'en venger, et pratiqua si bien l'ambassadeur +de Moscovie, qui étoit neveu du patriarche, +que le grand-duc envoya le marquis en Sibérie, où il +fut trois ans prisonnier, mais dans une prison si rude, +qu'on ne lui portoit à manger que par une lucarne<a name="FNanchor_357" id="FNanchor_357" href="#Footnote_357" class="fnanchor">[357]</a>. +<span class="pagenum"><a id="Page_369"> 369</a></span> +Enfin, les artifices de Roussel étant reconnus, et le patriarche +mort, on le mit en liberté. Là dedans il apprit +par cœur les quatre premiers livres de <em>l'Énéïde</em>. Il les +pouvoit bien apprendre tous douze, ce me semble. Tous +les potentats de l'Europe, à la prière du roi de France, +écrivirent au grand-duc pour la délivrance du marquis. +Il est de bonne maison: son nom, c'est Talleyrand. +Chalais est une principauté comme Enrichemont et +Marsillac.</p> + +<p>Cependant Roussel entra en crédit auprès du grand-duc; +et, la mort de Bethlem Gabor étant survenue, il +se fait députer vers le roi de Suède, en qualité d'ambassadeur, +pour moyenner quelque ligue contre le roi +de Pologne. En cet emploi, il fait si bien que, sans que +le roi de Suède en sût rien, il fait entendre au grand-duc +que ce prince armera moyennant un million. Le +grand-duc, par avance, envoie quatre cent mille livres +que Roussel touche. La fourbe se découvrit; mais Roussel +met mal le grand-duc avec le roi de Suède, qui le +retient à son service, et l'envoie en ambassade, premièrement +en Hollande, puis à Constantinople, où il est +mort de la peste<a name="FNanchor_358" id="FNanchor_358" href="#Footnote_358" class="fnanchor">[358]</a>.</p> + +<h2 class="p4">LE MARQUIS D'EXIDUEIL<br /> +<span class="medium">ET SA FEMME.</span></h2> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_370"> 370</a></span></p> + +<p class="p2">Au retour de Moscovie, avec Pompadour, M. d'Exideuil +épousa mademoiselle de Pompadour, fille d'une +sœur de la chancelière. Quoique le mari et la femme +fussent fort dissemblables pour le corps, car il étoit fort +<span class="pagenum"><a id="Page_371"> 371</a></span> +laid, et elle fort belle, il n'y a rien pourtant de plus +semblable pour l'esprit, aussi visionnaires l'un que +l'autre: mais comme les fous ne s'accordent guère entre +eux, il y avoit toujours noise en ménage. Elle, étoit +coquette et le mari jaloux. Pour l'obliger à recevoir +grand monde chez elle, et à venir ensuite à la cour, +elle s'avisa d'une invention qui ne pouvoit réussir qu'auprès +du marquis d'Exideuil. Elle lui fit accroire que le +feu Roi étoit devenu amoureux d'elle; qu'il le lui avoit +fait dire par quelqu'un qu'elle lui nomma; mais que, +comme il vouloit toujours se conserver la réputation de +chaste, il vouloit que l'affaire fût secrète. Or, il faut +que vous sachiez que le Roi étoit alors en Lorraine. +«Pour cela, ajouta-t-elle, on a trouvé de certains chevaux +qui, en un jour et une nuit, peuvent venir de +Lorraine à Paris et de Paris en Lorraine; de sorte qu'il +n'est pas difficile, par le moyen de ceux qui sont dans +la confidence, d'empêcher qu'on ne voie le Roi pendant +<span class="pagenum"><a id="Page_372"> 372</a></span> +un jour. Par ce moyen, vous et moi gouvernerons +tout.» Après, elle lui dit qu'on se vouloit servir +d'elle pour négocier en Flandre, et que M. le garde-des-sceaux<a name="FNanchor_359" id="FNanchor_359" href="#Footnote_359" class="fnanchor">[359]</a> +avoit fait faire pour cela de certains carrosses +tirés par de cette sorte de chevaux dont nous venons +de parler. «Je vous veux découvrir» ajouta-t-elle, +la cause de la richesse de messieurs Seguier: elle vient +d'une naine indienne qu'ils ont chez eux. Cette naine +possédoit un grand trésor, et fut prise par les Espagnols; +mais, comme ils revenoient, les vaisseaux furent +séparés par la tempête, et la naine, avec ses richesses, fut +jetée sur une côte de France, où un des Seguier avoit +un château. Il la reçut fort bien, et elle se donna à lui +avec son trésor. Cette naine est prophétesse, et par les +avis qu'elle donne, il est impossible, si on les suit, +qu'on ne fasse une grande fortune: j'aurai communication +avec elle, et je ne doute pas que nous ne supplantions +bientôt le cardinal de Richelieu.»</p> + +<p>Elle aimoit fort les confitures; et, pour en avoir son +soûl, elle fit accroire au marquis que la naine ne vivoit +que de cela; et cependant elle en faisoit des collations +avec ses galants; car le mari, persuadé de tout ce +que sa femme lui avoit dit, promettoit à tous ses voisins +des charges et des emplois, et recevoit toute la +province chez lui, parce qu'elle lui avoit fait entendre +qu'il falloit se faire connoître avant que d'être premier +ministre. Après, ils viennent à Paris; la cour sembloit +bien plus plaisante à la dame que le Limousin. Elle +n'en vouloit point partir: cela les brouilla si bien, +qu'il s'en alla seul dans la province; elle coquette ici +<span class="pagenum"><a id="Page_373"> 373</a></span> +tout à son aise. Esprit, l'académicien, qui étoit alors +à M. le chancelier, étant familier chez elle, se mit à +lui en conter. Il l'aima quelque temps sans découvrir +sa folie. Elle étoit belle et avoit de l'esprit. Un jour +qu'il ne s'étoit pas trouvé quelque part: «Si vous +pensiez, lui dit-elle, me faire encore de ces tours-là, +je m'en irois à Meaux.» Cela lui sembla si extravagant +qu'il lui répondit: «Et moi, j'irois à Pontoise.» +Ensuite, elle lui conta mille visions. Il dit +que de sa vie il n'a été si surpris. Elle l'envoya un jour +quérir. Il la trouva sur un lit, les bras pendants, pâle, +défigurée, un chien expirant à ses pieds, une écuelle +pleine de brouet noir. «Hé bien! lui dit-elle d'une +voix dolente, vous voyez,» et se mit à lui conter, +avec un million de circonstances bizarres, combien de +fois depuis cinq ans elle avoit pensé être empoisonnée +par son mari. Après elle se jette dans un couvent: le +chancelier prend l'affirmative pour elle. Le mari, qui +étoit absent et amoureux d'elle, étoit pourtant bien +embarrassé d'avoir un chancelier de France sur les +bras. Au bout de quinze jours cette fantaisie passe à +cette folle; elle écrit à son mari qu'elle le vouloit aller +trouver, et qu'il vînt au-devant d'elle. Il y vint: les voilà +les mieux du monde ensemble. Elle ne vouloit que faire +parler et avoir des aventures. L'aventure du poison +lui avoit semblé belle. On a dit aussi que c'étoit pour +entendre les plaintes de ses amants qu'elle avoit fait +cette extravagance, et qu'elle s'étoit mise ensuite dans +un couvent. Enfin, tout de bon, elle mourut de maladie +au bout de quelques années, et employa les derniers +moments de sa vie à conter à son mari combien +elle avoit eu de galants, qui ils étoient, et jusqu'à quel +<span class="pagenum"><a id="Page_374"> 374</a></span> +point elle les avoit aimés; car on ne dit point qu'elle +ait conclu avec pas un. Son mari mourut quelque +temps après. Ils ont laissé deux garçons.</p> + +<p>Pompadour, le père de cette extravagante, étoit un +bon gros homme, lieutenant de roi de Limousin, qui +ne se tourmentait guère de ce que faisoit sa femme<a name="FNanchor_360" id="FNanchor_360" href="#Footnote_360" class="fnanchor">[360]</a>: +il lui laissoit gouverner sa maison, qu'elle a rétablie, et +son corps aussi, comme il lui plaisoit. Tous les matins, +tandis que monsieur ronfloit de son côté, elle donnoit, +étant encore au lit, audience à tout le monde. On dit +qu'un jour quelqu'un de ses gens, revenant de la ville +la plus proche, apporta bonne provision de sangles, +quoiqu'il n'eût eu ordre d'apporter que des étrivières. +Elle se mit à crier. «Hé bien! hé bien! lui +dit un gentilhomme de son mari, ne vous fâchez pas; +vous n'aurez que les étrivières.» Elle se divertissoit +avec les suivants de son mari, et il avoit de la peine à +en garder, car elle n'étoit point jolie, et peut-être ne +payoit-elle pas bien. Un jour elle ne vouloit pas qu'un +d'eux allât à la chasse avec son mari: «Hé! mordieu, +madame, dit le bonhomme, je vous le laisse tous les +jours; que je l'aie au moins cette après-dînée.» Sa +famille mit un jour en délibération si on jetteroit par +les fenêtres un certain Prieuzac<a name="FNanchor_361" id="FNanchor_361" href="#Footnote_361" class="fnanchor">[361]</a> de Bordeaux, qui +vivoit fort scandaleusement avec madame. Il fut d'avis +qu'on ne lui fît point de mal.</p> + +<h2 class="p4">M. SERVIEN<a name="FNanchor_362" id="FNanchor_362" href="#Footnote_362" class="fnanchor">[362]</a>.</h2> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_375"> 375</a></span></p> + +<p class="p2">Son père étoit procureur général des Etats de Dauphiné; +sa mère étoit demoiselle. Il fut procureur +général à Grenoble, puis maître des requêtes. Il a +eu un frère chevalier de Malte. Il avoit un parent +bien proche qui étoit homme d'affaires. Le comte de +Saint-Aignan épousa la fille de cet homme<a name="FNanchor_363" id="FNanchor_363" href="#Footnote_363" class="fnanchor">[363]</a>.</p> + +<p>Il aima mieux être sous-secrétaire d'Etat que chef +d'un corps qui le haïroit<a name="FNanchor_364" id="FNanchor_364" href="#Footnote_364" class="fnanchor">[364]</a>. Chavigny, à qui le cardinal +avoit reproché qu'il ne s'attachoit pas comme +Servien à son emploi, ne cherchoit que l'occasion de +le débusquer. Voici comme elle se présenta: Servien +badinoit avec une chanteuse nommée mademoiselle +Vincent, et avoit une chambre chez elle, où il travailloit +à ses affaires quand il avoit travaillé à autre chose. +Le prétexte étoit qu'elle avoit un mari que Servien disoit +<span class="pagenum"><a id="Page_376"> 376</a></span> +être de ses amis. Bois-Robert l'ayant prié de je ne sais +quoi qu'il ne fit pas, s'en plaignit, et dit étourdiment +que, s'il en eût prié mademoiselle Vincent, cela eût été +fait aussitôt. Servien, piqué de cela, dit à Bois-Robert, +dans la salle des gardes du cardinal: «Ecoutez, monsieur +de Bois-Robert, on vous appelle <em>le Bois</em>; mais on +vous en fera tâter.» Bois-Robert lui répondit: «Votre +maître et le mien le saura.» Servien va pour dîner +à la table ronde à laquelle le cardinal ne mangeoit +point. Bois-Robert entre; le cardinal lui dit: «Qu'avez-vous, +le Bois? vous êtes bien triste.—Monseigneur, +ne m'appelez plus ainsi; ce nom vient d'être +profané: on me menace.» Saint-Georges, capitaine +des gardes du cardinal, ami de Servien, court pour +l'avertir. Servien se dépêcha de dîner; mais il arriva +trop tard, car le cardinal sut tout. Il dit à Bois-Robert: +«Avez-vous des témoins?—Tous vos domestiques; mais +ils ne voudront rien dire: il y a encore Chalusset, +lieutenant du château de Nantes.» Bois-Robert va +à Chalusset, et le gagne par l'espérance que M. de Bullion, +ennemi de Servien, lui feroit du bien. En effet, +Chalusset eut deux mille écus pour cela, et Bois-Robert +autant. Bullion lui dit: «Allez, vous êtes mon fait; +il me faut un homme comme vous auprès de M. le +cardinal. Venez me voir.» Mais Bois-Robert ne put +se tenir de faire des contes de lui. Voici ce qu'il dit à +Ruel dans le parc: Bullion eut envie de faire ses affaires; +il alla dans le bois, et, appuyé sur Nazin, son +courrier, et Coquet, son maquereau, il se déchargeoit +de son paquet. Bois-Robert alla dire au cardinal que +des provinciaux, voyant je ne sais quoi de blanc à travers +les feuilles, faisoient de grandes révérences, prenant le c.. +<span class="pagenum"><a id="Page_377"> 377</a></span> +de M. de Bullion pour un visage. Une autre +fois, comme le cardinal vouloit faire jouer du clavecin, +Bois-Robert dit: «M. de Bullion a pissé dedans.» +Il pissoit partout. Ce fut là le prétexte de l'éloignement +de Servien, à qui le cardinal envoya pourtant +offrir ses mules pour porter son bagage. Il le remercia, +et dit qu'il en avoit. On le relégua à Angers, où il a +été jusqu'à la mort du feu Roi. Là, il chassoit et coquetoit.</p> + +<p>Bois-Robert fait un conte à propos de Servien. Le +cardinal avoit un brutal de valet-de-chambre nommé +Des Noyers. Un jour ce garçon se mit à tournoyer autour +de M. Servien: «Qu'y a-t-il? qu'as-tu?—Peste de +vous! j'ai perdu ma gageure: j'avois gagé que vous +étiez borgne de l'œil gauche, et c'est de l'œil droit.» +Ce même, au premier de l'an, leur demanda si Jésus-Christ, +quand il naquit, était catholique. On lui rit au +nez. «Je veux dire chrétien,» dit-il. On rit encore +plus fort. «Pourquoi tant rire? Quelle fête est-il aujourd'hui?—La +Circoncision.—Hé bien! ne falloit-il +pas qu'il fût Juif?»</p> + +<p>Le cardinal demanda un jour à Bautru: «Que fait +M. Servien à Angers?—Il <em>bigotte</em>.» C'est qu'il étoit +amoureux d'une madame Bigot. C'étoit une belle +femme mariée à un M. Bigot, dont le père avoit été +procureur général du grand conseil, mais qui s'étoit +incommodé pour s'être fait huguenot; et le fils étoit +un ridicule qui, déjà âgé, avoit épousé une belle fille +qui n'avoit rien. Gueux, il subsistoit par un contrôle +général des traites d'Anjou que lui avoit donné Rambouillet, +son beau-frère, qui alors avoit les cinq grosses +fermes. Or, cet homme avoit eu un emploi auparavant à +<span class="pagenum"><a id="Page_378"> 378</a></span> +Reims. Sa sœur, madame Rambouillet, dit: «Il ne +fera point sa commission; mais il deviendra amoureux +de la fille d'un tel, qui a aussi un emploi là.» +Il ne manque pas. Il avoit mis des portraits de cette +fille dans l'hôtellerie où il couchoit à Nanteuil, afin de +la voir en allant et en revenant. Une fois il vint ici, +et ne baisa ni sa sœur, ni sa nièce en arrivant. On sut +depuis qu'il avoit juré à sa maîtresse de ne baiser pas +une femme en son voyage. Le voilà marié. Le soir de +ses noces, car il aimoit la mascarade, il dansa un +ballet, composé de son beau-père, de sa belle-mère, +de sa mariée et de lui. Les médisants d'Angers disoient: +«M. Bigot est en faveur: il couche avec la maîtresse +de M. Servien.» C'étoit un <em>becco cornuto</em>, et qui +même n'avoit pas l'esprit de s'empêcher de faire connoître +qu'il le savoit. Il y avoit presse à qui auroit Servien +pour galant. Ménage, qui étoit alors à Angers, +disoit à toutes ces femelles: «Pourquoi vous tourmentez-vous +tant? il vous voit toutes de même œil.» +Tout borgne qu'il est, il ne laissoit pas d'aller à la +chasse; mais, dès qu'il craignoit quelque branche, il +mettoit la main devant son bon œil; et quelquefois on +le trouvoit à dix pas de son cheval, car, ne voyant +goutte, la première chose le jetoit à bas. Servien s'éprit +aussi d'une fille d'Angers, qu'on appeloit mademoiselle +Avril. L'abbé Servien eut peur qu'il ne l'épousât, +et il pria madame Bigot de lui en parler. Elle, +qui n'est point sotte, lui voulut ôter cette fantaisie, et +lui dit qu'elle n'en feroit rien. Quelques jours après, +l'abbé revient et la presse encore; «car, disoit-il, je +le sais de bonne part.—Hé bien! lui dit-elle, monsieur +l'abbé, je le lui dirai; mais je lui dirai que +<span class="pagenum"><a id="Page_379"> 379</a></span> +c'est vous qui me l'avez fait dire.» En effet, un soir +qu'une dame de la campagne avoit assemblée pour +faire voir toutes les beautés de la ville à Jarzé, qui y +étoit venu depuis deux jours, et que Jarzé faisoit le +dédaigneux: «Mon Dieu! l'impertinent homme! dit +madame Bigot; s'il se vient mettre auprès de moi, +je m'en irai ailleurs.—Je vous en empêcherai bien, +répondit Servien en riant, car je ne bougerai d'auprès +de vous.» En causant, il lui dit qu'il n'aimoit +rien tant que les violons, et qu'étant procureur général +à Grenoble, il quittoit tous ses procès pour écouter s'il y +avoit le moindre rebec<a name="FNanchor_365" id="FNanchor_365" href="#Footnote_365" class="fnanchor">[365]</a> dans la rue. «A propos, lui dit-elle, +on dit que vous nous les ferez entendre bientôt +les violons; mais la salle de mademoiselle Avril est +un peu bien petite; il faudra que sa grand'mère vous +prête la sienne.» Il prit tout cela en raillant. Pourtant, +sur la fin, ils s'en expliquèrent tout au long. +L'abbé cependant ne put s'ôter cela de l'esprit, et il +fit tant qu'il le maria avec la veuve d'un comte de +d'Onzain de Vibraye<a name="FNanchor_366" id="FNanchor_366" href="#Footnote_366" class="fnanchor">[366]</a> qui avoit été tué à Arras. Il +eut de la peine à s'y résoudre, car il n'étoit pas trop +épouseur. La Bigot, qui en enrageoit, lui faisoit la +guerre de ce qu'il épousoit la fille de M. de La Grise<a name="FNanchor_367" id="FNanchor_367" href="#Footnote_367" class="fnanchor">[367]</a>: +<span class="pagenum"><a id="Page_380"> 380</a></span> +c'étoit une médisance de province. Une baronne de +La Roche-des-Aubiers, mère de cette jeune veuve, +avoit été mariée fort long-temps sans avoir d'enfants. +Enfin, un gentilhomme, nommé La Grise, se rendit +familier dans la maison, et y gouvernoit tout. Incontinent +madame devint grosse de madame Servien. +Le mari meurt peu après; La Grise épouse la veuve.</p> + +<p>Le maréchal de Brézé disoit à La Grise: «Etre +cocu, ce n'est pas grande merveille; mais il n'arrive +guère qu'on le soit de la façon comme toi.» On dit +aussi que madame d'Onzain aimoit Sévigny, dont nous +parlerons ailleurs; en sorte que la mère passoit bien +des articles fâcheux que Servien proposoit exprès, +parce qu'il n'y alloit pas de bon cœur, et que la belle +accoucha au bout de sept mois. On disoit qu'elle étoit +pressée de se marier. Au commencement elle le trouvoit +vieux; enfin, elle fut ravie de l'avoir.</p> + +<p>Son retour et ses emplois aux pays étrangers, avec +ses querelles avec M. d'Avaux et sa surintendance, se +trouveront dans les Mémoires que la régence nous fournira.</p> + +<p>Cette madame Bigot revint à Paris faute d'emploi +pour son mari. Ici, Lyonne, qui avoit les mémoires de +son oncle Servien, se mit à lui en conter. Il avoit une +chambre chez elle, comme l'autre chez mademoiselle +Vincent; cela ne dura que deux ans, car on le maria. +Depuis, son mari et elle, qui n'étoit plus jeune, ont bien +eu de la peine à subsister, et Servien, tout surintendant +qu'il est, n'en a aucun soin. Une fois pourtant il lui fit +donner je ne sais quelle commission à l'année navale. +Un jour, dînant chez M. de Vendôme, ce sot homme +s'avisa de dire qu'il y avoit bien de l'avantage à avoir +<span class="pagenum"><a id="Page_381"> 381</a></span> +une femme bien faite; que les affaires s'en faisoient bien +plus vite; que la sienne n'avoit qu'à aller chez M. Servien, +et qu'aussitôt elle étoit expédiée. «Voire, dit +M. de Vendôme, nous sommes du même âge lui et +moi; cela ne va pas si vite. On n'est plus si preste.» +Elle a un fils qui est bien fait.</p> + +<h2 class="p4">M. D'AVAUX<a name="FNanchor_368" id="FNanchor_368" href="#Footnote_368" class="fnanchor">[368]</a>.</h2> + +<p class="p2">M. d'Avaux étoit frère du président de Mesme. Nous +avons dit, dans l'historiette de Voiture, qu'il aimoit les +femmes, et qu'il n'étoit pas mal fait. Il en conta ici à +la fille d'un conseiller au Châtelet, nommé M. d'Amours. +C'étoit une belle fille, et qui avoit deux beaux noms, +car elle s'appeloit <em>Aurore d'Amours</em>. On croit qu'il a +eu assez de privautés avec elle; et comme il ne voulut +pas l'épouser, elle se fit religieuse. M. d'Avaux avoit +déjà été ambassadeur à Venise, et avoit fait la paix du +Nord, quand cette belle se mit dans un couvent. Dans +le Septentrion, il passoit pour un fort grand personnage +et pour un homme de bien. Le mari de la comtesse +Éléonore, fille du roi de Danemark<a name="FNanchor_369" id="FNanchor_369" href="#Footnote_369" class="fnanchor">[369]</a>, que nous +avons vu ici avec sa femme, disoit que M. d'Avaux les +<span class="pagenum"><a id="Page_382"> 382</a></span> +avoit pensé faire devenir fous en Danemark, tant il +faisoit le roi, et qu'une fois il lui dit en riant: «Bien, +monsieur, voilà qui est bien: faisons bien la comédie.»</p> + +<p>M. d'Avaux étoit l'homme de la robe qui avoit le +plus de bel esprit, et qui écrivoit le mieux en françois. +On croit que le cardinal de Richelieu ne l'aimoit point +quoiqu'il l'employât. Le feu Roi mort, cet homme, avec +cette réputation, avoit droit de prétendre quelque chose. +On lui donne une abbaye de dix-huit mille livres de +rente: il la reçoit pour un de ses neveux, fils de son +cadet M. d'Irval, ne voulant pas apparemment tenir +cela pour une récompense, et aussi ne voulant pas que +ce bénéfice fût perdu pour sa famille<a name="FNanchor_370" id="FNanchor_370" href="#Footnote_370" class="fnanchor">[370]</a>. La Reine, ou +plutôt M. de Beauvais, le fait surintendant des finances +avec M. Le Bailleul. Le cardinal Mazarin ne pouvoit +alors empêcher qu'on ne l'élevât; mais après il lui fit +donner l'emploi de Munster pour l'éloigner. Servien, +qui devoit aller ambassadeur à Rome, fut proposé par +Lyonne en la place de Chavigny pour être son collègue. +Ils ne furent pas long-temps ensemble sans se quereller. +Dès Charleville, Servien eut un courrier particulier; +cela donna de la jalousie à l'autre. D'un autre +côté, d'Avaux avoit un grand équipage, car, avec les +appointements de surintendant et les quinze cents écus +qu'ils touchoient par mois de la cour, comme plénipotentiaire, +il avoit cinquante mille écus à manger. Servien +le pria de considérer qu'il n'avoit pas tant à dépenser, +<span class="pagenum"><a id="Page_383"> 383</a></span> +et qu'il lui feroit plaisir de se régler, afin qu'il +n'y eût point tant de différence. D'Avaux répondit que +chacun faisoit de son bien ce qu'il vouloit.</p> + +<p>D'ailleurs, on dit qu'il y avoit eu un peu de galanterie, +et qu'il en avoit conté à madame Servien, qui +eût été quasi la petite-fille de son mari, et qui étoit jolie +et coquette. Il y a un recueil imprimé des lettres, ou +plutôt des factums que lui et Servien ont écrits l'un +contre l'autre. Enfin, M. de Longueville les accommoda, +ou du moins fit en sorte qu'il n'y eut plus de +scandale.</p> + +<p>En 1647, que se fit la rupture de la paix générale, la +cour ne fut pas trop satisfaite de lui, et le cardinal dit +au président de Mesme qu'il savoit bien que d'Avaux +ne l'aimoit pas. Il avoit Lyonne pour ennemi. Il étoit +surintendant des finances; M. d'Émery ne vouloit +point un tel collègue, et d'ailleurs on avoit quelque +soupçon qu'il ne pensât au chapeau, car il faisoit furieusement +le catholique: il avoit dit que la religion +catholique étoit ruinée en Allemagne si on faisoit ce +que les Protestants demandoient. Il dit, plaignant le +duc de Bavière, que c'étoit le prince le plus catholique +de l'Europe. Il porta les intérêts des ennemis de la +Landgrave de Hesse, et, allant en Hollande pour empêcher +la paix avec l'Espagne, il demanda la liberté de +conscience. On a cru qu'il faisoit cela pour porter les +Catholiques d'Allemagne à demander pour lui un chapeau +de cardinal. L'année d'après il eut ordre de la +cour de revenir à Paris, dans sa maison; de ne se point +mêler de sa charge de surintendant des finances, et de +ne voir le Roi ni la Reine. Il vint à Roissy chez son frère +aîné, entre Paris et Senlis. Depuis, il se démit volontairement +<span class="pagenum"><a id="Page_384"> 384</a></span> +de sa surintendance, lorsqu'il avoit comme +refait sa paix, et que d'Émery étoit mort.</p> + +<p>Dès ce temps-là la dévotion l'avoit pris. Un jour, +Ogier, le prédicateur<a name="FNanchor_371" id="FNanchor_371" href="#Footnote_371" class="fnanchor">[371]</a>, à qui il avoit donné deux +mille livres de rente sur cette abbaye de son neveu, +ayant pressenti que M. d'Avaux méditoit sa retraite, +lui dit, comme ils étoient dans cette belle maison qu'il +a fait bâtir rue Sainte-Avoie<a name="FNanchor_372" id="FNanchor_372" href="#Footnote_372" class="fnanchor">[372]</a>: «Voici qui est magnifique; +mais ce n'est rien en comparaison de cette +maison céleste, etc.» L'autre s'ouvrit à lui. Il avoit +résolu de se retirer dans une espèce de désert en Bretagne, +d'y bâtir quelque couvent, ou même d'instituer +quelque nouvel ordre; car ne croyez pas que cet homme +manquât de vanité, il en avoit: témoin cette maison +dont nous venons de parler. Elle revient à huit cent +mille livres; cependant elle est petite, et il n'y a pas +un appartement complet: la place seule lui tenoit lieu +de deux cent cinquante mille livres. Dans leur partage, +il y avoit des maisons qu'on louoit fort bien; ailleurs, +pour la somme qu'il y a employée, il eût fait un beau +bâtiment; mais il vouloit bâtir <em>in fundo avito</em>, car les +de Mesme se piquent furieusement de noblesse, quoique +leur bisaïeul ne fut qu'un docteur en droit à Toulouse; +mais ils disent que c'étoit un gentilhomme qui +montroit le droit pour son plaisir, et qu'ils font venir +<span class="pagenum"><a id="Page_385"> 385</a></span> +d'un consul Memmius; au moins se sont-ils laissé cajoler +de ce grotesque<a name="FNanchor_373" id="FNanchor_373" href="#Footnote_373" class="fnanchor">[373]</a>.</p> + +<p>Il avoit la tête un peu bien petite pour avoir beaucoup +de cervelle, et il me souvient qu'il mena étourdiment +le cardinal Mazarin à l'oraison funèbre du feu +Roi que fit Ogier, où il y avoit bien des choses contre +le cardinal de Richelieu. La mort ne lui permit pas de +faire cette retraite. Il mourut de fièvre; en 1650, à +l'âge de cinquante-cinq ans ou environ. Son frère de +Mesme mit dans les billets d'enterrement: <em>haut et puissant +seigneur et commandeur des ordres du Roi</em><a name="FNanchor_374" id="FNanchor_374" href="#Footnote_374" class="fnanchor">[374]</a>. Il +faut être évêque, archevêque ou cardinal pour cela. Il +avoit été officier (<em>de l'ordre</em>) et s'étoit conservé le cordon; +il étoit charitable. Durant qu'on bâtissoit sa maison, +il faisoit payer les journées et panser à ses dépens +les ouvriers qui se blessoient. Il ne fit point de testament; +peut-être ne croyoit-il pas mourir si tôt? On dit +qu'il avoit dessein de faire le fils aîné de M. d'Irval, +aujourd'hui d'Avaux, son héritier. Il avoit prié Frotté, +cet homme qui fut si fidèle au maréchal de Marillac, +son maître, de l'avertir de donner sa vaisselle d'argent +aux pauvres. Frotté l'oublia. Sa femme s'en ressouvint +et l'écrivit à M. de Mesme. Pepin, son intendant, lui +en parla. Il dit: «On trouvera un écrit pour cela +dans mon cabinet.» Mais pour moi, je doute que +le président de Mesme en ait rien fait, car il donna +si peu aux valets, dont il y en avoit tel qui avoit servi +<span class="pagenum"><a id="Page_386"> 386</a></span> +vingt ans M. d'Avaux, que c'étoit une chose honteuse<a name="FNanchor_375" id="FNanchor_375" href="#Footnote_375" class="fnanchor">[375]</a>.</p> + +<p>D'Avaux oublia cruellement le pauvre Ogier <em>le Danois</em><a name="FNanchor_376" id="FNanchor_376" href="#Footnote_376" class="fnanchor">[376]</a>, +qui n'a jamais rien eu de lui après l'avoir servi +dans tout le Septentrion, et y avoir ruiné sa santé. Mais +il défendit de demander compte à Pepin, son intendant, +«car, dit-il, je ne crois pas qu'il me doive rien,» et il +lui laissa la maison où il loge. On consulta si on devoit +faire une oraison funèbre. Ogier dit que comme on ne +pouvoit s'empêcher de parler du grand effort qu'il fit +à Munster pour faire signer la paix, cela hoqueroit la +cour. Cet Ogier a fait son éloge au-devant des sermons +qu'il a donnés au public.</p> + +<p>Le président de Mesme traitoit si fort ses frères de +haut en bas, qu'il ne daignoit quasi leur ôter le chapeau. +Il ne se levoit pas et disoit: «Donnez un siége à +mon frère.» Ce n'étoit point par familiarité, c'étoit +par orgueil<a name="FNanchor_377" id="FNanchor_377" href="#Footnote_377" class="fnanchor">[377]</a>. Il avoit aimé les femmes, et il disoit, +quand il en avoit payé quelqu'une, car je crois qu'il n'en +avoit guère autrement, qu'il lui étoit permis de demander: +«Il m'en a tant coûté; trouvez-vous que ce soit +trop cher?» Comme on dit: «Cette étoffe me coûte +tant, ai-je été trompé?» Il mourut un mois après +<span class="pagenum"><a id="Page_387"> 387</a></span> +son frère d'Avaux. Il laissa sa charge de président au +mortier à son neveu d'Avaux, à condition qu'il épouseroit +une de ses filles; il en a deux. La charge lui sera +comptée pour quatre cent mille livres, et pour rien +si sa fille ne le veut pas épouser. C'est pour conserver +la charge dans sa famille, et M. d'Irval doit exercer la +charge jusqu'à ce que son fils soit en âge. Ce fils est reçu +en survivance, et je pense qu'il la laissera exercer à son +père tant qu'il voudra. On l'appelle <em>le président de +Mesme</em>; il y a un dicton au Palais: <em>De Mesme toujours +de Mesme</em>. Quand il parloit d'un conseiller qu'il +estimoit: «C'est, disoit-il, un grand sénateur.» Il +railloit M. d'Irval, son cadet, comme un écolier, et +M. d'Avaux comme un avocat. Il avoit cent mille +livres de rente en fonds de terre. La confiscation de +Bussy, frère de sa première femme, tué par Bouteville, +lui a valu quarante mille livres de rente. La +veuve, qui est de Fossé, et qui a inclination pour l'épée, +a donné sa fille en <em>catimini</em> à La Vivonne, fils de +Mortemart.</p> + +<h2 class="p4">BAZINIÈRE,<br /> +<span class="medium">SES DEUX FILS ET SES DEUX FILLES.</span></h2> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_388"> 388</a></span></p> + +<p class="p2">Feu La Bazinière, trésorier de l'épargne, se nommoit +Massé Bertrand; il étoit fils d'un paysan d'Anjou, +et, à son avénement à Paris, il fut laquais chez le président +Gayan<a name="FNanchor_378" id="FNanchor_378" href="#Footnote_378" class="fnanchor">[378]</a>: c'étoit même un fort sot garçon; +mais il falloit qu'il fût né aux finances. Après il fut +clerc chez un procureur, ensuite commis, et insensiblement +il parvint à être trésorier de l'épargne. Cela +ne seroit que louable s'il en eût bien usé; mais c'étoit +le plus rustre et le plus avare de tous les hommes. +Une fois, comme il parloit d'affaires à un homme, il +le quitte sans dire gare, et s'en va gourmer un garçon +couvreur, en lui disant: «Tu as tes poches toutes +pleines de mon plomb.» Il se trouva que c'étoit +une bribe de pain que ce pauvre diable avoit dans sa +poche. On disoit que c'étoit l'homme de France le +mieux servi, et qu'il ne changeoit jamais de valets; +c'est qu'il ne les payoit point, et qu'ils y demeuraient +en attendant que l'humeur libérale prît à leur maître. +Son portier fut contraint, pour être payé, de lui proposer +de faire faire une boutique d'une porte cochère +inutile qu'il avoit chez lui, et la fit louer à un frère +vitrier qu'il avoit; ainsi il recevoit les loyers au lieu +de ses gages.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_389"> 389</a></span></p> + +<p>Sa femme, qui vit encore, n'est pas plus magnifique. +Quand il fait vilain temps les vendredis, elle fait +enchérir son beurre de Clichy-la-Garenne d'un sou +par livre, en disant: «Il n'en sera guère venu aujourd'hui +au marché.» Il en eut deux fils et deux filles: +ses fils n'étoient pas mal faits. L'aîné, qui est aujourd'hui +trésorier de l'épargne, étoit assez agréable, et +peut-être, s'il eût été bien élevé, en eût-on fait quelque +chose; mais le père, qui est mort riche de quatre +millions, ne voulut jamais faire la dépense d'un gouverneur, +ni envoyer voyager ce jeune garçon; au contraire, +regardant à ce qui lui coûteroit le moins et se +trouvant en année durant le siége d'Arras, il envoya +son fils à Amiens, avec titre de commis de l'épargne, +mais qui avoit un homme sous lui qui faisoit tout. Ce +jeune fou se fit faire des armes qu'il porta à la cour, +et rompit tant de fois la tête à M. de Noyers de le +faire mettre dans l'escadron de M. le Grand, quand +on mena le convoi dans les lignes, qu'il y fit mettre, +et le lui recommanda. On n'étoit pas à mi-chemin, et +le grand-maître, qui venoit au-devant du convoi, n'avoit +point encore paru, quand il prit une si grande +épouvante à cet écolier déguisé, que sans avoir vu ni +ennemis ni autres gens que ceux avec qui il étoit, il +passa sur le corps à toute l'armée, et galopa jusqu'à +Amiens, où il s'alla cacher dans un grenier au foin, +et après dit que son cheval l'avoit emporté. Sur cela +on fit un vaudeville que voici:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div class="line">Je suis Bazinière farouche<a name="FNanchor_379" id="FNanchor_379" href="#Footnote_379" class="fnanchor">[379]</a>,</div> +<div class="line">Qui ne puis par monts ni par vaux</div> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_390"> 390</a></span></div> +<div class="line">Retenir mes vites chevaux,</div> +<div class="line">Tant ils sont forts en bouche.