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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:12:25 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les mystères du peuple, Tome V + Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges + +Author: Eugène Sue + +Release Date: March 30, 2012 [EBook #39311] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MYSTÈRES DU PEUPLE, TOME V *** + + + + +Produced by Sébastien Blondeel, Carlo Traverso, Pierre +Lacaze and the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + +LES MYSTÈRES DU PEUPLE. + +TOME V. + + + + + +Correspondance avec les Editeurs étrangers. + + +L'éditeur des _Mystères du Peuple_ offre aux éditeurs étrangers, de leur +donner des épreuves de l'ouvrage, quinze jours avant l'apparition des +livraisons à Paris, moyennant 15 francs par feuille, et de leur fournir +des gravures tirées sur beau papier, avec ou sans la lettre, au prix de +10 francs le cent. + + * * * * * + + +Travailleurs qui ont concouru à la publication du volume: + +_Protes et Imprimeurs_: Richard Morris, Stanislas Dondey-Dupré, Nicolas +Mock, Jules Desmarest, Louis Dessoins, Michel Choque, Charles Mennecier, +Victor Peseux, Etienne Bouchicot, Georges Masquin, Romain Sibillat, +Alphonse Perrève, Hy père, Marcq fils, Verjeau, Adolphe Lemaître, +Auguste Mignot, Benjamin. + +_Clicheurs_: Curmer et ses ouvriers. + +_Fabricants de papiers_: Maubanc et ses ouvriers, Desgranges et ses +ouvriers. + +_Artistes Dessinateurs_: Charpentier, Masson, Castelli. + +_Artistes Graveurs_: Ottweit, Langlois, Lechard, Audibran, Roze, +Frilley, Hopwood, Massard, Masson. + +_Planeurs d'acier_: Héran et ses ouvriers. + +_Imprimeurs en taille-douce_: Drouart et ses ouvriers. + +_Fabricants pour les primes, Associations fraternelles d'Horlogers, de +Lampistes et d'ouvriers en Bronze_: Duchâteau, Deschiens, Journeux, +Suireau, Lecas, Ducerf, Renardeux, etc., etc. + +_Employés et correspondants de l'Administration_: Maubanc, Gavet, +Berthier, Henry, Rostaing, Jamot, Blain, Rousseau, Toussaint, Rodier, +Swinnens, Porcheron, Gavet fils, Dallet, Delaval, Renoux, Vincent, +Charpentier, Dally, Berlin, Sermet, Chalenton, Blot, Thomas, Gogain, +Philibert, Nachon, Lebel, Plunus, Grossetête, Charles, Poncin, Vacheron, +Colin, Carillan, Constant, Fonteney, Boucher, Darris, Adolphe, Renoux, +Lyons, Letellier, Alexandre, Nadon, Normand, Rongelet, Bouvet, Auzurs, +Dailhaux, Lecerf, Bailly, Baptiste, Debray, Saunier, Tuloup, Richer, +Daran, Camus, Foucaud, Salmon, Strenl, Seran, Tetu, Sermet, Chauffour, +Caillaut, Fondary, C. de Poix, Bresch, Misery, Bride, Carron, Charles, +Celcis, Chartier, Lacoste, Dulac, Delaby, Kaufried, Chappuis, etc., +etc., de Paris; Férand, Collier, Petit-Bertrand, Périé. Plantier, +Etchegorey, Giraudier, Gaudin, Saar, Dath-Godard, Hourdequin, Weelen, +Bonniol, Alix, Mengelle, Pradel, Manlius Salles, Vergnes, Verlé, +Sagnier, Samson, Ay, Falick, Jaulin, Fort-Mussat, Freund, Robert, +Carrière, Guy, Gilliard, Collet, Ch. Celles, Laurent, Castillon, Drevet, +Jourdan Moral, Bonnard, Legros, Genesley, Bréjot, Ginon, Féraud, +Vandeuil, Châtonier, Bayard, Besson, Delcroix, Delon, Bruchet, Fournier, +Tronel, Binger, Molini, Bailly, Fort-Mussot, Laudet, Bonamici, Pillette, +Morel, Chaigneau, Goyet, Colin-Morard, Gerbaldi, Fruges, Raynaut, +Chatelin, Bellue, etc., etc., des principales villes de France et de +l'étranger. + +La liste sera ultérieurement complétée, dès que nos fabricants et nos +correspondants des départements, nous auront envoyé les noms des +ouvriers et des employés qui concourent avec eux à la publication et à +la propagation de l'ouvrage. + +_Le Directeur de l'Administration._ + +Paris.--Typ. Dondey-Dupré, rue Saint-Louis, 16, au Marais. + + +LES +MYSTÈRES DU PEUPLE + +ou + +HISTOIRE D'UNE FAMILLE DE PROLÉTAIRES +À TRAVERS LES ÂGES + +PAR + +EUGÈNE SUE. + + Il n'est pas une réforme religieuse, politique ou sociale, que + nos pères n'aient été forcés de conquérir de siècle en siècle, + au prix de leur sang, par l'INSURRECTION. + +TOME V. + +SPLENDIDE ÉDITION + +ILLUSTRÉE DE GRAVURES SUR ACIER. + +ON S'ABONNE +À L'ADMINISTRATION DE LIBRAIRIE, RUE NOTRE-DAME DES VICTOIRES, 32 +(PRÈS LA BOURSE). + +PARIS. +1851 + +LES MYSTÈRES DU PEUPLE + +OU + +HISTOIRE D'UNE FAMILLE DE PROLÉTAIRES + +À TRAVERS LES ÂGES. + + +KARADEUK LE BAGAUDE ET RONAN LE VAGRE. + + +ÉPILOGUE. + + +LE MONASTÈRE DE CHAROLLES + +ET + +LE PALAIS DE LA REINE BRUNEHAUT. + +560-615. + + + + +CHAPITRE II. + + Le château de Brunehaut.--Le marchand d'esclaves.--_Aurélie_, + la pleureuse, et _Blandine_, la rieuse.--Ce que faisait la + reine Brunehaut de ses petits-fils.--Lettre du PAPE _saint + Grégoire le Grand_ à cette sainte femme sur l'ÉDUCATION DE SON + FILS.--_Childebert_, _Corbe_, _Mérovée_, arrière-petits-enfants + de la reine Brunehaut.--La bonne aïeule.--Arrivée de Sigebert, + fils aîné du défunt roi Thierry.--Le maire du palais + Warnachaire.--Loysik et Brunehaut.--La reine marche à la tête + de son armée pour aller combattre Clotaire II, fils de + Frédégonde. + + +«Vive celui qui aime les Franks! que le Christ maintienne leur +puissance! qu'il remplisse leur chef des clartés de sa grâce, qu'il +protége l'armée, qu'il fortifie la foi, qu'il accorde paix et bonheur à +ceux qui les gouvernent sous les auspices de Notre-Seigneur Jésus +Christ!» + +--Foi de vieux Vagre, ce début tout catholique de la loi salique vous +revient toujours à la pensée lorsqu'il s'agit des rois franks ou de +leurs reines.... Entrons donc dans le repaire de Brunehaut, splendide +repaire! non pas rustique comme celui du comte Neroweg, vaste burg, que +nous autres anciens de la Vagrerie nous avons vu joyeusement réduire en +cendres! non, cette grande reine a le goût raffiné: une de ses passions +est l'architecture; elle aime les arts antiques de la Grèce et de +l'Italie, cette noble femme! oui, elle aime les arts, doux délassement +des belles âmes! Voyez plutôt le magnifique château qu'elle a fait +construire à Châlons-sur-Saône, capitale de la Bourgogne; ses autres +châteaux, même celui de _Bourcheresse_, ne sont rien auprès de son +habitation royale, dont les jardins magnifiques s'étendent jusqu'aux +bords de la Saône... palais à la fois splendide et guerrier; car en ces +temps de batailles incessantes les rois et les seigneurs se fortifient +de plus en plus dans leurs repaires. Le palais de Brunehaut est ceint +d'épaisses murailles, flanqué de tours massives; on y arrive par une +seule entrée, voûte profonde fermée à ses deux extrémités par des portes +énormes, renforcées de barres de fer. Sous cette voûte veillent jour et +nuit les guerriers de Brunehaut, toujours armés; dans les cours +intérieures sont d'autres logis pour un grand nombre de cavaliers et de +gens de pied. Les salles du palais sont immenses, pavées de marbre ou de +mosaïque, enrichies de colonnades de jaspe, de porphyre et d'albâtre +oriental, surmontées de chapiteaux de bronze doré; ces magnificences +architecturales, chefs-d'oeuvre de l'art, dépouilles des temples et des +palais de la Gaule, ont été transportées à grand renfort de dos +d'esclaves et de chariots dans le palais de la reine. Ces salles +immenses, ornées de meubles d'ivoire, d'argent ou d'or massif, de +statues païennes du travail le plus rare, de vases précieux, de +trépieds, précèdent l'appartement particulier de Brunehaut.... Le jour +est à peine levé; déjà ces grandes salles se remplissent des esclaves +domestiques de la reine, des officiers de ses troupes, des hauts +dignitaires de sa maison, chambellans, écuyers, majordomes, connétables, +venant attendre les ordres de leur maîtresse. + +Une pièce de forme circulaire, pratiquée dans une des tours du palais, +avoisine la chambre où se tient habituellement la reine; trois portes +sont percées dans le mur: l'une conduit à la salle où se tiennent les +officiers du palais, l'autre à la chambre à coucher de Brunehaut; la +troisième, simple baie fermée par un rideau de cuir doré, donne sur un +petit escalier tournant, pratiqué dans l'épaisseur de la muraille. Cette +pièce est somptueusement meublée: sur une table recouverte d'un riche +tapis brodé sont des parchemins préparés pour écrire, et un grand +coffret d'or, enrichi de pierreries. Autour de la table sont rangés des +siéges ornés de coussins d'étoffe pourpre; çà et là des fûts de colonne +servent de piédouches à des vases de jaspe, d'onyx ou de bronze de +Corinthe, plus précieux que l'or ou l'albâtre rose. Sur un socle de vert +antique est un magnifique groupe de marbre de Paros d'un travail exquis, +représentant l'Amour païen caressant Vénus. Non loin de là, deux figures +en airain, verdi par les siècles, offrent l'image obscène d'un faune et +d'une nymphe. Entre ces chefs-d'oeuvre de l'art païen, un tableau peint +sur bois, apporté à grands frais de Byzance, représente le Christ enfant +et saint Jean-Baptiste aussi enfant. Ce tableau de sainteté rappelle que +Brunehaut est une fervente catholique... n'est-elle pas en +correspondance réglée avec le pape de Rome, le pieux Grégoire, qui n'a +pas assez de bénédictions pour cette sainte fille de l'Église! Et plus +loin, sur cette console d'ivoire, quel est ce riche médaillier rempli de +grandes médailles romaines et gauloises en argent et en or? Parmi elles +en voici une de bronze, la seule qui soit de ce métal... Que +représente-t-elle? + +Quoi! ici! dans ce lieu! ce visage auguste et vénéré? + +Ah! si le Dieu des catholiques veut faire un miracle, jamais moment ne +fut plus opportun, plus solennel, et bientôt, oui, si le Seigneur veut +terrifier les méchants, cette effigie de bronze devra, prodige +effrayant, frissonner d'horreur et d'épouvante! + + * * * * * + +Une vieille femme richement vêtue et d'une physionomie froide, +sardonique, rusée, sortant de la chambre à coucher de Brunehaut, entre +dans la salle de la tour. Cette femme, de noble race franque, est +Chrotechilde, confidente depuis longues années des crimes et des +débauches de la reine; elle s'approche d'un timbre, le fait vibrer et +attend. Bientôt paraît à la porte, qui s'ouvre sur le petit escalier +pratiqué dans l'épaisseur du mur, une autre vieille femme; son costume +annonce un rang inférieur: + +--J'ai entendu le timbre, noble dame Chrotechilde, me voici. + +--Samuel le marchand d'esclaves est-il venu? + +--Depuis une heure il attend dans la salle basse avec deux jeunes filles +et un vieillard à longue barbe blanche. + +--Qu'est-ce que ce vieillard? + +--Madame, je l'ignore; c'est sans doute un esclave que le juif Samuel +doit conduire ailleurs en sortant d'ici. + +--Ordonne à Samuel d'amener à l'instant les deux filles. + +La vieille femme disparaît: presque au même instant Brunehaut sort de sa +chambre; cette reine est âgée de soixante-six ou sept ans; l'on retrouve +les traces d'une beauté remarquable sur ses traits, encore moins flétris +par l'âge que par la débauche, et par la dévorante ardeur de la haine ou +de l'ambition. Son visage blafard, ridé, semble illuminé par le sombre +éclat de ses deux grands yeux, profondément caves et cernés; ils sont +noirs comme ses longs sourcils, ses cheveux seuls ont blanchi; front +d'airain, lèvres impassibles, regard profond, port de tête altier, +démarche fière, superbe, car sa taille s'est conservée droite et svelte, +telle est Brunehaut. À peine entrée, elle prête l'oreille et dit à +Chrotechilde: + +--Qui vient là, par le petit escalier? + +--Le marchand d'esclaves; il amène les deux jeunes filles. + +--Qu'il entre... qu'il entre... + +--Madame, à qui voulez-vous faire don de ces esclaves? + +--Tu le sauras... Mais j'ai hâte d'examiner ces créatures, le choix est +important. + +--Madame, voici Samuel. + +Le marchand de chair gauloise, juif d'origine comme la plupart de ceux +qui se livraient à ce trafic, entra bientôt suivi des deux esclaves +qu'il amenait; elles étaient enveloppées de longs voiles blancs, assez +transparents pour qu'elles pussent voir à se conduire. + +--Illustre reine,--dit le juif en mettant dès la porte un genou en terre +et inclinant son front presque à toucher le plancher,--je me rends à vos +ordres; voici deux jeunes esclaves, véritables trésors de beauté, de +douceur, de grâces, de gentillesse et surtout de virginité. Votre +excellence sait que le vieux Samuel n'a qu'une qualité... celle d'être +honnête homme. + +--Debout, debout!--dit Brunehaut s'adressant aux deux esclaves qui, en +présence de la terrible reine, s'étaient agenouillées comme le marchand +au seuil de la porte,--debout, les filles, et ôtez vos voiles. + +Les deux esclaves se hâtèrent de se relever et d'obéir à la reine; le +juif, afin de mieux mettre en valeur sa marchandise, avait vêtu les deux +jeunes filles de tuniques à manches courtes et dont la jupe descendait à +peine au-dessus du genou, tandis que l'échancrure du corsage découvrait +à demi le sein et les épaules. L'une des esclaves, grande et svelte, +portait une tunique blanche; elle avait les yeux bleus, une torsade de +corail s'enroulait dans les nattes de ses cheveux noirs: on pouvait lui +donner dix-huit ou vingt ans; son visage, d'une beauté touchante et +candide, était baigné de larmes, abîmée dans la douleur et la honte, +tremblant de tous ses membres, elle tenait constamment baissé son regard +noyé de pleurs, de crainte de rencontrer les yeux de Brunehaut. La +vieille reine, après avoir longtemps et attentivement examiné cette +jeune fille, en la faisant se tourner et se retourner devant elle en +tous sens, échangea un signe approbatif avec Chrotechilde, non moins +occupée à examiner l'esclave, et dit à celle-ci: + +--De quel pays es-tu? + +--Je suis de la ville de Toul,--répondit la jeune fille d'une voix +altérée. + +--Aurélie! Aurélie!--s'écria Samuel en frappant du pied,--est-ce ainsi +que tu te rappelles mes leçons? On répond: Glorieuse reine, je suis de +la ville de Toul...--Et se tournant vers Brunehaut: + +--Veuillez lui pardonner, madame... mais c'est si naïf, si simple, +que... + +Brunehaut coupa d'un geste la parole au juif, et s'adressant à +l'esclave:--Où as-tu été prise? + +--À Toul, madame, lors du sac de cette ville par les troupes du roi de +Bourgogne. + +--Étais-tu de condition libre? + +--Oui... mon père était maître armurier. + +--Sais-tu lire? écrire? As-tu des talents agréables? + +--Je sais lire, écrire, et ma mère m'avait appris à jouer du théorbe et +à chanter. + +Et en disant qu'elle savait chanter, la malheureuse ne put retenir ses +sanglots convulsifs... Elle songeait sans doute à sa mère. + +--Allons, pleure encore et pleure toujours!--maugréa Samuel avec +dépit,--voilà ce que tu fais de mieux... Mais, vous le savez, grande +reine! on a une certaine dose de larmes à pleurer, après quoi, c'est +fini... la poche est vide... + +--Tu crois cela, juif? heureusement tu calomnies l'espèce +humaine,--reprit la reine avec un cruel sourire en continuant d'examiner +la jeune fille, à qui elle dit:--Tu n'as été jusqu'ici esclave nulle +part? + +--Foi de Samuel, illustre reine, elle est aussi neuve à l'esclavage +qu'un enfant dans le sein de sa mère!--s'écria le juif, voyant la jeune +Gauloise éclater en sanglots et hors d'état de répondre.--J'ai acheté +Aurélie le jour même de la bataille de Toul, et depuis, ma femme Rebecca +et moi nous avons veillé sur cette chère fille comme sur notre propre +enfant, sachant que nous tirerions d'elle un très-haut prix. + +Brunehaut, après avoir contemplé de nouveau la jeune fille, qui cachait +à demi sa figure dans ses mains, dit à Samuel: + +--Remets-lui son voile et fais approcher l'autre. + +Aurélie reçut son voile des mains du juif comme un bienfait et se hâta +de s'envelopper dans les plis de l'étoffe pour y cacher sa douleur, sa +honte et ses larmes. À l'ordre de la reine, l'autre esclave était +prestement accourue; mignonne et fraîche comme une Hébé, si elle avait +seize ans, c'était beaucoup: un collier de perles s'enroulait dans les +nattes épaisses de ses cheveux d'un blond doré; ses grands yeux, d'un +brun orangé, pétillaient de malice et de feu; son nez fin, légèrement +relevé, ses narines roses, palpitantes, ses lèvres vermeilles, un peu +charnues, ses petites dents d'émail, son menton et ses joues à +fossettes, donnaient à cette fillette la physionomie la plus vive, la +plus gaie, la plus effrontée qui fût au monde... Sa tunique de soie +vert-pâle rendait plus éblouissante encore la blancheur de son sein et +de ses épaules... Oh! le juif n'eut pas besoin de lui dire à celle-là de +se tourner, de se retourner, pour que la vieille reine pût examiner à +son aise les charmes de sa taille; elle se rengorgeait, se cambrait, se +redressait sur la pointe de ses petits pieds, arrondissait gracieusement +les bras, faisant enfin de son mieux la belle aux yeux de Brunehaut et +de Chrotechilde, qui échangeaient entre elles des regards approbatifs, +tandis que le juif, aussi inquiet de l'audace de cette esclave que de +l'accablement de sa compagne, lui disait à demi-voix: + +--Tiens-toi donc en place, Blandine... ne remue pas ainsi les jambes et +les bras... Un peu de retenue, ma fille, en présence de notre illustre +et bien aimée reine! On dirait que tu as du salpêtre dans les veines! +Que votre excellence l'excuse, illustrissime princesse; c'est si jeune, +si gai, si fou... ça ne demande qu'à s'envoler de sa cage pour faire +admirer son plumage et son ramage. Baisseras-tu les yeux, Blandine! oser +regarder ainsi en face notre auguste reine!! + +Blandine, en effet, au lieu de fuir le noir regard de Brunehaut, le +cherchait, le provoquait d'un air malin, souriant et assuré; aussi la +reine lui dit-elle après un long et minutieux examen: + +--L'esclavage ne t'attriste pas, toi? + +--Au contraire, glorieuse reine, car pour moi l'esclavage a été la +liberté. + +--Comment cela, effrontée? + +--J'avais une marâtre, quinteuse, revêche, grondeuse; elle me faisait +passer sur le froid parvis des basiliques tout le temps que je +n'employais pas à manier l'aiguille; cette vieille furie me battait, +lorsque par malheur, levant le nez de dessus ma couture, je souriais aux +garçons par ma fenêtre; aussi, grande reine, quel sort que le mien! mal +nourrie, moi si friande! mal vêtue, moi si coquette! sur pied au chant +du coq, moi si amoureuse de me dorloter dans mon lit! de sorte que +grande a été ma joie quand votre invincible petit-fils, ô reine +illustre! est approché l'an passé de Tolbiac, où j'habitais. + +--Pourquoi ta joie? + +--Pourquoi, glorieuse reine? Oh! je savais, moi, que les guerriers +franks ne tuent jamais les jolies filles; aussi, me disais-je: +«Peut-être je serai prise par un baron de Bourgogne, un comte ou même un +duk, et une fois esclave, si je m'en crois, je deviendrai maîtresse... +car l'on a vu des esclaves...» + +--Devenir reine, comme Frédégonde, n'est-ce pas, ma mie? + +--Pourquoi donc pas, quand elles sont gentilles?--répondit +audacieusement cette fillette sans baisser les yeux devant Brunehaut qui +l'écoutait et la contemplait d'un air pensif.--Mais, hélas!--reprit +Blandine avec un demi-soupir,--je n'ai pas eu cette fois le bonheur de +tomber aux mains d'un seigneur. Un vieux leude, à moustaches blanches et +des moins amoureux, m'a eue pour sa part du butin, et il m'a vendue tout +de suite au seigneur Samuel; mais enfin peut-être une chance heureuse me +viendra-t-elle? Que dis-je!--ajouta Blandine en adressant à Brunehaut +son plus gracieux sourire,--n'est-ce pas déjà un grand, un inespéré +bonheur que d'avoir été conduite en votre présence, ô reine illustre! + +Brunehaut, après avoir réfléchi pendant quelques instants, dit au +marchand:--Juif, je t'achèterai une de ces deux esclaves. + +--Illustre reine! laquelle des deux prenez-vous, Aurélie ou Blandine? + +--Je ne sais encore... elles resteront au palais jusqu'à ce soir... on +va les conduire dans l'appartement de mes femmes. + +Chrotechilde, à un signe de la reine, frappa le timbre; la vieille femme +reparut; la confidente de Brunehaut lui dit:--Emmenez ces deux +esclaves... + +--Illustre reine! choisissez-moi...--dit Blandine en se retournant une +dernière fois vers Brunehaut, tandis que le juif enveloppait +soigneusement de son voile cette petite diablesse.--Oh! choisissez-moi, +glorieuse reine! vous ferez une bonne oeuvre... je voudrais tant rester +à la cour... + +--Tais-toi donc, effrontée,--disait tout bas Samuel en poussant +doucement Blandine vers la porte de la chambre à coucher de la reine que +Chrotechilde désignait du geste.--Trop est trop, ces familiarités +peuvent déplaire à notre redoutable souveraine! + +Les deux jeunes filles, l'une toute joyeuse, l'autre chancelante et +accablée, entrèrent dans l'appartement de la reine, tandis que, après +avoir une dernière fois humblement salué Brunehaut, le juif quitta la +salle en refermant sur lui le rideau de cuir qui masquait la baie de +l'escalier tournant. + +Brunehaut et sa confidente restèrent seules. + + * * * * * + +(Et maintenant, ô vous! descendants de Joël, qui en ce moment allez +continuer de lire ce récit, le dégoût, l'horreur, l'épouvante que vous +éprouverez n'égalera jamais le dégoût, l'horreur, l'épouvante dont je +suis saisi en écrivant la scène sans nom qui va se passer entre ces deux +exécrables vieilles.) + + * * * * * + +--Madame,--dit Chrotechilde à Brunehaut,--à qui donc destinez-vous celle +des deux esclaves que vous voulez acheter? + +--Tu me le demandes? + +--Oui, madame... + +--Chrotechilde... l'âge affaiblit ta pénétration habituelle... c'est +fâcheux... + +--Madame, expliquez-vous!... + +--Il faut que j'éprouve jusqu'où peut aller ce manque d'intelligence si +nouveau chez toi... + +--En vérité, madame, je m'y perds... + +--Dis-moi, Chrotechilde, lorsque mon fils Childebert est mort assassiné +par Frédégonde, il m'a laissé, n'est-ce pas, la tutelle de mes deux +petits-fils _Thierry_ et _Theudebert_? + +--Oui... madame... mais moi je vous parlais de ces esclaves... + +--Justement... mais écoute... À quel âge mon petit-fils Theudebert +était-il père?... + +--À TREIZE ANS, madame[A]; car à cet âge il eut un fils de _Bilichilde_, +cette esclave brune aux yeux verts, que vous avez payée si cher... Je +vois encore son regard fauve, étrange comme sa beauté... Du reste, une +taille de nymphe, des cheveux crépus d'un noir de jais traînant jusqu'à +terre... Je n'ai de ma vie vu pareille chevelure... + +--Cette esclave... qui la mit un soir dans le lit de mon petit-fils, +alors à peine âgé de douze ans?... + +--Vous, Madame[B]; je vous accompagnais... Ah! ah! ah! j'en ris de +souvenir... Il avait d'abord une peur, cet innocent; mais comme vous +voilà devenue sombre... + +--Cette vile esclave! cette Bilichilde, malgré les autres concubines que +nous avons données à mon petit-fils Theudebert, n'avait-elle pas pris +sur lui un funeste ascendant? + +--Si funeste, madame, qu'elle nous a fait toutes deux chasser de Metz et +conduire prisonnières jusqu'à Arcis-sur-Aube, confins de la Bourgogne, +royaume de votre autre petit-fils Thierry. Mais c'est là, madame, une +vieille histoire: cette Bilichilde n'a-t-elle pas été, l'an dernier, +étranglée par votre petit-fils[C], ce farouche idiot ayant passé de +l'amour à la haine, et lui-même, après la bataille de Tolbiac, vaincu +par son frère, que vous aviez déchaîné contre lui, n'a-t-il pas été, +selon vos ordres, tonsuré, puis poignardé? Enfin son fils, âgé de cinq +ans, n'a-t-il pas eu la tête brisée contre une pierre[D]? que +voulez-vous de plus?... + +--Chez moi la haine survit à la vengeance, comme le poignard survit au +meurtre. + +--Et vous n'êtes point, madame, en ceci, raisonnable... Haïr au delà de +la tombe, c'est naïf pour notre âge. + +--Mais passons... Ainsi, ce que nous venons de dire ne t'ouvre point +l'esprit... + +--À l'endroit de ces deux jolies esclaves? + +--Oui... + +--Non, madame... + +--Poursuivons... Puisque ton intelligence est à ce point devenue +obtuse... dis-moi, avant que nous n'ayons mis cette Bilichilde dans son +lit, quel était le caractère de mon petit-fils Theudebert? + +--Violent, actif, déterminé, opiniâtre et surtout fort glorieux... À dix +ans ou onze ans, il sentait déjà l'orgueilleuse ardeur de son sang +loyal, et disait fièrement: «Je suis roi d'Austrasie, moi!» + +--Et deux ans... un an même après qu'il a eu possédé cette esclave brune +aux yeux verts et aux cheveux crépus, si judicieusement choisie par toi, +Chrotechilde, quel était le caractère de mon petit-fils? + +--Oh! madame, Theudebert était méconnaissable... Énervé, indécis, +languissant, il n'avait plus que la volonté d'aller du lit à la table +avec ses concubines... Car nous avions donné des compagnes à la +Bilichilde... C'est à peine s'il avait le courage de chasser au faucon, +divertissement de femme; la chasse aux bêtes fauves était pour lui trop +fatigante. Cela ne m'étonnait point; né robuste, pétulant, aimant dans +sa première enfance les jeux bruyants, le grand air, il était devenu +chétif, pâle, étiolé, recherchant le demi-jour, comme si l'éclat du +soleil eût blessé sa vue; enfin, il annonçait devoir être de grande +taille, et il est mort tout rabougri, presque imberbe! + +--Mes voeux s'accomplissaient, Chrotechilde... Les débauches précoces +énervent l'âme autant que le corps, et la postérité de Theudebert n'est +pas née viable... + +--De fait, je n'ai jamais vu d'enfants si chétifs... Quelle race, +d'ailleurs, pouvait laisser un père nabot et presque idiot? + +--Et dès l'âge de douze ou treize ans, Theudebert disait-il encore +fièrement: «Je suis roi d'Austrasie, moi!» + +--Non, certes, madame... car s'il vous arrivait par manière d'épreuve de +lui parler des affaires de l'État, sous prétexte qu'il était roi, +l'enfant vous répondait de sa voix allanguie et les yeux à demi fermés: +«Grand'mère, je suis roi de mes femmes, de mes amphores de vin vieux et +de mes faucons! Régnez pour moi, grand'mère... régnez pour moi si cela +vous plaît!» + +--Et cela m'a plu, Chrotechilde... Et de fait, j'ai régné en Austrasie, +pour mon petit-fils Theudebert, jusqu'au jour où cette vile esclave +Bilichilde, usant de son ascendant sur cet idiot, m'a chassée de Metz... +m'a chassée, moi, Brunehaut! + +--Encore ce souvenir, encore l'orage sur votre front, encore des éclairs +dans vos yeux! Mais pour Dieu, madame, l'esclave a été étranglée, +l'idiot et son fils tués... j'oubliais même, pour compléter l'hécatombe +de ces animaux malfaisants... j'oubliais _Quintio_, maire du palais, duk +de Champagne, qui, s'étant incongruement mêlé de l'affaire de Metz, a +été mis à mort par vos ordres[E]! Que vouliez-vous de plus? et +d'ailleurs, est-ce que pour une Austrasie perdue vous n'avez pas +retrouvé une Bourgogne? Si Theudebert vous a chassée de Metz, ne vous +êtes-vous pas réfugiée ici, à Châlons, auprès de votre autre petit-fils +Thierry? Hébété, énervé par les femmes que nous lui choisissions, ne +l'avez-vous pas, par vengeance, poussé à une guerre implacable contre +son frère qu'il a vaincu à Toul, à Tolbiac, et qui, après cette défaite, +a été mis à mort lui et son fils, comme je vous le rappelais tout à +l'heure? Ainsi vengée de l'exil de Metz, n'avez-vous point dominé +Thierry et régné à sa place? _Aegila_, maire du palais, vous inquiétait +par son influence sur votre petit-fils, vous vous défaites d'Aegila et +vous le remplacez par votre amant _Protade_, qui devient ainsi maire du +palais, juste récompense des services de ce beau garçon. + +--Il me l'ont tué... Chrotechilde! ils me l'ont tué... mon Protade[F]! + +--Allons, madame, entre nous, avouez qu'il n'est pas qu'un Protade au +monde; une reine ne chôme jamais d'amoureux! Vous n'avez qu'à choisir +parmi les plus beaux, les plus jeunes et les plus fringants de la cour +de Bourgogne; et puis, madame, sans reproche, s'ils vous ont tué +Protade, vous leur avez tué l'évêque _Didier_[G]. + +--Il ne méritait pas son sort, peut-être? + +--Lui! madame! jamais punition n'a été plus légitime! Astucieux prélat! +vouloir nous supplanter dans notre commerce amoureux! Imaginer de faire +épouser cette princesse d'Espagne à votre petit-fils, afin de +l'arracher, disait ce _Didier_, aux fangeuses débauches dont nous étions +les pourvoyeuses[H]. Aussi, qu'est-il arrivé?... les flots de la +Chalaronne ont emporté le corps de l'évêque. Cette Espagnole, sur +laquelle il comptait pour vous évincer et dominer par elle Thierry, et +par Thierry la Bourgogne; cette Espagnole, répudiée par votre +petit-fils, est retournée dans son pays au bout de six mois de mariage, +et nous avons mis la main sur sa dot[I]; enfin, Thierry est mort cette +année de la dyssenterie (dites donc, madame,--ajouta la vieille avec un +sourire affreux,--mort de la dyssenterie?); de sorte que par la grâce de +cette bienheureuse dyssenterie, vous voici aujourd'hui maîtresse et +reine souveraine de ce pays de Bourgogne, puisque Sigebert, le plus âgé +des fils de Thierry, vos arrière-petits-enfants, n'a pas encore onze +ans... Il ne faut pas qu'ils meurent, ces roitelets, car par leur mort, +le fils de Frédégonde deviendrait l'héritier de leurs royaumes... Il +faut seulement qu'ils vivotent, afin que vous régniez à leur place... Eh +bien, madame, ils vivoteront... Mais, j'y songe, nous oublions l'esclave +que vous voulez acheter à Samuel. + +--Au contraire, Chrotechilde, cet entretien nous ramène à l'esclave... + +--Comment cela? + +--Il n'y a plus à en douter, l'âge amortit ton intelligence; autrefois +si prompte à me comprendre, depuis un quart d'heure tu me donnes la +preuve de ce fâcheux affaiblissement de ton esprit. + +--Moi, madame? + +--Oui, autrefois au lieu de me demander ce que je compte faire d'une de +ces deux esclaves de Samuel, tu m'aurais devinée; mais je viens de me +convaincre tout à mon aise de la lenteur sénile de ta perception... cela +est triste, Chrotechilde. + +--Triste... autant pour moi que pour vous, madame... Mais +expliquez-vous... je vous en prie... + +--Quoi! cervelle appesantie! Tu sais que j'ai la tutelle de mes +arrière-petits-enfants, et sottement tu me demandes ce que je compte +faire de ces jolies esclaves? devines-tu, maintenant? + +--Eh! oui, madame, je devine, mais vos reproches sont injustes! Comment +imaginer que vous songiez à cela... Sigebert n'a pas onze ans! + +--Tant mieux! + +--C'est vrai,--reprit l'autre monstre avec un éclat de rire +épouvantable,--c'est vrai, tant mieux! + +Pendant cet horrible entretien, l'auguste masque de bronze, toujours +immobile dans son médaillier sur la console d'ivoire, ne sourcilla +pas... Sa bouche d'airain ne fit pas entendre un cri de malédiction, +retentissant comme les clairons du dernier jugement. Non; ces +monstruosités se dirent impunément... Où était-il donc le Dieu des +catholiques, qui se manifestait par de si grands miracles en faveur de +Clotaire, le tueur d'enfants? + +L'entretien des deux matrones continua: + +--Donner une concubine à votre arrière-petit-fils Sigebert,--avait dit +Chrotechilde à la reine;--mais il n'a pas onze ans! + +--Tant mieux!--reprit Brunehaut;--seulement, vois-tu, Chrotechilde, +l'exemple de cette infâme Bilichilde me donne à réfléchir, et je ne sais +laquelle préférer de ces deux esclaves... Qu'en pense ton expérience? + +--Madame, la chose est délicate... La grande brune qui pleure toujours +ne sera jamais dangereuse; c'est doux, candide et bête comme une +brebis... Il n'y a point à craindre que cette innocente donne jamais à +Sigebert de méchantes pensées contre vous. + +--Aussi je penche fort pour cette pleureuse; l'autre me paraît une +petite commère par trop effrontée... As-tu remarqué cette impudente? +elle n'a pas baissé les yeux devant moi, dont le regard fait baisser les +plus fermes, les plus audacieux regards! + +--Il se peut, madame, que cette frétillante petite diablesse ait trop de +ce que la grande pleureuse n'a point assez... ou point du tout; mais ce +sera peut-être un mal pour un bien. Examinons en experts le vrai des +choses. Sigebert n'a pas onze ans, il est très-enfant, ne songe qu'à la +toupie ou aux osselets, il est de plus doux et timide, c'est un +véritable agneau; or, cette grande innocente étant de son côté une +manière de sotte brebis... vous m'entendez, madame? D'un autre côté, +cette petite endiablée pourrait effaroucher notre agneau... Je me +rappelle toujours la peur de Theudebert, à la vue de l'esclave aux yeux +verts et aux cheveux crépus... Aussi je vous le répète, madame, ceci +demande réflexion... D'ailleurs, rien ne presse... Sigebert est en +Germanie avec le duk Warnachaire, maire du palais de Bourgogne. + +--Ils peuvent être de retour d'un moment à l'autre... Je les attends... + +--Quoi! déjà? + +--Oui, peut-être arriveront-ils ici aujourd'hui; aussi j'ai d'autant +plus hâte d'acheter une esclave pour Sigebert, que je crains que pendant +ce voyage en Germanie, Warnachaire n'ait pris une certaine influence sur +Sigebert; or, cette influence serait bientôt perdue au milieu du trouble +et des curiosités du premier amour de cet enfant. + +--Puisque vous vous défiez du duk, madame, pourquoi lui avoir confié +Sigebert? + +--Excepté en toi, peut-être, en qui ai-je confiance ici? Ne fallait-il +pas faire accompagner Sigebert... La vue de cet enfant roi, d'une douce +figure, aura intéressé les chefs de tribus germaines d'au delà du Rhin, +dont ce Warnachaire est allé rechercher l'alliance... Leurs troupes +doubleront mon armée... Oh! dans cette guerre suprême, sans merci entre +moi et Clotaire II... ce fils de Frédégonde sera écrasé... Il le faut... +il le faut... + +--Et cela sera, madame. Jusqu'ici vos ennemis ont toujours tombé sous +vos coups..... La mort du fils de Frédégonde couronnera l'oeuvre..... +cependant ce duk Warnachaire m'inquiète..... Tenez, madame..... ces +maires du palais qui ont, il y a quarante ou cinquante ans, sous le +règne des fils du vieux Clotaire, commencé par être intendants des +maisons royales... et qui, peu à peu, sont devenus gouvernants des +peuples, ces maires du palais finiront par manger les rois si les rois +ne les mangent point. Ces habiles gens disent aux princes: «Ayez des +concubines, buvez, jouez, chassez, dormez, prodiguez l'argent dont nous +remplirons vos coffres, tenez-vous en joie, ne prenez point souci de +régner, nous nous chargeons de ce fardeau.» Ce sont là, madame, de +dangereuses scélératesses; qu'une mère, qu'une aïeule, agisse ainsi +envers ses fils et ses petits-fils, c'est chose concevable; mais chez +les maires du palais, ceci touche fort à l'usurpation, et ce +Warnachaire, à qui vous avez laissé son office de maire après la mort de +Thierry, me semble vouloir dominer Sigebert et vous évincer, madame... +Je sais que nous aurons la petite ou la grande esclave... pour nous +maintenir contre le duk. Mais souvenez-vous, madame, de votre exil de +Metz! + +--Tu prêches une convertie... j'ai dernièrement écrit à _Aimoin_, qui +revient avec Warnachaire, de le tuer en route. + +--Eh! madame, que ne parliez-vous! je vous aurais épargné ma rhétorique. + +--Malheureusement Aimoin n'a pas exécuté mes ordres. + +--Quel serviteur!... et pourquoi n'a-t-il pas obéi? + +--Je l'ignore encore; je le saurai aujourd'hui peut-être. + +--Du reste, il ne faut point nous hâter de penser mal de cet Aimoin. Une +favorable occasion lui aura peut-être manqué; qui sait si vous n'allez +pas le voir revenir seul avec le petit Sigebert! En cas contraire, une +fois ici, à Châlons, dans ce château, il en sera, madame, ce qu'il vous +plaira de Warnachaire... et croyez-moi, ces maires du palais! oh! ces +maires du palais me semblent menaçants pour les royautés. Aussi, madame, +les rois ne seront tranquilles sur leurs trônes que lorsqu'ils sauront +se délivrer de ces dangereux rivaux toujours grandissants. + +--Je le sais, mais il faut du temps pour abattre leur puissance; ils ont +rallié à eux tous ces seigneurs bénéficiers enrichis par la générosité +royale! Oh! le temps! le temps! ah! que la vie est courte, lorsque l'on +sent en soi vouloir, pouvoir et force! Ce temps qu'il me faut, c'est un +long règne, je l'aurai; les tribus barbares, de l'autre côté du Rhin, +ont répondu à mon appel; elles se joindront à mon armée. Grâce à ce +renfort, les troupes de Clotaire II écrasées, il tombe en mon pouvoir! +lui, Chrotechilde, lui... le fils de Frédégonde! Oh! la frapper dans son +fils! puisque du fond de sa tombe elle brave ma haine! oh! faire +lentement expirer le fils dans les tortures que je rêvais pour la mère! +venger ainsi le meurtre de ma soeur Galeswinthe et de mon époux +Sigebert! m'emparer des royaumes de Clotaire et régner seule sur la +Gaule entière durant de longues années, car, malgré mes soixante ans +passés, je me sens pleine de vie, de force et de volonté!... + +--Je vous l'ai souvent dit, madame, vous vivrez cent ans et plus. + +--Je le crois, je le sens; oui, je sens en moi un vouloir, une vitalité +indomptables. Oh! régner! ambition des grandes âmes! régner comme +régnaient les empereurs de Rome, mes modèles! Oui, je veux les imiter +dans leur toute-puissance souveraine! compter par millions les +instruments de mes volontés! d'un signe redouté faire obéir les +multitudes! d'un geste pousser mes armées d'un bout à l'autre du monde! +agrandir mes royaumes à l'infini! et dire: Ces contrées des plus +voisines aux plus lointaines, c'est à moi! c'est à moi! Courber cent +peuples divers sous un même joug! toutes ces forces éparses les +concentrer dans ma main, ainsi que faisaient les empereurs de Rome... +Dire je veux, et voir tant de populations différentes soumises à une loi +unique, la mienne! dire je veux, et voir s'élever sur toute la Gaule ces +merveilles de l'art, dont j'ai déjà couvert la Bourgogne; châteaux +forts, palais splendides, basiliques aux nefs d'or, chaussées immenses, +prodigieux monuments, qui diront aux siècles futurs le grand nom de +Brunehaut! et pour arriver à de si grandes choses quelques scrupules +m'arrêteraient! Voyons? ces enfants que j'énerve! ces hommes que je tue +parce qu'ils me gênent! pourraient-ils accomplir ou seulement concevoir +mes desseins gigantesques? de quel prix est la vie de ces obscures +victimes? Leurs os seront poussière, leur nom oublié depuis des siècles, +tandis que d'âge en âge mon nom continuera d'étonner le monde! Mes +victimes! eh! s'il en est quelques-unes dont la mémoire survive, c'est +qu'elles auront été frappées par Brunehaut! on les plaint... je les +immortalise... + +--Voilà, madame, une raison que sauraient faire pieusement, pour votre +salut, ces prêtres cupides et rusés qui vous assiégent de demandes de +terres et d'argent! + +--Ne médis pas des prêtres, ils traînent mon char triomphal... + +--L'attelage, madame, est ruineux. + +--Pour qui? les dons que je leur fais afin qu'ils enseignent aux peuples +à vénérer Brunehaut; ces dons m'appauvrissent-ils? n'est-ce pas le +superflu de mon superflu? ne vais-je pas rétablir les impôts autrefois +décrétés par les empereurs, et remplir ainsi incessamment mes coffres? +Les peuples crieront! ils m'appelleront la _Romaine_! Peu m'importe, si +mon fisc atteint à la fois les plus pauvres et les plus riches! et puis +que veux-tu, Chrotechilde? Il est du devoir d'une grande reine de payer +royalement ceux qui l'amusent... quand ils l'amusent. + +--Que trouvez-vous donc, madame, de divertissant chez ces mendiants +hypocrites? + +--Tiens... prends cette clef, ouvre ce coffret qui est sur la table, et +cherches-y un parchemin noué d'un ruban pourpre. + +--Le voici. + +--Baise-le. + +--Allons, madame, vous voulez rire. + +--Baise ce parchemin, te dis-je, femme de peu de foi; il est écrit de la +main d'un pape... d'un pape vivant, du pieux Grégoire, en un mot. + +--Je comprends, mais je ne baiserai point le parchemin, madame, s'il +vous plaît... Ainsi le pieux Grégoire, détenteur des clefs du paradis, +vous promet de vous ouvrir toutes grandes les portes du séjour éternel? + +--N'est-ce pas justice? ne les ai-je pas assez richement dorées les +clefs de leur paradis?... Ah! tu me demandes ce que je trouve d'amusant +chez ces prêtres que je rémunère royalement? lis tout haut ce que +contient ce parchemin; je me sens en gaieté aujourd'hui... Allons, lis. + +--Madame, voici: «_Grégoire, à Brunehaut, reine des Franks.--La manière +dont vous gouvernez le royaume et l'éducation de votre fils attestent +les vertus de votre excellence..._» Chrotechilde ne put continuer; elle +poussa un éclat de rire diabolique en regardant Brunehaut qui fit chorus +d'hilarité avec sa confidente; celle-ci reprit se contenant à +peine:--Par ma foi, madame, vous avez raison, lire de telles choses +écrites de la main du pape, le pieux Grégoire, c'est là un +divertissement que l'on ne saurait payer trop cher... Je continue, nous +en étions, je crois, madame, à vos vertus... + +--Nous en étions à mes vertus... + +--Donc je reprends: «_... L'éducation que vous donnez à votre fils +atteste les vertus de votre excellence, vertus que l'on doit louer et +qui sont agréables à Dieu; vous ne vous êtes point contentée de laisser +intacte à votre fils la gloire des choses temporelles, vous lui avez +aussi amassé les biens de la vie éternelle, en jetant dans son âme les +germes de la vraie foi avec une pieuse sollicitude maternelle_[J].» + +Et les deux vieilles de rire de nouveau, de rire tant et tant, ces deux +monstres, que les larmes leur vinrent aux yeux, après quoi Brunehaut dit +à sa confidente:--Va, Chrotechilde... je me suis fait lire souvent les +comédies satiriques des Romains... jamais celles de _Plaute_ et de +_Térence_ ne vaudront celles que jouent chaque jour devant moi ces +odieux hypocrites pour gagner les richesses dont je les comble. + +--C'est la vérité, madame, ce sont de fières comédies que les leurs; ils +mettent Dieu en scène! + +--Et quelle scène! le ciel, le paradis, l'enfer, l'éternité... Ah! +comédie, te dis-je, comédie! royale comédie!... + +À cette nouvelle saillie de la reine, les deux vieilles recommencèrent +de rire aux éclats; mais soudain cette hilarité fut interrompue par le +bruit de cris joyeux et enfantins, partant de la chambre voisine; +presque au même instant les trois frères de Sigebert, alors en voyage, +entrèrent suivis de leurs gouvernantes et coururent entourer leur +bisaïeule. Childebert, le moins jeune de ces arrière-petits-fils de +Brunehaut, avait dix ans, Corbe neuf ans, Mérovée, le dernier, six ans; +nées d'un père presque épuisé avant son adolescence par la précocité des +excès de toutes sortes où sa grand'mère Brunehaut l'avait plongé par une +infernale prévoyance, ces trois petites créatures, délicates, frêles, +étiolées déjà, faisaient peine à voir; leur gaieté même attristait; au +lieu d'être rondes, fermes et roses, leurs joues creuses, d'une pâleur +maladive, semblaient rendre plus grands encore leurs yeux caves et +cernés; leur longue chevelure, symbole de la royauté franque, tombait +fine et rare sur leurs épaules; ils portaient de petites dalmatiques +d'étoffes d'or ou d'argent. La gouvernante, après avoir respectueusement +fléchi le genou à l'entrée de la salle, se tint auprès de la porte, +tandis que les enfants entouraient leur bisaïeule. Childebert, le moins +jeune, se tenait debout auprès d'elle; Corbe et Mérovée, les deux plus +petits, avaient grimpé sur ses genoux, tandis qu'elle leur disait: + +--Vous voici très-gais ce matin, chers enfants! + +--Grand'mère, c'est Corbe, notre frère, qui nous faisait rire... + +--Voyons, qu'a donc dit Corbe de si plaisant? + +--Tu sais bien, grand'mère, sa tourterelle blanche? + +--Oui. + +--Il lui a arraché toutes les plumes, et elle criait... et elle +criait... + +--Et vous de rire... et de rire... démons!... + +--Oui, grand'mère; seulement à la fin notre petit frère Mérovée a +pleuré! + +--Tant il riait, ce garçonnet? + +--Oh! non, moi j'ai pleuré, parce qu'à la fin l'oiseau était tout +saignant. + +--Alors, moi j'ai dit à mon frère Mérovée: Tu n'as donc pas de courage, +que le sang te fait peur? Et quand nous irons à la bataille, cela te +fera donc pleurer, de voir le sang couler? N'est-ce pas, Childebert, que +j'ai dit cela? + +--C'est vrai, grand'mère; et moi, pendant que Corbe parlait ainsi à +Mérovée, j'ai pris un couteau et j'ai coupé le cou à la colombe... Ah! +c'est que je n'ai pas peur du sang, moi; et quand j'aurai l'âge, j'irai +à la guerre, n'est-ce pas, grand'mère? + +--Ah! mes enfants, vous ne savez pas ce que vous désirez! On peut bien, +voyez-vous, chers petits, s'amuser à couper le cou à des colombes, sans +pour cela se croire obligé d'aller un jour à la guerre. Figurez-vous +donc que la guerre, mes enfants, c'est chevaucher jour et nuit, souffrir +de la faim, du chaud, du froid, coucher sous la tente, et qui plus est, +risquer de se faire tuer ou blesser, ce qui cause une grande douleur; ne +vaut-il pas mieux, chers enfants, se promener tranquillement en char ou +en litière? coucher dans un lit douillet? manger des friandises tout son +soûl? s'amuser tant que la journée dure? satisfaire aux moindres +fantaisies qui nous viennent? Dites, n'est-ce point préférable aux +vilaines fatigues de la guerre? Le sang des races royales est trop +précieux pour l'exposer ainsi, mes jolis roitelets; vous avez vos leudes +pour combattre l'ennemi à la bataille, vos serviteurs pour tuer les gens +qui vous déplaisent ou vous offensent, vos prêtres pour vous faire obéir +de vos peuples et vous absoudre de vos crimes, si vous en commettez. +Vous n'avez donc qu'à vous amuser, qu'à jouir des délices de la vie, +heureux enfants, sans autre souci que de dire: _Je veux_. Comprenez-vous +bien mes paroles, chers petits? Dis, Childebert, toi l'aîné de vous +trois? toi un garçon déjà raisonnable? + +--Oh! oui, grand'mère, moi je ne suis pas plus soucieux qu'un autre +d'aller à la guerre attraper de bons coups, je préfère m'amuser et faire +ce qui me plaît; mais alors, pourquoi donc notre frère Sigebert s'en +est-il allé à cheval, suivi de guerriers, en compagnie du duk +Warnachaire? + +--Votre frère est maladif, mes enfants; les médecins m'ont conseillé de +lui faire entreprendre, pour le bien de sa santé, un long voyage... + +--Et reviendra-t-il bientôt? + +--Peut-être demain... peut-être aujourd'hui. + +--Oh! tant mieux, grand'mère, tant mieux, sa place ne restera pas vide +dans notre chambre, il nous manque... + +--Ne vous réjouissez pas trop quant à cela, chers roitelets; désormais +Sigebert aura sa chambre à part... Oh! c'est que c'est déjà un petit +homme, lui! + +--Il n'a pourtant qu'un an de plus que moi. + +--Oh! oh! mais dans un an tu seras aussi un homme, toi, mon petit +Childebert,--répondit Brunehaut en échangeant avec Chrotechilde un +épouvantable regard,--alors, comme ton frère, tu auras ta chambre à part +et... et tout ce qui s'en suit; n'est-ce pas, Chrotechilde? + +--Certainement, madame... il ne faut point faire de jaloux. + +--Qu'est-ce que j'aurai donc, grand'mère, de plus que ma chambre à part? + +--Eh! mais, tes chambellans, tes écuyers, tes serviteurs, tes esclaves, +tous gens soumis à tes caprices, comme les chiens à la houssine. + +--Oh! que je voudrais donc être plus vieux d'un an! + +--Et moi aussi, je te voudrais voir plus vieux d'un an... et Corbe +aussi, et toi aussi, petit Mérovée, je voudrais vous voir tous de l'âge +de Sigebert. + +--Patience, madame,--dit Chrotechilde en échangeant de nouveau un regard +diabolique avec Brunehaut,--patience, cela viendra... Mais quel est ce +bruit dans la grande salle... De nombreux pas approchent... si c'était +le seigneur Warnachaire... + +Chrotechilde ne se trompait pas, c'était en effet le maire du palais de +Bourgogne, accompagné de Sigebert; cet enfant, à peine âgé de onze ans, +était comme ses frères chétif et pâle; cependant l'animation du voyage, +la joie de revoir ses frères coloraient légèrement son doux visage, car, +ainsi que l'avait dit Chrotechilde à Brunehaut, ce pauvre enfant, malgré +les exécrables conseils de sa bisaïeule, conservait jusqu'alors un +caractère angélique; il courut dès qu'il entra embrasser la vieille +reine, puis il répondit aux caresses et aux questions empressées de ses +frères qui l'entouraient; à chacun d'eux il remit de petits présents +rapportés de son voyage et renfermés dans un coffret qu'il avait voulu +prendre des mains d'un des serviteurs de sa suite, afin d'offrir plus +tôt à ses frères ces témoignages de son souvenir. Chrotechilde, +s'approchant alors de la reine, lui dit tout bas:--Madame... si vous +m'en croyez, gardons les deux esclaves jusqu'à ce soir; d'ici là nous +aviserons... + +--Oui, c'est le meilleur parti à prendre,--répondit Brunehaut; et +s'adressant à l'enfant:--Va te reposer... tu raconteras ton voyage à tes +petits frères; j'ai à causer avec le duk Warnachaire... + +Chrotechilde emmena les enfants, la reine resta seule avec le maire du +palais de Bourgogne, homme de grande taille, d'une figure froide, +impénétrable et résolue; il portait une riche armure d'acier rehaussée +d'or à la mode romaine; sa large épée pendait à son côté, son long +poignard à sa ceinture. Brunehaut, après avoir attaché longtemps son +noir et profond regard sur Warnachaire, toujours impassible, lui fit +signe de s'asseoir auprès de la table, s'y assit elle-même, et lui +dit:--Quelles nouvelles? + +--Bonnes... et mauvaises, madame... + +--Les mauvaises d'abord. + +--La trahison des duks Arnolfe et Pépin, ainsi que la défection de +plusieurs autres grands seigneurs d'Austrasie, n'est plus douteuse; ils +se sont rendus au camp de Clotaire II avec leurs hommes. + +--Depuis longtemps je soupçonnais cette trahison. Ah! seigneurs +enrichis, rendus si puissants par la générosité des rois, vous poussez à +ce point l'ingratitude! Soit; je préfère la franche guerre à la guerre +sourde; les domaines, terres saliques ou bénéfices de ces traîtres, +retourneront à mon fisc. Continue... + +--Clotaire II a levé son camp d'Andernach, et il est entré au coeur de +l'Austrasie. Sommé de respecter les royaumes de ses neveux, dont vous +avez, madame, la tutelle, il a répondu qu'il s'en remettrait au jugement +des grands d'Austrasie et de Bourgogne. + +--Le fils de Frédégonde espère soulever contre moi les peuples et les +seigneurs de mes royaumes; il se trompe; des exemples prompts, +prochains, terribles, épouvanteront les traîtres... tous les traîtres, +entends-tu, Warnachaire? + +--Oui, madame. + +--Tous les traîtres, quel que soit leur rang, leur puissance, quel que +soit le masque dont ils se couvrent, entends-tu, Warnachaire? maire du +palais de Bourgogne... + +--J'entends, madame... J'entends même ce que vous ne me dites pas... + +--Tu lis dans ma pensée? + +--Oui, vous me croyez un traître... Vous me soupçonnez surtout depuis +votre récent retour de Worms? + +--Je soupçonne toujours... + +--Votre soupçon, madame, s'est changé en certitude; vous avez écrit à +Aimoin, un homme à vous, de me poignarder. + +--Je ne fais poignarder... que mes ennemis... + +--Je suis donc pour vous un ennemi, madame? Voici les morceaux de la +lettre écrite de votre main à Aimoin pour lui ordonner de me tuer[K]. + +Et le duk déposa sur la table plusieurs morceaux de parchemins déchirés; +la reine regarda le maire du palais d'un oeil défiant. + +--Ainsi Aimoin t'a livré ma lettre? + +--Non, madame, le hasard a mis en ma possession ces morceaux de +parchemin. + +--Et pourtant... tu reviens ici? + +--Pour vous prouver l'injustice de vos soupçons. + +--Ou pour mieux me trahir. + +--Madame, si j'avais voulu vous trahir, je me serais rendu, comme tant +d'autres seigneurs de Bourgogne, auprès de Clotaire II; je lui aurais +donné votre petit-fils en otage, et je serais resté dans le camp de +votre ennemi avec les tribus que j'ai ramenées de Germanie. + +--Ces tribus me sont dévouées... elles ne t'auraient pas suivi, elles +viennent ici pour renforcer mon armée... + +--Ces tribus, madame, viennent ici pour piller, peu leur importe que ce +soit comme auxiliaires de Brunehaut ou de Clotaire II; pays de Soissons, +de Bourgogne ou d'Austrasie, ces Franks n'ont pas de préférence, pourvu +qu'après s'être vaillamment battus et avoir aidé à la victoire, ils +puissent ravager la contrée vaincue, faire un gros butin, et emmener de +nombreux esclaves de l'autre côté du Rhin, tels sont les Franks que je +vous ramène. + +--Je te dis, moi, que la vue de mon petit-fils, ce roi enfant, venant +demander par ta bouche aide et force aux Germains, a intéressé ces +barbares. + +--Si vous n'aviez, madame, expressément promis à ces tribus le pillage +des territoires vaincus, ils seraient demeurés, croyez-moi, insensibles +à la jeunesse de Sigebert; ils sont aussi sauvages que l'étaient nos +pères, les premiers compagnons de Clovis; il m'a fallu de grands efforts +pour les empêcher de tout ravager sur notre route; dans leur farouche +impatience ils se croyaient déjà en pays conquis; chaque jour leurs +chefs me demandaient à grands cris la bataille, afin d'être de retour en +Germanie avec leur butin et leurs esclaves avant la saison d'hiver qui +rend périlleuse la traversée. + +--Et ces tribus où sont-elles? + +--Je les ai laissées vers Montsarran. + +--Pourquoi si loin de Châlons? + +--Malgré mes recommandations, ces barbares ont volé et tué sur leur +passage; les conduire ici, au coeur de la Bourgogne, puis les renvoyer +ensuite en une autre contrée, selon les besoins de la guerre, c'était +exposer à des désastres inutiles les populations qu'ils auraient +traversées... Ces nouveaux malheurs pouvaient augmenter l'irritation; +or, vous le savez, madame... de ce côté-ci de la Bourgogne une certaine +agitation fermente dans la populace esclave. + +--Oui... à l'instigation de ces traîtres qui ont rejoint le fils de +Frédégonde, ils tentent de soulever le peuple contre moi, contre _la +Romaine_, comme ils m'appellent; oh! seigneurs et populace sauront ce +que pèse le bras de Brunehaut. + +--Les ennemis de Brunehaut trembleront toujours devant elle, mais j'ai +craint d'augmenter leur nombre en rendant nos populations victimes de la +barbarie de vos nouveaux alliés; le territoire où j'ai fait camper ces +tribus sera dévasté sans doute, mais ce ravage sera du moins limité. De +plus, la position est assez centrale pour que ces auxiliaires soient +dirigés partout où il le faudra selon les mouvements de l'armée de +Clotaire II; j'ai donc agi, je crois, madame, avec sagesse et +prévoyance. + +--Et l'armée? quelles sont ses dispositions? + +--Elle est pleine d'ardeur, ne demande que la bataille; le souvenir des +deux dernières victoires de Toul et de Tolbiac, et surtout l'immense +butin, le grand nombre d'esclaves que les troupes ont enlevés, +redoublent leur désir de combattre le fils de Frédégonde... Ce sont là, +madame, les bonnes nouvelles qui, selon moi, balancent les mauvaises. +Brunehaut croit-elle encore, que Warnachaire ait agi en traître? + +--Qui sait? + +--Moi, je le sais, madame. + +--Un homme dont on a voulu se défaire, qui l'apprend, et qui revient à +vous; ah! Warnachaire, Warnachaire! cela donne à penser! + +--Brunehaut est prompte au soupçon et au châtiment; mais elle est +magnifique envers qui la sert fidèlement. + +--Tu as donc quelque chose à me demander? + +--Oui, madame, mais seulement après la guerre, ou plutôt, je l'espère, +après la victoire... si je la remporte sur Clotaire II, si je parviens à +vous l'amener prisonnier... + +--Warnachaire!--s'écria la reine, frémissant d'une joie féroce à la +pensée de tenir en son pouvoir le fils de Frédégonde...--si tu m'amènes +Clotaire prisonnier, je te défierai alors de former un voeu qui ne soit +accompli par Brunehaut, et...--Mais se ravisant, elle jeta un sombre +regard sur le maire du palais, et ajouta:--Si c'est un piége que tu me +tends pour détourner mes soupçons, Warnachaire, il est habile... + +--Soit, madame, je suis un traître; vous frappez sur ce timbre, à +l'instant vos chambellans, vos écuyers accourent, et me tuent là! sous +vos yeux; me voilà mort?... Mais quel est l'homme que vous ne soupçonnez +pas? Voyons? Qui prendrez-vous pour général? est-ce le duk Alethée! +Est-ce le duk Roccon? + +--Non! + +--Est-ce le duk Sigowald? + +--Lui? tu railles! + +--Est-ce le duk Eubelan? + +--Peut-être... et encore ses anciennes liaisons avec Arnolfe et Pépin... +ces deux traîtres! Non, jamais je ne me fierai à Eubelan! + +--Ceux-là seuls pourtant, madame, sont capables de commander l'armée; +ceux-là seuls sont des hommes de guerre. + +--Oui, mais je n'ai voulu faire tuer aucun d'eux... ou du moins ils +l'ignorent... tandis que j'ai voulu ta mort, Warnachaire. + +--Madame, raisonnons froidement... + +--Peux-tu raisonner autrement, homme impassible... homme impénétrable... + +--Impénétrable à la trahison, madame... + +--Des mots... des mots... + +--Voici des faits: vous me croyez animé contre vous d'un ressentiment de +haine, parce que vous avez voulu ma mort? L'espoir de la vengeance me +ramène, dites-vous, ici? Alors, madame, qui m'empêche de mettre la main +sur ce timbre pour vous empêcher d'appeler aide? + +Et le duk fit ce qu'il disait. + +--Qui m'empêche de tirer ce poignard? + +Et le duk fit briller cette arme aux yeux de Brunehaut, dont le premier +mouvement fut de se rejeter en arrière sur le dossier de son siége. + +--Qui m'empêche enfin de vous tuer d'un seul coup de ce fer empoisonné +comme l'étaient les poignards des pages de Frédégonde? + +Et en disant ces derniers mots, Warnachaire s'était tellement rapproché +de Brunehaut qu'il pouvait la frapper avant qu'elle eût poussé un cri... +La reine, sauf un premier mouvement de crainte ou plutôt de surprise, +n'avait pas sourcillé; son regard indomptable était resté hardiment fixé +sur les yeux du maire du palais; elle écarta d'un geste de dédain la +lame du poignard, demeura quelques instants pensive, et reprit comme à +regret:--Il faut pourtant croire à quelque chose; tu aurais pu me tuer, +c'est vrai; tu ne l'as pas fait... je ne peux nier l'évidence. Tu ne +veux donc pas te venger de moi... à moins que tu me réserves un sort +selon toi plus terrible que la mort; pourtant, non, un homme qui hait +fermement, tombe peu dans ces raffinements hasardeux. L'avenir +n'appartient à personne; on trouve une belle occasion pour frapper son +ennemi, on le frappe tôt et vite... Donc, je te crois sans haine contre +moi; tu conserveras le commandement de l'armée. Écoute, Warnachaire, tu +l'as dit: Brunehaut est implacable dans ses soupçons et sa haine; mais +elle est magnifique pour qui la sert fidèlement... Que par toi le fils +de Frédégonde tombe entre mes mains, et ma faveur dépassera tes +espérances... Oublions le passé. + +--Il est oublié, madame. + +--Vrai? + +--Vrai... + +--Et puis, il faut, vois-tu, Warnachaire, aller au fond des choses. J'ai +voulu te faire tuer... Eh! mon Dieu! c'est vrai! j'en ai fait tuer tant +d'autres! Mais ce n'est pas, je t'en assure, par amour du sang. Que +veux-tu? il faut se mettre à la place des gens... On m'a tué ma soeur +Galeswinthe, on m'a tué mon mari, on m'a tué mon fils, on m'a tué mes +plus fidèles serviteurs; seule j'ai eu à défendre les royaumes de mon +fils et de mes petits-fils contre des rois acharnés à ma perte; toute +arme m'a été bonne, et, après tout, j'ai remporté de brillantes +victoires, j'ai accompli, avoue-le, Warnachaire, de grandes choses. Et +pourtant l'on me hait, les seigneurs franks me jalousent... cette vile +plèbe gauloise, esclave ou populace, sourdement excitée contre moi... se +rebellerait peut-être sans la terreur que je lui inspire... Et... mais, +cet homme! quel est cet homme?--s'écria Brunehaut en s'interrompant. Et +se levant brusquement, elle indiqua du geste Loysik, qui, debout au +seuil de la porte donnant sur l'escalier tournant pratiqué dans +l'épaisseur de la muraille, soulevait d'une main le rideau qui l'avait +jusqu'alors tenu caché aux yeux de la reine et du maire du palais de +Bourgogne. Warnachaire fit quelques pas à l'encontre du vieil +ermite-laboureur qui s'avançait lentement et dit:--Moine, comment te +trouves-tu là? Ton audace est grande de t'introduire dans l'appartement +de la reine... Qui es-tu? + +--Je suis le supérieur du monastère de la vallée de Charolles. + +--Tu mens,--dit Brunehaut,--j'ai envoyé l'un de mes chambellans à cette +abbaye pour s'assurer de la personne de ce Loysik. + +--Votre chambellan,--reprit le moine d'une voix moins assurée,--votre +chambellan, ainsi que l'archidiacre et vos hommes de guerre, sont à +cette heure prisonniers dans le monastère. + +Venir annoncer soi-même, supérieur de la communauté, une nouvelle non +moins improbable qu'offensante pour l'orgueil despotique de Brunehaut, +venir l'annoncer à cette femme implacable, et s'exposer ainsi à une mort +certaine, cela parut tellement exorbitant à la reine qu'elle n'y crut +pas; elle haussa les épaules d'un air de pitié dédaigneuse et dit au +maire du palais:--Duk... ce vieillard est fou... Mais comment ce +mendiant s'est-il introduit ici? + +D'autres circonstances devaient bientôt augmenter la créance de +Brunehaut à l'insanité de la raison du moine. Loysik avait continué de +s'avancer lentement vers la reine; mais malgré cette fermeté d'âme, dont +il avait donné tant de preuves durant sa longue vie, à mesure qu'il +s'approchait de cette femme épouvantable, il perdit peu à peu son +assurance, son esprit se troubla, ses lèvres se refusèrent à la parole, +il sentit ses genoux vaciller, il fut obligé de s'arrêter et de +s'appuyer un instant sur une console d'ivoire à sa portée; cette émotion +profonde, insurmontable était encore moins causée par l'horreur +qu'inspirait la reine au vieux moine, que par la conscience de la +terrible position où il se trouvait; peu lui importait la vie, il en +avait fait le sacrifice en se rendant chez Brunehaut; mais il voulait +sauver ses frères de la vallée d'un horrible désastre, quel que fût +l'héroïsme de leur résistance; et quoiqu'il eût une ferme confiance dans +le moyen qu'il espérait employer pour arriver à ses fins, son trouble +lui faisait momentanément perdre le fil de ses idées; la tête penchée +sur sa poitrine il tâchait, déplorant sa faiblesse, de raffermir ses +esprits, de relier ses pensées... En réfléchissant ainsi, son regard +s'arrêta par hasard sur le médaillier que soutenait la console d'ivoire +où il s'appuyait. La grande médaille de bronze attira d'autant plus +facilement les yeux du moine, que celle-là seule était de ce métal, au +milieu d'autres effigies en or et argent. D'abord Loysik la contempla +machinalement, puis peu à peu attiré malgré lui par un intérêt +indéfinissable, il se baissa, observa de plus près l'empreinte, et lut +une inscription placée au-dessous de visage auguste qui semblait saillir +du bronze... Le vieillard tressaillit, éprouva une impression soudaine, +extraordinaire, mélangée d'enthousiasme, de stupeur et d'espoir; le +trouble de son esprit cessa, il se sentit rassuré, reconforté, comme +s'il eût trouvé un appui aussi inattendu que puissant; il voyait enfin +quelque chose de providentiel dans ce rapprochement +formidable:--_L'image de Victoria, dans le palais de Brunehaut_.--Oui, +cette médaille, c'était celle de la mère des camps; au-dessous de son +effigie on lisait: Victoria empereur. + +Loysik s'était courbé, afin de contempler de plus près les traits de +l'héroïne gauloise; lorsqu'il l'eut reconnue il fléchit un genou, et +levant ses deux mains vers l'image auguste, il murmura: + +--O Victoria... sainte guerrière de la Gaule! ta présence en cet +horrible lieu raffermit mon esprit et mon espoir; il me semble qu'elle +me donnera la force de sauver la descendance de Scanvoch, ce fidèle +soldat que tu appelais ton frère, et qui fut un de mes aïeux!... Oui, je +le sauverai lui et tous nos frères de cette vallée, où ta mémoire +auguste est encore glorifiée. + +Brunehaut et Warnachaire, stupéfaits de l'étrangeté de ce vieillard, qui +n'avait d'ailleurs rien d'offensif, tantôt le suivaient des yeux, tantôt +se regardaient en silence durant le peu d'instants qui suffirent à +Loysik pour reconnaître l'effigie de Victoria. La reine, de plus en plus +convaincue que ce moine était fou, perdit patience, frappa du pied et +s'écria: + +--Duk, appelle mes pages, qu'ils chassent d'ici à coups de houssine ce +vieux fou qui se dit abbé du monastère de Charolles, et qui vient +s'agenouiller devant mes médailles antiques, en leur adressant je ne +sais quelles invocations insensées; mais je ferai rudement châtier ceux +qui ont laissé ce vagabond s'introduire ici. + +Brunehaut parlait encore lorsqu'un de ses pages entra par la porte de la +grande salle, et après avoir fléchi le genou lui dit: + +--Glorieuse reine... un messager arrive à l'instant de l'armée, il est +porteur de lettres urgentes pour le seigneur Warnachaire. + +--Cela est important, duk, va recevoir ce messager, reviens promptement +m'instruire des nouvelles qu'il apporte.--Puis s'adressant au page et +lui montrant Loysik qui, le front haut, le regard ferme, s'avançait vers +elle:--Va chercher quelques-uns de tes compagnons et chasse d'ici, à +coups de houssine, ce vieux moine fou; la perte de sa raison lui épargne +un autre châtiment.--La reine se levant alors se dirigea vers sa chambre +à coucher, disant au maire du palais:--Warnachaire, reviens au plus tôt +m'instruire des nouvelles apportées par le messager. + +--Je vais, madame, le recevoir à l'instant; mais ce fou... + +--Cela regarde mes pages... Allons, aux houssines... aux houssines! + +Le maire du palais sortit; au moment où la porte se trouvait ainsi +ouverte, le page, sans quitter la salle, appela plusieurs de ses +compagnons rassemblés dans la pièce voisine. Loysik voyant la reine, +sans s'occuper plus de lui que l'on ne s'occupe d'un insensé, rentrer +dans sa chambre, Loysik courut vers Brunehaut, et lui présentant un +parchemin qu'il venait de tirer de sa robe, il lui dit d'une voix +forte:--Je ne suis pas fou... Cette charte du feu roi Clotaire Ier +vous prouvera que je suis le supérieur du monastère de Charolles, où +votre chambellan et ses soldats sont à cette heure, je vous le répète, +retenus prisonniers par mon ordre. + +--Loysik!--s'écria l'un des jeunes pages qui venaient d'accourir à la +voix de leur compagnon,--le frère Loysik ici? + +--Quoi! ce moine!--s'écria Brunehaut stupéfaite,--c'est Loysik?... +l'abbé du monastère de Charolles? + +--Oui, glorieuse reine! + +--D'où le connais-tu? + +--On me l'a montré et nommé au dernier marché d'esclaves; il achetait +des captifs pour les affranchir; ce matin je l'ai vu traverser une des +cours du palais en compagnie du juif Samuel, que tout le monde connaît à +Châlons. + +Brunehaut fit signe aux pages de sortir, et après un instant de +réflexion, s'adressant à l'un d'eux:--Va dire à l'ami Pog de se rendre +dans sa cave avec ses garçons; il allumera son brasier, ses lanternes et +il attendra. + +Le page s'inclina en pâlissant; mais avant de s'éloigner il jeta sur le +vieillard un regard de commisération et d'épouvante. La reine, restée +seule avec Loysik, marcha quelques instants silencieuse et d'un pas +agité; puis elle dit à l'ermite laboureur d'une voix sourde et +brève:--Donc, tu es Loysik, toi? + +--Je suis Loysik, supérieur du monastère de Charolles. + +--Et d'abord, comment as-tu pénétré ici? + +--J'ai rencontré ce matin aux abords de ce château un marchand +d'esclaves nommé Samuel; dernièrement encore je lui avais acheté +plusieurs captifs: il m'a appris qu'il se rendait ici; sachant que l'on +entrait difficilement dans ce palais, j'ai demandé à Samuel de +l'accompagner; il a d'abord hésité, deux pièces d'or l'ont décidé. + +--Ces juifs! Et comme les gardiens des portes avaient l'ordre +d'introduire Samuel et des esclaves, tu as passé avec sa marchandise? + +--C'est la vérité. + +--De sorte que pendant que le juif m'a amené ici les deux jeunes filles, +tu attendais dans la salle basse? + +Loysik fit un signe de tête affirmatif. + +--Mais ensuite, lorsque Samuel a quitté le palais? + +--Le juif m'ayant dit que de la salle basse on montait ici par cet +escalier, j'y suis monté tout à l'heure, et, caché derrière le rideau, +j'ai entendu votre entretien avec une de vos femmes. + +Brunehaut bondit sur son siége, puis regardant le moine d'un air de +doute effrayant:--Ainsi, cet entretien tu l'as entendu? + +--Oui; j'allais entrer, vous croyant seule; les premiers mots de votre +conversation avec votre confidente m'ont frappé... j'ai écouté; ailleurs +je ne me serais jamais permis cette action basse et déloyale... mais... + +--Mais dans le palais de Brunehaut, tout est permis, n'est-ce pas? + +--Le palais de Brunehaut est hors de l'humanité; lorsqu'on met le pied +ici, l'on sort du monde connu; ses lois n'existent plus. Lorsque je me +suis approché de cette porte, il m'a semblé entendre deux damnées dans +l'enfer des catholiques... Cette rencontre est rare... j'ai écouté. + +--Vieillard... j'aime ton courage, tu supporteras vaillamment la +torture, elle durera plus longtemps. Tu connais l'ami Pog et ses +garçons, que j'ai tout à l'heure fait avertir par un de mes pages? + +--Le bourreau et ses aides, je suppose... + +--Justement... Dis-moi... quel âge as-tu? + +--L'âge d'un homme qui va mourir. + +--Tu t'attendais à la mort? + +Loysik haussa les épaules sans répondre. + +--C'est juste,--reprit Brunehaut avec un sourire affreux,--apporter de +pareilles nouvelles, c'était courir au-devant du supplice... + +--Je suis venu ici de mon plein gré, votre chambellan et ses hommes sont +restés prisonniers dans le monastère; il ne leur sera fait aucun mal. + +--Vieillard, tu te trompes... Oh! un châtiment terrible les attend. +Infamie... lâcheté... honte et trahison! Un officier, des hommes de +guerre de Brunehaut prisonniers d'une poignée de moines! L'ami Pog et +ses garçons auront plus de besogne que je ne le croyais. + +--Vos hommes de guerre n'ont pas été lâches; eussent-ils été deux fois +plus nombreux, ils n'auraient pu résister aux gens du monastère et de la +vallée de Charolles... + +--Vraiment... + +--Non, car mes frères ont résolu de vivre ou de mourir libres. Si vous +méconnaissez les droits que leur garantit une charte du feu roi Clotaire +Ier. + +--Et cette charte... tu l'invoques auprès de moi?... + +--Pourquoi non? + +--Tu le demandes? Une charte du père du mari de Frédégonde? une charte +de l'aïeul de Clotaire II, fils de Frédégonde, mon plus mortel ennemi. +Moine, je te croyais un homme dangereux et subtil, je me trompais; tu +viens ici me parler d'une charte signée de l'aïeul de l'homme que je +poursuivrai jusqu'à la tombe... Mais, vieillard insensé! un arbre qui +aurait prêté son ombrage au fils de Frédégonde, je le ferais brûler, cet +arbre! Une source où cet homme se serait désaltéré... je la ferais +empoisonner, cette source... Et il s'agit, non plus d'objets inanimés, +mais d'hommes, de femmes, d'enfants qui doivent leur liberté à l'aïeul +du fils de Frédégonde! Je peux, ces affranchis de Clotaire Ier, les +faire souffrir dans leur âme, dans leur chair et dans leur race! Oh! +merci! moine, merci; dès demain tous les habitants de cette vallée +seront envoyés comme esclaves à ces farouches tribus qui me viennent de +Germanie... Ce sera une avance sur le pillage promis. + +--Soit, vous allez envoyer de nombreuses troupes dans la vallée; elles y +pénétreront de vive force, elles écraseront nos habitants malgré leur +résistance héroïque: hommes, femmes, enfants sauront mourir. Vos +soldats, après un combat acharné, entrant dans la vallée n'y trouveront +que cendres et cadavres; c'est dit; maintenant, écoutez ceci. La guerre +est déclarée entre vous et le fils de Frédégonde; le moment est suprême, +vous avez besoin de toutes vos forces. Exécrée du peuple, exécrée des +grands, dont les plus considérables sont déjà dans le camp de Clotaire +II, soupçonnant vos généraux, ne rêvant que trahison; à peine êtes-vous +certaine de la fidélité de votre armée, puisqu'il vous faut appeler +comme auxiliaires des tribus barbares et leur promettre le pillage... +Écoutez encore... Notre malheureux peuple est énervé par l'esclavage, je +le sais; mais, guidé par son instinct et voyant s'accroître de jour en +jour la grandeur des maires du palais, il fait des voeux pour eux; +songez-y, à leur voix il se soulèvera, parce que il voit en eux les +ennemis des rois franks; et cette lutte sanglante nous profitera tôt ou +tard, à nous peuple conquis! + +--Ah! tu sais bien que l'on ne périt qu'une fois dans les tortures, de +là vient ton audace,--dit Brunehaut frappée, malgré sa fureur, des +paroles de Loysik.--Continue... je veux voir jusqu'où ira ton insolence! + +--Nos gens de la vallée, malgré leur résistance héroïque, seront +écrasés... Cependant, voyons! croyez-vous que les populations voisines, +si hébétées, si craintives qu'elles soient devenues, resteront +impassibles lorsqu'elles auront vu des hommes de leur race, défendant +leur liberté, se faire exterminer jusqu'au dernier? Savez-vous que +l'horreur de la conquête, la haine de la servitude, l'excès de la +misère, ont souvent poussé à d'indomptables révoltes des peuples encore +plus abâtardis que le nôtre! Savez-vous que demain... demain! une +insurrection terrible peut éclater contre vous à la voix des grands qui +vous abhorrent! + +--Insensé! est-ce que ces grands ne sont pas autant que nous les ennemis +de ta vile race conquise! + +--Oui, leur but atteint, votre perte accomplie, ces grands écraseront ce +peuple comme vous l'écrasiez vous-même, c'est le droit qu'ils vous +disputent; oui, après l'explosion de sa colère, ce malheureux peuple +reprendra son joug avec docilité... car les temps, hélas! ne sont pas +encore venus! Mais qu'importe! Cette révolte au coeur de votre royaume +en ce moment où votre implacable ennemi menace vos frontières, en ce +moment où la trahison vous enveloppe... cette révolte serait aujourd'hui +votre perte... et vous livrerait vous, vos royaumes, au fils de +Frédégonde! + +À ce nom Brunehaut tressaillit de fureur... Puis, le front penché, le +regard fixe, elle parut plus attentive encore aux paroles de Loysik, qui +continua avec un amer dédain: + +--La voilà donc cette reine si fameuse par l'effrayante audace de sa +politique! Pour assurer son empire elle a commis des crimes qui feront +un jour douter de la vérité de l'histoire... Et elle va risquer ses +royaumes, sa vie, par haine d'une poignée d'hommes inoffensifs! +L'avaient-ils donc outragée? Non, ils lui étaient inconnus jusqu'ici; +son attention a été attirée sur eux par la cupidité d'un évêque envieux +de posséder leurs biens. Mais ces hommes qu'elle veut réduire à +l'héroïsme du désespoir! ces hommes, si elle les épargnait, seraient-ils +pour elle de dangereux ennemis? Non, ils ne demandent qu'à continuer de +vivre libres, paisibles, laborieux; s'ils peuvent devenir redoutables, +c'est par l'exemple de leur martyre... et cette femme n'a qu'une idée +fixe: leur martyre... Il peut provoquer des soulèvements dont elle sera +la première victime... Elle les brave... pourquoi? Pour se venger de ce +que la liberté de ces hommes a été garantie par un roi mort il y a un +demi-siècle... Oh! vertige du crime! avec quelle joie je te verrais +pousser cette femme aux abîmes, si le pied ne devait lui glisser dans le +sang de mes frères! + +Brunehaut, après avoir écouté Loysik avec une attention profonde, garda +un moment le silence et reprit:--Moine... il est fâcheux que tu aies +l'âge des gens qui vont mourir... tu serais devenu mon conseiller le +plus écouté; je ne raille pas, je suivrai tes avis. Cette vallée sera +épargnée pour le présent... Tu dis vrai; en ce moment où la guerre +menace... où les grands n'attendent que l'occasion de se rebeller contre +moi, réduire les habitants de cette vallée au désespoir, au martyre, +serait de ma part une folie. + +--Mon but est rempli; je ne vous demande pas de promesse au sujet du +monastère et des habitants de la vallée de Charolles, votre intérêt est +pour moi la meilleure garantie. Maintenant je voudrais une feuille de +parchemin pour écrire... + +--À qui? + +--À mon frère... et à mes moines... quelques lignes seulement; vous +pourrez les lire... Ce sont des adieux à ma famille; je désire aussi +prier les membres de ma communauté de laisser libres votre chambellan, +l'archidiacre et vos hommes de guerre; un de vos messagers portera ma +lettre. + +--Il y a là sur cette table ce qu'il faut pour écrire. Assieds-toi... + +Loysik s'assit et se mit à écrire avec sérénité; cependant sa joie était +si grande d'avoir heureusement réussi dans cette difficile occurrence, +que sa main vacillait un peu; Brunehaut l'observait, sombre et +silencieuse; elle lui dit:--Tu trembles... vieillard? + +--C'est vrai, mais excusable; la satisfaction d'avoir épargné tant de +maux à mes frères m'émeut et ma main tremble. + +--As-tu fini? + +--Voici la lettre... Lisez. + +Brunehaut lut, et reprit en roulant le parchemin:--Ces adieux sont +simples, dignes et touchants; je comprends de mieux en mieux la +puissante et dangereuse influence que tu exerces sur ces gens-là... Ils +sont le bras, tu es la tête. Tout à l'heure ils ne seront plus qu'un +corps sans tête... et, après la guerre, je les réduirai plus facilement. +Tu n'as rien à me demander? + +--Rien... sinon de hâter mon supplice. + +--Je serai généreuse; ton inébranlable fermeté me plaît; je te fais +grâce de la torture, et te laisse le choix de ta mort... + +--Faites-moi simplement couper la gorge... + +--De quelle manière? + +--Avec un rasoir; j'indiquerai le bon endroit à l'ami Pog; je suis assez +chirurgien pour renseigner votre bourreau. + +--Tu seras content... Allons, cherche bien, moine... Tu n'as rien de +plus à me demander? + +--Si,--répondit Loysik en se dirigeant lentement vers la console +d'ivoire où était le médaillier,--je voudrais emporter cette grande +médaille de bronze; je la garderais seulement pendant le peu de temps +qui me reste à vivre... Il me serait doux de mourir les yeux attachés +sur cette glorieuse effigie. + +--Quoi! cette médaille à laquelle en entrant ici tu as adressé je ne +sais quelle invocation, qui m'a fait te prendre pour un fou? Voyons-la +donc, cette médaille... Ce sont de ces choses antiques que l'on a par +curiosité. Vraiment... cette femme est belle et fière sous son casque de +guerrière... Qu'y a-t-il de gravé au-dessous: _Victoria, empereur_. Une +femme empereur? Qu'est-ce à dire? + +--Ce titre souverain lui fut décerné après sa mort... + +--C'était tard... Et pendant sa vie, que faisait-elle donc? + +--Elle aimait son fils... + +--Ah! elle avait un fils? Elle était sans doute de race royale? + +--Elle était de race plébéienne. + +--Mais sa vie... quelle fut sa vie? + +--Simple... austère, illustre! Sa grande âme se lisait dans ses traits, +d'une sérénité grave... Figure auguste que le bronze a reproduite pour +la postérité. + +--Moine... assez sur sa figure... Quelle fut sa vie?... + +--Sa vie fut celle d'une chaste épouse... d'une mère sublime... d'une +vaillante Gauloise. Elle ne quittait sa modeste demeure que pour suivre +son fils à la guerre ou aux camps. Les soldats l'adoraient; ils +l'appelaient leur mère. Elle élevait virilement son fils dans le saint +amour de la patrie, et lui donnait l'exemple des plus hautes vertus. Son +ambition... + +--Cette femme austère était ambitieuse! + +--Autant qu'une mère peut l'être pour son fils; elle avait l'ambition de +faire de ce fils un grand citoyen, l'ardent désir de le rendre digne +d'être un jour élu chef de la Gaule par le peuple et par l'armée. + +--Élevé par une mère... si incomparable, il fut élu? + +--Citoyens et soldats l'acclamèrent d'une seule voix. En le choisissant, +ils glorifiaient encore Victoria... Victoria, sa mâle éducatrice! Ces +qualités brillantes qu'ils honoraient en lui, c'était son oeuvre à elle! +L'élection du fils consacrait l'influence souveraine de la mère... Oh! +véritablement souveraine par le courage, le génie, la bonté. Alors +commença pour le pays une ère de gloire et de prospérité. +S'affranchissant du joug de Rome, la Gaule libre, forte, refoula les +Franks hors de ses frontières, et jouit enfin des bienfaits de la paix! +Aussi d'un bout à l'autre du territoire un nom était idolâtré! Ce nom! +le premier que les mères apprenaient à leurs enfants, après celui de +Dieu... Ce nom si populaire, ce nom entouré de tant de vénération, de +tant d'amour, c'était celui de Victoria! + +--Enfin, moine... cette femme... que dis-je? cette divinité régnait pour +son fils! + +--Oui... comme la vertu règne sur le monde! Invisible aux yeux, c'est +aux coeurs qu'elle se révèle; Victoria la Grande, aussi modeste dans ses +goûts que la plus obscure matrone, fuyait l'éclat et les honneurs. +Retirée dans son humble maison de Trèves ou de Mayence, elle jouissait +de la gloire de son fils, de la prospérité de la Gaule... Mais pour +régner en reine... non... non... elle méprisait trop les royautés. + +--Et la cause de ce dédain superbe! + +--Victoria disait sagement que le pouvoir royal héréditaire se +transmettant avec la possession des peuples comme un domaine avec ses +esclaves est une usurpation monstrueuse. Victoria disait encore que ce +pouvoir presque sans bornes finit tôt ou tard par dépraver les meilleurs +naturels et par rendre les méchants l'exécration du monde... Fidèle à +ses principes, elle refusa de rendre le pouvoir héréditaire pour son +petit-fils! + +--Il eût été dommage qu'une si glorieuse race s'éteignît... Ah! elle +avait un petit-fils. + +--Oui, comme vous... Victoria était aïeule... + +Et Loysik regarda fixement la reine. Dans la manière dont le vieux moine +accentua ces mots adressés à Brunehaut:--_Comme vous, Victoria était +aïeule_ il y avait quelque chose de si souverainement écrasant! une +condamnation si flétrissante des épouvantables moyens employés par ce +monstre pour dépraver, énerver, tuer moralement ses petits-fils dont +elle était forcée de respecter la vie pour régner en leur nom... que +Brunehaut, livide de rage, mais se contenant toujours, de crainte de +laisser voir les blessures saignantes de son orgueil infernal, ne put +soutenir le regard du vieillard et baissa les yeux devant lui. Loysik +poursuivit: + +--Oui, Victoria était aïeule, et tout en régnant sur la Gaule par son +génie, dont le renom s'étendait jusqu'aux nations voisines, Victoria la +Grande filait sa quenouille auprès du berceau de son petit-fils; elle +veillait sur lui comme elle avait veillé sur le père de cet enfant, avec +une mâle sollicitude; son espoir était de faire de lui un bon citoyen, +un brave soldat; cet espoir fut détruit, une trame épouvantable +enveloppa le fils et le petit-fils de cette femme auguste; ils périrent +dans un soulèvement populaire. + +--Ha! ha!--s'écria Brunehaut avec un éclat de rire sardonique et joyeux, +comme si sa haine contre l'héroïne gauloise eût été assouvie.--Elle a dû +bien souffrir... Telle est donc, moine, la justice de Dieu! + +--Telle est la justice de Dieu... car ce crime permit à Victoria de +léguer à l'admiration des siècles un noble exemple d'abnégation et de +patriotisme! Après la mort de son fils et de son petit-fils, Victoria, +suppliée par le peuple, par l'armée, par le sénat, de gouverner la +Gaule... refusa. Oui,--ajouta Loysik, répondant à un geste de surprise +échappé à Brunehaut, ce monstre qui pour régner avait dépassé les +limites des crimes connus,--oui, Victoria refusa par deux fois; elle +désigna ceux qu'elle croyait les plus dignes d'être élus chefs du pays, +leur offrant le tout-puissant appui de sa popularité, les conseils de sa +haute sagesse, pour le bien de l'État; il en fut ainsi; Victoria +continua de vivre modestement dans la retraite, et tant que dura sa vie +la Gaule vécut grande et prospère. Victoria mourut... + +--Enfin... elles meurent ces héroïnes... Continue, maître. + +--La mort de Victoria couronnait une série de crimes dont son fils et +son petit-fils avaient été victimes... Cette femme illustre mourut par +le poison. + +--Ha! ha!--s'écria Brunehaut avec un nouvel éclat de rire +sardonique...--Moine... moine... tu vois... toujours la justice de +Dieu!... + +--Toujours la justice de Dieu... car la mort des plus grands génies qui +aient illustré le monde n'a jamais été pleurée comme fut pleurée la mort +de Victoria! On eût dit les funérailles de la Gaule! Dans les plus +grandes cités, dans les plus obscurs villages, les larmes coulaient +partout. Partout on entendait ces mots entrecoupés de sanglots: Nous +avons perdu notre mère... Les soldats, ces rudes guerriers des légions +du Rhin, bronzés par cent batailles, les soldats pleuraient avec les +enfants... C'était un deuil universel, imposant comme la mort. À +Mayence, où Victoria mourut, ce fut un spectacle de douleur sublime! + +--Assez, moine...--murmura Brunehaut les dents serrées de rage,--oh! +assez... + +--Ce fut, disais-je, un spectacle de douleur sublime; Victoria, couchée +sur un lit d'ivoire recouvert de drap d'or, fut exposée pendant huit +jours; hommes, femmes, enfants, l'armée, le sénat, encombraient les +abords de son humble maison; chacun venait une dernière fois contempler +dans un pieux recueillement les traits augustes de celle qui fut la +gloire la plus chérie, la plus admirée de la Gaule... + +--Moine...--s'écria Brunehaut en saisissant le bras du vieillard et +voulant l'entraîner avec elle,--les bourreaux attendent... Viens... +viens... Oh! je serai là... + +Loysik n'employa qu'une force d'inertie pour résister à la reine, resta +immobile, et continua d'une voix calme et solennelle: + +--Les restes de Victoria la Grande, portés sur le bûcher, disparurent +dans une flamme pure, brillante, radieuse comme sa vie; enfin, pour +honorer son génie viril à travers les âges, le peuple des Gaules, +lorsqu'il eut perdu sa mère, lui décerna ce titre souverain que toujours +elle avait refusé, par une modestie sublime; oui, il y a plus de quatre +siècles, ce bronze fut frappé à l'immortelle effigie de _Victoria, +empereur_! + +En disant ces derniers mots, Loysik avait pris la médaille entre ses +mains. Brunehaut, dont la rage était arrivée à son paroxysme, arracha +l'auguste image des mains du vieillard, la jeta sur le sol, et foula ce +bronze sous ses pieds avec une fureur aveugle. + +--Oh! Victoria... Victoria!--s'écria Loysik, la figure rayonnante +d'enthousiasme,--ô femme empereur! héroïne des Gaules! je peux mourir! +ta vie aura été pour Brunehaut le châtiment de ses crimes;--et se +tournant vers la reine toujours possédée de son vertige +frénétique:--Va... ainsi que ce bronze que tu foules aux pieds, elle +défie ta rage impuissante, la gloire immortelle de Victoria la Grande! + +Soudain Warnachaire entra dans la salle en s'écriant: + +--Madame... madame... désastreuse nouvelle... Un second messager arrive +à l'instant de l'armée... Clotaire II, par une manoeuvre habile, a +enveloppé nos tribus germaines; l'espoir d'un prompt pillage les a +réunies à ses troupes; il s'avance à marches forcées sur Châlons. Votre +présence et celle des jeunes princes au milieu de l'armée est +indispensable en un moment si grave. Je viens de donner les ordres +nécessaires pour votre prompt départ. Venez, madame, venez; il s'agit du +salut de vos états, de votre vie peut-être... Car, vous le savez, le +fils de Frédégonde est implacable... + +Brunehaut, frappée de stupeur à cette brusque nouvelle, resta d'abord +pétrifiée... tenant encore son pied sur la médaille de Victoria; puis ce +premier saisissement passé, elle s'écria d'une voix retentissante comme +le rugissement d'une lionne en furie. + +--À moi, mes leudes! un cheval... un cheval... Brunehaut se fera tuer à +la tête de son armée! ou le fils de Frédégonde trouvera la mort en +Bourgogne. Qu'on amène les princes... et, à cheval! à cheval!... + + + + +CHAPITRE III. + + Camp de Clotaire II.--Le village de Ryonne.--Sigebert, Corbe et + Mérovée, petits-fils de Brunehaut.--Entretien d'un roi et d'une + reine.--Trois jours de supplice.--Loysik.--Entrevue.--Le + chameau et le cheval indompté.--Le bûcher.--La charte de + l'évêque de Châlons.--Fête dans la vallée de Charolles. + + +Le village de Ryonne, situé sur les bords de la petite rivière de la +Vigenne, est éloigné d'environ trois jours de marche de Châlons. Autour +de ce village sont campées une partie des troupes de Clotaire II, fils +de Frédégonde. La tente de ce roi a été dressée sous des arbres plantés +au milieu du village. Le soleil vient de se lever; on voit, non loin de +ce royal abri, une masure un peu plus grande et moins délabrée que les +autres; sa porte fermée est gardée par deux guerriers franks; une seule +petite fenêtre donne jour dans l'intérieur de cette masure; de temps en +temps l'un des guerriers postés au dehors, écoute ou regarde par cette +fenêtre; un coffre vermoulu, deux ou trois escabeaux, quelques +ustensiles de ménage, une sorte de caisse remplie de bruyères +desséchées; tel est l'ameublement de la hutte; sur le lit de bruyères +sont trois enfants vêtus de leurs habits de soie brodés d'or ou +d'argent. Quels sont ces enfants si magnifiquement habillés et couchés +comme des fils d'esclaves sur ce grabat? Ce sont les fils de Thierry, +défunt roi de Bourgogne, ce sont les arrière-petits de la reine +Brunehaut; ces enfants dorment tous trois enlacés. Sigebert, l'aîné, est +couché au milieu de ses deux frères; appuyée sur sa poitrine est la tête +de Mérovée, le plus jeune; Corbe, le second, a un bras passé autour du +cou de Sigebert. Les traits de ces petits princes, plongés dans un +sommeil profond, sont à demi cachés par leurs longs cheveux, symbole de +race royale; ils semblent paisibles, presque souriants; la douce figure +de l'aîné surtout a une expression d'angélique sérénité... Le soleil +montant de plus en plus à l'horizon darda bientôt en plein ses vifs +rayons sur le groupe des enfants endormis. Sigebert, éveillé le premier +par l'ardeur de cette vive lumière, passa ses mains blanches et fluettes +sur ses grands yeux encore demi-clos, les ouvrit, regarda autour de lui +d'un air surpris, se dressa presque sur son séant, puis, sans doute, se +souvenant de la triste réalité, il retomba sur son grabat; bientôt les +larmes inondèrent son pâle visage, et il appuya sa main sur ses lèvres +afin de comprimer ses sanglots convulsifs; le pauvre enfant craignait +d'éveiller ses frères; ils dormaient toujours, et, malgré le mouvement +de Sigebert, qui, en se dressant, avait un peu dérangé la tête du petit +Mérovée, son sommeil profond ne fut pas interrompu. Mais Corbe, à demi +éveillé par l'ardeur des rayons du soleil, se frotta les yeux et +murmura:--Crotechilde... je veux... mon lait et mes gâteaux... j'ai +faim... + +--Corbe,--reprit Sigebert la figure baignée de pleurs et les lèvres +encore palpitantes,--mon frère... éveille-toi donc... Hélas! nous ne +sommes plus dans notre palais, à Châlons... + +Corbe, à ces mots de son frère, s'étant éveillé tout à fait, répondit +avec un soupir:--C'est vrai... je me croyais encore dans notre palais... + +--Nous n'y sommes plus, mon frère... pour notre malheur... + +--Pourquoi dis-tu: Pour notre malheur? est-ce que nous ne sommes pas +fils de roi... nous? + +--Pauvres fils de roi... car nous sommes en prison, et notre grand'mère, +où est-elle? et notre frère Childebert! où est-il?... Tous deux +peut-être sont aussi prisonniers. + +--Et à qui la faute? À l'armée qui a trahi notre grand'mère,--s'écria +Corbe avec colère.--On le disait autour de nous... les troupes ont fui +sans combattre. Le duc Warnachaire... le chien qu'il est, avait préparé +cette trahison! + +--Plus bas, Corbe... plus bas,--reprit Sigebert d'une voix étouffée,--tu +vas éveiller Mérovée... cher petit! je voudrais dormir comme lui, je ne +penserais à rien. + +--Tu pleures toujours, toi, Sigebert... que veux-tu qu'on nous fasse? + +--Ne sommes-nous pas entre les mains de l'ennemi de notre grand'mère? + +--Ne crains rien, elle va venir nous délivrer avec une autre armée, et +elle tuera Clotaire... Tu n'as pas faim, toi? + +--Non... oh! non! + +--Le soleil est levé depuis longtemps; on va sans doute nous apporter à +manger. Ah! elle disait vrai, notre grand'mère: c'est fatigant et +ennuyeux la guerre, même quand on n'est pas prisonnier... Mais comme il +dort, ce Mérovée; éveille-le donc. + +--Oh! mon frère, laissons-le dormir; il se croit peut-être, comme toi +tout à l'heure, dans notre palais de Châlons. + +--Tant pis! nous sommes éveillés nous autres. Je ne veux plus qu'il +dorme, lui... + +--Corbe... ce que tu dis là n'est pas d'un bon coeur. + +--Sigebert! Sigebert! la porte s'ouvre... on nous apporte à manger. + +La porte s'ouvrit en effet; quatre personnages entrèrent dans +l'intérieur de la masure; deux étaient vêtus de casaques de peaux de +bête, et l'un tenait à la main un paquet de cordes. Clotaire II et +Warnachaire accompagnaient ces deux hommes: le duk portait son armure de +bataille, le roi une longue robe de soie de couleur claire, bordée de +fourrure. + +--Seigneur roi,--lui dit à demi-voix le duc Warnachaire,--vous ne voulez +décidément pas attendre le retour du connétable Herpon?... + +--Qui sait s'il sera seulement de retour aujourd'hui? + +--Songez qu'il a des chevaux frais, que ceux de Brunehaut sont épuisés +de fatigue. Il est impossible qu'il n'ait pas atteint la reine au pied +des montagnes du Jura, où elle n'aura pas osé s'aventurer. Le connétable +peut d'un moment à l'autre arriver avec elle. + +--Warnachaire, j'ai hâte d'en finir; ce coup ne serait que peu sensible +à Brunehaut, pourquoi l'attendre? Cela doit être fait... Allons!... + +Et le jeune roi ayant fait un signe aux deux hommes, ils s'approchèrent +des enfants. Le sommeil du premier âge est si profond, que le petit +Mérovée, de qui Sigebert avait doucement déposé la tête sur la bruyère, +continuait de dormir. Ses deux frères, interdits, effrayés surtout par +la figure sinistre des deux hommes portant des casaques de peau de bête, +se reculèrent jusqu'à l'extrémité de leur couche; là ils se serrèrent +l'un contre l'autre, tout tremblants et sans mot dire. Au signe de +Clotaire II, l'un des hommes, celui qui portait un paquet de cordes, le +déroula, et s'avança vers les petits princes, tandis que son compagnon +tirait de sa ceinture un couteau, large, long, droit et aigu comme celui +d'un boucher; il tâta légèrement du bout du doigt le fil de la lame +fraîchement aiguisée, tandis que le fils de Frédégonde lui disait: + +--Et surtout, hâte-toi. + +Le bourreau répondit au roi par un signe de la main qui semblait +signifier:--Soyez tranquille, j'irai vite.--L'autre homme s'était +approché des deux enfants livides et muets d'épouvante, tremblant si +fort que l'on entendait leurs dents se choquer; le bourreau mit sur +chacun d'eux sa large main, et dit sans retourner la tête. + +--Roi... par qui commencer?... Le plus grand, le plus petit, ou celui +qui dort? + +--Commence par l'aîné,--dit Clotaire II d'une voix sourde et +brève;--dépêchons, dépêchons... + +Les deux enfants se rencognèrent dans l'angle du mur où était appuyé le +grabat, et s'enlacèrent étroitement dans les bras l'un de +l'autre.--Grâce!--criait Sigebert d'une voix plaintive et +étouffée,--grâce pour mon frère! grâce pour moi! + +--Nous sommes fils de roi!--criait Corbe avec plus de colère encore que +d'épouvante.--Si vous nous faites du mal, ma grand'mère vous tuera +tous!... + +À ce moment le petit Mérovée, enfin éveillé par le bruit, s'assit sur +son séant et regarda autour de lui avec surprise, mais sans terreur... +Cet enfant de six ans ne pouvait comprendre ce dont il s'agissait, et, +se frottant les yeux, il tournait de-ci, de-là, sa petite tête aux yeux +encore bouffis par le sommeil, regardant tour à tour les quatre nouveaux +venus et ses frères, comme pour leur demander ce que cela signifiait. +L'un des bourreaux, à ces mots du roi:--Commence par l'aîné,--s'était +emparé de Sigebert... La pauvre créature, plus morte que vive, ne fit +aucune résistance; il se laissa garrotter les pieds et les mains ainsi +que l'agneau se laisse garrotter par le boucher; il murmurait seulement +d'une voix dolente, en tâchant de tourner la tête vers Clotaire +II:--Seigneur roi! bon seigneur roi, ne nous faites pas mourir... +Pourquoi nous tuer? nous serons esclaves si vous voulez... Envoyez-nous +garder vos troupeaux bien loin d'ici; nous vous obéirons en tout; +seulement, grâce, bon seigneur roi! grâce de la vie pour mes petits +frères et pour moi!... + +Clotaire II, digne petit-fils du tueur d'enfants, resta impassible aux +prières de sa victime, il dit seulement au bourreau:--Hâtons-nous... + +Sigebert passa des mains de l'un des bourreaux dans celles de l'autre: +l'enfant avait les bras liés derrière le dos et les jambes aussi +attachées; sa défaillance l'empêchait de se tenir debout. Il tomba sur +ses deux genoux aux pieds de l'égorgeur... Celui-ci prit l'enfant par sa +longue chevelure, avança l'un de ses genoux, y appuya fortement la nuque +de l'enfant, de sorte que sa gorge bien tendue s'offrait à son couteau. +Sigebert murmurait cependant encore d'une voix étouffée, en jetant un +regard agonisant sur le maire du palais:--Warnachaire, vous qui +m'appeliez en voyage votre _cher enfant_, vous ne demandez pas ma +grâce... + +Ce furent les derniers mots de l'innocente créature. Clotaire II fit un +signe d'impatience. Le bourreau approcha son couteau du cou de l'enfant; +mais, éprouvant sans doute malgré lui un ressentiment de pitié éphémère, +l'égorgeur détourna, pendant un instant, la tête en fermant les yeux, +comme pour échapper au regard mourant de Sigebert; puis cessant de +s'apitoyer, il plongea son large couteau dans la gorge de l'enfant en +imprimant à la lame un mouvement de scie jusqu'à ce qu'il eût rencontré +les vertèbres du cou... Deux jets de sang vermeil jaillirent de cette +large plaie béante, et allèrent tomber çà et là comme une rosée rouge +sur l'un des pans de la robe du fils de Frédégonde et sur les jambards +de fer du duk Warnachaire... L'enfant avait cessé de vivre. Le bourreau, +retirant son genou, qui lui avait servi de billot, abandonna le petit +corps à son propre poids; il tomba à la renverse; la tête inerte +rebondit sur la sol: quelques tressaillements convulsifs agitèrent les +épaules et les jambes, puis le cadavre resta immobile au milieu d'une +mare de sang[A]. Pendant ce premier meurtre, Mérovée, toujours assis sur +la bruyère, avait pleuré à chaudes larmes parce qu'il voyait bien que +l'on _faisait du mal_ à son frère; mais l'idée de la mort ne pouvait +apparaître clairement à la pensée d'un enfant de cet âge; son frère +Corbe, d'un caractère violent, vindicatif, n'avait pas imité la douce +résignation de Sigebert; il s'était débattu en poussant des cris aigus, +tâchant d'égratigner ou de mordre le bourreau chargé de le lier... aussi +celui-ci terminait-il de serrer les derniers noeuds lorsque l'égorgement +de l'autre enfant s'achevait.