summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:12:26 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:12:26 -0700
commit95a74fb9db2a228d812d97530eba44793f06d9b9 (patch)
tree791a74d4ca15d0e732b7cd4c27296ce5809a4bea
initial commit of ebook 39314HEADmain
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--39314-8.txt13461
-rw-r--r--39314-8.zipbin0 -> 280735 bytes
-rw-r--r--39314-h.zipbin0 -> 352713 bytes
-rw-r--r--39314-h/39314-h.htm16255
-rw-r--r--39314-h/images/cover.jpgbin0 -> 52774 bytes
-rw-r--r--39314-h/images/illus_003.pngbin0 -> 1144 bytes
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
9 files changed, 29732 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/39314-8.txt b/39314-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..b352160
--- /dev/null
+++ b/39314-8.txt
@@ -0,0 +1,13461 @@
+The Project Gutenberg EBook of Les historiettes de Tallemant des Réaux
+(Tome troisième), by Gédéon Tallemant des Réaux
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+
+Title: Les historiettes de Tallemant des Réaux (Tome troisième)
+ Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle
+
+Author: Gédéon Tallemant des Réaux
+
+Contributor: Louis Monmerqué
+ Hippolyte de Chateaugiron
+ Jules-Antoine Taschereau
+
+Release Date: March 31, 2012 [EBook #39314]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTORIETTES DE TALLEMANT (TOME TROISIŠME) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+Note de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
+typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
+conservée et n'a pas été harmonisée.
+
+
+
+
+ MÉMOIRES
+
+ DE
+
+ TALLEMANT DES RÉAUX.
+
+
+
+
+ PARIS, IMPRIMERIE DE DECOURCHANT,
+ Rue d'Erfurth, no 1, près de l'Abbaye.
+
+
+
+
+ LES HISTORIETTES
+
+ DE
+
+ TALLEMANT DES RÉAUX.
+
+ MÉMOIRES
+
+ POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU XVIIe SIÈCLE,
+
+ PUBLIÉS
+
+ SUR LE MANUSCRIT INÉDIT ET AUTOGRAPHE;
+
+ AVEC DES ÉCLAIRCISSEMENTS ET DES NOTES,
+
+ PAR MESSIEURS
+
+ MONMERQUÉ,
+
+ Membre de l'Institut,
+
+ DE CHATEAUGIRON ET TASCHEREAU.
+
+ TOME TROISIÈME.
+
+ PARIS,
+
+ ALPHONSE LEVAVASSEUR, LIBRAIRE,
+
+ PLACE VENDÔME, 16.
+
+ 1834
+
+
+
+
+MÉMOIRES
+
+DE
+
+TALLEMANT.
+
+
+
+
+LE MARÉCHAL DE BASSOMPIERRE[1].
+
+
+Le maréchal de Bassompierre étoit d'une bonne maison, entre la France
+et le Luxembourg; la plupart des lieux de ce pays-là ont un nom
+allemand et un nom françois: Betstein est le nom allemand, et
+Bassompierre le françois.
+
+On conte une fable qui est assez plaisante. Un comte d'Angeweiller,
+marié avec la comtesse de Kinspein, eut trois filles qu'il maria avec
+trois seigneurs de la maison de Croy de Salm et de Bassompierre, et
+leur donna à chacune une terre et un gage d'une fée. Croy eut un
+gobelet et la terre d'Angeweiller; Salm eut une bague et la terre de
+Phinstingue ou Fenestrange, et Bassompierre eut une cuiller et la
+terre d'Answeiller. Il y avoit trois abbayes qui étoient dépositaires
+de ces trois gages, quand les enfants étoient mineurs: Nivelle pour
+Croy, Remenecour pour Salm, et Epinal pour Bassompierre. Voici d'où
+vient cette fable.
+
+ [1] François de Bassompierre, né en Lorraine le 12 avril 1579,
+ maréchal de France en 1623, mort dans le château du duc de Vitry
+ dans la Brie, le 12 octobre 1646.
+
+On dit que ce comte d'Angeweiller rencontra un jour une fée, comme il
+revenoit de la chasse, couchée sur une couchette de bois, bien
+travaillée selon le temps, dans une chambre qui étoit au-dessus de la
+porte du château d'Angeweiller: c'étoit un lundi. Depuis, durant
+l'espace de quinze ans, la fée ne manquoit pas de s'y rendre tous les
+lundis, et le comte l'y alloit trouver. Il avoit accoutumé de coucher
+sur ce portail, quand il revenoit tard de la chasse, ou qu'il y alloit
+de grand matin, et qu'il ne vouloit pas réveiller sa femme; car cela
+étoit loin du donjon. Enfin, la comtesse ayant remarqué que tous les
+lundis il couchoit sans faute dans cette chambre, et qu'il ne manquoit
+jamais d'aller à la chasse ce jour-là, quelque temps qu'il fît, elle
+voulut savoir ce que c'étoit, et ayant fait faire une fausse clef,
+elle le surprend couché avec une belle femme; ils étoient endormis.
+Elle se contenta d'ôter le couvre-chef de cette femme de dessus une
+chaise, et après l'avoir étendu sur le pied du lit, elle s'en alla
+sans faire aucun bruit. La fée, se voyant découverte, dit au comte
+qu'elle ne pouvoit plus le voir, ni là, ni ailleurs; et après avoir
+pleuré l'un et l'autre, elle lui dit que sa destinée l'obligeoit à
+s'éloigner de lui de plus de cent lieues; mais que pour marque de son
+amour elle lui donnoit un gobelet, une cuiller et une bague, qu'il
+donneroit à trois filles qu'il avoit, et que ces choses apporteroient
+bonheur dans les maisons dans lesquelles elles entreroient, tandis
+qu'on y garderoit ces gages; que si quelqu'un déroboit l'un de ces
+gages, tout malheur lui arriveroit. Cela a paru dans la maison de M.
+de Pange, seigneur lorrain, qui déroba au prince de Salm la bague
+qu'il avoit au doigt, un jour qu'il le trouva assoupi pour avoir trop
+bu. Ce M. de Pange avoit quarante mille écus de revenu, il avoit de
+belles terres, étoit surintendant des finances du duc de Lorraine.
+Cependant, à son retour d'Espagne, où il ne fit rien, quoiqu'il y eût
+été fort long-temps, et y eût fait bien de la dépense (il y étoit
+ambassadeur pour obtenir une fille du roi Philippe II pour son
+maître), il trouva sa femme grosse du fait d'un Jésuite; tout son bien
+se dissipa; il mourut de regret; et trois filles qu'il avoit mariées
+furent toutes trois des abandonnées. On ne sauroit dire de quelle
+matière sont ces gages; cela est rude et grossier.
+
+La marquise d'Havré, de la maison de Croy[2], en montrant le gobelet,
+le laissa tomber; il se cassa en plusieurs pièces, elle les ramassa et
+les remit dans l'étui en disant: «Si je ne puis l'avoir entier, je
+l'aurai, au moins par morceaux.» Le lendemain, en ouvrant l'étui, elle
+trouva le gobelet aussi entier que devant. Voilà une belle petite
+fable[3].
+
+ [2] Ce ne peut être que Diane de Dampmartin, comtesse de
+ Fontenoy, et dame en partie de Vistingen, femme de
+ Charles-Philippe de Croy, marquis d'Havré. Ils sont la tige des
+ marquis d'Havré.
+
+ [3] Cette fable est tout-à-fait dans le genre de celle de la fée
+ Mélusine, dont la maison de Lusignan a la prétention de
+ descendre.
+
+Le père du maréchal étoit grand ligueur; M. de Guise l'appeloit _l'ami
+du coeur_: c'étoit un homme de service. Ce fut chez lui que la Ligue
+fut jurée entre les grands seigneurs. Il mourut subitement au
+commencement de la Ligue. Le maréchal avoit de qui tenir pour aimer
+les femmes, et aussi pour dire de bons mots, car son père s'en mêloit.
+
+A son avénement à la cour, c'étoit après le siége d'Amiens, il tomba
+par malheur entre les mains de Sigongne[4], celui qui a été si
+satirique. C'étoit un vieux renard qui étoit écuyer d'écurie chez le
+Roi: il vit ce jeune homme qui faisoit l'entendu; il lui voulut
+abattre le caquet, et, faisant le provincial nouveau venu, il le pria
+niaisement de le vouloir présenter au Roi. Bassompierre crut avoir
+trouvé un innocent, et s'en jouer; il entra, et dit au Roi en riant:
+«Sire, voici un gentilhomme nouvellement arrivé de la province qui
+désire faire la révérence à Votre Majesté.» Tout le monde se mit à
+rire, et le jeune monsieur fut fort déferré.
+
+ [4] Voir la note 3 de la p. 111 du t. I.
+
+On dit que jouant avec Henri IV, le Roi s'aperçut qu'il y avoit des
+demi-pistoles parmi les pistoles; Bassompierre lui dit: «Sire, c'est
+Votre Majesté qui les a voulu faire passer pour pistoles.--C'est
+vous,» répondit le Roi. Bassompierre les prend toutes, remet des
+pistoles en la place, et puis va jeter les demi-pistoles aux pages et
+aux laquais par la fenêtre. La Reine dit sur cela: «Bassompierre fait
+le Roi, et le Roi fait Bassompierre.» Le Roi se fâcha de ce qu'elle
+avoit dit. «Elle voudroit bien qu'il le fût, repartit le Roi, elle en
+auroit un mari plus jeune.» Bassompierre étoit beau et bien fait. Il
+me semble que Bassompierre méritoit bien autant d'être grondé que la
+Reine.
+
+On a dit qu'il étoit plus libéral par fenêtre qu'autrement; on l'a
+accusé d'aimer mieux perdre un ami qu'un bon mot; il n'a jamais passé
+pour brave, cependant aux Sables-d'Olonne il acquit de la réputation,
+paya de sa personne, et montra le chemin aux autres, car il se mit
+dans l'eau jusqu'au cou. Pour la guerre, il la savoit comme un homme
+qui n'en eût jamais ouï parler[5]. Cependant il fut fait maréchal de
+France; mais il voulut que M. de Créquy passât devant: ils
+s'appeloient frères. Cependant il pensa épouser madame la Princesse,
+comme nous avons dit ailleurs.
+
+ [5] On fit un _guéridon_ sur une entrée de ballet, où il sortoit
+ d'un tambour.
+
+ Sortir d'un tambour,
+ Galant Bassompierre,
+ Aimer tant l'amour
+ Et fuir tant la guerre,
+ O guéridon, etc. (T.)
+
+Après M. de Rohan, qui avoit eu pour trente mille écus la charge de
+colonel des Suisses, Bassompierre eut cette charge, et la fit bien
+autrement valoir qu'on ne l'avoit fait jusqu'alors; d'ailleurs il
+étoit habile et faisoit toujours quelques affaires. Il n'y avoit
+presque personne à la cour qui eût tant de train que lui, et qui fît
+plus pour ses gens. Lamet, son secrétaire, fut préféré, en une
+recherche d'une fille, à un conseiller au parlement.
+
+Parlons un peu de ses amours. On a dit qu'il avoit été un peu
+amoureux de la Reine-mère, et qu'il disoit que la seule charge qu'il
+convoitoit, étoit celle de grand panetier, parce qu'on couvroit pour
+le Roi[6]. Il étoit magnifique, et prit la capitainerie de Monceaux,
+afin d'y traiter la cour. La Reine-mère lui dit un jour: «Vous y
+mènerez bien des putains[7].--Je gage, répondit-il, madame, que vous y
+en mènerez plus que moi.» Un jour il lui disoit qu'il y avoit peu de
+femmes qui ne fussent putains. «Et moi? dit-elle.--Ah! pour vous,
+madame, répliqua-t-il, vous êtes la Reine.»
+
+ [6] Il disoit qu'il y avoit plus de plaisir à le dire qu'à le
+ faire. (T.)
+
+ [7] On parloit ainsi alors. (T.)
+
+Une de ses plus illustres amourettes, ce fut celle de mademoiselle
+d'Entragues, soeur de madame de Verneuil: il eut l'honneur d'avoir
+quelque temps le roi Henri IV pour rival. Testu, chevalier du guet, y
+servoit Sa Majesté. Un jour, comme cet homme venoit lui parler, elle
+fit cacher Bassompierre derrière une tapisserie, et disoit à Testu,
+qui lui reprochoit qu'elle n'étoit pas si cruelle à Bassompierre qu'au
+Roi, qu'elle ne se soucioit non plus de Bassompierre que de cela, et
+en même temps elle frappoit d'une houssine, qu'elle tenoit, la
+tapisserie à l'endroit où étoit Bassompierre. Je crois pourtant que le
+Roi en passa son envie, car un jour le Roi la baisa je ne sais où, et
+mademoiselle de Rohan, la bossue, soeur de feu M. de Rohan, sur
+l'heure écrivit ce quatrain à Bassompierre:
+
+ Bassompierre, on vous avertit,
+ Aussi bien l'affaire vous touche,
+ Qu'on vient de baiser une bouche
+ Dans la ruelle de ce lit.
+
+Il répondit aussitôt:
+
+ Bassompierre dit qu'il s'en rit,
+ Et que l'affaire ne le touche;
+ Celle à qui l'on baise la bouche
+ A mille fois.....
+
+«_Je mettrai, quand il vous plaira, la rime entre vos belles mains._»
+
+Henri IV dit un jour au père Cotton, Jésuite: «Que feriez-vous si on
+vous mettait coucher avec mademoiselle d'Entragues?--Je sais ce que je
+devrois faire, Sire, dit-il, mais je ne sais ce que je ferois.--Il
+feroit le devoir de l'homme, dit Bassompierre, et non pas celui de
+père Cotton.»
+
+Mademoiselle d'Entragues eut un fils de Bassompierre, qu'on appela
+long-temps l'abbé de Bassompierre; c'est aujourd'hui M. de Xaintes.
+Elle prétendit obliger Bassompierre à l'épouser[8], la cause fut
+renvoyée au parlement de Rouen, il y gagna son procès. Bertinières
+plaida pour lui: c'étoit un homme qui disoit qu'il ne savoit ce que
+c'étoit que se troubler en parlant en public, et qu'il n'y avoit rien
+capable de l'étonner. Le maréchal lui servit à avoir l'agrément de la
+cour pour la charge de procureur-général au parlement de Rouen, et il
+la lui fit avoir pour vingt mille écus. Au retour de Rouen, comme elle
+montroit son fils à Bautru: «N'est-il pas joli? disoit-elle--Oui,
+répondit Bautru, mais je le trouve un peu _abâtardi_ depuis votre
+voyage de Rouen.» Elle ne laissa pas, comme elle le fait encore, de
+s'appeler madame de Bassompierre. «J'aime autant, dit Bassompierre,
+puisqu'elle veut prendre un nom de guerre, qu'elle prenne celui-là
+qu'un autre.» Il n'étoit pas maréchal alors: on lui dit depuis: «Elle
+ne se fait point appeler la maréchale de Bassompierre.--«Je crois
+bien, dit-il, c'est que je ne lui ai pas donné le bâton depuis ce
+temps-là.»
+
+ [8] En ce temps-là Bautru se mit à lui faire les cornes chez la
+ Reine: on en rit. La Reine demanda ce que c'étoit. «C'est Bautru,
+ dit-il, qui montre tout ce qu'il porte.» (T.)
+
+Quand il acheta Chaillot, la Reine-mère lui dit: «Hé! pourquoi
+avez-vous acheté cette maison? c'est une maison de bouteille.--Madame,
+dit-il, je suis Allemand.--Mais ce n'est pas être à la campagne, c'est
+le faubourg de Paris.--Madame, j'aime tant Paris, que je n'en voudrois
+jamais sortir.--Mais cela n'est bon qu'à y mener des garces.--Madame,
+j'y en mènerai.»
+
+On croit qu'il étoit marié avec la princesse de Conti. La cabale de la
+maison de Guise fut cause enfin de sa prison, et sa langue aussi en
+partie, car il dit: «Nous serons si sots que nous prendrons La
+Rochelle.» Il eut un fils de la princesse de Conti, qu'on a appelé La
+Tour Bassompierre; on croit qu'il l'eût reconnu s'il en eût eu le
+loisir. Ce La Tour étoit brave et bien fait. En un combat où il
+servoit de second, ayant affaire à un homme qui depuis quelques années
+étoit estropié du bras droit, mais qui avoit eu le loisir de
+s'accoutumer à se servir du bras gauche, il se laissa lier le bras
+droit et battit pourtant son homme. Il logeoit chez le maréchal;
+depuis il est mort de maladie.
+
+Bassompierre gagnoit tous les ans cinquante mille écus à M. de Guise;
+madame de Guise lui offrit dix mille écus par an et qu'il ne jouât
+plus contre son mari; il répondit comme le maître-d'hôtel du maréchal
+de Biron: «J'y perdrois trop.»
+
+Il a toujours été fort civil et fort galant. Un de ses laquais ayant
+vu une dame traverser la cour du Louvre, sans que personne lui portât
+la robe, alla la prendre en disant: «Encore ne sera-t-il pas dit qu'un
+laquais de M. le maréchal de Bassompierre laisse une dame comme cela.»
+C'étoit la feue comtesse de La Suze; elle le dit au maréchal, qui sur
+l'heure le fit valet-de-chambre.
+
+Il seroit à souhaiter qu'il y eût toujours à la cour quelqu'un comme
+lui; il en faisoit l'honneur[9], il recevoit et divertissoit les
+étrangers. Je disois qu'il étoit à la cour ce que Bel Accueil est dans
+_le Roman de la Rose_. Cela faisoit qu'on appeloit partout
+_Bassompierre_ ceux qui excelloient en bonne mine et en propreté. Une
+courtisane se fit appeler à cause de cela _la Bassompierre_, une autre
+fut nommée ainsi parce qu'elle étoit de belle humeur. Un garçon qui
+portoit en chaise sur les montagnes de Savoie fut surnommé
+_Bassompierre_, parce qu'il avoit engrossé deux filles à Genève. A
+propos de ce surnom de _Bassompierre_, il lui arriva une fois une
+plaisante aventure sur la rivière de Loire. Il alloit à Nantes du
+temps que Chalais eut la tête coupée; une demoiselle lui demanda place
+dans sa cabane pour elle et sa fille: cette demoiselle alloit à la
+cour pour y faire sceller une grâce pour son fils. On alloit toute la
+nuit. Dans l'obscurité il s'approche de cette fille, et il étoit prêt
+d'entrer dans la _chambre défendue_[10], quand un batelier se mit à
+crier: «_Vire le peautre[11], Bassompierre._» Cela le surprit, et, je
+crois même, le désapprêta. Il sut après qu'on appeloit ainsi celui qui
+tenoit le gouvernail, et qu'on lui avoit donné ce nom, parce que
+c'étoit le plus gentil batelier de toute la rivière de Loire.
+
+ [9] On diroit aujourd'hui _les honneurs_.
+
+ [10] Allusion à l'Amadis de Gaule.
+
+ [11] _Peautre_ ou _piautre_; ce mot de notre ancienne langue
+ romane s'est conservé parmi les bateliers de Loire pour exprimer
+ le gouvernail.
+
+Une illustre maquerelle disoit «que M. de Guise étoit de la meilleure
+mesure, M. de Chevreuse de la plus belle corpulence, M. de Termes le
+plus sémillant, et M. de Bassompierre le plus beau et le plus
+goguenard.»
+
+Ceux que je viens de nommer, avec M. de Créquy et le père de Gondy,
+alors général des galères, mangeoient souvent ensemble, et
+s'entre-railloient l'un l'autre; mais dès qu'on sentoit que celui
+qu'on tenoit sur les fonts se déferroit, on en prenoit un autre: leurs
+suivants aimoient mieux ne point dîner et les entendre.
+
+J'ai déjà dit ailleurs qu'il n'a jamais bien dansé; il n'étoit pas
+même trop bien à cheval; il avoit quelque chose de grossier; il
+n'étoit pas trop bien dénoué. A un ballet du Roi dont il étoit, on
+lui vint dire sottement, comme il s'habilloit pour faire son entrée,
+que sa mère étoit morte; c'était une grande ménagère à qui il avoit
+bien de l'obligation: «Vous vous trompez, dit-il: elle ne sera morte
+que quand le ballet sera dansé.»
+
+Il fut plus d'une fois en ambassade; il contoit au feu Roi qu'à Madrid
+il fit son entrée sur la plus belle petite mule du monde qu'on lui
+envoya de la part du Roi. «Oh! la belle chose que c'étoit, dit le Roi,
+de voir un âne sur une mule!--Tout beau, Sire, dit Bassompierre, c'est
+vous que je représentois.»
+
+Il disoit que M. de Montbason se parjuroit toujours, qu'il juroit par
+le jour de Dieu, la nuit et le jour par le feu qui nous éclaire.
+
+La Reine-mère disoit: «J'aime tant Paris et tant Saint-Germain, que je
+voudrois avoir un pied à l'un et un pied à l'autre.--Et moi, dit
+Bassompierre, je voudrois être à Nanterre[12].»
+
+ [12] Le village de Nanterre est situé à moitié chemin entre Paris
+ et Saint-Germain-en-Laye.
+
+M. de Vendôme lui disoit en je ne sais quelle rencontre: «Vous serez,
+sans doute, du parti de M. de Guise, car vous aimez sa soeur de
+Conti.--Cela n'y fait rien, répondit-il: j'ai aimé toutes vos tantes,
+et je ne vous en aime pas plus pour cela.»
+
+Quand le maréchal d'Effiat fut mort, il dit, en franc goguenard, qu'il
+n'y avoit plus de _fiat_ à la cour. Quelqu'un dit, quand on fit
+d'Effiat maréchal de France, que son père avoit été nommé pour être
+chevalier de l'ordre. «Je ne sais pas, dit Bassompierre, s'il a été
+nommé, mais je sais bien qu'il a été élu[13].»
+
+ [13] Allusion aux commencements de la famille Coiffier de Ruzé
+ d'Effiat, qui sortoit des charges de finances. On appeloit _élu_,
+ un conseiller d'élection, sorte de juridiction dont les appels
+ étoient portés à la cour des Aides.
+
+Sur les ressemblances qu'on trouve de chaque personne à quelque bête,
+il disoit plaisamment que le marquis de Thémines étoit sa bête. M. de
+La Rochefoucauld, méchant railleur, en voulut railler Thémines, qui
+lui dit qu'il ne vouloit pas souffrir de lui ce qu'il souffroit de M.
+de Bassompierre. Ils se pensèrent battre.
+
+M. de La Rochefoucauld lui dit, un peu avant qu'on l'arrêtât: «Vous
+voilà gros, gras, gris.--Et vous, lui répondit-il, vous voilà teint,
+peint, feint.» La Rochefoucauld avoit peint sa barbe.
+
+Quand il fut dans la Bastille, il fit voeu de ne se point raser qu'il
+n'en fût dehors; il se fit faire le poil pourtant au bout d'un an. Il
+y eut quelque petite amourette avec madame de Gravelle, qui y étoit
+prisonnière. Cette femme avoit été entretenue par le marquis de Rosny.
+Depuis, pour ses intrigues, elle avoit été arrêtée. Le cardinal de
+Richelieu avoit eu l'inhumanité de lui faire donner la question. Après
+la mort du maréchal, elle fut si sotte que de prendre un bandeau de
+veuve, aussi bien que madame de Bassompierre.
+
+M. Chapelain fit un sonnet sur la fièvre de M. de Longueville, après
+le passage du Rhin, où il l'appeloit _le lion de la France_. «C'est
+plutôt _le rat de la France_,» dit Bassompierre. C'est un petit homme
+qui a été élevé dans une peau de mouton.
+
+Esprit, l'académicien, le fut voir à la Bastille. «Voilà un homme,
+dit-il, qui est bien seigneur de la terre dont il porte le nom.»
+Chacun dans la Bastille disoit: Je pourrai bien sortir de céans dans
+tel temps.--Et moi, disoit-il, j'en sortirai quand M. Du Tremblay en
+sortira[14].»
+
+ [14] Le Clerc Du Tremblay étoit alors gouverneur de la Bastille.
+
+Il ne vouloit pas sortir de prison que le Roi ne l'en fît prier, parce
+que, disoit-il, il étoit officier de la couronne, bon serviteur du
+Roi, et traité indignement; «puis, je n'ai plus de quoi vivre.» Ses
+terres étoient ruinées. Le marquis de Saint-Luc lui disoit: «Sortez-en
+une fois; vous y rentrerez bien après.» Au sortir de là, il disoit
+«qu'il lui sembloit qu'on pouvoit marcher par Paris sur les impériales
+de carrosses, tant les rues étoient pleines, et qu'il ne trouvoit ni
+barbe aux hommes, ni crin aux chevaux.»
+
+Il ne tarda guère à rentrer dans sa charge de colonel des Suisses:
+Coislin avoit été tué à Aire; La Châtre lui avoit succédé; mais comme
+il étoit un peu important[15] et soupçonné d'être du parti de M. de
+Beaufort, on y remit M. de Bassompierre, qui en avoit touché quatre
+cent mille livres, et l'autre l'avoit bien acheté de madame de
+Coislin. La Châtre et sa femme, tous deux jeunes, moururent
+misérablement après cela. Bassompierre n'a comme point payé cette
+charge. Il remit bientôt sur pied la meilleure table de la cour, et
+fit de bonnes affaires.
+
+ [15] On avoit donné, par dérision, le nom d'_Importants_ à ceux
+ qui suivoient le parti du duc de Beaufort. (_Esprit de la
+ Fronde_; Paris, 1672, tom. 1, pag. 156.) «On les nomma les
+ _Importants_, parce qu'ils débitoient des maximes d'État,
+ déclamoient contre la nouvelle tyrannie, et prétendoient rétablir
+ les anciennes lois du royaume.» (_Histoire de la Fronde_, par le
+ comte de Saint-Aulaire; Paris, 1827, tome 1, pag. 105.)
+
+On lui a l'obligation de ce que le Cours[16] dure encore, car ce fut
+lui qui se tourmenta pour le faire revêtir du côté de l'eau, et pour
+faire faire un pont de pierre sur le fossé de la ville.
+
+ [16] Le Cours la Reine, vis-à-vis les Invalides.
+
+Il étoit encore agréable et de bonne mine, quoiqu'il eût
+soixante-quatre ans; à la vérité il étoit devenu bien _turlupin_[17]
+car il vouloit toujours dire de bons mots, et le feu de la jeunesse
+lui manquant, il ne rencontroit pas souvent: M. le Prince et ses
+petits-maîtres en faisoient des railleries.
+
+ [17] Mauvais plaisant, faiseur de pointes et de quolibets. Cette
+ expression a été empruntée du nom du farceur Turlupin. L'adjectif
+ n'est plus en usage, mais le substantif _turlupinade_ a été
+ conservé.
+
+Sur le perron de Luxembourg, une dame de grande qualité, après lui
+avoir fait bien des compliments sur sa liberté, lui dit: «Mais vous
+voilà bien blanchi, monsieur le maréchal.--Madame, lui répondit-il en
+franc crocheteur, je suis comme les poireaux, la tête blanche et la
+queue verte.» En récompense, il dit à une belle fille: «Mademoiselle,
+que j'ai regret à ma jeunesse quand je vous vois!»
+
+Il dit aussi de Marescot, qui étoit revenu de Rome fort enrhumé, et
+sans apporter de chapeau pour M. de Beauvais: «Je ne m'en étonne pas,
+il est revenu sans chapeau.»
+
+Comme il avoit une grande santé, et qu'il disoit qu'il ne savoit
+encore où étoit son estomac, il ne se conservoit point; il mangeoit
+grande quantité de méchans melons et de pêches qui ne mûrissent jamais
+bien à Paris. Après, il s'en alla à Tanlay, où ce fut une _crevaille_
+merveilleuse: au retour, il fut malade dix jours à Paris chez madame
+Bouthillier, qui ne vouloit point qu'il en partît qu'il ne fût
+tout-à-fait guéri; mais Yvelin, médecin de chez la Reine, qui avoit
+affaire à Paris, le pressa de revenir. A Provins, il mourut la nuit en
+dormant, et il mourut si doucement, qu'on le trouva dans la même
+posture où il avoit l'habitude de dormir, une main sous le chevet à
+l'endroit de sa tête, et les genoux un peu haussés. Il n'avoit pas
+seulement tendu les jambes. Son corps gros et gras, et en automne, fut
+cahoté jusqu'à Chaillot, où on lui trouva les parties nobles toutes
+gâtées; mais c'est que le corps s'étoit corrompu par les chemins.
+
+
+
+
+LE CARDINAL
+
+DE LA ROCHEFOUCAULD[18].
+
+
+Le cardinal de La Rochefoucauld, hors qu'il étoit un peu trop jésuite
+et un peu trop crédule, étoit un vrai ecclésiastique. Comme il étoit
+évêque, les Jésuites lui faisoient mener Marthe Brossier, comme on
+mène l'ours. Henri IV se moqua long-temps de cette prétendue possédée;
+mais comme il vit qu'on la vouloit faire exorciser devant Notre-Dame,
+et qu'un reste de ligueurs étoit à cabaler pour lui faire dire que
+Henri III étoit damné, et qu'Henri IV n'étoit catholique que de nom,
+il y envoya des médecins. Marescot la trompa avec un Virgile, faisant
+semblant que c'était un Rituel, et il prononça ainsi: _Nihil à Dæmone,
+pauca à morbo, tradenda Rapino_[19]. Le Roi se contenta de la renvoyer
+à ses parents en Auvergne[20]; et pour avoir su mépriser la fourbe,
+après l'avoir éludée, il n'en fut pas parlé davantage.
+
+ [18] François de La Rochefoucauld, né à Paris le 8 décembre 1558,
+ évêque de Senlis en 1607, mort à Paris le 15 février 1645.
+
+ [19] Rapin étoit prévôt de la connétablie. (T.)
+
+ [20] Marthe Brossier étoit de Romorentin, en Sologne. (_Voyez_ la
+ _Biographie universelle_ de Michaud.)
+
+Pour revenir au cardinal de La Rochefoucauld, il étoit abbé de
+Sainte-Geneviève, et y logeait; il permit aux religieux d'élire un
+abbé pour trois ans durant sa vie, mais il s'en garda le revenu. Il y
+avoit fait accommoder un beau logement; les religieux le jetèrent à
+bas après sa mort, voyant que feu M. le Prince demandoit à le louer
+pour le prince de Conti. Depuis ils ont toujours élu des abbés de
+trois en trois ans. Le cardinal pouvoit bien se réserver le revenu,
+car on n'en pouvoit pas mieux user qu'il en usoit; il faisoit de
+grandes aumônes sans ostentation. Il a donné plus de quarante mille
+écus à l'hôpital des Incurables; et ce qui est encore plus beau, il
+fit casser une vitre où l'on avoit mis ses armes.
+
+Il avoit une soeur[21] qui n'étoit pas si humble que lui. Elle disoit
+au duc son neveu: «Mananda[22]! mon neveu, la maison de La
+Rochefoucauld est une bonne et ancienne maison; elle étoit plus de
+trois cents ans devant Adam.--Oui, ma tante, mais que devînmes-nous au
+déluge?--Vraiment voire le déluge, disoit-elle en hochant la tête, je
+m'en rapporte.» Elle aimoit mieux douter de la sainte Ecriture que de
+n'être pas d'une race plus ancienne que Noé; elle signoit ainsi:
+«_Votre bien affectionnée tante et bonne amie, pour vous faire un bien
+petit de plaisir._» Cela me fait souvenir d'un fou de Limousin, nommé
+M. de Carrères; il disoit que hors Pierre Buffières, Bourdeilles,
+Pompadour, et quelques autres qu'il nommoit, il ne faisoit pas grand
+cas de toutes les autres maisons du pays. «Mais, lui dit-on, vous ne
+parlez point de la maison de Carrères?--Carrères, dit-il, Carrères
+étoit devant que Dioux fusse Dioux.»
+
+ [21] Marie de La Rochefoucauld-Randan, mariée en 1579 à Louis de
+ Rochechouart, seigneur de Chaudenier. Elle se fit Carmélite après
+ la mort de son mari.
+
+ [22] _Mananda!_ espèce de serment fort en usage chez les femmes
+ aux quinzième et seizième siècles. En voici un exemple tiré de
+ Des Périers dans le conte _de l'enfant de Paris qui fit le fol
+ pour jouyr de la jeune veuve_. La dame, en se déshabillant,
+ disoit à sa chambrière: «Perrette, il est beau garçon, c'est
+ dommage de quoi il est ainsi fol.--_Mananda!_ disoit la garce,
+ c'est mon, madame, il est net comme une perle, etc.» (_Nouvelles
+ récréations et joyeux devis de Bonaventure Des Périers_;
+ Amsterdam, 1735, t. 2, p. 242.)
+
+
+
+
+MADAME DES LOGES[23]
+
+ET BORSTEL.
+
+
+Madame Des Loges étoit fille d'un honnête homme de Troyes en
+Champagne, nommé M. Bruneau. Il étoit riche, et vint demeurer à Paris,
+après s'être fait secrétaire du Roi. Il n'avoit que deux filles:
+l'aînée fut mariée à Beringhen, père de M. le Premier. Pour éviter la
+persécution, car il étoit huguenot, il se retira à La Rochelle, et y
+fit mener ses deux filles, pour plus grande sûreté, sur un âne en deux
+paniers. Elles avoient du bien; leur partage à chacune a monté à
+cinquante-cinq mille écus. Madame Des Loges, quoique la cadette, fut
+accordée la première; et comme ce n'étoit encore qu'un enfant, on
+vouloit attendre que sa soeur passât devant elle. Je ne sais pourquoi
+elle fut plus tôt recherchée que l'autre qui étoit bien faite, et elle
+ne l'étoit point; mais on fut obligé de la marier plus tôt qu'on ne
+pensoit, car, en badinant avec son accordé, elle devint grosse. Elle a
+dit depuis qu'elle ne savoit pas comment cela s'étoit fait; que son
+mari et elle étoient tous deux si jeunes et si innocents qu'ils ne
+savoient ce qu'ils faisoient.
+
+ [23] Marie de Bruneau, dame Des Loges, née vers 1585, morte le
+ 1er juin 1641.
+
+Comme ç'a été la première personne de son sexe qui ait écrit des
+lettres raisonnables[24], et que d'ailleurs elle avoit une
+conversation enjouée et un esprit vif et accort, elle fit grand bruit
+à la cour. Monsieur, en sa petite jeunesse, y alloit assez souvent; et
+comme il se plaignoit à elle de toutes choses, on l'appeloit la
+linotte de madame Des Loges. Quand on lui fit sa maison, il lui donna
+quatre mille livres de pension, disant que son mari n'étoit point payé
+de sa pension de deux mille livres qu'il avoit comme gentilhomme de la
+chambre. Cela n'étoit pas autrement vrai, et elle quitta le certain
+pour l'incertain, car le cardinal de Richelieu, soupçonnant quelque
+intrigue, lui fit ôter les deux mille livres; et elle, qui vit bien
+qu'on la chasseroit, se retira d'elle-même en Limosin[25]. Son mari en
+étoit, et elle avoit marié une fille à un M. Doradour, chez qui elle
+alla.
+
+ [24] Ses lettres ne sont pas trop merveilleuses; cela étoit bon
+ pour ce temps-là. Bortel a eu raison d'empêcher Conrart de les
+ faire imprimer: il vouloit aussi faire un Recueil de vers sur sa
+ mort. Tout cela est avouétré. (T.)--_Avouétré_ pour _avoytré_,
+ avorté, qui n'est pas venu à terme. (_Dict. de Nicot._)
+
+ [25] C'étoit en 1629. (T.)
+
+Elle avoit une liberté admirable en toutes choses; rien ne lui
+coûtoit; elle écrivoit devant le monde. On alloit chez elle à toutes
+heures; rien ne l'embarrassoit. J'ai déjà dit ailleurs qu'elle faisoit
+quelquefois des impromptus fort jolis.
+
+On a dit qu'elle étoit un peu galante. Le gouverneur de MM. de Rohan,
+nommé Haute-Fontaine, a été son favori; Voiture y a eu part, à ce
+qu'on prétend; ce fut elle qui lui dit une fois: «Celui-là n'est pas
+bon, percez-nous-en d'un autre.» Une fois Saint-Surin, qui étoit si
+amoureux de la fille de madame de Beringhen (on a remarqué que quand
+il en tenoit bien, il étoit jaune comme souci); Saint-Surin, dis-je,
+qui étoit un galant homme, ne bougeoit de chez les deux soeurs, qui
+logeoient vis-à-vis l'une de l'autre; une fois donc qu'il étoit chez
+madame Des Loges, un certain M. d'Interville, conseiller, je pense, au
+grand conseil, s'étoit assis familièrement sur le lit, et faisoit le
+goguenard; Saint-Surin et d'autres éveillés, pour se moquer de lui,
+prirent la courte-pointe et l'envoyèrent cul par sur tête dans la
+ruelle.
+
+Celui qui a eu le plus d'attachement avec madame Des Loges ç'a été un
+Allemand nommé Borstel. Etant résident des princes d'Anhalt[26], il
+fit connoissance avec elle, et apprit tellement bien à parler et à
+écrire, qu'il y a peu de François qui s'en soient mieux acquittés que
+lui. Il la suivit en Limosin. Le prétexte fut qu'ils avoient acheté
+ensemble de certains greffes en ce pays-là. Il avoit transporté tout
+son bien en France. Comme il se vit en un pays de démêlés, il ne
+voulut point se mettre parmi la noblesse; et comme il n'avoit pas une
+santé trop robuste, il se feignit plus infirme qu'il n'étoit, afin de
+rompre tout commerce avec ces gens-là. Il fut même quelques années
+sans sortir de la chambre; cela fit dire qu'il avoit été dix-huit ans
+sans voir le jour qu'à travers des châssis, et qu'il fut long-temps
+sans pouvoir décider s'ils étoient moins sains de verre que de papier.
+
+ [26] Il y avoit quatre ans quand Henri IV fut tué. Depuis, comme
+ il a eu la faiblesse de cacher son âge, Balzac l'a appelé _cet
+ ambassadeur de dix-huit ans_. A son compte, il falloit qu'il
+ l'eût été à quatorze, comme vous le verrez par la suite. (T.)
+
+Madame Des Loges morte, Borstel eut soin de ses affaires et de ses
+enfants. Borstel vint à Paris, et on parla de le marier avec une fille
+de bon lieu, assez âgée, nommée mademoiselle Du Metz; mais l'affaire
+ne put s'achever, car il avoit appris quelque chose qui ne lui avoit
+pas plu; mais il ne le voulut jamais dire. Il dit pour excuse qu'il ne
+vouloit pas la tromper, et qu'on lui avoit fait une banqueroute depuis
+qu'on avoit proposé de le marier avec elle. Depuis elle a épousé un M.
+de Vieux-Maison. Gombauld, qui étoit de ses amis, car elle se piquoit
+d'esprit, lui reprocha sérieusement d'avoir épousé un homme dont le
+nom ne se pouvoit prononcer sans faire un solécisme.
+
+Borstel, quelque temps après, en cherchant une terre trouva une femme,
+car il épousa une jeune fille bien faite, qui étoit sa voisine à la
+campagne, et il en a eu des enfants: mais il ne s'en porta pas mieux.
+Il envoya ici, en 1655, un mémoire pour consulter sa maladie; il avoit
+mis ainsi: «_Un gentilhomme de cinquante-neuf ans, etc._» Feret[27],
+son ami, porta ce mémoire à un nommé Lesmanon, médecin huguenot, qui
+est à M. de Longueville, qui consulta avec d'autres, et rédigea après
+la consultation par écrit; il commençoit ainsi: «_Un gentilhomme de
+soixante-neuf ans, et qui s'est marié depuis quatre ou cinq ans à une
+jeune fille, etc._» Feret, voyant cela, lui dit qu'il ne l'avoit pas
+prié de tuer M. Borstel, mais bien de le guérir s'il y avoit moyen, et
+que de lui parler de son âge et de son mariage, c'étoit lui mettre le
+poignard dans le sein. On changea ce commencement. Il avoit soixante
+ans et plus quand il se maria, et étoit si incommodé qu'il ne pouvoit
+dormir qu'en son séant. Il mourut de cette maladie pour laquelle on
+avoit fait la consultation.
+
+ [27] Secrétaire du duc de Weimar. (T.)
+
+
+
+
+NOTICE SUR MADAME DES LOGES,
+
+TIRÉE DES MANUSCRITS DE CONRART[28].
+
+ Feu madame Des Loges avoit nom Marie de Bruneau; elle étoit
+ originaire de la province de Champagne, mais née à Sédan, où son
+ père et sa mère étoient alors réfugiés durant les guerres de
+ religion, environ l'an 1584 ou 1585. On n'a trouvé parmi ses
+ papiers aucuns renseignemens qui marquent précisément ni le
+ jour, ni le mois, ni l'année.
+
+ Son père étoit Sébastien de Bruneau, sieur de La Martinière,
+ conseiller du Roi et intendant de la maison et des affaires de
+ M. le Prince, et du roi de Navarre depuis le décès de ce prince.
+ Sa mère avoit nom Nicole de Bey; ils étoient tous deux d'une
+ rare et haute vertu, et à cette cause tenus en une singulière
+ estime par toutes sortes de personnes, et surtout par divers
+ princes et autres grands, même par le feu roi Henri IV, duquel
+ il y a encore plusieurs lettres écrites de sa main audit sieur
+ de Bruneau.
+
+ [28] Manuscrit 902, in-folio, tom. 10, pag. 113, de la
+ bibliothèque de l'Arsenal. Cette Notice est écrite d'une grande
+ écriture de femme; elle a vraisemblablement été composée par une
+ des filles de madame Des Loges. On trouvera des détails sur les
+ manuscrits de Conrart dans la Notice qui précède ses Mémoires.
+ (_Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, 2e
+ série, t. 48.)
+
+Ladite dame Des Loges a été mariée avec feu messire Charles de
+Rechignevoisin, chevalier, seigneur des Loges, gentilhomme ordinaire
+de la chambre du Roi, issu de l'une des plus illustres maisons de
+Poitou et des mieux alliées; entre les autres à celles de La
+Beraudière, de Vivonne, de Chémerault et de La Rochefoucauld. Il étoit
+oncle à la mode de Bretagne de M. le duc de La Rochefoucauld. Son père
+étoit chambellan de M. le duc d'Alençon, frère des rois François,
+Charles et Henri, et mourut au voyage de Flandre, à l'entreprise
+d'Anvers.
+
+Lesdits sieur et dame Des Loges ont eu ensemble plusieurs enfants,
+l'un desquels fut tué à la bataille de Prague, l'an 1620, l'autre au
+siége de Bréda, en 1638, et l'aîné ayant suivi les guerres de Hollande
+durant l'espace de vingt-trois ans entiers et consécutifs, sans avoir
+perdu une seule campagne, et y ayant acquis beaucoup d'estime et
+d'honneur, tant dedans les armées qu'à la cour du prince d'Orange, y a
+possédé et y possède encore diverses charges militaires, et, entre les
+autres, celle de général-major et de colonel, s'y étant habitué
+tout-à-fait et allié en l'une des plus apparentes familles du pays.
+
+Ladite dame Des Loges a fait sa demeure à Paris et à la cour durant
+vingt-trois ou vingt-quatre ans, pendant lequel temps elle a été
+honorée, visitée et régalée de toutes les personnes les plus
+considérables, sans en excepter les plus grands princes et les
+princesses les plus illustres. M. le duc d'Orléans en faisoit surtout
+une très-particulière estime, et se rendoit assidu à la visiter, aussi
+bien en la prospérité que dans l'adversité de ses affaires, dont cette
+prudente dame prévoyant la continuation et les funestes succès, elle
+se résolut à quitter tous ces avantages et toutes les commodités d'un
+si agréable séjour, pour ne participer point aux intrigues qui depuis
+en ont accablé plusieurs. Ce fut en l'an 1629 qu'elle se disposa à
+cette sage retraite, en laquelle elle a depuis vécu doucement et
+dévotement par l'espace de quelques années, jusque à 1636, qu'un
+procès de grande importance l'ayant ramenée à Paris, elle y fut reçue
+et respectée de tous les honnêtes gens de même qu'auparavant, et fut
+de nouveau honorée des visites de Monsieur et des autres princes et
+princesses.
+
+Toutes les muses sembloient résider sous sa protection ou lui rendre
+hommage, et sa maison étoit une académie d'ordinaire. Il n'y a aucun
+des meilleurs auteurs de ce temps, ni des plus polis du siècle, avec
+qui elle n'ait eu un particulier commerce, et de qui elle n'ait reçu
+mille belles lettres, de même que de plusieurs princes et princesses
+et autres grands. Il a été fait une infinité de vers et autres pièces
+à sa louange, et il y a un livre tout entier, écrit à la main, rempli
+des vers des plus beaux esprits de ce temps, au frontispice duquel
+sont écrits ceux-ci, qui ont été faits et écrits par feu M. de
+Malherbe:
+
+ Ce livre est comme un sacré temple,
+ Où chacun doit, à mon exemple,
+ Offrir quelque chose de prix.
+ Cette offrande est due à la gloire
+ D'une dame que l'on doit croire
+ L'ornement des plus beaux esprits.
+
+Nous ne dirons rien ici de ce qu'elle a écrit elle-même, soit en prose
+ou en vers, puisque, pour fuir toute vanité, elle n'a jamais voulu
+permettre qu'aucune de ces pièces de sa façon fût exposée au public.
+Un chacun sait néanmoins que son style, aussi bien que son langage
+ordinaire, étoit des plus beaux et des plus polis, sans affectation
+aucune, et accompagné d'autant de facilité que d'art; mais surtout
+étoit à estimer son humeur agréable, discrète et officieuse envers un
+chacun, sa conversation ravissante et sa dextérité à acquérir des amis
+et à les servir et conserver. Elle avoit un courage plus que féminin,
+une constance admirable en ses adversités, un esprit tendre en ses
+affections et sensible aux offenses, mais attrempé d'une douceur et
+facilité sans exemple à pardonner, et en tous ses maux d'une
+résignation entière à la volonté de Dieu et d'une ferme confiance en
+sa grâce, se reposant toujours sur sa providence, et ne désespérant
+jamais de ses secours.
+
+Les pertes de ses chers enfants, de madame de Beringhen, sa digne
+soeur, dame reconnue d'un chacun pour être d'un esprit éminent, d'une
+admirable conduite et d'une vie exemplaire[29], avec celles d'une
+infinité de ses meilleurs et plus chers amis, accompagnées d'abondant
+d'autres afflictions non moins cuisantes, l'avoient réduite, par la
+tendresse de son bon naturel et par leur importance, à une vie fort
+languissante, si bien que les forces du corps ne se trouvant pas
+égales à celles de l'esprit, ni la délicatesse de la nature à
+l'habitude de sa grande constance, ces déplaisirs furent suivis d'une
+maladie aiguë et d'une mort très-heureuse, le 1er de juin, l'an 1641.
+Ce fut au château de La Pléau, en Limousin, maison de madame de La
+Pléau, sa fille aînée. Son testament a été une exhortation ample de
+piété à ses enfants, sa maladie un patron de patience, tous ses propos
+des enseignemens et des consolations saintes, et ses dernières paroles
+celles de saint Paul: «Je suis assurée que ni mort, ni vie, ni anges,
+ni principautés, ni puissances, ni choses présentes, ni choses à
+venir, ni hautesse, ni profondeur, ni aucune autre créature, ne me
+pourra séparer de la dilection de Dieu, qu'il nous a montrée en
+Jésus-Christ, notre Seigneur[30].»
+
+ [29] Tallemant en a cependant médit dans l'article qui suit; mais
+ de qui n'a-t-il pas médit?
+
+ [30] On a cru qu'il n'étoit pas inutile de publier cette Notice
+ biographique contemporaine sur une femme justement célèbre. Elle
+ avoit déjà été citée dans l'article Loges (des) de la Biographie
+ universelle de Michaud. On peut aussi consulter l'article qui lui
+ a été consacré dans le Dictionnaire de Moreri.
+
+
+
+
+MADAME DE BERINGHEN
+
+ET SON FILS.
+
+
+Comme j'ai dit[31], elle étoit bien faite, et elle fut galante. M. de
+Montlouet d'Angennes, qui étoit bel homme, disoit qu'elle lui avoit
+offert douze cents écus de pension, mais qu'il n'étoit pas assez
+intéressé pour cela, et qu'il étoit amoureux ailleurs: elle n'étoit
+plus jeune; alors il lui prit fantaisie d'avoir un page.
+
+ [31] Dans l'article qui précède.
+
+Je n'ai jamais vu une personne plus fière; elle eut dispute à
+Charenton pour une place; elle vouloit l'envoyer garder par un soldat
+des gardes, car, disoit-elle, il n'y a pas un capitaine dans le
+régiment qui ne soit bien aise de m'obliger[32].
+
+ [32] Une madame d'Endreville, fille d'un secrétaire du Roi et
+ femme d'un gentilhomme riche de Normandie, fit garder sa place,
+ en 1658, par un suisse du Roi. On se moqua fort d'elle. (T.)
+
+Elle n'avoit garde d'être ni si spirituelle, ni si accorte, que sa
+soeur. Pour son mari, M. de Rambouillet m'a dit que Henri IV lui avoit
+dit que Beringhen étoit gentilhomme. Cependant j'ai ouï conter à bien
+des gens que le Roi ayant demandé à M. de Sainte-Marie, père de la
+comtesse de Saint-Géran, comment il faisoit pour avoir des armes si
+luisantes. «C'est, lui dit-il, un valet allemand que j'ai qui en a
+soin.» Le Roi le voulut avoir: c'étoit Beringhen, et il lui donna
+après le soin du cabinet des armes. Depuis il fit quelque chose, et
+parvint à être premier valet-de-chambre. Or, il avoit un
+cousin-germain, dont le fils, que je connois fort, conte ainsi leur
+histoire. «Nous sommes, dit-il, d'une petite ville de Frise, qui
+s'appelle Beringhen; nos ancêtres, dont la noblesse se prouve par les
+titres que nous rapporterons quand on voudra, n'en étoient pas
+seigneurs à la vérité, mais possédoient la plus belle maison de la
+ville depuis plus de trois cents ans.»
+
+Pour moi, je sais bien que bien souvent on a pris le nom du lieu de sa
+naissance; mais ce n'est pas autrement une marque de noblesse, au
+contraire, comme Jean de Meung et Guillaume de Lorris[33]. «Le père de
+feu M. de Beringhen et le père du mien furent tués à la guerre: leur
+bien se perdit. Leurs enfants ayant ramassé quelque chose du naufrage,
+passèrent en France encore fort jeunes. Feu M. de Beringhen s'arrêta
+sur la côte de Normandie, où il fut précepteur de quelques enfants de
+gentilshommes; il avoit un peu de lettres. Au sortir de là, il se met
+chez l'accommodeur de fraises du Roi, et fait connoissance avec les
+officiers de la garde-robe: il avoit l'esprit vif, le Roi le prit en
+amitié. Pour mon père, il alla jusqu'en Bretagne, et se mit à
+trafiquer d'une espèce de toile qu'on appelle de la noyale; elle sert
+à faire des voiles de navire, mais il n'a jamais paru en ce commerce,
+et on ne sauroit prouver qu'il ait dérogé. Il acquit du bien
+honnêtement. J'ai quarante lettres de feu M. de Beringhen à mon père
+et de mon père à feu M. de Beringhen[34]. Depuis la mort de M. de
+Beringhen, M. de Beringhen, son fils, aujourd'hui M. le Premier, comme
+quelqu'un eut demandé l'aubaine de mon père qui vint à mourir, dit
+tout haut: On a cru peut-être qu'il n'avoit point d'amis, mais je
+ferai bien voir qu'il étoit mon parent. Aujourd'hui il s'avise de dire
+que je suis bâtard, et son frère d'Armenvilliers a signé à mon contrat
+de mariage. Il fit à la vérité un peu le rétif pour signer comme
+parent; mais enfin il passa carrière. Madame de Saint-Pater[35], sa
+soeur, à la mort, s'est repentie d'avoir dit que j'étois venu d'un
+bâtard de leur maison, et j'ai fait voir à M. de La Force mes titres
+et les lettres de feu M. de Beringhen.» Or, cet homme croyoit tenir M.
+le Premier, et disoit: «J'ai tous les titres; et s'il prétend à être
+chevalier de l'ordre, il faut qu'il vienne à moi:» mais M. le Premier
+a eu des titres tels qu'il a voulu, et l'électeur de Brandebourg, à
+qui appartient le lieu de leur naissance, a été bien aise de
+l'obliger. Dans sa généalogie, il fait mourir le père de Beringhen à
+dix-sept ans, lui qui en a vécu soixante.
+
+ [33] Les deux auteurs du _Roman de la Rose_. Tallemant auroit dû
+ les nommer dans l'ordre inverse, puisque Jean de Meung a été le
+ continuateur de Guillaume de Lorris.
+
+ [34] On dit même qu'ils étoient associés. (T.)
+
+ [35] Madame de La Luzerne, son autre fille, est un original en
+ Phébus. Pour dire que lui faire tant de cérémonies, c'étoit la
+ faire souffrir terriblement, elle dit une fois: «Ha! pour cela,
+ madame, c'est une vraie _gémonie_.» Elle avoit ouï parler du
+ Montfaucon de Rome, qu'on appeloit _Scalas Gemonias_.
+ (T.)--C'étoit le lieu d'où l'on précipitoit les criminels.
+
+Cet autre Beringhen et sa femme sont assez assotés de leur noblesse,
+et ils disoient: «Nous voudrions pour plaisir qu'on nous pût mettre à
+la taille, pour avoir lieu de prouver notre noblesse.--Vous n'avez,
+leur dis-je, qu'à aller demeurer six mois à Lagny, vous en aurez le
+divertissement.»
+
+M. le Premier autrefois fut un peu de la faveur; il cabala avec
+Vaultier et madame Du Fargis. Il commença à branler dès le voyage de
+Lyon, et fut disgracié au retour de La Rochelle. Il avoit changé de
+religion: il alla en Hollande, et le prince d'Orange, qui aimoit tout
+ce que le cardinal de Richelieu persécutoit, le reçut à bras ouverts,
+et lui donna ses chevau-légers à commander. Beringhen acquit quelque
+réputation; il revint en France après la mort du cardinal. Le reste se
+trouvera dans les Mémoires de la régence.
+
+
+
+
+LE CHANCELIER SÉGUIER[36].
+
+
+J'ai déjà dit ailleurs que le chancelier[37] est l'homme du monde le
+plus avide de louanges: on en verra des preuves par la suite. On
+l'accuse d'être grand voleur. Pour lâche et avare, il ne faut que lire
+ce que je m'en vais mettre[38].
+
+ [36] Pierre Séguier, né le 28 mai 1588, chancelier en 1635, mort
+ le 28 janvier 1672.
+
+ [37] On m'a dit que ce fut Des Roches, le mâle, chanoine de
+ Notre-Dame, fort riche en bénéfices, autrefois petit valet du
+ cardinal de Richelieu au collége, qui, le connoissant par droit
+ de voisinage, le proposa au cardinal de Richelieu pour
+ garde-des-sceaux, comme un homme dévoué, et dont il lui
+ répondoit; le cardinal s'y fia. Le monde fut assez étonné de ce
+ choix, car il n'étoit pas trop en passe de cela. Il étoit alors
+ président au mortier en la place de son oncle. (T.)
+
+ [38] Tallemant se montre ici singulièrement prévenu contre le
+ chancelier Séguier. Au reste, la partialité que ce magistrat
+ témoigna dans le procès du surintendant, et dans d'autres
+ circonstances, nuisit singulièrement à son caractère. On en
+ aperçoit des traces dans les lettres de madame de Sévigné, et les
+ Mémoires encore manuscrits de M. d'Ormesson, ne permettent pas de
+ douter que le chancelier n'ait eu pour Colbert, ennemi personnel
+ du surintendant, une complaisance tout-à-fait opposée au
+ caractère qu'il auroit dû déployer.
+
+Personne n'a tant donné à l'extérieur que lui; il a baptisé sa maison
+_hôtel_; il a mis un manteau et des masses informes de bâton de
+maréchal de France à ses armes, et son carrosse en est tout historié.
+Il ne feroit pas un pas sans exempt et sans archers[39]; mais, en
+récompense, jamais au fond chancelier ne fit moins le chancelier que
+lui: il est toujours le très-humble valet du ministre. On verra dans
+les Mémoires de la régence comme on le ballotte, et que c'est un homme
+qui avale tout. Ici je ne veux mettre que des particularités qui ne
+pourroient entrer dans l'ouvrage que je veux faire[40].
+
+ [39] Il est le premier qui s'est avisé de se faire traiter de
+ _grandeur_. Avant lui pas un ne s'étoit fait traiter de
+ _monseigneur_ dans les harangues, quand on lui parle comme
+ député. (T.)
+
+ [40] On voit par là que Les Mémoires de la Régence, dont l'auteur
+ parle si souvent, n'existoient qu'en projet; il est
+ très-vraisemblable qu'ils n'ont pas été composés.
+
+Les Séguier de Paris ne viennent nullement des Séguier de Languedoc:
+ils viennent d'un procureur qui étoit grand-père du feu président
+Séguier. Ce procureur eut un fils avocat[41], qui fut poussé dans les
+charges, qu'on ne vendoit pas en ce temps-là; il fut avocat-général,
+et son fils président[42]. Il en eut trois autres; le chancelier vient
+de celui qui fut lieutenant-civil.
+
+ [41] Pierre Séguier, premier du nom, d'abord avocat des parties,
+ devint avocat-général du Parlement en 1550, président à mortier
+ en 1554; né en 1504, mort en 1580.
+
+ [42] Pierre Séguier, deuxième du nom, d'abord, lieutenant civil,
+ succéda à son père dans la charge de président à mortier.
+
+Le chancelier fut si étourdi, étant garde-des-sceaux, que de faire
+ôter la tombe de ce procureur, qui étoit à Saint-Severin ou à
+Sainte-Opportune, à cause qu'il y avoit une inscription[43]. Sa femme
+s'appelle Fabri[44]; elle a eu beaucoup de bien. Je pense que son père
+étoit trésorier de France à Orléans. On dit que le grand-père de Fabri
+étoit serrurier, d'où vient la pointe _Fabricando Fabri fimus_[45].
+Cette femme n'a jamais été belle, mais elle étoit propre; on en a
+médit avec plus d'une personne. Le comte de Clermont de Lodève, qu'on
+appeloit en sa jeunesse le marquis de Sessac, se vantoit d'avoir
+couché avec elle. Elle a payé le comte de Harcourt assez long-temps.
+On a parlé d'un chanoine de Notre-Dame, nommé Thevenin, et il n'y a
+pas plus de quatre ou cinq ans qu'il y a eu de la rumeur en ménage
+pour un certain maître d'hôtel qui n'étoit pas mal avec elle, sans
+compter les moines, car elle est dévote, et les dévotes sont le
+partage des _frères frapparts_. C'est une des plus avares femmes du
+monde. Tous les officiers que le chancelier reçoit lui doivent six
+aunes de velours ou de satin, selon la charge qu'ils ont. Le
+chancelier de Sillery les recevoit, mais il les rendoit, et pour cela
+il y avoit six aunes de chacune de ces étoffes, chez un certain
+marchand, qui étoient banales, s'il faut ainsi dire, et qu'on louoit
+un écu; car on savoit bien que le chancelier les renverroit. La
+chancelière a raffiné sur cela. On dit à l'officier: «Allez-vous-en
+chez un tel marchand, et lui payez les six aunes.» Puis quand la somme
+est assez grosse, comme elle en tient registre, elle va lever un
+ameublement: de là vient qu'on l'appelle _la fripière_[46].
+
+ [43] Ce ne fut pas lui, ce fut Séguier, marquis d'O; le premier
+ président Le Jay, qui étoit alors procureur du roi du Châtelet,
+ en haine du président Séguier d'alors, oncle du chancelier, en
+ fit informer. Il étoit mal satisfait de ce président, je ne sais
+ pourquoi. (T.)
+
+ [44] Madeleine Fabri, fille de Jean Fabri, seigneur de Champauzé,
+ trésorier de l'extraordinaire des guerres.
+
+ [45] Je sais de Boileau, greffier de la Grand'Chambre, que le
+ père de la chancelière a été valet chez feu son grand-père à
+ quinze écus de gages, c'est-à-dire tout au plus _petit clerico_.
+ Cependant, à l'imitation de son mari, elle va chercher des aïeux
+ en Provence. M. de Peiresc s'appeloit Fabri; il prétendoit venir
+ d'un gentilhomme pisan qui s'établit en Provence durant les
+ guerres des ducs d'Anjou pour le royaume de Naples; et comme M.
+ le président Séguier eut les sceaux, Peiresc, qui étoit bien aise
+ d'avoir sa faveur pour obliger les gens de lettres et de vertu,
+ avoua le frère de la chancelière, alors maître des requêtes, pour
+ son parent. Le bonhomme Gassendi en met la descente tout franc
+ dans la vie de Peiresc. Il le croit, comme il le dit, ou il avoit
+ ordre de son ami d'en parler ainsi pour la raison que j'ai dite.
+ (T.)
+
+ [46] Je me souviens que le jour de Saint-Joseph, aux Mathurins,
+ où l'abbé de Cerisy prêchoit, on avoit habillé saint Joseph d'une
+ robe de M. le chancelier, et la Vierge avoit la cravate de madame
+ d'Aiguillon.
+
+ (T.)
+
+Le cardinal de Richelieu partagea avec lui pour ses filles; il en
+maria l'une, et lui laissa marier l'autre. M. de Coislin, parent du
+cardinal, petit bossu, mais qui avoit du coeur et étoit de bonne
+maison, épousa l'aînée; l'autre fut mariée au prince d'Enrichemont,
+fils du marquis de Rosny, aîné de M. de Sully, mais qui étoit mort il
+y avoit long-temps. Ce M. d'Enrichemont est une _contemptible_
+créature; le bon homme de Sully eut de la peine à s'y résoudre, et
+disoit: «Je ne veux point m'allier avec le prince des chicaneurs.» En
+quelque occasion le chancelier lui écrivit, et il y avoit en un
+endroit: _Afin que la paix soit dans nos familles. «Familles! dit le
+bon homme, familles!_ Bon pour lui qui n'est qu'un citadin; mais il
+pourroit bien user du terme de _maison_, quand j'y suis compris.» La
+chancelière étoit ravie de dire: «Allez savoir comment ma fille la
+princesse a passé la nuit.» Avant cela il fut assez fou pour aller
+proposer au cardinal, comme si sa femme l'y avoit obligé, de marier sa
+fille avec feu M. de Nemours, l'aîné de celui que M. de Beaufort tua.
+«Oui, lui répondit le cardinal; en effet, cela seroit fort sortable
+que Victor-Amédée de Savoie épousât Charlotte Séguier! dites à Marie
+Fabri qu'elle rêve.»
+
+Quelque avide de louange que fût le chancelier, tandis que le cardinal
+de Richelieu a vécu, il n'a pas voulu souffrir qu'on le louât, et il
+se fit de l'Académie, de peur qu'on ne dît qu'il se vouloit tirer du
+pair[47]. Depuis, quand l'abbé de Cerisy[48] se retira à l'Oratoire,
+entre autres plaintes que le chancelier fit de lui, il se plaignit
+fort de ce qu'il n'avoit pas fait une panse d'_a_ pour lui. Quand La
+Chambre, son médecin, voulut mettre au jour son livre du raisonnement
+des bêtes[49], il dit au chancelier qu'il doutoit s'il le lui devoit
+dédier, de peur que cela ne fît faire des railleries; le chancelier
+répondit qu'il se moquoit des railleries. Il avoit autrefois l'abbé de
+Cerisy chez lui, La Chambre, qui y est encore, et Esprit[50], tous
+trois de l'Académie. Pour être loué il donnoit sur le sceau quelques
+pensions, mais il laissoit bien aussi charger ce pauvre sceau, et à
+proprement parler, c'étoit le public qui payoit ces beaux esprits.
+Esprit se brouilla avec lui, comme nous verrons dans l'histoire de M.
+de Laval. Pour La Chambre, il y demeura toujours et est le patron, car
+le chancelier, tout dévot qu'il est, est un grand _garçailler_; il
+paie ses demoiselles en arrêts, et autres choses semblables; mais
+comme il y a quelquefois du mal dans ses chausses, La Chambre, qui le
+traite, est fort absolu, et se prévaut un peu de la confidence; il est
+atrabilaire.
+
+ [47] Bois-Robert dit qu'il avoit proposé au cardinal de faire le
+ chancelier protecteur, et de se contenter, lui, d'avoir soin de
+ l'Académie, et que le cardinal, qui prenoit le chancelier pour un
+ grand faquin, reçut cela si mal, qu'il pensa chasser Bois-Robert.
+ (T.)
+
+ [48] Germain Habert, abbé de Cerisy, de l'Académie françoise,
+ mort vers 1654. On a de lui diverses poésies dans les Recueils du
+ temps, une Vie du cardinal de Bérule et quelques autres ouvrages.
+
+ [49] _La Connaissance des Bêtes_; Paris, 1648, in-4º.
+
+ [50] Jacques Esprit, de l'Académie françoise, mort en 1678. On
+ lui attribue le livre intitulé _de la Fausseté des vertus
+ humaines_. Lié avec madame de Sablé et avec le duc de La
+ Rochefoucauld, il passe pour avoir eu quelque part aux _Maximes_.
+
+C'est une pillauderie épouvantable que celle de ses gens; en voici une
+belle preuve. Un jour que les comédiens du Marais jouèrent au
+Palais-Royal, le chancelier, qui y étoit, trouva Jodelet, leur fariné,
+fort plaisant; il en fut si charmé que, pour tout dire en un mot, il
+en devint libéral, et lui fit dire qu'il le vînt trouver le lendemain
+et qu'il lui feroit un présent. Jodelet ne manqua pas d'y aller:
+d'abord un des valets-de-chambre du chancelier lui vint dire: «J'ai
+parlé pour vous à monsieur, monsieur a dessein de vous donner cent
+pistoles;» et ajouta à cela: «Vous n'oublierez pas vos bons amis.» Le
+fariné lui promit qu'il y en auroit le quart pour lui. Incontinent
+après, un autre valet-de-chambre lui fit la même harangue, et Jodelet
+lui fit la même promesse; enfin il en vint jusqu'à quatre, car le
+chancelier a quatre rançonneurs de gens. Jodelet ensuite fut
+introduit, et le chancelier, tout riant, lui demanda: «Que voulez-vous
+que je vous donne?--Monseigneur, lui répondit-il, donnez-moi cent
+coups de bâton, ce sera vingt-cinq pour chacun de messieurs vos
+valets-de-chambre.» _Sa grandeur_ voulut tout savoir, et Jodelet, par
+ce moyen, s'exempta de rien donner à personne: ces coquins furent bien
+grondés; toutefois leur maître leur laisse continuer leurs
+friponneries.
+
+Le chancelier est l'homme du monde qui mange le plus malproprement et
+qui a les mains les plus sales; il fait une certaine capilotade, où il
+y entre toutes sortes de drogues, et en la faisant il se lave les
+mains tout à son aise dans la sauce; il déchire la viande; enfin cela
+fait mal au coeur, et quoiqu'il soit payé pour la table des maîtres
+des requêtes, il leur fait pourtant assez mauvaise chère. Il se curoit
+un jour les dents chez le cardinal avec un couteau; le cardinal s'en
+aperçut, et fit signe à Bois-Robert; après il commanda au
+maître-d'hôtel de faire épointer tous les couteaux. Bois-Robert, le
+plus doucement qu'il put, le dit au chancelier, qui acheta dès le
+jour même un cure-dent d'or. Le cardinal voyant le chancelier, qui à
+la première rencontre faisoit parade de son cure-dent, dit à
+Bois-Robert: «Je gage que vous l'avez dit à M. le chancelier?--Oui,
+monseigneur.--L'imprudent poète que vous êtes!»
+
+Ballesdens[51], qui est à lui, et qui a été précepteur du marquis de
+Coislin, dit: «Si je fais jamais imprimer mes lettres, où il y a mille
+flatteries pour le chancelier, je ferai mettre un _errata_ au bout:
+_en telle page ce que j'ai dit n'est pas vrai, en telle page, cela est
+faux_, et ainsi du reste.»
+
+ [51] Jean Ballesdens, avocat au Parlement, membre de l'Académie
+ françoise, auteur de quelques ouvrages médiocres. Il aimoit les
+ anciens livres; on trouve souvent sa signature sur le frontispice
+ des éditions gothiques de nos vieux poètes.
+
+Le chancelier a l'honneur d'être si sottement glorieux qu'il ne se
+_desfule_[52] quasi pour personne. Un jour il n'ôta quasi pas son
+chapeau pour M. de Nets[53], évêque d'Orléans; l'autre lui demanda
+s'il étoit teigneux; on fit une épigramme sur son incivilité.
+
+ Qu'il est dur au salut, ce fat de chancelier!
+ Cela le fait passer pour un esprit altier,
+ Vain au-delà de toutes bornes.
+ Ce n'est pas pourtant qu'il soit fier,
+ C'est qu'il craint de montrer ses cornes.
+
+ [52] Qu'il ne se _découvre_; du mot _infula_, qui signifie
+ chaperon dans la basse latinité.
+
+ [53] Nicolas de Nets, évêque d'Orléans en 1631, mourut en 1646.
+
+Une fois le chancelier trouva à qui parler. Matarel, avocat, père de
+celui qui est dans la Bastille, est parent de la chancelière; cela lui
+coûte bien, car il a quitté le palais, et n'a rien fait avec le
+chancelier. Il a un fils qui porte le nom d'un prieuré, nommé de
+Vannes: c'est un évaporé. Le chancelier lui avoit fait quelque chose;
+il alla lui chanter goguettes, qu'il étoit un beau justicier! que lui
+et tous ceux qu'il avoit maltraités iroient se jeter aux pieds du roi.
+«Vous avez de beaux comptes à rendre à Dieu,» lui dit-il. Là-dessus il
+lui parle de toutes ses voleries, des jeux de boule, dont il tiroit
+six ou sept écus, plus ou moins, de chacun; du pavé, sur lequel il
+avoit tant friponné, du sceau, des boues, etc. Le chancelier lui dit
+qu'il le feroit jeter par les fenêtres. «Vous, reprit-il, je vous
+poignarderois si vous y aviez songé,» et puis s'en alla. M. de
+Meaux[54] que dit, s'il eût été là, il l'eût fait assommer. Il va
+trouver M. de Meaux, et lui reproche toutes ses débauches secrètes,
+car il savoit tout. Ce cagot a pris à Meaux tout le milieu du cloître
+pour son jardin, et a fait couper un bois destiné à la réfection de
+l'église, qu'il a fort bien vendu sans en donner un sou au chapitre,
+et tout cela comme frère du chancelier. Or, depuis, une fois le
+chancelier eut affaire de de Vannes, à cause de feu M. de Sully, avec
+qui ce dernier étoit assez bien; mais le chancelier ne voulut jamais
+lui parler; il se tint à un bout de la salle, et l'autre à l'autre. Le
+Père Matarel faisoit les allées et venues. Le chancelier, tout rogue
+qu'il est, salue de Vannes le premier partout où il le voit, pourvu
+que ce ne soit pas au conseil.
+
+ [54] Dominique Séguier, conseiller clerc au Parlement, doyen de
+ l'église de Paris, évêque d'Auxerre, puis de Meaux, premier
+ aumônier du Roi, mourut eu 1659.
+
+
+
+
+JODELET.
+
+
+On avoit joué _l'Amphitrion_, où, à la fin, Jupiter venoit dans un
+nuage avec un grand bruit. Jodelet, comme s'il eût voulu annoncer,
+vint aussitôt sur le théâtre: «Si toutes les fois, dit-il aux
+spectateurs, qu'on fait un cocu à Paris, on faisoit un aussi grand
+bruit, tout le long de l'année on n'entendroit pas Dieu tonner.»
+
+A la création du parlement de Metz, il vendit des barbes pour les
+conseillers de ce parlement: c'étoient tous jeunes gens.
+
+Ce même Jodelet dit un jour une plaisante chose à Aubert, des
+gabelles, qui fait bâtir un palais auprès des petits comédiens, au
+Marais; car comme il lui disoit: «Je ferai mettre des statues dans
+cette galerie.--Pensez que vous n'oublierez pas, lui dit Jodelet,
+celle de la femme de Loth.--Ma foi! j'en tiens, répondit l'autre; il
+m'a donné mon paquet.» Cette statue étoit de sel, et le sel a fait la
+fortune d'Aubert. On appelle cette maison l'hôtel _Salé_.
+
+Une fois qu'on avoit joué une pièce dont la scène étoit à Argos, il
+dit à la farce: «Monsieur, vous avez été à Argos aujourd'hui; mais
+vous n'avez peut-être pas remarqué une singularité de cette ville-là;
+c'est qu'il y a une fontaine où Junon, en se baignant tous les ans,
+reprend un nouveau pucelage. Ma foi! s'il y en avoit une comme cela
+dans le Marais, il faudroit que le bassin en fût bien grand.» L'auteur
+de la pièce lui avoit dit cette érudition.
+
+
+
+
+HAUTE-FONTAINE.
+
+
+Haute-Fontaine étoit fils d'un bourgeois de Paris, huguenot, nommé
+Durand, qui s'étoit retiré à Genève à cause de la persécution. Il
+avoit un frère aussi qui au commencement avoit grande inclination aux
+armes; mais depuis, ayant embrassé les lettres, il fut ministre à
+Paris. Celui-ci, qui, au contraire, durant son jeune âge, n'étoit
+porté qu'aux lettres, les quitta pour les armes. Il savoit, il étoit
+hardi, et avoit l'esprit agréable et plaisant. On en conte trois ou
+quatre choses qui le feront voir. Étant à Leyde, encore assez jeune,
+il disputa une chaire de philosophie qui vaquoit, contre M. Dumoulin,
+un de nos plus célèbres ministres; mais Dumoulin l'emporta.
+Haute-Fontaine en eut un tel dépit que, l'ayant trouvé un jour seul en
+quelque lieu à l'écart, il lui donna cent coups de poing, et lui
+égratigna tout le visage. Puis il afficha ce placard à l'auditoire:
+_Petrus Molinæus hodie non leget, quia rem habet cum hospitâ_.
+Dumoulin, averti de cela, fut bien empêché, car de n'aller point
+dicter, c'étoit autoriser cette médisance, et d'y aller ainsi
+égratigné, c'étoit s'exposer à la risée de ses écoliers. Enfin, il
+s'avisa d'envoyer quérir un peintre qui mit de la peinture couleur de
+chair sur les endroits où il étoit égratigné.
+
+Haute-Fontaine, ayant pris les armes, se mit de la suite de M. de
+Béthune, ambassadeur de France à Rome auprès du saint Père. Un jour,
+M. de Béthune, peu accompagné, rencontra l'ambassadeur d'Espagne avec
+une grande suite; Haute-Fontaine, craignant que les Espagnols ne
+prissent le haut du pavé, si on ne les étonnoit par quelque bravoure
+extraordinaire, sans en demander avis à personne, prit sa course,
+l'épée à la main, criant à haute voix: _Place, place à l'ambassadeur
+de France!_ Les Espagnols surpris passèrent du côté de main gauche,
+disant entre eux que les François étoient fous. Cette action plut
+extrêmement à Henri IV, et il ne se pouvoit lasser d'en rire et de la
+louer.
+
+Un jour, passant en Angleterre dans un petit vaisseau anglois, il
+donna un soufflet au capitaine en présence de tous ses gens, parce
+qu'il disoit des sottises du roi de France: au même moment il arrache
+une mèche à un soldat, et fait si bien qu'il gagne la chambre aux
+poudres; quand il fut là, il leur crie qu'il va mettre le feu aux
+poudres, si on ne le mène à Calais, et qu'il ne sortira point d'où il
+est qu'il ne soit assuré qu'on a reçu autant de François qu'il y a
+d'Anglois sur le vaisseau. Il épouvanta tellement ces gens-là qu'ils
+firent tout ce qu'il vouloit.
+
+Haute-Fontaine ensuite fut gouverneur de MM. de Rohan. Durant le
+carême ils se trouvèrent à Milan. On ne vouloit point leur donner de
+viande sans permission de l'archevêque, qui étoit fort sévère en
+pareilles choses. Haute-Fontaine entreprit pourtant d'en venir à
+bout. Il va trouver l'archevêque et lui dit d'un ton dolent qu'il
+avoit une étrange infirmité; qu'à la seule vue du poisson, tout son
+sang se tournoit, qu'il pâlissoit, frémissoit, tomboit en foiblesse;
+que c'étoit une antipathie naturelle qu'il n'avoit jamais pu
+surmonter. L'archevêque en eut pitié, et lui accorda la dispense.
+Comme il fut question de l'écrire, il ajouta qu'il avoit encore une
+autre incommodité bien plus grande que la première; c'est qu'il étoit
+travaillé d'une faim canine qui l'obligeoit à manger autant que trois;
+que, pour cacher cette maladie, quand il étoit hors de chez lui, il
+demandoit toujours à manger pour lui et pour deux autres, et payoit
+comme pour trois. Il lui allégua sans doute l'exemple de cet évêque
+dont il est parlé dans la Vie de M. de Thou, qui ne pouvoit vivre s'il
+ne mangeoit amplement sept ou huit fois par jour; tant il y a, qu'il
+parla si bien et si sérieusement que le bon archevêque le crut, et mit
+dans la dispense qu'on lui donnât de la viande pour lui et pour deux
+de ses compagnons. Ainsi, MM. de Rohan et de Soubise, qui apparemment
+étoient là incognito, firent le carême bien à leur aise.
+
+On dit encore qu'en une hôtellerie en France il battit cinq ou six
+sergents ou recors, qui faisoient un bruit de diable, et vouloient
+mener quelqu'un en prison: les sergents firent leur plainte devant le
+juge du lieu. Ceux qui voyageoient avec Haute-Fontaine le grondèrent
+de ce qu'il les avoit ainsi embarrassés; mais il leur dit qu'il y
+donneroit bon ordre. Il fut donc trouver le juge avec eux; et, après
+lui avoir fait cent contes, il le pria de les expédier et de lui
+permettre de plaider lui-même sa cause. Haute-Fontaine, en plaidant,
+fit tant de différentes interrogations à ces sergents, et les tourna
+de tant de côtés, qu'il les confondit tous l'un après l'autre, à un
+près, qui n'avoit point encore parlé, auquel s'adressant: «Et vous,
+lui dit-il, soutenez-vous aussi que je vous aie battu?--Non, dit le
+sergent, parce que, incontinent que vous me menaçâtes, je _sorta_.--Il
+est vrai, monsieur, répliqua Haute-Fontaine, il _sorta_ tout aussitôt,
+mais incontinent après il _rentrit_.» Le juge se prit à rire, et mit
+les parties hors de cour et de procès.
+
+
+
+
+MESDAMES DE ROHAN.
+
+
+Madame de Rohan[55], mère du premier duc de Rohan[56], qui a tant fait
+parler de lui, étoit de la maison de Lusignan, d'une branche qui
+portoit le nom de Parthenay. C'était une femme de vertu, mais un peu
+visionnaire. Toutes les fois que M. de Nevers, M. de Brèves et elle se
+trouvoient ensemble, ils conquêtoient tout l'empire du Turc[57]. Elle
+ne vouloit point que son fils fût duc, et disoit le cri d'armes de
+Rohan:
+
+ Roi, je ne puis,
+ Duc, je ne daigne,
+ Rohan je suis.
+
+ [55] Catherine de Parthenay-Soubise, femme de René, deuxième du
+ nom, vicomte de Rohan.
+
+ [56] Henri, deuxième du nom, premier duc de Rohan, auteur des
+ _Mémoires_ publiés sous ce nom; né le 21 août 1579, mort le 13
+ avril 1638.
+
+ [57] Ce M. de Brèves, à ce qu'on dit, appela le pape _le grand
+ Turc des chrétiens_. Il cria: _Alla_, en mourant, et sans Gédoin,
+ le Turc, qui croyoit en Notre Seigneur comme lui, il ne se fût
+ jamais confessé; mais Gédoin lui dit qu'il le falloit faire par
+ politique. (T.)
+
+Elle avoit de l'esprit et a écrit une pièce contre Henri IV, de qui
+elle n'étoit pas satisfaite je ne sais pourquoi, où elle le déchire en
+termes équivoques, _Comme ce prince n'a rien d'humain, etc._ Elle a
+été de plusieurs cabales contre lui.
+
+Elle avoit une fantaisie la plus plaisante du monde: il falloit que le
+dîner fût toujours prêt sur table à midi; puis quand on le lui avoit
+dit, elle commençoit à écrire, si elle avoit à écrire, ou à parler
+d'affaires; bref, à faire quelque chose jusqu'à trois heures sonnées:
+alors on réchauffoit tout ce qu'on avoit servi, et on dînoit. Ses
+gens, faits à cela, alloient en ville après qu'on avoit servi sur
+table. C'étoit une grande rêveuse. Un jour elle alla pour voir M.
+Deslandes, doyen du parlement; madame Des Loges étoit avec elle, et en
+attendant qu'il revînt du Palais, elle se mit à travailler et à rêver
+en travaillant; elle s'imagine qu'elle est chez elle, et quand on lui
+vint dire que M. Deslandes arrivoit: «Hé, vraiment, dit-elle, il vient
+bien à propos. Hé! monsieur, que je suis aise de vous voir! Hé! quelle
+heure est-il? Il faut, puisque vous voilà, que nous dînions
+ensemble.--Madame, vous me faites trop d'honneur,» dit le bon homme,
+qui aussitôt envoya à la rôtisserie. Enfin on sert, elle regarde sur
+la table. «Mais, mon bon ami, vous ferez méchante chère aujourd'hui.»
+Madame Des Loges, eut peur qu'elle ne continuât sur ce ton-là, elle
+la tire. «Hé! où pensez-vous être? lui dit-elle.» Madame de Rohan
+revint, et lui dit en riant: «Vous êtes une méchante femme de ne m'en
+avoir pas avertie de meilleure heure.» Elle dit, pour s'en aller,
+qu'elle étoit conviée à dîner en ville.
+
+Son fils (M. de Rohan, père de madame de Rohan la jeune)[58] étoit
+sans doute un grand personnage. Il n'avoit point de lettres,
+cependant il a bien fait voir qu'il savoit quelque chose; on a deux
+ou trois ouvrages de lui: _le Parfait capitaine_, _les Intérêts des
+princes_ et ses _Mémoires_[59]: on a dit que ce n'étoit pas un fort
+vaillant homme, quoiqu'il ait toute sa vie fait la guerre, et qu'il
+soit mort à une bataille. On en fait un conte: on disoit que de
+frayeur il sella une fois un boeuf au lieu d'un cheval, et on
+l'appela quelque temps _le boeuf sellé_; cependant il payoit de sa
+personne quand il le falloit.
+
+ [58] Marguerite, duchesse de Rohan, seule héritière de son père,
+ épousa, en 1645, Henri Chabot, simple gentilhomme, et porta dans
+ cette maison le titre et les armes de Rohan.
+
+ [59] Les Mémoires du duc de Rohan ont été réimprimés dans le t.
+ 18 de la seconde série de la Collection Petitot.
+
+Dans son _Voyage d'Italie_, il y a une terrible pointe; il parle d'un
+homme de fortune qui étoit à la cour d'Angleterre; on l'accusoit de
+venir d'un boucher. «On ne peut pas dire, dit-il, qu'il ne vienne de
+grands _saigneurs_.» En parlant de la _Villa Ciceronis_, qui est au
+royaume de Naples, il met: «La métairie de Cicéron où il composa le
+plus beau de ses ouvrages, et entre autres le _Pandette_[60].» Quelque
+sot d'Italien lui avoit dit cela, et il l'a pris pour argent
+comptant. Voilà ce que c'est que de ne montrer pas ses ouvrages à
+quelque honnête homme!
+
+ [60] On lit en effet dans le _Voyage du duc de Rohan_, Amsterdam,
+ chez Louis Elzéviers, 1649, petit in-12, pag. 101: «Les ruines de
+ la superbe métairie de Cicéron, nommées Académia..... sont
+ considérables...... pour les belles _OEuvres_ qu'il y a
+ composées, entre lesquelles sont renommées les _Pendette_.»
+
+Il eut dessein une fois d'acheter du Turc l'île de Chypre, et d'y
+mener une colonie. Il alloit pour faire un parti, à ce qu'on dit, avec
+le duc de Weimar, quand il fut blessé à la bataille de Reinfelden que
+donna ce duc, et après il mourut de sa blessure. C'étoit un petit
+homme de mauvaise mine. Il épousa mademoiselle de Sully qu'elle étoit
+encore enfant[61]; elle fut mariée avec une robe blanche, et on la
+prit au col pour la faire passer plus aisément. Dumoulin, alors
+ministre à Charenton, ne put s'empêcher, car il a toujours été
+plaisant, de demander, comme on fait au baptême: «Présentez-vous cet
+enfant pour être baptisé?» On leur fit faire lit à part; mais elle ne
+s'en put tenir long-temps; et quand on vint dire à M. de Rohan que sa
+femme étoit accouchée, il en fut surpris, car à son compte cela ne
+devoit pas arriver si tôt. On m'a dit que ce fut Arnauld du Fort,
+depuis mestre de camp des carabiniers, qui en eut les prémices. Le
+maréchal de Saint-Luc est apparemment celui qui l'a mise à mal, si
+quelque suivant n'a passé devant lui; car, pour des valets, elle a
+toujours dit, en riant, qu'elle n'étoit point _valétudinaire_. (On
+appelle valétudinaires celles qui se donnent à des valets.)
+
+ [61] Marguerite de Béthune Sully, morte le 22 octobre 1660.
+
+La galanterie qui a fait le plus de bruit, c'est celle qu'elle fit
+avec M. de Candale; il n'étoit pas bien fait de sa personne, mais il
+avoit beaucoup d'esprit et étoit fort agréable: ce n'étoit ni un brave
+ni un grand capitaine. Madame de Rohan étoit très-jolie, et avoit
+quelque chose de fort mignon; d'ailleurs née à l'amour plus que
+personne du monde, et qui disoit les choses fort plaisamment. M. de
+Saint-Luc en étoit en possession, quand M. de Candale vint à la cour.
+La grandeur du père faisoit qu'on le regardoit comme une illustre
+conquête: elle lui fit toutes les avances imaginables. Lorsqu'il fut
+marié, elle le brouilla avec sa femme, et fut cause qu'il se démaria.
+Sa femme lui offrit le congrès, il ne voulut pas l'accepter; ensuite
+madame de Rohan lui fit changer de religion. Il y avoit souvent noise
+entre eux, et quand il fut revenu à l'Église romaine, il dit à madame
+Pilou: «Qu'il n'y avoit point de mauvais offices que madame de Rohan
+ne lui eût rendus. Elle m'a mis mal, disoit-il, avec le Roi, avec mon
+père et avec Dieu, et m'a fait mille infidélités; cependant je ne m'en
+saurois guérir.» Il laissa tout son bien à mademoiselle de Rohan,
+aujourd'hui madame de Rohan, qui ne le voulut point accepter. Guitaut,
+depuis capitaine des gardes de la Reine-mère, vengea M. de Saint-Luc,
+à qui il avoit été, car il coucha avec elle, et puis la battit bien
+serré dans un démêlé qu'ils eurent ensemble. Madame Pilou lui débaucha
+feu d'Aumont, cadet du maréchal d'aujourd'hui, et le maria; elle lui
+débaucha aussi Miossens, mais madame de Rohan n'en a rien su, et elle
+le maria comme l'autre. Un jour elle égratigna Miossens, car, ayant
+appris qu'il avoit été au bal au Louvre, au sortir de chez elle,
+quoiqu'elle le lui eût défendu, elle l'alla battre et égratigner dans
+son lit. De dépit, il entendit à la proposition que madame Pilou lui
+fit.
+
+Bonneuil, introducteur des ambassadeurs, comme des ambassadeurs
+d'Angleterre lui eussent demandé: «Qui est cette dame-là? (C'étoit
+madame de Rohan.)--C'est le docteur, répondit-il, qui a converti M. de
+Candale;» car, pour fortifier le parti des Huguenots, elle fit changer
+de religion à M. de Candale, qui n'y demeura guère. Théophile fit une
+épigramme sur cela, qui est dans le _Cabinet satirique_. L'épigramme
+qui dit:
+
+ Sigismonde est la plus gourmande, etc.,
+
+est faite aussi pour elle: elle n'est pas imprimée.
+
+M. de Candale avoit amené deux ou trois capelets de Venise à Paris;
+lui et Ruvigny en trouvèrent une fois un couché avec une g.... dans la
+Place Royale. Ruvigny lui dit: «Je te donne un écu d'or si tu la veux
+baiser, demain, en plein midi, dans la place.» Il le promit, et, comme
+il étoit après, M. de Candale et Ruvigny et quelques autres firent
+exprès un grand bruit: toutes les dames mirent la tête à la fenêtre et
+virent ce beau spectacle.
+
+Avant que de passer plus avant, je dirai ce que j'ai appris pour
+preuve de ce que je viens de dire. M. de Rohan étoit dans Maubeuge
+avec dix mille hommes, à la vérité il lui manquoit quelque chose. Le
+cardinal Infant se va mettre devant la ville. Le cardinal de La
+Valette s'avançoit (c'étoit à cause de lui que son frère avoit de
+l'emploi). L'Espagnol lève le siége. Candale et Gassion viennent
+trouver La Valette; il veut les renvoyer dans la ville: Gassion se
+hasarde et est défait; depuis il y entra peu accompagné; mais jamais
+on ne put persuader à Candale d'y aller, à cause d'un pont que les
+ennemis avoient fortifié et d'un petit camp d'environ deux mille
+hommes qu'ils avoient entre nous et Maubeuge. Candale fit le malade,
+et ce fut en vain que le cardinal marcha avec trois à quatre mille
+hommes, afin que Candale pût se jeter dedans; l'autre répondit qu'il
+avoit le frisson. Ruvigny, qui voyoit que le cardinal enrageoit, en
+parla à Candale, qu'il connoissoit fort: cela ne servit de rien. Le
+cardinal, pour faire voir que la marche étoit bien faite, voulut
+pousser plus avant, et alla à une lieue de la ville, où Turenne se
+joignit à lui, et il eût défait les deux mille hommes des ennemis,
+sans que Candale pria qu'on ne lui fît pas cette honte. Huit cents de
+ces deux mille hommes se noyèrent de peur.
+
+Pour revenir à madame de Rohan, un soir qu'elle retournoit du bal,
+elle rencontra des voleurs; aussitôt elle mit la main à ses perles. Un
+de ces galants hommes, pour lui faire lâcher prise, la voulut prendre
+par l'endroit que d'ordinaire les femmes défendent le plus
+soigneusement; mais il avoit affaire à une maîtresse mouche: «Pour
+cela, lui dit-elle, vous ne l'emporterez pas, mais vous emporteriez
+mes perles[62].» Durant cette contestation il vint du monde, et elle
+ne fut point volée.
+
+ [62] J'ai ouï dire à d'autres que c'est une madame de Rupierre
+ qui a dit cela. (T.)
+
+Un jour la duchesse d'Halluin[63], fille de la marquise de Menelaye,
+soeur du père de Gondy, se rencontra avec elle à la porte du cabinet
+de la Reine, et comme elle la pressoit fort pour entrer la première,
+madame de Rohan se retira bien loin en disant: «A Dieu ne plaise que,
+n'ayant ni verge ni bâton, j'aille me frotter à une personne armée.»
+Car cette femme toute contrefaite avoit un corps de fer; et puis elle
+avoit été femme de M. de Candale, et s'étoit démariée d'avec lui. On
+dit qu'un jour d'Halluin, depuis monsieur le maréchal de Schomberg,
+demanda à M. de Candale pourquoi il s'étoit démarié: «C'est, dit-il,
+que madame couchoit avec tel et tel de mes gens.» M. d'Halluin s'en
+voulut fâcher: «Tout beau, dit-il, tout cela est sur mon compte, vous
+n'y avez rien à dire.»
+
+ [63] Première femme de M. de Schomberg. Ce d'Halluin n'étoit pas
+ trop en réputation de bravoure. «On me fait tort, dit-il, je le
+ ferai voir à la première occasion.» Il défit les Espagnols à
+ Leucate en 1636, et fut fait maréchal de France. (T.)
+
+Il y avoit chez M. de Bellegarde la peinture d'un... pétrifié, et un
+sonnet au-dessous qu'Yvrande avoit fait; il est dans le _Cabinet
+satirique_. Madame de Rohan mit la main devant ses yeux pour ne pas
+voir la peinture; mais par-dessous elle lisoit les vers en disant:
+«Fi! fi!»
+
+Quelque benêt, la consolant de la mort de M. de Soubise, dont elle ne
+se tourmentoit guère, lui dit une stance de Théophile, où il y a:
+
+ Et dans les noirs flots de l'oubli,
+ Où la Parque l'a fait descendre,
+ Ne fût-il mort que d'aujourd'hui,
+ Il est aussi mort qu'Alexandre.
+
+Elle acheva la stance en l'interrompant:
+
+ _Et me touche aussi peu que lui._
+
+Il y a:
+
+ _Et te touche_, etc.
+
+Madame de Rohan a eu toujours la vision de se faire battre par ses
+galants; on dit qu'elle aimoit cela, et on tombe d'accord que M. de
+Candale et Miossens[64] l'ont battue plus d'une fois. Voici ce que
+j'ai ouï conter de plus plaisant de M. de Candale et d'elle. «Deux
+autres seigneurs et deux autres dames, dont je n'ai pu savoir le nom,
+avoient fait société avec eux, et une fois la semaine ils faisoient
+tour-à-tour comme des noces d'une de ces dames avec son galant. Un
+jour qu'ils étoient allés à Gentilly, M. de Candale et madame de Rohan
+se séparèrent des autres et entrèrent dans une espèce de grotte.
+Quelques grands écoliers qui étoient allés se promener dans la même
+maison les aperçurent en une posture assez déshonnête: ils la
+voulurent traiter de _gourgandine_, et M. de Candale, n'ayant point le
+cordon bleu, ne pouvoit leur persuader qu'il fût ce qu'il étoit. On
+n'a jamais su au vrai ce qui en étoit arrivé; et, pour faire le conte
+bon, on disoit qu'elle y avoit passé, mais qu'elle n'en avoit point
+voulu faire de bruit. Cette femme, en un pays où l'adultère eût été
+permis, eût été une femme fort raisonnable; car on dit, comme elle
+s'en vante, qu'elle ne s'est jamais donnée qu'à d'honnêtes gens;
+qu'elle n'en a jamais eu qu'un à la fois, et qu'elle a quitté toutes
+ses amourettes et tous ses plaisirs quand les affaires de son mari
+l'ont requis. Elle a cabalé pour lui et l'a suivi en Languedoc et à
+Venise, sans aucune peine.»
+
+ [64] Miossens lui coûte deux cent mille écus. Miossens prit un
+ suisse; il étoit alors bien gredin: madame Pilou lui dit: «Quelle
+ insolence! un suisse pour garder trois escabelles!--Cela a bon
+ air, répondit-il: quoiqu'il ne garde rien, il semble qu'il garde
+ quelque chose: on le croira.» (T.)
+
+Madame et mademoiselle de Rohan et M. de Candale étoient à Venise
+quand madame de Rohan se sentit grosse. Elle fit si bien qu'elle eut
+permission de venir à Paris; car elle cacha cette grossesse, comme
+vous verrez par la suite; et il y a toutes les apparences du monde que
+son mari ne lui touchoit pas, autrement elle ne se fût pas mise en
+peine de cela. Ce n'est pas qu'il s'en souciât autrement, car
+Haute-Fontaine ayant voulu sonder s'il trouveroit bon qu'on lui parlât
+des comportements de sa femme, il lui fit sentir que cela ne lui
+plairoit pas.
+
+A Paris, madame de Rohan se tenoit presque toujours au lit. M. de
+Candale, qui étoit aussi revenu, étoit toujours auprès d'elle: elle
+envoyoit mademoiselle de Rohan sans cesse se promener avec Rachel, sa
+femme-de-chambre. Madame de Rohan, étant accouchée, l'enfant fut porté
+chez une madame Milet, sage-femme, après avoir été baptisé à
+Saint-Paul, et nommé Tancrède le Bon, du nom d'un valet-de-chambre de
+M. de Candale.
+
+Or, dès Venise, Ruvigny, fils de Ruvigny qui commandoit sous M. de
+Sully, dans la Bastille, étant comme domestique de la maison, et y
+trouvant une grande licence, à cause de M. de Candale, se mit à
+badiner avec mademoiselle de Rohan, qui n'avoit alors que douze ans.
+
+ .... Mais aux âmes bien nées,
+ La vertu n'attend pas le nombre des années[65].
+
+Cela dura jusqu'à l'âge de quinze ans, qu'à Paris il en eut tout ce
+qu'il voulut. Ruvigny étoit rousseau, mais la familiarité est une
+étrange chose; puis il étoit en réputation de brave. Il s'étoit trouvé
+par hasard à Venise, cherchant la guerre; il étoit allé à Mantoue; là,
+Plassac, frère de Saint-Prueil, brave garçon, mais qui, avant de
+mettre l'épée à la main, avoit un tremblement de tout le corps, eut
+querelle. Ruvigny le servit et eut affaire à Bois-d'Almais, un
+bravissime, qui avoit disputé la faveur de M. Puy-Laurens[66]; Ruvigny
+le tua, mais il reçut un grand coup d'épée au côté. M. de Mantoue, qui
+avoit logé tous les cavaliers françois dans son palais, par
+bienséance, pria le blessé de se faire porter dans une maison de la
+ville; mais il lui envoya son chirurgien. Il y avoit alors des
+comédiens à Mantoue. Vis-à-vis de cette maison logeoit le _Pantalon_
+de cette troupe, dont la femme étoit fort jolie et de fort bonne
+composition. De son lit, Ruvigny la voyoit à la fenêtre. Dès qu'il put
+sortir, il y alla: dans trois jours l'affaire fut conclue, et ils en
+vinrent aux prises. Ruvigny fut malade trois mois de cette folie.
+Guéri, M. de Candale le fit aller à Venise pour faire une compagnie de
+chevau-légers: cela fut cause qu'il ne se trouva pas au siége de
+Mantoue.
+
+ [65] Vers du _Cid_. (T.)
+
+ [66] Bois d'Almais, ou Bois d'Annemets, comme on le nomme le plus
+ souvent, est l'auteur des _Mémoires d'un favori de M. le duc
+ d'Orléans_. On verra plus bas, à l'article _Ruqueville_, que Bois
+ d'Annemets étoit frère de ce dernier. Les _Mémoires d'un favori_
+ sont assez rares, et d'autant plus recherchés qu'ils n'ont pas
+ été reproduits dans la Collection des Mémoires relatifs à
+ l'histoire de France. Goulas, gentilhomme ordinaire de Gaston,
+ duc d'Orléans, a fait connoître dans ses Mémoires restés
+ manuscrits, le duel dans lequel succomba l'auteur des Mémoires
+ d'un favori. Cet événement eut lieu en 1627. (_Voyez_ un fragment
+ de ces Mémoires cité dans la _Bibliothèque historique_ du P.
+ Lelong, sous le no 21395, t. 2, p. 449.)
+
+Il ne mettoit pas mademoiselle de Rohan en danger de devenir grosse.
+Regardez quelle bonne fortune il avoit là! Soigneux de la réputation
+de la belle, il prenoit garde à tout; et il fut long-temps sans qu'on
+se doutât de rien, à cause, comme j'ai dit, qu'il étoit en quelque
+sorte de la maison. L'été, il alloit à l'armée par honneur; cela le
+faisoit enrager d'être obligé de quitter. Ce commerce dura près de
+neuf ans.
+
+Cette Rachel, dont nous avons parlé, s'étoit doutée de la grossesse de
+madame de Rohan, et long-temps après elle découvrit que l'enfant avoit
+été mené en Normandie, auprès de Caudebec, chez un nommé La Mestairie,
+père du maître d'hôtel de madame de Rohan. Mademoiselle de Rohan en
+parle à Ruvigny, qui, sous des noms empruntés, consulte l'affaire: il
+trouve qu'étant né _constant le mariage_, il seroit reconnu si on
+avoit la hardiesse de le montrer. Il lui dit que si elle veut
+l'envoyer aux Indes, il en prendra le soin; après il communique la
+chose à Barrière[67], leur ami commun, qui avoit une compagnie au
+régiment de la marine, et ce régiment étoit en garnison vers Caudebec.
+Ruvigny lui donne trois hommes affidés, mais qui pourtant ne savoient
+point qui étoit cet enfant: il prend, avec cela, quelques soldats; ils
+enfoncent la porte de la maison, et enlèvent Tancrède, âgé alors de
+sept ans. On le mène en Hollande. Là, Souvetat, frère de Barrière,
+capitaine d'infanterie au service des États, le reçoit et le met en
+pension comme un petit garçon de basse naissance. Je mettrai
+l'histoire de Tancrède[68] tout de suite. Quelques années après,
+mademoiselle de Rohan fut si étourdie qu'elle conta cette histoire à
+M. de Thou, comme pour lui en demander conseil. Il se moqua de la
+frayeur qu'elle en avoit, et cela fut cause que sur la fin elle
+négligea de payer sa pension, bien loin de l'envoyer aux Indes. M. de
+Thou, qui ne taisoit que ce qu'il ne savoit pas, l'alla, dès le jour
+même, conter à madame de Montbazon, qui y avoit intérêt à cause de la
+maison de Rohan, dont étoit M. de Montbazon. Barrière y étant allé:
+«Ah! petit _Menin_, lui dit-elle (tout le monde l'appeloit ainsi),
+vous faites bien le fin!» et lui conta tout. Il le nia. «Je le sais,
+dit-elle, de M. de Thou, à qui mademoiselle de Rohan l'a dit.»
+Barrière rapporte cela à Ruvigny, qui en gronda fort mademoiselle de
+Rohan. M. de Thou ne lui voulut jamais avouer; mais elle le lui avoua.
+Ce _Saint-Jean-Bouche-d'Or_ ne se contenta pas de cela; il le dit à
+plusieurs personnes et même à la Reine. Ainsi cela vint à madame de
+Lansac, qui le dit à madame de Rohan, quand sa fille fut mariée avec
+Chabot. M. de Candale donna à madame de Rohan, par son testament, ce
+qu'il put.
+
+ [67] Gentilhomme devers le Bordelais, frère de madame de
+ Flavacour, ci-devant Saint-Louis, fille d'honneur d'Anne
+ d'Autriche. (T.)
+
+ [68] Il a été publié à Liége, en 1767, une Histoire de Tancrède
+ de Rohan avec quelques autres pièces. (_Bibliothèque historique
+ de la France_, no 32051, t. 3. p. 181)
+
+Revenons à mademoiselle de Rohan. Le mépris avec lequel elle traitoit
+sa mère l'avoit mise en une telle réputation de vertu qu'on croyoit
+que c'étoit la pruderie incarnée. Pour une petite personne, on n'en
+pouvoit guère trouver une plus belle avant la petite-vérole. Elle
+étoit fière; elle étoit riche; elle étoit d'une maison alliée avec
+toutes les maisons souveraines de l'Europe. Cela éblouissoit les gens.
+On la prenoit fort pour une autre, et jamais personne n'a eu de la
+réputation à meilleur marché; car elle a l'esprit grossier, et ce
+n'étoit à proprement parler que de la morgue. Le premier avec qui on
+proposa de la marier, ce fut M. de Bouillon; mais elle tenoit cela
+au-dessous d'elle.
+
+Comme M. le comte de Soissons étoit à Sedan, on lui parla d'épouser
+mademoiselle de Rohan; que c'étoit le moyen, disoit-on, de grossir son
+parti, en y attirant M. de Rohan, et peut-être ensuite les huguenots.
+En effet, M. le comte envoya un gentilhomme, nommé Mézière, à Paris,
+qui avoit ordre d'aller d'abord chez madame de Rohan, et de lui dire
+que M. le comte vouloit s'approcher d'elle, le plus près qu'il lui
+seroit possible, et autres termes semblables, qui faisoient assez
+entendre la chose; mais il n'alla chez madame de Rohan qu'après avoir
+été partout où il avoit affaire, de sorte qu'étant pressé de partir,
+on n'eut pas le temps de rien traiter avec lui. On proposa la chose à
+M. le duc de Rohan, qui, alors, s'étoit retiré à Genève, sans
+expliquer si sa fille se feroit catholique ou non. Il en étoit ravi,
+et alloit pour faire que le duc de Weimar se joignît à M. le comte,
+quand au combat de Rheinfelden il fut blessé, comme j'ai dit, et
+mourut.
+
+Le mécontentement de M. de Rohan venoit de ce qu'ayant demandé des
+dragons que Ruvigny devoit commander, on les lui refusa, et que faute
+de vingt mille écus on laissa périr ses troupes dans la Valteline. Le
+père Joseph et Bullion, qui ne vouloient point que le cardinal de
+Richelieu le mît dans le conseil, comme il en avoit le dessein, lui
+firent ce vilain tour. Mademoiselle de Rohan ne voulut point entendre
+à l'aîné de Nemours; elle prétendoit à plus que cela: d'un autre côté,
+M. de Nemours alla prier mademoiselle de Rambouillet de savoir, par le
+moyen de madame d'Aiguillon, si le cardinal, qui avoit témoigné avoir
+quelque intention de faire ce mariage, le vouloit faire simplement
+pour le marier avantageusement ou pour quelque intérêt d'État; et,
+ayant été assuré qu'il n'y avoit nulle politique à cela, il ne s'y
+échauffa pas autrement. Elle disoit, en ce temps-là, que M. de
+Longueville, qui étoit demeuré veuf, étoit son pis-aller: elle
+prétendoit au duc de Weimar. Depuis la petite-vérole, qui ne l'a point
+embellie, on parla encore de M. de Nemours. Chabot étoit déjà fort
+bien avec elle, mais cela n'avoit pas éclaté.
+
+Jusques à un an après la naissance du Roi, personne n'avoit eu aucun
+soupçon de mademoiselle de Rohan. Sillon, en prose, Gombauld et
+autres, en vers, se tuoient de chanter sa vertu.
+
+Le premier qui se douta de la galanterie de Ruvigny, ce fut M. de
+Cinq-Mars, depuis M. le Grand. Madame d'Effiat lui ayant fait un si
+grand affront que de croire qu'il vouloit épouser Marion de l'Orme, et
+d'avoir eu des défenses du parlement, il sortit de chez elle et alla
+loger avec Ruvigny, vers la Culture-Sainte-Catherine. Presque toutes
+les nuits, il alloit donner la sérénade à Marion. Il remarqua que
+Ruvigny s'échappoit souvent, et que, quoiqu'il ne fût revenu qu'à une
+heure après minuit, il sortoit pourtant à sept heures du matin, et
+étoit toujours ajusté. Si c'étoit pour la mère, disoit-il en lui-même,
+car il savoit bien où il alloit, souffriroit-il que Jerzé[69] fût son
+galant tout publiquement; il en conclut donc que c'étoit pour la
+fille, et, pour s'en éclaircir, il dit un jour à Ruvigny: «J'ai pensé
+donner tantôt un soufflet à un homme pour l'amour de toi; il disoit
+des sottises de toi et de mademoiselle de Rohan.» Ruvigny, qui vit où
+cela alloit, lui répondit: «Tu aurois fait une grande folie; cela
+auroit fait bien du bruit pour une chose si éloignée de toute
+apparence.» Ensuite il lui dit qu'on ne lui faisoit point de plaisir
+de lui parler de cela; aussi Cinq-Mars ne lui en parla-t-il jamais
+depuis.
+
+ [69] René Du Plessis de La Roche Picmer, comte de Jerzé,
+ personnage singulier, qui, en 1649, fit semblant d'être amoureux
+ d'Anne d'Autriche. On l'exila, et il termina ses jours d'une
+ manière très-malheureuse. Ayant obtenu en 1672 la permission de
+ servir comme volontaire, il fut tué par une de nos sentinelles
+ qui n'entendit pas sa réponse. Ce nom est écrit dans les Mémoires
+ du temps _Jerzé_, _Jerzay_ et _Jarzay_.
+
+Jersé, quand il se vit galant, établi et bien payé de la mère, en sema
+quelque bruit; car il trouvoit toujours en sortant le soir, bien tard,
+un laquais de Ruvigny, et ce laquais lui disoit: «Mon maître est
+là-haut.» Il savoit bien que ce n'étoit pas avec la mère; il se douta
+aussitôt de quelque chose. La mère s'en doutoit aussi: les laquais de
+Ruvigny répondoient franchement, car il ne leur disoit rien de peur
+qu'ils ne causassent.
+
+Un idiot d'ambassadeur de Hollande nommé Languerac dit un jour
+naïvement à mademoiselle de Rohan: «Mademoiselle, n'avez-vous point
+perdu votre pucelage?--Hélas! monsieur, dit la mère, elle est si
+négligente qu'elle pourroit bien l'avoir laissé quelque part avec ses
+coiffes.»
+
+Enfin, comme toutes choses ont un terme, mademoiselle de Rohan ne s'en
+voulut pas tenir à Ruvigny seul: elle aimoit à danser; il n'étoit
+nullement homme de bal, ni de grande naissance, ni d'un air fort
+galant. Le prince d'Enrichemont, aujourd'hui M. de Sully, y mena
+Chabot, son parent et parent de madame de Rohan. Sous prétexte de
+danser avec elle, car il dansoit fort bien, il venoit quelquefois chez
+elle le matin. Ruvigny, averti de tout par Jeanneton, la
+femme-de-chambre, qui n'avoit été en aucune sorte de la confidence que
+depuis que Chabot commençoit à en conter à mademoiselle de Rohan,
+encore ne savoit-elle point que sa maîtresse eût été éprise de
+Ruvigny, mais elle croyoit seulement que ce qu'il en faisoit étoit
+pour empêcher qu'elle ne fît une sottise; Ruvigny, voyant que la chose
+alloit trop avant, lui en dit son avis plusieurs fois. Enfin, elle lui
+promit de chasser Chabot dans quinze jours: au bout de ce temps-là,
+c'étoit à recommencer[70]. «Mais, mademoiselle, lui disoit-il, je ne
+veux point vous obliger à m'aimer toujours, avouez-moi l'affaire; je
+ne veux seulement que ne point passer pour votre dupe.--Ah!
+répondit-elle, voulez-vous qu'il sache l'avantage que vous avez sur
+moi? il le saura si je le fais retirer, car il dira que je n'ai osé à
+vos yeux en aimer un autre: mais donnez-moi encore deux mois.--Bien,
+dit-il.» Et pour passer ce temps-là avec moins de chagrin, il s'en
+alla en Angleterre voir le comte de Southampton, qui avoit épousé
+madame de la Maison-Fort, sa soeur[71]. Le prétexte fut le duel de
+Paluau, aujourd'hui le maréchal de Clérambault, qu'il avoit servi
+contre Gassion, car le cardinal de Richelieu l'avoit trouvé fort
+mauvais. Au retour, il apporta des bagues de cornaline fort jolies.
+Mademoiselle de Rohan en prit une; mais il ne la trouva point
+convertie, au contraire. A quelque temps de là, il sut par le moyen de
+Jeanneton qu'elle avoit donné cette bague à Chabot.
+
+ [70] Dans le mal au coeur qu'avoit Ruvigny ne se souciant plus
+ tant de mademoiselle de Rohan, il voulut débaucher Jeanneton, qui
+ étoit jolie, et lui dit si elle ne feroit pas bien ce que sa
+ maîtresse avoit fait, et qu'il le lui feroit, si non voir, du
+ moins entendre. Elle le lui promit. Le lendemain, comme il
+ entroit à sept heures du matin dans la chambre de mademoiselle de
+ Rohan, les fenêtres étant fermées, il se fit suivre par cette
+ fille, qui, pieds-nus, se glissa dans un coin. Ruvigny fit des
+ reproches à mademoiselle de Rohan de sa légèreté, et lui dit
+ qu'après ce qui s'étoit passé entré eux, etc., etc. Jeanneton fut
+ persuadée de la sottise de sa maîtresse; mais pour cela n'en
+ voulut pas faire une. (T.)
+
+ [71] La soeur de Ruvigny étoit une fort belle personne: elle fut
+ mariée, en premières noces, avec un gentilhomme du Perche, nommé
+ La Maisonfort. Cet homme s'enivra de son tonneau, et de telle
+ sorte, que quand on lui dit qu'il y prît garde, il répondit qu'il
+ falloit mourir d'une belle épée. Il en mourut en effet. La voilà
+ veuve: c'étoit une coquette prude, je ne crois pas que personne
+ ait couché avec elle; mais c'étoit _galanterie plénière_.
+ Saint-Pradil, de la maison de Jussac, en Angoumois, a été le plus
+ déclaré de tous ses galants: il lui donnoit, fort souvent des
+ divertissements qu'on appeloit des _Saintes Pradillades_; c'étoit
+ des promenades où il y avoit les vingt-quatre violons et
+ collation. Un jour qu'ils revenoient de Saint-Cloud un peu trop
+ tard, ils versèrent sur le pavé, le long du Cours. Il y avoit
+ sept femmes dans le carrosse: il crioit: «Madame de la
+ Maisonfort, où êtes-vous?» Chacune contrefaisoit sa voix, et
+ disoit: «Me voici;» puis quand il l'avoit tirée, et qu'il voyoit
+ que ce n'étoit pas elle, il les laissoit là brusquement, et avoit
+ envie de les jeter dans l'eau. Il ne la trouva que toute la
+ dernière.
+
+ Elle avoit de plaisants accès de dévotion. Au milieu d'une
+ conversation enjouée, elle s'alloit enfermer dans son cabinet, et
+ y faisoit une prière; puis elle revenoit.
+
+ Un grand seigneur d'Angleterre devint amoureux d'elle à Paris, et
+ l'épousa. Elle est morte, il y a près de quinze ans, et a laissé
+ deux filles qui ont été mariées en Angleterre. Elle avoit été
+ accordée avec le marquis de Mirambeau. (T.)
+
+Un jour il les trouve tous deux jouant aux jonchets; il se met à
+jouer, et voit la bague au doigt de Chabot, il lui demande à la voir,
+et se la met au doigt. Chabot la lui redemande: «Je vous la rendrai
+demain, lui dit-il. J'ai à aller ce soir en compagnie, j'y veux un peu
+faire la belle main.» Chabot la redemande par plusieurs fois.
+«Voyez-vous, lui répond Ruvigny, je me suis mis dans la tête de ne
+vous la rendre que demain.» Enfin, mademoiselle de Rohan la lui
+demanda, il la lui rendit. Il se retire: mademoiselle de Rohan lui
+envoie son écuyer à minuit pour le prier de venir parler à elle. «Je
+serai, répondit-il, demain au point du jour chez elle si elle veut.»
+L'écuyer revient lui dire que mademoiselle le viendroit trouver s'il
+n'alloit lui parler. Il y va; elle le prie de ne point avoir de démêlé
+avec Chabot: il le lui promet. Quelques jours après il rencontre
+Chabot sur l'escalier de mademoiselle de Rohan, qui le salue et lui
+laisse la droite; lui passe sans le saluer. Chabot fut assez
+imprudent pour se plaindre de cela à Barrière, qui étoit son parent.
+Ruvigny nia tout à Barrière qui ne se doutoit encore de rien. Mais
+mademoiselle de Saint-Louys, sa soeur, alors fille de la Reine, se
+doutoit bien de quelque chose.
+
+Ruvigny, enragé, s'avisa de faire une grande brutalité; il leur voulut
+parler à tous deux, afin qu'ils n'ignorassent rien l'un de l'autre. Un
+jour, ayant l'épée au côté, il monte[72]. Chabot étoit dans la ruelle
+avec des gens de la maison; elle étoit à la fenêtre; il l'appelle, et
+tout bas leur dit: «Monsieur, je suis bien aise de vous dire, en
+présence de mademoiselle, que vous êtes l'homme du monde que j'estime
+le moins, et à vous, mademoiselle, en présence de monsieur, que vous
+êtes la fille du monde que j'estime le moins aussi. Monsieur, ayez ce
+que vous pourrez; mais vous n'aurez que mon reste; et vous savez bien,
+mademoiselle, que j'ai couché avec vous entre deux draps.--Ah!
+dit-elle, en voilà assez pour se faire jeter par les fenêtres.--Je
+n'ai pas peur, répliqua Ruvigny en se reculant un peu, que vous ni lui
+ne l'entrepreniez.» Chabot ne dit pas une parole. Elle fut assez sotte
+pour conter tout cela à Barrière, mot pour mot; Ruvigny le nia et
+conta la chose tout d'une autre sorte à son ami, et il dit que cela
+n'a éclaté qu'à cause que Chabot étoit bien aise de la décrier pour
+la réduire à l'épouser[73]. Depuis cela, les soeurs de Chabot, madame
+de Pienne leur parente, aujourd'hui la comtesse de Fiesque, et
+mademoiselle de Haucour servirent Chabot, et, pour le voir plus
+commodément, mademoiselle de Rohan alla loger chez sa tante
+mademoiselle Anne de Rohan, bonne fille, fort simple, quoiqu'elle sût
+du latin et que toute sa vie elle eût fait des vers; à la vérité ils
+n'étoient pas les meilleurs du monde.
+
+ [72] Saint-Luc tenoit la porte en bas, et avoit des chevaux tout
+ prêts avec des pistolets à l'arçon de la selle: il faisoit un
+ froid du diable; mais Ruvigny en revint si échauffé, qu'il
+ n'avoit pas besoin de feu. Il étoit si transporté de colère, que
+ vous eussiez dit un fou. (T.)
+
+ [73] On conte une autre chose de Ruvigny, qui est un peu plus
+ raisonnable. Quand M. le Grand fut arrêté, le grand-maître dit à
+ Ruvigny: «Ah! pour cette fois-là on vous convaincra, car on a le
+ traité d'Espagne.--Monsieur, lui dit Ruvigny, je suis serviteur
+ de M. le Grand, quand je le verrois je démentirois mes yeux.» Le
+ grand-maître en fit plus de cas encore qu'il n'avoit fait par le
+ passé. (T.)
+
+Sa soeur, la bossue[74], avoit bien plus d'esprit qu'elle: j'en ai
+déjà écrit un impromptu. Elle avoit une passion la plus démesurée
+qu'on ait jamais vue pour madame de Nevers, mère de la reine de
+Pologne. Quand elle entroit chez cette princesse, elle se jetoit à ses
+pieds et les lui baisoit. Madame de Nevers étoit fort belle, et elle
+ne pouvoit passer un jour sans la voir ou lui écrire, si elle étoit
+malade: elle avoit toujours son portrait, grand comme la paume de la
+main, pendu sur son corps de robe, à l'endroit du coeur. Un jour,
+l'émail de la boîte se rompit un peu; elle le donna à un orfèvre à
+raccommoder, à condition qu'elle l'auroit le jour même. Comme il
+travailloit à sa boutique, l'émail _s'envoila_[75], comme ils disent,
+parce qu'une charrette fort chargée, en passant là tout contre, fit
+trembler toute sa boutique. Elle y alla pour le ravoir, et fit des
+enrageries épouvantables à ce pauvre homme, comme si c'eût été sa
+faute que ce portrait n'étoit pas raccommodé; on le lui rendit en
+l'état qu'il étoit, et le lendemain elle le renvoya.
+
+ [74] Mademoiselle de Rohan la bossue avoit demandé la permission
+ de faire une espèce de couvent de filles à une terre qu'elle
+ avoit. On lui dit qu'on le vouloit bien, mais qu'après sa mort on
+ donneroit cette terre au plus proche monastère de Dames. (T.)
+
+ [75] S'enleva, ne s'appliqua pas. (T.)
+
+Elle pensa se jeter par les fenêtres quand madame de Nevers mourut, et
+on dit qu'elle hurloit comme un loup. Quand elle mourut, on l'enterra
+avec ce portrait. Elle disoit: «Je voudrois seulement être mariée pour
+un jour, pour m'ôter cet opprobre de virginité.» On dit qu'elle y
+avoit mis bon ordre.
+
+Miossens[76] cependant avoit succédé à Jersay auprès de madame de
+Rohan qui le payoit bien. Il ne se contenta pas de cela; c'est un
+garçon intéressé: ce fut lui qui porta madame de Rohan à faire une
+donation générale à sa fille, moyennant douze mille écus de pension
+tous les ans: il le faisoit, parce qu'il y avoit cinquante mille écus
+d'argent comptant dont il vouloit s'emparer. En effet, ces cinquante
+mille écus étant demeurés à la mère, elle lui acheta une compagnie aux
+gardes, du prix de laquelle il eut ensuite la charge de guidon des
+gendarmes; puis, le maréchal de L'Hôpital ayant vendu sa lieutenance à
+Saligny, Miossens devint enseigne en payant le surplus de ce qu'il
+tira de la charge de guidon. Depuis, en 1657, il est devenu
+lieutenant, et après maréchal de France.
+
+ [76] Cadet de Pons, mari de madame de Richelieu, aujourd'hui le
+ maréchal d'Albret. Ils sont d'Albret, mais bâtards, et de Pons
+ par leur mère. (T.)
+
+Quand cette donation se fit, il y avoit dans la maison cent dix mille
+livres de rente en fonds de terre (mais en quelles terres!) outre les
+meubles et les cinquante mille écus. Miossens n'attendit pas son
+congé, comme Jersay; il se maria avec mademoiselle de Guenegaud. Quand
+madame de Rohan vit cette infidélité, elle envoya chercher Le
+Plessis-Guenegaud, alors trésorier de l'Epargne, frère de la
+demoiselle, et lui dit qu'il prît bien garde à qui il donnoit sa
+soeur; que Miossens étoit un perfide qui les tromperoit; qu'il n'avoit
+rien; que ce n'étoit qu'un misérable cadet; que sa charge n'étoit
+point à lui; qu'elle lui en avoit prêté l'argent; qu'il étoit vrai
+qu'elle n'en avoit point de promesse, mais qu'elle l'alloit obliger à
+faire un faux serment, et qu'au moins elle auroit la satisfaction de
+le faire damner.
+
+On peut dire que madame de Rohan est celle qui a commencé à faire
+perdre aux jeunes gens le respect qu'on portoit autrefois aux dames,
+car, pour les faire venir toujours chez elle, elle leur a laissé
+prendre toutes les libertés imaginables.
+
+Quoique veuve, elle tenoit table et avoit toujours quelque belle voix;
+il y avoit tous les jours chez elle sept ou huit godelureaux tout
+débraillés, car ces hommes étoient presque en chemise de la manière
+qu'ils étoient vêtus. Depuis on n'a pas tiré sa chemise sur ses
+chausses, comme on faisoit alors. Ils se promenoient en sa présence,
+par la chambre; ils rioient à gorge déployée, ils se couchoient; et,
+quand elle étoit trop long-temps à venir, ils se mettoient à table
+sans elle.
+
+La retraite de mademoiselle de Rohan chez sa tante parut aux gens qui
+ne savoient pas l'affaire, une résolution digne du courage et de la
+vertu de mademoiselle de Rohan. La cabale de Chabot eut désormais ses
+coudées franches[77]. Les femelles étoient toutes ou ses soeurs ou
+ses parentes: elles étoient toujours dans l'adoration. On les surprit
+un jour qu'elle étoit comme Vénus, et les autres comme les Grâces à
+ses pieds. Il y avoit un cabinet tout tapissé, par haut et par bas, de
+moquette: c'étoit là que la société faisoit ses conversations; on
+équivoquoit sur le mot de _moquette_, qui est à double entente, et on
+appeloit cette cabale _la moquette_. Ce fut sur cela que le chevalier
+de Gramont, alors abbé de Gramont, fit un couplet où il demandoit à
+madame de Pienne, qui se nomme Gilonne, qu'on le reçût à la moquette.
+Il y avoit à la fin
+
+ Ma reine Gillette,
+ Que de la Moquette
+ Je sois chevalier[78].
+
+ [77] Quand on découvrit que Chabot en vouloit à mademoiselle de
+ Rohan, La Moussaye lui dit: «Vous vous engagez là à une grande
+ galanterie.--_Galanterie!_ répondit l'autre, je prétends
+ l'épouser.--Ah! ce sera bien fait à vous, reprit La Moussaye en
+ souriant.--Vous verrez, répliqua Chabot.» (T.)
+
+ [78] A cause de cela on l'appelle la reine Gillette. (T.)
+
+Il s'avisa de faire l'amoureux de madame de Rohan, et appela Chabot en
+duel: Chabot y va; mais, comme il geloit, l'abbé lui dit qu'il avoit
+bien froid, et qu'il ne se vouloit plus battre. Le maréchal de
+Gramont, enragé de cela, disoit qu'il le vouloit envoyer à son père
+dans une valise par le messager, afin de le faire moine. Chabot
+s'étoit battu plus de deux fois avant cela, mais c'étoit des combats
+peu sanglans. On disoit que le vicomte d'Aubeterre, amoureux de sa
+soeur, qui vit encore, et lui, s'étoient battus, et que chacun alla
+dire qu'il avoit bien blessé son homme, et ils ne s'étoient pas fait
+une égratignure. Le comte d'Aubijoux en rendoit pourtant assez bon
+témoignage, car l'épée du comte s'étant faussée, Chabot lui donna le
+temps de la redresser. En revanche, Aubijoux, le pouvant désarmer
+ensuite, ne le fit pas.
+
+Durant le temps de cette _moquette_, on disoit déjà assez de choses,
+car l'affaire de la bague avoit fait du bruit; ils s'avisèrent de
+faire le procès à _on_, parce qu'ils entendoient dire: _on_ dit que
+vous faites ceci, _on_ dit que vous faites cela. Je pense que Mirandé,
+qui est premier commis de M. Servien, avoit fait cette bagatelle, car
+il n'y avoit là que lui qui sût les termes de pratique qui y étoient.
+
+En ce temps-là, comme il ne tint qu'à Chabot d'épouser madame de
+Coislin[79], il fit fort valoir à mademoiselle de Rohan ce qu'il
+manquoit pour l'amour d'elle, et elle lui dit, sur cela, qu'il pouvoit
+tout espérer.
+
+ [79] Quand il vit que l'affaire de M. de Laval étoit bien
+ avancée, il fit dire au chancelier que le respect qu'il lui
+ portoit l'avoit empêché d'y entendre. Dans la vérité Chabot étoit
+ amoureux de madame de Sully, et point de mademoiselle de Rohan,
+ non plus que de madame de Coislin. (T.)
+
+Ruvigny croit que Chabot a couché avec elle avant que de l'épouser;
+mais je crois que son premier galant valoit bien celui-là, car il a la
+réputation de frère Conrart, au livre des _Cent Nouvelles_, et on
+appelle son bourdon à la cour, _le carré_, comme celui du baron du
+jour Brilland, peut-être à cause du conte d'un Brilland, dans _le
+Baron de Feneste_.
+
+A la cour, on n'étoit pas fâché que cette glorieuse se mésalliât,
+parce que, comme elle a de grandes terres en Bretagne, on craignoit
+qu'elle n'y rendît la maison de La Trimouille trop puissante, car le
+prince de Talmont, aujourd'hui le prince de Tarente, l'avoit
+recherchée; ou que M. de Vendôme, revenant de son exil, ne la mariât à
+l'un de ses fils, et l'on sait qu'ils ont des prétentions sur ce
+duché, à cause de leur mère qui est de Penthièvre de par les femmes,
+et qu'Henri IV, qui aimoit M. de Vendôme, lui avoit donné le
+gouvernement de Bretagne par contrat de mariage[80]. Chabot servoit
+alors M. d'Enghien auprès de mademoiselle Du Vigean; de sorte que ce
+fut ce prince qui, prenant l'affaire à coeur, lui fit obtenir, comme
+nous le verrons par la suite, un brevet de duc, pour conserver le
+tabouret à mademoiselle de Rohan. Folle de son nom, elle vouloit un
+homme de qualité qui le prît. M. d'Orléans, à qui Chabot s'étoit
+toujours attaché, ne trouva pas trop bon qu'il se fût mis sous la
+protection de M. d'Enghien[81]; mais enfin il s'apaisa.
+
+ [80] Nonobstant tout le bruit qu'on avoit fait, M. d'Elbeuf,
+ alors assez endetté, offrit le prince d'Harcourt, son fils, à
+ mademoiselle de Rohan, qui le rebuta fort. Il y avoit, à Paris,
+ je ne sais quel fou de la maison de Wirtemberg, avec qui Harcourt
+ fut obligé de se battre à la Place-Royale, justement devant les
+ fenêtres de mademoiselle de Rohan. Le prince d'Harcourt désarma
+ l'autre, qui, quand il lui eut rendu son épée, lui donna des
+ coups de plat d'épée sur sa bosse, et cela à la vue de la
+ personne que ce pauvre homme vouloit épouser: on les sépara, et
+ on traita l'autre de fou; effectivement, il a couru les rues
+ depuis à Lyon. (T.)
+
+ [81] En août 1645. (T.)
+
+Il y avoit un an ou environ que mademoiselle de Rohan s'étoit retirée
+chez sa tante, quand M. le Prince l'ayant fort pressée de conclure, et
+lui représentant qu'elle étoit perdue de réputation, après tout ce
+qu'on avoit dit; que sa mère l'enlèveroit et la renfermeroit à Calais
+chez son parent Charrault, pour la marier à qui elle voudroit. Enfin,
+elle promit de l'épouser à la majorité (_du Roi_), qu'il pourroit être
+reçu duc de Rohan.
+
+M. de Retz amusoit la mère, tandis que M. le Prince parloit à la
+fille; elles étoient ensemble ce jour-là. En résolution de s'en aller
+en Bretagne avec sa tante, elle faisoit ses adieux; elle étoit chez
+mademoiselle de Bouillon, en dessein de partir le lendemain, quand M.
+le Prince, qui la cherchoit, y vint et lui parla encore, mais peu;
+elle fit bien des mystères pour qu'on ne s'en aperçût pas. Elle alla
+ensuite chez M. de Sully, qui, comme j'ai dit, étoit pour Chabot. On
+donna l'alarme à madame de Rohan, et ce fut, à ce qu'on dit, M.
+d'Elbeuf qui l'avertit que sa fille s'alloit marier à l'hôtel de
+Sully, et lui promit de l'enlever si elle la vouloit donner à son fils
+aîné. Cette mère épouvantée va vite à l'hôtel de Sully, parle à sa
+fille, mais n'en revient pas trop satisfaite. Ce divorce fit croire
+aux partisans de Chabot que l'heure étoit venue: on presse la fille,
+on lui donne parole du brevet (_de duc_), et on fait si bien qu'elle
+se laisse mener à Sully, où elle épousa Chabot. Sa tante, qui devoit
+aller avec elle en Bretagne, s'en alla toute seule, bien étonnée; car,
+simple qu'elle étoit, elle n'avoit jamais rien voulu croire contre sa
+nièce.
+
+On dit qu'à Sully, Chabot et sa femme entendirent que M. de Sully
+disoit à madame: «Je ne sais comment j'obligerai mes gens à appeler
+Chabot M. de Rohan, car le vieux cuisinier de feu M. de Sully, comme
+on lui a, ce matin, demandé un bouillon pour M. de Rohan, a dit que M.
+de Rohan étoit mort, et que les morts n'avoient que faire de bouillon;
+que pour Chabot, il s'en passeroit bien s'il vouloit.» On ajoute que
+cela avoit un peu mortifié la demoiselle[82].
+
+ [82] Dans le contrat de mariage, elle a consenti que ses enfants
+ fussent élevés à la religion catholique. (T.)
+
+Le peu de réputation de Chabot pour la bravoure, sa gueuserie, et la
+danse dont il faisoit son capital, faisoient qu'on en disoit beaucoup
+plus qu'il n'y en avoit. Il étoit bien fait, et ne manquoit point
+d'esprit. Le marquis de Saint-Luc, ami intime de Ruvigny, un jour au
+Palais-Royal, à je ne sais quel grand bal, comme on eut ordonné aux
+violons de passer d'un lieu dans un autre, dit tout haut: «Ils n'en
+feront rien, si on ne leur donne un brevet de duc à chacun,» voulant
+dire que Chabot qui avoit fait une courante, et qu'on appeloit _Chabot
+la courante_, car il avoit deux autres frères, n'étoit qu'un violon.
+
+Madame de Choisy dit à mademoiselle de Rohan lorsqu'elle la vit
+mariée: «Madame, Dieu vous fasse la grâce de n'avoir jamais les yeux
+bien ouverts, et de ne voir jamais bien ce que vous venez de faire.»
+
+Elle avoit une demoiselle fort bien faite, qu'on appeloit Du Genet;
+elle étoit ma parente. Cette fille la quitta, et lui dit: «Après la
+manière dont vous vous êtes mariée, j'aurois peur que vous ne me
+mariassiez à votre grand laquais.» Elle vint chez mon père, et nous la
+fîmes conduire en Poitou chez le sien, qui étoit un _nobilis_ assez
+mince. Pour Jeanneton, elle avoit été disgraciée, il y avoit
+long-temps, pour n'avoir pu se ranger du côté de Chabot[83].
+
+ [83] Depuis elle s'est fait traiter d'Altesse, elle qui ne s'en
+ avisoit pas quand elle n'avoit point épousé Chabot. (T.)
+
+Madame de Rohan-Chabot fit deux fois abjuration; la première fois à
+Sully, où l'on ne voulut point la marier qu'elle ne fût catholique,
+dont elle fit reconnoissance à Gergeau; et depuis elle fit encore
+abjuration à Saint-Nicolas-des-Champs, parce que le Pape ne donna
+dispense de parenté qu'à condition qu'elle se feroit catholique. Il
+fallut donc encore en passer par là, afin de rendre le mariage plus
+solennel. Je crois qu'on n'a pas su cette dernière abjuration à
+Charenton, car je doute qu'on se fût contenté d'une simple
+reconnoissance au consistoire comme on fit, car celle de Gergeau
+n'étoit pas faite à son église (Paris est son église).
+
+Madame de Rohan, en colère, comme vous pouvez penser, contre sa
+fille[84], apprit de madame de Lansac qu'on lui avoit autrefois enlevé
+un fils. Dès qu'elle eut assurance qu'il vivoit, elle congédia Vardes,
+qui avoit succédé à Miossens, car elle ne pouvoit pas fournir à tant
+de dépense à la fois; elle envoie Rondeau, son valet-de-chambre, en
+Hollande, qui amena Tancrède; mais la grande faute qu'on fit, ce fut
+de n'avoir pas informé devant les juges des lieux, et venant ici on
+eût été reçu à preuve, c'est-à-dire on eût gagné le procès, car, avec
+de l'argent, on a des témoins. Et bien qu'il soit difficile de
+corrompre un ministre, il falloit pourtant, quoi qu'il coûtât, avoir
+un extrait baptistaire; au lieu que ce devoit être le fils qui se
+plaignît d'avoir été éloigné et enlevé par sa mère, la mère se
+plaignit, disant qu'on lui avoit enlevé son fils. Chabot, par le moyen
+du coadjuteur, obligea le curé de Saint-Paul à donner l'extrait
+baptistaire de Tancrède Bon.
+
+ [84] Car pour Chabot ni elle, ni madame de Sully, la bonne femme,
+ ne dirent jamais rien contre lui. «Au contraire, disoient-elles,
+ il a bien fait.» (T)
+
+Madame de Rohan fit un manifeste que j'ai: mais c'est une plaisante
+pièce. Elle dit qu'on avoit celé la naissance de ce garçon à cause de
+la persécution que M. le Prince faisoit à madame de Rohan, car il
+avoit fait déjà mettre la coignée dans toutes leurs forêts, et on
+craignoit que voyant un fils qui pourroit être un jour chef du parti
+huguenot, il ne s'en défît d'une ou d'autre façon. Ce fut,
+ajoute-t-elle, ce qui empêcha de l'envoyer à Venise. Elle faisoit une
+grande parade d'un toupet de cheveux blancs que cet enfant avoit comme
+M. de Rohan.
+
+Ce qu'il y eut de fâcheux pour Tancrède, c'est que mademoiselle Anne
+de Rohan déclara qu'elle n'avoit jamais ouï parler de cet enfant.
+
+Madame Pilou disoit à madame de Rohan: «Ecoutez, madame, je veux
+croire que ce garçon est à M. de Rohan, aussi bien que madame votre
+fille; mais j'ai vu M. de Rohan tenir votre fille sur ses genoux, et
+je ne lui ai jamais rien ouï dire de ce fils, ni de près ni de loin.»
+La vie de la mère nuisit fort à ce garçon, car tout le monde étoit
+persuadé qu'il étoit à M. de Candale.
+
+Ce garçon avoit bonne mine, quoiqu'il fût petit, car sa mère et ses
+deux pères étoient petits; il avoit du coeur et de l'esprit. On dit
+qu'à Leyde, où il étoit entretenu fort pauvrement, un de ses camarades
+l'ayant appelé _fils de p....._ et _enfant trouvé_, il se battit fort
+et ferme, et il disoit qu'il se souvenoit bien d'avoir été en
+carrosse.
+
+Tous ceux du côté de Béthune, et même le maréchal de Châtillon, comme
+ami de feu M. de Rohan, furent pour Tancrède; cela fit tort à cet
+enfant, car la cour ne vouloit point qu'il y eût un duc de Rohan
+huguenot.
+
+A Charenton, il y avoit toujours une foule de sottes gens autour de ce
+garçon. Joubert fut chargé de la cause; il y eut un incident à savoir
+si ce seroit à la chambre de l'édit ou à la grand'chambre; on plaida
+au conseil. Dans le Louvre, l'avocat prit la chose si fort de travers,
+lui qui s'étoit vanté de faire un duc de Rohan sur le barreau, qu'on
+douta, mais on lui faisoit tort, s'il n'étoit point corrompu, car il
+avoit un gendre, Piles, cousin de Chabot. Il n'avoit pas eu assez de
+temps; il falloit lui laisser lécher son ours. Ordonné donc que ce
+seroit à la grand'chambre, madame de Rohan n'y comparut point. M.
+d'Enghien prit l'affirmative si hautement pour Chabot, qu'il disoit
+aux juges: «Etes-vous pour nous? Si vous n'êtes pour nous, vous n'êtes
+pas de nos amis,» et les menaçoit quasi. On donna arrêt contre
+Tancrède, avec défense de prendre le nom de Rohan, sur les peines de
+l'ordonnance.
+
+Dans la vision de prendre tous ses avantages, on conseilloit à Chabot
+de faire crier cet arrêt à Charenton; c'étoit, je pense, Martinet, un
+des avocats; mais Patru s'en moqua. Gaultier eut l'insolence de dire
+qu'il falloit aller jusqu'au bout, et que _mors Conradini_ étoit _vita
+Caroli_.
+
+On imprima les trois plaidoyers; les deux premiers sont pitoyables;
+le troisième, mais qui n'est que de deux pages, est de Patru. Il le
+fit si court, parce qu'il n'étoit que pour les parents. Un homme qui
+eût voulu faire claquer son fouet eût plaidé comme si les autres
+n'eussent point parlé, car il étoit bien assuré qu'ils ne se fussent
+pas rencontrés à dire les mêmes choses: ainsi, il faut considérer
+cette pièce comme présupposant que les autres ont dit tout ce qu'ils
+ne dirent point.
+
+Madame de Rohan la mère s'en tint là, et poursuivit l'instance de la
+donation, car avant qu'elle eût recouvré Tancrède elle avoit commencé
+ce procès-là pour faire révoquer la donation qu'elle avoit faite à sa
+fille. Elle perdit encore sa cause, car il étoit évident qu'elle ne
+vouloit avoir du bien que pour en disposer en faveur de ce garçon. Se
+voyant déboutée de toutes ses prétentions, elle se retira à
+Romorantin, dont elle demanda à la cour la capitainerie, et cela pour
+épargner quelque chose pour son fils.
+
+L'année suivante, le nouveau duc de Rohan voulut présider aux Etats de
+Bretagne: pour cet effet il fit un voyage dans la province tant pour
+se faire reconnoître que pour s'acquérir des amis; il alla aussi en
+Saintonge, où il se battit contre un gentilhomme huguenot et marié,
+qu'on appeloit pourtant le chevalier de La Chaise[85], pour le
+distinguer de ses frères. Il avoit été nourri page de feu M. de Rohan.
+En une compagnie, il soutint hautement le parti de madame de Rohan la
+mère et de Tancrède. Chabot sut cela, et assez vilainement acheta une
+dette contre cet homme, et pour s'en venger envoya saisir tous ses
+bestiaux. Le chevalier s'en voulut ressentir, et M. de Chabot ayant
+passé à Saintes, il lui fit porter parole. Chabot la reçut, et alla au
+rendez-vous, car il avoit bien besoin de se mettre un peu en
+réputation. Il blessa le chevalier légèrement à la main; mais les deux
+seconds, qui étoient de braves gens, se tuèrent tous deux. J'ai ouï
+dire à d'autres que Chabot avoit seulement prêté main-forte pour faire
+saisir la terre de ce gentilhomme.
+
+ [85] Parce qu'il avoit été chevalier de Malte.
+
+Chabot vint après à la cour, où, trouvant M. d'Enghien de retour de
+Dunkerque, il le supplia de lui témoigner sa bienveillance dans le
+démêlé qu'il étoit sur le point d'avoir avec M. de Trimouille. M.
+d'Enghien lui répondit: «Dans vos affaires particulières, je vous
+servirai toujours comme j'ai fait, mais je ne le puis ni ne le dois,
+quand vous vous attaquerez à mes parents; au contraire, je les saurois
+bien maintenir.» Sa grand'mère étoit de la Trimouille. Depuis, cette
+affaire s'accommoda, et en 1647 M. de Rohan présida. M. de La
+Trimouille prétend avoir donné cela à la prière de M. d'Enghien; car
+il étoit de fort grande importance à M. de Rohan de présider cette
+année-là: mais il n'y eut pas toute la satisfaction imaginable; car,
+comme il fut question de députer à l'ordinaire, pour apporter le
+cahier à la cour, on trouva bon de faire faire le compliment qu'on
+devoit à la Reine, en qualité de gouvernante, par celui qui seroit
+député. Cossé, cadet de Brissac, voulut avoir cet emploi, et lui fit
+demander sa voix de la part du maréchal de La Meilleraie, à qui il
+avoit obligation; car le maréchal, à la prière de M. le Prince,
+l'avoit été recevoir à une demi-lieue hors la ville (c'étoit à
+Nantes), et avoit fait tirer le canon. Depuis, il avoit fort bien
+vécu avec lui. M. de Rohan, au lieu de dire qu'il accordoit tout à la
+prière de M. le maréchal, demanda vingt-quatre heures. Le maréchal
+crut que durant ce temps-là il vouloit cabaler contre Cossé. Il lui
+envoya Marigny-Malnoë, sur l'heure du dîner, qui aigrit un peu les
+choses, car il pressa fort, selon l'ordre qu'il avoit, de demander à
+M. de Rohan sa voix sur-le-champ, qui ne la voulut point donner. Le
+maréchal, dès l'après-dînée, fit présider Cossé sur une prétention mal
+fondée que ceux de Brissac ont renouvelée.
+
+Depuis le support du maréchal, M. de Rohan n'eut ni l'esprit ni le
+coeur d'aller se présenter seul à la porte des Etats, pour, s'il étoit
+refusé, prendre la poste et venir faire ses plaintes à la cour. Non
+content de cela, le maréchal le chassa de Nantes. Madame de Rohan lui
+chanta pouille, et lui dit qu'il maltraitoit une personne d'une maison
+où c'est tout ce qu'il auroit pu prétendre que d'y être page. Le
+marquis d'Asserac, si je ne me trompe, et un autre accompagnoient
+madame de Rohan: c'étoient des braves, des gladiateurs. Asserac pensa
+dire que s'il n'étoit maréchal de France, il étoit du bois dont on les
+faisoit. «Vous avez raison, lui répondit le maréchal, quand on en fera
+de bois, je crois que vous le serez.»
+
+Cossé fut dépêché comme député à la cour. En partant, il fit dire par
+La Piaillière, capitaine des gardes du maréchal, à un brave, nommé
+Fontenailles, que Chabot avoit mené avec lui, que si M. de Rohan avoit
+quelque mal au coeur de ce qui s'étoit passé, M. de Cossé s'en alloit
+à Angers, et seroit six jours en chemin exprès, afin qu'on le pût
+joindre facilement. Cela décria un peu M. de Rohan, car Cossé n'est
+pas même en trop bonne réputation.
+
+Le cardinal Mazarin, qui avoit dessein, peut-être dès ce temps-là, de
+faire alliance avec le maréchal, se déclara pour lui, et demanda à
+Cossé sa parole. Depuis, on voulut faire accroire à M. de Rohan qu'il
+vouloit cabaler avec le parlement de Bretagne, parce qu'il étoit mal
+satisfait des Etats; c'est que le parlement prétendoit qu'il lui
+appartenoit de vérifier ce qu'on vouloit lever sur les fouages, outre
+le don gratuit; mais parce que la vérification étoit hasardeuse, qu'on
+étoit pressé d'argent, et que les partisans ne vouloient point traiter
+sans cela. Le maréchal offrit de lever ce droit sans vérification, et
+pour cela il eut tous les rieurs de son côté, et on lui envoya de la
+cour tout ce qu'il avoit demandé. Depuis, M. de Rohan et le maréchal
+firent la paix.
+
+Il fut encore en Bretagne l'année suivante, où l'on fit une assez
+plaisante chose à madame de Rohan. Elle fut conviée à une comédie chez
+quelques particuliers; les comédiens, à la farce, représentèrent une
+héritière qui étoit recherchée par trois hommes: elle leur dit qu'elle
+se donneroit à celui qui danseroit le mieux. L'un danse la bourrée, le
+second la panavelle et le dernier la _chabotte_; elle choisit le
+dernier. Madame de Rohan, au lieu de dissimuler, fut si sotte qu'elle
+éclata et sortit de l'assemblée. On dit aussi que les Jésuites de
+Rennes, pensant bien obliger M. de Rohan, firent jouer par leurs
+écoliers toute l'histoire de ses amours.
+
+Ils traitèrent ensuite du gouvernement d'Anjou; ils y vécurent fort
+simplement, mais mademoiselle Chabot étoit bien fière. A Rennes, une
+femme de conseiller, il y en a de bonne maison, voyant que cette fille
+vouloit passer devant elle, la retint par sa robe, et, prenant le
+devant, lui dit: «Mademoiselle, ce n'est pas votre tour à passer: vous
+attendrez, s'il vous plaît, que vous soyez mariée.»
+
+Madame de Rohan devint laide, dès son premier enfant, et fort
+chagrine; peut-être étoit-ce de n'avoir eu qu'une fille[86].
+
+ [86] A la naissance de la seconde, pensant attraper sa mère, elle
+ lui fit dire que si elle vouloit la présenter au baptême, M. de
+ Rohan consentiroit qu'on la baptisât à Charenton, et qu'elle
+ choisiroit tel compère qu'il lui plairoit. La mère répondit:
+ «Très-volontiers; dites à ma fille que je la tiendrai avec son
+ frère.» (T.)
+
+La guerre de Paris leur alloit être funeste, car Tancrède, que sa mère
+renvoya à Paris, pour profiter de l'occasion, alloit être reçu duc de
+Rohan au Parlement, et eût bien fait de la peine à Chabot, car il
+étoit brave, et ses Bretons l'eussent mis en possession des terres de
+la maison de Rohan; mais il fut tué auprès du bois de Vincennes, en
+une misérable rencontre[87]. Se sentant blessé à mort, il ne voulut
+jamais dire qui il étoit, et parla toujours hollandois. Il avoit été
+mené au bois de Vincennes.
+
+ [87] Le 1er février 1649.
+
+Ce garçon disoit: «M. le Prince me menace, il dit qu'il me
+maltraitera; mais il ne me fera point quitter le pavé.» Un jour que
+Ruvigny, qui s'étoit attaché à la mère, lui disoit qu'il se tuoit à
+faire tant d'exercices violents: «Voyez-vous, répondit-il, monsieur,
+en l'état où je suis, il ne faut pas s'endormir; si je ne vaux quelque
+chose, il n'y a plus de ressources pour moi.» On eut raison de dire à
+madame de Rohan, la fille, en des vers qu'on lui envoya:
+
+ On termine de grands procès
+ Par un peu de guerre civile[88].
+
+C'est pourtant dommage, car le roman eût été beau, et c'eût été bien
+employé que cette orgueilleuse eût été humiliée de tout point; ce
+n'est pas qu'elle ne passât assez mal son temps, car Chabot coquettoit
+partout, et elle étoit jalouse en diable; d'ailleurs il lui coûtoit un
+million quand il est mort, quoiqu'il eût hérité de tous ses frères, et
+qu'il lui fût venu du bien.
+
+ [88] Ces vers sont de Marigny. (T.)
+
+Madame de Rohan envoya à Romorantin un gentilhomme breton, nommé
+Portman, faire compliment à sa mère sur la mort de Tancrède, mais
+comme de lui-même; il ne lui dit rien de la part de monsieur ni de
+madame de Rohan, seulement il lui témoigna qu'ils avoient dessein de
+se remettre bien avec elle. Elle répondit qu'elle en verroit des
+preuves, lorsqu'elle seroit à Paris, parce qu'elle étoit résolue de
+poursuivre sa justification. A son arrivée à Paris, Portman l'assura
+que madame de Rohan sa fille, et monsieur son mari, se disposoient à
+lui donner satisfaction sur la reconnoissance de monsieur son fils,
+pourvu que de leur part ils fussent en sûreté, et qu'ils consentoient
+qu'on assemblât des avocats qui s'accordassent des formes, pour mettre
+à couvert l'honneur des uns et des autres, et que pour le bien on s'en
+rapporteroit à des arbitres. Madame de Rohan la mère demanda qu'il
+fût nommé deux arbitres de chaque côté, l'un de robe, et l'autre
+d'épée, et cela, afin que ces personnes de qualité jugeassent des
+difficultés que feroient les avocats, qui souvent, disoit-elle, en
+font de fort inutiles.
+
+Trois jours après, le même gentilhomme retourna assurer madame de
+Rohan de tout ce qu'elle avoit proposé; mais quand ce fut au fait et
+au prendre, ils n'exécutèrent rien; dont la bonne femme se plaignit à
+la Reine, et se soumit, à en croire M. le Prince, au moins pour le
+bien. Pour la reconnoissance de son fils, elle disoit que ce n'étoit
+point une affaire d'animosité, mais une pure nécessité de ne pas
+demeurer dans le crime de supposition dont elle a été accusée; car,
+sur cela, on lui pourroit faire perdre son douaire.
+
+Depuis, elle demanda qu'on lui laissât enterrer Tancrède à Genève avec
+son père, et qu'elle feroit les frais du tombeau et de l'épitaphe de
+son mari, dont sa fille s'étoit chargée. La cour promit d'être neutre
+en cette affaire; elle espéroit donc d'obtenir tout ce qu'elle
+voudroit de la république de Genève, quand à Bordeaux on trouva moyen
+d'obtenir une lettre du Roi, adressée aux seigneurs de Genève, fort
+injurieuse pour elle. Au retour de Bordeaux, elle en donna copie à
+Ruvigny, qui, avec madame de Chevreuse, qu'il fit agir, pressa fort le
+cardinal d'en parler à la Reine. Il vétilla, disant toujours qu'il ne
+savoit ce que c'étoit: la Reine le nia aussi. Brienne dit que si on le
+faisoit parler, il diroit qu'il avoit signé cette lettre. La bataille
+de Rethel vint là-dessus, et ensuite toute la seconde guerre de Paris.
+Depuis, madame de Rohan les fit rechercher d'accord avec le prince de
+Guémené.
+
+Madame de Rohan la mère est fort inquiète; elle fut deux ou trois ans
+durant, tantôt à Alençon, tantôt ailleurs. Une fois elle ne savoit
+lequel prendre de Caen, d'Alençon, de Tours et de Blois; elle croit
+toujours que l'air est meilleur au lieu où elle n'est pas qu'au lieu
+où elle est; elle disoit plaisamment: «Hélas! j'allois autrefois à la
+petite poste de la cour de Charenton; mais j'y suis étouffée par cette
+foule d'Altesses de mademoiselle de Bouillon, de La Trimouille, de
+Turenne, etc., etc.»
+
+Vers ce temps-là, un portier de Charenton, nommé Rambour, alla trouver
+Haucour, frère de mademoiselle d'Haucour, et lui demanda s'il vouloit
+voir le vrai fils de M. de Rohan; il dit que oui. Le portier lui amène
+un garçon de dix-sept à dix-huit ans, bien fait, mais qui avoit
+quelque chose de fou dans les yeux: il faisoit, disoit-on, un roman.
+
+Madame de Rohan se plaignit de Haucour, et vouloit faire voir la
+fausseté de cette affaire, quand M. le premier président, qui crut que
+l'honneur d'un couvent où ce garçon avoit été nourri étoit engagé, en
+fit bien de la difficulté. On dit que ce garçon est fils de M. de
+Guise et de madame d'Amené.
+
+Un jour de cène, elle rencontra sa fille, tête pour tête, allant à la
+communion; cela l'outra: elle en pleura une grande demi-heure. La
+fille avoit accoutumé d'attendre, depuis leur rupture, que sa mère eût
+fait. Le reste, la mort de M. de Rohan-Chabot et la réconciliation de
+la mère et de la fille se trouveront dans les Mémoires de la Régence.
+
+
+
+
+PARDAILLAN D'ESCANDECAT.
+
+
+Armand, ou Pardaillan d'Escandecat, étoit d'une noblesse un peu
+douteuse, car on disoit que son père avoit fait fortune auprès de
+Henri IV, et que de son estoc c'étoit peu de chose. Il rompit avec
+madame de Rohan sur un rien: elle vouloit qu'il s'obligeât à lui
+laisser passer tous les hivers à Paris; peut-être prit-elle ce
+prétexte, et qu'elle avoit reconnu que ce n'étoit qu'un fat. Il épousa
+pourtant depuis la soeur du marquis de Malause qui vient d'un bâtard
+de Bourbon du sang royal. Cet homme, avec six criquets, vouloit passer
+tout le monde sur le chemin de Charenton. Il passe le comte de Roussy,
+qui, ce jour-là, n'avoit que quatre chevaux, mais bons; le cocher du
+comte le repassoit de temps en temps: Pardaillan ne le put souffrir,
+et par une extravagance inouie, il monte sur un cheval qu'avoit son
+page, et, en passant au galop devant le carrosse du comte de Roussy,
+il cria d'un ton goguenard: _J'aurai au moins le plaisir d'être le
+premier à Paris_. Il ne dit pas vrai, car à peine fut-il dans le
+faubourg Saint-Antoine, que voilà un orage qui le mouilla comme une
+carpe avant qu'il pût se mettre à couvert sous un auvent, où le comte
+le trouva qui attendoit son carrosse.
+
+A l'âge de quarante-cinq ans il fit un voyage à Paris, dans le temps
+que les dentelles étoient défendues. Il avoit un porte-feuille dans
+son carrosse; il tiroit les rideaux, et, à la porte des maisons, il
+prenoit du linge à dentelles, puis l'ôtoit quand il étoit entré dans
+son carrosse.
+
+Il se mit dans la tête qu'il étoit le meilleur comédien du monde, et,
+montant sur une table, il jouoit un rôle devant quiconque le vouloit
+ouïr.
+
+On dit qu'à la terre où il demeuroit à la campagne, il y avoit
+d'ordinaire une sentinelle au haut d'une tour; et quand on découvroit
+quelqu'un qui venoit faire visite, la sentinelle sonnoit une cloche,
+et alors le maître, la maîtresse et leurs enfans se paroient pour
+recevoir la compagnie.
+
+
+
+
+FONTENAY COUP-D'ÉPÉE,
+
+LE CHEVALIER DE MIRAUMONT.
+
+
+Fontenay fut nommé _Coup-d'Epée_, à cause de sa bravoure. J'ai appris
+que ce fut à cause d'un furieux coup d'épée dont il abattit une épaule
+à un sergent qui le vouloit mener en prison: il étoit sur un cheval de
+poste et revenoit de l'armée; il avoit de l'or sur son habit, et l'or
+avoit été défendu depuis quelques jours. On dit qu'une fois un autre
+gladiateur et lui s'étant rencontrés tête pour tête au tournant du
+pont Notre-Dame, chacun voulut avoir le haut du pavé. Notre homme dit
+à l'autre d'un ton de rodomont pensant l'intimider: «Je m'appelle
+_Fontenay-Coup d'Epée_.--Et moi, répondit l'autre, _La Chapelle Coup
+de Canon_.» Ils mirent l'épée à la main, mais on les sépara.
+
+Fontenay étoit de fort amoureuse manière: il a cajolé une infinité de
+personnes; et quoique ce fût une fille à qui il en contoit, il ne
+l'appeloit jamais autrement que _Belle Dame_. La principale belle dame
+qu'il cajola ce fut madame de Bragelonne du Marais; il fit mille
+folies pour elle; et enfin n'en étant pas satisfait, sur quelque
+jalousie qu'il lui prit, un beau jour, comme elle entendoit la messe
+dans les Petits-Capucins[89], il s'alla mettre à genoux auprès d'elle,
+et lui dit, prenant Dieu à témoin, s'il n'étoit pas vrai qu'elle étoit
+la plus ingrate du monde de lui faire des infidélités comme elle lui
+en faisoit,» et en pleurant il lui rendit des bracelets et autres
+bagatelles qu'elle lui avoit données. «Mais il faut, lui dit-il, que
+vous me rendiez mon coeur; je vous donne deux jours pour cela, et n'y
+manquez pas.»
+
+ [89] L'église des Capucins du Marais, aujourd'hui la paroisse
+ Saint-François.
+
+Une fois il aimoit une femme dont il jouissoit; cette femme, soit
+qu'elle fût lasse de lui, car il étoit fort quinteux, ou qu'en effet
+elle se voulût retirer, lui déclara qu'elle vouloit changer de vie, et
+le pria de ne plus venir chez elle. Lui n'en fit que rire: il y
+retourne, mais il trouve, comme on dit, visage de bois. Que fait-il?
+Après avoir bien harangué, il trouve moyen d'avoir un pétard, et
+l'attache à la porte de cette femme. Elle qui connoissoit le pélerin,
+et qui étoit une espèce d'Amazone, ouvre une trappe de cave qui étoit
+à l'entrée de l'allée, et se tient au bout de l'ouverture avec deux
+pistolets. Je m'étonne qu'ils ne s'accordoient mieux, car c'étoit là
+une vraie nymphe pour un Coup d'Epée. Le pétard fait son effet, et le
+capitan entroit déjà par la brèche, criant: Villegagnée! quand il
+trouve ce nouveau retranchement qui l'oblige à faire retraite.
+
+Un autre extravagant, amoureux à Turin d'une femme logée devant ses
+fenêtres, n'en pouvant venir à bout, envoya emprunter deux fauconneaux
+du gouverneur de la citadelle, qui étoit François, tout aussi bien que
+lui. Il lui fit accroire que c'étoit pour un divertissement qu'il
+vouloit donner à sa dame. Quand il les eut, il les braque à la fenêtre
+de son grenier contre la maison de cette femme, et puis l'envoie
+sommer de se rendre.
+
+Une autre fois, en une compagnie, au lieu d'entretenir les dames,
+Fontenay se mit à cajoler la suivante de la maison, et plus tôt qu'on
+ne s'en fût aperçu, il la poussa dans une garde-robe; là, il se met en
+devoir de faire ce pourquoi il étoit entré, sans avoir seulement songé
+à fermer la porte. La fille crie; tout le monde veut aller au secours:
+Fontenay prend un chenet, et les épouvante, de sorte qu'on fut
+contraint de parlementer avec lui, et de le laisser sortir bagues
+sauves et tambour battant.
+
+Il ne sortit pas à si bon marché d'une aventure qu'il eut auprès de
+l'Arsenal. Il étoit allé au sermon aux Célestins, où il voulut faire
+quelque insulte à un bourgeois qui, ne s'épouvantant pas de ses
+rodomontades, lui donna un beau soufflet: il n'osa faire du bruit dans
+l'église. Il sortit, et se mit à se promener sous les arbres du Mail
+en attendant que le sermon fût achevé. Je vous laisse à penser s'il
+étoit en belle humeur: il se promenoit le manteau sur le nez et le
+chapeau enfoncé; c'étoit un dimanche, et il y avoit, entre autres
+menues gens, un garçon menuisier qui dit à l'autre en lui montrant
+Fontenay: «Ardez[90], en voilà un qui est en colère.» Fontenay, dont
+la bile n'étoit déjà que trop émue, met l'épée à la main pour donner
+sur les oreilles à ce garçon; mais le menuisier avoit une estocade
+sous son bras: ç'avoit été un laquais-gladiateur; il se défend, et
+comme son épée étoit beaucoup plus longue, il blesse notre capitan à
+la cuisse et le laisse à terre. Ses amis, en ayant eu avis, le vinrent
+quérir, et il fut contraint de se railler lui-même d'avoir été battu
+en si peu de temps et de deux façons différentes par un bourgeois et
+par un garçon menuisier.
+
+ [90] Expression populaire, pour dire _regardez_.
+
+Il étoit un jour chez madame Des Loges; c'étoit un peu après le siége
+de La Rochelle. Madame Des Loges contoit fort agréablement un voyage
+qu'elle venoit de faire en Saintonge: elle y alloit, disoit-elle, de
+temps en temps, pour raccommoder ce que M. Des Loges avoit gâté. Une
+sotte femme d'un conseiller huguenot, nommée madame Madelaine, alla
+parler de l'embarras où les Huguenots étoient ici durant le siége de
+La Rochelle. «J'étois retirée, disoit-elle, chez mon oncle d'Arbaud,
+secrétaire d'Etat, avec tous mes enfants; nous n'avions qu'une
+chambre; ma fille me demandoit ses nécessités; je ne savois où mettre
+sa chaise.--Fi! fi! vilaine, lui dit brusquement Fontenay, ne parlez
+point ici de m.....»
+
+Une fois il rencontra à onze heures du soir, dans la rue, une fille
+qui pleuroit; sa maîtresse la venoit de chasser. Il la trouva assez
+jolie: il lui demanda si elle vouloit venir servir sa femme; elle y
+va: mais elle fut bien étonnée quand elle vit que ce n'étoit qu'un
+garçon. Il lui offre la moitié de son lit; elle le refuse: il
+l'enferme et la tient six semaines à la prendre tantôt par menaces,
+tantôt par douceur. Enfin, il en vient à bout, mais il s'en lassa
+bientôt, et lui demanda si elle vouloit continuer le métier ou se
+remettre à servir. Elle aima mieux se remettre à servir: il la paya
+bien, et lui fit trouver condition. Il étoit sujet à faire de ces
+tours-là. Il leur prit une plaisante vision au chevalier de Miraumont
+et à lui: ils firent attacher à la poulie de leur grenier un grand
+panier d'armée, et prirent deux gros crocheteurs, qui, quand il
+passoit quelque jolie fille, en riant, la mettoient dans ce panier, et
+puis la guindoient en haut. La fille n'avoit pas sitôt perdu terre
+qu'elle ne pensoit qu'à se bien tenir. Quand elle étoit en haut, si
+les deux galants, qui l'y attendoient, ne la trouvoient pas de leur
+goût, elle retournoit incontinent par la même voie; mais si elle leur
+plaisoit, ils en faisoient ce qu'ils pouvoient.
+
+Il cajola, je ne sais où, la veuve d'un bourgeois nommé Brunettière.
+Cette femme étoit jolie, jeune et sans enfants; et quoique cet
+homme-là parût extravagant et mal bâti, car il étoit tout percé de
+coups et quasi estropié, elle se mit pourtant si bien dans la tête
+qu'il la vouloit épouser, que quoiqu'il lui eût dit depuis mille fois
+qu'il n'y avoit jamais pensé, et qu'il en disoit autant à toutes les
+veuves et à toutes les filles, elle ne laissa pas de le croire, de
+l'aimer et d'être dans une profonde mélancolie jusqu'à ce qu'elle
+l'eût vu marié avec une autre; après, elle se guérit quand elle n'eut
+plus d'espérance.
+
+Voici comment Fontenay se maria: il eut connoissance d'une grosse
+mademoiselle Des Cordes, veuve d'un auditeur des comptes, qui étoit
+mort incommodé, de sorte que cette femme n'avoit pu retirer toutes ses
+conventions matrimoniales; elle vivotoit tout doucement, et alloit
+manger chez madame Rouillard et chez madame Le Lièvre, de la rue
+Saint-Martin, qui étoient des femmes riches et ses voisines. Fontenay,
+alors capitaine aux gardes, la trouva à son goût; elle étoit gaie et
+agissante. Le mariage fut fait du soir au matin: cette fois-là il
+trouva chaussure à son pied, car c'étoit une maîtresse femme qui le
+rangea si bien, qu'on dit que de peur il s'alla cacher une fois dans
+le grenier au foin. Cela excuse Barinière que Fontenay Coup-d'Epée ait
+choisi même retraite que lui. Il ne dura guère, et elle s'est
+remariée.
+
+Pour le chevalier de Miraumont, son camarade, ce fut aussi un brave.
+Il y avoit certaines gardes d'épée qu'on appeloit _à la Miraumont_.
+C'étoit un assez plaisant homme. «Mon père, disoit-il, fit un jour
+apporter une demi-douzaine d'oeufs frais pour déjeûner. J'en mangeai
+quatre; mon père me dit:--Vous êtes un sot.--Je lui répondis: «Vous
+avez menti, vieux b....., et quelques autres petites paroles de fils à
+père...»
+
+Un jour qu'une femme, à qui il devoit de l'argent, l'étoit venu
+trouver qu'il étoit encore au lit, pour l'empêcher d'y revenir une
+autre fois, il l'alla conduire jusqu'à la porte de la rue tout nu,
+car il couchoit toujours sans chemise; elle ne put jamais s'en
+empêcher. «Je vous rendrai, lui disoit-il, ce que je vous dois.»
+
+On dit que lui, Fontenay, et quelques autres extravagants voulurent
+éprouver de quelle façon on tombe quand on est sur un arbre que l'on a
+coupé par le pied. On ne m'a su dire s'il y en eut de blessés.
+
+
+
+
+FERRIER,
+
+SA FILLE ET TARDIEU.
+
+
+Ferrier étoit un ministre de Languedoc, qui avoit tant de dons de
+nature pour parler en public, que, quoiqu'il ne fût ni docte ni
+éloquent, il passoit pourtant pour un grand personnage dans sa
+province; il étoit patelin, populaire, et pleuroit à volonté; de sorte
+qu'il avoit tellement charmé le peuple, qu'il le menoit comme il
+vouloit.
+
+Durant un synode où il présidoit, une des meilleures églises du
+Languedoc vaqua; il y avoit un jeune proposant de sa connoissance qui
+ne savoit quasi rien alors, mais qui depuis fut un habile homme.
+Ferrier lui dit qu'il falloit avoir cette église: «Laissez-moi faire.»
+Il dit à la compagnie que les députés d'une telle église avoient jeté
+les yeux sur un tel, qu'il falloit l'examiner. On donne un texte au
+jeune homme pour le lendemain. Ce garçon se défioit extrêmement de ses
+forces; Ferrier lui dit à peu près comme il s'y falloit prendre, tant
+pour le sermon que pour la prière. La prière faite, le président fait
+un grand soupir, comme s'il avoit été touché; puis, dès le milieu de
+l'exorde, il s'écria: _Bon!_ Tout le monde, qui le regardoit comme un
+oracle, ne douta pas que ce sermon ne fût bon, puisqu'il l'approuvoit;
+et le jeune homme eut comme cela cette église.
+
+M. Le Fauscheur, un de nos ministres de Paris, qui a fait le _Traité
+de l'action de l'orateur_, m'a dit qu'il s'étoit trouvé à un synode où
+l'on avoit ordonné à Ferrier de faire une lettre pour le Roi. Il la
+lut à l'assemblée, et sa belle voix leur imposa tellement, qu'ils en
+furent comme ravis; un, entre autres, pria le modérateur qu'on lui
+laissât lire en son particulier cette lettre; mais il en fut
+incontinent désabusé, et en donna avis aux principaux; eux le dirent à
+Ferrier, et lui marquèrent les endroits. Il reprit sa lettre, et
+l'ayant relue en leur présence, ils furent encore dupés une seconde
+fois; enfin, les plus sages s'avisèrent de la corriger sans en rien
+dire, et on n'y laissa pas une période entière, tant il y avoit de
+choses à changer. C'était l'homme du monde le plus avare, jusque là
+que quand il étoit député en quelque synode, il vivoit si
+mesquinement, et recherchoit avec tant de soin les repues-franches,
+qu'il épargnoit les deux tiers de ce qu'on lui donnoit pour sa
+dépense.
+
+Un homme de cette humeur était aisé à corrompre: aussi, lorsque, après
+la mort de Henri IV, on eut résolu de sonder si on pouvoit gagner
+quelques ministres, celui-ci alla au-devant de ceux qui offroient des
+pensions de la cour. Pour cela et pour d'autres choses, il fut
+déposé. Comme on parloit de le déposer, il dit: «Je m'en vais les
+faire tous pleurer.» En effet, il prôna si bien qu'ils pleurèrent
+tous; mais cela n'empêcha pas à la fin qu'on ne passât outre. Après il
+fit un voyage à la cour, et en revint en poste avec un manteau doublé
+de panne verte, pourvu de la charge de lieutenant criminel au
+présidial de Nîmes. Le peuple, dont la plus grande part est de la
+religion, quoique Ferrier ne se fût point encore révolté, s'émut
+contre lui, et il eut de la peine à se sauver. La nuit, par l'aide
+d'un de ses amis, il sortit de la ville et alla faire ses plaintes à
+la cour. Il ne retourna pas pourtant à Nîmes; il vendit sa charge, et
+il demeura à Paris. Là, il ne se fit pas catholique tout d'abord; il
+fit bien des cérémonies avant que d'en venir là, et ne fit point
+abjuration qu'il ne fut assuré d'une bonne pension que le cardinal Du
+Perron lui fit donner par le clergé. Cependant, comme il étoit fourbe,
+il les tenoit toujours en jalousie, et entretenoit commerce avec M. Du
+Plessis-Mornay. Il lui avoit fait si bien espérer qu'il reviendroit,
+que M. Du Plessis avoit eu promesse d'une place de professeur en
+l'académie de Bâle en Suisse, où Ferrier lui faisoit accroire qu'il
+transporteroit tout son bien, et qu'il s'y retireroit dès qu'il auroit
+vendu deux maisons qu'il avoit à Paris: même il lui avoit promis de
+faire imprimer la réfutation du livre qu'il avoit publié en changeant
+de religion; car, depuis sa déposition, il avoit étudié et s'étoit
+rendu savant. Mais, lorsque M. Du Plessis vint à Paris pour aller à
+Rouen à l'assemblée des notables, il lui manqua de parole, et montra
+bien qu'il ne faisoit cela que pour tenir, comme j'ai dit, les autres
+en jalousie; car M. Du Plessis lui ayant écrit qu'il le prioit de le
+venir trouver en maison tierce, afin de conférer à loisir et en
+secret, Ferrier épia l'heure que M. Du Plessis étoit avec des évêques
+et des chevaliers de l'ordre, et, entrant, courut l'embrasser, et lui
+dit tout haut qu'il n'y avoit point de différence de religion qui
+l'empêchât de lui rendre ce qu'il lui devoit, et fit tant que les
+catholiques qui se trouvèrent à cette visite crurent en effet que cet
+homme pourroit bien leur échapper, et pour le retenir, ils lui firent
+augmenter sa pension.
+
+Depuis, il fut connu du cardinal de Richelieu, qui le mena au voyage
+de Nantes, durant lequel il coucha toujours dans sa garde-robe, et le
+cardinal le goûta tellement qu'il lui donna le brevet de secrétaire
+d'Etat; auparavant il avoit fait beaucoup de dépêches, et pour quelque
+affaire qui survint, il eut l'ordre de prendre la poste pour se rendre
+à Paris le plus tôt qu'il lui seroit possible. Il avoit déjà de l'âge;
+il n'étoit point accoutumé à ce travail, la fièvre le prit à son
+arrivée à Paris, et il en mourut au bout de huit jours avec un regret
+extrême de ne pouvoir jouir de l'emploi avantageux qui lui étoit
+destiné, et pour lequel il avoit pris tant de peine.
+
+Sa femme demeura de la religion; mais ses enfants, un fils et une
+fille, furent catholiques. Le fils, comme nous verrons ailleurs, ne
+dura guère; la fille, devenue héritière, fut enlevée par un M.
+d'Oradour de Limousin, qui avoit aussi été de la religion, et que M.
+de La Meilleraye affectionnoit. Elle fit tant la diablesse qu'il fut
+contraint de la rendre. Il se paroit pour tâcher à lui plaire; mais
+elle lui déchiroit son collet, et le menaçoit de lui arracher les yeux
+s'il en venoit à la violence.
+
+Depuis, Tardieu, lieutenant-criminel, l'épousa, car on la lui avoit
+promise s'il la tiroit des mains de d'Oradour, et il y servit; mais
+cette réputation qu'elle s'étoit acquise par une si courageuse
+résistance, ne dura pas long-temps, car elle devint bientôt la plus
+ridicule personne du monde, et elle a bien fait voir que ç'a été
+plutôt par acariâtreté qu'autrement qu'elle résista à d'Oradour.
+
+Son père étoit un homme libéral auprès d'elle; elle a bien de qui
+tenir, car sa mère n'est guère moins avare qu'elle, et le
+lieutenant-criminel est un digne mari d'une telle femme. Elle étoit
+bien faite; elle jouoit bien du luth; elle en joue encore; mais il n'y
+a rien plus ridicule que de la voir avec une robe de velours pelé,
+faite comme on les portoit il y a vingt ans, un collet de même âge,
+des rubans couleur de feu repassés, et de vieilles mouches toutes
+effilochées, jouer du luth, et, qui pis est, aller chez la Reine. Elle
+n'a point d'enfants; cependant sa mère, son mari et elle n'ont pour
+tous valets qu'un cocher: le carrosse est si méchant et les chevaux
+aussi, qu'ils ne peuvent aller; la mère leur donne l'avoine elle-même;
+ils ne mangent pas leur soûl.
+
+Elles vont elles-mêmes à la porte. Une fois que quelqu'un leur étoit
+allé faire visite, elles le prièrent de leur prêter son laquais pour
+mener les chevaux à la rivière, car le cocher avoit pris congé. Pour
+récompense, elles ont été un temps à ne vivre toutes deux que du lait
+d'une chèvre. Le mari dit qu'il est fâché de cette mesquinerie. Dieu
+le sait! Pour lui il dîne toujours au cabaret aux dépens de ceux qui
+ont affaire de lui, et le soir il ne prend que deux oeufs. Il n'y a
+guère de gens à Paris plus riches qu'eux. Il a mérité d'être pendu
+deux ou trois mille fois. Il n'y a pas un plus grand voleur au monde.
+
+Le lieutenant-criminel logeoit de petites demoiselles auprès de chez
+lui, afin d'y aller manger; il leur faisoit ainsi payer la protection.
+
+Sa femme le suivoit partout: elle coucha avec lui à Maubuisson; le
+matin, comme ils partoient, les moutons alloient aux champs: «Ah! les
+beaux agneaux! dit-elle.» Il lui en fallut mettre un dans le carrosse.
+
+Elle demanda une fois à souper au valet-de-chambre d'un marquis qui
+avoit une affaire contre un filou, qu'il vouloit faire pendre: il lui
+refusa; elle alla avec son mari souper chez leur serrurier.
+
+Le lieutenant dit à un rôtisseur qui avoit un procès contre un autre
+rôtisseur: «Apporte-moi deux couples de poulets, cela rendra ton
+affaire bonne.» Ce fat l'oublia; il dit à l'autre la même chose; ce
+dernier les lui envoya avec un dindonneau. Le premier envoie ses
+poulets après coup; il perdit, et pour raison; le bon juge lui dit:
+«La cause de votre partie étoit meilleure de la valeur d'un dindon.»
+
+M. l'évêque de Rennes, frère aîné du maréchal de La Mothe, alla en
+1659 pour parler au lieutenant-criminel; sa femme vint ouvrir, qui lui
+dit que le lieutenant-criminel n'y étoit pas, mais que s'il vouloit
+faire plaisir à madame, il la meneroit jusqu'à l'hôtel de Bourgogne,
+où elle vouloit aller voir l'_OEdipe_ de Corneille. Il n'osa refuser,
+et, la prenant pour une servante, il lui dit: «Bien, allez donc
+avertir madame.» Elle s'ajusta un peu, et puis revint. Lui, lui
+disoit: «Mais madame ne veut-elle pas venir?» Enfin, elle fut
+contrainte de lui dire que c'étoit elle. Il la mena, mais en
+enrageant. Elle vouloit qu'il entrât avec elle; il s'en excusa, et lui
+envoya le carrosse du premier qu'il rencontra pour la ramener[91].
+
+ [91] Le lieutenant-criminel Tardieu et sa femme, aussi avare que
+ lui, furent assassinés le 24 août 1665, dans leur maison du quai
+ des Orfèvres. Tout le monde connoît les beaux vers de la dixième
+ satire dans lesquels Despréaux peint ce hideux couple. Tallemant
+ fait connoître plusieurs traits de leur avarice qui avoient
+ échappé au satirique.
+
+
+
+
+DU MOUSTIER[92].
+
+
+Du Moustier étoit un peintre en crayon de diverses couleurs; ses
+portraits n'étoient qu'à demi et plus petits que le naturel. Il savoit
+de l'italien et de l'espagnol; je pense qu'il aimoit fort à lire, et
+il avoit assez de livres. C'étoit un petit homme qui avoit presque
+toujours une calotte à oreilles, naturellement enclin aux femmes, sale
+en propos, mais bon homme et qui avoit de la vertu. Il étoit logé aux
+galeries du Louvre comme un célèbre artisan[93]; mais sa manière de
+vivre et de parler y attiroit plus les gens que ses ouvrages. Son
+cabinet étoit pourtant assez curieux: il y avoit sur l'escalier une
+grande paire de cornes, et au bas: «Regardez les vôtres;» et au bas de
+ses livres: «Le diable emporte les emprunteurs de livres.»
+
+ [92] Daniel Du Moustier, célèbre peintre de portraits, né vers
+ 1550, mort en 1631. Il excelloit pour le portrait au crayon en
+ trois couleurs. (Voyez _la Biographie universelle_ de Michaud.)
+ L'auteur de l'article ne paroît pas avoir connu une seule des
+ anecdotes racontées par Tallemant. On conserve à la Bibliothèque
+ Sainte-Geneviève deux volumes in-folio remplis de portraits
+ dessinés par Du Moustier. Il y en a beaucoup qui ne sont
+ qu'ébauchés; un grand nombre représentent malheureusement des
+ personnages inconnus. Le père de Du Moustier étoit peintre, et
+ dessinoit le portrait dans le même genre. Le Recueil de
+ Sainte-Geneviève contient beaucoup de portraits du temps de
+ Charles IX, qui sont nécessairement les ouvrages du père.
+
+ [93] Le mot _artisan_ exprimoit encore, sous la minorité de Louis
+ XIV, un excellent ouvrier dans les arts libéraux. _Artiste_, dans
+ le sens d'ouvrier, qui travaille avec esprit et avec art, se
+ trouve dans le Dictionnaire de Richelet; Genève, 1680.
+
+Il y avoit une tablette où il avoit écrit: _Tablette des sots_: le
+père Arnoul, confesseur du Roi, qui étoit un glorieux Jésuite, lui
+demanda qui étoient ces sots. «Cherchez, cherchez, lui dit-il, vous
+vous y trouverez.» Un autre Jésuite s'y trouva effectivement, et lui
+ayant demandé pourquoi, sans se nommer, Du Moustier lui répondit en
+grondant, car il n'aimoit point les Jésuites: «Parce qu'il a dit que
+Henri IV avoit été nourri de biscuits d'acier.» A propos de livres, il
+contoit lui-même une chose qu'il avoit faite à un libraire du
+Pont-Neuf, qui étoit une franche escroquerie; mais il y a bien des
+gens qui croient que voler des livres ce n'est pas voler, pourvu qu'on
+ne les revende point après. Il épia le moment que ce libraire n'étoit
+point à sa boutique, et lui prit un livre qu'il cherchoit il y avoit
+long-temps. Je crois que la plupart de ceux qu'il avoit lui avoient
+été donnés.
+
+Il savoit par coeur plus de la moitié de deux volumes in-folio de deux
+ministres, Aubertin et Le Faucheur, sur la matière de l'Eucharistie,
+et il les avoit peints, et un autre aussi nommé Daillé. Du Moustier
+n'étoit catholique qu'à gros grains.
+
+Il avoit un petit cabinet séparé plein de postures de l'Arétin. Outre
+cela il savoit toutes les sales épigrammes françoises. J'ai vu un de
+ses cousins germains à Rome, du même métier, qui savoit aussi mille
+vers comme cela.
+
+Il n'aimoit pas plus les médecins que les Jésuites, et il les appeloit
+_les magnifiques bourreaux de la nature_.
+
+Le premier président de Verdun[94] désira de le voir; un de ses amis
+le voulut mener. «Je ne suis ni aveugle ni enfant, j'irai bien tout
+seul,» répondit-il. Il y va; le premier président donnoit audience à
+beaucoup de monde; enfin, il dit: «J'ai mal à la tête.» On fit donc
+sortir tout le monde; il n'y eut que Du Moustier qui dit qu'il vouloit
+parler à monsieur le premier président qui avoit souhaité de le voir;
+il vient et avoit fait dire que c'étoit Du Moustier. Le premier
+président lui dit: «Vous, M. Du Moustier! Vous êtes un homme de
+bonne mine pour être M. Du Moustier!» Lui regarde si personne ne
+le pouvoit entendre, et, s'approchant de M. de Verdun, il lui dit:
+«J'ai meilleure mine pour Du Moustier que vous pour premier
+président[95].--Ah! cette fois-là, dit le président, je reconnois que
+c'est vous.» Ils causèrent deux heures ensemble le plus familièrement
+du monde.
+
+ [94] Nicolas de Verdun, premier président du Parlement de Paris
+ avoit succédé à Achille de Harlay. Il mourut le 16 mars 1627.
+
+ [95] Verdun avoit la bouche de côté.
+
+Quand il peignoit les gens il leur laissait faire tout ce qu'ils
+vouloient; quelquefois seulement il leur disoit: «Tournez-vous.» Il
+les faisoit plus beaux qu'ils n'étoient, et disoit pour raison: «Ils
+sont si sots qu'ils croient être comme je les fais, et m'en paient
+mieux.»
+
+Il avoit peint M. de Gordes, capitaine des gardes-du-corps, par le
+commandement du feu Roi: «Autrement, disoit-il, je ne m'y fusse jamais
+résolu, car il est trop laid.» Il l'appeloit _le cadet du diable_.
+
+Une fois qu'il étoit chez M. d'Orléans, Du Pleix, l'historiographe, y
+vint; M. d'Orléans lui fit des complimens sur son histoire[96]. «Il
+n'y a, dit Du Pleix, que cet homme-là, montrant Du Moustier, qui soit
+mon ennemi.--Votre ennemi! répondit Du Moustier; vous ne m'avez fait
+ni bien ni mal. A la vérité, je ne saurois souffrir qu'étant créature
+de la reine Marguerite, vous la déchiriez comme vous faites; puis,
+elle est de la maison royale: si j'avois du crédit en France, je vous
+ferois châtier. Et puis, vous allez dire qu'autrefois en France tous
+les hommes étoient sodomistes, et ne se marioient qu'après s'être
+lassés de garçons!»
+
+ [96] M. de Bassompierre, dans la Bastille y avoit fait des
+ remarques de bien des impertinences. (T.)
+
+Il avoit mis sous le portrait de mademoiselle de Rohan: _La princesse
+Gloriette_, et sous celui du comte de Harcourt: _Le parangon des
+princes cadets_; au bas de celui d'une madame de la Grillière, il
+avoit écrit: «Elle n'a oublié qu'à payer.»
+
+Vaillant, peintre flamand, natif de Lille, qui peint au crayon comme
+lui, à celles qui ne le payoient pas, il faisoit comme des barreaux
+sur leurs portraits, et disoit qu'il les tenoit en prison jusqu'à ce
+qu'elles eussent payé.
+
+La plus belle aventure qui lui soit arrivée, c'est que le cardinal
+Barberin, étant venu légat en France, durant le pontificat de son
+oncle, eut la curiosité de voir le cabinet de Du Moustier et Du
+Moustier même. Innocent X, alors monsignor Pamphilio, étoit en ce
+temps-là dataire et le premier de la suite du légat; il l'accompagna
+chez Du Moustier, et voyant sur la table l'Histoire du concile de
+Trente, de la superbe impression de Londres, dit en lui-même:
+«Vraiment c'est bien à un homme comme cela d'avoir un livre si rare!»
+Il le prend et le met sous sa soutane, croyant qu'on ne l'avoit point
+vu; mais le petit homme, qui avoit l'oeil au guet, vit bien ce
+qu'avoit fait le dataire, et, tout furieux, dit au légat «qu'il lui
+étoit extrêmement obligé de l'honneur que Son Eminence lui faisoit;
+mais que c'étoit une honte qu'elle eût des larrons dans sa compagnie;»
+et sur l'heure, prenant Pamphile par les épaules, il le jeta dehors en
+l'appelant _bourgmestre de Sodome_, et lui ôta son livre.
+
+Depuis, quand Pamphile fut créé pape, on dit à Du Moustier que le pape
+l'excommunieroit et qu'il deviendroit noir comme charbon. «Il me fera
+grand plaisir, répondit-il, car je ne suis que trop blanc.» Malherbe,
+comme vous avez vu, dit quasi la même chose à M. de Bellegarde, et le
+maréchal de Roquelaure avant eux eut la même pensée. Henri IV lui dit
+un jour: «Mais d'où vient qu'à cette heure que je suis roi de France
+paisible, et que j'ai tout à souhait, je n'ai point d'appétit, et
+qu'en Béarn, où je n'avois point du pain à mettre sous les dents,
+j'avois une faim enragée?--C'est, lui dit le maréchal, que vous étiez
+excommunié; il n'y a rien qui donne tant d'appétit.--Mais si le pape
+savoit cela, reprit le Roi, il vous excommunieroit.--Il me feroit
+grand honneur, répondit l'autre, car je commence à être bien blanc, et
+je deviendrais noir comme en ma jeunesse.»
+
+A la mort de Du Moustier, le chancelier, par l'instigation des
+Jésuites, fit acheter tous les livres qu'il avoit contre eux et les
+fit brûler.
+
+
+
+
+LE PRÉSIDENT LE COGNEUX[97].
+
+
+Le père du président Le Cogneux étoit maître des comptes[98]; il y a
+deux ans ou environ que son fils, reçu président au mortier comme
+lui[99], en une audience de l'édit, menaça un avocat de l'envoyer en
+bas. Les avocats, irrités de cela, recherchèrent sa naissance, et ils
+trouvèrent que le père du maître des comptes étoit procureur et fils
+d'un potier d'étain, qui fut surnommé _Le Cogneux_, à cause qu'il
+cognoit sans cesse[100].
+
+ [97] Le véritable nom est le Coigneux. Tallemant l'écrit comme on
+ avoit l'habitude de le prononcer.
+
+ [98] Antoine Le Coigneux, maître des comptes, en 1572, père du
+ président.
+
+ [99] Le fils fut reçu président à mortier le 20 août 1652.
+
+ [100] Guillaume le Coigneux, marchand potier d'étain, mourut en
+ 1505, et Sara Ral, sa femme, en 1517; on voyoit leur épitaphe au
+ charnier des Innocens. Gilles Le Coigneux, leur fils, a été
+ procureur au Parlement, et leur petit-fils est devenu conseiller.
+
+
+Le feu président, comme j'ai dit ailleurs, eut sa charge pour rien.
+Etant chancelier de Monsieur, et étant veuf pour la seconde fois, il
+prétendoit être cardinal[101]. Puy-Laurens et lui, voyant qu'on se
+moquoit d'eux, firent aller leur maître en Lorraine. Puy-Laurens,
+amoureux de la princesse de Phalsbourg, croyoit l'épouser, et vouloit
+être beau-frère de son maître. Le Cogneux, dit-on, s'opposa au mariage
+de la princesse Marguerite, aujourd'hui madame d'Orléans, et ce fut
+pour cela qu'on l'envoya à Bruxelles pour cabaler avec la Reine-mère
+et l'infante; et après on lui manda qu'il y demeurât.
+
+ [101] On m'a dit que le cardinal de Richelieu dit une fois: «M.
+ Le Cogneux ne sauroit être d'église.» C'est que Le Cogneux avoit
+ épousé clandestinement la fille d'un sergent, si je ne me trompe,
+ qui étoit fort belle; elle s'appeloit Marie Droguet. On ajoute
+ qu'il s'en défit gaillardement afin de n'avoir plus cet obstacle
+ à sa fortune. (T.)
+
+Ç'a été toujours un homme assez extraordinaire. Il lui prit envie à
+Bruxelles, étant en colère contre ses gens, d'essayer si on ne pouvoit
+vivre sans valets. Il donna congé à tous ses domestiques pendant trois
+mois, se mit dans une chambre tout seul, faisoit son lit, alloit au
+marché et mettoit son pot au feu; mais il en fut bientôt las.
+
+Il avoit un peu la mine d'un arracheur de dents; cela n'empêcha pas
+qu'avant d'aller en Lorraine, comme il étoit en crédit chez Monsieur,
+il n'eût eu une belle galanterie avec une madame Guillon, femme d'un
+conseiller au parlement, qu'on appeloit _le teston rogné du palais_,
+parce qu'il n'avoit point de lettres. Cet homme l'avoit épousée pour
+sa beauté, fut déshérité à cause de ce mariage; mais, après la mort du
+père, son frère et lui s'accommodèrent. Elle étoit aussi belle que
+personne de son temps; la Reine-mère[102] disoit: «_È bella sta
+Guillon mi ressemble._»
+
+ [102] Marie de Médicis.
+
+Le Cogneux, veuf de sa première femme, pour voir plus commodément
+madame Guillon, acheta cette maison à Saint-Cloud qu'il a eue jusqu'à
+sa mort, parce qu'elle étoit vis-à-vis de celle de Guillon. Au fort de
+cette amourette il se marie avec une demoiselle de Ceriziers[103].
+C'est la mère de Bachaumont, qui n'étoit guère moins belle que madame
+Guillon. Au commencement cette femme ne bougeoit d'avec la maîtresse
+de son mari, et la croyoit la plus honnête femme du monde; enfin,
+l'imprudence des amants lui découvrit toute l'histoire. Le Cogneux
+n'osoit plus aller chez ses amours qu'en cachette; mais madame
+Guillon, pour faire dépit à cette femme, voulut qu'elle sût que Le
+Cogneux la voyoit toujours; mais le mari ne vouloit point donner ce
+déplaisir-là à sa femme.
+
+ [103] Marie Ceriziers, dont le père étoit maître des comptes.
+ (T.)
+
+Au bout de quelque temps, Le Cogneux eut jalousie de ce qu'un avocat
+nommé Des-Estangs, de leurs amis, et qui étoit de l'intrigue, avoit
+couché à Saint-Cloud chez madame Guillon, et, de rage, il porte à sa
+femme toutes les lettres de madame Guillon, et jure de ne la plus
+voir: voilà cette femme au désespoir. Elle fit durant quelques années
+toutes les choses imaginables pour lui parler, et elle étoit si
+transportée que son confesseur fut obligé de lui permettre de parler à
+cet homme, de peur qu'elle ne se désespérât; mais elle n'en put jamais
+venir à bout. Enfin, le temps la guérit, et elle se mit dans la
+dévotion: je pense qu'elle vit encore. Elle disoit à madame Pilou: «Ma
+chère, quand je revins de ma folie, j'étais aux champs; ah! disois-je,
+je pense que voilà de l'herbe; ce sont là des moutons: avant cela je
+ne voyois pas ce que je voyois.»
+
+Comme il étoit en Angleterre avec la Reine-mère, il lui vint fantaisie
+de se marier, et il épousa sa troisième femme, qui étoit fille
+d'honneur de la Reine-mère. Un gentilhomme, nommé Sémur, l'alloit
+épouser; elle le pria de trouver bon qu'elle prît M. Le Cogneux,
+puisque c'étoit son avantage. En revanche, le président donna sa fille
+à Sémur.
+
+Cette troisième femme a eu ensuite du bien par succession. Le
+président revint après la mort du cardinal de Richelieu, et fut
+rétabli dans tous ses biens.
+
+Il s'avisa une fois de vouloir être dévot; quelques jours après il se
+promenoit à grands pas dans sa salle, et tout rêveur: «Qu'avez-vous?
+lui dit-on.--Ma foi! répondit-il, je n'y trouve pas mon compte, je n'y
+suis pas propre: il faut aller son train ordinaire.»
+
+Il appeloit sa femme _Présidentelle_, parce qu'elle est petite: c'est
+une honnête femme et fort complaisante. Il l'amena de deux cents
+lieues d'ici, ayant la petite-vérole: «Tu iras bien, on t'enveloppera
+dans le carrosse.» Elle n'avoit apparemment que la petite-vérole
+volante.
+
+Il se mit une fois en tête de planter à Saint-Cloud, qu'il a fait
+assez ajuster, sans considérer qu'il présidoit à l'édit[104]. Pour
+cela il falloit coucher assez souvent à sa maison. Le matin il partoit
+à quatre heures avec sa _Présidentelle_, alloit au Palais, et
+retournoit dîner à Saint-Cloud; et elle, tandis qu'il étoit au Palais,
+s'alloit habiller au logis. On ne sauroit trouver une plus généreuse
+belle-mère; elle a fait faire aux enfants de son mari tous les
+avantages qu'ils pouvoient souhaiter, encore qu'elle eût une fille et
+un fils.
+
+ [104] La chambre de l'édit étoit mi-partie, et composée de
+ magistrats catholiques et réformés. Les causes des protestants
+ étoient portées à cette chambre. Ces chambres cessèrent d'exister
+ dès avant la révocation de l'édit de Nantes.
+
+Il aimoit les fêtes comme un écolier, et étoit assez las de son métier
+de président. Étant travaillé d'une courte haleine, il alla bâtir une
+grande maison au bout du Pré-aux-Clercs pour avoir un grand jardin où
+se promener, comme on lui avoit ordonné de respirer l'air tout à son
+aise. A ce bâtiment on verra bien qu'il y avoit quelque chose qui
+n'alloit pas bien dans sa tête. On disoit en riant: «N'a-t-il pas
+raison? car il y a une si longue traite de Paris à Saint-Cloud, qu'il
+faut bien se reposer en chemin.» Pour lui, il disoit: «Je n'ai affaire
+qu'à deux sortes de gens, aux plaideurs, qui me viendront chercher en
+quelque lieu que je sois: ne voilà-t-il pas une grande discrétion? et
+à mes amis, qui iroient bien plus loin pour me voir.» Un jour que
+Ruvigny dînoit chez lui, il le tire à la fenêtre et lui dit: «Vous ne
+sauriez croire combien je suis sujet aux vertiges!»
+
+Son fils aîné étant reçu en survivance, épousa la veuve d'un
+secrétaire du conseil, nommé Galand, homme de fortune, et elle fille
+d'un notaire[105]: elle pouvoit avoir deux ans plus que lui; mais,
+hors qu'elle est trop grosse, elle n'étoit point mal faite et n'avoit
+point eu d'enfants[106]. Il eut un rival, c'étoit Cossé, cadet de
+Brissac, qui, faisant l'offensé, prit la campagne avec la résolution
+de tuer Le Cogneux, s'il ne lui donnoit dix mille écus; il disoit que
+ce n'étoit pas par avarice, et qu'il les donneroit aux pauvres, mais
+seulement pour punir l'outrecuidance de ce bourgeois. Le Cogneux, d'un
+autre côté, se mit dans la garde du parlement, et ne marchoit qu'avec
+escorte. Tout le monde accuse le maréchal de La Meilleraye de cette
+extravagance, car, comme nous verrons ailleurs, ce fut lui qui fit
+bailler au Plessis-Chivray vingt mille écus par madame de La
+Basinière; mais il y avoit bien de la différence, car il y avoit
+quelque chose d'écrit, et ici celle que Cossé prétendoit étoit mariée.
+Le père disoit que quand il auroit donné des coups de bâton au
+maréchal, il ne seroit pas en si grand danger, que seroit le maréchal
+s'il l'avoit touché du bout du doigt. Cette fois le maréchal avoit
+trouvé des gens aussi fous que lui. On dit qu'en ce temps-là cinq ou
+six officiers aux gardes, tous enfants de Paris, prirent la querelle
+de Le Cogneux, mais que Cossé ne voulut pas leur faire l'honneur de
+tirer l'épée avec eux. Ils en firent des railleries tout haut au
+Palais-Royal, et se disoient l'un à l'autre, pour dire une chose
+impossible: «Tu feras aussitôt cela que de faire que Cossé se batte.»
+Cossé, voyant qu'on se moquoit de cette levée de bouclier, s'en alla
+en Bretagne sans revenir à Paris, pour faire qu'on crût qu'il en étoit
+sorti en ce dessein. Depuis, cela s'accommoda.
+
+ [105] Ce notaire s'appeloit Le Camus. (T.)
+
+ [106] Elle alla au conseil à M. le président de Nesmond, qui
+ aimoit son mari, pour savoir qui elle épouseroit de M. de
+ Maisons, ou de M. Le Cogneux. «Ne venez-vous point ici, lui
+ dit-il, madame, après avoir pris votre résolution?--Non,
+ monsieur.--Si cela est, reprit-il, M. de Maisons est bien mieux
+ votre fait.--Mais M. de Maisons a des enfants, dit-elle en
+ l'interrompant.--Oh! je vois bien que votre résolution est
+ prise.» Et n'en voulut plus parler. (T.)
+
+La femme de Le Cogneux fut bientôt repentante de ce qu'elle avoit
+fait, et elle a bien payé la gloire d'être présidente au mortier. Il
+est coquet naturellement. J'ai entendu dire à un de ses amis que, dès
+qu'il voyoit une eleveure[107], il se faisoit donner un lavement; si
+est-il pourtant aussi noir qu'un autre, et la mine aussi brutale qu'on
+la sauroit avoir, et sa mine ne trompe point. Il a de l'esprit quand
+il veut; pour la conscience, vous en jugerez par ce que je vais
+écrire, et ce que vous en verrez dans les autres Mémoires de la
+Régence. Je dirai cependant que Bachaumont[108], son cadet, lui vola
+quatre cents pistoles, et en un temps qu'il n'en avoit guère. Ce jeune
+homme s'en confessa à un Jésuite, qui dit à Le Cogneux, qui avoit fait
+mettre ses valets en prison, qu'il les en fît sortir, et qu'ils
+n'étoient point coupables, mais son frère; Bachaumont soutenoit qu'il
+n'avoit point pris cet argent. Les porteurs, qui avoient porté
+Bachaumont après le vol, disoient que quand il retourna d'où il étoit
+allé, il étoit beaucoup plus léger. Lui disoit: «C'est que je n'avois
+pas été à la garde-robe, et que j'y fus dans cette maison.»
+
+ [107] _Éleveure_, ou bouton qui se lève à la peau.
+
+ [108] Boischaumont, on dit vulgairement Bachaumont
+ (T.)--Bachaumont a eu quelque part au _Voyage_ de Chapelle. Ce
+ joli ouvrage n'auroit pas dû porter les noms de deux auteurs.
+
+Revenons à la femme de Le Cogneux le jeune: elle eut huit jours du
+plus beau temps du monde, car le mari eut huit jours de complaisance.
+Il a l'esprit agréable quand il lui plaît; elle étoit aussi contente
+qu'on se le peut imaginer; mais, au bout de ce temps-là, on dit qu'en
+une compagnie il dit, pensant dire une plaisante chose: «Je vais
+revoir ma vieille;» qu'elle le sut, et qu'elle en pensa enrager, car,
+outre qu'elle a toujours été jalouse, et qu'elle a bien donné de
+l'exercice à son mari sur cet article, elle a quelque chose de fort
+bourgeois, et elle s'est toujours prise pour une autre. Quand Le Camus
+l'aîné, son frère, voulut épouser la fille de De Vouges,
+l'apothicaire, elle, qui se voyoit dans l'opulence, car son mari avoit
+déjà fait fortune, comme si le fils d'un notaire, à qui on assuroit
+cent mille livres après la mort du père, eût été bien gâté de prendre
+la fille d'un apothicaire avec vingt-cinq mille écus et assez jolie,
+lui qui n'étoit qu'un idiot (il l'a bien fait voir, car il s'est ruiné
+depuis), elle s'y opposa, fit fermer la porte du jardin qui alloit
+chez son père, et fut un an sans vouloir voir ni le père ni le fils.
+M. de Maisons le père la voulut épouser, et aussi le procureur-général
+Fouquet. Elle ne voulut point être belle-mère. Feu Noailles, Cossé et
+M. de Schomberg y pensèrent; elle disoit que les gens de la cour la
+mépriseroient. Son beau-frère Galand lui dit toute l'humeur de Le
+Cogneux, et ajouta: «Je sais bien que vous ne manquerez pas de le lui
+redire; mais je veux acquitter ma conscience.» Elle n'y manqua pas. Le
+Cogneux dit à Galand: «Vous ne me connoissez pas mal; mais si votre
+belle-soeur veut être tant soit peu complaisante, je vivrai fort bien
+avec elle.»
+
+Le grand vacarme arriva du temps de Pontoise[109], où Le Cogneux
+étoit, pour un paquet que Le Camus apporta au secrétaire de Le
+Cogneux. Ce secrétaire avoit été tout petit à elle; il y avoit dedans
+une lettre par laquelle il ordonnoit à cet homme d'aller trouver je ne
+sais quelle femme, et de lui donner de l'argent pour faire aller
+madame de Boudarnault à Mantes[110]. Ce secrétaire qu'elle fit venir
+lui dit: «Madame, si vous me croyez vous dissimulerez; un autre
+recevra la commission qu'on me donne, et n'aura pas pour vous toutes
+les considérations que j'aurai; laissez-moi faire, vous vous en
+trouverez bien avec le temps.» Elle ne le veut point croire, et écrit
+à son mari une lettre où il y avoit quelque chose d'assez plaisant, et
+quelque chose aussi de fort offensant, et elle appeloit ces femmes en
+trois endroits, _vos putains_; il y avoit que ce seroit une belle
+chose que de voir arriver tout cet attirail dans une petite ville, où
+rien ne se peut cacher, et Le Cogneux, piqué de cette lettre, ordonne
+quelque temps après à ce secrétaire de fermer la porte du jardin dont
+nous avons déjà parlé, car il logeoit chez sa femme, sous prétexte
+qu'encore qu'en allant à Pontoise on eût ôté tout le meilleur de la
+maison, on pouvoit pourtant soustraire beaucoup de choses dont il
+étoit chargé par le contrat de mariage; il voulut faire retirer en
+même temps les papiers; mais une dame, chez qui on les avoit mis, dit
+que comme elle les avoit reçus du mari et de la femme tout ensemble,
+elle ne pouvoit les rendre que par l'ordre de l'un et de l'autre.
+Madame Le Cogneux prend cela pour un grand outrage, comme si le mari
+n'étoit pas le maître de la communauté, et s'il n'avoit pas les
+papiers en sa puissance. Le secrétaire, ayant reçu l'ordre de faire
+fermer la porte du jardin, dit à madame Le Cogneux qu'il en étoit au
+désespoir; elle lui dit qu'il la fît boucher; mais à peine cette porte
+étoit-elle à demi bouchée qu'elle fait l'enragée, veut battre les
+maçons, et la porte demeura ainsi jusqu'au retour du président, qui la
+fit boucher tout-à-fait.
+
+ [109] En 1652, qu'une partie du Parlement y alla. (T.)
+
+ [110] Madame de Boudarnault étoit fort décriée. (T.)
+
+Madame Pilou, qui, après, se mêla de les accommoder, dit que madame Le
+Cogneux mettoit en fait que ce mauvais traitement venoit de ce qu'elle
+n'avoit pas voulu donner tout son bien à Bachaumont, qui l'eût redonné
+à son frère. Le président répondoit à cela qu'il ne le voudroit pas
+quand sa femme le voudroit; qu'après tout Bachaumont en seroit le
+maître, et que n'ayant que deux ans moins que sa femme, il ne vivroit
+apparemment guère plus qu'elle. Elle disoit aussi qu'il ne lui donnoit
+que six pistoles par mois pour ses menus plaisirs. Le secrétaire a
+fait voir à madame Pilou les comptes qu'elle arrête elle-même, puis le
+mari les signe. Elle a pris dix pistoles par mois pour son jeu; mais
+il n'a tenu qu'à elle d'en prendre davantage. Par malice elle avoit
+fait mettre sur ce compte:
+
+ «_A madame la présidente_, pour faire ses dévotions le premier
+ dimanche du mois, 3 liv..........
+
+Trois sottes femmes, sa soeur, femme de Galand, cadet du mari de
+madame Le Cogneux, car ils avoient épousé les deux soeurs, madame
+Garnier[111] et madame Le Camus, qui sont deux de Vouges, soeurs, ont
+mis de l'huile dans le feu, mais surtout la Galand. C'étoit une assez
+belle femme, mais un peu colosse, et toujours parée comme la foire
+Saint-Germain, qui faisoit la jolie quoiqu'elle eût l'air furieusement
+bourgeois, et l'esprit encore plus. Son mari n'en étoit pas trop le
+maître, et ne lui a jamais montré les dents que quand, averti du
+scandale que causoit un nommé Mazel, espèce de violon qui étoit son
+galant, il le chassa de chez lui, et donna quelque horion à la
+donzelle. On n'a jamais parlé que de celui-là.
+
+ [111] Cette Garnier est celle qui a fait le mariage. (T.)
+
+On dit que cette acariâtre a tenu garnison quelquefois des quinze
+jours entiers dans la chambre de sa soeur, et n'alloit pas seulement à
+la messe de peur que le mari ne lui fît fermer la porte, et il lui est
+arrivé d'y faire mettre le pot-au-feu.
+
+Durant ce divorce, Le Cogneux et quelques-uns de ses amis entendirent
+par la cheminée que la Galand disoit: «Otez-moi ma robe, je lui veux
+aller donner des coups de bâton.» Lui, sans s'émouvoir autrement, fit
+apporter des verges. «Si elle vient, leur dit-il, vous verrez beau
+jeu.»
+
+Quand Camus fut mis en prison pour vingt-deux mille livres, la
+présidente pesta terriblement: «Le beau-frère d'un président au
+mortier, le laisser mener en prison comme cela!» disoit-elle. Le
+Cogneux répondoit à ceux qui lui en parloient: «On ne l'a fait qu'à
+cause que cet homme vit mal avec moi; mais que ma femme m'en prie, et
+je le ferai sortir dans deux heures.» Elle ne voulut pas lui en avoir
+l'obligation: Galand paya pour Camus[112].
+
+ [112] Il s'étoit ruiné à faire le beau, et à se fourrer parmi les
+ gens de cour. (T.)
+
+Ces sottes femmes, en parlant d'elles, disent: _Des femmes de notre
+condition_, et ces femmes de condition ont laissé mourir quasi sur un
+fumier leur cadet, le petit Camus; à peine eut-il une bière. Ce fut
+mademoiselle de Bussy, dont il avoit été un peu épris, qui lui fit
+administrer les sacrements à ses dépens.
+
+Enfin, l'année de Pontoise ne finit point que madame la présidente ne
+se mît dans un couvent; ce fut aux filles de Saint-Thomas, près la
+porte de Richelieu: elle y entra par surprise, car l'archevêque crut
+que c'étoit pour quelque retraite de dévotion, et lui accorda cela
+comme à la belle-soeur de madame de Toré[113], qu'il connoissoit fort
+à cause de Saint-Cloud. Le Cogneux y fut promptement; elle lui dit
+qu'elle ne s'étoit pas mise dans un couvent pour en sortir, et lui
+tourna le dos. Lui, fit faire aux religieuses toutes les
+significations nécessaires. L'archevêque la voulut faire sortir; il ne
+voulut pas, car il la pouvoit tirer de là quand il eût voulu. Elle et
+sa soeur dirent cent sottises à la grille à madame Pilou, qui y fut
+pour mettre les holà. Elle parloit pourtant de son mari avec respect,
+et s'en remit à M. de Mesmes et à M. de Novion, et prétend sur toutes
+choses que le secrétaire sorte. Lui, ne la voulut recevoir que comme
+il lui plaisoit, sans conditions, car il vouloit mettre des gens
+affidés auprès d'elle pour empêcher ses parents de la voir: il fallut
+en passer par là.
+
+ [113] Madame de Toré étoit soeur du président Le Cogneux. (T.)
+
+L'été suivant, comme il eut acheté la terre de Morfontaine, vers
+Senlis, ils eurent dispute sur les meubles qu'il y vouloit faire
+porter; cela alla à rupture, et il s'aperçut quelques jours après
+qu'elle enlevoit tantôt dans son carrosse, tantôt dans les carrosses
+de ses amies, ce qu'elle avoit de meilleur. Il s'y opposa, disant
+qu'il en étoit chargé; ils s'échauffèrent; elle demanda à se séparer,
+et nomma pour arbitres le président de Novion et le président
+Bailleul, et lui le président de Champlâtreux et un autre. La chose
+fut réglée à quinze mille livres de pension[114]. Le Cogneux, depuis
+cela, a payé pour plus de trois cent mille livres de taxes; il en
+rapporte les quittances: mais il n'en a rien payé; le Roi lui en fit
+don. Voilà déjà sur treize cent mille livres qu'elle avoit trois cent
+mille livres et plus d'escroquées. Elle lui a donné l'habitation de sa
+maison par contrat de mariage. Elle a mis deux cent cinquante mille
+livres dans la communauté; elle est morte depuis, en 1659, chez sa
+soeur, où on la fit venir pour être plus en liberté. Là, M. Joly, le
+curé, fit que Le Cogneux l'alla voir comme elle étoit malade de la
+maladie dont elle mourut. Elle y fit un testament où il y a bien des
+legs pieux; ils montent jusqu'à deux cent cinquante mille livres.
+
+ [114] On est surpris que deux écrivains du temps, Tallemant et
+ Conrart, aient pris la peine de nous transmettre des querelles de
+ ménage du président Le Cogneux. Ils ne se sont cependant pas
+ entendus entre eux, car on a vu plus haut, dans l'article sur
+ Conrart, que Tallemant s'étoit brouillé avec le premier
+ secrétaire perpétuel de l'Académie françoise. Les lecteurs
+ pourront rapprocher cette partie des Mémoires de Tallemant de
+ ceux de Conrart insérés au tome 48 de la deuxième série de la
+ _Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, pages
+ 192 et suivantes.
+
+On ne dispute point ce qui est des taxes payées dont Le Cogneux
+rapporte les quittances; on n'a garde d'accepter la communauté, car il
+est assez homme de bien pour faire pour un million de fausses dettes;
+de sorte qu'il gagne, en comptant son préciput, six cent mille livres,
+sans l'habitation d'une maison de cinq mille livres de loyer. Elle
+donne deux cent mille livres aux deux aînés de sa soeur, à condition
+d'en faire dix mille livres de rente à leur oncle, Le Camus, homme
+ruiné, mais qui n'a que quarante-huit ans, et se porte aussi bien
+qu'eux; de sorte que quand cet homme sera mort et le président Le
+Cogneux, la succession d'une femme si opulente pourra valoir quatre
+cent mille livres tout au plus; mais c'est du pain bien long.
+
+Au bout de six semaines, il se remaria avec la fille du feu marquis de
+Rochefort, beau-frère de la maréchale d'Estrées; elle étoit veuve du
+comte de Carces[115].
+
+ [115] Jean de Pontevez, comte de Carces, grand-sénéchal, et
+ lieutenant du roi en Provence. Marie d'Aloigny-Rochefort, sa
+ veuve, remariée au président Le Cogneux, mourut le 13 mai 1675,
+ et le président prit une dernière alliance avec une nièce du
+ maréchal de Navailles, qui lui a survécu. (Voyez _l'Histoire
+ généalogique de la maison de France_, t. 7, p. 617.)
+
+
+
+
+M. D'EMERY.
+
+
+M. d'Emery s'appeloit Particelli, fils d'un banquier de Lyon, italien,
+ou du moins originaire d'Italie, qui fit une célèbre banqueroute. Il
+trouva moyen de devenir trésorier de l'argenterie chez le Roi. M. de
+Rambouillet[116] m'a dit que cet homme lui disoit sans cesse:
+«Monsieur, si vous vouliez, nous ferions bien nos affaires tous deux;
+mais ce M. de Souvray[117] est le plus pauvre homme du monde.» MM. de
+Rambouillet et de Souvray étoient tous les deux maîtres de la
+garde-robe.
+
+ [116] _Voyez_ plus haut l'article du marquis de Rambouillet, tome
+ 2, page 207.
+
+ [117] Gilles, maréchal de Souvray, ou Souvré, grand-maître de la
+ garde-robe, mort en 1626.
+
+Il prenoit ce M. de Souvray, mais sottement, et le troisième maître de
+la garde-robe étoit encore un idiot. Or, après les fournitures des
+noces de la reine d'Angleterre[118], toutes les friponneries de
+Particelli se découvrirent. Il vint trouver M. de Rambouillet, comme
+le Roi étoit à Lyon[119], et lui dit: «Monsieur, je suis perdu si
+vous ne me sauvez; M. de Souvray a tout avoué et demandé pardon au
+Roi. M. de Marillac, garde des sceaux, a décerné une commission à un
+maître des requêtes, son parent, pour informer contre moi.» M. de
+Rambouillet va trouver ce maître des requêtes, à qui il dit qu'on
+avoit tort d'entreprendre sur sa charge, et il fit si bien que le
+maître des requêtes et lui en vinrent aux grosses paroles, et il le
+menaça exprès de lui donner des coups de bâton. «Je vais dépêcher un
+courrier à la cour, dit le maître des requêtes.--Et moi aussi, dit le
+marquis; nous verrons qui aura raison.» Particelli fournit un homme
+qui courut si bien qu'il devança l'autre d'un jour. Particelli, qui
+avoit de l'esprit, écrivit un galimatias à M. de Luynes[120], où il
+inséroit qu'il étoit important pour son service qu'on révoquât la
+commission décernée contre Particelli, et que, quand la cour seroit de
+retour, il lui en diroit les raisons. M. de Luynes fit révoquer la
+commission, et la chose s'évanouit tout doucement.
+
+ [118] Henriette de France, soeur de Louis XIII, épousa Charles
+ Ier, roi d'Angleterre, le 11 mai 1625.
+
+ [119] Ce devoit être en 1629. Louis XIII passa à Lyon vers le
+ milieu de février pour se rendre à l'armée de Savoie. (_Voyez_
+ l'Itinéraire des rois de France dans les _Pièces fugitives du
+ marquis d'Aubais_, tome 1, pag. 123.)
+
+ [120] Tallemant tombe ici dans une erreur. Le connétable de
+ Luynes étoit mort le 15 décembre 1621, après la levée du siége de
+ Montauban. C'étoit le cardinal de Richelieu qui avoit la
+ direction des affaires, au moment qui vient d'être indiqué.
+
+Après, il voulut être maître des comptes; mais, à cause de ses
+friponneries, on ne le voulut pas recevoir: il devint secrétaire du
+conseil. M. d'Effiat ne l'aimoit point; mais, dans une rencontre,
+ayant fait une partition d'une grande somme sans encre ni papier, il
+en fit cas, et vit bien que cet homme avoit l'esprit vif. Bullion le
+trouvoit trop habile.
+
+Quand le cardinal le voulut faire intendant des finances, il en dit au
+Roi mille biens; le Roi lui dit: «Hé bien! mettez-y ce M. d'Emery. On
+m'avoit dit que ce coquin de Particelli y prétendoit.» Il y en a qui
+ajoutent que le cardinal dit: «Ah! Sire, Particelli a été pendu!» mais
+je n'y vois pas d'apparence.
+
+Etant intendant, il fut envoyé aux États, en Languedoc, et y fit
+révoquer la pension de cent mille livres qu'ils donnoient au
+gouverneur. Cela et autres choses qu'il fit à M. de Montmorency
+désespérèrent ce seigneur, et le portèrent à faire ce qu'il fit après.
+Aussi, madame la princesse de Condé, sans considérer que d'Emery avoit
+ordre de harceler ainsi son frère, le haïssoit terriblement.
+
+S'en allant faire un voyage, pour n'avoir pas la peine d'écrire à sa
+femme par les chemins, il laissa plusieurs lettres à Darsy, un de ses
+commis, pour les donner selon leur ordre à madame d'Emery. Darsy, qui
+étoit un mauvais agent, ne considéra pas que cette femme étoit tombée
+malade, et que les lettres du mari ne pouvoient plus servir; il lui
+donna une lettre où il y avoit: «Je suis ravi d'apprendre que vous
+êtes toujours en bonne santé.» Cela fit un bruit du diable.
+
+Il n'étoit point libéral, et Marion[121] ne subsistoit que des
+affaires qu'il lui faisoit faire.
+
+ [121] Marion de l'Orme, célèbre courtisane, dont on verra plus
+ bas l'article.
+
+Ses amourettes se trouveront par-ci par-là dans les historiettes des
+femmes qu'il a aimées; son exil et son retour, dans les Mémoires de la
+régence: mais il faut parler de son fils. Ce garçon devint amoureux de
+la fille du président Le Cogneux, qui étoit ici chez une madame Du
+Boulay, pendant que son père étoit en Angleterre, avec la feue
+Reine-mère. M. d'Emery ne voulut jamais souffrir qu'il l'épousât; et
+pour lui faire oublier cette maîtresse, il le fit venir à Turin, où il
+étoit ambassadeur auprès de Madame[122], un peu après la mort du duc
+de Savoie. Ce fut là que Toré, car il portoit le nom d'une terre de la
+maison de Montmorency, fit sa première folie. Il devint amoureux de
+Madame, et se cacha dans sa chambre pour tenter la fortune après que
+tout le monde seroit sorti. A peine Madame fut-elle seule, qu'il se
+jette sur le lit; elle le reconnut, car il y a toujours de la lumière
+dans la chambre des princesses comme elle[123]; elle cria; on le mit
+dehors. Son père, dès la même nuit, le fit passer en France. Lui, pour
+s'excuser, disoit tantôt qu'il avoit la fièvre chaude, tantôt qu'il
+étoit amoureux d'une des filles de Madame, et qu'il avoit pris une
+chambre pour l'autre; la vérité est qu'il étoit fou, mais qu'il ne
+l'étoit pas toujours.