</div> +<div class="line">Je règne<a name="FNanchor_380" id="FNanchor_380" href="#Footnote_380" class="fnanchor">[380]</a> caché dans du foin;</div> +<div class="line">Mais au convoi je n'y vais point.</div> +</div></div></div> + +<p>Le cardinal, pour se divertir, fit pour cela la déclaration +que voici:</p> + +<p>«A tous ceux, etc.—Avons déclaré et déclarons +le cheval du sieur de La Bazinière atteint et convaincu +du crime de fort-en-bouche, etc.; et, quant +audit sieur de La Bazinière, nous le remettons et rétablissons +en sa pristine fame et renommée, et lui +permettons d'aspirer aux charges et dignités auxquelles +la grandeur de son courage et sa naissance +le peuvent faire prétendre. Fait à Amiens, etc.» +Bazinière devint malade de la peur qu'il avoit eue, et +on le ramena dans un brancard à Paris. Le jeune Guenaut, +médecin, qui le conduisoit, rencontra de jeunes +gens qui alloient à la cour; il leur dit qu'il accompagnoit +un blessé. «Et qui?—Bazinière.» Ils se mirent +à rire. L'hiver suivant, un frère de madame de Champré +l'ayant raillé, Bazinière l'attendit au passage et le +fit attaquer par quatre hommes de chez son père, et +lui cependant se tenoit les bras croisés. Mes frères et +moi, car c'étoit auprès du logis, allâmes au secours de +ce garçon qui, à la foire, donna après sur les oreilles +à Bazinière. Le lendemain de cet assassinat une dame +du quartier, chez qui il alla, lui dit en riant: «Vraiment, +<span class="pagenum"><a id="Page_391"> 391</a></span> +monsieur, je ne vous conçois point, vous qui +avez tant de sujet d'aimer la vie, vous exposer sans +cesse comme cela.» Bazinière, le printemps venu, +fit un voyage au Maine, où il devint amoureux de +madame de Pezé, fille de madame de Lansac et sœur +de madame de Toussy. Cette dame n'étoit plus jeune, +et vivoit dans un abandonnement effroyable. Il demeura +quelque temps avec elle; mais à la fin il lui +arriva une aventure qui le fit revenir à Paris. Le maître-d'hôtel, +qui, peut-être, servoit aussi d'autre chose à +la dame, las de ce petit bourgeois qui faisoit fort l'entendu, +un soir se mit en embuscade en un endroit où +il falloit qu'il passât pour aller coucher avec madame, +il étoit minuit; il n'y avoit point de lumière; de sorte +que ce galant homme, faisant semblant que c'étoit un +laquais, et lui disant: «Petit fripon, que ne vous +allez vous coucher, au lieu de faire ici du bruit à +madame?» donna maint horion à notre badaud de +Paris. Durant cette amourette, le père fut assez impertinent +pour se plaindre que madame de Pezé débauchoit +son fils; notez qu'elle étoit parente du cardinal de +Richelieu. Enfin le bonhomme mourut.</p> + +<p>En ce temps la Chémerault, après la mort du cardinal, +étoit revenue à Paris. On l'appeloit, comme j'ai dit +ailleurs, <em>la Belle Gueuse</em>, et on disoit qu'elle n'avoit +pour tout bien qu'un âne de Mirebalais<a name="FNanchor_381" id="FNanchor_381" href="#Footnote_381" class="fnanchor">[381]</a>. Elle avoit +fait représenter à la Reine qu'elle ne pouvoit faire fortune +que par sa beauté, et que ces occasions se rencontreroient +<span class="pagenum"><a id="Page_392"> 392</a></span> +bien plutôt à Paris qu'à la province. La Reine +y consentit donc; mais elle ne voulut point que cette +fille, qui avoit été un temps l'espionne du cardinal, et +qui après s'étoit mise du parti de M. le Grand, allât +au Louvre. Benserade la fut voir. Elle lui conta sa misère. +Il lui dit en riant: «Il faut que je vous amène un +épouseur.» Quelques jours après il y mena Bazinière. +A quelque temps de là la belle lui dit: «Vous avez +peut-être dit plus vrai que vous ne pensez; je pense +que Bazinière m'épousera.» Bazinière effectivement +en étoit épris; mais comme il vouloit par ce mariage +avoir entrée à la cour, il souhaitoit qu'auparavant sa +maîtresse fît sa paix avec la Reine. Les parents de la +fille firent si bien que la Reine lui permit de se trouver +au cercle, mais non pas de lui faire la révérence. Après +cela Bazinière l'épousa sans le consentement de sa mère, +qui fit terriblement la méchante. La belle-fille, qui étoit +adroite et fourbe, se vêtit simplement et se tint chez elle, +faisant la mélancolique. Elle envoya un jour la nourrice +de son mari trouver madame de La Bazinière. Cette +nourrice, bien instruite, ne joua pas mal son personnage; +elle applaudit d'abord à cette mère irritée, puis insensiblement +elle lui dit: «Madame, si vous saviez en quel +état est cette jeune femme, vous ne seriez peut-être +pas si en colère contre elle; elle n'a point de joie +d'être si avantageusement mariée, puisqu'elle n'est +point aux bonnes grâces d'une personne qu'elle estime +tant; elle est quasi comme si elle portoit le deuil, +et quand on lui dit que ce n'est pas l'habit d'une +nouvelle mariée, elle répond que cet habit convient +à la tristesse qu'elle a dans l'âme. Au reste, madame, +c'est bien la plus belle amitié que celle qui est entre +<span class="pagenum"><a id="Page_393"> 393</a></span> +eux que vous sauriez vous imaginer, et je ne m'en +étonne point; car c'est bien la plus belle créature +qu'on puisse voir de deux yeux.» Bref, cette femme +sut si bien dire, qu'elle fit pleurer la mère, et la fit résoudre +à voir son fils; et ensuite tout fut accommodé, +et ils vinrent loger avec elle.</p> + +<p>Cette femme, qui avoit tant d'obligation à son mari, +ne laissa pas, au bout d'un an et demi, de le mettre de la +confrérie, et cela par intérêt. D'Émery, pour changer, +voulut tâter d'une maigre, et laissant Marion, en conta +à madame de La Bazinière. Par son moyen, elle obtint +de la Reine la permission de la voir. Ce petit fat, à +table chez d'Émery, contoit les obligations qu'il lui +avoit, que c'étoit son protecteur, etc. Tout le monde +rougissoit pour lui. On en fit ce couplet:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div class="line">D'Emery n'a jamais fait</div> +<div class="line">Un cocu plus satisfait</div> +<div class="line">Que le petit Bazinière,</div> +<div class="line">Lere la, lere lanlère.</div> +</div></div></div> + +<p>Je ne sais si d'Émery et lui avoient <em>bigné</em><a name="FNanchor_382" id="FNanchor_382" href="#Footnote_382" class="fnanchor">[382]</a>, mais +notre trésorier fit alors quelques galanteries avec Marion. +Un jour il avoit fait préparer la collation en quelque +maison autour de Paris, et déjà il étoit parti en +carrosse avec elle pour y aller, quand le duc de Brissac, +qui alors étoit le patron de la demoiselle, ne la +trouvant point chez elle, apprit où elle étoit allée. Il +court après et les attrape. D'abord il crie: «Laquais! +un bâton. Mademoiselle, où allez-vous? Monsieur, +<span class="pagenum"><a id="Page_394"> 394</a></span> +changez de place, dit-il à La Bazinière, je me +veux mettre auprès d'elle.» Ils font collation; au +retour, il la fait monter dans son carrosse, et sur ce +que Bazinière disoit qu'il en auroit la raison, il le fit +environner de laquais qui le menacèrent du bâton. Le +chevalier de Chémerault, aujourd'hui Chémerault, qui +est gendre de Tabouret, car d'Émery lui fit donner la +fille de ce partisan, fit appeler le duc de Brissac; mais +ils furent accommodés. Roquelaure se moqua des façons +qu'avoit faites Brissac pour embrasser un gentilhomme, +car en ce temps-là ils étoient encore infatués +de Cocceius Nerva. Brissac l'envoie appeler par +L'Aigle; Roquelaure s'excusa sur la fièvre-quarte qu'il +avoit depuis quelques mois. L'Aigle lui répondit que +puisque, malgré sa fièvre, il jouoit, faisoit sa cour et soupoit +en ville, on auroit sujet de prendre cela pour une +méchante échappatoire. «Bien, dit Roquelaure, ne dites +point que je vous ai dit cela; dès que je me porterai +tant soit peu mieux, car je n'ai point de force, +je vous ferai savoir de mes nouvelles.» En effet, au +bout de dix jours il envoya un brave nommé Champfleury<a name="FNanchor_383" id="FNanchor_383" href="#Footnote_383" class="fnanchor">[383]</a> +dire à L'Aigle qu'il se battroit devant les Feuillants. +L'Aigle dit qu'on seroit trop tôt séparé; qu'il +valoit mieux aller au Cours. Comme ils y alloient, ils +furent arrêtés. On disoit que madame de Mirepoix, +sœur de Roquelaure, en avoit averti. Ce furent des gentilshommes +de M. le Prince qui les arrêtèrent: ne les +ayant pas trouvés au Cours, ils s'en retournoient quand +ils virent passer un carrosse qui avoit les rideaux tirés; +<span class="pagenum"><a id="Page_395"> 395</a></span> +le vent fit lever un des rideaux tirés, et on aperçut des +chaussons de jeu de paume: cela leur donna du soupçon; +ils tirèrent les rideaux et trouvèrent ce qu'ils cherchoient. +Ils devoient se battre à l'épée et au poignard. +Le marquis étoit faible, et craignoit qu'on ne passât +sur lui. Champfleury dit à L'Aigle: «Pour nous, nous +nous battrons à l'épée seule.» L'Aigle répondit: +«Pour moi, je rougirais de me battre autrement que +ceux que je sers.» Ce M. de Brissac étoit si jaloux de +Marion, qu'il avoit loué une maison tout contre la sienne +pour l'épier mieux.</p> + +<p>Pour revenir à madame de La Bazinière, elle eut envie +de la maison de Monnerot, à Sèvres. D'Émery dit +à cet homme qu'il lui apportât une déclaration. Il +y va. «M. d'Émery ne vous a-t-il dit que cela? lui +dit-elle.—Non, madame.» Elle croyoit qu'il la lui +achèteroit, et que ce seroit un contrat et non une déclaration +qu'il lui enverroit.</p> + +<p>Il y a environ un an qu'il arriva à madame de La +Bazinière une chose un peu fâcheuse: Une fille, qui +lui servoit de demoiselle, étant mal satisfaite, lui vola +une cassette où il y avoit des lettres de M. de Metz, +de M. d'Émery et de M. de Beaufort: pour les rendre +elle demandoit deux mille écus. On parle à elle; +on lui donne rendez-vous à Bonneuil, maison de Chabenas<a name="FNanchor_384" id="FNanchor_384" href="#Footnote_384" class="fnanchor">[384]</a>, +commis et maquereau de d'Émery. Elle +n'y vouloit point aller; enfin, on la persuada. Elle y +va; mais elle n'y porte que les lettres qui ne disoient +rien: on la vole sur le chemin; et avec ses lettres on +<span class="pagenum"><a id="Page_396"> 396</a></span> +lui prend de l'argent pour faire croire que ç'avoit été +des voleurs. Elle en reconnut un qui étoit procureur-fiscal +du faubourg Saint-Germain, nommé Plessis; +c'étoit le factotum de Chabenas: elle obtint prise de +corps cantre lui. Je pense que tout s'accommoda pour +quelque argent.</p> + +<p>Bazinière fit mettre des couronnes à son carrosse, du +temps qu'elles étoient moins communes qu'elles ne +sont; ce fut en se mariant. Depuis, quelqu'un, en parlant +de la multitude des manteaux de ducs qu'on voyoit, +dit devant Mademoiselle: «Je ne désespère pas que +Bazinière n'en mette un.—Non, dit-elle, il ne mettra +qu'une mandille.»</p> + +<h2 class="p4">COURCELLES, CADET DE BAZINIÈRE.</h2> + +<p class="p2">Le cadet de Bazinière, nommé Courcelles, étoit +fort étourdi, et faisoit la plus folle dépense du monde: +il achetoit à crédit des chevaux et des chiens à de +grands seigneurs, et les revendoit à vil prix après pour +avoir de l'argent. De cette façon ou autrement il devoit +quelque somme au marquis de Pienne, aujourd'hui +gouverneur de Pignerol. Courcelles se moqua +de lui au lieu de le satisfaire. L'autre, l'ayant trouvé un +jour au Cours tout seul, l'appela. Courcelles, en jeune +homme, va dans son carrosse; Pienne, qui étoit accompagné, +fit toucher à toute bride, sans faire autre +bruit, et le mène au logis d'un de ses amis. En entrant +il cria, pour lui faire peur: «Çà, çà, des étrivières.» +Ce garçon fut si outré de ce mot d'étrivières, que, seul, +comme il étoit, et sans armes, il se jette au cou de +<span class="pagenum"><a id="Page_397"> 397</a></span> +Pienne pour l'étrangler. On l'emmena dans une chambre +en le menaçant toujours. Cela lui émut tellement +la bile qu'encore qu'on l'eût bientôt relâché sans lui +avoir donné le moindre coup, et rien fait de pis que +le menacer, il en mourut pourtant au bout de trois +jours. Il y a apparence qu'il avoit plus de cœur que +son aîné. La mère voulut poursuivre; mais on l'apaisa. +Ce fut après le mariage de son frère que cette aventure +arriva.</p> + +<h2 class="p4">MADAME DE SERRAN.</h2> + +<p class="p2">La fille aînée de La Bazinière, qui n'étoit nullement +jolie, avoit été accordée, du vivant du cardinal de Richelieu, +à Plessis-Chivray<a name="FNanchor_385" id="FNanchor_385" href="#Footnote_385" class="fnanchor">[385]</a>, frère de la maréchale de +Gramont: on attendoit qu'elle eût douze ans pour la +marier. Le cardinal mort, la mère, en donnant soixante +mille livres au cavalier, demeura en liberté de marier +sa fille à qui il lui plairoit. Bautru, qui, avec cinq cent +mille écus de bien, ne cherchoit encore que de grands +partis, ayant manqué mademoiselle de Noailles, maria +son fils, qu'on appelle M. de Serran, avec cette fille +qui n'avoit guère que douze ans, et à qui on donna +quatre cent mille livres en mariage. La voilà donc chez +<span class="pagenum"><a id="Page_398"> 398</a></span> +son mari. Bautru, qui est homme d'esprit, lui souffrit +bien de petites choses; mais il eut tort de lui laisser +mettre des couronnes, et de lui donner un écuyer qui +avoit l'épée au côté. Il y eut bientôt noise entre lui et +madame de La Bazinière, car l'année de feu son mari +étant venue, on ne voulut pas laisser exercer la charge +à son fils qui étoit trop jeune. Bautru s'y opposa, craignant +que cela ne préjudiciât à sa belle-fille. Cependant +la mère ayant répondu, Bazinière exerçoit; la +jeune Bazinière en vouloit à la mort à Bautru, et mit +dans la tête de cette jeune femme que son mari, qui à +la vérité n'est qu'un sot, étoit indigne d'elle; que sa +sœur épouseroit un duc et pair, et que c'étoit une chose +bien cruelle de n'être la femme que d'un homme de +robe, quand on pouvoit avoir le tabouret chez la Reine. +Cela alla si avant que, comme elle n'avoit point eu +encore d'enfants, on lui parloit de se faire démarier. +Bautru, voyant cela, feint une promenade à Issy, où +l'on fit trouver encore quatre chevaux. Serran, qui y +étoit avec sa femme, dit: «Allons pour cinq ou six jours +aux champs chez nos amis.» Ainsi, on la mena en +Anjou, à Serran, où on ne la traita pas le mieux du +monde. Une fois qu'elle disoit: «Mais que craint-on? +je ne vois pas un homme.—Il y a des valets, dit +ce Serran.—Cela est bon pour votre mère,» lui répondit-elle. +Avant cela, elle lui avoit dit des choses +fort offensantes. «J'ai, lui dit-elle, autant d'aversion +pour votre personne que pour votre soutane.» Un +jour que le Père Des Mares prêchoit à Sainte-Eustache +sur les devoirs qu'un mari et une femme se doivent l'un +à l'autre, il dit qu'une femme devoit aimer son mari de +quelque façon qu'il pût être. Elle prit cela pour elle, +<span class="pagenum"><a id="Page_399"> 399</a></span> +et dit assez haut: «Vraiment, il est aisé à voir que +M. Bautru a du crédit dans la paroisse; il y fait prêcher +en faveur de monsieur son fils.» Cependant +Serran étoit mieux fait qu'elle.</p> + +<p>En Anjou, madame de Bautru, qui depuis ce mariage +avoit eu permission d'aller à Serran, étoit son +garde-corps. On fut contraint d'empêcher qu'elle ne +reçût des lettres, car sa mère et sa belle-sœur lui écrivoient +le diable de Bautru et de son fils. En ce temps-là +un honnête homme étant venu de ce pays-là, à la +prière de madame de Serran, alla voir madame de La +Bazinière. Dès qu'elle le vit, elle lui cria: «Ah! monsieur, +ma fille est-elle encore en vie?»</p> + +<p>Madame Bautru, car je ne crois pas que Serran ait eu +assez d'esprit pour cela, afin de se venger de ce que cette +petite femme avoit dit que l'emploi d'intendant de justice +en Anjou, qu'avoit Serran, étoit un emploi à faire +pendre les gens, et aussi de ce qu'elle avoit traité avec +mépris les parents de son mari, s'avisa un jour de convier +à dîner tous les parents de feu M. de La Bazinière, +dont les plus hupés étoient des notaires de village ou +des fermiers, et, la prenant par la main, elle les lui +fit tous saluer en lui disant de quel degré chacun d'eux +étoit parent de feu son père; puis, la fit dîner, avec +eux. Comme elle étoit encore en Anjou, sa cadette fut +enlevée. La mère, pour se consoler, voulut voir sa +fille qui étoit grosse; elle craignoit aussi qu'elle ne fût +pas bien accouchée à la province. Bautru n'y vouloit +point entendre. Enfin, on fit dire à la bonne femme +par un tiers qu'il falloit bourse délier. Elle donna cent +mille livres, et on la fit venir en chaise. Arrivée à +Paris, le beau-père fit ce qu'il put pour la gagner, +<span class="pagenum"><a id="Page_400"> 400</a></span> +mais en vain. Elle haïssoit son mari mortellement; +c'étoit une étourdie et lui un benêt qui vouloit railler +et faire l'esprit fort comme son père; mais cela lui +réussit si mal que cela fait pitié. Il fait toutes choses +à contre-temps; il prend tout de travers<a name="FNanchor_386" id="FNanchor_386" href="#Footnote_386" class="fnanchor">[386]</a>; on lui +fait les cornes en jouant avec lui. Sa femme disoit: +«Quand je serai veuve, je ferai ceci et cela; car je +suis assurée que M. de Serran mourra jeune.» Elle +s'est trompée elle, car elle est morte à vingt-deux ans, +et a laissé deux enfants, je crois, à ce mari qu'elle devoit +enterrer.</p> + +<h2 class="p4">MADAME DE BARBEZIÈRE.</h2> + +<p class="p2">La cadette Bazinière étoit jolie; elle n'avoit guère +qu'onze ans quand elle fut enlevée par un frère de +madame de La Bazinière la jeune, qu'on appeloit Barbezière; +c'est le nom de la maison, qui est une bonne +maison de Poitou. Ce garçon, qui étoit bien fait, avoit +toute liberté chez madame de La Bazinière la mère, +jusque-là qu'étant malade, elle le reçut dans son +logis. On ne sait pas bien si sa sœur étoit du complot, +car il ne l'a pas dit. Lopez<a name="FNanchor_387" id="FNanchor_387" href="#Footnote_387" class="fnanchor">[387]</a> pourtant avertit la +<span class="pagenum"><a id="Page_401"> 401</a></span> +mère qu'on vouloit enlever sa fille, et qu'elle seroit +mieux dans un couvent. Elle répondit que Barbezière +l'empêcheroit. Madame d'Hautefort, alors en faveur, +l'avoit fait demander par la Reine pour Montignère +son frère; mais la bonne femme avoit toujours tenu +bon. Elle étoit amoureuse, à ce qu'a dit Barbezière, +du chevalier de Chémerault et non de lui, comme on +l'a cru; sans cela il n'eût jamais songé à la fille, et se +fût contenté de la mère. Quoi qu'il en soit, un jour +que la mère et la fille, à sa prière, allèrent avec lui pour +prendre l'air à Clichy, à une lieue de Paris, au retour, +des gens à cheval jetèrent le cocher en bas, en mirent +un autre en sa place, et laissèrent madame de La Bazinière +dans un blé. M. de Mauroy, intendant des finances, +en revenant de Saint-Ouen, la trouva et la ramena +à Paris. Il n'y avoit personne qui fût en état de les +suivre. Madame de La Bazinière avoit bien mené +son sommelier à cheval; mais Barbezière, le voyant +assez bien monté, l'avoit renvoyé d'assez bonne heure +à Paris, sous prétexte qu'il avoit oublié de commander +un remède qu'on lui avoit ordonné pour ce soir-là. +Le sommelier rencontra les enleveurs, et pensa +retourner pour en avertir, car il les prenait pour des +voleurs; cependant il suivit son chemin. On avoit dit +à madame La Bazinière qu'il y avoit des voleurs, qu'on +les avoit vus. Elle ne vouloit pas retourner; mais Barbezière +lui dit: «Hé! madame, que craignez-vous? +Je connois tous ces messieurs-là; ce sont tous officiers +de l'armée.» La belle-mère, au désespoir de +sa belle-fille, dit qu'elle n'avoit rompu le mariage de +Toulangeon que pour cela; et que son fils n'étoit allé +<span class="pagenum"><a id="Page_402"> 402</a></span> +en Poitou, pour voir, disoit-il, les parents de sa femme, +qu'afin de n'être pas ici quand on feroit le coup. Bazinière, +de retour, inventa de nouveaux serments pour +jurer qu'il n'en savoit rien. On disoit que d'Émery +ayant voulu apaiser la bonne femme, elle lui dit en +colère: «Vous ne venez céans que pour débaucher +ma belle-fille.» Le chevalier de Marans, qui avoit +loué des chevaux et placé des relais pour Barbezière, +fut arrêté; mais M. le Prince le tira de prison d'autorité. +Barbezière avoit un vaisseau prêt; il passe en +Hollande, et se met à Culembourg en la protection du +seigneur du lieu, qui est le comte de Waldeck; c'est +une souveraineté. La mère a fait ce qu'elle a pu pour +gagner le comte, mais en vain. On sut que la pauvre +enfant avoit fort pleuré, et qu'elle pleuroit encore +long-temps après quand son mari n'y étoit pas. Il se +jeta dans le parti de M. le Prince, et elle mourut de la +petite-vérole à Stenay. Madame de Longueville écrivit +à madame de La Bazinière, la mère, en faveur d'un +fils qu'elle a laissé. Elle étoit aussi fière qu'une autre, +toute misérable qu'elle étoit, et elle disoit: «Il est +vrai qu'il faut que j'aime bien M. de Barbezière, de +l'avoir ainsi préféré à tant de bons partis.» Barbezière +cajola ensuite une fille<a name="FNanchor_388" id="FNanchor_388" href="#Footnote_388" class="fnanchor">[388]</a> de madame de Longueville, +nommée La Châtre, et dont il eut un enfant; elle est +à Loudun en religion; elle disoit qu'elle avoit une promesse +<span class="pagenum"><a id="Page_403"> 403</a></span> +de mariage. Depuis, se fiant à l'amnistie, il vint +à Paris (1650). Madame de La Bazinière, qui l'avoit +fait rouer en effigie, le fit mettre au Fort-l'Évêque; +mais le prince de Conti, alors en crédit par son mariage, +l'en tira. Nous verrons dans les Mémoires de la +Régence comme il eut le cou coupé en 1657 pour un +enlèvement d'une autre nature.</p> + +<h2 class="p4">LA COMTESSE DE VERTUS.</h2> + +<p class="p2">La comtesse de Vertus est fille du marquis de La Varenne-Fouquet, +celui de qui madame de Bar disoit: +«Il a plus gagné à porter les poulets du Roi mon frère, +qu'à larder ceux de sa cuisine;» car il avoit, dit-on, +été écuyer de cuisine. Henri <span class="smcap">IV</span> lui fit du bien; il l'avoit +bien servi en ses amours. Cet homme avoit mis sur la +porte de sa maison, en Anjou, la statue de Henri <span class="smcap">IV</span>, +et au bas: <em>Il m'a donné l'honneur et les biens</em>. Elle +épousa le comte de Vertus, qui est venu d'un frère bâtard +de la reine Anne de Bretagne; ç'a été une fort belle +femme<a name="FNanchor_389" id="FNanchor_389" href="#Footnote_389" class="fnanchor">[389]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_404"> 404</a></span> +Jouant sur le quatrain de Pibrac, on disoit d'elle:</p> + +<p class="center font95">Qui te pourroit, <em>Vertus</em>, voir toute nue<a name="FNanchor_390" id="FNanchor_390" href="#Footnote_390" class="fnanchor">[390]</a>.</p> + +<p>Il y a des gens qui l'y ont vue. Son mari fit assassiner +vilainement un de ses galants qu'il avoit fait venir par +une lettre supposée. J'ai parlé ailleurs de Bautru-Cherelles; +il a été aussi de ses favoris. Il lui écrivit une fois, +autant pour la traiter de coquette que pour la cajoler, +que sa maison étoit le palais d'Atlant<a name="FNanchor_391" id="FNanchor_391" href="#Footnote_391" class="fnanchor">[391]</a>; que chacun +y trouvoit sa maîtresse. Son mari mourut, il y a près +de dix-huit ans; depuis elle a toujours porté un bandeau +de veuve, à cause qu'à son gré cette coiffure lui +sioit bien; et avec cela elle a long-temps porté des +habits comme une jeune personne, car elle a été long-temps +belle. Elle a de l'esprit; mais ç'a toujours été un +esprit déréglé; elle se mêloit de faire de belles lettres. +Ce qu'il y a de meilleur, c'est des choses qu'elle tire des +lettres qu'elle a de Bautru, car on y remarquoit son +air. Une fois elle écrivoit à sa fille de Vertus, sur je ne +sais quelle froideur qui étoit entre elles, que <em>la grande +Ourse et la petite Ourse n'étoient pas si gelées qu'elle</em>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_405"> 405</a></span> +Elle n'a su compatir avec personne, et c'est la plus +avare et la plus bizarre personne qui vive. Pour tout +train, quelquefois elle n'a eu qu'un cocher, et ce cocher +la peignoit aussi bien que ses chevaux. Quand elle voyageoit, +elle couchoit aux faubourgs des villes de peur de +trop dépenser dans les bonnes hôtelleries. Elle dit un +jour une assez plaisante chose. Sa fille de Vertus étoit +allée, après la mort de madame la comtesse<a name="FNanchor_392" id="FNanchor_392" href="#Footnote_392" class="fnanchor">[392]</a>, demeurer +chez madame de Rohan la mère. «A quoi songe, +dit-elle, ma fille de Vertus de se retirer chez madame +de Rohan? puisqu'elle me quitte, elle devoit aller +ailleurs.» Cette mademoiselle de Vertus a du mérite; +elle sait le latin; elle n'est pas si belle que sa sœur. +Madame la comtesse fut si ingrate que de ne lui rien +donner. Elle écrit fort raisonnablement; mais l'affaire +de M. de La Rochefoucauld l'a fort décriée. C'est la +plus belle après madame de Montbazon, car elle a encore +trois sœurs, dont l'une nommée mademoiselle de +Chantocé, qui n'est pas la plus belle, voulant demeurer +à Paris, où elle n'a ni mère, ni sœur, ni belle-sœur, +se retira chez la Petite-Mère Hospitalière: là, pour voir +du monde, elle recevoit les gens dans la salle des malades; +et on voyoit cette fille toute couverte d'or dans +un lieu où un malade rend un lavement, l'autre change +de linge; l'un tousse, l'autre crache; celui-ci crie, et +celle-là se confesse.</p> + +<p>Le dernier évêque d'Angers étant malade de la maladie +dont il mourut, madame de Vertus envoya un +gentilhomme pour savoir de lui-même comment il se +portoit. Il se trouva obligé de cette civilité, et se mit +<span class="pagenum"><a id="Page_406"> 406</a></span> +sur les louanges de la dame jusqu'à faire un éloge en +forme. Enfin le gentilhomme, ennuyé de cela, lui dit: +«Monsieur, que dirai-je à madame de votre santé?—Monsieur, +répondit-il, dites-lui que je rêve.»</p> + +<p>Cette vieille folle, à l'âge de soixante-treize ans, a +épousé un jeune garçon appelé le chevalier de La Porte, +disant pour ses raisons que c'eût été dommage de laisser +mourir d'amour un pauvre garçon qui, apparemment, +a encore long-temps à vivre. Lui l'a épousée à +cause qu'il avoit été condamné à donner vingt-deux +mille livres à une fille qui lui avoit fait un procès pour +le faire condamner à l'épouser, et il n'avoit pas un sou +pour payer cette dette-là ni les autres. Mais le pauvre +chevalier ne fut pas assez fin en cette rencontre, car +quoiqu'il tînt le mariage secret, M. d'Avaugour, M. de +Goetlo et les filles en eurent avis: c'étoit à Paris où ils +étaient tous en procès avec elle, parce qu'elle changeoit +tout son bien de nature. Ils obtinrent une permission +du lieutenant-civil de sceller chez le chevalier +aussi bien que chez la mère.</p> + +<p>Aux grandes affaires on passe souvent par-dessus les +formes; l'âge et la conduite de cette femme la rendoient +ridicule. Un commissaire se met dans un grenier +d'une maison vis-à-vis de celle du chevalier, d'où il +voyoit ce qu'on y porta et remua durant deux jours; +après il demanda main-forte et alla mettre son scellé. +Le chevalier présenta requête. Sa requête fut reçue; +mais ordonné qu'on feroit description des coffres, et +qu'ils seroient mis en dépôt. Le grand-maître y vint +avec deux cents chevaux, mais le commissaire avoit +déjà fait son devoir. Elle court fortune d'être interdite +et le chevalier de n'avoir rien gagné qu'une vieille +<span class="pagenum"><a id="Page_407"> 407</a></span> +femme. Il fut mal conseillé, car il faut tout prévoir en +tel cas; il n'avoit qu'à tout porter à l'Arsenal.</p> + +<p>Elle voulut donner en haine de ses enfants cinquante +mille écus à madame de Montausier, la voyant en faveur. +Madame de Montausier les refusa, et lui dit: +«Hé! madame, vous avez tant de grandes filles qui +n'en ont pas trop.» Elle a fait depuis de fort impertinentes +donations entre-vifs, comme vingt mille livres +à Ferrand, doyen du parlement, afin qu'il sollicitât +pour elle.</p> + +<p>Mademoiselle de Clisson, troisième sœur de madame +de Montbazon, est une personne qui n'a de défaut +que de n'avoir pas de santé. Quoique maltraitée +de sa mère, elle ne voulut point assister à l'inventaire +de ses biens, et empêcha qu'on ne l'enlevât et qu'on ne +l'interdît; mais elle travailla pour faire casser le mariage: +ce qui fut exécuté. Le frère aîné, qui a gagné +mademoiselle de Vertus, n'a jamais pu la gagner. Elle +et ses sœurs et le comte de Goetlo plaident contre +l'aîné, qui ne leur veut rien donner, et les fait enrager +aussi bien qu'il fait enrager sa femme. Cette femme a +de la vertu, et, par modestie, elle ne l'a point voulu accuser +d'impuissance.</p> + +<p>Elle conte ainsi la mort du galant de sa mère. Le +comte de Vertus étoit un fort bon homme, et qui ne +manquoit point d'esprit. Son foible étoit sa femme; il +l'aimoit passionnément, et ne croyoit pas qu'on pût la +voir sans en devenir amoureux. Un gentilhomme d'Anjou, +appelé Saint-Germain La Troche, homme d'esprit +et de cœur, et bien fait de sa personne, fut aimé +de la comtesse. Le mari, qui avoit des espions auprès +d'elle, fut averti aussitôt de l'affaire. Il estimoit Saint-Germain, +<span class="pagenum"><a id="Page_408"> 408</a></span> +et faisoit profession d'amitié avec lui; il +trouva à propos de lui parler, lui dit qu'il l'excusoit +d'être amoureux d'une belle femme, mais qu'il lui feroit +plaisir de venir moins souvent chez lui. Saint-Germain +s'en trouva quitte à bon marché. Il y venoit +moins en apparence, mais il faisoit bien des visites en +cachette: c'étoit à Chantocé en Anjou. Le comte savoit +tout; il n'en témoigna pourtant rien jusqu'à ce +que, durant un voyage de dix ou douze jours, le galant +eût eu la hardiesse de coucher dans le château. Les gens +dont la dame et lui se servoient étoient gagnés par le +mari. Ayant appris cela, il défendit sa maison à Saint-Germain. +Cet homme, au désespoir d'être privé de ses +amours, écrit à la belle, et la presse de consentir qu'il +la défasse de leur tyran. Les agents gagnés faisoient +passer toutes les lettres par les mains du mari qui avoit +l'adresse de lever les cachets sans qu'on s'en aperçût. +Elle répondit qu'elle ne s'y pouvoit encore résoudre. +Il réitère, et lui écrit qu'il mourra de chagrin si elle ne +consent à la mort de ce gros pourceau. Elle y consent. +Et par une troisième lettre, il lui mande que dans ce +jour-là elle sera en liberté; que le comte va à Angers, +et que sur le chemin il lui dressera une embuscade. Le +comte retient cette lettre, se garde bien de partir; et +ayant appris que Saint-Germain dînoit en passant dans +le bourg de Chantocé, il se résolut de ne pas laisser +passer l'occasion. Il lui envoie dire qu'il fera meilleure +chère au château qu'au cabaret, et qu'il le prioit de +venir dîner avec lui. Le galant, qui ne demandoit qu'à +être introduit de nouveau dans la maison, ne se doutant +de rien, s'y en va. Il n'avoit pas alors son épée; il +l'avoit ôtée pour dîner; il oublie de la prendre. Dès +<span class="pagenum"><a id="Page_409"> 409</a></span> +qu'il fut dans la salle, le comte lui dit: «Tenez, en lui +présentant son dernier billet, connoissez-vous cela?—Oui, +répondit Saint-Germain, et j'entends bien +ce que cela veut dire.—Il faut mourir.» Les gens +du comte mirent aussitôt l'épée à la main. Ce pauvre +homme n'eut pour toute ressource qu'un siége pliant. +Il avoit déjà reçu un grand coup d'épée quand le mari +entra dans la chambre de sa femme, qui n'étoit séparée +de la salle que par une antichambre. Il la prend +par la main, et lui dit: «Venez, ne craignez rien; je +vous aime trop pour rien entreprendre contre vous.» +Elle fut obligée de passer sur le corps de son amant qui +étoit expiré sur le seuil de la porte. Il la mena dans le +château d'Angers. Elle eut bien des frayeurs, comme on +peut penser. Les parents du mort, quand ils eurent vu +la lettre, ne firent point de poursuites. La comtesse avoit +ouï tout le bruit qu'on fit en assassinant son favori: +elle étoit grosse; elle ne se blessa pourtant point, mais +la petite fille qu'elle fit, et qui ne vécut que huit ans, +étoit sujette à une maladie qui venoit des transes où la +mère avoit été, car elle s'écrioit: «Ah! sauvez-moi; +voilà un homme l'épée à la main qui me veut tuer.» +Et elle s'évanouissoit. Elle expira d'un de ces évanouissements<a name="FNanchor_393" id="FNanchor_393" href="#Footnote_393" class="fnanchor">[393]</a>.