--Chiens! meurtriers!--s'écria Corbe de sa +petite voix grêle, tandis que ses yeux flamboyaient au milieu de son +pâle visage, et il se roidissait, se tordait si convulsivement dans ses +liens, que le bourreau pouvait à peine le contenir.--Oh!--ajoutait-il en +grinçant des dents tout haletant de cette lutte,--oh! ma grand'mère vous +fera tous torturer... tous... par Pog, son bourreau... vous verrez... +vous verrez... + +Clotaire II, se retournant vers le maire du palais de Bourgogne, lui +désigna Corbe du geste et lui dit:--Warnachaire, il eût été impolitique +de laisser vivre cet enfant haineux et vindicatif! il serait devenu un +homme dangereux, quoique détrôné. + +Les deux bourreaux franks eurent facilement raison de Corbe, malgré ses +cris et ses soubresauts; mais comme il s'agitait violemment dans ses +liens, l'un des deux tueurs, afin de contenir l'enfant, s'agenouilla sur +sa poitrine, tandis que l'autre, enroulant autour de son poignet gauche +la longue chevelure du petit prince, attira ainsi fortement la tête à +lui, de sorte que le cou très-tendu offrit toute facilité au couteau. +Une seconde fois la lame joua, une seconde fois le sang jaillit... et le +cadavre de Corbe tomba sur celui de son frère[B]. Il restait à égorger +le petit Mérovée, toujours assis sur la bruyère; soit ignorance du +danger, soit insouciance du premier âge, lorsqu'il vit le bourreau +s'approcher, il se leva, vint à lui d'un air soumis, et voulant parler +sans doute de la résistance de Corbe, il dit de sa voix enfantine, en +tâchant de contenir ses pleurs:--Mon frère Sigebert ne s'est pas +débattu... moi, je serai doux comme Sigebert... + +Et l'enfant, renversant sa petite tête blonde en arrière, tendit de +lui-même le cou. + +Soudain un cavalier couvert de poussière entra en criant d'une voix à +demi étouffée par la joie:--Grand roi! je précède de peu le connétable +Herpon; il ramène la reine Brunehaut prisonnière... Après deux jours de +poursuite acharnée, il a pu la joindre à Orbe, au delà des premières +montagnes du Jura... + +--Oh! ma mère! tu vas tressaillir de joie dans ton sépulcre... La voici +enfin entre mes mains, cette femme que tu n'as pu frapper!--s'écria le +fils de Frédégonde. Et s'adressant aux bourreaux qui tenaient entre +leurs mains le petit Mérovée:--Ne tuez pas cet enfant... qu'on le +conduise dans ma tente... Vous attendrez mes ordres... vous ne savez pas +la gloire qui vous attend,--ajouta Clotaire II avec une expression de +férocité sardonique. Puis, se tournant vers Warnachaire:--Viens, allons +recevoir dignement cette fille de roi, cette femme de roi, cette aïeule +et bisaïeule de rois, Brunehaut, reine de Bourgogne et d'Austrasie... +Viens... viens... + + * * * * * + +Quel est ce bruit? on dirait les pas sourds et les cris lointains d'une +grande multitude... Grande est la multitude en effet qui s'avance vers +le village de Ryonne, où sont campés les guerriers de Clotaire II. Cette +multitude, d'où vient-elle? Oh! elle vient de loin, des montagnes du +Jura d'abord; puis en route elle s'est grossie d'un grand nombre +d'habitants des lieux qu'elle traversait; des esclaves, des colons, des +hommes des cités, des femmes, des enfants, des vieillards, tous ont +quitté leurs champs, leurs huttes, leurs villes; colons et esclaves, au +risque de la mutilation, de la prison et du fouet au retour; citadins, +au risque de la fatigue de ce voyage rapide, qui, pour les uns, durait +depuis deux jours, pour les autres, depuis un jour, un demi-jour, deux +heures, une heure, selon qu'ils s'étaient joints à la foule depuis plus +ou moins longtemps. Mais cette foule si empressée, qui l'attirait ainsi? +Ces mots répétés de proche en proche:--C'est la reine Brunehaut qui +passe... on l'emmène prisonnière pour la livrer au fils de +Frédégonde...--Oui, telle était la haine, le dégoût, l'horreur, +l'épouvante qu'inspiraient en Gaule ces deux noms, Frédégonde et +Brunehaut, qu'un grand nombre de gens n'avaient pu résister à la +curiosité terrible de voir et de savoir ce qu'il allait advenir de la +capture de Brunehaut par le fils de Frédégonde. Cette multitude +s'avançait donc vers le village de Ryonne... Une cinquantaine de +guerriers à cheval ouvraient la marche, puis venait le connétable +Herpon, armé de toutes pièces, derrière lui, entre deux cavaliers qui +tenaient la bride de sa haquenée, on voyait Brunehaut; cette vieille +reine, garrottée sur sa selle, avait les mains liées derrière le dos, sa +longue robe pourpre brodée d'or, couverte de poussière et de boue, +tombait presque en lambeaux, par suite de la résistance désespérée de +cette femme indomptable lorsqu'elle fut atteinte par le connétable +Herpon et par ses hommes; une des manches et la moitié de son corsage +arrachés, laissaient nus un des bras de la reine, ainsi que son cou et +ses épaules couvertes de meurtrissures livides, bleuâtres, à demi +cachées par ses longs cheveux blancs, dénoués, hérissés, emmêlés; on +voyait sur sa chevelure des débris d'ordures et de fumier, que le peuple +lui avait jetés sur la route en l'accablant d'injures. De temps à autre +elle tâchait, par un mouvement de tête convulsif, de dégager son front +voilé par son épaisse chevelure... alors apparaissait son visage, +hideux, horrible. Avant de se laisser prendre, elle s'était défendue +comme une lionne; on voulait surtout l'amener vivante au fils de +Frédégonde. Dans la lutte brutale et acharnée du connétable Herpon et de +ses hommes contre Brunehaut, on lui avait donné des coups de poing, des +coups de pied; on lui avait meurtri les bras, les épaules, le sein, le +visage; un de ses yeux portait encore l'empreinte d'une atteinte +violente; les paupières et une partie de la joue disparaissaient sous +une large contusion noirâtre; sa lèvre supérieure, fendue et gonflée, +par suite d'un coup qui lui avait cassé deux dents, était couverte de +sang desséché; cependant, telle était l'énergie sauvage de cette +créature, que son front restait altier, son regard étincelant d'un +orgueil farouche... Chargée de liens, meurtrie, déguenillée, couverte de +poussière, de boue, Brunehaut semblait encore redoutable: cris, huées, +menaces, rien, durant cette longue route, n'avait pu ébranler cette âme +inflexible... + +Bientôt Clotaire II, sortant du village dans sa hâte de jouir de la vue +de sa victime, accourut à sa rencontre, accompagné de Warnachaire; +d'autres seigneurs de Bourgogne et d'Austrasie, qui avaient pris parti +pour Clotaire, l'accompagnaient; c'étaient les duks Pépin, Arnolf, +Alethée, Eudelan, Roccon, Sigowald, l'évêque de Troyes, et d'autres +encore. Le connétable Herpon, à la vue du roi, voulut se rapprocher de +lui; il fit un signe aux deux cavaliers qui conduisaient la monture de +Brunehaut, et partit au galop; les deux guerriers, se guidant sur son +allure, emmenèrent la vieille reine; celle-ci, non garrottée, se fût +tenue en selle comme une _amazone_; mais gênée par les liens qui +l'assujettissaient, elle ne pouvait suivre avec souplesse les mouvements +de sa monture, de sorte que le galop de sa haquenée imprimait au corps +de Brunehaut des soubresauts ridicules. La foule et les guerriers de +l'escorte, la suivant en courant, l'accablèrent de railleries et de +huées. Enfin, le connétable Herpon rejoignit le roi, sauta à bas de son +cheval, et dit à ses hommes en leur montrant la reine:--Mettez-la par +terre... laissez-lui seulement les mains attachées derrière le dos. + +Les cavaliers obéirent, et dénouèrent les cordes qui garrottaient la +reine sur sa selle; mais la rude pression des liens avait tellement +endolori ses jambes, que, ne pouvant se tenir debout, elle tomba d'abord +sur ses genoux. Craignant que l'on n'attribuât sa chute à la faiblesse +ou à la crainte, elle s'écria:--J'ai les membres engourdis, sans cela je +resterais debout... Brunehaut ne s'agenouille pas!... + +Les guerriers franks ayant relevé la reine, la soutinrent. Sa haquenée +de prédilection, qu'elle montait le jour de la bataille, et dont elle +venait de descendre, allongea sa tête intelligente et lécha doucement +les mains de la reine attachées derrière son dos... Pour la première +fois, et pendant un moment, les traits de Brunehaut exprimèrent autre +chose qu'un orgueil farouche ou une rage concentrée; elle tourna comme +elle put la tête par-dessus son épaule et dit à sa haquenée d'une voix +presque attendrie:--Pauvre animal! tu as tâché de me sauver par la +rapidité de ta course... tes forces ont trahi ton courage; maintenant tu +me dis adieu à ta manière... Toi seul tu n'éprouves pas de haine contre +Brunehaut; mais Brunehaut est fière d'être haïe par tous... car elle est +redoutée par tous... + +Clotaire II s'approcha lentement de la vieille reine. Un cercle immense, +composé des seigneurs franks, des guerriers de l'armée et de la foule +qui l'avait suivie, se forma autour du fils de Frédégonde et de sa +mortelle ennemie. La vue de ce roi, la volonté de ne pas défaillir +devant lui, donnèrent à Brunehaut une énergie, une force surhumaines. +Elle s'écria d'un air farouche en s'adressant aux guerriers qui la +soutenaient par-dessous les bras:--Arrière! je saurai me tenir +debout!... + +Elle se tint debout en effet, et fit deux pas à l'encontre du roi, comme +pour lui prouver qu'elle ne ressentait ni faiblesse ni crainte. Clotaire +et Brunehaut se trouvèrent ainsi tous deux face à face au milieu du +cercle qui se rétrécit de plus en plus. Un grand silence se fit dans +cette foule; toutes les respirations étaient suspendues, on attendait +avec anxiété le résultat de cette terrible entrevue. Le fils de +Frédégonde, les deux bras croisés sur sa poitrine palpitante d'un +triomphe farouche, contemplait silencieusement sa victime. Celle-ci, le +front superbe, le regard intrépide, dit de sa voix mordante, sonore, qui +retentit au loin: + +--Et d'abord, bonjour, duk Warnachaire, lâche soldat... toi qui as +commandé à mon armée de fuir sans combattre; ton infâme trahison m'a +perdue... Gloire à toi! tu as vaincu mes soupçons, tu m'as livrée à mon +ennemi... me voici donc moi, moi, fille, femme, mère de rois... me voici +garrottée, me voici la figure meurtrie de coups de poing que l'on m'a +donnés... me voici souillée de fumier, de boue et d'ordures que les +populations m'ont jetés sur la route... Triomphe, fils de Frédégonde! +triomphe, jeune homme! depuis deux jours le peuple couvre de huées, de +mépris et de fange, non-seulement moi, mais en ma personne la royauté +franque! la tienne, celle de ta race! Triomphe! la royauté ne se +relèvera pas du coup que tu m'as porté! + +--Glorieux roi!--dit tout bas l'évêque de Troyes à Clotaire II,--si vous +m'en croyez, vous ne laisserez point parler cette femme diabolique; sa +langue est plus venimeuse que celle d'un aspic... + +--Non, non; je veux d'abord la torturer dans son orgueil, je veux la +rendre l'horreur et la risée de cette populace! + +Pendant ces quelques mots, échangés entre le prélat et le roi, Brunehaut +avait continué d'une voix de plus en plus retentissante en se tournant +vers la foule des guerriers: + +--Et le peuple stupide! le peuple hébété nous respecte... nous craint, +nous autres de race royale, qui nous traitons si royalement entre +nous... C'est pourtant une face royale et couronnée que ma figure +meurtrie à coups de poing, comme celle d'une vile esclave! Tenez, +guerriers, la mère de votre roi que voilà, devait me ressembler +lorsqu'elle avait été battue par quelque goujat, son amant! vous savez, +Frédégonde... cette infâme créature, prostituée à tous les valets du +palais de Chilpérik, avant d'être la concubine, puis l'épouse de ce +glorieux roi, lorsqu'il eut, de ses propres mains, étranglé ma soeur +Galeswinthe!... + +--Oses-tu parler de prostitution, vieille louve blanchie dans la +débauche!--s'écria Clotaire d'une voix non moins retentissante que celle +de Brunehaut,--toi qui, rebutante et ridée, ne pouvais avoir d'amants +qu'en les payant avec les fonctions du palais... + +--Et ta mère Frédégonde! la chaste femme!... avec sa cour de jeunes +pages qui, tout chauds de ses baisers lubriques, ont poignardé mon mari +Sigebert et mon fils Childebert!... + +--Et toi, vieille chienne altérée de carnage! tu irais dans ta soif de +meurtre lécher le sang corrompu des charniers!... N'as-tu pas fait +égorger _Lupence_, évêque de Saint-Privat, par le comte Gabale, un de +tes amants!... + +--Que veux-tu... je suis un monstre, moi! un monstre couronné! c'est +tout dire, entendez-vous, guerriers? apprenez en un jour à juger vos +rois! Mais, écoute, Clotaire; évêque pour évêque, ta mère Frédégonde +n'a-t-elle pas fait poignarder Prétextat dans sa basilique de Rouen, +parce que, après le meurtre de mon mari, Prétextat m'avait mariée à +_Mérovée_, ton frère... + +--Si mon frère t'a épousée, c'est grâce à tes maléfices, abominable +sorcière! car après avoir abusé de sa jeunesse, tu as poussé Mérovée au +parricide... tu l'as armé contre son père, qui était aussi le mien. + +--Quel tendre père! Écoutez, guerriers, et admirez la paternité de vos +rois. Ce Chilpérik, non content de faire égorger son fils Mérovée à +Noisy, a livré au poignard ou au poison de Frédégonde tous les enfants +qu'il avait eus de ses autres femmes!... + +--Te tairas-tu!--s'écria Clotaire grinçant les dents de rage.--Tu mens, +monstre! tu mens!... + +--Seigneur roi, que ne m'avez-vous écouté?--dit à demi-voix l'évêque de +Troyes.--Cette femme est un véritable basilic!... + +--Il restait à ton père Chilpérik, parmi ses épouses répudiées, une +seule femme vivante, Audowère,--reprit Brunehaut;--Audowère avait deux +enfants, Clodwig et Basine: la mère est étranglée, le fils poignardé, la +fille, livrée aux pages de Frédégonde qui la violent sous ses yeux à +elle[C]... l'auteur de ces meurtres!... Hein! vaillants guerriers! ces +reines! comme elles sont raffinées dans leurs sanglantes débauches!... + +--Et toi!--s'écria Clotaire II, ne voulant pas laisser sans réplique ces +effroyables accusations contre la mémoire de sa mère,--et toi, infâme +entremetteuse! qui mets des concubines dans le lit de tes petits-fils +pour les énerver et régner à leur place; toi qui fais égorger les +honnêtes gens que ces monstruosités révoltent: témoin Berthoald, maire +du palais de Bourgogne, poignardé par tes ordres; l'évêque Didier, +écrasé à coups de pierre aux bords de la Chalaronne. + +--C'est vrai... je ne recule devant aucune monstruosité, moi. J'aime à +voir torturer mes ennemis: je suis de bon sang royal... comme ton père. +Jugez-en, guerriers. Chilpérik, après avoir fait assassiner mon mari, +s'empare de mon parent Sigila et lui fait brûler les jointures des +membres avec des fers ardents, arracher les narines et les yeux, +enfoncer des fers entre les ongles, après quoi on coupe à la victime les +mains, les bras, les jambes et les cuisses... Hein! ces rois, quels fins +bourreaux de naissance!... + +--Warnachaire,--dit Clotaire II, rugissant de fureur,--rappelle-toi ces +supplices; n'oublie rien... ils trouveront leur place.--Puis s'adressant +à Brunehaut:--Et toi, n'as-tu pas rougi tes mains du sang de ton +petit-fils Theudebert, après la bataille de Tolbiac? Son fils, un enfant +de cinq ans, n'a-t-il pas eu, par tes ordres, la tête brisée sur une +pierre?... + +--C'est vrai. Mais, réponds, toi qui avais mes petits-fils en ton +pouvoir, réponds, quel est ce sang tout frais dont ta robe est rougie? +c'est le sang innocent de trois enfants, dont tu viens d'usurper les +royaumes! Voilà comme nous agissons, nous autres de race royale. Nous +voulons régner à la place de nos enfants, nous les énervons; des +héritiers nous gênent, nous les tuons; des parents nous gênent, nous les +tuons; notre époux nous gêné, nous le tuons. Ton père Chilpérik gênait +ta mère Frédégonde dans ses crapuleuses débauches, elle le fait +poignarder! + +--C'est toi, monstre, qui as fait assassiner mon père! + +--Tu veux rire... c'est ta mère... + +--C'est toi, bête féroce!... + +--C'est ta mère... Tu ne me crois pas? Tiens, interroge Landri, que je +vois là derrière toi, Landri, un de tes fidèles, et l'un des anciens +amants de ta mère, il te le dira comme moi, qu'elle a fait poignarder +ton père! + +--C'est l'enfer que cette femme!--s'écria Clotaire.--Qu'on l'entraîne! +qu'on la bâillonne!... + +--Ô mes chers fils en Christ!--s'écria l'évêque de Troyes, afin de +couvrir la voix haletante de Brunehaut,--comment pourriez-vous croire +les paroles de cette femme exécrable, qui accuse de forfaits inouïs, +impossibles, la vénérable famille de notre glorieux roi Clotaire... + +--Guerriers, écoutez-moi!--s'écria Brunehaut.--Je vais mourir... mais je +veux... + +--Tais-toi, démon! Belzébuth femelle!...--reprit l'évêque de Troyes +d'une voix tonnante. Puis il dit tout bas à Clotaire:--Glorieux roi! +faites-la donc bâillonner... Il est temps, plus que temps... + +Deux leudes, qui sur le premier ordre de Clotaire s'étaient mis en quête +d'une écharpe, la mirent sur la bouche de Brunehaut et la nouèrent +derrière sa tête. + +--Oh! monstre sorti de l'enfer!--lui dit alors l'évêque de Troyes,--si +cette glorieuse race de rois franks, à qui le Seigneur a octroyé la +possession de la Gaule en récompense de leur foi catholique et de leur +soumission à l'Église; si ces rois avaient commis les crimes dont tu as +l'audace de les accuser par tes impostures diaboliques, seraient-ils, +comme le prouve le visible appui que Dieu leur prête en terrassant leurs +ennemis, seraient-ils les fils chéris de notre sainte Église? Est-ce que +nous, les pères en Christ du peuple des Gaules, nous lui ordonnerions +l'obéissance, la résignation devant ses maîtres, s'ils n'étaient pas les +élus du Seigneur? Va, rechercheuse de maléfices! tu es l'effroi du +monde; il te revomit en enfer d'où tu es sortie. Retournes-y, monstre, +qui t'es faite l'entremetteuse de tes petits-enfants pour les énerver. +Dites, ô mes frères en Christ! qui de vous ne frémira d'épouvante à la +pensée de ce crime inouï, dont ce monstre, vous l'avez entendu, s'est +glorifié?... + +L'évêque toucha le but... Ce crime, le plus exécrable de tous ceux de +cette reine infâme, révoltait si profondément la nature humaine, que les +âmes les plus grossières s'émurent d'horreur, et un seul cri vengeur +sortit de la foule:--À mort, le monstre! qu'il périsse dans les +supplices!... + + * * * * * + +Trois jours se sont passés depuis que Brunehaut est tombée au pouvoir de +Clotaire II, le soleil de midi commence à décliner. Un homme à longue +barbe blanche, vêtu d'un froc brun à capuchon, et monté sur une mule, +suit la route par laquelle Brunehaut, accompagnée de son escorte et de +la foule, est arrivée au village. Cet homme est Loysik; il a échappé à +la mort que lui destinait Brunehaut, oublié par cette reine lorsqu'elle +fut obligée de quitter précipitamment Châlons pour marcher à la tête de +son armée à la rencontre de Clotaire II; un des jeunes frères de la +communauté accompagne à pied le vieux moine et guide sa mule par la +bride. Venant à la rencontre du moine, un guerrier, armé de toutes +pièces, gravissait au pas de son cheval la route ardue que Loysik +descendait au pas de sa mule. Lorsque ce Frank fut à quelques pas du +vieillard, celui-ci lui dit:--Vous êtes de la suite du roi Clotaire? + +--Oui, saint patron. + +--Est-il encore dans le village de Ryonne? + +--Jusqu'à ce soir... Je vais faire préparer ses logements sur la route. + +--Le duk Roccon n'est-il pas parmi les seigneurs qui accompagnent le +roi? + +--Oui... Tu le connais? + +--Je le connais... la reine Brunehaut a été, dit-on, menée prisonnière +au roi Clotaire, qui s'est aussi emparé de ses petits-fils. + +--C'est une vieille nouvelle... D'où viens-tu donc? + +--Je viens de Châlons, où j'ai appris ces choses par des gens arrivant +de l'armée... Qu'est-ce que le roi a fait de sa prisonnière et des +enfants? + +--Mon cheval a besoin de souffler, après la rude montée de cette côte... +Je peux te répondre, saint patron, d'autant mieux qu'il est, dit-on, +d'un bon présage d'avoir rencontré un prêtre au commencement de sa +route. + +--Réponds-moi, je te prie; qu'a-t-on fait de Brunehaut et de ses quatre +petits-fils? + +--D'abord, il n'y a eu que trois enfants de pris sur les bords de la +Saône; le quatrième, Childebert, n'a pu être retrouvé... A-t-il été tué +dans la mêlée? s'est-il échappé? on l'ignore... + +--Et les trois autres? + +--L'aîné et le second ont été tués... + +--Dans la bataille? + +--Non, non... ils ont été tués dans le village... là-bas... Le roi les a +fait périr sous ses yeux, afin d'être certain de leur mort, ne voulant +pas que ces enfants reviennent un jour revendiquer leur royaume... +Pourtant on dit que le roi a fait grâce au plus petit des trois... M'est +avis qu'il a tort; car... Mais qu'as-tu, saint patron? tu frissonnes... +C'est le froid du matin, sans doute? + +--C'est le froid du matin... et la reine Brunehaut? + +--Elle est arrivée ici avec une fière escorte! un véritable triomphe! du +fumier pour encens et des injures pour hosannah. + +--On m'a dit cela sur la route; mais la reine, à son arrivée dans le +village, a été mise à mort, sans doute? + +--Non; elle est encore en vie. + +--S'il l'a gardée prisonnière pendant trois jours, Clotaire a donc eu +pitié d'elle? + +--Clotaire... pitié de Brunehaut? Il faut, en effet, bon patron, que tu +viennes de loin pour parler de la sorte... Écoute bien ceci... Il y a +trois jours Brunehaut a été conduite dans ce village que tu vois là-bas; +on l'a amenée dans la maison où ont été tués ses petits-fils: deux +bourreaux fort experts et quatre aides, munis de toutes sortes +d'ustensiles, se sont enfermés avec la vieille reine, il y a de cela +trois jours, et elle n'est pas encore morte[D]. Je dois ajouter qu'on +lui laissait la nuit pour se reposer. De plus, comme elle avait +entrepris de se laisser mourir de faim, on lui entonnait de force, +tantôt du vin épicé, tantôt de la farine détrempée de lait, ce qui la +soutenait suffisamment... Mais, saint patron, voilà que tu frissonnes +encore. + +--C'est toujours le froid du matin... Et à cette torture de trois jours, +Clotaire assistait? + +--Je vais te dire... La porte de la maison de torture était fermée à +tous et gardée; mais il y avait une petite fenêtre donnant dans +l'intérieur de la maison: c'est par là que le roi, les duks, l'évêque et +quelques leudes favoris allaient regarder chacun à son tour. Clotaire, +lui, en connaisseur, n'allait jamais regarder au dedans lorsque +Brunehaut criait, car elle criait parfois à être entendue d'un bout du +village à l'autre; mais dès qu'elle ne faisait plus que gémir, il allait +jeter un coup d'oeil par la fenêtre, car il paraît que les moments où +l'on gémit sont plus terribles que ceux-là où l'on crie. C'est +d'ailleurs une vraie fête dans le village; Clotaire, en roi généreux, a +permis à bon nombre de gens qui ont suivi Brunehaut jusqu'ici d'y rester +jusqu'à la fin; il leur a fait distribuer des vivres... Ah! patron! il +faut les entendre, chaque fois que les cris de la reine arrivent jusqu'à +eux, ils y répondent par des huées... Mais mon cheval a soufflé... +Adieu, bon patron; je te conseille de te hâter, si tu es curieux +d'assister à un spectacle que tu n'as jamais vu et que tu ne verras +jamais... On parle de choses extraordinaires pour la fin des tortures; +le roi a fait revenir de dix lieues d'ici un des chameaux qui portaient +ses bagages. Que va-t-on faire de ce chameau? c'est encore un secret; +mais tu le sauras si tu te hâtes. Adieu, donne-moi ta bénédiction. + +--Je souhaite que ton voyage soit heureux. + +--Merci, bon patron; mais hâte-toi, car lorsque j'ai quitté le village, +on venait de sortir le chameau de la grange où il avait passé la nuit. +Que va-t-on faire de ce chameau? Enfin, adieu... + +Et le cavalier, pressant son cheval de l'éperon, s'éloigna rapidement. +Peu de temps après Loysik arriva à l'entrée du village de Ryonne. Le +vieillard descendit de sa mule et pria le jeune frère de l'attendre. Un +leude, auquel Loysik demanda la demeure du duk Roccon, le conduisit à la +tente de ce seigneur frank, voisine de celle du roi. Presque aussitôt le +moine fut introduit auprès du duk, qui lui dit avec un accent de +déférence respectueuse:--Vous ici, mon bon père en Christ? + +--Je viens te demander une chose juste. + +--Parlez... si elle est en mon pouvoir, je vous l'accorde d'avance. + +--Tu es ami du roi Clotaire? tu as quelque influence sur lui? + +--Certes, si vous avez à lui demander une grâce, vous ne pouvez arriver +plus à propos; il est très-joyeux... car, vous savez?... Brunehaut... + +--Je sais, je ne sais que trop,--se hâta de répondre le vieillard.--Je +ne veux pas de grâce de ton roi... je veux justice... Voici une charte +octroyée par son aïeul Clotaire Ier; en droit, elle n'a pas besoin +d'être confirmée, puisque la concession est absolue; mais l'évêque de +Châlons nous inquiète; il élève des prétentions sur les biens du +monastère, sur ceux des habitants de la vallée, et par suite, sur leur +liberté, biens et liberté garantis par la charte que voici... Nous nous +soucierions peu des prétentions de l'évêque, et nous saurions lui +résister au besoin par les armes, si la charte était de nouveau +confirmée par ton roi, puisqu'en ces temps-ci les droits les plus sacrés +ont besoin de confirmation... Veux-tu donc demander à Clotaire, +maintenant roi de Bourgogne, d'apposer son sceau sur cette charte +octroyée par son aïeul? + +--Quoi! mon père en Christ, c'est là toute la faveur que vous sollicitez +du roi? Rien de plus facile... Le roi honore trop la mémoire de son +glorieux aïeul pour ne pas confirmer une charte octroyée par ce grand +prince. Clotaire doit être à cette heure dans sa tente... Attendez-moi +ici, mon père en Christ, je reviens. + +Pendant la courte absence du seigneur frank, Loysik entendit au dehors +le tumulte, les cris de la foule impatiente des guerriers appelant à +grands cris Brunehaut. Le duk Roccon reparut bientôt rapportant la +charte sur laquelle Clotaire le jeune avait apposé son sceau au-dessous +de ces mots fraîchement écrits: + +«_Nous voulons et ordonnons à tous leudes, duks, comtes et évêques, que +ladite charte, signée de notre glorieux aïeul Clotaire, soit maintenue +et respectée en tout ce qu'elle contient pour le présent et pour +l'avenir, croyant en ceci honorer la mémoire de notre glorieux aïeul. +Que ceux qui me succéderont maintiennent donc cette donation +inviolablement, en tant qu'ils voudront participer à la vie éternelle, +en tant qu'ils voudront être sauvés du feu éternel. Quiconque +retranchera quelque chose de cette donation, que le portier du ciel +retranche sa part dans le ciel; quiconque y ajoutera quelque chose, que +le portier du ciel y ajoute quelque chose._» + +Le vieillard haussa imperceptiblement les épaules et dit au duk: + +--Qui a écrit ces mots sur cette charte? + +--Le saint évêque de Troyes. + +--Vous n'aviez pas parlé à votre roi des prétentions de l'évêque de +Châlons? + +--Je n'ai pas cru cela nécessaire... J'ai dit à Clotaire: Je te prie, +moi, ton fidèle, de confirmer cette charte octroyée par ton aïeul en +faveur d'un saint homme de Dieu.--«Je n'ai rien à te refuser, a-t-il +répondu,»--et il a prié l'évêque d'écrire ce qu'il fallait. Après quoi +le roi a apposé son sceau royal au-dessous de l'écriture. + +--Et maintenant, Roccon,--dit le vieillard,--je te remercie... adieu... + +Puis, se ravisant, Loysik ajouta: + +--Tu me l'as dit, le moment est favorable pour obtenir une faveur de ton +roi... promets-moi de lui demander l'affranchissement de quelques +esclaves du fisc royal, et de me les envoyer à mon monastère de la +vallée de Charolles. + +--Ah! mon père en Christ, j'étais certain que notre entretien ne se +passerait pas sans quelque demande d'affranchissement. + +--Roccon, tu as une femme, des enfants... les chances de la guerre sont +variables: Brunehaut est prisonnière et vaincue; mais si cette reine +implacable, tant de fois victorieuse dans les batailles, n'eût pas été +trahie par son armée, par ses auxiliaires... oui, si elle eût vaincu +Clotaire, quel aurait été votre sort, à vous, seigneurs de Bourgogne, +qui avez pris parti pour ce roi? que seraient devenues ta femme, ta +fille? + +--Brunehaut m'aurait fait couper le cou; elle aurait livré ma femme et +mes filles à l'esclavage des farouches tribus d'outre-Rhin! Malédiction! +mes deux filles, Bathilde et Hermangarde, esclaves!... Mon père en +Christ, ne parlons pas de cela. À cette seule pensée, la sueur me vient +au front... Non, ne parlons pas de cela... + +--Parlons-en, au contraire, car parmi ces esclaves inconnus dont je te +demande la liberté, il en est peut-être qui ont avec eux des filles +qu'ils chérissent autant que tu chéris les tiennes... Juge donc de la +joie que leur causerait leur délivrance par la joie que tu éprouverais, +toi et tes enfants, si, étant esclaves, on vous affranchissait. Roccon, +deux mots seulement, deux mots de toi à ton roi, et tu peux donner cette +ineffable joie à de pauvres captifs... + +--C'est donner grande joie à bon marché. Allons, mon père en Christ, je +vous promets les dix esclaves... Clotaire ne me les refusera pas. + +--Seigneur duk,--dit un serviteur en entrant précipitamment dans la +tente,--la promenade du chameau va commencer. + +--Oh! oh! c'est un des meilleurs spectacles de la fête... je ne le +manquerai pas... Venez-vous, mon père en Christ? je vous ferai +convenablement placer. + +--Ah!--s'écria le vieillard avec horreur,--je ne veux pas rester un +moment de plus dans cet horrible lieu... Adieu, Roccon; j'ai ta +parole... + +--Oui, père en Christ; mais en retour vous prierez pour moi, afin que +j'aie une bonne part de paradis. + +--L'homme trouve le paradis dans son coeur lorsqu'il fait le bien: les +prêtres qui promettent le ciel sont des fourbes. Je demanderai à Dieu +qu'il t'inspire souvent des pensées charitables... Adieu. + +--Adieu, père en Christ; je songerai à vos paroles... Je cours voir le +chameau. + +Loysik quitta la tente du duk, espérant sortir à l'instant du village; +cet espoir fut déçu. En s'éloignant, il se trouva dans une ruelle +étroite, séparant deux rangées de huttes, et coupée transversalement par +une voie plus large. Loysik se dirigeait de ce côté afin d'aller +rejoindre le jeune frère qui gardait sa mule, lorsque soudain les cris +qu'il avait déjà plusieurs fois entendus redoublèrent; presque aussitôt +un flot de ce peuple, qui avait suivi Brunehaut pour jouir de la vue de +son supplice, faisant irruption par cette rue transversale, vint à +l'encontre de Loysik, et, malgré ses efforts, l'entraîna: hommes, +femmes, enfants, tous déguenillés, étaient esclaves et de race gauloise; +ils criaient: + +--Brunehaut revient du camp! elle va passer!... + +Loysik ne chercha pas à lutter vainement contre cette foule; bientôt il +se trouva porté, malgré lui, presque au premier rang, et fut forcé de +s'arrêter aux abords de l'espèce de place, au milieu de laquelle +s'élevait la tente de Clotaire II, plusieurs guerriers à pied formant le +cordon autour de cette place, empêchaient la foule d'y pénétrer; voici +ce que vit Loysik: En face de lui, une sorte d'avenue assez large et +complétement déserte; à gauche, l'entrée de la tente royale; devant +cette tente, Clotaire II, entouré des seigneurs de sa suite, parmi +lesquels se trouvait l'évêque de Troyes. Deux esclaves à pied venaient +d'amener sous les yeux du roi un étalon fougueux, ils pouvaient à peine +le contenir au moyen de deux longes pesant sur son mors; il se cabrait +violemment, quoique ses deux pieds de derrière fussent entravés: l'oeil +sanglant, les naseaux fumants, il faisait de tels efforts pour échapper +aux esclaves, que sa robe, d'un noir foncé, ruisselait d'écume aux +flancs et au poitrail; il ne portait pas de selle, sa longue crinière, +tantôt flottait au vent, désordonnée par les bonds de cet animal +furieux, tantôt cachait presque entièrement sa tête farouche. Les +esclaves parvinrent cependant à l'amener devant Clotaire II; il fit un +signe, et aussitôt ces malheureux, rampant à genoux, et au risque d'être +broyés, passèrent à chacune des jambes de derrière du cheval le noeud +coulant d'une longue corde; puis d'autres esclaves, raidissant ces +liens, empêchèrent ainsi les ruades du cheval, que leurs compagnons +purent alors délivrer de ses premières entraves. Durant cette périlleuse +manoeuvre, l'étalon devint si furieux, qu'il se cabra de nouveau avec +une force irrésistible, et de ses pieds de devant atteignit la tête de +l'un des esclaves; il tomba sanglant sous les pieds du cheval, qui, +s'acharnant alors sur lui, l'écrasa sous ses sabots. Le cadavre fut +roulé loin de là; et deux autres esclaves reçurent l'ordre de se joindre +à ceux qui, pour maintenir l'étalon, se cramponnaient de toutes leurs +forces à chacune de ses longes. De nouveaux cris, d'abord lointains, +puis de plus en plus rapprochés, retentirent. La voie, d'abord déserte, +qui aboutissait à la place, en face de Loysik, se remplit d'une foule +innombrable de soldats à pied; bientôt un chameau, dominant de toute +l'élévation de sa taille cette multitude armée, apparut aux yeux du +vieillard. La troupe de soldats franks poussait des clameurs furieuses. + +--Brunehaut! Brunehaut!--criaient ces milliers de voix.--Triomphe à +Brunehaut!... Bonne reine, regarde donc ton bon peuple de Bourgogne! +Brunehaut! Brunehaut!... + +Quoique mourante, quoique brisée par cette torture de trois jours, la +vieille reine, rappelée sans doute à elle par ce redoublement de cris +féroces, eut la force de se redresser une dernière fois sur le dos du +chameau, où elle avait été mise à cheval et garrottée. À ce moment, elle +n'était qu'à quelques pas de Loysik. Ce qu'il vit alors... oh! ce qu'il +vit est sans nom, comme les crimes de Brunehaut... Ses longs cheveux +blancs, maculés de sang caillé, couvraient seuls... seuls la nudité de +la vieille reine... Ses jambes, ses cuisses, ses bras, ses épaules, son +sein, son corps enfin, n'avait plus forme humaine; ce n'étaient que +plaies vives, ou brûlures boursouflées, noirâtres, sanguinolentes; +plusieurs ongles de ses pieds ayant été arrachés, pendaient encore, +soutenus par une pellicule rougeâtre au bout des orteils; à d'autres +doigts des pieds et des mains, on voyait, plantées entre l'ongle et la +chair, de longues aiguilles de fer... Le visage seul n'avait pas été +martyrisé; malgré sa lividité cadavéreuse, malgré les traces de +souffrances inouïes, surhumaines, qu'y avaient laissées ces tortures de +trois jours, il respirait encore l'orgueil et le défi: un sourire +affreux crispait les lèvres bleuâtres de la reine; un éclair de fierté +farouche illuminait encore parfois son regard agonisant... Et, fatalité! +ce regard s'arrêta par hasard sur Loysik, au moment où Brunehaut passait +devant lui. À la vue du vieux moine, dont le froc, la longue barbe +blanche et la haute stature avaient sans doute attiré le regard mourant +de la reine, elle parut frappée d'une commotion soudaine, se redressa, +et rassemblant le peu de force qui lui restait, elle s'écria d'une voix +désespérée, presque repentante: + +--Moine, tu disais vrai... il est une justice au ciel!... À cette heure, +sais-tu à quoi je pense?... à la mort de Victoria la Grande... cette +femme empereur, pleurée de tout un peuple... + +Les clameurs furieuses de la foule couvrirent la voix de Brunehaut; son +dernier effort pour se redresser et parler à Loysik avait épuisé ses +forces défaillantes... Elle tomba renversée en arrière, et son corps +inerte ballotta sur la croupe du chameau. Loysik avait longtemps lutté +contre l'horreur de cet épouvantable spectacle; Brunehaut cessait à +peine de parler, qu'il sentit sa vue se troubler, ses genoux faiblir; +sans deux pauvres femmes qui, frappés de compassion pour sa vieillesse, +le soutinrent, le moine eût été foulé aux pieds. + +Loysik resta longtemps privé de sentiment... Lorsqu'il reprit ses sens, +la nuit était venue; il se trouva couché dans une masure, sur un lit de +paille; à côté de lui, le jeune frère, qui était parvenu à le rejoindre, +en demandant si l'on n'avait pas vu un vieux moine laboureur à barbe +blanche. Deux pauvres femmes esclaves avaient fait transporter Loysik +dans leur misérable hutte. Le premier mot qu'il prononça, encore sous +l'impression de l'horrible scène dont il avait été témoin, fut le nom de +Brunehaut. + +--Bon père,--dit une des femmes,--cette horrible reine a été descendue +de son chameau, elle n'était plus qu'un cadavre... On l'a liée par les +bras au bout des cordes que l'on avait attachées aux jambes de derrière +d'un cheval fougueux, et puis on a lâché l'animal; mais, par malheur, le +supplice n'a pas duré longtemps: le cheval, dès sa première ruade, a +cassé la tête de Brunehaut; son crâne a éclaté comme une coque de noix, +et sa cervelle a jailli partout. + +Soudain le jeune moine laboureur dit à Loysik, en lui montrant sur le +seuil de la porte une lueur causée sans doute par la réverbération d'une +grande flamme lointaine: + +--Mon bon père, entendez-vous ces cris éloignés? voyez donc cette lueur! + +--Cette lueur, mon enfant, est celle du bûcher,--dit la vieille;--ces +cris sont ceux des gens qui dansent joyeusement à l'entour du feu! + +--Quel bûcher?--demanda Loysik en tressaillant;--de quel bûcher +parlez-vous? + +--Quand le cheval fougueux a eu d'une bonne ruade brisé la tête de ce +vieux monstre de Brunehaut, ceux qui l'avaient suivie pour la voir +mourir ont demandé au roi de porter sur un bûcher les restes maudits de +cette vieille louve: le roi y a consenti avant son départ, car il est +parti depuis tantôt... et... mais, tenez, tenez, bon père... voyez +quelle belle flamme il fait, ce bûcher! Il est dressé là-bas sur la +place, et la lueur vient jusqu'ici; nous y voyons comme en plein jour... +et ces cris... entendez-vous? écoutez... + +Et le vent du soir apporta jusqu'à Loysik ces cris poussés par la foule +dans l'ivresse de sa vengeance: + +--Brûlez, brûlez, vieux os de Brunehaut la maudite! brûlez, brûlez, +vieux os maudits[E]!... + +Loysik alors s'écria: + +--Oh! rapprochement formidable comme la voix de l'histoire!... _Le +bûcher de_ Brunehaut... _le bûcher de_ Victoria la Grande!... + + * * * * * + +Ronan, la vieille petite Odille, le Veneur et l'évêchesse, se +promenaient sur le rivage de la rivière de Charolles, en face la logette +destinée aux moines du monastère et aux habitants de la vallée, qui, +tour à tour, venaient la nuit veiller sur le bac. En outre, depuis la +révélation des prétentions de l'évêque de Châlons, dix frères et vingt +colons, bien armés, gardaient tour à tour ce passage, et campaient là +sous une cabane de planches. + +--Mon vieux Veneur,--disait tristement Ronan,--voici le septième jour +depuis le départ de Loysik; il n'est pas encore de retour; je ne peux +vaincre mon inquiétude... + +--Le voici là-bas!--s'écria joyeusement Odille;--voyez-vous sa mule +blanche? il descend le coteau et se dirige vers la rivière. + +C'était Loysik. Ronan, le Veneur, Odille, l'évêchesse, quelques moines +et colons se jettent dans le bac; on passe la rivière, on aborde, et +tous de courir au-devant du bon moine. La vieille Odille et la vénérable +évêchesse retrouvèrent ce jour-là leurs jambes de quinze ans. À peine +donne-t-on à Loysik le temps de descendre de sa mule; c'est un pêle-mêle +de bras, de mains, de têtes, autour du vieillard; c'est à qui +l'embrassera le premier. Il ne sait à quelles caresses répondre. Enfin +cette tempête de tendresse s'apaise; on se calme, la joie n'étouffe +plus, l'on peut causer en revenant au monastère, Loysik alors raconte à +ses amis ce qu'il sait des tortures et de la mort de la reine Brunehaut; +il leur apprend la confirmation de la charte de Clotaire Ier par +Clotaire II. + +--Enfin,--ajouta Loysik,--à mon retour de Ryonne, je suis allé trouver +l'évêque de Châlons... La confirmation de notre charte par Clotaire II, +c'était beaucoup, mais ce n'était pas tout. + +--Frère Loysik,--reprit Ronan,--nous avons eu des nouvelles de l'évêque +de Châlons... Voici comment: ensuite du départ des hommes de guerre de +Brunehaut, que nous avons relâchés, selon tes ordres, après que tu as eu +échappé à la mort que ce monstre te réservait, l'archidiacre n'a-t-il +pas eu l'audace de revenir ici à la tête d'une cinquantaine de tonsurés +et d'autant de pauvres esclaves de l'évêché... Esclaves et tonsurés, +armés tant bien que mal, portaient une croix en guise de drapeau à la +tête de leur troupe cléricale, ils venaient bravement nous déclarer la +guerre, si nous refusions d'obéir aux ordres de l'évêque, et de laisser +mettre nos biens dans son sac épiscopal. + +--Ah! la bonne journée!--reprit en riant le Veneur;--cette troupe +cléricale avait amené sur des chariots une barque pour traverser la +rivière... J'étais ce jour de veille ici avec une trentaine de nos +hommes; nous voyons d'abord mettre à l'eau la barque et y entrer +l'archidiacre avec deux clercs pour rameurs. Trois hommes nous +inquiétaient peu; nous les laissons aborder. L'archidiacre met pied à +terre, casqué, cuirassé, par-dessus sa robe de prêtre, avec une longue +épée au côté. «Si vous ne voulez pas vous soumettre aux ordres de +l'évêque de Châlons,--nous dit d'un ton triomphant ce capitaine de +basilique,--ma troupe va entrer dans cette vallée, afin de la réduire de +vive force... Je vous accorde un quart d'heure pour réfléchir.» + +--Il ne m'en faut pas tant, à moi, pour me décider, saint homme armé en +guerre,--lui ai-je répondu.--Écoute ceci: Nous t'avons déjà une fois +relâché la peau sauve, malgré tes insolences; cette fois-ci tu vas +recevoir d'abord une rude discipline, mon capitaine de Dieu... + +--Ah! vieux Vagre, vieux Vagre!--dit Loysik en secouant la tête,--voilà +des violences que je n'aime pas... Si j'avais été là, vous n'eussiez +point ainsi gâté votre cause... + +--Bon père,--reprit le Veneur en riant, ainsi que Ronan, les vieux +damnés!--il n'y a eu rien de gâté que le cuir de l'archidiacre. Aussitôt +dit que fait: on prend mon homme, on trousse sa robe de prêtre, et à +grands coups de ceinturon on applique une rude discipline à mon +capitaine de Dieu, tout casqué, cuirassé qu'il était... après quoi on le +met dans le bac; moi et mes gens nous y entrons, et nous trouvons en +ligne, sur l'autre bord, l'armée cléricale. Cinq ou six de ces tonsurés +s'étaient munis d'arcs; ils nous envoient une volée de flèches assez mal +visées; mais le hasard veut qu'elle tue l'un des nôtres et en blesse +deux; nous étions trente au plus, nous abordons cette centaine de +soldats d'église et de pauvres esclaves, amenés là de force; ils +essayent de nous résister, mais nous invoquons notre très-sainte +Trinité: épée, lance et hache; aussi les vaillants de l'évêque de +Châlons nous montrent bientôt comment est cousu le derrière de leurs +chausses... Le glorieux capitaine épiscopal saute sur sa mule et donne +le signal de la retraite en fuyant au galop; les tonsurés l'imitent... +nous enterrons une demi-douzaine de morts; nous ramassons quelques +blessés, qui ont été soignés au monastère, plus tard, remis en liberté; +or, depuis nous n'avons pas entendu parler de la vaillante armée +épiscopale. + +--Je savais cela, mes amis, et je vous approuve, sauf la discipline de +l'archidiacre, que je blâme fort,--dit Loysik;--car j'ai eu grand'peine +à calmer la juste colère de l'évêque de Châlons à ce sujet... Vous avez +donc agi comme il fallait; oui, défendre son bon droit, repousser la +force par la force, c'est justice, et de plus, la résistance poussée +jusqu'à l'héroïsme est souvent politique; car, Brunehaut, je vous l'ai +dit, a reculé devant l'idée de vous pousser au désespoir... À mon retour +du camp de Clotaire, j'ai vu l'évêque; je l'ai trouvé furieux de votre +résistance et de l'outrage fait à l'archidiacre. Je lui ai dit ceci:--Je +blâme fort l'outrage, mais j'approuve fort la résistance légitime de mes +frères de la vallée... Voyez à quoi bon la violence? Vous, homme +d'église, vous avez envoyé des gens armés contre des moines et des +colons qui ne demandaient qu'à vivre libres, paisibles et laborieux, +selon leur droit. Vos gens ont été battus, et ils le seront encore s'ils +reviennent... Renoncez donc à toute prétention sur cette vallée, nous +reconnaîtrons, de notre côté, vos droits de juridiction spirituelle, +mais rien de plus...--«Alors,--s'est écrié l'évêque furieux,--je vous +retirerai les prêtres qui disent la messe au monastère! tremblez! +j'excommunierai la vallée!»--Soit, évêque; nous serons excommuniés; +cependant nos prairies continueront de verdir, nos bois de brancher, nos +champs de produire le blé, nos vignes le vin, nos troupeaux leur lait, +nos abeilles le miel; les enfants naîtront robustes et vermeils comme +par le passé: votre excommunication, vous le savez, ne peut rien changer +à la nature des choses; seulement nos voisins se diront:--Oh! oh! voici +une vallée excommuniée toujours fertile; voici des gens excommuniés +toujours gais et bien portants; c'est donc une raillerie que +l'excommunication.--Or, évêque, croyez-moi, de ce châtiment que vous +dites, et que tant de pauvres gens croient terrible, l'on se souciera +peu ou point... Suivez mon avis, renoncez à la violence, à la bataille; +vos soldats tonsurés ne brillent pas, vous le voyez, à la guerre; +respectez nos biens, nos libertés, nous respecterons votre juridiction +spirituelle... sinon, non; et les malheurs que peut causer votre +iniquité retomberont sur vous!... Enfin, mes amis, après de longs +débats, j'ai obtenu de l'évêque la charte que voici; écoutez-en +attentivement la lecture. Il y a peut-être là, en germe, +l'affranchissement de la Gaule: je vous dirai tout à l'heure pourquoi. + +Et Loysik lut ce qui suit: + +«Au saint et vénérable frère en Christ Loysik, supérieur du monastère de +Charolles, bâti en la vallée de ce nom, concédée audit frère Loysik en +donation perpétuelle, en vertu d'une charte octroyée par le glorieux roi +Clotaire, l'an 558, et confirmée par l'illustre Clotaire II, cet an-ci +613, Salvien, évêque de Châlons: Nous croyons devoir insérer dans cette +feuille ce que nous et nos successeurs devront faire, avec l'assistance +du Saint-Esprit: 1º l'évêque de Châlons, par respect pour le lieu, et +_sans en recevoir aucun prix_, bénira l'autel du monastère de Charolles +et accordera, si on le lui demande, le saint chrême chaque année; 2º +lorsque, par la volonté divine, un supérieur aura passé du monastère à +Dieu, l'évêque, _sans en attendre de récompense_, élèvera au rang de +supérieur ou d'abbé le moine remarquable par les mérites de sa vie, _qui +aura été choisi par la communauté_; 3º nos successeurs évêques ou +archidiacres, ou tous autres administrateurs, ou quelque personne que ce +puisse être de la cité de Châlons, _ne s'arrogeront aucune autre +puissance sur le monastère de Charolles, ni dans l'ordination des +personnes, ni sur les biens, ni sur les métairies de la vallée, déjà +données par le glorieux roi Clotaire Ier, et confirmées par +l'illustre roi Clotaire II;_ 4º _nos successeurs n'oseront pas non plus +prétendre extorquer, à titre de présent, quoi que ce soit du monastère +ou des paroisses de la vallée_; 5º nos successeurs, à moins d'être priés +par le supérieur et la communauté de venir faire la prière au monastère, +_n'entreront jamais dans son intérieur ou ne franchiront l'enceinte de +ses limites_, et après la célébration des saints mystères, et avoir reçu +de courts et simples remercîments, _l'évêque songera à regagner sa +demeure sans besoin d'en être requis par personne_; 6º si quelqu'un de +nos successeurs (ce qu'à Dieu ne plaise), rempli de perfidie, et poussé +par la cupidité, voulait, dans un esprit de témérité, violer les choses +ci-dessus contenues, qu'abattu sous le coup de la vengeance divine, il +soit soumis à l'anathème. Et pour que cette constitution demeure +toujours en vigueur, nous avons voulu la corroborer de notre signature. + +«Salvien. + +«Fait à Châlons, le huitième jour des kalendes de novembre de l'an de +l'Incarnation 613[F].» + +--Mon bon frère Loysik,--dit Ronan,--cette charte garantit nos droits; +merci à toi de l'avoir obtenue; mais n'avions-nous pas nos épées pour +les défendre, ces droits? + +--Oh! toujours ce vieux levain de Vagrerie! les épées, toujours les +épées! ainsi les meilleures choses deviennent mauvaises par l'abus et +l'emportement; oui, l'épée, oui, la résistance, oui, la révolte poussée +jusqu'au martyre, lorsque votre droit est violé par la force; mais +pourquoi le sang? pourquoi la bataille? lorsque le bon droit est +reconnu, garanti? et d'ailleurs, qui vous dit que dans de nouvelles +luttes vous auriez le dessus? qui vous dit que l'évêque de Châlons, ou +son successeur, si vous refusiez de reconnaître sa juridiction, +n'appellerait pas, malgré la charte royale confirmée par Clotaire, +n'appellerait pas quelque seigneur bourguignon à son aide?... Vous +sauriez mourir, c'est vrai... mais à quoi bon mourir lorsqu'on peut +vivre libres et paisibles? Cette charte engage l'évêque et ses +successeurs à respecter les droits des moines de ce monastère et des +habitants de cette vallée; c'est une garantie de plus; mais si quelque +jour on la foule aux pieds, alors à vous les résolutions héroïques; +jusque-là, mes amis, vivez les jours tranquilles que cette charte vous +assure. + +--Tu as raison, Loysik,--reprit Ronan;--ce vieux levain de Vagrerie +fermente toujours en nous... Un mot encore... cette soumission à la +juridiction spirituelle de l'évêque, soumission consacrée par cette +charte, n'est-ce pas une humiliation? + +--N'exerçait-il pas auparavant, plus ou moins, son pouvoir spirituel? La +reconnaître est peu de chose, la méconnaître c'est nous exposer à des +luttes sans fin... Et à quoi bon? nos biens, notre liberté, ne sont-ils +pas consacrés? Attendez du moins qu'on les attaque. + +--C'est juste, mon bon frère... + +--Et puis, tenez, mes amis, je vous le disais tout à l'heure, cette +charte, obtenue de l'évêque parce que vous avez su énergiquement +résister à son iniquité, au lieu de vous résigner lâchement à son +usurpation, cette charte, si l'avenir ne me trompe, contient en germe +l'affranchissement progressif de la Gaule... + +--Comment cela, bon frère Loysik? + +--Tôt ou tard, ce que nous avons fait ici dans la vallée de Charolles +s'accomplira en d'autres provinces, le vieux sang gaulois ne restera pas +toujours engourdi; quelque jour nos fils, se comptant enfin, diront à +leur tour aux seigneurs et aux évêques, malgré leur puissance: +Reconnaissez nos droits et nous reconnaîtrons le pouvoir que vous vous +êtes arrogé; sinon, guerre à outrance, guerre à mort!... + +--Et pourtant, Loysik!--s'écria Ronan,--honte! iniquité!... reconnaître +ce pouvoir maudit, né d'une conquête spoliatrice et sanglante! le +reconnaître, ce droit du vol et du meurtre! l'oppression de la race +gauloise par la race franque!... + +--Frère, autant que toi je déplore ces malheurs; mais que faire? Hélas! +la conquête et l'Église, sa complice, pèsent sur la Gaule depuis plus +d'un siècle, elles y ont déjà poussé de détestables mais profondes +racines; les populations hébétées, énervées par les prêtres, sont +accoutumées à respecter ce pouvoir odieux que le temps, l'habitude, la +peur, l'ignorance des peuples, ont déjà en partie consacré. Notre +descendance aura donc à compter avec ce pouvoir fortifié par les années; +elle devra forcément le reconnaître, tout en revendiquant de lui, par la +force s'il le faut, une partie des droits dont nos pères ont été +déshérités par la conquête. Mais qu'importe, mes amis! ce premier pas +fait, d'autres suivront d'âge en âge, hélas! au prix de luttes terribles +sans doute; mais à chacun de ces pas, marqué par son sang, notre race se +rapprochera de plus en plus de l'affranchissement... oui, viendra enfin +ce beau jour prophétisé par Victoria la Grande, ce beau jour où la +Gaule, foulant enfin sous ses pieds la couronne des rois franks et des +papes de Rome, se relèvera fière, glorieuse et libre... + +La nouvelle du retour de Loysik, volant de bouche en bouche, amena +spontanément à la communauté tous les habitants de la vallée. On fêta ce +jour avec une joyeuse cordialité; il assurait de nouveau le repos, les +biens, la liberté des moines du monastère et de la colonie de Charolles. + +Moi, Ronan, fils de Karadeuk, j'ai terminé d'écrire ce dernier récit +deux ans après la mort de la reine Brunehaut, vers la fin des kalendes +d'octobre de l'année 615. Clotaire II continue de régner sur toute la +Gaule, comme avait régné seul son bisaïeul Clovis et son aïeul Clotaire +Ier. Le meurtrier des petits-enfants de Brunehaut ne dément pas les +sinistres commencements de sa vie. Cependant la charte royale et la +charte épiscopale, relatives à la colonie et à la communauté, ont été +jusqu'ici respectées. Mon frère Loysik, ma bonne vieille petite Odille, +l'évêchesse et mon ami le Veneur, continuent de défier l'âge par leur +santé. + +Je charge le fils de mon fils de porter ce récit aux descendants de +Kervan, frère de mon père, et comme lui fils de Jocelyn... La Bretagne +est toujours la seule province de la Gaule qui soit jusqu'ici restée +indépendante; elle a repoussé les troupes franques de Clotaire II, comme +elle a repoussé les attaques des autres rois. L'esprit druidique inspire +et soutient l'indomptable Armorique; puisse Hésus la préserver ainsi à +travers les âges du souffle empoisonné, cadavéreux, liberticide, de +l'Église catholique et romaine! + +Mon petit-fils arrivera, je l'espère, sans malencontre jusqu'au berceau +de notre famille, situé près des pierres sacrées de Karnak, ainsi que +j'ai fait moi-même ce pieux pèlerinage, il y a cinquante ans et plus. +Là, dans cette terre libre, mon petit-fils retrempera, comme moi, sa foi +à l'indépendance future de la Gaule. + +Je consigne sur cette feuille un fait important pour notre famille, +divisée en deux branches, l'une habitant la Bourgogne, l'autre la +Bretagne. En ces temps de guerre civile et de désordre, la paix, la +liberté dont nous jouissons peuvent être violemment attaquées; nos +descendants sauront, je l'espère, mourir plutôt que de redevenir +esclaves; mais si, par faiblesse, ce malheur arrivait, si des événements +imprévus s'opposaient à une résolution héroïque, si notre race devait de +nouveau subir la servitude et être emmenée au loin captive, il serait +bon, en prévision d'infortunes, hélas! toujours possibles, que tous ceux +de notre famille portent, ainsi que les enfants de mon fils, un signe de +reconnaissance ineffaçable imprimé sur le bras au moyen de la pointe +d'une aiguille rougie au feu et trempée dans le suc de baies de troëne; +la douleur n'est pas grande, et la peau délicate des enfants reçoit et +conserve à jamais ces traces indélébiles: les mots gaulois _Brenn_ et +_Karnak_, mots qui rappellent les glorieux souvenirs de nos ancêtres, +devraient être écrits sur le bras droit de tous les enfants de notre +descendance, et toujours ainsi de génération en génération... Qui sait +s'il n'adviendra pas à travers les âges des rencontres telles que notre +famille, maintenant divisée en deux branches, puisse trouver dans ce +signe convenu le moyen de se reconnaître et de se prêter secours? + +Et maintenant, ô nos fils! vous qui lirez ces récits dictés, comme les +autres légendes de nos aïeux, par l'ardent désir de conserver en vous le +saint amour de la patrie, de la famille, l'horreur du joug des +conquérants, et l'espoir de le briser un jour, ce joug abhorré... ô nos +fils! que la moralité des aventures de ma vie, de celle de mon père +Karadeuk et de mon frère Loysik, ne soit pas perdue pour vous; puisez-y +enseignement, exemple, espoir, courage... oui, guerre éternelle aux deux +ennemis mortels de la Gaule, les rois franks, les évêques de Rome! +guerre à outrance contre la royauté, contre l'Église, jusqu'au jour de +liberté!... prédit par Victoria la Grande à notre aïeul Scanvoch! + +FIN DE RONAN LE VAGRE ET KARADEUK LE BAGAUDE. + + + + +LA CROSSE ABBATIALE + +OU + +BONAIK L'ORFÉVRE ET SEPTIMINE LA COLIBERTE. + +615-793. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + + Les Arabes en Gaule.--Ils ravagent la Bourgogne, le Limousin; + prennent Bordeaux et s'avancent jusqu'à _Blois_, _Tours_ et + _Poitiers_.--_Abd-el-Melek_.--_Abd-el-Kader_ et ses cinq fils à + Narbonne.--_Rosen-aër_.--Arrivée de _Karl-Martel_ (ou + Marteau).--Le monastère de Saint-Saturnin.--_Septimine_ la + Coliberte.--Le dernier rejeton de _Clovis_.--Comment _Amael_ + avait changé son nom pour celui de Berthoald, capitaine + aventurier.--Karl-Martel. + + +Moi, Amael, pour accomplir le voeu de notre ancêtre _Joël_, _le brenn de +la tribu de Karnak_, j'ai écrit les récits suivants: Né en l'année 712, +j'avais pour père _Guen-aël_, pour grand-père _Wanoch_, pour bisaïeul +_Alan_, fils de _Grégor_, petit-fils de _Ronan le Vagre_, mort en 616, +dans la vallée de Charolles, paisible colonie où, à l'abri des guerres +civiles qui désolaient la Gaule, la descendance de Ronan vécut libre et +heureuse jusqu'en 732. À cette époque, les Arabes, depuis longtemps +établis dans le midi de la Gaule, envahirent la Bourgogne, pillèrent et +incendièrent Châlons-sur-Saône, ravagèrent la vallée de Charolles, et +emmenèrent esclaves le peu d'habitants qui avaient survécu à une défense +désespérée. Pendant les cent vingt ans qui s'écoulèrent entre la mort de +Ronan et l'année 737, où commence ce récit, dix rois de la race de +Clovis régnèrent sur la Gaule: _Clotaire II_, justicier de Brunehaut, +mourut en 628; _Dagobert_ en 638, _Clovis II_ en 660, _Childérik II_ en +673, _Thierry III_ en 690, _Clovis III_ en 695, _Childebert III_ en 711, +_Dagobert II_ en 715, _Chilpérik II_ en 720, _Thierry IV_ en 736. + +Après la mort de Dagobert Ier, commença le véritable règne des +_maires du palais_, fonctions devenues presque toujours héréditaires, +entre autres dans la famille de _Pépin d'Héristal_, famille de race +franke, issue de l'évêque _Arnulf_, dont les immenses domaines, dus à la +sanglante iniquité de la conquête, embrassaient une grande partie de +l'est de la Gaule. La plupart des rois descendant de Clovis, dépossédés +de l'exercice de la royauté par l'ambition toujours croissante des +maires du palais, se montrèrent dignes de leur royale lignée par leurs +vices, leurs crimes, leurs précoces et honteuses débauches. N'ayant de +rois que le nom, ils furent appelés _rois fainéants_. Sauf la Bretagne, +toujours rebelle au joug des Franks, et la Bourgogne, qui trouvait sa +sécurité dans son éloignement des contrées que les Franks d'Ostrasie et +les Franks de Neustrie se disputaient dans de sanglantes batailles, la +Gaule continua d'être livrée à toutes les misères de l'esclavage, à tous +les désastres des guerres civiles, désastres portés à leur comble en 719 +par la première invasion des Arabes venus d'Afrique à travers l'Espagne, +leur première conquête. Ces fils de Mahomet, après s'être établis en +Languedoc, en Provence et en Roussillon, ravagèrent la Bourgogne, +s'avancèrent jusqu'à la Loire, prirent la cité de Bordeaux, pillèrent +Tours, Blois, Poitiers, ville près de laquelle ils furent battus, en +732, par Karl-Martel, maire du palais de Thierry IV et bâtard de Pépin +d'Héristal. Malgré cette défaite, les Arabes conservèrent le Languedoc, +où ils vivaient en maîtres depuis plus de vingt ans. + +Les premiers événements de cette nouvelle légende de notre famille se +passent en Languedoc, pays cher à nos souvenirs; l'époux de _Siomara_, +cette vaillante Gauloise, aïeule de _Margarid_, femme de _Joël_, +n'était-il pas chef d'une des tribus originaires de cette contrée, qui +allèrent en Asie fonder l'empire oriental des Gaules? Plus tard, grand +nombre des mêmes peuplades accompagnèrent Brennus lors de cette campagne +d'Italie, où il fit payer rançon à Rome, rançon que la Rome des +empereurs et que la Rome des papes n'a fait que trop chèrement payer à +la Gaule, conquise à son tour! Les funestes divisions suscitées par les +descendants des rois détrônés et rasés par _Ritta-Gaür_ vinrent ensuite +ébranler et désunir la glorieuse _république des Gaules_, à qui le pays, +sous la sage et patriotique inspiration des druides, avait dû tant de +siècles de grandeur et de prospérité; alors le Languedoc, presque livré +à ses propres forces pour résister à l'invasion romaine, combattit +intrépidement, ayant à sa tête _Budok_, ce guerrier géant, qui, +dédaigneux de la mort, allait demi-nu, à la bataille, armé d'une massue +de fer; _Bituit_, un des plus vaillants hommes de l'Auvergne, ce chef +qui donnait pour repas à sa meute de guerre une légion romaine, se +joignit à _Budok_; mais, malgré leur résistance héroïque, ils furent +écrasés par les forces supérieures des Romains, et ceux-ci établirent en +Gaule leur première colonie, dont _Narbonne_ fut la capitale. Triste +souvenir!... ce fut non loin de _Narbonne_ que notre aïeul Sylvest, +livré aux animaux féroces dans le cirque d'Orange, échappa à une mort +presque certaine, pour entendre les cris déchirants de sa soeur +_Siomara_, la courtisane, expirant dans les tortures sous les yeux de +_Faustine_, la patricienne. Lors de la grande insurrection nationale de +_Vindex_, le Languedoc, à la voix de ses druides, se souleva de nouveau. +À cette formidable insurrection, ce pays gagna d'être régi par ses +propres lois, d'élire ses chefs, et de faire respecter le culte +druidique, dont les innombrables monuments sont encore debout, à cette +heure... pierres sacrées qui défieront les âges! Cette fertile province, +sous le nom de _Gaule narbonnaise_, grandit de nouveau en prospérité, en +richesse; et au temps où vivait _Victoria la Grande_, nulle contrée ne +fut plus opulente, plus civilisée; partout les arts, les lettres +florissaient; partout s'élevaient des écoles dont le renom s'étendait +jusqu'aux confins du monde connu; les vaisseaux de commerce sillonnaient +la Méditerranée ou naviguaient sur la Garonne et sur le Rhône; mais +bientôt les prêtres catholique envahirent ces provinces, prêchant +d'abord, ainsi qu'ils le firent partout ailleurs, la divine parole de +Jésus; puis, lui substituant peu à peu, en abusant de la confiante +crédulité populaire, la religion des papes de Rome, ils commencèrent, là +comme ailleurs, à dégrader, à hébéter les peuples. + +Lors de l'invasion des hordes venues des forêts du Nord, les Franks de +Clovis conquirent le nord de la Gaule; les Wisigoths, autres tribus +franques, conquirent le midi, et, après des ravages sans nombre, ils +s'établirent en Languedoc, vers 460, sous leur chef _Théodorik_. Les +peuples du midi de la Gaule avaient jusqu'alors professé l'_arianisme_, +secte dissidente, qui, se rapprochant davantage du primitif Évangile, +voyait avec raison dans Jésus, le charpentier de Nazareth, non pas un +Dieu, mais un sage. Les Évêques, après avoir, selon leur coutume, +lâchement adulé et consacré la conquête des Wisigoths, afin de partager +avec eux la puissance et le butin, appelèrent à leur aide Clovis, +l'orthodoxe, contre Théodorik, roi de ces Wisigoths, dont le crime était +de tolérer l'hérésie arienne. Clovis, ce fils chéri de l'Église, +accourut à l'appel de ses bons amis les évêques, et, pour mériter le +paradis, il désola, pilla le pays sur son passage, exterminant ou +emmenant esclaves les populations accusées d'arianisme. Dans cette +guerre horrible, prêchée par les prêtres catholiques, de nouveau le sang +coula par torrents, de nouveau les ruines s'amoncelèrent, et, en 508, +Clovis, entrant à Toulouse, incendie, massacre, et s'en retourne au nord +de la Gaule, traînant à sa suite de nombreux captifs. Après son départ, +les anciens chefs wisigoths se disputent cette contrée, les discussions +civiles la, déchirent encore. En 561, elle est partagée entre les trois +fils de _Clotaire I_. Nouvelles guerres, nouveaux désastres. En 613, le +Languedoc rentre sous la domination de _Clotaire II_, justicier de +Brunehaut, et seul roi de toute la Gaule; plus tard, en 630, le _bon roi +Dagobert_ cède à son frère _Charibert_ une partie du Languedoc, +l'Aquitaine et la _Septimanie_ (ainsi nommée à cause des sept villes +principales de cette province). Bientôt _Charibert_ meurt; son fils est +tué au berceau par ordre de Dagobert. Plus tard, ce roi cède +l'Aquitaine, à titre de duché héréditaire, aux deux frères de +_Charibert_; leur descendant _Eudes_, duc d'Aquitaine, se soulève alors +contre les rois franks du nord, déjà gouvernés par les maires du palais; +de cruelles guerres intestines dévastent encore ce pays jusqu'à +l'invasion et la conquête des Arabes, en 719. Ceux-ci chassent ou +asservissent les Wisigoths; les Gaulois, énervés par l'Église, subissent +la domination arabe, comme ils avaient autrefois subi la domination des +Wisigoths, gagnant presque à ce changement, les conquérants du Midi, +fidèles à la religion de Mahomet, étaient du moins, malgré leur ardeur +guerrière, plus civilisés que les conquérants du Nord. Un grand nombre +de ces Gaulois, hommes libres, colons, _Coliberts_ [A] ou esclaves, +avaient même, autant par haine de l'Église catholique que pour vivre en +paix avec leurs nouveaux dominateurs, embrassé la religion de Mahomet +[B], religion qui, du moins, exaltant le sentiment de nationalité chez +ses croyants, et ne mettant pas son paradis au prix d'atroces +souffrances, ou d'une lâche résignation à la conquête de l'étranger, +promettait à ses élus un paradis peuplé de charmantes houris.--Le +_croyant vertueux_ (disait le Koran, évangile des Mahométans) _doit être +introduit dans les délicieuses demeures d'Éden, jardins enchantés où +coulent des fleuves aux rives ombragées. Là le croyant, paré de +bracelets d'or, vêtu d'habits verts tissus de soie, rayonnant de gloire, +reposera sur le lit nuptial, prix fortuné du séjour de délices_. + +Ainsi, grand nombre de Gaulois du midi, préférant les blanches houris +promises par le Koran aux séraphins joufflus du paradis des catholiques, +embrassèrent avec ardeur le mahométisme. Les mosquées s'élevaient en +Languedoc à côté des basiliques; les Arabes, plus tolérants que les +évêques, permettaient aux catholiques restés fidèles à leur culte de +l'exercer paisiblement. Le mahométisme, fondé par Mahomet pendant le +siècle passé (vers 608), proclamait d'ailleurs la divinité des saintes +Écritures, reconnaissait Moïse et les prophètes juifs comme élus du +Seigneur; mais ne reconnaissait pas Jésus comme fils de Dieu.--_O vous +qui avez reçu les Écritures, ne passez pas les bornes de la foi; ne +dites de Dieu que la vérité: Jésus est le fils de Marie, l'envoyé du +Très-Haut, mais non son fils. Ne dites pas qu'il y ait une Trinité en +Dieu, il est un. Jésus ne rougira pas d'être le serviteur de Dieu: les +anges qui environnent le trône de Dieu obéissent à Dieu!_--Telles sont +les paroles du Koran; elles sembleront peut-être curieuses à notre +descendance, à nous, fils de Joël... Voilà pourquoi Amael les cite ici. + +La ville de Narbonne, capitale du Languedoc, sous la domination arabe, +avait, en 737, un aspect tout oriental, autant par la pureté du ciel et +l'ardeur du soleil, que par le costume et les habitudes d'un grand +nombre de ses habitants: les lauriers-roses, les chênes verts, les +palmiers, rappelaient la végétation africaine. Les femmes sarrazines +allaient aux fontaines ou en revenaient une amphore d'argile rouge, +élégamment posée sur leur tête, et drapées dans leurs vêtements blancs, +comme les femmes du temps d'Abraham ou du jeune homme de Nazareth, que +Geneviève, notre aïeule, avait vu mettre à mort plus de six siècles +avant cette époque. Des chameaux au long cou, chargés de marchandises, +sortaient de la cité pour se rendre à _Nîmes_, à _Béziers_, à _Toulouse_ +ou à _Marseille_; souvent ces caravanes rencontraient dans les champs, +tantôt des masures de boue, recouvertes de roseaux, habitées par les +Gaulois laboureurs, tour à tour esclaves des Wisigoths et des Musulmans, +tantôt les tentes d'une tribu de _Berbères_, montagnards arabes, +descendus des sommets de l'Atlas, et qui conservaient en Gaule leurs +habitudes nomades et guerrières, toujours prêts à monter leurs +infatigables et rapides chevaux pour aller combattre au premier appel de +l'émir de la province; de loin en loin, sur les crêtes des montagnes, +l'on voyait des tours élevées, où les Sarrazins, en temps de guerre, +allumaient des feux afin de correspondre entre eux par ces signaux de +nuit. + +Dans la cité presque musulmane de Narbonne, ainsi que dans toutes les +autres villes de la Gaule, soumises aux Franks et aux évêques, il y +avait, hélas! des marchés publics où l'on vendait des esclaves; mais ce +qui donnait au marché de Narbonne un caractère particulier, c'était la +diversité de race des captifs que l'on offrait aux acheteurs: on voyait +là grand nombre de nègres, de négresses et de négrillons d'Éthiopie d'un +noir d'ébène; des _métis_, au teint cuivré, de belles jeunes filles et +de beaux enfants grecs venant d'Athènes, de Crète ou de Samos, captifs +enlevés lors des nombreuses courses des Arabes, chez qui Mahomet, leur +prophète, avait, en politique habile, développé la passion des +expéditions maritimes:--_Le croyant qui meurt sur terre n'éprouve qu'une +douleur à peine comparable à celle d'une piqûre de fourmi_,--dit le +Koran;--_mais le croyant qui meurt sur mer éprouve, au contraire, la +délicieuse sensation qu'éprouverait l'homme en proie à une soif ardente, +à qui l'on offrirait de l'eau glacée mélangée de citron et de +miel_.--Autour du marché aux esclaves s'élevaient de nombreuses +boutiques arabes remplies d'objets fabriqués surtout à Grenade et à +Cordoue, alors centres des arts et de la civilisation sarrazine: +c'étaient des armes brillantes, des tasses d'or et d'argent ornées +d'arabesques délicats, des coffrets d'ivoire ciselé, des coupes de +cristal, de riches étoffes de soie, des chaussures brodées, des +colliers, des bracelets précieux; à l'entour de ces boutiques se +pressait une foule aussi variée de race que de costume: ici les Gaulois +originaires du pays, avec leurs larges braies, vêtement qui avait fait, +depuis des siècles, donner à cette partie de la Gaule le nom de +_Bracciata_ (ou brayée); là les descendants des Wisigoths conservaient, +fidèles à la vieille mode germanique, leurs habits de fourrures malgré +la chaleur du climat; ailleurs c'étaient des Arabes portant robes et +turbans de couleurs variées; de temps à autre, les cris des prêtres +musulmans, appelant les croyants à la prière du haut des mosquées, se +joignaient aux tintements des cloches des basiliques, appelant les +catholiques à la prière.--Chiens de chrétiens!--disaient les Arabes ou +Gaulois musulmans.--Maudits païens! damnés renégats!--répondaient les +catholiques; et chacun s'en allait, paisiblement d'ailleurs, exercer son +culte. Mahomet, beaucoup plus tolérant que ces évêques de Rome qui +faisaient massacrer, au nom du Seigneur, les Gaulois ariens par les +Franks de Clovis, Mahomet ayant dit dans le Koran:--_Ne faites aucune +violence aux hommes à cause de leur foi_. + +_Abd-el-Kader_, l'un des plus vaillants chefs des guerriers +d'_Abd-el-Rhaman_, lors du vivant de cet émir, tué depuis cinq ans dans +les plaines de Poitiers, où il livra une grande bataille à Karl-Martel +(ou marteau), Abd-el-Kader, après avoir ravagé et pillé le pays et les +églises de Tours et de Blois, occupait une des plus belles maisons de la +cité de Narbonne, depuis la conquête arabe; il avait fait accommoder +cette demeure à la mode orientale, boucher les fenêtres extérieures, et +planter de lauriers-roses la cour intérieure, au milieu de laquelle +jaillissait une fontaine d'eau vive: son sérail occupait une des ailes +de cette maison; dans l'une des chambres de ce harem, tapissée d'une +riche tenture, entourée de divans de soie et éclairée par une fenêtre +garnie d'un treillis doré, se trouvait une femme encore d'une beauté +rare, quoique elle eût environ quarante ans. Il était facile de +reconnaître, à la blancheur de son teint, à la couleur blonde de ses +cheveux, à l'azur de ses yeux, qu'elle n'était pas de race arabe; on +lisait sur ses traits pâles, attristés, l'habitude d'un chagrin profond; +le rideau qui fermait la porte de la chambre où elle se tenait se +souleva et Abd-el-Kader entra; ce guerrier, au teint basané, avait +environ cinquante ans; sa barbe et sa moustache grisonnaient; sa figure, +calme, grave, avait une expression de dignité douce. Il s'avança +lentement vers la femme et lui dit:--_Rosen-Aër_, nous nous voyons +peut-être aujourd'hui pour la dernière fois... + +La matrone gauloise parut surprise et répondit:--Si je ne dois plus vous +revoir, je vous regretterai; je suis votre esclave; mais vous avez été +compatissant et généreux envers moi. Jamais je n'oublierai qu'il y a six +ans, lorsque les Arabes ont envahi la Bourgogne, et sont venus ravager +la vallée de Charolles, où ma famille vivait libre, paisible, heureuse, +depuis plus d'un siècle, vous m'avez respectée: prise par vos soldats et +conduite à votre tente, je vous ai déclaré qu'à la moindre violence je +me tuerais..... vous m'avez crue, depuis vous m'avez toujours dignement +traitée en femme libre et non pas en esclave... + +--_La miséricorde est le partage des croyants_,--dit notre Koran; je +n'ai fait qu'obéir à la voix du prophète; mais toi, Rosen-Aër, peu de +temps après avoir été amenée ici captive, lorsque _Ibrahim_, mon dernier +né, a failli mourir, ne m'as-tu pas demandé à lui donner les soins d'une +mère? ne l'as-tu pas veillé durant de longues nuits comme s'il eût été +ton propre fils? Aussi, par récompense, et pour accomplir ces paroles du +Koran:--_Délivrez vos frères de l'esclavage_,--je t'ai offert la +liberté. + +--Qu'en aurais-je fait? où serais-je allée?... J'ai vu tuer sous mes +yeux mon frère, mon mari, dans leur résistance désespérée contre vos +soldats, lors de l'attaque de la vallée de Charolles, et déjà, en ce +triste temps, je pleurais mon fils Amael, disparu depuis six années, je +le pleurais, hélas! comme je le pleure encore chaque jour. + +Rosen-Aër, en disant ces mots, ne put retenir ses larmes; elles +inondèrent son visage. Abd-el-Kader la regarda tristement et reprit: +--Ta douleur de mère m'a souvent touché; je ne peux malheureusement ni +te consoler ni te donner quelque espoir. Comment retrouver ton enfant +disparu si jeune, car il avait, m'as-tu dit, quinze ans à peine? + +--Oui, et maintenant il en aurait vingt-cinq; mais,--ajouta Rosen-Aër en +essuyant ses larmes,--ne parlons plus de mon fils; il est à jamais perdu +pour moi... Pourquoi m'avez-vous dit que nous nous voyions peut-être +aujourd'hui pour la dernière fois? + +--_Karl-Martel_, le chef des Franks, s'avance à marches forcées à la +tête d'une armée formidable pour nous chasser des Gaules. Hier, nous +avons été instruits de son approche; dans deux jours peut-être les +Franks seront sous les murs de Narbonne. Abd-el-Melek, notre nouvel +émir, venu d'Espagne, pense, et je partage cet avis, que nos troupes +doivent aller à la rencontre de Karl... Nous partons; la bataille sera +sanglante: peut-être Dieu voudra-t-il m'envoyer la mort dans ce combat; +voilà pourquoi je viens te dire: Rosen-Aër, il se peut que nous ne nous +voyions plus... Si tel est le dessein de Dieu, que deviendras-tu? + +--Vous le savez, la mort de mon époux et de mon frère m'a brisée; un +espoir insensé de retrouver mon enfant me rattache seul à la vie... Plus +d'une fois vous m'avez généreusement offert, non-seulement la liberté, +mais de l'or, mais un guide pour voyager à travers les Gaules à la +recherche de mon fils; mais le courage, mais la force m'ont manqué, ou +plutôt ma raison m'a démontré la folie d'une pareille entreprise au +milieu des guerres civiles qui désolent ce malheureux pays... Aussi mes +jours se passent à gémir sur la vanité de mes espérances, et cependant à +espérer malgré moi; si je ne dois plus vous revoir, si je dois quitter +cette maison, où j'ai du moins pu pleurer en paix, à l'abri des hontes +et des misères de l'esclavage, j'ignore ce que je deviendrai: si ma +triste vie m'est trop pesante... je m'en délivrerai... + +--Je ne veux pas que toi, qui as été une seconde mère pour mon fils, tu +te désespères ainsi. Rosen-Aër, voici ce que je crois sage: Pendant mon +absence, tu quitteras Narbonne. + +--Pourquoi cela? + +--Nous allons à la rencontre des Franks; notre armée est vaillante, mais +la volonté de Dieu est immuable; ils peuvent nous vaincre, nous +poursuivre, mettre le siége devant cette ville et la prendre. Alors, +toi, ainsi que tous les habitants, vous serez exposés au sort de ceux +qui se trouvent dans une ville enlevée d'assaut: ce sort, c'est la mort +ou l'esclavage. Pour ne pas t'exposer à ces maux, je t'offre de te faire +conduire à quelques lieues d'ici, dans un lieu écarté, chez l'un des +colons gaulois qui cultivent mes terres. + +--Vos terres!--reprit Rosen-Aër avec amertume,--dites plutôt celles dont +vos guerriers se sont emparés par la force et la violence. + +--Telle a été la volonté de Dieu... + +--Ah! pour vous et votre race, Abd-el-Kader, je souhaite que la volonté +de Dieu vous épargne la douleur de voir un jour les champs de vos pères +à la merci des conquérants! + +--Les desseins de Dieu sont à lui... l'homme se soumet. Si Dieu veut que +dans la prochaine bataille contre Karl-Martel nous soyons victorieux, tu +reviendras ici à Narbonne; si nous sommes vaincus, si je suis tué dans +le combat, si nous sommes chassés des Gaules, tu n'auras rien à +craindre, je l'espère, dans la solitude où je t'envoie. Le colon est, +comme toi, de race gauloise; il est honnête homme. Tu resteras près de +lui et de sa famille... Voici un petit sac de pièces d'or; tu vivrais +jusqu'à cent ans, que tu ne seras jamais à charge à ce colon, et tu te +souviendras de moi comme d'un homme humain. + +--Je me souviendrai de vous, Abd-el-Kader, comme d'un homme généreux, +malgré le mal que votre race a fait à la mienne. + +--Dieu nous a envoyés ici pour faire triompher la religion prêchée par +Mahomet, la seule vraie. + +--Les évêques disent aussi leur religion la seule vraie. + +--Qu'ils le prouvent... nous les laissons libres de prêcher leurs +croyances. La foi musulmane, depuis un siècle à peine qu'elle a été +proclamée, a déjà soumis l'Orient presque tout entier, l'Espagne et une +partie de la Gaule... Nous sommes, je te le répète, les instruments de +la volonté divine. Si elle veut que je meure dans la prochaine bataille, +nous ne nous reverrons plus; si, malgré ma mort, nos armes triomphent, +mes fils, s'ils me survivent, prendront soin de toi... Ibrahim te vénère +comme sa mère. + +--Quoi! lui si jeune, vous l'emmenez à la guerre? + +--L'adolescent qui peut dompter un cheval et tenir un sabre est en âge +de se battre... Ainsi, tu acceptes mes offres, Rosen-Aër? + +--Je les accepte... J'aurais horreur de tomber aux mains des Franks! +Triste temps que le nôtre! l'on n'a que le choix de la servitude. +Heureux du moins ceux qui, comme moi, rencontrent des coeurs +compatissants. + +--Fais donc tes préparatifs de voyage... Moi-même je vais partir dans +une heure à la tête d'une partie de nos troupes; je reviendrai te +chercher, et nous quitterons ensemble cette maison, toi, pour aller chez +le colon, moi, pour aller à la rencontre de l'armée des Franks. + +Lorsque Abd-el-Kader revint chercher Rosen-Aër, il avait revêtu son +costume de bataille: il portait une cuirasse d'acier brillant, un turban +rouge enroulé autour de son casque doré; à son côté pendait un cimeterre +d'un merveilleux travail: le fourreau, d'or massif ainsi que la poignée, +était orné d'arabesques, de corail et de diamants. Le guerrier arabe dit +à Rosen-Aër avec une émotion contenue:--Permets que je t'embrasse comme +ma fille. + +Rosen-Aër tendit son front en répondant à Abd-el-Kader:--Je fais des +voeux pour que vos enfants conservent longtemps leur père. + +L'Arabe et la Gauloise quittèrent ensemble le harem. À l'extérieur de la +maison, ils trouvèrent les cinq fils du vieillard: _Abd-Allah_, _Hasem_, +_Abul-Casem_, _Mohamed_ et _Ibrahim_, son dernier né, tous armés et à +cheval, portant par-dessus leurs armes de longs et légers manteaux de +laine blanche à houppes noires. Le plus jeune de la famille, adolescent +de quinze ans au plus, descendit de cheval en voyant Rosen-Aër, alla lui +prendre la main, la baisa respectueusement et lui dit:--Tu as été pour +moi une mère, permets que je te salue comme un fils. + +La matrone gauloise répondit les larmes aux yeux en songeant à son fils +Amael, qui avait aussi quinze ans lorsqu'il disparut de la vallée de +Charolles:--Que Dieu te protége, toi, qui, si jeune encore, vas courir +les danger de la guerre! + +--_Croyants, lorsque vous marchez à l'ennemi soyez inébranlables_, dit +le prophète,--reprit l'adolescent d'une voix grave et douce.--Nous +allons guerroyer contre ces Franks, maudits infidèles! Je combattrai +vaillamment sous les yeux de mon père... Dieu a marqué le terme de notre +vie! + +Et le jeune Arabe, après avoir de nouveau respectueusement baisé la main +de Rosen-Aër, l'aida à monter sur une mule amenée par un esclave noir +qui la tenait par la bride. Alors on entendit au loin le bruit guerrier +des clairons. Abd-el-Kader fit de la main et du regard un dernier adieu +à Rosen-Aër; puis l'Arabe, dont l'âge n'avait pas affaibli la vigueur, +s'élança sur son cheval, et partit bientôt au galop suivi de ses cinq +fils. Pendant un moment encore, la Gauloise suivit des yeux les longs +manteaux blancs que soulevait la course rapide de l'Arabe et de ses +fils; puis, lorsqu'ils eurent disparu à ses yeux, dans un nuage de +poussière, Rosen-Aër dit à l'esclave noir de diriger la mule vers la +porte de Narbonne, afin de gagner la campagne et la demeure du colon. + + * * * * * + +Environ un mois s'était passé depuis le départ d'Abd-el-Kader et de ses +cinq fils, allant à la tête de l'armée arabe combattre les Franks de +Karl-Martel. + +Un enfant de onze à douze ans, renfermé dans le couvent de +Saint-Saturnin, en Anjou, s'accoudait à l'appui d'une étroite fenêtre, +située au premier étage, de l'un des bâtiments de l'Abbaye, ayant vue +sur la campagne; la chambre voûtée où se tenait cet enfant était froide, +vaste, nue et dallée de pierres; dans un coin l'on voyait un petit lit, +et sur une table quelques jouets grossièrement taillés dans du bois +brut; des escabeaux et un coffre meublaient seuls cette grande salle. +L'enfant, vêtu d'une robe de serge noire, tout usée, çà et là rapiécée, +était d'un aspect malingre; ses traits, d'une pâleur bilieuse, avaient +une expression de tristesse profonde; il regardait au loin les champs, +et des larmes coulaient lentement sur ses joues creuses. Pendant qu'il +rêvait ainsi, la porte de sa chambre s'ouvrit, et une jeune fille de +seize ans au plus entra doucement; elle avait le teint très-brun, mais +d'une fraîcheur extrême, la bouche vermeille, les cheveux d'un noir de +jais, ainsi que ses grands yeux, et ses sourcils finement arqués; l'on +ne pouvait imaginer une plus gracieuse personne, malgré son cotillon de +bure et son tablier de grosse toile bise, rattaché par les coins à sa +ceinture, et rempli de chanvre prêt à être filé, car Septimine tenait sa +quenouille d'une main, et de l'autre un petit coffret de bois. À la vue +de l'enfant, toujours tristement accoudé à la fenêtre, la jeune fille +soupira et se dit d'un air appitoyé:--Pauvre petit... toujours +chagrin... je ne sais si cette nouvelle sera pour lui un mal ou un +bien... S'il accepte, puisse-t-il ne jamais regretter ce sombre +couvent...--Puis elle s'approcha légèrement de l'enfant, toujours sans +qu'il l'entendît, lui mit avec une gentille familiarité la main sur +l'épaule, en disant d'un air enjoué:--À quoi pensez-vous là? + +L'enfant tressaillit de surprise, tourna son visage baigné de larmes +vers Septimine, et répondit en se laissant tomber avec accablement sur +un escabeau près de la fenêtre:--Hélas! je m'ennuie... je m'ennuie à +mourir.--Et ses pleurs continuèrent de couler de ses yeux fixes et +rougis. + +--Allons, séchez ces vilaines larmes,--lui dit affectueusement la jeune +fille.--Je viens justement vous désennuyer; j'ai apporté une grosse +provision de chanvre afin de filer auprès de vous, en causant, à moins +que vous ne préfériez une partie d'osselets, qu'en dites-vous? + +--Rien ne m'amuse... + +--Voilà ce que je vous reproche: rien ne vous amuse, rien ne vous plaît, +vous êtes toujours accablé, taciturne, vous ne prenez aucun soin de +votre personne. Voyez comme vos cheveux sont emmêlés... et cette vieille +robe toute rapiécée? elle vous fait honte. Pourquoi n'en pas demander +une neuve au père Clément? + +--À quoi bon! + +--Vous seriez du moins proprement vêtu, et puis si vos cheveux étaient +lissés sur votre front, au lieu de tomber ainsi en désordre, vous +n'auriez pas l'air d'un petit sauvage... Voilà deux jours que vous ne +m'avez pas voulu laisser arranger votre chevelure, mais aujourd'hui il +n'en sera pas ainsi. + +--Non... non, je ne veux pas,--dit l'enfant en frappant du pied avec une +impatience fébrile,--laisse-moi... + +--Oh! oh! vos trépignements ne me font pas peur,--reprit gaiement +Septimine,--j'ai ma volonté aussi... Allons, tournez votre escabeau du +côté du jour; j'ai apporté dans cette boîte tout ce qu'il me faut pour +vous peigner. + +--Septimine, je t'en prie... laisse-moi. + +Mais la jeune fille, bon gré, mal gré, tourna la chaise du récalcitrant, +et avec l'autorité d'une _grande soeur_, le força de laisser démêler sa +chevelure en désordre; tout en lui rendant ces soins avec autant +d'affection que de bonne grâce, Septimine, debout derrière l'enfant, lui +disait:--Je vous demande si vous n'êtes pas ainsi cent fois plus gentil? + +--Que m'importe cela! je m'ennuie tant dans ce couvent... ne pouvoir +jamais en sortir, mon Dieu... qu'ai-je donc fait pour être si +malheureux? + +--Hélas! mon pauvre petit... vous êtes fils de roi! + +L'enfant ne répondit rien, cacha sa figure entre ses mains, et se mit à +pleurer de nouveau en disant d'une voix étouffée:--Mon père... mon +père... + +--Oh! si vous recommencez à pleurer et surtout à parler de votre père, +vous me ferez pleurer aussi, car si je vous gronde de votre incurie, +j'ai grand'-pitié de vos chagrins, oui, grand'-pitié; je venais ici ce +matin pour vous donner peut-être un bon espoir. + +--Que veux-tu dire, Septimine? + +La jeune fille ayant donné ses soins à la chevelure de l'enfant, s'assit +près de lui sur un escabeau, prit sa quenouille et commençant à filer +lui dit à demi-voix d'un air grave et mystérieux:--Me promettez-vous +d'être discret? + +--À qui veux-tu que je parle? j'ai en aversion tous ceux qui sont ici. + +--Excepté moi... n'est-ce pas? + +--Oui, excepté toi, Septimine... tu es la seule qui m'inspires un peu de +confiance. + +--Quelle défiance pourrait vous inspirer une pauvre _Coliberte_, comme +on dit en Septimanie, où je suis née? ne suis-je pas esclave, ainsi que +ma mère, femme du portier extérieur de ce couvent? Lorsqu'il y a +dix-huit mois, vous avez été conduit ici, je n'avais pas quinze ans, +j'étais enfant comme vous; on m'a mis auprès de votre personne pour +tâcher de vous distraire, en partageant vos jeux; depuis ce temps-là +nous avons grandi ensemble; vous vous êtes habitué à moi... n'est-il pas +naturel que vous me témoigniez quelque confiance? + +--Tout à l'heure tu me disais que peut-être tu me ferais espérer... +quelle espérance peux-tu me donner? + +--D'abord me promettez-vous d'être discret? très-discret? + +--Je te le promets. + +--Promettez-moi aussi de ne pas recommencer à pleurer... car il faut que +je vous parle du roi, votre père... + +--Je ne pleurerai plus, Septimine. + +--Il y a dix-huit mois de cela, le roi Thierry, votre père, est mort +dans son domaine de Compiègne, et le maire du palais, ce méchant +_Karl-Marteau_, vous a fait conduire et emprisonner ici... + +--Pourtant mon père m'avait toujours dit: «Mon petit Chilpérik, tu seras +roi! comme moi, tu auras des chiens et des faucons pour chasser, de +beaux chevaux, des chars pour te promener, des esclaves pour te +servir...» Et ici je n'ai rien de tout cela, moi! Mon Dieu! mon Dieu!... +que je suis malheureux! + +--Quoi! vous allez recommencer à pleurer, malgré vos promesses? + +--Non, Septimine... non je ne pleure pas. + +--Ce méchant Karl-Marteau vous a donc fait conduire en ce couvent pour +régner à votre place, comme il régnait, dit-on, à la place de votre +père. + +--Il y a pourtant en ce pays des Gaules assez de chiens, de faucons, de +chevaux, d'esclaves pour que ce Karl en ait sa suffisance, et moi la +mienne. + +--Oui... si régner c'est seulement avoir toutes ces choses... mais moi, +pauvre fille, je n'en sais rien. Voilà seulement ce que je sais: votre +père avait des amis qui sont les ennemis de Karl-Marteau, et ils +voudraient vous voir hors de ce couvent. + +--Et moi aussi, va, Septimine, je voudrais être hors d'ici! + +Après un moment d'hésitation la jeune fille, cessant de filer, dit au +jeune prince d'une voix plus basse encore et regardant autour d'elle +comme si elle eût craint d'être entendue:--Vous voulez sortir de ce +couvent... cela dépend de vous. + +--De moi!--s'écria Chilpérik,--et comment faire? + +--De grâce, ne parlez pas si haut,--reprit Septimine avec inquiétude en +jetant les yeux sur la porte.--Je crains toujours que quelqu'un soit +là... à épier...--Puis se levant elle alla sur la pointe du pied écouter +à la porte et regarder par le trou de la serrure. Rassurée par cet +examen, Septimine revint prendre sa place, se remit à filer, et dit à +Chilpérik:--Durant le jour vous pouvez vous promener dans le jardin? + +--Oui, mais ce jardin est entouré d'une clôture, et je suis toujours +suivi d'un moine; aussi j'aime mieux rester dans cette chambre que de me +promener. + +--Le soir on vous renferme ici... + +--Et un moine couche au dehors à ma porte. + +--Regardez un peu par cette fenêtre. + +--Pourquoi cela? + +--Pour voir si l'élévation de cette croisée à terre vous semble +très-effrayante... + +Chilpérik regarda au dehors et répondit:--C'est très-haut, Septimine. + +--Très-haut? il y a là peut-être huit à dix pieds au plus... Supposez +qu'une corde garnie de gros noeuds soit attachée à cette barre de fer +que voilà... auriez-vous le courage, la nuit, de descendre le long de +cette corde? + +--Moi, Septimine... oh! mon Dieu! + +--Vous auriez peur? + +--Hélas! + +--Êtes-vous peu courageux... Je n'aurais pas peur, moi qui ne suis +qu'une fille... + +L'enfant regarda de nouveau par la fenêtre et reprit en +réfléchissant:--Tu as raison... c'est moins élevé que cela ne me l'avait +paru d'abord; mais cette corde, Septimine, comment me la procurer? et +puis lorsque je serais en bas... pendant la nuit? que ferais-je? + +--Au bas de cette fenêtre vous trouveriez mon père, il vous jetterait +sur les épaules la mante à capuchon que je porte habituellement; je ne +suis guère plus grande que vous; en croisant bien la mante et rabaissant +le capuchon sur votre visage, mon père pourrait, la nuit aidant, vous +faire passer pour moi, traverser l'intérieur du couvent, regagner sa +loge au dehors; là des amis de votre père vous attendraient avec des +chevaux; vous partiriez vite, vous auriez toute la nuit devant vous, et +le matin quand on s'apercevrait de votre fuite, il serait trop tard pour +courir après vous... Maintenant, répondez, aurez-vous le courage de +descendre par cette fenêtre pour regagner votre liberté? + +--O Septimine! j'en ai fort envie, mais... + +--Mais vous avez peur... Fi! un grand garçon comme vous! + +--Et cette corde qui me la donnerait? + +--Moi... Répondez: êtes-vous décidé? Il faut-vous hâter, les amis de +votre père sont dans les environs... ils viendront durant cette nuit et +celle de demain attendre avec les chevaux, non loin des murs du +couvent... + +--Septimine, j'aurai le courage de descendre... + +--Un dernier mot, Chilpérik,--dit la jeune fille d'une voix triste et +émue:--Ma mère, mon père et moi nous nous exposons à des peines +terribles, à la mort peut-être... en favorisant votre fuite! nous +n'avons d'autre intérêt à cela que la pitié que vous nous faites... +lorsque l'on a proposé à mon père d'aider à votre évasion, on lui a +offert de l'argent; il a refusé, disant: «--Je ne veux d'autre +récompense que la satisfaction de contribuer à la délivrance de ce +pauvre petit, qui est toujours triste ou pleurant depuis dix-huit mois, +et qui périrait ici de chagrin.» + +--Oh! sois tranquille; quand je serai roi comme mon père, je te ferai de +beaux présents. + +--Je n'ai pas besoin de vos présents; vous êtes un enfant très à +plaindre; voilà ce qui nous touche, et comme disait mon père, qui sait +bien des choses, quoique esclave: «--Ce n'est pas parce que ce pauvre +petit est fils de roi qu'il m'intéresse, car, après tout, il est de la +race de ces Franks qui nous tiennent en esclavage, nous autres Gaulois, +depuis Clovis; non, je veux tâcher de le sauver parce qu'il me fait +peine à voir...»--Songez-y, Chilpérik, la moindre indiscrétion de votre +part attirerait sur nous de terribles malheurs. + +--Septimine, je te le promets, je ne dirai rien à personne, j'aurai du +courage, et cette nuit même, je tâcherai de fuir pour aller rejoindre +les amis de mon père. Oh! quel bonheur!--ajouta l'enfant en frappant +dans sa main,--quel bonheur! demain je serai libre... je redeviendrai +Roi comme mon père... + +--Attendez pour vous réjouir que vous soyez hors d'ici... Maintenant, +écoutez-moi bien: on vous enferme toujours après la prière du soir; la +nuit est alors tout à fait noire; il vous faudra attendre environ une +demi-heure, puis attacher votre corde et descendre; mon père, je vous +l'ai dit, vous attendra au bas de cette fenêtre... Est-ce pour cette +nuit? + +--Oui, c'est convenu; mais cette corde, où est-elle? + +--Tenez,--dit Septimine en tirant du milieu du chanvre contenu dans son +tablier, une corde enroulée, mince, mais très-forte, garnie çà et là de +gros noeuds,--il y a, vous le voyez, à ce bout, un crochet de fer; vous +l'attacherez à la barre de cette croisée, puis vous descendez, noeud à +noeud, jusqu'à terre; vous n'aurez ainsi rien à craindre. + +--Oh! je n'ai plus peur. Mais, cette corde, où la cacher? + +--Sous les matelas de votre lit. + +--Tu as raison... donne vite...--Et le jeune prince, aidé de Septimine, +cacha la corde vers le milieu du lit, entre deux matelas. À peine le lit +était-il recouvert, que l'on entendit au loin et au dehors un bruit +lointain de clairons. Septimine et Chilpérik se regardèrent un moment +interdits; puis la jeune fille dit vivement en retournant s'asseoir sur +son escabeau et reprenant sa quenouille.--Il se passe quelque chose +d'inaccoutumé au dehors de l'abbaye; on va peut-être venir ici... prenez +vos osselets et jouez vite, vite... + +Chilpérik obéit machinalement à la jeune fille, s'assit à terre, et se +mit à jouer aux osselets, tandis que Septimine continuait de filer +tranquillement sa quenouille auprès de la fenêtre. Peu d'instants après, +la porte de la chambre s'ouvrit; le père Clément, abbé du monastère, +entra, et dit à la jeune fille:--Laisse-nous. + +Septimine se hâta de se retirer; mais croyant profiter d'un moment où le +moine ne la verrait pas, elle mit son doigt sur ses lèvres, pour +recommander une dernière fois la discrétion à Chilpérik. L'abbé s'étant +alors retourné brusquement, elle n'eut que le temps de porter la main à +sa chevelure pour dissimuler la signification de son premier geste; +cependant la Coliberte craignit d'avoir éveillé les soupçons du père +Clément, qui la suivit d'un regard pénétrant, ainsi qu'elle s'en +aperçut, lorsque arrivée au seuil de la porte, et se retournant une +dernière fois pour saluer le père, elle rencontra l'oeil scrutateur du +moine toujours fixé sur elle. + +--Que Dieu nous sauve,--dit la jeune fille saisie d'une angoisse +mortelle, en sortant de la chambre.--À la vue du moine, le malheureux +enfant est devenu pourpre, et il ne quitte pas des yeux son lit, où est +caché la corde. Ah! je tremble pour le petit prince et pour nous. + + * * * * * + +_Karl-Marteau_ (ou Martel) venait d'arriver au couvent de +Saint-Saturnin, escorté seulement d'une centaine de guerriers; il devait +bientôt rejoindre un détachement de son armée, qui faisait halte à +quelque distance du monastère. Le maire du palais et l'un des chefs de +bande qui l'accompagnait venaient d'être introduits dans l'appartement +du père Clément, pendant que celui-ci se rendait auprès du jeune prince. +Karl-Marteau, alors dans toute la vigueur de l'âge, exagérait encore, +dans son langage et dans son costume, la rudesse de la race germanique; +sa barbe et sa chevelure d'un blond vif, incultes, hérissées, +encadraient ses traits fortement colorés, où se peignait une rare +énergie jointe à une sorte de bonhomie parfois joviale et narquoise; son +regard audacieux révélait une intelligence supérieure; il portait, comme +le dernier de ses soldats, une casaque de peau de chèvre par-dessus son +armure ternie; ses bottines de gros cuir étaient armées d'éperons de fer +rouillé; à son baudrier de buffle pendait une longue et large épée de +_Bordeaux_, ville alors renommée pour la fabrication de ses armes. + +Le guerrier qui accompagnait Karl-Marteau paraissait âgé d'environ +vingt-cinq ans; grand, svelte, robuste, il portait avec une aisance +militaire sa brillante armure d'acier, à demi cachée par un long manteau +blanc à houppes noires à la mode arabe; son magnifique cimeterre à +fourreau et à poignée d'or massif, orné d'arabesques de corail et de +diamants, était aussi d'origine arabe; l'on ne pouvait imaginer une +figure d'une beauté plus accomplie que celle de ce jeune homme; il avait +déposé son casque sur une table; sa chevelure noire bouclée, séparée au +milieu de son front, sillonné d'une profonde cicatrice, tombait de +chaque côté de son mâle visage, ombragé d'une légère barbe brune; ses +yeux bleus de mer, au regard ordinairement doux et fier, semblaient +cependant exprimer parfois l'obsession d'un chagrin ou d'un remords +caché... Alors un tressaillement nerveux fronçait ses noirs sourcils, +ses traits, pendant quelques instants, devenaient sombres; mais bientôt +ils reprenaient leur expression habituelle, grâce à la mobilité de ses +impressions, à l'ardeur de son sang et à l'impétuosité de son caractère. +Karl, gardant depuis quelques instants le silence, contemplait son jeune +compagnon avec une sorte de satisfaction narquoise. Enfin il lui dit de +sa grosse voix rauque:--Berthoald, comment trouves-tu cette abbaye et +les champs que nous venons de traverser? + +--L'abbaye me semble vaste, les champs fertiles; mais pourquoi cette +question? + +--Parce que je voudrais te faire un cadeau selon ton goût, mon +garçon.