+
+ [122] Christine de France, fille de Henri IV, duchesse de Savoie.
+
+ [123] On appelle ce flambeau-là le mortier. (T.)--On appelle,
+ chez le roi, _mortier de veille_, un petit vaisseau d'argent ou
+ de cuivre, qui a de la ressemblance au mortier à piler; il est
+ rempli d'eau où surnage un morceau de cire jaune, ayant un petit
+ lumignon au milieu, et ce morceau de cire, s'appelle aussi
+ _mortier_. On l'allume quand le roi est couché, et il brille
+ toute la nuit dans un coin de sa chambre, conjointement avec une
+ bougie, qu'on allume dans le même temps dans un flambeau d'argent
+ au milieu d'un bassin d'argent qui est aussi à terre.»
+ (_Dictionnaire de Trévoux._)
+
+Il a fait quelques éclipses, et, en celle de 1644, on dit qu'il étoit
+amoureux d'une épingle jaune; qu'il l'avoit fait dorer, et qu'il lui
+rendoit tous les devoirs qu'on peut rendre à une maîtresse. Je crois
+que cela est vrai, parce que je ne sache personne qui le pût
+inventer[124]. Sa mère est presque innocente; c'est une dévote. J'ai
+vu à Rome un Particelli dans l'hôpital des fous, et il étoit devenu
+fou par amour. Pour Toré, M. d'Emery avoit résolu de s'en défaire de
+quelque façon que ce fût; et comme ce garçon étoit malade à la maison
+de Petit, son _factotum_, au faubourg Saint-Antoine, il manda à Petit:
+«Faites enterrer une bûche au lieu de mon fils, et l'envoyez dans
+quelque couvent bien loin.» Petit n'en voulut rien faire, et dit qu'il
+espéroit le faire revenir en son bon sens. Depuis, Toré a voulu faire
+un procès à Petit, sans considérer le service qu'il lui avoit rendu.
+
+ [124] On a dit d'un M. d'Esche, frère de madame de Villarceaux,
+ dont le mari a fait tant de fracas avec les femmes, que lorsque
+ le curé qui l'épousa lui demanda s'il n'avoit point donné sa foi
+ à une autre, qu'il répondit qu'il ne l'avoit jamais donnée qu'à
+ une épingle jaune. Ainsi Toré ne seroit que le second. Ce d'Esche
+ voulut une fois faire un haras de mulets. (T.)
+
+Il étoit déjà président aux enquêtes quand il fut prié par hasard à
+une collation à Meudon, où il vit sa première maîtresse, mademoiselle
+Le Cogneux, qui étoit mariée à un gentilhomme de Champagne nommé
+Sémur[125]. J'ai dit ailleurs comment ce mariage avoit été fait[126].
+Sémur, en ce temps-là, étoit à l'armée. Toré se renflamme, la traite,
+et devient assez familier avec elle. Elle est jolie, spirituelle, elle
+a bien du feu; alors elle n'étoit pas si _espritée_. On croit qu'il
+auroit réussi, car elle étoit gueuse; mais la mort du mari l'exempta
+de cette peine. Elle fut remariée six semaines après; et, comme on
+disoit au président Le Cogneux: «Pourquoi avez-vous remarié votre
+fille sitôt?--Ne savez-vous pas bien, répondit-il, que je ne fais pas
+les choses comme les autres?»
+
+ [125] Elle dit qu'ayant à prétendre quelque récompense de la feue
+ Reine, comme M. d'Emery régloit les prétentions des créanciers,
+ elle s'adressa à M. de Toré qui s'éprit tout de nouveau. (T.)
+
+ [126] _Voyez_ plus haut l'article sur le président Le Cogneux et
+ sur son fils.
+
+Le bonhomme Le Camus[127], le riche, alla voir M. Le Cogneux; il étoit
+père de madame d'Emery. C'étoit un homme d'assez basse naissance qui
+étoit venu dans le bon temps aux affaires; il étoit de Rheims, et vint
+à Paris avec vingt livres. Il l'a conté cent fois lui-même, car il
+n'étoit point glorieux. Il dit au président deux choses assez
+extraordinaires: qu'il avoit quatre-vingts ans, et que depuis l'âge de
+vingt ans il n'avoit pas eu la moindre petite incommodité; et l'autre,
+qu'il venoit de partager neuf millions à ses enfants, après s'être
+gardé quarante mille livres de rente. «Pour vos neuf millions, je ne
+vous les envie pas; mais pour vos soixante ans de santé, j'avoue qu'il
+n'est rien que je ne donnasse pour cela.» Ce bonhomme, à quatre-vingts
+ans, alloit encore voir les mignonnes; il ne leur donnoit autrefois
+qu'un écu-quart; mais quand les quarts-d'écus valurent vingt sous, il
+leur donna quatre livres. De ces enfants, dont il a parlé, il y en
+avoit qui, ne sachant que faire, se mettoient quelquefois au lit
+après dîner.
+
+ [127] Nicolas Le Camus, secrétaire du Roi en 1617, conseiller
+ d'État en 1620, mort à l'âge de quatre-vingts ans en 1688,
+ laissant de Marie Colbert, sa femme, morte en 1642, six fils et
+ quatre filles. Marie Le Camus, l'une d'elles, avoit épousé Michel
+ Particelli, seigneur d'Emery. Le cardinal Le Camus, évêque de
+ Grenoble, et le lieutenant-civil au Châtelet de Paris, du même
+ nom, étoient leurs petits-fils.
+
+Madame de Toré fut visitée de tout le monde; quelques-uns y furent
+pour se moquer de sa tapisserie de velours cramoisi à crépines d'or.
+On a su d'une parente de M. de La Vrillière, que madame de Toré, soit
+qu'elle ne sût pas le monde, ou qu'elle ignorât que M. d'Angoulême, le
+bonhomme, s'étoit remarié, demanda à madame d'Angoulême où elle
+logeoit et qui étoit son père, et le tout de si mauvaise grâce que la
+dame d'honneur de madame d'Angoulême lui demanda: «Et vous, madame,
+étiez-vous jamais venue à Paris?»
+
+Toré, le lendemain de ses noces, dit «qu'il pensoit trouver........;
+mais qu'il n'avoit rien trouvé de tout cela.» En effet, elle étoit
+plus maigre encore qu'elle n'est à cette heure: elle s'est bien
+engraissée chez M. d'Emery. A deux jours de là, Toré avoua que c'est
+une sotte chose que de se marier, et qu'il étoit déjà bien las de sa
+femme.
+
+Il contoit familièrement qu'il donnoit à sa femme, avant que de
+l'épouser, quasi toutes ses hardes, et que quand son mari mourut, il
+étoit tout près d'en avoir les dernières faveurs; qu'il ne craignoit
+rien d'elle, parce qu'il connoissoit tous ses galants. Cependant, au
+bout de quelque temps, il lui ôta tout ce qu'elle avoit de domestiques
+avant qu'elle fût mariée.
+
+Pour le père, il faisoit tant de civilités à cette belle-fille, que
+Toré disoit que s'il avoit à être jaloux, ce seroit plutôt de son père
+que de personne. Il le fut bien pourtant de l'abbé Pellot, frère d'un
+beau-frère de madame d'Emery. Ce garçon, qui étoit fort jeune,
+s'étoit couché sans pourpoint sur des chaises durant les chaleurs,
+dans la chambre de madame de Toré. La dame vint, et lui, en riant, lui
+alla sauter au cou: le mari arriva en ce moment-là, et se mit à coups
+de poing sur l'abbé, qui se sauva comme il put. M. d'Emery disoit:
+«Elle sera si sotte, qu'elle ne se divertira pas, et pourtant le fera
+croire à tout le monde.»
+
+Durant la maladie dont mourut son père, il fit lever, à minuit, la
+serrure de la chambre de sa femme, pour voir s'il n'y avoit personne
+avec elle: le père le pensa enrager, et cela augmenta son mal. Toré
+fut si sot que de dire après la mort de son père: «C'est le plus damné
+des hommes: il a été deux fois surintendant, et laisse pour deux cent
+mille écus de dettes.» Il est vrai que depuis M. d'Effiat, c'étoit le
+surintendant qui, à proportion, laissoit le moins de bien; mais il ne
+vouloit pas se tourmenter pour madame de La Vrillière, une bonne
+commère, et pour ce fou de fils. Il n'avoit rien épargné pour en faire
+quelque chose; il avoit fait venir Blondel, le ministre, pour
+l'instruire; cela n'avoit servi de rien.
+
+La Rivière, aujourd'hui M. de Langres, dînant une fois chez M.
+d'Emery, comme on fut venu à parler de musique, dit, prenant Toré pour
+Berthod _le châtré_: «Vraiment, il nous sied bien de parler de cela
+devant M. Berthod[128].» Toré ressemble à un gros châtré, et il n'a
+point d'enfants.
+
+ [128] Tallemant parle ailleurs du musicien Berthod ou Bertaut.
+
+Durant les fronderies, madame de Toré disoit: «Mon Dieu, M. de Toré ne
+fera-t-il rien pour se faire chasser? car je me trompe fort si je le
+suivrois.» Elle lui disoit une fois: «Voyez-vous, si vous faites du
+bruit, tout cela retombera sur vous; laissez-moi vivre à ma fantaisie,
+et ne vous faites point connoître par votre femme.»
+
+Une fois, qu'elle étoit revenue de la ville, il alla demander
+au cocher qui dételoit ses chevaux: «Cocher, d'où vient
+madame?--Monsieur, répond le cocher, voilà le meilleur cheval que
+j'aie jamais vu.--Je demande d'où vient madame?--Monsieur, il a
+toujours été à courbettes, il n'y en eut jamais un de même.--Ce
+n'est pas ce que je te demande.--Monsieur, il vaut cent écus.» Il
+n'en put jamais tirer autre chose. Elle a gagné tous ses gens, et
+ceux de son mari; aussi elle se divertit sourdement, car je ne sais
+point de ses galanteries qui aient fait éclat. Elle est plaisante.
+Rambouillet[129], l'ami de l'abbé Testu, est un garçon doucereux
+qui tortille toujours, et qui fait cent façons pour approcher des
+gens. «Eh! Monsieur, lui dit-elle, en le contrefaisant, avancez,
+avancez, nous n'en mourrons pas pour cette fois; n'ayez pas peur de
+vous tuer tout du premier coup.»
+
+ [129] Il s'est fourré à la cour et croit y réussir; mais bien des
+ gens s'en moquent. (T.)
+
+Toré a fait cent extravagances à sa femme. Un jour que le comte Carle
+Broglio, Gentri et quelques autres jouoient avec elle, il n'étoit que
+sept heures du soir, ce maître-fou entre, jette l'argent par la place,
+et ôte les flambeaux de dessus la table: elle n'en fit que rire, et
+eux aussi. Ils se retirèrent pourtant, et envoyèrent le soir même
+savoir s'il ne l'avoit point battue; ils trouvèrent qu'il n'avoit pas
+dit un mot depuis, comme s'il n'étoit rien arrivé.
+
+Il dort tous les soirs. L'année passée, à Tanlay, où il passe les
+vacations, Jeannin[130] les fut voir. Jeannin est coquet. Toré y
+prenoit un peu garde. Sa femme dit à Jeannin, en sa présence: «Encore
+faut-il que nous vous remerciions d'une chose, c'est que M. le
+président est sans comparaison plus éveillé depuis que vous êtes ici,
+qu'il n'étoit auparavant.» A propos de dormir, un jour Bois-Robert lui
+dit: «Monsieur le président, je vous viens de voir en votre lit de
+justice.--Eh bien! dit le président.--En vérité, reprit l'abbé, vous
+ne dormiez pas, non, vous ne dormiez pas.» Voilà toute la louange
+qu'il lui donna.
+
+ [130] C'est vraisemblablement Jeannin de Castille, trésorier de
+ l'Epargne, du temps de Fouquet.
+
+Toré se pique de belles-lettres. Il disoit au petit Boileau[131] que
+la harangue de Patru à la reine de Suède ne valoit pas grand'chose:
+«Mais je vous veux, ajouta-t-il, montrer un poème que j'ai fait pour
+une histoire que je voulois faire; il n'y a rien de plus beau au
+monde.» MM. Valois jugent encore plus mal de cette harangue, car ils
+disent qu'elle n'est point bien écrite, parce que le verbe n'est
+jamais à la fin.
+
+ [131] Gilles Boileau a fait preuve de mauvais goût dans cette
+ lettre, en rejetant les observations judicieuses de Conrart sur
+ un sonnet adressé au premier président Pomponne de Bellièvre, qui
+ commence par ce vers:
+
+ Quand je te vois assis au trône de tes pères, etc.
+
+ Quand Boileau eut fait la lettre contre Conrart, Toré lui dit:
+ «Envoyez-la-moi, et je vous la renverrai avec mes observations, et
+ si je n'y trouve rien à dire, faites-la imprimer hardiment.»
+ L'autre est encore à la lui envoyer[132].
+
+ [132] Voyez _les OEuvres posthumes de Gilles Boileau_, publiées
+ par Despréaux; Paris, Barbin, 1670, p. 126 et 161.
+
+Toré a entrepris de grands procès contre M. de La Vrillière et contre
+Petit, le plus ridiculement du monde; apparemment cela le fera
+retomber tout-à-fait dans sa folie: qu'il y prenne garde! car si cela
+lui arrive, ses héritiers ne l'épargneront pas. Sa jalousie
+s'augmentant, il s'en alla cet été chez Montelon, l'avocat, où il y
+avoit une noce, et dit tout haut: «Monsieur, je viens vous demander
+conseil; je ne sais ce que je dois faire de ma femme que je trouvai
+l'autre jour couchée avec son grand laquais.» Montelon lui fit des
+réprimandes, et Le Cogneux, qui le sut, lui alla dire: «S'il n'y avoit
+très-long-temps que vous passez pour fou, on vous feroit faire amende
+honorable à votre femme; mais pourtant, contenez-vous, s'il vous
+plaît, car vous savez bien comment on traite les fous.»
+
+Au printemps de 1659, sa femme et lui eurent un grand démêlé pour le
+bel appartement; il le vouloit avoir, et cela alla si loin qu'il la
+chassa. Un jour que madame d'Emery étoit venue, de concert avec lui,
+pour les raccommoder, il lui prit une nouvelle vision: il défendit à
+son portier d'ouvrir à qui que ce soit qui demanderoit sa femme.
+Bois-Robert, qu'elle avoit mandé, y va; le portier dit l'ordre de
+monsieur; il s'arraisonne avec lui, et comme l'autre n'y songeoit
+pas, il le pousse et entre. Or, le président avoit convié trois ou
+quatre je ne sais qui à dîner; que firent Bois-Robert et la
+présidente? ils se mirent au passage, et escroquèrent les meilleurs
+plats.
+
+Bois-Robert dit que Toré est si maladroit, que, voulant gourmer son
+cocher, il se gourmoit lui-même.
+
+Depuis, il se remit bien avec sa femme; puis il tomba en folie. Il
+vouloit qu'un homme d'affaires, nommé Béchamel, son allié et son
+voisin, coupât ses moustaches pour les lui donner, afin de les mettre
+comme des cornes, et il vouloit qu'on lui fît un haut-de-chausses
+rouge. Vers la Saint-Martin 1659, il devint plus fou que jamais: elle
+le tient à Tanlay, et par ordonnance des médecins, quatre valets, dès
+qu'il entre en bon accès, le fouettent dos et ventre. Ce qu'il y a de
+plus plaisant, c'est que ces mêmes valets, aussitôt qu'ils l'ont bien
+étrillé et qu'il est revenu, sont auprès de lui dans le plus grand
+respect du monde. Ses parents vouloient en être les maîtres; mais le
+président Le Cogneux a maintenu sa soeur; aussi, elle se venge des
+tourments qu'il lui a donnés. On dit qu'il a de longs intervalles, et
+que cela ne lui prend que comme la fièvre quarte, mais sans manquer;
+de sorte qu'on l'enferme de bonne heure.
+
+Il commença par son bailli, qu'il prit pour M. de La Vrillière, avec
+lequel il est en procès; il se jeta sur cet homme et le voulut
+étrangler; l'autre, voyant qu'il n'avoit plus de raison à lui, se mit
+à le battre de son côté, et, à force de coups, le fit rentrer en son
+bon sens. Une fois il pensa tuer sa femme d'une assiette qu'il lui
+jeta à la tête.
+
+Bois-Robert y étant, il eut un accès de folie; il dit qu'il étoit
+Bertaut: l'abbé le prit par un de ses _gemini_, et le fit bien crier:
+«Pardieu, dit le fou, vous pouviez bien me faire sentir un peu plus
+doucement que je n'étois point Bertaut[133].»
+
+ [133] Voyez plus haut, p. 124 de cet article.
+
+Bois-Robert dit que d'abord il trouva que sa femme faisoit la dolente,
+et qu'elle pleuroit. «Eh! lui dit-il, madame, ne jouez point la
+comédie devant vos bons amis; ce qui me fâche, c'est que cet homme
+déclaré fou, vous ne serez plus maîtresse de son bien; au moins c'est
+l'avis de M. Champion.--Je ne crois pas, répondit-elle brusquement,
+qu'il en sache plus long que M. Pucelle, qui est de l'opinion
+contraire.--Ah! lui dit alors Bois-Robert, voilà parlé comme il faut;
+vous ne jouez plus la comédie à cette heure.» Il est vrai que, pour
+une habile femme, elle ne s'est guère souvenue du précepte du
+Grand-Duc, qui dit à la Reine-mère: _Fate figliuoli in ogni modo_.
+
+A Paris, il est encore plus fou qu'à la campagne. L'autre jour, il
+pensa attraper le petit Boileau, dont il a quelque jalousie. Il est
+quasi toujours en fureur; il se lâcha un matin, et se déchira toute sa
+chemise: car il étoit au lit, et tout nu, montrant toute sa vergogne,
+il vouloit aller au Palais.
+
+Plusieurs fois, il a jeté des assiettes à la tête de sa femme. On le
+va enfermer. Madame de La Vrillière disoit: «Ce ne sont que des
+vapeurs;» elle s'alla jouer à lui, et il la pensa dévisager.
+
+Ces dernières vacations, il avoit prié Boileau d'aller avec eux à
+Tanlay; quand il fallut monter en carrosse, et que la présidente
+pensoit se mettre au fond auprès de lui, sa folie le prend; il lui dit
+qu'il ne vouloit pas qu'elle y allât: «Mais, monsieur, répondit-elle,
+vous m'avez fait envoyer toutes mes hardes, la maison de céans est
+démeublée.--Je ne veux pas que vous y veniez;» et comme elle
+descendoit de carrosse, il lui donna deux coups de pied au cul. Il dit
+à Boileau: «Ne voulez-vous pas venir?--Dieu m'en garde, vous
+m'assommeriez.» Aussitôt voilà une révolte générale du domestique:
+cocher, postillon, laquais, tout l'abandonne. Elle, qui vouloit qu'il
+s'en allât, fit si bien, car les gens disent tout haut que sans elle
+ils ne demeureroient pas dans la maison, que le cocher se résolut à
+mener le président. Un grand laquais servit de postillon, car le
+postillon ne voulut jamais, et un autre laquais le suivit; il n'eut
+que cela pour tout train. La présidente, voyant beaucoup de témoins de
+dehors, car il y avoit assez de gens, rend sa plainte. Le président
+écrivit de Juvisy à sa femme et à Boileau; et enfin, comme on le vit
+bien repentant, tous deux allèrent le trouver à Tanlay.
+
+On a su par cette aventure que la dame avoit eu plusieurs fois sur son
+toquet; mais elle prend patience, parce qu'en effet elle est la
+maîtresse; lui se plaint de la dépense qu'elle fait, et elle sait
+qu'il dépense sans comparaison plus qu'elle, car il veut coucher avec
+madame de Maintenon et autres, et il lui en coûte son bon argent[134].
+
+ [134] Tallemant a écrit ce passage en 1659, il est superflu de
+ faire observer que madame Scarron n'a fait l'acquisition de la
+ terre de Maintenon qu'en 1674.
+
+Bois-Robert se rendit à Tanlay. Le président devint bientôt jaloux de
+Boileau, dont la présidente se moque, sans doute; car c'est un petit
+garçon, qui a tout l'air d'un écolier, et qui se prend pour un homme
+galant.
+
+Le succès de ce qu'il a fait contre Ménage lui a donné tant de vanité,
+qu'il ne croit pas qu'il y ait au monde un si bel esprit que lui. A la
+vérité, ce qu'il a fait est plaisant; mais la matière de soi étoit
+fort plaisante. C'est pourtant une étrange introduction dans le monde
+que d'y entrer par une médisance. Les gens n'ont pas été fâchés que
+Ménage eût trouvé son _Ménage_. Il veut faire des vers, ce petit
+monsieur, et il n'y est nullement né. Il a de l'esprit et du feu. Il
+dit une fois une plaisante chose à un de ses amis qui avoit un fort
+méchant chapeau, et qui s'excusoit en disant: «Mon chapelier m'a
+trompé.--Mais, lui dit-il, il y a deux ans qu'il vous a trompé.» Une
+autre fois, pour vous montrer qu'il n'est pas sûr de son bâton, il
+écrivit une lettre où, pour dire qu'il étoit reclus dans son cabinet,
+il disoit qu'il étoit un ermite du troisième étage, et qu'il voyoit
+des montagnes vertes dans son désert: c'étoient des tables de livres
+peintes de vert.
+
+Madame de Vitry et madame de Maulny furent aussi quelque temps à
+Tanlay; elles firent bien des caresses à Boileau; cela l'a achevé. Au
+retour, il ne parloit que de grandes dames et que de la cour. Elles
+s'en divertissent, et lui pense que c'est tout de bon. Il est constant
+que M. de Maulny disoit à Boileau: «Voyez comme M. de Vitry est jaloux
+de vous;» et que Vitry lui disoit: «Voyez ce pauvre M. de Maulny: vous
+lui mettez bien martel en tête.»
+
+Il seroit bien aise qu'on crût qu'il est fort bien dans l'esprit de la
+présidente, et il semble qu'il veuille qu'on y entende du mal, car il
+lit de ses lettres, et passe certains endroits.
+
+Je ne doute point, quoique la présidente lui ait écrit des billets
+assez obligeants, que ce ne soit purement par vanité ce qu'elle en a
+fait: lui-même commence à se plaindre de ses inégalités. Des femmes
+moins hupées qu'elle s'en sont moquées.
+
+Au retour, Bois-Robert, qui y avoit été deux mois avec quatre chevaux
+de carrosse, et Boileau, qui n'y avoit pas été moins, en faisoient des
+contes.
+
+Boileau, qui veut s'ériger en petit Bois-Robert, alloit par les
+maisons pour jouer le président; il disoit que madame de Toré le
+prenoit par-dessous la gorge, et lui disoit: «Que tu es pédant!»
+
+Toré et sa femme font lit à part; cet homme lui envoya dire un soir
+qu'il ne pouvoit dormir, qu'il avoit des visions d'esprit, qu'elle
+vînt coucher avec lui. «Dites-lui, répondit-elle, que si j'y allois,
+je trouverois un corps qui m'incommoderoit fort.» Il ajoutoit, sans
+épargner Bois-Robert, avec lequel il faisoit profession d'amitié, que
+lui et le président se disoient toujours leurs vérités. Toré disoit à
+Bois-Robert: «Pour toi, tu ne te piques pas d'être honnête homme; si
+tu l'étois, étant prêtre comme tu l'es, irois-tu faire le Trivelin
+comme tu fais?»
+
+Le petit Boileau alla un jour faire tous ces contes-là chez M. Laisné,
+conseiller de la grand'chambre, qui tient bon ordinaire et est un
+homme d'honneur. Ce bonhomme ne trouva cela nullement plaisant, et dit
+au petit avocat la première fois qu'il le rencontra: «Monsieur,
+prenez un autre train que celui-là; il n'y a rien de plus vilain.» Je
+pense qu'enfin Boileau pourroit bien trouver son Boileau, comme Ménage
+son _Ménage_.
+
+Il se fait haïr dans sa famille, et a été faire des contes du
+plaidoyer du fils de Dongois, son cousin-germain. Or, ce Dongois est
+un greffier, fort homme d'honneur, à qui ils ont tous de
+l'obligation[135]; car, quand le père Boileau mourut, ce fut un peu
+avant le premier président, tout le monde dit: «Dongois, voilà qui
+vous regarde.--Eh! messieurs, dit-il, M. Boileau le père, après
+quarante ans de service, a bien peu mérité, s'il n'a mérité qu'on le
+considérât dans la personne de son fils aîné.» Le premier président
+acheva l'affaire. L'aîné Boileau jouoit en ce temps-là avec les grands
+seigneurs et perdoit, il s'est retiré du jeu, mais non pas
+tout-à-fait[136].
+
+ [135] Boileau Despréaux continua, lui, à être l'obligé de
+ Dongois; car il logea chez lui de 1679 à 1687. Il le consulta sur
+ les termes de pratique pour la rédaction de son _Arrêt
+ burlesque_.
+
+ [136] On n'a pas besoin de faire remarquer que dans tout le cours
+ de cet article il n'est question que de Gilles Boileau, le frère
+ aîné de Despréaux, membre de l'Académie françoise. Despréaux, son
+ jeune frère, ne s'étoit pas encore fait connoître. La première
+ édition de ses _Satires_ est de 1666.
+
+
+
+
+DES BARREAUX.
+
+
+Des Barreaux[137] se nomme Vallée, et est fils d'un M. Des Barreaux,
+qui étoit intendant des finances du temps de Henri IV. En sa jeunesse
+c'étoit un fort beau garçon; il avoit l'esprit vif, savoit assez de
+choses, et réussissoit à tout ce à quoi il se vouloit appliquer; mais
+ayant perdu trop tôt son père, il se mit à fréquenter Théophile et
+d'autres débauchés qui lui gâtèrent l'esprit, et lui firent faire
+mille saletés. C'est à lui que Théophile écrit dans ses lettres
+latines où il y a la suscription: _Theophilus Valloeo suo_. On ne
+manqua pas de dire en ce temps-là que Théophile en étoit amoureux, et
+le reste.
+
+ [137] Jacques Vallée, sieur Des Barreaux, né en 1602, mort le 9
+ mai 1673.
+
+Quelque temps après la mort de ce poète, en une débauche où étoit le
+feu comte Du Lude, Des Barreaux se mit à criailler, car ç'a toujours
+été son défaut; le comte lui dit en riant: «Ouais, pour la veuve de
+Théophile, il me semble que vous faites un peu bien du bruit.»
+
+On l'avoit fait conseiller, mais ce métier ne lui plaisoit guère, et
+il mit au feu l'unique procès qui lui fut distribué; car, comme il vit
+qu'il y avoit tant de griffonnage à déchiffrer, il prit tous les sacs
+et les brûla l'un après l'autre. Les parties étant venues pour savoir
+s'il les expédieroit bientôt: «Cela est fait, leur dit-il; ne pouvant
+lire votre procès, je l'ai brûlé.--Ah! nous sommes ruinées!
+dirent-elles.--Ne vous affligez pas tant; il ne s'agissoit que de cent
+écus, les voilà, et je crois en être quitte à bon marché.» Depuis, il
+n'en vouloit plus ouïr parler, et disoit plaisamment que le Roi alloit
+plus souvent au Palais que lui. Il ne garda pas sa charge long-temps,
+car il fit tant de dettes qu'il la fallut vendre.
+
+Ce fut lui qui mit Marion de l'Orme à mal. Il fut huit jours caché
+chez elle dans un méchant cabinet où l'on mettoit du bois: là, elle
+lui apportoit à manger, et la nuit il alloit coucher avec elle.
+Depuis, comme elle eut plus de hardiesse, elle l'alloit trouver en une
+maison au faubourg Saint-Victor, qu'il avoit fait fort bien meubler,
+et où il y avoit un grand jardin. Il appeloit ce lieu l'_Ile de
+Chypre_. Elle devint grosse trois ou quatre fois; mais elle se faisoit
+avorter. Une fois, elle s'en avisa trop tard, et quoiqu'elle eût pris
+assez de drogues pour tuer un Suisse, elle fit pourtant un gros garçon
+qui se portoit le mieux du monde, et qui crioit le plus fort.
+
+Des Barreaux a toujours été impie ou libertin, car bien souvent ce
+n'est que pour faire le bon compagnon. Il le fit bien voir dans une
+grande maladie qu'il eut, car il fit fort le sot, et baisa bien des
+reliques. Quelques mois après, ayant ouï un sermon de l'abbé de
+Bonzez, il lui fit dire par madame de Saintot qu'il vouloit faire
+assaut de religion contre lui. «Je le veux bien, répondit l'abbé, à la
+première maladie qu'il fera.»
+
+Il étoit insolent et ivrogne. A Venise, il alla lever la couverture
+d'une gondole, qui est un crime dans ce pays de liberté; aussi fut-il
+bien battu. Il dit qu'il étoit conseiller de France, et ce fut à cette
+rencontre-là, à ce qu'on dit, que pour la première fois on dit en
+Italie: _O povera Francia, mal consigliata!_
+
+Son ivrognerie lui a fait courir mille périls et recevoir mille
+affronts. Un jour qu'il avoit bu, il vit un prêtre qui, portant
+_corpus Dei_, avoit une calotte; il s'approcha de lui, et au lieu de
+se mettre à genoux, il lui jeta sa calotte dans la boue, et lui dit
+«qu'il étoit bien insolent de se couvrir en présence de son Créateur.»
+Le peuple s'émut, et sans quelques personnes de considération qui le
+firent sauver, on l'eût lapidé.
+
+En une débauche, il dit quelque chose à Villequier, aujourd'hui le
+maréchal d'Aumont, qui lui rompit une bouteille sur la tête, et lui
+donna mille coups de pied. Des Barreaux le jour même pria Bardouville,
+son ami, gentilhomme de Normandie, homme d'esprit, mais libertin, de
+faire un appel à Villequier. Bardouville[138], qui connoissoit le
+pélerin, lui promit tout ce qu'il voulut, et le fit coucher. Le
+lendemain, il le va trouver; le galant homme dormoit le plus
+tranquillement du monde, et depuis ne s'en est pas souvenu.
+
+ [138] Saint-Ibal dit, à la naissance du fils de Bardouville,
+ qu'il lui falloit mettre des entraves quand on le baptiseroit,
+ qu'autrement il regimberoit contre l'eau bénite. (T.)
+
+ Le gentilhomme dont parle Tallemant étoit Henri d'Escars de
+ Saint-Bonnet, seigneur de Saint-Ibal. Il a été fort mêlé dans les
+ troubles de France, du temps du cardinal de Richelieu et de la
+ régence d'Anne d'Autriche.
+
+(1642) Il pouvoit avoir trente-cinq ans quand il fit partie avec un
+nommé Picot, et d'autres qui leur ressembloient, d'aller écumer toutes
+les délices de la France; c'est-à-dire de se rendre dans chaque lieu
+dans la saison de ce qu'il produit de meilleur. Balzac, qu'ils virent
+en passant, appela Des Barreaux _le nouveau Bacchus_. Ils passèrent à
+Montauban, et dans le temple de ceux de la religion ils se mirent, un
+jour de prêche, à chanter des chansons à boire au lieu de psaumes. Ils
+ne pouvoient pas être ivres, car c'étoit à huit heures du matin. Sans
+un M. Daliez, galant homme de ce pays-là, on les alloit jeter par les
+fenêtres. Il a continué ces sortes de voyages assez long-temps. A
+un bal, à Paris, quelques années après, il fut battu plus que
+partout ailleurs. Il disoit auprès d'une dame tout ce qui lui venoit
+dans l'esprit: il disoit d'une fort grande fille que c'étoit la
+reine Esther, et qu'il l'avoit vue mille fois en des pièces de
+tapisserie. Dans cette belle humeur, il alla ôter la perruque à un
+valet-de-chambre qui servoit de la limonade. Ce valet, qui faisoit le
+beau, se sentit si outragé de cet affront, qu'un quart-d'heure après,
+ayant ouvert une porte, couverte de la tapisserie, qui étoit justement
+derrière Des Barreaux, il lui donna cinq à six grands coups de bâton,
+dont un le blessa à la tête, et puis se sauva, sans que personne le
+pût attraper, car il tira la porte sur lui. Le coup fut dangereux, et
+il pensa être trépané.
+
+L'été suivant, il fut en grand danger d'être assommé par des paysans
+en Touraine. Il étoit allé voir un de ses amis à la campagne, chez
+lequel il vint coucher deux Cordeliers. Il dit au maître du logis
+qu'il vouloit faire l'athée, pour rire de ces bons pères; il n'eut pas
+grand'peine à cela, et dit tant de choses que les religieux
+déclarèrent qu'ils ne logeroient point sous le même toit que ce
+diable-là, et s'en allèrent chercher gîte chez le curé. Les villageois
+en eurent le vent, et par malheur pour Des Barreaux, les vignes ayant
+été gelées, ils crurent que c'étoit ce méchant homme qui en étoit la
+cause, et se mirent à l'assiéger dans la maison de leur seigneur même;
+ils s'y opiniâtrèrent si bien qu'on eut de la peine à faire sauver le
+galant homme, qu'ils poursuivirent assez long-temps.
+
+Il y a plus de douze ans qu'il est si déchu, que la plupart du temps
+il ne dit plus que du galimatias; il criaille, mais c'est tout, et
+c'est rarement qu'il fait quelque impromptu supportable. Il joue, il
+ivrogne, mange si salement qu'on l'a vu cracher dans un plat, afin
+qu'on le lui laissât manger tout seul; il se fait vomir pour remanger
+tout de nouveau, et est plus libertin que jamais. Il dit qu'il ne fit
+le bigot à sa maladie, que pour ne pas perdre quatre mille livres de
+rente qu'il espéroit de sa mère. Cette femme étant morte, les
+beaux-frères de Des Barreaux furent contraints de retenir ce bien et
+de lui donner seulement une pension, afin qu'il ne se pût ruiner
+entièrement.
+
+Il avoit un oncle paternel huguenot, nommé M. de Chenailles, qui
+mourut garçon et fit beaucoup d'avantages à des neveux de la religion
+qu'il avoit, de sorte que Des Barreaux et ses soeurs n'eurent pas
+grand'chose. Il en fut fort en colère, et disoit à ses soeurs:
+«Encore, pour vous autres, vous aurez le plaisir de croire qu'il est
+damné; mais moi, je ne le saurois croire.» De ce qu'il en eut
+pourtant, il en acheta un bénéfice et ne s'en cachoit pas.
+
+Bien loin de s'amender en vieillissant, il fit une chanson où il y a:
+
+ Et, par ma raison, je butte
+ A devenir bête brute.
+
+Il prêche l'athéisme partout où il se trouve, et une fois il fut à
+Saint-Cloud chez la Du Ryer passer la semaine sainte, avec Miton,
+grand joueur, Potel[139], le conseiller au Châtelet, Raincys,
+Moreau[140] et Picot, pour faire, disoit-il le carnaval.
+
+ [139] Il est revenu de cela. (T.)
+
+ [140] Il est mort trop tôt, pour nous avoir pu persuader qu'il en
+ fût bien revenu. C'étoient des jeunes gens qui vouloient faire
+ les bons compagnons. (T.)
+
+Picot mourut à peu près comme il avoit vécu: il tomba malade dans un
+village; il fit venir le curé et lui dit qu'il ne vouloit point qu'on
+le tourmentât et qu'on lui criaillât aux oreilles, comme on faisoit à
+la plupart des agonisans: le curé en usa bien, et il lui donna par son
+testament trois cents livres; mais comme il vit que le curé, le
+croyant expédié, ou peu s'en falloit, se mettoit à criailler comme on
+a de coutume, il le tira par le bras, et lui dit: «Sachez, galant
+homme, si vous ne me tenez ce que vous m'avez promis, qu'il me reste
+encore assez de vie pour révoquer la donation.» Cela rendit le curé
+plus sage, et l'abbé expira assez en repos.
+
+Pour Des Barreaux, il a eu tout le loisir de chanter la palinodie; il
+a bien fait le fou en mourant comme il le faisoit quand il étoit
+malade[141].
+
+ [141] Des Barreaux s'amenda dans sa dernière maladie, et il
+ composa ce beau sonnet si connu qu'il seroit superflu de le
+ citer.
+
+
+
+
+CHENAILLES.
+
+
+Chenailles étoit un président des trésoriers de France de Paris. Cet
+homme faisoit le galant et le bel esprit; il écrivoit une fois à
+madame Des Loges[142]: «Ah! qu'on est heureux quand on peut s'abreuver
+des eaux qui s'écoulent de vous, madame!» Il avoit parlé devant de ses
+torrents d'éloquence. Dans une déclaration d'amour, il disoit: «Ma
+plume s'échappe de moi, madame, je ne la puis plus retenir; elle veut
+vous écrire que, etc.»
+
+ [142] La même dont on a lu l'article, p. 22 de ce volume.
+
+A l'âge de soixante-six ans, il menoit une jeune fille du carrosse au
+temple à Charenton, et Galand l'aîné dit en voyant cela: «Il faut que
+jeunesse se passe.»
+
+Je fus une fois à Chenailles, où il recevoit assez bien les gens. Le
+soir, il affectoit de faire la prière sur-le-champ. Il disoit
+quelquefois les meilleurs galimatias du monde, et je ne riois jamais
+tant qu'en priant Dieu.
+
+Un jour de prêche, qu'il avoit cette fille dans son carrosse, il mena
+Daillé le ministre. On chanta le seizième psaume, et à la fin, au lieu
+de dire, _et en la main_, il dit, en lui mettant la main sur la gorge:
+
+ Et en ton sein est et sera sans cesse
+ Le comble vrai de joie et de liesse.
+
+Le ministre le chapitra d'une terrible façon.
+
+
+
+
+MARION DE L'ORME[143].
+
+
+Marion de l'Orme étoit fille d'un homme qui avoit du bien, et si elle
+eût voulu se marier, elle eût eu vingt-cinq mille écus en mariage;
+mais elle ne le voulut pas. C'étoit une belle personne, et d'une
+grande mine, et qui faisoit tout de bonne grâce; elle n'avoit pas
+l'esprit vif, mais elle chantoit bien et jouoit bien du théorbe. Le
+nez lui rougissoit quelquefois, et pour cela elle se tenoit des
+matinées entières les pieds dans l'eau. Elle étoit magnifique,
+dépensière et naturellement lascive.
+
+ [143] Marion de l'Orme naquit à Châlons en Champagne, vers 1611;
+ elle mourut au mois de juin 1650. (_Voyez_ plus bas la note
+ relative à sa mort, p. 143.)
+
+Elle avouoit qu'elle avoit eu inclination pour sept ou huit hommes et
+non davantage: Des Barreaux fut le premier, Rouville après; il n'est
+pas pourtant trop beau: ce fut pour elle qu'il se battit contre La
+Ferté Senectère; Miossens, à qui elle écrivit par une fantaisie qui
+lui prit de coucher avec lui; Arnauld, M. le Grand[144], M. de
+Châtillon, et M. de Brissac.
+
+ [144] Cinq-Mars.
+
+Elle disoit que le cardinal de Richelieu lui avoit donné une fois un
+jonc de soixante pistoles qui venoit de madame d'Aiguillon. «Je
+regardois cela, disoit-elle, comme un trophée.» Elle y fut, déguisée
+en page. Elle étoit un peu jalouse de Ninon.
+
+Le petit Quillet[145], qui étoit fort familier avec elle, dit que
+c'étoit le plus beau corps qu'on pût voir.
+
+ [145] Claude Quillet, auteur du poème de _la Callipédie_.
+
+Elle avoit trente-neuf ans quand elle est morte, cependant elle étoit
+aussi belle que jamais. Sans les fréquentes grossesses qu'elle a eues,
+elle eût été belle jusqu'à soixante ans. Elle prit, un peu avant que
+de tomber malade, une forte prise d'antimoine pour se faire avorter,
+et ce fut ce qui la tua. On lui trouva pour plus de vingt mille écus
+de hardes; jamais gants ne lui duroient plus de trois heures. Elle ne
+prenoit point d'argent, rien que des nippes. Le plus souvent on
+convenoit de tant de marcs de vaisselle d'argent.
+
+Sa grande dépense et le désordre des affaires de sa famille
+l'obligèrent à mettre en gage le collier que d'Emery lui avoit donné.
+Elle disoit de ce gros homme qu'il étoit d'agréable entretien et qu'il
+étoit propre. Il lui fit faire quelques affaires, et ce collier ne fut
+pas donné tout franc; ce fut en quelque façon comme cela; mais il ne
+fit rien pour ses frères.
+
+Housset, trésorier des parties casuelles, aujourd'hui intendant des
+finances, retira ce collier, puis il le retint; il étoit amoureux
+d'elle, mais il n'osoit en faire la dépense.
+
+Le premier président de la cour des aides, Amelot, étoit après à
+traiter avec elle quand elle mourut. Un peu auparavant La Ferté
+Senectère, se prévalant de la nécessité où elle étoit, pensa l'emmener
+en Lorraine; mais on lui conseilla de s'en garder bien, car il l'eût
+mise dans un sérail. Chevry[146] étoit toujours son pis-aller, quand
+elle n'avoit personne.
+
+ [146] Le président de Chevry, de la chambre des comptes. (_Voyez_
+ plus haut son article, p. 261 du tome 1.)
+
+Lorsqu'elle fut solliciter le feu président de Mesines de faire sortir
+son frère Baye[147] de prison, où il avoit été mis pour dettes, il lui
+dit: «Eh! mademoiselle, se peut-il que j'aie vécu jusqu'à cette heure
+sans vous avoir vue?» Il la conduisit jusques à la porte de la rue, la
+mit en carrosse, et fit son affaire dès le jour même. Regardez ce que
+c'est: une autre, en faisant ce qu'elle faisoit, auroit déshonoré sa
+famille; cependant comme on vivoit avec elle avec respect, dès qu'elle
+a été morte, on a laissé là tous ses parens, et on en faisoit quelque
+cas pour l'amour d'elle. Elle les défrayoit quasi tous.
+
+ [147] Nom d'une terre du père. (T.)
+
+Elle se confessa dix fois dans la maladie dont elle est morte,
+quoiqu'elle n'ait été malade que deux ou trois jours: elle avoit
+toujours quelque chose de nouveau à dire. On la vit morte durant
+vingt-quatre heures, sur son lit, avec une couronne de pucelle. Enfin,
+le curé de Saint-Gervais dit que cela étoit ridicule[148].
+
+ [148] Ces détails, demeurés inconnus jusqu'à présent, confirment
+ la mention faite par Loret (_Muse historique_, no du 30 juin
+ 1650), de la mort de Marion de l'Orme, en ces termes:
+
+ La pauvre Marion de l'Orme,
+ De si rare et plaisante forme,
+ A laissé ravir au tombeau
+ Son corps si charmant et si beau.
+
+ Ainsi se trouve détruit le ridicule roman qui prolonge l'existence
+ de Marion de l'Orme jusqu'à l'âge de cent trente-quatre ans, et la
+ fait mourir à Paris, sur la paroisse Saint-Paul en 1741; ainsi
+ disparoît l'assistance de Marion à son propre enterrement, ses
+ trois mariages, tant en Angleterre qu'en France; enfin toutes ces
+ bizarres aventures racontées dans une pièce facétieuse intitulée:
+ _Lettre de Marion de l'Orme aux auteurs du Journal de Paris_,
+ imprimée dans le _Recueil de pièces intéressantes pour servir à
+ l'histoire des règnes de Louis XIII et de Louis XIV_, publié en
+ 1781, par Delaborde. Toutes les biographies ont répété ce roman à
+ l'appui duquel on n'a pu cependant citer le témoignage d'aucun
+ contemporain.
+
+Elle avoit trois soeurs, toutes bien faites. La cadette étoit fille,
+et le[149] sera toujours à la mode de sa soeur; elle est gâtée de
+petite vérole; mais elle ne laisse pas que d'être _bonne robe_[150].
+
+ [149] On lit dans le manuscrit de Tallemant: «La cadette étoit
+ fille, et _la_ sera toujours à la mode de sa soeur.» Ainsi
+ Tallemant ne se soumettoit pas plus que madame de Sévigné à la
+ règle de grammaire nouvellement introduite.
+
+ [150] _Bonne robe_, expression italienne; _buona_ ou _bella roba_
+ se dit d'une femme, belle ou non, qui se conduit mal. (_Dict.
+ d'Alberti._)
+
+Madame de la Montagne, qui étoit l'aînée, étoit si sotte que de dire
+comme on dit proverbialement: «Si nous sommes pauvres, nous avons
+l'honneur.» Cependant M. de Moret se pensa rompre une fois le cou en
+montant avec une échelle de corde à une chambre, au troisième étage,
+où elle lui avoit donné rendez-vous. Son autre aînée fut mariée à
+Maugeron, qui a quelque charge à l'artillerie[151], et qui logeoit à
+l'Arsenal. Le grand-maître, aujourd'hui M. le maréchal de La
+Meilleraye, durant son veuvage, en devint amoureux. On dit que lui
+ayant prêté des pendants d'oreille de diamants, le lendemain, comme
+elle les lui vouloit rendre, il la pria de les garder, et après la
+pressa de telle sorte que, n'en pouvant rien obtenir, il lui donna un
+soufflet, en lui reprochant que son argent étoit aussi bon que celui
+du duc de Retz[152]. On avoit médit de celui-ci. Le grand-maître ne se
+contenta pas de cela; il chassa le mari de l'arsenal, et a nui à toute
+la famille en toute chose.
+
+ [151] Il étoit trésorier de l'artillerie. (T.)
+
+ [152] Frère aîné du cardinal. (T.)
+
+
+
+
+FEU M. DE PARIS.
+
+
+Jean-François de Gondy, premier archevêque de Paris[153], étoit bien
+fait, et avoit de l'esprit; mais il ne savoit rien: il disoit les
+choses assez agréablement. Il a toujours vécu licencieusement pour ce
+qui étoit des femmes.
+
+ [153] Oncle et prédécesseur du fameux cardinal de Retz; né en
+ 1584, mort en 1654.
+
+Il falloit qu'il eût quelque reconnoissance, car on a remarqué qu'il
+envoyoit souvent un page pour savoir des nouvelles d'une personne peu
+considérable avec qui il avoit eu autrefois commerce, et il en a
+toujours eu du soin.
+
+On dit qu'un jour qu'il étoit convenu avec madame de Bassompierre de
+ce qu'il lui donneroit pour une nuit, il y fut bien; mais il se trouva
+mal, et ne put rien faire: il voulut y retourner le lendemain, sans
+financer de nouveau; mais elle lui manda, comme on fait aux auberges,
+que son assiette avoit mangé pour lui[154].
+
+ [154] Le Plessis Guénégaud s'amusoit à payer cette grosse
+ tripière comme un tendron; c'est parce qu'elle étoit de qualité.
+ (T.)
+
+M. de Paris avoit fait autrefois beaucoup de dépense: il avoit musique
+et grand équipage; il en retrancha un peu, et rompit sa musique. On
+dit que ses affaires nettoyées, il lui resta plus de cent mille livres
+de rente; cependant il se traitoit si mal qu'il n'eût osé donner à
+dîner à personne sans être averti. Il a toujours fort bien entretenu
+ses maisons de plaisance: Noisy, vers Villepreux, que Bossuet,
+secrétaire du conseil, a acheté, et le jardin de Saint-Cloud.
+
+Nonobstant la fine v..... qui le rongeoit, il n'a pas laissé de vivre
+assez long-temps. Depuis quelques années, le vice l'avoit quitté
+absolument; il n'y avoit plus moyen de rire.
+
+Si c'eût été un homme de bonne vie, il arriva une chose à Saint-Cloud
+qui l'eût fait passer pour saint; on eût dit que c'était un miracle.
+Un pauvre diable qu'on alloit pendre à Saint-Cloud voulut avoir la
+bénédiction de M. l'archevêque; par hasard, il y étoit alors: on le
+lui mène; il se jette à genoux, et lui demande la vie. «Je ne puis,
+dit l'archevêque; mais je te donne ma bénédiction.» On jette le
+galant, la potence se rompt, le peuple le sauve. Depuis on demanda à
+ce pendu à quoi il avoit pensé quand on l'eut jeté. «Je croyois,
+dit-il, assister à une _penderie_ en l'autre monde.»
+
+On dit que ce fut à cet archevêque qu'un jésuite dit: «Pour vous,
+monseigneur, vous êtes le plus grand falot de l'Église; les autres ne
+sont que de petites lumières.» Mais on fait ce conte de bien des gens.
+
+Passant par le bois de Boulogne, il vit un laquais de madame la
+maréchale de Themines avec des garces; il le fit venir, et lui fit
+réprimande. Ce laquais le laissa dire, et puis dit, en haussant les
+épaules: _Patientia_. Après il reprit, et acheva la sentence:
+_Patientia vincit omnia._ «Camarade, lui dirent à demi-haut les
+laquais même de l'archevêque, ne lui en dis pas davantage, c'est temps
+perdu, il n'entend pas le latin.»
+
+Le cardinal de Richelieu eut envie d'avoir son archevêché, et proposa
+de donner celui de Lyon à l'abbé de Retz, depuis son coadjuteur. Cela
+fut en quelque façon traité; puis le cardinal ne s'en tourmenta pas
+trop, car cet homme ne lui nuisoit en rien, et il étoit bien assuré,
+en cas de vacance, ou qu'il l'auroit, ou qu'il le donneroit à qui il
+lui plairoit.
+
+A la Régence, il fit son neveu son coadjuteur; mais il s'en repentit
+bientôt et eut une jalousie enragée contre lui. Un jour qu'en
+descendant de carrosse il se fut laissé tomber voulant s'appuyer sur
+Ménage: «Ah! dit-il, de quoi m'avisé-je de vouloir m'appuyer sur un
+homme qui est à mon coadjuteur?»
+
+
+
+
+LE FEU ARCHEVÊQUE DE ROUEN.
+
+
+François de Harlay, archevêque de Rouen[155], étoit fils de ce M. de
+Chanvallon, qui fut le plus célèbre galant de la reine Marguerite. Ce
+M. de Chanvallon, persuadé du mérite du marquis de Bréval[156] et de
+l'archevêque de Rouen, ses enfants, disoit en parlant de la cour: «Je
+leur ai donné des hommes: que ne s'en servent-ils?»
+
+ [155] Né en 1585, mort en 1653.
+
+ [156] Achille de Harlai, marquis de Bréval, seigneur de
+ Chanvallon, mourut le 3 novembre 1657.
+
+M. de Bréval s'est plus piqué de lettres que de guerre; il avoit
+traduit Tacite; mais il eut bien de la peine à trouver qui le voulut
+imprimer, car on savoit déjà que d'Ablancourt y travailloit; ce fut ce
+qui le fit hâter: ce livre ne s'est point vendu.
+
+Pour M. de Rouen, il n'y eut jamais un plus grand galimatias. On
+écrivit sur un de ses livres: _Fiat lux, et lux facta non est_. Il
+avoit envoyé un de ses livres manuscrits à quelqu'un pour lui en dire
+son avis. Cet homme avoit mis en un endroit à la marge: «_Je n'entends
+point ceci._» M. de Rouen ne se souvint pas d'effacer l'observation,
+et l'imprimeur l'imprima. Cela faisoit rire les gens de voir qu'à la
+marge d'un livre il y eût: _Je n'entends point ceci_, car il sembloit
+que ce fût l'auteur lui-même qui l'eût dit.
+
+Un jour qu'il avoit promis d'expliquer la Trinité le plus clairement
+du monde en un sermon, il dit du grec, puis ajouta: «Voilà pour vous,
+femmes.»
+
+C'est le plus prolixe prédicateur, harangueur et compositeur de livres
+qu'on ait jamais vu. A Gaillon, qu'il appelle _notre palais royal et
+archiépiscopal de Gaillon_, il a une imprimerie qu'il appelle aussi
+_notre imprimerie archiépiscopale_.
+
+Il fit une fois je ne sais quel livre où il étoit peint avec sa barbe
+longue et étroite; car, quoique jeune, il la portoit longue. On
+l'appelle barbe de natte, car elle étoit d'un blond fort doré.[157] Le
+pape Urbain, à qui il fit présenter ce livre, n'en dit autre chose,
+sinon: _Bella barba_.--Mais, saint Père, lui dit-on, que vous semble
+de ce livre?--_Veramente, bellissima barba._ L'archevêque, mal
+satisfait de cela et de quelque autre chose encore, écrivit un livre
+de la puissance des papes, où il les vouloit réduire au rang des
+évêques. Le pape s'en plaignit, et le nonce eut charge de le citer à
+Rome: ses amis accommodèrent la chose, et il fut conclu qu'en présence
+de deux Jésuites il feroit satisfaction au Pape et écriroit une
+rétractation. Cette rétractation fut imprimée; mais elle étoit si
+obscure, qu'il ne savoit ce que c'étoit, et il eût pu se vanter, s'il
+eût voulu, de ne s'être point rétracté. Le Pape, pourtant, s'en
+contenta. Depuis, il s'avisa mal-à-propos de se mêler entre Balzac et
+Du Moulin, qui s'écrivirent quelques lettres, et fit je ne sais quel
+petit écrit intitulé: _Avis judicieux_. En ce temps-là, il lui vint
+une vision de faire certaines conférences à Saint-Victor; il étoit là
+comme un régent dans sa classe.
+
+ [157] Voici ce que fit M. d'Albi (d'Elbène), celui qui se sauva
+ en Catalogne du temps de M. de Montmorency.
+
+ _Épitaphe de M. de Rouen faite de son vivant._
+
+ Ci-gît un prélat honoré
+ Qui porta la barbe prolixe,
+ De couleur de vermeil doré,
+ Brillant comme une étoile fixe.
+ Prêchant sur un événement
+ Il sermona si longuement,
+ Qu'il en trépassa de détresse,
+ Non sans laisser un savoir mon
+ Laquelle des deux choses est-ce
+ Qui fut plus longue en son espèce,
+ De sa barbe, ou de son saint Vinon. (T.)
+
+ Une fois que Bois-Robert lui louoit fort la politique du cardinal
+ de Richelieu, il lui dit: «Vous connoissez de plus grands
+ politiques que lui; vous en voyez.» Bois-Robert eut la malice de
+ feindre toujours de ne pas entendre qu'il vouloit qu'on lui dît:
+ «Qui? vous?» Et, au lieu de cela, il lui dit: «Mais que
+ blâmez-vous à sa politique?--Baillez-le-moi mort, baillez-le-moi
+ mort, répondit-il, et je vous le dirai.»
+
+ Une autre fois il entreprit de prouver que Démosthènes, Cicéron,
+ et tous les plus grands orateurs de l'antiquité, n'avoient rien
+ entendu à l'éloquence en comparaison de saint Paul, et dit un
+ million de choses grotesques. Balzac, qui y étoit allé par
+ curiosité, ne put s'empêcher d'en faire des contes, et de là vint
+ la grande querelle. Il voulut faire passer Balzac pour un écolier,
+ et Balzac fit _le Barbon_, que depuis il a donné lorsque Ménage
+ persécuta tant Montmaur le grec: c'est pour cela qu'on y trouve si
+ peu de choses qui conviennent à ce pédant.
+
+ Madame Des Loges disoit de l'archevêque de Rouen que c'étoit une
+ bibliothèque renversée; mais il n'y a rien qui représente mieux
+ l'humeur de cet homme que le sonnet acrostiche de ce fou de
+ Dulot[158].
+
+ [158] Dulot, inventeur des bouts-rimés, n'est guère connu que par
+ le poème de Sarrasin, intitulé: _Dulot vaincu, ou la Défaite des
+ bouts-rimés_, badinage ingénieux d'un poète très-spirituel.
+
+
+SONNET
+
+ _Où le poète royal et archiépiscopal Dulot fait bouffonner
+ monseigneur l'archevêque de Rouen dans toute l'étendue de son
+ acrostiche._
+
+ Franc de haine, d'amour, ris, pleurs, espoir et crainte,
+ Rentrons au cabinet et lisons saint Thomas.
+ Apporte-moi, laquais, de tout ce grand amas,
+ Nicolas de Lira, Pline et la Bible sainte.
+ Certes, le trait est bon, ma chandelle est éteinte.
+ Oh! oh! dedans si peu, vraiment trompé tu m'as.
+ Ici du feu, mes gens, ma robe de Damas.
+ Six heures ont sonné, disons prime en contrainte.
+ Dieu! que j'ai mal au coeur! qu'on m'apporte du vin.
+ Entre ce qu'aujourd'hui j'ai lu de plus divin,
+ Hilaire de Poitiers m'a ravi par sa plume.
+ Aristote est là faux: voyez, ce papillon
+ Rouanne à nos flambeaux comme c'est sa coutume.
+ Le trait est excellent! avalons ce bouillon.
+ Apprête les chevaux, cocher. Le beau volume!
+ Irénée est charmant, retournons à Gaillon.
+
+Il y avoit pourtant du bon en ce _mirifique_ prélat; il étoit bon
+homme, franc et sincère; mais jamais il n'eut un grain de cervelle.
+
+Une fois qu'il fit quelque entrée à Dieppe, le ministre du lieu le
+harangua et lui plut extrêmement. Quand cet homme eut achevé: «Voilà,
+dit-il, en se tournant vers les ecclésiastiques qui le suivoient,
+voilà haranguer cela;» et se mit à leur remarquer toutes les parties
+de l'oraison: «voilà haranguer, cela, et non pas vous autres, qui
+manquez en ceci, en cela, et qui ne parlez qu'à la bonne chère.» Il ne
+la faisoit pourtant pas mauvaise, la chère, à Gaillon. Il avoit toutes
+ses heures réglées pour ses occupations sérieuses et pour ses
+divertissemens. Il recevoit des nouvelles de tous les endroits de
+l'Europe. Il avoit musique, et n'étoit jamais sans quelques gens de
+lettres.
+
+Sur la fin, il se laissoit si fort gouverner à je ne sais quelle femme
+qui étoit sa ménagère, qu'il commençoit à l'incommoder, et elle à
+s'accommoder très-fort. Enfin, on le fit résoudre à donner son
+archevêché à son neveu Chanvallon, qui étoit déjà son coadjuteur; il
+le fit, et mourut bientôt après. Son successeur ne lui en doit guère
+pour l'éloquence[159]. Patru, qui l'a entendu prêcher, dit qu'il n'a
+admiré qu'une chose en lui, c'est comme il peut retenir par coeur tout
+ce qu'il dit, car il n'y a ni pied ni tête à son discours, et il
+récite tout cela avec une insolence qui n'est pas imaginable. Il avoit
+écrit sur la porte de Gaillon: _Legem non observabo, sed adimplebo_.
+
+ [159] Harlay de Chanvallon, archevêque de Rouen, devint
+ archevêque de Paris en 1671. Il mourut en 1695.
+
+
+
+
+BALZAC.
+
+
+Balzac se nomme Jean Louis Guez[160]; il est fils d'un homme
+d'Angoulême qui avoit du bien; mais M. de Montausier dit que cet homme
+a été valet chez M. d'Espernon. Balzac est une terre. Ce M. Guez a
+vécu plus de cent ans. Quelques années devant que de mourir, il
+écrivit à M. Chapelain pour faire, disoit-il, amitié avec lui, au
+moins par lettres, et qu'après avoir ouï dire tant de bien de lui à
+son fils, il vouloit avoir cette satisfaction-là en mourant.
+
+ [160] Balzac, né à Angoulême en 1594, mourut dans la même ville
+ le 18 février 1655.
+
+On connut Balzac par son premier volume de lettres; il étoit alors à
+feu M. d'Espernon, à qui il ne put s'empêcher d'envier deux lettres
+qu'il avoit écrites pour lui au Roi[161]. Il est certain que nous
+n'avions rien vu d'approchant en France, et que tous ceux qui ont bien
+écrit en prose depuis, et qui écriront bien à l'avenir en notre
+langue, lui en auront l'obligation. Celles qu'il a faites depuis ne
+sont pour l'ordinaire ni si gaies ni si naturelles, et il a eu tort
+d'avoir eu pour ses ennemis la complaisance de n'écrire plus de la
+même sorte.
+
+ [161] Elles sont placées à la fin du deuxième livre des lettres
+ de Balzac. (_OEuvres de Balzac_, in-folio, tom. 1, p. 63 et
+ suivantes.)
+
+Le cardinal ne trouva nullement bon qu'il ne lui eût point dédié _Le
+Prince_ ni ses lettres. «Se croit-il assez grand seigneur pour ne
+point dédier ses livres?» Son humeur à louer trop de gens le choqua;
+mais, ce qui le fâcha le plus, ce sont ces deux lettres qui sont au
+bout du _Prince_, où il se mêle de parler de la Reine-mère et du
+cardinal. Il y a un endroit où il dit: «Le Roi qui, à votre prière, a
+pardonné à quarante mille coupables, n'a pu obtenir d'elle qu'elle
+pardonnât à un innocent.--Votre ami, dit le cardinal à Bois-Robert,
+est un étourdi: qui lui a dit que je suis mal avec la Reine-mère? Je
+croyois qu'il eût du sens; mais ce n'est qu'un fat.»
+
+Malherbe dit un jour à Gomberville, à propos des premières lettres de
+Balzac: «Pardieu! pardieu! toutes ces badineries-là me sont venues à
+l'esprit; mais je les ai rebutées.» Il fit imprimer les fragments du
+_Prince_, qui étoient beaux pour fragments, avec une préface de Faret,
+où il y avoit que dans le premier livre il feindroit qu'un Anglois
+avec un bonnet blanc, etc. Depuis, il a dit que cette aventure étoit
+véritable. Il disoit comme cela ce que contiendroit chaque livre; le
+dernier devoit être _le Ministre_. Or, le cardinal de Richelieu, étant
+mal satisfait de lui à cause de ces deux lettres qui sont au bout du
+_Prince_, et aussi à cause qu'il ne le lui avoit pas dédié, ne se
+soucia plus de lui; cela fut cause que ce _Ministre_ ne parut point.
+Depuis, il le fit imprimer sous le nom d'_Aristippe_, mal satisfait du
+cardinal Mazarin, dont il fait comme le portrait; on l'a vu depuis sa
+mort.
+
+Les moines furent tous contre lui à cause d'un endroit où il dit: «Que
+les moines sont dans le monde ce qu'étoient les rats dans l'arche.» Le
+père Goulu, général des Feuillants, qui cherchoit à faire claquer son
+fouet, se mit à écrire contre lui, et je pense que c'est le meilleur.
+Il lui dit en quelque lieu qu'il n'a guère de cervelle de s'attaquer à
+un corps qui ne meurt jamais. Il donna belle prise aux gens sur ses
+vanités. Sorel[162], qui n'avoit alors que dix-huit ans, a voulu, dans
+le Francion, railler de lui en la personne de son pédant Hortensius.
+Je pense qu'il s'en avisa devant le Feuillant.
+
+ [162] Auteur du _Berger extravagant_. (T.)
+
+Il a été un temps que c'étoit la mode d'écrire contre Balzac. A
+Bruxelles même, Saint-Germain ne l'épargna pas, à cause qu'il louoit
+le Roi et le cardinal de Richelieu. Il y eut je ne sais quel
+barbouilleur de papier, je ne sais quel bavard Saintongeois, qui se
+mêla aussi de faire un méchant petit livre contre lui et contre le
+père Goulu tout ensemble. Il le fit bâtonner dans sa propre chambre,
+au saut du lit, par un gentilhomme de ses amis nommé Moulin Robert; et
+après, car le cavalier n'avoit point déclaré de la part de qui il lui
+faisoit ces caresses, il fit imprimer une espèce de nouvelle
+intitulée: _La Défaite du paladin Javerzac[163], par les alliés et
+confédérés du prince des Feuilles_. C'est une des plus jolies choses
+qu'il ait faites.
+
+ [163] Nom de ce garçon. (T.)--_La Défaite du Paladin Javerzac_
+ est imprimée au tome second, pag. 172 du supplément aux OEuvres
+ de Balzac. On ne peut convenir avec Tallemant que cette pièce
+ soit _une jolie chose_; c'est une série de plaisanteries lourdes
+ et même grossières sur un sujet qui pouvoit ne pas déplaire à une
+ époque où les coups de bâton venoient quelquefois à l'appui de la
+ critique. On y voit que cette ridicule punition fut infligée à
+ Javerzac, le 11 août 1628. Balzac avoit conservé du regret de
+ cette action barbare; car au lit de mort il fit appeler Javerzac,
+ et le pria de lui rendre son amitié. (Voyez _la Relation de la
+ mort de M. de Balzac_, à la suite de ses OEuvres.)
+
+Le père Goulu s'étoit nommé Philarque, voulant dire _général des
+Feuillants_; et l'autre malicieusement traduisoit à la lettre _Prince
+des Feuilles_. Enfin, cela alla si avant qu'Ogier le prédicateur, son
+ami, entreprit de faire son apologie. Il y en avoit déjà cinq ou six
+feuilles d'imprimées. Gomberville m'a dit qu'il les avoit, quand
+Balzac, arrivant ici, ne trouva point cela à sa fantaisie: il défit
+tout le discours, et ne se servit que de la matière. Cela n'avoit
+garde de ne pas réussir, car Ogier est fort capable de choisir bien
+ses matériaux, et Balzac de faire fort bien le discours; aussi est-ce
+une des plus belles pièces que nous ayons. Ogier a voulu soutenir
+qu'il avoit tout fait; mais il a été assez bon pour imprimer d'autres
+ouvrages, et il ne faut que conférer; et puis, pour peu qu'on s'y
+connoisse, on voit bien qu'autre que Balzac ne peut avoir fait cette
+apologie. _Le Prince_ avoit grand besoin d'Ogier, car c'est le plus
+pauvre dessein d'ouvrage qu'on ait jamais vu, et il n'est beau que par
+endroits.
+
+Depuis, il changea, comme j'ai dit, de façon d'écrire, pour montrer
+qu'il n'étoit pas ignorant, comme on lui avoit reproché[164]; mais en
+récompense, il est ferré en quelques endroits, et cette affectation
+d'érudition n'est que trop souvent désagréable; cependant vous ne
+sauriez ôter de la tête à la plupart des gens que Balzac n'étoit point
+savant. Frémont m'a dit qu'un traiteur[165], chez qui il logea une
+fois à Angoulême, lui dit que Balzac n'étoit point profond: il a eu
+beau écrire bien des lettres latines, et faire un gros recueil de vers
+latins dont il se seroit bien passé; il a eu beau écrire contre
+Heinsius, tout cela n'a pas effacé la première impression que les
+lettres de Goulu ont donnée de lui. Ce même homme ajoutait que
+quelquefois ayant été à Balzac pour quelque festin, le valet de M. de
+Balzac lui avoit fait voir son maître composant; mais c'était,
+disoit-il, une plaisante chose à voir que ses grimaces.
+
+ [164] Dans tous les volumes qu'on a imprimés de lui, il y a
+ toujours quelque chose de ces accusations; cela lui tenoit
+ terriblement au coeur. (T.)
+
+ [165] On lit _traiteur_ au manuscrit. Il faut prendre ce mot dans
+ le sens de _traitant_.
+
+On trouve, dans ce qu'il a fait depuis l'_Apologie_, bien des
+grotesques; cependant il plaît toujours: il n'y eut jamais une plus
+belle imagination. Il a l'oreille fine; il ne manque jamais à mettre
+les choses en grâce; mais on pouvoit mieux savoir le fin de la langue
+qu'il ne le savoit. Ses derniers ouvrages ne sont pas si exactement
+écrits, pour le langage même, que les premiers, et il prend
+quelquefois la liberté de mettre un etc., tout comme feroit un
+notaire.
+
+Le _Barbon_ a fait voir bien clairement que le bonhomme avoit de la
+peine à lier les choses, car ce livret est plein de lacunes. Il nous a
+fait accroire que c'étoit les ruines de son cabinet, et, au lieu de
+les réparer, il nous donne lui-même ses fragments. Sur la fin il n'ose
+plus faire de lettres; il les déguise en _Entretiens_, et souvent il
+fait semblant de vuider ses tablettes et parle de lui-même fort
+avantageusement en tierce personne en plusieurs endroits de ce livre.
+
+Pour reprendre où nous en étions, Ogier, surnommé _le Danois_, frère
+du prédicateur, étant en Danemark avec feu M. d'Avaux, s'avisa, pour
+se divertir, d'écrire à Balzac que la cour du roi de Danemark, où il y
+avoit beaucoup de gens de qualité qui savoient le français, s'étant
+partagée pour Balzac et pour le père Goulu, le Roi, dans une assemblée
+célèbre de tous ceux qui étudioient notre langue, avoit jugé en faveur
+de Balzac. Notre homme prit cela pour argent comptant, et dans ses
+_Entretiens_ il en parle de cette sorte: «Nous recevons, dit-il, des
+lettres dorées datées de Constantinople; on nous estime en Grèce et en
+Orient, aux dernières parties du septentrion, sur le rivage de la mer
+Baltique. Pour répondre en un mot à tant de choses, je souffre où je
+suis, on m'estime où je ne suis pas. Peut-être que j'avois la fièvre
+le jour que le Roi de Danemark jugea en ma faveur la cause qui fut
+plaidée devant lui à Copenhague; comme au contraire il se peut faire
+que j'étois à l'ombre et prenois le frais le jour que le marquis
+d'Ayetonne brûla mon livre[166] dans un conseil qui fut tenu à
+Bruxelles.»
+
+ [166] _Le Prince._ (T.)
+
+Ce livre fut aussi brûlé en Angleterre. On m'a dit qu'il y eut des
+Anglais assez zélés pour la mémoire de la reine Elisabeth, pour avoir
+eu la pensée de venir en France donner des coups de bâton à Balzac.
+
+Le cardinal de Richelieu fut choqué de ce qu'il louoit trop de gens;
+il disoit que c'étoit _l'élogiste général_. Le cardinal de Richelieu
+ne fit rien pour lui, et en cela il eut tort, car cet homme n'avoit
+péché que pour avoir trop envie de plaire, et le cardinal se fût fait
+honneur en lui donnant un évêché. Cela fut cause que Balzac se retira
+à Balzac, où il demeura presque toujours.
+
+Le cardinal ne fut pas plus tôt mort, que, sans considérer qu'il lui
+avoit donné tant de louanges, il fit une grande pièce à la Reine où il
+disoit bien des choses contre lui. C'est une des moindres pièces qu'il
+ait faites. Maynard, qui est son ami Ménandre, à qui il adresse tant
+d'Entretiens, en fit tout de même en vers; car le cardinal n'avoit
+rien fait pour lui, il le trouvoit trop cagnard[167]. Sans doute le
+cardinal de Richelieu eut tort de ne donner à Balzac qu'une misérable
+pension qui finit avec lui. Je ne pense pas qu'il crût ce dont
+Théophile l'accuse dans une lettre; je ne dis pas seulement l'amour
+des garçons, mais même le larcin qu'il lui reproche d'avoir fait au
+gendre du docteur Baudius, en Hollande. On ne peut pas dire que Balzac
+n'ait vécu moralement bien; mais, outre ce que j'ai marqué, le
+cardinal, comme nous avons dit ailleurs, n'estimoit guère la prose.
+
+ [167] _Cagnards_, gens aimant leurs foyers. _Hauteroche_, cité
+ dans le Dictionnaire comique de Le Roux.
+
+Au commencement de la régence, après ses discours, dont quelques-uns
+sont dédiés à madame de Rambouillet, à qui il parle comme à une
+personne familière, et il ne l'a jamais vue; depuis, il l'a connue par
+lettres seulement, il fit imprimer deux volumes de _Lettres choisies_,
+où il a mis une préface qu'il feint être de M. Girard, théologal
+d'Angoulême, son ami: il a fait cette feinte pour se louer tout à son
+aise, sous le nom d'autrui. Cette préface est fort bien écrite, car
+quand il écrit sous le nom d'autrui, il ne cherche pas midi à quatorze
+heures, comme il fait quelquefois lorsqu'il ne se déguise point. Ces
+lettres choisies n'étoient pas autrement _choisies_, je crois, que,
+hors les lettres à M. Chapelain, qu'il appeloit _ad Atticum_[168], et
+qui ont été données après sa mort, il ne lui en restait pas une après
+ces deux derniers tomes. Pour faire tout valoir, il feint d'avoir
+écrit des lettres qu'il n'a jamais écrites: tel qui n'en a jamais reçu
+qu'une de lui en trouve trois ou quatre qui lui sont adressées. Il y
+en a une quantité à je ne sais combien de révérends Pères dont on n'a
+jamais ouï parler. Pérapède, Du Bure et un tas de sots y sont loués,
+et il écrit, dit-il, à tous ces gens-là le coeur sur le papier.
+
+ [168] Il y a tant d'étoiles, qu'un goguenard disoit que c'étoit
+ le firmament. Ce n'est pas grand'chose. (T.)
+
+Les louanges lui étoient bonnes de quelque part qu'elles vinssent, et
+jamais il n'étoit assez _paranymphé_[169] à sa fantaisie. Voiture,
+Conrart et d'autres montoient sur des échasses pour le louer; vous
+diriez qu'ils se vont rompre le cou à tout bout de champ, tant ils
+font de rudes cascades.
+
+ [169] _Paranymphé_, loué. Cette expression étoit empruntée du
+ _paranymphe_, ou discours solennel qui se prononçoit à la fin de
+ chaque licence dans les facultés de théologie et de médecine,
+ dans lequel le licencié adressoit des compliments, ou le plus
+ souvent des épigrammes aux autres licenciés. (Voyez _le Dict. de
+ Trévoux_.)
+
+Dans une de ses lettres, il y a une plaisante vanité, car si jamais il
+y eût un _animal gloriæ_[170], c'est celui-ci: «Quand vous me
+donneriez, dit-il, autant de terre que la comtesse Alix[171] en donna
+à mon quarantième aïeul, etc.»
+
+ [170] La gloire personnifiée en bête brute.
+
+ [171] Je pense que c'était une comtesse de Toulouse. (T.)
+
+Il imprima ensuite le _Socrate chrétien_; il y mit un avant-propos, où
+il parle à un homme qu'il appelle _Monseigneur_, sans queue. Il
+prétendoit que M. Servien devineroit que c'étoit lui; et dans ce même
+volume, où il y a plusieurs autres pièces, il y a un traité de ce mot
+_Monseigneur_, où il en blâme l'abus, et ne met que _monsieur mon
+cousin_ à M. le président de Nesmond. A cette dissertation sur les
+sonnets de Job et d'Uranie, il ne vouloit mettre pour titre que
+_Dissertation sur les deux sonnets_, disant qu'on savoit assez qui ils
+étoient. Il y a de pauvres choses dans cette dissertation.
+
+Voici encore une chose qui ne s'accorde guère avec le _Socrate
+chrétien_. Un avocat d'Angoulême, en plaidant contre lui, avoit dit
+quelque chose d'un peu fort. Balzac le rencontre par la ville et lui
+donne un coup de houssine; sans les grands seigneurs du pays qui s'en
+mêlèrent, et qui prirent le parti de Balzac, il n'en eût pas été bon
+marchand.
+
+En récompense, le Roi, la Reine et le cardinal Mazarin lui firent, à
+ce qu'il dit, bien des honneurs quand on alla à Bordeaux en 1650, au
+mois d'août.
+
+Depuis sa mort, on a publié l'_Aristippe_, qui est un fragment du
+_Prince_, qu'il a fait pour donner sur les doigts aux rois fainéans et
+à leurs minisires, pour ne pas dire à leurs maires du palais. Il a
+cru, le bonhomme, qu'il y avoit en lui de quoi faire un Socrate et un
+Aristippe tout ensemble; cependant cet homme qui est si sage, cet
+homme qui a tant de vertus, s'avise de faire une lâcheté, où personne
+ne l'a imité, non pas même Costar: il signe en écrivant au cardinal
+Mazarin: «De Votre Eminence le très-humble, très-obéissant et
+très-obligé serviteur et _pensionnaire_.»
+
+Lionne, ami de Chapelain, avoit fait donner à Balzac une pension de
+cinq cents écus, dont il fut fort mal payé à la fin. Il faut bien
+manquer de coeur pour faire une bassesse comme celle-là, lui qui avoit
+de quoi vivre, et qui a tant de soin de faire savoir dans ses lettres
+familières qu'il avoit quatre chevaux de carrosse. Avec tout ce
+raffinement de lâcheté, il ne put pourtant avoir pour sa soeur de
+campagne la récompense de la lieutenance aux gardes de son neveu, qui
+fut tué à Lens avec le maréchal de Gassion. La solitude, où l'on n'a
+que soi pour objet, où l'on ne se compare avec personne, avoit gâté
+cet esprit, qui déjà n'étoit que trop plein de lui-même.
+
+Les juste-au-corps lui ayant semblé commodes, il en avoit de toutes
+façons, de treillis[172], de tabis[173], de bleus et d'incarnats.
+
+ [172] _Treillis_, toile fine d'Allemagne, lustrée et satinée,
+ dont en petit deuil on faisoit le dessus du pourpoint. (_Dict. de
+ Trévoux._)
+
+ [173] _Tabis_, gros taffetas ondulé par l'application d'un
+ cylindre sur lequel des ondes étoient gravées. (_Dict. de
+ Trévoux._)
+
+Il a des visions jusques aux moindres petites choses: il demanda de
+l'aigre de cèdre[174] à M. Conrart, qui étoit devenu son
+commissionnaire après M. Chapelain; car il y eut je ne sais quoi entre
+M. Chapelain et lui, et il ne pouvoit s'empêcher de dire à tout bout
+de champ qu'il ne faisoit rien de naturel, qu'il n'avoit point de
+génie. Il lui faisoit entendre, sans faire semblant de rien, que si
+les pots dans lesquels il lui enverroit cet aigre de cèdre étoient
+bleus et blancs, ils lui plairoient davantage.
+
+ [174] _Aigre de cèdre_, liqueur composée de jus de citron, de
+ limon et de cédrat, qui, mêlée avec de l'eau et du sucre, fait
+ une boisson très-agréable. (_Dict. de Trévoux_.)
+
+Il écrivit jusqu'à huit lettres pendant qu'on imprimoit ses vers
+latins, pour faire qu'un placard de deux petits anges qui se baisoient
+pût se rencontrer à la fin. Il a eu aussi une bonne fantaisie de faire
+imprimer ces vers-là en petit, croyant que le monde souhaitoit cela
+avec passion. M. Conrart lui manda que Courbé étoit disposé à le
+satisfaire; mais qu'il étoit obligé de lui mander que ses vers ne se
+vendroient point in-quarto, et qu'on n'en avoit vendu qu'un seul
+exemplaire. Balzac répondit en ces mots: «Si j'étois aussi amoureux de
+la gloire que je l'ai été autrefois, votre lettre me seroit une grande
+mortification.» Il fallut pourtant faire cette impression en petit; il
+se consola en voyant _Editio seconda_. Il a fait mettre au
+commencement que le libraire l'a voulu absolument. Il vouloit obliger
+Ménage à dire plus de choses à sa louange dans l'épître qu'il fit à la
+reine de Suède, en lui dédiant les vers latins de Balzac. Il y a au
+bout de ce livre ce qu'il appelle _liber adoptivus_, sans expliquer
+que ce sont diverses pièces d'auteurs, ou qu'il ne connoît point, ou
+dont il dissimule le nom. Il n'a pourtant pas mal fait, car il n'y a
+guère que cela de bon dans son livre.
+
+Il eut une plaisante curiosité dans l'impression de ses discours; il
+n'y a pas une ligne qui ne soit finie par un mot entier; il n'y a
+jamais de mot coupé en deux.
+
+La reine de Suède dit à Chanut, notre résident, qu'elle le prioit de
+s'informer quels auteurs il falloit lire pour bien savoir notre
+langue, et que Balzac ne la contentoit point, qu'il n'étoit point
+naturel, qu'il étoit toujours guindé, et toujours dans la fleurette.
+Il le sut, et elle lui écrivit que ce qu'on avoit dit étoit faux. Cela
+est cause qu'il n'a pas changé dans l'_Aristippe_ les louanges qu'il
+lui donnoit. Voici une lettre qu'il écrivit à M. Conrart sur le séjour
+de la cour à Bordeaux, sous le nom du même M. Girard[175] dont nous
+avons déjà parlé. Ce que je mettrai à côté est ce que m'a dit M. le
+marquis de Montausier, témoin oculaire.
+
+ [175] Guillaume Girard, archidiacre d'Angoulême, avoit été
+ secrétaire du duc d'Epernon. Il a laissé une vie de son maître,
+ imprimée à Paris en 1655 en un volume in-folio, et en 1663 en
+ trois volumes in-douze. Elle est, comme elle devoit être, toute
+ favorable au duc d'Epernon.
+
+
+ «MONSIEUR,
+
+ «A moins que d'avoir à vous donner des nouvelles de M. de
+ Balzac, je n'aurois pas rompu mon silence ni violé le respect
+ que je vous dois. Ce n'est pas que je ne sache combien il y a
+ d'honneur à recevoir de vos lettres, et combien les honnêtes
+ gens se glorifient d'en être favorisés; mais j'ai encore plus de
+ considération pour vous que je n'en ai pour moi-même, et quoique
+ je ne sois pas insensible à mon propre bien, j'aurois mieux aimé
+ m'en priver que de vous être importun, en exigeant de vous pour
+ une mauvaise lettre quelqu'une de vos belles réponses. Voilà,
+ monsieur, comme j'en eusse usé, si la discrétion de votre ami
+ n'eût fait violence à la mienne: elle m'oblige à vous dire de
+ lui ce qu'il a omis, sans doute, dans la dernière lettre qu'il
+ vous a écrite.
+
+ «Vous savez, monsieur, que nous avons eu la cour depuis peu de
+ jours en cette ville. Lorsque la Reine[176] en approcha de deux
+ journées, elle commanda expressément qu'on ne donnât aucun
+ logement aux troupes qui accompagnoient Leurs Majestés dans les
+ terres de M. de Balzac[177]. Sa faveur ne fut point bornée à ces
+ petits soins, elle ordonna[178] à M. de Saintot, maître des
+ cérémonies (il faisoit aussi la charge de
+ grand-maréchal-des-logis), de la loger dans la maison de M. de
+ Balzac[179]. Ce commandement fut si exprès qu'il ne se put
+ exécuter sans quelque désordre: les logis étoient déjà faits à
+ l'arrivée de M. de Saintot. L'évêché étoit marqué pour la Reine;
+ le Roi étoit dans une maison contiguë; les autres logemens
+ étoient marqués et déjà occupés; mais il fallut tout changer
+ pour satisfaire au désir de la Reine et honorer M. de Balzac
+ absent.
+
+ «A l'arrivée de Sa Majesté, il fut demandé avec instance. Sa
+ Majesté ne vouloit recevoir aucune des excuses qu'on donnoit à
+ sa retraite[180]. Enfin, comme il n'y eut plus d'espérance de
+ le voir, elle n'eut presque plus d'entretien qu'avec ses
+ proches, qui furent jugés très-dignes de son alliance[181]. M.
+ le cardinal ne s'en arrêta pas là; après s'être long-temps
+ informé s'il ne pourroit point satisfaire au désir qu'il avoit
+ de long-temps de connoître le visage d'une personne si
+ généralement estimée, il se résolut enfin de l'envoyer visiter
+ par un gentilhomme des siens, nommé le chevalier de Terlon. Ce
+ gentilhomme alla à la maison de M. de Balzac, à trois lieues de
+ la ville, et lui dit que M. le cardinal, son maître, lui avoit
+ commandé de le venir assurer de son service très-humble; qu'il
+ avoit une forte passion de le voir et de l'entretenir à
+ Angoulême, où il avoit appris son indisposition; qu'il seroit
+ venu lui-même s'en assurer en sa maison, s'il n'eût appréhendé
+ de l'incommoder; mais qu'il seroit fâché qu'on lui reprochât
+ d'avoir passé si près du plus grand homme de notre siècle sans
+ avoir eu dessein de lui rendre cette petite civilité[182].
+
+ «M. de Balzac, dont la discrétion ne vous est pas moins connue
+ que le mérite, ne pouvoit attribuer un si grand excès de
+ civilité qu'à la courtoisie de l'ambassadeur, et, sans doute,
+ ces faveurs lui eussent été suspectes, si M. le cardinal n'en
+ eût dit autant, et aux mêmes termes, à M. de Roussines, frère de
+ M. de Balzac. J'étois présent, et plusieurs honnêtes gens de la
+ cour furent témoins lorsque Son Eminence lui redit les mêmes
+ paroles que M. de Terlon avoit avancées, faisant ainsi de sa
+ bouche à une personne non suspecte des compliments qui ne
+ pouvoient plus être suspects.
+
+ «M. Servien enchérit beaucoup au-delà chez M. le marquis de
+ Montausier[183]; mais M. de Lionne ne fut pas plus tôt arrivé
+ qu'il envoya son premier commis vers M. de Balzac, pour lui
+ témoigner le désir impatient qu'il avoit de le voir; qu'il y
+ avoit vingt ans que ce désir faisoit une de ses plus violentes
+ passions; qu'il avoit fait le voyage de Guyenne, avec plaisir,
+ quelque juste indignation qu'il eût d'ailleurs contre le voyage,
+ pour voir le plus grand homme du monde, etc.; qu'il le prioit de
+ lui mander positivement (ce furent les termes de son envoyé)
+ s'il lui feroit déplaisir de l'aller visiter en sa maison, parce
+ qu'il n'y avoit que sa défense absolue qui pût l'en empêcher. M.
+ de Balzac, usant de la liberté qu'il lui donnoit, le supplia de
+ n'en point prendre la peine[184]; et cette excuse, qui eût
+ peut-être déplu à un moins honnête homme que n'est M. de Lionne,
+ lui donna matière d'une lettre, en laquelle, parmi quelques
+ douces plaintes du rigoureux traitement qui lui est fait, il
+ l'assuroit de tous les respects, de toute la vénération et de
+ tout ce qui est au-dessous du culte et de l'adoration: ce sont
+ les termes obligeants d'une fort longue et fort belle lettre.
+
+ «Je ne vous parle point des compliments de M. l'évêque de Rodez,
+ de ceux de M. de La Motte Le Vayer ni de toutes les autres
+ personnes de mérite qui sont auprès de Leurs Majestés. Ma
+ gazette seroit trop longue, monsieur; ce que j'y ajoute du mien,
+ c'est la joie que j'ai sentie de voir toute la cour faire la
+ cour à notre ermite, et de voir ce généreux ermite au-dessus de
+ toutes les faveurs et de toutes les recherches de la cour. Il
+ n'en a pas pour cela quitté une seule de ses calottes; il n'en a
+ pas eu plus de complaisance pour lui-même. J'ai passé depuis ce
+ temps-là plusieurs jours en sa compagnie; mais je ne me suis pas
+ aperçu que c'étoit à lui que tous ces honneurs avoient été
+ rendus, et si je n'en eusse été le témoin, je serois en danger
+ d'ignorer long-temps une chose si glorieuse à mon ami et si
+ avantageuse à tous ceux qu'il aime. Il ne sait pas même que je
+ vous écris toutes ces circonstances; et quoique je lui aie dit
+ que je voulois vous mander cette partie de son histoire, je
+ n'oserois lui faire voir cette partie de ma relation, tant il a
+ de peine à souffrir les choses qui le favorisent. Il ne veut pas
+ même que j'attribue à sa modestie l'indifférence qu'il a eue
+ pour les caresses du grand monde; son chagrin et son dégoût ne
+ méritent point, à ce qu'il dit, un si beau nom, et il aime mieux
+ que nous l'appellions insensible que de consentir aux
+ témoignages que nous devons à sa vertu. Ajouterai-je encore à
+ ceci les compliments extraordinaires qu'il reçut, il n'y a pas
+ long-temps, du comte de Pigneranda? Cet ambassadeur, fameux par
+ la rupture de la paix de l'Europe, ayant passé à Angoulême,
+ s'enquéroit, à l'ordinaire des étrangers, de ce qu'il y avoit de
+ plus remarquable dans le pays. On lui proposa incontinent M. de
+ Balzac comme la chose la plus rare: il repartit qu'il avoit
+ appris ce nom-là en Espagne, long-temps avant que d'en partir;
+ qu'il ne l'avoit pas trouvé moins célèbre en Allemagne, d'où il
+ venoit, et lui envoya incontinent un Minime walon, homme de
+ lettres, qui lui servoit d'aumônier, pour lui dire qu'il
+ souffroit, avec plus de peine qu'il n'en avoit eu pendant tout
+ son voyage, la défense de faire des visites; que s'il lui eût
+ été libre d'en faire, il fût venu de bon coeur en sa chambre
+ pour voir une personne si célèbre dans tous les lieux où les
+ grandes vertus sont en estime. Ce compliment ne fut pas borné à
+ ce peu de paroles. Mais qu'ai-je affaire d'emprunter de la
+ bouche de nos ennemis des louanges pour un homme qui a peine
+ d'en souffrir des personnes qui lui sont les plus chères? Il se
+ contente de leur amitié comme de la vôtre, monsieur, de celle de
+ M. Chapelain, et de peu d'autres.
+
+ «Oserois-je vous supplier de faire part de ma relation à M.
+ Chapelain? Je sais qu'il aime ce que nous aimons, comme il en
+ est aimé aussi; je sais qu'il me fait l'honneur de me vouloir du
+ bien. Permettez-moi, je vous supplie, de l'assurer de mon
+ très-humble service, et croyez, s'il vous plaît, que je serai
+ toute ma vie, etc.[185].»
+
+ [176] Elle qui ne sait pas lire, et ne les connoît point.
+ (T.)--Cela veut dire apparemment que la Reine, étant espagnole,
+ lisoit peu les livres françois.
+
+ [177] Ne diriez-vous pas qu'il en a autant dans ce pays-là que M.
+ de La Rochefoucauld? Cependant Balzac, qui n'est point paroisse,
+ est à Roussines son frère aîné; et dans la paroisse d'Asnières,
+ Forgues, son parent, a un fief, et Balzac loge dans un autre, qui
+ est, je pense, à sa soeur. La seigneurie est au Chapitre
+ d'Angoulême. Ce fut M. de Montausier qui, avec bien de la peine,
+ en fit déloger les gens de guerre. (T.)
+
+ [178] Cela est faux. (T.)
+
+ [179] La maison étoit alors à son père, et est présentement à
+ l'aîné; c'est la plus commode de la ville. D'abord on alla à
+ l'Evêché; mais le logement n'étoit pas si aisé. Ce n'est pas la
+ première fois que la cour a occupé cette maison. (T.)
+
+ [180] Elle ne songea pas à lui. (T.)
+
+ [181] A la vérité elle leur parla comme à des gens qui sont des
+ principaux de la ville. (T.)
+
+ [182] M. de Montausier, qui étoit alors à Angoulême, dit que la
+ vérité est que Lionne, pour faire plaisir à Chapelain, son ami,
+ fit faire ce voyage au chevalier de Terlon, et que toute la
+ civilité vint de lui et de M. Servien. Le cardinal n'usa jamais
+ de termes si obligeants pour les princes du sang même. «Si le
+ cardinal avoit fait cela, disoit le marquis, il seroit digne de
+ tout ce que Balzac a écrit depuis contre lui.» Il est bien vrai
+ que le cardinal dit quelque chose d'élégant, mais tout cela
+ venoit de Lionne. (T.)
+
+ [183] En parlant à Roussines. (T.)
+
+ [184] Véritablement, voilà bien répondu. M. de Montausier dit
+ qu'il n'a jamais écrit en ces termes-là à personne. (T.)
+
+ [185] Balzac a envoyé jusqu'à cinq copies de cette lettre, et
+ toutes de la main de Toulet, son copiste, de peur qu'elle ne fût
+ perdue. Son libraire eut le soin de les faire rendre à M.
+ Conrart. Après ces cinq copies il en envoya encore une, disant
+ que M. Girard y avoit fait quelques changements. Il n'y avoit que
+ deux syllabes de changées (T.)--Cette lettre, monument de
+ l'orgueil le plus extraordinaire, ne paroit pas avoir été
+ imprimée: au moins n'en trouve-t-on aucune trace dans les
+ _OEuvres_ de Balzac. On sera peut-être parvenu à lui en faire
+ sentir tout le ridicule.
+
+Quand le chevalier de Méré mena le maréchal de Clairambault voir
+Balzac à la campagne, cet auteur étoit dans le jardin; le maréchal le
+trouva si extravagamment habillé qu'il le prit pour un fou, et il ne
+vouloit pas avancer; le chevalier l'encouragea: il en fut après
+très-satisfait, et dit qu'il n'avoit jamais vu un homme de si agréable
+conversation.
+
+Il fit, un peu après le voyage de Bordeaux, un poème latin de dévotion
+qu'il envoya à M. de Montausier, à Paris, et le pria de supplier M. de
+Grasse de le mettre en vers françois. Trois jours après, il écrivit au
+secrétaire de M. de Montausier qu'il le prioit de lui renvoyer cette
+lettre, qu'il y vouloit changer quelque chose; après, il en envoya une
+autre où il ne parloit plus de M. de Grasse, et cela exprès, afin que
+cette lettre ne demeurât point, et qu'on crût que M. de Grasse avoit
+traduit ce poème de son propre mouvement, parce qu'il en avoit été
+charmé. Cette seconde lettre eut le loisir de venir avant que M. de
+Montausier eût écrit à M. de Grasse; lui qui ne trouvoit pas la
+requête trop civile, envoya pour excuse à M. de Grasse la lettre de
+Balzac sans la relire, croyant que ce fut la même: cela fit un
+terrible galimatias.
+
+Depuis, quand M. le Prince fût mis en liberté, il lui envoya une
+lettre latine imprimée, avec deux petites pièces de vers latins aussi
+imprimées: l'une sur sa prison, l'autre sur la mort de madame la
+princesse sa mère, où, à son ordinaire, il donnoit à dos à celui qui
+avoit le dessous, et traitoit le cardinal Mazarin de _semi-vir_; et,
+pour montrer à M. le Prince qu'il a fait ces vers-là durant sa prison,
+il en prend M. l'évêque d'Angoulême à témoin. Dans ces vers, il
+appelle le cardinal _imbelle caput_, comme si un cardinal devoit être
+guerrier; et puis, celui-là a été à la guerre.
+
+Sur la fin de ses jours il eut une grande mortification de voir le
+grand applaudissement qu'avoient les lettres de Voiture; il ne put se
+tenir de le témoigner. Ce fut ce qui produisit la dissertation latine
+de Girac et la _Défense de Voiture_ que Costar lui adressa
+malicieusement à lui-même, car il se moque de lui en cent endroits. Ce
+fut une nouvelle recharge au pauvre homme, et cela avança ses jours de
+quelque chose. Dans l'historiette de Costar, nous parlerons de cette
+querelle plus amplement.
+
+Balzac et Girac étant allés dîner avec M. de Montausier à Angoulême,
+M. de Montausier parla de l'édition de Voiture, et dit qu'il falloit
+demeurer d'accord que c'étoit l'original des lettres galantes: cela
+déplut furieusement à Balzac. Au sortir de là, il répéta les mots que
+M. de Montausier avoit prononcés, et ajouta: «Que deviendront donc mes
+lettres?» Il pria Girac de lire Voiture et de lui en dire son avis. Le
+lendemain Balzac en envoya donc un exemplaire à Girac, avec un billet
+latin, où il le prioit de lui en dire son sentiment en latin. Girac le
+fit; mais il prétend que Balzac y a mis quelque chose du sien: Balzac
+envoya ce prétendu jugement de Girac à Paris. Costar, qui ne
+demandoit pas mieux que de faire claquer son fouet, composa la
+_Défense de Voiture_. D'abord Balzac, plein de lui-même, et persuadé
+de la déférence que Costar avoit pour lui, prit cet ouvrage pour une
+pièce à sa louange; et comme on l'imprimoit, il écrivit à Conrart de
+corriger tels et tels endroits, où l'on y parloit de lui, afin qu'ils
+fussent mieux, et il les croyoit bien corrigés. On lui dit qu'il n'y
+avoit plus moyen, et que tout étoit tiré: après il se désabusa.
+
+Non content d'avoir déjà, au sortir d'une grande maladie, envoyé, il y
+avoit quelque temps, à Notre-Dame des Ardillières, une lampe de cent
+écus, avec des vers latins gravés dessus, où son nom est en grosses
+lettres, il donna, un an au plus avant que de mourir, des preuves
+authentiques de sa vanité. Il écrivit à Conrart qu'il avoit deux mille
+livres à Paris, et qu'il en vouloit constituer une rente de cent
+francs, et instituer une espèce de jeux floraux de deux ans en deux
+ans, et que, pour cela, il donneroit dix thêmes sur lesquels on
+harangueroit; que l'Académie délivreroit les deux cents livres à celui
+qui feroit le mieux. Ce sont matières de piété: par exemple, que la
+gloire appartient à Dieu seul, et que les hommes en sont les
+usurpateurs.
+
+Patru et les plus sensés vouloient se moquer de cette fondation de
+_bibus_, car il y avoit un million de difficultés pour la sûreté, et
+aussi bien du chagrin à lire les compositions d'un tas de moines; mais
+les cabaleurs Chapelain et Conrart l'emportèrent. Cela fut fait après
+la mort de Balzac.
+
+Il fut six mois à se voir mourir tous les jours: il s'étoit fait
+transporter aux Capucins d'Angoulême; il se confessoit fréquemment,
+et pourtant songeoit bien autant à ses jeux floraux qu'à sa
+conscience. En mourant, car on a ses dernières paroles dans une
+relation qu'un avocat d'Angoulême, nommé Morisset, a faite[186], il
+dit qu'il ne savoit où il alloit, mais qu'il espéroit que Dieu lui
+feroit miséricorde.
+
+ [186] Cette relation est imprimée à la suite des OEuvres de
+ Balzac, t. 2, pag. 213 du supplément.
+
+Ogier le prédicateur, comme on lui demandoit s'il ne feroit point
+l'épitaphe de Balzac: «Je m'en garderai bien, dit-il, j'aurois peur
+qu'il ne se l'attribuât encore.» Il disoit cela à cause de
+l'_Apologie_.
+
+Conrart voulut faire un Recueil de vers à sa louange: il en demanda à
+assez de gens qui en firent; mais c'est si peu de chose que tout est
+demeuré là[187].
+
+ [187] Ce jugement de Tallemant est trop sévère. Gilles Boileau a
+ déploré la mort de Balzac dans une élégie adressée à Conrart, qui
+ offre quelques beautés; elle n'a pas été insérée par Despréaux
+ dans les oeuvres posthumes de son frère; mais on l'avoit imprimée
+ dans la troisième partie des _Poésies choisies_, publiées chez
+ Sercy en 1658. Tristan l'ermite fit aussi d'assez belles strophes
+ sur la mort de Balzac; les trois meilleures ont été citées dans
+ la Notice sur Conrart placée à la tête de ses Mémoires, dans le
+ quarante-huitième volume de la deuxième série de la Collection
+ des Mémoires relatifs à l'histoire de France.
+
+
+
+
+LE PRÉSIDENT PASCAL
+
+ET BLAISE PASCAL.
+
+
+Le président Pascal portoit ce titre parce qu'il avoit été président à
+Clermont en Auvergne; c'est un homme qui a eu d'assez beaux emplois:
+il étoit homme de bien et de savoir surtout; il s'étoit appliqué aux
+mathématiques; mais il a été plus considérable par ses enfants que par
+lui-même, comme nous verrons par la suite.
+
+Quand on fit la réduction des rentes, lui et un nommé de Bourges, avec
+un avocat au conseil dont je n'ai pu savoir le nom, firent bien du
+bruit, et à la tête de quatre cents rentiers comme eux, ils firent
+grand peur au garde des sceaux Séguier et à Cornuel. Le cardinal de
+Richelieu fit mettre dans la Bastille les deux autres; pour Pascal, il
+se cacha si bien qu'on ne put le trouver et fut long-temps sans oser
+paroître. En ces entrefaites, les petites Saintot[188] et sa fille,
+qui est à cette heure en religion, jouèrent une comédie, dont cette
+fille qui n'avoit que douze ans avoit fait presque tous les vers.
+
+ [188] Ce devoit être la fille de Saintot, le maître des
+ cérémonies de France.
+
+Le cardinal de Richelieu en ce temps-là eut la fantaisie de faire
+jouer _le Prince déguisé_[189] à des enfants. Bois-Robert en prit le
+soin. Il choisit, comme vous pouvez penser, cette petite Pascal; il
+prit aussi une des petites Saintot, Socratine, et le petit Bertaut,
+son frère[190]. La représentation réussit; mais la petite Pascal fit
+le mieux. Comme on la louoit, elle demande à descendre, et
+d'elle-même, sans en avoir rien dit à personne, elle se va jeter aux
+pieds de Son Eminence et lui récite en pleurant dix ou douze vers de
+sa façon, par lesquels elle demandoit le retour de son père. Le
+cardinal la baisa plusieurs fois, car elle étoit _bellotte_, la loua
+de sa piété, et lui dit: «Ma mignonne, écrivez à votre père qu'il
+revienne, je le servirai.» En effet, il le servit et le continua dix
+ans à l'intendance par moitié de Normandie, car il s'étoit défait de
+sa charge en faveur d'un de ses frères. Ils étoient tous d'Auvergne.
+
+ [189] Une pièce de Scudéry. (T.)
+
+ [190] Le frère et la soeur de madame de Motteville. On l'appelle
+ _Socratine_, à cause de sa sévérité. Elle est carmélite à cette
+ heure. (T.)
+
+Sa fille fit d'autres vers, j'en ai quelques-uns[191].
+
+ [191] On lit dans Benserade des stances que mademoiselle Pascal
+ fit à l'âge de treize ans _pour une dame de ses amies, sous le
+ nom d'Amaranthe, amoureuse de Thyrsis_. Benserade y fit une
+ réponse dans laquelle il suppose que mademoiselle Pascal s'est
+ cachée sous le nom d'Amaranthe, et que Thyrsis n'est pas autre
+ que lui-même. On y lit cette stance, où Benserade nous apprend
+ l'âge que mademoiselle Pascal avoit alors:
+
+ Qu'une fille _à treize ans_ d'amour soupire et pleure,
+ C'est souvent un défaut;
+ Mais pour une qui fait des vers de si bonne heure,
+ C'est vivre comme il faut.
+
+ (_OEuvres de Benserade_, 1698, in-8º, t. 1, p. 49.)
+
+ Enfin, à dix-huit ans, elle se mit en dévotion, et, comme j'ai
+ dit, elle se fit religieuse.
+
+ Le président Pascal a laissé un fils, Blaise Pascal[192], qui
+ témoigna dès son enfance l'inclination qu'il avoit aux
+ mathématiques. Son père lui avoit défendu de s'y adonner qu'il
+ n'eût bien appris le latin et le grec. Cet enfant, dès douze à
+ treize ans, lut Euclide en cachette, et faisoit déjà des
+ propositions; le père en trouva quelques-unes; il le fait venir et
+ lui dit: «Qu'est-ce que cela?» Ce garçon, tout tremblant, lui dit:
+ «Je ne m'y suis amusé qu'aux jours de congé.--Et entends-tu bien
+ cette proposition?--Oui, mon père.--Et où as-tu appris cela?--Dans
+ Euclide, dont j'ai lu les six premiers livres (on ne lit
+ d'ordinaire que cela d'abord).--Et quand les as-tu lus?--Le
+ premier en une après-dînée, et les autres en moins de temps à
+ proportion.» Notez qu'on y est six mois avant que de les bien
+ entendre.
+
+ [192] Blaise Pascal, né à Clermont en 1623, mort à Paris en 1662.
+
+Depuis, ce garçon inventa une machine admirable pour l'arithmétique.
+Pendant les dernières années de l'intendance de son père, ayant à
+faire pour lui des comptes de sommes immenses pour les tailles, il se
+mit dans la tête qu'on pouvoit, par de certaines roues, faire
+infailliblement toutes sortes de règles d'arithmétique; il y travailla
+et fit cette machine qu'il croyoit devoir être fort utile au public;
+mais il se trouva qu'elle revenoit à quatre cents livres au moins, et
+qu'elle étoit si difficile à faire, qu'il n'y a qu'un ouvrier, qui est
+à Rouen, qui la sache faire; encore faut-il que Pascal y soit présent.
+Elle peut être de quinze pouces de long et haute à proportion. La
+reine de Pologne en emporta deux; quelques curieux en ont fait faire.
+Cette machine et les mathématiques ont ruiné la santé de ce pauvre
+Pascal le jeune.
+
+Sa soeur, religieuse à Port-Royal de Paris, lui donna de la
+familiarité avec les Jansénistes: il le devint lui-même; c'est lui qui
+a fait ces belles lettres au Provincial que toute l'Europe admire, et
+que M. Nicole a mises en latin. Rien n'a tant fait enrager les
+Jésuites. Long-temps on a ignoré qu'il en fût l'auteur; pour moi, je
+ne l'en eusse jamais soupçonné, car les mathématiques et les
+belles-lettres ne vont guères ensemble. Ces messieurs du Port-Royal
+lui donnoient la matière, et il la déposoit à sa fantaisie. Nous en
+dirons davantage dans les Mémoires de la régence.
+
+
+
+
+BERTAUT,
+
+NEVEU DE l'ÉVÊQUE DE SÉEZ.
+
+
+Ce petit Bertaut, qui étoit de la comédie[193], étoit neveu de Bertaut
+le poète, qui fut évêque de Séez. Il avoit une soeur, femme-de-chambre
+de la Reine, qui, pour sa beauté et sa bonne réputation, fut mariée
+avec le premier président de la chambre des comptes de Rouen, qui
+étoit fort vieux, nommé Motteville[194]. Elle n'en eut point d'enfants
+et revint à la cour.
+
+ [193] _Voy._ l'article qui précède celui-ci, p. 175.
+
+ [194] La véritable orthographe du nom est Mauteville; voir
+ précédemment tome 1, p. 288, note 1.
+
+Lui et sa soeur Socratine étoient en nécessité quand quelqu'un dit au
+cardinal de Richelieu qu'il y avoit des enfants d'un frère de Bertaut
+qui étoient bien pauvres. Il les fit venir: la fille étoit fort jolie
+et avoit bien de l'esprit; le garçon étoit passable. Ils jouèrent
+quelques scènes du _Pastor fido_, de fort bonne grâce. Le cardinal
+donna pension à la fille, et entretint le petit garçon au collége. Ce
+garçon eut assez d'industrie pour faire habiller un petit laquais,
+qu'il prit des livrées _éminentissimes_; et quand on le rebutoit à la
+porte du cardinal, il faisoit passer son laquais devant. Cela plut au
+cardinal, auquel, par ce moyen, il fit fort sa cour; et quoiqu'il eût
+découvert que leur mère étoit une mademoiselle Bertaut, qu'il avoit
+vue chez la Reine-mère, et qu'il haïssoit fort, il continua pourtant à
+leur faire du bien.
+
+Après la mort du cardinal, au commencement de la régence, madame de
+Motteville, sa soeur, eut avis d'un prieuré qui vaquoit; M. de
+Bassompierre l'avoit eu aussi. Elle le rencontre, comme il l'alloit
+demander à la Reine. Elle lui demanda, par hasard, quelle affaire
+l'amenoit; il le lui dit. «Eh! monsieur, dit-elle, je l'allois
+demander pour mon frère; c'est si peu de chose, et il en a si grand
+besoin!» Le maréchal répondit qu'il ne vouloit pas, sur ses vieux
+jours, être moins civil aux dames qu'en sa jeunesse, et il se retira.
+Ce prieuré étoit pourtant fort bon. On dit qu'il vaut cinq mille
+livres de rente. Elle l'obtint. Elle lui fit donner encore la charge
+de lecteur du Roi qu'avoit eue son oncle, l'évêque de Séez, avant que
+d'être évêque.
+
+Il fut avec M. de La Tuillerie en Suède. Là, comme c'est un doucereux,
+il voulut, je pense, dire des fleurettes à la Reine, et il fit si bien
+qu'elle sut qu'il chantoit et jouoit du luth. Elle l'en pria un jour;
+il fit bien des cérémonies; enfin, il prit un luth, et badina tant
+avant que de chanter, que quand il voulut chanter tout de bon, la
+Reine, qui en étoit lasse, ne l'écouta point, ou ne l'écouta que par
+manière d'acquit. Au retour, comme la Reine lui demandoit des
+nouvelles de la reine de Suède, il dit qu'elle n'étoit pas laide,
+qu'elle pouvoit même passer pour agréable. «Mais, dit-il tout bas à la
+Reine en s'approchant familièrement de son oreille, elle a un peu la
+taille gâtée.» Quelqu'un dit en riant à M. le cardinal qui étoit là:
+«Votre Eminence n'a-t-elle point d'ombrage de ce galant homme? Je
+m'offre pour votre second.»
+
+Il ne manque pas d'esprit; mais il est ennuyeux en diable et plein de
+vanité. Par malheur pour lui, il y a un des principaux musiciens de la
+chapelle nommé aussi Bertaut[195]. Pour les distinguer, on appeloit
+celui-ci _Bertaut l'incommode_, et l'autre _Bertaut l'incommodé_,
+parce qu'il est châtré. On appeloit ainsi tous les châtrés de ces
+comédies en musique que le cardinal Mazarin faisoit jouer. Feu madame
+de Longueville s'avisa la première, ne voulant pas prononcer le mot de
+châtré, de dire _cet incommodé_, en montrant un châtré qui chantoit
+fort bien, et qui vint à la cour du temps du cardinal de Richelieu.
+«Mon Dieu, disoit-elle à mademoiselle de Senecterre, que cet
+_incommodé_ chante bien!»
+
+ [195] C'est Berthod, mais on prononce Bertaut. (T.)
+
+Ce petit Bertaut fait des vers, mais pas trop bien, et c'est un grand
+diseur de fleurettes. Quand la cour alla à Poitiers, en 1652, un nommé
+Du Temple, qui a la plus belle femme de la ville, et qui est fort
+jaloux, alla au-devant des fourriers, pour les prier de lui donner M.
+Bertaut; il entendoit Bertaut _l'incommodé_; mais il n'y étoit pas;
+eux lui dirent: _Volontiers_. Il alla faire un tour je ne sais où, et
+quand il arriva chez lui, il trouva un petit jeune homme qui disoit
+des douceurs à sa femme.
+
+
+
+
+LE MARÉCHAL DE GUÉBRIANT[196].
+
+
+Le maréchal de Guébriant étoit de Bretagne, et bien gentilhomme. Il
+avoit étudié, et, s'il eût eu assez de bien pour cela, il auroit été
+conseiller à Rennes; mais il n'avoit que deux mille livres de rente.
+
+ [196] Jean-Baptiste Budes, comte de Guébriant, maréchal de
+ France, né en 1602, mort en 1643.
+
+Un jour, étant à Paris, la nuit il entendit du bruit dans la rue,
+comme de gens qui se battoient; il descendit, et, voyant un homme
+assez mal accompagné attaqué de plusieurs autres, il se met du côté du
+plus foible, et le tire de leurs mains: c'étoit le baron Du Bec[197]
+que le marquis de Praslin, qui fut tué à la bataille de Sedan,
+assassinoit par jalousie; car ils étoient rivaux, et le baron étoit
+mieux traité que lui. On reconnut ensuite l'épée du marquis[198], qui
+étoit demeurée sur la place. Guébriant dit au baron que s'il
+découvroit jamais qui lui avoit fait un si lâche tour, et qu'il s'en
+voulut ressentir, il le prioit de lui faire l'honneur de le prendre
+pour son second. En effet, ils se battirent et ils eurent
+l'avantage[199].
+
+ [197] La maison du Bec Crespin, en Normandie, est une bonne
+ maison; ils viennent des Grimaldi, de la famille du prince de
+ Monaco. (T.)
+
+ [198] Le marquis de Praslin étoit brave, mais méchant; il
+ empoisonna avec de l'antimoine je ne sais combien de _Wourmans_
+ en Hollande; il en avoit été battu en je ne sais quelle
+ rencontre, où il avoit fait l'insolent. (T.)
+
+ [199] Je pense que Guébriant eut tout l'honneur du combat, car le
+ baron étoit méchant soldat: témoin La Capelle, qu'il défendit si
+ mal.
+
+ (T.)
+
+Ce duel obligea le baron à se retirer à la campagne chez sa soeur
+qui étoit nouvellement démariée d'avec M. des Spy (ou _Chepy_),
+homme de qualité. Cette affaire ne fut pas trop honorable à la
+dame; car elle dura dix ans, et elle est retournée plus d'une fois
+avec son mari. Enfin, il consentit à la dissolution, et épousa une
+fille. En ayant eu un enfant, il envoya prier mademoiselle Du Bec
+de la présenter au baptême. Elle répondit qu'elle le feroit
+volontiers, si elle croyait que cet enfant fût de lui. Elle s'éprit
+de Guébriant, qui étoit bien fait, l'épousa et lui acheta une
+compagnie aux gardes: elle avoit peut-être cinquante mille écus de
+bien.
+
+Durant le désordre de Corbie, il se jeta dans Guise, et rendit par
+ce moyen un grand service, car la place eût été attaquée et prise
+sans ce secours. Au retour de là, sa femme, qui a toujours eu de
+l'ambition, et qui vouloit pousser son mari, crut qu'il en falloit
+faire un _titolado_[200]; et, pour le faire appeler _Monsieur le
+comte_, elle s'avisa de feindre qu'elle avoit perdu un chien, et
+fit dire au prône que quiconque l'auroit trouvé le portât chez M.
+le comte de Guébriant.
+
+ [200] Un homme titré.
+
+Après cela, Guébriant fut envoyé dans la Valteline avec qualité de
+maréchal-de-camp. Il dit d'abord à M. de Rohan qui y commandoit:
+«Monsieur, je suis assuré que je vous obéirai bien; mais je vous avoue
+que je ne sais point le métier de maréchal-de-camp: daignez prendre la
+peine de m'instruire.» Cela plut fort à M. de Rohan.
+
+Depuis, il fut envoyé en Allemagne mener un secours de deux mille
+hommes au duc de Weimar, qui, voulant avoir deux maréchaux-de-camp
+françois, demanda Guébriant, sur le témoignage que M. de Rohan lui en
+rendit, quand il le fut trouver un peu avant la bataille de
+Rheinfelden.
+
+Le duc de Weimar fit bien voir le cas qu'il en faisoit, car il lui
+laissa en mourant[201] son cheval et ses armes. Il oublioit son épée;
+mais Feret, son secrétaire françois, l'en fit ressouvenir, et il la
+lui laissa aussi. Guébriant, que nous appellerons _le comte de
+Guébriant_, par respect et par politique, ne voulut jamais monter sur
+ce cheval, et le faisoit même mener en main à l'abreuvoir. Cela lui
+gagna terriblement le coeur des Weimariens; car, quand ils voyoient
+passer ce cheval, ils lui ôtoient le chapeau.
+
+ [201] Bernard de Saxe, duc de Weimar, mourut de la peste, le 18
+ juillet 1639. On prétend qu'il fut empoisonné.
+
+Feret, secrétaire françois du duc de Weimar, dit qu'il légua bien ses
+armes à Guébriant, mais qu'il légua son cheval au Roi, et qu'il fut
+amené à la grande écurie. Il lui avoit coûté trois mille livres. Il
+étoit fort doux pour Weimar; mais, il ne vouloit point souffrir qu'un
+autre le montât, au moins y avoit-on bien de la peine. Guébriant le
+monta, dit Le Laboureur, et après sa mort il fut mené chez le Roi, où
+il est mort[202].
+
+ [202] Ce cheval s'appeloit _le Rabe_, en allemand _le Corbeau_.
+ «Le comte, dit Le Laboureur, le monta dans tous les combats où il
+ se trouva depuis, où l'on a pu dire qu'il combattoit sous son
+ maître, puisque l'on a souvent remarqué qu'il accabloit des
+ ennemis sous ses pieds, ou bien qu'il les mordoit à sang. Il a
+ souvent rapporté des blessures qui n'ont pas été sans récompense,
+ puisque le comte, son maître, le voyant vieillors de sa
+ mort......... le laissa au Roi par testament, et pria Sa Majesté
+ de le faire nourrir le reste de sa vie dans sa grand'écurie. Il
+ étoit fort gros et grand; il avoit l'encolure courte et ramassée,
+ la tête grosse, et étoit entier.» (_Histoire du maréchal de
+ Guébriant_; Paris, 1656, in-folio, p. 128.)
+
+Le comte commanda cette armée en la place du duc de Weimar. Sa feinte
+ivrognerie lui servit aussi beaucoup; car, quoiqu'il ne bût
+d'ordinaire que de l'eau, avec eux pourtant il faisoit la débauche, et
+escamotoit si adroitement qu'il leur faisoit accroire qu'il
+s'enivroit, puis il se laissoit tomber sous la table[203]. On dit
+qu'ils en étoient charmés.
+
+ [203] Le duc de Weimar avoit deux buveurs d'eau maréchaux
+ de-camp, Guébriant et Montausier. (T.)
+
+Il défit Lamboy, et fut fait maréchal de France, du temps que le
+cardinal de Richelieu avoit M. Le Grand et toute sa cabale sur les
+bras. En reconnoissance de la dignité qu'il venoit d'avoir, il envoya
+assurer le cardinal à Perpignan que lui et tous ceux qu'il commandoit
+étoient à son service; qu'ils se rendroient où il voudroit à point
+nommé.
+
+On dit que ce fut M. de Chavigny qui le proposa au cardinal pour
+gouverneur du Roi, et que le cardinal avoit dessein de lui donner cet
+emploi.
+
+M. de Noirmoutier en conte une chose qui me l'auroit bien fait estimer
+autant qu'autre qu'il ait faite. «Un peu avant sa mort, disoit-il, moi
+qui étois maréchal-de-camp dans les troupes de Rantzau en Allemagne,
+je lui écrivis pour quelque affaire, et lui donnois du _monseigneur_.
+La première fois qu'il me rencontra, il me dit que je me faisois tort,
+et qu'il me prioit de ne plus le traiter ainsi. Je répondis que je lui
+devois cela, que je le reconnoissois pour chef de la noblesse, et que
+tous les gentilshommes qui ne donneroient pas du _monseigneur_ à
+messieurs les maréchaux de France, se feroient tort à eux-mêmes.--Pour
+moi, répliqua-t-il, je n'ai eu cette dignité que par pur bonheur, et
+une personne de la maison de La Trimouille[204] ne me doit point
+donner du _monseigneur_. M. le marquis de Montausier, qui est
+maréchal-de-camp sous moi, ne m'écrit que _monsieur_, et si vous me
+traitez autrement, vous m'obligerez à me plaindre de lui: enfin, je
+brûlerai vos lettres, si vous ne me promettez ce que je vous demande,
+et je vous en serai infiniment obligé.» Je ne crois pas que M. de
+Noirmoutier lui ait écrit depuis, car le maréchal fut tué
+malheureusement au siége de Rothweil, peu de temps après. La Reine,
+car c'étoit au commencement de la régence, alla voir la maréchale, et
+on enterra le maréchal dans Notre-Dame[205], honneur qu'on n'avoit
+fait encore qu'au maréchal de Brissac.
+
+ [204] Noirmoutier en est. (T.)
+
+ [205] Cette cérémonie eut lieu dans l'église Notre-Dame de Paris,
+ le 8 juin 1644. L'Oraison funèbre du maréchal y fut prononcée par
+ Grillié, évêque d'Uzès. Imprimée en 1656 dans le même format que
+ l'histoire du maréchal, elle y est ordinairement réunie.
+
+
+
+
+MADAME D'ATIS.
+
+
+Madame D'Atis avoit été jolie en sa jeunesse, et on en avoit un peu
+médit. Son mari, qui étoit Viole[206], avoit toujours maille à partir
+avec elle, et il engrossoit toujours quelque servante; cependant elle
+en parloit comme d'un Mausole. «Je l'aimois si fort, disoit-elle (car
+il n'y eut jamais une créature plus _phébus_), que si j'eusse pu, me
+faisant servante, le faire empereur, je l'eusse fait; je lui étois
+attachée par de si beaux liens que la chair et le sang n'y avoient
+aucune part.»
+
+ [206] C'est une maison de robe et d'épée tout ensemble.
+ (T.)--C'étoit une famille du Parlement de Paris.
+
+Un jour qu'on parloit du cardinal de Richelieu: «C'étoit un grand
+génie, dit-elle; mais la grande connoissance qu'il avoit du mérite des
+hommes m'a coûté bien cher; il choisit M. d'Atis, et il ne pouvoit
+faire autrement, pour aller établir le roi de Portugal.» La vérité
+est qu'Atis avoit fait ici un grand exploit, car il avoit tué un des
+portiers du Pont-Rouge pour ne pas payer un double. Il alla en
+Portugal, où la disette de gens le fit considérer; il y fut tué
+commandant quelques corps de François en petit nombre. Après sa mort,
+le Roi envoya son ordre à son fils, et donna pension à la mère. Elle
+se disoit veuve d'un général d'armée et d'un gouverneur de province;
+et, allant consoler madame la maréchale de Guébriant, c'étoit environ
+en même temps: «Ah! madame, lui dit-elle, vous avez perdu le héros du
+Rhin, et moi j'ai perdu le héros du Tage!» Or, comme elle faisoit chez
+elle l'oraison funèbre de son héros, dont elle ne faisoit que
+d'apprendre la perte, sa soeur Du Menillet, autre savante, s'amusoit
+avec quelqu'un au coin du feu à démêler l'intrigue du Cid.
+
+Elle faisoit, disoit-elle, lit à part, quoiqu'elle n'eût qu'un seul
+enfant, parce que M. D'Atis étoit d'une trop bonne maison pour faire
+des gueux. Jamais elle n'a appelé sa cuisine, quoique fort médiocre,
+que des offices. Elle a montré vingt ans durant jusqu'à sa mort le
+plan d'une maison magnifique qu'elle devoit faire bâtir. Un jour
+qu'elle parloit de cela, je ne sais quel sot, car il falloit qu'elle
+rencontrât une fois en sa vie quelqu'un qui lui damât le pion en fait
+de phébus, je ne sais quel impertinent, voyant que son fils avoit été
+taillé, lui dit sérieusement, pensant lui dire une belle chose, que
+tout contribuoit à contenter la passion qu'elle avoit de bâtir, et
+qu'il n'y avoit pas même jusqu'aux reins de monsieur son fils qui ne
+lui voulussent fournir des pierres pour ses bâtiments.
+
+Ce fils étoit assez grand et assez débauché. Elle ne le vouloit pas
+laisser aller à la guerre: il s'en alla un beau matin en Hollande sans
+lui dire adieu: «Ah! disoit-elle, il étoit bien difficile de retenir
+ce jeune lion.» En Hollande, il empruntoit de l'argent à l'ambassadeur
+de Portugal, et disoit: «Ma putain de mère ne me donne rien.» De là il
+alla en Portugal, où il mourut de trois coups d'épée, après avoir tué,
+à ce qu'elle dit, le capitaine d'une compagnie de chevau-légers et mis
+le lieutenant hors de combat. On le voulut porter dans un couvent de
+religieux là auprès. Ces religieux ne vouloient recevoir personne;
+mais, dès qu'il se fut nommé: «C'est, dirent-ils, le fils de ce
+généreux François? qu'il vienne.» Il mourut là de ses blessures, qui
+étoient toutes par devant. «Le père et le fils, ajoutoit-elle, me
+coûtent plus de cent mille livres, et je perds la terre d'Atis, qui
+étoit substituée à ce pauvre garçon.»
+
+Elle, qui s'en étoit plainte mille et mille fois durant sa vie, après
+qu'il fut mort, en disoit des merveilles; c'étoit la plus grande perte
+du monde. «Il me dit, disoit-elle, un peu devant que de s'en aller,
+une chose qui mérite d'être gravée en lettres d'or sur le marbre. Je
+lui reprochois ses dettes; il me dit: Je n'en ferai plus; mais,
+promettez-moi de payer celles que j'ai faites; car, quoique je n'aie
+pas l'âge, il n'y a point de minorité devant Dieu.»
+
+Elle disoit d'un pauvre livre du père Du Bosc sur la matière de la
+grâce, dont l'épître au cardinal Mazarin avoit été toute refaite par
+Patru: «Le livre est bon, mais l'épître est ridicule.» Elle disoit au
+même père Du Bosc: «C'est l'opinion de _Molinus_.--Vous m'excuserez,
+répondit-il, c'est celle de _Jansenia_.»
+
+Je fus une fois chez elle avec Patru; elle nous dit qu'une sotte
+femme qu'on appeloit madame d'Atis (elle ne croyoit pas dire si vrai),
+«avoit fait deux réflexions sur le cardinal Mazarin: l'une, qu'il
+avoit inventé le _hoc_, que la France étoit bien malheureuse d'être
+gouvernée par un homme qui avoit le loisir d'inventer des jeux;
+l'autre, qu'il avoit mis sa bibliothèque au-dessus de ses écuries, et
+que c'étoit parfumer les Muses avec du fumier.»
+
+Elle mourut en 1656, et un certain pédant gascon, nommé Solon, qui
+étoit son domestique, on ne sait pourquoi, prit la peine de voler sa
+cassette quand il vit la dame à l'extrémité.
+
+
+
+
+M. DE BELLEY[207].
+
+
+L'évêque de Belley étoit fils d'un M. Le Camus-Pont-Carré, qui avoit
+été intendant des finances. Quand il étoit à son évêché, en Bresse, il
+voyoit M. de Genève, François de Sales, qu'on a béatifié depuis. Ce
+saint homme un jour s'étant plaint à lui de ce qu'il n'avoit plus de
+mémoire: «Pour moi, lui dit-il, j'ai autant de mémoire que jamais,
+mais je manque un peu de jugement.--Vraiment! dit l'autre, vous êtes
+un vrai Israélite auquel il n'y a point de fraude[208].»
+
+ [207] Jean-Pierre Camus, évêque de Belley, né à Paris en 1582,
+ mort en 1652.
+
+ [208] Cet aveu naïf, qui n'est pas sans fondement, est bien dans
+ le caractère de simplicité de ce vertueux prélat.
+
+En prêchant à Saint-Magloire, le jour de ce saint, il prit ce texte:
+_Meam gloriam non dabo_ (je ne donnerai point ma gloire); et il joua
+toujours là-dessus.
+
+Une fois, en prêchant devant M. d'Orléans, il dit que les bonnes
+intentions ne suffisoient pas; que cela étoit bon pour Dieu, en qui
+vouloir et faire n'étoient qu'une même chose. «Par exemple,
+monseigneur, on dira quand vous n'y serez plus, car les princes
+meurent comme les autres hommes: M. d'Orléans avoit les meilleures
+intentions du monde, mais il n'a jamais su rien faire qui vaille.» Il
+y avoit là quelques évêques qui firent ce qu'ils purent pour irriter
+M. d'Orléans; au lieu de cela, il manda à M. de Belley qu'il l'iroit
+encore entendre le lendemain. Le bonhomme se douta de quelque chose,
+ou peut-être en eut-il avis. Il prêcha, et se mit à parler des curés.
+«Quand un curé ne réside point, qu'il ne veut point obéir, on a
+recours à monseigneur son évêque; on écrit à monseigneur à Paris,
+qu'un tel, etc. Monseigneur fulmine, etc. Voilà qui est bien, cela;
+voilà qui est selon les canons. Mais monseigneur le prélat qui ne
+résidez point, que peut-on dire de vous?» M. d'Orléans rioit comme un
+fou, et les pauvres évêques, car ils y étoient, étoient dans la plus
+grande confusion du monde.
+
+Enfin, il permuta son évêché pour d'autres bénéfices de peu de valeur;
+mais ce ne fut pas pour faire le courtisan à Paris. Il avoit du bien
+de patrimoine; il en épargnoit tout le revenu à cinq cents livres
+près, et, avec celui de ses bénéfices, il le donnoit tout aux pauvres.
+De ces cinq cents livres, il payoit pension à l'hôpital des
+Incurables, où il s'étoit retiré pour assister les malades. Il n'y
+avoit point de valet, couchoit sur une paillasse piquée; un de ceux de
+la maison le servoit, et avoit soin de lui donner un caleçon des
+pauvres quand il falloit mettre le sien à la lessive, car le bon
+prélat n'en avoit qu'un. Il se retiroit à cinq heures, et personne ne
+le voyoit; il alloit l'été passer quelques jours chez M. de Liancourt,
+et ailleurs étoit toujours gai, mais se retiroit régulièrement à cinq
+heures.
+
+Les moines, qui le haïssoient comme la peste, à cause du livre
+intitulé: _De l'ouvrage des Moines_[209], qu'il a fait contre eux, ont
+épluché bien exactement sa vie; mais ils n'y ont jamais trouvé à
+mordre.
+
+ [209] C'est un Commentaire sur le livre de saint Augustin. (T.)
+
+Il lui prit une fantaisie autrefois de faire des romans spirituels
+pour détourner de lire les profanes. Cette vision lui vint quand
+_l'Astrée_ commença à paroître. Il faisoit un petit roman en une nuit,
+et il en a beaucoup fait. C'est un des hommes de France qui a le plus
+fait de volumes.
+
+Il prêchoit un peu à la manière d'Italie; il bouffonne sans avoir
+dessein de bouffonner; il fait des pantalonnades quelquefois; mais il
+reprend bien les vices, et est toujours dans le bon sens. Un jour, il
+rencontra en son chemin le chevalier Bayard; il ne fit plus que parler
+de lui, et oublia tout le reste. Une autre fois il fit je ne sais
+quelle comparaison d'un berger qui paissoit ses brebis dans un vallon;
+il se mit à décrire ce vallon, puis un bois, puis un ruisseau, et à la
+fin, revenant à lui: «Messieurs, dit-il, je vous ai menés bien loin;
+mais je vous y ai menés par des chemins bien agréables.»
+
+Le cardinal de Richelieu lui envoya un brevet de conseiller d'État, et
+ensuite deux mille francs pour une année de sa pension; il les
+refusa. «Ah! dit le cardinal, je ne le croyois pas si désintéressé!»
+Et ensuite il l'envoya chercher: «Il faut que nous vous canonisions,
+monsieur de Belley, lui dit-il.--Je le voudrois, monseigneur, nous
+serions tous deux contents; vous seriez pape, et je serois saint.»
+
+Il refusa un évêché que M. de Chavigny lui vouloit faire donner,
+disant qu'il en étoit indigne, et que c'étoit pour cela qu'il s'étoit
+défait du sien.
+
+Le cardinal de Richelieu, qui avoit trouvé cet homme plaisant,
+l'envoyoit quelquefois quérir, même de Ruel, quand il étoit las de
+Bois-Robert et de tous les autres divertissements; car bien souvent il
+lui est arrivé de dire à Bois-Robert: «Ah! mon Dieu! le méchant
+bouffon! mais ne sauriez-vous me faire rire?» C'étoit comme ce noble
+Vénitien qui disoit: _Sta cosa è troppo seria, buffon malinconico, fa
+me rider_. Il envoyoit aussi chercher quelquefois le père Bernard, qui
+étoit un fou de dévotion, et lui faisoit conter l'histoire des
+prisonniers et des pendus qu'il avoit assistés au supplice. Ce père
+Bernard avoit été autrefois très-débauché; puis il s'étoit jeté dans
+la dévotion, faute de bien, et son zèle et son emportement l'avoient
+canonisé parmi le peuple avant sa mort. Il prêchoit dans les salles et
+sur l'escalier de la Charité, et une fois il dit: «Il faut finir, car
+voilà l'heure qu'on va pendre un pauvre _passement d'argent_, et se
+mit à crier un demi-quart-d'heure: _Passement[210] d'argent_. A sa
+mort on vendit trois ou quatre guenilles qu'il avoit au poids de l'or.
+Il avoit laissé ses souliers à un pauvre homme; les dames les lui
+mirent en pièces pour en avoir chacune un morceau, et lui donnèrent de
+quoi avoir des souliers pour le reste de sa vie. Pour faire le conte
+bon, on disoit qu'une d'elles avoit acheté son prépuce tout ce qu'on
+avoit voulu. Quelque temps durant, on disoit qu'il se faisoit des
+miracles à son tombeau; enfin, cela se dissipa peu à peu. Il disoit
+que le cardinal l'avoit reçu comme un prêtre, et M. le chancelier
+comme un valet de bourreau.
+
+ [210] Il faut l'_e_ ouvert. (T.)
+
+Revenons à M. de Belley. Quand M. d'Orléans alla loger au Luxembourg,
+il le fit prêcher. Cela ne lui étoit arrivé il y avoit long-temps, car
+les moines avoient eu assez de crédit pour lui faire défendre la
+chaire. On dit que M. d'Orléans, le jour de la Passion, étant au
+sermon entre La Rivière et Tuboeuf, qui étoient pourtant assez
+éloignés de lui, il dit, comme s'il eût parlé à Jésus-Christ: «Je vous
+vois là, Monseigneur, entre deux brigands.» Prêchant le Carême dans le
+cabinet de Madame, en parlant des femmes qui se faisoient porter leur
+robe: «Je conseillerois, dit-il, aux pages et aux laquais qui leur
+lèvent la queue, de leur lever aussi la chemise, et de leur donner le
+fouet.»
+
+Ayant vu prêcher M. de Grasse sur la matière de la grâce, il dit:
+
+ Voilà un sermon de la Grâce,
+ Prononcé de fort bonne grâce
+ Par monsieur l'évêque de Grasse,
+ Qui n'a pas la mine trop grasse.
+
+Il persévéra et mourut aux Incurables en 1652.
+
+
+
+
+M. PAVILLON[211].
+
+
+Je dirai un mot de M. Pavillon de Paris, évêque d'Alet en Languedoc,
+qui n'a d'ordinaire ni cheval ni mule, et donne tout son revenu aux
+pauvres. Il apaise les querelles, il court après les gentilshommes qui
+ont pris la campagne. Ce n'est point un cagot. Un seigneur de son
+diocèse, homme de coeur, se vouloit retirer du monde: «Gardez-vous-en
+bien, lui dit-il, vous êtes utile au monde, vous y donnerez bon
+exemple, vous apaiserez les querelles.» Et en effet, il l'y fit
+demeurer.
+
+ [211] Nicolas Pavillon, évêque d'Alais (que Tallemant et ses
+ contemporains écrivoient autrement), mourut le 8 décembre 1677.
+ Ce vertueux prélat résista avec beaucoup de force aux entreprises
+ de Louis XIV, pour l'extension de la régale.
+
+
+
+
+M. GAUFFRE.
+
+
+Un maître des comptes, fils d'un procureur des comptes, nommé Gauffre,
+prit la place du père Bernard, et fit son Oraison funèbre, où il
+concluoit toujours que le Père Bernard étoit fou, sans expliquer
+autrement que c'étoit _stultus propter Christum_. Ce M. Gauffre étoit
+amoureux d'une femme, qui depuis a été madame de Mauric[212], et par
+désespoir il se jeta dans la dévotion. Ce qu'il a fait de plus
+remarquable, c'est que s'étant commis un meurtre dans Notre-Dame, il
+fit l'amende honorable pour le criminel qu'on ne tenoit pas, et fut la
+corde au cou dans l'église.
+
+ [212] M. de Mauric étoit un vieux conseiller d'Etat. (T.)
+
+
+
+
+LE GÉNÉRAL DES CAPUCINS.
+
+
+Il passa, en 1647, un Italien à Paris qui étoit général des Capucins,
+et en grande réputation de sainteté. Le pape Innocent X lui avoit
+ordonné de donner sa bénédiction à quiconque la lui demanderoit. Le
+peuple étoit si persuadé de la sainteté de cet homme, qu'il lui fallut
+donner des gardes pour empêcher qu'on ne lui coupât tous ses habits;
+mais il ne faut pas s'étonner de cela après ce que je m'en vais
+écrire.
+
+Il y avoit sur le pont Notre-Dame une enseigne de Notre-Dame, comme il
+y en a en plusieurs lieux; durant un grand vent, je ne sais quels sots
+se mirent en tête qu'ils avoient vu cette image aller d'un bout à
+l'autre du fer où elle étoit pendue; chose qui ne se pouvoit
+naturellement, car le vent peut bien faire aller une enseigne de côté
+et d'autre, ou l'arracher tout-à-fait, mais non pas la faire couler
+le long de ce fer. Après cela, ils s'imaginèrent qu'elle avoit pleuré
+et jeté du sang; enfin cela alla si loin, que M. de Paris fut
+contraint de se la faire apporter, de peur qu'on n'en fît une
+Notre-Dame à miracles. Pour une bonne fois, il devoit défendre de
+mettre des choses saintes aux enseignes, comme la Trinité et autres
+semblables.
+
+Un fou de cabaretier de la rue Montmartre avoit pris pour enseigne la
+_Tête-Dieu_; le feu curé de Saint-Eustache eut bien de la peine à la
+lui faire ôter: il fallut une condamnation pour cela.
+
+
+
+
+LE MARÉCHAL DE L'HOPITAL.
+
+
+Il est le second fils de M. de Vitry, qui quitta le parti de la Ligue
+le premier; l'aîné fut le maréchal de Vitry. Depuis étant bien avec
+Henri IV, dont il étoit capitaine des gardes, comme il appeloit ses
+deux fils François et Nicolas, le Roi ne les appeloit jamais
+autrement.
+
+Le père, sur ses vieux jours, s'étant retiré, Nicolas, puisque Nicolas
+y a, fut si fou que de quitter l'abbaye de Sainte-Geneviève, dont il
+étoit pourvu, et l'assurance de l'évêché de Meaux. On dit qu'il eût eu
+cent vingt mille livres de rente en biens d'église, et cela à Paris,
+ou aux portes de Paris, pour se contenter d'une légitime de quatre
+mille livres de rente tout au plus; mais il se sentoit porté aux
+armes. Dans ce dessein, toutes choses étant paisibles en France, il
+demanda la permission à son père d'aller voyager, en attendant les
+occasions de guerre que la France lui présenteroit, et que ce seroit
+toujours du temps utilement employé. «Je commencerai, ajouta-t-il par
+l'Espagne, si vous le trouvez à propos.» Le père y consent; mais il
+l'avertit de prendre garde d'être reconnu, «car vous savez bien,
+ajouta-t-il, que j'ai donné autrefois un soufflet à un seigneur
+espagnol, en présence de la boiteuse de Montpensier, à Paris, parce
+qu'il m'accusoit de n'être pas ferme dans le parti.» Ce seigneur est
+d'âge à vivre encore, et apparemment il sera à la cour. A Madrid, ce
+même seigneur reconnut un gentilhomme nommé le capitaine Champagne,
+qui étoit avec M. Du Hallier (c'est ainsi qu'on appeloit alors le
+maréchal). Il avoit vu ce capitaine avec M. de Vitry, durant la Ligue.
+L'Espagnol lui fit de grandes caresses, et voulut savoir où logeoit
+son maître; le capitaine le lui dit, ne croyant pas qu'on pût deviner
+qu'il étoit fils de M. de Vitry; mais l'Espagnol pénétra cela
+aisément, l'alla voir le lendemain, et lui fit tant de civilités et
+d'offres de service, que M. Du Hallier, en lui rendant sa visite, ne
+put se cacher plus long-temps, et lui dit son nom et son dessein, et
+qu'avant huit ou dix jours il faisoit état de partir pour aller voir
+toutes les belles villes d'Espagne. Ce seigneur le régala, et le jour
+de son départ, après lui avoir fait des excuses de ne pouvoir
+l'accompagner à cause qu'il étoit obligé de suivre le Roi, il lui
+laissa un paquet plein de lettres du Roi à tous les gouverneurs des
+lieux où notre voyageur devoit passer. Partout on lui rendoit mille
+honneurs, et enfin il fut obligé de passer incognito.
+
+J'ai dit ailleurs que ce fut lui qui tua le maréchal d'Ancre.
+Lauzières, cadet de Themines, disoit tout haut, parlant du maréchal de
+Vitry: «Ne me donnera-t-on jamais personne à assassiner traîtreusement
+et méchamment pour me faire après maréchal de France?»
+
+La grande fortune des deux frères vient de cette belle action, car,
+sans parler de l'aîné, M. de L'Hôpital a gagné à la cour quarante
+mille écus de rente. Sa femme, à la vérité, avoit quelque chose. Il a
+eu plusieurs emplois; il a été gouverneur de Bresse et de Lorraine,
+ensuite commandé de petites armées avant que d'être maréchal de
+France. C'est un homme d'humeur douce, sévère à ceux qui s'en font
+accroire, et qui a empêché le désordre quand il a eu l'autorité. Il
+est d'une conversation médiocre, et il conte naïvement ce qu'il a vu
+et ce qui lui est arrivé, comme quand il dit que les gens du poil
+(roux) dont il avoit été en sa jeunesse avoient de l'avantage quand
+ils vieillissoient. C'est un vieillard qui n'a pas mauvaise mine; mais
+il ne l'a pas fort relevée, et c'est un génie assez médiocre pour
+toutes choses, mais pitoyable sur le chapitre de l'amour.
+
+Il a été fou d'une certaine madame de Vilaine, vilaine de nom et
+d'effet, et jusque-là que trois ou quatre jeunes gens de la cour
+ayant, par folie, gage à qui en feroit le plus en une nuit, après
+avoir pris des drogues pour cela, on dit que ce fut elle qui leur
+servit de quintaine. Il en mourut deux, je pense, et les autres furent
+bien malades.
+
+Il fut comme accordé avec une soeur du maréchal d'Aumont
+d'aujourd'hui, veuve de M. de Sceaux[213], secrétaire d'État, belle,
+jeune, et qui avoit cent mille écus et un douaire de huit mille livres
+par an. Il n'y avoit plus qu'à signer; il y alloit, quand il trouva
+madame de Vilaine en chemin, qui, l'appelant _infidèle Birène_[214],
+le fit revenir, et il s'envoya excuser. Cette veuve épousa depuis le
+comte de Lannoi[215], et leur fille a été la première femme de M.
+d'Elbeuf[216] d'aujourd'hui. Cette madame de Vilaine le posséda encore
+trois ans. Cette femme devint grosse durant l'exil de son mari, car il
+fut relégué à Raguse. Pour couvrir cela, elle fit le voyage, et ne
+revint qu'après être accouchée. On ne disputa point l'état de son
+fils. C'est ce fou de marquis de Vilaine que nous voyons partout. Ce
+n'est pas le vrai Vilaine du pays du Maine; ils sont de la ville, mais
+de famille ancienne: le père avoit été de quelque cabale. Pour
+l'accompagner à Raguse, elle mena avec elle un Italien nommé Benaglia,
+commis de M. Lumagne. Ce garçon, qui n'avoit vu père ni mère depuis
+vingt-cinq ans, passa aux portes de leur ville sans y entrer, disant
+que ce n'étoit pas pour cela qu'il étoit venu en Italie. On conte de
+lui que quand on le menoit pour deux mois aux champs, il portoit
+soixante paires de chaussons, et ainsi du reste. Il fut deux ans sans
+parler, puis tout d'un coup il parla fort bien françois; on s'en
+étonna. «C'est, dit-il, que je n'ai point voulu parler que je ne susse
+bien la langue.»
+
+ [213] Anne d'Aumont, veuve d'Antoine Potier, seigneur de Sceaux.
+
+ [214] Allusion à la princesse Olympie, abandonnée par Birène sur
+ une plage déserte. (_Orlando furioso, canto 10._)
+
+ [215] Charles, comte de Lannoi, conseiller d'État, premier
+ maître-d'hôtel du Roi, gouverneur de Montreuil, mourut en 1649.
+
+ [216] Charles de Lorraine, duc d'Elbeuf, épousa, en 1648, Anne
+ Élizabeth, comtesse de Lannoy, veuve de Henri Roger Du Plessis,
+ comte de La Roche-Guyon. Il la perdit le 3 octobre 1654.
+
+Après cela, il devint amoureux de madame Des Essars[217], que le
+cardinal de Guise, à ce qu'elle prétendoit, venoit de laisser veuve
+avec trois ou quatre enfants: l'abbé de Chailly, le comte de
+Romorantin, le chevalier de Lorraine et madame de Rhodes[218]. Pour
+l'amour d'elle, le cardinal de Guise donna un soufflet à M. de Nevers
+dans la contestation du prieuré de La Charité, où elle avoit quelques
+prétentions pour son fils[219].
+
+ [217] Charlotte Des Essars, dame de Sautour, comtesse de
+ Romorantin, mariée au maréchal de L'Hôpital.
+
+ [218] _Voyez_ Dreux Du Radier, _Histoire des reines et régentes_,
+ article de Charlotte Des Essars, comtesse de Romorantin.
+
+ [219] Voyez _les mémoires de Marolles_, pag. 45 de l'édition
+ in-folio, et Dreux Du Radier au lieu déjà cité.
+
+C'est d'elle que veut parler Maynard quand il dit:
+
+ Et la pauvrette s'est donnée
+ D'un ... tout au travers du corps;
+
+car on dit que, pour se consoler de la mort du cardinal, elle coucha
+avec un valet-de-chambre qui lui ressembloit. Elle étoit fille de
+madame de Cheny, de la maison de Harlay[220], qui étant veuve eut une
+galanterie avec un M. de Sautour de Champagne, d'où vint madame Des
+Essars, qui se disoit légitime, mais il n'y avoit jamais eu de
+mariage.
+
+ [220] Charlotte de Harlay, veuve de Jean de La Rivière, seigneur
+ de Cheny, bailly de Sens, étoit fille de Louis de Harlay,
+ seigneur de Cesy et de Champvallon, et de Louise de Carre (ou
+ Car), dame de Saint-Quentin. D'après le Père Anselme, qui n'est
+ pas suspecté de trop de complaisance, elle auroit épousé François
+ Des Essars, seigneur de Sautour, lieutenant de roi en Champagne,
+ et de cette alliance seroit issue la comtesse de Romorantin.
+ Tallemant est d'une opinion contraire.
+
+Beaumont-Harlay, allant en ambassade en Angleterre, y mena sa femme
+et cette fille aussi qu'il tira de religion: elle s'appeloit
+alors mademoiselle de La Haye; elle devint grande et si belle
+qu'il n'y avoit que madame Quelin et madame la Princesse qui en
+approchassent[221]. Elle eut deux filles, madame de Fontevrault et
+madame de Chelles[222]. Madame la Princesse avoit plus d'agrément que
+pas une, mais les deux autres étoient plus belles: madame de
+Beaumont[223] en étoit terriblement jalouse.
+
+ [221] Voir tome 1, p. 105 et 106.
+
+ [222] Marie Moreau, femme de Nicolas de Harlay, seigneur de Sanci
+ et de Beaumont, ambassadeur en Allemagne et en Angleterre,
+ colonel-général des Suisses, etc., etc. Elle mourut en 1629.
+
+ [223] La comtesse de Romorantin eut deux filles du Roi,
+ Jeanne-Baptiste de Bourbon, abbesse de Fontevrault, en 1637, et
+ Marie Henriette de Bourbon, abbesse de Chelles, en 1627. (_Voyez_
+ le Père Anselme, t. 1, p. 151.)
+
+Henri IV, dès le temps que mademoiselle de La Haye étoit en
+Angleterre, ouït parler de cette beauté; quand elle fut ici, il fit
+son traité pour trente mille écus, je pense; après cela elle se nomma
+madame Des Essars, disant que c'étoit une terre de M. de Sautour, son
+père. On dit qu'elle se faisoit frotter par tout le corps par trois ou
+quatre gros coquins, et après, les pores étant bien ouverts, elle
+s'oignoit depuis les pieds jusqu'à la tête de cette pommade qu'on
+appelle encore _la pommade de madame Des Essars_: rien ne fait la
+peau si douce.
+
+Elle avoit une antipathie naturelle pour les châtrés, et quand elle en
+voyoit un, si elle ne s'évanouissoit pas, il ne s'en falloit guère.
+
+Le feu Roi voyant M. Du Hallier épris de cette femme, dit: «Il ne
+sauroit aimer qu'une _vilaine_.» Ce n'étoit que pour l'âme cette
+fois-là, car elle étoit encore belle. Comme il ne se pouvoit résoudre
+à l'épouser, elle l'alla trouver sur le chemin de Lyon, quand le Roi y
+fut si malade, et le soir après souper, quand ils furent seuls, elle
+prit un couteau, et lui dit qu'elle le tueroit, s'il ne lui promettoit
+de l'épouser le lendemain matin; il le promit; pensez que ce ne fut
+pas par frayeur. En effet, il l'épousa, et disoit que p..... pour
+p....., il aimoit mieux celle-là qu'une autre. Au sortir d'une grande
+maladie, elle fut travaillée d'une insomnie qui dura long-temps. Un
+jour, comme elle s'en plaignoit, un Jésuite assez gaillard, nommé le
+Père Geoffroy, lui dit en riant: «Madame, j'ai remarqué qu'à mes
+sermons vous n'en faisiez qu'un article: vous dormiez depuis le texte
+jusqu'à la bénédiction; voulez-vous que nous voyions tout-à-l'heure
+s'ils auroient encore la même vertu,» et en même temps, il dit: _In
+nomine Domini_, etc. Il prêche, elle s'endort, et dormit toujours bien
+depuis. Madame de Clermont d'Entragues, la bonne amie de madame de
+Rambouillet, alloit sans cesse au sermon, et y dormoit aussi sans
+cesse, puis ne dormoit point la nuit. On disoit que c'étoit la
+personne du monde qui avoit le plus couru de sermons, et qui en avoit
+le moins ouï.
+
+Il a deux neveux qui ont aussi fait des mariages avec des personnes où
+il y avoit à refaire. Persan-Bournonville a quitté une bonne abbaye
+pour la Chazelle, et Vitry a épousé la petite de Rhodes, dont la
+naissance étoit si peu certaine qu'il fallut donner vingt mille écus à
+Senecterre pour l'empêcher de prendre requête civile.
+
+La feue maréchale gouvernoit absolument son mari, lui faisoit traiter
+ses enfants de princes: elle n'en a point eu de lui; et, pour frustrer
+M. de Vitry, elle lui faisoit vendre ses terres et en acheter
+d'autres, afin qu'ils fussent acquêts de la communauté. Il avoit même
+accordé la petite de Romorantin, fille d'un fils de la maréchale, au
+fils de M. de Brienne; mais, depuis, ce mariage se rompit.
+
+Cette extravagante se faisoit servir sept à huit potages dans des
+bassins, et après on apportoit un poulet d'Inde, deux poulets et une
+fricassée, et au dessert, un fromage mou et des pommes ou des
+confitures. Elle s'avisa, en 1650, de se vouloir purger au printemps,
+et dit au fils de son apothicaire, dont le père venoit de mourir:
+«Faites-moi une médecine comme votre père faisoit.» On ne sait si ce
+garçon fit quelque quiproquo, mais tant il y a qu'elle y fut plus de
+cinquante fois, fit bien du sang, et pensa rendre tripes et boyaux.
+Enfin, elle mourut l'année suivante; son mari trouva assez de dettes,
+à quoi il ne s'attendoit pas. Il n'y avoit point d'ordre avec cette
+femme, et de plus, il lui falloit toujours quelqu'un qui sans doute
+vouloit être bien payé. A Vitry, dont il étoit gouverneur particulier,
+quoiqu'il fût seul lieutenant de roi sous M. le prince de Conti,
+cette vieille _dagorne_[224] fit semblant de vouloir montrer quelque
+chose à un jeune cavalier qui avoit dîné avec le maréchal; et quand
+elle se vit seule avec ce garçon: «Tr...... moi, lui dit-elle.--Allez
+au diable, vieille chienne, lui répondit-il; allez chercher ailleurs.»
+
+ [224] _Dagorne_, terme populaire et injurieux qu'on dit à une
+ femme vieille, laide et de mauvaise humeur. (_Dictionnaire de
+ Trévoux._)
+
+
+
+
+MENANT ET SA FILLE.
+
+
+C'étoit un homme d'affaires dont on conte d'assez plaisantes choses.
+Au commencement de sa fortune, il s'associa avec un nommé Alix. Menant
+voulut tenir la bourse, et quand ce fut à rendre compte, il fit un si
+gros cahier de frais que l'autre ne put s'empêcher d'en murmurer, et
+de dire qu'il n'aimoit pas qu'on le dupât. Menant s'en tint si
+offensé, qu'il lui dit qu'il le vouloit voir l'épée à la main:
+«Volontiers,» dit l'autre. Les voilà bien échauffés: cependant ils
+prennent six semaines de temps pour mettre ordre à leurs affaires;
+pendant ce temps-là, Menant estocadoit tous les jours contre la
+quenouille de son lit, et le jour du combat étant venu, ils vont tous
+deux au Pré-aux-Clercs. Comme ils furent en présence, Menant demanda à
+Alix s'il étoit en l'état où un homme de bien devoit être, et en même
+temps il déboutonna son pourpoint; l'autre marchandoit: Menant
+l'approche, et lui trouve une main de papier sur l'estomac. Le voilà
+à l'appeler lâche et poltron; Alix lui répond qu'il eût été bien sot
+de se mettre en danger pour une badinerie. «Le diable emporte le duel!
+dit-il; j'aime mieux vous passer votre cahier, et ôtez-vous cette
+folie de la tête.» Menant se laisse persuader, et de ce pas ils
+allèrent déjeûner ensemble.
+
+Long-temps après, Menant eut un grand procès contre un nommé Bajasson
+et contre un nommé Parnajon. Cette affaire lui avoit tellement frappé
+la cervelle, que la première chose qu'il disoit aux gens, c'étoit: «Je
+ruinerai Bajasson, et je ferai pendre Parnajon.» Ce Bajasson avoit
+marié sa fille avec feu M. Bignon, avocat-général au Parlement: cela
+faisoit qu'il n'espéroit pas pouvoir le faire pendre. Enfin M. Bignon
+avec Berger, frère de Menant, conseiller au Parlement, résolut de
+faire un si gros compromis pour mettre cette affaire en arbitrage, que
+personne ne s'en pût dédire. Pour tiers, il trouva ce M. Alix, dont
+nous venons de parler. Alix, qui connoissoit le pélerin, leur remontra
+que s'ils ne donnoient à Menant quelque chose plus qu'il ne lui
+appartenoit, ils n'en viendroient jamais à bout. Cela fut fait comme
+il l'avoit dit; mais Menant ne s'en contenta point, et ne se voulut
+point tenir à la sentence arbitrale; il alléguoit pour ses raisons que
+Bignon étoit un finet, Berger une grosse bête, et qu'Alix se souvenoit
+peut-être de leur duel.
+
+L'âge le rendit plus extravagant, et sur ses vieux jours il
+s'imaginoit tous les ans, durant deux ou trois mois, qu'il étoit dans
+le néant. Une fois, il alléguoit en pleine audience, pour une
+ouverture à une requête civile, que sa partie avoit fait donner cet
+arrêt pendant qu'il étoit dans son _néant_.
+
+En colère contre Monceau, son gendre, et le frère de Monceau, gendre
+de M. Rambouillet[225], parce qu'ils avoient pris la ferme des Aides
+qu'il vouloit avoir, et le conseil le traitoit de fou, il alla trouver
+M. Rambouillet, et lui dit qu'il avoit une petite grâce à lui
+demander: «C'est que vous ne trouviez pas mauvais que je fasse pendre
+votre gendre avec le mien, car ils ne valent rien tous deux.»
+
+ [225] Ce financier célèbre étoit le père d'Antoine Rambouillet de
+ La Sablière, auteur de madrigaux fins et spirituels, et mari de
+ la célèbre madame de La Sablière. Le père avoit créé dans le
+ hameau de Reuilly, au faubourg Saint-Antoine, un magnifique
+ jardin, dont il ne reste plus que la porte d'entrée. Sa famille
+ étoit alliée à celle de Tallemant; elle étoit tout-à-fait
+ distincte de la maison d'Angennes de Rambouillet. (_Voyez_ la Vie
+ de La Sablière à la tête de l'édition de ses _Poésies diverses_,
+ publiées par M. Walckenaer; Paris, Nepveu, 1825.)
+
+Il avoit prêté autrefois au feu Roi, dans une affaire pressante,
+jusqu'à quatre cent mille livres, qui furent portées à l'Epargne.
+Plusieurs fois, on lui voulut donner des assignations sur d'autres
+fonds; mais il vouloit être payé à l'Epargne, où l'on ne paie que de
+petites parties. Il s'y opiniâtra si bien qu'il n'en toucha jamais un
+sou. Comme le feu Roi étoit à l'extrémité, Menant alla trouver
+messieurs du conseil, et leur dit qu'ils n'avoient point de charité,
+de laisser mourir le Roi sans faire restitution.
+
+Il avoit une fille qui, dès l'âge de dix ans, fut cajolée par ce La
+Vallée, qui a été depuis l'homme du Roi auprès du maréchal de La Mothe
+en Catalogne. C'étoit un huguenot, fils d'un officier de feu M. le
+prince de Condé, qui fut empoisonné à Saint-Jean d'Angely. Il avoit
+gagné une gouvernante qui lui faisoit donner des rendez-vous par cet
+enfant dans l'écurie. La mère n'étoit qu'une bête; la fille avoit
+quatorze ans, et la chose étoit si publique qu'on ne croyoit pas que
+personne voulût penser à une fille de qui on disoit tant de sottises.
+Un des plus riches garçons de Charenton, nommé Monceau, y pensa. La
+Vallée lui fit un jour belle peur, car comme il connoissoit toute la
+cour, M. de Montmorency et M. de Monat lui prêtèrent des gens pour
+épouvanter son rival; on en informa, et on passa outre. La mère du
+garçon alla s'en conseiller à tous ses amis; personne ne lui conseilla
+de faire ce mariage: il fut conclu pourtant. La Vallée demanda des
+dépens, dommages et intérêts; car il avoit toujours doublé ses
+manteaux de panne bleue à cause que c'étoit la couleur de la
+demoiselle, et il avoit beaucoup dépensé à faire broder ses manteaux
+de doubles _M_, pour dire _Marie Menant_. Cela s'accommoda, et le
+lendemain des noces, la belle-mère montra à tout le monde les marques
+du pucelage aux draps, en disant: «Si on ne les y avoit point
+trouvées, on l'eût renvoyée chez ses parents.»
+
+
+
+
+LE MARÉCHAL DE GASSION[226].
+
+
+Le maréchal de Gassion étoit d'une bonne famille de la robe. Son aïeul
+étoit second président du parlement de Navarre. Comme il étoit
+huguenot, on lui disputa cette place qui lui appartenoit par
+ancienneté; mais il s'avisa d'un bon expédient. Un dimanche, étant
+parti de chez lui pour aller au prêche, au lieu d'y aller il alla à la
+messe, en disant: «N'y a-t-il que cela à faire?» Mais il ne continua
+pas, et n'alloit ni à prêche ni à messe. Il exerça par commission la
+charge de premier président, car Henri IV, par quelque considération,
+ne la lui voulut pas donner en titre. Son fils aîné le suivit, et
+possède aujourd'hui cette charge[227].
+
+ [226] Jean de Gassion, né à Pau en 1609, tué devant Arras en
+ 1647.
+
+ [227] Les neveux du maréchal, qui portent l'épée, fils du
+ président son frère, ont fait faire sa Vie trop ample et
+ misérablement écrite par l'abbé de Pure. Ils affectent de faire
+ passer leur maison pour être d'ancienne noblesse, et font une
+ généalogie telle qu'il leur plaît. (T.)
+
+La mère du maréchal étoit une bossue, qui ne manquoit pas d'esprit et
+faisoit la goguenarde. On dit qu'un jour elle vit une femme qui
+boitoit des deux côtés: «Hola! lui dit-elle, ma commère, vous qui
+allez de côté et d'autre (et en disant cela elle la contrefaisoit),
+dites-nous un peu des nouvelles.--Dites-nous-en vous-même, vous qui
+portez le paquet,» lui répondit cette femme. On fait ce conte de
+plusieurs personnes, et on en a même fait une épigramme.
+
+Gassion étoit le quatrième garçon, et avoit un cadet. Après qu'il eut
+fait ses études, on l'envoya à la guerre; mais on ne le mit pas
+autrement en bon équipage. Son père lui donna pour tous chevaux un
+vieux courtaut, qui pouvoit bien avoir trente ans: il n'y avoit plus
+que celui-là en tout le Béarn, et on l'appeloit par rareté _le
+courtaut de Gassion_. Il y a apparence que le jeune homme n'étoit
+guère mieux pourvu d'argent que de monture. Le gentil coursier le
+laissa à quatre ou cinq lieues de Pau: cela n'empêcha pas qu'il
+n'allât jusqu'en Savoie, où il se mit dans les troupes du duc de
+Savoie, le bossu, car alors il n'y avoit point de guerre en France.
+Mais le feu Roi ayant rompu avec ce prince, tous les François eurent
+ordre de quitter son service: cela obligea notre aventurier à revenir
+au service du Roi. A la prise du Pas de Suze, il fit si bien, n'étant
+que simple cavalier, qu'on le fit cornette; mais l'accommodement fut
+bientôt fait entre le Roi et le duc, et la compagnie dont il étoit
+cornette cassée, il vient à Paris, demande une casaque de
+mousquetaire; on la lui refuse à cause de sa religion. De dépit il
+passe avec quelques François en Allemagne; et quoique dans la troupe
+il y eût des gens plus qualifiés que lui, sachant parler latin, on le
+prit partout pour le principal de sa bande. Un de ceux-là fit les
+avances d'une compagnie de chevau-légers qu'ils vinrent lever en
+France pour le roi de Suède. Il en fut le lieutenant: son capitaine
+fut tué, le voilà capitaine lui-même. Il se fit bientôt connoître pour
+homme de coeur, et de telle sorte qu'il obtint du roi de Suède qu'il
+ne recevroit l'ordre que de Sa Majesté seule. Ce fut à la charge de
+marcher toujours à la tête de l'armée, et de faire, en quelque sorte,
+le métier d'enfants perdus. Dans cet emploi il reçut ce furieux coup
+de pistolet dans le côté droit, dont la plaie s'est rouverte par
+plusieurs fois, tantôt avec danger de sa vie, tantôt cette ouverture
+lui servant de crise aux autres maladies, car il en eut plusieurs, et
+une même un peu avant sa mort[228].
+
+ [228] Il s'étoit fait traiter de ce coup avec la poudre de
+ sympathie; cela lui laissa un sac. (T.)--La poudre de sympathie
+ est une des fables les plus ridicules de la médecine du
+ dix-septième siècle. C'étoit un mélange de _couperose verte_,
+ dite aujourd'hui _sulfate de fer_, pulvérisée et mélangée de
+ gomme arabique. On répandoit cette poudre sur un linge trempé
+ dans l'humeur qui sortoit de la plaie, et on prétendoit que le
+ malade éprouvoit un grand soulagement. (Voyez _le Discours par le
+ chevalier Digby touchant la guérison des plaies par la poudre de
+ sympathie_; Paris, 1681, in-12.)
+
+Le roi de Suède, au bout de six mois, le fit colonel d'un régiment
+composé de huit compagnies de cavalerie.
+
+Après la mort du roi de Suède, il accompagna le duc de Weimar en
+France. La première fois qu'il y vint à la tête de son propre
+régiment, le cardinal de Richelieu le voulut attirer dans le service
+du Roi; et quoique françois, il fut toujours payé et traité en
+étranger, et la justice militaire lui en fut accordée à l'exclusion de
+tous autres juges, comme aussi de donner les charges qui vaqueroient
+dans ce régiment, ce qui lui a été toujours conservé, quoique ce
+régiment se trouvât à la fin monté jusqu'à dix-huit cents chevaux en
+vingt compagnies. La plupart des étrangers qui venoient servir le Roi
+vouloient être sous sa charge, tant il leur rendoit bien la justice;
+aussi étoit-il seul en France qui, étant françois, eût le nom de
+colonel, excepté le colonel des Suisses. Quand quelqu'un avoit offensé
+le moindre de ses cavaliers, il menoit avec lui ce cavalier, et lui
+faisoit faire raison d'une façon ou d'autre.
+
+Il faut avouer que ce lui fut un grand avantage de venir de l'armée du
+roi de Suède, et d'avoir un corps étranger; cela contribua beaucoup à
+en faire faire l'estime qu'on en fit d'abord. Jamais homme n'a mieux
+entendu à tourmenter les ennemis que lui. Pendant un hiver, étant
+maréchal de France, il leur enleva dix-sept quartiers.
+
+Pour preuve de cela, il étoit au siége de Dole, simple colonel;
+cependant tout le monde disoit qu'il n'y avoit que lui qui fît si bien
+que ses travaux et ses batteries réussissoient toujours; cela venoit
+de ce qu'il n'y avoit que lui qui fît du bruit. Il enlevoit des
+quartiers, il couroit partout. A l'arrivée de feu M. le Prince à
+Dijon, après avoir levé le siége, on ne regardoit que Gassion. Le
+Prince et le grand-maître de La Meilleraye en pensèrent enrager. Il y
+eut un avocat qui se jeta à genoux devant lui, et lui dit, en lui
+montrant des dames du nombre desquelles étoit sa femme, qu'il n'y en
+avoit pas une qui ne voulût avoir un petit Gassion dans le corps pour
+servir le Roi et la patrie. A son hôtellerie il trouva tant de gens
+qu'il fut long-temps sans pouvoir gagner sa chambre, et le soir des
+dames bien faites et bien accompagnées le vinrent voir chez un
+gentilhomme du pays nommé Guerchy. Il les salua vergogneusement, car
+il n'y eut jamais homme moins né à l'amour. La première, qui étoit
+femme d'un conseiller, et l'une des plus jolies de la ville, lui dit:
+«J'ai plus de joie que vous m'ayez baisée que si on m'avoit donné
+cent mille livres.--Que diable feriez-vous donc, lui dit Guerchy, s'il
+vous avoit......?»
+
+Il mena admirablement les gens à la guerre. J'en ai ouï conter une
+action bien hardie et bien sensée tout ensemble. Avant que d'être
+maréchal-de-camp, il demanda à quinze ou vingt volontaires s'ils
+vouloient venir en partie avec lui: ils y allèrent. Après avoir couru
+toute une matinée, sans rien trouver, il leur dit: «Nous sommes trop
+forts, les partis fuient devant nous; laissons ici nos cavaliers et
+allons-nous-en tous seuls.» Les volontaires le suivent. Ils s'avancent
+jusqu'auprès de Saint-Omer. Quand ils furent là, voilà deux escadrons
+de cavalerie qui paroissent et leur coupent le chemin, car Saint-Omer
+étoit à dos de nos gens. «Messieurs, leur dit-il, il faut périr ou
+passer. Mettez-vous tous de front; allez au grand trot à eux, et ne
+tirez point. Le premier escadron craindra, voyant que vous ne voulez
+tirer qu'à brûle pourpoint; il reculera et renversera l'autre.» Cela
+arriva comme il l'avoit dit. Nos gentilshommes bien montés forcent les
+deux escadrons et se sauvent tous à un près. En voici un autre qui est
+bien aussi hardi, mais il me semble un peu téméraire. «Ayant eu avis
+que les Cravates emmenoient les chevaux du prince d'Enrichemont,
+depuis duc de Sully, il voulut aller les charger accompagné seulement
+de quelques-uns de ses cavaliers; et s'étant trouvé un grand fossé
+entre lui et les ennemis, il le fit passer à la nage à son cheval sans
+regarder si on le suivoit, tellement qu'il alla seul aux ennemis, en
+tua cinq, mit les autres en fuite, et revint avec trois des nôtres
+qu'ils avoient pris, et qui lui aidèrent peut-être dans le combat: il
+ramena tous les chevaux.» Il fut envoyé avec quatre mille hommes et
+la fleur de la noblesse de Normandie pour châtier les Pieds-nus à
+Avranches. Peu de gens l'arrêtèrent quatre heures et demie à l'entrée
+d'un faubourg, où ils n'avoient pour toute défense qu'une méchante
+barricade, et ils étoient battus de la ville. Il y courut grand
+danger, car un des rebelles, vaillant autant qu'on le peut être, et
+tellement dispos qu'il sautoit partout où il pouvoit mettre la main,
+tua le marquis de Courtaumer, croyant que c'étoit le colonel Gassion.
+Ce galant homme sauta quatre fois la barricade, et après se sauva.
+Gassion fit tout ce qu'il put pour le trouver, lui faire donner grâce
+et le mettre dans ses troupes; il n'osa s'y fier. Au bout de quelques
+mois, il fut pris dans un cabaret en Bretagne, où, étant ivre, il se
+vanta d'avoir tué Courtaumer. Le chancelier, qui avoit été envoyé en
+Normandie avec Gassion, le fit rouer vif à Caen. Tous les autres
+s'étoient fait tuer, à dix près qui furent pris. On donna la vie à un
+à condition qu'il pendroit les autres; il eut de la peine à s'y
+résoudre: enfin, il le fit. Il y en avoit un qui étoit son
+cousin-germain; quand ce vint à lui: «Hé cousin! lui dit-il, ne me
+pends pas.» Cela passa en proverbe. Cet homme quitta le pays et se fit
+ermite.
+
+Après la bataille de Sédan, on lui permit de traiter de la charge de
+mestre-de-camp de la cavalerie légère, qu'avoit le marquis de Praslin
+qui y fut tué. Le cardinal de Richelieu, en parlant à lui, ne
+l'appeloit presque jamais que _la Guerre_, et M. de Noyers (car ils
+étoient amis, et le maréchal l'alla voir à Dangu après sa disgrâce)
+lui disoit que sans la religion on pourroit faire quelque chose pour
+lui; mais il étoit ferme, et on a trouvé après sa mort qu'il avoit
+fait beaucoup de notes sur la Bible. Quand il eut traité de cette
+charge, il vint voir mon père: «Monsieur, lui dit-il, j'ai ce matin
+été au palais pour ce traité. Jésus! que de bonnets carrés! cela m'a
+fait peur.» Regardez si cela étoit raisonnable pour un homme qui étoit
+frère, fils et petit-fils de présidents.
+
+Gassion, étant maréchal-de-camp, maltraita un commissaire de
+l'artillerie; cet homme s'en voulut ressentir. Le cardinal défendit à
+Gassion de se battre contre celui-là. Paluau, aujourd'hui le maréchal
+de Clairambault, plutôt pour essayer si Gassion étoit aussi
+vert-galant à l'épée qu'au pistolet, l'appela pourtant pour cet homme.
+Gassion dit la défense du cardinal: «Mais pour vous, monsieur, je vous
+en donnerai le divertissement quand vous voudrez.» Ruvigny servit
+Paluau; Paluau fut blessé au bras, et ils en étoient aux prises et ne
+se pouvoient faire de mal l'un à l'autre, quand ils prirent Ruvigny
+pour témoin de l'état où ils se trouvoient. Ruvigny étoit à les
+regarder, car Saurin, officier du régiment de Gassion, lâcha le pied.
+Gassion le cassa.
+
+Quand il eut persuadé à M. le duc d'Enghien de donner la bataille de
+Rocroy, en lui représentant que, quel qu'en fût le succès, on ne
+punissoit point des gens de sa qualité, pour lui, il butoit à se faire
+maréchal de France, en mettant M. d'Enghien de son côté.
+
+Un gentilhomme, pris par les Espagnols, fut mené au comte de Fontaine,
+qui lui demanda plusieurs choses, et principalement si Gassion y
+étoit. «Oui, monsieur, il y est.--Si vous le dites, je vous ferai
+donner du pistolet par la tête.» Nous parlerons de cette bataille,
+dont il eut le plus grand honneur, dans les Mémoires de la régence.
+
+A Thionville, comme il vit un siége[229]: «Ah! dit-il, n'est-ce que
+cela?» Et il comprit en peu de temps le métier d'assiégeur de villes:
+il y reçut une grande blessure à la tête, dont il pensa mourir.
+
+ [229] Cependant il avoit été à Dole. Je crois que cela arriva à
+ Dole au lieu de Thionville. (T.)
+
+On surprit une lettre de Francesco de Melo qui disoit: «Nous avons
+perdu Thionville, mais les ennemis y ont perdu Gassion, le lion de la
+France et la terreur de nos armées.» Cette lettre lui fut envoyée par
+la Reine à Bagnolet, où il achevoit de se guérir. L'hiver suivant il
+fut fait maréchal de France par le crédit de M. d'Enghien.
+
+On dit que comme Gassion pressoit fort le cardinal Mazarin pour le
+bâton, le cardinal lui dit: «M. de Turenne, qui doit aller devant,
+n'est pas si hâté.--M. de Turenne, répondit Gassion, honorera la
+charge, et moi j'en serai honoré.»
+
+Notre nouveau maréchal fit deux choses quasi en même temps qui ne se
+rapportoient guère, car il alla à la cène devant le prince Palatin,
+qui a épousé la princesse Anne, et le dimanche suivant ayant trouvé sa
+place prise, il ne voulut jamais souffrir qu'un gentilhomme en sortît,
+et alla chercher place ailleurs; mais cela vient de ce qu'il n'étoit
+né que pour la guerre.
+
+Il étoit tout l'hiver en Flandre, et ne venoit point comme les autres
+à la foire Saint-Germain. C'étoit peut-être un des hommes du monde le
+plus sobres. La Vieuville, depuis surintendant des finances, lui
+donna son fils aîné pour lui apprendre le métier de la guerre. Ce
+jeune homme le traita à l'armée magnifiquement. «Vous vous moquez,
+dit-il, monsieur le marquis: à quoi bon toutes ces friandises?
+Mordioux! il ne faut que bon pain, bon vin et bon fourrage.»
+
+C'étoit un des plus méchants courtisans de son siècle. A la cour,
+beaucoup de filles, qui eussent bien voulu de lui, le cajoloient et
+lui disoient: «Vraiment, monsieur, vous avez fait les plus belles
+choses du monde.--Cela s'entend bien,» disoit-il. Une ayant dit: Je
+voudrois bien avoir un mari comme M. de Gassion.--Je le crois bien,»
+répondit-il.
+
+Ségur, fille de la Reine, de la maison d'Escars, avoit quelque
+espérance de l'épouser, assez mal fondée pourtant, car elle n'étoit ni
+jeune ni belle. Lui disoit: «Elle me plaît, cette fille, elle
+ressemble à un Cravate.» A la vérité, il n'a jamais été d'aucune
+cabale; mais il n'avoit point de discrétion pour le cardinal; et un
+jour, sans considérer qu'il y avoit des espions autour de lui, il dit
+en recevant un gros paquet du cardinal: «_Que nous allons lire de
+bagatelles!_» Aussi croit-on que le cardinal le vouloit perdre ou lui
+ôter son emploi.
+
+Il avoit eu le malheur de se brouiller avec M. le Prince. Nous en
+dirons tout le particulier ailleurs: il n'étoit pas trop compatible et
+avoit le commandement rude: nous rapporterons des exemples.
+
+Comme j'ai remarqué, il étoit fort sobre; il n'étoit point joueur non
+plus, ni adonné aux femmes. «Femmes et vaches, disoit-il, ce m'est
+tout un, mordioux!» Et Marion Cornuel[230] disoit: «Boeufs et
+Gassions, ce m'est tout un.»
+
+ [230] Elle étoit fille du premier mariage de M. Cornuel. (_Voyez_
+ plus bas l'article de _madame Cornuel_.)
+
+Madame de Bourdonné[231], femme du gouverneur de La Bassée, du temps
+du cardinal de Richelieu, le pensa faire enrager. M. le comte de
+Harcour et lui dînoient à La Bassée; cette femme se mit à parler des
+faits de Gassion. Déjà cela ne lui plaisoit guère; il n'étoit point
+fanfaron. Ensuite, après en avoir demandé pardon à son mari, elle dit
+qu'elle n'auroit pas de plus grande joie au monde que d'avoir un fils
+de la façon d'un si brave homme. Le voilà qui rougit, qui se déferre,
+et ne pouvant plus endurer cela, il monte sur son grand cheval, en
+disant: «Mordioux! mordioux! cette femme est folle.»
+
+ [231] Elle avoit de la barbe. (T.)
+
+Quand Bougis, son lieutenant de gendarmes, demeuroit trop long-temps à
+Paris l'hiver, il lui écrivoit: «Vous vous amusez à ces femmes, vous
+périrez malheureusement; ici, vous verriez quelque belle occasion.
+Quel diable de plaisir d'aller au Cours et de faire l'amour! Cela est
+bien comparable au plaisir d'enlever un quartier!»
+
+Pour le bien, il n'a pas volé; mais il ne pouvoit se résoudre à
+perdre. Il fit dire à un marchand de Paris, qui lui fit banqueroute de
+dix mille livres avant qu'il fût maréchal, qu'il lui seroit impossible
+de laisser au monde un homme qui lui emporteroit son bien. Il fut
+payé. Avec tout cela, il n'avoit guère de revenu: les salines de
+Béarn, un engagement de douze mille livres de rente, La
+Motte-au-Bois, en Flandre, dont il jouissoit, qui fut perdue pour ses
+héritiers. Tout ce qu'il a laissé ne vaut pas huit cent mille livres.
+Il y eut des gens à la cour qui vouloient qu'on mît la main dessus.
+
+Il fit avoir à son frère l'abbé, qui étoit le plus jeune de tous,
+l'évêché d'Oleron et l'abbaye du Luc en Béarn. Pour celui qui portoit
+les armes, et qu'on appeloit Bergère, car le second étoit marié dans
+le pays et n'a point paru, il ne l'a point trop bien traité. Celui-ci
+avoit été avocat; enfin, il suivit son frère. Au commencement il n'y
+alloit pas trop bien. Gassion, alors colonel, en une occasion lui
+ordonna d'aller à la charge avec cinquante maîtres, et lui déclara que
+s'il lâchoit le pied, il lui passeroit l'épée au travers du corps.
+Bergère fit de nécessité vertu, et depuis alla aux coups comme un
+autre: c'étoit son aîné. En quelques rencontres il n'a pas trop pris
+son parti, Bergère étoit un bon garçon, mais sans jugement, aussi beau
+que son frère étoit laid. Le maréchal étoit petit et noir, mais il
+avoit la mine guerrière. Ce frère ne parloit que de _mon frère le
+maréchal_. Je me souviens qu'il disoit une fois: «Je prétends bien
+être maréchal de France aussi, avant que la guerre finisse.--Hélas!
+dit ma mère naïvement, que nous avons donc à souffrir!» Il n'en fit
+que rire, et dit: «Certes, vous me l'avez donnée bonne.»
+
+Il en usa fort bien en une rencontre. Il avoit un parent nommé
+Cimetières, auquel il faisoit toucher des appointements assez
+considérables. Ce garçon enleva la fille d'un marchand basque appelé
+Tossé, qui demeure à Calais, chez qui le maréchal avoit logé. M. de
+Gassion ôta à Cimetières tous ses appointements, le poursuivit
+lui-même en justice, et ne lui voulut jamais pardonner que Tossé ne
+l'en eût prié. Les ennemis le regrettèrent et disoient que c'étoit un
+ennemi de bonne foi, et qui étoit doux aux prisonniers. On lui fit un
+tombeau dans le cimetière de Charenton, où l'on mit aussi Bergère, qui
+mourut un peu après lui à Paris.
+
+Il avoit fait son testament à la hâte, en allant à Landrecy, dont il
+croyoit attaquer les lignes. Il laissoit la moitié de son bien à son
+frère le président, qui s'en plaint et dit que la coutume de Béarn lui
+donnoit davantage, car tout ce qui se trouvoit dans le pays lui
+appartenoit, et cela montoit à plus que la moitié: ce fut ce qui
+obligea le maréchal d'en user ainsi. Ce président assiégea Bergère
+malade, et se fit donner tout ce qu'il put, jusqu'à lui faire
+retrancher une partie de ce qu'il laissoit à ses gens et aux pauvres.
+Pour ne pas payer un chirurgien, il fit embaumer le corps de Bergère
+par un valet-de-chambre qui le _chaircuta_ de la plus horrible façon
+du monde. A propos de Bergère, on disoit que quand le maréchal le
+verroit déjà arrivé en l'autre monde, lui qui en étoit si las en
+celui-ci, qu'il lui diroit: «Hé quoi! mordioux! vous voilà déjà; me
+suivrez-vous éternellement?»
+
+On fit porter les deux corps dans une chambre tendue de deuil à
+Charenton; ils y furent assez long-temps parce qu'on vouloit engager
+le président à faire un tombeau magnifique au maréchal. Lui, pour
+s'exempter de cette dépense, demandoit ce qu'on lui refusa, qu'on lui
+permît de l'enterrer dans le Temple, où l'on ne pouvoit mettre qu'une
+tombe tout unie. Durant cette dispute, il se lassa de payer le louage
+des draps funèbres; il les rendit, et en fit mettre d'autres tout en
+lambeaux qui lui coûtoient dix sols moins par jour. Voyez le beau
+ménage: au lieu d'acheter du drap qui eût servi à habiller ses gens.
+Enfin, il fit faire un petit caveau entre deux portes dans le vieux
+cimetière, et il y a fait élever en pierre une espèce de tombeau qui
+ressemble à un regard de fontaine; la pierre en est déjà bien mangée.
+Il les fit enterrer un jour de prêche sans aucune solennité, ni sans
+qu'on pût dire qu'on y étoit allé pour eux. Il avoit tenu le monde
+trois mois en attente pour ces funérailles. Pour quatre livres par an
+cet homme s'est mis mal avec sa mère, lui qui a huit cent mille livres
+de bien dont les deux-tiers viennent de ses frères, à qui il n'avoit
+pas donné seulement leur légitime.
+
+
+
+
+LUILLIER
+
+(PÈRE DE CHAPELLE).
+
+
+Luillier étoit de bonne famille, fils d'un conseiller au
+grand-conseil, qui après fut maître des requêtes, puis
+procureur-général de la chambre, et enfin maître des comptes. Voyez
+quelle bizarrerie! sa femme, qui avoit obligé le procureur-général,
+dont elle étoit fille, à se démettre de sa charge en faveur de son
+mari, fut si sotte que de mourir de chagrin, voyant l'inconstance
+de cet homme. Ce bon homme étoit débauché, et eut la v..... en même
+temps que son cousin Tambonneau, dont nous parlerons ailleurs. Il
+avoit assez bon nombre d'enfants, et, entre autres, un garçon fort
+aimable qui, ne pouvant souffrir sa ridicule humeur, alla voyager,
+fit naufrage auprès de Rhodes et se noya.
+
+Luillier, dont nous allons écrire l'historiette, demeura seul garçon
+avec deux filles. Le garçon ressembloit à son père, au moins en deux
+choses, en _garçaillerie_, et en inquiétude pour les charges. Il fut
+d'abord trésorier de France à Paris, et vendit sa charge pour assister
+Des Barreaux; ils en mangèrent une bonne partie ensemble. Après il se
+fit maître des comptes, et enfin conseiller à Metz.
+
+Etant maître des comptes, il eut une amourette avec une de ses
+parentes qui étoit mal avec son mari: il en eut un fils, et, par son
+crédit, quoique cet enfant fût adultérin, il le fit légitimer, et lui
+assura de quoi vivre par le consentement de ses soeurs. Ses soeurs lui
+envoyoient, sous prétexte de lui faire des confitures, une jolie
+suivante qui demeuroit deux mois tous les ans avec lui. Il n'avoit que
+des femmes chez lui, et disoit qu'elles étoient plus propres.
+
+Il avoit eu un carrosse, mais il n'en vouloit plus avoir, parce que,
+disoit-il, il ne sortoit jamais quand il vouloit à cause que son
+cocher ne se trouvoit point au logis lorsqu'il avoit affaire, et qu'il
+n'arrivoit jamais quand il vouloit à cause des embarras. Il avoit des
+lettres, savoit et disoit les choses plaisamment. Il étoit un peu
+cynique; il disoit: «Ne me venez point voir un tel jour, c'est mon
+jour de bordel.» Il y mena son fils, et lui fit perdre son p....... en
+sa présence.
+
+Il étoit vêtu comme un simple bourgeois, alloit toujours à pied, et
+avoit pourtant dix-huit mille livres de rente. Il assistoit quelques
+gens de lettres, mais il étoit avare: il disoit qu'il travailloit à
+faire en sorte que son bien ne lui donnât point de peine, et j'ai logé
+dans la quatrième maison qu'il a bâtie à dessein de les revendre.
+Voyez quel repos d'esprit, quand ce ne seroit que d'avoir à criailler,
+et souvent à plaider contre toutes sortes d'ouvriers. Pour mon
+particulier, j'ai fort à me louer de lui. Il disoit lui-même que nous
+avions fait un marché du siècle d'or. Il est vrai qu'en le traitant
+généreusement, je faisois qu'il se piquoit d'honneur, et que j'en
+avois tout ce que je voulois; il disoit: «Je ne comprends point
+comment nous l'entendons: j'ai loué autrefois une maison à un
+évêque[232] qui ne me payoit point; j'en ai loué une autre à un
+huguenot: il me paie par avance.»
+
+ [232] M. D'Auxerre. (T.)
+
+Quand il lui prit fantaisie de se faire conseiller à Metz, il en parla
+à MM. Du Puy, qui s'en moquèrent, et lui dirent qu'il se mettoit en
+danger d'être pris tous les ans, et qu'il lui eu coûteroit dix mille
+écus pour sa rançon. Il les quitta là, et de ce pas il va signer le
+contrat. Il en avoit aussi parlé à Chapelain, en présence de
+Guiet[233] (celui qui disoit que s'il eût été Juif, il auroit appelé
+de la sentence de Pilate _à minima_). Guiet dit que comme Chapelain
+vouloit détourner Luillier de se faire conseiller, l'autre lui dit:
+«Mordieu, je vous ai laissé faire de méchants vers toute votre vie,
+sans vous en rien dire, et vous ne me laisserez pas changer de charge
+à ma fantaisie!» Je crois pourtant que Chapelain ne l'entendit pas,
+car ils ont toujours vécu en amis depuis cela.
+
+ [233] Précepteur du cardinal de La Valette, homme de lettres. Ce
+ Guiet disoit qu'il montreroit qu'il y avoit je ne sais combien de
+ livres de _l'Énéide_ qui n'étoient point de Virgile, et
+ retranchoit une des comédies de Térence. «Que ne travaillez-vous,
+ lui dit un des messieurs Du Puy, chanoine de Chartres, sur le
+ bréviaire? vous me feriez grand plaisir.»
+
+ (T.)
+
+
+J'ai dit ailleurs qu'il disoit que La Mothe Le Vayer étoit prêtre ou
+charlatan, et qu'il avoit des souliers noircis avec un habit de panne,
+et Chapelain un maquereau.
+
+J'ai vu une estampe de Rabelais, faite sur un portrait qu'avoit une de
+ses parentes, qui ressembloit à Luillier comme deux gouttes d'eau, car
+il avoit le visage chaffouin et riant comme Luillier. Pour l'humeur,
+vous voyez qu'il y a assez de rapport.
+
+Il fit son bâtard[234] médecin, parce que, disoit-il, en cette
+vocation-là on peut gagner sa vie partout. Ce garçon lui ressemble
+fort pour l'humeur et pour l'esprit.
+
+ [234] Chapelle. (T.)--Claude-Emmanuel Luillier, dit Chapelle, né
+ en 1626 au village de La Chapelle, près de Paris, mort en 1686.
+ C'est l'ami de Bachaumont, et de tous les grands hommes de son
+ temps; épicurien aimable, il s'est acquis une reputation
+ immortelle par son _Voyage_ et quelques poésies légères,
+ naturelles et faciles.
+
+Luillier étoit inquiet à un point qu'il disoit franchement: «Dans un
+an je ne sais où je serai, peut-être irai-je me promener à
+Constantinople.» Il ne mentoit pas, car un beau jour, sans rien dire à
+personne, il part. Ses gens disoient qu'il s'étoit allé promener pour
+quatre ans. Il alla bien se promener pour plus long-temps, car il est
+encore à revenir. Il alla en Provence trouver son bâtard, qu'il avoit
+donné à instruire à Gassendi, son intime, qui avoit logé ici chez lui
+si long-temps. Il disoit pour ses raisons que son parlement de Toul et
+ses amis l'occupoient trop à solliciter leurs affaires. Il fut bien
+malade à Toulon; de là il passa en Italie, fut encore malade à Gênes,
+et enfin mourut à Pise. Il n'y a jamais que lui au monde qui se soit
+fait conseiller à Toul pour aller mourir à Pise.
+
+
+
+
+LA MARÉCHALE DE THÉMINES.
+
+
+La maréchale de Thémines[235] étoit fille de M. de La Noue, fils de La
+Noue _Bras de Fer_[236]. Je conterai quelque chose de ces deux
+gentilshommes qui étoient gens de grand mérite, avant que de parler
+d'elle.
+
+ [235] Elle s'appeloit Marie de La Noue.
+
+ [236] François, seigneur de La Noue, dit _Bras de fer_, mort en
+ 1591. Ayant eu le bras fracassé au siége de Fontenai-le-Comte, en
+ 1570, on lui avoit fait un bras de fer, avec lequel il pouvoit
+ tenir la bride de son cheval.
+
+La Noue, _Bras de Fer_, avoit fort mauvaise mine, et étoit toujours
+vêtu de chamois. Comme il heurtoit au cabinet, un jour que le Roi
+l'avoit envoyé chercher pour venir au conseil de guerre, un jeune
+cavalier, le voyant si mal bâti, se mit à le railler et lui dit: «On
+n'attend plus que vous, sans doute, pour conclure là dedans.» La Noue
+sourit. L'huissier ouvre: il entre. Le jeune homme vit bien qu'il
+avoit fait une sottise; mais il se résolut d'en attendre le succès.
+La Noue sort et demande si on ne savoit point ce qu'étoit devenu ce
+gentilhomme qui lui avoit parlé quand il heurtoit. L'autre s'approche.
+«Vous aviez raison, lui dit-il, de dire qu'on n'attendoit que moi, car
+le Roi m'a choisi pour un tel dessein, et m'a permis d'y mener qui je
+voudrois. Vous serez, s'il vous plaît, de la partie.» Ils y furent, et
+le jeune homme y fit fort bien.
+
+On conte de lui que la veille d'une bataille, ne se trouvant point
+d'argent, il envoya vendre deux chevaux. L'un d'eux fut vendu bien
+cher. Il dit à son écuyer: «Qui l'a acheté?--Un tel.--Tiens, lui
+dit-il, ce cheval ne coûte que tant; va rendre le reste à ce cavalier.
+Le désir qu'il a de bien faire demain, lui a fait tant donner d'un
+cheval qu'il connoît, et dont il espère tirer bon service.» Et
+effectivement il renvoya la plus grande partie de l'argent.
+
+Quand il revint de Tournai, où il fut si long-temps prisonnier[237],
+Henri IV le voulut marier avec une riche héritière. Il l'en remercia
+et dit qu'il avoit donné sa foi à la nièce du gouverneur de Tournai,
+parce qu'elle avoit de beaucoup allégé la rigueur de sa prison: il
+avoit quatre-vingt mille livres de rente dont il fut obligé de vendre
+une grande partie.
+
+ [237] Le brave La Noue fut fait prisonnier, au mois de juin 1580,
+ par Philippe de Melun, vicomte de Gand, qu'on appeloit le marquis
+ de Risbourg. Quoiqu'il fût parent de La Noue, le marquis abusa de
+ sa victoire au point de faire massacrer sous les yeux de La Noue
+ plusieurs des gentilshommes qui avoient combattu avec lui, et il
+ livra ensuite son prisonnier aux Espagnols. (Voyez _la Vie de
+ François de La Noue_, par Amirault; Leyde, Jean Elzévier, 1661,
+ in-4º, p. 263.)
+
+Son fils[238] fut aussi prisonnier de guerre, et dans la prison il fit
+ce méchant dictionnaire des rimes, qui fut imprimé. Il fit imprimer
+aussi un Recueil de ses vers qui ne valent rien non plus[239]. Il
+étoit brave comme son père et vêtu de chamois comme lui; mais il étoit
+bien fait de sa personne. Ces deux hommes-là ne juroient jamais, et
+étoient toujours à la guerre. Il eut affaire, comme son père, à un
+jeune homme; mais l'affaire alla bien plus loin: c'étoit un étourdi
+qui, pour se mettre en réputation, le fit appeler en duel sur une
+vétille, et même il avoit cherché querelle. La Noue, sur le pré, lui
+fit une petite remontrance, mais en vain; comme il vit cela, il lui
+donne un bon coup d'épée. Ce garçon avoit un oncle, maréchal de
+France; je n'en ai pu savoir le nom. Cet oncle l'envoya à M. de La
+Noue, pieds et poings liés.
+
+ [238] Odet de La Noue-Téligny.
+
+ [239] Ce Recueil est intitulé: _Poésies chrétiennes_; Genève,
+ 1594, in-8º. Il avoit publié en 1588 un petit volume de
+ quarante-sept pages, ayant pour titre: _Paradoxe, que les
+ adversités sont plus nécessaires que les prospérités: et qu'entre
+ toutes l'état d'une prison est le plus doux et le plus
+ profitable_; Lyon, Jean de Tournes, petit in-8º. C'est une pièce
+ très-médiocre, mais fort rare.
+
+Ce M. de La Noue eut un fils qui vit encore, mais il n'a point de
+garçons. Il est bien fait; mais le jeu est sa seule passion: il a la
+vue fort courte; cela l'a empêché de s'attacher à la guerre. A
+dix-sept ans il commandoit un régiment de cavalerie en Allemagne; le
+colonel Esbron étoit un de ses capitaines. Aujourd'hui on l'appelle La
+Noue _Bras de laine_.
+
+Revenons à la maréchale. Son père la maria assez ridiculement; car
+elle n'avoit que treize ans quand il la donna à un gentilhomme de
+cinquante-cinq ans, qui se nommoit Chambret, et étoit de la maison de
+Pierre Bussières en Limousin. Cet homme étoit de mauvaise humeur, et
+tout plein de cautères: il ne pouvoit pas même avantager sa femme, car
+il n'avoit que quatre mille livres de rente en fonds de terre, sans
+argent ni meubles. Son plus grand bien consistoit en gouvernements, en
+pensions et en bénéfices; ceux de la religion en tenoient encore en ce
+temps-là par tolérance.
+
+Elle n'avoit que dix-huit ans quand elle fut délivrée de cet homme,
+dont elle eut un fils et une fille. On appeloit cet homme _le brave
+Chambret_. Il étoit si brutal, et d'une mine si farouche, qu'un
+sommelier qui avoit été laquais de sa veuve, ayant vu son portrait au
+bout de vingt ans, se mit à trembler comme une feuille.
+
+Il avoit une fois querelle avec un M. de Saint-Bonnet; il prit
+justement le temps que Saint-Bonnet traitoit des gens, et avec un cor
+alla comme le sommer au combat. Saint-Bonnet sort de table, et dit aux
+autres: «Ayez patience, je vous apporterai bientôt l'épée et les
+éperons de Chambret.» Il y va, charge son pistolet de dragées, tire le
+premier (car l'autre, aussi bien que Grillon, faisoit toujours tirer
+son homme). Saint-Bonnet lui en farcit le visage et les yeux.
+Chambret, tout étourdi, tombe: il lui ôte son épée et ses éperons.
+
+Un autre vieux mari, et plus vieux que le premier, l'attrapera
+bientôt. Il y avoit à la cour un vieux gentilhomme, âgé de
+quatre-vingts ans, ou peu s'en falloit, qu'on appeloit M. de
+Bellengreville[240]; il étoit grand prévôt de l'hôtel, homme veuf
+sans enfants, et un des plus accommodés du royaume[241]; plusieurs
+veuves de qualité étoient après; mais il étoit difficile. Il vouloit
+une veuve de bonne maison, jeune, belle, et qui depuis peu eût eu des
+enfants. En ce dessein, il trouva un nommé Jouy, son voisin à la
+campagne, qui étoit de la connoissance de madame de Chambret, et
+qu'elle avoit prié de lui faire raccommoder un petit portrait qu'elle
+lui avoit envoyé. Il le portoit à raccommoder, quand il fut rencontré
+par M. de Bellengreville, auquel il le montra. «Est-elle aussi belle
+que cela? lui dit le bonhomme.--Oui,» répondit l'autre. En effet,
+c'est une des plus aimables personnes du monde, et le seul défaut
+qu'elle a eu, hors qu'elle n'a jamais eu assez d'embonpoint, étoit
+d'avoir les cheveux mêlés de blanc dès vingt ans. D'ailleurs, elle
+étoit d'humeur douce, et ne manquoit pas d'esprit; elle avoit de la
+générosité.
+
+ [240] Le sieur Bellengreville fut reçu dans la charge de prévôt
+ de l'hôtel, en 1604. (Voyez _le Prévôt de l'hostel_, par Pierre
+ de Miraulmont; Paris, 1615, p. 146.)
+
+ [241] Il étoit homme de service, mais il ne savoit pas lire. Il
+ prenoit dans les heures le calendrier pour les litanies. (T.)
+
+Durant quelque temps, car il prit ce portrait, il l'adora dans son
+cabinet. Après, il envoya un de ses amis qui avoit vu autrefois madame
+de Chambret, pour voir si elle étoit aussi belle que ce portrait. Cet
+homme dit tout à la veuve, qui, ne songeant alors qu'à jouir de la
+liberté où elle se trouvoit, ne s'en tourmenta pas autrement, et dit
+qu'elle seroit bientôt à Paris. En effet, elle y vint trouver sa mère,
+qui y étoit pour un procès. Cette mère lui avoit mandé: «Ma fille,
+apportez-moi de l'argent de mes fermiers.» Quand elle fut arrivée:
+«Hé bien! sommes-nous bien riches?--Madame, il faut voir, voici ce qui
+me reste.» On trouva environ vingt écus. Elle avoit amené un train de
+_Jean de Paris_[242].
+
+ [242] Livrée de couleur jaune.
+
+Le vieil amoureux est aussitôt averti de son arrivée: il la vient
+voir, il presse; elle, qui n'a jamais été intéressée, avoit de la
+peine à se résoudre. Sa mère lui dit: «Ma fille, je vous ai mal mariée
+une fois, je ne m'en veux point mêler; voyez ce que vous avez à
+faire.»
+
+M. de Luçon, qui bientôt après fut le cardinal de Richelieu, lui fit
+dire «qu'elle seroit une innocente de laisser échapper une si belle
+occasion.» Nonobstant la diversité de religion, le mariage se fit.
+
+Elle a dit depuis qu'elle trouva les lèvres de ce bonhomme le jour de
+ses noces aussi froides qu'un glaçon. Le lendemain la Reine-mère et la
+princesse de Conti, qui étoit devenue son amie, lui firent mille
+questions: «Mais comment a-t-il fait? Mais êtes-vous madame de
+Bellengreville?» Je ne sais ce qu'elle fit ou ce qu'il voulut faire,
+mais il ne dura que cinq semaines. Il avoit beaucoup d'argent et
+beaucoup de meubles; elle étoit commune (_en biens_), et y gagna,
+outre son douaire, qui étoit gros, plus de quatre cent mille livres.
+
+Voilà déjà deux vieux maris; elle en aura encore un vieux, mais plus
+qualifié que les deux premiers; et cela arrivera d'une façon assez
+bizarre. Le marquis de Thémines[243], fils du maréchal, ayant été
+blessé dans les guerres de la religion, mourut de sa blessure[244],
+et en mourant il pria son père d'assurer madame de Bellengreville,
+dont il étoit amoureux, qu'il étoit mort son serviteur. Le maréchal
+s'acquitte de sa commission, devient amoureux d'elle et l'épouse[245].
+Outre qu'elle aimoit le jeu, qu'elle perdoit, qu'elle payoit bien et
+se faisoit mal payer, le maréchal lui aida à manger son bien. Il fut
+cause aussi qu'elle changea de religion[246].
+
+ [243] Le marquis de Thémines mourut le 11 décembre 1621.
+
+ [244] Celui qui tua Richelieu. (T.)
+
+ [245] Ce mariage fut célébré au mois de septembre 1622.
+
+ [246] Ce maréchal de Thémines se nommoit de Lauzières, en son
+ nom; il avoit été fait maréchal de France, et gouverneur de
+ Bretagne, pour avoir arrêté M. le Prince. Le marquis Pompeo
+ Frangipane disoit assez plaisamment: «_Non ho mai visto sbirro
+ cosi ben pagato._» Ce même Italien disoit: «Qu'à la cour de
+ France c'étoit une chose ennuyeuse. _Di star sempre dritto e
+ scappellato come un cazzo._» Quand on lui demandoit si madame la
+ princesse de Guémenée ou madame la princesse n'étoient pas de
+ belles personnes: «_Si_, disoit-il, _ma quel Pongibo e un bel
+ cavalier_.» C'étoit un cadet du feu comte Du Lude. (T.)
+
+Chaban[247] s'étoit mis les controverses dans la tête et disputoit
+avec beaucoup de douceur. Le maréchal dit à sa femme qu'il souhaitoit
+qu'elle entendît cet homme; elle l'entend: il fait quelques progrès.
+On lui amène ensuite le père Veron[248], qui, violent et farouche, lui
+alla dire que son père et son grand-père étoient damnés. Elle qui les
+avoit vu estimer si gens de bien partout le monde, fut si touchée de
+cela qu'elle en pleura. Enfin, elle se fit catholique plutôt par
+condescendance qu'autrement.
+
+ [247] Il portoit l'épée, mais on l'accusoit d'avoir été violon ou
+ joueur de luth. Un jour il s'avisa de faire des propositions au
+ conseil, car il se mêloit de bien des choses, pour je ne sais
+ quelles fortifications qu'on pouvoit faire, disoit-il, à bien
+ meilleur marché qu'on ne les faisoit. Alcaume, bon mathématicien,
+ qui y étoit employé, dit: «Messieurs, nous ne sommes pas au temps
+ d'Amphion où les murailles se bâtissoient au son du violon.» Tout
+ le monde se mit à rire, et Chaban fut contraint de se retirer. Ce
+ pauvre homme fut tué depuis par L'Enclos, père de Ninon, avant
+ que d'avoir eu le loisir de se défendre.
+
+ Ce conte me fait souvenir d'une naïveté qu'on attribuoit au feu
+ marquis de Nesle, gouverneur de La Fère, qui étoit pourtant un
+ brave homme: c'est que, comme on eut proposé de faire une
+ demi-lune, il dit: «Messieurs, ne faisons rien à demi pour le
+ service du Roi, faisons-en une tout entière.» (T.)--Molière s'est
+ heureusement emparé de ce mot dans ses _Précieuses ridicules_.
+
+ [248] Un fou qui n'a jamais rien fait de plaisant qu'un livret
+ qu'il appeloit _la Courte joie des huguenots_. C'est qu'il avoit
+ pensé mourir.
+
+ (T.)
+
+
+Elle fut choisie pour aller avec madame de Chevreuse mener la reine
+d'Angleterre dans son royaume. Là, elle vit Du Moulin, qui, trouvant
+en elle beaucoup de dispositions à récipiscence, la remit tout-à-fait
+dans le bon chemin, et au bout de trois mois qu'elle eut changé de
+religion, elle en fit reconnoissance à Charenton.
+
+Le maréchal ne fut guère avec elle. On dit qu'en mourant il disoit
+naïvement: «Seigneur, au moins je ne l'ai jamais offensée que de
+galant homme.»
+
+La voilà donc veuve pour la troisième fois. En ce temps-là elle avoit
+de plaisants ragoûts: elle mangeoit du pain, après l'avoir tenu
+long-temps à la fumée d'un fagot bien vert; elle aimoit l'odeur des
+boues de Paris, et quand les boueurs étoient dans sa rue, on ouvroit
+toutes les fenêtres de sa chambre. Une fois la Reine-mère, comme elles
+passoient sur de la boue, lui demanda en riant: «Madame la maréchale,
+celle-là est-elle de la fine?--Non, madame, répondit-elle en riant
+aussi, elle n'est pas encore assez faite.» Depuis, elle se défit de
+ces belles amitiés.
+
+En ce troisième veuvage elle se divertissoit à jouer, à se promener
+et à faire souvent des concerts: elle avoit déjà Le Pailleur[249] avec
+elle qui étoit fort savant dans la musique ancienne et dans la
+moderne. Il l'avoit apprise comme une partie des mathématiques; il
+chantoit même fort bien. Elle avoit une femme-de-chambre qui avoit de
+la voix, et elle disposoit absolument de deux autres personnes qui en
+avoient aussi. Un jour que Porchères[250] avoit ouï cette musique
+domestique, il dit à la maréchale: «Madame, voilà qui est trop bon
+pour n'en faire part à personne; allons donner la sérénade à M. de
+Nemours, votre voisin: il a la goutte, cela le guérira.--Mais je ne le
+connois point familièrement, dit-elle.--Qu'importe; répliqua-t-il,
+venez; il ne faut que passer par les écuries, nous nous mettrons sous
+les fenêtres de sa chambre[251].» M. de Nemours en fut averti
+aussitôt; mais il ne fit pas semblant de savoir qui c'étoit, et il
+envoya faire mille civilités. Porchères proposa ensuite d'aller chez
+la princesse de Conti: on y va. Elle en fut ravie, et dit qu'il
+falloit faire entendre cela à la Reine. La Reine a un balcon, et, ne
+voulant pas faire semblant de savoir qui c'étoit, dit qu'elle étoit
+fort obligée à ceux qui lui avoient bien voulu donner un si agréable
+divertissement.
+
+ [249] Ce Le Pailleur étoit un homme singulier auquel Tallemant
+ consacre un article à la suite de celui-ci.
+
+ [250] François de Porchères d'Arbaud, membre de l'Académie
+ françoise. Les ouvrages de ce poète sont répandus dans les
+ Recueils du temps.
+
+ [251] Elle logeoit dans la rue Christine. (T.)--M. de Nemours
+ habitoit l'hôtel de Nevers, sur le terrain duquel a été construit
+ l'hôtel de la Monnoie.
+
+Le lendemain, M. de Nemours[252] envoya faire des compliments à la
+maréchale, et la prier de l'excuser si par le passé il avoit su si mal
+se prévaloir de l'avantage qu'il avoit d'être son voisin; et quelques
+jours après il la vint voir à demi-guéri. C'étoit le soir en été:
+avant qu'il entrât, des cornets à bouquin avoient joué le plus
+agréablement du monde dans la cour de la maréchale. Le Pailleur, qui
+s'étoit douté d'abord de ce que c'étoit, envoya dire qu'on fît boire
+les menestriers. Le bon prince en entrant dit: «Madame, j'ai trouvé
+là-bas des cornets à bouquin qui s'en alloient; les auriez-vous
+congédiés?--Non, monsieur, répondit-elle.--Vraiment, madame, si
+j'eusse su cela, je les eusse fait revenir.--Mais voudriez-vous
+entendre des violons? on tâcheroit d'en avoir.--Hé! La Barre[253],
+dit-il, voyez si vous trouveriez des violons.» Aussitôt on entend
+ronfler les vingt-quatre violons; le bonhomme devint amoureux d'elle.
+Il la venoit voir fort souvent, quoiqu'il ne pût aller sans être aidé
+par quelqu'un. Un jour en montant il se laissa tomber. Elle, qui du
+second étage descendoit dans sa chambre, s'en aperçut; mais pour lui
+faire plaisir elle retourna sur ses pas sans faire semblant de rien.
+En se relevant il demanda à son écuyer La Chaise: «Madame ne
+m'a-t-elle point vu?--Non, monsieur.» La maréchale étant descendue:
+«Madame, lui dit-il, n'avez-vous point ouï tomber quelqu'un? La Chaise
+a fait un beau _par terre_.»
+
+ [252] Il avoit alors soixante-cinq ans. (T.)
+
+ [253] C'étoit un musicien, grand danseur qui étoit à lui. (T.)
+
+Un jour il demanda à la maréchale si elle ne vouloit point s'aller
+promener en quelque maison. «Je le veux bien, répondit-elle: envoyons
+chercher de nos voisines.» Ces voisines venues: «Où irons-nous? Vous
+plairoit-il aller vers la porte Saint-Antoine? Après voudriez-vous
+aller à Bagnolet, à Charonne ou à Conflans?--Où vous voudrez, dit la
+maréchale.--Cocher, va donc à Conflans.» Les y voilà arrivés. On
+heurta long-temps sans qu'il vînt personne: les dames commençoient à
+s'ennuyer; lui feignit des impatiences étranges. Il appelle une
+paysanne. «Ma grande amie, n'y a-t-il personne? ne sauroit-on entrer?
+ne sauriez-vous nous donner du lait chez vous?» Enfin, on ouvre une
+petite porte, et une femme dit assez malgrâcieusement que M. le
+premier président y devoit[254] coucher. «Hé! ma grande amie, nous ne
+voulons que nous promener et qu'on nous donne du lait.--Bien,
+monsieur, pourvu que vous n'y soyez guère.» Après il vint un homme
+qui, d'un air assez rude, lui dit: «Que demandez-vous, monsieur?» et
+en même temps dit à cette femme: «Retirez-vous, vous n'êtes qu'une
+bête.» M. de Nemours lui dit ce qu'il avoit dit à cette personne. «Oui
+da! monsieur, répondit l'autre, oui da.» On entre donc. Les dames, et
+surtout Le Pailleur, sentirent bien je ne sais quelle odeur de sauces.
+Le bon seigneur, qui ne pouvoit se promener, les fit tenir dans une
+salle où l'on ne servit d'abord que du lait et quelques autres
+bagatelles. Après, voici des gens qui, au son du violon et en cadence,
+mettent le couvert, et servent une collation toute feinte. Cela fait,
+il prie les dames d'aller faire un tour dans le jardin: au retour
+elles trouvèrent une véritable collation qui étoit magnifique. Il y
+avoit des galanteries à la vieille mode, car on servit des pâtés
+pleins de petits oiseaux en vie, qui avoient au col des rubans des
+couleurs de la maréchale; il y en avoit aussi un de petits lapins
+blancs en vie avec des rubans de même. Il fit présenter après la
+collation des bassins de gants d'Espagne, et n'oublia rien de tout ce
+dont il put s'aviser pour divertir celle à qui il vouloit plaire.
+
+ [254] Le château de Conflans, qui est devenu depuis la maison de
+ campagne des archevêques de Paris, appartenoit alors à Nicolas Le
+ Jay, premier président au Parlement. Ce magistrat mourut en 1640.
+
+Ce M. de Nemours avoit étudié l'art de faire des ballets; il en avoit
+fait plusieurs, et avoit eu la curiosité d'en faire de grands livres,
+où toutes les entrées étoient peintes en miniature. Il avoit été de
+tous les carrousels, soit de France, soit de Savoie.
+
+Le feu roi (_Louis XIII_) fit une fois chez lui un concert où tous
+ceux de la musique de la chambre chantoient; il en avoit mis M. de
+Mortemart et M. le maréchal de Schomberg: lui-même aussi en étoit. M.
+de Nemours, par grande grâce, y fit entrer Le Pailleur, et il avoit
+dit au Roi qu'il s'entendoit fort bien en musique. On y chanta sur la
+fin des airs du Roi. Le Pailleur, pour faire sa cour à demi-haut, dit:
+«Ah! que ce dernier air mériteroit bien d'être chanté encore une
+fois!» Le Roi dit: «On trouve cet air-là beau, recommençons-le.» On le
+chanta encore trois fois. Le Roi battoit la mesure. Il avoit proposé
+de faire une symphonie depuis les plus bas instruments jusques aux
+trompettes, et il vouloit qu'il n'y entrât personne qui ne sût la
+musique, et pas une femme; «car, disoit-il, elles ne peuvent se
+taire.--Ah! Sire, dit M. de Nemours, madame la maréchale de Thémines
+en doit être.--Pour elle, répondit le Roi, je le veux bien.»
+
+Un artisan devint amoureux d'elle à Charenton, en la voyant dans sa
+place où elle se démasquoit quelquefois. Cet homme, emporté par sa
+passion, s'en va chez elle, demande à lui parler, et, tout interdit,
+ne put jamais lui dire autre chose, sinon qu'il avoit un procès contre
+elle. Elle fait appeler Le Pailleur, demande ce que ce pouvoit être.
+Le Pailleur s'informe de cet homme, il n'y trouvoit aucune raison: il
+revint plusieurs fois et ne savoit que leur dire. Il rôda long-temps
+autour du logis, et enfin on le trouva mort derrière les murailles de
+Luxembourg. Elle logeoit alors auprès des Carmes-Déchaussés.
+
+Voici une histoire encore plus étrange. La fille d'un gentilhomme de
+Beausse nommé Herville devint amoureuse en tout bien et tout honneur
+du ministre de Châteaudun nommé Lamy, qui étoit un homme bien fait,
+mais pauvre. Le père de la fille ne pouvant consentir à ce mariage,
+elle tomba dans une telle mélancolie, qu'enfin, de peur d'accident, il
+fut contraint de s'y résoudre. Le père lui porte donc des articles à
+signer. «Ah! dit-elle, il n'est plus temps.» A trois jours de là, on
+la trouva noyée sur le bord du Loir.
+
+Un abbé de Calvières, en Languedoc, ayant su que mademoiselle de
+Gouffoulens, de la maison d'Hauterive, dont il étoit amoureux, étoit
+morte, protesta qu'il ne lui survivroit pas long-temps. En effet, il
+refusa toutes sortes d'aliments durant quelques jours, avec une grande
+constance, et en mourut. On dit pourtant qu'on lui avoit persuadé
+enfin de manger, mais que les passages se trouvèrent bouchés; tous
+les boyaux s'étoient rétrécis.
+
+Vous voyez que la maréchale, en maris et en galants, n'a jusqu'ici que
+des vieillards; mais elle eut un jeune galant lorsqu'elle ne fut plus
+jeune: c'est Monferville, fils du frère de Blainville, premier
+gentilhomme de la chambre ou grand-maître de la garde-robe, qui fut
+ambassadeur en Angleterre. C'étoit un fort beau garçon, mais un peu
+trop doucereux et trop normand. Il ne passoit pas pour un homme fort
+friand de la lame. Il ne manque pas d'esprit. On ne sait s'ils étoient
+mariés ou non, car on n'a vu ce garçon se marier qu'après la mort de
+la maréchale; cependant il sembloit qu'il cherchât à se marier. La
+connoissance venoit de ce que ce garçon logeoit avec sa soeur dans une
+maison qui étoit à la maréchale, et elle logeoit dans une autre tout
+contre qui étoit aussi à elle. On l'accusoit d'avoir dit qu'une fois
+il avoit eu une côte enfoncée en portant des sacs d'argent qu'une dame
+lui avoit donnés. Le Pailleur, qui voyoit que la maréchale, par
+facilité, se laissoit accabler à toute la parenté de cet homme, trouva
+moyen de le faire sortir de cette maison et de faire passer à la
+maréchale une partie de l'année à la campagne.
+
+La maréchale alla mourir à Poitiers, sept ou huit ans après[255]. Elle
+avoit juré de ne rentrer d'un an dans sa maison de Paris, à cause de
+la mort d'une vieille fille qui étoit à elle il y avoit trente ans; on
+l'appeloit Boisloré; elle étoit bâtarde d'un gentilhomme. La maréchale
+étoit d'un tempérament doux et mélancolique; cette fille étoit fort
+sage et fort aimable. Aussi la maréchale l'aimoit jusqu'à lui faire
+des bouillons quand elle étoit malade, et elle l'étoit souvent. La
+maréchale lui avoit donné une petite terre que l'autre lui rendit par
+son testament.
+
+ [255] En 1652. (T.)
+
+La maréchale n'avoit que cinquante-sept ans quand elle est morte; mais
+il étoit temps qu'elle mourût, car elle ne pouvoit plus subsister: le
+jeu et Monferville l'avoient incommodée; cependant elle n'a pas laissé
+un sou de dettes. Quand elle alloit faire un voyage, elle payoit tout
+ce qu'elle devoit. Elle tomba malade à Poitiers en passant; elle
+vouloit aller voir ses parents. Elle mourut faute de sang; on ne lui
+en trouva pas une goutte dans les veines.
+
+
+
+
+LE PAILLEUR.
+
+
+Le Pailleur, dont nous avons déjà parlé plusieurs fois, étoit fils
+d'un lieutenant de l'élection de Meulan. Il étudia jusqu'en logique;
+il écrivoit bien: on le met aux finances; le voilà petit commis de
+l'épargne. Il ne put souffrir les _pillauderies_ qu'on y faisoit, car
+on griveloit sur les pensions qui s'y payoient; il se retira chez le
+feu président L'Archer, père du dernier mort; il étoit un peu son
+parent.
+
+Le Pailleur savoit la musique, chantoit, dansoit, faisoit des vers
+pour rire[256]; il chanta quatre-vingt-huit chansons pour un soir de
+carnaval. Il fit la débauche à Paris assez long-temps. Las de cette
+vie, il va en Bretagne avec le comte de Saint-Brisse, cousin-germain
+du duc de Retz. Ce comte avoit fait connoissance avec lui à Paris, et
+avoit tant fait qu'il l'avoit résolu à le suivre. Il y étoit le
+tout-puissant; mais comme il vit que cet homme faisoit trop de
+dépense, il lui dit qu'il falloit se régler. «Je ne saurois, lui
+répondit le comte.--Permettez-moi donc de me retirer, lui dit Le
+Pailleur, car ayant le soin de vos affaires, on dira que c'est Le
+Pailleur qui vous a ruiné.» Il y fut pourtant encore deux ans à
+remettre de trois mois en trois mois.
+
+ [256] On a imprimé dans les _OEuvres_ de Dalibray, Paris, 1653,
+ in-8º, une Epître en vers de Le Pailleur, auquel ce poète a
+ adressé une partie de ses médiocres ouvrages.
+
+Il alla avec le comte voir le maréchal de Thémines, alors gouverneur
+de la province. La maréchale le prit en amitié; il étoit gai, il
+faisoit des ballets, et mettoit tout le monde en train: elle lui
+demanda s'il vouloit être intendant du maréchal; il ne le voulut pas,
+car il dit que c'étoit la mer à boire que d'entreprendre de mettre
+l'ordre dans cette maison.