</p> + +<h2 class="p4">MADAME DE MONTBAZON<br /> +<span class="medium">(MARIE DE BRETAGNE).</span></h2> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_410"> 410</a></span></p> + +<p class="p2">Elle étoit fille aînée du comte de Vertus et de la +comtesse dont nous venons de parler. Elle étoit encore +fort jeune et étoit en religion quand le bon homme de +Montbazon l'épousa; c'est pourquoi il l'a toujours appelée +<em>ma religieuse</em>. Il en écrivit une lettre à la Reine-mère, +ou plutôt il la copia, car elle étoit assez raisonnable +pour avoir été écrite par un plus habile homme +que lui<a name="FNanchor_394" id="FNanchor_394" href="#Footnote_394" class="fnanchor">[394]</a>. La substance étoit qu'il savoit bien de quoi +cela menaçoit une personne de son âge; mais qu'il +espéroit que le bon exemple que lui donneroit Sa Majesté +la retiendroit toujours dans les bornes du devoir, +etc. Vous verrez si elle a fait mentir le proverbe +<em>que bon chien chasse de race</em>. C'étoit une des plus +belles personnes qu'on pût voir, et ce fut un grand ornement +à la cour; elle défaisoit toutes les autres au +bal, et, au jugement des Polonois, au mariage de la +princesse Marie, quoiqu'elle eût plus de trente-cinq +ans, elle remporta encore le prix. Mais, pour moi, je +n'eusse pas été de leur avis; elle avoit le nez grand +<span class="pagenum"><a id="Page_411"> 411</a></span> +et la bouche un peu enfoncée; c'étoit un colosse, +et en ce temps-là elle avoit déjà un peu trop de +ventre, et la moitié plus de tétons qu'il ne faut; il +est vrai qu'ils étoient bien blancs et bien durs; mais +ils ne s'en cachoient que moins. Elle avoit le teint +fort blanc et les cheveux fort noirs, et une grande majesté.</p> + +<p>Dans la grande jeunesse où elle étoit quand elle parut +à la cour, elle disoit qu'on n'étoit bon à rien à +trente ans, et qu'elle vouloit qu'on la jetât dans la rivière +quand elle les auroit. Je vous laisse à penser si +elle manqua de galants. M. de Chevreuse, gendre de +M. de Montbazon, fut des premiers<a name="FNanchor_395" id="FNanchor_395" href="#Footnote_395" class="fnanchor">[395]</a>. On en fit un +vaudeville dont la fin étoit:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div class="line">Mais il fait cocu son beau-père</div> +<div class="line">Et lui dépense tout son bien.</div> +<div class="line">Tout en disant ses patenotres,</div> +<div class="line">Il fait ce que lui font les autres.</div> +</div></div></div> + +<p>M. de Montmorency chanta ce couplet à M. de +Chevreuse dans la cour du logis du Roi; je pense que +c'étoit à Saint-Germain. M. de Chevreuse dit: «Ah! +c'est trop,» et mit l'épée à la main; l'autre en fit +autant. Les gardes ne voulurent pas les traiter comme +<span class="pagenum"><a id="Page_412"> 412</a></span> +ils pouvoient à cause de leur qualité, et on les accommoda. +M. d'Orléans l'a aimée, et M. le comte (de +Soissons) aussi. Il en contoit auparavant à madame la +princesse de Guémené, belle-fille de M. de Montbazon, +et la rivale de la duchesse. Elle l'obligea, à ce +qu'on m'a dit toutefois, de faire une malice à madame +de Guémené; ce fut de faire semblant de remettre +ses chausses, comme il entroit du monde. Il le fit, et +après en demanda pardon à la belle. J'ai dit ailleurs +pourquoi M. le comte quitta madame de Montbazon. +Bassompierre l'entreprit; mais il n'en put rien avoir, +je ne sais pourquoi. Hocquincourt, fils du grand prévôt, +aujourd'hui maréchal de France, est un de ceux +dont on a le plus parlé. Lorsque les ennemis prirent +Corbie, sur le bruit qui courut que Picolomini avoit +dit que s'il venoit à Paris, il vouloit madame de +Montbazon pour son butin, pour se moquer de ce +franc Picoüard qui étoit toujours sur les éclaircissements, +et qui n'a pas le sens commun, on fit un +cartel de lui à Picolomini et la réponse. Il y avoit au +cartel:</p> + +<p>«Moi, M. d'Hocquincourt, gouverneur de Péronne, +Montdidier et Roye,</p> + +<p>«A toi, Picolomini, lieutenant-général des armées +de l'empereur en Flandre, fais savoir que ne pouvant +souffrir davantage les cruautés exercées dans mes +gouvernements, je désire en tirer raison par l'effusion +de ton sang. J'ai choisi le lieu où je veux vous voir +l'épée à la main. Mon trompette vous y conduira; +ne manquez de vous y trouver, si vous êtes un homme +de bien, avec une brette de quatre pieds de long pour +terminer nos différends.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_413"> 413</a></span> +<em>Réponse.</em></p> + +<p>«Monsieur de Hocquincourt, demeurez dans votre +gouvernement; je souhaiterois pour ma satisfaction +que vous vous fussiez trouvé à onze batailles et +soixante-douze siéges de villes comme moi, pour +vous voir en lieu où je ne fus jamais qu'avec joie, et +d'où je ne revins jamais sans avantage. Mais, dans +l'état où vous êtes, je ne puis hasarder ma réputation +contre vous sans faire tort à celle de mon maître +qui m'a confié ses armées. J'ai deux cents capitaines +dans mes troupes, dont le moindre croiroit +se faire tort de venir aux mains avec vous. Toutefois, +si vous persévérez dans ce dessein, il s'en trouvera +quelqu'un qui, en ma considération, ravalera +son estime jusque là. Adieu, monsieur d'Hocquincourt; +faites bonne garde. Vous savez que je ne suis +pas loin de vous, et que je sais aussi bien surprendre +des places que commander des armées.»</p> + +<p>Ce M. d'Hocquincourt ayant gagné une femme-de-chambre, +se mit un soir sous le lit de la belle. Par +malheur le bon homme se trouva en belle humeur, et +vint coucher avec sa femme; il avoit de petits épagneuls +qui, incontinent, sentirent le galant, et firent +tant qu'il fut contraint d'en sortir. Pour un sot il ne +s'en sauva pas trop mal: «Ma foi, dit-il, monseigneur<a name="FNanchor_396" id="FNanchor_396" href="#Footnote_396" class="fnanchor">[396]</a>, +je m'étois caché pour savoir si vous étiez +aussi bon compagnon qu'on dit.» Quand il se mit +à la cajoler, il lui déclara, en homme de son pays, qu'il +<span class="pagenum"><a id="Page_414"> 414</a></span> +ne savoit ce que c'étoit que de faire l'amant transi, +qu'il falloit conclure, ou qu'il chercheroit fortune ailleurs. +C'est comme il faut avec une femme qui a toujours +pris de l'argent ou des nippes. Roville, après lui, +y laissa bien des plumes, et on a dit que Bonnel Bullion, +c'est-à-dire le dernier des hommes, y avoit été reçu +pour son argent. En un vaudeville, il y avoit:</p> + +<p class="center font95">Cinq cents écus bourgeois font lever la chemise.</p> + +<p>Quand le duc de Weimar vint ici la première +fois, en causant avec la Reine de la manière dont il en +usoit pour le butin, il dit qu'il le laissoit tout aux soldats +et aux officiers. «Mais, lui dit la Reine, si vous +preniez quelque belle dame, comme madame de +Montbazon, par exemple?—Ho! ho! madame, répondit-il +malicieusement en prononçant le B à l'allemande, +ce seroit <em>un pon putin</em> pour le général.»</p> + +<p>Elle fit servir un jour, sur table, dans un bassin, +M. de Soubise d'aujourd'hui, qui étoit un fort bel enfant; +il s'appeloit le comte de Rochefort.</p> + +<p>On n'osoit conclure qu'elle se fardoit; mais un jour, +à l'Hôtel-de-Ville, qu'il faisoit un chaud du diable, la +Reine aperçut que quelque chose lui découloit sur le +visage. On dit pourtant qu'elle ne mettoit du blanc +qu'aux jours de combat, aux grandes fêtes, et qu'elle +l'ôtoit dès qu'elle étoit de retour. Ses amours et ses +intrigues avec M. de Beaufort et sa mort se trouveront +dans les Mémoires de la Régence. J'ajouterai que +quand elle se sentoit grosse, après qu'elle eut eu assez +d'enfants, elle couroit au grand trot en carrosse partout +<span class="pagenum"><a id="Page_415"> 415</a></span> +Paris, et disoit: «Je viens de rompre le cou à +un enfant.»</p> + +<p>Un extravagant rimeur et chanteur, qu'on appelle +M. d'Enhaut, devint amoureux d'elle, et un jour qu'on +lui arrachoit une dent: «Misérable mortel que je +suis, s'écria-t-il, j'ai toutes mes dents, et on va en arracher +une à cette divinité!» Il part de la main et +s'en alla faire arracher seize.</p> + +<h2 class="p4">M. DE MONTBAZON<a name="FNanchor_397" id="FNanchor_397" href="#Footnote_397" class="fnanchor">[397]</a>.</h2> + +<p class="p2">M. de Montbazon, Hercule de Rohan, étoit un +grand homme bien fait, et qui, en sa jeunesse, avoit +été fort dispos. Il avoit fait un bâtiment à Rochefort +(à deux lieues de Paris), le plus extravagant qui fut +jamais; c'est un château de cartes, tout plein de petites +tourelles, de lanternes, d'échauguettes<a name="FNanchor_398" id="FNanchor_398" href="#Footnote_398" class="fnanchor">[398]</a> et de petites +plate-formes; il n'y a rien d'à-propos que les cornes +qu'on y voit partout, et qui lui conviennent par plus +d'un titre, car il étoit grand veneur de France. Quand +il montroit cette maison aux gens: «Voilà, disoit-il, +se touchant du bout du doigt le front, voilà qui l'a +faite.» Il y a un portrait dans la galerie, où son père, +qui étoit aveugle, lui montroit le ciel avec le doigt +<span class="pagenum"><a id="Page_416"> 416</a></span> +avec ce demi-vers de Virgile: <em>Disce puer, virtutem</em>; +or, <em>ce puer</em> avoit la plus grosse barbe que j'aie guère +vue; il paroissoit richement quarante-cinq ans. Comme +c'étoit un homme tout simple, et qui a dit bien des +sottises, on lui a attribué, et au duc d'Usez aussi, tout +ce qui se disoit mal à propos; il y a même, dans +M. Gaulard<a name="FNanchor_399" id="FNanchor_399" href="#Footnote_399" class="fnanchor">[399]</a>, quelques-unes des naïvetés qu'on leur +donne. On lui fait dire à M. d'Usez, en voyant mourir +un cheval: «Qu'est-ce que de nous?» Pour l'autre +(le duc d'Usez), il est constant qu'il dit à la Reine, +qui lui demandoit quand sa femme accoucheroit: +«Que ce seroit quand il plairoit à Sa Majesté.» Et il +fut si sot que d'aller dire au feu Roi, que la Reine +et madame de Chevreuse lisoient le <em>Cabinet satirique</em>.</p> + +<p>«Madame, disoit-il à la Reine, laissez-moi aller +trouver ma femme, elle m'attend; et dès qu'elle +entend un cheval, elle croit que c'est moi.»</p> + +<p>A cause qu'il avoit ouï qu'en parlant de saint Paul, +on ajoutoit <em>ce grand vaisseau d'élection</em>, il crut que +c'étoit un grand vaisseau appelé <em>Élection</em>, dans lequel +cet apôtre voyageoit, et disoit: «Je crois que c'étoit +un beau navire que ce grand vaisseau d'<em>élection</em> de +saint Paul.»</p> + +<p>Ce vieux fou de son mari, à l'âge de quatre-vingts +ans, devint amoureux d'une fille qui jouoit fort bien +du luth. Elle en fit confidence à madame de Montbazon. +<span class="pagenum"><a id="Page_417"> 417</a></span> +Le bon homme pria mademoiselle de Clisson, +sœur de sa femme, de donner à dîner à la demoiselle +et à lui; mais que, comme elle n'avoit qu'une cuisinière, +il lui enverroit son cuisinier avec tout ce qu'il +faudroit. Il ne lui envoya qu'un petit lapin et lui amena +onze personnes. Elle le connoissoit bien, et ne s'étoit +point laissé surprendre. On coucha madame de Montbazon, +et, exprès, la demoiselle passa dans le lieu où +elle étoit, faisant semblant d'aller chercher son lit; il +la suivit et s'assit; puis il lui dit; «Venez me baiser.—Venez-y +vous-même.» Il répète; elle répond: +«Je vaux bien la peine qu'on me vienne chercher.—Je +vous souffletterai.» Elle s'obstine. Il se mit en une +telle colère qu'il l'eût jetée par la fenêtre s'il en eût eu +la force. A quelques années de là, il s'éprit de la fille +de son concierge de Rochefort, et il fallut absolument +la mettre coucher avec lui; c'étoit un tendron. +La voilà couchée: il la fait relever en lui reprochant +qu'elle n'avoit pas prié Dieu. Le maréchal d'Ornano +n'eût pas voulu avoir affaire à une vierge ni à une +personne qui eût eu nom Marie, par le respect qu'il +portoit à la vierge. On dit qu'il disoit à quelqu'un: +«Je ne sais plus que faire pour gagner madame de +Montbazon; si je la battois un peu?»</p> + +<p>Jamais le bonhomme de Montbazon n'entroit au +Louvre qu'il ne demandât: «Quelle heure est-il?» +Une fois on lui dit: «Onze heures.» Il se mit à rire. +M. de Candale dit: «Il auroit donc bien ri si on lui +eût dit qu'il étoit midi.»</p> + +<p>Le feu Roi demandoit une fois: «De quel ordre est +ce portrait (c'étoit aux Feuillants)?—C'est de l'ordre +<em>des Feuillants</em>,» dit M. de Montbazon.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_418"> 418</a></span> +Il disoit: «Nous voilà à l'année qui vient.»</p> + +<p>M. de Montbazon a fait mettre sur la porte d'une +écurie à Rochefort, le 25 octobre l'an 1637: «J'ai fait +faire cette porte-ci pour entrer dans mon écurie.»</p> + +<p>Il mourut cinq ou six ans devant sa femme.</p> + +<h2 class="p4">M. D'AVAUGOUR.</h2> + +<p class="p2">C'est le frère de madame de Montbazon; pour le +visage, il étoit plus beau qu'elle; mais il n'avoit point +bonne mine. Il ne manque pas d'esprit, mais il est +bizarre et aime le procès; il plaide avec toutes ses +sœurs et sa mère; point de réputation du côté de la +bravoure. Il épousa, en premières noces, la fille du +comte Du Lude, encore enfant; il en fut jaloux. Elle +mourut pour s'être blessée, si je ne me trompe, et on +murmura pourtant un peu contre le mari; mais je ne +le tiens nullement coupable de sa mort. En secondes +noces, il a épousé mademoiselle de Clermont d'Entragues, +celle qui croyoit que Montausier lui en vouloit +et n'osoit le dire. La vanité d'avoir un manteau ducal, +car cet homme en a un, et nonobstant l'arrêt du temps +d'Henri <span class="smcap">IV</span>, qui défend à toutes personnes de prendre +le nom de Bretagne, il le prend hautement, et ses sujets +le traitent d'Altesse. Il dit qu'il n'y a que sa mère +qui n'ait point eu le tabouret. Il diroit plus vrai s'il +disoit qu'il n'y a eu que la femme du chef de la maison, +qui, comme j'ai dit, étoit frère bâtard de la reine +<span class="pagenum"><a id="Page_419"> 419</a></span> +Anne de Bretagne qui l'ait eu, et ce fut en considération +de ce qu'elle venoit de Charles de Blois, qui +avoit disputé la Duché<a name="FNanchor_400" id="FNanchor_400" href="#Footnote_400" class="fnanchor">[400]</a>.</p> + +<p>Il a eu cinq mères à la fois: madame de La Varenne, +madame de Vertus, madame Feydeau, la comtesse Du +Lude et madame de Clermont.</p> + +<p>Mademoiselle de Clermont, qui a de l'esprit, vit bientôt +qu'elle avoit fait une sottise; car cet homme ne +bouge de chez lui à Clisson, et, en huit ans, elle n'est +venue qu'un pauvre petit voyage à Paris; encore fut-ce +pour un procès. Cette maison a sept ponts-levis, et +ce sont des précipices tout autour. Elle appartenoit +autrefois, je pense, au connétable de Clisson, qui la +fortifia ainsi contre le duc de Bretagne. Là, cet homme +s'est amusé à faire une grande dépense en serrures; +pour tout le reste il est avare<a name="FNanchor_401" id="FNanchor_401" href="#Footnote_401" class="fnanchor">[401]</a>. Je ne voudrois point +d'un mari qui ne dépensât qu'en serrures.</p> + +<p>Il épousa, en premières noces, mademoiselle Du +Lude, une des plus belles et des plus douces personnes +de ce siècle. Il en devint jaloux sans sujet; mais, comme +on l'a vu par la suite, il étoit impuissant. Sa seconde +femme a dit depuis, comme on lui proposoit de l'en +délivrer en lui faisant un procès sur l'impuissance: +«Qu'une honnête femme ne se plaignoit jamais de +cela.» La petite-vérole étant à Clisson dans toutes +les maisons de la ville, il obligea sa femme d'y aller; +elle se trouva mal aussitôt, et elle entendit qu'il disoit +au médecin: «Pour son visage, je ne m'en soucie +guère; mais il ne faut pas qu'elle meure.» Elle fut +<span class="pagenum"><a id="Page_420"> 420</a></span> +assez sage pour n'en rien témoigner; mais elle n'en +mourut pas moins. Gens qui s'y connoissent m'ont dit +qu'elle étoit plus belle que madame de Roquelaure, sa +cadette.</p> + +<p>En se mariant, il vouloit qu'on s'obligeât à lui donner +le deuil de M. de Clermont, qui étoit déjà assez +vieux. Voyez le bel article. Ce fut du temps que le +Prince étoit à Lérida. Arnauld envoya sur cela des vers +que voici à madame de Rambouillet:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div class="line">Prince breton, prince breton,</div> +<div class="line">Vous êtes un joli poupon</div> +<div class="line">D'épouser notre demoiselle;</div> +<div class="line">Elle est si bonne, elle est si belle;</div> +<div class="line">D'or elle a plus d'un million.</div> +<div class="line">Elle en emplira votre écuelle,</div> +<div class="line i1">Prince breton.</div> +</div> +<div class="stanza"> +<div class="line">Prince breton, prince breton,</div> +<div class="line">Vous avez un bien gros menton</div> +<div class="line">Pour si blanche et blonde femelle.</div> +<div class="line">Que si jamais dans sa cervelle</div> +<div class="line">Se fourroit quelque amour fripon,</div> +<div class="line">Ma foi, vous en auriez dans l'aile,</div> +<div class="line i1">Prince breton.</div> +</div> +<div class="stanza"> +<div class="line">Prince breton, prince breton,</div> +<div class="line">Je ne le dis pas tout de bon;</div> +<div class="line">Nous avons vu mainte prunelle</div> +<div class="line">Se radoucir pour l'amour d'elle;</div> +<div class="line">Mais toujours elle disoit non:</div> +<div class="line">Et ma foi vous l'aurez pucelle,</div> +<div class="line i1">Prince breton.</div> +</div></div></div> + +<p>Voiture y avoit fait une réponse qu'on a perdue.</p> + +<h2 class="p4">M. ET MADAME DE GUÉMENÉ.</h2> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_421"> 421</a></span></p> + +<p class="p2">Le prince de Guémené est fils de M. de Montbazon, +du premier lit, et frère de madame de Chevreuse; sa +femme est aussi de la maison de Rohan, et sa parente +proche. C'est encore une belle personne, quoiqu'elle ait +cinquante ans; hors qu'elle a le visage tant soit peu trop +plat, il n'y a rien à refaire; elle a les cheveux comme +à vingt ans. Je l'aurois, sans comparaison, mieux aimée +que madame de Montbazon; avec cela elle a tout autrement +d'esprit, et n'a jamais fait d'emportement +comme l'autre.</p> + +<p>Le prince de Guémené a de l'esprit. J'ai ouï dire à +Darbe, savant garçon en théologie, que jamais homme +ne lui avoit donné tant de peine sur le purgatoire. Il +dit les choses plaisamment, et c'est ce qui étonne les +gens, que le fils et la fille de M. de Montbazon aient tant +d'esprit; c'est une figure assez ridicule, et sans son +ordre on le prendroit pour un arracheur de dents. Il +contoit qu'à la drôlerie des ponts de Cé, son père, +passant sur la levée à cheval, tomba dans l'eau. «J'allai +pour l'en retirer; je tirai une tête de cheval; mais, +aux bossettes, je reconnus que ce n'étoit pas mon +père.» Il a une certaine vision de sentir tout ce qu'il +mange, et, comme il a le nez long<a name="FNanchor_402" id="FNanchor_402" href="#Footnote_402" class="fnanchor">[402]</a> et la vue courte, +<span class="pagenum"><a id="Page_422"> 422</a></span> +il se barbouille fort souvent le nez, et il lui est arrivé, +en mangeant d'une omelette ou d'un potage, d'en faire +aller jusque sur son chapeau<a name="FNanchor_403" id="FNanchor_403" href="#Footnote_403" class="fnanchor">[403]</a>, soit que la main lui +tremble ou qu'il songe à autre chose. Enfin, cela est si +désagréable à voir que, pour prouver que la dévotion +de sa femme étoit véritable, on disoit que si ce n'étoit +pas tout de bon, elle ne mangeroit pas avec son +mari. On l'a accusé de poltronnerie et de sodomie; +et dans une chanson que voici il y a un couplet qui en +parle:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div class="line">Lorsque ce grand capitaine<a name="FNanchor_404" id="FNanchor_404" href="#Footnote_404" class="fnanchor">[404]</a>,</div> +<div class="line">Monsieur du Montbazon,</div> +<div class="line">Conduisit par la plaine</div> +<div class="line">Le premier bataillon,</div> +<div class="line">Tout droit au bac d'Asnières;</div> +<div class="line">Mais Saintot, qui le vit,</div> +<div class="line">Lui fit tourner visière</div> +<div class="line">A la rue Béthizy<a name="FNanchor_405" id="FNanchor_405" href="#Footnote_405" class="fnanchor">[405]</a>.</div> +</div> +<div class="stanza"> +<div class="line">Après prit sa rondache,</div> +<div class="line">Le prince Guémené,</div> +<div class="line">Disant à sa bardache:</div> +<div class="line">Où est mon père allé?</div> +<div class="line">Il est allé en guerre</div> +<div class="line">Avec le duc d'Usez;</div> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_423"> 423</a></span></div> +<div class="line">Et ils s'en vont belle erre</div> +<div class="line">Par la porte Baudets<a name="FNanchor_406" id="FNanchor_406" href="#Footnote_406" class="fnanchor">[406]</a>.</div> +</div> +<div class="stanza"> +<div class="line">Entendant cette alarme,</div> +<div class="line">Monsieur de Marigny<a name="FNanchor_407" id="FNanchor_407" href="#Footnote_407" class="fnanchor">[407]</a></div> +<div class="line">Alla crier aux armes</div> +<div class="line">Au président Chévry,</div> +<div class="line">Disant: Mon capitaine,</div> +<div class="line">Allons tout promptement,</div> +<div class="line">Et prenons pour enseigne</div> +<div class="line">Le marquis de Royan<a name="FNanchor_408" id="FNanchor_408" href="#Footnote_408" class="fnanchor">[408]</a>.</div> +</div> +<div class="stanza"> +<div class="line">Ce grand foudre de guerre,</div> +<div class="line">Le comte de Bullion<a name="FNanchor_409" id="FNanchor_409" href="#Footnote_409" class="fnanchor">[409]</a>,</div> +<div class="line">Étoit comme un tonnerre.</div> +<div class="line">Dedans son bataillon,</div> +<div class="line">Composé de vingt-hommes</div> +<div class="line">Et de quatre tambours,</div> +<div class="line">Criant: Hélas! nous sommes</div> +<div class="line">A la fin de nos jours.</div> +</div> +<div class="stanza"> +<div class="line">Le comte de Noailles<a name="FNanchor_410" id="FNanchor_410" href="#Footnote_410" class="fnanchor">[410]</a>,</div> +<div class="line">Brillant comme un Phébus,</div> +<div class="line">Menoit à la bataille</div> +<div class="line">Tous les enfants perdus,</div> +<div class="line">Criant: Qui me veut suivre?</div> +<div class="line">Et le gros Saint-Brisson<a name="FNanchor_411" id="FNanchor_411" href="#Footnote_411" class="fnanchor">[411]</a>,</div> +<div><span class="pagenum"><a id="Page_424"> 424</a></span></div> +<div class="line">Conduisoit pour tous vivres</div> +<div class="line">De l'avoine et du son.</div> +</div> +<div class="stanza"> +<div class="line">Monsieur de Parabelle,</div> +<div class="line">Gouverneur de Poitou,</div> +<div class="line">Qui, depuis La Rochelle,</div> +<div class="line">N'avoit point vu le loup,</div> +<div class="line">Faisoit toujours merveilles,</div> +<div class="line">Aux Croates et Hongrois</div> +<div class="line">Il coupa les oreilles,</div> +<div class="line">Comme il fit aux Anglois.</div> +</div></div></div> + +<p>Voici quelques-uns de ses bons mots:</p> + +<p>Le feu Roi lui ayant dit: «Arnauld est sorti de la +Bastille.—Je ne m'en étonne point, répondit-il, +il est bien sorti de Philipsbourg, qui est bien une meilleure +place.»</p> + +<p>Quand on dit que la Reine avoit senti remuer M. le +Dauphin: «Il a de qui tenir, dit-il, de donner déjà +des coups de pied à sa mère.»</p> + +<p>Il disoit au cardinal de La Vallette sur sa retraite +devant Gallas<a name="FNanchor_412" id="FNanchor_412" href="#Footnote_412" class="fnanchor">[412]</a>: «Il faut que cet homme soit bien incorrigible +de vous avoir suivi jusqu'à Metz, après +que vous l'avez battu tant de fois.»</p> + +<p>Une fois que M. d'Orléans lui tendit la main pour +le faire descendre du théâtre: «Ah!... dit-il, je suis +le premier que vous en avez fait descendre,» à +cause de ceux qui avoient eu le cou coupé pour l'amour +de lui.</p> + +<p>Lui et d'Avaugour se raillent toujours sur leur principauté. +<span class="pagenum"><a id="Page_425"> 425</a></span> +Il y a trois ans qu'Avaugour prétendit entrer +en carrosse au Louvre: il ne put l'obtenir. Le prince +de Guémené disoit: «Ah! du moins a-t-il droit d'y +entrer par la cour des cuisines.» Une fois le cocher +de d'Avaugour mit ses chevaux sous les porches de la +maison de Guémené, durant un grand soleil. «Entre, +entre, lui cria Guémené, ce n'est pas le Louvre.» +En montrant le chevalier de Rohan, il disoit: «Pour +celui-là on ne dira pas qu'il n'est pas prince.» C'est +qu'on trouva un billet de madame de Guémené à M. le +comte (<em>de Soissons</em>), où il y avoit: «Je vous ménage +un fils;» et c'est celui-là. Il a dit à son fils aîné que +le chevalier étoit de meilleure maison que lui. La mère +a tellement gâté le cadet, que cela n'a peu contribué à +faire tourner la cervelle à l'aîné, qui voyoit bien qu'on +faisoit à l'autre tous les avantages dont on pouvoit +s'aviser.</p> + +<p>Avaugour lui disoit: «Pourquoi souffrez-vous +ma sœur auprès de ma nièce de Montbazon? ma +sœur n'est pas assez prude.—Voire, dit Guémené, +cela est fort bien; c'est une vieille demoiselle +auprès d'une jeune princesse.» Le prince de +Guémené dit que sa femme veut qu'on la traite d'Altesse +principale, comme le marquis de Rouillac d'Excellence +royale, à cause qu'il avoit été ambassadeur à +la cour du roi de Portugal. Il dit plaisamment que le +prince de Tarente devroit dire le Roi mon père et non +pas Monsieur mon père; et que M. le Dauphin ne diroit +pas Monsieur mon père.</p> + +<p>Un fat de conseiller au parlement, nommé Nevelet, +s'amusoit à aller chez madame de Guémené. On parle +d'aller au bois de Vincennes; il fut assez sot pour se +<span class="pagenum"><a id="Page_426"> 426</a></span> +mettre dans le carrosse avec madame de Guémené et +les dames de sa compagnie. Là, il l'entretint le plus pédantesquement +du monde, et lui disoit, entre autres +belles choses, qu'il avoit eu l'honneur d'étudier avec +M. le prince de Guémené: «Mais, ajouta-t-il, madame, +il étoit bien plus avancé que moi.» Elle, ennuyée +de cet impertinent, pour s'en défaire, laissa tomber +un de ses gants; il jette la portière à bas, et va pour +le ramasser, cependant elle fait relever la portière, et +laisse là M. le magistrat, qui revint des murs du bois +de Vincennes à Paris avec sa soutane. Une fois, au sortir +du sermon de Saint-Leu il pleuvoit bien fort; il dit +à des dames: «Mesdames, je suis bien fâché de n'être +pas de votre quartier; je vous ramenerois.» A d'autres: +«Je vous irois conduire si c'étoit mon chemin.» +Une fois qu'il vouloit écrire des douceurs à une fille +d'esprit nommée mademoiselle Boccace, il lui parloit +de l'éloquence de Jean Boccace, dont elle prétendoit +descendre, et lui dit que quand il seroit aussi éloquent +que lui, il ne pourroit pourtant représenter combien +il étoit passionné pour ses mérites.</p> + +<p>A Amiens, je pense, quelques personnes parlant d'affaires +d'État, il leur dit (il leur montroit des paysans +réfugiés): «Taisez-vous, voilà des créatures de M. le +cardinal.» Et à la mort du cardinal il dit que c'était +à M. de Dardanie à en faire le service, puisqu'il étoit +évêque <em>in partibus infidelium</em>.</p> + +<p>On disoit que madame de Rohan soutenoit bien le +menton à Miossens. «Au Dictionnaire de Rohan, dit +le prince de Guémené, <em>menton</em> veut dire <em>mentula</em>.»</p> + +<p>Parlant du mariage de mademoiselle de Rohan: +«Vraiment, dit-il, elle a grand tort de n'avoir pas pris +<span class="pagenum"><a id="Page_427"> 427</a></span> +le comte de Montbazon mon fils (mademoiselle +de Rohan dit qu'il étoit hébété; il est devenu fou), il +a bien autant de bien que Chabot; il est aussi bon +catholique que lui; et si elle vouloit avoir un bon +mari, hélas! où en trouveroit-on de meilleurs que +dans notre race?»</p> + +<p>Madame de Guémené a eu quelques galanteries. On +disoit que ses amants faisoient tous mauvaise fin; M. de +Montmorency, M. le comte de Soissons, M. de Bouterville +et M. de Thou. On dit quelle s'évanouit quand +on biffa les armes de M. de Montmorency à Fontainebleau, +lorsque le feu Roi fit des chevaliers. On m'a dit +qu'en sa jeunesse, ne se trouvant pas le front assez beau, +elle y mit un bandeau de taffetas jaune pâle; le blanc +étoit trop blanc, le noir étoit trop différent du reste: +cela tranchoit. On voulut marier son fils avec mademoiselle +Fontenay-Mareuil, aujourd'hui madame de +Gèvres; quoique le père de la fille offrît la carte blanche, +elle ne le voulut pas, de peur d'être grand'mère. +Cependant, peu d'années après elle le maria avec la +fille du second lit du maréchal de Schomberg le père. +Elle a des saillies de dévotion, puis elle revient dans le +monde. Elle fit ajuster sa maison de la Place-Royale. +M. le Prince lui disoit: «Mais, madame, les Jansénistes +ne sont donc point si fâcheux qu'on dit, puisque +tout ceci s'ajuste avec la dévotion. Voici qui est le +plus beau du monde; je crois qu'il y a grand plaisir +à prier Dieu ici.» Elle souffrit le gros d'Émery dans +le temps qu'il se défit de Marion. On n'approuvoit pas +trop cela; et la comtesse de Maure dit plaisamment: +«C'est qu'elle veut convertir le bon larron.» Elle ne +le lui pardonna qu'en une maladie où elle crut mourir. +<span class="pagenum"><a id="Page_428"> 428</a></span> +Toute dévote qu'elle étoit, quand on disputa le tabouret +à mademoiselle de Montbazon, qui est aujourd'hui +dans le monde, elle dit que pour l'intérêt de sa maison +elle seroit capable de jouer du poignard. Elle a un fils, +qu'on appelle le chevalier de Rohan, qui est bien fait, +qui a du cœur, mais il n'a guère d'esprit, ou plutôt il +l'a déréglé. Elle entend assez ses affaires; et c'est par +sa conduite que le marquisat de Marigny, que le frère +de M. de Montbazon avoit vendu à Montmort, père de +la maréchale d'Estrées et de Montmort le maître des +requêtes, leur est revenu; il fut déclaré mal acheté. +Durant ce procès, comme on plaidoit, le prince de +Guémené menaça le maître des requêtes, et lui montra +un doigt. «Je vous en pourrois montrer deux, dit +l'autre,» et, en faisant cela, lui fit les cornes.</p> + +<h2 class="p4">RANGOUSE.