--Le jeune homme regarda le chef des Franks avec une surprise +profonde. Karl-Marteau continua:--Écoute... En 732, il y a bientôt six +ans de cela, lorsque ces païens d'Arabes, établis en Gaule, s'étaient +avancés jusqu'à Tours et à Blois, je marchais vers eux; j'ai vu arriver +à mon camp un jeune chef suivi d'une cinquantaine de braves diables... + +--Ce guerrier, c'était moi... + +--C'était toi... fils d'un seigneur frank, mort, m'as-tu dit, dépossédé +de ses bénéfices, comme tant d'autres; peu m'importait à moi ta +naissance; quand la lame est de bonne trempe, je me soucie peu du nom de +l'armurier,--poursuivit Karl sans remarquer un léger tressaillement des +sourcils de Berthoald, dont le front rougit et dont le regard s'abaissa +avec une sorte de confusion involontaire.--Tu cherchais fortune à la +guerre, tu avais rassemblé ta bande de gens déterminés, tu venais +m'offrir ton épée et leurs services. Le lendemain, dans les plaines de +Poitiers, toi et tes hommes, vous vous battiez si rudement contre les +Arabes, que tu perdais les trois quarts de ton monde; tu tuais de ta +main Abd-el-Rhaman, le général de ces païens, et tu recevais deux +blessures en me dégageant d'un groupe de cavaliers Berbères qui sans toi +me tuaient. + +--C'était mon devoir de soldat de défendre mon chef. + +--Et à moi, mon devoir de chef était de récompenser ton courage de +soldat. Jamais je ne l'oublierai, ta vaillance m'a sauvé la vie: mes +fils ne l'oublieront pas non plus, ils liront dans quelques notes que +j'ai fait écrire sur mes guerres: _Lors de la bataille de Poitiers, Karl +a dû la vie à Berthoald; que mes fils s'en souviennent en voyant la +cicatrice que porte au front ce courageux guerrier_. + +--Karl, tes louanges m'embarrassent. + +--Il me plaît de te louer; je t'aime sincèrement; depuis la bataille de +Poitiers je t'ai regardé comme l'un de mes meilleurs compagnons d'armes, +quoique tu sois parfois têtu comme un mulet et bizarre dans tes goûts. + +--Comment cela? + +--Oui, s'il s'agissait de guerroyer au nord ou à l'est contre les +Frisons ou les Saxons, au midi contre les Arabes, il n'était pas de plus +enragé tapeur que toi; mais lorsqu'il a fallu deux ou trois fois +comprimer quelques révoltes de gens de race gauloise, tu bataillais +mollement, presque à contre-coeur... + +--Karl, les goûts varient,--reprit Berthoald en souriant d'un air forcé +qui trahissait une pensée amère.--Il en est souvent du goût des +batailleurs comme de celui des femmes: les uns aiment les blondes, les +autres les brunes; ils sont de feu pour celles-ci, de glace pour +celles-là... Ainsi je préfère à toutes la guerre contre les Saxons et +les Arabes. + +--Moi, je ne connais point ces délicatesses; aussi vrai que l'on m'a +surnommé _Marteau_, pourvu que je frappe ou que j'écrase ce qui me fait +obstacle, tout ennemi m'est bon; je démolis pour fonder... Écoute +encore, je croyais après leur déroute à Poitiers, ces chiens d'Arabes, +si rudement martelés, qu'ils repasseraient en hâte les Pyrénées; je me +suis trompé, ils ont tenu, ils tiennent encore ferme dans le Languedoc; +malgré le succès de notre dernière bataille nous n'avons pu nous emparer +de Narbonne, place de refuge de ces païens. Il me faut retourner dans le +nord de la Gaule; les Saxons redeviennent menaçants. Je regrette de +laisser Narbonne aux mains des Sarrazins; mais du moins nous avons +ravagé les environs de cette grande cité, fait un immense butin, emmené +beaucoup d'esclaves, dévasté, en nous retirant, les pays de Nîmes, de +Toulouse et de Béziers; bonne leçon pour ces populations qui avaient +pris parti pour les Arabes; elles se rappelleront ce qu'on gagne à +quitter l'Évangile pour le Koran, ou plutôt, car je me soucie de Mahomet +comme du Pape, ce qu'on gagne à s'allier aux Arabes contre les Franks. +Du reste, quoiqu'ils restent maîtres de Narbonne, ces païens +m'inquiètent peu: des voyageurs arrivés d'Espagne m'ont appris que la +guerre civile a éclaté entre les deux kalifes de Grenade et de Cordoue; +occupés à batailler entre eux, ils n'enverront pas de nouvelles troupes +en Gaule, et ces maudits Sarrazins n'oseront sortir du Languedoc, d'où +je les chasserai plus tard... Tranquille au midi, je retourne au nord; +je voudrais auparavant caser à leur goût et au mien bon nombre de braves +soldats, qui, comme toi, m'ont vaillamment servi, et faire d'eux de gros +abbés, de riches évêques ou de grands bénéficiers. + +--Karl, tu voudrais faire de moi un abbé ou un évêque? + +--Pourquoi non? L'abbaye et l'évêché ne font-ils pas l'évêque et l'abbé? + +--Je ne te comprends pas. + +--Écoute encore... Tu l'as vu, je n'ai pu soutenir mes grandes et +continuelles guerres du nord et du midi, qu'en recrutant sans cesse des +tribus germaines au delà du Rhin, afin de renforcer mes armées; les +descendants de ces seigneurs bénéficiers, créés par Clovis et par ses +fils, se sont amollis; ils sont devenus aussi fainéants que leurs rois; +ils tâchent d'échapper à leur obligation d'amener leurs colons à la +guerre, sous prétexte que faute de colons pour cultiver la terre elle ne +produit point; enfin, à part quelques évêques batailleurs, vieux +endiablés, qui ont quitté le casque pour la mitre, et qui, reprenant la +cuirasse, m'amenaient leurs hommes, l'Église n'a pas voulu, ne veut pas +contribuer aux frais de la guerre... Or, foi de Marteau, cela ne peut +durer... Mes braves guerriers, nouveaux venus de Germanie, les chefs de +bande qui, comme toi, m'ont bravement servi, ont droit à leur tour au +partage des terres de la Gaule; voyons! n'y ont-ils pas plus droit que +ces évêques rapaces, que ces abbés débauchés, qui ont pardieu des +sérails comme les kalifes des Arabes! Non, non, je veux mettre ordre à +cela, récompenser les courageux, châtier les fainéants et les lâches... +Je distribuerai à mes hommes nouvellement arrivés de Germanie, une bonne +partie des biens de l'Église... J'établirai ainsi mes chefs et leurs +hommes; au lieu de laisser tant de terres et d'esclaves au pouvoir de +paresseux tonsurés, je me créerai une forte réserve aguerrie, toujours +prête à marcher au premier signal. Donc, pour commencer, je te fais +comte en ce pays, et te fais don, Berthoald, de cette abbaye[C], terres, +bâtiments, esclaves, à la charge par toi de payer une somme à mon fisc, +et de te rendre, avec tes hommes, en armes à mon premier appel. + +--Quoi! moi comte en ce pays! moi, possesseur de tant de biens!--s'écria +le jeune chef avec joie, pouvant à peine croire à une donation si +magnifique;--mais les biens de cette abbaye sont immenses! + +--Tant mieux, mon garçon; toi et tes hommes vous vous établirez ici, il +doit y avoir de jolies esclaves, vous ferez bonne souche de soldats; +d'ailleurs, cette abbaye, et voilà surtout pourquoi je te la donne à +toi, cette abbaye doit, par sa position, devenir un poste militaire +important. Je concéderai à l'abbé de ce couvent d'autres terres... s'il +en reste. Mais ce n'est pas tout, Berthoald, j'ai pour toi autant +d'affection que de confiance... je te fais ce don, voilà pour +l'affection; reste la confiance, je veux t'en donner une grande preuve +en t'établissant ici, et te chargeant d'un devoir si important que... + +--Karl, pourquoi t'interrompre?--dit Berthoald en voyant le chef des +Franks réfléchir au lieu de continuer de parler. + +--Écoute,--reprit Karl après quelques moments de silence.--Depuis près +d'un siècle et demi que nous régnons de fait, nous autres, maires du +palais... à quoi servaient les rois, ces descendants de Clovis? + +--À quoi? mais à rien. Ne t'ai-je pas entendu dire cent fois que ces +lâches fainéants passaient leur vie à boire, à manger, à jouer, à +chasser, à dormir dans les bras de leurs concubines et à aller à la +messe pour racheter quelques crimes commis dans la furie du vin? + +--Je t'ai dit, mon garçon, la vérité... Telle était la vie de ces _rois +fainéants_, les bien nommés. Nous autres, maires du palais, nous +gouvernions de fait; à chaque assemblée du champ de Mai, nous tirions un +de ces mannequins royaux de sa résidence de _Compiègne_, de +_Kersy-sur-Oise_ ou de _Braine_; on vous plantait mon homme sur un char +doré, attelé de quatre boeufs, selon la vieille coutume germanique, et, +couronne en tête, sceptre en main, pourpre au dos, le visage orné d'une +longue barbe postiche[D], s'il était imberbe, afin de lui donner un +certain air de majesté, on promenait autour du champ de Mai ce royal +simulacre, qui recevait, pour la forme, foi et hommage des duks, des +comtes et des évêques, venus à cette assemblée de tous les coins de la +Gaule... La comédie jouée, l'on remettait l'idole dans sa boîte jusqu'à +l'an suivant. Or, à quoi bon ces momeries? le vrai roi, le seul roi est +celui qui gouverne et se bat! aussi, n'aimant point le superflu, j'ai +supprimé la royauté... + +--De ceci, Karl, je te loue et t'ai loué; autant qu'à toi, plus qu'à +toi, peut-être, tout obscur soldat que je sois, les rois franks, ces +descendants de Clovis, m'inspiraient la haine et le mépris... + +--Et d'où te venait cette haine? + +Berthoald rougit, fronça ses noirs sourcils, et répondit:--J'ai toujours +haï la fainéantise et la cruauté. + +--Alors tu as eu de quoi haïr amplement... Revenons à ces rois. Le +dernier d'entre eux, Thierry IV, mort il y a dix-huit mois, a laissé un +fils, un enfant de neuf ans... je l'ai envoyé ici... + +--Ici? qu'en veux-tu faire? + +--Le garder... voici pourquoi. Nous autres Franks, nous avons l'esprit +variable; nous sommes habitués, depuis un siècle et demi, à mépriser ces +rois, que jadis nous glorifiions... Aussi, lors du premier champ de Mai +qui s'est passé sans la momerie royale, abolie par moi, les comtes et +les évêques n'ont eu souci de l'idole qui manquait à la fête; mais, +cette année, quelques-uns ont demandé où était le roi; un plus grand +nombre, il est vrai, a répondu: À quoi bon le roi?... Cependant il se +peut qu'ils veuillent un an ou l'autre revoir le mannequin royal faire +son tour du champ de Mai, selon la vieille coutume... peu m'importe, +pourvu que je règne. Aussi je leur tiens en réserve l'enfant qui est +ici; ce marmot, moyennant une fausse barbe au menton et une couronne sur +la tête, figurerait dans le char, ni mieux ni pire que tant d'autres +rois de douze ou quinze ans qui ont figuré avant lui! il serait au +besoin, l'an prochain, le roi Chilpérik III. + +--Des rois de douze ans!... À quel abaissement arrivent les royautés!... + +--Il s'en est fallu de peu que la charge de maire du palais, devenue +héréditaire, fût non moins abaissée... N'ai-je pas eu un frère, âgé de +onze ans, maire du palais d'un roi de dix ans? + +--Karl, tu plaisantes! + +--Non, pardieu! car ce temps-là ne fut point plaisant pour moi... Ma +marâtre _Plectrude_ m'avait fait jeter en prison après la mort de mon +père, _Pépin d'Héristal_... Oui, selon cette bonne dame, je n'étais +qu'un bâtard, bon pour le gibet ou pour le froc, tandis que mon père +laissait à mon frère Théobald la charge de maire du palais, héréditaire +dans notre famille... De sorte que mon frère, âgé de onze ans, devint +maire du palais de ce Dagobert III, roi de dix ans[E], qui fut plus tard +l'aïeul de ce petit Chilpérik, prisonnier en ce monastère... Ce roi et +ce maire du palais enfantins ne pouvaient guère, tu le vois, usurper +l'un sur l'autre que des toupies ou des osselets. Aussi la bonne dame +Plectrude comptait régner à la place de ces deux marmots, pendant qu'ils +joueraient aux billes... Tant d'audace et de sottise ont soulevé les +seigneurs franks. Plectrude, au bout de quelques années, a été chassée, +son fils aussi. Tandis que moi, Karl, le maudit, le bâtard, je sortais +de prison, et devenais, à mon tour, maire du palais de Dagobert III; +depuis lors j'ai tant fait de bruit dans le monde en martelant de ci, de +là, Saxons, Frisons et Sarrazins, que le nom de _Marteau_ m'en est +resté... Dagobert III laissa un fils, Thierry IV, mort il y a dix-huit +mois, lequel Thierry était père de ce petit Chilpérik, prisonnier ici. +J'ai voulu, en passant dans cette contrée, visiter ce marmot afin de +savoir comment il supportait sa captivité. Maintenant, écoute... Je t'ai +parlé d'une marque de confiance que je voulais te donner, la voici: Je +te confie la garde de cet enfant, le dernier rejeton de Clovis... + +--À ma garde! à moi! ce dernier rejeton de Clovis!--s'écria Berthoald, +d'abord avec stupeur; puis, tressaillant d'une joie farouche:--À ma +garde! celui-là qui eut pour ancêtres Clotaire, le tueur d'enfants! +Chilpérik, le Néron des Gaules! Frédégonde, la Messaline! Clotaire II, +justicier de Brunehaut, et tant d'autres monstres couronnés! À ma garde, +à moi, leur dernier rejeton! + +--Que signifient ces mots?... l'égarement où je te vois?... Es-tu +fou?... + +--La destinée des hommes est parfois étrange... Moi, gardien du dernier +descendant de ce conquérant des Gaules, si abhorré par mes pères!... Oh! +les dieux sont justes!... + +--Berthoald, encore une fois es-tu fou? Qu'il y a-t-il de si étonnant à +ce que tu sois gardien de cet enfant? + +--Excuse-moi, Karl,--reprit Berthoald en revenant à lui, craignant de +s'être trahi.--J'étais profondément frappé de cette pensée: moi, obscur +soldat, avoir pour prisonnier le dernier rejeton de tant de rois!... + +--Oui, elle finit misérablement cette race de Clovis, si vaillante +autrefois, si abâtardie depuis... Que veux-tu! ces roitelets, pères +avant quinze ans, caduques à trente, hébétés par le vin, abrutis par +l'oisiveté, énervés par une débauche précoce, étiolés, rabougris, +stupides, devaient finir comme tu vois... Tandis que nous autres, maires +du palais, rudes hommes, toujours allant, venant, du nord au midi, de +l'est à l'ouest, toujours chevauchant, toujours bataillant, gouvernant, +nous aboutissons au bonhomme Karl, et il n'est point frêle ou rabougri, +celui-là! sa barbe n'est point postiche, et, quelque beau jour, il +pourra faire à son tour souche de vrais rois... car, foi de Marteau, ces +rois-là ne se laisseront pas mettre sous le hangar ni avant ni après les +assemblées du moi de mai... vu qu'ils auront de vrai poil au menton... + +--Qui sait, Karl? peut-être si tu fais souche de rois, leur race +s'abâtardira-t-elle comme cette race de Clovis, dont tu veux confier à +ma garde le dernier rejeton... + +--Par le diable! est-ce que nous nous sommes abâtardis, nous autres fils +de Pépin l'Ancien, maires du palais, héréditaires dès avant le règne de +Brunehaut! + +--Vous n'étiez pas rois, Karl, et la royauté porte en soi un poison qui +à la longue énerve et tue les races les plus viriles... + +Berthoald achevait à peine ces paroles, dont le chef des Franks parut +fort surpris, lorsque le père Clément, abbé du monastère, entra +précipitamment dans la salle, et s'adressant à Karl:--Seigneur, je viens +de découvrir un terrible complot! mais le jeune prince s'est obstinément +refusé à m'accompagner ici... + +--Un complot? ah! ah! l'on complote donc dans ton abbaye? + +--Grâce au ciel, seigneur, moi et mes frères nous sommes étrangers à +cette indigne trahison; les coupables sont de misérables esclaves qui +seront châtiés selon leurs mérites. + +--Explique-toi, dépêchons! + +--D'abord, seigneur, je dois vous apprendre qu'à l'arrivée du jeune +prince en ce couvent, le comte Hugh, qui l'avait amené, me recommanda de +mettre auprès de l'enfant une jeune esclave, jolie s'il était possible, +et surtout provoquante... à cette fin que... + +--Oui, oui, une éducation à la façon de celle que la vieille Brunehaut +donnait à ses petits-fils... Le comte Hugh a dépassé mes ordres, et toi, +saint homme, tu n'as pas rougi de te faire l'entremetteur de cette +infamie?... + +--Ah! seigneur! quelle abomination! les deux enfants sont restés purs +comme des anges... + +--Et cela malgré toi... mais ce complot? + +--L'on avait donc placé, seigneur, une jeune esclave auprès du petit +prince; cette fille, innocente créature jusqu'à son crime d'aujourd'hui, +je dois l'avouer, s'est, ainsi que son père et sa mère, apitoyée sur le +sort de Chilpérik; ils ont ouvert l'oreille à des propositions +détestables, et cette nuit même, au moyen de cette corde (le moine la +tira de dessous son froc), l'enfant devait s'évader de sa chambre, grâce +à la complicité de l'esclave-portier, puis rejoindre des fidèles du feu +roi Thierry, cachés dans les environs du couvent. + +--Ah! ah!... le vieux parti royal se remue? On me croyait pour longtemps +occupé à la guerre contre les Arabes! l'on voulait rétablir la royauté +en mon absence? Mais Karl va vite, fait vite et revient vite... +Continue. + +--Tout à l'heure, en entrant chez le jeune prince, mes soupçons ont été +éveillés; son trouble, sa rougeur, m'ont frappé; il ne quittait pas son +lit du regard; une idée subite me vient, je cours au lit, je soulève le +matelas, je trouve cette corde, puis je presse l'enfant de questions, et +il m'avoue tout... + +Le chef des Franks s'écria en affectant plus de courroux qu'il n'en +ressentait:--Trahison! voilà ce que c'est que d'avoir confié cet enfant +à la garde de ces moines, traîtres ou incapables de défendre leurs +prisonniers. + +--Ah! seigneur!... nous des traîtres!... + +--Ces paroles t'offensent? Or donc, réponds... Combien cette abbaye +a-t-elle envoyé d'hommes à l'armée? + +--Seigneur... nos colons et nos esclaves suffisent à peine à cultiver +nos terres, nous n'avons pu envoyer personne à l'armée. + +--Combien avez-vous payé au fisc pour les frais de la guerre?... + +--Seigneur... nous avons employé tous nos revenus en bonnes oeuvres... + +--Oui, vous vous faisiez de grasses charités à vous-mêmes. Les voilà +bien ces gens d'église! toujours recevoir ou prendre, jamais donner ou +rendre. + +--Seigneur... + +--De qui cette abbaye tient-elle ses terres? + +--Des libéralités du pieux roi Dagobert; notre charte de donation est de +l'an 640 de notre Seigneur Jésus-Christ. + +--Et crois-tu, moine, que les rois franks vous aient fait ces donations, +à vous autres tonsurés, à cette seule fin de vous voir engraisser dans +la fainéantise et l'abondance, sans jamais concourir aux frais de guerre +en hommes et en argent?... + +--Seigneur... + +--Quoi! je vous confie un prisonnier important, et vous ne pouvez le +garder sûrement... + +--Seigneur, nous sommes innocents et incapables de... + +--Oui, incapables... tu as dit le mot; aussi je veux établir ici des +hommes de guerre... _capables_ de garder le prisonnier, et, au besoin, +de défendre cette abbaye, si les gens du parti royal tentaient d'enlever +le petit prince;--Karl ajouta, s'adressant au jeune chef:--Toi et tes +hommes, vous prendrez possession de cette abbaye, je te la donne! + +L'abbé leva les mains au ciel, en signe de muette désolation, tandis que +Berthoald, jusqu'alors pensif, dit au chef des Franks: + +--Karl... après mûre réflexion, cet emploi de geôlier me répugne, et, +quoiqu'il puisse y avoir pour moi une sorte de plaisir vengeur à être le +gardien du dernier rejeton de Clovis... je refuse. + +--Ton refus m'afflige. N'as-tu pas entendu ce moine? ne vois-tu pas +qu'il faut ici un gardien vigilant? ne t'ai-je pas dit que cette abbaye +devait devenir, par sa position, un poste militaire important? + +--Karl, d'autres guerriers de ton armée mieux que moi garderont cet +enfant, et aussi bien que moi défendront ce poste. Je te le répète, le +métier de geôlier me répugne. + +Le chef des Franks resta quelques moments muet, soucieux, puis il +reprit:--Moine, combien as-tu de terres, de colons et d'esclaves ici? + +--Seigneur, nous possédons cinq mille huit cents arpents de terre, sept +cents colons et dix-neuf cents esclaves... + +--Berthoald... tu entends, voilà ce que tu refuses pour toi et pour tes +hommes, et, en outre, je t'aurais fait comte en ce pays? + +--Je ne saurais être geôlier. Réserve pour d'autres que pour moi la +faveur que tu voulais m'accorder; je t'en saurai autant de gré. + +--Seigneur,--reprit le père Clément avec une sainte résignation qui +cachait mal son courroux contre Karl,--vous êtes chef des Franks et +tout-puissant. Si vous établissez vos hommes de guerre en ce lieu et +leur donnez nos terres, il nous faudra obéir, mais que deviendrons-nous? + +--Et que deviendront mes compagnons d'armes, qui m'ont si vaillamment +servi durant tant de guerres, pendant que vous disiez ici vos +patenôtres? Dis, qui les nourrira mes hommes? qui les logera? qui les +vêtira? qui les servira? Ne veux-tu pas, moine, qu'ils aillent, ces +vaillants, voler ou mendier sur les routes? + +--Seigneur... il y aurait moyen de satisfaire vos compagnons d'armes et +nous-mêmes. + +--Comment cela? + +--Vous voulez changer cette abbaye en un poste militaire; je l'avoue, +vos hommes de guerre seront meilleurs gardiens du jeune prince que nous +autres, pauvres moines. Mais puisque vous disposez de cette abbaye, +daignez, illustre seigneur, vous qui pouvez tout, nous en donner une +autre. + +--Laquelle? + +--Il existe près de Nantes l'abbaye de Meriadek; un de nos frères, mort +depuis peu, y était resté plusieurs années comme intendant; il nous a +même laissé ici un Polyptique renfermant la désignation exacte des biens +et des personnes de l'abbaye. Elle était alors sous la règle de saint +Benoît. L'on nous a dit que plus tard elle avait été changée en une +communauté de femmes; mais nous n'avons, à ce sujet, aucune certitude... + +--Et cette abbaye,--reprit Karl en se frottant la barbe d'un air +sournois et narquois,--tu me la demandes charitablement pour toi et pour +tes moines? + +--Oui, seigneur, puisque vous nous dépossédez de celle-ci. + +--Et les possesseurs actuels de l'abbaye que tu sollicites... que +deviendront-ils? + +--Hélas! ce que nous serions devenus nous-mêmes. La volonté de Dieu soit +faite en toute chose! + +--Oui, pourvu que cette volonté soit faite en ta faveur. Et cette abbaye +est-elle riche? + +--Seigneur, avec l'aide de Dieu, nous y pourrons vivre humblement dans +la retraite et la prière. + +--Moine, pas de mensonge! Cette abbaye vaut-elle plus ou moins que +celle-ci?... ne me trompe pas; je veux savoir si je donne un boeuf ou un +chevreau. Or, si tu me trompes, je pourrai revenir un jour sur cette +donation; d'ailleurs tu m'as appris tout à l'heure que tu avais ici une +exacte désignation des biens. + +--Oui, seigneur,--reprit l'abbé en se mordant les lèvres et allant +chercher plusieurs rouleaux de parchemin formant le Polyptique.--Vous +verrez par ces pièces que les biens et revenus de l'abbaye de Meriadek +valent au moins ceux dont nous jouissons ici... nous pourrions même, en +réduisant, hélas! le nombre de nos bonnes oeuvres, payer deux cents sous +d'or par année à votre fisc. + +--Tu dis cela un peu tard,--reprit Karl en feuilletant les pièces du +Polyptique qui désignaient parfaitement l'étendue et les limites de la +donation.--As-tu ici des parchemins pour écrire?... + +--Oui, seigneur,--s'écria joyeusement le moine en courant à son coffre, +et croyant déjà tenir l'abbaye de Meriadek;--voici, gracieux seigneur, +un parchemin; veuillez dicter... à moins que vous ne préfériez la +formule ordinaire. Je la sais, et vais l'écrire à l'instant. + +L'abbé se mettait en devoir de s'asseoir et de prendre la plume, lorsque +Karl lui dit, en l'écartant de la table:--Moine, je ne suis point comme +les rois fainéants et ignorants, moi, je sais écrire, j'aime fort à +faire mes affaires... + +Karl, consultant les parchemins que venait de lui remettre l'abbé, se +mit à écrire, jetant parfois un regard sur Berthoald, qui demeurait +pensif et presque étranger à ce qui se passait autour de lui; le moine, +à quelques pas de la table, suivant d'un oeil avide la main de Karl, se +félicitait de s'être souvenu si à propos de l'abbaye de Meriadek, +supputant déjà, sans doute, l'avantage qui résulterait pour lui de cet +échange; aussi, s'adressant au chef des Franks, qui, silencieux, +écrivait toujours, il lui dit avec une expression de bonheur +contenu:--Puissant seigneur, voici mes noms: _Bonaventure Clément_, +prêtre indigne et moine selon la règle de saint Benoît. + +Karl releva la tête, regarda fixement l'abbé, sourit d'une façon +singulière; puis, s'étant remis à écrire, il dit au bout de quelques +instants:--De la cire!... que j'appose mon sceau à cette charte. + +L'abbé s'empressa d'apporter ce qu'on lui demandait; Karl tira de son +doigt un large anneau d'or, l'apposa sur la cire brûlante, et +dit:--Voici la charte de donation bien en règle. + +--Gracieux seigneur,--s'écria l'abbé en tendant les mains,--nous +appellerons chaque jour sur vous la protection du ciel. + +--Grâces te soient rendues, moine; les prières désintéressées doivent +être particulièrement agréables au Tout-Puissant;--et se tournant vers +le jeune chef, Karl lui dit:--Berthoald, par cette charte, je te fais +comte au pays de Nantes, et te fais don à toi, à les hommes, de l'abbaye +de Meriadek... + +L'abbé resta pétrifié, Berthoald tressaillit de joie, et s'écria avec +l'accent d'une profonde reconnaissance:--Karl, ta générosité ne se lasse +donc pas? + +--Non, mon vaillant! pas plus que ton bras ne se lasse à la bataille... +Et maintenant à cheval, à cheval! mon noble comte. Si l'abbaye de +Meriadek est un couvent de tonsurés et qu'il se trouve à sa tête quelque +abbé batailleur qui refuse de te faire place, tu as ton épée, tes hommes +ont leurs lances; si c'est un couvent de femmes, et que les nonnaines +soient jeunes et jolies, tes braves et toi, vous pourrez, de par le +diable...--Karl n'acheva pas, car, à ce moment, des pas précipités se +firent entendre derrière la porte; elle s'ouvrit brusquement, et +Septimine, entrant, pâle, épouvantée, le visage baigné de larmes, les +cheveux dénoués, se jeta aux pieds de l'abbé en criant:--Grâce! mon +père, grâce!... + +Presque aussitôt deux esclaves, armés de fouets et portant à la main des +trousseaux de corde, arrivèrent, en courant, sur les pas de la jeune +fille; mais ils s'arrêtèrent respectueusement à la porte. Septimine +était si belle, si touchante, ainsi éplorée, suppliante, que Berthoald +resta frappé d'admiration, et ressentit soudain pour cette infortunée un +intérêt inexprimable; Karl lui-même ne put s'empêcher de s'écrier:--Foi +de Marteau! la jolie fille! moine, tu choisis tes esclaves en +connaisseur! + +--Que viens-tu faire ici?--s'écria brutalement le père Clément, furieux +d'avoir vu la donation lui échapper; puis, se retournant vers les deux +esclaves, immobiles au seuil de la porte:--Pourquoi ne l'avez-vous pas +encore châtiée, cette misérable? + +--Mon père... nous allions la dépouiller de ses vêtements pour +l'attacher au chevalet malgré sa résistance, lorsqu'elle nous a échappé. + +--Oh! mon père,--s'écria Septimine d'une voix suffoquée par les +sanglots, et tendant vers l'abbé ses mains suppliantes,--faites-moi +mourir, mais épargnez-moi tant de honte... + +--Seigneur,--s'écria le père Clément,--c'est cette esclave qui voulait +faire évader le jeune prince! Double scélérate!... c'est toi qui es +cause de tous nos maux! c'est nous que l'on punit de ton complot! tu le +payeras cher. Qu'on l'emmène,--ajouta-t-il, de plus en plus courroucé, +en se tournant vers les esclaves,--qu'on la châtie sur l'heure! + +Les esclaves firent un pas dans la chambre; mais Berthoald, les arrêtant +d'un geste menaçant, s'approcha de Septimine, et, lui tendant la +main:--Ne crains rien, pauvre enfant; Karl, le chef des Franks, ne +souffrira pas que tu sois châtiée. + +La jeune fille, n'osant encore se relever, tourna son charmant sage vers +Berthoald, et resta non moins frappée de la générosité du jeune homme +que de sa beauté. En ce moment, leurs regards se rencontrèrent; +Berthoald ressentit une émotion profonde, tandis que Karl disait à la +_Coliberte_:--Allons, je te fais grâce..., mais pour quoi diable, ma +fille, te mêles-tu de faire évader ce royal marmot? + +--Hélas! seigneur, il est si malheureux! Mon père et ma mère ont été, +comme moi, apitoyés: voilà tout notre crime... Seigneur, je vous le jure +sur le salut de mon âme...--Et les sanglots étouffèrent la voix de la +jeune fille; elle ne put qu'ajouter en joignant les mains:--Grâce! +grâce! pour mon père, pour ma mère! + +--Voilà que tu pleures encore à suffoquer,--dit Karl, touché, malgré sa +rudesse, de tant de jeunesse, de douleur et de beauté.--Si l'on veut +aussi châtier ton père et ta mère, je le défends. + +--Seigneur... on veut me vendre et me séparer d'eux... + +--Qu'est-ce à dire, moine?--demanda Karl à l'abbé, tandis que Berthoald, +sentant à chaque instant s'augmenter son trouble, son admiration et sa +pitié, ne pouvait détacher ses regards de Septimine. + +--Seigneur, voici le fait,--reprit le père Clément:--j'ai ordonné +qu'après avoir été châtiés, ces trois esclaves, le père, la mère et la +fille, seraient vendus et emmenés hors de ce couvent; un de ces +marchands d'esclaves qui courent le pays est venu justement ce matin me +proposer deux charpentiers dont nous avons besoin; je lui ai offert en +troc cette jeune fille, ainsi que son père et sa mère; mais Mardochée a +refusé l'échange. + +--Mardochée!--s'écria involontairement Berthoald, dont les traits, +soudain pâlissants, exprimèrent autant de crainte que d'anxiété,--ce +juif ici!... + +--Que diable as-tu?--dit Karl au jeune homme,--te voilà blanc comme ton +manteau. + +Berthoald tâcha de vaincre l'émotion qui le trahissait, baissa les yeux, +et répondit d'une voix altérée:--L'horreur que m'inspirent ces juifs +maudits est si grande... que je ne peux les voir, ou seulement entendre +prononcer leur nom sans frissonner malgré moi.--En disant ces mots, +Berthoald prit vivement son casque, qu'il avait déposé sur la table, et +le remit sur sa tête, l'enfonçant le plus possible, afin que la visière +cachât, du moins, le haut de son visage. + +--Je comprends ton horreur des juifs,--reprit Karl;--les araignées me +causent le même dégoût; pourtant je ne suis point une femmelette... Mais +continue, moine! + +--Mardochée consent à s'accommoder de la Coliberte, dont il a le +placement; mais il ne veut ni du père ni de la mère: je lui ai donc +vendu cette fille, me réservant le droit de la faire châtier avant de la +livrer; je vendrai ses parents à un autre marchand. + +--Seigneur!--s'écria Septimine en fondant de nouveau en larmes,--c'est +une cruelle condition que l'esclavage; mais il semble moins dur +lorsqu'on le subit avec ceux qu'on aime... + +--Le marché est conclu,--dit l'abbé;--Mardochée m'a donné des arrhes, il +a ma parole, il attend ici la Coliberte. + +En entendant dire que le juif se trouvait près de là, Berthoald +tressaillit de nouveau, et ramena le capuchon de son long manteau blanc +arabe par-dessus son casque, de sorte que ses traits étaient entièrement +cachés; puis, s'adressant au chef des Franks d'une voix précipitée, +comme s'il avait hâte de sortir de l'abbaye:--Karl, avant que je te +quitte, pour longtemps peut-être, mets le comble à ta générosité envers +moi; rends la liberté au père et à la mère de cette pauvre enfant, +rachète-la au juif, qu'elle ne soit plus séparée de sa famille. Si elle +a été coupable, la pitié seule l'a égarée. Tu vas placer ici des +guerriers vigilants; l'évasion du petit prince ne sera plus à craindre. +Pardonne à ces pauvres gens et rends-les libres... + +Septimine, entendant les paroles compatissantes et émues de Berthoald, +leva vers lui son visage, empreint d'une reconnaissance ineffable. + +--Sois satisfait; Berthoald,--dit Karl,--relève-toi, ma fille; cette +abbaye, où je veux établir mes guerriers, comptera trois esclaves de +moins; mais je n'aurai rien refusé à l'un de mes plus vaillants chefs. + +--Tiens, mon enfant,--dit le jeune homme en mettant plusieurs pièces +d'or arabes dans la main de la Coliberte:--Voilà pour vous aider à +vivre, toi, ton père et ta mère. Sois heureuse! bénis la générosité de +Karl, et souviens-toi quelquefois de moi. + +Septimine, par un mouvement supérieur à sa volonté, saisit la main que +lui tendait Berthoald, et, sans prendre les pièces d'or qu'il lui +offrait et qui roulèrent sur le plancher, elle baisa la main du jeune +homme avec une reconnaissance si passionnée, qu'il sentit ses yeux, +malgré lui, mouillés de larmes. Karl s'en aperçut, et cria en riant de +son gros rire germanique:--Foi de Marteau! je crois qu'il pleure!... +quelle femmelette! + +Berthoald profita de ces paroles de Karl pour rabaisser davantage encore +le capuchon de son manteau, et cacher ainsi presque entièrement ses +traits. Aussi Karl lui dit:--Tu as raison de rabattre ton capuchon sur +ton nez: c'est sans doute pour cacher tes larmes? + +--Je ne te donnerai pas longtemps le spectacle de ma faiblesse, Karl... +Tu m'as dit tout à l'heure: à cheval! Permets-moi de me mettre en route +à l'instant avec mes hommes pour l'abbaye de Meriadek. + +--Va... mon bon compagnon de guerre, j'excuse ton impatience. Sois +vigilant! exerce journellement tes hommes; qu'ils soient prêts, ainsi +que toi, à se rendre à mon premier appel, ou peut-être à aller, sous tes +ordres, attaquer et dompter enfin ces damnés Bretons, qui, depuis +Clovis, résistent à nos armes... Te voilà comte au pays de Nantes, près +des frontières de cette Armorique endiablée. Là, ta loyale et brave épée +pourra me rendre de tels services, que ce soit moi, Karl, qui devienne +ton obligé... Au revoir! Heureux voyage et grasse abbaye je te souhaite, +mon vaillant! + +Berthoald, grâce au capuchon qui voilait presque entièrement ses traits, +put cacher sa cruelle angoisse lorsqu'il entendit Karl lui dire qu'un +jour peut-être il lui donnerait l'ordre d'aller combattre les Bretons, +toujours indomptés; il fléchit le genou devant le chef des Franks, et +sortit en proie à une telle anxiété, qu'il n'eut pas un dernier regard +pour Septimine la Coliberte, qui, toujours agenouillée au milieu des +pièces d'or sarrasines éparses autour d'elle, ne quittait pas des yeux +son libérateur, qui sortit précipitamment. + +Le jeune chef traversait la cour de l'abbaye pour aller reprendre son +cheval, lorsqu'à l'angle d'un mur il se trouva face à face avec un petit +homme à barbe grise et pointue. C'était le juif Mardochée. Berthoald +tressaillit, passa rapidement; mais, quoiqu'il eût autant que possible +caché ses traits sous le capuchon de son manteau, ses yeux rencontrèrent +le regard perçant du juif qui, ne semblant nullement surpris, sourit +d'un air sardonique, tandis que le jeune chef s'éloigna rapidement, de +plus en plus désireux de quitter l'abbaye de Saint-Saturnin. + + + + +CHAPITRE II. + + L'abbaye de Meriadek.--Les esclaves orfévres.--Vie d'une + abbesse au huitième siècle.--Etat et redevance des colons et + des esclaves.--Punitions.--La chair vive et + l'épervier.--Broute-Saule.--L'atelier.--Le meurtre et le + souper.--L'inondation.--Les fugitifs.--Les frontières de + l'Armorique. + + +Un atelier d'orfévrerie est agréable à voir pour l'artisan, libre ou +esclave, qui a vieilli dans la pratique de ce bel art, illustré par +Éloi, le plus célèbre des orfévres gaulois. L'oeil se repose avec +plaisir sur le fourneau incandescent, sur le creuset où bouillonne le +métal en fusion, sur l'enclume qui semble être d'argent veinée d'or, +tant on a battu sur elle de l'argent et de l'or; l'établi, garni de ses +limes, de ses marteaux, de ses doloires, de ses burins, de ses +polissoirs de sanguine et d'agate, n'est pas moins agréable à l'oeil; ce +sont encore les moules d'argile où se verse le métal fondu, et çà et là, +sur des tablettes, quelques modèles en cire, empruntés aux débris de +l'art antique, retrouvés parmi les ruines de la Gaule romaine; il n'est +pas jusqu'au choc des marteaux, jusqu'au grincement des limes, jusqu'au +bruit haletant du soufflet de la forge, qui ne soit une musique douce à +l'oreille de l'artisan qui a vieilli dans le métier. Telle est la +passion de l'art, que parfois l'esclave oublie sa servitude pour ne +songer qu'aux merveilles qu'il fabrique pour ses maîtres. + +L'abbaye de Meriadek avait, ainsi que les riches couvents de la Gaule, +son petit atelier d'orfévrerie; un vieillard de quatre-vingts ans et +plus surveillait les travaux de quatre jeunes apprentis, esclaves comme +lui, et réunis dans une salle basse voûtée, éclairée par une fenêtre +cintrée, garnie de barreaux de fer, qui s'ouvrait sur un fossé rempli +d'eau, le couvent ayant été bâti au milieu d'une espèce de presqu'île, +entourée d'étangs immenses. La forge s'adossait à l'un des murs dans +l'épaisseur duquel était creusé une sorte de petit caveau; l'on y +descendait par plusieurs marches, il contenait la provision de charbon +nécessaire aux travaux. Le vieil orfévre, à la figure et aux mains +noircies par la fumée de la forge, portait une souquenille à demi cachée +par un large tablier de cuir, et ciselait avec amour une crosse +abbatiale en argent: + +--Père Bonaïk,--dit un des jeunes esclaves au vieillard,--voici le +huitième jour que notre camarade Éleuthère ne vient pas à l'atelier... +où peut-il être? + +--Dieu le sait, mes enfants... mais, croyez-moi, parlons d'autre chose. + +--Je suis à moitié de votre avis, vieux père, car, à propos d'Éleuthère, +j'ai autant envie de parler que de me taire. Je sais un secret; il me +brûle la langue, et je crains qu'on me la coupe, si je bavarde. + +--Alors, mon garçon,--reprit le vieillard en ciselant toujours son +orfévrerie,--garde ton secret, c'est prudent. + +Mais les jeunes gens, plus curieux que le vieillard, firent tant +d'instances auprès de leur compagnon que, vaincu par leurs prières, il +leur dit:--Avant-hier... c'était le septième jour de la disparition +d'Éleuthère, j'étais allé reporter, par ordre du père Bonaïk, un bassin +d'argent dans l'intérieur de l'abbaye. La tourière me dit d'attendre +pendant qu'elle va s'enquérir s'il n'y a pas de pièces d'argent à +nettoyer. Resté seul, pendant l'absence de la tourière, j'ai la +curiosité de monter sur un escabeau afin de regarder par une petite +fenêtre très-élevée donnant sur le jardin, du monastère. Là, qu'est-ce +que je vois? ou plutôt qu'est-ce que je crois voir? car il y a de ces +ressemblances si frappantes... + +--Eh bien!--dirent les jeunes gens,--qu'as-tu vu dans ce jardin? + +--J'ai vu l'abbesse, reconnaissable à sa taille élevée, marchant entre +deux nonnes, l'un de ses bras appuyé sur l'épaule de chacune d'elles. + +--Ne dirait-on pas qu'elle a près de cent ans, comme le père Bonaïk, +notre abbesse? elle qui monte à cheval comme un guerrier! elle qui +chasse au faucon, elle dont la lèvre est ombragée d'une petite moustache +rousse, ni plus ni moins que celle d'un jouvenceau de dix-huit ans. + +--Ce n'était point par faiblesse, mais sans doute par tendresse que +l'abbesse s'appuyait ainsi sur ses deux nonnes: l'une d'elles ayant +marché sur sa robe, au moment où je traversais la cour, fait un faux +pas, trébuche, se retourne, et je reconnais, ou je crois reconnaître, +devinez qui... Éleuthère... + +--Habillé en nonne? + +--Habillé en nonne... + +--Allons donc... tu rêvais. + +--Pourtant,--reprit un autre esclave moins incrédule,--il faut dire que +notre camarade n'a pas encore dix-huit-ans, et que son menton est aussi +imberbe que celui d'une jeune fille. + +--Et je soutiens, moi, que si cette nonne n'est pas Éleuthère, c'est sa +soeur... s'il a une soeur. + +--Et je vous dis, moi,--ajouta le vieil orfévre avec une impatiente +anxiété,--je vous dis, moi, que vous êtes des oisons, et que si vous +voulez aller au chevalet faire de nouveau connaissance avec les lanières +du fouet, vous n'avez qu'à tenir des propos pareils. + +--Mais, père Bonaïk... + +--Je comprends qu'en travaillant l'on jase; mais quand les paroles se +peuvent traduire en coups de fouet sur l'échine, l'entretien me semble +mal choisi. Ne savez-vous pas, comme moi, que l'abbesse... + +--Est endiablée, père Bonaïk. + +--Encore! Mais vous voulez donc qu'il ne vous reste pas un morceau de +peau sur le dos! + +--Et de quoi jaser, père Bonaïk, sinon de ses maîtres? + +--Tenez,--dit le vieillard, voulant détourner l'entretien qu'il +trouvait, avec raison, dangereux pour ces jeunes gens,--je vous ai +souvent promis de vous parler de mon illustre maître en orfévrerie, la +gloire des artisans de la Gaule, une bonne gloire, celle-là... car elle +n'a coûté de sang ni de larmes à personne... + +--Il s'agit du bon _Éloi_, père Bonaïk, l'ami du _bon_ roi Dagobert? + +--Dites le bon _Éloi_, mes enfants, car jamais homme n'a été meilleur; +mais ne dites pas le _bon_ roi Dagobert, car ce roi faisait égorger ceux +qui lui déplaisaient, et avait un sérail comme en ont maintenant les +kalifes des Arabes. Donc, mes enfants, le bon Éloi était né, vers 588, à +Catalacte, petite ville des environs de Limoges. Ses parents étaient +libres, mais d'une condition obscure et pauvre. + +--Père Bonaïk, si Éloi est né en 588, sa naissance date donc d'environ +cent cinquante ans? + +--Oui, mes enfants, puisque nous sommes bientôt en 738. + +--Et vous l'avez connu?--dit un des jeunes gens avec un sourire +d'incrédulité,--vous l'avez connu, le bon Éloi? + +--Certes, je l'ai connu, puisque j'ai bientôt quatre-vingt-seize ans et +qu'il est mort le siècle dernier, en 659, il y a près de quatre-vingts +ans de cela. + +--Vous étiez tout jeune alors? + +--J'avais seize ans et demi la dernière fois que je l'ai vu, et mes +souvenirs me sont encore présents... Mais, pour revenir au bon Éloi, son +père s'appelait _Eucher_ et sa mère _Terragie_. Eucher, remarquant que +son fils, tout enfant, machinait toujours de petites figures ou de +petits ustensiles en bois d'un joli dessin, l'envoya comme apprenti chez +un habile orfévre de Limoges, nommé maître _Abbon_, qui, à cette époque, +dirigeait aussi pour le fisc l'atelier des monnaies dans la ville de +Limoges. Après s'être tellement perfectionné dans son art, qu'il dépassa +son maître en quelques années, Éloi quitta son pays et sa famille, +laissant après lui de grands regrets, car tout le monde l'aimait pour sa +gaieté, sa douceur, et son excellent coeur, il alla chercher fortune à +Paris, l'un des séjours des rois franks. Éloi était recommandé par son +ancien maître à un certain _Bobbon_, orfévre et trésorier de Clotaire +II. Ce Bobbon ayant pris notre Éloi comme ouvrier, remarqua bientôt son +talent. Un jour, le roi Clotaire II voulut avoir un siége d'or massif, +travaillé avec art, et enrichi de pierres précieuses. + +--Un siége d'or massif, père Bonaïk! quelle magnificence! + +--Hélas! mes enfants, l'or ne coûtait aux rois franks que la peine de le +prendre en Gaule, et ils ne s'en faisaient point faute. Clotaire II eut +donc la fantaisie de posséder un siége d'or; mais personne, dans les +ateliers du palais, n'était capable d'accomplir une pareille oeuvre. Le +trésorier Bobbon, connaissant l'habileté d'Éloi, lui proposa de se +charger de ce travail. Éloi accepta, se mit à la forge, au creuset, et +avec la grande quantité d'or qu'on lui avait donnée pour orner un seul +siége, il en fit deux. Portant alors au palais le siége qu'il a achevé, +il cache l'autre... + +--Ah! ah!--dit en riant l'un des jeunes esclaves,--le bon Éloi faisait +comme les meuniers, il tirait de son sac deux moutures... + +--Attendez, mes enfants, attendez, avant de porter votre jugement. +Clotaire II, émerveillé de l'élégance et de la délicatesse du travail de +l'artisan, ordonne aussitôt de le récompenser largement... Alors Éloi +montre à Bobbon le second siége qu'il avait ouvragé, en disant: «Voici à +quoi, afin de ne rien perdre, j'ai employé le restant de ton or.» + +--Vous aviez raison, père Bonaïk, nous nous étions trop hâtés de juger +le bon Éloi. + +--Ce trait de probité, si honorable pour le pauvre artisan, mes enfants, +fut l'origine de sa fortune. Clotaire II voulut se l'attacher comme +orfévre. Alors Éloi fit ses plus beaux ouvrages: c'étaient des vases +d'or ciselés, enrichis de rubis, de perles et de diamants; des meubles +d'argent massif d'un dessin admirable, rehaussés de pierres dures; +c'étaient encore des reliquaires, des patères, des boîtes à Évangile, +travaillées à jour et incrustées d'escarboucles... J'ai vu le calice +d'or émaillé, de plus d'un pied de haut, qu'il fit pour l'abbaye de +Chelles: c'était un miracle d'émail et d'or. + +--Cela éblouit, rien que de vous entendre parler de ces beaux ouvrages, +père Bonaïk. + +--Ah! mes enfants! cette salle ne contiendrait pas les chefs-d'oeuvre de +cet artisan, la gloire de l'orfévrerie gauloise; les monnaies qu'il a +frappées comme monétaire de Clotaire II, de Dagobert et de Clovis II, +sont admirables de relief: ce sont des _tiers de sou d'or_ d'une superbe +empreinte... Enfin, que vous dirai-je, mes enfants? Éloi réussissait +dans tous les genres d'orfévrerie; il excellait, comme les orfévres de +Limoges, dans l'incrustation des émaux et l'enchâssement des pierres +fines; il excellait encore, comme les orfévres de Paris, dans la +statuaire d'or et d'argent au marteau; il ciselait les bijoux aussi +délicatement que les orfévres de Metz, et les étoffes tissées de fils +d'or, que l'on fabriquait sous ses yeux, d'après ses dessins, étaient +non moins magnifiques que celles de Lyon. Mais aussi, mes enfants, quel +rude travailleur que le bon Éloi! toujours à sa forge au point du jour, +toujours le tablier de cuir aux reins, la lime, le marteau ou le burin à +la main, souvent il ne quittait son atelier qu'à une heure avancée de la +nuit, aidé surtout par l'un de ses apprentis de prédilection, Saxon +d'origine, et nommé _Thil_. Je l'ai connu ce Thil, il était bien vieux +alors. + +--Éloi n'étant pas esclave, et jouissant des fruits de son travail, a dû +devenir très-riche, père Bonaïk? + +--Oui, mes enfants, très-riche; car Dagobert, succédant à Clotaire II, +son père, garda Éloi pour orfévre; mais le bon Éloi, se souvenant de sa +dure condition d'artisan, et du sort cruel des esclaves qui avaient +souvent été ses compagnons de travail, dépensait, lorsqu'il fut riche, +tout son gain au rachat des esclaves; il en délivrait quelquefois vingt, +trente, cinquante en un jour; souvent même il allait à Rouen acheter des +cargaisons entières de captifs des deux sexes, qu'on amenait de tous +pays en cette cité fameuse par son marché de chair humaine. On voyait +parmi ces malheureux des Romains, des Gaulois, des Anglais, même des +Maures; mais surtout des Saxons. S'il arrivait que le bon Éloi n'eût pas +assez d'argent pour acheter les esclaves, il leur donnait, pour soulager +leur misère, tout ce qu'il possédait. «--Que de fois, sa bourse +épuisée,--me disait Thil, son apprenti favori,--j'ai vu mon maître +vendre son manteau, sa ceinture, et jusqu'à sa chaussure.»--Mais il faut +vous dire, mes enfants, que ce manteau, cette ceinture, cette chaussure, +étaient brodés d'or, souvent enrichis de perles; car le bon Éloi, qui +ornait les vêtements des autres, se plaisait aussi à orner ses habits, +et, dans sa jeunesse, il allait toujours magnifiquement vêtu. + +--C'était bien le moins qu'il se parât, lui qui parait autrui. Ce n'est +pas comme nous, qui travaillons l'or et l'argent et ne quittons jamais +nos haillons. + +--Mes pauvres enfants, nous sommes esclaves, tandis qu'Éloi avait le +bonheur d'être libre; mais de cette liberté il usait pour le bonheur de +son prochain. Il avait autour de lui plusieurs serviteurs qui +l'adoraient; j'en ai connu quelques-uns qui se nommaient _Bauderic_, +_Tituen_, _Buchin_, _André_, _Martin_ et _Jean_. Vous voyez que le vieux +Bonaïk ne manque pas de mémoire; mais comment ne pas se rappeler tout ce +qui touche le bon Éloi? + +--Savez-vous, maître, que c'est un honneur pour nous, pauvres +esclaves-orfévres, d'avoir eu un tel homme dans notre état? + +--Si c'est un honneur, mes enfants! certes, il faut nous en +enorgueillir. Imaginez-vous donc que la réputation de charité du bon +Éloi était si grande, si grande! que l'on connaissait son nom dans toute +la Gaule, et en d'autres pays encore. Les étrangers tenaient à honneur +de visiter cet orfévre, à la fois si grand artiste et si grand homme de +bien. Aussi, lorsqu'à Paris l'on demandait sa demeure, le premier +passant répondait: «Tu veux savoir où loge le bon Éloi? va à l'endroit +où tu trouveras le plus grand nombre de pauvres rassemblés, c'est là +qu'il demeure[A].» + +--Oh! le bon Éloi!--dit l'un des jeunes gens, les yeux humides de +larmes.--Oh! le bon Éloi! le bien nommé! + +--Oui! mes amis! car il était aussi actif pour la charité que pour le +travail. Le soir, à l'heure du repas, il envoyait ses serviteurs de +différents côtés pour rassembler ceux qui souffraient de la faim et les +voyageurs malheureux. On les lui amenait, il leur donnait à manger; +remplissant auprès d'eux l'office d'un serviteur, il débarrassait les +uns de leurs fardeaux, répandait de l'eau tiède sur les mains des +autres, versait le vin dans les coupes, rompait le pain, tranchait la +viande, la distribuait; puis, après avoir ainsi servi chacun avec une +joie douce, il allait s'asseoir sur un siége; seulement alors il prenait +sa part du repas qu'il offrait à ces pauvres gens. + +--Et quel visage avait-il, père Bonaïk, ce bon Éloi? on aime à se +figurer un tel homme. + +--Il était grand de taille et avait le visage coloré. Dans sa jeunesse, +m'a dit Thil, son apprenti, sa chevelure noire bouclait naturellement; +sa main, quoique endurcie par le marteau, était blanche et bien faite; +il y avait quelque chose d'angélique dans son visage: son regard loyal +était cependant rempli de finesse. + +--C'est ainsi, père Bonaïk, que j'aime à me le représenter, vêtu de ses +magnifiques habits, qu'il vendait souvent pour racheter des esclaves. + +--Lorsque l'âge vint, le bon Éloi, renonçant à toute magnificence, ne +porta plus qu'une robe de laine grossière avec une corde pour +ceinture... Vers quarante ans, il fut nommé évêque de Noyon. + +--Lui... évêque? + +--Oui, mes enfants... Affligé de voir tant de cupides et méchants +prélats dévorer le bien des pauvres qu'il aimait tant, le bon Éloi +demanda au roi l'évêché de Noyon, se disant que cet évêché serait au +moins gouverné selon la douce morale de Jésus, et il la pratiqua jusqu'à +la fin de sa vie, sans renoncer à son art; il fonda plusieurs monastères +où il établit de grands ateliers d'orfévrerie, sous la direction des +apprentis qu'il avait formés dans l'abbaye de Solignac, entre autres, en +Limousin. Ce fut là, mes enfants, que je fus conduit esclave à seize +ans, après beaucoup de vicissitudes; car je suis né en Bretagne... dans +cette Bretagne encore libre aujourd'hui, et que je ne reverrai plus, +quoique cette abbaye ne soit pas très-éloignée du berceau de ma +famille.--Et le vieillard, qui n'avait pas jusqu'alors discontinué de +travailler à la crosse abbatiale qu'il ciselait, laissa tomber sur ses +genoux la main qui tenait son burin. Pendant quelques instants il resta +muet et pensif; puis se réveillant bientôt, comme en sursaut, il reprit, +s'adressant aux jeunes esclaves, étonnés de son silence:--Mes enfants, +je me suis laissé entraîner malgré moi à des souvenirs à la fois doux et +amers pour mon coeur... Que vous disais-je? + +--Vous nous disiez, père Bonaïk, que vous aviez été conduit esclave à +seize ans à l'abbaye de Solignac, en Limousin. + +--Oui... et c'est là où, pour la première fois, je vis ce grand artisan. +Chaque année, il quittait Noyon pour venir visiter ce monastère. Il y +avait établi, comme abbé, Thil le Saxon, son ancien apprenti, qui +dirigeait l'atelier d'orfévrerie. Il était bien vieux alors, le bon +Éloi; mais il aimait à venir à l'atelier surveiller et diriger nos +travaux. Souvent il prenait de nos mains la lime et le burin pour nous +montrer la manière de nous en servir, et cela si paternellement, que +tous les coeurs étaient à lui. Ah! c'était le bon temps... Les esclaves +ne pouvaient quitter les terres du monastère, mais ils étaient aussi +heureux qu'on peut l'être en servitude; car, à chaque visite, Éloi +s'enquérait d'eux, pour savoir s'ils étaient doucement traités; mais +après la mort du bon Éloi, le père des pauvres et des esclaves, tout +changea. + +Le vieil orfévre en était là de son récit, lorsque la porte de l'atelier +s'ouvrit, et deux nouveaux personnages entrèrent: l'un était le seigneur +Ricarik, intendant de l'abbaye, Frank à figure basse et dure; l'autre +était _Septimine la Coliberte_, de qui Berthoald, plusieurs jours +auparavant, avait demandé et obtenu la liberté, ainsi que celle de sa +famille. Depuis son départ de l'abbaye de Saint-Saturnin, la pauvre +enfant était presque méconnaissable, tant elle avait souffert et pleuré; +elle suivait l'intendant silencieuse et confuse. + +--Notre sainte dame l'abbesse Méroflède t'envoie cette esclave,--dit +Ricarik au vieil orfévre en lui désignant du geste Septimine, qui, +honteuse de se trouver parmi ces jeunes gens, n'osait lever les +yeux.--Méroflède l'a achetée hier au juif Mardochée... Il faut que tu +apprennes à cette fille à nettoyer les bijoux; notre sainte abbesse la +conservera près d'elle pour cet emploi. Il faut que dans un mois, au +plus tard, cette esclave soit dressée à ce service, sinon elle sera +châtiée et toi aussi. + +À ces mots, la Coliberte tressaillit, et pour la première fois elle osa +lever les yeux sur le vieillard, qui, s'approchant d'elle, lui dit avec +bonté:--Ne craignez rien, mon enfant; avec un peu de bon vouloir de +votre part nous pourrons satisfaire aux désirs de notre sainte abbesse. +Vous travaillerez là, près de moi, et je vous donnerai tous mes soins... + +Pour la première fois, depuis longtemps, les traits de la jeune fille +exprimèrent d'autres sentiments que ceux de la crainte et du chagrin. +Elle leva timidement les yeux sur Bonaïk, et, frappée de la douceur de +ses traits vénérables, elle lui dit avec l'accent d'une profonde +reconnaissance:--Oh! merci, bon père! merci! d'avoir ainsi pitié de moi. + +Tandis que les apprentis échangeaient à voix basse quelques remarques +sur la beauté de leur nouvelle compagne de travail, Ricarik, qui portait +sous son bras un coffret, dit au vieillard:--Je t'apporte de l'or et de +l'argent pour fabriquer la ceinture que tu sais, ainsi que le vase de +forme grecque; notre dame Méroflède est impatiente de posséder ces deux +objets. + +--Ricarik, je vous l'ai dit, ce que vous m'avez déjà apporté, soit en +morceaux, soit en sous d'or et d'argent, ne suffit point; tout est là +dans le coffre de fer, dont, ainsi que moi, vous avez la clef. Il +faudrait de plus, pour parfaire une de ces belles ceintures d'or, +pareille à celles que j'ai vu fabriquer dans les ateliers fondés par +l'illustre Éloi, il faudrait une vingtaine de perles et pierreries. + +--J'ai ici dans ce sac et cette cassette autant d'or, d'argent et de +pierreries qu'il t'en faudra... tiens...--Et Ricardik versa d'abord sur +l'établi du vieil orfévre le contenu d'un sac de sous d'argent, puis il +tira de la cassette un assez grand nombre de sous d'or, plusieurs lames, +aussi d'or, bossuées, comme si elles eussent été arrachées de l'endroit +qu'elles ornaient, et enfin, un reliquaire d'or enrichi de +pierreries.--Auras-tu ainsi suffisamment d'or et de pierreries? + +--Je le crois; ces pierreries sont superbes... ce reliquaire est orné de +rubis sans pareils. + +--Ce reliquaire, donné à notre sainte abbesse, contient un pouce de +_Saint-Loup_. + +--Ricarik, lorsque j'aurai déchâssé les rubis et fondu l'or du +reliquaire, que ferai-je du pouce? + +--Quel pouce? + +--Le bienheureux pouce du bienheureux Saint-Loup, qui est là-dedans? + +--Eh! fais-en ce que tu voudras... porte-le en relique! + +--Alors, je vivrai deux cents ans au moins. + +--Qu'examines-tu là? + +--Ces sous d'argent: quelques-uns ne me semblent pas de bon aloi. + +--Quelque colon m'aura friponné... C'est aujourd'hui le jour où ils +payent leur redevance; l'on dirait, quand ils donnent leur argent, +qu'ils s'arrachent la peau. Malheureusement il est trop tard pour +découvrir les fripons qui auront donné ces mauvais sous d'argent; mais, +j'y songe, quelques colons sont en retard, ils viendront sans doute +payer à l'heure où les esclaves de l'abbaye apportent leur redevance en +nature, tu seras là, tu examineras les pièces d'argent, et malheur au +larron qui donnerait une pièce de mauvais aloi! + +--Je ferai selon votre volonté... Nous allons serrer ces métaux précieux +et les pierreries dans le coffre de fer, en attendant que je les mette +en oeuvre. + +--Cela me fait songer qu'hier je n'ai point visité le coffre. + +Pendant que le Frank, ayant ouvert le coffre, examinait son contenu, le +vieil orfévre, se rapprocha des jeunes apprentis et leur dit à voix +basse:--Mes enfants, jusqu'ici j'ai toujours pris votre défense contre +nos maîtres, palliant ou cachant vos fautes, afin de vous épargner des +châtiments quelquefois mérités... + +--C'est vrai, père Bonaïk. + +--En retour, je vous demande de traiter comme une soeur cette pauvre +enfant qui est là toute tremblante. Je vais sortir avec l'intendant +durant une heure peut-être, promettez-moi d'être réservés en vos propos +pendant mon absence: ne confusionnez pas cette jeune fille. Que le +chagrin qu'elle semble éprouver vous la rende respectable... + +--Ne craignez rien, père Bonaïk, nous ne dirons rien qu'une nonne ne +puisse entendre. + +--Cela ne me suffit point du tout; promettez-moi de ne dire que ce que +vous diriez devant votre mère. + +--Nous vous le promettons, maître Bonaïk. + +Cet entretien avait eu lieu à l'autre bout de l'atelier, tandis que +Ricarik inventoriait le contenu du coffre. Le vieillard revint alors +près de Septimine, et lui dit à demi-voix:--Mon enfant, je vais vous +quitter pendant quelques instants; mais, rassurez-vous, ces jeunes gens +vous traiteront en soeur. + +À peine Septimine avait-elle remercié le vieillard par un regard rempli +de gratitude, que l'intendant dit en fermant le coffre:--Et l'on n'a pas +de nouvelles d'Eleuthère, ce fuyard? + +Le vieil orfévre fit un signe d'intelligence aux esclaves qui avaient +tous levé la tête au moment où le nom d'Eleuthère avait été prononcé; +tous se remirent à leurs travaux, tandis que le vieillard disait à +l'intendant:--Vous le voyez, Ricarik, rien ne manque dans le coffre. + +--Tout esclave est larron... s'il ne dérobe rien, ce n'est pas l'envie +de voler qui lui manque.--Puis refermant le coffre:--Ainsi donc aucune +nouvelle de cet Eleuthère? + +--Aucune. + +--Que peut-il être devenu? + +--Nous ne savons. + +--Cette disparition doit cependant vous étonner, vous autres?--dit +Ricarik en promenant son regard perçant sur les apprentis. + +--Il aura trouvé moyen de s'enfuir,--dit le jeune garçon qui avait cru +reconnaître Eleuthère dans le cloître;--il avait depuis longtemps l'idée +de se sauver. + +--Oui, oui,--répétèrent les deux autres apprentis,--Eleuthère nous avait +toujours dit qu'il voulait se sauver. + +--Ah! il vous l'avait dit? + +--Oui, seigneur Ricarik. + +--Et pourquoi ne m'en avez-vous pas instruit, chiens +d'esclaves?--s'écria l'intendant.--Vous êtes donc ses complices? + +Les jeunes gens restèrent cois, les yeux baissés. Le Frank ajouta: + +--Ah! vous avez gardé le silence! votre échine vous cuira! + +--Ricarik,--reprit le vieil orfévre,--ces jeunes gens babillent comme +des geais, et m'ont pas plus de cervelle que ces oisillons... Eleuthère +a souvent dit comme tant d'autres: «Ah! que je voudrais donc courir les +champs au lieu d'être tenu à l'atelier de l'aube au soir!» Voilà ce que +ces garçons appellent ses confidences; pardonnez-leur donc; de plus, +songez-y, notre sainte dame Méroflède est impatiente d'avoir la ceinture +et le vase; or, si vous faites châtier mes apprentis, ils passeront plus +de temps à se frotter l'échine qu'à manier la lime et le marteau, et +notre travail n'avancera guère. + +--Soit, ils seront châtiés plus tard, car il faut non-seulement que toi +et eux vous travailliez le jour, mais encore la nuit: le jour vous +façonnerez l'or et l'argent; la nuit vous fourbirez le fer. + +--Que voulez-vous dire? + +--Ce soir on apportera ici des armes que j'ai envoyé acheter à Nantes. + +--Des armes!--dit le vieillard fort surpris,--des armes! les Arabes +menacent-ils encore le coeur de la Gaule? + +--Vieillard, on t'enverra ce soir des armes, veille à ce que les lances +soient bien aiguisées, les épées bien affilées, les haches bien +tranchantes; ne t'inquiète pas du reste. Mais voici l'heure où les +esclaves apportent leurs redevances; les colons retardataires sont sans +doute avec eux pour payer leur redevance en argent. Suis-moi, afin de +vérifier si ces larrons ne me donnent point de pièces de mauvais aloi. + +Bonaïk, avant de quitter Septimine, lui dit tout bas:--Rassurez-vous, +mon enfant, je reviens bientôt.--Puis passant auprès de l'établi des +apprentis, il ajouta:--Tout à l'heure je vous ai encore sauvés des +lanières. Songez à votre promesse: soyez réservés à l'égard de cette +jeune fille. + +Le vieil orfévre quittant l'atelier avec Ricarik, le suivit sous un +immense hangar situé au dehors de l'abbaye. Là étaient déjà réunis +presque tous les esclaves et colons qui apportaient au monastère leurs +redevances. Il y avait ainsi par an quatre jours fixés pour le payement +des grandes redevances. À ces époques les produits des terres, si +péniblement cultivées par les Gaulois, affluaient à l'abbaye; +l'abondance et l'oisiveté régnaient ainsi dans ce saint lieu comme dans +tant d'autres monastères, tandis que les populations asservies qui, par +leur écrasant labeur, produisaient seules cette abondance, à peine +abritées sous des masures de boue et de roseaux, vivaient au milieu +d'une misère atroce, accablées de charges de toutes sortes. Le vieil +orfévre et l'intendant de l'abbaye de Meriadek se rendirent donc dans +l'immense hangar où étaient réunies toutes les richesses variées d'une +terre féconde, richesses qui auraient pu assurer le bien-être de ceux +qui les avaient créées à force de sueurs et de privations; pourtant +ceux-là venaient religieusement, dans leur soumission catholique, +augmenter le superflu de la fainéantise abbatiale en se privant du +nécessaire. Rien n'était à la fois plus triste et plus animé que ce +tableau d'un jour de redevance: ces hommes des champs, à peine vêtus, +esclaves ou colons, dont la maigreur trahissait l'infortune, arrivaient, +portant sur leurs épaules ou charroyant les produits les plus nombreux +et les plus variés. Au bruit tumultueux de la foule, se joignaient les +bêlements des moutons et des veaux, le grognement des porcs, les +beuglements des boeufs, le gloussement des volailles, animaux que les +redevanciers apportaient ou amenaient vivants; d'autres ployaient sous +le poids de grands paniers remplis d'oeufs, de fromage, de beurre ou de +gâteaux de miel; d'autres roulaient des tonneaux de vin, conduits +jusqu'à l'abbaye sur des espèces de traîneaux; ailleurs on déchargeait +des chariots de leurs pesants sacs de froment, de seigle, d'épeautre, +d'avoine ou de graine de moutarde. Là s'amoncelaient le foin et la +paille, plus loin s'empilait le bois de chauffage ou de charpente, tel +que poutres, voliges, bardeaux (petites planchettes de chêne pour +couvrir les toits), échalas pour les vignes, pieux pour les clôtures; +les esclaves forestiers apportaient des daims et des sangliers, venaison +destinée à être fumée; des colons amenaient en laisse des chiens +courants pour la vénerie qu'ils devaient élever, ou tenaient en cage des +faucons et des éperviers qu'ils devaient dénicher pour la fauconnerie; +d'autres, taxés à un certain nombre de livres de fer et de plomb, +nécessaires à l'entretien des bâtiments de l'abbaye, apportaient ces +métaux; plus loin, c'étaient des rouleaux de toile de lin, des ballots +de laine ou de chanvre à filer, d'immenses pièces de serge tissée au +métier, des paquets de peaux de mouton, de boeuf ou de veau, corroyées, +toutes préparées pour la main-d'oeuvre. Il y avait encore des +redevanciers tenus de fournir une certaine quantité de livres de cire, +d'huile, de savon, et jusqu'à des torches de bois résineux, des paniers, +de l'osier, de la corde tissée, des haches, des cognées, des houes, des +bêches et autres instruments aratoires[B]. + +Ricarik s'était assis dans l'un des coins du hangar, auprès d'une table, +pour percevoir les taxes en argent des colons retardataires, tandis que +plusieurs soeurs tourières du monastère, vêtues de leurs robes noires et +de leurs voiles blancs, allaient de groupe en groupe, tenant un +parchemin où elles inscrivaient les redevances en nature. Le vieil +orfévre, debout auprès de Ricarik, examinait l'un après l'autre les sous +ou les deniers d'argent et de cuivre que donnaient en payement les +redevanciers, et trouvait toute monnaie de bon aloi; il eût craint +d'exposer par son refus ces pauvres gens à de mauvais traitements, car +l'intendant était un homme impitoyable. Les colons hors d'état de payer +ce jour-là formaient un groupe assez nombreux, attendant avec anxiété +l'appel de leurs noms; plusieurs étaient accompagnés de leurs femmes et +de leurs enfants; ceux qui purent payer leur taxe s'étant acquittés, +Ricarik appela à haute voix Sébastien. Le colon s'avança tout tremblant; +sa femme et ses deux enfants, aussi misérablement vêtus que lui. + +--Non-seulement tu n'as cas payé ta redevance fixée à vingt sous +d'argent,--dit l'intendant,--mais, la semaine passée, tu as refusé de +charroyer des laines, des toiles de lin et des peaux corroyées, que +l'abbesse envoyait vendre à Rennes. + +--Hélas! seigneur, si je n'ai pas payé ma redevance, c'est que peu de +temps avant la moisson l'ouragan a couché mes blés mûrs. J'aurais pu en +retirer quelque chose s'ils avaient été moissonnés à temps; mais les +esclaves qui cultivent avec moi ont été requis cinq jours sur sept pour +travailler aux nouvelles clôtures du parc de l'abbaye et pour curer l'un +des étangs. Seul, je ne pouvais moissonner le champ; de grandes pluies +sont venues, le blé a germé sur terre, la récolte a été perdue. Il me +restait un champ d'épeautre, moins maltraité par l'ouragan; mais ce +champ avoisine la forêt de l'abbaye, et les cerfs ont, comme l'an passé, +ravagé ma moisson sur pied. + +Ricarik haussa les épaules et ajouta:--Tu dois en outre six charretées +de foin, tu ne les as pas apportées; cependant les prairies du domaine +que tu cultives sont excellentes; tu pouvais avec le surplus des six +charretées te procurer de l'argent. + +--Hélas! seigneur, je ne vois jamais la première coupe de ces prés; les +troupeaux qui appartiennent en propre à l'abbaye viennent paître sur mes +terres dès le printemps; si, pour les garder, j'y mets des esclaves, +tantôt ils sont battus par ceux du monastère, tantôt ils les battent; +mais toujours leurs bras me font faute. De plus, vous le savez, +seigneur, presque chaque jour amène sa redevance personnelle: +aujourd'hui il nous faut aller façonner les vignes de l'abbaye: demain, +labourer, herser, ensemencer ses terres, charroyer ses récoltes, +construire ses clôtures; il a fallu, de plus, creuser des tranchées dans +la chaussée des Étangs, lorsque l'abbesse a craint de voir le couvent +attaqué par des bandes errantes. Il nous a aussi fallu en ce temps-là +faire le guet... Aussi, que voulez-vous, seigneur, lorsque sur trois +nuits on est forcé d'en veiller deux pour la sûreté de l'abbaye, et +qu'il faut se remettre à l'ouvrage dès l'aube, la fatigue est grande et +le temps manque. + +--Et les charrois que tu as refusés? + +--Refusé! non seigneur; lors du dernier charroi que mes chevaux ont dû +faire pour le service de l'abbaye, l'un d'eux a été fourbu par suite +d'une charge trop lourde et d'un trop long trajet: il est mort... Il ne +me restait qu'un cheval très-chétif; à lui seul pouvait-il traîner le +chariot pesamment chargé de toiles, de peaux et de laines que l'on +voulait me donner à conduire? + +--Ainsi, tu n'as plus qu'un cheval? Comment cultiveras-tu tes terres? +comment t'acquitteras-tu des redevances que tu dois et de celles de l'an +prochain? + +--Hélas! seigneur, je suis dans un embarras cruel; j'ai amené ma femme +et mes enfants que voici; ils se joignent à moi pour vous implorer et +vous demander la remise de ce que je dois; peut-être à l'avenir +n'éprouverai-je pas tant de désastres coup sur coup. + +Et à un signe du malheureux Gaulois, sa femme et ses enfants se jetèrent +aux pieds du Frank en l'implorant avec larmes. Alors il dit au +colon:--Tu as sagement fait d'amener ici ta femme et tes enfants, tu +m'épargnes la peine de les envoyer chercher. Je connais certain juif de +Nantes, nommé Mardochée; il prête sur les personnes[C]; ta femme et tes +deux enfants, déjà en âge de travailler, peuvent valoir, à eux trois, +dix-huit à vingt sous d'or, le juif en payera au moins dix comptant, sur +lesquels je prélèverai le prix du charroi que tu aurais dû faire et le +prix d'un bon cheval de trait que je t'achèterai pour remplacer celui +que tu as perdu... Lorsque tu rembourseras le juif de ses avances, il te +rendra ta femme et tes enfants[D]. + +Le colon et sa famille avaient écouté l'intendant avec une sorte de +stupeur douloureuse; mais bientôt ils éclatèrent en sanglots et en +prières.--Seigneur,--disait le Gaulois,--vendez-moi, si vous le voulez, +comme esclave, ma condition ne sera pas pire que celle où je vis; mais +ne me séparez pas de ma femme et de mes enfants... Jamais je ne pourrai +payer mes redevances arriérées et rembourser le juif; je préfère +l'esclavage avec les miens à ma misérable vie de colon! + +--Assez! assez!...--dit Ricarik,--je tiens à toi; tu es un bon +cultivateur, mais tu as à nourrir une famille trop nombreuse, cela te +ruine... Lorsque tu n'auras à subvenir qu'à tes seuls besoins, tu +pourras payer tes redevances, et le prêt de Mardochée te mettra à même +de continuer ta culture.--Et, s'adressant à l'un de ses hommes:--Que +l'on emmène la femme et les enfants de Sébastien... Justement le juif +Mardochée se trouve ici. + +Bonaïk tâcha d'apitoyer le Frank sur le sort de cette pauvre famille +gauloise; ses supplications furent inutiles. Ricarik continuait +d'appeler par leurs noms d'autres colons retardataires, lorsqu'on amena +devant lui un jeune garçon de dix-sept à dix-huit ans, qui se débattait +vigoureusement contre ceux qui l'entraînaient en s'écriant +courroucé:--Laissez-moi! laissez-moi! j'ai apporté pour la redevance de +mon père trois faucons et deux autours pour le _perchoir_ de l'abbesse. +Je les ai dénichés au risque de me briser les os... que voulez-vous de +plus? + +--Ricarik,--dit l'un des deux esclaves de l'abbaye qui amenaient le +jeune garçon,--nous étions près de la clôture de la cour du perchoir, +lorsque nous avons vu un épervier, encore chaperonné, qui venait sans +doute de s'échapper des mains du fauconnier. L'oiseau a quelque peu +volé; puis, sans doute empêché par son chaperon, il est allé s'abattre +près de la clôture: aussitôt le jeune garçon a jeté son bonnet sur +l'épervier, puis s'est précipité à terre pour s'emparer de l'oiseau +qu'il a mis dans son bissac. Nous avons alors couru et saisi le larron +sur le fait. Voici le bissac; l'épervier est encore dedans tout +chaperonné. + +--Qu'as-tu à répondre!--demanda Ricarik au jeune garçon, qui resta +sombre et silencieux.--Tu n'oses pas nier avoir voulu voler l'épervier? +Sais-tu de quelle manière la loi punit le vol de l'épervier? elle +condamne le voleur à payer trois sous d'argent ou à se laisser manger +six onces de chair sur la poitrine par l'oiseau[E], or, cette loi, j'ai +fort envie de te l'appliquer, elle serait d'un salutaire exemple pour +les larrons d'éperviers... Qu'en dis-tu? + +--Je dis,--reprit audacieusement le jeune garçon,--je dis que si notre +abbesse du diable, que tu dois représenter au naturel, car je ne l'ai +jamais vue, donne en pâture à ses oiseaux de chasse notre chair, seul +bien qu'elle nous laisse, elle le peut, puisque je ne saurais +m'échapper; mais aussi vrai que je m'appelle _Broute-Saule_, tôt ou tard +je me vengerai! + +--Tu es un insolent scélérat!--s'écria l'intendant furieux.--Il me plaît +à moi de t'appliquer la loi de l'épervier! + +--Et si j'en réchappe, il me plaira de te répondre par la loi du +couteau, qui est la loi de tous pays, pourvu que pour l'appliquer l'on +ait le coeur ferme, la main sûre... + +--Qu'on le saisisse!--s'écria Ricarik,--qu'on l'attache sur un des bancs +qui sont au dehors du hangar, afin que son châtiment soit public... Que +la chair de sa poitrine soit donnée en pâture à l'oiseau; il becquettera +dans le vif jusqu'à ce que je dise: assez! + +--Oh! bourreau!--s'écria Broute-Saule que l'on entraînait,--si je peux +quelque jour, un couteau à la main, te joindre en un lieu écarté, toi ou +ton abbesse du diable, vous aurez beau dire _assez_, moi, vous frappant, +je dirai: Non, ce n'est pas assez! + +--Misérable sacrilége! tu oses dire que tu lèverais le poignard sur +notre vénérable abbesse, notre sainte mère en Christ! + +La foule des esclaves assistant à cette scène éclata en violents +murmures d'indignation contre Broute-Saule, assez impie pour parler +ainsi de l'abbesse Méroflède; et ces malheureux, dans, leur hébétement +farouche, se pressèrent, curieux d'assister à son supplice. Le jeune +Gaulois, nu jusqu'à la ceinture, fut garrotté sur un banc au dehors du +hangar; Ricarik, afin d'appâter l'oiseau carnivore, tira son couteau et +fit une légère blessure au sein droit du patient; l'épervier, à la vue +du sang, enfonça ses serres, aiguës dans la blanche et large poitrine de +Broute-Saule, dont il commença de becqueter la chair vive. L'esclave, +impassible malgré la douleur, tâchait de redresser la tête afin de voir +l'oiseau, et disait:--Mange, mange, épervier de la sainte abbesse +Méroflède... mange, c'est de la chair gauloise! + +Soudain on entendit le pas de plusieurs chevaux. Bientôt les esclaves et +les colons, témoins du supplice de Broute-Saule, s'agenouillèrent en +disant:--L'abbesse! notre sainte abbesse! + +C'était l'abbesse Méroflède. Elle montait hardiment un vigoureux étalon +gris à crins noirs. Curieuse de savoir la cause du rassemblement groupé +en dehors du hangar, l'abbesse arrêta brusquement sa monture, qui, +rongeant impatiemment son frein d'argent couvert d'écume, creusa la +terre de son sabot. Méroflède, vêtue d'une longue robe noire, avait sur +la tête un voile blanc dont les plis encadraient son visage et son +menton; par-dessus le costume monastique elle portait, agrafé à la +hauteur du cou, une sorte de mante flottante d'étoffe rouge à capuchon. +Cette femme, d'une taille svelte, souple et élevée, avait alors environ +trente ans; ses traits eussent été beaux, sans leur expression tour à +tour sensuelle, insolente ou farouche. Son visage, pâli par les excès, +défiait, par l'éclat de son teint éblouissant, la blancheur des voiles +qui l'entouraient; de même que la couleur de sa mante luttait d'incarnat +avec ses lèvres pourpres et charnues, ombragées d'une légère moustache +d'un roux doré; son nez, recourbé, se terminait par des narines presque +toujours palpitantes et gonflées; ses grands yeux, vert de mer, +étincelaient sous ses épais sourcils roux. Méroflède s'était arrêtée à +la vue du rassemblement qui encombrait les abords du hangar, la foule +s'agenouillant au passage de l'abbesse, découvrit ainsi à ses regards le +jouvenceau demi-nu, dont l'épervier commençait à déchiqueter la robuste +poitrine... À l'aspect de Méroflède, Broute-Saule tourna vers elle son +hardi visage encadré de sa chevelure noire et bouclée. Alors, malgré la +douleur atroce que lui causaient les morsures de l'oiseau, le jeune +Gaulois, dont les traits exprimèrent soudain la stupeur et l'admiration, +s'écria d'une voix assez haute pour être entendue de l'abbesse: + +--Qu'elle est belle! + +Méroflède, immobile, appuyant sur sa cuisse la main gantée dont elle +tenait sa houssine, ne quitta pas des yeux l'esclave dont l'épervier +becquetait toujours la chair vive; mais Broute-Saule, insensible à la +souffrance, répétait à demi-voix en contemplant l'abbesse avec une sorte +de ravissement:--Qu'elle est belle! oh! qu'elle est belle!... + +Au bout de quelques instants de ce spectacle, les narines de Méroflède +se gonflèrent davantage encore; la prunelle de ses grands yeux verts, +toujours fixés sur le jeune esclave, sembla se dilater; cette horrible +femme appelant alors Ricarik d'une voix légèrement altérée, se pencha +sur sa selle, dit au Frank quelques mots à l'oreille; jetant un dernier +regard sur Broute-Saule, elle partit au galop, sans songer à donner aux +esclaves et aux colons agenouillés la bénédiction que ces fervents +catholiques attendaient de leur sainte abbesse. + + * * * * * + +Berthoald, en quittant le couvent de Saint-Saturnin, s'était mis en +route avec ses hommes, afin de se rendre à l'abbaye de Meriadek, +généreux don de Karl-Marteau. La marche de cette troupe de Franks avait +été retardée par la rupture de deux ponts, qu'ils trouvèrent à demi +démolis sur leur route, et par la dégradation des chemins, où plusieurs +fois s'embourbèrent les chariots qui contenaient la part du butin de ces +guerriers, ainsi que plusieurs esclaves arabes et gauloises, prises par +eux dans les environs de Narbonne, lors du siége de cette ville. + +Le surlendemain du jour où Broute-Saule avait été livré aux serres de +l'épervier, Berthoald et ses hommes arrivèrent enfin non loin de Nantes. +Le soleil baissait, la nuit approchait. Le jeune chef, à cheval, +devançait de quelques pas ses compagnons. Parmi ceux-ci, plusieurs +nouveaux venus de Germanie, lors des incessantes recrues faites par +Karl-Marteau au delà du Rhin, avaient l'air aussi farouches, aussi +sauvages que les premiers soldats de Clovis; comme ceux-là, ils étaient +vêtus de peaux de bêtes, et portaient leurs cheveux reliés au sommet de +la tête, ainsi que les portait, il y avait plus de deux siècles, +Neroweg, un des leudes du roi des Franks; les autres guerriers étaient +casqués et cuirassés. Berthoald se montrait réservé, presque hautain +avec les hommes de sa bande; entre eux, ils lui reprochaient sa +froideur, sa fierté; mais l'ascendant de son brillant courage, dont ils +lui avaient vu donner tant de preuves éclatantes, sa force physique +redoutable, sa rare dextérité à manier les armes, la promptitude de ses +expédients de guerre, enfin la haute faveur dont il jouissait auprès de +Karl, imposaient à ces farouches guerriers. Berthoald chevauchait donc +seul à la tête de sa troupe. Souvent, depuis son départ de l'abbaye de +Saint-Saturnin, il était devenu rêveur en se rappelant la charmante +image de Septimine la Coliberte; il songeait à cette jeune fille, +lorsque Richulf, l'un des guerriers franks, rejoignant le jeune chef, +lui dit:--D'après les renseignements que nous avons pris en route, nous +devons être dans le voisinage de Nantes; _notre_ abbaye doit se trouver +non loin d'ici... Voilà des esclaves travaillant aux champs; si nous les +interrogions? + +Berthoald, sortant de sa rêverie, fit un signe de tête affirmatif à son +compagnon: tous deux pressèrent l'allure de leurs chevaux. + +--Moi,--dit en chevauchant Richulf, espèce de géant germain, au ventre +énorme,--moi, je ris d'avance de la figure de l'abbé de _notre_ couvent, +lorsque nous allons lui dire: Nous sommes ici par la grâce du bon Karl; +cède-nous la place et ouvre-nous ta cave et ton garde-manger. + +Berthoald, étant arrivé auprès des esclaves, dit à l'un d'eux:--L'abbaye +de Meriadek est-elle loin d'ici? + +--Non, seigneur; la route de traverse que vous voyez là-bas, bordée de +peupliers, y conduit. + +--Est-ce un abbé ou une abbesse qui est à la tête de cette abbaye? + +--C'est notre sainte dame Méroflède. + +--Une abbesse!--reprit Berthoald un peu surpris. Puis, souriant, il +ajouta:--Est-elle jeune et jolie, l'abbesse Méroflède? + +--Seigneur, je ne sais... je ne l'ai jamais vue que de loin, enveloppée +dans ses voiles. + +--Si elle s'enveloppe dans ses voiles, elle doit être vieille et laide +en diable,--reprit Richulf en hochant la tête.--Mais, réponds, esclave: +les terres de l'abbaye sont-elles fertiles? Y a-t-il de nombreux +troupeaux de porcs? moi, j'aime fort le porc! + +--Les terres de l'abbaye sont très-fertiles, seigneur... les troupeaux +de porcs et de moutons très-nombreux. Il y a deux jours, nous avons +porté nos redevances à l'abbaye, les colons leur argent, et c'est à +peine si le vaste hangar du monastère pouvait contenir le bétail et les +provisions de toutes sortes. + +--Berthoald,--dit le Frank,--Karl-Marteau nous a généreusement partagés; +mais nous arrivons deux jours trop tard: les redevances sont payées, +peut-être consommées; nous ne trouverons plus de porcs... + +Le jeune chef ne parut pas partager les appréhensions de son compagnon, +et dit à l'esclave:--Ainsi, pauvre homme, cette route bordée de +peupliers conduit à l'abbaye de Meriadek? + +--Oui, seigneur; dans une demi-heure vous y serez. + +--Merci de tes renseignements,--dit Berthoald à l'esclave. + +Et il se préparait à rejoindre les autres guerriers, lorsque Richulf, +riant d'un gros rire, reprit:--Par ma barbe, je n'ai jamais vu quelqu'un +plus doux que toi envers ces chiens d'esclaves, Berthoald. + +--Il me plaît d'agir ainsi... + +--Soit... Aussi es-tu un homme étrange en ce qui touche les esclaves; on +dirait qu'ils te font mal à voir... car enfin, depuis Narbonne, nous +traînons à notre suite dans des chariots une vingtaine de femmes +esclaves, notre part du butin; il y en a parmi elles de très-jolies, tu +n'as jamais voulu seulement t'approcher des chariots pour regarder les +femmes... elles t'appartiennent cependant autant qu'à nous. + +--Je vous ai dit cent fois que je ne prétendais à aucune part sur ce lot +de chair humaine,--reprit impatiemment Berthoald.--La vue seule de ces +pauvres créatures me serait pénible. Vous n'avez pas voulu leur rendre +la liberté... ne me parlez plus d'elles... + +--Leur rendre la liberté! tandis qu'après nous en être amusé durant la +route, nous pouvons les vendre au moins quinze à vingt sous d'or +chacune; car durant notre halte aux environs du monastère de +Saint-Saturnin, un juif, qui était venu les visiter et les estimer, nous +a dit que... + +--C'est assez... c'est trop parler du juif et des esclaves!--s'écria +Berthoald en interrompant Richulf; et voulant mettre terme à un +entretien qui lui semblait pénible, il approcha ses éperons des flancs +de son cheval afin de rejoindre les autres guerriers franks, et leur +cria de loin en tâchant de sourire:--Compagnons, bonne nouvelle! notre +abbaye est riche, fertile, et nous venons succéder à une abbesse, +est-elle jeune ou vieille, laide ou jolie, je ne sais... Avant une heure +nous la verrons. + +--Vive Karl-Marteau!--dit un des guerriers,--il n'y a pas d'abbesse sans +nonnes... nous rirons avec les nonnains. + +--Moi, j'aurais préféré quelque abbé batailleur à déposséder; mais je me +console en pensant que nous allons être maîtres de nombreux troupeaux de +porcs. + +--Toi, Richulf, tu ne penses qu'aux horions et aux jambons! + +En causant ainsi gaiement, les guerriers prennent et suivent l'avenue +bordée de peupliers. Enfin on aperçoit au loin l'abbaye, bâtie au milieu +d'une sorte de presqu'île, où l'on arrivait de ce côté par une étroite +chaussée pratiquée entre deux étangs. + +--Beau bâtiment! vois donc, Berthoald. + +--Vastes dépendances! Et ces grands bois à l'horizon, sans doute ils +dépendent de notre abbaye... + +--Ils doivent être giboyeux. Nous chasserons le cerf, le daim, le +sanglier... Vive Karl-Marteau! + +--Et les étangs, qui là-bas s'étendent de chaque côté de la route, ils +doivent être poissonneux... nous pêcherons; j'aime fort la pêche. Vive +le bon Karl! + +--Ne trouvez-vous pas, compagnons, que cette abbaye a une certaine mine +guerrière avec ses bâtiments élevés, les contreforts de ses murailles, +ses rares fenêtres, et ces étangs qui l'entourent comme une défense +naturelle? + +--Tant mieux, Berthoald! nous serons là retranchés comme dans une +forteresse; et s'il plaisait aux successeurs du bon Karl, ou à ces +fantômes de rois, descendance énervée de Clovis, de vouloir nous +déposséder à notre tour, ainsi que nous allons déposséder cette abbesse, +nous prouverions que nous portons des chausses et non des jupes. + +--Oui, oui... nos cierges sont des lances, nos bénédictions des coups +d'épée... + +--Hâtons nos chevaux de l'éperon, car le jour baisse et j'ai +grand'-faim... Foi de Richulf, deux jambons et une montagne de choux ne +me rassasieront pas. + +--Aiguise tes dents, gros glouton! moi je propose d'inviter au festin +l'abbesse et ses nonnes. + +--Moi, je propose d'inviter celles qui seront jeunes et jolies à +partager avec nous le séjour de l'abbaye. + +--Quoi! les inviter! Sigewald... il faut, par ma barbe! les forcer à +rester avec nous tant qu'elles nous plairont... Le bon Karl rira du +tour. Si l'évêque de Nantes se plaint, nous lui dirons de venir chercher +ses brebis, et nous le recevrons à la pointe de nos piques. + +--Au diable l'évêque de Nantes! le temps des tonsurés est passé, celui +des soldats est venu... nous serons maîtres chez nous! + +Pendant que ses compagnons se livraient à cette joie grossière, +Berthoald, silencieux et pensif, les précédait. Karl l'avait revêtu de +la haute dignité de comte; il traînait à sa suite, dans les chariots, un +riche butin. La donation de l'abbaye lui assurait de grands biens, +cependant le jeune chef paraissait soucieux; un sourire amer et +douloureux effleurait parfois ses lèvres. Le soleil venait de +disparaître derrière la forêt qui bornait l'horizon. Les cavaliers +franks cheminaient sur l'étroite chaussée de chaque côté de laquelle +deux étangs immenses s'étendaient à perte de vue. Au bout de quelques +instants, Richulf dit au jeune chef:--Je ne sais si le crépuscule +embrouille ma vue, mais est-ce que la chaussée ne te paraît pas là-bas +comme coupée par un amoncellement de terre? + +--Voyons cela de plus près,--répondit Berthoald en mettant son cheval au +galop. Richulf et Sigewald le suivirent; bientôt tous trois se +trouvèrent en face d'une large et profonde coupure pratiquée dans la +chaussée, coupure remplie d'eau par la jonction des deux étangs à cet +endroit. Au delà de cette tranchée s'élevait une sorte de parapet de +terre, renforcé de pieux énormes. Cet obstacle était considérable, la +nuit baissait de plus en plus, et de chaque côté les deux lacs +s'étendaient à perte de vue. Berthoald se retourna fort surpris vers ses +compagnons non moins étonnés que lui, et leur dit:--Que signifie cela? +Ce retranchement a, comme l'abbaye, une mine tout à fait guerrière. + +--Ces terres ont été fraîchement remuées, l'écorce de ces pieux est +encore fraîche, ainsi que la feuillée de cette espèce de haie qui +couronne ce parapet... Pourquoi diable ces préparatifs de défense? + +--Par le marteau de Karl!--dit Berthoald,--voici une abbesse bien versée +dans l'art des retranchements! mais il doit y avoir une autre route pour +se rendre à l'abbaye, et...--Berthoald ne put achever ses paroles; une +volée de pierres, vigoureusement lancées par des frondeurs embusqués +derrière la haie qui couronnait le parapet, atteignirent les trois +guerriers: leurs casques et leurs cuirasses amortirent le choc; mais le +jeune chef fut assez rudement contus à l'épaule, et le cheval de +Richulf, arrêté au bord de la chaussée, atteint à la tête, se cabra si +violemment, qu'il se renversa sur son cavalier, tous deux tombèrent dans +l'étang, si profond en cet endroit, que, pendant un instant, cheval et +cavalier disparurent complétement; mais bientôt le Frank surnagea, +parvint à se cramponner au rebord de la chaussée et à y remonter, non +sans peine et ruisselant d'eau, tandis que son cheval éperdu s'éloignait +en nageant vers le milieu de l'étang, où, épuisé de fatigue, il se noya. + +--Trahison!--s'écria Berthoald en tirant vainement son épée, car cette +profonde coupure remplie d'eau avait vingt pieds de large; et pour la +combler, selon l'art de la guerre, il eût fallu aller au loin couper +cinq ou six cents fascines et commencer un véritable siége; de plus, la +nuit s'assombrissait de plus en plus. Tandis que le jeune chef se +consultait avec ses compagnons sur cette occurrence imprévue, une voix, +sortant de derrière la haie dont était couronné le retranchement, +dit:--Cette volée de pierres est une pluie de roses en comparaison de ce +qui vous attend si vous tentez de forcer ce passage. + +--Qui que tu sois, tu payeras cher cette attaque!--s'écria +Berthoald.--Nous venons ici par ordre de Karl, chef des Franks, qui m'a +fait don, à moi, Berthoald, ainsi qu'à mes hommes, de l'abbaye de +Meriadek. + +--Et moi,--reprit la voix,--je te fais don, en attendant mieux, de cette +volée de pierres. + +--Prends garde!--s'écria Berthoald,--tous mes compagnons ne sont pas là; +ils nous suivent à quelque distance. Nous ne pourrons ce soir forcer le +passage; mais nous camperons cette nuit sur cette chaussée; demain, au +point du jour, nous enlèverons ce retranchement; or, je t'en préviens, +songes-y, l'abbesse de ce couvent et ses nonnes seront traitées comme on +traite les femmes en ville conquise... + +--Notre sainte dame Méroflède se rit de tes menaces; de plus, elle a +chrétiennement pitié de toi et de tes compagnons,--répondit la +voix;--l'abbesse consent à te recevoir, toi, chef de ces bandits; mais +seul, dans le couvent... tes compagnons camperont cette nuit sur la +levée; demain, au point du jour, tu viendras les rejoindre; quand tu +leur auras raconté ce que tu as vu dans le monastère, et de quelle façon +l'on se dispose à vous recevoir, vous reconnaîtrez que vous n'avez rien +de mieux à faire que de retourner promptement guerroyer auprès de Karl, +ce païen, aussi païen que les Arabes, qui continue de donner aux +brigands de son armée les biens sacrés de l'Église de Dieu! + +--Oh! je châtierai ton insolence! + +--Mon cheval est noyé,--ajouta Richulf en fureur;--l'eau ruisselle sous +mon armure, je suis transi, j'ai le ventre vide, et nous passerions la +nuit ainsi! + +--Assez de vaines paroles, décide-toi,--reprit la voix.--Si tu acceptes +mon offre, toi, chef de ces hommes, on va jeter, du haut de ce +retranchement, une longue planche, et pour peu que tu aies le pied sûr, +tu traverseras ainsi la tranchée; je te conduirai à l'abbaye; demain, tu +rejoindras tes compagnons, et que le diable qui vous a amenés vous +remmène! + +Durant ce débat, les autres Franks, compagnons de Berthoald, et plus +tard les chariots et les bagages, s'engageant sans défiance sur +l'étroite chaussée, avaient rejoint le jeune chef. Il leur raconta ce +qui venait de se passer, leur montrant la coupure et le retranchement, +en ce moment infranchissables. Les nouveaux bénéficiers de l'abbaye, +d'abord non moins interdits, puis non moins furieux que Berthoald, +éclatèrent en menaces et en imprécations contre l'abbesse; mais la nuit +était venue, il fallut songer à camper sur la chaussée; il fut aussi +convenu que Berthoald se rendrait seul à l'abbaye, et que le lendemain, +au point du jour, selon son rapport, ses compagnons aviseraient, +très-décidés d'ailleurs à recourir à la force; enfin, ils recourraient +encore à la force dans le cas où Berthoald, victime d'une trahison, ne +reparaîtrait pas. Quant à lui, insoucieux du danger, il insista pour se +rendre au monastère, cédant autant à son esprit d'aventure qu'à sa +curiosité de voir cette abbesse guerrière. Ainsi que Ricarik (car +c'était lui) l'avait offert à Berthoald, une planche fut poussée +horizontalement du dedans du retranchement, puis elle bascula et +s'abaissa, de sorte que l'une de ses extrémités reposait sur la levée, +l'autre sur le faîte du parapet, où elle était solidement maintenue. +Berthoald confia son cheval à l'un de ses compagnons, et d'un pas ferme +et léger s'aventura sur la planche.--Que personne de vous ne s'avise de +vouloir suivre votre chef,--dit Ricarik;--la planche est trop faible +pour supporter le poids de deux hommes, je la ferais d'ailleurs tomber +dans le fossé. + +Après le passage de Berthoald, la planche fut retirée; le jeune chef, +contraignant sa colère, suivit l'intendant, tandis qu'une douzaine de +frondeurs, colons et esclaves, requis par ordre de l'abbesse pour être +de guet, gardaient la tranchée à la faible clarté de cette nuit étoilée. +Berthoald vit deux chevaux de l'autre côté du retranchement. Ricarik lui +fit signe d'enfourcher une de ces deux montures, enfourcha l'autre, et +partit en avant. Le jeune chef suivait son guide en silence, éprouvant +non moins de courroux que de curiosité à l'égard de cette abbesse +batailleuse, si peu résignée à céder la place aux nouveaux bénéficiers. +En deux autres endroits, Berthoald trouva une chaussée coupée et +retranchée, mais praticable, grâce à des ponts volants. Bientôt il +arriva non loin de la première clôture de l'abbaye, formée de madriers +solidement reliés les uns aux autres et plantés à peu de distance de la +berge des étangs qui, environnant l'espace où s'élevaient les bâtiments +de l'abbaye, faisaient de ce vaste terrain couvert de constructions une +sorte de presqu'île à laquelle, de ce côté, l'on ne pouvait arriver que +par la chaussée mise récemment en état de défense; derrière le monastère +une langue de terre, rejoignant la forêt, dont la cime bornait +l'horizon, offrait un autre passage. Berthoald remarqua en dedans de la +clôture de vives lueurs projetées sans doute par des torches. +L'intendant prit un cornet de cuivre suspendu à l'arçon de sa selle, +sonna quelques appels; aussitôt une porte bardée de fer, faisant face à +la jetée, s'ouvrit. Berthoald, précédé de son guide, entra dans l'une +des cours de l'abbaye: là, il se trouva en face de l'abbesse à cheval, +entourée de plusieurs esclaves portant des torches. Méroflède avait à +demi rabattu sur son front le capuchon de sa mante écarlate; à son côté +pendait un couteau de chasse à fourreau d'acier et à poignée d'or. +Berthoald resta saisi d'étonnement à l'aspect de cette femme ainsi +éclairée à la lueur des flambeaux; son costume à la fois monastique et +guerrier faisait valoir la souple et grande taille de l'abbesse. Le +jeune chef la trouva belle, autant qu'il en put juger à travers l'ombre +que projetait sur ses traits son camail à demi rabattu. + +--Je sais qui tu es: tu te nommes Berthoald,--dit Méroflède d'une voix +vibrante et mâle comme celle d'un homme;--tu viens prendre possession de +mon abbaye? + +--Oui, cette abbaye m'a été donnée à moi et à mes compagnons de guerre +par une charte écrite de la main de Karl, chef des Franks. Cette charte, +je l'apporte. + +Méroflède se prit à rire d'un air dédaigneux, et malgré l'ombre qui +voilait ses traits, ce rire découvrit aux yeux de Berthoald des dents +blanches comme des perles; mais l'abbesse, donnant un léger coup de +talon à son cheval, dit au jeune homme:--Suis-moi... + +Au moment où le cheval de Méroflède se mit en marche, Broute-Saule, sans +doute guéri du becquetage de l'épervier, mais non plus vêtu de haillons, +portant au contraire une élégante tunique verte, des chausses de daim, +des bottines de cuir et un riche bonnet de fourrure, Broute-Saule se +tint auprès de la monture de l'abbesse; ainsi placé entre elle et +Berthoald, le jeune voleur d'épervier, attentif aux moindres mouvements +de Méroflède, la couvait d'un oeil ardent et jaloux; de temps à autre, +il jetait un regard inquiet sur le jeune chef. Les esclaves, porteurs de +flambeaux, s'étaient mis en marche pendant que l'abbesse, entrant dans +une des cours intérieures du couvent, montrait au jeune chef une +cinquantaine de colons rangés en bon ordre et armés d'arcs et de +frondes. + +--Cette enceinte,--dit Méroflède à Berthoald,--te paraît-elle +suffisamment gardée? Réponds, vaillant capitaine? + +--Pour moi et pour mes hommes, un frondeur ou un archer n'est pas plus +dangereux qu'un chien qui aboie de loin. On laisse siffler les traits, +bruire les pierres, et l'on arrive à longueur d'épée. Demain, au point +du jour, tu verras ceci, dame abbesse... si tu t'opiniâtres à défendre +ce monastère. + +Méroflède se prit encore à rire et reprit:--Si tu aimes à te battre de +près, tu trouveras tout à l'heure de quoi satisfaire tes goûts. + +--Non pas tout à l'heure!--s'écria Broute-Saule en regardant Berthoald +d'un air de haineux défi,--si tu veux combattre à l'instant... ici, dans +cette cour, à la clarté des torches et sous les yeux de notre sainte +abbesse, je suis prêt, quoique je n'aie, moi, ni casque ni cuirasse. + +Méroflède donna familièrement un coup de houssine sur le bonnet de +Broute-Saule et lui dit en souriant:--Tais-toi. + +Berthoald sourit, ne répondit rien à la provocation de l'ardent +jouvenceau, et continua de suivre l'abbesse, qui, sortant de cette +seconde enceinte, se dirigea vers un vaste bâtiment d'où partaient des +cris confus; elle se baissa sur son cheval et dit deux mots à l'oreille +de Broute-Saule; celui-ci parut hésiter à obéir et à s'éloigner de +l'abbesse; alors elle lui dit d'une voix impérieuse et dure:--M'as-tu +entendue? + +--Sainte dame... + +--Obéiras-tu?--dit impétueusement Méroflède; et, frappant Broute-Saule +de sa houssine, elle ajouta:--Va donc, vil esclave! + +Broute-Saule tressaillit, ses traits devinrent d'une pâleur livide et +ses regards féroces s'arrêtèrent, non sur Méroflède, mais sur Berthoald, +fort indifférent à ce démêlé. Cependant le jeune esclave, après un +violent effort sur lui-même, se résigna et courut accomplir l'ordre de +Méroflède. Bientôt après, une centaine d'hommes à figures sinistres, +déterminées, vêtus de haillons, sortirent en tumulte du bâtiment, se +rangèrent à peu près en haie en agitant des lances, des épées, des +haches, et criant:--Vive notre sainte abbesse Méroflède!