+
+Le maréchal mourut à Paris; Le Pailleur y étoit revenu. La maréchale
+le pria d'aller avec elle en Touraine; «car j'ai grand'peur, lui
+dit-elle, de m'ennuyer en une maison où j'ai tant souffert en
+premières noces.» Il y fut, et elle jura qu'elle ne s'y étoit pas
+ennuyée un moment. Des demoiselles de la maréchale lui dirent, comme
+on revenoit à Paris: «Mais ne demeureriez-vous pas bien avec nous?»
+Ainsi, insensiblement il s'attacha à la maréchale, et y demeura
+jusqu'à sa mort[257], sans gages ni appointements, mais seulement
+comme un ami de la maison: il est vrai qu'il faisoit toutes ses
+affaires.
+
+ [257] Durant vingt-cinq ans. Il ne lui survécut que de deux ans.
+ (T.)
+
+Le Pailleur étoit de si belle humeur, avant que la gravelle, dont il
+fut fort travaillé quand il vint sur l'âge, le tourmentât, que le
+messager de Rennes à Paris le vouloit mener pour rien à cause qu'il
+avoit toujours fait rire la compagnie depuis là jusqu'à Paris. Je lui
+ai ouï conter qu'une fois en une débauche en Bretagne, où étoit le duc
+de Retz, quelqu'un ôta son pourpoint, puis dit: «Brûlons nos
+chemises.» Le Pailleur, comme le duc vouloit aller brûler la sienne,
+lui dit: «Donnez, je la brûlerai avec la mienne;» mais au lieu de
+cela, il ne jette que la sienne dans le feu, et met celle du duc dans
+ses chausses. Ils allèrent tous sans chemise à un bal: tout le monde
+s'enfuit; ils prirent les chandelles et se retirèrent. Le lendemain Le
+Pailleur met la chemise du duc, où il y avoit une belle fraise, et va
+à son lever. Les valets-de-chambre vouloient gager que c'étoit la
+chemise de M. le duc. Le Pailleur rioit; le duc se mit à rire aussi,
+et lui dit: «Ma foi! vous n'étiez pas si ivre que nous.»
+
+Un jour Le Pailleur dit bien des choses contre le mariage. Le
+lendemain un jeune homme, fils d'un conseiller, le vient trouver:
+«Monsieur, lui dit-il, je vous viens remercier. J'étois accordé, mon
+père me donnoit sa charge; mais ce que vous dîtes hier me toucha si
+fort que je l'allai prier sur l'heure de faire mon frère l'aîné et de
+me donner l'abbaye qu'il avoit; cela est conclu. Sans vous j'allois
+faire une grande sottise, je vous en aurai de l'obligation toute ma
+vie.»
+
+Il s'étoit adonné aux mathématiques dès son enfance: il les apprit
+tout seul. Il n'avoit que vingt-neuf sols quand il commença à lire les
+livres de cette science, et il échangeoit les livres à mesure qu'il
+les lisoit. Il avoit écrit assez de choses, mais il n'a daigné rien
+donner: il faisoit des épîtres burlesques fort naturelles.
+
+
+
+
+LE COMTE DE SAINT-BRISSE.
+
+
+Le comte de Saint-Brisse étoit le second fils du marquis de Ruffec,
+d'Angoumois, et de la belle du Lude; il étoit cadet. Ruffec fut pour
+l'aîné, et lui eut des terres en Bretagne. C'étoit un homme de plaisir
+et grand danseur de ballets. Il mourut de la goutte après avoir été
+sept ans dans son lit sans qu'on le pût jamais remuer; tout
+pourrissoit sous lui; on dit qu'il y vint des champignons.
+
+Le neveu de ce comte, fils du marquis de Ruffec, n'étoit pas mal avec
+le feu roi (_Louis XIII_); et quand le maréchal d'Ancre fut tué, le
+Roi lui dit: «Tu n'en oserois faire autant à ton oncle, l'abbé de la
+Couronne, qui couche avec ta mère.» Ce jeune homme, dépité de ce que
+le Roi lui avoit dit, part avec des coupe-jarrets; et, comme l'abbé
+lisoit une lettre qu'ils lui avoient présentée, les coquins lui
+jettent une serviette au cou. L'abbé étoit un homme fort et vigoureux;
+il leur faisoit de la peine, et l'exécution étoit un peu longue. Le
+marquis, impatient, entre dans la chambre et crie: «Joue du poignard.»
+Au bout d'un an ce garçon mourut comme fou. Comme le Roi l'aimoit, on
+n'osa poursuivre.
+
+
+
+
+LE MARÉCHAL DE CHATILLON[258].
+
+
+M. de Châtillon, petit-fils de l'amiral, avoit assez de bien; mais il
+en dissipa la plus grande partie: il vendit à M. de Montmorency pour
+peu de chose l'amirauté de Guyenne; il étoit débauché et d'amoureuse
+manière. Il fut un des principaux galants de la Choisy; il l'alloit
+voir dans une maison fossoyée à la campagne. Le vieux La Haye,
+surnommé _des Assemblées_, à cause qu'il avoit été souvent député aux
+assemblées des huguenots, étant ami de la maison de tout temps, lui
+dit plusieurs fois que les frères de cette fille lui pourroient jouer
+un méchant tour, et, le pont levé, lui faire épouser leur soeur par
+force. Il en fut quitte pourtant pour y laisser bien des plumes. Il
+avoit aussi un régiment d'infanterie, en Hollande, que ses enfants
+ont eu depuis l'un après l'autre. En je ne sais quelle retraite, à la
+vue du prince Maurice, il fit tout ce qu'on pouvoit faire; le prince
+Maurice le loua fort, et dit: «Ce sera quelque jour un bon capitaine.»
+On verra par la suite que la prophétie n'a pas été trop bien
+accomplie. A Londres, quelque temps après, le prince d'Orange, Henri,
+père du dernier mort, et lui, furent pris dans un lieu d'honneur par
+le commissaire du quartier.
+
+ [258] Gaspard III, comte de Coligny, né en 1584, mort en 1646.
+
+Il n'y avoit personne dans le parti huguenot si considérable que lui.
+Il avoit toute la faveur de son père et de son aïeul; en un rien il
+pouvoit mettre quatre mille gentilshommes à cheval. Il tenoit
+Aigues-Mortes; mais il la rendit pour être maréchal de France. La Haye
+en enrageoit, et tenant le petit Dandelot[259], qui étoit fort joli,
+entre ses bras, dans la galerie de Châtillon, il lui enseignoit à
+dire: «Je veux ressembler à celui-là, montrant son grand-père, et non
+pas à mon papa;» et il disoit à cet enfant: «Pauvre petit garçon, que
+je te plains! tu n'as point d'Aigues-Mortes à vendre;» et cela en
+présence du maréchal, car ce bonhomme étoit diseur de vérités.
+
+ [259] Depuis M. de Châtillon, tué à Charenton. (T.)
+
+Le maréchal avoit l'honneur d'être assez prompt pour être appelé
+brutal; c'étoit pourtant un fort bon homme, mais qui étoit incapable
+de direction et de discipline: il jouoit, et il lui est arrivé bien
+des fois, quand il perdoit, de faire semblant d'aller à ses
+nécessités; et il descendoit dans le jardin où il se mettoit à secouer
+un arbre un gros quart-d'heure durant.
+
+Il s'étoit marié un peu par amour. Sa femme étoit belle et vertueuse;
+mais il disoit lui-même qu'il eût mieux aimé qu'elle eût été un peu
+plus complaisante et un peu moins honnête femme. Le comte de Carlisle,
+au mariage de la reine d'Angleterre, témoigna tant d'estime pour elle,
+que si c'eût été un homme moins sérieux, on eût pu dire qu'il en étoit
+épris; il la surnomma l'_Incomparable_. Quoi qu'on ait chanté parmi
+les huguenots, cette femme-là n'étoit pas si grand chose qu'on disoit;
+l'histoire de ses enfants en fera foi. Mais sa vertu et son zèle,
+quelquefois assez inconsidérés, faisoient que le petit troupeau en
+étoit persuadé à un point étrange.
+
+Elle se mit en tête d'entendre la Sainte-Ecriture, et pour cela elle
+s'enfermoit des après-dînées entières avec un grand ministre mal bâti,
+qu'on appeloit M. Le Veilleux, et cela si souvent qu'on commençoit à
+en dire des sottises. Elle s'étoit laissé empaumer par une vieille
+mademoiselle Du Chesne, qui avoit été gouvernante des soeurs du
+maréchal; c'étoit une dévote qui, par affectation, se mettoit toujours
+à prier Dieu quand il falloit dîner, afin qu'on dît: «Elle est en
+oraison, il la faut laisser achever.» Ce M. Le Veilleux étoit un homme
+qui, sans affectation, faisoit pourtant ses oraisons aussi à
+contre-temps que cette demoiselle. Lui et la maréchale[260] se
+promenoient quelquefois trois heures durant dans le parc, et on les
+trouvoit souvent en oraison au pied d'un arbre. Cet homme étoit un peu
+fou, et en priant Dieu il demeuroit quelquefois en extase. Il lui
+échappoit parfois de belles choses; c'étoit un gentilhomme plein de
+charité. Il avoit près de quatre-vingt mille livres de rente qu'il
+employoit à assister les pauvres, et il ne se maria que quand il eut
+dissipé une partie de son bien, afin de faire des gueux. Le maréchal
+ne prit point plaisir à ces promenades de sa femme et y mit ordre.
+
+ [260] Ce n'étoit point une habile femme; elle ne faisoit que
+ prier Dieu. Le maréchal fut contraint de lui ôter le soin de sa
+ maison. (T.)
+
+C'étoit un homme intrépide que le maréchal! Au siége d'Arras, il reçut
+un coup de mousquet dans son écharpe; la balle s'arrêta au noeud. Il
+ne pouvoit porter des armes, tant il étoit gros, et puis il n'en eût
+pas voulu. Il eut un cheval tué entre ses jambes d'un coup de canon:
+«Ah! dit-il, sans s'émouvoir, ces gens-là sont importuns; cela n'est
+point plaisant. J'avois là un bon cheval.»
+
+M. de Chaulnes, qui étoit le plus ancien maréchal[261], lui vint dire,
+le fort de Rousseau étant pris: «Monsieur, tout est perdu, les ennemis
+sont dans les lignes.--Bien, bien, répondit-il, je les aime mieux là
+qu'à Bruxelles. Allons, allons, monsieur de Chaulnes, il ne faut pas
+s'effrayer de cela.» C'étoit en effet le plus confiant des hommes. Il
+disoit toujours: «Laissez-les venir,» et on avoit une peine étrange à
+le faire monter à cheval; peu prévoyant, et qui ne jouoit point du
+tout de la tête, il assuroit toujours de prendre, et dans peu de
+temps, et souvent il ne prenoit que fort tard, ou point du tout. Ma
+foi! ce n'étoit ni son grand-père ni son père[262].
+
+ [261] Ils étoient trois: Chaulnes, Châtillon et Brézé. (T.)
+
+ [262] Son fils Dandelot le sauva à la bataille de Sedan. (T.)
+
+Il fut un temps qu'il n'y avoit que lui et le maréchal de La Force,
+car on étoit si ignorant, qu'à Saint-Jean-d'Angely personne ne savoit
+comment on faisoit des tranchées.
+
+Le cardinal de Richelieu lui a donné de l'emploi à faute d'autre, car
+je ne crois pas qu'il trouvât trop bon que le maréchal fût le seul qui
+ne l'appelât que _Monsieur_, et il n'étoit pas persuadé qu'il fût à
+lui. C'étoit un bon François, et qui, depuis qu'il se fut accommodé
+avec la cour, n'a brouillé en aucune sorte. La Reine, au commencement
+de la régence, lui donna le brevet de duc. Il avoit voulu tenter si le
+Parlement le recevroit durant la minorité; c'étoit une folle
+entreprise; on l'estimoit, mais c'eût été faire la planche pour les
+autres. Il mourut quelque temps après; sa femme se jeta à ses genoux
+pour lui demander pardon si..... etc. «Ah! ma mie, lui dit-il, vous
+vous moquez; ce seroit bien plutôt à moi.»
+
+
+
+
+LA COMTESSE DE LA SUZE[263]
+
+ET SA SOEUR, LA PRINCESSE DE WIRTEMBERG.
+
+
+La fille aînée du maréchal de Châtillon fut mariée en premières noces
+avec un jeune garçon de la maison des Hamilton. Ses parents, car il
+étoit orphelin, l'avoient envoyé étudier au collége de Châtillon: le
+maréchal y entretenoit un petit collége pour ceux de la religion. Là,
+étant encore enfant, il vit mademoiselle de Châtillon et en devint
+amoureux; quand il eut dix-huit ans, il retourna dans son pays; il fit
+trouver bon à ses tuteurs qu'il recherchât cette fille. Le nom de
+Châtillon fait bien du bruit, et surtout en pays d'huguenots; les
+tuteurs écrivent au maréchal; le maréchal y consent. Il avoit alors
+cent mille livres d'argent comptant qu'il vouloit donner; mais on ne
+le lui conseilla pas, car en Ecosse les maris ne rendent point le
+mariage de leurs femmes, si elles viennent à mourir sans enfants, et
+puis les tuteurs dirent que leur pupille avoit assez de bien, et
+demandèrent seulement que le maréchal fît les frais des noces.
+
+ [263] Henriette de Coligny, comtesse de La Suze, née en 1618;
+ morte en 1673.
+
+Ce jeune seigneur étoit comte d'Adington, et sa femme avoit le
+tabouret chez la Reine; il emmène sa femme; mais il ne dura qu'un an,
+car il étoit pulmonique, et je crois qu'elle ne l'épargna guère. Il
+lui fit en mourant tous les avantages qu'il lui pouvoit faire.
+
+Au bout de quelque temps la voilà de retour à Paris, avec quelque
+somme d'argent, quelques pierreries, et dix mille livres de douaire.
+La reine d'Angleterre étoit déjà à Saint-Germain; notre jeune veuve la
+visitoit souvent, parce qu'elle y avoit le tabouret, et qu'on lui
+faisoit force caresses.
+
+Cette Reine, toujours zélée pour la propagation de la foi, pense
+incontinent à gagner cette âme à Dieu et à la faire épouser à
+quelqu'un de ceux qui avoient suivi sa fortune; elle tâche donc à la
+marier avec le fils de la comtesse d'Arondel. Cette dame logeoit assez
+près de madame de Châtillon, au faubourg Saint-Germain; elle visite
+la veuve, la cajole, et se met fort en ses bonnes grâces: mais un
+jeune Ecossois, nommé Esbron[264], neveu du colonel Esbron, qui étoit
+mort au service de la France, avoit déjà fait un grand progrès auprès
+de la comtesse d'Adington. La maréchale, sa mère, car le père étoit
+déjà mort, eut avis de tout, et tâchoit d'empêcher que ces étrangers
+ne vissent sa fille. Un jour il y eut bien du désordre, car la
+comtesse d'Arondel et madame de Châtillon la jeune avoient mené la
+comtesse d'Adington entendre les Ténèbres. La maréchale, qui,
+d'ailleurs, savoit bien des choses, lui donna un soufflet et l'emmena
+à La Boulaye chez sa soeur de La Force, où, de peur qu'elle ne
+changeât de religion, elle la maria au comte de La Suze, tout borgne,
+tout ivrogne, et tout endetté qu'il étoit; mais c'étoit à faute
+d'autre; et puis il est parent de madame de La Force. Durant qu'on
+parloit de l'affaire, Esbron lui écrit, elle fait réponse. Il va à La
+Boulaye pour tâcher à se battre contre La Suze; il n'en peut venir à
+bout; il écrit encore; on ne lui fait point de réponse; il se dépite,
+montre toutes les lettres de la dame et s'en rit partout.
+
+ [264] Le vrai nom est _Hailbrun_. (T.)
+
+Nous reprendrons la comtesse de La Suze après que nous aurons parlé de
+sa soeur; car ce qui est arrivé à sa soeur lui est arrivé durant la
+vie de la mère, et la mère morte, nous verrons les beaux exploits de
+la comtesse.
+
+Mademoiselle de Coligny, en son enfance, avoit eu une maladie la plus
+étrange du monde; elle gravissoit, quand son mal lui prenoit, le long
+d'une tapisserie, comme un chat, et faisoit des choses si
+extraordinaires qu'on ne savoit qu'en croire. A cet âge-là la
+_mère_[265] ne fait point de si prodigieux effets. La maréchale
+croyoit que c'étoit un sort, et sa fille, quand elle fut guérie, dit
+qu'une femme de Châtillon, en colère de ce qu'elle ne vouloit pas
+qu'elle allât librement dans le parc, lui avoit donné un sort, et
+qu'il lui avoit semblé qu'elle avaloit un boulet de feu[266].
+
+ [265] _Mère_ est pris ici dans le sens de l'organe de la femme où
+ se forme le foetus. (Voyez _le Dict. de Trévoux_.)
+
+ [266] La mère croyoit que sa fille avoit été délivrée par ses
+ prières. (T.)
+
+Cette fille, étant grande, n'étoit pas si bien faite que sa soeur;
+mais elle avoit bonne mine, et la qualité y fait. Sa mère lui donna
+trop de liberté, elle qui n'en vouloit pas donner à ses garçons, et
+qui leur fit haïr les sermons à force de les y faire aller. Elle eut
+grand tort de la laisser aller de son chef chez madame la Princesse.
+
+Vineuil, qu'on appeloit à la cour M. le marquis de Vineuil, secrétaire
+du Roi, garçon qui a pourtant de l'esprit, et qui est bien fait, dès
+le vivant du maréchal avoit gagné une madame de Briquemaut, qui étoit
+pauvre et qui étoit familière chez le maréchal. Cette femme leur
+fournissoit des rendez-vous. Boccace, capitaine des gardes du
+maréchal, s'aperçut de l'affaire, et dit à la demoiselle que si elle
+continuoit il en avertiroit monsieur son père. Elle le prévint, dit au
+maréchal que Boccace étoit amoureux d'elle, et que s'il dit quelque
+chose, c'est à cause qu'elle ne l'a pas voulu écouter. Le maréchal la
+croit, et brutalement il dit en présence de Boccace: «Qu'il donnera de
+l'épée dans le ventre à quiconque lui fera des contes de sa
+fille[267].»
+
+ [267] Il vouloit que ses filles fussent comme des garçons. (T.)
+
+Après que le père fut mort, la maréchale étant logée auprès de la
+Foire chez une madame Cousin, marchande de bois, qui leur louoit une
+grande maison et logeoit dans un petit corps-de-logis séparé, cette
+fille faisoit semblant d'être catholique, et disoit à sa mère qu'elle
+étoit malade quand il falloit aller à Charenton. Madame Cousin,
+croyant que ce fût tout de bon que mademoiselle de Coligny se vouloit
+convertir, faisoit entrer Vineuil, déguisé en prêtre, qui, tout à son
+aise, catéchisoit la demoiselle. Une demoiselle de madame de La Force,
+qui, par hasard, étoit demeurée chez madame de Châtillon pour se faire
+traiter de quelque incommodité, découvrit tout le mystère, et en
+avertit la maréchale, qui étoit alors à La Boulaye pour marier sa
+fille aînée, car la demoiselle, pour un mal d'yeux, étoit demeurée à
+Paris. La marquise de La Force vint à Paris et emmena la demoiselle à
+La Boulaye, et crut qu'elle étoit grosse. La mère lui donna à son
+arrivée quatre soufflets et un coup de pied dans le ventre, et lui fit
+mille reproches; car cette pauvre femme lui avoit fait confidence des
+sottises de l'aînée, et lui avoit dit: «Vous êtes ma seule
+consolation.» Peu après on fut assuré qu'elle n'étoit point grosse. De
+La Boulaye madame de Châtillon fut à Béfort, où elle alloit pour
+mettre ordre à cette petite ville que le feu Roi avoit donnée au feu
+comte de La Suze. Jamais voyage ne fut plus heureux que celui-là pour
+la maréchale, car elle trouva là ce qu'elle n'eût pas trouvé en
+France. Un comte Georges, frère du comte de Montbelliard, de la maison
+de Wirtemberg, qui a vingt mille livres de rente, prit cette fille
+avec ses droits.
+
+La maréchale étant morte, ce prince Georges et sa princesse Georgette
+vinrent à Paris pour voir s'il n'y auroit rien à recueillir: ce bon
+Tudesque ne la perdoit pas de vue. Toute la consolation de la pauvre
+chrétienne étoit de parler de son chancelier: elle étoit fort éveillée
+en sa jeunesse; elle ne voulut point voir Vineuil. On dit qu'elle a
+plus de sens que l'autre.
+
+Madame de La Suze, qui paroissoit stupide en son enfance, et qui en
+conversation ne disoit quasi rien il n'y a pas trop long-temps encore,
+fit des vers dès qu'elle fut en Ecosse; elle en laissa voir, dès
+qu'elle fut remariée, qui n'étaient bons qu'à brûler. Depuis elle a
+fait des élégies les plus tendres et les plus amoureuses du monde, qui
+courent partout. Le premier dont on a parlé fut un garçon de notre
+religion, nommé Laeger; il est à cette heure conseiller à Castres: il
+a de l'esprit et fait des vers, mais médiocres. D'ailleurs, c'est un
+gros tout rond, et qui n'est nullement honnête homme. Il étoit allé à
+Lumigny avec un de ses amis qui connoissoit madame de La Suze. Là
+cette folle s'éprit de Laeger; on le lui dit. Elle lui a écrit un
+million de lettres et des vers les plus passionnés qu'on puisse voir;
+mais ses belles-soeurs les empêchoient de se joindre. Elle vint ici;
+il alloit la voir et portoit une lettre; elle se tenoit sur le lit,
+lui auprès, et mettoit cette lettre dans sa mule de chambre droite, et
+en prenoit une autre dans la gauche. Il la vit, déguisé sur les
+chemins, et une autre fois comme il faisoit semblant d'aller à la
+chasse. Il se ruinoit en laquais et en messagers qu'il a fallu
+quelquefois envoyer jusqu'à Béfort. Ce galant homme avoit conté cette
+histoire à Frémont, qui ne le croyoit pas, car c'est un des plus
+grands menteurs du monde; mais il n'en douta plus par une aventure
+assez plaisante que voici:
+
+Comme il étoit en Champagne, un Anglois lui demanda la passade.
+«J'avois, lui dit-il en mauvais françois, une attestation de M.
+l'agent du roi d'Angleterre; mais on me l'a déchirée à Lumigny.»
+Frémont, qui étoit peut-être le seul homme en Champagne qui sut cette
+affaire, lui demanda comment cela étoit arrivé. «Comme je fus à
+Lumigny, deux demoiselles me demandèrent si j'avois des lettres de _M.
+Laeger_, j'entendis _M. l'agent_; je tire mon attestation; elles se
+jettent dessus, et en se l'arrachant l'une à l'autre, la déchirent;
+après cela la plus jeune (on l'appeloit mademoiselle de Nermanville)
+vint à moi avec une lettre, et me dit:--C'est de Laeger et non de
+l'agent que je vous demande une lettre, donnez-la-moi; en voilà une
+pour lui (elle faisoit cela pour voir s'il n'en avoit point).--Je lui
+jurai que je ne savois ce que c'étoit.» La comtesse, après, trouva
+moyen de lui parler; elle lui parla en anglois, lui donna une lettre
+pour Laeger, lui enseigna son logis, et lui jura qu'il l'assisteroit.
+Il les servit depuis, et porta quelque temps leurs lettres. Déjà
+Laeger s'étoit servi de ces pauvres Anglois qui vont demandant leur
+vie, et c'est pourquoi les deux filles demandèrent des lettres à
+celui-ci.
+
+Le comte de La Suze est un homme où jamais il n'y a eu ni rime ni
+raison. Lui et sa femme avoient plus de quatre-vingt mille livres de
+rente. Pour s'acquitter, on lui proposa de se contenter de douze mille
+écus par an pour quelques années; jamais il n'y voulut entendre. Il
+avoit cent personnes chez lui, cent cinquante chiens avec lesquels il
+n'a jamais rien pris, grand nombre de méchants chevaux. Là-dedans on
+n'est point surpris quand on vous annonce de vous coucher sans souper,
+tant toutes choses y sont bien réglées. Il buvoit un temps du vin, un
+autre de la bierre, en un autre de l'eau. On dit qu'il est assez
+plaisant en débauche: «Quand je n'aurai plus rien, disoit-il, j'irai
+avec les Allemands.» Béfort lui valoit quarante mille livres de rente;
+mais ayant pris le parti de M. le Prince, il a tout perdu.
+
+Après une ivrognerie célèbre à Brissac, comme il s'en retournoit, un
+troupeau de cochons l'ayant renversé sur le pont, lui passa sur le
+corps, et il crioit: «Quartier, cavalerie, quartier!»
+
+L'aînée de La Suze se retira avec une soeur qu'elle a mariée en
+Bretagne. La cadette demeura encore quelque temps; mais elle quitta sa
+belle-soeur, et mourut bientôt après. Elle étoit fort aimable.
+
+On parla ensuite d'un greffier du conseil, nommé Potet, garçon fort
+médiocre; mais il fit de la dépense pour elle, et la suivit au Maine.
+Je crois qu'il n'en a rien eu: mais le comte Du Lude, qui parut après
+sur les rangs, en eut apparemment tout ce qu'il voulut.
+
+De Vannes Matharel, qui étoit familier chez le maréchal de Châtillon,
+lui fit un jour des reproches de sa façon de vivre, car elle avoit
+fait cent sottises. Elle lui dit: «Vois-tu, ce n'est pas ce que tu
+penses; ce n'est que pour tâter, que pour baiser, pour badiner; du
+reste, je ne m'en soucie point. Mon mari me le fit douze fois; c'étoit
+comme s'il l'eût fait à une bûche. Si on m'avoit mariée comme j'eusse
+voulu, je ne ferois pas ce que je fais.» Elle lui confessa que le
+comte Du Lude en avoit tout eu; depuis, elle le lui nia, et lui dit:
+«Que c'étoit un coureur qui avoit eu la v....., s'il ne l'avoit
+encore.» Mais ce que je sais de mieux, c'est ce qu'elle a fait à
+Rambouillet, celui qu'on appela depuis Rambouillet-Candale. Elle lui
+dit une fois qu'elle étoit entièrement persuadée de son mérite; depuis
+elle lui écrivit cent extravagances. Il ne lui fit aucune réponse;
+mais il y fut un jour qu'elle l'en avoit fort prié: elle étoit au lit.
+Elle fit si bien qu'en présence de ses demoiselles qui ne sortoient
+jamais de la chambre (elles étoient un peu espionnes), elle mit le
+rideau sur lui, de sorte qu'elle se fit voir à lui toute nue. Elle a
+le corps beau; mais pour le visage il y a de la moue de son père.
+
+Elle fut après pour le voir, et le pressa de se trouver en un lieu où
+ils pussent être en liberté. Lui, qui croyoit qu'il n'y faisoit pas
+trop sûr, et qui étoit engagé ailleurs, fut long-temps sans s'y
+pouvoir résoudre. Enfin il fallut pourtant cesser de faire le cruel:
+il n'alla point un dimanche à Charenton, et il s'assura de la cour de
+derrière du logis de son père. Après avoir fermé soigneusement toutes
+les fenêtres et toutes les portes qui donnoient sur cette cour, et
+avoir fait dire qu'il n'y étoit pas, il prit ensuite des porteurs
+affidés dont la chaise étoit marquée 20[268], et les envoya chez
+madame de Revel, veuve d'un avocat-général de Grenoble. Or, la
+comtesse devoit aller chez cette dame en chaise, et renvoyer tout son
+monde, faisant semblant d'y vouloir passer l'après-dînée; ce qu'elle
+fit. Après avoir été un moment en haut, elle dit à madame de Revel:
+«Qu'elle étoit montée plutôt pour savoir si elle la retrouveroit dans
+deux heures que pour lui faire une visite; car, dit-elle, j'ai une
+affaire qui presse.»
+
+ [268] Toutes les chaises ont leur numéro. (T.)
+
+Après elle descend et crie: _Mes porteurs_; c'étoit le mot; elle entre
+dans la chaise, va chez Rambouillet: on la porte jusque sur
+l'escalier, car l'appartement du galant répond sur le derrière, et est
+par bas. Il la caressa tant qu'il put. Dans le déduit il lui disoit:
+«Voilà le sang de Coligny bien humilié!» Il dit qu'elle n'est point
+badine, et qu'elle ne lui sut jamais dire que: «Ah! mon cher, que je
+vous aime!» Il lui dit: «Qu'il ne lui avoit pas autrement d'obligation
+de ce qu'elle avoit fait pour lui, et que le comte Du Lude en avoit eu
+autant.» Elle souffrit cela sans se fâcher. Elle ne lui avoua pourtant
+rien, et lui dit seulement qu'en causant de l'amour avec sa
+belle-soeur de Nermanville, la pucelle lui disoit: «Mais, ma soeur, à
+vous ouïr, je pense que si vous vous trouviez avec un homme que vous
+aimassiez, vous lui permettriez toute chose. Peut-être, disoit-elle;
+je n'en voudrois pas répondre.» Rambouillet fut quinze jours sans y
+aller; il lui dit qu'il y avoit été trois fois. Elle le crut
+bonnement, car on lui fait accroire tout ce qu'on veut; mais il ne lui
+fit rien, et, ce qui est étonnant, ils se sont vus cent fois depuis,
+et elle n'a jamais fait semblant de se souvenir de ce qui s'étoit
+passé entre eux.
+
+Un Saint-d'Hierry, fils de feu Roques, écuyer du cardinal de
+Richelieu, a été son galant ensuite. Les demoiselles se relâchoient,
+et tout alloit à l'abandon. De Vannes se tourmenta tant qu'il lui fit
+donner l'ordre de se retirer. Depuis, ses parents la pressant d'aller
+trouver son mari, qui avoit passé en Allemagne, elle dit à madame de
+La Force qu'elle avoit du mal. Regardez quelle effronterie! Cela
+pouvoit être vrai. On disoit qu'elle avoit donné une vache à lait à
+l'abbé d'Effiat. Elle a dit depuis à Rambouillet qu'elle avoit dit
+cela pour ne pas aller avec son mari, et au même temps elle lui avoua
+qu'elle avoit couché avec le comte Du Lude.
+
+Enfin elle changea de religion, afin qu'on ne la fît point sortir de
+Paris. Elle fut quelque temps aux Carmélites, à condition de ne point
+quitter ses mouches, et de sortir deux fois la semaine. Un nommé
+Hacqueville[269] étoit alors son galant. Les dévotes, voyant qu'elle
+ne prioit point Dieu les matins, et qu'elle ne faisoit que se mirer,
+lui ôtèrent ses miroirs. Le lendemain elle n'en trouva pas un; on lui
+dit qu'elle n'en auroit qu'après avoir prié Dieu.
+
+ [269] Il est vraisemblable que ce d'Hacqueville est l'ami du
+ cardinal de Retz et de madame de Sévigné, celui qui se
+ multiplioit si bien pour ses amis qu'on l'appeloit _les
+ d'Hacqueville_.
+
+J'ai oublié de dire qu'on trouva dans la cassette de mademoiselle de
+Nermanville cent lettres d'amour de la comtesse que ses belles-soeurs
+gardoient pour tâcher à faire rompre le mariage; c'est pour cela
+qu'elles vouloient avoir des lettres de Laeger. Ce fou se vante qu'il
+a couché avec elle. Elle dit qu'il avoit été assez impertinent pour
+lui dire qu'il avoit été cruel à la reine de Suède pour lui être
+fidèle. Il a été quelque temps en Suède.
+
+La meilleure aventure qui soit arrivée à la comtesse, ce fut quand
+Bertaut, l'_incommode_[270], à la première visite, après maints beaux
+propos sur ses mérites, lui sauta au cou, et lui voulut lever la jupe.
+Elle appelle ses gens tout en colère; mais, à leur vue, elle se
+retint, et leur dit seulement: «Raccommodez ce feu.» C'étoit l'hiver.
+Quand ils se furent retirés: «Ne vous repentez-vous point? lui
+dit-elle. Sans la considération de madame de Motteville, je vous
+perdrois.» Après, elle alla conter sa déconvenue à madame de Revel,
+qui lui dit: «Voilà bien de quoi! Madame de Savoie a bien été
+colletée[271].»
+
+ [270] On a vu plus haut, p. 177, l'article de Bertaut, le frère
+ de madame de Motteville.
+
+ [271] Allusion à l'anecdote de ce fou de président Toré, fils du
+ surintendant d'Emery. (Voyez plus haut, p. 120.)
+
+M. de Guise lui en conta huit mois durant; mais ils sont si
+visionnaires l'un et l'autre, qu'on ne sauroit dire s'il en est rien
+arrivé. Rambouillet l'avertit que dès qu'elle lui auroit fait quelque
+faveur, il la laisseroit là. Le maréchal d'Albret y alla ensuite.
+
+Un nommé Des Colombys, grand brutal, lui en conta et lui donna
+sur les oreilles une fois. L'abbé de Bruc, frère de madame Du
+Plessis-Bellièvre et de Montplaisir[272], s'y attacha ensuite. Il y va
+tant de gens, que c'est une vraie cohue. Elle devient fort grosse;
+elle a des affectations insupportables. Elle ne parle qu'à certaines
+gens; ailleurs, elle dit les choses si languissamment, et avec une
+telle négligence, qu'elle ne daigne pas former les paroles.
+
+ [272] René de Bruc, marquis de Montplaisir, poète assez
+ distingué, passe pour avoir eu quelque part aux ouvrages de la
+ comtesse de La Suze.
+
+Le reste est dans les Mémoires de la régence.
+
+
+
+
+LE MARÉCHAL DE SAINT-LUC[273].
+
+
+Le maréchal de Saint-Luc s'appeloit d'Epinay; c'est une bonne maison
+de Normandie. C'étoit un étrange maréchal de France. On disoit qu'il y
+avoit en lui de quoi faire six honnêtes gens, et qu'on ne pouvoit pas
+dire pourtant que ce fût un honnête homme. Il étoit bien fait, dansoit
+bien, jouoit bien du luth, étoit adroit à toutes sortes d'exercices,
+avoit de l'esprit, et se mêloit même d'écrire en vers et en prose;
+mais il ne faisoit rien avec grâce[274].
+
+ [273] Timoléon d'Épinay de Saint-Luc, né en 1580, mort à Bordeaux
+ le 12 septembre 1644.
+
+ [274] M. de Termes avoit promis des vers à quelqu'un pour le
+ carrousel; l'autre les lui demanda. «Ma foi, répondit-il,
+ Saint-Luc a depuis quelques jours tellement gourmandé les Muses,
+ que je n'en ai pu avoir raison. (T.)
+
+On conte de lui qu'ayant traité à Fontainebleau tous les princes
+lorrains, ils se firent tous jolis garçons. L'ambassadeur d'Espagne le
+vint voir après dîner. M. de Guise, croyant ôter son chapeau pour le
+saluer, ôta sa perruque, et demeura la tête rasée. Cet ambassadeur en
+sortant, comme M. de Saint-Luc le conduisoit, lui dit: «Vous n'irez
+pas plus avant, et je vous en empêcherai bien; il n'y a guère de plus
+forts hommes que moi.» Le maréchal, un peu soûl, lui qui se piquoit
+d'être grand lutteur[275], crut que cet homme lui offroit le collet;
+il le prend, et le culbute en bas des degrés. Cela fit bien du bruit;
+mais on apaisa tout en disant que le maréchal avoit bu. «Je croyois,
+disoit-il, qu'il me défioit à la lutte.»
+
+ [275] Il disoit un jour à propos de cela, qu'il étoit un Samson.
+ «Au moins, dit M. de Guise, avez-vous une mâchoire d'âne.» (T.)
+
+Il étoit un plaisant homme en fait de femelles. M. de Bassompierre,
+son beau-frère, lui écrivoit de Rouen: «Venez vite pour mon procès;
+j'ai besoin de vous; venez en poste le plus tôt que vous pourrez.» Il
+part. Le voilà dès sept heures du matin à Magny; c'est la moitié du
+chemin: il demande un couple d'oeufs. Une servante assez bien faite
+lui ouvre une chambre. «Ah! ma fille, lui dit-il, que vous êtes jolie!
+Quel bruit est-ce que j'entends céans?--Il y a une noce,
+monsieur.--Danserez-vous?--Vraiment, répondit-elle, je n'en jetterois
+pas ma part aux chiens.» Il dit qu'il vouloit en être, oublie M. de
+Bassompierre, s'habille comme pour le bal, et gambade jusqu'au jour.
+Par bonheur l'affaire avoit été différée.
+
+Une autre fois, passant en poste par Brives-la-Gaillarde, il demanda à
+boire à une hôtellerie; la fille de la maison lui plut: il lui demanda
+si elle avoit des soeurs. «J'en ai deux qui valent mieux que moi.» Il
+descend de cheval, et y demeura trois jours, un jour pour chacune, et
+disoit qu'il ne se pouvoit lasser de manger des pigeonneaux que ces
+divines mains avoient lardés. Par ces sortes de visions il faisoit
+enrager ses gens: ils disoient tout ce qu'ils vouloient, il ne s'en
+fâchoit jamais.
+
+La Hoguette[276], celui qui a fait le Testament d'un bon père à ses
+enfants, étoit à lui. Un jour que le maréchal fut six heures chez une
+femme, il fit un impromptu qui disoit à la fin:
+
+ Il .... ses gens et ne .... pas la belle.
+
+ [276] Pierre Fortin de La Hoguette. Son livre est intitulé:
+ _Testament, ou Conseils d'un père à ses enfants_, 1655, in-12.
+
+Il épousa en deuxièmes noces madame de Chazeron, une des plus belles
+femmes qu'on pût voir, mais qui avoit une fine v..... Il disoit: «Si
+elle me donne des pois, je lui donnerai des féves.» Il en tenoit
+aussi. Il en fut long-temps amoureux. Un jour il envoya un page pour
+savoir de ses nouvelles: le page lui rapporta qu'il l'avoit trouvée à
+table tête à tête avec le maréchal de Brézé, et qu'ils mangeoient des
+perdrix en carême. Il pesta terriblement contre elle: son fils aîné,
+le comte d'Estelan, âgé alors de vingt-deux ans, se mit à rire: «De
+quoi riez-vous?--C'est que je me suis souvenu de certaines personnes
+qui, après avoir plus pesté que vous, ne laissoient pas d'épouser les
+gens.» Aussi l'épousa-t-il ensuite. Cette v..... lui avoit été donnée
+par son mari, jeune homme qu'on avoit envoyé voyager en Italie après
+l'avoir marié à dix-sept ans; il en apporta ce beau présent à sa
+femme. Huit mois durant en secondes noces elle se porta assez bien;
+elle engraissa; on la croyoit guérie; mais depuis elle ne fit
+qu'empirer. Elle étoit tourmentée avant cela d'une faim canine, et ce
+fut à cause que M. de Saint-Luc avoit le meilleur cuisinier de la cour
+qu'elle l'épousa. Enfin elle rendoit tout deux heures après. Il lui
+falloit faire je ne sais combien de repas par jour, et, pour dormir,
+prendre de l'opium le soir.
+
+Son fils, le comte d'Estelan, voyant que sa survivance de Brouage
+viendroit bien tard, et que son père avoit d'assez bonnes dents pour
+tout manger, prit la soutane à la persuasion de M. de Bassompierre,
+qui le trouvoit d'une figure assez propre pour l'Eglise. On lui donna
+une abbaye de dix mille livres de rente qu'avoit son frère,
+aujourd'hui M. de Saint-Luc.
+
+
+
+
+LE COMTE D'ESTELAN[277].
+
+
+Il avoit dix mille livres de rente en une abbaye, autant sur la comté
+d'Estelan, autant sur les Suisses, dont M. de Bassompierre étoit
+colonel, et une pension d'autres dix mille livres que le Roi lui donna
+pour renoncer à la survivance de Brouage. Il jouit de ces deux
+pensions trois ans durant, car M. de Bassompierre, ayant été mis dans
+la Bastille, ne lui pouvoit rien laisser prendre sur les Suisses, et
+la cour ne lui paya plus sa pension; on ne le considéroit qu'à cause
+de son oncle. Il haussa son abbaye de quatre mille livres de rente;
+ainsi il demeura avec vingt-quatre mille livres de rente pour tout
+bien.
+
+ [277] Louis d'Épinay, abbé de Chartrice en Champagne, comte
+ d'Estelan, nommé à l'archevêché de Bordeaux, mourut en 1644, six
+ semaines après le maréchal de Saint-Luc, dont il étoit le fils
+ aîné.
+
+Si M. de Bassompierre fût demeuré à la cour, notre abbé eût fait
+fortune, car il avoit de l'esprit. Il étoit porté à la satire. Un jour
+M. de La Rochefoucauld le défia de rien trouver contre lui; il fit ce
+sonnet qui a tant couru. Un gentilhomme qui a été à M. de Saint-Luc
+m'a assuré que ce n'a point été le comte d'Estelan qui a fait
+l'épitaphe que voici, mais bien Comminges:
+
+ La mort ici-dessous rangea
+ Deux corps qui mangèrent Brouage;
+ Ils eussent mangé davantage,
+ Mais la v..... les mangea.
+
+Mais Malleville, qui étoit à M. de Bassompierre, m'a dit que le comte
+avoit fait depuis celle-ci par avance:
+
+ Enfin Saint-Luc ici repose,
+ Qui ne fit jamais autre chose.
+
+M. de Bassompierre étant dans la Bastille, le comte ne demeuroit guère
+à la cour: il alloit souvent à Sainte-Menehould, en Champagne, proche
+de son abbaye. Il y avoit meublé une chambre chez un élu nommé
+d'Origny. Or, il avoit fait l'histoire des cinq premières années du
+ministère du cardinal de Richelieu[278], et une satire du passage de
+Bray, que plusieurs personnes ont à cette heure, quoiqu'à sa mort il
+l'ait fait brûler avec bien des saletés qu'il avoit faites, l'origine
+du b....l, etc. Pour moi, je l'ai eue de sa soeur la religieuse à
+Reims: son frère en a une copie. Puis il l'avoit donnée à feu M.
+d'Esperses, et même à feu Châtellet, pour avoir sa satire contre
+Laffemas.
+
+ [278] On attribue au comte d'Estelan la satire intitulée: _Le
+ Gouvernement présent, ou Eloge de Son Éminence_, plus connue sous
+ le titre de _Milliade_. M. Peignot donne cette pièce à Favereau,
+ conseiller à la cour des aides. (_Dict. des livres condamnés au
+ feu_, tom. 1, pag. 133.) Nous avons rapporté dans la note 1 de la
+ p. 366 du t. 1, où nous avons déjà parlé de cette pièce, que
+ Barbier l'attribuoit au poète Brys. Mais le témoignage
+ contemporain de La Porte nous semble d'une grande autorité. Il
+ dit positivement que la _Milliade_ est de l'abbé d'Estelan.
+ (_Mémoires de La Porte_ dans la deuxième série des Mémoires
+ relatifs à l'histoire de France, t. 59, p. 356.)
+
+La cour vint une fois à Sainte-Menehould: il en part. Comme il fut à
+vingt lieues de là, il s'avisa qu'il avoit laissé cette histoire et
+autres pareilles dans un cabinet d'ébène en cette chambre. Il jure et
+peste. Ce gentilhomme qui a été page de son père s'offrit à les aller
+retirer. Il arrive justement comme M. de Chavigny, qui logeoit de ce
+jour-là dans cette chambre, étoit par bonheur sorti avec tous ses
+gens: il trouve moyen d'y entrer, et emporte tout ce qu'il falloit. Le
+soir même M. de Chavigny, sachant à qui étoient ces meubles, demanda
+la clef de ce cabinet; peut-être même le fit-il ouvrir faute de clef.
+Depuis, le cardinal sut qu'il avoit fait cette histoire: il envoya M.
+le chancelier pour en voir quelque chose. Le comte y avoit mis ordre,
+et ne lui montra qu'une copie où il n'y avoit que des choses à
+l'avantage du cardinal. Le cardinal Mazarin a voulu avoir l'original.
+M. de Saint-Luc, dès qu'il put le recouvrer, le lui donna sans en rien
+lire; je le sais de ce même gentilhomme qui le lui porta.
+
+Le comte, voyant son père mort, prit la poste pour venir à Paris; il
+tombe, et son cheval sur lui: il cracha du sang, se gouverna assez
+mal à Tours où il s'arrêta, et y mourut au bout de quinze jours à
+l'âge de quarante ans.
+
+
+
+
+LA MONTARBAULT,
+
+SAMOIS, ET DE LORME.
+
+
+La Montarbault étoit fille d'un fermier d'Anjou: elle fut mariée à un
+homme de la condition de son père; mais elle le quitta bientôt, soit
+qu'elle se fût fait démarier, ou autrement. Elle vint à Paris, où elle
+fut entretenue par De Lorme, le médecin. Cet amant ne lui étant pas
+assez fidèle pour l'arrêter, elle voulut faire une finesse qui lui
+pensa coûter bon. Elle prit du poison, et ensuite de l'antidote; mais
+elle avoit pris du poison en telle quantité, que si De Lorme ne fût
+survenu à propos, elle passoit le pas; encore eut-il bien de la peine
+à la sauver. Depuis elle épousa un gentilhomme nommé Montarbault, à
+qui elle ne voulut jamais rien accorder qu'ils ne fussent mariés. Cet
+homme s'en lassa bientôt; car, quoiqu'elle fût belle, elle avoit
+l'esprit si turbulent, si enragé, qu'on ne pouvoit vivre avec elle. Sa
+beauté commençant à diminuer, elle se mit à souffrir; elle avoit un
+million de secrets, et voyant qu'elle se décrioit à Paris, elle alloit
+faire de petits voyages dans les provinces. Une fois elle fit si bien
+accroire au duc de Lorraine qu'elle faisoit de l'or, qu'on a vu des
+lettres de lui par lesquelles il la recommandoit comme la personne du
+monde la plus nécessaire à son Etat; mais enfin cela alla si mal pour
+la pauvre alchimiste, qu'au lieu d'en rapporter de grandes richesses,
+elle y perdit pour sept à huit mille livres de pierreries que le duc
+lui prit quand il vit que c'étoit une affronteuse. Après plusieurs
+promenades, elle rencontra un Anglois qui se vantoit d'avoir trouvé
+l'invention de faire des carrosses qui iroient par ressort; elle
+s'associa avec cet homme, et dans le Temple[279] ils commencèrent à
+travailler à ces machines. On en fit une pour essayer, qui
+véritablement alloit fort bien dans une salle, mais n'eût pu aller
+ailleurs, et il falloit deux hommes qui, incessamment, remuoient deux
+espèces de manivelles, ce qu'ils n'eussent pu faire tout un jour sans
+se relayer; ainsi cela eût plus coûté que des chevaux.
+
+ [279] Dans l'enclos du Temple, à Paris.
+
+Ce dessein avorté, elle accusa de fausse monnoie, car elle s'y
+entendoit fort bien, et c'étoit là toute sa pierre philosophale, un
+nommé Morel, qui avoit été commis de Barbier; mais elle, au contraire,
+fut accusée, et eut bien de la peine à se débarrasser.
+
+En un voyage qu'elle fit en Normandie, le fils de la soeur de
+Chandeville[280], qui étoit neveu de Malherbe; la vit chez un
+gentilhomme. Il en devint amoureux, et cela n'est pas étrange, car il
+étoit jeune, et elle avoit encore de la beauté, étoit cajoleuse, et
+débitoit agréablement; elle avoit changé de nom. Il fit en sorte
+auprès de sa mère, qui étoit veuve, qu'elle priât la Montarbault de
+venir chez elle. Cet adolescent, qui apparemment la trouva assez
+facile, la retint deux mois entiers chez sa mère, qui, charmée de
+cette femme, lui donna sa fille, qui sortoit de religion, pour lui
+faire voir le monde. Cette mère, comme on peut penser, n'étoit pas
+plus sage que de raison; elle avoit toujours été une extravagante, qui
+se vouloit battre en duel à tout bout de champ. Voilà ces jeunes gens
+à Paris, logés dans le Temple, chez la Montarbault. Les voisins
+s'étonnoient fort de voir chez cette femme une jeune fille bien faite;
+il arriva par hasard que la femme-de-chambre de mademoiselle de
+Rambouillet, qui étoit une fille fort adroite, se trouva un jour chez
+une femme de ses amies au Temple, où elle vit cette jeune demoiselle,
+qui, ayant appris que cette fille coiffoit si bien, la pria de trouver
+bon qu'elle se fît coiffer par elle à l'hôtel de Rambouillet. Elle y
+fut, et cela fut rapporté à madame la marquise, qui s'informa si bien
+qu'elle sut que c'étoit la nièce de feu Chandeville, qu'elle avoit
+donné autrefois à M. le cardinal de La Valette. Le frère, qui avoit
+accompagné sa soeur, fut contraint d'aller saluer madame de
+Rambouillet, et lui fit un galimatias qui faisoit assez voir qu'il y
+avoit de l'amour, et qu'il n'avoit osé la venir voir de peur que cela
+ne se découvrît. Enfin, quelques parents qu'ils avoient ici
+renvoyèrent cette fille à sa mère. On lui fit avouer que la
+Montarbault l'avoit voulu mener plusieurs fois chez M. de Chevreuse et
+ailleurs, et que pour y faire consentir le frère, elle lui disoit:
+«Cela me servira, parce que ceux à qui j'ai affaire aiment à voir de
+belles personnes.» Ce garçon, qui s'appeloit Samois, demeura à Paris.
+Quelque temps après il vint retrouver madame de Rambouillet, et lui
+dit qu'il recherchoit une fille fort riche, et qu'il n'y avoit qu'une
+difficulté à l'affaire: c'est qu'il s'étoit vanté d'être parent de MM.
+de Montmorency, et qu'on souhaitoit qu'il fût reconnu pour tel. «Sur
+cela, madame, continua-t-il, je me suis adressé à vous, comme à une
+personne qui aimoit fort feu mon oncle, pour vous prier d'obtenir
+cette grâce de madame la princesse.» La marquise, au lieu de lui dire
+les véritables raisons qu'il n'eût pas comprises, lui dit qu'elle
+n'étoit pas en état de sortir. Un mois ou deux après, il revint la
+voir, et lui dit qu'il étoit marié, mais le plus malheureusement du
+monde. «J'avois recherché l'une des deux filles de la baronne de
+Courville, auprès de Châteaudun. Ces filles étoient en pension dans
+une religion à Paris. Je la fus demander à sa mère: elle qui,
+quoiqu'elle ait cinquante ans, est encore assez passable, me dit que
+pour ses filles elle ne les vouloit point marier, mais que si je
+voulois l'épouser elle, j'y trouverois mieux mon compte, et qu'elle
+avoit bien du revenu. Nous nous marions, mais j'ai épousé un diable;
+elle a toujours le bâton à la main; elle bat ses gens et ses paysans à
+outrance; et pour moi, le lendemain de nos noces, elle me dit mille
+injures.» En disant cela, le galant homme dit toutes les injures de
+harangères et de crocheteurs. Madame de Rambouillet, surprise de cela,
+le pria de ne dire plus de ces choses-là. «Vraiment, madame, ce n'est
+pas là tout; ma mère et ma soeur la vinrent voir; elle les appela.....
+(là, il en dit de plus terribles que les autres). Elle passa bien plus
+avant; elle frappa ma mère: ma mère le lui rendit; elle mit ma mère
+en prison; ma mère l'y mit à son tour; elle m'a battu; je l'ai
+battue. Enfin, après bien du vacarme, nous sommes venus à Paris. Tout
+le jour elle ne fait qu'escrimer.» Madame la marquise disoit qu'elle
+espéroit que ces deux femmes se battroient enfin en duel. «Elle mange,
+ajouta-t-il, quarante huîtres tous les matins (c'étoit en carême), et
+pour moi et mes gens, elle nous fait mourir de faim.»
+
+ [280] Éléazar de Sarcilly, sieur de Chandeville, neveu de
+ Malherbe, mourut à l'âge de vingt-deux ans. Ses OEuvres poétiques
+ ont été publiées dans le _Recueil de diverses poésies des plus
+ célèbres auteurs du temps_; Paris, Chamboudry, 1651, petit in-8º,
+ 2e partie, p. 85. Ce Recueil a eu d'autres éditions.
+
+Or, cette madame de Courville, comme je l'ai appris dans le pays,
+durant la vie de son mari et après, s'étoit toujours divertie; et
+n'ayant plus aucun reste de beauté, elle avoit été contrainte de
+prendre un homme qui lui servoit de maître-d'hôtel et de galant tout
+ensemble. Samois le trouva un jour couché avec elle; mais comme il
+voulut faire du bruit, elle lui dit: «Vous avez pu savoir mon humeur,
+et vous ne devez pas prétendre que je vive mieux avec vous qu'avec mon
+premier mari.» Samois voulut décharger sa colère sur cet homme, mais,
+comme il est débonnaire, il se contenta de le chasser. Il enferma
+pourtant sa femme, et ne la laissoit voir à personne. Un conseiller au
+Châtelet de Paris, qui avoit été autrefois fort bien avec elle, sut
+qu'elle étoit prisonnière, et envoya un homme qui adroitement se
+glissa dans la maison, un jour qu'un gentilhomme avoit eu permission
+de lui parler; il lui dit la bonne intention du conseiller, qui envoya
+un lieutenant du prévôt de l'hôtel pour la délivrer. Ce lieutenant mit
+le mari et la femme bien ensemble. Quelque temps après une affaire les
+obligea à venir à Paris tous deux. L'argent manqua bientôt au
+cavalier, qui, pour en avoir, vendit les chevaux et le carrosse de sa
+femme; mais elle, n'entendant point raillerie, trouva moyen de le
+faire mettre au Châtelet pour dettes. Je pense que le conseiller ne
+nuisit pas à cette affaire. Depuis, il vint demander franchise à
+l'hôtel de Rambouillet, parce qu'il avoit été, disoit-il, d'un duel.
+Celui à qui il parla lui dit qu'il n'y seroit pas en sûreté. «Comment,
+répondit-il, et n'est-ce pas un hôtel?»
+
+Pour De Lorme[281], dont nous avons parlé ci-dessus, les eaux de
+Bourbon, qu'il a mises en réputation, l'y ont mis aussi lui-même[282].
+Il a gagné du bien et est à son aise. On dit qu'il prétendoit que ceux
+de Bourbon lui érigeassent une statue sur les puits; il se fit faire
+intendant des eaux, puis vendit cette charge. On l'accuse d'avoir pris
+pension des habitants pour y faire aller bien du monde, et il y a
+grande apparence, car sous ce prétexte il ne voulut jamais payer pour
+quarante écus de ciseaux et de couteaux qu'il avoit pris à la Flèche
+et à Moulins, et il trouva fort étrange qu'on les lui demandât, comme
+s'ils ne lui étoient pas assez redevables à lui qui faisoit aller tant
+de gens à Bourbon, et qui disoit à tous que la Flèche étoit la
+meilleure boutique. Que ce soit cela ou autre chose, le maître s'est
+fait riche. Ce fut l'an 1656 qu'il fit cette vilainie. Il étoit allé
+accompagner à Bourbon l'abbé de Richelieu et ses soeurs; il avoit avec
+lui sa demoiselle, car il ne va point sans cela, et il fallut que
+madame d'Aiguillon le souffrît. A cette heure qu'il est vieux, il
+craint le serein, et dès que cinq heures sonnent, il se met je ne sais
+quelle coiffe de crapaudaille[283] sur la tête, qui, avec son habit de
+satin à fleurs et ses bas couleur de rose, le font de la plus
+plaisante figure du monde.
+
+ [281] Jean De Lorme, premier médecin de trois de nos rois, mourut
+ en 1678, âgé de près de cent ans. Il est l'inventeur d'un
+ bouillon rouge, dont il faisoit la panacée universelle. On voit
+ dans un livre intitulé: _Moyens faciles et éprouvés dont M. De
+ Lorme, premier médecin et ordinaire de trois de nos
+ rois........., s'est servi pour vivre près de cent ans_ (Caen,
+ 1683), les précautions singulières qu'il prenoit pour se
+ préserver du froid et de l'humidité. Il se tenoit durant l'hiver
+ dans une chaise à porteur devant son feu. Il avoit un lit de
+ brique, couchoit habillé avec six paires de bas drapés et des
+ bottines, etc., etc., etc. On renvoie les lecteurs à ce bizarre
+ ouvrage.
+
+ [282] Il conte lui-même qu'il donna des coups de bâton à un
+ médecin de la Faculté. Madame de Thémines, depuis maréchale
+ d'Estrées, avoit un fils fort malade. De Lorme demanda du
+ secours; on appela M. Duret et un autre. Quand ce fut à entrer,
+ Duret, comme le plus vieux, passa; l'autre médecin, comme étant
+ de la Faculté de Paris, le suit. De Lorme, en présence du
+ maréchal d'Estrées, qui recherchoit la marquise, prend un bâton
+ de cotret et rosse cet homme qui se sauve. Duret s'enfuit; on
+ court après lui. «Hé! monsieur, vous n'ordonnez rien pour mon
+ fils.--Faites-le saigner, madame.» Et jamais on ne put le faire
+ revenir. De Lorme pouvoit avoir alors quarante-cinq ans. (T.)
+
+ [283] Etoffe du temps.
+
+J'ai ouï conter à feu Malleville une bonne chose de cet homme; il
+s'est toujours mêlé de belles-lettres. Malleville lui montra une
+grande élégie qui s'appelle _Impatience amoureuse_. «Hé! lui dit-il,
+combien faut-il de vers pour une pièce de théâtre?--Quinze cents ou
+environ, dit Malleville.--Vraiment, ajouta le médecin, vous en devriez
+faire une, voilà déjà le tiers, des vers fait.»
+
+
+
+
+JALOUX.
+
+DES BIAS.
+
+
+Des Bias (d'une terre auprès d'Avranches), frère aîné de Monferville,
+dont nous avons parlé ci-dessus à l'article de Thémines[284], avant
+que d'être marié ne bougeoit, à Paris, du b....l et du cabaret. Il
+étoit grand et bien fait, mais mal propre autant qu'on le peut être:
+quand sa chemise étoit noire comme la cheminée, il la troquoit contre
+une neuve chez une lingère, et en changeoit dans sa boutique. Il y a
+plus de treize ans qu'il est marié à une personne de bon lieu, bien
+faite et bien raisonnable; cependant il en est si jaloux qu'après
+avoir été long-temps sans vouloir que personne allât dîner chez lui
+(il demeure à la campagne), bien moins d'y coucher, il devint jaloux
+de ses valets même, et non content de l'avoir enfermée au troisième
+étage, afin qu'elle fût hors d'escalade, et qu'on n'y montât pas avec
+des échelles de corde, il chassa enfin tous ses gens, et quoique
+huguenot, il prit un Carme, à qui il se fioit, pour gouverner tout
+chez lui. Ce moine avec le temps lui devint suspect, et il le chassa
+aussi. Sa femme souffroit toutes ces extravagances avec une constance
+admirable. Elle a eu quatre enfants, et, parce que ce mari a un petit
+doigt de la main gauche estropié et tout crochu, et qu'il dit que si
+elle fait des enfants qui ne l'aient pas de même ils ne seront pas à
+lui, tous ceux qu'elle a ont le petit doigt de la main gauche crochu,
+soit par la force de l'imagination de la mère, soit que la sage-femme
+gagnée le leur rompe en naissant.
+
+ [284] Voir précédemment, pag. 236.
+
+Ce maître fou porte toujours sur lui tous ses papiers les plus
+importants et ses principales clefs. Une fois, sur le point de partir
+de Rouen, avant cette grande jalousie, il dit en lui-même: «Je me tue
+à faire mes affaires moi-même, il faut prendre des secrétaires.» Il en
+prend trois, et s'en va à la dînée; il songe: «Ai-je de quoi occuper
+trois secrétaires?» Il en renvoie un, à la couchée un autre, et le
+lendemain un troisième, disant: «J'ai bien fait mes affaires
+jusqu'ici, je les ferai bien «encore.» Il a de l'esprit et faisoit
+bonne chère à ses amis, quand il n'étoit pas si abîmé dans sa
+jalousie. Son père étoit gouverneur de Lectoure; il l'avoit été de
+Pontorson.
+
+
+
+
+RAPOIL.
+
+
+Un médecin de Soissons, nommé Rapoil, avoit une femme bien faite, mais
+elle avoit une dartre à la joue qui se renouveloit tous les mois, en
+sorte qu'elle n'avoit par mois que quinze jours de beauté. Il en étoit
+jaloux, et, quoiqu'il dît qu'il savoit bien le moyen de la guérir,
+par jalousie il ne la voulut jamais guérir entièrement. Il n'y gagna
+rien: elle étoit fort coquette et enfin elle se fit démarier. Elle
+enrageoit quand on l'appeloit madame _Poilra_ au lieu de madame
+_Rapoil_.
+
+
+
+
+MOISSELLE.
+
+
+Un beau garçon de Paris, nommé Hérouard, sieur de Moisselle, se
+trouvant avec peu de bien, à cause que son père avoit mal fait ses
+affaires, prit l'épée, et en Hollande, ayant acquis quelque
+réputation, une dame de quelque âge, mais riche, l'épousa. C'est la
+plus folle de jalousie qui fut jamais: dès qu'il regarde une servante,
+elle la chasse. A Paris, elle eut soupçon que son mari regardoit de
+trop bon oeil une belle fille de ses parentes, et à table, en mangeant
+après avoir été long-temps sans parler, elle s'écrioit: «Oui, en ma
+foi! je le voudrois de tout mon coeur qu'elle fût cent pieds sous
+terre, cette mademoiselle Marton.» C'étoit le nom de la belle. Et dans
+cette vision une cassette lui ayant été volée, elle disoit que c'étoit
+cette fille qui l'avoit volée, et qu'une sorcière la lui avoit fait
+voir dans son ongle. Elle devint jalouse de la grand'mère de son mari.
+Elle étoit venue de Hollande ici pour le ramener, et d'ici elle le
+suivit en Poitou, où il est allé voir ses parents. Il est contraint,
+quand il est levé, de sortir jusqu'au soir, et s'est accoutumé à la
+laisser criailler tout son soûl.
+
+
+
+
+TENOSI, PROVENÇAL.
+
+
+Voici une histoire plus étrange que toutes les autres. Un gentilhomme
+provençal, nommé Tenosi, s'en allant faire un voyage en Levant,
+recommanda sa femme à un autre gentilhomme, avec lequel il faisoit
+profession d'une amitié très-étroite: cette femme étoit belle; cet ami
+en devint bientôt amoureux, et enfin la femme ne fut pas plus fidèle
+que lui. Ils vécurent de sorte que tout le monde savoit leurs amours.
+Au bout de quelque temps le bruit courut que le mari étoit mort; mais
+ce bruit étoit faux, et il revint la même année. Ces amants, comme
+j'ai dit, avoient eu si peu de discrétion qu'ils ne doutoient point
+que le mari ne fût bientôt averti de tout; ils se résolurent de s'en
+défaire, et l'empoisonnèrent: ils sont pris et condamnés à avoir la
+tête coupée, tous deux en même temps, et sur un même échafaud. On les
+mène donc au supplice: cet homme étoit le plus abattu qu'on eût pu
+voir, et la femme paroissoit beaucoup plus résolue que lui. Comme on
+le vouloit exécuter le premier, il demanda qu'on ne l'exécutât
+qu'après cette dame, et le demanda avec tant d'instance, et dit des
+choses qui firent si fort croire qu'autrement il mourroit comme un
+furieux, qu'on fut contraint de le lui promettre, de peur de le mettre
+au désespoir. Mais il n'eut pas plus tôt vu la tête de sa maîtresse à
+bas, qu'il témoigna une constance admirable et mourut, s'il faut ainsi
+parler, avec quelque satisfaction. On sut de ses amis particuliers que
+c'étoit par jalousie, et qu'il étoit tellement possédé de cette
+passion, qu'il avoit eu peur, s'il étoit exécuté le premier, que la
+dame ne fût sauvée par quelque miracle, et qu'un autre n'en jouît
+après: ce fut ce qui l'avoit fait résoudre à empoisonner son ami,
+comme il l'empoisonna, le jour même qu'il fut arrivé, sans lui donner
+le loisir de coucher avec sa femme.
+
+
+
+
+COIFFIER.
+
+
+Coiffier est fils de Coiffier qui a été commissaire au Châtelet, et
+dont la mère étoit cette célèbre pâtissière qui fut la première qui
+s'avisa de traiter par tête. Le père avoit eu quelque habitude avec le
+président Le Bailleul, lorsqu'il étoit lieutenant-civil; de sorte que,
+s'étant mêlé de finances quand le président fut fait surintendant, il
+prit Coiffier pour premier commis; d'Emery le continua. C'est un homme
+grave et terriblement cérémonieux. On disoit que d'Emery avoit
+Guerapin pour tenir parole, Chabenats pour fourber et, Coiffier pour
+faire des révérences. Madame Pilou disoit de lui que, pour commissaire
+du Châtelet, c'étoit un honnête homme, mais que pour un homme à
+carrosse, ce n'étoit qu'un benêt; sa femme étoit aussi sotte que lui
+et par-delà. Ils avoient un fils assez honnête garçon, qui ne les
+pouvoit souffrir, et il étoit toujours absent; ce fils mourut fort
+jeune. Son cadet est bien fait; mais vous verrez par la suite quel
+homme c'est. Il est à cette heure maître des comptes. Son père le
+maria, il y a quelques années, avec la fille de Vanel, celui qui, avec
+La Raillière, avoit fait le traité des aisés. C'est une petite
+créature qu'on peut dire jolie; mais après les nains, il n'y a rien de
+si petit: il est vrai qu'elle est bien proportionnée. Cette petite
+créature, élevée par une mère dévote, fut ravie de trouver un garçon
+qui fût un peu dans le monde. Par malheur pour lui et pour elle, le
+père et la mère de Coiffier n'étaient pas alors à Paris, ou du moins
+en partirent aussitôt après: de sorte que la voilà en son ménage. Le
+mari, qui avoit ouï dire dans le monde qu'un galant homme devoit
+donner de la liberté à sa femme, lui laissoit faire en partie ce
+qu'elle vouloit: il lui donnoit même à faire la dépense; notez que
+c'étoit un oison. Elle ne se levoit qu'à midi, faisoit semblant de
+compter avec le valet-de-chambre de son mari, et ne comptoit point;
+tout alloit comme il plaisoit à Dieu: l'argent ne lui coûtoit rien.
+Elle donna une table de bracelet[285] de trente-cinq pistoles à une
+demoiselle de sa mère qui l'étoit venue coiffer quelquefois, et à la
+femme-de-chambre un mouchoir de quinze pistoles.
+
+ [285] On appeloit _table de bracelet_ une pierre précieuse dont
+ la surface est plate et qui est enchâssée dans un chaton d'or ou
+ d'argent. (_Dict. de Trévoux._)
+
+Il n'y avoit que trois jours que le père de sa mère étoit mort; elle
+s'habilloit de couleur, et quand sa mère venoit elle se mettoit entre
+deux draps tout habillée, et on a jeté quelquefois sur le fond du lit
+la tourte qu'elle alloit manger avec quelques jeunes garçons du
+quartier.
+
+Logée dans un des pavillons qui sont autour du jardin du
+Palais-Royal, elle avoit une porte pour y entrer; elle s'y promenoit
+avec sa demoiselle jusqu'à deux heures après minuit, et le mari fut
+contraint de faire cacher des gens qui lui firent peur, afin qu'elle
+n'y fût plus si tard. Cette grande liberté que cet homme lui donna
+durant l'absence de sa belle-mère la gâta entièrement, et quand les
+bonnes gens furent revenus, elle avoit déjà pris un fort méchant pli;
+d'ailleurs elle est naturellement étourdie, et par malheur elle a
+toujours eu affaire à des étourdis.
+
+Le premier qui s'avisa de lui faire les doux yeux fut un garçon de la
+ville, lieutenant aux gardes, nommé Busserolles, si fou qu'il alla
+attaquer lui seul à la Don Quichotte une bande de sergents qui
+menoient un homme en prison, et le délivra sans le connoître; il est
+vrai que son hausse-col, car il étoit de garde, imprima quelque
+terreur aux sergents. Depuis, il a parlé au Roi si sottement qu'on l'a
+cassé, au lieu de le laisser traiter d'une compagnie. Ce galant homme
+alla un jour pour voir la petite dame. On lui dit qu'elle étoit là
+auprès, chez sa belle-soeur Vanel, de qui on médit furieusement avec
+Servien. Busserroles y va: la petite femme revient; on lui dit cela;
+elle court chez sa belle-soeur; ils se parlent. La belle-soeur, qui
+savoit que déjà on étoit en soupçon chez le mari, ne trouva cela
+nullement bon, et fit dire à Busserolles qu'il ne revînt plus chez
+elle. Voilà grande rumeur au logis: on défend à la petite femme de
+voir sa belles-soeur; elle ne voyoit pas même sa mère, car la
+belle-soeur et la mère logeoient ensemble. Elle disoit une fois:
+«Jésus! que faire au Cours? Le Roi est parti.»
+
+Il y en a aussi qui en sont fâchés. Tantôt elle a permission d'aller
+au Cours avec sa gouvernante, tantôt on la resserre tout de nouveau:
+le mari est devenu tout sauvage. Il a un frère qui a fait quelques
+campagnes; on l'appelle d'Orvilliers. Ce garçon est bien fait et étoit
+assez raisonnable; mais à cette heure il garde sa belle-soeur: on
+croit qu'il en est amoureux. Elle le hait comme la peste.
+
+Le beau-père, la belle-mère, et tous leurs gens, sont tous les espions
+de la jeune femme. Le bonhomme en usa fort sottement, car il rompit en
+visière plusieurs fois à de jeunes gens qui alloient là-dedans; et
+enfin le portier eut ordre de ne la laisser voir à pas un homme. Quand
+on la demandoit il disoit: «Elle n'y est pas.» Et elle, qui étoit
+toujours à la fenêtre, crioit: «J'y suis;» mais cela ne servoit de
+rien.
+
+Busserolles découvrit un jour qu'elle alloit au sermon avec la
+famille: il envoie un grand laquais qui fait si bien qu'il garde une
+place tout auprès de la petite dame, et il causa avec elle à la barbe
+à _Pantalon_ tant que le sermon dura.
+
+Elle fut assez long-temps en cette misère, n'allant en aucun lieu que
+sa belle-mère n'y fût, elle qui mouroit d'envie de voir des hommes.
+Enfin je ne sais par quelle rencontre on ne put s'empêcher de la
+laisser aller jouer dans le voisinage, chez le président Tubeuf. Son
+fils aussitôt en conte à la belle; dès le premier soir elle lui permet
+de lui écrire, et non contente de cela, elle ne faisoit que chuchotter
+le lendemain à la messe avec lui. Le laquais de Tubeuf, aussi habile
+que son maître, rencontra Coiffier à la porte, qui lui fit avouer
+qu'il portoit un poulet à sa femme, et lui donnant un louis, d'or. Il
+lui dit: «Je t'en donnerai autant toutes les fois.» Il faisoit
+réponse pour sa femme. Je pense que la demoiselle ou sa mère
+l'écrivoit. Au bout de huit jours le mari se lassa de donner des
+louis, et écrivit à Tubeuf: «Monsieur, soyez une autre fois plus fin;»
+puis conta toute l'affaire à sa femme. La belle-mère meurt quelque
+temps après: cette petite étourdie ne put s'empêcher d'en témoigner de
+la joie, et elle vouloit aller à l'enterrement avec un collet clair:
+le mari dit qu'il le jetteroit dans le feu; cela acheva d'aigrir les
+gens. Elle fut depuis comme prisonnière, jusqu'à entendre la messe
+chez elle, et à n'avoir permission de regarder à la fenêtre que
+certains jours. Quand Tubeuf alla à Francfort, elle et le mari,
+entendant passer bien des gens, mirent la tête à la fenêtre; il cria:
+«Il y en a qui sont bien aises!»
+
+
+
+
+MADAME LÉVESQUE
+
+ET MADAME COMPAIN.
+
+
+Un procureur au Châtelet, nommé Turpin, avoit une des plus belles
+filles de Paris. Elle étoit blonde et blanche, de la plus jolie taille
+du monde, et pouvoit avoir environ quinze ans. Un jeune avocat, nommé
+Patru (c'est celui qui est aujourd'hui de l'Académie, et qui a fait de
+si belles choses en prose), la vit à la procession du grand Jubilé de
+1625. Sa beauté le surprit, et il ne fut pas le seul, car toute la
+procession s'arrêtoit pour la regarder. Le monsieur étoit beau si la
+demoiselle étoit belle, et on pouvoit dire que c'étoit un aussi beau
+couple qu'on en pût trouver. Quoiqu'elle lui semblât admirable, et
+qu'il en fût touché, il ne voulut point l'aller voir; car, quoiqu'il
+fût extrêmement jeune, il voyoit bien déjà que c'étoit une sottise que
+de se jouer à des filles. Aux Carmes, car ils étoient tous deux de ce
+quartier-là, il la rencontra à la messe; il en fut ébloui, et il dit
+qu'en sa vie il n'a rien vu de si beau. Elle le salua le plus
+gracieusement du monde. Il se contentoit de passer quelquefois devant
+sa porte, où elle se tenoit assez souvent; s'il la regardoit d'un oeil
+amoureux, elle ne le regardoit pas d'un oeil indifférent. Comme il
+souhaitoit avec passion qu'elle fût mariée, un avocat au Parlement,
+nommé Lévesque, l'épousa quelque temps après. C'étoit un petit homme
+mal fait et d'ailleurs assez ridicule. Voilà notre galant bien aise:
+il se met à aller au Châtelet, parce que le mari avoit pris cette
+route à cause de son beau-père; le prétexte fut qu'un jeune homme doit
+commencer par là. Il se place bien loin de Lévesque, et fut assez
+long-temps sans le rechercher: il y fut bientôt en quelque réputation;
+et un matin, s'étant trouvé avec quelques avocats, parmi lesquels
+étoit Lévesque, on proposa de faire une débauche pour voir ce que ce
+nouveau-venu d'Italie sauroit faire: Patru ne faisoit que d'en
+revenir. Lévesque dit qu'il vouloit que ce fût le jour même, et chez
+lui. Ils y furent; on fit carrousse[286] jusqu'à onze heures du soir:
+la femme y fut toujours présente, et ne quitta pas d'un moment la
+compagnie.
+
+ [286] _Carrousse_, bonne chère qu'on fait en buvant et en se
+ réjouissant. (_Dict. de Trévoux._)
+
+Notre amoureux étoit ravi d'avoir eu entrée chez la belle; toutefois
+il n'osoit y aller sans quelque semblable occasion, car cette femme
+étoit entourée de cent sots, la plupart des adolescents d'avocats qui
+dirent bien des sottises dès qu'ils virent que Patru y avoit accès;
+car il leur faisoit ombrage. Cependant on lui rapportoit qu'elle
+disoit mille biens de lui. Enfin il la rencontra tête pour tête sous
+le Cloître des Mathurins, et il fut obligé de lui dire qu'il n'avoit
+osé prendre encore la hardiesse de l'aller voir en son particulier;
+elle, l'interrompant, lui dit «qu'il pouvoit venir quand il voudroit.
+Il y fut donc, et plus d'une fois; mais les petits avocats mirent
+bientôt l'alarme au camp: le mari témoigna qu'il n'y trouvoit pas
+plaisir; elle en avertit Patru, car il avoit fait bien du progrès en
+peu de temps. Lui, pour faire une contre-batterie, se met à rendre
+bien des devoirs à la mère qui logeoit porte à porte. Cette mère,
+aussi étourdie qu'une autre, prit ce garçon en telle amitié, qu'elle
+ne juroit que par lui. Cependant les jaloux firent tant de bruit que
+le père se réveilla, et fit comprendre à sa femme qu'elle n'étoit
+qu'une bête. Notre galant a encore avis de cette nouvelle infortune:
+il se résout à rechercher le mari, qu'il avoit fui tant qu'il avoit
+pu, parce que c'étoit un fort impertinent petit homme. Lévesque se
+piquoit de lettres, et savoit la réputation de notre avocat: il se
+laisse bientôt prendre, et à tel point, qu'il en étoit incommode, car
+il ne pouvoit plus vivre sans Patru. Lui, pour s'en décharger un peu
+et avoir un peu plus de liberté en ses amourettes, pria d'Ablancour,
+son meilleur ami, d'avoir la charité d'entretenir quelquefois cet
+impertinent. Ils lièrent une société; ils mangeoient trois fois la
+semaine ensemble, tantôt chez d'Ablancour, tantôt chez quelque
+traiteur.
+
+Il arriva en ce temps-là que l'abbé Le Normand, ce fripon qui a fait
+quelque temps des catéchismes au bout du Pont-Neuf, et qui depuis a
+fait l'espion du cardinal Mazarin, étant parent de la belle, la
+prétendoit b.....; mais il le vouloit faire d'autorité; elle se moqua
+de lui. Enragé de cela contre Patru, il y mena un jeune abbé qu'on
+appeloit l'abbé de La Terrière, qui s'éprit aussitôt: celui-là n'y
+réussit pas mieux que lui. Tous deux, pour savoir la vérité de
+l'affaire, s'avisent de gagner un des prêtres qui, certains jours de
+la semaine sainte, sous l'orgue des Quinze-Vingts, donnent
+l'absolution des cas réservés à l'évêque. Le galant avoit accoutumé de
+se confesser. Ce prêtre gagné s'y trouva seul. L'avocat se confesse à
+lui de coucher avec une femme mariée; et après cela le prêtre dit
+assez haut: «Je m'en vais, je n'ai plus que faire ici; j'ai su ce que
+je voulois savoir.» A quelque temps de là, je ne sais quel traîneur
+d'épée le vint trouver; Patru l'avoit vu plusieurs fois aux Carmes:
+«Monsieur, lui dit-il, un tel abbé s'est adressé à moi pour vous faire
+jeter une bouteille d'eau-forte et vous faire donner quelques balafres
+sur le visage; mais je n'ai garde de le faire. Comme vous voyez, je
+vous en avertis; ne faites semblant de rien, laissez-nous le plumer:
+il a encore quelque argent de reste de son bénéfice qu'il a vendu à
+l'abbé Le Normand.» Ce jeune abbé se fit Minime ensuite, et fit faire
+des excuses à Patru.
+
+Cet abbé Le Normand étoit fils d'un maître des requêtes et petit-fils
+d'un commissaire du Châtelet. Lévesque étoit tout fier qu'un fils de
+maître des requêtes fût parent de sa femme. Enfin il vit bien que ce
+n'étoit qu'un impertinent.
+
+Bois-Robert appelle l'abbé Le Normand _Dom Scélérat_.
+
+Madame Lévesque et Patru furent assez long-temps sans traverses,
+jusqu'à ce qu'un jour qu'ils étoient ensemble dans la chambre de la
+belle, le mari passe pour aller dans un cabinet, sans faire semblant
+de les voir; le galant dit à la belle: «On nous l'a débauché
+tout-à-fait; il y a long-temps que je prévois qu'il faudra rompre avec
+lui pour le faire revenir, car il me recherchera sans doute; je m'en
+vais: dites-lui que je suis parti très-mal satisfait, et que je ne
+veux plus rentrer céans; il ne manquera pas de dire que c'est ce qu'il
+demande, mais ne vous en épouvantez point.» Cela arrive comme il
+l'avoit dit: Lévesque venoit de boire avec des jeunes gens qui lui
+avoient brouillé la cervelle. Au bout de quelques jours Patru trouve
+Lévesque aux Carmes, et lui tourne le dos tout franc. L'autre, qui
+avoit mis de l'eau dans son vin, en fut un peu surpris, et dit le jour
+même à sa femme: «Vraiment M. Patru est tout de bon en colère; il m'a
+aujourd'hui tourné le dos aux Carmes.--Je vous avois bien dit,
+répondit-elle, qu'il partit de céans très-mal satisfait.» Ce
+ressentiment que Patru avoit témoigné fit l'effet qu'il espéroit;
+voilà Lévesque à courir après lui. Comme ils étoient sur le point de
+renouer, Lévesque meurt en fort peu de jours; et il étoit si bien
+revenu qu'il dit en mourant à sa femme qu'elle se fiât à lui en toutes
+choses, et qu'il n'avoit qu'un seul regret, c'est de n'avoir pas
+renoué avec lui. Il déclara aussi qu'il lui devoit quelque argent,
+dont Patru n'avoit pas de promesse, qu'il ne savoit pas au juste
+combien il y avoit, mais qu'on s'en rapportât à ce que Patru diroit.
+
+La veuve envoya quelques jours après demander au galant combien son
+mari lui pouvoit devoir. Il lui manda qu'elle se moquoit, et qu'il ne
+lui étoit rien dû. Elle lui écrivit que cela étoit venu à la
+connoissance de son père, et qu'il falloit absolument le dire, et
+qu'elle le prioit de lui envoyer un exploit: il répondit qu'il s'en
+garderoit bien, et que, puisqu'il falloit nécessairement qu'elle
+payât, il y avoit tant; qu'elle en fît comme elle le trouveroit à
+propos; mais qu'il ne pouvoit se résoudre à lui envoyer un exploit,
+quoiqu'il sût bien que sans cela elle ne pouvoit payer sûrement. Le
+père, voyant cela, envoya l'argent, et fit faire un exploit à sa
+fantaisie.
+
+Cette mort ruina toutes leurs amours: Patru ne trouvoit pas plus de
+sûreté à une veuve qu'à une fille. Elle le pressoit de la venir voir:
+lui s'en excusa un temps sur la bienséance qui ne permettoit pas qu'il
+retournât si promptement chez la veuve d'un homme avec qui tout le
+monde savoit qu'il étoit mal. Après, il lui parla franchement, et lui
+dit «qu'il ne pouvoit pas la voir sans lui faire tort; car s'il
+l'épousoit, il la mettoit mal à son aise, et s'il ne l'épousoit pas,
+il la perdoit en l'empêchant de se remarier.» La voilà au désespoir.
+Elle crut que si elle se lassoit cajoler par d'autres elle le feroit
+revenir; elle alloit à l'église avec une foule de petits galants. Il
+m'a avoué que cela lui brûloit les yeux, et qu'il n'a de sa vie si mal
+passé son temps que de voir qu'une des plus belles personnes du
+monde, et dont il étoit aussi amoureux qu'on pouvoit être, le
+souhaitoit si ardemment, et de ne pouvoir jouir d'un si grand bonheur.
+Il en eut la fièvre: sa raison fut pourtant la maîtresse, et il ne vit
+jamais depuis madame Lévesque chez elle.
+
+La belle, qui s'étoit laissé approcher par tant de galants,
+s'accoutuma insensiblement à cette coquetterie, et on ne sait si
+Chandenier, depuis capitaine des gardes-du-corps, le feu président de
+Mesmes et le président Tambonneau, ne succédèrent point à Patru pour
+quelques nuits; car, durant qu'il la voyoit, ces gens-là et bien
+d'autres n'y firent que de l'eau toute claire, et elle lui faisoit
+confidence de tout ce qu'ils lui faisoient dire et de tout ce qu'ils
+lui faisoient offrir.
+
+La Barre, payeur des rentes, garçon de plaisir et riche, mais fort
+écervelé et assez matériel, s'en éprit et n'en eut rien qu'avec une
+promesse de mariage; il y eut même un contrat de mariage ensuite et un
+acte de célébration. Durant six mois et davantage, la mère de La Barre
+la traita comme sa belle-fille, et si Pucelle eût plaidé comme il
+faut, elle auroit gagné sa cause; mais il ne dit point cette
+particularité, on ne sait pourquoi. Si Patru eût osé plaider pour
+elle, la chose eût été autrement. La cause fut appointée, et il fut
+dit qu'il l'épouseroit, ou lui donneroit cinq mille écus pour elle, et
+vingt mille livres pour le fils qu'elle avoit eu. Ce procès fut quatre
+ou cinq ans à juger.
+
+Avant madame Lévesque, La Barre avoit été amoureux de la Dalesseau,
+fameuse courtisane, et l'avoit entretenue; cette femme avoit été à un
+quart d'écu: jusqu'à trente ans elle ne fut point estimée. M. de
+Retz, le bonhomme, s'étant mis à l'entretenir, elle devint aussitôt
+fameuse. Saint-Prueil l'eut ensuite, et puis La Barre, qui y dépensoit
+mille livres par mois. Le comte d'Harcourt couchoit avec elle
+par-dessus le marché; mais quand La Barre venoit, il falloit gagner le
+grenier au foin, car il n'avoit point d'argent à donner. Une fois il
+passa toute la nuit sur des fagots. Elle fut toujours entretenue
+jusqu'à ce qu'elle quittât le métier; alors, car elle avoit amassé du
+bien, elle vivoit en honnête femme, et il y alloit beaucoup de gens de
+qualité qui vivoient fort civilement avec elle. Le petit Guenault m'a
+dit qu'en une grande maladie qu'elle eut, comme elle se porta mieux,
+et qu'il lui eut demandé comment elle se trouvoit: «Hé! dit-elle, le
+crucifix s'éloigne peu à peu.» Patru, qui a vu de ses lettres, dit
+qu'elle écrit fort raisonnablement. Enfin, un conseiller mal aisé,
+conseiller à la cour des Aides, nommé Le Roux, l'épousa. Je trouve
+qu'elle fit une sottise: depuis, je n'ai pas ouï parler d'elle.
+
+Cependant La Barre devint amoureux de la femme d'un nommé Compain de
+Tours, petit partisan, qui étoit venue à Paris avec son mari; c'étoit
+une jolie personne, coquette, rieuse, gaie, qui contrefaisoit tout le
+monde, et qui concluoit assez facilement, pourvu qu'on payât bien. La
+Barre et elle ne purent pourtant mettre l'aventure à fin à Paris, car
+le mari ne la quittoit point: mais ils s'avisèrent d'une assez
+plaisante invention. Compain part de Paris avec sa femme; La Barre les
+laisse aller. Trois ou quatre heures après il prend la poste avec un
+nommé La Salle, son barbier: ils descendent aux Trois-Mores à
+Etampes, où la belle étoit logée. Elle, qui avoit le mot, se coucha
+dès qu'elle fut arrivée, feignant de se trouver mal. La Barre ne se
+laisse point voir au mari, et la va trouver, tandis que Compain
+soupoit à table d'hôte. Après souper La Salle l'engage au jeu, de
+sorte que le galant eut tout le loisir de faire ce pourquoi il étoit
+venu. Le lendemain il demande à La Salle s'il n'avoit point d'argent:
+La Salle lui donne sept ou huit pistoles qu'il va vite porter à la
+servante de la dame. Quand elle fut partie, et qu'il fallut payer leur
+couchée, La Barre dit à La Salle que la Compain ne lui avoit pas
+laissé un sou. «Vraiment, dit le barbier, si je n'avois eu l'esprit de
+garder deux ou trois pistoles, nous en tiendrions.--J'eusse laissé mon
+épée, répond La Barre; et puis les officiers d'ici me connoissent
+apparemment.» Ils retournèrent à Paris.
+
+Depuis, La Barre continua à envoyer des présents à la Compain; mais
+elle ne lui fut pas trop fidèle. Il eut avis qu'un conseiller de
+Tours, nommé Milon, étoit le beau, et qu'ils se réjouissoient tous
+deux à ses dépens: il en voulut savoir la vérité. Pour cela, il envoie
+son valet-de-chambre, qui fit si bien qu'il gagna la servante de la
+donzelle, et eut des lettres du conseiller à elle. Cette intelligence
+fut découverte, et le conseiller présenta requête, disant que cet
+homme étoit venu pour l'assassiner. Il avoit fait une information sous
+main, et, ayant eu permission d'informer, il fit arrêter cet homme et
+le fit fouiller: ainsi ses lettres furent recouvrées. La Barre,
+confirmé dans son soupçon, en fut si irrité qu'il jura de se venger.
+En ce noble dessein il achète quatre estocades de même longueur, et
+s'en va à Tours avec un brave, nommé Vieuville, qui lui devoit servir
+de second. Il fit faire un appel au conseiller, qui se moqua de lui,
+et ne se voulut jamais battre.
+
+J'ai oublié que la Compain se décria si fort à Paris qu'on en fit un
+vaudeville que voici:
+
+ Je suis la belle Tourangelle
+ Qui viens me montrer à la cour.
+ Qui sait acheter mon amour
+ Ne me trouva jamais cruelle;
+ Et l'on m'appelle la Compain,
+ Car mon ... est mon gagne-pain.
+
+Elle étoit plaisante. Une fois à Paris, je ne sais quel godelureau lui
+donna une sérénade. Le lendemain elle lui dit: «Monsieur, en vous
+remerciant; vos violons ont réveillé mon mari, et il m'a _croquée_.»
+
+L'affaire de la Lévesque fut jugée ensuite comme je l'ai dit, et La
+Barre se retira à l'hôtel de Chevreuse, fort embarrassé, car il ne la
+vouloit pas épouser, et après toutes les dépenses qu'il avoit faites,
+il lui étoit impossible de payer une si grosse somme sans se ruiner.
+Comme il étoit en cette peine, un secrétaire du Roi, nommé
+Bois-Triquet, qui avoit été autrefois petit commis chez son père, lui
+vint offrir sa fille; elle étoit assez jolie, et son bien au compte du
+père étoit assez considérable. La Barre l'épousa; mais, par la suite,
+on a trouvé qu'ils s'étoient trompés tous deux; car la Lévesque a eu
+bien de la peine à être payée pour ses quinze mille livres et pour les
+vingt mille livres applicables à l'enfant. Il obtint arrêt par lequel
+il fut dit que ce petit garçon seroit mis entre ses mains, attendu la
+mauvaise vie de la mère. Elle s'étoit fort décriée depuis qu'elle eut
+perdu son procès. Durant tout ce tripotage, elle se remaria à un
+avocat du Châtelet, nommé Taupinard, qui, au lieu de se mettre bien
+avec les procureurs, s'amusa à faire le plaidoyer de la cause grasse
+pour les clercs sur le mariage d'un procureur du Châtelet, qui avoit
+été contraint de prendre la vache et le veau. On sut que c'étoit lui,
+et au carnaval suivant les procureurs, pour se venger, firent faire le
+plaidoyer sur l'affaire de la Lévesque; mais on le sut, et le
+lieutenant civil, s'y trouvant un peu piqué, y mit si bon ordre que la
+cause ne fut point plaidée: même il y eut quelques clercs qui furent
+mis en prison.
+
+La pauvre femme, pour se dépayser, fit résoudre son mari à aller
+demeurer à Chinon, et à y acheter une charge d'avocat du Roi, qu'on
+leur avoit dit être à vendre. En ce dessein, ils vendent tous leurs
+meubles; mais deux mois avant qu'ils y arrivassent, tout le monde à
+Chinon, qui est le pays de Rabelais, étoit informé de leur vie. Ils y
+furent joués et ne trouvèrent point de charge à vendre, et ils se
+virent contraints de demeurer à Orléans quelque temps pour avoir le
+loisir de se rétablir à Paris.
+
+
+
+
+LA CAMBRAI.
+
+
+Un orfèvre, nommé Cambrai, qui avoit sa boutique vers le Châtelet, au
+bout du Pont-au-Change, avoit une femme aussi bien faite qu'il y en
+eût dans toute la bourgeoisie. Elle étoit entretenue par un auditeur
+des comptes, nommé Pec. Le mari, quoique jaloux naturellement, n'en
+avoit point de soupçon; car il le tenoit pour son ami, et croyoit,
+tant il étoit bon, que c'étoit à sa considération que ce garçon lui
+prêtoit de l'argent pour son commerce. Par ce moyen il fit une fortune
+assez grande, et il se vit riche de quatre-vingt mille écus.
+
+Un jour Patru, dont nous venons de parler, comme il pleuvoit bien
+fort, se mit à couvert tout à cheval sous l'auvent de sa boutique;
+mais pour être plus commodément il descendit et entra dans l'allée de
+la maison. La Cambrai étoit alors toute seule dans la boutique, et,
+l'ayant aperçu, elle le pria d'entrer: lui qui la vit si jolie y entra
+fort volontiers; les voilà à causer. La dame, qui n'étoit pas trop
+mélancolique, se mit à chanter une chanson assez libre. «Ouais! dit le
+galant en lui-même, je ne te croyois pas si gaillarde!» Elle vit bien
+qu'il en étoit un peu surpris. «Vois-tu, lui dit-elle, mon cher
+enfant, je n'en fais point la petite bouche: l'amour est une belle
+chose; mais cela n'est pas bon avec toute sorte de gens; j'ai une
+petite inclination.» Cependant la pluie se passe, et notre avocat
+remonte à cheval; comme il étoit un peu coquet, il avoit assez
+d'autres affaires. Il fut près d'un mois sans retourner chez la
+Cambrai: il la trouva tout aussi gaie, et, pour ne point perdre de
+temps, il la voulut mener sur l'heure dans l'arrière-boutique. «Tout
+beau! lui dit-elle, mon mari est là-haut; mais venez me voir dimanche,
+il n'y sera peut-être pas, et, s'il y étoit, vous n'avez qu'à demander
+un bassin d'argent de dix marcs; il n'y en a jamais de faits de ce
+poids-là, et vous direz que c'est une chose pressée.» Qui
+s'imagineroit qu'un jeune garçon manqueroit à une telle assignation?
+Patru y manqua pourtant; il étoit amoureux ailleurs.
+
+Quelque temps après, comme il étoit à Clamart, il sut que cette femme
+étoit à une petite maison qu'elle avoit au Plessis-Piquet. Il lui
+envoie demander audience pour le lendemain; et tandis que toute la
+compagnie étoit à la grand'messe, il s'esquive, et à travers champs il
+galope jusque là. Il la trouve seule, et s'imaginoit déjà avoir ville
+gagnée; mais il fut bien étonné quand cette femme, après lui avoir
+laissé prendre toutes les privautés imaginables, lui déclara que pour
+le reste il n'avoit que faire d'y prétendre. Il la culbuta par
+plusieurs fois; il fit tous ses efforts; il se mit en chemise; il
+fallut enfin s'en retourner sans avoir eu ce qu'il étoit venu
+chercher. Un mois ou deux après, comme il passoit devant sa boutique,
+il la salua; un gentilhomme, nommé Saint-Georges-Vassé, qui
+connoissoit Patru, étoit avec elle, et lui demanda en riant si elle
+connoissoit ce beau garçon. «Je le connois mieux que vous, lui
+dit-elle; je l'ai vu tout nu;» et sur cela elle lui conta toute
+l'histoire, et ajouta qu'après y avoir un peu rêvé, elle avoit trouvé
+que c'eût été une grande sottise à elle de lui accorder la dernière
+faveur; que c'étoit un jeune garçon, beau, spirituel, et qui avoit des
+amourettes; qu'elle s'en fût _embrelucoquée_ (ce fut son mot); qu'il
+l'eût fait enrager, et qu'il l'eût peut-être ruinée, s'il eût été
+homme à cela. Il sut depuis que le jour même qu'elle le vit la
+première fois, elle commença à s'informer de sa vie et de ses
+connoissances. En effet, cette même femme, qui le lui avoit refusé à
+lui, l'accorda à un autre, à sa recommandation.
+
+Ce Saint-Georges avoit aussi couché avec elle; mais elle n'avoit pas
+sujet de craindre de _s'embrelucoquer_ de ces deux messieurs. Pour
+Pec, ce ne fut que par intérêt au commencement, et depuis par
+reconnoissance. Aucun autre n'en a jamais rien eu par intérêt. Le
+premier président Le Jay lui offrit une assez grosse somme pour une
+fois; mais elle s'en moqua, et disoit qu'elle ne faisoit cela que pour
+son plaisir.
+
+
+
+
+COUSTENAN[287].
+
+
+Coustenan étoit fils d'un gentilhomme qualifié, qui a été un des plus
+méchants maris de France. Il donna une fois les étrivières à sa femme.
+A propos de cela, un paysan qui voyoit qu'un de ses voisins avoit tant
+battu sa femme qu'elle n'en pouvoit plus, dit naïvement; «Ah! c'est
+trop; l'on sait bien qu'il faut battre sa femme; mais il y a raison
+partout.»
+
+ [287] Timoléon de Bauves, seigneur de Contenant, mort vers 1644.
+ Tallemant a écrit partout _Coustenan_; mais le Père Anselme et
+ Movery appellent ce gentilhomme Contenant.
+
+Le fils, bien loin de dégénérer, a enchéri de beaucoup par-dessus son
+père. On dit qu'un jour que son père en colère le poursuivoit à la
+chaude, l'épée à la main, en l'appelant fils de p......, Coustenan s'y
+mit aussi en disant: «Si je suis fils de p....., vous n'êtes donc pas
+mon père.--J'ai tort, dit le bonhomme aussitôt, par ce que tu viens de
+faire, tu prouves assez que tu es mon fils.»
+
+Il avoit épousé la fille de cette madame de Gravelle dont nous avons
+parlé ailleurs[288]. Apparemment cette fille ne devoit pas être plus
+honnête femme que sa mère; mais elle n'avoit rien de sa mère que la
+beauté; aussi avoit-elle été élevée avec toute la sévérité imaginable,
+et elle disoit elle-même qu'il n'y avoit que des femmes comme sa mère
+pour bien élever des filles. Jamais femme n'a souffert tant
+d'indignités d'un mari, et jamais femme ne les a supportées avec tant
+de patience.
+
+ [288] Tome 1, p. 138, où l'on a imprimé _Couslinan_ pour
+ _Coustenan_.
+
+Coustenan n'étoit pas seulement méchant, il est aussi extravagant. La
+nuit il lui prenoit à toute heure des visions: tantôt il lui disoit
+que sans doute elle le faisoit cocu; que cela ne se pouvoit autrement,
+puisqu'elle étoit fille de cette p..... de la Gravelle[289]; tantôt il
+vouloit la forcer à le lui confesser, et quelquefois à minuit il l'a
+mise en chemise à la porte. Un jour, comme elle étoit en mal d'enfant,
+il lui mit le poignard à la gorge, en jurant que si elle ne faisoit un
+garçon, il la tueroit elle et son enfant. On m'a assuré qu'il la fit
+une fois armer de pied en cap, puis la mit sur un sauteur, et lui
+crioit: «Tiens-toi bien, carogne, tiens-toi bien; tu porterois bien un
+homme armé, comment ne porterois-tu pas bien des armes!» Cependant ce
+n'est point d'elle qu'on a su toutes ces choses.
+
+ [289] Elle étoit fille naturelle de Maximilien de Béthune,
+ marquis de Rosny, et de Marie d'Estourmel, dame de Gravelle.
+
+Il n'étoit pas meilleur voisin que mari. Il se faisoit craindre à tout
+le monde: il disoit hautement que quand il n'auroit plus de quoi
+frire, il iroit prendre la vaisselle d'argent des gros milords de
+Paris qui avoient des maisons auprès de Gravelle, vers Etampes. Durant
+le siége de Corbie, M. de Sully, alors prince d'Enrichemont, étant en
+Italie avec M. de Créqui, Coustenan, comme un des principaux du Vexin,
+eut le gouvernemont de Mantes en son absence, peut-être par le crédit
+de Senecterre, dont le fils, aujourd'hui le maréchal de La Ferté,
+avoit épousé la soeur de Coustenan[290]. Ce fut alors qu'il fit le
+petit tyran avec autant d'impunité que si c'eût été dans la Bigorre.
+Un avocat du parlement, nommé Chandellier[291], avoit une maison entre
+Mantes et Meulan; Coustenan, une belle nuit, vint enlever tous les
+arbres fruitiers de cet homme. L'avocat fait informer, et en vouloit
+tirer raison à quelque prix que ce fût. Des personnes de condition se
+voulurent mêler d'accommoder cette affaire, et M. de La Frette,
+capitaine des gardes de M. d'Orléans, fut trouver Chandellier, et lui
+représenta que puisqu'aussi bien le mal étoit fait, il lui conseilloit
+de s'accommoder; qu'après tout il avoit affaire à un homme de qualité.
+«De qualité! dit l'avocat en l'interrompant; s'il est homme de
+qualité, je suis du bois dont on fait les chanceliers de France.» La
+Frette, oyant cela, se retira bien vite, et dit aux amis de Coustenan:
+«Ma foi! Coustenan est perdu à cette fois; il a trouvé plus fou que
+lui.» Chandellier continua ses poursuites, et, par la permission de M.
+de Vendôme, il le fit prendre à Etampes, d'où il fut mené à la
+Conciergerie. Le voyant prisonnier, chacun le chargea, et il étoit en
+danger d'avoir la tête coupée, quand le chevalier de Tonnerre[292],
+qui depuis fut tué à l'armée, avec un bâton d'exempt, et suivi comme
+ils le sont d'ordinaire, ayant remarqué que la chambre de Coustenan
+répondoit à la maison d'un marchand d'autour du Palais, alla chez cet
+homme, comme de la part du Roi, disant que les prisonniers se
+sauvoient par son logis. Le marchand dit qu'il ne s'y en étoit jamais
+sauvé: le chevalier répondit «qu'il vouloit aller partout, et qu'il
+vouloit être seul avec quelques-uns de ses camarades» (les autres
+demeurèrent en bas à amuser le marchand). Il monte, fait faire un trou
+à coups de marteau (ils avoient porté des marteaux sous leurs
+casaques), et sauve par là Coustenan, avec lequel il descendit, et
+puis le conduisit à Gros-Bois, où il s'accommoda avec ses parties. Le
+voilà de retour au Vexin.
+
+ [290] Le maréchal de La Ferté-Senecterre avoit épousé en
+ premières noces Charlotte de Bauves, fille de Henri, seigneur de
+ Contenant, et de Philippe de Châteaubriant.
+
+ [291] Cet avocat, un jour en sa jeunesse, s'étant vanté de faire
+ un sermon, on lui donna pour texte ce passage de l'Évangile:
+ _Inter natos mulierum non surrexit major Joanne Baptistâ_. Il
+ commença ainsi: _Entre les nez des femmes_. (T.)
+
+ [292] Le grand-père de ce chevalier de Tonnerre, voyant qu'on ne
+ le vouloit point laisser entrer en carrosse dans le Louvre (il
+ avoit épousé une fille de Nevers, et on lui avoit donné un brevet
+ de duc), ne fit faire au château d'Ancy-le-Franc en Bourgogne,
+ qu'une petite porte au lieu d'une porte cochère, en disant: «Si
+ le Roi (c'étoit Henri IV) ne veut pas que j'entre chez lui en
+ carrosse, il n'entrera pas non plus en carrosse chez moi.» La
+ porte est encore comme il la fit faire; et ses descendants n'ont
+ garde de la faire agrandir, car ils sont fiers de conter cela.
+ (T.)
+
+Cette adversité ne le rendit pas plus sage: il fit comme auparavant;
+mais il en fut bientôt payé. Il y avoit un paysan qui avoit une assez
+belle femme. Coustenan, non content de l'avoir violée, la fit fouetter
+dans une cave. Le paysan, plus sensible que ne sont ces sortes de
+gens, résolut de s'en venger, et voici comme il s'y prit. C'étoit à la
+campagne. Un soir qu'il savoit que Coustenan étoit retiré dans sa
+chambre, il monte avec une échelle à hauteur de la fenêtre, qui étoit,
+dit-on, au deuxième étage; il avoit une arquebuse. Quand il se fut
+ajusté, il vit que Coustenan jouoit au piquet, à cul levé, avec deux
+de ses amis; il ne voulut point tirer qu'il ne pût tuer Coustenan sans
+blesser les autres; grande discrétion pour un homme outragé, et qui
+n'étoit pas là sans grand péril. Il attendit que Coustenan se fût
+retiré auprès du feu, et le tua à travers les vitres, comme il lisoit
+une lettre[293].
+
+ [293] Cet événement eut lieu vers 1644.
+
+Depuis, ce paysan, mari de cette femme, ne parut plus; ce qui a fait
+dire que c'étoit lui qui avoit fait le coup. On soupçonna aussi
+quelques-uns de ses domestiques, mais on ne poursuivit personne. Sa
+veuve, dix ans après, épousa le bonhomme Senecterre: elle avoit du
+bien, et étoit encore jolie[294]. Je ne sais de quoi elle s'avisa.
+Pour tout avantage il lui donnoit la terre de Gravelle de quatre mille
+livres de rente, qu'il avoit achetée exprès, et tout ce qui se
+trouveroit dedans au jour de son décès. A toute heure il lui faisoit
+des présents; mais on ne trouvoit jamais la commodité de porter ces
+choses-là à Gravelle, et ses gens avoient ordre d'enlever ce qui y
+étoit dès qu'il se trouveroit mal. Il n'en fut pas besoin, car elle
+mourut l'été de 1658. Il ne vouloit prendre le deuil de peur que cet
+habit ne lui fît trop ressouvenir de la perte qu'il avoit faite.
+Enfin, il le prit.
+
+ [294] Anne, bâtarde de Béthune, se remaria en 1654. Il sembleroit
+ qu'elle auroit apporté cette terre de Gravelle à son premier
+ mari; comment Henri de Saint-Nectaire, son second mari, lui en
+ auroit-il fait le don? Notre première supposition seroit-elle
+ fausse, ou le premier mari auroit-il vendu cette terre que le
+ second acheta postérieurement?
+
+Coustenan avoit un cadet aussi enragé que lui; il demeuroit au Maine.
+Il avoit de la haine contre un bourgeois son voisin, et un jour il
+alla avec quatre ou cinq hommes pour lui faire insulte. Ce bourgeois
+voulut capituler. Point de quartier: il se prépare. Il avoit huit
+coups à tirer; des deux premiers il en mit deux hors de combat, et
+jette du troisième Coustenan par terre. Les autres vont à lui: il en
+blesse fort un et met l'autre en fuite; puis il va à Coustenan, qui
+lui crie: «Ne m'achève pas.--Va, je te laisserai vivre, dit le
+bourgeois; mais, puisqu'il faut que je m'éloigne, donne-moi de quoi
+faire mon voyage.» Il lui prit tout son argent et s'en alla.
+
+
+
+
+MADAME DE MAINTENON[295]
+
+ET SA BELLE-FILLE[296].
+
+
+Madame de Maintenon étoit héritière de la maison de Salvert
+d'Auvergne, une bonne maison, mais non pas des principales de la
+province. Elle épousa M. de Maintenon d'Angennes, qui étoit à la
+vérité un des plus riches de la maison, mais non pas des plus habiles.
+Cette femme, qui étoit assez bien faite, ne mena pas une vie fort
+exemplaire; entre autres, on en a fort médit avec feu M. d'Épernon.
+Un jour, comme elle étoit à Metz, elle s'avisa, elle qui n'avoit point
+accoutumé d'en user ainsi, d'aller prendre congé de madame la
+princesse de Conti. L'autre lui demanda où elle alloit: «Je m'en vais,
+lui dit-elle, trouver M. d'Épernon.--Vous, madame! répondit la
+princesse, et qu'avez-vous à démêler avec M. d'Épernon?--C'est,
+madame, reprit-elle, qu'il m'a priée d'aller régler sa maison.» Une
+autre fois, comme on dansoit un ballet au Petit-Bourbon[297], et qu'il
+y avoit un grand désordre à la porte, on ouït cette femme crier à
+haute voix: «Soldats des gardes, frappez! tuez! je vous en ferai
+avouer par votre colonel en toutes choses.» Elle le prenoit de ce
+ton-là; et, sous ombre que M. d'Épernon, durant les brouilleries de la
+Reine-mère, l'avoit peut-être employée à quelque bagatelle, elle
+vouloit qu'on crût qu'il ne s'étoit rien fait en France où elle n'eût
+eu bonne part. Un jour elle alla au Palais à la boutique d'un libraire
+qui est à un des piliers de la grand'salle, et, en présence de bon
+nombre d'avocats, elle demanda le tome du _Mercure François_ de ce
+temps-là: elle regarda à l'endroit où elle s'imaginoit être; et, ne
+s'y étant point trouvée, elle dit en jetant le livre: «Il a menti! Si
+je lui eusse donné de l'argent, il n'eût pas mis un autre à ma place.»
+
+ [295] Françoise-Julie de Rochefort, dame de Blainville, de
+ Salvert et de Saint-Gervais, avoit épousé en 1607 Charles
+ d'Angennes, marquis de Maintenon. Elle mourut en 1647.
+
+ [296] Marie Le Clerc Du Tremblay, mariée en 1640 à Louis
+ d'Angennes de Rochefort de Salvert, marquis de Maintenon. Elle
+ est morte en 1702. Ce fut son fils Charles-François d'Angennes,
+ marquis de Maintenon, qui vendit à Françoise d'Aubigné, veuve
+ Scarron, la terre dont elle a depuis porté le nom.
+
+ [297] Voir tome 1, p. 51, note 2.
+
+Pour son malheur elle avoit eu une grand'mère de la maison de
+Courtenay; ces Courtenay prétendent être princes du sang: cela
+l'acheva de rendre insupportable sur sa noblesse. Elle s'en
+instruisit, et ayant trouvé qu'un Pierre de Courtenay, comte
+d'Auxerre, avoit été empereur de Constantinople, elle disoit à tout
+bout de champ: _l'emperière ma grand'mère_.
+
+Etant veuve, et espérant épouser M. d'Épernon, elle se faisoit servir
+à plats couverts et avoit un dais. Mon beau-père[298] a une terre vers
+Chartres, et elle y en avoit une aussi. Une fois que j'y étois, il lui
+donna à manger: elle nous dit des vanités les plus extravagantes du
+monde, entre autres sur le propos des bâtards: elle nous dit qu'elle
+se pouvoit vanter que ses _bâtards_, aussi bien que ceux des princes,
+étoient gentilshommes. Pour moi, je trouvois assez plaisant qu'une
+femme dît _mes bâtards_. Comme héritière et aînée de la maison, elle
+croyoit qu'il falloit parler ainsi. A son tour elle nous convia à
+dîner. En attendant qu'on servît, elle nous pria de nous asseoir. Je
+fus tout étonné que cette folle se plantât à la place d'honneur, et sa
+belle-fille auprès d'elle, sur des chaises où il y avoit des carreaux,
+et dit à toute la compagnie, dont la moitié étoit des femmes, qu'ils
+s'assissent. Mais devinez sur quoi? Sur de belles chaises de bois qui
+n'avoient jamais été garnies, car il n'y eut jamais petite-fille
+d'_emperière_ si mal meublée. Elle avoit, disoit-elle, des meubles
+magnifiques à Salvert, en Auvergne; mais il y avoit un peu bien loin
+pour y envoyer quérir des siéges. A dîner, elle se mit au haut bout,
+et nous vîmes je ne sais quel _quinola_[299], qui la menoit
+d'ordinaire, servir sur table l'épée au côté et le manteau sur les
+épaules. Ce même officier avoit servi le jour de devant sur table,
+tête nue (ce qui ne se fait jamais), chez un de ses voisins, à qui
+elle l'avoit prêté. Je ne doute pas que ce ne fût par ordre, et que
+dans sa cervelle creuse elle ne s'imaginât que sa grandeur paroissoit
+en ce que ce même homme qui servoit nu-tête chez un particulier avoit
+l'épée au côté chez elle.
+
+ [298] Tallemant avoit épousé une fille de Rambouillet, le
+ financier.
+
+ [299] _Quinola._ On appeloit ainsi un homme gagé qui accompagnoit
+ une dame. (_Dict. de Trévoux._)
+
+Cette femme faisoit la jeune et ne l'étoit nullement; elle se faisoit
+craindre comme le feu à ses valets et à ses paysans: aussi ne
+savoit-elle ce que c'étoit que de pardonner. Ses enfants étoient
+presque tous mal avec elle. Elle avoit marié l'aîné à la fille de M.
+du Tremblay[300], gouverneur de la Bastille. La mère, madame du
+Tremblay, étoit de bien meilleure maison que son mari; elle étoit de
+La Fayette; on en avoit fort médit. Cette fille étoit belle, mais elle
+ne dégénéroit pas; c'étoit, et c'est encore une des plus grandes
+écervelées qu'on puisse voir. Quand elle sortit de la Bastille pour
+aller chez son mari, on disoit que M. du Tremblay lui avoit dit: «Ma
+fille, vous sortez d'une maison où l'on a toujours vécu en honneur;
+mais vous allez être sous la charge d'une belle-mère de qui on a assez
+mal parlé; ne vous laissez pas corrompre, et ayez toujours devant les
+yeux la vie de votre mère;» et quand elle entra chez son mari, madame
+de Maintenon lui dit: «Ma fille, vous venez d'un lieu où vous n'avez
+pas eu tous les bons exemples imaginables; vous entrez dans une
+famille où vous ne trouverez rien qui ne soit à imiter. Je vous
+conjure donc d'oublier tout ce que vous avez vu, et de vous conformer
+à tout ce que vous verrez.»
+
+ [300] Il s'appeloit Leclerc, et étoit frère du Père Joseph. (T.)
+
+Cette jeune femme, de quelque côté qu'elle tournât, ne pouvoit manquer
+de prendre le bon chemin. Elle n'y faillit pas; aussi son mari
+l'ennuya bientôt. Il est vrai que c'étoit un ridicule homme, et qui
+avoit l'âme aussi basse que sa mère: ajoutez qu'elle aimoit à
+_chopiner_. La première chose qui éclata, ce fut je ne sais quel
+rendez-vous à Montleu avec Bullion; mais M. de Bullion, son père, lui
+défendit de continuer. Le prince de Harcourt ensuite fit autrement de
+bruit, et elle ne s'en cachoit pas trop; et sans son frère Tremblay,
+le maître des requêtes, qui le découvrit, elle se faisoit enlever par
+son galant. Elle le fit tenir lui ou un autre trois semaines durant
+dans une métairie comme un paysan, afin qu'il la pût voir tous les
+jours sans que le mari s'en doutât. Un jour, chez M. du Vigean, on
+apporta un poulet de sa part à Roquelaure: le voilà aussitôt à en
+faire parade. On vint dire à un autre homme de la cour, qui y étoit
+aussi, qu'un petit page le demandoit: c'étoit un poulet de la même. Il
+le montra aussi pour rabattre le caquet à l'autre. On disoit qu'elle
+contoit toujours toute sa vie à son dernier galant, et qu'il savoit
+toutes les aventures de ses prédécesseurs. Après, elle se mit dans un
+couvent, ne pouvant, disoit-elle, demeurer à la campagne avec son
+mari. La belle-mère vient à mourir, elle sort du couvent. Je me
+souviens d'une lettre qu'écrivit Maintenon à une de ses soeurs avec
+laquelle il étoit mal: il y avoit pour tout potage: «_Ma soeur, ma
+mère est morte; ne parlons plus de rien._ De Gredin, à six lieues de
+Loches, à l'enseigne du Cheval-Noir, le 6 de février 1650, si je ne
+me trompe.»
+
+Cette femme est étourdie en toutes choses. Un jour de cour, durant le
+carnaval, elle logeoit à la rue Saint-Antoine; elle avoit fait mettre
+auprès d'elle à la fenêtre son portrait; elle étoit peinte en
+Madeleine. Elle a une fille plus belle qu'elle. Deux de ses parentes,
+madame d'Aumont et madame de Fontaines, toutes deux d'Angennes, et
+toutes deux veuves, donnèrent de quoi marier cette fille, de peur
+d'accident, et la marièrent à un M. de Villeré, du pays du Maine. Pour
+la seconde, on l'a mise avec madame de Saint-Etienne à Reims[301];
+elle n'est pas trop belle.
+
+ [301] Madame de Saint-Étienne étoit une fille du marquis de
+ Rambouillet. (Voyez plus haut son article, t. 2, p. 256 et suiv.)
+
+Depuis la mort de la bonne femme, elle fut encore plus en liberté.
+Elle menoit sa fille au bal qu'elle n'avoit encore que dix ans. Cette
+enfant, en 1654, étoit habillée magnifiquement; mais l'année d'après
+on ne vit point cette magnificence, car Troubet le jeune, qui donnoit
+les robes, étoit mort. On disoit que cette femme l'avoit tué. On
+trouve en quelques endroits, dans les Mémoires de la régence, où il
+est parlé d'elle, à propos du duc de Brunswick, prince étranger, à qui
+elle fit faire une espèce d'affront dans une assemblée. A cette heure,
+pour cinquante pistoles on couche avec elle.
+
+
+
+
+MADAME DE LIANCOURT[302]
+
+ET SA BELLE-FILLE[303].
+
+
+Pour bien savoir l'histoire de madame de Liancourt, il faut un peu
+parler de son père et de son aïeul. M. de Schomberg, son aïeul, homme
+de qualité, amena des reîtres en France pour le service de Henri III.
+Il s'établit en France et à la cour; il se mêla de beaucoup de choses,
+mais il laissa à sa mort ses affaires si embrouillées que sa femme fut
+long-temps sans oser sortir de chez elle de peur qu'on ne l'arrêtât.
+Enfin, M. de Neubourg, père de madame du Vigean, qui étoit un homme
+intelligent et secourable, par amitié prit soin des affaires de cette
+maison, et la mit en état de se pouvoir maintenir.
+
+ [302] Jeanne de Schomberg, mariée en 1618 à François de Cossé,
+ comte de Brissac, avec lequel son mariage fut déclaré nul;
+ remariée en 1620 à Roger Du Plessis de Liancourt, duc de La
+ Roche-Guyon. Elle mourut le 14 juin 1674.
+
+ [303] Anne-Élizabeth de Lannoi, mariée en 1643 à Henri Roger Du
+ Plessis, comte de La Roche-Guyon, et en secondes noces, en 1648,
+ à Charles de Lorraine, prince d'Harcourt, depuis duc d'Elbeuf.
+ Elle mourut en 1654.
+
+Ce même M. de Neubourg eut la même charité pour M. de Praslin, et lui
+aida si vertement qu'il maintint son rang à la cour, eut le loisir de
+pousser sa fortune, et se vit enfin maréchal de France.
+
+Madame de Sully, dont le mari étoit surintendant des finances, devint
+amoureuse de M. de Schomberg, père de madame de Liancourt, qui étoit
+encore tout jeune, et il s'en prévalut si bien que pour une fois elle
+lui fit rétablir trente mille livres de rente sur le Roi, qui avoient
+été supprimées. Cette amourette dura long-temps, et ensuite il se sut
+si bien maintenir auprès d'elle qu'elle fit résoudre M. de Sully à
+marier son fils aîné du deuxième lit, le feu comte d'Orval, avec
+mademoiselle de Schomberg, aujourd'hui madame de Liancourt. Ce garçon,
+quoique du deuxième lit, n'eut pas laissé d'être fort riche s'il eût
+vécu; car celui qui lui a succédé, son cadet, le comte d'Orval
+d'aujourd'hui, a eu beaucoup de bien; mais il l'a mangé le plus
+ridiculement du monde, sans avoir jamais paru.
+
+Ce mariage, quoique entre des personnes de différentes religions,
+s'alloit pourtant achever sans la mort de Henri IV, mais madame de
+Schomberg, ayant vu M. de Sully disgracié, ne voulut plus y entendre.
+Il eut l'ambition de voir sa fille duchesse, et l'accorda avec le fils
+aîné du duc de Brissac; mais il fut puni de son infidélité et de son
+ingratitude, qui étoit d'autant plus grande, que si sa fille n'eût été
+accordée avec le fils d'un duc, jamais il n'eût pu prétendre à
+Brissac.
+
+Ce comte de Brissac n'étoit point agréable: au contraire, il étoit
+stupide et mal fait. Pour elle, elle étoit fort brune, mais fort
+agréable, fort spirituelle et fort gaie. Elle trouva cet homme si
+dégoûtant qu'elle conçut une aversion étrange pour lui. Dès-lors elle
+avoit jeté les yeux sur M. de Liancourt, comme sur un parti sortable:
+il étoit bien fait et assez galant; mais il n'y avoit rien entre eux,
+et elle ne lui avoit jamais parlé. Quand elle vit l'affaire avancée,
+elle s'alla jeter aux pieds de madame de Schomberg, sa grand'mère,
+auprès de laquelle elle avoit été élevée, pour la supplier de fléchir
+son père; qu'elle aimoit bien mieux mourir que d'épouser un homme
+qu'elle ne pouvoit aimer. Elle pleura tant, que la bonne femme en fut
+émue. Mais le père, qui voyoit que cette alliance lui étoit
+avantageuse, et qui croyoit que c'étoit une vision de sa fille, voulut
+que l'affaire s'achevât.
+
+Elle se laissa coucher, mais avec résolution de ne lui rien accorder.
+Toute la nuit elle ne voulut point joindre, et le lendemain elle
+protesta de ne coucher jamais avec lui. Ensuite, on les démaria sous
+prétexte d'impuissance. Madame de Liancourt jure qu'elle l'a pu faire
+en conscience, parce qu'elle n'y a jamais consenti; cependant elle a
+toujours eu tellement devant les yeux cette espèce de tache que cela
+l'a toujours fait aller bride en main.
+
+Elle épousa ensuite M. de Liancourt[304], qui étoit fort riche; elle
+n'en eut qu'un fils pour tous enfants. Elle avoit avant la mort de ce
+garçon tout sujet de contentement; cependant, soit que ce fût à cause
+des deux fils du duc avec qui elle avoit été fiancée, ou que
+naturellement elle fût ambitieuse, elle ne goûtoit pas autrement sa
+félicité parce qu'elle n'avoit pas le tabouret. Par une rencontre
+bizarre, elle fut démariée, et son frère, un M. de Schomberg, épousa
+une personne démariée d'avec M. de Candale.
+
+ [304] J'ai ouï dire que M. de Liancourt, un matin voyant habiller
+ une dame, s'amusa à jouer avec sa chatte, et lui prit en badinant
+ son collier de perles au col qu'il mit à la chatte. Ce collier
+ étoit de grand prix; la chatte ne fit que mettre le nez hors la
+ porte, on n'en eut jamais de nouvelles depuis. M. de Liancourt en
+ donna un autre. Jamais il ne s'est joué si chèrement avec
+ personne qu'avec cette chatte. (T.)
+
+Comme nous avons dit ailleurs, M. de Liancourt acheta l'hôtel de
+Bouillon dans la rue de Seine bien cher; c'étoit une belle maison.
+Elle le fit jeter à bas pour bâtir l'hôtel de Liancourt d'aujourd'hui
+qu'elle n'achèvera peut-être jamais[305]. A Liancourt, elle a fait
+tout ce qu'on pouvoit faire de beau pour des eaux, pour des allées et
+pour des prairies: tous les ans elle y ajoute quelque nouvelle beauté.
+Quand madame d'Aiguillon y fut, elle lui fit une galanterie assez
+plaisante. Elle fit couvrir une grande table de ces fruits qui sont
+beaux, mais dont on ne sauroit manger, et de compotes de ces mêmes
+fruits avec des biscuits et des massepains d'amandes amères. Personne
+n'y mit la dent qui ne crachât aussitôt. Elle empêcha madame
+d'Aiguillon d'y toucher; et, après avoir un peu ri des autres, elle
+mena tout le monde dans une autre salle où il y avoit une bonne et
+véritable collation. Cela me fait souvenir d'un conte que j'ai ouï
+faire. Un garçon qui passoit pour fort avare, perdit une collation
+contre des femmes; il les convie: elles y viennent, et ne voyant que
+des boyaux, elles se mettent à le vouloir battre. Il fut dans une
+autre chambre; elles le suivent, mais elles furent bien surprises d'y
+trouver une collation magnifique.
+
+ [305] Cet hôtel portoit de nos jours le nom de La Rochefoucauld;
+ il avoit son entrée sur la rue de Seine et ses jardins se
+ prolongeoient jusqu'à la rue des Petits-Augustins. Il a été
+ abattu en 1824, et la rue des Beaux-Arts a été construite sur ce
+ terrain.
+
+Quand madame de Liancourt vit son fils en âge d'aller à l'armée,
+quoiqu'elle l'aimât uniquement, elle ne marchanda point et le donna au
+maréchal de Gassion, afin qu'il apprît le métier sous lui; on
+l'appeloit le comte de La Roche-Guyon. J'ai ouï dire que le maréchal
+en prenoit un soin tout particulier, et qu'il le faisoit appeler
+toutes les fois qu'il croyoit qu'on verroit quelque belle occasion. On
+le maria avec une héritière très-riche, fille du comte de Lannoi,
+gouverneur de Montreuil en Picardie; il étoit petit, mais bien fait.
+Elle étoit jolie. Ils ne firent pas bon ménage. Il s'étoit jeté dans
+cette cabale _garçaillère_ et libertine de M. le Prince[306], et il
+méprisoit un peu trop sa femme: et elle ne l'aimoit point. M. de
+Brissac, peut-être pour venger son père, la cajola dès le temps du
+mari. Le comte de Lannoi la surprit une fois avec un poulet qu'elle
+avala. Depuis, on la garde étroitement.
+
+ [306] Henri de Bourbon, père du grand Condé. (_Voyez_ son article
+ précédemment, t. 2, p. 180.)
+
+Il fut tué au second siége de Mardick[307], deux ans après son
+mariage. Il avoit eu une fille qui vit encore[308]. Dès avant cela, on
+dit que madame de La Roche-Guyon, comme quelqu'un lui disoit qu'elle
+devoit être bien aise de passer l'été en un si beau lieu que
+Liancourt, répondit qu'il n'y avoit point de belles prisons. Son père,
+le comte de Lannoi, avoit fait bâtir une petite maison derrière le
+jardin de l'hôtel de Liancourt, et il avoit une porte pour y entrer;
+de sorte qu'il étoit quasi toujours chez sa fille, et il s'aperçut de
+bonne heure qu'elle s'engageoit avec Vardes. Ils se voyoient chez
+madame de Guébriant, tante de Vardes. On dit qu'il trouva des lettres
+comme de personnes qui s'étoient donné la foi, et que cela le fit
+résoudre à enlever sa fille une belle nuit avec quarante
+chevau-légers. Il est constant que Vardes la devoit enlever le
+lendemain. Le chevalier de Rivière disoit plaisamment: «Le bonhomme
+croit avoir enlevé madame de La Roche-Guyon, et il a enlevé madame de
+Vardes.»
+
+ [307] Le 6 août 1646.
+
+ [308] Jeanne Charlotte Du Plessis Liancourt, fille du comte de La
+ Roche-Guyon, épousa le 13 décembre 1659 François, septième du
+ nom, duc de La Rochefoucauld, fils de l'auteur des _Maximes_, et
+ elle mourut le 30 septembre 1669. C'est pour elle que madame de
+ Liancourt, son aïeule, écrivit l'ouvrage dont nous avons rapporté
+ le titre, note 3 de la page 160 du tome second.
+
+Vardes disoit qu'il n'avoit point de dessein pour madame de La
+Roche-Guyon, et que M. le comte de Lannoi pouvoit bien emmener sa
+fille où il lui plairoit sans faire tout ce vacarme. Bientôt après
+elle fut mariée à Liancourt avec le prince d'Harcourt, fils aîné de M.
+d'Elbeuf. Dès que Vardes vit que cette affaire s'avançoit, il alla
+trouver Jarzé, alors cornette des chevau-légers, et lui dit qu'il le
+venoit prier de le servir en une affaire; mais qu'avant que de lui
+dire ce que c'étoit, il vouloit qu'il lui promît de le servir à sa
+mode. Jarzé en fit grande difficulté: mais Vardes lui ayant représenté
+qu'un homme d'honneur ne pouvoit demander que des choses dans la
+bienséance, il le lui promit. «Allez-vous-en donc, je vous prie,
+trouver le prince d'Harcourt avec mon frère Moret, et lui dites, de ma
+part, que je m'étonne fort qu'un homme de sa condition se soit mis à
+rechercher une femme qui a beaucoup de bonne volonté pour moi; que
+personne n'y peut penser sans se faire tort; qu'on pourroit lui en
+donner des preuves, et qu'alors Moret montreroit les lettres de madame
+de La Roche-Guyon, si M. le Prince d'Harcourt le désiroit.» Jarzé lui
+représenta que le plus court seroit de déclarer au prince d'Harcourt
+que M. de Vardes étoit si fort engagé dans cette recherche, qu'il ne
+pouvoit souffrir qu'un autre y pensât, et que là-dessus on verroit ce
+qu'il voudroit dire. Vardes lui répondit: «Vous m'avez promis de me
+servir à ma mode.» Jarzé et Moret y allèrent donc; et le prince
+d'Harcourt ayant demandé à voir les lettres, Moret les lui montra: il
+les lut toutes, et leur répondit, à ce qu'ils ont rapporté, «que
+puisque ses parents l'avoient engagé en cette affaire, qu'il étoit
+résolu d'aller jusqu'au bout.» Il dit, peut-être lui a-t-on conseillé
+depuis de le dire ainsi, qu'il lui répondit qu'il ne croyoit point que
+madame de La Roche-Guyon eût écrit ces lettres; M. d'Elbeuf dit qu'il
+feroit expliquer Jarzé, et cela est encore à faire. Tout le monde
+blâma la conduite de cet amant; et si le prince d'Harcourt eût fait
+son devoir, il leur eût fait sauter les fenêtres.
+
+Le prince d'Harcourt et sa femme ne furent pas long-temps ensemble
+sans qu'il arrivât du désordre: elle lui avoit, dit-on, déclaré
+qu'elle ne l'aimeroit jamais. Un jour qu'elle étoit allée avec sa
+belle-mère voir Mademoiselle, elle fit si bien qu'elle obligea madame
+d'Elbeuf à la laisser chez Mademoiselle, et à la venir reprendre le
+soir ou lui envoyer un carrosse, car elle n'en avoit point, ni
+personne de ses gens n'étoit avec elle. A quelque temps de là, elle se
+glisse dans la foule et monte dans un carrosse gris qui l'attendoit à
+la porte, et revint dans une chaise rouge après que le carrosse que
+madame d'Elbeuf lui avoit envoyé s'en fut en allé. Elle en envoie
+demander un à sa belle-mère, et dit après pour excuse qu'elle avoit
+été se promener aux Tuileries avec une de ses amies qu'elle ne nommoit
+point. Depuis, elle fut si sotte que d'avouer à une personne qu'elle
+croyoit fort secrète, mais qui l'a redit, qu'elle étoit allée demander
+ses lettres à Vardes, qu'elle ne pouvoit souffrir qu'il les eût; mais
+qu'il ne les lui avoit pas voulu rendre. Cela fit un bruit du diable.
+Le prince d'Harcourt, après l'avoir enfermée, lui dit qu'il lui
+tiendroit bon compte de Vardes. Elle, cependant, fit si bien qu'elle
+fit sortir un sommelier qui avertit Vardes du dessein du mari. Vardes
+partit le lendemain pour l'armée, sans passer par Saint-Denis, où on
+le vouloit attendre. Depuis, cette querelle s'accommoda[309].
+
+ [309] Le récit de Tallemant jette plus de jour sur une lettre
+ écrite par Bussy-Rabutin à madame de Sévigné, le 17 août 1654.
+ «Que sert à madame d'Elbeuf d'être revenue si belle de Bourbon,
+ si elle ne peut étaler ses charmes dans le monde, et s'il faut
+ qu'elle s'aille enfermer dans Montreuil? En vérité c'est une
+ tyrannie épouvantable que celle qu'elle souffre; et je crois
+ qu'après cela on la devroit excuser si elle se vengeoit de son
+ tyran. Il est vrai que je pense qu'elle s'est vengée, il y a
+ long-temps, du mal qu'on devoit lui faire; comme c'est une
+ personne de grande prévoyance, elle a bien jugé qu'on lui
+ donneroit des sujets de plainte quelque jour; elle n'a pas voulu
+ qu'on la primât, et entre nous je crois que son mari est sur la
+ défensive.»
+
+Le prince d'Harcourt a quelquefois battu ses gens à cause qu'ils
+n'étoient pas assez fidèles espions. Un soir, après avoir pris congé
+de sa femme, qui feignoit de se vouloir coucher, c'étoit à onze heures
+en été, il vit un laquais qui, tout essoufflé, montoit dans la chambre
+de sa femme, et puis redescendit. Il le suit tout doucement: il voit
+un carrosse à la porte, et peu de temps après sa femme y monter toute
+seule; le laquais retourne, et le carrosse va tout seul; il monte
+derrière. On va aux Tuileries; il la voit entrer seule; il entre
+après, la suit de loin: elle trouve ensuite mademoiselle de
+Longueville et plusieurs femmes avec des violons; elle ne les évite
+point; elle se tient avec elles et ne témoigne aucune inquiétude. Elle
+part en même temps, et retourne au logis, le mari à la place des
+laquais. Le lendemain il lui dit qu'elle étoit folle, et qu'elle
+jouoit à se perdre de réputation. «Monsieur, je voulois rêver en
+liberté.» Il crut depuis qu'il y avoit plus d'imprudence que de crime;
+mais la vérité est que la conduite de la bonne dame étoit pitoyable.
+
+Elle fit amitié vers ce temps-là avec madame de Bois-Dauphin, fille du
+président de Barentin[310]. Il en étoit jaloux, et une fois il leur
+offrit de leur faire mettre des draps blancs. Lui cependant devint
+amoureux de madame de Boudarnaut, une femme fort décriée; et pour
+faire que les autres femmes la souffrissent, il faisoit de grandes
+fêtes et avoit gagné madame de Monglat; ce n'étoit pas grande
+conquête. Pour faire qu'elle y en entraînât d'autres, il obligea un
+jour sa femme d'en être: la partie étoit de manger à Brunoy, à quatre
+lieues d'ici; c'est une terre à elle: elle ne voulut jamais se mettre
+à table. Une autre fois qu'ils y étoient avec madame de Rieux, leur
+belle-soeur, il lui prit je ne sais combien de visions.
+«Allez-vous-en, disoit-il, ma belle-soeur est une coquette.--Non,
+demeurez.» Il changea deux fois d'avis. Il la voulut mener à
+Montreuil; on disoit que c'étoit pour s'en défaire, car cet air-là est
+contraire à ceux qui sont menacés du poumon. Etant arrivée à Amiens,
+elle le pria de l'y laisser. Ce fut là qu'elle eut la petite-vérole
+dont elle mourut. Madame de Bois-Dauphin y courut pour s'enfermer avec
+elle; mais elle ne le voulut pas souffrir. Il y arriva lui; elle lui
+demanda pardon, et lui jura qu'elle ne lui avoit jamais fait tort. Il
+dit que de la voir souffrir comme elle souffroit, cela le toucha; mais
+qu'après il fut ravi d'en être délivré[311]. Il vit bien avec sa
+seconde femme mademoiselle de Bouillon, et il dit qu'il n'avoit garde
+d'y manquer, quand ce ne seroit que pour faire enrager l'autre.
+
+ [310] Marguerite de Barentin, femme d'Urbain de Laval, marquis de
+ Bois-Dauphin. Elle étoit veuve du marquis de Courtenvaux; elle a
+ vécu jusqu'en 1704.
+
+ [311] Elle mourut à Amiens le 3 octobre 1654, à l'âge d'environ
+ vingt-huit ans.
+
+
+
+
+LE PRÉSIDENT NICOLAÏ.
+
+
+Le feu président Nicolaï, père de celui-ci, qui est le huitième du
+nom, premier président de la chambre des comptes, en sa jeunesse eut
+bien des amourettes: celle qui fit le plus de bruit fut celle qu'il
+eut avec la femme d'un bourgeois nommé Guillebaud; on l'appeloit
+vulgairement _la belle Bourgeoise_, car c'étoit une fort belle
+personne. Le mari étoit jaloux. Notre président fut trois mois dans un
+cabaret, comme garçon (_de cabaret_), il n'en avoit pas trop mal la
+mine, afin de prendre son temps pour lui parler, et la voir sans qu'on
+se doutât de rien. Il n'en jouissoit ainsi au commencement qu'avec
+bien de la peine: depuis il eut un peu plus de facilité; mais elle le
+quitta pour un autre. Elle s'en repentit après, et se mit à genoux
+devant lui pour lui demander pardon; il se moqua d'elle, et n'en
+voulut plus ouïr parler.
+
+La belle Bourgeoise rencontra Patru en son chemin: elle se faisoit
+conduire par lui au sermon; elle lui faisoit mille caresses. Lui, qui
+étoit amoureux de sa Lévesque[312], ne s'y amusa point: il est vrai
+qu'il croyoit qu'elle étoit engagée avec un nommé Sanguin. Il se
+trouva qu'elle étoit brouillée alors avec lui; mais ils se
+raccommodèrent.
+
+ [312] _Voyez_ précédemment dans ce volume l'art. de la femme
+ Lévesque.
+
+Nicolaï aima ensuite la fille d'un sergent, de laquelle il eut une
+fille. On a cru qu'il l'avoit épousée. Cette autre maîtresse étant
+morte, il pensa à se marier. Prêt d'être accordé avec mademoiselle
+Amelot, aujourd'hui madame d'Aumont[313], il vit la cousine-germaine
+de cette fille à l'église; elle se nommoit également Amelot. Il en
+devint amoureux; aussi étoit-elle tout autrement jolie que l'autre, et
+il l'épousa; mais ils ont fait un triste ménage. Le désordre vient de
+ce qu'elle ne traita pas trop bien la bâtarde de son mari, car il
+l'avoit avertie de tout; et par contrat de mariage il se réserva la
+faculté de lui donner cinquante mille écus, comme il a fait. Il l'a
+mariée à un gentilhomme. Il avoit l'honneur d'être un peu fou, et sa
+femme a l'honneur de l'être encore. Il en vint jusqu'à séparer le
+logis en deux; et il ne voyoit plus du tout sa femme: il ne lui
+donnoit rien. Ceux qui lui avoient fourni des vivres, des habits,
+etc., firent un procès au président. Or, la cause fut plaidée à la
+grand'chambre, et il fut condamné. Tout ce qu'il fit ce fut d'obtenir
+qu'on mît dans l'arrêt que ç'avoit été de son consentement. Le premier
+président Le Jay en usa bien avec lui, quoiqu'il n'eût pas sujet de
+s'en louer, car ayant été chez lui pour une affaire qu'il avoit à la
+chambre, M. Nicolaï ne le voulut point voir. L'affaire se fit
+pourtant. Il a passé pour homme de bien, et avec raison, et ne se
+faisoit point autrement de fête; au contraire, il négligeoit de se
+faire payer ses appointements. Il a passé aussi pour éloquent, mais
+sans autre fondement que de parler avec quelque facilité; il étoit
+toujours prolixe. Cet homme avoit encore à sa mort une chambre qui
+n'avoit que de la natte pour toute tapisserie. On disoit qu'il
+achetoit les vieilles soutanes de son fils, et qu'il les faisoit
+ajuster pour s'en servir. Pour sa femme, à qui il avoit laissé pour
+s'entretenir huit mille livres de rentes, qui lui étoient venues du
+côté des Amelot, elle avoit fait peindre et dorer son appartement;
+elle étoit magnifique en toute chose.
+
+ [313] Femme du frère aîné du maréchal; il est gouverneur de
+ Touraine.
+
+ (T.)
+
+Nicolaï avoit un frère qui vit encore, qui est un vieux garçon: il a
+été guidon des gendarmes, puis premier écuyer de la grande écurie.
+C'étoit lui qui disoit qu'un carrosse étoit un grand maquereau à
+Paris. Du temps qu'il le disoit c'étoit plus vrai qu'à cette heure,
+car il y en avoit bien moins. Il dit qu'il est un fou gaillard, mais
+que son frère le président étoit un fou mélancolique. C'est un assez
+plaisant robin.
+
+Le président voulut marier son fils de bonne heure; on chercha les
+meilleurs partis. Ils jetèrent les yeux sur mademoiselle Fieubet, et
+il y consentit, lui, qui avoit tant pesté contre les gens qui voloient
+le Roi[314]. Il fit une bizarrerie pour les articles. La mère, de son
+côté, après qu'un ban fut jeté, envoya défendre au curé de Saint-Paul
+de jeter les autres, et cela, pour je ne sais quelle bagatelle dont
+elle n'étoit pas satisfaite dans les articles. Cela se raccommoda
+pourtant. Le jour des noces de son fils, le président demandoit si un
+point de Venise, qui avoit coûté deux mille livres, coûtoit bien dix
+écus, et on lui fit accroire qu'il y avoit bien pour huit livres dix
+sols de ruban d'argent à un habit où il y en avoit pour cent écus.
+
+ [314] Fieubet étoit d'une origine de finance.
+
+Deux ans après, condamné par tous les médecins, et ayant reçu
+l'extrême-onction, il lui vint en fantaisie que s'il alloit à Bourbon,
+il guériroit comme il guérit il y avoit dix ans: c'étoit au mois de
+mars. Il fait acheter secrètement un bonnet et un justaucorps fourré,
+des bassins, une seringue, etc., et commanda que son carrosse fut prêt
+pour le lendemain matin. Son valet-de-chambre en avertit sa femme et
+son fils. «Dites-lui, dirent-ils, que le carrosse est rompu, et qu'il
+y a un cheval boiteux.» Cela ne servit qu'à faire donner sur les
+oreilles au valet-de-chambre. Il part: la femme et le fils le
+suivirent. Dès Essonne[315] le voilà plus mal que jamais: il envoie
+quérir un médecin à Corbeil, à qui le fils dit le mot. Cet homme lui
+promet de le guérir s'il ne bouge de là; et quand il fut bien bas, le
+curé, à qui on avoit aussi parlé, lui demanda s'il ne vouloit pas voir
+sa femme, son fils et sa fille qui étoient venus pour recevoir sa
+bénédiction. Il dit que oui, les vit, et mourut comme un autre homme.
+
+ [315] Bourg à six lieues de Paris.
+
+Voici la belle conduite de la mère pour sa fille. Dès quinze ans, elle
+avoit deux petits laquais avec qui elle s'amusoit à jouer et à badiner
+tout le jour. Cette petite demoiselle s'alla mettre une fois dans la
+tête que sa mère ne lui donnoit pas assez d'argent; et, pour en avoir,
+elle s'avisa d'un bel expédient. Elle laisse traîner des billets faits
+à plaisir, comme si elle écrivoit à quelque marquis; on les porte à la
+présidente qui s'imagine aussitôt qu'on veut enlever sa fille. Il ne
+falloit que la bien garder chez elle. Elle assemble le président
+Molé-Champlâtreux, cousin-germain de sa fille, et la marquise
+d'Hervault, femme du lieutenant de roi de Touraine, aussi parente bien
+proche. Ils concluent de la mettre dans un couvent, et font de l'éclat
+pour rien. Cette fille, quand elle y fut, conta naïvement la chose, et
+puis on la retira. Dans les Mémoires de la Régence, il sera parlé de
+la mère et de la fille.
+
+
+
+
+PORCHÈRES L'AUGIER[316].
+
+
+Porchères L'Augier, dont nous allons parler, et Porchères d'Arbaud,
+dont il est parlé dans l'historiette de Malherbe, étoient tous deux de
+Provence, tous deux poètes, et tous deux de l'Académie. Chacun d'eux
+traitoit l'autre de bâtard, et soutenoit qu'il n'étoit pas de la
+maison de Porchères[317], assez bonne en ce pays-là; mais ils
+s'accordoient en un point, c'est qu'ils étoient l'un et l'autre de
+méchants auteurs. Notre Porchères commença à paroître au temps de
+Nervèze et de son successeur Des Yveteaux, et étoit à peu près en vers
+ce qu'étoient les autres en prose: cela se peut voir par le sonnet que
+voici sur les yeux de madame de Beaufort:
+
+ Ce ne sont pas des yeux, ce sont plutôt des Dieux;
+ Ils ont dessus les rois la puissance absolue.
+ Dieux, non; ce sont des cieux, ils ont la couleur bleue,
+ Et le mouvement prompt comme celui des cieux.
+ Cieux, non; mais deux soleils clairement radieux,
+ Dont les rayons brillants nous offusquent la vue.
+ Soleils, non; mais éclairs de puissance inconnue,
+ Des foudres de l'Amour signes présagieux.
+ Car s'ils étoient des Dieux, feroient-ils tant de mal?
+ Si des cieux, ils auroient leur mouvement égal;
+ Deux soleils, ne se peut: le soleil est unique;
+ Éclairs, non; car ceux-ci durent trop et trop clairs.
+ Toutefois je les nomme, afin que je m'explique,
+ Des yeux, des Dieux, des cieux, des soleils, des éclairs[318].
+
+ [316] Les Recueils du temps contiennent un assez grand nombre de
+ pièces de vers signées _Porchères_, sans qu'il y soit fait aucune
+ distinction des deux poètes qui ont porté ce nom.
+
+ [317] L'un s'appeloit L'Augier de Porchères, l'autre d'Arbaud de
+ Porchères. Le nom de terre seul leur étoit commun; ainsi ils
+ étoient de deux familles différentes.
+
+ [318] Ce sonnet ridicule se trouve dans _le Parnasse des plus
+ excellents poètes de ce temps_; Paris, Guillemot, 1607; petit
+ in-12, t. 1, fol. 286. Il est aussi dans _le Séjour des Muses, ou
+ la Crème des bons vers_; Rouen, 1627, in-8, p. 372.
+
+Sa prose même ne valoit pas mieux, témoin le recueil du Carrousel, où
+il n'y a rien de bon de lui qu'une devise italienne dont le corps est
+une fusée, et le mot _da l'ardore l'ardire_[319].
+
+ [319] Cette devise avoit frappé madame de Sévigné; elle en parle
+ dans la lettre à sa fille, du 11 novembre 1671; mais elle ne se
+ souvenoit pas du livre dans lequel elle l'avoit vue.
+
+Depuis, Malherbe apprit à parler françois. Je crois que Porchères a
+contribué avec Matthieu à gâter les Italiens d'aujourd'hui, et les
+Italiens à leur tour ont gâté quelques-uns des nôtres. Il n'y a que
+vingt ans qu'on a vu des secrétaires d'état[320] donner deux pistoles
+du Politico-Catholico de Virgilio Malvezzi[321].
+
+ [320] Brienne. (T.)
+
+ [321] Virgilio Malvezzi, écrivain italien, attaché à Philippe IV,
+ roi d'Espagne, auteur de plusieurs ouvrages politiques. Il mourut
+ à Cologne, en 1654.
+
+La princesse de Conti faisoit cas de Porchères: il alloit tous les
+jours chez elle. Elle lui fit avoir l'emploi de faire les ballets et
+autres choses semblables; pour cela, il avoit douze cents écus de
+pension. Il voulut en faire une charge, et l'avoir en titre d'office,
+mais il ne savoit quel nom lui donner: il ne vouloit pas que le nom
+de _ballet_ y entrât, et après y avoir bien rêvé, il prit la qualité
+d'_intendant des plaisirs nocturnes_. Par cette raison il voulut se
+formaliser de ce que Desmarets avoit fait le dessin du ballet qui fut
+dansé au mariage du duc d'Enghien[322].
+
+ [322] Au mariage du grand Condé. Il eut lieu le 11 février 1641.
+
+Pour les habits, ç'a toujours été le plus extravagant homme du monde
+après M. Des Yveteaux, et le plus vain. J'ai ouï dire à Le Pailleur,
+qu'étant allé chez Porchères, il y a bien trente-cinq ans, il aperçut,
+en entrant dans sa chambre, un valet qui mettoit plusieurs pièces à
+des chaussons. Il le trouva au lit; mais le poète avoit eu le loisir
+de mettre sa belle chemisette et son beau bonnet; car si personne ne
+le venoit voir, il n'en avoit qu'une toute rapetassée, et ne se
+servoit que d'un bonnet gras et d'une vieille robe-de-chambre toute à
+lambeaux, dont il se couvroit la nuit. Il demanda à Le Pailleur
+permission de se lever, et avec sa bonne robe-de-chambre il se met
+auprès du feu. «Mon valet-de-chambre, car il l'appeloit ainsi,
+apportez-moi, dit-il, un tel habit, mon pourpoint de fleurs. Non, mon
+habit de satin.--Monsieur, quel temps fait-il.--Il ne fait ni beau ni
+laid?--Il ne faut donc pas un habit pesant; attendez.» Le valet, fait
+au badinage, apporte cinq ou six paires d'habits qui avoient tous
+passé plus de deux fois par les mains du détacheur et du fripier, et
+lui dit: «Tenez, prenez lequel vous voudrez.» Il fut une heure avant
+que de conclure. Ce pourpoint de fleurs étoit un vieux pourpoint de
+cuir tout gras, et ce satin étoit un satin à pièces empesées qui
+avoit plus de trente ans. Jamais on ne lui vit un habit neuf, qu'il
+n'eût un vieux chapeau, de vieux bas ou de vieux souliers; il y avoit
+toujours quelque pièce de son harnois qui n'alloit pas bien. La
+maréchale de Thémines disoit qu'il étoit «comme le diable qui a beau
+se faire agréable aux yeux de ceux qu'il veut tenter: il y a toujours
+quelque griffe crochue qui gâte tout[323].» C'est de lui que Sorel se
+moque dans _Francion_, où un poète demande son pourpoint d'épigramme,
+etc.
+
+ [323] Voiture fit ce pont-breton:
+
+ Vous êtes seigneur,
+ Monsieur de Porchères;
+ Chacun vous révère
+ Et vous porte honneur.
+ Changez de jartières,
+ Monsieur le rimeur. (T.)
+
+Il y a onze ou douze ans qu'il eut une grande maladie, durant laquelle
+il fit une confession générale. Depuis cela il ne voulut plus se
+peindre la barbe et s'habilla comme un autre homme. Il disoit que,
+pendant son mal, son neveu lui avoit dérobé cent lettres qu'il fit
+imprimer sans suite ni ordre. Cependant il est tout constant que
+Porchères lui-même en demanda le privilége à M. Conrart, et aussi des
+lettres d'académicien pour lesquelles il fallut aller à l'Académie. Ce
+fut la seule fois qu'il y alla, si je ne me trompe. Tout ce qu'il dit
+de ce neveu ne fut que lorsqu'il vit qu'on ne rendoit point ses
+lettres. Il a vécu jusqu'à cent trois ans. Il étoit grand et bien
+fait.
+
+
+
+
+LE PÈRE ANDRÉ[324].
+
+
+Le Père André, augustin, vulgairement appelé le _Petit Père André_,
+étoit de la famille des Boullanger de Paris, qui est une bonne
+famille de la robe. Il a prêché une infinité de Carêmes et
+d'Avents; mais il a toujours prêché en bateleur, non qu'il eût
+dessein de faire rire, mais il étoit bouffon naturellement, et
+avoit même quelque chose de Tabarin dans la mine. Il parloit en
+conversation comme il prêchoit.
+
+ [324] André de Boullanger, dit _le petit Père André_, mourut en
+ 1657.
+
+Il y tâchoit si peu, que quand il avoit dit des gaillardises, il se
+donnoit la discipline; mais il y étoit né, et ne s'en pouvoit tenir.
+Comme il prêchoit un Avent au faubourg Saint-Germain, feu M. de Paris,
+à cause de je ne sais quelle cabale de moines dont il étoit des
+principaux, et aussi pour le scandale que ses bouffonneries donnoient,
+l'envoya quérir et le retint en prison à l'archevêché. M. de Metz[325]
+s'en formalisa, disant «que M. l'archevêque ne pouvoit faire arrêter
+un religieux qui prêchoit dans un faubourg qui dépendoit de l'abbaye
+de Saint-Germain;» et effectivement il le fit délivrer; mais ce fut à
+condition qu'il prêcheroit plus sagement. Il remonte donc en chaire;
+mais de sa vie il n'a été si empêché: il avoit si peur de dire quelque
+chose qui ne fût pas bien, qu'il ne dit rien qui vaille, et il fut
+contraint de finir assez brusquement. Il étoit bon religieux et fort
+suivi par toutes sortes de gens: par quelques-uns pour rire, et par le
+reste à cause qu'il les touchoit. Effectivement, il avoit du talent
+pour la prédication. On fait plusieurs contes de lui dont j'ai
+recueilli les meilleurs.
+
+ [325] Henri de Bourbon, duc de Verneuil, fils naturel d'Henri IV,
+ évêque de Metz, abbé de Saint-Germain-des-Prés en 1623. Il
+ abdiqua en 1669 en faveur du roi Casimir.
+
+Il disoit que «Christophe pensa jeter le petit Jésus dans l'eau, tant
+il le trouvoit pesant; mais on ne sauroit noyer qui a été pendu.»
+
+Prêchant un carême à Saint-André-des-Arcs, il se plaignoit toujours
+que les dames venoient trop tard. «Quand on vous vient réveiller, leur
+disoit-il: «Mon Dieu, dites-vous, quelle misère de se lever si matin!»
+Vous disputez avec votre chevet. «Une telle, dites-vous à votre
+fille-de-chambre, je gage que la cloche n'a pas sonné; vous êtes
+toujours si hâtée! il n'est point si tard que vous dites.» Hé! si
+j'étois là, ajoutoit-il, que je vous ferois bien lever le cul!»
+
+Parlant de saint Luc, il disoit «que c'étoit le peintre de la
+_Reine-mère_, à meilleur titre que Rubens, qui a peint la galerie du
+Luxembourg; car il est le peintre de la Reine mère de Dieu.»
+
+Il prêchoit sur ces paroles: _J'ai acheté une métairie, je m'en vais
+la voir_. «Vous êtes un sot! dit-il, vous la deviez aller voir avant
+que de l'acheter.»
+
+A la fête de la Madeleine, il se mit à décrire les galants de la
+Madeleine; il les habilla à la mode: «Enfin, dit-il, ils étoient
+faits comme ces deux grands veaux que voilà devant ma chaire.» Tout le
+monde se leva pour voir deux godelureaux qui, pour eux, se gardèrent
+bien de se lever. Un jour, il lui prit une vision, après avoir bien
+harangué contre la débauche de cette pauvre pécheresse, de dire: «J'en
+vois là-bas une toute semblable à la Madelaine; mais, parce qu'elle ne
+s'amende point, je la veux noter, et lui jeter mon mouchoir à la
+tête.» En disant cela, il prend son mouchoir et fait semblant de le
+vouloir jeter: toutes les femmes baissent la tête. «Ah! dit-il, je
+croyois qu'il n'y en eût qu'une, et en voilà plus de cent.» Il remit
+une fois à prêcher sur ce sujet, à cause de la fête de Notre-Dame, qui
+étoit le lendemain, et, continuant la suite de l'Evangile: «Voilà,
+dit-il, la Madelaine qui entre, et moi je sors.» Et il s'en alla. Il
+disoit qu'il y avoit des _Madelains_ aussi bien que des _Madelaines_.
+«Notre père saint Augustin, dit-il, a été long-temps un grand
+_Madelain_.» Puis, décrivant les parfums de la Madelaine: «Elle avoit
+de l'eau. De l'eau d'ange? C'étoit de l'eau d'ange noir, de l'eau de
+diable, de l'eau de Satan.»
+
+Cela me fait souvenir d'un conte qu'on fait d'un prédicateur du temps
+de François Ier. «La Madelaine, disoit-il, n'étoit pas une petite
+garce, comme celles qui se pourroient donner à vous et à moi; c'étoit
+une grande garce comme madame d'Étampes[326].» Cette madame d'Étampes
+lui fit défendre la chaire. Quelques années après, ayant été rétabli,
+le jour de la Madelaine, il dit: «Messieurs, une fois pour avoir fait
+des comparaisons je m'en suis mal trouvé. Vous imaginerez la Madelaine
+telle qu'il vous plaira. Passons la première partie de sa vie, et
+venons à la seconde.»
+
+ [326] Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois, dame d'Étampes,
+ etc.
+
+Le père André comparoit une fois les femmes à un pommier qui étoit sur
+un grand chemin. «Les passans ont envie de ses pommes; les uns en
+cueillent, les autres en abattent: il y en a même qui montent dessus,
+et vous les secouent comme tous les diables.»
+
+Il disoit aux dames: «Vous vous plaignez de jeûnes; cela vous maigrit,
+dites-vous. Tenez, tenez, dit-il, en montrant un gros bras, je jeûne
+tous les jours, et voilà le plus petit de mes membres.»
+
+«Toutes les femmes sont des médisantes, disoit-il; je gage qu'il n'y
+en a pas une qui ne la soit pas: qu'elle se lève;» puis il s'arrête.
+«Hé bien! continue-t-il, vous voyez que pas une n'ose se lever.»
+
+Un avocat s'alla confesser à lui, et lui dit fort peu de chose. Il lui
+ordonna pour pénitence d'aller l'après-dînée à son sermon: l'avocat y
+fut. L'Évangile du jour étoit: _Dæmonium mutum_, etc. «Savez-vous,
+dit-il, ce que c'est que _Dæmonium mutum_? Je m'en vais vous le dire:
+C'est un avocat aux pieds du confesseur. Au barreau ils jasent assez;
+devant un confesseur, au diable le mot, vous n'en sauriez rien tirer.»
+
+Il en vouloit au curé de Saint-Severin. Il fit tomber le discours sur
+la bergerie, et qu'il falloit de bons chiens pour la garder. «Vous
+autres, dit-il aux paroissiens, vous avez un bon chien de curé.»
+
+Pour montrer que l'honneur étoit plutôt _in honorante quam in
+honorato_ (à celui qui honoroit qu'à celui qui étoit honoré): «Par
+exemple, disoit-il, quand je rencontre mon cousin, le président
+Boullanger que voilà, il me fait le pied de veau, et le pied de veau
+lui demeure.»
+
+Pour cajoler M. Talon, l'avocat-général, qui l'écoutoit, il dit, en
+parlant de Cicéron: «Cicéron, messieurs, c'étoit un grand
+avocat-général.»
+
+Dans l'opinion qu'ils[327] ont de l'Eucharistie, on ne pouvoit pas
+dire une plus grande sottise que celle qu'il dit une fois prêchant sur
+le Saint-Sacrement. «En voilà assez, dit-il, car les médecins disent:
+_Omnis saturatio mala, panis autem pessima_. Toute réplétion est
+mauvaise, et surtout celle de pain.»
+
+ [327] _Ils_, les catholiques. Il ne faut pas oublier que
+ Tallemant étoit de la religion réformée.
+
+Un jour qu'il prêchoit contre le luxe et contre les modes: «Vous
+voilà, dit-il, vous autres, poudrés comme des meûniers; et quand vous
+arriverez en enfer, les diables crieront: _A l'anneau! à l'anneau!_»
+Pour faire entendre cela, il faut savoir qu'il y a dix ans ou environ
+qu'un meûnier, à la Grève, gagea de passer dans un de ces anneaux qui
+sont attachés au pavé pour retenir les bateaux. Il fut pris par le
+milieu du ventre, qui s'enfla aussitôt des deux côtés; le fer
+s'échauffa, c'étoit en été. Il brûloit; il fallut l'arroser, tandis
+qu'on limoit l'anneau, et on n'osa le limer sans permission du prévôt
+des marchands. Tout cela fut si long qu'il lui fallut un confesseur.
+On en fit des tailles douces aux almanachs, et un an durant, dès qu'on
+voyoit un meûnier, on crioit: «_A l'anneau! à l'anneau, meunier!_» On
+fit aussi un almanach de la farine des jeunes gens et des mouches des
+femmes, avec une chanson que voici:
+
+ Dieu! que la mouche a d'efficace!
+ Que cet animal est charmant!
+ Le plus parfait ajustement
+ Sans elle n'auroit point de grâce.
+ Si vous n'avez mouche sur nez,
+ Adieu galants, adieu fleurettes;
+ Si vous n'avez mouche sur nez,
+ Adieu galants enfarinés.
+
+ Vous auriez beau être frisée,
+ Par anneaux tombants sur le sein,
+ Sans un amoureux _assassin_[328]
+ Vous ne serez guère prisée.
+ Si, etc.
+
+ Portez-en à l'oeil, à la _temple_,
+ Ayez-en le front chamarré,
+ Et sans craindre votre curé,
+ Portez-en jusque dans le temple,
+ Si, etc.
+
+ Mais surtout soyez curieuse
+ Et difficile au dernier point,
+ Et gardez de n'en porter point
+ Que de chez la bonne faiseuse.
+ Si, etc.
+
+ [328] Espèce de mouche. (T.)
+
+
+LES ENFARINÉS.
+
+ Houspillons des modes nouvelles,
+ Singes des galants de la cour,
+ Venez farcer à votre tour,
+ Car le théâtre vous appelle.
+ Si vous n'êtes enfarinés,
+ Adieu l'amour de la coquette,
+ Si vous n'êtes enfarinés,
+ Vous n'aurez rien qu'un pied de nez.
+
+ Enfarinez bien votre tête
+ Et les collets de vos manteaux;
+ Vous en serez cent fois plus beaux,
+ Et ferez bien plus de conquêtes.
+ Si, etc.
+
+ Quand on vous voit passer on crie:
+ _Meunier, à l'anneau! à l'anneau!_
+ Il ne faut pas faire le veau,
+ Ni vous fâcher que l'on en rie.
+ Si, etc.
+
+Il commença une fois ainsi: «Foin du pape, foin du Roi, foin de la
+Reine, foin de M. le cardinal, foin de vous, foin de moi, _omnis caro
+foenum_.»
+
+Il faisoit parler ainsi une fois les soldats d'Holoferne, après qu'ils
+eurent vu Judith: «Camarade, qui est-ce qui, en voyant de si belles
+femmes, _tam delectas mulieres_, n'ait envie d'enfoncer la barricade?»
+
+Je lui ai ouï prêcher sur la Transfiguration: «Cela se fit, dit-il,
+sur une montagne. Je ne sais ce que ces montagnes ont fait à Dieu;
+mais, quand il parle à Moïse, c'est sur une montagne; il ne lui montra
+partout que son derrière, et parla à lui comme une demoiselle masquée.
+Quand il donne sa loi, c'est encore sur une montagne; le sacrifice
+d'Abraham, aussi sur une montagne; le sacrifice de Notre-Seigneur,
+encore sur une montagne. Il ne fait rien de miraculeux que sur ces
+montagnes; aussi la Transfiguration, n'étoit-ce pas une affaire de
+vallon?»
+
+Voyant des gens jusque sur l'autel, il dit en entrant en chaire:
+«Voilà la prophétie accomplie: _Super altare vitulos_.»
+
+Il prêchoit en un couvent de Carmes sur l'église desquels le tonnerre
+étoit tombé sans en blesser un seul. «Ah! dit-il, regardez quelle
+bénédiction de Dieu; si le tonnerre fût tombé sur la cuisine, il n'en
+fût réchappé pas un.» On dit _Carme en cuisine_.
+
+A la fête de Pâques, il se faisoit une objection. «Mais un mari et une
+femme qui couchent ensemble un si beau jour, que feront-ils? A cela il
+faut répondre par une comparaison. Si le jour de Pâques un débiteur
+vous apporte de l'argent, il est bonne fête; mais les gens ne sont pas
+toujours en humeur de payer: je suis d'avis qu'on le reçoive. Faites
+l'application, mesdames[329]»
+
+ [329] Je doute qu'il ait dit cela. (T.)
+
+A propos de romans, il disoit: «J'ai beau les faire quitter à ces
+femmes, dès que j'ai tourné le cul, elles ont le nez dedans.»
+
+«Le paradis, disoit-il, est fait comme une ville; mais c'est une ville
+comme La Rochelle, qui ne se prend point sans mouffles.»
+
+Parlant de David, il dit que quand il alla en paradis, Dieu dit, le
+voyant venir de loin: «Qui est-ce?» et puis, quand il fut plus près:
+«Ah! c'est mon bon serviteur David; bras dessus, bras dessous,
+camarades comme cochons.»
+
+Le jour de l'Ascension, décrivant la réception qu'on fit à
+Jésus-Christ au Ciel, il dit que Dieu dit à David: «Tenez la musique
+toute prête; voici mon fils qui vient.»
+
+Une fois, il fit des lettres-patentes du roi de Ninive: «Nous, Ninus,
+etc., à tous manants et habitants de notre bonne ville de Ninive,
+savoir faisons que, sur l'avis à nous donné par notre amé et féal
+maître Jonas, que Dieu, etc.; avons ordonné et ordonnons que, etc.; et
+parce que ledit maître Jonas est prophète dudit Dieu, etc.» Il y avoit
+dix fois _ledit Jonas_ et _ledit Dieu_.
+
+En carême, il compara un jour la charité à l'échelle de Jacob, et
+disoit que ce n'étoit pas une échelle de chêne ou de hêtre, mais que
+le premier échelon étoit _hareng_, le deuxième _morue_; et ainsi de
+suite, il dit toutes les viandes de carême, «qu'il faut, ajouta-t-il,
+envoyer au couvent des Augustins[330].»
+
+ [330] Lorsque les bouchers de Paris vendoient, malgré la défense,
+ de la viande dans le carême, elle étoit saisie et envoyée aux
+ Augustins chargés de la distribuer aux pauvres malades.
+
+Prêchant chez des religieuses qui l'avoient fort pressé de leur donner
+un sermon, il leur dit: «Eh! bien! me voilà; à cause que je suis
+_Boullanger_, vous croyez que j'ai toujours du pain cuit; mais vous ne
+songez pas combien j'ai de choses à faire.» Il se mit à leur raconter
+toutes ses occupations. Après, il compara une fille qui entroit en
+religion à un peloton. «Une novice, dit-il, c'est comme un morceau de
+bureau ou de papier sur lequel on commence à devider les premières
+aiguillées; mais, quelque bien qu'on fasse, il reste toujours un
+petit trou qu'on ne sauroit boucher.»
+
+A Poitiers, les Jésuites le prièrent de prêcher saint Ignace; il
+voulut leur donner sur les doigts. Il fit un dialogue entre Dieu et le
+saint, qui lui demandoit un lieu pour son ordre. «Je ne sais où vous
+mettre, disoit Jésus-Christ: les déserts sont habités par saint Benoît
+et par saint Bruno....» Il faisoit une conversation des lieux occupés
+par les principaux ordres. «Mettez-nous seulement, dit saint Ignace,
+en lieu où il y ait à prendre, et laissez-nous faire du reste.» En
+sortant, il dit à un de ses amis: «Je n'ai voulu prêcher céans
+qu'après dîner, car je savois bien qu'autrement on m'y auroit fait
+méchante chère.» Une autre fois, à Paris, il en donna encore aux
+Jésuites en pareille occasion. «Le christianisme, dit-il, est comme
+une grande salade; les nations en sont les herbes; le sel, le
+vinaigre, les macérations, les docteurs: _vos estis sal terræ_; et
+l'huile, les bons pères Jésuites. Y a-t-il rien de plus doux qu'un bon
+père Jésuite? Allez à confesse à un autre, il vous dira: Vous êtes
+damné si vous continuez. Un Jésuite adoucira tout. Puis, l'huile, pour
+peu qu'il en tombe sur un habit, s'y étend, et fait insensiblement une
+grande tache; mettez un bon père Jésuite dans une province, elle en
+sera enfin toute pleine.» Les Jésuites se plaignirent à lui-même de ce
+qu'il avoit dit. «J'en suis bien fâché, mes Pères, leur dit-il; mais
+je me suis laissé emporter; je ne savois que vous dire. Dans quatre
+jours c'est la fête de notre Père saint Augustin, venez prêcher chez
+nous, et dites tout ce qu'il vous plaira, je ne m'en fâcherai point.»
+
+Un jour il sut que madame de La Trimouille étoit à son sermon
+incognito: il parloit de l'Enfant prodigue; il se mit à lui faire un
+train tout semblable à celui de la duchesse: «Il avoit, disoit-il, six
+beaux chevaux gris pommelés, un beau carrosse de velours rouge avec
+des passements d'or, une belle housse dessus, bien des armoiries, bien
+des pages, bien des laquais vêtus de jaune passementé de noir et de
+blanc.»
+
+Il disoit que le paradis étoit une grande ville. «Il y a la grande rue
+des Martyrs, la grande rue des Confesseurs; mais il n'y a point de rue
+des Vierges: ce n'est qu'un petit cul-de-sac bien étroit, bien
+étroit.»
+
+«Un catholique, disoit-il une fois, fait six fois plus de besogne
+qu'un huguenot; un huguenot va lentement comme ses psaumes: _Lève le
+coeur, ouvre l'oreille_, etc. Mais un catholique chante: _Appelez
+Robinette, qu'elle s'en vienne ici-bas_, etc.» Et en disant cela, il
+faisoit comme s'il eût limé. J'ai ouï dire que ce conte vient de
+Sédan, où Du Moulin ayant dit à un arquebusier qui chantoit _Appelez
+Robinette_, qu'il feroit bien mieux de chanter des psaumes,»
+l'arquebusier lui dit: «Voyez comme ma lime va vite en chantant
+_Robinette_, et comme elle va lentement en chantant: _Lève le coeur,
+ouvre l'oreille_, etc.»
+
+On dit encore qu'un artisan lui dit: _qui au conseil des malins n'a
+été_ empêchoit sa lime d'aller, et qu'il faisoit beaucoup plus
+d'ouvrage avec _Jean Foutaquin pour du pain et pour des poires, Jean
+Foutaquin pour des poires et pour du pain_.
+
+Parlant d'_Hosanna_, il dit «que les enfants étoient montés sur un
+arbre; je ne saurois vous en dire le nom, je vous le dirai tantôt.»
+Son sermon fini: «Messieurs, leur dit-il, cet arbre, c'étoit un
+sycomore.»
+
+«L'Evangile, dit-il une fois, est une douce loi: Jésus-Christ nous l'a
+dit, il le faut croire.» Deux Jésuites entrent là-dessus. «Tenez,
+dit-il, voilà deux des camarades de Jésus, demandez-leur plutôt s'il
+n'est pas vrai.» Cela me fait souvenir d'un nommé Du Four, qui, dans
+les guerres des huguenots, ayant trouvé des Jésuites à cheval, leur
+demanda qui ils étoient: «Nous sommes, dirent-ils, de la compagnie de
+Jésus.--Je le connois, dit-il, brave capitaine, mais d'infanterie; à
+pied, à pied; mes Pères;» et il leur ôta leurs chevaux.
+
+Prêchant sur la patience de Dieu, «Dieu, dit-il, il attend long-temps
+avant que de frapper; il menace, mais il ne frappe pas: c'est, dit-il,
+comme ce chasseur que vous voyez à cette tapisserie, il y a peut-être
+cent ans qu'il présente l'épieu à ce cerf, cependant il ne le frappe
+pas, et il n'y a que quatre doigts entre deux.»
+
+Il disoit que personne n'avoit jamais tant prié Dieu que saint Joseph,
+car le petit Jésus le servoit comme un apprenti. Il lui disoit:
+«Donnez-moi, je vous prie, ceci; donnez-moi, je vous prie, cela;
+apportez-moi, je vous prie, cette tarière, etc.»
+
+«Dieu veut la paix, disoit-il du temps du cardinal de Richelieu; oui,
+Dieu veut la paix, le Roi la veut, la Reine la veut, mais le diable ne
+la veut pas[331].»
+
+ [331] On s'est plu à attribuer au Père André beaucoup de traits
+ ridicules qu'il n'a jamais prononcés. Guéret met dans la bouche
+ de ce religieux des observations qui peuvent être considérées
+ comme l'opinion saine qu'on peut s'en former: «Tout goguenard que
+ vous le croyez, lui fait-il dire au cardinal Du Perron, il n'a
+ pas toujours fait rire ceux qui l'écoutoient. Il a dit des
+ vérités qui ont renvoyé des évêques dans leurs diocèses, et qui
+ ont fait rougir plus d'une coquette. Il a trouvé l'art de mordre
+ en riant; il ne s'est point asservi à cette lâche complaisance
+ dont tout le monde est esclave, et toute sa vie il a fait
+ profession d'une satire ingénue qui a mieux gourmandé le vice que
+ vos apostrophes vagues que personne ne prend pour soi. Demandez
+ aux marguilliers de Saint-Etienne (du Mont), comme il les a
+ traités sur leur chaire de dix mille francs; demandez aux....
+ (_Jésuites_) s'ils sont satisfaits du panégyrique de leur
+ fondateur;....... On ne me reprochera jamais d'avoir fait des
+ contes à plaisir, comme il y en a beaucoup....... J'ai suivi la
+ pente de mon naturel qui étoit naïf, et qui me portoit à
+ instruire le peuple par les choses les plus sensibles. Ainsi,
+ pendant que d'autres se guindoient l'esprit pour trouver des
+ pensées sublimes qu'on n'entendoit pas, j'abaissois le mien
+ jusqu'aux conditions les plus serviles et aux choses les plus
+ ravalées, d'où je tirois mes exemples et mes comparaisons. Elles
+ ont produit leur effet, ces comparaisons, etc.» (_La Guerre des
+ auteurs anciens et modernes_; Paris, 1671, in-12, p. 154.)
+
+
+
+
+VILLEMONTÉE.
+
+
+Villemontée est d'une assez bonne famille de Paris. Il épousa la soeur
+de La Barre, dont nous avons parlé; il devint maître des requêtes, et
+eut l'intendance de Poitou, où sa femme et lui, aussi bons ménagers
+l'un que l'autre, faisoient une fort grande dépense. Elle devint
+amoureuse, à La Rochelle, d'un gentilhomme du grand-prieur de la
+Porte, nommé L'Épinay. Cette amourette passa bien avant, et le mari
+surprit un billet de sa femme en ces termes: «Notre soutane va aux
+champs; viens vite, car je meurs d'envie............» Villemontée est
+pourtant bien fait; mais peut-être........ On a dit que le
+grand-prieur, en colère de ce que l'intendante l'avoit refusé, avoit
+fait avertir le mari par des Jésuites. J'ai de la peine à le croire,
+car c'étoit un bon homme. Le mari fut assez fou pour faire du bruit de
+cette lettre. Il mit en prison, dans un château, une bossue de La
+Rochelle, nommée La Villepoux, qu'on accusoit d'avoir été la
+_Dariolette_[332]; et, après l'y avoir tenue long-temps, il la laissa
+aller, et il mit sa femme en religion: depuis, il la relégua à une
+terre. Il eut assez d'enfants de sa femme, entre autres une fille, qui
+étoit l'aînée. Elle ne voulut pas déshonorer sa mère en faisant
+autrement qu'elle; elle trouva de très-bonne heure un L'Épinay. Ce fut
+un nommé Ruelle, que mademoiselle de Bussy avoit donné au père pour
+secrétaire. Elle eut l'honnêteté de lui permettre de lui faire un
+enfant; elle n'avoit que douze ans. Le père se contenta de le faire
+fouetter dans une cave et le chassa, car il ne sauroit s'empêcher
+d'être toujours un peu fou. Cette aventure ne fut pas trop divulguée,
+et elle n'empêcha pas que Belloy, qui a été depuis capitaine des
+gardes de M. d'Orléans, ne l'épousât. Elle étoit pour lors auprès de
+madame de Fontaines, dame d'atour de Madame, où Villemontée l'avoit
+mise. Belloy fut attrapé en toutes façons, car on dit qu'il n'a point
+eu ce qu'on lui avoit promis en mariage, les affaires du beau-père
+étant si décousues qu'il fut contraint de vendre ses terres pour
+payer une partie de ses dettes; de peur même qu'on ne le mît en
+prison, il se fit prêtre, et sa femme retourna dans un couvent.
+
+ [332] Voir la note 3 de la page 48 du tome 1.
+
+Cependant M. Le Tellier, protecteur de Villemontée, le faisoit
+subsister par les emplois qu'il lui procuroit. Enfin, en 1657, M. de
+Saint-Malo (Villeroy) rendit au cardinal l'évêché de Saint-Malo de
+trente-six mille livres de rente, pour celui de Chartres de vingt-cinq
+mille livres, à cause du voisinage de Paris. Le Tellier fit donner
+Saint-Malo à Villemontée, qui n'en jouit encore que par économat, à
+cause que sa femme n'a point fait de voeux, mais a seulement protesté
+devant le Saint-Sacrement qu'elle ne vivroit point comme une femme
+avec son mari. Elle étoit si folle que, sous le prétexte qu'elle étoit
+la femme d'un évêque, elle ne vouloit pas céder à une maréchale de
+France, disant qu'elle ne devoit céder qu'aux princesses. Apparemment
+quand on le reçut prêtre, ou qu'on le fit évêque, on ne se souvint pas
+du canon du concile de Trente.
+
+
+
+
+MADAME PILOU[333].
+
+
+Madame Pilou, étant nouvelle mariée, se trouva logée par hasard
+vis-à-vis de mesdemoiselles Mayerne-Turquet, soeurs de ce Mayerne[334]
+qui a été premier médecin du roi d'Angleterre, où il a fait une assez
+grande fortune: c'étoit un peu après la réduction de Paris. Elle fit
+amitié avec ces filles, qui étoient des personnes raisonnables, et
+qui, comme huguenotes, en fuyant la persécution, avoient vu assez de
+pays[335]. Cette connoissance lui servit, et la tira en quelque sorte
+du _calinage_[336] de sa famille, car son père n'étoit qu'un
+procureur. Cela lui servit à connoître une madame de La Fosse, leur
+parente, riche veuve, qui avoit été galante, et qui, en mourant, lui
+laissa du bien. Elle épousa un procureur nommé Pilou, qui ne fit pas
+grande fortune; en récompense, elle n'a eu qu'un fils qui vit encore.
+Il n'y a peut-être jamais eu une moins belle femme qu'elle, mais il
+n'y en a peut-être jamais eu une de meilleur sens, et qui dise mieux
+les choses.
+
+ [333] Anne Baudesson, femme de Jean Pilou.
+
+ [334] Il étoit gentilhomme, mais si adonné à la médecine,
+ qu'étant enfant il faisoit des anatomies de grenouilles. (T.)
+
+ [335] Une de ces filles fut mise par feu M. de Rohan auprès de
+ madame de Rohan, qui avoit été mariée fort jeune: ainsi madame
+ Pilou connut tout le monde à l'Arsenal. (T.)
+
+ [336] _Calinage_, niaiserie, enfantillage, commérage et nullité
+ de la conversation bourgeoise de ce temps-là.
+
+Cette madame de La Fosse, pour reprendre le fil, n'étoit pas la plus
+grande prude du royaume. Madame Pilou, par son moyen, eut bientôt un
+grand nombre de connoissances, mais la plupart de la ville.
+Insensiblement elle en fit aussi de la cour, et enfin elle parvint à
+être bien venue partout, et chez la Reine-mère.
+
+Elle étoit fort embarrassée d'un certain brave, nommé Montenac, qui
+vouloit enlever madame de La Fosse. Un jour ayant trouvé feu M. de
+Candale: «Monsieur lui dit-elle, vous menez tous les ans tant de gens
+à l'armée, ne sauriez-vous nous défaire de Montenac? Tous les ans vous
+me faites tuer quelques-uns de mes amis, et celui-là revient
+toujours.--Il faut, répondit-il, que je me défasse de deux ou trois
+hommes qui m'importunent, et après je vous déferai de celui-là, car il
+est raisonnable que mes importuns passent les premiers.»
+
+Elle a fait trois classes de tout le monde: ses inférieurs, à qui elle
+fait tout le bien qu'elle peut; ses égaux, avec lesquels elle est
+toute prête de se réconcilier quand ils voudront, et les grands
+seigneurs, pour qui elle dit qu'on ne sauroit être trop fier en un
+lieu comme Paris. Elle ne se mêle point de donner des gens à personne,
+et ne veut point souffrir que des suivants ou des suivantes lui
+viennent rompre la tête. Elle dit qu'il y a quelquefois de sottes gens
+qui rient dès qu'elle ouvre la bouche, comme les badauds qui rient dès
+que Jodelet paroît.
+
+La femme d'un procureur, laide comme un diable, qui avoit commencé
+par des femmes qui n'avoient pas le meilleur bruit du monde, ne
+pouvoit guère passer dans l'esprit de ceux qui ne la connoissoient pas
+bien particulièrement, que pour une créature qui servoit aux
+galanteries de tant de jolies personnes qu'elle fréquentoit. On a dit
+de madame de La Maison-Fort qu'elle n'étoit plus si cruelle
+
+ Depuis qu'elle fut à Saint-Cloud
+ Avec madame de Pilou.
+
+On a chanté:
+
+ Brion soupire[337]
+ Et n'ose dire
+ A la Chalais qu'elle fait son martyre.
+ Un moment sans la voir lui semble une heure,
+ Et madame Pilou veut qu'il en meure.
+
+ [337] M. d'Anville. Ils allèrent devant le prêtre pour se
+ fiancer. Là, il lui prit une faiblesse: il ne voulut pas passer
+ outre. (T.)
+
+Or, madame Pilou étoit la bonne amie de madame de Castille, mère de
+madame de Chalais, et il ne faut point trouver étrange qu'elle fût
+familière chez cette belle. Il lui arriva une fois une plaisante
+aventure avec cette madame de Castille. Madame de Vaucelas, soeur de
+M. de Châteauneuf, étoit après à louer d'elle une maison, qui est
+devant la chapelle de la Reine, où M. de Châteauneuf a logé
+long-temps. Elle envoya un matin un gentilhomme pour lui parler.
+Madame de Castille, alors veuve, étoit encore au lit, et madame Pilou,
+qui étoit couchée avec elle, lasse des barguigneries de cet homme,
+mit la tête à demi hors du lit, et dit: «Allez, monsieur, allez, on ne
+l'aura pas à meilleur marché.» Or, elle a la voix assez grosse. Cet
+homme s'en retourne, et dit à madame de Vaucelas qu'il seroit inutile
+de prétendre avoir meilleur marché de cette maison, qu'il avoit parlé
+à madame de Castille, et que M. son mari, enfin, avoit dit qu'on n'en
+rabattroit rien[338]. Cela fit d'autant plus rire que cette madame de
+Castille étoit un peu galante. On en parla au moins avec Almeras,
+homme riche, et M. de Bassompierre écrivoit de Madrid que le duc
+d'Almeras faisoit soulever _Castille la vieille_[339].
+
+ [338] Il étoit aisé de s'y tromper, car elle est noire et barbue.
+ Il y a un vaudeville qui dit:
+
+ Dame Pilou, pour paroître moins d'âge,
+ A fait raser le poil de son ... de son visage. (T.)
+
+ [339] Il y a quelque duc d'un nom approchant en Espagne. (T.)
+
+J'ai ouï dire à Ruvigny que mesdames de Rohan et les autres galantes
+de la Place[340] ne craignoient rien tant que madame Pilou, bien loin
+qu'elle les servît dans leurs amourettes. Je sais de bonne part que
+toute sa vie elle a prêché ses amies qui ne se gouvernoient pas bien.
+«Enfin, disoit-elle, ne pouvant les réduire, je leur disois: Au moins
+n'écrivez point.--Voire, me répondoient-elles, ne point écrire c'est
+faire l'amour en chambrières.» Je sais bien qu'une fois, comme on lui
+disoit: «Que ne dites-vous à une telle qu'elle se perd de
+réputation?--La mère, répondit-elle, m'a pensé faire devenir folle,
+voulez-vous que la fille m'achève?»
+
+ [340] _La Place_ par excellence étoit alors la Place-Royale,
+ aujourd'hui si dédaignée.
+
+Elle parle aux princesses tout comme aux autres, et dit tout avec une
+liberté admirable. Elle a dit un million de choses de bon sens. «Quand
+je vois, disoit-elle, ces nouvelles mariées qui vont donnant du timon
+de leur carrosse contre les maisons, je me mets à crier: Qui veut du
+plomb? Plomb à vendre! plomb à vendre! Qui veut du plomb? Voici des
+gens qui en vendent. Cependant il est certain qu'il ne se fait pas la
+moitié des cocus qui se devroient faire, tant il y a de sots maris.»
+
+ [1658] Elle conte qu'un paysan, avec qui elle a marié une
+ servante depuis un an, vint un jour lui demander si elle ne
+ connoissoit point quelque prêtre de Saint-Paul pour les démarier,
+ sa femme et lui; qu'à la vérité elle étoit grosse, mais qu'il
+ aime mieux prendre l'enfant. Ils avoient été mariés par un prêtre
+ de Saint-Paul.
+
+ [1659 juin]. M. de Tresmes, duc à brevet, âgé de quatre-vingts
+ ans, tomba malade. Son fils, le marquis de Gèvres, va trouver
+ madame Pilou, et lui dit: «Je vous prie, parlez à mon père, il ne
+ veut point me voir. Mademoiselle Scarron (soeur du cul-de-jatte),
+ qu'il entretient, m'a mis mal avec lui; mais le pis c'est qu'il
+ ne veut rien faire de ce qu'il faut pour bien mourir.» Elle y va;
+ la première fois, elle fit venir les morts subites à propos, et
+ dit qu'on étoit bien heureux d'avoir le loisir de penser à soi.
+ Le malade dit qu'il se sentoit bien. Elle ne voulut pas pousser
+ plus loin. La seconde fois, elle presse davantage, et voyant que
+ cet homme disoit que les gens d'Eglise mêmes avoient des
+ maîtresses, elle marche sur le pied à Guénaut, afin qu'il
+ l'aidât. Au lieu de cela, le médecin dit: «Madame Pilou, vos
+ prônes m'ennuient.» Elle se retire et ne s'en mêle plus. Sur cela
+ on fait un conte par la ville, et que M. de Tresmes lui avoit
+ répondu: «Vous n'étiez pas aussi scrupuleuse il y a trente ans.»
+ Elle l'apprend à quelques jours de là; elle va voir. M. de
+ Langres, La Rivière; il avoit dîné assez de gens avec lui: «Ah!
+ dit-il, madame Pilou, je défendois votre cause.» Elle se met là
+ dans un fauteuil. «Je vous entends, lui dit-elle; je sais le
+ conte qu'on fait par la ville; je ne m'étonne pas que ces
+ bruits-là aient couru. Je me suis trouvée engagée avec des femmes
+ qui ont bien fait parler d'elles: j'ai fait ce que j'ai pu pour
+ les remettre dans le bon chemin; c'est ce qui est cause qu'on a
+ cru que j'étois de la manigance. Je vous laisse à penser si, avec
+ la beauté que Dieu m'avoit donnée, et de la naissance dont je
+ suis, j'eusse été bien venue à rompre avec elles à cause de cela.
+ Leurs gens croyoient que j'étois de l'intrigue; ils ont crié cela
+ partout: mais Dieu a permis que j'aie vécu quatre-vingts ans,
+ afin qu'on me fît justice. Ceux qui font ce conte-là n'oseroient
+ le faire en ma présence. Je sais toutes les iniquités de toutes
+ les familles de la ville et de la cour. Tel fait le gentilhomme
+ de bonne maison que je sais bien d'où il vient; à d'autres, je
+ leur montrerais que leur père étoit un cocu et un banqueroutier;
+ je les défie tous tant qu'ils sont.» Il y en avoit là de verreux
+ qui ne firent que rire du bout des dents. Le prince de Guémené y
+ étoit pour cocu, et l'abbé d'Effiat pour race de fous; son frère
+ est mort en démence. Il y en avoit encore d'autres.
+
+ Un jour elle disoit, à propos de demi-fous, qu'il étoit difficile
+ de s'en garder. «Quand un homme a un chapeau vert, je ne m'y
+ saurois tromper; mais quand il n'a qu'un chapeau vert brun, il est
+ assez malaisé. Il m'est arrivé bien des fois, disoit-elle, que
+ lorsque j'y regardois de bien près, je trouvois que tel chapeau,
+ que je croyois noir, n'étoit que vert brun.» Elle dit que
+ naturellement elle _sent_ le sot, et que dès qu'il y en a
+ quelqu'un en une compagnie, elle l'évente tout aussitôt.
+
+ Elle disoit que les amants entre deux vins sont les plus plaisants
+ de tous; elle appelle ainsi ceux qui sont quasi fous. «Ils me font
+ rire, dit-elle, car ils croient que personne ne voit ce qu'ils
+ font.»
+
+ J'ai déjà dit, ce me semble, qu'elle ne voulut jamais faire devant
+ le cardinal de Richelieu les contes qu'elle savoit du feu
+ président de Chevry, après sa mort même, de peur de nuire à son
+ fils[341]. Elle a toujours été fort bien avec les gens de
+ finances; mais elle n'en a point profité: elle a servi beaucoup de
+ personnes en de grandes affaires, et n'a rien pris.
+
+ [341] _Voyez_ l'article du président de Chevry, tome 1, page 261.
+ Il contient plusieurs traits singuliers que madame Pilou avoit
+ racontés à Tallemant sur ce financier.
+
+Elle dit que l'année de Corbie, durant le grand effroi qu'on eut à
+Paris[342], elle s'en alla chez le feu président de Chevry, qui lui
+dit: «Les ennemis viendront par la porte Saint-Antoine, et braqueront
+leur canon qui _fessera_ dans toute la rue.--Il faut donc aller,
+disois-je, dans les petites rues.--Un autre, me disoit-il, prendroit
+les petites comme les grandes. Enfin, je retourne chez moi dans la rue
+Saint-Antoine; il me fâchoit bien de désemparer; mon mari étoit malade
+jusqu'à tenir le lit, il y avoit long-temps. Je lui dis: Mon pauvre
+homme, il faut que je m'en aille, tu fermeras les yeux, et tu diras
+que tu es mort.»
+
+ [342] En 1636. Voyez _les Mémoires de Montglat_, à cette date.
+
+Ce mari mort, la voilà seule avec son fils, qui est un bon garçon,
+fort simple, qui s'est jeté dans la dévotion. Ils ont du bien de
+reste: tous les ans, s'ils vouloient, ils feroient quelque
+constitution, mais ils aiment mieux donner aux pauvres. Leur dévotion
+n'est point incommode. Madame Pilou est à son aise; à cause de cela on
+l'appelle _la douairière de Pilou_.
+
+Elle disoit à ce garçon, qui se faisoit malade à force de courir à
+toutes les dévotions: «Mon Dieu! Robert, à quoi bon se tourmenter
+tant? veux-tu aller par-delà paradis?» Elle me disoit un jour: «Je lui
+faisois hier des reproches de ce qu'il n'étoit point propre.--Madame
+Pilou, m'a-t-il dit, donnez-vous patience; cela viendra avec le
+temps.» Et il a cinquante-deux ans.» Elle avoit été fort long-temps à
+le persuader de prendre un manteau doublé de panne. Le premier jour
+qu'il le mit, on le prit pour un filou qui avoit volé ce manteau, et
+on lui donna un coup de bâton sur la tête dont il pensa mourir. Il
+pria sur l'heure qu'on ne courût pas après cet homme; et, croyant
+mourir, il fit promettre à sa mère de ne le poursuivre point. Elle dit
+que son fils fait un recueil de billets d'enterrement.
+
+Une fois qu'elle entendoit une femme de la ville qui, en parlant de je
+ne sais combien de dames de grande condition, disoit: _Nous autres_,
+etc. «Cela me fait souvenir, dit-elle, du conte qu'on fait d'un bateau
+d'oranges qui alla à fond dans la rivière. Les oranges alloient sur
+l'eau. Il y avoit (révérence de parler) un étron sec parmi elles; cet
+étron disoit: _Nous autres oranges_ nous allons sur l'eau.»
+
+Depuis son veuvage elle dit que deux ou trois hommes l'ont voulu
+épouser, «mais, soit dit à mon honneur, ils ont été tous trois mis aux
+Petites-Maisons.»
+
+Elle m'a avoué, car j'en avois ouï parler par la ville, qu'il étoit
+vrai que comme un soir un conseiller d'état, homme de quelque âge, la
+ramenoit chez elle, elle étoit à la portière, et lui au fond, il la
+prit par la tête, elle qui avoit plus de soixante-dix ans, et la baisa
+tout son soûl, en lui disant sérieusement qu'il l'aimoit plus que sa
+vie. Elle en fut si surprise qu'elle ne songeoit pas seulement à se
+dépêtrer de ses mains; et elle arriva à sa porte, car il n'y avoit pas
+loin, avant que d'avoir eu le loisir de lui rien dire. Elle ne l'a
+jamais voulu nommer. Un jour, comme elle étoit chez la Reine, madame
+de Guémené dit à Sa Majesté: «Madame, faites conter à madame Pilou
+l'aventure du conseiller d'état.--Ne voilà-t-il pas, dit la bonne
+femme, vous regorgez d'amants, vous autres, et dès que j'en ai un
+pauvre misérable, vous en enragez.» A propos d'amants: elle dit
+qu'elle a fait bâtir un hôpital pour mettre ceux à qui les femmes
+arracheront les yeux pour leur avoir parlé d'amour; mais il n'y a que
+des araignées dans ce pauvre hôpital. Au diable l'aveugle qu'on y a
+encore mené.
+
+Le cardinal de La Valette, en colère contre elle pour quelque chose,
+vouloit, disoit-il, la faire lier sur le cheval de bronze.
+
+L'abbé de Lenoncourt, le marquis présentement, se mit un jour à la
+railler fort sottement. «Monsieur, lui dit-elle, avez-vous été
+condamné par arrêt du parlement à faire le plaisant? car, à moins que
+de cela, vous vous en passeriez fort bien.»
+
+Une fois madame de Chaulnes, la mère, lui dit quelque chose qui ne lui
+plut pas. «Si vous ne me traitez comme vous devez, lui dit-elle, je ne
+mettrai jamais le pied céans. Je n'ai que faire de vous ni de
+personne: Robert Pilou et moi avons plus de bien qu'il ne nous en
+faut. A cause que vous êtes duchesse, et que je ne suis que fille et
+femme de procureur, vous pensez me maltraiter; adieu, madame, j'ai ma
+maison dans la rue Saint-Antoine qui ne doit rien à personne.» Le
+lendemain madame de Chaulnes lui écrivit une belle grande lettre, et
+lui demanda pardon.
+
+Quand M. de Chavigny alla demeurer à l'hôtel de Saint-Paul, il trouva
+madame Pilou quelque part et lui dit: «Madame, à cette heure que je
+suis votre voisin, je prétends bien que vous me viendrez voir.» Elle y
+va; mais elle ne fut point satisfaite de lui: il fit assez le fier.
+Depuis cela, dès qu'il étoit en un lieu elle en sortoit. Enfin, à je
+ne sais quelles accordailles, chez M. Fieubet, au fort de sa faveur,
+il vit qu'elle s'étoit allée mettre à l'autre bout de la chambre; il
+alla à elle fort humblement, et lui dit qu'il vouloit être son
+serviteur. «Monsieur, répondit-elle, je ne suis qu'une petite
+bourgeoise, vous êtes un grand seigneur, vous ne m'avez pas bien
+traitée, vous ne m'y attraperez plus; je n'ai que faire de vous ni de
+personne.» Il lui fit mille soumissions, et fit tout ce dont elle le
+pria depuis cela.
+
+Elle dit qu'on ne doit point tant s'affliger pour ce qui arrive à nos
+parents. «Une fois, disoit-elle, qu'on attrape le cousin-germain,
+c'est bien fait de se déprendre. J'avois je ne sais quel parent qui
+fut un peu pendu à Melun; sa soeur disoit qu'il avoit été mal
+jugé.--A-t-il été confessé? lui dis-je. A-t-il été enterré en terre
+sainte?--Oui.--Je le tiens pour bien pendu, ma mie.»
+
+Le curé de Saint-Paul s'avisa une fois de faire un prône contre la
+danse; elle l'alla trouver et lui dit: «Mon bon ami, vous ne savez ce
+que vous dites. Vous n'avez jamais été au bal; cela est plus innocent
+que vous ne pensez. Je suis bien plus scandalisée, moi, de voir des
+prêtres qui plaident toute leur vie les uns contre les autres.» Elle
+se confesse à lui d'une plaisante façon; elle cause avec lui, et le
+lendemain elle lui dit: «Hier, je vous dis tous mes sentiments; j'y
+ajoute encore cela, et j'en demande pardon à Dieu.»
+
+«Quand je passe par les rues, disoit-elle une fois, je vois des
+laquais qui disent: Bon Dieu! la laide femme!--Je me retourne.
+Vois-tu, mon enfant, je suis aussi belle que j'étois à quinze ans,
+quoique j'en aie plus de soixante-douze. Il n'y a que moi en France
+qui se puisse vanter de cela.» Elle disoit qu'il n'y avoit personne au
+monde qui se fût si bien accommodé qu'elle de deux fort vilaines
+choses, de la laideur et de la vieillesse. «Cela me donne,
+disoit-elle, un million de commodités: je fais et dis tout ce qu'il
+me plaît.» Elle est gaie, et ne craint point du tout la mort: elle
+danse le branle de la torche, quand elle est en liberté, et dit que la
+torche ne lui manque jamais à proprement parler. «Je suis, dit-elle,
+le guéridon de la compagnie[343].»
+
+ [343] Le branle étoit une ronde où les danseurs et danseuses se
+ tenoient tous par la main. Dans le branle de la torche le danseur
+ portoit un chandelier, une torche ou un flambeau allumé. Ce
+ passage de Tallemant est obscur aujourd'hui que ces usages
+ anciens sont oubliés. Le mot _guéridon_ désigne vraisemblablement
+ une personne qui, durant le branle, étoit placée au centre du
+ cercle.
+
+Pourvu que ce ne soit pas par extravagance, elle approuve fort les
+mariages par amour; «car, dit-elle, voulez-vous qu'on se marie par
+haine?»
+
+Son fils ayant ouï dire qu'on l'avoit mise dans un roman, croyoit que
+c'étoit une étrange chose, et s'en vint lui dire: «Jésus! madame
+Pilou! on vous a mis dans un roman.--Va, va, lui dit-elle, la comtesse
+de Maure y est bien[344].» Cela l'arrêta tout court, car c'est aussi
+une dévote. Ce roman, c'est la Clélie de mademoiselle de Scudéry, où
+elle s'appelle _Arricidie_, et y est fort avantageusement, comme une
+philosophe et une personne de grande vertu. Elle l'en alla remercier,
+et lui dit: «Mademoiselle, d'un haillon vous en avez fait de la toile
+d'or.» L'autre lui voulut dire: «Madame, mon frère a trouvé que votre
+caractère[345], etc.--Voire, votre frère, je ne connois point votre
+frère; c'est à vous que j'en ai l'obligation. A cela, en vérité, j'ai
+reconnu que j'avois bien des amis; car il n'y a pas jusqu'à la Reine
+qui ne s'en soit réjouie avec moi. Voilà le fruit qu'on retire de ne
+faire de mal à personne. Une fois, ajouta-t-elle, je me trouvai
+embarrassée au Palais-Royal, à la mort du cardinal de Richelieu, avec
+bien des femmes entre des carrosses. Un homme me prend, et me porte
+jusque dans la salle où l'on voyoit son effigie. Je regarde cet homme.
+Il me dit: Vous avez autrefois pris la peine de solliciter pour moi,
+je vous servirai en tout ce que je pourrai.»
+
+ [344] Elle y est quelque part comme un million d'autres. (T.)
+
+ [345] Mademoiselle de Scudéry faisoit paroître ses ouvrages sous
+ le nom de Georges de Scudéry, son frère. On savoit jusqu'à
+ présent peu de choses sur cette bonne madame Pilou, qui a fourni
+ à Tallemant l'un de ses plus curieux articles. Cependant Sauval
+ nous avoit appris qu'elle jouoit un rôle dans un roman de
+ mademoiselle de Scudéry. «La vieille madame Pilou, dit-il,
+ célèbre dans le Cyrus, sous le nom d'_Arricidie_ et de la _Morale
+ vivante_, m'a dit qu'en sa jeunesse, etc.» (_Sauval_, _Antiquités
+ de Paris_, t. 1, p. 189.)
+
+C'est la plus grande accommodeuse de querelles qui ait jamais été: il
+y a bien des familles qui lui sont obligées de leur repos. On la
+choisit toujours pour dire aux gens ce qu'il leur faut dire. Madame
+d'Aumont, veuve de M. d'Aumont, dont nous avons parlé, dit: «Quand
+madame Pilou n'y sera plus, qui est-ce qui fera justice aux gens?»
+Elle ne se veut point mêler de donner des valets; elle dit qu'on en a
+toujours du déplaisir.
+
+Un jour elle tomba dans la boue, en allant au sermon aux Minimes de la
+Place-Royale: une autre fût retournée chez elle; mais elle, bien loin
+de cela: «Il faut profiter de ce malheur, dit-elle, je me ferai bien
+faire place.» Elle étoit si sale et si puante que tout le monde la
+fuyoit; elle eut de la place de reste.
+
+Quand elle voit des gens qui sont quelque temps dans la mortification,
+et qui après retournent à leur première vie: «Ils font, dit-elle,
+comme l'ânesse de ma cousine Passart. Cette bête avoit un ânon: on
+enferme son petit, et on la charge de tout ce qu'il falloit pour aller
+dîner à demi-lieue d'ici. Elle va bien jusqu'à la moitié du chemin;
+mais se ressouvenant de son ânon, elle fait trois sauts, et vous jette
+toute la provision dans la boue. Eux aussi vont fort bien quelque
+temps, puis tout d'un coup ils jettent le froc aux orties, dès qu'ils
+se ressouviennent de leur ânon.»
+
+Elle disoit à M. le Prince, en 1652: «Vous voulez, dites-vous, ruiner
+le cardinal; ma foi vous vous y prenez bien. Tout ce que vous faites
+ne sert qu'à l'affermir de plus en plus: vous vous faites craindre à
+la Reine, et elle croit, plus elle va en avant, que sans cet homme
+vous lui feriez bien du mal.»
+
+Elle ne se put tenir d'aller au sacre du Roi, quoiqu'elle eût
+soixante-seize ans: il est vrai que rien ne lui fait mal. On est bien
+aise qu'elle aille partout, et on dit, quand il est arrivé quelque
+chose d'extraordinaire: «Madame Pilou sera bonne sur cela.» Elle alla
+à Meudon chez madame de Guénégaud pour quelques jours, pour mettre
+dans du marc un bras qu'elle avoit eu démis pour avoir versé en
+carrosse. M. Servien fit quelque régal où madame Pilou se trouva. Il
+lui fit des offres de service. Elle lui dit: «Je vous en remercie,
+gardez cela pour d'autres; Robert Pilou et moi avons du bien plus
+qu'il ne nous en faut: faites-moi toujours votre visage de Meudon:
+quand vous me verrez ne tressaillez point, car je n'ai rien à vous
+demander. Il n'y a peut-être que moi en France qui vous ose parler
+comme cela.»
+
+Une des demoiselles de Mayerne dont nous avons parlé fut mariée en
+Angleterre avec un Italien, nommé le chevalier Brendi, qui a fait
+_l'Éromène_. Cette femme et madame Pilou avoient toujours eu soin de
+s'écrire. Au bout de quarante ans elles revinrent à se voir à Paris;
+jamais on n'a vu une telle joie. Cela ne dura guère, car la Brendi,
+étant en nécessité, alloit en Suisse vivre dans une terre de sa nièce
+de Mayerne, riche héritière.
+
+Il y a deux ans que madame Pilou trouva cinq cents livres à dire d'une
+somme qu'on lui avoit donnée à garder. Or, il n'y avoit que sa
+servante à qui elle se fioit comme à elle-même qui eût eu la clef de
+son cabinet. Cette fille, qui, en effet, étoit innocente, fit la fière
+assez sottement. Il y avoit tout sujet de croire que c'étoit elle.
+Elle la renvoya, et, bien loin de la mettre en justice comme on le lui
+conseilloit, elle lui paya deux cents livres qu'elle lui devoit de ses
+gages, disant: «Je ne veux point qu'on dise que j'ai fait une querelle
+à ma servante pour ne lui pas payer ses gages.» Depuis, il se trouva
+que celui-là même qui avoit donné à madame Pilou cet argent à garder,
+avoit escamoté ces cinq cents livres qui étoient dans un petit sac; et
+que, s'en repentant après, il les lui rapporta, en disant de méchantes
+excuses. Elle rappelle sa servante, la prie d'oublier le passé, lui
+confirme la parole qu'elle lui avoit donnée de lui laisser deux cents
+livres de rente viagère et cent écus en argent, et pour la soulager
+elle prit une petite servante encore.
+
+La pauvre madame Pilou fut surprise à Saint-Paul d'un si grand
+débordement de bile qu'elle en tomba de son haut[346]; revenue, elle
+se confessa sur l'heure; elle n'en fut malade que dix ou douze jours.
+Toute la cour l'alla voir; la Reine y envoya. Le Roi en passant
+arrêtoit, et envoyoit savoir comme elle se portoit. M. Valot, premier
+médecin du Roi, y fut de leur part. Des gens qui ne la voyoient point
+y allèrent; c'étoit la mode. Il en arriva quasi autant l'année passée,
+qu'elle eut un rhumatisme dont elle se porte bien; quoiqu'elle ait
+quatre-vingts ans, elle est allée à Saint-Paul rendre grâces à Dieu
+avec un manteau de chambre noir doublé de panne verte; c'est une
+antiquaille qu'elle a il y a long-temps. Elle a une maison aussi
+propre qu'il y en ait à Paris.
+
+ [346] A la Pentecôte de l'année 1656. (T.)
+
+Depuis peu, je ne sais quelle femme, qui n'est plus guère jeune, est
+allée la voir toute parée de pierreries du Temple[347], et lui a dit
+que la grande réputation qu'elle avoit, etc. Après elle lui a demandé
+si elle ne connoissoit personne qui fût curieux de parfums de gants
+d'Espagne, de pastilles de bouche et autres choses semblables; que le
+secrétaire de l'ambassadeur du Portugal en faisoit venir d'admirables.
+Madame Pilou lui dit: «N'avez-vous que cela à me dire?--Hé! madame,
+répondit cette femme, comme vous êtes bonne amie, et que tout le
+monde dit que vous conseillez si bien les gens, je voudrois bien
+vous demander par quel moyen je pourrois me séparer d'avec mon
+mari.--Comment s'appelle-t-il?--Ha! madame, je n'oserois vous
+dire son nom.--Les noms ne sont faits que pour nommer les gens,
+dites?--Vraiment, madame, je n'oserois.» Enfin, après bien des façons,
+elle dit en faisant la petite bouche, qu'il s'appelle M. Wist. «Je ne
+me mêle point de démarier les gens.» Un autre jour elle revint, et dit
+à madame Pilou qu'elle la viendroit divertir quelquefois avec son
+luth, qu'elle en jouoit passablement. «Je me passerai bien de vous et
+de votre luth, lui dit madame Pilou, car vous m'avez toute la mine de
+ne valoir rien, et ce secrétaire de l'ambassadeur est sans doute votre
+galant.--Il est vrai, dit l'autre, qu'il m'a aimée; mais je vous jure
+que c'est le seul qui ait eu quelque chose de moi.--Ma mie, dit madame
+Pilou, il y a plus loin de rien à un que d'un à mille.» Et sur cela
+elle la pria de se retirer.
+
+ [347] Pierres fausses. Il y a un homme au Temple qui a trouvé le
+ secret de colorer les cristaux. (T.)
+
+Une autre fois il vint une femme d'âge qui se faisoit appeler madame
+la marquise de...... Elle fit bien des compliments à madame Pilou sur
+sa réputation. La bonne femme lui dit brusquement: «Madame, vous êtes
+venue ici pour quelqu'autre chose.--Madame, dit l'autre, puisque vous
+voulez que je vous parle franchement, c'est que je me veux remarier.
+J'ai huit enfants; mais je fais quatre filles religieuses, un fils
+d'église, et un autre chevalier de Malte: j'ai bien trois mille livres
+de rente: il est vrai que j'ai aussi quelques affaires. Comme vous
+connoissez bien des gens, madame, je voudrois que vous me trouvassiez
+quelque conseiller ou quelque président bien accommodé, car le comte
+celui-ci, et le marquis celui-là, me veulent bien, mais j'aime mieux
+demeurer à Paris.--Jésus! madame, dit madame Pilou, vous moquez-vous
+de vous vouloir remarier? Vous êtes vieille et laide.--Hé! madame,
+répondit cette femme, je n'ai point de cheveux gris, regardez, et
+voilà encore toutes mes dents.--Cela n'y fait rien, reprit la bonne
+femme, voilà encore toutes les miennes, et j'ai pourtant quatre-vingts
+ans. Allez, madame, vous serez aussi bien à la campagne qu'à Paris:
+épousez ce marquis, épousez ce comte si vous voulez, je ne me mêle
+point de faire des mariages, et je me garderois bien de conseiller aux
+gens de vous épouser.»
+
+«Il a fallu, disoit-elle, que je vécusse jusqu'à quatre-vingts ans
+pour désabuser le monde. On m'a crue une intrigante, moi qui toute ma
+vie n'ai fait que prêcher ces sottes femmes, sans y rien gagner:
+j'étois comme la servante de l'Arche, quand j'avois chassé les bêtes
+d'un endroit, elles y revenoient aussitôt.»
+
+La pauvre madame Pilou déchoit furieusement: il falloit qu'elle
+mourût, il y a dix ans, quand le Roi et la Reine-mère, en passant
+devant chez elle, envoyoient savoir de ses nouvelles, et que toute la
+cour y alloit[348]; elle avoit alors une fluxion sur les jambes qui la
+retenoit au logis. Dès que ses jambes l'ont pu porter, elle a couru
+partout. Elle a un défaut, c'est qu'elle n'a jamais su aimer à lire,
+ni à entendre lire. Elle s'ennuie dans sa maison; cependant,
+quoiqu'elle ait fort bon sens, elle n'a plus guère de mémoire: elle ne
+voit quasi plus ni n'entend. Il faut qu'elle soit de bonne pâte, car
+à quatre-vingt-six ans elle eut un vomissement effroyable, et après un
+dévoiement par bas, pour avoir allumé sa bougie à une chandelle
+empoisonnée que des laquais avoient fait faire pour endormir un de
+leurs camarades. Il y étoit entré de l'arsenic; elle fut purgée pour
+long-temps. Une fois en visite elle se mit à conter une histoire d'une
+fille à qui un amant étoit tombé sur la tête, dont elle étoit morte,
+comme elle montoit en carrosse. Elle y mit trop de circonstances, et
+on ne se soucioit guère de la personne qui n'étoit pas trop connue.
+Elle s'en aperçut, et s'en tira en concluant ainsi: «C'est pour vous
+apprendre, messieurs et mesdames, à craindre plus les amants que vous
+ne les avez craints jusqu'à cette heure.»
+
+ [348] Ce passage a été écrit par Tallemant à la marge du
+ manuscrit, vers 1663 ou 1664. La Reine-mère mourut en 1666; cette
+ circonstance fixe l'époque de la décrépitude de l'intéressante
+ madame Pilou.
+
+
+
+
+BORDIER ET SES FILS.
+
+
+Bordier, aujourd'hui intendant des finances, est fils d'un chandelier
+de la Place Maubert qui le fit étudier. Il fut quelque temps avocat;
+puis s'étant jeté dans les affaires, il y fit fortune, et fut
+secrétaire du conseil. Il n'y a pas plus de dix ans que son père étoit
+mort. Il fut long-temps fâché contre son fils, de ce que, pour
+l'obliger à se défaire d'une charge de crieur de corps, il lui avoit
+suscité un homme par qui il lui en avoit tant fait offrir, qu'enfin le
+bonhomme l'avoit vendue. Ce chandelier étoit fort charitable: son fils
+lui a toujours porté respect.
+
+Il lui arriva une fâcheuse aventure du temps du cardinal de Richelieu.
+Son Eminence, en revenant de Charonne, pensa verser dans le faubourg
+Saint-Antoine, qui alors n'étoit point pavé; au moins n'y avoit-il
+qu'une chaussée fort étroite au milieu, et dont le pavé étoit tout
+défait. Le cardinal le voulut faire paver, et demande à Bordier qu'il
+avançât dix mille écus pour cela; ce fut à l'Arsenal qu'il lui parla.
+Bordier lui dit qu'il n'en avoit point. Le satrape n'avoit pas
+accoutumé d'être refusé: le voilà en colère; il relègue Bordier à
+Bourges. En cette extrémité notre nouveau riche a recours à
+mademoiselle de Rambouillet[349]; car ses affaires dépérissoient. Il
+avoit déjà en quelque rencontre éprouvé la bonté et le crédit de cette
+demoiselle. Elle fit si bien, par le moyen de madame d'Aiguillon,
+qu'elle obtint le rappel de Bordier; mais pour se raccommoder avec le
+cardinal, il fallut qu'il avouât qu'il avoit perdu le sens, que
+ç'avoit été un aveuglement, et qu'il se mît à genoux. Mademoiselle de
+Rambouillet n'en fut guère bien payée; car M. de Rambouillet ayant eu
+affaire de cet homme quelque temps après, il en fut traité si
+incivilement, qu'il demanda à celui qui le menoit[350] si c'était bien
+M. Bordier à qui il avoit parlé.
+
+ [349] Julie d'Angennes, depuis marquise de Montausier.
+
+ [350] On a vu que le marquis de Rambouillet, sur la fin de sa
+ vie, étoit presque aveugle.
+
+Laffemas fit cette épigramme:
+
+ Bordier pleure sa décadence,
+ Au lieu de se voir élevé
+ Par les degrés à l'intendance,
+ Il est tombé sur le pavé.
+ A l'Arsenal un coup de foudre
+ A pensé le réduire en poudre,
+ A faute de s'humilier.
+ C'est son arrogance ordinaire;
+ Pour être fils d'un chandelier,
+ Il a bien manqué de lumière.
+
+A propos de cela, Bordier maria, en 1659, sa nièce Liébaud, fille de
+sa soeur, à Lamezan, lieutenant des gendarmes. Madame Pilou, voyant
+qu'on mettoit des armes et des couronnes au carrosse, dit chez madame
+Margonne, bonne amie de Bordier: «Ma foi! cela sera plaisant de voir
+ses armoiries. Qu'y mettront-ils? Trois chandelles.» Cela déplut
+furieusement à madame Margonne, car il y avoit du monde; la bonne
+femme s'en aperçut, et dit en riant: «Voyez-vous, il est permis de
+radoter à quatre-vingt-deux ans; il y en a bien qui radotent plus
+jeunes.»
+
+C'est un homme fier, civil quand il veut, mais qui se prend fort pour
+un autre en toute chose. Il veut faire le plaisant, et il n'y a pas un
+si méchant plaisant au monde. Il a fait au Raincy une des plus grandes
+folies qu'on puisse faire; cela l'incommodera à la fin, car il faut
+bien de l'argent pour entretenir cette maison. Il est vrai que le lieu
+est fort agréable, et que, malgré le peu d'eau, le terrain fâcheux
+pour cela et pour les terrasses, et toutes les fautes qu'il y a à
+l'architecture, c'est une maison fort agréable. On dit qu'elle lui
+coûte plus d'un million.
+
+Cet homme n'est pas heureux en enfants. L'aîné, qui est une pauvre
+espèce d'homme, s'est marié pour lui faire dépit, et voici d'où cela
+vient. Ce garçon devint amoureux de la fille du premier lit d'un M.
+Margonne, receveur-général de Soissons. La seconde femme de ce
+Margonne, dont nous parlerons ailleurs, étoit la bonne amie, pour ne
+rien dire de pis, de Bordier: ils étaient voisins. La fille étoit bien
+faite, elle a beaucoup d'esprit et beaucoup de coeur. Le jeune homme
+ne lui parle point de sa passion: il lui portoit trop de respect; mais
+assez d'autres lui en parloient. Cela dura quatre ans qu'elle évitoit
+toujours sa rencontre, et on ne lui sauroit rien reprocher. Le fils en
+parle, ou en fait parler à son père, qui va trouver madame Pilou, et
+lui dit: «Après avoir bâti le Raincy (voyez la vanité de l'homme),
+irois-je dire à la Reine: Madame, je marie mon fils à Anne Margonne?»
+Madame Pilou se moqua de lui, et lui dit que la Reine n'avoit que
+faire à qui il mariât son fils, et lui chanta sa gamme comme il
+falloit.
+
+On dit à mademoiselle Margonne que si elle vouloit on l'enlèveroit.
+Elle répondit qu'on s'en gardât bien, et qu'elle ne le pardonneroit
+jamais. Ce garçon désespéré se jette dans un couvent; le père ne
+savoit où il en étoit. La demoiselle ne l'ignoroit pas, et si elle eût
+daigné avertir le jeune homme d'y demeurer encore quelque temps, le
+bonhomme eût consenti à tout; mais cette fille, qui avoit l'âme bien
+faite, ne voulut jamais rien faire qui ne témoignât du courage. Enfin
+il vint à dire qu'il lui donneroit sa charge de conseiller au
+Parlement avec douze mille livres de rente, et qu'on fît l'affaire
+sans l'obliger de signer. La fille, qui se conseilloit à sa
+belle-mère, car le père n'en savoit rien, voyant que cette femme, qui
+pourtant ne manque pas de sens, s'ébranloit, a vite recours à madame
+Pilou, qui fut de l'avis de la fille. Elle disoit: «Ou il me
+demandera, son manteau sur les deux épaules, et comme on a accoutumé
+de faire, ou il ne m'aura pas.»
+
+Nolet, premier commis de M. Jeannin, et alors commis de Fieubet, son
+oncle, se présenta: on fit le mariage. Madame Pilou fit l'affaire et
+la proposa. Bordier, au désespoir, s'en va en Hollande, et
+mademoiselle de Hère a fait depuis ce que mademoiselle Margonne
+n'avoit pas voulu faire. Ce qui l'avoit le plus irritée contre
+Bordier, c'est que cet homme, qui disoit qu'il ne souhaitoit rien tant
+qu'une belle-fille comme elle, dès qu'il vit son fils épris, il la
+traita le plus incivilement du monde, elle qui en usoit si bien. Elle
+a de l'esprit, de la vertu, du coeur; c'est une personne fort
+raisonnable. Elle a eu du bonheur, car elle vit doucement avec son
+mari qui l'estime fort, et elle est estimée de toute la famille à tel
+point, qu'elle y est comme l'arbitre de tous leurs différends, et
+Bordier a été contraint de vendre sa charge: le jeu et les femmes
+l'ont incommodé, et on doute que le père soit à son aise. Cet homme
+n'en usa point mal en l'affaire de son fils, car il ne s'emporta
+point, ne dit rien contre la personne; aussi auroit-il eu tort. Depuis
+il le lui a pardonné; mais il n'y a pas de cordialité entre eux.
+
+Avant la révocation des prêts, cet homme craignoit le serein, se
+serroit le nez quand le serein le surprenoit à l'air: il avoit sans
+cesse des étouffements. Depuis, quand il a fallu songer tout de bon à
+s'empêcher de donner du nez en terre, il n'a plus craint le serein,
+et n'a pas eu le moindre étouffement.