</h2> + +<p class="p2">Rangouse est d'Agen. D'abord il fut clerc d'un procureur, +et ensuite il entra chez le maréchal de Thémines, +où il prit enfin la qualité de secrétaire. Quand il se +vit sans emploi, il s'avisa de faire des lettres; mais il +s'y prit d'une façon toute nouvelle, car il écrivoit des +lettres pour le Roi à la Reine, pour la Reine au Roi, +pour le Roi au cardinal de Richelieu, et pour le cardinal +de Richelieu au Roi; et ainsi du reste, selon les +occurrences du temps. Il y en avoit même pour M. le +Dauphin au feu Roi, et aussi pour Monsieur à M. le +<span class="pagenum"><a id="Page_429"> 429</a></span> +Dauphin. Après il en fit pour tous les princes, et il +les savoit toutes par cœur. Un jour qu'il alloit à son +pays il les récita quasi toutes à un gentilhomme qu'il +avoit trouvé par les chemins. Quand ce gentilhomme +fut arrivé, il dit qu'il avoit fait le voyage avec l'homme +du monde le plus curieux, et qui savoit par cœur toutes +les lettres que les plus grands de la cour s'étoient écrites +depuis quelques années en çà. Mais, ne trouvant +pas grand profit à cela, il quitta cette sorte de lettres +et n'en a plus montré que de celles qu'il a écrites en +son nom à toutes les personnes de l'un et l'autre sexe +qui pouvoient lui donner quelque paraguante; il en +fit un volume imprimé de ces nouveaux caractères +qui imitent la lettre bâtarde; et, par une subtilité +digne d'un Gascon, il ne fit point mettre de chiffre +aux pages, afin que quand il présentoit son livre à +quelqu'un, ce livre commençât toujours par la lettre +qui étoit adressée à celui à qui il le présentoit; car il +change les feuillets comme il veut en le faisant relier<a name="FNanchor_413" id="FNanchor_413" href="#Footnote_413" class="fnanchor">[413]</a>. +Vous ne sauriez croire combien cela lui a +valu<a name="FNanchor_414" id="FNanchor_414" href="#Footnote_414" class="fnanchor">[414]</a>. Il y a dix ans qu'il avoua à un de mes amis +qu'il y avoit gagné quinze mille livres qu'il employa +<span class="pagenum"><a id="Page_430"> 430</a></span> +fort bien en son pays, car je crois qu'il a famille; depuis, +il a toujours continué. Le comte de Saint-Aignan +lui donna cinquante pistoles; à la vérité, il y en +a eu qui ne l'ont pas si bien payé. M. d'Angoulême +le fils se contenta de lui rendre son livre et de lui +donner une pistole<a name="FNanchor_415" id="FNanchor_415" href="#Footnote_415" class="fnanchor">[415]</a>. Il avoit fait une lettre pour +Saint-Aunez, celui qui se retira en Espagne à cause +que le cardinal de Richelieu lui avoit ôté le gouvernement +de Leucate<a name="FNanchor_416" id="FNanchor_416" href="#Footnote_416" class="fnanchor">[416]</a>; Saint-Aunez ne la prit point, +ou en donna fort peu de chose<a name="FNanchor_417" id="FNanchor_417" href="#Footnote_417" class="fnanchor">[417]</a>. Depuis, craignant +que Rangouse ne rendît ce livre public, il l'envoya +prier de considérer que cette lettre étoit trop pleine de +<span class="pagenum"><a id="Page_431"> 431</a></span> +louanges, que cela lui nuiroit sans doute, et qu'il lui +feroit plaisir de ne la point faire courir. «Jésus! dit +Rangouse, il a bien du souci pour rien; croit-il +qu'une lettre qui vaut au moins dix pistoles, soit à +lui pour si peu d'argent? Je la lui ai portée manuscrite, +je la ferai imprimer sous un autre nom, en +changeant un ou deux endroits: il n'a que faire de +s'en mettre en peine.» Il dit qu'il trouve bien mieux +son compte à porter des lettres aux commis des finances +qu'aux seigneurs de la cour. Celles qu'il fait à cette +heure sont beaucoup meilleures que les premières; +car il va quelquefois prier M. Patru de les lui redresser +un peu. Dans les premières, il y en avoit une dont +l'adresse étoit: <em>A monsieur Lesperier</em> (il étoit au maréchal +de Gramont), <em>mon bon ami, qui m'as toujours +assisté dans mes petites nécessités</em>. Il en a fait une au +duc d'Usez, que je compare au sonnet de Dulot pour +l'archevêque de Rouen; je veux dire que cette lettre +n'eût pu être si bien faite par un honnête homme que +par ce fou. Ce fut M. le Prince qui la lui fit faire, et +il la trouva si plaisante, qu'il la retint par cœur et lui +en donna plus qu'il ne lui avoit donné pour la sienne +propre. Le bon de l'affaire, ce fut que le duc prit cela +sérieusement, et crut qu'on lui faisoit beaucoup d'honneur<a name="FNanchor_418" id="FNanchor_418" href="#Footnote_418" class="fnanchor">[418]</a>. +La voici:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_432"> 432</a></span></p> + +<p class="left5 font95 smcap">«Monseigneur,</p> + +<p>»Le rang que vous tenez parmi les grands de l'État +ne me permet pas de donner leurs portraits au public +sans les accompagner du vôtre. Je ne prétends pas toucher +à la généalogie de la maison de Crussol, dont vous +tirez votre origine; il faudroit faire un volume et non +pas une lettre: je dirai seulement que vous êtes entre +la noblesse le premier duc et pair de France, reconnu +le plus paisible et le plus modéré de tous les seigneurs. +Vous n'avez jamais rien entrepris par-dessus vos forces; +votre ambition a toujours eu des bornes légitimes; ce +que beaucoup poursuivent avec passion, vous l'obtenez +avec patience; vous êtes demeuré calme dans la +tempête, et ne vous êtes jamais oublié dans la bonace. +Si vous n'avez pas toujours eu des emplois de guerre, +c'est que Leurs Majestés vous ont reconnu trop nécessaire +auprès d'elles; enfin l'histoire de votre vie est +telle, qu'il ne s'en vit jamais de semblable. Celui-là +n'est pas ami de son repos qui ne met toute son étude +à vous imiter. Pour moi, monseigneur, qui prétends +faire un abrégé des actions illustres, pour les laisser à +la postérité, j'ai voulu parler des vôtres dans les termes +de la vérité avec laquelle je finirai.</p> + +<p class="right">»Votre, etc.»</p> + +<p>Rangouse a donné le titre de <em>Temple de la gloire</em> à +son dernier volume de lettres. Une fois qu'il rencontra +<span class="pagenum"><a id="Page_433"> 433</a></span> +M. Chapelain par la ville, il l'avoit vu quelque part, il +se met à côté de lui et lui parle avec toutes les soumissions +imaginables; car un Gascon se fait tout ce +qu'il veut. En ce temps-là, un des amis de cet homme +vint à passer; il l'appelle et lui dit en s'approchant tout +contre: «Monsieur Chapelain, vous voyez, au moins, +je me frotte aux honnêtes gens.» Chez M. Pelisson +on lut une pièce en latin; Rangouse à tout bout de +champ faisoit des exclamations, et disoit naïvement: +«Je n'entends pas le latin; mais je ne laisse pas de +pénétrer assez avant pour voir que cet ouvrage est +admirablement beau.»</p> + +<h2 class="p4">CATALOGNE.</h2> + +<p class="p2">Voici ce que j'ai appris de la manière de vivre des +femmes de ce pays-là. On n'y fait l'amour que par truchement, +et on se sert pour cela des meneurs des dames. +Ce ne sont pas des domestiques pour l'ordinaire, mais +quelquefois un savetier qui, les fêtes et les dimanches, +prend son bel habit, se met l'épée au côté, et tend le +bras à la dame; elles vont rarement ailleurs qu'à +l'église. La meilleure marque qu'on puisse avoir d'être +bien avec elles, c'est quand elles vous envoient ces messieurs +les écuyers pour savoir l'état de votre santé, sous +prétexte qu'elles ont ouï dire que vous étiez malade. +Cet homme pourtant ne vous parle qu'à l'oreille, et +bien souvent il dit à vos gens qu'il vient pour vous donner +<span class="pagenum"><a id="Page_434"> 434</a></span> +avis de quelque pièce curieuse qui est à vendre, où +il trouve quelque semblable échappatoire; alors vous +n'avez plus qu'à chercher l'invention de vous joindre, +car elles n'en viennent point là qu'elles n'aient résolu +de ne vous rien refuser. La plupart du temps elles sont +assez malheureuses; leurs maris ne leur laissent prendre +aucun divertissement, entretiennent presque tous +des courtisanes, et, ce que j'en trouve de plus fâcheux, +c'est que si à souper il y a, par exemple, une poule, +ils n'en laisseront qu'une cuisse à leur femme et porteront +tout le reste chez leur mignonne, avec qui ils iront +souper et coucher; madame cependant s'entretiendra, +s'il lui plaît, avec les espions que le galant homme tient +auprès d'elle, car les valets sont tous aux maris. Les +religieuses sont moins religieuses qu'elles, car s'il y a +de la galanterie, c'est dans les couvents; partout on y +entre pour de l'argent; même ceux des Catalans, qui +sont plus jaloux que les autres, tiennent leurs concubines +dans les religions, et on les nomme <em>Commendadas</em>. +Il arriva, la première fois que l'armée de France +entra dans le port de Barcelonne; que des religieuses +qui étoient assez proche du port faisoient bâtir et quêtoient +pour achever leur bâtiment; elles furent donc +demander la charité à quelques officiers des galères; +mais, au lieu d'argent, dont ils étoient assez mal fournis, +ils leur donnent cent forçats pour porter la terre +et leur servir de manœuvres. Cependant ces officiers +cajolèrent les religieuses, et firent si bien qu'elles leur +permirent d'entrer dans leur couvent déguisés en galériens: +ils se mêlèrent parmi les forçats, et furent trouver +leurs maîtresses. Il me semble que quand ils eussent +bien rêvé pour inventer un habit bien convenable +<span class="pagenum"><a id="Page_435"> 435</a></span> +à des esclaves d'amour, ils n'eussent jamais pu mieux +rencontrer.</p> + +<p>Il y avoit en ce temps-là une dame nommée la baronne +d'Alby; elle étoit de la maison d'Arragon<a name="FNanchor_419" id="FNanchor_419" href="#Footnote_419" class="fnanchor">[419]</a>, et +s'appeloit Hippolita. Elle étoit plus agréable que belle; +on n'a jamais vu une personne plus spirituelle, ni plus +adroite. Son mari, qui étoit fort débauché, et elle, +étaient séparés de corps et de biens. Cette femme eut un +si grand déplaisir de la révolte de Catalogne, et avoit +une si grande passion pour la couronne d'Espagne, +qu'elle a mis plusieurs fois sa vie en danger pour tâcher +à réduire cet État sous son premier maître. D'ailleurs, +elle étoit galante. Auprès du maréchal de La Mothe, +il y avoit un huguenot, déjà âgé, nommé La Vallée +(nous en parlerons ailleurs), qui étoit bien avec lui. +Dona Hippolita, qui le connoissoit d'amoureuse manière, +fit si bien que par son moyen elle obtint permission +d'écrire en Arragon, et partout où elle voudroit. +On lui accorda cela facilement, parce que les mêmes +personnes qui portoient ses lettres en portoient aussi du +maréchal à ceux avec qui il avoit intelligence dans le +pays ennemi. Elle employa tous ses artifices pour gagner +entièrement La Vallée, et lui fit même une des +plus grandes faveurs que les dames fassent en ce pays-là: +c'est qu'elle l'avertit qu'elle iroit voir les tombeaux +la Semaine-Sainte, et qu'il se trouvât en tel lieu pour +l'accompagner. La dévotion espagnole ne consiste qu'en +grimaces. La Semaine-Sainte, et principalement le +Vendredi-Saint, on visite les tombeaux qu'on fait en +<span class="pagenum"><a id="Page_436"> 436</a></span> +chaque église, en l'honneur de Notre-Seigneur; et il +y a de l'émulation à qui les fera les plus magnifiques; +c'est comme les <em>Præsepia</em><a name="FNanchor_420" id="FNanchor_420" href="#Footnote_420" class="fnanchor">[420]</a> à Rome. Les dames y vont +voilées, et c'est en ce temps de pénitence qu'elles font +le plus de galanteries. On appelle cela <em>Festeggiar</em>. La +Vallée se trouva à l'assignation, mais il eut le déplaisir +de voir qu'il n'étoit pas le seul galant, car la dame avoit +un Catalan avec elle, homme de qualité, et La Vallée +croit qu'au retour ils furent coucher ensemble. Voilà +tout ce que notre François en eut. Le maréchal de +Brezé l'avoit cajolée avant cela, mais elle ne le pouvoit +souffrir. Depuis, quand on fit une si grande conjuration +contre le comte d'Harcourt, elle s'y trouva embarrassée, +et son amant, dont nous avons parlé, eut le cou +coupé: pour elle, on se contenta de l'envoyer en Arragon.</p> + +<p>J'ai ouï conter une histoire arrivée à Madrid, que +je mettrai ici tout de suite: «Une fille de qualité étant +devenue amoureuse d'un page de son père, lui accorda +toutes choses, et se trouva grosse peu de temps +après. Cependant son père l'accorde avec un homme +de condition, dont l'alliance lui étoit avantageuse. +Dans cette extrémité, cette pauvre fille a recours à +une femme veuve, qui étoit femme d'esprit et grande +<em>intrigueuse</em>, et trouve moyen de l'aller voir secrètement. +Elles songèrent long-temps avant que de pouvoir +trouver quelque invention<a name="FNanchor_421" id="FNanchor_421" href="#Footnote_421" class="fnanchor">[421]</a>, enfin, la veuve +lui dit qu'elle iroit dire au cardinal-inquisiteur l'état +<span class="pagenum"><a id="Page_437"> 437</a></span> +où elle se trouvoit, et le désespoir où elle étoit; que +si on ne l'avoit retenue elle se seroit déjà poignardée, +et auroit tout d'un coup ôté la vie à elle et à son enfant; +qu'il n'y avoit qu'un remède qui dépendoit de +lui seul: c'étoit de faire mettre dans les prisons de +l'Inquisition le cavalier avec lequel cette fille est accordée, +et, que durant le temps qu'il y sera, on la +pourra faire accoucher en cachette.» La fille, approuva +le conseil de cette femme, et la chose réussit +comme elle l'avoit pensé. Le cardinal eut de la peine +à s'y résoudre, mais enfin il y consentit. La fille accoucha +heureusement; mais le cavalier, outré de l'affront +qu'on lui avoit fait, car il n'y a que l'Inquisition +qui soit infamante, mourut de déplaisir, quoiqu'elle +lui écrivît tous les jours qu'elle ne l'en estimoit pas +moins, que ce n'étoit qu'une calomnie et que la vérité +se découvriroit bientôt.</p> + +<h2 class="p4">LE COMTE D'HARCOURT.</h2> + +<p class="p2">Le comte d'Harcourt est cadet de feu M. d'Elbeuf, +assez mal à son aise. En sa jeunesse, il a fait une espèce +de vie de filou, ou du moins de goinfre. Il avoit fait +une fantaisie de monosyllabes: c'est ainsi qu'ils l'appeloient, +où chacun avoit une épithète, comme lui s'appeloit +<em>Le Rond</em> (il est gros et court), Faret<a name="FNanchor_422" id="FNanchor_422" href="#Footnote_422" class="fnanchor">[422]</a>, <em>Le</em> +<span class="pagenum"><a id="Page_438"> 438</a></span> +<em>Vieux</em>; c'est pourquoi Saint-Amant le nomme toujours +ainsi; pour lui il se nommoit <em>Le Gros</em>; quand ils étoient +trois confrères ensemble, ils pouvoient recevoir qui ils +vouloient.</p> + +<p>Le comte se battit contre Bouteville et eut l'avantage. +Il fut fait chevalier de l'ordre à la dernière promotion; +et quand ce vint à biffer les armes de son frère +qui étoit avec la Reine-mère, il alla se mettre derrière +le grand-autel. Les gens de cœur disoient qu'ils eussent +beaucoup mieux aimé n'être point chevaliers de l'ordre; +mais il avoit besoin de mille écus d'or de pension. Après +il revint. Faret, qui étoit à lui, pour le mettre en train +de faire quelque chose, lui proposa de s'offrir au cardinal +de Richelieu pour épouser telle qu'il voudroit +de ses parentes; et après il en parla à Bois-Robert qu'il +connoissoit comme étant de l'Académie, aussi bien que +lui. Bois-Robert en parla au cardinal, qui lui répondit +en riant:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div class="line i1">Le comte d'Harcourt,</div> +<div class="line">Du Bois, a l'esprit bien court.</div> +</div></div></div> + +<p>Bois-Robert pourtant, voyant qu'il ne lui avoit pas défendu +d'en parler davantage, recharge encore une fois. +«Est-ce tout de bon? dit le cardinal: parlez-vous sérieusement?—Oui, +monseigneur, c'est un homme +qui sera entièrement à vous; c'est un homme de +grand cœur. Il a, comme vous savez, battu Bouteville, +et vous pouvez vous fier à sa parole.» Le cardinal lui +donna emploi, et le surprit en le lui donnant, car il lui +<span class="pagenum"><a id="Page_439"> 439</a></span> +dit: «Monsieur le comte, le Roi veut que vous sortiez +du royaume.» Le comte étonné lui dit qu'il étoit +prêt d'obéir. «Mais, ajouta le cardinal, c'est en commandant +l'armée navale.»</p> + +<p>Cette campagne-là, il reprit les îles de Saint-Honorat +et de Sainte-Marguerite en Provence. Je laisse à l'histoire +à dire comme cette conquête étoit moralement +impossible au peu de forces qu'il avoit. J'ai vu le marbre +que le commandant espagnol laissa sur la porte, +où il y a que: rien ne peut résister à l'invincible valeur +du comte d'Harcourt. Au retour, il épousa madame +de Puy-Laurens. Après, on l'envoya en la place +du cardinal de La Vallette en Italie, où il secourut Casal +et reprit Turin. Durant ce siége, il mangeoit en public +pour faire voir qu'il n'avoit pas de meilleur pain que +les soldats. Jamais les François n'ont si bien montré +qu'ils fussent aussi bons à la fatigue que quelque autre +nation du monde qu'à ce siége-là. A cette effroyable +sortie que fit le prince Thomas, le comte accourut où +les lignes avoient été forcées; il avoit sept ou huit gentilshommes +avec lui qui appeloient poltrons les soldats +qu'ils trouvoient fuyants: «Non, non, dit le comte +d'Harcourt, ils sont braves gens: mais c'est qu'ils ne +m'ont pas à leur tête.» Il y alla, et il y faisoit bien +chaud. Il échoua après à Lérida, comme nous verrons +dans les Mémoires de la Régence. Ce même Brito, qui +après fit aussi recevoir un affront à M. le Prince, commandoit +alors dans la place. On a fort décrié ce pauvre +homme, et on veut que toute sa gloire soit due aux officiers +qu'il avoit, comme M. de Turenne principalement, +<span class="pagenum"><a id="Page_440"> 440</a></span> +au maréchal de La Mothe et au maréchal du +Plessis. Ils disent que dans l'occasion il n'a point de +jugement, et qu'il dit à tout ce qu'on propose: «Faites +donc.» Il est vrai que de tous ceux qui ont servi sous +lui, il n'y en a guère qui le prennent pour un grand capitaine. +Cependant il est brave et heureux. Pour les +siéges, il n'y réussit que rarement.</p> + +<p>La Reine lui donna la charge de grand écuyer après +la mort de M. le Grand; car il n'avoit point de bien, +et disoit que ses fils auroient nom, l'un <em>La Verdure</em>, +et l'autre <em>La Violette</em>. Quand il eut cette charge, après +l'obligation qu'il avoit à Faret, il délibéra s'il lui devoit +donner le secrétariat de sa charge, et pensa lui +préférer un petit Mouerou, que Faret avoit pris comme +un copiste pour écrire sous lui. Faret est mort de regret +de se voir si mal reconnu. Avant cela, le cardinal +de Richelieu disoit en parlant du comte d'Harcourt: +»Il faudra voir si son apothicaire en sera d'avis; car +ce bon seigneur s'est toujours laissé gouverner par +quelque faquin.» On disoit de lui qu'il prenoit tout et +rendoit tout, car il prit le gouvernement de Guyenne +quand M. d'Épernon fut chassé, et après, celui de Normandie +quand M. de Longueville fut arrêté, et les +rendit. Ce qu'il a fait de plus vilain, à mon avis, ce +fut d'escorter M. le Prince qu'on menoit prisonnier +au Havre: mais nous verrons tout cela en son lieu. Il +y a six ou sept ans, pour vous faire voir quel homme +c'est, qu'il conta à un garçon qui montre le jardin de +Rambouillet toutes ses prétentions et toutes ses plus +importantes affaires.</p> + +<h2 class="p4">LE BARON DE MOULIN.</h2> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_441"> 441</a></span></p> + +<p class="p2">C'est un gentilhomme de Champagne dont le père +a toujours eu bonne table et a fait assez de dépense; +il y a du bien dans la maison. En sa jeunesse, ç'a été +un assez plaisant robin. Il alla au Cours avec le derrière +masqué qu'il montroit à la portière, comme si +c'eût été son visage. Une autre fois, pour se défaire +d'une femme qui lui demandoit de l'argent, il mit son +c.. hors du lit; et, comme il avoit la tête entre les +jambes, on eût dit que sa voix venoit de dedans le lit: +c'étoit la voix d'un homme malade; il vessoit et toussoit +tout à-la-fois, et cette femme disoit: «Je vois +bien que monsieur est bien mal, il a l'haleine bien +mauvaise.» Un jour, après avoir bien attendu, dans +une boutique de lingère, que des femmes eussent essayé +des collets et des mouchoirs au miroir, il vouloit, +et il se déboutonnoit déjà pour cela, essayer aussi une +chemise au miroir<a name="FNanchor_423" id="FNanchor_423" href="#Footnote_423" class="fnanchor">[423]</a>.</p> + +<p>Il lui prit une vision sur le pont Notre-Dame; il y +rencontra un homme qui lui sembla plus laid que lui. +Il l'est étrangement. «Ah! monsieur, lui dit-il, qu'il +y a long-temps que je vous cherche!» L'autre fut +assez surpris. «C'est, monsieur, ajouta-t-il, que je +cherchois un homme plus laid que moi, et, si je ne +<span class="pagenum"><a id="Page_442"> 442</a></span> +me trompe, vous êtes cet homme-là. Venez plutôt +voir chez ce miroitier.»</p> + +<p>Il fit mettre dans sa cornette un moulin à vent, et +le mot <em>Nargue Du Moulin, s'il ne tourne</em>. A propos +de cela, M. d'Ablancour dit que c'est de lui qu'il a appris +tous les termes de la guerre et toutes les marches, +et cela lui a furieusement servi dans ses Traductions. +M. Fabert dit que c'est ce qu'il y trouve de plus admirable.</p> + +<p>Son père le maria, en dépit de lui, à une laide fille, +mais riche, nommée Chenevières; elle est fille d'un +oncle du baron Du Moulin, qui l'a eue d'une de ses +plus proches parentes; cette fille n'a jamais été légitimée. +Il n'en vouloit point; et le jour que le contrat +se devoit passer, il se déguisa en lavandière, et se mit +à battre la lessive à une fontaine proche de la maison. +Un avocat, ami de son père, qui venoit pour le contrat, +le rencontra, et le fit résoudre à faire ce que son +père souhaitoit. Il en a eu beaucoup de bien et tient +bonne table; c'est un original; il pette, rotte et pue +comme un bouc; car, outre ses pets, il mâche toujours +du tabac. Il est libre en paroles, et ne prétend +se contraindre pour personne. Depuis quelques années, +il s'est mis à aimer les simples, et un jour il mena un +curieux, par une grosse pluie, en voir un, disoit-il, +qui étoit unique, <em>acuminatum, olens, recens</em>, etc. C'étoit +un étron qu'il venoit de faire dans une planche.</p> + +<p>Un huguenot, qui s'appelle quasi comme lui, car il +se nomme Des Moulins, Le Coq, frère de feu Le Coq, +conseiller au parlement, écrit si mal qu'on ne peut +lire son écriture. Quand il a fait une lettre, il la plie +<span class="pagenum"><a id="Page_443"> 443</a></span> +brusquement sans y mettre de poudre dessus, et il s'y +fait des pâtés. Une fois, qu'il voulut en relire une lui-même, +et qu'il n'en put venir à bout: «Que je suis fou! +dit-il; ce n'est plus à moi désormais à la lire; c'est à +celui à qui je l'envoie.»</p> + +<p><a id="Page_444"></a> +<span class="pagenum"><a id="Page_445"> 445</a></span></p> + +<hr class="c25 p4" /> +<div class="footnotes"><h2>NOTES:</h2> +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> François de Bassompierre, né en Lorraine le 12 avril 1579, maréchal +de France en 1623, mort dans le château du duc de Vitry dans la +Brie, le 12 octobre 1646.</p> + +<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Ce ne peut être que Diane de Dampmartin, comtesse de Fontenoy, +et dame en partie de Vistingen, femme de Charles-Philippe de +Croy, marquis d'Havré. Ils sont la tige des marquis d'Havré.</p> + +<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Cette fable est tout-à-fait dans le genre de celle de la fée Mélusine, +dont la maison de Lusignan a la prétention de descendre.</p> + +<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Voir la note 179 de la p. 111 du t. I.</p> + +<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> On fit un <em>guéridon</em> sur une entrée de ballet, où il sortoit d'un +tambour.</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div class="line">Sortir d'un tambour,</div> +<div class="line">Galant Bassompierre,</div> +<div class="line">Aimer tant l'amour</div> +<div class="line">Et fuir tant la guerre,</div> +<div class="line">O guéridon, etc. (T.)</div> +</div></div></div> + +<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Il disoit qu'il y avoit plus de plaisir à le dire qu'à le faire. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> On parloit ainsi alors. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> En ce temps-là Bautru se mit à lui faire les cornes chez la Reine: +on en rit. La Reine demanda ce que c'étoit. «C'est Bautru, dit-il, qui +montre tout ce qu'il porte.» (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> On diroit aujourd'hui <em>les honneurs</em>.</p> + +<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Allusion à l'Amadis de Gaule.</p> + +<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> <em>Peautre</em> ou <em>piautre</em>; ce mot de notre ancienne langue romane +s'est conservé parmi les bateliers de Loire pour exprimer le gouvernail.</p> + +<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Le village de Nanterre est situé à moitié chemin entre Paris et +Saint-Germain-en-Laye.</p> + +<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Allusion aux commencements de la famille Coiffier de Ruzé d'Effiat, +qui sortoit des charges de finances. On appeloit <em>élu</em>, un conseiller +d'élection, sorte de juridiction dont les appels étoient portés à la cour +des Aides.</p> + +<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Le Clerc Du Tremblay étoit alors gouverneur de la Bastille.</p> + +<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> On avoit donné, par dérision, le nom d'<em>Importants</em> à ceux qui suivoient +le parti du duc de Beaufort. (<em>Esprit de la Fronde</em>; Paris, 1672, +tom. 1, pag. 156.) «On les nomma les <em>Importants</em>, parce qu'ils débitoient +des maximes d'État, déclamoient contre la nouvelle tyrannie, +et prétendoient rétablir les anciennes lois du royaume.» (<em>Histoire +de la Fronde</em>, par le comte de Saint-Aulaire; Paris, 1827, tome 1, +pag. 105.)</p> + +<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Le Cours la Reine, vis-à-vis les Invalides.</p> + +<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Mauvais plaisant, faiseur de pointes et de quolibets. Cette expression +a été empruntée du nom du farceur Turlupin. L'adjectif n'est +plus en usage, mais le substantif <em>turlupinade</em> a été conservé.</p> + +<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> François de La Rochefoucauld, né à Paris le 8 décembre 1558, +évêque de Senlis en 1607, mort à Paris le 15 février 1645.</p> + +<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Rapin étoit prévôt de la connétablie. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Marthe Brossier étoit de Romorentin, en Sologne. (<em>Voyez</em> la <em>Biographie +universelle</em> de Michaud.)</p> + +<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Marie de La Rochefoucauld-Randan, mariée en 1579 à Louis +de Rochechouart, seigneur de Chaudenier. Elle se fit Carmélite après +la mort de son mari.</p> + +<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> <em>Mananda!</em> espèce de serment fort en usage chez les femmes aux +quinzième et seizième siècles. En voici un exemple tiré de Des Périers +dans le conte <em>de l'enfant de Paris qui fit le fol pour jouyr de la jeune +veuve</em>. La dame, en se déshabillant, disoit à sa chambrière: «Perrette, +il est beau garçon, c'est dommage de quoi il est ainsi fol.—<em>Mananda!</em> +disoit la garce, c'est mon, madame, il est net comme une +perle, etc.» (<em>Nouvelles récréations et joyeux devis de Bonaventure +Des Périers</em>; Amsterdam, 1735, t. 2, p. 242.)</p> + +<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Marie de Bruneau, dame Des Loges, née vers 1585, morte le +1<sup>er</sup> juin 1641.</p> + +<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Ses lettres ne sont pas trop merveilleuses; cela étoit bon pour ce +temps-là. Bortel a eu raison d'empêcher Conrart de les faire imprimer: +il vouloit aussi faire un Recueil de vers sur sa mort. Tout cela est +avouétré. (T.)—<em>Avouétré</em> pour <em>avoytré</em>, avorté, qui n'est pas venu à +terme. (<em>Dict. de Nicot.</em>)</p> + +<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> C'étoit en 1629. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Il y avoit quatre ans quand Henri <span class="smcap">IV</span> fut tué. Depuis, comme il a +eu la faiblesse de cacher son âge, Balzac l'a appelé <em>cet ambassadeur de +dix-huit ans</em>. A son compte, il falloit qu'il l'eût été à quatorze, comme +vous le verrez par la suite. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Secrétaire du duc de Weimar. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Manuscrit 902, in-folio, tom. 10, pag. 113, de la bibliothèque +de l'Arsenal. Cette Notice est écrite d'une grande écriture de femme; +elle a vraisemblablement été composée par une des filles de madame +Des Loges. On trouvera des détails sur les manuscrits de Conrart dans +la Notice qui précède ses Mémoires. (<em>Collection des Mémoires relatifs +à l'histoire de France</em>, 2<sup>e</sup> série, t. 48.)</p> + +<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Tallemant en a cependant médit dans l'article qui suit; mais de +qui n'a-t-il pas médit?</p> + +<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> On a cru qu'il n'étoit pas inutile de publier cette Notice biographique +contemporaine sur une femme justement célèbre. Elle avoit +déjà été citée dans l'article Loges (des) de la Biographie universelle de +Michaud. On peut aussi consulter l'article qui lui a été consacré dans +le Dictionnaire de Moreri.</p> + +<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Dans l'article qui précède.</p> + +<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Une madame d'Endreville, fille d'un secrétaire du Roi et femme +d'un gentilhomme riche de Normandie, fit garder sa place, en 1658, +par un suisse du Roi. On se moqua fort d'elle. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> Les deux auteurs du <em>Roman de la Rose</em>. Tallemant auroit dû les +nommer dans l'ordre inverse, puisque Jean de Meung a été le continuateur +de Guillaume de Lorris.</p> + +<p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> On dit même qu'ils étoient associés. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> Madame de La Luzerne, son autre fille, est un original en Phébus. +Pour dire que lui faire tant de cérémonies, c'étoit la faire souffrir terriblement, +elle dit une fois: «Ha! pour cela, madame, c'est une vraie +<em>gémonie</em>.» Elle avoit ouï parler du Montfaucon de Rome, qu'on appeloit +<em>Scalas Gemonias</em>. (T.)—C'étoit le lieu d'où l'on précipitoit les +criminels.</p> + +<p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> Pierre Séguier, né le 28 mai 1588, chancelier en 1635, mort le +28 janvier 1672.</p> + +<p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> On m'a dit que ce fut Des Roches, le mâle, chanoine de Notre-Dame, +fort riche en bénéfices, autrefois petit valet du cardinal de Richelieu +au collége, qui, le connoissant par droit de voisinage, le proposa +au cardinal de Richelieu pour garde-des-sceaux, comme un homme +dévoué, et dont il lui répondoit; le cardinal s'y fia. Le monde fut assez +étonné de ce choix, car il n'étoit pas trop en passe de cela. Il étoit alors +président au mortier en la place de son oncle. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> Tallemant se montre ici singulièrement prévenu contre le chancelier +Séguier. Au reste, la partialité que ce magistrat témoigna dans +le procès du surintendant, et dans d'autres circonstances, nuisit singulièrement +à son caractère. On en aperçoit des traces dans les lettres de +madame de Sévigné, et les Mémoires encore manuscrits de M. d'Ormesson, +ne permettent pas de douter que le chancelier n'ait eu pour +Colbert, ennemi personnel du surintendant, une complaisance tout-à-fait +opposée au caractère qu'il auroit dû déployer.</p> + +<p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Il est le premier qui s'est avisé de se faire traiter de <em>grandeur</em>. +Avant lui pas un ne s'étoit fait traiter de <em>monseigneur</em> dans les harangues, +quand on lui parle comme député. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> On voit par là que Les Mémoires de la Régence, dont l'auteur parle +si souvent, n'existoient qu'en projet; il est très-vraisemblable qu'ils n'ont +pas été composés.</p> + +<p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Pierre Séguier, premier du nom, d'abord avocat des parties, devint +avocat-général du Parlement en 1550, président à mortier en 1554; né +en 1504, mort en 1580.</p> + +<p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> Pierre Séguier, deuxième du nom, d'abord, lieutenant civil, succéda +à son père dans la charge de président à mortier.</p> + +<p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> Ce ne fut pas lui, ce fut Séguier, marquis d'O; le premier +président Le Jay, qui étoit alors procureur du roi du Châtelet, en +haine du président Séguier d'alors, oncle du chancelier, en fit informer. +Il étoit mal satisfait de ce président, je ne sais pourquoi. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_44" id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> Madeleine Fabri, fille de Jean Fabri, seigneur de Champauzé, +trésorier de l'extraordinaire des guerres.</p> + +<p><a name="Footnote_45" id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> Je sais de Boileau, greffier de la Grand'Chambre, que le père de +la chancelière a été valet chez feu son grand-père à quinze écus de gages, +c'est-à-dire tout au plus <em>petit clerico</em>. Cependant, à l'imitation de son +mari, elle va chercher des aïeux en Provence. M. de Peiresc s'appeloit +Fabri; il prétendoit venir d'un gentilhomme pisan qui s'établit en Provence +durant les guerres des ducs d'Anjou pour le royaume de Naples; et +comme M. le président Séguier eut les sceaux, Peiresc, qui étoit bien +aise d'avoir sa faveur pour obliger les gens de lettres et de vertu, avoua +le frère de la chancelière, alors maître des requêtes, pour son parent. Le +bonhomme Gassendi en met la descente tout franc dans la vie de Peiresc. +Il le croit, comme il le dit, ou il avoit ordre de son ami d'en parler +ainsi pour la raison que j'ai dite. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_46" id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> Je me souviens que le jour de Saint-Joseph, aux Mathurins, où +l'abbé de Cerisy prêchoit, on avoit habillé saint Joseph d'une robe de +M. le chancelier, et la Vierge avoit la cravate de madame d'Aiguillon. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_47" id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> Bois-Robert dit qu'il avoit proposé au cardinal de faire le chancelier +protecteur, et de se contenter, lui, d'avoir soin de l'Académie, et +que le cardinal, qui prenoit le chancelier pour un grand faquin, reçut +cela si mal, qu'il pensa chasser Bois-Robert. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_48" id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> Germain Habert, abbé de Cerisy, de l'Académie françoise, mort +vers 1654. On a de lui diverses poésies dans les Recueils du temps, une +Vie du cardinal de Bérule et quelques autres ouvrages.</p> + +<p><a name="Footnote_49" id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> <em>La Connaissance des Bêtes</em>; Paris, 1648, in-4<sup>o</sup>.</p> + +<p><a name="Footnote_50" id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Jacques Esprit, de l'Académie françoise, mort en 1678. On lui +attribue le livre intitulé <em>de la Fausseté des vertus humaines</em>. Lié avec +madame de Sablé et avec le duc de La Rochefoucauld, il passe pour +avoir eu quelque part aux <em>Maximes</em>.</p> + +<p><a name="Footnote_51" id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> Jean Ballesdens, avocat au Parlement, membre de l'Académie +françoise, auteur de quelques ouvrages médiocres. Il aimoit les anciens +livres; on trouve souvent sa signature sur le frontispice des éditions +gothiques de nos vieux poètes.</p> + +<p><a name="Footnote_52" id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> Qu'il ne se <em>découvre</em>; du mot <em>infula</em>, qui signifie chaperon dans +la basse latinité.</p> + +<p><a name="Footnote_53" id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> Nicolas de Nets, évêque d'Orléans en 1631, mourut en 1646.</p> + +<p><a name="Footnote_54" id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> Dominique Séguier, conseiller clerc au Parlement, doyen de l'église +de Paris, évêque d'Auxerre, puis de Meaux, premier aumônier du +Roi, mourut eu 1659.</p> + +<p><a name="Footnote_55" id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> Catherine de Parthenay-Soubise, femme de René, deuxième du +nom, vicomte de Rohan.</p> + +<p><a name="Footnote_56" id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> Henri, deuxième du nom, premier duc de Rohan, auteur des <em>Mémoires</em> +publiés sous ce nom; né le 21 août 1579, mort le 13 avril 1638.</p> + +<p><a name="Footnote_57" id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> Ce M. de Brèves, à ce qu'on dit, appela le pape <em>le grand Turc des +chrétiens</em>. Il cria: <em>Alla</em>, en mourant, et sans Gédoin, le Turc, qui +croyoit en Notre Seigneur comme lui, il ne se fût jamais confessé; +mais Gédoin lui dit qu'il le falloit faire par politique. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_58" id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> Marguerite, duchesse de Rohan, seule héritière de son père, +épousa, en 1645, Henri Chabot, simple gentilhomme, et porta dans cette +maison le titre et les armes de Rohan.</p> + +<p><a name="Footnote_59" id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> Les Mémoires du duc de Rohan ont été réimprimés dans le t. 18 +de la seconde série de la Collection Petitot.</p> + +<p><a name="Footnote_60" id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> On lit en effet dans le <em>Voyage du duc de Rohan</em>, Amsterdam, +chez Louis Elzéviers, 1649, petit in-12, pag. 101: «Les ruines de la +superbe métairie de Cicéron, nommées Académia..... sont considérables...... +pour les belles <em>Œuvres</em> qu'il y a composées, entre lesquelles +sont renommées les <em>Pendette</em>.»</p> + +<p><a name="Footnote_61" id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> Marguerite de Béthune Sully, morte le 22 octobre 1660.</p> + +<p><a name="Footnote_62" id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> J'ai ouï dire à d'autres que c'est une madame de Rupierre qui +a dit cela. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_63" id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> Première femme de M. de Schomberg. Ce d'Halluin n'étoit pas +trop en réputation de bravoure. «On me fait tort, dit-il, je le ferai +voir à la première occasion.» Il défit les Espagnols à Leucate +en 1636, et fut fait maréchal de France. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_64" id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> Miossens lui coûte deux cent mille écus. Miossens prit un suisse; +il étoit alors bien gredin: madame Pilou lui dit: «Quelle insolence! +un suisse pour garder trois escabelles!—Cela a bon air, répondit-il: +quoiqu'il ne garde rien, il semble qu'il garde quelque chose: +on le croira.» (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_65" id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> Vers du <em>Cid</em>. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_66" id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> Bois d'Almais, ou Bois d'Annemets, comme on le nomme le plus +souvent, est l'auteur des <em>Mémoires d'un favori de M. le duc d'Orléans</em>. +On verra plus bas, à l'article <em>Ruqueville</em>, que Bois d'Annemets étoit +frère de ce dernier. Les <em>Mémoires d'un favori</em> sont assez rares, et d'autant +plus recherchés qu'ils n'ont pas été reproduits dans la Collection +des Mémoires relatifs à l'histoire de France. Goulas, gentilhomme ordinaire +de Gaston, duc d'Orléans, a fait connoître dans ses Mémoires +restés manuscrits, le duel dans lequel succomba l'auteur des Mémoires +d'un favori. Cet événement eut lieu en 1627. (<em>Voyez</em> un fragment de +ces Mémoires cité dans la <em>Bibliothèque historique</em> du P. Lelong, sous +le n<sup>o</sup> 21395, t. 2, p. 449.)</p> + +<p><a name="Footnote_67" id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> Gentilhomme devers le Bordelais, frère de madame de Flavacour, +ci-devant Saint-Louis, fille d'honneur d'Anne d'Autriche. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_68" id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> Il a été publié à Liége, en 1767, une Histoire de Tancrède de +Rohan avec quelques autres pièces. (<em>Bibliothèque historique de la +France</em>, n<sup>o</sup> 32051, t. 3. p. 181)</p> + +<p><a name="Footnote_69" id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> René Du Plessis de La Roche Picmer, comte de Jerzé, personnage +singulier, qui, en 1649, fit semblant d'être amoureux d'Anne d'Autriche. +On l'exila, et il termina ses jours d'une manière très-malheureuse. +Ayant obtenu en 1672 la permission de servir comme volontaire, +il fut tué par une de nos sentinelles qui n'entendit pas sa réponse. Ce +nom est écrit dans les Mémoires du temps <em>Jerzé</em>, <em>Jerzay</em> et <em>Jarzay</em>.</p> + +<p><a name="Footnote_70" id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> Dans le mal au cœur qu'avoit Ruvigny ne se souciant plus tant +de mademoiselle de Rohan, il voulut débaucher Jeanneton, qui étoit +jolie, et lui dit si elle ne feroit pas bien ce que sa maîtresse avoit fait, +et qu'il le lui feroit, si non voir, du moins entendre. Elle le lui promit. +Le lendemain, comme il entroit à sept heures du matin dans la +chambre de mademoiselle de Rohan, les fenêtres étant fermées, il se +fit suivre par cette fille, qui, pieds-nus, se glissa dans un coin. Ruvigny +fit des reproches à mademoiselle de Rohan de sa légèreté, et lui +dit qu'après ce qui s'étoit passé entré eux, etc., etc. Jeanneton fut persuadée +de la sottise de sa maîtresse; mais pour cela n'en voulut pas +faire une. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_71" id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> La sœur de Ruvigny étoit une fort belle personne: elle fut mariée, +en premières noces, avec un gentilhomme du Perche, nommé +La Maisonfort. Cet homme s'enivra de son tonneau, et de telle sorte, que +quand on lui dit qu'il y prît garde, il répondit qu'il falloit mourir d'une +belle épée. Il en mourut en effet. La voilà veuve: c'étoit une coquette +prude, je ne crois pas que personne ait couché avec elle; mais c'étoit +<em>galanterie plénière</em>. Saint-Pradil, de la maison de Jussac, en Angoumois, +a été le plus déclaré de tous ses galants: il lui donnoit, fort souvent +des divertissements qu'on appeloit des <em>Saintes Pradillades</em>; c'étoit +des promenades où il y avoit les vingt-quatre violons et collation. +Un jour qu'ils revenoient de Saint-Cloud un peu trop tard, ils versèrent +sur le pavé, le long du Cours. Il y avoit sept femmes dans le carrosse: +il crioit: «Madame de la Maisonfort, où êtes-vous?» Chacune +contrefaisoit sa voix, et disoit: «Me voici;» puis quand il l'avoit tirée, +et qu'il voyoit que ce n'étoit pas elle, il les laissoit là brusquement, +et avoit envie de les jeter dans l'eau. Il ne la trouva que toute la dernière.</p> + +<p>Elle avoit de plaisants accès de dévotion. Au milieu d'une conversation +enjouée, elle s'alloit enfermer dans son cabinet, et y faisoit une +prière; puis elle revenoit.</p> + +<p>Un grand seigneur d'Angleterre devint amoureux d'elle à Paris, et +l'épousa. Elle est morte, il y a près de quinze ans, et a laissé deux +filles qui ont été mariées en Angleterre. Elle avoit été accordée avec +le marquis de Mirambeau. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_72" id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> Saint-Luc tenoit la porte en bas, et avoit des chevaux tout prêts +avec des pistolets à l'arçon de la selle: il faisoit un froid du diable; +mais Ruvigny en revint si échauffé, qu'il n'avoit pas besoin de feu. Il +étoit si transporté de colère, que vous eussiez dit un fou. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_73" id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> On conte une autre chose de Ruvigny, qui est un peu plus raisonnable. +Quand M. le Grand fut arrêté, le grand-maître dit à Ruvigny: +«Ah! pour cette fois-là on vous convaincra, car on a le traité +d'Espagne.—Monsieur, lui dit Ruvigny, je suis serviteur de M. le +Grand, quand je le verrois je démentirois mes yeux.» Le grand-maître +en fit plus de cas encore qu'il n'avoit fait par le passé. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_74" id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> Mademoiselle de Rohan la bossue avoit demandé la permission +de faire une espèce de couvent de filles à une terre qu'elle avoit. On lui +dit qu'on le vouloit bien, mais qu'après sa mort on donneroit cette +terre au plus proche monastère de Dames. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_75" id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> S'enleva, ne s'appliqua pas. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_76" id="Footnote_76" href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> Cadet de Pons, mari de madame de Richelieu, aujourd'hui le +maréchal d'Albret. Ils sont d'Albret, mais bâtards, et de Pons par leur +mère. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_77" id="Footnote_77" href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> Quand on découvrit que Chabot en vouloit à mademoiselle de +Rohan, La Moussaye lui dit: «Vous vous engagez là à une grande +galanterie.—<em>Galanterie!</em> répondit l'autre, je prétends l'épouser.—Ah! +ce sera bien fait à vous, reprit La Moussaye en souriant.—Vous +verrez, répliqua Chabot.» (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_78" id="Footnote_78" href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> A cause de cela on l'appelle la reine Gillette. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_79" id="Footnote_79" href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> Quand il vit que l'affaire de M. de Laval étoit bien avancée, il +fit dire au chancelier que le respect qu'il lui portoit l'avoit empêché +d'y entendre. Dans la vérité Chabot étoit amoureux de madame de +Sully, et point de mademoiselle de Rohan, non plus que de madame +de Coislin. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_80" id="Footnote_80" href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> Nonobstant tout le bruit qu'on avoit fait, M. d'Elbeuf, alors assez +endetté, offrit le prince d'Harcourt, son fils, à mademoiselle de Rohan, +qui le rebuta fort. Il y avoit, à Paris, je ne sais quel fou de la maison +de Wirtemberg, avec qui Harcourt fut obligé de se battre à la Place-Royale, +justement devant les fenêtres de mademoiselle de Rohan. Le +prince d'Harcourt désarma l'autre, qui, quand il lui eut rendu son +épée, lui donna des coups de plat d'épée sur sa bosse, et cela à la vue +de la personne que ce pauvre homme vouloit épouser: on les sépara, +et on traita l'autre de fou; effectivement, il a couru les rues depuis à +Lyon. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_81" id="Footnote_81" href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> En août 1645. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_82" id="Footnote_82" href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> Dans le contrat de mariage, elle a consenti que ses enfants fussent +élevés à la religion catholique. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_83" id="Footnote_83" href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> Depuis elle s'est fait traiter d'Altesse, elle qui ne s'en avisoit pas +quand elle n'avoit point épousé Chabot. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_84" id="Footnote_84" href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> Car pour Chabot ni elle, ni madame de Sully, la bonne femme, +ne dirent jamais rien contre lui. «Au contraire, disoient-elles, il a bien +fait.» (T)</p> + +<p><a name="Footnote_85" id="Footnote_85" href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> Parce qu'il avoit été chevalier de Malte.</p> + +<p><a name="Footnote_86" id="Footnote_86" href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> A la naissance de la seconde, pensant attraper sa mère, elle lui +fit dire que si elle vouloit la présenter au baptême, M. de Rohan consentiroit +qu'on la baptisât à Charenton, et qu'elle choisiroit tel compère +qu'il lui plairoit. La mère répondit: «Très-volontiers; dites à ma +fille que je la tiendrai avec son frère.» (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_87" id="Footnote_87" href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> Le 1<sup>er</sup> février 1649.</p> + +<p><a name="Footnote_88" id="Footnote_88" href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> Ces vers sont de Marigny. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_89" id="Footnote_89" href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> L'église des Capucins du Marais, aujourd'hui la paroisse Saint-François.</p> + +<p><a name="Footnote_90" id="Footnote_90" href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> Expression populaire, pour dire <em>regardez</em>.</p> + +<p><a name="Footnote_91" id="Footnote_91" href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> Le lieutenant-criminel Tardieu et sa femme, aussi avare que lui, +furent assassinés le 24 août 1665, dans leur maison du quai des Orfèvres. +Tout le monde connoît les beaux vers de la dixième satire dans +lesquels Despréaux peint ce hideux couple. Tallemant fait connoître +plusieurs traits de leur avarice qui avoient échappé au satirique.</p> + +<p><a name="Footnote_92" id="Footnote_92" href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> Daniel Du Moustier, célèbre peintre de portraits, né vers 1550, +mort en 1631. Il excelloit pour le portrait au crayon en trois couleurs. +(Voyez <em>la Biographie universelle</em> de Michaud.) L'auteur de l'article ne +paroît pas avoir connu une seule des anecdotes racontées par Tallemant. +On conserve à la Bibliothèque Sainte-Geneviève deux volumes +in-folio remplis de portraits dessinés par Du Moustier. Il y en a beaucoup +qui ne sont qu'ébauchés; un grand nombre représentent malheureusement +des personnages inconnus. Le père de Du Moustier étoit +peintre, et dessinoit le portrait dans le même genre. Le Recueil de +Sainte-Geneviève contient beaucoup de portraits du temps de Charles <span class="smcap">IX</span>, +qui sont nécessairement les ouvrages du père.</p> + +<p><a name="Footnote_93" id="Footnote_93" href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> Le mot <em>artisan</em> exprimoit encore, sous la minorité de Louis <span class="smcap">XIV</span>, +un excellent ouvrier dans les arts libéraux. <em>Artiste</em>, dans le sens d'ouvrier, +qui travaille avec esprit et avec art, se trouve dans le Dictionnaire +de Richelet; Genève, 1680.</p> + +<p><a name="Footnote_94" id="Footnote_94" href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> Nicolas de Verdun, premier président du Parlement de Paris avoit +succédé à Achille de Harlay. Il mourut le 16 mars 1627.</p> + +<p><a name="Footnote_95" id="Footnote_95" href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> Verdun avoit la bouche de côté.</p> + +<p><a name="Footnote_96" id="Footnote_96" href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> M. de Bassompierre, dans la Bastille y avoit fait des remarques de +bien des impertinences. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_97" id="Footnote_97" href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> Le véritable nom est le Coigneux. Tallemant l'écrit comme on +avoit l'habitude de le prononcer.</p> + +<p><a name="Footnote_98" id="Footnote_98" href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a> Antoine Le Coigneux, maître des comptes, en 1572, père du président.</p> + +<p><a name="Footnote_99" id="Footnote_99" href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a> Le fils fut reçu président à mortier le 20 août 1652.</p> + +<p><a name="Footnote_100" id="Footnote_100" href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a> Guillaume le Coigneux, marchand potier d'étain, mourut en 1505, +et Sara Ral, sa femme, en 1517; on voyoit leur épitaphe au charnier +des Innocens. Gilles Le Coigneux, leur fils, a été procureur au Parlement, +et leur petit-fils est devenu conseiller.</p> + +<p><a name="Footnote_101" id="Footnote_101" href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a> On m'a dit que le cardinal de Richelieu dit une fois: «M. Le +Cogneux ne sauroit être d'église.» C'est que Le Cogneux avoit +épousé clandestinement la fille d'un sergent, si je ne me trompe, qui +étoit fort belle; elle s'appeloit Marie Droguet. On ajoute qu'il s'en défit +gaillardement afin de n'avoir plus cet obstacle à sa fortune. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_102" id="Footnote_102" href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a> Marie de Médicis.</p> + +<p><a name="Footnote_103" id="Footnote_103" href="#FNanchor_103"><span class="label">[103]</span></a> Marie Ceriziers, dont le père étoit maître des comptes. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_104" id="Footnote_104" href="#FNanchor_104"><span class="label">[104]</span></a> La chambre de l'édit étoit mi-partie, et composée de magistrats +catholiques et réformés. Les causes des protestants étoient portées à +cette chambre. Ces chambres cessèrent d'exister dès avant la révocation +de l'édit de Nantes.</p> + +<p><a name="Footnote_105" id="Footnote_105" href="#FNanchor_105"><span class="label">[105]</span></a> Ce notaire s'appeloit Le Camus. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_106" id="Footnote_106" href="#FNanchor_106"><span class="label">[106]</span></a> Elle alla au conseil à M. le président de Nesmond, qui aimoit son +mari, pour savoir qui elle épouseroit de M. de Maisons, ou de M. Le +Cogneux. «Ne venez-vous point ici, lui dit-il, madame, après avoir +pris votre résolution?—Non, monsieur.—Si cela est, reprit-il, +M. de Maisons est bien mieux votre fait.—Mais M. de Maisons a +des enfants, dit-elle en l'interrompant.—Oh! je vois bien que votre +résolution est prise.» Et n'en voulut plus parler. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_107" id="Footnote_107" href="#FNanchor_107"><span class="label">[107]</span></a> <em>Éleveure</em>, ou bouton qui se lève à la peau.</p> + +<p><a name="Footnote_108" id="Footnote_108" href="#FNanchor_108"><span class="label">[108]</span></a> Boischaumont, on dit vulgairement Bachaumont (T.)—Bachaumont +a eu quelque part au <em>Voyage</em> de Chapelle. Ce joli ouvrage n'auroit +pas dû porter les noms de deux auteurs.</p> + +<p><a name="Footnote_109" id="Footnote_109" href="#FNanchor_109"><span class="label">[109]</span></a> En 1652, qu'une partie du Parlement y alla. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_110" id="Footnote_110" href="#FNanchor_110"><span class="label">[110]</span></a> Madame de Boudarnault étoit fort décriée. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_111" id="Footnote_111" href="#FNanchor_111"><span class="label">[111]</span></a> Cette Garnier est celle qui a fait le mariage. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_112" id="Footnote_112" href="#FNanchor_112"><span class="label">[112]</span></a> Il s'étoit ruiné à faire le beau, et à se fourrer parmi les gens de +cour. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_113" id="Footnote_113" href="#FNanchor_113"><span class="label">[113]</span></a> Madame de Toré étoit sœur du président Le Cogneux. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_114" id="Footnote_114" href="#FNanchor_114"><span class="label">[114]</span></a> On est surpris que deux écrivains du temps, Tallemant et Conrart, +aient pris la peine de nous transmettre des querelles de ménage du +président Le Cogneux. Ils ne se sont cependant pas entendus entre eux, +car on a vu plus haut, dans l'article sur Conrart, que Tallemant s'étoit +brouillé avec le premier secrétaire perpétuel de l'Académie françoise. +Les lecteurs pourront rapprocher cette partie des Mémoires de Tallemant +de ceux de Conrart insérés au tome 48 de la deuxième série de la +<em>Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France</em>, pages 192 et +suivantes.</p> + +<p><a name="Footnote_115" id="Footnote_115" href="#FNanchor_115"><span class="label">[115]</span></a> Jean de Pontevez, comte de Carces, grand-sénéchal, et lieutenant +du roi en Provence. Marie d'Aloigny-Rochefort, sa veuve, remariée +au président Le Cogneux, mourut le 13 mai 1675, et le président +prit une dernière alliance avec une nièce du maréchal de Navailles, +qui lui a survécu. (Voyez <em>l'Histoire généalogique de la maison de +France</em>, t. 7, p. 617.)</p> + +<p><a name="Footnote_116" id="Footnote_116" href="#FNanchor_116"><span class="label">[116]</span></a> <em>Voyez</em> plus haut l'article du marquis de Rambouillet, tome 2, +page 207.</p> + +<p><a name="Footnote_117" id="Footnote_117" href="#FNanchor_117"><span class="label">[117]</span></a> Gilles, maréchal de Souvray, ou Souvré, grand-maître de la +garde-robe, mort en 1626.</p> + +<p><a name="Footnote_118" id="Footnote_118" href="#FNanchor_118"><span class="label">[118]</span></a> Henriette de France, sœur de Louis <span class="smcap">XIII</span>, épousa Charles <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>, roi +d'Angleterre, le 11 mai 1625.</p> + +<p><a name="Footnote_119" id="Footnote_119" href="#FNanchor_119"><span class="label">[119]</span></a> Ce devoit être en 1629. Louis <span class="smcap">XIII</span> passa à Lyon vers le milieu de +février pour se rendre à l'armée de Savoie. (<em>Voyez</em> l'Itinéraire des rois +de France dans les <em>Pièces fugitives du marquis d'Aubais</em>, tome 1, +pag. 123.)</p> + +<p><a name="Footnote_120" id="Footnote_120" href="#FNanchor_120"><span class="label">[120]</span></a> Tallemant tombe ici dans une erreur. Le connétable de Luynes +étoit mort le 15 décembre 1621, après la levée du siége de Montauban. +C'étoit le cardinal de Richelieu qui avoit la direction des affaires, au +moment qui vient d'être indiqué.</p> + +<p><a name="Footnote_121" id="Footnote_121" href="#FNanchor_121"><span class="label">[121]</span></a> Marion de l'Orme, célèbre courtisane, dont on verra plus bas +l'article.</p> + +<p><a name="Footnote_122" id="Footnote_122" href="#FNanchor_122"><span class="label">[122]</span></a> Christine de France, fille de Henri <span class="smcap">IV</span>, duchesse de Savoie.</p> + +<p><a name="Footnote_123" id="Footnote_123" href="#FNanchor_123"><span class="label">[123]</span></a> On appelle ce flambeau-là le mortier. (T.)—On appelle, chez le +roi, <em>mortier de veille</em>, un petit vaisseau d'argent ou de cuivre, qui a +de la ressemblance au mortier à piler; il est rempli d'eau où surnage +un morceau de cire jaune, ayant un petit lumignon au milieu, et ce +morceau de cire, s'appelle aussi <em>mortier</em>. On l'allume quand le roi +est couché, et il brille toute la nuit dans un coin de sa chambre, conjointement +avec une bougie, qu'on allume dans le même temps dans +un flambeau d'argent au milieu d'un bassin d'argent qui est aussi à +terre.» (<em>Dictionnaire de Trévoux.</em>)</p> + +<p><a name="Footnote_124" id="Footnote_124" href="#FNanchor_124"><span class="label">[124]</span></a> On a dit d'un M. d'Esche, frère de madame de Villarceaux, dont +le mari a fait tant de fracas avec les femmes, que lorsque le curé qui +l'épousa lui demanda s'il n'avoit point donné sa foi à une autre, qu'il +répondit qu'il ne l'avoit jamais donnée qu'à une épingle jaune. Ainsi +Toré ne seroit que le second. Ce d'Esche voulut une fois faire un haras +de mulets. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_125" id="Footnote_125" href="#FNanchor_125"><span class="label">[125]</span></a> Elle dit qu'ayant à prétendre quelque récompense de la feue Reine, +comme M. d'Emery régloit les prétentions des créanciers, elle s'adressa +à M. de Toré qui s'éprit tout de nouveau. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_126" id="Footnote_126" href="#FNanchor_126"><span class="label">[126]</span></a> <em>Voyez</em> <a href="#Page_103">plus haut</a> l'article sur le président Le Cogneux et sur son +fils.</p> + +<p><a name="Footnote_127" id="Footnote_127" href="#FNanchor_127"><span class="label">[127]</span></a> Nicolas Le Camus, secrétaire du Roi en 1617, conseiller d'État +en 1620, mort à l'âge de quatre-vingts ans en 1688, laissant de Marie +Colbert, sa femme, morte en 1642, six fils et quatre filles. Marie Le +Camus, l'une d'elles, avoit épousé Michel Particelli, seigneur d'Emery. +Le cardinal Le Camus, évêque de Grenoble, et le lieutenant-civil au +Châtelet de Paris, du même nom, étoient leurs petits-fils.</p> + +<p><a name="Footnote_128" id="Footnote_128" href="#FNanchor_128"><span class="label">[128]</span></a> Tallemant parle ailleurs du musicien Berthod ou Bertaut.</p> + +<p><a name="Footnote_129" id="Footnote_129" href="#FNanchor_129"><span class="label">[129]</span></a> Il s'est fourré à la cour et croit y réussir; mais bien des gens s'en +moquent. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_130" id="Footnote_130" href="#FNanchor_130"><span class="label">[130]</span></a> C'est vraisemblablement Jeannin de Castille, trésorier de l'Epargne, +du temps de Fouquet.</p> + +<p><a name="Footnote_131" id="Footnote_131" href="#FNanchor_131"><span class="label">[131]</span></a> Gilles Boileau a fait preuve de mauvais goût dans cette lettre, en +rejetant les observations judicieuses de Conrart sur un sonnet adressé +au premier président Pomponne de Bellièvre, qui commence par ce +vers:</p> + +<p class="center font95">Quand je te vois assis au trône de tes pères, etc.</p> + +<p><a name="Footnote_132" id="Footnote_132" href="#FNanchor_132"><span class="label">[132]</span></a> Voyez <em>les Œuvres posthumes de Gilles Boileau</em>, publiées par +Despréaux; Paris, Barbin, 1670, p. 126 et 161.</p> + +<p><a name="Footnote_133" id="Footnote_133" href="#FNanchor_133"><span class="label">[133]</span></a> Voyez plus haut, p. <a href="#Page_124">124</a> de cet article.</p> + +<p><a name="Footnote_134" id="Footnote_134" href="#FNanchor_134"><span class="label">[134]</span></a> Tallemant a écrit ce passage en 1659, il est superflu de faire observer +que madame Scarron n'a fait l'acquisition de la terre de Maintenon +qu'en 1674.</p> + +<p><a name="Footnote_135" id="Footnote_135" href="#FNanchor_135"><span class="label">[135]</span></a> Boileau Despréaux continua, lui, à être l'obligé de Dongois; car +il logea chez lui de 1679 à 1687. Il le consulta sur les termes de pratique +pour la rédaction de son <em>Arrêt burlesque</em>.</p> + +<p><a name="Footnote_136" id="Footnote_136" href="#FNanchor_136"><span class="label">[136]</span></a> On n'a pas besoin de faire remarquer que dans tout le cours de cet +article il n'est question que de Gilles Boileau, le frère aîné de Despréaux, +membre de l'Académie françoise. Despréaux, son jeune frère, +ne s'étoit pas encore fait connoître. La première édition de ses <em>Satires</em> +est de 1666.</p> + +<p><a name="Footnote_137" id="Footnote_137" href="#FNanchor_137"><span class="label">[137]</span></a> Jacques Vallée, sieur Des Barreaux, né en 1602, mort le +9 mai 1673.</p> + +<p><a name="Footnote_138" id="Footnote_138" href="#FNanchor_138"><span class="label">[138]</span></a> Saint-Ibal dit, à la naissance du fils de Bardouville, qu'il lui falloit +mettre des entraves quand on le baptiseroit, qu'autrement il regimberoit +contre l'eau bénite. (T.</p> + +<p>Le gentilhomme dont parle Tallemant étoit Henri d'Escars de +Saint-Bonnet, seigneur de Saint-Ibal. Il a été fort mêlé dans les troubles +de France, du temps du cardinal de Richelieu et de la régence d'Anne +d'Autriche.</p> + +<p><a name="Footnote_139" id="Footnote_139" href="#FNanchor_139"><span class="label">[139]</span></a> Il est revenu de cela. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_140" id="Footnote_140" href="#FNanchor_140"><span class="label">[140]</span></a> Il est mort trop tôt, pour nous avoir pu persuader qu'il en fût +bien revenu. C'étoient des jeunes gens qui vouloient faire les bons +compagnons. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_141" id="Footnote_141" href="#FNanchor_141"><span class="label">[141]</span></a> Des Barreaux s'amenda dans sa dernière maladie, et il composa +ce beau sonnet si connu qu'il seroit superflu de le citer.</p> + +<p><a name="Footnote_142" id="Footnote_142" href="#FNanchor_142"><span class="label">[142]</span></a> La même dont on a lu l'article, p. 22 de ce volume.</p> + +<p><a name="Footnote_143" id="Footnote_143" href="#FNanchor_143"><span class="label">[143]</span></a> Marion de l'Orme naquit à Châlons en Champagne, vers 1611; +elle mourut au mois de juin 1650. (<em>Voyez</em> plus bas la note relative à +sa mort, p. <a href="#Page_143">143</a>.)</p> + +<p><a name="Footnote_144" id="Footnote_144" href="#FNanchor_144"><span class="label">[144]</span></a> Cinq-Mars.</p> + +<p><a name="Footnote_145" id="Footnote_145" href="#FNanchor_145"><span class="label">[145]</span></a> Claude Quillet, auteur du poème de <em>la Callipédie</em>.</p> + +<p><a name="Footnote_146" id="Footnote_146" href="#FNanchor_146"><span class="label">[146]</span></a> Le président de Chevry, de la chambre des comptes. (<em>Voyez</em> plus +haut son article, p. 261 du tome 1.)</p> + +<p><a name="Footnote_147" id="Footnote_147" href="#FNanchor_147"><span class="label">[147]</span></a> Nom d'une terre du père. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_148" id="Footnote_148" href="#FNanchor_148"><span class="label">[148]</span></a> Ces détails, demeurés inconnus jusqu'à présent, confirment la +mention faite par Loret (<em>Muse historique</em>, n<sup>o</sup> du 30 juin 1650), de la +mort de Marion de l'Orme, en ces termes:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div class="line">La pauvre Marion de l'Orme,</div> +<div class="line">De si rare et plaisante forme,</div> +<div class="line">A laissé ravir au tombeau</div> +<div class="line">Son corps si charmant et si beau.