--Plusieurs +femmes, mêlées parmi ces hommes, criaient non moins bruyamment:--Vive +l'abbesse! + +--Toi qui viens prendre possession de ce monastère,--dit Méroflède au +jeune chef avec un sourire sardonique,--sais-tu ce que c'est que le +droit d'asile? + +--Je le sais... tout criminel réfugié dans une église est à l'abri de la +justice des hommes. + +--Tu es un vrai trésor de science, digne de porter la crosse et la +mitre, toi qui viens me déposséder de cette abbaye! Or donc, ces bonnes +gens que tu vois là sont la fleur des bandits du pays; le plus innocent +a commis un meurtre ou deux. Apprenant ta venue, je leur ai offert de +quitter de nuit l'asile de la basilique de Nantes, leur promettant asile +dans la chapelle de l'abbaye et la tolérance du bon vieux temps où l'on +menait si joyeuse vie dans les saints asiles. S'ils sortent d'ici, le +gibet les attend; c'est te dire avec quelle rage ils défendront le +monastère contre toi et tes hommes, qui ne conserveriez pas +chrétiennement ici de pareils hôtes, tandis que moi je les nourris et +les héberge. Tu le vois, jeune homme, donner une abbaye est facile, en +prendre possession est difficile. Je ne te parle pas des nombreux +esclaves qui m'obéissent au nom du Seigneur, et que je compte armer. +Maintenant tu connais les forces dont je dispose, rentrons au monastère; +après ta longue route, tu dois être fatigué. Je t'offre l'hospitalité; +tu souperas avec moi... ce n'est point canonique, je le sais; mais nous +sommes à peu près en temps de guerre, et la guerre a ses licences... +Demain, au point du jour, tu rejoindras tes compagnons; tu dois être +homme de bon conseil, tu engageras donc ta bande à se mettre en quête +d'une autre abbaye, et tu les guideras dans cette recherche. + +--Je vois avec plaisir, sainte abbesse, que la solitude et les +austérités du cloître n'ont pas altéré l'humeur joviale que tu parais +posséder. + +--Ah! tu me crois d'humeur joviale? + +--Ne dis-tu pas avec un sérieux fort plaisant, que moi et mes hommes, +qui depuis la bataille de Poitiers guerroyons contre les Arabes, les +Frisons et les Saxons, nous tournerons casaque devant cette poignée de +meurtriers et de larrons, renforcés de pauvres colons qui ont quitté la +charrue pour la lance, et la pioche pour la fronde! + +--Guerrier fanfaron!--s'écria Broute-Saule, qui était revenu prendre sa +place à la tête du cheval de Méroflède,--veux-tu que nous prenions +chacun une hache? nous nous mettrons nus jusqu'à mi-corps, et tu verras +si les hommes d'ici sont des lâches! + +--Tu me parais, toi, un vaillant garçon,--reprit Berthoald en +souriant;--si tu veux rester avec nous dans l'abbaye, tu y trouveras ta +place. + +Broute-Saule allait répondre... Méroflède lui coupa la parole et dit à +Berthoald:--D'ici à demain matin, nous ferons trêve... Tu dois être +fatigué; on va te conduire au bain, cela te délassera, après quoi nous +souperons; je ne te donnerai pas un festin pareil à ceux que sainte +Agnès et sainte Radegonde donnaient à leur poète favori l'évêque +Fortunat, dans leur abbaye de Poitiers; mais enfin tu ne jeûneras point. +Puis s'adressant à Ricarik:--Tu as mes ordres, suis-les. + +Méroflède, en parlant ainsi, s'était rapprochée de la porte intérieure +de l'abbaye. D'un bond léger, elle descendit de sa monture et disparut +dans le cloître après avoir jeté la bride de son cheval à Broute-Saule; +le jouvenceau la suivit d'un regard presque désespéré, puis il regagna +lentement les écuries, après avoir montré de loin le poing à Berthoald. +Celui-ci, de plus en plus frappé des étrangetés de cette abbesse, +demeurait pensif, lorsque Ricarik, l'arrachant à sa rêverie, lui dit, en +lui montrant deux esclaves:--Descends de cheval, ces esclaves te +conduiront au bain; ils t'aideront à te désarmer, et comme tes bagages +ne sont pas ici, ils te donneront de quoi te vêtir convenablement, des +chausses et une robe toute neuve que je n'ai jamais portée; tu +endosseras ces vêtements, si tu préfères quitter ta coquille de fer; +puis je te viendrai quérir pour souper avec notre sainte dame. + +Une demi-heure après, Berthoald, sortant du bain et conduit par Ricarik, +entrait dans l'appartement de l'abbesse. + + * * * * * + +Lorsque Berthoald parut dans la salle où l'attendait Méroflède, il la +trouva seule; elle avait quitté ses vêtements noirs pour revêtir une +longue robe blanche; un léger voile cachait à demi les tresses de son +épaisse chevelure d'un roux ardent et doré: un collier et des bracelets +de pierreries ornaient son cou et ses bras nus. Les Franks ayant +conservé l'habitude, jadis introduite en Gaule par les Romains, +d'entourer leurs tables d'espèces de lits; l'abbesse, à demi couchée sur +un long et large siége à dossier garni de coussins, fit signe au jeune +chef de s'asseoir auprès d'elle. Berthoald obéit, de plus en plus frappé +de l'étrange beauté de Méroflède. Un grand feu flambait dans l'âtre; une +riche vaisselle d'argent brillait sur la table recouverte de lin brodé; +des amphores, précieusement ciselées, se dressaient à côté des coupes +d'or; les plats contenaient des mets appétissants; un candélabre, où +brûlaient deux petits cierges de cire, éclairait à peine cette salle +immense, qui, par l'insuffisance du luminaire, devenant presque obscure +à quelques pas des deux convives, était plongée dans les ténèbres à ses +deux extrémités. Le lit s'adossait à une muraille boisée, deux portraits +y étaient suspendus, l'un, grossièrement peint sur un panneau de chêne, +à la mode de Byzance, représentait un guerrier frank, barbarement +accoutré, ainsi que se vêtissaient, trois siècles auparavant, les leudes +de Clovis, ces premiers conquérants des Gaules; au-dessous de cette +peinture on lisait: _Gonthramm Neroweg_. À côté de ce portrait on voyait +celui de l'abbesse Méroflède, enveloppée de ses longs voiles noirs et +blancs; elle tenait d'une main sa crosse abbatiale, de l'autre, une épée +nue. Cette image, beaucoup plus petite que la première, était peinte sur +parchemin, à la façon des miniatures dont on ornait alors les livres +saints. Berthoald aperçut ces deux portraits au moment où il allait +s'asseoir aux côtés de l'abbesse. À cette vue, il tressaillit, resta un +moment frappé de surprise; puis reportant tour à tour ses yeux de +Gonthramm Neroweg sur Méroflède, il semblait comparer la ressemblance +qui existait entre eux, ressemblance évidente en cela que, comme +Neroweg, Méroflède avait la chevelure rousse, le nez en bec d'aigle, et +les yeux verts. Le jeune chef ne put cacher son étonnement. L'abbesse +lui dit:--Qu'as-tu à contempler ainsi le portrait de l'un de mes aïeux, +mort il y a plusieurs siècles? + +--Ainsi... tu es de la race des Neroweg? + +--Oui, et ma famille habite encore ses grands domaines de l'Auvergne, +conquis par l'épée de mes ancêtres, ou octroyés par dons royaux... Mais +assez parlé du passé, gloire aux morts, joie aux vivants! Sieds-toi là, +et soupons... Je te semble une étrange abbesse? mais, par Dieu! je vis +comme les abbés et les évêques, sinon qu'ils soupent avec de jolies +jouvencelles, et que moi je soupe ce soir avec un brave et beau +soldat... T'en plaindrais-tu?--Et soulevant d'un poignet viril une des +lourdes amphores d'argent, elle remplit jusqu'au bord la coupe d'or +placée près d'Amael; puis après y avoir seulement mouillé ses lèvres +rouges et charnues, elle la tendit au jeune chef et lui dit +résolument:--Buvons à ta bienvenue dans ce couvent! + +Berthoald garda un moment la coupe entre ses mains, et tout en jetant un +dernier regard sur le portrait de Neroweg, il sourit d'un air +sardonique, réfléchit un instant, attacha sur l'abbesse un regard non +moins hardi que ceux qu'elle lui jetait, et reprit:--Buvons, belle +abbesse!--Et d'un trait, vidant la large coupe, il ajouta:--Buvons à +l'amour!... + +--Soit, buvons à l'amour, le dieu du monde! comme disaient les +païens,--répondit Méroflède en remplissant sa coupe d'un vin contenu +dans une petite amphore de vermeil. Versant alors de nouveau à boire au +jeune chef, qui la couvait d'un oeil étincelant, elle ajouta:--J'ai bu +selon tes voeux; maintenant, bois aux miens! + +--Quels qu'ils soient, sainte abbesse; cette coupe fût-elle remplie de +poison, je la viderai, je le jure par ton beau bras aussi blanc que la +neige! + +--Alors,--dit l'abbesse en jetant un regard pénétrant sur le jeune +homme,--buvons au juif Mardochée! + +Berthoald portait la coupe à ses lèvres; mais au nom du juif il +frissonna, posa brusquement le vase d'or sur la table, ses traits +s'assombrirent, et il s'écria presque avec effroi:--Le juif +Mardochée!... + +--Allons, par Vénus! la patronne des amoureux, ne tremble pas ainsi, mon +vaillant! + +--Boire au juif Mardochée, moi!... + +--Tu m'as dit: Buvons à l'amour... j'ai bu, j'y boirai encore, si tu +veux,--ajouta l'abbesse en regardant fixement Berthoald;--tu m'as juré +par la blancheur de ce bras,--et elle releva davantage encore sa large +manche,--tu m'as juré de boire selon mes voeux, accomplis ta promesse! + +--Femme!--reprit Berthoald avec impatience et embarras,--qu'est-ce que +ce juif? pourquoi veux-tu que je... + +--Ah! ah! ah!--fit Méroflède en riant aux éclats et interrompant le +jeune chef,--moi, qui te croyais un brave! tu te troubles pour si +peu?... Sais-tu pourquoi je veux boire au juif Mardochée?... + +--Non. + +--Écoute-moi... Si Mardochée ne t'avait pas vendu comme esclave au +seigneur Bodégésil, tu n'aurais pas, une nuit, volé le cheval et +l'armure de ton maître pour courir les aventures en te donnant à ce Karl +endiablé, toi, Gaulois de race asservie, pour noble de race franque, et +fils d'un bénéficier dépossédé... Karl, dont tu es devenu un des +meilleurs capitaines, ne t'aurait pas octroyé cette abbaye. Donc tu ne +serais pas ici à côté de moi, à cette table, où nous buvons ensemble à +l'amour... Voilà pourquoi, mon vaillant, je vide cette coupe en mémoire +de ce juif immonde!--Et elle la vida.--Maintenant, boiras-tu au juif? + +Pendant que Méroflède parlait ainsi, Berthoald la contemplait avec une +surprise croissante mêlée d'anxiété, ne pouvant trouver un mot à +répondre.--Ah! ah! ah!--dit l'abbesse en riant de nouveau,--le voici +muet! De quoi pâlis-tu et rougis-tu tour à tour? Que m'importe à moi que +tu sois de race gauloise ou de race franque? cela rend-il tes yeux moins +bleus, tes cheveux moins noirs, ta figure moins avenante? Tu t'es moqué +de Karl par ta fourberie, tant mieux! nous rirons ensemble de ce +stupide... Allons, déride-toi donc, beau vaillant. Faut-il que ce soit +moi, abbesse, qui te donne, à toi soldat, l'exemple de vider les coupes? + +Berthoald croyait rêver... Méroflède, en ses paroles, ne lui témoignait +ni le dédain que devait lui inspirer l'odieux mensonge dont il s'était +rendu coupable, ni le triomphe méchant qu'elle devait éprouver de +posséder des secrets redoutables pour lui. Franche dans son cynisme, +elle contemplait le jeune chef d'un oeil fauve et ardent. Ces regards, +qui jetaient le trouble dans son esprit et le feu dans ses veines, +l'étrangeté de l'aventure, la large coupe de vin qu'il venait de vider +d'un trait, vin très-capiteux ou mélangé de quelque philtre, +commençaient à égarer la raison de Berthoald; voulant lutter d'audace +avec l'abbesse, il lui dit:--Puisque tu es de la race de Neroweg, +sais-tu que ce n'est pas la première fois qu'elle se rencontre à travers +les âges avec la race de Joël? + +--Qu'est-ce que la race de Joël? + +--La mienne! + +--Nous boirons aussi à Joël... il a fait souche de beaux soldats! + +--Sais-tu quelle a été la mort du fils de ce Gonthramm Neroweg dont +voici le portrait? + +--Une tradition de ma famille rapporte qu'il fut tué dans ses domaines +d'Auvergne, par le chef d'une troupe de bandits et d'esclaves révoltés. + +--Le chef de ces bandits se nommait _Karadeuk_... il était le bisaïeul +de mon grand-père! + +--Par Dieu! voilà qui est singulier! Et comment ce bandit a-t-il tué +Neroweg? + +--Ton aïeul et le mien se sont vaillamment combattus à coups de hache, +le comte a succombé. + +--En effet... tu rappelles mes souvenirs d'enfance. Ton aïeul n'avait-il +pas écrit quelques mots sur le tronc d'un arbre après ce combat? + +--Il avait écrit ceci: _Karadeuk, descendant de Joël, a tué le comte +Neroweg!_ + +--C'est cela!... et la femme du comte, Godegisèle, quelques mois après +la mort de son mari, mit au monde un fils qui fut le grand-père de mon +grand-père. + +--Voilà qui est étrange... toi, fille des Neroweg, tu écoutes ce récit +avec calme? + +--Aussi vrai qu'il laisse sa coupe pleine, ce soldat est, pardieu! +encore plus stupide qu'il n'est beau!... Et que me font à moi ces +batailles de nos aïeux et de nos races? Par Vénus! je ne connais, moi, +qu'une race au monde: celle des amoureux!... Donc, vide ta coupe, mon +vaillant, et soupons gaiement. C'est trêve entre nous cette nuit... À +demain la guerre! + +--Honte! remords! raison! devoir! noyons tout dans le vin... Je ne sais +si je veille ou si je rêve en cette nuit étrange!--s'écria le jeune +chef; puis, prenant à la main sa coupe pleine, il se leva et ajouta d'un +air de défi sardonique en se tournant vers le sombre et farouche +portrait du guerrier frank:--Je bois à toi, Neroweg!--Puis Berthoald, sa +coupe vidée, se rejeta sur le lit dans une sorte de vertige, en disant à +Méroflède:--Vive l'amour! abbesse du diable! Aimons-nous ce soir et +battons-nous demain! + +--Battons-nous sur l'heure!--cria une voix rauque et strangulée, qui +parut sortir des profondeurs de cette grande salle que l'ombre +envahissait à quelques pas de la table où siégeaient les deux convives; +puis les rideaux de l'une des portes s'étant soudain écartés, +Broute-Saule, qui, à l'insu de l'abbesse, et poussé par une jalousie +féroce, était parvenu à s'introduire dans l'intérieur de cet +appartement, s'élança, agile comme un tigre, fut en deux bonds auprès de +Berthoald, le saisit d'une main aux cheveux, tandis que de l'autre il +levait son poignard pour le lui plonger dans la gorge. Le jeune chef, +quoique surpris à l'improviste, tira son épée, étreignit de son poignet +de fer la main armée que Broute-Saule levait sur lui, et plongea son +glaive dans le ventre de ce malheureux, qui pirouetta sur lui-même et +tomba en disant:--Bonheur à moi, Méroflède... je meurs sous tes yeux! + +Berthoald, son épée sanglante à la main, sentant sa raison se troubler +de plus en plus, retomba machinalement sur le lit; il jetait autour de +lui des regards effarés, lorsqu'il vit l'abbesse renverser d'un coup de +poing le candélabre qui seul éclairait cette salle; et au milieu des +ténèbres il se sentit passionnément enlacer dans les bras de ce monstre, +qui lui dit d'une voix basse et palpitante:--Tu t'es battu pour moi... +je t'adore... + + * * * * * + +L'aube allait succéder à cette nuit où Broute-Saule avait été tué par +Berthoald. Ce jeune chef, profondément endormi et chargé de liens qui +assujettissent ses mains derrière son dos, est étendu sur le plancher de +la chambre à coucher de Méroflède. L'abbesse, enveloppée d'une mante +noire, la figure pâlie, à demi voilée par son épaisse chevelure rousse +dénouée, qui traînait presque à terre, se dirigea vers la fenêtre, +tenant à la main une torche de résine allumée. Se penchant alors à cette +croisée d'où l'on découvrait au loin l'horizon, l'abbesse agita sa +torche par trois fois en regardant du côté de l'orient, qui commençait à +se teinter des lueurs du jour naissant. Au bout de quelques instants, la +clarté d'une grande flamme, s'élevant au loin à travers les dernières +ombres de la nuit, répondit au signal de Méroflède. Ses traits +rayonnèrent d'une joie sinistre; elle jeta son flambeau dans le fossé +rempli d'eau qui entourait le monastère; et, à plusieurs reprises, elle +secoua rudement Berthoald pour le réveiller. Celui-ci sortit +difficilement de son sommeil léthargique. Voulant porter ses mains à son +front, il s'aperçut qu'elles étaient garrottées; se dressant alors +péniblement sur ses jambes alourdies, l'esprit encore troublé, il +regarda silencieusement Méroflède. Celle-ci, étendant son bras demi-nu +vers l'horizon que l'aube éclairait faiblement, dit à +Berthoald:--Vois-tu là-bas, au loin, cette chaussée qui traverse les +étangs et se prolonge jusqu'à l'enceinte de ce couvent? + +--Oui,--répondit Berthoald, luttant contre la torpeur étrange qui +paralysait encore son esprit et sa volonté, sans cependant obscurcir +tout à fait son intelligence,--oui, je la vois. + +--Tes compagnons d'armes ont campé cette nuit sur cette chaussée? + +--En effet,--reprit le jeune chef en tâchant de rassembler ses souvenirs +confus,--hier soir... mes compagnons... + +--Écoute,--reprit vivement l'abbesse en mettant sa main sur l'épaule du +jeune homme,--écoute... de ce côté où le soleil va se lever, +qu'entends-tu? + +--J'entends un grand bruit... il se rapproche... On dirait le bruit des +grandes eaux... + +--Tu l'as dit, mon vaillant.--Et, s'appuyant sur l'épaule de +Berthoald:--Il y a là-bas, à l'orient, un lac immense contenu par une +digue et des écluses... + +--Un lac? + +--Le niveau de ses eaux est élevé de huit à dix pieds au-dessus du +niveau de ces étangs... Comprends-tu maintenant? + +--Non, mon esprit est appesanti... je ne sais où je suis... c'est à +peine si je me souviens... et puis... pourquoi suis-je ainsi +garrotté?... + +--C'est afin de contenir les élans de ta joie, lorsque tout à l'heure tu +auras complétement recouvré ta raison... Cependant elle commence à te +revenir. Tu dois maintenant comprendre que les écluses de la digue étant +ouvertes, et elles le sont, les eaux de ces étangs vont tellement se +gonfler, qu'elles submergeront la chaussée où tes compagnons d'armes ont +campé cette nuit avec leurs chevaux et les chariots qui contiennent leur +butin et leurs esclaves... Tiens, vois-tu comme l'eau monte, monte au +loin... Vois-tu? elle atteint déjà la berge de la jetée... avant une +heure elle sera submergée. Pas un de tes compagnons n'aura pu échapper à +la mort... et s'ils veulent fuir, une tranchée profonde, pratiquée cette +nuit par mes ordres à l'extrémité de la levée, du côté de la route, les +arrêtera, et pas un n'échappera au trépas... Entends-tu, mon vaillant? + +--Tous morts!--murmura Berthoald sans sortir de sa morne stupeur,--tous +morts!... il y avait pourtant parmi eux de braves guerriers! + +--Ah! la mort de tes compagnons ne te va pas assez au coeur pour te +faire sortir de ton engourdissement!!... essayons un autre moyen.--Et +l'abbesse, jetant sur Berthoald un regard horrible, reprit d'une voix +éclatante:--Écoute encore... Parmi ces esclaves ramenées du Languedoc, +et que ta bande traînait à sa suite en chariot, il y avait une femme... +elle sera tout à l'heure noyée comme les autres, et cette femme,--ajouta +Méroflède en accentuant ces mots comme s'ils devaient frapper Berthoald +au coeur,--cette femme, c'était ta mère!... entends-tu? ta mère!... + +Berthoald tressaillit de tout son corps, bondit dans ses liens, tâchant, +mais en vain, de les rompre, poussa un cri terrible, jeta un regard de +désespoir et d'épouvante sur l'immense nappe d'eau, qui, rougie par les +premiers rayons du soleil levant, s'étendait alors à perte de vue, et +s'écria:--Ma mère! ma mère!... + +--Vois-tu,--lui dit Méroflède avec une joie féroce,--vois-tu là-bas? +l'eau a presque entièrement envahi la chaussée; c'est à peine l'on +aperçoit encore les couvertures de toile qui surmontent les chariots. Le +flot monte toujours, et à cette heure, pour ta mère, c'est l'angoisse de +la mort, angoisse plus horrible que la mort même. + +--Oh! démon!--s'écria le jeune homme en se tordant sous ses liens; puis +il s'écria:--Tu mens! ma mère n'est pas là... tu mens!... + +--Ta mère a quarante ans; elle s'appelle Rosen-Aër, elle habitait la +vallée de Charolles en Bourgogne... + +--C'est vrai!... malheur! malheur sur moi! + +--Ta mère, faite esclave par les Arabes lors de leur invasion en +Bourgogne, a été par eux emmenée en Languedoc; et, après le dernier +siége de Narbonne par Karl-le-Maudit, ta mère, ainsi que d'autres +femmes, a été prise dans les environs de cette ville. Lorsque l'on a +partagé le butin et les esclaves, Rosen-Aër, tombée dans le lot des +hommes de ta bande, a été conduite jusqu'ici... tu doutes encore? voici +une dernière preuve. Cette femme porte, comme toi, tracés sur le bras +droit, en caractères ineffaçables, ces deux mots: _Brenn-Karnak..._ + +--Oh! ma mère!--s'écria le malheureux en jetant un regard noyé de larmes +vers les étangs. + +--Ta mère est morte!... Vois, la jetée a disparu sous les eaux, et elles +montent encore... Oui, ta mère, à cette heure, est noyée dans le chariot +couvert où elle était enfermée avec les autres esclaves! + +--Mon coeur se brise,--murmura Berthoald écrasé sous le poids de la +douleur et du désespoir;--c'est trop souffrir! + +--Trop souffrir!--s'écria Méroflède avec un éclat de rire infernal;--oh! +non! non! ce n'est pas assez. Quoi! stupide esclave! Gaulois renégat! +lâche menteur! qui te pares effrontément du nom d'un noble frank! Quoi! +tu as cru que la vengeance ne bouillonnait pas dans mes veines parce +que, hier soir, tu m'as vue sourire au récit de la mort de mon aïeul tué +par un bandit de ta race! Oui, j'ai souri, parce que je pensais qu'au +point du jour je le ferais assister de loin à l'agonie, à la mort de ta +mère! Mais j'avais la nuit à moi... et je te trouvais beau! + +--Oh! monstre de luxure et de férocité!--s'écria Berthoald en faisant +des efforts surhumains pour briser ses liens.--Il faudra pourtant que je +venge ma mère... Je t'étranglerai de mes mains!... + +L'abbesse, voyant l'impuissance de la fureur de Berthoald, haussa les +épaules et reprit:--Ah! ton aïeul le bandit a incendié, il y a un siècle +et demi, le château de mon aïeul, le comte Neroweg, et l'a ensuite tué à +coups de hache. Moi, je réponds à l'incendie par l'inondation, et je +noie ta mère!... Quant à toi, le sort qui t'attend sera terrible!... + +--Tue-moi promptement; mais, un dernier mot... Ma mère sait-elle que +j'étais le chef des hommes dont le sort de la guerre l'avait rendue +esclave? + +--Malheureusement, elle l'ignorait. Ceci a manqué à ma vengeance! + +--Ce que tu sais de ma mère, qui te l'a dit? + +--Le juif Mardochée. + +--Il la connaît donc? où l'a-t-il vue? + +--À la halte que tu as faite au couvent de Saint-Saturnin avec +Karl-Martel; là, le juif t'a reconnu... + +--Merci, Dieu! ma mère a ignoré ma honte! sa mort eût été doublement +horrible... Et maintenant, monstre! délivre-moi de la vie, j'ai hâte de +mourir! + +--Je ne partage pas cette hâte, tu m'appartiens... + + * * * * * + +Ce matin-là, Bonaïk, l'orfévre, entra, comme d'habitude, dans l'atelier; +il y fut bientôt rejoint par les jeunes esclaves apprentis. Après avoir +allumé le feu de la forge, le vieillard, afin de donner issue à la +fumée, ouvrant la fenêtre qui donnait sur le fossé, remarqua, non sans +grand étonnement, que le niveau de l'eau de ce fossé avait tellement +augmenté, qu'entre elle et le soubassement de la fenêtre, il restait à +peine un pied de distance.--Ah! mes enfants,--dit-il aux apprentis,--je +crains qu'il soit arrivé cette nuit un grand malheur! Depuis nombre +d'années les eaux de ce fossé n'ont jamais atteint à la hauteur où elles +sont aujourd'hui, sinon lors de la rupture de la digue du lac supérieur +aux étangs. Tenez, voyez de l'autre côté du fossé, l'eau s'élève presque +jusqu'au soupirail de la cave creusée sous le bâtiment qui nous fait +face. + +--Et l'on dirait que l'eau monte toujours, père Bonaïk. + +--Hélas! oui, mes enfants, elle monte encore. Ah! la rupture de ces +digues amènera des désastres! + +À ce moment, on entendit la voix de Septimine criant au dehors:--Père +Bonaïk, ouvrez-moi! ouvrez-moi!--L'un des apprentis courut à la porte, +et bientôt la Coliberte entra, soutenant une femme aux longs cheveux +ruisselants, aux vêtements trempés d'eau, livide, se traînant à peine, +et si défaillante, qu'à quelques pas de la porte, elle tomba évanouie +entre les bras du vieil orfévre et de Septimine. + +--Pauvre femme! elle est glacée,--dit le vieillard, et s'adressant aux +apprentis:--Vite, vite, enfants! prenez du charbon dans le réduit, +faites jouer le soufflet, augmentez le feu de la forge, cela réchauffera +cette infortunée. Ah! je l'avais prévu... cette inondation aura causé de +grands maux! + +À la voix de l'orfévre deux apprentis coururent au profond réduit +pratiqué derrière la forge, et descendirent dans ce caveau pour y +prendre du charbon; les autres esclaves attisèrent le feu, firent jouer +le soufflet, tandis que le vieillard s'approcha de Septimine, qui, +agenouillée devant la femme évanouie, pleurait en disant:--Hélas! mon +Dieu! elle va mourir! + +--Rassure-toi!--reprit le vieillard,--les mains de cette pauvre +créature, tout à l'heure glacées, reprennent un peu de chaleur. Mais +qu'est-il donc arrivé? tes vêtements sont trempés d'eau? + +--Bon père, ce matin, au point du jour, je me suis levée comme mes +compagnes, nous sommes allées dans la cour; là, nous avons entendu +d'autres esclaves crier: La digue est crevée! Et ils sont sortis en +courant pour aller voir les progrès de l'inondation. Moi, machinalement, +je les ai suivis. Ils se sont dispersés. Je m'étais avancée jusqu'à une +pointe de terre que baigne l'eau des étangs. Il y a là un gros saule; +bientôt j'ai vu à peu de distance de moi un chariot à demi submergé; il +flottait entre deux eaux, une toile tendue sur des cerceaux le +recouvrait. + +--Grâce à Dieu! cette toile, ainsi tendue, faisait ballon; elle a dû +empêcher ce chariot de sombrer tout à fait... Achève? + +--Le vent soufflant dans cette espèce de voile poussait le chariot vers +la rive où je me trouvais. Alors j'ai vu cette infortunée, cramponnée à +cette toile, le corps à demi plongé dans l'eau. + +--Qu'as-tu fait? + +--Il n'y avait pas un instant à perdre: les mains défaillantes de cette +pauvre créature, dont les forces étaient à bout, allaient abandonner la +toile, son seul soutien. J'attachai le bout de ma ceinture à une des +basses branches du saule, l'autre bout à mon poignet gauche, et je me +penchai vers l'infortunée en lui criant: Courage! Elle m'entendit, +saisit convulsivement ma main entre les siennes; mais dans ce brusque +mouvement mes pieds glissèrent de la berge, et je tombai à l'eau... + +--Heureusement, ton poignet gauche était toujours attaché à l'un des +bouts de ta ceinture nouée à l'arbre? + +--Oui, bon père; mais la secousse fut violente, je crus mon bras arraché +de mon corps. Par bonheur, la pauvre femme saisit un pan de ma robe. Ma +première douleur passée, je fis de mon mieux, et à l'aide de ma ceinture +nouée à l'arbre, sur laquelle je me hâlais, je parvins à regagner le +bord et à retirer de l'étang celle avec qui j'allais périr. Notre +atelier étant l'endroit le plus voisin, je l'ai amenée ici, elle pouvait +à peine se soutenir... Mais, hélas!--ajouta la Coliberte en pleurant de +nouveau et regardant les traits inanimés de Rosen-Aër, car c'était la +mère de Berthoald que Septimine venait de sauver,--j'aurai seulement +retardé sa mort! Voyez sa pâleur... + +--Ne te désespère pas,--reprit le vieillard,--de moment en moment ses +mains se réchauffent... Approchons-la davantage de la forge, le feu la +ranimera. + +En effet, grâce à l'activité des apprentis, non moins apitoyés que +Septimine et le vieillard, Rosen-Aër, assise sur un escabeau, fut +rapprochée du foyer. Peu à peu elle ressentit la salutaire influence de +cette chaleur pénétrante, reprit lentement ses esprits, revint enfin +tout à fait à elle, et rassemblant ses souvenirs, elle tendit ses bras à +Septimine en disant d'une voix faible:--Chère enfant, tu m'as sauvée! + +La Coliberte se jeta au cou de Rosen-Aër en versant de douces larmes, et +reprit:--Nous avons fait ce que nous avons pu; nous sommes de pauvres +esclaves... + +--Hélas! mon enfant, je suis esclave comme vous, amenée en ce pays du +fond du Languedoc. Nous avions passé la nuit sur la chaussée qui sépare +les deux étangs, dont ce monastère est entouré, l'on avait dételé les +boeufs des chariots, lorsqu'au point du jour l'inondation nous a +surpris, et...--Mais Rosen-Aër s'interrompit, se dressa de toute sa +hauteur, son visage exprima d'abord la stupeur; puis une sorte de joie +délirante, elle se précipita vers la fenêtre ouverte, et passa ses bras +à travers les épais barreaux, en s'écriant:--Mon fils! mon fils +Amael!... + +Septimine et Bonaïk crurent un moment cette infortunée privée de sa +raison; mais lorsqu'ils se furent approché de la fenêtre vers laquelle +Rosen-Aër s'était précipitée, la jeune fille s'écria enjoignant les +mains:--Le chef frank! lui! dans un des souterrains de l'abbaye!... + +Rosen-Aër et la Coliberte voyaient, de l'autre côté du fossé, Berthoald, +se tenant des deux mains aux barreaux du soupirail de la cave. Soudain +il reconnut sa mère, et, en proie à une sorte d'extase, il s'écria d'une +voix vibrante, qui, malgré la distance, arriva, jusqu'à l'atelier:--Ma +mère!... + +--Septimine,--dit précipitamment Bonaïk à la Coliberte,--tu connais ce +jeune homme? + +--Oh! oui... il a été bon pour moi comme un ange du ciel! Je l'ai vu au +couvent de Saint-Saturnin; c'est à ce guerrier que Karl a fait don de +cette abbaye. + +--À lui!--reprit le vieillard d'un air surpris et pensif.--Alors comment +se trouve-t-il dans ce souterrain? + +--Maître Bonaïk!--accourut dire un des esclaves,--j'entends au dehors la +voix de Ricarik; il s'est arrêté sous la voûte pour gourmander +quelqu'un; dans un instant il sera ici; il vient faire sa ronde matinale +selon son habitude. + +--Grand Dieu!--s'écria le vieillard avec épouvante,--il va trouver cette +femme en ce lieu, l'interroger; elle peut se trahir, avouer qu'elle est +la mère de ce jeune homme, victime sans doute de l'abbesse...--Et le +vieillard, courant à la fenêtre, saisit Rosen-Aër par le bras, et lui +dit en l'entraînant:--Au nom de la vie de votre fils, venez! venez! + +--La vie de mon fils! qui la menace? + +--Suivez-moi... ou il est perdu et vous aussi!--Et Bonaïk, sans répondre +à Rosen-Aër, lui montra le petit caveau pratiqué derrière la forge; et +ajouta:--Cachez-vous là, ne bougez pas.--S'adressant ensuite aux +apprentis en courant à son établi:--Vous, enfants, martelez de toutes +vos forces et chantez à tue-tête. Toi, Septimine, polis ce vase. Songez +que si l'intendant se doute de quelque chose, nous avons tout à +craindre. Dieu veuille que ce malheureux garçon ne reste pas au +soupirail de la cave, ou qu'il ne soit pas vu de Ricarik!--Ce disant, le +vieil orfévre se mit à marteler à tout rompre sur son enclume, entonnant +d'une voix sonore ce vieux chant des orfévres à la louange du bon +Éloi:--«De la condition d'ouvrier élevé à celle d'évêque,--Éloi, dans sa +charge de pasteur, a purifié l'orfévre;--Son marteau est l'autorité de +sa parole,--Son fourneau la constance du zèle,--Son soufflet +l'inspirateur,--Son enclume l'obéissance[F]!» + +Ricarik entra dans l'atelier. L'orfévre ne parut pas l'apercevoir, et +continua de chanter en aplatissant à coups de marteau une feuille +d'argent qui terminait la crosse abbatiale dont la ciselure supérieure +était achevée.--Vous êtes bien gais ici, ce matin,--dit l'intendant en +s'avançant au milieu de l'atelier.--Cessez ces chants... ils +m'assourdissent... + +--Je n'ai pas une goutte de sang dans les veines,--murmura tout bas +Septimine à Bonaïk.--Ce méchant homme s'approche de la fenêtre... s'il +allait voir le chef frank... + +--Pourquoi tant de feu dans cette forge?--reprit l'intendant en faisant +un pas vers le foyer derrière lequel se trouvait le réduit où se cachait +Rosen-Aër.--T'amuses-tu donc à brûler du charbon sans nécessité? + +--Sans nécessité? Non, puisque ce matin même je vais fondre l'or et +l'argent que vous m'avez apportés hier. + +--Mensonge! les métaux se fondent au creuset, non pas à la forge... + +--Ricarik, à chacun son métier. J'ai travaillé dans les ateliers du +grand Éloi. Je sais mon état. Je vais d'abord exposer mes métaux au feu +ardent de la forge, les marteler ensuite, puis je les mettrai au +creuset; la fonte en sera plus liée. + +--Tu ne manques jamais de raisons. + +--Parce que j'en ai toujours de bonnes à donner. Mais puisque vous +voici, Ricarik, j'ai à vous demander plusieurs objets nécessaires pour +cette fonte, la plus considérable que j'aie jamais faite dans ce +monastère, puisque le vase d'argent doit avoir deux pieds de hauteur, +ainsi que vous le voyez d'après le moule que voilà sur cette tablette. + +--Que te faut-il? + +--J'aurais besoin d'un baril que je remplirai de sable au milieu duquel +je placerai mon moule... Ce n'est pas tout... J'ai vu souvent, malgré +les cercles qui entouraient les douves des barils, où l'on mettait les +moules plongés dans le sable, ces douves éclater lorsque l'on versait +dans le creux le métal en fusion. Il me faudrait donc une longue corde +que j'enroulerais très-solidement autour du tonneau; si les cercles +éclatent, la corde du moins ne se rompra point. Il me faudrait, de plus, +une non moins longue petite cordelle pour assujettir les parois du +moule. + +--Tu auras le baril, la corde et la cordelle. + +--Encore un mot, Ricarik. Moi, et ces jeunes gens, nous serons forcés, +pour cette fonte, de passer ici une partie de la nuit, les jours sont +courts en cette saison. Faites-nous donner une outre de vin, à nous, qui +ne buvons jamais que de l'eau; cette largesse soutiendra nos forces +durant notre rude labeur nocturne. J'ajouterai que les jours de fonte, +dans l'atelier du grand Éloi, on régalait toujours les esclaves... + +--Soit! vous aurez votre outre de vin... aussi bien, c'est aujourd'hui +jour de liesse en ce couvent, car un grand miracle vient d'avoir lieu... + +--Un miracle? + +--Oui... un juste châtiment du ciel a frappé une bande d'aventuriers, à +qui Karl le maudit avait eu l'audace de concéder cette abbaye, bien +sacré de l'Église. Ils campaient cette nuit sur la jetée, comptant +attaquer le monastère au point du jour; mais l'Éternel, par un +redoutable et surprenant prodige, a ouvert les cataractes du ciel. Les +étangs se sont grossis, et tous les scélérats ont été noyés. + +--Gloire à l'Éternel!--cria le vieil orfévre en faisant signe aux +apprentis d'imiter son enthousiasme,--gloire à l'Éternel! qui noie les +impies dans les cataractes de sa colère! + +--Gloire à l'Éternel!--répétèrent à tue-tête et en choeur les jeunes +esclaves,--gloire à l'Éternel! qui noie les impies dans les cataractes +de sa colère! + +--Miracle qui ne me surprend point du tout, Ricarik,--ajouta +l'orfévre,--il est dû sans doute au bienheureux _pouce_ de Saint-Loup, +cette sainte relique que vous nous avez apportée hier. Elle aura opéré +ce divin prodige. + +--C'est probable... ainsi tu n'as pas besoin d'autre chose? + +--Non,--répondit le vieillard en se levant et examinant plusieurs +caisses,--j'ai là pour la fonte du soufre et du bitume en suffisante +quantité, le charbon ne manque point, l'un de mes apprentis va vous +accompagner, Ricarik, il rapportera le baril, les cordes et l'outre de +vin, seigneur intendant, ne l'oubliez pas! + +--On vous la donnera plus tard, en vous distribuant vos pitances. + +--Ricarik, nous ne pourrons quitter l'attelier d'un instant à cause de +la fonte. Faites-nous distribuer ce matin, s'il vous plaît, notre +pitance quotidienne, afin que nous ne soyons pas dérangés; nous allons +fermer la porte pour être tranquilles! + +--J'y consens, que l'un de tes apprentis me suive, il rapportera toutes +ces choses, mais que le vase soit fondu demain, sinon l'échine vous +cuira. + +--Vous pouvez assurer notre sainte et vénérable abbesse que le vase, en +sortant du moule, sera digne d'un artisan qui a vu le grand Éloi manier +la lime et le burin.--Et, s'adressant tout bas à l'un de ses apprentis, +tandis que Ricarik se dirigeait vers la porte:--Ramasse en chemin une +douzaine de cailloux gros comme des noix, cache-les dans ta poche et +rapporte-les.--Et il ajouta tout haut:--Accompagne le seigneur +intendant, mon garçon; surtout, en revenant, ne t'amuse pas en route. + +--Soyez tranquille, maître,--dit l'apprenti en faisant un signe +d'intelligence au vieillard et suivant l'intendant,--vos ordres seront +exécutés! + +Le vieillard resta quelques instants sur le seuil! prêtant l'oreille aux +pas de l'intendant qui s'éloignait; après quoi, fermant la porte au +verrou, il courut vers le caveau où se cachait Rosen-Aër, Septimine +courut à la fenêtre, afin de voir si Berthoald s'y trouvait encore; mais +soudain elle s'écria, saisie d'effroi:--Grand Dieu! le jeune chef est +perdu!... l'eau a gagné le soupirail! + +--Perdu! mon fils!--s'écria Rosen-Aër avec désespoir en se précipitant à +la croisée malgré les efforts du vieillard pour la retenir.--Ô mon fils! +t'avoir revu pour te perdre... Amael! Amael!... + +--Elle nous trahit... si on l'entend au dehors!--dit le vieillard avec +terreur, en tâchant en vain d'arracher des barreaux où elle se +cramponnait, cette malheureuse femme, qui appelait son fils d'une voix +déchirante. Mais Amael (puisque Berthoald était pour lui un nom +d'emprunt), Amael ne reparut pas. Le flot avait gagné l'ouverture du +soupirail, et malgré la largeur du fossé qui séparait les deux bâtiments +l'un de l'autre, on entendait le bruit sourd des eaux qui, s'engouffrant +par cette ouverture, tombaient au fond du souterrain. Septimine, pâle +comme une morte, ne trouvait pas une parole. Rosen-Aër, dans l'égarement +de son désespoir, tâchait d'ébranler les épais barreaux de la fenêtre en +murmurant d'une voix entrecoupée de sanglots:--Oh! savoir qu'il est +là... dans l'agonie... mourant!... + +--Espoir!--cria le vieillard, dont les larmes coulaient à la vue de +cette douleur maternelle,--espoir!... Je fixe depuis un instant cette +pierre couverte de mousse, à l'angle du soupirail, l'eau ne l'envahit +pas; elle ne monte plus... voyez, voyez! + +Septimine et Rosen-Aër essuyèrent leurs yeux et regardèrent la pierre +que leur indiquait Bonaïk. Elle ne fut pas, en effet, submergée... +Bientôt même le bruit des eaux s'engouffrant dans le soupirail +s'amoindrit et cessa peu à peu. + +--Il est sauvé!--s'écria Septimine.--Merci, mon Dieu! + +--Sauvé...--murmura Rosen-Aër d'un air de doute accablant.--Et s'il est +tombé dans cette cave assez d'eau pour le noyer... Oh! s'il vivait +encore, il eût répondu à ma voix... Non, non! il se meurt! il est +mort!... + +--Maître Bonaïk, on frappe à là porte,--accourut dire l'un des +apprentis.--Faut-il ouvrir? + +--Vite, retournez dans votre cachette,--dit le vieillard à Rosen-Aër; et +comme elle ne semblait pas l'entendre, il ajouta:--Mais vous voulez donc +vous perdre, nous perdre tous! nous qui sommes prêts à nous dévouer pour +vous et votre fils?--À ces mots, Rosen-Aër quitta la fenêtre et rentra +dans le réduit, tandis que le vieillard, s'approchant de la porte, +disait:--Qui est là? + +--Moi, maître Bonaïk,--répondit au dehors la voix de l'apprenti qui +était sorti avec Ricarik,--moi, Justin. + +--Entre vite,--dit l'orfévre au jeune garçon qui portait sur son épaule +un baril vide et à sa main un panier renfermant des provisions, l'outre +de vin et un gros paquet de cordes. Le vieillard, poussant les verrous +de la porte, prit l'outre de vin dans le panier, et, allant vers le +réduit où se cachait Rosen-Aër, lui dit:--Buvez un peu de vin pour vous +réconforter; c'est pour vous que je l'ai demandé. + +Mais la mère d'Amael repoussa l'outre en s'écriant d'une voix +désespérée:--Mon fils! mon fils! + +--Justin,--dit le vieillard à l'apprenti,--as-tu des cailloux? + +--Oui, maître Bonaïk, j'en ai rempli mes poches. + +--Donne-m'en un.--Le vieillard prit la petite pierre et courut à la +fenêtre en disant:--Si ce malheureux n'est pas noyé, il se doutera, en +voyant tomber ce caillou dans la cave, que c'est un signal.--Et après +avoir judicieusement visé et calculé le jet de sa pierre, l'orfévre la +lança dans l'ouverture du soupirail. Rosen-Aër et Septimine, en proie à +une anxiété mortelle, attendaient le résultat de la tentative de Bonaïk: +les apprentis eux-mêmes gardaient un profond silence. Quelques moments +se passèrent ainsi dans une attente pleine +d'angoisses.--Rien...--murmura l'orfévre, les yeux ardemment fixés sur +l'ouverture du soupirail,--rien... + +--Il est mort!--s'écria Rosen-Aër, tandis que Septimine la retenait +entre ses bras.--Je ne le verrai plus! + +--Une autre pierre!--dit le vieillard. Et il lança un second caillou +dans le souterrain. Ce fut encore un moment d'angoisse: toutes les +respirations étaient suspendues. Enfin, au bout de quelques instants, +Rosen-Aër, se dressant sur la pointe des pieds, s'écria:--Ses mains! je +vois ses mains! il se cramponne aux barreaux du soupirail! Merci, Hésus! +merci... vous me l'avez rendu!--Et elle tomba à genoux. + +Bonaïk vit alors la pâle figure d'Amael encadrée de ses longs cheveux +ruisselants d'eau, apparaître entre les barreaux. Le vieillard lui fit +signe de disparaître de nouveau, en disant à voix basse, et comme s'il +avait pu être entendu par le prisonnier:--Et maintenant, cachez-vous, +cachez-vous, et attendez!--Se retournant alors vers Rosen-Aër:--Votre +fils m'a compris; mais, je vous en supplie, du calme... pas +d'imprudence.--Allant ensuite à son établi, où se trouvaient plusieurs +morceaux de parchemin, dont il se servait pour dessiner les modèles de +ses orfévreries, il écrivit ces mots:--«Si l'eau n'a pas tellement +envahi le souterrain que vous puissiez y rester sans danger jusqu'à la +nuit, donnez trois secousses à la cordelle au bout de laquelle sera +attachée la pierre qui aura ce billet pour enveloppe; en ce cas, cette +cordelle nous servira de moyen de communication; lorsque vous la verrez +s'agiter, préparez-vous à recevoir un nouvel avis: jusque-là, ne +paraissez pas au soupirail. Votre mère espère comme nous vous sauver. +Courage et confiance!» + +Ces mots écrits, l'orfévre enveloppa un caillou avec ce parchemin, +heureusement, de sa nature, imperméable, lia le tout au moyen de la +corde, au milieu de laquelle il attacha un petit morceau de fer afin de +la faire plonger dans l'eau, et de rendre ainsi invisible ce moyen de +correspondance entre l'atelier et le souterrain; puis il lança dans le +soupirail la pierre, à laquelle était attachée la cordelle, dont il +garda l'extrémité dans sa main. Quelques moments après, trois secousses +données à cette corde annoncèrent à Bonaïk qu'Amael pouvait rester +jusqu'au soir sans danger dans sa prison, et qu'il exécuterait les +recommandations du vieillard. Cette espérance ranima l'espoir de +Rosen-Aër, et, dans l'élan de sa reconnaissance, elle prit les mains de +l'orfévre en lui disant:--Bon père, vous le sauverez, n'est-ce pas? vous +le sauverez? + +--J'y tâcherai, pauvre femme! mais laissez-moi rassembler mes esprits... +À mon âge, voyez-vous, de pareilles émotions sont rudes; il faut, pour +réussir, agir avec prudence et réflexion. Aussi vais-je réfléchir, +l'entreprise est difficile... + +Pendant que l'orfévre pensif, accoudé sur son établi, appuyait son front +dans sa main, et que les apprentis demeuraient silencieux et inquiets, +Rosen-Aër, rappelant ses souvenirs, dit à Septimine:--Mon enfant, vous +avez dit que mon fils avait été bon pour vous comme un ange du ciel... +où l'avez-vous donc connu? + +--Près de Poitiers, au couvent de Saint-Saturnin... Ma famille et moi, +touchées de compassion pour un jeune prince, un enfant, retenu +prisonnier dans ce monastère, nous avons voulu favoriser l'évasion de ce +pauvre petit; tout a été découvert; on voulait me châtier d'une manière +honteuse, infâme!--ajouta la Coliberte en rougissant encore à ce +souvenir.--On voulait me vendre, me séparer de mon père, de ma mère... +Alors, votre fils, favori de Karl, le chef des Franks... + +--Mon fils! + +--Oui, le seigneur Berthoald. + +--Berthoald? + +--Hélas! ainsi s'appelle celui qui est renfermé dans ce souterrain... + +--Mon fils Amael, portant le nom de Berthoald! mon fils, favori du chef +dès Franks!--s'écria Rosen-Aër, frappée de stupeur.--Mon fils, élevé +dans l'horreur des conquérants de la Gaule, ces oppresseurs de notre +race! mon fils, favori de l'un d'eux! non, non... tes souvenirs te +trompent... + +--Mes souvenirs me tromper... Oh! je vivrais cent ans, que jamais je +n'oublierai ce qui s'est passé au couvent de Saint-Saturnin, la +touchante bonté du seigneur Berthoald envers moi, qu'il ne connaissait +pas. N'a-t-il pas obtenu de Karl ma liberté, celle de mon père et de ma +mère? N'a-t-il pas été assez généreux pour me donner de l'or afin de +subvenir aux besoins de ma famille? + +--Ma raison se perd à chercher le secret de ce mystère; la troupe de +guerriers qui nous emmenaient esclaves, s'est en effet arrêtée à +l'abbaye de Saint-Saturnin,--reprit Rosen-Aër avec angoisse; et elle +ajouta:--Mais si celui-là, que tu appelles Berthoald, a obtenu ta +liberté du chef des Franks, comment es-tu esclave ici, pauvre enfant? + +--Le seigneur Berthoald s'est fié à la parole de Karl, et Karl s'est fié +à la parole du supérieur du couvent; mais après le départ du chef des +Franks et de votre fils, l'abbé, qui m'avait déjà vendue à un juif, a +maintenu le marché... En vain j'ai imploré les guerriers que Karl avait +laissés au monastère pour en prendre possession et garder le petit +prince, mes prières ont été vaines; j'ai été séparée de ma famille. Le +juif a gardé l'or que votre fils m'avait donné généreusement, et m'a +emmenée en ce pays; il m'a vendue à l'intendant de cette abbaye, qui a +été octroyée par Karl au seigneur Berthoald, ainsi que je l'ai appris au +couvent de Saint-Saturnin. + +--Cette abbaye octroyée à mon fils!... lui, compagnon de guerre de ces +Franks maudits! lui, traître! lui, renégat! Oh! si tu dis vrai, honte et +malheur sur mon fils!... + +--Traître! renégat! le seigneur Berthoald! lui, le plus généreux des +hommes! lui, qui m'eût arrachée à l'esclavage sans la cruauté de l'abbé, +qui m'a livrée au juif Mardochée. + +--Ce juif s'appelait ainsi? + +--Vous le connaissez? + +--Écoute, pauvre enfant, et tu comprendras ma douleur... Après une +grande bataille livrée près de Narbonne contre les Arabes, j'ai été +prise par les guerriers de Karl: le butin, les esclaves ont été tirés au +sort; on nous a dit, à moi et à mes compagnes, que nous appartenions au +chef Berthoald et à ses hommes. + +--Vous... esclave de votre fils? Mais il l'ignorait, mon Dieu! + +--Oui, de même que j'ignorais que mon nouveau maître Berthoald... fût +mon fils Amael. + +--Durant ce voyage du Languedoc ici, votre fils, ne vous a pas vue? + +--Nous étions huit ou dix femmes esclaves dans chaque chariot couvert; +nous suivions l'armée de Karl. Parfois les hommes du chef Berthoald +venaient nous voir, et... mais je n'offenserai pas ta pudeur, pauvre +enfant, en te racontant ces violences infâmes!--ajouta Rosen-Aër en +frémissant à ces souvenirs de dégoût et d'horreur.--Mon âge m'a +préservée d'une honte à laquelle j'aurais d'ailleurs échappé par la +mort... Mon fils n'a jamais pris part à ces immondes orgies mêlées de +cris, de larmes et de sang; car on frappait jusqu'au sang les +malheureuses qui voulaient échapper à ces outrages. Nous sommes ainsi +arrivées jusqu'aux environs du couvent de Saint-Saturnin; là, nous avons +fait une halte de quelques heures. Le juif Mardochée se trouvait alors +dans ce monastère; apprenant sans doute qu'à la suite de l'armée il y +avait des esclaves à acheter, il s'est rendu près de nous, accompagné de +quelques hommes de la bande de Berthoald. Tu as été vendue, pauvre +enfant, tu sais l'horrible examen que vous font subir ces marchands de +chair gauloise? + +--Oui, oui, cette honte, je l'ai subie devant les moines de +Saint-Saturnin lorsqu'ils m'ont vendue au juif,--répondit Septimine en +cachant dans ses mains son visage, empourpré de confusion. Rosen-Aër +poursuivit:--Des femmes, des jeunes filles, malgré leurs prières, leur +résistance, ont été dépouillées de leurs vêtements et profanées, +souillées par les regards des hommes qui voulaient nous vendre et nous +acheter! À cette honte, mon âge n'a pu me soustraire...--Et, fondant en +larmes et tordant ses mains avec désespoir, la mère d'Amael ajouta en +gémissant:--Et voilà ces Franks dont mon fils est le compagnon de +guerre! Il s'unit avec eux! combat avec eux! possède comme eux des +esclaves de sa race! et parmi ces esclaves, ainsi outragées, il a sa +mère! justice du ciel! sa mère! + +--Oh! c'est horrible! mais il ignorait cela... et puis, comment, lui, +étant de notre race, s'est-il réuni aux Franks? + +--Cette indignité confond ma raison, révolte mon coeur. À l'âge de +quinze ans, mon fils a disparu de la vallée de Charolles, où nous +vivions libres et heureux... Que s'est-il passé depuis? je l'ignore... + +En entendant prononcer le nom de la vallée de Charolles, Bonaïk, +jusqu'alors pensif, tressaillit, puis prêta l'oreille à la suite de +l'entretien de la Coliberte et de la mère d'Amael, qui reprit:--Revenons +à ce juif, il a peut-être le secret de la vie de mon fils. + +--Ce juif... et comment? + +--Malgré ma douleur, lorsque ce juif vint nous marchander, je subis le +sort commun, je fus dépouillée de mes vêtements... Ah! pour la sainteté +de mon nom de mère, que mon fils ignore toujours ma honte! cette pensée +serait l'éternel et juste remords de sa vie, s'il doit vivre...--ajouta +Rosen-Aër à voix basse, afin de n'être entendue que de +Septimine.--Pendant que je subissais donc le sort de mes compagnes +d'esclavage... le juif remarqua sur mon bras gauche ces deux mots tracés +en caractères ineffaçables: _Brenn-Karnak._ + +--_Brenn-Karnak!_--reprit la Coliberte d'une voix plus élevée; aussi +fut-elle entendue par le vieillard.--Quels sont ces noms? pourquoi +étaient-ils tracés sur votre bras? + +--Cet usage, depuis plusieurs générations, a été adopté parmi nous, car, +hélas! en ces temps de troubles, de guerres continuelles, les familles +sont exposées à être séparées, dispersées au loin, et un signe +indélébile peut les aider à se reconnaître.--À peine Rosen-Aër +avait-elle prononcé ces mots, que s'approchant d'elle, Bonaïk, ému, +troublé, s'écria:--Vous êtes de la race de Joël, le brenn de la tribu de +Karnak? + +--Oui, bon père; mais d'où savez-vous?... + +--Vous habitiez en Bourgogne la vallée de Charolles? jadis concédée à +Loysik, frère de Ronan, par le roi Clotaire Ier? + +--Mais encore une fois, bon père, comment savez-vous cela?--Le vieillard +releva la manche de son sarrau, et, du doigt, montra ces deux mots: +_Brenn-Karnak_, tracés sur son bras.--Vous aussi?--s'écria +Rosen-Aër,--vous aussi... de la famille de Joël?... + +--L'un de mes aïeux était Kervan, frère de Ronan. + +--Votre famille habitait en Bretagne, près de Karnak? + +--Oui, et mon frère Allan ou ses enfants n'ont sans doute pas quitté le +berceau de notre race. + +--Et comment êtes-vous tombé en esclavage? + +--Notre tribu, passant la frontière, est venue, selon la coutume +immémoriale, vendanger en armes les vignes des Franks, vers le pays de +Rennes. J'avais quinze ans, j'accompagnais mon père dans cette +expédition; une troupe de Franks nous a attaqués; pendant le combat, +j'ai été séparé de mon père, puis emmené esclave au loin. Revendu d'un +maître à un autre, le hasard m'a conduit en ce pays où je suis depuis +douze ans. Hélas! souvent mes yeux se sont tournés vers les frontières +de notre vieille et bien-aimée Bretagne, toujours libre! mais mon grand +âge, l'habitude d'un métier qui me plaît et me console, m'ont empêché de +songer à une évasion. Ainsi, nous sommes parents!... Ce malheureux qui +est là, près de nous, captif, est de notre sang?... Mais comment +était-il devenu le chef de cette troupe de Franks que l'inondation vient +d'engloutir? + +--Je racontais à cette pauvre enfant qu'un juif, marchand d'esclaves, +ayant vu sur mon bras ces deux mots: _Brenn-Karnak_, parut surpris, et +me dit:--«N'as-tu pas un fils âgé de vingt-quatre ans, qui porte, comme +toi, ces deux mots tracés sur son bras?--» Malgré l'horreur que +m'inspirait ce juif, ces mots ranimèrent en moi l'espérance de retrouver +mon fils:--Oui,--ai-je répondu;--depuis dix ans mon fils a disparu des +lieux que j'habitais.--«Et tu habitais la vallée de Charolles?»--m'a +demandé le juif.--Tu connais donc mon fils?--me suis-je écriée; mais, +cet homme, sans me répondre, s'est éloigné avec un sourire cruel... + +--Et depuis,--reprit Septimine,--ne l'avez-vous jamais revu? + +--Jamais! Les chariots se sont remis en route pour ce pays, où je suis +arrivée avec mes compagnes d'esclavage. Toutes ont dû périr par +l'inondation de cette nuit, et sans le dévouement de cette courageuse +enfant, je perdais aussi la vie... + +--Le juif Mardochée,--reprit le vieil orfévre en réfléchissant,--ce +marchand de chair gauloise, grand ami de l'intendant Ricarik, est venu +depuis peu de jours fort souvent ici; il se trouvait au couvent de +Saint-Saturnin lors de la donation de cette abbaye à votre fils et à ses +hommes; il aura, sans nul doute, pris les devants afin d'avertir +l'abbesse, aussi a-t-elle fait ses préparatifs de défense contre les +guerriers qui venaient la déposséder. + +--Le juif a, en effet, voyagé très-rapidement depuis son départ du +couvent de Saint-Saturnin, d'où il m'a emmenée,--reprit Septimine.--Nous +n'étions que trois esclaves et lui dans un petit chariot léger, attelée +de deux chevaux. Il a dû arriver ici deux ou trois jours avant la troupe +du seigneur Berthoald, retardée dans sa marche par ses nombreux bagages. + +--Ainsi, le juif aura prévenu Méroflède, lui révélant sans doute que le +prétendu chef frank Berthoald était de race gauloise,--reprit +Bonaïk;--de là cette vengeance de l'abbesse, qui a fait jeter votre fils +dans ce souterrain, croyant sans doute l'exposer à une mort certaine. Il +s'agit maintenant de le sauver, vous aussi, nous aussi; car rester en ce +couvent après l'évasion de votre fils, ce serait exposer à la vengeance +de l'abbesse ces pauvres apprentis et Septimine. + +--Oh! bon père! comment faire?--reprit Septimine en joignant les +mains.--Personne ne peut entrer dans ce bâtiment au-dessous duquel est +enfermé le seigneur Berthoald... + +--Nomme-le Amael, mon enfant,--reprit Rosen-Aër avec amertume.--Ce nom +de Berthoald me rappelle sans cesse une honte que je voudrais oublier... + +--Tirer Amael de ce souterrain n'est point chose impossible,--reprit +l'orfévre en hochant la tête.--J'ai réfléchi là-dessus tout à l'heure, +et nous avons, je crois, quelques chances de succès. + +--Mais, bon père,--dit Rosen-Aër,--et les barreaux de la fenêtre de cet +atelier? ceux du soupirail de la cave où est enfermé mon fils? enfin ce +large et profond fossé? que d'obstacles! + +--Ces obstacles ne sont pas les plus difficiles à surmonter. Supposons +la nuit venue, Amael délivré nous a rejoint, que faire? + +--Quitter l'abbaye,--dit Septimine;--fuir tous... + +--Et par quel moyen, mon enfant? Ignores-tu qu'à la chute du jour la +porte de la jetée est fermée? Le gardien veille; puis, eût-on franchi +cette porte, l'inondation couvre la chaussée; il faudra deux ou trois +jours pour que les eaux se soient retirées tout à fait; d'ici là, cette +abbaye restera environnée d'eau comme une île. + +--Maître Bonaïk,--reprit un des jeunes apprentis,--et les bateaux de +pêche? + +--Où sont-ils amarrés d'ordinaire, mon garçon? + +--Du côté de la chapelle. + +--Il faudrait donc, pour y arriver, traverser la cour intérieure du +cloître, et la porte est chaque soir verrouillée intérieurement! + +--Hélas!--dit Rosen-Aër,--faut-il renoncer à tout espoir? + +--Jamais il ne faut désespérer. Occupons-nous d'abord d'Amael. Quoi +qu'il lui arrive, une fois hors du souterrain, son sort ne pourra guère +empirer. Maintenant, mes enfants, un dernier mot,--ajouta l'orfévre en +s'adressant aux apprentis.--Ce que nous allons tenter est grave; il y va +de votre vie et de la nôtre... Vous n'avez pas à hésiter: il faut nous +seconder ou nous trahir. Nous trahir serait une méchante action, +cependant vous n'avez d'autre intérêt à cette évasion que l'espoir +incertain de recouvrer votre liberté. Voulez-vous nous trahir? dites-le +franchement, tout de suite... alors je n'entreprendrai rien, le sort de +cette digne femme et de son fils s'accomplira... Si, au contraire, avec +notre aide, nous parvenons à sauver Amael et à sortir de cette abbaye, +voici mon projet: Il y a, dit-on, près de quatre journées de marche +d'ici aux limites de l'Armorique, seule terre libre de la Gaule +aujourd'hui. Nous tâcherons d'y arriver; une fois en Bretagne, nous +n'aurons rien à craindre, nous prendrons la route de Karnak; nous y +trouverons mon frère ou ses descendants, notre tribu vous accueillera +comme des enfants de la famille; d'apprentis orfévres, vous deviendrez +apprentis laboureurs, à moins que vous ne préfériez continuer votre +métier dans quelques villes de Bretagne; non plus en artisans esclaves, +mais en artisans libres. Réfléchissez mûrement, et décidez-vous: la +journée s'avance, le temps est précieux. + +Justin, l'un des apprentis, après s'être consulté à voix basse avec ses +compagnons, répondit au vieillard:--Notre choix n'est pas douteux, +maître Bonaïk; nous tâcherons, comme vous, de rendre un fils à sa mère; +quoi qu'il arrive, nous partagerons votre sort! + +--Merci, oh! merci, généreux enfants!--dit Rosen-Aër les yeux remplis de +larmes.--Hélas! je ne peux vous offrir que la reconnaissance d'une +mère!... + +--Et maintenant,--reprit vivement l'orfévre, qui parut retrouver la +vivacité de sa jeunesse,--assez de paroles, agissons! Deux d'entre vous +vont s'occuper de scier les barreaux de la fenêtre de l'atelier, mais +sans les faire tomber. + +--C'est entendu, père Bonaïk,--dit Justin;--les barreaux resteront en +place... il ne faudra plus qu'un coup de lime pour les mettre à bas. + +--Bon; il n'y a, du reste, pas à craindre d'être vu au dehors: le corps +du bâtiment qui nous fait face est dépourvu de croisées donnant de notre +côté. + +--Mais les barreaux du soupirail de la cave où est enfermé mon fils?... + +--Il les sciera au moyen de cette lime lancée dans son cachot, +enveloppée d'un nouveau billet, dans lequel je vais écrire à Amael ce +qu'il doit faire.--Et le vieillard, s'asseyant à son établi, écrivit les +lignes suivantes, que la Coliberte, penchée derrière lui, lisait à +mesure et tout haut:--«Avec cette lime, vous scierez les barreaux du +soupirail sans les détacher complétement; la nuit venue, vous les +enlèverez. Trois secousses données à la cordelle dont vous avez l'un des +bouts, nous avertiront que vous êtes prêt. Alors, vous attirerez vers le +soupirail un baril vide que nous aurons attaché à l'extrémité de la +cordelle.» + +--Oh!--s'écria Septimine,--je comprends maintenant pourquoi vous avez +demandé ce baril! + +--Quoi!--reprit Rosen-Aër, non moins étonnée que la jeune fille,--vous +avez eu, bon père, assez de présence d'esprit pour songer à l'instant +même à ce moyen d'évasion? + +--Il fallait y songer alors... ou point du tout, mes enfants,--répondit +le vieil orfévre en continuant d'écrire. + +--Et nous autres, qui sommes du métier pourtant, nous croyions bonnement +qu'il s'agissait de la fonte,--reprit Justin.--Quel bon tour! C'est ce +méchant Ricarik qui aura lui-même fourni la corde et le baril! + +--«Lorsque le baril sera près du soupirail,»--reprit Septimine en +continuant de lire ce qu'écrivait le vieillard,--«vous saisirez +fortement, de vos deux mains, une corde dont ce tonneau sera entouré; +puis, y prenant votre appui, vous vous mettrez à l'eau, vous le +pousserez devant vous, et nous l'attirerons doucement jusqu'à la +fenêtre, qu'il vous sera très-facile alors d'escalader avec notre aide.» + +--Oh! bon père,--dit Rosen-Aër avec attendrissement,--il est sauvé! + +--Hélas! non, pas encore, pauvre femme! Je vous l'ai dit: le tirer de ce +souterrain est possible; mais ensuite il faudra sortir de ce maudit +couvent... Enfin, nous essayerons.--Et il se remit à écrire ces +dernières lignes, aussi lues tout haut par Septimine:--«Il se peut que +vous sachiez nager; mais pas d'imprudence! les meilleurs nageurs se +noient; réservez vos forces afin de pouvoir aider votre mère à fuir de +cette abbaye. Lorsque vous aurez lu ce parchemin, déchirez-le, ainsi que +le premier, en petits morceaux, jetez-les dans le coin le plus obscur de +votre cachot, car il est possible que l'on vienne vous retirer de ce +souterrain avant ce soir.» + +--Ô mon Dieu!--dit Rosen-Aër en joignant les mains avec douleur,--nous +n'y avions pas songé; ce malheur est possible. + +--Hélas! il faut tout prévoir,--reprit le vieillard en terminant +d'écrire ce qui suit:--«Ne désespérez pas, et confiez-vous en Hésus, le +Dieu de nos pères!» + +--Ah!--murmura douloureusement Rosen-Aër,--la foi de ses pères, les +enseignements de sa famille! les souffrances de sa race! la haine de +l'étranger... il a tout oublié! + +--Mais la vue de sa mère lui aura tout rappelé,--répondit le +vieillard.--Et il donna une secousse à la cordelle pour avertir Amael; +celui-ci répondit de la même manière à ce signal. Alors, Bonaïk, +enveloppant la lime dans le parchemin, la lança de l'autre côté du +fossé, visant de nouveau avec justesse le soupirail de la cave au fond +duquel elle tomba. Amael, après avoir pris connaissance des nouvelles +instructions du vieillard, parut derrière les barreaux. Ses regards +avides semblaient demander la présence de sa mère.--Il vous cherche des +yeux,--dit, sans pouvoir retenir ses larmes, la Coliberte à +Rosen-Aër;--ne lui refusez pas cette consolation! + +La matrone gauloise soupira, et, s'appuyant sur Septimine, fit deux pas +vers la croisée; alors, d'un air solennel et résigné, elle leva un doigt +vers le ciel, comme pour dire à son fils de se confier au dieu de ses +pères. Amael, à la vue de sa mère et de Septimine, dont la douce image +lui était toujours restée présente depuis leur première entrevue au +couvent de Saint-Saturnin, joignit ses mains avec force, et ses traits +exprimèrent à la fois résignation, respect, reconnaissance. + +--Et maintenant, mes enfants,--dit l'orfévre aux jeunes +esclaves,--prenez vos limes et sciez les barreaux; moi et l'un de vous, +nous allons mettre le creuset sur le brasier, y fondre les métaux. +Ricarik peut venir, il faut qu'il nous croie occupés de notre fonte. La +porte est fermée en dedans: vous, Rosen-Aër, restez près de l'entrée du +caveau, afin de pouvoir vous y cacher dans le cas où ce maudit intendant +reviendrait ici, ce qui est peu probable, car, sa tournée du matin +finie, nous ne le revoyons, Dieu merci, presque jamais dans la journée; +mais la moindre imprudence pourrait nous perdre tous! + + * * * * * + +La nuit est venue, l'abbesse Méroflède, vêtue de ses habits religieux, +est à demi couchée sur le lit de la salle du festin, où, la veille, +Amael s'est assis près d'elle: le pâle visage de cette femme est +sinistre, pensif. Ricarik, assis devant la table éclairée par un +flambeau de cire, vient d'écrire une lettre sous la dictée de +l'abbesse:--Madame,--lui dit-il,--vous n'avez plus qu'à apposer votre +signature sur cette missive à l'évêque de Nantes.--Et comme Méroflède ne +répondait pas, absorbée qu'elle était dans ses pensées, l'intendant +reprit d'une voix plus haute:--Madame, j'attends votre signature. + +Alors, Méroflède, le front appuyé sur sa main, l'oeil fixe, le sein +palpitant, dit à l'intendant d'une voix lente et creuse:--Lorsque ce +matin tu es allé le revoir dans ce cachot, que t'a-t-il dit? + +--De qui parlez-vous, madame? + +--Eh! de qui te parlerai-je, sinon de Berthoald? + +--Il est, madame, resté muet et sombre. + +L'abbesse se leva brusquement, marcha çà et là avec agitation; faisant +ensuite un violent effort sur elle-même, elle dit à l'intendant: + +--Va chercher Berthoald! + +--Madame... + +--Obéiras-tu!... + +--Mais le messager que vous avez demandé attend cette lettre pour +l'évêque de Nantes: le bateau est prêt avec quatre rameurs. + +--Que me fait l'évêque de Nantes et ton bateau? Va me chercher +Berthoald... + +--J'obéis. + +Ricarik se dirigea lentement vers l'entrée de la salle; il allait +disparaître derrière le rideau, lorsque Méroflède, après une violente +hésitation, lui cria:--Non... reviens!--Et, se laissant tomber sur son +lit en cachant sa figure entre ses mains, l'abbesse poussa des +gémissements douloureux qui ressemblaient aux hurlements d'une louve +blessée. L'intendant se rapprochant attendit, silencieux, que la crise +violente à laquelle Méroflède était en proie fût calmée. Au bout de +quelques instants l'horrible femme se releva, la joue en feu, l'oeil +étincelant, la lèvre dédaigneuse, s'écriant:--Je suis trop lâche! Oh! +cet homme! cet homme! il me payera cher ce qu'il me fait souffrir!--Et +après s'être encore promenée avec agitation, elle parut se calmer, se +rejeta sur le lit, et dit à l'intendant:--Relis-moi cette lettre... +j'étais folle... + +L'intendant lut ce qui suit:--«Méroflède, servante des servantes du +Seigneur, à son très-cher père en Christ, Arsène, évêque du diocèse de +Nantes, salut respectueux. Très-cher père, le Seigneur, par un éclatant +miracle, nouvelle preuve de sa prédilection pour les humbles vierges qui +vivent de sa foi et de parole, vient de montrer quels terribles +châtiments il réserve aux impies qui l'outragent en la personne de ses +pauvres filles. Karl, chef des Franks, contempteur de toutes les lois +divines, désolateur de l'Église, dévastateur de ses biens sacrés, +persécuteur des fidèles, avait eu la sacrilége audace d'octroyer à une +bande de ses hommes de guerre la possession de cette abbaye-ci, +patrimoine de Dieu; le chef de ces aventuriers m'a sommée outrageusement +d'avoir à quitter ce monastère, ajoutant que si je n'obéissais, il nous +attaquerait de vive force au point du jour. Ces maudits, fils aînés de +Satan, pour être plus à portée d'accomplir leur oeuvre de damnation +éternelle, ont campé la nuit dernière aux approches de l'abbaye, +menaçant moi et mes chères filles en Christ, d'un sort épouvantable. +Mais l'oeil du Seigneur veillait sur nous autres, faibles brebis; il a +su nous défendre contre les loups ravisseurs. Cette nuit, par la +vengeresse volonté du Tout-Puissant, les cataractes du ciel se sont +ouvertes avec un fracas effrayant; un déluge non moins formidable que +celui qui a couvert la terre en punition des crimes des premiers hommes, +est venu fondre sur les suppôts du démon et de Karl le maudit, qui, dans +l'ombre de la nuit, attendaient l'aurore pour profaner la sainte +retraite des vierges du Seigneur. Les flots des étangs, ainsi +miraculeusement gonflés, ont englouti ces sacriléges, pas un n'a échappé +au châtiment céleste! Prodige effrayant! ces eaux, jusqu'alors limpides, +sont devenues tout à coup bitumineuses et bouillantes par l'immersion +des âmes infernales qu'elles engouffraient. Des lueurs rouges et +sulfureuses ont, pendant un instant, sillonné la profondeur des ondes, +comme si une bouche de l'enfer se fût ouverte pour recevoir sa +détestable proie. La justice du Seigneur accomplie, les eaux redevenues +calmes, limpides, sont rentrées paisiblement dans leur lit, de même +qu'elles se sont retirées après le déluge; de même encore qu'après le +déluge, le ciel étant redevenu serein, la blanche colombe de paix et +d'espérance est sortie de l'arche sainte, cette lettre, ô mon vénérable +père en Christ, ira vers toi t'apprendre ce récent et prodigieux +miracle, afin que, si tu le juges à propos, tu le fasses connaître dans +toute l'étendue de ton diocèse; cette nouvelle et éclatante preuve de la +toute-puissance du Seigneur devant édifier, réconforter, consoler, +délecter les âmes pieuses et terrifier les impies. Je termine en te +demandant ta bénédiction apostolique.» Après avoir lu cette lettre, +Ricarik dit à l'abbesse:--Et maintenant, madame, veuillez signer. + +Méroflède prit la plume, écrivit au bas de l'épître:--_Méroflède, +abbesse de Meriadek._--Après quoi elle ajouta avec un sourire +sardonique:--Le miracle me semble suffisamment justifié; l'évêque de +Nantes est habile homme, il saura faire valoir la chose; dans cent ans +encore l'on parlera du prodige insigne qui a protégé les vierges saintes +du couvent de Meriadek... Ah!--reprit Méroflède d'un air sinistre en +appuyant son front brûlant entre ses mains,--je rirais bien si je +n'avais l'enfer dans l'âme! + +--Quoi! madame, toujours ce Berthoald? + +--Oui, malheur à moi! Oh! ce que j'éprouve pour lui est un mélange de +mépris, de haine et de frénésie amoureuse... Cela m'épouvante... Jamais, +non, jamais jusqu'ici je n'ai ressenti ce que je ressens à cette heure +pour cet homme! + +--Il est pourtant un moyen, madame, de vous délivrer de ces angoisses... +Ce moyen, je vous l'ai proposé... + +--Prends garde! ta vie me répond de la sienne! + +--Mais quels sont vos desseins? + +--Est-ce que je le sais... tantôt je veux lui faire souffrir mille +morts, tantôt tomber à ses genoux, lui demander grâce... tantôt... mais, +tiens, je te l'ai dit, je suis folle... folle!--Et l'horrible créature +se tordit en hurlant sur le lit, mordant les coussins ou les déchirant +de ses ongles avec une sorte de furie sauvage; puis, se relevant +soudain, les yeux à la fois humides de larmes et étincelants de passion, +elle dit à Ricarik:--Où est la clef du cachot de Berthoald? + +--Elle est dans ce trousseau,--répondit l'intendant en montrant +plusieurs clefs pendues à sa ceinture. + +--Donne-moi cette clef. + +--Quoi! vous voulez?... + +--Donne... donne... + +--La voici,--dit l'intendant en détachant du trousseau une grosse clef +de fer. Méroflède prit la clef, la regarda en silence, et resta quelques +instants rêveuse. + +--Madame,--reprit Ricarik,--je vais faire partir le messager qui attend +votre lettre pour l'évêque de Nantes. + +--Va, va... porte cette lettre et reviens. + +--J'irai aussi jeter un coup d'oeil dans l'atelier du vieil orfévre... +il doit fondre aujourd'hui le grand vase d'argent. + +--Eh! que m'importe! je ne songe plus au vase d'argent! + +--Moi, j'y songe, madame. Je ne sais pourquoi il m'est venu quelque +doute à l'esprit; il m'a semblé, ce matin, remarquer certain embarras +sur les traits de ce rusé vieillard; il m'a prévenu qu'il s'enfermerait +toute la journée; il complotte peut-être avec ses apprentis de dérober +une partie du métal. Il m'a prévenu que la fonte ne commencerait guère +qu'à la nuit; voici la nuit, je veux assister à la fonte, puis je +reviendrai, madame. Vous n'avez pas d'autres ordres à me donner? + +Méroflède resta plongée dans ses rêveries, tenant dans sa main la clef +du cachot d'Amael; après quelques moments de silence, et sans lever ses +yeux toujours fixés sur le sol, elle dit à l'intendant: + +--En sortant d'ici tu diras à Madeleine de m'apporter ma mante et une +lampe allumée. + +--Votre mante, madame? Vous voulez donc sortir? Serait-ce pour aller +trouver Berthoald dans son cachot?... + +Méroflède interrompit l'intendant en frappant du pied avec colère, et +d'un geste impérieux lui montra la porte. + + * * * * * + +Bonaïk, ses apprentis, Rosen-Aër et Septimine, enfermés depuis le matin +dans l'atelier, avaient impatiemment attendu la nuit; tout était préparé +pour l'évasion d'Amael lorsque le jour tomba: la lueur du brasier de la +forge et du fourneau éclairait seule l'atelier; les barreaux des +fenêtres venaient d'être enlevés. + +--Vous êtes jeunes et vigoureux,--dit le vieillard aux esclaves +apprentis;--à défaut d'autres armes, les barres de fer enlevées de la +croisée pourront vous servir; déposez-les dans un coin. Maintenant, +passez le baril par la fenêtre, et attachez à l'un des cercles cette +cordelle, dont l'un des bouts est aux mains d'Amael; il est prêt, car il +vient de répondre à notre signal. + +Rosen-Aër et la Coliberte, le coeur palpitant d'espérance et d'angoisse, +se tenaient auprès de la fenêtre serrées l'une contre l'autre. Les +apprentis mirent le baril dehors; les ténèbres étaient profondes, l'on +ne distinguait pas même la blancheur du bâtiment dont la partie basse +servait de cachot à Amael. Bientôt, attiré par lui, le baril disparut +dans l'ombre; à mesure qu'il s'éloignait, l'un des apprentis déroulait +peu à peu la corde dont le tonneau était entouré; elle devait servir à +le ramener, lorsque le fugitif y aurait pris son point d'appui. À ce +moment, il se fit un grand silence dans l'atelier; toutes les +respirations semblaient suspendues; malgré la nuit, nuit si noire que +l'on n'apercevait absolument rien au dehors, tous les regards +cherchaient à percer ces ténèbres. Enfin, au bout de quelques minutes +d'anxiété, l'apprenti qui, penché à la fenêtre, tenait la corde destinée +à ramener le baril, dit au vieillard:--Maître Bonaïk, le prisonnier est +sorti de la cave; il s'appuie sur le tonneau, je viens de sentir la +corde se raidir. + +--Alors, mon garçon, tire à toi... tire doucement sans secousse. + +--Il vient,--reprit joyeusement l'apprenti;--le poids du prisonnier pèse +maintenant sur le tonneau. + +--Grand Dieu!--s'écria Rosen-Aër,--voyez, dans le souterrain, cette +lumière... tout est perdu!... + +En effet, une vive lueur, produite par la clarté d'une lampe, +apparaissant soudain dans l'intérieur de la cave, l'ouverture +demi-circulaire du soupirail se dessina lumineuse à travers les +ténèbres; cette réverbération, se projetant jusque sur l'eau du fossé, +éclaira le fugitif, qui, à demi plongé dans l'onde, se soutenait en +s'appuyant des deux mains sur le tonneau flottant. À ce moment, +Méroflède, enveloppée de sa mante écarlate à capuchon rabattu, parut au +soupirail; elle se cramponnait à deux des barreaux qu'Amael n'avait pas +eu besoin de scier pour se frayer un passage... À la vue du fugitif, +l'abbesse poussa un hurlement de rage, et cria par deux fois--Berthoald! +Berthoald!...--Puis elle disparut, emportant sa lampe avec elle, de +sorte qu'au dehors tout fut de nouveau plongé dans l'obscurité. +L'apprenti qui attirait le tonneau, effrayé de l'apparition de +l'abbesse, se rejeta vivement en arrière et abandonna la corde de +sauvetage... l'orfévre, heureusement, la saisit, et au milieu de +l'épouvante de tous, amena le baril jusqu'au bord de la fenêtre en +disant:--Sauvons d'abord Amael... + +Grâce au tonneau qui flottait presque, à fleur de la croisée, elle fut +facilement escaladée par le prisonnier; son premier mouvement, en +arrivant dans l'atelier, fut de se jeter au cou de sa mère... Tous deux +oubliaient le danger dans un embrassement passionné, lorsque l'on frappa +fortement à la porte. + +--Malheur à nous...--murmura l'un des apprentis,--c'est l'abbesse!... + +--Impossible,--dit l'orfévre;--pour remonter du cachot, faire le tour du +cloître, traverser les cours et venir ici, il lui faut plus de dix +minutes. + +--Bonaïk,--dit au dehors la rude voix de Ricarik,--ouvre à l'instant la +porte... + +--Oh! que faire! Le réduit au charbon est trop étroit pour y cacher +Rosen-Aër et son fils,--murmura le vieillard; et il répondit très-haut +en se tournant vers la porte:--Seigneur intendant, nous sommes au moment +de la fonte; nous ne pouvons la quitter... + +--C'est justement à la fonte que je veux assister!--cria +l'intendant.--Ouvre à l'instant... + +--Vous, votre fils et Septimine, restez près de la fenêtre, penchez-vous +au dehors, vous seriez suffoqués,--dit le vieillard à Rosen-Aër après un +instant de réflexion. Et poussant vers la croisée Amael, sa mère et la +Coliberte, il dit à l'un des apprentis:--Vide sur le brasier de la forge +la boîte remplie de soufre et de bitume... + +Le jeune esclave obéit machinalement, et au moment où Ricarik heurtait à +la porte à coups redoublés, une fumée sulfureuse, bitumineuse, +commençant de se répandre dans l'atelier, devint bientôt si intense, que +l'on voyait à peine à deux pas devant soi. Aussi, lorsque le vieillard +alla enfin ouvrir la porte à l'intendant, celui-ci, aveuglé, suffoqué +par une bouffée de cette épaisse et âcre vapeur, se recula vivement au +lieu d'entrer. + +--Avancez donc, seigneur intendant,--dit Bonaïk;--c'est l'effet de la +fonte à la mode du grand Éloi... Nous n'avons pu vous ouvrir plus tôt, +de peur de laisser refroidir les métaux en fusion que nous versions dans +le moule... Avancez, cher seigneur, venez donc voir la fonte... + +--Va-t'en au diable!--répondit Ricarik en toussant à s'étrangler et +reculant au delà du seuil.--Je suis suffoqué, aveuglé... + +--C'est l'effet de la fonte, cher seigneur.--Puis avisant le trousseau +de clefs à la ceinture de l'intendant, qui, des deux mains, frottait ses +paupières endolories par l'âcreté de la fumée, Bonaïk le saisit à la +gorge et s'écria:--À moi, mes enfants, il a les clefs des portes! + +À l'appel du vieillard, les apprentis et Amael accoururent, se +précipitèrent sur l'intendant, étouffèrent ses cris en lui serrant le +cou, pendant que Bonaïk, s'emparant du trousseau de clefs, disait:--J'ai +les clefs. Entraînez cet homme dans l'atelier, et jetez-le vite dans le +fossé; ce sera plutôt fait. Excusez, cher seigneur Ricarik, c'est la +fonte... + +Les ordres du vieillard furent exécutés malgré la résistance furieuse du +Frank... Bientôt l'on entendit le bruit d'un corps tombant dans +l'eau...--Et maintenant,--s'écria le vieillard,--venez tous! suivez-moi +et courons. L'abbesse du diable ne peut tarder à arriver avec les +bandits qui ont ici droit d'asile.--Le vieillard avait à peine fait +quelques pas dans le corridor, lorsqu'il vit au loin s'avancer l'esclave +portier tenant une lanterne à la main.--Restez cachés dans l'ombre,--dit +tout bas l'orfévre aux fugitifs. Et il alla vivement au-devant du +portier qui lui cria:--Eh! vieux Bonaïk, est-ce que l'intendant n'est +pas dans ton atelier? Je ne sais à quoi il pense; voilà deux heures que +le bateau attend son messager... + +--Quel bateau? + +--Le bateau que Ricarik a fait préparer. Les rameurs attendent le +messager. + +--Ils n'attendront pas longtemps, car ce messager, c'est moi. + +--Toi?... + +--Connais-tu ce trousseau de clefs? + +--Ce sont celles que l'intendant porte à sa ceinture. + +--Il me les a confiées afin que je puisse sortir de l'enceinte du +monastère dans le cas où tu ne serais pas à ta loge. Allons vite +retrouver le bateau. Marche devant.--Le portier, persuadé par l'accent +de sincérité du vieillard, dont la présence d'esprit le sang-froid +semblaient augmenter avec les périls, le précéda; mais Bonaïk ralentit +son pas, et appelant à voix basse un des apprentis:--Justin, toi et les +autres, suivez-moi à distance; la nuit est noire, la lueur de la +lanterne du portier vous guidera; mais dès que vous m'entendrez siffler, +accourez tous.--Et, s'adressant au portier qui l'avait beaucoup +devancé:--Eh! Bernard! ne va pas si vite; tu oublies qu'à mon âge on +n'est pas ingambe. Bonaïk, précédé du portier, et suivi de loin, dans +les ténèbres, par les fugitifs, arriva ainsi dans la cour extérieure du +monastère... Soudain Bernard s'arrêta et prêta +l'oreille.--Qu'as-tu?--lui dit le vieil orfévre,--pourquoi rester en +chemin? + +--Ne vois-tu pas la lumière des torches éclairer la crête du mur de la +cour intérieure du monastère? n'entends-tu pas ce tumulte? + +--Marche, marche. J'ai autre chose à faire que de m'occuper de ces +torches et de ce tumulte; il me faut accomplir au plus tôt le message de +Ricarik. Je n'ai pas un instant à perdre, vite, dépêchons-nous. + +--Mais il se passe quelque chose d'extraordinaire dans l'intérieur du +monastère! + +--C'est pour cela que l'intendant m'envoie si précipitamment en +message... Hâte-toi, le temps presse... + +--Ah! c'est différent, vieux Bonaïk,--répondit Bernard en doublant le +pas. Il arriva bientôt à la clôture extérieure dont il ouvrit la porte. +À ce moment, le vieillard siffla; le portier, très-surpris, lui +dit:--Qui siffles-tu? + +--Moi? + +--Oui... + +--Comment? + +--Es-tu sourd? je te demande qui tu siffles? + +--Qui je siffle, moi? + +--Oui, toi. Voici la porte ouverte. Sors donc, puisque tu es pressé. +Mais j'entends des pas; on accourt de ce côté. Qu'est-ce que ces +gens-là?--dit Bernard, en haussant sa lanterne.--Il y a deux femmes... + +Bonaïk coupa court aux réflexions du portier en criant:--Ôtez la clef de +la porte et tirez-la sur vous, le portier restera enfermé. À peine le +vieillard eut-il prononcé ces paroles, qu'Amael, les apprentis, +Rosen-Aër et Septimine se précipitèrent à travers l'issue ouverte; puis +l'un des jeunes esclaves, repoussant rudement Bernard dans l'intérieur +de la cour, ôta la clef de la serrure, tira la porte à lui et la ferma +en dehors. Bonaïk ramassa la lanterne et cria:--Hé! du bateau! + +--Par ici!--répondirent plusieurs voix,--par ici... il est amarré au +gros saule. + +--Maître Bonaïk,--dit un des apprentis,--nous sommes poursuivis; le +portier appelle à l'aide. Voyez ces lueurs; elles apparaissent +maintenant dans la cour que nous venons de quitter! + +--Il n'y a rien à craindre, mes enfants; la porte est bardée de fer et +fermée en dehors; avant qu'on ait eu le temps de la défoncer, nous +serons embarqués!--Ce disant, le vieillard continua de se diriger vers +le gros saule; remarquant alors un bissac gonflé que Justin, l'un des +apprentis, portait sur son dos, il lui dit:--Qu'as-tu dans ce sac? + +--Maître Bonaïk, pendant que vous parliez à l'intendant, nous deux +Gervais, nous doutant de quelque manigance de votre part, nous avons +pris, par précaution, moi, mon bissac, où j'ai mis le restant de nos +vivres, et Gervais, l'outre de vin encore à demi pleine. + +--Vous êtes de judicieux garçons, car nous aurons à faire une longue +route après avoir débarqué.--Le vieillard et ses compagnons arrivèrent +bientôt près du gros saule; un bateau y était amarré, quatre esclaves +rameurs sur les bancs, le pilote au gouvernail.--Enfin!--dit-il d'un ton +bourru:--voilà trois heures que nous attendons; nous sommes transis de +froid, et nous allons avoir à ramer pendant plus de deux heures... + +--Je vais vous donner une bonne nouvelle, mes amis,--répondit l'orfévre +aux bateliers.--J'ai amené du monde pour ramer; les rameurs peuvent donc +rentrer au monastère; le pilote seul restera pour guider le bateau. + +Joyeux et prestes, les esclaves s'élancèrent hors du bateau. Le pilote +se résigna, non sans murmurer. Bonaïk fit entrer Rosen-Aër et Septimine +dans la barque; Amael et les apprentis s'emparèrent des avirons. Le +pilote prit le gouvernail, l'embarcation s'éloigna du rivage, et le +vieil orfévre, essuyant son front baigné de sueur, dit avec un grand +soupir d'allégement:--Ah! mes enfants! voilà un jour de fonte comme je +n'en vis jamais dans l'atelier du grand Éloi! + + * * * * * + +Le lendemain de la nuit où les fugitifs avaient quitté l'abbaye, ils se +reposèrent vers midi, après avoir marché pendant toute la nuit et le +commencement de cette journée; ils réparèrent leurs forces, grâce à la +précaution des apprentis, dont l'un s'était chargé de l'outre de vin, +l'autre du bissac rempli de provisions. Les voyageurs s'étaient assis +sur l'herbe, sous un grand chêne au feuillage jauni par +l'arrière-saison. À leurs pieds coulait un ruisseau d'eau vive, derrière +eux s'élevait une colline qu'ils avaient gravie, puis descendue, en +suivant une antique voie romaine, alors délabrée, effondrée; cette voie +se prolongeait à une assez grande distance jusqu'au tournant d'un coteau +boisé, derrière lequel elle disparaissait. Enfin, à l'extrême horizon se +dessinaient les cimes bleuâtres de hautes montagnes, limites et +frontières de la Bretagne. Les fugitifs, guidés par l'un des apprentis +qui connaissait les environs de l'abbaye, avaient facilement rejoint +l'ancienne route romaine; elle conduisait de Nantes aux frontières de +l'Armorique, près desquelles César, sept siècles auparavant, avait +établi plusieurs camps retranchés, afin de protéger ses colonies +militaires. Amael, habitué par le métier de la guerre à évaluer les +distances, pensait qu'en marchant jusqu'au soleil couchant, et qu'en se +remettant en route, après une heure de repos, il serait possible +d'arriver à la fin du jour suivant aux confins de la Bretagne. Septimine +était assise auprès de Rosen-Aër et d'Amael; les apprentis, étendus sur +l'herbe, terminaient leur frugal repas. Le vieil orfévre, ayant aussi +réparé ses forces, tira d'une poche de son sarrau un paquet +soigneusement enveloppé d'un morceau de peau. Les jeunes gens suivirent +avec curiosité les mouvements du vieillard. À leur grande surprise, il +dégagea de cette enveloppe la crosse abbatiale en argent, à la ciselure +de laquelle il avait commencé de travailler depuis quelque temps. Dans +ce paquet se trouvaient aussi deux burins. Bonaïk, remarquant la +physionomie ébahie des apprentis, leur dit:--Cela vous étonne, mes +enfants, de me voir emporter de l'abbaye cette crosse d'argent? Vous +croyez peut-être que la valeur du métal m'a tenté? Non, non; d'abord cet +objet n'a pas grand prix; ensuite, depuis douze ans que je travaille, +sans salaire, à l'atelier du monastère, j'aurais bien pu, en m'enfuyant, +me payer ainsi de mes peines. + +--Sans doute, maître Bonaïk; mais alors pourquoi avoir emporté cette +crosse? + +--Que voulez-vous, mes enfants, j'aime mon art d'orfévre; je ne +trouverai plus à l'exercer pendant le peu de temps que j'ai encore à +vivre... J'ai gardé mes deux meilleurs burins, je veux ciseler cette +crosse si finement, si purement, qu'en y travaillant un peu tous les +jours, j'emploierai à ce travail le restant de ma vie. + +--Vous qui nous félicitez d'être des garçons de précaution, maître +Bonaïk, parce que nous avions songé à l'outre et aux provisions, votre +prévoyance dépasse la nôtre. + +--Bon père, et vous, mes amis,--dit Amael en s'adressant au vieil +orfévre et aux apprentis,--veuillez vous approcher; ce que j'ai à dire à +ma mère, vous l'entendrez aussi; j'ai fait le mal, je dois avoir le +courage de l'avouer tout haut... + +Rosen-Aër soupira et attendit le récit de son fils avec une curiosité +triste et sévère. Septimine, la regardant d'un air presque suppliant, +semblait implorer pour Amael l'indulgence de cette mère si justement, si +douloureusement irritée. + +--Depuis que tout péril a cessé pour moi,--reprit Amael,--ma mère, +durant notre longue marche de jour et de nuit, ne m'a pas adressé la +parole; elle a refusé l'appui de mon bras, préférant celui de cette +pauvre enfant, qui lui a sauvé la vie. La sévérité de ma mère est juste, +je ne m'en plains pas, j'en souffre... Puisse le récit sincère de mes +fautes, puisse mon repentir me mériter mon pardon! + +--Une mère pardonne toujours,--dit Septimine en regardant timidement +Rosen-Aër; mais celle-ci répondit d'une voix émue et grave: + +--L'abandon de mon fils a, depuis des années, chaque jour déchiré mon +coeur; en proie à des angoisses sans cesse renaissantes, tour à tour je +m'abandonnais au désespoir ou à une espérance insensée... ces longs +tourments, je les pardonne à mon fils; ce que je ne peux lui pardonner, +c'est son alliance criminelle avec les oppresseurs de notre race, avec +ces Franks maudits, qui ont asservi nos pères et asservissent nos +enfants! + +--Ma mère, écoutez-moi... Mon crime est grand; mais, je vous le jure, +avant de vous avoir revue, je connaissais le remords. Voici la vérité: +Il y a dix ans, j'ai quitté notre vallée de Charolles: pourtant j'y +vivais heureux auprès de ma famille; mais, que vous dirai-je? je cédai à +la curiosité, à un invincible besoin d'aventures, car, selon moi, en +dehors de nos limites, un monde tout nouveau devait s'offrir à mes yeux. +Un soir donc je partis, non sans verser des larmes. + +--Dans mon enfance,--dit le vieillard,--mon père m'a souvent raconté que +Karadeuk, l'un de nos aïeux, avait aussi abandonné sa famille pour +courir la Bagaudie... Rosen-Aër, que le souvenir de notre aïeul vous +rende indulgente pour votre fils! + +--Les Bagaudes et les Vagres guerroyaient contre les Romains et contre +les Franks, nos oppresseurs, au lieu de s'allier et de combattre avec +eux, ainsi que l'a fait mon fils. + +--Vos reproches sont mérités, ma mère; la suite de ce récit vous +prouvera que, plus d'une fois, je me les suis adressés. Presque au +sortir de la vallée, je tombai entre les mains d'une bande de Franks. +Ils revenaient d'Auvergne et se rendaient dans le nord; ils me firent +esclave. Leur chef me garda pendant quelque temps pour soigner ses +chevaux et fourbir ses armes. J'avais l'instinct de la guerre; la vue +d'une armure ou d'un beau cheval me passionnait dès l'enfance. Vous le +savez, ma mère? + +--Oui, vos jours de fête étaient ceux où les colons de la vallée se +livraient à l'exercice des armes... + +--Emmené esclave par ce chef frank, je ne cherchai pas à fuir; il me +traitait avec assez de douceur. Puis, c'était pour moi un plaisir de +fourbir ses armes, et, durant la route, de monter ses chevaux de +bataille. Enfin, je voyais un pays nouveau. Hélas! bien nouveau, car les +terres ravagées, les maisons en ruines, l'effroyable misère des +populations asservies que nous traversions, contrastaient cruellement +avec l'indépendante et heureuse vie des habitants de notre paisible +vallée. Alors, vous me croirez, ma mère, puisque je dis le bien comme le +mal, alors, me rappelant notre heureux pays, songeant à vous, à mon +père, mes larmes coulaient, mon coeur se brisait; quelquefois j'étais +tenté de fuir, de revenir à vous; mais la crainte de recevoir l'accueil +que méritait ma faute me retenait. + +--C'est si naturel!--dit Septimine qui écoutait ce récit avec un tendre +intérêt.--J'aurais éprouvé la même crainte, si j'avais commis la même +faute. + +--Enfin,--reprit Amael,--après être resté plus d'une année chez ce chef +frank, j'étais devenu bon écuyer, je domptais les chevaux les plus +fougueux: passé maître dans l'art de fourbir les armes, à force de les +fourbir j'avais appris à les manier. Le Frank mourut. Pris par lui, je +devais être vendu. Un juif, nommé Mardochée, qui, comme tant d'autres, +courait la Gaule pour trafiquer de chair humaine, se trouvait alors à +Amiens; il vint visiter les esclaves. Il m'acheta, me disant qu'il me +revendrait à un riche seigneur frank, nommé Bodégesil, duk au pays de +Poitiers. Il possédait, ajouta le juif, les plus beaux chevaux, les plus +belles armures que l'on pût voir...--«En prenant la fuite, tu peux me +faire perdre une grosse somme d'argent,--me dit Mardochée,--car je t'ai +acheté d'autant plus cher que je savais te revendre un bon prix au +seigneur Bodégesil; mais, si tu fuis, tu perdras peut-être une occasion +de fortune pour toi; Bodégesil est un généreux seigneur, sers-le +fidèlement, il t'affranchira, t'emmènera en guerre avec lui, lorsqu'il +sera requis de marcher avec ses hommes, et l'on a vu, dans ces temps de +guerre où nous vivons, des affranchis devenir comtes.»--L'ambition +m'entra au coeur, l'orgueil m'enivra, je crus aux promesses du juif, je +ne cherchai pas à m'échapper; lui-même, pour m'affermir dans cette +résolution, me traita de son mieux, me promit même de vous faire +parvenir, par un autre juif qui devait aller en Bourgogne, une lettre +que je vous écrivis, ma mère... + +--Cet homme n'a pas tenu sa promesse,--dit Rosen-Aër.--Aucune nouvelle +de vous ne m'est parvenue. + +--Ce manque de parole ne me surprend pas. Ce juif était cupide et sans +foi. Il me conduisit chez le duk Bodégesil. Ce Frank élevait, en effet, +de superbes chevaux dans les immenses prairies de ses domaines; l'une +des salles de son burg, ancien château romain, était remplie de +splendides armures; mais le juif m'avait menti sur le caractère de ce +duk, homme violent et cruel; cependant, dès mon arrivée, frappé de la +manière dont je domptai un poulain sauvage, jusqu'alors l'effroi de ses +esclaves et de ses écuyers, il me traita moins durement que mes +compagnons gaulois ou franks; car, par la vicissitude des temps, vous le +savez, ma mère, un grand nombre de descendants des premiers conquérants +de la Gaule sont tombés dans la misère, et de la misère dans +l'esclavage. Bodégesil se montrait aussi cruel envers ses esclaves, de +race germanique comme lui, qu'envers ceux de race gauloise. Toujours à +cheval, toujours occupé du fourbissement ou du maniement des armes, je +poursuivais une idée qui devait enfin se réaliser. Le renom de Karl, +maire du palais, était venu jusqu'à moi; j'avais entendu dire à d'autres +Franks, amis de Bodégesil, que Karl, obligé de défendre la Gaule, au +nord, contre les Frisons, au midi, contre les Arabes, et se trouvant mal +secondé dans ces guerres par les anciens seigneurs bénéficiers et par +l'Église qui ne lui donnaient que peu d'argent et peu d'hommes, +accueillait favorablement les aventuriers, dont quelques-uns, en +combattant bravement sous ses ordres, parvenaient à des fortunes +inespérées. J'avais vingt ans, lorsque j'appris que Karl se rapprochait +du Poitou afin de repousser les Arabes qui menaçaient d'envahir cette +contrée. Ce moment longtemps rêvé par mon ambition arrivait enfin. Un +jour, sous prétexte de la fourbir, j'emportai et cachai pièce à pièce la +plus belle armure de Bodégesil; je dérobai aussi une épée, une hache, +une lance et un bouclier. La nuit venue, j'allai chercher dans les +écuries le plus beau et le plus vigoureux des chevaux du duk. Je revêtis +l'armure et m'éloignai rapidement du château. Je voulais me rendre +auprès de Karl, décidé à cacher mon origine et à me dire fils d'un +seigneur de race germanique, afin d'intéresser à mon sort le chef des +Franks. Environ à cinq ou six lieues du château, je fus attaqué au point +du jour par plusieurs de ces bandits qui infestaient la Gaule. Je me +défendis vigoureusement; je tuai deux de ces larrons et dis aux +autres:--«Karl a besoin d'hommes vaillants; il leur abandonne une large +part du butin. Venez avec moi. Mieux vaut batailler à l'armée que +d'attaquer les voyageurs sur les routes; il y a péril égal, mais plus +grand profit.»--Ces bandits suivirent mon conseil et m'accompagnèrent; +notre petite troupe se grossit en route d'autres gens sans aveu, mais +déterminés. La veille de la bataille de Poitiers, nous arrivâmes au camp +de Karl; je me donnai à lui comme fils d'un noble frank, mort pauvre, et +ne m'ayant laissé pour héritage que son cheval et ses armes. Karl +m'accueillit avec sa rudesse habituelle:--«On se bat demain,--me +dit-il,--si je suis content de toi et de tes hommes, vous serez contents +de moi.»--Le hasard voulut que, dans cette bataille contre les Arabes, +je sauvai la vie du chef des Franks en l'aidant à se défendre contre +plusieurs cavaliers berbères qui l'attaquaient avec furie, je reçus +plusieurs blessures, entre autres, celle-ci... au front. À dater de ce +jour, je conquis l'affection de Karl; de la faveur dont il m'a donné +tant de preuves depuis cinq ans, je ne vous parlerai pas, ma mère; cette +haute fortune était empoisonnée par cette pensée, presque toujours +présente à mon esprit:--«J'ai menti! j'ai lâchement renié ma race, par +une ambition coupable, je me suis allié aux oppresseurs de la Gaule +asservie; je leur ai prêté l'appui de mon épée pour repousser ces Saxons +et ces Arabes, ni plus ni moins barbares que les Franks, nos conquérants +maudits, eux que j'aide dans l'affermissement de leur conquête, sur +notre malheureuse patrie, qu'ils désolent autant par leurs guerres +civiles que les Saxons et les Arabes par leurs invasions.» Ce n'est pas +tout, ma mère; plusieurs fois, dans ces combats incessants des seigneurs +d'Austrasie contre les seigneurs de Neustrie ou d'Aquitaine, guerres +impies où les comtes, les duks, les évêques entraînaient leurs colons +gaulois comme soldats, j'ai combattu les hommes de ma race... j'ai rougi +mon épée de leur sang. + +--Honte et douleur sur moi!--murmura Rosen-Aër en cachant sa figure +entre ses mains,--je suis la mère d'un tel fils! + +--Oui, honte et douleur... non sur vous, mais sur moi, ma mère, car je +cédais à l'entraînement d'une première faute: je combattais les hommes +de ma race, de crainte de paraître lâche aux yeux de Karl, de crainte de +démentir mon passé. L'orgueil m'enivrait, lorsque je me voyais honoré +par les plus fiers de nos conquérants... moi, fils de ce peuple conquis, +asservi! Mais ces moments de vertige passés, j'enviais parfois les plus +misérables esclaves; ceux-là, du moins, avaient droit au respect +qu'inspire le malheur immérité. En vain j'ai cherché la mort dans les +batailles: j'étais condamné à vivre... je trouvais seulement dans +l'ivresse du combat, dans les entreprises périlleuses, une sorte +d'étourdissement passager. Ah! que de fois j'ai songé avec amertume à la +vallée de Charolles, où vivait ma famille!!! Puis, lorsque j'ai appris +le ravage de cette contrée par les Arabes, la résistance désespérée de +ses habitants... eux, mes parents, mes amis! Lorsque j'ai songé que mon +épée, offerte au chef des Franks par une coupable ambition, aurait pu +vous défendre ou vous venger, ma mère, vous, dont j'ignorais le sort et +qui deviez, comme mon père, avoir, dans cette invasion, trouvé la mort +ou l'esclavage!... Oh! de ce jour, le remords a flétri ma vie! + +--Votre père a combattu jusqu'à son dernier soupir pour la liberté, pour +celle des siens. Je l'ai vu tomber à mes pieds, mort et percé de +coups!... Et vous? où étiez-vous alors, pendant que votre père +défendait, avec l'héroïsme de nos aïeux, son foyer, sa liberté, sa +famille, où étiez-vous?... Auprès du chef des Franks, briguant ses +faveurs! ou combattant contre vos frères!--Amael cacha son visage entre +ses mains et répondit par un sanglot étouffé. + +--Oh! par pitié, ne l'accablez pas!--dit Septimine à Rosen-Aër.--Voyez +comme il est malheureux... comme il se repent. + +--Rosen-Aër,--ajouta le vieillard,--songez aussi qu'hier, encore favori +du chef souverain de la Gaule, et arrivé au comble d'une fortune +inespérée, votre fils renonce aujourd'hui à ces faveurs qui l'avaient +enivré. Le voici non moins misérable que nous, n'ayant d'autre désir que +de retourner vivre d'une vie pauvre et rude, mais libre, dans cette +vieille Armorique, berceau de notre commune famille. + +--Par Hésus!