+
+Son second fils, qu'on appelle M. de Raincy, étant allé à Rome, y
+passa pour le plus fou des François qui y eussent encore été. Il avoit
+mis des houppes rouges[351] à ses chevaux de carrosse comme un homme
+de grande qualité: le Barigel lui en parla. Il lui ouvrit une cassette
+pleine de louis, et lui dit tout bas: «Qui a cela à dépenser en un
+voyage de Rome, peut mettre telles houppes qu'il lui plaît à ses
+chevaux.» Le Barigel vit bien que c'étoit un extravagant, et le laissa
+là. Il fit le galant de la princesse Rossane, et, pour faire
+connoissance, il battit un des estafiers de cette princesse en sa
+présence; et, un jour qu'elle ne le regarda pas au Cours, il se mit
+les pieds sur la portière, et le chapeau renfoncé dans sa tête, et la
+morgua. Elle en rit. Il avoit accoutumé son cocher à courir à toute
+bride contre les carrosses où il y avoit des gens avec des lunettes
+sur le nez comme on en voit en quantité en ce pays-là. Il avoit une
+canne qu'il mettoit en arrêt comme une lance, et crioit: _Au faquin,
+au faquin!_ Entre chien et loup, il alloit par certaines rues tout nu,
+enveloppé d'un drap qu'il ouvroit quand il passoit quelque femme.
+L'opinion que l'on avoit que c'étoit un fou achevé lui sauva la vie,
+autrement on l'eût assommé de coups. Il fit faire des soutanes de
+tabis pour lui et pour quelques autres, afin de faire _fric fric_ la
+nuit, et faire peur aux Italiens. De retour, comme on l'obligeoit à
+jouer trop tard à sa fantaisie chez son père, il fit apporter son
+peignoir et mettre ses cheveux sous son bonnet. Le père, qui est fier
+aux autres, se laisse mâtiner à ce maître fou. Il se délecte de passer
+pour impie, et il tourmente son père et lui veut faire rendre compte,
+quoiqu'il eût un carrosse à quatre chevaux entretenu, lui, un
+valet-de-chambre et trois laquais nourris, avec huit mille livres pour
+s'habiller et pour ses menus plaisirs.
+
+ [351] Cela est de grande qualité à Rome. Pour rire on l'a appelé
+ un temps _le chevalier Bordier_; il avoit été à l'Académie. (T.)
+
+Une fois il parla d'amour à une femme qui ne l'ayant pas autrement
+écouté, il se mit à se promener à grands pas une heure durant tout
+autour de la chambre, frottant tous les murs, et sans rien dire. Elle
+s'en moqua fort, et il fut contraint de la laisser là.
+
+Il fut une fois une heure entière à chanter devant une barrière de
+sergents:
+
+ Les recors et les sergents
+ Sont des gens
+ Qui ne sont point obligeants.
+
+Enfin le sergent commença à vouloir prendre la hallebarde, et le
+cocher à toucher.
+
+Ce n'est pas qu'il manque d'esprit, il en a assez pour faire de
+méchants vers. Ceux qui le fréquentent disent qu'il n'a pas l'âme mal
+faite. Pour moi, je trouve qu'il fait si fort le marquis, que
+j'aurois, toutes les fois que je le vois, envie de lui dire
+l'épigramme de Laffemas.
+
+Il lui arriva, au printemps de 1658, une querelle avec La Feuillade
+dont le monde ne fut nullement fâché. Il devoit aller avec madame de
+Franquetot et madame Scarron cul-de-jatte[352], au Cours ou quelque
+autre part; mais les dames vouloient acheter des coiffes et des
+masques en passant. La Feuillade y vint faire visite. Raincy, qui fait
+l'homme d'importance, sans considérer que l'autre étoit plus de
+qualité que lui et assez mal endurant, dit à ces dames qu'il seroit
+temps de partir, et que, pour peu qu'elles ne trouvassent par hasard
+des coiffes et des masques à leur fantaisie, il se passeroit quelques
+heures à cette emplète; après il se mit à contrefaire les
+_niépesseries_ de femmes. La Feuillade, qui ne trouvoit pas cela trop
+plaisant, dit: «Vous pourriez ajouter encore que la flèche se pourroit
+bien rompre.--En ce cas-là, dit Raincy en goguenardant, elles auroient
+l'honneur de ma conversation, qui n'est pas trop désagréable.--Ma foi!
+répliqua La Feuillade, pas si agréable aussi que vous penseriez bien;»
+et lui dit quelque chose encore sur ce ton-là, puis finit ainsi:
+«Mesdames, il faut vous laisser partir, aussi bien monsieur que voilà
+ne se trouveroit peut-être pas trop bien de notre conversation.»
+Raincy a été si bon que de s'en plaindre au maréchal d'Albret, à cause
+qu'il le connoissoit. Cela est ridicule, car il semble qu'il ait
+prétendu qu'on en fît un accommodement. Le maréchal d'Albret en a
+parlé à La Feuillade, qui a répondu «que tout ce qu'il pouvoit,
+c'étoit de saluer Raincy quand Raincy le salueroit.»
+
+ [352] Madame Scarron, qui fut depuis la célèbre madame de
+ Maintenon.
+
+Il sera quelquefois trois heures sans dire un mot, même en visite.
+Une fois il fut comme cela chez M. Conrart, qui dit après: «Il y a des
+gens qui acquièrent de la réputation en parlant; celui-ci en croit
+acquérir en ne parlant pas.» Il ne parle effectivement qu'où il
+s'imagine qu'on l'admirera. Scudéry, sa soeur, Chapelain et Conrart
+même l'achevèrent en louant une élégie, ou plutôt un centon qu'il
+avoit fait.
+
+Bordier le père étant mort en 1660, ses enfants et ses gendres Morain
+et Gallard, tous deux maîtres des requêtes, furent assez fous pour
+mettre des couronnes à ses armes. Cela fit renouveler cent choses à
+quoi on n'auroit peut-être pas pensé.
+
+Le Raincy emploie tout son temps à s'habiller. Quelquefois il n'est
+pas prêt à quatre heures du soir. Il est mort assez jeune. Le curé de
+Saint-Gervais, Sachot, qui le connoissoit et qui étoit son curé, lui
+alla déclarer qu'il falloit songer à sa conscience: il n'y vouloit pas
+entendre. Cet homme eut l'adresse de le gagner; il lui parla de sa
+jeunesse, de ses études, de son esprit et de ses vers, qu'il mit
+au-dessus de ceux d'Horace; après il en fit tout ce qu'il voulut, et
+lui donna une telle crainte des jugements de Dieu, que l'autre, pour
+se mortifier, fit sa confession à genoux nus sur le carreau. Bordier
+l'aîné n'a pas laissé de demeurer à son aise; il a quatre cent mille
+livres de bien, et s'est fait président de la cour des aides: c'est un
+fort bonhomme. Il a de l'amitié pour moi parce que mademoiselle
+Margonne est ma bonne amie. Il parle d'elle avec respect.
+
+
+
+
+M. ET MADAME DE BRASSAC.
+
+
+M. de Brassac étoit un gentilhomme de Saintonge, qui tenoit rang de
+seigneur. Durant les guerres de la religion, comme il étoit encore
+huguenot, il fut gouverneur de Saint-Jean-d'Angely. Il étoit hargneux,
+toujours en colère, et, quoiqu'il eût étudié, il n'avoit pourtant
+point pris le beau des sciences et des lettres. On dit qu'un jour que
+ceux de la Maison-de-Ville s'assembloient pour faire un maire, il leur
+dit: «Allez, messieurs, allez, et faites un maire qui soit homme de
+bien.--Oui, oui, monsieur, répondirent-ils, nous en ferons un qui ne
+sera point rousseau.» Or, il l'étoit en diable.
+
+Il épousa la soeur du marquis de Montausier, père de celui
+d'aujourd'hui, dont il n'a pas eu d'enfants. Ce M. de Montausier, son
+beau-frère, avoit une femme catholique, soeur de Des Roches Bantaut,
+lieutenant de roi de Poitou, de la maison de Châteaubriant. M. de
+Brassac la fit huguenote, et depuis il changea de religion avec sa
+femme, et vouloit persuader à cette dame de changer encore, ce qu'elle
+n'a jamais voulu faire. Le père Joseph prit ce M. de Brassac en
+amitié, lui fit avoir l'ambassade de Rome, puis le gouvernement de
+Lorraine, et enfin le gouvernement de Saintonge et d'Angoumois, avec
+la surintendance de la maison de la Reine: et quand madame de Brassac
+fut faite dame d'honneur, M. de Brassac eut le brevet de ministre
+d'État.
+
+Madame de Brassac étoit une personne fort douce, modeste, et qui
+sembloit aller son grand chemin; cependant elle savoit le latin,
+qu'elle avoit appris en le voyant apprendre à ses frères: il est vrai
+qu'à l'exemple de son mari, elle n'avoit rien lu de ce qu'il y a de
+beau en cette langue, mais s'étoit amusée à la théologie, et un peu
+aux mathématiques. On dit qu'elle entendoit assez bien son Euclide.
+Elle ne songeoit guère qu'à rêver et à méditer, et avoit si peu
+l'esprit à la cour, qu'elle ne s'étoit corrigée ni de l'accent
+landore[353] ni des mauvais mots de la province. J'ai dit ailleurs
+comme madame de Senecey fut chassée. Le cardinal jeta les yeux sur
+madame de Brassac; je veux croire que le père Joseph n'y nuisit pas.
+Elle dit au cardinal qu'elle se sentoit plus propre à une vie retirée
+qu'à la vie de la cour; qu'il en trouveroit d'autres à qui cette
+charge conviendroit mieux; et qu'au reste elle ne pouvoit lui faire
+espérer de lui rendre auprès de la Reine tous les services qu'il
+pourroit peut-être prétendre d'elle. Cela n'y fit rien: la voilà dame
+d'honneur. Elle s'y comporta si bien qu'elle contenta la Reine et le
+cardinal, quoique l'Evangile dit que nul ne peut servir à deux
+maîtres. La Reine s'en louoit à tout le monde: ce n'étoit pas peu pour
+une personne qui avoit été mise auprès d'elle de la main de son
+ennemi. Si madame de Brassac entra dans cette charge sans beaucoup de
+joie, elle en sortit aussi sans grande tristesse. Le Roi mort, on fit
+revenir tous les exilés, durant le règne de peu de jours de M. de
+Beauvais. Madame de Senecey fit plus de bruit que toutes les autres
+ensemble. Elle avoit été assez adroite pour faire accroire à la Reine
+que ç'avoit été pour l'amour d'elle qu'on l'avoit chassée, et c'étoit
+pour l'intrigue de La Fayette. On lui destine la place de madame de
+Lansac, gouvernante du Roi; mais elle, qui connoissoit bien à qui elle
+avoit affaire, dit qu'elle ne reviendroit point si on ne la
+rétablissoit dans sa charge. La Reine disoit: «Mais je suis la plus
+satisfaite du monde de madame de Brassac; le moyen de la chasser?
+Cependant madame de Senecey ne veut pas revenir autrement.» Elle se
+résout donc à donner congé à madame de Brassac, en lui disant qu'elle
+étoit très-contente d'elle, mais que madame de Senecey le vouloit.
+Voilà madame de Senecey en la place de madame de Brassac et de madame
+de Lansac. Madame de Brassac se retire avec son mari, qui étoit encore
+surintendant de la maison de la Reine. Il mourut un an ou deux après,
+et elle ne lui survécut guère.
+
+ [353] Manière de parler traînante.
+
+
+
+
+ROUSSEL (JACQUES).
+
+
+Roussel étoit fils d'un honnête bourgeois de Châlons, qui, par mauvais
+ménage ou autrement, fut contraint de faire banqueroute, si bien que
+M. Ostorne, greffier de Sédan, prit son fils comme par pitié, et le
+donna à M. de Gueribalde, qu'il avoit en pension chez lui avec
+beaucoup d'autres, pour aller au collége avec eux, et leur porter
+leurs porte-feuilles. Or, comme il arrive quelquefois que les valets
+ont autant ou plus d'esprit que leurs maîtres, il profita plus qu'eux
+au collége, et devint si habile, principalement en grec, que feu M. de
+Bouillon[354] lui donna sa bibliothèque à gouverner, avec deux cents
+livres de pension. Voilà son premier établissement. Ensuite M. Ostorne
+le considéra davantage, et le fit manger à table avec les
+pensionnaires; il leur faisoit répétition, et avoit vingt écus de
+chacun par an. Après avoir été quelques années en cet état, il vint à
+se débaucher; de sorte qu'il faisoit fort mal son devoir, et ne
+revenoit que la nuit. Ensuite il fut fait régent de la première.
+Durant ce temps-là il vint des seigneurs polonois à Sédan, qui le
+prirent pour les instruire; et comme on ne touche pas toujours de
+l'argent à point nommé quand il vient de si loin, et que peut-être il
+leur faisoit faire la débauche, il fut contraint de s'engager pour
+eux, et la somme montoit à trois ou quatre mille francs. Ces messieurs
+les Polonois, voyant que leur argent ne venoit point, partirent sans
+dire adieu. Roussel, mis en action par les créanciers, qui se
+saisirent de sa personne, obtint délai, et s'achemina en Pologne, où
+les autres s'étoient déjà rendus. Ils le reçurent avec toute la
+civilité imaginable, et ne lui rendirent pas seulement la somme dont
+il avoit répondu, mais lui payèrent largement son voyage pour l'aller
+et pour le retour. Cependant Roussel, qui étoit adroit et
+entreprenant, ayant rencontré une heureuse conjoncture pour lui, car
+il étoit question d'élire un roi, et il étoit très-versé à faire des
+harangues, se fit connoître des principaux palatins du pays; de sorte
+qu'à son retour en France il quitta la poussière de l'école, et alla
+trouver le cardinal de Richelieu, à La Rochelle, à qui il dit qu'il
+avoit pouvoir de faire roi de Pologne qui il lui plairoit, et lui
+montra quelques pièces par écrit pour justifier ce qu'il disoit. Le
+cardinal, qui le prenoit pour un fou, et qui ne songeoit pas à se
+faire roi de Pologne, le congédia. De sorte que notre homme va trouver
+M. de Mantoue, qui toute la vie a eu des desseins assez chimériques;
+mais comme il avoit l'empereur et le roi d'Espagne sur les bras, il ne
+le voulut pas écouter. Roussel va à Venise, où il se fait présenter à
+M. de Candale. Ruvigny étoit alors à Venise; il avoit vu Roussel à
+Sédan. Roussel, qui le reconnut, lui fit signe. Le galant homme
+vouloit persuader à M. de Candale que pour peu d'argent on se feroit
+céder par le roi de Suède je ne sais combien d'îles, avec titre de
+souverain. M. de Candale, mal avec son père, ne vivoit alors que de sa
+pension de Venise et de son régiment de Hollande. Ruvigny, voyant que
+Roussel avoit de longues conférences avec lui, l'avertit de ce qu'il
+savoit. M. de Candale, pour se défaire de cet homme, l'adressa au
+marquis d'Exideuil[355], aîné de Chalais, et qui s'étoit mis à voyager
+à cause de la mort de son frère. Ce marquis, comme vous verrez, avoit
+et a encore la cervelle _à l'escarpolette_. Roussel et lui prirent
+résolution ensemble d'aller voir Bethlem Gabor[356], qui les reçut
+fort bien; et comme au Nord les docteurs sont conseillers d'État,
+Roussel lui plut tellement qu'il résolut de l'envoyer ambassadeur en
+Moscovie avec le marquis, l'un pour sa qualité et l'autre pour son
+savoir. Ils partent tous deux avec l'ambassadeur de Moscovie, qui s'en
+retournoit. Le marquis avoit un si grand train, et lui et Roussel
+faisoient si bonne chère, qu'avant que d'arriver à Constantinople ils
+eurent mangé une bonne partie de leur argent: ils prirent cette route
+parce que l'ambassadeur de Moscovie y avoit affaire. Roussel, qui crut
+que leur nécessité venoit du mauvais ménage des officiers du marquis,
+y voulut mettre ordre, et se voulut charger de la dépense. En effet,
+il entreprit pour une certaine somme de les rendre tous à Moscou; mais
+il avoit mal pris ses mesures, car l'argent manqua à mi-chemin, et le
+marquis fut contraint de prendre tout ce que ses gentilhommes
+pouvoient avoir, qui, en colère de cela, dirent quelques injures à
+Roussel, mêlées de quelques coup de poing; ce qui le piqua tellement
+qu'il jura de s'en venger, et pratiqua si bien l'ambassadeur de
+Moscovie, qui étoit neveu du patriarche, que le grand-duc envoya le
+marquis en Sibérie, où il fut trois ans prisonnier, mais dans une
+prison si rude, qu'on ne lui portoit à manger que par une
+lucarne[357]. Enfin, les artifices de Roussel étant reconnus, et le
+patriarche mort, on le mit en liberté. Là dedans il apprit par coeur
+les quatre premiers livres de _l'Énéïde_. Il les pouvoit bien
+apprendre tous douze, ce me semble. Tous les potentats de l'Europe, à
+la prière du roi de France, écrivirent au grand-duc pour la délivrance
+du marquis. Il est de bonne maison: son nom, c'est Talleyrand. Chalais
+est une principauté comme Enrichemont et Marsillac.
+
+ [354] Le premier duc de Bouillon, père du dernier mort. (T.)
+
+ [355] Charles de Talleyrand, marquis d'Exideuil, etc., étoit
+ frère cadet de Henri de Talleyrand, prince de Chalais, décapité à
+ Nantes en 1626.
+
+ [356] Bethlem Gabor étoit prince de Transylvanie.
+
+ [357] Le voyageur Oléarius a prétendu que Charles de Talleyrand,
+ marquis d'Exideuil, avoit le caractère d'ambassadeur. Ce point a
+ donné lieu à des discussions critiques. Voltaire, au paragraphe 8
+ de la préface de _l'Histoire de l'empire de Russie_, a réfuté
+ l'erreur du voyageur. Le prince Labanoff, associé étranger des
+ bibliophiles françois, qui a publié dans notre langue le _Recueil
+ de pièces historiques sur la reine Anne ou Agnès, épouse de Henri
+ Ier_ (Paris, 1825, in-8º), a réfuté victorieusement Oléarius dans
+ une lettre adressée au rédacteur du _Globe_, le 15 novembre 1827.
+ Cette lettre a été imprimée à part, à très-petit nombre.
+
+Cependant Roussel entra en crédit auprès du grand-duc; et, la mort de
+Bethlem Gabor étant survenue, il se fait députer vers le roi de Suède,
+en qualité d'ambassadeur, pour moyenner quelque ligue contre le roi de
+Pologne. En cet emploi, il fait si bien que, sans que le roi de Suède
+en sût rien, il fait entendre au grand-duc que ce prince armera
+moyennant un million. Le grand-duc, par avance, envoie quatre cent
+mille livres que Roussel touche. La fourbe se découvrit; mais Roussel
+met mal le grand-duc avec le roi de Suède, qui le retient à son
+service, et l'envoie en ambassade, premièrement en Hollande, puis à
+Constantinople, où il est mort de la peste[358].
+
+ [358] Cet article montre combien Tallemant étoit bien informé des
+ particularités anecdotiques sur lesquelles roulent principalement
+ ses Mémoires. Nous croyons devoir insérer ici la lettre de Louis
+ XIII au czar Michel Féodrowitch, dans laquelle il réclame le
+ marquis d'Exideuil. L'original de cette lettre existoit aux
+ archives des affaires étrangères à Moscou; il y fut retrouvé par
+ suite de recherches faites par M. le comte Just de Noailles,
+ alors ambassadeur de France en Russie, qui avoit témoigné le
+ désir d'éclaircir un point sur lequel il s'étoit élevé tant de
+ contestations. Le prince Labanoff, auquel cette pièce a été
+ communiquée par M. de Noailles, l'a publiée par _post-scriptum_ à
+ sa lettre du 15 novembre 1827, p. 17 à 23.
+
+ «Très-haut, très-excellent, très-puissant et très-magnanime
+ prince, nostre très-cher et bon amy le grand seigneur empereur et
+ grand-duc Michel Féodrowitch, souverain seigneur et conservateur
+ de toute la Russie, etc., etc., etc.....»
+
+ «Nous avons appris par les parents du sieur Charles de Talleyrand,
+ marquis d'Exideuil nostre subjet, qu'icelui marquis estant arrivé
+ à Mosco, au mois de may 1630, de la part du défunt prince Bethlem
+ Gabor, pour traîtter quelque union avec vostre magnipotence et
+ ledit prince, ledit marquis auroit esté accusé par un nommé
+ Roussel, qu'il se servoit du prétexte d'ambassadeur pour entrer
+ dans les pays de vostre magnipotence, à dessein seulement de
+ reconnoistre vos ports, passages et forces, pour après en advertir
+ le roy de Pologne, et que, en conséquence de cette accusation, à
+ laquelle ledit Roussel se porta pour se venger de la haine qui
+ s'engendra entre eux deux, ledit marquis auroit esté envoyé en une
+ de vos villes, où il est encore gardé, nonobstant que dans ses
+ papiers, qui furent visités, il ne se soit rien trouvé pour le
+ convaincre du fait susdit, et d'autant que ledit marquis
+ d'Eyxideuilh apartient à personne qui tienne grand rang en nostre
+ royaume, et que ses prédécesseurs nous ont rendu de signalés
+ services, et qu'outre ces considérations, nous nous sentons
+ obligés de protéger nos subjets, principalement ceux qui sont
+ eslevés par-dessus le commun; nous avons bien voulu escrire cette
+ lettre à vostre magnipotence pour la prier, comme nous faisons, de
+ commander que ledit marquis soit promtement mis en liberté et
+ qu'il lui soit permis d'aller où bon lui semblera. Ses parents
+ envoient exprès par delà ce gentilhomme, lequel estant bien
+ instruit des particularités de cette affaire, en pourra plus
+ amplement informer vostre magnipotence, si besoin est, et
+ l'assurera qu'encore que notre demande soit bien juste, nous ne
+ laisserons de recevoir à grand plaisir l'effet que nous en
+ désirons, et que nous espérons de vostre magnipotence et de son
+ amitié envers nous. Sur ce, nous prions Dieu qu'il vous ayt,
+ très-haut, très-excellent, très-puissant et très-magnanime et bon
+ prince, nostre très-cher amy, en sa sainte garde. Écrit à
+ Fontainebleau, le troisième jour de mars 1635.»
+
+ «Votre bon amy,
+
+ «_Signé_ LOUIS.
+
+ «_Contresigné_ BOUTHILLIER.»
+
+
+
+
+LE MARQUIS D'EXIDUEIL
+
+ET SA FEMME.
+
+
+Au retour de Moscovie, avec Pompadour, M. d'Exideuil épousa
+mademoiselle de Pompadour, fille d'une soeur de la chancelière.
+Quoique le mari et la femme fussent fort dissemblables pour le corps,
+car il étoit fort laid, et elle fort belle, il n'y a rien pourtant de
+plus semblable pour l'esprit, aussi visionnaires l'un que l'autre:
+mais comme les fous ne s'accordent guère entre eux, il y avoit
+toujours noise en ménage. Elle, étoit coquette et le mari jaloux. Pour
+l'obliger à recevoir grand monde chez elle, et à venir ensuite à la
+cour, elle s'avisa d'une invention qui ne pouvoit réussir qu'auprès du
+marquis d'Exideuil. Elle lui fit accroire que le feu Roi étoit devenu
+amoureux d'elle; qu'il le lui avoit fait dire par quelqu'un qu'elle
+lui nomma; mais que, comme il vouloit toujours se conserver la
+réputation de chaste, il vouloit que l'affaire fût secrète. Or, il
+faut que vous sachiez que le Roi étoit alors en Lorraine. «Pour cela,
+ajouta-t-elle, on a trouvé de certains chevaux qui, en un jour et une
+nuit, peuvent venir de Lorraine à Paris et de Paris en Lorraine; de
+sorte qu'il n'est pas difficile, par le moyen de ceux qui sont dans la
+confidence, d'empêcher qu'on ne voie le Roi pendant un jour. Par ce
+moyen, vous et moi gouvernerons tout.» Après, elle lui dit qu'on se
+vouloit servir d'elle pour négocier en Flandre, et que M. le
+garde-des-sceaux[359] avoit fait faire pour cela de certains carrosses
+tirés par de cette sorte de chevaux dont nous venons de parler. «Je
+vous veux découvrir» ajouta-t-elle, la cause de la richesse de
+messieurs Seguier: elle vient d'une naine indienne qu'ils ont chez
+eux. Cette naine possédoit un grand trésor, et fut prise par les
+Espagnols; mais, comme ils revenoient, les vaisseaux furent séparés
+par la tempête, et la naine, avec ses richesses, fut jetée sur une
+côte de France, où un des Seguier avoit un château. Il la reçut fort
+bien, et elle se donna à lui avec son trésor. Cette naine est
+prophétesse, et par les avis qu'elle donne, il est impossible, si on
+les suit, qu'on ne fasse une grande fortune: j'aurai communication
+avec elle, et je ne doute pas que nous ne supplantions bientôt le
+cardinal de Richelieu.»
+
+ [359] Il n'étoit pas encore chancelier. (T.)
+
+Elle aimoit fort les confitures; et, pour en avoir son soûl, elle fit
+accroire au marquis que la naine ne vivoit que de cela; et cependant
+elle en faisoit des collations avec ses galants; car le mari, persuadé
+de tout ce que sa femme lui avoit dit, promettoit à tous ses voisins
+des charges et des emplois, et recevoit toute la province chez lui,
+parce qu'elle lui avoit fait entendre qu'il falloit se faire connoître
+avant que d'être premier ministre. Après, ils viennent à Paris; la
+cour sembloit bien plus plaisante à la dame que le Limousin. Elle n'en
+vouloit point partir: cela les brouilla si bien, qu'il s'en alla seul
+dans la province; elle coquette ici tout à son aise. Esprit,
+l'académicien, qui étoit alors à M. le chancelier, étant familier chez
+elle, se mit à lui en conter. Il l'aima quelque temps sans découvrir
+sa folie. Elle étoit belle et avoit de l'esprit. Un jour qu'il ne
+s'étoit pas trouvé quelque part: «Si vous pensiez, lui dit-elle, me
+faire encore de ces tours-là, je m'en irois à Meaux.» Cela lui sembla
+si extravagant qu'il lui répondit: «Et moi, j'irois à Pontoise.»
+Ensuite, elle lui conta mille visions. Il dit que de sa vie il n'a été
+si surpris. Elle l'envoya un jour quérir. Il la trouva sur un lit, les
+bras pendants, pâle, défigurée, un chien expirant à ses pieds, une
+écuelle pleine de brouet noir. «Hé bien! lui dit-elle d'une voix
+dolente, vous voyez,» et se mit à lui conter, avec un million de
+circonstances bizarres, combien de fois depuis cinq ans elle avoit
+pensé être empoisonnée par son mari. Après elle se jette dans un
+couvent: le chancelier prend l'affirmative pour elle. Le mari, qui
+étoit absent et amoureux d'elle, étoit pourtant bien embarrassé
+d'avoir un chancelier de France sur les bras. Au bout de quinze jours
+cette fantaisie passe à cette folle; elle écrit à son mari qu'elle le
+vouloit aller trouver, et qu'il vînt au-devant d'elle. Il y vint: les
+voilà les mieux du monde ensemble. Elle ne vouloit que faire parler et
+avoir des aventures. L'aventure du poison lui avoit semblé belle. On a
+dit aussi que c'étoit pour entendre les plaintes de ses amants qu'elle
+avoit fait cette extravagance, et qu'elle s'étoit mise ensuite dans un
+couvent. Enfin, tout de bon, elle mourut de maladie au bout de
+quelques années, et employa les derniers moments de sa vie à conter à
+son mari combien elle avoit eu de galants, qui ils étoient, et jusqu'à
+quel point elle les avoit aimés; car on ne dit point qu'elle ait
+conclu avec pas un. Son mari mourut quelque temps après. Ils ont
+laissé deux garçons.
+
+Pompadour, le père de cette extravagante, étoit un bon gros homme,
+lieutenant de roi de Limousin, qui ne se tourmentait guère de ce que
+faisoit sa femme[360]: il lui laissoit gouverner sa maison, qu'elle a
+rétablie, et son corps aussi, comme il lui plaisoit. Tous les matins,
+tandis que monsieur ronfloit de son côté, elle donnoit, étant encore
+au lit, audience à tout le monde. On dit qu'un jour quelqu'un de ses
+gens, revenant de la ville la plus proche, apporta bonne provision de
+sangles, quoiqu'il n'eût eu ordre d'apporter que des étrivières. Elle
+se mit à crier. «Hé bien! hé bien! lui dit un gentilhomme de son mari,
+ne vous fâchez pas; vous n'aurez que les étrivières.» Elle se
+divertissoit avec les suivants de son mari, et il avoit de la peine à
+en garder, car elle n'étoit point jolie, et peut-être ne payoit-elle
+pas bien. Un jour elle ne vouloit pas qu'un d'eux allât à la chasse
+avec son mari: «Hé! mordieu, madame, dit le bonhomme, je vous le
+laisse tous les jours; que je l'aie au moins cette après-dînée.» Sa
+famille mit un jour en délibération si on jetteroit par les fenêtres
+un certain Prieuzac[361] de Bordeaux, qui vivoit fort scandaleusement
+avec madame. Il fut d'avis qu'on ne lui fît point de mal.
+
+ [360] Il avoit un secrétaire nommé Fauché, qui concubinoit avec
+ madame. Il eut jalousie du gouverneur du jeune Pompadour, et un
+ jour, par pays, comme ce gouverneur se fut approché de la litière
+ de madame pour lui dire quelque chose, la rage le saisit; il met
+ l'épée à la main, l'attaque; l'autre se défend, et le tue. (T.)
+
+ [361] Frère de l'académicien. (T.)
+
+
+
+
+M. SERVIEN[362].
+
+
+Son père étoit procureur général des Etats de Dauphiné; sa mère étoit
+demoiselle. Il fut procureur général à Grenoble, puis maître des
+requêtes. Il a eu un frère chevalier de Malte. Il avoit un parent bien
+proche qui étoit homme d'affaires. Le comte de Saint-Aignan épousa la
+fille de cet homme[363].
+
+ [362] Abel Servien, né en 1594, mort en 1659.
+
+ [363] L'alliance de Saint-Aignan renversera la fortune des
+ enfants de Servien; car le duc lui doit sept cent mille livres.
+ Servien lui prêta de quoi acheter la charge de premier
+ gentilhomme de la chambre; il en doit tous les intérêts qui
+ montent à deux cent mille livres, en cette année 1667. (T.)
+
+Il aima mieux être sous-secrétaire d'Etat que chef d'un corps qui le
+haïroit[364]. Chavigny, à qui le cardinal avoit reproché qu'il ne
+s'attachoit pas comme Servien à son emploi, ne cherchoit que
+l'occasion de le débusquer. Voici comme elle se présenta: Servien
+badinoit avec une chanteuse nommée mademoiselle Vincent, et avoit une
+chambre chez elle, où il travailloit à ses affaires quand il avoit
+travaillé à autre chose. Le prétexte étoit qu'elle avoit un mari que
+Servien disoit être de ses amis. Bois-Robert l'ayant prié de je ne
+sais quoi qu'il ne fit pas, s'en plaignit, et dit étourdiment que,
+s'il en eût prié mademoiselle Vincent, cela eût été fait aussitôt.
+Servien, piqué de cela, dit à Bois-Robert, dans la salle des gardes du
+cardinal: «Ecoutez, monsieur de Bois-Robert, on vous appelle _le
+Bois_; mais on vous en fera tâter.» Bois-Robert lui répondit: «Votre
+maître et le mien le saura.» Servien va pour dîner à la table ronde à
+laquelle le cardinal ne mangeoit point. Bois-Robert entre; le cardinal
+lui dit: «Qu'avez-vous, le Bois? vous êtes bien triste.--Monseigneur,
+ne m'appelez plus ainsi; ce nom vient d'être profané: on me menace.»
+Saint-Georges, capitaine des gardes du cardinal, ami de Servien, court
+pour l'avertir. Servien se dépêcha de dîner; mais il arriva trop tard,
+car le cardinal sut tout. Il dit à Bois-Robert: «Avez-vous des
+témoins?--Tous vos domestiques; mais ils ne voudront rien dire: il y a
+encore Chalusset, lieutenant du château de Nantes.» Bois-Robert va à
+Chalusset, et le gagne par l'espérance que M. de Bullion, ennemi de
+Servien, lui feroit du bien. En effet, Chalusset eut deux mille écus
+pour cela, et Bois-Robert autant. Bullion lui dit: «Allez, vous êtes
+mon fait; il me faut un homme comme vous auprès de M. le cardinal.
+Venez me voir.» Mais Bois-Robert ne put se tenir de faire des contes
+de lui. Voici ce qu'il dit à Ruel dans le parc: Bullion eut envie de
+faire ses affaires; il alla dans le bois, et, appuyé sur Nazin, son
+courrier, et Coquet, son maquereau, il se déchargeoit de son paquet.
+Bois-Robert alla dire au cardinal que des provinciaux, voyant je ne
+sais quoi de blanc à travers les feuilles, faisoient de grandes
+révérences, prenant le c.. de M. de Bullion pour un visage. Une autre
+fois, comme le cardinal vouloit faire jouer du clavecin, Bois-Robert
+dit: «M. de Bullion a pissé dedans.» Il pissoit partout. Ce fut là le
+prétexte de l'éloignement de Servien, à qui le cardinal envoya
+pourtant offrir ses mules pour porter son bagage. Il le remercia, et
+dit qu'il en avoit. On le relégua à Angers, où il a été jusqu'à la
+mort du feu Roi. Là, il chassoit et coquetoit.
+
+ [364] On l'envoya intendant de justice en Guienne; le Parlement
+ de Bordeaux donna des arrêts contre lui, ne voulant point
+ recevoir d'intendant. Le Roi ôta la charge au premier président,
+ et la donna à Servien; mais, avant qu'il y fût installé, il vaqua
+ une charge de secrétaire d'État, et on lui donna le choix. (T.)
+
+Bois-Robert fait un conte à propos de Servien. Le cardinal avoit un
+brutal de valet-de-chambre nommé Des Noyers. Un jour ce garçon se mit
+à tournoyer autour de M. Servien: «Qu'y a-t-il? qu'as-tu?--Peste de
+vous! j'ai perdu ma gageure: j'avois gagé que vous étiez borgne de
+l'oeil gauche, et c'est de l'oeil droit.» Ce même, au premier de l'an,
+leur demanda si Jésus-Christ, quand il naquit, était catholique. On
+lui rit au nez. «Je veux dire chrétien,» dit-il. On rit encore plus
+fort. «Pourquoi tant rire? Quelle fête est-il aujourd'hui?--La
+Circoncision.--Hé bien! ne falloit-il pas qu'il fût Juif?»
+
+Le cardinal demanda un jour à Bautru: «Que fait M. Servien à
+Angers?--Il _bigotte_.» C'est qu'il étoit amoureux d'une madame Bigot.
+C'étoit une belle femme mariée à un M. Bigot, dont le père avoit été
+procureur général du grand conseil, mais qui s'étoit incommodé pour
+s'être fait huguenot; et le fils étoit un ridicule qui, déjà âgé,
+avoit épousé une belle fille qui n'avoit rien. Gueux, il subsistoit
+par un contrôle général des traites d'Anjou que lui avoit donné
+Rambouillet, son beau-frère, qui alors avoit les cinq grosses fermes.
+Or, cet homme avoit eu un emploi auparavant à Reims. Sa soeur, madame
+Rambouillet, dit: «Il ne fera point sa commission; mais il deviendra
+amoureux de la fille d'un tel, qui a aussi un emploi là.» Il ne manque
+pas. Il avoit mis des portraits de cette fille dans l'hôtellerie où il
+couchoit à Nanteuil, afin de la voir en allant et en revenant. Une
+fois il vint ici, et ne baisa ni sa soeur, ni sa nièce en arrivant. On
+sut depuis qu'il avoit juré à sa maîtresse de ne baiser pas une femme
+en son voyage. Le voilà marié. Le soir de ses noces, car il aimoit la
+mascarade, il dansa un ballet, composé de son beau-père, de sa
+belle-mère, de sa mariée et de lui. Les médisants d'Angers disoient:
+«M. Bigot est en faveur: il couche avec la maîtresse de M. Servien.»
+C'étoit un _becco cornuto_, et qui même n'avoit pas l'esprit de
+s'empêcher de faire connoître qu'il le savoit. Il y avoit presse à qui
+auroit Servien pour galant. Ménage, qui étoit alors à Angers, disoit à
+toutes ces femelles: «Pourquoi vous tourmentez-vous tant? il vous voit
+toutes de même oeil.» Tout borgne qu'il est, il ne laissoit pas
+d'aller à la chasse; mais, dès qu'il craignoit quelque branche, il
+mettoit la main devant son bon oeil; et quelquefois on le trouvoit à
+dix pas de son cheval, car, ne voyant goutte, la première chose le
+jetoit à bas. Servien s'éprit aussi d'une fille d'Angers, qu'on
+appeloit mademoiselle Avril. L'abbé Servien eut peur qu'il ne
+l'épousât, et il pria madame Bigot de lui en parler. Elle, qui n'est
+point sotte, lui voulut ôter cette fantaisie, et lui dit qu'elle n'en
+feroit rien. Quelques jours après, l'abbé revient et la presse encore;
+«car, disoit-il, je le sais de bonne part.--Hé bien! lui dit-elle,
+monsieur l'abbé, je le lui dirai; mais je lui dirai que c'est vous
+qui me l'avez fait dire.» En effet, un soir qu'une dame de la campagne
+avoit assemblée pour faire voir toutes les beautés de la ville à
+Jarzé, qui y étoit venu depuis deux jours, et que Jarzé faisoit le
+dédaigneux: «Mon Dieu! l'impertinent homme! dit madame Bigot; s'il se
+vient mettre auprès de moi, je m'en irai ailleurs.--Je vous en
+empêcherai bien, répondit Servien en riant, car je ne bougerai
+d'auprès de vous.» En causant, il lui dit qu'il n'aimoit rien tant que
+les violons, et qu'étant procureur général à Grenoble, il quittoit
+tous ses procès pour écouter s'il y avoit le moindre rebec[365] dans
+la rue. «A propos, lui dit-elle, on dit que vous nous les ferez
+entendre bientôt les violons; mais la salle de mademoiselle Avril est
+un peu bien petite; il faudra que sa grand'mère vous prête la sienne.»
+Il prit tout cela en raillant. Pourtant, sur la fin, ils s'en
+expliquèrent tout au long. L'abbé cependant ne put s'ôter cela de
+l'esprit, et il fit tant qu'il le maria avec la veuve d'un comte de
+d'Onzain de Vibraye[366] qui avoit été tué à Arras. Il eut de la peine
+à s'y résoudre, car il n'étoit pas trop épouseur. La Bigot, qui en
+enrageoit, lui faisoit la guerre de ce qu'il épousoit la fille de M.
+de La Grise[367]: c'étoit une médisance de province. Une baronne de
+La Roche-des-Aubiers, mère de cette jeune veuve, avoit été mariée fort
+long-temps sans avoir d'enfants. Enfin, un gentilhomme, nommé La
+Grise, se rendit familier dans la maison, et y gouvernoit tout.
+Incontinent madame devint grosse de madame Servien. Le mari meurt peu
+après; La Grise épouse la veuve.
+
+ [365] Le _rebec_ étoit une espèce de violon champêtre à trois
+ cordes. (Voyez _le Dictionnaire de Trévoux_, et Roquefort, _de
+ l'État de la poésie françoise aux XIIe et XIIIe siècles_; Paris,
+ 1815, p. 108.)
+
+ [366] Servien épousa, le 14 décembre 1640, Augustine Le Roux,
+ fille de Louis Le Roux, seigneur de La Roche-des-Aubiers, et
+ d'Avoye Jaillard, veuve de Jacques Huraut, comte d'Onzain.
+
+ [367] La Grise a été lieutenant des gardes-du-corps. (T.)--Il est
+ question d'une madame de La Grise, et de mademoiselle de La
+ Grise, sa fille, dans _l'Histoire de la comtesse des Barres_
+ (l'abbé de Choisi); Bruxelles, François Foppens, 1736, p. 55 et
+ suivantes. Il est vraisemblable que Choisi parle de la belle-mère
+ de Servien et d'une fille qu'elle auroit eue de son second
+ mariage.
+
+Le maréchal de Brézé disoit à La Grise: «Etre cocu, ce n'est pas
+grande merveille; mais il n'arrive guère qu'on le soit de la façon
+comme toi.» On dit aussi que madame d'Onzain aimoit Sévigny, dont nous
+parlerons ailleurs; en sorte que la mère passoit bien des articles
+fâcheux que Servien proposoit exprès, parce qu'il n'y alloit pas de
+bon coeur, et que la belle accoucha au bout de sept mois. On disoit
+qu'elle étoit pressée de se marier. Au commencement elle le trouvoit
+vieux; enfin, elle fut ravie de l'avoir.
+
+Son retour et ses emplois aux pays étrangers, avec ses querelles avec
+M. d'Avaux et sa surintendance, se trouveront dans les Mémoires que la
+régence nous fournira.
+
+Cette madame Bigot revint à Paris faute d'emploi pour son mari. Ici,
+Lyonne, qui avoit les mémoires de son oncle Servien, se mit à lui en
+conter. Il avoit une chambre chez elle, comme l'autre chez
+mademoiselle Vincent; cela ne dura que deux ans, car on le maria.
+Depuis, son mari et elle, qui n'étoit plus jeune, ont bien eu de la
+peine à subsister, et Servien, tout surintendant qu'il est, n'en a
+aucun soin. Une fois pourtant il lui fit donner je ne sais quelle
+commission à l'année navale. Un jour, dînant chez M. de Vendôme, ce
+sot homme s'avisa de dire qu'il y avoit bien de l'avantage à avoir
+une femme bien faite; que les affaires s'en faisoient bien plus vite;
+que la sienne n'avoit qu'à aller chez M. Servien, et qu'aussitôt elle
+étoit expédiée. «Voire, dit M. de Vendôme, nous sommes du même âge lui
+et moi; cela ne va pas si vite. On n'est plus si preste.» Elle a un
+fils qui est bien fait.
+
+
+
+
+M. D'AVAUX[368].
+
+
+M. d'Avaux étoit frère du président de Mesme. Nous avons dit, dans
+l'historiette de Voiture, qu'il aimoit les femmes, et qu'il n'étoit
+pas mal fait. Il en conta ici à la fille d'un conseiller au Châtelet,
+nommé M. d'Amours. C'étoit une belle fille, et qui avoit deux beaux
+noms, car elle s'appeloit _Aurore d'Amours_. On croit qu'il a eu assez
+de privautés avec elle; et comme il ne voulut pas l'épouser, elle se
+fit religieuse. M. d'Avaux avoit déjà été ambassadeur à Venise, et
+avoit fait la paix du Nord, quand cette belle se mit dans un couvent.
+Dans le Septentrion, il passoit pour un fort grand personnage et pour
+un homme de bien. Le mari de la comtesse Éléonore, fille du roi de
+Danemark[369], que nous avons vu ici avec sa femme, disoit que M.
+d'Avaux les avoit pensé faire devenir fous en Danemark, tant il
+faisoit le roi, et qu'une fois il lui dit en riant: «Bien, monsieur,
+voilà qui est bien: faisons bien la comédie.»
+
+ [368] Claude de Mesme, comte d'Avaux, né en 1595, mort à Paris le
+ 19 novembre 1650.
+
+ [369] De ces filles d'une femme qu'il épousa comme une femme de
+ conscience. (T.)
+
+M. d'Avaux étoit l'homme de la robe qui avoit le plus de bel esprit,
+et qui écrivoit le mieux en françois. On croit que le cardinal de
+Richelieu ne l'aimoit point quoiqu'il l'employât. Le feu Roi mort, cet
+homme, avec cette réputation, avoit droit de prétendre quelque chose.
+On lui donne une abbaye de dix-huit mille livres de rente: il la
+reçoit pour un de ses neveux, fils de son cadet M. d'Irval, ne voulant
+pas apparemment tenir cela pour une récompense, et aussi ne voulant
+pas que ce bénéfice fût perdu pour sa famille[370]. La Reine, ou
+plutôt M. de Beauvais, le fait surintendant des finances avec M. Le
+Bailleul. Le cardinal Mazarin ne pouvoit alors empêcher qu'on ne
+l'élevât; mais après il lui fit donner l'emploi de Munster pour
+l'éloigner. Servien, qui devoit aller ambassadeur à Rome, fut proposé
+par Lyonne en la place de Chavigny pour être son collègue. Ils ne
+furent pas long-temps ensemble sans se quereller. Dès Charleville,
+Servien eut un courrier particulier; cela donna de la jalousie à
+l'autre. D'un autre côté, d'Avaux avoit un grand équipage, car, avec
+les appointements de surintendant et les quinze cents écus qu'ils
+touchoient par mois de la cour, comme plénipotentiaire, il avoit
+cinquante mille écus à manger. Servien le pria de considérer qu'il
+n'avoit pas tant à dépenser, et qu'il lui feroit plaisir de se
+régler, afin qu'il n'y eût point tant de différence. D'Avaux répondit
+que chacun faisoit de son bien ce qu'il vouloit.
+
+ [370] En une autre rencontre il eut de la cour quarante mille
+ écus dont il acheta une charge à un d'Erbigny, fils de sa soeur,
+ et une compagnie aux gardes, qu'il donna au frère de celui-là.
+ (T.)
+
+D'ailleurs, on dit qu'il y avoit eu un peu de galanterie, et qu'il en
+avoit conté à madame Servien, qui eût été quasi la petite-fille de son
+mari, et qui étoit jolie et coquette. Il y a un recueil imprimé des
+lettres, ou plutôt des factums que lui et Servien ont écrits l'un
+contre l'autre. Enfin, M. de Longueville les accommoda, ou du moins
+fit en sorte qu'il n'y eut plus de scandale.
+
+En 1647, que se fit la rupture de la paix générale, la cour ne fut pas
+trop satisfaite de lui, et le cardinal dit au président de Mesme qu'il
+savoit bien que d'Avaux ne l'aimoit pas. Il avoit Lyonne pour ennemi.
+Il étoit surintendant des finances; M. d'Émery ne vouloit point un tel
+collègue, et d'ailleurs on avoit quelque soupçon qu'il ne pensât au
+chapeau, car il faisoit furieusement le catholique: il avoit dit que
+la religion catholique étoit ruinée en Allemagne si on faisoit ce que
+les Protestants demandoient. Il dit, plaignant le duc de Bavière, que
+c'étoit le prince le plus catholique de l'Europe. Il porta les
+intérêts des ennemis de la Landgrave de Hesse, et, allant en Hollande
+pour empêcher la paix avec l'Espagne, il demanda la liberté de
+conscience. On a cru qu'il faisoit cela pour porter les Catholiques
+d'Allemagne à demander pour lui un chapeau de cardinal. L'année
+d'après il eut ordre de la cour de revenir à Paris, dans sa maison; de
+ne se point mêler de sa charge de surintendant des finances, et de ne
+voir le Roi ni la Reine. Il vint à Roissy chez son frère aîné, entre
+Paris et Senlis. Depuis, il se démit volontairement de sa
+surintendance, lorsqu'il avoit comme refait sa paix, et que d'Émery
+étoit mort.
+
+Dès ce temps-là la dévotion l'avoit pris. Un jour, Ogier, le
+prédicateur[371], à qui il avoit donné deux mille livres de rente sur
+cette abbaye de son neveu, ayant pressenti que M. d'Avaux méditoit sa
+retraite, lui dit, comme ils étoient dans cette belle maison qu'il a
+fait bâtir rue Sainte-Avoie[372]: «Voici qui est magnifique; mais ce
+n'est rien en comparaison de cette maison céleste, etc.» L'autre
+s'ouvrit à lui. Il avoit résolu de se retirer dans une espèce de
+désert en Bretagne, d'y bâtir quelque couvent, ou même d'instituer
+quelque nouvel ordre; car ne croyez pas que cet homme manquât de
+vanité, il en avoit: témoin cette maison dont nous venons de parler.
+Elle revient à huit cent mille livres; cependant elle est petite, et
+il n'y a pas un appartement complet: la place seule lui tenoit lieu de
+deux cent cinquante mille livres. Dans leur partage, il y avoit des
+maisons qu'on louoit fort bien; ailleurs, pour la somme qu'il y a
+employée, il eût fait un beau bâtiment; mais il vouloit bâtir _in
+fundo avito_, car les de Mesme se piquent furieusement de noblesse,
+quoique leur bisaïeul ne fut qu'un docteur en droit à Toulouse; mais
+ils disent que c'étoit un gentilhomme qui montroit le droit pour son
+plaisir, et qu'ils font venir d'un consul Memmius; au moins se
+sont-ils laissé cajoler de ce grotesque[373].
+
+ [371] François Ogier, prédicateur du Roi, acquit dans son temps
+ de la célébrité. Il prit la défense de Balzac contre le père
+ Goulu, général des Feuillants, qui l'avoit grossièrement attaqué.
+
+ [372] Cet hôtel subsiste encore; mais il a éprouvé de grands
+ changements, parce qu'il a été converti en maison de commerce. Il
+ est situé dans la rue Sainte-Avoie, vis-à-vis d'un passage
+ nouvellement ouvert, qui conduit à la rue du Chaume.
+
+ [373] Ils se disent originaires de Chalosse-Cujas, écrit à
+ Memmius, son collègue. (T.)
+
+Il avoit la tête un peu bien petite pour avoir beaucoup de cervelle,
+et il me souvient qu'il mena étourdiment le cardinal Mazarin à
+l'oraison funèbre du feu Roi que fit Ogier, où il y avoit bien des
+choses contre le cardinal de Richelieu. La mort ne lui permit pas de
+faire cette retraite. Il mourut de fièvre; en 1650, à l'âge de
+cinquante-cinq ans ou environ. Son frère de Mesme mit dans les billets
+d'enterrement: _haut et puissant seigneur et commandeur des ordres du
+Roi_[374]. Il faut être évêque, archevêque ou cardinal pour cela. Il
+avoit été officier (_de l'ordre_) et s'étoit conservé le cordon; il
+étoit charitable. Durant qu'on bâtissoit sa maison, il faisoit payer
+les journées et panser à ses dépens les ouvriers qui se blessoient. Il
+ne fit point de testament; peut-être ne croyoit-il pas mourir si tôt?
+On dit qu'il avoit dessein de faire le fils aîné de M. d'Irval,
+aujourd'hui d'Avaux, son héritier. Il avoit prié Frotté, cet homme qui
+fut si fidèle au maréchal de Marillac, son maître, de l'avertir de
+donner sa vaisselle d'argent aux pauvres. Frotté l'oublia. Sa femme
+s'en ressouvint et l'écrivit à M. de Mesme. Pepin, son intendant, lui
+en parla. Il dit: «On trouvera un écrit pour cela dans mon cabinet.»
+Mais pour moi, je doute que le président de Mesme en ait rien fait,
+car il donna si peu aux valets, dont il y en avoit tel qui avoit servi
+vingt ans M. d'Avaux, que c'étoit une chose honteuse[375].
+
+ [374] Cependant les autres officiers de l'ordre le mettent, et il
+ y a fondement à cela dans l'institution, tant tout y est bien
+ digéré. (T.)
+
+ [375] D'Avaux leur donnoit beaucoup. (T.)
+
+D'Avaux oublia cruellement le pauvre Ogier _le Danois_[376], qui n'a
+jamais rien eu de lui après l'avoir servi dans tout le Septentrion, et
+y avoir ruiné sa santé. Mais il défendit de demander compte à Pepin,
+son intendant, «car, dit-il, je ne crois pas qu'il me doive rien,» et
+il lui laissa la maison où il loge. On consulta si on devoit faire une
+oraison funèbre. Ogier dit que comme on ne pouvoit s'empêcher de
+parler du grand effort qu'il fit à Munster pour faire signer la paix,
+cela hoqueroit la cour. Cet Ogier a fait son éloge au-devant des
+sermons qu'il a donnés au public.
+
+ [376] Charles Ogier, frère aîné du prédicateur. Secrétaire du
+ comte d'Avaux, il l'accompagna dans ses ambassades en Suède, en
+ Danemark et en Pologne. On a de lui _Ephemerides, sive iter
+ Danicum, Suecicum, Polonicum_; Paris, 1656, in-8º, ouvrage
+ posthume publié par son frère.
+
+Le président de Mesme traitoit si fort ses frères de haut en bas,
+qu'il ne daignoit quasi leur ôter le chapeau. Il ne se levoit pas et
+disoit: «Donnez un siége à mon frère.» Ce n'étoit point par
+familiarité, c'étoit par orgueil[377]. Il avoit aimé les femmes, et il
+disoit, quand il en avoit payé quelqu'une, car je crois qu'il n'en
+avoit guère autrement, qu'il lui étoit permis de demander: «Il m'en a
+tant coûté; trouvez-vous que ce soit trop cher?» Comme on dit: «Cette
+étoffe me coûte tant, ai-je été trompé?» Il mourut un mois après son
+frère d'Avaux. Il laissa sa charge de président au mortier à son neveu
+d'Avaux, à condition qu'il épouseroit une de ses filles; il en a deux.
+La charge lui sera comptée pour quatre cent mille livres, et pour rien
+si sa fille ne le veut pas épouser. C'est pour conserver la charge
+dans sa famille, et M. d'Irval doit exercer la charge jusqu'à ce que
+son fils soit en âge. Ce fils est reçu en survivance, et je pense
+qu'il la laissera exercer à son père tant qu'il voudra. On l'appelle
+_le président de Mesme_; il y a un dicton au Palais: _De Mesme
+toujours de Mesme_. Quand il parloit d'un conseiller qu'il estimoit:
+«C'est, disoit-il, un grand sénateur.» Il railloit M. d'Irval, son
+cadet, comme un écolier, et M. d'Avaux comme un avocat. Il avoit cent
+mille livres de rente en fonds de terre. La confiscation de Bussy,
+frère de sa première femme, tué par Bouteville, lui a valu quarante
+mille livres de rente. La veuve, qui est de Fossé, et qui a
+inclination pour l'épée, a donné sa fille en _catimini_ à La Vivonne,
+fils de Mortemart.
+
+ [377] Il appeloit sa femme Demoiselle. Le président de Thou,
+ l'historien, appeloit la sienne _Domine_. Blondel, le ministre,
+ appeloit la sienne _ma Gaine_. Les médisants disoient que c'étoit
+ une coutelière.
+
+ (T.)
+
+
+
+
+BAZINIÈRE,
+
+SES DEUX FILS ET SES DEUX FILLES.
+
+
+Feu La Bazinière, trésorier de l'épargne, se nommoit Massé Bertrand;
+il étoit fils d'un paysan d'Anjou, et, à son avénement à Paris, il fut
+laquais chez le président Gayan[378]: c'étoit même un fort sot garçon;
+mais il falloit qu'il fût né aux finances. Après il fut clerc chez un
+procureur, ensuite commis, et insensiblement il parvint à être
+trésorier de l'épargne. Cela ne seroit que louable s'il en eût bien
+usé; mais c'étoit le plus rustre et le plus avare de tous les hommes.
+Une fois, comme il parloit d'affaires à un homme, il le quitte sans
+dire gare, et s'en va gourmer un garçon couvreur, en lui disant: «Tu
+as tes poches toutes pleines de mon plomb.» Il se trouva que c'étoit
+une bribe de pain que ce pauvre diable avoit dans sa poche. On disoit
+que c'étoit l'homme de France le mieux servi, et qu'il ne changeoit
+jamais de valets; c'est qu'il ne les payoit point, et qu'ils y
+demeuraient en attendant que l'humeur libérale prît à leur maître. Son
+portier fut contraint, pour être payé, de lui proposer de faire faire
+une boutique d'une porte cochère inutile qu'il avoit chez lui, et la
+fit louer à un frère vitrier qu'il avoit; ainsi il recevoit les loyers
+au lieu de ses gages.
+
+ [378] Pierre Gayan, président des enquêtes, le 21 juin 1614. (T.)
+
+Sa femme, qui vit encore, n'est pas plus magnifique. Quand il fait
+vilain temps les vendredis, elle fait enchérir son beurre de
+Clichy-la-Garenne d'un sou par livre, en disant: «Il n'en sera guère
+venu aujourd'hui au marché.» Il en eut deux fils et deux filles: ses
+fils n'étoient pas mal faits. L'aîné, qui est aujourd'hui trésorier de
+l'épargne, étoit assez agréable, et peut-être, s'il eût été bien
+élevé, en eût-on fait quelque chose; mais le père, qui est mort riche
+de quatre millions, ne voulut jamais faire la dépense d'un gouverneur,
+ni envoyer voyager ce jeune garçon; au contraire, regardant à ce qui
+lui coûteroit le moins et se trouvant en année durant le siége
+d'Arras, il envoya son fils à Amiens, avec titre de commis de
+l'épargne, mais qui avoit un homme sous lui qui faisoit tout. Ce jeune
+fou se fit faire des armes qu'il porta à la cour, et rompit tant de
+fois la tête à M. de Noyers de le faire mettre dans l'escadron de M.
+le Grand, quand on mena le convoi dans les lignes, qu'il y fit mettre,
+et le lui recommanda. On n'étoit pas à mi-chemin, et le grand-maître,
+qui venoit au-devant du convoi, n'avoit point encore paru, quand il
+prit une si grande épouvante à cet écolier déguisé, que sans avoir vu
+ni ennemis ni autres gens que ceux avec qui il étoit, il passa sur le
+corps à toute l'armée, et galopa jusqu'à Amiens, où il s'alla cacher
+dans un grenier au foin, et après dit que son cheval l'avoit emporté.
+Sur cela on fit un vaudeville que voici:
+
+ Je suis Bazinière farouche[379],
+ Qui ne puis par monts ni par vaux
+ Retenir mes vites chevaux,
+ Tant ils sont forts en bouche.
+ Je règne[380] caché dans du foin;
+ Mais au convoi je n'y vais point.
+
+ [379] Il a l'air hagard. (T.)
+
+ [380] L'Harmonie, à son récit au Ballet du mariage du duc
+ d'Enghien, disoit:
+
+ _Je règne_, etc. (T.)
+
+Le cardinal, pour se divertir, fit pour cela la déclaration que voici:
+
+«A tous ceux, etc.--Avons déclaré et déclarons le cheval du sieur de
+La Bazinière atteint et convaincu du crime de fort-en-bouche, etc.;
+et, quant audit sieur de La Bazinière, nous le remettons et
+rétablissons en sa pristine fame et renommée, et lui permettons
+d'aspirer aux charges et dignités auxquelles la grandeur de son
+courage et sa naissance le peuvent faire prétendre. Fait à Amiens,
+etc.» Bazinière devint malade de la peur qu'il avoit eue, et on le
+ramena dans un brancard à Paris. Le jeune Guenaut, médecin, qui le
+conduisoit, rencontra de jeunes gens qui alloient à la cour; il leur
+dit qu'il accompagnoit un blessé. «Et qui?--Bazinière.» Ils se mirent
+à rire. L'hiver suivant, un frère de madame de Champré l'ayant raillé,
+Bazinière l'attendit au passage et le fit attaquer par quatre hommes
+de chez son père, et lui cependant se tenoit les bras croisés. Mes
+frères et moi, car c'étoit auprès du logis, allâmes au secours de ce
+garçon qui, à la foire, donna après sur les oreilles à Bazinière. Le
+lendemain de cet assassinat une dame du quartier, chez qui il alla,
+lui dit en riant: «Vraiment, monsieur, je ne vous conçois point, vous
+qui avez tant de sujet d'aimer la vie, vous exposer sans cesse comme
+cela.» Bazinière, le printemps venu, fit un voyage au Maine, où il
+devint amoureux de madame de Pezé, fille de madame de Lansac et soeur
+de madame de Toussy. Cette dame n'étoit plus jeune, et vivoit dans un
+abandonnement effroyable. Il demeura quelque temps avec elle; mais à
+la fin il lui arriva une aventure qui le fit revenir à Paris. Le
+maître-d'hôtel, qui, peut-être, servoit aussi d'autre chose à la dame,
+las de ce petit bourgeois qui faisoit fort l'entendu, un soir se mit
+en embuscade en un endroit où il falloit qu'il passât pour aller
+coucher avec madame, il étoit minuit; il n'y avoit point de lumière;
+de sorte que ce galant homme, faisant semblant que c'étoit un laquais,
+et lui disant: «Petit fripon, que ne vous allez vous coucher, au lieu
+de faire ici du bruit à madame?» donna maint horion à notre badaud de
+Paris. Durant cette amourette, le père fut assez impertinent pour se
+plaindre que madame de Pezé débauchoit son fils; notez qu'elle étoit
+parente du cardinal de Richelieu. Enfin le bonhomme mourut.
+
+En ce temps la Chémerault, après la mort du cardinal, étoit revenue à
+Paris. On l'appeloit, comme j'ai dit ailleurs, _la Belle Gueuse_, et
+on disoit qu'elle n'avoit pour tout bien qu'un âne de Mirebalais[381].
+Elle avoit fait représenter à la Reine qu'elle ne pouvoit faire
+fortune que par sa beauté, et que ces occasions se rencontreroient
+bien plutôt à Paris qu'à la province. La Reine y consentit donc; mais
+elle ne voulut point que cette fille, qui avoit été un temps
+l'espionne du cardinal, et qui après s'étoit mise du parti de M. le
+Grand, allât au Louvre. Benserade la fut voir. Elle lui conta sa
+misère. Il lui dit en riant: «Il faut que je vous amène un épouseur.»
+Quelques jours après il y mena Bazinière. A quelque temps de là la
+belle lui dit: «Vous avez peut-être dit plus vrai que vous ne pensez;
+je pense que Bazinière m'épousera.» Bazinière effectivement en étoit
+épris; mais comme il vouloit par ce mariage avoir entrée à la cour, il
+souhaitoit qu'auparavant sa maîtresse fît sa paix avec la Reine. Les
+parents de la fille firent si bien que la Reine lui permit de se
+trouver au cercle, mais non pas de lui faire la révérence. Après cela
+Bazinière l'épousa sans le consentement de sa mère, qui fit
+terriblement la méchante. La belle-fille, qui étoit adroite et fourbe,
+se vêtit simplement et se tint chez elle, faisant la mélancolique.
+Elle envoya un jour la nourrice de son mari trouver madame de La
+Bazinière. Cette nourrice, bien instruite, ne joua pas mal son
+personnage; elle applaudit d'abord à cette mère irritée, puis
+insensiblement elle lui dit: «Madame, si vous saviez en quel état est
+cette jeune femme, vous ne seriez peut-être pas si en colère contre
+elle; elle n'a point de joie d'être si avantageusement mariée,
+puisqu'elle n'est point aux bonnes grâces d'une personne qu'elle
+estime tant; elle est quasi comme si elle portoit le deuil, et quand
+on lui dit que ce n'est pas l'habit d'une nouvelle mariée, elle répond
+que cet habit convient à la tristesse qu'elle a dans l'âme. Au reste,
+madame, c'est bien la plus belle amitié que celle qui est entre eux
+que vous sauriez vous imaginer, et je ne m'en étonne point; car c'est
+bien la plus belle créature qu'on puisse voir de deux yeux.» Bref,
+cette femme sut si bien dire, qu'elle fit pleurer la mère, et la fit
+résoudre à voir son fils; et ensuite tout fut accommodé, et ils
+vinrent loger avec elle.
+
+ [381] Ils valent beaucoup de revenu. (T.)--Le Mirebalais est une
+ petite contrée de France située en Poitou, et dont Mirebeau est
+ la capitale.
+
+Cette femme, qui avoit tant d'obligation à son mari, ne laissa pas, au
+bout d'un an et demi, de le mettre de la confrérie, et cela par
+intérêt. D'Émery, pour changer, voulut tâter d'une maigre, et laissant
+Marion, en conta à madame de La Bazinière. Par son moyen, elle obtint
+de la Reine la permission de la voir. Ce petit fat, à table chez
+d'Émery, contoit les obligations qu'il lui avoit, que c'étoit son
+protecteur, etc. Tout le monde rougissoit pour lui. On en fit ce
+couplet:
+
+ D'Emery n'a jamais fait
+ Un cocu plus satisfait
+ Que le petit Bazinière,
+ Lere la, lere lanlère.
+
+Je ne sais si d'Émery et lui avoient _bigné_[382], mais notre
+trésorier fit alors quelques galanteries avec Marion. Un jour il avoit
+fait préparer la collation en quelque maison autour de Paris, et déjà
+il étoit parti en carrosse avec elle pour y aller, quand le duc de
+Brissac, qui alors étoit le patron de la demoiselle, ne la trouvant
+point chez elle, apprit où elle étoit allée. Il court après et les
+attrape. D'abord il crie: «Laquais! un bâton. Mademoiselle, où
+allez-vous? Monsieur, changez de place, dit-il à La Bazinière, je me
+veux mettre auprès d'elle.» Ils font collation; au retour, il la fait
+monter dans son carrosse, et sur ce que Bazinière disoit qu'il en
+auroit la raison, il le fit environner de laquais qui le menacèrent du
+bâton. Le chevalier de Chémerault, aujourd'hui Chémerault, qui est
+gendre de Tabouret, car d'Émery lui fit donner la fille de ce
+partisan, fit appeler le duc de Brissac; mais ils furent accommodés.
+Roquelaure se moqua des façons qu'avoit faites Brissac pour embrasser
+un gentilhomme, car en ce temps-là ils étoient encore infatués de
+Cocceius Nerva. Brissac l'envoie appeler par L'Aigle; Roquelaure
+s'excusa sur la fièvre-quarte qu'il avoit depuis quelques mois.
+L'Aigle lui répondit que puisque, malgré sa fièvre, il jouoit, faisoit
+sa cour et soupoit en ville, on auroit sujet de prendre cela pour une
+méchante échappatoire. «Bien, dit Roquelaure, ne dites point que je
+vous ai dit cela; dès que je me porterai tant soit peu mieux, car je
+n'ai point de force, je vous ferai savoir de mes nouvelles.» En effet,
+au bout de dix jours il envoya un brave nommé Champfleury[383] dire à
+L'Aigle qu'il se battroit devant les Feuillants. L'Aigle dit qu'on
+seroit trop tôt séparé; qu'il valoit mieux aller au Cours. Comme ils y
+alloient, ils furent arrêtés. On disoit que madame de Mirepoix, soeur
+de Roquelaure, en avoit averti. Ce furent des gentilshommes de M. le
+Prince qui les arrêtèrent: ne les ayant pas trouvés au Cours, ils s'en
+retournoient quand ils virent passer un carrosse qui avoit les rideaux
+tirés; le vent fit lever un des rideaux tirés, et on aperçut des
+chaussons de jeu de paume: cela leur donna du soupçon; ils tirèrent
+les rideaux et trouvèrent ce qu'ils cherchoient. Ils devoient se
+battre à l'épée et au poignard. Le marquis étoit faible, et craignoit
+qu'on ne passât sur lui. Champfleury dit à L'Aigle: «Pour nous, nous
+nous battrons à l'épée seule.» L'Aigle répondit: «Pour moi, je
+rougirais de me battre autrement que ceux que je sers.» Ce M. de
+Brissac étoit si jaloux de Marion, qu'il avoit loué une maison tout
+contre la sienne pour l'épier mieux.
+
+ [382] Ce mot paroît être pris ici dans le sens de _troqué_. En
+ Bretagne, bigner se dit pour échanger, troquer, en style
+ populaire.
+
+ [383] Aujourd'hui capitaine aux gardes. Il a été capitaine des
+ gardes du Mazarin. (T.)
+
+Pour revenir à madame de La Bazinière, elle eut envie de la maison de
+Monnerot, à Sèvres. D'Émery dit à cet homme qu'il lui apportât une
+déclaration. Il y va. «M. d'Émery ne vous a-t-il dit que cela? lui
+dit-elle.--Non, madame.» Elle croyoit qu'il la lui achèteroit, et que
+ce seroit un contrat et non une déclaration qu'il lui enverroit.
+
+Il y a environ un an qu'il arriva à madame de La Bazinière une chose
+un peu fâcheuse: Une fille, qui lui servoit de demoiselle, étant mal
+satisfaite, lui vola une cassette où il y avoit des lettres de M. de
+Metz, de M. d'Émery et de M. de Beaufort: pour les rendre elle
+demandoit deux mille écus. On parle à elle; on lui donne rendez-vous à
+Bonneuil, maison de Chabenas[384], commis et maquereau de d'Émery.
+Elle n'y vouloit point aller; enfin, on la persuada. Elle y va; mais
+elle n'y porte que les lettres qui ne disoient rien: on la vole sur le
+chemin; et avec ses lettres on lui prend de l'argent pour faire
+croire que ç'avoit été des voleurs. Elle en reconnut un qui étoit
+procureur-fiscal du faubourg Saint-Germain, nommé Plessis; c'étoit le
+factotum de Chabenas: elle obtint prise de corps cantre lui. Je pense
+que tout s'accommoda pour quelque argent.
+
+ [384] Ce benêt met des plumes quand il va à sa terre; il n'a pu
+ être reçu conseiller. (T)
+
+Bazinière fit mettre des couronnes à son carrosse, du temps qu'elles
+étoient moins communes qu'elles ne sont; ce fut en se mariant. Depuis,
+quelqu'un, en parlant de la multitude des manteaux de ducs qu'on
+voyoit, dit devant Mademoiselle: «Je ne désespère pas que Bazinière
+n'en mette un.--Non, dit-elle, il ne mettra qu'une mandille.»
+
+
+
+
+COURCELLES, CADET DE BAZINIÈRE.
+
+
+Le cadet de Bazinière, nommé Courcelles, étoit fort étourdi, et
+faisoit la plus folle dépense du monde: il achetoit à crédit des
+chevaux et des chiens à de grands seigneurs, et les revendoit à vil
+prix après pour avoir de l'argent. De cette façon ou autrement il
+devoit quelque somme au marquis de Pienne, aujourd'hui gouverneur de
+Pignerol. Courcelles se moqua de lui au lieu de le satisfaire.
+L'autre, l'ayant trouvé un jour au Cours tout seul, l'appela.
+Courcelles, en jeune homme, va dans son carrosse; Pienne, qui étoit
+accompagné, fit toucher à toute bride, sans faire autre bruit, et le
+mène au logis d'un de ses amis. En entrant il cria, pour lui faire
+peur: «Çà, çà, des étrivières.» Ce garçon fut si outré de ce mot
+d'étrivières, que, seul, comme il étoit, et sans armes, il se jette au
+cou de Pienne pour l'étrangler. On l'emmena dans une chambre en le
+menaçant toujours. Cela lui émut tellement la bile qu'encore qu'on
+l'eût bientôt relâché sans lui avoir donné le moindre coup, et rien
+fait de pis que le menacer, il en mourut pourtant au bout de trois
+jours. Il y a apparence qu'il avoit plus de coeur que son aîné. La
+mère voulut poursuivre; mais on l'apaisa. Ce fut après le mariage de
+son frère que cette aventure arriva.
+
+
+
+
+MADAME DE SERRAN.
+
+
+La fille aînée de La Bazinière, qui n'étoit nullement jolie, avoit été
+accordée, du vivant du cardinal de Richelieu, à Plessis-Chivray[385],
+frère de la maréchale de Gramont: on attendoit qu'elle eût douze ans
+pour la marier. Le cardinal mort, la mère, en donnant soixante mille
+livres au cavalier, demeura en liberté de marier sa fille à qui il lui
+plairoit. Bautru, qui, avec cinq cent mille écus de bien, ne cherchoit
+encore que de grands partis, ayant manqué mademoiselle de Noailles,
+maria son fils, qu'on appelle M. de Serran, avec cette fille qui
+n'avoit guère que douze ans, et à qui on donna quatre cent mille
+livres en mariage. La voilà donc chez son mari. Bautru, qui est homme
+d'esprit, lui souffrit bien de petites choses; mais il eut tort de lui
+laisser mettre des couronnes, et de lui donner un écuyer qui avoit
+l'épée au côté. Il y eut bientôt noise entre lui et madame de La
+Bazinière, car l'année de feu son mari étant venue, on ne voulut pas
+laisser exercer la charge à son fils qui étoit trop jeune. Bautru s'y
+opposa, craignant que cela ne préjudiciât à sa belle-fille. Cependant
+la mère ayant répondu, Bazinière exerçoit; la jeune Bazinière en
+vouloit à la mort à Bautru, et mit dans la tête de cette jeune femme
+que son mari, qui à la vérité n'est qu'un sot, étoit indigne d'elle;
+que sa soeur épouseroit un duc et pair, et que c'étoit une chose bien
+cruelle de n'être la femme que d'un homme de robe, quand on pouvoit
+avoir le tabouret chez la Reine. Cela alla si avant que, comme elle
+n'avoit point eu encore d'enfants, on lui parloit de se faire
+démarier. Bautru, voyant cela, feint une promenade à Issy, où l'on fit
+trouver encore quatre chevaux. Serran, qui y étoit avec sa femme, dit:
+«Allons pour cinq ou six jours aux champs chez nos amis.» Ainsi, on la
+mena en Anjou, à Serran, où on ne la traita pas le mieux du monde. Une
+fois qu'elle disoit: «Mais que craint-on? je ne vois pas un homme.--Il
+y a des valets, dit ce Serran.--Cela est bon pour votre mère,» lui
+répondit-elle. Avant cela, elle lui avoit dit des choses fort
+offensantes. «J'ai, lui dit-elle, autant d'aversion pour votre
+personne que pour votre soutane.» Un jour que le Père Des Mares
+prêchoit à Sainte-Eustache sur les devoirs qu'un mari et une femme se
+doivent l'un à l'autre, il dit qu'une femme devoit aimer son mari de
+quelque façon qu'il pût être. Elle prit cela pour elle, et dit assez
+haut: «Vraiment, il est aisé à voir que M. Bautru a du crédit dans la
+paroisse; il y fait prêcher en faveur de monsieur son fils.» Cependant
+Serran étoit mieux fait qu'elle.
+
+ [385] Plessis-Chivray fut depuis tué en duel par le marquis de
+ Coeuvre; c'est un des plus beaux combats de la régence. Il n'y
+ eut point de raillerie. Ils étoient seuls et avec de petites
+ épées. On fut étonné qu'ayant le coup qu'il avoit il eût pu avoir
+ encore deux heures pour songer à sa conscience: on attribua cela
+ au scapulaire de la Vierge qu'il portoit, et depuis bien des
+ jeunes gens en portent. Coeuvre fut aussi fort blessé; mais il
+ eut l'avantage. (T.)
+
+En Anjou, madame de Bautru, qui depuis ce mariage avoit eu permission
+d'aller à Serran, étoit son garde-corps. On fut contraint d'empêcher
+qu'elle ne reçût des lettres, car sa mère et sa belle-soeur lui
+écrivoient le diable de Bautru et de son fils. En ce temps-là un
+honnête homme étant venu de ce pays-là, à la prière de madame de
+Serran, alla voir madame de La Bazinière. Dès qu'elle le vit, elle lui
+cria: «Ah! monsieur, ma fille est-elle encore en vie?»
+
+Madame Bautru, car je ne crois pas que Serran ait eu assez d'esprit
+pour cela, afin de se venger de ce que cette petite femme avoit dit
+que l'emploi d'intendant de justice en Anjou, qu'avoit Serran, étoit
+un emploi à faire pendre les gens, et aussi de ce qu'elle avoit traité
+avec mépris les parents de son mari, s'avisa un jour de convier à
+dîner tous les parents de feu M. de La Bazinière, dont les plus hupés
+étoient des notaires de village ou des fermiers, et, la prenant par la
+main, elle les lui fit tous saluer en lui disant de quel degré chacun
+d'eux étoit parent de feu son père; puis, la fit dîner, avec eux.
+Comme elle étoit encore en Anjou, sa cadette fut enlevée. La mère,
+pour se consoler, voulut voir sa fille qui étoit grosse; elle
+craignoit aussi qu'elle ne fût pas bien accouchée à la province.
+Bautru n'y vouloit point entendre. Enfin, on fit dire à la bonne femme
+par un tiers qu'il falloit bourse délier. Elle donna cent mille
+livres, et on la fit venir en chaise. Arrivée à Paris, le beau-père
+fit ce qu'il put pour la gagner, mais en vain. Elle haïssoit son mari
+mortellement; c'étoit une étourdie et lui un benêt qui vouloit railler
+et faire l'esprit fort comme son père; mais cela lui réussit si mal
+que cela fait pitié. Il fait toutes choses à contre-temps; il prend
+tout de travers[386]; on lui fait les cornes en jouant avec lui. Sa
+femme disoit: «Quand je serai veuve, je ferai ceci et cela; car je
+suis assurée que M. de Serran mourra jeune.» Elle s'est trompée elle,
+car elle est morte à vingt-deux ans, et a laissé deux enfants, je
+crois, à ce mari qu'elle devoit enterrer.
+
+ [386] Serran a passé pour un ennuyeux homme, à cause qu'il
+ vouloit faire comme son père, et cela ne lui réussissoit pas.
+ Depuis il s'est corrigé; il ne cherche plus à dire de bons mots,
+ et c'est un homme peu naturel à la vérité, mais qui passent
+ partout. Un jour que sa femme et lui se battoient, Bautru, qu'on
+ vint quérir pour mettre le holà, les regarda faire, et dit: _Quod
+ Deus junxit, homo non separet_; puis s'en alla. Il trouvoit
+ peut-être à propos que la petite femme fût mortifiée.
+
+ (T.)
+
+
+
+
+MADAME DE BARBEZIÈRE.
+
+
+La cadette Bazinière étoit jolie; elle n'avoit guère qu'onze ans quand
+elle fut enlevée par un frère de madame de La Bazinière la jeune,
+qu'on appeloit Barbezière; c'est le nom de la maison, qui est une
+bonne maison de Poitou. Ce garçon, qui étoit bien fait, avoit toute
+liberté chez madame de La Bazinière la mère, jusque-là qu'étant
+malade, elle le reçut dans son logis. On ne sait pas bien si sa soeur
+étoit du complot, car il ne l'a pas dit. Lopez[387] pourtant avertit
+la mère qu'on vouloit enlever sa fille, et qu'elle seroit mieux dans
+un couvent. Elle répondit que Barbezière l'empêcheroit. Madame
+d'Hautefort, alors en faveur, l'avoit fait demander par la Reine pour
+Montignère son frère; mais la bonne femme avoit toujours tenu bon.
+Elle étoit amoureuse, à ce qu'a dit Barbezière, du chevalier de
+Chémerault et non de lui, comme on l'a cru; sans cela il n'eût jamais
+songé à la fille, et se fût contenté de la mère. Quoi qu'il en soit,
+un jour que la mère et la fille, à sa prière, allèrent avec lui pour
+prendre l'air à Clichy, à une lieue de Paris, au retour, des gens à
+cheval jetèrent le cocher en bas, en mirent un autre en sa place, et
+laissèrent madame de La Bazinière dans un blé. M. de Mauroy, intendant
+des finances, en revenant de Saint-Ouen, la trouva et la ramena à
+Paris. Il n'y avoit personne qui fût en état de les suivre. Madame de
+La Bazinière avoit bien mené son sommelier à cheval; mais Barbezière,
+le voyant assez bien monté, l'avoit renvoyé d'assez bonne heure à
+Paris, sous prétexte qu'il avoit oublié de commander un remède qu'on
+lui avoit ordonné pour ce soir-là. Le sommelier rencontra les
+enleveurs, et pensa retourner pour en avertir, car il les prenait pour
+des voleurs; cependant il suivit son chemin. On avoit dit à madame La
+Bazinière qu'il y avoit des voleurs, qu'on les avoit vus. Elle ne
+vouloit pas retourner; mais Barbezière lui dit: «Hé! madame, que
+craignez-vous? Je connois tous ces messieurs-là; ce sont tous
+officiers de l'armée.» La belle-mère, au désespoir de sa belle-fille,
+dit qu'elle n'avoit rompu le mariage de Toulangeon que pour cela; et
+que son fils n'étoit allé en Poitou, pour voir, disoit-il, les
+parents de sa femme, qu'afin de n'être pas ici quand on feroit le
+coup. Bazinière, de retour, inventa de nouveaux serments pour jurer
+qu'il n'en savoit rien. On disoit que d'Émery ayant voulu apaiser la
+bonne femme, elle lui dit en colère: «Vous ne venez céans que pour
+débaucher ma belle-fille.» Le chevalier de Marans, qui avoit loué des
+chevaux et placé des relais pour Barbezière, fut arrêté; mais M. le
+Prince le tira de prison d'autorité. Barbezière avoit un vaisseau
+prêt; il passe en Hollande, et se met à Culembourg en la protection du
+seigneur du lieu, qui est le comte de Waldeck; c'est une souveraineté.
+La mère a fait ce qu'elle a pu pour gagner le comte, mais en vain. On
+sut que la pauvre enfant avoit fort pleuré, et qu'elle pleuroit encore
+long-temps après quand son mari n'y étoit pas. Il se jeta dans le
+parti de M. le Prince, et elle mourut de la petite-vérole à Stenay.
+Madame de Longueville écrivit à madame de La Bazinière, la mère, en
+faveur d'un fils qu'elle a laissé. Elle étoit aussi fière qu'une
+autre, toute misérable qu'elle étoit, et elle disoit: «Il est vrai
+qu'il faut que j'aime bien M. de Barbezière, de l'avoir ainsi préféré
+à tant de bons partis.» Barbezière cajola ensuite une fille[388] de
+madame de Longueville, nommée La Châtre, et dont il eut un enfant;
+elle est à Loudun en religion; elle disoit qu'elle avoit une promesse
+de mariage. Depuis, se fiant à l'amnistie, il vint à Paris (1650).
+Madame de La Bazinière, qui l'avoit fait rouer en effigie, le fit
+mettre au Fort-l'Évêque; mais le prince de Conti, alors en crédit par
+son mariage, l'en tira. Nous verrons dans les Mémoires de la Régence
+comme il eut le cou coupé en 1657 pour un enlèvement d'une autre
+nature.
+
+ [387] On a vu plus haut un article sur Lopez.
+
+ [388] Cette fille accoucha assez scandaleusement; et comme elle
+ disoit: «Que je suis malheureuse!» Tourney, sa compagne, pour la
+ consoler, lui disoit: «Ma chère, pourquoi s'affliger tant? il n'y
+ en a pas une de nous à qui il n'en pende autant.» (T.)
+
+
+
+
+LA COMTESSE DE VERTUS.
+
+
+La comtesse de Vertus est fille du marquis de La Varenne-Fouquet,
+celui de qui madame de Bar disoit: «Il a plus gagné à porter les
+poulets du Roi mon frère, qu'à larder ceux de sa cuisine;» car il
+avoit, dit-on, été écuyer de cuisine. Henri IV lui fit du bien; il
+l'avoit bien servi en ses amours. Cet homme avoit mis sur la porte de
+sa maison, en Anjou, la statue de Henri IV, et au bas: _Il m'a donné
+l'honneur et les biens_. Elle épousa le comte de Vertus, qui est venu
+d'un frère bâtard de la reine Anne de Bretagne; ç'a été une fort belle
+femme[389].
+
+ [389] Ce comte étoit accordé avec une fille de Retz: le Roi lui
+ proposa d'épouser la fille de La Varenne avec soixante-dix mille
+ écus. Il crut faire sa fortune; mais dès qu'il l'eut vue, il s'en
+ éprit d'une telle force qu'il l'épousa deux jours après, et
+ aussitôt, de peur du Roi, il l'emmena en Bretagne. Henri IV fut
+ tué bientôt après. A soixante-dix ans, la comtesse de Vertus
+ apprenoit à danser, et dansoit la _figurée_. (T.)
+
+Jouant sur le quatrain de Pibrac, on disoit d'elle:
+
+ Qui te pourroit, _Vertus_, voir toute nue[390].
+
+Il y a des gens qui l'y ont vue. Son mari fit assassiner vilainement
+un de ses galants qu'il avoit fait venir par une lettre supposée. J'ai
+parlé ailleurs de Bautru-Cherelles; il a été aussi de ses favoris. Il
+lui écrivit une fois, autant pour la traiter de coquette que pour la
+cajoler, que sa maison étoit le palais d'Atlant[391]; que chacun y
+trouvoit sa maîtresse. Son mari mourut, il y a près de dix-huit ans;
+depuis elle a toujours porté un bandeau de veuve, à cause qu'à son gré
+cette coiffure lui sioit bien; et avec cela elle a long-temps porté
+des habits comme une jeune personne, car elle a été long-temps belle.
+Elle a de l'esprit; mais ç'a toujours été un esprit déréglé; elle se
+mêloit de faire de belles lettres. Ce qu'il y a de meilleur, c'est des
+choses qu'elle tire des lettres qu'elle a de Bautru, car on y
+remarquoit son air. Une fois elle écrivoit à sa fille de Vertus, sur
+je ne sais quelle froideur qui étoit entre elles, que _la grande Ourse
+et la petite Ourse n'étoient pas si gelées qu'elle_.
+
+ [390] C'est le vingt-septième quatrain de Pibrac.
+
+ Qui te pourroit, vertu, voir toute nue,
+ O qu'ardemment de toi seroit épris:
+ Puisqu'en tout temps les plus rares esprits
+ T'ont fait l'amour au travers d'une nue.
+
+ [391] Allusion au géant Atlante qui enlevoit les dames et les
+ renfermoit dans son château magique. (_Orlando Furioso_, ch. 4.)
+
+Elle n'a su compatir avec personne, et c'est la plus avare et la plus
+bizarre personne qui vive. Pour tout train, quelquefois elle n'a eu
+qu'un cocher, et ce cocher la peignoit aussi bien que ses chevaux.
+Quand elle voyageoit, elle couchoit aux faubourgs des villes de peur
+de trop dépenser dans les bonnes hôtelleries. Elle dit un jour une
+assez plaisante chose. Sa fille de Vertus étoit allée, après la mort
+de madame la comtesse[392], demeurer chez madame de Rohan la mère. «A
+quoi songe, dit-elle, ma fille de Vertus de se retirer chez madame de
+Rohan? puisqu'elle me quitte, elle devoit aller ailleurs.» Cette
+mademoiselle de Vertus a du mérite; elle sait le latin; elle n'est pas
+si belle que sa soeur. Madame la comtesse fut si ingrate que de ne lui
+rien donner. Elle écrit fort raisonnablement; mais l'affaire de M. de
+La Rochefoucauld l'a fort décriée. C'est la plus belle après madame de
+Montbazon, car elle a encore trois soeurs, dont l'une nommée
+mademoiselle de Chantocé, qui n'est pas la plus belle, voulant
+demeurer à Paris, où elle n'a ni mère, ni soeur, ni belle-soeur, se
+retira chez la Petite-Mère Hospitalière: là, pour voir du monde, elle
+recevoit les gens dans la salle des malades; et on voyoit cette fille
+toute couverte d'or dans un lieu où un malade rend un lavement,
+l'autre change de linge; l'un tousse, l'autre crache; celui-ci crie,
+et celle-là se confesse.
+
+ [392] La comtesse de Soissons.
+
+Le dernier évêque d'Angers étant malade de la maladie dont il mourut,
+madame de Vertus envoya un gentilhomme pour savoir de lui-même comment
+il se portoit. Il se trouva obligé de cette civilité, et se mit sur
+les louanges de la dame jusqu'à faire un éloge en forme. Enfin le
+gentilhomme, ennuyé de cela, lui dit: «Monsieur, que dirai-je à madame
+de votre santé?--Monsieur, répondit-il, dites-lui que je rêve.»
+
+Cette vieille folle, à l'âge de soixante-treize ans, a épousé un jeune
+garçon appelé le chevalier de La Porte, disant pour ses raisons que
+c'eût été dommage de laisser mourir d'amour un pauvre garçon qui,
+apparemment, a encore long-temps à vivre. Lui l'a épousée à cause
+qu'il avoit été condamné à donner vingt-deux mille livres à une fille
+qui lui avoit fait un procès pour le faire condamner à l'épouser, et
+il n'avoit pas un sou pour payer cette dette-là ni les autres. Mais le
+pauvre chevalier ne fut pas assez fin en cette rencontre, car
+quoiqu'il tînt le mariage secret, M. d'Avaugour, M. de Goetlo et les
+filles en eurent avis: c'étoit à Paris où ils étaient tous en procès
+avec elle, parce qu'elle changeoit tout son bien de nature. Ils
+obtinrent une permission du lieutenant-civil de sceller chez le
+chevalier aussi bien que chez la mère.
+
+Aux grandes affaires on passe souvent par-dessus les formes; l'âge et
+la conduite de cette femme la rendoient ridicule. Un commissaire se
+met dans un grenier d'une maison vis-à-vis de celle du chevalier, d'où
+il voyoit ce qu'on y porta et remua durant deux jours; après il
+demanda main-forte et alla mettre son scellé. Le chevalier présenta
+requête. Sa requête fut reçue; mais ordonné qu'on feroit description
+des coffres, et qu'ils seroient mis en dépôt. Le grand-maître y vint
+avec deux cents chevaux, mais le commissaire avoit déjà fait son
+devoir. Elle court fortune d'être interdite et le chevalier de n'avoir
+rien gagné qu'une vieille femme. Il fut mal conseillé, car il faut
+tout prévoir en tel cas; il n'avoit qu'à tout porter à l'Arsenal.
+
+Elle voulut donner en haine de ses enfants cinquante mille écus à
+madame de Montausier, la voyant en faveur. Madame de Montausier les
+refusa, et lui dit: «Hé! madame, vous avez tant de grandes filles qui
+n'en ont pas trop.» Elle a fait depuis de fort impertinentes donations
+entre-vifs, comme vingt mille livres à Ferrand, doyen du parlement,
+afin qu'il sollicitât pour elle.
+
+Mademoiselle de Clisson, troisième soeur de madame de Montbazon, est
+une personne qui n'a de défaut que de n'avoir pas de santé. Quoique
+maltraitée de sa mère, elle ne voulut point assister à l'inventaire de
+ses biens, et empêcha qu'on ne l'enlevât et qu'on ne l'interdît; mais
+elle travailla pour faire casser le mariage: ce qui fut exécuté. Le
+frère aîné, qui a gagné mademoiselle de Vertus, n'a jamais pu la
+gagner. Elle et ses soeurs et le comte de Goetlo plaident contre
+l'aîné, qui ne leur veut rien donner, et les fait enrager aussi bien
+qu'il fait enrager sa femme. Cette femme a de la vertu, et, par
+modestie, elle ne l'a point voulu accuser d'impuissance.
+
+Elle conte ainsi la mort du galant de sa mère. Le comte de Vertus
+étoit un fort bon homme, et qui ne manquoit point d'esprit. Son foible
+étoit sa femme; il l'aimoit passionnément, et ne croyoit pas qu'on pût
+la voir sans en devenir amoureux. Un gentilhomme d'Anjou, appelé
+Saint-Germain La Troche, homme d'esprit et de coeur, et bien fait de
+sa personne, fut aimé de la comtesse. Le mari, qui avoit des espions
+auprès d'elle, fut averti aussitôt de l'affaire. Il estimoit
+Saint-Germain, et faisoit profession d'amitié avec lui; il trouva à
+propos de lui parler, lui dit qu'il l'excusoit d'être amoureux d'une
+belle femme, mais qu'il lui feroit plaisir de venir moins souvent chez
+lui. Saint-Germain s'en trouva quitte à bon marché. Il y venoit moins
+en apparence, mais il faisoit bien des visites en cachette: c'étoit à
+Chantocé en Anjou. Le comte savoit tout; il n'en témoigna pourtant
+rien jusqu'à ce que, durant un voyage de dix ou douze jours, le galant
+eût eu la hardiesse de coucher dans le château. Les gens dont la dame
+et lui se servoient étoient gagnés par le mari. Ayant appris cela, il
+défendit sa maison à Saint-Germain. Cet homme, au désespoir d'être
+privé de ses amours, écrit à la belle, et la presse de consentir qu'il
+la défasse de leur tyran. Les agents gagnés faisoient passer toutes
+les lettres par les mains du mari qui avoit l'adresse de lever les
+cachets sans qu'on s'en aperçût. Elle répondit qu'elle ne s'y pouvoit
+encore résoudre. Il réitère, et lui écrit qu'il mourra de chagrin si
+elle ne consent à la mort de ce gros pourceau. Elle y consent. Et par
+une troisième lettre, il lui mande que dans ce jour-là elle sera en
+liberté; que le comte va à Angers, et que sur le chemin il lui
+dressera une embuscade. Le comte retient cette lettre, se garde bien
+de partir; et ayant appris que Saint-Germain dînoit en passant dans le
+bourg de Chantocé, il se résolut de ne pas laisser passer l'occasion.
+Il lui envoie dire qu'il fera meilleure chère au château qu'au
+cabaret, et qu'il le prioit de venir dîner avec lui. Le galant, qui ne
+demandoit qu'à être introduit de nouveau dans la maison, ne se doutant
+de rien, s'y en va. Il n'avoit pas alors son épée; il l'avoit ôtée
+pour dîner; il oublie de la prendre. Dès qu'il fut dans la salle, le
+comte lui dit: «Tenez, en lui présentant son dernier billet,
+connoissez-vous cela?--Oui, répondit Saint-Germain, et j'entends bien
+ce que cela veut dire.--Il faut mourir.» Les gens du comte mirent
+aussitôt l'épée à la main. Ce pauvre homme n'eut pour toute ressource
+qu'un siége pliant. Il avoit déjà reçu un grand coup d'épée quand le
+mari entra dans la chambre de sa femme, qui n'étoit séparée de la
+salle que par une antichambre. Il la prend par la main, et lui dit:
+«Venez, ne craignez rien; je vous aime trop pour rien entreprendre
+contre vous.» Elle fut obligée de passer sur le corps de son amant qui
+étoit expiré sur le seuil de la porte. Il la mena dans le château
+d'Angers. Elle eut bien des frayeurs, comme on peut penser. Les
+parents du mort, quand ils eurent vu la lettre, ne firent point de
+poursuites. La comtesse avoit ouï tout le bruit qu'on fit en
+assassinant son favori: elle étoit grosse; elle ne se blessa pourtant
+point, mais la petite fille qu'elle fit, et qui ne vécut que huit ans,
+étoit sujette à une maladie qui venoit des transes où la mère avoit
+été, car elle s'écrioit: «Ah! sauvez-moi; voilà un homme l'épée à la
+main qui me veut tuer.» Et elle s'évanouissoit. Elle expira d'un de
+ces évanouissements[393].
+
+ [393] On a prétendu que Jacques Ier, roi d'Angleterre, que Marie
+ Stuart portoit encore dans son sein quand David Rizzio fut
+ assassiné sous ses yeux, n'avoit jamais pu supporter la vue d'une
+ épée nue. Ce fait est néanmoins fort contesté, quoique Digby
+ assure dans son _Discours sur la poudre de sympathie_ qu'il en a
+ été témoin.
+
+
+
+
+MADAME DE MONTBAZON
+
+(MARIE DE BRETAGNE).
+
+
+Elle étoit fille aînée du comte de Vertus et de la comtesse dont nous
+venons de parler. Elle étoit encore fort jeune et étoit en religion
+quand le bon homme de Montbazon l'épousa; c'est pourquoi il l'a
+toujours appelée _ma religieuse_. Il en écrivit une lettre à la
+Reine-mère, ou plutôt il la copia, car elle étoit assez raisonnable
+pour avoir été écrite par un plus habile homme que lui[394]. La
+substance étoit qu'il savoit bien de quoi cela menaçoit une personne
+de son âge; mais qu'il espéroit que le bon exemple que lui donneroit
+Sa Majesté la retiendroit toujours dans les bornes du devoir, etc.
+Vous verrez si elle a fait mentir le proverbe _que bon chien chasse de
+race_. C'étoit une des plus belles personnes qu'on pût voir, et ce fut
+un grand ornement à la cour; elle défaisoit toutes les autres au bal,
+et, au jugement des Polonois, au mariage de la princesse Marie,
+quoiqu'elle eût plus de trente-cinq ans, elle remporta encore le prix.
+Mais, pour moi, je n'eusse pas été de leur avis; elle avoit le nez
+grand et la bouche un peu enfoncée; c'étoit un colosse, et en ce
+temps-là elle avoit déjà un peu trop de ventre, et la moitié plus de
+tétons qu'il ne faut; il est vrai qu'ils étoient bien blancs et bien
+durs; mais ils ne s'en cachoient que moins. Elle avoit le teint fort
+blanc et les cheveux fort noirs, et une grande majesté.
+
+ [394] Une fois il dit en présence de la feue Reine-mère et de la
+ Reine: «Je ne suis ni Italien, ni Espagnol; je suis homme de
+ bien.» Je pense même que c'étoit parlant à leur personne. (T.)
+
+Dans la grande jeunesse où elle étoit quand elle parut à la cour, elle
+disoit qu'on n'étoit bon à rien à trente ans, et qu'elle vouloit qu'on
+la jetât dans la rivière quand elle les auroit. Je vous laisse à
+penser si elle manqua de galants. M. de Chevreuse, gendre de M. de
+Montbazon, fut des premiers[395]. On en fit un vaudeville dont la fin
+étoit:
+
+ Mais il fait cocu son beau-père
+ Et lui dépense tout son bien.
+ Tout en disant ses patenotres,
+ Il fait ce que lui font les autres.
+
+ [395] Ce couplet de Neufgermain fait voir que le duc de
+ Saint-Simon en a tâté aussi bien que les autres (il ne ressemble
+ pas mal à un ramoneur):
+
+ Un ramoneur nommé _Simon_,
+ Lequel ramone haut et _bas_,
+ A bien ramoné la _maison_
+ De monseigneur de _Montbazon_. (T.)
+
+
+M. de Montmorency chanta ce couplet à M. de Chevreuse dans la cour du
+logis du Roi; je pense que c'étoit à Saint-Germain. M. de Chevreuse
+dit: «Ah! c'est trop,» et mit l'épée à la main; l'autre en fit autant.
+Les gardes ne voulurent pas les traiter comme ils pouvoient à cause
+de leur qualité, et on les accommoda. M. d'Orléans l'a aimée, et M. le
+comte (de Soissons) aussi. Il en contoit auparavant à madame la
+princesse de Guémené, belle-fille de M. de Montbazon, et la rivale de
+la duchesse. Elle l'obligea, à ce qu'on m'a dit toutefois, de faire
+une malice à madame de Guémené; ce fut de faire semblant de remettre
+ses chausses, comme il entroit du monde. Il le fit, et après en
+demanda pardon à la belle. J'ai dit ailleurs pourquoi M. le comte
+quitta madame de Montbazon. Bassompierre l'entreprit; mais il n'en put
+rien avoir, je ne sais pourquoi. Hocquincourt, fils du grand prévôt,
+aujourd'hui maréchal de France, est un de ceux dont on a le plus
+parlé. Lorsque les ennemis prirent Corbie, sur le bruit qui courut que
+Picolomini avoit dit que s'il venoit à Paris, il vouloit madame de
+Montbazon pour son butin, pour se moquer de ce franc Picoüard qui
+étoit toujours sur les éclaircissements, et qui n'a pas le sens
+commun, on fit un cartel de lui à Picolomini et la réponse. Il y avoit
+au cartel:
+
+«Moi, M. d'Hocquincourt, gouverneur de Péronne, Montdidier et Roye,
+
+«A toi, Picolomini, lieutenant-général des armées de l'empereur en
+Flandre, fais savoir que ne pouvant souffrir davantage les cruautés
+exercées dans mes gouvernements, je désire en tirer raison par
+l'effusion de ton sang. J'ai choisi le lieu où je veux vous voir
+l'épée à la main. Mon trompette vous y conduira; ne manquez de vous y
+trouver, si vous êtes un homme de bien, avec une brette de quatre
+pieds de long pour terminer nos différends.»
+
+_Réponse._
+
+«Monsieur de Hocquincourt, demeurez dans votre gouvernement; je
+souhaiterois pour ma satisfaction que vous vous fussiez trouvé à onze
+batailles et soixante-douze siéges de villes comme moi, pour vous voir
+en lieu où je ne fus jamais qu'avec joie, et d'où je ne revins jamais
+sans avantage. Mais, dans l'état où vous êtes, je ne puis hasarder ma
+réputation contre vous sans faire tort à celle de mon maître qui m'a
+confié ses armées. J'ai deux cents capitaines dans mes troupes, dont
+le moindre croiroit se faire tort de venir aux mains avec vous.
+Toutefois, si vous persévérez dans ce dessein, il s'en trouvera
+quelqu'un qui, en ma considération, ravalera son estime jusque là.
+Adieu, monsieur d'Hocquincourt; faites bonne garde. Vous savez que je
+ne suis pas loin de vous, et que je sais aussi bien surprendre des
+places que commander des armées.»
+
+Ce M. d'Hocquincourt ayant gagné une femme-de-chambre, se mit un soir
+sous le lit de la belle. Par malheur le bon homme se trouva en belle
+humeur, et vint coucher avec sa femme; il avoit de petits épagneuls
+qui, incontinent, sentirent le galant, et firent tant qu'il fut
+contraint d'en sortir. Pour un sot il ne s'en sauva pas trop mal: «Ma
+foi, dit-il, monseigneur[396], je m'étois caché pour savoir si vous
+étiez aussi bon compagnon qu'on dit.» Quand il se mit à la cajoler, il
+lui déclara, en homme de son pays, qu'il ne savoit ce que c'étoit que
+de faire l'amant transi, qu'il falloit conclure, ou qu'il chercheroit
+fortune ailleurs. C'est comme il faut avec une femme qui a toujours
+pris de l'argent ou des nippes. Roville, après lui, y laissa bien des
+plumes, et on a dit que Bonnel Bullion, c'est-à-dire le dernier des
+hommes, y avoit été reçu pour son argent. En un vaudeville, il y
+avoit:
+
+ Cinq cents écus bourgeois font lever la chemise.
+
+ [396] On appeloit ainsi M. de Montbazon. (T.)
+
+Quand le duc de Weimar vint ici la première fois, en causant avec la
+Reine de la manière dont il en usoit pour le butin, il dit qu'il le
+laissoit tout aux soldats et aux officiers. «Mais, lui dit la Reine,
+si vous preniez quelque belle dame, comme madame de Montbazon, par
+exemple?--Ho! ho! madame, répondit-il malicieusement en prononçant le
+B à l'allemande, ce seroit _un pon putin_ pour le général.»
+
+Elle fit servir un jour, sur table, dans un bassin, M. de Soubise
+d'aujourd'hui, qui étoit un fort bel enfant; il s'appeloit le comte de
+Rochefort.
+
+On n'osoit conclure qu'elle se fardoit; mais un jour, à
+l'Hôtel-de-Ville, qu'il faisoit un chaud du diable, la Reine aperçut
+que quelque chose lui découloit sur le visage. On dit pourtant qu'elle
+ne mettoit du blanc qu'aux jours de combat, aux grandes fêtes, et
+qu'elle l'ôtoit dès qu'elle étoit de retour. Ses amours et ses
+intrigues avec M. de Beaufort et sa mort se trouveront dans les
+Mémoires de la Régence. J'ajouterai que quand elle se sentoit grosse,
+après qu'elle eut eu assez d'enfants, elle couroit au grand trot en
+carrosse partout Paris, et disoit: «Je viens de rompre le cou à un
+enfant.»
+
+Un extravagant rimeur et chanteur, qu'on appelle M. d'Enhaut, devint
+amoureux d'elle, et un jour qu'on lui arrachoit une dent: «Misérable
+mortel que je suis, s'écria-t-il, j'ai toutes mes dents, et on va en
+arracher une à cette divinité!» Il part de la main et s'en alla faire
+arracher seize.
+
+
+
+
+M. DE MONTBAZON[397].
+
+
+M. de Montbazon, Hercule de Rohan, étoit un grand homme bien fait, et
+qui, en sa jeunesse, avoit été fort dispos. Il avoit fait un bâtiment
+à Rochefort (à deux lieues de Paris), le plus extravagant qui fut
+jamais; c'est un château de cartes, tout plein de petites tourelles,
+de lanternes, d'échauguettes[398] et de petites plate-formes; il n'y a
+rien d'à-propos que les cornes qu'on y voit partout, et qui lui
+conviennent par plus d'un titre, car il étoit grand veneur de France.
+Quand il montroit cette maison aux gens: «Voilà, disoit-il, se
+touchant du bout du doigt le front, voilà qui l'a faite.» Il y a un
+portrait dans la galerie, où son père, qui étoit aveugle, lui montroit
+le ciel avec le doigt avec ce demi-vers de Virgile: _Disce puer,
+virtutem_; or, _ce puer_ avoit la plus grosse barbe que j'aie guère
+vue; il paroissoit richement quarante-cinq ans. Comme c'étoit un homme
+tout simple, et qui a dit bien des sottises, on lui a attribué, et au
+duc d'Usez aussi, tout ce qui se disoit mal à propos; il y a même,
+dans M. Gaulard[399], quelques-unes des naïvetés qu'on leur donne. On
+lui fait dire à M. d'Usez, en voyant mourir un cheval: «Qu'est-ce que
+de nous?» Pour l'autre (le duc d'Usez), il est constant qu'il dit à la
+Reine, qui lui demandoit quand sa femme accoucheroit: «Que ce seroit
+quand il plairoit à Sa Majesté.» Et il fut si sot que d'aller dire au
+feu Roi, que la Reine et madame de Chevreuse lisoient le _Cabinet
+satirique_.
+
+ [397] Hercule de Rohan, né en 1567, mort le 16 octobre 1654.
+
+ [398] _Échauguette_, lieu couvert et élevé pour placer une
+ sentinelle. (_Dict. de Trévoux._) Guérite bâtie.
+
+ [399] Tallemant indique ici _les Contes facétieux du sieur
+ Gaulard, gentilhomme de la Franche-Comté bourguignotte_, ouvrage
+ singulier d'Étienne Tabouret, plus connu sous le nom de _sieur
+ Des Accords_. Ce Recueil fait partie de ses _Bigarrures_, dont il
+ existe plusieurs éditions.
+
+«Madame, disoit-il à la Reine, laissez-moi aller trouver ma femme,
+elle m'attend; et dès qu'elle entend un cheval, elle croit que c'est
+moi.»
+
+A cause qu'il avoit ouï qu'en parlant de saint Paul, on ajoutoit _ce
+grand vaisseau d'élection_, il crut que c'étoit un grand vaisseau
+appelé _Élection_, dans lequel cet apôtre voyageoit, et disoit: «Je
+crois que c'étoit un beau navire que ce grand vaisseau d'_élection_ de
+saint Paul.»
+
+Ce vieux fou de son mari, à l'âge de quatre-vingts ans, devint
+amoureux d'une fille qui jouoit fort bien du luth. Elle en fit
+confidence à madame de Montbazon. Le bon homme pria mademoiselle de
+Clisson, soeur de sa femme, de donner à dîner à la demoiselle et à
+lui; mais que, comme elle n'avoit qu'une cuisinière, il lui enverroit
+son cuisinier avec tout ce qu'il faudroit. Il ne lui envoya qu'un
+petit lapin et lui amena onze personnes. Elle le connoissoit bien, et
+ne s'étoit point laissé surprendre. On coucha madame de Montbazon, et,
+exprès, la demoiselle passa dans le lieu où elle étoit, faisant
+semblant d'aller chercher son lit; il la suivit et s'assit; puis il
+lui dit; «Venez me baiser.--Venez-y vous-même.» Il répète; elle
+répond: «Je vaux bien la peine qu'on me vienne chercher.--Je vous
+souffletterai.» Elle s'obstine. Il se mit en une telle colère qu'il
+l'eût jetée par la fenêtre s'il en eût eu la force. A quelques années
+de là, il s'éprit de la fille de son concierge de Rochefort, et il
+fallut absolument la mettre coucher avec lui; c'étoit un tendron. La
+voilà couchée: il la fait relever en lui reprochant qu'elle n'avoit
+pas prié Dieu. Le maréchal d'Ornano n'eût pas voulu avoir affaire à
+une vierge ni à une personne qui eût eu nom Marie, par le respect
+qu'il portoit à la vierge. On dit qu'il disoit à quelqu'un: «Je ne
+sais plus que faire pour gagner madame de Montbazon; si je la battois
+un peu?»
+
+Jamais le bonhomme de Montbazon n'entroit au Louvre qu'il ne demandât:
+«Quelle heure est-il?» Une fois on lui dit: «Onze heures.» Il se mit à
+rire. M. de Candale dit: «Il auroit donc bien ri si on lui eût dit
+qu'il étoit midi.»
+
+Le feu Roi demandoit une fois: «De quel ordre est ce portrait (c'étoit
+aux Feuillants)?--C'est de l'ordre _des Feuillants_,» dit M. de
+Montbazon.
+
+Il disoit: «Nous voilà à l'année qui vient.»
+
+M. de Montbazon a fait mettre sur la porte d'une écurie à Rochefort,
+le 25 octobre l'an 1637: «J'ai fait faire cette porte-ci pour entrer
+dans mon écurie.»
+
+Il mourut cinq ou six ans devant sa femme.
+
+
+
+
+M. D'AVAUGOUR.
+
+
+C'est le frère de madame de Montbazon; pour le visage, il étoit plus
+beau qu'elle; mais il n'avoit point bonne mine. Il ne manque pas
+d'esprit, mais il est bizarre et aime le procès; il plaide avec toutes
+ses soeurs et sa mère; point de réputation du côté de la bravoure. Il
+épousa, en premières noces, la fille du comte Du Lude, encore enfant;
+il en fut jaloux. Elle mourut pour s'être blessée, si je ne me trompe,
+et on murmura pourtant un peu contre le mari; mais je ne le tiens
+nullement coupable de sa mort. En secondes noces, il a épousé
+mademoiselle de Clermont d'Entragues, celle qui croyoit que Montausier
+lui en vouloit et n'osoit le dire. La vanité d'avoir un manteau ducal,
+car cet homme en a un, et nonobstant l'arrêt du temps d'Henri IV, qui
+défend à toutes personnes de prendre le nom de Bretagne, il le prend
+hautement, et ses sujets le traitent d'Altesse. Il dit qu'il n'y a que
+sa mère qui n'ait point eu le tabouret. Il diroit plus vrai s'il
+disoit qu'il n'y a eu que la femme du chef de la maison, qui, comme
+j'ai dit, étoit frère bâtard de la reine Anne de Bretagne qui l'ait
+eu, et ce fut en considération de ce qu'elle venoit de Charles de
+Blois, qui avoit disputé la Duché[400].
+
+ [400] A la maison de Montfort.
+
+Il a eu cinq mères à la fois: madame de La Varenne, madame de Vertus,
+madame Feydeau, la comtesse Du Lude et madame de Clermont.
+
+Mademoiselle de Clermont, qui a de l'esprit, vit bientôt qu'elle avoit
+fait une sottise; car cet homme ne bouge de chez lui à Clisson, et, en
+huit ans, elle n'est venue qu'un pauvre petit voyage à Paris; encore
+fut-ce pour un procès. Cette maison a sept ponts-levis, et ce sont des
+précipices tout autour. Elle appartenoit autrefois, je pense, au
+connétable de Clisson, qui la fortifia ainsi contre le duc de
+Bretagne. Là, cet homme s'est amusé à faire une grande dépense en
+serrures; pour tout le reste il est avare[401]. Je ne voudrois point
+d'un mari qui ne dépensât qu'en serrures.
+
+ [401] On dit qu'il a parqueté une écurie. (T.)
+
+Il épousa, en premières noces, mademoiselle Du Lude, une des plus
+belles et des plus douces personnes de ce siècle. Il en devint jaloux
+sans sujet; mais, comme on l'a vu par la suite, il étoit impuissant.
+Sa seconde femme a dit depuis, comme on lui proposoit de l'en délivrer
+en lui faisant un procès sur l'impuissance: «Qu'une honnête femme ne
+se plaignoit jamais de cela.» La petite-vérole étant à Clisson dans
+toutes les maisons de la ville, il obligea sa femme d'y aller; elle se
+trouva mal aussitôt, et elle entendit qu'il disoit au médecin: «Pour
+son visage, je ne m'en soucie guère; mais il ne faut pas qu'elle
+meure.» Elle fut assez sage pour n'en rien témoigner; mais elle n'en
+mourut pas moins. Gens qui s'y connoissent m'ont dit qu'elle étoit
+plus belle que madame de Roquelaure, sa cadette.
+
+En se mariant, il vouloit qu'on s'obligeât à lui donner le deuil de M.
+de Clermont, qui étoit déjà assez vieux. Voyez le bel article. Ce fut
+du temps que le Prince étoit à Lérida. Arnauld envoya sur cela des
+vers que voici à madame de Rambouillet:
+
+ Prince breton, prince breton,
+ Vous êtes un joli poupon
+ D'épouser notre demoiselle;
+ Elle est si bonne, elle est si belle;
+ D'or elle a plus d'un million.
+ Elle en emplira votre écuelle,
+ Prince breton.
+
+ Prince breton, prince breton,
+ Vous avez un bien gros menton
+ Pour si blanche et blonde femelle.
+ Que si jamais dans sa cervelle
+ Se fourroit quelque amour fripon,
+ Ma foi, vous en auriez dans l'aile,
+ Prince breton.
+
+ Prince breton, prince breton,
+ Je ne le dis pas tout de bon;
+ Nous avons vu mainte prunelle
+ Se radoucir pour l'amour d'elle;
+ Mais toujours elle disoit non:
+ Et ma foi vous l'aurez pucelle,
+ Prince breton.
+
+Voiture y avoit fait une réponse qu'on a perdue.
+
+
+
+
+M. ET MADAME DE GUÉMENÉ.
+
+
+Le prince de Guémené est fils de M. de Montbazon, du premier lit, et
+frère de madame de Chevreuse; sa femme est aussi de la maison de
+Rohan, et sa parente proche. C'est encore une belle personne,
+quoiqu'elle ait cinquante ans; hors qu'elle a le visage tant soit peu
+trop plat, il n'y a rien à refaire; elle a les cheveux comme à vingt
+ans. Je l'aurois, sans comparaison, mieux aimée que madame de
+Montbazon; avec cela elle a tout autrement d'esprit, et n'a jamais
+fait d'emportement comme l'autre.
+
+Le prince de Guémené a de l'esprit. J'ai ouï dire à Darbe, savant
+garçon en théologie, que jamais homme ne lui avoit donné tant de peine
+sur le purgatoire. Il dit les choses plaisamment, et c'est ce qui
+étonne les gens, que le fils et la fille de M. de Montbazon aient tant
+d'esprit; c'est une figure assez ridicule, et sans son ordre on le
+prendroit pour un arracheur de dents. Il contoit qu'à la drôlerie des
+ponts de Cé, son père, passant sur la levée à cheval, tomba dans
+l'eau. «J'allai pour l'en retirer; je tirai une tête de cheval; mais,
+aux bossettes, je reconnus que ce n'étoit pas mon père.» Il a une
+certaine vision de sentir tout ce qu'il mange, et, comme il a le nez
+long[402] et la vue courte, il se barbouille fort souvent le nez, et
+il lui est arrivé, en mangeant d'une omelette ou d'un potage, d'en
+faire aller jusque sur son chapeau[403], soit que la main lui tremble
+ou qu'il songe à autre chose. Enfin, cela est si désagréable à voir
+que, pour prouver que la dévotion de sa femme étoit véritable, on
+disoit que si ce n'étoit pas tout de bon, elle ne mangeroit pas avec
+son mari. On l'a accusé de poltronnerie et de sodomie; et dans une
+chanson que voici il y a un couplet qui en parle:
+
+ Lorsque ce grand capitaine[404],
+ Monsieur du Montbazon,
+ Conduisit par la plaine
+ Le premier bataillon,
+ Tout droit au bac d'Asnières;
+ Mais Saintot, qui le vit,
+ Lui fit tourner visière
+ A la rue Béthizy[405].
+
+ Après prit sa rondache,
+ Le prince Guémené,
+ Disant à sa bardache:
+ Où est mon père allé?
+ Il est allé en guerre
+ Avec le duc d'Usez;
+ Et ils s'en vont belle erre
+ Par la porte Baudets[406].
+
+ Entendant cette alarme,
+ Monsieur de Marigny[407]
+ Alla crier aux armes
+ Au président Chévry,
+ Disant: Mon capitaine,
+ Allons tout promptement,
+ Et prenons pour enseigne
+ Le marquis de Royan[408].
+
+ Ce grand foudre de guerre,
+ Le comte de Bullion[409],
+ Étoit comme un tonnerre.
+ Dedans son bataillon,
+ Composé de vingt-hommes
+ Et de quatre tambours,
+ Criant: Hélas! nous sommes
+ A la fin de nos jours.
+
+ Le comte de Noailles[410],
+ Brillant comme un Phébus,
+ Menoit à la bataille
+ Tous les enfants perdus,
+ Criant: Qui me veut suivre?
+ Et le gros Saint-Brisson[411],
+ Conduisoit pour tous vivres
+ De l'avoine et du son.
+
+ Monsieur de Parabelle,
+ Gouverneur de Poitou,
+ Qui, depuis La Rochelle,
+ N'avoit point vu le loup,
+ Faisoit toujours merveilles,
+ Aux Croates et Hongrois
+ Il coupa les oreilles,
+ Comme il fit aux Anglois.
+
+ [402] Il l'a eu cassé. (T.)
+
+ [403] On étoit toujours couvert, même à table; ces Mémoires en
+ fournissent d'autres exemples.
+
+ [404] Sur l'air: _Bibi, tout est ferlore, la duché de Milan_.
+ (T.)--_Ferlore_, perde, gâté, détruit, vient du mot allemand
+ _verloren_ (perdu). Le contact continuel avec les lansquenets
+ allemands, qui servirent dans nos armées depuis François Ier
+ jusqu'à Henri IV, avoit introduit à cette époque, dans notre
+ langue, une foule de mots dérivés de l'allemand.
+
+ [405] Où est son hôtel. (T.)
+
+ [406] Une porte autrefois, mais qui n'est plus porte que de nom,
+ vers Saint-Gervais. (T.) Où est aujourd'hui la place _Baudoyer_.
+
+ [407] Frère de M. de Montbazon. (T.)
+
+ [408] Deux veaux. (T.)
+
+ [409] Introducteur des ambassadeurs. (T.)
+
+ [410] Autre grand personnage; c'est le père. Ce n'est pas qu'il
+ ne fût brave; mais c'étoit un sot homme. Il a fait de beaux
+ combats, et le feu Roi avoit jeté les yeux sur lui quand il
+ vouloit avoir quelques braves autour de sa personne. (T.)
+
+ [411] Séguier de Saint-Brisson, qui passoit pour peu spirituel,
+ avoit un valet-de-chambre nommé Lavoine, ce qui faisoit dire que,
+ dès qu'il étoit levé, M. de Saint-Brisson demandoit _l'avoine_.
+
+Voici quelques-uns de ses bons mots:
+
+Le feu Roi lui ayant dit: «Arnauld est sorti de la Bastille.--Je ne
+m'en étonne point, répondit-il, il est bien sorti de Philipsbourg, qui
+est bien une meilleure place.»
+
+Quand on dit que la Reine avoit senti remuer M. le Dauphin: «Il a de
+qui tenir, dit-il, de donner déjà des coups de pied à sa mère.»
+
+Il disoit au cardinal de La Vallette sur sa retraite devant
+Gallas[412]: «Il faut que cet homme soit bien incorrigible de vous
+avoir suivi jusqu'à Metz, après que vous l'avez battu tant de fois.»
+
+ [412] Général de l'empereur.
+
+Une fois que M. d'Orléans lui tendit la main pour le faire descendre
+du théâtre: «Ah!... dit-il, je suis le premier que vous en avez fait
+descendre,» à cause de ceux qui avoient eu le cou coupé pour l'amour
+de lui.
+
+Lui et d'Avaugour se raillent toujours sur leur principauté. Il y a
+trois ans qu'Avaugour prétendit entrer en carrosse au Louvre: il ne
+put l'obtenir. Le prince de Guémené disoit: «Ah! du moins a-t-il droit
+d'y entrer par la cour des cuisines.» Une fois le cocher de d'Avaugour
+mit ses chevaux sous les porches de la maison de Guémené, durant un
+grand soleil. «Entre, entre, lui cria Guémené, ce n'est pas le
+Louvre.» En montrant le chevalier de Rohan, il disoit: «Pour celui-là
+on ne dira pas qu'il n'est pas prince.» C'est qu'on trouva un billet
+de madame de Guémené à M. le comte (_de Soissons_), où il y avoit: «Je
+vous ménage un fils;» et c'est celui-là. Il a dit à son fils aîné que
+le chevalier étoit de meilleure maison que lui. La mère a tellement
+gâté le cadet, que cela n'a peu contribué à faire tourner la cervelle
+à l'aîné, qui voyoit bien qu'on faisoit à l'autre tous les avantages
+dont on pouvoit s'aviser.
+
+Avaugour lui disoit: «Pourquoi souffrez-vous ma soeur auprès de ma
+nièce de Montbazon? ma soeur n'est pas assez prude.--Voire, dit
+Guémené, cela est fort bien; c'est une vieille demoiselle auprès d'une
+jeune princesse.» Le prince de Guémené dit que sa femme veut qu'on la
+traite d'Altesse principale, comme le marquis de Rouillac d'Excellence
+royale, à cause qu'il avoit été ambassadeur à la cour du roi de
+Portugal. Il dit plaisamment que le prince de Tarente devroit dire le
+Roi mon père et non pas Monsieur mon père; et que M. le Dauphin ne
+diroit pas Monsieur mon père.
+
+Un fat de conseiller au parlement, nommé Nevelet, s'amusoit à aller
+chez madame de Guémené. On parle d'aller au bois de Vincennes; il fut
+assez sot pour se mettre dans le carrosse avec madame de Guémené et
+les dames de sa compagnie. Là, il l'entretint le plus pédantesquement
+du monde, et lui disoit, entre autres belles choses, qu'il avoit eu
+l'honneur d'étudier avec M. le prince de Guémené: «Mais, ajouta-t-il,
+madame, il étoit bien plus avancé que moi.» Elle, ennuyée de cet
+impertinent, pour s'en défaire, laissa tomber un de ses gants; il
+jette la portière à bas, et va pour le ramasser, cependant elle fait
+relever la portière, et laisse là M. le magistrat, qui revint des murs
+du bois de Vincennes à Paris avec sa soutane. Une fois, au sortir du
+sermon de Saint-Leu il pleuvoit bien fort; il dit à des dames:
+«Mesdames, je suis bien fâché de n'être pas de votre quartier; je vous
+ramenerois.» A d'autres: «Je vous irois conduire si c'étoit mon
+chemin.» Une fois qu'il vouloit écrire des douceurs à une fille
+d'esprit nommée mademoiselle Boccace, il lui parloit de l'éloquence de
+Jean Boccace, dont elle prétendoit descendre, et lui dit que quand il
+seroit aussi éloquent que lui, il ne pourroit pourtant représenter
+combien il étoit passionné pour ses mérites.
+
+A Amiens, je pense, quelques personnes parlant d'affaires d'État, il
+leur dit (il leur montroit des paysans réfugiés): «Taisez-vous, voilà
+des créatures de M. le cardinal.» Et à la mort du cardinal il dit que
+c'était à M. de Dardanie à en faire le service, puisqu'il étoit évêque
+_in partibus infidelium_.
+
+On disoit que madame de Rohan soutenoit bien le menton à Miossens. «Au
+Dictionnaire de Rohan, dit le prince de Guémené, _menton_ veut dire
+_mentula_.»
+
+Parlant du mariage de mademoiselle de Rohan: «Vraiment, dit-il, elle a
+grand tort de n'avoir pas pris le comte de Montbazon mon fils
+(mademoiselle de Rohan dit qu'il étoit hébété; il est devenu fou), il
+a bien autant de bien que Chabot; il est aussi bon catholique que lui;
+et si elle vouloit avoir un bon mari, hélas! où en trouveroit-on de
+meilleurs que dans notre race?»
+
+Madame de Guémené a eu quelques galanteries. On disoit que ses amants
+faisoient tous mauvaise fin; M. de Montmorency, M. le comte de
+Soissons, M. de Bouterville et M. de Thou. On dit quelle s'évanouit
+quand on biffa les armes de M. de Montmorency à Fontainebleau, lorsque
+le feu Roi fit des chevaliers. On m'a dit qu'en sa jeunesse, ne se
+trouvant pas le front assez beau, elle y mit un bandeau de taffetas
+jaune pâle; le blanc étoit trop blanc, le noir étoit trop différent du
+reste: cela tranchoit. On voulut marier son fils avec mademoiselle
+Fontenay-Mareuil, aujourd'hui madame de Gèvres; quoique le père de la
+fille offrît la carte blanche, elle ne le voulut pas, de peur d'être
+grand'mère. Cependant, peu d'années après elle le maria avec la fille
+du second lit du maréchal de Schomberg le père. Elle a des saillies de
+dévotion, puis elle revient dans le monde. Elle fit ajuster sa maison
+de la Place-Royale. M. le Prince lui disoit: «Mais, madame, les
+Jansénistes ne sont donc point si fâcheux qu'on dit, puisque tout ceci
+s'ajuste avec la dévotion. Voici qui est le plus beau du monde; je
+crois qu'il y a grand plaisir à prier Dieu ici.» Elle souffrit le gros
+d'Émery dans le temps qu'il se défit de Marion. On n'approuvoit pas
+trop cela; et la comtesse de Maure dit plaisamment: «C'est qu'elle
+veut convertir le bon larron.» Elle ne le lui pardonna qu'en une
+maladie où elle crut mourir. Toute dévote qu'elle étoit, quand on
+disputa le tabouret à mademoiselle de Montbazon, qui est aujourd'hui
+dans le monde, elle dit que pour l'intérêt de sa maison elle seroit
+capable de jouer du poignard. Elle a un fils, qu'on appelle le
+chevalier de Rohan, qui est bien fait, qui a du coeur, mais il n'a
+guère d'esprit, ou plutôt il l'a déréglé. Elle entend assez ses
+affaires; et c'est par sa conduite que le marquisat de Marigny, que le
+frère de M. de Montbazon avoit vendu à Montmort, père de la maréchale
+d'Estrées et de Montmort le maître des requêtes, leur est revenu; il
+fut déclaré mal acheté. Durant ce procès, comme on plaidoit, le prince
+de Guémené menaça le maître des requêtes, et lui montra un doigt. «Je
+vous en pourrois montrer deux, dit l'autre,» et, en faisant cela, lui
+fit les cornes.
+
+
+
+
+RANGOUSE.
+
+
+Rangouse est d'Agen. D'abord il fut clerc d'un procureur, et ensuite
+il entra chez le maréchal de Thémines, où il prit enfin la qualité de
+secrétaire. Quand il se vit sans emploi, il s'avisa de faire des
+lettres; mais il s'y prit d'une façon toute nouvelle, car il écrivoit
+des lettres pour le Roi à la Reine, pour la Reine au Roi, pour le Roi
+au cardinal de Richelieu, et pour le cardinal de Richelieu au Roi; et
+ainsi du reste, selon les occurrences du temps. Il y en avoit même
+pour M. le Dauphin au feu Roi, et aussi pour Monsieur à M. le
+Dauphin. Après il en fit pour tous les princes, et il les savoit
+toutes par coeur. Un jour qu'il alloit à son pays il les récita quasi
+toutes à un gentilhomme qu'il avoit trouvé par les chemins. Quand ce
+gentilhomme fut arrivé, il dit qu'il avoit fait le voyage avec l'homme
+du monde le plus curieux, et qui savoit par coeur toutes les lettres
+que les plus grands de la cour s'étoient écrites depuis quelques
+années en çà. Mais, ne trouvant pas grand profit à cela, il quitta
+cette sorte de lettres et n'en a plus montré que de celles qu'il a
+écrites en son nom à toutes les personnes de l'un et l'autre sexe qui
+pouvoient lui donner quelque paraguante; il en fit un volume imprimé
+de ces nouveaux caractères qui imitent la lettre bâtarde; et, par une
+subtilité digne d'un Gascon, il ne fit point mettre de chiffre aux
+pages, afin que quand il présentoit son livre à quelqu'un, ce livre
+commençât toujours par la lettre qui étoit adressée à celui à qui il
+le présentoit; car il change les feuillets comme il veut en le faisant
+relier[413]. Vous ne sauriez croire combien cela lui a valu[414]. Il y
+a dix ans qu'il avoua à un de mes amis qu'il y avoit gagné quinze
+mille livres qu'il employa fort bien en son pays, car je crois qu'il
+a famille; depuis, il a toujours continué. Le comte de Saint-Aignan
+lui donna cinquante pistoles; à la vérité, il y en a eu qui ne l'ont
+pas si bien payé. M. d'Angoulême le fils se contenta de lui rendre son
+livre et de lui donner une pistole[415]. Il avoit fait une lettre pour
+Saint-Aunez, celui qui se retira en Espagne à cause que le cardinal de
+Richelieu lui avoit ôté le gouvernement de Leucate[416]; Saint-Aunez
+ne la prit point, ou en donna fort peu de chose[417]. Depuis,
+craignant que Rangouse ne rendît ce livre public, il l'envoya prier de
+considérer que cette lettre étoit trop pleine de louanges, que cela
+lui nuiroit sans doute, et qu'il lui feroit plaisir de ne la point
+faire courir. «Jésus! dit Rangouse, il a bien du souci pour rien;
+croit-il qu'une lettre qui vaut au moins dix pistoles, soit à lui pour
+si peu d'argent? Je la lui ai portée manuscrite, je la ferai imprimer
+sous un autre nom, en changeant un ou deux endroits: il n'a que faire
+de s'en mettre en peine.» Il dit qu'il trouve bien mieux son compte à
+porter des lettres aux commis des finances qu'aux seigneurs de la
+cour. Celles qu'il fait à cette heure sont beaucoup meilleures que les
+premières; car il va quelquefois prier M. Patru de les lui redresser
+un peu. Dans les premières, il y en avoit une dont l'adresse étoit: _A
+monsieur Lesperier_ (il étoit au maréchal de Gramont), _mon bon ami,
+qui m'as toujours assisté dans mes petites nécessités_. Il en a fait
+une au duc d'Usez, que je compare au sonnet de Dulot pour l'archevêque
+de Rouen; je veux dire que cette lettre n'eût pu être si bien faite
+par un honnête homme que par ce fou. Ce fut M. le Prince qui la lui
+fit faire, et il la trouva si plaisante, qu'il la retint par coeur et
+lui en donna plus qu'il ne lui avoit donné pour la sienne propre. Le
+bon de l'affaire, ce fut que le duc prit cela sérieusement, et crut
+qu'on lui faisoit beaucoup d'honneur[418]. La voici:
+
+
+ «MONSEIGNEUR,
+
+»Le rang que vous tenez parmi les grands de l'État ne me permet pas de
+donner leurs portraits au public sans les accompagner du vôtre. Je ne
+prétends pas toucher à la généalogie de la maison de Crussol, dont
+vous tirez votre origine; il faudroit faire un volume et non pas une
+lettre: je dirai seulement que vous êtes entre la noblesse le premier
+duc et pair de France, reconnu le plus paisible et le plus modéré de
+tous les seigneurs. Vous n'avez jamais rien entrepris par-dessus vos
+forces; votre ambition a toujours eu des bornes légitimes; ce que
+beaucoup poursuivent avec passion, vous l'obtenez avec patience; vous
+êtes demeuré calme dans la tempête, et ne vous êtes jamais oublié dans
+la bonace. Si vous n'avez pas toujours eu des emplois de guerre, c'est
+que Leurs Majestés vous ont reconnu trop nécessaire auprès d'elles;
+enfin l'histoire de votre vie est telle, qu'il ne s'en vit jamais de
+semblable. Celui-là n'est pas ami de son repos qui ne met toute son
+étude à vous imiter. Pour moi, monseigneur, qui prétends faire un
+abrégé des actions illustres, pour les laisser à la postérité, j'ai
+voulu parler des vôtres dans les termes de la vérité avec laquelle je
+finirai.
+
+ »Votre, etc.»
+
+ [413] Les éditeurs ont sous les yeux l'exemplaire que Rangouse a
+ présenté à la reine Anne d'Autriche. Le titre porte: _Lettres
+ héroïques aux grands de l'État, par le sieur de Rangouse,
+ imprimées aux dépens de l'auteur, à Paris, de l'imprimerie des
+ nouveaux caractères inventés par H. Moreau_, 1645. Le volume
+ commence par une épître dédicatoire à la Reine régente.
+
+ [414] C'est ce qui a donné lieu à la plaisanterie qu'on trouve
+ dans _l'Histoire du poète Sibus_, où on lit, au nombre des
+ ouvrages attribués à cet être fantastique: «Très-humbles actions
+ de grâces de la part du corps des auteurs à M. de Rangouse, de ce
+ qu'ayant fait un gros tome de lettres, en se faisant donner au
+ moins dix pistoles de chacun de ceux à qui elles sont adressées,
+ il a trouvé et enseigné l'utile invention de gagner autant en un
+ seul volume, qu'on avoit accoutumé jusqu'ici de faire en une
+ centaine.» (_Recueil de pièces en prose les plus agréables de ce
+ temps_; Paris, Sercy, 1662, 4 vol. in-12, t. 2, p. 246.)
+
+ [415] Le maréchal de Gramont le paya encore plus mal. (_Voyez_
+ plus haut l'article _Gramont_.)
+
+ [416] Ville de Languedoc. Il y avoit un fort qui a été rasé sous
+ Louis XIV.
+
+ [417] Ce Saint-Aunez est une espèce de fou; cependant un de ses
+ ancêtres, son grand-père, je pense, méritoit bien qu'on laissât
+ ce gouvernement à sa postérité, ou qu'on la récompensât
+ autrement; car ayant été amené au pied des murailles par les
+ Espagnols qui l'avoient pris, afin d'obliger sa femme à rendre la
+ place. Il lui cria: «Laissez-moi mourir plutôt,» et fut pendu.
+ Celui-ci est un grand faux-monnoyeur, et qui supporte certains
+ corsaires; il est beau et galant, et on en conte une chose assez
+ étrange. Il engrossa la soeur du prince de Masserane en Piémont.
+ Le prince, enragé, enferme sa soeur dans un château à la
+ campagne. Saint-Aunez y va, et y est surpris par le prince, mais
+ seul. L'amant, plus brave que lui, le saisit, et lui tenant le
+ pistolet à la gorge, parle à sa soeur en sa présence; après il
+ s'en va et ne lâche point son homme qu'il ne fût en lieu sûr.
+ L'autre n'osa jamais crier, ni faire la moindre résistance. (T.)
+
+ [418] Roquelaure dit que le duc d'Usez a grande raison de se
+ plaindre de ses enfants, et que, sans eux, il auroit l'honneur
+ d'être le plus sot homme du monde. Il y a sept ou huit ans qu'il
+ lui arriva une assez plaisante aventure; il étoit un peu
+ luxurieux, et, ayant conclu avec je ne sais quelle femme à trente
+ pistoles pour une nuit (c'étoit chez elle), il se couche le
+ premier, et, comme il la pressoit de se coucher, elle lui dit
+ qu'elle avoit oublié une petite chose; c'étoit d'aller demander à
+ son mari qui étoit en bas s'il le trouveroit bon. On lui avoit
+ dit qu'il étoit aux champs. La frayeur prend au bonhomme; il se
+ sauve sans avoir le loisir de remettre son cordon bleu. (T.)
+
+Rangouse a donné le titre de _Temple de la gloire_ à son dernier
+volume de lettres. Une fois qu'il rencontra M. Chapelain par la
+ville, il l'avoit vu quelque part, il se met à côté de lui et lui
+parle avec toutes les soumissions imaginables; car un Gascon se fait
+tout ce qu'il veut. En ce temps-là, un des amis de cet homme vint à
+passer; il l'appelle et lui dit en s'approchant tout contre: «Monsieur
+Chapelain, vous voyez, au moins, je me frotte aux honnêtes gens.» Chez
+M. Pelisson on lut une pièce en latin; Rangouse à tout bout de champ
+faisoit des exclamations, et disoit naïvement: «Je n'entends pas le
+latin; mais je ne laisse pas de pénétrer assez avant pour voir que cet
+ouvrage est admirablement beau.»
+
+
+
+
+CATALOGNE.
+
+
+Voici ce que j'ai appris de la manière de vivre des femmes de ce
+pays-là. On n'y fait l'amour que par truchement, et on se sert pour
+cela des meneurs des dames. Ce ne sont pas des domestiques pour
+l'ordinaire, mais quelquefois un savetier qui, les fêtes et les
+dimanches, prend son bel habit, se met l'épée au côté, et tend le bras
+à la dame; elles vont rarement ailleurs qu'à l'église. La meilleure
+marque qu'on puisse avoir d'être bien avec elles, c'est quand elles
+vous envoient ces messieurs les écuyers pour savoir l'état de votre
+santé, sous prétexte qu'elles ont ouï dire que vous étiez malade. Cet
+homme pourtant ne vous parle qu'à l'oreille, et bien souvent il dit à
+vos gens qu'il vient pour vous donner avis de quelque pièce curieuse
+qui est à vendre, où il trouve quelque semblable échappatoire; alors
+vous n'avez plus qu'à chercher l'invention de vous joindre, car elles
+n'en viennent point là qu'elles n'aient résolu de ne vous rien
+refuser. La plupart du temps elles sont assez malheureuses; leurs
+maris ne leur laissent prendre aucun divertissement, entretiennent
+presque tous des courtisanes, et, ce que j'en trouve de plus fâcheux,
+c'est que si à souper il y a, par exemple, une poule, ils n'en
+laisseront qu'une cuisse à leur femme et porteront tout le reste chez
+leur mignonne, avec qui ils iront souper et coucher; madame cependant
+s'entretiendra, s'il lui plaît, avec les espions que le galant homme
+tient auprès d'elle, car les valets sont tous aux maris. Les
+religieuses sont moins religieuses qu'elles, car s'il y a de la
+galanterie, c'est dans les couvents; partout on y entre pour de
+l'argent; même ceux des Catalans, qui sont plus jaloux que les autres,
+tiennent leurs concubines dans les religions, et on les nomme
+_Commendadas_. Il arriva, la première fois que l'armée de France entra
+dans le port de Barcelonne; que des religieuses qui étoient assez
+proche du port faisoient bâtir et quêtoient pour achever leur
+bâtiment; elles furent donc demander la charité à quelques officiers
+des galères; mais, au lieu d'argent, dont ils étoient assez mal
+fournis, ils leur donnent cent forçats pour porter la terre et leur
+servir de manoeuvres. Cependant ces officiers cajolèrent les
+religieuses, et firent si bien qu'elles leur permirent d'entrer dans
+leur couvent déguisés en galériens: ils se mêlèrent parmi les forçats,
+et furent trouver leurs maîtresses. Il me semble que quand ils eussent
+bien rêvé pour inventer un habit bien convenable à des esclaves
+d'amour, ils n'eussent jamais pu mieux rencontrer.
+
+Il y avoit en ce temps-là une dame nommée la baronne d'Alby; elle
+étoit de la maison d'Arragon[419], et s'appeloit Hippolita. Elle étoit
+plus agréable que belle; on n'a jamais vu une personne plus
+spirituelle, ni plus adroite. Son mari, qui étoit fort débauché, et
+elle, étaient séparés de corps et de biens. Cette femme eut un si
+grand déplaisir de la révolte de Catalogne, et avoit une si grande
+passion pour la couronne d'Espagne, qu'elle a mis plusieurs fois sa
+vie en danger pour tâcher à réduire cet État sous son premier maître.
+D'ailleurs, elle étoit galante. Auprès du maréchal de La Mothe, il y
+avoit un huguenot, déjà âgé, nommé La Vallée (nous en parlerons
+ailleurs), qui étoit bien avec lui. Dona Hippolita, qui le connoissoit
+d'amoureuse manière, fit si bien que par son moyen elle obtint
+permission d'écrire en Arragon, et partout où elle voudroit. On lui
+accorda cela facilement, parce que les mêmes personnes qui portoient
+ses lettres en portoient aussi du maréchal à ceux avec qui il avoit
+intelligence dans le pays ennemi. Elle employa tous ses artifices pour
+gagner entièrement La Vallée, et lui fit même une des plus grandes
+faveurs que les dames fassent en ce pays-là: c'est qu'elle l'avertit
+qu'elle iroit voir les tombeaux la Semaine-Sainte, et qu'il se trouvât
+en tel lieu pour l'accompagner. La dévotion espagnole ne consiste
+qu'en grimaces. La Semaine-Sainte, et principalement le
+Vendredi-Saint, on visite les tombeaux qu'on fait en chaque église,
+en l'honneur de Notre-Seigneur; et il y a de l'émulation à qui les
+fera les plus magnifiques; c'est comme les _Præsepia_[420] à Rome. Les
+dames y vont voilées, et c'est en ce temps de pénitence qu'elles font
+le plus de galanteries. On appelle cela _Festeggiar_. La Vallée se
+trouva à l'assignation, mais il eut le déplaisir de voir qu'il n'étoit
+pas le seul galant, car la dame avoit un Catalan avec elle, homme de
+qualité, et La Vallée croit qu'au retour ils furent coucher ensemble.
+Voilà tout ce que notre François en eut. Le maréchal de Brezé l'avoit
+cajolée avant cela, mais elle ne le pouvoit souffrir. Depuis, quand on
+fit une si grande conjuration contre le comte d'Harcourt, elle s'y
+trouva embarrassée, et son amant, dont nous avons parlé, eut le cou
+coupé: pour elle, on se contenta de l'envoyer en Arragon.
+
+ [419] De quelque branche de cadets ou plutôt de quelque bâtard.
+
+ [420] Les crèches.
+
+J'ai ouï conter une histoire arrivée à Madrid, que je mettrai ici tout
+de suite: «Une fille de qualité étant devenue amoureuse d'un page de
+son père, lui accorda toutes choses, et se trouva grosse peu de temps
+après. Cependant son père l'accorde avec un homme de condition, dont
+l'alliance lui étoit avantageuse. Dans cette extrémité, cette pauvre
+fille a recours à une femme veuve, qui étoit femme d'esprit et grande
+_intrigueuse_, et trouve moyen de l'aller voir secrètement. Elles
+songèrent long-temps avant que de pouvoir trouver quelque
+invention[421], enfin, la veuve lui dit qu'elle iroit dire au
+cardinal-inquisiteur l'état où elle se trouvoit, et le désespoir où
+elle étoit; que si on ne l'avoit retenue elle se seroit déjà
+poignardée, et auroit tout d'un coup ôté la vie à elle et à son
+enfant; qu'il n'y avoit qu'un remède qui dépendoit de lui seul:
+c'étoit de faire mettre dans les prisons de l'Inquisition le cavalier
+avec lequel cette fille est accordée, et, que durant le temps qu'il y
+sera, on la pourra faire accoucher en cachette.» La fille, approuva le
+conseil de cette femme, et la chose réussit comme elle l'avoit pensé.
+Le cardinal eut de la peine à s'y résoudre, mais enfin il y consentit.
+La fille accoucha heureusement; mais le cavalier, outré de l'affront
+qu'on lui avoit fait, car il n'y a que l'Inquisition qui soit
+infamante, mourut de déplaisir, quoiqu'elle lui écrivît tous les jours
+qu'elle ne l'en estimoit pas moins, que ce n'étoit qu'une calomnie et
+que la vérité se découvriroit bientôt.
+
+ [421] Je sais cela de M. Penis, intendant en Espagne, à qui cette
+ femme l'a conté. (T.)
+
+
+
+
+LE COMTE D'HARCOURT.
+
+
+Le comte d'Harcourt est cadet de feu M. d'Elbeuf, assez mal à son
+aise. En sa jeunesse, il a fait une espèce de vie de filou, ou du
+moins de goinfre. Il avoit fait une fantaisie de monosyllabes: c'est
+ainsi qu'ils l'appeloient, où chacun avoit une épithète, comme lui
+s'appeloit _Le Rond_ (il est gros et court), Faret[422], _Le_
+_Vieux_; c'est pourquoi Saint-Amant le nomme toujours ainsi; pour lui
+il se nommoit _Le Gros_; quand ils étoient trois confrères ensemble,
+ils pouvoient recevoir qui ils vouloient.
+
+ [422] Nicolas Faret, mauvais poète ridiculisé par Despréaux.
+
+Le comte se battit contre Bouteville et eut l'avantage. Il fut fait
+chevalier de l'ordre à la dernière promotion; et quand ce vint à
+biffer les armes de son frère qui étoit avec la Reine-mère, il alla se
+mettre derrière le grand-autel. Les gens de coeur disoient qu'ils
+eussent beaucoup mieux aimé n'être point chevaliers de l'ordre; mais
+il avoit besoin de mille écus d'or de pension. Après il revint. Faret,
+qui étoit à lui, pour le mettre en train de faire quelque chose, lui
+proposa de s'offrir au cardinal de Richelieu pour épouser telle qu'il
+voudroit de ses parentes; et après il en parla à Bois-Robert qu'il
+connoissoit comme étant de l'Académie, aussi bien que lui. Bois-Robert
+en parla au cardinal, qui lui répondit en riant:
+
+ Le comte d'Harcourt,
+ Du Bois, a l'esprit bien court.
+
+Bois-Robert pourtant, voyant qu'il ne lui avoit pas défendu d'en
+parler davantage, recharge encore une fois. «Est-ce tout de bon? dit
+le cardinal: parlez-vous sérieusement?--Oui, monseigneur, c'est un
+homme qui sera entièrement à vous; c'est un homme de grand coeur. Il
+a, comme vous savez, battu Bouteville, et vous pouvez vous fier à sa
+parole.» Le cardinal lui donna emploi, et le surprit en le lui
+donnant, car il lui dit: «Monsieur le comte, le Roi veut que vous
+sortiez du royaume.» Le comte étonné lui dit qu'il étoit prêt d'obéir.
+«Mais, ajouta le cardinal, c'est en commandant l'armée navale.»
+
+Cette campagne-là, il reprit les îles de Saint-Honorat et de
+Sainte-Marguerite en Provence. Je laisse à l'histoire à dire comme
+cette conquête étoit moralement impossible au peu de forces qu'il
+avoit. J'ai vu le marbre que le commandant espagnol laissa sur la
+porte, où il y a que: rien ne peut résister à l'invincible valeur du
+comte d'Harcourt. Au retour, il épousa madame de Puy-Laurens. Après,
+on l'envoya en la place du cardinal de La Vallette en Italie, où il
+secourut Casal et reprit Turin. Durant ce siége, il mangeoit en public
+pour faire voir qu'il n'avoit pas de meilleur pain que les soldats.
+Jamais les François n'ont si bien montré qu'ils fussent aussi bons à
+la fatigue que quelque autre nation du monde qu'à ce siége-là. A cette
+effroyable sortie que fit le prince Thomas, le comte accourut où les
+lignes avoient été forcées; il avoit sept ou huit gentilshommes avec
+lui qui appeloient poltrons les soldats qu'ils trouvoient fuyants:
+«Non, non, dit le comte d'Harcourt, ils sont braves gens: mais c'est
+qu'ils ne m'ont pas à leur tête.» Il y alla, et il y faisoit bien
+chaud. Il échoua après à Lérida, comme nous verrons dans les Mémoires
+de la Régence. Ce même Brito, qui après fit aussi recevoir un affront
+à M. le Prince, commandoit alors dans la place. On a fort décrié ce
+pauvre homme, et on veut que toute sa gloire soit due aux officiers
+qu'il avoit, comme M. de Turenne principalement, au maréchal de La
+Mothe et au maréchal du Plessis. Ils disent que dans l'occasion il n'a
+point de jugement, et qu'il dit à tout ce qu'on propose: «Faites
+donc.» Il est vrai que de tous ceux qui ont servi sous lui, il n'y en
+a guère qui le prennent pour un grand capitaine. Cependant il est
+brave et heureux. Pour les siéges, il n'y réussit que rarement.
+
+La Reine lui donna la charge de grand écuyer après la mort de M. le
+Grand; car il n'avoit point de bien, et disoit que ses fils auroient
+nom, l'un _La Verdure_, et l'autre _La Violette_. Quand il eut cette
+charge, après l'obligation qu'il avoit à Faret, il délibéra s'il lui
+devoit donner le secrétariat de sa charge, et pensa lui préférer un
+petit Mouerou, que Faret avoit pris comme un copiste pour écrire sous
+lui. Faret est mort de regret de se voir si mal reconnu. Avant cela,
+le cardinal de Richelieu disoit en parlant du comte d'Harcourt: »Il
+faudra voir si son apothicaire en sera d'avis; car ce bon seigneur
+s'est toujours laissé gouverner par quelque faquin.» On disoit de lui
+qu'il prenoit tout et rendoit tout, car il prit le gouvernement de
+Guyenne quand M. d'Épernon fut chassé, et après, celui de Normandie
+quand M. de Longueville fut arrêté, et les rendit. Ce qu'il a fait de
+plus vilain, à mon avis, ce fut d'escorter M. le Prince qu'on menoit
+prisonnier au Havre: mais nous verrons tout cela en son lieu. Il y a
+six ou sept ans, pour vous faire voir quel homme c'est, qu'il conta à
+un garçon qui montre le jardin de Rambouillet toutes ses prétentions
+et toutes ses plus importantes affaires.
+
+
+
+
+LE BARON DE MOULIN.
+
+
+C'est un gentilhomme de Champagne dont le père a toujours eu bonne
+table et a fait assez de dépense; il y a du bien dans la maison. En sa
+jeunesse, ç'a été un assez plaisant robin. Il alla au Cours avec le
+derrière masqué qu'il montroit à la portière, comme si c'eût été son
+visage. Une autre fois, pour se défaire d'une femme qui lui demandoit
+de l'argent, il mit son c.. hors du lit; et, comme il avoit la tête
+entre les jambes, on eût dit que sa voix venoit de dedans le lit:
+c'étoit la voix d'un homme malade; il vessoit et toussoit tout
+à-la-fois, et cette femme disoit: «Je vois bien que monsieur est bien
+mal, il a l'haleine bien mauvaise.» Un jour, après avoir bien attendu,
+dans une boutique de lingère, que des femmes eussent essayé des
+collets et des mouchoirs au miroir, il vouloit, et il se déboutonnoit
+déjà pour cela, essayer aussi une chemise au miroir[423].
+
+ [423] D'Ouville a mis ces deux contes parmi les siens. (T.)
+
+Il lui prit une vision sur le pont Notre-Dame; il y rencontra un homme
+qui lui sembla plus laid que lui. Il l'est étrangement. «Ah! monsieur,
+lui dit-il, qu'il y a long-temps que je vous cherche!» L'autre fut
+assez surpris. «C'est, monsieur, ajouta-t-il, que je cherchois un
+homme plus laid que moi, et, si je ne me trompe, vous êtes cet
+homme-là. Venez plutôt voir chez ce miroitier.»
+
+Il fit mettre dans sa cornette un moulin à vent, et le mot _Nargue Du
+Moulin, s'il ne tourne_. A propos de cela, M. d'Ablancour dit que
+c'est de lui qu'il a appris tous les termes de la guerre et toutes les
+marches, et cela lui a furieusement servi dans ses Traductions. M.
+Fabert dit que c'est ce qu'il y trouve de plus admirable.
+
+Son père le maria, en dépit de lui, à une laide fille, mais riche,
+nommée Chenevières; elle est fille d'un oncle du baron Du Moulin, qui
+l'a eue d'une de ses plus proches parentes; cette fille n'a jamais été
+légitimée. Il n'en vouloit point; et le jour que le contrat se devoit
+passer, il se déguisa en lavandière, et se mit à battre la lessive à
+une fontaine proche de la maison. Un avocat, ami de son père, qui
+venoit pour le contrat, le rencontra, et le fit résoudre à faire ce
+que son père souhaitoit. Il en a eu beaucoup de bien et tient bonne
+table; c'est un original; il pette, rotte et pue comme un bouc; car,
+outre ses pets, il mâche toujours du tabac. Il est libre en paroles,
+et ne prétend se contraindre pour personne. Depuis quelques années, il
+s'est mis à aimer les simples, et un jour il mena un curieux, par une
+grosse pluie, en voir un, disoit-il, qui étoit unique, _acuminatum,
+olens, recens_, etc. C'étoit un étron qu'il venoit de faire dans une
+planche.
+
+Un huguenot, qui s'appelle quasi comme lui, car il se nomme Des
+Moulins, Le Coq, frère de feu Le Coq, conseiller au parlement, écrit
+si mal qu'on ne peut lire son écriture. Quand il a fait une lettre, il
+la plie brusquement sans y mettre de poudre dessus, et il s'y fait
+des pâtés. Une fois, qu'il voulut en relire une lui-même, et qu'il
+n'en put venir à bout: «Que je suis fou! dit-il; ce n'est plus à moi
+désormais à la lire; c'est à celui à qui je l'envoie.»
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+CONTENUES DANS LE TROISIÈME VOLUME.
+
+
+ Pages.
+
+ Le maréchal de Bassompierre. 5
+
+ Le cardinal de La Rochefoucauld. 19
+
+ Madame Des Loges et Borstel. 22
+
+ Notice sur madame Des Loges, tirée des manuscrits
+ de Conrart. 26
+
+ Madame de Berighen et son fils. 30
+
+ Le chancelier Séguier. 33
+
+ Jodelet. 42
+
+ Haute-Fontaine. 43
+
+ Mesdames de Rohan. 46
+
+ Pardaillan d'Escandecat. 85
+
+ Fontenay Coup-d'Epée. Le chevalier de
+ Miraumont. 86
+
+ Ferrier, sa fille et Tardieu. 92
+
+ Du Moustier. 98
+
+ Le président Le Cogneux. 103
+
+ M. d'Émery. 117
+
+ Des Barreaux. 134
+
+ Chenailles. 140
+
+ Marion de L'Orme. 141
+
+ Feu M. de Paris. 145
+
+ Le feu archevêque de Rouen. 148
+
+ Balzac. 153
+
+ Le président Pascal et Blaise Pascal. 174
+
+ Bertaut, neveu de l'évêque de Séez. 177
+
+ Le maréchal de Guébriant. 180
+
+ Madame d'Atis. 185
+
+ M. de Belley. 188
+
+ M. Pavillon. 193
+
+ M. Gauffre. _Ibid._
+
+ Le général des Capucins. 194
+
+ Le maréchal de L'Hôpital. 195
+
+ Menant et sa fille. 203
+
+ Le maréchal de Gassion. 207
+
+ Luillier (père de Chapelle). 219
+
+ La maréchale de Thémines. 223
+
+ Le Pailleur. 237
+
+ Le comte de Saint-Brisse. 240
+
+ Le maréchal de Châtillon.
+
+ La comtesse de La Suze et sa soeur, la princesse de
+ Wirtemberg. 245
+
+ Le maréchal de Saint-Luc. 257
+
+ Le comte d'Estelan. 260
+
+ La Montarbault, Samois et de Lorme. 263
+
+ Jaloux. Des Bias. 270
+
+ Rapoil. 271
+
+ Moisselle. 272
+
+ Tenosi, provençal. 273
+
+ Coiffier. 274
+
+ Madame Lévesque et madame Compain. 278
+
+ La Cambrai. 289
+
+ Coustenan. 292
+
+ Madame de Maintenon et sa belle-fille. 297
+
+ Madame de Liancourt et sa belle-fille. 303
+
+ Le président Nicolaï. 312
+
+ Porchères l'Augier. 317
+
+ Le Père André. 321
+
+ Villemontée. 333
+
+ Madame Pilou. 336
+
+ Bordier et ses fils. 354
+
+ M. et madame de Brassac. 363
+
+ Roussel (Jacques). 365
+
+ Le marquis d'Exideuil et sa femme. 370
+
+ M. Servien. 375
+
+ M. d'Avaux. 381
+
+ Bazinière, ses deux fils et ses deux filles. 388
+
+ Courcelles, cadet de Bazinière. 396
+
+ Madame de Serran. 397
+
+ Madame de Barbezière. 400
+
+ La comtesse de Vertus. 403
+
+ Madame de Montbazon (Marie de Bretagne.) 410
+
+ M. de Montbazon. 415
+
+ M. d'Avaugour. 418
+
+ M. et madame de Guémené. 421
+
+ Rangouse. 428
+
+ Catalogne. 433
+
+ Le comte d'Harcourt. 437
+
+ Le baron de Moulin. 441
+
+
+FIN DU TOME TROISIÈME.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les historiettes de Tallemant des
+Réaux (Tome troisième), by Gédéon Tallemant des Réaux
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTORIETTES DE TALLEMANT (TOME TROISIŠME) ***
+
+***** This file should be named 39314-8.txt or 39314-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/9/3/1/39314/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/39314-8.zip b/39314-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..1b9abbf
--- /dev/null
+++ b/39314-8.zip
Binary files differ
diff --git a/39314-h.zip b/39314-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..a2080dc
--- /dev/null
+++ b/39314-h.zip
Binary files differ
diff --git a/39314-h/39314-h.htm b/39314-h/39314-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..16acef7
--- /dev/null
+++ b/39314-h/39314-h.htm
@@ -0,0 +1,16255 @@
+ <!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
+ "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
+ <html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr">
+ <head>
+ <meta http-equiv="Content-Type"
+ content="text/html;charset=iso-8859-1" />
+ <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" />
+ <title>
+ The Project Gutenberg's eBook of Les Historiettes, Tome Troisième, by Tallémant des Réaux</title>
+ <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" />
+ <style type="text/css">
+
+ p { margin-top: .75em;
+ text-align: justify;
+ margin-bottom: .75em;
+ }
+
+
+ h1,h2 {
+ text-align: center;
+ clear: both;
+ }
+
+ .title {line-height: 2;}
+
+ hr.c5 {width: 5%; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;}
+ hr.c25 {width: 25%; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;}
+
+.poetry-container
+{
+ text-align: center;
+ font-size: 95%;
+}
+
+.poetry
+ {
+ display: inline-block;
+ text-align: left;
+ }
+
+.poetry .stanza
+{
+ margin: 1em 0em 1em 0em;
+}
+
+.poetry .line
+{
+ margin: 0;
+ text-indent: -3em;
+ padding-left: 3em;
+}
+
+.poetry .i1 {text-indent: -1em;}
+.poetry .i2 {text-indent: -2em;}
+.poetry .i3 {margin-left: 3em;}
+.poetry .i4 {margin-left: 4em;}
+.poetry .i5 {margin-left: 5em;}
+
+ table {margin-left: auto; margin-right: auto;}
+ .tdr {text-align: right; vertical-align: bottom;}
+ .tdc {text-align: center;}
+
+ .pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */
+ /* visibility: hidden; */
+ position: absolute;
+ right: 5%;
+ font-size: 0.6em;
+ font-size: 10px;
+ font-variant: normal;
+ font-style: normal;
+ text-align: right;
+ background-color: #FFFACD;
+ border: 1px solid;
+ padding: 0.3em;
+ } /* page numbers */
+
+ .footnotes {border: dashed 1px; background-color: #F0FFFF}
+ .footnote {margin-left: 15%; margin-right: 15%; font-size: 0.9em;}
+ .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .6em; text-decoration: none;
+ font-style: normal;}
+
+ .blockquote {font-size: 95%; margin-left: 5%; margin-right: 10%;}
+
+ .box {margin: auto;
+ text-align: center;
+ border: 1px solid;
+ padding: 1em;
+ background-color: #F0FFFF;
+ width: 25em;}
+
+ sup {font-size: 0.7em; font-variant: normal;}
+ .center {text-align: center;}
+ .smcap {font-variant: small-caps; font-size: 90%;}
+
+ .figcenter {margin: auto; text-align: center;}
+
+ .p2 {margin-top: 2em;}
+ .p4 {margin-top: 4em;}
+
+ .i2 {margin-left: 2em;}
+ .i4 {margin-left: 4em;}
+ .i9 {margin-left: 9em;}
+
+ .small {font-size: small;}
+ .medium {font-size: medium;}
+ .large {font-size: large;}
+ .xlarge {font-size: x-large;}
+
+ .font95 {font-size: 95%;}
+ .left5 {margin-left: 5%;}
+ .left15 {margin-left: 15%;}
+ .left30 {margin-left: 30%;}
+ .right { text-align: right; clear: both; margin-left: 25%; width: 75%; }
+
+@media screen
+{
+ body
+ {
+ width: 80%;
+ max-width: 40em;
+ margin: auto;
+ }
+ p
+ {
+ margin-top: .75em;
+ margin: 0.75em auto;
+ text-align: justify;
+ }
+}
+
+@media print, handheld
+{
+ p
+ {
+ margin-top: .75em;
+ text-align: justify;
+ margin-bottom: .75em;
+ }
+
+
+ .poetry
+ {
+ margin: 1.5em;
+ display: block;
+ }
+
+ .smcap
+ {
+ text-transform: uppercase;
+ font-size: 80%;
+ }
+
+ hr.c5
+ {
+ width: 5%;
+ margin-left: 47.5%;
+ margin-top: 2em;
+ margin-bottom: 2em;
+ }
+
+ hr.c25
+ {
+ width: 25%;
+ margin-left: 37.5%;
+ margin-top: 2em;
+ margin-bottom: 2em;
+ }
+}
+
+@media handheld
+{
+ body
+ {
+ margin: 0;
+ padding: 0;
+ width: 95%;
+ }
+}
+
+ </style>
+ </head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Les historiettes de Tallemant des Réaux
+(Tome troisième), by Gédéon Tallemant des Réaux
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+
+Title: Les historiettes de Tallemant des Réaux (Tome troisième)
+ Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle
+
+Author: Gédéon Tallemant des Réaux
+
+Contributor: Louis Monmerqué
+ Hippolyte de Chateaugiron
+ Jules-Antoine Taschereau
+
+Release Date: March 31, 2012 [EBook #39314]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTORIETTES DE TALLEMANT (TOME TROISIŠME) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+<div class="box">
+<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
+Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div>
+
+<p><a id="Page_1"></a></p>
+
+<p class="center p4 medium"><b>MÉMOIRES</b><br />
+<span class="small">DE</span><br />
+<span class="large"><b>TALLEMANT DES RÉAUX.</b></span></p>
+
+<p><a id="Page_2"></a></p>
+
+<div class="p6 figcenter">
+<img src="images/illus_003.png" width="200" height="20" alt="decoration" title="" />
+</div>
+
+<p class="center small">PARIS, IMPRIMERIE DE DECOURCHANT,<br />
+Rue d'Erfurth, n<sup>o</sup> 1, près de l'Abbaye.</p>
+
+<p><a id="Page_3"></a></p>
+
+<h1 class="p4"><span class="xlarge">LES HISTORIETTES</span><br />
+<span class="medium">DE</span><br />
+TALLEMANT DES RÉAUX.</h1>
+
+<p class="p4 title center"><b>MÉMOIRES</b><br />
+<span class="small">POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU XVII<sup>e</sup> SIÈCLE,</span><br />
+<span class="xsmall">PUBLIÉS</span><br />
+<span class="medium">SUR LE MANUSCRIT INÉDIT ET AUTOGRAPHE;</span><br />
+<span class="xxsmall">AVEC DES ÉCLAIRCISSEMENTS ET DES NOTES,</span><br />
+<span class="xsmall">PAR MESSIEURS</span><br />
+<span class="medium"><b>MONMERQUÉ,</b></span><br />
+<span class="small">Membre de l'Institut,</span><br />
+DE CHATEAUGIRON ET TASCHEREAU.</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus_003.png" width="200" height="20" alt="decoration" title="" />
+</div>
+
+<p class="p4 center large">TOME TROISIÈME.</p>
+
+<p class="center title">PARIS,<br />
+ALPHONSE LEVAVASSEUR, LIBRAIRE,<br />
+<span class="small">PLACE VENDÔME, 16.</span></p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p class="center">1834</p>
+
+<p><a id="Page_4"></a>
+<a id="Page_5"></a></p>
+
+<h2 class="p4">MÉMOIRES<br />
+<span class="small">DE</span><br />
+TALLEMANT.</h2>
+
+<h2 class="p4">LE MARÉCHAL DE BASSOMPIERRE<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</h2>
+
+<p class="p2">Le maréchal de Bassompierre étoit d'une bonne
+maison, entre la France et le Luxembourg; la plupart
+des lieux de ce pays-là ont un nom allemand et un nom
+françois: Betstein est le nom allemand, et Bassompierre
+le françois.</p>
+
+<p>On conte une fable qui est assez plaisante. Un comte
+d'Angeweiller, marié avec la comtesse de Kinspein,
+eut trois filles qu'il maria avec trois seigneurs de la maison
+de Croy de Salm et de Bassompierre, et leur
+donna à chacune une terre et un gage d'une fée. Croy
+eut un gobelet et la terre d'Angeweiller; Salm eut une
+bague et la terre de Phinstingue ou Fenestrange, et
+Bassompierre eut une cuiller et la terre d'Answeiller.
+Il y avoit trois abbayes qui étoient dépositaires de ces
+<span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span>
+trois gages, quand les enfants étoient mineurs: Nivelle
+pour Croy, Remenecour pour Salm, et Epinal pour
+Bassompierre. Voici d'où vient cette fable.</p>
+
+<p>On dit que ce comte d'Angeweiller rencontra un
+jour une fée, comme il revenoit de la chasse, couchée
+sur une couchette de bois, bien travaillée selon le
+temps, dans une chambre qui étoit au-dessus de la porte
+du château d'Angeweiller: c'étoit un lundi. Depuis,
+durant l'espace de quinze ans, la fée ne manquoit pas
+de s'y rendre tous les lundis, et le comte l'y alloit trouver.
+Il avoit accoutumé de coucher sur ce portail,
+quand il revenoit tard de la chasse, ou qu'il y alloit de
+grand matin, et qu'il ne vouloit pas réveiller sa femme;
+car cela étoit loin du donjon. Enfin, la comtesse ayant
+remarqué que tous les lundis il couchoit sans faute dans
+cette chambre, et qu'il ne manquoit jamais d'aller à la
+chasse ce jour-là, quelque temps qu'il fît, elle voulut
+savoir ce que c'étoit, et ayant fait faire une fausse clef,
+elle le surprend couché avec une belle femme; ils
+étoient endormis. Elle se contenta d'ôter le couvre-chef
+de cette femme de dessus une chaise, et après l'avoir
+étendu sur le pied du lit, elle s'en alla sans faire aucun
+bruit. La fée, se voyant découverte, dit au comte qu'elle
+ne pouvoit plus le voir, ni là, ni ailleurs; et après
+avoir pleuré l'un et l'autre, elle lui dit que sa destinée
+l'obligeoit à s'éloigner de lui de plus de cent lieues;
+mais que pour marque de son amour elle lui donnoit
+un gobelet, une cuiller et une bague, qu'il donneroit à
+trois filles qu'il avoit, et que ces choses apporteroient
+bonheur dans les maisons dans lesquelles elles entreroient,
+tandis qu'on y garderoit ces gages; que si quelqu'un
+<span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span>
+déroboit l'un de ces gages, tout malheur lui arriveroit.
+Cela a paru dans la maison de M. de Pange,
+seigneur lorrain, qui déroba au prince de Salm la bague
+qu'il avoit au doigt, un jour qu'il le trouva assoupi pour
+avoir trop bu. Ce M. de Pange avoit quarante mille
+écus de revenu, il avoit de belles terres, étoit surintendant
+des finances du duc de Lorraine. Cependant, à
+son retour d'Espagne, où il ne fit rien, quoiqu'il y eût
+été fort long-temps, et y eût fait bien de la dépense (il
+y étoit ambassadeur pour obtenir une fille du roi
+Philippe <span class="smcap">II</span> pour son maître), il trouva sa femme
+grosse du fait d'un Jésuite; tout son bien se dissipa;
+il mourut de regret; et trois filles qu'il avoit mariées
+furent toutes trois des abandonnées. On ne sauroit dire
+de quelle matière sont ces gages; cela est rude et grossier.</p>
+
+<p>La marquise d'Havré, de la maison de Croy<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, en
+montrant le gobelet, le laissa tomber; il se cassa en plusieurs
+pièces, elle les ramassa et les remit dans l'étui en
+disant: «Si je ne puis l'avoir entier, je l'aurai, au moins
+par morceaux.» Le lendemain, en ouvrant l'étui, elle
+trouva le gobelet aussi entier que devant. Voilà une
+belle petite fable<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p>
+
+<p>Le père du maréchal étoit grand ligueur; M. de
+Guise l'appeloit <em>l'ami du c&oelig;ur</em>: c'étoit un homme de
+service. Ce fut chez lui que la Ligue fut jurée entre les
+<span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span>
+grands seigneurs. Il mourut subitement au commencement
+de la Ligue. Le maréchal avoit de qui tenir
+pour aimer les femmes, et aussi pour dire de bons
+mots, car son père s'en mêloit.</p>
+
+<p>A son avénement à la cour, c'étoit après le siége
+d'Amiens, il tomba par malheur entre les mains de
+Sigongne<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, celui qui a été si satirique. C'étoit un
+vieux renard qui étoit écuyer d'écurie chez le Roi: il
+vit ce jeune homme qui faisoit l'entendu; il lui voulut
+abattre le caquet, et, faisant le provincial nouveau
+venu, il le pria niaisement de le vouloir présenter au
+Roi. Bassompierre crut avoir trouvé un innocent, et
+s'en jouer; il entra, et dit au Roi en riant: «Sire,
+voici un gentilhomme nouvellement arrivé de la province
+qui désire faire la révérence à Votre Majesté.»
+Tout le monde se mit à rire, et le jeune monsieur fut
+fort déferré.</p>
+
+<p>On dit que jouant avec Henri <span class="smcap">IV</span>, le Roi s'aperçut qu'il
+y avoit des demi-pistoles parmi les pistoles; Bassompierre
+lui dit: «Sire, c'est Votre Majesté qui les a
+voulu faire passer pour pistoles.&mdash;C'est vous,» répondit
+le Roi. Bassompierre les prend toutes, remet
+des pistoles en la place, et puis va jeter les demi-pistoles
+aux pages et aux laquais par la fenêtre. La Reine
+dit sur cela: «Bassompierre fait le Roi, et le Roi fait
+Bassompierre.» Le Roi se fâcha de ce qu'elle avoit
+dit. «Elle voudroit bien qu'il le fût, repartit le Roi,
+elle en auroit un mari plus jeune.» Bassompierre étoit
+<span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span>
+beau et bien fait. Il me semble que Bassompierre méritoit
+bien autant d'être grondé que la Reine.</p>
+
+<p>On a dit qu'il étoit plus libéral par fenêtre qu'autrement;
+on l'a accusé d'aimer mieux perdre un ami qu'un
+bon mot; il n'a jamais passé pour brave, cependant
+aux Sables-d'Olonne il acquit de la réputation, paya de
+sa personne, et montra le chemin aux autres, car il se
+mit dans l'eau jusqu'au cou. Pour la guerre, il la savoit
+comme un homme qui n'en eût jamais ouï parler<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.
+Cependant il fut fait maréchal de France; mais il voulut
+que M. de Créquy passât devant: ils s'appeloient
+frères. Cependant il pensa épouser madame la Princesse,
+comme nous avons dit ailleurs.</p>
+
+<p>Après M. de Rohan, qui avoit eu pour trente mille
+écus la charge de colonel des Suisses, Bassompierre eut
+cette charge, et la fit bien autrement valoir qu'on ne
+l'avoit fait jusqu'alors; d'ailleurs il étoit habile et faisoit
+toujours quelques affaires. Il n'y avoit presque personne
+à la cour qui eût tant de train que lui, et qui fît
+plus pour ses gens. Lamet, son secrétaire, fut préféré,
+en une recherche d'une fille, à un conseiller au parlement.</p>
+
+<p>Parlons un peu de ses amours. On a dit qu'il avoit
+<span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span>
+été un peu amoureux de la Reine-mère, et qu'il disoit
+que la seule charge qu'il convoitoit, étoit celle de grand
+panetier, parce qu'on couvroit pour le Roi<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. Il étoit
+magnifique, et prit la capitainerie de Monceaux, afin
+d'y traiter la cour. La Reine-mère lui dit un jour:
+«Vous y mènerez bien des putains<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.&mdash;Je gage, répondit-il,
+madame, que vous y en mènerez plus que
+moi.» Un jour il lui disoit qu'il y avoit peu de femmes
+qui ne fussent putains. «Et moi? dit-elle.&mdash;Ah!
+pour vous, madame, répliqua-t-il, vous êtes la
+Reine.</p>
+
+<p>Une de ses plus illustres amourettes, ce fut celle de
+mademoiselle d'Entragues, s&oelig;ur de madame de Verneuil:
+il eut l'honneur d'avoir quelque temps le roi
+Henri <span class="smcap">IV</span> pour rival. Testu, chevalier du guet, y servoit
+Sa Majesté. Un jour, comme cet homme venoit lui
+parler, elle fit cacher Bassompierre derrière une tapisserie,
+et disoit à Testu, qui lui reprochoit qu'elle n'étoit
+pas si cruelle à Bassompierre qu'au Roi, qu'elle ne
+se soucioit non plus de Bassompierre que de cela, et
+en même temps elle frappoit d'une houssine, qu'elle
+tenoit, la tapisserie à l'endroit où étoit Bassompierre.
+Je crois pourtant que le Roi en passa son envie, car un
+jour le Roi la baisa je ne sais où, et mademoiselle de
+Rohan, la bossue, s&oelig;ur de feu M. de Rohan, sur l'heure
+écrivit ce quatrain à Bassompierre:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div class="line">Bassompierre, on vous avertit,</div>
+<div class="line">Aussi bien l'affaire vous touche,</div>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span></div>
+<div class="line">Qu'on vient de baiser une bouche</div>
+<div class="line">Dans la ruelle de ce lit.</div>
+</div>
+</div>
+</div>
+
+<p>Il répondit aussitôt:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div class="line">Bassompierre dit qu'il s'en rit,</div>
+<div class="line">Et que l'affaire ne le touche;</div>
+<div class="line">Celle à qui l'on baise la bouche</div>
+<div class="line">A mille fois. . . . . </div>
+</div>
+</div>
+</div>
+
+<p>«<em>Je mettrai, quand il vous plaira, la rime entre vos
+belles mains.</em>»</p>
+
+<p>Henri <span class="smcap">IV</span> dit un jour au père Cotton, Jésuite: «Que
+feriez-vous si on vous mettait coucher avec mademoiselle
+d'Entragues?&mdash;Je sais ce que je devrois faire,
+Sire, dit-il, mais je ne sais ce que je ferois.&mdash;Il feroit
+le devoir de l'homme, dit Bassompierre, et non
+pas celui de père Cotton.»</p>
+
+<p>Mademoiselle d'Entragues eut un fils de Bassompierre,
+qu'on appela long-temps l'abbé de Bassompierre;
+c'est aujourd'hui M. de Xaintes. Elle prétendit
+obliger Bassompierre à l'épouser<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>, la cause
+fut renvoyée au parlement de Rouen, il y gagna son
+procès. Bertinières plaida pour lui: c'étoit un homme
+qui disoit qu'il ne savoit ce que c'étoit que se troubler
+en parlant en public, et qu'il n'y avoit rien capable
+de l'étonner. Le maréchal lui servit à avoir l'agrément
+de la cour pour la charge de procureur-général au
+<span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span>
+parlement de Rouen, et il la lui fit avoir pour vingt
+mille écus. Au retour de Rouen, comme elle montroit
+son fils à Bautru: «N'est-il pas joli? disoit-elle&mdash;Oui,
+répondit Bautru, mais je le trouve un peu <em>abâtardi</em>
+depuis votre voyage de Rouen.» Elle ne laissa
+pas, comme elle le fait encore, de s'appeler madame
+de Bassompierre. «J'aime autant, dit Bassompierre,
+puisqu'elle veut prendre un nom de guerre, qu'elle
+prenne celui-là qu'un autre.» Il n'étoit pas maréchal
+alors: on lui dit depuis: «Elle ne se fait point appeler
+la maréchale de Bassompierre.&mdash;«Je crois bien,
+dit-il, c'est que je ne lui ai pas donné le bâton depuis
+ce temps-là.»</p>
+
+<p>Quand il acheta Chaillot, la Reine-mère lui dit: «Hé!
+pourquoi avez-vous acheté cette maison? c'est une
+maison de bouteille.&mdash;Madame, dit-il, je suis Allemand.&mdash;Mais
+ce n'est pas être à la campagne, c'est
+le faubourg de Paris.&mdash;Madame, j'aime tant Paris,
+que je n'en voudrois jamais sortir.&mdash;Mais cela n'est
+bon qu'à y mener des garces.&mdash;Madame, j'y en
+mènerai.»</p>
+
+<p>On croit qu'il étoit marié avec la princesse de Conti.
+La cabale de la maison de Guise fut cause enfin de sa
+prison, et sa langue aussi en partie, car il dit: «Nous
+serons si sots que nous prendrons La Rochelle.» Il
+eut un fils de la princesse de Conti, qu'on a appelé La
+Tour Bassompierre; on croit qu'il l'eût reconnu s'il
+en eût eu le loisir. Ce La Tour étoit brave et bien
+fait. En un combat où il servoit de second, ayant affaire
+à un homme qui depuis quelques années étoit estropié
+du bras droit, mais qui avoit eu le loisir de
+s'accoutumer à se servir du bras gauche, il se laissa
+<span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span>
+lier le bras droit et battit pourtant son homme. Il logeoit
+chez le maréchal; depuis il est mort de maladie.</p>
+
+<p>Bassompierre gagnoit tous les ans cinquante mille
+écus à M. de Guise; madame de Guise lui offrit dix
+mille écus par an et qu'il ne jouât plus contre son
+mari; il répondit comme le maître-d'hôtel du maréchal
+de Biron: «J'y perdrois trop.»</p>
+
+<p>Il a toujours été fort civil et fort galant. Un de ses
+laquais ayant vu une dame traverser la cour du Louvre,
+sans que personne lui portât la robe, alla la prendre
+en disant: «Encore ne sera-t-il pas dit qu'un
+laquais de M. le maréchal de Bassompierre laisse
+une dame comme cela.» C'étoit la feue comtesse de
+La Suze; elle le dit au maréchal, qui sur l'heure le fit
+valet-de-chambre.</p>
+
+<p>Il seroit à souhaiter qu'il y eût toujours à la cour
+quelqu'un comme lui; il en faisoit l'honneur<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>, il recevoit
+et divertissoit les étrangers. Je disois qu'il étoit
+à la cour ce que Bel Accueil est dans <em>le Roman de la
+Rose</em>. Cela faisoit qu'on appeloit partout <em>Bassompierre</em>
+ceux qui excelloient en bonne mine et en propreté.
+Une courtisane se fit appeler à cause de cela
+<em>la Bassompierre</em>, une autre fut nommée ainsi parce
+qu'elle étoit de belle humeur. Un garçon qui portoit
+en chaise sur les montagnes de Savoie fut surnommé
+<em>Bassompierre</em>, parce qu'il avoit engrossé deux filles à
+Genève. A propos de ce surnom de <em>Bassompierre</em>, il
+lui arriva une fois une plaisante aventure sur la rivière
+<span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span>
+de Loire. Il alloit à Nantes du temps que Chalais eut
+la tête coupée; une demoiselle lui demanda place
+dans sa cabane pour elle et sa fille: cette demoiselle
+alloit à la cour pour y faire sceller une grâce pour son
+fils. On alloit toute la nuit. Dans l'obscurité il s'approche
+de cette fille, et il étoit prêt d'entrer dans la <em>chambre
+défendue</em><a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, quand un batelier se mit à crier:
+«<em>Vire le peautre<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>, Bassompierre.</em>» Cela le surprit,
+et, je crois même, le désapprêta. Il sut après qu'on appeloit
+ainsi celui qui tenoit le gouvernail, et qu'on lui
+avoit donné ce nom, parce que c'étoit le plus gentil
+batelier de toute la rivière de Loire.</p>
+
+<p>Une illustre maquerelle disoit «que M. de Guise
+étoit de la meilleure mesure, M. de Chevreuse de
+la plus belle corpulence, M. de Termes le plus sémillant,
+et M. de Bassompierre le plus beau et le
+plus goguenard.»</p>
+
+<p>Ceux que je viens de nommer, avec M. de Créquy
+et le père de Gondy, alors général des galères, mangeoient
+souvent ensemble, et s'entre-railloient l'un
+l'autre; mais dès qu'on sentoit que celui qu'on tenoit
+sur les fonts se déferroit, on en prenoit un autre:
+leurs suivants aimoient mieux ne point dîner et les
+entendre.</p>
+
+<p>J'ai déjà dit ailleurs qu'il n'a jamais bien dansé; il
+n'étoit pas même trop bien à cheval; il avoit quelque
+chose de grossier; il n'étoit pas trop bien dénoué. A un
+<span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span>
+ballet du Roi dont il étoit, on lui vint dire sottement,
+comme il s'habilloit pour faire son entrée, que sa
+mère étoit morte; c'était une grande ménagère à qui
+il avoit bien de l'obligation: «Vous vous trompez,
+dit-il: elle ne sera morte que quand le ballet sera
+dansé.»</p>
+
+<p>Il fut plus d'une fois en ambassade; il contoit au feu
+Roi qu'à Madrid il fit son entrée sur la plus belle petite
+mule du monde qu'on lui envoya de la part du
+Roi. «Oh! la belle chose que c'étoit, dit le Roi, de voir
+un âne sur une mule!&mdash;Tout beau, Sire, dit Bassompierre,
+c'est vous que je représentois.»</p>
+
+<p>Il disoit que M. de Montbason se parjuroit toujours,
+qu'il juroit par le jour de Dieu, la nuit et le jour par
+le feu qui nous éclaire.</p>
+
+<p>La Reine-mère disoit: «J'aime tant Paris et tant
+Saint-Germain, que je voudrois avoir un pied à l'un
+et un pied à l'autre.&mdash;Et moi, dit Bassompierre,
+je voudrois être à Nanterre<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.»</p>
+
+<p>M. de Vendôme lui disoit en je ne sais quelle rencontre:
+«Vous serez, sans doute, du parti de M. de
+Guise, car vous aimez sa s&oelig;ur de Conti.&mdash;Cela n'y
+fait rien, répondit-il: j'ai aimé toutes vos tantes, et
+je ne vous en aime pas plus pour cela.»</p>
+
+<p>Quand le maréchal d'Effiat fut mort, il dit, en franc
+goguenard, qu'il n'y avoit plus de <em>fiat</em> à la cour. Quelqu'un
+dit, quand on fit d'Effiat maréchal de France,
+que son père avoit été nommé pour être chevalier
+de l'ordre. «Je ne sais pas, dit Bassompierre, s'il a
+<span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span>
+été nommé, mais je sais bien qu'il a été élu<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>.»</p>
+
+<p>Sur les ressemblances qu'on trouve de chaque personne
+à quelque bête, il disoit plaisamment que le
+marquis de Thémines étoit sa bête. M. de La Rochefoucauld,
+méchant railleur, en voulut railler Thémines,
+qui lui dit qu'il ne vouloit pas souffrir de lui ce
+qu'il souffroit de M. de Bassompierre. Ils se pensèrent
+battre.</p>
+
+<p>M. de La Rochefoucauld lui dit, un peu avant qu'on
+l'arrêtât: «Vous voilà gros, gras, gris.&mdash;Et vous, lui
+répondit-il, vous voilà teint, peint, feint.» La Rochefoucauld
+avoit peint sa barbe.</p>
+
+<p>Quand il fut dans la Bastille, il fit v&oelig;u de ne se
+point raser qu'il n'en fût dehors; il se fit faire le poil
+pourtant au bout d'un an. Il y eut quelque petite
+amourette avec madame de Gravelle, qui y étoit prisonnière.
+Cette femme avoit été entretenue par le marquis
+de Rosny. Depuis, pour ses intrigues, elle avoit
+été arrêtée. Le cardinal de Richelieu avoit eu l'inhumanité
+de lui faire donner la question. Après la mort
+du maréchal, elle fut si sotte que de prendre un bandeau
+de veuve, aussi bien que madame de Bassompierre.</p>
+
+<p>M. Chapelain fit un sonnet sur la fièvre de M. de
+Longueville, après le passage du Rhin, où il l'appeloit <em>le
+lion de la France</em>. «C'est plutôt <em>le rat de la France</em>,»
+dit Bassompierre. C'est un petit homme qui a été élevé
+dans une peau de mouton.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span>
+Esprit, l'académicien, le fut voir à la Bastille. «Voilà
+un homme, dit-il, qui est bien seigneur de la terre
+dont il porte le nom.» Chacun dans la Bastille disoit:
+Je pourrai bien sortir de céans dans tel temps.&mdash;Et
+moi, disoit-il, j'en sortirai quand M. Du Tremblay
+en sortira<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>.»</p>
+
+<p>Il ne vouloit pas sortir de prison que le Roi ne l'en
+fît prier, parce que, disoit-il, il étoit officier de la
+couronne, bon serviteur du Roi, et traité indignement;
+«puis, je n'ai plus de quoi vivre.» Ses terres
+étoient ruinées. Le marquis de Saint-Luc lui disoit:
+«Sortez-en une fois; vous y rentrerez bien après.»
+Au sortir de là, il disoit «qu'il lui sembloit qu'on
+pouvoit marcher par Paris sur les impériales de carrosses,
+tant les rues étoient pleines, et qu'il ne trouvoit
+ni barbe aux hommes, ni crin aux chevaux.»</p>
+
+<p>Il ne tarda guère à rentrer dans sa charge de colonel
+des Suisses: Coislin avoit été tué à Aire; La Châtre
+lui avoit succédé; mais comme il étoit un peu important<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>
+et soupçonné d'être du parti de M. de Beaufort,
+on y remit M. de Bassompierre, qui en avoit touché
+quatre cent mille livres, et l'autre l'avoit bien acheté
+de madame de Coislin. La Châtre et sa femme, tous
+<span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span>
+deux jeunes, moururent misérablement après cela.
+Bassompierre n'a comme point payé cette charge. Il
+remit bientôt sur pied la meilleure table de la cour,
+et fit de bonnes affaires.</p>
+
+<p>On lui a l'obligation de ce que le Cours<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a> dure encore,
+car ce fut lui qui se tourmenta pour le faire revêtir
+du côté de l'eau, et pour faire faire un pont de
+pierre sur le fossé de la ville.</p>
+
+<p>Il étoit encore agréable et de bonne mine, quoiqu'il
+eût soixante-quatre ans; à la vérité il étoit devenu
+bien <em>turlupin</em><a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> car il vouloit toujours dire de
+bons mots, et le feu de la jeunesse lui manquant, il
+ne rencontroit pas souvent: M. le Prince et ses petits-maîtres
+en faisoient des railleries.</p>
+
+<p>Sur le perron de Luxembourg, une dame de grande
+qualité, après lui avoir fait bien des compliments sur
+sa liberté, lui dit: «Mais vous voilà bien blanchi,
+monsieur le maréchal.&mdash;Madame, lui répondit-il
+en franc crocheteur, je suis comme les poireaux, la
+tête blanche et la queue verte.» En récompense, il
+dit à une belle fille: «Mademoiselle, que j'ai regret
+à ma jeunesse quand je vous vois!»</p>
+
+<p>Il dit aussi de Marescot, qui étoit revenu de Rome
+fort enrhumé, et sans apporter de chapeau pour M. de
+Beauvais: «Je ne m'en étonne pas, il est revenu sans
+chapeau.»</p>
+
+<p>Comme il avoit une grande santé, et qu'il disoit
+<span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span>
+qu'il ne savoit encore où étoit son estomac, il ne se
+conservoit point; il mangeoit grande quantité de méchans
+melons et de pêches qui ne mûrissent jamais
+bien à Paris. Après, il s'en alla à Tanlay, où ce fut
+une <em>crevaille</em> merveilleuse: au retour, il fut malade
+dix jours à Paris chez madame Bouthillier, qui ne vouloit
+point qu'il en partît qu'il ne fût tout-à-fait guéri;
+mais Yvelin, médecin de chez la Reine, qui avoit
+affaire à Paris, le pressa de revenir. A Provins, il mourut
+la nuit en dormant, et il mourut si doucement,
+qu'on le trouva dans la même posture où il avoit l'habitude
+de dormir, une main sous le chevet à l'endroit
+de sa tête, et les genoux un peu haussés. Il n'avoit pas
+seulement tendu les jambes. Son corps gros et gras, et
+en automne, fut cahoté jusqu'à Chaillot, où on lui
+trouva les parties nobles toutes gâtées; mais c'est que
+le corps s'étoit corrompu par les chemins.</p>
+
+<h2 class="p4">LE CARDINAL<br />
+DE LA ROCHEFOUCAULD<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>.</h2>
+
+<p class="p2">Le cardinal de La Rochefoucauld, hors qu'il étoit un
+peu trop jésuite et un peu trop crédule, étoit un vrai
+<span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span>
+ecclésiastique. Comme il étoit évêque, les Jésuites lui
+faisoient mener Marthe Brossier, comme on mène l'ours.
+Henri <span class="smcap">IV</span> se moqua long-temps de cette prétendue possédée;
+mais comme il vit qu'on la vouloit faire exorciser
+devant Notre-Dame, et qu'un reste de ligueurs
+étoit à cabaler pour lui faire dire que Henri <span class="smcap">III</span> étoit
+damné, et qu'Henri <span class="smcap">IV</span> n'étoit catholique que de nom,
+il y envoya des médecins. Marescot la trompa avec un
+Virgile, faisant semblant que c'était un Rituel, et il prononça
+ainsi: <em>Nihil à Dæmone, pauca à morbo, tradenda
+Rapino</em><a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>. Le Roi se contenta de la renvoyer
+à ses parents en Auvergne<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>; et pour avoir su mépriser
+la fourbe, après l'avoir éludée, il n'en fut pas parlé
+davantage.</p>
+
+<p>Pour revenir au cardinal de La Rochefoucauld, il
+étoit abbé de Sainte-Geneviève, et y logeait; il permit
+aux religieux d'élire un abbé pour trois ans durant sa
+vie, mais il s'en garda le revenu. Il y avoit fait accommoder
+un beau logement; les religieux le jetèrent à
+bas après sa mort, voyant que feu M. le Prince demandoit
+à le louer pour le prince de Conti. Depuis ils ont
+toujours élu des abbés de trois en trois ans. Le cardinal
+pouvoit bien se réserver le revenu, car on n'en pouvoit
+pas mieux user qu'il en usoit; il faisoit de grandes
+aumônes sans ostentation. Il a donné plus de quarante
+mille écus à l'hôpital des Incurables; et ce qui est encore
+plus beau, il fit casser une vitre où l'on avoit mis
+ses armes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span>
+Il avoit une s&oelig;ur<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a> qui n'étoit pas si humble que
+lui. Elle disoit au duc son neveu: «Mananda<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>! mon
+neveu, la maison de La Rochefoucauld est une bonne
+et ancienne maison; elle étoit plus de trois cents ans
+devant Adam.&mdash;Oui, ma tante, mais que devînmes-nous
+au déluge?&mdash;Vraiment voire le déluge,
+disoit-elle en hochant la tête, je m'en rapporte.»
+Elle aimoit mieux douter de la sainte Ecriture que de
+n'être pas d'une race plus ancienne que Noé; elle signoit
+ainsi: «<em>Votre bien affectionnée tante et bonne
+amie, pour vous faire un bien petit de plaisir.</em>» Cela
+me fait souvenir d'un fou de Limousin, nommé M. de
+Carrères; il disoit que hors Pierre Buffières, Bourdeilles,
+Pompadour, et quelques autres qu'il nommoit,
+il ne faisoit pas grand cas de toutes les autres maisons
+du pays. «Mais, lui dit-on, vous ne parlez point de la
+maison de Carrères?&mdash;Carrères, dit-il, Carrères
+étoit devant que Dioux fusse Dioux.»</p>
+
+<h2 class="p4">MADAME DES LOGES<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a><br />
+<span class="medium">ET BORSTEL.</span></h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span></p>
+
+<p class="p2">Madame Des Loges étoit fille d'un honnête homme
+de Troyes en Champagne, nommé M. Bruneau. Il
+étoit riche, et vint demeurer à Paris, après s'être fait
+secrétaire du Roi. Il n'avoit que deux filles: l'aînée fut
+mariée à Beringhen, père de M. le Premier. Pour éviter
+la persécution, car il étoit huguenot, il se retira à
+La Rochelle, et y fit mener ses deux filles, pour plus
+grande sûreté, sur un âne en deux paniers. Elles
+avoient du bien; leur partage à chacune a monté à cinquante-cinq
+mille écus. Madame Des Loges, quoique la
+cadette, fut accordée la première; et comme ce n'étoit
+encore qu'un enfant, on vouloit attendre que sa s&oelig;ur
+passât devant elle. Je ne sais pourquoi elle fut plus tôt
+recherchée que l'autre qui étoit bien faite, et elle ne
+l'étoit point; mais on fut obligé de la marier plus tôt qu'on
+ne pensoit, car, en badinant avec son accordé, elle devint
+grosse. Elle a dit depuis qu'elle ne savoit pas comment
+cela s'étoit fait; que son mari et elle étoient tous
+deux si jeunes et si innocents qu'ils ne savoient ce qu'ils
+faisoient.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span>
+Comme ç'a été la première personne de son sexe qui
+ait écrit des lettres raisonnables<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>, et que d'ailleurs
+elle avoit une conversation enjouée et un esprit vif et
+accort, elle fit grand bruit à la cour. Monsieur, en sa
+petite jeunesse, y alloit assez souvent; et comme il se
+plaignoit à elle de toutes choses, on l'appeloit la linotte
+de madame Des Loges. Quand on lui fit sa maison, il
+lui donna quatre mille livres de pension, disant que
+son mari n'étoit point payé de sa pension de deux mille
+livres qu'il avoit comme gentilhomme de la chambre.
+Cela n'étoit pas autrement vrai, et elle quitta le certain
+pour l'incertain, car le cardinal de Richelieu, soupçonnant
+quelque intrigue, lui fit ôter les deux mille
+livres; et elle, qui vit bien qu'on la chasseroit, se retira
+d'elle-même en Limosin<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>. Son mari en étoit,
+et elle avoit marié une fille à un M. Doradour, chez
+qui elle alla.</p>
+
+<p>Elle avoit une liberté admirable en toutes choses;
+rien ne lui coûtoit; elle écrivoit devant le monde. On
+alloit chez elle à toutes heures; rien ne l'embarrassoit.
+J'ai déjà dit ailleurs qu'elle faisoit quelquefois des impromptus
+fort jolis.</p>
+
+<p>On a dit qu'elle étoit un peu galante. Le gouverneur
+de MM. de Rohan, nommé Haute-Fontaine, a été son
+favori; Voiture y a eu part, à ce qu'on prétend; ce fut
+elle qui lui dit une fois: «Celui-là n'est pas bon, percez-nous-en
+<span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span>
+d'un autre.» Une fois Saint-Surin, qui
+étoit si amoureux de la fille de madame de Beringhen
+(on a remarqué que quand il en tenoit bien, il étoit
+jaune comme souci); Saint-Surin, dis-je, qui étoit un
+galant homme, ne bougeoit de chez les deux s&oelig;urs, qui
+logeoient vis-à-vis l'une de l'autre; une fois donc qu'il
+étoit chez madame Des Loges, un certain M. d'Interville,
+conseiller, je pense, au grand conseil, s'étoit assis
+familièrement sur le lit, et faisoit le goguenard; Saint-Surin
+et d'autres éveillés, pour se moquer de lui, prirent
+la courte-pointe et l'envoyèrent cul par sur tête
+dans la ruelle.</p>
+
+<p>Celui qui a eu le plus d'attachement avec madame
+Des Loges ç'a été un Allemand nommé Borstel. Etant
+résident des princes d'Anhalt<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>, il fit connoissance
+avec elle, et apprit tellement bien à parler et à écrire,
+qu'il y a peu de François qui s'en soient mieux acquittés
+que lui. Il la suivit en Limosin. Le prétexte fut
+qu'ils avoient acheté ensemble de certains greffes en ce
+pays-là. Il avoit transporté tout son bien en France.
+Comme il se vit en un pays de démêlés, il ne voulut
+point se mettre parmi la noblesse; et comme il n'avoit
+pas une santé trop robuste, il se feignit plus infirme
+qu'il n'étoit, afin de rompre tout commerce avec ces
+gens-là. Il fut même quelques années sans sortir de la
+chambre; cela fit dire qu'il avoit été dix-huit ans sans
+voir le jour qu'à travers des châssis, et qu'il fut long-temps
+<span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span>
+ sans pouvoir décider s'ils étoient moins sains de
+verre que de papier.</p>
+
+<p>Madame Des Loges morte, Borstel eut soin de ses
+affaires et de ses enfants. Borstel vint à Paris, et on parla
+de le marier avec une fille de bon lieu, assez âgée,
+nommée mademoiselle Du Metz; mais l'affaire ne put
+s'achever, car il avoit appris quelque chose qui ne lui
+avoit pas plu; mais il ne le voulut jamais dire. Il dit
+pour excuse qu'il ne vouloit pas la tromper, et qu'on
+lui avoit fait une banqueroute depuis qu'on avoit proposé
+de le marier avec elle. Depuis elle a épousé un
+M. de Vieux-Maison. Gombauld, qui étoit de ses
+amis, car elle se piquoit d'esprit, lui reprocha sérieusement
+d'avoir épousé un homme dont le nom ne se pouvoit
+prononcer sans faire un solécisme.</p>
+
+<p>Borstel, quelque temps après, en cherchant une
+terre trouva une femme, car il épousa une jeune fille
+bien faite, qui étoit sa voisine à la campagne, et il en
+a eu des enfants: mais il ne s'en porta pas mieux. Il
+envoya ici, en 1655, un mémoire pour consulter sa
+maladie; il avoit mis ainsi: «<em>Un gentilhomme de cinquante-neuf
+ans, etc.</em>» Feret<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>, son ami, porta ce
+mémoire à un nommé Lesmanon, médecin huguenot,
+qui est à M. de Longueville, qui consulta avec d'autres,
+et rédigea après la consultation par écrit; il commençoit
+ainsi: «<em>Un gentilhomme de soixante-neuf
+ans, et qui s'est marié depuis quatre ou cinq ans à
+une jeune fille, etc.</em>» Feret, voyant cela, lui dit qu'il
+ne l'avoit pas prié de tuer M. Borstel, mais bien de le
+guérir s'il y avoit moyen, et que de lui parler de son
+<span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span>
+âge et de son mariage, c'étoit lui mettre le poignard
+dans le sein. On changea ce commencement. Il avoit
+soixante ans et plus quand il se maria, et étoit si incommodé
+qu'il ne pouvoit dormir qu'en son séant. Il
+mourut de cette maladie pour laquelle on avoit fait la
+consultation.</p>
+
+<h2 class="p4">NOTICE SUR MADAME DES LOGES,<br />
+<span class="medium">TIRÉE DES MANUSCRITS DE CONRART<a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>.</span></h2>
+
+<div class="blockquote">
+<p class="p2">Feu madame Des Loges avoit nom Marie de Bruneau; elle
+étoit originaire de la province de Champagne, mais née à Sédan,
+où son père et sa mère étoient alors réfugiés durant les
+guerres de religion, environ l'an 1584 ou 1585. On n'a trouvé
+parmi ses papiers aucuns renseignemens qui marquent précisément
+ni le jour, ni le mois, ni l'année.</p>
+
+<p>Son père étoit Sébastien de Bruneau, sieur de La Martinière,
+conseiller du Roi et intendant de la maison et des affaires de
+M. le Prince, et du roi de Navarre depuis le décès de ce prince.
+Sa mère avoit nom Nicole de Bey; ils étoient tous deux d'une
+rare et haute vertu, et à cette cause tenus en une singulière
+estime par toutes sortes de personnes, et surtout par divers
+princes et autres grands, même par le feu roi Henri <span class="smcap">IV</span>, duquel
+<span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span>
+il y a encore plusieurs lettres écrites de sa main audit
+sieur de Bruneau.</p>
+
+<p>Ladite dame Des Loges a été mariée avec feu messire Charles
+de Rechignevoisin, chevalier, seigneur des Loges, gentilhomme
+ordinaire de la chambre du Roi, issu de l'une des plus
+illustres maisons de Poitou et des mieux alliées; entre les autres
+à celles de La Beraudière, de Vivonne, de Chémerault et
+de La Rochefoucauld. Il étoit oncle à la mode de Bretagne de
+M. le duc de La Rochefoucauld. Son père étoit chambellan
+de M. le duc d'Alençon, frère des rois François, Charles
+et Henri, et mourut au voyage de Flandre, à l'entreprise
+d'Anvers.</p>
+
+<p>Lesdits sieur et dame Des Loges ont eu ensemble plusieurs
+enfants, l'un desquels fut tué à la bataille de Prague, l'an 1620,
+l'autre au siége de Bréda, en 1638, et l'aîné ayant suivi les
+guerres de Hollande durant l'espace de vingt-trois ans entiers
+et consécutifs, sans avoir perdu une seule campagne, et y ayant
+acquis beaucoup d'estime et d'honneur, tant dedans les armées
+qu'à la cour du prince d'Orange, y a possédé et y possède encore
+diverses charges militaires, et, entre les autres, celle de
+général-major et de colonel, s'y étant habitué tout-à-fait et
+allié en l'une des plus apparentes familles du pays.</p>
+
+<p>Ladite dame Des Loges a fait sa demeure à Paris et à la
+cour durant vingt-trois ou vingt-quatre ans, pendant lequel
+temps elle a été honorée, visitée et régalée de toutes les personnes
+les plus considérables, sans en excepter les plus grands
+princes et les princesses les plus illustres. M. le duc d'Orléans
+en faisoit surtout une très-particulière estime, et se rendoit
+assidu à la visiter, aussi bien en la prospérité que dans l'adversité
+de ses affaires, dont cette prudente dame prévoyant
+la continuation et les funestes succès, elle se résolut à quitter
+tous ces avantages et toutes les commodités d'un si agréable
+séjour, pour ne participer point aux intrigues qui depuis en
+ont accablé plusieurs. Ce fut en l'an 1629 qu'elle se disposa
+à cette sage retraite, en laquelle elle a depuis vécu doucement
+<span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span>
+et dévotement par l'espace de quelques années, jusque
+à 1636, qu'un procès de grande importance l'ayant ramenée
+à Paris, elle y fut reçue et respectée de tous les honnêtes gens
+de même qu'auparavant, et fut de nouveau honorée des visites
+de Monsieur et des autres princes et princesses.</p>
+
+<p>Toutes les muses sembloient résider sous sa protection ou
+lui rendre hommage, et sa maison étoit une académie d'ordinaire.
+Il n'y a aucun des meilleurs auteurs de ce temps, ni
+des plus polis du siècle, avec qui elle n'ait eu un particulier
+commerce, et de qui elle n'ait reçu mille belles lettres, de
+même que de plusieurs princes et princesses et autres grands.
+Il a été fait une infinité de vers et autres pièces à sa louange,
+et il y a un livre tout entier, écrit à la main, rempli des vers
+des plus beaux esprits de ce temps, au frontispice duquel
+sont écrits ceux-ci, qui ont été faits et écrits par feu M. de
+Malherbe:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div class="line">Ce livre est comme un sacré temple,</div>
+<div class="line">Où chacun doit, à mon exemple,</div>
+<div class="line">Offrir quelque chose de prix.</div>
+<div class="line">Cette offrande est due à la gloire</div>
+<div class="line">D'une dame que l'on doit croire</div>
+<div class="line">L'ornement des plus beaux esprits.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Nous ne dirons rien ici de ce qu'elle a écrit elle-même, soit
+en prose ou en vers, puisque, pour fuir toute vanité, elle n'a
+jamais voulu permettre qu'aucune de ces pièces de sa façon fût
+exposée au public. Un chacun sait néanmoins que son style,
+aussi bien que son langage ordinaire, étoit des plus beaux et
+des plus polis, sans affectation aucune, et accompagné d'autant
+de facilité que d'art; mais surtout étoit à estimer son
+humeur agréable, discrète et officieuse envers un chacun, sa
+conversation ravissante et sa dextérité à acquérir des amis et
+à les servir et conserver. Elle avoit un courage plus que féminin,
+une constance admirable en ses adversités, un esprit
+tendre en ses affections et sensible aux offenses, mais attrempé
+<span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span>
+d'une douceur et facilité sans exemple à pardonner, et en
+tous ses maux d'une résignation entière à la volonté de Dieu
+et d'une ferme confiance en sa grâce, se reposant toujours sur
+sa providence, et ne désespérant jamais de ses secours.</p>
+
+<p>Les pertes de ses chers enfants, de madame de Beringhen, sa
+digne s&oelig;ur, dame reconnue d'un chacun pour être d'un esprit
+éminent, d'une admirable conduite et d'une vie exemplaire<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>,
+avec celles d'une infinité de ses meilleurs et plus chers amis,
+accompagnées d'abondant d'autres afflictions non moins cuisantes,
+l'avoient réduite, par la tendresse de son bon naturel
+et par leur importance, à une vie fort languissante, si bien
+que les forces du corps ne se trouvant pas égales à celles de
+l'esprit, ni la délicatesse de la nature à l'habitude de sa grande
+constance, ces déplaisirs furent suivis d'une maladie aiguë et
+d'une mort très-heureuse, le 1<sup>er</sup> de juin, l'an 1641. Ce fut
+au château de La Pléau, en Limousin, maison de madame
+de La Pléau, sa fille aînée. Son testament a été une exhortation
+ample de piété à ses enfants, sa maladie un patron de patience,
+tous ses propos des enseignemens et des consolations
+saintes, et ses dernières paroles celles de saint Paul: «Je suis
+assurée que ni mort, ni vie, ni anges, ni principautés, ni
+puissances, ni choses présentes, ni choses à venir, ni hautesse,
+ni profondeur, ni aucune autre créature, ne me pourra
+séparer de la dilection de Dieu, qu'il nous a montrée en Jésus-Christ,
+notre Seigneur<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>.»</p>
+</div>
+
+<h2 class="p4">MADAME DE BERINGHEN<br />
+<span class="medium">ET SON FILS.</span></h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span></p>
+
+<p class="p2">Comme j'ai dit<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>, elle étoit bien faite, et elle fut
+galante. M. de Montlouet d'Angennes, qui étoit bel
+homme, disoit qu'elle lui avoit offert douze cents écus
+de pension, mais qu'il n'étoit pas assez intéressé pour
+cela, et qu'il étoit amoureux ailleurs: elle n'étoit plus
+jeune; alors il lui prit fantaisie d'avoir un page.</p>
+
+<p>Je n'ai jamais vu une personne plus fière; elle eut
+dispute à Charenton pour une place; elle vouloit l'envoyer
+garder par un soldat des gardes, car, disoit-elle,
+il n'y a pas un capitaine dans le régiment qui ne soit
+bien aise de m'obliger<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>.</p>
+
+<p>Elle n'avoit garde d'être ni si spirituelle, ni si accorte,
+que sa s&oelig;ur. Pour son mari, M. de Rambouillet
+m'a dit que Henri <span class="smcap">IV</span> lui avoit dit que Beringhen étoit
+gentilhomme. Cependant j'ai ouï conter à bien des gens
+que le Roi ayant demandé à M. de Sainte-Marie, père
+de la comtesse de Saint-Géran, comment il faisoit pour
+avoir des armes si luisantes. «C'est, lui dit-il, un valet
+<span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span>
+allemand que j'ai qui en a soin.» Le Roi le voulut
+avoir: c'étoit Beringhen, et il lui donna après le soin
+du cabinet des armes. Depuis il fit quelque chose, et
+parvint à être premier valet-de-chambre. Or, il avoit
+un cousin-germain, dont le fils, que je connois fort, conte
+ainsi leur histoire. «Nous sommes, dit-il, d'une petite
+ville de Frise, qui s'appelle Beringhen; nos ancêtres,
+dont la noblesse se prouve par les titres que
+nous rapporterons quand on voudra, n'en étoient pas
+seigneurs à la vérité, mais possédoient la plus belle
+maison de la ville depuis plus de trois cents ans.»</p>
+
+<p>Pour moi, je sais bien que bien souvent on a pris le
+nom du lieu de sa naissance; mais ce n'est pas autrement
+une marque de noblesse, au contraire, comme
+Jean de Meung et Guillaume de Lorris<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>. «Le père
+de feu M. de Beringhen et le père du mien furent
+tués à la guerre: leur bien se perdit. Leurs enfants
+ayant ramassé quelque chose du naufrage, passèrent
+en France encore fort jeunes. Feu M. de Beringhen
+s'arrêta sur la côte de Normandie, où il fut précepteur
+de quelques enfants de gentilshommes; il avoit
+un peu de lettres. Au sortir de là, il se met chez
+l'accommodeur de fraises du Roi, et fait connoissance
+avec les officiers de la garde-robe: il avoit l'esprit
+vif, le Roi le prit en amitié. Pour mon père, il alla
+jusqu'en Bretagne, et se mit à trafiquer d'une espèce
+de toile qu'on appelle de la noyale; elle sert à faire
+des voiles de navire, mais il n'a jamais paru en ce
+<span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span>
+commerce, et on ne sauroit prouver qu'il ait dérogé.
+Il acquit du bien honnêtement. J'ai quarante lettres
+de feu M. de Beringhen à mon père et de mon père
+à feu M. de Beringhen<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>. Depuis la mort de M. de
+Beringhen, M. de Beringhen, son fils, aujourd'hui
+M. le Premier, comme quelqu'un eut demandé l'aubaine
+de mon père qui vint à mourir, dit tout haut:
+On a cru peut-être qu'il n'avoit point d'amis, mais je
+ferai bien voir qu'il étoit mon parent. Aujourd'hui
+il s'avise de dire que je suis bâtard, et son frère d'Armenvilliers
+a signé à mon contrat de mariage. Il fit
+à la vérité un peu le rétif pour signer comme parent;
+mais enfin il passa carrière. Madame de Saint-Pater<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>,
+sa s&oelig;ur, à la mort, s'est repentie d'avoir
+dit que j'étois venu d'un bâtard de leur maison, et
+j'ai fait voir à M. de La Force mes titres et les lettres
+de feu M. de Beringhen.» Or, cet homme croyoit
+tenir M. le Premier, et disoit: «J'ai tous les titres; et s'il
+prétend à être chevalier de l'ordre, il faut qu'il vienne
+à moi:» mais M. le Premier a eu des titres tels qu'il a
+voulu, et l'électeur de Brandebourg, à qui appartient le
+lieu de leur naissance, a été bien aise de l'obliger. Dans
+sa généalogie, il fait mourir le père de Beringhen à
+dix-sept ans, lui qui en a vécu soixante.</p>
+
+<p>Cet autre Beringhen et sa femme sont assez assotés
+<span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span>
+de leur noblesse, et ils disoient: «Nous voudrions pour
+plaisir qu'on nous pût mettre à la taille, pour avoir
+lieu de prouver notre noblesse.&mdash;Vous n'avez, leur
+dis-je, qu'à aller demeurer six mois à Lagny, vous
+en aurez le divertissement.»</p>
+
+<p>M. le Premier autrefois fut un peu de la faveur; il
+cabala avec Vaultier et madame Du Fargis. Il commença
+à branler dès le voyage de Lyon, et fut disgracié
+au retour de La Rochelle. Il avoit changé de religion:
+il alla en Hollande, et le prince d'Orange, qui
+aimoit tout ce que le cardinal de Richelieu persécutoit,
+le reçut à bras ouverts, et lui donna ses chevau-légers
+à commander. Beringhen acquit quelque réputation;
+il revint en France après la mort du cardinal.
+Le reste se trouvera dans les Mémoires de la régence.</p>
+
+<h2 class="p4">LE CHANCELIER SÉGUIER<a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>.</h2>
+
+<p class="p2">J'ai déjà dit ailleurs que le chancelier<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a> est l'homme
+du monde le plus avide de louanges: on en verra des
+<span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span>
+preuves par la suite. On l'accuse d'être grand voleur.
+Pour lâche et avare, il ne faut que lire ce que je m'en
+vais mettre<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>.</p>
+
+<p>Personne n'a tant donné à l'extérieur que lui; il a
+baptisé sa maison <em>hôtel</em>; il a mis un manteau et des
+masses informes de bâton de maréchal de France à ses
+armes, et son carrosse en est tout historié. Il ne feroit
+pas un pas sans exempt et sans archers<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>; mais, en récompense,
+jamais au fond chancelier ne fit moins le
+chancelier que lui: il est toujours le très-humble valet
+du ministre. On verra dans les Mémoires de la régence
+comme on le ballotte, et que c'est un homme qui avale
+tout. Ici je ne veux mettre que des particularités qui
+ne pourroient entrer dans l'ouvrage que je veux
+faire<a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a></p>
+
+<p>Les Séguier de Paris ne viennent nullement des
+Séguier de Languedoc: ils viennent d'un procureur
+qui étoit grand-père du feu président Séguier. Ce procureur
+<span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span>
+eut un fils avocat<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>, qui fut poussé dans les
+charges, qu'on ne vendoit pas en ce temps-là; il fut
+avocat-général, et son fils président<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>. Il en eut trois
+autres; le chancelier vient de celui qui fut lieutenant-civil.</p>
+
+<p>Le chancelier fut si étourdi, étant garde-des-sceaux,
+que de faire ôter la tombe de ce procureur, qui étoit
+à Saint-Severin ou à Sainte-Opportune, à cause qu'il y
+avoit une inscription<a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>. Sa femme s'appelle Fabri<a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>;
+elle a eu beaucoup de bien. Je pense que son père
+étoit trésorier de France à Orléans. On dit que le
+grand-père de Fabri étoit serrurier, d'où vient la pointe
+<em>Fabricando Fabri fimus</em><a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>. Cette femme n'a jamais été
+<span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span>
+belle, mais elle étoit propre; on en a médit avec plus
+d'une personne. Le comte de Clermont de Lodève,
+qu'on appeloit en sa jeunesse le marquis de Sessac,
+se vantoit d'avoir couché avec elle. Elle a payé le
+comte de Harcourt assez long-temps. On a parlé d'un
+chanoine de Notre-Dame, nommé Thevenin, et il n'y
+a pas plus de quatre ou cinq ans qu'il y a eu de la rumeur
+en ménage pour un certain maître d'hôtel qui
+n'étoit pas mal avec elle, sans compter les moines,
+car elle est dévote, et les dévotes sont le partage des
+<em>frères frapparts</em>. C'est une des plus avares femmes du
+monde. Tous les officiers que le chancelier reçoit lui
+doivent six aunes de velours ou de satin, selon la
+charge qu'ils ont. Le chancelier de Sillery les recevoit,
+mais il les rendoit, et pour cela il y avoit six
+aunes de chacune de ces étoffes, chez un certain marchand,
+qui étoient banales, s'il faut ainsi dire, et
+qu'on louoit un écu; car on savoit bien que le chancelier
+les renverroit. La chancelière a raffiné sur cela.
+On dit à l'officier: «Allez-vous-en chez un tel marchand,
+et lui payez les six aunes.» Puis quand la
+somme est assez grosse, comme elle en tient registre,
+elle va lever un ameublement: de là vient qu'on l'appelle
+<em>la fripière</em><a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>.</p>
+
+<p>Le cardinal de Richelieu partagea avec lui pour ses
+filles; il en maria l'une, et lui laissa marier l'autre.
+M. de Coislin, parent du cardinal, petit bossu,
+mais qui avoit du c&oelig;ur et étoit de bonne maison,
+<span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span>
+épousa l'aînée; l'autre fut mariée au prince d'Enrichemont,
+fils du marquis de Rosny, aîné de M. de
+Sully, mais qui étoit mort il y avoit long-temps. Ce
+M. d'Enrichemont est une <em>contemptible</em> créature;
+le bon homme de Sully eut de la peine à s'y résoudre,
+et disoit: «Je ne veux point m'allier avec le
+prince des chicaneurs.» En quelque occasion le
+chancelier lui écrivit, et il y avoit en un endroit: <em>Afin
+que la paix soit dans nos familles. «Familles! dit le
+bon homme, familles!</em> Bon pour lui qui n'est qu'un
+citadin; mais il pourroit bien user du terme de <em>maison</em>,
+quand j'y suis compris.» La chancelière étoit
+ravie de dire: «Allez savoir comment ma fille la princesse
+a passé la nuit.» Avant cela il fut assez fou
+pour aller proposer au cardinal, comme si sa femme
+l'y avoit obligé, de marier sa fille avec feu M. de
+Nemours, l'aîné de celui que M. de Beaufort tua.
+«Oui, lui répondit le cardinal; en effet, cela seroit
+fort sortable que Victor-Amédée de Savoie épousât
+Charlotte Séguier! dites à Marie Fabri qu'elle
+rêve.»</p>
+
+<p>Quelque avide de louange que fût le chancelier, tandis
+que le cardinal de Richelieu a vécu, il n'a pas voulu
+souffrir qu'on le louât, et il se fit de l'Académie, de
+peur qu'on ne dît qu'il se vouloit tirer du pair<a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>. Depuis,
+quand l'abbé de Cerisy<a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a> se retira à l'Oratoire,
+<span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span>
+entre autres plaintes que le chancelier fit de lui, il se
+plaignit fort de ce qu'il n'avoit pas fait une panse d'<em>a</em>
+pour lui. Quand La Chambre, son médecin, voulut
+mettre au jour son livre du raisonnement des bêtes<a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>, il
+dit au chancelier qu'il doutoit s'il le lui devoit dédier,
+de peur que cela ne fît faire des railleries; le chancelier
+répondit qu'il se moquoit des railleries. Il avoit
+autrefois l'abbé de Cerisy chez lui, La Chambre, qui
+y est encore, et Esprit<a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>, tous trois de l'Académie.
+Pour être loué il donnoit sur le sceau quelques pensions,
+mais il laissoit bien aussi charger ce pauvre
+sceau, et à proprement parler, c'étoit le public qui
+payoit ces beaux esprits. Esprit se brouilla avec lui,
+comme nous verrons dans l'histoire de M. de Laval.