</div> +</div></div></div> + +<p>Ainsi se trouve détruit le ridicule roman qui prolonge l'existence +de Marion de l'Orme jusqu'à l'âge de cent trente-quatre ans, et la fait +mourir à Paris, sur la paroisse Saint-Paul en 1741; ainsi disparoît l'assistance +de Marion à son propre enterrement, ses trois mariages, tant +en Angleterre qu'en France; enfin toutes ces bizarres aventures racontées +dans une pièce facétieuse intitulée: <em>Lettre de Marion de l'Orme +aux auteurs du Journal de Paris</em>, imprimée dans le <em>Recueil de pièces +intéressantes pour servir à l'histoire des règnes de Louis <span class="smcap">XIII</span> et de +Louis <span class="smcap">XIV</span></em>, publié en 1781, par Delaborde. Toutes les biographies ont +répété ce roman à l'appui duquel on n'a pu cependant citer le témoignage +d'aucun contemporain.</p> + +<p><a name="Footnote_149" id="Footnote_149" href="#FNanchor_149"><span class="label">[149]</span></a> On lit dans le manuscrit de Tallemant: «La cadette étoit fille, et +<em>la</em> sera toujours à la mode de sa sœur.» Ainsi Tallemant ne se soumettoit +pas plus que madame de Sévigné à la règle de grammaire nouvellement +introduite.</p> + +<p><a name="Footnote_150" id="Footnote_150" href="#FNanchor_150"><span class="label">[150]</span></a> <em>Bonne robe</em>, expression italienne; <em>buona</em> ou <em>bella roba</em> se dit d'une +femme, belle ou non, qui se conduit mal. (<em>Dict. d'Alberti.</em>)</p> + +<p><a name="Footnote_151" id="Footnote_151" href="#FNanchor_151"><span class="label">[151]</span></a> Il étoit trésorier de l'artillerie. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_152" id="Footnote_152" href="#FNanchor_152"><span class="label">[152]</span></a> Frère aîné du cardinal. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_153" id="Footnote_153" href="#FNanchor_153"><span class="label">[153]</span></a> Oncle et prédécesseur du fameux cardinal de Retz; né en 1584, +mort en 1654.</p> + +<p><a name="Footnote_154" id="Footnote_154" href="#FNanchor_154"><span class="label">[154]</span></a> Le Plessis Guénégaud s'amusoit à payer cette grosse tripière +comme un tendron; c'est parce qu'elle étoit de qualité. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_155" id="Footnote_155" href="#FNanchor_155"><span class="label">[155]</span></a> Né en 1585, mort en 1653.</p> + +<p><a name="Footnote_156" id="Footnote_156" href="#FNanchor_156"><span class="label">[156]</span></a> Achille de Harlai, marquis de Bréval, seigneur de Chanvallon, +mourut le 3 novembre 1657.</p> + +<p><a name="Footnote_157" id="Footnote_157" href="#FNanchor_157"><span class="label">[157]</span></a> Voici ce que fit M. d'Albi (d'Elbène), celui qui se sauva en Catalogne +du temps de M. de Montmorency.</p> + +<p><em>Épitaphe de M. de Rouen faite de son vivant.</em></p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div class="line">Ci-gît un prélat honoré</div> +<div class="line">Qui porta la barbe prolixe,</div> +<div class="line">De couleur de vermeil doré,</div> +<div class="line">Brillant comme une étoile fixe.</div> +<div class="line">Prêchant sur un événement</div> +<div class="line">Il sermona si longuement,</div> +<div class="line">Qu'il en trépassa de détresse,</div> +<div class="line">Non sans laisser un savoir mon</div> +<div class="line">Laquelle des deux choses est-ce</div> +<div class="line">Qui fut plus longue en son espèce,</div> +<div class="line">De sa barbe, ou de son saint Vinon. (T.)</div> +</div></div></div> + + +<p><a name="Footnote_158" id="Footnote_158" href="#FNanchor_158"><span class="label">[158]</span></a> Dulot, inventeur des bouts-rimés, n'est guère connu que par le +poème de Sarrasin, intitulé: <em>Dulot vaincu, ou la Défaite des bouts-rimés</em>, +badinage ingénieux d'un poète très-spirituel.</p> + +<p><a name="Footnote_159" id="Footnote_159" href="#FNanchor_159"><span class="label">[159]</span></a> Harlay de Chanvallon, archevêque de Rouen, devint archevêque +de Paris en 1671. Il mourut en 1695.</p> + +<p><a name="Footnote_160" id="Footnote_160" href="#FNanchor_160"><span class="label">[160]</span></a> Balzac, né à Angoulême en 1594, mourut dans la même ville le +18 février 1655.</p> + +<p><a name="Footnote_161" id="Footnote_161" href="#FNanchor_161"><span class="label">[161]</span></a> Elles sont placées à la fin du deuxième livre des lettres de Balzac. +(<em>Œuvres de Balzac</em>, in-folio, tom. 1, p. 63 et suivantes.)</p> + +<p><a name="Footnote_162" id="Footnote_162" href="#FNanchor_162"><span class="label">[162]</span></a> Auteur du <em>Berger extravagant</em>. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_163" id="Footnote_163" href="#FNanchor_163"><span class="label">[163]</span></a> Nom de ce garçon. (T.)—<em>La Défaite du Paladin Javerzac</em> est +imprimée au tome second, pag. 172 du supplément aux Œuvres de +Balzac. On ne peut convenir avec Tallemant que cette pièce soit <em>une +jolie chose</em>; c'est une série de plaisanteries lourdes et même grossières +sur un sujet qui pouvoit ne pas déplaire à une époque où les coups de +bâton venoient quelquefois à l'appui de la critique. On y voit que cette +ridicule punition fut infligée à Javerzac, le 11 août 1628. Balzac avoit +conservé du regret de cette action barbare; car au lit de mort il fit appeler +Javerzac, et le pria de lui rendre son amitié. (Voyez <em>la Relation +de la mort de M. de Balzac</em>, à la suite de ses Œuvres.)</p> + +<p><a name="Footnote_164" id="Footnote_164" href="#FNanchor_164"><span class="label">[164]</span></a> Dans tous les volumes qu'on a imprimés de lui, il y a toujours +quelque chose de ces accusations; cela lui tenoit terriblement au cœur. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_165" id="Footnote_165" href="#FNanchor_165"><span class="label">[165]</span></a> On lit <em>traiteur</em> au manuscrit. Il faut prendre ce mot dans le sens +de <em>traitant</em>.</p> + +<p><a name="Footnote_166" id="Footnote_166" href="#FNanchor_166"><span class="label">[166]</span></a> <em>Le Prince.</em> (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_167" id="Footnote_167" href="#FNanchor_167"><span class="label">[167]</span></a> <em>Cagnards</em>, gens aimant leurs foyers. <em>Hauteroche</em>, cité dans le Dictionnaire +comique de Le Roux.</p> + +<p><a name="Footnote_168" id="Footnote_168" href="#FNanchor_168"><span class="label">[168]</span></a> Il y a tant d'étoiles, qu'un goguenard disoit que c'étoit le firmament. +Ce n'est pas grand'chose. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_169" id="Footnote_169" href="#FNanchor_169"><span class="label">[169]</span></a> <em>Paranymphé</em>, loué. Cette expression étoit empruntée du <em>paranymphe</em>, +ou discours solennel qui se prononçoit à la fin de chaque +licence dans les facultés de théologie et de médecine, dans lequel le +licencié adressoit des compliments, ou le plus souvent des épigrammes +aux autres licenciés. (Voyez <em>le Dict. de Trévoux</em>.)</p> + +<p><a name="Footnote_170" id="Footnote_170" href="#FNanchor_170"><span class="label">[170]</span></a> La gloire personnifiée en bête brute.</p> + +<p><a name="Footnote_171" id="Footnote_171" href="#FNanchor_171"><span class="label">[171]</span></a> Je pense que c'était une comtesse de Toulouse. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_172" id="Footnote_172" href="#FNanchor_172"><span class="label">[172]</span></a> <em>Treillis</em>, toile fine d'Allemagne, lustrée et satinée, dont en petit +deuil on faisoit le dessus du pourpoint. (<em>Dict. de Trévoux.</em>)</p> + +<p><a name="Footnote_173" id="Footnote_173" href="#FNanchor_173"><span class="label">[173]</span></a> <em>Tabis</em>, gros taffetas ondulé par l'application d'un cylindre sur +lequel des ondes étoient gravées. (<em>Dict. de Trévoux.</em>)</p> + +<p><a name="Footnote_174" id="Footnote_174" href="#FNanchor_174"><span class="label">[174]</span></a> <em>Aigre de cèdre</em>, liqueur composée de jus de citron, de limon et +de cédrat, qui, mêlée avec de l'eau et du sucre, fait une boisson très-agréable. +(<em>Dict. de Trévoux</em>.)</p> + +<p><a name="Footnote_175" id="Footnote_175" href="#FNanchor_175"><span class="label">[175]</span></a> Guillaume Girard, archidiacre d'Angoulême, avoit été secrétaire +du duc d'Epernon. Il a laissé une vie de son maître, imprimée à Paris +en 1655 en un volume in-folio, et en 1663 en trois volumes in-douze. +Elle est, comme elle devoit être, toute favorable au duc d'Epernon.</p> + +<p><a name="Footnote_176" id="Footnote_176" href="#FNanchor_176"><span class="label">[176]</span></a> Elle qui ne sait pas lire, et ne les connoît point. (T.)—Cela veut +dire apparemment que la Reine, étant espagnole, lisoit peu les livres +françois.</p> + +<p><a name="Footnote_177" id="Footnote_177" href="#FNanchor_177"><span class="label">[177]</span></a> Ne diriez-vous pas qu'il en a autant dans ce pays-là que M. de La +Rochefoucauld? Cependant Balzac, qui n'est point paroisse, est à Roussines +son frère aîné; et dans la paroisse d'Asnières, Forgues, son parent, +a un fief, et Balzac loge dans un autre, qui est, je pense, à sa sœur. +La seigneurie est au Chapitre d'Angoulême. Ce fut M. de Montausier +qui, avec bien de la peine, en fit déloger les gens de guerre. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_178" id="Footnote_178" href="#FNanchor_178"><span class="label">[178]</span></a> Cela est faux. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_179" id="Footnote_179" href="#FNanchor_179"><span class="label">[179]</span></a> La maison étoit alors à son père, et est présentement à l'aîné; +c'est la plus commode de la ville. D'abord on alla à l'Evêché; mais le +logement n'étoit pas si aisé. Ce n'est pas la première fois que la cour a +occupé cette maison. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_180" id="Footnote_180" href="#FNanchor_180"><span class="label">[180]</span></a> Elle ne songea pas à lui. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_181" id="Footnote_181" href="#FNanchor_181"><span class="label">[181]</span></a> A la vérité elle leur parla comme à des gens qui sont des principaux +de la ville. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_182" id="Footnote_182" href="#FNanchor_182"><span class="label">[182]</span></a> M. de Montausier, qui étoit alors à Angoulême, dit que la vérité +est que Lionne, pour faire plaisir à Chapelain, son ami, fit faire ce +voyage au chevalier de Terlon, et que toute la civilité vint de lui et +de M. Servien. Le cardinal n'usa jamais de termes si obligeants pour +les princes du sang même. «Si le cardinal avoit fait cela, disoit le marquis, +il seroit digne de tout ce que Balzac a écrit depuis contre lui.» +Il est bien vrai que le cardinal dit quelque chose d'élégant, mais tout +cela venoit de Lionne. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_183" id="Footnote_183" href="#FNanchor_183"><span class="label">[183]</span></a> En parlant à Roussines. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_184" id="Footnote_184" href="#FNanchor_184"><span class="label">[184]</span></a> Véritablement, voilà bien répondu. M. de Montausier dit qu'il +n'a jamais écrit en ces termes-là à personne. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_185" id="Footnote_185" href="#FNanchor_185"><span class="label">[185]</span></a> Balzac a envoyé jusqu'à cinq copies de cette lettre, et toutes de +la main de Toulet, son copiste, de peur qu'elle ne fût perdue. Son libraire +eut le soin de les faire rendre à M. Conrart. Après ces cinq copies +il en envoya encore une, disant que M. Girard y avoit fait quelques +changements. Il n'y avoit que deux syllabes de changées (T.)—Cette +lettre, monument de l'orgueil le plus extraordinaire, ne paroit pas avoir +été imprimée: au moins n'en trouve-t-on aucune trace dans les <em>Œuvres</em> +de Balzac. On sera peut-être parvenu à lui en faire sentir tout le ridicule.</p> + +<p><a name="Footnote_186" id="Footnote_186" href="#FNanchor_186"><span class="label">[186]</span></a> Cette relation est imprimée à la suite des Œuvres de Balzac, t. 2, +pag. 213 du supplément.</p> + +<p><a name="Footnote_187" id="Footnote_187" href="#FNanchor_187"><span class="label">[187]</span></a> Ce jugement de Tallemant est trop sévère. Gilles Boileau a déploré +la mort de Balzac dans une élégie adressée à Conrart, qui offre +quelques beautés; elle n'a pas été insérée par Despréaux dans les œuvres +posthumes de son frère; mais on l'avoit imprimée dans la troisième +partie des <em>Poésies choisies</em>, publiées chez Sercy en 1658. Tristan l'ermite +fit aussi d'assez belles strophes sur la mort de Balzac; les trois +meilleures ont été citées dans la Notice sur Conrart placée à la tête de +ses Mémoires, dans le quarante-huitième volume de la deuxième série +de la Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France.</p> + +<p><a name="Footnote_188" id="Footnote_188" href="#FNanchor_188"><span class="label">[188]</span></a> Ce devoit être la fille de Saintot, le maître des cérémonies de +France.</p> + +<p><a name="Footnote_189" id="Footnote_189" href="#FNanchor_189"><span class="label">[189]</span></a> Une pièce de Scudéry. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_190" id="Footnote_190" href="#FNanchor_190"><span class="label">[190]</span></a> Le frère et la sœur de madame de Motteville. On l'appelle <em>Socratine</em>, +à cause de sa sévérité. Elle est carmélite à cette heure. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_191" id="Footnote_191" href="#FNanchor_191"><span class="label">[191]</span></a> On lit dans Benserade des stances que mademoiselle Pascal fit à +l'âge de treize ans <em>pour une dame de ses amies, sous le nom d'Amaranthe, +amoureuse de Thyrsis</em>. Benserade y fit une réponse dans laquelle +il suppose que mademoiselle Pascal s'est cachée sous le nom +d'Amaranthe, et que Thyrsis n'est pas autre que lui-même. On y lit +cette stance, où Benserade nous apprend l'âge que mademoiselle Pascal +avoit alors:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div class="line">Qu'une fille <em>à treize ans</em> d'amour soupire et pleure,</div> +<div class="line i5">C'est souvent un défaut;</div> +<div class="line">Mais pour une qui fait des vers de si bonne heure,</div> +<div class="line i5">C'est vivre comme il faut.</div> +</div> +<div class="stanza"> +<div class="line">(<em>Œuvres de Benserade</em>, 1698, in-8<sup>o</sup>, t. 1, p. 49.)</div> +</div></div></div> + +<p><a name="Footnote_192" id="Footnote_192" href="#FNanchor_192"><span class="label">[192]</span></a> Blaise Pascal, né à Clermont en 1623, mort à Paris en 1662.</p> + +<p><a name="Footnote_193" id="Footnote_193" href="#FNanchor_193"><span class="label">[193]</span></a> <em>Voy.</em> l'article qui précède celui-ci, p. <a href="#Page_175">175</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_194" id="Footnote_194" href="#FNanchor_194"><span class="label">[194]</span></a> La véritable orthographe du nom est Mauteville; voir précédemment +tome 1, p. 288, note 1.</p> + +<p><a name="Footnote_195" id="Footnote_195" href="#FNanchor_195"><span class="label">[195]</span></a> C'est Berthod, mais on prononce Bertaut. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_196" id="Footnote_196" href="#FNanchor_196"><span class="label">[196]</span></a> Jean-Baptiste Budes, comte de Guébriant, maréchal de France, +né en 1602, mort en 1643.</p> + +<p><a name="Footnote_197" id="Footnote_197" href="#FNanchor_197"><span class="label">[197]</span></a> La maison du Bec Crespin, en Normandie, est une bonne maison; +ils viennent des Grimaldi, de la famille du prince de Monaco. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_198" id="Footnote_198" href="#FNanchor_198"><span class="label">[198]</span></a> Le marquis de Praslin étoit brave, mais méchant; il empoisonna +avec de l'antimoine je ne sais combien de <em>Wourmans</em> en Hollande; il +en avoit été battu en je ne sais quelle rencontre, où il avoit fait l'insolent. +(T.)</p> + +<p><a name="Footnote_199" id="Footnote_199" href="#FNanchor_199"><span class="label">[199]</span></a> Je pense que Guébriant eut tout l'honneur du combat, car le +baron étoit méchant soldat: témoin La Capelle, qu'il défendit si mal. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_200" id="Footnote_200" href="#FNanchor_200"><span class="label">[200]</span></a> Un homme titré.</p> + +<p><a name="Footnote_201" id="Footnote_201" href="#FNanchor_201"><span class="label">[201]</span></a> Bernard de Saxe, duc de Weimar, mourut de la peste, le 18 juillet +1639. On prétend qu'il fut empoisonné.</p> + +<p><a name="Footnote_202" id="Footnote_202" href="#FNanchor_202"><span class="label">[202]</span></a> Ce cheval s'appeloit <em>le Rabe</em>, en allemand <em>le Corbeau</em>. «Le comte, +dit Le Laboureur, le monta dans tous les combats où il se trouva depuis, +où l'on a pu dire qu'il combattoit sous son maître, puisque l'on +a souvent remarqué qu'il accabloit des ennemis sous ses pieds, ou +bien qu'il les mordoit à sang. Il a souvent rapporté des blessures qui +n'ont pas été sans récompense, puisque le comte, son maître, le +voyant vieillors de sa mort......... le laissa au Roi par testament, et +pria Sa Majesté de le faire nourrir le reste de sa vie dans sa grand'écurie. +Il étoit fort gros et grand; il avoit l'encolure courte et ramassée, +la tête grosse, et étoit entier.» (<em>Histoire du maréchal de +Guébriant</em>; Paris, 1656, in-folio, p. 128.)</p> + +<p><a name="Footnote_203" id="Footnote_203" href="#FNanchor_203"><span class="label">[203]</span></a> Le duc de Weimar avoit deux buveurs d'eau maréchaux de-camp, +Guébriant et Montausier. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_204" id="Footnote_204" href="#FNanchor_204"><span class="label">[204]</span></a> Noirmoutier en est. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_205" id="Footnote_205" href="#FNanchor_205"><span class="label">[205]</span></a> Cette cérémonie eut lieu dans l'église Notre-Dame de Paris, le +8 juin 1644. L'Oraison funèbre du maréchal y fut prononcée par Grillié, +évêque d'Uzès. Imprimée en 1656 dans le même format que l'histoire +du maréchal, elle y est ordinairement réunie.</p> + +<p><a name="Footnote_206" id="Footnote_206" href="#FNanchor_206"><span class="label">[206]</span></a> C'est une maison de robe et d'épée tout ensemble. (T.)—C'étoit +une famille du Parlement de Paris.</p> + +<p><a name="Footnote_207" id="Footnote_207" href="#FNanchor_207"><span class="label">[207]</span></a> Jean-Pierre Camus, évêque de Belley, né à Paris en 1582, mort +en 1652.</p> + +<p><a name="Footnote_208" id="Footnote_208" href="#FNanchor_208"><span class="label">[208]</span></a> Cet aveu naïf, qui n'est pas sans fondement, est bien dans le caractère +de simplicité de ce vertueux prélat.</p> + +<p><a name="Footnote_209" id="Footnote_209" href="#FNanchor_209"><span class="label">[209]</span></a> C'est un Commentaire sur le livre de saint Augustin. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_210" id="Footnote_210" href="#FNanchor_210"><span class="label">[210]</span></a> Il faut l'<em>e</em> ouvert. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_211" id="Footnote_211" href="#FNanchor_211"><span class="label">[211]</span></a> Nicolas Pavillon, évêque d'Alais (que Tallemant et ses contemporains +écrivoient autrement), mourut le 8 décembre 1677. Ce vertueux +prélat résista avec beaucoup de force aux entreprises de Louis <span class="smcap">XIV</span>, pour +l'extension de la régale.</p> + +<p><a name="Footnote_212" id="Footnote_212" href="#FNanchor_212"><span class="label">[212]</span></a> M. de Mauric étoit un vieux conseiller d'Etat. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_213" id="Footnote_213" href="#FNanchor_213"><span class="label">[213]</span></a> Anne d'Aumont, veuve d'Antoine Potier, seigneur de Sceaux.</p> + +<p><a name="Footnote_214" id="Footnote_214" href="#FNanchor_214"><span class="label">[214]</span></a> Allusion à la princesse Olympie, abandonnée par Birène sur une +plage déserte. (<em>Orlando furioso, canto 10.</em>)</p> + +<p><a name="Footnote_215" id="Footnote_215" href="#FNanchor_215"><span class="label">[215]</span></a> Charles, comte de Lannoi, conseiller d'État, premier maître-d'hôtel +du Roi, gouverneur de Montreuil, mourut en 1649.</p> + +<p><a name="Footnote_216" id="Footnote_216" href="#FNanchor_216"><span class="label">[216]</span></a> Charles de Lorraine, duc d'Elbeuf, épousa, en 1648, Anne Élizabeth, +comtesse de Lannoy, veuve de Henri Roger Du Plessis, comte +de La Roche-Guyon. Il la perdit le 3 octobre 1654.</p> + +<p><a name="Footnote_217" id="Footnote_217" href="#FNanchor_217"><span class="label">[217]</span></a> Charlotte Des Essars, dame de Sautour, comtesse de Romorantin, +mariée au maréchal de L'Hôpital.</p> + +<p><a name="Footnote_218" id="Footnote_218" href="#FNanchor_218"><span class="label">[218]</span></a> <em>Voyez</em> Dreux Du Radier, <em>Histoire des reines et régentes</em>, article +de Charlotte Des Essars, comtesse de Romorantin.</p> + +<p><a name="Footnote_219" id="Footnote_219" href="#FNanchor_219"><span class="label">[219]</span></a> Voyez <em>les mémoires de Marolles</em>, pag. 45 de l'édition in-folio, et +Dreux Du Radier au lieu déjà cité.</p> + +<p><a name="Footnote_220" id="Footnote_220" href="#FNanchor_220"><span class="label">[220]</span></a> Charlotte de Harlay, veuve de Jean de La Rivière, seigneur de +Cheny, bailly de Sens, étoit fille de Louis de Harlay, seigneur de Cesy +et de Champvallon, et de Louise de Carre (ou Car), dame de Saint-Quentin. +D'après le Père Anselme, qui n'est pas suspecté de trop de +complaisance, elle auroit épousé François Des Essars, seigneur de Sautour, +lieutenant de roi en Champagne, et de cette alliance seroit +issue la comtesse de Romorantin. Tallemant est d'une opinion contraire.</p> + +<p><a name="Footnote_221" id="Footnote_221" href="#FNanchor_221"><span class="label">[221]</span></a> Voir tome 1, p. 105 et 106.</p> + +<p><a name="Footnote_222" id="Footnote_222" href="#FNanchor_222"><span class="label">[222]</span></a> Marie Moreau, femme de Nicolas de Harlay, seigneur de Sanci +et de Beaumont, ambassadeur en Allemagne et en Angleterre, colonel-général +des Suisses, etc., etc. Elle mourut en 1629.</p> + +<p><a name="Footnote_223" id="Footnote_223" href="#FNanchor_223"><span class="label">[223]</span></a> La comtesse de Romorantin eut deux filles du Roi, Jeanne-Baptiste +de Bourbon, abbesse de Fontevrault, en 1637, et Marie Henriette de +Bourbon, abbesse de Chelles, en 1627. (<em>Voyez</em> le Père Anselme, t. 1, +p. 151.)</p> + +<p><a name="Footnote_224" id="Footnote_224" href="#FNanchor_224"><span class="label">[224]</span></a> <em>Dagorne</em>, terme populaire et injurieux qu'on dit à une femme +vieille, laide et de mauvaise humeur. (<em>Dictionnaire de Trévoux.</em>)</p> + +<p><a name="Footnote_225" id="Footnote_225" href="#FNanchor_225"><span class="label">[225]</span></a> Ce financier célèbre étoit le père d'Antoine Rambouillet de La +Sablière, auteur de madrigaux fins et spirituels, et mari de la célèbre +madame de La Sablière. Le père avoit créé dans le hameau de Reuilly, +au faubourg Saint-Antoine, un magnifique jardin, dont il ne reste plus +que la porte d'entrée. Sa famille étoit alliée à celle de Tallemant; elle +étoit tout-à-fait distincte de la maison d'Angennes de Rambouillet. +(<em>Voyez</em> la Vie de La Sablière à la tête de l'édition de ses <em>Poésies diverses</em>, +publiées par M. Walckenaer; Paris, Nepveu, 1825.)</p> + +<p><a name="Footnote_226" id="Footnote_226" href="#FNanchor_226"><span class="label">[226]</span></a> Jean de Gassion, né à Pau en 1609, tué devant Arras en 1647.</p> + +<p><a name="Footnote_227" id="Footnote_227" href="#FNanchor_227"><span class="label">[227]</span></a> Les neveux du maréchal, qui portent l'épée, fils du président son +frère, ont fait faire sa Vie trop ample et misérablement écrite par l'abbé +de Pure. Ils affectent de faire passer leur maison pour être d'ancienne +noblesse, et font une généalogie telle qu'il leur plaît. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_228" id="Footnote_228" href="#FNanchor_228"><span class="label">[228]</span></a> Il s'étoit fait traiter de ce coup avec la poudre de sympathie; cela +lui laissa un sac. (T.)—La poudre de sympathie est une des fables les +plus ridicules de la médecine du dix-septième siècle. C'étoit un mélange +de <em>couperose verte</em>, dite aujourd'hui <em>sulfate de fer</em>, pulvérisée et mélangée +de gomme arabique. On répandoit cette poudre sur un linge trempé +dans l'humeur qui sortoit de la plaie, et on prétendoit que le malade +éprouvoit un grand soulagement. (Voyez <em>le Discours par le chevalier +Digby touchant la guérison des plaies par la poudre de sympathie</em>; +Paris, 1681, in-12.)</p> + +<p><a name="Footnote_229" id="Footnote_229" href="#FNanchor_229"><span class="label">[229]</span></a> Cependant il avoit été à Dole. Je crois que cela arriva à Dole au +lieu de Thionville. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_230" id="Footnote_230" href="#FNanchor_230"><span class="label">[230]</span></a> Elle étoit fille du premier mariage de M. Cornuel. (<em>Voyez</em> plus +bas l'article de <em>madame Cornuel</em>.)</p> + +<p><a name="Footnote_231" id="Footnote_231" href="#FNanchor_231"><span class="label">[231]</span></a> Elle avoit de la barbe. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_232" id="Footnote_232" href="#FNanchor_232"><span class="label">[232]</span></a> M. D'Auxerre. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_233" id="Footnote_233" href="#FNanchor_233"><span class="label">[233]</span></a> Précepteur du cardinal de La Valette, homme de lettres. Ce Guiet +disoit qu'il montreroit qu'il y avoit je ne sais combien de livres de <em>l'Énéide</em> +qui n'étoient point de Virgile, et retranchoit une des comédies +de Térence. «Que ne travaillez-vous, lui dit un des messieurs Du Puy, +chanoine de Chartres, sur le bréviaire? vous me feriez grand plaisir.» (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_234" id="Footnote_234" href="#FNanchor_234"><span class="label">[234]</span></a> Chapelle. (T.)—Claude-Emmanuel Luillier, dit Chapelle, né +en 1626 au village de La Chapelle, près de Paris, mort en 1686. C'est +l'ami de Bachaumont, et de tous les grands hommes de son temps; +épicurien aimable, il s'est acquis une reputation immortelle par son +<em>Voyage</em> et quelques poésies légères, naturelles et faciles.</p> + +<p><a name="Footnote_235" id="Footnote_235" href="#FNanchor_235"><span class="label">[235]</span></a> Elle s'appeloit Marie de La Noue.</p> + +<p><a name="Footnote_236" id="Footnote_236" href="#FNanchor_236"><span class="label">[236]</span></a> François, seigneur de La Noue, dit <em>Bras de fer</em>, mort en 1591. +Ayant eu le bras fracassé au siége de Fontenai-le-Comte, en 1570, on +lui avoit fait un bras de fer, avec lequel il pouvoit tenir la bride de son +cheval.</p> + +<p><a name="Footnote_237" id="Footnote_237" href="#FNanchor_237"><span class="label">[237]</span></a> Le brave La Noue fut fait prisonnier, au mois de juin 1580, par Philippe +de Melun, vicomte de Gand, qu'on appeloit le marquis de Risbourg. +Quoiqu'il fût parent de La Noue, le marquis abusa de sa victoire au +point de faire massacrer sous les yeux de La Noue plusieurs des gentilshommes +qui avoient combattu avec lui, et il livra ensuite son prisonnier +aux Espagnols. (Voyez <em>la Vie de François de La Noue</em>, par Amirault; +Leyde, Jean Elzévier, 1661, in-4<sup>o</sup>, p. 263.)</p> + +<p><a name="Footnote_238" id="Footnote_238" href="#FNanchor_238"><span class="label">[238]</span></a> Odet de La Noue-Téligny.</p> + +<p><a name="Footnote_239" id="Footnote_239" href="#FNanchor_239"><span class="label">[239]</span></a> Ce Recueil est intitulé: <em>Poésies chrétiennes</em>; Genève, 1594, in-8<sup>o</sup>. +Il avoit publié en 1588 un petit volume de quarante-sept pages, ayant +pour titre: <em>Paradoxe, que les adversités sont plus nécessaires que les +prospérités: et qu'entre toutes l'état d'une prison est le plus doux et le +plus profitable</em>; Lyon, Jean de Tournes, petit in-8<sup>o</sup>. C'est une pièce +très-médiocre, mais fort rare.</p> + +<p><a name="Footnote_240" id="Footnote_240" href="#FNanchor_240"><span class="label">[240]</span></a> Le sieur Bellengreville fut reçu dans la charge de prévôt de l'hôtel, +en 1604. (Voyez <em>le Prévôt de l'hostel</em>, par Pierre de Miraulmont; +Paris, 1615, p. 146.)</p> + +<p><a name="Footnote_241" id="Footnote_241" href="#FNanchor_241"><span class="label">[241]</span></a> Il étoit homme de service, mais il ne savoit pas lire. Il prenoit +dans les heures le calendrier pour les litanies. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_242" id="Footnote_242" href="#FNanchor_242"><span class="label">[242]</span></a> Livrée de couleur jaune.</p> + +<p><a name="Footnote_243" id="Footnote_243" href="#FNanchor_243"><span class="label">[243]</span></a> Le marquis de Thémines mourut le 11 décembre 1621.</p> + +<p><a name="Footnote_244" id="Footnote_244" href="#FNanchor_244"><span class="label">[244]</span></a> Celui qui tua Richelieu. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_245" id="Footnote_245" href="#FNanchor_245"><span class="label">[245]</span></a> Ce mariage fut célébré au mois de septembre 1622.</p> + +<p><a name="Footnote_246" id="Footnote_246" href="#FNanchor_246"><span class="label">[246]</span></a> Ce maréchal de Thémines se nommoit de Lauzières, en son nom; +il avoit été fait maréchal de France, et gouverneur de Bretagne, pour +avoir arrêté M. le Prince. Le marquis Pompeo Frangipane disoit assez +plaisamment: «<em>Non ho mai visto sbirro cosi ben pagato.</em>» Ce même +Italien disoit: «Qu'à la cour de France c'étoit une chose ennuyeuse. +<em>Di star sempre dritto e scappellato come un cazzo.</em>» Quand on lui demandoit +si madame la princesse de Guémenée ou madame la princesse +n'étoient pas de belles personnes: «<em>Si</em>, disoit-il, <em>ma quel Pongibo e un +bel cavalier</em>.» C'étoit un cadet du feu comte Du Lude. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_247" id="Footnote_247" href="#FNanchor_247"><span class="label">[247]</span></a> Il portoit l'épée, mais on l'accusoit d'avoir été violon ou joueur +de luth. Un jour il s'avisa de faire des propositions au conseil, car il +se mêloit de bien des choses, pour je ne sais quelles fortifications qu'on +pouvoit faire, disoit-il, à bien meilleur marché qu'on ne les faisoit. +Alcaume, bon mathématicien, qui y étoit employé, dit: «Messieurs, +nous ne sommes pas au temps d'Amphion où les murailles se bâtissoient +au son du violon.» Tout le monde se mit à rire, et Chaban fut +contraint de se retirer. Ce pauvre homme fut tué depuis par L'Enclos, +père de Ninon, avant que d'avoir eu le loisir de se défendre.</p> + +<p>Ce conte me fait souvenir d'une naïveté qu'on attribuoit au feu marquis +de Nesle, gouverneur de La Fère, qui étoit pourtant un brave +homme: c'est que, comme on eut proposé de faire une demi-lune, il +dit: «Messieurs, ne faisons rien à demi pour le service du Roi, faisons-en +une tout entière.» (T.)—Molière s'est heureusement emparé de +ce mot dans ses <em>Précieuses ridicules</em>.</p> + +<p><a name="Footnote_248" id="Footnote_248" href="#FNanchor_248"><span class="label">[248]</span></a> Un fou qui n'a jamais rien fait de plaisant qu'un livret qu'il appeloit +<em>la Courte joie des huguenots</em>. C'est qu'il avoit pensé mourir. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_249" id="Footnote_249" href="#FNanchor_249"><span class="label">[249]</span></a> Ce Le Pailleur étoit un homme singulier auquel Tallemant consacre +un article à la suite de celui-ci.</p> + +<p><a name="Footnote_250" id="Footnote_250" href="#FNanchor_250"><span class="label">[250]</span></a> François de Porchères d'Arbaud, membre de l'Académie françoise. +Les ouvrages de ce poète sont répandus dans les Recueils du +temps.</p> + +<p><a name="Footnote_251" id="Footnote_251" href="#FNanchor_251"><span class="label">[251]</span></a> Elle logeoit dans la rue Christine. (T.)—M. de Nemours habitoit +l'hôtel de Nevers, sur le terrain duquel a été construit l'hôtel de la +Monnoie.</p> + +<p><a name="Footnote_252" id="Footnote_252" href="#FNanchor_252"><span class="label">[252]</span></a> Il avoit alors soixante-cinq ans. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_253" id="Footnote_253" href="#FNanchor_253"><span class="label">[253]</span></a> C'étoit un musicien, grand danseur qui étoit à lui. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_254" id="Footnote_254" href="#FNanchor_254"><span class="label">[254]</span></a> Le château de Conflans, qui est devenu depuis la maison de campagne +des archevêques de Paris, appartenoit alors à Nicolas Le Jay, +premier président au Parlement. Ce magistrat mourut en 1640.</p> + +<p><a name="Footnote_255" id="Footnote_255" href="#FNanchor_255"><span class="label">[255]</span></a> En 1652. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_256" id="Footnote_256" href="#FNanchor_256"><span class="label">[256]</span></a> On a imprimé dans les <em>Œuvres</em> de Dalibray, Paris, 1653, in-8<sup>o</sup>, +une Epître en vers de Le Pailleur, auquel ce poète a adressé une partie +de ses médiocres ouvrages.</p> + +<p><a name="Footnote_257" id="Footnote_257" href="#FNanchor_257"><span class="label">[257]</span></a> Durant vingt-cinq ans. Il ne lui survécut que de deux ans. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_258" id="Footnote_258" href="#FNanchor_258"><span class="label">[258]</span></a> Gaspard <span class="smcap">III</span>, comte de Coligny, né en 1584, mort en 1646.</p> + +<p><a name="Footnote_259" id="Footnote_259" href="#FNanchor_259"><span class="label">[259]</span></a> Depuis M. de Châtillon, tué à Charenton. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_260" id="Footnote_260" href="#FNanchor_260"><span class="label">[260]</span></a> Ce n'étoit point une habile femme; elle ne faisoit que prier Dieu. +Le maréchal fut contraint de lui ôter le soin de sa maison. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_261" id="Footnote_261" href="#FNanchor_261"><span class="label">[261]</span></a> Ils étoient trois: Chaulnes, Châtillon et Brézé. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_262" id="Footnote_262" href="#FNanchor_262"><span class="label">[262]</span></a> Son fils Dandelot le sauva à la bataille de Sedan. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_263" id="Footnote_263" href="#FNanchor_263"><span class="label">[263]</span></a> Henriette de Coligny, comtesse de La Suze, née en 1618; morte +en 1673.</p> + +<p><a name="Footnote_264" id="Footnote_264" href="#FNanchor_264"><span class="label">[264]</span></a> Le vrai nom est <em>Hailbrun</em>. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_265" id="Footnote_265" href="#FNanchor_265"><span class="label">[265]</span></a> <em>Mère</em> est pris ici dans le sens de l'organe de la femme où se forme +le fœtus. (Voyez <em>le Dict. de Trévoux</em>.)</p> + +<p><a name="Footnote_266" id="Footnote_266" href="#FNanchor_266"><span class="label">[266]</span></a> La mère croyoit que sa fille avoit été délivrée par ses prières. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_267" id="Footnote_267" href="#FNanchor_267"><span class="label">[267]</span></a> Il vouloit que ses filles fussent comme des garçons. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_268" id="Footnote_268" href="#FNanchor_268"><span class="label">[268]</span></a> Toutes les chaises ont leur numéro. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_269" id="Footnote_269" href="#FNanchor_269"><span class="label">[269]</span></a> Il est vraisemblable que ce d'Hacqueville est l'ami du cardinal de +Retz et de madame de Sévigné, celui qui se multiplioit si bien pour ses +amis qu'on l'appeloit <em>les d'Hacqueville</em>.</p> + +<p><a name="Footnote_270" id="Footnote_270" href="#FNanchor_270"><span class="label">[270]</span></a> On a vu plus haut, p. 177, l'article de Bertaut, le frère de madame +de Motteville.</p> + +<p><a name="Footnote_271" id="Footnote_271" href="#FNanchor_271"><span class="label">[271]</span></a> Allusion à l'anecdote de ce fou de président Toré, fils du surintendant +d'Emery. (Voyez plus haut, p. <a href="#Page_120">120</a>.)</p> + +<p><a name="Footnote_272" id="Footnote_272" href="#FNanchor_272"><span class="label">[272]</span></a> René de Bruc, marquis de Montplaisir, poète assez distingué, +passe pour avoir eu quelque part aux ouvrages de la comtesse de La +Suze.</p> + +<p><a name="Footnote_273" id="Footnote_273" href="#FNanchor_273"><span class="label">[273]</span></a> Timoléon d'Épinay de Saint-Luc, né en 1580, mort à Bordeaux +le 12 septembre 1644.</p> + +<p><a name="Footnote_274" id="Footnote_274" href="#FNanchor_274"><span class="label">[274]</span></a> M. de Termes avoit promis des vers à quelqu'un pour le carrousel; +l'autre les lui demanda. «Ma foi, répondit-il, Saint-Luc a depuis quelques +jours tellement gourmandé les Muses, que je n'en ai pu avoir +raison. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_275" id="Footnote_275" href="#FNanchor_275"><span class="label">[275]</span></a> Il disoit un jour à propos de cela, qu'il étoit un Samson. «Au +moins, dit M. de Guise, avez-vous une mâchoire d'âne.» (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_276" id="Footnote_276" href="#FNanchor_276"><span class="label">[276]</span></a> Pierre Fortin de La Hoguette. Son livre est intitulé: <em>Testament, +ou Conseils d'un père à ses enfants</em>, 1655, in-12.</p> + +<p><a name="Footnote_277" id="Footnote_277" href="#FNanchor_277"><span class="label">[277]</span></a> Louis d'Épinay, abbé de Chartrice en Champagne, comte +d'Estelan, nommé à l'archevêché de Bordeaux, mourut en 1644, six +semaines après le maréchal de Saint-Luc, dont il étoit le fils aîné.</p> + +<p><a name="Footnote_278" id="Footnote_278" href="#FNanchor_278"><span class="label">[278]</span></a> On attribue au comte d'Estelan la satire intitulée: <em>Le Gouvernement +présent, ou Eloge de Son Éminence</em>, plus connue sous le titre de <em>Milliade</em>. +M. Peignot donne cette pièce à Favereau, conseiller à la cour +des aides. (<em>Dict. des livres condamnés au feu</em>, tom. 1, pag. 133.) Nous +avons rapporté dans la note 1 de la p. 366 du t. 1, où nous avons déjà +parlé de cette pièce, que Barbier l'attribuoit au poète Brys. Mais +le témoignage contemporain de La Porte nous semble d'une grande +autorité. Il dit positivement que la <em>Milliade</em> est de l'abbé d'Estelan. +(<em>Mémoires de La Porte</em> dans la deuxième série des Mémoires relatifs à +l'histoire de France, t. 59, p. 356.)</p> + +<p><a name="Footnote_279" id="Footnote_279" href="#FNanchor_279"><span class="label">[279]</span></a> Dans l'enclos du Temple, à Paris.</p> + +<p><a name="Footnote_280" id="Footnote_280" href="#FNanchor_280"><span class="label">[280]</span></a> Éléazar de Sarcilly, sieur de Chandeville, neveu de Malherbe, +mourut à l'âge de vingt-deux ans. Ses Œuvres poétiques ont été publiées +dans le <em>Recueil de diverses poésies des plus célèbres auteurs du +temps</em>; Paris, Chamboudry, 1651, petit in-8<sup>o</sup>, 2<sup>e</sup> partie, p. 85. Ce Recueil +a eu d'autres éditions.</p> + +<p><a name="Footnote_281" id="Footnote_281" href="#FNanchor_281"><span class="label">[281]</span></a> Jean De Lorme, premier médecin de trois de nos rois, mourut +en 1678, âgé de près de cent ans. Il est l'inventeur d'un bouillon rouge, +dont il faisoit la panacée universelle. On voit dans un livre intitulé: +<em>Moyens faciles et éprouvés dont M. De Lorme, premier médecin et ordinaire +de trois de nos rois........., s'est servi pour vivre près de cent ans</em> +(Caen, 1683), les précautions singulières qu'il prenoit pour se préserver +du froid et de l'humidité. Il se tenoit durant l'hiver dans une chaise +à porteur devant son feu. Il avoit un lit de brique, couchoit habillé +avec six paires de bas drapés et des bottines, etc., etc., etc. On renvoie +les lecteurs à ce bizarre ouvrage.</p> + +<p><a name="Footnote_282" id="Footnote_282" href="#FNanchor_282"><span class="label">[282]</span></a> Il conte lui-même qu'il donna des coups de bâton à un médecin +de la Faculté. Madame de Thémines, depuis maréchale d'Estrées, avoit +un fils fort malade. De Lorme demanda du secours; on appela M. Duret +et un autre. Quand ce fut à entrer, Duret, comme le plus vieux, passa; +l'autre médecin, comme étant de la Faculté de Paris, le suit. De +Lorme, en présence du maréchal d'Estrées, qui recherchoit la marquise, +prend un bâton de cotret et rosse cet homme qui se sauve. Duret s'enfuit; +on court après lui. «Hé! monsieur, vous n'ordonnez rien pour +mon fils.—Faites-le saigner, madame.» Et jamais on ne put le faire +revenir. De Lorme pouvoit avoir alors quarante-cinq ans. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_283" id="Footnote_283" href="#FNanchor_283"><span class="label">[283]</span></a> Etoffe du temps.</p> + +<p><a name="Footnote_284" id="Footnote_284" href="#FNanchor_284"><span class="label">[284]</span></a> Voir précédemment, pag. <a href="#Page_236">236</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_285" id="Footnote_285" href="#FNanchor_285"><span class="label">[285]</span></a> On appeloit <em>table de bracelet</em> une pierre précieuse dont la surface +est plate et qui est enchâssée dans un chaton d'or ou d'argent. (<em>Dict. +de Trévoux.</em>)</p> + +<p><a name="Footnote_286" id="Footnote_286" href="#FNanchor_286"><span class="label">[286]</span></a> <em>Carrousse</em>, bonne chère qu'on fait en buvant et en se réjouissant. +(<em>Dict. de Trévoux.</em>)</p> + +<p><a name="Footnote_287" id="Footnote_287" href="#FNanchor_287"><span class="label">[287]</span></a> Timoléon de Bauves, seigneur de Contenant, mort vers 1644. +Tallemant a écrit partout <em>Coustenan</em>; mais le Père Anselme et Movery +appellent ce gentilhomme Contenant.</p> + +<p><a name="Footnote_288" id="Footnote_288" href="#FNanchor_288"><span class="label">[288]</span></a> Tome 1, p. 138, où l'on a imprimé <em>Couslinan</em> pour <em>Coustenan</em>.</p> + +<p><a name="Footnote_289" id="Footnote_289" href="#FNanchor_289"><span class="label">[289]</span></a> Elle étoit fille naturelle de Maximilien de Béthune, marquis de +Rosny, et de Marie d'Estourmel, dame de Gravelle.</p> + +<p><a name="Footnote_290" id="Footnote_290" href="#FNanchor_290"><span class="label">[290]</span></a> Le maréchal de La Ferté-Senecterre avoit épousé en premières +noces Charlotte de Bauves, fille de Henri, seigneur de Contenant, et de +Philippe de Châteaubriant.</p> + +<p><a name="Footnote_291" id="Footnote_291" href="#FNanchor_291"><span class="label">[291]</span></a> Cet avocat, un jour en sa jeunesse, s'étant vanté de faire un sermon, +on lui donna pour texte ce passage de l'Évangile: <em>Inter natos mulierum +non surrexit major Joanne Baptistâ</em>. Il commença ainsi: <em>Entre +les nez des femmes</em>. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_292" id="Footnote_292" href="#FNanchor_292"><span class="label">[292]</span></a> Le grand-père de ce chevalier de Tonnerre, voyant qu'on ne le +vouloit point laisser entrer en carrosse dans le Louvre (il avoit épousé +une fille de Nevers, et on lui avoit donné un brevet de duc), ne fit faire +au château d'Ancy-le-Franc en Bourgogne, qu'une petite porte au +lieu d'une porte cochère, en disant: «Si le Roi (c'étoit Henri <span class="smcap">IV</span>) ne +veut pas que j'entre chez lui en carrosse, il n'entrera pas non plus +en carrosse chez moi.» La porte est encore comme il la fit faire; et +ses descendants n'ont garde de la faire agrandir, car ils sont fiers de +conter cela. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_293" id="Footnote_293" href="#FNanchor_293"><span class="label">[293]</span></a> Cet événement eut lieu vers 1644.</p> + +<p><a name="Footnote_294" id="Footnote_294" href="#FNanchor_294"><span class="label">[294]</span></a> Anne, bâtarde de Béthune, se remaria en 1654. Il sembleroit +qu'elle auroit apporté cette terre de Gravelle à son premier mari; comment +Henri de Saint-Nectaire, son second mari, lui en auroit-il fait le +don? Notre première supposition seroit-elle fausse, ou le premier mari +auroit-il vendu cette terre que le second acheta postérieurement?</p> + +<p><a name="Footnote_295" id="Footnote_295" href="#FNanchor_295"><span class="label">[295]</span></a> Françoise-Julie de Rochefort, dame de Blainville, de Salvert et +de Saint-Gervais, avoit épousé en 1607 Charles d'Angennes, marquis +de Maintenon. Elle mourut en 1647.</p> + +<p><a name="Footnote_296" id="Footnote_296" href="#FNanchor_296"><span class="label">[296]</span></a> Marie Le Clerc Du Tremblay, mariée en 1640 à Louis d'Angennes +de Rochefort de Salvert, marquis de Maintenon. Elle est morte en 1702. +Ce fut son fils Charles-François d'Angennes, marquis de Maintenon, +qui vendit à Françoise d'Aubigné, veuve Scarron, la terre dont elle a +depuis porté le nom.</p> + +<p><a name="Footnote_297" id="Footnote_297" href="#FNanchor_297"><span class="label">[297]</span></a> Voir tome 1, p. 51, note 86.</p> + +<p><a name="Footnote_298" id="Footnote_298" href="#FNanchor_298"><span class="label">[298]</span></a> Tallemant avoit épousé une fille de Rambouillet, le financier.</p> + +<p><a name="Footnote_299" id="Footnote_299" href="#FNanchor_299"><span class="label">[299]</span></a> <em>Quinola.</em> On appeloit ainsi un homme gagé qui accompagnoit une +dame. (<em>Dict. de Trévoux.</em>)</p> + +<p><a name="Footnote_300" id="Footnote_300" href="#FNanchor_300"><span class="label">[300]</span></a> Il s'appeloit Leclerc, et étoit frère du Père Joseph. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_301" id="Footnote_301" href="#FNanchor_301"><span class="label">[301]</span></a> Madame de Saint-Étienne étoit une fille du marquis de Rambouillet. +(Voyez plus haut son article, t. 2, p. 256 et suiv.)</p> + +<p><a name="Footnote_302" id="Footnote_302" href="#FNanchor_302"><span class="label">[302]</span></a> Jeanne de Schomberg, mariée en 1618 à François de Cossé, comte +de Brissac, avec lequel son mariage fut déclaré nul; remariée en 1620 à +Roger Du Plessis de Liancourt, duc de La Roche-Guyon. Elle mourut +le 14 juin 1674.</p> + +<p><a name="Footnote_303" id="Footnote_303" href="#FNanchor_303"><span class="label">[303]</span></a> Anne-Élizabeth de Lannoi, mariée en 1643 à Henri Roger Du +Plessis, comte de La Roche-Guyon, et en secondes noces, en 1648, à +Charles de Lorraine, prince d'Harcourt, depuis duc d'Elbeuf. Elle +mourut en 1654.</p> + +<p><a name="Footnote_304" id="Footnote_304" href="#FNanchor_304"><span class="label">[304]</span></a> J'ai ouï dire que M. de Liancourt, un matin voyant habiller une +dame, s'amusa à jouer avec sa chatte, et lui prit en badinant son collier +de perles au col qu'il mit à la chatte. Ce collier étoit de grand prix; la +chatte ne fit que mettre le nez hors la porte, on n'en eut jamais de nouvelles +depuis. M. de Liancourt en donna un autre. Jamais il ne s'est joué +si chèrement avec personne qu'avec cette chatte. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_305" id="Footnote_305" href="#FNanchor_305"><span class="label">[305]</span></a> Cet hôtel portoit de nos jours le nom de La Rochefoucauld; il avoit +son entrée sur la rue de Seine et ses jardins se prolongeoient jusqu'à la +rue des Petits-Augustins. Il a été abattu en 1824, et la rue des Beaux-Arts +a été construite sur ce terrain.</p> + +<p><a name="Footnote_306" id="Footnote_306" href="#FNanchor_306"><span class="label">[306]</span></a> Henri de Bourbon, père du grand Condé. (<em>Voyez</em> son article précédemment, +t. 2, p. 180.)</p> + +<p><a name="Footnote_307" id="Footnote_307" href="#FNanchor_307"><span class="label">[307]</span></a> Le 6 août 1646.</p> + +<p><a name="Footnote_308" id="Footnote_308" href="#FNanchor_308"><span class="label">[308]</span></a> Jeanne Charlotte Du Plessis Liancourt, fille du comte de La Roche-Guyon, +épousa le 13 décembre 1659 François, septième du nom, +duc de La Rochefoucauld, fils de l'auteur des <em>Maximes</em>, et elle mourut +le 30 septembre 1669. C'est pour elle que madame de Liancourt, son +aïeule, écrivit l'ouvrage dont nous avons rapporté le titre, note 3 de la +page 160 du tome second.</p> + +<p><a name="Footnote_309" id="Footnote_309" href="#FNanchor_309"><span class="label">[309]</span></a> Le récit de Tallemant jette plus de jour sur une lettre écrite par +Bussy-Rabutin à madame de Sévigné, le 17 août 1654. «Que sert à +madame d'Elbeuf d'être revenue si belle de Bourbon, si elle ne peut +étaler ses charmes dans le monde, et s'il faut qu'elle s'aille enfermer +dans Montreuil? En vérité c'est une tyrannie épouvantable que celle +qu'elle souffre; et je crois qu'après cela on la devroit excuser si elle +se vengeoit de son tyran. Il est vrai que je pense qu'elle s'est vengée, +il y a long-temps, du mal qu'on devoit lui faire; comme c'est une +personne de grande prévoyance, elle a bien jugé qu'on lui donneroit +des sujets de plainte quelque jour; elle n'a pas voulu qu'on la primât, +et entre nous je crois que son mari est sur la défensive.»</p> + +<p><a name="Footnote_310" id="Footnote_310" href="#FNanchor_310"><span class="label">[310]</span></a> Marguerite de Barentin, femme d'Urbain de Laval, marquis de +Bois-Dauphin. Elle étoit veuve du marquis de Courtenvaux; elle a vécu +jusqu'en 1704.</p> + +<p><a name="Footnote_311" id="Footnote_311" href="#FNanchor_311"><span class="label">[311]</span></a> Elle mourut à Amiens le 3 octobre 1654, à l'âge d'environ vingt-huit +ans.</p> + +<p><a name="Footnote_312" id="Footnote_312" href="#FNanchor_312"><span class="label">[312]</span></a> <em>Voyez</em> <a href="#Page_278">278</a> dans ce volume l'art. de la femme Lévesque.</p> + +<p><a name="Footnote_313" id="Footnote_313" href="#FNanchor_313"><span class="label">[313]</span></a> Femme du frère aîné du maréchal; il est gouverneur de Touraine. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_314" id="Footnote_314" href="#FNanchor_314"><span class="label">[314]</span></a> Fieubet étoit d'une origine de finance.</p> + +<p><a name="Footnote_315" id="Footnote_315" href="#FNanchor_315"><span class="label">[315]</span></a> Bourg à six lieues de Paris.</p> + +<p><a name="Footnote_316" id="Footnote_316" href="#FNanchor_316"><span class="label">[316]</span></a> Les Recueils du temps contiennent un assez grand nombre de +pièces de vers signées <em>Porchères</em>, sans qu'il y soit fait aucune distinction +des deux poètes qui ont porté ce nom.</p> + +<p><a name="Footnote_317" id="Footnote_317" href="#FNanchor_317"><span class="label">[317]</span></a> L'un s'appeloit L'Augier de Porchères, l'autre d'Arbaud de Porchères. +Le nom de terre seul leur étoit commun; ainsi ils étoient de +deux familles différentes.</p> + +<p><a name="Footnote_318" id="Footnote_318" href="#FNanchor_318"><span class="label">[318]</span></a> Ce sonnet ridicule se trouve dans <em>le Parnasse des plus excellents +poètes de ce temps</em>; Paris, Guillemot, 1607; petit in-12, t. 1, fol. 286. Il est +aussi dans <em>le Séjour des Muses, ou la Crème des bons vers</em>; Rouen, 1627, +in-8, p. 372.</p> + +<p><a name="Footnote_319" id="Footnote_319" href="#FNanchor_319"><span class="label">[319]</span></a> Cette devise avoit frappé madame de Sévigné; elle en parle dans +la lettre à sa fille, du 11 novembre 1671; mais elle ne se souvenoit pas +du livre dans lequel elle l'avoit vue.</p> + +<p><a name="Footnote_320" id="Footnote_320" href="#FNanchor_320"><span class="label">[320]</span></a> Brienne. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_321" id="Footnote_321" href="#FNanchor_321"><span class="label">[321]</span></a> Virgilio Malvezzi, écrivain italien, attaché à Philippe <span class="smcap">IV</span>, roi +d'Espagne, auteur de plusieurs ouvrages politiques. Il mourut à Cologne, +en 1654.</p> + +<p><a name="Footnote_322" id="Footnote_322" href="#FNanchor_322"><span class="label">[322]</span></a> Au mariage du grand Condé. Il eut lieu le 11 février 1641.</p> + +<p><a name="Footnote_323" id="Footnote_323" href="#FNanchor_323"><span class="label">[323]</span></a> Voiture fit ce pont-breton:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div class="line">Vous êtes seigneur,</div> +<div class="line">Monsieur de Porchères;</div> +<div class="line">Chacun vous révère</div> +<div class="line">Et vous porte honneur.</div> +<div class="line">Changez de jartières,</div> +<div class="line">Monsieur le rimeur. (T.)</div> +</div></div></div> + + +<p><a name="Footnote_324" id="Footnote_324" href="#FNanchor_324"><span class="label">[324]</span></a> André de Boullanger, dit <em>le petit Père André</em>, mourut en 1657.</p> + +<p><a name="Footnote_325" id="Footnote_325" href="#FNanchor_325"><span class="label">[325]</span></a> Henri de Bourbon, duc de Verneuil, fils naturel d'Henri <span class="smcap">IV</span>, évêque +de Metz, abbé de Saint-Germain-des-Prés en 1623. Il abdiqua en 1669 +en faveur du roi Casimir.</p> + +<p><a name="Footnote_326" id="Footnote_326" href="#FNanchor_326"><span class="label">[326]</span></a> Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois, dame d'Étampes, +etc.</p> + +<p><a name="Footnote_327" id="Footnote_327" href="#FNanchor_327"><span class="label">[327]</span></a> <em>Ils</em>, les catholiques. Il ne faut pas oublier que Tallemant étoit de la +religion réformée.</p> + +<p><a name="Footnote_328" id="Footnote_328" href="#FNanchor_328"><span class="label">[328]</span></a> Espèce de mouche. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_329" id="Footnote_329" href="#FNanchor_329"><span class="label">[329]</span></a> Je doute qu'il ait dit cela. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_330" id="Footnote_330" href="#FNanchor_330"><span class="label">[330]</span></a> Lorsque les bouchers de Paris vendoient, malgré la défense, de la +viande dans le carême, elle étoit saisie et envoyée aux Augustins chargés +de la distribuer aux pauvres malades.</p> + +<p><a name="Footnote_331" id="Footnote_331" href="#FNanchor_331"><span class="label">[331]</span></a> On s'est plu à attribuer au Père André beaucoup de traits ridicules +qu'il n'a jamais prononcés. Guéret met dans la bouche de ce +religieux des observations qui peuvent être considérées comme l'opinion +saine qu'on peut s'en former: «Tout goguenard que vous le +croyez, lui fait-il dire au cardinal Du Perron, il n'a pas toujours fait +rire ceux qui l'écoutoient. Il a dit des vérités qui ont renvoyé des +évêques dans leurs diocèses, et qui ont fait rougir plus d'une coquette. +Il a trouvé l'art de mordre en riant; il ne s'est point asservi +à cette lâche complaisance dont tout le monde est esclave, et toute +sa vie il a fait profession d'une satire ingénue qui a mieux gourmandé +le vice que vos apostrophes vagues que personne ne prend pour soi. +Demandez aux marguilliers de Saint-Etienne (du Mont), comme il +les a traités sur leur chaire de dix mille francs; demandez aux.... (<em>Jésuites</em>) +s'ils sont satisfaits du panégyrique de leur fondateur;....... On +ne me reprochera jamais d'avoir fait des contes à plaisir, comme il y +en a beaucoup....... J'ai suivi la pente de mon naturel qui étoit naïf, +et qui me portoit à instruire le peuple par les choses les plus sensibles. +Ainsi, pendant que d'autres se guindoient l'esprit pour trouver des +pensées sublimes qu'on n'entendoit pas, j'abaissois le mien jusqu'aux +conditions les plus serviles et aux choses les plus ravalées, d'où je +tirois mes exemples et mes comparaisons. Elles ont produit leur effet, +ces comparaisons, etc.» (<em>La Guerre des auteurs anciens et modernes</em>; +Paris, 1671, in-12, p. 154.)</p> + +<p><a name="Footnote_332" id="Footnote_332" href="#FNanchor_332"><span class="label">[332]</span></a> Voir la note 78 de la page 48 du tome 1.</p> + +<p><a name="Footnote_333" id="Footnote_333" href="#FNanchor_333"><span class="label">[333]</span></a> Anne Baudesson, femme de Jean Pilou.</p> + +<p><a name="Footnote_334" id="Footnote_334" href="#FNanchor_334"><span class="label">[334]</span></a> Il étoit gentilhomme, mais si adonné à la médecine, qu'étant enfant +il faisoit des anatomies de grenouilles. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_335" id="Footnote_335" href="#FNanchor_335"><span class="label">[335]</span></a> Une de ces filles fut mise par feu M. de Rohan auprès de madame +de Rohan, qui avoit été mariée fort jeune: ainsi madame Pilou connut +tout le monde à l'Arsenal. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_336" id="Footnote_336" href="#FNanchor_336"><span class="label">[336]</span></a> <em>Calinage</em>, niaiserie, enfantillage, commérage et nullité de la conversation +bourgeoise de ce temps-là.</p> + +<p><a name="Footnote_337" id="Footnote_337" href="#FNanchor_337"><span class="label">[337]</span></a> M. d'Anville. Ils allèrent devant le prêtre pour se fiancer. Là, il +lui prit une faiblesse: il ne voulut pas passer outre. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_338" id="Footnote_338" href="#FNanchor_338"><span class="label">[338]</span></a> Il étoit aisé de s'y tromper, car elle est noire et barbue. Il y a un +vaudeville qui dit:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div class="line">Dame Pilou, pour paroître moins d'âge,</div> +<div class="line">A fait raser le poil de son ... de son visage. (T.)</div> +</div></div></div> + +<p><a name="Footnote_339" id="Footnote_339" href="#FNanchor_339"><span class="label">[339]</span></a> Il y a quelque duc d'un nom approchant en Espagne. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_340" id="Footnote_340" href="#FNanchor_340"><span class="label">[340]</span></a> <em>La Place</em> par excellence étoit alors la Place-Royale, aujourd'hui +si dédaignée.</p> + +<p><a name="Footnote_341" id="Footnote_341" href="#FNanchor_341"><span class="label">[341]</span></a> <em>Voyez</em> l'article du président de Chevry, tome 1, page 261. Il +contient plusieurs traits singuliers que madame Pilou avoit racontés à +Tallemant sur ce financier.</p> + +<p><a name="Footnote_342" id="Footnote_342" href="#FNanchor_342"><span class="label">[342]</span></a> En 1636. Voyez <em>les Mémoires de Montglat</em>, à cette date.</p> + +<p><a name="Footnote_343" id="Footnote_343" href="#FNanchor_343"><span class="label">[343]</span></a> Le branle étoit une ronde où les danseurs et danseuses se tenoient +tous par la main. Dans le branle de la torche le danseur portoit un +chandelier, une torche ou un flambeau allumé. Ce passage de Tallemant +est obscur aujourd'hui que ces usages anciens sont oubliés. Le +mot <em>guéridon</em> désigne vraisemblablement une personne qui, durant le +branle, étoit placée au centre du cercle.</p> + +<p><a name="Footnote_344" id="Footnote_344" href="#FNanchor_344"><span class="label">[344]</span></a> Elle y est quelque part comme un million d'autres. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_345" id="Footnote_345" href="#FNanchor_345"><span class="label">[345]</span></a> Mademoiselle de Scudéry faisoit paroître ses ouvrages sous le nom +de Georges de Scudéry, son frère. On savoit jusqu'à présent peu de +choses sur cette bonne madame Pilou, qui a fourni à Tallemant l'un +de ses plus curieux articles. Cependant Sauval nous avoit appris qu'elle +jouoit un rôle dans un roman de mademoiselle de Scudéry. «La vieille +madame Pilou, dit-il, célèbre dans le Cyrus, sous le nom d'<em>Arricidie</em> +et de la <em>Morale vivante</em>, m'a dit qu'en sa jeunesse, etc.» (<em>Sauval</em>, +<em>Antiquités de Paris</em>, t. 1, p. 189.)</p> + +<p><a name="Footnote_346" id="Footnote_346" href="#FNanchor_346"><span class="label">[346]</span></a> A la Pentecôte de l'année 1656. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_347" id="Footnote_347" href="#FNanchor_347"><span class="label">[347]</span></a> Pierres fausses. Il y a un homme au Temple qui a trouvé le secret +de colorer les cristaux. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_348" id="Footnote_348" href="#FNanchor_348"><span class="label">[348]</span></a> Ce passage a été écrit par Tallemant à la marge du manuscrit, +vers 1663 ou 1664. La Reine-mère mourut en 1666; cette circonstance +fixe l'époque de la décrépitude de l'intéressante madame Pilou.</p> + +<p><a name="Footnote_349" id="Footnote_349" href="#FNanchor_349"><span class="label">[349]</span></a> Julie d'Angennes, depuis marquise de Montausier.</p> + +<p><a name="Footnote_350" id="Footnote_350" href="#FNanchor_350"><span class="label">[350]</span></a> On a vu que le marquis de Rambouillet, sur la fin de sa vie, étoit +presque aveugle.</p> + +<p><a name="Footnote_351" id="Footnote_351" href="#FNanchor_351"><span class="label">[351]</span></a> Cela est de grande qualité à Rome. Pour rire on l'a appelé un +temps <em>le chevalier Bordier</em>; il avoit été à l'Académie. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_352" id="Footnote_352" href="#FNanchor_352"><span class="label">[352]</span></a> Madame Scarron, qui fut depuis la célèbre madame de Maintenon.</p> + +<p><a name="Footnote_353" id="Footnote_353" href="#FNanchor_353"><span class="label">[353]</span></a> Manière de parler traînante.</p> + +<p><a name="Footnote_354" id="Footnote_354" href="#FNanchor_354"><span class="label">[354]</span></a> Le premier duc de Bouillon, père du dernier mort. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_355" id="Footnote_355" href="#FNanchor_355"><span class="label">[355]</span></a> Charles de Talleyrand, marquis d'Exideuil, etc., étoit frère +cadet de Henri de Talleyrand, prince de Chalais, décapité à Nantes +en 1626.</p> + +<p><a name="Footnote_356" id="Footnote_356" href="#FNanchor_356"><span class="label">[356]</span></a> Bethlem Gabor étoit prince de Transylvanie.</p> + +<p><a name="Footnote_357" id="Footnote_357" href="#FNanchor_357"><span class="label">[357]</span></a> Le voyageur Oléarius a prétendu que Charles de Talleyrand, marquis +d'Exideuil, avoit le caractère d'ambassadeur. Ce point a donné +lieu à des discussions critiques. Voltaire, au paragraphe 8 de la préface +de <em>l'Histoire de l'empire de Russie</em>, a réfuté l'erreur du voyageur. Le +prince Labanoff, associé étranger des bibliophiles françois, qui a publié +dans notre langue le <em>Recueil de pièces historiques sur la reine +Anne ou Agnès, épouse de Henri <span class="smcap">I</span><sup>er</sup></em> (Paris, 1825, in-8<sup>o</sup>), a réfuté victorieusement +Oléarius dans une lettre adressée au rédacteur du <em>Globe</em>, +le 15 novembre 1827. Cette lettre a été imprimée à part, à très-petit +nombre.</p> + +<p><a name="Footnote_358" id="Footnote_358" href="#FNanchor_358"><span class="label">[358]</span></a> Cet article montre combien Tallemant étoit bien informé des +particularités anecdotiques sur lesquelles roulent principalement ses +Mémoires. Nous croyons devoir insérer ici la lettre de Louis <span class="smcap">XIII</span> au +czar Michel Féodrowitch, dans laquelle il réclame le marquis d'Exideuil. +L'original de cette lettre existoit aux archives des affaires étrangères +à Moscou; il y fut retrouvé par suite de recherches faites par +M. le comte Just de Noailles, alors ambassadeur de France en Russie, +qui avoit témoigné le désir d'éclaircir un point sur lequel il s'étoit élevé +tant de contestations. Le prince Labanoff, auquel cette pièce a été +communiquée par M. de Noailles, l'a publiée par <em>post-scriptum</em> à sa lettre +du 15 novembre 1827, p. 17 à 23</p> + +<p>«Très-haut, très-excellent, très-puissant et très-magnanime prince, +nostre très-cher et bon amy le grand seigneur empereur et grand-duc +Michel Féodrowitch, souverain seigneur et conservateur de toute la +Russie, etc., etc., etc.....