--s'écria Rosen-Aër,--ces biens, ces terres, ces faveurs, +dons maudits de Karl, mon fils les a-t-il volontairement abandonnés? Ne +l'avez-vous pas, bon père, tiré de ce cachot où, sans vous, il +périssait? Ah! les dieux sont justes! Cette fortune, mon fils la devait +à une ambition impie... elle lui a été funeste! Glorifié, enrichi par +les Franks, il a été honteusement puni et dépouillé par une femme de +leur race! + +--Hélas!--s'écria Septimine en fondant en larmes,--croyez-vous qu'Amael, +même au comble de la fortune, n'y eût pas renoncé pour vous suivre, +vous, sa mère? + +--L'homme qui a renié sa patrie, sa race, aurait pu renier sa mère!... +J'ai maintenant l'horrible droit de douter du coeur de mon fils! + +--Maître Bonaïk,--s'écria soudain l'un des apprentis avec un accent de +frayeur,--voyez donc là-bas, au tournant de la route, ces guerriers... +Ils approchent rapidement: dans peu d'instants ils seront près de +nous.--À ces mots du jeune garçon, les fugitifs se levèrent; Amael +lui-même, oubliant un moment la douleur où le jetait la juste sévérité +de sa mère, essuya son visage baigné de larmes et fit quelques pas en +avant, afin de s'assurer de la venue des cavaliers. + +--Grand Dieu!--s'écria Septimine,--si l'on était à la poursuite +d'Amael!... Bon père Bonaïk, il faut nous cacher dans ce taillis... + +--Mon enfant, ce serait risquer de nous faire poursuivre, car maintenant +ces cavaliers nous ont vus... notre fuite éveillerait leurs soupçons. +D'ailleurs, au lieu de venir du côté de Nantes, ils viennent par une +route opposée; ils ne peuvent donc être à notre recherche. + +--Maître Bonaïk,--dit un des apprentis,--voici trois de ces guerriers +qui pressent l'allure de leurs chevaux en nous faisant de la main signe +de venir à eux. + +--Un nouveau danger nous menace peut-être!--dit Septimine en se +rapprochant de Rosen-Aër, qui, seule, ne s'étant pas levée, semblait +indifférente à ce qui se passait autour d'elle.--Hélas! qu'allons-nous +devenir? + +--Ah! pauvre enfant!--dit Rosen-Aër,--peu m'importe la vie, à cette +heure!... et pourtant le seul espoir de retrouver un jour mon fils +l'avait soutenue jusqu'ici ma triste vie! + +--Mais il est retrouvé, ce fils si tendrement regretté? + +--Non,--répondit la Gauloise avec une morne et sombre douleur,--non, ce +n'est plus là mon fils! + +Amael, assez inquiet, s'était avancé à la rencontre des trois cavaliers +franks qui précédaient un groupe plus nombreux. L'un d'eux, arrêtant son +cheval, dit au fils de Rosen-Aër:--Es-tu de ce pays? + +--Oui. + +--Cette route conduit-elle à Nantes? + +--Oui. + +--Conduit-elle aussi à l'abbaye de Meriadek? + +--Oui,--répondit encore Amael, aussi surpris de cette rencontre que de +ces questions. + +--Arnulf,--dit le guerrier à l'un de ses compagnons, après avoir +interrogé Amael,--va dire au comte Bertchramm que nous sommes en bonne +route; je vais désaltérer mon cheval à ce ruisseau. + +Le cavalier partit; pendant que ses deux compagnons laissaient leurs +chevaux boire quelques gorgées d'eau au courant du ruisseau, Amael, qui +n'avait pu cacher son étonnement croissant en entendant nommer le comte +Bertchramm, dit aux cavaliers:--Vous êtes des hommes de Bertchramm? + +--Oui. + +--Que vient-il faire en ce pays? + +--Il vient comme messager de Karl, chef des Franks. Mais, dis-moi, +avons-nous encore une longue route à faire avant d'arriver à l'abbaye de +Meriadek? + +--Vous ne pourrez y arriver qu'assez tard dans la nuit. + +--On la dit riche, cette abbaye? + +--Elle est riche... mais pourquoi cette question? + +--Pourquoi?--dit joyeusement le guerrier,--parce que Bertchramm et nous, +ses hommes, nous allons prendre possession de cette abbaye, que le bon +Karl nous a octroyée. + +--Karl vous l'a concédée? + +--Cela t'étonne? + +--J'avais entendu dire dans le pays que Karl avait donné ce monastère et +ses biens à un certain Berthoald. + +--Tu connais le comte? + +--Oui. + +--Alors tu connais l'un des guerriers les plus renommés, les plus +vaillants parmi les Franks; il est le favori du bon Karl; c'est tout +dire, car il ne choisit ses favoris que parmi les fortes épées. + +Pendant cet entretien, les autres cavaliers avaient rejoint ceux qui +leur servaient d'avant-garde, l'on voyait s'avancer, au loin, plusieurs +chariots ou mulets chargés de bagages, et quelques chevaux conduits en +main par des esclaves. À la tête du principal groupe marchait +Bertchramm, guerrier à barbe grise, et d'une physionomie rude et +stupide. Amael fit quelques pas vers le comte; celui-ci arrêta +brusquement son cheval, laissa tomber ses rênes, se frotta les yeux +comme s'il ne pouvait croire à ce qu'il voyait, et s'écria en +contemplant d'un air ébahi le fils de Rosen-Aër:--Berthoald! le comte +Berthoald! + +--Oui, c'est moi... salut à toi, Bertchramm! + +--C'est bien toi? + +--C'est bien moi. + +Bertchramm, descendant de son cheval, courut au jeune homme pour le +regarder de plus près, et s'écria:--C'est lui... c'est assurément lui! +Et que fais-tu là, avec ces mendiants et ces mendiantes? + +--Parle plus bas,--reprit Amael en lui faisant un signe mystérieux.--Je +vais accomplir une mission de Karl. + +--Ainsi nu-tête? sans armes, tes habits souillés de boue et en +guenilles? + +--Silence! c'est un déguisement que j'ai pris pour ne pas éveiller les +soupçons. + +--Oh! je le sais, tu es un fin compagnon! Lorsque le bon Karl avait +quelque affaire hardie et délicate, il te choisissait toujours; car si +nous étions aussi valeureux que toi, tu étais plus subtil que nous, et +que moi surtout. Karl me disait d'habitude: «--Vieux Bertchramm, tu +serais un fier homme si ta cervelle valait tes poings...»--Mais tu +ignores sans doute que je suis chargé d'un message pour toi? + +--Quel message? + +--Je viens, moi et mes hommes, te remplacer à l'abbaye de Meriadek. Karl +nous en fait don. + +--Il est le maître de donner et de reprendre. + +--Ne va point considérer ceci comme une disgrâce, Berthoald. Loin de là! +une lettre que je t'apporte te prouvera le contraire: Karl t'élève au +rang de duk, et te réserve le commandement de son avant-garde dans la +guerre qu'il va faire contre les Frisons, guerre qu'il ne comptait +entreprendre qu'au printemps:--«Foi de Marteau,--nous a-t-il +dit,--j'étais fou en confinant dans une abbaye l'un de mes plus jeunes +et plus hardis capitaines, en ces temps où il faut si souvent guerroyer +à l'improviste; et puis, c'est surtout depuis que je n'ai plus Berthoald +à mes côtés, que je sens combien il me manque: le poste que je lui ai +donné sans savoir que j'aurais à combattre sitôt les Frisons est +d'ailleurs un poste de vétéran; il te convient mieux à toi qu'à lui, +vieux Bertchramm; va donc remplacer Berthoald et ses hommes; tu lui +remettras cette lettre de moi, et, en gage d'amitié constante, tu lui +mèneras deux de mes meilleurs chevaux, pris sur les Arabes, afin qu'il +soit plus tôt de retour près de moi; de plus, tu lui porteras, de ma +part, une magnifique armure de Bordeaux. Il aime les belles armes et les +beaux chevaux, il sera content.»--Et, de fait, Berthoald,--ajouta +Bertchramm,--tu vas voir les chevaux; ils sont là, conduits en main par +des esclaves; l'on ne peut rien imaginer de plus admirable: l'un est +noir comme l'aile d'un corbeau, l'autre blanc comme un cygne. Quant à +l'armure, Karl l'avait fait acheter pour lui-même, c'est tout dire... +Elle est soigneusement emballée dans mes bagages, je ne peux te la +montrer; mais c'est un chef-d'oeuvre du plus fameux armurier de +Bordeaux; elle est enrichie d'ornements d'or et d'argent; le casque seul +est une merveille; quant aux chevaux, tu vas en juger,--ajouta +Bertchramm en s'adressant à l'un de ses hommes.--Que l'on amène les deux +chevaux! + +--Je suis touché de cette nouvelle preuve de l'affection de +Karl,--répondit Amael.--Je me rendrai à ses ordres lorsque j'aurai +accompli ma mission. + +--Mais il veut que tu ailles le rejoindre sur-le-champ, ainsi que tu vas +le lire dans sa lettre que j'ai placée précieusement sous ma +cuirasse,--ajouta le guerrier en cherchant le parchemin. + +--Karl ne regrettera pas de me voir arriver un jour ou deux plus tard, +si je retourne auprès de lui ma mission heureusement accomplie; je +retrouverai les chevaux et les présents à l'abbaye où j'irai demain te +rejoindre, et de là, je partirai avec mes hommes. Mais, dis-moi, tu as +dû faire un long circuit, d'après le chemin que tu as pris? + +--Karl m'avait donné le commandement d'une grosse troupe qu'il envoie se +cantonner sur les frontières de cette maudite Bretagne. + +--Veut-il donc l'attaquer? + +--Je ne sais; j'ai laissé ces troupes retranchées dans l'enceinte de +deux anciens camps romains, l'un à droite et l'autre à gauche de cette +longue route qui y conduit. + +--Cette troupe est-elle nombreuse? + +--Environ deux mille hommes, répartis dans les deux camps. + +--Karl ne peut rien tenter contre la Bretagne avec si peu de soldats. + +--Il veut seulement, je crois, observer les frontières de ce pays, et, +sa guerre avec les Frisons terminée, venir en personne attaquer et +réduire cette maudite Armorique; car, dis, Berthoald, n'est-ce pas une +honte pour nous autres Franks que cette province ait résisté à nos armes +depuis plus de trois siècles que le glorieux Clovis a conquis la Gaule? + +--Oui, l'indépendance de l'Armorique est une honte pour les armes des +Franks. + +--Tiens, voici la lettre de Karl,--dit Bertchramm en tirant enfin de +dessous sa cuirasse un petit rouleau de parchemin et le remettant à +Amael; puis voyant amener les chevaux caparaçonnés de riches housses +dont les esclaves achevaient de les débarrasser, Bertchramm +reprit:--Regarde! est-il au monde de plus nobles, de plus fiers animaux? + +--Non,--répondit Amael ne pouvant s'empêcher d'admirer les deux superbes +étalons qui, difficilement contenus par les esclaves, tantôt se +cabraient violemment, tantôt de leur léger sabot, heurtaient et +fouillaient le sol; le premier, d'un noir d'ébène, brillait de reflets +bleuâtres; l'autre, d'un blanc de neige, brillait de reflets argentés; +leurs naseaux frémissaient, leurs yeux étincelaient sous leur longue +crinière, et ils fouettaient l'air de leur queue flottante comme un +panache. + +--Heim!--reprit Bertchramm,--qu'en dis-tu, Berthoald? + +--Ce sont de nobles coursiers!--répondit Amael en étouffant un soupir +dont il eut honte; et, faisant signe aux esclaves de couvrir les étalons +de leurs housses de pourpre brodée, il murmura:--Adieu, beaux chevaux de +bataille! adieu, riches armures!--Puis s'adressant au guerrier +frank:--Heureux voyage je te souhaite, Bertchramm... au revoir! + +--Mais j'y songe, Berthoald, si tes hommes refusaient de nous recevoir +dans l'abbaye en ton absence? + +--Ne crains pas cela, et d'ailleurs, fais mieux, garde cette lettre de +Karl, tu pourras ainsi donner à mes hommes connaissance de ses volontés, +tu briseras toi-même le sceau devant eux. + +--Tu as raison; je vais donc, Berthoald, te remplacer à l'abbaye; le +logis doit être avantageux? Ces tonsurés font bien leur nid. Et puis, si +Karl t'avait octroyé ce monastère, à toi, son favori, c'est que le +morceau était bon. Ainsi, à bientôt, Berthoald! + +--Un mot encore... ces troupes cantonnées près des frontières de +Bretagne, quels chefs les commandent? + +--Deux de nos amis, Hermann et Gondulf; ils m'ont prié de te porter +leurs saluts. + +--Et maintenant au revoir, Bertchramm! + +--Au revoir, Berthoald! + +Le chef des guerriers franks s'étant remis en marche, suivi de sa troupe +et de ses bagages, s'éloigna, et bientôt disparut aux yeux des fugitifs. +Amael se rapprocha de l'arbre sous lequel étaient réunis ses compagnons +de route. À peine eut-il fait quelques pas au devant de sa mère, qu'elle +lui tendit les bras, en disant:--Viens, mon fils! J'ai tout entendu: je +sais les nouvelles faveurs que Karl t'offrait. À cette heure du moins, +c'est volontairement que tu renonces à un sort brillant qui aurait pu de +nouveau t'éblouir. + +--M'éblouir? Non, ma mère; vous étiez près de moi... et là-bas, je +voyais les frontières de la Bretagne! + +--Ah!--s'écria la matrone gauloise en serrant Amael avec un +attendrissement ineffable,--ce jour me fait oublier tout ce que j'ai +souffert. + +--Ma mère, voilà, depuis dix ans, mon seul jour de bonheur pur et sans +mélange! + +--Vous le voyez, il ne fallait pas douter du coeur de votre fils,--dit +Septimine à Rosen-Aër avec une grâce touchante.--Moi, je n'en ai jamais +douté. + +--Septimine!--reprit Amael en attachant sur sa Coliberte un regard +attendri,--ce coeur, dont vous n'avez jamais douté, en douteriez-vous +pour l'avenir? + +--Non, Amael,--répondit-elle naïvement en regardant le jeune homme d'un +air timide et surpris;--mais pourquoi cette question? + +--Ma mère, cette douce et courageuse enfant vous a sauvé la vie, la +voilà fugitive, à jamais séparée sans doute des siens. Si elle +consentait à m'accorder sa main, la prendriez-vous pour votre fille? + +--Oh! avec joie! avec reconnaissance!--dit Rosen-Aër.--Mais à cette +union consentirais-tu, Septimine? + +La Coliberte, rougissant de surprise, de bonheur et de douce confusion, +se jeta au cou de la mère d'Amael et cacha son visage dans son sein en +murmurant: + +--Je l'ai aimé du jour où il s'est montré si généreux pour moi au +couvent de Saint-Saturnin. + +--O Rosen-Aër!--reprit le vieillard jusqu'alors plongé dans un +silencieux recueillement:--les dieux ont béni ma vieillesse, puisqu'ils +lui réservaient un tel jour.--Puis, après quelques instants d'une muette +émotion que partagèrent les jeunes apprentis, le vieillard reprit:--Mes +amis, si vous m'en croyez, nous nous remettrons en route. Il nous faudra +rudement marcher pour arriver demain soir aux frontières de Bretagne. + +--Ma mère,--dit Amael,--appuyez-vous sur moi; cette fois vous ne +refuserez pas l'appui de mon bras? + +--Non! oh! non, mon enfant!--répondit tendrement la Gauloise en prenant +avec bonheur le bras de son fils. + +--Et vous, bon père,--dit Septimine à l'orfévre,--appuyez-vous sur moi. + +--Les fugitifs se remirent en marche. + +Après avoir marché sans mauvaise rencontre jusqu'à la fin du jour, ainsi +que pendant la nuit et la journée suivantes, ils arrivèrent, au lever de +la lune, non loin des premières rampes des sauvages et hautes montagnes +qui servent de limites et de défense à l'Armorique. La vue du sol natal +réveilla, comme par enchantement, chez Bonaïk les souvenirs de sa +première jeunesse; ayant autrefois traversé les frontières avec son père +pour aller aux _vendanges bretonnes_, il se rappela que quatre pierres +druidiques colossales s'élevaient non loin d'un sentier pratiqué à +travers les roches, et si étroitement encaissé, qu'il ne pouvait donner +passage qu'à une seule personne de front. Les fugitifs s'engageant les +uns après les autres dans ce passage, commencèrent à gravir sa pente +escarpée: Amael marchait le premier. Ce chemin, à peine praticable, +serpentait à travers d'énormes blocs de granit d'un gris sombre, dont le +faîte était vivement éclairé çà et là par la brillante clarté de la +lune, que l'on apercevait parfois du fond de cet obscur ravin. +Rosen-Aër, Amael et le vieil orfévre, en foulant le sol de l'Armorique, +éprouvaient une émotion profonde, religieuse. Bientôt ils arrivèrent à +une sorte de petite plate-forme entourée de précipices, d'immenses +rochers la surplombaient. Soudain les fugitifs entendirent, à une grande +hauteur au-dessus de leur tête, une voix jeune et sonore qui, vibrant au +milieu du profond silence de la nuit, chantait mélancoliquement ces +paroles:--«_Elle était belle, elle était jeune, elle était sainte!--Elle +s'appelait Hêna... Hêna, la vierge de l'île de Sên!_» + +Rosen-Aër, Bonaïk et Amael, ces trois descendants de Joël, restèrent un +moment stupéfaits; puis, cédant à un mouvement irrésistible, ils +s'agenouillèrent pieusement... les larmes coulèrent de leurs yeux. +Septimine et les apprentis, partageant une émotion dont ils ne se +rendaient pas compte, s'agenouillèrent aussi, et tous écoutèrent, tandis +que la voix sonore, semblant descendre du ciel, acheva le vieux bardit +gaulois qui datait de huit siècles. + +--O Hésus!--dit enfin Rosen-Aër en levant son noble visage baigné de +larmes vers le firmament étoilé, où rayonnait l'astre sacré de la +Gaule.--O Hésus! je vois un divin présage dans ce chant cher à la +mémoire des descendants de Joël... Béni soit ce chant! il nous salue et +nous accueille à cette heure solennelle, où touchant enfin cette terre +libre, nous revenons à l'antique berceau de notre famille! + + * * * * * + +Amael, sa mère, Septimine et les apprentis, guidés par le vieil orfévre, +arrivèrent près des pierres sacrées de Karnak, et furent tendrement +accueillis par le fils du frère de Bonaïk. Amael se fit laboureur, les +jeunes apprentis l'imitèrent et s'établirent dans la tribu... À la mort +de Bonaïk, la _crosse abbatiale_ fut jointe aux reliques de la famille +de Joël, ainsi que cette légende écrite par Amael, peu de temps après +son retour en Bretagne. + + FIN DE LA CROSSE ABBATIALE. + + + + +LES PIÈCES DE MONNAIE KAROLINGIENNES OU LES FILLES DE CHARLEMAGNE + +(KARL LE GRAND). + +727-814. + + Les filles de l'empereur Karl l'accompagnaient toujours en + voyage dans l'intérieur de la Gaule. Elles étaient fort belles; + il les aimait avec passion; il ne voulut jamais les marier et + les garda toutes chez lui jusqu'à sa mort. Quoique heureux en + toute chose, _il éprouva, dans ses filles, la malignité de la + mauvaise fortune_; mais il dissimula ce chagrin, et se + conduisit envers elles comme si elles n'eussent _jamais fait + naître de soupçons injurieux et qu'aucun bruit ne se fût + répandu_. + + (Chronique d'Éginhard, p. 145, _Coll. Hist. Franc._) + + ..... Le coeur de _Louis le Pieux_ (fils de Charlemagne) était, + par nature, depuis longtemps _indigné de la conduite que ses + soeurs tenaient dans la maison paternelle_, seule tache dont + elle fût souillée; voulant donc porter remède à ces désordres, + il envoya devant lui Walla, Warnaire, Lambert et Ingobert, avec + ordre, aussitôt qu'ils arriveraient à Aix-la-Chapelle, de + veiller prudemment à ce que rien de scandaleux ne se commît de + nouveau, et de mettre sous une étroite garde _ceux qui auraient + offensé la majesté impériale par un commerce criminel_ (avec + les filles de l'empereur). Quelques-uns, coupables de ces + crimes, vinrent au devant de Louis le Pieux pour obtenir leur + grâce et l'obtinrent; _Audoin_ résista seul, frappa + mortellement Warnaire, blessa Lambert à la cuisse et fut tué + lui-même d'un coup d'épée... Louis le Pieux résolut ensuite de + chasser du palais _cette multitude de femmes qui le remplissait + du temps de son père_. + + (L'Astronome, _Vie de Louis le Pieux_, p. 345, 346, _Collect. + de l'Hist. Franc._) + + +SOMMAIRE. + + La Gaule au huitième siècle.--Charlemagne (_Karl le Grand_) + _Karolus magnus_.--Amael et Vortigern.--Les otages.--Le palais + d'Aix-la-Chapelle.--Une journée chez Charlemagne.--La blonde + Thétralde et la brune Hildrude.--Le bouquet de + romarin.--L'Ecole.--Les enfants pauvres et les enfants + riches.--Le lutrin.--L'évêque et le rat empaillé.--La + chasse.--La hutte du bûcheron.--_Les pièces de monnaie + karolingiennes._--L'esclave et sa fille.--Charlemagne et son + empire.--Le pavillon de la forêt.--Moeurs de la cour + karolingienne.--Les amoureux de quinze ans.--Vortigern et + Thétralde. + + +Soixante-quatorze ans s'étaient passés depuis qu'Amael avait retrouvé sa +mère Rosen-Aër au couvent de Meriadek. L'ambitieuse espérance de +Karl-Marteau s'était réalisée. Ce descendant de tant de Maires du palais +avait fait souche de rois; onze ans après sa mort, arrivée en 741, Pépin +le Bref, son fils aîné, proclamé roi des Franks par ses bandes et par +ses Leudes en 752, fut sacré, consacré par l'évêque de Soissons dans la +basilique de cette ville. + +Et le dernier rejeton du pieux Clovis? ce petit Childéric III, envers +qui Septimine la Coliberte s'était si généreusement apitoyée? ce petit +Childérik, de qui Amael, qui portait alors le nom frank de Berthoald, +refusa d'être le geôlier, qu'était-il devenu, ce roitelet, dernier +rejeton du glorieux Clovis, le conquérant des Gaules? Par Ritta-Gaur! ce +saint de la vieille Gaule, qui tondait et rasait aussi les rois, mais au +profit des peuples, le dernier rejeton de Clovis avait été rasé, tondu, +puis enfermé dans le monastère de Fontenelle, en Neustrie, où il mourut, +ce dernier fils des rois fainéants mérovingiens! Et l'Église catholique, +enrichie par Clovis et par sa race des dépouilles de la Gaule? l'Église +catholique a donc consacré l'usurpation du fils de Karl-Marteau? Certes, +les prêtres de Rome ne sacrent-ils point toujours qui leur donne pouvoir +et argent? De sorte que par l'ordre du pape Zacharie, l'évêque Boniface +a sacré Pépin le Bref, de même que saint Rémi consacra, par le baptême, +le pieux Clovis; seulement, comme les derniers descendants de ce +gracieux roi, abandonnés, méprisés, insultés, déshérités, n'avaient plus +un denier à offrir à l'Église, l'Église les a religieusement abandonnés +pour le fils du rude Karl, qui l'avait avilie, conspuée, baffouée, +larronée, Pépin le Bref, alors tout-puissant, ayant promis aux prêtres +de leur rendre les biens dont son père, ce païen de Karl, les avait +dépossédés. Aussi, le pape Étienne se donna-t-il la peine de venir en +Gaule, afin d'oindre Pépin de l'onction sainte, comme roi des Franks, en +retour de quoi ce Pépin s'engageait à soutenir de ses armes l'Église en +Italie; oui, car les Italiens, les Lombards, les Bénéventins et autres +peuples, commençant à trouver le joug papal d'autant plus affreux qu'il +pesait directement sur eux, l'avaient brisé ce joug, puis chassé le +pape. Pépin le Bref promit à ce pontife beaucoup d'argent pour l'Église, +et le châtiment des Italiens rebelles à la divine puissance des vicaires +de Jésus-Christ, comme ils osent s'intituler! Le pape Étienne, en bon +compère, promit à son tour au fondateur de la nouvelle dynastie des rois +karolingiens que l'Église continuerait d'hébéter saintement le pauvre +peuple des Gaules au profit de l'autel et du trône, en montrant à ce +peuple, sous des couleurs méritoires pour son salut éternel, +l'abjection, la misère et l'esclavage, où, de par l'immuable volonté +divine, il devait vivre sous les descendants de Karl-Marteau. Durant le +règne de Pépin le Bref, la Gaule fut, ainsi que sous les rois de la race +de Clovis, ravagée, ensanglantée par les guerres civiles: Griffon, frère +du roi usurpateur, s'arma contre lui et son autre frère, Karloman; les +seigneurs franks établis en Aquitaine et en Gascogne s'engagèrent dans +cette lutte fratricide, tandis que les Frisons et les Saxons +recommencèrent de menacer la Gaule. Les Arabes, un moment contenus, +renouvelèrent leurs invasions; les populations, décimées par ces guerres +sans fin, suffisaient à peine à cultiver une partie du sol pour leurs +seigneurs, comtes, duks, évêques ou abbés. De terribles disettes se +manifestèrent; les esclaves des campagnes se virent souvent réduits à +manger un mélange d'herbe et de terre; les habitants des villes ruinées, +sans commerce, toujours exposées au choc des discussions civiles qui, +depuis trois cents ans et plus, désolaient la Gaule, les habitants des +villes étaient non moins misérables que ceux des campagnes: tout +souffrait, tout gémissait; mais quelques milliers de seigneurs, +d'évêques et d'abbés, disséminés dans le pays, dont ils consommaient +presque à eux seuls les produits, jouissaient, ripaillaient, chassaient, +bataillaient entre eux, et faisaient joyeusement l'amour, tandis que la +vieille Gaule, hâve, épuisée, abrutie, saignante sous son joug, +nourrissait cette exécrable race de fainéants couronnés, mitrés et +casqués, de même que le corps le plus exténué engraisse encore la +vermine qui le ronge! + +Vers le commencement du mois de novembre de l'année 811, une assez +nombreuse chevauchée se dirigeait vers la ville d'Aix-la-Chapelle, alors +capitale de l'empire de Karl le Grand, empire si rapidement augmenté par +d'incessantes conquêtes sur la Germanie, la Saxe, la Bavière, la Bohême, +la Hongrie, l'Italie, l'Espagne, que la Gaule, ainsi qu'aux temps des +empereurs de Rome, n'était plus qu'une province de ses immenses États. +Huit ou dix soldats de cavalerie devançaient la chevauchée, qui se +dirigeait vers Aix-la-Chapelle; à quelque distance de cette escorte +venaient quatre cavaliers; deux d'entre eux portaient de brillantes +armures à la mode germanique. L'un avait pour compagnon de route un +grand vieillard d'une physionomie martiale et ouverte; sa longue barbe, +d'un blanc de neige comme sa chevelure, à demi cachée par un bonnet de +fourrure, tombait sur sa poitrine. Il portait une saie gauloise en +étoffe de laine grise, serrée à la taille par un ceinturon auquel +pendait une longue épée à poignée de fer; ses larges braies de grosse +toile blanche, tombant un peu au-dessous du genou, laissaient apercevoir +des jambards de cuir fauve étroitement lacés le long de la jambe, et +rejoignant des bottines au talon desquelles s'attachaient des éperons. +Ce vieillard était Amael; il atteignait alors sa centième année; malgré +son âge et sa taille un peu voûtée, il semblait encore plein de vigueur; +il maniait avec dextérité un fougueux cheval noir, aussi ardent que s'il +n'eût pas déjà parcouru beaucoup de chemin. De temps à autre, Amael se +retournait sur sa selle afin de jeter un regard de sollicitude +paternelle sur son petit-fils Vortigern, jouvenceau de dix-huit ans à +peine, que l'autre guerrier frank accompagnait. La figure de Vortigern, +d'une beauté rare chez un homme, s'encadrait de longs cheveux châtains, +naturellement bouclés, qui, s'échappant de son chaperon de drap +écarlate, tombaient jusqu'au bas de son cou, gracieux comme celui d'une +femme; ses grands yeux bleus, frangés de cils noirs, comme ses sourcils, +hardiment arqués, avaient un regard à la fois ingénu et fier; ses lèvres +vermeilles, ombragées d'un duvet naissant, montraient, lorsqu'il +souriait, des dents d'émail; un nez légèrement aquilin, un teint frais +et pur, quoique un peu bruni par le soleil, complétaient l'harmonieux +ensemble du charmant visage de cet adolescent; ses vêtements, coupés +comme ceux de son aïeul, en différaient seulement par la couleur et une +sorte d'élégance due à la main d'une mère tendrement orgueilleuse de la +beauté de son fils: ainsi la saie bleue du jouvenceau était ornée à +l'entour du cou, aux épaules et à l'extrémité des manches, de jolies +broderies de laine blanche; un ceinturon de buffle où pendait une épée à +poignée d'acier poli serrait sa fine et souple taille. Ses braies de +toile cachaient à demi ses jambards de peau de daim, étroitement lacés à +sa jambe nerveuse, et rejoignaient ses bottines de peau tannée, armées +de larges éperons de cuivre, brillants comme de l'or. Vortigern, +quoiqu'il eût le bras droit soutenu par une écharpe d'étoffe noire, +maniait de la main gauche son cheval avec autant d'aisance que +d'habileté; il avait pour compagnon de route un jeune guerrier aux +traits agréables, hardis, railleurs, au regard vif et gai; la mobilité +de son visage ne rappelait en rien la pesanteur germanique. Il se +nommait Octave. Romain de naissance, d'extérieur et de caractère, il +savait, par son intarissable verve méridionale, dérider parfois son +jeune compagnon; mais bientôt celui-ci retombait dans une sorte de +rêverie silencieuse et sombre. Ainsi tristement absorbé depuis quelque +temps, il marchait au pas de son cheval, lorsque Octave lui dit gaiement +d'un ton de reproche amical:--Par Bacchus!... te voici encore soucieux +et muet... + +--Je pense à ma mère,--répondit l'adolescent en étouffant un soupir,--je +pense à ma mère, à ma soeur, à mon pays! + +--Chasse donc, au contraire, ces pensées chagrines! + +--Octave... la gaieté sied mal aux prisonniers. + +--Tu n'es pas prisonnier, mais otage, tu n'as d'autre lien que ta +parole, tandis que l'on conduit le prisonnier, solidement garrotté, au +marché d'esclaves; aussi, ton aïeul et toi, vous chevauchez avec nous de +compagnie, et nous vous conduisons au palais de l'empereur Karl le +Grand, le plus puissant monarque du monde. Enfin, l'on désarme les +prisonniers, et ton grand-père, ainsi que toi, vous gardez vos épées. + +--À quoi bon maintenant nos épées?--répondit Vortigern avec une +douloureuse amertume,--la Bretagne est vaincue! + +--C'est la chance de la guerre. Tu as fait bravement ton devoir de +soldat; tu t'es battu comme un démon aux côtés de ton aïeul. Il n'a pas +été blessé; tu n'as reçu qu'un coup de lance, et, par le vaillant dieu +Mars! vous frappiez tous deux si dru dans la mêlée, que vous auriez dû +être hachés en morceaux. + +--Au moins, nous n'aurions pas survécu à la honte de l'Armorique! + +--Il n'y pas de honte à être vaincu lorsqu'on s'est vaillamment défendu, +et surtout lorsqu'on a combattu, décimé les vieilles bandes du grand +Karl! + +--Pas un des soldats de ton empereur n'aurait dû échapper! + +--Pas un seul?--reprit gaiement le jeune Romain.--Quoi! pas même moi... +qui tâche d'être à ton égard bon compagnon de route et de t'égayer? + +--Octave, je ne te hais pas personnellement; je hais ceux de ta race; +ils ont porté sans raison la guerre et le ravage dans mon pays. + +--D'abord, mon jeune ami, je ne suis pas de race franque, je suis de +race romaine... Je t'abandonne ces grossiers Germains, aussi sauvages +que les ours de leurs forêts; mais, entre nous, cette guerre de Bretagne +ne manquait pas de motifs: voyons, n'avez-vous pas, endiablés que vous +êtes, attaqué, exterminé, l'an dernier, la garnison franque établie à +Vannes? + +--Et de quel droit Karl, il y a vingt-cinq ans, a-t-il fait envahir nos +frontières par ses troupes? + +L'entretien de Vortigern et d'Octave fut interrompu par la voix d'Amael, +qui, se retournant sur sa selle, appela son petit-fils. Celui-ci, pour +se rendre auprès de son aïeul, et cédant aussi à un mouvement de colère +provoqué par sa discussion avec le jeune Romain, attaqua brusquement de +l'éperon les flancs de son cheval; l'animal, surpris, bondit si +violemment, qu'en deux ou trois sauts il eut dépassé Amael; mais alors +Vortigern, retenant sa monture d'une main ferme, la fit ployer sur ses +jarrets, et marcha de front avec son aïeul et l'autre guerrier frank. +Celui-ci dit au vieillard:--Je ne m'étonne pas de la supériorité de +votre cavalerie bretonne, en voyant un garçon de l'âge de ton +petit-fils, malgré la blessure qui le gêne, manier ainsi son cheval; +toi-même, pour un centenaire, tu es aussi ferme en selle que ce +jouvenceau. + +--Il avait à peine cinq ans, que son père et moi nous mettions déjà cet +enfant à cheval sur les poulains élevés dans nos prairies,--répondit le +centenaire. Et son front s'étant légèrement assombri, sans doute au +souvenir de ces temps paisibles, il reprit après un moment de silence, +en s'adressant à Vortigern:--Je t'ai appelé pour savoir si tu ne +souffrais pas davantage de ta blessure. + +--Grand-père, je ne souffre presque plus, et, si vous le vouliez, je +débarrasserais mon bras de cette gênante écharpe. + +--Non, ta blessure pourrait se rouvrir, pas d'imprudence: pense à ta +mère, à ta soeur et à son époux, qui te chérit comme un frère. + +--Hélas! cette mère, cette soeur, ce frère tant aimés, les reverrai-je +un jour? + +--Patience,--reprit Amael à voix basse, de façon à ne pas être entendu +du guerrier frank qui marchait à ses côtés,--tu reverras peut-être la +Bretagne plus tôt que tu ne le crois... patience! + +--Il serait vrai!--s'écria impétueusement l'adolescent.--Oh! grand-père, +quel bonheur! + +Mais le vieillard fit signe à Vortigern de se modérer, et il ajouta tout +haut:--Je crains toujours que la fatigue de la route n'enflamme de +nouveau ta blessure. Heureusement nous devons approcher du terme de +notre voyage, n'est-ce pas, Hildebrad?--ajouta-t-il en se tournant vers +le guerrier. + +--Avant le coucher du soleil, nous serons à Aix-la-Chapelle,--répondit +le Frank.--Sans cette colline que nous allons gravir, tu verrais au loin +la ville. + +--Va rejoindre ton compagnon, mon enfant,--dit Amael;--surtout replace +ton bras dans son écharpe, et conduis ton cheval sagement; des +mouvements trop brusques pourraient rouvrir ta plaie, à peine +cicatrisée. + +L'adolescent obéit, et alla au pas de sa monture rejoindre Octave. Grâce +à la mobilité des impressions de la jeunesse, Vortigern se sentit +apaisé, réconforté par les paroles de son aïeul, qui lui faisait espérer +de revoir bientôt sa famille et son pays; la douceur de cette pensée se +réfléchit si visiblement sur ses traits ingénus, qu'Octave lui dit +gaiement:--Quel magicien que ton aïeul!... Tu étais parti soucieux et +irrité, enfonçant de colère tes éperons dans le ventre de ton cheval... +te voici revenu calme comme un évêque sur sa mule! + +--Tu l'as dit, Octave, la magie de mon grand-père a chassé ma tristesse. + +--Tant mieux! je pourrai, sans crainte de blesser ton chagrin, donner +libre cours à ma joie croissante à chaque pas. + +--Pourquoi ta joie va-t-elle toujours ainsi croissant? + +--Pourquoi le plus piètre cheval prend-il une allure de plus en plus +vive et allègre à mesure qu'il approche de la maison où il sait trouver +sa provende? + +--Octave, je ne te savais pas si glouton. + +--Ma figure, en ce cas, est fort trompeuse, car glouton je suis... +terriblement glouton de ces délicates friandises que l'on ne trouve qu'à +la cour, et qui sont ma provende, à moi! + +--Quoi!--dit ingénument Vortigern,--ce grand empereur dont le nom +remplit, dit-on, le monde, est entouré d'une cour où l'on ne songe +qu'aux friandises... + +--Certes,--répondit gravement Octave en contenant difficilement son +envie de rire causée par la naïveté du jeune Breton,--certes, et plus +que pas un de ses comtes, de ses duks, de ses savants ou de ses évêques, +l'empereur Karl se montre glouton des friandises dont je te parle... il +en a toujours une chambre remplie à côté de la sienne... parce que la +nuit... + +--Il se relève pour en manger, peut-être?--s'écria dédaigneusement le +jouvenceau, pendant qu'Octave riait aux éclats.--Je ne trouve rien, moi, +de plus honteux qu'une pareille goinfrerie chez un homme qui gouverne +des hommes! + +--Que veux-tu, Vortigern! Il faut pardonner quelques travers aux grands +princes, et puis, vois-tu, c'est un défaut qui tient de famille... car +les filles de l'empereur... + +--Ses filles aussi donnent dans cette laide goinfrerie? + +--Hélas! non moins gloutonnes que leur père, elles sont là six ou sept +friandes... des plus affriolantes et des plus affriandées. + +--Ah! fi!--s'écria Vortigern;--fi! elles ont peut-être aussi près de +leur chambre à coucher des chambres à friandises? + +--Calme ta légitime indignation, mon bouillant ami; des jeunes filles ne +se peuvent permettre une commodité pareille, c'est bon pour l'empereur +Karl, qui n'est plus ingambe; car il se fait vieux, il boite du pied +gauche et son ventre est énorme. + +--Je le crois: un pareil glouton! + +--Tu comprendras donc qu'étant si peu alerte, ce puissant empereur ne +puisse, comme ses filles, voleter à une friande picorée, ni plus ni +moins qu'oiselets en plein verger, qui s'en vont becquetant +amoureusement, ici, une cerise vermeille, là, une pomme empourprée, +ailleurs, une grappe de raisin doré. Non, non, avec son auguste bedaine +et son pied boiteux, l'auguste Karl serait incapable de courir ainsi à +la picorée, les soins de son empire y perdraient trop. L'empereur a donc +sous sa main, à sa portée, une chambre à friandises, où... + +--Octave!--s'écria vivement Vortigern d'un air hautain, en interrompant +le jeune Romain,--je ne veux pas être raillé; j'ai pris d'abord tes +paroles au sérieux... ton envie de rire, à peine contenue, me prouve que +tu parlais par moquerie. + +--Allons, mon hardi garçon, ne te fâche pas; je ne me moque point; mais, +respectant la candeur de ton âge, je me sers d'une image pour te dire la +vérité. En un mot, cette _friandise_, dont moi, Karl, ses filles et, par +Vénus! tout le monde à la cour est plus ou moins glouton, c'est... +l'_amour_! + +--L'amour,--reprit Vortigern, rougissant et baissant pour la première +fois les yeux devant Octave. Puis il ajouta dans son trouble +croissant:--Mais, pour éprouver de l'amour, les filles de Karl sont donc +mariées? + +--Ô innocence de l'âge d'or! ô naïveté armoricaine! ô chasteté +gauloise!--s'écria Octave; mais, voyant le jeune Breton froncer le +sourcil à cette plaisanterie sur sa terre natale, le Romain +ajouta:--Loin de moi la pensée de railler ton vaillant pays. Je te dirai +donc, sans plus d'ambages, à toi qui me représentes Adonis, avant que +Vénus lui eût traduit le sens du doux mot _amour_, je te dirai donc que +les filles du grand Karl ne sont pas mariées; il n'a jamais voulu leur +donner d'époux. + +--Par fierté? + +--Oh! oh! on dit, à ce sujet, bien des choses... Enfin, il ne veut pas +se séparer d'elles; il les adore, et, à moins qu'il n'aille en guerre, +il les a toujours avec lui durant ses voyages, ainsi que ses concubines, +ou, si tu le préfères, ses _friandises_, le mot effarouchera moins ta +pudeur; car, après avoir épousé ou répudié ses cinq femmes: +_Désidérata_, _Hildegarde_, _Fustrade_, _Himiltrude_, _Luitgarde_, +l'empereur s'est approvisionné de friandises variées, parmi lesquelles +je te citerai, en passant, la succulente _Mathalgarde_, la doucereuse +_Gerswinthe_, la piquante _Regina_, l'appétissante _Adalinde_, sans +parler des autres saintes de cet amoureux calendrier; car le grand Karl +ne ressemble pas seulement au grand Salomon par la sagesse; il lui +ressemble encore par son goût pour les sérails, ainsi que disent les +Arabes. Mais à propos des filles de l'empereur, écoute une historiette: +_Imma_, l'une de ces jeunes princesses, était charmante. Un beau jour, +elle s'amouracha de l'archichapelain de Karl, nommé _Eginhard_. Un +archichapelain étant naturellement archiamoureux, Imma recevait +Eginhard, chaque soir en secret, dans sa chambre... pour parler de +chapelinage, je suppose; or il arriva que, pendant une nuit d'hiver, il +tomba tant et tant de neige, que la terre en fut couverte. Eginhard, un +peu avant l'aube, quitte sa belle; mais au moment de descendre par la +fenêtre, chemin ordinaire des amants, il voit, à la faveur d'un superbe +clair de lune, la terre couverte de blancs frimas, et se dit:--Moi et +Imma, nous sommes perdus! je ne puis sortir d'ici sans laisser sur la +neige l'empreinte de mes pas... + +--Alors, qu'a-t-il fait?--demanda Vortigern, de plus en plus intéressé à +ce récit, qui jetait dans son coeur un trouble inconnu.--Comment +ont-ils, tous deux, échappé à ce danger? + +--Imma, robuste commère, fille de tête et de résolution, descend par la +fenêtre, vous prend bravement son archichapelain sur son dos[A], et, +sans broncher sous ce poids chéri, elle traverse une grande cour qui +séparait sa demeure de l'une des galeries du palais. Imma, quoique de +force à porter un archichapelain, avait de charmants petits pieds: leurs +traces devaient éloigner tout soupçon à l'endroit d'Eginhard; mais, par +malheur, ainsi que tu le verras en arrivant à Aix-la-Chapelle, +l'empereur Karl, possédé du démon de la curiosité, a fait construire, +sur ses propres plans, son palais de telle sorte, que, d'une espèce de +terrasse attenant à sa chambre, et qui domine l'ensemble des bâtiments, +il découvre de cet observatoire tous ceux qui entrent, sortent ou +traversent ses cours. Or, l'empereur, qui souvent se relève la nuit, +vit, grâce au clair de lune, sa fille traversant la cour avec son +amoureux fardeau. + +--La colère de Karl dut être terrible? + +--Terrible... puis sans doute fort enorgueilli d'avoir procréé une +commère capable de porter sur son dos des archichapelains, l'auguste +empereur pardonna aux coupables; ils vécurent depuis en amour et en +joie. + +--Cet archichapelain était un prêtre, cependant? + +--Hé! hé! mon jeune ami, les filles de l'empereur sont loin de +mésestimer les prêtres. _Berthe_, une autre de ses filles, lorsqu'il y a +six mois j'ai quitté la cour, estimait de toutes ses forces Enghilbert, +le bel abbé de Saint-Riquier[B]. Cependant, l'impartialité m'oblige +d'avouer qu'une des soeurs de Berthe, nommée _Adeltrude_, estimait non +moins fortement le comte _Lantbert_, un des plus vaillants officiers de +l'armée impériale. Quant à la petite _Rothaïde_, autre fille de +l'empereur, elle ne refusait point non plus sa vive estime à _Romuald_, +qui s'est fait un nom glorieux dans nos guerres contre les Bohémiens. +Des autres princesses, je ne te parlerai pas, car voici plus de six mois +que j'ai quitté la cour, et je craindrais de médire sur leur compte. +Toujours est-il que la crosse et l'épée se disputent généralement +l'amoureuse tendresse des filles de Karl. J'excepte pourtant +_Thétralde_, la plus jeune d'entre elles, trop novice encore pour +estimer quelqu'un: quinze ans à peine! une fleur! ou plutôt le bouton +d'une fleur prête à s'épanouir!... Je n'ai rien vu de plus charmant! +lors de mon départ de la cour, Thétralde promettait d'effacer, par sa +douce et fraîche beauté d'Hébé, toutes ses soeurs et toutes ses nièces; +car j'oubliais ce détail, mon jeune ami, les filles des fils de Karl, +élevées avec ses filles, sont non moins charmantes. Tu les verras; ton +admiration n'aura qu'à choisir entre _Adélaïd_, _Atula_, _Gondrade_, +_Berthe_ ou _Théodora_! + +--Quoi! toutes ces jeunes filles habitent le palais de l'empereur? + +--Certes, sans compter leurs suivantes, leurs gouvernantes, leurs +caméristes, leurs lectrices, leurs cantatrices et autres innombrables +femmes de service. Par Vénus! mon Adonis, on voit dans le palais +impérial encore plus de cotillons que de cuirasses ou de robes de +prêtre, l'empereur aime au moins autant à être entouré de femmes que de +soldats et d'abbés, sans oublier pourtant les savants, les rhétoriciens, +les dialecticiens, les rhéteurs, les péripatéticiens et les +grammairiens; le grand Karl étant aussi passionné pour la grammaire que +pour l'amour, la guerre, la chasse et le plain-chant au lutrin. Que te +dirai-je? dans son ardeur de grammairien, l'empereur invente des mots; +oui; ainsi, par exemple, en langue gauloise, comment appelles-tu le mois +où nous sommes? + +--Le mois de novembre. + +--Nous aussi, barbares Italiens que nous sommes! mais l'empereur a +changé tout cela de par sa volonté souveraine et grammaticale; ses +peuples, si toutefois ils peuvent obéir sans étrangler, diront, au lieu +de _novembre_, HERBISMANOHT; au lieu d'_octobre_, WINDUMMEMANOTH. + +--Octave... + +--Au lieu de _mars_, LENZHIMANOHT[C]; au lieu de _mai_... + +--Assez, assez, par pitié!--s'écria Vortigern;--ces noms barbares font +frissonner. Quoi! il se trouve des gosiers capables d'articuler de +pareils sons? + +--Mon jeune ami, les gosiers franks sont capables de tout... Ah! prépare +tes oreilles au plus farouche concert de mots rauques, gutturaux, +sauvages, que tu aies jamais entendu, à moins que tu n'aies ouï à la +fois coasser des grenouilles, piailler des chats-huants, beugler des +taureaux, braire des ânes, bramer des cerfs et hurler des loups! car, +sauf l'empereur et sa famille, qui savent à peu près parler la langue +romaine et gauloise, les langues humaines, enfin, tu n'entendras parler +que frank dans cette cour germanique, où tout est germain, c'est-à-dire +barbare: langage, costumes, moeurs, repas, habits, coutumes; en un mot, +Aix-la-Chapelle n'est plus la Gaule, c'est la pure Germanie! + +--Et pourtant Karl règne sur la Gaule!... Est-ce assez de honte pour mon +pays?... l'empereur qui le gouverne, sans autre droit que celui de la +conquête, est un roi frank, entouré d'une cour franque et de généraux, +d'officiers de même race, qui ne daignent seulement pas parler notre +langue. + +--Ne vas-tu pas t'attrister encore, Vortigern? Par Bacchus! imite donc +mon insouciante philosophie! est-ce que ma race ne descend pas de cette +fière race romaine qui, après la tienne et comme la tienne, fit trembler +le monde, il y a des siècles? Est-ce que je n'ai pas vu le trône des +Césars occupé par des papes hypocrites, ambitieux, cupides ou débauchés, +comme leur noire milice de tonsurés? Est-ce que les descendants de nos +fiers empereurs romains ne sont pas allés, fainéants imbéciles, végéter +à Constantinople, où ils rêvent encore l'empire du monde? Les prêtres +catholiques n'ont-ils pas chassé de leur Olympe les dieux charmants de +mes pères? n'ont-ils pas abattu, mutilé, ravagé ces temples, ces +statues, ces autels, chefs-d'oeuvre de l'art divin de Rome et de la +Grèce?... Va, crois-moi, Vortigern, au lieu de nous irriter contre un +passé fatal, buvons! oublions! que nos belles maîtresses soient nos +saintes, les lits de table nos autels! notre Eucharistie une coupe ornée +de fleurs, et chantons, pour liturgie, les vers amoureux de Tibulle, +d'Ovide ou d'Horace... Oui, crois-moi, buvons, aimons, jouissons! c'est +la vie! Jamais tu ne retrouveras une occasion pareille; le dieu des +plaisirs t'envoie à la cour de l'empereur! + +--Que veux-tu dire?--reprit presque machinalement Vortigern, dont la +jeune raison se sentait, non pervertie, mais éblouie par la facile et +sensuelle philosophie d'Octave.--Que veux-tu que je devienne au milieu +de cette cour étrangère? + +--Enfant!... une foule de beaux yeux vont être fixés sur toi! + +--Octave, est-ce encore une raillerie? l'on me remarquerait, moi, fils +de laboureur? moi, pauvre Breton, conduit ici, prisonnier sur parole? + +--Et n'est-ce donc rien que ton renom de Breton endiablé? J'ai entendu +parler plus d'une fois de la curiosité furieuse qu'inspiraient, il y a +vingt-cinq ans, les otages amenés à Aix-la-Chapelle, lors de la première +guerre de l'empereur contre ton pays; les plus charmantes femmes +voulaient les voir, ces indomptables Bretons, que le grand Karl, seul, +avait pu vaincre: leur air rude et fier, l'intérêt qui s'attachait à +leur glorieuse défaite, tout, jusqu'à leur costume étrange, encore +aujourd'hui le tien, tout attirait sur eux les regards et la sympathie +des femmes, toujours fort sympathiques en Germanie. Ces belles +enthousiastes sont à cette heure mères ou grand'mères; heureusement +elles ont des filles ou des petites-filles dignes de t'apprécier. Tiens, +moi, qui connais la cour et les moeurs de la cour, je voudrais, avec tes +dix-huit ans, ta bonne mine, ta blessure, ta grâce à cheval et ton renom +de Breton, je voudrais, avant huit jours... + +Le jeune Romain fut interrompu par Amael, qui, se retournant vers son +petit-fils, en étendant la main à l'horizon, lui dit:--Regarde au loin, +mon enfant; voici la ville d'Aix-la-Chapelle. + +Vortigern se hâta de se rendre auprès de son aïeul, dont, pour la +première fois peut-être, il évita le regard avec un certain embarras. +Les conseils d'Octave lui semblaient mauvais, dangereux; cependant il se +reprochait de les avoir écoutés avec complaisance. Rejoignant Amael, il +jeta les yeux du côté que lui indiquait le vieillard, et vit, à une +assez grande distance, une masse imposante de bâtiments, non loin +desquels s'élevaient les hautes tours d'une basilique; puis, au delà, il +aperçut les toits et les terrasses d'une multitude de maisons, se +perdant, à l'horizon, dans la brume du soir: c'était le palais de +l'empereur Karl, la basilique et la ville d'Aix-la-Chapelle. Vortigern +contemplait avec curiosité ce tableau nouveau pour lui, lorsque +Hildebrad, qui, pendant un moment, était allé interroger le conducteur +d'un chariot passant sur la route, dit aux deux Bretons:--On attend +l'empereur d'un moment à l'autre au palais; ses coureurs ont annoncé sa +venue; il arrive d'un voyage dans le nord de la Gaule; tâchons de le +devancer à Aix-la-Chapelle, afin de pouvoir le saluer dès son arrivée. + +Les cavaliers pressèrent l'allure de leurs chevaux, et, avant le coucher +du soleil, ils entrèrent dans la première cour du palais, cour immense, +environnée de corps de logis de formes et de toitures variées, percés +d'une innombrable quantité de fenêtres[D]. Par une disposition étrange, +dans un grand nombre de ces bâtiments, le rez-de-chaussée, complétement +à jour, formait une sorte de hangar dont les piliers de pierres massives +supportaient la bâtisse des étages supérieurs. Une foule d'officiers +subalternes, de serviteurs et d'esclaves du palais, vivait et logeait +sous ces abris ouverts à tous les vents, et se chauffaient en hiver à de +grands fourneaux remplis de feu, allumés jour et nuit. Ces constructions +bizarres avaient été imaginées par la curiosité de l'empereur; car, de +son observatoire, il voyait d'autant mieux ce qui se passait sous ces +hangars, qu'ils n'avaient pas de murailles[E]. Plusieurs longues +galeries reliaient entre eux d'autres bâtiments ornés de colonnes et de +portiques richement sculptés à la mode romaine. Un pavillon carré, assez +élevé, dominait l'ensemble de ces innombrables bâtiments. Octave fit +remarquer à Vortigern une sorte de balcon situé au faîte de ce pavillon; +c'était là l'observatoire de l'empereur[F]. Partout le mouvement et +l'animation annonçaient l'arrivée de Karl: des clercs, des soldats, des +femmes, des officiers, des rhéteurs, des moines, des esclaves, se +croisaient en tous sens d'un air affairé, tandis que plusieurs évêques, +jaloux de présenter des premiers leurs hommages à l'empereur, se +dirigeaient à grands pas vers le péristyle du palais. Il advint même +qu'au moment où la chevauchée dont faisaient partie Vortigern et son +aïeul, entra dans la cour, plusieurs personnes, trompées par l'apparence +guerrière de cette troupe, s'écrièrent:--L'empereur! voici l'escorte de +l'empereur!--Ce cri vola de bouche en bouche, et, au bout de quelques +instants, la cour immense fut encombrée d'une foule compacte, à travers +laquelle l'escorte des deux Bretons put à peine se frayer un passage, +pour se rendre non loin du portique principal. Hildebrad avait choisi +cette place afin de se trouver l'un des premiers sur le passage de Karl, +et de lui présenter les otages qu'il ramenait de Bretagne. La foule +reconnut qu'elle s'était trompée en acclamant l'empereur; mais cette +fausse nouvelle se propageant bientôt dans l'intérieur du palais, les +concubines de Karl, ses filles, ses petites-filles, leurs suivantes, +accoururent soudain et se groupèrent sur une vaste terrasse régnant +au-dessus du portique dont les deux Bretons et leur escorte se +trouvaient fort rapprochés. + +--Lève les yeux, Vortigern,--dit en riant Octave à son compagnon,--et +vois quel essaim de beautés renferme le palais de l'empereur! + +Le jeune Breton, rougissant, jeta les yeux sur la terrasse, et resta +frappé d'étonnement à la vue de vingt-cinq ou trente femmes, toutes +filles, petites-filles ou concubines de Karl, vêtues à la mode franque, +et offrant à la vue la plus séduisante variété de figures, de +chevelures, de tailles, d'âge, de beauté, qu'il fût possible d'imaginer; +il y avait là des femmes brunes, blondes, rousses, châtaines, grandes, +grosses, minces ou petites; c'était, en un mot, un échantillon complet +de la race féminine germanique, depuis la fillette jusqu'à l'imposante +matrone de quarante ans. Les yeux de Vortigern s'étaient, de préférence, +arrêtés sur une enfant de quinze ans au plus, vêtue d'une tunique +vert-pâle, brodée d'argent. Rien de plus doux que son rose et frais +visage couronné de longues tresses blondes si épaisses, que son cou +délicat, blanc comme celui d'un cygne, semblait ployer sous le poids de +sa chevelure. Une autre jeune fille de vingt ans, brune, grande, forte, +aux yeux hardis et aux cheveux noirs, vêtue d'une tunique orange, +s'accoudait sur les balustres de la terrasse, à côté de la jeune enfant +blonde, et appuyait familièrement son bras sur son épaule; toutes deux +tenaient à la main un bouquet de romarin dont elles aspiraient de temps +à autre la senteur en se parlant à voix basse et regardant le groupe des +cavaliers avec une curiosité croissante, car elles venaient d'apprendre +que l'escorte n'était pas celle de l'empereur, mais qu'elle amenait des +otages bretons. + +--Rends grâce à mon amitié, Vortigern,--dit à demi-voix Octave au +jouvenceau;--je vais te mettre en évidence et te faire valoir.--Ce +disant, Octave appliquait à la dérobée un si violent coup de houssine +sous le ventre du cheval de Vortigern, que celui-ci, moins bon cavalier, +eût été désarçonné par le bond furieux de sa monture; ainsi frappée à +l'improviste, elle se cabra, fit une pointe formidable, et s'élança si +haut, que la tête de Vortigern effleura le soubassement de la terrasse +où se tenait le groupe de femmes. La blonde enfant de quinze ans pâlit +d'effroi, et cachant son visage entre ses mains, s'écria:--Le +malheureux!... il est perdu! + +Vortigern, cédant à l'impétuosité de son âge et à un sentiment +d'orgueil, en se voyant l'objet des regards de la foule rassemblée en +cercle autour de lui, châtia rudement son cheval, dont les bonds, les +soubresauts devinrent furieux; mais le jouvenceau, toujours plein de +sang-froid et d'adresse, bien qu'il eût son bras droit en écharpe, +montra tant de grâce dans cette lutte, que la foule s'écria en battant +des mains:--Gloire au jeune Breton! honneur au Breton!--À ce moment deux +bouquets de romarin tombèrent aux pieds du cheval, qui, enfin dompté, +rongeait son frein en creusant le sol de son sabot. Vortigern relevait +la tête vers la terrasse d'où l'on venait de lancer les bouquets, +lorsqu'il entendit au loin un cliquetis formidable; et soudain ce cri +retentit:--L'empereur! l'empereur!--Aussitôt toutes les femmes +disparurent du balcon pour descendre recevoir le monarque sous le +portique du palais. La foule reflua en criant:--Vive Karl! vive le grand +Karl!--Le petit-fils d'Amael vit alors s'approcher au galop une troupe +de cavaliers; on les eût pris pour des statues équestres en fer; montées +sur des chevaux caparaçonnés de fer, leur casque de fer cachait leurs +traits: cuirassés de fer, gantelés de fer, ils portaient jambards de +fer, cuissards de fer, boucliers de fer; et les derniers rayons du +soleil luisaient sur la pointe de leurs lances de fer[G]; enfin l'on +n'entendait que le choc du fer. À la tête de ces cavaliers qu'il +précédait, et, comme eux, couvert de fer de la tête aux pieds, +s'avançait un homme de taille colossale. À peine arrivé en face du +portique principal, il descendit lourdement de cheval et courut tout +boitant vers le groupe de femmes qui l'attendaient sous le portique, +leur criant joyeusement d'une petite voix grêle et glapissante, qui +contrastait étrangement avec son énorme stature:--Bonjour, fillettes! +bonjour, chères filles!--Et, sans s'occuper de répondre aux vivats de la +foule et aux saluts respectueux des évêques et des grands, accourus sur +son passage, l'empereur Karl, ce géant de fer, disparut dans l'intérieur +du palais, et fut suivi de sa cohorte féminine. + + * * * * * + +Amael et son petit-fils, conduits par Hildebrad dans l'une des chambres +hautes du palais, s'y reposèrent; l'on y apporta leur modeste bagage; on +leur servit à souper, et ils se couchèrent. Au point du jour, Octave +vint frapper à la porte du logis dès deux Bretons, et leur apprit que +l'empereur voulait les voir à l'instant. Il engagea Vortigern à se vêtir +de sa plus belle saie. Le jouvenceau n'avait guère de choix; il ne +possédait que deux vêtements, celui qu'il portait en route et un autre +de couleur verte, brodé de laine orange. Cependant, grâce à ce vêtement +frais et neuf, mélangé de couleurs harmonieuses, que rehaussaient sa +charmante figure, sa taille élégante et sa bonne grâce, Vortigern parut +à Octave digne de paraître honorablement devant le plus puissant +empereur du monde. Le centenaire ne put s'empêcher de sourire avec un +certain orgueil, en entendant vanter la tournure de son petit-fils par +le jeune Romain qui lui conseillait de serrer plus étroitement encore le +ceinturon de son épée, sous ce prétexte: que lorsque l'on avait la +taille fine, il était juste de la faire valoir. Octave, en donnant avec +sa bonne humeur accoutumée ses avis à Vortigern, lui dit tout +bas:--As-tu vu tomber hier aux pieds de ton cheval deux bouquets de +romarin? + +--Je ne sais trop... je crois que oui,--répondit le jeune Breton en +balbutiant, et il devint cramoisi, songeant, malgré lui (et ce n'était +pas la première fois depuis la veille) à la charmante fille aux cheveux +blonds.--Il me semble,--ajouta-t-il,--que j'ai vu tomber ces bouquets. + +--Ah! il te semble, hypocrite!... C'est pourtant mon coup de houssine +qui les a fait tomber, ces deux jolis bouquets! Et sais-tu quelles +impériales mains les ont jetés aux pieds de ton cheval, comme un hommage +à ton adresse et à ton courage? + +--Que dis-tu? ces bouquets ont été jetés par des mains impériales? + +--Naturellement, puisque Thétralde, la timide enfant blonde, et +Hildrude, la grande et hardie brune, sont toutes deux filles de Karl: +l'une était vêtue de vert, couleur de ta saie; l'autre, vêtue d'orange, +couleur de tes broderies... Par Vénus! n'es-tu pas un mortel favorisé? + +Amael, occupé à l'autre extrémité de la chambre, n'entendit pas ces +paroles d'Octave, qui rendirent Vortigern aussi écarlate que l'étoffe de +son chaperon; puis, ces préparatifs de présentation terminés, les deux +otages suivirent leur guide pour se rendre auprès de l'empereur. Après +avoir traversé un nombre infini de couloirs et d'escaliers, où ils +rencontrèrent plus de femmes que d'hommes, car le nombre de femmes +logées dans le palais impérial était prodigieux, ils arrivèrent dans des +salles immenses. Décrire leur somptueuse magnificence serait non moins +impossible que d'énumérer les peintures dont elles étaient ornées. Des +artisans, venus de Constantinople, où florissait alors l'école de +peinture Byzantine, avaient couvert les murailles de compositions +gigantesques: ici, l'on voyait les conquêtes de Cyrus sur les Perses; +là, les crimes du tyran Phalaris, assistant au supplice de ses victimes, +que l'on entraînait pour être brûlées vivantes dans l'intérieur d'un +taureau d'airain rougi au feu; ailleurs, c'était la fondation de Rome +par Rémus et Romulus, les conquêtes d'Alexandre, d'Annibal, et tant +d'autres sujets héroïques; l'une des galeries du palais était tout +entière consacrée aux batailles de Karl-Martel. On le voyait triompher +des Saxons et des Arabes, enchaînés à ses pieds, implorant sa +clémence[H]. La ressemblance était d'ailleurs si frappante, qu'Amael, en +traversant cette salle, s'arrêta et s'écria:--C'est lui! ce sont ses +traits, sa tournure! il revit! c'est lui! c'est Karl! + +--Ne croirait-on pas que vous l'avez connu?--dit en souriant le jeune +Romain au centenaire.--Renouvelez-vous donc connaissance avec +Karl-Martel? + +--Octave,--reprit mélancoliquement le vieillard,--j'ai cent ans... je +combattais à la bataille de Poitiers contre les Arabes. + +--Dans les troupes de Karl-Martel? + +--Oui, et je lui ai sauvé la vie,--répondit Amael en contemplant la +gigantesque peinture. Et, se parlant à lui-même, il ajouta en +soupirant:--Ah! que de souvenirs doux et tristes ce temps me rappelle! + +Octave regardait le vieillard avec une surprise croissante; puis, +semblant soudain réfléchir, il devint pensif et hâta le pas suivi des +deux otages. Vortigern, ébloui, examinait avec la curiosité de son âge +les richesses de toute sorte amoncelées dans ce palais; il ne put +s'empêcher de s'arrêter devant deux objets qui attirèrent surtout son +attention: le premier était un grand meuble en bois précieux, enrichi de +moulures dorées; des tuyaux de cuivre, d'airain et d'étain de +différentes grosseurs, placés les uns auprès des autres, s'étageaient +sur l'une des faces de ce meuble.--_Octave_,--demanda le jeune +Breton,--qu'est-ce que ce meuble? + +--C'est un _Orgue_ grec envoyé à Karl par l'empereur de Constantinople. +Cet instrument est vraiment merveilleux; à l'aide de cuves d'airain et +de soufflets de peau de taureau que tu ne peux apercevoir, l'air arrive +dans ces tuyaux, et lorsqu'ils sont en jeu, tantôt l'on croit entendre +les grondements du tonnerre, tantôt les sons légers de la lyre et de la +cymbale[I]. Mais, tiens, là, près de cette grande table d'or massif, où +est figurée en relief la ville de Constantinople[J], voici un objet non +moins curieux; c'est une horloge persane, envoyée, il y a quatre ans, à +l'empereur par Abdhallah, roi des Perses[K].--Et Octave montra au jeune +Breton et à son aïeul, non moins intéressé que Vortigern, une grande +horloge en bronze doré: les chiffres des douze heures entouraient le +cadran placé au centre d'une sorte de palais de bronze, aussi doré; +douze portes, encadrées d'arcades, se voyaient au rez-de-chaussée de +cette imitation monumentale.--Lorsque l'heure sonne,--dit Octave aux +deux Bretons,--des boules d'airain, marquant le nombre des heures, +tombent sur une petite cymbale. Au même instant (toujours selon le +nombre des heures), ces portes s'ouvrent, et par chacune d'elles sort un +cavalier armé de sa lance et de son bouclier. Si une, deux, trois, +quatre heures sonnent, une, deux, trois, quatre portes s'ouvrent; les +cavaliers sortent, saluent de la lance, puis ils rentrent, et les portes +se referment sur eux. + +--Cette oeuvre est vraiment merveilleuse!--dit Amael;--et sait-on les +noms des hommes qui ont fabriqué les prodiges dont nous sommes entourés? +ces peintures magnifiques? cette table d'or, où toute une ville est +figurée en relief? cet orgue, cette horloge? toutes ces merveilles +enfin? + +--Par Bacchus! Amael, voilà une plaisante question!--reprit Octave en +souriant.--Qui se soucie du nom des obscurs esclaves qui ont créé ces +choses? + +--Et le nom de Clovis, de Brunehaut, de Clotaire, de Karl-Marteau +traversera les âges!--murmura le centenaire avec amertume, tandis que le +jeune Romain disait à Vortigern: + +--Hâtons-nous! l'empereur nous attend. Il faudrait des journées, des +mois, pour admirer en détail les trésors dont ce palais est rempli, car +c'est la résidence favorite de l'empereur. Cependant, il aime presque +autant que sa demeure d'Aix-la-Chapelle, son vieux château d'Héristall, +berceau de sa puissante famille de maires du palais. + +Les deux otages, suivant leur guide, quittèrent ces somptueuses et +immenses galeries pour monter, sur les pas d'Octave, un escalier +tournant, qui conduisait à l'appartement particulier de l'empereur, +appartement autour duquel régnait le balcon qui servait à Karl +d'observatoire. Deux chambellans, richement vêtus, se tenaient dans une +première pièce.--Attendez-moi en ce lieu,--dit Octave aux Bretons;--je +vais prévenir l'empereur de votre venue, et savoir s'il lui plaît de +vous recevoir en ce moment. + +Vortigern, malgré sa haine de race et de famille contre les rois ou +empereurs franks, conquérants et oppresseurs de la Gaule, éprouvait une +sorte d'émotion à la pensée de se trouver en face de ce puissant Karl, +souverain de presque toute l'Europe; puis, à cette émotion s'en joignait +une autre: ce puissant empereur était le père de Thétralde, cette +charmante enfant qui, la veille, avait jeté son bouquet au jouvenceau; +car jamais sa pensée ne s'arrêtait sur la brune Hildrude. Au bout de +quelques instants, Octave reparut, il fit signe à Amael et à son +petit-fils d'entrer en leur disant à demi-voix:--Ployez très-bas le +genou devant l'empereur, c'est l'usage. + +Le centenaire regarda Vortigern et lui fit de la tête un signe négatif; +l'adolescent le comprit, et tous deux pénétrèrent dans la chambre à +coucher de Karl, alors en compagnie de son favori Eginhard, +l'archichapelain, qu'Imma avait autrefois bravement porté sur son dos. +Un serviteur de la chambre impériale attendait les ordres de son maître. +Lorsque les deux otages entrèrent chez lui, ce monarque, d'une taille +colossale (elle avait _sept fois_ la longueur de son pied), était assis +sur le bord de sa couche, seulement vêtu d'une chemise et d'un caleçon +de toile, qui dessinait la proéminence de son énorme ventre; il venait +de chausser une de ses chaussettes et tenait encore l'autre à la +main[L]. Il avait les cheveux presque blancs, la tête ronde, les yeux +grands et vifs, le nez long, le cou large et court, comme celui d'un +taureau[M]; sa physionomie, ouverte et empreinte d'une certaine +bonhomie, rappelait les traits de son aïeul Karl-Marteau. À l'aspect des +deux Bretons, l'empereur se leva du bord de son lit, et, tenant toujours +sa chaussette à la main, il fit, en boitant du pied gauche, deux pas à +l'encontre d'Amael, semblant en proie à une certaine émotion mêlée d'une +vive curiosité; puis il s'écria de sa voix grêle, qui contrastait si +singulièrement avec sa gigantesque stature:--Vieillard! Octave m'a dit +que tu as fait la guerre sous Karl-Martel, mon aïeul, et que tu lui as +sauvé la vie à la bataille de Poitiers? est-ce vrai? + +--C'est vrai.--Et, portant son doigt à son front, où se voyaient encore +les traces d'une profonde cicatrice, le vieux Breton ajouta:--J'ai reçu +cette blessure à la bataille de Poitiers. + +L'empereur se rasseyant sur le bord de son lit, chaussa sa chaussette et +dit en se tournant vers son archichapelain:--Eginhard, toi qui as +recueilli dans ta chronique les faits et gestes de mon aïeul, toi dont +la mémoire est toujours si présente, te rappelles-tu avoir entendu +raconter ce que rapporte ce vieillard? + +Eginhard resta un moment pensif, et reprit:--Je me souviens d'avoir lu +dans quelques parchemins, écrits de la main du glorieux Karl, et +renfermés dans ton cartulaire auguste, qu'en effet, à la bataille de +Poitiers...--Mais, s'interrompant et s'adressant au centenaire:--Ton +nom? + +--Amael. + +L'archichapelain réfléchit, et dit en secouant la tête:--Quoiqu'il ne +soit pas présent à mon souvenir, ce n'est pas là le nom du guerrier qui +sauva la vie de Karl-Martel à la bataille de Poitiers... c'était, +certainement, un nom frank, et point celui que tu dis. + +--Ce nom,--reprit le vieillard,--n'était-il pas celui de _Berthoald_? + +--Oui,--répondit vivement Eginhard;--c'est ce nom-là, Berthoald... et +dans quelques lignes écrites de sa main, le glorieux Karl recommandait à +ses fils ce Berthoald, auquel il devait la vie. + +Pendant ces mots échangés entre le vieux Breton et l'archichapelain, +l'empereur avait continué et terminé de s'habiller à l'aide du serviteur +de sa chambre. Ce costume, l'antique costume des Franks auquel Karl +restait fidèle (sauf les jours de réception et d'apparat), se composait +d'abord d'un haut de chausses d'épaisse toile de lin, que des +bandelettes de laine rouge, croisées les unes sur les autres, +assujettissaient autour des cuisses et des jambes, puis d'une tunique de +drap de Frise, bleu saphir, maintenue par une ceinture de soie; +l'empereur endossait ensuite, pour la saison d'automne et d'hiver, une +large casaque de peau de loutre ou de brebis[N]. Karl, ainsi vêtu, +s'assit sur un siége non loin d'un rideau destiné à voiler au besoin une +des fenêtres donnant sur le balcon qui lui servait d'observatoire. Le +serviteur sortit à un signe de Karl: resté seul avec Eginhard, Vortigern +et Amael, il dit à ce dernier:--Vieillard, si j'ai bien écouté mon +chapelain... un Frank, nommé Berthoald, a sauvé la vie de mon aïeul... +Comment se fait-il que ce Berthoald et toi vous soyez le même +personnage? + +--En deux mots, voici l'histoire,--dit Amael.--À quinze ans, poussé par +l'esprit d'aventure, j'ai quitté ma famille de race gauloise, alors +établie en Bourgogne. Après plusieurs traverses, j'ai réuni une bande +d'hommes déterminés; j'avais alors vingt ans. J'ai, par un honteux +mensonge, pris un nom frank, me disant de cette race afin de gagner la +protection de Karl-Martel. Pour l'intéresser davantage à mon sort, je +lui ai offert mon épée, celle de mes hommes, peu de jours avant la +bataille de Poitiers. À cette bataille, je lui ai sauvé la vie; depuis +lors, comblé par lui de faveurs, j'ai combattu sous ses ordres pendant +cinq ans. + +--Et ensuite? + +--Ensuite... honteux de mon mensonge et encore plus honteux de servir +avec les Franks, j'ai quitté Karl-Martel pour retourner en Bretagne, mon +pays natal... Là, je me suis fait laboureur. + +--Et par la chappe de saint Martin, tu t'es fait aussi rebelle!--s'écria +l'empereur de sa voix glapissante, qui prit alors un ton de fausset +perçant.--Oui, je sais que l'on t'a justement choisi pour otage, toi +l'instigateur et l'âme des révoltes, des guerres qui ont éclaté en +Bretagne, sous le règne de Pépin, mon père, et sous mon règne, à moi! +puisque dans cette dernière guerre tes endiablés compatriotes ont décimé +mes vieilles bandes aguerries! + +--J'ai combattu de mon mieux dans toutes nos guerres. + +--De ton mieux, traître! Quoi! comblé des faveurs de mon aïeul, tu n'as +pas craint de te révolter en armes contre son fils et contre moi! + +--Je n'ai eu qu'un remords, celui d'avoir mérité la faveur de ton aïeul. +Je me reprocherai toujours de m'être battu pour lui... au lieu de m'être +battu contre lui. + +--Vieillard!--s'écria l'empereur en devenant pourpre de colère,--tu as +encore plus d'audace que d'années! + +--Karl... brisons là! Tu te regardes comme souverain de la Gaule... nous +autres Bretons, nous ne reconnaissons pas tes droits. Ces droits, comme +tout conquérant, tu les tiens de... + +--Je les tiens de Dieu!--s'écria l'empereur, en frappant du pied et en +interrompant Amael.--Oui, mes droits sur la Gaule, je les tiens de +Dieu... et de mon épée! + +--De ton épée, oui; de la violence, oui; mais de Dieu, non! Le Dieu +juste ne consacre pas le vol... qu'il s'agisse d'une bourse ou d'un +empire. Clovis s'était emparé de la Gaule; ton père et ton aïeul ont +dépouillé de sa couronne le dernier rejeton de Clovis, peu nous importe, +à nous autres, qui ne voulons obéir ni à la race de Clovis, ni à celle +de Karl-Martel. Tu disposes d'une armée innombrable, tu as déjà ravagé, +vaincu la Bretagne, tu pourras la vaincre, la ravager encore, mais la +soumettre... non! Maintenant, Karl, j'ai dit. Tu n'entendras plus un mot +de moi à ce sujet: je suis ton prisonnier, ton otage. Dispose de moi! + +L'empereur, qui plusieurs fois avait failli laisser éclater son +indignation, se tourna vers Eginhard, et lui dit d'un ton calme après un +moment de silence:--Toi qui écris les faits et gestes de Karl, Auguste +Empereur des Gaules, César de Germanie, Patrice des Romains, Protecteur +des Suèves, Bulgares et Hongrois, tu écriras ceci: qu'un vieillard a +tenu à Karl un langage d'une audace inouïe, et que Karl n'a pu +s'empêcher d'estimer la franchise, le courage de l'homme qui lui parlait +ainsi.--Et, changeant soudain d'accent, l'empereur, dont les traits un +moment courroucés prirent une expression de bonhomie nuancée de finesse, +dit au vieillard:--Ainsi donc, seigneurs bretons de l'Armorique, quoi +que je fasse, vous ne voulez à aucun prix de moi pour empereur? et +pourtant, toi? me connais-tu seulement? + +--Karl, nous te connaissons en Bretagne par les maux des guerres que ton +père et toi vous nous avez faites. Nous savons aussi tes nombreuses +conquêtes en Europe; mais les peuples conquis admirent peu les +conquérants. + +--Ainsi, pour vous autres hommes de l'Armorique, moi, Karl, je ne suis +qu'un homme de conquête? de violence? de bataille? + +--Oui. + +--Vraiment? eh bien, suis-moi, je te ferai peut-être changer +d'avis,--dit l'empereur, après un moment de réflexion. Et se levant, il +prit sa canne et son bonnet. Avisant alors Vortigern, qui jusque-là +s'était tenu à l'écart:--Qu'est-ce que ce jeune et beau garçon-là? + +--C'est mon petit-fils. + +--Octave,--dit l'empereur en se retournant vers le Romain,--voici un +otage bien jeune? + +--Auguste prince, pour plusieurs raisons l'on a dû choisir ce +jouvenceau. Sa soeur a épousé _Morvan_, simple laboureur, mais l'un des +chefs bretons les plus intrépides; dans cette dernière guerre, il +commandait la cavalerie. + +--Mais alors, pourquoi ne l'a-t-on pas amené ici, ce Morvan? c'eût été +un excellent otage? + +--Prince auguste, pour l'amener ici, il eût fallu d'abord le prendre... +et quoique gravement blessé, Morvan, grâce à sa femme, une héroïne, est +parvenu à s'échapper avec elle; il a été impossible de les atteindre +dans les montagnes inaccessibles où ils se sont tous deux réfugiés. L'on +a donc choisi pour otages deux autres chefs de tribu, très-influents, +que nous avons laissés en chemin par suite de leurs blessures, puis ce +vieillard qui a été l'âme des dernières guerres, et enfin ce jeune homme +qui, par sa famille, tient à l'un des chefs les plus dangereux de +l'Armorique. L'on a aussi, je l'avoue, cédé aux prières de la mère de ce +jeune garçon; car elle désirait vivement le voir accompagner son aïeul +durant ce long voyage, fort rude pour un centenaire. + +--Et toi?--reprit l'empereur en s'adressant à Vortigern, qu'il avait, +pendant le récit d'Octave, regardé avec attention et intérêt,--tu le +hais sans doute aussi beaucoup, Karl le conquérant? Karl le batailleur? + +--L'empereur Karl a des cheveux blancs; moi, j'ai dix-huit +ans,--répondit le jeune Breton en rougissant et baissant les yeux,--je +ne saurais répondre. + +--Vieillard,--reprit Karl en se tournant vers Amael,--la mère de ton +petit-fils doit être une heureuse mère. Mais j'y songe, mon garçon, +est-ce qu'hier, peu de temps avant mon arrivée, tu n'as pas failli te +casser le cou en tombant de cheval? + +--Moi?--s'écria Vortigern en rougissant d'orgueil,--moi, tomber de +cheval? Qui a osé dire cela? + +--Oh! oh! mon garçon, te voilà rouge jusqu'aux oreilles,--reprit +l'empereur en riant.--Allons, rassure-toi, je ne veux point blesser ton +amour-propre d'écuyer, loin de là; car avant de te voir, j'avais entendu +d'interminables récits sur ta bonne grâce et ta hardiesse à cheval. Mes +chères filles, et surtout la petite Thétralde et la grande Hildrude, +m'ont dix fois répété pendant le souper, qu'elles avaient vu un sauvage +petit Breton, quoique blessé d'un bras, manier son cheval comme le +meilleur de mes écuyers. + +--Si je mérite quelques éloges, il faut les adresser à mon +grand-père,--répondit modestement Vortigern;--c'est lui qui m'a appris à +monter à cheval. + +--J'aime cette réponse, mon garçon; elle me prouve ta modestie et ton +respect pour les vieilles gens. Maintenant, dis-moi, es-tu savant? +Sais-tu lire et écrire? + +--Oui, grâce aux enseignements de ma mère. + +--Sais-tu chanter la messe au lutrin? + +--Moi!--reprit Vortigern fort étonné,--moi, chanter la messe! Non, non, +l'on ne chante guère la messe chez nous. + +--Les voyez-vous, ces païens bretons!--s'écria Karl.--Ah! mes évêques +ont raison, c'est un peuple endiablé que ce peuple armoricain! Quel +dommage qu'un si beau et si modeste garçon ne sache point chanter au +lutrin!--Et, mettant son bonnet de fourrure sur sa grosse tête et +s'appuyant sur sa canne, l'empereur dit au vieillard:--Allons, suis-moi, +seigneur breton. Ah! tu ne connais que Karl le Batailleur? Je vais t'en +faire voir un autre Karl, moi, que tu ne connais pas. Viens, viens!--Et +l'empereur, boitant et s'appuyant sur sa canne, se dirigea vers la porte +en faisant signe aux assistants de le suivre; mais, s'arrêtant au seuil, +il dit à Octave:--Va prévenir Hugh, mon grand veneur, que je chasserai +tantôt le cerf dans la forêt d'Oppenheim, qu'il y envoie la meute. + +--Auguste prince, vos ordres seront exécutés. + +--Tu diras aussi au grand Nomenclateur de ma table[O], que peut-être je +dînerai dans le pavillon de la forêt, si la chasse se prolonge. Ma suite +dînera aussi; que le festin soit somptueux. Quant à moi, tu diras au +Nomenclateur que mon goût n'a pas varié: un bon gros cuisseau de +venaison rôti, que l'on m'apporte tout fumant sur la broche, c'est +toujours mon régal[P]. + +Le jeune Romain s'inclina de nouveau; Karl sortit le premier de la +chambre, puis Eginhard et Amael. Octave s'approchant alors de Vortigern, +lui dit tout bas:--Je vais faire savoir à l'appartement des filles de +l'empereur qu'il chasse tantôt. Par Vénus! la mère des amours te +protége, mon jeune Breton. + +Le jouvenceau rougit de nouveau, et il hésitait à répondre au Romain, +lorsque Amael se retournant, l'appela et lui dit:--Viens, mon enfant, +l'empereur veut s'appuyer sur ton bras pour descendre l'escalier. + +Vortigern, de plus en plus troublé, s'approcha de Karl, qui disait à ses +chambellans:--Non, personne ne m'accompagnera, sinon Eginhard et ces +deux Bretons.--S'adressant alors au jouvenceau:--Ton bras me sera d'un +meilleur appui que ma canne, cet escalier est rapide; viens et marche +prudemment. + +L'empereur, appuyé sur le bras de Vortigern, descendit lentement les +degrés d'un escalier qui aboutissait à l'un des portiques d'une cour +intérieure; là, Karl abandonna le bras du jeune Breton et lui dit en +reprenant sa canne:--Tu as marché fort sagement, tu es un bon guide. +Quel dommage que tu ne saches pas chanter au lutrin!--Ce disant, Karl +suivit une galerie qui longeait la cour; les personnes dont il était +accompagné marchaient à quelques pas derrière lui. Bientôt il aperçut, +en dehors de la galerie, un esclave qui traversait la cour et portait +sur ses épaules un grand panier:--Eh! là bas!--lui cria l'empereur de sa +voix perçante,--l'homme au panier! approche! Qu'as-tu dans ce panier? + +--Des oeufs, seigneur. + +--Où les portes-tu? + +--Aux cuisines de l'auguste empereur. + +--D'où viennent-ils, ces oeufs-là? + +--De la métairie de Mulsheim, seigneur. + +--De la métairie de Mulsheim?--répéta l'empereur en réfléchissant, et il +ajouta presque aussitôt:--il doit y avoir trois cent vingt-cinq oeufs +dans ce panier? + +--Oui, seigneur; c'est la redevance que chaque mois l'on apporte de la +ferme. + +--Va... et prends garde de casser tes oeufs.--L'empereur, s'arrêtant +alors un instant, appuyé sur sa canne, se tourna vers Amael, et +l'appelant:--Eh! seigneur breton, venez ici, à côté de moi.--Amael +obéit; l'empereur, continuant de marcher, ajouta:--Karl le Batailleur, +le conquérant, est du moins un bon ménager... qu'en penses-tu? Il sait, +à un oeuf près, combien pondent les poules de ses métairies[Q]. Si +jamais tu retournes en Bretagne, tu raconteras ceci aux ménagères de ton +pays. + +--Si je revois jamais mon pays, je dirai la vérité sur ce que je vois +ici. + +En ce moment Karl frappa à une porte donnant sur la galerie. Aussitôt un +clerc, vêtu de noir, vint ouvrir, et s'écria, frappé de surprise, en +fléchissant le genou:--L'empereur!--Et comme le clerc faisait un +mouvement pour courir à la porte d'une salle voisine, dont on voyait +l'entrée, Karl lui dit:--Ne bouge pas!... Maître Clément professe à +cette heure, n'est-ce pas? + +--Oui, prince Auguste. + +--Reste là...--Et s'adressant à Amael:--Seigneur Breton, tu vas visiter +une école que j'ai fondée; elle est sous l'enseignement de maître +Clément, fameux rhéteur, que j'ai fait venir d'Écosse. Les enfants des +plus grands seigneurs de ma cour viennent, d'après ma volonté, étudier +dans cette école, avec les enfants des plus pauvres de mes serviteurs. + +--Karl, ceci est bien... je t'en félicite! + +--C'est pourtant Karl le Batailleur qui a fait cette bonne chose... +Enfin, viens, entrons.--Et se tournant vers Vortigern:--Eh! mon jeune +homme, vous qui ne savez pas chanter la messe, entrez, entrez, et ouvrez +de toutes vos forces les yeux et les oreilles; vous allez voir des +écoliers de votre âge. + +L'école _palatine_, dirigée par l'Écossais Clément, et dans laquelle les +deux Bretons suivirent l'empereur, était remplie d'environ deux cents +écoliers; tous se levèrent de leurs bancs à la vue de Karl; mais lui +leur faisant signe de se rasseoir:--Restez assis, mes enfants; j'aime +mieux vous voir le nez baissé sur vos cahiers d'étude, que le nez en +l'air, sous prétexte de respect à mon égard.--Maître Clément, directeur +de l'école palatine, se disposait à descendre de sa chaire; mais Karl +s'écria:--Reste sur ton trône de sapience, mon digne maître; je ne suis +ici que l'un de tes sujets; je désire seulement jeter un coup d'oeil sur +les travaux de ces enfants, savoir de toi s'ils te satisfont et s'ils +ont progressé en mon absence. Voyons les travaux de ce jour. + +L'empereur se piquait fort de belles-lettres; il s'assit sur un siége +près de la chaire de Clément, et examina longuement plusieurs cahiers +qui lui furent soumis par différents écoliers; mais les élèves +appartenant à des parents nobles ou riches ne présentèrent à l'empereur +que des travaux médiocres ou détestables, tandis qu'au contraire, les +élèves les plus pauvres, ou des conditions les moins élevées, +présentèrent des ouvrages tellement distingués, que Karl s'écria en se +tournant vers Amael:--Si tu étais plus lettré, seigneur Breton, tu +apprécierais comme moi ces lettres et ces vers que je viens de +parcourir; les plus douces saveurs de la science se font sentir dans la +plupart de ces écrits.--Et Karl, s'adressant aux écoliers:--«Je vous +loue beaucoup, mes enfants, de votre zèle à remplir mes intentions; +efforcez-vous d'atteindre à la perfection, et je vous donnerai de riches +évêchés, de magnifiques abbayes.»--Puis, fronçant le sourcil, en jetant +un regard irrité sur les nobles paresseux et sur les riches fainéants, +il ajouta:--«Quant à vous, fils des principaux de la nation, quant à +vous, enfants délicats et fort gentils, d'ailleurs, qui, vous reposant +sur votre naissance et sur votre fortune, avez négligé mes ordres et vos +études, préférant le jeu et la paresse... quant à vous!--s'écria-t-il de +plus en plus courroucé en frappant le plancher de sa canne,--que +d'autres vous admirent; je ne fais, moi, aucun cas de votre naissance et +de votre fortune!... Écoutez et retenez ces paroles: Si vous ne vous +hâtez de réparer votre négligence par une constante application, vous +n'obtiendrez jamais rien de moi[R]!»--Les riches fainéants baissèrent +les yeux, tout tremblants. L'empereur alors se leva et dit à un jeune +clerc, nommé Bernard, à peine âgé de vingt ans, l'un des écoliers dont +les travaux distingués venaient d'attirer son attention:--Toi, mon +garçon, suis-moi, je te fais dès aujourd'hui clerc de ma chapelle[S], et +ma protection ne s'arrêtera pas là.--Puis s'adressant à Amael:--Eh bien, +seigneur breton? tu le vois, Karl le Batailleur agit dans son humble +humanité, comme agit le Seigneur Dieu dans sa divinité; il sépare +l'ivraie du bon grain, met les bons à sa droite et les mauvais à sa +gauche. Si jamais tu retournes en Bretagne, tu diras aux rhéteurs de ton +pays que Karl ne surveille pas trop mal l'école qu'il a fondée. + +--Je dirai, Karl, que je t'ai vu agir, en ceci, avec sagesse, justice et +bonté. + +--Je veux que les belles-lettres et la science illustrent mon règne. Si +tu étais moins barbare, je te ferais assister à une séance de notre +Académie; nous avons pris des noms de l'antiquité: Eginhard s'appelle +_Homère_, Clément _Horace_; moi, je suis le _roi David_[T]. Ces noms +immortels nous séient comme des armures de géants à des nains; mais, du +moins, nous honorons ces génies de notre mieux. Et maintenant,--ajouta +l'empereur en poursuivant sa marche,--allons, en bons catholiques, +entendre la messe. + +L'empereur, précédant les personnes dont il était accompagné, suivit une +longue galerie. À l'angle d'un tournant, endroit assez sombre, Karl, +rencontrant une jeune et jolie esclave, l'accosta familièrement, ainsi +qu'il en usait avec l'innombrable quantité de femmes de toute condition +dont il remplissait son palais, lui prit en riant le menton, puis la +taille; il allait même pousser plus loin ses agressions libertines, +lorsque se souvenant que malgré l'obscurité de la galerie, il pouvait +être aperçu des personnes de sa suite, il fit signe à l'esclave de +s'éloigner, et dit en riant à Amael:--Karl aime à se montrer accessible +à ses sujets. + +--Et surtout à ses sujettes,--reprit le vieillard;--mais, bon! la messe +t'absoudra! + +--Ah! païen de Breton! païen de Breton!--murmura l'empereur; et peu +d'instants après, il entrait dans la basilique d'Aix-la-Chapelle, +attenant au palais impérial. Vortigern et son aïeul furent éblouis de +l'incroyable magnificence de ce temple, dans lequel s'étaient rendus +tous les commensaux du palais impérial. Vortigern vit au loin, près du +choeur, parmi les concubines, les filles et petites-filles de Karl, +brillamment parées, la blonde et charmante Thétralde, assise à côté de +sa soeur Hildrude. L'empereur prit sa place accoutumée, derrière le +lutrin, au milieu des chantres, somptueusement vêtus. L'un d'eux offrit +respectueusement à l'empereur un bâton d'ébène avec lequel il battit la +mesure, et donna, lorsqu'il le fallut, le signal des différents chants +indiqués par la liturgie. Un peu avant la fin de chaque verset, Karl, en +manière de signal, poussait de sa voix grêle une sorte de cri guttural +si étrange[U], que Vortigern, dont le regard venait de rencontrer, par +hasard, les grands yeux bleus de la blonde Thétralde obstinément fixés +sur lui, faillit éclater de rire au cri de l'empereur, malgré la +sainteté du lieu, malgré le trouble croissant où le jetaient les doux +regards de Thétralde. La messe terminée, Karl dit à Amael:--Eh bien, +seigneur breton, avoue qu'au besoin, tout batailleur que je suis, je +ferais un bon clerc et un bon chantre? + +--Je ne me connais point à ces choses; je te dirai seulement que comme +chantre, tu as poussé un cri cent fois plus discord que le cri des +corbeaux de mer de nos grèves. Puis, le chef d'un empire a, ce me +semble, mieux à faire que de chanter la messe. + +--Tu seras toujours un barbare et un idolâtre!--s'écria l'empereur en +sortant de la basilique. Au moment où il se trouvait sous le portail de +ce monument, l'un des grands de sa cour qui se pressaient sur son +passage, lui dit:--Auguste prince, l'on vient d'apprendre à l'instant +même la mort de l'évêque de Limbourg. + +--Oh! oh! seulement à l'instant? Cela m'étonne fort; l'on est si âpre à +la curée des évêchés, que l'on annonce toujours la mort des évêques au +moins deux ou trois jours à l'avance. Est-il du moins mort en bonne +odeur de sainteté, ce défunt évêque? S'est-il recommandé dans l'autre +monde par de grosses aumônes laissées aux pauvres? + +--Auguste prince, il n'a laissé, dit-on, aux pauvres, que deux livres +d'argent. + +--Quel léger viatique pour un si long voyage[V]!--s'écria une voix; +c'était celle de Bernard, le pauvre et savant écolier que Karl avait +déjà nommé clerc de sa chapelle, et qui, d'après les ordres de +l'empereur, se tenait non loin de lui, depuis sa sortie de l'école +palatine. Karl, se tournant vers le jeune homme qui, rouge de confusion, +regrettant déjà la hardiesse de son langage, tremblait de tous ses +membres, lui dit en se remettant en marche:--Suis-moi;--mais voyant les +grands de sa cour se préparer à l'accompagner, Karl ajouta:--Non, non; +ces deux Bretons, Eginhard et ce jeune clerc m'accompagneront seuls; +vous autres, tenez-vous prêts pour la chasse de tantôt. + +La foule brillante s'arrêta, l'empereur regagna les galeries du palais +sans autre suite que Vortigern, Amael, Eginhard et le pauvre Bernard; +plus mort que vif, le clerc marchait le dernier, craignant d'avoir par +son indiscrète échappée, en critiquant l'avarice du défunt évêque, +courroucé l'empereur. Aussi quelle fut la surprise de l'écolier, +lorsqu'au bout de quelques pas, Karl, se retournant à demi, lui +dit:--Approche, approche! Tu trouves donc que l'évêque de Limbourg a +laissé trop peu d'argent pour les pauvres? + +--Seigneur!... + +--Réponds? Si je te donnais cet évêché, serais-tu, au moment de paraître +devant Dieu, plus libéral que l'évêque de Limbourg? + +--Auguste prince,--répondit le pauvre clerc, abasourdi de cette fortune +inouïe, en se jetant aux pieds de l'empereur,--c'est à la volonté de +Dieu et à votre toute-puissance de décider de mon sort. + +--Relève-toi, je te nomme évêque de Limbourg[X], et suis-moi; il est bon +que tu saches avec quelle âpreté l'on se dispute ici les évêchés! On +peut juger des richesses qu'ils rapportent par l'ardeur avec laquelle on +se les dispute. Et cependant, une fois que l'on tient l'évêché, la +cupidité, loin de s'assouvir, s'irrite encore. Te souviens-tu, Eginhard, +de cet insolent évêque de Manheim? Lors d'une de mes campagnes contre +les Huns, je l'avais laissé près de ma femme Hildegarde; ne voilà-t-il +pas que ce compère, se gonflant de la familiarité que lui témoignait ma +femme, poussa l'audace jusqu'à lui demander en don la baguette d'or dont +je me sers comme symbole de mon autorité, à cette fin, disait l'évêque, +de s'en servir comme de canne[Y]! Par le roi des cieux! le sceptre de +Karl, empereur, ne servira pas de sitôt de bâton aux évêques de son +empire! + +--Tu te trompes, Karl! C'est moi qui te le dis,--reprit Amael;--tôt ou +tard tes évêques se serviront de ton sceptre comme d'un bâton pour +conduire tes peuples à leur guise. + +--Par le marteau de mon aïeul! je briserais les mitres des évêques sur +leur tête s'ils voulaient usurper mon pouvoir! + +--Non, car tu les crains! J'en prends à témoin les grands biens et les +flatteries que tu leur prodigues. + +--Je crains les évêques, moi?--s'écria l'empereur; et s'adressant à +Eginhard:--L'affaire du _rat_ est-elle arrangée avec le juif? + +--Oui, seigneur,--répondit en souriant Eginhard;--hier l'évêque a conclu +le marché. + +--Ceci arrive à point pour te prouver si je crains les évêques, seigneur +Breton... Les flatter! moi! lorsqu'au contraire je ne manque jamais +l'occasion de leur donner de sévères ou plaisantes leçons lorsqu'ils +méritent le blâme. Quant aux méritants, je les enrichis, et encore je +regarde toujours à deux fois avant de leur donner des terres et des +abbayes dépendant du domaine impérial; car, avec telle abbaye ou telle +métairie, je suis certain de m'assurer un vassal plus fidèle que tel +comte ou tel évêque[Z]. + +En devisant ainsi, l'empereur avait regagné son palais et était remonté +dans son appartement, accompagné d'Éginhard, d'Amael, de son petit-fils +et de Bernard, nouvel évêque de Limbourg. À peine Karl fut-il entré dans +son observatoire, qu'un de ses chambellans lui dit:--Auguste empereur, +plusieurs grands officiers du palais ont sollicité l'honneur d'être +admis en votre présence pour vous entretenir d'une demande +très-urgente... La noble dame Mathalgarde (c'était une des nombreuses +concubines de Karl) est aussi déjà venue deux fois pour le même objet. + +--Faites entrer ces demandeurs,--dit Karl au chambellan, qui sortit +aussitôt; se tournant ensuite vers le jeune clerc, en lui montrant le +rideau de la fenêtre auprès de laquelle était placé son siége habituel, +l'empereur ajouta en riant:--Cache-toi derrière ce rideau, mon jeune +homme, tu vas connaître le nombre de rivaux que suscite la vacance d'un +évêché[AA]. + +À peine le jeune clerc eut-il disparu derrière le rideau, que la chambre +fut envahie par un grand nombre de familiers du palais, officiers ou +seigneurs de la cour; chacun d'eux, faisant valoir ses propres droits à +l'évêché ou les droits des postulants qu'il recommandait, assourdissait +l'empereur de ses sollicitations. Parmi eux se trouvait un évêque +magnifiquement vêtu, à l'air hautain et superbe. À son tour, il +s'approcha de Karl. + +--Voici l'évêque au _rat_.--dit tout bas Éginhard à l'empereur;--le prix +qu'il a payé au juif est de dix mille sous d'argent... le juif m'a +scrupuleusement rapporté la somme, d'après vos ordres. + +--Évêque de Bergues, n'as-tu pas assez d'un évêché?--dit Karl à ce +prélat si magnifique;--viendrais-tu en solliciter un second? + +--Prince Auguste... je vous prie de m'accorder, en échange de l'évêché +de Bergues, l'évêché de Limbourg. + +--Parce que ce dernier évêché est plus riche? + +--Oui, seigneur, et, si je l'obtiens, la part des pauvres n'en sera que +plus considérable. + +--Et maintenant, vous tous, écoutez bien ceci,--s'écria l'empereur d'un +air sévère, en montrant l'évêque.--Connaissant le goût passionné du +prélat que voilà pour les frivolités curieuses et ruineuses qu'il achète +à des prix insensés, j'ai commandé à Salomon, le juif, de prendre un rat +dans sa maison... vous entendez, un rat... le plus vulgaire des rats qui +ait jamais été pris dans une ratière; puis d'embaumer ce rat avec de +précieux aromates, de l'envelopper d'étoffes orientales brodées d'or, de +l'offrir à l'évêque de Bergues comme un rarissime rat de Judée rapporté +par un vaisseau vénitien, et de le vendre à ce prélat comme le plus +prodigieux, le plus miraculeux des rats[BB]. + +Un immense éclat de rire éclata parmi les témoins de cette scène, tandis +que l'évêque, irrité, mais se contraignant, baissait les yeux devant +Karl, qui poursuivit:--Or, savez-vous quel prix l'évêque de Bergues l'a +payé, ce rat prodigieux? _Dix mille sous d'argent!_ oui, dix mille sous +d'argent[CC], tout autant! J'ai la somme ici, le juif me l'a +rapportée... elle sera distribuée aux pauvres!--Puis il ajouta d'un air +sévère:--«Évêques, évêques, songez-y bien!... vous devez être les pères, +les pourvoyeurs des pauvres, ne point vous montrer avides de vaines +frivolités... et voici que, faisant tout le contraire, vous vous adonnez +plus que les autres mortels à l'avarice et à de vaines cupidités![DD]» +Par le roi des cieux! prenez-y garde!... la main de l'empereur vous a +élevés, elle pourrait vous abaisser. Non, évêque de Bergues, tu n'auras +pas l'évêché de Limbourg; conserve le tien, et sache-moi gré de ma +clémence. Quant à vous autres, sachez que j'ai promis l'évêché à un +jeune homme. Or, je ne veux pas, moi, manquer de parole à mon jeune +homme. + +À ce moment, les courtisans s'écartèrent pour donner passage à +Mathalgarde, une des concubines de l'empereur. Cette femme, d'une grande +beauté, s'approcha de Karl d'un air confiant et assuré dans le succès de +sa demande, et lui dit gracieusement:--Mon aimable seigneur, l'évêché de +Limbourg est vacant; je l'ai promis à un clerc que je protége, ne +doutant pas de votre approbation. + +--Chère Mathalgarde, je n'ai rien à vous refuser; mais j'ai donné +l'évêché à un jeune homme... et je ne saurais le lui reprendre. + +Mathalgarde, prenant alors sa voix la plus insinuante, la plus douce, +saisit une des mains de l'empereur et ajouta tendrement:--Auguste +prince, mon gracieux maître, pourquoi si mal placer cet évêché, en le +donnant à un jeune homme, à un enfant, sans doute?... Je vous en +conjure, accordez l'évêché à mon clerc; vous n'avez pas de serviteur +plus dévoué. + +Soudain une voix lamentable, sortant de derrière le rideau, s'écria au +grand étonnement des assistants:--«Seigneur empereur, tenez ferme!... ne +souffrez pas que personne arrache de vos mains la puissance que Dieu +vous a donnée... Tenez ferme! auguste prince! tenez ferme[EE]!» C'était +la voix du pauvre Bernard, qui, craignant de voir Karl se laisser +séduire par les paroles caressantes de Mathalgarde, le rappelait ainsi à +ses promesses. Alors l'empereur, écartant le rideau derrière lequel se +tenait le clerc, le prit par la main, et dit en le présentant à +l'assistance:--Voici le nouvel évêque de Limbourg...--Et s'adressant à +Bernard:--N'oublie jamais de distribuer d'abondantes aumônes... ce sera +un jour ton viatique pour ce long voyage dont on ne revient pas[FF]. + +La belle Mathalgarde, ainsi trompée dans son espérance, rougit de dépit +et sortit brusquement de l'appartement, bientôt suivie par les +courtisans, non moins déçus, et par l'évêque de Bergues, qui, sans le +vouloir, avait si chèrement payé au bénéfice des pauvres un humble rat +de ratière. + +--Seigneur Breton,--dit l'empereur en faisant signe à Amael de +s'approcher de la fenêtre qu'il ouvrit, afin de sortir sur le balcon +pour y jouir de la douce chaleur du soleil d'automne,--trouves-tu que +Karl soit d'humeur à laisser les évêques se servir de son sceptre, en +guise de bâton, pour conduire ses peuple? + +--Karl, si tu veux, à la fin de cette journée, m'accorder quelques +moments d'entretien, je te dirai sincèrement ma pensée sur ce que je +vois ici; je louerai le bien... je blâmerai le mal. + +--Tu vois du mal ici? + +--Ici... et ailleurs. + +--Comment, ailleurs? + +--Crois-tu que ton palais et ta ville d'Aix-la-Chapelle, ta ville de +prédilection... soient la Gaule tout entière? + +--Que me parles-tu de la Gaule! Je viens de parcourir le nord de ses +contrées... j'ai été jusqu'à Boulogne, où j'ai fait établir un phare +pour les vaisseaux, et de plus...--Mais l'empereur, s'interrompant, dit +au vieillard en lui désignant un endroit de la cour que le balcon +dominait:--Regarde!... et écoute! + +Amael vit auprès d'une des galeries un jeune homme de haute et robuste +taille, à barbe noire et touffue, portant les riches habits des évêques; +deux de ses esclaves venaient de lui amener un cheval des plus +pacifiques, ainsi qu'il convient à un prélat, et de l'approcher d'un +banc de pierre, afin qu'il fût plus facile à leur maître d'enfourcher sa +monture; mais le jeune évêque, remarquant deux femmes qui, d'une +croisée, le regardaient, et voulant, sans doute, faire preuve d'agilité, +ordonna impatiemment aux serviteurs d'éloigner le cheval du banc; puis, +dédaignant même le secours de l'étrier, il saisit d'une main la crinière +de l'animal, et s'élança d'un bond si vigoureux, que, dépassant le but, +il faillit tomber de l'autre côté du cheval, et eut assez de peine à se +raffermir en selle. Cette espèce de saut périlleux avait attiré +l'attention de l'empereur sur le trop agile prélat; aussi lui cria-t-il +de sa voix grêle et glapissante en se penchant au balcon:--Eh!... eh!... +mon alerte évêque... un mot, s'il te plaît?--Le jeune homme releva la +tête, et, reconnaissant Karl, s'inclina respectueusement. + +--«Tu es vif, agile et prompt,--lui cria l'empereur;--tu as bon pied, +bon bras, bon oeil; la tranquillité de notre royaume est, chaque jour, +troublée par la guerre; nous avons très-grand besoin de _clercs_ de ton +espèce; reste donc pour partager nos fatigues, puisque tu peux monter si +lestement à cheval[GG]... Je donnerai ton évêché à un homme moins +ingambe.» + +Le jeune évêque baissa la tête avec confusion. Il regardait l'empereur +d'un air suppliant, lorsque l'on entendit les aboiements lointains d'une +meute nombreuse et le retentissement des trompes.