+Pour La Chambre, il y demeura toujours et est
+le patron, car le chancelier, tout dévot qu'il est, est
+un grand <em>garçailler</em>; il paie ses demoiselles en arrêts,
+et autres choses semblables; mais comme il y a quelquefois
+du mal dans ses chausses, La Chambre, qui le
+traite, est fort absolu, et se prévaut un peu de la confidence;
+il est atrabilaire.</p>
+
+<p>C'est une pillauderie épouvantable que celle de ses
+gens; en voici une belle preuve. Un jour que les comédiens
+du Marais jouèrent au Palais-Royal, le chancelier,
+qui y étoit, trouva Jodelet, leur fariné, fort
+plaisant; il en fut si charmé que, pour tout dire en un
+<span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span>
+mot, il en devint libéral, et lui fit dire qu'il le vînt
+trouver le lendemain et qu'il lui feroit un présent.
+Jodelet ne manqua pas d'y aller: d'abord un des valets-de-chambre
+du chancelier lui vint dire: «J'ai parlé
+pour vous à monsieur, monsieur a dessein de vous
+donner cent pistoles;» et ajouta à cela: «Vous n'oublierez
+pas vos bons amis.» Le fariné lui promit qu'il
+y en auroit le quart pour lui. Incontinent après, un
+autre valet-de-chambre lui fit la même harangue, et
+Jodelet lui fit la même promesse; enfin il en vint jusqu'à
+quatre, car le chancelier a quatre rançonneurs
+de gens. Jodelet ensuite fut introduit, et le chancelier,
+tout riant, lui demanda: «Que voulez-vous que je vous
+donne?&mdash;Monseigneur, lui répondit-il, donnez-moi
+cent coups de bâton, ce sera vingt-cinq pour
+chacun de messieurs vos valets-de-chambre.» <em>Sa
+grandeur</em> voulut tout savoir, et Jodelet, par ce moyen,
+s'exempta de rien donner à personne: ces coquins furent
+bien grondés; toutefois leur maître leur laisse
+continuer leurs friponneries.</p>
+
+<p>Le chancelier est l'homme du monde qui mange le
+plus malproprement et qui a les mains les plus sales;
+il fait une certaine capilotade, où il y entre toutes
+sortes de drogues, et en la faisant il se lave les mains
+tout à son aise dans la sauce; il déchire la viande; enfin
+cela fait mal au c&oelig;ur, et quoiqu'il soit payé pour
+la table des maîtres des requêtes, il leur fait pourtant
+assez mauvaise chère. Il se curoit un jour les dents chez
+le cardinal avec un couteau; le cardinal s'en aperçut,
+et fit signe à Bois-Robert; après il commanda au maître-d'hôtel
+de faire épointer tous les couteaux. Bois-Robert,
+le plus doucement qu'il put, le dit au chancelier,
+<span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span>
+qui acheta dès le jour même un cure-dent d'or. Le
+cardinal voyant le chancelier, qui à la première rencontre
+faisoit parade de son cure-dent, dit à Bois-Robert:
+«Je gage que vous l'avez dit à M. le chancelier?&mdash;Oui,
+monseigneur.&mdash;L'imprudent poète que
+vous êtes!»</p>
+
+<p>Ballesdens<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>, qui est à lui, et qui a été précepteur
+du marquis de Coislin, dit: «Si je fais jamais imprimer
+mes lettres, où il y a mille flatteries pour le
+chancelier, je ferai mettre un <em>errata</em> au bout: <em>en
+telle page ce que j'ai dit n'est pas vrai, en telle
+page, cela est faux</em>, et ainsi du reste.»</p>
+
+<p>Le chancelier a l'honneur d'être si sottement glorieux
+qu'il ne se <em>desfule</em><a name="FNanchor_52" id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a> quasi pour personne.
+Un jour il n'ôta quasi pas son chapeau pour M. de
+Nets<a name="FNanchor_53" id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>, évêque d'Orléans; l'autre lui demanda s'il
+étoit teigneux; on fit une épigramme sur son incivilité.</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div class="line">Qu'il est dur au salut, ce fat de chancelier!</div>
+<div class="line">Cela le fait passer pour un esprit altier,</div>
+<div class="line i1">Vain au-delà de toutes bornes.</div>
+<div class="line i2">Ce n'est pas pourtant qu'il soit fier,</div>
+<div class="line i2">C'est qu'il craint de montrer ses cornes.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Une fois le chancelier trouva à qui parler. Matarel,
+<span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span>
+avocat, père de celui qui est dans la Bastille, est parent
+de la chancelière; cela lui coûte bien, car il a
+quitté le palais, et n'a rien fait avec le chancelier. Il a
+un fils qui porte le nom d'un prieuré, nommé de
+Vannes: c'est un évaporé. Le chancelier lui avoit fait
+quelque chose; il alla lui chanter goguettes, qu'il étoit
+un beau justicier! que lui et tous ceux qu'il avoit maltraités
+iroient se jeter aux pieds du roi. «Vous avez de
+beaux comptes à rendre à Dieu,» lui dit-il. Là-dessus
+il lui parle de toutes ses voleries, des jeux de boule,
+dont il tiroit six ou sept écus, plus ou moins, de chacun;
+du pavé, sur lequel il avoit tant friponné, du
+sceau, des boues, etc. Le chancelier lui dit qu'il le
+feroit jeter par les fenêtres. «Vous, reprit-il, je vous
+poignarderois si vous y aviez songé,» et puis s'en
+alla. M. de Meaux<a name="FNanchor_54" id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a> que dit, s'il eût été là, il
+l'eût fait assommer. Il va trouver M. de Meaux, et
+lui reproche toutes ses débauches secrètes, car il
+savoit tout. Ce cagot a pris à Meaux tout le milieu du
+cloître pour son jardin, et a fait couper un bois destiné
+à la réfection de l'église, qu'il a fort bien vendu
+sans en donner un sou au chapitre, et tout cela comme
+frère du chancelier. Or, depuis, une fois le chancelier
+eut affaire de de Vannes, à cause de feu M. de
+Sully, avec qui ce dernier étoit assez bien; mais le
+chancelier ne voulut jamais lui parler; il se tint à un
+bout de la salle, et l'autre à l'autre. Le Père Matarel
+faisoit les allées et venues. Le chancelier, tout
+<span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span>
+rogue qu'il est, salue de Vannes le premier partout où
+il le voit, pourvu que ce ne soit pas au conseil.</p>
+
+<h2 class="p4">JODELET.</h2>
+
+<p class="p2">On avoit joué <em>l'Amphitrion</em>, où, à la fin, Jupiter
+venoit dans un nuage avec un grand bruit. Jodelet,
+comme s'il eût voulu annoncer, vint aussitôt sur le
+théâtre: «Si toutes les fois, dit-il aux spectateurs,
+qu'on fait un cocu à Paris, on faisoit un aussi grand
+bruit, tout le long de l'année on n'entendroit pas
+Dieu tonner.»</p>
+
+<p>A la création du parlement de Metz, il vendit des
+barbes pour les conseillers de ce parlement: c'étoient
+tous jeunes gens.</p>
+
+<p>Ce même Jodelet dit un jour une plaisante chose à
+Aubert, des gabelles, qui fait bâtir un palais auprès des
+petits comédiens, au Marais; car comme il lui disoit:
+«Je ferai mettre des statues dans cette galerie.&mdash;Pensez
+que vous n'oublierez pas, lui dit Jodelet, celle
+de la femme de Loth.&mdash;Ma foi! j'en tiens, répondit
+l'autre; il m'a donné mon paquet.» Cette statue étoit
+de sel, et le sel a fait la fortune d'Aubert. On appelle
+cette maison l'hôtel <em>Salé</em>.</p>
+
+<p>Une fois qu'on avoit joué une pièce dont la scène étoit
+à Argos, il dit à la farce: «Monsieur, vous avez été à
+Argos aujourd'hui; mais vous n'avez peut-être pas remarqué
+une singularité de cette ville-là; c'est qu'il
+<span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span>
+y a une fontaine où Junon, en se baignant tous les
+ans, reprend un nouveau pucelage. Ma foi! s'il y en
+avoit une comme cela dans le Marais, il faudroit que
+le bassin en fût bien grand.» L'auteur de la pièce
+lui avoit dit cette érudition.</p>
+
+<h2 class="p4">HAUTE-FONTAINE.</h2>
+
+<p class="p2">Haute-Fontaine étoit fils d'un bourgeois de Paris,
+huguenot, nommé Durand, qui s'étoit retiré à Genève
+à cause de la persécution. Il avoit un frère aussi qui au
+commencement avoit grande inclination aux armes;
+mais depuis, ayant embrassé les lettres, il fut ministre
+à Paris. Celui-ci, qui, au contraire, durant son jeune
+âge, n'étoit porté qu'aux lettres, les quitta pour les
+armes. Il savoit, il étoit hardi, et avoit l'esprit agréable
+et plaisant. On en conte trois ou quatre choses qui
+le feront voir. Étant à Leyde, encore assez jeune, il disputa
+une chaire de philosophie qui vaquoit, contre
+M. Dumoulin, un de nos plus célèbres ministres; mais
+Dumoulin l'emporta. Haute-Fontaine en eut un tel
+dépit que, l'ayant trouvé un jour seul en quelque lieu à
+l'écart, il lui donna cent coups de poing, et lui égratigna
+tout le visage. Puis il afficha ce placard à l'auditoire:
+<em>Petrus Molinæus hodie non leget, quia rem habet
+cum hospitâ</em>. Dumoulin, averti de cela, fut bien
+empêché, car de n'aller point dicter, c'étoit autoriser
+cette médisance, et d'y aller ainsi égratigné, c'étoit
+<span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span>
+s'exposer à la risée de ses écoliers. Enfin, il s'avisa
+d'envoyer quérir un peintre qui mit de la peinture
+couleur de chair sur les endroits où il étoit égratigné.</p>
+
+<p>Haute-Fontaine, ayant pris les armes, se mit de la
+suite de M. de Béthune, ambassadeur de France à
+Rome auprès du saint Père. Un jour, M. de Béthune,
+peu accompagné, rencontra l'ambassadeur d'Espagne
+avec une grande suite; Haute-Fontaine, craignant que
+les Espagnols ne prissent le haut du pavé, si on ne les
+étonnoit par quelque bravoure extraordinaire, sans
+en demander avis à personne, prit sa course, l'épée à
+la main, criant à haute voix: <em>Place, place à l'ambassadeur
+de France!</em> Les Espagnols surpris passèrent
+du côté de main gauche, disant entre eux que les François
+étoient fous. Cette action plut extrêmement à
+Henri <span class="smcap">IV</span>, et il ne se pouvoit lasser d'en rire et de la
+louer.</p>
+
+<p>Un jour, passant en Angleterre dans un petit vaisseau
+anglois, il donna un soufflet au capitaine en présence
+de tous ses gens, parce qu'il disoit des sottises du
+roi de France: au même moment il arrache une mèche
+à un soldat, et fait si bien qu'il gagne la chambre aux
+poudres; quand il fut là, il leur crie qu'il va mettre le
+feu aux poudres, si on ne le mène à Calais, et qu'il ne
+sortira point d'où il est qu'il ne soit assuré qu'on a
+reçu autant de François qu'il y a d'Anglois sur le vaisseau.
+Il épouvanta tellement ces gens-là qu'ils firent
+tout ce qu'il vouloit.</p>
+
+<p>Haute-Fontaine ensuite fut gouverneur de MM. de
+Rohan. Durant le carême ils se trouvèrent à Milan.
+On ne vouloit point leur donner de viande sans permission
+de l'archevêque, qui étoit fort sévère en pareilles
+<span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span>
+choses. Haute-Fontaine entreprit pourtant d'en
+venir à bout. Il va trouver l'archevêque et lui dit d'un
+ton dolent qu'il avoit une étrange infirmité; qu'à la
+seule vue du poisson, tout son sang se tournoit, qu'il
+pâlissoit, frémissoit, tomboit en foiblesse; que c'étoit
+une antipathie naturelle qu'il n'avoit jamais pu surmonter.
+L'archevêque en eut pitié, et lui accorda la
+dispense. Comme il fut question de l'écrire, il ajouta
+qu'il avoit encore une autre incommodité bien plus
+grande que la première; c'est qu'il étoit travaillé d'une
+faim canine qui l'obligeoit à manger autant que trois;
+que, pour cacher cette maladie, quand il étoit hors de
+chez lui, il demandoit toujours à manger pour lui et
+pour deux autres, et payoit comme pour trois. Il lui
+allégua sans doute l'exemple de cet évêque dont il est
+parlé dans la Vie de M. de Thou, qui ne pouvoit vivre
+s'il ne mangeoit amplement sept ou huit fois par jour;
+tant il y a, qu'il parla si bien et si sérieusement que
+le bon archevêque le crut, et mit dans la dispense qu'on
+lui donnât de la viande pour lui et pour deux de ses
+compagnons. Ainsi, MM. de Rohan et de Soubise,
+qui apparemment étoient là incognito, firent le carême
+bien à leur aise.</p>
+
+<p>On dit encore qu'en une hôtellerie en France il battit
+cinq ou six sergents ou recors, qui faisoient un bruit
+de diable, et vouloient mener quelqu'un en prison:
+les sergents firent leur plainte devant le juge du lieu.
+Ceux qui voyageoient avec Haute-Fontaine le grondèrent
+de ce qu'il les avoit ainsi embarrassés; mais il
+leur dit qu'il y donneroit bon ordre. Il fut donc trouver
+le juge avec eux; et, après lui avoir fait cent contes,
+il le pria de les expédier et de lui permettre de
+<span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span>
+plaider lui-même sa cause. Haute-Fontaine, en plaidant,
+fit tant de différentes interrogations à ces sergents,
+et les tourna de tant de côtés, qu'il les confondit
+tous l'un après l'autre, à un près, qui n'avoit point
+encore parlé, auquel s'adressant: «Et vous, lui dit-il,
+soutenez-vous aussi que je vous aie battu?&mdash;Non,
+dit le sergent, parce que, incontinent que vous me
+menaçâtes, je <em>sorta</em>.&mdash;Il est vrai, monsieur, répliqua
+Haute-Fontaine, il <em>sorta</em> tout aussitôt, mais incontinent
+après il <em>rentrit</em>.» Le juge se prit à rire,
+et mit les parties hors de cour et de procès.</p>
+
+<h2 class="p4">MESDAMES DE ROHAN.</h2>
+
+<p class="p2">Madame de Rohan<a name="FNanchor_55" id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>, mère du premier duc de
+Rohan<a name="FNanchor_56" id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>, qui a tant fait parler de lui, étoit de la maison
+de Lusignan, d'une branche qui portoit le nom
+de Parthenay. C'était une femme de vertu, mais un peu
+visionnaire. Toutes les fois que M. de Nevers, M. de
+Brèves et elle se trouvoient ensemble, ils conquêtoient
+tout l'empire du Turc<a name="FNanchor_57" id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>. Elle ne vouloit point que
+<span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span>
+son fils fût duc, et disoit le cri d'armes de Rohan:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div class="line">Roi, je ne puis,</div>
+<div class="line">Duc, je ne daigne,</div>
+<div class="line">Rohan je suis.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Elle avoit de l'esprit et a écrit une pièce contre
+Henri <span class="smcap">IV</span>, de qui elle n'étoit pas satisfaite je ne sais pourquoi,
+où elle le déchire en termes équivoques, <em>Comme
+ce prince n'a rien d'humain, etc.</em> Elle a été de plusieurs
+cabales contre lui.</p>
+
+<p>Elle avoit une fantaisie la plus plaisante du monde:
+il falloit que le dîner fût toujours prêt sur table à
+midi; puis quand on le lui avoit dit, elle commençoit
+à écrire, si elle avoit à écrire, ou à parler d'affaires;
+bref, à faire quelque chose jusqu'à trois heures sonnées:
+alors on réchauffoit tout ce qu'on avoit servi, et
+on dînoit. Ses gens, faits à cela, alloient en ville après
+qu'on avoit servi sur table. C'étoit une grande rêveuse.
+Un jour elle alla pour voir M. Deslandes, doyen du
+parlement; madame Des Loges étoit avec elle, et en
+attendant qu'il revînt du Palais, elle se mit à travailler
+et à rêver en travaillant; elle s'imagine qu'elle est chez
+elle, et quand on lui vint dire que M. Deslandes arrivoit:
+«Hé, vraiment, dit-elle, il vient bien à propos.
+Hé! monsieur, que je suis aise de vous voir! Hé!
+quelle heure est-il? Il faut, puisque vous voilà, que
+nous dînions ensemble.&mdash;Madame, vous me faites
+trop d'honneur,» dit le bon homme, qui aussitôt envoya
+à la rôtisserie. Enfin on sert, elle regarde sur la
+table. «Mais, mon bon ami, vous ferez méchante chère
+aujourd'hui.» Madame Des Loges, eut peur qu'elle
+<span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span>
+ne continuât sur ce ton-là, elle la tire. «Hé! où pensez-vous
+être? lui dit-elle.» Madame de Rohan revint,
+et lui dit en riant: «Vous êtes une méchante
+femme de ne m'en avoir pas avertie de meilleure
+heure.» Elle dit, pour s'en aller, qu'elle étoit conviée
+à dîner en ville.</p>
+
+<p>Son fils (M. de Rohan, père de madame de Rohan
+la jeune)<a name="FNanchor_58" id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a> étoit sans doute un grand personnage. Il
+n'avoit point de lettres, cependant il a bien fait voir
+qu'il savoit quelque chose; on a deux ou trois ouvrages
+de lui: <em>le Parfait capitaine</em>, <em>les Intérêts des princes</em>
+et ses <em>Mémoires</em><a name="FNanchor_59" id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>: on a dit que ce n'étoit pas un
+fort vaillant homme, quoiqu'il ait toute sa vie fait la
+guerre, et qu'il soit mort à une bataille. On en fait
+un conte: on disoit que de frayeur il sella une fois un
+b&oelig;uf au lieu d'un cheval, et on l'appela quelque temps
+<em>le b&oelig;uf sellé</em>; cependant il payoit de sa personne
+quand il le falloit.</p>
+
+<p>Dans son <em>Voyage d'Italie</em>, il y a une terrible pointe;
+il parle d'un homme de fortune qui étoit à la cour
+d'Angleterre; on l'accusoit de venir d'un boucher.
+«On ne peut pas dire, dit-il, qu'il ne vienne de grands
+<em>saigneurs</em>.» En parlant de la <em>Villa Ciceronis</em>, qui est
+au royaume de Naples, il met: «La métairie de Cicéron
+où il composa le plus beau de ses ouvrages, et entre
+autres le <em>Pandette</em><a name="FNanchor_60" id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>.» Quelque sot d'Italien lui avoit
+<span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span>
+dit cela, et il l'a pris pour argent comptant. Voilà ce
+que c'est que de ne montrer pas ses ouvrages à quelque
+honnête homme!!</p>
+
+<p>Il eut dessein une fois d'acheter du Turc l'île de Chypre,
+et d'y mener une colonie. Il alloit pour faire un
+parti, à ce qu'on dit, avec le duc de Weimar, quand il
+fut blessé à la bataille de Reinfelden que donna ce duc,
+et après il mourut de sa blessure. C'étoit un petit
+homme de mauvaise mine. Il épousa mademoiselle de
+Sully qu'elle étoit encore enfant<a name="FNanchor_61" id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>; elle fut mariée
+avec une robe blanche, et on la prit au col pour la
+faire passer plus aisément. Dumoulin, alors ministre
+à Charenton, ne put s'empêcher, car il a toujours été
+plaisant, de demander, comme on fait au baptême:
+«Présentez-vous cet enfant pour être baptisé?» On
+leur fit faire lit à part; mais elle ne s'en put tenir long-temps;
+et quand on vint dire à M. de Rohan que sa
+femme étoit accouchée, il en fut surpris, car à son
+compte cela ne devoit pas arriver si tôt. On m'a dit
+que ce fut Arnauld du Fort, depuis mestre de camp
+des carabiniers, qui en eut les prémices. Le maréchal
+de Saint-Luc est apparemment celui qui l'a mise à mal,
+si quelque suivant n'a passé devant lui; car, pour des
+valets, elle a toujours dit, en riant, qu'elle n'étoit point
+<em>valétudinaire</em>. (On appelle valétudinaires celles qui se
+donnent à des valets.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span>
+La galanterie qui a fait le plus de bruit, c'est celle
+qu'elle fit avec M. de Candale; il n'étoit pas bien fait
+de sa personne, mais il avoit beaucoup d'esprit et étoit
+fort agréable: ce n'étoit ni un brave ni un grand capitaine.
+Madame de Rohan étoit très-jolie, et avoit quelque
+chose de fort mignon; d'ailleurs née à l'amour
+plus que personne du monde, et qui disoit les choses
+fort plaisamment. M. de Saint-Luc en étoit en possession,
+quand M. de Candale vint à la cour. La grandeur
+du père faisoit qu'on le regardoit comme une
+illustre conquête: elle lui fit toutes les avances imaginables.
+Lorsqu'il fut marié, elle le brouilla avec sa
+femme, et fut cause qu'il se démaria. Sa femme lui
+offrit le congrès, il ne voulut pas l'accepter; ensuite
+madame de Rohan lui fit changer de religion. Il y avoit
+souvent noise entre eux, et quand il fut revenu à l'Église
+romaine, il dit à madame Pilou: «Qu'il n'y avoit
+point de mauvais offices que madame de Rohan ne
+lui eût rendus. Elle m'a mis mal, disoit-il, avec le
+Roi, avec mon père et avec Dieu, et m'a fait mille
+infidélités; cependant je ne m'en saurois guérir.»
+Il laissa tout son bien à mademoiselle de Rohan, aujourd'hui
+madame de Rohan, qui ne le voulut point
+accepter. Guitaut, depuis capitaine des gardes de la
+Reine-mère, vengea M. de Saint-Luc, à qui il avoit
+été, car il coucha avec elle, et puis la battit bien serré
+dans un démêlé qu'ils eurent ensemble. Madame
+Pilou lui débaucha feu d'Aumont, cadet du maréchal
+d'aujourd'hui, et le maria; elle lui débaucha aussi
+Miossens, mais madame de Rohan n'en a rien su, et elle
+le maria comme l'autre. Un jour elle égratigna Miossens,
+car, ayant appris qu'il avoit été au bal au Louvre,
+<span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span>
+au sortir de chez elle, quoiqu'elle le lui eût défendu,
+elle l'alla battre et égratigner dans son lit. De dépit,
+il entendit à la proposition que madame Pilou lui fit.</p>
+
+<p>Bonneuil, introducteur des ambassadeurs, comme
+des ambassadeurs d'Angleterre lui eussent demandé:
+«Qui est cette dame-là? (C'étoit madame de Rohan.)&mdash;C'est
+le docteur, répondit-il, qui a converti M. de
+Candale;» car, pour fortifier le parti des Huguenots,
+elle fit changer de religion à M. de Candale, qui n'y
+demeura guère. Théophile fit une épigramme sur cela,
+qui est dans le <em>Cabinet satirique</em>. L'épigramme qui dit:</p>
+
+<p class="center font95"> Sigismonde est la plus gourmande, etc.,</p>
+
+<p>est faite aussi pour elle: elle n'est pas imprimée.</p>
+
+<p>M. de Candale avoit amené deux ou trois capelets
+de Venise à Paris; lui et Ruvigny en trouvèrent une
+fois un couché avec une g.... dans la Place Royale.
+Ruvigny lui dit: «Je te donne un écu d'or si tu la veux
+baiser, demain, en plein midi, dans la place.» Il le
+promit, et, comme il étoit après, M. de Candale et
+Ruvigny et quelques autres firent exprès un grand
+bruit: toutes les dames mirent la tête à la fenêtre et
+virent ce beau spectacle.</p>
+
+<p>Avant que de passer plus avant, je dirai ce que j'ai
+appris pour preuve de ce que je viens de dire. M. de
+Rohan étoit dans Maubeuge avec dix mille hommes,
+à la vérité il lui manquoit quelque chose. Le cardinal
+Infant se va mettre devant la ville. Le cardinal de La
+Valette s'avançoit (c'étoit à cause de lui que son frère
+avoit de l'emploi). L'Espagnol lève le siége. Candale
+et Gassion viennent trouver La Valette; il veut les renvoyer
+<span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span>
+dans la ville: Gassion se hasarde et est défait;
+depuis il y entra peu accompagné; mais jamais on ne
+put persuader à Candale d'y aller, à cause d'un pont
+que les ennemis avoient fortifié et d'un petit camp
+d'environ deux mille hommes qu'ils avoient entre nous
+et Maubeuge. Candale fit le malade, et ce fut en vain
+que le cardinal marcha avec trois à quatre mille hommes,
+afin que Candale pût se jeter dedans; l'autre répondit
+qu'il avoit le frisson. Ruvigny, qui voyoit que
+le cardinal enrageoit, en parla à Candale, qu'il connoissoit
+fort: cela ne servit de rien. Le cardinal, pour
+faire voir que la marche étoit bien faite, voulut pousser
+plus avant, et alla à une lieue de la ville, où Turenne
+se joignit à lui, et il eût défait les deux mille
+hommes des ennemis, sans que Candale pria qu'on ne
+lui fît pas cette honte. Huit cents de ces deux mille
+hommes se noyèrent de peur.</p>
+
+<p>Pour revenir à madame de Rohan, un soir qu'elle
+retournoit du bal, elle rencontra des voleurs; aussitôt
+elle mit la main à ses perles. Un de ces galants hommes,
+pour lui faire lâcher prise, la voulut prendre par
+l'endroit que d'ordinaire les femmes défendent le plus
+soigneusement; mais il avoit affaire à une maîtresse
+mouche: «Pour cela, lui dit-elle, vous ne l'emporterez
+pas, mais vous emporteriez mes perles<a name="FNanchor_62" id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>.» Durant
+cette contestation il vint du monde, et elle ne fut
+point volée.</p>
+
+<p>Un jour la duchesse d'Halluin<a name="FNanchor_63" id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>, fille de la marquise
+<span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span>
+de Menelaye, s&oelig;ur du père de Gondy, se rencontra
+avec elle à la porte du cabinet de la Reine, et
+comme elle la pressoit fort pour entrer la première,
+madame de Rohan se retira bien loin en disant: «A
+Dieu ne plaise que, n'ayant ni verge ni bâton, j'aille
+me frotter à une personne armée.» Car cette femme
+toute contrefaite avoit un corps de fer; et puis elle
+avoit été femme de M. de Candale, et s'étoit démariée
+d'avec lui. On dit qu'un jour d'Halluin, depuis monsieur
+le maréchal de Schomberg, demanda à M. de
+Candale pourquoi il s'étoit démarié: «C'est, dit-il,
+que madame couchoit avec tel et tel de mes gens.»
+M. d'Halluin s'en voulut fâcher: «Tout beau, dit-il,
+tout cela est sur mon compte, vous n'y avez rien à
+dire.»</p>
+
+<p>Il y avoit chez M. de Bellegarde la peinture d'un...
+pétrifié, et un sonnet au-dessous qu'Yvrande avoit fait;
+il est dans le <em>Cabinet satirique</em>. Madame de Rohan mit
+la main devant ses yeux pour ne pas voir la peinture;
+mais par-dessous elle lisoit les vers en disant:
+«Fi! fi!»</p>
+
+<p>Quelque benêt, la consolant de la mort de M. de
+Soubise, dont elle ne se tourmentoit guère, lui dit une
+stance de Théophile, où il y a:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div class="line">Et dans les noirs flots de l'oubli,</div>
+<div class="line">Où la Parque l'a fait descendre,</div>
+<div class="line">Ne fût-il mort que d'aujourd'hui,</div>
+<div class="line">Il est aussi mort qu'Alexandre.</div>
+</div></div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span>
+Elle acheva la stance en l'interrompant:</p>
+
+<p class="center font95"><em>Et me touche aussi peu que lui.</em></p>
+
+<p>Il y a:</p>
+
+<p class="center"><em>Et te touche</em>, etc.</p>
+
+<p>Madame de Rohan a eu toujours la vision de se faire
+battre par ses galants; on dit qu'elle aimoit cela, et on
+tombe d'accord que M. de Candale et Miossens<a name="FNanchor_64" id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a> l'ont
+battue plus d'une fois. Voici ce que j'ai ouï conter de
+plus plaisant de M. de Candale et d'elle. «Deux autres
+seigneurs et deux autres dames, dont je n'ai pu savoir
+le nom, avoient fait société avec eux, et une fois
+la semaine ils faisoient tour-à-tour comme des noces
+d'une de ces dames avec son galant. Un jour qu'ils
+étoient allés à Gentilly, M. de Candale et madame
+de Rohan se séparèrent des autres et entrèrent dans
+une espèce de grotte. Quelques grands écoliers qui
+étoient allés se promener dans la même maison les
+aperçurent en une posture assez déshonnête: ils la
+voulurent traiter de <em>gourgandine</em>, et M. de Candale,
+n'ayant point le cordon bleu, ne pouvoit leur persuader
+qu'il fût ce qu'il étoit. On n'a jamais su au
+vrai ce qui en étoit arrivé; et, pour faire le conte bon,
+on disoit qu'elle y avoit passé, mais qu'elle n'en avoit
+<span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span>
+point voulu faire de bruit. Cette femme, en un pays
+où l'adultère eût été permis, eût été une femme fort
+raisonnable; car on dit, comme elle s'en vante, qu'elle
+ne s'est jamais donnée qu'à d'honnêtes gens; qu'elle
+n'en a jamais eu qu'un à la fois, et qu'elle a quitté
+toutes ses amourettes et tous ses plaisirs quand les
+affaires de son mari l'ont requis. Elle a cabalé pour
+lui et l'a suivi en Languedoc et à Venise, sans aucune
+peine.»</p>
+
+<p>Madame et mademoiselle de Rohan et M. de Candale
+étoient à Venise quand madame de Rohan se sentit
+grosse. Elle fit si bien qu'elle eut permission de venir
+à Paris; car elle cacha cette grossesse, comme vous
+verrez par la suite; et il y a toutes les apparences du
+monde que son mari ne lui touchoit pas, autrement
+elle ne se fût pas mise en peine de cela. Ce n'est pas
+qu'il s'en souciât autrement, car Haute-Fontaine ayant
+voulu sonder s'il trouveroit bon qu'on lui parlât des
+comportements de sa femme, il lui fit sentir que cela ne
+lui plairoit pas.</p>
+
+<p>A Paris, madame de Rohan se tenoit presque toujours
+au lit. M. de Candale, qui étoit aussi revenu,
+étoit toujours auprès d'elle: elle envoyoit mademoiselle
+de Rohan sans cesse se promener avec Rachel, sa
+femme-de-chambre. Madame de Rohan, étant accouchée,
+l'enfant fut porté chez une madame Milet, sage-femme,
+après avoir été baptisé à Saint-Paul, et nommé
+Tancrède le Bon, du nom d'un valet-de-chambre de
+M. de Candale.</p>
+
+<p>Or, dès Venise, Ruvigny, fils de Ruvigny qui commandoit
+sous M. de Sully, dans la Bastille, étant
+comme domestique de la maison, et y trouvant une
+<span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span>
+grande licence, à cause de M. de Candale, se mit à badiner
+avec mademoiselle de Rohan, qui n'avoit alors
+que douze ans.</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div class="line i3">....Mais aux âmes bien nées,</div>
+<div class="line">La vertu n'attend pas le nombre des années<a name="FNanchor_65" id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Cela dura jusqu'à l'âge de quinze ans, qu'à Paris il
+en eut tout ce qu'il voulut. Ruvigny étoit rousseau,
+mais la familiarité est une étrange chose; puis il étoit
+en réputation de brave. Il s'étoit trouvé par hasard à
+Venise, cherchant la guerre; il étoit allé à Mantoue;
+là, Plassac, frère de Saint-Prueil, brave garçon, mais
+qui, avant de mettre l'épée à la main, avoit un tremblement
+de tout le corps, eut querelle. Ruvigny le servit
+et eut affaire à Bois-d'Almais, un bravissime, qui
+avoit disputé la faveur de M. Puy-Laurens<a name="FNanchor_66" id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>; Ruvigny
+le tua, mais il reçut un grand coup d'épée au côté.
+M. de Mantoue, qui avoit logé tous les cavaliers françois
+dans son palais, par bienséance, pria le blessé de
+se faire porter dans une maison de la ville; mais il lui
+<span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span>
+envoya son chirurgien. Il y avoit alors des comédiens
+à Mantoue. Vis-à-vis de cette maison logeoit le <em>Pantalon</em>
+de cette troupe, dont la femme étoit fort jolie et
+de fort bonne composition. De son lit, Ruvigny la
+voyoit à la fenêtre. Dès qu'il put sortir, il y alla: dans
+trois jours l'affaire fut conclue, et ils en vinrent aux
+prises. Ruvigny fut malade trois mois de cette folie.
+Guéri, M. de Candale le fit aller à Venise pour faire
+une compagnie de chevau-légers: cela fut cause qu'il
+ne se trouva pas au siége de Mantoue.</p>
+
+<p>Il ne mettoit pas mademoiselle de Rohan en danger
+de devenir grosse. Regardez quelle bonne fortune il
+avoit là! Soigneux de la réputation de la belle, il prenoit
+garde à tout; et il fut long-temps sans qu'on se
+doutât de rien, à cause, comme j'ai dit, qu'il étoit en
+quelque sorte de la maison. L'été, il alloit à l'armée
+par honneur; cela le faisoit enrager d'être obligé de
+quitter. Ce commerce dura près de neuf ans.</p>
+
+<p>Cette Rachel, dont nous avons parlé, s'étoit doutée
+de la grossesse de madame de Rohan, et long-temps
+après elle découvrit que l'enfant avoit été mené en Normandie,
+auprès de Caudebec, chez un nommé La Mestairie,
+père du maître d'hôtel de madame de Rohan.
+Mademoiselle de Rohan en parle à Ruvigny, qui, sous
+des noms empruntés, consulte l'affaire: il trouve
+qu'étant né <em>constant le mariage</em>, il seroit reconnu si
+on avoit la hardiesse de le montrer. Il lui dit que si elle
+veut l'envoyer aux Indes, il en prendra le soin; après
+il communique la chose à Barrière<a name="FNanchor_67" id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a>, leur ami commun,
+<span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span>
+qui avoit une compagnie au régiment de la marine,
+et ce régiment étoit en garnison vers Caudebec.
+Ruvigny lui donne trois hommes affidés, mais qui pourtant
+ne savoient point qui étoit cet enfant: il prend,
+avec cela, quelques soldats; ils enfoncent la porte de
+la maison, et enlèvent Tancrède, âgé alors de sept ans.
+On le mène en Hollande. Là, Souvetat, frère de Barrière,
+capitaine d'infanterie au service des États, le
+reçoit et le met en pension comme un petit garçon de
+basse naissance. Je mettrai l'histoire de Tancrède<a name="FNanchor_68" id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>
+tout de suite. Quelques années après, mademoiselle de
+Rohan fut si étourdie qu'elle conta cette histoire à
+M. de Thou, comme pour lui en demander conseil. Il
+se moqua de la frayeur qu'elle en avoit, et cela fut
+cause que sur la fin elle négligea de payer sa pension,
+bien loin de l'envoyer aux Indes. M. de Thou, qui ne
+taisoit que ce qu'il ne savoit pas, l'alla, dès le jour
+même, conter à madame de Montbazon, qui y avoit
+intérêt à cause de la maison de Rohan, dont étoit M. de
+Montbazon. Barrière y étant allé: «Ah! petit <em>Menin</em>,
+lui dit-elle (tout le monde l'appeloit ainsi), vous faites
+bien le fin!» et lui conta tout. Il le nia. «Je le sais,
+dit-elle, de M. de Thou, à qui mademoiselle de
+Rohan l'a dit.» Barrière rapporte cela à Ruvigny,
+qui en gronda fort mademoiselle de Rohan. M. de
+Thou ne lui voulut jamais avouer; mais elle le lui
+avoua. Ce <em>Saint-Jean-Bouche-d'Or</em> ne se contenta pas
+de cela; il le dit à plusieurs personnes et même à la
+<span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span>
+Reine. Ainsi cela vint à madame de Lansac, qui le dit
+à madame de Rohan, quand sa fille fut mariée avec
+Chabot. M. de Candale donna à madame de Rohan,
+par son testament, ce qu'il put.</p>
+
+<p>Revenons à mademoiselle de Rohan. Le mépris avec
+lequel elle traitoit sa mère l'avoit mise en une telle réputation
+de vertu qu'on croyoit que c'étoit la pruderie
+incarnée. Pour une petite personne, on n'en pouvoit
+guère trouver une plus belle avant la petite-vérole.
+Elle étoit fière; elle étoit riche; elle étoit d'une maison
+alliée avec toutes les maisons souveraines de l'Europe.
+Cela éblouissoit les gens. On la prenoit fort pour une
+autre, et jamais personne n'a eu de la réputation à
+meilleur marché; car elle a l'esprit grossier, et ce
+n'étoit à proprement parler que de la morgue. Le
+premier avec qui on proposa de la marier, ce fut
+M. de Bouillon; mais elle tenoit cela au-dessous
+d'elle.</p>
+
+<p>Comme M. le comte de Soissons étoit à Sedan, on
+lui parla d'épouser mademoiselle de Rohan; que c'étoit
+le moyen, disoit-on, de grossir son parti, en y attirant
+M. de Rohan, et peut-être ensuite les huguenots. En
+effet, M. le comte envoya un gentilhomme, nommé
+Mézière, à Paris, qui avoit ordre d'aller d'abord chez
+madame de Rohan, et de lui dire que M. le comte
+vouloit s'approcher d'elle, le plus près qu'il lui seroit
+possible, et autres termes semblables, qui faisoient
+assez entendre la chose; mais il n'alla chez madame
+de Rohan qu'après avoir été partout où il avoit affaire,
+de sorte qu'étant pressé de partir, on n'eut pas
+le temps de rien traiter avec lui. On proposa la chose
+à M. le duc de Rohan, qui, alors, s'étoit retiré à Genève,
+<span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span>
+sans expliquer si sa fille se feroit catholique ou
+non. Il en étoit ravi, et alloit pour faire que le duc
+de Weimar se joignît à M. le comte, quand au combat
+de Rheinfelden il fut blessé, comme j'ai dit, et
+mourut.</p>
+
+<p>Le mécontentement de M. de Rohan venoit de ce
+qu'ayant demandé des dragons que Ruvigny devoit
+commander, on les lui refusa, et que faute de vingt mille
+écus on laissa périr ses troupes dans la Valteline. Le
+père Joseph et Bullion, qui ne vouloient point que le
+cardinal de Richelieu le mît dans le conseil, comme il
+en avoit le dessein, lui firent ce vilain tour. Mademoiselle
+de Rohan ne voulut point entendre à l'aîné de
+Nemours; elle prétendoit à plus que cela: d'un autre
+côté, M. de Nemours alla prier mademoiselle de Rambouillet
+de savoir, par le moyen de madame d'Aiguillon,
+si le cardinal, qui avoit témoigné avoir quelque
+intention de faire ce mariage, le vouloit faire simplement
+pour le marier avantageusement ou pour quelque
+intérêt d'État; et, ayant été assuré qu'il n'y avoit
+nulle politique à cela, il ne s'y échauffa pas autrement.
+Elle disoit, en ce temps-là, que M. de Longueville, qui
+étoit demeuré veuf, étoit son pis-aller: elle prétendoit
+au duc de Weimar. Depuis la petite-vérole, qui ne l'a
+point embellie, on parla encore de M. de Nemours.
+Chabot étoit déjà fort bien avec elle, mais cela n'avoit
+pas éclaté.</p>
+
+<p>Jusques à un an après la naissance du Roi, personne
+n'avoit eu aucun soupçon de mademoiselle de Rohan.
+Sillon, en prose, Gombauld et autres, en vers, se
+tuoient de chanter sa vertu.</p>
+
+<p>Le premier qui se douta de la galanterie de Ruvigny,
+<span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span>
+ce fut M. de Cinq-Mars, depuis M. le Grand.
+Madame d'Effiat lui ayant fait un si grand affront que
+de croire qu'il vouloit épouser Marion de l'Orme, et
+d'avoir eu des défenses du parlement, il sortit de chez
+elle et alla loger avec Ruvigny, vers la Culture-Sainte-Catherine.
+Presque toutes les nuits, il alloit donner la
+sérénade à Marion. Il remarqua que Ruvigny s'échappoit
+souvent, et que, quoiqu'il ne fût revenu qu'à une
+heure après minuit, il sortoit pourtant à sept heures du
+matin, et étoit toujours ajusté. Si c'étoit pour la mère,
+disoit-il en lui-même, car il savoit bien où il alloit,
+souffriroit-il que Jerzé<a name="FNanchor_69" id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a> fût son galant tout publiquement;
+il en conclut donc que c'étoit pour la fille, et,
+pour s'en éclaircir, il dit un jour à Ruvigny: «J'ai
+pensé donner tantôt un soufflet à un homme pour
+l'amour de toi; il disoit des sottises de toi et de mademoiselle
+de Rohan.» Ruvigny, qui vit où cela alloit,
+lui répondit: «Tu aurois fait une grande folie;
+cela auroit fait bien du bruit pour une chose si éloignée
+de toute apparence.» Ensuite il lui dit qu'on
+ne lui faisoit point de plaisir de lui parler de cela; aussi
+Cinq-Mars ne lui en parla-t-il jamais depuis.</p>
+
+<p>Jersé, quand il se vit galant, établi et bien payé de
+la mère, en sema quelque bruit; car il trouvoit toujours
+en sortant le soir, bien tard, un laquais de Ruvigny,
+et ce laquais lui disoit: «Mon maître est là-haut.»
+<span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span>
+Il savoit bien que ce n'étoit pas avec la mère;
+il se douta aussitôt de quelque chose. La mère s'en
+doutoit aussi: les laquais de Ruvigny répondoient franchement,
+car il ne leur disoit rien de peur qu'ils ne
+causassent.</p>
+
+<p>Un idiot d'ambassadeur de Hollande nommé Languerac
+dit un jour naïvement à mademoiselle de
+Rohan: «Mademoiselle, n'avez-vous point perdu votre
+pucelage?&mdash;Hélas! monsieur, dit la mère, elle est
+si négligente qu'elle pourroit bien l'avoir laissé
+quelque part avec ses coiffes.»</p>
+
+<p>Enfin, comme toutes choses ont un terme, mademoiselle
+de Rohan ne s'en voulut pas tenir à Ruvigny seul:
+elle aimoit à danser; il n'étoit nullement homme de bal,
+ni de grande naissance, ni d'un air fort galant. Le prince
+d'Enrichemont, aujourd'hui M. de Sully, y mena Chabot,
+son parent et parent de madame de Rohan. Sous
+prétexte de danser avec elle, car il dansoit fort bien, il
+venoit quelquefois chez elle le matin. Ruvigny, averti
+de tout par Jeanneton, la femme-de-chambre, qui n'avoit
+été en aucune sorte de la confidence que depuis
+que Chabot commençoit à en conter à mademoiselle de
+Rohan, encore ne savoit-elle point que sa maîtresse eût
+été éprise de Ruvigny, mais elle croyoit seulement que
+ce qu'il en faisoit étoit pour empêcher qu'elle ne fît une
+sottise; Ruvigny, voyant que la chose alloit trop avant,
+lui en dit son avis plusieurs fois. Enfin, elle lui promit
+de chasser Chabot dans quinze jours: au bout de ce
+temps-là, c'étoit à recommencer<a name="FNanchor_70" id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>. «Mais, mademoiselle,
+<span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span>
+lui disoit-il, je ne veux point vous obliger à
+m'aimer toujours, avouez-moi l'affaire; je ne veux
+seulement que ne point passer pour votre dupe.&mdash;Ah!
+répondit-elle, voulez-vous qu'il sache l'avantage
+que vous avez sur moi? il le saura si je le fais
+retirer, car il dira que je n'ai osé à vos yeux en aimer
+un autre: mais donnez-moi encore deux mois.&mdash;Bien,
+dit-il.» Et pour passer ce temps-là avec moins
+de chagrin, il s'en alla en Angleterre voir le comte de
+Southampton, qui avoit épousé madame de la Maison-Fort,
+sa s&oelig;ur<a name="FNanchor_71" id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a>. Le prétexte fut le duel de Paluau,
+<span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span>
+aujourd'hui le maréchal de Clérambault, qu'il avoit
+servi contre Gassion, car le cardinal de Richelieu
+l'avoit trouvé fort mauvais. Au retour, il apporta des
+bagues de cornaline fort jolies. Mademoiselle de Rohan
+en prit une; mais il ne la trouva point convertie, au
+contraire. A quelque temps de là, il sut par le moyen
+de Jeanneton qu'elle avoit donné cette bague à Chabot.</p>
+
+<p>Un jour il les trouve tous deux jouant aux jonchets;
+il se met à jouer, et voit la bague au doigt de Chabot,
+il lui demande à la voir, et se la met au doigt. Chabot
+la lui redemande: «Je vous la rendrai demain, lui dit-il.
+J'ai à aller ce soir en compagnie, j'y veux un peu
+faire la belle main.» Chabot la redemande par plusieurs
+fois. «Voyez-vous, lui répond Ruvigny, je me
+suis mis dans la tête de ne vous la rendre que demain.»
+Enfin, mademoiselle de Rohan la lui demanda,
+il la lui rendit. Il se retire: mademoiselle de
+Rohan lui envoie son écuyer à minuit pour le prier de
+venir parler à elle. «Je serai, répondit-il, demain au
+point du jour chez elle si elle veut.» L'écuyer revient
+lui dire que mademoiselle le viendroit trouver
+s'il n'alloit lui parler. Il y va; elle le prie de ne point
+avoir de démêlé avec Chabot: il le lui promet. Quelques
+jours après il rencontre Chabot sur l'escalier de
+mademoiselle de Rohan, qui le salue et lui laisse la
+<span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span>
+droite; lui passe sans le saluer. Chabot fut assez imprudent
+pour se plaindre de cela à Barrière, qui étoit
+son parent. Ruvigny nia tout à Barrière qui ne se doutoit
+encore de rien. Mais mademoiselle de Saint-Louys,
+sa s&oelig;ur, alors fille de la Reine, se doutoit bien de quelque
+chose.</p>
+
+<p>Ruvigny, enragé, s'avisa de faire une grande brutalité;
+il leur voulut parler à tous deux, afin qu'ils
+n'ignorassent rien l'un de l'autre. Un jour, ayant l'épée
+au côté, il monte<a name="FNanchor_72" id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>. Chabot étoit dans la ruelle avec
+des gens de la maison; elle étoit à la fenêtre; il l'appelle,
+et tout bas leur dit: «Monsieur, je suis bien
+aise de vous dire, en présence de mademoiselle, que
+vous êtes l'homme du monde que j'estime le moins,
+et à vous, mademoiselle, en présence de monsieur,
+que vous êtes la fille du monde que j'estime le moins
+aussi. Monsieur, ayez ce que vous pourrez; mais
+vous n'aurez que mon reste; et vous savez bien, mademoiselle,
+que j'ai couché avec vous entre deux
+draps.&mdash;Ah! dit-elle, en voilà assez pour se faire
+jeter par les fenêtres.&mdash;Je n'ai pas peur, répliqua
+Ruvigny en se reculant un peu, que vous ni lui ne
+l'entrepreniez.» Chabot ne dit pas une parole. Elle
+fut assez sotte pour conter tout cela à Barrière, mot
+pour mot; Ruvigny le nia et conta la chose tout
+d'une autre sorte à son ami, et il dit que cela n'a éclaté
+qu'à cause que Chabot étoit bien aise de la décrier
+<span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span>
+pour la réduire à l'épouser<a name="FNanchor_73" id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>. Depuis cela, les s&oelig;urs
+de Chabot, madame de Pienne leur parente, aujourd'hui
+la comtesse de Fiesque, et mademoiselle de Haucour
+servirent Chabot, et, pour le voir plus commodément,
+mademoiselle de Rohan alla loger chez sa
+tante mademoiselle Anne de Rohan, bonne fille, fort
+simple, quoiqu'elle sût du latin et que toute sa vie
+elle eût fait des vers; à la vérité ils n'étoient pas les
+meilleurs du monde.</p>
+
+<p>Sa s&oelig;ur, la bossue<a name="FNanchor_74" id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>, avoit bien plus d'esprit
+qu'elle: j'en ai déjà écrit un impromptu. Elle avoit
+une passion la plus démesurée qu'on ait jamais vue
+pour madame de Nevers, mère de la reine de Pologne.
+Quand elle entroit chez cette princesse, elle se
+jetoit à ses pieds et les lui baisoit. Madame de Nevers
+étoit fort belle, et elle ne pouvoit passer un jour sans la
+voir ou lui écrire, si elle étoit malade: elle avoit toujours
+son portrait, grand comme la paume de la main,
+pendu sur son corps de robe, à l'endroit du c&oelig;ur.
+Un jour, l'émail de la boîte se rompit un peu; elle le
+donna à un orfèvre à raccommoder, à condition qu'elle
+l'auroit le jour même. Comme il travailloit à sa boutique,
+l'émail <em>s'envoila</em><a name="FNanchor_75" id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>, comme ils disent, parce
+<span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span>
+qu'une charrette fort chargée, en passant là tout
+contre, fit trembler toute sa boutique. Elle y alla pour
+le ravoir, et fit des enrageries épouvantables à ce pauvre
+homme, comme si c'eût été sa faute que ce portrait
+n'étoit pas raccommodé; on le lui rendit en l'état
+qu'il étoit, et le lendemain elle le renvoya.</p>
+
+<p>Elle pensa se jeter par les fenêtres quand madame
+de Nevers mourut, et on dit qu'elle hurloit comme
+un loup. Quand elle mourut, on l'enterra avec ce portrait.
+Elle disoit: «Je voudrois seulement être mariée
+pour un jour, pour m'ôter cet opprobre de virginité.»
+On dit qu'elle y avoit mis bon ordre.</p>
+
+<p>Miossens<a name="FNanchor_76" id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a> cependant avoit succédé à Jersay auprès
+de madame de Rohan qui le payoit bien. Il ne se
+contenta pas de cela; c'est un garçon intéressé: ce fut
+lui qui porta madame de Rohan à faire une donation
+générale à sa fille, moyennant douze mille écus de
+pension tous les ans: il le faisoit, parce qu'il y avoit
+cinquante mille écus d'argent comptant dont il vouloit
+s'emparer. En effet, ces cinquante mille écus étant
+demeurés à la mère, elle lui acheta une compagnie aux
+gardes, du prix de laquelle il eut ensuite la charge de
+guidon des gendarmes; puis, le maréchal de L'Hôpital
+ayant vendu sa lieutenance à Saligny, Miossens devint
+enseigne en payant le surplus de ce qu'il tira de la
+charge de guidon. Depuis, en 1657, il est devenu lieutenant,
+et après maréchal de France.</p>
+
+<p>Quand cette donation se fit, il y avoit dans la maison
+cent dix mille livres de rente en fonds de terre
+<span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span>
+(mais en quelles terres!) outre les meubles et les cinquante
+mille écus. Miossens n'attendit pas son congé,
+comme Jersay; il se maria avec mademoiselle de Guenegaud.
+Quand madame de Rohan vit cette infidélité,
+elle envoya chercher Le Plessis-Guenegaud, alors trésorier
+de l'Epargne, frère de la demoiselle, et lui dit
+qu'il prît bien garde à qui il donnoit sa s&oelig;ur; que
+Miossens étoit un perfide qui les tromperoit; qu'il n'avoit
+rien; que ce n'étoit qu'un misérable cadet; que
+sa charge n'étoit point à lui; qu'elle lui en avoit prêté
+l'argent; qu'il étoit vrai qu'elle n'en avoit point de
+promesse, mais qu'elle l'alloit obliger à faire un faux
+serment, et qu'au moins elle auroit la satisfaction de
+le faire damner.</p>
+
+<p>On peut dire que madame de Rohan est celle qui a
+commencé à faire perdre aux jeunes gens le respect
+qu'on portoit autrefois aux dames, car, pour les faire
+venir toujours chez elle, elle leur a laissé prendre toutes
+les libertés imaginables.</p>
+
+<p>Quoique veuve, elle tenoit table et avoit toujours
+quelque belle voix; il y avoit tous les jours chez elle
+sept ou huit godelureaux tout débraillés, car ces hommes
+étoient presque en chemise de la manière qu'ils
+étoient vêtus. Depuis on n'a pas tiré sa chemise sur ses
+chausses, comme on faisoit alors. Ils se promenoient
+en sa présence, par la chambre; ils rioient à gorge
+déployée, ils se couchoient; et, quand elle étoit trop
+long-temps à venir, ils se mettoient à table sans elle.</p>
+
+<p>La retraite de mademoiselle de Rohan chez sa tante
+parut aux gens qui ne savoient pas l'affaire, une résolution
+digne du courage et de la vertu de mademoiselle
+de Rohan. La cabale de Chabot eut désormais ses
+<span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span>
+coudées franches<a name="FNanchor_77" id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a>. Les femelles étoient toutes ou ses
+s&oelig;urs ou ses parentes: elles étoient toujours dans l'adoration.
+On les surprit un jour qu'elle étoit comme
+Vénus, et les autres comme les Grâces à ses pieds. Il y
+avoit un cabinet tout tapissé, par haut et par bas, de
+moquette: c'étoit là que la société faisoit ses conversations;
+on équivoquoit sur le mot de <em>moquette</em>, qui
+est à double entente, et on appeloit cette cabale <em>la
+moquette</em>. Ce fut sur cela que le chevalier de Gramont,
+alors abbé de Gramont, fit un couplet où il demandoit
+à madame de Pienne, qui se nomme Gilonne,
+qu'on le reçût à la moquette. Il y avoit à la fin</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div class="line">Ma reine Gillette,</div>
+<div class="line">Que de la Moquette</div>
+<div class="line">Je sois chevalier<a name="FNanchor_78" id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Il s'avisa de faire l'amoureux de madame de Rohan,
+et appela Chabot en duel: Chabot y va; mais, comme
+il geloit, l'abbé lui dit qu'il avoit bien froid, et qu'il
+ne se vouloit plus battre. Le maréchal de Gramont,
+enragé de cela, disoit qu'il le vouloit envoyer à son
+père dans une valise par le messager, afin de le faire
+moine. Chabot s'étoit battu plus de deux fois avant
+cela, mais c'étoit des combats peu sanglans. On disoit
+que le vicomte d'Aubeterre, amoureux de sa s&oelig;ur,
+qui vit encore, et lui, s'étoient battus, et que chacun
+<span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span>
+alla dire qu'il avoit bien blessé son homme, et ils ne
+s'étoient pas fait une égratignure. Le comte d'Aubijoux
+en rendoit pourtant assez bon témoignage, car
+l'épée du comte s'étant faussée, Chabot lui donna le
+temps de la redresser. En revanche, Aubijoux, le pouvant
+désarmer ensuite, ne le fit pas.</p>
+
+<p>Durant le temps de cette <em>moquette</em>, on disoit déjà
+assez de choses, car l'affaire de la bague avoit fait du
+bruit; ils s'avisèrent de faire le procès à <em>on</em>, parce
+qu'ils entendoient dire: <em>on</em> dit que vous faites ceci,
+<em>on</em> dit que vous faites cela. Je pense que Mirandé, qui
+est premier commis de M. Servien, avoit fait cette
+bagatelle, car il n'y avoit là que lui qui sût les termes
+de pratique qui y étoient.</p>
+
+<p>En ce temps-là, comme il ne tint qu'à Chabot d'épouser
+madame de Coislin<a name="FNanchor_79" id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>, il fit fort valoir à mademoiselle
+de Rohan ce qu'il manquoit pour l'amour
+d'elle, et elle lui dit, sur cela, qu'il pouvoit tout espérer.</p>
+
+<p>Ruvigny croit que Chabot a couché avec elle avant
+que de l'épouser; mais je crois que son premier galant
+valoit bien celui-là, car il a la réputation de frère
+Conrart, au livre des <em>Cent Nouvelles</em>, et on appelle
+son bourdon à la cour, <em>le carré</em>, comme celui du
+baron du jour Brilland, peut-être à cause du conte
+d'un Brilland, dans <em>le Baron de Feneste</em>.</p>
+
+<p>A la cour, on n'étoit pas fâché que cette glorieuse
+<span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span>
+se mésalliât, parce que, comme elle a de grandes terres
+en Bretagne, on craignoit qu'elle n'y rendît la maison
+de La Trimouille trop puissante, car le prince de Talmont,
+aujourd'hui le prince de Tarente, l'avoit recherchée;
+ou que M. de Vendôme, revenant de son exil,
+ne la mariât à l'un de ses fils, et l'on sait qu'ils ont des
+prétentions sur ce duché, à cause de leur mère qui
+est de Penthièvre de par les femmes, et qu'Henri <span class="smcap">IV</span>,
+qui aimoit M. de Vendôme, lui avoit donné le gouvernement
+de Bretagne par contrat de mariage<a name="FNanchor_80" id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a>.
+Chabot servoit alors M. d'Enghien auprès de mademoiselle
+Du Vigean; de sorte que ce fut ce prince qui,
+prenant l'affaire à c&oelig;ur, lui fit obtenir, comme nous
+le verrons par la suite, un brevet de duc, pour conserver
+le tabouret à mademoiselle de Rohan. Folle de
+son nom, elle vouloit un homme de qualité qui le prît.
+M. d'Orléans, à qui Chabot s'étoit toujours attaché,
+ne trouva pas trop bon qu'il se fût mis sous la protection
+de M. d'Enghien<a name="FNanchor_81" id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>; mais enfin il s'apaisa.</p>
+
+<p>Il y avoit un an ou environ que mademoiselle de
+Rohan s'étoit retirée chez sa tante, quand M. le Prince
+l'ayant fort pressée de conclure, et lui représentant
+<span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span>
+qu'elle étoit perdue de réputation, après tout ce qu'on
+avoit dit; que sa mère l'enlèveroit et la renfermeroit
+à Calais chez son parent Charrault, pour la marier à
+qui elle voudroit. Enfin, elle promit de l'épouser à
+la majorité (<em>du Roi</em>), qu'il pourroit être reçu duc de
+Rohan.</p>
+
+<p>M. de Retz amusoit la mère, tandis que M. le
+Prince parloit à la fille; elles étoient ensemble ce
+jour-là. En résolution de s'en aller en Bretagne avec
+sa tante, elle faisoit ses adieux; elle étoit chez mademoiselle
+de Bouillon, en dessein de partir le lendemain,
+quand M. le Prince, qui la cherchoit, y vint et
+lui parla encore, mais peu; elle fit bien des mystères
+pour qu'on ne s'en aperçût pas. Elle alla ensuite chez
+M. de Sully, qui, comme j'ai dit, étoit pour Chabot.
+On donna l'alarme à madame de Rohan, et ce fut, à
+ce qu'on dit, M. d'Elbeuf qui l'avertit que sa fille s'alloit
+marier à l'hôtel de Sully, et lui promit de l'enlever
+si elle la vouloit donner à son fils aîné. Cette mère
+épouvantée va vite à l'hôtel de Sully, parle à sa fille,
+mais n'en revient pas trop satisfaite. Ce divorce fit
+croire aux partisans de Chabot que l'heure étoit venue:
+on presse la fille, on lui donne parole du brevet
+(<em>de duc</em>), et on fait si bien qu'elle se laisse mener à
+Sully, où elle épousa Chabot. Sa tante, qui devoit aller
+avec elle en Bretagne, s'en alla toute seule, bien étonnée;
+car, simple qu'elle étoit, elle n'avoit jamais rien
+voulu croire contre sa nièce.</p>
+
+<p>On dit qu'à Sully, Chabot et sa femme entendirent
+que M. de Sully disoit à madame: «Je ne sais comment
+j'obligerai mes gens à appeler Chabot M. de
+Rohan, car le vieux cuisinier de feu M. de Sully,
+<span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span>
+comme on lui a, ce matin, demandé un bouillon pour
+M. de Rohan, a dit que M. de Rohan étoit mort, et que
+les morts n'avoient que faire de bouillon; que pour
+Chabot, il s'en passeroit bien s'il vouloit.» On ajoute
+que cela avoit un peu mortifié la demoiselle<a name="FNanchor_82" id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a>.</p>
+
+<p>Le peu de réputation de Chabot pour la bravoure,
+sa gueuserie, et la danse dont il faisoit son capital,
+faisoient qu'on en disoit beaucoup plus qu'il n'y en
+avoit. Il étoit bien fait, et ne manquoit point d'esprit.
+Le marquis de Saint-Luc, ami intime de Ruvigny, un
+jour au Palais-Royal, à je ne sais quel grand bal,
+comme on eut ordonné aux violons de passer d'un lieu
+dans un autre, dit tout haut: «Ils n'en feront rien, si
+on ne leur donne un brevet de duc à chacun,» voulant
+dire que Chabot qui avoit fait une courante, et
+qu'on appeloit <em>Chabot la courante</em>, car il avoit deux
+autres frères, n'étoit qu'un violon.</p>
+
+<p>Madame de Choisy dit à mademoiselle de Rohan
+lorsqu'elle la vit mariée: «Madame, Dieu vous
+fasse la grâce de n'avoir jamais les yeux bien ouverts,
+et de ne voir jamais bien ce que vous venez
+de faire.»</p>
+
+<p>Elle avoit une demoiselle fort bien faite, qu'on appeloit
+Du Genet; elle étoit ma parente. Cette fille la
+quitta, et lui dit: «Après la manière dont vous vous
+êtes mariée, j'aurois peur que vous ne me mariassiez
+à votre grand laquais.» Elle vint chez mon père,
+et nous la fîmes conduire en Poitou chez le sien, qui
+étoit un <em>nobilis</em> assez mince. Pour Jeanneton, elle
+<span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span>
+avoit été disgraciée, il y avoit long-temps, pour n'avoir
+pu se ranger du côté de Chabot<a name="FNanchor_83" id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>.</p>
+
+<p>Madame de Rohan-Chabot fit deux fois abjuration;
+la première fois à Sully, où l'on ne voulut point la
+marier qu'elle ne fût catholique, dont elle fit reconnoissance
+à Gergeau; et depuis elle fit encore abjuration
+à Saint-Nicolas-des-Champs, parce que le Pape
+ne donna dispense de parenté qu'à condition qu'elle
+se feroit catholique. Il fallut donc encore en passer
+par là, afin de rendre le mariage plus solennel. Je
+crois qu'on n'a pas su cette dernière abjuration à Charenton,
+car je doute qu'on se fût contenté d'une simple
+reconnoissance au consistoire comme on fit, car
+celle de Gergeau n'étoit pas faite à son église (Paris est
+son église).</p>
+
+<p>Madame de Rohan, en colère, comme vous pouvez
+penser, contre sa fille<a name="FNanchor_84" id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>, apprit de madame de Lansac
+qu'on lui avoit autrefois enlevé un fils. Dès qu'elle eut
+assurance qu'il vivoit, elle congédia Vardes, qui avoit
+succédé à Miossens, car elle ne pouvoit pas fournir à
+tant de dépense à la fois; elle envoie Rondeau, son
+valet-de-chambre, en Hollande, qui amena Tancrède;
+mais la grande faute qu'on fit, ce fut de n'avoir pas
+informé devant les juges des lieux, et venant ici on
+eût été reçu à preuve, c'est-à-dire on eût gagné le
+procès, car, avec de l'argent, on a des témoins. Et
+bien qu'il soit difficile de corrompre un ministre, il
+<span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span>
+falloit pourtant, quoi qu'il coûtât, avoir un extrait baptistaire;
+au lieu que ce devoit être le fils qui se plaignît
+d'avoir été éloigné et enlevé par sa mère, la mère se
+plaignit, disant qu'on lui avoit enlevé son fils. Chabot,
+par le moyen du coadjuteur, obligea le curé de Saint-Paul
+à donner l'extrait baptistaire de Tancrède Bon.</p>
+
+<p>Madame de Rohan fit un manifeste que j'ai: mais
+c'est une plaisante pièce. Elle dit qu'on avoit celé la
+naissance de ce garçon à cause de la persécution que
+M. le Prince faisoit à madame de Rohan, car il avoit
+fait déjà mettre la coignée dans toutes leurs forêts, et
+on craignoit que voyant un fils qui pourroit être un
+jour chef du parti huguenot, il ne s'en défît d'une ou
+d'autre façon. Ce fut, ajoute-t-elle, ce qui empêcha de
+l'envoyer à Venise. Elle faisoit une grande parade d'un
+toupet de cheveux blancs que cet enfant avoit comme
+M. de Rohan.</p>
+
+<p>Ce qu'il y eut de fâcheux pour Tancrède, c'est que
+mademoiselle Anne de Rohan déclara qu'elle n'avoit
+jamais ouï parler de cet enfant.</p>
+
+<p>Madame Pilou disoit à madame de Rohan: «Ecoutez,
+madame, je veux croire que ce garçon est à
+M. de Rohan, aussi bien que madame votre fille;
+mais j'ai vu M. de Rohan tenir votre fille sur ses genoux,
+et je ne lui ai jamais rien ouï dire de ce fils,
+ni de près ni de loin.» La vie de la mère nuisit fort
+à ce garçon, car tout le monde étoit persuadé qu'il
+étoit à M. de Candale.</p>
+
+<p>Ce garçon avoit bonne mine, quoiqu'il fût petit, car
+sa mère et ses deux pères étoient petits; il avoit du
+c&oelig;ur et de l'esprit. On dit qu'à Leyde, où il étoit entretenu
+fort pauvrement, un de ses camarades l'ayant
+<span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span>
+appelé <em>fils de p.....</em> et <em>enfant trouvé</em>, il se battit fort
+et ferme, et il disoit qu'il se souvenoit bien d'avoir été
+en carrosse.</p>
+
+<p>Tous ceux du côté de Béthune, et même le maréchal
+de Châtillon, comme ami de feu M. de Rohan, furent
+pour Tancrède; cela fit tort à cet enfant, car la cour
+ne vouloit point qu'il y eût un duc de Rohan huguenot.</p>
+
+<p>A Charenton, il y avoit toujours une foule de sottes
+gens autour de ce garçon. Joubert fut chargé de la cause;
+il y eut un incident à savoir si ce seroit à la chambre
+de l'édit ou à la grand'chambre; on plaida au conseil.
+Dans le Louvre, l'avocat prit la chose si fort de travers,
+lui qui s'étoit vanté de faire un duc de Rohan sur
+le barreau, qu'on douta, mais on lui faisoit tort, s'il
+n'étoit point corrompu, car il avoit un gendre, Piles,
+cousin de Chabot. Il n'avoit pas eu assez de temps; il
+falloit lui laisser lécher son ours. Ordonné donc que ce
+seroit à la grand'chambre, madame de Rohan n'y comparut
+point. M. d'Enghien prit l'affirmative si hautement
+pour Chabot, qu'il disoit aux juges: «Etes-vous
+pour nous? Si vous n'êtes pour nous, vous n'êtes pas
+de nos amis,» et les menaçoit quasi. On donna arrêt
+contre Tancrède, avec défense de prendre le nom de
+Rohan, sur les peines de l'ordonnance.</p>
+
+<p>Dans la vision de prendre tous ses avantages, on conseilloit
+à Chabot de faire crier cet arrêt à Charenton;
+c'étoit, je pense, Martinet, un des avocats; mais
+Patru s'en moqua. Gaultier eut l'insolence de dire qu'il
+falloit aller jusqu'au bout, et que <em>mors Conradini</em> étoit
+<em>vita Caroli</em>.</p>
+
+<p>On imprima les trois plaidoyers; les deux premiers
+<span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span>
+sont pitoyables; le troisième, mais qui n'est que de
+deux pages, est de Patru. Il le fit si court, parce
+qu'il n'étoit que pour les parents. Un homme qui
+eût voulu faire claquer son fouet eût plaidé comme
+si les autres n'eussent point parlé, car il étoit bien assuré
+qu'ils ne se fussent pas rencontrés à dire les
+mêmes choses: ainsi, il faut considérer cette pièce
+comme présupposant que les autres ont dit tout ce
+qu'ils ne dirent point.</p>
+
+<p>Madame de Rohan la mère s'en tint là, et poursuivit
+l'instance de la donation, car avant qu'elle eût recouvré
+Tancrède elle avoit commencé ce procès-là
+pour faire révoquer la donation qu'elle avoit faite à sa
+fille. Elle perdit encore sa cause, car il étoit évident
+qu'elle ne vouloit avoir du bien que pour en disposer
+en faveur de ce garçon. Se voyant déboutée de toutes
+ses prétentions, elle se retira à Romorantin, dont elle
+demanda à la cour la capitainerie, et cela pour épargner
+quelque chose pour son fils.</p>
+
+<p>L'année suivante, le nouveau duc de Rohan voulut
+présider aux Etats de Bretagne: pour cet effet il fit un
+voyage dans la province tant pour se faire reconnoître
+que pour s'acquérir des amis; il alla aussi en Saintonge,
+où il se battit contre un gentilhomme huguenot et
+marié, qu'on appeloit pourtant le chevalier de La
+Chaise<a name="FNanchor_85" id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>, pour le distinguer de ses frères. Il avoit été
+nourri page de feu M. de Rohan. En une compagnie,
+il soutint hautement le parti de madame de Rohan la
+mère et de Tancrède. Chabot sut cela, et assez vilainement
+acheta une dette contre cet homme, et pour s'en
+<span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span>
+venger envoya saisir tous ses bestiaux. Le chevalier s'en
+voulut ressentir, et M. de Chabot ayant passé à Saintes,
+il lui fit porter parole. Chabot la reçut, et alla au
+rendez-vous, car il avoit bien besoin de se mettre un
+peu en réputation. Il blessa le chevalier légèrement à
+la main; mais les deux seconds, qui étoient de braves
+gens, se tuèrent tous deux. J'ai ouï dire à d'autres que
+Chabot avoit seulement prêté main-forte pour faire
+saisir la terre de ce gentilhomme.</p>
+
+<p>Chabot vint après à la cour, où, trouvant M. d'Enghien
+de retour de Dunkerque, il le supplia de lui témoigner
+sa bienveillance dans le démêlé qu'il étoit sur
+le point d'avoir avec M. de Trimouille. M. d'Enghien
+lui répondit: «Dans vos affaires particulières, je vous
+servirai toujours comme j'ai fait, mais je ne le puis
+ni ne le dois, quand vous vous attaquerez à mes parents;
+au contraire, je les saurois bien maintenir.»
+Sa grand'mère étoit de la Trimouille. Depuis, cette
+affaire s'accommoda, et en 1647 M. de Rohan présida.
+M. de La Trimouille prétend avoir donné cela à
+la prière de M. d'Enghien; car il étoit de fort grande
+importance à M. de Rohan de présider cette année-là:
+mais il n'y eut pas toute la satisfaction imaginable;
+car, comme il fut question de députer à l'ordinaire,
+pour apporter le cahier à la cour, on trouva bon de
+faire faire le compliment qu'on devoit à la Reine, en
+qualité de gouvernante, par celui qui seroit député.
+Cossé, cadet de Brissac, voulut avoir cet emploi, et lui
+fit demander sa voix de la part du maréchal de La Meilleraie,
+à qui il avoit obligation; car le maréchal, à la
+prière de M. le Prince, l'avoit été recevoir à une demi-lieue
+hors la ville (c'étoit à Nantes), et avoit fait tirer
+<span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span>
+le canon. Depuis, il avoit fort bien vécu avec lui. M. de
+Rohan, au lieu de dire qu'il accordoit tout à la prière
+de M. le maréchal, demanda vingt-quatre heures. Le
+maréchal crut que durant ce temps-là il vouloit cabaler
+contre Cossé. Il lui envoya Marigny-Malnoë, sur
+l'heure du dîner, qui aigrit un peu les choses, car il
+pressa fort, selon l'ordre qu'il avoit, de demander à
+M. de Rohan sa voix sur-le-champ, qui ne la voulut
+point donner. Le maréchal, dès l'après-dînée, fit présider
+Cossé sur une prétention mal fondée que ceux de
+Brissac ont renouvelée.</p>
+
+<p>Depuis le support du maréchal, M. de Rohan n'eut
+ni l'esprit ni le c&oelig;ur d'aller se présenter seul à la porte
+des Etats, pour, s'il étoit refusé, prendre la poste et
+venir faire ses plaintes à la cour. Non content de cela,
+le maréchal le chassa de Nantes. Madame de Rohan
+lui chanta pouille, et lui dit qu'il maltraitoit une personne
+d'une maison où c'est tout ce qu'il auroit pu prétendre
+que d'y être page. Le marquis d'Asserac, si je
+ne me trompe, et un autre accompagnoient madame de
+Rohan: c'étoient des braves, des gladiateurs. Asserac
+pensa dire que s'il n'étoit maréchal de France, il étoit
+du bois dont on les faisoit. «Vous avez raison, lui répondit
+le maréchal, quand on en fera de bois, je
+crois que vous le serez.»</p>
+
+<p>Cossé fut dépêché comme député à la cour. En partant,
+il fit dire par La Piaillière, capitaine des gardes
+du maréchal, à un brave, nommé Fontenailles, que
+Chabot avoit mené avec lui, que si M. de Rohan avoit
+quelque mal au c&oelig;ur de ce qui s'étoit passé, M. de
+Cossé s'en alloit à Angers, et seroit six jours en chemin
+exprès, afin qu'on le pût joindre facilement. Cela décria
+<span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span>
+un peu M. de Rohan, car Cossé n'est pas même en
+trop bonne réputation.</p>
+
+<p>Le cardinal Mazarin, qui avoit dessein, peut-être dès
+ce temps-là, de faire alliance avec le maréchal, se déclara
+pour lui, et demanda à Cossé sa parole. Depuis,
+on voulut faire accroire à M. de Rohan qu'il vouloit
+cabaler avec le parlement de Bretagne, parce qu'il étoit
+mal satisfait des Etats; c'est que le parlement prétendoit
+qu'il lui appartenoit de vérifier ce qu'on vouloit
+lever sur les fouages, outre le don gratuit; mais parce
+que la vérification étoit hasardeuse, qu'on étoit pressé
+d'argent, et que les partisans ne vouloient point traiter
+sans cela. Le maréchal offrit de lever ce droit sans
+vérification, et pour cela il eut tous les rieurs de son
+côté, et on lui envoya de la cour tout ce qu'il avoit demandé.
+Depuis, M. de Rohan et le maréchal firent la
+paix.</p>
+
+<p>Il fut encore en Bretagne l'année suivante, où l'on
+fit une assez plaisante chose à madame de Rohan. Elle
+fut conviée à une comédie chez quelques particuliers;
+les comédiens, à la farce, représentèrent une héritière
+qui étoit recherchée par trois hommes: elle leur
+dit qu'elle se donneroit à celui qui danseroit le mieux.
+L'un danse la bourrée, le second la panavelle et le
+dernier la <em>chabotte</em>; elle choisit le dernier. Madame
+de Rohan, au lieu de dissimuler, fut si sotte qu'elle
+éclata et sortit de l'assemblée. On dit aussi que les Jésuites
+de Rennes, pensant bien obliger M. de Rohan,
+firent jouer par leurs écoliers toute l'histoire de ses
+amours.</p>
+
+<p>Ils traitèrent ensuite du gouvernement d'Anjou; ils
+y vécurent fort simplement, mais mademoiselle Chabot
+<span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span>
+étoit bien fière. A Rennes, une femme de conseiller,
+il y en a de bonne maison, voyant que cette fille
+vouloit passer devant elle, la retint par sa robe, et,
+prenant le devant, lui dit: «Mademoiselle, ce n'est
+pas votre tour à passer: vous attendrez, s'il vous
+plaît, que vous soyez mariée.»</p>
+
+<p>Madame de Rohan devint laide, dès son premier
+enfant, et fort chagrine; peut-être étoit-ce de n'avoir
+eu qu'une fille<a name="FNanchor_86" id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>.</p>
+
+<p>La guerre de Paris leur alloit être funeste, car
+Tancrède, que sa mère renvoya à Paris, pour profiter
+de l'occasion, alloit être reçu duc de Rohan au Parlement,
+et eût bien fait de la peine à Chabot, car il étoit
+brave, et ses Bretons l'eussent mis en possession des
+terres de la maison de Rohan; mais il fut tué auprès
+du bois de Vincennes, en une misérable rencontre<a name="FNanchor_87" id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>.
+Se sentant blessé à mort, il ne voulut jamais dire qui
+il étoit, et parla toujours hollandois. Il avoit été mené
+au bois de Vincennes.</p>
+
+<p>Ce garçon disoit: «M. le Prince me menace, il dit
+qu'il me maltraitera; mais il ne me fera point quitter
+le pavé.» Un jour que Ruvigny, qui s'étoit attaché à
+la mère, lui disoit qu'il se tuoit à faire tant d'exercices
+violents: «Voyez-vous, répondit-il, monsieur, en
+l'état où je suis, il ne faut pas s'endormir; si je ne
+vaux quelque chose, il n'y a plus de ressources pour
+<span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span>
+moi.» On eut raison de dire à madame de Rohan, la
+fille, en des vers qu'on lui envoya:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div class="line">On termine de grands procès</div>
+<div class="line">Par un peu de guerre civile<a name="FNanchor_88" id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>C'est pourtant dommage, car le roman eût été beau,
+et c'eût été bien employé que cette orgueilleuse eût
+été humiliée de tout point; ce n'est pas qu'elle ne passât
+assez mal son temps, car Chabot coquettoit partout,
+et elle étoit jalouse en diable; d'ailleurs il lui
+coûtoit un million quand il est mort, quoiqu'il eût
+hérité de tous ses frères, et qu'il lui fût venu du
+bien.</p>
+
+<p>Madame de Rohan envoya à Romorantin un gentilhomme
+breton, nommé Portman, faire compliment
+à sa mère sur la mort de Tancrède, mais comme de
+lui-même; il ne lui dit rien de la part de monsieur ni
+de madame de Rohan, seulement il lui témoigna qu'ils
+avoient dessein de se remettre bien avec elle. Elle répondit
+qu'elle en verroit des preuves, lorsqu'elle seroit à
+Paris, parce qu'elle étoit résolue de poursuivre sa justification.
+A son arrivée à Paris, Portman l'assura que
+madame de Rohan sa fille, et monsieur son mari, se disposoient
+à lui donner satisfaction sur la reconnoissance
+de monsieur son fils, pourvu que de leur part ils fussent
+en sûreté, et qu'ils consentoient qu'on assemblât des
+avocats qui s'accordassent des formes, pour mettre
+à couvert l'honneur des uns et des autres, et que pour
+le bien on s'en rapporteroit à des arbitres. Madame
+<span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span>
+de Rohan la mère demanda qu'il fût nommé deux
+arbitres de chaque côté, l'un de robe, et l'autre d'épée,
+et cela, afin que ces personnes de qualité jugeassent
+des difficultés que feroient les avocats, qui souvent,
+disoit-elle, en font de fort inutiles.</p>
+
+<p>Trois jours après, le même gentilhomme retourna
+assurer madame de Rohan de tout ce qu'elle avoit proposé;
+mais quand ce fut au fait et au prendre, ils
+n'exécutèrent rien; dont la bonne femme se plaignit
+à la Reine, et se soumit, à en croire M. le Prince, au
+moins pour le bien. Pour la reconnoissance de son fils,
+elle disoit que ce n'étoit point une affaire d'animosité,
+mais une pure nécessité de ne pas demeurer dans le
+crime de supposition dont elle a été accusée; car, sur
+cela, on lui pourroit faire perdre son douaire.</p>
+
+<p>Depuis, elle demanda qu'on lui laissât enterrer
+Tancrède à Genève avec son père, et qu'elle feroit les
+frais du tombeau et de l'épitaphe de son mari, dont sa
+fille s'étoit chargée. La cour promit d'être neutre en
+cette affaire; elle espéroit donc d'obtenir tout ce qu'elle
+voudroit de la république de Genève, quand à Bordeaux
+on trouva moyen d'obtenir une lettre du Roi,
+adressée aux seigneurs de Genève, fort injurieuse pour
+elle. Au retour de Bordeaux, elle en donna copie à
+Ruvigny, qui, avec madame de Chevreuse, qu'il fit
+agir, pressa fort le cardinal d'en parler à la Reine. Il
+vétilla, disant toujours qu'il ne savoit ce que c'étoit:
+la Reine le nia aussi. Brienne dit que si on le faisoit
+parler, il diroit qu'il avoit signé cette lettre. La bataille
+de Rethel vint là-dessus, et ensuite toute la seconde
+guerre de Paris. Depuis, madame de Rohan les
+fit rechercher d'accord avec le prince de Guémené.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span>
+Madame de Rohan la mère est fort inquiète; elle
+fut deux ou trois ans durant, tantôt à Alençon, tantôt
+ailleurs. Une fois elle ne savoit lequel prendre de
+Caen, d'Alençon, de Tours et de Blois; elle croit toujours
+que l'air est meilleur au lieu où elle n'est pas
+qu'au lieu où elle est; elle disoit plaisamment: «Hélas!
+j'allois autrefois à la petite poste de la cour de
+Charenton; mais j'y suis étouffée par cette foule d'Altesses
+de mademoiselle de Bouillon, de La Trimouille,
+de Turenne, etc., etc.»</p>
+
+<p>Vers ce temps-là, un portier de Charenton, nommé
+Rambour, alla trouver Haucour, frère de mademoiselle
+d'Haucour, et lui demanda s'il vouloit voir le
+vrai fils de M. de Rohan; il dit que oui. Le portier lui
+amène un garçon de dix-sept à dix-huit ans, bien fait,
+mais qui avoit quelque chose de fou dans les yeux: il
+faisoit, disoit-on, un roman.</p>
+
+<p>Madame de Rohan se plaignit de Haucour, et vouloit
+faire voir la fausseté de cette affaire, quand M. le
+premier président, qui crut que l'honneur d'un couvent
+où ce garçon avoit été nourri étoit engagé, en fit
+bien de la difficulté. On dit que ce garçon est fils de
+M. de Guise et de madame d'Amené.</p>
+
+<p>Un jour de cène, elle rencontra sa fille, tête pour
+tête, allant à la communion; cela l'outra: elle en
+pleura une grande demi-heure. La fille avoit accoutumé
+d'attendre, depuis leur rupture, que sa mère eût
+fait. Le reste, la mort de M. de Rohan-Chabot et la
+réconciliation de la mère et de la fille se trouveront
+dans les Mémoires de la Régence.</p>
+
+<h2 class="p4">PARDAILLAN D'ESCANDECAT.</h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span></p>
+
+<p class="p2">Armand, ou Pardaillan d'Escandecat, étoit d'une noblesse
+un peu douteuse, car on disoit que son père avoit
+fait fortune auprès de Henri <span class="smcap">IV</span>, et que de son estoc c'étoit
+peu de chose. Il rompit avec madame de Rohan sur un
+rien: elle vouloit qu'il s'obligeât à lui laisser passer
+tous les hivers à Paris; peut-être prit-elle ce prétexte,
+et qu'elle avoit reconnu que ce n'étoit qu'un fat.
+Il épousa pourtant depuis la s&oelig;ur du marquis de Malause
+qui vient d'un bâtard de Bourbon du sang royal.
+Cet homme, avec six criquets, vouloit passer tout le
+monde sur le chemin de Charenton. Il passe le comte
+de Roussy, qui, ce jour-là, n'avoit que quatre chevaux,
+mais bons; le cocher du comte le repassoit de
+temps en temps: Pardaillan ne le put souffrir, et par
+une extravagance inouie, il monte sur un cheval qu'avoit
+son page, et, en passant au galop devant le carrosse
+du comte de Roussy, il cria d'un ton goguenard:
+<em>J'aurai au moins le plaisir d'être le premier à Paris</em>.
+Il ne dit pas vrai, car à peine fut-il dans le faubourg
+Saint-Antoine, que voilà un orage qui le mouilla
+comme une carpe avant qu'il pût se mettre à couvert
+sous un auvent, où le comte le trouva qui attendoit
+son carrosse.</p>
+
+<p>A l'âge de quarante-cinq ans il fit un voyage à Paris,
+dans le temps que les dentelles étoient défendues. Il
+avoit un porte-feuille dans son carrosse; il tiroit les
+<span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span>
+rideaux, et, à la porte des maisons, il prenoit du linge
+à dentelles, puis l'ôtoit quand il étoit entré dans son
+carrosse.</p>
+
+<p>Il se mit dans la tête qu'il étoit le meilleur comédien
+du monde, et, montant sur une table, il jouoit un rôle
+devant quiconque le vouloit ouïr.</p>
+
+<p>On dit qu'à la terre où il demeuroit à la campagne,
+il y avoit d'ordinaire une sentinelle au haut d'une
+tour; et quand on découvroit quelqu'un qui venoit
+faire visite, la sentinelle sonnoit une cloche, et alors le
+maître, la maîtresse et leurs enfans se paroient pour
+recevoir la compagnie.</p>
+
+
+<h2 class="p4">FONTENAY COUP-D'ÉPÉE,<br />
+<span class="medium">LE CHEVALIER DE MIRAUMONT.</span></h2>
+
+<p class="p2">Fontenay fut nommé <em>Coup-d'Epée</em>, à cause de sa
+bravoure. J'ai appris que ce fut à cause d'un furieux
+coup d'épée dont il abattit une épaule à un sergent qui
+le vouloit mener en prison: il étoit sur un cheval de
+poste et revenoit de l'armée; il avoit de l'or sur son
+habit, et l'or avoit été défendu depuis quelques jours.
+On dit qu'une fois un autre gladiateur et lui s'étant rencontrés
+tête pour tête au tournant du pont Notre-Dame,
+chacun voulut avoir le haut du pavé. Notre
+homme dit à l'autre d'un ton de rodomont pensant
+l'intimider: «Je m'appelle <em>Fontenay-Coup d'Epée</em>.&mdash;Et
+<span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span>
+moi, répondit l'autre, <em>La Chapelle Coup de
+Canon</em>.» Ils mirent l'épée à la main, mais on les sépara.</p>
+
+<p>Fontenay étoit de fort amoureuse manière: il a cajolé
+une infinité de personnes; et quoique ce fût une
+fille à qui il en contoit, il ne l'appeloit jamais autrement
+que <em>Belle Dame</em>. La principale belle dame qu'il
+cajola ce fut madame de Bragelonne du Marais; il fit
+mille folies pour elle; et enfin n'en étant pas satisfait,
+sur quelque jalousie qu'il lui prit, un beau jour, comme
+elle entendoit la messe dans les Petits-Capucins<a name="FNanchor_89" id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>, il
+s'alla mettre à genoux auprès d'elle, et lui dit, prenant
+Dieu à témoin, s'il n'étoit pas vrai qu'elle étoit la
+plus ingrate du monde de lui faire des infidélités
+comme elle lui en faisoit,» et en pleurant il lui rendit
+des bracelets et autres bagatelles qu'elle lui avoit
+données. «Mais il faut, lui dit-il, que vous me rendiez
+mon c&oelig;ur; je vous donne deux jours pour cela, et
+n'y manquez pas.»</p>
+
+<p>Une fois il aimoit une femme dont il jouissoit; cette
+femme, soit qu'elle fût lasse de lui, car il étoit fort
+quinteux, ou qu'en effet elle se voulût retirer, lui déclara
+qu'elle vouloit changer de vie, et le pria de ne
+plus venir chez elle. Lui n'en fit que rire: il y retourne,
+mais il trouve, comme on dit, visage de bois.
+Que fait-il? Après avoir bien harangué, il trouve moyen
+d'avoir un pétard, et l'attache à la porte de cette
+femme. Elle qui connoissoit le pélerin, et qui étoit une
+espèce d'Amazone, ouvre une trappe de cave qui étoit
+<span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span>
+à l'entrée de l'allée, et se tient au bout de l'ouverture
+avec deux pistolets. Je m'étonne qu'ils ne s'accordoient
+mieux, car c'étoit là une vraie nymphe pour un Coup
+d'Epée. Le pétard fait son effet, et le capitan entroit
+déjà par la brèche, criant: Villegagnée! quand il trouve
+ce nouveau retranchement qui l'oblige à faire retraite.</p>
+
+<p>Un autre extravagant, amoureux à Turin d'une
+femme logée devant ses fenêtres, n'en pouvant venir à
+bout, envoya emprunter deux fauconneaux du gouverneur
+de la citadelle, qui étoit François, tout aussi bien
+que lui. Il lui fit accroire que c'étoit pour un divertissement
+qu'il vouloit donner à sa dame. Quand il les
+eut, il les braque à la fenêtre de son grenier contre la
+maison de cette femme, et puis l'envoie sommer de se
+rendre.</p>
+
+<p>Une autre fois, en une compagnie, au lieu d'entretenir
+les dames, Fontenay se mit à cajoler la suivante
+de la maison, et plus tôt qu'on ne s'en fût aperçu, il la
+poussa dans une garde-robe; là, il se met en devoir de
+faire ce pourquoi il étoit entré, sans avoir seulement
+songé à fermer la porte. La fille crie; tout le monde
+veut aller au secours: Fontenay prend un chenet, et
+les épouvante, de sorte qu'on fut contraint de parlementer
+avec lui, et de le laisser sortir bagues sauves et
+tambour battant.</p>
+
+<p>Il ne sortit pas à si bon marché d'une aventure qu'il
+eut auprès de l'Arsenal. Il étoit allé au sermon aux Célestins,
+où il voulut faire quelque insulte à un bourgeois
+qui, ne s'épouvantant pas de ses rodomontades,
+lui donna un beau soufflet: il n'osa faire du bruit dans
+l'église. Il sortit, et se mit à se promener sous les arbres
+du Mail en attendant que le sermon fût achevé.
+<span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span>
+Je vous laisse à penser s'il étoit en belle humeur: il se
+promenoit le manteau sur le nez et le chapeau enfoncé;
+c'étoit un dimanche, et il y avoit, entre autres menues
+gens, un garçon menuisier qui dit à l'autre en lui montrant
+Fontenay: «Ardez<a name="FNanchor_90" id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>, en voilà un qui est en
+colère.» Fontenay, dont la bile n'étoit déjà que trop
+émue, met l'épée à la main pour donner sur les oreilles
+à ce garçon; mais le menuisier avoit une estocade sous
+son bras: ç'avoit été un laquais-gladiateur; il se défend,
+et comme son épée étoit beaucoup plus longue,
+il blesse notre capitan à la cuisse et le laisse à terre. Ses
+amis, en ayant eu avis, le vinrent quérir, et il fut contraint
+de se railler lui-même d'avoir été battu en si peu
+de temps et de deux façons différentes par un bourgeois
+et par un garçon menuisier.</p>
+
+<p>Il étoit un jour chez madame Des Loges; c'étoit un
+peu après le siége de La Rochelle. Madame Des Loges
+contoit fort agréablement un voyage qu'elle venoit de
+faire en Saintonge: elle y alloit, disoit-elle, de temps
+en temps, pour raccommoder ce que M. Des Loges
+avoit gâté. Une sotte femme d'un conseiller huguenot,
+nommée madame Madelaine, alla parler de l'embarras
+où les Huguenots étoient ici durant le siége de La Rochelle.
+«J'étois retirée, disoit-elle, chez mon oncle
+d'Arbaud, secrétaire d'Etat, avec tous mes enfants;
+nous n'avions qu'une chambre; ma fille me demandoit
+ses nécessités; je ne savois où mettre sa chaise.&mdash;Fi!
+fi! vilaine, lui dit brusquement Fontenay,
+ne parlez point ici de m.....»</p>
+
+<p>Une fois il rencontra à onze heures du soir, dans la
+<span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span>
+rue, une fille qui pleuroit; sa maîtresse la venoit de chasser.
+Il la trouva assez jolie: il lui demanda si elle vouloit
+venir servir sa femme; elle y va: mais elle fut bien
+étonnée quand elle vit que ce n'étoit qu'un garçon. Il
+lui offre la moitié de son lit; elle le refuse: il l'enferme
+et la tient six semaines à la prendre tantôt par
+menaces, tantôt par douceur. Enfin, il en vient à bout,
+mais il s'en lassa bientôt, et lui demanda si elle vouloit
+continuer le métier ou se remettre à servir. Elle aima
+mieux se remettre à servir: il la paya bien, et lui fit
+trouver condition. Il étoit sujet à faire de ces tours-là.
+Il leur prit une plaisante vision au chevalier de Miraumont
+et à lui: ils firent attacher à la poulie de leur grenier
+un grand panier d'armée, et prirent deux gros
+crocheteurs, qui, quand il passoit quelque jolie fille,
+en riant, la mettoient dans ce panier, et puis la guindoient
+en haut. La fille n'avoit pas sitôt perdu terre
+qu'elle ne pensoit qu'à se bien tenir. Quand elle étoit
+en haut, si les deux galants, qui l'y attendoient, ne la
+trouvoient pas de leur goût, elle retournoit incontinent
+par la même voie; mais si elle leur plaisoit, ils en
+faisoient ce qu'ils pouvoient.</p>
+
+<p>Il cajola, je ne sais où, la veuve d'un bourgeois nommé
+Brunettière. Cette femme étoit jolie, jeune et sans
+enfants; et quoique cet homme-là parût extravagant
+et mal bâti, car il étoit tout percé de coups et quasi
+estropié, elle se mit pourtant si bien dans la tête qu'il
+la vouloit épouser, que quoiqu'il lui eût dit depuis mille
+fois qu'il n'y avoit jamais pensé, et qu'il en disoit autant
+à toutes les veuves et à toutes les filles, elle ne
+laissa pas de le croire, de l'aimer et d'être dans une
+<span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span>
+profonde mélancolie jusqu'à ce qu'elle l'eût vu marié
+avec une autre; après, elle se guérit quand elle n'eut
+plus d'espérance.</p>
+
+<p>Voici comment Fontenay se maria: il eut connoissance
+d'une grosse mademoiselle Des Cordes, veuve
+d'un auditeur des comptes, qui étoit mort incommodé,
+de sorte que cette femme n'avoit pu retirer toutes ses
+conventions matrimoniales; elle vivotoit tout doucement,
+et alloit manger chez madame Rouillard et chez
+madame Le Lièvre, de la rue Saint-Martin, qui étoient
+des femmes riches et ses voisines. Fontenay, alors capitaine
+aux gardes, la trouva à son goût; elle étoit gaie
+et agissante. Le mariage fut fait du soir au matin: cette
+fois-là il trouva chaussure à son pied, car c'étoit une
+maîtresse femme qui le rangea si bien, qu'on dit que
+de peur il s'alla cacher une fois dans le grenier au foin.
+Cela excuse Barinière que Fontenay Coup-d'Epée ait
+choisi même retraite que lui. Il ne dura guère, et elle
+s'est remariée.</p>
+
+<p>Pour le chevalier de Miraumont, son camarade, ce
+fut aussi un brave. Il y avoit certaines gardes d'épée
+qu'on appeloit <em>à la Miraumont</em>. C'étoit un assez plaisant
+homme. «Mon père, disoit-il, fit un jour apporter
+une demi-douzaine d'&oelig;ufs frais pour déjeûner.
+J'en mangeai quatre; mon père me dit:&mdash;Vous
+êtes un sot.&mdash;Je lui répondis: «Vous avez
+menti, vieux b....., et quelques autres petites paroles
+de fils à père...»</p>
+
+<p>Un jour qu'une femme, à qui il devoit de l'argent,
+l'étoit venu trouver qu'il étoit encore au lit, pour
+l'empêcher d'y revenir une autre fois, il l'alla conduire
+<span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span>
+jusqu'à la porte de la rue tout nu, car il couchoit
+toujours sans chemise; elle ne put jamais s'en
+empêcher. «Je vous rendrai, lui disoit-il, ce que je
+vous dois.»</p>
+
+<p>On dit que lui, Fontenay, et quelques autres extravagants
+voulurent éprouver de quelle façon on tombe
+quand on est sur un arbre que l'on a coupé par le pied.
+On ne m'a su dire s'il y en eut de blessés.</p>
+
+<h2 class="p4">FERRIER,<br />
+<span class="medium">SA FILLE ET TARDIEU.</span></h2>
+
+<p class="p2">Ferrier étoit un ministre de Languedoc, qui avoit
+tant de dons de nature pour parler en public, que,
+quoiqu'il ne fût ni docte ni éloquent, il passoit pourtant
+pour un grand personnage dans sa province; il
+étoit patelin, populaire, et pleuroit à volonté; de
+sorte qu'il avoit tellement charmé le peuple, qu'il le
+menoit comme il vouloit.</p>
+
+<p>Durant un synode où il présidoit, une des meilleures
+églises du Languedoc vaqua; il y avoit un jeune proposant
+de sa connoissance qui ne savoit quasi rien
+alors, mais qui depuis fut un habile homme. Ferrier
+lui dit qu'il falloit avoir cette église: «Laissez-moi
+faire.» Il dit à la compagnie que les députés d'une
+telle église avoient jeté les yeux sur un tel, qu'il falloit
+l'examiner. On donne un texte au jeune homme pour
+le lendemain. Ce garçon se défioit extrêmement de ses
+<span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span>
+forces; Ferrier lui dit à peu près comme il s'y falloit
+prendre, tant pour le sermon que pour la prière. La
+prière faite, le président fait un grand soupir, comme
+s'il avoit été touché; puis, dès le milieu de l'exorde, il
+s'écria: <em>Bon!</em> Tout le monde, qui le regardoit comme
+un oracle, ne douta pas que ce sermon ne fût bon,
+puisqu'il l'approuvoit; et le jeune homme eut comme
+cela cette église.</p>
+
+<p>M. Le Fauscheur, un de nos ministres de Paris, qui a
+fait le <em>Traité de l'action de l'orateur</em>, m'a dit qu'il s'étoit
+trouvé à un synode où l'on avoit ordonné à Ferrier de
+faire une lettre pour le Roi. Il la lut à l'assemblée, et
+sa belle voix leur imposa tellement, qu'ils en furent
+comme ravis; un, entre autres, pria le modérateur
+qu'on lui laissât lire en son particulier cette lettre;
+mais il en fut incontinent désabusé, et en donna avis
+aux principaux; eux le dirent à Ferrier, et lui marquèrent
+les endroits. Il reprit sa lettre, et l'ayant relue
+en leur présence, ils furent encore dupés une seconde
+fois; enfin, les plus sages s'avisèrent de la corriger sans
+en rien dire, et on n'y laissa pas une période entière,
+tant il y avoit de choses à changer. C'était l'homme
+du monde le plus avare, jusque là que quand il étoit
+député en quelque synode, il vivoit si mesquinement,
+et recherchoit avec tant de soin les repues-franches,
+qu'il épargnoit les deux tiers de ce qu'on lui donnoit
+pour sa dépense.</p>
+
+<p>Un homme de cette humeur était aisé à corrompre:
+aussi, lorsque, après la mort de Henri <span class="smcap">IV</span>, on eut résolu
+de sonder si on pouvoit gagner quelques ministres,
+celui-ci alla au-devant de ceux qui offroient des pensions
+de la cour. Pour cela et pour d'autres choses, il
+<span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span>
+fut déposé. Comme on parloit de le déposer, il dit:
+«Je m'en vais les faire tous pleurer.» En effet, il
+prôna si bien qu'ils pleurèrent tous; mais cela n'empêcha
+pas à la fin qu'on ne passât outre. Après il fit un
+voyage à la cour, et en revint en poste avec un manteau
+doublé de panne verte, pourvu de la charge de lieutenant
+criminel au présidial de Nîmes. Le peuple, dont
+la plus grande part est de la religion, quoique Ferrier
+ne se fût point encore révolté, s'émut contre lui, et il
+eut de la peine à se sauver. La nuit, par l'aide d'un de
+ses amis, il sortit de la ville et alla faire ses plaintes à
+la cour. Il ne retourna pas pourtant à Nîmes; il vendit
+sa charge, et il demeura à Paris. Là, il ne se fit pas
+catholique tout d'abord; il fit bien des cérémonies
+avant que d'en venir là, et ne fit point abjuration qu'il
+ne fut assuré d'une bonne pension que le cardinal Du
+Perron lui fit donner par le clergé. Cependant, comme
+il étoit fourbe, il les tenoit toujours en jalousie, et entretenoit
+commerce avec M. Du Plessis-Mornay. Il
+lui avoit fait si bien espérer qu'il reviendroit, que
+M. Du Plessis avoit eu promesse d'une place de professeur
+en l'académie de Bâle en Suisse, où Ferrier
+lui faisoit accroire qu'il transporteroit tout son bien,
+et qu'il s'y retireroit dès qu'il auroit vendu deux maisons
+qu'il avoit à Paris: même il lui avoit promis de
+faire imprimer la réfutation du livre qu'il avoit publié
+en changeant de religion; car, depuis sa déposition,
+il avoit étudié et s'étoit rendu savant. Mais, lorsque
+M. Du Plessis vint à Paris pour aller à Rouen à
+l'assemblée des notables, il lui manqua de parole, et
+montra bien qu'il ne faisoit cela que pour tenir, comme
+<span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span>
+j'ai dit, les autres en jalousie; car M. Du Plessis lui
+ayant écrit qu'il le prioit de le venir trouver en maison
+tierce, afin de conférer à loisir et en secret, Ferrier
+épia l'heure que M. Du Plessis étoit avec des évêques
+et des chevaliers de l'ordre, et, entrant, courut
+l'embrasser, et lui dit tout haut qu'il n'y avoit point
+de différence de religion qui l'empêchât de lui rendre
+ce qu'il lui devoit, et fit tant que les catholiques qui
+se trouvèrent à cette visite crurent en effet que cet
+homme pourroit bien leur échapper, et pour le retenir,
+ils lui firent augmenter sa pension.</p>
+
+<p>Depuis, il fut connu du cardinal de Richelieu, qui
+le mena au voyage de Nantes, durant lequel il coucha
+toujours dans sa garde-robe, et le cardinal le goûta
+tellement qu'il lui donna le brevet de secrétaire d'Etat;
+auparavant il avoit fait beaucoup de dépêches, et pour
+quelque affaire qui survint, il eut l'ordre de prendre la
+poste pour se rendre à Paris le plus tôt qu'il lui seroit
+possible. Il avoit déjà de l'âge; il n'étoit point accoutumé
+à ce travail, la fièvre le prit à son arrivée à Paris,
+et il en mourut au bout de huit jours avec un regret
+extrême de ne pouvoir jouir de l'emploi avantageux
+qui lui étoit destiné, et pour lequel il avoit pris tant
+de peine.</p>
+
+<p>Sa femme demeura de la religion; mais ses enfants,
+un fils et une fille, furent catholiques. Le fils, comme
+nous verrons ailleurs, ne dura guère; la fille, devenue
+héritière, fut enlevée par un M. d'Oradour de
+Limousin, qui avoit aussi été de la religion, et que
+M. de La Meilleraye affectionnoit. Elle fit tant la diablesse
+qu'il fut contraint de la rendre. Il se paroit pour
+<span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span>
+tâcher à lui plaire; mais elle lui déchiroit son collet,
+et le menaçoit de lui arracher les yeux s'il en venoit à
+la violence.</p>
+
+<p>Depuis, Tardieu, lieutenant-criminel, l'épousa, car
+on la lui avoit promise s'il la tiroit des mains de d'Oradour,
+et il y servit; mais cette réputation qu'elle s'étoit
+acquise par une si courageuse résistance, ne dura pas
+long-temps, car elle devint bientôt la plus ridicule personne
+du monde, et elle a bien fait voir que ç'a été plutôt
+par acariâtreté qu'autrement qu'elle résista à d'Oradour.</p>
+
+<p>Son père étoit un homme libéral auprès d'elle; elle
+a bien de qui tenir, car sa mère n'est guère moins avare
+qu'elle, et le lieutenant-criminel est un digne mari
+d'une telle femme. Elle étoit bien faite; elle jouoit bien
+du luth; elle en joue encore; mais il n'y a rien plus
+ridicule que de la voir avec une robe de velours pelé,
+faite comme on les portoit il y a vingt ans, un collet
+de même âge, des rubans couleur de feu repassés, et
+de vieilles mouches toutes effilochées, jouer du luth,
+et, qui pis est, aller chez la Reine. Elle n'a point d'enfants;
+cependant sa mère, son mari et elle n'ont pour
+tous valets qu'un cocher: le carrosse est si méchant et
+les chevaux aussi, qu'ils ne peuvent aller; la mère leur
+donne l'avoine elle-même; ils ne mangent pas leur
+soûl.</p>
+
+<p>Elles vont elles-mêmes à la porte. Une fois que quelqu'un
+leur étoit allé faire visite, elles le prièrent de leur
+prêter son laquais pour mener les chevaux à la rivière,
+car le cocher avoit pris congé. Pour récompense, elles
+ont été un temps à ne vivre toutes deux que du lait
+d'une chèvre. Le mari dit qu'il est fâché de cette mesquinerie.
+<span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span>
+Dieu le sait! Pour lui il dîne toujours au cabaret
+aux dépens de ceux qui ont affaire de lui, et le
+soir il ne prend que deux &oelig;ufs. Il n'y a guère de gens
+à Paris plus riches qu'eux. Il a mérité d'être pendu deux
+ou trois mille fois. Il n'y a pas un plus grand voleur au
+monde.</p>
+
+<p>Le lieutenant-criminel logeoit de petites demoiselles
+auprès de chez lui, afin d'y aller manger; il leur faisoit
+ainsi payer la protection.</p>
+
+<p>Sa femme le suivoit partout: elle coucha avec lui à
+Maubuisson; le matin, comme ils partoient, les moutons
+alloient aux champs: «Ah! les beaux agneaux!
+dit-elle.» Il lui en fallut mettre un dans le carrosse.</p>
+
+<p>Elle demanda une fois à souper au valet-de-chambre
+d'un marquis qui avoit une affaire contre un filou, qu'il
+vouloit faire pendre: il lui refusa; elle alla avec son
+mari souper chez leur serrurier.</p>
+
+<p>Le lieutenant dit à un rôtisseur qui avoit un procès
+contre un autre rôtisseur: «Apporte-moi deux couples
+de poulets, cela rendra ton affaire bonne.» Ce
+fat l'oublia; il dit à l'autre la même chose; ce dernier
+les lui envoya avec un dindonneau. Le premier envoie
+ses poulets après coup; il perdit, et pour raison; le bon
+juge lui dit: «La cause de votre partie étoit meilleure
+de la valeur d'un dindon.»</p>
+
+<p>M. l'évêque de Rennes, frère aîné du maréchal de
+La Mothe, alla en 1659 pour parler au lieutenant-criminel;
+sa femme vint ouvrir, qui lui dit que le lieutenant-criminel
+n'y étoit pas, mais que s'il vouloit faire
+plaisir à madame, il la meneroit jusqu'à l'hôtel de Bourgogne,
+où elle vouloit aller voir l'<em>&OElig;dipe</em> de Corneille.
+Il n'osa refuser, et, la prenant pour une servante, il lui
+<span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span>
+dit: «Bien, allez donc avertir madame.» Elle s'ajusta
+un peu, et puis revint. Lui, lui disoit: «Mais madame
+ne veut-elle pas venir?» Enfin, elle fut contrainte de
+lui dire que c'étoit elle. Il la mena, mais en enrageant.
+Elle vouloit qu'il entrât avec elle; il s'en excusa, et lui
+envoya le carrosse du premier qu'il rencontra pour la
+ramener<a name="FNanchor_91" id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>.</p>
+
+<h2 class="p4">DU MOUSTIER<a name="FNanchor_92" id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>.</h2>
+
+<p class="p2">Du Moustier étoit un peintre en crayon de diverses
+couleurs; ses portraits n'étoient qu'à demi et plus petits
+que le naturel. Il savoit de l'italien et de l'espagnol;
+je pense qu'il aimoit fort à lire, et il avoit assez de livres.
+C'étoit un petit homme qui avoit presque toujours
+une calotte à oreilles, naturellement enclin aux
+femmes, sale en propos, mais bon homme et qui avoit
+de la vertu. Il étoit logé aux galeries du Louvre
+<span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span>
+comme un célèbre artisan<a name="FNanchor_93" id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>; mais sa manière de
+vivre et de parler y attiroit plus les gens que ses ouvrages.
+Son cabinet étoit pourtant assez curieux: il y
+avoit sur l'escalier une grande paire de cornes, et au
+bas: «Regardez les vôtres;» et au bas de ses livres:
+«Le diable emporte les emprunteurs de livres.»</p>
+
+<p>Il y avoit une tablette où il avoit écrit: <em>Tablette des
+sots</em>: le père Arnoul, confesseur du Roi, qui étoit
+un glorieux Jésuite, lui demanda qui étoient ces sots.
+«Cherchez, cherchez, lui dit-il, vous vous y trouverez.»
+Un autre Jésuite s'y trouva effectivement, et lui ayant
+demandé pourquoi, sans se nommer, Du Moustier lui
+répondit en grondant, car il n'aimoit point les Jésuites:
+«Parce qu'il a dit que Henri <span class="smcap">IV</span> avoit été nourri de
+biscuits d'acier.» A propos de livres, il contoit lui-même
+une chose qu'il avoit faite à un libraire du Pont-Neuf,
+qui étoit une franche escroquerie; mais il y a
+bien des gens qui croient que voler des livres ce n'est
+pas voler, pourvu qu'on ne les revende point après. Il
+épia le moment que ce libraire n'étoit point à sa boutique,
+et lui prit un livre qu'il cherchoit il y avoit long-temps.
+Je crois que la plupart de ceux qu'il avoit lui
+avoient été donnés.</p>
+
+<p>Il savoit par c&oelig;ur plus de la moitié de deux volumes
+in-folio de deux ministres, Aubertin et Le Faucheur,
+<span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span>
+sur la matière de l'Eucharistie, et il les avoit
+peints, et un autre aussi nommé Daillé. Du Moustier
+n'étoit catholique qu'à gros grains.</p>
+
+<p>Il avoit un petit cabinet séparé plein de postures de
+l'Arétin. Outre cela il savoit toutes les sales épigrammes
+françoises. J'ai vu un de ses cousins germains à
+Rome, du même métier, qui savoit aussi mille vers
+comme cela.</p>
+
+<p>Il n'aimoit pas plus les médecins que les Jésuites, et
+il les appeloit <em>les magnifiques bourreaux de la nature</em>.</p>
+
+<p>Le premier président de Verdun<a name="FNanchor_94" id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a> désira de le voir;
+un de ses amis le voulut mener. «Je ne suis ni aveugle
+ni enfant, j'irai bien tout seul,» répondit-il. Il
+y va; le premier président donnoit audience à beaucoup
+de monde; enfin, il dit: «J'ai mal à la tête.» On
+fit donc sortir tout le monde; il n'y eut que Du Moustier
+qui dit qu'il vouloit parler à monsieur le premier
+président qui avoit souhaité de le voir; il vient et avoit
+fait dire que c'étoit Du Moustier. Le premier président
+lui dit: «Vous, M. Du Moustier! Vous êtes un
+homme de bonne mine pour être M. Du Moustier!»
+Lui regarde si personne ne le pouvoit entendre, et,
+s'approchant de M. de Verdun, il lui dit: «J'ai meilleure
+mine pour Du Moustier que vous pour premier
+président<a name="FNanchor_95" id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>.&mdash;Ah! cette fois-là, dit le
+président, je reconnois que c'est vous.» Ils causèrent
+deux heures ensemble le plus familièrement du
+monde.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span>
+Quand il peignoit les gens il leur laissait faire tout
+ce qu'ils vouloient; quelquefois seulement il leur disoit:
+«Tournez-vous.» Il les faisoit plus beaux qu'ils
+n'étoient, et disoit pour raison: «Ils sont si sots qu'ils
+croient être comme je les fais, et m'en paient mieux.»</p>
+
+<p>Il avoit peint M. de Gordes, capitaine des gardes-du-corps,
+par le commandement du feu Roi: «Autrement,
+disoit-il, je ne m'y fusse jamais résolu, car il
+est trop laid.» Il l'appeloit <em>le cadet du diable</em>.</p>
+
+<p>Une fois qu'il étoit chez M. d'Orléans, Du Pleix,
+l'historiographe, y vint; M. d'Orléans lui fit des complimens
+sur son histoire<a name="FNanchor_96" id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a>. «Il n'y a, dit Du Pleix,
+que cet homme-là, montrant Du Moustier, qui soit
+mon ennemi.&mdash;Votre ennemi! répondit Du Moustier;
+vous ne m'avez fait ni bien ni mal. A la vérité,
+je ne saurois souffrir qu'étant créature de la reine
+Marguerite, vous la déchiriez comme vous faites;
+puis, elle est de la maison royale: si j'avois du crédit
+en France, je vous ferois châtier. Et puis, vous allez
+dire qu'autrefois en France tous les hommes étoient
+sodomistes, et ne se marioient qu'après s'être lassés
+de garçons!»</p>
+
+<p>Il avoit mis sous le portrait de mademoiselle de
+Rohan: <em>La princesse Gloriette</em>, et sous celui du comte
+de Harcourt: <em>Le parangon des princes cadets</em>; au bas
+de celui d'une madame de la Grillière, il avoit écrit:
+«Elle n'a oublié qu'à payer.»</p>
+
+<p>Vaillant, peintre flamand, natif de Lille, qui peint
+au crayon comme lui, à celles qui ne le payoient pas,
+<span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span>
+il faisoit comme des barreaux sur leurs portraits, et
+disoit qu'il les tenoit en prison jusqu'à ce qu'elles eussent
+payé.</p>
+
+<p>La plus belle aventure qui lui soit arrivée, c'est que
+le cardinal Barberin, étant venu légat en France, durant
+le pontificat de son oncle, eut la curiosité de voir
+le cabinet de Du Moustier et Du Moustier même. Innocent <span class="smcap">X</span>,
+alors monsignor Pamphilio, étoit en ce temps-là
+dataire et le premier de la suite du légat; il l'accompagna
+chez Du Moustier, et voyant sur la table
+l'Histoire du concile de Trente, de la superbe impression
+de Londres, dit en lui-même: «Vraiment c'est
+bien à un homme comme cela d'avoir un livre si
+rare!» Il le prend et le met sous sa soutane, croyant
+qu'on ne l'avoit point vu; mais le petit homme, qui
+avoit l'&oelig;il au guet, vit bien ce qu'avoit fait le dataire,
+et, tout furieux, dit au légat «qu'il lui étoit extrêmement
+obligé de l'honneur que Son Eminence lui
+faisoit; mais que c'étoit une honte qu'elle eût des
+larrons dans sa compagnie;» et sur l'heure, prenant
+Pamphile par les épaules, il le jeta dehors en l'appelant
+<em>bourgmestre de Sodome</em>, et lui ôta son livre.</p>
+
+<p>Depuis, quand Pamphile fut créé pape, on dit à Du
+Moustier que le pape l'excommunieroit et qu'il deviendroit
+noir comme charbon. «Il me fera grand plaisir,
+répondit-il, car je ne suis que trop blanc.» Malherbe,
+comme vous avez vu, dit quasi la même chose
+à M. de Bellegarde, et le maréchal de Roquelaure
+avant eux eut la même pensée. Henri <span class="smcap">IV</span> lui dit un
+jour: «Mais d'où vient qu'à cette heure que je suis roi
+de France paisible, et que j'ai tout à souhait, je n'ai
+point d'appétit, et qu'en Béarn, où je n'avois point
+<span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span>
+du pain à mettre sous les dents, j'avois une faim enragée?&mdash;C'est,
+lui dit le maréchal, que vous étiez
+excommunié; il n'y a rien qui donne tant d'appétit.&mdash;Mais
+si le pape savoit cela, reprit le Roi, il vous excommunieroit.&mdash;Il
+me feroit grand honneur, répondit
+l'autre, car je commence à être bien blanc, et je
+deviendrais noir comme en ma jeunesse.»</p>
+
+<p>A la mort de Du Moustier, le chancelier, par l'instigation
+des Jésuites, fit acheter tous les livres qu'il
+avoit contre eux et les fit brûler.</p>
+
+<h2 class="p4">LE PRÉSIDENT LE COGNEUX<a name="FNanchor_97" id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>.</h2>
+
+<p class="p2">Le père du président Le Cogneux étoit maître des
+comptes<a name="FNanchor_98" id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>; il y a deux ans ou environ que son fils,
+reçu président au mortier comme lui<a name="FNanchor_99" id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>, en une audience
+de l'édit, menaça un avocat de l'envoyer en
+bas. Les avocats, irrités de cela, recherchèrent sa naissance,
+et ils trouvèrent que le père du maître des
+comptes étoit procureur et fils d'un potier d'étain, qui
+fut surnommé <em>Le Cogneux</em>, à cause qu'il cognoit sans
+cesse<a name="FNanchor_100" id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span>
+Le feu président, comme j'ai dit ailleurs, eut sa
+charge pour rien. Etant chancelier de Monsieur, et
+étant veuf pour la seconde fois, il prétendoit être cardinal<a name="FNanchor_101" id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a>.
+Puy-Laurens et lui, voyant qu'on se moquoit
+d'eux, firent aller leur maître en Lorraine. Puy-Laurens,
+amoureux de la princesse de Phalsbourg, croyoit
+l'épouser, et vouloit être beau-frère de son maître. Le
+Cogneux, dit-on, s'opposa au mariage de la princesse
+Marguerite, aujourd'hui madame d'Orléans, et ce fut
+pour cela qu'on l'envoya à Bruxelles pour cabaler avec
+la Reine-mère et l'infante; et après on lui manda qu'il
+y demeurât.</p>
+
+<p>Ç'a été toujours un homme assez extraordinaire. Il
+lui prit envie à Bruxelles, étant en colère contre ses
+gens, d'essayer si on ne pouvoit vivre sans valets. Il
+donna congé à tous ses domestiques pendant trois mois,
+se mit dans une chambre tout seul, faisoit son lit, alloit
+au marché et mettoit son pot au feu; mais il en fut
+bientôt las.</p>
+
+<p>Il avoit un peu la mine d'un arracheur de dents;
+cela n'empêcha pas qu'avant d'aller en Lorraine,
+comme il étoit en crédit chez Monsieur, il n'eût eu une
+belle galanterie avec une madame Guillon, femme
+d'un conseiller au parlement, qu'on appeloit <em>le teston
+rogné du palais</em>, parce qu'il n'avoit point de lettres.
+<span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span>
+Cet homme l'avoit épousée pour sa beauté, fut déshérité
+à cause de ce mariage; mais, après la mort du
+père, son frère et lui s'accommodèrent. Elle étoit
+aussi belle que personne de son temps; la Reine-mère<a name="FNanchor_102" id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a>
+disoit: «<em>È bella sta Guillon mi ressemble.</em>»</p>
+
+<p>Le Cogneux, veuf de sa première femme, pour voir
+plus commodément madame Guillon, acheta cette
+maison à Saint-Cloud qu'il a eue jusqu'à sa mort,
+parce qu'elle étoit vis-à-vis de celle de Guillon. Au
+fort de cette amourette il se marie avec une demoiselle
+de Ceriziers<a name="FNanchor_103" id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>. C'est la mère de Bachaumont,
+qui n'étoit guère moins belle que madame Guillon. Au
+commencement cette femme ne bougeoit d'avec la
+maîtresse de son mari, et la croyoit la plus honnête
+femme du monde; enfin, l'imprudence des amants lui
+découvrit toute l'histoire. Le Cogneux n'osoit plus
+aller chez ses amours qu'en cachette; mais madame
+Guillon, pour faire dépit à cette femme, voulut
+qu'elle sût que Le Cogneux la voyoit toujours; mais
+le mari ne vouloit point donner ce déplaisir-là à sa
+femme.</p>
+
+<p>Au bout de quelque temps, Le Cogneux eut jalousie
+de ce qu'un avocat nommé Des-Estangs, de leurs amis,
+et qui étoit de l'intrigue, avoit couché à Saint-Cloud
+chez madame Guillon, et, de rage, il porte à sa femme
+toutes les lettres de madame Guillon, et jure de ne la
+plus voir: voilà cette femme au désespoir. Elle fit durant
+quelques années toutes les choses imaginables pour
+<span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span>
+lui parler, et elle étoit si transportée que son confesseur
+fut obligé de lui permettre de parler à cet homme, de
+peur qu'elle ne se désespérât; mais elle n'en put jamais
+venir à bout. Enfin, le temps la guérit, et elle se mit
+dans la dévotion: je pense qu'elle vit encore. Elle disoit
+à madame Pilou: «Ma chère, quand je revins de
+ma folie, j'étais aux champs; ah! disois-je, je pense
+que voilà de l'herbe; ce sont là des moutons: avant
+cela je ne voyois pas ce que je voyois.»</p>
+
+<p>Comme il étoit en Angleterre avec la Reine-mère,
+il lui vint fantaisie de se marier, et il épousa sa troisième
+femme, qui étoit fille d'honneur de la Reine-mère.
+Un gentilhomme, nommé Sémur, l'alloit épouser;
+elle le pria de trouver bon qu'elle prît M. Le
+Cogneux, puisque c'étoit son avantage. En revanche,
+le président donna sa fille à Sémur.</p>
+
+<p>Cette troisième femme a eu ensuite du bien par succession.
+Le président revint après la mort du cardinal
+de Richelieu, et fut rétabli dans tous ses biens.</p>
+
+<p>Il s'avisa une fois de vouloir être dévot; quelques
+jours après il se promenoit à grands pas dans sa salle,
+et tout rêveur: «Qu'avez-vous? lui dit-on.&mdash;Ma foi!
+répondit-il, je n'y trouve pas mon compte, je n'y suis
+pas propre: il faut aller son train ordinaire.»</p>
+
+<p>Il appeloit sa femme <em>Présidentelle</em>, parce qu'elle
+est petite: c'est une honnête femme et fort complaisante.
+Il l'amena de deux cents lieues d'ici, ayant la
+petite-vérole: «Tu iras bien, on t'enveloppera dans
+le carrosse.» Elle n'avoit apparemment que la petite-vérole
+volante.</p>
+
+<p>Il se mit une fois en tête de planter à Saint-Cloud,
+qu'il a fait assez ajuster, sans considérer qu'il présidoit
+<span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span>
+à l'édit<a name="FNanchor_104" id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a>. Pour cela il falloit coucher assez souvent à
+sa maison. Le matin il partoit à quatre heures avec sa
+<em>Présidentelle</em>, alloit au Palais, et retournoit dîner à
+Saint-Cloud; et elle, tandis qu'il étoit au Palais, s'alloit
+habiller au logis. On ne sauroit trouver une plus
+généreuse belle-mère; elle a fait faire aux enfants de
+son mari tous les avantages qu'ils pouvoient souhaiter,
+encore qu'elle eût une fille et un fils.</p>
+
+<p>Il aimoit les fêtes comme un écolier, et étoit assez las
+de son métier de président. Étant travaillé d'une courte
+haleine, il alla bâtir une grande maison au bout du
+Pré-aux-Clercs pour avoir un grand jardin où se promener,
+comme on lui avoit ordonné de respirer l'air
+tout à son aise. A ce bâtiment on verra bien qu'il y
+avoit quelque chose qui n'alloit pas bien dans sa tête.
+On disoit en riant: «N'a-t-il pas raison? car il y a une
+si longue traite de Paris à Saint-Cloud, qu'il faut bien
+se reposer en chemin.» Pour lui, il disoit: «Je n'ai
+affaire qu'à deux sortes de gens, aux plaideurs, qui me
+viendront chercher en quelque lieu que je sois: ne
+voilà-t-il pas une grande discrétion? et à mes amis, qui
+iroient bien plus loin pour me voir.» Un jour que Ruvigny
+dînoit chez lui, il le tire à la fenêtre et lui dit:
+«Vous ne sauriez croire combien je suis sujet aux
+vertiges!»</p>
+
+<p>Son fils aîné étant reçu en survivance, épousa la
+veuve d'un secrétaire du conseil, nommé Galand,
+<span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span>
+homme de fortune, et elle fille d'un notaire<a name="FNanchor_105" id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a>: elle
+pouvoit avoir deux ans plus que lui; mais, hors qu'elle
+est trop grosse, elle n'étoit point mal faite et n'avoit
+point eu d'enfants<a name="FNanchor_106" id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a>. Il eut un rival, c'étoit Cossé,
+cadet de Brissac, qui, faisant l'offensé, prit la campagne
+avec la résolution de tuer Le Cogneux, s'il ne lui
+donnoit dix mille écus; il disoit que ce n'étoit pas par
+avarice, et qu'il les donneroit aux pauvres, mais seulement
+pour punir l'outrecuidance de ce bourgeois.
+Le Cogneux, d'un autre côté, se mit dans la garde du
+parlement, et ne marchoit qu'avec escorte. Tout le
+monde accuse le maréchal de La Meilleraye de cette
+extravagance, car, comme nous verrons ailleurs, ce
+fut lui qui fit bailler au Plessis-Chivray vingt mille
+écus par madame de La Basinière; mais il y avoit bien
+de la différence, car il y avoit quelque chose d'écrit,
+et ici celle que Cossé prétendoit étoit mariée. Le père
+disoit que quand il auroit donné des coups de bâton
+au maréchal, il ne seroit pas en si grand danger, que
+seroit le maréchal s'il l'avoit touché du bout du doigt.
+Cette fois le maréchal avoit trouvé des gens aussi fous
+que lui. On dit qu'en ce temps-là cinq ou six officiers
+aux gardes, tous enfants de Paris, prirent la querelle
+de Le Cogneux, mais que Cossé ne voulut pas leur
+faire l'honneur de tirer l'épée avec eux. Ils en firent
+<span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span>
+des railleries tout haut au Palais-Royal, et se disoient
+l'un à l'autre, pour dire une chose impossible: «Tu
+feras aussitôt cela que de faire que Cossé se batte.»
+Cossé, voyant qu'on se moquoit de cette levée de bouclier,
+s'en alla en Bretagne sans revenir à Paris, pour
+faire qu'on crût qu'il en étoit sorti en ce dessein. Depuis,
+cela s'accommoda.</p>
+
+<p>La femme de Le Cogneux fut bientôt repentante
+de ce qu'elle avoit fait, et elle a bien payé la gloire
+d'être présidente au mortier. Il est coquet naturellement.
+J'ai entendu dire à un de ses amis que, dès qu'il
+voyoit une eleveure<a name="FNanchor_107" id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>, il se faisoit donner un lavement;
+si est-il pourtant aussi noir qu'un autre, et la
+mine aussi brutale qu'on la sauroit avoir, et sa mine
+ne trompe point. Il a de l'esprit quand il veut; pour la
+conscience, vous en jugerez par ce que je vais écrire,
+et ce que vous en verrez dans les autres Mémoires de
+la Régence. Je dirai cependant que Bachaumont<a name="FNanchor_108" id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a>,
+son cadet, lui vola quatre cents pistoles, et en un temps
+qu'il n'en avoit guère. Ce jeune homme s'en confessa
+à un Jésuite, qui dit à Le Cogneux, qui avoit fait mettre
+ses valets en prison, qu'il les en fît sortir, et qu'ils
+n'étoient point coupables, mais son frère; Bachaumont
+soutenoit qu'il n'avoit point pris cet argent. Les
+porteurs, qui avoient porté Bachaumont après le vol,
+disoient que quand il retourna d'où il étoit allé, il étoit
+beaucoup plus léger. Lui disoit: «C'est que je n'avois
+<span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span>
+pas été à la garde-robe, et que j'y fus dans cette
+maison.»</p>
+
+<p>Revenons à la femme de Le Cogneux le jeune: elle
+eut huit jours du plus beau temps du monde, car le
+mari eut huit jours de complaisance. Il a l'esprit agréable
+quand il lui plaît; elle étoit aussi contente qu'on
+se le peut imaginer; mais, au bout de ce temps-là, on
+dit qu'en une compagnie il dit, pensant dire une plaisante
+chose: «Je vais revoir ma vieille;» qu'elle le
+sut, et qu'elle en pensa enrager, car, outre qu'elle a
+toujours été jalouse, et qu'elle a bien donné de l'exercice
+à son mari sur cet article, elle a quelque chose de
+fort bourgeois, et elle s'est toujours prise pour une
+autre. Quand Le Camus l'aîné, son frère, voulut épouser
+la fille de De Vouges, l'apothicaire, elle, qui se
+voyoit dans l'opulence, car son mari avoit déjà fait
+fortune, comme si le fils d'un notaire, à qui on assuroit
+cent mille livres après la mort du père, eût été
+bien gâté de prendre la fille d'un apothicaire avec
+vingt-cinq mille écus et assez jolie, lui qui n'étoit
+qu'un idiot (il l'a bien fait voir, car il s'est ruiné depuis),
+elle s'y opposa, fit fermer la porte du jardin qui
+alloit chez son père, et fut un an sans vouloir voir
+ni le père ni le fils. M. de Maisons le père la voulut
+épouser, et aussi le procureur-général Fouquet. Elle
+ne voulut point être belle-mère. Feu Noailles, Cossé
+et M. de Schomberg y pensèrent; elle disoit que les
+gens de la cour la mépriseroient. Son beau-frère Galand
+lui dit toute l'humeur de Le Cogneux, et ajouta: «Je
+sais bien que vous ne manquerez pas de le lui redire;
+mais je veux acquitter ma conscience.» Elle
+n'y manqua pas. Le Cogneux dit à Galand: «Vous ne
+<span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span>
+me connoissez pas mal; mais si votre belle-s&oelig;ur
+veut être tant soit peu complaisante, je vivrai fort
+bien avec elle.»</p>
+
+<p>Le grand vacarme arriva du temps de Pontoise<a name="FNanchor_109" id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>,
+où Le Cogneux étoit, pour un paquet que Le Camus
+apporta au secrétaire de Le Cogneux. Ce secrétaire
+avoit été tout petit à elle; il y avoit dedans une lettre
+par laquelle il ordonnoit à cet homme d'aller trouver
+je ne sais quelle femme, et de lui donner de l'argent
+pour faire aller madame de Boudarnault à Mantes<a name="FNanchor_110" id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>.
+Ce secrétaire qu'elle fit venir lui dit: «Madame, si
+vous me croyez vous dissimulerez; un autre recevra
+la commission qu'on me donne, et n'aura pas pour
+vous toutes les considérations que j'aurai; laissez-moi
+faire, vous vous en trouverez bien avec le temps.»
+Elle ne le veut point croire, et écrit à son mari une
+lettre où il y avoit quelque chose d'assez plaisant, et
+quelque chose aussi de fort offensant, et elle appeloit
+ces femmes en trois endroits, <em>vos putains</em>; il y avoit
+que ce seroit une belle chose que de voir arriver tout
+cet attirail dans une petite ville, où rien ne se peut cacher,
+et Le Cogneux, piqué de cette lettre, ordonne
+quelque temps après à ce secrétaire de fermer la porte
+du jardin dont nous avons déjà parlé, car il logeoit chez
+sa femme, sous prétexte qu'encore qu'en allant à Pontoise
+on eût ôté tout le meilleur de la maison, on pouvoit
+pourtant soustraire beaucoup de choses dont il
+étoit chargé par le contrat de mariage; il voulut faire
+retirer en même temps les papiers; mais une dame,
+<span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span>
+chez qui on les avoit mis, dit que comme elle les avoit
+reçus du mari et de la femme tout ensemble, elle ne pouvoit
+les rendre que par l'ordre de l'un et de l'autre.
+Madame Le Cogneux prend cela pour un grand outrage,
+comme si le mari n'étoit pas le maître de la communauté,
+et s'il n'avoit pas les papiers en sa puissance.
+Le secrétaire, ayant reçu l'ordre de faire fermer la
+porte du jardin, dit à madame Le Cogneux qu'il en étoit
+au désespoir; elle lui dit qu'il la fît boucher; mais à
+peine cette porte étoit-elle à demi bouchée qu'elle fait
+l'enragée, veut battre les maçons, et la porte demeura
+ainsi jusqu'au retour du président, qui la fit boucher
+tout-à-fait.</p>
+
+<p>Madame Pilou, qui, après, se mêla de les accommoder,
+dit que madame Le Cogneux mettoit en fait que
+ce mauvais traitement venoit de ce qu'elle n'avoit pas
+voulu donner tout son bien à Bachaumont, qui l'eût redonné
+à son frère. Le président répondoit à cela qu'il
+ne le voudroit pas quand sa femme le voudroit; qu'après
+tout Bachaumont en seroit le maître, et que
+n'ayant que deux ans moins que sa femme, il ne vivroit
+apparemment guère plus qu'elle. Elle disoit aussi
+qu'il ne lui donnoit que six pistoles par mois pour ses
+menus plaisirs. Le secrétaire a fait voir à madame Pilou
+les comptes qu'elle arrête elle-même, puis le mari les
+signe. Elle a pris dix pistoles par mois pour son jeu;
+mais il n'a tenu qu'à elle d'en prendre davantage. Par
+malice elle avoit fait mettre sur ce compte:</p>
+
+<p class="left30">«<em>A madame la présidente</em>, pour faire ses dévotions<br />
+le premier dimanche du mois, <span class="i9">3 liv.............</span></p>
+
+<p>Trois sottes femmes, sa s&oelig;ur, femme de Galand,
+cadet du mari de madame Le Cogneux, car ils avoient
+<span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span>
+épousé les deux s&oelig;urs, madame Garnier<a name="FNanchor_111" id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a> et madame
+Le Camus, qui sont deux de Vouges, s&oelig;urs, ont mis de
+l'huile dans le feu, mais surtout la Galand. C'étoit une
+assez belle femme, mais un peu colosse, et toujours
+parée comme la foire Saint-Germain, qui faisoit la jolie
+quoiqu'elle eût l'air furieusement bourgeois, et l'esprit
+encore plus. Son mari n'en étoit pas trop le maître, et
+ne lui a jamais montré les dents que quand, averti du
+scandale que causoit un nommé Mazel, espèce de violon
+qui étoit son galant, il le chassa de chez lui, et donna
+quelque horion à la donzelle. On n'a jamais parlé que
+de celui-là.</p>
+
+<p>On dit que cette acariâtre a tenu garnison quelquefois
+des quinze jours entiers dans la chambre de sa s&oelig;ur,
+et n'alloit pas seulement à la messe de peur que le mari
+ne lui fît fermer la porte, et il lui est arrivé d'y faire
+mettre le pot-au-feu.</p>
+
+<p>Durant ce divorce, Le Cogneux et quelques-uns de
+ses amis entendirent par la cheminée que la Galand
+disoit: «Otez-moi ma robe, je lui veux aller donner
+des coups de bâton.» Lui, sans s'émouvoir autrement,
+fit apporter des verges. «Si elle vient, leur dit-il,
+vous verrez beau jeu.»</p>
+
+<p>Quand Camus fut mis en prison pour vingt-deux
+mille livres, la présidente pesta terriblement: «Le beau-frère
+d'un président au mortier, le laisser mener en
+prison comme cela!» disoit-elle. Le Cogneux répondoit
+à ceux qui lui en parloient: «On ne l'a fait qu'à cause
+que cet homme vit mal avec moi; mais que ma femme
+m'en prie, et je le ferai sortir dans deux heures.»
+<span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span>
+Elle ne voulut pas lui en avoir l'obligation: Galand
+paya pour Camus<a name="FNanchor_112" id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a>.</p>
+
+<p>Ces sottes femmes, en parlant d'elles, disent: <em>Des
+femmes de notre condition</em>, et ces femmes de condition
+ont laissé mourir quasi sur un fumier leur
+cadet, le petit Camus; à peine eut-il une bière. Ce
+fut mademoiselle de Bussy, dont il avoit été un peu
+épris, qui lui fit administrer les sacrements à ses dépens.</p>
+
+<p>Enfin, l'année de Pontoise ne finit point que madame
+la présidente ne se mît dans un couvent; ce fut
+aux filles de Saint-Thomas, près la porte de Richelieu:
+elle y entra par surprise, car l'archevêque crut que
+c'étoit pour quelque retraite de dévotion, et lui accorda
+cela comme à la belle-s&oelig;ur de madame de Toré<a name="FNanchor_113" id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a>,
+qu'il connoissoit fort à cause de Saint-Cloud. Le Cogneux
+y fut promptement; elle lui dit qu'elle ne s'étoit
+pas mise dans un couvent pour en sortir, et lui tourna
+le dos. Lui, fit faire aux religieuses toutes les significations
+nécessaires. L'archevêque la voulut faire sortir;
+il ne voulut pas, car il la pouvoit tirer de là quand il
+eût voulu. Elle et sa s&oelig;ur dirent cent sottises à la grille
+à madame Pilou, qui y fut pour mettre les holà. Elle
+parloit pourtant de son mari avec respect, et s'en remit
+à M. de Mesmes et à M. de Novion, et prétend sur
+toutes choses que le secrétaire sorte. Lui, ne la voulut
+recevoir que comme il lui plaisoit, sans conditions, car
+il vouloit mettre des gens affidés auprès d'elle pour
+<span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span>
+empêcher ses parents de la voir: il fallut en passer
+par là.</p>
+
+<p>L'été suivant, comme il eut acheté la terre de Morfontaine,
+vers Senlis, ils eurent dispute sur les meubles
+qu'il y vouloit faire porter; cela alla à rupture,
+et il s'aperçut quelques jours après qu'elle enlevoit tantôt
+dans son carrosse, tantôt dans les carrosses de ses
+amies, ce qu'elle avoit de meilleur. Il s'y opposa, disant
+qu'il en étoit chargé; ils s'échauffèrent; elle demanda
+à se séparer, et nomma pour arbitres le président de
+Novion et le président Bailleul, et lui le président de
+Champlâtreux et un autre. La chose fut réglée à
+quinze mille livres de pension<a name="FNanchor_114" id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a>. Le Cogneux, depuis
+cela, a payé pour plus de trois cent mille livres de taxes;
+il en rapporte les quittances: mais il n'en a rien payé;
+le Roi lui en fit don. Voilà déjà sur treize cent mille livres
+qu'elle avoit trois cent mille livres et plus d'escroquées.
+Elle lui a donné l'habitation de sa maison par
+contrat de mariage. Elle a mis deux cent cinquante
+mille livres dans la communauté; elle est morte depuis,
+en 1659, chez sa s&oelig;ur, où on la fit venir pour être plus
+en liberté. Là, M. Joly, le curé, fit que Le Cogneux
+l'alla voir comme elle étoit malade de la maladie dont
+elle mourut. Elle y fit un testament où il y a bien des
+<span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span>
+legs pieux; ils montent jusqu'à deux cent cinquante
+mille livres.</p>
+
+<p>On ne dispute point ce qui est des taxes payées dont
+Le Cogneux rapporte les quittances; on n'a garde d'accepter
+la communauté, car il est assez homme de bien
+pour faire pour un million de fausses dettes; de sorte
+qu'il gagne, en comptant son préciput, six cent mille
+livres, sans l'habitation d'une maison de cinq mille livres
+de loyer. Elle donne deux cent mille livres aux
+deux aînés de sa s&oelig;ur, à condition d'en faire dix mille
+livres de rente à leur oncle, Le Camus, homme ruiné,
+mais qui n'a que quarante-huit ans, et se porte aussi
+bien qu'eux; de sorte que quand cet homme sera mort
+et le président Le Cogneux, la succession d'une femme
+si opulente pourra valoir quatre cent mille livres tout
+au plus; mais c'est du pain bien long.</p>
+
+<p>Au bout de six semaines, il se remaria avec la fille du
+feu marquis de Rochefort, beau-frère de la maréchale
+d'Estrées; elle étoit veuve du comte de Carces<a name="FNanchor_115" id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a>.</p>
+
+<h2 class="p4">M. D'EMERY.</h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span></p>
+
+<p class="p2">M. d'Emery s'appeloit Particelli, fils d'un banquier
+de Lyon, italien, ou du moins originaire d'Italie, qui
+fit une célèbre banqueroute. Il trouva moyen de devenir
+trésorier de l'argenterie chez le Roi. M. de Rambouillet<a name="FNanchor_116" id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a>
+m'a dit que cet homme lui disoit sans cesse:
+«Monsieur, si vous vouliez, nous ferions bien nos affaires
+tous deux; mais ce M. de Souvray<a name="FNanchor_117" id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a> est le
+plus pauvre homme du monde.» MM. de Rambouillet
+et de Souvray étoient tous les deux maîtres de la
+garde-robe.</p>
+
+<p>Il prenoit ce M. de Souvray, mais sottement, et le
+troisième maître de la garde-robe étoit encore un idiot.
+Or, après les fournitures des noces de la reine d'Angleterre<a name="FNanchor_118" id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>,
+toutes les friponneries de Particelli se découvrirent.
+Il vint trouver M. de Rambouillet, comme
+le Roi étoit à Lyon<a name="FNanchor_119" id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">[119]</a>, et lui dit: «Monsieur, je suis
+<span class="pagenum"><a id="Page_118"> 118</a></span>
+perdu si vous ne me sauvez; M. de Souvray a tout
+avoué et demandé pardon au Roi. M. de Marillac,
+garde des sceaux, a décerné une commission à un
+maître des requêtes, son parent, pour informer contre
+moi.» M. de Rambouillet va trouver ce maître
+des requêtes, à qui il dit qu'on avoit tort d'entreprendre
+sur sa charge, et il fit si bien que le maître des requêtes
+et lui en vinrent aux grosses paroles, et il le
+menaça exprès de lui donner des coups de bâton. «Je
+vais dépêcher un courrier à la cour, dit le maître
+des requêtes.&mdash;Et moi aussi, dit le marquis; nous
+verrons qui aura raison.» Particelli fournit un
+homme qui courut si bien qu'il devança l'autre d'un
+jour. Particelli, qui avoit de l'esprit, écrivit un galimatias
+à M. de Luynes<a name="FNanchor_120" id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a>, où il inséroit qu'il étoit important
+pour son service qu'on révoquât la commission
+décernée contre Particelli, et que, quand la cour seroit
+de retour, il lui en diroit les raisons. M. de Luynes fit
+révoquer la commission, et la chose s'évanouit tout doucement.</p>
+
+<p>Après, il voulut être maître des comptes; mais, à
+cause de ses friponneries, on ne le voulut pas recevoir:
+il devint secrétaire du conseil. M. d'Effiat ne l'aimoit
+point; mais, dans une rencontre, ayant fait une partition
+d'une grande somme sans encre ni papier, il en
+fit cas, et vit bien que cet homme avoit l'esprit vif. Bullion
+le trouvoit trop habile.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span>
+Quand le cardinal le voulut faire intendant des finances,
+il en dit au Roi mille biens; le Roi lui dit: «Hé
+bien! mettez-y ce M. d'Emery. On m'avoit dit que
+ce coquin de Particelli y prétendoit.» Il y en a qui
+ajoutent que le cardinal dit: «Ah! Sire, Particelli a
+été pendu!» mais je n'y vois pas d'apparence.</p>
+
+<p>Etant intendant, il fut envoyé aux États, en Languedoc,
+et y fit révoquer la pension de cent mille livres
+qu'ils donnoient au gouverneur. Cela et autres choses
+qu'il fit à M. de Montmorency désespérèrent ce seigneur,
+et le portèrent à faire ce qu'il fit après. Aussi,
+madame la princesse de Condé, sans considérer que
+d'Emery avoit ordre de harceler ainsi son frère, le
+haïssoit terriblement.</p>
+
+<p>S'en allant faire un voyage, pour n'avoir pas la peine
+d'écrire à sa femme par les chemins, il laissa plusieurs
+lettres à Darsy, un de ses commis, pour les donner selon
+leur ordre à madame d'Emery. Darsy, qui étoit un
+mauvais agent, ne considéra pas que cette femme étoit
+tombée malade, et que les lettres du mari ne pouvoient
+plus servir; il lui donna une lettre où il y avoit: «Je
+suis ravi d'apprendre que vous êtes toujours en bonne
+santé.» Cela fit un bruit du diable.</p>
+
+<p>Il n'étoit point libéral, et Marion<a name="FNanchor_121" id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a> ne subsistoit
+que des affaires qu'il lui faisoit faire.</p>
+
+<p>Ses amourettes se trouveront par-ci par-là dans les
+historiettes des femmes qu'il a aimées; son exil et son
+retour, dans les Mémoires de la régence: mais il faut
+parler de son fils. Ce garçon devint amoureux de la
+<span class="pagenum"><a id="Page_120"> 120</a></span>
+fille du président Le Cogneux, qui étoit ici chez une
+madame Du Boulay, pendant que son père étoit en Angleterre,
+avec la feue Reine-mère. M. d'Emery ne
+voulut jamais souffrir qu'il l'épousât; et pour lui faire
+oublier cette maîtresse, il le fit venir à Turin, où il
+étoit ambassadeur auprès de Madame<a name="FNanchor_122" id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">[122]</a>, un peu après
+la mort du duc de Savoie. Ce fut là que Toré, car il
+portoit le nom d'une terre de la maison de Montmorency,
+fit sa première folie. Il devint amoureux de Madame,
+et se cacha dans sa chambre pour tenter la fortune
+après que tout le monde seroit sorti. A peine
+Madame fut-elle seule, qu'il se jette sur le lit; elle le
+reconnut, car il y a toujours de la lumière dans la
+chambre des princesses comme elle<a name="FNanchor_123" id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">[123]</a>; elle cria; on
+le mit dehors. Son père, dès la même nuit, le fit passer
+en France. Lui, pour s'excuser, disoit tantôt qu'il avoit
+la fièvre chaude, tantôt qu'il étoit amoureux d'une des
+filles de Madame, et qu'il avoit pris une chambre pour
+l'autre; la vérité est qu'il étoit fou, mais qu'il ne l'étoit
+pas toujours.</p>
+
+<p>Il a fait quelques éclipses, et, en celle de 1644, on
+dit qu'il étoit amoureux d'une épingle jaune; qu'il l'avoit
+fait dorer, et qu'il lui rendoit tous les devoirs qu'on
+<span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span>
+peut rendre à une maîtresse. Je crois que cela est vrai,
+parce que je ne sache personne qui le pût inventer<a name="FNanchor_124" id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor">[124]</a>.
+Sa mère est presque innocente; c'est une dévote. J'ai
+vu à Rome un Particelli dans l'hôpital des fous, et il étoit
+devenu fou par amour. Pour Toré, M. d'Emery avoit
+résolu de s'en défaire de quelque façon que ce fût; et
+comme ce garçon étoit malade à la maison de Petit,
+son <em>factotum</em>, au faubourg Saint-Antoine, il manda à
+Petit: «Faites enterrer une bûche au lieu de mon fils,
+et l'envoyez dans quelque couvent bien loin.» Petit
+n'en voulut rien faire, et dit qu'il espéroit le faire revenir
+en son bon sens. Depuis, Toré a voulu faire un
+procès à Petit, sans considérer le service qu'il lui avoit
+rendu.</p>
+
+<p>Il étoit déjà président aux enquêtes quand il fut prié
+par hasard à une collation à Meudon, où il vit sa première
+maîtresse, mademoiselle Le Cogneux, qui étoit
+mariée à un gentilhomme de Champagne nommé Sémur<a name="FNanchor_125" id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor">[125]</a>.
+J'ai dit ailleurs comment ce mariage avoit été
+fait<a name="FNanchor_126" id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor">[126]</a>. Sémur, en ce temps-là, étoit à l'armée. Toré se
+renflamme, la traite, et devient assez familier avec
+elle. Elle est jolie, spirituelle, elle a bien du feu; alors
+<span class="pagenum"><a id="Page_122"> 122</a></span>
+elle n'étoit pas si <em>espritée</em>. On croit qu'il auroit réussi,
+car elle étoit gueuse; mais la mort du mari l'exempta
+de cette peine. Elle fut remariée six semaines après;
+et, comme on disoit au président Le Cogneux: «Pourquoi
+avez-vous remarié votre fille sitôt?&mdash;Ne savez-vous
+pas bien, répondit-il, que je ne fais pas les choses
+comme les autres?»</p>
+
+<p>Le bonhomme Le Camus<a name="FNanchor_127" id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor">[127]</a>, le riche, alla voir M. Le
+Cogneux; il étoit père de madame d'Emery. C'étoit
+un homme d'assez basse naissance qui étoit venu dans
+le bon temps aux affaires; il étoit de Rheims, et vint à
+Paris avec vingt livres. Il l'a conté cent fois lui-même,
+car il n'étoit point glorieux. Il dit au président deux
+choses assez extraordinaires: qu'il avoit quatre-vingts
+ans, et que depuis l'âge de vingt ans il n'avoit pas eu
+la moindre petite incommodité; et l'autre, qu'il venoit
+de partager neuf millions à ses enfants, après s'être
+gardé quarante mille livres de rente. «Pour vos neuf
+millions, je ne vous les envie pas; mais pour vos
+soixante ans de santé, j'avoue qu'il n'est rien que je
+ne donnasse pour cela.» Ce bonhomme, à quatre-vingts
+ans, alloit encore voir les mignonnes; il ne leur
+donnoit autrefois qu'un écu-quart; mais quand les
+quarts-d'écus valurent vingt sous, il leur donna quatre
+livres. De ces enfants, dont il a parlé, il y en avoit qui,
+<span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span>
+ne sachant que faire, se mettoient quelquefois au lit
+après dîner.</p>
+
+<p>Madame de Toré fut visitée de tout le monde; quelques-uns
+y furent pour se moquer de sa tapisserie de
+velours cramoisi à crépines d'or. On a su d'une parente
+de M. de La Vrillière, que madame de Toré,
+soit qu'elle ne sût pas le monde, ou qu'elle ignorât
+que M. d'Angoulême, le bonhomme, s'étoit remarié,
+demanda à madame d'Angoulême où elle logeoit et
+qui étoit son père, et le tout de si mauvaise grâce
+que la dame d'honneur de madame d'Angoulême lui
+demanda: «Et vous, madame, étiez-vous jamais venue
+à Paris?»</p>
+
+<p>Toré, le lendemain de ses noces, dit «qu'il pensoit
+trouver........; mais qu'il n'avoit rien trouvé de
+tout cela.» En effet, elle étoit plus maigre encore
+qu'elle n'est à cette heure: elle s'est bien engraissée
+chez M. d'Emery. A deux jours de là, Toré avoua
+que c'est une sotte chose que de se marier, et qu'il
+étoit déjà bien las de sa femme.</p>
+
+<p>Il contoit familièrement qu'il donnoit à sa femme,
+avant que de l'épouser, quasi toutes ses hardes, et que
+quand son mari mourut, il étoit tout près d'en avoir
+les dernières faveurs; qu'il ne craignoit rien d'elle,
+parce qu'il connoissoit tous ses galants. Cependant, au
+bout de quelque temps, il lui ôta tout ce qu'elle avoit
+de domestiques avant qu'elle fût mariée.</p>
+
+<p>Pour le père, il faisoit tant de civilités à cette belle-fille,
+que Toré disoit que s'il avoit à être jaloux,
+ce seroit plutôt de son père que de personne. Il
+le fut bien pourtant de l'abbé Pellot, frère d'un beau-frère
+de madame d'Emery. Ce garçon, qui étoit fort
+<span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span>
+jeune, s'étoit couché sans pourpoint sur des chaises
+durant les chaleurs, dans la chambre de madame de
+Toré. La dame vint, et lui, en riant, lui alla sauter
+au cou: le mari arriva en ce moment-là, et se mit à
+coups de poing sur l'abbé, qui se sauva comme il put.
+M. d'Emery disoit: «Elle sera si sotte, qu'elle ne se
+divertira pas, et pourtant le fera croire à tout le
+monde.»</p>
+
+<p>Durant la maladie dont mourut son père, il fit lever,
+à minuit, la serrure de la chambre de sa femme,
+pour voir s'il n'y avoit personne avec elle: le père le
+pensa enrager, et cela augmenta son mal. Toré fut si
+sot que de dire après la mort de son père: «C'est le
+plus damné des hommes: il a été deux fois surintendant,
+et laisse pour deux cent mille écus de dettes.»
+Il est vrai que depuis M. d'Effiat, c'étoit le surintendant
+qui, à proportion, laissoit le moins de bien;
+mais il ne vouloit pas se tourmenter pour madame de
+La Vrillière, une bonne commère, et pour ce fou de
+fils. Il n'avoit rien épargné pour en faire quelque chose;
+il avoit fait venir Blondel, le ministre, pour l'instruire;
+cela n'avoit servi de rien.</p>
+
+<p>La Rivière, aujourd'hui M. de Langres, dînant une
+fois chez M. d'Emery, comme on fut venu à parler de
+musique, dit, prenant Toré pour Berthod <em>le châtré</em>:
+«Vraiment, il nous sied bien de parler de cela devant
+M. Berthod<a name="FNanchor_128" id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor">[128]</a>.» Toré ressemble à un gros châtré,
+et il n'a point d'enfants.</p>
+
+<p>Durant les fronderies, madame de Toré disoit:
+«Mon Dieu, M. de Toré ne fera-t-il rien pour se faire
+<span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span>
+chasser? car je me trompe fort si je le suivrois.» Elle
+lui disoit une fois: «Voyez-vous, si vous faites du
+bruit, tout cela retombera sur vous; laissez-moi
+vivre à ma fantaisie, et ne vous faites point connoître
+par votre femme.»</p>
+
+<p>Une fois, qu'elle étoit revenue de la ville, il alla
+demander au cocher qui dételoit ses chevaux: «Cocher,
+d'où vient madame?&mdash;Monsieur, répond le
+cocher, voilà le meilleur cheval que j'aie jamais vu.&mdash;Je
+demande d'où vient madame?&mdash;Monsieur, il
+a toujours été à courbettes, il n'y en eut jamais un
+de même.&mdash;Ce n'est pas ce que je te demande.&mdash;Monsieur,
+il vaut cent écus.» Il n'en put jamais tirer
+autre chose. Elle a gagné tous ses gens, et ceux de
+son mari; aussi elle se divertit sourdement, car je ne
+sais point de ses galanteries qui aient fait éclat. Elle est
+plaisante. Rambouillet<a name="FNanchor_129" id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor">[129]</a>, l'ami de l'abbé Testu, est
+un garçon doucereux qui tortille toujours, et qui fait
+cent façons pour approcher des gens. «Eh! Monsieur,
+lui dit-elle, en le contrefaisant, avancez, avancez,
+nous n'en mourrons pas pour cette fois; n'ayez pas
+peur de vous tuer tout du premier coup.»</p>
+
+<p>Toré a fait cent extravagances à sa femme. Un jour
+que le comte Carle Broglio, Gentri et quelques autres
+jouoient avec elle, il n'étoit que sept heures du soir,
+ce maître-fou entre, jette l'argent par la place, et ôte
+les flambeaux de dessus la table: elle n'en fit que rire,
+et eux aussi. Ils se retirèrent pourtant, et envoyèrent
+le soir même savoir s'il ne l'avoit point battue; ils
+<span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span>
+trouvèrent qu'il n'avoit pas dit un mot depuis, comme
+s'il n'étoit rien arrivé.</p>
+
+<p>Il dort tous les soirs. L'année passée, à Tanlay, où
+il passe les vacations, Jeannin<a name="FNanchor_130" id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor">[130]</a> les fut voir. Jeannin
+est coquet. Toré y prenoit un peu garde. Sa femme dit
+à Jeannin, en sa présence: «Encore faut-il que nous
+vous remerciions d'une chose, c'est que M. le président
+est sans comparaison plus éveillé depuis que
+vous êtes ici, qu'il n'étoit auparavant.» A propos
+de dormir, un jour Bois-Robert lui dit: «Monsieur le
+président, je vous viens de voir en votre lit de justice.&mdash;Eh
+bien! dit le président.&mdash;En vérité, reprit
+l'abbé, vous ne dormiez pas, non, vous ne dormiez
+pas.» Voilà toute la louange qu'il lui donna.</p>
+
+<p>Toré se pique de belles-lettres. Il disoit au petit
+Boileau<a name="FNanchor_131" id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor">[131]</a> que la harangue de Patru à la reine de
+Suède ne valoit pas grand'chose: «Mais je vous veux,
+ajouta-t-il, montrer un poème que j'ai fait pour
+une histoire que je voulois faire; il n'y a rien de plus
+beau au monde.» MM. Valois jugent encore plus
+mal de cette harangue, car ils disent qu'elle n'est point
+bien écrite, parce que le verbe n'est jamais à la
+fin.</p>
+
+<p>Quand Boileau eut fait la lettre contre Conrart,
+<span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span>
+Toré lui dit: «Envoyez-la-moi, et je vous la renverrai
+avec mes observations, et si je n'y trouve rien à dire,
+faites-la imprimer hardiment.» L'autre est encore
+à la lui envoyer<a name="FNanchor_132" id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor">[132]</a>.</p>
+
+<p>Toré a entrepris de grands procès contre M. de La
+Vrillière et contre Petit, le plus ridiculement du
+monde; apparemment cela le fera retomber tout-à-fait
+dans sa folie: qu'il y prenne garde! car si cela lui
+arrive, ses héritiers ne l'épargneront pas. Sa jalousie
+s'augmentant, il s'en alla cet été chez Montelon, l'avocat,
+où il y avoit une noce, et dit tout haut:
+«Monsieur, je viens vous demander conseil; je ne
+sais ce que je dois faire de ma femme que je trouvai
+l'autre jour couchée avec son grand laquais.» Montelon
+lui fit des réprimandes, et Le Cogneux, qui le
+sut, lui alla dire: «S'il n'y avoit très-long-temps que
+vous passez pour fou, on vous feroit faire amende
+honorable à votre femme; mais pourtant, contenez-vous,
+s'il vous plaît, car vous savez bien comment
+on traite les fous.»</p>
+
+<p>Au printemps de 1659, sa femme et lui eurent un
+grand démêlé pour le bel appartement; il le vouloit
+avoir, et cela alla si loin qu'il la chassa. Un jour que
+madame d'Emery étoit venue, de concert avec lui,
+pour les raccommoder, il lui prit une nouvelle vision:
+il défendit à son portier d'ouvrir à qui que ce soit qui
+demanderoit sa femme. Bois-Robert, qu'elle avoit
+mandé, y va; le portier dit l'ordre de monsieur; il
+s'arraisonne avec lui, et comme l'autre n'y songeoit
+<span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span>
+pas, il le pousse et entre. Or, le président avoit convié
+trois ou quatre je ne sais qui à dîner; que firent
+Bois-Robert et la présidente? ils se mirent au passage,
+et escroquèrent les meilleurs plats.</p>
+
+<p>Bois-Robert dit que Toré est si maladroit, que,
+voulant gourmer son cocher, il se gourmoit lui-même.</p>
+
+<p>Depuis, il se remit bien avec sa femme; puis il
+tomba en folie. Il vouloit qu'un homme d'affaires,
+nommé Béchamel, son allié et son voisin, coupât ses
+moustaches pour les lui donner, afin de les mettre
+comme des cornes, et il vouloit qu'on lui fît un haut-de-chausses
+rouge. Vers la Saint-Martin 1659, il devint
+plus fou que jamais: elle le tient à Tanlay, et par
+ordonnance des médecins, quatre valets, dès qu'il entre
+en bon accès, le fouettent dos et ventre. Ce qu'il y a
+de plus plaisant, c'est que ces mêmes valets, aussitôt
+qu'ils l'ont bien étrillé et qu'il est revenu, sont auprès
+de lui dans le plus grand respect du monde. Ses parents
+vouloient en être les maîtres; mais le président
+Le Cogneux a maintenu sa s&oelig;ur; aussi, elle se venge
+des tourments qu'il lui a donnés. On dit qu'il a de longs
+intervalles, et que cela ne lui prend que comme la
+fièvre quarte, mais sans manquer; de sorte qu'on l'enferme
+de bonne heure.</p>
+
+<p>Il commença par son bailli, qu'il prit pour M. de La
+Vrillière, avec lequel il est en procès; il se jeta sur
+cet homme et le voulut étrangler; l'autre, voyant qu'il
+n'avoit plus de raison à lui, se mit à le battre de son
+côté, et, à force de coups, le fit rentrer en son bon sens.
+Une fois il pensa tuer sa femme d'une assiette qu'il
+lui jeta à la tête.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_129"> 129</a></span>
+Bois-Robert y étant, il eut un accès de folie; il dit
+qu'il étoit Bertaut: l'abbé le prit par un de ses <em>gemini</em>,
+et le fit bien crier: «Pardieu, dit le fou, vous pouviez
+bien me faire sentir un peu plus doucement que je
+n'étois point Bertaut<a name="FNanchor_133" id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor">[133]</a>.»</p>
+
+<p>Bois-Robert dit que d'abord il trouva que sa femme
+faisoit la dolente, et qu'elle pleuroit. «Eh! lui dit-il,
+madame, ne jouez point la comédie devant vos bons
+amis; ce qui me fâche, c'est que cet homme déclaré
+fou, vous ne serez plus maîtresse de son bien; au
+moins c'est l'avis de M. Champion.&mdash;Je ne crois
+pas, répondit-elle brusquement, qu'il en sache plus
+long que M. Pucelle, qui est de l'opinion contraire.&mdash;Ah!
+lui dit alors Bois-Robert, voilà parlé comme
+il faut; vous ne jouez plus la comédie à cette heure.»
+Il est vrai que, pour une habile femme, elle ne s'est
+guère souvenue du précepte du Grand-Duc, qui dit à
+la Reine-mère: <em>Fate figliuoli in ogni modo</em>.</p>
+
+<p>A Paris, il est encore plus fou qu'à la campagne.
+L'autre jour, il pensa attraper le petit Boileau, dont il
+a quelque jalousie. Il est quasi toujours en fureur; il
+se lâcha un matin, et se déchira toute sa chemise: car
+il étoit au lit, et tout nu, montrant toute sa vergogne,
+il vouloit aller au Palais.</p>
+
+<p>Plusieurs fois, il a jeté des assiettes à la tête de sa
+femme. On le va enfermer. Madame de La Vrillière
+disoit: «Ce ne sont que des vapeurs;» elle s'alla jouer
+à lui, et il la pensa dévisager.</p>
+
+<p>Ces dernières vacations, il avoit prié Boileau d'aller
+avec eux à Tanlay; quand il fallut monter en carrosse,
+<span class="pagenum"><a id="Page_130"> 130</a></span>
+et que la présidente pensoit se mettre au fond auprès
+de lui, sa folie le prend; il lui dit qu'il ne vouloit pas
+qu'elle y allât: «Mais, monsieur, répondit-elle, vous
+m'avez fait envoyer toutes mes hardes, la maison de
+céans est démeublée.&mdash;Je ne veux pas que vous y
+veniez;» et comme elle descendoit de carrosse, il
+lui donna deux coups de pied au cul. Il dit à Boileau:
+«Ne voulez-vous pas venir?&mdash;Dieu m'en garde, vous
+m'assommeriez.» Aussitôt voilà une révolte générale
+du domestique: cocher, postillon, laquais, tout
+l'abandonne. Elle, qui vouloit qu'il s'en allât, fit si
+bien, car les gens disent tout haut que sans elle ils ne
+demeureroient pas dans la maison, que le cocher se
+résolut à mener le président. Un grand laquais servit
+de postillon, car le postillon ne voulut jamais, et un
+autre laquais le suivit; il n'eut que cela pour tout
+train. La présidente, voyant beaucoup de témoins de
+dehors, car il y avoit assez de gens, rend sa plainte.
+Le président écrivit de Juvisy à sa femme et à Boileau;
+et enfin, comme on le vit bien repentant, tous deux
+allèrent le trouver à Tanlay.</p>
+
+<p>On a su par cette aventure que la dame avoit eu
+plusieurs fois sur son toquet; mais elle prend patience,
+parce qu'en effet elle est la maîtresse; lui se plaint de
+la dépense qu'elle fait, et elle sait qu'il dépense sans
+comparaison plus qu'elle, car il veut coucher avec madame
+de Maintenon et autres, et il lui en coûte son bon
+argent<a name="FNanchor_134" id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor">[134]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span>
+Bois-Robert se rendit à Tanlay. Le président devint
+bientôt jaloux de Boileau, dont la présidente se moque,
+sans doute; car c'est un petit garçon, qui a tout
+l'air d'un écolier, et qui se prend pour un homme
+galant.</p>
+
+<p>Le succès de ce qu'il a fait contre Ménage lui a
+donné tant de vanité, qu'il ne croit pas qu'il y ait au
+monde un si bel esprit que lui. A la vérité, ce qu'il
+a fait est plaisant; mais la matière de soi étoit fort
+plaisante. C'est pourtant une étrange introduction
+dans le monde que d'y entrer par une médisance. Les
+gens n'ont pas été fâchés que Ménage eût trouvé son
+<em>Ménage</em>. Il veut faire des vers, ce petit monsieur, et il
+n'y est nullement né. Il a de l'esprit et du feu. Il dit
+une fois une plaisante chose à un de ses amis qui avoit
+un fort méchant chapeau, et qui s'excusoit en disant:
+«Mon chapelier m'a trompé.&mdash;Mais, lui dit-il, il y a
+deux ans qu'il vous a trompé.» Une autre fois, pour
+vous montrer qu'il n'est pas sûr de son bâton, il écrivit
+une lettre où, pour dire qu'il étoit reclus dans son
+cabinet, il disoit qu'il étoit un ermite du troisième
+étage, et qu'il voyoit des montagnes vertes dans son
+désert: c'étoient des tables de livres peintes de vert.</p>
+
+<p>Madame de Vitry et madame de Maulny furent
+aussi quelque temps à Tanlay; elles firent bien des
+caresses à Boileau; cela l'a achevé. Au retour, il ne parloit
+que de grandes dames et que de la cour. Elles s'en
+divertissent, et lui pense que c'est tout de bon. Il est
+constant que M. de Maulny disoit à Boileau: «Voyez
+comme M. de Vitry est jaloux de vous;» et que Vitry
+lui disoit: «Voyez ce pauvre M. de Maulny: vous lui
+mettez bien martel en tête.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span>
+Il seroit bien aise qu'on crût qu'il est fort bien dans
+l'esprit de la présidente, et il semble qu'il veuille qu'on
+y entende du mal, car il lit de ses lettres, et passe certains
+endroits.</p>
+
+<p>Je ne doute point, quoique la présidente lui ait écrit
+des billets assez obligeants, que ce ne soit purement
+par vanité ce qu'elle en a fait: lui-même commence
+à se plaindre de ses inégalités. Des femmes moins
+hupées qu'elle s'en sont moquées.</p>
+
+<p>Au retour, Bois-Robert, qui y avoit été deux mois
+avec quatre chevaux de carrosse, et Boileau, qui n'y
+avoit pas été moins, en faisoient des contes.</p>
+
+<p>Boileau, qui veut s'ériger en petit Bois-Robert, alloit
+par les maisons pour jouer le président; il disoit que
+madame de Toré le prenoit par-dessous la gorge, et
+lui disoit: «Que tu es pédant!»</p>
+
+<p>Toré et sa femme font lit à part; cet homme lui
+envoya dire un soir qu'il ne pouvoit dormir, qu'il
+avoit des visions d'esprit, qu'elle vînt coucher avec
+lui. «Dites-lui, répondit-elle, que si j'y allois, je trouverois
+un corps qui m'incommoderoit fort.» Il ajoutoit,
+sans épargner Bois-Robert, avec lequel il faisoit
+profession d'amitié, que lui et le président se disoient
+toujours leurs vérités. Toré disoit à Bois-Robert:
+«Pour toi, tu ne te piques pas d'être honnête homme;
+si tu l'étois, étant prêtre comme tu l'es, irois-tu
+faire le Trivelin comme tu fais?»</p>
+
+<p>Le petit Boileau alla un jour faire tous ces contes-là
+chez M. Laisné, conseiller de la grand'chambre, qui
+tient bon ordinaire et est un homme d'honneur. Ce
+bonhomme ne trouva cela nullement plaisant, et dit
+au petit avocat la première fois qu'il le rencontra:
+<span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span>
+«Monsieur, prenez un autre train que celui-là; il n'y
+a rien de plus vilain.» Je pense qu'enfin Boileau
+pourroit bien trouver son Boileau, comme Ménage
+son <em>Ménage</em>.</p>
+
+<p>Il se fait haïr dans sa famille, et a été faire des contes
+du plaidoyer du fils de Dongois, son cousin-germain.
+Or, ce Dongois est un greffier, fort homme
+d'honneur, à qui ils ont tous de l'obligation<a name="FNanchor_135" id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor">[135]</a>; car,
+quand le père Boileau mourut, ce fut un peu avant le
+premier président, tout le monde dit: «Dongois,
+voilà qui vous regarde.&mdash;Eh! messieurs, dit-il,
+M. Boileau le père, après quarante ans de service,
+a bien peu mérité, s'il n'a mérité qu'on le considérât
+dans la personne de son fils aîné.» Le premier président
+acheva l'affaire. L'aîné Boileau jouoit en ce temps-là
+avec les grands seigneurs et perdoit, il s'est retiré
+du jeu, mais non pas tout-à-fait<a name="FNanchor_136" id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor">[136]</a>.</p>
+
+<h2 class="p4">DES BARREAUX.</h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span></p>
+
+<p class="p2">Des Barreaux<a name="FNanchor_137" id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor">[137]</a> se nomme Vallée, et est fils d'un
+M. Des Barreaux, qui étoit intendant des finances du
+temps de Henri <span class="smcap">IV</span>. En sa jeunesse c'étoit un fort beau
+garçon; il avoit l'esprit vif, savoit assez de choses, et
+réussissoit à tout ce à quoi il se vouloit appliquer;
+mais ayant perdu trop tôt son père, il se mit à fréquenter
+Théophile et d'autres débauchés qui lui gâtèrent
+l'esprit, et lui firent faire mille saletés. C'est à lui
+que Théophile écrit dans ses lettres latines où il y a la
+suscription: <em>Theophilus Vall&oelig;o suo</em>. On ne manqua
+pas de dire en ce temps-là que Théophile en étoit
+amoureux, et le reste.</p>
+
+<p>Quelque temps après la mort de ce poète, en une
+débauche où étoit le feu comte Du Lude, Des Barreaux
+se mit à criailler, car ç'a toujours été son défaut;
+le comte lui dit en riant: «Ouais, pour la veuve de
+Théophile, il me semble que vous faites un peu bien
+du bruit.»</p>
+
+<p>On l'avoit fait conseiller, mais ce métier ne lui plaisoit
+guère, et il mit au feu l'unique procès qui lui fut
+distribué; car, comme il vit qu'il y avoit tant de griffonnage
+à déchiffrer, il prit tous les sacs et les brûla l'un
+<span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span>
+après l'autre. Les parties étant venues pour savoir s'il
+les expédieroit bientôt: «Cela est fait, leur dit-il; ne
+pouvant lire votre procès, je l'ai brûlé.&mdash;Ah! nous
+sommes ruinées! dirent-elles.&mdash;Ne vous affligez
+pas tant; il ne s'agissoit que de cent écus, les voilà,
+et je crois en être quitte à bon marché.» Depuis, il
+n'en vouloit plus ouïr parler, et disoit plaisamment
+que le Roi alloit plus souvent au Palais que lui. Il ne
+garda pas sa charge long-temps, car il fit tant de dettes
+qu'il la fallut vendre.</p>
+
+<p>Ce fut lui qui mit Marion de l'Orme à mal. Il fut
+huit jours caché chez elle dans un méchant cabinet où
+l'on mettoit du bois: là, elle lui apportoit à manger,
+et la nuit il alloit coucher avec elle. Depuis, comme
+elle eut plus de hardiesse, elle l'alloit trouver en une
+maison au faubourg Saint-Victor, qu'il avoit fait fort
+bien meubler, et où il y avoit un grand jardin. Il appeloit
+ce lieu l'<em>Ile de Chypre</em>. Elle devint grosse trois ou
+quatre fois; mais elle se faisoit avorter. Une fois, elle
+s'en avisa trop tard, et quoiqu'elle eût pris assez de
+drogues pour tuer un Suisse, elle fit pourtant un gros
+garçon qui se portoit le mieux du monde, et qui crioit
+le plus fort.</p>
+
+<p>Des Barreaux a toujours été impie ou libertin, car
+bien souvent ce n'est que pour faire le bon compagnon.
+Il le fit bien voir dans une grande maladie qu'il
+eut, car il fit fort le sot, et baisa bien des reliques.
+Quelques mois après, ayant ouï un sermon de l'abbé
+de Bonzez, il lui fit dire par madame de Saintot qu'il
+vouloit faire assaut de religion contre lui. «Je le veux
+bien, répondit l'abbé, à la première maladie qu'il
+fera.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span>
+Il étoit insolent et ivrogne. A Venise, il alla lever
+la couverture d'une gondole, qui est un crime dans ce
+pays de liberté; aussi fut-il bien battu. Il dit qu'il étoit
+conseiller de France, et ce fut à cette rencontre-là, à
+ce qu'on dit, que pour la première fois on dit en
+Italie: <em>O povera Francia, mal consigliata!</em></p>
+
+<p>Son ivrognerie lui a fait courir mille périls et recevoir
+mille affronts. Un jour qu'il avoit bu, il vit un
+prêtre qui, portant <em>corpus Dei</em>, avoit une calotte; il
+s'approcha de lui, et au lieu de se mettre à genoux,
+il lui jeta sa calotte dans la boue, et lui dit «qu'il
+étoit bien insolent de se couvrir en présence de son
+Créateur.» Le peuple s'émut, et sans quelques personnes
+de considération qui le firent sauver, on l'eût
+lapidé.</p>
+
+<p>En une débauche, il dit quelque chose à Villequier,
+aujourd'hui le maréchal d'Aumont, qui lui rompit une
+bouteille sur la tête, et lui donna mille coups de
+pied. Des Barreaux le jour même pria Bardouville,
+son ami, gentilhomme de Normandie, homme d'esprit,
+mais libertin, de faire un appel à Villequier.
+Bardouville<a name="FNanchor_138" id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor">[138]</a>, qui connoissoit le pélerin, lui promit
+tout ce qu'il voulut, et le fit coucher. Le lendemain,
+il le va trouver; le galant homme dormoit le plus
+tranquillement du monde, et depuis ne s'en est pas souvenu.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span>
+(1642) Il pouvoit avoir trente-cinq ans quand il fit
+partie avec un nommé Picot, et d'autres qui leur
+ressembloient, d'aller écumer toutes les délices de la
+France; c'est-à-dire de se rendre dans chaque lieu dans
+la saison de ce qu'il produit de meilleur. Balzac, qu'ils
+virent en passant, appela Des Barreaux <em>le nouveau
+Bacchus</em>. Ils passèrent à Montauban, et dans le temple
+de ceux de la religion ils se mirent, un jour de
+prêche, à chanter des chansons à boire au lieu de
+psaumes. Ils ne pouvoient pas être ivres, car c'étoit à
+huit heures du matin. Sans un M. Daliez, galant
+homme de ce pays-là, on les alloit jeter par les fenêtres.
+Il a continué ces sortes de voyages assez long-temps.
+A un bal, à Paris, quelques années après, il fut battu
+plus que partout ailleurs. Il disoit auprès d'une dame
+tout ce qui lui venoit dans l'esprit: il disoit d'une fort
+grande fille que c'étoit la reine Esther, et qu'il l'avoit
+vue mille fois en des pièces de tapisserie. Dans cette
+belle humeur, il alla ôter la perruque à un valet-de-chambre
+qui servoit de la limonade. Ce valet, qui faisoit
+le beau, se sentit si outragé de cet affront, qu'un
+quart-d'heure après, ayant ouvert une porte, couverte
+de la tapisserie, qui étoit justement derrière Des Barreaux,
+il lui donna cinq à six grands coups de bâton,
+dont un le blessa à la tête, et puis se sauva, sans que
+personne le pût attraper, car il tira la porte sur lui.
+Le coup fut dangereux, et il pensa être trépané.</p>
+
+<p>L'été suivant, il fut en grand danger d'être assommé
+par des paysans en Touraine. Il étoit allé voir un de
+ses amis à la campagne, chez lequel il vint coucher
+deux Cordeliers. Il dit au maître du logis qu'il vouloit
+faire l'athée, pour rire de ces bons pères; il n'eut pas
+<span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span>
+grand'peine à cela, et dit tant de choses que les religieux
+déclarèrent qu'ils ne logeroient point sous le
+même toit que ce diable-là, et s'en allèrent chercher
+gîte chez le curé. Les villageois en eurent le vent, et
+par malheur pour Des Barreaux, les vignes ayant été
+gelées, ils crurent que c'étoit ce méchant homme qui
+en étoit la cause, et se mirent à l'assiéger dans la maison
+de leur seigneur même; ils s'y opiniâtrèrent si bien
+qu'on eut de la peine à faire sauver le galant homme,
+qu'ils poursuivirent assez long-temps.</p>
+
+<p>Il y a plus de douze ans qu'il est si déchu, que la
+plupart du temps il ne dit plus que du galimatias; il
+criaille, mais c'est tout, et c'est rarement qu'il fait
+quelque impromptu supportable. Il joue, il ivrogne,
+mange si salement qu'on l'a vu cracher dans un plat,
+afin qu'on le lui laissât manger tout seul; il se fait
+vomir pour remanger tout de nouveau, et est plus libertin
+que jamais. Il dit qu'il ne fit le bigot à sa maladie,
+que pour ne pas perdre quatre mille livres de
+rente qu'il espéroit de sa mère. Cette femme étant
+morte, les beaux-frères de Des Barreaux furent contraints
+de retenir ce bien et de lui donner seulement
+une pension, afin qu'il ne se pût ruiner entièrement.</p>
+
+<p>Il avoit un oncle paternel huguenot, nommé M. de
+Chenailles, qui mourut garçon et fit beaucoup d'avantages
+à des neveux de la religion qu'il avoit, de sorte
+que Des Barreaux et ses s&oelig;urs n'eurent pas grand'chose.
+Il en fut fort en colère, et disoit à ses s&oelig;urs:
+«Encore, pour vous autres, vous aurez le plaisir de
+croire qu'il est damné; mais moi, je ne le saurois
+croire.» De ce qu'il en eut pourtant, il en acheta
+un bénéfice et ne s'en cachoit pas.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span>
+Bien loin de s'amender en vieillissant, il fit une
+chanson où il y a:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div class="line">Et, par ma raison, je butte</div>
+<div class="line">A devenir bête brute.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Il prêche l'athéisme partout où il se trouve, et une
+fois il fut à Saint-Cloud chez la Du Ryer passer la
+semaine sainte, avec Miton, grand joueur, Potel<a name="FNanchor_139" id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor">[139]</a>,
+le conseiller au Châtelet, Raincys, Moreau<a name="FNanchor_140" id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor">[140]</a> et Picot,
+pour faire, disoit-il le carnaval.</p>
+
+<p>Picot mourut à peu près comme il avoit vécu:
+il tomba malade dans un village; il fit venir le curé et
+lui dit qu'il ne vouloit point qu'on le tourmentât et
+qu'on lui criaillât aux oreilles, comme on faisoit à la
+plupart des agonisans: le curé en usa bien, et il lui
+donna par son testament trois cents livres; mais comme
+il vit que le curé, le croyant expédié, ou peu s'en falloit,
+se mettoit à criailler comme on a de coutume, il le
+tira par le bras, et lui dit: «Sachez, galant homme,
+si vous ne me tenez ce que vous m'avez promis,
+qu'il me reste encore assez de vie pour révoquer
+la donation.» Cela rendit le curé plus sage, et
+l'abbé expira assez en repos.</p>
+
+<p>Pour Des Barreaux, il a eu tout le loisir de chanter
+la palinodie; il a bien fait le fou en mourant comme
+il le faisoit quand il étoit malade<a name="FNanchor_141" id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor">[141]</a>.</p>
+
+<h2 class="p4">CHENAILLES.</h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span></p>
+
+<p class="p2">Chenailles étoit un président des trésoriers de
+France de Paris. Cet homme faisoit le galant et le bel
+esprit; il écrivoit une fois à madame Des Loges<a name="FNanchor_142" id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor">[142]</a>:
+«Ah! qu'on est heureux quand on peut s'abreuver des
+eaux qui s'écoulent de vous, madame!» Il avoit parlé
+devant de ses torrents d'éloquence. Dans une déclaration
+d'amour, il disoit: «Ma plume s'échappe de moi,
+madame, je ne la puis plus retenir; elle veut vous
+écrire que, etc.»</p>
+
+<p>A l'âge de soixante-six ans, il menoit une jeune fille
+du carrosse au temple à Charenton, et Galand l'aîné
+dit en voyant cela: «Il faut que jeunesse se passe.»</p>
+
+<p>Je fus une fois à Chenailles, où il recevoit assez bien
+les gens. Le soir, il affectoit de faire la prière sur-le-champ.
+Il disoit quelquefois les meilleurs galimatias
+du monde, et je ne riois jamais tant qu'en priant Dieu.</p>
+
+<p>Un jour de prêche, qu'il avoit cette fille dans son
+carrosse, il mena Daillé le ministre. On chanta le seizième
+psaume, et à la fin, au lieu de dire, <em>et en la
+main</em>, il dit, en lui mettant la main sur la gorge.</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div class="line">Et en ton sein est et sera sans cesse</div>
+<div class="line">Le comble vrai de joie et de liesse.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Le ministre le chapitra d'une terrible façon.</p>
+
+<h2>MARION DE L'ORME<a name="FNanchor_143" id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor">[143]</a>.</h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span></p>
+
+<p class="p2">Marion de l'Orme étoit fille d'un homme qui avoit
+du bien, et si elle eût voulu se marier, elle eût eu
+vingt-cinq mille écus en mariage; mais elle ne le voulut
+pas. C'étoit une belle personne, et d'une grande
+mine, et qui faisoit tout de bonne grâce; elle n'avoit
+pas l'esprit vif, mais elle chantoit bien et jouoit bien
+du théorbe. Le nez lui rougissoit quelquefois, et pour
+cela elle se tenoit des matinées entières les pieds dans
+l'eau. Elle étoit magnifique, dépensière et naturellement
+lascive.</p>
+
+<p>Elle avouoit qu'elle avoit eu inclination pour sept
+ou huit hommes et non davantage: Des Barreaux fut
+le premier, Rouville après; il n'est pas pourtant trop
+beau: ce fut pour elle qu'il se battit contre La Ferté
+Senectère; Miossens, à qui elle écrivit par une fantaisie
+qui lui prit de coucher avec lui; Arnauld, M. le
+Grand<a name="FNanchor_144" id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor">[144]</a>, M. de Châtillon, et M. de Brissac.</p>
+
+<p>Elle disoit que le cardinal de Richelieu lui avoit
+donné une fois un jonc de soixante pistoles qui venoit
+de madame d'Aiguillon. «Je regardois cela, disoit-elle,
+<span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span>
+comme un trophée.» Elle y fut, déguisée en
+page. Elle étoit un peu jalouse de Ninon.</p>
+
+<p>Le petit Quillet<a name="FNanchor_145" id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor">[145]</a>, qui étoit fort familier avec elle,
+dit que c'étoit le plus beau corps qu'on pût voir.</p>
+
+<p>Elle avoit trente-neuf ans quand elle est morte, cependant
+elle étoit aussi belle que jamais. Sans les fréquentes
+grossesses qu'elle a eues, elle eût été belle jusqu'à
+soixante ans. Elle prit, un peu avant que de tomber
+malade, une forte prise d'antimoine pour se faire
+avorter, et ce fut ce qui la tua. On lui trouva pour
+plus de vingt mille écus de hardes; jamais gants ne lui
+duroient plus de trois heures. Elle ne prenoit point
+d'argent, rien que des nippes. Le plus souvent on convenoit
+de tant de marcs de vaisselle d'argent.</p>
+
+<p>Sa grande dépense et le désordre des affaires de sa
+famille l'obligèrent à mettre en gage le collier que
+d'Emery lui avoit donné. Elle disoit de ce gros homme
+qu'il étoit d'agréable entretien et qu'il étoit propre.
+Il lui fit faire quelques affaires, et ce collier ne fut pas
+donné tout franc; ce fut en quelque façon comme cela;
+mais il ne fit rien pour ses frères.</p>
+
+<p>Housset, trésorier des parties casuelles, aujourd'hui
+intendant des finances, retira ce collier, puis il le retint;
+il étoit amoureux d'elle, mais il n'osoit en faire
+la dépense.</p>
+
+<p>Le premier président de la cour des aides, Amelot,
+étoit après à traiter avec elle quand elle mourut. Un
+peu auparavant La Ferté Senectère, se prévalant de
+la nécessité où elle étoit, pensa l'emmener en Lorraine;
+mais on lui conseilla de s'en garder bien, car il l'eût
+<span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span>
+mise dans un sérail. Chevry<a name="FNanchor_146" id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor">[146]</a> étoit toujours son pis-aller,
+quand elle n'avoit personne.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle fut solliciter le feu président de Mesines
+de faire sortir son frère Baye<a name="FNanchor_147" id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor">[147]</a> de prison, où il avoit
+été mis pour dettes, il lui dit: «Eh! mademoiselle, se
+peut-il que j'aie vécu jusqu'à cette heure sans vous
+avoir vue?» Il la conduisit jusques à la porte de la
+rue, la mit en carrosse, et fit son affaire dès le jour
+même. Regardez ce que c'est: une autre, en faisant ce
+qu'elle faisoit, auroit déshonoré sa famille; cependant
+comme on vivoit avec elle avec respect, dès qu'elle a
+été morte, on a laissé là tous ses parens, et on en faisoit
+quelque cas pour l'amour d'elle. Elle les défrayoit
+quasi tous.</p>
+
+<p>Elle se confessa dix fois dans la maladie dont elle est
+morte, quoiqu'elle n'ait été malade que deux ou trois
+jours: elle avoit toujours quelque chose de nouveau à
+dire. On la vit morte durant vingt-quatre heures, sur
+son lit, avec une couronne de pucelle. Enfin, le curé
+de Saint-Gervais dit que cela étoit ridicule<a name="FNanchor_148" id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor">[148]</a></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span>
+Elle avoit trois s&oelig;urs, toutes bien faites. La cadette
+étoit fille, et le<a name="FNanchor_149" id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor">[149]</a> sera toujours à la mode de sa s&oelig;ur;
+elle est gâtée de petite vérole; mais elle ne laisse pas
+que d'être <em>bonne robe</em><a name="FNanchor_150" id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor">[150]</a>.</p>
+
+<p>Madame de la Montagne, qui étoit l'aînée, étoit si
+sotte que de dire comme on dit proverbialement: «Si
+nous sommes pauvres, nous avons l'honneur.» Cependant
+M. de Moret se pensa rompre une fois le cou
+en montant avec une échelle de corde à une chambre,
+au troisième étage, où elle lui avoit donné rendez-vous.
+Son autre aînée fut mariée à Maugeron, qui a
+quelque charge à l'artillerie<a name="FNanchor_151" id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor">[151]</a>, et qui logeoit à l'Arsenal.
+Le grand-maître, aujourd'hui M. le maréchal
+de La Meilleraye, durant son veuvage, en devint amoureux.
+On dit que lui ayant prêté des pendants d'oreille
+de diamants, le lendemain, comme elle les lui vouloit
+rendre, il la pria de les garder, et après la pressa de
+<span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span>
+telle sorte que, n'en pouvant rien obtenir, il lui donna
+un soufflet, en lui reprochant que son argent étoit
+aussi bon que celui du duc de Retz<a name="FNanchor_152" id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor">[152]</a>. On avoit médit
+de celui-ci. Le grand-maître ne se contenta pas de cela;
+il chassa le mari de l'arsenal, et a nui à toute la famille
+en toute chose.</p>
+
+<h2 class="p4">FEU M. DE PARIS.</h2>
+
+<p class="p2">Jean-François de Gondy, premier archevêque de
+Paris<a name="FNanchor_153" id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor">[153]</a>, étoit bien fait, et avoit de l'esprit; mais il ne
+savoit rien: il disoit les choses assez agréablement. Il
+a toujours vécu licencieusement pour ce qui étoit des
+femmes.</p>
+
+<p>Il falloit qu'il eût quelque reconnoissance, car on a
+remarqué qu'il envoyoit souvent un page pour savoir
+des nouvelles d'une personne peu considérable avec qui
+il avoit eu autrefois commerce, et il en a toujours eu
+du soin.</p>
+
+<p>On dit qu'un jour qu'il étoit convenu avec madame
+de Bassompierre de ce qu'il lui donneroit pour une
+nuit, il y fut bien; mais il se trouva mal, et ne put rien
+faire: il voulut y retourner le lendemain, sans financer
+de nouveau; mais elle lui manda, comme on
+<span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span>
+fait aux auberges, que son assiette avoit mangé pour
+lui<a name="FNanchor_154" id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor">[154]</a>.</p>
+
+<p>M. de Paris avoit fait autrefois beaucoup de dépense:
+il avoit musique et grand équipage; il en retrancha un
+peu, et rompit sa musique. On dit que ses affaires nettoyées,
+il lui resta plus de cent mille livres de rente;
+cependant il se traitoit si mal qu'il n'eût osé donner à
+dîner à personne sans être averti. Il a toujours fort bien
+entretenu ses maisons de plaisance: Noisy, vers Villepreux,
+que Bossuet, secrétaire du conseil, a acheté, et
+le jardin de Saint-Cloud.</p>
+
+<p>Nonobstant la fine v..... qui le rongeoit, il n'a pas
+laissé de vivre assez long-temps. Depuis quelques années,
+le vice l'avoit quitté absolument; il n'y avoit plus
+moyen de rire.</p>
+
+<p>Si c'eût été un homme de bonne vie, il arriva une
+chose à Saint-Cloud qui l'eût fait passer pour saint;
+on eût dit que c'était un miracle. Un pauvre diable
+qu'on alloit pendre à Saint-Cloud voulut avoir la
+bénédiction de M. l'archevêque; par hasard, il y
+étoit alors: on le lui mène; il se jette à genoux, et
+lui demande la vie. «Je ne puis, dit l'archevêque;
+mais je te donne ma bénédiction.» On jette le galant,
+la potence se rompt, le peuple le sauve. Depuis on demanda
+à ce pendu à quoi il avoit pensé quand on l'eut
+jeté. «Je croyois, dit-il, assister à une <em>penderie</em> en
+l'autre monde.»</p>
+
+<p>On dit que ce fut à cet archevêque qu'un jésuite dit:
+«Pour vous, monseigneur, vous êtes le plus grand
+<span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span>
+falot de l'Église; les autres ne sont que de petites lumières.»
+Mais on fait ce conte de bien des gens.</p>
+
+<p>Passant par le bois de Boulogne, il vit un laquais de
+madame la maréchale de Themines avec des garces; il
+le fit venir, et lui fit réprimande. Ce laquais le laissa
+dire, et puis dit, en haussant les épaules: <em>Patientia</em>.
+Après il reprit, et acheva la sentence: <em>Patientia vincit
+omnia.</em> «Camarade, lui dirent à demi-haut les laquais
+même de l'archevêque, ne lui en dis pas davantage,
+c'est temps perdu, il n'entend pas le latin.»</p>
+
+<p>Le cardinal de Richelieu eut envie d'avoir son archevêché,
+et proposa de donner celui de Lyon à l'abbé
+de Retz, depuis son coadjuteur. Cela fut en quelque
+façon traité; puis le cardinal ne s'en tourmenta pas
+trop, car cet homme ne lui nuisoit en rien, et il étoit
+bien assuré, en cas de vacance, ou qu'il l'auroit, ou
+qu'il le donneroit à qui il lui plairoit.</p>
+
+<p>A la Régence, il fit son neveu son coadjuteur; mais
+il s'en repentit bientôt et eut une jalousie enragée contre
+lui. Un jour qu'en descendant de carrosse il se fut
+laissé tomber voulant s'appuyer sur Ménage: «Ah!
+dit-il, de quoi m'avisé-je de vouloir m'appuyer sur
+un homme qui est à mon coadjuteur?»</p>
+
+<h2 class="p4">LE FEU ARCHEVÊQUE DE ROUEN.</h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span></p>
+
+<p class="p2">François de Harlay, archevêque de Rouen<a name="FNanchor_155" id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor">[155]</a>, étoit
+fils de ce M. de Chanvallon, qui fut le plus célèbre
+galant de la reine Marguerite. Ce M. de Chanvallon,
+persuadé du mérite du marquis de Bréval<a name="FNanchor_156" id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor">[156]</a> et de l'archevêque
+de Rouen, ses enfants, disoit en parlant de
+la cour: «Je leur ai donné des hommes: que ne s'en
+servent-ils?»</p>
+
+<p>M. de Bréval s'est plus piqué de lettres que de
+guerre; il avoit traduit Tacite; mais il eut bien de la
+peine à trouver qui le voulut imprimer, car on savoit
+déjà que d'Ablancourt y travailloit; ce fut ce qui le
+fit hâter: ce livre ne s'est point vendu.</p>
+
+<p>Pour M. de Rouen, il n'y eut jamais un plus grand
+galimatias. On écrivit sur un de ses livres: <em>Fiat lux,
+et lux facta non est</em>. Il avoit envoyé un de ses livres
+manuscrits à quelqu'un pour lui en dire son avis. Cet
+homme avoit mis en un endroit à la marge: «<em>Je n'entends
+point ceci.</em>» M. de Rouen ne se souvint pas
+d'effacer l'observation, et l'imprimeur l'imprima. Cela
+faisoit rire les gens de voir qu'à la marge d'un livre il
+y eût: <em>Je n'entends point ceci</em>, car il sembloit que ce
+fût l'auteur lui-même qui l'eût dit.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span>
+Un jour qu'il avoit promis d'expliquer la Trinité
+le plus clairement du monde en un sermon, il dit du
+grec, puis ajouta: «Voilà pour vous, femmes.»</p>
+
+<p>C'est le plus prolixe prédicateur, harangueur et
+compositeur de livres qu'on ait jamais vu. A Gaillon,
+qu'il appelle <em>notre palais royal et archiépiscopal de
+Gaillon</em>, il a une imprimerie qu'il appelle aussi <em>notre
+imprimerie archiépiscopale</em>.</p>
+
+<p>Il fit une fois je ne sais quel livre où il étoit peint
+avec sa barbe longue et étroite; car, quoique jeune,
+il la portoit longue. On l'appelle barbe de natte, car
+elle étoit d'un blond fort doré.<a name="FNanchor_157" id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor">[157]</a> Le pape Urbain, à
+qui il fit présenter ce livre, n'en dit autre chose, sinon:
+<em>Bella barba</em>.&mdash;Mais, saint Père, lui dit-on, que vous
+semble de ce livre?&mdash;<em>Veramente, bellissima barba.</em>
+L'archevêque, mal satisfait de cela et de quelque autre
+chose encore, écrivit un livre de la puissance des papes,
+où il les vouloit réduire au rang des évêques. Le pape
+<span class="pagenum"><a id="Page_150"> 150</a></span>
+s'en plaignit, et le nonce eut charge de le citer à Rome:
+ses amis accommodèrent la chose, et il fut conclu
+qu'en présence de deux Jésuites il feroit satisfaction
+au Pape et écriroit une rétractation. Cette rétractation
+fut imprimée; mais elle étoit si obscure, qu'il ne savoit
+ce que c'étoit, et il eût pu se vanter, s'il eût voulu, de
+ne s'être point rétracté. Le Pape, pourtant, s'en contenta.
+Depuis, il s'avisa mal-à-propos de se mêler entre
+Balzac et Du Moulin, qui s'écrivirent quelques lettres,
+et fit je ne sais quel petit écrit intitulé: <em>Avis judicieux</em>.
+En ce temps-là, il lui vint une vision de faire certaines
+conférences à Saint-Victor; il étoit là comme
+un régent dans sa classe.</p>
+
+<p>Une fois que Bois-Robert lui louoit fort la politique
+du cardinal de Richelieu, il lui dit: «Vous connoissez
+de plus grands politiques que lui; vous en
+voyez.» Bois-Robert eut la malice de feindre toujours
+de ne pas entendre qu'il vouloit qu'on lui dît:
+«Qui? vous?» Et, au lieu de cela, il lui dit: «Mais que
+blâmez-vous à sa politique?&mdash;Baillez-le-moi mort,
+baillez-le-moi mort, répondit-il, et je vous le dirai.»</p>
+
+<p>Une autre fois il entreprit de prouver que Démosthènes,
+Cicéron, et tous les plus grands orateurs de
+l'antiquité, n'avoient rien entendu à l'éloquence en
+comparaison de saint Paul, et dit un million de choses
+grotesques. Balzac, qui y étoit allé par curiosité, ne put
+s'empêcher d'en faire des contes, et de là vint la grande
+querelle. Il voulut faire passer Balzac pour un écolier,
+et Balzac fit <em>le Barbon</em>, que depuis il a donné lorsque
+Ménage persécuta tant Montmaur le grec: c'est
+pour cela qu'on y trouve si peu de choses qui conviennent
+à ce pédant.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span>
+Madame Des Loges disoit de l'archevêque de Rouen
+que c'étoit une bibliothèque renversée; mais il n'y a
+rien qui représente mieux l'humeur de cet homme
+que le sonnet acrostiche de ce fou de Dulot<a name="FNanchor_158" id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor">[158]</a>.</p>
+
+
+<p class="center">SONNET</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p><em>Où le poète royal et archiépiscopal Dulot fait bouffonner monseigneur
+l'archevêque de Rouen dans toute l'étendue de son
+acrostiche.</em></p></div>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div class="line"><b>F</b>ranc de haine, d'amour, ris, pleurs, espoir et crainte,</div>
+<div class="line"><b>R</b>entrons au cabinet et lisons saint Thomas.</div>
+<div class="line"><b>A</b>pporte-moi, laquais, de tout ce grand amas,</div>
+<div class="line"><b>N</b>icolas de Lira, Pline et la Bible sainte.</div>
+<div class="line"><b>C</b>ertes, le trait est bon, ma chandelle est éteinte.</div>
+<div class="line"><b>O</b>h! oh! dedans si peu, vraiment trompé tu m'as.</div>
+<div class="line"><b>I</b>ci du feu, mes gens, ma robe de Damas.</div>
+<div class="line"><b>S</b>ix heures ont sonné, disons prime en contrainte.</div>
+<div class="line"><b>D</b>ieu! que j'ai mal au c&oelig;ur! qu'on m'apporte du vin.</div>
+<div class="line"><b>E</b>ntre ce qu'aujourd'hui j'ai lu de plus divin,</div>
+<div class="line"><b>H</b>ilaire de Poitiers m'a ravi par sa plume.</div>
+<div class="line"><b>A</b>ristote est là faux: voyez, ce papillon</div>
+<div class="line"><b>R</b>ouanne à nos flambeaux comme c'est sa coutume.</div>
+<div class="line"><b>L</b>e trait est excellent! avalons ce bouillon.</div>
+<div class="line"><b>A</b>pprête les chevaux, cocher. Le beau volume!</div>
+<div class="line"><b>I</b>rénée est charmant, retournons à Gaillon.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Il y avoit pourtant du bon en ce <em>mirifique</em> prélat;
+il étoit bon homme, franc et sincère; mais jamais il
+n'eut un grain de cervelle.</p>
+
+<p>Une fois qu'il fit quelque entrée à Dieppe, le ministre
+du lieu le harangua et lui plut extrêmement.
+<span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span>
+Quand cet homme eut achevé: «Voilà, dit-il, en se
+tournant vers les ecclésiastiques qui le suivoient,
+voilà haranguer cela;» et se mit à leur remarquer
+toutes les parties de l'oraison: «voilà haranguer, cela,
+et non pas vous autres, qui manquez en ceci, en
+cela, et qui ne parlez qu'à la bonne chère.» Il ne la
+faisoit pourtant pas mauvaise, la chère, à Gaillon. Il
+avoit toutes ses heures réglées pour ses occupations
+sérieuses et pour ses divertissemens. Il recevoit des
+nouvelles de tous les endroits de l'Europe. Il avoit musique,
+et n'étoit jamais sans quelques gens de lettres.</p>
+
+<p>Sur la fin, il se laissoit si fort gouverner à je ne sais
+quelle femme qui étoit sa ménagère, qu'il commençoit
+à l'incommoder, et elle à s'accommoder très-fort.
+Enfin, on le fit résoudre à donner son archevêché à
+son neveu Chanvallon, qui étoit déjà son coadjuteur;
+il le fit, et mourut bientôt après. Son successeur ne
+lui en doit guère pour l'éloquence<a name="FNanchor_159" id="FNanchor_159" href="#Footnote_159" class="fnanchor">[159]</a>. Patru, qui l'a
+entendu prêcher, dit qu'il n'a admiré qu'une chose en
+lui, c'est comme il peut retenir par c&oelig;ur tout ce qu'il
+dit, car il n'y a ni pied ni tête à son discours, et il récite
+tout cela avec une insolence qui n'est pas imaginable.
+Il avoit écrit sur la porte de Gaillon: <em>Legem
+non observabo, sed adimplebo</em>.</p>
+
+<h2 class="p4">BALZAC.</h2>
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span></p>
+
+<p class="p2">Balzac se nomme Jean Louis Guez<a name="FNanchor_160" id="FNanchor_160" href="#Footnote_160" class="fnanchor">[160]</a>; il est fils d'un
+homme d'Angoulême qui avoit du bien; mais M. de
+Montausier dit que cet homme a été valet chez M. d'Espernon.
+Balzac est une terre. Ce M. Guez a vécu plus
+de cent ans. Quelques années devant que de mourir,
+il écrivit à M. Chapelain pour faire, disoit-il, amitié
+avec lui, au moins par lettres, et qu'après avoir ouï
+dire tant de bien de lui à son fils, il vouloit avoir cette
+satisfaction-là en mourant.</p>
+
+<p>On connut Balzac par son premier volume de lettres;
+il étoit alors à feu M. d'Espernon, à qui il ne put
+s'empêcher d'envier deux lettres qu'il avoit écrites
+pour lui au Roi<a name="FNanchor_161" id="FNanchor_161" href="#Footnote_161" class="fnanchor">[161]</a>. Il est certain que nous n'avions
+rien vu d'approchant en France, et que tous ceux qui
+ont bien écrit en prose depuis, et qui écriront bien à
+l'avenir en notre langue, lui en auront l'obligation.
+Celles qu'il a faites depuis ne sont pour l'ordinaire ni
+si gaies ni si naturelles, et il a eu tort d'avoir eu pour
+ses ennemis la complaisance de n'écrire plus de la
+même sorte.</p>
+
+<p>Le cardinal ne trouva nullement bon qu'il ne lui eût
+<span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span>
+point dédié <em>Le Prince</em> ni ses lettres. «Se croit-il assez
+grand seigneur pour ne point dédier ses livres?»
+Son humeur à louer trop de gens le choqua; mais, ce
+qui le fâcha le plus, ce sont ces deux lettres qui sont
+au bout du <em>Prince</em>, où il se mêle de parler de la Reine-mère
+et du cardinal. Il y a un endroit où il dit: «Le
+Roi qui, à votre prière, a pardonné à quarante mille
+coupables, n'a pu obtenir d'elle qu'elle pardonnât à
+un innocent.&mdash;Votre ami, dit le cardinal à Bois-Robert,
+est un étourdi: qui lui a dit que je suis mal
+avec la Reine-mère? Je croyois qu'il eût du sens;
+mais ce n'est qu'un fat.»</p>
+
+<p>Malherbe dit un jour à Gomberville, à propos des
+premières lettres de Balzac: «Pardieu! pardieu! toutes
+ces badineries-là me sont venues à l'esprit; mais je
+les ai rebutées.» Il fit imprimer les fragments du
+<em>Prince</em>, qui étoient beaux pour fragments, avec une
+préface de Faret, où il y avoit que dans le premier livre
+il feindroit qu'un Anglois avec un bonnet blanc, etc.
+Depuis, il a dit que cette aventure étoit véritable. Il
+disoit comme cela ce que contiendroit chaque livre; le
+dernier devoit être <em>le Ministre</em>. Or, le cardinal de Richelieu,
+étant mal satisfait de lui à cause de ces deux
+lettres qui sont au bout du <em>Prince</em>, et aussi à cause
+qu'il ne le lui avoit pas dédié, ne se soucia plus de lui;
+cela fut cause que ce <em>Ministre</em> ne parut point. Depuis,
+il le fit imprimer sous le nom d'<em>Aristippe</em>, mal satisfait
+du cardinal Mazarin, dont il fait comme le portrait;
+on l'a vu depuis sa mort.</p>
+
+<p>Les moines furent tous contre lui à cause d'un endroit
+où il dit: «Que les moines sont dans le monde
+ce qu'étoient les rats dans l'arche.» Le père Goulu,
+<span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span>
+général des Feuillants, qui cherchoit à faire claquer
+son fouet, se mit à écrire contre lui, et je pense que
+c'est le meilleur. Il lui dit en quelque lieu qu'il n'a
+guère de cervelle de s'attaquer à un corps qui ne
+meurt jamais. Il donna belle prise aux gens sur ses vanités.
+Sorel<a name="FNanchor_162" id="FNanchor_162" href="#Footnote_162" class="fnanchor">[162]</a>, qui n'avoit alors que dix-huit ans, a
+voulu, dans le Francion, railler de lui en la personne
+de son pédant Hortensius. Je pense qu'il s'en avisa
+devant le Feuillant.</p>
+
+<p>Il a été un temps que c'étoit la mode d'écrire contre
+Balzac. A Bruxelles même, Saint-Germain ne l'épargna
+pas, à cause qu'il louoit le Roi et le cardinal de
+Richelieu. Il y eut je ne sais quel barbouilleur de papier,
+je ne sais quel bavard Saintongeois, qui se mêla
+aussi de faire un méchant petit livre contre lui et contre
+le père Goulu tout ensemble. Il le fit bâtonner dans
+sa propre chambre, au saut du lit, par un gentilhomme
+de ses amis nommé Moulin Robert; et après, car le
+cavalier n'avoit point déclaré de la part de qui il lui
+faisoit ces caresses, il fit imprimer une espèce de nouvelle
+intitulée: <em>La Défaite du paladin Javerzac<a name="FNanchor_163" id="FNanchor_163" href="#Footnote_163" class="fnanchor">[163]</a>, par
+<span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span>
+les alliés et confédérés du prince des Feuilles</em>. C'est
+une des plus jolies choses qu'il ait faites.</p>
+
+<p>Le père Goulu s'étoit nommé Philarque, voulant
+dire <em>général des Feuillants</em>; et l'autre malicieusement
+traduisoit à la lettre <em>Prince des Feuilles</em>. Enfin, cela
+alla si avant qu'Ogier le prédicateur, son ami, entreprit
+de faire son apologie. Il y en avoit déjà cinq ou
+six feuilles d'imprimées. Gomberville m'a dit qu'il les
+avoit, quand Balzac, arrivant ici, ne trouva point cela
+à sa fantaisie: il défit tout le discours, et ne se servit
+que de la matière. Cela n'avoit garde de ne pas réussir,
+car Ogier est fort capable de choisir bien ses matériaux,
+et Balzac de faire fort bien le discours; aussi
+est-ce une des plus belles pièces que nous ayons. Ogier
+a voulu soutenir qu'il avoit tout fait; mais il a été
+assez bon pour imprimer d'autres ouvrages, et il ne
+faut que conférer; et puis, pour peu qu'on s'y connoisse,
+on voit bien qu'autre que Balzac ne peut avoir
+fait cette apologie. <em>Le Prince</em> avoit grand besoin
+d'Ogier, car c'est le plus pauvre dessein d'ouvrage
+qu'on ait jamais vu, et il n'est beau que par endroits.</p>
+
+<p>Depuis, il changea, comme j'ai dit, de façon d'écrire,
+pour montrer qu'il n'étoit pas ignorant, comme on lui
+avoit reproché<a name="FNanchor_164" id="FNanchor_164" href="#Footnote_164" class="fnanchor">[164]</a>; mais en récompense, il est ferré
+en quelques endroits, et cette affectation d'érudition
+n'est que trop souvent désagréable; cependant vous ne
+sauriez ôter de la tête à la plupart des gens que Balzac
+n'étoit point savant. Frémont m'a dit qu'un traiteur<a name="FNanchor_165" id="FNanchor_165" href="#Footnote_165" class="fnanchor">[165]</a>,
+<span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span>
+chez qui il logea une fois à Angoulême, lui
+dit que Balzac n'étoit point profond: il a eu beau
+écrire bien des lettres latines, et faire un gros recueil
+de vers latins dont il se seroit bien passé; il a eu beau
+écrire contre Heinsius, tout cela n'a pas effacé la première
+impression que les lettres de Goulu ont donnée
+de lui. Ce même homme ajoutait que quelquefois ayant
+été à Balzac pour quelque festin, le valet de M. de
+Balzac lui avoit fait voir son maître composant; mais
+c'était, disoit-il, une plaisante chose à voir que ses
+grimaces.</p>
+
+<p>On trouve, dans ce qu'il a fait depuis l'<em>Apologie</em>,
+bien des grotesques; cependant il plaît toujours: il
+n'y eut jamais une plus belle imagination. Il a l'oreille
+fine; il ne manque jamais à mettre les choses en grâce;
+mais on pouvoit mieux savoir le fin de la langue qu'il
+ne le savoit. Ses derniers ouvrages ne sont pas si exactement
+écrits, pour le langage même, que les premiers,
+et il prend quelquefois la liberté de mettre un etc., tout
+comme feroit un notaire.</p>
+
+<p>Le <em>Barbon</em> a fait voir bien clairement que le bonhomme
+avoit de la peine à lier les choses, car ce livret
+est plein de lacunes. Il nous a fait accroire que c'étoit
+les ruines de son cabinet, et, au lieu de les réparer, il
+nous donne lui-même ses fragments. Sur la fin il n'ose
+plus faire de lettres; il les déguise en <em>Entretiens</em>, et
+souvent il fait semblant de vuider ses tablettes et parle
+de lui-même fort avantageusement en tierce personne
+en plusieurs endroits de ce livre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_158"> 158</a></span>
+Pour reprendre où nous en étions, Ogier, surnommé
+<em>le Danois</em>, frère du prédicateur, étant en Danemark
+avec feu M. d'Avaux, s'avisa, pour se divertir, d'écrire
+à Balzac que la cour du roi de Danemark, où il y
+avoit beaucoup de gens de qualité qui savoient le
+français, s'étant partagée pour Balzac et pour le père
+Goulu, le Roi, dans une assemblée célèbre de tous
+ceux qui étudioient notre langue, avoit jugé en
+faveur de Balzac. Notre homme prit cela pour argent
+comptant, et dans ses <em>Entretiens</em> il en parle de cette
+sorte: «Nous recevons, dit-il, des lettres dorées datées
+de Constantinople; on nous estime en Grèce et en
+Orient, aux dernières parties du septentrion, sur le
+rivage de la mer Baltique. Pour répondre en un
+mot à tant de choses, je souffre où je suis, on m'estime
+où je ne suis pas. Peut-être que j'avois la fièvre
+le jour que le Roi de Danemark jugea en ma faveur
+la cause qui fut plaidée devant lui à Copenhague;
+comme au contraire il se peut faire que j'étois
+à l'ombre et prenois le frais le jour que le marquis
+d'Ayetonne brûla mon livre<a name="FNanchor_166" id="FNanchor_166" href="#Footnote_166" class="fnanchor">[166]</a> dans un conseil qui
+fut tenu à Bruxelles.»</p>
+
+<p>Ce livre fut aussi brûlé en Angleterre. On m'a dit
+qu'il y eut des Anglais assez zélés pour la mémoire de
+la reine Elisabeth, pour avoir eu la pensée de venir en
+France donner des coups de bâton à Balzac.</p>
+
+<p>Le cardinal de Richelieu fut choqué de ce qu'il
+louoit trop de gens; il disoit que c'étoit <em>l'élogiste général</em>.
+Le cardinal de Richelieu ne fit rien pour lui,
+et en cela il eut tort, car cet homme n'avoit péché
+<span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span>
+que pour avoir trop envie de plaire, et le cardinal
+se fût fait honneur en lui donnant un évêché. Cela
+fut cause que Balzac se retira à Balzac, où il demeura
+presque toujours.</p>
+
+<p>Le cardinal ne fut pas plus tôt mort, que, sans considérer
+qu'il lui avoit donné tant de louanges, il fit
+une grande pièce à la Reine où il disoit bien des choses
+contre lui. C'est une des moindres pièces qu'il ait
+faites. Maynard, qui est son ami Ménandre, à qui il
+adresse tant d'Entretiens, en fit tout de même en vers;
+car le cardinal n'avoit rien fait pour lui, il le trouvoit
+trop cagnard<a name="FNanchor_167" id="FNanchor_167" href="#Footnote_167" class="fnanchor">[167]</a>. Sans doute le cardinal de Richelieu
+eut tort de ne donner à Balzac qu'une misérable pension
+qui finit avec lui. Je ne pense pas qu'il crût ce
+dont Théophile l'accuse dans une lettre; je ne dis pas
+seulement l'amour des garçons, mais même le larcin
+qu'il lui reproche d'avoir fait au gendre du docteur
+Baudius, en Hollande. On ne peut pas dire que Balzac
+n'ait vécu moralement bien; mais, outre ce que j'ai
+marqué, le cardinal, comme nous avons dit ailleurs,
+n'estimoit guère la prose.</p>
+
+<p>Au commencement de la régence, après ses discours,
+dont quelques-uns sont dédiés à madame de Rambouillet,
+à qui il parle comme à une personne familière,
+et il ne l'a jamais vue; depuis, il l'a connue par lettres
+seulement, il fit imprimer deux volumes de <em>Lettres
+choisies</em>, où il a mis une préface qu'il feint être de
+M. Girard, théologal d'Angoulême, son ami: il a fait
+cette feinte pour se louer tout à son aise, sous le nom
+<span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span>
+d'autrui. Cette préface est fort bien écrite, car quand
+il écrit sous le nom d'autrui, il ne cherche pas midi à
+quatorze heures, comme il fait quelquefois lorsqu'il
+ne se déguise point. Ces lettres choisies n'étoient pas
+autrement <em>choisies</em>, je crois, que, hors les lettres à
+M. Chapelain, qu'il appeloit <em>ad Atticum</em><a name="FNanchor_168" id="FNanchor_168" href="#Footnote_168" class="fnanchor">[168]</a>, et qui ont
+été données après sa mort, il ne lui en restait pas une
+après ces deux derniers tomes. Pour faire tout valoir,
+il feint d'avoir écrit des lettres qu'il n'a jamais écrites:
+tel qui n'en a jamais reçu qu'une de lui en trouve
+trois ou quatre qui lui sont adressées. Il y en a une
+quantité à je ne sais combien de révérends Pères dont
+on n'a jamais ouï parler. Pérapède, Du Bure et un tas
+de sots y sont loués, et il écrit, dit-il, à tous ces gens-là
+le c&oelig;ur sur le papier.</p>
+
+<p>Les louanges lui étoient bonnes de quelque part
+qu'elles vinssent, et jamais il n'étoit assez <em>paranymphé</em><a name="FNanchor_169" id="FNanchor_169" href="#Footnote_169" class="fnanchor">[169]</a>
+à sa fantaisie. Voiture, Conrart et d'autres
+montoient sur des échasses pour le louer; vous diriez
+qu'ils se vont rompre le cou à tout bout de champ, tant
+ils font de rudes cascades.</p>
+
+<p>Dans une de ses lettres, il y a une plaisante vanité,
+car si jamais il y eût un <em>animal gloriæ</em><a name="FNanchor_170" id="FNanchor_170" href="#Footnote_170" class="fnanchor">[170]</a>, c'est celui-ci:
+«Quand vous me donneriez, dit-il, autant de terre
+<span class="pagenum"><a id="Page_161"> 161</a></span>
+que la comtesse Alix<a name="FNanchor_171" id="FNanchor_171" href="#Footnote_171" class="fnanchor">[171]</a> en donna à mon quarantième
+aïeul, etc.»</p>
+
+<p>Il imprima ensuite le <em>Socrate chrétien</em>; il y mit un
+avant-propos, où il parle à un homme qu'il appelle
+<em>Monseigneur</em>, sans queue. Il prétendoit que M. Servien
+devineroit que c'étoit lui; et dans ce même volume,
+où il y a plusieurs autres pièces, il y a un traité
+de ce mot <em>Monseigneur</em>, où il en blâme l'abus, et ne
+met que <em>monsieur mon cousin</em> à M. le président de
+Nesmond. A cette dissertation sur les sonnets de Job et
+d'Uranie, il ne vouloit mettre pour titre que <em>Dissertation
+sur les deux sonnets</em>, disant qu'on savoit assez qui
+ils étoient. Il y a de pauvres choses dans cette dissertation.</p>
+
+<p>Voici encore une chose qui ne s'accorde guère avec
+le <em>Socrate chrétien</em>. Un avocat d'Angoulême, en plaidant
+contre lui, avoit dit quelque chose d'un peu fort.
+Balzac le rencontre par la ville et lui donne un coup
+de houssine; sans les grands seigneurs du pays qui s'en
+mêlèrent, et qui prirent le parti de Balzac, il n'en eût
+pas été bon marchand.</p>
+
+<p>En récompense, le Roi, la Reine et le cardinal Mazarin
+lui firent, à ce qu'il dit, bien des honneurs quand
+on alla à Bordeaux en 1650, au mois d'août.</p>
+
+<p>Depuis sa mort, on a publié l'<em>Aristippe</em>, qui est un
+fragment du <em>Prince</em>, qu'il a fait pour donner sur les
+doigts aux rois fainéans et à leurs minisires, pour ne
+pas dire à leurs maires du palais. Il a cru, le bonhomme,
+qu'il y avoit en lui de quoi faire un Socrate et un
+Aristippe tout ensemble; cependant cet homme qui est
+<span class="pagenum"><a id="Page_162"> 162</a></span>
+si sage, cet homme qui a tant de vertus, s'avise de faire
+une lâcheté, où personne ne l'a imité, non pas même
+Costar: il signe en écrivant au cardinal Mazarin: «De
+Votre Eminence le très-humble, très-obéissant et
+très-obligé serviteur et <em>pensionnaire</em>.»</p>
+
+<p>Lionne, ami de Chapelain, avoit fait donner à
+Balzac une pension de cinq cents écus, dont il fut fort
+mal payé à la fin. Il faut bien manquer de c&oelig;ur pour
+faire une bassesse comme celle-là, lui qui avoit de
+quoi vivre, et qui a tant de soin de faire savoir dans
+ses lettres familières qu'il avoit quatre chevaux de carrosse.