</p> + +<p>«Nous avons appris par les parents du sieur Charles de Talleyrand, +marquis d'Exideuil nostre subjet, qu'icelui marquis estant arrivé à +Mosco, au mois de may 1630, de la part du défunt prince Bethlem +Gabor, pour traîtter quelque union avec vostre magnipotence et +ledit prince, ledit marquis auroit esté accusé par un nommé Roussel, +qu'il se servoit du prétexte d'ambassadeur pour entrer dans les pays +de vostre magnipotence, à dessein seulement de reconnoistre vos +ports, passages et forces, pour après en advertir le roy de Pologne, +et que, en conséquence de cette accusation, à laquelle ledit Roussel +se porta pour se venger de la haine qui s'engendra entre eux deux, +ledit marquis auroit esté envoyé en une de vos villes, où il est encore +gardé, nonobstant que dans ses papiers, qui furent visités, il ne se +soit rien trouvé pour le convaincre du fait susdit, et d'autant que ledit +marquis d'Eyxideuilh apartient à personne qui tienne grand +rang en nostre royaume, et que ses prédécesseurs nous ont rendu +de signalés services, et qu'outre ces considérations, nous nous sentons +obligés de protéger nos subjets, principalement ceux qui sont +eslevés par-dessus le commun; nous avons bien voulu escrire cette +lettre à vostre magnipotence pour la prier, comme nous faisons, de +commander que ledit marquis soit promtement mis en liberté et +qu'il lui soit permis d'aller où bon lui semblera. Ses parents envoient +exprès par delà ce gentilhomme, lequel estant bien instruit des +particularités de cette affaire, en pourra plus amplement informer +vostre magnipotence, si besoin est, et l'assurera qu'encore que notre +demande soit bien juste, nous ne laisserons de recevoir à grand plaisir +l'effet que nous en désirons, et que nous espérons de vostre magnipotence +et de son amitié envers nous. Sur ce, nous prions Dieu +qu'il vous ayt, très-haut, très-excellent, très-puissant et très-magnanime +et bon prince, nostre très-cher amy, en sa sainte garde. Écrit +à Fontainebleau, le troisième jour de mars 1635.»</p> + +<p class="left15">«Votre bon amy,<br /> +<span class="i2">«<em>Signé</em> <span class="smcap">Louis</span>.</span><br /> +<span class="i4">«<em>Contresigné</em> <span class="smcap">Bouthillier</span>.»</span></p> + +<p><a name="Footnote_359" id="Footnote_359" href="#FNanchor_359"><span class="label">[359]</span></a> Il n'étoit pas encore chancelier. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_360" id="Footnote_360" href="#FNanchor_360"><span class="label">[360]</span></a> Il avoit un secrétaire nommé Fauché, qui concubinoit avec madame. +Il eut jalousie du gouverneur du jeune Pompadour, et un jour, +par pays, comme ce gouverneur se fut approché de la litière de madame +pour lui dire quelque chose, la rage le saisit; il met l'épée à la main, +l'attaque; l'autre se défend, et le tue. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_361" id="Footnote_361" href="#FNanchor_361"><span class="label">[361]</span></a> Frère de l'académicien. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_362" id="Footnote_362" href="#FNanchor_362"><span class="label">[362]</span></a> Abel Servien, né en 1594, mort en 1659.</p> + +<p><a name="Footnote_363" id="Footnote_363" href="#FNanchor_363"><span class="label">[363]</span></a> L'alliance de Saint-Aignan renversera la fortune des enfants de +Servien; car le duc lui doit sept cent mille livres. Servien lui prêta de +quoi acheter la charge de premier gentilhomme de la chambre; il en +doit tous les intérêts qui montent à deux cent mille livres, en cette année +1667. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_364" id="Footnote_364" href="#FNanchor_364"><span class="label">[364]</span></a> On l'envoya intendant de justice en Guienne; le Parlement de Bordeaux +donna des arrêts contre lui, ne voulant point recevoir d'intendant. +Le Roi ôta la charge au premier président, et la donna à Servien; mais, +avant qu'il y fût installé, il vaqua une charge de secrétaire d'État, et +on lui donna le choix. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_365" id="Footnote_365" href="#FNanchor_365"><span class="label">[365]</span></a> Le <em>rebec</em> étoit une espèce de violon champêtre à trois cordes. +(Voyez <em>le Dictionnaire de Trévoux</em>, et Roquefort, <em>de l'État de la poésie +françoise aux <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> et <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècles</em>; Paris, 1815, p. 108.)</p> + +<p><a name="Footnote_366" id="Footnote_366" href="#FNanchor_366"><span class="label">[366]</span></a> Servien épousa, le 14 décembre 1640, Augustine Le Roux, fille +de Louis Le Roux, seigneur de La Roche-des-Aubiers, et d'Avoye +Jaillard, veuve de Jacques Huraut, comte d'Onzain.</p> + +<p><a name="Footnote_367" id="Footnote_367" href="#FNanchor_367"><span class="label">[367]</span></a> La Grise a été lieutenant des gardes-du-corps. (T.)—Il est question +d'une madame de La Grise, et de mademoiselle de La Grise, sa +fille, dans <em>l'Histoire de la comtesse des Barres</em> (l'abbé de Choisi); +Bruxelles, François Foppens, 1736, p. 55 et suivantes. Il est vraisemblable +que Choisi parle de la belle-mère de Servien et d'une fille qu'elle +auroit eue de son second mariage.</p> + +<p><a name="Footnote_368" id="Footnote_368" href="#FNanchor_368"><span class="label">[368]</span></a> Claude de Mesme, comte d'Avaux, né en 1595, mort à Paris le +19 novembre 1650.</p> + +<p><a name="Footnote_369" id="Footnote_369" href="#FNanchor_369"><span class="label">[369]</span></a> De ces filles d'une femme qu'il épousa comme une femme de conscience. +(T.)</p> + +<p><a name="Footnote_370" id="Footnote_370" href="#FNanchor_370"><span class="label">[370]</span></a> En une autre rencontre il eut de la cour quarante mille écus dont +il acheta une charge à un d'Erbigny, fils de sa sœur, et une compagnie +aux gardes, qu'il donna au frère de celui-là. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_371" id="Footnote_371" href="#FNanchor_371"><span class="label">[371]</span></a> François Ogier, prédicateur du Roi, acquit dans son temps de la +célébrité. Il prit la défense de Balzac contre le père Goulu, général des +Feuillants, qui l'avoit grossièrement attaqué.</p> + +<p><a name="Footnote_372" id="Footnote_372" href="#FNanchor_372"><span class="label">[372]</span></a> Cet hôtel subsiste encore; mais il a éprouvé de grands changements, +parce qu'il a été converti en maison de commerce. Il est situé +dans la rue Sainte-Avoie, vis-à-vis d'un passage nouvellement ouvert, +qui conduit à la rue du Chaume.</p> + +<p><a name="Footnote_373" id="Footnote_373" href="#FNanchor_373"><span class="label">[373]</span></a> Ils se disent originaires de Chalosse-Cujas, écrit à Memmius, son +collègue. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_374" id="Footnote_374" href="#FNanchor_374"><span class="label">[374]</span></a> Cependant les autres officiers de l'ordre le mettent, et il y a fondement +à cela dans l'institution, tant tout y est bien digéré. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_375" id="Footnote_375" href="#FNanchor_375"><span class="label">[375]</span></a> D'Avaux leur donnoit beaucoup. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_376" id="Footnote_376" href="#FNanchor_376"><span class="label">[376]</span></a> Charles Ogier, frère aîné du prédicateur. Secrétaire du comte +d'Avaux, il l'accompagna dans ses ambassades en Suède, en Danemark +et en Pologne. On a de lui <em>Ephemerides, sive iter Danicum, +Suecicum, Polonicum</em>; Paris, 1656, in-8<sup>o</sup>, ouvrage posthume publié par +son frère.</p> + +<p><a name="Footnote_377" id="Footnote_377" href="#FNanchor_377"><span class="label">[377]</span></a> Il appeloit sa femme Demoiselle. Le président de Thou, l'historien, +appeloit la sienne <em>Domine</em>. Blondel, le ministre, appeloit la +sienne <em>ma Gaine</em>. Les médisants disoient que c'étoit une coutelière. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_378" id="Footnote_378" href="#FNanchor_378"><span class="label">[378]</span></a> Pierre Gayan, président des enquêtes, le 21 juin 1614. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_379" id="Footnote_379" href="#FNanchor_379"><span class="label">[379]</span></a> Il a l'air hagard. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_380" id="Footnote_380" href="#FNanchor_380"><span class="label">[380]</span></a> L'Harmonie, à son récit au Ballet du mariage du duc d'Enghien, +disoit:</p> + +<p class="center font95"><em>Je règne</em>, etc. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_381" id="Footnote_381" href="#FNanchor_381"><span class="label">[381]</span></a> Ils valent beaucoup de revenu. (T.)—Le Mirebalais est une petite +contrée de France située en Poitou, et dont Mirebeau est la +capitale.</p> + +<p><a name="Footnote_382" id="Footnote_382" href="#FNanchor_382"><span class="label">[382]</span></a> Ce mot paroît être pris ici dans le sens de <em>troqué</em>. En Bretagne, +bigner se dit pour échanger, troquer, en style populaire.</p> + +<p><a name="Footnote_383" id="Footnote_383" href="#FNanchor_383"><span class="label">[383]</span></a> Aujourd'hui capitaine aux gardes. Il a été capitaine des gardes du +Mazarin. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_384" id="Footnote_384" href="#FNanchor_384"><span class="label">[384]</span></a> Ce benêt met des plumes quand il va à sa terre; il n'a pu être +reçu conseiller. (T)</p> + +<p><a name="Footnote_385" id="Footnote_385" href="#FNanchor_385"><span class="label">[385]</span></a> Plessis-Chivray fut depuis tué en duel par le marquis de Cœuvre; +c'est un des plus beaux combats de la régence. Il n'y eut point de raillerie. +Ils étoient seuls et avec de petites épées. On fut étonné qu'ayant +le coup qu'il avoit il eût pu avoir encore deux heures pour songer à sa +conscience: on attribua cela au scapulaire de la Vierge qu'il portoit, et +depuis bien des jeunes gens en portent. Cœuvre fut aussi fort blessé; +mais il eut l'avantage. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_386" id="Footnote_386" href="#FNanchor_386"><span class="label">[386]</span></a> Serran a passé pour un ennuyeux homme, à cause qu'il vouloit +faire comme son père, et cela ne lui réussissoit pas. Depuis il s'est corrigé; +il ne cherche plus à dire de bons mots, et c'est un homme peu +naturel à la vérité, mais qui passent partout. Un jour que sa femme et +lui se battoient, Bautru, qu'on vint quérir pour mettre le holà, les regarda +faire, et dit: <em>Quod Deus junxit, homo non separet</em>; puis s'en +alla. Il trouvoit peut-être à propos que la petite femme fût mortifiée. T.)</p> + +<p><a name="Footnote_387" id="Footnote_387" href="#FNanchor_387"><span class="label">[387]</span></a> On a vu plus haut un article sur Lopez.</p> + +<p><a name="Footnote_388" id="Footnote_388" href="#FNanchor_388"><span class="label">[388]</span></a> Cette fille accoucha assez scandaleusement; et comme elle disoit: +«Que je suis malheureuse!» Tourney, sa compagne, pour la consoler, lui +disoit: «Ma chère, pourquoi s'affliger tant? il n'y en a pas une de nous +à qui il n'en pende autant.» (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_389" id="Footnote_389" href="#FNanchor_389"><span class="label">[389]</span></a> Ce comte étoit accordé avec une fille de Retz: le Roi lui proposa +d'épouser la fille de La Varenne avec soixante-dix mille écus. Il crut +faire sa fortune; mais dès qu'il l'eut vue, il s'en éprit d'une telle force +qu'il l'épousa deux jours après, et aussitôt, de peur du Roi, il l'emmena +en Bretagne. Henri <span class="smcap">IV</span> fut tué bientôt après. A soixante-dix ans, la comtesse +de Vertus apprenoit à danser, et dansoit la <em>figurée</em>. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_390" id="Footnote_390" href="#FNanchor_390"><span class="label">[390]</span></a> C'est le vingt-septième quatrain de Pibrac.</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div class="line">Qui te pourroit, vertu, voir toute nue,</div> +<div class="line">O qu'ardemment de toi seroit épris:</div> +<div class="line">Puisqu'en tout temps les plus rares esprits</div> +<div class="line">T'ont fait l'amour au travers d'une nue.</div> +</div></div></div> + +<p><a name="Footnote_391" id="Footnote_391" href="#FNanchor_391"><span class="label">[391]</span></a> Allusion au géant Atlante qui enlevoit les dames et les renfermoit +dans son château magique. (<em>Orlando Furioso</em>, ch. 4.)</p> + +<p><a name="Footnote_392" id="Footnote_392" href="#FNanchor_392"><span class="label">[392]</span></a> La comtesse de Soissons.</p> + +<p><a name="Footnote_393" id="Footnote_393" href="#FNanchor_393"><span class="label">[393]</span></a> On a prétendu que Jacques <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>, roi d'Angleterre, que Marie Stuart +portoit encore dans son sein quand David Rizzio fut assassiné sous ses +yeux, n'avoit jamais pu supporter la vue d'une épée nue. Ce fait est +néanmoins fort contesté, quoique Digby assure dans son <em>Discours sur la +poudre de sympathie</em> qu'il en a été témoin.</p> + +<p><a name="Footnote_394" id="Footnote_394" href="#FNanchor_394"><span class="label">[394]</span></a> Une fois il dit en présence de la feue Reine-mère et de la Reine: +«Je ne suis ni Italien, ni Espagnol; je suis homme de bien.» Je pense +même que c'étoit parlant à leur personne. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_395" id="Footnote_395" href="#FNanchor_395"><span class="label">[395]</span></a> Ce couplet de Neufgermain fait voir que le duc de Saint-Simon en +a tâté aussi bien que les autres (il ne ressemble pas mal à un ramoneur):</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"><div class="stanza"> +<div class="line">Un ramoneur nommé <em>Simon</em>,</div> +<div class="line">Lequel ramone haut et <em>bas</em>,</div> +<div class="line">A bien ramoné la <em>maison</em></div> +<div class="line">De monseigneur de <em>Montbazon</em>. (T.)</div> +</div></div></div> + +<p><a name="Footnote_396" id="Footnote_396" href="#FNanchor_396"><span class="label">[396]</span></a> On appeloit ainsi M. de Montbazon. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_397" id="Footnote_397" href="#FNanchor_397"><span class="label">[397]</span></a> Hercule de Rohan, né en 1567, mort le 16 octobre 1654.</p> + +<p><a name="Footnote_398" id="Footnote_398" href="#FNanchor_398"><span class="label">[398]</span></a> <em>Échauguette</em>, lieu couvert et élevé pour placer une sentinelle. +(<em>Dict. de Trévoux.</em>) Guérite bâtie.</p> + +<p><a name="Footnote_399" id="Footnote_399" href="#FNanchor_399"><span class="label">[399]</span></a> Tallemant indique ici <em>les Contes facétieux du sieur Gaulard, +gentilhomme de la Franche-Comté bourguignotte</em>, ouvrage singulier +d'Étienne Tabouret, plus connu sous le nom de <em>sieur Des Accords</em>. Ce +Recueil fait partie de ses <em>Bigarrures</em>, dont il existe plusieurs éditions.</p> + +<p><a name="Footnote_400" id="Footnote_400" href="#FNanchor_400"><span class="label">[400]</span></a> A la maison de Montfort.</p> + +<p><a name="Footnote_401" id="Footnote_401" href="#FNanchor_401"><span class="label">[401]</span></a> On dit qu'il a parqueté une écurie. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_402" id="Footnote_402" href="#FNanchor_402"><span class="label">[402]</span></a> Il l'a eu cassé. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_403" id="Footnote_403" href="#FNanchor_403"><span class="label">[403]</span></a> On étoit toujours couvert, même à table; ces Mémoires en fournissent +d'autres exemples.</p> + +<p><a name="Footnote_404" id="Footnote_404" href="#FNanchor_404"><span class="label">[404]</span></a> Sur l'air: <em>Bibi, tout est ferlore, la duché de Milan</em>. (T.)—<em>Ferlore</em>, +perde, gâté, détruit, vient du mot allemand <em>verloren</em> (perdu). +Le contact continuel avec les lansquenets allemands, qui servirent +dans nos armées depuis François <span class="smcap">I</span><sup>er</sup> jusqu'à Henri <span class="smcap">IV</span>, avoit introduit à +cette époque, dans notre langue, une foule de mots dérivés de l'allemand.</p> + +<p><a name="Footnote_405" id="Footnote_405" href="#FNanchor_405"><span class="label">[405]</span></a> Où est son hôtel. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_406" id="Footnote_406" href="#FNanchor_406"><span class="label">[406]</span></a> Une porte autrefois, mais qui n'est plus porte que de nom, vers +Saint-Gervais. (T.) Où est aujourd'hui la place <em>Baudoyer</em>.</p> + +<p><a name="Footnote_407" id="Footnote_407" href="#FNanchor_407"><span class="label">[407]</span></a> Frère de M. de Montbazon. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_408" id="Footnote_408" href="#FNanchor_408"><span class="label">[408]</span></a> Deux veaux. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_409" id="Footnote_409" href="#FNanchor_409"><span class="label">[409]</span></a> Introducteur des ambassadeurs. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_410" id="Footnote_410" href="#FNanchor_410"><span class="label">[410]</span></a> Autre grand personnage; c'est le père. Ce n'est pas qu'il ne fût +brave; mais c'étoit un sot homme. Il a fait de beaux combats, et le feu +Roi avoit jeté les yeux sur lui quand il vouloit avoir quelques braves +autour de sa personne. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_411" id="Footnote_411" href="#FNanchor_411"><span class="label">[411]</span></a> Séguier de Saint-Brisson, qui passoit pour peu spirituel, avoit un +valet-de-chambre nommé Lavoine, ce qui faisoit dire que, dès qu'il étoit +levé, M. de Saint-Brisson demandoit <em>l'avoine</em>.</p> + +<p><a name="Footnote_412" id="Footnote_412" href="#FNanchor_412"><span class="label">[412]</span></a> Général de l'empereur.</p> + +<p><a name="Footnote_413" id="Footnote_413" href="#FNanchor_413"><span class="label">[413]</span></a> Les éditeurs ont sous les yeux l'exemplaire que Rangouse a présenté +à la reine Anne d'Autriche. Le titre porte: <em>Lettres héroïques aux +grands de l'État, par le sieur de Rangouse, imprimées aux dépens de +l'auteur, à Paris, de l'imprimerie des nouveaux caractères inventés par +H. Moreau</em>, 1645. Le volume commence par une épître dédicatoire à +la Reine régente.</p> + +<p><a name="Footnote_414" id="Footnote_414" href="#FNanchor_414"><span class="label">[414]</span></a> C'est ce qui a donné lieu à la plaisanterie qu'on trouve dans <em>l'Histoire +du poète Sibus</em>, où on lit, au nombre des ouvrages attribués à cet +être fantastique: «Très-humbles actions de grâces de la part du corps +des auteurs à M. de Rangouse, de ce qu'ayant fait un gros tome de +lettres, en se faisant donner au moins dix pistoles de chacun de ceux +à qui elles sont adressées, il a trouvé et enseigné l'utile invention de +gagner autant en un seul volume, qu'on avoit accoutumé jusqu'ici de +faire en une centaine.» (<em>Recueil de pièces en prose les plus agréables +de ce temps</em>; Paris, Sercy, 1662, 4 vol. in-12, t. 2, p. 246.)</p> + +<p><a name="Footnote_415" id="Footnote_415" href="#FNanchor_415"><span class="label">[415]</span></a> Le maréchal de Gramont le paya encore plus mal. (<em>Voyez</em> plus +haut l'article <em>Gramont</em>.)</p> + +<p><a name="Footnote_416" id="Footnote_416" href="#FNanchor_416"><span class="label">[416]</span></a> Ville de Languedoc. Il y avoit un fort qui a été rasé sous +Louis <span class="smcap">XIV</span>.</p> + +<p><a name="Footnote_417" id="Footnote_417" href="#FNanchor_417"><span class="label">[417]</span></a> Ce Saint-Aunez est une espèce de fou; cependant un de ses ancêtres, +son grand-père, je pense, méritoit bien qu'on laissât ce gouvernement +à sa postérité, ou qu'on la récompensât autrement; car ayant +été amené au pied des murailles par les Espagnols qui l'avoient pris, +afin d'obliger sa femme à rendre la place. Il lui cria: «Laissez-moi +mourir plutôt,» et fut pendu. Celui-ci est un grand faux-monnoyeur, +et qui supporte certains corsaires; il est beau et galant, et on en conte +une chose assez étrange. Il engrossa la sœur du prince de Masserane en +Piémont. Le prince, enragé, enferme sa sœur dans un château à la campagne. +Saint-Aunez y va, et y est surpris par le prince, mais seul. L'amant, +plus brave que lui, le saisit, et lui tenant le pistolet à la gorge, +parle à sa sœur en sa présence; après il s'en va et ne lâche point son +homme qu'il ne fût en lieu sûr. L'autre n'osa jamais crier, ni faire la +moindre résistance. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_418" id="Footnote_418" href="#FNanchor_418"><span class="label">[418]</span></a> Roquelaure dit que le duc d'Usez a grande raison de se plaindre +de ses enfants, et que, sans eux, il auroit l'honneur d'être le plus sot +homme du monde. Il y a sept ou huit ans qu'il lui arriva une assez +plaisante aventure; il étoit un peu luxurieux, et, ayant conclu avec je +ne sais quelle femme à trente pistoles pour une nuit (c'étoit chez elle), +il se couche le premier, et, comme il la pressoit de se coucher, elle lui +dit qu'elle avoit oublié une petite chose; c'étoit d'aller demander à son +mari qui étoit en bas s'il le trouveroit bon. On lui avoit dit qu'il étoit +aux champs. La frayeur prend au bonhomme; il se sauve sans avoir le +loisir de remettre son cordon bleu. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_419" id="Footnote_419" href="#FNanchor_419"><span class="label">[419]</span></a> De quelque branche de cadets ou plutôt de quelque bâtard.</p> + +<p><a name="Footnote_420" id="Footnote_420" href="#FNanchor_420"><span class="label">[420]</span></a> Les crèches.</p> + +<p><a name="Footnote_421" id="Footnote_421" href="#FNanchor_421"><span class="label">[421]</span></a> Je sais cela de M. Penis, intendant en Espagne, à qui cette femme +l'a conté. (T.)</p> + +<p><a name="Footnote_422" id="Footnote_422" href="#FNanchor_422"><span class="label">[422]</span></a> Nicolas Faret, mauvais poète ridiculisé par Despréaux.</p> + +<p><a name="Footnote_423" id="Footnote_423" href="#FNanchor_423"><span class="label">[423]</span></a> D'Ouville a mis ces deux contes parmi les siens. (T.)</p> +<hr class="c5" /> + </div> +</div> + +<h2 class="p4">TABLE DES MATIÈRES<br /> +<span class="medium">CONTENUES DANS LE TROISIÈME VOLUME.</span></h2> + +<table border="0" class="p4" cellpadding="5" cellspacing="5" summary="toc"> +<tr> + <td> </td> + <td class="tdr">Pages.</td> +</tr> +<tr> + <td>Le maréchal de Bassompierre.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_5">5</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le cardinal de La Rochefoucauld.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_19">19</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Madame Des Loges et Borstel.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_22">22</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Notice sur madame Des Loges, tirée des manuscrits<br /> +de Conrart.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_26">26</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Madame de Berighen et son fils.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_30">30</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le chancelier Séguier.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_33">33</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Jodelet.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_42">42</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Haute-Fontaine.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_43">43</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Mesdames de Rohan.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_46">46</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Pardaillan d'Escandecat.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_85">85</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Fontenay Coup-d'Epée. Le chevalier de<br /> +Miraumont.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_86">86</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Ferrier, sa fille et Tardieu.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_92">92</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Du Moustier.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_98">98</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le président Le Cogneux.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_103">103</a></td> +</tr> +<tr> + <td>M. d'Émery.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_117">117</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Des Barreaux.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_134">134</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Chenailles.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_140">140</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Marion de L'Orme.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_141">141</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Feu M. de Paris.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_145">145</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le feu archevêque de Rouen.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_148">148</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Balzac.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_153">153</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le président Pascal et Blaise Pascal.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_174">174</a> +<span class="pagenum"><a id="Page_446"> 446</a></span></td> +</tr> +<tr> + <td>Bertaut, neveu de l'évêque de Séez.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_177">177</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le maréchal de Guébriant.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_180">180</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Madame d'Atis.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_185">185</a></td> +</tr> +<tr> + <td>M. de Belley.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_188">188</a></td> +</tr> +<tr> + <td>M. Pavillon.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_193">193</a></td> +</tr> +<tr> + <td>M. Gauffre.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_193">193</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le général des Capucins.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_194">194</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le maréchal de L'Hôpital.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_195">195</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Menant et sa fille.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_203">203</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le maréchal de Gassion.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_207">207</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Luillier (père de Chapelle).</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_219">219</a></td> +</tr> +<tr> + <td>La maréchale de Thémines.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_223">223</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le Pailleur.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_237">237</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le comte de Saint-Brisse.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_240">240</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le maréchal de Châtillon.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_241">241</a></td> +</tr> +<tr> + <td>La comtesse de La Suze et sa sœur,<br /> +la princesse de Wirtemberg.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_245">245</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le maréchal de Saint-Luc.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_257">257</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le comte d'Estelan.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_260">260</a></td> +</tr> +<tr> + <td>La Montarbault, Samois et de Lorme.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_263">263</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Jaloux. Des Bias.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_270">270</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Rapoil.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_271">271</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Moisselle.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_272">272</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Tenosi, provençal.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_273">273</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Coiffier.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_274">274</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Madame Lévesque et madame Compain.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_278">278</a></td> +</tr> +<tr> + <td>La Cambrai.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_289">289</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Coustenan.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_292">292</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Madame de Maintenon et sa belle-fille.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_297">297</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Madame de Liancourt et sa belle-fille.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_303">303</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le président Nicolaï.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_312">312</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Porchères l'Augier.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_317">317</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le Père André.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_321">321</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Villemontée.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_333">333</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Madame Pilou.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_336">336</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Bordier et ses fils.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_354">354</a></td> +</tr> +<tr> + <td>M. et madame de Brassac.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_363">363</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Roussel (Jacques).</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_365">365</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le marquis d'Exideuil et sa femme.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_370">370</a> +<span class="pagenum"><a id="Page_447"> 447</a></span></td> +</tr> +<tr> + <td>M. Servien.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_375">375</a></td> +</tr> +<tr> + <td>M. d'Avaux.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_381">381</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Bazinière, ses deux fils et ses deux filles.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_388">388</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Courcelles, cadet de Bazinière.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_396">396</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Madame de Serran.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_397">397</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Madame de Barbezière.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_400">400</a></td> +</tr> +<tr> + <td>La comtesse de Vertus.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_403">403</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Madame de Montbazon (Marie de Bretagne.)</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_410">410</a></td> +</tr> +<tr> + <td>M. de Montbazon.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_415">415</a></td> +</tr> +<tr> + <td>M. d'Avaugour.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_418">418</a></td> +</tr> +<tr> + <td>M. et madame de Guémené.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_421">421</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Rangouse.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_428">428</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Catalogne.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_433">433</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le comte d'Harcourt.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_437">437</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le baron de Moulin.</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_441">441</a></td> +</tr> +</table> + +<p class="p2 center small">FIN DU TOME TROISIÈME.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les historiettes de Tallemant des +Réaux (Tome troisième), by Gédéon Tallemant des Réaux + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTORIETTES DE TALLEMANT (TOME TROISIŠME) *** + +***** This file should be named 39314-h.htm or 39314-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/3/1/39314/ + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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