--C'est ma +vénerie,--dit l'empereur;--nous allons partir pour la chasse, seigneur +Breton, et ce soir, si tu le veux, nous causerons... Retourne chez toi +avec ton petit-fils; l'on vous servira votre réfection du matin, après +quoi vous viendrez me rejoindre; je suis curieux de voir si ton +jouvenceau est aussi habile écuyer qu'on le dit, et puis, vois-tu, +quoique l'exercice de la chasse soit un plaisir frivole, plaisir que +j'aime, je l'avoue, avec passion, car, en temps de paix, il me maintient +en vigueur et en santé, tu trouveras peut-être que Karl le Batailleur +tire parfois bon parti des frivolités. Allez donc prendre votre repas, +je vais prendre le mien; et ensuite, à cheval! + + * * * * * + +Octave était venu chercher Amael et son petit-fils après leur refection +du matin. Tandis qu'ils se dirigeaient vers l'une des cours du palais, +le jeune Romain, profitant d'un moment où le vieillard ne pouvait +l'entendre, dit tout bas en riant à Vortigern:--Heureux garçon! je suis +certain que deux paires de beaux yeux, les uns noir d'ébène, les autres +bleu d'azur, ont déjà cherché au loin dans la foule des +courtisans...--Mais, s'interrompant à la vue de la vive rougeur dont le +visage du jeune Breton se colorait, Octave ajouta:--Attends donc la fin +de mes paroles avant de devenir pourpre... Je disais que deux beaux yeux +bleus et deux beaux yeux noirs ont, plus d'une fois déjà, cherché dans +la foule des courtisans... la vénérable figure de ton grand-père, car +rien n'attire davantage les beaux yeux qu'une longue barbe blanche. Cela +est si vrai, que, ce matin, à la messe, la blonde Thétralde et la brune +Hildrude oubliaient l'office divin pour regarder incessamment... ton +aïeul qui se trouvait à côté de toi... Allons, te voici encore à rougir. +Crains-tu pas que les charmantes filles de l'empereur deviennent +amoureuses d'un centenaire? + +--Laisse-moi!... tes plaisanteries me sont insupportables,--dit +Vortigern avec impatience.--Je ne sais pas ce que tu veux dire. + +--Oh! que l'air de la cour est contagieux!--s'écria Octave.--Ce jeune +Breton est à peine échappé de ses bruyères, et le voici déjà non moins +dissimulé qu'un vieux clerc! + +Vortigern, de plus en plus embarrassé par les railleries d'Octave, +balbutia quelques mots, et bientôt le vieillard, son petit-fils et le +jeune Romain, montés sur d'excellents chevaux qu'ils trouvèrent gardés +par des esclaves dans l'une des cours du palais, rejoignirent +l'empereur. + +Karloman et Louis (_Hlut-wig_, comme disent les Franks), arrivés le +matin même du château d'Héristall, accompagnaient Karl, ainsi que cinq +de ses filles et quatre de ses concubines, les autres femmes du palais +impérial ne prenant pas, cette fois, le divertissement de la chasse. +Parmi les chasseresses, on remarquait Imma, qui avait vaillamment porté +sur son dos Éginhard, l'archichapelain. Belle encore, elle atteignait la +maturité de l'âge; puis venait Berthe, cherchant du regard Enghilbert, +le bel abbé de Saint-Riquier; ensuite Adelrude, qui, de loin, souriait à +Audoin, l'un des plus hardis capitaines de l'empereur; puis, enfin, la +brune Hildrude et la blonde Thétralde, qui, toutes deux, cherchaient des +yeux... le Breton centenaire, sans doute, ainsi que l'avait dit Octave à +Vortigern. La plupart des seigneurs de la suite de Karl portaient de +très-singuliers habits, venus à grands frais de Pavie, où le commerce +apportait les richesses de l'Orient. Parmi ces courtisans, les uns +étaient vêtus de tuniques teintes de pourpre tyrienne ornées de larges +pèlerines, de parements et de bordures en peaux d'oiseaux de Phénicie; +les plumes naissantes du cou, du dos et de la queue des paons d'Asie, +faisaient resplendir ces riches vêtements de tous les reflets de l'azur, +de l'or et de l'émeraude[HH]. D'autres courtisans portaient de précieux +justaucorps de fourrures de loirs ou de belettes de Judée, pelleteries +aussi fines, aussi délicates que la peau des oiseaux; des bonnets à +plumes flottantes, des hauts-de-chausses d'étoffe de soie, des bottines +de cuir oriental rouges ou vertes, brodées d'or ou d'argent, +complétaient les splendides ajustements de ces gens de cour. La +grossière rusticité du costume de l'empereur contrastait seule avec la +magnificence des courtisans: ses grosses et grandes bottes de cuir, à +éperons de fer, lui montaient jusqu'aux cuisses; il portait par-dessus +sa tunique une ample casaque de peau de brebis, la toison en dessus, +coiffé d'un bonnet de peau de blaireau, il tenait à la main un fouet à +manche court pour châtier ses chiens de chasse. Grâce à sa taille +élevée, qui dépassait de beaucoup celle de ses officiers, Karl, +apercevant de loin Vortigern et son aïeul, s'écria:--Eh! seigneur +Breton! venez, s'il vous plaît, ici, à côté de moi; je veux savoir si +votre petit-fils est aussi bon écuyer que le disent mes fillettes.--Les +rangs des cavaliers s'ouvrirent, afin de donner passage à Amael et à son +petit-fils, qui suivait modestement son aïeul, n'osant lever les yeux +sur le groupe de femmes dont était entouré l'empereur. Celui-ci, +examinant attentivement Vortigern, qui maniait son cheval avec sa bonne +grâce accoutumée, lui dit:--Le vieux Karl juge d'un coup d'oeil +l'habileté d'un écuyer. Je suis content; mais, avoue-le, mon garçon, tu +aimes mieux la chasse que la messe, et la selle de ton cheval qu'un banc +d'église?... Voyons, réponds... + +--Je préfère la chasse à la messe,--dit franchement Vortigern;--mais +j'aime mieux la guerre que la chasse. + +--Si ta réponse n'est pas celle d'un bon catholique, elle est celle d'un +garçon sincère. Qu'en pensez-vous, fillettes?--ajouta l'empereur en se +tournant vers le groupe de chasseresses--N'êtes-vous pas de mon avis? + +--Tu avais demandé à ce jeune homme sa pensée,--répondit la brune +Hildrude en regardant fixement Vortigern;--il a parlé sincèrement. De +ceci, je le loue; il dit ce qu'il fait, il ferait ce qu'il dit. +Vaillance et loyauté se lisent sur son visage. + +La blonde Thétralde, n'osant parler après sa soeur, devint vermeille +comme une cerise, et jeta un regard d'envie, presque de colère, sur la +brune Hildrude, dont elle jalousait sans doute la repartie. + +--Il me faut donc louer aussi ce jeune païen de sa franchise pour n'être +point en désaccord avec ces fillettes,--dit l'empereur.--Allons, en +marche!--Et, se penchant à l'oreille d'Amael, il lui dit tout bas, en +lui montrant d'un regard malin la foule de ses courtisans si brillants, +si miroitants sous leurs tuniques emplumées:--Voilà des compères fort +richement vêtus, n'est-ce pas? Regarde-les attentivement; tâche de ne +pas oublier la magnificence de leurs costumes, je te rappellerai ce +souvenir en temps opportun.--Et l'empereur partit au galop suivi de +toute sa cour, après avoir dit aux courtisans, ainsi qu'aux deux +Bretons:--Une fois en forêt, chacun pour soi, et à la grâce de son +cheval. À la chasse, il n'y a plus d'empereur et de cour, il n'y a que +des chasseurs! + + * * * * * + +La chasse avait lieu dans une vaste forêt, située aux portes +d'Aix-la-Chapelle. Le soleil d'automne, d'abord radieux, s'était peu à +peu voilé sous l'un de ces brouillards si fréquents dans cette saison et +dans ces pays du Nord. D'après l'ordre de l'empereur, aucun de ses +courtisans ne s'était attaché à ses pas; les chasseurs se disséminèrent: +les uns, plus aventureux, ne quittaient pas la meute acharnée à la +poursuite du cerf à travers les futaies; les autres, moins intrépides +veneurs, se guidant d'après le son des trompes ou les aboiements des +chiens, voyaient au loin, de temps à autre, le cerf, la meute et les +veneurs sortir des enceintes et traverser les allées. Dès le début de la +chasse, Karl, emporté par son ardeur, avait abandonné ses filles, +incapables d'ailleurs de le suivre au plus épais des fourrés, où +l'empereur des Franks pénétrait comme le dernier de ses veneurs. +Vortigern, un moment séparé de son aïeul, au milieu de ce tumultueux +rassemblement, où près de cent chevaux, réunis dans un carrefour, +excités par les fanfares des trompes, et s'animant entre eux, +piaffaient, hennissaient se cabraient, Vortigern, dressé sur ses +étriers, cherchait Amael du regard, lorsque, faisant un violent écart, +son cheval s'emporta si rapidement, que lorsque le jeune Breton parvint, +après de grands efforts, à maîtriser sa monture, il se trouva +très-éloigné des chasseurs. Tâchant alors de percer des yeux le +brouillard qui s'épaississait de plus en plus, il se vit seul dans une +longue avenue dont il ne pouvait plus distinguer les issues voilées par +la brume. Il prêta l'oreille, espérant entendre au loin le bruit de la +chasse, qui l'aurait guidé pour la rejoindre; mais le plus profond +silence régnait dans cette partie de la forêt, dont Vortigern ignorait +les chemins. Cependant, au bout de quelques instants, le galop rapide de +deux chevaux, s'avançant derrière lui à toute vitesse, frappa son +oreille; puis, un cri, paraissant poussé plutôt par la colère que par +l'effroi, parvint à son oreille, et bientôt il aperçut à travers le +brouillard une forme vague; elle devint de plus en plus distincte, et la +blonde Thétralde, fille de l'empereur des Franks, apparut aux yeux du +jeune Breton: vêtue d'une longue robe de drap bleu-saphir, bordée +d'hermine, blanche comme le pelage de sa haquenée, Thétralde portait, +sur ses tresses blondes, un petit bonnet aussi d'hermine; une écharpe de +soie tyrienne, aux vives couleurs, dont les longs bouts flottaient au +vent, ceignait sa fine taille. La naïve et charmante figure de la fille +de l'empereur, animée par l'ardeur de sa course, brillait d'un vif +incarnat; rougissant de plus en plus à l'aspect de Vortigern, elle +baissa ses grands yeux bleus, tandis que les brusques ondulations de son +sein de quinze ans soulevaient l'étroit corsage de sa robe. Le trouble +de Vortigern égalait le trouble de Thétralde; comme elle, il restait +muet, embarrassé; comme elle, il tenait les yeux baissés; comme elle +enfin, il sentait son coeur battre avec violence. Le silencieux embarras +des deux enfants fut interrompu par Thétralde. D'une voix timide et mal +assurée, elle dit au jeune Breton sans oser le regarder:--Je croyais ne +pouvoir jamais te rejoindre; ton cheval avait tant d'avance sur ma +haquenée... + +--C'est que... mon cheval m'a emporté... + +--Oh! je m'en suis aperçue... ma soeur Hildrude aussi,--ajouta Thétralde +en fronçant ses jolis sourcils;--alors nous nous sommes élancées toutes +deux à ta poursuite... de peur que, dans ton ignorance des routes de la +forêt, tu ne t'égares,--se hâta d'ajouter Thétralde. + +--Aussi m'avait-il semblé entendre le galop de deux chevaux... puis un +cri. + +--Ma soeur voulait me dépasser; mais, moi, j'ai appliqué sur la tête de +son cheval un bon coup de houssine. Alors, tout effaré, il s'est jeté de +côté dans une allée où il a emporté Hildrude; ne pouvant le maîtriser, +elle a poussé un cri de colère. + +--Mais elle court un danger, peut-être? + +--Non, non; ma soeur finira par arrêter son cheval. Seulement, comme le +brouillard est très-épais, elle ne pourra pas nous rejoindre, et j'en +suis bien aise. + +Vortigern était au supplice; pourtant un sentiment d'une douceur +ineffable se mêlait à ses angoisses. Les deux enfants restèrent de +nouveau silencieux; la fille de l'empereur des Franks rompit encore la +première le silence en disant au jeune Breton:--Tu ne parles pas... +Est-ce que cela te chagrine que je t'aie rejoint? + +--Non, oh! non!... + +--Tu me trouves peut-être méchante, parce que j'ai battu le cheval de ma +soeur? mais, que veux-tu? quand je l'ai vue s'efforcer de me dépasser, +je n'ai plus été maîtresse de moi. + +--J'espère qu'il ne sera arrivé aucun mal à votre soeur. + +--Je l'espère aussi. + +Thétralde et Vortigern demeurent encore muets pendant quelques moments. +La jeune fille reprit avec un léger accent de dépit:--Tu es +très-silencieux... + +--Ce n'est pas de ma faute. Je ne sais que dire... + +--Ni moi non plus; cependant je mourais d'envie de te parler... Comment +t'appelles-tu? + +--Vortigern. + +--Vortigern... c'est un nom de ton pays? + +--Oui. + +--Moi, je me nomme Thétralde... Dis-le ce nom. + +--Thétralde... + +--J'aime à t'entendre prononcer mon nom... tu le dis doucement. + +--C'est qu'il est doux à prononcer. + +--Le tien aussi, quoiqu'un peu barbare... Vortigern. + +--De quel côté peut être la chasse?--reprit le jeune Breton en regardant +d'un côté et d'autre avec une anxiété croissante;--il sera difficile de +retrouver les chasseurs, le brouillard s'épaissit de plus en plus. + +--Si nous allions nous perdre,--dit Thétralde en riant.--Moi, je ne +connais pas les routes de la forêt. + +--Alors, pourquoi n'être pas restée auprès des gens de la cour de votre +père? + +--Je ne sais. Je t'ai vu t'éloigner rapidement, je t'ai suivi malgré +moi. + +--Et maintenant, voyez dans quel embarras nous voilà! + +--Tu es donc fâché de te trouver ici seul avec moi? + +--Mon Dieu! je ne suis pas fâché,--s'écria le pauvre Vortigern;--mais je +crains pour vous que cet épais brouillard se change en pluie vers le +soir; vous serez mouillée jusqu'aux os, surtout si nous nous égarons de +plus en plus. Nous devrions tâcher de rejoindre la chasse. + +--Essayons... de quel côté irons-nous? + +--Tout à l'heure il m'a semblé entendre, très au loin, le bruit affaibli +des trompes. + +--Écoutons encore,--dit Thétralde en penchant de côté sa tête charmante, +tandis que Vortigern, faisant faire quelques pas à son cheval, allait, à +peu de distance, prêter l'oreille de son côté. + +--Entends-tu quelque chose, toi?--reprit la fille de l'empereur des +Franks en élevant sa douce voix et s'adressant à Vortigern, éloigné +d'elle de quelques pas.--Moi, je n'entends rien. + +--Ni moi non plus,--répondit le jeune Breton en se rapprochant de +Thétralde.--Quel malheur! Comment faire? + +--Nous voilà perdus!--dit la jeune fille en riant aux éclats.--Et si la +nuit vient, quelle terrible chose! + +--Quoi! vous riez en un pareil moment! + +--Est-ce que tu as peur, toi, soldat, qui t'es battu si jeune?--Puis la +jolie figure de Thétralde, devenant inquiète, elle ajouta:--Et ta +blessure? + +--Ne parlons pas de ma blessure, parlons de vous... Voyez, le brouillard +s'épaissit de plus en plus... Comment retrouver notre route? + +--Moi, je veux te parler de ta blessure,--reprit la fille de Karl avec +une impatience enfantine.--Pourquoi ton bras n'est-il plus soutenu comme +hier par une écharpe? + +--Cela m'aurait gêné pendant la chasse. + +Thétralde, détachant vivement sa longue ceinture de soie tyrienne, +l'offrit à Vortigern, en lui disant:--Tiens, ma ceinture remplacera ton +écharpe et soutiendra ton bras. + +--C'est inutile, je vous assure. + +--Tu me refuses?--dit tristement Thétralde en tenant toujours à la main +la ceinture qu'elle présentait à Vortigern; puis, attachant sur lui ses +beaux yeux bleus, presque suppliants:--Je t'en prie, ne me refuse pas! + +Le jeune Breton, vaincu par ce timide et gracieux regard, accepta +l'écharpe; mais, tenant en main les rênes de son cheval, il se trouvait +fort empêché pour attacher cette ceinture en sautoir. + +--Attends,--lui dit Thétralde, et approchant sa haquenée tout près du +cheval de Vortigern, elle se pencha sur sa selle, prit les deux bouts de +l'écharpe, les noua derrière le cou du jouvenceau. Il sentit ainsi les +mains de la jeune fille effleurer ses cheveux; il tressaillit si +vivement, que Thétralde lui dit en achevant le noeud:--Tu trembles... + +--Oui,--répondit Vortigern avec un trouble croissant.--Le brouillard +devient si épais, si humide... Et vous-même, n'avez-vous pas froid? + +--Moi... oh! non... Mais puisque tu as froid, nous allons, si tu le +veux, marcher au pas de nos chevaux. Il est inutile d'aller plus vite... +Peut-être la chasse que nous cherchons reviendra-t-elle de ce coté. + +--Puissions-nous avoir ce bonheur!--répondit le jeune Breton avec un +soupir. Les deux enfants continuèrent de s'avancer côte à côte et au pas +dans cette longue avenue, où l'on ne distinguait rien à vingt pas de +distance, tant le brouillard devenait épais; la nuit approchait. +Thétralde reprit au bout de quelques instants de silence:--Ton aïeul a +l'air très-bon et très-vénérable. + +--Aussi je l'aime autant que je le vénère. + +--Et ton père? + +--Il est mort! + +--Quoi! tu n'as plus ton père!... Et ta mère, vit-elle encore? + +--Oh! oui... heureusement! + +--Est-ce que tu lui ressembles? + +--On me l'a dit. + +--Combien elle a dû pleurer en te quittant! + +--Ma mère a du courage. Ses dernières paroles ont été celles-ci: «Tu +t'en vas comme otage en pays ennemi... quoi qu'il arrive, honore et fais +honorer le nom breton.» + +--C'est vrai! Nous sommes, nous autres Franks, les ennemis des gens de +ton pays; et pourtant je ne me sens contre toi aucune inimitié... Et +toi, en as-tu contre moi? + +--Comment serais-je l'ennemi d'une jeune fille? + +--As-tu des soeurs? + +--J'en ai une. + +--Est-ce qu'elle te ressemble? + +--Nous ressemblons tous deux à notre mère. + +--Tu dois être très-chagrin d'être éloigné de ton pays? Veux-tu que je +demande à l'empereur, mon père, de te faire grâce à toi et à ton aïeul? + +--Grâce!... Un Breton ne demande jamais grâce!--s'écria fièrement +Vortigern.--Moi et mon grand-père nous sommes otages, prisonniers sur +parole; nous subirons la loi de la guerre sans demander jamais de grâce. + +--Tant mieux! oh! tant mieux! + +--Que voulez-vous dire? + +--Ton grand-père et toi vous resterez alors longtemps ici. + +Un nouveau silence suivit cet entretien; bientôt, ainsi que l'avait +prévu Vortigern, l'épais brouillard se changea en une pluie fine et +pénétrante.--Voici la pluie,--dit le jeune Breton;--elle va mouiller vos +vêtements! c'est à se désespérer! L'on n'entend rien, rien, et l'on +dirait cette route sans fin; mais en voilà une à gauche, si nous la +prenions? + +--Prenons-la,--dit Thétralde avec indifférence, et elle changea la +direction de sa haquenée. Vortigern arrêta soudain son cheval, déboucla +le ceinturon de son épée, ceinturon et épée qu'il plaça à l'arçon de sa +selle, afin de pouvoir se dévêtir de sa saie. Thétralde lui dit:--Que +fais-tu donc? + +Vortigern, sans répondre, ôta sa saie, restant vêtu d'un justaucorps +d'épaisse toile blanche comme ses larges braies.--J'ai consenti à +prendre votre écharpe,--dit-il à la fille de l'empereur,--vous allez me +laisser vous couvrir de ma saie, en nouant ses manches sous votre cou; +elle vous servira de manteau et vous garantira de la pluie. + +--Mais toi-même, avec ce justaucorps de toile, tu seras beaucoup plus +mouillé que moi. + +--Ne craignez rien; je suis habitué aux intempéries des saisons. J'ai +accepté votre écharpe, prenez ma saie. + +--Alors, attache-la sur mes épaules,--répondit Thétralde en +rougissant.--Je n'ose abandonner les rênes de ma haquenée. + +Vortigern, non moins ému que sa compagne, se rapprocha et posa la +tunique sur les épaules de Thétralde; mais lorsqu'il s'agit de nouer les +manches du vêtement sous le cou, et presque sur le sein palpitant de la +jeune fille, qui, les yeux baissés, la joue incarnate, levait, autant +que possible, son petit menton rose, afin de donner à Vortigern toute +facilité pour l'accomplissement de son obligeant office, les mains de +l'adolescent tremblèrent si fort, si fort... que, par deux fois, il se +reprit à nouer les manches. + +--Vois-tu, comme tu as froid,--dit Thétralde;--tu frissonnes encore plus +fort que tout à l'heure. + +--Oh! ce n'est pas de froid que je tressaille... + +--Qu'as-tu donc alors? + +--Je ne sais... l'inquiétude où je suis pour vous; car la nuit +approche... Cette pluie augmente, et nous ne savons quel chemin prendre. + +Soudain, Thétralde, interrompant son compagnon, poussa un cri de joie, +et dit en tendant la main vers l'un des côtés de l'allée qu'ils +suivaient:--Vois donc là-bas, cette hutte. + +Vortigern aperçut en effet, sous une futaie de châtaigniers séculaires, +une hutte construite d'épaisses mottes de terre entassées les unes sur +les autres. Une étroite ouverture donnait accès dans cette tanière, +devant laquelle fumaient quelques débris de broussailles naguère +allumées.--C'est une de ces cabanes où les esclaves bûcherons se +retirent durant le jour lorsqu'il pleut,--dit Thétralde;--nous serons +là-dedans à l'abri. Attache ton cheval à un arbre et aide-moi à +descendre de ma haquenée. + +À la seule pensée de partager ce réduit solitaire avec la jeune fille, +Vortigern sentit son coeur tour à tour se serrer et s'épanouir; une +chaleur brûlante lui monta au visage et pourtant il frissonnait; mais +après un moment d'hésitation, obéissant aux ordres de sa compagne, il +attacha son cheval à un arbre, et pour aider la jeune fille qui se +penchait vers lui à descendre de sa monture, il lui tendit les bras et y +reçut bientôt le corps souple et léger de Thétralde. À ce contact, +l'émotion de Vortigern fut si profonde qu'il se sentit presque +défaillir; mais la fille de Karl, courant vers la cabane avec une +curiosité enfantine, s'écria gaiement:--Il y a dans la hutte un banc de +mousse et une provision de bois sec, nous allons faire du feu, il reste +encore de la braise. Viens vite, viens vite! + +L'adolescent accourait rejoindre sa compagne lorsqu'il trébucha sur un +corps rond qui roula sous son pied; il se baissa et vit sur le sol un +grand nombre de gousses épineuses tombées des immenses châtaigniers de +cette futaie. Cédant à la mobilité des impressions de son âge, il dit +vivement:--Grande découverte! des châtaignes! des châtaignes! + +--Quel bonheur!--reprit non moins gaiement Thétralde,--nous ferons +griller ces châtaignes; je vais les ramasser pendant que tu rallumeras +le feu! + +Le jeune Breton se rendit d'autant plus volontiers aux désirs de sa +compagne, qu'il espérait trouver dans ces jeux un refuge contre les +pensées vagues, tumultueuses, ardentes, remplies de charme et d'angoisse +auxquelles il se sentait en proie depuis sa rencontre avec Thétralde. Il +entra donc dans la hutte, y prit plusieurs brassées de bois sec et +raviva le brasier, tandis que la fille de Karl, courant de ci de là, +ramassait une grosse provision de châtaignes qu'elle rapporta dans un +pan de sa robe. S'asseyant alors sur le banc de mousse placé au fond de +la cabane, dont l'intérieur était vivement éclairé par la lueur du feu +allumé près du seuil, elle dit à Vortigern, en lui montrant une place à +côté d'elle:--Assieds-toi là, et viens m'aider à écosser ces châtaignes. + +L'adolescent s'assit auprès de Thétralde luttant avec elle de prestesse, +et comme elle se piquant plus d'une fois les doigts pour retirer les +fruits mûrs de leur enveloppe, il lui dit en riant:--Voici pourtant la +fille de l'empereur des Franks assise dans une hutte de terre, écossant +des châtaignes comme la pauvre enfant d'un esclave bûcheron. + +--Vortigern, tu me croiras si tu veux,--reprit Thétralde en regardant +son compagnon d'un air radieux,--jamais la fille de l'empereur des +Franks n'a été plus contente. + +--Et moi, Thétralde, je vous jure que depuis que j'ai quitté ma mère, ma +soeur et la Bretagne, jamais je n'ai été plus heureux qu'aujourd'hui. + +--Ce que tu dis là, tu le penses? + +--Oh! oui! + +--Et si demain ressemblait à aujourd'hui? et s'il en était ainsi pendant +longtemps, bien longtemps... toujours? tu serais content? + +--Et vous, Thétralde? + +--Dis-moi donc _toi_; on se tutoie en Germanie. + +--Mais le respect... + +--Je te dis _toi_, et je ne t'en respecte pas moins,--reprit la jeune +fille en riant;--ainsi tu me demandais si je serais heureuse de penser +que tous les jours seraient semblables à celui-ci? + +--Oui. + +--Vortigern, cette pensée me ravirait! + +--Et moi aussi, Thétralde. + +La jeune fille se tut, resta pensive, tenant entre ses doigts délicats +une gousse de châtaignes à demi ouverte, puis, après quelques instants +de silence, elle reprit:--Vortigern, y a-t-il loin, très-loin d'ici à +ton pays? + +--D'ici en Bretagne? + +--Oui. + +--À cheval, nous avons mis plus d'un mois à venir. + +--Vortigern, quel joli voyage nous ferions! + +--Quoi! que dis-tu? + +Thétralde fit un geste d'impatience rempli de gentillesse, ordonna par +un signe à Vortigern de garder le silence et reprit:--As-tu de l'argent, +toi? + +--Non. + +--Il me reste encore là, dans cette pochette, quelques pièces, car en +venant du palais à la forêt, j'ai presque tout donné aux pauvres gens. +Détachant alors de sa ceinture un petit sac brodé, Thétralde en vida sur +ses genoux le contenu: il s'y trouvait plusieurs pièces d'or assez +grosses, et un plus grand nombre de petites pièces d'argent et de +cuivre. Deux de ces dernières, l'une en argent, l'autre en cuivre, et +tout au plus de la grandeur d'un denier, étaient percées et reliées +ensemble par un fil d'or. + +--Qu'est-ce que ces deux petites pièces attachées ensemble?--dit +Vortigern, avec un regard de curiosité. + +--Oh! celles-là, il ne faudra pas les dépenser, nous les garderons +précieusement. Je les ai fait attacher ensemble, sais-tu pourquoi? +L'une, celle de cuivre, a été frappée l'année de ma naissance; l'autre, +celle d'argent, a été frappée cette année-ci, où je vais avoir quinze +ans. Fabius, l'astronome de mon père, a gravé sur ces pièces certains +signes magiques correspondant aux astres dont l'influence est heureuse; +l'évêque d'Aix-la-Chapelle les a ensuite bénites: c'est un talisman. + +--C'est dommage! + +--Pourquoi? + +--Si cela n'eût pas été un talisman, Thétralde, je t'aurais demandé, en +souvenir de ce jour-ci, ces deux petites pièces qui disent ton âge. + +--À quoi bon garder un souvenir de ce jour-ci plutôt que des autres +jours? Ne désires-tu pas, comme moi, que tous se ressemblent? Mais si tu +désires ces petites pièces, prends-les, mets-les seulement de côté, tu +les conserveras soigneusement. Un talisman est toujours chose très-utile +pour un long voyage. Tiens, place-les à part, dans la pochette de ton +justaucorps. + +Vortigern obéit presque machinalement, tandis que la jeune fille, après +avoir compté ingénument son petit trésor, reprit:--Nous avons cinq sous +d'or, huit deniers d'argent et douze deniers de cuivre, de plus mes +bracelets, mon collier, mes boucles d'oreilles; crois-tu qu'avec cela +nous aurons assez d'argent pour voyager jusqu'en Bretagne? + +--Quoi, Thétralde!... tu voudrais?... + +--Laisse-moi donc achever; ton cheval est excellent, ma haquenée +vigoureuse; tout à l'heure, la nuit sera venue, nous la passerons +abrités dans cette hutte. L'esclave bûcheron qui s'y retire durant le +jour, y reviendra demain à l'aube; nous lui donnerons un sou d'or pour +qu'il nous conduise à Worsten, petit bourg situé sur la lisière de la +forêt, à deux lieues d'Aix-la-Chapelle. Nous y achèterons pour moi des +vêtements simples, une bonne mante de voyage en drap... + +--Thétralde, écoute-moi... + +--Je t'écouterai lorsque j'aurai parlé. Donc, nous nous mettons en route +demain au point du jour. Ne crois pas que je redoute la fatigue; je ne +suis ni aussi grande ni aussi forte que ma soeur Hildrude, et pourtant +si tu étais fatigué, blessé, je suis sûre que je te porterais sur mon +dos comme ma soeur aînée Imma a porté jadis Eginhard, son amant; mais +voici nos châtaignes écossées, viens m'aider à les mettre sous la cendre +chaude, et surtout prenons garde de nous brûler les doigts. + +Et Thétralde relevant d'une main le pan de sa robe où étaient contenus +les fruits, courut au foyer. Vortigern la suivit; il se croyait le jouet +d'un songe. Parfois sa raison faiblissait au milieu d'une sorte +d'amoureux et ardent vertige. Il s'agenouilla silencieux, troublé, côte +à côte de Thétralde, devant le brasier, où, pensive, elle jetait +lentement les châtaignes une à une. Au dehors, la pluie avait cessé, +mais le brouillard redoublant d'intensité aux approches de la nuit, +rendait déjà l'obscurité complète; les reflets du brasier éclairaient +seuls les charmants visages des deux enfants agenouillés près l'un de +l'autre. Lorsque la dernière châtaigne fut enfouie sous la cendre, +Thétralde se releva en s'appuyant familièrement sur l'épaule de +Vortigern, et lui dit en le prenant par la main:--Maintenant, pendant +que notre souper va cuire, allons nous asseoir sur le banc de mousse, +j'achèverai de te dire mes projets. + + * * * * * + +La nuit devint profonde. En vain la flamme du foyer vacillante, +expirante, semblait demander de nouveaux aliments... en vain les +châtaignes éclatant bruyamment dans leur enveloppe, semblaient annoncer +la cuisson de leur pulpe savoureuse... en vain le cheval et la haquenée +de Vortigern et de Thétralde piaffaient, hennissaient comme pour appeler +leur provende du soir... le foyer s'éteignit, les châtaignes se +changèrent en charbon, les hennissements des chevaux retentirent au +milieu du silence de la forêt... Thétralde ni Vortigern ne sortirent pas +de la cabane. + + * * * * * + +L'empereur des Franks, dès le début de la chasse, s'était, avec son +impétuosité habituelle, élancé à la suite de la meute. Amael, d'abord +peu inquiet de la disparition de son petit-fils au milieu d'un si grand +concours de cavaliers, s'était, par hasard, dirigé vers la partie de la +forêt où le cerf se faisait poursuivre d'enceinte en enceinte. Amael +assista même, quelque temps avant la nuit, à la mort du cerf, qui, +épuisé de fatigue après quatre heures d'une course haletante, fit tête +aux chiens, lorsqu'ils l'atteignirent enfin, et tenta de se défendre +contre eux au moyen de l'_énorme ramure_ dont sa tête était couronnée. +L'empereur n'avait presque jamais quitté sa meute; il arriva bientôt sur +ses traces, ainsi que quelques-uns de ses veneurs; sautant de cheval, il +courut, tout boitant, vers le cerf, qui avait déjà de ses bois aigus +transpercé plusieurs chiens. Choisissant alors, d'un coup d'oeil +expérimenté, le moment opportun, Karl tira son couteau de chasse, +s'élança sur l'animal aux abois, lui plongea son arme au défaut de +l'épaule, l'abattit à ses pieds, et l'abandonna aux chiens; ceux-ci, se +précipitant sur cette palpitante et chaude curée, la dévorèrent au bruit +retentissant des fanfares sonnées par les veneurs, qui annonçaient ainsi +la fin de la chasse et rappelaient les chasseurs. L'empereur, son +couteau sanglant à la main, après avoir assez longtemps contemplé avec +une vive satisfaction ses chiens aux mufles ensanglantés, qui se +disputaient les lambeaux du _cerf_, aperçut Amael et lui cria +joyeusement:--Eh! seigneur Breton... trouves-tu Karl un bon et hardi +veneur? + +--Je trouve qu'en ce moment l'empereur des Franks, avec son grand +couteau à la main, ses bottes et sa casaque tachées de sang, a l'air +d'un boucher,--répondit le centenaire.--Excuse ma sincérité. + +--Mes chiens ont si valeureusement chassé, que je suis tout joyeux et +disposé à l'indulgence, seigneur Breton,--répondit l'empereur en +riant... puis il dit à demi-voix au vieillard d'un air +narquois:--Regarde donc là-bas les seigneurs de ma cour, si brillants au +commencement de la chasse. + +En effet, la plupart des courtisans et des officiers de l'empereur +accouraient à cheval de différents côtés, répondant à l'appel des +trompes; la pluie tombait alors depuis deux heures; le jour touchait à +sa fin. Ces seigneurs, si magnifiquement vêtus au début de la chasse, si +glorieux sous leurs riches tuniques de soie, ornées de l'éblouissant +plumage des oiseaux les plus rares, offraient, à leur retour, un aspect +aussi piteux que ridicule. Toutes ces plumes, naguère diaprées de si +vives couleurs, étaient ternies, hérissées ou collées aux tuniques, +souillées de boue et presque mises en lambeaux par les ronces des +buissons ou par les branches des fourrés; les panaches des bonnets de +fourrure, pendaient, mouillés, brisés, dépenaillés, ressemblant fort, +pour la plupart, à de longues arêtes de poisson; les fines bottines de +cuir oriental disparaissaient sous une épaisse couche de fange; +d'autres, déchirées par les épines, laissaient voir les chaussettes, +souvent même la peau des chasseurs. Karl, au contraire, simplement, +chaudement vêtu de son épaisse casaque de peau de brebis, qui tombait +jusque sur ses bottes de gros cuir, la tête couverte de son bonnet de +blaireau, se frottait les mains d'un air matois en voyant ses +courtisans, trempés jusqu'aux os, et frissonnant de froid sous la pluie. +Karl, faisant alors à Amael un signe d'intelligence, lui dit à +demi-voix:--Au moment de partir pour la chasse, je t'ai engagé à retenir +en ta mémoire la magnificence des costumes de ces étourneaux, aussi +vains et non moins dénués de cervelle que les paons d'Asie dont ils +portaient les dépouilles. Vois-les un peu maintenant... ces beaux +fils.--Amael sourit d'un air approbatif, tandis que l'empereur, élevant +sa voix criarde, disait à ces seigneurs en haussant les épaules:--«Oh! +les plus fous des hommes! quel est, à cette heure, le plus précieux et +le plus utile de nos habits? Est-ce le mien, que je n'ai acheté qu'un +sou?... Sont-ce les vôtres, qui vous ont coûté si cher[II]?» + +À cette judicieuse raillerie, les courtisans restèrent silencieux et +confus, tandis que l'empereur, ses deux mains sur son gros ventre, riait +aux éclats de son rire glapissant. + +--Karl,--lui dit tout bas Amael,--j'aime mieux t'entendre parler avec +cette fine sagesse que de te voir éventrer un cerf aux abois. + +Mais l'empereur, au lieu de répondre au vieux Breton, lui dit soudain en +étendant au loin la main:--Regarde donc la jolie fille!! + +Amael suivit des yeux le geste de Karl, et vit parmi plusieurs esclaves +bûcherons de la forêt, attirés par la curiosité de la chasse, une toute +jeune fille, à peine vêtue de haillons, mais d'une beauté remarquable; +une enfant beaucoup plus jeune, âgée de dix ou onze ans, la tenait par +la main; une pauvre vieille femme, aussi misérablement vêtue, les +accompagnait toutes deux. L'empereur des Franks, dont les gros yeux à +fleur de tête brillaient d'une luxurieuse convoitise, répéta en +s'adressant à Amael:--Par la chappe de saint Martin! la jolie fille!... +Est-ce parce que tu as cent ans, seigneur Breton, que tu restes +insensible à la vue d'une si rare beauté? + +--Karl, la misère de cette pauvre créature me frappe plus que sa beauté. + +--Tu es fort pitoyable, seigneur Breton... et moi aussi. Le lin et la +soie doivent vêtir une si charmante enfant. C'est sans doute la fille de +quelque esclave bûcheron. Il s'en trouve, par ma foi, de fort jolies +dans la forêt, et souvent, en chassant, j'ai abandonné une chasse pour +l'autre... Mais, vrai, je n'ai jamais rencontré ici plus mignonne +personne. Sa bonne étoile l'aura amenée sur le passage de Karl.--Et, +sans quitter la jeune fille des yeux, il appela l'un des seigneurs de sa +suite:--Eh! Burchard... approche! + +Le seigneur Burchard descendit promptement de cheval et accourut à la +voix de l'empereur, qui lui dit quelques mots à l'oreille en s'éloignant +d'Amael. Le seigneur Burchard, très-honoré sans doute de l'honnête +mission dont le chargeait son maître, s'inclina respectueusement, et, +tenant son cheval par la bride, s'approcha de la vieille femme et des +deux jeunes filles, leur fit signe de le suivre, et disparut avec elles +derrière un groupe de chasseurs. Une vive rougeur colora les joues +d'Amael; il fronça le sourcil, ses traits exprimèrent autant +d'indignation que de dégoût. Soudain il vit l'empereur regarder autour +de lui avec une certaine inquiétude en disant à haute voix:--Où sont +donc mes fillettes? Elles n'arrivent pas... Est-ce qu'elles auraient +perdu la chasse? + +--Auguste empereur,--dit l'un des officiers,--j'ai entendu Richulff, qui +accompagnait vos augustes filles, affirmer que, lorsque la pluie a +commencé de tomber, les unes se sont décidées à retourner à +Aix-la-Chapelle, les autres à gagner le pavillon de la forêt où vous +avez ordonné de préparer le souper. + +--Voyez-vous, les peureuses! pour un peu de pluie quitter la chasse! Je +gagerais que ma petite Thétralde est du nombre de ces amazones qui +redoutent une goutte d'eau, et qui sont retournées en hâte au palais. +Puisqu'il en est ainsi, je n'ai pas à m'inquiéter d'elles. Gagnons le +pavillon de la forêt, car j'ai grand' faim.--Et l'empereur, remontant à +cheval, ajouta:--Nous retrouverons dans ce pavillon celles de ces +fillettes qui auront préféré souper avec leur père... à celles-là je +ferai bonne fête. + +Amael, en entendant Karl manifester une sorte d'inquiétude pour ses +filles, commença de s'inquiéter à son tour de Vortigern, que plusieurs +fois déjà il avait cherché du regard. Avisant alors Octave, qui venait +seulement de rejoindre au galop de son cheval les seigneurs de la cour, +il dit vivement au jeune Romain:--Octave, tu n'as pas vu mon petit-fils? + +--Non, nous avons été séparés presque au commencement de la chasse. + +--Il ne vient pas,--reprit Amael avec inquiétude.--Voici la nuit et il +ne connaît aucun des chemins de cette forêt... Pauvre enfant! qu'est-il +devenu? + +--Oh! oh! seigneur Breton,--dit l'empereur des Franks, qui, remontant à +cheval, s'était rapproché du vieillard et avait entendu ses questions au +jeune Romain,--te voici donc fort inquiet pour ton jouvenceau? Eh bien! +quand il se serait égaré ce soir? demain il retrouvera son chemin. +Mourra-t-il pour une nuit passée en pleine forêt? La chasse n'est-elle +pas l'école de la guerre? Allons, allons, viens, rassure-toi! et puis, +d'ailleurs, qui sait?--ajouta Karl d'un ton guilleret,--peut être a-t-il +rencontré quelque jolie fille de bûcheron dans une des huttes de la +forêt? C'est de son âge; tu ne veux pas en faire un moine de ce garçon! + + * * * * * + +L'empereur des Franks se mit en marche vers le pavillon où il devait +dîner avec ses courtisans, avant de regagner Aix-la-Chapelle. Il appela +et fit placer près de lui Amael, toujours inquiet au sujet de +Vortigern.--Seigneur Breton,--dit gaiement l'empereur au +centenaire,--causons. Que penses-tu de cette journée? Es-tu revenu de +tes préventions contre Karl le Batailleur? Me crois-tu quelque peu digne +de gouverner les peuples divers de mon empire, aussi vaste que l'ancien +empire romain? Me crois-tu surtout quelque peu digne de régner sur ta +sauvage petite peuplade armoricaine? + +--Je te répondrai avec sincérité. + +--J'y compte. + +--Karl, dans ma jeunesse, ton aïeul m'a proposé d'être le geôlier du +dernier descendant de Clovis, un malheureux enfant, prisonnier dans une +abbaye, ayant à peine une robe pour se couvrir. Cet enfant, devenu jeune +homme, a été, par ordre de Pépin ton père, tondu et enfermé dans un +monastère, où il est mort obscur, oublié. + +--Que veux-tu conclure de ceci? + +--Ainsi finissent les royautés; telle est l'expiation prompte ou +tardive, réservée aux races royales issues de la conquête. C'est leur +juste châtiment. + +--De sorte que ma race, à moi, que le monde entier appelle Karl le +Grand,--répondit l'empereur, avec un sourire de dédaigneux orgueil,--de +sorte que ma race, à moi, finira obscurément, lâchement, comme ce roi +imbécile et fainéant, dernier rejeton de Clovis? + +--C'est là ma pensée. Je te l'ai dit: toute royauté expie tôt ou tard +l'iniquité de son origine. + +--Je te croyais, seigneur Breton, un homme de jugement et d'esprit +sain,--dit l'empereur en haussant les épaules,--tu n'es qu'un vieux fou! + +--Karl, ce matin, dans ton école Palatine, tu as remarqué, signalé ceci: +les enfants pauvres étudient avec ardeur, tandis que les enfants riches +sont paresseux. Simple en est la raison: les premiers sentent le besoin +de travailler pour parvenir, les seconds sont certains de parvenir sans +travailler. Tes ancêtres, les Maires du palais, voulant usurper la +couronne, ont agi comme les enfants pauvres. Tes descendants, n'ayant +plus de couronne à conquérir, agiront comme les enfants riches. C'est là +une des mille causes de la dégradation des royautés. + +--Ta comparaison, malgré certaine apparence de logique, est fausse. Mon +père a usurpé la couronne, mais il m'avait à peine laissé le royaume des +Gaules; à cette heure, la Gaule n'est plus qu'une petite province de +l'immense empire que j'ai conquis. Je ne suis donc pas resté paresseux, +engourdi, comme un enfant riche! + +--Je te parle de ta descendance et non de toi; mais qu'importe! biens +larronnés, ou si le terme t'effarouche, pouvoir violemment conquis ne +profite jamais: les rois franks et leurs leudes, plus tard devenus +grands seigneurs bénéficiers, ont, à l'aide des évêques, dépouillé la +Gaule, ils se sont partagé son sol et ont réduit ses peuples à +l'esclavage. Rois, seigneurs et évêques expieront tôt ou tard leur +crime. Ils se dévoreront les uns les autres, jusqu'à ce que... + +--Achève, seigneur Breton. + +--J'avais pour aïeul un soldat, frère de lait de _Victoria la Grande_. + +--Une héroïne! J'ai lu ce nom dans les historiens latins. Son fils a +régné sur la Gaule. + +--Oui, sur la Gaule libre, qui l'avait librement élu pour son chef, +selon le droit de tout peuple libre. Donc, ce soldat, mon aïeul, a +entendu faire à Victoria mourante cette prédiction: «Après des siècles +de douleur, d'oppression, de luttes sanglantes, la Gaule, brisant le +joug abhorré des rois de race franque et des papes de Rome, se relèvera +libre, glorieuse, terrible, et saura reconquérir sur ses anciens +conquérants son sol et son indépendance.» + +--La prophétie est, je l'avoue, bizarre; d'ailleurs, cette discussion ne +saurait aboutir à rien de raisonnable,--répondit l'empereur avec +impatience,--il s'agit de l'avenir. Tu prédiras une chose, moi une +autre: entre nous, qui décidera? + +--Le passé. Les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets. + +--Laissons l'avenir et le passé, parlons du présent. Que penses-tu de +moi? + +--Il y a en toi du bon et du mauvais; mais, je le crois, tu +t'enorgueillis plutôt de ton mauvais côté que du bon. + +--Selon toi, de quoi suis-je le plus glorieux? + +--De tes conquêtes stériles et désastreuses. + +--Ensuite? + +--Des hommages menteurs que t'envoient rendre par leurs ambassadeurs, +les empereurs de Perse, d'Asie ou l'Afrique. + +--Est-ce tout? + +--Tu t'enorgueillis encore d'avoir à peu près reconstruit +l'administration des empereurs romains, de faire peser comme eux ta +volonté d'un bout à l'autre de tes innombrables Etats. Or, de tout ceci, +que restera-t-il après toi? Rien. Tous ces peuples conquis, asservis par +tes armes, se révolteront tôt ou tard. Ton immense empire, composé de +royaumes qu'aucun lien commun d'origine, de moeurs, de langage ne +rattache entre eux, se démembrera, et en s'écroulant, il écrasera tes +descendants sous ses ruines. + +--Ainsi, l'empereur Karl le Grand aura passé sur le monde comme une +ombre, sans rien fonder, sans rien laisser après lui? + +--Non, ta vie n'aura pas été inutile. En guerroyant sans cesse contre +les Frisons, les Saxons, ces hordes sauvages de race germanique comme +toi, qui voulaient à leur tour envahir la Gaule, tu as arrêté, sinon +pour toujours, du moins pour longtemps, ces invasions continuelles qui +ravageaient le nord et l'est de notre malheureux pays, tandis que ses +autres contrées étaient désolées par les guerres civiles des familles +royales; mais si tu as fermé la terre des Gaules aux Barbares, il leur +reste la mer. Les pirates North-mans font chaque jour des descentes sur +les côtes de ton empire, et souvent, remontant la Meuse, la Gironde ou +la Loire, les bateaux de ces marins intrépides sont arrivés au coeur de +tes possessions. + +L'empereur, à ces mots d'Amael, tressaillit; ses traits assombris +exprimèrent une sorte d'angoisse mêlée d'abattement, et il reprit en +soupirant:--Ah! vieillard, cette fois, je le crains, tes prévisions ne +te trompent pas. Les _North-mans_! oh! les _North-mans_ sont l'unique +souci de mes veilles. Je ne sais pourquoi à la seule pensée de ces +païens, j'éprouve une appréhension étrange, involontaire. Un jour, +j'étais à Narbonne; quelques barques de ces maudits vinrent pirater +jusque dans le port. Un noir pressentiment me saisit, mes yeux, malgré +moi, se remplirent de larmes. Un de mes officiers me demanda la cause de +cette soudaine tristesse.--«Savez-vous, mes fidèles,--ai-je dit à ceux +qui m'entouraient,--savez-vous pourquoi je pleure amèrement? Certes, je +ne crains pas que ces _North-mans_ me nuisent par leurs misérables +pirateries, mais je m'afflige profondément de ce que, moi vivant, ils +ont l'audace d'aborder un des rivages de mon empire, et grande est ma +douleur, car j'ai le pressentiment des maux que ces _North-mans_ +causeront à ma descendance et à mes peuples[JJ].»--Et l'empereur resta +pendant quelques instants comme accablé de nouveau sous cette sinistre +prévision qui lui revenait à la pensée. + +--Karl,--reprit Amael d'une voix grave,--je te l'ai dit, toute royauté +porte en soi un germe de mort, parce que son principe est inique. +Peut-être ces pirates _North-mans_ feront-ils expier un jour à ta race +l'iniquité originelle de son pouvoir royal issu de la conquête. Que +veux-tu? vous autres, rois conquérants, en héritant du trône vous vous +léguez les peuples asservis; nous, peuple conquis, pour héritage, nous +laissons à nos fils la haine des royautés. + +Soit que l'empereur, absorbé dans ses pensées, n'eût pas entendu les +dernières paroles du Gaulois centenaire, soit qu'il ne voulût pas y +répondre, il s'écria:--Oublions ces maudits _North-mans_; parle-moi de +ce que, selon toi, j'ai encore fait de bon. Tes louanges sont rares, +elles m'en plaisent davantage. + +--Tu n'es pas cruel à plaisir, quoiqu'on puisse te reprocher un +abominable massacre de plus de quatre mille Saxons égorgés par tes +ordres, après une bataille sanglante. + +--Ne me rappelle pas cette journée,--dit vivement Karl en interrompant +Amael;--c'était horrible! une véritable boucherie; mais il me fallait +terrifier ces barbares par un exemple. Fatale nécessité de la guerre! je +l'ai déplorée, je la déplore encore chaque jour. + +--Je le crois, car malgré cet ordre de carnage donné, je le veux, dans +le farouche emportement de la bataille, tu n'es pas regardé comme un +homme cruel; ton coeur est accessible à certains sentiments de justice, +d'humanité; tu t'es occupé, dans tes Capitulaires, d'améliorer un peu le +sort des esclaves et des colons. + +--C'était mon devoir de chrétien, de catholique. + +--Tu n'es pas plus chrétien que tes amis les évêques; tu as obéi à un +instinct d'humanité naturel à l'homme, quelle que soit sa religion; mais +tu n'es pas chrétien. + +--Par le roi des cieux! je suis juif peut-être? + +--Le Christ a dit ceci, selon _saint Luc_ l'évangéliste:--_Le Seigneur +m'a envoyé pour annoncer aux captifs leur délivrance,--pour renvoyer +libres ceux qui sont dans les fers!_--Or tes domaines sont peuplés de +captifs enlevés par la conquête à leur pays; les terres de tes évêques +et de tes abbés sont peuplées d'esclaves; donc, ni tes prêtres ni toi, +vous n'êtes chrétiens, puisque un chrétien selon le Christ ne doit +jamais retenir son prochain en servitude. + +--La coutume le veut ainsi. + +--La coutume? Et qui vous empêche, les évêques et toi, tout-puissant +empereur, d'abolir cette abominable coutume? Qui vous empêche +d'affranchir les esclaves? Qui vous empêche de leur rendre, avec la +liberté, la possession de ces terres qu'eux seuls fécondent de leurs +sueurs, et qui appartenaient à leurs pères, libres jadis? + +--Vieillard, de tous temps il y a eu et il y aura des esclaves... À quoi +bon être de race conquérante, sinon pour garder pour soi et pour les +siens les fruits de la conquête? Par le roi des cieux! me prends-tu pour +un barbare? N'ai-je pas promulgué des lois, fondé des écoles, encouragé +les lettres, les arts, les sciences? Est-il au monde une cité comparable +à ma ville d'Aix-la-Chapelle? + +--Ta somptueuse capitale d'Aix-la-Chapelle, capitale de ton empire +germanique, n'est pas la Gaule. La Gaule est restée, pour toi, une +contrée étrangère; tu estimes beaucoup ses forêts propices à tes chasses +d'automne, et ses riches domaines, dont on voiture chaque année les +revenus à tes résidences d'outre-Rhin; mais la Gaule, épuisée d'hommes +et d'argent par tes guerres incessantes, est tellement misérable, qu'en +aucun temps, le blé, le vin, les bestiaux n'ont été plus rares et coûté +plus cher. Une épouvantable misère désole nos provinces; pour quelques +milliers de seigneurs, d'évêques ou d'abbés, qui vivent dans la débauche +et la fainéantise, des millions de créatures de Dieu, presque sans pain, +sans abri, sans vêtements, travaillent de l'aube au soir, et meurent +dans l'esclavage pour entretenir l'opulence de leurs maîtres; pour +quelques enfants, à qui tu fais donner l'instruction dans ton école +Palatine, des millions de créatures de Dieu naissent, vivent et meurent +comme des brutes, hébétées, avilies, trompées par tes prêtres, qui, +gorgés de richesses, insatiables de pouvoir, prêchent aux multitudes la +divinité de la misère et la sainteté de l'esclavage... Telle est la +Gaule sous ton règne, Karl le Grand, empereur... De ces maux affreux, +es-tu seul responsable? Non... Je suis juste: ces maux sont, hélas! la +conséquence forcée de l'oppression. La conquête, source de ta puissance, +est une horrible iniquité, elle ne peut engendrer que d'horribles +iniquités. + +--Vieillard,--reprit l'empereur d'un air sombre et contenant à peine son +courroux,--après t'avoir traité en ami durant cette journée, je +m'attendais, de ta part, à un autre langage. + +--Je t'ai parlé sincèrement, je parlais toujours ainsi à ton aïeul. + +--En mémoire de mon aïeul, en reconnaissance du service que tu lui as +rendu à la bataille de Poitiers, je voulais être généreux envers toi. + +--Je suis ici ton prisonnier sur parole; je ne demande aucune grâce. + +--Il ne s'agit pas de grâce; je désirais accomplir une chose bonne pour +moi, pour ton peuple et pour toi. Oui, j'espérais après cette journée +passée dans mon intimité, te voir revenir de tes préventions, et alors +te dire:--J'ai vaincu les Bretons par la force de mes armes, je veux +affermir ma conquête par la persuasion. Retourne en ton pays, raconte à +tes compatriotes la journée que tu as passée avec Karl, ce conquérant, +ce tyran; ils auront foi à tes paroles, car ils ont en toi, je le sais, +une confiance absolue. Tu as été l'âme des deux dernières guerres qu'ils +ont soutenues contre moi, sois l'âme de la pacification que je désire. +Une conquête basée sur la force est souvent éphémère; une conquête +affermie par l'affection, par l'estime, devient impérissable. Je crois +t'avoir prouvé que l'on peut estimer, affectionner Karl; je me fie à ta +loyauté pour me gagner le coeur des Bretons.--Oui, tel était mon espoir. +Cet espoir, l'amère injustice de tes paroles le détruit, n'y pensons +plus. Tu resteras ici en otage; je te traiterai comme je dois traiter un +vaillant soldat qui a sauvé la vie de mon aïeul; peut-être, à la longue, +me jugeras-tu plus équitablement; ce jour-là venu, tu pourras retourner +en ton pays, et, j'en suis certain, tu diras à mon sujet ce que tu +croiras le bien, de même que tu leur dirais aujourd'hui ce que tu crois +le mal. + +--Karl, quoique ta pensée ne puisse en aucun cas atteindre ton but, +cette pensée est généreuse, je t'en sais gré. + +--Par la chappe de saint Martin! vous êtes un étrange peuple, vous +autres Bretons! Quoi! si tu avais créance que je mérite estime et +affection, tes compatriotes, s'ils partageaient ton opinion, +n'accepteraient pas avec joie mon empire qu'ils subissent aujourd'hui +par la force? + +--Il ne s'agit pas pour nous d'avoir un maître plus ou moins méritant: +nous ne voulons pas de maître. + +--Ah! vous n'en voulez pas! je suis pourtant maître chez vous, païens! + +--Jusqu'au jour où nous nous révolterons de nouveau contre toi. + +--Vous serez écrasés, exterminés, j'en jure Dieu! + +--Soit, fais exterminer jusqu'au dernier Gaulois de Bretagne, fais +égorger tous les enfants, alors tu pourras régner en paix sur +l'Armorique déserte et dépeuplée; mais tant qu'un homme de notre race +vivra dans ce pays, tu pourras le vaincre, jamais le soumettre. + +--Vieillard, ma domination est-elle donc si terrible? + +--Nous ne voulons pas de domination étrangère. Vivre selon la loi de nos +pères, élire librement nos chefs, en hommes libres, ne payer de tribut à +personne, nous renfermer dans nos frontières et les défendre, tel est +notre voeu. Accepte-le, tu n'auras rien à redouter de nous. + +--Des conditions, à moi! à moi, qui règne en maître sur l'Europe! Une +misérable population de bergers, de bûcherons et de laboureurs m'imposer +des conditions, à moi, dont les armes ont conquis le monde! + +--Je pourrais te répondre que pour vaincre ce misérable peuple de +bergers, de bûcherons et de laboureurs, retranchés au milieu de leurs +montagnes, de leurs rochers, de leurs marais et de leurs bois, il t'a +fallu envoyer dans la Gaule armoricaine tes vieilles bandes des guerres +de Saxe et de Bohême! + +--Oui!--s'écria l'empereur avec dépit;--et afin de maintenir ton maudit +pays en obéissance, il me faut y laisser mes troupes d'élite, qui d'un +moment à l'autre me feront faute en Germanie! + +--Ceci est pour toi déplaisant, Karl, j'en conviens, et sans parler des +invasions maritimes des North-mans, les Bohémiens, les Hongrois, les +Bavarois, les Lombards et autres peuples conquis par tes armes sont, +comme les Bretons, vaincus, mais non soumis; d'un moment à l'autre, ils +peuvent se soulever de nouveau, et, chose grave, menacer le coeur de ton +empire. Nous autres, au contraire, nous ne demandons qu'à vivre libres +et en paix, sans sortir de nos frontières. + +--Et qui me le garantira? Qui me dit qu'une fois mes troupes hors de ton +infernal pays, vous ne recommencerez pas vos excursions, vos attaques +contre les troupes franques cantonnées en dehors de vos limites? + +--Ce serait notre droit. + +--Votre droit! + +--Les autres provinces sont gauloises comme nous, notre devoir est de +les provoquer, de les aider à briser le joug des rois franks; mais les +gens sensés pensent que le moment n'est pas venu. Depuis quatre siècles, +les prêtres catholiques ont façonné les populations à l'esclavage; des +siècles se passeront, hélas! avant qu'elles se réveillent; mais écoute, +Karl, tu as confiance en ma parole et en mon influence sur mes +compatriotes? + +--Ne voulais-je pas te renvoyer vers eux? + +--Tu l'avoues, il est dangereux pour toi, d'être forcé de maintenir en +Bretagne une partie de tes meilleures troupes? + +--Où veux-tu en venir? + +--Rappelle ton armée, je te donne ma parole de Breton, et je suis +autorisé à te la donner au nom de nos tribus, que, jusqu'à ta mort, nous +ne sortirons pas de nos frontières. + +--Par le roi des cieux! la raillerie est trop forte! Me prends-tu pour +un sot? Ne sais-je pas que si, retirant mes troupes, je vous accorde une +trêve, vous en profiterez pour vous préparer à recommencer la guerre +après ma mort? + +--Oui, si tes fils ne respectent pas nos libertés. + +--Moi, vainqueur, consentir à une trêve honteuse! consentir à retirer +mes troupes d'un pays que j'ai dompté avec tant de peine! + +--Laisse donc ton armée en Bretagne; mais attends-toi dans un an ou +deux, peut-être avant, à de nouvelles insurrections. + +--Vieillard insensé! oses-tu bien tenir un tel langage, lorsque toi, ton +petit-fils et quatre autres chefs Bretons vous êtes mes otages! Oh! j'en +jure Dieu! votre tête tomberait à la première prise d'armes, entends-tu? +Ne te fie pas trop, crois-moi, à la bonhomie du vieux Karl; je n'aime +pas le sang; mais le terrible exemple que j'ai fait des quatre mille +Saxons révoltés te prouve que je ne recule devant aucune nécessité. + +--Les chefs Bretons, restés en route par suite de leurs blessures, mais +qui bientôt nous rejoindront à Aix-la-Chapelle, n'auraient pas accepté, +non plus que moi et mon petit-fils, le poste d'otage, s'il eût été sans +péril; mais crois-moi, Karl, quel que soit le sort qui nous attende, +nous ne faillirons pas à notre devoir: nous sommes ici au coeur de ton +empire et à même de juger l'opportunité des choses; donc nous donnerons, +s'il le faut, d'ici même, le signal d'une nouvelle guerre lorsque le +moment nous semblera venu. + +--Par le roi des cieux! est-ce assez d'audace?--s'écria l'empereur, pâle +de fureur;--oser me dire que ces traîtres, d'après ce qu'ils verront ou +épieront ici, enverront en Bretagne l'ordre de la révolte! Oh! j'en jure +Dieu, dès demain, dès ce soir, toi et ton petit-fils vous serez plongés +dans de si noirs cachots qu'il vous faudra des yeux de lynx pour voir ce +qui se passe ici. Par la chappe de saint Martin! tant d'insolence me +rendrait féroce. Pas un mot de plus, vieillard! Heureusement, nous voici +arrivés au pavillon; je vais retrouver mes filles, leur vue me consolera +de tant d'ingratitude!--Ce disant, l'empereur des Franks mit son cheval +au galop afin de se rendre promptement au pavillon de chasse situé à peu +de distance. Les seigneurs de la suite de Karl se préparaient à hâter +comme lui la marche de leurs montures, lorsqu'il se retourna vers eux en +s'écriant d'une voix courroucée:--Que personne ne me suive! je veux +rester seul avec mes filles; vous attendrez mes ordres en dehors du +pavillon. + +Un profond et respectueux silence accueillit ces paroles de l'empereur, +et tandis qu'il s'éloignait, les seigneurs de sa suite continuèrent +lentement leur route vers le rendez-vous de chasse; Amael, confondu +parmi eux, les accompagna, réfléchissant à son entretien avec Karl, et +sentant aussi augmenter l'inquiétude que lui causait l'absence prolongée +de Vortigern. Les courtisans de l'empereur, frissonnant de froid sous +leurs habits de soie emplumés et dépenaillés, maugréaient tout bas +contre le caprice de leur souverain, qui retardait ainsi le moment où +ils espéraient se réchauffer au foyer du pavillon et se réconforter en +soupant; descendus de leurs chevaux, ils causaient depuis un quart +d'heure, lorsque Amael, qui, ayant aussi mis pied à terre, se tenait +pensif, adossé à un arbre, vit venir Octave qui, courant à lui, s'écria +d'une voix émue et précipitée:--Amael, je vous cherchais; venez +vite.--Le vieux Breton attacha son cheval à un arbre, suivit Octave, et +lorsque tous deux furent éloignés de quelques pas du groupe des +seigneurs franks, le jeune Romain reprit: + +--Je suis dans une inquiétude mortelle au sujet de Vortigern. + +--Que dis-tu? + +--Voici ce que je viens d'apprendre dans ce pavillon: votre petit-fils +ayant sans doute été emporté par son cheval, au commencement de la +chasse, Thétralde et Hildrude, deux des filles de l'empereur, l'ont +suivi. Que s'est-il passé? je l'ignore; seulement l'on m'assure +qu'Hildrude, qui semblait fort irritée, est retournée à Aix-la-Chapelle +avec deux de ses soeurs et les concubines de son père... donc Thétralde +est restée seule avec Vortigern en quelque endroit de la forêt. + +--Achève! + +--Amael, je connais par expérience la facilité des moeurs de cette cour. +Thétralde a remarqué votre petit-fils; elle a quinze ans, elle a été +élevée au milieu de ses soeurs, qui ont autant d'amants que son père a +de maîtresses. Vortigern a, malgré lui, le pauvre innocent, tourné la +tête de Thétralde: ce sont deux enfants; ils ont disparu ensemble, ils +se seront perdus ensemble... car trois des filles de Karl sont +retournées au palais, deux autres sont revenues ici. Thétralde seule ne +se retrouve pas. Or, si, comme je le crois, elle s'est égarée en +compagnie de Vortigern, il est à espérer, aurais-je dit ce matin... il +est à craindre, dirai-je ce soir, que... + +--Ciel et terre!--s'écria le vieillard en pâlissant,--tu as le courage +de plaisanter! + +--Ce matin, j'aurais, je l'avoue, trouvé l'aventure divertissante; ce +soir, elle me paraît redoutable: voici pourquoi: tout à l'heure, +l'empereur ordonnant que personne ne le suivît, a piqué des deux vers le +pavillon. + +--Oui, oui; c'était, disait-il, afin de rester seul avec ses filles. + +--Maudit accès de tendresse paternelle! Rothaïde et Berthe, filles de +Karl, croyant, sans doute, être à l'avance prévenues de son arrivée par +le bruit tumultueux de sa chevauchée, avaient gagné les chambres hautes +du pavillon, Berthe avec Enghilbert, le bel abbé de Saint-Riquer, +Rothaïde avec Audoin, l'un des officiers de l'empereur. Or, les deux +couples pleins de sécurité se mirent, les imprudents! à chanter les +litanies de Vénus! + +--Quelles moeurs! quelle cour! + +--L'empereur arrive seul, descend de cheval; les amoureux n'entendent +rien.--«Où sont mes filles?--demande-t-il brusquement au grand +Nomenclateur de sa table, qui veillait aux préparatifs du souper... +C'est de lui que je tiens ces détails, car, tout à l'heure, transi de +froid et mouillé jusqu'aux os, je suis, malgré les ordres de Karl, entré +par une porte de derrière du pavillon, pour me réchauffer au feu de la +cuisine... + +--Eh! qu'importe! + +--Où sont mes filles?--demanda donc l'empereur à l'officier de sa table +d'un ton courroucé, car il semble véritablement furieux... de cette +furie, vous savez peut-être la cause, Amael, vous qui l'avez entretenu +tout le long du chemin? + +--Octave... tu me mets au supplice... achève donc! + +--Le grand Nomenclateur, comme tous les officiers du palais, connaissait +les galanteries des filles de l'empereur; aussi, les voyant grimper aux +chambres hautes avec Audoin et Enghilbert, notre homme supposa sagement +qu'elles n'allaient point en ce lieu pour dire leurs oraisons. À la vue +inattendue de Karl, qui lui demande où sont ses filles, le grand +Nomenclateur se trouble et répond:--«Auguste empereur... je vais avertir +les augustes princesses de votre auguste présence; elles sont, je crois, +montées aux chambres hautes pour prendre un peu de repos, en attendant +le souper.»--«Je vais aller les rejoindre,»--reprit Karl,--et le voici +grimpant à son tour à l'étage supérieur. Le vieux Vulcain, surprenant +Mars et Vénus dans leurs amoureux ébats, ne dut pas être plus furieux +que l'auguste empereur en surprenant ses filles et leurs galants, car le +grand Nomenclateur, resté près de la porte de l'escalier, entendit +bientôt un tapage infernal dans les chambres hautes: l'irascible Karl +jouait à tort et à travers du manche de son fouet de chasse sur les +couples amoureux; après quoi un grand silence se fit. L'empereur, ayant +l'habitude de ne point ébruiter ces choses, redescendit, calme en +apparence, mais pâle de colère, et...--Le récit d'Octave fut soudain +interrompu par des cris tumultueux; il vit, ainsi qu'Amael, des esclaves +sortir du pavillon en tenant des torches à la main. Bientôt la voix +perçante de l'empereur, dominant ce tumulte, s'écria:--À cheval!... ma +fille Thétralde est égarée dans la forêt... elle n'est pas retournée au +palais... et elle n'est pas venue dans ce pavillon... Prenez des +torches... et cherchons-la!... Vite, à cheval! à cheval!... + +--Amael... au nom du salut de votre petit-fils,--s'écria précipitamment +Octave,--suivez-moi de loin... il nous reste une chance de sauver +Vortigern du courroux de l'empereur.--Ce disant, le jeune Romain +disparut au milieu des seigneurs de la cour, qui couraient à leurs +chevaux, tandis que Karl, dont la colère, un moment contenue, faisait +explosion de nouveau, s'écriait:--Les voilà ahuris comme un troupeau en +désordre... Que chacun prenne une torche et suive une des allées de la +forêt... en appelant ma fille à grands cris. Holà! quelqu'un pour porter +une torche devant moi!--Octave, à ces mots, saisit une torche et +s'approcha de l'empereur, tandis que d'autres seigneurs s'éloignaient +rapidement dans diverses directions, afin d'aller à la recherche de +Thétralde. Amael comprit alors le sens de la recommandation d'Octave, et +remontant à cheval, ainsi qu'y étaient remontés Karl et le jeune Romain +qui l'éclairait, il les laissa tous deux prendre une assez grande +avance, puis il les suivit de loin, se guidant sur la lumière de la +torche qui brillait à travers les ténèbres. + + * * * * * + +L'empereur, ainsi que le racontait plus tard Octave à Amael, semblait +tour à tour en proie à la colère que lui causait la nouvelle preuve du +libertinage de ses filles et à l'inquiétude où le jetait la disparition +de Thétralde. Ces divers sentiments se traduisaient par quelques mots +entrecoupés, parvenant aux oreilles du jeune Romain, qui précédait Karl +de quelques pas:--Malheureuse enfant!... où est-elle? où est-elle? +mourant de froid et de frayeur... au fond de quelque taillis, +peut-être!--murmurait l'empereur; puis il appelait à grands +cris:--Thétralde! Thétralde!--Mais le silence seul lui répondant, il +reprenait en gémissant:--Hélas! elle ne m'entend pas! Roi des cieux, aie +pitié de moi! Si jeune... si délicate... une pareille nuit de froidure +peut la tuer!... Oh! malheur à ma vieillesse! que cette enfant eût +consolée... Elle n'eût pas ressemblé à ses soeurs; son front de quinze +ans n'a jamais rougi d'une mauvaise pensée! Oh! morte, morte, peut-être! +Non, non... la jeunesse est si vivace... et puis ces filles... je les ai +élevées en garçons... elles sont habituées à la fatigue... à me suivre +pendant mes voyages... et pourtant... cette nuit profonde... ce froid... +la frayeur de se trouver seule... c'est affreux pour une enfant de cet +âge!--Et il se reprenait à crier:--Thétralde! Thétralde!--Puis, +s'arrêtant soudain et prêtant l'oreille, l'empereur des Franks dit +vivement au jeune Romain après un moment de silence:--N'as-tu pas +entendu le hennissement d'un cheval? + +--En effet, auguste prince, il me semble... + +--Écoute... écoute... + +Octave se tut; bientôt un nouveau et lointain hennissement retentit au +milieu du silence de la forêt.--Plus de doute... ma fille, désespérant +de retrouver son chemin, aura attaché sa haquenée à un arbre,--s'écria +Karl, palpitant d'espérance, et s'adressant à Octave:--Au galop! au +galop!--Précipitant alors sa course, l'empereur des Franks +s'écria:--Thétralde! ma fille!... me voici! + +Amael, qui, à une assez grande distance et toujours dans l'ombre, +suivait Karl, voyant la lumière de la torche sur laquelle il se guidait +s'éloigner rapidement dans les ténèbres, prit aussi le galop, laissant +toujours à l'empereur la même avance. Celui-ci eut bientôt atteint, +ainsi qu'Octave, l'endroit de la route où Vortigern et Thétralde, avant +d'entrer dans la hutte du bûcheron, avaient attaché leurs chevaux. Une +lueur de la torche éclaira la forme blanche de la monture favorite de la +jeune fille, et laissa dans l'ombre le noir coursier de Vortigern, +attaché à quelques pas. + +--La haquenée de Thétralde!--s'écria Karl; puis, avisant la cabane à la +clarté du flambeau porté par Octave, il ajouta:--O roi des cieux! grâces +te soient rendues!... ma chère enfant a trouvé un abri!!--Mettant alors +pied à terre, l'empereur dit au jeune Romain, en se dirigeant vers la +hutte, éloignée d'une vingtaine de pas de la route.--Viens vite! ma +fille est là... Marche devant, éclaire-moi. + +Octave, doué d'un coup d'oeil plus perçant que celui de Karl, avait +reconnu en frémissant le cheval de Vortigern, attaché auprès de la +haquenée de Thétralde; aussi, pressentant l'accès de fureur où allait +entrer l'empereur à la vue du spectacle qui l'attendait, sans doute... +Octave recourut à un moyen extrême: feignant de trébucher, il laissa +tomber sa torche dans l'espoir de l'éteindre sous ses pieds, comme par +hasard. Mais Karl se baissa vivement, la ramassa en +s'écriant:--Maladroit!--Puis il courut à l'entrée de la hutte... Le +jeune Romain, plein d'épouvante, suivait l'empereur; soudain il le vit +s'arrêter pétrifié au seuil de la cabane, intérieurement éclairée par la +torche qu'il tenait, et dont la lueur continuait de guider Amael. +Celui-ci, ayant aussi mis pied à terre, put, grâce à l'épaisse feuillée +dont était jonché le sol, s'approcher sans être entendu de l'empereur +des Franks, au moment où celui-ci, frappé de stupeur, s'était arrêté +immobile. Voici ce que vit Amael à la clarté du flambeau: Vortigern, +profondément endormi, couché, son épée nue à côté de lui, défendait +l'entrée de la cabane, car, pour y pénétrer, il eût fallu marcher sur +son corps placé en travers du seuil. Au fond de cette retraite, +Thétralde, étendue sur un lit de mousse et soigneusement couverte de la +tunique du jouvenceau, dormait aussi d'un profond sommeil, sa tête, +candide et charmante, posée sur l'un de ses bras replié. Telle était la +persistance de leur sommeil, que ni la jeune fille ni Vortigern ne +furent d'abord réveillés par la lumière de la torche. De grosses gouttes +de sueur tombaient du front pâle de l'empereur des Franks. À sa première +stupeur de retrouver sa fille dans cette hutte solitaire en compagnie du +jeune Breton, avait succédé sur les traits de Karl l'expression d'une +angoisse terrible; puis, ces doutes cruels sur la chasteté de sa fille +firent place à l'espoir, lorsqu'il remarqua la sérénité du sommeil de +ces deux enfants. L'empereur se sentait encore rassuré par la précaution +qu'avait eue Vortigern de se coucher en travers du seuil de la cabane, +cédant, sans doute, ainsi à une pensée de respectueuse sollicitude et de +vaillante protection. Thétralde, cependant, s'éveilla la première. La +clarté de la torche frappa les paupières closes de la jeune fille; elle +souleva d'abord à demi sa tête, encore appesantie, porta la main à ses +yeux, les ouvrit bientôt tout grands, se dressa sur son séant; puis, à +la vue de son père, elle poussa un cri de joie si sincère, ses traits +enchanteurs exprimèrent un bonheur si pur de tout embarras, de toute +honte, en se jetant d'un bond au cou de Karl, qu'il la pressa contre son +coeur avec ivresse en murmurant:--Ah! je ne crains plus rien... son +front n'a pas rougi! + +Ces mots arrivèrent aux oreilles d'Amael, jusqu'alors debout et immobile +derrière l'empereur, qui courut bientôt un assez grand danger: car +Thétralde, courant à son père dans le premier élan de sa joie, avait +heurté Vortigern en passant par-dessus son corps; le jeune Breton, +réveillé en sursaut, ébloui par la lumière et l'esprit encore troublé +par le sommeil, saisit son épée, se releva d'un bond; et voyant à +l'entrée de la hutte deux hommes, dont l'un tenait Thétralde enlacée +dans ses bras, il crut à un rapt, saisit d'une main Karl à la gorge, et, +le menaçant de son épée nue, s'écria:--Tu es mort si...--Mais, +reconnaissant aussitôt le père de Thétralde, Vortigern laissa tomber son +épée, se frotta les yeux, et dit en reculant d'un pas:--L'empereur des +Franks!... + +--Lui-même, mon garçon!--répondit joyeusement Karl en baisant de nouveau +avec une sorte de frénésie le front et les cheveux de sa fille.--Tu +avais défendu l'entrée de la hutte en te couchant en travers du seuil... +Aussi, la vigueur de ton poignet me prouve qu'il eût été mal venu celui +qui aurait eu quelque méchante intention contre mon enfant! + +--Nous sommes tes ennemis, et cependant tu nous as accueillis avec +bonté, mon aïeul et moi,--répondit simplement le jeune Breton, sans +baisser les yeux devant le regard pénétrant de Karl;--j'ai veillé sur ta +fille... comme j'aurais veillé sur ma soeur. + +Vortigern accentua si noblement ces mots: _ma soeur_, qu'Amael murmura +tout bas à l'oreille de Karl:--Ainsi que toi, je ne doute pas de la +pureté de ces enfants. + +--Toi ici?--s'écria l'empereur en se retournant avec surprise.--Sois le +bienvenu! D'où sors-tu? + +--Tu cherchais ta fille... moi je cherchais mon petit-fils. + +--Et je l'ai retrouvée, ma douce fille!--reprit Karl avec un +attendrissement ineffable, en baisant encore Thétralde au front.--Oh! je +l'aime... je l'aime... plus que je ne l'ai jamais aimée!--Et, la tenant +toujours enlacée de l'un de ses bras, l'empereur alla jusqu'au fond de +la hutte, où il se jeta brisé par l'émotion. Faisant alors asseoir +Thétralde sur ses genoux, et la contemplant avec bonheur, il lui +dit:--Voyons, fillette, raconte-moi ton aventure... Comment as-tu perdu +la chasse? Comment t'es-tu ainsi égarée? Comment t'es-tu résignée à +passer la nuit dans cette hutte, quoique gardée par ce vaillant soldat? + +--Mon père,--répondit Thétralde en baissant les yeux et cachant un +instant son visage dans le sein de Karl, sur les genoux de qui elle +restait assise,--laisse-moi rassembler mes souvenirs... je vais tout te +raconter. + +Vortigern, pendant un moment de silence qui suivit la réponse de +Thétralde, se rapprocha d'Amael, qui le serra tendrement contre sa +poitrine, tandis que, debout, la torche à la main, éclairant cette +scène, le jeune Romain semblait, il faut l'avouer, encore plus surpris +qu'enthousiasmé de la continence de Vortigern. + +--Mon père,--reprit Thétralde en relevant la tête et attachant son +regard candide sur l'empereur des Franks,--je dois tout te dire, +n'est-ce pas? tout... absolument? + +--Oui, fillette, tout absolument!--Et Karl, réfléchissant, dit à +Octave:--Plante cette torche en terre, et va avec ce jeune garçon +veiller sur nos chevaux.--Le Romain obéit, s'inclina, et sortit avec le +petit-fils d'Amael. + +--Quoi! mon père... tu renvoies Vortigern?--dit Thétralde avec un accent +de doux reproche.--J'aurais, au contraire, désiré qu'il restât pour te +confirmer mon récit. + +--Tout ce que tu me diras, ma fille, je le croirai. Parle, parle sans +crainte devant moi et l'aïeul de ce digne garçon. + +--Hier,--reprit Thétralde,--j'étais au balcon du palais lorsque +Vortigern est entré dans la cour. Apprenant qu'il venait ici comme +prisonnier, si jeune et blessé, je me suis tout de suite intéressée à +lui; puis, quand il a manqué d'être renversé, tué peut-être par son +cheval, j'ai eu si grand'peur, si grand'peur, que j'ai poussé un cri +d'effroi; mais, lorsque Hildrude et moi nous l'avons vu se montrer +intrépide cavalier, nous lui avons, dans notre admiration, jeté nos +bouquets. + +--Vous m'aviez toutes deux parlé de votre admiration pour ce jouvenceau +comme habile écuyer, mais point du tout de ces bouquets-là; enfin, +passons... continue. + +--J'ai été certainement très-heureuse de ton retour, bon père; +cependant, je te l'avoue, je pensais peut-être encore plus à Vortigern +qu'à toi; toute la nuit, ma soeur et moi, nous avons parlé du jeune +otage breton, de sa bonne grâce, de sa figure, à la fois douce et +hardie... de... + +--Bien, bien, passons là-dessus, ma fille, passons... + +--Tu ne veux donc pas, père, que je te dise tout?... + +--Si... si... continue... + +--Au point du jour, je me suis endormie, mais c'était encore pour rêver +de Vortigern; nous l'avons revu à l'église, quand je ne regardais pas +son fier et doux visage, je priais pour le salut de son âme. Après la +messe, lorsque j'ai su que l'on chasserait, ma seule crainte a été qu'il +ne vînt pas à la chasse... Juge de ma joie, mon père, lorsque je l'ai +aperçu. Soudain son cheval s'emporte; moi, presque sans réfléchir, car +j'agissais vraiment comme malgré moi, je donne un coup de houssine à ma +haquenée pour rejoindre Vortigern. Hildrude me suit, elle veut me +dépasser; oh! alors cela m'irrite; je frappe son cheval à la tête; il +fait un écart, emporte ma soeur dans une autre allée; j'arrive seule +auprès de Vortigern. Le brouillard, la pluie, et bientôt la nuit nous +surprennent; nous remarquons cette hutte de bûcheron et un foyer à demi +éteint; alors nous nous disons: nous ne pouvons retrouver notre chemin, +passons la nuit ici! Par bonheur, nous voyons des châtaignes tombées des +arbres; nous les ramassons, nous les faisons cuire sous la cendre, mais +nous avons oublié de les manger... + +--Parce que vous étiez trop fatigués, sans doute?... de sorte que, pour +prendre du repos, tu t'es couchée, toi sur cette mousse, et ce garçon en +travers du seuil? + +--Oh! non, mon père... avant de nous endormir, nous avons beaucoup +causé, beaucoup disputé, et c'est en disputant ainsi que nous avons +oublié nos châtaignes... puis le sommeil nous a pris, et nous nous +sommes endormis. + +--Mais à quel propos toi et ce garçon vous êtes-vous disputés, ma fille? + +--Hélas! j'avais eu des pensées mauvaises... ces pensées, Vortigern les +combattait de toutes ses forces, et, à ce propos, nous nous sommes +disputés; pourtant, au fond, vois-tu, il avait raison; car tu ne pourras +jamais le croire. Je voulais fuir Aix-la-Chapelle, et aller en Bretagne +avec Vortigern... pour nous y marier. + +--Me quitter... ma fille... me quitter? moi qui t'aime si tendrement! + +--C'est ce que m'a répondu Vortigern. «--Thétralde, y songes-tu? quitter +ton père, qui te chérit,--me disait-il.--Quoi! tu aurais le triste +courage de lui causer ce cruel chagrin? Et moi qu'il a traité, ainsi que +mon aïeul, avec bonté, je serais ton complice! Non, non; d'ailleurs je +suis ici prisonnier sur parole; prendre la fuite, ce serait me +déshonorer. Ma mère ne me reverrait de sa vie...»--Ta mère t'aime +trop,--disais-je à Vortigern,--pour ne pas te pardonner; mon père aussi +nous pardonnera: il est si bon! N'a-t-il pas été indulgent pour mes +soeurs, qui ont leurs amants comme il a des maîtresses... Cela ne fait +ni tort ni mal à personne de s'aimer quand on se plaît; une fois mariés, +nous reviendrons auprès de mon père; heureux de me revoir, il oubliera +tout, et nous vivrons auprès de lui comme Éginhard et ma soeur +Imma.--Mais Vortigern, inflexible, me parlait sans cesse de sa promesse +de prisonnier et du chagrin que te causerait ma fuite; il pleurait ainsi +que moi à chaudes larmes en me consolant et me grondant comme une enfant +que j'étais; enfin, quand nous avons eu beaucoup disputé, beaucoup +pleuré, il m'a dit: «Thétralde, la nuit s'avance; tu dois être fatiguée, +il faut te coucher sur ce lit de mousse; je me mettrai en travers du +seuil, mon épée nue à côté de moi, pour te défendre au besoin...» Je +tombais de sommeil; Vortigern m'a couverte de sa tunique; je me suis +endormie, et je rêvais encore de _lui_, quand tout à l'heure tu m'as +réveillée, mon bon père... + +L'empereur des Franks avait écouté ce naïf récit avec un mélange +d'attendrissement, de crainte et de chagrin; bientôt il poussa un +profond soupir d'allégement qui semblait répondre à cette réflexion:--À +quel danger ma fille a échappé!...--Cette pensée dominant bientôt toutes +les autres, Karl embrassa de nouveau Thétralde avec effusion, en lui +disant:--Chère enfant, ta franchise me charme; elle me fait oublier +qu'un moment tu as pu songer à quitter ton père. + +--Oh! à ce méchant projet, Vortigern m'a fait renoncer; aussi, pour le +récompenser, tu seras bon, tu nous marieras, n'est-ce pas? Nous nous +aimons tant!... + +--Nous reparlerons de cela. Quant à présent, il faut songer à regagner +le pavillon, tu y prendras quelques moments de repos; nous repartirons +ensuite pour Aix-la-Chapelle. Attends-moi ici; j'ai à m'entretenir un +moment avec ce bon vieillard.--Karl sortit de la hutte avec Amael, et +lui dit en s'arrêtant à quelques pas:--Ton petit-fils est un loyal +garçon, vous êtes une famille de braves hommes; tu as sauvé la vie de +mon aïeul, ton petit-fils a respecté l'honneur de ma fille; car je sais +ce qu'il y a de fatal, à l'âge de ces enfants, dans l'entraînement d'un +premier amour; cet entraînement, Vortigern l'eût payé de sa vie... mais +j'aime mieux louer que punir. + +--Karl, lorsqu'il y a quelques heures je te disais mes inquiétudes à +propos de l'absence de Vortigern, tu m'as répondu:--«Bon! il aura +rencontré quelque jolie fille de bûcheron... l'amour est de son âge. Tu +ne veux pas faire un moine de ce garçon?»--Et pourtant, s'il eût traité +ta fille comme la fille d'un bûcheron... qu'aurais-tu fait? + +--Par le roi des cieux! Vortigern ne serait pas sorti vivant de cette +hutte! + +--Donc il est permis de déshonorer la fille d'un esclave? et le +déshonneur de la fille d'un empereur est puni de mort? Toutes deux +pourtant sont des créatures de Dieu, égales à ses yeux. + +--Vieillard, ces paroles sont insensées! + +--Et tu te dis chrétien! et tu nous traites de païens! Mon petit-fils +s'est conduit en honnête homme, rien de plus. L'honneur nous est cher, à +nous autres Gaulois de cette vieille Armorique qui a pour devise: +_Jamais Breton ne fit trahison._ Un dernier mot: Veux-tu m'accorder une +grâce? je t'en saurai gré. + +--Parle. + +--Tantôt, je t'ai vu frappé de la beauté d'une pauvre fille esclave; tu +songes à faire d'elle une de tes concubines d'un moment; sois généreux +pour cette malheureuse créature, ne la corromps pas; rends-lui la +liberté, à elle et à sa famille; donne à ces gens le moyen de vivre +laborieusement, mais honnêtement. + +--Il en sera ainsi, foi de Karl, je te le promets. Tu n'as rien de plus +à me demander? + +--Rien. + +--Écoute à ton tour. Tantôt tu m'as, au nom de ton peuple, dit ceci: +Karl, retire tes troupes de notre pays, et j'engage la foi bretonne que +durant ta vie, nous ne sortirons pas de nos frontières. + +--Oui, cette offre, je te l'ai faite: je te la fais encore. + +--Je l'accepte. + +--Tu agis en homme sage. Sois fidèle à ta foi, nous serons fidèles à la +nôtre. + +--Ta main, Amael... ta main loyale. + +--La voici, Karl, et qu'elle soit la main d'un traître si notre peuple +parjure sa promesse! Nous vivrons en paix avec toi; si tes descendants +respectent nos libertés, nous vivrons en paix avec eux. + +--Amael, c'est dit et juré. + +--Karl, c'est dit et juré. + +--Maintenant, toi et ton petit-fils, au lieu de retourner à +Aix-la-Chapelle, vous passerez la nuit dans le pavillon de la forêt; +demain, au point du jour, je vous enverrai vos bagages et une escorte +chargée de vous accompagner jusqu'aux frontières de l'Armorique, et vous +vous mettrez en route sans retard. + +--Tu peux y compter. + +--Je vais retourner au pavillon, seul avec ma fille, lui promettant, +afin de ne pas la désespérer, que demain elle verra Vortigern. Je dirai +à mes courtisans que je l'ai trouvée seule dans cette hutte: hélas! les +médisances des cours sont cruelles; on n'y croit guère à l'innocence, et +si l'on savait que Thétralde a passé une partie de la nuit dans ce +réduit avec ton petit-fils, on dirait déjà d'elle ce qu'on dit de ses +soeurs!--Et portant sa main à ses yeux humides, l'empereur des Franks +ajouta douloureusement:--Ah! mon coeur de père saigne souvent; j'ai trop +aimé mes filles, j'ai été trop indulgent! Et puis mes guerres +continuelles au dehors de mon royaume, les affaires de l'État +m'empêchaient de veiller sur mes enfants. Cependant, en mon absence, je +les laissais aux mains des prêtres! elles ne manquaient pas un office et +brodaient des chasubles pour les évêques! Enfin, le Seigneur Dieu, qui +m'a toujours été secourable en toutes choses, a voulu me frapper dans ma +famille, que sa volonté soit faite! Je suis un malheureux père!--Et +appelant le jeune Romain, il lui dit d'une voix redoutable:--Octave, +personne... tu m'entends, personne... ne doit savoir que ma fille a +passé une partie de la nuit dans cette cabane avec ce jeune homme, car +la malignité n'épargne pas même ce qu'il y a de plus chaste, de plus +respectable au monde. Le secret de cette nuit n'est connu que de moi, de +ma fille et de ces deux Bretons; je suis aussi certain de leur +discrétion que de la mienne et de celle de Thétralde. Rappelle-toi ceci: +tu es perdu si un seul mot de cette aventure circule à la cour; en ce +cas, toi seul aurais parlé; si, au contraire, tu me gardes le secret, tu +peux compter sur ma faveur croissante. + +--Auguste empereur, ce secret, je l'emporterai dans la tombe. + +--J'y compte: amène mon cheval et celui de ma fille; tu vas nous +accompagner au pavillon de chasse, puis à Aix-la-Chapelle; tu +commanderas l'escorte que je donne à ces deux otages pour retourner en +leur pays; je te remettrai un ordre pour le commandant de mon armée en +Bretagne. Demain, au point du jour, tu te rendras au pavillon de la +forêt avec l'escorte, et vous partirez aussitôt pour l'Armorique. + +Octave s'inclina. L'empereur dit alors à Amael:--La lune s'est levée, +elle éclaire suffisamment la route. Monte à cheval avec ton petit-fils, +suis cette allée jusqu'à ce que tu te trouves dans un carrefour; tu t'y +arrêteras; c'est là que, par mes ordres, l'on viendra bientôt te +chercher pour te conduire au pavillon d'où tu partiras demain au point +du jour. Que ton peuple soit fidèle à ta parole, je serai fidèle à la +mienne. Si tu trouves que l'empereur Karl mérite que l'on dise quelque +bien de lui, dis-le en ton pays. Et maintenant, adieu. + +Amael alla rejoindre son petit-fils, qu'il trouva profondément pensif, +assis au bord de la route, sur un tronc d'arbre, sa figure cachée dans +ses mains; il pleurait silencieusement et n'entendit pas le vieillard +s'approcher de lui.--Allons, mon enfant,--lui dit Amael, d'une voix +douce et grave,--remontons à cheval et partons. + +--Partir!--dit Vortigern, en tressaillant et se levant brusquement, et +essuyant du revers de sa main son visage baigné de larmes.--Partir?... +déjà? + +--Oui, mon enfant, demain nous nous mettons en route pour la Bretagne, +où tu reverras ta mère et ta soeur. La noblesse de ta conduite a porté +ses fruits; nous sommes libres; Karl rappelle ses troupes de +l'Armorique. + + * * * * * + +Mon aïeul Amael, peu de temps après notre retour d'Aix-la-Chapelle, a +écrit ce récit que j'ai joint à la légende de notre famille. Moi, +Vortigern, j'ai vu mourir mon grand-père à l'âge de cent cinq ans, peu +de temps après mon mariage avec la douce Josseline. Karl le Grand est +mort à Aix-la-Chapelle, l'année 814. + + + + +Les Pièces de monnaie karolingiennes + + + + +Épilogue + + + Le défilé de Glen-Clan.--Le marais de Peulven.--La forêt de + Cardik.--Les landes de Kennor.--La vallée de Lokfern. + +818-912. + + +L'an 818, sept années après qu'Amael et son petit-fils Vortigern eurent +quitté la cour de Karl, empereur des Franks, pour revenir en Bretagne, +trois cavaliers et un piéton gravissaient péniblement une des chaînes +ardues des _Montagnes noires_, qui s'étendent vers le sud-ouest de +l'Armorique. Lorsque du haut de l'entassement de rochers à travers +lesquels serpentait la route, les voyageurs abaissaient leurs regards +au-dessous d'eux, ils voyaient à leurs pieds une longue suite de +collines et de plaines. Tantôt couvertes de seigles et de blés déjà +mûrs, tantôt se déroulant comme d'immenses tapis de bruyères; çà et là, +s'étendaient aussi à perte de vue de vastes marais; quelques villages +auxquels on arrivait par une chaussée, s'élevaient au milieu de ces +marécages impraticables qui leur servaient de défense; ailleurs des +troupeaux de moutons noirs paissaient les bruyères roses ou les vertes +vallées, qu'arrosaient de nombreux ruisseaux d'eau vive. L'on voyait +aussi dans ces herbages des boeufs, des vaches, et surtout grand nombre +de chevaux de l'infatigable race bretonne, rude au travail, ardente à la +guerre. Les trois cavaliers, précédés du piéton, continuaient de gravir +la pente escarpée de la montagne; l'un de ces cavaliers, vêtu du costume +ecclésiastique, était Witchaire, l'un des plus riches abbés de la Gaule. +Les biens immenses de son abbaye presque royale avoisinaient les +frontières de la Bretagne; deux de ses moines, à cheval comme lui, et +comme lui vêtus en religieux de l'ordre de _Saint-Benoît_, le suivaient. +Entre eux marchait une mule de bât, chargée des bagages de cet abbé, +homme de petite taille, à l'oeil fin, au sourire tantôt béat, tantôt +rusé; le guide, montagnard dans la force de l'âge, robuste et trapu, +portait l'antique costume des Gaulois bretons: larges braies de toile +serrées à sa taille par une ceinture de cuir, justaucorps d'étoffe de +laine, et sur son épaule pendait du même côté que son bissac sa casaque +de peau de chèvre, quoiqu'on fût en été. Ses cheveux, à demi cachés par +un bonnet de laine, tombaient jusque sur ses épaules; il s'appuyait de +temps à autre sur son _penbas_, long bâton de houx, terminé par une +crosse. Le soleil d'août, en son plein, dardait ses ardents rayons sur +le guide, les deux moines et l'abbé Witchaire. Celui-ci, arrêtant son +cheval, dit au piéton:--La chaleur est étouffante; ces rochers de granit +nous la renvoient brûlante, comme si elle sortait de la bouche d'un +four; nos montures sont harassées. Je vois là-bas, à nos pieds, un bois +épais; ne pourrais-tu nous y conduire? nous nous y reposerions à +l'ombre. + +Karouër, le guide, secoua la tête et répondit en indiquant du bout de +son pen-bas le massif boisé:--Pour nous rendre là, il faudrait faire un +saut de deux cents pieds, ou un circuit de près de trois lieues dans la +montagne; choisis. + +--Poursuivons donc notre route; mais quand arriverons-nous donc à la +vallée de Lokfern? + +--Vois-tu là-bas, tout là-bas, à l'horizon, la dernière de ces cimes +bleuâtres? + +--Je la vois. + +--C'est le _Menèz-c'Hom_, la plus haute des montagnes Noires; cette +autre, vers le couchant, un peu moins éloignée, est le _Loch-Renan_; +c'est entre ces deux montagnes que se trouve la vallée de Lokfern où +demeure Morvan, le laboureur, chef des chefs de la Bretagne. + +--Es-tu certain qu'il soit à sa métairie? + +--Un laboureur revient toujours à sa métairie après le soleil couché. + +--Le connais-tu ce Morvan? + +--Je suis de sa tribu; j'ai guerroyé avec lui lors de nos dernières +guerres contre les Franks, du vivant de Karl, leur empereur. + +--Ce Morvan est marié, dit-on? + +--Sa femme Noblède le vaut par sa vaillance. Elle est de la race de +Joël, c'est tout dire. + +--Qu'est-ce que Joël? + +--Un des plus braves hommes dont l'Armorique ait gardé le souvenir. Sa +fille Hêna, la vierge de l'île de Sên, a offert sa vie en sacrifice pour +le salut de la Gaule, lorsque les Romains ont envahi ce pays, comme les +Franks l'ont envahi, et veulent, dit-on, l'envahir encore. + +--Vous vous attendez donc à ce que _Louis-le-Pieux_, fils du grand Karl, +vous déclare la guerre? + +--Depuis que tu as passé nos frontières, as-tu vu des préparatifs de +bataille? + +--J'ai vu les laboureurs aux champs, les bergers conduisant leurs +troupeaux, les cités ouvertes et paisibles; mais l'on sait qu'en votre +pays, au premier signal, bergers, bûcherons, laboureurs et citadins +deviennent soldats. + +--Oui, quand on les attaque. + +--Ainsi, vous vous attendez à être attaqués? + +Karouër regarda fixement l'abbé, sourit d'un air sardonique, ne répondit +rien, siffla entre ses dents, et faisant machinalement tournoyer son +pen-bas, il devança d'un pied léger les trois moines. + +La nuit s'approchait; Karouër et ceux qu'il guidait ayant marché durant +tout le jour, arrivèrent à l'un des points culminants de la route +montueuse qu'ils suivaient, lorsque soudain l'abbé Witchaire, frappé +d'un spectacle étrange, arrêta sa monture. Il remarquait à l'extrême +horizon encore distinct malgré le crépuscule, un feu que l'éloignement +rendait à peine visible. Presque aussitôt des feux pareils s'allumèrent +de proche en proche sur les cimes espacées de la longue chaîne des +montagnes Noires. Ces feux apparaissaient de plus en plus éclatants et +considérables, à mesure qu'ils étaient plus proches de l'endroit où se +trouvait l'abbé Witchaire. Soudain à vingt pas de lui, il vit poindre +une lueur rougeâtre à travers une fumée épaisse; bientôt cette lueur se +changea en une flamme brillante qui s'élançant vers le ciel étoilé, jeta +une clarté si vive, que l'abbé, les moines, le guide, les roches, une +partie de la rampe de la montagne furent éclairés comme en plein jour. +Quelques moments après, des feux pareils, continuant de s'allumer de +colline en colline, semblèrent tracer la route que les voyageurs +venaient de parcourir, et se perdirent au loin dans la brume du soir. +L'abbé Witchaire restait muet d'étonnement. Karouër poussa par trois +fois un cri guttural et retentissant comme celui d'un oiseau de nuit. Un +cri semblable s'élevant de derrière le plateau de roches où brillait la +flamme, répondit à l'appel de Karouër. + +--Quels sont ces feux qui s'allument ainsi de montagne en montagne?--dit +vivement l'abbé frank, après un premier moment de surprise;--c'est sans +doute un signal? + +--À cette heure,--répondit le guide,--des feux pareils brillent sur +toutes les cimes de l'Armorique, depuis les montagnes d'_Arrès_, +jusqu'aux montagnes Noires et à l'Océan. + +--Réponds,--s'écria l'abbé frank,--de ce signal, quel est le but? + +Karouër, selon sa coutume, ne répondit rien, et hâta le pas en faisant +tournoyer son pen-bas. + + * * * * * + +La demeure de Morvan le laboureur, élu chef des chefs de la Bretagne, +était située à mi-côte de la vallée de Lokfern, au milieu des derniers +chaînons des montagnes Noires; de fortes palissades en troncs de chêne +bruts reliés entre eux par de fortes traverses, et placées sur le revers +de profonds fossés, défendaient les abords de cette métairie. En dehors +de cette clôture fortifiée s'étendaient, au nord et à l'est, des bois +séculaires; au midi, de vertes prairies descendaient en pente douce +jusqu'aux sinuosités d'une rivière rapide bordée de saules et +d'aulnaies. Le logis de Morvan, ses granges, ses écuries, ses étables, +avaient l'extérieur agreste des constructions gauloises du vieux temps; +une sorte de porche rustique s'étendait devant l'entrée principale de la +maison; sous ce porche, et jouissant de la fin de ce beau jour d'été, se +tenaient _Noblède_, femme de Morvan, et _Josseline_, jeune épouse de +Vortigern. Cette toute jeune femme, d'une riante beauté, allaitait son +dernier né, ayant à ses côtés ses deux autres enfants, _Ewrag_ et +_Rosneven_, âgés de quatre et cinq ans. _Caswallan_, druide chrétien, +vieillard d'une figure vénérable, et dont la barbe était aussi blanche +que sa longue robe, souriait doucement au petit _Ewrag_, qu'il tenait +entre ses genoux. Noblède, femme de Morvan et soeur de Vortigern, âgée +d'environ trente ans, était d'une grande beauté, quoique sa physionomie +fût empreinte d'une vague tristesse, car, depuis dix années de mariage, +Noblède ne connaissait pas encore le bonheur d'être mère. Son grave +maintien, sa haute stature, rappelaient ces matrones qui, aux jours de +l'indépendance de la Gaule, siégeaient vaillamment, à côté de leurs +époux, aux conseils suprêmes de la nation. Noblède et Josseline filaient +leur quenouille, tandis que les autres femmes et filles de la famille de +Morvan s'occupaient des préparatifs du repas du soir ou de divers +travaux domestiques, remplissant de fourrages les râteliers que les +troupeaux devaient trouver garnis à leur retour des champs. Le druide +chrétien Caswallan tenait sur ses genoux le petit Ewrag, et achevait de +lui faire réciter sa leçon religieuse sous cette forme symbolique, lui +disant:--«Enfant blanc du druide, réponds-moi; que te dirai-je? + +--Dis-moi la division du nombre trois,--reprit l'enfant,--afin que je +l'apprenne aujourd'hui. + +--Il y a trois parties dans le monde... trois commencements et trois +fins pour l'homme comme pour le chêne... trois célestes royaumes, fruits +d'or, fleurs brillantes, petits enfants qui rient[A].» Ces trois +célestes royaumes où se trouvent les fruits d'or, les fleurs brillantes +et les enfants qui rient, mon petit Ewrag, sont les mondes où vont tour +à tour renaître et continuer de vivre de plus en plus heureux ceux-là +qui, dans ce monde-ci, ont accompli des actions pures et célestes. Pour +les accomplir, ces actions, mon enfant, que faut-il être? + +--Être sage, être bon, être juste... ne pas craindre la mort, car nous +renaissons de monde en monde avec un corps toujours nouveau; aimer la +Bretagne comme une tendre mère... et la défendre comme on défend sa +mère. + +--Oui, mon doux enfant,--dit Noblède en attirant à elle le fils de son +frère,--souviens-toi toujours de ces mots sacrés:--Défendre la Bretagne +comme on défend sa mère;--et l'épouse de Morvan embrassa tendrement +Ewrag. + +--Mère! mère!--s'écria le petit Rosneven en frappant joyeusement dans +ses mains et s'élançant hors du portique, bientôt suivi de son frère +Ewrag,--voici notre père! + +Caswallan, Noblède et Josseline se levèrent aux cris joyeux des enfants, +et s'avancèrent à la rencontre de deux grands chariots lourdement +chargés de gerbes dorées, traînés par des boeufs. Morvan et Vortigern se +tenaient assis à l'avant-train de l'une de ces voitures, entourées d'un +assez grand nombre d'hommes et de jeunes gens de la famille ou de la +tribu du chef des chefs, portant la faucille, la fourche et le râteau +des moissonneurs. À quelque distance derrière eux, venaient les bergers +et leurs troupeaux, dont on entendait au loin tinter les clochettes. +Morvan, alors dans la force de l'âge, robuste et trapu comme la plupart +des habitants des montagnes Noires, portait leur costume rustique: de +larges braies de grosse toile blanche et une chemise de lin qui laissait +entrevoir sa large poitrine et son cou hâlés, car, par cette rude et +chaude journée de moisson, il avait quitté sa casaque; ses longs +cheveux, châtains comme sa barbe touffue, encadraient son mâle visage, +au large front, aux regards intrépides et perçants. Chez Vortigern, la +mâle gravité de l'homme, de l'époux et du père, avait succédé à la fleur +de l'adolescence. Ses traits exprimèrent une douce joie à la vue de ses +deux enfants, qui accoururent à lui. Il les embrassa tendrement, +cherchant des yeux sa femme et sa soeur, qui, accompagnées de Caswallan, +ne tardèrent pas à s'approcher. + +--Chère femme, la moisson sera bonne et abondante,--dit Morvan à +Noblède.--Et il ajouta en se tournant vers les chariots chargés de +gerbes:--As-tu jamais vu plus beaux épis, paille plus dorée? + +--Morvan,--reprit Josseline,--vous moissonnez de bonne heure cette +année... nous autres, du côté de Karnak, nous laisserons encore nos blés +mûrir sur pied pendant quinze ou vingt jours, n'est-ce pas, Vortigern? + +--Non, ma douce Josseline,--répondit-il,--j'imiterai Morvan; dès demain, +nous retournerons chez nous, afin de commencer au plus vite notre +moisson. + +--Je vais, de plus, beaucoup vous surprendre, Josseline,--reprit +Morvan;--car, au lieu de laisser, selon notre vieille et bonne coutume, +les gerbes engrangées pour mûrir le grain... ce blé, moissonné +aujourd'hui, sera battu cette nuit; Vortigern et moi, nous ne serons pas +les derniers à jouer du fléau sur l'aire de la grange... Ainsi donc, +Noblède, donne-nous vite à souper. + +--Quoi, Morvan!