+Avec tout ce raffinement de lâcheté, il ne put
+pourtant avoir pour sa s&oelig;ur de campagne la récompense
+de la lieutenance aux gardes de son neveu, qui
+fut tué à Lens avec le maréchal de Gassion. La solitude,
+où l'on n'a que soi pour objet, où l'on ne se compare
+avec personne, avoit gâté cet esprit, qui déjà
+n'étoit que trop plein de lui-même.</p>
+
+<p>Les juste-au-corps lui ayant semblé commodes, il en
+avoit de toutes façons, de treillis<a name="FNanchor_172" id="FNanchor_172" href="#Footnote_172" class="fnanchor">[172]</a>, de tabis<a name="FNanchor_173" id="FNanchor_173" href="#Footnote_173" class="fnanchor">[173]</a>, de
+bleus et d'incarnats.</p>
+
+<p>Il a des visions jusques aux moindres petites choses:
+il demanda de l'aigre de cèdre<a name="FNanchor_174" id="FNanchor_174" href="#Footnote_174" class="fnanchor">[174]</a> à M. Conrart, qui
+étoit devenu son commissionnaire après M. Chapelain;
+car il y eut je ne sais quoi entre M. Chapelain et lui,
+<span class="pagenum"><a id="Page_163"> 163</a></span>
+et il ne pouvoit s'empêcher de dire à tout bout de
+champ qu'il ne faisoit rien de naturel, qu'il n'avoit
+point de génie. Il lui faisoit entendre, sans faire semblant
+de rien, que si les pots dans lesquels il lui enverroit
+cet aigre de cèdre étoient bleus et blancs, ils lui
+plairoient davantage.</p>
+
+<p>Il écrivit jusqu'à huit lettres pendant qu'on imprimoit
+ses vers latins, pour faire qu'un placard de deux
+petits anges qui se baisoient pût se rencontrer à la fin.
+Il a eu aussi une bonne fantaisie de faire imprimer ces
+vers-là en petit, croyant que le monde souhaitoit cela
+avec passion. M. Conrart lui manda que Courbé étoit
+disposé à le satisfaire; mais qu'il étoit obligé de lui
+mander que ses vers ne se vendroient point in-quarto,
+et qu'on n'en avoit vendu qu'un seul exemplaire. Balzac
+répondit en ces mots: «Si j'étois aussi amoureux de la
+gloire que je l'ai été autrefois, votre lettre me seroit
+une grande mortification.» Il fallut pourtant faire
+cette impression en petit; il se consola en voyant <em>Editio
+seconda</em>. Il a fait mettre au commencement que le libraire
+l'a voulu absolument. Il vouloit obliger Ménage
+à dire plus de choses à sa louange dans l'épître qu'il
+fit à la reine de Suède, en lui dédiant les vers latins de
+Balzac. Il y a au bout de ce livre ce qu'il appelle <em>liber
+adoptivus</em>, sans expliquer que ce sont diverses pièces
+d'auteurs, ou qu'il ne connoît point, ou dont il dissimule
+le nom. Il n'a pourtant pas mal fait, car il n'y a
+guère que cela de bon dans son livre.</p>
+
+<p>Il eut une plaisante curiosité dans l'impression de ses
+discours; il n'y a pas une ligne qui ne soit finie par un
+mot entier; il n'y a jamais de mot coupé en deux.</p>
+
+<p>La reine de Suède dit à Chanut, notre résident,
+<span class="pagenum"><a id="Page_164"> 164</a></span>
+qu'elle le prioit de s'informer quels auteurs il falloit
+lire pour bien savoir notre langue, et que Balzac ne la
+contentoit point, qu'il n'étoit point naturel, qu'il étoit
+toujours guindé, et toujours dans la fleurette. Il le sut,
+et elle lui écrivit que ce qu'on avoit dit étoit faux. Cela
+est cause qu'il n'a pas changé dans l'<em>Aristippe</em> les louanges
+qu'il lui donnoit. Voici une lettre qu'il écrivit à
+M. Conrart sur le séjour de la cour à Bordeaux, sous
+le nom du même M. Girard<a name="FNanchor_175" id="FNanchor_175" href="#Footnote_175" class="fnanchor">[175]</a> dont nous avons déjà
+parlé. Ce que je mettrai à côté est ce que m'a dit M. le
+marquis de Montausier, témoin oculaire.</p>
+
+<div class="blockquote">
+
+<p class="left5 smcap">«Monsieur,</p>
+
+<p>«A moins que d'avoir à vous donner des nouvelles
+de M. de Balzac, je n'aurois pas rompu mon silence
+ni violé le respect que je vous dois. Ce n'est pas que
+je ne sache combien il y a d'honneur à recevoir de
+vos lettres, et combien les honnêtes gens se glorifient
+d'en être favorisés; mais j'ai encore plus de considération
+pour vous que je n'en ai pour moi-même, et
+quoique je ne sois pas insensible à mon propre bien,
+j'aurois mieux aimé m'en priver que de vous être
+importun, en exigeant de vous pour une mauvaise
+lettre quelqu'une de vos belles réponses. Voilà, monsieur,
+comme j'en eusse usé, si la discrétion de votre
+ami n'eût fait violence à la mienne: elle m'oblige à
+vous dire de lui ce qu'il a omis, sans doute, dans la
+dernière lettre qu'il vous a écrite.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span>
+«Vous savez, monsieur, que nous avons eu la cour
+depuis peu de jours en cette ville. Lorsque la Reine<a name="FNanchor_176" id="FNanchor_176" href="#Footnote_176" class="fnanchor">[176]</a>
+en approcha de deux journées, elle commanda expressément
+qu'on ne donnât aucun logement aux
+troupes qui accompagnoient Leurs Majestés dans les
+terres de M. de Balzac<a name="FNanchor_177" id="FNanchor_177" href="#Footnote_177" class="fnanchor">[177]</a>. Sa faveur ne fut point
+bornée à ces petits soins, elle ordonna<a name="FNanchor_178" id="FNanchor_178" href="#Footnote_178" class="fnanchor">[178]</a> à M. de
+Saintot, maître des cérémonies (il faisoit aussi la
+charge de grand-maréchal-des-logis), de la loger dans
+la maison de M. de Balzac<a name="FNanchor_179" id="FNanchor_179" href="#Footnote_179" class="fnanchor">[179]</a>. Ce commandement
+fut si exprès qu'il ne se put exécuter sans quelque
+désordre: les logis étoient déjà faits à l'arrivée de
+M. de Saintot. L'évêché étoit marqué pour la Reine;
+le Roi étoit dans une maison contiguë; les autres logemens
+étoient marqués et déjà occupés; mais il
+fallut tout changer pour satisfaire au désir de la Reine
+et honorer M. de Balzac absent.</p>
+
+<p>«A l'arrivée de Sa Majesté, il fut demandé avec instance.
+Sa Majesté ne vouloit recevoir aucune des
+excuses qu'on donnoit à sa retraite<a name="FNanchor_180" id="FNanchor_180" href="#Footnote_180" class="fnanchor">[180]</a>. Enfin, comme
+<span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span>
+il n'y eut plus d'espérance de le voir, elle n'eut presque
+plus d'entretien qu'avec ses proches, qui furent
+jugés très-dignes de son alliance<a name="FNanchor_181" id="FNanchor_181" href="#Footnote_181" class="fnanchor">[181]</a>. M. le cardinal
+ne s'en arrêta pas là; après s'être long-temps informé
+s'il ne pourroit point satisfaire au désir qu'il
+avoit de long-temps de connoître le visage d'une personne
+si généralement estimée, il se résolut enfin de
+l'envoyer visiter par un gentilhomme des siens, nommé
+le chevalier de Terlon. Ce gentilhomme alla à la
+maison de M. de Balzac, à trois lieues de la ville, et
+lui dit que M. le cardinal, son maître, lui avoit commandé
+de le venir assurer de son service très-humble;
+qu'il avoit une forte passion de le voir et de l'entretenir
+à Angoulême, où il avoit appris son indisposition;
+qu'il seroit venu lui-même s'en assurer en sa
+maison, s'il n'eût appréhendé de l'incommoder;
+mais qu'il seroit fâché qu'on lui reprochât d'avoir
+passé si près du plus grand homme de notre siècle
+sans avoir eu dessein de lui rendre cette petite civilité<a name="FNanchor_182" id="FNanchor_182" href="#Footnote_182" class="fnanchor">[182]</a>.</p>
+
+<p>«M. de Balzac, dont la discrétion ne vous est pas
+moins connue que le mérite, ne pouvoit attribuer un
+si grand excès de civilité qu'à la courtoisie de l'ambassadeur,
+<span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span>
+et, sans doute, ces faveurs lui eussent été
+suspectes, si M. le cardinal n'en eût dit autant, et aux
+mêmes termes, à M. de Roussines, frère de M. de
+Balzac. J'étois présent, et plusieurs honnêtes gens de
+la cour furent témoins lorsque Son Eminence lui
+redit les mêmes paroles que M. de Terlon avoit avancées,
+faisant ainsi de sa bouche à une personne non
+suspecte des compliments qui ne pouvoient plus être
+suspects.</p>
+
+<p>«M. Servien enchérit beaucoup au-delà chez M. le
+marquis de Montausier<a name="FNanchor_183" id="FNanchor_183" href="#Footnote_183" class="fnanchor">[183]</a>; mais M. de Lionne ne
+fut pas plus tôt arrivé qu'il envoya son premier commis
+vers M. de Balzac, pour lui témoigner le désir
+impatient qu'il avoit de le voir; qu'il y avoit vingt
+ans que ce désir faisoit une de ses plus violentes passions;
+qu'il avoit fait le voyage de Guyenne, avec
+plaisir, quelque juste indignation qu'il eût d'ailleurs
+contre le voyage, pour voir le plus grand homme du
+monde, etc.; qu'il le prioit de lui mander positivement
+(ce furent les termes de son envoyé) s'il lui feroit
+déplaisir de l'aller visiter en sa maison, parce
+qu'il n'y avoit que sa défense absolue qui pût l'en empêcher.
+M. de Balzac, usant de la liberté qu'il lui donnoit,
+le supplia de n'en point prendre la peine<a name="FNanchor_184" id="FNanchor_184" href="#Footnote_184" class="fnanchor">[184]</a>;
+et cette excuse, qui eût peut-être déplu à un moins
+honnête homme que n'est M. de Lionne, lui donna matière
+d'une lettre, en laquelle, parmi quelques douces
+plaintes du rigoureux traitement qui lui est fait, il
+<span class="pagenum"><a id="Page_168"> 168</a></span>
+l'assuroit de tous les respects, de toute la vénération
+et de tout ce qui est au-dessous du culte et de l'adoration:
+ce sont les termes obligeants d'une fort longue
+et fort belle lettre.</p>
+
+<p>«Je ne vous parle point des compliments de M. l'évêque
+de Rodez, de ceux de M. de La Motte Le Vayer
+ni de toutes les autres personnes de mérite qui sont
+auprès de Leurs Majestés. Ma gazette seroit trop longue,
+monsieur; ce que j'y ajoute du mien, c'est la
+joie que j'ai sentie de voir toute la cour faire la cour
+à notre ermite, et de voir ce généreux ermite au-dessus
+de toutes les faveurs et de toutes les recherches
+de la cour. Il n'en a pas pour cela quitté une
+seule de ses calottes; il n'en a pas eu plus de complaisance
+pour lui-même. J'ai passé depuis ce temps-là
+plusieurs jours en sa compagnie; mais je ne me
+suis pas aperçu que c'étoit à lui que tous ces honneurs
+avoient été rendus, et si je n'en eusse été le témoin,
+je serois en danger d'ignorer long-temps une chose si
+glorieuse à mon ami et si avantageuse à tous ceux
+qu'il aime. Il ne sait pas même que je vous écris toutes
+ces circonstances; et quoique je lui aie dit que je voulois
+vous mander cette partie de son histoire, je n'oserois
+lui faire voir cette partie de ma relation, tant
+il a de peine à souffrir les choses qui le favorisent. Il
+ne veut pas même que j'attribue à sa modestie l'indifférence
+qu'il a eue pour les caresses du grand
+monde; son chagrin et son dégoût ne méritent point,
+à ce qu'il dit, un si beau nom, et il aime mieux que
+nous l'appellions insensible que de consentir aux témoignages
+que nous devons à sa vertu. Ajouterai-je
+encore à ceci les compliments extraordinaires qu'il
+<span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span>
+reçut, il n'y a pas long-temps, du comte de Pigneranda?
+Cet ambassadeur, fameux par la rupture de
+la paix de l'Europe, ayant passé à Angoulême, s'enquéroit,
+à l'ordinaire des étrangers, de ce qu'il y avoit
+de plus remarquable dans le pays. On lui proposa
+incontinent M. de Balzac comme la chose la plus rare:
+il repartit qu'il avoit appris ce nom-là en Espagne,
+long-temps avant que d'en partir; qu'il ne l'avoit pas
+trouvé moins célèbre en Allemagne, d'où il venoit,
+et lui envoya incontinent un Minime walon, homme
+de lettres, qui lui servoit d'aumônier, pour lui dire
+qu'il souffroit, avec plus de peine qu'il n'en avoit eu
+pendant tout son voyage, la défense de faire des visites;
+que s'il lui eût été libre d'en faire, il fût venu
+de bon c&oelig;ur en sa chambre pour voir une personne
+si célèbre dans tous les lieux où les grandes vertus sont
+en estime. Ce compliment ne fut pas borné à ce peu
+de paroles. Mais qu'ai-je affaire d'emprunter de la
+bouche de nos ennemis des louanges pour un homme
+qui a peine d'en souffrir des personnes qui lui sont
+les plus chères? Il se contente de leur amitié comme
+de la vôtre, monsieur, de celle de M. Chapelain, et
+de peu d'autres.</p>
+
+<p>«Oserois-je vous supplier de faire part de ma relation
+à M. Chapelain? Je sais qu'il aime ce que nous
+aimons, comme il en est aimé aussi; je sais qu'il me
+fait l'honneur de me vouloir du bien. Permettez-moi,
+je vous supplie, de l'assurer de mon très-humble service,
+et croyez, s'il vous plaît, que je serai toute ma
+vie, etc.<a name="FNanchor_185" id="FNanchor_185" href="#Footnote_185" class="fnanchor">[185]</a>.»</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span>
+Quand le chevalier de Méré mena le maréchal de
+Clairambault voir Balzac à la campagne, cet auteur
+étoit dans le jardin; le maréchal le trouva si extravagamment
+habillé qu'il le prit pour un fou, et il ne vouloit
+pas avancer; le chevalier l'encouragea: il en fut
+après très-satisfait, et dit qu'il n'avoit jamais vu un
+homme de si agréable conversation.</p>
+
+<p>Il fit, un peu après le voyage de Bordeaux, un poème
+latin de dévotion qu'il envoya à M. de Montausier, à
+Paris, et le pria de supplier M. de Grasse de le mettre
+en vers françois. Trois jours après, il écrivit au secrétaire
+de M. de Montausier qu'il le prioit de lui renvoyer
+cette lettre, qu'il y vouloit changer quelque chose;
+après, il en envoya une autre où il ne parloit plus de
+M. de Grasse, et cela exprès, afin que cette lettre ne
+demeurât point, et qu'on crût que M. de Grasse avoit
+traduit ce poème de son propre mouvement, parce qu'il
+en avoit été charmé. Cette seconde lettre eut le loisir
+de venir avant que M. de Montausier eût écrit à M. de
+Grasse; lui qui ne trouvoit pas la requête trop civile,
+envoya pour excuse à M. de Grasse la lettre de Balzac
+sans la relire, croyant que ce fut la même: cela fit un
+terrible galimatias.</p>
+
+<p>Depuis, quand M. le Prince fût mis en liberté, il lui
+envoya une lettre latine imprimée, avec deux petites
+<span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span>
+pièces de vers latins aussi imprimées: l'une sur sa prison,
+l'autre sur la mort de madame la princesse sa
+mère, où, à son ordinaire, il donnoit à dos à celui qui
+avoit le dessous, et traitoit le cardinal Mazarin de
+<em>semi-vir</em>; et, pour montrer à M. le Prince qu'il a fait
+ces vers-là durant sa prison, il en prend M. l'évêque
+d'Angoulême à témoin. Dans ces vers, il appelle le
+cardinal <em>imbelle caput</em>, comme si un cardinal devoit
+être guerrier; et puis, celui-là a été à la guerre.</p>
+
+<p>Sur la fin de ses jours il eut une grande mortification
+de voir le grand applaudissement qu'avoient les
+lettres de Voiture; il ne put se tenir de le témoigner.
+Ce fut ce qui produisit la dissertation latine de Girac
+et la <em>Défense de Voiture</em> que Costar lui adressa malicieusement
+à lui-même, car il se moque de lui en cent
+endroits. Ce fut une nouvelle recharge au pauvre
+homme, et cela avança ses jours de quelque chose.
+Dans l'historiette de Costar, nous parlerons de cette
+querelle plus amplement.</p>
+
+<p>Balzac et Girac étant allés dîner avec M. de Montausier
+à Angoulême, M. de Montausier parla de l'édition
+de Voiture, et dit qu'il falloit demeurer d'accord
+que c'étoit l'original des lettres galantes: cela
+déplut furieusement à Balzac. Au sortir de là, il répéta
+les mots que M. de Montausier avoit prononcés, et
+ajouta: «Que deviendront donc mes lettres?» Il pria
+Girac de lire Voiture et de lui en dire son avis. Le
+lendemain Balzac en envoya donc un exemplaire à
+Girac, avec un billet latin, où il le prioit de lui en dire
+son sentiment en latin. Girac le fit; mais il prétend
+que Balzac y a mis quelque chose du sien: Balzac
+envoya ce prétendu jugement de Girac à Paris. Costar,
+<span class="pagenum"><a id="Page_172"> 172</a></span>
+qui ne demandoit pas mieux que de faire claquer son
+fouet, composa la <em>Défense de Voiture</em>. D'abord Balzac,
+plein de lui-même, et persuadé de la déférence que
+Costar avoit pour lui, prit cet ouvrage pour une pièce
+à sa louange; et comme on l'imprimoit, il écrivit à
+Conrart de corriger tels et tels endroits, où l'on y parloit
+de lui, afin qu'ils fussent mieux, et il les croyoit
+bien corrigés. On lui dit qu'il n'y avoit plus moyen,
+et que tout étoit tiré: après il se désabusa.</p>
+
+<p>Non content d'avoir déjà, au sortir d'une grande
+maladie, envoyé, il y avoit quelque temps, à Notre-Dame
+des Ardillières, une lampe de cent écus, avec
+des vers latins gravés dessus, où son nom est en grosses
+lettres, il donna, un an au plus avant que de mourir,
+des preuves authentiques de sa vanité. Il écrivit à
+Conrart qu'il avoit deux mille livres à Paris, et qu'il
+en vouloit constituer une rente de cent francs, et instituer
+une espèce de jeux floraux de deux ans en deux
+ans, et que, pour cela, il donneroit dix thêmes sur
+lesquels on harangueroit; que l'Académie délivreroit
+les deux cents livres à celui qui feroit le mieux. Ce sont
+matières de piété: par exemple, que la gloire appartient
+à Dieu seul, et que les hommes en sont les usurpateurs.</p>
+
+<p>Patru et les plus sensés vouloient se moquer de cette
+fondation de <em>bibus</em>, car il y avoit un million de difficultés
+pour la sûreté, et aussi bien du chagrin à lire
+les compositions d'un tas de moines; mais les cabaleurs
+Chapelain et Conrart l'emportèrent. Cela fut fait
+après la mort de Balzac.</p>
+
+<p>Il fut six mois à se voir mourir tous les jours: il
+s'étoit fait transporter aux Capucins d'Angoulême; il
+<span class="pagenum"><a id="Page_173"> 173</a></span>
+se confessoit fréquemment, et pourtant songeoit bien
+autant à ses jeux floraux qu'à sa conscience. En mourant,
+car on a ses dernières paroles dans une relation
+qu'un avocat d'Angoulême, nommé Morisset, a faite<a name="FNanchor_186" id="FNanchor_186" href="#Footnote_186" class="fnanchor">[186]</a>,
+il dit qu'il ne savoit où il alloit, mais qu'il espéroit que
+Dieu lui feroit miséricorde.</p>
+
+<p>Ogier le prédicateur, comme on lui demandoit s'il
+ne feroit point l'épitaphe de Balzac: «Je m'en garderai
+bien, dit-il, j'aurois peur qu'il ne se l'attribuât
+encore.» Il disoit cela à cause de l'<em>Apologie</em>.</p>
+
+<p>Conrart voulut faire un Recueil de vers à sa
+louange: il en demanda à assez de gens qui en firent;
+mais c'est si peu de chose que tout est demeuré
+là<a name="FNanchor_187" id="FNanchor_187" href="#Footnote_187" class="fnanchor">[187]</a>.</p>
+
+<h2 class="p4">LE PRÉSIDENT PASCAL<br />
+<span class="medium">ET BLAISE PASCAL.</span></h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span></p>
+
+<p class="p2">Le président Pascal portoit ce titre parce qu'il avoit
+été président à Clermont en Auvergne; c'est un homme
+qui a eu d'assez beaux emplois: il étoit homme de
+bien et de savoir surtout; il s'étoit appliqué aux mathématiques;
+mais il a été plus considérable par ses
+enfants que par lui-même, comme nous verrons par la
+suite.</p>
+
+<p>Quand on fit la réduction des rentes, lui et un nommé
+de Bourges, avec un avocat au conseil dont je n'ai pu
+savoir le nom, firent bien du bruit, et à la tête de quatre
+cents rentiers comme eux, ils firent grand peur au
+garde des sceaux Séguier et à Cornuel. Le cardinal de
+Richelieu fit mettre dans la Bastille les deux autres;
+pour Pascal, il se cacha si bien qu'on ne put le trouver
+et fut long-temps sans oser paroître. En ces entrefaites,
+les petites Saintot<a name="FNanchor_188" id="FNanchor_188" href="#Footnote_188" class="fnanchor">[188]</a> et sa fille, qui est à cette
+heure en religion, jouèrent une comédie, dont cette
+fille qui n'avoit que douze ans avoit fait presque tous
+les vers.</p>
+
+<p>Le cardinal de Richelieu en ce temps-là eut la fantaisie
+<span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span>
+de faire jouer <em>le Prince déguisé</em><a name="FNanchor_189" id="FNanchor_189" href="#Footnote_189" class="fnanchor">[189]</a> à des enfants.
+Bois-Robert en prit le soin. Il choisit, comme vous
+pouvez penser, cette petite Pascal; il prit aussi une
+des petites Saintot, Socratine, et le petit Bertaut, son
+frère<a name="FNanchor_190" id="FNanchor_190" href="#Footnote_190" class="fnanchor">[190]</a>. La représentation réussit; mais la petite Pascal
+fit le mieux. Comme on la louoit, elle demande à
+descendre, et d'elle-même, sans en avoir rien dit à personne,
+elle se va jeter aux pieds de Son Eminence et
+lui récite en pleurant dix ou douze vers de sa façon, par
+lesquels elle demandoit le retour de son père. Le cardinal
+la baisa plusieurs fois, car elle étoit <em>bellotte</em>, la
+loua de sa piété, et lui dit: «Ma mignonne, écrivez à
+votre père qu'il revienne, je le servirai.» En effet,
+il le servit et le continua dix ans à l'intendance par
+moitié de Normandie, car il s'étoit défait de sa charge
+en faveur d'un de ses frères. Ils étoient tous d'Auvergne.</p>
+
+<p>Sa fille fit d'autres vers, j'en ai quelques-uns<a name="FNanchor_191" id="FNanchor_191" href="#Footnote_191" class="fnanchor">[191]</a></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_176"> 176</a></span>
+Enfin, à dix-huit ans, elle se mit en dévotion, et,
+comme j'ai dit, elle se fit religieuse.</p>
+
+<p>Le président Pascal a laissé un fils, Blaise Pascal<a name="FNanchor_192" id="FNanchor_192" href="#Footnote_192" class="fnanchor">[192]</a>,
+qui témoigna dès son enfance l'inclination qu'il avoit
+aux mathématiques. Son père lui avoit défendu de s'y
+adonner qu'il n'eût bien appris le latin et le grec. Cet
+enfant, dès douze à treize ans, lut Euclide en cachette,
+et faisoit déjà des propositions; le père en trouva quelques-unes;
+il le fait venir et lui dit: «Qu'est-ce que
+cela?» Ce garçon, tout tremblant, lui dit: «Je ne m'y
+suis amusé qu'aux jours de congé.&mdash;Et entends-tu
+bien cette proposition?&mdash;Oui, mon père.&mdash;Et où
+as-tu appris cela?&mdash;Dans Euclide, dont j'ai lu les
+six premiers livres (on ne lit d'ordinaire que cela
+d'abord).&mdash;Et quand les as-tu lus?&mdash;Le premier
+en une après-dînée, et les autres en moins de temps
+à proportion.» Notez qu'on y est six mois avant que
+de les bien entendre.</p>
+
+<p>Depuis, ce garçon inventa une machine admirable
+pour l'arithmétique. Pendant les dernières années de
+l'intendance de son père, ayant à faire pour lui des
+comptes de sommes immenses pour les tailles, il se mit
+dans la tête qu'on pouvoit, par de certaines roues, faire
+infailliblement toutes sortes de règles d'arithmétique;
+il y travailla et fit cette machine qu'il croyoit devoir
+être fort utile au public; mais il se trouva qu'elle revenoit
+à quatre cents livres au moins, et qu'elle étoit si
+difficile à faire, qu'il n'y a qu'un ouvrier, qui est à
+Rouen, qui la sache faire; encore faut-il que Pascal y
+soit présent. Elle peut être de quinze pouces de long
+<span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span>
+et haute à proportion. La reine de Pologne en emporta
+deux; quelques curieux en ont fait faire. Cette
+machine et les mathématiques ont ruiné la santé de ce
+pauvre Pascal le jeune.</p>
+
+<p>Sa s&oelig;ur, religieuse à Port-Royal de Paris, lui donna
+de la familiarité avec les Jansénistes: il le devint lui-même;
+c'est lui qui a fait ces belles lettres au Provincial
+que toute l'Europe admire, et que M. Nicole a
+mises en latin. Rien n'a tant fait enrager les Jésuites.
+Long-temps on a ignoré qu'il en fût l'auteur; pour
+moi, je ne l'en eusse jamais soupçonné, car les mathématiques
+et les belles-lettres ne vont guères ensemble.
+Ces messieurs du Port-Royal lui donnoient la matière,
+et il la déposoit à sa fantaisie. Nous en dirons davantage
+dans les Mémoires de la régence.</p>
+
+<h2 class="p4">BERTAUT,<br />
+<span class="medium">NEVEU DE l'ÉVÊQUE DE SÉEZ.</span></h2>
+
+<p class="p2">Ce petit Bertaut, qui étoit de la comédie<a name="FNanchor_193" id="FNanchor_193" href="#Footnote_193" class="fnanchor">[193]</a>, étoit
+neveu de Bertaut le poète, qui fut évêque de Séez. Il
+avoit une s&oelig;ur, femme-de-chambre de la Reine, qui,
+pour sa beauté et sa bonne réputation, fut mariée avec
+le premier président de la chambre des comptes de
+<span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span>
+Rouen, qui étoit fort vieux, nommé Motteville<a name="FNanchor_194" id="FNanchor_194" href="#Footnote_194" class="fnanchor">[194]</a>.
+Elle n'en eut point d'enfants et revint à la cour.</p>
+
+<p>Lui et sa s&oelig;ur Socratine étoient en nécessité quand
+quelqu'un dit au cardinal de Richelieu qu'il y avoit des
+enfants d'un frère de Bertaut qui étoient bien pauvres.
+Il les fit venir: la fille étoit fort jolie et avoit bien de
+l'esprit; le garçon étoit passable. Ils jouèrent quelques
+scènes du <em>Pastor fido</em>, de fort bonne grâce. Le cardinal
+donna pension à la fille, et entretint le petit garçon
+au collége. Ce garçon eut assez d'industrie pour faire
+habiller un petit laquais, qu'il prit des livrées <em>éminentissimes</em>;
+et quand on le rebutoit à la porte du cardinal,
+il faisoit passer son laquais devant. Cela plut au cardinal,
+auquel, par ce moyen, il fit fort sa cour; et quoiqu'il
+eût découvert que leur mère étoit une mademoiselle
+Bertaut, qu'il avoit vue chez la Reine-mère, et
+qu'il haïssoit fort, il continua pourtant à leur faire du
+bien.</p>
+
+<p>Après la mort du cardinal, au commencement de la
+régence, madame de Motteville, sa s&oelig;ur, eut avis d'un
+prieuré qui vaquoit; M. de Bassompierre l'avoit eu
+aussi. Elle le rencontre, comme il l'alloit demander à
+la Reine. Elle lui demanda, par hasard, quelle affaire
+l'amenoit; il le lui dit. «Eh! monsieur, dit-elle, je
+l'allois demander pour mon frère; c'est si peu de
+chose, et il en a si grand besoin!» Le maréchal répondit
+qu'il ne vouloit pas, sur ses vieux jours, être
+moins civil aux dames qu'en sa jeunesse, et il se retira.
+Ce prieuré étoit pourtant fort bon. On dit
+<span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span>
+qu'il vaut cinq mille livres de rente. Elle l'obtint. Elle
+lui fit donner encore la charge de lecteur du Roi
+qu'avoit eue son oncle, l'évêque de Séez, avant que
+d'être évêque.</p>
+
+<p>Il fut avec M. de La Tuillerie en Suède. Là, comme
+c'est un doucereux, il voulut, je pense, dire des fleurettes
+à la Reine, et il fit si bien qu'elle sut qu'il chantoit
+et jouoit du luth. Elle l'en pria un jour; il fit bien
+des cérémonies; enfin, il prit un luth, et badina tant
+avant que de chanter, que quand il voulut chanter tout
+de bon, la Reine, qui en étoit lasse, ne l'écouta point,
+ou ne l'écouta que par manière d'acquit. Au retour,
+comme la Reine lui demandoit des nouvelles de la
+reine de Suède, il dit qu'elle n'étoit pas laide, qu'elle
+pouvoit même passer pour agréable. «Mais, dit-il
+tout bas à la Reine en s'approchant familièrement
+de son oreille, elle a un peu la taille gâtée.» Quelqu'un
+dit en riant à M. le cardinal qui étoit là: «Votre
+Eminence n'a-t-elle point d'ombrage de ce galant
+homme? Je m'offre pour votre second.»</p>
+
+<p>Il ne manque pas d'esprit; mais il est ennuyeux en
+diable et plein de vanité. Par malheur pour lui, il y a
+un des principaux musiciens de la chapelle nommé aussi
+Bertaut<a name="FNanchor_195" id="FNanchor_195" href="#Footnote_195" class="fnanchor">[195]</a>. Pour les distinguer, on appeloit celui-ci
+<em>Bertaut l'incommode</em>, et l'autre <em>Bertaut l'incommodé</em>,
+parce qu'il est châtré. On appeloit ainsi tous les châtrés
+de ces comédies en musique que le cardinal Mazarin
+faisoit jouer. Feu madame de Longueville s'avisa
+la première, ne voulant pas prononcer le mot de châtré,
+de dire <em>cet incommodé</em>, en montrant un châtré qui
+<span class="pagenum"><a id="Page_180"> 180</a></span>
+chantoit fort bien, et qui vint à la cour du temps du
+cardinal de Richelieu. «Mon Dieu, disoit-elle à mademoiselle
+de Senecterre, que cet <em>incommodé</em> chante
+bien!»</p>
+
+<p>Ce petit Bertaut fait des vers, mais pas trop bien, et
+c'est un grand diseur de fleurettes. Quand la cour alla
+à Poitiers, en 1652, un nommé Du Temple, qui a la
+plus belle femme de la ville, et qui est fort jaloux, alla
+au-devant des fourriers, pour les prier de lui donner
+M. Bertaut; il entendoit Bertaut <em>l'incommodé</em>; mais il
+n'y étoit pas; eux lui dirent: <em>Volontiers</em>. Il alla faire un
+tour je ne sais où, et quand il arriva chez lui, il trouva
+un petit jeune homme qui disoit des douceurs à sa
+femme.</p>
+
+<h2 class="p4">LE MARÉCHAL DE GUÉBRIANT<a name="FNanchor_196" id="FNanchor_196" href="#Footnote_196" class="fnanchor">[196]</a>.</h2>
+
+<p class="p2">Le maréchal de Guébriant étoit de Bretagne, et
+bien gentilhomme. Il avoit étudié, et, s'il eût eu assez
+de bien pour cela, il auroit été conseiller à Rennes;
+mais il n'avoit que deux mille livres de rente.</p>
+
+<p>Un jour, étant à Paris, la nuit il entendit du bruit dans
+la rue, comme de gens qui se battoient; il descendit,
+et, voyant un homme assez mal accompagné attaqué de
+plusieurs autres, il se met du côté du plus foible,
+<span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span>
+et le tire de leurs mains: c'étoit le baron Du Bec<a name="FNanchor_197" id="FNanchor_197" href="#Footnote_197" class="fnanchor">[197]</a>
+que le marquis de Praslin, qui fut tué à la bataille de
+Sedan, assassinoit par jalousie; car ils étoient rivaux,
+et le baron étoit mieux traité que lui. On reconnut ensuite
+l'épée du marquis<a name="FNanchor_198" id="FNanchor_198" href="#Footnote_198" class="fnanchor">[198]</a>, qui étoit demeurée sur la
+place. Guébriant dit au baron que s'il découvroit jamais
+qui lui avoit fait un si lâche tour, et qu'il s'en voulut
+ressentir, il le prioit de lui faire l'honneur de le prendre
+pour son second. En effet, ils se battirent et ils
+eurent l'avantage<a name="FNanchor_199" id="FNanchor_199" href="#Footnote_199" class="fnanchor">[199]</a>.</p>
+
+<p>Ce duel obligea le baron à se retirer à la campagne
+chez sa s&oelig;ur qui étoit nouvellement démariée d'avec
+M. des Spy (ou <em>Chepy</em>), homme de qualité. Cette
+affaire ne fut pas trop honorable à la dame; car elle
+dura dix ans, et elle est retournée plus d'une fois avec
+son mari. Enfin, il consentit à la dissolution, et épousa
+une fille. En ayant eu un enfant, il envoya prier mademoiselle
+Du Bec de la présenter au baptême. Elle
+répondit qu'elle le feroit volontiers, si elle croyait que
+cet enfant fût de lui. Elle s'éprit de Guébriant, qui
+étoit bien fait, l'épousa et lui acheta une compagnie
+aux gardes: elle avoit peut-être cinquante mille écus
+de bien.</p>
+
+<p>Durant le désordre de Corbie, il se jeta dans Guise,
+<span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span>
+et rendit par ce moyen un grand service, car la place
+eût été attaquée et prise sans ce secours. Au retour de
+là, sa femme, qui a toujours eu de l'ambition, et qui
+vouloit pousser son mari, crut qu'il en falloit faire un
+<em>titolado</em><a name="FNanchor_200" id="FNanchor_200" href="#Footnote_200" class="fnanchor">[200]</a>; et, pour le faire appeler <em>Monsieur le comte</em>,
+elle s'avisa de feindre qu'elle avoit perdu un chien, et fit
+dire au prône que quiconque l'auroit trouvé le portât
+chez M. le comte de Guébriant.</p>
+
+<p>Après cela, Guébriant fut envoyé dans la Valteline
+avec qualité de maréchal-de-camp. Il dit d'abord à
+M. de Rohan qui y commandoit: «Monsieur, je suis
+assuré que je vous obéirai bien; mais je vous avoue
+que je ne sais point le métier de maréchal-de-camp:
+daignez prendre la peine de m'instruire.» Cela plut
+fort à M. de Rohan.</p>
+
+<p>Depuis, il fut envoyé en Allemagne mener un secours
+de deux mille hommes au duc de Weimar, qui,
+voulant avoir deux maréchaux-de-camp françois, demanda
+Guébriant, sur le témoignage que M. de Rohan
+lui en rendit, quand il le fut trouver un peu avant la
+bataille de Rheinfelden.</p>
+
+<p>Le duc de Weimar fit bien voir le cas qu'il en faisoit,
+car il lui laissa en mourant<a name="FNanchor_201" id="FNanchor_201" href="#Footnote_201" class="fnanchor">[201]</a> son cheval et ses
+armes. Il oublioit son épée; mais Feret, son secrétaire
+françois, l'en fit ressouvenir, et il la lui laissa aussi.
+Guébriant, que nous appellerons <em>le comte de Guébriant</em>,
+par respect et par politique, ne voulut jamais
+monter sur ce cheval, et le faisoit même mener en
+<span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span>
+main à l'abreuvoir. Cela lui gagna terriblement le
+c&oelig;ur des Weimariens; car, quand ils voyoient passer
+ce cheval, ils lui ôtoient le chapeau.</p>
+
+<p>Feret, secrétaire françois du duc de Weimar, dit
+qu'il légua bien ses armes à Guébriant, mais qu'il légua
+son cheval au Roi, et qu'il fut amené à la grande écurie.
+Il lui avoit coûté trois mille livres. Il étoit fort
+doux pour Weimar; mais, il ne vouloit point souffrir
+qu'un autre le montât, au moins y avoit-on bien de la
+peine. Guébriant le monta, dit Le Laboureur, et après
+sa mort il fut mené chez le Roi, où il est mort<a name="FNanchor_202" id="FNanchor_202" href="#Footnote_202" class="fnanchor">[202]</a>.</p>
+
+<p>Le comte commanda cette armée en la place du duc
+de Weimar. Sa feinte ivrognerie lui servit aussi beaucoup;
+car, quoiqu'il ne bût d'ordinaire que de l'eau,
+avec eux pourtant il faisoit la débauche, et escamotoit
+si adroitement qu'il leur faisoit accroire qu'il s'enivroit,
+puis il se laissoit tomber sous la table<a name="FNanchor_203" id="FNanchor_203" href="#Footnote_203" class="fnanchor">[203]</a>. On dit
+qu'ils en étoient charmés.</p>
+
+<p>Il défit Lamboy, et fut fait maréchal de France, du
+temps que le cardinal de Richelieu avoit M. Le Grand
+et toute sa cabale sur les bras. En reconnoissance de
+<span class="pagenum"><a id="Page_184"> 184</a></span>
+la dignité qu'il venoit d'avoir, il envoya assurer le
+cardinal à Perpignan que lui et tous ceux qu'il commandoit
+étoient à son service; qu'ils se rendroient où
+il voudroit à point nommé.</p>
+
+<p>On dit que ce fut M. de Chavigny qui le proposa au
+cardinal pour gouverneur du Roi, et que le cardinal
+avoit dessein de lui donner cet emploi.</p>
+
+<p>M. de Noirmoutier en conte une chose qui me l'auroit
+bien fait estimer autant qu'autre qu'il ait faite.
+«Un peu avant sa mort, disoit-il, moi qui étois maréchal-de-camp
+dans les troupes de Rantzau en Allemagne,
+je lui écrivis pour quelque affaire, et lui
+donnois du <em>monseigneur</em>. La première fois qu'il me
+rencontra, il me dit que je me faisois tort, et qu'il
+me prioit de ne plus le traiter ainsi. Je répondis que
+je lui devois cela, que je le reconnoissois pour chef
+de la noblesse, et que tous les gentilshommes qui ne
+donneroient pas du <em>monseigneur</em> à messieurs les maréchaux
+de France, se feroient tort à eux-mêmes.&mdash;Pour
+moi, répliqua-t-il, je n'ai eu cette dignité que
+par pur bonheur, et une personne de la maison de La
+Trimouille<a name="FNanchor_204" id="FNanchor_204" href="#Footnote_204" class="fnanchor">[204]</a> ne me doit point donner du <em>monseigneur</em>.
+M. le marquis de Montausier, qui est maréchal-de-camp
+sous moi, ne m'écrit que <em>monsieur</em>, et
+si vous me traitez autrement, vous m'obligerez à me
+plaindre de lui: enfin, je brûlerai vos lettres, si vous
+ne me promettez ce que je vous demande, et je vous
+en serai infiniment obligé.» Je ne crois pas que
+M. de Noirmoutier lui ait écrit depuis, car le maréchal
+fut tué malheureusement au siége de Rothweil,
+<span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span>
+peu de temps après. La Reine, car c'étoit au commencement
+de la régence, alla voir la maréchale, et on
+enterra le maréchal dans Notre-Dame<a name="FNanchor_205" id="FNanchor_205" href="#Footnote_205" class="fnanchor">[205]</a>, honneur
+qu'on n'avoit fait encore qu'au maréchal de Brissac.</p>
+
+<h2 class="p4">MADAME D'ATIS.</h2>
+
+<p class="p2">Madame D'Atis avoit été jolie en sa jeunesse, et on
+en avoit un peu médit. Son mari, qui étoit Viole<a name="FNanchor_206" id="FNanchor_206" href="#Footnote_206" class="fnanchor">[206]</a>,
+avoit toujours maille à partir avec elle, et il engrossoit
+toujours quelque servante; cependant elle en parloit
+comme d'un Mausole. «Je l'aimois si fort, disoit-elle
+(car il n'y eut jamais une créature plus <em>phébus</em>), que
+si j'eusse pu, me faisant servante, le faire empereur,
+je l'eusse fait; je lui étois attachée par de si beaux
+liens que la chair et le sang n'y avoient aucune
+part.»</p>
+
+<p>Un jour qu'on parloit du cardinal de Richelieu:
+«C'étoit un grand génie, dit-elle; mais la grande connoissance
+qu'il avoit du mérite des hommes m'a
+coûté bien cher; il choisit M. d'Atis, et il ne pouvoit
+faire autrement, pour aller établir le roi de Portugal.»
+<span class="pagenum"><a id="Page_186"> 186</a></span>
+La vérité est qu'Atis avoit fait ici un grand
+exploit, car il avoit tué un des portiers du Pont-Rouge
+pour ne pas payer un double. Il alla en Portugal, où
+la disette de gens le fit considérer; il y fut tué commandant
+quelques corps de François en petit nombre.
+Après sa mort, le Roi envoya son ordre à son fils, et
+donna pension à la mère. Elle se disoit veuve d'un
+général d'armée et d'un gouverneur de province; et,
+allant consoler madame la maréchale de Guébriant,
+c'étoit environ en même temps: «Ah! madame, lui
+dit-elle, vous avez perdu le héros du Rhin, et moi
+j'ai perdu le héros du Tage!» Or, comme elle faisoit
+chez elle l'oraison funèbre de son héros, dont elle
+ne faisoit que d'apprendre la perte, sa s&oelig;ur Du Menillet,
+autre savante, s'amusoit avec quelqu'un au
+coin du feu à démêler l'intrigue du Cid.</p>
+
+<p>Elle faisoit, disoit-elle, lit à part, quoiqu'elle n'eût
+qu'un seul enfant, parce que M. D'Atis étoit d'une
+trop bonne maison pour faire des gueux. Jamais elle
+n'a appelé sa cuisine, quoique fort médiocre, que des
+offices. Elle a montré vingt ans durant jusqu'à sa
+mort le plan d'une maison magnifique qu'elle devoit
+faire bâtir. Un jour qu'elle parloit de cela, je ne sais
+quel sot, car il falloit qu'elle rencontrât une fois en sa
+vie quelqu'un qui lui damât le pion en fait de phébus,
+je ne sais quel impertinent, voyant que son fils avoit
+été taillé, lui dit sérieusement, pensant lui dire une
+belle chose, que tout contribuoit à contenter la passion
+qu'elle avoit de bâtir, et qu'il n'y avoit pas même
+jusqu'aux reins de monsieur son fils qui ne lui voulussent
+fournir des pierres pour ses bâtiments.</p>
+
+<p>Ce fils étoit assez grand et assez débauché. Elle ne le
+<span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span>
+vouloit pas laisser aller à la guerre: il s'en alla un beau
+matin en Hollande sans lui dire adieu: «Ah! disoit-elle,
+il étoit bien difficile de retenir ce jeune lion.» En Hollande,
+il empruntoit de l'argent à l'ambassadeur de Portugal,
+et disoit: «Ma putain de mère ne me donne rien.»
+De là il alla en Portugal, où il mourut de trois coups
+d'épée, après avoir tué, à ce qu'elle dit, le capitaine
+d'une compagnie de chevau-légers et mis le lieutenant
+hors de combat. On le voulut porter dans un couvent
+de religieux là auprès. Ces religieux ne vouloient recevoir
+personne; mais, dès qu'il se fut nommé: «C'est,
+dirent-ils, le fils de ce généreux François? qu'il
+vienne.» Il mourut là de ses blessures, qui étoient
+toutes par devant. «Le père et le fils, ajoutoit-elle,
+me coûtent plus de cent mille livres, et je perds la
+terre d'Atis, qui étoit substituée à ce pauvre garçon.»</p>
+
+<p>Elle, qui s'en étoit plainte mille et mille fois durant
+sa vie, après qu'il fut mort, en disoit des merveilles;
+c'étoit la plus grande perte du monde. «Il me dit, disoit-elle,
+un peu devant que de s'en aller, une chose
+qui mérite d'être gravée en lettres d'or sur le marbre.
+Je lui reprochois ses dettes; il me dit: Je n'en
+ferai plus; mais, promettez-moi de payer celles que
+j'ai faites; car, quoique je n'aie pas l'âge, il n'y a
+point de minorité devant Dieu.»</p>
+
+<p>Elle disoit d'un pauvre livre du père Du Bosc sur
+la matière de la grâce, dont l'épître au cardinal Mazarin
+avoit été toute refaite par Patru: «Le livre est
+bon, mais l'épître est ridicule.» Elle disoit au même
+père Du Bosc: «C'est l'opinion de <em>Molinus</em>.&mdash;Vous
+m'excuserez, répondit-il, c'est celle de <em>Jansenia</em>.»</p>
+
+<p>Je fus une fois chez elle avec Patru; elle nous dit
+<span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span>
+qu'une sotte femme qu'on appeloit madame d'Atis
+(elle ne croyoit pas dire si vrai), «avoit fait deux réflexions
+sur le cardinal Mazarin: l'une, qu'il avoit inventé
+le <em>hoc</em>, que la France étoit bien malheureuse
+d'être gouvernée par un homme qui avoit le loisir
+d'inventer des jeux; l'autre, qu'il avoit mis sa bibliothèque
+au-dessus de ses écuries, et que c'étoit parfumer
+les Muses avec du fumier.»</p>
+
+<p>Elle mourut en 1656, et un certain pédant gascon,
+nommé Solon, qui étoit son domestique, on ne sait
+pourquoi, prit la peine de voler sa cassette quand il
+vit la dame à l'extrémité.</p>
+
+<h2 class="p4">M. DE BELLEY<a name="FNanchor_207" id="FNanchor_207" href="#Footnote_207" class="fnanchor">[207]</a>.</h2>
+
+<p class="p2">L'évêque de Belley étoit fils d'un M. Le Camus-Pont-Carré,
+qui avoit été intendant des finances. Quand
+il étoit à son évêché, en Bresse, il voyoit M. de Genève,
+François de Sales, qu'on a béatifié depuis. Ce saint
+homme un jour s'étant plaint à lui de ce qu'il n'avoit
+plus de mémoire: «Pour moi, lui dit-il, j'ai autant de
+mémoire que jamais, mais je manque un peu de jugement.&mdash;Vraiment!
+dit l'autre, vous êtes un vrai
+Israélite auquel il n'y a point de fraude<a name="FNanchor_208" id="FNanchor_208" href="#Footnote_208" class="fnanchor">[208]</a>.»</p>
+
+
+<p>En prêchant à Saint-Magloire, le jour de ce saint, il
+<span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span>
+prit ce texte: <em>Meam gloriam non dabo</em> (je ne donnerai
+point ma gloire); et il joua toujours là-dessus.</p>
+
+<p>Une fois, en prêchant devant M. d'Orléans, il dit que
+les bonnes intentions ne suffisoient pas; que cela étoit
+bon pour Dieu, en qui vouloir et faire n'étoient qu'une
+même chose. «Par exemple, monseigneur, on dira
+quand vous n'y serez plus, car les princes meurent
+comme les autres hommes: M. d'Orléans avoit les
+meilleures intentions du monde, mais il n'a jamais
+su rien faire qui vaille.» Il y avoit là quelques évêques
+qui firent ce qu'ils purent pour irriter M. d'Orléans;
+au lieu de cela, il manda à M. de Belley qu'il
+l'iroit encore entendre le lendemain. Le bonhomme se
+douta de quelque chose, ou peut-être en eut-il avis. Il
+prêcha, et se mit à parler des curés. «Quand un curé
+ne réside point, qu'il ne veut point obéir, on a recours
+à monseigneur son évêque; on écrit à monseigneur
+à Paris, qu'un tel, etc. Monseigneur fulmine,
+etc. Voilà qui est bien, cela; voilà qui est selon
+les canons. Mais monseigneur le prélat qui ne résidez
+point, que peut-on dire de vous?» M. d'Orléans rioit
+comme un fou, et les pauvres évêques, car ils y étoient,
+étoient dans la plus grande confusion du monde.</p>
+
+<p>Enfin, il permuta son évêché pour d'autres bénéfices
+de peu de valeur; mais ce ne fut pas pour faire le courtisan
+à Paris. Il avoit du bien de patrimoine; il en épargnoit
+tout le revenu à cinq cents livres près, et, avec
+celui de ses bénéfices, il le donnoit tout aux pauvres.
+De ces cinq cents livres, il payoit pension à l'hôpital
+des Incurables, où il s'étoit retiré pour assister les malades.
+Il n'y avoit point de valet, couchoit sur une
+paillasse piquée; un de ceux de la maison le servoit, et
+<span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span>
+avoit soin de lui donner un caleçon des pauvres quand
+il falloit mettre le sien à la lessive, car le bon prélat
+n'en avoit qu'un. Il se retiroit à cinq heures, et personne
+ne le voyoit; il alloit l'été passer quelques jours
+chez M. de Liancourt, et ailleurs étoit toujours gai,
+mais se retiroit régulièrement à cinq heures.</p>
+
+<p>Les moines, qui le haïssoient comme la peste, à cause
+du livre intitulé: <em>De l'ouvrage des Moines</em><a name="FNanchor_209" id="FNanchor_209" href="#Footnote_209" class="fnanchor">[209]</a>, qu'il a
+fait contre eux, ont épluché bien exactement sa vie;
+mais ils n'y ont jamais trouvé à mordre.</p>
+
+<p>Il lui prit une fantaisie autrefois de faire des romans
+spirituels pour détourner de lire les profanes. Cette
+vision lui vint quand <em>l'Astrée</em> commença à paroître. Il
+faisoit un petit roman en une nuit, et il en a beaucoup
+fait. C'est un des hommes de France qui a le plus fait
+de volumes.</p>
+
+<p>Il prêchoit un peu à la manière d'Italie; il bouffonne
+sans avoir dessein de bouffonner; il fait des pantalonnades
+quelquefois; mais il reprend bien les vices,
+et est toujours dans le bon sens. Un jour, il rencontra
+en son chemin le chevalier Bayard; il ne fit plus que
+parler de lui, et oublia tout le reste. Une autre fois il
+fit je ne sais quelle comparaison d'un berger qui paissoit
+ses brebis dans un vallon; il se mit à décrire ce
+vallon, puis un bois, puis un ruisseau, et à la fin, revenant
+à lui: «Messieurs, dit-il, je vous ai menés bien
+loin; mais je vous y ai menés par des chemins bien
+agréables.»</p>
+
+<p>Le cardinal de Richelieu lui envoya un brevet de
+conseiller d'État, et ensuite deux mille francs pour une
+<span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span>
+année de sa pension; il les refusa. «Ah! dit le cardinal,
+je ne le croyois pas si désintéressé!» Et ensuite
+il l'envoya chercher: «Il faut que nous vous canonisions,
+monsieur de Belley, lui dit-il.&mdash;Je le voudrois,
+monseigneur, nous serions tous deux contents; vous
+seriez pape, et je serois saint.»</p>
+
+<p>Il refusa un évêché que M. de Chavigny lui vouloit
+faire donner, disant qu'il en étoit indigne, et que c'étoit
+pour cela qu'il s'étoit défait du sien.</p>
+
+<p>Le cardinal de Richelieu, qui avoit trouvé cet homme
+plaisant, l'envoyoit quelquefois quérir, même de Ruel,
+quand il étoit las de Bois-Robert et de tous les autres
+divertissements; car bien souvent il lui est arrivé de
+dire à Bois-Robert: «Ah! mon Dieu! le méchant bouffon!
+mais ne sauriez-vous me faire rire?» C'étoit
+comme ce noble Vénitien qui disoit: <em>Sta cosa è troppo
+seria, buffon malinconico, fa me rider</em>. Il envoyoit
+aussi chercher quelquefois le père Bernard, qui étoit
+un fou de dévotion, et lui faisoit conter l'histoire des
+prisonniers et des pendus qu'il avoit assistés au supplice.
+Ce père Bernard avoit été autrefois très-débauché;
+puis il s'étoit jeté dans la dévotion, faute de bien,
+et son zèle et son emportement l'avoient canonisé
+parmi le peuple avant sa mort. Il prêchoit dans les
+salles et sur l'escalier de la Charité, et une fois il dit:
+«Il faut finir, car voilà l'heure qu'on va pendre un
+pauvre <em>passement d'argent</em>, et se mit à crier un demi-quart-d'heure:
+<em>Passement<a name="FNanchor_210" id="FNanchor_210" href="#Footnote_210" class="fnanchor">[210]</a> d'argent</em>. A sa mort on
+vendit trois ou quatre guenilles qu'il avoit au poids de
+l'or. Il avoit laissé ses souliers à un pauvre homme;
+<span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span>
+les dames les lui mirent en pièces pour en avoir chacune
+un morceau, et lui donnèrent de quoi avoir des
+souliers pour le reste de sa vie. Pour faire le conte bon,
+on disoit qu'une d'elles avoit acheté son prépuce tout
+ce qu'on avoit voulu. Quelque temps durant, on disoit
+qu'il se faisoit des miracles à son tombeau; enfin, cela
+se dissipa peu à peu. Il disoit que le cardinal l'avoit
+reçu comme un prêtre, et M. le chancelier comme un
+valet de bourreau.</p>
+
+<p>Revenons à M. de Belley. Quand M. d'Orléans alla
+loger au Luxembourg, il le fit prêcher. Cela ne lui étoit
+arrivé il y avoit long-temps, car les moines avoient eu
+assez de crédit pour lui faire défendre la chaire. On dit
+que M. d'Orléans, le jour de la Passion, étant au sermon
+entre La Rivière et Tub&oelig;uf, qui étoient pourtant
+assez éloignés de lui, il dit, comme s'il eût parlé à Jésus-Christ:
+«Je vous vois là, Monseigneur, entre deux brigands.»
+Prêchant le Carême dans le cabinet de Madame,
+en parlant des femmes qui se faisoient porter
+leur robe: «Je conseillerois, dit-il, aux pages et aux
+laquais qui leur lèvent la queue, de leur lever aussi
+la chemise, et de leur donner le fouet.»</p>
+
+<p>Ayant vu prêcher M. de Grasse sur la matière de la
+grâce, il dit:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div class="line">Voilà un sermon de la Grâce,</div>
+<div class="line">Prononcé de fort bonne grâce</div>
+<div class="line">Par monsieur l'évêque de Grasse,</div>
+<div class="line">Qui n'a pas la mine trop grasse.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Il persévéra et mourut aux Incurables en 1652</p>
+
+<h2 class="p4">M. PAVILLON<a name="FNanchor_211" id="FNanchor_211" href="#Footnote_211" class="fnanchor">[211]</a>.</h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span></p>
+
+<p class="p2">Je dirai un mot de M. Pavillon de Paris, évêque
+d'Alet en Languedoc, qui n'a d'ordinaire ni cheval ni
+mule, et donne tout son revenu aux pauvres. Il apaise
+les querelles, il court après les gentilshommes qui ont
+pris la campagne. Ce n'est point un cagot. Un seigneur
+de son diocèse, homme de c&oelig;ur, se vouloit retirer
+du monde: «Gardez-vous-en bien, lui dit-il,
+vous êtes utile au monde, vous y donnerez bon
+exemple, vous apaiserez les querelles.» Et en effet,
+il l'y fit demeurer.</p>
+
+<h2 class="p4">M. GAUFFRE.</h2>
+
+<p class="p2">Un maître des comptes, fils d'un procureur des
+comptes, nommé Gauffre, prit la place du père Bernard,
+et fit son Oraison funèbre, où il concluoit toujours
+que le Père Bernard étoit fou, sans expliquer
+<span class="pagenum"><a id="Page_194"> 194</a></span>
+autrement que c'étoit <em>stultus propter Christum</em>. Ce
+M. Gauffre étoit amoureux d'une femme, qui depuis
+a été madame de Mauric<a name="FNanchor_212" id="FNanchor_212" href="#Footnote_212" class="fnanchor">[212]</a>, et par désespoir il se
+jeta dans la dévotion. Ce qu'il a fait de plus remarquable,
+c'est que s'étant commis un meurtre dans
+Notre-Dame, il fit l'amende honorable pour le criminel
+qu'on ne tenoit pas, et fut la corde au cou dans
+l'église.</p>
+
+<h2 class="p4">LE GÉNÉRAL DES CAPUCINS.</h2>
+
+<p class="p2">Il passa, en 1647, un Italien à Paris qui étoit général
+des Capucins, et en grande réputation de sainteté.
+Le pape Innocent <span class="smcap">X</span> lui avoit ordonné de donner sa
+bénédiction à quiconque la lui demanderoit. Le peuple
+étoit si persuadé de la sainteté de cet homme, qu'il
+lui fallut donner des gardes pour empêcher qu'on ne
+lui coupât tous ses habits; mais il ne faut pas s'étonner
+de cela après ce que je m'en vais écrire.</p>
+
+<p>Il y avoit sur le pont Notre-Dame une enseigne de
+Notre-Dame, comme il y en a en plusieurs lieux; durant
+un grand vent, je ne sais quels sots se mirent en
+tête qu'ils avoient vu cette image aller d'un bout à l'autre
+du fer où elle étoit pendue; chose qui ne se pouvoit
+naturellement, car le vent peut bien faire aller une
+enseigne de côté et d'autre, ou l'arracher tout-à-fait,
+<span class="pagenum"><a id="Page_195"> 195</a></span>
+mais non pas la faire couler le long de ce fer. Après
+cela, ils s'imaginèrent qu'elle avoit pleuré et jeté du
+sang; enfin cela alla si loin, que M. de Paris fut contraint
+de se la faire apporter, de peur qu'on n'en fît
+une Notre-Dame à miracles. Pour une bonne fois, il
+devoit défendre de mettre des choses saintes aux enseignes,
+comme la Trinité et autres semblables.</p>
+
+<p>Un fou de cabaretier de la rue Montmartre avoit
+pris pour enseigne la <em>Tête-Dieu</em>; le feu curé de Saint-Eustache
+eut bien de la peine à la lui faire ôter: il
+fallut une condamnation pour cela.</p>
+
+<h2 class="p4">LE MARÉCHAL DE L'HOPITAL.</h2>
+
+<p class="p2">Il est le second fils de M. de Vitry, qui quitta le
+parti de la Ligue le premier; l'aîné fut le maréchal de
+Vitry. Depuis étant bien avec Henri <span class="smcap">IV</span>, dont il étoit
+capitaine des gardes, comme il appeloit ses deux fils
+François et Nicolas, le Roi ne les appeloit jamais autrement.</p>
+
+<p>Le père, sur ses vieux jours, s'étant retiré, Nicolas,
+puisque Nicolas y a, fut si fou que de quitter l'abbaye
+de Sainte-Geneviève, dont il étoit pourvu, et l'assurance
+de l'évêché de Meaux. On dit qu'il eût eu cent
+vingt mille livres de rente en biens d'église, et cela à
+Paris, ou aux portes de Paris, pour se contenter d'une
+légitime de quatre mille livres de rente tout au plus;
+<span class="pagenum"><a id="Page_196"> 196</a></span>
+mais il se sentoit porté aux armes. Dans ce dessein,
+toutes choses étant paisibles en France, il demanda la
+permission à son père d'aller voyager, en attendant les
+occasions de guerre que la France lui présenteroit, et
+que ce seroit toujours du temps utilement employé. «Je
+commencerai, ajouta-t-il par l'Espagne, si vous le
+trouvez à propos.» Le père y consent; mais il l'avertit
+de prendre garde d'être reconnu, «car vous savez
+bien, ajouta-t-il, que j'ai donné autrefois un soufflet à
+un seigneur espagnol, en présence de la boiteuse de
+Montpensier, à Paris, parce qu'il m'accusoit de n'être
+pas ferme dans le parti.» Ce seigneur est d'âge à
+vivre encore, et apparemment il sera à la cour. A
+Madrid, ce même seigneur reconnut un gentilhomme
+nommé le capitaine Champagne, qui étoit avec M. Du
+Hallier (c'est ainsi qu'on appeloit alors le maréchal).
+Il avoit vu ce capitaine avec M. de Vitry, durant la
+Ligue. L'Espagnol lui fit de grandes caresses, et voulut
+savoir où logeoit son maître; le capitaine le lui dit,
+ne croyant pas qu'on pût deviner qu'il étoit fils de
+M. de Vitry; mais l'Espagnol pénétra cela aisément,
+l'alla voir le lendemain, et lui fit tant de civilités et
+d'offres de service, que M. Du Hallier, en lui rendant
+sa visite, ne put se cacher plus long-temps, et lui dit
+son nom et son dessein, et qu'avant huit ou dix jours il
+faisoit état de partir pour aller voir toutes les belles
+villes d'Espagne. Ce seigneur le régala, et le jour de
+son départ, après lui avoir fait des excuses de ne pouvoir
+l'accompagner à cause qu'il étoit obligé de suivre
+le Roi, il lui laissa un paquet plein de lettres du Roi à
+tous les gouverneurs des lieux où notre voyageur devoit
+<span class="pagenum"><a id="Page_197"> 197</a></span>
+passer. Partout on lui rendoit mille honneurs, et
+enfin il fut obligé de passer incognito.</p>
+
+<p>J'ai dit ailleurs que ce fut lui qui tua le maréchal
+d'Ancre. Lauzières, cadet de Themines, disoit tout
+haut, parlant du maréchal de Vitry: «Ne me donnera-t-on
+jamais personne à assassiner traîtreusement et
+méchamment pour me faire après maréchal de
+France?»</p>
+
+<p>La grande fortune des deux frères vient de cette belle
+action, car, sans parler de l'aîné, M. de L'Hôpital a
+gagné à la cour quarante mille écus de rente. Sa femme,
+à la vérité, avoit quelque chose. Il a eu plusieurs emplois;
+il a été gouverneur de Bresse et de Lorraine,
+ensuite commandé de petites armées avant que d'être
+maréchal de France. C'est un homme d'humeur douce,
+sévère à ceux qui s'en font accroire, et qui a empêché
+le désordre quand il a eu l'autorité. Il est d'une conversation
+médiocre, et il conte naïvement ce qu'il a vu et
+ce qui lui est arrivé, comme quand il dit que les gens
+du poil (roux) dont il avoit été en sa jeunesse avoient
+de l'avantage quand ils vieillissoient. C'est un vieillard
+qui n'a pas mauvaise mine; mais il ne l'a pas fort
+relevée, et c'est un génie assez médiocre pour toutes
+choses, mais pitoyable sur le chapitre de l'amour.</p>
+
+<p>Il a été fou d'une certaine madame de Vilaine,
+vilaine de nom et d'effet, et jusque-là que trois ou
+quatre jeunes gens de la cour ayant, par folie, gage
+à qui en feroit le plus en une nuit, après avoir pris des
+drogues pour cela, on dit que ce fut elle qui leur servit
+de quintaine. Il en mourut deux, je pense, et les autres
+furent bien malades.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_198"> 198</a></span>
+Il fut comme accordé avec une s&oelig;ur du maréchal
+d'Aumont d'aujourd'hui, veuve de M. de Sceaux<a name="FNanchor_213" id="FNanchor_213" href="#Footnote_213" class="fnanchor">[213]</a>,
+secrétaire d'État, belle, jeune, et qui avoit cent mille
+écus et un douaire de huit mille livres par an. Il n'y
+avoit plus qu'à signer; il y alloit, quand il trouva madame
+de Vilaine en chemin, qui, l'appelant <em>infidèle
+Birène</em><a name="FNanchor_214" id="FNanchor_214" href="#Footnote_214" class="fnanchor">[214]</a>, le fit revenir, et il s'envoya excuser. Cette
+veuve épousa depuis le comte de Lannoi<a name="FNanchor_215" id="FNanchor_215" href="#Footnote_215" class="fnanchor">[215]</a>, et leur fille
+a été la première femme de M. d'Elbeuf<a name="FNanchor_216" id="FNanchor_216" href="#Footnote_216" class="fnanchor">[216]</a> d'aujourd'hui.
+Cette madame de Vilaine le posséda encore trois
+ans. Cette femme devint grosse durant l'exil de son
+mari, car il fut relégué à Raguse. Pour couvrir cela,
+elle fit le voyage, et ne revint qu'après être accouchée.
+On ne disputa point l'état de son fils. C'est ce fou de
+marquis de Vilaine que nous voyons partout. Ce n'est
+pas le vrai Vilaine du pays du Maine; ils sont de la
+ville, mais de famille ancienne: le père avoit été de
+quelque cabale. Pour l'accompagner à Raguse, elle
+mena avec elle un Italien nommé Benaglia, commis de
+M. Lumagne. Ce garçon, qui n'avoit vu père ni mère
+depuis vingt-cinq ans, passa aux portes de leur ville
+sans y entrer, disant que ce n'étoit pas pour cela qu'il
+étoit venu en Italie. On conte de lui que quand on le
+menoit pour deux mois aux champs, il portoit soixante
+<span class="pagenum"><a id="Page_199"> 199</a></span>
+paires de chaussons, et ainsi du reste. Il fut deux ans
+sans parler, puis tout d'un coup il parla fort bien françois;
+on s'en étonna. «C'est, dit-il, que je n'ai point
+voulu parler que je ne susse bien la langue.»</p>
+
+<p>Après cela, il devint amoureux de madame Des Essars<a name="FNanchor_217" id="FNanchor_217" href="#Footnote_217" class="fnanchor">[217]</a>,
+que le cardinal de Guise, à ce qu'elle prétendoit,
+venoit de laisser veuve avec trois ou quatre enfants:
+l'abbé de Chailly, le comte de Romorantin, le
+chevalier de Lorraine et madame de Rhodes<a name="FNanchor_218" id="FNanchor_218" href="#Footnote_218" class="fnanchor">[218]</a>. Pour
+l'amour d'elle, le cardinal de Guise donna un soufflet
+à M. de Nevers dans la contestation du prieuré de La
+Charité, où elle avoit quelques prétentions pour son
+fils<a name="FNanchor_219" id="FNanchor_219" href="#Footnote_219" class="fnanchor">[219]</a>.</p>
+
+<p>C'est d'elle que veut parler Maynard quand il dit:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div class="line">Et la pauvrette s'est donnée</div>
+<div class="line">D'un ... tout au travers du corps;</div>
+</div></div></div>
+
+<p>car on dit que, pour se consoler de la mort du cardinal,
+elle coucha avec un valet-de-chambre qui lui ressembloit.
+Elle étoit fille de madame de Cheny, de la maison
+de Harlay<a name="FNanchor_220" id="FNanchor_220" href="#Footnote_220" class="fnanchor">[220]</a>, qui étant veuve eut une galanterie
+<span class="pagenum"><a id="Page_200"> 200</a></span>
+avec un M. de Sautour de Champagne, d'où vint madame
+Des Essars, qui se disoit légitime, mais il n'y avoit
+jamais eu de mariage.</p>
+
+<p>Beaumont-Harlay, allant en ambassade en Angleterre,
+y mena sa femme et cette fille aussi qu'il tira de
+religion: elle s'appeloit alors mademoiselle de La
+Haye; elle devint grande et si belle qu'il n'y avoit que
+madame Quelin et madame la Princesse qui en approchassent<a name="FNanchor_221" id="FNanchor_221" href="#Footnote_221" class="fnanchor">[221]</a>.
+Elle eut deux filles, madame de Fontevrault
+et madame de Chelles<a name="FNanchor_222" id="FNanchor_222" href="#Footnote_222" class="fnanchor">[222]</a>. Madame la Princesse
+avoit plus d'agrément que pas une, mais les deux autres
+étoient plus belles: madame de Beaumont<a name="FNanchor_223" id="FNanchor_223" href="#Footnote_223" class="fnanchor">[223]</a> en
+étoit terriblement jalouse.</p>
+
+<p>Henri <span class="smcap">IV</span>, dès le temps que mademoiselle de La
+Haye étoit en Angleterre, ouït parler de cette beauté;
+quand elle fut ici, il fit son traité pour trente mille
+écus, je pense; après cela elle se nomma madame Des
+Essars, disant que c'étoit une terre de M. de Sautour,
+son père. On dit qu'elle se faisoit frotter par tout le
+corps par trois ou quatre gros coquins, et après, les
+pores étant bien ouverts, elle s'oignoit depuis les pieds
+jusqu'à la tête de cette pommade qu'on appelle encore
+<span class="pagenum"><a id="Page_201"> 201</a></span>
+<em>la pommade de madame Des Essars</em>: rien ne fait la
+peau si douce.</p>
+
+<p>Elle avoit une antipathie naturelle pour les châtrés,
+et quand elle en voyoit un, si elle ne s'évanouissoit pas,
+il ne s'en falloit guère.</p>
+
+<p>Le feu Roi voyant M. Du Hallier épris de cette
+femme, dit: «Il ne sauroit aimer qu'une <em>vilaine</em>.»
+Ce n'étoit que pour l'âme cette fois-là, car elle étoit
+encore belle. Comme il ne se pouvoit résoudre à l'épouser,
+elle l'alla trouver sur le chemin de Lyon,
+quand le Roi y fut si malade, et le soir après souper,
+quand ils furent seuls, elle prit un couteau, et lui dit
+qu'elle le tueroit, s'il ne lui promettoit de l'épouser le
+lendemain matin; il le promit; pensez que ce ne fut
+pas par frayeur. En effet, il l'épousa, et disoit que
+p..... pour p....., il aimoit mieux celle-là qu'une autre.
+Au sortir d'une grande maladie, elle fut travaillée
+d'une insomnie qui dura long-temps. Un jour, comme
+elle s'en plaignoit, un Jésuite assez gaillard, nommé
+le Père Geoffroy, lui dit en riant: «Madame, j'ai remarqué
+qu'à mes sermons vous n'en faisiez qu'un
+article: vous dormiez depuis le texte jusqu'à la bénédiction;
+voulez-vous que nous voyions tout-à-l'heure
+s'ils auroient encore la même vertu,» et en
+même temps, il dit: <em>In nomine Domini</em>, etc. Il prêche,
+elle s'endort, et dormit toujours bien depuis. Madame
+de Clermont d'Entragues, la bonne amie de madame
+de Rambouillet, alloit sans cesse au sermon, et y dormoit
+aussi sans cesse, puis ne dormoit point la nuit.
+On disoit que c'étoit la personne du monde qui avoit
+le plus couru de sermons, et qui en avoit le moins
+ouï.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_202"> 202</a></span>
+Il a deux neveux qui ont aussi fait des mariages avec
+des personnes où il y avoit à refaire. Persan-Bournonville
+a quitté une bonne abbaye pour la Chazelle, et
+Vitry a épousé la petite de Rhodes, dont la naissance
+étoit si peu certaine qu'il fallut donner vingt mille
+écus à Senecterre pour l'empêcher de prendre requête
+civile.</p>
+
+<p>La feue maréchale gouvernoit absolument son mari,
+lui faisoit traiter ses enfants de princes: elle n'en a
+point eu de lui; et, pour frustrer M. de Vitry, elle lui
+faisoit vendre ses terres et en acheter d'autres, afin
+qu'ils fussent acquêts de la communauté. Il avoit même
+accordé la petite de Romorantin, fille d'un fils de la
+maréchale, au fils de M. de Brienne; mais, depuis,
+ce mariage se rompit.</p>
+
+<p>Cette extravagante se faisoit servir sept à huit potages
+dans des bassins, et après on apportoit un poulet d'Inde,
+deux poulets et une fricassée, et au dessert, un fromage
+mou et des pommes ou des confitures. Elle s'avisa, en
+1650, de se vouloir purger au printemps, et dit au fils
+de son apothicaire, dont le père venoit de mourir:
+«Faites-moi une médecine comme votre père faisoit.»
+On ne sait si ce garçon fit quelque quiproquo, mais
+tant il y a qu'elle y fut plus de cinquante fois, fit bien
+du sang, et pensa rendre tripes et boyaux. Enfin, elle
+mourut l'année suivante; son mari trouva assez de
+dettes, à quoi il ne s'attendoit pas. Il n'y avoit point
+d'ordre avec cette femme, et de plus, il lui falloit toujours
+quelqu'un qui sans doute vouloit être bien payé.
+A Vitry, dont il étoit gouverneur particulier, quoiqu'il
+fût seul lieutenant de roi sous M. le prince de Conti,
+<span class="pagenum"><a id="Page_203"> 203</a></span>
+cette vieille <em>dagorne</em><a name="FNanchor_224" id="FNanchor_224" href="#Footnote_224" class="fnanchor">[224]</a> fit semblant de vouloir montrer
+quelque chose à un jeune cavalier qui avoit dîné
+avec le maréchal; et quand elle se vit seule avec ce
+garçon: «Tr...... moi, lui dit-elle.&mdash;Allez au diable,
+vieille chienne, lui répondit-il; allez chercher
+ailleurs.»</p>
+
+<h2 class="p4">MENANT ET SA FILLE.</h2>
+
+<p class="p2">C'étoit un homme d'affaires dont on conte d'assez
+plaisantes choses. Au commencement de sa fortune,
+il s'associa avec un nommé Alix. Menant voulut tenir
+la bourse, et quand ce fut à rendre compte, il fit un
+si gros cahier de frais que l'autre ne put s'empêcher
+d'en murmurer, et de dire qu'il n'aimoit pas qu'on le
+dupât. Menant s'en tint si offensé, qu'il lui dit qu'il
+le vouloit voir l'épée à la main: «Volontiers,» dit
+l'autre. Les voilà bien échauffés: cependant ils prennent
+six semaines de temps pour mettre ordre à leurs
+affaires; pendant ce temps-là, Menant estocadoit tous
+les jours contre la quenouille de son lit, et le jour du
+combat étant venu, ils vont tous deux au Pré-aux-Clercs.
+Comme ils furent en présence, Menant demanda
+à Alix s'il étoit en l'état où un homme de bien
+devoit être, et en même temps il déboutonna son
+pourpoint; l'autre marchandoit: Menant l'approche,
+<span class="pagenum"><a id="Page_204"> 204</a></span>
+et lui trouve une main de papier sur l'estomac. Le
+voilà à l'appeler lâche et poltron; Alix lui répond
+qu'il eût été bien sot de se mettre en danger pour une
+badinerie. «Le diable emporte le duel! dit-il; j'aime
+mieux vous passer votre cahier, et ôtez-vous cette
+folie de la tête.» Menant se laisse persuader, et de
+ce pas ils allèrent déjeûner ensemble.</p>
+
+<p>Long-temps après, Menant eut un grand procès
+contre un nommé Bajasson et contre un nommé
+Parnajon. Cette affaire lui avoit tellement frappé la
+cervelle, que la première chose qu'il disoit aux gens,
+c'étoit: «Je ruinerai Bajasson, et je ferai pendre Parnajon.»
+Ce Bajasson avoit marié sa fille avec feu
+M. Bignon, avocat-général au Parlement: cela faisoit
+qu'il n'espéroit pas pouvoir le faire pendre. Enfin
+M. Bignon avec Berger, frère de Menant, conseiller
+au Parlement, résolut de faire un si gros compromis
+pour mettre cette affaire en arbitrage, que
+personne ne s'en pût dédire. Pour tiers, il trouva ce
+M. Alix, dont nous venons de parler. Alix, qui connoissoit
+le pélerin, leur remontra que s'ils ne donnoient
+à Menant quelque chose plus qu'il ne lui appartenoit,
+ils n'en viendroient jamais à bout. Cela fut
+fait comme il l'avoit dit; mais Menant ne s'en contenta
+point, et ne se voulut point tenir à la sentence arbitrale;
+il alléguoit pour ses raisons que Bignon étoit un
+finet, Berger une grosse bête, et qu'Alix se souvenoit
+peut-être de leur duel.</p>
+
+<p>L'âge le rendit plus extravagant, et sur ses vieux
+jours il s'imaginoit tous les ans, durant deux ou trois
+mois, qu'il étoit dans le néant. Une fois, il alléguoit
+en pleine audience, pour une ouverture à une requête
+<span class="pagenum"><a id="Page_205"> 205</a></span>
+civile, que sa partie avoit fait donner cet arrêt pendant
+qu'il étoit dans son <em>néant</em>.</p>
+
+<p>En colère contre Monceau, son gendre, et le frère
+de Monceau, gendre de M. Rambouillet<a name="FNanchor_225" id="FNanchor_225" href="#Footnote_225" class="fnanchor">[225]</a>, parce
+qu'ils avoient pris la ferme des Aides qu'il vouloit
+avoir, et le conseil le traitoit de fou, il alla trouver
+M. Rambouillet, et lui dit qu'il avoit une petite grâce
+à lui demander: «C'est que vous ne trouviez pas mauvais
+que je fasse pendre votre gendre avec le mien,
+car ils ne valent rien tous deux.»</p>
+
+<p>Il avoit prêté autrefois au feu Roi, dans une affaire
+pressante, jusqu'à quatre cent mille livres, qui furent
+portées à l'Epargne. Plusieurs fois, on lui voulut donner
+des assignations sur d'autres fonds; mais il vouloit être
+payé à l'Epargne, où l'on ne paie que de petites parties.
+Il s'y opiniâtra si bien qu'il n'en toucha jamais un
+sou. Comme le feu Roi étoit à l'extrémité, Menant
+alla trouver messieurs du conseil, et leur dit qu'ils
+n'avoient point de charité, de laisser mourir le Roi sans
+faire restitution.</p>
+
+<p>Il avoit une fille qui, dès l'âge de dix ans, fut cajolée
+par ce La Vallée, qui a été depuis l'homme du Roi
+auprès du maréchal de La Mothe en Catalogne. C'étoit
+un huguenot, fils d'un officier de feu M. le prince de
+<span class="pagenum"><a id="Page_206"> 206</a></span>
+Condé, qui fut empoisonné à Saint-Jean d'Angely. Il
+avoit gagné une gouvernante qui lui faisoit donner
+des rendez-vous par cet enfant dans l'écurie. La mère
+n'étoit qu'une bête; la fille avoit quatorze ans, et la
+chose étoit si publique qu'on ne croyoit pas que personne
+voulût penser à une fille de qui on disoit tant
+de sottises. Un des plus riches garçons de Charenton,
+nommé Monceau, y pensa. La Vallée lui fit un jour
+belle peur, car comme il connoissoit toute la cour,
+M. de Montmorency et M. de Monat lui prêtèrent des
+gens pour épouvanter son rival; on en informa, et on
+passa outre. La mère du garçon alla s'en conseiller à
+tous ses amis; personne ne lui conseilla de faire ce
+mariage: il fut conclu pourtant. La Vallée demanda
+des dépens, dommages et intérêts; car il avoit toujours
+doublé ses manteaux de panne bleue à cause que
+c'étoit la couleur de la demoiselle, et il avoit beaucoup
+dépensé à faire broder ses manteaux de doubles
+<em>M</em>, pour dire <em>Marie Menant</em>. Cela s'accommoda, et le
+lendemain des noces, la belle-mère montra à tout le
+monde les marques du pucelage aux draps, en disant:
+«Si on ne les y avoit point trouvées, on l'eût renvoyée
+chez ses parents.»</p>
+
+<h2 class="p4">LE MARÉCHAL DE GASSION<a name="FNanchor_226" id="FNanchor_226" href="#Footnote_226" class="fnanchor">[226]</a>.</h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_207"> 207</a></span></p>
+
+<p class="p2">Le maréchal de Gassion étoit d'une bonne famille
+de la robe. Son aïeul étoit second président du parlement
+de Navarre. Comme il étoit huguenot, on lui
+disputa cette place qui lui appartenoit par ancienneté;
+mais il s'avisa d'un bon expédient. Un dimanche, étant
+parti de chez lui pour aller au prêche, au lieu d'y aller
+il alla à la messe, en disant: «N'y a-t-il que cela à
+faire?» Mais il ne continua pas, et n'alloit ni à prêche
+ni à messe. Il exerça par commission la charge de
+premier président, car Henri <span class="smcap">IV</span>, par quelque considération,
+ne la lui voulut pas donner en titre. Son fils
+aîné le suivit, et possède aujourd'hui cette charge<a name="FNanchor_227" id="FNanchor_227" href="#Footnote_227" class="fnanchor">[227]</a>.</p>
+
+<p>La mère du maréchal étoit une bossue, qui ne manquoit
+pas d'esprit et faisoit la goguenarde. On dit qu'un
+jour elle vit une femme qui boitoit des deux côtés:
+«Hola! lui dit-elle, ma commère, vous qui allez de côté
+et d'autre (et en disant cela elle la contrefaisoit), dites-nous
+un peu des nouvelles.&mdash;Dites-nous-en vous-même,
+vous qui portez le paquet,» lui répondit cette
+<span class="pagenum"><a id="Page_208"> 208</a></span>
+femme. On fait ce conte de plusieurs personnes, et on
+en a même fait une épigramme.</p>
+
+<p>Gassion étoit le quatrième garçon, et avoit un cadet.
+Après qu'il eut fait ses études, on l'envoya à la
+guerre; mais on ne le mit pas autrement en bon équipage.
+Son père lui donna pour tous chevaux un vieux
+courtaut, qui pouvoit bien avoir trente ans: il n'y
+avoit plus que celui-là en tout le Béarn, et on l'appeloit
+par rareté <em>le courtaut de Gassion</em>. Il y a apparence
+que le jeune homme n'étoit guère mieux pourvu
+d'argent que de monture. Le gentil coursier le laissa à
+quatre ou cinq lieues de Pau: cela n'empêcha pas qu'il
+n'allât jusqu'en Savoie, où il se mit dans les troupes
+du duc de Savoie, le bossu, car alors il n'y avoit point
+de guerre en France. Mais le feu Roi ayant rompu avec
+ce prince, tous les François eurent ordre de quitter son
+service: cela obligea notre aventurier à revenir au service
+du Roi. A la prise du Pas de Suze, il fit si bien,
+n'étant que simple cavalier, qu'on le fit cornette; mais
+l'accommodement fut bientôt fait entre le Roi et le
+duc, et la compagnie dont il étoit cornette cassée, il
+vient à Paris, demande une casaque de mousquetaire;
+on la lui refuse à cause de sa religion. De dépit il passe
+avec quelques François en Allemagne; et quoique
+dans la troupe il y eût des gens plus qualifiés que lui,
+sachant parler latin, on le prit partout pour le principal
+de sa bande. Un de ceux-là fit les avances d'une
+compagnie de chevau-légers qu'ils vinrent lever en
+France pour le roi de Suède. Il en fut le lieutenant:
+son capitaine fut tué, le voilà capitaine lui-même. Il
+se fit bientôt connoître pour homme de c&oelig;ur, et de
+telle sorte qu'il obtint du roi de Suède qu'il ne recevroit
+<span class="pagenum"><a id="Page_209"> 209</a></span>
+l'ordre que de Sa Majesté seule. Ce fut à la charge
+de marcher toujours à la tête de l'armée, et de faire,
+en quelque sorte, le métier d'enfants perdus. Dans cet
+emploi il reçut ce furieux coup de pistolet dans le côté
+droit, dont la plaie s'est rouverte par plusieurs fois,
+tantôt avec danger de sa vie, tantôt cette ouverture lui
+servant de crise aux autres maladies, car il en eut plusieurs,
+et une même un peu avant sa mort<a name="FNanchor_228" id="FNanchor_228" href="#Footnote_228" class="fnanchor">[228]</a>.</p>
+
+<p>Le roi de Suède, au bout de six mois, le fit colonel
+d'un régiment composé de huit compagnies de cavalerie.</p>
+
+<p>Après la mort du roi de Suède, il accompagna le duc
+de Weimar en France. La première fois qu'il y vint à
+la tête de son propre régiment, le cardinal de Richelieu
+le voulut attirer dans le service du Roi; et quoique
+françois, il fut toujours payé et traité en étranger, et la
+justice militaire lui en fut accordée à l'exclusion de tous
+autres juges, comme aussi de donner les charges qui
+vaqueroient dans ce régiment, ce qui lui a été toujours
+conservé, quoique ce régiment se trouvât à la fin monté
+jusqu'à dix-huit cents chevaux en vingt compagnies. La
+plupart des étrangers qui venoient servir le Roi vouloient
+être sous sa charge, tant il leur rendoit bien la
+justice; aussi étoit-il seul en France qui, étant françois,
+<span class="pagenum"><a id="Page_210"> 210</a></span>
+eût le nom de colonel, excepté le colonel des
+Suisses. Quand quelqu'un avoit offensé le moindre de
+ses cavaliers, il menoit avec lui ce cavalier, et lui faisoit
+faire raison d'une façon ou d'autre.</p>
+
+<p>Il faut avouer que ce lui fut un grand avantage de
+venir de l'armée du roi de Suède, et d'avoir un corps
+étranger; cela contribua beaucoup à en faire faire l'estime
+qu'on en fit d'abord. Jamais homme n'a mieux
+entendu à tourmenter les ennemis que lui. Pendant
+un hiver, étant maréchal de France, il leur enleva dix-sept
+quartiers.</p>
+
+<p>Pour preuve de cela, il étoit au siége de Dole, simple
+colonel; cependant tout le monde disoit qu'il n'y
+avoit que lui qui fît si bien que ses travaux et ses
+batteries réussissoient toujours; cela venoit de ce
+qu'il n'y avoit que lui qui fît du bruit. Il enlevoit des
+quartiers, il couroit partout. A l'arrivée de feu M. le
+Prince à Dijon, après avoir levé le siége, on ne regardoit
+que Gassion. Le Prince et le grand-maître
+de La Meilleraye en pensèrent enrager. Il y eut un
+avocat qui se jeta à genoux devant lui, et lui dit, en
+lui montrant des dames du nombre desquelles étoit sa
+femme, qu'il n'y en avoit pas une qui ne voulût avoir
+un petit Gassion dans le corps pour servir le Roi et la
+patrie. A son hôtellerie il trouva tant de gens qu'il fut
+long-temps sans pouvoir gagner sa chambre, et le soir
+des dames bien faites et bien accompagnées le vinrent
+voir chez un gentilhomme du pays nommé Guerchy. Il
+les salua vergogneusement, car il n'y eut jamais homme
+moins né à l'amour. La première, qui étoit femme d'un
+conseiller, et l'une des plus jolies de la ville, lui dit:
+«J'ai plus de joie que vous m'ayez baisée que si on
+<span class="pagenum"><a id="Page_211"> 211</a></span>
+m'avoit donné cent mille livres.&mdash;Que diable feriez-vous
+donc, lui dit Guerchy, s'il vous avoit......?»</p>
+
+<p>Il mena admirablement les gens à la guerre. J'en ai
+ouï conter une action bien hardie et bien sensée tout
+ensemble. Avant que d'être maréchal-de-camp, il demanda
+à quinze ou vingt volontaires s'ils vouloient
+venir en partie avec lui: ils y allèrent. Après avoir
+couru toute une matinée, sans rien trouver, il leur dit:
+«Nous sommes trop forts, les partis fuient devant
+nous; laissons ici nos cavaliers et allons-nous-en tous
+seuls.» Les volontaires le suivent. Ils s'avancent jusqu'auprès
+de Saint-Omer. Quand ils furent là, voilà
+deux escadrons de cavalerie qui paroissent et leur coupent
+le chemin, car Saint-Omer étoit à dos de nos
+gens. «Messieurs, leur dit-il, il faut périr ou passer.
+Mettez-vous tous de front; allez au grand trot à eux,
+et ne tirez point. Le premier escadron craindra,
+voyant que vous ne voulez tirer qu'à brûle pourpoint;
+il reculera et renversera l'autre.» Cela arriva comme
+il l'avoit dit. Nos gentilshommes bien montés forcent
+les deux escadrons et se sauvent tous à un près. En
+voici un autre qui est bien aussi hardi, mais il me semble
+un peu téméraire. «Ayant eu avis que les Cravates
+emmenoient les chevaux du prince d'Enrichemont,
+depuis duc de Sully, il voulut aller les charger accompagné
+seulement de quelques-uns de ses cavaliers;
+et s'étant trouvé un grand fossé entre lui et les
+ennemis, il le fit passer à la nage à son cheval sans
+regarder si on le suivoit, tellement qu'il alla seul aux
+ennemis, en tua cinq, mit les autres en fuite, et revint
+avec trois des nôtres qu'ils avoient pris, et qui
+lui aidèrent peut-être dans le combat: il ramena
+<span class="pagenum"><a id="Page_212"> 212</a></span>
+tous les chevaux.» Il fut envoyé avec quatre mille
+hommes et la fleur de la noblesse de Normandie pour
+châtier les Pieds-nus à Avranches. Peu de gens l'arrêtèrent
+quatre heures et demie à l'entrée d'un faubourg,
+où ils n'avoient pour toute défense qu'une méchante
+barricade, et ils étoient battus de la ville. Il y courut
+grand danger, car un des rebelles, vaillant autant qu'on
+le peut être, et tellement dispos qu'il sautoit partout
+où il pouvoit mettre la main, tua le marquis de Courtaumer,
+croyant que c'étoit le colonel Gassion. Ce galant
+homme sauta quatre fois la barricade, et après se
+sauva. Gassion fit tout ce qu'il put pour le trouver, lui
+faire donner grâce et le mettre dans ses troupes; il
+n'osa s'y fier. Au bout de quelques mois, il fut pris
+dans un cabaret en Bretagne, où, étant ivre, il se vanta
+d'avoir tué Courtaumer. Le chancelier, qui avoit été
+envoyé en Normandie avec Gassion, le fit rouer vif à
+Caen. Tous les autres s'étoient fait tuer, à dix près qui
+furent pris. On donna la vie à un à condition qu'il pendroit
+les autres; il eut de la peine à s'y résoudre: enfin,
+il le fit. Il y en avoit un qui étoit son cousin-germain;
+quand ce vint à lui: «Hé cousin! lui dit-il, ne me
+pends pas.» Cela passa en proverbe. Cet homme
+quitta le pays et se fit ermite.</p>
+
+<p>Après la bataille de Sédan, on lui permit de traiter
+de la charge de mestre-de-camp de la cavalerie légère,
+qu'avoit le marquis de Praslin qui y fut tué. Le cardinal
+de Richelieu, en parlant à lui, ne l'appeloit presque
+jamais que <em>la Guerre</em>, et M. de Noyers (car ils étoient
+amis, et le maréchal l'alla voir à Dangu après sa disgrâce)
+lui disoit que sans la religion on pourroit faire
+quelque chose pour lui; mais il étoit ferme, et on a
+<span class="pagenum"><a id="Page_213"> 213</a></span>
+trouvé après sa mort qu'il avoit fait beaucoup de notes
+sur la Bible. Quand il eut traité de cette charge, il vint
+voir mon père: «Monsieur, lui dit-il, j'ai ce matin
+été au palais pour ce traité. Jésus! que de bonnets
+carrés! cela m'a fait peur.» Regardez si cela étoit
+raisonnable pour un homme qui étoit frère, fils et petit-fils
+de présidents.</p>
+
+<p>Gassion, étant maréchal-de-camp, maltraita un commissaire
+de l'artillerie; cet homme s'en voulut ressentir.
+Le cardinal défendit à Gassion de se battre contre
+celui-là. Paluau, aujourd'hui le maréchal de Clairambault,
+plutôt pour essayer si Gassion étoit aussi vert-galant
+à l'épée qu'au pistolet, l'appela pourtant pour
+cet homme. Gassion dit la défense du cardinal: «Mais
+pour vous, monsieur, je vous en donnerai le divertissement
+quand vous voudrez.» Ruvigny servit Paluau;
+Paluau fut blessé au bras, et ils en étoient aux prises
+et ne se pouvoient faire de mal l'un à l'autre, quand ils
+prirent Ruvigny pour témoin de l'état où ils se trouvoient.
+Ruvigny étoit à les regarder, car Saurin, officier
+du régiment de Gassion, lâcha le pied. Gassion le
+cassa.</p>
+
+<p>Quand il eut persuadé à M. le duc d'Enghien de
+donner la bataille de Rocroy, en lui représentant que,
+quel qu'en fût le succès, on ne punissoit point des gens
+de sa qualité, pour lui, il butoit à se faire maréchal de
+France, en mettant M. d'Enghien de son côté.</p>
+
+<p>Un gentilhomme, pris par les Espagnols, fut mené
+au comte de Fontaine, qui lui demanda plusieurs
+choses, et principalement si Gassion y étoit. «Oui,
+monsieur, il y est.&mdash;Si vous le dites, je vous ferai
+donner du pistolet par la tête.» Nous parlerons de
+<span class="pagenum"><a id="Page_214"> 214</a></span>
+cette bataille, dont il eut le plus grand honneur, dans
+les Mémoires de la régence.</p>
+
+<p>A Thionville, comme il vit un siége<a name="FNanchor_229" id="FNanchor_229" href="#Footnote_229" class="fnanchor">[229]</a>: «Ah!
+dit-il, n'est-ce que cela?» Et il comprit en peu de
+temps le métier d'assiégeur de villes: il y reçut une
+grande blessure à la tête, dont il pensa mourir.</p>
+
+<p>On surprit une lettre de Francesco de Melo qui disoit:
+«Nous avons perdu Thionville, mais les ennemis
+y ont perdu Gassion, le lion de la France et la
+terreur de nos armées.» Cette lettre lui fut envoyée
+par la Reine à Bagnolet, où il achevoit de se guérir.
+L'hiver suivant il fut fait maréchal de France par le
+crédit de M. d'Enghien.</p>
+
+<p>On dit que comme Gassion pressoit fort le cardinal
+Mazarin pour le bâton, le cardinal lui dit: «M. de
+Turenne, qui doit aller devant, n'est pas si hâté.&mdash;M.
+de Turenne, répondit Gassion, honorera la
+charge, et moi j'en serai honoré.»</p>
+
+<p>Notre nouveau maréchal fit deux choses quasi en
+même temps qui ne se rapportoient guère, car il alla
+à la cène devant le prince Palatin, qui a épousé la
+princesse Anne, et le dimanche suivant ayant trouvé
+sa place prise, il ne voulut jamais souffrir qu'un
+gentilhomme en sortît, et alla chercher place ailleurs;
+mais cela vient de ce qu'il n'étoit né que pour la
+guerre.</p>
+
+<p>Il étoit tout l'hiver en Flandre, et ne venoit point
+comme les autres à la foire Saint-Germain. C'étoit
+peut-être un des hommes du monde le plus sobres. La
+<span class="pagenum"><a id="Page_215"> 215</a></span>
+Vieuville, depuis surintendant des finances, lui donna
+son fils aîné pour lui apprendre le métier de la guerre.
+Ce jeune homme le traita à l'armée magnifiquement.
+«Vous vous moquez, dit-il, monsieur le
+marquis: à quoi bon toutes ces friandises? Mordioux!
+il ne faut que bon pain, bon vin et bon
+fourrage.»</p>
+
+<p>C'étoit un des plus méchants courtisans de son siècle.
+A la cour, beaucoup de filles, qui eussent bien voulu
+de lui, le cajoloient et lui disoient: «Vraiment, monsieur,
+vous avez fait les plus belles choses du monde.&mdash;Cela
+s'entend bien,» disoit-il. Une ayant dit:
+Je voudrois bien avoir un mari comme M. de Gassion.&mdash;Je
+le crois bien,» répondit-il.</p>
+
+<p>Ségur, fille de la Reine, de la maison d'Escars,
+avoit quelque espérance de l'épouser, assez mal fondée
+pourtant, car elle n'étoit ni jeune ni belle. Lui
+disoit: «Elle me plaît, cette fille, elle ressemble à un
+Cravate.» A la vérité, il n'a jamais été d'aucune
+cabale; mais il n'avoit point de discrétion pour le cardinal;
+et un jour, sans considérer qu'il y avoit des
+espions autour de lui, il dit en recevant un gros paquet
+du cardinal: «<em>Que nous allons lire de bagatelles!</em>»
+Aussi croit-on que le cardinal le vouloit perdre
+ou lui ôter son emploi.</p>
+
+<p>Il avoit eu le malheur de se brouiller avec M. le
+Prince. Nous en dirons tout le particulier ailleurs:
+il n'étoit pas trop compatible et avoit le commandement
+rude: nous rapporterons des exemples.</p>
+
+<p>Comme j'ai remarqué, il étoit fort sobre; il n'étoit
+point joueur non plus, ni adonné aux femmes. «Femmes
+et vaches, disoit-il, ce m'est tout un, mordioux!»
+<span class="pagenum"><a id="Page_216"> 216</a></span>
+Et Marion Cornuel<a name="FNanchor_230" id="FNanchor_230" href="#Footnote_230" class="fnanchor">[230]</a> disoit: «B&oelig;ufs et
+Gassions, ce m'est tout un.»</p>
+
+<p>Madame de Bourdonné<a name="FNanchor_231" id="FNanchor_231" href="#Footnote_231" class="fnanchor">[231]</a>, femme du gouverneur
+de La Bassée, du temps du cardinal de Richelieu, le
+pensa faire enrager. M. le comte de Harcour et lui
+dînoient à La Bassée; cette femme se mit à parler des
+faits de Gassion. Déjà cela ne lui plaisoit guère; il n'étoit
+point fanfaron. Ensuite, après en avoir demandé
+pardon à son mari, elle dit qu'elle n'auroit pas de plus
+grande joie au monde que d'avoir un fils de la façon
+d'un si brave homme. Le voilà qui rougit, qui se déferre,
+et ne pouvant plus endurer cela, il monte sur
+son grand cheval, en disant: «Mordioux! mordioux!
+cette femme est folle.»</p>
+
+<p>Quand Bougis, son lieutenant de gendarmes, demeuroit
+trop long-temps à Paris l'hiver, il lui écrivoit:
+«Vous vous amusez à ces femmes, vous périrez
+malheureusement; ici, vous verriez quelque belle
+occasion. Quel diable de plaisir d'aller au Cours et
+de faire l'amour! Cela est bien comparable au plaisir
+d'enlever un quartier!»</p>
+
+<p>Pour le bien, il n'a pas volé; mais il ne pouvoit se
+résoudre à perdre. Il fit dire à un marchand de Paris,
+qui lui fit banqueroute de dix mille livres avant qu'il
+fût maréchal, qu'il lui seroit impossible de laisser au
+monde un homme qui lui emporteroit son bien. Il fut
+payé. Avec tout cela, il n'avoit guère de revenu: les
+salines de Béarn, un engagement de douze mille livres
+<span class="pagenum"><a id="Page_217"> 217</a></span>
+de rente, La Motte-au-Bois, en Flandre, dont il jouissoit,
+qui fut perdue pour ses héritiers. Tout ce qu'il a
+laissé ne vaut pas huit cent mille livres. Il y eut des
+gens à la cour qui vouloient qu'on mît la main
+dessus.</p>
+
+<p>Il fit avoir à son frère l'abbé, qui étoit le plus jeune
+de tous, l'évêché d'Oleron et l'abbaye du Luc en Béarn.
+Pour celui qui portoit les armes, et qu'on appeloit Bergère,
+car le second étoit marié dans le pays et n'a
+point paru, il ne l'a point trop bien traité. Celui-ci
+avoit été avocat; enfin, il suivit son frère. Au commencement
+il n'y alloit pas trop bien. Gassion, alors
+colonel, en une occasion lui ordonna d'aller à la
+charge avec cinquante maîtres, et lui déclara que s'il
+lâchoit le pied, il lui passeroit l'épée au travers du
+corps. Bergère fit de nécessité vertu, et depuis alla aux
+coups comme un autre: c'étoit son aîné. En quelques
+rencontres il n'a pas trop pris son parti, Bergère étoit
+un bon garçon, mais sans jugement, aussi beau que
+son frère étoit laid. Le maréchal étoit petit et noir,
+mais il avoit la mine guerrière. Ce frère ne parloit que
+de <em>mon frère le maréchal</em>. Je me souviens qu'il disoit
+une fois: «Je prétends bien être maréchal de France
+aussi, avant que la guerre finisse.&mdash;Hélas! dit ma
+mère naïvement, que nous avons donc à souffrir!»
+Il n'en fit que rire, et dit: «Certes, vous me l'avez
+donnée bonne.»</p>
+
+<p>Il en usa fort bien en une rencontre. Il avoit un parent
+nommé Cimetières, auquel il faisoit toucher des
+appointements assez considérables. Ce garçon enleva la
+fille d'un marchand basque appelé Tossé, qui demeure
+à Calais, chez qui le maréchal avoit logé. M. de Gassion
+<span class="pagenum"><a id="Page_218"> 218</a></span>
+ôta à Cimetières tous ses appointements, le poursuivit
+lui-même en justice, et ne lui voulut jamais pardonner
+que Tossé ne l'en eût prié. Les ennemis le
+regrettèrent et disoient que c'étoit un ennemi de bonne
+foi, et qui étoit doux aux prisonniers. On lui fit un
+tombeau dans le cimetière de Charenton, où l'on mit
+aussi Bergère, qui mourut un peu après lui à Paris.</p>
+
+<p>Il avoit fait son testament à la hâte, en allant à Landrecy,
+dont il croyoit attaquer les lignes. Il laissoit la
+moitié de son bien à son frère le président, qui s'en
+plaint et dit que la coutume de Béarn lui donnoit davantage,
+car tout ce qui se trouvoit dans le pays lui
+appartenoit, et cela montoit à plus que la moitié: ce fut
+ce qui obligea le maréchal d'en user ainsi. Ce président
+assiégea Bergère malade, et se fit donner tout ce
+qu'il put, jusqu'à lui faire retrancher une partie de ce
+qu'il laissoit à ses gens et aux pauvres. Pour ne pas
+payer un chirurgien, il fit embaumer le corps de Bergère
+par un valet-de-chambre qui le <em>chaircuta</em> de la plus
+horrible façon du monde. A propos de Bergère, on disoit
+que quand le maréchal le verroit déjà arrivé en
+l'autre monde, lui qui en étoit si las en celui-ci, qu'il
+lui diroit: «Hé quoi! mordioux! vous voilà déjà; me
+suivrez-vous éternellement?»</p>
+
+<p>On fit porter les deux corps dans une chambre tendue
+de deuil à Charenton; ils y furent assez long-temps
+parce qu'on vouloit engager le président à faire un tombeau
+magnifique au maréchal. Lui, pour s'exempter
+de cette dépense, demandoit ce qu'on lui refusa, qu'on
+lui permît de l'enterrer dans le Temple, où l'on ne pouvoit
+mettre qu'une tombe tout unie. Durant cette dispute,
+il se lassa de payer le louage des draps funèbres;
+<span class="pagenum"><a id="Page_219"> 219</a></span>
+il les rendit, et en fit mettre d'autres tout en lambeaux
+qui lui coûtoient dix sols moins par jour. Voyez le beau
+ménage: au lieu d'acheter du drap qui eût servi à habiller
+ses gens. Enfin, il fit faire un petit caveau entre
+deux portes dans le vieux cimetière, et il y a fait élever
+en pierre une espèce de tombeau qui ressemble à un
+regard de fontaine; la pierre en est déjà bien mangée.
+Il les fit enterrer un jour de prêche sans aucune solennité,
+ni sans qu'on pût dire qu'on y étoit allé pour
+eux. Il avoit tenu le monde trois mois en attente pour
+ces funérailles. Pour quatre livres par an cet homme
+s'est mis mal avec sa mère, lui qui a huit cent mille
+livres de bien dont les deux-tiers viennent de ses frères,
+à qui il n'avoit pas donné seulement leur légitime.</p>
+
+<h2 class="p4">LUILLIER<br />
+<span class="medium">(PÈRE DE CHAPELLE).</span></h2>
+
+<p class="p2">Luillier étoit de bonne famille, fils d'un conseiller
+au grand-conseil, qui après fut maître des requêtes,
+puis procureur-général de la chambre, et enfin maître
+des comptes. Voyez quelle bizarrerie! sa femme, qui
+avoit obligé le procureur-général, dont elle étoit fille,
+à se démettre de sa charge en faveur de son mari, fut
+si sotte que de mourir de chagrin, voyant l'inconstance
+de cet homme. Ce bon homme étoit débauché, et
+eut la v..... en même temps que son cousin Tambonneau,
+dont nous parlerons ailleurs. Il avoit assez bon
+<span class="pagenum"><a id="Page_220"> 220</a></span>
+nombre d'enfants, et, entre autres, un garçon fort aimable
+qui, ne pouvant souffrir sa ridicule humeur,
+alla voyager, fit naufrage auprès de Rhodes et se
+noya.</p>
+
+<p>Luillier, dont nous allons écrire l'historiette, demeura
+seul garçon avec deux filles. Le garçon ressembloit
+à son père, au moins en deux choses, en <em>garçaillerie</em>,
+et en inquiétude pour les charges. Il fut d'abord
+trésorier de France à Paris, et vendit sa charge pour
+assister Des Barreaux; ils en mangèrent une bonne
+partie ensemble. Après il se fit maître des comptes, et
+enfin conseiller à Metz.</p>
+
+<p>Etant maître des comptes, il eut une amourette avec
+une de ses parentes qui étoit mal avec son mari: il en
+eut un fils, et, par son crédit, quoique cet enfant fût
+adultérin, il le fit légitimer, et lui assura de quoi vivre
+par le consentement de ses s&oelig;urs. Ses s&oelig;urs lui envoyoient,
+sous prétexte de lui faire des confitures, une
+jolie suivante qui demeuroit deux mois tous les ans avec
+lui. Il n'avoit que des femmes chez lui, et disoit qu'elles
+étoient plus propres.</p>
+
+<p>Il avoit eu un carrosse, mais il n'en vouloit plus
+avoir, parce que, disoit-il, il ne sortoit jamais quand il
+vouloit à cause que son cocher ne se trouvoit point au
+logis lorsqu'il avoit affaire, et qu'il n'arrivoit jamais
+quand il vouloit à cause des embarras. Il avoit des lettres,
+savoit et disoit les choses plaisamment. Il étoit un
+peu cynique; il disoit: «Ne me venez point voir un
+tel jour, c'est mon jour de bordel.» Il y mena son
+fils, et lui fit perdre son p....... en sa présence.</p>
+
+<p>Il étoit vêtu comme un simple bourgeois, alloit toujours
+<span class="pagenum"><a id="Page_221"> 221</a></span>
+à pied, et avoit pourtant dix-huit mille livres de
+rente. Il assistoit quelques gens de lettres, mais il étoit
+avare: il disoit qu'il travailloit à faire en sorte que son
+bien ne lui donnât point de peine, et j'ai logé dans la
+quatrième maison qu'il a bâtie à dessein de les revendre.
+Voyez quel repos d'esprit, quand ce ne seroit que
+d'avoir à criailler, et souvent à plaider contre toutes
+sortes d'ouvriers. Pour mon particulier, j'ai fort à me
+louer de lui. Il disoit lui-même que nous avions fait un
+marché du siècle d'or. Il est vrai qu'en le traitant généreusement,
+je faisois qu'il se piquoit d'honneur, et
+que j'en avois tout ce que je voulois; il disoit: «Je ne
+comprends point comment nous l'entendons: j'ai loué
+autrefois une maison à un évêque<a name="FNanchor_232" id="FNanchor_232" href="#Footnote_232" class="fnanchor">[232]</a> qui ne me payoit
+point; j'en ai loué une autre à un huguenot: il me
+paie par avance.»</p>
+
+<p>Quand il lui prit fantaisie de se faire conseiller à
+Metz, il en parla à MM. Du Puy, qui s'en moquèrent,
+et lui dirent qu'il se mettoit en danger d'être pris tous
+les ans, et qu'il lui eu coûteroit dix mille écus pour sa
+rançon. Il les quitta là, et de ce pas il va signer le contrat.
+Il en avoit aussi parlé à Chapelain, en présence
+de Guiet<a name="FNanchor_233" id="FNanchor_233" href="#Footnote_233" class="fnanchor">[233]</a> (celui qui disoit que s'il eût été Juif, il
+auroit appelé de la sentence de Pilate <em>à minima</em>). Guiet
+<span class="pagenum"><a id="Page_222"> 222</a></span>
+dit que comme Chapelain vouloit détourner Luillier
+de se faire conseiller, l'autre lui dit: «Mordieu, je
+vous ai laissé faire de méchants vers toute votre vie,
+sans vous en rien dire, et vous ne me laisserez pas
+changer de charge à ma fantaisie!» Je crois pourtant
+que Chapelain ne l'entendit pas, car ils ont toujours
+vécu en amis depuis cela.</p>
+
+<p>J'ai dit ailleurs qu'il disoit que La Mothe Le Vayer
+étoit prêtre ou charlatan, et qu'il avoit des souliers
+noircis avec un habit de panne, et Chapelain un maquereau.</p>
+
+<p>J'ai vu une estampe de Rabelais, faite sur un portrait
+qu'avoit une de ses parentes, qui ressembloit à
+Luillier comme deux gouttes d'eau, car il avoit le visage
+chaffouin et riant comme Luillier. Pour l'humeur,
+vous voyez qu'il y a assez de rapport.</p>
+
+<p>Il fit son bâtard<a name="FNanchor_234" id="FNanchor_234" href="#Footnote_234" class="fnanchor">[234]</a> médecin, parce que, disoit-il, en
+cette vocation-là on peut gagner sa vie partout. Ce
+garçon lui ressemble fort pour l'humeur et pour l'esprit.</p>
+
+<p>Luillier étoit inquiet à un point qu'il disoit franchement:
+«Dans un an je ne sais où je serai, peut-être
+irai-je me promener à Constantinople.» Il ne mentoit
+pas, car un beau jour, sans rien dire à personne,
+il part. Ses gens disoient qu'il s'étoit allé promener pour
+quatre ans. Il alla bien se promener pour plus long-temps,
+car il est encore à revenir. Il alla en Provence
+<span class="pagenum"><a id="Page_223"> 223</a></span>
+trouver son bâtard, qu'il avoit donné à instruire à Gassendi,
+son intime, qui avoit logé ici chez lui si long-temps.
+Il disoit pour ses raisons que son parlement de
+Toul et ses amis l'occupoient trop à solliciter leurs affaires.
+Il fut bien malade à Toulon; de là il passa en
+Italie, fut encore malade à Gênes, et enfin mourut à
+Pise. Il n'y a jamais que lui au monde qui se soit fait
+conseiller à Toul pour aller mourir à Pise.</p>
+
+<h2 class="p4">LA MARÉCHALE DE THÉMINES.</h2>
+
+<p class="p2">La maréchale de Thémines<a name="FNanchor_235" id="FNanchor_235" href="#Footnote_235" class="fnanchor">[235]</a> étoit fille de M. de La
+Noue, fils de La Noue <em>Bras de Fer</em><a name="FNanchor_236" id="FNanchor_236" href="#Footnote_236" class="fnanchor">[236]</a>. Je conterai quelque
+chose de ces deux gentilshommes qui étoient gens
+de grand mérite, avant que de parler d'elle.</p>
+
+<p>La Noue, <em>Bras de Fer</em>, avoit fort mauvaise mine, et
+étoit toujours vêtu de chamois. Comme il heurtoit au
+cabinet, un jour que le Roi l'avoit envoyé chercher
+pour venir au conseil de guerre, un jeune cavalier, le
+voyant si mal bâti, se mit à le railler et lui dit: «On
+n'attend plus que vous, sans doute, pour conclure
+là dedans.» La Noue sourit. L'huissier ouvre: il
+entre. Le jeune homme vit bien qu'il avoit fait une
+<span class="pagenum"><a id="Page_224"> 224</a></span>
+sottise; mais il se résolut d'en attendre le succès. La
+Noue sort et demande si on ne savoit point ce qu'étoit
+devenu ce gentilhomme qui lui avoit parlé quand il
+heurtoit. L'autre s'approche. «Vous aviez raison, lui
+dit-il, de dire qu'on n'attendoit que moi, car le Roi
+m'a choisi pour un tel dessein, et m'a permis d'y
+mener qui je voudrois. Vous serez, s'il vous plaît,
+de la partie.» Ils y furent, et le jeune homme y fit
+fort bien.</p>
+
+<p>On conte de lui que la veille d'une bataille, ne se
+trouvant point d'argent, il envoya vendre deux chevaux.
+L'un d'eux fut vendu bien cher. Il dit à son
+écuyer: «Qui l'a acheté?&mdash;Un tel.&mdash;Tiens, lui
+dit-il, ce cheval ne coûte que tant; va rendre le
+reste à ce cavalier. Le désir qu'il a de bien faire demain,
+lui a fait tant donner d'un cheval qu'il connoît,
+et dont il espère tirer bon service.» Et effectivement
+il renvoya la plus grande partie de l'argent.</p>
+
+<p>Quand il revint de Tournai, où il fut si long-temps
+prisonnier<a name="FNanchor_237" id="FNanchor_237" href="#Footnote_237" class="fnanchor">[237]</a>, Henri <span class="smcap">IV</span> le voulut marier avec une
+riche héritière. Il l'en remercia et dit qu'il avoit donné
+sa foi à la nièce du gouverneur de Tournai, parce
+qu'elle avoit de beaucoup allégé la rigueur de sa prison:
+il avoit quatre-vingt mille livres de rente dont il
+fut obligé de vendre une grande partie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_225"> 225</a></span>
+Son fils<a name="FNanchor_238" id="FNanchor_238" href="#Footnote_238" class="fnanchor">[238]</a> fut aussi prisonnier de guerre, et dans
+la prison il fit ce méchant dictionnaire des rimes, qui
+fut imprimé. Il fit imprimer aussi un Recueil de ses
+vers qui ne valent rien non plus<a name="FNanchor_239" id="FNanchor_239" href="#Footnote_239" class="fnanchor">[239]</a>. Il étoit brave
+comme son père et vêtu de chamois comme lui; mais
+il étoit bien fait de sa personne. Ces deux hommes-là
+ne juroient jamais, et étoient toujours à la guerre. Il
+eut affaire, comme son père, à un jeune homme; mais
+l'affaire alla bien plus loin: c'étoit un étourdi qui,
+pour se mettre en réputation, le fit appeler en duel
+sur une vétille, et même il avoit cherché querelle. La
+Noue, sur le pré, lui fit une petite remontrance, mais
+en vain; comme il vit cela, il lui donne un bon coup
+d'épée. Ce garçon avoit un oncle, maréchal de France;
+je n'en ai pu savoir le nom. Cet oncle l'envoya à M. de
+La Noue, pieds et poings liés.</p>
+
+<p>Ce M. de La Noue eut un fils qui vit encore, mais
+il n'a point de garçons. Il est bien fait; mais le jeu est
+sa seule passion: il a la vue fort courte; cela l'a empêché
+de s'attacher à la guerre. A dix-sept ans il commandoit
+un régiment de cavalerie en Allemagne; le
+colonel Esbron étoit un de ses capitaines. Aujourd'hui
+on l'appelle La Noue <em>Bras de laine</em>.</p>
+
+<p>Revenons à la maréchale. Son père la maria assez
+ridiculement; car elle n'avoit que treize ans quand il
+<span class="pagenum"><a id="Page_226"> 226</a></span>
+la donna à un gentilhomme de cinquante-cinq ans, qui
+se nommoit Chambret, et étoit de la maison de Pierre
+Bussières en Limousin. Cet homme étoit de mauvaise
+humeur, et tout plein de cautères: il ne pouvoit pas
+même avantager sa femme, car il n'avoit que quatre
+mille livres de rente en fonds de terre, sans argent ni
+meubles. Son plus grand bien consistoit en gouvernements,
+en pensions et en bénéfices; ceux de la religion
+en tenoient encore en ce temps-là par tolérance.</p>
+
+<p>Elle n'avoit que dix-huit ans quand elle fut délivrée
+de cet homme, dont elle eut un fils et une fille. On appeloit
+cet homme <em>le brave Chambret</em>. Il étoit si brutal,
+et d'une mine si farouche, qu'un sommelier qui avoit
+été laquais de sa veuve, ayant vu son portrait au bout
+de vingt ans, se mit à trembler comme une feuille.</p>
+
+<p>Il avoit une fois querelle avec un M. de Saint-Bonnet;
+il prit justement le temps que Saint-Bonnet traitoit
+des gens, et avec un cor alla comme le sommer au
+combat. Saint-Bonnet sort de table, et dit aux autres:
+«Ayez patience, je vous apporterai bientôt l'épée et
+les éperons de Chambret.» Il y va, charge son pistolet
+de dragées, tire le premier (car l'autre, aussi
+bien que Grillon, faisoit toujours tirer son homme).
+Saint-Bonnet lui en farcit le visage et les yeux. Chambret,
+tout étourdi, tombe: il lui ôte son épée et ses
+éperons.</p>
+
+<p>Un autre vieux mari, et plus vieux que le premier,
+l'attrapera bientôt. Il y avoit à la cour un vieux gentilhomme,
+âgé de quatre-vingts ans, ou peu s'en falloit,
+qu'on appeloit M. de Bellengreville<a name="FNanchor_240" id="FNanchor_240" href="#Footnote_240" class="fnanchor">[240]</a>; il étoit grand
+<span class="pagenum"><a id="Page_227"> 227</a></span>
+prévôt de l'hôtel, homme veuf sans enfants, et un des
+plus accommodés du royaume<a name="FNanchor_241" id="FNanchor_241" href="#Footnote_241" class="fnanchor">[241]</a>; plusieurs veuves de
+qualité étoient après; mais il étoit difficile. Il vouloit
+une veuve de bonne maison, jeune, belle, et qui depuis
+peu eût eu des enfants. En ce dessein, il trouva
+un nommé Jouy, son voisin à la campagne, qui étoit
+de la connoissance de madame de Chambret, et qu'elle
+avoit prié de lui faire raccommoder un petit portrait
+qu'elle lui avoit envoyé. Il le portoit à raccommoder,
+quand il fut rencontré par M. de Bellengreville, auquel
+il le montra. «Est-elle aussi belle que cela? lui
+dit le bonhomme.&mdash;Oui,» répondit l'autre. En
+effet, c'est une des plus aimables personnes du monde,
+et le seul défaut qu'elle a eu, hors qu'elle n'a jamais eu
+assez d'embonpoint, étoit d'avoir les cheveux mêlés de
+blanc dès vingt ans. D'ailleurs, elle étoit d'humeur
+douce, et ne manquoit pas d'esprit; elle avoit de la
+générosité.</p>
+
+<p>Durant quelque temps, car il prit ce portrait, il l'adora
+dans son cabinet. Après, il envoya un de ses amis
+qui avoit vu autrefois madame de Chambret, pour voir
+si elle étoit aussi belle que ce portrait. Cet homme dit
+tout à la veuve, qui, ne songeant alors qu'à jouir de la
+liberté où elle se trouvoit, ne s'en tourmenta pas autrement,
+et dit qu'elle seroit bientôt à Paris. En effet,
+elle y vint trouver sa mère, qui y étoit pour un procès.
+Cette mère lui avoit mandé: «Ma fille, apportez-moi
+<span class="pagenum"><a id="Page_228"> 228</a></span>
+de l'argent de mes fermiers.» Quand elle fut arrivée:
+«Hé bien! sommes-nous bien riches?&mdash;Madame, il faut
+voir, voici ce qui me reste.» On trouva environ vingt
+écus. Elle avoit amené un train de <em>Jean de Paris</em><a name="FNanchor_242" id="FNanchor_242" href="#Footnote_242" class="fnanchor">[242]</a>.</p>
+
+<p>Le vieil amoureux est aussitôt averti de son arrivée:
+il la vient voir, il presse; elle, qui n'a jamais été intéressée,
+avoit de la peine à se résoudre. Sa mère lui dit:
+«Ma fille, je vous ai mal mariée une fois, je ne m'en
+veux point mêler; voyez ce que vous avez à faire.»</p>
+
+<p>M. de Luçon, qui bientôt après fut le cardinal de
+Richelieu, lui fit dire «qu'elle seroit une innocente de
+laisser échapper une si belle occasion.» Nonobstant
+la diversité de religion, le mariage se fit.</p>
+
+<p>Elle a dit depuis qu'elle trouva les lèvres de ce bonhomme
+le jour de ses noces aussi froides qu'un glaçon.
+Le lendemain la Reine-mère et la princesse de Conti,
+qui étoit devenue son amie, lui firent mille questions:
+«Mais comment a-t-il fait? Mais êtes-vous madame
+de Bellengreville?» Je ne sais ce qu'elle fit ou ce
+qu'il voulut faire, mais il ne dura que cinq semaines.
+Il avoit beaucoup d'argent et beaucoup de meubles;
+elle étoit commune (<em>en biens</em>), et y gagna, outre son
+douaire, qui étoit gros, plus de quatre cent mille
+livres.</p>
+
+<p>Voilà déjà deux vieux maris; elle en aura encore
+un vieux, mais plus qualifié que les deux premiers;
+et cela arrivera d'une façon assez bizarre. Le marquis
+de Thémines<a name="FNanchor_243" id="FNanchor_243" href="#Footnote_243" class="fnanchor">[243]</a>, fils du maréchal, ayant été blessé
+dans les guerres de la religion, mourut de sa blessure<a name="FNanchor_244" id="FNanchor_244" href="#Footnote_244" class="fnanchor">[244]</a>,
+<span class="pagenum"><a id="Page_229"> 229</a></span>
+et en mourant il pria son père d'assurer madame
+de Bellengreville, dont il étoit amoureux, qu'il
+étoit mort son serviteur. Le maréchal s'acquitte de sa
+commission, devient amoureux d'elle et l'épouse<a name="FNanchor_245" id="FNanchor_245" href="#Footnote_245" class="fnanchor">[245]</a>.
+Outre qu'elle aimoit le jeu, qu'elle perdoit, qu'elle
+payoit bien et se faisoit mal payer, le maréchal lui
+aida à manger son bien. Il fut cause aussi qu'elle changea
+de religion<a name="FNanchor_246" id="FNanchor_246" href="#Footnote_246" class="fnanchor">[246]</a>.</p>
+
+<p>Chaban<a name="FNanchor_247" id="FNanchor_247" href="#Footnote_247" class="fnanchor">[247]</a> s'étoit mis les controverses dans la tête et
+disputoit avec beaucoup de douceur. Le maréchal dit
+à sa femme qu'il souhaitoit qu'elle entendît cet homme;
+<span class="pagenum"><a id="Page_230"> 230</a></span>
+elle l'entend: il fait quelques progrès. On lui amène
+ensuite le père Veron<a name="FNanchor_248" id="FNanchor_248" href="#Footnote_248" class="fnanchor">[248]</a>, qui, violent et farouche, lui
+alla dire que son père et son grand-père étoient damnés.
+Elle qui les avoit vu estimer si gens de bien partout
+le monde, fut si touchée de cela qu'elle en pleura.
+Enfin, elle se fit catholique plutôt par condescendance
+qu'autrement.</p>
+
+<p>Elle fut choisie pour aller avec madame de Chevreuse
+mener la reine d'Angleterre dans son royaume.
+Là, elle vit Du Moulin, qui, trouvant en elle beaucoup
+de dispositions à récipiscence, la remit tout-à-fait dans
+le bon chemin, et au bout de trois mois qu'elle eut
+changé de religion, elle en fit reconnoissance à Charenton.</p>
+
+<p>Le maréchal ne fut guère avec elle. On dit qu'en
+mourant il disoit naïvement: «Seigneur, au moins je
+ne l'ai jamais offensée que de galant homme.»</p>
+
+<p>La voilà donc veuve pour la troisième fois. En ce
+temps-là elle avoit de plaisants ragoûts: elle mangeoit
+du pain, après l'avoir tenu long-temps à la fumée d'un
+fagot bien vert; elle aimoit l'odeur des boues de Paris,
+et quand les boueurs étoient dans sa rue, on ouvroit
+toutes les fenêtres de sa chambre. Une fois la Reine-mère,
+comme elles passoient sur de la boue, lui demanda
+en riant: «Madame la maréchale, celle-là est-elle
+de la fine?&mdash;Non, madame, répondit-elle en
+riant aussi, elle n'est pas encore assez faite.» Depuis,
+elle se défit de ces belles amitiés.</p>
+
+<p>En ce troisième veuvage elle se divertissoit à jouer,
+<span class="pagenum"><a id="Page_231"> 231</a></span>
+à se promener et à faire souvent des concerts: elle
+avoit déjà Le Pailleur<a name="FNanchor_249" id="FNanchor_249" href="#Footnote_249" class="fnanchor">[249]</a> avec elle qui étoit fort savant
+dans la musique ancienne et dans la moderne. Il l'avoit
+apprise comme une partie des mathématiques; il
+chantoit même fort bien. Elle avoit une femme-de-chambre
+qui avoit de la voix, et elle disposoit absolument
+de deux autres personnes qui en avoient aussi.
+Un jour que Porchères<a name="FNanchor_250" id="FNanchor_250" href="#Footnote_250" class="fnanchor">[250]</a> avoit ouï cette musique domestique,
+il dit à la maréchale: «Madame, voilà qui
+est trop bon pour n'en faire part à personne; allons
+donner la sérénade à M. de Nemours, votre voisin:
+il a la goutte, cela le guérira.&mdash;Mais je ne le connois
+point familièrement, dit-elle.&mdash;Qu'importe; répliqua-t-il,
+venez; il ne faut que passer par les écuries,
+nous nous mettrons sous les fenêtres de sa chambre<a name="FNanchor_251" id="FNanchor_251" href="#Footnote_251" class="fnanchor">[251]</a>.»
+M. de Nemours en fut averti aussitôt; mais il ne fit pas
+semblant de savoir qui c'étoit, et il envoya faire mille
+civilités. Porchères proposa ensuite d'aller chez la princesse
+de Conti: on y va. Elle en fut ravie, et dit qu'il
+falloit faire entendre cela à la Reine. La Reine a un
+balcon, et, ne voulant pas faire semblant de savoir qui
+c'étoit, dit qu'elle étoit fort obligée à ceux qui lui avoient
+bien voulu donner un si agréable divertissement.</p>
+
+<p>Le lendemain, M. de Nemours<a name="FNanchor_252" id="FNanchor_252" href="#Footnote_252" class="fnanchor">[252]</a> envoya faire des
+<span class="pagenum"><a id="Page_232"> 232</a></span>
+compliments à la maréchale, et la prier de l'excuser si
+par le passé il avoit su si mal se prévaloir de l'avantage
+qu'il avoit d'être son voisin; et quelques jours
+après il la vint voir à demi-guéri. C'étoit le soir en été:
+avant qu'il entrât, des cornets à bouquin avoient joué
+le plus agréablement du monde dans la cour de la maréchale.
+Le Pailleur, qui s'étoit douté d'abord de ce
+que c'étoit, envoya dire qu'on fît boire les menestriers.
+Le bon prince en entrant dit: «Madame, j'ai trouvé
+là-bas des cornets à bouquin qui s'en alloient; les
+auriez-vous congédiés?&mdash;Non, monsieur, répondit-elle.&mdash;Vraiment,
+madame, si j'eusse su cela, je les
+eusse fait revenir.&mdash;Mais voudriez-vous entendre
+des violons? on tâcheroit d'en avoir.&mdash;Hé! La
+Barre<a name="FNanchor_253" id="FNanchor_253" href="#Footnote_253" class="fnanchor">[253]</a>, dit-il, voyez si vous trouveriez des violons.»
+Aussitôt on entend ronfler les vingt-quatre
+violons; le bonhomme devint amoureux d'elle. Il la
+venoit voir fort souvent, quoiqu'il ne pût aller sans être
+aidé par quelqu'un. Un jour en montant il se laissa
+tomber. Elle, qui du second étage descendoit dans sa
+chambre, s'en aperçut; mais pour lui faire plaisir elle
+retourna sur ses pas sans faire semblant de rien. En se
+relevant il demanda à son écuyer La Chaise: «Madame
+ne m'a-t-elle point vu?&mdash;Non, monsieur.»
+La maréchale étant descendue: «Madame, lui dit-il,
+n'avez-vous point ouï tomber quelqu'un? La
+Chaise a fait un beau <em>par terre</em>.»</p>
+
+<p>Un jour il demanda à la maréchale si elle ne vouloit
+point s'aller promener en quelque maison. «Je le
+veux bien, répondit-elle: envoyons chercher de nos
+<span class="pagenum"><a id="Page_233"> 233</a></span>
+voisines.» Ces voisines venues: «Où irons-nous?
+Vous plairoit-il aller vers la porte Saint-Antoine?
+Après voudriez-vous aller à Bagnolet, à Charonne
+ou à Conflans?&mdash;Où vous voudrez, dit la maréchale.&mdash;Cocher,
+va donc à Conflans.» Les y voilà
+arrivés. On heurta long-temps sans qu'il vînt personne:
+les dames commençoient à s'ennuyer; lui feignit des
+impatiences étranges. Il appelle une paysanne. «Ma
+grande amie, n'y a-t-il personne? ne sauroit-on entrer?
+ne sauriez-vous nous donner du lait chez vous?»
+Enfin, on ouvre une petite porte, et une femme dit
+assez malgrâcieusement que M. le premier président
+y devoit<a name="FNanchor_254" id="FNanchor_254" href="#Footnote_254" class="fnanchor">[254]</a> coucher. «Hé! ma grande amie,
+nous ne voulons que nous promener et qu'on nous
+donne du lait.&mdash;Bien, monsieur, pourvu que vous
+n'y soyez guère.» Après il vint un homme qui, d'un
+air assez rude, lui dit: «Que demandez-vous, monsieur?»
+et en même temps dit à cette femme: «Retirez-vous,
+vous n'êtes qu'une bête.» M. de Nemours
+lui dit ce qu'il avoit dit à cette personne. «Oui
+da! monsieur, répondit l'autre, oui da.» On entre
+donc. Les dames, et surtout Le Pailleur, sentirent bien
+je ne sais quelle odeur de sauces. Le bon seigneur, qui
+ne pouvoit se promener, les fit tenir dans une salle où
+l'on ne servit d'abord que du lait et quelques autres
+bagatelles. Après, voici des gens qui, au son du violon
+et en cadence, mettent le couvert, et servent une collation
+toute feinte. Cela fait, il prie les dames d'aller
+<span class="pagenum"><a id="Page_234"> 234</a></span>
+faire un tour dans le jardin: au retour elles trouvèrent
+une véritable collation qui étoit magnifique. Il y
+avoit des galanteries à la vieille mode, car on servit
+des pâtés pleins de petits oiseaux en vie, qui avoient au
+col des rubans des couleurs de la maréchale; il y en
+avoit aussi un de petits lapins blancs en vie avec des
+rubans de même. Il fit présenter après la collation des
+bassins de gants d'Espagne, et n'oublia rien de tout ce
+dont il put s'aviser pour divertir celle à qui il vouloit
+plaire.</p>
+
+<p>Ce M. de Nemours avoit étudié l'art de faire des ballets;
+il en avoit fait plusieurs, et avoit eu la curiosité
+d'en faire de grands livres, où toutes les entrées étoient
+peintes en miniature. Il avoit été de tous les carrousels,
+soit de France, soit de Savoie.</p>
+
+<p>Le feu roi (<em>Louis <span class="smcap">XIII</span></em>) fit une fois chez lui un concert
+où tous ceux de la musique de la chambre chantoient;
+il en avoit mis M. de Mortemart et M. le maréchal
+de Schomberg: lui-même aussi en étoit. M. de
+Nemours, par grande grâce, y fit entrer Le Pailleur, et
+il avoit dit au Roi qu'il s'entendoit fort bien en musique.
+On y chanta sur la fin des airs du Roi. Le Pailleur,
+pour faire sa cour à demi-haut, dit: «Ah! que ce dernier
+air mériteroit bien d'être chanté encore une
+fois!» Le Roi dit: «On trouve cet air-là beau, recommençons-le.»
+On le chanta encore trois fois. Le
+Roi battoit la mesure. Il avoit proposé de faire une
+symphonie depuis les plus bas instruments jusques aux
+trompettes, et il vouloit qu'il n'y entrât personne qui
+ne sût la musique, et pas une femme; «car, disoit-il,
+elles ne peuvent se taire.&mdash;Ah! Sire, dit M. de Nemours,
+madame la maréchale de Thémines en doit
+<span class="pagenum"><a id="Page_235"> 235</a></span>
+être.&mdash;Pour elle, répondit le Roi, je le veux
+bien.»</p>
+
+<p>Un artisan devint amoureux d'elle à Charenton, en
+la voyant dans sa place où elle se démasquoit quelquefois.
+Cet homme, emporté par sa passion, s'en va chez
+elle, demande à lui parler, et, tout interdit, ne put jamais
+lui dire autre chose, sinon qu'il avoit un procès
+contre elle. Elle fait appeler Le Pailleur, demande ce
+que ce pouvoit être. Le Pailleur s'informe de cet
+homme, il n'y trouvoit aucune raison: il revint plusieurs
+fois et ne savoit que leur dire. Il rôda long-temps
+autour du logis, et enfin on le trouva mort derrière
+les murailles de Luxembourg. Elle logeoit alors auprès
+des Carmes-Déchaussés.</p>
+
+<p>Voici une histoire encore plus étrange. La fille d'un
+gentilhomme de Beausse nommé Herville devint
+amoureuse en tout bien et tout honneur du ministre
+de Châteaudun nommé Lamy, qui étoit un homme
+bien fait, mais pauvre. Le père de la fille ne pouvant
+consentir à ce mariage, elle tomba dans une telle mélancolie,
+qu'enfin, de peur d'accident, il fut contraint
+de s'y résoudre. Le père lui porte donc des articles à
+signer. «Ah! dit-elle, il n'est plus temps.» A trois
+jours de là, on la trouva noyée sur le bord du
+Loir.</p>
+
+<p>Un abbé de Calvières, en Languedoc, ayant su que
+mademoiselle de Gouffoulens, de la maison d'Hauterive,
+dont il étoit amoureux, étoit morte, protesta qu'il
+ne lui survivroit pas long-temps. En effet, il refusa
+toutes sortes d'aliments durant quelques jours, avec une
+grande constance, et en mourut. On dit pourtant qu'on
+lui avoit persuadé enfin de manger, mais que les passages
+<span class="pagenum"><a id="Page_236"> 236</a></span>
+se trouvèrent bouchés; tous les boyaux s'étoient
+rétrécis.</p>
+
+<p>Vous voyez que la maréchale, en maris et en galants,
+n'a jusqu'ici que des vieillards; mais elle eut un
+jeune galant lorsqu'elle ne fut plus jeune: c'est Monferville,
+fils du frère de Blainville, premier gentilhomme
+de la chambre ou grand-maître de la garde-robe,
+qui fut ambassadeur en Angleterre. C'étoit un
+fort beau garçon, mais un peu trop doucereux et trop
+normand. Il ne passoit pas pour un homme fort friand
+de la lame. Il ne manque pas d'esprit. On ne sait s'ils
+étoient mariés ou non, car on n'a vu ce garçon se marier
+qu'après la mort de la maréchale; cependant il
+sembloit qu'il cherchât à se marier. La connoissance
+venoit de ce que ce garçon logeoit avec sa s&oelig;ur dans
+une maison qui étoit à la maréchale, et elle logeoit
+dans une autre tout contre qui étoit aussi à elle. On
+l'accusoit d'avoir dit qu'une fois il avoit eu une côte
+enfoncée en portant des sacs d'argent qu'une dame
+lui avoit donnés. Le Pailleur, qui voyoit que la maréchale,
+par facilité, se laissoit accabler à toute la parenté
+de cet homme, trouva moyen de le faire sortir
+de cette maison et de faire passer à la maréchale une
+partie de l'année à la campagne.</p>
+
+<p>La maréchale alla mourir à Poitiers, sept ou huit
+ans après<a name="FNanchor_255" id="FNanchor_255" href="#Footnote_255" class="fnanchor">[255]</a>. Elle avoit juré de ne rentrer d'un an dans
+sa maison de Paris, à cause de la mort d'une vieille fille
+qui étoit à elle il y avoit trente ans; on l'appeloit Boisloré;
+elle étoit bâtarde d'un gentilhomme. La maréchale
+<span class="pagenum"><a id="Page_237"> 237</a></span>
+étoit d'un tempérament doux et mélancolique;
+cette fille étoit fort sage et fort aimable. Aussi la maréchale
+l'aimoit jusqu'à lui faire des bouillons quand
+elle étoit malade, et elle l'étoit souvent. La maréchale
+lui avoit donné une petite terre que l'autre lui rendit
+par son testament.</p>
+
+<p>La maréchale n'avoit que cinquante-sept ans quand
+elle est morte; mais il étoit temps qu'elle mourût, car
+elle ne pouvoit plus subsister: le jeu et Monferville
+l'avoient incommodée; cependant elle n'a pas laissé
+un sou de dettes. Quand elle alloit faire un voyage, elle
+payoit tout ce qu'elle devoit. Elle tomba malade à Poitiers
+en passant; elle vouloit aller voir ses parents.
+Elle mourut faute de sang; on ne lui en trouva pas une
+goutte dans les veines.</p>
+
+<h2 class="p4">LE PAILLEUR.</h2>
+
+<p class="p2">Le Pailleur, dont nous avons déjà parlé plusieurs
+fois, étoit fils d'un lieutenant de l'élection de Meulan.
+Il étudia jusqu'en logique; il écrivoit bien: on le met
+aux finances; le voilà petit commis de l'épargne. Il ne
+put souffrir les <em>pillauderies</em> qu'on y faisoit, car on griveloit
+sur les pensions qui s'y payoient; il se retira
+chez le feu président L'Archer, père du dernier mort;
+il étoit un peu son parent.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_238"> 238</a></span>
+Le Pailleur savoit la musique, chantoit, dansoit,
+faisoit des vers pour rire<a name="FNanchor_256" id="FNanchor_256" href="#Footnote_256" class="fnanchor">[256]</a>; il chanta quatre-vingt-huit
+chansons pour un soir de carnaval. Il fit la débauche
+à Paris assez long-temps. Las de cette vie, il va en
+Bretagne avec le comte de Saint-Brisse, cousin-germain
+du duc de Retz. Ce comte avoit fait connoissance
+avec lui à Paris, et avoit tant fait qu'il l'avoit résolu à
+le suivre. Il y étoit le tout-puissant; mais comme il
+vit que cet homme faisoit trop de dépense, il lui dit
+qu'il falloit se régler. «Je ne saurois, lui répondit le
+comte.&mdash;Permettez-moi donc de me retirer, lui dit
+Le Pailleur, car ayant le soin de vos affaires, on dira
+que c'est Le Pailleur qui vous a ruiné.» Il y fut pourtant
+encore deux ans à remettre de trois mois en trois
+mois.</p>
+
+<p>Il alla avec le comte voir le maréchal de Thémines,
+alors gouverneur de la province. La maréchale le prit
+en amitié; il étoit gai, il faisoit des ballets, et mettoit
+tout le monde en train: elle lui demanda s'il vouloit
+être intendant du maréchal; il ne le voulut pas, car il
+dit que c'étoit la mer à boire que d'entreprendre de
+mettre l'ordre dans cette maison.</p>
+
+<p>Le maréchal mourut à Paris; Le Pailleur y étoit
+revenu. La maréchale le pria d'aller avec elle en
+Touraine; «car j'ai grand'peur, lui dit-elle, de m'ennuyer
+en une maison où j'ai tant souffert en premières
+noces.» Il y fut, et elle jura qu'elle ne s'y
+étoit pas ennuyée un moment. Des demoiselles de la
+<span class="pagenum"><a id="Page_239"> 239</a></span>
+maréchale lui dirent, comme on revenoit à Paris:
+«Mais ne demeureriez-vous pas bien avec nous?»
+Ainsi, insensiblement il s'attacha à la maréchale, et y
+demeura jusqu'à sa mort<a name="FNanchor_257" id="FNanchor_257" href="#Footnote_257" class="fnanchor">[257]</a>, sans gages ni appointements,
+mais seulement comme un ami de la maison:
+il est vrai qu'il faisoit toutes ses affaires.</p>
+
+<p>Le Pailleur étoit de si belle humeur, avant que la
+gravelle, dont il fut fort travaillé quand il vint sur
+l'âge, le tourmentât, que le messager de Rennes à
+Paris le vouloit mener pour rien à cause qu'il avoit
+toujours fait rire la compagnie depuis là jusqu'à Paris.
+Je lui ai ouï conter qu'une fois en une débauche en
+Bretagne, où étoit le duc de Retz, quelqu'un ôta son
+pourpoint, puis dit: «Brûlons nos chemises.» Le
+Pailleur, comme le duc vouloit aller brûler la sienne,
+lui dit: «Donnez, je la brûlerai avec la mienne;»
+mais au lieu de cela, il ne jette que la sienne dans le
+feu, et met celle du duc dans ses chausses. Ils allèrent
+tous sans chemise à un bal: tout le monde s'enfuit; ils
+prirent les chandelles et se retirèrent. Le lendemain
+Le Pailleur met la chemise du duc, où il y avoit une
+belle fraise, et va à son lever. Les valets-de-chambre
+vouloient gager que c'étoit la chemise de M. le duc. Le
+Pailleur rioit; le duc se mit à rire aussi, et lui dit:
+«Ma foi! vous n'étiez pas si ivre que nous.»</p>
+
+<p>Un jour Le Pailleur dit bien des choses contre le
+mariage. Le lendemain un jeune homme, fils d'un
+conseiller, le vient trouver: «Monsieur, lui dit-il, je
+vous viens remercier. J'étois accordé, mon père me
+donnoit sa charge; mais ce que vous dîtes hier me
+<span class="pagenum"><a id="Page_240"> 240</a></span>
+toucha si fort que je l'allai prier sur l'heure de faire
+mon frère l'aîné et de me donner l'abbaye qu'il
+avoit; cela est conclu. Sans vous j'allois faire une
+grande sottise, je vous en aurai de l'obligation toute
+ma vie.»</p>
+
+<p>Il s'étoit adonné aux mathématiques dès son enfance:
+il les apprit tout seul. Il n'avoit que vingt-neuf
+sols quand il commença à lire les livres de cette
+science, et il échangeoit les livres à mesure qu'il les
+lisoit. Il avoit écrit assez de choses, mais il n'a daigné
+rien donner: il faisoit des épîtres burlesques fort naturelles.</p>
+
+<h2 class="p4">LE COMTE DE SAINT-BRISSE.</h2>
+
+<p class="p2">Le comte de Saint-Brisse étoit le second fils du marquis
+de Ruffec, d'Angoumois, et de la belle du Lude;
+il étoit cadet. Ruffec fut pour l'aîné, et lui eut des
+terres en Bretagne. C'étoit un homme de plaisir et grand
+danseur de ballets. Il mourut de la goutte après avoir
+été sept ans dans son lit sans qu'on le pût jamais remuer;
+tout pourrissoit sous lui; on dit qu'il y vint des
+champignons.</p>
+
+<p>Le neveu de ce comte, fils du marquis de Ruffec,
+n'étoit pas mal avec le feu roi (<em>Louis <span class="smcap">XIII</span></em>); et quand
+le maréchal d'Ancre fut tué, le Roi lui dit: «Tu n'en
+oserois faire autant à ton oncle, l'abbé de la Couronne,
+qui couche avec ta mère.» Ce jeune homme,
+<span class="pagenum"><a id="Page_241"> 241</a></span>
+dépité de ce que le Roi lui avoit dit, part avec des coupe-jarrets;
+et, comme l'abbé lisoit une lettre qu'ils lui
+avoient présentée, les coquins lui jettent une serviette
+au cou. L'abbé étoit un homme fort et vigoureux; il
+leur faisoit de la peine, et l'exécution étoit un peu
+longue. Le marquis, impatient, entre dans la chambre
+et crie: «Joue du poignard.» Au bout d'un an ce
+garçon mourut comme fou. Comme le Roi l'aimoit, on
+n'osa poursuivre.</p>
+
+<h2 class="p4">LE MARÉCHAL DE CHATILLON<a name="FNanchor_258" id="FNanchor_258" href="#Footnote_258" class="fnanchor">[258]</a>.</h2>
+
+<p class="p2">M. de Châtillon, petit-fils de l'amiral, avoit assez
+de bien; mais il en dissipa la plus grande partie: il
+vendit à M. de Montmorency pour peu de chose l'amirauté
+de Guyenne; il étoit débauché et d'amoureuse
+manière. Il fut un des principaux galants de la
+Choisy; il l'alloit voir dans une maison fossoyée à la
+campagne. Le vieux La Haye, surnommé <em>des Assemblées</em>,
+à cause qu'il avoit été souvent député aux
+assemblées des huguenots, étant ami de la maison de
+tout temps, lui dit plusieurs fois que les frères de cette
+fille lui pourroient jouer un méchant tour, et, le pont
+levé, lui faire épouser leur s&oelig;ur par force. Il en fut
+quitte pourtant pour y laisser bien des plumes. Il
+avoit aussi un régiment d'infanterie, en Hollande, que
+<span class="pagenum"><a id="Page_242"> 242</a></span>
+ses enfants ont eu depuis l'un après l'autre. En je ne
+sais quelle retraite, à la vue du prince Maurice, il
+fit tout ce qu'on pouvoit faire; le prince Maurice le
+loua fort, et dit: «Ce sera quelque jour un bon capitaine.»
+On verra par la suite que la prophétie n'a
+pas été trop bien accomplie. A Londres, quelque
+temps après, le prince d'Orange, Henri, père du dernier
+mort, et lui, furent pris dans un lieu d'honneur par
+le commissaire du quartier.</p>
+
+<p>Il n'y avoit personne dans le parti huguenot si considérable
+que lui. Il avoit toute la faveur de son père
+et de son aïeul; en un rien il pouvoit mettre quatre
+mille gentilshommes à cheval. Il tenoit Aigues-Mortes;
+mais il la rendit pour être maréchal de France. La
+Haye en enrageoit, et tenant le petit Dandelot<a name="FNanchor_259" id="FNanchor_259" href="#Footnote_259" class="fnanchor">[259]</a>, qui
+étoit fort joli, entre ses bras, dans la galerie de Châtillon,
+il lui enseignoit à dire: «Je veux ressembler à
+celui-là, montrant son grand-père, et non pas à mon
+papa;» et il disoit à cet enfant: «Pauvre petit garçon,
+que je te plains! tu n'as point d'Aigues-Mortes
+à vendre;» et cela en présence du maréchal, car ce
+bonhomme étoit diseur de vérités.</p>
+
+<p>Le maréchal avoit l'honneur d'être assez prompt
+pour être appelé brutal; c'étoit pourtant un fort bon
+homme, mais qui étoit incapable de direction et de
+discipline: il jouoit, et il lui est arrivé bien des fois,
+quand il perdoit, de faire semblant d'aller à ses nécessités;
+et il descendoit dans le jardin où il se mettoit à
+secouer un arbre un gros quart-d'heure durant.</p>
+
+<p>Il s'étoit marié un peu par amour. Sa femme étoit
+<span class="pagenum"><a id="Page_243"> 243</a></span>
+belle et vertueuse; mais il disoit lui-même qu'il eût
+mieux aimé qu'elle eût été un peu plus complaisante
+et un peu moins honnête femme. Le comte de Carlisle,
+au mariage de la reine d'Angleterre, témoigna tant
+d'estime pour elle, que si c'eût été un homme moins
+sérieux, on eût pu dire qu'il en étoit épris; il la surnomma
+l'<em>Incomparable</em>. Quoi qu'on ait chanté parmi
+les huguenots, cette femme-là n'étoit pas si grand chose
+qu'on disoit; l'histoire de ses enfants en fera foi. Mais
+sa vertu et son zèle, quelquefois assez inconsidérés,
+faisoient que le petit troupeau en étoit persuadé à un
+point étrange.</p>
+
+<p>Elle se mit en tête d'entendre la Sainte-Ecriture, et
+pour cela elle s'enfermoit des après-dînées entières
+avec un grand ministre mal bâti, qu'on appeloit M. Le
+Veilleux, et cela si souvent qu'on commençoit à en
+dire des sottises. Elle s'étoit laissé empaumer par une
+vieille mademoiselle Du Chesne, qui avoit été gouvernante
+des s&oelig;urs du maréchal; c'étoit une dévote
+qui, par affectation, se mettoit toujours à prier Dieu
+quand il falloit dîner, afin qu'on dît: «Elle est en oraison,
+il la faut laisser achever.» Ce M. Le Veilleux étoit un
+homme qui, sans affectation, faisoit pourtant ses oraisons
+aussi à contre-temps que cette demoiselle. Lui et
+la maréchale<a name="FNanchor_260" id="FNanchor_260" href="#Footnote_260" class="fnanchor">[260]</a> se promenoient quelquefois trois
+heures durant dans le parc, et on les trouvoit souvent
+en oraison au pied d'un arbre. Cet homme étoit un
+peu fou, et en priant Dieu il demeuroit quelquefois
+en extase. Il lui échappoit parfois de belles
+choses; c'étoit un gentilhomme plein de charité.
+<span class="pagenum"><a id="Page_244"> 244</a></span>
+Il avoit près de quatre-vingt mille livres de rente
+qu'il employoit à assister les pauvres, et il ne se maria
+que quand il eut dissipé une partie de son bien, afin de
+faire des gueux. Le maréchal ne prit point plaisir à ces
+promenades de sa femme et y mit ordre.</p>
+
+<p>C'étoit un homme intrépide que le maréchal! Au
+siége d'Arras, il reçut un coup de mousquet dans son
+écharpe; la balle s'arrêta au n&oelig;ud. Il ne pouvoit porter
+des armes, tant il étoit gros, et puis il n'en eût pas
+voulu. Il eut un cheval tué entre ses jambes d'un coup
+de canon: «Ah! dit-il, sans s'émouvoir, ces gens-là
+sont importuns; cela n'est point plaisant. J'avois là
+un bon cheval.»</p>
+
+<p>M. de Chaulnes, qui étoit le plus ancien maréchal<a name="FNanchor_261" id="FNanchor_261" href="#Footnote_261" class="fnanchor">[261]</a>,
+lui vint dire, le fort de Rousseau étant pris:
+«Monsieur, tout est perdu, les ennemis sont dans les
+lignes.&mdash;Bien, bien, répondit-il, je les aime mieux
+là qu'à Bruxelles. Allons, allons, monsieur de
+Chaulnes, il ne faut pas s'effrayer de cela.» C'étoit
+en effet le plus confiant des hommes. Il disoit toujours:
+«Laissez-les venir,» et on avoit une peine étrange à
+le faire monter à cheval; peu prévoyant, et qui ne
+jouoit point du tout de la tête, il assuroit toujours de
+prendre, et dans peu de temps, et souvent il ne prenoit
+que fort tard, ou point du tout. Ma foi! ce n'étoit
+ni son grand-père ni son père<a name="FNanchor_262" id="FNanchor_262" href="#Footnote_262" class="fnanchor">[262]</a>.</p>
+
+<p>Il fut un temps qu'il n'y avoit que lui et le maréchal
+de La Force, car on étoit si ignorant, qu'à Saint-Jean-d'Angely
+<span class="pagenum"><a id="Page_245"> 245</a></span>
+personne ne savoit comment on faisoit des
+tranchées.</p>
+
+<p>Le cardinal de Richelieu lui a donné de l'emploi à
+faute d'autre, car je ne crois pas qu'il trouvât trop bon
+que le maréchal fût le seul qui ne l'appelât que <em>Monsieur</em>,
+et il n'étoit pas persuadé qu'il fût à lui. C'étoit
+un bon François, et qui, depuis qu'il se fut accommodé
+avec la cour, n'a brouillé en aucune sorte. La
+Reine, au commencement de la régence, lui donna le
+brevet de duc. Il avoit voulu tenter si le Parlement le
+recevroit durant la minorité; c'étoit une folle entreprise;
+on l'estimoit, mais c'eût été faire la planche pour
+les autres. Il mourut quelque temps après; sa femme se
+jeta à ses genoux pour lui demander pardon si..... etc.
+«Ah! ma mie, lui dit-il, vous vous moquez; ce seroit
+bien plutôt à moi.»</p>
+
+<h2 class="p4">LA COMTESSE DE LA SUZE<a name="FNanchor_263" id="FNanchor_263" href="#Footnote_263" class="fnanchor">[263]</a><br />
+<span class="medium">ET SA S&OElig;UR, LA PRINCESSE DE WIRTEMBERG.</span></h2>
+
+<p class="p2">La fille aînée du maréchal de Châtillon fut mariée
+en premières noces avec un jeune garçon de la maison
+des Hamilton. Ses parents, car il étoit orphelin, l'avoient
+envoyé étudier au collége de Châtillon: le maréchal y
+<span class="pagenum"><a id="Page_246"> 246</a></span>
+entretenoit un petit collége pour ceux de la religion. Là,
+étant encore enfant, il vit mademoiselle de Châtillon
+et en devint amoureux; quand il eut dix-huit ans, il
+retourna dans son pays; il fit trouver bon à ses tuteurs
+qu'il recherchât cette fille. Le nom de Châtillon fait
+bien du bruit, et surtout en pays d'huguenots; les tuteurs
+écrivent au maréchal; le maréchal y consent. Il
+avoit alors cent mille livres d'argent comptant qu'il
+vouloit donner; mais on ne le lui conseilla pas, car en
+Ecosse les maris ne rendent point le mariage de leurs
+femmes, si elles viennent à mourir sans enfants, et puis
+les tuteurs dirent que leur pupille avoit assez de bien,
+et demandèrent seulement que le maréchal fît les frais
+des noces.</p>
+
+<p>Ce jeune seigneur étoit comte d'Adington, et sa
+femme avoit le tabouret chez la Reine; il emmène sa
+femme; mais il ne dura qu'un an, car il étoit pulmonique,
+et je crois qu'elle ne l'épargna guère. Il lui fit
+en mourant tous les avantages qu'il lui pouvoit
+faire.</p>
+
+<p>Au bout de quelque temps la voilà de retour à Paris,
+avec quelque somme d'argent, quelques pierreries, et
+dix mille livres de douaire. La reine d'Angleterre étoit
+déjà à Saint-Germain; notre jeune veuve la visitoit
+souvent, parce qu'elle y avoit le tabouret, et qu'on
+lui faisoit force caresses.</p>
+
+<p>Cette Reine, toujours zélée pour la propagation de
+la foi, pense incontinent à gagner cette âme à Dieu et à
+la faire épouser à quelqu'un de ceux qui avoient suivi
+sa fortune; elle tâche donc à la marier avec le fils de
+la comtesse d'Arondel. Cette dame logeoit assez près
+de madame de Châtillon, au faubourg Saint-Germain;
+<span class="pagenum"><a id="Page_247"> 247</a></span>
+elle visite la veuve, la cajole, et se met fort en ses
+bonnes grâces: mais un jeune Ecossois, nommé Esbron<a name="FNanchor_264" id="FNanchor_264" href="#Footnote_264" class="fnanchor">[264]</a>,
+neveu du colonel Esbron, qui étoit mort au
+service de la France, avoit déjà fait un grand progrès
+auprès de la comtesse d'Adington. La maréchale, sa
+mère, car le père étoit déjà mort, eut avis de tout, et
+tâchoit d'empêcher que ces étrangers ne vissent sa fille.
+Un jour il y eut bien du désordre, car la comtesse d'Arondel
+et madame de Châtillon la jeune avoient mené
+la comtesse d'Adington entendre les Ténèbres. La maréchale,
+qui, d'ailleurs, savoit bien des choses, lui donna
+un soufflet et l'emmena à La Boulaye chez sa s&oelig;ur de
+La Force, où, de peur qu'elle ne changeât de religion,
+elle la maria au comte de La Suze, tout borgne, tout
+ivrogne, et tout endetté qu'il étoit; mais c'étoit à faute
+d'autre; et puis il est parent de madame de La Force.
+Durant qu'on parloit de l'affaire, Esbron lui écrit, elle
+fait réponse. Il va à La Boulaye pour tâcher à se battre
+contre La Suze; il n'en peut venir à bout; il écrit encore;
+on ne lui fait point de réponse; il se dépite,
+montre toutes les lettres de la dame et s'en rit partout.</p>
+
+<p>Nous reprendrons la comtesse de La Suze après que
+nous aurons parlé de sa s&oelig;ur; car ce qui est arrivé à
+sa s&oelig;ur lui est arrivé durant la vie de la mère, et la
+mère morte, nous verrons les beaux exploits de la
+comtesse.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Coligny, en son enfance, avoit eu
+une maladie la plus étrange du monde; elle gravissoit,
+quand son mal lui prenoit, le long d'une tapisserie,
+comme un chat, et faisoit des choses si extraordinaires
+<span class="pagenum"><a id="Page_248"> 248</a></span>
+qu'on ne savoit qu'en croire. A cet âge-là la <em>mère</em><a name="FNanchor_265" id="FNanchor_265" href="#Footnote_265" class="fnanchor">[265]</a>
+ne fait point de si prodigieux effets. La maréchale
+croyoit que c'étoit un sort, et sa fille, quand elle fut
+guérie, dit qu'une femme de Châtillon, en colère
+de ce qu'elle ne vouloit pas qu'elle allât librement
+dans le parc, lui avoit donné un sort, et qu'il lui avoit
+semblé qu'elle avaloit un boulet de feu<a name="FNanchor_266" id="FNanchor_266" href="#Footnote_266" class="fnanchor">[266]</a>.</p>
+
+<p>Cette fille, étant grande, n'étoit pas si bien faite que
+sa s&oelig;ur; mais elle avoit bonne mine, et la qualité y
+fait. Sa mère lui donna trop de liberté, elle qui n'en
+vouloit pas donner à ses garçons, et qui leur fit haïr
+les sermons à force de les y faire aller. Elle eut grand
+tort de la laisser aller de son chef chez madame la
+Princesse.</p>
+
+<p>Vineuil, qu'on appeloit à la cour M. le marquis de
+Vineuil, secrétaire du Roi, garçon qui a pourtant de
+l'esprit, et qui est bien fait, dès le vivant du maréchal
+avoit gagné une madame de Briquemaut, qui étoit
+pauvre et qui étoit familière chez le maréchal. Cette
+femme leur fournissoit des rendez-vous. Boccace, capitaine
+des gardes du maréchal, s'aperçut de l'affaire,
+et dit à la demoiselle que si elle continuoit il en avertiroit
+monsieur son père. Elle le prévint, dit au maréchal
+que Boccace étoit amoureux d'elle, et que s'il dit quelque
+chose, c'est à cause qu'elle ne l'a pas voulu écouter.
+Le maréchal la croit, et brutalement il dit en présence
+de Boccace: «Qu'il donnera de l'épée dans le
+ventre à quiconque lui fera des contes de sa fille<a name="FNanchor_267" id="FNanchor_267" href="#Footnote_267" class="fnanchor">[267]</a>.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_249"> 249</a></span>
+Après que le père fut mort, la maréchale étant logée
+auprès de la Foire chez une madame Cousin, marchande
+de bois, qui leur louoit une grande maison et
+logeoit dans un petit corps-de-logis séparé, cette fille
+faisoit semblant d'être catholique, et disoit à sa mère
+qu'elle étoit malade quand il falloit aller à Charenton.
+Madame Cousin, croyant que ce fût tout de bon que
+mademoiselle de Coligny se vouloit convertir, faisoit
+entrer Vineuil, déguisé en prêtre, qui, tout à son aise,
+catéchisoit la demoiselle. Une demoiselle de madame
+de La Force, qui, par hasard, étoit demeurée chez madame
+de Châtillon pour se faire traiter de quelque
+incommodité, découvrit tout le mystère, et en avertit
+la maréchale, qui étoit alors à La Boulaye pour marier
+sa fille aînée, car la demoiselle, pour un mal d'yeux,
+étoit demeurée à Paris. La marquise de La Force vint
+à Paris et emmena la demoiselle à La Boulaye, et crut
+qu'elle étoit grosse. La mère lui donna à son arrivée
+quatre soufflets et un coup de pied dans le ventre, et
+lui fit mille reproches; car cette pauvre femme lui
+avoit fait confidence des sottises de l'aînée, et lui avoit
+dit: «Vous êtes ma seule consolation.» Peu après on
+fut assuré qu'elle n'étoit point grosse. De La Boulaye
+madame de Châtillon fut à Béfort, où elle alloit pour
+mettre ordre à cette petite ville que le feu Roi avoit
+donnée au feu comte de La Suze. Jamais voyage ne
+fut plus heureux que celui-là pour la maréchale, car
+elle trouva là ce qu'elle n'eût pas trouvé en France.
+Un comte Georges, frère du comte de Montbelliard,
+de la maison de Wirtemberg, qui a vingt mille livres
+de rente, prit cette fille avec ses droits.</p>
+
+<p>La maréchale étant morte, ce prince Georges et sa
+<span class="pagenum"><a id="Page_250"> 250</a></span>
+princesse Georgette vinrent à Paris pour voir s'il n'y
+auroit rien à recueillir: ce bon Tudesque ne la perdoit
+pas de vue. Toute la consolation de la pauvre chrétienne
+étoit de parler de son chancelier: elle étoit fort
+éveillée en sa jeunesse; elle ne voulut point voir Vineuil.
+On dit qu'elle a plus de sens que l'autre.</p>
+
+<p>Madame de La Suze, qui paroissoit stupide en son
+enfance, et qui en conversation ne disoit quasi rien il
+n'y a pas trop long-temps encore, fit des vers dès qu'elle
+fut en Ecosse; elle en laissa voir, dès qu'elle fut remariée,
+qui n'étaient bons qu'à brûler. Depuis elle a fait
+des élégies les plus tendres et les plus amoureuses du
+monde, qui courent partout. Le premier dont on a
+parlé fut un garçon de notre religion, nommé Laeger;
+il est à cette heure conseiller à Castres: il a de
+l'esprit et fait des vers, mais médiocres. D'ailleurs,
+c'est un gros tout rond, et qui n'est nullement honnête
+homme. Il étoit allé à Lumigny avec un de ses amis
+qui connoissoit madame de La Suze. Là cette folle
+s'éprit de Laeger; on le lui dit. Elle lui a écrit un million
+de lettres et des vers les plus passionnés qu'on
+puisse voir; mais ses belles-s&oelig;urs les empêchoient de
+se joindre. Elle vint ici; il alloit la voir et portoit une
+lettre; elle se tenoit sur le lit, lui auprès, et mettoit
+cette lettre dans sa mule de chambre droite, et en prenoit
+une autre dans la gauche. Il la vit, déguisé sur les
+chemins, et une autre fois comme il faisoit semblant
+d'aller à la chasse. Il se ruinoit en laquais et en messagers
+qu'il a fallu quelquefois envoyer jusqu'à Béfort.
+Ce galant homme avoit conté cette histoire à Frémont,
+qui ne le croyoit pas, car c'est un des plus grands menteurs
+<span class="pagenum"><a id="Page_251"> 251</a></span>
+du monde; mais il n'en douta plus par une aventure
+assez plaisante que voici:</p>
+
+<p>Comme il étoit en Champagne, un Anglois lui demanda
+la passade. «J'avois, lui dit-il en mauvais françois,
+une attestation de M. l'agent du roi d'Angleterre;
+mais on me l'a déchirée à Lumigny.» Frémont,
+qui étoit peut-être le seul homme en Champagne qui
+sut cette affaire, lui demanda comment cela étoit arrivé.
+«Comme je fus à Lumigny, deux demoiselles me
+demandèrent si j'avois des lettres de <em>M. Laeger</em>,
+j'entendis <em>M. l'agent</em>; je tire mon attestation; elles
+se jettent dessus, et en se l'arrachant l'une à l'autre,
+la déchirent; après cela la plus jeune (on l'appeloit
+mademoiselle de Nermanville) vint à moi avec une
+lettre, et me dit:&mdash;C'est de Laeger et non de l'agent
+que je vous demande une lettre, donnez-la-moi;
+en voilà une pour lui (elle faisoit cela pour voir s'il
+n'en avoit point).&mdash;Je lui jurai que je ne savois ce
+que c'étoit.» La comtesse, après, trouva moyen de
+lui parler; elle lui parla en anglois, lui donna une
+lettre pour Laeger, lui enseigna son logis, et lui jura
+qu'il l'assisteroit. Il les servit depuis, et porta quelque
+temps leurs lettres. Déjà Laeger s'étoit servi de ces
+pauvres Anglois qui vont demandant leur vie, et c'est
+pourquoi les deux filles demandèrent des lettres à
+celui-ci.</p>
+
+<p>Le comte de La Suze est un homme où jamais il n'y
+a eu ni rime ni raison. Lui et sa femme avoient plus
+de quatre-vingt mille livres de rente. Pour s'acquitter,
+on lui proposa de se contenter de douze mille écus par
+an pour quelques années; jamais il n'y voulut entendre.
+<span class="pagenum"><a id="Page_252"> 252</a></span>
+Il avoit cent personnes chez lui, cent cinquante
+chiens avec lesquels il n'a jamais rien pris, grand
+nombre de méchants chevaux. Là-dedans on n'est
+point surpris quand on vous annonce de vous coucher
+sans souper, tant toutes choses y sont bien réglées. Il
+buvoit un temps du vin, un autre de la bierre, en un
+autre de l'eau. On dit qu'il est assez plaisant en débauche:
+«Quand je n'aurai plus rien, disoit-il, j'irai
+avec les Allemands.» Béfort lui valoit quarante
+mille livres de rente; mais ayant pris le parti de M. le
+Prince, il a tout perdu.</p>
+
+<p>Après une ivrognerie célèbre à Brissac, comme il
+s'en retournoit, un troupeau de cochons l'ayant renversé
+sur le pont, lui passa sur le corps, et il crioit:
+«Quartier, cavalerie, quartier!»</p>
+
+<p>L'aînée de La Suze se retira avec une s&oelig;ur qu'elle
+a mariée en Bretagne. La cadette demeura encore
+quelque temps; mais elle quitta sa belle-s&oelig;ur, et
+mourut bientôt après. Elle étoit fort aimable.</p>
+
+<p>On parla ensuite d'un greffier du conseil, nommé
+Potet, garçon fort médiocre; mais il fit de la dépense
+pour elle, et la suivit au Maine. Je crois qu'il n'en a
+rien eu: mais le comte Du Lude, qui parut après sur
+les rangs, en eut apparemment tout ce qu'il voulut.</p>
+
+<p>De Vannes Matharel, qui étoit familier chez le maréchal
+de Châtillon, lui fit un jour des reproches de sa
+façon de vivre, car elle avoit fait cent sottises. Elle lui dit:
+«Vois-tu, ce n'est pas ce que tu penses; ce n'est que pour
+tâter, que pour baiser, pour badiner; du reste, je ne
+m'en soucie point. Mon mari me le fit douze fois; c'étoit
+comme s'il l'eût fait à une bûche. Si on m'avoit mariée
+comme j'eusse voulu, je ne ferois pas ce que je
+<span class="pagenum"><a id="Page_253"> 253</a></span>
+fais.» Elle lui confessa que le comte Du Lude en
+avoit tout eu; depuis, elle le lui nia, et lui dit: «Que
+c'étoit un coureur qui avoit eu la v....., s'il ne l'avoit
+encore.» Mais ce que je sais de mieux, c'est ce
+qu'elle a fait à Rambouillet, celui qu'on appela depuis
+Rambouillet-Candale. Elle lui dit une fois qu'elle
+étoit entièrement persuadée de son mérite; depuis
+elle lui écrivit cent extravagances. Il ne lui fit aucune
+réponse; mais il y fut un jour qu'elle l'en avoit fort
+prié: elle étoit au lit. Elle fit si bien qu'en présence
+de ses demoiselles qui ne sortoient jamais de la chambre
+(elles étoient un peu espionnes), elle mit le rideau
+sur lui, de sorte qu'elle se fit voir à lui toute nue. Elle
+a le corps beau; mais pour le visage il y a de la moue
+de son père.</p>
+
+<p>Elle fut après pour le voir, et le pressa de se trouver
+en un lieu où ils pussent être en liberté. Lui, qui
+croyoit qu'il n'y faisoit pas trop sûr, et qui étoit engagé
+ailleurs, fut long-temps sans s'y pouvoir résoudre.
+Enfin il fallut pourtant cesser de faire le cruel: il n'alla
+point un dimanche à Charenton, et il s'assura de la
+cour de derrière du logis de son père. Après avoir
+fermé soigneusement toutes les fenêtres et toutes les
+portes qui donnoient sur cette cour, et avoir fait dire
+qu'il n'y étoit pas, il prit ensuite des porteurs affidés
+dont la chaise étoit marquée 20<a name="FNanchor_268" id="FNanchor_268" href="#Footnote_268" class="fnanchor">[268]</a>, et les envoya chez
+madame de Revel, veuve d'un avocat-général de Grenoble.
+Or, la comtesse devoit aller chez cette dame en
+chaise, et renvoyer tout son monde, faisant semblant
+d'y vouloir passer l'après-dînée; ce qu'elle fit. Après
+<span class="pagenum"><a id="Page_254"> 254</a></span>
+avoir été un moment en haut, elle dit à madame de
+Revel: «Qu'elle étoit montée plutôt pour savoir si
+elle la retrouveroit dans deux heures que pour lui faire
+une visite; car, dit-elle, j'ai une affaire qui presse.»</p>
+
+<p>Après elle descend et crie: <em>Mes porteurs</em>; c'étoit
+le mot; elle entre dans la chaise, va chez Rambouillet:
+on la porte jusque sur l'escalier, car l'appartement du
+galant répond sur le derrière, et est par bas. Il la caressa
+tant qu'il put. Dans le déduit il lui disoit: «Voilà
+le sang de Coligny bien humilié!» Il dit qu'elle
+n'est point badine, et qu'elle ne lui sut jamais dire
+que: «Ah! mon cher, que je vous aime!» Il lui dit:
+«Qu'il ne lui avoit pas autrement d'obligation de
+ce qu'elle avoit fait pour lui, et que le comte Du
+Lude en avoit eu autant.» Elle souffrit cela sans se
+fâcher. Elle ne lui avoua pourtant rien, et lui dit seulement
+qu'en causant de l'amour avec sa belle-s&oelig;ur
+de Nermanville, la pucelle lui disoit: «Mais, ma
+s&oelig;ur, à vous ouïr, je pense que si vous vous trouviez
+avec un homme que vous aimassiez, vous lui permettriez
+toute chose. Peut-être, disoit-elle; je n'en
+voudrois pas répondre.» Rambouillet fut quinze
+jours sans y aller; il lui dit qu'il y avoit été trois fois.
+Elle le crut bonnement, car on lui fait accroire tout
+ce qu'on veut; mais il ne lui fit rien, et, ce qui est
+étonnant, ils se sont vus cent fois depuis, et elle n'a
+jamais fait semblant de se souvenir de ce qui s'étoit
+passé entre eux.</p>
+
+<p>Un Saint-d'Hierry, fils de feu Roques, écuyer du
+cardinal de Richelieu, a été son galant ensuite. Les
+demoiselles se relâchoient, et tout alloit à l'abandon.
+De Vannes se tourmenta tant qu'il lui fit donner
+<span class="pagenum"><a id="Page_255"> 255</a></span>
+l'ordre de se retirer. Depuis, ses parents la pressant
+d'aller trouver son mari, qui avoit passé en Allemagne,
+elle dit à madame de La Force qu'elle avoit du mal.
+Regardez quelle effronterie! Cela pouvoit être vrai.
+On disoit qu'elle avoit donné une vache à lait à l'abbé
+d'Effiat. Elle a dit depuis à Rambouillet qu'elle avoit
+dit cela pour ne pas aller avec son mari, et au même
+temps elle lui avoua qu'elle avoit couché avec le comte
+Du Lude.</p>
+
+<p>Enfin elle changea de religion, afin qu'on ne la fît
+point sortir de Paris. Elle fut quelque temps aux Carmélites,
+à condition de ne point quitter ses mouches,
+et de sortir deux fois la semaine. Un nommé Hacqueville<a name="FNanchor_269" id="FNanchor_269" href="#Footnote_269" class="fnanchor">[269]</a>
+étoit alors son galant. Les dévotes, voyant
+qu'elle ne prioit point Dieu les matins, et qu'elle ne
+faisoit que se mirer, lui ôtèrent ses miroirs. Le lendemain
+elle n'en trouva pas un; on lui dit qu'elle n'en
+auroit qu'après avoir prié Dieu.</p>
+
+<p>J'ai oublié de dire qu'on trouva dans la cassette de
+mademoiselle de Nermanville cent lettres d'amour de
+la comtesse que ses belles-s&oelig;urs gardoient pour tâcher
+à faire rompre le mariage; c'est pour cela qu'elles
+vouloient avoir des lettres de Laeger. Ce fou se vante
+qu'il a couché avec elle. Elle dit qu'il avoit été assez
+impertinent pour lui dire qu'il avoit été cruel à la
+reine de Suède pour lui être fidèle. Il a été quelque
+temps en Suède.</p>
+
+<p>La meilleure aventure qui soit arrivée à la comtesse,
+<span class="pagenum"><a id="Page_256"> 256</a></span>
+ce fut quand Bertaut, l'<em>incommode</em><a name="FNanchor_270" id="FNanchor_270" href="#Footnote_270" class="fnanchor">[270]</a>, à la première
+visite, après maints beaux propos sur ses mérites,
+lui sauta au cou, et lui voulut lever la jupe. Elle
+appelle ses gens tout en colère; mais, à leur vue, elle
+se retint, et leur dit seulement: «Raccommodez ce
+feu.» C'étoit l'hiver. Quand ils se furent retirés:
+«Ne vous repentez-vous point? lui dit-elle. Sans la
+considération de madame de Motteville, je vous perdrois.»
+Après, elle alla conter sa déconvenue à madame
+de Revel, qui lui dit: «Voilà bien de quoi!
+Madame de Savoie a bien été colletée<a name="FNanchor_271" id="FNanchor_271" href="#Footnote_271" class="fnanchor">[271]</a>.»</p>
+
+<p>M. de Guise lui en conta huit mois durant; mais ils
+sont si visionnaires l'un et l'autre, qu'on ne sauroit
+dire s'il en est rien arrivé. Rambouillet l'avertit que
+dès qu'elle lui auroit fait quelque faveur, il la laisseroit
+là. Le maréchal d'Albret y alla ensuite.</p>
+
+<p>Un nommé Des Colombys, grand brutal, lui en
+conta et lui donna sur les oreilles une fois. L'abbé de
+Bruc, frère de madame Du Plessis-Bellièvre et de
+Montplaisir<a name="FNanchor_272" id="FNanchor_272" href="#Footnote_272" class="fnanchor">[272]</a>, s'y attacha ensuite. Il y va tant de
+gens, que c'est une vraie cohue. Elle devient fort
+grosse; elle a des affectations insupportables. Elle ne
+parle qu'à certaines gens; ailleurs, elle dit les choses
+si languissamment, et avec une telle négligence, qu'elle
+ne daigne pas former les paroles.</p>
+
+<p>Le reste est dans les Mémoires de la régence.</p>
+
+<h2 class="p4">LE MARÉCHAL DE SAINT-LUC<a name="FNanchor_273" id="FNanchor_273" href="#Footnote_273" class="fnanchor">[273]</a>.</h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_257"> 257</a></span></p>
+
+<p class="p2">Le maréchal de Saint-Luc s'appeloit d'Epinay;
+c'est une bonne maison de Normandie. C'étoit un
+étrange maréchal de France. On disoit qu'il y avoit en
+lui de quoi faire six honnêtes gens, et qu'on ne pouvoit
+pas dire pourtant que ce fût un honnête homme.
+Il étoit bien fait, dansoit bien, jouoit bien du luth,
+étoit adroit à toutes sortes d'exercices, avoit de l'esprit,
+et se mêloit même d'écrire en vers et en prose; mais
+il ne faisoit rien avec grâce<a name="FNanchor_274" id="FNanchor_274" href="#Footnote_274" class="fnanchor">[274]</a>.</p>
+
+<p>On conte de lui qu'ayant traité à Fontainebleau
+tous les princes lorrains, ils se firent tous jolis garçons.
+L'ambassadeur d'Espagne le vint voir après dîner.
+M. de Guise, croyant ôter son chapeau pour le saluer,
+ôta sa perruque, et demeura la tête rasée. Cet ambassadeur
+en sortant, comme M. de Saint-Luc le conduisoit,
+lui dit: «Vous n'irez pas plus avant, et je vous
+en empêcherai bien; il n'y a guère de plus forts
+hommes que moi.» Le maréchal, un peu soûl, lui
+<span class="pagenum"><a id="Page_258"> 258</a></span>
+qui se piquoit d'être grand lutteur<a name="FNanchor_275" id="FNanchor_275" href="#Footnote_275" class="fnanchor">[275]</a>, crut que cet
+homme lui offroit le collet; il le prend, et le culbute
+en bas des degrés. Cela fit bien du bruit; mais on apaisa
+tout en disant que le maréchal avoit bu. «Je croyois,
+disoit-il, qu'il me défioit à la lutte.»</p>
+
+<p>Il étoit un plaisant homme en fait de femelles. M. de
+Bassompierre, son beau-frère, lui écrivoit de Rouen:
+«Venez vite pour mon procès; j'ai besoin de vous;
+venez en poste le plus tôt que vous pourrez.» Il
+part. Le voilà dès sept heures du matin à Magny;
+c'est la moitié du chemin: il demande un couple
+d'&oelig;ufs. Une servante assez bien faite lui ouvre une
+chambre. «Ah! ma fille, lui dit-il, que vous êtes jolie!
+Quel bruit est-ce que j'entends céans?&mdash;Il y a une
+noce, monsieur.&mdash;Danserez-vous?&mdash;Vraiment,
+répondit-elle, je n'en jetterois pas ma part aux
+chiens.» Il dit qu'il vouloit en être, oublie M. de
+Bassompierre, s'habille comme pour le bal, et gambade
+jusqu'au jour. Par bonheur l'affaire avoit été
+différée.</p>
+
+<p>Une autre fois, passant en poste par Brives-la-Gaillarde,
+il demanda à boire à une hôtellerie; la fille de la
+maison lui plut: il lui demanda si elle avoit des s&oelig;urs.
+«J'en ai deux qui valent mieux que moi.» Il descend
+de cheval, et y demeura trois jours, un jour pour chacune,
+et disoit qu'il ne se pouvoit lasser de manger
+des pigeonneaux que ces divines mains avoient lardés.
+Par ces sortes de visions il faisoit enrager ses gens: ils
+disoient tout ce qu'ils vouloient, il ne s'en fâchoit
+jamais.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_259"> 259</a></span>
+La Hoguette<a name="FNanchor_276" id="FNanchor_276" href="#Footnote_276" class="fnanchor">[276]</a>, celui qui a fait le Testament d'un
+bon père à ses enfants, étoit à lui. Un jour que le maréchal
+fut six heures chez une femme, il fit un impromptu
+qui disoit à la fin:</p>
+
+<p class="center font95">Il .... ses gens et ne .... pas la belle.</p>
+
+<p>Il épousa en deuxièmes noces madame de Chazeron,
+une des plus belles femmes qu'on pût voir, mais qui
+avoit une fine v..... Il disoit: «Si elle me donne des
+pois, je lui donnerai des féves.» Il en tenoit aussi.
+Il en fut long-temps amoureux. Un jour il envoya un
+page pour savoir de ses nouvelles: le page lui rapporta
+qu'il l'avoit trouvée à table tête à tête avec le
+maréchal de Brézé, et qu'ils mangeoient des perdrix
+en carême. Il pesta terriblement contre elle: son fils
+aîné, le comte d'Estelan, âgé alors de vingt-deux ans,
+se mit à rire: «De quoi riez-vous?&mdash;C'est que je me
+suis souvenu de certaines personnes qui, après avoir
+plus pesté que vous, ne laissoient pas d'épouser les
+gens.» Aussi l'épousa-t-il ensuite. Cette v..... lui
+avoit été donnée par son mari, jeune homme qu'on
+avoit envoyé voyager en Italie après l'avoir marié à
+dix-sept ans; il en apporta ce beau présent à sa femme.
+Huit mois durant en secondes noces elle se porta assez
+bien; elle engraissa; on la croyoit guérie; mais depuis
+elle ne fit qu'empirer. Elle étoit tourmentée avant cela
+d'une faim canine, et ce fut à cause que M. de Saint-Luc
+avoit le meilleur cuisinier de la cour qu'elle l'épousa.
+<span class="pagenum"><a id="Page_260"> 260</a></span>
+Enfin elle rendoit tout deux heures après. Il
+lui falloit faire je ne sais combien de repas par jour,
+et, pour dormir, prendre de l'opium le soir.</p>
+
+<p>Son fils, le comte d'Estelan, voyant que sa survivance
+de Brouage viendroit bien tard, et que son père avoit
+d'assez bonnes dents pour tout manger, prit la soutane
+à la persuasion de M. de Bassompierre, qui le trouvoit
+d'une figure assez propre pour l'Eglise. On lui donna
+une abbaye de dix mille livres de rente qu'avoit son
+frère, aujourd'hui M. de Saint-Luc.</p>
+
+<h2 class="p4">LE COMTE D'ESTELAN<a name="FNanchor_277" id="FNanchor_277" href="#Footnote_277" class="fnanchor">[277]</a>.</h2>
+
+<p class="p2">>Il avoit dix mille livres de rente en une abbaye, autant
+sur la comté d'Estelan, autant sur les Suisses,
+dont M. de Bassompierre étoit colonel, et une pension
+d'autres dix mille livres que le Roi lui donna pour renoncer
+à la survivance de Brouage. Il jouit de ces
+deux pensions trois ans durant, car M. de Bassompierre,
+ayant été mis dans la Bastille, ne lui pouvoit
+rien laisser prendre sur les Suisses, et la cour ne lui
+paya plus sa pension; on ne le considéroit qu'à cause
+de son oncle. Il haussa son abbaye de quatre mille
+livres de rente; ainsi il demeura avec vingt-quatre
+mille livres de rente pour tout bien.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_261"> 261</a></span>
+Si M. de Bassompierre fût demeuré à la cour, notre
+abbé eût fait fortune, car il avoit de l'esprit. Il étoit
+porté à la satire. Un jour M. de La Rochefoucauld le
+défia de rien trouver contre lui; il fit ce sonnet qui a
+tant couru. Un gentilhomme qui a été à M. de Saint-Luc
+m'a assuré que ce n'a point été le comte d'Estelan
+qui a fait l'épitaphe que voici, mais bien Comminges:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div class="line">La mort ici-dessous rangea</div>
+<div class="line">Deux corps qui mangèrent Brouage;</div>
+<div class="line">Ils eussent mangé davantage,</div>
+<div class="line">Mais la v..... les mangea.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Mais Malleville, qui étoit à M. de Bassompierre,
+m'a dit que le comte avoit fait depuis celle-ci par
+avance.</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div class="line">Enfin Saint-Luc ici repose,</div>
+<div class="line">Qui ne fit jamais autre chose.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>M. de Bassompierre étant dans la Bastille, le comte
+ne demeuroit guère à la cour: il alloit souvent à
+Sainte-Menehould, en Champagne, proche de son
+abbaye. Il y avoit meublé une chambre chez un élu
+nommé d'Origny. Or, il avoit fait l'histoire des cinq
+premières années du ministère du cardinal de Richelieu<a name="FNanchor_278" id="FNanchor_278" href="#Footnote_278" class="fnanchor">[278]</a>,
+et une satire du passage de Bray, que plusieurs
+<span class="pagenum"><a id="Page_262"> 262</a></span>
+personnes ont à cette heure, quoiqu'à sa mort il l'ait
+fait brûler avec bien des saletés qu'il avoit faites,
+l'origine du b....l, etc. Pour moi, je l'ai eue de sa s&oelig;ur
+la religieuse à Reims: son frère en a une copie. Puis
+il l'avoit donnée à feu M. d'Esperses, et même à feu
+Châtellet, pour avoir sa satire contre Laffemas.</p>
+
+<p>La cour vint une fois à Sainte-Menehould: il en
+part. Comme il fut à vingt lieues de là, il s'avisa qu'il
+avoit laissé cette histoire et autres pareilles dans un cabinet
+d'ébène en cette chambre. Il jure et peste. Ce
+gentilhomme qui a été page de son père s'offrit à les
+aller retirer. Il arrive justement comme M. de Chavigny,
+qui logeoit de ce jour-là dans cette chambre,
+étoit par bonheur sorti avec tous ses gens: il trouve
+moyen d'y entrer, et emporte tout ce qu'il falloit. Le
+soir même M. de Chavigny, sachant à qui étoient ces
+meubles, demanda la clef de ce cabinet; peut-être
+même le fit-il ouvrir faute de clef. Depuis, le cardinal
+sut qu'il avoit fait cette histoire: il envoya M. le chancelier
+pour en voir quelque chose. Le comte y avoit
+mis ordre, et ne lui montra qu'une copie où il n'y
+avoit que des choses à l'avantage du cardinal. Le cardinal
+Mazarin a voulu avoir l'original. M. de Saint-Luc,
+dès qu'il put le recouvrer, le lui donna sans en
+rien lire; je le sais de ce même gentilhomme qui le lui
+porta.</p>
+
+<p>Le comte, voyant son père mort, prit la poste pour
+venir à Paris; il tombe, et son cheval sur lui: il cracha
+<span class="pagenum"><a id="Page_263"> 263</a></span>
+du sang, se gouverna assez mal à Tours où il s'arrêta,
+et y mourut au bout de quinze jours à l'âge de quarante
+ans.</p>
+
+<h2 class="p4">LA MONTARBAULT,<br />
+<span class="medium">SAMOIS, ET DE LORME.</span></h2>
+
+<p class="p2">La Montarbault étoit fille d'un fermier d'Anjou: elle
+fut mariée à un homme de la condition de son père;
+mais elle le quitta bientôt, soit qu'elle se fût fait démarier,
+ou autrement. Elle vint à Paris, où elle fut
+entretenue par De Lorme, le médecin. Cet amant ne
+lui étant pas assez fidèle pour l'arrêter, elle voulut
+faire une finesse qui lui pensa coûter bon. Elle prit du
+poison, et ensuite de l'antidote; mais elle avoit pris du
+poison en telle quantité, que si De Lorme ne fût survenu
+à propos, elle passoit le pas; encore eut-il bien
+de la peine à la sauver. Depuis elle épousa un gentilhomme
+nommé Montarbault, à qui elle ne voulut
+jamais rien accorder qu'ils ne fussent mariés. Cet
+homme s'en lassa bientôt; car, quoiqu'elle fût belle,
+elle avoit l'esprit si turbulent, si enragé, qu'on ne
+pouvoit vivre avec elle. Sa beauté commençant à diminuer,
+elle se mit à souffrir; elle avoit un million de
+secrets, et voyant qu'elle se décrioit à Paris, elle alloit
+faire de petits voyages dans les provinces. Une fois elle
+fit si bien accroire au duc de Lorraine qu'elle faisoit
+de l'or, qu'on a vu des lettres de lui par lesquelles il
+la recommandoit comme la personne du monde la
+<span class="pagenum"><a id="Page_264"> 264</a></span>
+plus nécessaire à son Etat; mais enfin cela alla si mal
+pour la pauvre alchimiste, qu'au lieu d'en rapporter
+de grandes richesses, elle y perdit pour sept à huit
+mille livres de pierreries que le duc lui prit quand il
+vit que c'étoit une affronteuse. Après plusieurs promenades,
+elle rencontra un Anglois qui se vantoit
+d'avoir trouvé l'invention de faire des carrosses qui
+iroient par ressort; elle s'associa avec cet homme, et
+dans le Temple<a name="FNanchor_279" id="FNanchor_279" href="#Footnote_279" class="fnanchor">[279]</a> ils commencèrent à travailler à ces
+machines. On en fit une pour essayer, qui véritablement
+alloit fort bien dans une salle, mais n'eût pu aller
+ailleurs, et il falloit deux hommes qui, incessamment,
+remuoient deux espèces de manivelles, ce qu'ils n'eussent
+pu faire tout un jour sans se relayer; ainsi cela
+eût plus coûté que des chevaux.</p>
+
+<p>Ce dessein avorté, elle accusa de fausse monnoie,
+car elle s'y entendoit fort bien, et c'étoit là toute sa
+pierre philosophale, un nommé Morel, qui avoit été
+commis de Barbier; mais elle, au contraire, fut accusée,
+et eut bien de la peine à se débarrasser.</p>
+
+<p>En un voyage qu'elle fit en Normandie, le fils de la
+s&oelig;ur de Chandeville<a name="FNanchor_280" id="FNanchor_280" href="#Footnote_280" class="fnanchor">[280]</a>, qui étoit neveu de Malherbe;
+la vit chez un gentilhomme. Il en devint amoureux, et
+cela n'est pas étrange, car il étoit jeune, et elle avoit
+encore de la beauté, étoit cajoleuse, et débitoit agréablement;
+elle avoit changé de nom. Il fit en sorte auprès
+<span class="pagenum"><a id="Page_265"> 265</a></span>
+de sa mère, qui étoit veuve, qu'elle priât la Montarbault
+de venir chez elle. Cet adolescent, qui apparemment
+la trouva assez facile, la retint deux mois
+entiers chez sa mère, qui, charmée de cette femme, lui
+donna sa fille, qui sortoit de religion, pour lui faire
+voir le monde. Cette mère, comme on peut penser,
+n'étoit pas plus sage que de raison; elle avoit toujours
+été une extravagante, qui se vouloit battre en duel à
+tout bout de champ. Voilà ces jeunes gens à Paris, logés
+dans le Temple, chez la Montarbault. Les voisins s'étonnoient
+fort de voir chez cette femme une jeune fille
+bien faite; il arriva par hasard que la femme-de-chambre
+de mademoiselle de Rambouillet, qui étoit une fille
+fort adroite, se trouva un jour chez une femme de ses
+amies au Temple, où elle vit cette jeune demoiselle,
+qui, ayant appris que cette fille coiffoit si bien, la pria
+de trouver bon qu'elle se fît coiffer par elle à l'hôtel de
+Rambouillet. Elle y fut, et cela fut rapporté à madame
+la marquise, qui s'informa si bien qu'elle sut que c'étoit
+la nièce de feu Chandeville, qu'elle avoit donné autrefois
+à M. le cardinal de La Valette. Le frère, qui avoit
+accompagné sa s&oelig;ur, fut contraint d'aller saluer madame
+de Rambouillet, et lui fit un galimatias qui faisoit
+assez voir qu'il y avoit de l'amour, et qu'il n'avoit
+osé la venir voir de peur que cela ne se découvrît.
+Enfin, quelques parents qu'ils avoient ici renvoyèrent
+cette fille à sa mère. On lui fit avouer que la Montarbault
+l'avoit voulu mener plusieurs fois chez M. de
+Chevreuse et ailleurs, et que pour y faire consentir le
+frère, elle lui disoit: «Cela me servira, parce que ceux
+à qui j'ai affaire aiment à voir de belles personnes.»
+Ce garçon, qui s'appeloit Samois, demeura à Paris.
+<span class="pagenum"><a id="Page_266"> 266</a></span>
+Quelque temps après il vint retrouver madame de Rambouillet,
+et lui dit qu'il recherchoit une fille fort riche,
+et qu'il n'y avoit qu'une difficulté à l'affaire: c'est qu'il
+s'étoit vanté d'être parent de MM. de Montmorency,
+et qu'on souhaitoit qu'il fût reconnu pour tel. «Sur cela,
+madame, continua-t-il, je me suis adressé à vous,
+comme à une personne qui aimoit fort feu mon oncle,
+pour vous prier d'obtenir cette grâce de madame la
+princesse.» La marquise, au lieu de lui dire les véritables
+raisons qu'il n'eût pas comprises, lui dit qu'elle
+n'étoit pas en état de sortir. Un mois ou deux après,
+il revint la voir, et lui dit qu'il étoit marié, mais le
+plus malheureusement du monde. «J'avois recherché
+l'une des deux filles de la baronne de Courville, auprès
+de Châteaudun. Ces filles étoient en pension
+dans une religion à Paris. Je la fus demander à sa
+mère: elle qui, quoiqu'elle ait cinquante ans, est
+encore assez passable, me dit que pour ses filles elle
+ne les vouloit point marier, mais que si je voulois
+l'épouser elle, j'y trouverois mieux mon compte, et
+qu'elle avoit bien du revenu. Nous nous marions,
+mais j'ai épousé un diable; elle a toujours le bâton
+à la main; elle bat ses gens et ses paysans à outrance;
+et pour moi, le lendemain de nos noces, elle me dit
+mille injures.» En disant cela, le galant homme dit
+toutes les injures de harangères et de crocheteurs. Madame
+de Rambouillet, surprise de cela, le pria de ne
+dire plus de ces choses-là. «Vraiment, madame, ce
+n'est pas là tout; ma mère et ma s&oelig;ur la vinrent voir;
+elle les appela..... (là, il en dit de plus terribles que
+les autres). Elle passa bien plus avant; elle frappa
+ma mère: ma mère le lui rendit; elle mit ma mère
+<span class="pagenum"><a id="Page_267"> 267</a></span>
+en prison; ma mère l'y mit à son tour; elle m'a battu;
+je l'ai battue. Enfin, après bien du vacarme, nous
+sommes venus à Paris. Tout le jour elle ne fait qu'escrimer.»
+Madame la marquise disoit qu'elle espéroit
+que ces deux femmes se battroient enfin en duel. «Elle
+mange, ajouta-t-il, quarante huîtres tous les matins
+(c'étoit en carême), et pour moi et mes gens, elle
+nous fait mourir de faim.»</p>
+
+<p>Or, cette madame de Courville, comme je l'ai appris
+dans le pays, durant la vie de son mari et après, s'étoit
+toujours divertie; et n'ayant plus aucun reste de beauté,
+elle avoit été contrainte de prendre un homme qui lui
+servoit de maître-d'hôtel et de galant tout ensemble.
+Samois le trouva un jour couché avec elle; mais comme
+il voulut faire du bruit, elle lui dit: «Vous avez pu
+savoir mon humeur, et vous ne devez pas prétendre
+que je vive mieux avec vous qu'avec mon premier
+mari.» Samois voulut décharger sa colère sur cet
+homme, mais, comme il est débonnaire, il se contenta
+de le chasser. Il enferma pourtant sa femme, et ne la
+laissoit voir à personne. Un conseiller au Châtelet de
+Paris, qui avoit été autrefois fort bien avec elle, sut
+qu'elle étoit prisonnière, et envoya un homme qui
+adroitement se glissa dans la maison, un jour qu'un
+gentilhomme avoit eu permission de lui parler; il lui
+dit la bonne intention du conseiller, qui envoya un lieutenant
+du prévôt de l'hôtel pour la délivrer. Ce lieutenant
+mit le mari et la femme bien ensemble. Quelque
+temps après une affaire les obligea à venir à Paris tous
+deux. L'argent manqua bientôt au cavalier, qui, pour
+en avoir, vendit les chevaux et le carrosse de sa femme;
+mais elle, n'entendant point raillerie, trouva moyen de
+<span class="pagenum"><a id="Page_268"> 268</a></span>
+le faire mettre au Châtelet pour dettes. Je pense que le
+conseiller ne nuisit pas à cette affaire. Depuis, il vint
+demander franchise à l'hôtel de Rambouillet, parce
+qu'il avoit été, disoit-il, d'un duel. Celui à qui il parla
+lui dit qu'il n'y seroit pas en sûreté. «Comment, répondit-il,
+et n'est-ce pas un hôtel?»</p>
+
+<p>Pour De Lorme<a name="FNanchor_281" id="FNanchor_281" href="#Footnote_281" class="fnanchor">[281]</a>, dont nous avons parlé ci-dessus,
+les eaux de Bourbon, qu'il a mises en réputation, l'y
+ont mis aussi lui-même<a name="FNanchor_282" id="FNanchor_282" href="#Footnote_282" class="fnanchor">[282]</a>. Il a gagné du bien et est à son
+aise. On dit qu'il prétendoit que ceux de Bourbon lui
+érigeassent une statue sur les puits; il se fit faire intendant
+des eaux, puis vendit cette charge. On l'accuse
+d'avoir pris pension des habitants pour y faire aller bien
+du monde, et il y a grande apparence, car sous ce prétexte
+il ne voulut jamais payer pour quarante écus
+<span class="pagenum"><a id="Page_269"> 269</a></span>
+de ciseaux et de couteaux qu'il avoit pris à la Flèche et à
+Moulins, et il trouva fort étrange qu'on les lui demandât,
+comme s'ils ne lui étoient pas assez redevables à
+lui qui faisoit aller tant de gens à Bourbon, et qui disoit
+à tous que la Flèche étoit la meilleure boutique.
+Que ce soit cela ou autre chose, le maître s'est fait riche.
+Ce fut l'an 1656 qu'il fit cette vilainie. Il étoit allé accompagner
+à Bourbon l'abbé de Richelieu et ses s&oelig;urs;
+il avoit avec lui sa demoiselle, car il ne va point sans
+cela, et il fallut que madame d'Aiguillon le souffrît.
+A cette heure qu'il est vieux, il craint le serein, et dès
+que cinq heures sonnent, il se met je ne sais quelle
+coiffe de crapaudaille<a name="FNanchor_283" id="FNanchor_283" href="#Footnote_283" class="fnanchor">[283]</a> sur la tête, qui, avec son
+habit de satin à fleurs et ses bas couleur de rose, le font
+de la plus plaisante figure du monde.</p>
+
+<p>J'ai ouï conter à feu Malleville une bonne chose de
+cet homme; il s'est toujours mêlé de belles-lettres. Malleville
+lui montra une grande élégie qui s'appelle <em>Impatience
+amoureuse</em>. «Hé! lui dit-il, combien faut-il
+de vers pour une pièce de théâtre?&mdash;Quinze cents
+ou environ, dit Malleville.&mdash;Vraiment, ajouta le
+médecin, vous en devriez faire une, voilà déjà le tiers,
+des vers fait.»</p>
+
+<h2 class="p4">JALOUX.<br />
+<span class="medium">DES BIAS.</span></h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_270"> 270</a></span></p>
+
+<p class="p2">Des Bias (d'une terre auprès d'Avranches), frère aîné
+de Monferville, dont nous avons parlé ci-dessus à l'article
+de Thémines<a name="FNanchor_284" id="FNanchor_284" href="#Footnote_284" class="fnanchor">[284]</a>, avant que d'être marié ne bougeoit,
+à Paris, du b....l et du cabaret. Il étoit grand et
+bien fait, mais mal propre autant qu'on le peut être:
+quand sa chemise étoit noire comme la cheminée, il la
+troquoit contre une neuve chez une lingère, et en changeoit
+dans sa boutique. Il y a plus de treize ans qu'il
+est marié à une personne de bon lieu, bien faite et bien
+raisonnable; cependant il en est si jaloux qu'après avoir
+été long-temps sans vouloir que personne allât dîner
+chez lui (il demeure à la campagne), bien moins d'y
+coucher, il devint jaloux de ses valets même, et non
+content de l'avoir enfermée au troisième étage, afin
+qu'elle fût hors d'escalade, et qu'on n'y montât pas
+avec des échelles de corde, il chassa enfin tous ses gens,
+et quoique huguenot, il prit un Carme, à qui il se fioit,
+pour gouverner tout chez lui. Ce moine avec le temps
+lui devint suspect, et il le chassa aussi. Sa femme souffroit
+<span class="pagenum"><a id="Page_271"> 271</a></span>
+toutes ces extravagances avec une constance admirable.
+Elle a eu quatre enfants, et, parce que ce mari
+a un petit doigt de la main gauche estropié et tout crochu,
+et qu'il dit que si elle fait des enfants qui ne l'aient
+pas de même ils ne seront pas à lui, tous ceux qu'elle
+a ont le petit doigt de la main gauche crochu, soit par
+la force de l'imagination de la mère, soit que la sage-femme
+gagnée le leur rompe en naissant.</p>
+
+<p>Ce maître fou porte toujours sur lui tous ses papiers
+les plus importants et ses principales clefs. Une fois, sur
+le point de partir de Rouen, avant cette grande jalousie,
+il dit en lui-même: «Je me tue à faire mes affaires
+moi-même, il faut prendre des secrétaires.» Il en prend
+trois, et s'en va à la dînée; il songe: «Ai-je de quoi
+occuper trois secrétaires?» Il en renvoie un, à la
+couchée un autre, et le lendemain un troisième, disant:
+«J'ai bien fait mes affaires jusqu'ici, je les ferai bien
+«encore.» Il a de l'esprit et faisoit bonne chère à ses amis,
+quand il n'étoit pas si abîmé dans sa jalousie. Son père
+étoit gouverneur de Lectoure; il l'avoit été de Pontorson.</p>
+
+<h2 class="p4">RAPOIL.</h2>
+
+<p class="p2">Un médecin de Soissons, nommé Rapoil, avoit une
+femme bien faite, mais elle avoit une dartre à la joue
+qui se renouveloit tous les mois, en sorte qu'elle n'avoit
+par mois que quinze jours de beauté. Il en étoit
+jaloux, et, quoiqu'il dît qu'il savoit bien le moyen de la
+<span class="pagenum"><a id="Page_272"> 272</a></span>
+guérir, par jalousie il ne la voulut jamais guérir entièrement.
+Il n'y gagna rien: elle étoit fort coquette et
+enfin elle se fit démarier. Elle enrageoit quand on l'appeloit
+madame <em>Poilra</em> au lieu de madame <em>Rapoil</em>.</p>
+
+<h2 class="p4">MOISSELLE.</h2>
+
+<p class="p2">Un beau garçon de Paris, nommé Hérouard, sieur
+de Moisselle, se trouvant avec peu de bien, à cause que
+son père avoit mal fait ses affaires, prit l'épée, et en
+Hollande, ayant acquis quelque réputation, une dame
+de quelque âge, mais riche, l'épousa. C'est la plus folle
+de jalousie qui fut jamais: dès qu'il regarde une servante,
+elle la chasse. A Paris, elle eut soupçon que son
+mari regardoit de trop bon &oelig;il une belle fille de ses
+parentes, et à table, en mangeant après avoir été long-temps
+sans parler, elle s'écrioit: «Oui, en ma foi! je
+le voudrois de tout mon c&oelig;ur qu'elle fût cent pieds
+sous terre, cette mademoiselle Marton.» C'étoit le nom
+de la belle. Et dans cette vision une cassette lui ayant
+été volée, elle disoit que c'étoit cette fille qui l'avoit
+volée, et qu'une sorcière la lui avoit fait voir dans son
+ongle. Elle devint jalouse de la grand'mère de son mari.
+Elle étoit venue de Hollande ici pour le ramener, et
+d'ici elle le suivit en Poitou, où il est allé voir ses parents.
+Il est contraint, quand il est levé, de sortir jusqu'au
+soir, et s'est accoutumé à la laisser criailler tout
+son soûl.</p>
+
+<h2 class="p4">TENOSI, PROVENÇAL.</h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_273"> 273</a></span></p>
+
+<p class="p2">Voici une histoire plus étrange que toutes les autres.
+Un gentilhomme provençal, nommé Tenosi, s'en allant
+faire un voyage en Levant, recommanda sa femme à
+un autre gentilhomme, avec lequel il faisoit profession
+d'une amitié très-étroite: cette femme étoit belle; cet
+ami en devint bientôt amoureux, et enfin la femme ne
+fut pas plus fidèle que lui. Ils vécurent de sorte que
+tout le monde savoit leurs amours. Au bout de quelque
+temps le bruit courut que le mari étoit mort; mais
+ce bruit étoit faux, et il revint la même année. Ces
+amants, comme j'ai dit, avoient eu si peu de discrétion
+qu'ils ne doutoient point que le mari ne fût bientôt
+averti de tout; ils se résolurent de s'en défaire, et
+l'empoisonnèrent: ils sont pris et condamnés à avoir la
+tête coupée, tous deux en même temps, et sur un
+même échafaud. On les mène donc au supplice: cet
+homme étoit le plus abattu qu'on eût pu voir, et la
+femme paroissoit beaucoup plus résolue que lui. Comme
+on le vouloit exécuter le premier, il demanda qu'on ne
+l'exécutât qu'après cette dame, et le demanda avec
+tant d'instance, et dit des choses qui firent si fort croire
+qu'autrement il mourroit comme un furieux, qu'on
+fut contraint de le lui promettre, de peur de le mettre
+au désespoir. Mais il n'eut pas plus tôt vu la tête de
+sa maîtresse à bas, qu'il témoigna une constance admirable
+et mourut, s'il faut ainsi parler, avec quelque
+satisfaction. On sut de ses amis particuliers que c'étoit
+par jalousie, et qu'il étoit tellement possédé de cette
+<span class="pagenum"><a id="Page_274"> 274</a></span>
+passion, qu'il avoit eu peur, s'il étoit exécuté le premier,
+que la dame ne fût sauvée par quelque miracle,
+et qu'un autre n'en jouît après: ce fut ce qui l'avoit
+fait résoudre à empoisonner son ami, comme il l'empoisonna,
+le jour même qu'il fut arrivé, sans lui donner
+le loisir de coucher avec sa femme.</p>
+
+<h2 class="p4">COIFFIER.</h2>
+
+<p class="p2">Coiffier est fils de Coiffier qui a été commissaire au
+Châtelet, et dont la mère étoit cette célèbre pâtissière
+qui fut la première qui s'avisa de traiter par tête. Le
+père avoit eu quelque habitude avec le président Le
+Bailleul, lorsqu'il étoit lieutenant-civil; de sorte que,
+s'étant mêlé de finances quand le président fut fait
+surintendant, il prit Coiffier pour premier commis;
+d'Emery le continua. C'est un homme grave et terriblement
+cérémonieux. On disoit que d'Emery avoit
+Guerapin pour tenir parole, Chabenats pour fourber
+et, Coiffier pour faire des révérences. Madame Pilou
+disoit de lui que, pour commissaire du Châtelet, c'étoit
+un honnête homme, mais que pour un homme à carrosse,
+ce n'étoit qu'un benêt; sa femme étoit aussi
+sotte que lui et par-delà. Ils avoient un fils assez honnête
+garçon, qui ne les pouvoit souffrir, et il étoit
+toujours absent; ce fils mourut fort jeune. Son cadet
+est bien fait; mais vous verrez par la suite quel homme
+c'est. Il est à cette heure maître des comptes. Son père
+<span class="pagenum"><a id="Page_275"> 275</a></span>
+le maria, il y a quelques années, avec la fille de Vanel,
+celui qui, avec La Raillière, avoit fait le traité des aisés.
+C'est une petite créature qu'on peut dire jolie; mais
+après les nains, il n'y a rien de si petit: il est vrai
+qu'elle est bien proportionnée. Cette petite créature,
+élevée par une mère dévote, fut ravie de trouver un
+garçon qui fût un peu dans le monde. Par malheur
+pour lui et pour elle, le père et la mère de Coiffier
+n'étaient pas alors à Paris, ou du moins en partirent
+aussitôt après: de sorte que la voilà en son ménage.
+Le mari, qui avoit ouï dire dans le monde qu'un galant
+homme devoit donner de la liberté à sa femme, lui
+laissoit faire en partie ce qu'elle vouloit: il lui donnoit
+même à faire la dépense; notez que c'étoit un oison.
+Elle ne se levoit qu'à midi, faisoit semblant de compter
+avec le valet-de-chambre de son mari, et ne comptoit
+point; tout alloit comme il plaisoit à Dieu: l'argent ne
+lui coûtoit rien. Elle donna une table de bracelet<a name="FNanchor_285" id="FNanchor_285" href="#Footnote_285" class="fnanchor">[285]</a>
+de trente-cinq pistoles à une demoiselle de sa mère qui
+l'étoit venue coiffer quelquefois, et à la femme-de-chambre
+un mouchoir de quinze pistoles.</p>
+
+<p>Il n'y avoit que trois jours que le père de sa mère
+étoit mort; elle s'habilloit de couleur, et quand sa
+mère venoit elle se mettoit entre deux draps tout habillée,
+et on a jeté quelquefois sur le fond du lit la
+tourte qu'elle alloit manger avec quelques jeunes garçons
+du quartier.</p>
+
+<p>Logée dans un des pavillons qui sont autour du jardin
+<span class="pagenum"><a id="Page_276"> 276</a></span>
+du Palais-Royal, elle avoit une porte pour y entrer;
+elle s'y promenoit avec sa demoiselle jusqu'à
+deux heures après minuit, et le mari fut contraint de
+faire cacher des gens qui lui firent peur, afin qu'elle
+n'y fût plus si tard. Cette grande liberté que cet
+homme lui donna durant l'absence de sa belle-mère la
+gâta entièrement, et quand les bonnes gens furent revenus,
+elle avoit déjà pris un fort méchant pli; d'ailleurs
+elle est naturellement étourdie, et par malheur
+elle a toujours eu affaire à des étourdis.</p>
+
+<p>Le premier qui s'avisa de lui faire les doux yeux fut
+un garçon de la ville, lieutenant aux gardes, nommé
+Busserolles, si fou qu'il alla attaquer lui seul à la Don
+Quichotte une bande de sergents qui menoient un
+homme en prison, et le délivra sans le connoître; il est
+vrai que son hausse-col, car il étoit de garde, imprima
+quelque terreur aux sergents. Depuis, il a parlé au Roi
+si sottement qu'on l'a cassé, au lieu de le laisser traiter
+d'une compagnie. Ce galant homme alla un jour pour
+voir la petite dame. On lui dit qu'elle étoit là auprès,
+chez sa belle-s&oelig;ur Vanel, de qui on médit furieusement
+avec Servien. Busserroles y va: la petite
+femme revient; on lui dit cela; elle court chez sa
+belle-s&oelig;ur; ils se parlent. La belle-s&oelig;ur, qui savoit
+que déjà on étoit en soupçon chez le mari, ne trouva
+cela nullement bon, et fit dire à Busserolles qu'il ne
+revînt plus chez elle. Voilà grande rumeur au logis:
+on défend à la petite femme de voir sa belles-s&oelig;ur; elle
+ne voyoit pas même sa mère, car la belle-s&oelig;ur et la
+mère logeoient ensemble. Elle disoit une fois: «Jésus!
+que faire au Cours? Le Roi est parti.»</p>
+
+<p>Il y en a aussi qui en sont fâchés. Tantôt elle a permission
+<span class="pagenum"><a id="Page_277"> 277</a></span>
+d'aller au Cours avec sa gouvernante, tantôt
+on la resserre tout de nouveau: le mari est devenu
+tout sauvage. Il a un frère qui a fait quelques campagnes;
+on l'appelle d'Orvilliers. Ce garçon est bien fait
+et étoit assez raisonnable; mais à cette heure il garde
+sa belle-s&oelig;ur: on croit qu'il en est amoureux. Elle le
+hait comme la peste.</p>
+
+<p>Le beau-père, la belle-mère, et tous leurs gens, sont
+tous les espions de la jeune femme. Le bonhomme en
+usa fort sottement, car il rompit en visière plusieurs
+fois à de jeunes gens qui alloient là-dedans; et enfin le
+portier eut ordre de ne la laisser voir à pas un homme.
+Quand on la demandoit il disoit: «Elle n'y est pas.»
+Et elle, qui étoit toujours à la fenêtre, crioit: «J'y
+suis;» mais cela ne servoit de rien.»</p>
+
+<p>Busserolles découvrit un jour qu'elle alloit au sermon
+avec la famille: il envoie un grand laquais qui
+fait si bien qu'il garde une place tout auprès de la petite
+dame, et il causa avec elle à la barbe à <em>Pantalon</em>
+tant que le sermon dura.</p>
+
+<p>Elle fut assez long-temps en cette misère, n'allant en
+aucun lieu que sa belle-mère n'y fût, elle qui mouroit
+d'envie de voir des hommes. Enfin je ne sais par quelle
+rencontre on ne put s'empêcher de la laisser aller
+jouer dans le voisinage, chez le président Tubeuf. Son
+fils aussitôt en conte à la belle; dès le premier soir elle
+lui permet de lui écrire, et non contente de cela, elle ne
+faisoit que chuchotter le lendemain à la messe avec lui.
+Le laquais de Tubeuf, aussi habile que son maître,
+rencontra Coiffier à la porte, qui lui fit avouer qu'il
+portoit un poulet à sa femme, et lui donnant un louis,
+d'or. Il lui dit: «Je t'en donnerai autant toutes
+<span class="pagenum"><a id="Page_278"> 278</a></span>
+les fois.» Il faisoit réponse pour sa femme. Je
+pense que la demoiselle ou sa mère l'écrivoit. Au bout
+de huit jours le mari se lassa de donner des louis, et
+écrivit à Tubeuf: «Monsieur, soyez une autre fois plus
+fin;» puis conta toute l'affaire à sa femme. La belle-mère
+meurt quelque temps après: cette petite étourdie
+ne put s'empêcher d'en témoigner de la joie, et
+elle vouloit aller à l'enterrement avec un collet clair:
+le mari dit qu'il le jetteroit dans le feu; cela acheva
+d'aigrir les gens. Elle fut depuis comme prisonnière,
+jusqu'à entendre la messe chez elle, et à n'avoir permission
+de regarder à la fenêtre que certains jours.
+Quand Tubeuf alla à Francfort, elle et le mari, entendant
+passer bien des gens, mirent la tête à la fenêtre;
+il cria: «Il y en a qui sont bien aises!»</p>
+
+<h2 class="p4">MADAME LÉVESQUE<br />
+<span class="medium">ET MADAME COMPAIN.</span></h2>
+
+<p class="p2">Un procureur au Châtelet, nommé Turpin, avoit
+une des plus belles filles de Paris. Elle étoit blonde et
+blanche, de la plus jolie taille du monde, et pouvoit
+avoir environ quinze ans. Un jeune avocat, nommé
+Patru (c'est celui qui est aujourd'hui de l'Académie, et
+qui a fait de si belles choses en prose), la vit à la procession
+du grand Jubilé de 1625. Sa beauté le surprit,
+et il ne fut pas le seul, car toute la procession s'arrêtoit
+pour la regarder. Le monsieur étoit beau si la demoiselle
+<span class="pagenum"><a id="Page_279"> 279</a></span>
+étoit belle, et on pouvoit dire que c'étoit un aussi
+beau couple qu'on en pût trouver. Quoiqu'elle lui
+semblât admirable, et qu'il en fût touché, il ne voulut
+point l'aller voir; car, quoiqu'il fût extrêmement jeune,
+il voyoit bien déjà que c'étoit une sottise que de se
+jouer à des filles. Aux Carmes, car ils étoient tous deux
+de ce quartier-là, il la rencontra à la messe; il en fut
+ébloui, et il dit qu'en sa vie il n'a rien vu de si beau.
+Elle le salua le plus gracieusement du monde. Il se
+contentoit de passer quelquefois devant sa porte, où
+elle se tenoit assez souvent; s'il la regardoit d'un &oelig;il
+amoureux, elle ne le regardoit pas d'un &oelig;il indifférent.
+Comme il souhaitoit avec passion qu'elle fût mariée,
+un avocat au Parlement, nommé Lévesque, l'épousa
+quelque temps après. C'étoit un petit homme mal fait
+et d'ailleurs assez ridicule. Voilà notre galant bien
+aise: il se met à aller au Châtelet, parce que le mari
+avoit pris cette route à cause de son beau-père; le
+prétexte fut qu'un jeune homme doit commencer par
+là. Il se place bien loin de Lévesque, et fut assez long-temps
+sans le rechercher: il y fut bientôt en quelque
+réputation; et un matin, s'étant trouvé avec quelques
+avocats, parmi lesquels étoit Lévesque, on proposa de
+faire une débauche pour voir ce que ce nouveau-venu
+d'Italie sauroit faire: Patru ne faisoit que d'en revenir.
+Lévesque dit qu'il vouloit que ce fût le jour même, et
+chez lui. Ils y furent; on fit carrousse<a name="FNanchor_286" id="FNanchor_286" href="#Footnote_286" class="fnanchor">[286]</a> jusqu'à onze
+heures du soir: la femme y fut toujours présente, et
+ne quitta pas d'un moment la compagnie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_280"> 280</a></span>
+Notre amoureux étoit ravi d'avoir eu entrée chez la
+belle; toutefois il n'osoit y aller sans quelque semblable
+occasion, car cette femme étoit entourée de
+cent sots, la plupart des adolescents d'avocats qui dirent
+bien des sottises dès qu'ils virent que Patru y avoit
+accès; car il leur faisoit ombrage. Cependant on lui
+rapportoit qu'elle disoit mille biens de lui. Enfin il la
+rencontra tête pour tête sous le Cloître des Mathurins,
+et il fut obligé de lui dire qu'il n'avoit osé prendre
+encore la hardiesse de l'aller voir en son particulier;
+elle, l'interrompant, lui dit «qu'il pouvoit venir
+quand il voudroit. Il y fut donc, et plus d'une fois;
+mais les petits avocats mirent bientôt l'alarme au
+camp: le mari témoigna qu'il n'y trouvoit pas plaisir;
+elle en avertit Patru, car il avoit fait bien du progrès
+en peu de temps. Lui, pour faire une contre-batterie,
+se met à rendre bien des devoirs à la mère qui logeoit
+porte à porte. Cette mère, aussi étourdie qu'une autre,
+prit ce garçon en telle amitié, qu'elle ne juroit que
+par lui. Cependant les jaloux firent tant de bruit que le
+père se réveilla, et fit comprendre à sa femme qu'elle
+n'étoit qu'une bête. Notre galant a encore avis de
+cette nouvelle infortune: il se résout à rechercher le
+mari, qu'il avoit fui tant qu'il avoit pu, parce que
+c'étoit un fort impertinent petit homme. Lévesque se
+piquoit de lettres, et savoit la réputation de notre
+avocat: il se laisse bientôt prendre, et à tel point,
+qu'il en étoit incommode, car il ne pouvoit plus vivre
+sans Patru. Lui, pour s'en décharger un peu et avoir
+un peu plus de liberté en ses amourettes, pria d'Ablancour,
+son meilleur ami, d'avoir la charité d'entretenir
+quelquefois cet impertinent. Ils lièrent une société;
+<span class="pagenum"><a id="Page_281"> 281</a></span>
+ils mangeoient trois fois la semaine ensemble, tantôt
+chez d'Ablancour, tantôt chez quelque traiteur.</p>
+
+<p>Il arriva en ce temps-là que l'abbé Le Normand, ce
+fripon qui a fait quelque temps des catéchismes au
+bout du Pont-Neuf, et qui depuis a fait l'espion du
+cardinal Mazarin, étant parent de la belle, la prétendoit
+b.....; mais il le vouloit faire d'autorité; elle se
+moqua de lui. Enragé de cela contre Patru, il y mena
+un jeune abbé qu'on appeloit l'abbé de La Terrière, qui
+s'éprit aussitôt: celui-là n'y réussit pas mieux que lui.