--reprit Josseline,--vous et Vortigern, après cette rude +journée de moisson, vous allez encore passer la nuit au travail? + +--Joyeuse nuit, ma Josseline,--reprit Vortigern,--car, pendant que nous +battrons le blé, toi et Noblède, vous nous chanterez quelque chanson... +Caswallan nous dira quelque vieux bardit, et, de temps à autre, l'on +défoncera une tonne d'hydromel pour réconforter les travailleurs. + +--Vortigern,--dit en souriant le druide chrétien,--crois-tu donc mes +bras tellement affaiblis par l'âge, que je ne puisse plus manier un +fléau? + +--Et nous donc?--reprit gaiement Josseline,--nous, filles et femmes de +laboureurs, avons-nous donc perdu l'habitude d'apporter les gerbes sur +l'aire ou d'ensacher le grain? + +--Et nous donc?--dirent à leur tour le petit Ewrag et son frère +Rosneven,--est-ce qu'à nous deux nous ne pourrons pas traîner une gerbe, +dis, père? + +--Oh! vous êtes des vaillants, chers petits,--reprit Vortigern en +embrassant ses enfants, tandis que Morvan disait à sa femme: + +--Noblède, n'oublie pas de faire porter quelques vivres dans la chambre +des hôtes. + +--Attendez-vous donc des hôtes, Morvan?--demanda gaiement +Josseline.--Bien-venus ils seraient; ils nous aideraient à battre le +grain. + +--Ma douce Josseline,--répondit en souriant le chef des chefs,--les +hôtes que j'attends mangent le plus pur froment, mais jamais ils ne se +donnent la peine de le semer et de le récolter. + +--La chambre des hôtes est préparée,--reprit Noblède,--le sol jonché de +feuilles fraîches... Hélas! personne n'y a logé depuis les derniers +jours qu'elle a été occupée par notre aïeul Amael. + +--Digne grand-père!--reprit Vortigern en soupirant.--Il n'est venu chez +vous que pour y languir quelques semaines et s'éteindre. + +--Que sa mémoire soit bénie comme sa vie!--dit Josseline.--Je l'ai connu +pendant bien peu de temps, mais je l'aimais et je le vénérais comme un +père. + +Bientôt la famille de Morvan et tous ceux de sa tribu qui cultivaient +ses terres avec lui, hommes, femmes et enfants, au nombre de trente +personnes environ, s'assirent à une longue table dressée dans une grande +salle, servant à la fois de cuisine, de réfectoire et de lieu de réunion +pour les veillées d'hiver. Aux murailles étaient suspendus des armes de +chasse et de guerre, des filets de pêche, des brides et des selles de +chevaux. Quoiqu'on fût en plein été, telle était la fraîcheur de ce pays +de bois et de montagnes, que la chaleur du foyer, devant lequel avaient +grillé les viandes du souper, agréait fort aux moissonneurs. Sa +flamboyante clarté se joignait à celle des torches de bois résineux +plantées dans des bras de fer scellés à la muraille. Lorsque les +laboureurs eurent pris leur repas, Morvan se leva le premier de table en +disant:--Maintenant, mes enfants, au travail!... La nuit est sereine, +nous battrons le blé sur l'aire extérieure de la grange. Deux ou trois +torches plantées entre les pierres de la margelle du puits nous +éclaireront en attendant le lever de la lune. Nous aurons achevé notre +besogne vers une heure de la nuit, nous dormirons jusqu'au point du +jour, et nous retournerons aux champs pour achever la moisson. + +Les torches, placées au bord du puits, jetèrent leurs vives lueurs sur +une partie de la cour et des bâtiments renfermés dans l'enceinte +fortifiée. Hommes, femmes, enfants, commencèrent de décharger les +chariots remplis de gerbes, tandis que ceux qui devaient battre le +grain, et parmi eux Morvan, Vortigern et le vieux Caswallan, attendaient +les gerbées le fléau à la main, n'ayant, pour se trouver plus à l'aise, +conservé que leurs braies et leurs chemises. Les premières gerbes furent +apportées au milieu de l'aire, et aussitôt retentit le bruit sourd et +précipité des fléaux, vigoureusement maniés par les robustes bras des +laboureurs. Dans l'appréhension d'une guerre prochaine, les Bretons se +hâtaient de moissonner et d'engranger, afin de soustraire leur récolte +sur pied aux ravages de l'ennemi et aussi de l'affamer, car les grains +devaient être enfouis dans des cavités recouvertes de terre. Morvan, +dont le front se mouillait déjà de sueur, dit en faisant voltiger +rapidement son fléau:--Caswallan, tu nous a promis un bardit; repose-toi +un peu et chante, cela nous donnera doublement coeur à l'ouvrage. + +Le druide chrétien chanta _Lez-Breiz_, ce vieux bardit national[B], si +doux à l'oreille des Bretons, et qui commence ainsi: + +«--Entre un guerrier frank et _Lez-Breiz_, a été arrêté un combat en +règle;--Que Dieu donne la victoire au Breton et de bonnes nouvelles à +ceux de son pays!--Lez-Breiz disait à son petit serviteur, ce +jour-là:--Éveille-toi, va me fourbir mon casque, ma lance et mon épée, +je veux les rougir du sang des Franks; je les ferai encore sauter +aujourd'hui!» + + * * * * * + +--Vieux Caswallan,--dirent les batteurs, lorsqu'il eut achevé son +bardit, qui fit bouillonner leur sang d'une ardeur guerrière,--que les +Franks maudits viennent nous attaquer encore, et nous dirons comme +Lez-Breiz: À l'aide de nos deux bras, faisons-les encore sauter +aujourd'hui.--À ce moment, les chiens des bergers, qui depuis quelques +instants grondaient sourdement, aboyèrent soudain en se précipitant vers +la porte de l'enceinte. Quelques instants après, Karouër parut précédant +l'abbé Witchaire et ses deux moines, tous trois à cheval.--C'est ici la +demeure de Morvan,--dit le guide à l'abbé,--tu peux mettre pied à terre. + +--Quelles sont ces torches que je vois là-bas?--demanda le prêtre, en +descendant de sa monture qu'il remit à l'un des deux moines,--quel est +ce bruit sourd que j'entends? + +--C'est celui des fléaux; sans doute Morvan bat le grain de sa moisson. +Viens, je vais te conduire auprès de lui.--L'abbé Witchaire et son guide +s'approchèrent du groupe de laboureurs éclairé par les torches; Morvan, +occupé à sa besogne et assourdi par le bruit retentissant des fléaux, ne +put entendre les pas des nouveaux venus. Karouër ayant frappé sur +l'épaule du chef des chefs pour attirer son attention, il se retourna et +dit au guide:--Ah! c'est toi; et notre homme? + +--Le voici,--répondit Karouër en lui désignant son compagnon de voyage. + +--Tu es l'abbé Witchaire?--reprit Morvan d'une voix encore haletante de +son rude labeur; puis croisant ses deux robustes bras sur le manche de +son fléau et s'y appuyant, il ajouta:--Je t'attendais, veux-tu souper? + +--Je préfère m'entretenir d'abord avec toi. + +--Noblède,--dit Morvan, en essuyant du revers de sa main la sueur qui +baignait son front,--une torche, ma chère femme.--Et se retournant vers +l'abbé:--Suis-moi.--Noblède prenant une des torches placées près de la +margelle du puits, précéda son mari et l'abbé Witchaire dans la chambre +destinée aux hôtes; deux grands lits y étaient préparés, ainsi qu'une +table garnie de viande froide, de laitage, de pain et de fruits. +Noblède, après avoir placé la torche dans un des bras de fer scellés à +la muraille, se préparait à sortir, lorsque Morvan lui dit avec un +accent significatif:--Chère femme, tu reviendras me donner le baiser du +soir lorsque le battage du grain sera terminé.--Un regard de Noblède +répondit à son mari qu'elle l'avait compris; elle quitta la chambre des +hôtes, où Morvan resta seul avec l'abbé Witchaire, qui, s'adressant au +chef des chefs:--Morvan, je te salue; je t'apporte un message du roi des +Franks, Louis-le-Pieux, fils de Karl-le-Grand. + +--Quel est ce message? + +--Il se compose de peu de mots; les voici.--Et il lut:--«Les Bretons +occupent une province de l'empire du roi des Franks et refusent de lui +payer tribut en gage de sa royale souveraineté; de plus, le clergé +breton, généralement infecté d'un vieux levain d'idolâtrie druidique, +méconnaît la suprématie de l'archevêque de Tours. Telles sont les +conséquences de cette funeste hérésie, que Lant-bert, comte de Nantes, a +écrit ceci au roi Louis-le-Pieux: _La nation bretonne est orgueilleuse, +indomptable; tout ce qu'elle a de chrétien, c'est le nom; quant à la +foi, au culte, aux oeuvres, l'on en chercherait en vain en Bretagne_[C]. +Louis-le-Pieux, voulant mettre terme à une rebellion si outrageante pour +l'église catholique et l'autorité royale, ordonne au peuple Breton de +payer le tribut qu'il doit au souverain de l'empire des Franks, et de se +soumettre aux décisions apostoliques de l'archevêque de Tours; faute de +quoi, Louis-le-Pieux, par la force de ses armes invincibles, contraindra +le peuple Breton à obéir.» + +--Abbé Witchaire,--répondit Morvan, après quelques moments de +réflexion,--Amael, aïeul du frère de ma femme, est convenu en 811 avec +l'empereur Karl, que si nous ne sortions pas de nos frontières, il n'y +aurait jamais guerre entre nous et les Franks. Nous avons tenu notre +promesse, Karl la sienne; son fils, que tu appelles _le Pieux_, ne nous +avait point inquiétés jusqu'ici, il veut aujourd'hui nous faire payer +tribut: nous le refusons. + +--Louis-le-Pieux est roi, souverain et maître de la Gaule, la Bretagne +fait partie de la Gaule, donc la Bretagne lui appartient, et lui doit +payer tribut. + +--Nous ne payerons à ton roi aucun tribut. Quant à ce qui touche les +prêtres, moi, je te dirai ceci: Avant leur arrivée en Bretagne, jamais +elle n'avait été envahie; depuis un siècle tout a changé: cela devait +être. Qui voit la robe noire d'un prêtre, voit bientôt luire l'épée d'un +Frank. + +--Tu dis vrai dans ton blasphème; tout prêtre catholique est le +précurseur de la royauté franque. + +--Nous n'avons que trop de ces précurseurs-là. Malgré leurs querelles +avec l'archevêque de Tours, les bons prêtres sont rares, les mauvais +nombreux. Lors des dernières guerres, plusieurs de vos gens d'église, +établis en Bretagne, ont servi de guides aux Franks, d'autres ont amené +la trahison de quelques-unes de nos tribus en les persuadant que +résister à vos rois, c'était encourir la colère du ciel. Malgré ces +trahisons, nous avons défendu notre liberté, nous la défendrons encore. + +--Morvan, tu es un homme sensé; s'agit-il de vous asservir? non; de vous +déposséder de vos terres? non. Que demande Louis-le-Pieux? Que vous lui +payiez tribut en hommage de sa souveraineté, rien de plus. + +--C'est trop, car c'est inique. + +--Écoute-moi; compare les épouvantables malheurs que subira la Bretagne +si elle refuse de reconnaître la souveraineté de Louis-le-Pieux. Peux-tu +préférer le ravage de tes champs, de tes moissons, la perte de tes +bestiaux, la ruine de ta demeure, l'esclavage de tes proches, au +payement volontaire de quelques sous d'or versés pour ta part dans le +trésor du roi des Franks? + +--Certes, je préférerais payer vingt sous d'or et n'être point ruiné, +mais... + +--Laisse-moi achever; il ne s'agit point seulement des biens de la +terre; mais tu as une femme, une famille, des amis? Voudrais-tu, par +vain orgueil de rébellion, exposer tant de personnes chères à ton coeur, +aux chances horribles de la guerre? d'une guerre sans pitié, je te le +déclare! Et cela, au moment où, selon toi, tu ne retrouves plus dans le +peuple Breton son indomptable énergie d'autrefois? + +--Non,--répondit Morvan d'un air sombre et pensif, les coudes appuyés +sur ses genoux et son front caché dans ses deux mains,--non, le peuple +Breton n'est plus ce qu'il était jadis! + +--À mes yeux, ce changement est une des divines conquêtes de la foi +catholique; à tes yeux c'est un mal, soit, ne discutons pas; mais enfin +ce mal existe, tu es forcé de l'avouer; la Bretagne, jadis invincible, a +été depuis un siècle plusieurs fois envahie par les Franks! Ce qui est +arrivé doit arriver encore! Et pourtant, malgré cette défiance de tes +forces, malgré la certitude de succomber, tu veux essayer une lutte +impitoyable, au lieu de payer librement un tribut qui n'aliène en rien +ta liberté et celle des tiens. + +Morvan, ébranlé par les insidieuses paroles de l'abbé, garda le silence, +puis il dit lentement et avec effort:--Mais enfin, à quelle somme se +monterait le tribut que demande ton roi? + +Witchaire tressaillit de joie à ces paroles de Morvan, qu'il crut décidé +à une lâche soumission. À ce moment Noblède entra pour donner le baiser +du soir à son époux; celui-ci rougit et devint de plus en plus sombre à +l'aspect de sa femme; il la laissa s'approcher de lui sans aller +affectueusement à sa rencontre, ainsi qu'il en avait coutume. La +Gauloise devina presque la vérité à l'air embarrassé de Morvan et à la +physionomie triomphante de l'abbé frank; mais dissimulant son chagrin, +elle s'avança près de son époux toujours assis, et lui baisa les mains, +selon son habitude de chaque soir; à ces caresses, le chef Breton +tressaillit, sa volonté chancelante se raffermit, et, à la vue de sa +femme, il l'étreignit passionnément contre sa poitrine, au grand +courroux de Witchaire, qui voyait ainsi détruire en un instant le +résultat de son insidieux entretien. Heureuse et fière de sentir +répondre aux battements de son coeur les vaillants battements du coeur +de son mari, la Gauloise le tenant toujours embrassé, s'écria, en jetant +un regard de haine et mépris sur le prêtre:--D'où vient donc cet +étranger? que veut-il? Nous apporte-t-il la paix ou la guerre? + +Morvan ne répondit rien; de nouvelles incertitudes, ébranlant sa +résolution, succédaient en lui à la salutaire influence de la présence +de Noblède. Celle-ci, surprise de ce silence, reprit d'un air digne et +triste:--Morvan, je t'ai demandé si cet étranger nous apportait la paix +ou la guerre? + +--Ce moine est envoyé par le roi des Franks;--répondit brusquement le +chef Breton;--qu'il apporte la paix ou la guerre, c'est l'affaire des +hommes et non la vôtre, femme! + +Noblède, douloureusement affectée des paroles de son mari, le regardait +avec une surprise croissante, lorsque l'abbé croyant le moment opportun +pour obtenir de Morvan une décision favorable, lui dit:--Je repars à +l'instant; quelle réponse porterai-je à Louis-le-Pieux? + +--Vous ne pouvez vous remettre en route sans avoir pris du repos,--se +hâta de dire Noblède, en interrogeant du regard son mari qui semblait +retombé dans ses pénibles incertitudes;--il sera temps de partir au +lever du soleil. + +--Non, non,--reprit vivement l'abbé, redoutant l'influence de la +Gauloise sur l'esprit de son mari,--je repars à l'instant. Réponds, +Morvan! Porterai-je à Louis-le-Pieux des paroles de paix ou de guerre? + +Mais le chef Breton se leva et se dirigeant vers la porte, répondit à +Witchaire:--Je veux la nuit pour réfléchir;--et malgré les instances de +l'abbé, il sortit de la chambre des hôtes avec Noblède. + +Quelques instants après, Morvan, sa femme, Vortigern et Caswallan +étaient réunis non loin de la maison sous un chêne immense; la lune se +levait radieuse à l'horizon. Le chef Breton tendit la main à Noblède, et +lui dit:--Ma bien-aimée femme, mes paroles ont été dures; +pardonne-les-moi. + +--Elles m'avaient affligée, non blessée. Ce n'est pas à toi que je les +reproche, mais à ce prêtre étranger. + +--Oui, ébranlé par son langage, ma résolution chancelait, mais à ta vue, +chère femme, j'ai ressenti le remords de ma faiblesse. + +--Et ce messager du roi des Franks,--reprit Vortigern,--que veut-il? + +--Si nous consentons à payer tribut à Louis-le-Pieux et à le reconnaître +comme souverain, nous éviterons une guerre implacable. J'ai hésité un +moment, et je l'avoue, j'hésite encore devant les désastres d'une lutte +nouvelle. + +--Hésiter!--s'écria Vortigern,--quoi! céder à la menace? + +--Frère,--répondit tristement Morvan,--le peuple Breton n'est plus ce +qu'il était jadis! + +--Tu dis vrai,--reprit Caswallan,--le souffle catholique, toujours +mortel à la liberté des peuples, a passé sur ce pays; le patriotisme +d'un grand nombre de nos tribus s'est refroidi; veux-tu l'éteindre? +Subissons une paix honteuse, et avant un siècle, la Bretagne sera +peuplée d'esclaves! + +--Frère, frère!--ajouta Vortigern, en s'adressant au chef des +chefs,--prends garde! céder à la menace au lieu de retremper l'énergie +bretonne dans cette lutte sainte, trois fois sainte, contre l'étranger, +c'est nous perdre par l'avilissement! Aujourd'hui nous payerons tribut +au roi des Franks pour éviter la guerre; demain, nous lui concéderons la +moitié de nos terres pour qu'il nous laisse maîtres du reste; plus tard +nous subirons l'esclavage, ses hontes, ses misères, pour conserver +seulement notre vie: la chaîne sera rivée; nous la traînerons durant des +siècles! + +--O malheur et infamie sur la Bretagne!--s'écria Noblède avec une +indignation douloureuse;--sommes-nous donc tombés si bas, que l'on en +vienne à mesurer la longueur de notre chaîne? Quoi! voici trois hommes +vaillants, sages, éprouvés, perdant leur temps et leurs paroles à +discuter l'insolente menace d'un roi frank! et pour lui répondre il ne +fallait qu'une minute, qu'un mot: LA GUERRE! + +Les trois Bretons bondirent à ce mot de: _guerre_ prononcé par Noblède +avec un héroïque enthousiasme; elle poursuivit dans son exaltation +croissante:--O Gaulois dégénérés! il y a huit siècles, en ce pays où +nous sommes, César, le plus grand capitaine du monde, commandant la plus +formidable armée du monde, envoya aussi des messagers sommer la Bretagne +de lui payer tribut; on répondit à ces Romains en les chassant +honteusement de la cité de Vannes; le soir même, Hêna, notre aïeule, +offrait son sang à Hésus pour la délivrance de la Gaule, et le cri de +guerre retentissait d'un bout à l'autre du pays, je t'en prends à +témoin, astre sacré, toi qui éclairas cette nuit sublime!--s'écria +Noblède en levant ses mains vers l'Armorique,--Albinik le marin et sa +femme Méroë, accomplissaient un voyage de vingt lieues à travers les +plus fertiles contrées de la Bretagne, incendiées par les populations +elles-mêmes! César n'avait plus devant lui qu'un désert de ruines +fumantes, et le jour de la bataille de Vannes, toute notre famille, +femmes, jeunes filles, enfants, vieillards, combattaient ou mouraient +vaillamment! Ah! ceux-là s'inquiétaient peu des terribles chances de la +bataille! Vivre libres ou périr, telle était leur foi; ils la scellaient +de leur sang; et allaient revivre dans les mondes inconnus!--Noblède +parlait ainsi, lorsque l'abbé Witchaire, qui s'était adressé aux gens de +la ferme pour retrouver Morvan, s'approcha du chêne, autour duquel il +vit le chef breton, Caswallan, Noblède et Vortigern. Quoique la lune +brillât de tout son éclat au firmament étoilé, les premiers feux de +l'aube, hâtive à la fin du mois d'août, rougissaient déjà +l'Orient.--Morvan,--dit l'abbé Witchaire,--le jour va bientôt paraître, +je ne puis attendre plus longtemps; quelle est ta réponse au message de +Louis-le-Pieux? + +--Prêtre! ma réponse ne te chargera pas la mémoire: «_Va dire à ton roi +que nous lui payerons tribut... avec du fer_[D].» + +--Tu veux la guerre! tu l'auras donc sans merci ni pitié!--s'écria +l'abbé furieux, et s'élançant sur son cheval, que les moines venaient +d'amener, il ajouta en se retournant vers le chef des chefs:--La +Bretagne sera ravagée, incendiée! il ne restera pas une maison debout. +Tremble! le dernier jour de ce peuple est arrivé!--En prononçant ces +derniers mots, le prêtre sembla du geste maudire et anathématiser le +chef breton; éperonnant alors son cheval avec rage, et suivi de ses deux +moines, il s'éloigna rapidement. Au bout d'un quart d'heure à peine, +Witchaire entendit derrière lui le galop d'un cheval; il se retourna et +vit venir un cavalier à toute bride: c'était Vortigern. L'abbé s'arrêta, +cédant à un dernier espoir; il dit au frère de Noblède:--Puisse ta venue +être d'un heureux présage. Morvan regrette sans doute sa résolution +insensée? + +--Morvan regrette que dans ta précipitation, toi et tes deux moines, +vous soyez partis sans guides; vous pourriez vous égarer dans nos +montagnes. Je t'accompagnerai jusqu'à la cité de Guenhek; là, je te +donnerai un guide sûr, qui te conduira jusqu'aux frontières. + +--Jeune homme, écoute-moi. Tu es, m'a-t-on dit, le frère de l'épouse de +Morvan; tâche, pour le salut de la Bretagne, de faire revenir cet homme +sur sa résolution insensée. + +--Moine, les feux allumés sur nos montagnes pendant la dernière nuit de +ton voyage étaient un signal d'alarme donné à nos tribus de se préparer +à la guerre, et de hâter leurs récoltes; ton roi veut la guerre, il aura +la guerre! Pas un mot de plus à ce sujet. Maintenant, réponds, je te +prie, à une question: Tu viens de la cour d'Aix-la-Chapelle? Que sont +devenues les filles de l'empereur Karl? + +L'abbé regarda Vortigern avec surprise et reprit:--Que t'importe le sort +des filles de l'empereur? + +--Il y a huit ans j'ai accompagné mon aïeul à Aix-la-Chapelle; là, j'ai +vu les filles de Karl. Telle est la cause de ma curiosité sur leur sort. + +--Les filles de Karl ont été, par l'ordre de leur frère Louis-le-Pieux, +reléguées dans des monastères,--répondit brusquement +Witchaire.--Puissent-elles par leur repentir mériter le pardon de leur +abominable libertinage. + +--Thétralde a-t-elle partagé le sort de ses soeurs? + +--Thétralde est morte depuis longtemps. + +--Elle!--s'écria Vortigern sans pouvoir cacher son émotion.--Pauvre +enfant!... morte si jeune! + +--De celle-là, du moins, l'auguste Karl n'a jamais eu à rougir. + +--Quelle a été la cause de la mort de cette enfant? + +--On l'ignore. Elle avait joui jusqu'à quinze ans d'une santé +florissante, soudain elle est devenue languissante, maladive, et à seize +ans à peine elle s'est éteinte entre les bras de son père, qui l'a +toujours pleurée. Mais assez parlé des filles de Karl-le-Grand; une +dernière fois veux-tu, oui ou non, tenter de faire revenir Morvan de sa +résolution, qui sera la perte de ce pays? Tu gardes le silence; est-ce +un refus? Réponds, réponds donc!--Vortigern, absorbé dans ses pensées, +resta muet et triste, songeant à cette enfant morte si jeune, et dont le +souvenir touchant avait longtemps rempli son coeur. L'abbé, impatienté +du silence prolongé du Breton, lui mit la main sur l'épaule et lui +dit:--Je te demande si tu veux, oui ou non, tenter de faire renoncer +Morvan à sa résolution insensée? + +--Une dernière fois je te dis ceci, moine: Ton roi veut la guerre, il +aura la guerre.--Et Vortigern, retombé dans ses réflexions, chemina +silencieux à côté de Witchaire jusqu'à ce que les cavaliers eussent +atteint la cité de Guenhek. Là, Vortigern confia la conduite de l'abbé à +un guide sûr, et tandis que le messager de Louis-le-Pieux se dirigeait +vers les frontières de la Bretagne, le frère de Noblède regagna la +demeure de Morvan. + + +LE DÉFILÉ DE GLEN-CLAN. + +Le défilé de _Glen-Clan_ est le seul passage praticable à travers le +dernier chaînon des _montagnes Noires_, ceinture de granit qui défend le +coeur de la Bretagne. Il est si étroit, le défilé de Glen-Clan, qu'un +chariot peut à peine y trouver passage; elle est si rapide, la pente du +défilé de Glen-Clan, que six paires de boeufs suffisent à peine à +traîner un chariot sur sa rampe escarpée, du haut de laquelle une pierre +roulerait d'elle-même avec vitesse jusqu'en bas de ce chemin creusé +comme le lit d'un torrent, au fond d'immenses rochers à pic de cent +pieds de hauteur. Un bruit lointain, d'abord confus, et de plus en plus +rapproché, vient troubler le profond silence de cette solitude; on +distingue peu à peu le sourd piétinement de la cavalerie, le cliquetis +des armes de fer sur des armures de fer, le pas cadencé de nombreuses +troupes de piétons, le cri de la roue des chariots cahotant sur un sol +pierreux, le hennissement des chevaux, le mugissement des attelages de +boeufs; tous ces bruits divers se rapprochent, grandissent, se +confondent, ils annoncent l'approche d'un corps d'armée considérable. +Soudain le cri lugubre et prolongé d'un oiseau de nuit se fait entendre +à la cime des roches qui surplombent les défilés; d'autres cris, de plus +en plus éloignés, répondent au premier signal comme un écho de plus en +plus affaibli; puis l'on n'entend plus rien... rien que le bruit +tumultueux du corps d'armée qui s'avance. Une petite troupe paraît à +l'entrée de ce tortueux passage, un moine à cheval la guide; toujours +les gens d'église, toujours! lorsqu'il s'agit d'une conquête spoliatrice +et sanglante! À côté de ce moine marche un guerrier de grande taille, +revêtu d'une riche armure; son bouclier blanc, sur lequel sont peintes +trois serres d'aigle, pend à l'arçon de sa selle, une masse de fer pend +de l'autre côté; derrière ce chef frank s'avancent quelques cavaliers +accompagnés d'une vingtaine d'archers saxons, reconnaissables à leurs +larges carquois. + +--Hugh,--dit le chef des guerriers à l'un de ses hommes,--prends avec +toi deux cavaliers, cinq ou six archers te précéderont pour s'assurer +que nous n'avons pas à craindre d'embuscade; à la moindre attaque, +repliez-vous sur nous en poussant le cri d'alarme. Je ne veux pas +imprudemment engager le gros de ma troupe dans ce défilé.--Hugh obéit à +son chef. Cette petite avant-garde, hâtant le pas malgré la pente rapide +de la route tortueuse, disparut à l'un de ses tournants. + +--Neroweg, la mesure est sage,--dit le moine;--l'on ne saurait s'avancer +avec trop de précaution dans ce maudit pays de Bretagne; je l'habite +depuis longtemps, je le connais. + +--Ainsi, au sortir de ces défilés, nous entrerons dans un pays de +plaine? + +--Oui, mais auparavant nous aurons à traverser le marais de _Peulven_ et +la forêt de _Cardik_; puis nous arriverons aux vastes landes de +_Kennor_, rendez-vous des deux autres corps d'armée de Louis-le-Pieux +qui se dirigent vers ce point en traversant la rivière de la _Vilaine_ +et le défilé des monts _Oroch_, comme nous allons traverser celui-ci. +Morvan, attaqué de trois côtés, est perdu. + +--Je crains toujours de tomber dans quelque embuscade. Comment un +passage aussi important que celui-ci n'est-il pas défendu? + +--Tu vas le comprendre. Je t'ai dit le plan de campagne de Morvan, tel +qu'il m'a été livré par Kervor, excellent catholique, et chef des tribus +du sud que nous venons de traverser sans rencontrer la moindre +résistance. + +--Il est vrai; ces populations nous apportaient des vivres, et à ta voix +s'agenouillaient à notre passage. + +--Du temps des autres guerres, tu aurais laissé la moitié de tes troupes +dans ce pays entrecoupé de marécages, de haies et de bois; aujourd'hui, +tu l'as traversé en maître! D'où vient ce changement? de ce que la foi +catholique pénètre peu à peu chez ces peuples jusqu'alors indomptables; +nous leur avons prêché la soumission à Louis-le-Pieux, les menaçant du +feu éternel s'ils résistaient à vos armes. Ils ont craint l'enfer et +nous ont obéi. + +--En effet, plusieurs Centeniers de ces vieilles bandes, qui ont +guerroyé ici du temps de Karl-le-Grand, me disent chaque jour qu'ils ne +reconnaissent plus ce peuple breton, jadis presque invincible. +Cependant, moine, malgré tes explications, je ne puis comprendre que le +passage de ces défilés soit abandonné. + +--Rien de plus simple, cependant; Morvan, d'après son plan de campagne, +comptait sur la résistance des tribus que nous venons de traverser, et +que cette résistance durerait deux ou trois jours; Kervor, chef de ces +tribus, est au contraire venu m'instruire des desseins de Morvan, et +m'assurer que ses hommes ne se battraient pas; ces excellents +catholiques ont tenu parole; aussi, en un jour, sans tirer l'épée, tu as +traversé un pays qui, sans la défection de Kervor, devait te coûter plus +de trois jours de bataille et le quart de tes troupes. Morvan, ne se +doutant pas de ta prompte arrivée aux défilés de Glen-Clan, ne les +enverra occuper que ce soir ou demain; il n'a pas assez de combattants +pour les laisser un ou deux jours oisifs, surtout lorsqu'il est attaqué +de trois côtés différents par trois corps d'armée. + +--Je n'ai rien à répondre à cela, père en Christ; tu connais le pays +mieux que moi. Ah! que cette guerre réussisse, j'aurai ma part des +terres de la conquête. Selon la promesse de Louis-le-Pieux, je +deviendrai aussi puissant seigneur en Bretagne que Gonthram, mon frère +aîné, l'est en Auvergne, depuis la conquête de Clovis. + +--Et tu n'oublieras pas de doter les églises. Songes-y, sans l'appui des +prêtres catholiques, aucune conquête n'est possible! + +--Je ne serai pas ingrat, bon père; j'emploierai une partie du butin que +nous ferons ici à bâtir une chapelle à saint Martin, pour lequel notre +famille a toujours conservé une dévotion particulière; mais, toi, qui +sais les usages de ces damnés Bretons, en quels lieux cachent-ils leur +argent? L'on dit que lorsqu'ils fuient leurs maisons, ils ne laissent +que les quatre murs, et se retirent, avec leurs trésors, au fond de +retraites inaccessibles? + +--Quand nous arriverons au coeur du pays, où s'est concentrée la +résistance, je t'indiquerai le moyen de découvrir ces riches cachettes; +elles sont presque toujours enfouies au pied de certaines pierres +druidiques, pour lesquelles grand nombre de ces païens conservent un +culte idolâtre; ils croient ainsi mettre leurs trésors sous la +protection de leurs dieux exécrables! + +--Mais, ces pierres, où les chercher? À quels signes les reconnaître? + +--C'est mon secret, Neroweg; ce sera le nôtre, lorsque nous serons, je +te l'ai dit, au coeur du pays.--En devisant ainsi, le moine et le chef +frank gravissaient lentement les pentes escarpées du défilé; de temps à +autre quelqu'un des cavaliers ou des soldats de pied, détachés en +éclaireurs, venaient instruire Neroweg de leurs observations. Enfin, +Hugh, de retour, apprit à son chef que rien ne pouvait faire soupçonner +une embuscade. Neroweg, complétement rassuré par ces rapports et par les +affirmations du moine, donna l'ordre de faire avancer ses troupes, les +hommes de pied d'abord, ensuite les cavaliers, après eux les bagages, et +enfin un dernier corps de soldats de pied. Le corps d'armée s'ébranlant, +s'engagea dans cette passe si resserrée, que quatre hommes pouvaient à +peine y marcher de front. Cette longue et tortueuse file d'hommes, +couverts de fer, pressés les uns contre les autres, et cheminant +lentement, offrait, du sommet des rochers qui dominaient cette route +étroite, un aspect étrange; on eût dit un gigantesque serpent à écailles +de fer déployant ses replis sinueux dans un ravin creusé entre deux +murailles de granit. La confiance des Franks, assez ébranlée au moment +où ils s'engagèrent dans ce passage si propice aux embuscades, se +raffermit bientôt. Déjà l'avant-garde, que précédaient Neroweg et le +moine, approchait de l'issue du défilé de Glen-Clan, tandis que, +commençant à peine à y entrer, les chariots de bagages, attelés de +boeufs, se mettaient en mouvement suivis de l'arrière-garde, composée de +cavaliers Thuringiens et d'archers Saxons. Les derniers chariots et la +tête de l'arrière-garde entraient dans le défilé, lorsque soudain le cri +lugubre d'un oiseau de nuit, cri semblable à ceux qui avaient salué +l'approche des Franks, retentit de loin en loin sur la cime des deux +escarpements; aussitôt s'en détachant, poussés par des bras invisibles, +plusieurs énormes blocs de rochers roulèrent, bondirent du haut en bas +des montagnes avec le fracas de la foudre, tombèrent au milieu des +chariots, et en broyèrent un grand nombre, écrasant ou mutilant leurs +attelages. Les voitures brisées, les boeufs tués ou furieux de leurs +blessures, s'affaissant ou se ruant les uns contre les autres, jetèrent +un désordre effroyable dans l'arrière-garde des Franks, hors d'état +d'avancer parmi ces obstacles, et ainsi séparée du gros des troupes, +elle fut réduite à l'impuissance. Dans toute la longueur du défilé de +Glen-Clan, des fragments de rochers roulèrent ainsi du haut des cimes, +écrasant, décimant la file compacte des guerriers; ce gigantesque +serpent de fer, mutilé, coupé en plusieurs tronçons ensanglantés, +grouillait convulsivement au fond du ravin, lorsque ses deux faîtes, se +couronnant d'une foule de Bretons, jusqu'alors cachés, ceux-ci firent +pleuvoir une grêle de flèches, d'épieux, de pierres, sur les cohortes +franques éperdues, épouvantées, impuissantes et enserrées entre ces deux +murailles de granit, du sommet desquelles nos rudes hommes envoyaient à +l'ennemi une mort prompte et sûre. Vortigern commandait ces vaillants, +son arc d'une main, son carquois au côté; pas un de ses traits ne +manquait son but. Terrible boucherie! superbe carnage! les cris de +guerre et de triomphe des Gaulois armoricains répondaient aux +imprécations des Franks! terrible boucherie! superbe carnage! cela dura +tant que nos hommes eurent à lancer une pierre, un trait, un épieu. Ses +munitions et celles de ses compagnons épuisées, Vortigern s'écria de la +cime d'un rocher, en faisant aux Franks un geste de défi:--Nous +défendrons ainsi notre sol pied à pied; chacun de vos pas sera marqué +par votre sang ou par le nôtre: toutes nos tribus ne sont pas lâches et +traîtres comme celles de Kervor, le bon catholique! + +--Et Vortigern entonna le chant guerrier laissé par son aïeul Scanvoch, +le frère de lait de Victoria la Grande: «--Ce matin nous +disions:--Combien sont-ils donc ces Franks?--Combien sont-ils donc ces +barbares?--Ce soir nous dirons:--Combien étaient-ils ces +Franks?--Combien étaient-ils ces barbares?» + + +LE MARAIS DE PEULVEN. + +Le parais de _Peulven_ est immense; il forme, à l'est et au sud, une +sorte de baie; ses rives sont bordées par la lisière de l'épaisse forêt +de Cardik; au nord et à l'ouest, il baigne la pente adoucie des collines +qui succèdent aux derniers chaînons des montagnes Noires dont les cimes +apparaissent à l'horizon, empourprées par les derniers rayons du soleil; +une jetée, ou langue de terre aboutissant aux confins de la forêt, +traverse le marais de Peulven dans toute sa longueur; le silence est +profond dans cette solitude; les eaux dormantes réfléchissent les +teintes enflammées du couchant; de temps à autres des volées de courlis, +de hérons et d'autres oiseaux aquatiques, s'élevant du milieu des +roseaux dont le marais est en partie couvert, tournoient ou montent vers +le ciel en poussant leurs cris plaintifs. Plusieurs cavaliers franks, +après avoir gravi le revers de la colline, arrivent à son faîte, y +arrêtent leurs chevaux; leurs regards plongent au loin sur le marais, et +après quelques moments d'examen ils tournent bride afin d'aller +rejoindre Neroweg et le moine dont les soldats ont été décimés, quelques +heures auparavant, au fond des défilés de Glen-Clan, et, ensuite, +continuellement harcelés sur leur route par de petites troupes de +Bretons qui, embusquées derrière les haies ou dans de profonds fossés à +demi couverts de broussailles, attaquaient à l'improviste l'avant-garde +ou l'arrière-garde des Franks, et après des engagements acharnés +disparaissaient à travers ce terrain coupé d'obstacles de toute nature, +impraticable à la cavalerie, et complétement inconnu des soldats de pied +qui n'osaient s'éloigner de la colonne principale, craignant de tomber +dans de nouvelles embuscades. Neroweg, à cheval, à côté du moine, se +tenait au sommet d'une colline peu éloignée de celle que les éclaireurs +avaient gravie; il attendait leur retour pour continuer sa route. À +quelque distance du chef, l'avant-garde faisait halte; plus loin, le +gros de ses troupes faisait halte aussi; une partie de l'arrière-garde +avait dû rester à une lieue de là pour garder les bagages, les chariots +et les blessés de ce corps d'armée qui auraient ralenti sa marche. Les +traits du chef des Franks étaient sombres, abattus; il disait au +moine:--Ah! quelle guerre! quelle guerre! J'ai combattu les +_North-mans_, lorsqu'ils ont attaqué nos camps fortifiés à l'embouchure +de la Somme et de la Seine; ces damnés pirates sont de terribles +ennemis, aussi prompts à l'offensive qu'à la retraite qu'ils trouvent +dans ces légers bateaux à bord desquels ils viennent des mers du Nord +jusque sur les côtes de la Gaule; mais par saint Martin! ces maudits +Bretons sont encore plus endiablés, plus insaisissables que ces pirates, +redoutables hommes pourtant que ces North-mans! ils ont été l'inquiétude +des dernières années de Karl, le grand empereur! ils sont la désolation +de son fils.--Puis Neroweg répéta d'un air sinistre,--Ah! quelle guerre! +quelle guerre! + +Le moine se retourna sur sa selle, et étendant la main dans la direction +que les troupes des Franks venaient de parcourir, il dit à +Neroweg:--Regarde vers l'Occident. + +Le chef des Franks, suivant l'indication du prêtre, vit derrière lui, de +loin en loin, des tourbillons de fumée teintée de feu qui s'élevaient +des collines que l'armée laissait derrière elle. Le moine dit alors au +Frank: + +--Vois! l'incendie signale partout notre passage; les bourgs, les +villages abandonnés par leurs habitants en fuite, ont été par nos ordres +livrés aux flammes; les Bretons n'ont pas, comme les pirates North-mans, +la ressource de leurs bateaux pour fuir sur l'Océan avec leurs +richesses. Nous poussons devant nous ces populations fuyardes, les deux +autres corps d'armée de Louis-le-Pieux font de leur côté une pareille +manoeuvre, aussi devons-nous comme eux arriver demain matin dans la +vallée de _Lokfern_; là se trouveront refoulées, acculées, les +populations attaquées depuis plusieurs jours au sud, à l'est et au nord; +là, entourées d'un cercle de fer, elles seront anéanties ou emmenées en +esclavage. Ah! cette fois la Bretagne à jamais domptée sera soumise +enfin à la foi catholique et à la puissance des Franks! Qu'importe que +tes soldats aient été décimés pour le triomphe de la foi et de la +royauté franque! les troupes qui te restent, jointes aux autres corps de +l'armée, ne suffiront-elles pas pour exterminer les Bretons? + +--Moine,--répondit brusquement Neroweg,--tes paroles ne me consolent pas +de la mort de tant de vaillants guerriers, dont les os blanchiront au +fond du défilé de Glen-clan et dans les bruyères de ce maudit pays! + +--Envie plutôt leur sort; ils sont morts pour la religion, le paradis +leur est assuré. + +Neroweg hocha la tête et reprit après un assez long silence:--Tu m'as +promis de m'indiquer les lieux où ces païens Bretons enfouissent leurs +richesses? + +--Écoute: au delà du marais de Peulven que nous devons traverser, est +une forêt profonde, où se trouvent grand nombre de pierres druidiques; +je suis certain qu'en fouillant à leurs pieds, nous trouverons de +grosses sommes d'argent enfouies là depuis le commencement de la guerre. + +--Et à cette forêt, quand arriverons-nous? + +--Ce soir, avant la tombée de la nuit. + +--Engager mes troupes si tard dans cette, forêt, et tomber dans quelque +embuscade pareille à celle du défilé, non! non!--s'écria Neroweg;--le +jour touche à sa fin, nous camperons cette nuit au milieu des collines +nues où nous sommes; l'on n'a point à redouter ici de surprises. + +--Tes éclaireurs sont de retour,--dit le prêtre au chef des +Franks,--interroge-les avant de prendre une résolution. + +--Neroweg,--dit l'un des cavaliers qui venaient de descendre le versant +de la colline opposée,--aussi loin que la vue peut s'étendre, l'on +n'aperçoit rien sur le marais, pas un homme, pas un bateau et sur ses +rives aucune hutte, aucun retranchement. La lisière d'une grande forêt +borne ce marais à l'horizon. + +Le chef frank, impatient de juger de la disposition du terrain, eut +bientôt, suivi du moine, atteint le faîte de la colline; de là il vit +l'incommensurable nappe d'eau dont la morne surface miroitait aux +derniers feux du soleil couchant; la chaussée verdoyante, coupant de +grands massifs de roseaux, allait rejoindre la lisière de la forêt.--Il +n'y a pas du moins à craindre d'embûches durant la traversée de cette +solitude,--dit Neroweg;--cette marche peut durer une demi-heure au plus. + +--Et il reste environ une heure de jour,--reprit le moine.--La forêt que +tu aperçois là-bas s'appelle la forêt de Cardik; elle s'étend très-loin +à droite et à gauche du marais, puisque à l'ouest elle atteint le rivage +de la mer armoricaine; mais la partie qui fait face à la jetée a tout au +plus un demi-quart de lieue de largeur; nous pourrons l'avoir traversée +avant la fin du jour, et nous arriverons alors aux landes de _Kennor_, +plaine immense où tu pourras camper en toute sécurité. Demain à l'aube, +nous retournerons dans la forêt fouiller au pied des pierres druidiques +où doivent être enfouies les richesses des Bretons. + +Neroweg, après quelques moments d'hésitation, tenté par la cupidité, +envoya un homme de son escorte donner l'ordre à ses troupes de se mettre +en marche afin de traverser la chaussée, large d'environ trente pieds, +parfaitement plane, recouverte d'herbe fine et accessible aux regards +d'un bout à l'autre. Neroweg se sentit rassuré; néanmoins se souvenant +des rochers de Glen-Clan, il ordonna prudemment à plusieurs cavaliers de +précéder de cent pas les troupes. Celles-ci, à la suite de leur chef, +commençant de défiler sur la chaussée, elle fut bientôt couverte de +troupes dans toute sa longueur; au loin l'on voyait massées depuis le +pied jusqu'au sommet de la colline les dernières cohortes de l'armée, +s'ébranlant à mesure qu'arrivait leur tour de passage. Soudain, de loin +en loin et du milieu de plusieurs massifs de roseaux, disséminés le long +de la langue de terre, s'élevèrent des cris d'oiseaux de nuit, cris +semblables à ceux qui avaient déjà retenti sur la cime des rochers de +Glen-clan. À ce signal les coups sourds et réitérés de plusieurs cognées +semblèrent répondre, puis la chaussée, en différents endroits, +s'effondra sous les pieds des soldats; malheur à ceux qui se trouvèrent +sur ces espèces de trappes, construites de poutres et de fortes claies +cachées sous une couche de terre gazonnée; cette invention, due à +Vortigern, qui durant ses longues veillées d'hiver s'amusait au +charronnage; cette invention fort simple était d'un succès certain; ces +ponts mobiles pouvaient ou supporter le poids des troupes qui les +traversaient, ou basculer sous leurs pas, si l'on coupait à coups de +hache certaines énormes chevilles de bois, seul point d'appui de ces +planchers volants. Vortigern et bon nombre d'hommes de sa tribu, plongés +dans l'eau jusqu'au cou, s'étaient tenus immobiles, muets, invisibles au +milieu des roseaux qui à l'endroit des trappes bordaient la jetée. +Lorsqu'elle fut entièrement couverte de soldats Franks, les haches +jouèrent, les chevilles, tombèrent, et elle se trouva soudain coupée par +plusieurs tranchées de vingt pieds de largeur au fond desquelles +s'entassèrent pêle-mêle piétons, cavaliers et chevaux, reçus dans leur +chute sur la pointe aiguë d'une grande quantité de pieux enfoncés à +fleur d'eau. À l'aspect de ces terribles piéges s'ouvrant sous leurs +pas, aux cris féroces des blessés, un effroyable désordre suivi d'une +terreur panique se répand parmi les Franks; croyant la chaussée partout +minée, ils refluent éperdus les uns sur les autres, soit en avant, soit +en arrière des tranchées; les chevaux épouvantés se cabrent, se +renversent, ou furieux s'élancent dans le marais où ils disparaissent +avec leurs cavaliers. Au plus fort de la déroute, Vortigern et ses +Bretons, choisis parmi les meilleurs archers, se dressent du milieu des +roseaux et font pleuvoir une grêle de traits sur cet amoncellement de +guerriers éperdus de frayeur, se foulant aux pieds ou écrasés par les +chevaux; d'autres cris de guerre lointains répondent à l'appel de +Vortigern, et une foule de Bretons sortis de la lisière de la forêt se +rangent en bataille sur la rive du marais, prêts à disputer aux Franks +le passage, s'ils osaient le tenter. La vue de ces nouveaux ennemis +porte à son comble la panique des troupes de Neroweg; au lieu de marcher +vers la lisière de la forêt, elles tournent casaque afin de rejoindre le +gros de l'armée encore massée sur la colline, et se ruent de ce côté +avec une telle furie que la profondeur des tranchées est bientôt comblée +par les corps d'une foule de guerriers blessés, mourants ou morts, et +cet entassement de cadavres sert de pont aux fuyards criblés de traits +par les Bretons. Alors Vortigern et ses vaillants répètent ce chant de +guerre dont avaient déjà retenti les défilés de Glen-Clan: «--Ce matin, +nous disions:--Combien sont-ils ces Franks?--Combien sont-ils ces +barbares?--Ce soir, nous disons:--Combien étaient-ils ces +Franks?--Combien donc étaient-ils ces barbares?» + + +LA FORÊT DE CARDIK. + +--Quelle guerre! quelle guerre!--disaient les guerriers de +Louis-le-Pieux, laissant à chaque pas les ossements de leurs compagnons +au milieu des rochers et des marais de l'Armorique. Quelle guerre! +chaque haie des champs, chaque fossé des prairies cache un Breton au +coup d'oeil sûr, à la main ferme: la pierre de la fronde, la flèche de +l'arc sifflent et ne manquent jamais le but... Quelle guerre! Le creux +des précipices, la vase des eaux dormantes, engloutissent les cadavres +des soldats franks; pénètrent-ils dans les forêts, le danger redouble; +chaque taillis, chaque cime d'arbre recèle un ennemi. Aussi la veille, +n'osant pénétrer dans la forêt de Cardik, soudain environnée d'une +ceinture de braves, Neroweg, échappé au désastre du marais de Peulven, +Neroweg a fui en disant:--Quelle guerre! quelle guerre!--La nuit, il l'a +passée, ainsi que son armée, de plus en plus amoindrie, la nuit il l'a +passée sur les collines, où il ne redoutait pas d'embuscades. Voici +l'aube; la honte, la rage au coeur, songeant à sa déroute de la veille, +le chef frank fait sonner trompettes et clairons. À la tête de ses +guerriers il traverse de nouveau la jetée du marais; il veut pénétrer de +vive force dans la forêt de Cardik. Piétons et cavaliers foulent de +nouveau les cadavres entassés dans la profondeur des tranchées; aucune +embuscade n'a retardé le passage des Franks. Au lever du soleil les +dernières phalanges ont traversé le marais, toutes les troupes de +Neroweg sont développées sur la lisière de la forêt; elle sert de +retraite aux Gaulois armoricains; ils s'y sont retirés la veille. Ces +bois séculaires s'étendent à l'ouest jusqu'aux bords escarpés d'une +rivière qui se jette dans la mer, et à l'est, jusqu'à d'insondables +précipices. Furieux de sa défaite de la veille, espérant piller les +richesses enfouies au pied des pierres druidiques, le chef frank peut à +peine contenir son ardeur farouche; toujours accompagné du moine, +grièvement blessé la veille, il s'avance vers la forêt: les chênes, les +ormes, les frênes, les bouleaux pressent leurs troncs gigantesques, +entrelacent leurs branchages; entre ces troncs, ce ne sont que taillis, +ronces, broussailles; une seule route tortueuse s'offre à la vue de +Neroweg; il s'y engage; c'est à peine si le jour peut pénétrer cette +voûte de verdure, formée par les cimes touffues des grands arbres. Des +fourrés de houx de sept à huit pieds d'élévation bordent le chemin, +leurs feuilles épineuses rendent ces retraites impénétrables. Les +soldats, ne pouvant s'écarter ni à droite ni à gauche, sont forcés de +suivre ce défilé de verdure, encore frappés du souvenir de leurs +désastres récents, ils s'avancent avec défiance à travers la sombre +forêt de Cardik, se parlant à voix basse, et de temps à autre +interrogeant d'un regard inquiet la cime touffue des arbres ou les +taillis des bords de la route. Cependant rien n'a jusqu'alors justifié +la crainte des cohortes; le bruit sourd et cadencé de leur marche, le +cliquetis de leurs armures, troublent seuls le silence de la forêt. Ce +silence même redouble le vague effroi des Franks; ils étaient d'abord +silencieux aussi les défilés de Glen-Clan et le marais de Peulven! Déjà +plus de la moitié de l'armée est engagée dans ces grands bois lorsqu'à +l'un des détours de la route, Neroweg, qui marchait en tête, accompagné +du moine, s'arrête tout à coup... Aussi loin que sa vue peut s'étendre, +devant lui, à gauche, à droite, il voit un immense abattis d'arbres; des +chênes, des ormes de cent pieds de hauteur et quinze ou vingt pieds de +tour, tombés sous la cognée des bûcherons, couvraient le sol, tellement +enchevêtrés dans leur chute, que leurs branches énormes, leurs troncs +gigantesques, formaient une barrière infranchissable à la cavalerie; les +gens de pieds seuls auraient pu, après des peines inouïes, escalader ces +obstacles et s'y frayer un passage à coups de hache.--Ah! quelle +guerre!--s'écria de nouveau Neroweg en fermant les poings.--Après le +défilé, le marais! après le marais, la forêt! À peine me restera-t-il le +tiers de mes troupes lorsque je rejoindrai les autres chefs... Oh! +Gaulois indomptables! Bretons endiablés! que les flammes de l'enfer vous +soient ardentes! + +--Ils y brûleront, les idolâtres! jusqu'au jour du dernier jugement, car +ils méprisent la foi catholique!--s'écria le moine.--Courage, Neroweg! +courage! ce dernier obstacle surmonté, nous arriverons aux landes de +Kennor. Là nous rallierons les deux corps de l'armée de Louis-le-Pieux, +et nous pénétrerons dans la vallée de Lokfern, où nous exterminerons, +jusqu'au dernier, ces maudits Armoricains. + +--Est-ce le courage qui me manque, moine insensé?--s'écria Neroweg +furieux.--M'as-tu vu manquer de vaillance? Toi qui nous conduis, tu nous +as déjà fait tomber deux fois dans des embuscades. Par le grand saint +Martin! tu serais d'accord avec l'ennemi que tu ne nous aurais pas +autrement guidés! + +--Ces périls, ne les ai-je pas bravés avec toi?--répondit +dédaigneusement le prêtre en montrant son bras gauche soutenu par une +écharpe ensanglantée.--Cette blessure reçue hier dans le marais de +Peulven, ne te répond-elle pas de ma bonne foi? Quant à ces abattis +d'arbres, quoiqu'ils nous paraissent s'étendre à perte de vue, ils sont +peut-être plus bornés que nous ne le pensons. + +--Qu'importe! comment trouver une autre route que celle-ci? la seule, +as-tu dit, qui traverse cette forêt, partout ailleurs impraticable à une +armée.--Le moine, hochant la tête d'un air pensif, ne répondit rien. Les +troupes commençaient de murmurer, en proie au découragement et à une +terreur croissante, lorsque trois cris d'oiseaux nocturnes dominèrent le +tumulte. Aussitôt, de derrière les abattis d'arbres, et du faîte de ceux +qui bordaient la route, les frondeurs et les archers bretons, embusqués, +assaillirent les Franks d'une nuée de pierres et de flèches; d'énormes +branches sciées au sommet des chênes s'en détachaient, et tombant, +écrasaient ou mutilaient les soldats: nouvelle panique, nouveau carnage +des Franks; cavaliers renversés de leurs montures, piétons broyés sous +les pieds des chevaux, soldats aveuglés, déchirés en se précipitant +effarés au milieu des fourrés de houx hérissés de pointes. Quel doux +spectacle pour les yeux d'un Gaulois de l'Armorique! Gémissements des +mourants, imprécations des blessés, menaces de mort contre le moine +accusé de trahison... Quel doux concert à l'oreille d'un Gaulois de +l'Armorique! Le carnage allait croissant au milieu de cette panique, +lorsque Vortigern, tenant son arc d'une main et s'attachant de l'autre à +l'une des branches qui dominaient le point le plus élevé de l'abattis +d'arbres, parut aux yeux des Franks; sa voix sonore fit entendre ces +paroles:--Et maintenant, maudits, traversez, si vous le pouvez, cette +forêt; nos carquois sont vides; nous allons vous attendre aux abords de +la vallée de Lokfern!--Puis avisant le chef des Franks, qui, descendu de +cheval, opposait aux pierres et aux traits des assaillants son grand +bouclier blanc, où se voyaient peintes trois serres d'aigles dorées, +Vortigern, reconnaissant à cet emblème un fils des Neroweg, poussa une +exclamation de surprise et de haine, ajusta sur la corde de son arc sa +dernière flèche, et la lançant au chef des guerriers, s'écria:--Moi, +descendant de Joël, je t'envoie ceci à toi, descendant de Neroweg, tué +par mon aïeul Karadeuk-le-Bagaude.--La flèche siffla, et effleurant la +bordure inférieure du bouclier du Frank, lui traversa le genou +au-dessous du cuissard. À cette vive douleur, Neroweg, tombant +agenouillé, s'écria, désignant le Gaulois à plusieurs arbalétriers +saxons:--Tirez! tirez sur ce bandit! + +Trois flèches saxonnes volèrent, deux d'entre elles s'enfoncèrent en +vibrant dans la branche d'arbre à laquelle se tenait Vortigern; mais le +troisième trait l'atteignit au bras gauche. Le descendant de Joël, +arrachant aussitôt de sa plaie le fer acéré, le rejeta sanglant contre +les Franks avec un geste de méprisant défi, et disparut derrière les +branchages. Par trois fois, le cri de l'oiseau nocturne se fit entendre +dans la forêt, et les Bretons se dispersèrent par des sentiers connus +d'eux seuls, chantant ce vieux bardit de guerre, qui se perdit peu à peu +dans l'éloignement:«--Ce matin, nous disions:--Combien sont-ils, ces +Franks?--Combien sont-ils ces barbares?--Ce soir, nous disons:--Combien +étaient-ils ces Franks?--Combien donc étaient-ils ces barbares?» + + +LES LANDES DE KENNOR. + +Elles ont environ quatre lieues de longueur et trois lieues de largeur, +les landes de Kennor; elles forment un vaste plateau; il s'abaisse au +nord vers la vallée de _Lokfern_; il est borné à l'ouest par une large +rivière qui, à peu de distance, se jette dans la mer armoricaine; la +forêt de Cardik et les dernières pentes de la chaîne du _Men-Brèz_ +bordent ces landes; elles sont couvertes, dans toute leur étendue, de +bruyères hautes de deux à trois pieds, l'ardent soleil caniculaire les a +presque desséchées. Unie comme un lac, cette plaine immense, nue, +déserte, offre un aspect désolé. Un vent violent, soufflant de l'est, +fait onduler, comme des flots, les hautes bruyères couleur de feuilles +mortes. Le ciel, par cette journée de vent et de hâle, est d'un azur +éclatant; le soleil d'août inonde de sa lumière torride ce désert, dont +le silence est seulement parfois troublé par l'aigre cri des cigales ou +par les longs gémissements de la bise qui siffle dans ces landes. +Bientôt, longeant le bord de la rivière, une masse noire, confuse, +paraît, s'étend, s'augmente, et se dirige vers le centre de la plaine de +Kennor. C'est un des trois corps de l'armée que Louis-le-Pieux conduit +en personne contre les Gaulois bretons. Longtemps avant son apparition, +d'autres troupes, formées en cohortes compactes, descendaient à l'est +les dernières pentes de la chaîne du _Men-Brèz_, s'avançant aussi vers +la plaine, lieu marqué pour la jonction des trois armées qui avaient +envahi l'Armorique, incendiant, ravageant le pays sur leur passage et +repoussant les populations vers la vallée de Lokfern. Seules, les +troupes de Neroweg, engagées dans la forêt de Cardik depuis le matin, +manquaient encore à ce rendez-vous. Enfin elles sortent en désordre des +bois et se reforment en phalanges. Après des fatigues et des travaux +inouïs, se frayant un passage la hache à la main, abandonnant la +cavalerie, obligée de rebrousser chemin vers les marais de Peulven, les +troupes de Neroweg sont parvenues à traverser la forêt, diminuées +presque de moitié, autant par les pertes subies dans le passage des +défilés et des marais, que par la défection de nombreuses cohortes qui, +dans leur panique croissante, et malgré les ordres de leurs chefs, ont +suivi le mouvement de retraite de la cavalerie. Ces trois corps d'armée +se sont aperçus; leur marche converge vers le centre de la plaine; déjà +la distance qui les sépare s'est tellement amoindrie, que de l'un à +l'autre de ces corps, on voit miroiter au soleil les armures, les +casques et le fer des lances. Les phalanges de Louis-le-Pieux, +descendues les premières dans la plaine par les pentes du _Men-Brèz_ +firent halte, afin d'attendre des autres corps. Ces troupes +démoralisées, décimées comme celles de Neroweg, ensuite de leur longue +marche à travers des périls, des embûches de toutes sortes, reprenaient +cependant courage. Elles allaient, cette fois, combattre en plaine, +après avoir traversé cet immense plateau, que l'on pouvait mesurer des +yeux dans toute son étendue; il ne devait cacher aucun piége; cette +dernière bataille allait mettre fin à la guerre; les Bretons acculés +dans la vallée de Lokfern seraient écrasés par des forces trois ou +quatre fois supérieures aux leurs. Les premières cohortes des deux +armées venant des bords de la rivière et de la forêt, allaient se +confondre avec les troupes de Louis-le-Pieux... Soudain vers l'est d'où +soufflait un vent sec et violent, de petits nuages de fumée, d'abord +presque imperceptibles, s'élèvent, de loin en loin, sur les confins de +la lande qui se prolongeait jusqu'à la dernière pente du _Men-Brèz_; +puis ces points fumeux s'étendant, se reliant entre eux sur un +développement de plus de deux lieues, forment peu à peu une immense +ceinture de fumée noirâtre, rougie d'ardents reflets... Le feu vient +d'être allumé en cent endroits à la fois par les Gaulois bretons dans +les bruyères desséchées des landes de Kennor! Poussée par la violence de +la bise, cette houle de flammes, embrassant bientôt l'horizon de l'est +au midi, des versants du _Men-Brèz_ à la lisière de la forêt, s'avance, +rapide comme les grandes marées que le souffle du veut précipite +encore... Épouvantés à la vue de ces flots embrasés qui arrivent sur +leur droite avec la vitesse de l'ouragan, les Franks hésitent un moment: +à leur gauche est une rivière profonde, derrière eux la forêt de Cardik, +devant eux la pente du plateau qui s'abaisse vers la vallée de Lokfern; +Louis-le-Pieux, se sauvant à toute bride dans la direction de cette +vallée, donne à ses troupes le signal de la fuite, espérant sortir du +plateau avant que les flammes, envahissant la lande entière, aient coupé +tout passage à l'armée. La cavalerie, impatiente d'échapper au péril, +rompt ses rangs, suit l'exemple du roi frank, traverse les cohortes +d'infanterie, les culbute, leur passe sur le corps. Elles se débandent; +le désordre, le tumulte, la terreur sont à leur comble: les flots de feu +avancent, avancent toujours... La course la plus impétueuse ne saurait +longtemps les devancer. L'immense nappe de feu atteint d'abord les +soldats renversés, mutilés par le choc de la cavalerie, enveloppe +ensuite le gros de l'armée; en un instant, les phalanges effarées sont +dans la flamme jusqu'au ventre. Par la vaillance de nos pères! c'est +l'enfer des damnés en ce monde! douleurs atroces! inouïes! gai spectacle +pour l'oeil d'un Gaulois breton! des cavaliers franks, bardés de fer, +tombés de leurs chevaux, grillent dans leur armure rougie, comme tortues +dans leurs écailles; des piétons font des sauts réjouissants pour +échapper au flot embrasé; il les rejoint, les devance; leurs pieds, +leurs jambes, brûlés jusqu'aux os ne peuvent plus les soutenir, ils +s'affaissent, ils tombent dans la fournaise en poussant des hurlements +affreux; des chevaux, malgré leur course haletante, sentant la flamme +qui les poursuit dévorer leur flancs et leurs entrailles, deviennent +furieux; frappés de vertige, ils se cabrent, se renversent sur leurs +cavaliers; chevaux et cavaliers roulent au milieu du feu: les chevaux +hennissent, les hommes gémissent ou hurlent; un immense concert +d'imprécations, de cris de douleur et de rage, monte vers l'azur du ciel +avec la flamme de ce magnifique hécatombe de guerriers franks! Oh! +qu'elle était belle à voir, la lande de Kennor, rouge et fumante encore, +une heure après son embrasement, qui avait mis en braise jusqu'aux +racines des bruyères! Splendide brasier de trois lieues d'étendue! +couvert de milliers de débris humains, informes, calcinés, chaude curée, +au-dessus de laquelle tournoyaient déjà les bandes de corbeaux de la +forêt de Cardik. Gloire à vous, Bretons! plus d'un tiers de l'armée des +Franks a trouvé la mort dans les landes de Kennor. + +--Quelle guerre! quelle guerre!--disait aussi Louis-le-Pieux.--Oui, +guerre impitoyable, guerre sainte, trois fois sainte, d'un peuple qui +défend sa liberté, sa famille, son champ, son foyer! O terre antique des +Gaules! vieille Armorique! mère sacrée! tout devient arme pour tes rudes +enfants! rochers, précipices, marais, bois, landes enflammées! O +Bretagne à demi glacée par le poison mortel du souffle catholique! +Bretagne trahie, frappée au coeur, frappée à mort par l'épée des rois +franks, perdant ton généreux sang par la poitrine de tes enfants, tu +subiras peut-être le joug des conquérants et des prêtres de Rome; mais +les os de tes ennemis écrasés, noyés, brûlés dans cette lutte suprême, +diront à nos descendants la résistance héroïque de la Gaule armoricaine! + + +LA VALLÉE DE LOKFERN. + +L'armée des Franks, décimée par l'incendie de la lande de Kennor, avait +fui en désordre dans la direction de la vallée de _Lokfern_ que dominait +l'immense plateau où s'étaient réunis les trois corps de troupes. +Échappée au désastre, emportée par l'impétuosité de sa course, une +partie de la cavalerie franque, suivant _Louis-le-Pieux_ dans sa course +précipitée, arriva la première aux confins du plateau. Là, les +cavaliers, poussés par la terreur, et ne songeant qu'à se dépasser les +uns les autres, virent au-dessous d'eux, au pied du versant qu'il leur +fallait descendre pour l'attaquer, la nombreuse cavalerie bretonne, +rangée en bataille et commandée par Morvan et Vortigern, cavalerie +rustique, mais intrépide, aguerrie et parfaitement montée. Les Franks, +entraînés sur la pente rapide du vallon par la fougue de leurs chevaux, +et ne pouvant les maîtriser, afin de se reformer en ordre d'attaque, +s'élancèrent à toute bride en masses confuses, dans l'espoir d'écraser +la cavalerie ennemie sous l'irrésistible élan de cette descente +impétueuse; mais soudain se divisant en deux corps, commandés l'un par +Morvan, l'autre par Vortigern, les cavaliers armoricains prirent la +fuite à droite et à gauche, au lieu d'attendre les Franks. Le vaste +espace qui s'étendait du pied de la colline à la rivière, se trouvant +ainsi dégagé par la volte subite et rapide des Gaulois, les premiers +rangs des Franks purent à grand'peine arrêter leurs chevaux à cent pas +du bord de la Scoër. Alors Morvan et Vortigern, profitant du désordre +des ennemis, successivement arrêtés par la largeur de la rivière, +revinrent au combat, les prirent en flanc, à droite, à gauche, les +chargèrent avec furie, et en firent un effroyable carnage, culbutant +dans les eaux les Franks qui échappaient à leurs sabres ou à leurs +haches. Pendant ce combat acharné, les débris de l'infanterie de +Louis-le-Pieux, fuyant aussi la lande embrasée de Kennor, arrivèrent +tour à tour en désordre; mais, ces troupes, se reformant en cohortes sur +le sommet des versants de la vallée, s'élancèrent sur les cavaliers +bretons d'abord vainqueurs, et, changeant la face du combat, cette +réserve les écrasa sous le nombre; de l'autre côté de la rivière, leur +dernière barrière, était rangée la rustique infanterie gauloise, +laboureurs, bergers, bûcherons, armés de piques, de faux, de haches, les +plus exercés portant l'arc et la fronde. Derrière eux, dans une enceinte +défendue par des abattis de bois et des fossés, étaient rassemblés les +femmes, les enfants des combattants; ces familles éplorées fuyant devant +l'invasion, avaient emporté leurs objets les plus précieux, et +attendaient dans une angoisse terrible l'issue de cette dernière +bataille. + + * * * * * + +Pleure! pleure! Bretagne, et pourtant glorifie-toi! Tes fils écrasés par +le nombre ont résisté jusqu'à la fin! tous sont tombés blessés ou morts +en défendant leur liberté! La rivière était en un endroit guéable pour +l'infanterie; le moine qui avait guidé Neroweg indiqua aux troupes de +Louis-le-Pieux ce passage, et elles le traversèrent après +l'extermination de la cavalerie de Morvan. Les Armoricains, rangés sur +l'autre rive de la Scoër, défendirent héroïquement le terrain pied à +pied, homme à homme, se repliant vers l'enceinte fortifiée, dernier +refuge de leurs familles. Les soldats catholiques de Louis-le-Pieux, le +catholique, marchant sur des monceaux de cadavres, assaillirent +l'enceinte fortifiée dont tous les défenseurs étaient tués ou blessés. +Les Franks, selon leur coutume, égorgèrent les enfants, violèrent les +femmes et les filles dans le sang de leurs proches, les dépouillèrent et +les emmenèrent esclaves dans l'intérieur de la Gaule. _Ermold le Noir_, +un moine, compagnon de Louis-le-Pieux dans cette guerre impie (toujours +les gens d'église), en a écrit le récit en vers latins. Il raconte de la +sorte la mort de Morvan: «--Bientôt le bruit se répand que la tête du +chef des Bretons a été apportée au roi des Franks.--Les Franks accourent +en poussant des cris de joie pour contempler ce spectacle;--l'on se +passe de main en main la tête sanglante de Morvan, horriblement déchirée +par le glaive qui l'a séparée du tronc.--_L'abbé_ Witchaire est appelé +pour reconnaître si c'est bien celle du chef des Bretons.--Le moine +jette de l'eau sur cette tête;--l'ayant lavée, il en écarte la longue +chevelure et déclare qu'il reconnaît les traits de Morvan.--Ainsi la +Bretagne, qui était perdue pour les Franks, est de nouveau placée sous +leur dépendance[E].» + + * * * * * + +Vortigern, petit-fils d'Amael, a écrit ce récit de la guerre des Franks +contre la Bretagne: laissé pour mort sur les rives de la Scoër, +lorsqu'il a repris ses sens, un jour et une nuit s'étaient passés depuis +la défaite des Bretons. Quelques druides chrétiens, guidés par +Caswallan, qui, blessé, avait cependant échappé au massacre, vinrent sur +le champ de bataille recueillir les blessés survivants. Vortigern fut de +ce nombre; il apprit que sa soeur Noblède, femme de Morvan, et quelques +autres femmes et jeunes filles réfugiées dans l'enceinte fortifiée, +s'étaient donné la mort pour se soustraire aux outrages des Franks et à +l'esclavage. Vortigern, après que l'abbé Witchaire avait eu quitté la +maison de Morvan, afin d'aller annoncer à Louis-le-Pieux le refus des +Gaulois armoricains au sujet du tribut qu'il exigeait d'eux, Vortigern +était retourné avec sa femme et ses enfants, près de Karnak, pour y +moissonner ses champs. La moisson faite, il laissa sa famille dans la +maison de ses pères, et alla rejoindre Morvan afin de combattre l'armée +de Louis-le-Pieux. Vortigern, à peine guéri de ses blessures, revint à +Karnak, où il retrouva sa femme et ses enfants; les Franks n'avaient pas +osé pousser leur invasion au delà des vallées de Lokfern, laissant +l'Armorique ravagée, dépeuplée de ses plus courageux défenseurs, mais +non soumise et n'attendant que le moment de se révolter de nouveau. +Vortigern a joint cette légende aux autres récits de sa famille, ainsi +que _les deux pièces de monnaie karolingiennes_, don de Thétralde, une +des filles de Karl-le-Grand. Ce jour-ci, 20 novembre de l'année 818, les +pieuses reliques de la famille de Joël se composent de la _faucille +d'or_ d'Hêna, de la _clochette d'airain_ de Guilhern, du _collier de +fer_ de Sylvest, de _la croix_ de Geneviève, de l'_alouette de casque_ +de Scanvoch, de la _garde de poignard_ de Ronan le Vagre, de _la crosse +abbatiale_ de Bonaïk l'orfévre, et des _pièces de monnaie +karolingiennes_ de Vortigern. + + +FIN DES PIÈCES DE MONNAIE KAROLINGIENNES. + + +Moi, fils aîné de Vortigern, j'écris ici la date de la mort de mon père. +Je l'ai perdu hier, le cinquième jour du mois de février 889.--La +Bretagne a vu de tristes temps et notre famille de plus tristes jours +encore, par la division de mes deux frères: l'un a quitté notre pays +pour s'en aller dans les pays du nord avec les _pirates North-mans_; le +coeur me saigne à ces souvenirs, je n'ai ni le courage ni la volonté +d'écrire ici ces lamentables récits; peut-être mon fils aîné, Gomer, +aura-t-il un jour ce courage et cette volonté qui me manquent. + + FIN DU CINQUIÈME VOLUME. + +Les Notes et la Table de ce volume sont renvoyées à la fin du sixième +volume. + + Paris.--Imprimerie de madame veuve Dondey-Dupré, rue + Saint-Louis, 46, au Marais. + +[Illustration: Le Supplice de Brunehaut.] + +[Illustration: Septimine la Coliberte.] + +[Illustration: Le Supplice de Broute-saule.] + +[Illustration: Le Vieil orfèvre.] + +[Illustration: Vortigern le jouvenceau.] + +[Illustration: Vortigern le jouvenceau et Téthralde fille de Charlemagne.] + + + + + +End of Project Gutenberg's Les mystères du peuple, Tome V, by Eugène Sue + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MYSTÈRES DU PEUPLE, TOME V *** + +***** This file should be named 39311-8.txt or 39311-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/3/1/39311/ + +Produced by Sébastien Blondeel, Carlo Traverso, Pierre +Lacaze and the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/39311-8.zip b/39311-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6afbed1 --- /dev/null +++ b/39311-8.zip diff --git a/39311-h.zip b/39311-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..728b84a --- /dev/null +++ b/39311-h.zip diff --git a/39311-h/39311-h.htm b/39311-h/39311-h.htm new file mode 100644 index 0000000..3e6c499 --- /dev/null +++ b/39311-h/39311-h.htm @@ -0,0 +1,13291 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> +<!-- $Id: header.txt 236 2009-12-07 18:57:00Z vlsimpson $ --> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="en" lang="en"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Les mystères du peuple, by Eugène Sue. + </title> + <style type="text/css"> + +body { + margin-left: 10%; + margin-right: 10%; +} + + h1,h2,h3,h4 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; +} + +p { + margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; +} + +hr { + width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; +} + +table { + margin-left: auto; + margin-right: auto; +} + + +.blockquot { + margin-left: 5%; + margin-right: 10%; +} + +.center {text-align: center;} + +.smcap {font-variant: small-caps; font-size: smaller} + +.caption {font-weight: bold;} + +/* Images */ +.figcenter { + margin: auto; + text-align: center; +} + + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Les mystères du peuple, Tome V, by Eugène Sue + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les mystères du peuple, Tome V + Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges + +Author: Eugène Sue + +Release Date: March 30, 2012 [EBook #39311] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MYSTÈRES DU PEUPLE, TOME V *** + + + + +Produced by Sébastien Blondeel, Carlo Traverso, Pierre +Lacaze and the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + + +<h1>LES MYSTÈRES DU PEUPLE.</h1> + +<h1>TOME V. +</h1> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Correspondance_avec_les_Editeurs_etrangers" id="Correspondance_avec_les_Editeurs_etrangers"></a>Correspondance avec les Editeurs étrangers.</h2> + + +<p>L'éditeur des <i>Mystères du Peuple</i> offre aux éditeurs étrangers, de leur +donner des épreuves de l'ouvrage, quinze jours avant l'apparition des +livraisons à Paris, moyennant 15 francs par feuille, et de leur fournir des +gravures tirées sur beau papier, avec ou sans la lettre, au prix de 10 francs +le cent.</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + + +<p>Travailleurs qui ont concouru à la publication du volume:</p> + +<p><i>Protes et Imprimeurs</i>: Richard Morris, Stanislas Dondey-Dupré, Nicolas Mock, +Jules Desmarest, Louis Dessoins, Michel Choque, Charles Mennecier, Victor Peseux, +Etienne Bouchicot, Georges Masquin, Romain Sibillat, Alphonse Perrève, Hy père, +Marcq fils, Verjeau, Adolphe Lemaître, Auguste Mignot, Benjamin.</p> + +<p><i>Clicheurs</i>: Curmer et ses ouvriers.</p> + +<p><i>Fabricants de papiers</i>: Maubanc et ses ouvriers, Desgranges et ses ouvriers.</p> + +<p><i>Artistes Dessinateurs</i>: Charpentier, Masson, Castelli.</p> + +<p><i>Artistes Graveurs</i>: Ottweit, Langlois, Lechard, Audibran, Roze, Frilley, Hopwood, +Massard, Masson.</p> + +<p><i>Planeurs d'acier</i>: Héran et ses ouvriers.</p> + +<p><i>Imprimeurs en taille-douce</i>: Drouart et ses ouvriers.</p> + +<p><i>Fabricants pour les primes, Associations fraternelles d'Horlogers, de Lampistes et +d'ouvriers en Bronze</i>: Duchâteau, Deschiens, Journeux, Suireau, Lecas, Ducerf, +Renardeux, etc., etc.</p> + +<p><i>Employés et correspondants de l'Administration</i>: Maubanc, Gavet, Berthier, Henry, +Rostaing, Jamot, Blain, Rousseau, Toussaint, Rodier, Swinnens, Porcheron, Gavet fils, +Dallet, Delaval, Renoux, Vincent, Charpentier, Dally, Berlin, Sermet, Chalenton, +Blot, Thomas, Gogain, Philibert, Nachon, Lebel, Plunus, Grossetête, Charles, Poncin, +Vacheron, Colin, Carillan, Constant, Fonteney, Boucher, Darris, Adolphe, Renoux, +Lyons, Letellier, Alexandre, Nadon, Normand, Rongelet, Bouvet, Auzurs, Dailhaux, +Lecerf, Bailly, Baptiste, Debray, Saunier, Tuloup, Richer, Daran, Camus, Foucaud, +Salmon, Strenl, Seran, Tetu, Sermet, Chauffour, Caillaut, Fondary, C. de Poix, Bresch, +Misery, Bride, Carron, Charles, Celcis, Chartier, Lacoste, Dulac, Delaby, Kaufried, +Chappuis, etc., etc., de Paris; Férand, Collier, Petit-Bertrand, Périé. Plantier, Etchegorey, +Giraudier, Gaudin, Saar, Dath-Godard, Hourdequin, Weelen, Bonniol, Alix, +Mengelle, Pradel, Manlius Salles, Vergnes, Verlé, Sagnier, Samson, Ay, Falick, Jaulin, +Fort-Mussat, Freund, Robert, Carrière, Guy, Gilliard, Collet, Ch. Celles, Laurent, +Castillon, Drevet, Jourdan Moral, Bonnard, Legros, Genesley, Bréjot, Ginon, Féraud, +Vandeuil, Châtonier, Bayard, Besson, Delcroix, Delon, Bruchet, Fournier, Tronel, +Binger, Molini, Bailly, Fort-Mussot, Laudet, Bonamici, Pillette, Morel, Chaigneau, +Goyet, Colin-Morard, Gerbaldi, Fruges, Raynaut, Chatelin, Bellue, etc., etc., des +principales villes de France et de l'étranger.</p> + +<p>La liste sera ultérieurement complétée, dès que nos fabricants et nos correspondants +des départements, nous auront envoyé les noms des ouvriers et des employés qui +concourent avec eux à la publication et à la propagation de l'ouvrage.</p> + +<p> +<i>Le Directeur de l'Administration.</i><br /> +</p> + +<p> +Paris.—Typ. Dondey-Dupré, rue Saint-Louis, 16, au Marais.<br /> +</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h1> +LES MYSTÈRES DU PEUPLE</h1> + +<h4>ou</h4> +<h1>HISTOIRE D'UNE FAMILLE DE PROLÉTAIRES À TRAVERS LES ÂGES</h1> +<h4>PAR</h4> +<h1>EUGÈNE SUE.</h1> + +<blockquote><p>Il n'est pas une réforme religieuse, politique ou sociale, +que nos pères n'aient été forcés de conquérir de siècle en +siècle, au prix de leur sang, par l'<span class="smcap">INSURRECTION</span>.</p></blockquote> + +<h1>TOME V.</h1> + +<h4>SPLENDIDE ÉDITION<br /> +<br /> +ILLUSTRÉE DE GRAVURES SUR ACIER.<br /> +<br /> +ON S'ABONNE<br /> +À L'ADMINISTRATION DE LIBRAIRIE, RUE NOTRE-DAME DES VICTOIRES, 32<br /> +(PRÈS LA BOURSE).<br /> +<br /> +PARIS.<br /> +1851<br /> +</h4> + +<h2>LES MYSTÈRES DU PEUPLE OU HISTOIRE D'UNE FAMILLE DE PROLÉTAIRES À TRAVERS LES ÂGES.</h2> + +<h2>KARADEUK LE BAGAUDE ET RONAN LE VAGRE.</h2> + +<h3>ÉPILOGUE.</h3> + +<h3>LE MONASTÈRE DE CHAROLLES</h3> + +<h3>ET</h3> + +<h3>LE PALAIS DE LA REINE BRUNEHAUT.</h3> + +<h3>560-615.</h3> + + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II.</h2> + +<blockquote><p>Le château de Brunehaut.—Le marchand d'esclaves.—<i>Aurélie</i>, la pleureuse, et <i>Blandine</i>, +la rieuse.—Ce que faisait la reine Brunehaut de ses petits-fils.—Lettre du +<span class="smcap">PAPE</span> <i>saint Grégoire le Grand</i> à cette sainte femme sur l'<span class="smcap">ÉDUCATION DE SON FILS</span>.—<i>Childebert</i>, +<i>Corbe</i>, <i>Mérovée</i>, arrière-petits-enfants de la reine Brunehaut.—La +bonne aïeule.—Arrivée de Sigebert, fils aîné du défunt roi Thierry.—Le maire du +palais Warnachaire.—Loysik et Brunehaut.—La reine marche à la tête de son armée +pour aller combattre Clotaire II, fils de Frédégonde.</p></blockquote> + + +<p>«Vive celui qui aime les Franks! que le Christ maintienne leur +puissance! qu'il remplisse leur chef des clartés de sa grâce, qu'il +protége l'armée, qu'il fortifie la foi, qu'il accorde paix et bonheur +à ceux qui les gouvernent sous les auspices de Notre-Seigneur Jésus +Christ!»</p> + +<p>—Foi de vieux Vagre, ce début tout catholique de la loi salique +vous revient toujours à la pensée lorsqu'il s'agit des rois franks ou +de leurs reines.... Entrons donc dans le repaire de Brunehaut, +splendide repaire! non pas rustique comme celui du comte Neroweg, +vaste burg, que nous autres anciens de la Vagrerie nous avons vu +joyeusement réduire en cendres! non, cette grande reine a le goût +raffiné: une de ses passions est l'architecture; elle aime les arts antiques +de la Grèce et de l'Italie, cette noble femme! oui, elle aime +les arts, doux délassement des belles âmes! Voyez plutôt le magnifique +château qu'elle a fait construire à Châlons-sur-Saône, capitale +de la Bourgogne; ses autres châteaux, même celui de <i>Bourcheresse</i>, +ne sont rien auprès de son habitation royale, dont les jardins magnifiques +s'étendent jusqu'aux bords de la Saône... palais à la fois splendide +et guerrier; car en ces temps de batailles incessantes les rois et +les seigneurs se fortifient de plus en plus dans leurs repaires. Le palais +de Brunehaut est ceint d'épaisses murailles, flanqué de tours +massives; on y arrive par une seule entrée, voûte profonde fermée à +ses deux extrémités par des portes énormes, renforcées de barres de +fer. Sous cette voûte veillent jour et nuit les guerriers de Brunehaut, +toujours armés; dans les cours intérieures sont d'autres logis pour +un grand nombre de cavaliers et de gens de pied. Les salles du palais +sont immenses, pavées de marbre ou de mosaïque, enrichies de colonnades +de jaspe, de porphyre et d'albâtre oriental, surmontées de +chapiteaux de bronze doré; ces magnificences architecturales, chefs-d'œuvre +de l'art, dépouilles des temples et des palais de la Gaule, +ont été transportées à grand renfort de dos d'esclaves et de chariots +dans le palais de la reine. Ces salles immenses, ornées de meubles +d'ivoire, d'argent ou d'or massif, de statues païennes du travail le +plus rare, de vases précieux, de trépieds, précèdent l'appartement +particulier de Brunehaut.... Le jour est à peine levé; déjà ces grandes +salles se remplissent des esclaves domestiques de la reine, des officiers +de ses troupes, des hauts dignitaires de sa maison, chambellans, +écuyers, majordomes, connétables, venant attendre les ordres +de leur maîtresse.</p> + +<p>Une pièce de forme circulaire, pratiquée dans une des tours du +palais, avoisine la chambre où se tient habituellement la reine; trois +portes sont percées dans le mur: l'une conduit à la salle où se tiennent +les officiers du palais, l'autre à la chambre à coucher de Brunehaut; +la troisième, simple baie fermée par un rideau de cuir doré, +donne sur un petit escalier tournant, pratiqué dans l'épaisseur de la +muraille. Cette pièce est somptueusement meublée: sur une table +recouverte d'un riche tapis brodé sont des parchemins préparés pour +écrire, et un grand coffret d'or, enrichi de pierreries. Autour de la +table sont rangés des siéges ornés de coussins d'étoffe pourpre; çà et +là des fûts de colonne servent de piédouches à des vases de jaspe, +d'onyx ou de bronze de Corinthe, plus précieux que l'or ou l'albâtre +rose. Sur un socle de vert antique est un magnifique groupe de +marbre de Paros d'un travail exquis, représentant l'Amour païen +caressant Vénus. Non loin de là, deux figures en airain, verdi par les +siècles, offrent l'image obscène d'un faune et d'une nymphe. Entre +ces chefs-d'œuvre de l'art païen, un tableau peint sur bois, apporté +à grands frais de Byzance, représente le Christ enfant et saint Jean-Baptiste +aussi enfant. Ce tableau de sainteté rappelle que Brunehaut +est une fervente catholique... n'est-elle pas en correspondance réglée +avec le pape de Rome, le pieux Grégoire, qui n'a pas assez de +bénédictions pour cette sainte fille de l'Église! Et plus loin, sur cette +console d'ivoire, quel est ce riche médaillier rempli de grandes médailles +romaines et gauloises en argent et en or? Parmi elles en voici +une de bronze, la seule qui soit de ce métal... Que représente-t-elle?</p> + +<p>Quoi! ici! dans ce lieu! ce visage auguste et vénéré?</p> + +<p>Ah! si le Dieu des catholiques veut faire un miracle, jamais moment +ne fut plus opportun, plus solennel, et bientôt, oui, si le +Seigneur veut terrifier les méchants, cette effigie de bronze devra, +prodige effrayant, frissonner d'horreur et d'épouvante!</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>Une vieille femme richement vêtue et d'une physionomie froide, +sardonique, rusée, sortant de la chambre à coucher de Brunehaut, +entre dans la salle de la tour. Cette femme, de noble race franque, +est Chrotechilde, confidente depuis longues années des crimes et des +débauches de la reine; elle s'approche d'un timbre, le fait vibrer et +attend. Bientôt paraît à la porte, qui s'ouvre sur le petit escalier pratiqué +dans l'épaisseur du mur, une autre vieille femme; son costume +annonce un rang inférieur:</p> + +<p>—J'ai entendu le timbre, noble dame Chrotechilde, me voici.</p> + +<p>—Samuel le marchand d'esclaves est-il venu?</p> + +<p>—Depuis une heure il attend dans la salle basse avec deux jeunes +filles et un vieillard à longue barbe blanche.</p> + +<p>—Qu'est-ce que ce vieillard?</p> + +<p>—Madame, je l'ignore; c'est sans doute un esclave que le juif +Samuel doit conduire ailleurs en sortant d'ici.</p> + +<p>—Ordonne à Samuel d'amener à l'instant les deux filles.</p> + +<p>La vieille femme disparaît: presque au même instant Brunehaut +sort de sa chambre; cette reine est âgée de soixante-six ou sept ans; +l'on retrouve les traces d'une beauté remarquable sur ses traits, encore +moins flétris par l'âge que par la débauche, et par la dévorante +ardeur de la haine ou de l'ambition. Son visage blafard, ridé, semble +illuminé par le sombre éclat de ses deux grands yeux, profondément +caves et cernés; ils sont noirs comme ses longs sourcils, ses cheveux +seuls ont blanchi; front d'airain, lèvres impassibles, regard profond, +port de tête altier, démarche fière, superbe, car sa taille s'est conservée +droite et svelte, telle est Brunehaut. À peine entrée, elle prête +l'oreille et dit à Chrotechilde:</p> + +<p>—Qui vient là, par le petit escalier?</p> + +<p>—Le marchand d'esclaves; il amène les deux jeunes filles.</p> + +<p>—Qu'il entre... qu'il entre...</p> + +<p>—Madame, à qui voulez-vous faire don de ces esclaves?</p> + +<p>—Tu le sauras... Mais j'ai hâte d'examiner ces créatures, le choix +est important.</p> + +<p>—Madame, voici Samuel.</p> + +<p>Le marchand de chair gauloise, juif d'origine comme la plupart +de ceux qui se livraient à ce trafic, entra bientôt suivi des deux +esclaves qu'il amenait; elles étaient enveloppées de longs voiles +blancs, assez transparents pour qu'elles pussent voir à se conduire.</p> + +<p>—Illustre reine,—dit le juif en mettant dès la porte un genou +en terre et inclinant son front presque à toucher le plancher,—je +me rends à vos ordres; voici deux jeunes esclaves, véritables trésors +de beauté, de douceur, de grâces, de gentillesse et surtout de virginité. +Votre excellence sait que le vieux Samuel n'a qu'une qualité... +celle d'être honnête homme.</p> + +<p>—Debout, debout!—dit Brunehaut s'adressant aux deux esclaves +qui, en présence de la terrible reine, s'étaient agenouillées comme le +marchand au seuil de la porte,—debout, les filles, et ôtez vos voiles.</p> + +<p>Les deux esclaves se hâtèrent de se relever et d'obéir à la reine; le +juif, afin de mieux mettre en valeur sa marchandise, avait vêtu les +deux jeunes filles de tuniques à manches courtes et dont la jupe +descendait à peine au-dessus du genou, tandis que l'échancrure du +corsage découvrait à demi le sein et les épaules. L'une des esclaves, +grande et svelte, portait une tunique blanche; elle avait les +yeux bleus, une torsade de corail s'enroulait dans les nattes de ses +cheveux noirs: on pouvait lui donner dix-huit ou vingt ans; son +visage, d'une beauté touchante et candide, était baigné de larmes, +abîmée dans la douleur et la honte, tremblant de tous ses membres, +elle tenait constamment baissé son regard noyé de pleurs, de crainte +de rencontrer les yeux de Brunehaut. La vieille reine, après avoir +longtemps et attentivement examiné cette jeune fille, en la faisant se +tourner et se retourner devant elle en tous sens, échangea un signe +approbatif avec Chrotechilde, non moins occupée à examiner l'esclave, +et dit à celle-ci:</p> + +<p>—De quel pays es-tu?</p> + +<p>—Je suis de la ville de Toul,—répondit la jeune fille d'une voix +altérée.</p> + +<p>—Aurélie! Aurélie!—s'écria Samuel en frappant du pied,—est-ce +ainsi que tu te rappelles mes leçons? On répond: Glorieuse +reine, je suis de la ville de Toul...—Et se tournant vers Brunehaut:</p> + +<p>—Veuillez lui pardonner, madame... mais c'est si naïf, si simple, +que...</p> + +<p>Brunehaut coupa d'un geste la parole au juif, et s'adressant à +l'esclave:—Où as-tu été prise?</p> + +<p>—À Toul, madame, lors du sac de cette ville par les troupes du +roi de Bourgogne.</p> + +<p>—Étais-tu de condition libre?</p> + +<p>—Oui... mon père était maître armurier.</p> + +<p>—Sais-tu lire? écrire? As-tu des talents agréables?</p> + +<p>—Je sais lire, écrire, et ma mère m'avait appris à jouer du théorbe +et à chanter.</p> + +<p>Et en disant qu'elle savait chanter, la malheureuse ne put retenir +ses sanglots convulsifs... Elle songeait sans doute à sa mère.</p> + +<p>—Allons, pleure encore et pleure toujours!—maugréa Samuel +avec dépit,—voilà ce que tu fais de mieux... Mais, vous le savez, +grande reine! on a une certaine dose de larmes à pleurer, après +quoi, c'est fini... la poche est vide...</p> + +<p>—Tu crois cela, juif? heureusement tu calomnies l'espèce humaine,—reprit +la reine avec un cruel sourire en continuant d'examiner +la jeune fille, à qui elle dit:—Tu n'as été jusqu'ici esclave +nulle part?</p> + +<p>—Foi de Samuel, illustre reine, elle est aussi neuve à l'esclavage +qu'un enfant dans le sein de sa mère!—s'écria le juif, voyant la +jeune Gauloise éclater en sanglots et hors d'état de répondre.—J'ai +acheté Aurélie le jour même de la bataille de Toul, et depuis, +ma femme Rebecca et moi nous avons veillé sur cette chère fille +comme sur notre propre enfant, sachant que nous tirerions d'elle un +très-haut prix.</p> + +<p>Brunehaut, après avoir contemplé de nouveau la jeune fille, qui +cachait à demi sa figure dans ses mains, dit à Samuel:</p> + +<p>—Remets-lui son voile et fais approcher l'autre.</p> + +<p>Aurélie reçut son voile des mains du juif comme un bienfait et se +hâta de s'envelopper dans les plis de l'étoffe pour y cacher sa douleur, +sa honte et ses larmes. À l'ordre de la reine, l'autre esclave +était prestement accourue; mignonne et fraîche comme une Hébé, +si elle avait seize ans, c'était beaucoup: un collier de perles s'enroulait +dans les nattes épaisses de ses cheveux d'un blond doré; ses +grands yeux, d'un brun orangé, pétillaient de malice et de feu; +son nez fin, légèrement relevé, ses narines roses, palpitantes, ses +lèvres vermeilles, un peu charnues, ses petites dents d'émail, son +menton et ses joues à fossettes, donnaient à cette fillette la physionomie +la plus vive, la plus gaie, la plus effrontée qui fût au monde... +Sa tunique de soie vert-pâle rendait plus éblouissante encore la blancheur +de son sein et de ses épaules... Oh! le juif n'eut pas besoin de +lui dire à celle-là de se tourner, de se retourner, pour que la vieille +reine pût examiner à son aise les charmes de sa taille; elle se +rengorgeait, se cambrait, se redressait sur la pointe de ses petits +pieds, arrondissait gracieusement les bras, faisant enfin de son mieux +la belle aux yeux de Brunehaut et de Chrotechilde, qui échangeaient +entre elles des regards approbatifs, tandis que le juif, aussi inquiet +de l'audace de cette esclave que de l'accablement de sa compagne, +lui disait à demi-voix:</p> + +<p>—Tiens-toi donc en place, Blandine... ne remue pas ainsi les +jambes et les bras... Un peu de retenue, ma fille, en présence de +notre illustre et bien aimée reine! On dirait que tu as du salpêtre +dans les veines! Que votre excellence l'excuse, illustrissime princesse; +c'est si jeune, si gai, si fou... ça ne demande qu'à s'envoler +de sa cage pour faire admirer son plumage et son ramage. Baisseras-tu +les yeux, Blandine! oser regarder ainsi en face notre auguste +reine!!</p> + +<p>Blandine, en effet, au lieu de fuir le noir regard de Brunehaut, le +cherchait, le provoquait d'un air malin, souriant et assuré; aussi la +reine lui dit-elle après un long et minutieux examen:</p> + +<p>—L'esclavage ne t'attriste pas, toi?</p> + +<p>—Au contraire, glorieuse reine, car pour moi l'esclavage a été +la liberté.</p> + +<p>—Comment cela, effrontée?</p> + +<p>—J'avais une marâtre, quinteuse, revêche, grondeuse; elle me +faisait passer sur le froid parvis des basiliques tout le temps que je +n'employais pas à manier l'aiguille; cette vieille furie me battait, +lorsque par malheur, levant le nez de dessus ma couture, je souriais +aux garçons par ma fenêtre; aussi, grande reine, quel sort que le +mien! mal nourrie, moi si friande! mal vêtue, moi si coquette! sur +pied au chant du coq, moi si amoureuse de me dorloter dans mon +lit! de sorte que grande a été ma joie quand votre invincible petit-fils, +ô reine illustre! est approché l'an passé de Tolbiac, où j'habitais.</p> + +<p>—Pourquoi ta joie?</p> + +<p>—Pourquoi, glorieuse reine? Oh! je savais, moi, que les guerriers +franks ne tuent jamais les jolies filles; aussi, me disais-je: +«Peut-être je serai prise par un baron de Bourgogne, un comte ou +même un duk, et une fois esclave, si je m'en crois, je deviendrai +maîtresse... car l'on a vu des esclaves...»</p> + +<p>—Devenir reine, comme Frédégonde, n'est-ce pas, ma mie?</p> + +<p>—Pourquoi donc pas, quand elles sont gentilles?—répondit audacieusement +cette fillette sans baisser les yeux devant Brunehaut qui +l'écoutait et la contemplait d'un air pensif.—Mais, hélas!—reprit +Blandine avec un demi-soupir,—je n'ai pas eu cette fois le bonheur +de tomber aux mains d'un seigneur. Un vieux leude, à moustaches +blanches et des moins amoureux, m'a eue pour sa part du +butin, et il m'a vendue tout de suite au seigneur Samuel; mais enfin +peut-être une chance heureuse me viendra-t-elle? Que dis-je!—ajouta +Blandine en adressant à Brunehaut son plus gracieux sourire,—n'est-ce +pas déjà un grand, un inespéré bonheur que d'avoir été +conduite en votre présence, ô reine illustre!</p> + +<p>Brunehaut, après avoir réfléchi pendant quelques instants, dit au +marchand:—Juif, je t'achèterai une de ces deux esclaves.</p> + +<p>—Illustre reine! laquelle des deux prenez-vous, Aurélie ou +Blandine?</p> + +<p>—Je ne sais encore... elles resteront au palais jusqu'à ce soir... +on va les conduire dans l'appartement de mes femmes.</p> + +<p>Chrotechilde, à un signe de la reine, frappa le timbre; la vieille +femme reparut; la confidente de Brunehaut lui dit:—Emmenez +ces deux esclaves...</p> + +<p>—Illustre reine! choisissez-moi...—dit Blandine en se retournant +une dernière fois vers Brunehaut, tandis que le juif enveloppait +soigneusement de son voile cette petite diablesse.—Oh! choisissez-moi, +glorieuse reine! vous ferez une bonne œuvre... je voudrais +tant rester à la cour...</p> + +<p>—Tais-toi donc, effrontée,—disait tout bas Samuel en poussant +doucement Blandine vers la porte de la chambre à coucher de la +reine que Chrotechilde désignait du geste.—Trop est trop, ces familiarités +peuvent déplaire à notre redoutable souveraine!</p> + +<p>Les deux jeunes filles, l'une toute joyeuse, l'autre chancelante et +accablée, entrèrent dans l'appartement de la reine, tandis que, après +avoir une dernière fois humblement salué Brunehaut, le juif quitta +la salle en refermant sur lui le rideau de cuir qui masquait la baie +de l'escalier tournant.</p> + +<p>Brunehaut et sa confidente restèrent seules.</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>(Et maintenant, ô vous! descendants de Joël, qui en ce moment +allez continuer de lire ce récit, le dégoût, l'horreur, l'épouvante que +vous éprouverez n'égalera jamais le dégoût, l'horreur, l'épouvante +dont je suis saisi en écrivant la scène sans nom qui va se passer +entre ces deux exécrables vieilles.)</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>—Madame,—dit Chrotechilde à Brunehaut,—à qui donc destinez-vous +celle des deux esclaves que vous voulez acheter?</p> + +<p>—Tu me le demandes?</p> + +<p>—Oui, madame...</p> + +<p>—Chrotechilde... l'âge affaiblit ta pénétration habituelle... c'est +fâcheux...</p> + +<p>—Madame, expliquez-vous!...</p> + +<p>—Il faut que j'éprouve jusqu'où peut aller ce manque d'intelligence +si nouveau chez toi...</p> + +<p>—En vérité, madame, je m'y perds...</p> + +<p>—Dis-moi, Chrotechilde, lorsque mon fils Childebert est mort +assassiné par Frédégonde, il m'a laissé, n'est-ce pas, la tutelle de +mes deux petits-fils <i>Thierry</i> et <i>Theudebert</i>?</p> + +<p>—Oui... madame... mais moi je vous parlais de ces esclaves...</p> + +<p>—Justement... mais écoute... À quel âge mon petit-fils Theudebert +était-il père?...</p> + +<p>—À <span class="smcap">TREIZE ANS</span>, madame[A]; car à cet âge il eut un fils de <i>Bilichilde</i>, +cette esclave brune aux yeux verts, que vous avez payée si +cher... Je vois encore son regard fauve, étrange comme sa beauté... +Du reste, une taille de nymphe, des cheveux crépus d'un noir de jais +traînant jusqu'à terre... Je n'ai de ma vie vu pareille chevelure...</p> + +<p>—Cette esclave... qui la mit un soir dans le lit de mon petit-fils, +alors à peine âgé de douze ans?...</p> + +<p>—Vous, <span class="smcap">Madame</span>[B]; je vous accompagnais... Ah! ah! ah! j'en +ris de souvenir... Il avait d'abord une peur, cet innocent; mais +comme vous voilà devenue sombre...</p> + +<p>—Cette vile esclave! cette Bilichilde, malgré les autres concubines +que nous avons données à mon petit-fils Theudebert, n'avait-elle +pas pris sur lui un funeste ascendant?</p> + +<p>—Si funeste, madame, qu'elle nous a fait toutes deux chasser de +Metz et conduire prisonnières jusqu'à Arcis-sur-Aube, confins de la +Bourgogne, royaume de votre autre petit-fils Thierry. Mais c'est là, +madame, une vieille histoire: cette Bilichilde n'a-t-elle pas été, l'an +dernier, étranglée par votre petit-fils[C], ce farouche idiot ayant +passé de l'amour à la haine, et lui-même, après la bataille de Tolbiac, +vaincu par son frère, que vous aviez déchaîné contre lui, n'a-t-il +pas été, selon vos ordres, tonsuré, puis poignardé? Enfin son fils, +âgé de cinq ans, n'a-t-il pas eu la tête brisée contre une pierre[D]? +que voulez-vous de plus?...</p> + +<p>—Chez moi la haine survit à la vengeance, comme le poignard +survit au meurtre.</p> + +<p>—Et vous n'êtes point, madame, en ceci, raisonnable... Haïr au +delà de la tombe, c'est naïf pour notre âge.</p> + +<p>—Mais passons... Ainsi, ce que nous venons de dire ne t'ouvre +point l'esprit...</p> + +<p>—À l'endroit de ces deux jolies esclaves?</p> + +<p>—Oui...</p> + +<p>—Non, madame...</p> + +<p>—Poursuivons... Puisque ton intelligence est à ce point devenue +obtuse... dis-moi, avant que nous n'ayons mis cette Bilichilde dans +son lit, quel était le caractère de mon petit-fils Theudebert?</p> + +<p>—Violent, actif, déterminé, opiniâtre et surtout fort glorieux... +À dix ans ou onze ans, il sentait déjà l'orgueilleuse ardeur de son sang +loyal, et disait fièrement: «Je suis roi d'Austrasie, moi!»</p> + +<p>—Et deux ans... un an même après qu'il a eu possédé cette +esclave brune aux yeux verts et aux cheveux crépus, si judicieusement +choisie par toi, Chrotechilde, quel était le caractère de mon +petit-fils?</p> + +<p>—Oh! madame, Theudebert était méconnaissable... Énervé, indécis, +languissant, il n'avait plus que la volonté d'aller du lit à la table +avec ses concubines... Car nous avions donné des compagnes à la +Bilichilde... C'est à peine s'il avait le courage de chasser au faucon, +divertissement de femme; la chasse aux bêtes fauves était pour lui +trop fatigante. Cela ne m'étonnait point; né robuste, pétulant, +aimant dans sa première enfance les jeux bruyants, le grand air, il +était devenu chétif, pâle, étiolé, recherchant le demi-jour, comme +si l'éclat du soleil eût blessé sa vue; enfin, il annonçait devoir être +de grande taille, et il est mort tout rabougri, presque imberbe!</p> + +<p>—Mes vœux s'accomplissaient, Chrotechilde... Les débauches précoces +énervent l'âme autant que le corps, et la postérité de Theudebert +n'est pas née viable...</p> + +<p>—De fait, je n'ai jamais vu d'enfants si chétifs... Quelle race, +d'ailleurs, pouvait laisser un père nabot et presque idiot?</p> + +<p>—Et dès l'âge de douze ou treize ans, Theudebert disait-il encore +fièrement: «Je suis roi d'Austrasie, moi!»</p> + +<p>—Non, certes, madame... car s'il vous arrivait par manière +d'épreuve de lui parler des affaires de l'État, sous prétexte qu'il était +roi, l'enfant vous répondait de sa voix allanguie et les yeux à demi +fermés: «Grand'mère, je suis roi de mes femmes, de mes amphores +de vin vieux et de mes faucons! Régnez pour moi, grand'mère... +régnez pour moi si cela vous plaît!»</p> + +<p>—Et cela m'a plu, Chrotechilde... Et de fait, j'ai régné en +Austrasie, pour mon petit-fils Theudebert, jusqu'au jour où cette +vile esclave Bilichilde, usant de son ascendant sur cet idiot, m'a +chassée de Metz... m'a chassée, moi, Brunehaut!</p> + +<p>—Encore ce souvenir, encore l'orage sur votre front, encore +des éclairs dans vos yeux! Mais pour Dieu, madame, l'esclave a été +étranglée, l'idiot et son fils tués... j'oubliais même, pour compléter +l'hécatombe de ces animaux malfaisants... j'oubliais <i>Quintio</i>, maire +du palais, duk de Champagne, qui, s'étant incongruement mêlé de +l'affaire de Metz, a été mis à mort par vos ordres[E]! Que vouliez-vous +de plus? et d'ailleurs, est-ce que pour une Austrasie perdue +vous n'avez pas retrouvé une Bourgogne? Si Theudebert vous a +chassée de Metz, ne vous êtes-vous pas réfugiée ici, à Châlons, auprès +de votre autre petit-fils Thierry? Hébété, énervé par les femmes que +nous lui choisissions, ne l'avez-vous pas, par vengeance, poussé à une +guerre implacable contre son frère qu'il a vaincu à Toul, à Tolbiac, +et qui, après cette défaite, a été mis à mort lui et son fils, comme je +vous le rappelais tout à l'heure? Ainsi vengée de l'exil de Metz, +n'avez-vous point dominé Thierry et régné à sa place? <i>Aegila</i>, maire +du palais, vous inquiétait par son influence sur votre petit-fils, vous +vous défaites d'Aegila et vous le remplacez par votre amant <i>Protade</i>, +qui devient ainsi maire du palais, juste récompense des services de +ce beau garçon.