+Tous deux, pour savoir la vérité de l'affaire, s'avisent de
+gagner un des prêtres qui, certains jours de la semaine
+sainte, sous l'orgue des Quinze-Vingts, donnent l'absolution
+des cas réservés à l'évêque. Le galant avoit
+accoutumé de se confesser. Ce prêtre gagné s'y trouva
+seul. L'avocat se confesse à lui de coucher avec une
+femme mariée; et après cela le prêtre dit assez haut:
+«Je m'en vais, je n'ai plus que faire ici; j'ai su ce
+que je voulois savoir.» A quelque temps de là, je ne
+sais quel traîneur d'épée le vint trouver; Patru l'avoit
+vu plusieurs fois aux Carmes: «Monsieur, lui dit-il,
+un tel abbé s'est adressé à moi pour vous faire jeter
+une bouteille d'eau-forte et vous faire donner quelques
+balafres sur le visage; mais je n'ai garde de le
+faire. Comme vous voyez, je vous en avertis; ne faites
+semblant de rien, laissez-nous le plumer: il a
+encore quelque argent de reste de son bénéfice qu'il
+a vendu à l'abbé Le Normand.» Ce jeune abbé se
+fit Minime ensuite, et fit faire des excuses à Patru.</p>
+
+<p>Cet abbé Le Normand étoit fils d'un maître des
+requêtes et petit-fils d'un commissaire du Châtelet.
+Lévesque étoit tout fier qu'un fils de maître des requêtes
+<span class="pagenum"><a id="Page_282"> 282</a></span>
+fût parent de sa femme. Enfin il vit bien que ce n'étoit
+qu'un impertinent.</p>
+
+<p>Bois-Robert appelle l'abbé Le Normand <em>Dom Scélérat</em>.</p>
+
+<p>Madame Lévesque et Patru furent assez long-temps
+sans traverses, jusqu'à ce qu'un jour qu'ils étoient ensemble
+dans la chambre de la belle, le mari passe
+pour aller dans un cabinet, sans faire semblant de les
+voir; le galant dit à la belle: «On nous l'a débauché
+tout-à-fait; il y a long-temps que je prévois qu'il
+faudra rompre avec lui pour le faire revenir, car il
+me recherchera sans doute; je m'en vais: dites-lui
+que je suis parti très-mal satisfait, et que je ne veux
+plus rentrer céans; il ne manquera pas de dire que
+c'est ce qu'il demande, mais ne vous en épouvantez
+point.» Cela arrive comme il l'avoit dit: Lévesque
+venoit de boire avec des jeunes gens qui lui avoient
+brouillé la cervelle. Au bout de quelques jours Patru
+trouve Lévesque aux Carmes, et lui tourne le dos tout
+franc. L'autre, qui avoit mis de l'eau dans son vin, en
+fut un peu surpris, et dit le jour même à sa femme:
+«Vraiment M. Patru est tout de bon en colère; il m'a
+aujourd'hui tourné le dos aux Carmes.&mdash;Je vous
+avois bien dit, répondit-elle, qu'il partit de céans
+très-mal satisfait.» Ce ressentiment que Patru avoit
+témoigné fit l'effet qu'il espéroit; voilà Lévesque à
+courir après lui. Comme ils étoient sur le point de renouer,
+Lévesque meurt en fort peu de jours; et il étoit
+si bien revenu qu'il dit en mourant à sa femme qu'elle
+se fiât à lui en toutes choses, et qu'il n'avoit qu'un
+seul regret, c'est de n'avoir pas renoué avec lui. Il déclara
+aussi qu'il lui devoit quelque argent, dont Patru
+<span class="pagenum"><a id="Page_283"> 283</a></span>
+n'avoit pas de promesse, qu'il ne savoit pas au juste
+combien il y avoit, mais qu'on s'en rapportât à ce que
+Patru diroit.</p>
+
+<p>La veuve envoya quelques jours après demander au
+galant combien son mari lui pouvoit devoir. Il lui
+manda qu'elle se moquoit, et qu'il ne lui étoit rien dû.
+Elle lui écrivit que cela étoit venu à la connoissance
+de son père, et qu'il falloit absolument le dire, et
+qu'elle le prioit de lui envoyer un exploit: il répondit
+qu'il s'en garderoit bien, et que, puisqu'il falloit nécessairement
+qu'elle payât, il y avoit tant; qu'elle en
+fît comme elle le trouveroit à propos; mais qu'il ne
+pouvoit se résoudre à lui envoyer un exploit, quoiqu'il
+sût bien que sans cela elle ne pouvoit payer sûrement.
+Le père, voyant cela, envoya l'argent, et fit
+faire un exploit à sa fantaisie.</p>
+
+<p>Cette mort ruina toutes leurs amours: Patru ne
+trouvoit pas plus de sûreté à une veuve qu'à une fille.
+Elle le pressoit de la venir voir: lui s'en excusa un
+temps sur la bienséance qui ne permettoit pas qu'il retournât
+si promptement chez la veuve d'un homme
+avec qui tout le monde savoit qu'il étoit mal. Après,
+il lui parla franchement, et lui dit «qu'il ne pouvoit
+pas la voir sans lui faire tort; car s'il l'épousoit,
+il la mettoit mal à son aise, et s'il ne l'épousoit
+pas, il la perdoit en l'empêchant de se remarier.»
+La voilà au désespoir. Elle crut que si elle se
+lassoit cajoler par d'autres elle le feroit revenir; elle
+alloit à l'église avec une foule de petits galants. Il m'a
+avoué que cela lui brûloit les yeux, et qu'il n'a de sa
+vie si mal passé son temps que de voir qu'une des plus
+<span class="pagenum"><a id="Page_284"> 284</a></span>
+belles personnes du monde, et dont il étoit aussi amoureux
+qu'on pouvoit être, le souhaitoit si ardemment,
+et de ne pouvoir jouir d'un si grand bonheur. Il en
+eut la fièvre: sa raison fut pourtant la maîtresse, et il
+ne vit jamais depuis madame Lévesque chez elle.</p>
+
+<p>La belle, qui s'étoit laissé approcher par tant de galants,
+s'accoutuma insensiblement à cette coquetterie,
+et on ne sait si Chandenier, depuis capitaine des
+gardes-du-corps, le feu président de Mesmes et le président
+Tambonneau, ne succédèrent point à Patru pour
+quelques nuits; car, durant qu'il la voyoit, ces gens-là
+et bien d'autres n'y firent que de l'eau toute claire, et
+elle lui faisoit confidence de tout ce qu'ils lui faisoient
+dire et de tout ce qu'ils lui faisoient offrir.</p>
+
+<p>La Barre, payeur des rentes, garçon de plaisir et
+riche, mais fort écervelé et assez matériel, s'en éprit
+et n'en eut rien qu'avec une promesse de mariage; il
+y eut même un contrat de mariage ensuite et un acte
+de célébration. Durant six mois et davantage, la mère
+de La Barre la traita comme sa belle-fille, et si Pucelle
+eût plaidé comme il faut, elle auroit gagné sa cause;
+mais il ne dit point cette particularité, on ne sait
+pourquoi. Si Patru eût osé plaider pour elle, la chose
+eût été autrement. La cause fut appointée, et il fut dit
+qu'il l'épouseroit, ou lui donneroit cinq mille écus
+pour elle, et vingt mille livres pour le fils qu'elle avoit
+eu. Ce procès fut quatre ou cinq ans à juger.</p>
+
+<p>Avant madame Lévesque, La Barre avoit été amoureux
+de la Dalesseau, fameuse courtisane, et l'avoit
+entretenue; cette femme avoit été à un quart d'écu:
+jusqu'à trente ans elle ne fut point estimée. M. de
+<span class="pagenum"><a id="Page_285"> 285</a></span>
+Retz, le bonhomme, s'étant mis à l'entretenir, elle
+devint aussitôt fameuse. Saint-Prueil l'eut ensuite, et
+puis La Barre, qui y dépensoit mille livres par mois.
+Le comte d'Harcourt couchoit avec elle par-dessus le
+marché; mais quand La Barre venoit, il falloit gagner
+le grenier au foin, car il n'avoit point d'argent à donner.
+Une fois il passa toute la nuit sur des fagots. Elle
+fut toujours entretenue jusqu'à ce qu'elle quittât le
+métier; alors, car elle avoit amassé du bien, elle vivoit
+en honnête femme, et il y alloit beaucoup de gens de
+qualité qui vivoient fort civilement avec elle. Le petit
+Guenault m'a dit qu'en une grande maladie qu'elle
+eut, comme elle se porta mieux, et qu'il lui eut demandé
+comment elle se trouvoit: «Hé! dit-elle, le
+crucifix s'éloigne peu à peu.» Patru, qui a vu de
+ses lettres, dit qu'elle écrit fort raisonnablement. Enfin,
+un conseiller mal aisé, conseiller à la cour des Aides,
+nommé Le Roux, l'épousa. Je trouve qu'elle fit une
+sottise: depuis, je n'ai pas ouï parler d'elle.</p>
+
+<p>Cependant La Barre devint amoureux de la femme
+d'un nommé Compain de Tours, petit partisan, qui
+étoit venue à Paris avec son mari; c'étoit une jolie
+personne, coquette, rieuse, gaie, qui contrefaisoit
+tout le monde, et qui concluoit assez facilement,
+pourvu qu'on payât bien. La Barre et elle ne purent
+pourtant mettre l'aventure à fin à Paris, car le mari
+ne la quittoit point: mais ils s'avisèrent d'une assez
+plaisante invention. Compain part de Paris avec sa
+femme; La Barre les laisse aller. Trois ou quatre
+heures après il prend la poste avec un nommé La
+Salle, son barbier: ils descendent aux Trois-Mores à
+<span class="pagenum"><a id="Page_286"> 286</a></span>
+Etampes, où la belle étoit logée. Elle, qui avoit le mot,
+se coucha dès qu'elle fut arrivée, feignant de se trouver
+mal. La Barre ne se laisse point voir au mari, et la
+va trouver, tandis que Compain soupoit à table d'hôte.
+Après souper La Salle l'engage au jeu, de sorte que le
+galant eut tout le loisir de faire ce pourquoi il étoit venu.
+Le lendemain il demande à La Salle s'il n'avoit point
+d'argent: La Salle lui donne sept ou huit pistoles qu'il
+va vite porter à la servante de la dame. Quand elle fut
+partie, et qu'il fallut payer leur couchée, La Barre dit
+à La Salle que la Compain ne lui avoit pas laissé un
+sou. «Vraiment, dit le barbier, si je n'avois eu l'esprit
+de garder deux ou trois pistoles, nous en tiendrions.&mdash;J'eusse
+laissé mon épée, répond La Barre;
+et puis les officiers d'ici me connoissent apparemment.»
+Ils retournèrent à Paris.</p>
+
+<p>Depuis, La Barre continua à envoyer des présents à
+la Compain; mais elle ne lui fut pas trop fidèle. Il eut
+avis qu'un conseiller de Tours, nommé Milon, étoit le
+beau, et qu'ils se réjouissoient tous deux à ses dépens:
+il en voulut savoir la vérité. Pour cela, il envoie son
+valet-de-chambre, qui fit si bien qu'il gagna la servante
+de la donzelle, et eut des lettres du conseiller à elle.
+Cette intelligence fut découverte, et le conseiller présenta
+requête, disant que cet homme étoit venu pour
+l'assassiner. Il avoit fait une information sous main, et,
+ayant eu permission d'informer, il fit arrêter cet homme
+et le fit fouiller: ainsi ses lettres furent recouvrées. La
+Barre, confirmé dans son soupçon, en fut si irrité qu'il
+jura de se venger. En ce noble dessein il achète quatre
+estocades de même longueur, et s'en va à Tours avec
+<span class="pagenum"><a id="Page_287"> 287</a></span>
+un brave, nommé Vieuville, qui lui devoit servir de
+second. Il fit faire un appel au conseiller, qui se moqua
+de lui, et ne se voulut jamais battre.</p>
+
+<p>J'ai oublié que la Compain se décria si fort à Paris
+qu'on en fit un vaudeville que voici:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div class="line">Je suis la belle Tourangelle</div>
+<div class="line">Qui viens me montrer à la cour.</div>
+<div class="line">Qui sait acheter mon amour</div>
+<div class="line">Ne me trouva jamais cruelle;</div>
+<div class="line">Et l'on m'appelle la Compain,</div>
+<div class="line">Car mon ... est mon gagne-pain.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Elle étoit plaisante. Une fois à Paris, je ne sais quel
+godelureau lui donna une sérénade. Le lendemain elle
+lui dit: «Monsieur, en vous remerciant; vos violons
+ont réveillé mon mari, et il m'a <em>croquée</em>.»</p>
+
+<p>L'affaire de la Lévesque fut jugée ensuite comme je
+l'ai dit, et La Barre se retira à l'hôtel de Chevreuse,
+fort embarrassé, car il ne la vouloit pas épouser, et
+après toutes les dépenses qu'il avoit faites, il lui étoit
+impossible de payer une si grosse somme sans se ruiner.
+Comme il étoit en cette peine, un secrétaire du Roi,
+nommé Bois-Triquet, qui avoit été autrefois petit commis
+chez son père, lui vint offrir sa fille; elle étoit
+assez jolie, et son bien au compte du père étoit assez
+considérable. La Barre l'épousa; mais, par la suite, on
+a trouvé qu'ils s'étoient trompés tous deux; car la Lévesque
+a eu bien de la peine à être payée pour ses
+quinze mille livres et pour les vingt mille livres applicables
+à l'enfant. Il obtint arrêt par lequel il fut dit que
+ce petit garçon seroit mis entre ses mains, attendu la
+mauvaise vie de la mère. Elle s'étoit fort décriée depuis
+<span class="pagenum"><a id="Page_288"> 288</a></span>
+qu'elle eut perdu son procès. Durant tout ce tripotage,
+elle se remaria à un avocat du Châtelet, nommé
+Taupinard, qui, au lieu de se mettre bien avec les
+procureurs, s'amusa à faire le plaidoyer de la cause
+grasse pour les clercs sur le mariage d'un procureur du
+Châtelet, qui avoit été contraint de prendre la vache
+et le veau. On sut que c'étoit lui, et au carnaval suivant
+les procureurs, pour se venger, firent faire le plaidoyer
+sur l'affaire de la Lévesque; mais on le sut, et
+le lieutenant civil, s'y trouvant un peu piqué, y mit si
+bon ordre que la cause ne fut point plaidée: même il y
+eut quelques clercs qui furent mis en prison.</p>
+
+<p>La pauvre femme, pour se dépayser, fit résoudre son
+mari à aller demeurer à Chinon, et à y acheter une
+charge d'avocat du Roi, qu'on leur avoit dit être à
+vendre. En ce dessein, ils vendent tous leurs meubles;
+mais deux mois avant qu'ils y arrivassent, tout le
+monde à Chinon, qui est le pays de Rabelais, étoit informé
+de leur vie. Ils y furent joués et ne trouvèrent
+point de charge à vendre, et ils se virent contraints de
+demeurer à Orléans quelque temps pour avoir le loisir
+de se rétablir à Paris.</p>
+
+<h2 class="p4">LA CAMBRAI.</h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_289"> 289</a></span></p>
+
+<p class="p2">Un orfèvre, nommé Cambrai, qui avoit sa boutique
+vers le Châtelet, au bout du Pont-au-Change, avoit une
+femme aussi bien faite qu'il y en eût dans toute la bourgeoisie.
+Elle étoit entretenue par un auditeur des
+comptes, nommé Pec. Le mari, quoique jaloux naturellement,
+n'en avoit point de soupçon; car il le tenoit
+pour son ami, et croyoit, tant il étoit bon, que
+c'étoit à sa considération que ce garçon lui prêtoit de
+l'argent pour son commerce. Par ce moyen il fit une
+fortune assez grande, et il se vit riche de quatre-vingt
+mille écus.</p>
+
+<p>Un jour Patru, dont nous venons de parler, comme
+il pleuvoit bien fort, se mit à couvert tout à cheval
+sous l'auvent de sa boutique; mais pour être plus commodément
+il descendit et entra dans l'allée de la maison.
+La Cambrai étoit alors toute seule dans la boutique,
+et, l'ayant aperçu, elle le pria d'entrer: lui qui la vit
+si jolie y entra fort volontiers; les voilà à causer. La
+dame, qui n'étoit pas trop mélancolique, se mit à chanter
+une chanson assez libre. «Ouais! dit le galant en
+lui-même, je ne te croyois pas si gaillarde!» Elle vit
+bien qu'il en étoit un peu surpris. «Vois-tu, lui dit-elle,
+mon cher enfant, je n'en fais point la petite
+bouche: l'amour est une belle chose; mais cela n'est
+<span class="pagenum"><a id="Page_290"> 290</a></span>
+pas bon avec toute sorte de gens; j'ai une petite inclination.»
+Cependant la pluie se passe, et notre
+avocat remonte à cheval; comme il étoit un peu coquet,
+il avoit assez d'autres affaires. Il fut près d'un
+mois sans retourner chez la Cambrai: il la trouva
+tout aussi gaie, et, pour ne point perdre de temps, il la
+voulut mener sur l'heure dans l'arrière-boutique. «Tout
+beau! lui dit-elle, mon mari est là-haut; mais venez
+me voir dimanche, il n'y sera peut-être pas, et, s'il
+y étoit, vous n'avez qu'à demander un bassin d'argent
+de dix marcs; il n'y en a jamais de faits de ce
+poids-là, et vous direz que c'est une chose pressée.»
+Qui s'imagineroit qu'un jeune garçon manqueroit à
+une telle assignation? Patru y manqua pourtant; il étoit
+amoureux ailleurs.</p>
+
+<p>Quelque temps après, comme il étoit à Clamart, il
+sut que cette femme étoit à une petite maison qu'elle
+avoit au Plessis-Piquet. Il lui envoie demander audience
+pour le lendemain; et tandis que toute la compagnie
+étoit à la grand'messe, il s'esquive, et à travers
+champs il galope jusque là. Il la trouve seule, et
+s'imaginoit déjà avoir ville gagnée; mais il fut bien
+étonné quand cette femme, après lui avoir laissé prendre
+toutes les privautés imaginables, lui déclara que
+pour le reste il n'avoit que faire d'y prétendre. Il la
+culbuta par plusieurs fois; il fit tous ses efforts; il se
+mit en chemise; il fallut enfin s'en retourner sans avoir
+eu ce qu'il étoit venu chercher. Un mois ou deux après,
+comme il passoit devant sa boutique, il la salua; un
+gentilhomme, nommé Saint-Georges-Vassé, qui connoissoit
+Patru, étoit avec elle, et lui demanda en riant
+si elle connoissoit ce beau garçon. «Je le connois mieux
+<span class="pagenum"><a id="Page_291"> 291</a></span>
+que vous, lui dit-elle; je l'ai vu tout nu;» et sur cela
+elle lui conta toute l'histoire, et ajouta qu'après y avoir
+un peu rêvé, elle avoit trouvé que c'eût été une grande
+sottise à elle de lui accorder la dernière faveur; que
+c'étoit un jeune garçon, beau, spirituel, et qui avoit
+des amourettes; qu'elle s'en fût <em>embrelucoquée</em> (ce fut
+son mot); qu'il l'eût fait enrager, et qu'il l'eût peut-être
+ruinée, s'il eût été homme à cela. Il sut depuis
+que le jour même qu'elle le vit la première fois, elle
+commença à s'informer de sa vie et de ses connoissances.
+En effet, cette même femme, qui le lui
+avoit refusé à lui, l'accorda à un autre, à sa recommandation.</p>
+
+<p>Ce Saint-Georges avoit aussi couché avec elle; mais
+elle n'avoit pas sujet de craindre de <em>s'embrelucoquer</em>
+de ces deux messieurs. Pour Pec, ce ne fut que par intérêt
+au commencement, et depuis par reconnoissance.
+Aucun autre n'en a jamais rien eu par intérêt. Le premier
+président Le Jay lui offrit une assez grosse somme
+pour une fois; mais elle s'en moqua, et disoit qu'elle
+ne faisoit cela que pour son plaisir.</p>
+
+<h2 class="p4">COUSTENAN<a name="FNanchor_287" id="FNanchor_287" href="#Footnote_287" class="fnanchor">[287]</a>.</h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_292"> 292</a></span></p>
+
+<p class="p2">Coustenan étoit fils d'un gentilhomme qualifié, qui a
+été un des plus méchants maris de France. Il donna une
+fois les étrivières à sa femme. A propos de cela, un paysan
+qui voyoit qu'un de ses voisins avoit tant battu sa
+femme qu'elle n'en pouvoit plus, dit naïvement; «Ah!
+c'est trop; l'on sait bien qu'il faut battre sa femme;
+mais il y a raison partout.»</p>
+
+<p>Le fils, bien loin de dégénérer, a enchéri de beaucoup
+par-dessus son père. On dit qu'un jour que son
+père en colère le poursuivoit à la chaude, l'épée à la
+main, en l'appelant fils de p......, Coustenan s'y mit
+aussi en disant: «Si je suis fils de p....., vous n'êtes
+donc pas mon père.&mdash;J'ai tort, dit le bonhomme
+aussitôt, par ce que tu viens de faire, tu prouves assez
+que tu es mon fils.»</p>
+
+<p>Il avoit épousé la fille de cette madame de Gravelle
+dont nous avons parlé ailleurs<a name="FNanchor_288" id="FNanchor_288" href="#Footnote_288" class="fnanchor">[288]</a>. Apparemment cette
+fille ne devoit pas être plus honnête femme que sa mère;
+mais elle n'avoit rien de sa mère que la beauté; aussi
+avoit-elle été élevée avec toute la sévérité imaginable,
+et elle disoit elle-même qu'il n'y avoit que des femmes
+comme sa mère pour bien élever des filles. Jamais
+<span class="pagenum"><a id="Page_293"> 293</a></span>
+femme n'a souffert tant d'indignités d'un mari, et jamais
+femme ne les a supportées avec tant de patience.</p>
+
+<p>Coustenan n'étoit pas seulement méchant, il est
+aussi extravagant. La nuit il lui prenoit à toute heure
+des visions: tantôt il lui disoit que sans doute elle le
+faisoit cocu; que cela ne se pouvoit autrement, puisqu'elle
+étoit fille de cette p..... de la Gravelle<a name="FNanchor_289" id="FNanchor_289" href="#Footnote_289" class="fnanchor">[289]</a>; tantôt
+il vouloit la forcer à le lui confesser, et quelquefois à
+minuit il l'a mise en chemise à la porte. Un jour,
+comme elle étoit en mal d'enfant, il lui mit le poignard
+à la gorge, en jurant que si elle ne faisoit un garçon, il
+la tueroit elle et son enfant. On m'a assuré qu'il la fit
+une fois armer de pied en cap, puis la mit sur un sauteur,
+et lui crioit: «Tiens-toi bien, carogne, tiens-toi
+bien; tu porterois bien un homme armé, comment
+ne porterois-tu pas bien des armes!» Cependant
+ce n'est point d'elle qu'on a su toutes ces choses.</p>
+
+<p>Il n'étoit pas meilleur voisin que mari. Il se faisoit
+craindre à tout le monde: il disoit hautement que
+quand il n'auroit plus de quoi frire, il iroit prendre
+la vaisselle d'argent des gros milords de Paris qui
+avoient des maisons auprès de Gravelle, vers Etampes.
+Durant le siége de Corbie, M. de Sully, alors prince
+d'Enrichemont, étant en Italie avec M. de Créqui,
+Coustenan, comme un des principaux du Vexin, eut
+le gouvernemont de Mantes en son absence, peut-être
+par le crédit de Senecterre, dont le fils, aujourd'hui le
+maréchal de La Ferté, avoit épousé la s&oelig;ur de Coustenan<a name="FNanchor_290" id="FNanchor_290" href="#Footnote_290" class="fnanchor">[290]</a>.
+<span class="pagenum"><a id="Page_294"> 294</a></span>
+Ce fut alors qu'il fit le petit tyran avec autant
+d'impunité que si c'eût été dans la Bigorre. Un
+avocat du parlement, nommé Chandellier<a name="FNanchor_291" id="FNanchor_291" href="#Footnote_291" class="fnanchor">[291]</a>, avoit
+une maison entre Mantes et Meulan; Coustenan, une
+belle nuit, vint enlever tous les arbres fruitiers de cet
+homme. L'avocat fait informer, et en vouloit tirer raison
+à quelque prix que ce fût. Des personnes de condition
+se voulurent mêler d'accommoder cette affaire,
+et M. de La Frette, capitaine des gardes de M. d'Orléans,
+fut trouver Chandellier, et lui représenta que
+puisqu'aussi bien le mal étoit fait, il lui conseilloit de
+s'accommoder; qu'après tout il avoit affaire à un
+homme de qualité. «De qualité! dit l'avocat en l'interrompant;
+s'il est homme de qualité, je suis du bois dont
+on fait les chanceliers de France.» La Frette, oyant
+cela, se retira bien vite, et dit aux amis de Coustenan:
+«Ma foi! Coustenan est perdu à cette fois; il a trouvé
+plus fou que lui.» Chandellier continua ses poursuites,
+et, par la permission de M. de Vendôme, il le fit
+prendre à Etampes, d'où il fut mené à la Conciergerie.
+Le voyant prisonnier, chacun le chargea, et il étoit en
+danger d'avoir la tête coupée, quand le chevalier de
+Tonnerre<a name="FNanchor_292" id="FNanchor_292" href="#Footnote_292" class="fnanchor">[292]</a>, qui depuis fut tué à l'armée, avec un
+<span class="pagenum"><a id="Page_295"> 295</a></span>
+bâton d'exempt, et suivi comme ils le sont d'ordinaire,
+ayant remarqué que la chambre de Coustenan
+répondoit à la maison d'un marchand d'autour du Palais,
+alla chez cet homme, comme de la part du Roi,
+disant que les prisonniers se sauvoient par son logis.
+Le marchand dit qu'il ne s'y en étoit jamais sauvé: le
+chevalier répondit «qu'il vouloit aller partout, et qu'il
+vouloit être seul avec quelques-uns de ses camarades»
+(les autres demeurèrent en bas à amuser
+le marchand). Il monte, fait faire un trou à coups de
+marteau (ils avoient porté des marteaux sous leurs
+casaques), et sauve par là Coustenan, avec lequel il
+descendit, et puis le conduisit à Gros-Bois, où il
+s'accommoda avec ses parties. Le voilà de retour au
+Vexin.</p>
+
+<p>Cette adversité ne le rendit pas plus sage: il fit comme
+auparavant; mais il en fut bientôt payé. Il y avoit un
+paysan qui avoit une assez belle femme. Coustenan,
+non content de l'avoir violée, la fit fouetter dans une
+cave. Le paysan, plus sensible que ne sont ces sortes
+de gens, résolut de s'en venger, et voici comme il s'y
+prit. C'étoit à la campagne. Un soir qu'il savoit que
+Coustenan étoit retiré dans sa chambre, il monte avec
+une échelle à hauteur de la fenêtre, qui étoit, dit-on,
+au deuxième étage; il avoit une arquebuse. Quand il
+se fut ajusté, il vit que Coustenan jouoit au piquet, à
+<span class="pagenum"><a id="Page_296"> 296</a></span>
+cul levé, avec deux de ses amis; il ne voulut point
+tirer qu'il ne pût tuer Coustenan sans blesser les
+autres; grande discrétion pour un homme outragé, et
+qui n'étoit pas là sans grand péril. Il attendit que
+Coustenan se fût retiré auprès du feu, et le tua à travers
+les vitres, comme il lisoit une lettre<a name="FNanchor_293" id="FNanchor_293" href="#Footnote_293" class="fnanchor">[293]</a>.</p>
+
+<p>Depuis, ce paysan, mari de cette femme, ne parut
+plus; ce qui a fait dire que c'étoit lui qui avoit fait le
+coup. On soupçonna aussi quelques-uns de ses domestiques,
+mais on ne poursuivit personne. Sa veuve, dix
+ans après, épousa le bonhomme Senecterre: elle avoit
+du bien, et étoit encore jolie<a name="FNanchor_294" id="FNanchor_294" href="#Footnote_294" class="fnanchor">[294]</a>. Je ne sais de quoi
+elle s'avisa. Pour tout avantage il lui donnoit la terre
+de Gravelle de quatre mille livres de rente, qu'il avoit
+achetée exprès, et tout ce qui se trouveroit dedans au
+jour de son décès. A toute heure il lui faisoit des présents;
+mais on ne trouvoit jamais la commodité de
+porter ces choses-là à Gravelle, et ses gens avoient
+ordre d'enlever ce qui y étoit dès qu'il se trouveroit
+mal. Il n'en fut pas besoin, car elle mourut l'été de
+1658. Il ne vouloit prendre le deuil de peur que cet
+habit ne lui fît trop ressouvenir de la perte qu'il avoit
+faite. Enfin, il le prit.</p>
+
+<p>Coustenan avoit un cadet aussi enragé que lui; il
+demeuroit au Maine. Il avoit de la haine contre un
+bourgeois son voisin, et un jour il alla avec quatre ou
+cinq hommes pour lui faire insulte. Ce bourgeois voulut
+<span class="pagenum"><a id="Page_297"> 297</a></span>
+capituler. Point de quartier: il se prépare. Il avoit
+huit coups à tirer; des deux premiers il en mit deux
+hors de combat, et jette du troisième Coustenan par
+terre. Les autres vont à lui: il en blesse fort un et met
+l'autre en fuite; puis il va à Coustenan, qui lui crie:
+«Ne m'achève pas.&mdash;Va, je te laisserai vivre, dit le
+bourgeois; mais, puisqu'il faut que je m'éloigne,
+donne-moi de quoi faire mon voyage.» Il lui prit
+tout son argent et s'en alla.</p>
+
+<h2 class="p4">MADAME DE MAINTENON<a name="FNanchor_295" id="FNanchor_295" href="#Footnote_295" class="fnanchor">[295]</a><br />
+<span class="medium">ET SA BELLE-FILLE<a name="FNanchor_296" id="FNanchor_296" href="#Footnote_296" class="fnanchor">[296]</a>.</span></h2>
+
+<p class="p2">Madame de Maintenon étoit héritière de la maison
+de Salvert d'Auvergne, une bonne maison, mais non
+pas des principales de la province. Elle épousa M. de
+Maintenon d'Angennes, qui étoit à la vérité un des
+plus riches de la maison, mais non pas des plus habiles.
+Cette femme, qui étoit assez bien faite, ne mena
+pas une vie fort exemplaire; entre autres, on en a fort
+<span class="pagenum"><a id="Page_298"> 298</a></span>
+médit avec feu M. d'Épernon. Un jour, comme elle
+étoit à Metz, elle s'avisa, elle qui n'avoit point accoutumé
+d'en user ainsi, d'aller prendre congé de
+madame la princesse de Conti. L'autre lui demanda
+où elle alloit: «Je m'en vais, lui dit-elle, trouver
+M. d'Épernon.&mdash;Vous, madame! répondit la princesse,
+et qu'avez-vous à démêler avec M. d'Épernon?&mdash;C'est,
+madame, reprit-elle, qu'il m'a priée
+d'aller régler sa maison.» Une autre fois, comme on
+dansoit un ballet au Petit-Bourbon<a name="FNanchor_297" id="FNanchor_297" href="#Footnote_297" class="fnanchor">[297]</a>, et qu'il y avoit
+un grand désordre à la porte, on ouït cette femme
+crier à haute voix: «Soldats des gardes, frappez!
+tuez! je vous en ferai avouer par votre colonel en
+toutes choses.» Elle le prenoit de ce ton-là; et,
+sous ombre que M. d'Épernon, durant les brouilleries
+de la Reine-mère, l'avoit peut-être employée à quelque
+bagatelle, elle vouloit qu'on crût qu'il ne s'étoit
+rien fait en France où elle n'eût eu bonne part. Un
+jour elle alla au Palais à la boutique d'un libraire qui
+est à un des piliers de la grand'salle, et, en présence
+de bon nombre d'avocats, elle demanda le tome du
+<em>Mercure François</em> de ce temps-là: elle regarda à
+l'endroit où elle s'imaginoit être; et, ne s'y étant point
+trouvée, elle dit en jetant le livre: «Il a menti! Si
+je lui eusse donné de l'argent, il n'eût pas mis un
+autre à ma place.»</p>
+
+<p>Pour son malheur elle avoit eu une grand'mère de
+la maison de Courtenay; ces Courtenay prétendent
+être princes du sang: cela l'acheva de rendre insupportable
+<span class="pagenum"><a id="Page_299"> 299</a></span>
+sur sa noblesse. Elle s'en instruisit, et ayant
+trouvé qu'un Pierre de Courtenay, comte d'Auxerre,
+avoit été empereur de Constantinople, elle disoit à tout
+bout de champ: <em>l'emperière ma grand'mère</em>.</p>
+
+<p>Etant veuve, et espérant épouser M. d'Épernon, elle
+se faisoit servir à plats couverts et avoit un dais. Mon
+beau-père<a name="FNanchor_298" id="FNanchor_298" href="#Footnote_298" class="fnanchor">[298]</a> a une terre vers Chartres, et elle y en
+avoit une aussi. Une fois que j'y étois, il lui donna à
+manger: elle nous dit des vanités les plus extravagantes
+du monde, entre autres sur le propos des bâtards:
+elle nous dit qu'elle se pouvoit vanter que ses <em>bâtards</em>,
+aussi bien que ceux des princes, étoient gentilshommes.
+Pour moi, je trouvois assez plaisant qu'une femme dît
+<em>mes bâtards</em>. Comme héritière et aînée de la maison,
+elle croyoit qu'il falloit parler ainsi. A son tour elle
+nous convia à dîner. En attendant qu'on servît, elle
+nous pria de nous asseoir. Je fus tout étonné que cette
+folle se plantât à la place d'honneur, et sa belle-fille
+auprès d'elle, sur des chaises où il y avoit des carreaux,
+et dit à toute la compagnie, dont la moitié étoit des
+femmes, qu'ils s'assissent. Mais devinez sur quoi? Sur
+de belles chaises de bois qui n'avoient jamais été garnies,
+car il n'y eut jamais petite-fille d'<em>emperière</em> si mal
+meublée. Elle avoit, disoit-elle, des meubles magnifiques
+à Salvert, en Auvergne; mais il y avoit un peu
+bien loin pour y envoyer quérir des siéges. A dîner,
+elle se mit au haut bout, et nous vîmes je ne sais quel
+<em>quinola</em><a name="FNanchor_299" id="FNanchor_299" href="#Footnote_299" class="fnanchor">[299]</a>, qui la menoit d'ordinaire, servir sur table
+<span class="pagenum"><a id="Page_300"> 300</a></span>
+l'épée au côté et le manteau sur les épaules. Ce même
+officier avoit servi le jour de devant sur table, tête nue
+(ce qui ne se fait jamais), chez un de ses voisins, à qui
+elle l'avoit prêté. Je ne doute pas que ce ne fût par ordre,
+et que dans sa cervelle creuse elle ne s'imaginât
+que sa grandeur paroissoit en ce que ce même homme
+qui servoit nu-tête chez un particulier avoit l'épée au
+côté chez elle.</p>
+
+<p>Cette femme faisoit la jeune et ne l'étoit nullement;
+elle se faisoit craindre comme le feu à ses valets et à
+ses paysans: aussi ne savoit-elle ce que c'étoit que de
+pardonner. Ses enfants étoient presque tous mal avec
+elle. Elle avoit marié l'aîné à la fille de M. du Tremblay<a name="FNanchor_300" id="FNanchor_300" href="#Footnote_300" class="fnanchor">[300]</a>,
+gouverneur de la Bastille. La mère, madame
+du Tremblay, étoit de bien meilleure maison que son
+mari; elle étoit de La Fayette; on en avoit fort médit.
+Cette fille étoit belle, mais elle ne dégénéroit pas;
+c'étoit, et c'est encore une des plus grandes écervelées
+qu'on puisse voir. Quand elle sortit de la Bastille pour
+aller chez son mari, on disoit que M. du Tremblay lui
+avoit dit: «Ma fille, vous sortez d'une maison où l'on a
+toujours vécu en honneur; mais vous allez être sous la
+charge d'une belle-mère de qui on a assez mal parlé;
+ne vous laissez pas corrompre, et ayez toujours devant
+les yeux la vie de votre mère;» et quand elle entra chez
+son mari, madame de Maintenon lui dit: «Ma fille,
+vous venez d'un lieu où vous n'avez pas eu tous les
+bons exemples imaginables; vous entrez dans une
+famille où vous ne trouverez rien qui ne soit à imiter.
+<span class="pagenum"><a id="Page_301"> 301</a></span>
+Je vous conjure donc d'oublier tout ce que vous
+avez vu, et de vous conformer à tout ce que vous
+verrez.»</p>
+
+<p>Cette jeune femme, de quelque côté qu'elle tournât,
+ne pouvoit manquer de prendre le bon chemin. Elle
+n'y faillit pas; aussi son mari l'ennuya bientôt. Il est
+vrai que c'étoit un ridicule homme, et qui avoit l'âme
+aussi basse que sa mère: ajoutez qu'elle aimoit à <em>chopiner</em>.
+La première chose qui éclata, ce fut je ne sais
+quel rendez-vous à Montleu avec Bullion; mais M. de
+Bullion, son père, lui défendit de continuer. Le prince
+de Harcourt ensuite fit autrement de bruit, et elle ne
+s'en cachoit pas trop; et sans son frère Tremblay, le
+maître des requêtes, qui le découvrit, elle se faisoit enlever
+par son galant. Elle le fit tenir lui ou un autre
+trois semaines durant dans une métairie comme un
+paysan, afin qu'il la pût voir tous les jours sans que le
+mari s'en doutât. Un jour, chez M. du Vigean, on apporta
+un poulet de sa part à Roquelaure: le voilà aussitôt
+à en faire parade. On vint dire à un autre homme
+de la cour, qui y étoit aussi, qu'un petit page le demandoit:
+c'étoit un poulet de la même. Il le montra aussi
+pour rabattre le caquet à l'autre. On disoit qu'elle contoit
+toujours toute sa vie à son dernier galant, et qu'il
+savoit toutes les aventures de ses prédécesseurs. Après,
+elle se mit dans un couvent, ne pouvant, disoit-elle,
+demeurer à la campagne avec son mari. La belle-mère
+vient à mourir, elle sort du couvent. Je me souviens
+d'une lettre qu'écrivit Maintenon à une de ses s&oelig;urs
+avec laquelle il étoit mal: il y avoit pour tout potage:
+«<em>Ma s&oelig;ur, ma mère est morte; ne parlons plus de
+rien.</em> De Gredin, à six lieues de Loches, à l'enseigne
+<span class="pagenum"><a id="Page_302"> 302</a></span>
+du Cheval-Noir, le 6 de février 1650, si je ne
+me trompe.»</p>
+
+<p>Cette femme est étourdie en toutes choses. Un jour
+de cour, durant le carnaval, elle logeoit à la rue Saint-Antoine;
+elle avoit fait mettre auprès d'elle à la fenêtre
+son portrait; elle étoit peinte en Madeleine. Elle a
+une fille plus belle qu'elle. Deux de ses parentes, madame
+d'Aumont et madame de Fontaines, toutes deux
+d'Angennes, et toutes deux veuves, donnèrent de quoi
+marier cette fille, de peur d'accident, et la marièrent à
+un M. de Villeré, du pays du Maine. Pour la seconde,
+on l'a mise avec madame de Saint-Etienne à Reims<a name="FNanchor_301" id="FNanchor_301" href="#Footnote_301" class="fnanchor">[301]</a>;
+elle n'est pas trop belle.</p>
+
+<p>Depuis la mort de la bonne femme, elle fut encore
+plus en liberté. Elle menoit sa fille au bal qu'elle n'avoit
+encore que dix ans. Cette enfant, en 1654, étoit habillée
+magnifiquement; mais l'année d'après on ne vit point
+cette magnificence, car Troubet le jeune, qui donnoit
+les robes, étoit mort. On disoit que cette femme l'avoit
+tué. On trouve en quelques endroits, dans les Mémoires
+de la régence, où il est parlé d'elle, à propos du duc
+de Brunswick, prince étranger, à qui elle fit faire une
+espèce d'affront dans une assemblée. A cette heure,
+pour cinquante pistoles on couche avec elle.</p>
+
+<h2 class="p4">MADAME DE LIANCOURT<a name="FNanchor_302" id="FNanchor_302" href="#Footnote_302" class="fnanchor">[302]</a><br />
+<span class="medium">ET SA BELLE-FILLE<a name="FNanchor_303" id="FNanchor_303" href="#Footnote_303" class="fnanchor">[303]</a>.</span></h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_303"> 303</a></span></p>
+
+<p class="p2">Pour bien savoir l'histoire de madame de Liancourt,
+il faut un peu parler de son père et de son aïeul. M. de
+Schomberg, son aïeul, homme de qualité, amena des
+reîtres en France pour le service de Henri <span class="smcap">III</span>. Il s'établit
+en France et à la cour; il se mêla de beaucoup de
+choses, mais il laissa à sa mort ses affaires si embrouillées
+que sa femme fut long-temps sans oser sortir de
+chez elle de peur qu'on ne l'arrêtât. Enfin, M. de Neubourg,
+père de madame du Vigean, qui étoit un homme
+intelligent et secourable, par amitié prit soin des
+affaires de cette maison, et la mit en état de se pouvoir
+maintenir.</p>
+
+<p>Ce même M. de Neubourg eut la même charité pour
+M. de Praslin, et lui aida si vertement qu'il maintint
+son rang à la cour, eut le loisir de pousser sa fortune,
+et se vit enfin maréchal de France.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_304"> 304</a></span>
+Madame de Sully, dont le mari étoit surintendant des
+finances, devint amoureuse de M. de Schomberg, père
+de madame de Liancourt, qui étoit encore tout jeune,
+et il s'en prévalut si bien que pour une fois elle lui fit
+rétablir trente mille livres de rente sur le Roi, qui
+avoient été supprimées. Cette amourette dura long-temps,
+et ensuite il se sut si bien maintenir auprès d'elle
+qu'elle fit résoudre M. de Sully à marier son fils aîné
+du deuxième lit, le feu comte d'Orval, avec mademoiselle
+de Schomberg, aujourd'hui madame de Liancourt.
+Ce garçon, quoique du deuxième lit, n'eut pas
+laissé d'être fort riche s'il eût vécu; car celui qui lui a
+succédé, son cadet, le comte d'Orval d'aujourd'hui, a
+eu beaucoup de bien; mais il l'a mangé le plus ridiculement
+du monde, sans avoir jamais paru.</p>
+
+<p>Ce mariage, quoique entre des personnes de différentes
+religions, s'alloit pourtant achever sans la mort
+de Henri <span class="smcap">IV</span>, mais madame de Schomberg, ayant vu
+M. de Sully disgracié, ne voulut plus y entendre. Il eut
+l'ambition de voir sa fille duchesse, et l'accorda avec le
+fils aîné du duc de Brissac; mais il fut puni de son infidélité
+et de son ingratitude, qui étoit d'autant plus
+grande, que si sa fille n'eût été accordée avec le fils
+d'un duc, jamais il n'eût pu prétendre à Brissac.</p>
+
+<p>Ce comte de Brissac n'étoit point agréable: au contraire,
+il étoit stupide et mal fait. Pour elle, elle étoit
+fort brune, mais fort agréable, fort spirituelle et fort
+gaie. Elle trouva cet homme si dégoûtant qu'elle conçut
+une aversion étrange pour lui. Dès-lors elle avoit
+jeté les yeux sur M. de Liancourt, comme sur un parti
+sortable: il étoit bien fait et assez galant; mais il n'y
+avoit rien entre eux, et elle ne lui avoit jamais parlé.
+<span class="pagenum"><a id="Page_305"> 305</a></span>
+Quand elle vit l'affaire avancée, elle s'alla jeter aux
+pieds de madame de Schomberg, sa grand'mère, auprès
+de laquelle elle avoit été élevée, pour la supplier
+de fléchir son père; qu'elle aimoit bien mieux mourir
+que d'épouser un homme qu'elle ne pouvoit aimer.
+Elle pleura tant, que la bonne femme en fut émue.
+Mais le père, qui voyoit que cette alliance lui étoit avantageuse,
+et qui croyoit que c'étoit une vision de sa fille,
+voulut que l'affaire s'achevât.</p>
+
+<p>Elle se laissa coucher, mais avec résolution de ne lui
+rien accorder. Toute la nuit elle ne voulut point joindre,
+et le lendemain elle protesta de ne coucher jamais
+avec lui. Ensuite, on les démaria sous prétexte d'impuissance.
+Madame de Liancourt jure qu'elle l'a pu
+faire en conscience, parce qu'elle n'y a jamais consenti;
+cependant elle a toujours eu tellement devant
+les yeux cette espèce de tache que cela l'a toujours fait
+aller bride en main.</p>
+
+<p>Elle épousa ensuite M. de Liancourt<a name="FNanchor_304" id="FNanchor_304" href="#Footnote_304" class="fnanchor">[304]</a>, qui étoit
+fort riche; elle n'en eut qu'un fils pour tous enfants.
+Elle avoit avant la mort de ce garçon tout sujet de contentement;
+cependant, soit que ce fût à cause des deux
+fils du duc avec qui elle avoit été fiancée, ou que naturellement
+elle fût ambitieuse, elle ne goûtoit pas
+autrement sa félicité parce qu'elle n'avoit pas le tabouret.
+<span class="pagenum"><a id="Page_306"> 306</a></span>
+Par une rencontre bizarre, elle fut démariée, et son
+frère, un M. de Schomberg, épousa une personne démariée
+d'avec M. de Candale.</p>
+
+<p>Comme nous avons dit ailleurs, M. de Liancourt
+acheta l'hôtel de Bouillon dans la rue de Seine bien
+cher; c'étoit une belle maison. Elle le fit jeter à bas
+pour bâtir l'hôtel de Liancourt d'aujourd'hui qu'elle
+n'achèvera peut-être jamais<a name="FNanchor_305" id="FNanchor_305" href="#Footnote_305" class="fnanchor">[305]</a>. A Liancourt, elle a fait
+tout ce qu'on pouvoit faire de beau pour des eaux,
+pour des allées et pour des prairies: tous les ans elle
+y ajoute quelque nouvelle beauté. Quand madame
+d'Aiguillon y fut, elle lui fit une galanterie assez plaisante.
+Elle fit couvrir une grande table de ces fruits
+qui sont beaux, mais dont on ne sauroit manger, et de
+compotes de ces mêmes fruits avec des biscuits et des
+massepains d'amandes amères. Personne n'y mit la dent
+qui ne crachât aussitôt. Elle empêcha madame d'Aiguillon
+d'y toucher; et, après avoir un peu ri des autres,
+elle mena tout le monde dans une autre salle où
+il y avoit une bonne et véritable collation. Cela me fait
+souvenir d'un conte que j'ai ouï faire. Un garçon qui
+passoit pour fort avare, perdit une collation contre
+des femmes; il les convie: elles y viennent, et ne
+voyant que des boyaux, elles se mettent à le vouloir
+battre. Il fut dans une autre chambre; elles le suivent,
+mais elles furent bien surprises d'y trouver une
+collation magnifique.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_307"> 307</a></span>
+Quand madame de Liancourt vit son fils en âge
+d'aller à l'armée, quoiqu'elle l'aimât uniquement, elle
+ne marchanda point et le donna au maréchal de Gassion,
+afin qu'il apprît le métier sous lui; on l'appeloit
+le comte de La Roche-Guyon. J'ai ouï dire que le maréchal
+en prenoit un soin tout particulier, et qu'il le
+faisoit appeler toutes les fois qu'il croyoit qu'on verroit
+quelque belle occasion. On le maria avec une héritière
+très-riche, fille du comte de Lannoi, gouverneur
+de Montreuil en Picardie; il étoit petit, mais
+bien fait. Elle étoit jolie. Ils ne firent pas bon ménage.
+Il s'étoit jeté dans cette cabale <em>garçaillère</em> et libertine
+de M. le Prince<a name="FNanchor_306" id="FNanchor_306" href="#Footnote_306" class="fnanchor">[306]</a>, et il méprisoit un peu trop
+sa femme: et elle ne l'aimoit point. M. de Brissac,
+peut-être pour venger son père, la cajola dès le temps
+du mari. Le comte de Lannoi la surprit une fois avec
+un poulet qu'elle avala. Depuis, on la garde étroitement.</p>
+
+<p>Il fut tué au second siége de Mardick<a name="FNanchor_307" id="FNanchor_307" href="#Footnote_307" class="fnanchor">[307]</a>, deux ans
+après son mariage. Il avoit eu une fille qui vit encore<a name="FNanchor_308" id="FNanchor_308" href="#Footnote_308" class="fnanchor">[308]</a>.
+Dès avant cela, on dit que madame de La
+Roche-Guyon, comme quelqu'un lui disoit qu'elle devoit
+être bien aise de passer l'été en un si beau lieu
+<span class="pagenum"><a id="Page_308"> 308</a></span>
+que Liancourt, répondit qu'il n'y avoit point de
+belles prisons. Son père, le comte de Lannoi, avoit
+fait bâtir une petite maison derrière le jardin de l'hôtel
+de Liancourt, et il avoit une porte pour y entrer;
+de sorte qu'il étoit quasi toujours chez sa fille, et il
+s'aperçut de bonne heure qu'elle s'engageoit avec
+Vardes. Ils se voyoient chez madame de Guébriant,
+tante de Vardes. On dit qu'il trouva des lettres comme
+de personnes qui s'étoient donné la foi, et que cela
+le fit résoudre à enlever sa fille une belle nuit avec
+quarante chevau-légers. Il est constant que Vardes la
+devoit enlever le lendemain. Le chevalier de Rivière
+disoit plaisamment: «Le bonhomme croit avoir enlevé
+madame de La Roche-Guyon, et il a enlevé
+madame de Vardes.»</p>
+
+<p>Vardes disoit qu'il n'avoit point de dessein pour
+madame de La Roche-Guyon, et que M. le comte de
+Lannoi pouvoit bien emmener sa fille où il lui plairoit
+sans faire tout ce vacarme. Bientôt après elle fut
+mariée à Liancourt avec le prince d'Harcourt, fils
+aîné de M. d'Elbeuf. Dès que Vardes vit que cette affaire
+s'avançoit, il alla trouver Jarzé, alors cornette
+des chevau-légers, et lui dit qu'il le venoit prier de
+le servir en une affaire; mais qu'avant que de lui dire
+ce que c'étoit, il vouloit qu'il lui promît de le servir
+à sa mode. Jarzé en fit grande difficulté: mais Vardes
+lui ayant représenté qu'un homme d'honneur ne pouvoit
+demander que des choses dans la bienséance, il le
+lui promit. «Allez-vous-en donc, je vous prie, trouver
+le prince d'Harcourt avec mon frère Moret, et lui
+dites, de ma part, que je m'étonne fort qu'un homme
+de sa condition se soit mis à rechercher une femme
+<span class="pagenum"><a id="Page_309"> 309</a></span>
+qui a beaucoup de bonne volonté pour moi; que personne
+n'y peut penser sans se faire tort; qu'on pourroit
+lui en donner des preuves, et qu'alors Moret
+montreroit les lettres de madame de La Roche-Guyon,
+si M. le Prince d'Harcourt le désiroit.» Jarzé
+lui représenta que le plus court seroit de déclarer au
+prince d'Harcourt que M. de Vardes étoit si fort engagé
+dans cette recherche, qu'il ne pouvoit souffrir
+qu'un autre y pensât, et que là-dessus on verroit ce
+qu'il voudroit dire. Vardes lui répondit: «Vous m'avez
+promis de me servir à ma mode.» Jarzé et Moret
+y allèrent donc; et le prince d'Harcourt ayant demandé
+à voir les lettres, Moret les lui montra: il les
+lut toutes, et leur répondit, à ce qu'ils ont rapporté,
+«que puisque ses parents l'avoient engagé en cette affaire,
+qu'il étoit résolu d'aller jusqu'au bout.» Il
+dit, peut-être lui a-t-on conseillé depuis de le dire
+ainsi, qu'il lui répondit qu'il ne croyoit point que madame
+de La Roche-Guyon eût écrit ces lettres;
+M. d'Elbeuf dit qu'il feroit expliquer Jarzé, et cela
+est encore à faire. Tout le monde blâma la conduite
+de cet amant; et si le prince d'Harcourt eût fait son
+devoir, il leur eût fait sauter les fenêtres.</p>
+
+<p>Le prince d'Harcourt et sa femme ne furent pas long-temps
+ensemble sans qu'il arrivât du désordre: elle
+lui avoit, dit-on, déclaré qu'elle ne l'aimeroit jamais.
+Un jour qu'elle étoit allée avec sa belle-mère voir Mademoiselle,
+elle fit si bien qu'elle obligea madame d'Elbeuf
+à la laisser chez Mademoiselle, et à la venir reprendre
+le soir ou lui envoyer un carrosse, car elle n'en
+avoit point, ni personne de ses gens n'étoit avec elle.
+A quelque temps de là, elle se glisse dans la foule et
+<span class="pagenum"><a id="Page_310"> 310</a></span>
+monte dans un carrosse gris qui l'attendoit à la porte,
+et revint dans une chaise rouge après que le carrosse
+que madame d'Elbeuf lui avoit envoyé s'en fut en allé.
+Elle en envoie demander un à sa belle-mère, et dit
+après pour excuse qu'elle avoit été se promener aux
+Tuileries avec une de ses amies qu'elle ne nommoit
+point. Depuis, elle fut si sotte que d'avouer à une personne
+qu'elle croyoit fort secrète, mais qui l'a redit,
+qu'elle étoit allée demander ses lettres à Vardes, qu'elle
+ne pouvoit souffrir qu'il les eût; mais qu'il ne les lui
+avoit pas voulu rendre. Cela fit un bruit du diable. Le
+prince d'Harcourt, après l'avoir enfermée, lui dit qu'il
+lui tiendroit bon compte de Vardes. Elle, cependant,
+fit si bien qu'elle fit sortir un sommelier qui avertit
+Vardes du dessein du mari. Vardes partit le lendemain
+pour l'armée, sans passer par Saint-Denis, où on le vouloit
+attendre. Depuis, cette querelle s'accommoda<a name="FNanchor_309" id="FNanchor_309" href="#Footnote_309" class="fnanchor">[309]</a>.</p>
+
+<p>Le prince d'Harcourt a quelquefois battu ses gens à
+cause qu'ils n'étoient pas assez fidèles espions. Un soir,
+après avoir pris congé de sa femme, qui feignoit de se
+vouloir coucher, c'étoit à onze heures en été, il vit un
+laquais qui, tout essoufflé, montoit dans la chambre de sa
+<span class="pagenum"><a id="Page_311"> 311</a></span>
+femme, et puis redescendit. Il le suit tout doucement:
+il voit un carrosse à la porte, et peu de temps après sa
+femme y monter toute seule; le laquais retourne, et le
+carrosse va tout seul; il monte derrière. On va aux
+Tuileries; il la voit entrer seule; il entre après, la suit
+de loin: elle trouve ensuite mademoiselle de Longueville
+et plusieurs femmes avec des violons; elle ne les
+évite point; elle se tient avec elles et ne témoigne aucune
+inquiétude. Elle part en même temps, et retourne
+au logis, le mari à la place des laquais. Le lendemain
+il lui dit qu'elle étoit folle, et qu'elle jouoit à se perdre
+de réputation. «Monsieur, je voulois rêver en liberté.»
+Il crut depuis qu'il y avoit plus d'imprudence que de
+crime; mais la vérité est que la conduite de la bonne
+dame étoit pitoyable.</p>
+
+<p>Elle fit amitié vers ce temps-là avec madame de Bois-Dauphin,
+fille du président de Barentin<a name="FNanchor_310" id="FNanchor_310" href="#Footnote_310" class="fnanchor">[310]</a>. Il en étoit
+jaloux, et une fois il leur offrit de leur faire mettre des
+draps blancs. Lui cependant devint amoureux de madame
+de Boudarnaut, une femme fort décriée; et pour
+faire que les autres femmes la souffrissent, il faisoit de
+grandes fêtes et avoit gagné madame de Monglat; ce
+n'étoit pas grande conquête. Pour faire qu'elle y en
+entraînât d'autres, il obligea un jour sa femme d'en
+être: la partie étoit de manger à Brunoy, à quatre lieues
+d'ici; c'est une terre à elle: elle ne voulut jamais se
+mettre à table. Une autre fois qu'ils y étoient avec madame
+de Rieux, leur belle-s&oelig;ur, il lui prit je ne sais
+<span class="pagenum"><a id="Page_312"> 312</a></span>
+combien de visions. «Allez-vous-en, disoit-il, ma belle-s&oelig;ur
+est une coquette.&mdash;Non, demeurez.» Il changea
+deux fois d'avis. Il la voulut mener à Montreuil;
+on disoit que c'étoit pour s'en défaire, car cet air-là est
+contraire à ceux qui sont menacés du poumon. Etant
+arrivée à Amiens, elle le pria de l'y laisser. Ce fut là
+qu'elle eut la petite-vérole dont elle mourut. Madame
+de Bois-Dauphin y courut pour s'enfermer avec elle;
+mais elle ne le voulut pas souffrir. Il y arriva lui; elle
+lui demanda pardon, et lui jura qu'elle ne lui avoit jamais
+fait tort. Il dit que de la voir souffrir comme elle
+souffroit, cela le toucha; mais qu'après il fut ravi d'en
+être délivré<a name="FNanchor_311" id="FNanchor_311" href="#Footnote_311" class="fnanchor">[311]</a>. Il vit bien avec sa seconde femme mademoiselle
+de Bouillon, et il dit qu'il n'avoit garde d'y
+manquer, quand ce ne seroit que pour faire enrager
+l'autre.</p>
+
+<h2 class="p4">LE PRÉSIDENT NICOLAÏ.</h2>
+
+<p class="p2">Le feu président Nicolaï, père de celui-ci, qui est
+le huitième du nom, premier président de la chambre
+des comptes, en sa jeunesse eut bien des amourettes:
+celle qui fit le plus de bruit fut celle qu'il eut avec la
+femme d'un bourgeois nommé Guillebaud; on l'appeloit
+vulgairement <em>la belle Bourgeoise</em>, car c'étoit une
+<span class="pagenum"><a id="Page_313"> 313</a></span>
+fort belle personne. Le mari étoit jaloux. Notre président
+fut trois mois dans un cabaret, comme garçon
+(<em>de cabaret</em>), il n'en avoit pas trop mal la mine, afin
+de prendre son temps pour lui parler, et la voir sans
+qu'on se doutât de rien. Il n'en jouissoit ainsi au commencement
+qu'avec bien de la peine: depuis il eut un
+peu plus de facilité; mais elle le quitta pour un autre.
+Elle s'en repentit après, et se mit à genoux devant lui
+pour lui demander pardon; il se moqua d'elle, et n'en
+voulut plus ouïr parler.</p>
+
+<p>La belle Bourgeoise rencontra Patru en son chemin:
+elle se faisoit conduire par lui au sermon; elle lui faisoit
+mille caresses. Lui, qui étoit amoureux de sa Lévesque<a name="FNanchor_312" id="FNanchor_312" href="#Footnote_312" class="fnanchor">[312]</a>,
+ne s'y amusa point: il est vrai qu'il croyoit
+qu'elle étoit engagée avec un nommé Sanguin. Il se
+trouva qu'elle étoit brouillée alors avec lui; mais ils se
+raccommodèrent.</p>
+
+<p>Nicolaï aima ensuite la fille d'un sergent, de laquelle
+il eut une fille. On a cru qu'il l'avoit épousée.
+Cette autre maîtresse étant morte, il pensa à se marier.
+Prêt d'être accordé avec mademoiselle Amelot, aujourd'hui
+madame d'Aumont<a name="FNanchor_313" id="FNanchor_313" href="#Footnote_313" class="fnanchor">[313]</a>, il vit la cousine-germaine
+de cette fille à l'église; elle se nommoit également
+Amelot. Il en devint amoureux; aussi étoit-elle
+tout autrement jolie que l'autre, et il l'épousa; mais ils
+ont fait un triste ménage. Le désordre vient de ce qu'elle
+ne traita pas trop bien la bâtarde de son mari, car il
+l'avoit avertie de tout; et par contrat de mariage il se
+<span class="pagenum"><a id="Page_314"> 314</a></span>
+réserva la faculté de lui donner cinquante mille écus,
+comme il a fait. Il l'a mariée à un gentilhomme. Il
+avoit l'honneur d'être un peu fou, et sa femme a l'honneur
+de l'être encore. Il en vint jusqu'à séparer le logis
+en deux; et il ne voyoit plus du tout sa femme: il ne
+lui donnoit rien. Ceux qui lui avoient fourni des vivres,
+des habits, etc., firent un procès au président. Or, la
+cause fut plaidée à la grand'chambre, et il fut condamné.
+Tout ce qu'il fit ce fut d'obtenir qu'on mît dans
+l'arrêt que ç'avoit été de son consentement. Le premier
+président Le Jay en usa bien avec lui, quoiqu'il
+n'eût pas sujet de s'en louer, car ayant été chez lui pour
+une affaire qu'il avoit à la chambre, M. Nicolaï ne le
+voulut point voir. L'affaire se fit pourtant. Il a passé
+pour homme de bien, et avec raison, et ne se faisoit
+point autrement de fête; au contraire, il négligeoit de
+se faire payer ses appointements. Il a passé aussi pour
+éloquent, mais sans autre fondement que de parler avec
+quelque facilité; il étoit toujours prolixe. Cet homme
+avoit encore à sa mort une chambre qui n'avoit que
+de la natte pour toute tapisserie. On disoit qu'il achetoit
+les vieilles soutanes de son fils, et qu'il les faisoit
+ajuster pour s'en servir. Pour sa femme, à qui il avoit
+laissé pour s'entretenir huit mille livres de rentes, qui
+lui étoient venues du côté des Amelot, elle avoit fait
+peindre et dorer son appartement; elle étoit magnifique
+en toute chose.</p>
+
+<p>Nicolaï avoit un frère qui vit encore, qui est un vieux
+garçon: il a été guidon des gendarmes, puis premier
+écuyer de la grande écurie. C'étoit lui qui disoit qu'un
+carrosse étoit un grand maquereau à Paris. Du temps
+qu'il le disoit c'étoit plus vrai qu'à cette heure, car il y
+<span class="pagenum"><a id="Page_315"> 315</a></span>
+en avoit bien moins. Il dit qu'il est un fou gaillard,
+mais que son frère le président étoit un fou mélancolique.
+C'est un assez plaisant robin.</p>
+
+<p>Le président voulut marier son fils de bonne heure;
+on chercha les meilleurs partis. Ils jetèrent les yeux
+sur mademoiselle Fieubet, et il y consentit, lui, qui
+avoit tant pesté contre les gens qui voloient le Roi<a name="FNanchor_314" id="FNanchor_314" href="#Footnote_314" class="fnanchor">[314]</a>.
+Il fit une bizarrerie pour les articles. La mère, de son
+côté, après qu'un ban fut jeté, envoya défendre au curé
+de Saint-Paul de jeter les autres, et cela, pour je ne
+sais quelle bagatelle dont elle n'étoit pas satisfaite dans
+les articles. Cela se raccommoda pourtant. Le jour des
+noces de son fils, le président demandoit si un point de
+Venise, qui avoit coûté deux mille livres, coûtoit bien
+dix écus, et on lui fit accroire qu'il y avoit bien pour
+huit livres dix sols de ruban d'argent à un habit où il y
+en avoit pour cent écus.</p>
+
+<p>Deux ans après, condamné par tous les médecins, et
+ayant reçu l'extrême-onction, il lui vint en fantaisie
+que s'il alloit à Bourbon, il guériroit comme il guérit
+il y avoit dix ans: c'étoit au mois de mars. Il fait acheter
+secrètement un bonnet et un justaucorps fourré,
+des bassins, une seringue, etc., et commanda que son
+carrosse fut prêt pour le lendemain matin. Son valet-de-chambre
+en avertit sa femme et son fils. «Dites-lui,
+dirent-ils, que le carrosse est rompu, et qu'il y a un
+cheval boiteux.» Cela ne servit qu'à faire donner sur
+les oreilles au valet-de-chambre. Il part: la femme et
+le fils le suivirent. Dès Essonne<a name="FNanchor_315" id="FNanchor_315" href="#Footnote_315" class="fnanchor">[315]</a> le voilà plus mal que
+<span class="pagenum"><a id="Page_316"> 316</a></span>
+jamais: il envoie quérir un médecin à Corbeil, à qui
+le fils dit le mot. Cet homme lui promet de le guérir
+s'il ne bouge de là; et quand il fut bien bas, le curé, à
+qui on avoit aussi parlé, lui demanda s'il ne vouloit pas
+voir sa femme, son fils et sa fille qui étoient venus pour
+recevoir sa bénédiction. Il dit que oui, les vit, et mourut
+comme un autre homme.</p>
+
+<p>Voici la belle conduite de la mère pour sa fille. Dès
+quinze ans, elle avoit deux petits laquais avec qui elle
+s'amusoit à jouer et à badiner tout le jour. Cette petite
+demoiselle s'alla mettre une fois dans la tête que
+sa mère ne lui donnoit pas assez d'argent; et, pour
+en avoir, elle s'avisa d'un bel expédient. Elle laisse
+traîner des billets faits à plaisir, comme si elle écrivoit
+à quelque marquis; on les porte à la présidente
+qui s'imagine aussitôt qu'on veut enlever sa fille. Il ne
+falloit que la bien garder chez elle. Elle assemble le
+président Molé-Champlâtreux, cousin-germain de sa
+fille, et la marquise d'Hervault, femme du lieutenant
+de roi de Touraine, aussi parente bien proche. Ils concluent
+de la mettre dans un couvent, et font de l'éclat
+pour rien. Cette fille, quand elle y fut, conta naïvement
+la chose, et puis on la retira. Dans les Mémoires
+de la Régence, il sera parlé de la mère et de la fille.</p>
+
+<h2 class="p4">PORCHÈRES L'AUGIER<a name="FNanchor_316" id="FNanchor_316" href="#Footnote_316" class="fnanchor">[316]</a>.</h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_317"> 317</a></span></p>
+
+<p class="p2">Porchères L'Augier, dont nous allons parler, et Porchères
+d'Arbaud, dont il est parlé dans l'historiette
+de Malherbe, étoient tous deux de Provence, tous
+deux poètes, et tous deux de l'Académie. Chacun d'eux
+traitoit l'autre de bâtard, et soutenoit qu'il n'étoit
+pas de la maison de Porchères<a name="FNanchor_317" id="FNanchor_317" href="#Footnote_317" class="fnanchor">[317]</a>, assez bonne en ce
+pays-là; mais ils s'accordoient en un point, c'est qu'ils
+étoient l'un et l'autre de méchants auteurs. Notre Porchères
+commença à paroître au temps de Nervèze et
+de son successeur Des Yveteaux, et étoit à peu près en
+vers ce qu'étoient les autres en prose: cela se peut voir
+par le sonnet que voici sur les yeux de madame de
+Beaufort:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div class="line">Ce ne sont pas des yeux, ce sont plutôt des Dieux;</div>
+<div class="line">Ils ont dessus les rois la puissance absolue.</div>
+<div class="line">Dieux, non; ce sont des cieux, ils ont la couleur bleue,</div>
+<div class="line">Et le mouvement prompt comme celui des cieux.</div>
+<div class="line i2">Cieux, non; mais deux soleils clairement radieux,</div>
+<div class="line">Dont les rayons brillants nous offusquent la vue.</div>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_318"> 318</a></span></div>
+<div class="line">Soleils, non; mais éclairs de puissance inconnue,</div>
+<div class="line">Des foudres de l'Amour signes présagieux.</div>
+<div class="line">Car s'ils étoient des Dieux, feroient-ils tant de mal?</div>
+<div class="line">Si des cieux, ils auroient leur mouvement égal;</div>
+<div class="line">Deux soleils, ne se peut: le soleil est unique;</div>
+<div class="line">Éclairs, non; car ceux-ci durent trop et trop clairs.</div>
+<div class="line">Toutefois je les nomme, afin que je m'explique,</div>
+<div class="line">Des yeux, des Dieux, des cieux, des soleils, des éclairs<a name="FNanchor_318" id="FNanchor_318" href="#Footnote_318" class="fnanchor">[318]</a>.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Sa prose même ne valoit pas mieux, témoin le recueil
+du Carrousel, où il n'y a rien de bon de lui
+qu'une devise italienne dont le corps est une fusée, et
+le mot <em>da l'ardore l'ardire</em><a name="FNanchor_319" id="FNanchor_319" href="#Footnote_319" class="fnanchor">[319]</a>.</p>
+
+<p>Depuis, Malherbe apprit à parler françois. Je crois
+que Porchères a contribué avec Matthieu à gâter les
+Italiens d'aujourd'hui, et les Italiens à leur tour ont
+gâté quelques-uns des nôtres. Il n'y a que vingt ans
+qu'on a vu des secrétaires d'état<a name="FNanchor_320" id="FNanchor_320" href="#Footnote_320" class="fnanchor">[320]</a> donner deux pistoles
+du Politico-Catholico de Virgilio Malvezzi<a name="FNanchor_321" id="FNanchor_321" href="#Footnote_321" class="fnanchor">[321]</a>.</p>
+
+<p>La princesse de Conti faisoit cas de Porchères: il
+alloit tous les jours chez elle. Elle lui fit avoir l'emploi
+de faire les ballets et autres choses semblables;
+pour cela, il avoit douze cents écus de pension. Il
+voulut en faire une charge, et l'avoir en titre d'office,
+<span class="pagenum"><a id="Page_319"> 319</a></span>
+mais il ne savoit quel nom lui donner: il ne vouloit
+pas que le nom de <em>ballet</em> y entrât, et après y avoir
+bien rêvé, il prit la qualité d'<em>intendant des plaisirs
+nocturnes</em>. Par cette raison il voulut se formaliser de
+ce que Desmarets avoit fait le dessin du ballet qui fut
+dansé au mariage du duc d'Enghien<a name="FNanchor_322" id="FNanchor_322" href="#Footnote_322" class="fnanchor">[322]</a>.</p>
+
+<p>Pour les habits, ç'a toujours été le plus extravagant
+homme du monde après M. Des Yveteaux, et le plus
+vain. J'ai ouï dire à Le Pailleur, qu'étant allé chez
+Porchères, il y a bien trente-cinq ans, il aperçut, en
+entrant dans sa chambre, un valet qui mettoit plusieurs
+pièces à des chaussons. Il le trouva au lit; mais
+le poète avoit eu le loisir de mettre sa belle chemisette
+et son beau bonnet; car si personne ne le venoit voir,
+il n'en avoit qu'une toute rapetassée, et ne se servoit
+que d'un bonnet gras et d'une vieille robe-de-chambre
+toute à lambeaux, dont il se couvroit la nuit. Il demanda
+à Le Pailleur permission de se lever, et avec sa
+bonne robe-de-chambre il se met auprès du feu.
+«Mon valet-de-chambre, car il l'appeloit ainsi, apportez-moi,
+dit-il, un tel habit, mon pourpoint de
+fleurs. Non, mon habit de satin.&mdash;Monsieur, quel
+temps fait-il.&mdash;Il ne fait ni beau ni laid?&mdash;Il ne
+faut donc pas un habit pesant; attendez.» Le valet,
+fait au badinage, apporte cinq ou six paires d'habits
+qui avoient tous passé plus de deux fois par les mains
+du détacheur et du fripier, et lui dit: «Tenez, prenez
+lequel vous voudrez.» Il fut une heure avant que
+de conclure. Ce pourpoint de fleurs étoit un vieux
+pourpoint de cuir tout gras, et ce satin étoit un satin à
+<span class="pagenum"><a id="Page_320"> 320</a></span>
+pièces empesées qui avoit plus de trente ans. Jamais on
+ne lui vit un habit neuf, qu'il n'eût un vieux chapeau,
+de vieux bas ou de vieux souliers; il y avoit toujours
+quelque pièce de son harnois qui n'alloit pas bien. La
+maréchale de Thémines disoit qu'il étoit «comme le
+diable qui a beau se faire agréable aux yeux de
+ceux qu'il veut tenter: il y a toujours quelque griffe
+crochue qui gâte tout<a name="FNanchor_323" id="FNanchor_323" href="#Footnote_323" class="fnanchor">[323]</a>.» C'est de lui que Sorel se
+moque dans <em>Francion</em>, où un poète demande son pourpoint
+d'épigramme, etc.</p>
+
+<p>Il y a onze ou douze ans qu'il eut une grande maladie,
+durant laquelle il fit une confession générale. Depuis
+cela il ne voulut plus se peindre la barbe et s'habilla
+comme un autre homme. Il disoit que, pendant
+son mal, son neveu lui avoit dérobé cent lettres qu'il
+fit imprimer sans suite ni ordre. Cependant il est
+tout constant que Porchères lui-même en demanda
+le privilége à M. Conrart, et aussi des lettres d'académicien
+pour lesquelles il fallut aller à l'Académie. Ce
+fut la seule fois qu'il y alla, si je ne me trompe. Tout
+ce qu'il dit de ce neveu ne fut que lorsqu'il vit qu'on
+ne rendoit point ses lettres. Il a vécu jusqu'à cent trois
+ans. Il étoit grand et bien fait.</p>
+
+<h2 class="p4">LE PÈRE ANDRÉ<a name="FNanchor_324" id="FNanchor_324" href="#Footnote_324" class="fnanchor">[324]</a>.</h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_321"> 321</a></span></p>
+
+<p class="p2">Le Père André, augustin, vulgairement appelé le
+<em>Petit Père André</em>, étoit de la famille des Boullanger
+de Paris, qui est une bonne famille de la robe. Il a
+prêché une infinité de Carêmes et d'Avents; mais il a
+toujours prêché en bateleur, non qu'il eût dessein de
+faire rire, mais il étoit bouffon naturellement, et avoit
+même quelque chose de Tabarin dans la mine. Il parloit
+en conversation comme il prêchoit.</p>
+
+<p>Il y tâchoit si peu, que quand il avoit dit des gaillardises,
+il se donnoit la discipline; mais il y étoit né,
+et ne s'en pouvoit tenir. Comme il prêchoit un Avent
+au faubourg Saint-Germain, feu M. de Paris, à cause
+de je ne sais quelle cabale de moines dont il étoit des
+principaux, et aussi pour le scandale que ses bouffonneries
+donnoient, l'envoya quérir et le retint en prison
+à l'archevêché. M. de Metz<a name="FNanchor_325" id="FNanchor_325" href="#Footnote_325" class="fnanchor">[325]</a> s'en formalisa, disant
+«que M. l'archevêque ne pouvoit faire arrêter un religieux
+qui prêchoit dans un faubourg qui dépendoit
+de l'abbaye de Saint-Germain;» et effectivement
+<span class="pagenum"><a id="Page_322"> 322</a></span>
+il le fit délivrer; mais ce fut à condition qu'il
+prêcheroit plus sagement. Il remonte donc en chaire;
+mais de sa vie il n'a été si empêché: il avoit si peur
+de dire quelque chose qui ne fût pas bien, qu'il ne dit
+rien qui vaille, et il fut contraint de finir assez brusquement.
+Il étoit bon religieux et fort suivi par toutes
+sortes de gens: par quelques-uns pour rire, et par le
+reste à cause qu'il les touchoit. Effectivement, il avoit
+du talent pour la prédication. On fait plusieurs contes
+de lui dont j'ai recueilli les meilleurs.</p>
+
+<p>Il disoit que «Christophe pensa jeter le petit Jésus
+dans l'eau, tant il le trouvoit pesant; mais on ne
+sauroit noyer qui a été pendu.»</p>
+
+<p>Prêchant un carême à Saint-André-des-Arcs, il se
+plaignoit toujours que les dames venoient trop tard.
+«Quand on vous vient réveiller, leur disoit-il: «Mon
+Dieu, dites-vous, quelle misère de se lever si matin!»
+Vous disputez avec votre chevet. «Une telle, dites-vous
+à votre fille-de-chambre, je gage que la cloche
+n'a pas sonné; vous êtes toujours si hâtée! il n'est
+point si tard que vous dites.» Hé! si j'étois là, ajoutoit-il,
+que je vous ferois bien lever le cul!»</p>
+
+<p>Parlant de saint Luc, il disoit «que c'étoit le
+peintre de la <em>Reine-mère</em>, à meilleur titre que Rubens,
+qui a peint la galerie du Luxembourg; car il
+est le peintre de la Reine mère de Dieu.»</p>
+
+<p>Il prêchoit sur ces paroles: <em>J'ai acheté une métairie,
+je m'en vais la voir</em>. «Vous êtes un sot! dit-il,
+vous la deviez aller voir avant que de l'acheter.»</p>
+
+<p>A la fête de la Madeleine, il se mit à décrire les
+galants de la Madeleine; il les habilla à la mode:
+<span class="pagenum"><a id="Page_323"> 323</a></span>
+«Enfin, dit-il, ils étoient faits comme ces deux grands
+veaux que voilà devant ma chaire.» Tout le monde
+se leva pour voir deux godelureaux qui, pour eux, se
+gardèrent bien de se lever. Un jour, il lui prit une
+vision, après avoir bien harangué contre la débauche
+de cette pauvre pécheresse, de dire: «J'en vois là-bas
+une toute semblable à la Madelaine; mais, parce
+qu'elle ne s'amende point, je la veux noter, et lui jeter
+mon mouchoir à la tête.» En disant cela, il prend
+son mouchoir et fait semblant de le vouloir jeter: toutes
+les femmes baissent la tête. «Ah! dit-il, je croyois
+qu'il n'y en eût qu'une, et en voilà plus de cent.» Il
+remit une fois à prêcher sur ce sujet, à cause de la
+fête de Notre-Dame, qui étoit le lendemain, et, continuant
+la suite de l'Evangile: «Voilà, dit-il, la Madelaine
+qui entre, et moi je sors.» Et il s'en alla. Il
+disoit qu'il y avoit des <em>Madelains</em> aussi bien que des
+<em>Madelaines</em>. «Notre père saint Augustin, dit-il, a été
+long-temps un grand <em>Madelain</em>.» Puis, décrivant les
+parfums de la Madelaine: «Elle avoit de l'eau. De
+l'eau d'ange? C'étoit de l'eau d'ange noir, de l'eau
+de diable, de l'eau de Satan.»</p>
+
+<p>Cela me fait souvenir d'un conte qu'on fait d'un prédicateur
+du temps de François I<sup>er</sup>. «La Madelaine,
+disoit-il, n'étoit pas une petite garce, comme celles
+qui se pourroient donner à vous et à moi; c'étoit une
+grande garce comme madame d'Étampes<a name="FNanchor_326" id="FNanchor_326" href="#Footnote_326" class="fnanchor">[326]</a>.» Cette
+madame d'Étampes lui fit défendre la chaire. Quelques
+<span class="pagenum"><a id="Page_324"> 324</a></span>
+années après, ayant été rétabli, le jour de la Madelaine,
+il dit: «Messieurs, une fois pour avoir fait
+des comparaisons je m'en suis mal trouvé. Vous imaginerez
+la Madelaine telle qu'il vous plaira. Passons
+la première partie de sa vie, et venons à la seconde.»</p>
+
+<p>Le père André comparoit une fois les femmes à un
+pommier qui étoit sur un grand chemin. «Les passans
+ont envie de ses pommes; les uns en cueillent,
+les autres en abattent: il y en a même qui montent
+dessus, et vous les secouent comme tous les diables.»</p>
+
+<p>Il disoit aux dames: «Vous vous plaignez de jeûnes;
+cela vous maigrit, dites-vous. Tenez, tenez, dit-il,
+en montrant un gros bras, je jeûne tous les jours, et
+voilà le plus petit de mes membres.»</p>
+
+<p>«Toutes les femmes sont des médisantes, disoit-il; je
+gage qu'il n'y en a pas une qui ne la soit pas: qu'elle
+se lève;» puis il s'arrête. «Hé bien! continue-t-il, vous
+voyez que pas une n'ose se lever.»</p>
+
+<p>Un avocat s'alla confesser à lui, et lui dit fort peu de
+chose. Il lui ordonna pour pénitence d'aller l'après-dînée
+à son sermon: l'avocat y fut. L'Évangile du jour
+étoit: <em>Dæmonium mutum</em>, etc. «Savez-vous, dit-il, ce
+que c'est que <em>Dæmonium mutum</em>? Je m'en vais vous
+le dire: C'est un avocat aux pieds du confesseur. Au
+barreau ils jasent assez; devant un confesseur, au diable
+le mot, vous n'en sauriez rien tirer.»</p>
+
+<p>Il en vouloit au curé de Saint-Severin. Il fit
+tomber le discours sur la bergerie, et qu'il falloit de
+bons chiens pour la garder. «Vous autres, dit-il aux
+<span class="pagenum"><a id="Page_325"> 325</a></span>
+paroissiens, vous avez un bon chien de curé.»</p>
+
+<p>Pour montrer que l'honneur étoit plutôt <em>in honorante
+quam in honorato</em> (à celui qui honoroit qu'à
+celui qui étoit honoré): «Par exemple, disoit-il, quand
+je rencontre mon cousin, le président Boullanger que
+voilà, il me fait le pied de veau, et le pied de veau
+lui demeure.»</p>
+
+<p>Pour cajoler M. Talon, l'avocat-général, qui l'écoutoit,
+il dit, en parlant de Cicéron: «Cicéron, messieurs,
+c'étoit un grand avocat-général.»</p>
+
+<p>Dans l'opinion qu'ils<a name="FNanchor_327" id="FNanchor_327" href="#Footnote_327" class="fnanchor">[327]</a> ont de l'Eucharistie, on ne
+pouvoit pas dire une plus grande sottise que celle qu'il
+dit une fois prêchant sur le Saint-Sacrement. «En voilà
+assez, dit-il, car les médecins disent: <em>Omnis saturatio
+mala, panis autem pessima</em>. Toute réplétion est
+mauvaise, et surtout celle de pain.»</p>
+
+<p>Un jour qu'il prêchoit contre le luxe et contre les
+modes: «Vous voilà, dit-il, vous autres, poudrés comme
+des meûniers; et quand vous arriverez en enfer, les
+diables crieront: <em>A l'anneau! à l'anneau!</em>» Pour
+faire entendre cela, il faut savoir qu'il y a dix ans ou
+environ qu'un meûnier, à la Grève, gagea de passer
+dans un de ces anneaux qui sont attachés au pavé pour
+retenir les bateaux. Il fut pris par le milieu du ventre,
+qui s'enfla aussitôt des deux côtés; le fer s'échauffa,
+c'étoit en été. Il brûloit; il fallut l'arroser, tandis qu'on
+limoit l'anneau, et on n'osa le limer sans permission
+du prévôt des marchands. Tout cela fut si long qu'il lui
+<span class="pagenum"><a id="Page_326"> 326</a></span>
+fallut un confesseur. On en fit des tailles douces aux
+almanachs, et un an durant, dès qu'on voyoit un meûnier,
+on crioit: «<em>A l'anneau! à l'anneau, meunier!</em>»
+On fit aussi un almanach de la farine des jeunes gens
+et des mouches des femmes, avec une chanson que
+voici:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div class="line">Dieu! que la mouche a d'efficace!</div>
+<div class="line">Que cet animal est charmant!</div>
+<div class="line">Le plus parfait ajustement</div>
+<div class="line">Sans elle n'auroit point de grâce.</div>
+<div class="line">Si vous n'avez mouche sur nez,</div>
+<div class="line">Adieu galants, adieu fleurettes;</div>
+<div class="line">Si vous n'avez mouche sur nez,</div>
+<div class="line">Adieu galants enfarinés.</div>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div class="line">Vous auriez beau être frisée,</div>
+<div class="line">Par anneaux tombants sur le sein,</div>
+<div class="line">Sans un amoureux <em>assassin</em><a name="FNanchor_328" id="FNanchor_328" href="#Footnote_328" class="fnanchor">[328]</a></div>
+<div class="line">Vous ne serez guère prisée.</div>
+<div class="line">Si, etc.</div>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div class="line">Portez-en à l'&oelig;il, à la <em>temple</em>,</div>
+<div class="line">Ayez-en le front chamarré,</div>
+<div class="line">Et sans craindre votre curé,</div>
+<div class="line">Portez-en jusque dans le temple,</div>
+<div class="line">Si, etc.</div>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div class="line">Mais surtout soyez curieuse</div>
+<div class="line">Et difficile au dernier point,</div>
+<div class="line">Et gardez de n'en porter point</div>
+<div class="line">Que de chez la bonne faiseuse.</div>
+<div class="line">Si, etc.</div>
+</div></div></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_327"> 327</a></span></p>
+
+<p class="center">LES ENFARINÉS.</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div class="line">Houspillons des modes nouvelles,</div>
+<div class="line">Singes des galants de la cour,</div>
+<div class="line">Venez farcer à votre tour,</div>
+<div class="line">Car le théâtre vous appelle.</div>
+<div class="line">Si vous n'êtes enfarinés,</div>
+<div class="line">Adieu l'amour de la coquette,</div>
+<div class="line">Si vous n'êtes enfarinés,</div>
+<div class="line">Vous n'aurez rien qu'un pied de nez.</div>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div class="line">Enfarinez bien votre tête</div>
+<div class="line">Et les collets de vos manteaux;</div>
+<div class="line">Vous en serez cent fois plus beaux,</div>
+<div class="line">Et ferez bien plus de conquêtes.</div>
+<div class="line">Si, etc.</div>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div class="line">Quand on vous voit passer on crie:</div>
+<div class="line"><em>Meunier, à l'anneau! à l'anneau!</em></div>
+<div class="line">Il ne faut pas faire le veau,</div>
+<div class="line">Ni vous fâcher que l'on en rie.</div>
+<div class="line">Si, etc.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Il commença une fois ainsi: «Foin du pape, foin du
+Roi, foin de la Reine, foin de M. le cardinal, foin de
+vous, foin de moi, <em>omnis caro f&oelig;num</em>.»</p>
+
+<p>Il faisoit parler ainsi une fois les soldats d'Holoferne,
+après qu'ils eurent vu Judith: «Camarade, qui est-ce
+qui, en voyant de si belles femmes, <em>tam delectas mulieres</em>,
+n'ait envie d'enfoncer la barricade?»</p>
+
+<p>Je lui ai ouï prêcher sur la Transfiguration: «Cela
+se fit, dit-il, sur une montagne. Je ne sais ce que
+ces montagnes ont fait à Dieu; mais, quand il parle
+à Moïse, c'est sur une montagne; il ne lui montra
+partout que son derrière, et parla à lui comme
+une demoiselle masquée. Quand il donne sa loi,
+<span class="pagenum"><a id="Page_328"> 328</a></span>
+c'est encore sur une montagne; le sacrifice d'Abraham,
+aussi sur une montagne; le sacrifice de Notre-Seigneur,
+encore sur une montagne. Il ne fait rien
+de miraculeux que sur ces montagnes; aussi la Transfiguration,
+n'étoit-ce pas une affaire de vallon?»</p>
+
+<p>Voyant des gens jusque sur l'autel, il dit en entrant
+en chaire: «Voilà la prophétie accomplie: <em>Super altare
+vitulos</em>.»</p>
+
+<p>Il prêchoit en un couvent de Carmes sur l'église desquels
+le tonnerre étoit tombé sans en blesser un seul.
+«Ah! dit-il, regardez quelle bénédiction de Dieu; si
+le tonnerre fût tombé sur la cuisine, il n'en fût réchappé
+pas un.» On dit <em>Carme en cuisine</em></p>
+
+<p>A la fête de Pâques, il se faisoit une objection.
+«Mais un mari et une femme qui couchent ensemble
+un si beau jour, que feront-ils? A cela il faut répondre
+par une comparaison. Si le jour de Pâques
+un débiteur vous apporte de l'argent, il est bonne
+fête; mais les gens ne sont pas toujours en humeur
+de payer: je suis d'avis qu'on le reçoive. Faites
+l'application, mesdames<a name="FNanchor_329" id="FNanchor_329" href="#Footnote_329" class="fnanchor">[329]</a>.»</p>
+
+<p>A propos de romans, il disoit: «J'ai beau les faire
+quitter à ces femmes, dès que j'ai tourné le cul, elles
+ont le nez dedans.»</p>
+
+<p>«Le paradis, disoit-il, est fait comme une ville; mais
+c'est une ville comme La Rochelle, qui ne se prend
+point sans mouffles.»</p>
+
+<p>Parlant de David, il dit que quand il alla en paradis,
+Dieu dit, le voyant venir de loin: «Qui est-ce?»
+et puis, quand il fut plus près: «Ah! c'est mon bon
+<span class="pagenum"><a id="Page_329"> 329</a></span>
+serviteur David; bras dessus, bras dessous, camarades
+comme cochons.»</p>
+
+<p>Le jour de l'Ascension, décrivant la réception qu'on fit
+à Jésus-Christ au Ciel, il dit que Dieu dit à David: «Tenez
+la musique toute prête; voici mon fils qui vient.»</p>
+
+<p>Une fois, il fit des lettres-patentes du roi de Ninive:
+«Nous, Ninus, etc., à tous manants et habitants
+de notre bonne ville de Ninive, savoir faisons
+que, sur l'avis à nous donné par notre amé et féal
+maître Jonas, que Dieu, etc.; avons ordonné et ordonnons
+que, etc.; et parce que ledit maître Jonas
+est prophète dudit Dieu, etc.» Il y avoit dix fois
+<em>ledit Jonas</em> et <em>ledit Dieu</em>.</p>
+
+<p>En carême, il compara un jour la charité à l'échelle
+de Jacob, et disoit que ce n'étoit pas une échelle de
+chêne ou de hêtre, mais que le premier échelon étoit
+<em>hareng</em>, le deuxième <em>morue</em>; et ainsi de suite, il dit
+toutes les viandes de carême, «qu'il faut, ajouta-t-il,
+envoyer au couvent des Augustins<a name="FNanchor_330" id="FNanchor_330" href="#Footnote_330" class="fnanchor">[330]</a>.»</p>
+
+<p>Prêchant chez des religieuses qui l'avoient fort
+pressé de leur donner un sermon, il leur dit: «Eh!
+bien! me voilà; à cause que je suis <em>Boullanger</em>, vous
+croyez que j'ai toujours du pain cuit; mais vous ne
+songez pas combien j'ai de choses à faire.» Il se mit
+à leur raconter toutes ses occupations. Après, il compara
+une fille qui entroit en religion à un peloton.
+«Une novice, dit-il, c'est comme un morceau de bureau
+ou de papier sur lequel on commence à devider
+les premières aiguillées; mais, quelque bien
+<span class="pagenum"><a id="Page_330"> 330</a></span>
+qu'on fasse, il reste toujours un petit trou qu'on ne
+sauroit boucher.»</p>
+
+<p>A Poitiers, les Jésuites le prièrent de prêcher saint
+Ignace; il voulut leur donner sur les doigts. Il fit un
+dialogue entre Dieu et le saint, qui lui demandoit un
+lieu pour son ordre. «Je ne sais où vous mettre, disoit
+Jésus-Christ: les déserts sont habités par saint
+Benoît et par saint Bruno....» Il faisoit une conversation
+des lieux occupés par les principaux ordres.
+«Mettez-nous seulement, dit saint Ignace, en lieu où
+il y ait à prendre, et laissez-nous faire du reste.» En
+sortant, il dit à un de ses amis: «Je n'ai voulu prêcher
+céans qu'après dîner, car je savois bien qu'autrement
+on m'y auroit fait méchante chère.»
+Une autre fois, à Paris, il en donna encore aux Jésuites
+en pareille occasion. «Le christianisme, dit-il,
+est comme une grande salade; les nations en sont
+les herbes; le sel, le vinaigre, les macérations, les
+docteurs: <em>vos estis sal terræ</em>; et l'huile, les bons
+pères Jésuites. Y a-t-il rien de plus doux qu'un bon
+père Jésuite? Allez à confesse à un autre, il vous
+dira: Vous êtes damné si vous continuez. Un
+Jésuite adoucira tout. Puis, l'huile, pour peu qu'il en
+tombe sur un habit, s'y étend, et fait insensiblement
+une grande tache; mettez un bon père Jésuite dans
+une province, elle en sera enfin toute pleine.» Les
+Jésuites se plaignirent à lui-même de ce qu'il avoit
+dit. «J'en suis bien fâché, mes Pères, leur dit-il; mais
+je me suis laissé emporter; je ne savois que vous
+dire. Dans quatre jours c'est la fête de notre Père
+saint Augustin, venez prêcher chez nous, et dites
+tout ce qu'il vous plaira, je ne m'en fâcherai point.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_331"> 331</a></span>
+Un jour il sut que madame de La Trimouille étoit
+à son sermon incognito: il parloit de l'Enfant prodigue;
+il se mit à lui faire un train tout semblable à
+celui de la duchesse: «Il avoit, disoit-il, six beaux
+chevaux gris pommelés, un beau carrosse de velours
+rouge avec des passements d'or, une belle housse
+dessus, bien des armoiries, bien des pages, bien des
+laquais vêtus de jaune passementé de noir et de
+blanc.»</p>
+
+<p>Il disoit que le paradis étoit une grande ville. «Il y
+a la grande rue des Martyrs, la grande rue des Confesseurs;
+mais il n'y a point de rue des Vierges: ce
+n'est qu'un petit cul-de-sac bien étroit, bien étroit.»</p>
+
+<p>«Un catholique, disoit-il une fois, fait six fois plus
+de besogne qu'un huguenot; un huguenot va lentement
+comme ses psaumes: <em>Lève le c&oelig;ur, ouvre l'oreille</em>,
+etc. Mais un catholique chante: <em>Appelez
+Robinette, qu'elle s'en vienne ici-bas</em>, etc.» Et en
+disant cela, il faisoit comme s'il eût limé. J'ai ouï dire
+que ce conte vient de Sédan, où Du Moulin ayant dit
+à un arquebusier qui chantoit <em>Appelez Robinette</em>,
+qu'il feroit bien mieux de chanter des psaumes,»
+l'arquebusier lui dit: «Voyez comme ma lime va
+vite en chantant <em>Robinette</em>, et comme elle va lentement
+en chantant: <em>Lève le c&oelig;ur, ouvre l'oreille</em>,
+etc.»</p>
+
+<p>On dit encore qu'un artisan lui dit: <em>qui au conseil
+des malins n'a été</em> empêchoit sa lime d'aller, et qu'il
+faisoit beaucoup plus d'ouvrage avec <em>Jean Foutaquin
+pour du pain et pour des poires, Jean Foutaquin
+pour des poires et pour du pain</em>.</p>
+
+<p>Parlant d'<em>Hosanna</em>, il dit «que les enfants étoient
+<span class="pagenum"><a id="Page_332"> 332</a></span>
+montés sur un arbre; je ne saurois vous en dire le
+nom, je vous le dirai tantôt.» Son sermon fini:
+«Messieurs, leur dit-il, cet arbre, c'étoit un sycomore.»</p>
+
+<p>«L'Evangile, dit-il une fois, est une douce loi:
+Jésus-Christ nous l'a dit, il le faut croire.» Deux Jésuites
+entrent là-dessus. «Tenez, dit-il, voilà deux
+des camarades de Jésus, demandez-leur plutôt s'il
+n'est pas vrai.» Cela me fait souvenir d'un nommé
+Du Four, qui, dans les guerres des huguenots, ayant
+trouvé des Jésuites à cheval, leur demanda qui ils
+étoient: «Nous sommes, dirent-ils, de la compagnie
+de Jésus.&mdash;Je le connois, dit-il, brave capitaine,
+mais d'infanterie; à pied, à pied; mes Pères;» et il
+leur ôta leurs chevaux.</p>
+
+<p>Prêchant sur la patience de Dieu, «Dieu, dit-il, il
+attend long-temps avant que de frapper; il menace,
+mais il ne frappe pas: c'est, dit-il, comme ce chasseur
+que vous voyez à cette tapisserie, il y a peut-être
+cent ans qu'il présente l'épieu à ce cerf, cependant
+il ne le frappe pas, et il n'y a que quatre doigts
+entre deux.»</p>
+
+<p>Il disoit que personne n'avoit jamais tant prié Dieu
+que saint Joseph, car le petit Jésus le servoit comme
+un apprenti. Il lui disoit: «Donnez-moi, je vous
+prie, ceci; donnez-moi, je vous prie, cela; apportez-moi,
+je vous prie, cette tarière, etc.»</p>
+
+<p>«Dieu veut la paix, disoit-il du temps du cardinal
+de Richelieu; oui, Dieu veut la paix, le Roi la veut,
+la Reine la veut, mais le diable ne la veut pas<a name="FNanchor_331" id="FNanchor_331" href="#Footnote_331" class="fnanchor">[331]</a>.»</p>
+
+
+<h2 class="p4">VILLEMONTÉE.</h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_333"> 333</a></span></p>
+
+<p class="p2">Villemontée est d'une assez bonne famille de Paris.
+Il épousa la s&oelig;ur de La Barre, dont nous avons parlé;
+il devint maître des requêtes, et eut l'intendance de
+Poitou, où sa femme et lui, aussi bons ménagers l'un
+que l'autre, faisoient une fort grande dépense. Elle
+devint amoureuse, à La Rochelle, d'un gentilhomme
+du grand-prieur de la Porte, nommé L'Épinay. Cette
+<span class="pagenum"><a id="Page_334"> 334</a></span>
+amourette passa bien avant, et le mari surprit un billet
+de sa femme en ces termes: «Notre soutane va aux
+champs; viens vite, car je meurs d'envie............»
+Villemontée est pourtant bien fait; mais peut-être........
+On a dit que le grand-prieur, en colère de ce que l'intendante
+l'avoit refusé, avoit fait avertir le mari par
+des Jésuites. J'ai de la peine à le croire, car c'étoit un
+bon homme. Le mari fut assez fou pour faire du bruit
+de cette lettre. Il mit en prison, dans un château, une
+bossue de La Rochelle, nommée La Villepoux, qu'on
+accusoit d'avoir été la <em>Dariolette</em><a name="FNanchor_332" id="FNanchor_332" href="#Footnote_332" class="fnanchor">[332]</a>; et, après l'y avoir
+tenue long-temps, il la laissa aller, et il mit sa femme
+en religion: depuis, il la relégua à une terre. Il eut assez
+d'enfants de sa femme, entre autres une fille, qui étoit
+l'aînée. Elle ne voulut pas déshonorer sa mère en faisant
+autrement qu'elle; elle trouva de très-bonne heure
+un L'Épinay. Ce fut un nommé Ruelle, que mademoiselle
+de Bussy avoit donné au père pour secrétaire. Elle
+eut l'honnêteté de lui permettre de lui faire un enfant;
+elle n'avoit que douze ans. Le père se contenta de le
+faire fouetter dans une cave et le chassa, car il ne sauroit
+s'empêcher d'être toujours un peu fou. Cette aventure
+ne fut pas trop divulguée, et elle n'empêcha pas
+que Belloy, qui a été depuis capitaine des gardes de
+M. d'Orléans, ne l'épousât. Elle étoit pour lors auprès
+de madame de Fontaines, dame d'atour de Madame,
+où Villemontée l'avoit mise. Belloy fut attrapé en
+toutes façons, car on dit qu'il n'a point eu ce qu'on lui
+avoit promis en mariage, les affaires du beau-père
+étant si décousues qu'il fut contraint de vendre ses terres
+<span class="pagenum"><a id="Page_335"> 335</a></span>
+pour payer une partie de ses dettes; de peur même
+qu'on ne le mît en prison, il se fit prêtre, et sa femme
+retourna dans un couvent.</p>
+
+<p>Cependant M. Le Tellier, protecteur de Villemontée,
+le faisoit subsister par les emplois qu'il lui procuroit.
+Enfin, en 1657, M. de Saint-Malo (Villeroy) rendit
+au cardinal l'évêché de Saint-Malo de trente-six
+mille livres de rente, pour celui de Chartres de vingt-cinq
+mille livres, à cause du voisinage de Paris. Le Tellier
+fit donner Saint-Malo à Villemontée, qui n'en jouit
+encore que par économat, à cause que sa femme n'a
+point fait de v&oelig;ux, mais a seulement protesté devant
+le Saint-Sacrement qu'elle ne vivroit point comme une
+femme avec son mari. Elle étoit si folle que, sous le
+prétexte qu'elle étoit la femme d'un évêque, elle
+ne vouloit pas céder à une maréchale de France,
+disant qu'elle ne devoit céder qu'aux princesses. Apparemment
+quand on le reçut prêtre, ou qu'on le fit
+évêque, on ne se souvint pas du canon du concile de
+Trente.</p>
+
+<h2 class="p4">MADAME PILOU<a name="FNanchor_333" id="FNanchor_333" href="#Footnote_333" class="fnanchor">[333]</a>.</h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_336"> 336</a></span></p>
+
+<p class="p2">Madame Pilou, étant nouvelle mariée, se trouva logée
+par hasard vis-à-vis de mesdemoiselles Mayerne-Turquet,
+s&oelig;urs de ce Mayerne<a name="FNanchor_334" id="FNanchor_334" href="#Footnote_334" class="fnanchor">[334]</a> qui a été premier médecin
+du roi d'Angleterre, où il a fait une assez grande
+fortune: c'étoit un peu après la réduction de Paris. Elle
+fit amitié avec ces filles, qui étoient des personnes raisonnables,
+et qui, comme huguenotes, en fuyant la
+persécution, avoient vu assez de pays<a name="FNanchor_335" id="FNanchor_335" href="#Footnote_335" class="fnanchor">[335]</a>. Cette connoissance
+lui servit, et la tira en quelque sorte du <em>calinage</em><a name="FNanchor_336" id="FNanchor_336" href="#Footnote_336" class="fnanchor">[336]</a>
+de sa famille, car son père n'étoit qu'un procureur.
+Cela lui servit à connoître une madame de La
+Fosse, leur parente, riche veuve, qui avoit été galante,
+et qui, en mourant, lui laissa du bien. Elle épousa un
+procureur nommé Pilou, qui ne fit pas grande fortune;
+en récompense, elle n'a eu qu'un fils qui vit encore. Il
+n'y a peut-être jamais eu une moins belle femme qu'elle,
+<span class="pagenum"><a id="Page_337"> 337</a></span>
+mais il n'y en a peut-être jamais eu une de meilleur
+sens, et qui dise mieux les choses.</p>
+
+<p>Cette madame de La Fosse, pour reprendre le fil,
+n'étoit pas la plus grande prude du royaume. Madame
+Pilou, par son moyen, eut bientôt un grand nombre
+de connoissances, mais la plupart de la ville. Insensiblement
+elle en fit aussi de la cour, et enfin elle parvint
+à être bien venue partout, et chez la Reine-mère.</p>
+
+<p>Elle étoit fort embarrassée d'un certain brave, nommé
+Montenac, qui vouloit enlever madame de La Fosse.
+Un jour ayant trouvé feu M. de Candale: «Monsieur
+lui dit-elle, vous menez tous les ans tant de gens à
+l'armée, ne sauriez-vous nous défaire de Montenac?
+Tous les ans vous me faites tuer quelques-uns de mes
+amis, et celui-là revient toujours.&mdash;Il faut, répondit-il,
+que je me défasse de deux ou trois hommes
+qui m'importunent, et après je vous déferai de celui-là,
+car il est raisonnable que mes importuns passent
+les premiers.»</p>
+
+<p>Elle a fait trois classes de tout le monde: ses inférieurs,
+à qui elle fait tout le bien qu'elle peut; ses
+égaux, avec lesquels elle est toute prête de se réconcilier
+quand ils voudront, et les grands seigneurs, pour qui
+elle dit qu'on ne sauroit être trop fier en un lieu comme
+Paris. Elle ne se mêle point de donner des gens à personne,
+et ne veut point souffrir que des suivants ou des
+suivantes lui viennent rompre la tête. Elle dit qu'il y a
+quelquefois de sottes gens qui rient dès qu'elle ouvre la
+bouche, comme les badauds qui rient dès que Jodelet
+paroît.</p>
+
+<p>La femme d'un procureur, laide comme un diable,
+<span class="pagenum"><a id="Page_338"> 338</a></span>
+qui avoit commencé par des femmes qui n'avoient pas
+le meilleur bruit du monde, ne pouvoit guère passer
+dans l'esprit de ceux qui ne la connoissoient pas bien
+particulièrement, que pour une créature qui servoit
+aux galanteries de tant de jolies personnes qu'elle fréquentoit.
+On a dit de madame de La Maison-Fort qu'elle
+n'étoit plus si cruelle</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div class="line">Depuis qu'elle fut à Saint-Cloud</div>
+<div class="line">Avec madame de Pilou.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>On a chanté:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div class="line i4">Brion soupire<a name="FNanchor_337" id="FNanchor_337" href="#Footnote_337" class="fnanchor">[337]</a></div>
+<div class="line i4">Et n'ose dire</div>
+<div class="line">A la Chalais qu'elle fait son martyre.</div>
+<div class="line">Un moment sans la voir lui semble une heure,</div>
+<div class="line">Et madame Pilou veut qu'il en meure.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Or, madame Pilou étoit la bonne amie de madame
+de Castille, mère de madame de Chalais, et il ne faut
+point trouver étrange qu'elle fût familière chez cette
+belle. Il lui arriva une fois une plaisante aventure avec
+cette madame de Castille. Madame de Vaucelas, s&oelig;ur
+de M. de Châteauneuf, étoit après à louer d'elle une
+maison, qui est devant la chapelle de la Reine, où M. de
+Châteauneuf a logé long-temps. Elle envoya un matin
+un gentilhomme pour lui parler. Madame de Castille,
+alors veuve, étoit encore au lit, et madame Pilou, qui
+étoit couchée avec elle, lasse des barguigneries de cet
+<span class="pagenum"><a id="Page_339"> 339</a></span>
+homme, mit la tête à demi hors du lit, et dit: «Allez,
+monsieur, allez, on ne l'aura pas à meilleur marché.»
+Or, elle a la voix assez grosse. Cet homme s'en retourne,
+et dit à madame de Vaucelas qu'il seroit inutile
+de prétendre avoir meilleur marché de cette maison,
+qu'il avoit parlé à madame de Castille, et que
+M. son mari, enfin, avoit dit qu'on n'en rabattroit
+rien<a name="FNanchor_338" id="FNanchor_338" href="#Footnote_338" class="fnanchor">[338]</a>. Cela fit d'autant plus rire que cette madame
+de Castille étoit un peu galante. On en parla au moins
+avec Almeras, homme riche, et M. de Bassompierre
+écrivoit de Madrid que le duc d'Almeras faisoit soulever
+<em>Castille la vieille</em><a name="FNanchor_339" id="FNanchor_339" href="#Footnote_339" class="fnanchor">[339]</a>.</p>
+
+<p>J'ai ouï dire à Ruvigny que mesdames de Rohan et
+les autres galantes de la Place<a name="FNanchor_340" id="FNanchor_340" href="#Footnote_340" class="fnanchor">[340]</a> ne craignoient rien
+tant que madame Pilou, bien loin qu'elle les servît dans
+leurs amourettes. Je sais de bonne part que toute sa
+vie elle a prêché ses amies qui ne se gouvernoient pas
+bien. «Enfin, disoit-elle, ne pouvant les réduire, je
+leur disois: Au moins n'écrivez point.&mdash;Voire, me
+répondoient-elles, ne point écrire c'est faire l'amour
+en chambrières.» Je sais bien qu'une fois, comme
+on lui disoit: «Que ne dites-vous à une telle qu'elle se
+perd de réputation?&mdash;La mère, répondit-elle, m'a
+<span class="pagenum"><a id="Page_340"> 340</a></span>
+pensé faire devenir folle, voulez-vous que la fille
+m'achève?»</p>
+
+<p>Elle parle aux princesses tout comme aux autres, et
+dit tout avec une liberté admirable. Elle a dit un million
+de choses de bon sens. «Quand je vois, disoit-elle,
+ces nouvelles mariées qui vont donnant du timon
+de leur carrosse contre les maisons, je me mets à
+crier: Qui veut du plomb? Plomb à vendre! plomb
+à vendre! Qui veut du plomb? Voici des gens qui
+en vendent. Cependant il est certain qu'il ne se fait
+pas la moitié des cocus qui se devroient faire, tant il
+y a de sots maris.»</p>
+
+<p>[1658]Elle conte qu'un paysan, avec qui elle a marié
+une servante depuis un an, vint un jour lui demander
+si elle ne connoissoit point quelque prêtre de Saint-Paul
+pour les démarier, sa femme et lui; qu'à la vérité
+elle étoit grosse, mais qu'il aime mieux prendre
+l'enfant. Ils avoient été mariés par un prêtre de Saint-Paul.</p>
+
+<p>[1659 juin]. M. de Tresmes, duc à brevet, âgé de
+quatre-vingts ans, tomba malade. Son fils, le marquis
+de Gèvres, va trouver madame Pilou, et lui dit: «Je
+vous prie, parlez à mon père, il ne veut point me
+voir. Mademoiselle Scarron (s&oelig;ur du cul-de-jatte),
+qu'il entretient, m'a mis mal avec lui; mais le pis
+c'est qu'il ne veut rien faire de ce qu'il faut pour bien
+mourir.» Elle y va; la première fois, elle fit venir
+les morts subites à propos, et dit qu'on étoit bien heureux
+d'avoir le loisir de penser à soi. Le malade dit
+qu'il se sentoit bien. Elle ne voulut pas pousser plus
+loin. La seconde fois, elle presse davantage, et voyant
+que cet homme disoit que les gens d'Eglise mêmes avoient
+<span class="pagenum"><a id="Page_341"> 341</a></span>
+des maîtresses, elle marche sur le pied à Guénaut, afin
+qu'il l'aidât. Au lieu de cela, le médecin dit: «Madame
+Pilou, vos prônes m'ennuient.» Elle se retire
+et ne s'en mêle plus. Sur cela on fait un conte par la
+ville, et que M. de Tresmes lui avoit répondu: «Vous
+n'étiez pas aussi scrupuleuse il y a trente ans.» Elle
+l'apprend à quelques jours de là; elle va voir. M. de
+Langres, La Rivière; il avoit dîné assez de gens avec
+lui: «Ah! dit-il, madame Pilou, je défendois votre
+cause.» Elle se met là dans un fauteuil. «Je vous entends,
+lui dit-elle; je sais le conte qu'on fait par la ville; je ne
+m'étonne pas que ces bruits-là aient couru. Je me suis
+trouvée engagée avec des femmes qui ont bien fait
+parler d'elles: j'ai fait ce que j'ai pu pour les remettre
+dans le bon chemin; c'est ce qui est cause qu'on
+a cru que j'étois de la manigance. Je vous laisse à
+penser si, avec la beauté que Dieu m'avoit donnée,
+et de la naissance dont je suis, j'eusse été bien venue
+à rompre avec elles à cause de cela. Leurs gens
+croyoient que j'étois de l'intrigue; ils ont crié cela
+partout: mais Dieu a permis que j'aie vécu quatre-vingts
+ans, afin qu'on me fît justice. Ceux qui font
+ce conte-là n'oseroient le faire en ma présence. Je
+sais toutes les iniquités de toutes les familles de la ville
+et de la cour. Tel fait le gentilhomme de bonne maison
+que je sais bien d'où il vient; à d'autres, je leur
+montrerais que leur père étoit un cocu et un banqueroutier;
+je les défie tous tant qu'ils sont.» Il y en
+avoit là de verreux qui ne firent que rire du bout des
+dents. Le prince de Guémené y étoit pour cocu, et
+l'abbé d'Effiat pour race de fous; son frère est mort en
+démence. Il y en avoit encore d'autres.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_342"> 342</a></span>
+Un jour elle disoit, à propos de demi-fous, qu'il
+étoit difficile de s'en garder. «Quand un homme a un
+chapeau vert, je ne m'y saurois tromper; mais quand
+il n'a qu'un chapeau vert brun, il est assez malaisé. Il
+m'est arrivé bien des fois, disoit-elle, que lorsque j'y
+regardois de bien près, je trouvois que tel chapeau,
+que je croyois noir, n'étoit que vert brun.» Elle dit que
+naturellement elle <em>sent</em> le sot, et que dès qu'il y en a
+quelqu'un en une compagnie, elle l'évente tout aussitôt.</p>
+
+<p>Elle disoit que les amants entre deux vins sont les
+plus plaisants de tous; elle appelle ainsi ceux qui sont
+quasi fous. «Ils me font rire, dit-elle, car ils croient
+que personne ne voit ce qu'ils font.»</p>
+
+<p>J'ai déjà dit, ce me semble, qu'elle ne voulut jamais
+faire devant le cardinal de Richelieu les contes qu'elle
+savoit du feu président de Chevry, après sa mort même,
+de peur de nuire à son fils<a name="FNanchor_341" id="FNanchor_341" href="#Footnote_341" class="fnanchor">[341]</a>. Elle a toujours été fort
+bien avec les gens de finances; mais elle n'en a point
+profité: elle a servi beaucoup de personnes en de
+grandes affaires, et n'a rien pris.</p>
+
+<p>Elle dit que l'année de Corbie, durant le grand effroi
+qu'on eut à Paris<a name="FNanchor_342" id="FNanchor_342" href="#Footnote_342" class="fnanchor">[342]</a>, elle s'en alla chez le feu président
+de Chevry, qui lui dit: «Les ennemis viendront
+par la porte Saint-Antoine, et braqueront leur canon
+qui <em>fessera</em> dans toute la rue.&mdash;Il faut donc aller,
+disois-je, dans les petites rues.&mdash;Un autre, me disoit-il,
+<span class="pagenum"><a id="Page_343"> 343</a></span>
+prendroit les petites comme les grandes. Enfin,
+je retourne chez moi dans la rue Saint-Antoine; il
+me fâchoit bien de désemparer; mon mari étoit malade
+jusqu'à tenir le lit, il y avoit long-temps. Je lui
+dis: Mon pauvre homme, il faut que je m'en aille,
+tu fermeras les yeux, et tu diras que tu es mort.»</p>
+
+<p>Ce mari mort, la voilà seule avec son fils, qui est un
+bon garçon, fort simple, qui s'est jeté dans la dévotion.
+Ils ont du bien de reste: tous les ans, s'ils vouloient, ils
+feroient quelque constitution, mais ils aiment mieux
+donner aux pauvres. Leur dévotion n'est point incommode.
+Madame Pilou est à son aise; à cause de cela
+on l'appelle <em>la douairière de Pilou</em>.</p>
+
+<p>Elle disoit à ce garçon, qui se faisoit malade à force
+de courir à toutes les dévotions: «Mon Dieu! Robert,
+à quoi bon se tourmenter tant? veux-tu aller par-delà
+paradis?» Elle me disoit un jour: «Je lui faisois
+hier des reproches de ce qu'il n'étoit point propre.&mdash;Madame
+Pilou, m'a-t-il dit, donnez-vous patience;
+cela viendra avec le temps.» Et il a cinquante-deux
+ans.» Elle avoit été fort long-temps à le persuader de
+prendre un manteau doublé de panne. Le premier jour
+qu'il le mit, on le prit pour un filou qui avoit volé ce
+manteau, et on lui donna un coup de bâton sur la tête
+dont il pensa mourir. Il pria sur l'heure qu'on ne courût
+pas après cet homme; et, croyant mourir, il fit promettre
+à sa mère de ne le poursuivre point. Elle dit que
+son fils fait un recueil de billets d'enterrement.</p>
+
+<p>Une fois qu'elle entendoit une femme de la ville qui,
+en parlant de je ne sais combien de dames de grande
+condition, disoit: <em>Nous autres</em>, etc. «Cela me fait souvenir,
+dit-elle, du conte qu'on fait d'un bateau d'oranges
+<span class="pagenum"><a id="Page_344"> 344</a></span>
+qui alla à fond dans la rivière. Les oranges alloient
+sur l'eau. Il y avoit (révérence de parler) un
+étron sec parmi elles; cet étron disoit: <em>Nous autres
+oranges</em> nous allons sur l'eau.»</p>
+
+<p>Depuis son veuvage elle dit que deux ou trois
+hommes l'ont voulu épouser, «mais, soit dit à mon
+honneur, ils ont été tous trois mis aux Petites-Maisons.»</p>
+
+<p>Elle m'a avoué, car j'en avois ouï parler par la ville,
+qu'il étoit vrai que comme un soir un conseiller d'état,
+homme de quelque âge, la ramenoit chez elle, elle étoit
+à la portière, et lui au fond, il la prit par la tête, elle
+qui avoit plus de soixante-dix ans, et la baisa tout son
+soûl, en lui disant sérieusement qu'il l'aimoit plus que
+sa vie. Elle en fut si surprise qu'elle ne songeoit pas seulement
+à se dépêtrer de ses mains; et elle arriva à sa
+porte, car il n'y avoit pas loin, avant que d'avoir eu le
+loisir de lui rien dire. Elle ne l'a jamais voulu nommer.
+Un jour, comme elle étoit chez la Reine, madame
+de Guémené dit à Sa Majesté: «Madame, faites
+conter à madame Pilou l'aventure du conseiller d'état.&mdash;Ne
+voilà-t-il pas, dit la bonne femme, vous regorgez
+d'amants, vous autres, et dès que j'en ai un pauvre
+misérable, vous en enragez.» A propos d'amants:
+elle dit qu'elle a fait bâtir un hôpital pour mettre ceux
+à qui les femmes arracheront les yeux pour leur avoir
+parlé d'amour; mais il n'y a que des araignées dans
+ce pauvre hôpital. Au diable l'aveugle qu'on y a encore
+mené.</p>
+
+<p>Le cardinal de La Valette, en colère contre elle
+pour quelque chose, vouloit, disoit-il, la faire lier sur
+le cheval de bronze.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_345"> 345</a></span>
+L'abbé de Lenoncourt, le marquis présentement,
+se mit un jour à la railler fort sottement.
+«Monsieur, lui dit-elle, avez-vous été condamné
+par arrêt du parlement à faire le plaisant? car,
+à moins que de cela, vous vous en passeriez fort
+bien.»</p>
+
+<p>Une fois madame de Chaulnes, la mère, lui dit
+quelque chose qui ne lui plut pas. «Si vous ne me
+traitez comme vous devez, lui dit-elle, je ne mettrai
+jamais le pied céans. Je n'ai que faire de vous ni de
+personne: Robert Pilou et moi avons plus de bien
+qu'il ne nous en faut. A cause que vous êtes duchesse,
+et que je ne suis que fille et femme de procureur,
+vous pensez me maltraiter; adieu, madame,
+j'ai ma maison dans la rue Saint-Antoine qui ne
+doit rien à personne.» Le lendemain madame de
+Chaulnes lui écrivit une belle grande lettre, et lui demanda
+pardon.</p>
+
+<p>Quand M. de Chavigny alla demeurer à l'hôtel
+de Saint-Paul, il trouva madame Pilou quelque part
+et lui dit: «Madame, à cette heure que je suis votre
+voisin, je prétends bien que vous me viendrez voir.»
+Elle y va; mais elle ne fut point satisfaite de lui: il fit
+assez le fier. Depuis cela, dès qu'il étoit en un lieu elle
+en sortoit. Enfin, à je ne sais quelles accordailles,
+chez M. Fieubet, au fort de sa faveur, il vit qu'elle
+s'étoit allée mettre à l'autre bout de la chambre; il alla
+à elle fort humblement, et lui dit qu'il vouloit être son
+serviteur. «Monsieur, répondit-elle, je ne suis qu'une
+petite bourgeoise, vous êtes un grand seigneur, vous
+ne m'avez pas bien traitée, vous ne m'y attraperez
+<span class="pagenum"><a id="Page_346"> 346</a></span>
+plus; je n'ai que faire de vous ni de personne.» Il
+lui fit mille soumissions, et fit tout ce dont elle le pria
+depuis cela.</p>
+
+<p>Elle dit qu'on ne doit point tant s'affliger pour ce
+qui arrive à nos parents. «Une fois, disoit-elle, qu'on
+attrape le cousin-germain, c'est bien fait de se déprendre.
+J'avois je ne sais quel parent qui fut un peu
+pendu à Melun; sa s&oelig;ur disoit qu'il avoit été mal
+jugé.&mdash;A-t-il été confessé? lui dis-je. A-t-il été enterré
+en terre sainte?&mdash;Oui.&mdash;Je le tiens pour
+bien pendu, ma mie.»</p>
+
+<p>Le curé de Saint-Paul s'avisa une fois de faire un
+prône contre la danse; elle l'alla trouver et lui dit:
+«Mon bon ami, vous ne savez ce que vous dites.
+Vous n'avez jamais été au bal; cela est plus innocent
+que vous ne pensez. Je suis bien plus scandalisée,
+moi, de voir des prêtres qui plaident toute leur
+vie les uns contre les autres.» Elle se confesse à lui
+d'une plaisante façon; elle cause avec lui, et le lendemain
+elle lui dit: «Hier, je vous dis tous mes sentiments;
+j'y ajoute encore cela, et j'en demande pardon
+à Dieu.»</p>
+
+<p>«Quand je passe par les rues, disoit-elle une fois, je
+vois des laquais qui disent: Bon Dieu! la laide
+femme!&mdash;Je me retourne. Vois-tu, mon enfant,
+je suis aussi belle que j'étois à quinze ans, quoique
+j'en aie plus de soixante-douze. Il n'y a que moi en
+France qui se puisse vanter de cela.» Elle disoit qu'il
+n'y avoit personne au monde qui se fût si bien accommodé
+qu'elle de deux fort vilaines choses, de la laideur
+et de la vieillesse. «Cela me donne, disoit-elle, un million
+<span class="pagenum"><a id="Page_347"> 347</a></span>
+de commodités: je fais et dis tout ce qu'il me
+plaît.» Elle est gaie, et ne craint point du tout la
+mort: elle danse le branle de la torche, quand elle est
+en liberté, et dit que la torche ne lui manque jamais
+à proprement parler. «Je suis, dit-elle, le guéridon
+de la compagnie<a name="FNanchor_343" id="FNanchor_343" href="#Footnote_343" class="fnanchor">[343]</a>.»</p>
+
+<p>Pourvu que ce ne soit pas par extravagance, elle
+approuve fort les mariages par amour; «car, dit-elle,
+voulez-vous qu'on se marie par haine?»</p>
+
+<p>Son fils ayant ouï dire qu'on l'avoit mise dans un
+roman, croyoit que c'étoit une étrange chose, et s'en
+vint lui dire: «Jésus! madame Pilou! on vous a mis
+dans un roman.&mdash;Va, va, lui dit-elle, la comtesse de
+Maure y est bien<a name="FNanchor_344" id="FNanchor_344" href="#Footnote_344" class="fnanchor">[344]</a>.» Cela l'arrêta tout court, car
+c'est aussi une dévote. Ce roman, c'est la Clélie de
+mademoiselle de Scudéry, où elle s'appelle <em>Arricidie</em>,
+et y est fort avantageusement, comme une philosophe
+et une personne de grande vertu. Elle l'en alla remercier,
+et lui dit: «Mademoiselle, d'un haillon vous en
+avez fait de la toile d'or.» L'autre lui voulut dire:
+«Madame, mon frère a trouvé que votre caractère<a name="FNanchor_345" id="FNanchor_345" href="#Footnote_345" class="fnanchor">[345]</a>,
+etc.&mdash;Voire, votre frère, je ne connois point
+<span class="pagenum"><a id="Page_348"> 348</a></span>
+votre frère; c'est à vous que j'en ai l'obligation. A
+cela, en vérité, j'ai reconnu que j'avois bien des
+amis; car il n'y a pas jusqu'à la Reine qui ne s'en
+soit réjouie avec moi. Voilà le fruit qu'on retire de
+ne faire de mal à personne. Une fois, ajouta-t-elle,
+je me trouvai embarrassée au Palais-Royal, à la
+mort du cardinal de Richelieu, avec bien des femmes
+entre des carrosses. Un homme me prend, et
+me porte jusque dans la salle où l'on voyoit son
+effigie. Je regarde cet homme. Il me dit: Vous avez
+autrefois pris la peine de solliciter pour moi, je vous
+servirai en tout ce que je pourrai.»</p>
+
+<p>C'est la plus grande accommodeuse de querelles
+qui ait jamais été: il y a bien des familles qui lui sont
+obligées de leur repos. On la choisit toujours pour
+dire aux gens ce qu'il leur faut dire. Madame d'Aumont,
+veuve de M. d'Aumont, dont nous avons parlé,
+dit: «Quand madame Pilou n'y sera plus, qui est-ce
+qui fera justice aux gens?» Elle ne se veut point
+mêler de donner des valets; elle dit qu'on en a toujours
+du déplaisir.</p>
+
+<p>Un jour elle tomba dans la boue, en allant au sermon
+aux Minimes de la Place-Royale: une autre fût
+retournée chez elle; mais elle, bien loin de cela: «Il
+faut profiter de ce malheur, dit-elle, je me ferai
+bien faire place.» Elle étoit si sale et si puante
+que tout le monde la fuyoit; elle eut de la place de
+reste.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_349"> 349</a></span>
+Quand elle voit des gens qui sont quelque temps
+dans la mortification, et qui après retournent à leur
+première vie: «Ils font, dit-elle, comme l'ânesse de
+ma cousine Passart. Cette bête avoit un ânon: on
+enferme son petit, et on la charge de tout ce qu'il
+falloit pour aller dîner à demi-lieue d'ici. Elle va
+bien jusqu'à la moitié du chemin; mais se ressouvenant
+de son ânon, elle fait trois sauts, et vous jette
+toute la provision dans la boue. Eux aussi vont fort
+bien quelque temps, puis tout d'un coup ils jettent
+le froc aux orties, dès qu'ils se ressouviennent de
+leur ânon.»</p>
+
+<p>Elle disoit à M. le Prince, en 1652: «Vous voulez,
+dites-vous, ruiner le cardinal; ma foi vous vous
+y prenez bien. Tout ce que vous faites ne sert qu'à
+l'affermir de plus en plus: vous vous faites craindre
+à la Reine, et elle croit, plus elle va en avant, que
+sans cet homme vous lui feriez bien du mal.»</p>
+
+<p>Elle ne se put tenir d'aller au sacre du Roi, quoiqu'elle
+eût soixante-seize ans: il est vrai que rien ne
+lui fait mal. On est bien aise qu'elle aille partout, et
+on dit, quand il est arrivé quelque chose d'extraordinaire:
+«Madame Pilou sera bonne sur cela.» Elle
+alla à Meudon chez madame de Guénégaud pour
+quelques jours, pour mettre dans du marc un bras
+qu'elle avoit eu démis pour avoir versé en carrosse.
+M. Servien fit quelque régal où madame Pilou se
+trouva. Il lui fit des offres de service. Elle lui dit: «Je
+vous en remercie, gardez cela pour d'autres; Robert
+Pilou et moi avons du bien plus qu'il ne nous en
+faut: faites-moi toujours votre visage de Meudon:
+quand vous me verrez ne tressaillez point, car je
+<span class="pagenum"><a id="Page_350"> 350</a></span>
+n'ai rien à vous demander. Il n'y a peut-être que
+moi en France qui vous ose parler comme cela.»</p>
+
+<p>Une des demoiselles de Mayerne dont nous avons parlé
+fut mariée en Angleterre avec un Italien, nommé le chevalier
+Brendi, qui a fait <em>l'Éromène</em>. Cette femme et madame
+Pilou avoient toujours eu soin de s'écrire. Au bout
+de quarante ans elles revinrent à se voir à Paris; jamais
+on n'a vu une telle joie. Cela ne dura guère, car la
+Brendi, étant en nécessité, alloit en Suisse vivre dans
+une terre de sa nièce de Mayerne, riche héritière.</p>
+
+<p>Il y a deux ans que madame Pilou trouva cinq cents
+livres à dire d'une somme qu'on lui avoit donnée à
+garder. Or, il n'y avoit que sa servante à qui elle se
+fioit comme à elle-même qui eût eu la clef de son cabinet.
+Cette fille, qui, en effet, étoit innocente, fit la
+fière assez sottement. Il y avoit tout sujet de croire que
+c'étoit elle. Elle la renvoya, et, bien loin de la mettre
+en justice comme on le lui conseilloit, elle lui paya
+deux cents livres qu'elle lui devoit de ses gages, disant:
+«Je ne veux point qu'on dise que j'ai fait une querelle
+à ma servante pour ne lui pas payer ses gages.»
+Depuis, il se trouva que celui-là même qui avoit donné
+à madame Pilou cet argent à garder, avoit escamoté
+ces cinq cents livres qui étoient dans un petit sac; et
+que, s'en repentant après, il les lui rapporta, en disant
+de méchantes excuses. Elle rappelle sa servante, la prie
+d'oublier le passé, lui confirme la parole qu'elle lui
+avoit donnée de lui laisser deux cents livres de rente
+viagère et cent écus en argent, et pour la soulager
+elle prit une petite servante encore.</p>
+
+<p>La pauvre madame Pilou fut surprise à Saint-Paul
+d'un si grand débordement de bile qu'elle en tomba
+<span class="pagenum"><a id="Page_351"> 351</a></span>
+de son haut<a name="FNanchor_346" id="FNanchor_346" href="#Footnote_346" class="fnanchor">[346]</a>; revenue, elle se confessa sur l'heure;
+elle n'en fut malade que dix ou douze jours. Toute la
+cour l'alla voir; la Reine y envoya. Le Roi en passant
+arrêtoit, et envoyoit savoir comme elle se portoit.
+M. Valot, premier médecin du Roi, y fut de leur part.
+Des gens qui ne la voyoient point y allèrent; c'étoit
+la mode. Il en arriva quasi autant l'année passée,
+qu'elle eut un rhumatisme dont elle se porte bien;
+quoiqu'elle ait quatre-vingts ans, elle est allée à Saint-Paul
+rendre grâces à Dieu avec un manteau de chambre
+noir doublé de panne verte; c'est une antiquaille
+qu'elle a il y a long-temps. Elle a une maison aussi
+propre qu'il y en ait à Paris.</p>
+
+<p>Depuis peu, je ne sais quelle femme, qui n'est plus
+guère jeune, est allée la voir toute parée de pierreries
+du Temple<a name="FNanchor_347" id="FNanchor_347" href="#Footnote_347" class="fnanchor">[347]</a>, et lui a dit que la grande réputation
+qu'elle avoit, etc. Après elle lui a demandé si elle ne
+connoissoit personne qui fût curieux de parfums de
+gants d'Espagne, de pastilles de bouche et autres choses
+semblables; que le secrétaire de l'ambassadeur du Portugal
+en faisoit venir d'admirables. Madame Pilou lui
+dit: «N'avez-vous que cela à me dire?&mdash;Hé! madame,
+répondit cette femme, comme vous êtes bonne
+amie, et que tout le monde dit que vous conseillez
+si bien les gens, je voudrois bien vous demander par
+quel moyen je pourrois me séparer d'avec mon mari.&mdash;Comment
+s'appelle-t-il?&mdash;Ha! madame, je n'oserois
+vous dire son nom.&mdash;Les noms ne sont faits
+<span class="pagenum"><a id="Page_352"> 352</a></span>
+que pour nommer les gens, dites?&mdash;Vraiment, madame,
+je n'oserois.» Enfin, après bien des façons, elle
+dit en faisant la petite bouche, qu'il s'appelle M. Wist.
+«Je ne me mêle point de démarier les gens.» Un
+autre jour elle revint, et dit à madame Pilou qu'elle
+la viendroit divertir quelquefois avec son luth, qu'elle
+en jouoit passablement. «Je me passerai bien de vous
+et de votre luth, lui dit madame Pilou, car vous m'avez
+toute la mine de ne valoir rien, et ce secrétaire
+de l'ambassadeur est sans doute votre galant.&mdash;Il
+est vrai, dit l'autre, qu'il m'a aimée; mais je vous
+jure que c'est le seul qui ait eu quelque chose de moi.&mdash;Ma
+mie, dit madame Pilou, il y a plus loin de
+rien à un que d'un à mille.» Et sur cela elle la pria
+de se retirer.</p>
+
+<p>Une autre fois il vint une femme d'âge qui se faisoit
+appeler madame la marquise de...... Elle fit bien des
+compliments à madame Pilou sur sa réputation. La
+bonne femme lui dit brusquement: «Madame, vous
+êtes venue ici pour quelqu'autre chose.&mdash;Madame,
+dit l'autre, puisque vous voulez que je vous parle
+franchement, c'est que je me veux remarier. J'ai
+huit enfants; mais je fais quatre filles religieuses, un
+fils d'église, et un autre chevalier de Malte: j'ai
+bien trois mille livres de rente: il est vrai que j'ai
+aussi quelques affaires. Comme vous connoissez bien
+des gens, madame, je voudrois que vous me trouvassiez
+quelque conseiller ou quelque président bien
+accommodé, car le comte celui-ci, et le marquis
+celui-là, me veulent bien, mais j'aime mieux demeurer
+à Paris.&mdash;Jésus! madame, dit madame
+Pilou, vous moquez-vous de vous vouloir remarier?
+<span class="pagenum"><a id="Page_353"> 353</a></span>
+Vous êtes vieille et laide.&mdash;Hé! madame, répondit
+cette femme, je n'ai point de cheveux gris, regardez,
+et voilà encore toutes mes dents.&mdash;Cela n'y fait
+rien, reprit la bonne femme, voilà encore toutes les
+miennes, et j'ai pourtant quatre-vingts ans. Allez,
+madame, vous serez aussi bien à la campagne qu'à
+Paris: épousez ce marquis, épousez ce comte si vous
+voulez, je ne me mêle point de faire des mariages,
+et je me garderois bien de conseiller aux gens de vous
+épouser.»</p>
+
+<p>«Il a fallu, disoit-elle, que je vécusse jusqu'à
+quatre-vingts ans pour désabuser le monde. On m'a
+crue une intrigante, moi qui toute ma vie n'ai fait
+que prêcher ces sottes femmes, sans y rien gagner:
+j'étois comme la servante de l'Arche, quand j'avois
+chassé les bêtes d'un endroit, elles y revenoient aussitôt.»</p>
+
+<p>La pauvre madame Pilou déchoit furieusement: il
+falloit qu'elle mourût, il y a dix ans, quand le Roi
+et la Reine-mère, en passant devant chez elle, envoyoient
+savoir de ses nouvelles, et que toute la cour
+y alloit<a name="FNanchor_348" id="FNanchor_348" href="#Footnote_348" class="fnanchor">[348]</a>; elle avoit alors une fluxion sur les jambes
+qui la retenoit au logis. Dès que ses jambes l'ont pu
+porter, elle a couru partout. Elle a un défaut, c'est
+qu'elle n'a jamais su aimer à lire, ni à entendre lire.
+Elle s'ennuie dans sa maison; cependant, quoiqu'elle
+ait fort bon sens, elle n'a plus guère de mémoire: elle
+ne voit quasi plus ni n'entend. Il faut qu'elle soit de
+<span class="pagenum"><a id="Page_354"> 354</a></span>
+bonne pâte, car à quatre-vingt-six ans elle eut un vomissement
+effroyable, et après un dévoiement par bas,
+pour avoir allumé sa bougie à une chandelle empoisonnée
+que des laquais avoient fait faire pour endormir
+un de leurs camarades. Il y étoit entré de l'arsenic;
+elle fut purgée pour long-temps. Une fois en visite
+elle se mit à conter une histoire d'une fille à qui un
+amant étoit tombé sur la tête, dont elle étoit morte,
+comme elle montoit en carrosse. Elle y mit trop de
+circonstances, et on ne se soucioit guère de la personne
+qui n'étoit pas trop connue. Elle s'en aperçut, et s'en
+tira en concluant ainsi: «C'est pour vous apprendre,
+messieurs et mesdames, à craindre plus les amants
+que vous ne les avez craints jusqu'à cette heure.»</p>
+
+<h2 class="p4">BORDIER ET SES FILS.</h2>
+
+<p class="p2">Bordier, aujourd'hui intendant des finances, est fils
+d'un chandelier de la Place Maubert qui le fit étudier.
+Il fut quelque temps avocat; puis s'étant jeté dans les
+affaires, il y fit fortune, et fut secrétaire du conseil. Il
+n'y a pas plus de dix ans que son père étoit mort.
+Il fut long-temps fâché contre son fils, de ce que, pour
+l'obliger à se défaire d'une charge de crieur de corps,
+il lui avoit suscité un homme par qui il lui en avoit
+tant fait offrir, qu'enfin le bonhomme l'avoit vendue.
+Ce chandelier étoit fort charitable: son fils lui
+a toujours porté respect.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_355"> 355</a></span>
+Il lui arriva une fâcheuse aventure du temps du cardinal
+de Richelieu. Son Eminence, en revenant de
+Charonne, pensa verser dans le faubourg Saint-Antoine,
+qui alors n'étoit point pavé; au moins n'y avoit-il
+qu'une chaussée fort étroite au milieu, et dont le
+pavé étoit tout défait. Le cardinal le voulut faire paver,
+et demande à Bordier qu'il avançât dix mille écus pour
+cela; ce fut à l'Arsenal qu'il lui parla. Bordier lui dit
+qu'il n'en avoit point. Le satrape n'avoit pas accoutumé
+d'être refusé: le voilà en colère; il relègue Bordier
+à Bourges. En cette extrémité notre nouveau
+riche a recours à mademoiselle de Rambouillet<a name="FNanchor_349" id="FNanchor_349" href="#Footnote_349" class="fnanchor">[349]</a>;
+car ses affaires dépérissoient. Il avoit déjà en quelque
+rencontre éprouvé la bonté et le crédit de cette demoiselle.
+Elle fit si bien, par le moyen de madame
+d'Aiguillon, qu'elle obtint le rappel de Bordier; mais
+pour se raccommoder avec le cardinal, il fallut qu'il
+avouât qu'il avoit perdu le sens, que ç'avoit été un
+aveuglement, et qu'il se mît à genoux. Mademoiselle
+de Rambouillet n'en fut guère bien payée; car M. de
+Rambouillet ayant eu affaire de cet homme quelque
+temps après, il en fut traité si incivilement, qu'il demanda
+à celui qui le menoit<a name="FNanchor_350" id="FNanchor_350" href="#Footnote_350" class="fnanchor">[350]</a> si c'était bien M. Bordier
+à qui il avoit parlé.</p>
+
+<p>Laffemas fit cette épigramme:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div class="line">Bordier pleure sa décadence,</div>
+<div class="line">Au lieu de se voir élevé</div>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_356"> 356</a></span></div>
+<div class="line">Par les degrés à l'intendance,</div>
+<div class="line">Il est tombé sur le pavé.</div>
+<div class="line">A l'Arsenal un coup de foudre</div>
+<div class="line">A pensé le réduire en poudre,</div>
+<div class="line">A faute de s'humilier.</div>
+<div class="line">C'est son arrogance ordinaire;</div>
+<div class="line">Pour être fils d'un chandelier,</div>
+<div class="line">Il a bien manqué de lumière.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>A propos de cela, Bordier maria, en 1659, sa
+nièce Liébaud, fille de sa s&oelig;ur, à Lamezan, lieutenant
+des gendarmes. Madame Pilou, voyant qu'on
+mettoit des armes et des couronnes au carrosse, dit
+chez madame Margonne, bonne amie de Bordier:
+«Ma foi! cela sera plaisant de voir ses armoiries.
+Qu'y mettront-ils? Trois chandelles.» Cela déplut
+furieusement à madame Margonne, car il y avoit du
+monde; la bonne femme s'en aperçut, et dit en riant:
+«Voyez-vous, il est permis de radoter à quatre-vingt-deux
+ans; il y en a bien qui radotent plus
+jeunes.»</p>
+
+<p>C'est un homme fier, civil quand il veut, mais qui se
+prend fort pour un autre en toute chose. Il veut faire
+le plaisant, et il n'y a pas un si méchant plaisant au
+monde. Il a fait au Raincy une des plus grandes folies
+qu'on puisse faire; cela l'incommodera à la fin, car il
+faut bien de l'argent pour entretenir cette maison. Il
+est vrai que le lieu est fort agréable, et que, malgré
+le peu d'eau, le terrain fâcheux pour cela et pour les
+terrasses, et toutes les fautes qu'il y a à l'architecture,
+c'est une maison fort agréable. On dit qu'elle lui coûte
+plus d'un million.</p>
+
+<p>Cet homme n'est pas heureux en enfants. L'aîné, qui
+<span class="pagenum"><a id="Page_357"> 357</a></span>
+est une pauvre espèce d'homme, s'est marié pour lui
+faire dépit, et voici d'où cela vient. Ce garçon devint
+amoureux de la fille du premier lit d'un M. Margonne,
+receveur-général de Soissons. La seconde femme de
+ce Margonne, dont nous parlerons ailleurs, étoit
+la bonne amie, pour ne rien dire de pis, de Bordier:
+ils étaient voisins. La fille étoit bien faite, elle a
+beaucoup d'esprit et beaucoup de c&oelig;ur. Le jeune
+homme ne lui parle point de sa passion: il lui portoit
+trop de respect; mais assez d'autres lui en parloient.
+Cela dura quatre ans qu'elle évitoit toujours sa rencontre,
+et on ne lui sauroit rien reprocher. Le fils en
+parle, ou en fait parler à son père, qui va trouver madame
+Pilou, et lui dit: «Après avoir bâti le Raincy
+(voyez la vanité de l'homme), irois-je dire à la Reine:
+Madame, je marie mon fils à Anne Margonne?»
+Madame Pilou se moqua de lui, et lui dit que la Reine
+n'avoit que faire à qui il mariât son fils, et lui chanta
+sa gamme comme il falloit.</p>
+
+<p>On dit à mademoiselle Margonne que si elle vouloit
+on l'enlèveroit. Elle répondit qu'on s'en gardât bien,
+et qu'elle ne le pardonneroit jamais. Ce garçon désespéré
+se jette dans un couvent; le père ne savoit où il
+en étoit. La demoiselle ne l'ignoroit pas, et si elle eût
+daigné avertir le jeune homme d'y demeurer encore
+quelque temps, le bonhomme eût consenti à tout;
+mais cette fille, qui avoit l'âme bien faite, ne voulut
+jamais rien faire qui ne témoignât du courage. Enfin
+il vint à dire qu'il lui donneroit sa charge de conseiller
+au Parlement avec douze mille livres de rente, et
+qu'on fît l'affaire sans l'obliger de signer. La fille, qui
+se conseilloit à sa belle-mère, car le père n'en savoit
+<span class="pagenum"><a id="Page_358"> 358</a></span>
+rien, voyant que cette femme, qui pourtant ne manque
+pas de sens, s'ébranloit, a vite recours à madame
+Pilou, qui fut de l'avis de la fille. Elle disoit: «Ou
+il me demandera, son manteau sur les deux épaules,
+et comme on a accoutumé de faire, ou il ne m'aura
+pas.»</p>
+
+<p>Nolet, premier commis de M. Jeannin, et alors
+commis de Fieubet, son oncle, se présenta: on fit le
+mariage. Madame Pilou fit l'affaire et la proposa.
+Bordier, au désespoir, s'en va en Hollande, et mademoiselle
+de Hère a fait depuis ce que mademoiselle
+Margonne n'avoit pas voulu faire. Ce qui l'avoit le plus
+irritée contre Bordier, c'est que cet homme, qui disoit
+qu'il ne souhaitoit rien tant qu'une belle-fille comme
+elle, dès qu'il vit son fils épris, il la traita le plus incivilement
+du monde, elle qui en usoit si bien. Elle a
+de l'esprit, de la vertu, du c&oelig;ur; c'est une personne
+fort raisonnable. Elle a eu du bonheur, car elle vit
+doucement avec son mari qui l'estime fort, et elle est
+estimée de toute la famille à tel point, qu'elle y est
+comme l'arbitre de tous leurs différends, et Bordier a été
+contraint de vendre sa charge: le jeu et les femmes
+l'ont incommodé, et on doute que le père soit à
+son aise. Cet homme n'en usa point mal en l'affaire
+de son fils, car il ne s'emporta point, ne dit rien
+contre la personne; aussi auroit-il eu tort. Depuis il le
+lui a pardonné; mais il n'y a pas de cordialité entre
+eux.</p>
+
+<p>Avant la révocation des prêts, cet homme craignoit
+le serein, se serroit le nez quand le serein le surprenoit
+à l'air: il avoit sans cesse des étouffements. Depuis,
+quand il a fallu songer tout de bon à s'empêcher de
+<span class="pagenum"><a id="Page_359"> 359</a></span>
+donner du nez en terre, il n'a plus craint le serein, et
+n'a pas eu le moindre étouffement.</p>
+
+<p>Son second fils, qu'on appelle M. de Raincy, étant
+allé à Rome, y passa pour le plus fou des François qui y
+eussent encore été. Il avoit mis des houppes rouges<a name="FNanchor_351" id="FNanchor_351" href="#Footnote_351" class="fnanchor">[351]</a>
+à ses chevaux de carrosse comme un homme de grande
+qualité: le Barigel lui en parla. Il lui ouvrit une cassette
+pleine de louis, et lui dit tout bas: «Qui a cela
+à dépenser en un voyage de Rome, peut mettre telles
+houppes qu'il lui plaît à ses chevaux.» Le Barigel vit
+bien que c'étoit un extravagant, et le laissa là. Il fit le
+galant de la princesse Rossane, et, pour faire connoissance,
+il battit un des estafiers de cette princesse en sa
+présence; et, un jour qu'elle ne le regarda pas au
+Cours, il se mit les pieds sur la portière, et le chapeau
+renfoncé dans sa tête, et la morgua. Elle en rit. Il
+avoit accoutumé son cocher à courir à toute bride
+contre les carrosses où il y avoit des gens avec des lunettes
+sur le nez comme on en voit en quantité en ce
+pays-là. Il avoit une canne qu'il mettoit en arrêt
+comme une lance, et crioit: <em>Au faquin, au faquin!</em>
+Entre chien et loup, il alloit par certaines rues tout nu,
+enveloppé d'un drap qu'il ouvroit quand il passoit
+quelque femme. L'opinion que l'on avoit que c'étoit
+un fou achevé lui sauva la vie, autrement on l'eût assommé
+de coups. Il fit faire des soutanes de tabis pour
+lui et pour quelques autres, afin de faire <em>fric fric</em> la
+nuit, et faire peur aux Italiens. De retour, comme on
+<span class="pagenum"><a id="Page_360"> 360</a></span>
+l'obligeoit à jouer trop tard à sa fantaisie chez son
+père, il fit apporter son peignoir et mettre ses cheveux
+sous son bonnet. Le père, qui est fier aux autres, se
+laisse mâtiner à ce maître fou. Il se délecte de passer
+pour impie, et il tourmente son père et lui veut faire
+rendre compte, quoiqu'il eût un carrosse à quatre chevaux
+entretenu, lui, un valet-de-chambre et trois laquais
+nourris, avec huit mille livres pour s'habiller et
+pour ses menus plaisirs.</p>
+
+<p>Une fois il parla d'amour à une femme qui ne
+l'ayant pas autrement écouté, il se mit à se promener à
+grands pas une heure durant tout autour de la chambre,
+frottant tous les murs, et sans rien dire. Elle s'en
+moqua fort, et il fut contraint de la laisser là.</p>
+
+<p>Il fut une fois une heure entière à chanter devant une
+barrière de sergents:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div class="line">Les recors et les sergents</div>
+<div class="line i1">Sont des gens</div>
+<div class="line">Qui ne sont point obligeants.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Enfin le sergent commença à vouloir prendre la
+hallebarde, et le cocher à toucher.</p>
+
+<p>Ce n'est pas qu'il manque d'esprit, il en a assez pour
+faire de méchants vers. Ceux qui le fréquentent disent
+qu'il n'a pas l'âme mal faite. Pour moi, je trouve
+qu'il fait si fort le marquis, que j'aurois, toutes les fois
+que je le vois, envie de lui dire l'épigramme de Laffemas.</p>
+
+<p>Il lui arriva, au printemps de 1658, une querelle
+avec La Feuillade dont le monde ne fut nullement fâché.
+<span class="pagenum"><a id="Page_361"> 361</a></span>
+Il devoit aller avec madame de Franquetot et
+madame Scarron cul-de-jatte<a name="FNanchor_352" id="FNanchor_352" href="#Footnote_352" class="fnanchor">[352]</a>, au Cours ou quelque
+autre part; mais les dames vouloient acheter des
+coiffes et des masques en passant. La Feuillade y vint
+faire visite. Raincy, qui fait l'homme d'importance,
+sans considérer que l'autre étoit plus de qualité que
+lui et assez mal endurant, dit à ces dames qu'il seroit
+temps de partir, et que, pour peu qu'elles ne trouvassent
+par hasard des coiffes et des masques à leur fantaisie,
+il se passeroit quelques heures à cette emplète;
+après il se mit à contrefaire les <em>niépesseries</em> de femmes.
+La Feuillade, qui ne trouvoit pas cela trop plaisant,
+dit: «Vous pourriez ajouter encore que la flèche se
+pourroit bien rompre.&mdash;En ce cas-là, dit Raincy
+en goguenardant, elles auroient l'honneur de ma
+conversation, qui n'est pas trop désagréable.&mdash;Ma
+foi! répliqua La Feuillade, pas si agréable aussi que
+vous penseriez bien;» et lui dit quelque chose encore
+sur ce ton-là, puis finit ainsi: «Mesdames, il faut
+vous laisser partir, aussi bien monsieur que voilà ne
+se trouveroit peut-être pas trop bien de notre conversation.»
+Raincy a été si bon que de s'en plaindre
+au maréchal d'Albret, à cause qu'il le connoissoit.
+Cela est ridicule, car il semble qu'il ait prétendu qu'on
+en fît un accommodement. Le maréchal d'Albret en a
+parlé à La Feuillade, qui a répondu «que tout ce
+qu'il pouvoit, c'étoit de saluer Raincy quand Raincy
+le salueroit.»</p>
+
+<p>Il sera quelquefois trois heures sans dire un mot,
+<span class="pagenum"><a id="Page_362"> 362</a></span>
+même en visite. Une fois il fut comme cela chez
+M. Conrart, qui dit après: «Il y a des gens qui acquièrent
+de la réputation en parlant; celui-ci en croit
+acquérir en ne parlant pas.» Il ne parle effectivement
+qu'où il s'imagine qu'on l'admirera. Scudéry,
+sa s&oelig;ur, Chapelain et Conrart même l'achevèrent en
+louant une élégie, ou plutôt un centon qu'il avoit fait.</p>
+
+<p>Bordier le père étant mort en 1660, ses enfants et
+ses gendres Morain et Gallard, tous deux maîtres des
+requêtes, furent assez fous pour mettre des couronnes
+à ses armes. Cela fit renouveler cent choses à quoi on
+n'auroit peut-être pas pensé.</p>
+
+<p>Le Raincy emploie tout son temps à s'habiller. Quelquefois
+il n'est pas prêt à quatre heures du soir. Il est
+mort assez jeune. Le curé de Saint-Gervais, Sachot,
+qui le connoissoit et qui étoit son curé, lui alla déclarer
+qu'il falloit songer à sa conscience: il n'y vouloit pas
+entendre. Cet homme eut l'adresse de le gagner; il lui
+parla de sa jeunesse, de ses études, de son esprit et de ses
+vers, qu'il mit au-dessus de ceux d'Horace; après il en
+fit tout ce qu'il voulut, et lui donna une telle crainte
+des jugements de Dieu, que l'autre, pour se mortifier,
+fit sa confession à genoux nus sur le carreau. Bordier
+l'aîné n'a pas laissé de demeurer à son aise; il a quatre
+cent mille livres de bien, et s'est fait président de la
+cour des aides: c'est un fort bonhomme. Il a de l'amitié
+pour moi parce que mademoiselle Margonne est
+ma bonne amie. Il parle d'elle avec respect.</p>
+
+<h2 class="p4">M. ET MADAME DE BRASSAC.</h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_363"> 363</a></span></p>
+
+<p class="p2">M. de Brassac étoit un gentilhomme de Saintonge,
+qui tenoit rang de seigneur. Durant les guerres de la
+religion, comme il étoit encore huguenot, il fut gouverneur
+de Saint-Jean-d'Angely. Il étoit hargneux,
+toujours en colère, et, quoiqu'il eût étudié, il n'avoit
+pourtant point pris le beau des sciences et des lettres.
+On dit qu'un jour que ceux de la Maison-de-Ville s'assembloient
+pour faire un maire, il leur dit: «Allez,
+messieurs, allez, et faites un maire qui soit homme
+de bien.&mdash;Oui, oui, monsieur, répondirent-ils, nous
+en ferons un qui ne sera point rousseau.» Or, il
+l'étoit en diable.</p>
+
+<p>Il épousa la s&oelig;ur du marquis de Montausier, père
+de celui d'aujourd'hui, dont il n'a pas eu d'enfants. Ce
+M. de Montausier, son beau-frère, avoit une femme
+catholique, s&oelig;ur de Des Roches Bantaut, lieutenant de
+roi de Poitou, de la maison de Châteaubriant. M. de
+Brassac la fit huguenote, et depuis il changea de religion
+avec sa femme, et vouloit persuader à cette dame
+de changer encore, ce qu'elle n'a jamais voulu faire.
+Le père Joseph prit ce M. de Brassac en amitié, lui fit
+avoir l'ambassade de Rome, puis le gouvernement de
+Lorraine, et enfin le gouvernement de Saintonge et
+d'Angoumois, avec la surintendance de la maison de la
+Reine: et quand madame de Brassac fut faite dame
+<span class="pagenum"><a id="Page_364"> 364</a></span>
+d'honneur, M. de Brassac eut le brevet de ministre
+d'État.</p>
+
+<p>Madame de Brassac étoit une personne fort douce,
+modeste, et qui sembloit aller son grand chemin; cependant
+elle savoit le latin, qu'elle avoit appris en le
+voyant apprendre à ses frères: il est vrai qu'à l'exemple
+de son mari, elle n'avoit rien lu de ce qu'il y a de
+beau en cette langue, mais s'étoit amusée à la théologie,
+et un peu aux mathématiques. On dit qu'elle entendoit
+assez bien son Euclide. Elle ne songeoit guère
+qu'à rêver et à méditer, et avoit si peu l'esprit à la
+cour, qu'elle ne s'étoit corrigée ni de l'accent landore<a name="FNanchor_353" id="FNanchor_353" href="#Footnote_353" class="fnanchor">[353]</a>
+ni des mauvais mots de la province. J'ai dit
+ailleurs comme madame de Senecey fut chassée. Le
+cardinal jeta les yeux sur madame de Brassac; je veux
+croire que le père Joseph n'y nuisit pas. Elle dit au cardinal
+qu'elle se sentoit plus propre à une vie retirée
+qu'à la vie de la cour; qu'il en trouveroit d'autres à
+qui cette charge conviendroit mieux; et qu'au reste
+elle ne pouvoit lui faire espérer de lui rendre auprès
+de la Reine tous les services qu'il pourroit peut-être
+prétendre d'elle. Cela n'y fit rien: la voilà dame d'honneur.
+Elle s'y comporta si bien qu'elle contenta la Reine
+et le cardinal, quoique l'Evangile dit que nul ne peut
+servir à deux maîtres. La Reine s'en louoit à tout le
+monde: ce n'étoit pas peu pour une personne qui avoit
+été mise auprès d'elle de la main de son ennemi. Si
+madame de Brassac entra dans cette charge sans beaucoup
+de joie, elle en sortit aussi sans grande tristesse.
+Le Roi mort, on fit revenir tous les exilés, durant le
+<span class="pagenum"><a id="Page_365"> 365</a></span>
+règne de peu de jours de M. de Beauvais. Madame de
+Senecey fit plus de bruit que toutes les autres ensemble.
+Elle avoit été assez adroite pour faire accroire à la Reine
+que ç'avoit été pour l'amour d'elle qu'on l'avoit chassée,
+et c'étoit pour l'intrigue de La Fayette. On lui destine
+la place de madame de Lansac, gouvernante du Roi;
+mais elle, qui connoissoit bien à qui elle avoit affaire,
+dit qu'elle ne reviendroit point si on ne la rétablissoit
+dans sa charge. La Reine disoit: «Mais je suis la plus
+satisfaite du monde de madame de Brassac; le moyen
+de la chasser? Cependant madame de Senecey ne
+veut pas revenir autrement.» Elle se résout donc à
+donner congé à madame de Brassac, en lui disant qu'elle
+étoit très-contente d'elle, mais que madame de Senecey
+le vouloit. Voilà madame de Senecey en la place
+de madame de Brassac et de madame de Lansac. Madame
+de Brassac se retire avec son mari, qui étoit encore
+surintendant de la maison de la Reine. Il mourut
+un an ou deux après, et elle ne lui survécut guère.</p>
+
+<h2 class="p4">ROUSSEL (JACQUES)</h2>
+
+<p class="p2">Roussel étoit fils d'un honnête bourgeois de Châlons,
+qui, par mauvais ménage ou autrement, fut contraint
+de faire banqueroute, si bien que M. Ostorne, greffier
+de Sédan, prit son fils comme par pitié, et le donna à
+M. de Gueribalde, qu'il avoit en pension chez lui avec
+beaucoup d'autres, pour aller au collége avec eux, et
+<span class="pagenum"><a id="Page_366"> 366</a></span>
+leur porter leurs porte-feuilles. Or, comme il arrive
+quelquefois que les valets ont autant ou plus d'esprit
+que leurs maîtres, il profita plus qu'eux au collége, et
+devint si habile, principalement en grec, que feu M. de
+Bouillon<a name="FNanchor_354" id="FNanchor_354" href="#Footnote_354" class="fnanchor">[354]</a> lui donna sa bibliothèque à gouverner,
+avec deux cents livres de pension. Voilà son premier
+établissement. Ensuite M. Ostorne le considéra davantage,
+et le fit manger à table avec les pensionnaires;
+il leur faisoit répétition, et avoit vingt écus de chacun
+par an. Après avoir été quelques années en cet état, il
+vint à se débaucher; de sorte qu'il faisoit fort mal son
+devoir, et ne revenoit que la nuit. Ensuite il fut fait régent
+de la première. Durant ce temps-là il vint des seigneurs
+polonois à Sédan, qui le prirent pour les instruire;
+et comme on ne touche pas toujours de l'argent
+à point nommé quand il vient de si loin, et que peut-être
+il leur faisoit faire la débauche, il fut contraint de
+s'engager pour eux, et la somme montoit à trois ou
+quatre mille francs. Ces messieurs les Polonois, voyant
+que leur argent ne venoit point, partirent sans dire
+adieu. Roussel, mis en action par les créanciers, qui se
+saisirent de sa personne, obtint délai, et s'achemina en
+Pologne, où les autres s'étoient déjà rendus. Ils le reçurent
+avec toute la civilité imaginable, et ne lui rendirent
+pas seulement la somme dont il avoit répondu,
+mais lui payèrent largement son voyage pour l'aller et
+pour le retour. Cependant Roussel, qui étoit adroit et
+entreprenant, ayant rencontré une heureuse conjoncture
+pour lui, car il étoit question d'élire un roi, et il
+étoit très-versé à faire des harangues, se fit connoître
+<span class="pagenum"><a id="Page_367"> 367</a></span>
+des principaux palatins du pays; de sorte qu'à son retour
+en France il quitta la poussière de l'école, et alla
+trouver le cardinal de Richelieu, à La Rochelle, à qui
+il dit qu'il avoit pouvoir de faire roi de Pologne qui il
+lui plairoit, et lui montra quelques pièces par écrit
+pour justifier ce qu'il disoit. Le cardinal, qui le prenoit
+pour un fou, et qui ne songeoit pas à se faire roi
+de Pologne, le congédia. De sorte que notre homme va
+trouver M. de Mantoue, qui toute la vie a eu des desseins
+assez chimériques; mais comme il avoit l'empereur
+et le roi d'Espagne sur les bras, il ne le voulut pas
+écouter. Roussel va à Venise, où il se fait présenter à
+M. de Candale. Ruvigny étoit alors à Venise; il avoit
+vu Roussel à Sédan. Roussel, qui le reconnut, lui fit
+signe. Le galant homme vouloit persuader à M. de Candale
+que pour peu d'argent on se feroit céder par le roi
+de Suède je ne sais combien d'îles, avec titre de souverain.
+M. de Candale, mal avec son père, ne vivoit alors
+que de sa pension de Venise et de son régiment de Hollande.
+Ruvigny, voyant que Roussel avoit de longues
+conférences avec lui, l'avertit de ce qu'il savoit. M. de
+Candale, pour se défaire de cet homme, l'adressa au
+marquis d'Exideuil<a name="FNanchor_355" id="FNanchor_355" href="#Footnote_355" class="fnanchor">[355]</a>, aîné de Chalais, et qui s'étoit
+mis à voyager à cause de la mort de son frère. Ce marquis,
+comme vous verrez, avoit et a encore la cervelle
+<em>à l'escarpolette</em>. Roussel et lui prirent résolution ensemble
+d'aller voir Bethlem Gabor<a name="FNanchor_356" id="FNanchor_356" href="#Footnote_356" class="fnanchor">[356]</a>, qui les reçut fort
+<span class="pagenum"><a id="Page_368"> 368</a></span>
+bien; et comme au Nord les docteurs sont conseillers
+d'État, Roussel lui plut tellement qu'il résolut de l'envoyer
+ambassadeur en Moscovie avec le marquis, l'un
+pour sa qualité et l'autre pour son savoir. Ils partent
+tous deux avec l'ambassadeur de Moscovie, qui s'en retournoit.
+Le marquis avoit un si grand train, et lui et
+Roussel faisoient si bonne chère, qu'avant que d'arriver
+à Constantinople ils eurent mangé une bonne partie
+de leur argent: ils prirent cette route parce que
+l'ambassadeur de Moscovie y avoit affaire. Roussel, qui
+crut que leur nécessité venoit du mauvais ménage des
+officiers du marquis, y voulut mettre ordre, et se voulut
+charger de la dépense. En effet, il entreprit pour
+une certaine somme de les rendre tous à Moscou; mais
+il avoit mal pris ses mesures, car l'argent manqua à
+mi-chemin, et le marquis fut contraint de prendre tout
+ce que ses gentilhommes pouvoient avoir, qui, en colère
+de cela, dirent quelques injures à Roussel, mêlées
+de quelques coup de poing; ce qui le piqua tellement
+qu'il jura de s'en venger, et pratiqua si bien l'ambassadeur
+de Moscovie, qui étoit neveu du patriarche,
+que le grand-duc envoya le marquis en Sibérie, où il
+fut trois ans prisonnier, mais dans une prison si rude,
+qu'on ne lui portoit à manger que par une lucarne<a name="FNanchor_357" id="FNanchor_357" href="#Footnote_357" class="fnanchor">[357]</a>.
+<span class="pagenum"><a id="Page_369"> 369</a></span>
+Enfin, les artifices de Roussel étant reconnus, et le patriarche
+mort, on le mit en liberté. Là dedans il apprit
+par c&oelig;ur les quatre premiers livres de <em>l'Énéïde</em>. Il les
+pouvoit bien apprendre tous douze, ce me semble. Tous
+les potentats de l'Europe, à la prière du roi de France,
+écrivirent au grand-duc pour la délivrance du marquis.
+Il est de bonne maison: son nom, c'est Talleyrand.
+Chalais est une principauté comme Enrichemont et
+Marsillac.</p>
+
+<p>Cependant Roussel entra en crédit auprès du grand-duc;
+et, la mort de Bethlem Gabor étant survenue, il
+se fait députer vers le roi de Suède, en qualité d'ambassadeur,
+pour moyenner quelque ligue contre le roi
+de Pologne. En cet emploi, il fait si bien que, sans que
+le roi de Suède en sût rien, il fait entendre au grand-duc
+que ce prince armera moyennant un million. Le
+grand-duc, par avance, envoie quatre cent mille livres
+que Roussel touche. La fourbe se découvrit; mais Roussel
+met mal le grand-duc avec le roi de Suède, qui le
+retient à son service, et l'envoie en ambassade, premièrement
+en Hollande, puis à Constantinople, où il est
+mort de la peste<a name="FNanchor_358" id="FNanchor_358" href="#Footnote_358" class="fnanchor">[358]</a>.</p>
+
+<h2 class="p4">LE MARQUIS D'EXIDUEIL<br />
+<span class="medium">ET SA FEMME.</span></h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_370"> 370</a></span></p>
+
+<p class="p2">Au retour de Moscovie, avec Pompadour, M. d'Exideuil
+épousa mademoiselle de Pompadour, fille d'une
+s&oelig;ur de la chancelière. Quoique le mari et la femme
+fussent fort dissemblables pour le corps, car il étoit fort
+<span class="pagenum"><a id="Page_371"> 371</a></span>
+laid, et elle fort belle, il n'y a rien pourtant de plus
+semblable pour l'esprit, aussi visionnaires l'un que
+l'autre: mais comme les fous ne s'accordent guère entre
+eux, il y avoit toujours noise en ménage. Elle, étoit
+coquette et le mari jaloux. Pour l'obliger à recevoir
+grand monde chez elle, et à venir ensuite à la cour,
+elle s'avisa d'une invention qui ne pouvoit réussir qu'auprès
+du marquis d'Exideuil. Elle lui fit accroire que le
+feu Roi étoit devenu amoureux d'elle; qu'il le lui avoit
+fait dire par quelqu'un qu'elle lui nomma; mais que,
+comme il vouloit toujours se conserver la réputation de
+chaste, il vouloit que l'affaire fût secrète. Or, il faut
+que vous sachiez que le Roi étoit alors en Lorraine.
+«Pour cela, ajouta-t-elle, on a trouvé de certains chevaux
+qui, en un jour et une nuit, peuvent venir de
+Lorraine à Paris et de Paris en Lorraine; de sorte qu'il
+n'est pas difficile, par le moyen de ceux qui sont dans
+la confidence, d'empêcher qu'on ne voie le Roi pendant
+<span class="pagenum"><a id="Page_372"> 372</a></span>
+un jour. Par ce moyen, vous et moi gouvernerons
+tout.» Après, elle lui dit qu'on se vouloit servir
+d'elle pour négocier en Flandre, et que M. le garde-des-sceaux<a name="FNanchor_359" id="FNanchor_359" href="#Footnote_359" class="fnanchor">[359]</a>
+avoit fait faire pour cela de certains carrosses
+tirés par de cette sorte de chevaux dont nous venons
+de parler. «Je vous veux découvrir» ajouta-t-elle,
+la cause de la richesse de messieurs Seguier: elle vient
+d'une naine indienne qu'ils ont chez eux. Cette naine
+possédoit un grand trésor, et fut prise par les Espagnols;
+mais, comme ils revenoient, les vaisseaux furent
+séparés par la tempête, et la naine, avec ses richesses, fut
+jetée sur une côte de France, où un des Seguier avoit
+un château. Il la reçut fort bien, et elle se donna à lui
+avec son trésor. Cette naine est prophétesse, et par les
+avis qu'elle donne, il est impossible, si on les suit,
+qu'on ne fasse une grande fortune: j'aurai communication
+avec elle, et je ne doute pas que nous ne supplantions
+bientôt le cardinal de Richelieu.»</p>
+
+<p>Elle aimoit fort les confitures; et, pour en avoir son
+soûl, elle fit accroire au marquis que la naine ne vivoit
+que de cela; et cependant elle en faisoit des collations
+avec ses galants; car le mari, persuadé de tout ce
+que sa femme lui avoit dit, promettoit à tous ses voisins
+des charges et des emplois, et recevoit toute la
+province chez lui, parce qu'elle lui avoit fait entendre
+qu'il falloit se faire connoître avant que d'être premier
+ministre. Après, ils viennent à Paris; la cour sembloit
+bien plus plaisante à la dame que le Limousin. Elle
+n'en vouloit point partir: cela les brouilla si bien,
+qu'il s'en alla seul dans la province; elle coquette ici
+<span class="pagenum"><a id="Page_373"> 373</a></span>
+tout à son aise. Esprit, l'académicien, qui étoit alors
+à M. le chancelier, étant familier chez elle, se mit à
+lui en conter. Il l'aima quelque temps sans découvrir
+sa folie. Elle étoit belle et avoit de l'esprit. Un jour
+qu'il ne s'étoit pas trouvé quelque part: «Si vous
+pensiez, lui dit-elle, me faire encore de ces tours-là,
+je m'en irois à Meaux.» Cela lui sembla si extravagant
+qu'il lui répondit: «Et moi, j'irois à Pontoise.»
+Ensuite, elle lui conta mille visions. Il dit
+que de sa vie il n'a été si surpris. Elle l'envoya un jour
+quérir. Il la trouva sur un lit, les bras pendants, pâle,
+défigurée, un chien expirant à ses pieds, une écuelle
+pleine de brouet noir. «Hé bien! lui dit-elle d'une
+voix dolente, vous voyez,» et se mit à lui conter,
+avec un million de circonstances bizarres, combien de
+fois depuis cinq ans elle avoit pensé être empoisonnée
+par son mari. Après elle se jette dans un couvent: le
+chancelier prend l'affirmative pour elle. Le mari, qui
+étoit absent et amoureux d'elle, étoit pourtant bien
+embarrassé d'avoir un chancelier de France sur les
+bras. Au bout de quinze jours cette fantaisie passe à
+cette folle; elle écrit à son mari qu'elle le vouloit aller
+trouver, et qu'il vînt au-devant d'elle. Il y vint: les voilà
+les mieux du monde ensemble. Elle ne vouloit que faire
+parler et avoir des aventures. L'aventure du poison
+lui avoit semblé belle. On a dit aussi que c'étoit pour
+entendre les plaintes de ses amants qu'elle avoit fait
+cette extravagance, et qu'elle s'étoit mise ensuite dans
+un couvent. Enfin, tout de bon, elle mourut de maladie
+au bout de quelques années, et employa les derniers
+moments de sa vie à conter à son mari combien
+elle avoit eu de galants, qui ils étoient, et jusqu'à quel
+<span class="pagenum"><a id="Page_374"> 374</a></span>
+point elle les avoit aimés; car on ne dit point qu'elle
+ait conclu avec pas un. Son mari mourut quelque
+temps après. Ils ont laissé deux garçons.</p>
+
+<p>Pompadour, le père de cette extravagante, étoit un
+bon gros homme, lieutenant de roi de Limousin, qui
+ne se tourmentait guère de ce que faisoit sa femme<a name="FNanchor_360" id="FNanchor_360" href="#Footnote_360" class="fnanchor">[360]</a>:
+il lui laissoit gouverner sa maison, qu'elle a rétablie, et
+son corps aussi, comme il lui plaisoit. Tous les matins,
+tandis que monsieur ronfloit de son côté, elle donnoit,
+étant encore au lit, audience à tout le monde. On dit
+qu'un jour quelqu'un de ses gens, revenant de la ville
+la plus proche, apporta bonne provision de sangles,
+quoiqu'il n'eût eu ordre d'apporter que des étrivières.
+Elle se mit à crier. «Hé bien! hé bien! lui
+dit un gentilhomme de son mari, ne vous fâchez pas;
+vous n'aurez que les étrivières.» Elle se divertissoit
+avec les suivants de son mari, et il avoit de la peine à
+en garder, car elle n'étoit point jolie, et peut-être ne
+payoit-elle pas bien. Un jour elle ne vouloit pas qu'un
+d'eux allât à la chasse avec son mari: «Hé! mordieu,
+madame, dit le bonhomme, je vous le laisse tous les
+jours; que je l'aie au moins cette après-dînée.» Sa
+famille mit un jour en délibération si on jetteroit par
+les fenêtres un certain Prieuzac<a name="FNanchor_361" id="FNanchor_361" href="#Footnote_361" class="fnanchor">[361]</a> de Bordeaux, qui
+vivoit fort scandaleusement avec madame. Il fut d'avis
+qu'on ne lui fît point de mal.</p>
+
+<h2 class="p4">M. SERVIEN<a name="FNanchor_362" id="FNanchor_362" href="#Footnote_362" class="fnanchor">[362]</a>.</h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_375"> 375</a></span></p>
+
+<p class="p2">Son père étoit procureur général des Etats de Dauphiné;
+sa mère étoit demoiselle. Il fut procureur
+général à Grenoble, puis maître des requêtes. Il a
+eu un frère chevalier de Malte. Il avoit un parent
+bien proche qui étoit homme d'affaires. Le comte de
+Saint-Aignan épousa la fille de cet homme<a name="FNanchor_363" id="FNanchor_363" href="#Footnote_363" class="fnanchor">[363]</a>.</p>
+
+<p>Il aima mieux être sous-secrétaire d'Etat que chef
+d'un corps qui le haïroit<a name="FNanchor_364" id="FNanchor_364" href="#Footnote_364" class="fnanchor">[364]</a>. Chavigny, à qui le cardinal
+avoit reproché qu'il ne s'attachoit pas comme
+Servien à son emploi, ne cherchoit que l'occasion de
+le débusquer. Voici comme elle se présenta: Servien
+badinoit avec une chanteuse nommée mademoiselle
+Vincent, et avoit une chambre chez elle, où il travailloit
+à ses affaires quand il avoit travaillé à autre chose.
+Le prétexte étoit qu'elle avoit un mari que Servien disoit
+<span class="pagenum"><a id="Page_376"> 376</a></span>
+être de ses amis. Bois-Robert l'ayant prié de je ne sais
+quoi qu'il ne fit pas, s'en plaignit, et dit étourdiment
+que, s'il en eût prié mademoiselle Vincent, cela eût été
+fait aussitôt. Servien, piqué de cela, dit à Bois-Robert,
+dans la salle des gardes du cardinal: «Ecoutez, monsieur
+de Bois-Robert, on vous appelle <em>le Bois</em>; mais on
+vous en fera tâter.» Bois-Robert lui répondit: «Votre
+maître et le mien le saura.» Servien va pour dîner
+à la table ronde à laquelle le cardinal ne mangeoit
+point. Bois-Robert entre; le cardinal lui dit: «Qu'avez-vous,
+le Bois? vous êtes bien triste.&mdash;Monseigneur,
+ne m'appelez plus ainsi; ce nom vient d'être
+profané: on me menace.» Saint-Georges, capitaine
+des gardes du cardinal, ami de Servien, court pour
+l'avertir. Servien se dépêcha de dîner; mais il arriva
+trop tard, car le cardinal sut tout. Il dit à Bois-Robert:
+«Avez-vous des témoins?&mdash;Tous vos domestiques; mais
+ils ne voudront rien dire: il y a encore Chalusset,
+lieutenant du château de Nantes.» Bois-Robert va
+à Chalusset, et le gagne par l'espérance que M. de Bullion,
+ennemi de Servien, lui feroit du bien. En effet,
+Chalusset eut deux mille écus pour cela, et Bois-Robert
+autant. Bullion lui dit: «Allez, vous êtes mon fait;
+il me faut un homme comme vous auprès de M. le
+cardinal. Venez me voir.» Mais Bois-Robert ne put
+se tenir de faire des contes de lui. Voici ce qu'il dit à
+Ruel dans le parc: Bullion eut envie de faire ses affaires;
+il alla dans le bois, et, appuyé sur Nazin, son
+courrier, et Coquet, son maquereau, il se déchargeoit
+de son paquet. Bois-Robert alla dire au cardinal que
+des provinciaux, voyant je ne sais quoi de blanc à travers
+les feuilles, faisoient de grandes révérences, prenant le c..
+<span class="pagenum"><a id="Page_377"> 377</a></span>
+de M. de Bullion pour un visage. Une autre
+fois, comme le cardinal vouloit faire jouer du clavecin,
+Bois-Robert dit: «M. de Bullion a pissé dedans.»
+Il pissoit partout. Ce fut là le prétexte de l'éloignement
+de Servien, à qui le cardinal envoya pourtant
+offrir ses mules pour porter son bagage. Il le remercia,
+et dit qu'il en avoit. On le relégua à Angers, où il a
+été jusqu'à la mort du feu Roi. Là, il chassoit et coquetoit.</p>
+
+<p>Bois-Robert fait un conte à propos de Servien. Le
+cardinal avoit un brutal de valet-de-chambre nommé
+Des Noyers. Un jour ce garçon se mit à tournoyer autour
+de M. Servien: «Qu'y a-t-il? qu'as-tu?&mdash;Peste de
+vous! j'ai perdu ma gageure: j'avois gagé que vous
+étiez borgne de l'&oelig;il gauche, et c'est de l'&oelig;il droit.»
+Ce même, au premier de l'an, leur demanda si Jésus-Christ,
+quand il naquit, était catholique. On lui rit au
+nez. «Je veux dire chrétien,» dit-il. On rit encore
+plus fort. «Pourquoi tant rire? Quelle fête est-il aujourd'hui?&mdash;La
+Circoncision.&mdash;Hé bien! ne falloit-il
+pas qu'il fût Juif?»</p>
+
+<p>Le cardinal demanda un jour à Bautru: «Que fait
+M. Servien à Angers?&mdash;Il <em>bigotte</em>.» C'est qu'il étoit
+amoureux d'une madame Bigot. C'étoit une belle
+femme mariée à un M. Bigot, dont le père avoit été
+procureur général du grand conseil, mais qui s'étoit
+incommodé pour s'être fait huguenot; et le fils étoit
+un ridicule qui, déjà âgé, avoit épousé une belle fille
+qui n'avoit rien. Gueux, il subsistoit par un contrôle
+général des traites d'Anjou que lui avoit donné Rambouillet,
+son beau-frère, qui alors avoit les cinq grosses
+fermes. Or, cet homme avoit eu un emploi auparavant à
+<span class="pagenum"><a id="Page_378"> 378</a></span>
+Reims. Sa s&oelig;ur, madame Rambouillet, dit: «Il ne
+fera point sa commission; mais il deviendra amoureux
+de la fille d'un tel, qui a aussi un emploi là.»
+Il ne manque pas. Il avoit mis des portraits de cette
+fille dans l'hôtellerie où il couchoit à Nanteuil, afin de
+la voir en allant et en revenant. Une fois il vint ici,
+et ne baisa ni sa s&oelig;ur, ni sa nièce en arrivant. On sut
+depuis qu'il avoit juré à sa maîtresse de ne baiser pas
+une femme en son voyage. Le voilà marié. Le soir de
+ses noces, car il aimoit la mascarade, il dansa un
+ballet, composé de son beau-père, de sa belle-mère,
+de sa mariée et de lui. Les médisants d'Angers disoient:
+«M. Bigot est en faveur: il couche avec la maîtresse
+de M. Servien.» C'étoit un <em>becco cornuto</em>, et qui
+même n'avoit pas l'esprit de s'empêcher de faire connoître
+qu'il le savoit. Il y avoit presse à qui auroit Servien
+pour galant. Ménage, qui étoit alors à Angers,
+disoit à toutes ces femelles: «Pourquoi vous tourmentez-vous
+tant? il vous voit toutes de même &oelig;il.»
+Tout borgne qu'il est, il ne laissoit pas d'aller à la
+chasse; mais, dès qu'il craignoit quelque branche, il
+mettoit la main devant son bon &oelig;il; et quelquefois on
+le trouvoit à dix pas de son cheval, car, ne voyant
+goutte, la première chose le jetoit à bas. Servien s'éprit
+aussi d'une fille d'Angers, qu'on appeloit mademoiselle
+Avril. L'abbé Servien eut peur qu'il ne l'épousât,
+et il pria madame Bigot de lui en parler. Elle,
+qui n'est point sotte, lui voulut ôter cette fantaisie, et
+lui dit qu'elle n'en feroit rien. Quelques jours après,
+l'abbé revient et la presse encore; «car, disoit-il, je
+le sais de bonne part.&mdash;Hé bien! lui dit-elle, monsieur
+l'abbé, je le lui dirai; mais je lui dirai que
+<span class="pagenum"><a id="Page_379"> 379</a></span>
+c'est vous qui me l'avez fait dire.» En effet, un soir
+qu'une dame de la campagne avoit assemblée pour
+faire voir toutes les beautés de la ville à Jarzé, qui y
+étoit venu depuis deux jours, et que Jarzé faisoit le
+dédaigneux: «Mon Dieu! l'impertinent homme! dit
+madame Bigot; s'il se vient mettre auprès de moi,
+je m'en irai ailleurs.&mdash;Je vous en empêcherai bien,
+répondit Servien en riant, car je ne bougerai d'auprès
+de vous.» En causant, il lui dit qu'il n'aimoit
+rien tant que les violons, et qu'étant procureur général
+à Grenoble, il quittoit tous ses procès pour écouter s'il y
+avoit le moindre rebec<a name="FNanchor_365" id="FNanchor_365" href="#Footnote_365" class="fnanchor">[365]</a> dans la rue. «A propos, lui dit-elle,
+on dit que vous nous les ferez entendre bientôt
+les violons; mais la salle de mademoiselle Avril est
+un peu bien petite; il faudra que sa grand'mère vous
+prête la sienne.» Il prit tout cela en raillant. Pourtant,
+sur la fin, ils s'en expliquèrent tout au long.
+L'abbé cependant ne put s'ôter cela de l'esprit, et il
+fit tant qu'il le maria avec la veuve d'un comte de
+d'Onzain de Vibraye<a name="FNanchor_366" id="FNanchor_366" href="#Footnote_366" class="fnanchor">[366]</a> qui avoit été tué à Arras. Il
+eut de la peine à s'y résoudre, car il n'étoit pas trop
+épouseur. La Bigot, qui en enrageoit, lui faisoit la
+guerre de ce qu'il épousoit la fille de M. de La Grise<a name="FNanchor_367" id="FNanchor_367" href="#Footnote_367" class="fnanchor">[367]</a>:
+<span class="pagenum"><a id="Page_380"> 380</a></span>
+c'étoit une médisance de province. Une baronne de
+La Roche-des-Aubiers, mère de cette jeune veuve,
+avoit été mariée fort long-temps sans avoir d'enfants.
+Enfin, un gentilhomme, nommé La Grise, se rendit
+familier dans la maison, et y gouvernoit tout. Incontinent
+madame devint grosse de madame Servien.
+Le mari meurt peu après; La Grise épouse la veuve.</p>
+
+<p>Le maréchal de Brézé disoit à La Grise: «Etre
+cocu, ce n'est pas grande merveille; mais il n'arrive
+guère qu'on le soit de la façon comme toi.» On dit
+aussi que madame d'Onzain aimoit Sévigny, dont nous
+parlerons ailleurs; en sorte que la mère passoit bien
+des articles fâcheux que Servien proposoit exprès,
+parce qu'il n'y alloit pas de bon c&oelig;ur, et que la belle
+accoucha au bout de sept mois. On disoit qu'elle étoit
+pressée de se marier. Au commencement elle le trouvoit
+vieux; enfin, elle fut ravie de l'avoir.</p>
+
+<p>Son retour et ses emplois aux pays étrangers, avec
+ses querelles avec M. d'Avaux et sa surintendance, se
+trouveront dans les Mémoires que la régence nous fournira.</p>
+
+<p>Cette madame Bigot revint à Paris faute d'emploi
+pour son mari. Ici, Lyonne, qui avoit les mémoires de
+son oncle Servien, se mit à lui en conter. Il avoit une
+chambre chez elle, comme l'autre chez mademoiselle
+Vincent; cela ne dura que deux ans, car on le maria.
+Depuis, son mari et elle, qui n'étoit plus jeune, ont bien
+eu de la peine à subsister, et Servien, tout surintendant
+qu'il est, n'en a aucun soin. Une fois pourtant il lui fit
+donner je ne sais quelle commission à l'année navale.
+Un jour, dînant chez M. de Vendôme, ce sot homme
+s'avisa de dire qu'il y avoit bien de l'avantage à avoir
+<span class="pagenum"><a id="Page_381"> 381</a></span>
+une femme bien faite; que les affaires s'en faisoient bien
+plus vite; que la sienne n'avoit qu'à aller chez M. Servien,
+et qu'aussitôt elle étoit expédiée. «Voire, dit
+M. de Vendôme, nous sommes du même âge lui et
+moi; cela ne va pas si vite. On n'est plus si preste.»
+Elle a un fils qui est bien fait.</p>
+
+<h2 class="p4">M. D'AVAUX<a name="FNanchor_368" id="FNanchor_368" href="#Footnote_368" class="fnanchor">[368]</a>.</h2>
+
+<p class="p2">M. d'Avaux étoit frère du président de Mesme. Nous
+avons dit, dans l'historiette de Voiture, qu'il aimoit les
+femmes, et qu'il n'étoit pas mal fait. Il en conta ici à
+la fille d'un conseiller au Châtelet, nommé M. d'Amours.
+C'étoit une belle fille, et qui avoit deux beaux noms,
+car elle s'appeloit <em>Aurore d'Amours</em>. On croit qu'il a
+eu assez de privautés avec elle; et comme il ne voulut
+pas l'épouser, elle se fit religieuse. M. d'Avaux avoit
+déjà été ambassadeur à Venise, et avoit fait la paix du
+Nord, quand cette belle se mit dans un couvent. Dans
+le Septentrion, il passoit pour un fort grand personnage
+et pour un homme de bien. Le mari de la comtesse
+Éléonore, fille du roi de Danemark<a name="FNanchor_369" id="FNanchor_369" href="#Footnote_369" class="fnanchor">[369]</a>, que nous
+avons vu ici avec sa femme, disoit que M. d'Avaux les
+<span class="pagenum"><a id="Page_382"> 382</a></span>
+avoit pensé faire devenir fous en Danemark, tant il
+faisoit le roi, et qu'une fois il lui dit en riant: «Bien,
+monsieur, voilà qui est bien: faisons bien la comédie.»</p>
+
+<p>M. d'Avaux étoit l'homme de la robe qui avoit le
+plus de bel esprit, et qui écrivoit le mieux en françois.
+On croit que le cardinal de Richelieu ne l'aimoit point
+quoiqu'il l'employât. Le feu Roi mort, cet homme, avec
+cette réputation, avoit droit de prétendre quelque chose.
+On lui donne une abbaye de dix-huit mille livres de
+rente: il la reçoit pour un de ses neveux, fils de son
+cadet M. d'Irval, ne voulant pas apparemment tenir
+cela pour une récompense, et aussi ne voulant pas que
+ce bénéfice fût perdu pour sa famille<a name="FNanchor_370" id="FNanchor_370" href="#Footnote_370" class="fnanchor">[370]</a>. La Reine, ou
+plutôt M. de Beauvais, le fait surintendant des finances
+avec M. Le Bailleul. Le cardinal Mazarin ne pouvoit
+alors empêcher qu'on ne l'élevât; mais après il lui fit
+donner l'emploi de Munster pour l'éloigner. Servien,
+qui devoit aller ambassadeur à Rome, fut proposé par
+Lyonne en la place de Chavigny pour être son collègue.
+Ils ne furent pas long-temps ensemble sans se quereller.
+Dès Charleville, Servien eut un courrier particulier;
+cela donna de la jalousie à l'autre. D'un autre
+côté, d'Avaux avoit un grand équipage, car, avec les
+appointements de surintendant et les quinze cents écus
+qu'ils touchoient par mois de la cour, comme plénipotentiaire,
+il avoit cinquante mille écus à manger. Servien
+le pria de considérer qu'il n'avoit pas tant à dépenser,
+<span class="pagenum"><a id="Page_383"> 383</a></span>
+et qu'il lui feroit plaisir de se régler, afin qu'il
+n'y eût point tant de différence. D'Avaux répondit que
+chacun faisoit de son bien ce qu'il vouloit.</p>
+
+<p>D'ailleurs, on dit qu'il y avoit eu un peu de galanterie,
+et qu'il en avoit conté à madame Servien, qui
+eût été quasi la petite-fille de son mari, et qui étoit jolie
+et coquette. Il y a un recueil imprimé des lettres, ou
+plutôt des factums que lui et Servien ont écrits l'un
+contre l'autre. Enfin, M. de Longueville les accommoda,
+ou du moins fit en sorte qu'il n'y eut plus de
+scandale.</p>
+
+<p>En 1647, que se fit la rupture de la paix générale, la
+cour ne fut pas trop satisfaite de lui, et le cardinal dit
+au président de Mesme qu'il savoit bien que d'Avaux
+ne l'aimoit pas. Il avoit Lyonne pour ennemi. Il étoit
+surintendant des finances; M. d'Émery ne vouloit
+point un tel collègue, et d'ailleurs on avoit quelque
+soupçon qu'il ne pensât au chapeau, car il faisoit furieusement
+le catholique: il avoit dit que la religion
+catholique étoit ruinée en Allemagne si on faisoit ce
+que les Protestants demandoient. Il dit, plaignant le
+duc de Bavière, que c'étoit le prince le plus catholique
+de l'Europe. Il porta les intérêts des ennemis de la
+Landgrave de Hesse, et, allant en Hollande pour empêcher
+la paix avec l'Espagne, il demanda la liberté de
+conscience. On a cru qu'il faisoit cela pour porter les
+Catholiques d'Allemagne à demander pour lui un chapeau
+de cardinal. L'année d'après il eut ordre de la
+cour de revenir à Paris, dans sa maison; de ne se point
+mêler de sa charge de surintendant des finances, et de
+ne voir le Roi ni la Reine. Il vint à Roissy chez son frère
+aîné, entre Paris et Senlis. Depuis, il se démit volontairement
+<span class="pagenum"><a id="Page_384"> 384</a></span>
+de sa surintendance, lorsqu'il avoit comme
+refait sa paix, et que d'Émery étoit mort.</p>
+
+<p>Dès ce temps-là la dévotion l'avoit pris. Un jour,
+Ogier, le prédicateur<a name="FNanchor_371" id="FNanchor_371" href="#Footnote_371" class="fnanchor">[371]</a>, à qui il avoit donné deux
+mille livres de rente sur cette abbaye de son neveu,
+ayant pressenti que M. d'Avaux méditoit sa retraite,
+lui dit, comme ils étoient dans cette belle maison qu'il
+a fait bâtir rue Sainte-Avoie<a name="FNanchor_372" id="FNanchor_372" href="#Footnote_372" class="fnanchor">[372]</a>: «Voici qui est magnifique;
+mais ce n'est rien en comparaison de cette
+maison céleste, etc.» L'autre s'ouvrit à lui. Il avoit
+résolu de se retirer dans une espèce de désert en Bretagne,
+d'y bâtir quelque couvent, ou même d'instituer
+quelque nouvel ordre; car ne croyez pas que cet homme
+manquât de vanité, il en avoit: témoin cette maison
+dont nous venons de parler. Elle revient à huit cent
+mille livres; cependant elle est petite, et il n'y a pas
+un appartement complet: la place seule lui tenoit lieu
+de deux cent cinquante mille livres. Dans leur partage,
+il y avoit des maisons qu'on louoit fort bien; ailleurs,
+pour la somme qu'il y a employée, il eût fait un beau
+bâtiment; mais il vouloit bâtir <em>in fundo avito</em>, car les
+de Mesme se piquent furieusement de noblesse, quoique
+leur bisaïeul ne fut qu'un docteur en droit à Toulouse;
+mais ils disent que c'étoit un gentilhomme qui
+montroit le droit pour son plaisir, et qu'ils font venir
+<span class="pagenum"><a id="Page_385"> 385</a></span>
+d'un consul Memmius; au moins se sont-ils laissé cajoler
+de ce grotesque<a name="FNanchor_373" id="FNanchor_373" href="#Footnote_373" class="fnanchor">[373]</a>.</p>
+
+<p>Il avoit la tête un peu bien petite pour avoir beaucoup
+de cervelle, et il me souvient qu'il mena étourdiment
+le cardinal Mazarin à l'oraison funèbre du feu
+Roi que fit Ogier, où il y avoit bien des choses contre
+le cardinal de Richelieu. La mort ne lui permit pas de
+faire cette retraite. Il mourut de fièvre; en 1650, à
+l'âge de cinquante-cinq ans ou environ. Son frère de
+Mesme mit dans les billets d'enterrement: <em>haut et puissant
+seigneur et commandeur des ordres du Roi</em><a name="FNanchor_374" id="FNanchor_374" href="#Footnote_374" class="fnanchor">[374]</a>. Il
+faut être évêque, archevêque ou cardinal pour cela. Il
+avoit été officier (<em>de l'ordre</em>) et s'étoit conservé le cordon;
+il étoit charitable. Durant qu'on bâtissoit sa maison,
+il faisoit payer les journées et panser à ses dépens
+les ouvriers qui se blessoient. Il ne fit point de testament;
+peut-être ne croyoit-il pas mourir si tôt? On dit
+qu'il avoit dessein de faire le fils aîné de M. d'Irval,
+aujourd'hui d'Avaux, son héritier. Il avoit prié Frotté,
+cet homme qui fut si fidèle au maréchal de Marillac,
+son maître, de l'avertir de donner sa vaisselle d'argent
+aux pauvres. Frotté l'oublia. Sa femme s'en ressouvint
+et l'écrivit à M. de Mesme. Pepin, son intendant, lui
+en parla. Il dit: «On trouvera un écrit pour cela
+dans mon cabinet.» Mais pour moi, je doute que
+le président de Mesme en ait rien fait, car il donna
+si peu aux valets, dont il y en avoit tel qui avoit servi
+<span class="pagenum"><a id="Page_386"> 386</a></span>
+vingt ans M. d'Avaux, que c'étoit une chose honteuse<a name="FNanchor_375" id="FNanchor_375" href="#Footnote_375" class="fnanchor">[375]</a>.</p>
+
+<p>D'Avaux oublia cruellement le pauvre Ogier <em>le Danois</em><a name="FNanchor_376" id="FNanchor_376" href="#Footnote_376" class="fnanchor">[376]</a>,
+qui n'a jamais rien eu de lui après l'avoir servi
+dans tout le Septentrion, et y avoir ruiné sa santé. Mais
+il défendit de demander compte à Pepin, son intendant,
+«car, dit-il, je ne crois pas qu'il me doive rien,» et il
+lui laissa la maison où il loge. On consulta si on devoit
+faire une oraison funèbre. Ogier dit que comme on ne
+pouvoit s'empêcher de parler du grand effort qu'il fit
+à Munster pour faire signer la paix, cela hoqueroit la
+cour. Cet Ogier a fait son éloge au-devant des sermons
+qu'il a donnés au public.</p>
+
+<p>Le président de Mesme traitoit si fort ses frères de
+haut en bas, qu'il ne daignoit quasi leur ôter le chapeau.
+Il ne se levoit pas et disoit: «Donnez un siége à
+mon frère.» Ce n'étoit point par familiarité, c'étoit
+par orgueil<a name="FNanchor_377" id="FNanchor_377" href="#Footnote_377" class="fnanchor">[377]</a>. Il avoit aimé les femmes, et il disoit,
+quand il en avoit payé quelqu'une, car je crois qu'il n'en
+avoit guère autrement, qu'il lui étoit permis de demander:
+«Il m'en a tant coûté; trouvez-vous que ce soit
+trop cher?» Comme on dit: «Cette étoffe me coûte
+tant, ai-je été trompé?» Il mourut un mois après
+<span class="pagenum"><a id="Page_387"> 387</a></span>
+son frère d'Avaux. Il laissa sa charge de président au
+mortier à son neveu d'Avaux, à condition qu'il épouseroit
+une de ses filles; il en a deux. La charge lui sera
+comptée pour quatre cent mille livres, et pour rien
+si sa fille ne le veut pas épouser. C'est pour conserver
+la charge dans sa famille, et M. d'Irval doit exercer la
+charge jusqu'à ce que son fils soit en âge. Ce fils est reçu
+en survivance, et je pense qu'il la laissera exercer à son
+père tant qu'il voudra. On l'appelle <em>le président de
+Mesme</em>; il y a un dicton au Palais: <em>De Mesme toujours
+de Mesme</em>. Quand il parloit d'un conseiller qu'il
+estimoit: «C'est, disoit-il, un grand sénateur.» Il
+railloit M. d'Irval, son cadet, comme un écolier, et
+M. d'Avaux comme un avocat. Il avoit cent mille
+livres de rente en fonds de terre. La confiscation de
+Bussy, frère de sa première femme, tué par Bouteville,
+lui a valu quarante mille livres de rente. La
+veuve, qui est de Fossé, et qui a inclination pour l'épée,
+a donné sa fille en <em>catimini</em> à La Vivonne, fils de
+Mortemart.</p>
+
+<h2 class="p4">BAZINIÈRE,<br />
+<span class="medium">SES DEUX FILS ET SES DEUX FILLES.</span></h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_388"> 388</a></span></p>
+
+<p class="p2">Feu La Bazinière, trésorier de l'épargne, se nommoit
+Massé Bertrand; il étoit fils d'un paysan d'Anjou,
+et, à son avénement à Paris, il fut laquais chez le président
+Gayan<a name="FNanchor_378" id="FNanchor_378" href="#Footnote_378" class="fnanchor">[378]</a>: c'étoit même un fort sot garçon;
+mais il falloit qu'il fût né aux finances. Après il fut
+clerc chez un procureur, ensuite commis, et insensiblement
+il parvint à être trésorier de l'épargne. Cela
+ne seroit que louable s'il en eût bien usé; mais c'étoit
+le plus rustre et le plus avare de tous les hommes.
+Une fois, comme il parloit d'affaires à un homme, il
+le quitte sans dire gare, et s'en va gourmer un garçon
+couvreur, en lui disant: «Tu as tes poches toutes
+pleines de mon plomb.» Il se trouva que c'étoit
+une bribe de pain que ce pauvre diable avoit dans sa
+poche. On disoit que c'étoit l'homme de France le
+mieux servi, et qu'il ne changeoit jamais de valets;
+c'est qu'il ne les payoit point, et qu'ils y demeuraient
+en attendant que l'humeur libérale prît à leur maître.
+Son portier fut contraint, pour être payé, de lui proposer
+de faire faire une boutique d'une porte cochère
+inutile qu'il avoit chez lui, et la fit louer à un frère
+vitrier qu'il avoit; ainsi il recevoit les loyers au lieu
+de ses gages.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_389"> 389</a></span></p>
+
+<p>Sa femme, qui vit encore, n'est pas plus magnifique.
+Quand il fait vilain temps les vendredis, elle fait
+enchérir son beurre de Clichy-la-Garenne d'un sou
+par livre, en disant: «Il n'en sera guère venu aujourd'hui
+au marché.» Il en eut deux fils et deux filles:
+ses fils n'étoient pas mal faits. L'aîné, qui est aujourd'hui
+trésorier de l'épargne, étoit assez agréable, et
+peut-être, s'il eût été bien élevé, en eût-on fait quelque
+chose; mais le père, qui est mort riche de quatre
+millions, ne voulut jamais faire la dépense d'un gouverneur,
+ni envoyer voyager ce jeune garçon; au contraire,
+regardant à ce qui lui coûteroit le moins et se
+trouvant en année durant le siége d'Arras, il envoya
+son fils à Amiens, avec titre de commis de l'épargne,
+mais qui avoit un homme sous lui qui faisoit tout. Ce
+jeune fou se fit faire des armes qu'il porta à la cour,
+et rompit tant de fois la tête à M. de Noyers de le
+faire mettre dans l'escadron de M. le Grand, quand
+on mena le convoi dans les lignes, qu'il y fit mettre,
+et le lui recommanda. On n'étoit pas à mi-chemin, et
+le grand-maître, qui venoit au-devant du convoi, n'avoit
+point encore paru, quand il prit une si grande
+épouvante à cet écolier déguisé, que sans avoir vu ni
+ennemis ni autres gens que ceux avec qui il étoit, il
+passa sur le corps à toute l'armée, et galopa jusqu'à
+Amiens, où il s'alla cacher dans un grenier au foin,
+et après dit que son cheval l'avoit emporté. Sur cela
+on fit un vaudeville que voici:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div class="line">Je suis Bazinière farouche<a name="FNanchor_379" id="FNanchor_379" href="#Footnote_379" class="fnanchor">[379]</a>,</div>
+<div class="line">Qui ne puis par monts ni par vaux</div>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_390"> 390</a></span></div>
+<div class="line">Retenir mes vites chevaux,</div>
+<div class="line">Tant ils sont forts en bouche.</div>
+<div class="line">Je règne<a name="FNanchor_380" id="FNanchor_380" href="#Footnote_380" class="fnanchor">[380]</a> caché dans du foin;</div>
+<div class="line">Mais au convoi je n'y vais point.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Le cardinal, pour se divertir, fit pour cela la déclaration
+que voici:</p>
+
+<p>«A tous ceux, etc.&mdash;Avons déclaré et déclarons
+le cheval du sieur de La Bazinière atteint et convaincu
+du crime de fort-en-bouche, etc.; et, quant
+audit sieur de La Bazinière, nous le remettons et rétablissons
+en sa pristine fame et renommée, et lui
+permettons d'aspirer aux charges et dignités auxquelles
+la grandeur de son courage et sa naissance
+le peuvent faire prétendre. Fait à Amiens, etc.»
+Bazinière devint malade de la peur qu'il avoit eue, et
+on le ramena dans un brancard à Paris. Le jeune Guenaut,
+médecin, qui le conduisoit, rencontra de jeunes
+gens qui alloient à la cour; il leur dit qu'il accompagnoit
+un blessé. «Et qui?&mdash;Bazinière.» Ils se mirent
+à rire. L'hiver suivant, un frère de madame de Champré
+l'ayant raillé, Bazinière l'attendit au passage et le
+fit attaquer par quatre hommes de chez son père, et
+lui cependant se tenoit les bras croisés. Mes frères et
+moi, car c'étoit auprès du logis, allâmes au secours de
+ce garçon qui, à la foire, donna après sur les oreilles
+à Bazinière. Le lendemain de cet assassinat une dame
+du quartier, chez qui il alla, lui dit en riant: «Vraiment,
+<span class="pagenum"><a id="Page_391"> 391</a></span>
+monsieur, je ne vous conçois point, vous qui
+avez tant de sujet d'aimer la vie, vous exposer sans
+cesse comme cela.» Bazinière, le printemps venu,
+fit un voyage au Maine, où il devint amoureux de
+madame de Pezé, fille de madame de Lansac et s&oelig;ur
+de madame de Toussy. Cette dame n'étoit plus jeune,
+et vivoit dans un abandonnement effroyable. Il demeura
+quelque temps avec elle; mais à la fin il lui
+arriva une aventure qui le fit revenir à Paris. Le maître-d'hôtel,
+qui, peut-être, servoit aussi d'autre chose à
+la dame, las de ce petit bourgeois qui faisoit fort l'entendu,
+un soir se mit en embuscade en un endroit où
+il falloit qu'il passât pour aller coucher avec madame,
+il étoit minuit; il n'y avoit point de lumière; de sorte
+que ce galant homme, faisant semblant que c'étoit un
+laquais, et lui disant: «Petit fripon, que ne vous
+allez vous coucher, au lieu de faire ici du bruit à
+madame?» donna maint horion à notre badaud de
+Paris. Durant cette amourette, le père fut assez impertinent
+pour se plaindre que madame de Pezé débauchoit
+son fils; notez qu'elle étoit parente du cardinal de
+Richelieu. Enfin le bonhomme mourut.</p>
+
+<p>En ce temps la Chémerault, après la mort du cardinal,
+étoit revenue à Paris. On l'appeloit, comme j'ai dit
+ailleurs, <em>la Belle Gueuse</em>, et on disoit qu'elle n'avoit
+pour tout bien qu'un âne de Mirebalais<a name="FNanchor_381" id="FNanchor_381" href="#Footnote_381" class="fnanchor">[381]</a>. Elle avoit
+fait représenter à la Reine qu'elle ne pouvoit faire fortune
+que par sa beauté, et que ces occasions se rencontreroient
+<span class="pagenum"><a id="Page_392"> 392</a></span>
+bien plutôt à Paris qu'à la province. La Reine
+y consentit donc; mais elle ne voulut point que cette
+fille, qui avoit été un temps l'espionne du cardinal, et
+qui après s'étoit mise du parti de M. le Grand, allât
+au Louvre. Benserade la fut voir. Elle lui conta sa misère.
+Il lui dit en riant: «Il faut que je vous amène un
+épouseur.» Quelques jours après il y mena Bazinière.
+A quelque temps de là la belle lui dit: «Vous avez
+peut-être dit plus vrai que vous ne pensez; je pense
+que Bazinière m'épousera.» Bazinière effectivement
+en étoit épris; mais comme il vouloit par ce mariage
+avoir entrée à la cour, il souhaitoit qu'auparavant sa
+maîtresse fît sa paix avec la Reine. Les parents de la
+fille firent si bien que la Reine lui permit de se trouver
+au cercle, mais non pas de lui faire la révérence. Après
+cela Bazinière l'épousa sans le consentement de sa mère,
+qui fit terriblement la méchante. La belle-fille, qui étoit
+adroite et fourbe, se vêtit simplement et se tint chez elle,
+faisant la mélancolique. Elle envoya un jour la nourrice
+de son mari trouver madame de La Bazinière. Cette
+nourrice, bien instruite, ne joua pas mal son personnage;
+elle applaudit d'abord à cette mère irritée, puis insensiblement
+elle lui dit: «Madame, si vous saviez en quel
+état est cette jeune femme, vous ne seriez peut-être
+pas si en colère contre elle; elle n'a point de joie
+d'être si avantageusement mariée, puisqu'elle n'est
+point aux bonnes grâces d'une personne qu'elle estime
+tant; elle est quasi comme si elle portoit le deuil,
+et quand on lui dit que ce n'est pas l'habit d'une
+nouvelle mariée, elle répond que cet habit convient
+à la tristesse qu'elle a dans l'âme. Au reste, madame,
+c'est bien la plus belle amitié que celle qui est entre
+<span class="pagenum"><a id="Page_393"> 393</a></span>
+eux que vous sauriez vous imaginer, et je ne m'en
+étonne point; car c'est bien la plus belle créature
+qu'on puisse voir de deux yeux.» Bref, cette femme
+sut si bien dire, qu'elle fit pleurer la mère, et la fit résoudre
+à voir son fils; et ensuite tout fut accommodé,
+et ils vinrent loger avec elle.</p>
+
+<p>Cette femme, qui avoit tant d'obligation à son mari,
+ne laissa pas, au bout d'un an et demi, de le mettre de la
+confrérie, et cela par intérêt. D'Émery, pour changer,
+voulut tâter d'une maigre, et laissant Marion, en conta
+à madame de La Bazinière. Par son moyen, elle obtint
+de la Reine la permission de la voir. Ce petit fat, à
+table chez d'Émery, contoit les obligations qu'il lui
+avoit, que c'étoit son protecteur, etc. Tout le monde
+rougissoit pour lui. On en fit ce couplet:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div class="line">D'Emery n'a jamais fait</div>
+<div class="line">Un cocu plus satisfait</div>
+<div class="line">Que le petit Bazinière,</div>
+<div class="line">Lere la, lere lanlère.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Je ne sais si d'Émery et lui avoient <em>bigné</em><a name="FNanchor_382" id="FNanchor_382" href="#Footnote_382" class="fnanchor">[382]</a>, mais
+notre trésorier fit alors quelques galanteries avec Marion.
+Un jour il avoit fait préparer la collation en quelque
+maison autour de Paris, et déjà il étoit parti en
+carrosse avec elle pour y aller, quand le duc de Brissac,
+qui alors étoit le patron de la demoiselle, ne la
+trouvant point chez elle, apprit où elle étoit allée. Il
+court après et les attrape. D'abord il crie: «Laquais!
+un bâton. Mademoiselle, où allez-vous? Monsieur,
+<span class="pagenum"><a id="Page_394"> 394</a></span>
+changez de place, dit-il à La Bazinière, je me
+veux mettre auprès d'elle.» Ils font collation; au
+retour, il la fait monter dans son carrosse, et sur ce
+que Bazinière disoit qu'il en auroit la raison, il le fit
+environner de laquais qui le menacèrent du bâton. Le
+chevalier de Chémerault, aujourd'hui Chémerault, qui
+est gendre de Tabouret, car d'Émery lui fit donner la
+fille de ce partisan, fit appeler le duc de Brissac; mais
+ils furent accommodés. Roquelaure se moqua des façons
+qu'avoit faites Brissac pour embrasser un gentilhomme,
+car en ce temps-là ils étoient encore infatués
+de Cocceius Nerva. Brissac l'envoie appeler par
+L'Aigle; Roquelaure s'excusa sur la fièvre-quarte qu'il
+avoit depuis quelques mois. L'Aigle lui répondit que
+puisque, malgré sa fièvre, il jouoit, faisoit sa cour et soupoit
+en ville, on auroit sujet de prendre cela pour une
+méchante échappatoire. «Bien, dit Roquelaure, ne dites
+point que je vous ai dit cela; dès que je me porterai
+tant soit peu mieux, car je n'ai point de force,
+je vous ferai savoir de mes nouvelles.» En effet, au
+bout de dix jours il envoya un brave nommé Champfleury<a name="FNanchor_383" id="FNanchor_383" href="#Footnote_383" class="fnanchor">[383]</a>
+dire à L'Aigle qu'il se battroit devant les Feuillants.
+L'Aigle dit qu'on seroit trop tôt séparé; qu'il
+valoit mieux aller au Cours. Comme ils y alloient, ils
+furent arrêtés. On disoit que madame de Mirepoix,
+s&oelig;ur de Roquelaure, en avoit averti. Ce furent des gentilshommes
+de M. le Prince qui les arrêtèrent: ne les
+ayant pas trouvés au Cours, ils s'en retournoient quand
+ils virent passer un carrosse qui avoit les rideaux tirés;
+<span class="pagenum"><a id="Page_395"> 395</a></span>
+le vent fit lever un des rideaux tirés, et on aperçut des
+chaussons de jeu de paume: cela leur donna du soupçon;
+ils tirèrent les rideaux et trouvèrent ce qu'ils cherchoient.
+Ils devoient se battre à l'épée et au poignard.
+Le marquis étoit faible, et craignoit qu'on ne passât
+sur lui. Champfleury dit à L'Aigle: «Pour nous, nous
+nous battrons à l'épée seule.» L'Aigle répondit:
+«Pour moi, je rougirais de me battre autrement que
+ceux que je sers.» Ce M. de Brissac étoit si jaloux de
+Marion, qu'il avoit loué une maison tout contre la sienne
+pour l'épier mieux.</p>
+
+<p>Pour revenir à madame de La Bazinière, elle eut envie
+de la maison de Monnerot, à Sèvres. D'Émery dit
+à cet homme qu'il lui apportât une déclaration. Il
+y va. «M. d'Émery ne vous a-t-il dit que cela? lui
+dit-elle.&mdash;Non, madame.» Elle croyoit qu'il la lui
+achèteroit, et que ce seroit un contrat et non une déclaration
+qu'il lui enverroit.</p>
+
+<p>Il y a environ un an qu'il arriva à madame de La
+Bazinière une chose un peu fâcheuse: Une fille, qui
+lui servoit de demoiselle, étant mal satisfaite, lui vola
+une cassette où il y avoit des lettres de M. de Metz,
+de M. d'Émery et de M. de Beaufort: pour les rendre
+elle demandoit deux mille écus. On parle à elle;
+on lui donne rendez-vous à Bonneuil, maison de Chabenas<a name="FNanchor_384" id="FNanchor_384" href="#Footnote_384" class="fnanchor">[384]</a>,
+commis et maquereau de d'Émery. Elle
+n'y vouloit point aller; enfin, on la persuada. Elle y
+va; mais elle n'y porte que les lettres qui ne disoient
+rien: on la vole sur le chemin; et avec ses lettres on
+<span class="pagenum"><a id="Page_396"> 396</a></span>
+lui prend de l'argent pour faire croire que ç'avoit été
+des voleurs. Elle en reconnut un qui étoit procureur-fiscal
+du faubourg Saint-Germain, nommé Plessis;
+c'étoit le factotum de Chabenas: elle obtint prise de
+corps cantre lui. Je pense que tout s'accommoda pour
+quelque argent.</p>
+
+<p>Bazinière fit mettre des couronnes à son carrosse, du
+temps qu'elles étoient moins communes qu'elles ne
+sont; ce fut en se mariant. Depuis, quelqu'un, en parlant
+de la multitude des manteaux de ducs qu'on voyoit,
+dit devant Mademoiselle: «Je ne désespère pas que
+Bazinière n'en mette un.&mdash;Non, dit-elle, il ne mettra
+qu'une mandille.»</p>
+
+<h2 class="p4">COURCELLES, CADET DE BAZINIÈRE.</h2>
+
+<p class="p2">Le cadet de Bazinière, nommé Courcelles, étoit
+fort étourdi, et faisoit la plus folle dépense du monde:
+il achetoit à crédit des chevaux et des chiens à de
+grands seigneurs, et les revendoit à vil prix après pour
+avoir de l'argent. De cette façon ou autrement il devoit
+quelque somme au marquis de Pienne, aujourd'hui
+gouverneur de Pignerol. Courcelles se moqua
+de lui au lieu de le satisfaire. L'autre, l'ayant trouvé un
+jour au Cours tout seul, l'appela. Courcelles, en jeune
+homme, va dans son carrosse; Pienne, qui étoit accompagné,
+fit toucher à toute bride, sans faire autre
+bruit, et le mène au logis d'un de ses amis. En entrant
+il cria, pour lui faire peur: «Çà, çà, des étrivières.»
+Ce garçon fut si outré de ce mot d'étrivières, que, seul,
+comme il étoit, et sans armes, il se jette au cou de
+<span class="pagenum"><a id="Page_397"> 397</a></span>
+Pienne pour l'étrangler. On l'emmena dans une chambre
+en le menaçant toujours. Cela lui émut tellement
+la bile qu'encore qu'on l'eût bientôt relâché sans lui
+avoir donné le moindre coup, et rien fait de pis que
+le menacer, il en mourut pourtant au bout de trois
+jours. Il y a apparence qu'il avoit plus de c&oelig;ur que
+son aîné. La mère voulut poursuivre; mais on l'apaisa.
+Ce fut après le mariage de son frère que cette aventure
+arriva.</p>
+
+<h2 class="p4">MADAME DE SERRAN.</h2>
+
+<p class="p2">La fille aînée de La Bazinière, qui n'étoit nullement
+jolie, avoit été accordée, du vivant du cardinal de Richelieu,
+à Plessis-Chivray<a name="FNanchor_385" id="FNanchor_385" href="#Footnote_385" class="fnanchor">[385]</a>, frère de la maréchale de
+Gramont: on attendoit qu'elle eût douze ans pour la
+marier. Le cardinal mort, la mère, en donnant soixante
+mille livres au cavalier, demeura en liberté de marier
+sa fille à qui il lui plairoit. Bautru, qui, avec cinq cent
+mille écus de bien, ne cherchoit encore que de grands
+partis, ayant manqué mademoiselle de Noailles, maria
+son fils, qu'on appelle M. de Serran, avec cette fille
+qui n'avoit guère que douze ans, et à qui on donna
+quatre cent mille livres en mariage. La voilà donc chez
+<span class="pagenum"><a id="Page_398"> 398</a></span>
+son mari. Bautru, qui est homme d'esprit, lui souffrit
+bien de petites choses; mais il eut tort de lui laisser
+mettre des couronnes, et de lui donner un écuyer qui
+avoit l'épée au côté. Il y eut bientôt noise entre lui et
+madame de La Bazinière, car l'année de feu son mari
+étant venue, on ne voulut pas laisser exercer la charge
+à son fils qui étoit trop jeune. Bautru s'y opposa, craignant
+que cela ne préjudiciât à sa belle-fille. Cependant
+la mère ayant répondu, Bazinière exerçoit; la
+jeune Bazinière en vouloit à la mort à Bautru, et mit
+dans la tête de cette jeune femme que son mari, qui à
+la vérité n'est qu'un sot, étoit indigne d'elle; que sa
+s&oelig;ur épouseroit un duc et pair, et que c'étoit une chose
+bien cruelle de n'être la femme que d'un homme de
+robe, quand on pouvoit avoir le tabouret chez la Reine.
+Cela alla si avant que, comme elle n'avoit point eu
+encore d'enfants, on lui parloit de se faire démarier.
+Bautru, voyant cela, feint une promenade à Issy, où
+l'on fit trouver encore quatre chevaux. Serran, qui y
+étoit avec sa femme, dit: «Allons pour cinq ou six jours
+aux champs chez nos amis.» Ainsi, on la mena en
+Anjou, à Serran, où on ne la traita pas le mieux du
+monde. Une fois qu'elle disoit: «Mais que craint-on?
+je ne vois pas un homme.&mdash;Il y a des valets, dit
+ce Serran.&mdash;Cela est bon pour votre mère,» lui répondit-elle.
+Avant cela, elle lui avoit dit des choses
+fort offensantes. «J'ai, lui dit-elle, autant d'aversion
+pour votre personne que pour votre soutane.» Un
+jour que le Père Des Mares prêchoit à Sainte-Eustache
+sur les devoirs qu'un mari et une femme se doivent l'un
+à l'autre, il dit qu'une femme devoit aimer son mari de
+quelque façon qu'il pût être. Elle prit cela pour elle,
+<span class="pagenum"><a id="Page_399"> 399</a></span>
+et dit assez haut: «Vraiment, il est aisé à voir que
+M. Bautru a du crédit dans la paroisse; il y fait prêcher
+en faveur de monsieur son fils.» Cependant
+Serran étoit mieux fait qu'elle.</p>
+
+<p>En Anjou, madame de Bautru, qui depuis ce mariage
+avoit eu permission d'aller à Serran, étoit son
+garde-corps. On fut contraint d'empêcher qu'elle ne
+reçût des lettres, car sa mère et sa belle-s&oelig;ur lui écrivoient
+le diable de Bautru et de son fils. En ce temps-là
+un honnête homme étant venu de ce pays-là, à la
+prière de madame de Serran, alla voir madame de La
+Bazinière. Dès qu'elle le vit, elle lui cria: «Ah! monsieur,
+ma fille est-elle encore en vie?»</p>
+
+<p>Madame Bautru, car je ne crois pas que Serran ait eu
+assez d'esprit pour cela, afin de se venger de ce que cette
+petite femme avoit dit que l'emploi d'intendant de justice
+en Anjou, qu'avoit Serran, étoit un emploi à faire
+pendre les gens, et aussi de ce qu'elle avoit traité avec
+mépris les parents de son mari, s'avisa un jour de convier
+à dîner tous les parents de feu M. de La Bazinière,
+dont les plus hupés étoient des notaires de village ou
+des fermiers, et, la prenant par la main, elle les lui
+fit tous saluer en lui disant de quel degré chacun d'eux
+étoit parent de feu son père; puis, la fit dîner, avec
+eux. Comme elle étoit encore en Anjou, sa cadette fut
+enlevée. La mère, pour se consoler, voulut voir sa
+fille qui étoit grosse; elle craignoit aussi qu'elle ne fût
+pas bien accouchée à la province. Bautru n'y vouloit
+point entendre. Enfin, on fit dire à la bonne femme
+par un tiers qu'il falloit bourse délier. Elle donna cent
+mille livres, et on la fit venir en chaise. Arrivée à
+Paris, le beau-père fit ce qu'il put pour la gagner,
+<span class="pagenum"><a id="Page_400"> 400</a></span>
+mais en vain. Elle haïssoit son mari mortellement;
+c'étoit une étourdie et lui un benêt qui vouloit railler
+et faire l'esprit fort comme son père; mais cela lui
+réussit si mal que cela fait pitié. Il fait toutes choses
+à contre-temps; il prend tout de travers<a name="FNanchor_386" id="FNanchor_386" href="#Footnote_386" class="fnanchor">[386]</a>; on lui
+fait les cornes en jouant avec lui. Sa femme disoit:
+«Quand je serai veuve, je ferai ceci et cela; car je
+suis assurée que M. de Serran mourra jeune.» Elle
+s'est trompée elle, car elle est morte à vingt-deux ans,
+et a laissé deux enfants, je crois, à ce mari qu'elle devoit
+enterrer.</p>
+
+<h2 class="p4">MADAME DE BARBEZIÈRE.</h2>
+
+<p class="p2">La cadette Bazinière étoit jolie; elle n'avoit guère
+qu'onze ans quand elle fut enlevée par un frère de
+madame de La Bazinière la jeune, qu'on appeloit Barbezière;
+c'est le nom de la maison, qui est une bonne
+maison de Poitou. Ce garçon, qui étoit bien fait, avoit
+toute liberté chez madame de La Bazinière la mère,
+jusque-là qu'étant malade, elle le reçut dans son
+logis. On ne sait pas bien si sa s&oelig;ur étoit du complot,
+car il ne l'a pas dit. Lopez<a name="FNanchor_387" id="FNanchor_387" href="#Footnote_387" class="fnanchor">[387]</a> pourtant avertit la
+<span class="pagenum"><a id="Page_401"> 401</a></span>
+mère qu'on vouloit enlever sa fille, et qu'elle seroit
+mieux dans un couvent. Elle répondit que Barbezière
+l'empêcheroit. Madame d'Hautefort, alors en faveur,
+l'avoit fait demander par la Reine pour Montignère
+son frère; mais la bonne femme avoit toujours tenu
+bon. Elle étoit amoureuse, à ce qu'a dit Barbezière,
+du chevalier de Chémerault et non de lui, comme on
+l'a cru; sans cela il n'eût jamais songé à la fille, et se
+fût contenté de la mère. Quoi qu'il en soit, un jour
+que la mère et la fille, à sa prière, allèrent avec lui pour
+prendre l'air à Clichy, à une lieue de Paris, au retour,
+des gens à cheval jetèrent le cocher en bas, en mirent
+un autre en sa place, et laissèrent madame de La Bazinière
+dans un blé. M. de Mauroy, intendant des finances,
+en revenant de Saint-Ouen, la trouva et la ramena
+à Paris. Il n'y avoit personne qui fût en état de les
+suivre. Madame de La Bazinière avoit bien mené
+son sommelier à cheval; mais Barbezière, le voyant
+assez bien monté, l'avoit renvoyé d'assez bonne heure
+à Paris, sous prétexte qu'il avoit oublié de commander
+un remède qu'on lui avoit ordonné pour ce soir-là.
+Le sommelier rencontra les enleveurs, et pensa
+retourner pour en avertir, car il les prenait pour des
+voleurs; cependant il suivit son chemin. On avoit dit
+à madame La Bazinière qu'il y avoit des voleurs, qu'on
+les avoit vus. Elle ne vouloit pas retourner; mais Barbezière
+lui dit: «Hé! madame, que craignez-vous?
+Je connois tous ces messieurs-là; ce sont tous officiers
+de l'armée.» La belle-mère, au désespoir de
+sa belle-fille, dit qu'elle n'avoit rompu le mariage de
+Toulangeon que pour cela; et que son fils n'étoit allé
+<span class="pagenum"><a id="Page_402"> 402</a></span>
+en Poitou, pour voir, disoit-il, les parents de sa femme,
+qu'afin de n'être pas ici quand on feroit le coup. Bazinière,
+de retour, inventa de nouveaux serments pour
+jurer qu'il n'en savoit rien. On disoit que d'Émery
+ayant voulu apaiser la bonne femme, elle lui dit en
+colère: «Vous ne venez céans que pour débaucher
+ma belle-fille.» Le chevalier de Marans, qui avoit
+loué des chevaux et placé des relais pour Barbezière,
+fut arrêté; mais M. le Prince le tira de prison d'autorité.
+Barbezière avoit un vaisseau prêt; il passe en
+Hollande, et se met à Culembourg en la protection du
+seigneur du lieu, qui est le comte de Waldeck; c'est
+une souveraineté. La mère a fait ce qu'elle a pu pour
+gagner le comte, mais en vain. On sut que la pauvre
+enfant avoit fort pleuré, et qu'elle pleuroit encore
+long-temps après quand son mari n'y étoit pas. Il se
+jeta dans le parti de M. le Prince, et elle mourut de la
+petite-vérole à Stenay. Madame de Longueville écrivit
+à madame de La Bazinière, la mère, en faveur d'un
+fils qu'elle a laissé. Elle étoit aussi fière qu'une autre,
+toute misérable qu'elle étoit, et elle disoit: «Il est
+vrai qu'il faut que j'aime bien M. de Barbezière, de
+l'avoir ainsi préféré à tant de bons partis.» Barbezière
+cajola ensuite une fille<a name="FNanchor_388" id="FNanchor_388" href="#Footnote_388" class="fnanchor">[388]</a> de madame de Longueville,
+nommée La Châtre, et dont il eut un enfant; elle est
+à Loudun en religion; elle disoit qu'elle avoit une promesse
+<span class="pagenum"><a id="Page_403"> 403</a></span>
+de mariage. Depuis, se fiant à l'amnistie, il vint
+à Paris (1650). Madame de La Bazinière, qui l'avoit
+fait rouer en effigie, le fit mettre au Fort-l'Évêque;
+mais le prince de Conti, alors en crédit par son mariage,
+l'en tira. Nous verrons dans les Mémoires de la
+Régence comme il eut le cou coupé en 1657 pour un
+enlèvement d'une autre nature.</p>
+
+<h2 class="p4">LA COMTESSE DE VERTUS.</h2>
+
+<p class="p2">La comtesse de Vertus est fille du marquis de La Varenne-Fouquet,
+celui de qui madame de Bar disoit:
+«Il a plus gagné à porter les poulets du Roi mon frère,
+qu'à larder ceux de sa cuisine;» car il avoit, dit-on,
+été écuyer de cuisine. Henri <span class="smcap">IV</span> lui fit du bien; il l'avoit
+bien servi en ses amours. Cet homme avoit mis sur la
+porte de sa maison, en Anjou, la statue de Henri <span class="smcap">IV</span>,
+et au bas: <em>Il m'a donné l'honneur et les biens</em>. Elle
+épousa le comte de Vertus, qui est venu d'un frère bâtard
+de la reine Anne de Bretagne; ç'a été une fort belle
+femme<a name="FNanchor_389" id="FNanchor_389" href="#Footnote_389" class="fnanchor">[389]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_404"> 404</a></span>
+Jouant sur le quatrain de Pibrac, on disoit d'elle:</p>
+
+<p class="center font95">Qui te pourroit, <em>Vertus</em>, voir toute nue<a name="FNanchor_390" id="FNanchor_390" href="#Footnote_390" class="fnanchor">[390]</a>.</p>
+
+<p>Il y a des gens qui l'y ont vue. Son mari fit assassiner
+vilainement un de ses galants qu'il avoit fait venir par
+une lettre supposée. J'ai parlé ailleurs de Bautru-Cherelles;
+il a été aussi de ses favoris. Il lui écrivit une fois,
+autant pour la traiter de coquette que pour la cajoler,
+que sa maison étoit le palais d'Atlant<a name="FNanchor_391" id="FNanchor_391" href="#Footnote_391" class="fnanchor">[391]</a>; que chacun
+y trouvoit sa maîtresse. Son mari mourut, il y a près
+de dix-huit ans; depuis elle a toujours porté un bandeau
+de veuve, à cause qu'à son gré cette coiffure lui
+sioit bien; et avec cela elle a long-temps porté des
+habits comme une jeune personne, car elle a été long-temps
+belle. Elle a de l'esprit; mais ç'a toujours été un
+esprit déréglé; elle se mêloit de faire de belles lettres.
+Ce qu'il y a de meilleur, c'est des choses qu'elle tire des
+lettres qu'elle a de Bautru, car on y remarquoit son
+air. Une fois elle écrivoit à sa fille de Vertus, sur je ne
+sais quelle froideur qui étoit entre elles, que <em>la grande
+Ourse et la petite Ourse n'étoient pas si gelées qu'elle</em>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_405"> 405</a></span>
+Elle n'a su compatir avec personne, et c'est la plus
+avare et la plus bizarre personne qui vive. Pour tout
+train, quelquefois elle n'a eu qu'un cocher, et ce cocher
+la peignoit aussi bien que ses chevaux. Quand elle voyageoit,
+elle couchoit aux faubourgs des villes de peur de
+trop dépenser dans les bonnes hôtelleries. Elle dit un
+jour une assez plaisante chose. Sa fille de Vertus étoit
+allée, après la mort de madame la comtesse<a name="FNanchor_392" id="FNanchor_392" href="#Footnote_392" class="fnanchor">[392]</a>, demeurer
+chez madame de Rohan la mère. «A quoi songe,
+dit-elle, ma fille de Vertus de se retirer chez madame
+de Rohan? puisqu'elle me quitte, elle devoit aller
+ailleurs.» Cette mademoiselle de Vertus a du mérite;
+elle sait le latin; elle n'est pas si belle que sa s&oelig;ur.
+Madame la comtesse fut si ingrate que de ne lui rien
+donner. Elle écrit fort raisonnablement; mais l'affaire
+de M. de La Rochefoucauld l'a fort décriée. C'est la
+plus belle après madame de Montbazon, car elle a encore
+trois s&oelig;urs, dont l'une nommée mademoiselle de
+Chantocé, qui n'est pas la plus belle, voulant demeurer
+à Paris, où elle n'a ni mère, ni s&oelig;ur, ni belle-s&oelig;ur,
+se retira chez la Petite-Mère Hospitalière: là, pour voir
+du monde, elle recevoit les gens dans la salle des malades;
+et on voyoit cette fille toute couverte d'or dans
+un lieu où un malade rend un lavement, l'autre change
+de linge; l'un tousse, l'autre crache; celui-ci crie, et
+celle-là se confesse.</p>
+
+<p>Le dernier évêque d'Angers étant malade de la maladie
+dont il mourut, madame de Vertus envoya un
+gentilhomme pour savoir de lui-même comment il se
+portoit. Il se trouva obligé de cette civilité, et se mit
+<span class="pagenum"><a id="Page_406"> 406</a></span>
+sur les louanges de la dame jusqu'à faire un éloge en
+forme. Enfin le gentilhomme, ennuyé de cela, lui dit:
+«Monsieur, que dirai-je à madame de votre santé?&mdash;Monsieur,
+répondit-il, dites-lui que je rêve.»</p>
+
+<p>Cette vieille folle, à l'âge de soixante-treize ans, a
+épousé un jeune garçon appelé le chevalier de La Porte,
+disant pour ses raisons que c'eût été dommage de laisser
+mourir d'amour un pauvre garçon qui, apparemment,
+a encore long-temps à vivre. Lui l'a épousée à
+cause qu'il avoit été condamné à donner vingt-deux
+mille livres à une fille qui lui avoit fait un procès pour
+le faire condamner à l'épouser, et il n'avoit pas un sou
+pour payer cette dette-là ni les autres. Mais le pauvre
+chevalier ne fut pas assez fin en cette rencontre, car
+quoiqu'il tînt le mariage secret, M. d'Avaugour, M. de
+Goetlo et les filles en eurent avis: c'étoit à Paris où ils
+étaient tous en procès avec elle, parce qu'elle changeoit
+tout son bien de nature. Ils obtinrent une permission
+du lieutenant-civil de sceller chez le chevalier
+aussi bien que chez la mère.</p>
+
+<p>Aux grandes affaires on passe souvent par-dessus les
+formes; l'âge et la conduite de cette femme la rendoient
+ridicule. Un commissaire se met dans un grenier
+d'une maison vis-à-vis de celle du chevalier, d'où il
+voyoit ce qu'on y porta et remua durant deux jours;
+après il demanda main-forte et alla mettre son scellé.
+Le chevalier présenta requête. Sa requête fut reçue;
+mais ordonné qu'on feroit description des coffres, et
+qu'ils seroient mis en dépôt. Le grand-maître y vint
+avec deux cents chevaux, mais le commissaire avoit
+déjà fait son devoir. Elle court fortune d'être interdite
+et le chevalier de n'avoir rien gagné qu'une vieille
+<span class="pagenum"><a id="Page_407"> 407</a></span>
+femme. Il fut mal conseillé, car il faut tout prévoir en
+tel cas; il n'avoit qu'à tout porter à l'Arsenal.</p>
+
+<p>Elle voulut donner en haine de ses enfants cinquante
+mille écus à madame de Montausier, la voyant en faveur.
+Madame de Montausier les refusa, et lui dit:
+«Hé! madame, vous avez tant de grandes filles qui
+n'en ont pas trop.» Elle a fait depuis de fort impertinentes
+donations entre-vifs, comme vingt mille livres
+à Ferrand, doyen du parlement, afin qu'il sollicitât
+pour elle.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Clisson, troisième s&oelig;ur de madame
+de Montbazon, est une personne qui n'a de défaut
+que de n'avoir pas de santé. Quoique maltraitée
+de sa mère, elle ne voulut point assister à l'inventaire
+de ses biens, et empêcha qu'on ne l'enlevât et qu'on ne
+l'interdît; mais elle travailla pour faire casser le mariage:
+ce qui fut exécuté. Le frère aîné, qui a gagné
+mademoiselle de Vertus, n'a jamais pu la gagner. Elle
+et ses s&oelig;urs et le comte de Goetlo plaident contre
+l'aîné, qui ne leur veut rien donner, et les fait enrager
+aussi bien qu'il fait enrager sa femme. Cette femme a
+de la vertu, et, par modestie, elle ne l'a point voulu accuser
+d'impuissance.</p>
+
+<p>Elle conte ainsi la mort du galant de sa mère. Le
+comte de Vertus étoit un fort bon homme, et qui ne
+manquoit point d'esprit. Son foible étoit sa femme; il
+l'aimoit passionnément, et ne croyoit pas qu'on pût la
+voir sans en devenir amoureux. Un gentilhomme d'Anjou,
+appelé Saint-Germain La Troche, homme d'esprit
+et de c&oelig;ur, et bien fait de sa personne, fut aimé
+de la comtesse. Le mari, qui avoit des espions auprès
+d'elle, fut averti aussitôt de l'affaire. Il estimoit Saint-Germain,
+<span class="pagenum"><a id="Page_408"> 408</a></span>
+et faisoit profession d'amitié avec lui; il
+trouva à propos de lui parler, lui dit qu'il l'excusoit
+d'être amoureux d'une belle femme, mais qu'il lui feroit
+plaisir de venir moins souvent chez lui. Saint-Germain
+s'en trouva quitte à bon marché. Il y venoit
+moins en apparence, mais il faisoit bien des visites en
+cachette: c'étoit à Chantocé en Anjou. Le comte savoit
+tout; il n'en témoigna pourtant rien jusqu'à ce
+que, durant un voyage de dix ou douze jours, le galant
+eût eu la hardiesse de coucher dans le château. Les gens
+dont la dame et lui se servoient étoient gagnés par le
+mari. Ayant appris cela, il défendit sa maison à Saint-Germain.
+Cet homme, au désespoir d'être privé de ses
+amours, écrit à la belle, et la presse de consentir qu'il
+la défasse de leur tyran. Les agents gagnés faisoient
+passer toutes les lettres par les mains du mari qui avoit
+l'adresse de lever les cachets sans qu'on s'en aperçût.
+Elle répondit qu'elle ne s'y pouvoit encore résoudre.
+Il réitère, et lui écrit qu'il mourra de chagrin si elle ne
+consent à la mort de ce gros pourceau. Elle y consent.
+Et par une troisième lettre, il lui mande que dans ce
+jour-là elle sera en liberté; que le comte va à Angers,
+et que sur le chemin il lui dressera une embuscade. Le
+comte retient cette lettre, se garde bien de partir; et
+ayant appris que Saint-Germain dînoit en passant dans
+le bourg de Chantocé, il se résolut de ne pas laisser
+passer l'occasion. Il lui envoie dire qu'il fera meilleure
+chère au château qu'au cabaret, et qu'il le prioit de
+venir dîner avec lui. Le galant, qui ne demandoit qu'à
+être introduit de nouveau dans la maison, ne se doutant
+de rien, s'y en va. Il n'avoit pas alors son épée; il
+l'avoit ôtée pour dîner; il oublie de la prendre. Dès
+<span class="pagenum"><a id="Page_409"> 409</a></span>
+qu'il fut dans la salle, le comte lui dit: «Tenez, en lui
+présentant son dernier billet, connoissez-vous cela?&mdash;Oui,
+répondit Saint-Germain, et j'entends bien
+ce que cela veut dire.&mdash;Il faut mourir.» Les gens
+du comte mirent aussitôt l'épée à la main. Ce pauvre
+homme n'eut pour toute ressource qu'un siége pliant.
+Il avoit déjà reçu un grand coup d'épée quand le mari
+entra dans la chambre de sa femme, qui n'étoit séparée
+de la salle que par une antichambre. Il la prend
+par la main, et lui dit: «Venez, ne craignez rien; je
+vous aime trop pour rien entreprendre contre vous.»
+Elle fut obligée de passer sur le corps de son amant qui
+étoit expiré sur le seuil de la porte. Il la mena dans le
+château d'Angers. Elle eut bien des frayeurs, comme on
+peut penser. Les parents du mort, quand ils eurent vu
+la lettre, ne firent point de poursuites. La comtesse avoit
+ouï tout le bruit qu'on fit en assassinant son favori:
+elle étoit grosse; elle ne se blessa pourtant point, mais
+la petite fille qu'elle fit, et qui ne vécut que huit ans,
+étoit sujette à une maladie qui venoit des transes où la
+mère avoit été, car elle s'écrioit: «Ah! sauvez-moi;
+voilà un homme l'épée à la main qui me veut tuer.»
+Et elle s'évanouissoit. Elle expira d'un de ces évanouissements<a name="FNanchor_393" id="FNanchor_393" href="#Footnote_393" class="fnanchor">[393]</a>.</p>
+
+<h2 class="p4">MADAME DE MONTBAZON<br />
+<span class="medium">(MARIE DE BRETAGNE).</span></h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_410"> 410</a></span></p>
+
+<p class="p2">Elle étoit fille aînée du comte de Vertus et de la
+comtesse dont nous venons de parler. Elle étoit encore
+fort jeune et étoit en religion quand le bon homme de
+Montbazon l'épousa; c'est pourquoi il l'a toujours appelée
+<em>ma religieuse</em>. Il en écrivit une lettre à la Reine-mère,
+ou plutôt il la copia, car elle étoit assez raisonnable
+pour avoir été écrite par un plus habile homme
+que lui<a name="FNanchor_394" id="FNanchor_394" href="#Footnote_394" class="fnanchor">[394]</a>. La substance étoit qu'il savoit bien de quoi
+cela menaçoit une personne de son âge; mais qu'il
+espéroit que le bon exemple que lui donneroit Sa Majesté
+la retiendroit toujours dans les bornes du devoir,
+etc. Vous verrez si elle a fait mentir le proverbe
+<em>que bon chien chasse de race</em>. C'étoit une des plus
+belles personnes qu'on pût voir, et ce fut un grand ornement
+à la cour; elle défaisoit toutes les autres au
+bal, et, au jugement des Polonois, au mariage de la
+princesse Marie, quoiqu'elle eût plus de trente-cinq
+ans, elle remporta encore le prix. Mais, pour moi, je
+n'eusse pas été de leur avis; elle avoit le nez grand
+<span class="pagenum"><a id="Page_411"> 411</a></span>
+et la bouche un peu enfoncée; c'étoit un colosse,
+et en ce temps-là elle avoit déjà un peu trop de
+ventre, et la moitié plus de tétons qu'il ne faut; il
+est vrai qu'ils étoient bien blancs et bien durs; mais
+ils ne s'en cachoient que moins. Elle avoit le teint
+fort blanc et les cheveux fort noirs, et une grande majesté.</p>
+
+<p>Dans la grande jeunesse où elle étoit quand elle parut
+à la cour, elle disoit qu'on n'étoit bon à rien à
+trente ans, et qu'elle vouloit qu'on la jetât dans la rivière
+quand elle les auroit. Je vous laisse à penser si
+elle manqua de galants. M. de Chevreuse, gendre de
+M. de Montbazon, fut des premiers<a name="FNanchor_395" id="FNanchor_395" href="#Footnote_395" class="fnanchor">[395]</a>. On en fit un
+vaudeville dont la fin étoit:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div class="line">Mais il fait cocu son beau-père</div>
+<div class="line">Et lui dépense tout son bien.</div>
+<div class="line">Tout en disant ses patenotres,</div>
+<div class="line">Il fait ce que lui font les autres.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>M. de Montmorency chanta ce couplet à M. de
+Chevreuse dans la cour du logis du Roi; je pense que
+c'étoit à Saint-Germain. M. de Chevreuse dit: «Ah!
+c'est trop,» et mit l'épée à la main; l'autre en fit
+autant. Les gardes ne voulurent pas les traiter comme
+<span class="pagenum"><a id="Page_412"> 412</a></span>
+ils pouvoient à cause de leur qualité, et on les accommoda.
+M. d'Orléans l'a aimée, et M. le comte (de
+Soissons) aussi. Il en contoit auparavant à madame la
+princesse de Guémené, belle-fille de M. de Montbazon,
+et la rivale de la duchesse. Elle l'obligea, à ce
+qu'on m'a dit toutefois, de faire une malice à madame
+de Guémené; ce fut de faire semblant de remettre
+ses chausses, comme il entroit du monde. Il le fit, et
+après en demanda pardon à la belle. J'ai dit ailleurs
+pourquoi M. le comte quitta madame de Montbazon.
+Bassompierre l'entreprit; mais il n'en put rien avoir,
+je ne sais pourquoi. Hocquincourt, fils du grand prévôt,
+aujourd'hui maréchal de France, est un de ceux
+dont on a le plus parlé. Lorsque les ennemis prirent
+Corbie, sur le bruit qui courut que Picolomini avoit
+dit que s'il venoit à Paris, il vouloit madame de
+Montbazon pour son butin, pour se moquer de ce
+franc Picoüard qui étoit toujours sur les éclaircissements,
+et qui n'a pas le sens commun, on fit un
+cartel de lui à Picolomini et la réponse. Il y avoit au
+cartel:</p>
+
+<p>«Moi, M. d'Hocquincourt, gouverneur de Péronne,
+Montdidier et Roye,</p>
+
+<p>«A toi, Picolomini, lieutenant-général des armées
+de l'empereur en Flandre, fais savoir que ne pouvant
+souffrir davantage les cruautés exercées dans mes
+gouvernements, je désire en tirer raison par l'effusion
+de ton sang. J'ai choisi le lieu où je veux vous voir
+l'épée à la main. Mon trompette vous y conduira;
+ne manquez de vous y trouver, si vous êtes un homme
+de bien, avec une brette de quatre pieds de long pour
+terminer nos différends.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_413"> 413</a></span>
+<em>Réponse.</em></p>
+
+<p>«Monsieur de Hocquincourt, demeurez dans votre
+gouvernement; je souhaiterois pour ma satisfaction
+que vous vous fussiez trouvé à onze batailles et
+soixante-douze siéges de villes comme moi, pour
+vous voir en lieu où je ne fus jamais qu'avec joie, et
+d'où je ne revins jamais sans avantage. Mais, dans
+l'état où vous êtes, je ne puis hasarder ma réputation
+contre vous sans faire tort à celle de mon maître
+qui m'a confié ses armées. J'ai deux cents capitaines
+dans mes troupes, dont le moindre croiroit
+se faire tort de venir aux mains avec vous. Toutefois,
+si vous persévérez dans ce dessein, il s'en trouvera
+quelqu'un qui, en ma considération, ravalera
+son estime jusque là. Adieu, monsieur d'Hocquincourt;
+faites bonne garde. Vous savez que je ne suis
+pas loin de vous, et que je sais aussi bien surprendre
+des places que commander des armées.»</p>
+
+<p>Ce M. d'Hocquincourt ayant gagné une femme-de-chambre,
+se mit un soir sous le lit de la belle. Par
+malheur le bon homme se trouva en belle humeur, et
+vint coucher avec sa femme; il avoit de petits épagneuls
+qui, incontinent, sentirent le galant, et firent
+tant qu'il fut contraint d'en sortir. Pour un sot il ne
+s'en sauva pas trop mal: «Ma foi, dit-il, monseigneur<a name="FNanchor_396" id="FNanchor_396" href="#Footnote_396" class="fnanchor">[396]</a>,
+je m'étois caché pour savoir si vous étiez
+aussi bon compagnon qu'on dit.» Quand il se mit
+à la cajoler, il lui déclara, en homme de son pays, qu'il
+<span class="pagenum"><a id="Page_414"> 414</a></span>
+ne savoit ce que c'étoit que de faire l'amant transi,
+qu'il falloit conclure, ou qu'il chercheroit fortune ailleurs.
+C'est comme il faut avec une femme qui a toujours
+pris de l'argent ou des nippes. Roville, après lui,
+y laissa bien des plumes, et on a dit que Bonnel Bullion,
+c'est-à-dire le dernier des hommes, y avoit été reçu
+pour son argent. En un vaudeville, il y avoit:</p>
+
+<p class="center font95">Cinq cents écus bourgeois font lever la chemise.</p>
+
+<p>Quand le duc de Weimar vint ici la première
+fois, en causant avec la Reine de la manière dont il en
+usoit pour le butin, il dit qu'il le laissoit tout aux soldats
+et aux officiers. «Mais, lui dit la Reine, si vous
+preniez quelque belle dame, comme madame de
+Montbazon, par exemple?&mdash;Ho! ho! madame, répondit-il
+malicieusement en prononçant le B à l'allemande,
+ce seroit <em>un pon putin</em> pour le général.»</p>
+
+<p>Elle fit servir un jour, sur table, dans un bassin,
+M. de Soubise d'aujourd'hui, qui étoit un fort bel enfant;
+il s'appeloit le comte de Rochefort.</p>
+
+<p>On n'osoit conclure qu'elle se fardoit; mais un jour,
+à l'Hôtel-de-Ville, qu'il faisoit un chaud du diable, la
+Reine aperçut que quelque chose lui découloit sur le
+visage. On dit pourtant qu'elle ne mettoit du blanc
+qu'aux jours de combat, aux grandes fêtes, et qu'elle
+l'ôtoit dès qu'elle étoit de retour. Ses amours et ses
+intrigues avec M. de Beaufort et sa mort se trouveront
+dans les Mémoires de la Régence. J'ajouterai que
+quand elle se sentoit grosse, après qu'elle eut eu assez
+d'enfants, elle couroit au grand trot en carrosse partout
+<span class="pagenum"><a id="Page_415"> 415</a></span>
+Paris, et disoit: «Je viens de rompre le cou à
+un enfant.»</p>
+
+<p>Un extravagant rimeur et chanteur, qu'on appelle
+M. d'Enhaut, devint amoureux d'elle, et un jour qu'on
+lui arrachoit une dent: «Misérable mortel que je
+suis, s'écria-t-il, j'ai toutes mes dents, et on va en arracher
+une à cette divinité!» Il part de la main et
+s'en alla faire arracher seize.</p>
+
+<h2 class="p4">M. DE MONTBAZON<a name="FNanchor_397" id="FNanchor_397" href="#Footnote_397" class="fnanchor">[397]</a>.</h2>
+
+<p class="p2">M. de Montbazon, Hercule de Rohan, étoit un
+grand homme bien fait, et qui, en sa jeunesse, avoit
+été fort dispos. Il avoit fait un bâtiment à Rochefort
+(à deux lieues de Paris), le plus extravagant qui fut
+jamais; c'est un château de cartes, tout plein de petites
+tourelles, de lanternes, d'échauguettes<a name="FNanchor_398" id="FNanchor_398" href="#Footnote_398" class="fnanchor">[398]</a> et de petites
+plate-formes; il n'y a rien d'à-propos que les cornes
+qu'on y voit partout, et qui lui conviennent par plus
+d'un titre, car il étoit grand veneur de France. Quand
+il montroit cette maison aux gens: «Voilà, disoit-il,
+se touchant du bout du doigt le front, voilà qui l'a
+faite.» Il y a un portrait dans la galerie, où son père,
+qui étoit aveugle, lui montroit le ciel avec le doigt
+<span class="pagenum"><a id="Page_416"> 416</a></span>
+avec ce demi-vers de Virgile: <em>Disce puer, virtutem</em>;
+or, <em>ce puer</em> avoit la plus grosse barbe que j'aie guère
+vue; il paroissoit richement quarante-cinq ans. Comme
+c'étoit un homme tout simple, et qui a dit bien des
+sottises, on lui a attribué, et au duc d'Usez aussi, tout
+ce qui se disoit mal à propos; il y a même, dans
+M. Gaulard<a name="FNanchor_399" id="FNanchor_399" href="#Footnote_399" class="fnanchor">[399]</a>, quelques-unes des naïvetés qu'on leur
+donne. On lui fait dire à M. d'Usez, en voyant mourir
+un cheval: «Qu'est-ce que de nous?» Pour l'autre
+(le duc d'Usez), il est constant qu'il dit à la Reine,
+qui lui demandoit quand sa femme accoucheroit:
+«Que ce seroit quand il plairoit à Sa Majesté.» Et il
+fut si sot que d'aller dire au feu Roi, que la Reine
+et madame de Chevreuse lisoient le <em>Cabinet satirique</em>.</p>
+
+<p>«Madame, disoit-il à la Reine, laissez-moi aller
+trouver ma femme, elle m'attend; et dès qu'elle
+entend un cheval, elle croit que c'est moi.»</p>
+
+<p>A cause qu'il avoit ouï qu'en parlant de saint Paul,
+on ajoutoit <em>ce grand vaisseau d'élection</em>, il crut que
+c'étoit un grand vaisseau appelé <em>Élection</em>, dans lequel
+cet apôtre voyageoit, et disoit: «Je crois que c'étoit
+un beau navire que ce grand vaisseau d'<em>élection</em> de
+saint Paul.»</p>
+
+<p>Ce vieux fou de son mari, à l'âge de quatre-vingts
+ans, devint amoureux d'une fille qui jouoit fort bien
+du luth. Elle en fit confidence à madame de Montbazon.
+<span class="pagenum"><a id="Page_417"> 417</a></span>
+Le bon homme pria mademoiselle de Clisson,
+s&oelig;ur de sa femme, de donner à dîner à la demoiselle
+et à lui; mais que, comme elle n'avoit qu'une cuisinière,
+il lui enverroit son cuisinier avec tout ce qu'il
+faudroit. Il ne lui envoya qu'un petit lapin et lui amena
+onze personnes. Elle le connoissoit bien, et ne s'étoit
+point laissé surprendre. On coucha madame de Montbazon,
+et, exprès, la demoiselle passa dans le lieu où
+elle étoit, faisant semblant d'aller chercher son lit; il
+la suivit et s'assit; puis il lui dit; «Venez me baiser.&mdash;Venez-y
+vous-même.» Il répète; elle répond:
+«Je vaux bien la peine qu'on me vienne chercher.&mdash;Je
+vous souffletterai.» Elle s'obstine. Il se mit en une
+telle colère qu'il l'eût jetée par la fenêtre s'il en eût eu
+la force. A quelques années de là, il s'éprit de la fille
+de son concierge de Rochefort, et il fallut absolument
+la mettre coucher avec lui; c'étoit un tendron.
+La voilà couchée: il la fait relever en lui reprochant
+qu'elle n'avoit pas prié Dieu. Le maréchal d'Ornano
+n'eût pas voulu avoir affaire à une vierge ni à une
+personne qui eût eu nom Marie, par le respect qu'il
+portoit à la vierge. On dit qu'il disoit à quelqu'un:
+«Je ne sais plus que faire pour gagner madame de
+Montbazon; si je la battois un peu?»</p>
+
+<p>Jamais le bonhomme de Montbazon n'entroit au
+Louvre qu'il ne demandât: «Quelle heure est-il?»
+Une fois on lui dit: «Onze heures.» Il se mit à rire.
+M. de Candale dit: «Il auroit donc bien ri si on lui
+eût dit qu'il étoit midi.»</p>
+
+<p>Le feu Roi demandoit une fois: «De quel ordre est
+ce portrait (c'étoit aux Feuillants)?&mdash;C'est de l'ordre
+<em>des Feuillants</em>,» dit M. de Montbazon.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_418"> 418</a></span>
+Il disoit: «Nous voilà à l'année qui vient.»</p>
+
+<p>M. de Montbazon a fait mettre sur la porte d'une
+écurie à Rochefort, le 25 octobre l'an 1637: «J'ai fait
+faire cette porte-ci pour entrer dans mon écurie.»</p>
+
+<p>Il mourut cinq ou six ans devant sa femme.</p>
+
+<h2 class="p4">M. D'AVAUGOUR.</h2>
+
+<p class="p2">C'est le frère de madame de Montbazon; pour le
+visage, il étoit plus beau qu'elle; mais il n'avoit point
+bonne mine. Il ne manque pas d'esprit, mais il est
+bizarre et aime le procès; il plaide avec toutes ses
+s&oelig;urs et sa mère; point de réputation du côté de la
+bravoure. Il épousa, en premières noces, la fille du
+comte Du Lude, encore enfant; il en fut jaloux. Elle
+mourut pour s'être blessée, si je ne me trompe, et on
+murmura pourtant un peu contre le mari; mais je ne
+le tiens nullement coupable de sa mort. En secondes
+noces, il a épousé mademoiselle de Clermont d'Entragues,
+celle qui croyoit que Montausier lui en vouloit
+et n'osoit le dire. La vanité d'avoir un manteau ducal,
+car cet homme en a un, et nonobstant l'arrêt du temps
+d'Henri <span class="smcap">IV</span>, qui défend à toutes personnes de prendre
+le nom de Bretagne, il le prend hautement, et ses sujets
+le traitent d'Altesse. Il dit qu'il n'y a que sa mère
+qui n'ait point eu le tabouret. Il diroit plus vrai s'il
+disoit qu'il n'y a eu que la femme du chef de la maison,
+qui, comme j'ai dit, étoit frère bâtard de la reine
+<span class="pagenum"><a id="Page_419"> 419</a></span>
+Anne de Bretagne qui l'ait eu, et ce fut en considération
+de ce qu'elle venoit de Charles de Blois, qui
+avoit disputé la Duché<a name="FNanchor_400" id="FNanchor_400" href="#Footnote_400" class="fnanchor">[400]</a>.</p>
+
+<p>Il a eu cinq mères à la fois: madame de La Varenne,
+madame de Vertus, madame Feydeau, la comtesse Du
+Lude et madame de Clermont.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Clermont, qui a de l'esprit, vit bientôt
+qu'elle avoit fait une sottise; car cet homme ne
+bouge de chez lui à Clisson, et, en huit ans, elle n'est
+venue qu'un pauvre petit voyage à Paris; encore fut-ce
+pour un procès. Cette maison a sept ponts-levis, et
+ce sont des précipices tout autour. Elle appartenoit
+autrefois, je pense, au connétable de Clisson, qui la
+fortifia ainsi contre le duc de Bretagne. Là, cet homme
+s'est amusé à faire une grande dépense en serrures;
+pour tout le reste il est avare<a name="FNanchor_401" id="FNanchor_401" href="#Footnote_401" class="fnanchor">[401]</a>. Je ne voudrois point
+d'un mari qui ne dépensât qu'en serrures.</p>
+
+<p>Il épousa, en premières noces, mademoiselle Du
+Lude, une des plus belles et des plus douces personnes
+de ce siècle. Il en devint jaloux sans sujet; mais, comme
+on l'a vu par la suite, il étoit impuissant. Sa seconde
+femme a dit depuis, comme on lui proposoit de l'en
+délivrer en lui faisant un procès sur l'impuissance:
+«Qu'une honnête femme ne se plaignoit jamais de
+cela.» La petite-vérole étant à Clisson dans toutes
+les maisons de la ville, il obligea sa femme d'y aller;
+elle se trouva mal aussitôt, et elle entendit qu'il disoit
+au médecin: «Pour son visage, je ne m'en soucie
+guère; mais il ne faut pas qu'elle meure.» Elle fut
+<span class="pagenum"><a id="Page_420"> 420</a></span>
+assez sage pour n'en rien témoigner; mais elle n'en
+mourut pas moins. Gens qui s'y connoissent m'ont dit
+qu'elle étoit plus belle que madame de Roquelaure, sa
+cadette.</p>
+
+<p>En se mariant, il vouloit qu'on s'obligeât à lui donner
+le deuil de M. de Clermont, qui étoit déjà assez
+vieux. Voyez le bel article. Ce fut du temps que le
+Prince étoit à Lérida. Arnauld envoya sur cela des vers
+que voici à madame de Rambouillet:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div class="line">Prince breton, prince breton,</div>
+<div class="line">Vous êtes un joli poupon</div>
+<div class="line">D'épouser notre demoiselle;</div>
+<div class="line">Elle est si bonne, elle est si belle;</div>
+<div class="line">D'or elle a plus d'un million.</div>
+<div class="line">Elle en emplira votre écuelle,</div>
+<div class="line i1">Prince breton.</div>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div class="line">Prince breton, prince breton,</div>
+<div class="line">Vous avez un bien gros menton</div>
+<div class="line">Pour si blanche et blonde femelle.</div>
+<div class="line">Que si jamais dans sa cervelle</div>
+<div class="line">Se fourroit quelque amour fripon,</div>
+<div class="line">Ma foi, vous en auriez dans l'aile,</div>
+<div class="line i1">Prince breton.</div>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div class="line">Prince breton, prince breton,</div>
+<div class="line">Je ne le dis pas tout de bon;</div>
+<div class="line">Nous avons vu mainte prunelle</div>
+<div class="line">Se radoucir pour l'amour d'elle;</div>
+<div class="line">Mais toujours elle disoit non:</div>
+<div class="line">Et ma foi vous l'aurez pucelle,</div>
+<div class="line i1">Prince breton.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Voiture y avoit fait une réponse qu'on a perdue.</p>
+
+<h2 class="p4">M. ET MADAME DE GUÉMENÉ.</h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_421"> 421</a></span></p>
+
+<p class="p2">Le prince de Guémené est fils de M. de Montbazon,
+du premier lit, et frère de madame de Chevreuse; sa
+femme est aussi de la maison de Rohan, et sa parente
+proche. C'est encore une belle personne, quoiqu'elle ait
+cinquante ans; hors qu'elle a le visage tant soit peu trop
+plat, il n'y a rien à refaire; elle a les cheveux comme
+à vingt ans. Je l'aurois, sans comparaison, mieux aimée
+que madame de Montbazon; avec cela elle a tout autrement
+d'esprit, et n'a jamais fait d'emportement
+comme l'autre.</p>
+
+<p>Le prince de Guémené a de l'esprit. J'ai ouï dire à
+Darbe, savant garçon en théologie, que jamais homme
+ne lui avoit donné tant de peine sur le purgatoire. Il
+dit les choses plaisamment, et c'est ce qui étonne les
+gens, que le fils et la fille de M. de Montbazon aient tant
+d'esprit; c'est une figure assez ridicule, et sans son
+ordre on le prendroit pour un arracheur de dents. Il
+contoit qu'à la drôlerie des ponts de Cé, son père,
+passant sur la levée à cheval, tomba dans l'eau. «J'allai
+pour l'en retirer; je tirai une tête de cheval; mais,
+aux bossettes, je reconnus que ce n'étoit pas mon
+père.» Il a une certaine vision de sentir tout ce qu'il
+mange, et, comme il a le nez long<a name="FNanchor_402" id="FNanchor_402" href="#Footnote_402" class="fnanchor">[402]</a> et la vue courte,
+<span class="pagenum"><a id="Page_422"> 422</a></span>
+il se barbouille fort souvent le nez, et il lui est arrivé,
+en mangeant d'une omelette ou d'un potage, d'en faire
+aller jusque sur son chapeau<a name="FNanchor_403" id="FNanchor_403" href="#Footnote_403" class="fnanchor">[403]</a>, soit que la main lui
+tremble ou qu'il songe à autre chose. Enfin, cela est si
+désagréable à voir que, pour prouver que la dévotion
+de sa femme étoit véritable, on disoit que si ce n'étoit
+pas tout de bon, elle ne mangeroit pas avec son
+mari. On l'a accusé de poltronnerie et de sodomie;
+et dans une chanson que voici il y a un couplet qui en
+parle:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div class="line">Lorsque ce grand capitaine<a name="FNanchor_404" id="FNanchor_404" href="#Footnote_404" class="fnanchor">[404]</a>,</div>
+<div class="line">Monsieur du Montbazon,</div>
+<div class="line">Conduisit par la plaine</div>
+<div class="line">Le premier bataillon,</div>
+<div class="line">Tout droit au bac d'Asnières;</div>
+<div class="line">Mais Saintot, qui le vit,</div>
+<div class="line">Lui fit tourner visière</div>
+<div class="line">A la rue Béthizy<a name="FNanchor_405" id="FNanchor_405" href="#Footnote_405" class="fnanchor">[405]</a>.</div>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div class="line">Après prit sa rondache,</div>
+<div class="line">Le prince Guémené,</div>
+<div class="line">Disant à sa bardache:</div>
+<div class="line">Où est mon père allé?</div>
+<div class="line">Il est allé en guerre</div>
+<div class="line">Avec le duc d'Usez;</div>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_423"> 423</a></span></div>
+<div class="line">Et ils s'en vont belle erre</div>
+<div class="line">Par la porte Baudets<a name="FNanchor_406" id="FNanchor_406" href="#Footnote_406" class="fnanchor">[406]</a>.</div>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div class="line">Entendant cette alarme,</div>
+<div class="line">Monsieur de Marigny<a name="FNanchor_407" id="FNanchor_407" href="#Footnote_407" class="fnanchor">[407]</a></div>
+<div class="line">Alla crier aux armes</div>
+<div class="line">Au président Chévry,</div>
+<div class="line">Disant: Mon capitaine,</div>
+<div class="line">Allons tout promptement,</div>
+<div class="line">Et prenons pour enseigne</div>
+<div class="line">Le marquis de Royan<a name="FNanchor_408" id="FNanchor_408" href="#Footnote_408" class="fnanchor">[408]</a>.</div>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div class="line">Ce grand foudre de guerre,</div>
+<div class="line">Le comte de Bullion<a name="FNanchor_409" id="FNanchor_409" href="#Footnote_409" class="fnanchor">[409]</a>,</div>
+<div class="line">Étoit comme un tonnerre.</div>
+<div class="line">Dedans son bataillon,</div>
+<div class="line">Composé de vingt-hommes</div>
+<div class="line">Et de quatre tambours,</div>
+<div class="line">Criant: Hélas! nous sommes</div>
+<div class="line">A la fin de nos jours.</div>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div class="line">Le comte de Noailles<a name="FNanchor_410" id="FNanchor_410" href="#Footnote_410" class="fnanchor">[410]</a>,</div>
+<div class="line">Brillant comme un Phébus,</div>
+<div class="line">Menoit à la bataille</div>
+<div class="line">Tous les enfants perdus,</div>
+<div class="line">Criant: Qui me veut suivre?</div>
+<div class="line">Et le gros Saint-Brisson<a name="FNanchor_411" id="FNanchor_411" href="#Footnote_411" class="fnanchor">[411]</a>,</div>
+<div><span class="pagenum"><a id="Page_424"> 424</a></span></div>
+<div class="line">Conduisoit pour tous vivres</div>
+<div class="line">De l'avoine et du son.</div>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div class="line">Monsieur de Parabelle,</div>
+<div class="line">Gouverneur de Poitou,</div>
+<div class="line">Qui, depuis La Rochelle,</div>
+<div class="line">N'avoit point vu le loup,</div>
+<div class="line">Faisoit toujours merveilles,</div>
+<div class="line">Aux Croates et Hongrois</div>
+<div class="line">Il coupa les oreilles,</div>
+<div class="line">Comme il fit aux Anglois.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Voici quelques-uns de ses bons mots:</p>
+
+<p>Le feu Roi lui ayant dit: «Arnauld est sorti de la
+Bastille.&mdash;Je ne m'en étonne point, répondit-il,
+il est bien sorti de Philipsbourg, qui est bien une meilleure
+place.»</p>
+
+<p>Quand on dit que la Reine avoit senti remuer M. le
+Dauphin: «Il a de qui tenir, dit-il, de donner déjà
+des coups de pied à sa mère.»</p>
+
+<p>Il disoit au cardinal de La Vallette sur sa retraite
+devant Gallas<a name="FNanchor_412" id="FNanchor_412" href="#Footnote_412" class="fnanchor">[412]</a>: «Il faut que cet homme soit bien incorrigible
+de vous avoir suivi jusqu'à Metz, après
+que vous l'avez battu tant de fois.»</p>
+
+<p>Une fois que M. d'Orléans lui tendit la main pour
+le faire descendre du théâtre: «Ah!... dit-il, je suis
+le premier que vous en avez fait descendre,» à
+cause de ceux qui avoient eu le cou coupé pour l'amour
+de lui.</p>
+
+<p>Lui et d'Avaugour se raillent toujours sur leur principauté.
+<span class="pagenum"><a id="Page_425"> 425</a></span>
+Il y a trois ans qu'Avaugour prétendit entrer
+en carrosse au Louvre: il ne put l'obtenir. Le prince
+de Guémené disoit: «Ah! du moins a-t-il droit d'y
+entrer par la cour des cuisines.» Une fois le cocher
+de d'Avaugour mit ses chevaux sous les porches de la
+maison de Guémené, durant un grand soleil. «Entre,
+entre, lui cria Guémené, ce n'est pas le Louvre.»
+En montrant le chevalier de Rohan, il disoit: «Pour
+celui-là on ne dira pas qu'il n'est pas prince.» C'est
+qu'on trouva un billet de madame de Guémené à M. le
+comte (<em>de Soissons</em>), où il y avoit: «Je vous ménage
+un fils;» et c'est celui-là. Il a dit à son fils aîné que
+le chevalier étoit de meilleure maison que lui. La mère
+a tellement gâté le cadet, que cela n'a peu contribué à
+faire tourner la cervelle à l'aîné, qui voyoit bien qu'on
+faisoit à l'autre tous les avantages dont on pouvoit
+s'aviser.</p>
+
+<p>Avaugour lui disoit: «Pourquoi souffrez-vous
+ma s&oelig;ur auprès de ma nièce de Montbazon? ma
+s&oelig;ur n'est pas assez prude.&mdash;Voire, dit Guémené,
+cela est fort bien; c'est une vieille demoiselle
+auprès d'une jeune princesse.» Le prince de
+Guémené dit que sa femme veut qu'on la traite d'Altesse
+principale, comme le marquis de Rouillac d'Excellence
+royale, à cause qu'il avoit été ambassadeur à
+la cour du roi de Portugal. Il dit plaisamment que le
+prince de Tarente devroit dire le Roi mon père et non
+pas Monsieur mon père; et que M. le Dauphin ne diroit
+pas Monsieur mon père.</p>
+
+<p>Un fat de conseiller au parlement, nommé Nevelet,
+s'amusoit à aller chez madame de Guémené. On parle
+d'aller au bois de Vincennes; il fut assez sot pour se
+<span class="pagenum"><a id="Page_426"> 426</a></span>
+mettre dans le carrosse avec madame de Guémené et
+les dames de sa compagnie. Là, il l'entretint le plus pédantesquement
+du monde, et lui disoit, entre autres
+belles choses, qu'il avoit eu l'honneur d'étudier avec
+M. le prince de Guémené: «Mais, ajouta-t-il, madame,
+il étoit bien plus avancé que moi.» Elle, ennuyée
+de cet impertinent, pour s'en défaire, laissa tomber
+un de ses gants; il jette la portière à bas, et va pour
+le ramasser, cependant elle fait relever la portière, et
+laisse là M. le magistrat, qui revint des murs du bois
+de Vincennes à Paris avec sa soutane. Une fois, au sortir
+du sermon de Saint-Leu il pleuvoit bien fort; il dit
+à des dames: «Mesdames, je suis bien fâché de n'être
+pas de votre quartier; je vous ramenerois.» A d'autres:
+«Je vous irois conduire si c'étoit mon chemin.»
+Une fois qu'il vouloit écrire des douceurs à une fille
+d'esprit nommée mademoiselle Boccace, il lui parloit
+de l'éloquence de Jean Boccace, dont elle prétendoit
+descendre, et lui dit que quand il seroit aussi éloquent
+que lui, il ne pourroit pourtant représenter combien
+il étoit passionné pour ses mérites.</p>
+
+<p>A Amiens, je pense, quelques personnes parlant d'affaires
+d'État, il leur dit (il leur montroit des paysans
+réfugiés): «Taisez-vous, voilà des créatures de M. le
+cardinal.» Et à la mort du cardinal il dit que c'était
+à M. de Dardanie à en faire le service, puisqu'il étoit
+évêque <em>in partibus infidelium</em>.</p>
+
+<p>On disoit que madame de Rohan soutenoit bien le
+menton à Miossens. «Au Dictionnaire de Rohan, dit
+le prince de Guémené, <em>menton</em> veut dire <em>mentula</em>.»</p>
+
+<p>Parlant du mariage de mademoiselle de Rohan:
+«Vraiment, dit-il, elle a grand tort de n'avoir pas pris
+<span class="pagenum"><a id="Page_427"> 427</a></span>
+le comte de Montbazon mon fils (mademoiselle
+de Rohan dit qu'il étoit hébété; il est devenu fou), il
+a bien autant de bien que Chabot; il est aussi bon
+catholique que lui; et si elle vouloit avoir un bon
+mari, hélas! où en trouveroit-on de meilleurs que
+dans notre race?»</p>
+
+<p>Madame de Guémené a eu quelques galanteries. On
+disoit que ses amants faisoient tous mauvaise fin; M. de
+Montmorency, M. le comte de Soissons, M. de Bouterville
+et M. de Thou. On dit quelle s'évanouit quand
+on biffa les armes de M. de Montmorency à Fontainebleau,
+lorsque le feu Roi fit des chevaliers. On m'a dit
+qu'en sa jeunesse, ne se trouvant pas le front assez beau,
+elle y mit un bandeau de taffetas jaune pâle; le blanc
+étoit trop blanc, le noir étoit trop différent du reste:
+cela tranchoit. On voulut marier son fils avec mademoiselle
+Fontenay-Mareuil, aujourd'hui madame de
+Gèvres; quoique le père de la fille offrît la carte blanche,
+elle ne le voulut pas, de peur d'être grand'mère.
+Cependant, peu d'années après elle le maria avec la
+fille du second lit du maréchal de Schomberg le père.
+Elle a des saillies de dévotion, puis elle revient dans le
+monde. Elle fit ajuster sa maison de la Place-Royale.
+M. le Prince lui disoit: «Mais, madame, les Jansénistes
+ne sont donc point si fâcheux qu'on dit, puisque
+tout ceci s'ajuste avec la dévotion. Voici qui est le
+plus beau du monde; je crois qu'il y a grand plaisir
+à prier Dieu ici.» Elle souffrit le gros d'Émery dans
+le temps qu'il se défit de Marion. On n'approuvoit pas
+trop cela; et la comtesse de Maure dit plaisamment:
+«C'est qu'elle veut convertir le bon larron.» Elle ne
+le lui pardonna qu'en une maladie où elle crut mourir.
+<span class="pagenum"><a id="Page_428"> 428</a></span>
+Toute dévote qu'elle étoit, quand on disputa le tabouret
+à mademoiselle de Montbazon, qui est aujourd'hui
+dans le monde, elle dit que pour l'intérêt de sa maison
+elle seroit capable de jouer du poignard. Elle a un fils,
+qu'on appelle le chevalier de Rohan, qui est bien fait,
+qui a du c&oelig;ur, mais il n'a guère d'esprit, ou plutôt il
+l'a déréglé. Elle entend assez ses affaires; et c'est par
+sa conduite que le marquisat de Marigny, que le frère
+de M. de Montbazon avoit vendu à Montmort, père de
+la maréchale d'Estrées et de Montmort le maître des
+requêtes, leur est revenu; il fut déclaré mal acheté.
+Durant ce procès, comme on plaidoit, le prince de
+Guémené menaça le maître des requêtes, et lui montra
+un doigt. «Je vous en pourrois montrer deux, dit
+l'autre,» et, en faisant cela, lui fit les cornes.</p>
+
+<h2 class="p4">RANGOUSE.</h2>
+
+<p class="p2">Rangouse est d'Agen. D'abord il fut clerc d'un procureur,
+et ensuite il entra chez le maréchal de Thémines,
+où il prit enfin la qualité de secrétaire. Quand il se
+vit sans emploi, il s'avisa de faire des lettres; mais il
+s'y prit d'une façon toute nouvelle, car il écrivoit des
+lettres pour le Roi à la Reine, pour la Reine au Roi,
+pour le Roi au cardinal de Richelieu, et pour le cardinal
+de Richelieu au Roi; et ainsi du reste, selon les
+occurrences du temps. Il y en avoit même pour M. le
+Dauphin au feu Roi, et aussi pour Monsieur à M. le
+<span class="pagenum"><a id="Page_429"> 429</a></span>
+Dauphin. Après il en fit pour tous les princes, et il
+les savoit toutes par c&oelig;ur. Un jour qu'il alloit à son
+pays il les récita quasi toutes à un gentilhomme qu'il
+avoit trouvé par les chemins. Quand ce gentilhomme
+fut arrivé, il dit qu'il avoit fait le voyage avec l'homme
+du monde le plus curieux, et qui savoit par c&oelig;ur toutes
+les lettres que les plus grands de la cour s'étoient écrites
+depuis quelques années en çà. Mais, ne trouvant
+pas grand profit à cela, il quitta cette sorte de lettres
+et n'en a plus montré que de celles qu'il a écrites en
+son nom à toutes les personnes de l'un et l'autre sexe
+qui pouvoient lui donner quelque paraguante; il en
+fit un volume imprimé de ces nouveaux caractères
+qui imitent la lettre bâtarde; et, par une subtilité
+digne d'un Gascon, il ne fit point mettre de chiffre
+aux pages, afin que quand il présentoit son livre à
+quelqu'un, ce livre commençât toujours par la lettre
+qui étoit adressée à celui à qui il le présentoit; car il
+change les feuillets comme il veut en le faisant relier<a name="FNanchor_413" id="FNanchor_413" href="#Footnote_413" class="fnanchor">[413]</a>.
+Vous ne sauriez croire combien cela lui a
+valu<a name="FNanchor_414" id="FNanchor_414" href="#Footnote_414" class="fnanchor">[414]</a>. Il y a dix ans qu'il avoua à un de mes amis
+qu'il y avoit gagné quinze mille livres qu'il employa
+<span class="pagenum"><a id="Page_430"> 430</a></span>
+fort bien en son pays, car je crois qu'il a famille; depuis,
+il a toujours continué. Le comte de Saint-Aignan
+lui donna cinquante pistoles; à la vérité, il y en
+a eu qui ne l'ont pas si bien payé. M. d'Angoulême
+le fils se contenta de lui rendre son livre et de lui
+donner une pistole<a name="FNanchor_415" id="FNanchor_415" href="#Footnote_415" class="fnanchor">[415]</a>. Il avoit fait une lettre pour
+Saint-Aunez, celui qui se retira en Espagne à cause
+que le cardinal de Richelieu lui avoit ôté le gouvernement
+de Leucate<a name="FNanchor_416" id="FNanchor_416" href="#Footnote_416" class="fnanchor">[416]</a>; Saint-Aunez ne la prit point,
+ou en donna fort peu de chose<a name="FNanchor_417" id="FNanchor_417" href="#Footnote_417" class="fnanchor">[417]</a>. Depuis, craignant
+que Rangouse ne rendît ce livre public, il l'envoya
+prier de considérer que cette lettre étoit trop pleine de
+<span class="pagenum"><a id="Page_431"> 431</a></span>
+louanges, que cela lui nuiroit sans doute, et qu'il lui
+feroit plaisir de ne la point faire courir. «Jésus! dit
+Rangouse, il a bien du souci pour rien; croit-il
+qu'une lettre qui vaut au moins dix pistoles, soit à
+lui pour si peu d'argent? Je la lui ai portée manuscrite,
+je la ferai imprimer sous un autre nom, en
+changeant un ou deux endroits: il n'a que faire de
+s'en mettre en peine.» Il dit qu'il trouve bien mieux
+son compte à porter des lettres aux commis des finances
+qu'aux seigneurs de la cour. Celles qu'il fait à cette
+heure sont beaucoup meilleures que les premières;
+car il va quelquefois prier M. Patru de les lui redresser
+un peu. Dans les premières, il y en avoit une dont
+l'adresse étoit: <em>A monsieur Lesperier</em> (il étoit au maréchal
+de Gramont), <em>mon bon ami, qui m'as toujours
+assisté dans mes petites nécessités</em>. Il en a fait une au
+duc d'Usez, que je compare au sonnet de Dulot pour
+l'archevêque de Rouen; je veux dire que cette lettre
+n'eût pu être si bien faite par un honnête homme que
+par ce fou. Ce fut M. le Prince qui la lui fit faire, et
+il la trouva si plaisante, qu'il la retint par c&oelig;ur et lui
+en donna plus qu'il ne lui avoit donné pour la sienne
+propre. Le bon de l'affaire, ce fut que le duc prit cela
+sérieusement, et crut qu'on lui faisoit beaucoup d'honneur<a name="FNanchor_418" id="FNanchor_418" href="#Footnote_418" class="fnanchor">[418]</a>.
+La voici:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_432"> 432</a></span></p>
+
+<p class="left5 font95 smcap">«Monseigneur,</p>
+
+<p>»Le rang que vous tenez parmi les grands de l'État
+ne me permet pas de donner leurs portraits au public
+sans les accompagner du vôtre. Je ne prétends pas toucher
+à la généalogie de la maison de Crussol, dont vous
+tirez votre origine; il faudroit faire un volume et non
+pas une lettre: je dirai seulement que vous êtes entre
+la noblesse le premier duc et pair de France, reconnu
+le plus paisible et le plus modéré de tous les seigneurs.
+Vous n'avez jamais rien entrepris par-dessus vos forces;
+votre ambition a toujours eu des bornes légitimes; ce
+que beaucoup poursuivent avec passion, vous l'obtenez
+avec patience; vous êtes demeuré calme dans la
+tempête, et ne vous êtes jamais oublié dans la bonace.
+Si vous n'avez pas toujours eu des emplois de guerre,
+c'est que Leurs Majestés vous ont reconnu trop nécessaire
+auprès d'elles; enfin l'histoire de votre vie est
+telle, qu'il ne s'en vit jamais de semblable. Celui-là
+n'est pas ami de son repos qui ne met toute son étude
+à vous imiter. Pour moi, monseigneur, qui prétends
+faire un abrégé des actions illustres, pour les laisser à
+la postérité, j'ai voulu parler des vôtres dans les termes
+de la vérité avec laquelle je finirai.</p>
+
+<p class="right">»Votre, etc.»</p>
+
+<p>Rangouse a donné le titre de <em>Temple de la gloire</em> à
+son dernier volume de lettres. Une fois qu'il rencontra
+<span class="pagenum"><a id="Page_433"> 433</a></span>
+M. Chapelain par la ville, il l'avoit vu quelque part, il
+se met à côté de lui et lui parle avec toutes les soumissions
+imaginables; car un Gascon se fait tout ce
+qu'il veut. En ce temps-là, un des amis de cet homme
+vint à passer; il l'appelle et lui dit en s'approchant tout
+contre: «Monsieur Chapelain, vous voyez, au moins,
+je me frotte aux honnêtes gens.» Chez M. Pelisson
+on lut une pièce en latin; Rangouse à tout bout de
+champ faisoit des exclamations, et disoit naïvement:
+«Je n'entends pas le latin; mais je ne laisse pas de
+pénétrer assez avant pour voir que cet ouvrage est
+admirablement beau.»</p>
+
+<h2 class="p4">CATALOGNE.</h2>
+
+<p class="p2">Voici ce que j'ai appris de la manière de vivre des
+femmes de ce pays-là. On n'y fait l'amour que par truchement,
+et on se sert pour cela des meneurs des dames.
+Ce ne sont pas des domestiques pour l'ordinaire, mais
+quelquefois un savetier qui, les fêtes et les dimanches,
+prend son bel habit, se met l'épée au côté, et tend le
+bras à la dame; elles vont rarement ailleurs qu'à
+l'église. La meilleure marque qu'on puisse avoir d'être
+bien avec elles, c'est quand elles vous envoient ces messieurs
+les écuyers pour savoir l'état de votre santé, sous
+prétexte qu'elles ont ouï dire que vous étiez malade.
+Cet homme pourtant ne vous parle qu'à l'oreille, et
+bien souvent il dit à vos gens qu'il vient pour vous donner
+<span class="pagenum"><a id="Page_434"> 434</a></span>
+avis de quelque pièce curieuse qui est à vendre, où
+il trouve quelque semblable échappatoire; alors vous
+n'avez plus qu'à chercher l'invention de vous joindre,
+car elles n'en viennent point là qu'elles n'aient résolu
+de ne vous rien refuser. La plupart du temps elles sont
+assez malheureuses; leurs maris ne leur laissent prendre
+aucun divertissement, entretiennent presque tous
+des courtisanes, et, ce que j'en trouve de plus fâcheux,
+c'est que si à souper il y a, par exemple, une poule,
+ils n'en laisseront qu'une cuisse à leur femme et porteront
+tout le reste chez leur mignonne, avec qui ils iront
+souper et coucher; madame cependant s'entretiendra,
+s'il lui plaît, avec les espions que le galant homme tient
+auprès d'elle, car les valets sont tous aux maris. Les
+religieuses sont moins religieuses qu'elles, car s'il y a
+de la galanterie, c'est dans les couvents; partout on y
+entre pour de l'argent; même ceux des Catalans, qui
+sont plus jaloux que les autres, tiennent leurs concubines
+dans les religions, et on les nomme <em>Commendadas</em>.
+Il arriva, la première fois que l'armée de France
+entra dans le port de Barcelonne; que des religieuses
+qui étoient assez proche du port faisoient bâtir et quêtoient
+pour achever leur bâtiment; elles furent donc
+demander la charité à quelques officiers des galères;
+mais, au lieu d'argent, dont ils étoient assez mal fournis,
+ils leur donnent cent forçats pour porter la terre
+et leur servir de man&oelig;uvres. Cependant ces officiers
+cajolèrent les religieuses, et firent si bien qu'elles leur
+permirent d'entrer dans leur couvent déguisés en galériens:
+ils se mêlèrent parmi les forçats, et furent trouver
+leurs maîtresses. Il me semble que quand ils eussent
+bien rêvé pour inventer un habit bien convenable
+<span class="pagenum"><a id="Page_435"> 435</a></span>
+à des esclaves d'amour, ils n'eussent jamais pu mieux
+rencontrer.</p>
+
+<p>Il y avoit en ce temps-là une dame nommée la baronne
+d'Alby; elle étoit de la maison d'Arragon<a name="FNanchor_419" id="FNanchor_419" href="#Footnote_419" class="fnanchor">[419]</a>, et
+s'appeloit Hippolita. Elle étoit plus agréable que belle;
+on n'a jamais vu une personne plus spirituelle, ni plus
+adroite. Son mari, qui étoit fort débauché, et elle,
+étaient séparés de corps et de biens. Cette femme eut un
+si grand déplaisir de la révolte de Catalogne, et avoit
+une si grande passion pour la couronne d'Espagne,
+qu'elle a mis plusieurs fois sa vie en danger pour tâcher
+à réduire cet État sous son premier maître. D'ailleurs,
+elle étoit galante. Auprès du maréchal de La Mothe,
+il y avoit un huguenot, déjà âgé, nommé La Vallée
+(nous en parlerons ailleurs), qui étoit bien avec lui.
+Dona Hippolita, qui le connoissoit d'amoureuse manière,
+fit si bien que par son moyen elle obtint permission
+d'écrire en Arragon, et partout où elle voudroit.
+On lui accorda cela facilement, parce que les mêmes
+personnes qui portoient ses lettres en portoient aussi du
+maréchal à ceux avec qui il avoit intelligence dans le
+pays ennemi. Elle employa tous ses artifices pour gagner
+entièrement La Vallée, et lui fit même une des
+plus grandes faveurs que les dames fassent en ce pays-là:
+c'est qu'elle l'avertit qu'elle iroit voir les tombeaux
+la Semaine-Sainte, et qu'il se trouvât en tel lieu pour
+l'accompagner. La dévotion espagnole ne consiste qu'en
+grimaces. La Semaine-Sainte, et principalement le
+Vendredi-Saint, on visite les tombeaux qu'on fait en
+<span class="pagenum"><a id="Page_436"> 436</a></span>
+chaque église, en l'honneur de Notre-Seigneur; et il
+y a de l'émulation à qui les fera les plus magnifiques;
+c'est comme les <em>Præsepia</em><a name="FNanchor_420" id="FNanchor_420" href="#Footnote_420" class="fnanchor">[420]</a> à Rome. Les dames y vont
+voilées, et c'est en ce temps de pénitence qu'elles font
+le plus de galanteries. On appelle cela <em>Festeggiar</em>. La
+Vallée se trouva à l'assignation, mais il eut le déplaisir
+de voir qu'il n'étoit pas le seul galant, car la dame avoit
+un Catalan avec elle, homme de qualité, et La Vallée
+croit qu'au retour ils furent coucher ensemble. Voilà
+tout ce que notre François en eut. Le maréchal de
+Brezé l'avoit cajolée avant cela, mais elle ne le pouvoit
+souffrir. Depuis, quand on fit une si grande conjuration
+contre le comte d'Harcourt, elle s'y trouva embarrassée,
+et son amant, dont nous avons parlé, eut le cou
+coupé: pour elle, on se contenta de l'envoyer en Arragon.</p>
+
+<p>J'ai ouï conter une histoire arrivée à Madrid, que
+je mettrai ici tout de suite: «Une fille de qualité étant
+devenue amoureuse d'un page de son père, lui accorda
+toutes choses, et se trouva grosse peu de temps
+après. Cependant son père l'accorde avec un homme
+de condition, dont l'alliance lui étoit avantageuse.
+Dans cette extrémité, cette pauvre fille a recours à
+une femme veuve, qui étoit femme d'esprit et grande
+<em>intrigueuse</em>, et trouve moyen de l'aller voir secrètement.
+Elles songèrent long-temps avant que de pouvoir
+trouver quelque invention<a name="FNanchor_421" id="FNanchor_421" href="#Footnote_421" class="fnanchor">[421]</a>, enfin, la veuve
+lui dit qu'elle iroit dire au cardinal-inquisiteur l'état
+<span class="pagenum"><a id="Page_437"> 437</a></span>
+où elle se trouvoit, et le désespoir où elle étoit; que
+si on ne l'avoit retenue elle se seroit déjà poignardée,
+et auroit tout d'un coup ôté la vie à elle et à son enfant;
+qu'il n'y avoit qu'un remède qui dépendoit de
+lui seul: c'étoit de faire mettre dans les prisons de
+l'Inquisition le cavalier avec lequel cette fille est accordée,
+et, que durant le temps qu'il y sera, on la
+pourra faire accoucher en cachette.» La fille, approuva
+le conseil de cette femme, et la chose réussit
+comme elle l'avoit pensé. Le cardinal eut de la peine
+à s'y résoudre, mais enfin il y consentit. La fille accoucha
+heureusement; mais le cavalier, outré de l'affront
+qu'on lui avoit fait, car il n'y a que l'Inquisition
+qui soit infamante, mourut de déplaisir, quoiqu'elle
+lui écrivît tous les jours qu'elle ne l'en estimoit pas
+moins, que ce n'étoit qu'une calomnie et que la vérité
+se découvriroit bientôt.</p>
+
+<h2 class="p4">LE COMTE D'HARCOURT.</h2>
+
+<p class="p2">Le comte d'Harcourt est cadet de feu M. d'Elbeuf,
+assez mal à son aise. En sa jeunesse, il a fait une espèce
+de vie de filou, ou du moins de goinfre. Il avoit fait
+une fantaisie de monosyllabes: c'est ainsi qu'ils l'appeloient,
+où chacun avoit une épithète, comme lui s'appeloit
+<em>Le Rond</em> (il est gros et court), Faret<a name="FNanchor_422" id="FNanchor_422" href="#Footnote_422" class="fnanchor">[422]</a>, <em>Le</em>
+<span class="pagenum"><a id="Page_438"> 438</a></span>
+<em>Vieux</em>; c'est pourquoi Saint-Amant le nomme toujours
+ainsi; pour lui il se nommoit <em>Le Gros</em>; quand ils étoient
+trois confrères ensemble, ils pouvoient recevoir qui ils
+vouloient.</p>
+
+<p>Le comte se battit contre Bouteville et eut l'avantage.
+Il fut fait chevalier de l'ordre à la dernière promotion;
+et quand ce vint à biffer les armes de son frère
+qui étoit avec la Reine-mère, il alla se mettre derrière
+le grand-autel. Les gens de c&oelig;ur disoient qu'ils eussent
+beaucoup mieux aimé n'être point chevaliers de l'ordre;
+mais il avoit besoin de mille écus d'or de pension. Après
+il revint. Faret, qui étoit à lui, pour le mettre en train
+de faire quelque chose, lui proposa de s'offrir au cardinal
+de Richelieu pour épouser telle qu'il voudroit
+de ses parentes; et après il en parla à Bois-Robert qu'il
+connoissoit comme étant de l'Académie, aussi bien que
+lui. Bois-Robert en parla au cardinal, qui lui répondit
+en riant:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div class="line i1">Le comte d'Harcourt,</div>
+<div class="line">Du Bois, a l'esprit bien court.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Bois-Robert pourtant, voyant qu'il ne lui avoit pas défendu
+d'en parler davantage, recharge encore une fois.
+«Est-ce tout de bon? dit le cardinal: parlez-vous sérieusement?&mdash;Oui,
+monseigneur, c'est un homme
+qui sera entièrement à vous; c'est un homme de
+grand c&oelig;ur. Il a, comme vous savez, battu Bouteville,
+et vous pouvez vous fier à sa parole.» Le cardinal lui
+donna emploi, et le surprit en le lui donnant, car il lui
+<span class="pagenum"><a id="Page_439"> 439</a></span>
+dit: «Monsieur le comte, le Roi veut que vous sortiez
+du royaume.» Le comte étonné lui dit qu'il étoit
+prêt d'obéir. «Mais, ajouta le cardinal, c'est en commandant
+l'armée navale.»</p>
+
+<p>Cette campagne-là, il reprit les îles de Saint-Honorat
+et de Sainte-Marguerite en Provence. Je laisse à l'histoire
+à dire comme cette conquête étoit moralement
+impossible au peu de forces qu'il avoit. J'ai vu le marbre
+que le commandant espagnol laissa sur la porte,
+où il y a que: rien ne peut résister à l'invincible valeur
+du comte d'Harcourt. Au retour, il épousa madame
+de Puy-Laurens. Après, on l'envoya en la place
+du cardinal de La Vallette en Italie, où il secourut Casal
+et reprit Turin. Durant ce siége, il mangeoit en public
+pour faire voir qu'il n'avoit pas de meilleur pain que
+les soldats. Jamais les François n'ont si bien montré
+qu'ils fussent aussi bons à la fatigue que quelque autre
+nation du monde qu'à ce siége-là. A cette effroyable
+sortie que fit le prince Thomas, le comte accourut où
+les lignes avoient été forcées; il avoit sept ou huit gentilshommes
+avec lui qui appeloient poltrons les soldats
+qu'ils trouvoient fuyants: «Non, non, dit le comte
+d'Harcourt, ils sont braves gens: mais c'est qu'ils ne
+m'ont pas à leur tête.» Il y alla, et il y faisoit bien
+chaud. Il échoua après à Lérida, comme nous verrons
+dans les Mémoires de la Régence. Ce même Brito, qui
+après fit aussi recevoir un affront à M. le Prince, commandoit
+alors dans la place. On a fort décrié ce pauvre
+homme, et on veut que toute sa gloire soit due aux officiers
+qu'il avoit, comme M. de Turenne principalement,
+<span class="pagenum"><a id="Page_440"> 440</a></span>
+au maréchal de La Mothe et au maréchal du
+Plessis. Ils disent que dans l'occasion il n'a point de
+jugement, et qu'il dit à tout ce qu'on propose: «Faites
+donc.» Il est vrai que de tous ceux qui ont servi sous
+lui, il n'y en a guère qui le prennent pour un grand capitaine.
+Cependant il est brave et heureux. Pour les
+siéges, il n'y réussit que rarement.</p>
+
+<p>La Reine lui donna la charge de grand écuyer après
+la mort de M. le Grand; car il n'avoit point de bien,
+et disoit que ses fils auroient nom, l'un <em>La Verdure</em>,
+et l'autre <em>La Violette</em>. Quand il eut cette charge, après
+l'obligation qu'il avoit à Faret, il délibéra s'il lui devoit
+donner le secrétariat de sa charge, et pensa lui
+préférer un petit Mouerou, que Faret avoit pris comme
+un copiste pour écrire sous lui. Faret est mort de regret
+de se voir si mal reconnu. Avant cela, le cardinal
+de Richelieu disoit en parlant du comte d'Harcourt:
+»Il faudra voir si son apothicaire en sera d'avis; car
+ce bon seigneur s'est toujours laissé gouverner par
+quelque faquin.» On disoit de lui qu'il prenoit tout et
+rendoit tout, car il prit le gouvernement de Guyenne
+quand M. d'Épernon fut chassé, et après, celui de Normandie
+quand M. de Longueville fut arrêté, et les
+rendit. Ce qu'il a fait de plus vilain, à mon avis, ce
+fut d'escorter M. le Prince qu'on menoit prisonnier
+au Havre: mais nous verrons tout cela en son lieu. Il
+y a six ou sept ans, pour vous faire voir quel homme
+c'est, qu'il conta à un garçon qui montre le jardin de
+Rambouillet toutes ses prétentions et toutes ses plus
+importantes affaires.</p>
+
+<h2 class="p4">LE BARON DE MOULIN.</h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_441"> 441</a></span></p>
+
+<p class="p2">C'est un gentilhomme de Champagne dont le père
+a toujours eu bonne table et a fait assez de dépense;
+il y a du bien dans la maison. En sa jeunesse, ç'a été
+un assez plaisant robin. Il alla au Cours avec le derrière
+masqué qu'il montroit à la portière, comme si
+c'eût été son visage. Une autre fois, pour se défaire
+d'une femme qui lui demandoit de l'argent, il mit son
+c.. hors du lit; et, comme il avoit la tête entre les
+jambes, on eût dit que sa voix venoit de dedans le lit:
+c'étoit la voix d'un homme malade; il vessoit et toussoit
+tout à-la-fois, et cette femme disoit: «Je vois
+bien que monsieur est bien mal, il a l'haleine bien
+mauvaise.» Un jour, après avoir bien attendu, dans
+une boutique de lingère, que des femmes eussent essayé
+des collets et des mouchoirs au miroir, il vouloit,
+et il se déboutonnoit déjà pour cela, essayer aussi une
+chemise au miroir<a name="FNanchor_423" id="FNanchor_423" href="#Footnote_423" class="fnanchor">[423]</a>.</p>
+
+<p>Il lui prit une vision sur le pont Notre-Dame; il y
+rencontra un homme qui lui sembla plus laid que lui.
+Il l'est étrangement. «Ah! monsieur, lui dit-il, qu'il
+y a long-temps que je vous cherche!» L'autre fut
+assez surpris. «C'est, monsieur, ajouta-t-il, que je
+cherchois un homme plus laid que moi, et, si je ne
+<span class="pagenum"><a id="Page_442"> 442</a></span>
+me trompe, vous êtes cet homme-là. Venez plutôt
+voir chez ce miroitier.»</p>
+
+<p>Il fit mettre dans sa cornette un moulin à vent, et
+le mot <em>Nargue Du Moulin, s'il ne tourne</em>. A propos
+de cela, M. d'Ablancour dit que c'est de lui qu'il a appris
+tous les termes de la guerre et toutes les marches,
+et cela lui a furieusement servi dans ses Traductions.
+M. Fabert dit que c'est ce qu'il y trouve de plus admirable.</p>
+
+<p>Son père le maria, en dépit de lui, à une laide fille,
+mais riche, nommée Chenevières; elle est fille d'un
+oncle du baron Du Moulin, qui l'a eue d'une de ses
+plus proches parentes; cette fille n'a jamais été légitimée.
+Il n'en vouloit point; et le jour que le contrat
+se devoit passer, il se déguisa en lavandière, et se mit
+à battre la lessive à une fontaine proche de la maison.
+Un avocat, ami de son père, qui venoit pour le contrat,
+le rencontra, et le fit résoudre à faire ce que son
+père souhaitoit. Il en a eu beaucoup de bien et tient
+bonne table; c'est un original; il pette, rotte et pue
+comme un bouc; car, outre ses pets, il mâche toujours
+du tabac. Il est libre en paroles, et ne prétend
+se contraindre pour personne. Depuis quelques années,
+il s'est mis à aimer les simples, et un jour il mena un
+curieux, par une grosse pluie, en voir un, disoit-il,
+qui étoit unique, <em>acuminatum, olens, recens</em>, etc. C'étoit
+un étron qu'il venoit de faire dans une planche.</p>
+
+<p>Un huguenot, qui s'appelle quasi comme lui, car il
+se nomme Des Moulins, Le Coq, frère de feu Le Coq,
+conseiller au parlement, écrit si mal qu'on ne peut
+lire son écriture. Quand il a fait une lettre, il la plie
+<span class="pagenum"><a id="Page_443"> 443</a></span>
+brusquement sans y mettre de poudre dessus, et il s'y
+fait des pâtés. Une fois, qu'il voulut en relire une lui-même,
+et qu'il n'en put venir à bout: «Que je suis fou!
+dit-il; ce n'est plus à moi désormais à la lire; c'est à
+celui à qui je l'envoie.»</p>
+
+<p><a id="Page_444"></a>
+<span class="pagenum"><a id="Page_445"> 445</a></span></p>
+
+<hr class="c25 p4" />
+<div class="footnotes"><h2>NOTES:</h2>
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> François de Bassompierre, né en Lorraine le 12 avril 1579, maréchal
+de France en 1623, mort dans le château du duc de Vitry dans la
+Brie, le 12 octobre 1646.</p>
+
+<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Ce ne peut être que Diane de Dampmartin, comtesse de Fontenoy,
+et dame en partie de Vistingen, femme de Charles-Philippe de
+Croy, marquis d'Havré. Ils sont la tige des marquis d'Havré.</p>
+
+<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Cette fable est tout-à-fait dans le genre de celle de la fée Mélusine,
+dont la maison de Lusignan a la prétention de descendre.</p>
+
+<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Voir la note 179 de la p. 111 du t. I.</p>
+
+<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> On fit un <em>guéridon</em> sur une entrée de ballet, où il sortoit d'un
+tambour.</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div class="line">Sortir d'un tambour,</div>
+<div class="line">Galant Bassompierre,</div>
+<div class="line">Aimer tant l'amour</div>
+<div class="line">Et fuir tant la guerre,</div>
+<div class="line">O guéridon, etc. (T.)</div>
+</div></div></div>
+
+<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Il disoit qu'il y avoit plus de plaisir à le dire qu'à le faire. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> On parloit ainsi alors. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> En ce temps-là Bautru se mit à lui faire les cornes chez la Reine:
+on en rit. La Reine demanda ce que c'étoit. «C'est Bautru, dit-il, qui
+montre tout ce qu'il porte.» (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> On diroit aujourd'hui <em>les honneurs</em>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Allusion à l'Amadis de Gaule.</p>
+
+<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> <em>Peautre</em> ou <em>piautre</em>; ce mot de notre ancienne langue romane
+s'est conservé parmi les bateliers de Loire pour exprimer le gouvernail.</p>
+
+<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Le village de Nanterre est situé à moitié chemin entre Paris et
+Saint-Germain-en-Laye.</p>
+
+<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Allusion aux commencements de la famille Coiffier de Ruzé d'Effiat,
+qui sortoit des charges de finances. On appeloit <em>élu</em>, un conseiller
+d'élection, sorte de juridiction dont les appels étoient portés à la cour
+des Aides.</p>
+
+<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Le Clerc Du Tremblay étoit alors gouverneur de la Bastille.</p>
+
+<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> On avoit donné, par dérision, le nom d'<em>Importants</em> à ceux qui suivoient
+le parti du duc de Beaufort. (<em>Esprit de la Fronde</em>; Paris, 1672,
+tom. 1, pag. 156.) «On les nomma les <em>Importants</em>, parce qu'ils débitoient
+des maximes d'État, déclamoient contre la nouvelle tyrannie,
+et prétendoient rétablir les anciennes lois du royaume.» (<em>Histoire
+de la Fronde</em>, par le comte de Saint-Aulaire; Paris, 1827, tome 1,
+pag. 105.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Le Cours la Reine, vis-à-vis les Invalides.</p>
+
+<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Mauvais plaisant, faiseur de pointes et de quolibets. Cette expression
+a été empruntée du nom du farceur Turlupin. L'adjectif n'est
+plus en usage, mais le substantif <em>turlupinade</em> a été conservé.</p>
+
+<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> François de La Rochefoucauld, né à Paris le 8 décembre 1558,
+évêque de Senlis en 1607, mort à Paris le 15 février 1645.</p>
+
+<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Rapin étoit prévôt de la connétablie. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Marthe Brossier étoit de Romorentin, en Sologne. (<em>Voyez</em> la <em>Biographie
+universelle</em> de Michaud.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Marie de La Rochefoucauld-Randan, mariée en 1579 à Louis
+de Rochechouart, seigneur de Chaudenier. Elle se fit Carmélite après
+la mort de son mari.</p>
+
+<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> <em>Mananda!</em> espèce de serment fort en usage chez les femmes aux
+quinzième et seizième siècles. En voici un exemple tiré de Des Périers
+dans le conte <em>de l'enfant de Paris qui fit le fol pour jouyr de la jeune
+veuve</em>. La dame, en se déshabillant, disoit à sa chambrière: «Perrette,
+il est beau garçon, c'est dommage de quoi il est ainsi fol.&mdash;<em>Mananda!</em>
+disoit la garce, c'est mon, madame, il est net comme une
+perle, etc.» (<em>Nouvelles récréations et joyeux devis de Bonaventure
+Des Périers</em>; Amsterdam, 1735, t. 2, p. 242.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Marie de Bruneau, dame Des Loges, née vers 1585, morte le
+1<sup>er</sup> juin 1641.</p>
+
+<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Ses lettres ne sont pas trop merveilleuses; cela étoit bon pour ce
+temps-là. Bortel a eu raison d'empêcher Conrart de les faire imprimer:
+il vouloit aussi faire un Recueil de vers sur sa mort. Tout cela est
+avouétré. (T.)&mdash;<em>Avouétré</em> pour <em>avoytré</em>, avorté, qui n'est pas venu à
+terme. (<em>Dict. de Nicot.</em>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> C'étoit en 1629. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Il y avoit quatre ans quand Henri <span class="smcap">IV</span> fut tué. Depuis, comme il a
+eu la faiblesse de cacher son âge, Balzac l'a appelé <em>cet ambassadeur de
+dix-huit ans</em>. A son compte, il falloit qu'il l'eût été à quatorze, comme
+vous le verrez par la suite. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Secrétaire du duc de Weimar. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Manuscrit 902, in-folio, tom. 10, pag. 113, de la bibliothèque
+de l'Arsenal. Cette Notice est écrite d'une grande écriture de femme;
+elle a vraisemblablement été composée par une des filles de madame
+Des Loges. On trouvera des détails sur les manuscrits de Conrart dans
+la Notice qui précède ses Mémoires. (<em>Collection des Mémoires relatifs
+à l'histoire de France</em>, 2<sup>e</sup> série, t. 48.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Tallemant en a cependant médit dans l'article qui suit; mais de
+qui n'a-t-il pas médit?</p>
+
+<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> On a cru qu'il n'étoit pas inutile de publier cette Notice biographique
+contemporaine sur une femme justement célèbre. Elle avoit
+déjà été citée dans l'article Loges (des) de la Biographie universelle de
+Michaud. On peut aussi consulter l'article qui lui a été consacré dans
+le Dictionnaire de Moreri.</p>
+
+<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Dans l'article qui précède.</p>
+
+<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Une madame d'Endreville, fille d'un secrétaire du Roi et femme
+d'un gentilhomme riche de Normandie, fit garder sa place, en 1658,
+par un suisse du Roi. On se moqua fort d'elle. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> Les deux auteurs du <em>Roman de la Rose</em>. Tallemant auroit dû les
+nommer dans l'ordre inverse, puisque Jean de Meung a été le continuateur
+de Guillaume de Lorris.</p>
+
+<p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> On dit même qu'ils étoient associés. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> Madame de La Luzerne, son autre fille, est un original en Phébus.
+Pour dire que lui faire tant de cérémonies, c'étoit la faire souffrir terriblement,
+elle dit une fois: «Ha! pour cela, madame, c'est une vraie
+<em>gémonie</em>.» Elle avoit ouï parler du Montfaucon de Rome, qu'on appeloit
+<em>Scalas Gemonias</em>. (T.)&mdash;C'étoit le lieu d'où l'on précipitoit les
+criminels.</p>
+
+<p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> Pierre Séguier, né le 28 mai 1588, chancelier en 1635, mort le
+28 janvier 1672.</p>
+
+<p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> On m'a dit que ce fut Des Roches, le mâle, chanoine de Notre-Dame,
+fort riche en bénéfices, autrefois petit valet du cardinal de Richelieu
+au collége, qui, le connoissant par droit de voisinage, le proposa
+au cardinal de Richelieu pour garde-des-sceaux, comme un homme
+dévoué, et dont il lui répondoit; le cardinal s'y fia. Le monde fut assez
+étonné de ce choix, car il n'étoit pas trop en passe de cela. Il étoit alors
+président au mortier en la place de son oncle. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> Tallemant se montre ici singulièrement prévenu contre le chancelier
+Séguier. Au reste, la partialité que ce magistrat témoigna dans
+le procès du surintendant, et dans d'autres circonstances, nuisit singulièrement
+à son caractère. On en aperçoit des traces dans les lettres de
+madame de Sévigné, et les Mémoires encore manuscrits de M. d'Ormesson,
+ne permettent pas de douter que le chancelier n'ait eu pour
+Colbert, ennemi personnel du surintendant, une complaisance tout-à-fait
+opposée au caractère qu'il auroit dû déployer.</p>
+
+<p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Il est le premier qui s'est avisé de se faire traiter de <em>grandeur</em>.
+Avant lui pas un ne s'étoit fait traiter de <em>monseigneur</em> dans les harangues,
+quand on lui parle comme député. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> On voit par là que Les Mémoires de la Régence, dont l'auteur parle
+si souvent, n'existoient qu'en projet; il est très-vraisemblable qu'ils n'ont
+pas été composés.</p>
+
+<p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Pierre Séguier, premier du nom, d'abord avocat des parties, devint
+avocat-général du Parlement en 1550, président à mortier en 1554; né
+en 1504, mort en 1580.</p>
+
+<p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> Pierre Séguier, deuxième du nom, d'abord, lieutenant civil, succéda
+à son père dans la charge de président à mortier.</p>
+
+<p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> Ce ne fut pas lui, ce fut Séguier, marquis d'O; le premier
+président Le Jay, qui étoit alors procureur du roi du Châtelet, en
+haine du président Séguier d'alors, oncle du chancelier, en fit informer.
+Il étoit mal satisfait de ce président, je ne sais pourquoi. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_44" id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> Madeleine Fabri, fille de Jean Fabri, seigneur de Champauzé,
+trésorier de l'extraordinaire des guerres.</p>
+
+<p><a name="Footnote_45" id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> Je sais de Boileau, greffier de la Grand'Chambre, que le père de
+la chancelière a été valet chez feu son grand-père à quinze écus de gages,
+c'est-à-dire tout au plus <em>petit clerico</em>. Cependant, à l'imitation de son
+mari, elle va chercher des aïeux en Provence. M. de Peiresc s'appeloit
+Fabri; il prétendoit venir d'un gentilhomme pisan qui s'établit en Provence
+durant les guerres des ducs d'Anjou pour le royaume de Naples; et
+comme M. le président Séguier eut les sceaux, Peiresc, qui étoit bien
+aise d'avoir sa faveur pour obliger les gens de lettres et de vertu, avoua
+le frère de la chancelière, alors maître des requêtes, pour son parent. Le
+bonhomme Gassendi en met la descente tout franc dans la vie de Peiresc.
+Il le croit, comme il le dit, ou il avoit ordre de son ami d'en parler
+ainsi pour la raison que j'ai dite. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_46" id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> Je me souviens que le jour de Saint-Joseph, aux Mathurins, où
+l'abbé de Cerisy prêchoit, on avoit habillé saint Joseph d'une robe de
+M. le chancelier, et la Vierge avoit la cravate de madame d'Aiguillon. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_47" id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> Bois-Robert dit qu'il avoit proposé au cardinal de faire le chancelier
+protecteur, et de se contenter, lui, d'avoir soin de l'Académie, et
+que le cardinal, qui prenoit le chancelier pour un grand faquin, reçut
+cela si mal, qu'il pensa chasser Bois-Robert. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_48" id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> Germain Habert, abbé de Cerisy, de l'Académie françoise, mort
+vers 1654. On a de lui diverses poésies dans les Recueils du temps, une
+Vie du cardinal de Bérule et quelques autres ouvrages.</p>
+
+<p><a name="Footnote_49" id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> <em>La Connaissance des Bêtes</em>; Paris, 1648, in-4<sup>o</sup>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_50" id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Jacques Esprit, de l'Académie françoise, mort en 1678. On lui
+attribue le livre intitulé <em>de la Fausseté des vertus humaines</em>. Lié avec
+madame de Sablé et avec le duc de La Rochefoucauld, il passe pour
+avoir eu quelque part aux <em>Maximes</em>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_51" id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> Jean Ballesdens, avocat au Parlement, membre de l'Académie
+françoise, auteur de quelques ouvrages médiocres. Il aimoit les anciens
+livres; on trouve souvent sa signature sur le frontispice des éditions
+gothiques de nos vieux poètes.</p>
+
+<p><a name="Footnote_52" id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> Qu'il ne se <em>découvre</em>; du mot <em>infula</em>, qui signifie chaperon dans
+la basse latinité.</p>
+
+<p><a name="Footnote_53" id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> Nicolas de Nets, évêque d'Orléans en 1631, mourut en 1646.</p>
+
+<p><a name="Footnote_54" id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> Dominique Séguier, conseiller clerc au Parlement, doyen de l'église
+de Paris, évêque d'Auxerre, puis de Meaux, premier aumônier du
+Roi, mourut eu 1659.</p>
+
+<p><a name="Footnote_55" id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> Catherine de Parthenay-Soubise, femme de René, deuxième du
+nom, vicomte de Rohan.</p>
+
+<p><a name="Footnote_56" id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> Henri, deuxième du nom, premier duc de Rohan, auteur des <em>Mémoires</em>
+publiés sous ce nom; né le 21 août 1579, mort le 13 avril 1638.</p>
+
+<p><a name="Footnote_57" id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> Ce M. de Brèves, à ce qu'on dit, appela le pape <em>le grand Turc des
+chrétiens</em>. Il cria: <em>Alla</em>, en mourant, et sans Gédoin, le Turc, qui
+croyoit en Notre Seigneur comme lui, il ne se fût jamais confessé;
+mais Gédoin lui dit qu'il le falloit faire par politique. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_58" id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> Marguerite, duchesse de Rohan, seule héritière de son père,
+épousa, en 1645, Henri Chabot, simple gentilhomme, et porta dans cette
+maison le titre et les armes de Rohan.</p>
+
+<p><a name="Footnote_59" id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> Les Mémoires du duc de Rohan ont été réimprimés dans le t. 18
+de la seconde série de la Collection Petitot.</p>
+
+<p><a name="Footnote_60" id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> On lit en effet dans le <em>Voyage du duc de Rohan</em>, Amsterdam,
+chez Louis Elzéviers, 1649, petit in-12, pag. 101: «Les ruines de la
+superbe métairie de Cicéron, nommées Académia..... sont considérables......
+pour les belles <em>&OElig;uvres</em> qu'il y a composées, entre lesquelles
+sont renommées les <em>Pendette</em>.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_61" id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> Marguerite de Béthune Sully, morte le 22 octobre 1660.</p>
+
+<p><a name="Footnote_62" id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> J'ai ouï dire à d'autres que c'est une madame de Rupierre qui
+a dit cela. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_63" id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> Première femme de M. de Schomberg. Ce d'Halluin n'étoit pas
+trop en réputation de bravoure. «On me fait tort, dit-il, je le ferai
+voir à la première occasion.» Il défit les Espagnols à Leucate
+en 1636, et fut fait maréchal de France. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_64" id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> Miossens lui coûte deux cent mille écus. Miossens prit un suisse;
+il étoit alors bien gredin: madame Pilou lui dit: «Quelle insolence!
+un suisse pour garder trois escabelles!&mdash;Cela a bon air, répondit-il:
+quoiqu'il ne garde rien, il semble qu'il garde quelque chose:
+on le croira.» (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_65" id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> Vers du <em>Cid</em>. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_66" id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> Bois d'Almais, ou Bois d'Annemets, comme on le nomme le plus
+souvent, est l'auteur des <em>Mémoires d'un favori de M. le duc d'Orléans</em>.
+On verra plus bas, à l'article <em>Ruqueville</em>, que Bois d'Annemets étoit
+frère de ce dernier. Les <em>Mémoires d'un favori</em> sont assez rares, et d'autant
+plus recherchés qu'ils n'ont pas été reproduits dans la Collection
+des Mémoires relatifs à l'histoire de France. Goulas, gentilhomme ordinaire
+de Gaston, duc d'Orléans, a fait connoître dans ses Mémoires
+restés manuscrits, le duel dans lequel succomba l'auteur des Mémoires
+d'un favori. Cet événement eut lieu en 1627. (<em>Voyez</em> un fragment de
+ces Mémoires cité dans la <em>Bibliothèque historique</em> du P. Lelong, sous
+le n<sup>o</sup> 21395, t. 2, p. 449.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_67" id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> Gentilhomme devers le Bordelais, frère de madame de Flavacour,
+ci-devant Saint-Louis, fille d'honneur d'Anne d'Autriche. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_68" id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> Il a été publié à Liége, en 1767, une Histoire de Tancrède de
+Rohan avec quelques autres pièces. (<em>Bibliothèque historique de la
+France</em>, n<sup>o</sup> 32051, t. 3. p. 181)</p>
+
+<p><a name="Footnote_69" id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> René Du Plessis de La Roche Picmer, comte de Jerzé, personnage
+singulier, qui, en 1649, fit semblant d'être amoureux d'Anne d'Autriche.
+On l'exila, et il termina ses jours d'une manière très-malheureuse.
+Ayant obtenu en 1672 la permission de servir comme volontaire,
+il fut tué par une de nos sentinelles qui n'entendit pas sa réponse. Ce
+nom est écrit dans les Mémoires du temps <em>Jerzé</em>, <em>Jerzay</em> et <em>Jarzay</em>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_70" id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> Dans le mal au c&oelig;ur qu'avoit Ruvigny ne se souciant plus tant
+de mademoiselle de Rohan, il voulut débaucher Jeanneton, qui étoit
+jolie, et lui dit si elle ne feroit pas bien ce que sa maîtresse avoit fait,
+et qu'il le lui feroit, si non voir, du moins entendre. Elle le lui promit.
+Le lendemain, comme il entroit à sept heures du matin dans la
+chambre de mademoiselle de Rohan, les fenêtres étant fermées, il se
+fit suivre par cette fille, qui, pieds-nus, se glissa dans un coin. Ruvigny
+fit des reproches à mademoiselle de Rohan de sa légèreté, et lui
+dit qu'après ce qui s'étoit passé entré eux, etc., etc. Jeanneton fut persuadée
+de la sottise de sa maîtresse; mais pour cela n'en voulut pas
+faire une. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_71" id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> La s&oelig;ur de Ruvigny étoit une fort belle personne: elle fut mariée,
+en premières noces, avec un gentilhomme du Perche, nommé
+La Maisonfort. Cet homme s'enivra de son tonneau, et de telle sorte, que
+quand on lui dit qu'il y prît garde, il répondit qu'il falloit mourir d'une
+belle épée. Il en mourut en effet. La voilà veuve: c'étoit une coquette
+prude, je ne crois pas que personne ait couché avec elle; mais c'étoit
+<em>galanterie plénière</em>. Saint-Pradil, de la maison de Jussac, en Angoumois,
+a été le plus déclaré de tous ses galants: il lui donnoit, fort souvent
+des divertissements qu'on appeloit des <em>Saintes Pradillades</em>; c'étoit
+des promenades où il y avoit les vingt-quatre violons et collation.
+Un jour qu'ils revenoient de Saint-Cloud un peu trop tard, ils versèrent
+sur le pavé, le long du Cours. Il y avoit sept femmes dans le carrosse:
+il crioit: «Madame de la Maisonfort, où êtes-vous?» Chacune
+contrefaisoit sa voix, et disoit: «Me voici;» puis quand il l'avoit tirée,
+et qu'il voyoit que ce n'étoit pas elle, il les laissoit là brusquement,
+et avoit envie de les jeter dans l'eau. Il ne la trouva que toute la dernière.</p>
+
+<p>Elle avoit de plaisants accès de dévotion. Au milieu d'une conversation
+enjouée, elle s'alloit enfermer dans son cabinet, et y faisoit une
+prière; puis elle revenoit.</p>
+
+<p>Un grand seigneur d'Angleterre devint amoureux d'elle à Paris, et
+l'épousa. Elle est morte, il y a près de quinze ans, et a laissé deux
+filles qui ont été mariées en Angleterre. Elle avoit été accordée avec
+le marquis de Mirambeau. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_72" id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> Saint-Luc tenoit la porte en bas, et avoit des chevaux tout prêts
+avec des pistolets à l'arçon de la selle: il faisoit un froid du diable;
+mais Ruvigny en revint si échauffé, qu'il n'avoit pas besoin de feu. Il
+étoit si transporté de colère, que vous eussiez dit un fou. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_73" id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> On conte une autre chose de Ruvigny, qui est un peu plus raisonnable.
+Quand M. le Grand fut arrêté, le grand-maître dit à Ruvigny:
+«Ah! pour cette fois-là on vous convaincra, car on a le traité
+d'Espagne.&mdash;Monsieur, lui dit Ruvigny, je suis serviteur de M. le
+Grand, quand je le verrois je démentirois mes yeux.» Le grand-maître
+en fit plus de cas encore qu'il n'avoit fait par le passé. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_74" id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> Mademoiselle de Rohan la bossue avoit demandé la permission
+de faire une espèce de couvent de filles à une terre qu'elle avoit. On lui
+dit qu'on le vouloit bien, mais qu'après sa mort on donneroit cette
+terre au plus proche monastère de Dames. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_75" id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> S'enleva, ne s'appliqua pas. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_76" id="Footnote_76" href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> Cadet de Pons, mari de madame de Richelieu, aujourd'hui le
+maréchal d'Albret. Ils sont d'Albret, mais bâtards, et de Pons par leur
+mère. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_77" id="Footnote_77" href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> Quand on découvrit que Chabot en vouloit à mademoiselle de
+Rohan, La Moussaye lui dit: «Vous vous engagez là à une grande
+galanterie.&mdash;<em>Galanterie!</em> répondit l'autre, je prétends l'épouser.&mdash;Ah!
+ce sera bien fait à vous, reprit La Moussaye en souriant.&mdash;Vous
+verrez, répliqua Chabot.» (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_78" id="Footnote_78" href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> A cause de cela on l'appelle la reine Gillette. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_79" id="Footnote_79" href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> Quand il vit que l'affaire de M. de Laval étoit bien avancée, il
+fit dire au chancelier que le respect qu'il lui portoit l'avoit empêché
+d'y entendre. Dans la vérité Chabot étoit amoureux de madame de
+Sully, et point de mademoiselle de Rohan, non plus que de madame
+de Coislin. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_80" id="Footnote_80" href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> Nonobstant tout le bruit qu'on avoit fait, M. d'Elbeuf, alors assez
+endetté, offrit le prince d'Harcourt, son fils, à mademoiselle de Rohan,
+qui le rebuta fort. Il y avoit, à Paris, je ne sais quel fou de la maison
+de Wirtemberg, avec qui Harcourt fut obligé de se battre à la Place-Royale,
+justement devant les fenêtres de mademoiselle de Rohan. Le
+prince d'Harcourt désarma l'autre, qui, quand il lui eut rendu son
+épée, lui donna des coups de plat d'épée sur sa bosse, et cela à la vue
+de la personne que ce pauvre homme vouloit épouser: on les sépara,
+et on traita l'autre de fou; effectivement, il a couru les rues depuis à
+Lyon. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_81" id="Footnote_81" href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> En août 1645. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_82" id="Footnote_82" href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> Dans le contrat de mariage, elle a consenti que ses enfants fussent
+élevés à la religion catholique. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_83" id="Footnote_83" href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> Depuis elle s'est fait traiter d'Altesse, elle qui ne s'en avisoit pas
+quand elle n'avoit point épousé Chabot. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_84" id="Footnote_84" href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> Car pour Chabot ni elle, ni madame de Sully, la bonne femme,
+ne dirent jamais rien contre lui. «Au contraire, disoient-elles, il a bien
+fait.» (T)</p>
+
+<p><a name="Footnote_85" id="Footnote_85" href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> Parce qu'il avoit été chevalier de Malte.</p>
+
+<p><a name="Footnote_86" id="Footnote_86" href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> A la naissance de la seconde, pensant attraper sa mère, elle lui
+fit dire que si elle vouloit la présenter au baptême, M. de Rohan consentiroit
+qu'on la baptisât à Charenton, et qu'elle choisiroit tel compère
+qu'il lui plairoit. La mère répondit: «Très-volontiers; dites à ma
+fille que je la tiendrai avec son frère.» (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_87" id="Footnote_87" href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> Le 1<sup>er</sup> février 1649.</p>
+
+<p><a name="Footnote_88" id="Footnote_88" href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> Ces vers sont de Marigny. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_89" id="Footnote_89" href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> L'église des Capucins du Marais, aujourd'hui la paroisse Saint-François.</p>
+
+<p><a name="Footnote_90" id="Footnote_90" href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> Expression populaire, pour dire <em>regardez</em>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_91" id="Footnote_91" href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> Le lieutenant-criminel Tardieu et sa femme, aussi avare que lui,
+furent assassinés le 24 août 1665, dans leur maison du quai des Orfèvres.
+Tout le monde connoît les beaux vers de la dixième satire dans
+lesquels Despréaux peint ce hideux couple. Tallemant fait connoître
+plusieurs traits de leur avarice qui avoient échappé au satirique.</p>
+
+<p><a name="Footnote_92" id="Footnote_92" href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> Daniel Du Moustier, célèbre peintre de portraits, né vers 1550,
+mort en 1631. Il excelloit pour le portrait au crayon en trois couleurs.
+(Voyez <em>la Biographie universelle</em> de Michaud.) L'auteur de l'article ne
+paroît pas avoir connu une seule des anecdotes racontées par Tallemant.
+On conserve à la Bibliothèque Sainte-Geneviève deux volumes
+in-folio remplis de portraits dessinés par Du Moustier. Il y en a beaucoup
+qui ne sont qu'ébauchés; un grand nombre représentent malheureusement
+des personnages inconnus. Le père de Du Moustier étoit
+peintre, et dessinoit le portrait dans le même genre. Le Recueil de
+Sainte-Geneviève contient beaucoup de portraits du temps de Charles <span class="smcap">IX</span>,
+qui sont nécessairement les ouvrages du père.</p>
+
+<p><a name="Footnote_93" id="Footnote_93" href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> Le mot <em>artisan</em> exprimoit encore, sous la minorité de Louis <span class="smcap">XIV</span>,
+un excellent ouvrier dans les arts libéraux. <em>Artiste</em>, dans le sens d'ouvrier,
+qui travaille avec esprit et avec art, se trouve dans le Dictionnaire
+de Richelet; Genève, 1680.</p>
+
+<p><a name="Footnote_94" id="Footnote_94" href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> Nicolas de Verdun, premier président du Parlement de Paris avoit
+succédé à Achille de Harlay. Il mourut le 16 mars 1627.</p>
+
+<p><a name="Footnote_95" id="Footnote_95" href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> Verdun avoit la bouche de côté.</p>
+
+<p><a name="Footnote_96" id="Footnote_96" href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> M. de Bassompierre, dans la Bastille y avoit fait des remarques de
+bien des impertinences. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_97" id="Footnote_97" href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> Le véritable nom est le Coigneux. Tallemant l'écrit comme on
+avoit l'habitude de le prononcer.</p>
+
+<p><a name="Footnote_98" id="Footnote_98" href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a> Antoine Le Coigneux, maître des comptes, en 1572, père du président.</p>
+
+<p><a name="Footnote_99" id="Footnote_99" href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a> Le fils fut reçu président à mortier le 20 août 1652.</p>
+
+<p><a name="Footnote_100" id="Footnote_100" href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a> Guillaume le Coigneux, marchand potier d'étain, mourut en 1505,
+et Sara Ral, sa femme, en 1517; on voyoit leur épitaphe au charnier
+des Innocens. Gilles Le Coigneux, leur fils, a été procureur au Parlement,
+et leur petit-fils est devenu conseiller.</p>
+
+<p><a name="Footnote_101" id="Footnote_101" href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a> On m'a dit que le cardinal de Richelieu dit une fois: «M. Le
+Cogneux ne sauroit être d'église.» C'est que Le Cogneux avoit
+épousé clandestinement la fille d'un sergent, si je ne me trompe, qui
+étoit fort belle; elle s'appeloit Marie Droguet. On ajoute qu'il s'en défit
+gaillardement afin de n'avoir plus cet obstacle à sa fortune. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_102" id="Footnote_102" href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a> Marie de Médicis.</p>
+
+<p><a name="Footnote_103" id="Footnote_103" href="#FNanchor_103"><span class="label">[103]</span></a> Marie Ceriziers, dont le père étoit maître des comptes. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_104" id="Footnote_104" href="#FNanchor_104"><span class="label">[104]</span></a> La chambre de l'édit étoit mi-partie, et composée de magistrats
+catholiques et réformés. Les causes des protestants étoient portées à
+cette chambre. Ces chambres cessèrent d'exister dès avant la révocation
+de l'édit de Nantes.</p>
+
+<p><a name="Footnote_105" id="Footnote_105" href="#FNanchor_105"><span class="label">[105]</span></a> Ce notaire s'appeloit Le Camus. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_106" id="Footnote_106" href="#FNanchor_106"><span class="label">[106]</span></a> Elle alla au conseil à M. le président de Nesmond, qui aimoit son
+mari, pour savoir qui elle épouseroit de M. de Maisons, ou de M. Le
+Cogneux. «Ne venez-vous point ici, lui dit-il, madame, après avoir
+pris votre résolution?&mdash;Non, monsieur.&mdash;Si cela est, reprit-il,
+M. de Maisons est bien mieux votre fait.&mdash;Mais M. de Maisons a
+des enfants, dit-elle en l'interrompant.&mdash;Oh! je vois bien que votre
+résolution est prise.» Et n'en voulut plus parler. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_107" id="Footnote_107" href="#FNanchor_107"><span class="label">[107]</span></a> <em>Éleveure</em>, ou bouton qui se lève à la peau.</p>
+
+<p><a name="Footnote_108" id="Footnote_108" href="#FNanchor_108"><span class="label">[108]</span></a> Boischaumont, on dit vulgairement Bachaumont (T.)&mdash;Bachaumont
+a eu quelque part au <em>Voyage</em> de Chapelle. Ce joli ouvrage n'auroit
+pas dû porter les noms de deux auteurs.</p>
+
+<p><a name="Footnote_109" id="Footnote_109" href="#FNanchor_109"><span class="label">[109]</span></a> En 1652, qu'une partie du Parlement y alla. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_110" id="Footnote_110" href="#FNanchor_110"><span class="label">[110]</span></a> Madame de Boudarnault étoit fort décriée. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_111" id="Footnote_111" href="#FNanchor_111"><span class="label">[111]</span></a> Cette Garnier est celle qui a fait le mariage. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_112" id="Footnote_112" href="#FNanchor_112"><span class="label">[112]</span></a> Il s'étoit ruiné à faire le beau, et à se fourrer parmi les gens de
+cour. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_113" id="Footnote_113" href="#FNanchor_113"><span class="label">[113]</span></a> Madame de Toré étoit s&oelig;ur du président Le Cogneux. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_114" id="Footnote_114" href="#FNanchor_114"><span class="label">[114]</span></a> On est surpris que deux écrivains du temps, Tallemant et Conrart,
+aient pris la peine de nous transmettre des querelles de ménage du
+président Le Cogneux. Ils ne se sont cependant pas entendus entre eux,
+car on a vu plus haut, dans l'article sur Conrart, que Tallemant s'étoit
+brouillé avec le premier secrétaire perpétuel de l'Académie françoise.
+Les lecteurs pourront rapprocher cette partie des Mémoires de Tallemant
+de ceux de Conrart insérés au tome 48 de la deuxième série de la
+<em>Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France</em>, pages 192 et
+suivantes.</p>
+
+<p><a name="Footnote_115" id="Footnote_115" href="#FNanchor_115"><span class="label">[115]</span></a> Jean de Pontevez, comte de Carces, grand-sénéchal, et lieutenant
+du roi en Provence. Marie d'Aloigny-Rochefort, sa veuve, remariée
+au président Le Cogneux, mourut le 13 mai 1675, et le président
+prit une dernière alliance avec une nièce du maréchal de Navailles,
+qui lui a survécu. (Voyez <em>l'Histoire généalogique de la maison de
+France</em>, t. 7, p. 617.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_116" id="Footnote_116" href="#FNanchor_116"><span class="label">[116]</span></a> <em>Voyez</em> plus haut l'article du marquis de Rambouillet, tome 2,
+page 207.</p>
+
+<p><a name="Footnote_117" id="Footnote_117" href="#FNanchor_117"><span class="label">[117]</span></a> Gilles, maréchal de Souvray, ou Souvré, grand-maître de la
+garde-robe, mort en 1626.</p>
+
+<p><a name="Footnote_118" id="Footnote_118" href="#FNanchor_118"><span class="label">[118]</span></a> Henriette de France, s&oelig;ur de Louis <span class="smcap">XIII</span>, épousa Charles <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>, roi
+d'Angleterre, le 11 mai 1625.</p>
+
+<p><a name="Footnote_119" id="Footnote_119" href="#FNanchor_119"><span class="label">[119]</span></a> Ce devoit être en 1629. Louis <span class="smcap">XIII</span> passa à Lyon vers le milieu de
+février pour se rendre à l'armée de Savoie. (<em>Voyez</em> l'Itinéraire des rois
+de France dans les <em>Pièces fugitives du marquis d'Aubais</em>, tome 1,
+pag. 123.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_120" id="Footnote_120" href="#FNanchor_120"><span class="label">[120]</span></a> Tallemant tombe ici dans une erreur. Le connétable de Luynes
+étoit mort le 15 décembre 1621, après la levée du siége de Montauban.
+C'étoit le cardinal de Richelieu qui avoit la direction des affaires, au
+moment qui vient d'être indiqué.</p>
+
+<p><a name="Footnote_121" id="Footnote_121" href="#FNanchor_121"><span class="label">[121]</span></a> Marion de l'Orme, célèbre courtisane, dont on verra plus bas
+l'article.</p>
+
+<p><a name="Footnote_122" id="Footnote_122" href="#FNanchor_122"><span class="label">[122]</span></a> Christine de France, fille de Henri <span class="smcap">IV</span>, duchesse de Savoie.</p>
+
+<p><a name="Footnote_123" id="Footnote_123" href="#FNanchor_123"><span class="label">[123]</span></a> On appelle ce flambeau-là le mortier. (T.)&mdash;On appelle, chez le
+roi, <em>mortier de veille</em>, un petit vaisseau d'argent ou de cuivre, qui a
+de la ressemblance au mortier à piler; il est rempli d'eau où surnage
+un morceau de cire jaune, ayant un petit lumignon au milieu, et ce
+morceau de cire, s'appelle aussi <em>mortier</em>. On l'allume quand le roi
+est couché, et il brille toute la nuit dans un coin de sa chambre, conjointement
+avec une bougie, qu'on allume dans le même temps dans
+un flambeau d'argent au milieu d'un bassin d'argent qui est aussi à
+terre.» (<em>Dictionnaire de Trévoux.</em>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_124" id="Footnote_124" href="#FNanchor_124"><span class="label">[124]</span></a> On a dit d'un M. d'Esche, frère de madame de Villarceaux, dont
+le mari a fait tant de fracas avec les femmes, que lorsque le curé qui
+l'épousa lui demanda s'il n'avoit point donné sa foi à une autre, qu'il
+répondit qu'il ne l'avoit jamais donnée qu'à une épingle jaune. Ainsi
+Toré ne seroit que le second. Ce d'Esche voulut une fois faire un haras
+de mulets. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_125" id="Footnote_125" href="#FNanchor_125"><span class="label">[125]</span></a> Elle dit qu'ayant à prétendre quelque récompense de la feue Reine,
+comme M. d'Emery régloit les prétentions des créanciers, elle s'adressa
+à M. de Toré qui s'éprit tout de nouveau. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_126" id="Footnote_126" href="#FNanchor_126"><span class="label">[126]</span></a> <em>Voyez</em> <a href="#Page_103">plus haut</a> l'article sur le président Le Cogneux et sur son
+fils.</p>
+
+<p><a name="Footnote_127" id="Footnote_127" href="#FNanchor_127"><span class="label">[127]</span></a> Nicolas Le Camus, secrétaire du Roi en 1617, conseiller d'État
+en 1620, mort à l'âge de quatre-vingts ans en 1688, laissant de Marie
+Colbert, sa femme, morte en 1642, six fils et quatre filles. Marie Le
+Camus, l'une d'elles, avoit épousé Michel Particelli, seigneur d'Emery.
+Le cardinal Le Camus, évêque de Grenoble, et le lieutenant-civil au
+Châtelet de Paris, du même nom, étoient leurs petits-fils.</p>
+
+<p><a name="Footnote_128" id="Footnote_128" href="#FNanchor_128"><span class="label">[128]</span></a> Tallemant parle ailleurs du musicien Berthod ou Bertaut.</p>
+
+<p><a name="Footnote_129" id="Footnote_129" href="#FNanchor_129"><span class="label">[129]</span></a> Il s'est fourré à la cour et croit y réussir; mais bien des gens s'en
+moquent. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_130" id="Footnote_130" href="#FNanchor_130"><span class="label">[130]</span></a> C'est vraisemblablement Jeannin de Castille, trésorier de l'Epargne,
+du temps de Fouquet.</p>
+
+<p><a name="Footnote_131" id="Footnote_131" href="#FNanchor_131"><span class="label">[131]</span></a> Gilles Boileau a fait preuve de mauvais goût dans cette lettre, en
+rejetant les observations judicieuses de Conrart sur un sonnet adressé
+au premier président Pomponne de Bellièvre, qui commence par ce
+vers:</p>
+
+<p class="center font95">Quand je te vois assis au trône de tes pères, etc.</p>
+
+<p><a name="Footnote_132" id="Footnote_132" href="#FNanchor_132"><span class="label">[132]</span></a> Voyez <em>les &OElig;uvres posthumes de Gilles Boileau</em>, publiées par
+Despréaux; Paris, Barbin, 1670, p. 126 et 161.</p>
+
+<p><a name="Footnote_133" id="Footnote_133" href="#FNanchor_133"><span class="label">[133]</span></a> Voyez plus haut, p. <a href="#Page_124">124</a> de cet article.</p>
+
+<p><a name="Footnote_134" id="Footnote_134" href="#FNanchor_134"><span class="label">[134]</span></a> Tallemant a écrit ce passage en 1659, il est superflu de faire observer
+que madame Scarron n'a fait l'acquisition de la terre de Maintenon
+qu'en 1674.</p>
+
+<p><a name="Footnote_135" id="Footnote_135" href="#FNanchor_135"><span class="label">[135]</span></a> Boileau Despréaux continua, lui, à être l'obligé de Dongois; car
+il logea chez lui de 1679 à 1687. Il le consulta sur les termes de pratique
+pour la rédaction de son <em>Arrêt burlesque</em>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_136" id="Footnote_136" href="#FNanchor_136"><span class="label">[136]</span></a> On n'a pas besoin de faire remarquer que dans tout le cours de cet
+article il n'est question que de Gilles Boileau, le frère aîné de Despréaux,
+membre de l'Académie françoise. Despréaux, son jeune frère,
+ne s'étoit pas encore fait connoître. La première édition de ses <em>Satires</em>
+est de 1666.</p>
+
+<p><a name="Footnote_137" id="Footnote_137" href="#FNanchor_137"><span class="label">[137]</span></a> Jacques Vallée, sieur Des Barreaux, né en 1602, mort le
+9 mai 1673.</p>
+
+<p><a name="Footnote_138" id="Footnote_138" href="#FNanchor_138"><span class="label">[138]</span></a> Saint-Ibal dit, à la naissance du fils de Bardouville, qu'il lui falloit
+mettre des entraves quand on le baptiseroit, qu'autrement il regimberoit
+contre l'eau bénite. (T.</p>
+
+<p>Le gentilhomme dont parle Tallemant étoit Henri d'Escars de
+Saint-Bonnet, seigneur de Saint-Ibal. Il a été fort mêlé dans les troubles
+de France, du temps du cardinal de Richelieu et de la régence d'Anne
+d'Autriche.</p>
+
+<p><a name="Footnote_139" id="Footnote_139" href="#FNanchor_139"><span class="label">[139]</span></a> Il est revenu de cela. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_140" id="Footnote_140" href="#FNanchor_140"><span class="label">[140]</span></a> Il est mort trop tôt, pour nous avoir pu persuader qu'il en fût
+bien revenu. C'étoient des jeunes gens qui vouloient faire les bons
+compagnons. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_141" id="Footnote_141" href="#FNanchor_141"><span class="label">[141]</span></a> Des Barreaux s'amenda dans sa dernière maladie, et il composa
+ce beau sonnet si connu qu'il seroit superflu de le citer.</p>
+
+<p><a name="Footnote_142" id="Footnote_142" href="#FNanchor_142"><span class="label">[142]</span></a> La même dont on a lu l'article, p. 22 de ce volume.</p>
+
+<p><a name="Footnote_143" id="Footnote_143" href="#FNanchor_143"><span class="label">[143]</span></a> Marion de l'Orme naquit à Châlons en Champagne, vers 1611;
+elle mourut au mois de juin 1650. (<em>Voyez</em> plus bas la note relative à
+sa mort, p. <a href="#Page_143">143</a>.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_144" id="Footnote_144" href="#FNanchor_144"><span class="label">[144]</span></a> Cinq-Mars.</p>
+
+<p><a name="Footnote_145" id="Footnote_145" href="#FNanchor_145"><span class="label">[145]</span></a> Claude Quillet, auteur du poème de <em>la Callipédie</em>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_146" id="Footnote_146" href="#FNanchor_146"><span class="label">[146]</span></a> Le président de Chevry, de la chambre des comptes. (<em>Voyez</em> plus
+haut son article, p. 261 du tome 1.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_147" id="Footnote_147" href="#FNanchor_147"><span class="label">[147]</span></a> Nom d'une terre du père. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_148" id="Footnote_148" href="#FNanchor_148"><span class="label">[148]</span></a> Ces détails, demeurés inconnus jusqu'à présent, confirment la
+mention faite par Loret (<em>Muse historique</em>, n<sup>o</sup> du 30 juin 1650), de la
+mort de Marion de l'Orme, en ces termes:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div class="line">La pauvre Marion de l'Orme,</div>
+<div class="line">De si rare et plaisante forme,</div>
+<div class="line">A laissé ravir au tombeau</div>
+<div class="line">Son corps si charmant et si beau.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Ainsi se trouve détruit le ridicule roman qui prolonge l'existence
+de Marion de l'Orme jusqu'à l'âge de cent trente-quatre ans, et la fait
+mourir à Paris, sur la paroisse Saint-Paul en 1741; ainsi disparoît l'assistance
+de Marion à son propre enterrement, ses trois mariages, tant
+en Angleterre qu'en France; enfin toutes ces bizarres aventures racontées
+dans une pièce facétieuse intitulée: <em>Lettre de Marion de l'Orme
+aux auteurs du Journal de Paris</em>, imprimée dans le <em>Recueil de pièces
+intéressantes pour servir à l'histoire des règnes de Louis <span class="smcap">XIII</span> et de
+Louis <span class="smcap">XIV</span></em>, publié en 1781, par Delaborde. Toutes les biographies ont
+répété ce roman à l'appui duquel on n'a pu cependant citer le témoignage
+d'aucun contemporain.</p>
+
+<p><a name="Footnote_149" id="Footnote_149" href="#FNanchor_149"><span class="label">[149]</span></a> On lit dans le manuscrit de Tallemant: «La cadette étoit fille, et
+<em>la</em> sera toujours à la mode de sa s&oelig;ur.» Ainsi Tallemant ne se soumettoit
+pas plus que madame de Sévigné à la règle de grammaire nouvellement
+introduite.</p>
+
+<p><a name="Footnote_150" id="Footnote_150" href="#FNanchor_150"><span class="label">[150]</span></a> <em>Bonne robe</em>, expression italienne; <em>buona</em> ou <em>bella roba</em> se dit d'une
+femme, belle ou non, qui se conduit mal. (<em>Dict. d'Alberti.</em>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_151" id="Footnote_151" href="#FNanchor_151"><span class="label">[151]</span></a> Il étoit trésorier de l'artillerie. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_152" id="Footnote_152" href="#FNanchor_152"><span class="label">[152]</span></a> Frère aîné du cardinal. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_153" id="Footnote_153" href="#FNanchor_153"><span class="label">[153]</span></a> Oncle et prédécesseur du fameux cardinal de Retz; né en 1584,
+mort en 1654.</p>
+
+<p><a name="Footnote_154" id="Footnote_154" href="#FNanchor_154"><span class="label">[154]</span></a> Le Plessis Guénégaud s'amusoit à payer cette grosse tripière
+comme un tendron; c'est parce qu'elle étoit de qualité. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_155" id="Footnote_155" href="#FNanchor_155"><span class="label">[155]</span></a> Né en 1585, mort en 1653.</p>
+
+<p><a name="Footnote_156" id="Footnote_156" href="#FNanchor_156"><span class="label">[156]</span></a> Achille de Harlai, marquis de Bréval, seigneur de Chanvallon,
+mourut le 3 novembre 1657.</p>
+
+<p><a name="Footnote_157" id="Footnote_157" href="#FNanchor_157"><span class="label">[157]</span></a> Voici ce que fit M. d'Albi (d'Elbène), celui qui se sauva en Catalogne
+du temps de M. de Montmorency.</p>
+
+<p><em>Épitaphe de M. de Rouen faite de son vivant.</em></p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div class="line">Ci-gît un prélat honoré</div>
+<div class="line">Qui porta la barbe prolixe,</div>
+<div class="line">De couleur de vermeil doré,</div>
+<div class="line">Brillant comme une étoile fixe.</div>
+<div class="line">Prêchant sur un événement</div>
+<div class="line">Il sermona si longuement,</div>
+<div class="line">Qu'il en trépassa de détresse,</div>
+<div class="line">Non sans laisser un savoir mon</div>
+<div class="line">Laquelle des deux choses est-ce</div>
+<div class="line">Qui fut plus longue en son espèce,</div>
+<div class="line">De sa barbe, ou de son saint Vinon. (T.)</div>
+</div></div></div>
+
+
+<p><a name="Footnote_158" id="Footnote_158" href="#FNanchor_158"><span class="label">[158]</span></a> Dulot, inventeur des bouts-rimés, n'est guère connu que par le
+poème de Sarrasin, intitulé: <em>Dulot vaincu, ou la Défaite des bouts-rimés</em>,
+badinage ingénieux d'un poète très-spirituel.</p>
+
+<p><a name="Footnote_159" id="Footnote_159" href="#FNanchor_159"><span class="label">[159]</span></a> Harlay de Chanvallon, archevêque de Rouen, devint archevêque
+de Paris en 1671. Il mourut en 1695.</p>
+
+<p><a name="Footnote_160" id="Footnote_160" href="#FNanchor_160"><span class="label">[160]</span></a> Balzac, né à Angoulême en 1594, mourut dans la même ville le
+18 février 1655.</p>
+
+<p><a name="Footnote_161" id="Footnote_161" href="#FNanchor_161"><span class="label">[161]</span></a> Elles sont placées à la fin du deuxième livre des lettres de Balzac.
+(<em>&OElig;uvres de Balzac</em>, in-folio, tom. 1, p. 63 et suivantes.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_162" id="Footnote_162" href="#FNanchor_162"><span class="label">[162]</span></a> Auteur du <em>Berger extravagant</em>. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_163" id="Footnote_163" href="#FNanchor_163"><span class="label">[163]</span></a> Nom de ce garçon. (T.)&mdash;<em>La Défaite du Paladin Javerzac</em> est
+imprimée au tome second, pag. 172 du supplément aux &OElig;uvres de
+Balzac. On ne peut convenir avec Tallemant que cette pièce soit <em>une
+jolie chose</em>; c'est une série de plaisanteries lourdes et même grossières
+sur un sujet qui pouvoit ne pas déplaire à une époque où les coups de
+bâton venoient quelquefois à l'appui de la critique. On y voit que cette
+ridicule punition fut infligée à Javerzac, le 11 août 1628. Balzac avoit
+conservé du regret de cette action barbare; car au lit de mort il fit appeler
+Javerzac, et le pria de lui rendre son amitié. (Voyez <em>la Relation
+de la mort de M. de Balzac</em>, à la suite de ses &OElig;uvres.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_164" id="Footnote_164" href="#FNanchor_164"><span class="label">[164]</span></a> Dans tous les volumes qu'on a imprimés de lui, il y a toujours
+quelque chose de ces accusations; cela lui tenoit terriblement au c&oelig;ur. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_165" id="Footnote_165" href="#FNanchor_165"><span class="label">[165]</span></a> On lit <em>traiteur</em> au manuscrit. Il faut prendre ce mot dans le sens
+de <em>traitant</em>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_166" id="Footnote_166" href="#FNanchor_166"><span class="label">[166]</span></a> <em>Le Prince.</em> (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_167" id="Footnote_167" href="#FNanchor_167"><span class="label">[167]</span></a> <em>Cagnards</em>, gens aimant leurs foyers. <em>Hauteroche</em>, cité dans le Dictionnaire
+comique de Le Roux.</p>
+
+<p><a name="Footnote_168" id="Footnote_168" href="#FNanchor_168"><span class="label">[168]</span></a> Il y a tant d'étoiles, qu'un goguenard disoit que c'étoit le firmament.
+Ce n'est pas grand'chose. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_169" id="Footnote_169" href="#FNanchor_169"><span class="label">[169]</span></a> <em>Paranymphé</em>, loué. Cette expression étoit empruntée du <em>paranymphe</em>,
+ou discours solennel qui se prononçoit à la fin de chaque
+licence dans les facultés de théologie et de médecine, dans lequel le
+licencié adressoit des compliments, ou le plus souvent des épigrammes
+aux autres licenciés. (Voyez <em>le Dict. de Trévoux</em>.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_170" id="Footnote_170" href="#FNanchor_170"><span class="label">[170]</span></a> La gloire personnifiée en bête brute.</p>
+
+<p><a name="Footnote_171" id="Footnote_171" href="#FNanchor_171"><span class="label">[171]</span></a> Je pense que c'était une comtesse de Toulouse. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_172" id="Footnote_172" href="#FNanchor_172"><span class="label">[172]</span></a> <em>Treillis</em>, toile fine d'Allemagne, lustrée et satinée, dont en petit
+deuil on faisoit le dessus du pourpoint. (<em>Dict. de Trévoux.</em>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_173" id="Footnote_173" href="#FNanchor_173"><span class="label">[173]</span></a> <em>Tabis</em>, gros taffetas ondulé par l'application d'un cylindre sur
+lequel des ondes étoient gravées. (<em>Dict. de Trévoux.</em>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_174" id="Footnote_174" href="#FNanchor_174"><span class="label">[174]</span></a> <em>Aigre de cèdre</em>, liqueur composée de jus de citron, de limon et
+de cédrat, qui, mêlée avec de l'eau et du sucre, fait une boisson très-agréable.
+(<em>Dict. de Trévoux</em>.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_175" id="Footnote_175" href="#FNanchor_175"><span class="label">[175]</span></a> Guillaume Girard, archidiacre d'Angoulême, avoit été secrétaire
+du duc d'Epernon. Il a laissé une vie de son maître, imprimée à Paris
+en 1655 en un volume in-folio, et en 1663 en trois volumes in-douze.
+Elle est, comme elle devoit être, toute favorable au duc d'Epernon.</p>
+
+<p><a name="Footnote_176" id="Footnote_176" href="#FNanchor_176"><span class="label">[176]</span></a> Elle qui ne sait pas lire, et ne les connoît point. (T.)&mdash;Cela veut
+dire apparemment que la Reine, étant espagnole, lisoit peu les livres
+françois.</p>
+
+<p><a name="Footnote_177" id="Footnote_177" href="#FNanchor_177"><span class="label">[177]</span></a> Ne diriez-vous pas qu'il en a autant dans ce pays-là que M. de La
+Rochefoucauld? Cependant Balzac, qui n'est point paroisse, est à Roussines
+son frère aîné; et dans la paroisse d'Asnières, Forgues, son parent,
+a un fief, et Balzac loge dans un autre, qui est, je pense, à sa s&oelig;ur.
+La seigneurie est au Chapitre d'Angoulême. Ce fut M. de Montausier
+qui, avec bien de la peine, en fit déloger les gens de guerre. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_178" id="Footnote_178" href="#FNanchor_178"><span class="label">[178]</span></a> Cela est faux. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_179" id="Footnote_179" href="#FNanchor_179"><span class="label">[179]</span></a> La maison étoit alors à son père, et est présentement à l'aîné;
+c'est la plus commode de la ville. D'abord on alla à l'Evêché; mais le
+logement n'étoit pas si aisé. Ce n'est pas la première fois que la cour a
+occupé cette maison. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_180" id="Footnote_180" href="#FNanchor_180"><span class="label">[180]</span></a> Elle ne songea pas à lui. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_181" id="Footnote_181" href="#FNanchor_181"><span class="label">[181]</span></a> A la vérité elle leur parla comme à des gens qui sont des principaux
+de la ville. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_182" id="Footnote_182" href="#FNanchor_182"><span class="label">[182]</span></a> M. de Montausier, qui étoit alors à Angoulême, dit que la vérité
+est que Lionne, pour faire plaisir à Chapelain, son ami, fit faire ce
+voyage au chevalier de Terlon, et que toute la civilité vint de lui et
+de M. Servien. Le cardinal n'usa jamais de termes si obligeants pour
+les princes du sang même. «Si le cardinal avoit fait cela, disoit le marquis,
+il seroit digne de tout ce que Balzac a écrit depuis contre lui.»
+Il est bien vrai que le cardinal dit quelque chose d'élégant, mais tout
+cela venoit de Lionne. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_183" id="Footnote_183" href="#FNanchor_183"><span class="label">[183]</span></a> En parlant à Roussines. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_184" id="Footnote_184" href="#FNanchor_184"><span class="label">[184]</span></a> Véritablement, voilà bien répondu. M. de Montausier dit qu'il
+n'a jamais écrit en ces termes-là à personne. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_185" id="Footnote_185" href="#FNanchor_185"><span class="label">[185]</span></a> Balzac a envoyé jusqu'à cinq copies de cette lettre, et toutes de
+la main de Toulet, son copiste, de peur qu'elle ne fût perdue. Son libraire
+eut le soin de les faire rendre à M. Conrart. Après ces cinq copies
+il en envoya encore une, disant que M. Girard y avoit fait quelques
+changements. Il n'y avoit que deux syllabes de changées (T.)&mdash;Cette
+lettre, monument de l'orgueil le plus extraordinaire, ne paroit pas avoir
+été imprimée: au moins n'en trouve-t-on aucune trace dans les <em>&OElig;uvres</em>
+de Balzac. On sera peut-être parvenu à lui en faire sentir tout le ridicule.</p>
+
+<p><a name="Footnote_186" id="Footnote_186" href="#FNanchor_186"><span class="label">[186]</span></a> Cette relation est imprimée à la suite des &OElig;uvres de Balzac, t. 2,
+pag. 213 du supplément.</p>
+
+<p><a name="Footnote_187" id="Footnote_187" href="#FNanchor_187"><span class="label">[187]</span></a> Ce jugement de Tallemant est trop sévère. Gilles Boileau a déploré
+la mort de Balzac dans une élégie adressée à Conrart, qui offre
+quelques beautés; elle n'a pas été insérée par Despréaux dans les &oelig;uvres
+posthumes de son frère; mais on l'avoit imprimée dans la troisième
+partie des <em>Poésies choisies</em>, publiées chez Sercy en 1658. Tristan l'ermite
+fit aussi d'assez belles strophes sur la mort de Balzac; les trois
+meilleures ont été citées dans la Notice sur Conrart placée à la tête de
+ses Mémoires, dans le quarante-huitième volume de la deuxième série
+de la Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France.</p>
+
+<p><a name="Footnote_188" id="Footnote_188" href="#FNanchor_188"><span class="label">[188]</span></a> Ce devoit être la fille de Saintot, le maître des cérémonies de
+France.</p>
+
+<p><a name="Footnote_189" id="Footnote_189" href="#FNanchor_189"><span class="label">[189]</span></a> Une pièce de Scudéry. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_190" id="Footnote_190" href="#FNanchor_190"><span class="label">[190]</span></a> Le frère et la s&oelig;ur de madame de Motteville. On l'appelle <em>Socratine</em>,
+à cause de sa sévérité. Elle est carmélite à cette heure. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_191" id="Footnote_191" href="#FNanchor_191"><span class="label">[191]</span></a> On lit dans Benserade des stances que mademoiselle Pascal fit à
+l'âge de treize ans <em>pour une dame de ses amies, sous le nom d'Amaranthe,
+amoureuse de Thyrsis</em>. Benserade y fit une réponse dans laquelle
+il suppose que mademoiselle Pascal s'est cachée sous le nom
+d'Amaranthe, et que Thyrsis n'est pas autre que lui-même. On y lit
+cette stance, où Benserade nous apprend l'âge que mademoiselle Pascal
+avoit alors:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div class="line">Qu'une fille <em>à treize ans</em> d'amour soupire et pleure,</div>
+<div class="line i5">C'est souvent un défaut;</div>
+<div class="line">Mais pour une qui fait des vers de si bonne heure,</div>
+<div class="line i5">C'est vivre comme il faut.</div>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div class="line">(<em>&OElig;uvres de Benserade</em>, 1698, in-8<sup>o</sup>, t. 1, p. 49.)</div>
+</div></div></div>
+
+<p><a name="Footnote_192" id="Footnote_192" href="#FNanchor_192"><span class="label">[192]</span></a> Blaise Pascal, né à Clermont en 1623, mort à Paris en 1662.</p>
+
+<p><a name="Footnote_193" id="Footnote_193" href="#FNanchor_193"><span class="label">[193]</span></a> <em>Voy.</em> l'article qui précède celui-ci, p. <a href="#Page_175">175</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_194" id="Footnote_194" href="#FNanchor_194"><span class="label">[194]</span></a> La véritable orthographe du nom est Mauteville; voir précédemment
+tome 1, p. 288, note 1.</p>
+
+<p><a name="Footnote_195" id="Footnote_195" href="#FNanchor_195"><span class="label">[195]</span></a> C'est Berthod, mais on prononce Bertaut. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_196" id="Footnote_196" href="#FNanchor_196"><span class="label">[196]</span></a> Jean-Baptiste Budes, comte de Guébriant, maréchal de France,
+né en 1602, mort en 1643.</p>
+
+<p><a name="Footnote_197" id="Footnote_197" href="#FNanchor_197"><span class="label">[197]</span></a> La maison du Bec Crespin, en Normandie, est une bonne maison;
+ils viennent des Grimaldi, de la famille du prince de Monaco. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_198" id="Footnote_198" href="#FNanchor_198"><span class="label">[198]</span></a> Le marquis de Praslin étoit brave, mais méchant; il empoisonna
+avec de l'antimoine je ne sais combien de <em>Wourmans</em> en Hollande; il
+en avoit été battu en je ne sais quelle rencontre, où il avoit fait l'insolent.
+(T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_199" id="Footnote_199" href="#FNanchor_199"><span class="label">[199]</span></a> Je pense que Guébriant eut tout l'honneur du combat, car le
+baron étoit méchant soldat: témoin La Capelle, qu'il défendit si mal. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_200" id="Footnote_200" href="#FNanchor_200"><span class="label">[200]</span></a> Un homme titré.</p>
+
+<p><a name="Footnote_201" id="Footnote_201" href="#FNanchor_201"><span class="label">[201]</span></a> Bernard de Saxe, duc de Weimar, mourut de la peste, le 18 juillet
+1639. On prétend qu'il fut empoisonné.</p>
+
+<p><a name="Footnote_202" id="Footnote_202" href="#FNanchor_202"><span class="label">[202]</span></a> Ce cheval s'appeloit <em>le Rabe</em>, en allemand <em>le Corbeau</em>. «Le comte,
+dit Le Laboureur, le monta dans tous les combats où il se trouva depuis,
+où l'on a pu dire qu'il combattoit sous son maître, puisque l'on
+a souvent remarqué qu'il accabloit des ennemis sous ses pieds, ou
+bien qu'il les mordoit à sang. Il a souvent rapporté des blessures qui
+n'ont pas été sans récompense, puisque le comte, son maître, le
+voyant vieillors de sa mort......... le laissa au Roi par testament, et
+pria Sa Majesté de le faire nourrir le reste de sa vie dans sa grand'écurie.
+Il étoit fort gros et grand; il avoit l'encolure courte et ramassée,
+la tête grosse, et étoit entier.» (<em>Histoire du maréchal de
+Guébriant</em>; Paris, 1656, in-folio, p. 128.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_203" id="Footnote_203" href="#FNanchor_203"><span class="label">[203]</span></a> Le duc de Weimar avoit deux buveurs d'eau maréchaux de-camp,
+Guébriant et Montausier. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_204" id="Footnote_204" href="#FNanchor_204"><span class="label">[204]</span></a> Noirmoutier en est. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_205" id="Footnote_205" href="#FNanchor_205"><span class="label">[205]</span></a> Cette cérémonie eut lieu dans l'église Notre-Dame de Paris, le
+8 juin 1644. L'Oraison funèbre du maréchal y fut prononcée par Grillié,
+évêque d'Uzès. Imprimée en 1656 dans le même format que l'histoire
+du maréchal, elle y est ordinairement réunie.</p>
+
+<p><a name="Footnote_206" id="Footnote_206" href="#FNanchor_206"><span class="label">[206]</span></a> C'est une maison de robe et d'épée tout ensemble. (T.)&mdash;C'étoit
+une famille du Parlement de Paris.</p>
+
+<p><a name="Footnote_207" id="Footnote_207" href="#FNanchor_207"><span class="label">[207]</span></a> Jean-Pierre Camus, évêque de Belley, né à Paris en 1582, mort
+en 1652.</p>
+
+<p><a name="Footnote_208" id="Footnote_208" href="#FNanchor_208"><span class="label">[208]</span></a> Cet aveu naïf, qui n'est pas sans fondement, est bien dans le caractère
+de simplicité de ce vertueux prélat.</p>
+
+<p><a name="Footnote_209" id="Footnote_209" href="#FNanchor_209"><span class="label">[209]</span></a> C'est un Commentaire sur le livre de saint Augustin. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_210" id="Footnote_210" href="#FNanchor_210"><span class="label">[210]</span></a> Il faut l'<em>e</em> ouvert. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_211" id="Footnote_211" href="#FNanchor_211"><span class="label">[211]</span></a> Nicolas Pavillon, évêque d'Alais (que Tallemant et ses contemporains
+écrivoient autrement), mourut le 8 décembre 1677. Ce vertueux
+prélat résista avec beaucoup de force aux entreprises de Louis <span class="smcap">XIV</span>, pour
+l'extension de la régale.</p>
+
+<p><a name="Footnote_212" id="Footnote_212" href="#FNanchor_212"><span class="label">[212]</span></a> M. de Mauric étoit un vieux conseiller d'Etat. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_213" id="Footnote_213" href="#FNanchor_213"><span class="label">[213]</span></a> Anne d'Aumont, veuve d'Antoine Potier, seigneur de Sceaux.</p>
+
+<p><a name="Footnote_214" id="Footnote_214" href="#FNanchor_214"><span class="label">[214]</span></a> Allusion à la princesse Olympie, abandonnée par Birène sur une
+plage déserte. (<em>Orlando furioso, canto 10.</em>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_215" id="Footnote_215" href="#FNanchor_215"><span class="label">[215]</span></a> Charles, comte de Lannoi, conseiller d'État, premier maître-d'hôtel
+du Roi, gouverneur de Montreuil, mourut en 1649.</p>
+
+<p><a name="Footnote_216" id="Footnote_216" href="#FNanchor_216"><span class="label">[216]</span></a> Charles de Lorraine, duc d'Elbeuf, épousa, en 1648, Anne Élizabeth,
+comtesse de Lannoy, veuve de Henri Roger Du Plessis, comte
+de La Roche-Guyon. Il la perdit le 3 octobre 1654.</p>
+
+<p><a name="Footnote_217" id="Footnote_217" href="#FNanchor_217"><span class="label">[217]</span></a> Charlotte Des Essars, dame de Sautour, comtesse de Romorantin,
+mariée au maréchal de L'Hôpital.</p>
+
+<p><a name="Footnote_218" id="Footnote_218" href="#FNanchor_218"><span class="label">[218]</span></a> <em>Voyez</em> Dreux Du Radier, <em>Histoire des reines et régentes</em>, article
+de Charlotte Des Essars, comtesse de Romorantin.</p>
+
+<p><a name="Footnote_219" id="Footnote_219" href="#FNanchor_219"><span class="label">[219]</span></a> Voyez <em>les mémoires de Marolles</em>, pag. 45 de l'édition in-folio, et
+Dreux Du Radier au lieu déjà cité.</p>
+
+<p><a name="Footnote_220" id="Footnote_220" href="#FNanchor_220"><span class="label">[220]</span></a> Charlotte de Harlay, veuve de Jean de La Rivière, seigneur de
+Cheny, bailly de Sens, étoit fille de Louis de Harlay, seigneur de Cesy
+et de Champvallon, et de Louise de Carre (ou Car), dame de Saint-Quentin.
+D'après le Père Anselme, qui n'est pas suspecté de trop de
+complaisance, elle auroit épousé François Des Essars, seigneur de Sautour,
+lieutenant de roi en Champagne, et de cette alliance seroit
+issue la comtesse de Romorantin. Tallemant est d'une opinion contraire.</p>
+
+<p><a name="Footnote_221" id="Footnote_221" href="#FNanchor_221"><span class="label">[221]</span></a> Voir tome 1, p. 105 et 106.</p>
+
+<p><a name="Footnote_222" id="Footnote_222" href="#FNanchor_222"><span class="label">[222]</span></a> Marie Moreau, femme de Nicolas de Harlay, seigneur de Sanci
+et de Beaumont, ambassadeur en Allemagne et en Angleterre, colonel-général
+des Suisses, etc., etc. Elle mourut en 1629.</p>
+
+<p><a name="Footnote_223" id="Footnote_223" href="#FNanchor_223"><span class="label">[223]</span></a> La comtesse de Romorantin eut deux filles du Roi, Jeanne-Baptiste
+de Bourbon, abbesse de Fontevrault, en 1637, et Marie Henriette de
+Bourbon, abbesse de Chelles, en 1627. (<em>Voyez</em> le Père Anselme, t. 1,
+p. 151.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_224" id="Footnote_224" href="#FNanchor_224"><span class="label">[224]</span></a> <em>Dagorne</em>, terme populaire et injurieux qu'on dit à une femme
+vieille, laide et de mauvaise humeur. (<em>Dictionnaire de Trévoux.</em>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_225" id="Footnote_225" href="#FNanchor_225"><span class="label">[225]</span></a> Ce financier célèbre étoit le père d'Antoine Rambouillet de La
+Sablière, auteur de madrigaux fins et spirituels, et mari de la célèbre
+madame de La Sablière. Le père avoit créé dans le hameau de Reuilly,
+au faubourg Saint-Antoine, un magnifique jardin, dont il ne reste plus
+que la porte d'entrée. Sa famille étoit alliée à celle de Tallemant; elle
+étoit tout-à-fait distincte de la maison d'Angennes de Rambouillet.
+(<em>Voyez</em> la Vie de La Sablière à la tête de l'édition de ses <em>Poésies diverses</em>,
+publiées par M. Walckenaer; Paris, Nepveu, 1825.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_226" id="Footnote_226" href="#FNanchor_226"><span class="label">[226]</span></a> Jean de Gassion, né à Pau en 1609, tué devant Arras en 1647.</p>
+
+<p><a name="Footnote_227" id="Footnote_227" href="#FNanchor_227"><span class="label">[227]</span></a> Les neveux du maréchal, qui portent l'épée, fils du président son
+frère, ont fait faire sa Vie trop ample et misérablement écrite par l'abbé
+de Pure. Ils affectent de faire passer leur maison pour être d'ancienne
+noblesse, et font une généalogie telle qu'il leur plaît. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_228" id="Footnote_228" href="#FNanchor_228"><span class="label">[228]</span></a> Il s'étoit fait traiter de ce coup avec la poudre de sympathie; cela
+lui laissa un sac. (T.)&mdash;La poudre de sympathie est une des fables les
+plus ridicules de la médecine du dix-septième siècle. C'étoit un mélange
+de <em>couperose verte</em>, dite aujourd'hui <em>sulfate de fer</em>, pulvérisée et mélangée
+de gomme arabique. On répandoit cette poudre sur un linge trempé
+dans l'humeur qui sortoit de la plaie, et on prétendoit que le malade
+éprouvoit un grand soulagement. (Voyez <em>le Discours par le chevalier
+Digby touchant la guérison des plaies par la poudre de sympathie</em>;
+Paris, 1681, in-12.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_229" id="Footnote_229" href="#FNanchor_229"><span class="label">[229]</span></a> Cependant il avoit été à Dole. Je crois que cela arriva à Dole au
+lieu de Thionville. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_230" id="Footnote_230" href="#FNanchor_230"><span class="label">[230]</span></a> Elle étoit fille du premier mariage de M. Cornuel. (<em>Voyez</em> plus
+bas l'article de <em>madame Cornuel</em>.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_231" id="Footnote_231" href="#FNanchor_231"><span class="label">[231]</span></a> Elle avoit de la barbe. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_232" id="Footnote_232" href="#FNanchor_232"><span class="label">[232]</span></a> M. D'Auxerre. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_233" id="Footnote_233" href="#FNanchor_233"><span class="label">[233]</span></a> Précepteur du cardinal de La Valette, homme de lettres. Ce Guiet
+disoit qu'il montreroit qu'il y avoit je ne sais combien de livres de <em>l'Énéide</em>
+qui n'étoient point de Virgile, et retranchoit une des comédies
+de Térence. «Que ne travaillez-vous, lui dit un des messieurs Du Puy,
+chanoine de Chartres, sur le bréviaire? vous me feriez grand plaisir.» (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_234" id="Footnote_234" href="#FNanchor_234"><span class="label">[234]</span></a> Chapelle. (T.)&mdash;Claude-Emmanuel Luillier, dit Chapelle, né
+en 1626 au village de La Chapelle, près de Paris, mort en 1686. C'est
+l'ami de Bachaumont, et de tous les grands hommes de son temps;
+épicurien aimable, il s'est acquis une reputation immortelle par son
+<em>Voyage</em> et quelques poésies légères, naturelles et faciles.</p>
+
+<p><a name="Footnote_235" id="Footnote_235" href="#FNanchor_235"><span class="label">[235]</span></a> Elle s'appeloit Marie de La Noue.</p>
+
+<p><a name="Footnote_236" id="Footnote_236" href="#FNanchor_236"><span class="label">[236]</span></a> François, seigneur de La Noue, dit <em>Bras de fer</em>, mort en 1591.
+Ayant eu le bras fracassé au siége de Fontenai-le-Comte, en 1570, on
+lui avoit fait un bras de fer, avec lequel il pouvoit tenir la bride de son
+cheval.</p>
+
+<p><a name="Footnote_237" id="Footnote_237" href="#FNanchor_237"><span class="label">[237]</span></a> Le brave La Noue fut fait prisonnier, au mois de juin 1580, par Philippe
+de Melun, vicomte de Gand, qu'on appeloit le marquis de Risbourg.
+Quoiqu'il fût parent de La Noue, le marquis abusa de sa victoire au
+point de faire massacrer sous les yeux de La Noue plusieurs des gentilshommes
+qui avoient combattu avec lui, et il livra ensuite son prisonnier
+aux Espagnols. (Voyez <em>la Vie de François de La Noue</em>, par Amirault;
+Leyde, Jean Elzévier, 1661, in-4<sup>o</sup>, p. 263.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_238" id="Footnote_238" href="#FNanchor_238"><span class="label">[238]</span></a> Odet de La Noue-Téligny.</p>
+
+<p><a name="Footnote_239" id="Footnote_239" href="#FNanchor_239"><span class="label">[239]</span></a> Ce Recueil est intitulé: <em>Poésies chrétiennes</em>; Genève, 1594, in-8<sup>o</sup>.
+Il avoit publié en 1588 un petit volume de quarante-sept pages, ayant
+pour titre: <em>Paradoxe, que les adversités sont plus nécessaires que les
+prospérités: et qu'entre toutes l'état d'une prison est le plus doux et le
+plus profitable</em>; Lyon, Jean de Tournes, petit in-8<sup>o</sup>. C'est une pièce
+très-médiocre, mais fort rare.</p>
+
+<p><a name="Footnote_240" id="Footnote_240" href="#FNanchor_240"><span class="label">[240]</span></a> Le sieur Bellengreville fut reçu dans la charge de prévôt de l'hôtel,
+en 1604. (Voyez <em>le Prévôt de l'hostel</em>, par Pierre de Miraulmont;
+Paris, 1615, p. 146.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_241" id="Footnote_241" href="#FNanchor_241"><span class="label">[241]</span></a> Il étoit homme de service, mais il ne savoit pas lire. Il prenoit
+dans les heures le calendrier pour les litanies. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_242" id="Footnote_242" href="#FNanchor_242"><span class="label">[242]</span></a> Livrée de couleur jaune.</p>
+
+<p><a name="Footnote_243" id="Footnote_243" href="#FNanchor_243"><span class="label">[243]</span></a> Le marquis de Thémines mourut le 11 décembre 1621.</p>
+
+<p><a name="Footnote_244" id="Footnote_244" href="#FNanchor_244"><span class="label">[244]</span></a> Celui qui tua Richelieu. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_245" id="Footnote_245" href="#FNanchor_245"><span class="label">[245]</span></a> Ce mariage fut célébré au mois de septembre 1622.</p>
+
+<p><a name="Footnote_246" id="Footnote_246" href="#FNanchor_246"><span class="label">[246]</span></a> Ce maréchal de Thémines se nommoit de Lauzières, en son nom;
+il avoit été fait maréchal de France, et gouverneur de Bretagne, pour
+avoir arrêté M. le Prince. Le marquis Pompeo Frangipane disoit assez
+plaisamment: «<em>Non ho mai visto sbirro cosi ben pagato.</em>» Ce même
+Italien disoit: «Qu'à la cour de France c'étoit une chose ennuyeuse.
+<em>Di star sempre dritto e scappellato come un cazzo.</em>» Quand on lui demandoit
+si madame la princesse de Guémenée ou madame la princesse
+n'étoient pas de belles personnes: «<em>Si</em>, disoit-il, <em>ma quel Pongibo e un
+bel cavalier</em>.» C'étoit un cadet du feu comte Du Lude. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_247" id="Footnote_247" href="#FNanchor_247"><span class="label">[247]</span></a> Il portoit l'épée, mais on l'accusoit d'avoir été violon ou joueur
+de luth. Un jour il s'avisa de faire des propositions au conseil, car il
+se mêloit de bien des choses, pour je ne sais quelles fortifications qu'on
+pouvoit faire, disoit-il, à bien meilleur marché qu'on ne les faisoit.
+Alcaume, bon mathématicien, qui y étoit employé, dit: «Messieurs,
+nous ne sommes pas au temps d'Amphion où les murailles se bâtissoient
+au son du violon.» Tout le monde se mit à rire, et Chaban fut
+contraint de se retirer. Ce pauvre homme fut tué depuis par L'Enclos,
+père de Ninon, avant que d'avoir eu le loisir de se défendre.</p>
+
+<p>Ce conte me fait souvenir d'une naïveté qu'on attribuoit au feu marquis
+de Nesle, gouverneur de La Fère, qui étoit pourtant un brave
+homme: c'est que, comme on eut proposé de faire une demi-lune, il
+dit: «Messieurs, ne faisons rien à demi pour le service du Roi, faisons-en
+une tout entière.» (T.)&mdash;Molière s'est heureusement emparé de
+ce mot dans ses <em>Précieuses ridicules</em>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_248" id="Footnote_248" href="#FNanchor_248"><span class="label">[248]</span></a> Un fou qui n'a jamais rien fait de plaisant qu'un livret qu'il appeloit
+<em>la Courte joie des huguenots</em>. C'est qu'il avoit pensé mourir. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_249" id="Footnote_249" href="#FNanchor_249"><span class="label">[249]</span></a> Ce Le Pailleur étoit un homme singulier auquel Tallemant consacre
+un article à la suite de celui-ci.</p>
+
+<p><a name="Footnote_250" id="Footnote_250" href="#FNanchor_250"><span class="label">[250]</span></a> François de Porchères d'Arbaud, membre de l'Académie françoise.
+Les ouvrages de ce poète sont répandus dans les Recueils du
+temps.</p>
+
+<p><a name="Footnote_251" id="Footnote_251" href="#FNanchor_251"><span class="label">[251]</span></a> Elle logeoit dans la rue Christine. (T.)&mdash;M. de Nemours habitoit
+l'hôtel de Nevers, sur le terrain duquel a été construit l'hôtel de la
+Monnoie.</p>
+
+<p><a name="Footnote_252" id="Footnote_252" href="#FNanchor_252"><span class="label">[252]</span></a> Il avoit alors soixante-cinq ans. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_253" id="Footnote_253" href="#FNanchor_253"><span class="label">[253]</span></a> C'étoit un musicien, grand danseur qui étoit à lui. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_254" id="Footnote_254" href="#FNanchor_254"><span class="label">[254]</span></a> Le château de Conflans, qui est devenu depuis la maison de campagne
+des archevêques de Paris, appartenoit alors à Nicolas Le Jay,
+premier président au Parlement. Ce magistrat mourut en 1640.</p>
+
+<p><a name="Footnote_255" id="Footnote_255" href="#FNanchor_255"><span class="label">[255]</span></a> En 1652. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_256" id="Footnote_256" href="#FNanchor_256"><span class="label">[256]</span></a> On a imprimé dans les <em>&OElig;uvres</em> de Dalibray, Paris, 1653, in-8<sup>o</sup>,
+une Epître en vers de Le Pailleur, auquel ce poète a adressé une partie
+de ses médiocres ouvrages.</p>
+
+<p><a name="Footnote_257" id="Footnote_257" href="#FNanchor_257"><span class="label">[257]</span></a> Durant vingt-cinq ans. Il ne lui survécut que de deux ans. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_258" id="Footnote_258" href="#FNanchor_258"><span class="label">[258]</span></a> Gaspard <span class="smcap">III</span>, comte de Coligny, né en 1584, mort en 1646.</p>
+
+<p><a name="Footnote_259" id="Footnote_259" href="#FNanchor_259"><span class="label">[259]</span></a> Depuis M. de Châtillon, tué à Charenton. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_260" id="Footnote_260" href="#FNanchor_260"><span class="label">[260]</span></a> Ce n'étoit point une habile femme; elle ne faisoit que prier Dieu.
+Le maréchal fut contraint de lui ôter le soin de sa maison. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_261" id="Footnote_261" href="#FNanchor_261"><span class="label">[261]</span></a> Ils étoient trois: Chaulnes, Châtillon et Brézé. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_262" id="Footnote_262" href="#FNanchor_262"><span class="label">[262]</span></a> Son fils Dandelot le sauva à la bataille de Sedan. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_263" id="Footnote_263" href="#FNanchor_263"><span class="label">[263]</span></a> Henriette de Coligny, comtesse de La Suze, née en 1618; morte
+en 1673.</p>
+
+<p><a name="Footnote_264" id="Footnote_264" href="#FNanchor_264"><span class="label">[264]</span></a> Le vrai nom est <em>Hailbrun</em>. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_265" id="Footnote_265" href="#FNanchor_265"><span class="label">[265]</span></a> <em>Mère</em> est pris ici dans le sens de l'organe de la femme où se forme
+le f&oelig;tus. (Voyez <em>le Dict. de Trévoux</em>.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_266" id="Footnote_266" href="#FNanchor_266"><span class="label">[266]</span></a> La mère croyoit que sa fille avoit été délivrée par ses prières. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_267" id="Footnote_267" href="#FNanchor_267"><span class="label">[267]</span></a> Il vouloit que ses filles fussent comme des garçons. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_268" id="Footnote_268" href="#FNanchor_268"><span class="label">[268]</span></a> Toutes les chaises ont leur numéro. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_269" id="Footnote_269" href="#FNanchor_269"><span class="label">[269]</span></a> Il est vraisemblable que ce d'Hacqueville est l'ami du cardinal de
+Retz et de madame de Sévigné, celui qui se multiplioit si bien pour ses
+amis qu'on l'appeloit <em>les d'Hacqueville</em>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_270" id="Footnote_270" href="#FNanchor_270"><span class="label">[270]</span></a> On a vu plus haut, p. 177, l'article de Bertaut, le frère de madame
+de Motteville.</p>
+
+<p><a name="Footnote_271" id="Footnote_271" href="#FNanchor_271"><span class="label">[271]</span></a> Allusion à l'anecdote de ce fou de président Toré, fils du surintendant
+d'Emery. (Voyez plus haut, p. <a href="#Page_120">120</a>.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_272" id="Footnote_272" href="#FNanchor_272"><span class="label">[272]</span></a> René de Bruc, marquis de Montplaisir, poète assez distingué,
+passe pour avoir eu quelque part aux ouvrages de la comtesse de La
+Suze.</p>
+
+<p><a name="Footnote_273" id="Footnote_273" href="#FNanchor_273"><span class="label">[273]</span></a> Timoléon d'Épinay de Saint-Luc, né en 1580, mort à Bordeaux
+le 12 septembre 1644.</p>
+
+<p><a name="Footnote_274" id="Footnote_274" href="#FNanchor_274"><span class="label">[274]</span></a> M. de Termes avoit promis des vers à quelqu'un pour le carrousel;
+l'autre les lui demanda. «Ma foi, répondit-il, Saint-Luc a depuis quelques
+jours tellement gourmandé les Muses, que je n'en ai pu avoir
+raison. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_275" id="Footnote_275" href="#FNanchor_275"><span class="label">[275]</span></a> Il disoit un jour à propos de cela, qu'il étoit un Samson. «Au
+moins, dit M. de Guise, avez-vous une mâchoire d'âne.» (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_276" id="Footnote_276" href="#FNanchor_276"><span class="label">[276]</span></a> Pierre Fortin de La Hoguette. Son livre est intitulé: <em>Testament,
+ou Conseils d'un père à ses enfants</em>, 1655, in-12.</p>
+
+<p><a name="Footnote_277" id="Footnote_277" href="#FNanchor_277"><span class="label">[277]</span></a> Louis d'Épinay, abbé de Chartrice en Champagne, comte
+d'Estelan, nommé à l'archevêché de Bordeaux, mourut en 1644, six
+semaines après le maréchal de Saint-Luc, dont il étoit le fils aîné.</p>
+
+<p><a name="Footnote_278" id="Footnote_278" href="#FNanchor_278"><span class="label">[278]</span></a> On attribue au comte d'Estelan la satire intitulée: <em>Le Gouvernement
+présent, ou Eloge de Son Éminence</em>, plus connue sous le titre de <em>Milliade</em>.
+M. Peignot donne cette pièce à Favereau, conseiller à la cour
+des aides. (<em>Dict. des livres condamnés au feu</em>, tom. 1, pag. 133.) Nous
+avons rapporté dans la note 1 de la p. 366 du t. 1, où nous avons déjà
+parlé de cette pièce, que Barbier l'attribuoit au poète Brys. Mais
+le témoignage contemporain de La Porte nous semble d'une grande
+autorité. Il dit positivement que la <em>Milliade</em> est de l'abbé d'Estelan.
+(<em>Mémoires de La Porte</em> dans la deuxième série des Mémoires relatifs à
+l'histoire de France, t. 59, p. 356.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_279" id="Footnote_279" href="#FNanchor_279"><span class="label">[279]</span></a> Dans l'enclos du Temple, à Paris.</p>
+
+<p><a name="Footnote_280" id="Footnote_280" href="#FNanchor_280"><span class="label">[280]</span></a> Éléazar de Sarcilly, sieur de Chandeville, neveu de Malherbe,
+mourut à l'âge de vingt-deux ans. Ses &OElig;uvres poétiques ont été publiées
+dans le <em>Recueil de diverses poésies des plus célèbres auteurs du
+temps</em>; Paris, Chamboudry, 1651, petit in-8<sup>o</sup>, 2<sup>e</sup> partie, p. 85. Ce Recueil
+a eu d'autres éditions.</p>
+
+<p><a name="Footnote_281" id="Footnote_281" href="#FNanchor_281"><span class="label">[281]</span></a> Jean De Lorme, premier médecin de trois de nos rois, mourut
+en 1678, âgé de près de cent ans. Il est l'inventeur d'un bouillon rouge,
+dont il faisoit la panacée universelle. On voit dans un livre intitulé:
+<em>Moyens faciles et éprouvés dont M. De Lorme, premier médecin et ordinaire
+de trois de nos rois........., s'est servi pour vivre près de cent ans</em>
+(Caen, 1683), les précautions singulières qu'il prenoit pour se préserver
+du froid et de l'humidité. Il se tenoit durant l'hiver dans une chaise
+à porteur devant son feu. Il avoit un lit de brique, couchoit habillé
+avec six paires de bas drapés et des bottines, etc., etc., etc. On renvoie
+les lecteurs à ce bizarre ouvrage.</p>
+
+<p><a name="Footnote_282" id="Footnote_282" href="#FNanchor_282"><span class="label">[282]</span></a> Il conte lui-même qu'il donna des coups de bâton à un médecin
+de la Faculté. Madame de Thémines, depuis maréchale d'Estrées, avoit
+un fils fort malade. De Lorme demanda du secours; on appela M. Duret
+et un autre. Quand ce fut à entrer, Duret, comme le plus vieux, passa;
+l'autre médecin, comme étant de la Faculté de Paris, le suit. De
+Lorme, en présence du maréchal d'Estrées, qui recherchoit la marquise,
+prend un bâton de cotret et rosse cet homme qui se sauve. Duret s'enfuit;
+on court après lui. «Hé! monsieur, vous n'ordonnez rien pour
+mon fils.&mdash;Faites-le saigner, madame.» Et jamais on ne put le faire
+revenir. De Lorme pouvoit avoir alors quarante-cinq ans. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_283" id="Footnote_283" href="#FNanchor_283"><span class="label">[283]</span></a> Etoffe du temps.</p>
+
+<p><a name="Footnote_284" id="Footnote_284" href="#FNanchor_284"><span class="label">[284]</span></a> Voir précédemment, pag. <a href="#Page_236">236</a>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_285" id="Footnote_285" href="#FNanchor_285"><span class="label">[285]</span></a> On appeloit <em>table de bracelet</em> une pierre précieuse dont la surface
+est plate et qui est enchâssée dans un chaton d'or ou d'argent. (<em>Dict.
+de Trévoux.</em>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_286" id="Footnote_286" href="#FNanchor_286"><span class="label">[286]</span></a> <em>Carrousse</em>, bonne chère qu'on fait en buvant et en se réjouissant.
+(<em>Dict. de Trévoux.</em>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_287" id="Footnote_287" href="#FNanchor_287"><span class="label">[287]</span></a> Timoléon de Bauves, seigneur de Contenant, mort vers 1644.
+Tallemant a écrit partout <em>Coustenan</em>; mais le Père Anselme et Movery
+appellent ce gentilhomme Contenant.</p>
+
+<p><a name="Footnote_288" id="Footnote_288" href="#FNanchor_288"><span class="label">[288]</span></a> Tome 1, p. 138, où l'on a imprimé <em>Couslinan</em> pour <em>Coustenan</em>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_289" id="Footnote_289" href="#FNanchor_289"><span class="label">[289]</span></a> Elle étoit fille naturelle de Maximilien de Béthune, marquis de
+Rosny, et de Marie d'Estourmel, dame de Gravelle.</p>
+
+<p><a name="Footnote_290" id="Footnote_290" href="#FNanchor_290"><span class="label">[290]</span></a> Le maréchal de La Ferté-Senecterre avoit épousé en premières
+noces Charlotte de Bauves, fille de Henri, seigneur de Contenant, et de
+Philippe de Châteaubriant.</p>
+
+<p><a name="Footnote_291" id="Footnote_291" href="#FNanchor_291"><span class="label">[291]</span></a> Cet avocat, un jour en sa jeunesse, s'étant vanté de faire un sermon,
+on lui donna pour texte ce passage de l'Évangile: <em>Inter natos mulierum
+non surrexit major Joanne Baptistâ</em>. Il commença ainsi: <em>Entre
+les nez des femmes</em>. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_292" id="Footnote_292" href="#FNanchor_292"><span class="label">[292]</span></a> Le grand-père de ce chevalier de Tonnerre, voyant qu'on ne le
+vouloit point laisser entrer en carrosse dans le Louvre (il avoit épousé
+une fille de Nevers, et on lui avoit donné un brevet de duc), ne fit faire
+au château d'Ancy-le-Franc en Bourgogne, qu'une petite porte au
+lieu d'une porte cochère, en disant: «Si le Roi (c'étoit Henri <span class="smcap">IV</span>) ne
+veut pas que j'entre chez lui en carrosse, il n'entrera pas non plus
+en carrosse chez moi.» La porte est encore comme il la fit faire; et
+ses descendants n'ont garde de la faire agrandir, car ils sont fiers de
+conter cela. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_293" id="Footnote_293" href="#FNanchor_293"><span class="label">[293]</span></a> Cet événement eut lieu vers 1644.</p>
+
+<p><a name="Footnote_294" id="Footnote_294" href="#FNanchor_294"><span class="label">[294]</span></a> Anne, bâtarde de Béthune, se remaria en 1654. Il sembleroit
+qu'elle auroit apporté cette terre de Gravelle à son premier mari; comment
+Henri de Saint-Nectaire, son second mari, lui en auroit-il fait le
+don? Notre première supposition seroit-elle fausse, ou le premier mari
+auroit-il vendu cette terre que le second acheta postérieurement?</p>
+
+<p><a name="Footnote_295" id="Footnote_295" href="#FNanchor_295"><span class="label">[295]</span></a> Françoise-Julie de Rochefort, dame de Blainville, de Salvert et
+de Saint-Gervais, avoit épousé en 1607 Charles d'Angennes, marquis
+de Maintenon. Elle mourut en 1647.</p>
+
+<p><a name="Footnote_296" id="Footnote_296" href="#FNanchor_296"><span class="label">[296]</span></a> Marie Le Clerc Du Tremblay, mariée en 1640 à Louis d'Angennes
+de Rochefort de Salvert, marquis de Maintenon. Elle est morte en 1702.
+Ce fut son fils Charles-François d'Angennes, marquis de Maintenon,
+qui vendit à Françoise d'Aubigné, veuve Scarron, la terre dont elle a
+depuis porté le nom.</p>
+
+<p><a name="Footnote_297" id="Footnote_297" href="#FNanchor_297"><span class="label">[297]</span></a> Voir tome 1, p. 51, note 86.</p>
+
+<p><a name="Footnote_298" id="Footnote_298" href="#FNanchor_298"><span class="label">[298]</span></a> Tallemant avoit épousé une fille de Rambouillet, le financier.</p>
+
+<p><a name="Footnote_299" id="Footnote_299" href="#FNanchor_299"><span class="label">[299]</span></a> <em>Quinola.</em> On appeloit ainsi un homme gagé qui accompagnoit une
+dame. (<em>Dict. de Trévoux.</em>)</p>
+
+<p><a name="Footnote_300" id="Footnote_300" href="#FNanchor_300"><span class="label">[300]</span></a> Il s'appeloit Leclerc, et étoit frère du Père Joseph. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_301" id="Footnote_301" href="#FNanchor_301"><span class="label">[301]</span></a> Madame de Saint-Étienne étoit une fille du marquis de Rambouillet.
+(Voyez plus haut son article, t. 2, p. 256 et suiv.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_302" id="Footnote_302" href="#FNanchor_302"><span class="label">[302]</span></a> Jeanne de Schomberg, mariée en 1618 à François de Cossé, comte
+de Brissac, avec lequel son mariage fut déclaré nul; remariée en 1620 à
+Roger Du Plessis de Liancourt, duc de La Roche-Guyon. Elle mourut
+le 14 juin 1674.</p>
+
+<p><a name="Footnote_303" id="Footnote_303" href="#FNanchor_303"><span class="label">[303]</span></a> Anne-Élizabeth de Lannoi, mariée en 1643 à Henri Roger Du
+Plessis, comte de La Roche-Guyon, et en secondes noces, en 1648, à
+Charles de Lorraine, prince d'Harcourt, depuis duc d'Elbeuf. Elle
+mourut en 1654.</p>
+
+<p><a name="Footnote_304" id="Footnote_304" href="#FNanchor_304"><span class="label">[304]</span></a> J'ai ouï dire que M. de Liancourt, un matin voyant habiller une
+dame, s'amusa à jouer avec sa chatte, et lui prit en badinant son collier
+de perles au col qu'il mit à la chatte. Ce collier étoit de grand prix; la
+chatte ne fit que mettre le nez hors la porte, on n'en eut jamais de nouvelles
+depuis. M. de Liancourt en donna un autre. Jamais il ne s'est joué
+si chèrement avec personne qu'avec cette chatte. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_305" id="Footnote_305" href="#FNanchor_305"><span class="label">[305]</span></a> Cet hôtel portoit de nos jours le nom de La Rochefoucauld; il avoit
+son entrée sur la rue de Seine et ses jardins se prolongeoient jusqu'à la
+rue des Petits-Augustins. Il a été abattu en 1824, et la rue des Beaux-Arts
+a été construite sur ce terrain.</p>
+
+<p><a name="Footnote_306" id="Footnote_306" href="#FNanchor_306"><span class="label">[306]</span></a> Henri de Bourbon, père du grand Condé. (<em>Voyez</em> son article précédemment,
+t. 2, p. 180.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_307" id="Footnote_307" href="#FNanchor_307"><span class="label">[307]</span></a> Le 6 août 1646.</p>
+
+<p><a name="Footnote_308" id="Footnote_308" href="#FNanchor_308"><span class="label">[308]</span></a> Jeanne Charlotte Du Plessis Liancourt, fille du comte de La Roche-Guyon,
+épousa le 13 décembre 1659 François, septième du nom,
+duc de La Rochefoucauld, fils de l'auteur des <em>Maximes</em>, et elle mourut
+le 30 septembre 1669. C'est pour elle que madame de Liancourt, son
+aïeule, écrivit l'ouvrage dont nous avons rapporté le titre, note 3 de la
+page 160 du tome second.</p>
+
+<p><a name="Footnote_309" id="Footnote_309" href="#FNanchor_309"><span class="label">[309]</span></a> Le récit de Tallemant jette plus de jour sur une lettre écrite par
+Bussy-Rabutin à madame de Sévigné, le 17 août 1654. «Que sert à
+madame d'Elbeuf d'être revenue si belle de Bourbon, si elle ne peut
+étaler ses charmes dans le monde, et s'il faut qu'elle s'aille enfermer
+dans Montreuil? En vérité c'est une tyrannie épouvantable que celle
+qu'elle souffre; et je crois qu'après cela on la devroit excuser si elle
+se vengeoit de son tyran. Il est vrai que je pense qu'elle s'est vengée,
+il y a long-temps, du mal qu'on devoit lui faire; comme c'est une
+personne de grande prévoyance, elle a bien jugé qu'on lui donneroit
+des sujets de plainte quelque jour; elle n'a pas voulu qu'on la primât,
+et entre nous je crois que son mari est sur la défensive.»</p>
+
+<p><a name="Footnote_310" id="Footnote_310" href="#FNanchor_310"><span class="label">[310]</span></a> Marguerite de Barentin, femme d'Urbain de Laval, marquis de
+Bois-Dauphin. Elle étoit veuve du marquis de Courtenvaux; elle a vécu
+jusqu'en 1704.</p>
+
+<p><a name="Footnote_311" id="Footnote_311" href="#FNanchor_311"><span class="label">[311]</span></a> Elle mourut à Amiens le 3 octobre 1654, à l'âge d'environ vingt-huit
+ans.</p>
+
+<p><a name="Footnote_312" id="Footnote_312" href="#FNanchor_312"><span class="label">[312]</span></a> <em>Voyez</em> <a href="#Page_278">278</a> dans ce volume l'art. de la femme Lévesque.</p>
+
+<p><a name="Footnote_313" id="Footnote_313" href="#FNanchor_313"><span class="label">[313]</span></a> Femme du frère aîné du maréchal; il est gouverneur de Touraine. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_314" id="Footnote_314" href="#FNanchor_314"><span class="label">[314]</span></a> Fieubet étoit d'une origine de finance.</p>
+
+<p><a name="Footnote_315" id="Footnote_315" href="#FNanchor_315"><span class="label">[315]</span></a> Bourg à six lieues de Paris.</p>
+
+<p><a name="Footnote_316" id="Footnote_316" href="#FNanchor_316"><span class="label">[316]</span></a> Les Recueils du temps contiennent un assez grand nombre de
+pièces de vers signées <em>Porchères</em>, sans qu'il y soit fait aucune distinction
+des deux poètes qui ont porté ce nom.</p>
+
+<p><a name="Footnote_317" id="Footnote_317" href="#FNanchor_317"><span class="label">[317]</span></a> L'un s'appeloit L'Augier de Porchères, l'autre d'Arbaud de Porchères.
+Le nom de terre seul leur étoit commun; ainsi ils étoient de
+deux familles différentes.</p>
+
+<p><a name="Footnote_318" id="Footnote_318" href="#FNanchor_318"><span class="label">[318]</span></a> Ce sonnet ridicule se trouve dans <em>le Parnasse des plus excellents
+poètes de ce temps</em>; Paris, Guillemot, 1607; petit in-12, t. 1, fol. 286. Il est
+aussi dans <em>le Séjour des Muses, ou la Crème des bons vers</em>; Rouen, 1627,
+in-8, p. 372.</p>
+
+<p><a name="Footnote_319" id="Footnote_319" href="#FNanchor_319"><span class="label">[319]</span></a> Cette devise avoit frappé madame de Sévigné; elle en parle dans
+la lettre à sa fille, du 11 novembre 1671; mais elle ne se souvenoit pas
+du livre dans lequel elle l'avoit vue.</p>
+
+<p><a name="Footnote_320" id="Footnote_320" href="#FNanchor_320"><span class="label">[320]</span></a> Brienne. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_321" id="Footnote_321" href="#FNanchor_321"><span class="label">[321]</span></a> Virgilio Malvezzi, écrivain italien, attaché à Philippe <span class="smcap">IV</span>, roi
+d'Espagne, auteur de plusieurs ouvrages politiques. Il mourut à Cologne,
+en 1654.</p>
+
+<p><a name="Footnote_322" id="Footnote_322" href="#FNanchor_322"><span class="label">[322]</span></a> Au mariage du grand Condé. Il eut lieu le 11 février 1641.</p>
+
+<p><a name="Footnote_323" id="Footnote_323" href="#FNanchor_323"><span class="label">[323]</span></a> Voiture fit ce pont-breton:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div class="line">Vous êtes seigneur,</div>
+<div class="line">Monsieur de Porchères;</div>
+<div class="line">Chacun vous révère</div>
+<div class="line">Et vous porte honneur.</div>
+<div class="line">Changez de jartières,</div>
+<div class="line">Monsieur le rimeur. (T.)</div>
+</div></div></div>
+
+
+<p><a name="Footnote_324" id="Footnote_324" href="#FNanchor_324"><span class="label">[324]</span></a> André de Boullanger, dit <em>le petit Père André</em>, mourut en 1657.</p>
+
+<p><a name="Footnote_325" id="Footnote_325" href="#FNanchor_325"><span class="label">[325]</span></a> Henri de Bourbon, duc de Verneuil, fils naturel d'Henri <span class="smcap">IV</span>, évêque
+de Metz, abbé de Saint-Germain-des-Prés en 1623. Il abdiqua en 1669
+en faveur du roi Casimir.</p>
+
+<p><a name="Footnote_326" id="Footnote_326" href="#FNanchor_326"><span class="label">[326]</span></a> Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois, dame d'Étampes,
+etc.</p>
+
+<p><a name="Footnote_327" id="Footnote_327" href="#FNanchor_327"><span class="label">[327]</span></a> <em>Ils</em>, les catholiques. Il ne faut pas oublier que Tallemant étoit de la
+religion réformée.</p>
+
+<p><a name="Footnote_328" id="Footnote_328" href="#FNanchor_328"><span class="label">[328]</span></a> Espèce de mouche. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_329" id="Footnote_329" href="#FNanchor_329"><span class="label">[329]</span></a> Je doute qu'il ait dit cela. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_330" id="Footnote_330" href="#FNanchor_330"><span class="label">[330]</span></a> Lorsque les bouchers de Paris vendoient, malgré la défense, de la
+viande dans le carême, elle étoit saisie et envoyée aux Augustins chargés
+de la distribuer aux pauvres malades.</p>
+
+<p><a name="Footnote_331" id="Footnote_331" href="#FNanchor_331"><span class="label">[331]</span></a> On s'est plu à attribuer au Père André beaucoup de traits ridicules
+qu'il n'a jamais prononcés. Guéret met dans la bouche de ce
+religieux des observations qui peuvent être considérées comme l'opinion
+saine qu'on peut s'en former: «Tout goguenard que vous le
+croyez, lui fait-il dire au cardinal Du Perron, il n'a pas toujours fait
+rire ceux qui l'écoutoient. Il a dit des vérités qui ont renvoyé des
+évêques dans leurs diocèses, et qui ont fait rougir plus d'une coquette.
+Il a trouvé l'art de mordre en riant; il ne s'est point asservi
+à cette lâche complaisance dont tout le monde est esclave, et toute
+sa vie il a fait profession d'une satire ingénue qui a mieux gourmandé
+le vice que vos apostrophes vagues que personne ne prend pour soi.
+Demandez aux marguilliers de Saint-Etienne (du Mont), comme il
+les a traités sur leur chaire de dix mille francs; demandez aux.... (<em>Jésuites</em>)
+s'ils sont satisfaits du panégyrique de leur fondateur;....... On
+ne me reprochera jamais d'avoir fait des contes à plaisir, comme il y
+en a beaucoup....... J'ai suivi la pente de mon naturel qui étoit naïf,
+et qui me portoit à instruire le peuple par les choses les plus sensibles.
+Ainsi, pendant que d'autres se guindoient l'esprit pour trouver des
+pensées sublimes qu'on n'entendoit pas, j'abaissois le mien jusqu'aux
+conditions les plus serviles et aux choses les plus ravalées, d'où je
+tirois mes exemples et mes comparaisons. Elles ont produit leur effet,
+ces comparaisons, etc.» (<em>La Guerre des auteurs anciens et modernes</em>;
+Paris, 1671, in-12, p. 154.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_332" id="Footnote_332" href="#FNanchor_332"><span class="label">[332]</span></a> Voir la note 78 de la page 48 du tome 1.</p>
+
+<p><a name="Footnote_333" id="Footnote_333" href="#FNanchor_333"><span class="label">[333]</span></a> Anne Baudesson, femme de Jean Pilou.</p>
+
+<p><a name="Footnote_334" id="Footnote_334" href="#FNanchor_334"><span class="label">[334]</span></a> Il étoit gentilhomme, mais si adonné à la médecine, qu'étant enfant
+il faisoit des anatomies de grenouilles. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_335" id="Footnote_335" href="#FNanchor_335"><span class="label">[335]</span></a> Une de ces filles fut mise par feu M. de Rohan auprès de madame
+de Rohan, qui avoit été mariée fort jeune: ainsi madame Pilou connut
+tout le monde à l'Arsenal. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_336" id="Footnote_336" href="#FNanchor_336"><span class="label">[336]</span></a> <em>Calinage</em>, niaiserie, enfantillage, commérage et nullité de la conversation
+bourgeoise de ce temps-là.</p>
+
+<p><a name="Footnote_337" id="Footnote_337" href="#FNanchor_337"><span class="label">[337]</span></a> M. d'Anville. Ils allèrent devant le prêtre pour se fiancer. Là, il
+lui prit une faiblesse: il ne voulut pas passer outre. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_338" id="Footnote_338" href="#FNanchor_338"><span class="label">[338]</span></a> Il étoit aisé de s'y tromper, car elle est noire et barbue. Il y a un
+vaudeville qui dit:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div class="line">Dame Pilou, pour paroître moins d'âge,</div>
+<div class="line">A fait raser le poil de son ... de son visage. (T.)</div>
+</div></div></div>
+
+<p><a name="Footnote_339" id="Footnote_339" href="#FNanchor_339"><span class="label">[339]</span></a> Il y a quelque duc d'un nom approchant en Espagne. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_340" id="Footnote_340" href="#FNanchor_340"><span class="label">[340]</span></a> <em>La Place</em> par excellence étoit alors la Place-Royale, aujourd'hui
+si dédaignée.</p>
+
+<p><a name="Footnote_341" id="Footnote_341" href="#FNanchor_341"><span class="label">[341]</span></a> <em>Voyez</em> l'article du président de Chevry, tome 1, page 261. Il
+contient plusieurs traits singuliers que madame Pilou avoit racontés à
+Tallemant sur ce financier.</p>
+
+<p><a name="Footnote_342" id="Footnote_342" href="#FNanchor_342"><span class="label">[342]</span></a> En 1636. Voyez <em>les Mémoires de Montglat</em>, à cette date.</p>
+
+<p><a name="Footnote_343" id="Footnote_343" href="#FNanchor_343"><span class="label">[343]</span></a> Le branle étoit une ronde où les danseurs et danseuses se tenoient
+tous par la main. Dans le branle de la torche le danseur portoit un
+chandelier, une torche ou un flambeau allumé. Ce passage de Tallemant
+est obscur aujourd'hui que ces usages anciens sont oubliés. Le
+mot <em>guéridon</em> désigne vraisemblablement une personne qui, durant le
+branle, étoit placée au centre du cercle.</p>
+
+<p><a name="Footnote_344" id="Footnote_344" href="#FNanchor_344"><span class="label">[344]</span></a> Elle y est quelque part comme un million d'autres. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_345" id="Footnote_345" href="#FNanchor_345"><span class="label">[345]</span></a> Mademoiselle de Scudéry faisoit paroître ses ouvrages sous le nom
+de Georges de Scudéry, son frère. On savoit jusqu'à présent peu de
+choses sur cette bonne madame Pilou, qui a fourni à Tallemant l'un
+de ses plus curieux articles. Cependant Sauval nous avoit appris qu'elle
+jouoit un rôle dans un roman de mademoiselle de Scudéry. «La vieille
+madame Pilou, dit-il, célèbre dans le Cyrus, sous le nom d'<em>Arricidie</em>
+et de la <em>Morale vivante</em>, m'a dit qu'en sa jeunesse, etc.» (<em>Sauval</em>,
+<em>Antiquités de Paris</em>, t. 1, p. 189.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_346" id="Footnote_346" href="#FNanchor_346"><span class="label">[346]</span></a> A la Pentecôte de l'année 1656. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_347" id="Footnote_347" href="#FNanchor_347"><span class="label">[347]</span></a> Pierres fausses. Il y a un homme au Temple qui a trouvé le secret
+de colorer les cristaux. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_348" id="Footnote_348" href="#FNanchor_348"><span class="label">[348]</span></a> Ce passage a été écrit par Tallemant à la marge du manuscrit,
+vers 1663 ou 1664. La Reine-mère mourut en 1666; cette circonstance
+fixe l'époque de la décrépitude de l'intéressante madame Pilou.</p>
+
+<p><a name="Footnote_349" id="Footnote_349" href="#FNanchor_349"><span class="label">[349]</span></a> Julie d'Angennes, depuis marquise de Montausier.</p>
+
+<p><a name="Footnote_350" id="Footnote_350" href="#FNanchor_350"><span class="label">[350]</span></a> On a vu que le marquis de Rambouillet, sur la fin de sa vie, étoit
+presque aveugle.</p>
+
+<p><a name="Footnote_351" id="Footnote_351" href="#FNanchor_351"><span class="label">[351]</span></a> Cela est de grande qualité à Rome. Pour rire on l'a appelé un
+temps <em>le chevalier Bordier</em>; il avoit été à l'Académie. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_352" id="Footnote_352" href="#FNanchor_352"><span class="label">[352]</span></a> Madame Scarron, qui fut depuis la célèbre madame de Maintenon.</p>
+
+<p><a name="Footnote_353" id="Footnote_353" href="#FNanchor_353"><span class="label">[353]</span></a> Manière de parler traînante.</p>
+
+<p><a name="Footnote_354" id="Footnote_354" href="#FNanchor_354"><span class="label">[354]</span></a> Le premier duc de Bouillon, père du dernier mort. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_355" id="Footnote_355" href="#FNanchor_355"><span class="label">[355]</span></a> Charles de Talleyrand, marquis d'Exideuil, etc., étoit frère
+cadet de Henri de Talleyrand, prince de Chalais, décapité à Nantes
+en 1626.</p>
+
+<p><a name="Footnote_356" id="Footnote_356" href="#FNanchor_356"><span class="label">[356]</span></a> Bethlem Gabor étoit prince de Transylvanie.</p>
+
+<p><a name="Footnote_357" id="Footnote_357" href="#FNanchor_357"><span class="label">[357]</span></a> Le voyageur Oléarius a prétendu que Charles de Talleyrand, marquis
+d'Exideuil, avoit le caractère d'ambassadeur. Ce point a donné
+lieu à des discussions critiques. Voltaire, au paragraphe 8 de la préface
+de <em>l'Histoire de l'empire de Russie</em>, a réfuté l'erreur du voyageur. Le
+prince Labanoff, associé étranger des bibliophiles françois, qui a publié
+dans notre langue le <em>Recueil de pièces historiques sur la reine
+Anne ou Agnès, épouse de Henri <span class="smcap">I</span><sup>er</sup></em> (Paris, 1825, in-8<sup>o</sup>), a réfuté victorieusement
+Oléarius dans une lettre adressée au rédacteur du <em>Globe</em>,
+le 15 novembre 1827. Cette lettre a été imprimée à part, à très-petit
+nombre.</p>
+
+<p><a name="Footnote_358" id="Footnote_358" href="#FNanchor_358"><span class="label">[358]</span></a> Cet article montre combien Tallemant étoit bien informé des
+particularités anecdotiques sur lesquelles roulent principalement ses
+Mémoires. Nous croyons devoir insérer ici la lettre de Louis <span class="smcap">XIII</span> au
+czar Michel Féodrowitch, dans laquelle il réclame le marquis d'Exideuil.
+L'original de cette lettre existoit aux archives des affaires étrangères
+à Moscou; il y fut retrouvé par suite de recherches faites par
+M. le comte Just de Noailles, alors ambassadeur de France en Russie,
+qui avoit témoigné le désir d'éclaircir un point sur lequel il s'étoit élevé
+tant de contestations. Le prince Labanoff, auquel cette pièce a été
+communiquée par M. de Noailles, l'a publiée par <em>post-scriptum</em> à sa lettre
+du 15 novembre 1827, p. 17 à 23</p>
+
+<p>«Très-haut, très-excellent, très-puissant et très-magnanime prince,
+nostre très-cher et bon amy le grand seigneur empereur et grand-duc
+Michel Féodrowitch, souverain seigneur et conservateur de toute la
+Russie, etc., etc., etc.....</p>
+
+<p>«Nous avons appris par les parents du sieur Charles de Talleyrand,
+marquis d'Exideuil nostre subjet, qu'icelui marquis estant arrivé à
+Mosco, au mois de may 1630, de la part du défunt prince Bethlem
+Gabor, pour traîtter quelque union avec vostre magnipotence et
+ledit prince, ledit marquis auroit esté accusé par un nommé Roussel,
+qu'il se servoit du prétexte d'ambassadeur pour entrer dans les pays
+de vostre magnipotence, à dessein seulement de reconnoistre vos
+ports, passages et forces, pour après en advertir le roy de Pologne,
+et que, en conséquence de cette accusation, à laquelle ledit Roussel
+se porta pour se venger de la haine qui s'engendra entre eux deux,
+ledit marquis auroit esté envoyé en une de vos villes, où il est encore
+gardé, nonobstant que dans ses papiers, qui furent visités, il ne se
+soit rien trouvé pour le convaincre du fait susdit, et d'autant que ledit
+marquis d'Eyxideuilh apartient à personne qui tienne grand
+rang en nostre royaume, et que ses prédécesseurs nous ont rendu
+de signalés services, et qu'outre ces considérations, nous nous sentons
+obligés de protéger nos subjets, principalement ceux qui sont
+eslevés par-dessus le commun; nous avons bien voulu escrire cette
+lettre à vostre magnipotence pour la prier, comme nous faisons, de
+commander que ledit marquis soit promtement mis en liberté et
+qu'il lui soit permis d'aller où bon lui semblera. Ses parents envoient
+exprès par delà ce gentilhomme, lequel estant bien instruit des
+particularités de cette affaire, en pourra plus amplement informer
+vostre magnipotence, si besoin est, et l'assurera qu'encore que notre
+demande soit bien juste, nous ne laisserons de recevoir à grand plaisir
+l'effet que nous en désirons, et que nous espérons de vostre magnipotence
+et de son amitié envers nous. Sur ce, nous prions Dieu
+qu'il vous ayt, très-haut, très-excellent, très-puissant et très-magnanime
+et bon prince, nostre très-cher amy, en sa sainte garde. Écrit
+à Fontainebleau, le troisième jour de mars 1635.»</p>
+
+<p class="left15">«Votre bon amy,<br />
+<span class="i2">«<em>Signé</em> <span class="smcap">Louis</span>.</span><br />
+<span class="i4">«<em>Contresigné</em> <span class="smcap">Bouthillier</span>.»</span></p>
+
+<p><a name="Footnote_359" id="Footnote_359" href="#FNanchor_359"><span class="label">[359]</span></a> Il n'étoit pas encore chancelier. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_360" id="Footnote_360" href="#FNanchor_360"><span class="label">[360]</span></a> Il avoit un secrétaire nommé Fauché, qui concubinoit avec madame.
+Il eut jalousie du gouverneur du jeune Pompadour, et un jour,
+par pays, comme ce gouverneur se fut approché de la litière de madame
+pour lui dire quelque chose, la rage le saisit; il met l'épée à la main,
+l'attaque; l'autre se défend, et le tue. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_361" id="Footnote_361" href="#FNanchor_361"><span class="label">[361]</span></a> Frère de l'académicien. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_362" id="Footnote_362" href="#FNanchor_362"><span class="label">[362]</span></a> Abel Servien, né en 1594, mort en 1659.</p>
+
+<p><a name="Footnote_363" id="Footnote_363" href="#FNanchor_363"><span class="label">[363]</span></a> L'alliance de Saint-Aignan renversera la fortune des enfants de
+Servien; car le duc lui doit sept cent mille livres. Servien lui prêta de
+quoi acheter la charge de premier gentilhomme de la chambre; il en
+doit tous les intérêts qui montent à deux cent mille livres, en cette année
+1667. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_364" id="Footnote_364" href="#FNanchor_364"><span class="label">[364]</span></a> On l'envoya intendant de justice en Guienne; le Parlement de Bordeaux
+donna des arrêts contre lui, ne voulant point recevoir d'intendant.
+Le Roi ôta la charge au premier président, et la donna à Servien; mais,
+avant qu'il y fût installé, il vaqua une charge de secrétaire d'État, et
+on lui donna le choix. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_365" id="Footnote_365" href="#FNanchor_365"><span class="label">[365]</span></a> Le <em>rebec</em> étoit une espèce de violon champêtre à trois cordes.
+(Voyez <em>le Dictionnaire de Trévoux</em>, et Roquefort, <em>de l'État de la poésie
+françoise aux <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> et <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècles</em>; Paris, 1815, p. 108.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_366" id="Footnote_366" href="#FNanchor_366"><span class="label">[366]</span></a> Servien épousa, le 14 décembre 1640, Augustine Le Roux, fille
+de Louis Le Roux, seigneur de La Roche-des-Aubiers, et d'Avoye
+Jaillard, veuve de Jacques Huraut, comte d'Onzain.</p>
+
+<p><a name="Footnote_367" id="Footnote_367" href="#FNanchor_367"><span class="label">[367]</span></a> La Grise a été lieutenant des gardes-du-corps. (T.)&mdash;Il est question
+d'une madame de La Grise, et de mademoiselle de La Grise, sa
+fille, dans <em>l'Histoire de la comtesse des Barres</em> (l'abbé de Choisi);
+Bruxelles, François Foppens, 1736, p. 55 et suivantes. Il est vraisemblable
+que Choisi parle de la belle-mère de Servien et d'une fille qu'elle
+auroit eue de son second mariage.</p>
+
+<p><a name="Footnote_368" id="Footnote_368" href="#FNanchor_368"><span class="label">[368]</span></a> Claude de Mesme, comte d'Avaux, né en 1595, mort à Paris le
+19 novembre 1650.</p>
+
+<p><a name="Footnote_369" id="Footnote_369" href="#FNanchor_369"><span class="label">[369]</span></a> De ces filles d'une femme qu'il épousa comme une femme de conscience.
+(T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_370" id="Footnote_370" href="#FNanchor_370"><span class="label">[370]</span></a> En une autre rencontre il eut de la cour quarante mille écus dont
+il acheta une charge à un d'Erbigny, fils de sa s&oelig;ur, et une compagnie
+aux gardes, qu'il donna au frère de celui-là. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_371" id="Footnote_371" href="#FNanchor_371"><span class="label">[371]</span></a> François Ogier, prédicateur du Roi, acquit dans son temps de la
+célébrité. Il prit la défense de Balzac contre le père Goulu, général des
+Feuillants, qui l'avoit grossièrement attaqué.</p>
+
+<p><a name="Footnote_372" id="Footnote_372" href="#FNanchor_372"><span class="label">[372]</span></a> Cet hôtel subsiste encore; mais il a éprouvé de grands changements,
+parce qu'il a été converti en maison de commerce. Il est situé
+dans la rue Sainte-Avoie, vis-à-vis d'un passage nouvellement ouvert,
+qui conduit à la rue du Chaume.</p>
+
+<p><a name="Footnote_373" id="Footnote_373" href="#FNanchor_373"><span class="label">[373]</span></a> Ils se disent originaires de Chalosse-Cujas, écrit à Memmius, son
+collègue. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_374" id="Footnote_374" href="#FNanchor_374"><span class="label">[374]</span></a> Cependant les autres officiers de l'ordre le mettent, et il y a fondement
+à cela dans l'institution, tant tout y est bien digéré. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_375" id="Footnote_375" href="#FNanchor_375"><span class="label">[375]</span></a> D'Avaux leur donnoit beaucoup. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_376" id="Footnote_376" href="#FNanchor_376"><span class="label">[376]</span></a> Charles Ogier, frère aîné du prédicateur. Secrétaire du comte
+d'Avaux, il l'accompagna dans ses ambassades en Suède, en Danemark
+et en Pologne. On a de lui <em>Ephemerides, sive iter Danicum,
+Suecicum, Polonicum</em>; Paris, 1656, in-8<sup>o</sup>, ouvrage posthume publié par
+son frère.</p>
+
+<p><a name="Footnote_377" id="Footnote_377" href="#FNanchor_377"><span class="label">[377]</span></a> Il appeloit sa femme Demoiselle. Le président de Thou, l'historien,
+appeloit la sienne <em>Domine</em>. Blondel, le ministre, appeloit la
+sienne <em>ma Gaine</em>. Les médisants disoient que c'étoit une coutelière. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_378" id="Footnote_378" href="#FNanchor_378"><span class="label">[378]</span></a> Pierre Gayan, président des enquêtes, le 21 juin 1614. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_379" id="Footnote_379" href="#FNanchor_379"><span class="label">[379]</span></a> Il a l'air hagard. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_380" id="Footnote_380" href="#FNanchor_380"><span class="label">[380]</span></a> L'Harmonie, à son récit au Ballet du mariage du duc d'Enghien,
+disoit:</p>
+
+<p class="center font95"><em>Je règne</em>, etc. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_381" id="Footnote_381" href="#FNanchor_381"><span class="label">[381]</span></a> Ils valent beaucoup de revenu. (T.)&mdash;Le Mirebalais est une petite
+contrée de France située en Poitou, et dont Mirebeau est la
+capitale.</p>
+
+<p><a name="Footnote_382" id="Footnote_382" href="#FNanchor_382"><span class="label">[382]</span></a> Ce mot paroît être pris ici dans le sens de <em>troqué</em>. En Bretagne,
+bigner se dit pour échanger, troquer, en style populaire.</p>
+
+<p><a name="Footnote_383" id="Footnote_383" href="#FNanchor_383"><span class="label">[383]</span></a> Aujourd'hui capitaine aux gardes. Il a été capitaine des gardes du
+Mazarin. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_384" id="Footnote_384" href="#FNanchor_384"><span class="label">[384]</span></a> Ce benêt met des plumes quand il va à sa terre; il n'a pu être
+reçu conseiller. (T)</p>
+
+<p><a name="Footnote_385" id="Footnote_385" href="#FNanchor_385"><span class="label">[385]</span></a> Plessis-Chivray fut depuis tué en duel par le marquis de C&oelig;uvre;
+c'est un des plus beaux combats de la régence. Il n'y eut point de raillerie.
+Ils étoient seuls et avec de petites épées. On fut étonné qu'ayant
+le coup qu'il avoit il eût pu avoir encore deux heures pour songer à sa
+conscience: on attribua cela au scapulaire de la Vierge qu'il portoit, et
+depuis bien des jeunes gens en portent. C&oelig;uvre fut aussi fort blessé;
+mais il eut l'avantage. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_386" id="Footnote_386" href="#FNanchor_386"><span class="label">[386]</span></a> Serran a passé pour un ennuyeux homme, à cause qu'il vouloit
+faire comme son père, et cela ne lui réussissoit pas. Depuis il s'est corrigé;
+il ne cherche plus à dire de bons mots, et c'est un homme peu
+naturel à la vérité, mais qui passent partout. Un jour que sa femme et
+lui se battoient, Bautru, qu'on vint quérir pour mettre le holà, les regarda
+faire, et dit: <em>Quod Deus junxit, homo non separet</em>; puis s'en
+alla. Il trouvoit peut-être à propos que la petite femme fût mortifiée. T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_387" id="Footnote_387" href="#FNanchor_387"><span class="label">[387]</span></a> On a vu plus haut un article sur Lopez.</p>
+
+<p><a name="Footnote_388" id="Footnote_388" href="#FNanchor_388"><span class="label">[388]</span></a> Cette fille accoucha assez scandaleusement; et comme elle disoit:
+«Que je suis malheureuse!» Tourney, sa compagne, pour la consoler, lui
+disoit: «Ma chère, pourquoi s'affliger tant? il n'y en a pas une de nous
+à qui il n'en pende autant.» (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_389" id="Footnote_389" href="#FNanchor_389"><span class="label">[389]</span></a> Ce comte étoit accordé avec une fille de Retz: le Roi lui proposa
+d'épouser la fille de La Varenne avec soixante-dix mille écus. Il crut
+faire sa fortune; mais dès qu'il l'eut vue, il s'en éprit d'une telle force
+qu'il l'épousa deux jours après, et aussitôt, de peur du Roi, il l'emmena
+en Bretagne. Henri <span class="smcap">IV</span> fut tué bientôt après. A soixante-dix ans, la comtesse
+de Vertus apprenoit à danser, et dansoit la <em>figurée</em>. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_390" id="Footnote_390" href="#FNanchor_390"><span class="label">[390]</span></a> C'est le vingt-septième quatrain de Pibrac.</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div class="line">Qui te pourroit, vertu, voir toute nue,</div>
+<div class="line">O qu'ardemment de toi seroit épris:</div>
+<div class="line">Puisqu'en tout temps les plus rares esprits</div>
+<div class="line">T'ont fait l'amour au travers d'une nue.</div>
+</div></div></div>
+
+<p><a name="Footnote_391" id="Footnote_391" href="#FNanchor_391"><span class="label">[391]</span></a> Allusion au géant Atlante qui enlevoit les dames et les renfermoit
+dans son château magique. (<em>Orlando Furioso</em>, ch. 4.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_392" id="Footnote_392" href="#FNanchor_392"><span class="label">[392]</span></a> La comtesse de Soissons.</p>
+
+<p><a name="Footnote_393" id="Footnote_393" href="#FNanchor_393"><span class="label">[393]</span></a> On a prétendu que Jacques <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>, roi d'Angleterre, que Marie Stuart
+portoit encore dans son sein quand David Rizzio fut assassiné sous ses
+yeux, n'avoit jamais pu supporter la vue d'une épée nue. Ce fait est
+néanmoins fort contesté, quoique Digby assure dans son <em>Discours sur la
+poudre de sympathie</em> qu'il en a été témoin.</p>
+
+<p><a name="Footnote_394" id="Footnote_394" href="#FNanchor_394"><span class="label">[394]</span></a> Une fois il dit en présence de la feue Reine-mère et de la Reine:
+«Je ne suis ni Italien, ni Espagnol; je suis homme de bien.» Je pense
+même que c'étoit parlant à leur personne. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_395" id="Footnote_395" href="#FNanchor_395"><span class="label">[395]</span></a> Ce couplet de Neufgermain fait voir que le duc de Saint-Simon en
+a tâté aussi bien que les autres (il ne ressemble pas mal à un ramoneur):</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry"><div class="stanza">
+<div class="line">Un ramoneur nommé <em>Simon</em>,</div>
+<div class="line">Lequel ramone haut et <em>bas</em>,</div>
+<div class="line">A bien ramoné la <em>maison</em></div>
+<div class="line">De monseigneur de <em>Montbazon</em>. (T.)</div>
+</div></div></div>
+
+<p><a name="Footnote_396" id="Footnote_396" href="#FNanchor_396"><span class="label">[396]</span></a> On appeloit ainsi M. de Montbazon. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_397" id="Footnote_397" href="#FNanchor_397"><span class="label">[397]</span></a> Hercule de Rohan, né en 1567, mort le 16 octobre 1654.</p>
+
+<p><a name="Footnote_398" id="Footnote_398" href="#FNanchor_398"><span class="label">[398]</span></a> <em>Échauguette</em>, lieu couvert et élevé pour placer une sentinelle.
+(<em>Dict. de Trévoux.</em>) Guérite bâtie.</p>
+
+<p><a name="Footnote_399" id="Footnote_399" href="#FNanchor_399"><span class="label">[399]</span></a> Tallemant indique ici <em>les Contes facétieux du sieur Gaulard,
+gentilhomme de la Franche-Comté bourguignotte</em>, ouvrage singulier
+d'Étienne Tabouret, plus connu sous le nom de <em>sieur Des Accords</em>. Ce
+Recueil fait partie de ses <em>Bigarrures</em>, dont il existe plusieurs éditions.</p>
+
+<p><a name="Footnote_400" id="Footnote_400" href="#FNanchor_400"><span class="label">[400]</span></a> A la maison de Montfort.</p>
+
+<p><a name="Footnote_401" id="Footnote_401" href="#FNanchor_401"><span class="label">[401]</span></a> On dit qu'il a parqueté une écurie. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_402" id="Footnote_402" href="#FNanchor_402"><span class="label">[402]</span></a> Il l'a eu cassé. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_403" id="Footnote_403" href="#FNanchor_403"><span class="label">[403]</span></a> On étoit toujours couvert, même à table; ces Mémoires en fournissent
+d'autres exemples.</p>
+
+<p><a name="Footnote_404" id="Footnote_404" href="#FNanchor_404"><span class="label">[404]</span></a> Sur l'air: <em>Bibi, tout est ferlore, la duché de Milan</em>. (T.)&mdash;<em>Ferlore</em>,
+perde, gâté, détruit, vient du mot allemand <em>verloren</em> (perdu).
+Le contact continuel avec les lansquenets allemands, qui servirent
+dans nos armées depuis François <span class="smcap">I</span><sup>er</sup> jusqu'à Henri <span class="smcap">IV</span>, avoit introduit à
+cette époque, dans notre langue, une foule de mots dérivés de l'allemand.</p>
+
+<p><a name="Footnote_405" id="Footnote_405" href="#FNanchor_405"><span class="label">[405]</span></a> Où est son hôtel. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_406" id="Footnote_406" href="#FNanchor_406"><span class="label">[406]</span></a> Une porte autrefois, mais qui n'est plus porte que de nom, vers
+Saint-Gervais. (T.) Où est aujourd'hui la place <em>Baudoyer</em>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_407" id="Footnote_407" href="#FNanchor_407"><span class="label">[407]</span></a> Frère de M. de Montbazon. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_408" id="Footnote_408" href="#FNanchor_408"><span class="label">[408]</span></a> Deux veaux. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_409" id="Footnote_409" href="#FNanchor_409"><span class="label">[409]</span></a> Introducteur des ambassadeurs. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_410" id="Footnote_410" href="#FNanchor_410"><span class="label">[410]</span></a> Autre grand personnage; c'est le père. Ce n'est pas qu'il ne fût
+brave; mais c'étoit un sot homme. Il a fait de beaux combats, et le feu
+Roi avoit jeté les yeux sur lui quand il vouloit avoir quelques braves
+autour de sa personne. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_411" id="Footnote_411" href="#FNanchor_411"><span class="label">[411]</span></a> Séguier de Saint-Brisson, qui passoit pour peu spirituel, avoit un
+valet-de-chambre nommé Lavoine, ce qui faisoit dire que, dès qu'il étoit
+levé, M. de Saint-Brisson demandoit <em>l'avoine</em>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_412" id="Footnote_412" href="#FNanchor_412"><span class="label">[412]</span></a> Général de l'empereur.</p>
+
+<p><a name="Footnote_413" id="Footnote_413" href="#FNanchor_413"><span class="label">[413]</span></a> Les éditeurs ont sous les yeux l'exemplaire que Rangouse a présenté
+à la reine Anne d'Autriche. Le titre porte: <em>Lettres héroïques aux
+grands de l'État, par le sieur de Rangouse, imprimées aux dépens de
+l'auteur, à Paris, de l'imprimerie des nouveaux caractères inventés par
+H. Moreau</em>, 1645. Le volume commence par une épître dédicatoire à
+la Reine régente.</p>
+
+<p><a name="Footnote_414" id="Footnote_414" href="#FNanchor_414"><span class="label">[414]</span></a> C'est ce qui a donné lieu à la plaisanterie qu'on trouve dans <em>l'Histoire
+du poète Sibus</em>, où on lit, au nombre des ouvrages attribués à cet
+être fantastique: «Très-humbles actions de grâces de la part du corps
+des auteurs à M. de Rangouse, de ce qu'ayant fait un gros tome de
+lettres, en se faisant donner au moins dix pistoles de chacun de ceux
+à qui elles sont adressées, il a trouvé et enseigné l'utile invention de
+gagner autant en un seul volume, qu'on avoit accoutumé jusqu'ici de
+faire en une centaine.» (<em>Recueil de pièces en prose les plus agréables
+de ce temps</em>; Paris, Sercy, 1662, 4 vol. in-12, t. 2, p. 246.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_415" id="Footnote_415" href="#FNanchor_415"><span class="label">[415]</span></a> Le maréchal de Gramont le paya encore plus mal. (<em>Voyez</em> plus
+haut l'article <em>Gramont</em>.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_416" id="Footnote_416" href="#FNanchor_416"><span class="label">[416]</span></a> Ville de Languedoc. Il y avoit un fort qui a été rasé sous
+Louis <span class="smcap">XIV</span>.</p>
+
+<p><a name="Footnote_417" id="Footnote_417" href="#FNanchor_417"><span class="label">[417]</span></a> Ce Saint-Aunez est une espèce de fou; cependant un de ses ancêtres,
+son grand-père, je pense, méritoit bien qu'on laissât ce gouvernement
+à sa postérité, ou qu'on la récompensât autrement; car ayant
+été amené au pied des murailles par les Espagnols qui l'avoient pris,
+afin d'obliger sa femme à rendre la place. Il lui cria: «Laissez-moi
+mourir plutôt,» et fut pendu. Celui-ci est un grand faux-monnoyeur,
+et qui supporte certains corsaires; il est beau et galant, et on en conte
+une chose assez étrange. Il engrossa la s&oelig;ur du prince de Masserane en
+Piémont. Le prince, enragé, enferme sa s&oelig;ur dans un château à la campagne.
+Saint-Aunez y va, et y est surpris par le prince, mais seul. L'amant,
+plus brave que lui, le saisit, et lui tenant le pistolet à la gorge,
+parle à sa s&oelig;ur en sa présence; après il s'en va et ne lâche point son
+homme qu'il ne fût en lieu sûr. L'autre n'osa jamais crier, ni faire la
+moindre résistance. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_418" id="Footnote_418" href="#FNanchor_418"><span class="label">[418]</span></a> Roquelaure dit que le duc d'Usez a grande raison de se plaindre
+de ses enfants, et que, sans eux, il auroit l'honneur d'être le plus sot
+homme du monde. Il y a sept ou huit ans qu'il lui arriva une assez
+plaisante aventure; il étoit un peu luxurieux, et, ayant conclu avec je
+ne sais quelle femme à trente pistoles pour une nuit (c'étoit chez elle),
+il se couche le premier, et, comme il la pressoit de se coucher, elle lui
+dit qu'elle avoit oublié une petite chose; c'étoit d'aller demander à son
+mari qui étoit en bas s'il le trouveroit bon. On lui avoit dit qu'il étoit
+aux champs. La frayeur prend au bonhomme; il se sauve sans avoir le
+loisir de remettre son cordon bleu. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_419" id="Footnote_419" href="#FNanchor_419"><span class="label">[419]</span></a> De quelque branche de cadets ou plutôt de quelque bâtard.</p>
+
+<p><a name="Footnote_420" id="Footnote_420" href="#FNanchor_420"><span class="label">[420]</span></a> Les crèches.</p>
+
+<p><a name="Footnote_421" id="Footnote_421" href="#FNanchor_421"><span class="label">[421]</span></a> Je sais cela de M. Penis, intendant en Espagne, à qui cette femme
+l'a conté. (T.)</p>
+
+<p><a name="Footnote_422" id="Footnote_422" href="#FNanchor_422"><span class="label">[422]</span></a> Nicolas Faret, mauvais poète ridiculisé par Despréaux.</p>
+
+<p><a name="Footnote_423" id="Footnote_423" href="#FNanchor_423"><span class="label">[423]</span></a> D'Ouville a mis ces deux contes parmi les siens. (T.)</p>
+<hr class="c5" />
+ </div>
+</div>
+
+<h2 class="p4">TABLE DES MATIÈRES<br />
+<span class="medium">CONTENUES DANS LE TROISIÈME VOLUME.</span></h2>
+
+<table border="0" class="p4" cellpadding="5" cellspacing="5" summary="toc">
+<tr>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td class="tdr">Pages.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le maréchal de Bassompierre.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_5">5</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le cardinal de La Rochefoucauld.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_19">19</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Madame Des Loges et Borstel.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_22">22</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Notice sur madame Des Loges, tirée des manuscrits<br />
+de Conrart.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_26">26</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Madame de Berighen et son fils.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_30">30</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le chancelier Séguier.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_33">33</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Jodelet.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_42">42</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Haute-Fontaine.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_43">43</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Mesdames de Rohan.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_46">46</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Pardaillan d'Escandecat.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_85">85</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Fontenay Coup-d'Epée. Le chevalier de<br />
+Miraumont.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_86">86</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Ferrier, sa fille et Tardieu.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_92">92</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Du Moustier.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_98">98</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le président Le Cogneux.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_103">103</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>M. d'Émery.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_117">117</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Des Barreaux.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_134">134</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Chenailles.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_140">140</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Marion de L'Orme.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_141">141</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Feu M. de Paris.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_145">145</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le feu archevêque de Rouen.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_148">148</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Balzac.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_153">153</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le président Pascal et Blaise Pascal.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_174">174</a>
+<span class="pagenum"><a id="Page_446"> 446</a></span></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Bertaut, neveu de l'évêque de Séez.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_177">177</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le maréchal de Guébriant.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_180">180</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Madame d'Atis.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_185">185</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>M. de Belley.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_188">188</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>M. Pavillon.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_193">193</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>M. Gauffre.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_193">193</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le général des Capucins.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_194">194</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le maréchal de L'Hôpital.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_195">195</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Menant et sa fille.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_203">203</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le maréchal de Gassion.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_207">207</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Luillier (père de Chapelle).</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_219">219</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>La maréchale de Thémines.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_223">223</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le Pailleur.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_237">237</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le comte de Saint-Brisse.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_240">240</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le maréchal de Châtillon.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_241">241</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>La comtesse de La Suze et sa s&oelig;ur,<br />
+la princesse de Wirtemberg.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_245">245</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le maréchal de Saint-Luc.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_257">257</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le comte d'Estelan.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_260">260</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>La Montarbault, Samois et de Lorme.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_263">263</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Jaloux. Des Bias.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_270">270</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Rapoil.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_271">271</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Moisselle.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_272">272</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Tenosi, provençal.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_273">273</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Coiffier.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_274">274</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Madame Lévesque et madame Compain.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_278">278</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>La Cambrai.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_289">289</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Coustenan.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_292">292</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Madame de Maintenon et sa belle-fille.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_297">297</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Madame de Liancourt et sa belle-fille.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_303">303</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le président Nicolaï.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_312">312</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Porchères l'Augier.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_317">317</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le Père André.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_321">321</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Villemontée.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_333">333</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Madame Pilou.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_336">336</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Bordier et ses fils.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_354">354</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>M. et madame de Brassac.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_363">363</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Roussel (Jacques).</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_365">365</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le marquis d'Exideuil et sa femme.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_370">370</a>
+<span class="pagenum"><a id="Page_447"> 447</a></span></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>M. Servien.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_375">375</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>M. d'Avaux.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_381">381</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Bazinière, ses deux fils et ses deux filles.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_388">388</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Courcelles, cadet de Bazinière.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_396">396</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Madame de Serran.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_397">397</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Madame de Barbezière.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_400">400</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>La comtesse de Vertus.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_403">403</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Madame de Montbazon (Marie de Bretagne.)</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_410">410</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>M. de Montbazon.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_415">415</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>M. d'Avaugour.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_418">418</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>M. et madame de Guémené.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_421">421</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Rangouse.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_428">428</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Catalogne.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_433">433</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le comte d'Harcourt.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_437">437</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le baron de Moulin.</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_441">441</a></td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="p2 center small">FIN DU TOME TROISIÈME.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les historiettes de Tallemant des
+Réaux (Tome troisième), by Gédéon Tallemant des Réaux
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTORIETTES DE TALLEMANT (TOME TROISIŠME) ***
+
+***** This file should be named 39314-h.htm or 39314-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/9/3/1/39314/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
diff --git a/39314-h/images/cover.jpg b/39314-h/images/cover.jpg
new file mode 100644
index 0000000..0f80d63
--- /dev/null
+++ b/39314-h/images/cover.jpg
Binary files differ
diff --git a/39314-h/images/illus_003.png b/39314-h/images/illus_003.png
new file mode 100644
index 0000000..8b522c6
--- /dev/null
+++ b/39314-h/images/illus_003.png
Binary files differ
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..8c4c45b
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #39314 (https://www.gutenberg.org/ebooks/39314)