</p> + +<p>—Il me l'ont tué... Chrotechilde! ils me l'ont tué... mon +Protade[F]!</p> + +<p>—Allons, madame, entre nous, avouez qu'il n'est pas qu'un +Protade au monde; une reine ne chôme jamais d'amoureux! Vous +n'avez qu'à choisir parmi les plus beaux, les plus jeunes et les plus +fringants de la cour de Bourgogne; et puis, madame, sans reproche, +s'ils vous ont tué Protade, vous leur avez tué l'évêque <i>Didier</i>[G].</p> + +<p>—Il ne méritait pas son sort, peut-être?</p> + +<p>—Lui! madame! jamais punition n'a été plus légitime! Astucieux +prélat! vouloir nous supplanter dans notre commerce amoureux! +Imaginer de faire épouser cette princesse d'Espagne à votre +petit-fils, afin de l'arracher, disait ce <i>Didier</i>, aux fangeuses débauches +dont nous étions les pourvoyeuses[H]. Aussi, qu'est-il arrivé?... +les flots de la Chalaronne ont emporté le corps de l'évêque. Cette +Espagnole, sur laquelle il comptait pour vous évincer et dominer +par elle Thierry, et par Thierry la Bourgogne; cette Espagnole, répudiée +par votre petit-fils, est retournée dans son pays au bout de +six mois de mariage, et nous avons mis la main sur sa dot[I]; enfin, +Thierry est mort cette année de la dyssenterie (dites donc, madame,—ajouta +la vieille avec un sourire affreux,—mort de la dyssenterie?); +de sorte que par la grâce de cette bienheureuse dyssenterie, vous voici +aujourd'hui maîtresse et reine souveraine de ce pays de Bourgogne, +puisque Sigebert, le plus âgé des fils de Thierry, vos arrière-petits-enfants, +n'a pas encore onze ans... Il ne faut pas qu'ils meurent, ces +roitelets, car par leur mort, le fils de Frédégonde deviendrait l'héritier +de leurs royaumes... Il faut seulement qu'ils vivotent, afin que +vous régniez à leur place... Eh bien, madame, ils vivoteront... +Mais, j'y songe, nous oublions l'esclave que vous voulez acheter à +Samuel.</p> + +<p>—Au contraire, Chrotechilde, cet entretien nous ramène à +l'esclave...</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Il n'y a plus à en douter, l'âge amortit ton intelligence; autrefois +si prompte à me comprendre, depuis un quart d'heure tu me +donnes la preuve de ce fâcheux affaiblissement de ton esprit.</p> + +<p>—Moi, madame?</p> + +<p>—Oui, autrefois au lieu de me demander ce que je compte faire +d'une de ces deux esclaves de Samuel, tu m'aurais devinée; mais je +viens de me convaincre tout à mon aise de la lenteur sénile de ta +perception... cela est triste, Chrotechilde.</p> + +<p>—Triste... autant pour moi que pour vous, madame... Mais +expliquez-vous... je vous en prie...</p> + +<p>—Quoi! cervelle appesantie! Tu sais que j'ai la tutelle de mes +arrière-petits-enfants, et sottement tu me demandes ce que je +compte faire de ces jolies esclaves? devines-tu, maintenant?</p> + +<p>—Eh! oui, madame, je devine, mais vos reproches sont injustes! +Comment imaginer que vous songiez à cela... Sigebert n'a pas onze +ans!</p> + +<p>—Tant mieux!</p> + +<p>—C'est vrai,—reprit l'autre monstre avec un éclat de rire +épouvantable,—c'est vrai, tant mieux!</p> + +<p>Pendant cet horrible entretien, l'auguste masque de bronze, toujours +immobile dans son médaillier sur la console d'ivoire, ne sourcilla +pas... Sa bouche d'airain ne fit pas entendre un cri de malédiction, +retentissant comme les clairons du dernier jugement. Non; +ces monstruosités se dirent impunément... Où était-il donc le Dieu +des catholiques, qui se manifestait par de si grands miracles en faveur +de Clotaire, le tueur d'enfants?</p> + +<p>L'entretien des deux matrones continua:</p> + +<p>—Donner une concubine à votre arrière-petit-fils Sigebert,—avait +dit Chrotechilde à la reine;—mais il n'a pas onze ans!</p> + +<p>—Tant mieux!—reprit Brunehaut;—seulement, vois-tu, Chrotechilde, +l'exemple de cette infâme Bilichilde me donne à réfléchir, +et je ne sais laquelle préférer de ces deux esclaves... Qu'en pense +ton expérience?</p> + +<p>—Madame, la chose est délicate... La grande brune qui pleure +toujours ne sera jamais dangereuse; c'est doux, candide et bête +comme une brebis... Il n'y a point à craindre que cette innocente +donne jamais à Sigebert de méchantes pensées contre vous.</p> + +<p>—Aussi je penche fort pour cette pleureuse; l'autre me paraît +une petite commère par trop effrontée... As-tu remarqué cette impudente? +elle n'a pas baissé les yeux devant moi, dont le regard fait +baisser les plus fermes, les plus audacieux regards!</p> + +<p>—Il se peut, madame, que cette frétillante petite diablesse ait trop +de ce que la grande pleureuse n'a point assez... ou point du tout; +mais ce sera peut-être un mal pour un bien. Examinons en experts +le vrai des choses. Sigebert n'a pas onze ans, il est très-enfant, ne +songe qu'à la toupie ou aux osselets, il est de plus doux et timide, +c'est un véritable agneau; or, cette grande innocente étant de son +côté une manière de sotte brebis... vous m'entendez, madame? +D'un autre côté, cette petite endiablée pourrait effaroucher notre +agneau... Je me rappelle toujours la peur de Theudebert, à la vue +de l'esclave aux yeux verts et aux cheveux crépus... Aussi je vous +le répète, madame, ceci demande réflexion... D'ailleurs, rien ne +presse... Sigebert est en Germanie avec le duk Warnachaire, maire +du palais de Bourgogne.</p> + +<p>—Ils peuvent être de retour d'un moment à l'autre... Je les +attends...</p> + +<p>—Quoi! déjà?</p> + +<p>—Oui, peut-être arriveront-ils ici aujourd'hui; aussi j'ai d'autant +plus hâte d'acheter une esclave pour Sigebert, que je crains que +pendant ce voyage en Germanie, Warnachaire n'ait pris une certaine +influence sur Sigebert; or, cette influence serait bientôt perdue +au milieu du trouble et des curiosités du premier amour de cet +enfant.</p> + +<p>—Puisque vous vous défiez du duk, madame, pourquoi lui avoir +confié Sigebert?</p> + +<p>—Excepté en toi, peut-être, en qui ai-je confiance ici? Ne fallait-il +pas faire accompagner Sigebert... La vue de cet enfant roi, d'une +douce figure, aura intéressé les chefs de tribus germaines d'au delà +du Rhin, dont ce Warnachaire est allé rechercher l'alliance... Leurs +troupes doubleront mon armée... Oh! dans cette guerre suprême, +sans merci entre moi et Clotaire II... ce fils de Frédégonde sera +écrasé... Il le faut... il le faut...</p> + +<p>—Et cela sera, madame. Jusqu'ici vos ennemis ont toujours +tombé sous vos coups..... La mort du fils de Frédégonde couronnera +l'œuvre..... cependant ce duk Warnachaire m'inquiète..... +Tenez, madame..... ces maires du palais qui ont, il y a quarante +ou cinquante ans, sous le règne des fils du vieux Clotaire, commencé +par être intendants des maisons royales... et qui, peu à peu, +sont devenus gouvernants des peuples, ces maires du palais finiront +par manger les rois si les rois ne les mangent point. Ces habiles +gens disent aux princes: «Ayez des concubines, buvez, jouez, +chassez, dormez, prodiguez l'argent dont nous remplirons vos +coffres, tenez-vous en joie, ne prenez point souci de régner, +nous nous chargeons de ce fardeau.» Ce sont là, madame, de dangereuses +scélératesses; qu'une mère, qu'une aïeule, agisse ainsi envers +ses fils et ses petits-fils, c'est chose concevable; mais chez les +maires du palais, ceci touche fort à l'usurpation, et ce Warnachaire, +à qui vous avez laissé son office de maire après la mort de Thierry, +me semble vouloir dominer Sigebert et vous évincer, madame... Je +sais que nous aurons la petite ou la grande esclave... pour nous maintenir +contre le duk. Mais souvenez-vous, madame, de votre exil de +Metz!</p> + +<p>—Tu prêches une convertie... j'ai dernièrement écrit à <i>Aimoin</i>, +qui revient avec Warnachaire, de le tuer en route.</p> + +<p>—Eh! madame, que ne parliez-vous! je vous aurais épargné ma +rhétorique.</p> + +<p>—Malheureusement Aimoin n'a pas exécuté mes ordres.</p> + +<p>—Quel serviteur!... et pourquoi n'a-t-il pas obéi?</p> + +<p>—Je l'ignore encore; je le saurai aujourd'hui peut-être.</p> + +<p>—Du reste, il ne faut point nous hâter de penser mal de cet Aimoin. +Une favorable occasion lui aura peut-être manqué; qui sait +si vous n'allez pas le voir revenir seul avec le petit Sigebert! En cas +contraire, une fois ici, à Châlons, dans ce château, il en sera, madame, +ce qu'il vous plaira de Warnachaire... et croyez-moi, ces +maires du palais! oh! ces maires du palais me semblent menaçants +pour les royautés. Aussi, madame, les rois ne seront tranquilles sur +leurs trônes que lorsqu'ils sauront se délivrer de ces dangereux rivaux +toujours grandissants.</p> + +<p>—Je le sais, mais il faut du temps pour abattre leur puissance; +ils ont rallié à eux tous ces seigneurs bénéficiers enrichis par la générosité +royale! Oh! le temps! le temps! ah! que la vie est courte, +lorsque l'on sent en soi vouloir, pouvoir et force! Ce temps qu'il me +faut, c'est un long règne, je l'aurai; les tribus barbares, de l'autre +côté du Rhin, ont répondu à mon appel; elles se joindront à mon +armée. Grâce à ce renfort, les troupes de Clotaire II écrasées, il +tombe en mon pouvoir! lui, Chrotechilde, lui... le fils de Frédégonde! +Oh! la frapper dans son fils! puisque du fond de sa tombe +elle brave ma haine! oh! faire lentement expirer le fils dans les +tortures que je rêvais pour la mère! venger ainsi le meurtre de ma +sœur Galeswinthe et de mon époux Sigebert! m'emparer des royaumes +de Clotaire et régner seule sur la Gaule entière durant de longues +années, car, malgré mes soixante ans passés, je me sens pleine de +vie, de force et de volonté!...</p> + +<p>—Je vous l'ai souvent dit, madame, vous vivrez cent ans et +plus.</p> + +<p>—Je le crois, je le sens; oui, je sens en moi un vouloir, une +vitalité indomptables. Oh! régner! ambition des grandes âmes! régner +comme régnaient les empereurs de Rome, mes modèles! Oui, +je veux les imiter dans leur toute-puissance souveraine! compter par +millions les instruments de mes volontés! d'un signe redouté faire +obéir les multitudes! d'un geste pousser mes armées d'un bout à +l'autre du monde! agrandir mes royaumes à l'infini! et dire: Ces +contrées des plus voisines aux plus lointaines, c'est à moi! c'est à +moi! Courber cent peuples divers sous un même joug! toutes ces +forces éparses les concentrer dans ma main, ainsi que faisaient les +empereurs de Rome... Dire je veux, et voir tant de populations +différentes soumises à une loi unique, la mienne! dire je veux, et +voir s'élever sur toute la Gaule ces merveilles de l'art, dont j'ai +déjà couvert la Bourgogne; châteaux forts, palais splendides, basiliques +aux nefs d'or, chaussées immenses, prodigieux monuments, +qui diront aux siècles futurs le grand nom de Brunehaut! et pour +arriver à de si grandes choses quelques scrupules m'arrêteraient! +Voyons? ces enfants que j'énerve! ces hommes que je tue parce qu'ils +me gênent! pourraient-ils accomplir ou seulement concevoir mes +desseins gigantesques? de quel prix est la vie de ces obscures victimes? +Leurs os seront poussière, leur nom oublié depuis des siècles, +tandis que d'âge en âge mon nom continuera d'étonner le monde! +Mes victimes! eh! s'il en est quelques-unes dont la mémoire survive, +c'est qu'elles auront été frappées par Brunehaut! on les plaint... je +les immortalise...</p> + +<p>—Voilà, madame, une raison que sauraient faire pieusement, +pour votre salut, ces prêtres cupides et rusés qui vous assiégent de +demandes de terres et d'argent!</p> + +<p>—Ne médis pas des prêtres, ils traînent mon char triomphal...</p> + +<p>—L'attelage, madame, est ruineux.</p> + +<p>—Pour qui? les dons que je leur fais afin qu'ils enseignent aux +peuples à vénérer Brunehaut; ces dons m'appauvrissent-ils? n'est-ce +pas le superflu de mon superflu? ne vais-je pas rétablir les impôts +autrefois décrétés par les empereurs, et remplir ainsi incessamment +mes coffres? Les peuples crieront! ils m'appelleront la <i>Romaine</i>! +Peu m'importe, si mon fisc atteint à la fois les plus pauvres et les +plus riches! et puis que veux-tu, Chrotechilde? Il est du devoir +d'une grande reine de payer royalement ceux qui l'amusent... quand +ils l'amusent.</p> + +<p>—Que trouvez-vous donc, madame, de divertissant chez ces mendiants +hypocrites?</p> + +<p>—Tiens... prends cette clef, ouvre ce coffret qui est sur la +table, et cherches-y un parchemin noué d'un ruban pourpre.</p> + +<p>—Le voici.</p> + +<p>—Baise-le.</p> + +<p>—Allons, madame, vous voulez rire.</p> + +<p>—Baise ce parchemin, te dis-je, femme de peu de foi; il est écrit +de la main d'un pape... d'un pape vivant, du pieux Grégoire, en un +mot.</p> + +<p>—Je comprends, mais je ne baiserai point le parchemin, madame, +s'il vous plaît... Ainsi le pieux Grégoire, détenteur des clefs +du paradis, vous promet de vous ouvrir toutes grandes les portes du +séjour éternel?</p> + +<p>—N'est-ce pas justice? ne les ai-je pas assez richement dorées les +clefs de leur paradis?... Ah! tu me demandes ce que je trouve d'amusant +chez ces prêtres que je rémunère royalement? lis tout haut +ce que contient ce parchemin; je me sens en gaieté aujourd'hui... +Allons, lis.</p> + +<p>—Madame, voici: «<i>Grégoire, à Brunehaut, reine des Franks.—La +manière dont vous gouvernez le royaume et l'éducation de votre +fils attestent les vertus de votre excellence...</i>» Chrotechilde ne put +continuer; elle poussa un éclat de rire diabolique en regardant Brunehaut +qui fit chorus d'hilarité avec sa confidente; celle-ci reprit se +contenant à peine:—Par ma foi, madame, vous avez raison, lire +de telles choses écrites de la main du pape, le pieux Grégoire, c'est +là un divertissement que l'on ne saurait payer trop cher... Je continue, +nous en étions, je crois, madame, à vos vertus...</p> + +<p>—Nous en étions à mes vertus...</p> + +<p>—Donc je reprends: «<i>... L'éducation que vous donnez à votre +fils atteste les vertus de votre excellence, vertus que l'on doit louer +et qui sont agréables à Dieu; vous ne vous êtes point contentée de +laisser intacte à votre fils la gloire des choses temporelles, vous lui +avez aussi amassé les biens de la vie éternelle, en jetant dans son +âme les germes de la vraie foi avec une pieuse sollicitude maternelle</i>[J].»</p> + +<p>Et les deux vieilles de rire de nouveau, de rire tant et tant, ces +deux monstres, que les larmes leur vinrent aux yeux, après quoi Brunehaut +dit à sa confidente:—Va, Chrotechilde... je me suis fait lire +souvent les comédies satiriques des Romains... jamais celles de <i>Plaute</i> +et de <i>Térence</i> ne vaudront celles que jouent chaque jour devant moi +ces odieux hypocrites pour gagner les richesses dont je les comble.</p> + +<p>—C'est la vérité, madame, ce sont de fières comédies que les +leurs; ils mettent Dieu en scène!</p> + +<p>—Et quelle scène! le ciel, le paradis, l'enfer, l'éternité... Ah! +comédie, te dis-je, comédie! royale comédie!...</p> + +<p>À cette nouvelle saillie de la reine, les deux vieilles recommencèrent +de rire aux éclats; mais soudain cette hilarité fut interrompue +par le bruit de cris joyeux et enfantins, partant de la chambre voisine; +presque au même instant les trois frères de Sigebert, alors en voyage, +entrèrent suivis de leurs gouvernantes et coururent entourer leur +bisaïeule. Childebert, le moins jeune de ces arrière-petits-fils de Brunehaut, +avait dix ans, Corbe neuf ans, Mérovée, le dernier, six ans; +nées d'un père presque épuisé avant son adolescence par la précocité +des excès de toutes sortes où sa grand'mère Brunehaut l'avait plongé +par une infernale prévoyance, ces trois petites créatures, délicates, +frêles, étiolées déjà, faisaient peine à voir; leur gaieté même attristait; +au lieu d'être rondes, fermes et roses, leurs joues creuses, +d'une pâleur maladive, semblaient rendre plus grands encore leurs +yeux caves et cernés; leur longue chevelure, symbole de la royauté +franque, tombait fine et rare sur leurs épaules; ils portaient de petites +dalmatiques d'étoffes d'or ou d'argent. La gouvernante, après +avoir respectueusement fléchi le genou à l'entrée de la salle, se tint +auprès de la porte, tandis que les enfants entouraient leur bisaïeule. +Childebert, le moins jeune, se tenait debout auprès d'elle; Corbe et +Mérovée, les deux plus petits, avaient grimpé sur ses genoux, tandis +qu'elle leur disait:</p> + +<p>—Vous voici très-gais ce matin, chers enfants!</p> + +<p>—Grand'mère, c'est Corbe, notre frère, qui nous faisait rire...</p> + +<p>—Voyons, qu'a donc dit Corbe de si plaisant?</p> + +<p>—Tu sais bien, grand'mère, sa tourterelle blanche?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Il lui a arraché toutes les plumes, et elle criait... et elle criait...</p> + +<p>—Et vous de rire... et de rire... démons!...</p> + +<p>—Oui, grand'mère; seulement à la fin notre petit frère Mérovée +a pleuré!</p> + +<p>—Tant il riait, ce garçonnet?</p> + +<p>—Oh! non, moi j'ai pleuré, parce qu'à la fin l'oiseau était tout +saignant.</p> + +<p>—Alors, moi j'ai dit à mon frère Mérovée: Tu n'as donc pas de +courage, que le sang te fait peur? Et quand nous irons à la bataille, +cela te fera donc pleurer, de voir le sang couler? N'est-ce pas, Childebert, +que j'ai dit cela?</p> + +<p>—C'est vrai, grand'mère; et moi, pendant que Corbe parlait ainsi +à Mérovée, j'ai pris un couteau et j'ai coupé le cou à la colombe... +Ah! c'est que je n'ai pas peur du sang, moi; et quand j'aurai l'âge, +j'irai à la guerre, n'est-ce pas, grand'mère?</p> + +<p>—Ah! mes enfants, vous ne savez pas ce que vous désirez! On +peut bien, voyez-vous, chers petits, s'amuser à couper le cou à des +colombes, sans pour cela se croire obligé d'aller un jour à la guerre. +Figurez-vous donc que la guerre, mes enfants, c'est chevaucher +jour et nuit, souffrir de la faim, du chaud, du froid, coucher +sous la tente, et qui plus est, risquer de se faire tuer ou blesser, ce +qui cause une grande douleur; ne vaut-il pas mieux, chers enfants, +se promener tranquillement en char ou en litière? coucher +dans un lit douillet? manger des friandises tout son soûl? s'amuser +tant que la journée dure? satisfaire aux moindres fantaisies qui nous +viennent? Dites, n'est-ce point préférable aux vilaines fatigues de la +guerre? Le sang des races royales est trop précieux pour l'exposer +ainsi, mes jolis roitelets; vous avez vos leudes pour combattre l'ennemi +à la bataille, vos serviteurs pour tuer les gens qui vous déplaisent +ou vous offensent, vos prêtres pour vous faire obéir de vos +peuples et vous absoudre de vos crimes, si vous en commettez. Vous +n'avez donc qu'à vous amuser, qu'à jouir des délices de la vie, heureux +enfants, sans autre souci que de dire: <i>Je veux</i>. Comprenez-vous +bien mes paroles, chers petits? Dis, Childebert, toi l'aîné de +vous trois? toi un garçon déjà raisonnable?</p> + +<p>—Oh! oui, grand'mère, moi je ne suis pas plus soucieux qu'un +autre d'aller à la guerre attraper de bons coups, je préfère m'amuser +et faire ce qui me plaît; mais alors, pourquoi donc notre frère Sigebert +s'en est-il allé à cheval, suivi de guerriers, en compagnie du duk +Warnachaire?</p> + +<p>—Votre frère est maladif, mes enfants; les médecins m'ont conseillé +de lui faire entreprendre, pour le bien de sa santé, un long +voyage...</p> + +<p>—Et reviendra-t-il bientôt?</p> + +<p>—Peut-être demain... peut-être aujourd'hui.</p> + +<p>—Oh! tant mieux, grand'mère, tant mieux, sa place ne restera +pas vide dans notre chambre, il nous manque...</p> + +<p>—Ne vous réjouissez pas trop quant à cela, chers roitelets; +désormais Sigebert aura sa chambre à part... Oh! c'est que c'est déjà +un petit homme, lui!</p> + +<p>—Il n'a pourtant qu'un an de plus que moi.</p> + +<p>—Oh! oh! mais dans un an tu seras aussi un homme, toi, mon +petit Childebert,—répondit Brunehaut en échangeant avec Chrotechilde +un épouvantable regard,—alors, comme ton frère, tu auras ta +chambre à part et... et tout ce qui s'en suit; n'est-ce pas, Chrotechilde?</p> + +<p>—Certainement, madame... il ne faut point faire de jaloux.</p> + +<p>—Qu'est-ce que j'aurai donc, grand'mère, de plus que ma +chambre à part?</p> + +<p>—Eh! mais, tes chambellans, tes écuyers, tes serviteurs, tes +esclaves, tous gens soumis à tes caprices, comme les chiens à la +houssine.</p> + +<p>—Oh! que je voudrais donc être plus vieux d'un an!</p> + +<p>—Et moi aussi, je te voudrais voir plus vieux d'un an... et Corbe +aussi, et toi aussi, petit Mérovée, je voudrais vous voir tous de l'âge +de Sigebert.</p> + +<p>—Patience, madame,—dit Chrotechilde en échangeant de nouveau +un regard diabolique avec Brunehaut,—patience, cela +viendra... Mais quel est ce bruit dans la grande salle... De nombreux +pas approchent... si c'était le seigneur Warnachaire...</p> + +<p>Chrotechilde ne se trompait pas, c'était en effet le maire du palais +de Bourgogne, accompagné de Sigebert; cet enfant, à peine âgé +de onze ans, était comme ses frères chétif et pâle; cependant l'animation +du voyage, la joie de revoir ses frères coloraient légèrement +son doux visage, car, ainsi que l'avait dit Chrotechilde à +Brunehaut, ce pauvre enfant, malgré les exécrables conseils de sa +bisaïeule, conservait jusqu'alors un caractère angélique; il courut +dès qu'il entra embrasser la vieille reine, puis il répondit aux caresses +et aux questions empressées de ses frères qui l'entouraient; à +chacun d'eux il remit de petits présents rapportés de son voyage et +renfermés dans un coffret qu'il avait voulu prendre des mains d'un +des serviteurs de sa suite, afin d'offrir plus tôt à ses frères ces témoignages +de son souvenir. Chrotechilde, s'approchant alors de la reine, +lui dit tout bas:—Madame... si vous m'en croyez, gardons les deux +esclaves jusqu'à ce soir; d'ici là nous aviserons...</p> + +<p>—Oui, c'est le meilleur parti à prendre,—répondit Brunehaut; +et s'adressant à l'enfant:—Va te reposer... tu raconteras ton voyage +à tes petits frères; j'ai à causer avec le duk Warnachaire...</p> + +<p>Chrotechilde emmena les enfants, la reine resta seule avec le +maire du palais de Bourgogne, homme de grande taille, d'une figure +froide, impénétrable et résolue; il portait une riche armure d'acier +rehaussée d'or à la mode romaine; sa large épée pendait à son côté, +son long poignard à sa ceinture. Brunehaut, après avoir attaché +longtemps son noir et profond regard sur Warnachaire, toujours +impassible, lui fit signe de s'asseoir auprès de la table, s'y assit elle-même, +et lui dit:—Quelles nouvelles?</p> + +<p>—Bonnes... et mauvaises, madame...</p> + +<p>—Les mauvaises d'abord.</p> + +<p>—La trahison des duks Arnolfe et Pépin, ainsi que la défection +de plusieurs autres grands seigneurs d'Austrasie, n'est plus douteuse; +ils se sont rendus au camp de Clotaire II avec leurs hommes.</p> + +<p>—Depuis longtemps je soupçonnais cette trahison. Ah! seigneurs +enrichis, rendus si puissants par la générosité des rois, vous poussez à +ce point l'ingratitude! Soit; je préfère la franche guerre à la guerre +sourde; les domaines, terres saliques ou bénéfices de ces traîtres, +retourneront à mon fisc. Continue...</p> + +<p>—Clotaire II a levé son camp d'Andernach, et il est entré au cœur +de l'Austrasie. Sommé de respecter les royaumes de ses neveux, dont +vous avez, madame, la tutelle, il a répondu qu'il s'en remettrait au +jugement des grands d'Austrasie et de Bourgogne.</p> + +<p>—Le fils de Frédégonde espère soulever contre moi les peuples +et les seigneurs de mes royaumes; il se trompe; des exemples prompts, +prochains, terribles, épouvanteront les traîtres... tous les traîtres, +entends-tu, Warnachaire?</p> + +<p>—Oui, madame.</p> + +<p>—Tous les traîtres, quel que soit leur rang, leur puissance, +quel que soit le masque dont ils se couvrent, entends-tu, Warnachaire? +maire du palais de Bourgogne...</p> + +<p>—J'entends, madame... J'entends même ce que vous ne me +dites pas...</p> + +<p>—Tu lis dans ma pensée?</p> + +<p>—Oui, vous me croyez un traître... Vous me soupçonnez surtout +depuis votre récent retour de Worms?</p> + +<p>—Je soupçonne toujours...</p> + +<p>—Votre soupçon, madame, s'est changé en certitude; vous avez +écrit à Aimoin, un homme à vous, de me poignarder.</p> + +<p>—Je ne fais poignarder... que mes ennemis...</p> + +<p>—Je suis donc pour vous un ennemi, madame? Voici les morceaux +de la lettre écrite de votre main à Aimoin pour lui ordonner +de me tuer[K].</p> + +<p>Et le duk déposa sur la table plusieurs morceaux de parchemins +déchirés; la reine regarda le maire du palais d'un œil défiant.</p> + +<p>—Ainsi Aimoin t'a livré ma lettre?</p> + +<p>—Non, madame, le hasard a mis en ma possession ces morceaux +de parchemin.</p> + +<p>—Et pourtant... tu reviens ici?</p> + +<p>—Pour vous prouver l'injustice de vos soupçons.</p> + +<p>—Ou pour mieux me trahir.</p> + +<p>—Madame, si j'avais voulu vous trahir, je me serais rendu, +comme tant d'autres seigneurs de Bourgogne, auprès de Clotaire II; +je lui aurais donné votre petit-fils en otage, et je serais resté dans le +camp de votre ennemi avec les tribus que j'ai ramenées de Germanie.</p> + +<p>—Ces tribus me sont dévouées... elles ne t'auraient pas suivi, +elles viennent ici pour renforcer mon armée...</p> + +<p>—Ces tribus, madame, viennent ici pour piller, peu leur importe +que ce soit comme auxiliaires de Brunehaut ou de Clotaire II; pays +de Soissons, de Bourgogne ou d'Austrasie, ces Franks n'ont pas +de préférence, pourvu qu'après s'être vaillamment battus et avoir +aidé à la victoire, ils puissent ravager la contrée vaincue, faire un +gros butin, et emmener de nombreux esclaves de l'autre côté du +Rhin, tels sont les Franks que je vous ramène.</p> + +<p>—Je te dis, moi, que la vue de mon petit-fils, ce roi enfant, venant +demander par ta bouche aide et force aux Germains, a intéressé +ces barbares.</p> + +<p>—Si vous n'aviez, madame, expressément promis à ces tribus le +pillage des territoires vaincus, ils seraient demeurés, croyez-moi, insensibles +à la jeunesse de Sigebert; ils sont aussi sauvages que l'étaient +nos pères, les premiers compagnons de Clovis; il m'a fallu de +grands efforts pour les empêcher de tout ravager sur notre route; +dans leur farouche impatience ils se croyaient déjà en pays conquis; +chaque jour leurs chefs me demandaient à grands cris la bataille, +afin d'être de retour en Germanie avec leur butin et leurs esclaves +avant la saison d'hiver qui rend périlleuse la traversée.</p> + +<p>—Et ces tribus où sont-elles?</p> + +<p>—Je les ai laissées vers Montsarran.</p> + +<p>—Pourquoi si loin de Châlons?</p> + +<p>—Malgré mes recommandations, ces barbares ont volé et tué sur +leur passage; les conduire ici, au cœur de la Bourgogne, puis les +renvoyer ensuite en une autre contrée, selon les besoins de la guerre, +c'était exposer à des désastres inutiles les populations qu'ils auraient +traversées... Ces nouveaux malheurs pouvaient augmenter l'irritation; +or, vous le savez, madame... de ce côté-ci de la Bourgogne +une certaine agitation fermente dans la populace esclave.</p> + +<p>—Oui... à l'instigation de ces traîtres qui ont rejoint le fils de +Frédégonde, ils tentent de soulever le peuple contre moi, contre <i>la +Romaine</i>, comme ils m'appellent; oh! seigneurs et populace sauront +ce que pèse le bras de Brunehaut.</p> + +<p>—Les ennemis de Brunehaut trembleront toujours devant elle, +mais j'ai craint d'augmenter leur nombre en rendant nos populations +victimes de la barbarie de vos nouveaux alliés; le territoire où j'ai fait +camper ces tribus sera dévasté sans doute, mais ce ravage sera du +moins limité. De plus, la position est assez centrale pour que ces +auxiliaires soient dirigés partout où il le faudra selon les mouvements +de l'armée de Clotaire II; j'ai donc agi, je crois, madame, avec +sagesse et prévoyance.</p> + +<p>—Et l'armée? quelles sont ses dispositions?</p> + +<p>—Elle est pleine d'ardeur, ne demande que la bataille; le souvenir +des deux dernières victoires de Toul et de Tolbiac, et surtout +l'immense butin, le grand nombre d'esclaves que les troupes ont enlevés, +redoublent leur désir de combattre le fils de Frédégonde... +Ce sont là, madame, les bonnes nouvelles qui, selon moi, balancent +les mauvaises. Brunehaut croit-elle encore, que Warnachaire ait agi +en traître?</p> + +<p>—Qui sait?</p> + +<p>—Moi, je le sais, madame.</p> + +<p>—Un homme dont on a voulu se défaire, qui l'apprend, et qui +revient à vous; ah! Warnachaire, Warnachaire! cela donne à penser!</p> + +<p>—Brunehaut est prompte au soupçon et au châtiment; mais elle +est magnifique envers qui la sert fidèlement.</p> + +<p>—Tu as donc quelque chose à me demander?</p> + +<p>—Oui, madame, mais seulement après la guerre, ou plutôt, je +l'espère, après la victoire... si je la remporte sur Clotaire II, si je +parviens à vous l'amener prisonnier...</p> + +<p>—Warnachaire!—s'écria la reine, frémissant d'une joie féroce +à la pensée de tenir en son pouvoir le fils de Frédégonde...—si +tu m'amènes Clotaire prisonnier, je te défierai alors de former +un vœu qui ne soit accompli par Brunehaut, et...—Mais se ravisant, +elle jeta un sombre regard sur le maire du palais, et ajouta:—Si +c'est un piége que tu me tends pour détourner mes soupçons, +Warnachaire, il est habile...</p> + +<p>—Soit, madame, je suis un traître; vous frappez sur ce timbre, +à l'instant vos chambellans, vos écuyers accourent, et me tuent là! +sous vos yeux; me voilà mort?... Mais quel est l'homme que vous ne +soupçonnez pas? Voyons? Qui prendrez-vous pour général? est-ce +le duk <span class="smcap">Alethée</span>! Est-ce le duk <span class="smcap">Roccon</span>?</p> + +<p>—Non!</p> + +<p>—Est-ce le duk <span class="smcap">Sigowald</span>?</p> + +<p>—Lui? tu railles!</p> + +<p>—Est-ce le duk <span class="smcap">Eubelan</span>?</p> + +<p>—Peut-être... et encore ses anciennes liaisons avec Arnolfe et +Pépin... ces deux traîtres! Non, jamais je ne me fierai à Eubelan!</p> + +<p>—Ceux-là seuls pourtant, madame, sont capables de commander +l'armée; ceux-là seuls sont des hommes de guerre.</p> + +<p>—Oui, mais je n'ai voulu faire tuer aucun d'eux... ou du moins +ils l'ignorent... tandis que j'ai voulu ta mort, Warnachaire.</p> + +<p>—Madame, raisonnons froidement...</p> + +<p>—Peux-tu raisonner autrement, homme impassible... homme +impénétrable...</p> + +<p>—Impénétrable à la trahison, madame...</p> + +<p>—Des mots... des mots...</p> + +<p>—Voici des faits: vous me croyez animé contre vous d'un ressentiment +de haine, parce que vous avez voulu ma mort? L'espoir +de la vengeance me ramène, dites-vous, ici? Alors, madame, qui +m'empêche de mettre la main sur ce timbre pour vous empêcher +d'appeler aide?</p> + +<p>Et le duk fit ce qu'il disait.</p> + +<p>—Qui m'empêche de tirer ce poignard?</p> + +<p>Et le duk fit briller cette arme aux yeux de Brunehaut, dont le premier +mouvement fut de se rejeter en arrière sur le dossier de son +siége.</p> + +<p>—Qui m'empêche enfin de vous tuer d'un seul coup de ce fer +empoisonné comme l'étaient les poignards des pages de Frédégonde?</p> + +<p>Et en disant ces derniers mots, Warnachaire s'était tellement rapproché +de Brunehaut qu'il pouvait la frapper avant qu'elle eût poussé +un cri... La reine, sauf un premier mouvement de crainte ou plutôt +de surprise, n'avait pas sourcillé; son regard indomptable était resté +hardiment fixé sur les yeux du maire du palais; elle écarta d'un geste +de dédain la lame du poignard, demeura quelques instants pensive, +et reprit comme à regret:—Il faut pourtant croire à quelque +chose; tu aurais pu me tuer, c'est vrai; tu ne l'as pas fait... je ne +peux nier l'évidence. Tu ne veux donc pas te venger de moi... à +moins que tu me réserves un sort selon toi plus terrible que la mort; +pourtant, non, un homme qui hait fermement, tombe peu dans ces +raffinements hasardeux. L'avenir n'appartient à personne; on trouve +une belle occasion pour frapper son ennemi, on le frappe tôt et vite... +Donc, je te crois sans haine contre moi; tu conserveras le commandement +de l'armée. Écoute, Warnachaire, tu l'as dit: Brunehaut est +implacable dans ses soupçons et sa haine; mais elle est magnifique +pour qui la sert fidèlement... Que par toi le fils de Frédégonde +tombe entre mes mains, et ma faveur dépassera tes espérances... Oublions +le passé.</p> + +<p>—Il est oublié, madame.</p> + +<p>—Vrai?</p> + +<p>—Vrai...</p> + +<p>—Et puis, il faut, vois-tu, Warnachaire, aller au fond des choses. +J'ai voulu te faire tuer... Eh! mon Dieu! c'est vrai! j'en ai fait tuer +tant d'autres! Mais ce n'est pas, je t'en assure, par amour du sang. +Que veux-tu? il faut se mettre à la place des gens... On m'a tué ma +sœur Galeswinthe, on m'a tué mon mari, on m'a tué mon fils, on m'a +tué mes plus fidèles serviteurs; seule j'ai eu à défendre les royaumes +de mon fils et de mes petits-fils contre des rois acharnés à ma perte; +toute arme m'a été bonne, et, après tout, j'ai remporté de brillantes +victoires, j'ai accompli, avoue-le, Warnachaire, de grandes choses. +Et pourtant l'on me hait, les seigneurs franks me jalousent... cette +vile plèbe gauloise, esclave ou populace, sourdement excitée contre +moi... se rebellerait peut-être sans la terreur que je lui inspire... Et... +mais, cet homme! quel est cet homme?—s'écria Brunehaut en +s'interrompant. Et se levant brusquement, elle indiqua du geste +Loysik, qui, debout au seuil de la porte donnant sur l'escalier tournant +pratiqué dans l'épaisseur de la muraille, soulevait d'une main +le rideau qui l'avait jusqu'alors tenu caché aux yeux de la reine et +du maire du palais de Bourgogne. Warnachaire fit quelques pas à +l'encontre du vieil ermite-laboureur qui s'avançait lentement et dit:—Moine, +comment te trouves-tu là? Ton audace est grande de +t'introduire dans l'appartement de la reine... Qui es-tu?</p> + +<p>—Je suis le supérieur du monastère de la vallée de Charolles.</p> + +<p>—Tu mens,—dit Brunehaut,—j'ai envoyé l'un de mes chambellans +à cette abbaye pour s'assurer de la personne de ce Loysik.</p> + +<p>—Votre chambellan,—reprit le moine d'une voix moins assurée,—votre +chambellan, ainsi que l'archidiacre et vos hommes de +guerre, sont à cette heure prisonniers dans le monastère.</p> + +<p>Venir annoncer soi-même, supérieur de la communauté, une nouvelle +non moins improbable qu'offensante pour l'orgueil despotique +de Brunehaut, venir l'annoncer à cette femme implacable, et s'exposer +ainsi à une mort certaine, cela parut tellement exorbitant à la +reine qu'elle n'y crut pas; elle haussa les épaules d'un air de pitié +dédaigneuse et dit au maire du palais:—Duk... ce vieillard est +fou... Mais comment ce mendiant s'est-il introduit ici?</p> + +<p>D'autres circonstances devaient bientôt augmenter la créance de +Brunehaut à l'insanité de la raison du moine. Loysik avait continué +de s'avancer lentement vers la reine; mais malgré cette fermeté +d'âme, dont il avait donné tant de preuves durant sa longue vie, à +mesure qu'il s'approchait de cette femme épouvantable, il perdit +peu à peu son assurance, son esprit se troubla, ses lèvres se refusèrent +à la parole, il sentit ses genoux vaciller, il fut obligé de +s'arrêter et de s'appuyer un instant sur une console d'ivoire à sa +portée; cette émotion profonde, insurmontable était encore moins +causée par l'horreur qu'inspirait la reine au vieux moine, que par +la conscience de la terrible position où il se trouvait; peu lui importait +la vie, il en avait fait le sacrifice en se rendant chez +Brunehaut; mais il voulait sauver ses frères de la vallée d'un horrible +désastre, quel que fût l'héroïsme de leur résistance; et quoiqu'il +eût une ferme confiance dans le moyen qu'il espérait employer +pour arriver à ses fins, son trouble lui faisait momentanément +perdre le fil de ses idées; la tête penchée sur sa poitrine il +tâchait, déplorant sa faiblesse, de raffermir ses esprits, de relier ses +pensées... En réfléchissant ainsi, son regard s'arrêta par hasard sur +le médaillier que soutenait la console d'ivoire où il s'appuyait. La +grande médaille de bronze attira d'autant plus facilement les yeux +du moine, que celle-là seule était de ce métal, au milieu d'autres +effigies en or et argent. D'abord Loysik la contempla machinalement, +puis peu à peu attiré malgré lui par un intérêt indéfinissable, +il se baissa, observa de plus près l'empreinte, et lut une inscription +placée au-dessous de visage auguste qui semblait saillir du bronze... +Le vieillard tressaillit, éprouva une impression soudaine, extraordinaire, +mélangée d'enthousiasme, de stupeur et d'espoir; le trouble +de son esprit cessa, il se sentit rassuré, reconforté, comme s'il eût +trouvé un appui aussi inattendu que puissant; il voyait enfin +quelque chose de providentiel dans ce rapprochement formidable:—<i>L'image +de Victoria, dans le palais de Brunehaut</i>.—Oui, cette +médaille, c'était celle de la mère des camps; au-dessous de son effigie +on lisait: <span class="smcap">Victoria empereur</span>.</p> + +<p>Loysik s'était courbé, afin de contempler de plus près les traits de +l'héroïne gauloise; lorsqu'il l'eut reconnue il fléchit un genou, et +levant ses deux mains vers l'image auguste, il murmura:</p> + +<p>—O Victoria... sainte guerrière de la Gaule! ta présence en cet +horrible lieu raffermit mon esprit et mon espoir; il me semble +qu'elle me donnera la force de sauver la descendance de Scanvoch, +ce fidèle soldat que tu appelais ton frère, et qui fut un de mes +aïeux!... Oui, je le sauverai lui et tous nos frères de cette vallée, +où ta mémoire auguste est encore glorifiée.</p> + +<p>Brunehaut et Warnachaire, stupéfaits de l'étrangeté de ce vieillard, +qui n'avait d'ailleurs rien d'offensif, tantôt le suivaient des yeux, +tantôt se regardaient en silence durant le peu d'instants qui suffirent +à Loysik pour reconnaître l'effigie de Victoria. La reine, de plus en +plus convaincue que ce moine était fou, perdit patience, frappa du +pied et s'écria:</p> + +<p>—Duk, appelle mes pages, qu'ils chassent d'ici à coups de +houssine ce vieux fou qui se dit abbé du monastère de Charolles, et +qui vient s'agenouiller devant mes médailles antiques, en leur +adressant je ne sais quelles invocations insensées; mais je ferai rudement +châtier ceux qui ont laissé ce vagabond s'introduire ici.</p> + +<p>Brunehaut parlait encore lorsqu'un de ses pages entra par la +porte de la grande salle, et après avoir fléchi le genou lui dit:</p> + +<p>—Glorieuse reine... un messager arrive à l'instant de l'armée, il +est porteur de lettres urgentes pour le seigneur Warnachaire.</p> + +<p>—Cela est important, duk, va recevoir ce messager, reviens +promptement m'instruire des nouvelles qu'il apporte.—Puis s'adressant +au page et lui montrant Loysik qui, le front haut, le regard +ferme, s'avançait vers elle:—Va chercher quelques-uns de tes compagnons +et chasse d'ici, à coups de houssine, ce vieux moine fou; +la perte de sa raison lui épargne un autre châtiment.—La reine se +levant alors se dirigea vers sa chambre à coucher, disant au maire +du palais:—Warnachaire, reviens au plus tôt m'instruire des nouvelles +apportées par le messager.</p> + +<p>—Je vais, madame, le recevoir à l'instant; mais ce fou...</p> + +<p>—Cela regarde mes pages... Allons, aux houssines... aux houssines!</p> + +<p>Le maire du palais sortit; au moment où la porte se trouvait +ainsi ouverte, le page, sans quitter la salle, appela plusieurs de ses +compagnons rassemblés dans la pièce voisine. Loysik voyant la +reine, sans s'occuper plus de lui que l'on ne s'occupe d'un insensé, +rentrer dans sa chambre, Loysik courut vers Brunehaut, et lui +présentant un parchemin qu'il venait de tirer de sa robe, il lui +dit d'une voix forte:—Je ne suis pas fou... Cette charte du feu roi +Clotaire I<sup>er</sup> vous prouvera que je suis le supérieur du monastère de +Charolles, où votre chambellan et ses soldats sont à cette heure, je +vous le répète, retenus prisonniers par mon ordre.</p> + +<p>—Loysik!—s'écria l'un des jeunes pages qui venaient d'accourir +à la voix de leur compagnon,—le frère Loysik ici?</p> + +<p>—Quoi! ce moine!—s'écria Brunehaut stupéfaite,—c'est Loysik?... +l'abbé du monastère de Charolles?</p> + +<p>—Oui, glorieuse reine!</p> + +<p>—D'où le connais-tu?</p> + +<p>—On me l'a montré et nommé au dernier marché d'esclaves; il +achetait des captifs pour les affranchir; ce matin je l'ai vu traverser +une des cours du palais en compagnie du juif Samuel, que tout le +monde connaît à Châlons.</p> + +<p>Brunehaut fit signe aux pages de sortir, et après un instant de +réflexion, s'adressant à l'un d'eux:—Va dire à l'ami Pog de se +rendre dans sa cave avec ses garçons; il allumera son brasier, ses lanternes +et il attendra.</p> + +<p>Le page s'inclina en pâlissant; mais avant de s'éloigner il jeta +sur le vieillard un regard de commisération et d'épouvante. La reine, +restée seule avec Loysik, marcha quelques instants silencieuse et +d'un pas agité; puis elle dit à l'ermite laboureur d'une voix sourde +et brève:—Donc, tu es Loysik, toi?</p> + +<p>—Je suis Loysik, supérieur du monastère de Charolles.</p> + +<p>—Et d'abord, comment as-tu pénétré ici?</p> + +<p>—J'ai rencontré ce matin aux abords de ce château un marchand +d'esclaves nommé Samuel; dernièrement encore je lui avais acheté +plusieurs captifs: il m'a appris qu'il se rendait ici; sachant que +l'on entrait difficilement dans ce palais, j'ai demandé à Samuel de +l'accompagner; il a d'abord hésité, deux pièces d'or l'ont décidé.</p> + +<p>—Ces juifs! Et comme les gardiens des portes avaient l'ordre +d'introduire Samuel et des esclaves, tu as passé avec sa marchandise?</p> + +<p>—C'est la vérité.</p> + +<p>—De sorte que pendant que le juif m'a amené ici les deux jeunes +filles, tu attendais dans la salle basse?</p> + +<p>Loysik fit un signe de tête affirmatif.</p> + +<p>—Mais ensuite, lorsque Samuel a quitté le palais?</p> + +<p>—Le juif m'ayant dit que de la salle basse on montait ici par +cet escalier, j'y suis monté tout à l'heure, et, caché derrière le rideau, +j'ai entendu votre entretien avec une de vos femmes.</p> + +<p>Brunehaut bondit sur son siége, puis regardant le moine d'un +air de doute effrayant:—Ainsi, cet entretien tu l'as entendu?</p> + +<p>—Oui; j'allais entrer, vous croyant seule; les premiers mots +de votre conversation avec votre confidente m'ont frappé... j'ai écouté; +ailleurs je ne me serais jamais permis cette action basse et +déloyale... mais...</p> + +<p>—Mais dans le palais de Brunehaut, tout est permis, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Le palais de Brunehaut est hors de l'humanité; lorsqu'on met +le pied ici, l'on sort du monde connu; ses lois n'existent plus. +Lorsque je me suis approché de cette porte, il m'a semblé entendre +deux damnées dans l'enfer des catholiques... Cette rencontre est +rare... j'ai écouté.</p> + +<p>—Vieillard... j'aime ton courage, tu supporteras vaillamment la +torture, elle durera plus longtemps. Tu connais l'ami Pog et ses +garçons, que j'ai tout à l'heure fait avertir par un de mes pages?</p> + +<p>—Le bourreau et ses aides, je suppose...</p> + +<p>—Justement... Dis-moi... quel âge as-tu?</p> + +<p>—L'âge d'un homme qui va mourir.</p> + +<p>—Tu t'attendais à la mort?</p> + +<p>Loysik haussa les épaules sans répondre.</p> + +<p>—C'est juste,—reprit Brunehaut avec un sourire affreux,—apporter +de pareilles nouvelles, c'était courir au-devant du supplice...</p> + +<p>—Je suis venu ici de mon plein gré, votre chambellan et ses +hommes sont restés prisonniers dans le monastère; il ne leur sera +fait aucun mal.</p> + +<p>—Vieillard, tu te trompes... Oh! un châtiment terrible les attend. +Infamie... lâcheté... honte et trahison! Un officier, des +hommes de guerre de Brunehaut prisonniers d'une poignée de +moines! L'ami Pog et ses garçons auront plus de besogne que je ne +le croyais.</p> + +<p>—Vos hommes de guerre n'ont pas été lâches; eussent-ils été +deux fois plus nombreux, ils n'auraient pu résister aux gens du monastère +et de la vallée de Charolles...</p> + +<p>—Vraiment...</p> + +<p>—Non, car mes frères ont résolu de vivre ou de mourir libres. Si +vous méconnaissez les droits que leur garantit une charte du feu roi +Clotaire I<sup>er</sup>.</p> + +<p>—Et cette charte... tu l'invoques auprès de moi?...</p> + +<p>—Pourquoi non?</p> + +<p>—Tu le demandes? Une charte du père du mari de Frédégonde? +une charte de l'aïeul de Clotaire II, fils de Frédégonde, mon +plus mortel ennemi. Moine, je te croyais un homme dangereux +et subtil, je me trompais; tu viens ici me parler d'une charte +signée de l'aïeul de l'homme que je poursuivrai jusqu'à la tombe... +Mais, vieillard insensé! un arbre qui aurait prêté son ombrage +au fils de Frédégonde, je le ferais brûler, cet arbre! Une source +où cet homme se serait désaltéré... je la ferais empoisonner, cette +source... Et il s'agit, non plus d'objets inanimés, mais d'hommes, +de femmes, d'enfants qui doivent leur liberté à l'aïeul du fils de +Frédégonde! Je peux, ces affranchis de Clotaire I<sup>er</sup>, les faire souffrir +dans leur âme, dans leur chair et dans leur race! Oh! merci! +moine, merci; dès demain tous les habitants de cette vallée seront +envoyés comme esclaves à ces farouches tribus qui me viennent de +Germanie... Ce sera une avance sur le pillage promis.</p> + +<p>—Soit, vous allez envoyer de nombreuses troupes dans la vallée; +elles y pénétreront de vive force, elles écraseront nos habitants malgré +leur résistance héroïque: hommes, femmes, enfants sauront +mourir. Vos soldats, après un combat acharné, entrant dans la vallée +n'y trouveront que cendres et cadavres; c'est dit; maintenant, +écoutez ceci. La guerre est déclarée entre vous et le fils de Frédégonde; +le moment est suprême, vous avez besoin de toutes vos +forces. Exécrée du peuple, exécrée des grands, dont les plus considérables +sont déjà dans le camp de Clotaire II, soupçonnant vos généraux, +ne rêvant que trahison; à peine êtes-vous certaine de la fidélité +de votre armée, puisqu'il vous faut appeler comme auxiliaires +des tribus barbares et leur promettre le pillage... Écoutez encore... +Notre malheureux peuple est énervé par l'esclavage, je le sais; mais, +guidé par son instinct et voyant s'accroître de jour en jour la grandeur +des maires du palais, il fait des vœux pour eux; songez-y, à +leur voix il se soulèvera, parce que il voit en eux les ennemis des rois +franks; et cette lutte sanglante nous profitera tôt ou tard, à nous +peuple conquis!</p> + +<p>—Ah! tu sais bien que l'on ne périt qu'une fois dans les tortures, +de là vient ton audace,—dit Brunehaut frappée, malgré sa fureur, +des paroles de Loysik.—Continue... je veux voir jusqu'où ira ton +insolence!</p> + +<p>—Nos gens de la vallée, malgré leur résistance héroïque, seront +écrasés... Cependant, voyons! croyez-vous que les populations voisines, +si hébétées, si craintives qu'elles soient devenues, resteront +impassibles lorsqu'elles auront vu des hommes de leur race, défendant +leur liberté, se faire exterminer jusqu'au dernier? Savez-vous +que l'horreur de la conquête, la haine de la servitude, l'excès de +la misère, ont souvent poussé à d'indomptables révoltes des peuples +encore plus abâtardis que le nôtre! Savez-vous que demain... demain! +une insurrection terrible peut éclater contre vous à la voix des +grands qui vous abhorrent!</p> + +<p>—Insensé! est-ce que ces grands ne sont pas autant que nous +les ennemis de ta vile race conquise!</p> + +<p>—Oui, leur but atteint, votre perte accomplie, ces grands écraseront +ce peuple comme vous l'écrasiez vous-même, c'est le droit +qu'ils vous disputent; oui, après l'explosion de sa colère, ce malheureux +peuple reprendra son joug avec docilité... car les temps, hélas! +ne sont pas encore venus! Mais qu'importe! Cette révolte au cœur +de votre royaume en ce moment où votre implacable ennemi menace +vos frontières, en ce moment où la trahison vous enveloppe... +cette révolte serait aujourd'hui votre perte... et vous livrerait vous, +vos royaumes, au fils de Frédégonde!</p> + +<p>À ce nom Brunehaut tressaillit de fureur... Puis, le front penché, +le regard fixe, elle parut plus attentive encore aux paroles de Loysik, +qui continua avec un amer dédain:</p> + +<p>—La voilà donc cette reine si fameuse par l'effrayante audace +de sa politique! Pour assurer son empire elle a commis des +crimes qui feront un jour douter de la vérité de l'histoire... Et elle +va risquer ses royaumes, sa vie, par haine d'une poignée d'hommes +inoffensifs! L'avaient-ils donc outragée? Non, ils lui étaient inconnus +jusqu'ici; son attention a été attirée sur eux par la cupidité +d'un évêque envieux de posséder leurs biens. Mais ces hommes +qu'elle veut réduire à l'héroïsme du désespoir! ces hommes, si elle +les épargnait, seraient-ils pour elle de dangereux ennemis? Non, +ils ne demandent qu'à continuer de vivre libres, paisibles, laborieux; +s'ils peuvent devenir redoutables, c'est par l'exemple de leur +martyre... et cette femme n'a qu'une idée fixe: leur martyre... Il +peut provoquer des soulèvements dont elle sera la première victime... +Elle les brave... pourquoi? Pour se venger de ce que la liberté de +ces hommes a été garantie par un roi mort il y a un demi-siècle... +Oh! vertige du crime! avec quelle joie je te verrais pousser cette +femme aux abîmes, si le pied ne devait lui glisser dans le sang de +mes frères!</p> + +<p>Brunehaut, après avoir écouté Loysik avec une attention profonde, +garda un moment le silence et reprit:—Moine... il est fâcheux que +tu aies l'âge des gens qui vont mourir... tu serais devenu mon +conseiller le plus écouté; je ne raille pas, je suivrai tes avis. Cette +vallée sera épargnée pour le présent... Tu dis vrai; en ce moment +où la guerre menace... où les grands n'attendent que l'occasion de +se rebeller contre moi, réduire les habitants de cette vallée au désespoir, +au martyre, serait de ma part une folie.</p> + +<p>—Mon but est rempli; je ne vous demande pas de promesse au +sujet du monastère et des habitants de la vallée de Charolles, votre +intérêt est pour moi la meilleure garantie. Maintenant je voudrais +une feuille de parchemin pour écrire...</p> + +<p>—À qui?</p> + +<p>—À mon frère... et à mes moines... quelques lignes seulement; +vous pourrez les lire... Ce sont des adieux à ma famille; je désire +aussi prier les membres de ma communauté de laisser libres votre +chambellan, l'archidiacre et vos hommes de guerre; un de vos messagers +portera ma lettre.</p> + +<p>—Il y a là sur cette table ce qu'il faut pour écrire. Assieds-toi...</p> + +<p>Loysik s'assit et se mit à écrire avec sérénité; cependant sa joie +était si grande d'avoir heureusement réussi dans cette difficile occurrence, +que sa main vacillait un peu; Brunehaut l'observait, sombre +et silencieuse; elle lui dit:—Tu trembles... vieillard?</p> + +<p>—C'est vrai, mais excusable; la satisfaction d'avoir épargné tant +de maux à mes frères m'émeut et ma main tremble.</p> + +<p>—As-tu fini?</p> + +<p>—Voici la lettre... Lisez.</p> + +<p>Brunehaut lut, et reprit en roulant le parchemin:—Ces adieux +sont simples, dignes et touchants; je comprends de mieux en mieux +la puissante et dangereuse influence que tu exerces sur ces gens-là... +Ils sont le bras, tu es la tête. Tout à l'heure ils ne seront plus qu'un +corps sans tête... et, après la guerre, je les réduirai plus facilement. +Tu n'as rien à me demander?</p> + +<p>—Rien... sinon de hâter mon supplice.</p> + +<p>—Je serai généreuse; ton inébranlable fermeté me plaît; je te +fais grâce de la torture, et te laisse le choix de ta mort...</p> + +<p>—Faites-moi simplement couper la gorge...</p> + +<p>—De quelle manière?</p> + +<p>—Avec un rasoir; j'indiquerai le bon endroit à l'ami Pog; je suis +assez chirurgien pour renseigner votre bourreau.</p> + +<p>—Tu seras content... Allons, cherche bien, moine... Tu n'as +rien de plus à me demander?</p> + +<p>—Si,—répondit Loysik en se dirigeant lentement vers la console +d'ivoire où était le médaillier,—je voudrais emporter cette grande +médaille de bronze; je la garderais seulement pendant le peu de +temps qui me reste à vivre... Il me serait doux de mourir les yeux +attachés sur cette glorieuse effigie.</p> + +<p>—Quoi! cette médaille à laquelle en entrant ici tu as adressé je +ne sais quelle invocation, qui m'a fait te prendre pour un fou? +Voyons-la donc, cette médaille... Ce sont de ces choses antiques que +l'on a par curiosité. Vraiment... cette femme est belle et fière sous +son casque de guerrière... Qu'y a-t-il de gravé au-dessous: <i>Victoria, +empereur</i>. Une femme empereur? Qu'est-ce à dire?</p> + +<p>—Ce titre souverain lui fut décerné après sa mort...</p> + +<p>—C'était tard... Et pendant sa vie, que faisait-elle donc?</p> + +<p>—Elle aimait son fils...</p> + +<p>—Ah! elle avait un fils? Elle était sans doute de race royale?</p> + +<p>—Elle était de race plébéienne.</p> + +<p>—Mais sa vie... quelle fut sa vie?</p> + +<p>—Simple... austère, illustre! Sa grande âme se lisait dans ses +traits, d'une sérénité grave... Figure auguste que le bronze a reproduite +pour la postérité.</p> + +<p>—Moine... assez sur sa figure... Quelle fut sa vie?...</p> + +<p>—Sa vie fut celle d'une chaste épouse... d'une mère sublime... +d'une vaillante Gauloise. Elle ne quittait sa modeste demeure que +pour suivre son fils à la guerre ou aux camps. Les soldats l'adoraient; +ils l'appelaient leur mère. Elle élevait virilement son fils +dans le saint amour de la patrie, et lui donnait l'exemple des plus +hautes vertus. Son ambition...</p> + +<p>—Cette femme austère était ambitieuse!</p> + +<p>—Autant qu'une mère peut l'être pour son fils; elle avait l'ambition +de faire de ce fils un grand citoyen, l'ardent désir de le rendre +digne d'être un jour élu chef de la Gaule par le peuple et par +l'armée.</p> + +<p>—Élevé par une mère... si incomparable, il fut élu?</p> + +<p>—Citoyens et soldats l'acclamèrent d'une seule voix. En le choisissant, +ils glorifiaient encore Victoria... Victoria, sa mâle éducatrice! +Ces qualités brillantes qu'ils honoraient en lui, c'était son +œuvre à elle! L'élection du fils consacrait l'influence souveraine de +la mère... Oh! véritablement souveraine par le courage, le génie, +la bonté. Alors commença pour le pays une ère de gloire et de +prospérité. S'affranchissant du joug de Rome, la Gaule libre, forte, +refoula les Franks hors de ses frontières, et jouit enfin des bienfaits +de la paix! Aussi d'un bout à l'autre du territoire un nom était +idolâtré! Ce nom! le premier que les mères apprenaient à leurs enfants, +après celui de Dieu... Ce nom si populaire, ce nom entouré +de tant de vénération, de tant d'amour, c'était celui de Victoria!</p> + +<p>—Enfin, moine... cette femme... que dis-je? cette divinité régnait +pour son fils!</p> + +<p>—Oui... comme la vertu règne sur le monde! Invisible aux yeux, +c'est aux cœurs qu'elle se révèle; Victoria la Grande, aussi modeste +dans ses goûts que la plus obscure matrone, fuyait l'éclat et les honneurs. +Retirée dans son humble maison de Trèves ou de Mayence, elle +jouissait de la gloire de son fils, de la prospérité de la Gaule... Mais +pour régner en reine... non... non... elle méprisait trop les +royautés.</p> + +<p>—Et la cause de ce dédain superbe!</p> + +<p>—Victoria disait sagement que le pouvoir royal héréditaire +se transmettant avec la possession des peuples comme un domaine +avec ses esclaves est une usurpation monstrueuse. Victoria disait +encore que ce pouvoir presque sans bornes finit tôt ou tard par +dépraver les meilleurs naturels et par rendre les méchants l'exécration +du monde... Fidèle à ses principes, elle refusa de rendre le pouvoir +héréditaire pour son petit-fils!</p> + +<p>—Il eût été dommage qu'une si glorieuse race s'éteignît... Ah! +elle avait un petit-fils.</p> + +<p>—Oui, comme vous... Victoria était aïeule...</p> + +<p>Et Loysik regarda fixement la reine. Dans la manière dont le vieux +moine accentua ces mots adressés à Brunehaut:—<i>Comme vous, +Victoria était aïeule</i> il y avait quelque chose de si souverainement +écrasant! une condamnation si flétrissante des épouvantables moyens +employés par ce monstre pour dépraver, énerver, tuer moralement +ses petits-fils dont elle était forcée de respecter la vie pour régner en +leur nom... que Brunehaut, livide de rage, mais se contenant toujours, +de crainte de laisser voir les blessures saignantes de son orgueil +infernal, ne put soutenir le regard du vieillard et baissa les +yeux devant lui. Loysik poursuivit:</p> + +<p>—Oui, Victoria était aïeule, et tout en régnant sur la Gaule par +son génie, dont le renom s'étendait jusqu'aux nations voisines, +Victoria la Grande filait sa quenouille auprès du berceau de son +petit-fils; elle veillait sur lui comme elle avait veillé sur le père de +cet enfant, avec une mâle sollicitude; son espoir était de faire de +lui un bon citoyen, un brave soldat; cet espoir fut détruit, une trame +épouvantable enveloppa le fils et le petit-fils de cette femme auguste; +ils périrent dans un soulèvement populaire.</p> + +<p>—Ha! ha!—s'écria Brunehaut avec un éclat de rire sardonique +et joyeux, comme si sa haine contre l'héroïne gauloise eût été assouvie.—Elle +a dû bien souffrir... Telle est donc, moine, la justice +de Dieu!</p> + +<p>—Telle est la justice de Dieu... car ce crime permit à Victoria de +léguer à l'admiration des siècles un noble exemple d'abnégation et +de patriotisme! Après la mort de son fils et de son petit-fils, Victoria, +suppliée par le peuple, par l'armée, par le sénat, de gouverner +la Gaule... refusa. Oui,—ajouta Loysik, répondant à un geste +de surprise échappé à Brunehaut, ce monstre qui pour régner avait +dépassé les limites des crimes connus,—oui, Victoria refusa par +deux fois; elle désigna ceux qu'elle croyait les plus dignes d'être +élus chefs du pays, leur offrant le tout-puissant appui de sa popularité, +les conseils de sa haute sagesse, pour le bien de l'État; il en fut +ainsi; Victoria continua de vivre modestement dans la retraite, et +tant que dura sa vie la Gaule vécut grande et prospère. Victoria +mourut...</p> + +<p>—Enfin... elles meurent ces héroïnes... Continue, maître.</p> + +<p>—La mort de Victoria couronnait une série de crimes dont son +fils et son petit-fils avaient été victimes... Cette femme illustre mourut +par le poison.</p> + +<p>—Ha! ha!—s'écria Brunehaut avec un nouvel éclat de rire sardonique...—Moine... +moine... tu vois... toujours la justice de +Dieu!...</p> + +<p>—Toujours la justice de Dieu... car la mort des plus grands +génies qui aient illustré le monde n'a jamais été pleurée comme fut +pleurée la mort de Victoria! On eût dit les funérailles de la Gaule! +Dans les plus grandes cités, dans les plus obscurs villages, les larmes +coulaient partout. Partout on entendait ces mots entrecoupés de sanglots: +Nous avons perdu notre mère... Les soldats, ces rudes guerriers +des légions du Rhin, bronzés par cent batailles, les soldats +pleuraient avec les enfants... C'était un deuil universel, imposant +comme la mort. À Mayence, où Victoria mourut, ce fut un spectacle +de douleur sublime!</p> + +<p>—Assez, moine...—murmura Brunehaut les dents serrées de +rage,—oh! assez...</p> + +<p>—Ce fut, disais-je, un spectacle de douleur sublime; Victoria, +couchée sur un lit d'ivoire recouvert de drap d'or, fut exposée pendant +huit jours; hommes, femmes, enfants, l'armée, le sénat, encombraient +les abords de son humble maison; chacun venait une +dernière fois contempler dans un pieux recueillement les traits augustes +de celle qui fut la gloire la plus chérie, la plus admirée de la +Gaule...</p> + +<p>—Moine...—s'écria Brunehaut en saisissant le bras du vieillard +et voulant l'entraîner avec elle,—les bourreaux attendent... +Viens... viens... Oh! je serai là...</p> + +<p>Loysik n'employa qu'une force d'inertie pour résister à la reine, +resta immobile, et continua d'une voix calme et solennelle:</p> + +<p>—Les restes de Victoria la Grande, portés sur le bûcher, disparurent +dans une flamme pure, brillante, radieuse comme sa vie; +enfin, pour honorer son génie viril à travers les âges, le peuple des +Gaules, lorsqu'il eut perdu sa mère, lui décerna ce titre souverain +que toujours elle avait refusé, par une modestie sublime; oui, il y a +plus de quatre siècles, ce bronze fut frappé à l'immortelle effigie de +<i>Victoria, empereur</i>!</p> + +<p>En disant ces derniers mots, Loysik avait pris la médaille entre +ses mains. Brunehaut, dont la rage était arrivée à son paroxysme, +arracha l'auguste image des mains du vieillard, la jeta sur le sol, et +foula ce bronze sous ses pieds avec une fureur aveugle.</p> + +<p>—Oh! Victoria... Victoria!—s'écria Loysik, la figure rayonnante +d'enthousiasme,—ô femme empereur! héroïne des Gaules! +je peux mourir! ta vie aura été pour Brunehaut le châtiment de ses +crimes;—et se tournant vers la reine toujours possédée de son vertige +frénétique:—Va... ainsi que ce bronze que tu foules aux pieds, elle +défie ta rage impuissante, la gloire immortelle de Victoria la Grande!</p> + +<p>Soudain Warnachaire entra dans la salle en s'écriant:</p> + +<p>—Madame... madame... désastreuse nouvelle... Un second +messager arrive à l'instant de l'armée... Clotaire II, par une manœuvre +habile, a enveloppé nos tribus germaines; l'espoir d'un +prompt pillage les a réunies à ses troupes; il s'avance à marches forcées +sur Châlons. Votre présence et celle des jeunes princes au +milieu de l'armée est indispensable en un moment si grave. Je +viens de donner les ordres nécessaires pour votre prompt départ. +Venez, madame, venez; il s'agit du salut de vos états, de votre vie +peut-être... Car, vous le savez, le fils de Frédégonde est implacable...</p> + +<p>Brunehaut, frappée de stupeur à cette brusque nouvelle, resta +d'abord pétrifiée... tenant encore son pied sur la médaille de Victoria; +puis ce premier saisissement passé, elle s'écria d'une voix +retentissante comme le rugissement d'une lionne en furie.</p> + +<p>—À moi, mes leudes! un cheval... un cheval... Brunehaut se +fera tuer à la tête de son armée! ou le fils de Frédégonde trouvera +la mort en Bourgogne. Qu'on amène les princes... et, à cheval! à +cheval!...</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III.</h2> + +<blockquote><p>Camp de Clotaire II.—Le village de Ryonne.—Sigebert, Corbe et Mérovée, petits-fils +de Brunehaut.—Entretien d'un roi et d'une reine.—Trois jours de supplice.—Loysik.—Entrevue.—Le +chameau et le cheval indompté.—Le bûcher.—La charte +de l'évêque de Châlons.—Fête dans la vallée de Charolles.</p></blockquote> + + +<p>Le village de Ryonne, situé sur les bords de la petite rivière de la +Vigenne, est éloigné d'environ trois jours de marche de Châlons. +Autour de ce village sont campées une partie des troupes de Clotaire +II, fils de Frédégonde. La tente de ce roi a été dressée sous +des arbres plantés au milieu du village. Le soleil vient de se lever; +on voit, non loin de ce royal abri, une masure un peu plus grande +et moins délabrée que les autres; sa porte fermée est gardée par deux +guerriers franks; une seule petite fenêtre donne jour dans l'intérieur +de cette masure; de temps en temps l'un des guerriers postés au +dehors, écoute ou regarde par cette fenêtre; un coffre vermoulu, +deux ou trois escabeaux, quelques ustensiles de ménage, une sorte +de caisse remplie de bruyères desséchées; tel est l'ameublement de +la hutte; sur le lit de bruyères sont trois enfants vêtus de leurs habits +de soie brodés d'or ou d'argent. Quels sont ces enfants si magnifiquement +habillés et couchés comme des fils d'esclaves sur ce grabat? +Ce sont les fils de Thierry, défunt roi de Bourgogne, ce sont les +arrière-petits de la reine Brunehaut; ces enfants dorment tous trois +enlacés. Sigebert, l'aîné, est couché au milieu de ses deux frères; appuyée +sur sa poitrine est la tête de Mérovée, le plus jeune; Corbe, le +second, a un bras passé autour du cou de Sigebert. Les traits de ces +petits princes, plongés dans un sommeil profond, sont à demi cachés +par leurs longs cheveux, symbole de race royale; ils semblent paisibles, +presque souriants; la douce figure de l'aîné surtout a une expression +d'angélique sérénité... Le soleil montant de plus en plus à +l'horizon darda bientôt en plein ses vifs rayons sur le groupe des +enfants endormis. Sigebert, éveillé le premier par l'ardeur de cette +vive lumière, passa ses mains blanches et fluettes sur ses grands yeux +encore demi-clos, les ouvrit, regarda autour de lui d'un air surpris, +se dressa presque sur son séant, puis, sans doute, se souvenant +de la triste réalité, il retomba sur son grabat; bientôt les larmes +inondèrent son pâle visage, et il appuya sa main sur ses lèvres +afin de comprimer ses sanglots convulsifs; le pauvre enfant craignait +d'éveiller ses frères; ils dormaient toujours, et, malgré le mouvement +de Sigebert, qui, en se dressant, avait un peu dérangé la tête +du petit Mérovée, son sommeil profond ne fut pas interrompu. +Mais Corbe, à demi éveillé par l'ardeur des rayons du soleil, se frotta +les yeux et murmura:—Crotechilde... je veux... mon lait et mes gâteaux... +j'ai faim...</p> + +<p>—Corbe,—reprit Sigebert la figure baignée de pleurs et les +lèvres encore palpitantes,—mon frère... éveille-toi donc... Hélas! +nous ne sommes plus dans notre palais, à Châlons...</p> + +<p>Corbe, à ces mots de son frère, s'étant éveillé tout à fait, répondit +avec un soupir:—C'est vrai... je me croyais encore dans notre palais...</p> + +<p>—Nous n'y sommes plus, mon frère... pour notre malheur...</p> + +<p>—Pourquoi dis-tu: Pour notre malheur? est-ce que nous ne +sommes pas fils de roi... nous?</p> + +<p>—Pauvres fils de roi... car nous sommes en prison, et notre +grand'mère, où est-elle? et notre frère Childebert! où est-il?... Tous +deux peut-être sont aussi prisonniers.</p> + +<p>—Et à qui la faute? À l'armée qui a trahi notre grand'mère,—s'écria +Corbe avec colère.—On le disait autour de nous... les troupes +ont fui sans combattre. Le duc Warnachaire... le chien qu'il est, +avait préparé cette trahison!</p> + +<p>—Plus bas, Corbe... plus bas,—reprit Sigebert d'une voix étouffée,—tu +vas éveiller Mérovée... cher petit! je voudrais dormir +comme lui, je ne penserais à rien.</p> + +<p>—Tu pleures toujours, toi, Sigebert... que veux-tu qu'on nous +fasse?</p> + +<p>—Ne sommes-nous pas entre les mains de l'ennemi de notre +grand'mère?</p> + +<p>—Ne crains rien, elle va venir nous délivrer avec une autre +armée, et elle tuera Clotaire... Tu n'as pas faim, toi?</p> + +<p>—Non... oh! non!</p> + +<p>—Le soleil est levé depuis longtemps; on va sans doute nous +apporter à manger. Ah! elle disait vrai, notre grand'mère: c'est +fatigant et ennuyeux la guerre, même quand on n'est pas prisonnier... +Mais comme il dort, ce Mérovée; éveille-le donc.</p> + +<p>—Oh! mon frère, laissons-le dormir; il se croit peut-être, comme +toi tout à l'heure, dans notre palais de Châlons.</p> + +<p>—Tant pis! nous sommes éveillés nous autres. Je ne veux plus +qu'il dorme, lui...</p> + +<p>—Corbe... ce que tu dis là n'est pas d'un bon cœur.</p> + +<p>—Sigebert! Sigebert! la porte s'ouvre... on nous apporte à +manger.</p> + +<p>La porte s'ouvrit en effet; quatre personnages entrèrent dans l'intérieur +de la masure; deux étaient vêtus de casaques de peaux de +bête, et l'un tenait à la main un paquet de cordes. Clotaire II et +Warnachaire accompagnaient ces deux hommes: le duk portait son +armure de bataille, le roi une longue robe de soie de couleur +claire, bordée de fourrure.</p> + +<p>—Seigneur roi,—lui dit à demi-voix le duc Warnachaire,—vous +ne voulez décidément pas attendre le retour du connétable +Herpon?...</p> + +<p>—Qui sait s'il sera seulement de retour aujourd'hui?</p> + +<p>—Songez qu'il a des chevaux frais, que ceux de Brunehaut sont +épuisés de fatigue. Il est impossible qu'il n'ait pas atteint la reine au +pied des montagnes du Jura, où elle n'aura pas osé s'aventurer. Le +connétable peut d'un moment à l'autre arriver avec elle.</p> + +<p>—Warnachaire, j'ai hâte d'en finir; ce coup ne serait que peu +sensible à Brunehaut, pourquoi l'attendre? Cela doit être fait... +Allons!...</p> + +<p>Et le jeune roi ayant fait un signe aux deux hommes, ils s'approchèrent +des enfants. Le sommeil du premier âge est si profond, que +le petit Mérovée, de qui Sigebert avait doucement déposé la tête sur +la bruyère, continuait de dormir. Ses deux frères, interdits, effrayés +surtout par la figure sinistre des deux hommes portant des casaques +de peau de bête, se reculèrent jusqu'à l'extrémité de leur couche; là +ils se serrèrent l'un contre l'autre, tout tremblants et sans mot dire. +Au signe de Clotaire II, l'un des hommes, celui qui portait un paquet +de cordes, le déroula, et s'avança vers les petits princes, tandis +que son compagnon tirait de sa ceinture un couteau, large, long, +droit et aigu comme celui d'un boucher; il tâta légèrement du bout +du doigt le fil de la lame fraîchement aiguisée, tandis que le fils de +Frédégonde lui disait:</p> + +<p>—Et surtout, hâte-toi.</p> + +<p>Le bourreau répondit au roi par un signe de la main qui semblait +signifier:—Soyez tranquille, j'irai vite.—L'autre homme s'était +approché des deux enfants livides et muets d'épouvante, tremblant +si fort que l'on entendait leurs dents se choquer; le bourreau mit +sur chacun d'eux sa large main, et dit sans retourner la tête.</p> + +<p>—Roi... par qui commencer?... Le plus grand, le plus petit, ou +celui qui dort?</p> + +<p>—Commence par l'aîné,—dit Clotaire II d'une voix sourde et +brève;—dépêchons, dépêchons...</p> + +<p>Les deux enfants se rencognèrent dans l'angle du mur où était +appuyé le grabat, et s'enlacèrent étroitement dans les bras l'un de +l'autre.—Grâce!—criait Sigebert d'une voix plaintive et étouffée,—grâce +pour mon frère! grâce pour moi!</p> + +<p>—Nous sommes fils de roi!—criait Corbe avec plus de colère encore +que d'épouvante.—Si vous nous faites du mal, ma grand'mère +vous tuera tous!...</p> + +<p>À ce moment le petit Mérovée, enfin éveillé par le bruit, s'assit +sur son séant et regarda autour de lui avec surprise, mais sans terreur... +Cet enfant de six ans ne pouvait comprendre ce dont il s'agissait, +et, se frottant les yeux, il tournait de-ci, de-là, sa petite tête +aux yeux encore bouffis par le sommeil, regardant tour à tour les +quatre nouveaux venus et ses frères, comme pour leur demander ce +que cela signifiait. L'un des bourreaux, à ces mots du roi:—Commence +par l'aîné,—s'était emparé de Sigebert... La pauvre créature, +plus morte que vive, ne fit aucune résistance; il se laissa garrotter +les pieds et les mains ainsi que l'agneau se laisse garrotter par le boucher; +il murmurait seulement d'une voix dolente, en tâchant de +tourner la tête vers Clotaire II:—Seigneur roi! bon seigneur roi, +ne nous faites pas mourir... Pourquoi nous tuer? nous serons esclaves +si vous voulez... Envoyez-nous garder vos troupeaux bien loin +d'ici; nous vous obéirons en tout; seulement, grâce, bon seigneur +roi! grâce de la vie pour mes petits frères et pour moi!...</p> + +<p>Clotaire II, digne petit-fils du tueur d'enfants, resta impassible aux +prières de sa victime, il dit seulement au bourreau:—Hâtons-nous...</p> + +<p>Sigebert passa des mains de l'un des bourreaux dans celles de +l'autre: l'enfant avait les bras liés derrière le dos et les jambes aussi +attachées; sa défaillance l'empêchait de se tenir debout. Il tomba +sur ses deux genoux aux pieds de l'égorgeur... Celui-ci prit l'enfant +par sa longue chevelure, avança l'un de ses genoux, y appuya fortement +la nuque de l'enfant, de sorte que sa gorge bien tendue s'offrait +à son couteau. Sigebert murmurait cependant encore d'une voix +étouffée, en jetant un regard agonisant sur le maire du palais:—Warnachaire, +vous qui m'appeliez en voyage votre <i>cher enfant</i>, vous +ne demandez pas ma grâce...</p> + +<p>Ce furent les derniers mots de l'innocente créature. Clotaire II +fit un signe d'impatience. Le bourreau approcha son couteau +du cou de l'enfant; mais, éprouvant sans doute malgré lui un ressentiment +de pitié éphémère, l'égorgeur détourna, pendant un +instant, la tête en fermant les yeux, comme pour échapper au regard +mourant de Sigebert; puis cessant de s'apitoyer, il plongea son +large couteau dans la gorge de l'enfant en imprimant à la lame un +mouvement de scie jusqu'à ce qu'il eût rencontré les vertèbres du +cou... Deux jets de sang vermeil jaillirent de cette large plaie béante, +et allèrent tomber çà et là comme une rosée rouge sur l'un des pans +de la robe du fils de Frédégonde et sur les jambards de fer du duk +Warnachaire... L'enfant avait cessé de vivre. Le bourreau, retirant +son genou, qui lui avait servi de billot, abandonna le petit corps à +son propre poids; il tomba à la renverse; la tête inerte rebondit sur +la sol: quelques tressaillements convulsifs agitèrent les épaules et les +jambes, puis le cadavre resta immobile au milieu d'une mare de +sang[A]. Pendant ce premier meurtre, Mérovée, toujours assis sur +la bruyère, avait pleuré à chaudes larmes parce qu'il voyait bien que +l'on <i>faisait du mal</i> à son frère; mais l'idée de la mort ne pouvait +apparaître clairement à la pensée d'un enfant de cet âge; son frère +Corbe, d'un caractère violent, vindicatif, n'avait pas imité la douce +résignation de Sigebert; il s'était débattu en poussant des cris aigus, +tâchant d'égratigner ou de mordre le bourreau chargé de le lier... +aussi celui-ci terminait-il de serrer les derniers nœuds lorsque l'égorgement +de l'autre enfant s'achevait.—Chiens! meurtriers!—s'écria +Corbe de sa petite voix grêle, tandis que ses yeux flamboyaient +au milieu de son pâle visage, et il se roidissait, se tordait si convulsivement +dans ses liens, que le bourreau pouvait à peine le contenir.—Oh!—ajoutait-il +en grinçant des dents tout haletant de cette +lutte,—oh! ma grand'mère vous fera tous torturer... tous... par +Pog, son bourreau... vous verrez... vous verrez...</p> + +<p>Clotaire II, se retournant vers le maire du palais de Bourgogne, +lui désigna Corbe du geste et lui dit:—Warnachaire, il eût été impolitique +de laisser vivre cet enfant haineux et vindicatif! il serait +devenu un homme dangereux, quoique détrôné.</p> + +<p>Les deux bourreaux franks eurent facilement raison de Corbe, +malgré ses cris et ses soubresauts; mais comme il s'agitait violemment +dans ses liens, l'un des deux tueurs, afin de contenir l'enfant, +s'agenouilla sur sa poitrine, tandis que l'autre, enroulant autour +de son poignet gauche la longue chevelure du petit prince, attira +ainsi fortement la tête à lui, de sorte que le cou très-tendu offrit +toute facilité au couteau. Une seconde fois la lame joua, une seconde +fois le sang jaillit... et le cadavre de Corbe tomba sur celui de son +frère[B]. Il restait à égorger le petit Mérovée, toujours assis sur la +bruyère; soit ignorance du danger, soit insouciance du premier âge, +lorsqu'il vit le bourreau s'approcher, il se leva, vint à lui d'un air +soumis, et voulant parler sans doute de la résistance de Corbe, il dit +de sa voix enfantine, en tâchant de contenir ses pleurs:—Mon frère +Sigebert ne s'est pas débattu... moi, je serai doux comme Sigebert...</p> + +<p>Et l'enfant, renversant sa petite tête blonde en arrière, tendit de +lui-même le cou.</p> + +<p>Soudain un cavalier couvert de poussière entra en criant d'une +voix à demi étouffée par la joie:—Grand roi! je précède de peu le +connétable Herpon; il ramène la reine Brunehaut prisonnière... +Après deux jours de poursuite acharnée, il a pu la joindre à Orbe, +au delà des premières montagnes du Jura...</p> + +<p>—Oh! ma mère! tu vas tressaillir de joie dans ton sépulcre... La +voici enfin entre mes mains, cette femme que tu n'as pu frapper!—s'écria +le fils de Frédégonde. Et s'adressant aux bourreaux qui tenaient +entre leurs mains le petit Mérovée:—Ne tuez pas cet enfant... +qu'on le conduise dans ma tente... Vous attendrez mes +ordres... vous ne savez pas la gloire qui vous attend,—ajouta Clotaire +II avec une expression de férocité sardonique. Puis, se tournant +vers Warnachaire:—Viens, allons recevoir dignement cette fille de +roi, cette femme de roi, cette aïeule et bisaïeule de rois, Brunehaut, +reine de Bourgogne et d'Austrasie... Viens... viens...</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>Quel est ce bruit? on dirait les pas sourds et les cris lointains d'une +grande multitude... Grande est la multitude en effet qui s'avance +vers le village de Ryonne, où sont campés les guerriers de Clotaire II. +Cette multitude, d'où vient-elle? Oh! elle vient de loin, des montagnes +du Jura d'abord; puis en route elle s'est grossie d'un grand +nombre d'habitants des lieux qu'elle traversait; des esclaves, des colons, +des hommes des cités, des femmes, des enfants, des vieillards, +tous ont quitté leurs champs, leurs huttes, leurs villes; colons et +esclaves, au risque de la mutilation, de la prison et du fouet au retour; +citadins, au risque de la fatigue de ce voyage rapide, qui, pour +les uns, durait depuis deux jours, pour les autres, depuis un jour, +un demi-jour, deux heures, une heure, selon qu'ils s'étaient joints à +la foule depuis plus ou moins longtemps. Mais cette foule si empressée, +qui l'attirait ainsi? Ces mots répétés de proche en proche:—C'est +la reine Brunehaut qui passe... on l'emmène prisonnière pour +la livrer au fils de Frédégonde...—Oui, telle était la haine, le dégoût, +l'horreur, l'épouvante qu'inspiraient en Gaule ces deux noms, +Frédégonde et Brunehaut, qu'un grand nombre de gens n'avaient +pu résister à la curiosité terrible de voir et de savoir ce qu'il allait +advenir de la capture de Brunehaut par le fils de Frédégonde. Cette +multitude s'avançait donc vers le village de Ryonne... Une cinquantaine +de guerriers à cheval ouvraient la marche, puis venait le connétable +Herpon, armé de toutes pièces, derrière lui, entre deux cavaliers +qui tenaient la bride de sa haquenée, on voyait Brunehaut; +cette vieille reine, garrottée sur sa selle, avait les mains liées derrière +le dos, sa longue robe pourpre brodée d'or, couverte de poussière +et de boue, tombait presque en lambeaux, par suite de la résistance +désespérée de cette femme indomptable lorsqu'elle fut atteinte +par le connétable Herpon et par ses hommes; une des manches et +la moitié de son corsage arrachés, laissaient nus un des bras de la +reine, ainsi que son cou et ses épaules couvertes de meurtrissures +livides, bleuâtres, à demi cachées par ses longs cheveux blancs, +dénoués, hérissés, emmêlés; on voyait sur sa chevelure des débris +d'ordures et de fumier, que le peuple lui avait jetés sur la route en +l'accablant d'injures. De temps à autre elle tâchait, par un mouvement +de tête convulsif, de dégager son front voilé par son épaisse chevelure... +alors apparaissait son visage, hideux, horrible. Avant de se +laisser prendre, elle s'était défendue comme une lionne; on voulait +surtout l'amener vivante au fils de Frédégonde. Dans la lutte brutale +et acharnée du connétable Herpon et de ses hommes contre Brunehaut, +on lui avait donné des coups de poing, des coups de pied; +on lui avait meurtri les bras, les épaules, le sein, le visage; un de +ses yeux portait encore l'empreinte d'une atteinte violente; les paupières +et une partie de la joue disparaissaient sous une large contusion +noirâtre; sa lèvre supérieure, fendue et gonflée, par suite d'un +coup qui lui avait cassé deux dents, était couverte de sang desséché; +cependant, telle était l'énergie sauvage de cette créature, que son +front restait altier, son regard étincelant d'un orgueil farouche... +Chargée de liens, meurtrie, déguenillée, couverte de poussière, de +boue, Brunehaut semblait encore redoutable: cris, huées, menaces, +rien, durant cette longue route, n'avait pu ébranler cette âme +inflexible...</p> + +<p>Bientôt Clotaire II, sortant du village dans sa hâte de jouir de la +vue de sa victime, accourut à sa rencontre, accompagné de Warnachaire; +d'autres seigneurs de Bourgogne et d'Austrasie, qui avaient +pris parti pour Clotaire, l'accompagnaient; c'étaient les duks Pépin, +Arnolf, Alethée, Eudelan, Roccon, Sigowald, l'évêque de Troyes, +et d'autres encore. Le connétable Herpon, à la vue du roi, voulut +se rapprocher de lui; il fit un signe aux deux cavaliers qui conduisaient +la monture de Brunehaut, et partit au galop; les deux +guerriers, se guidant sur son allure, emmenèrent la vieille reine; +celle-ci, non garrottée, se fût tenue en selle comme une <i>amazone</i>; +mais gênée par les liens qui l'assujettissaient, elle ne pouvait suivre +avec souplesse les mouvements de sa monture, de sorte que le galop +de sa haquenée imprimait au corps de Brunehaut des soubresauts +ridicules. La foule et les guerriers de l'escorte, la suivant en courant, +l'accablèrent de railleries et de huées. Enfin, le connétable +Herpon rejoignit le roi, sauta à bas de son cheval, et dit à ses +hommes en leur montrant la reine:—Mettez-la par terre... laissez-lui +seulement les mains attachées derrière le dos.</p> + +<p>Les cavaliers obéirent, et dénouèrent les cordes qui garrottaient +la reine sur sa selle; mais la rude pression des liens avait tellement +endolori ses jambes, que, ne pouvant se tenir debout, elle tomba +d'abord sur ses genoux. Craignant que l'on n'attribuât sa chute à la +faiblesse ou à la crainte, elle s'écria:—J'ai les membres engourdis, +sans cela je resterais debout... Brunehaut ne s'agenouille pas!...</p> + +<p>Les guerriers franks ayant relevé la reine, la soutinrent. Sa haquenée +de prédilection, qu'elle montait le jour de la bataille, et dont +elle venait de descendre, allongea sa tête intelligente et lécha doucement +les mains de la reine attachées derrière son dos... Pour la +première fois, et pendant un moment, les traits de Brunehaut exprimèrent +autre chose qu'un orgueil farouche ou une rage concentrée; +elle tourna comme elle put la tête par-dessus son épaule et +dit à sa haquenée d'une voix presque attendrie:—Pauvre animal! +tu as tâché de me sauver par la rapidité de ta course... tes forces ont +trahi ton courage; maintenant tu me dis adieu à ta manière... Toi +seul tu n'éprouves pas de haine contre Brunehaut; mais Brunehaut +est fière d'être haïe par tous... car elle est redoutée par tous...</p> + +<p>Clotaire II s'approcha lentement de la vieille reine. Un cercle +immense, composé des seigneurs franks, des guerriers de l'armée et +de la foule qui l'avait suivie, se forma autour du fils de Frédégonde +et de sa mortelle ennemie. La vue de ce roi, la volonté de ne pas défaillir +devant lui, donnèrent à Brunehaut une énergie, une force +surhumaines. Elle s'écria d'un air farouche en s'adressant aux guerriers +qui la soutenaient par-dessous les bras:—Arrière! je saurai +me tenir debout!...</p> + +<p>Elle se tint debout en effet, et fit deux pas à l'encontre du +roi, comme pour lui prouver qu'elle ne ressentait ni faiblesse ni +crainte. Clotaire et Brunehaut se trouvèrent ainsi tous deux face à +face au milieu du cercle qui se rétrécit de plus en plus. Un grand silence +se fit dans cette foule; toutes les respirations étaient suspendues, +on attendait avec anxiété le résultat de cette terrible entrevue. +Le fils de Frédégonde, les deux bras croisés sur sa poitrine palpitante +d'un triomphe farouche, contemplait silencieusement sa +victime. Celle-ci, le front superbe, le regard intrépide, dit de sa voix +mordante, sonore, qui retentit au loin:</p> + +<p>—Et d'abord, bonjour, duk Warnachaire, lâche soldat... toi qui +as commandé à mon armée de fuir sans combattre; ton infâme trahison +m'a perdue... Gloire à toi! tu as vaincu mes soupçons, tu m'as +livrée à mon ennemi... me voici donc moi, moi, fille, femme, mère +de rois... me voici garrottée, me voici la figure meurtrie de coups +de poing que l'on m'a donnés... me voici souillée de fumier, de boue +et d'ordures que les populations m'ont jetés sur la route... Triomphe, +fils de Frédégonde! triomphe, jeune homme! depuis deux jours le +peuple couvre de huées, de mépris et de fange, non-seulement moi, +mais en ma personne la royauté franque! la tienne, celle de ta race! +Triomphe! la royauté ne se relèvera pas du coup que tu m'as porté!</p> + +<p>—Glorieux roi!—dit tout bas l'évêque de Troyes à Clotaire II,—si +vous m'en croyez, vous ne laisserez point parler cette femme +diabolique; sa langue est plus venimeuse que celle d'un aspic...</p> + +<p>—Non, non; je veux d'abord la torturer dans son orgueil, je +veux la rendre l'horreur et la risée de cette populace!</p> + +<p>Pendant ces quelques mots, échangés entre le prélat et le roi, +Brunehaut avait continué d'une voix de plus en plus retentissante +en se tournant vers la foule des guerriers:</p> + +<p>—Et le peuple stupide! le peuple hébété nous respecte... nous +craint, nous autres de race royale, qui nous traitons si royalement +entre nous... C'est pourtant une face royale et couronnée que ma +figure meurtrie à coups de poing, comme celle d'une vile esclave! +Tenez, guerriers, la mère de votre roi que voilà, devait me ressembler +lorsqu'elle avait été battue par quelque goujat, son amant! vous +savez, Frédégonde... cette infâme créature, prostituée à tous les +valets du palais de Chilpérik, avant d'être la concubine, puis l'épouse +de ce glorieux roi, lorsqu'il eut, de ses propres mains, étranglé +ma sœur Galeswinthe!...</p> + +<p>—Oses-tu parler de prostitution, vieille louve blanchie dans la +débauche!—s'écria Clotaire d'une voix non moins retentissante que +celle de Brunehaut,—toi qui, rebutante et ridée, ne pouvais avoir +d'amants qu'en les payant avec les fonctions du palais...</p> + +<p>—Et ta mère Frédégonde! la chaste femme!... avec sa cour de +jeunes pages qui, tout chauds de ses baisers lubriques, ont poignardé +mon mari Sigebert et mon fils Childebert!...</p> + +<p>—Et toi, vieille chienne altérée de carnage! tu irais dans ta soif +de meurtre lécher le sang corrompu des charniers!... N'as-tu pas fait +égorger <i>Lupence</i>, évêque de Saint-Privat, par le comte Gabale, un de +tes amants!...</p> + +<p>—Que veux-tu... je suis un monstre, moi! un monstre couronné! +c'est tout dire, entendez-vous, guerriers? apprenez en un jour à +juger vos rois! Mais, écoute, Clotaire; évêque pour évêque, ta mère +Frédégonde n'a-t-elle pas fait poignarder Prétextat dans sa basilique +de Rouen, parce que, après le meurtre de mon mari, Prétextat m'avait +mariée à <i>Mérovée</i>, ton frère...</p> + +<p>—Si mon frère t'a épousée, c'est grâce à tes maléfices, abominable +sorcière! car après avoir abusé de sa jeunesse, tu as poussé Mérovée +au parricide... tu l'as armé contre son père, qui était aussi le mien.</p> + +<p>—Quel tendre père! Écoutez, guerriers, et admirez la paternité de +vos rois. Ce Chilpérik, non content de faire égorger son fils Mérovée +à Noisy, a livré au poignard ou au poison de Frédégonde tous les enfants +qu'il avait eus de ses autres femmes!...</p> + +<p>—Te tairas-tu!—s'écria Clotaire grinçant les dents de rage.—Tu +mens, monstre! tu mens!...</p> + +<p>—Seigneur roi, que ne m'avez-vous écouté?—dit à demi-voix +l'évêque de Troyes.—Cette femme est un véritable basilic!...</p> + +<p>—Il restait à ton père Chilpérik, parmi ses épouses répudiées, +une seule femme vivante, Audowère,—reprit Brunehaut;—Audowère +avait deux enfants, Clodwig et Basine: la mère est étranglée, +le fils poignardé, la fille, livrée aux pages de Frédégonde qui la violent +sous ses yeux à elle[C]... l'auteur de ces meurtres!... Hein! +vaillants guerriers! ces reines! comme elles sont raffinées dans leurs +sanglantes débauches!...</p> + +<p>—Et toi!—s'écria Clotaire II, ne voulant pas laisser sans réplique +ces effroyables accusations contre la mémoire de sa mère,—et +toi, infâme entremetteuse! qui mets des concubines dans le lit de +tes petits-fils pour les énerver et régner à leur place; toi qui fais +égorger les honnêtes gens que ces monstruosités révoltent: témoin +Berthoald, maire du palais de Bourgogne, poignardé par tes ordres; +l'évêque Didier, écrasé à coups de pierre aux bords de la Chalaronne.</p> + +<p>—C'est vrai... je ne recule devant aucune monstruosité, moi. +J'aime à voir torturer mes ennemis: je suis de bon sang royal... +comme ton père. Jugez-en, guerriers. Chilpérik, après avoir fait +assassiner mon mari, s'empare de mon parent Sigila et lui fait brûler +les jointures des membres avec des fers ardents, arracher les narines +et les yeux, enfoncer des fers entre les ongles, après quoi on coupe à +la victime les mains, les bras, les jambes et les cuisses... Hein! ces +rois, quels fins bourreaux de naissance!...</p> + +<p>—Warnachaire,—dit Clotaire II, rugissant de fureur,—rappelle-toi +ces supplices; n'oublie rien... ils trouveront leur place.—Puis +s'adressant à Brunehaut:—Et toi, n'as-tu pas rougi tes mains +du sang de ton petit-fils Theudebert, après la bataille de Tolbiac? Son +fils, un enfant de cinq ans, n'a-t-il pas eu, par tes ordres, la tête +brisée sur une pierre?...</p> + +<p>—C'est vrai. Mais, réponds, toi qui avais mes petits-fils en ton +pouvoir, réponds, quel est ce sang tout frais dont ta robe est rougie? +c'est le sang innocent de trois enfants, dont tu viens d'usurper les +royaumes! Voilà comme nous agissons, nous autres de race royale. +Nous voulons régner à la place de nos enfants, nous les énervons; +des héritiers nous gênent, nous les tuons; des parents nous gênent, +nous les tuons; notre époux nous gêné, nous le tuons. Ton père +Chilpérik gênait ta mère Frédégonde dans ses crapuleuses débauches, +elle le fait poignarder!</p> + +<p>—C'est toi, monstre, qui as fait assassiner mon père!</p> + +<p>—Tu veux rire... c'est ta mère...</p> + +<p>—C'est toi, bête féroce!...</p> + +<p>—C'est ta mère... Tu ne me crois pas? Tiens, interroge Landri, +que je vois là derrière toi, Landri, un de tes fidèles, et l'un des +anciens amants de ta mère, il te le dira comme moi, qu'elle a fait +poignarder ton père!</p> + +<p>—C'est l'enfer que cette femme!—s'écria Clotaire.—Qu'on +l'entraîne! qu'on la bâillonne!...</p> + +<p>—Ô mes chers fils en Christ!—s'écria l'évêque de Troyes, afin +de couvrir la voix haletante de Brunehaut,—comment pourriez-vous +croire les paroles de cette femme exécrable, qui accuse de forfaits +inouïs, impossibles, la vénérable famille de notre glorieux roi Clotaire...</p> + +<p>—Guerriers, écoutez-moi!—s'écria Brunehaut.—Je vais mourir... +mais je veux...</p> + +<p>—Tais-toi, démon! Belzébuth femelle!...—reprit l'évêque de +Troyes d'une voix tonnante. Puis il dit tout bas à Clotaire:—Glorieux +roi! faites-la donc bâillonner... Il est temps, plus que temps...</p> + +<p>Deux leudes, qui sur le premier ordre de Clotaire s'étaient mis en +quête d'une écharpe, la mirent sur la bouche de Brunehaut et la +nouèrent derrière sa tête.</p> + +<p>—Oh! monstre sorti de l'enfer!—lui dit alors l'évêque de Troyes,—si +cette glorieuse race de rois franks, à qui le Seigneur a octroyé +la possession de la Gaule en récompense de leur foi catholique et de +leur soumission à l'Église; si ces rois avaient commis les crimes dont +tu as l'audace de les accuser par tes impostures diaboliques, seraient-ils, +comme le prouve le visible appui que Dieu leur prête en terrassant +leurs ennemis, seraient-ils les fils chéris de notre sainte Église? +Est-ce que nous, les pères en Christ du peuple des Gaules, nous lui +ordonnerions l'obéissance, la résignation devant ses maîtres, s'ils +n'étaient pas les élus du Seigneur? Va, rechercheuse de maléfices! +tu es l'effroi du monde; il te revomit en enfer d'où tu es sortie. +Retournes-y, monstre, qui t'es faite l'entremetteuse de tes petits-enfants +pour les énerver. Dites, ô mes frères en Christ! qui de vous +ne frémira d'épouvante à la pensée de ce crime inouï, dont ce +monstre, vous l'avez entendu, s'est glorifié?...</p> + +<p>L'évêque toucha le but... Ce crime, le plus exécrable de tous ceux +de cette reine infâme, révoltait si profondément la nature humaine, +que les âmes les plus grossières s'émurent d'horreur, et un seul cri +vengeur sortit de la foule:—À mort, le monstre! qu'il périsse dans +les supplices!...</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>Trois jours se sont passés depuis que Brunehaut est tombée au +pouvoir de Clotaire II, le soleil de midi commence à décliner. Un +homme à longue barbe blanche, vêtu d'un froc brun à capuchon, et +monté sur une mule, suit la route par laquelle Brunehaut, accompagnée +de son escorte et de la foule, est arrivée au village. Cet homme +est Loysik; il a échappé à la mort que lui destinait Brunehaut, oublié +par cette reine lorsqu'elle fut obligée de quitter précipitamment +Châlons pour marcher à la tête de son armée à la rencontre de +Clotaire II; un des jeunes frères de la communauté accompagne à pied +le vieux moine et guide sa mule par la bride. Venant à la rencontre +du moine, un guerrier, armé de toutes pièces, gravissait au pas de +son cheval la route ardue que Loysik descendait au pas de sa mule. +Lorsque ce Frank fut à quelques pas du vieillard, celui-ci lui dit:—Vous +êtes de la suite du roi Clotaire?</p> + +<p>—Oui, saint patron.</p> + +<p>—Est-il encore dans le village de Ryonne?</p> + +<p>—Jusqu'à ce soir... Je vais faire préparer ses logements sur la +route.</p> + +<p>—Le duk Roccon n'est-il pas parmi les seigneurs qui accompagnent +le roi?</p> + +<p>—Oui... Tu le connais?</p> + +<p>—Je le connais... la reine Brunehaut a été, dit-on, menée prisonnière +au roi Clotaire, qui s'est aussi emparé de ses petits-fils.</p> + +<p>—C'est une vieille nouvelle... D'où viens-tu donc?</p> + +<p>—Je viens de Châlons, où j'ai appris ces choses par des gens arrivant +de l'armée... Qu'est-ce que le roi a fait de sa prisonnière et +des enfants?</p> + +<p>—Mon cheval a besoin de souffler, après la rude montée de cette +côte... Je peux te répondre, saint patron, d'autant mieux qu'il est, +dit-on, d'un bon présage d'avoir rencontré un prêtre au commencement +de sa route.</p> + +<p>—Réponds-moi, je te prie; qu'a-t-on fait de Brunehaut et de ses +quatre petits-fils?</p> + +<p>—D'abord, il n'y a eu que trois enfants de pris sur les bords de +la Saône; le quatrième, Childebert, n'a pu être retrouvé... A-t-il été +tué dans la mêlée? s'est-il échappé? on l'ignore...</p> + +<p>—Et les trois autres?</p> + +<p>—L'aîné et le second ont été tués...</p> + +<p>—Dans la bataille?</p> + +<p>—Non, non... ils ont été tués dans le village... là-bas... Le roi +les a fait périr sous ses yeux, afin d'être certain de leur mort, ne +voulant pas que ces enfants reviennent un jour revendiquer leur +royaume... Pourtant on dit que le roi a fait grâce au plus petit des +trois... M'est avis qu'il a tort; car... Mais qu'as-tu, saint patron? tu +frissonnes... C'est le froid du matin, sans doute?</p> + +<p>—C'est le froid du matin... et la reine Brunehaut?</p> + +<p>—Elle est arrivée ici avec une fière escorte! un véritable triomphe! +du fumier pour encens et des injures pour hosannah.</p> + +<p>—On m'a dit cela sur la route; mais la reine, à son arrivée dans +le village, a été mise à mort, sans doute?</p> + +<p>—Non; elle est encore en vie.</p> + +<p>—S'il l'a gardée prisonnière pendant trois jours, Clotaire a donc +eu pitié d'elle?</p> + +<p>—Clotaire... pitié de Brunehaut? Il faut, en effet, bon patron, +que tu viennes de loin pour parler de la sorte... Écoute bien ceci... +Il y a trois jours Brunehaut a été conduite dans ce village que tu +vois là-bas; on l'a amenée dans la maison où ont été tués ses petits-fils: +deux bourreaux fort experts et quatre aides, munis de toutes +sortes d'ustensiles, se sont enfermés avec la vieille reine, il y a de +cela trois jours, et elle n'est pas encore morte[D]. Je dois ajouter +qu'on lui laissait la nuit pour se reposer. De plus, comme elle avait +entrepris de se laisser mourir de faim, on lui entonnait de force, +tantôt du vin épicé, tantôt de la farine détrempée de lait, ce qui la +soutenait suffisamment... Mais, saint patron, voilà que tu frissonnes +encore.</p> + +<p>—C'est toujours le froid du matin... Et à cette torture de trois +jours, Clotaire assistait?</p> + +<p>—Je vais te dire... La porte de la maison de torture était fermée +à tous et gardée; mais il y avait une petite fenêtre donnant dans l'intérieur +de la maison: c'est par là que le roi, les duks, l'évêque et +quelques leudes favoris allaient regarder chacun à son tour. Clotaire, +lui, en connaisseur, n'allait jamais regarder au dedans lorsque Brunehaut +criait, car elle criait parfois à être entendue d'un bout du +village à l'autre; mais dès qu'elle ne faisait plus que gémir, il allait +jeter un coup d'œil par la fenêtre, car il paraît que les moments où +l'on gémit sont plus terribles que ceux-là où l'on crie. C'est d'ailleurs +une vraie fête dans le village; Clotaire, en roi généreux, a permis +à bon nombre de gens qui ont suivi Brunehaut jusqu'ici d'y rester +jusqu'à la fin; il leur a fait distribuer des vivres... Ah! patron! +il faut les entendre, chaque fois que les cris de la reine arrivent +jusqu'à eux, ils y répondent par des huées... Mais mon cheval a +soufflé... Adieu, bon patron; je te conseille de te hâter, si tu es curieux +d'assister à un spectacle que tu n'as jamais vu et que tu ne verras +jamais... On parle de choses extraordinaires pour la fin des tortures; +le roi a fait revenir de dix lieues d'ici un des chameaux qui +portaient ses bagages. Que va-t-on faire de ce chameau? c'est encore +un secret; mais tu le sauras si tu te hâtes. Adieu, donne-moi ta +bénédiction.</p> + +<p>—Je souhaite que ton voyage soit heureux.</p> + +<p>—Merci, bon patron; mais hâte-toi, car lorsque j'ai quitté le +village, on venait de sortir le chameau de la grange où il avait passé +la nuit. Que va-t-on faire de ce chameau? Enfin, adieu...</p> + +<p>Et le cavalier, pressant son cheval de l'éperon, s'éloigna rapidement. +Peu de temps après Loysik arriva à l'entrée du village de +Ryonne. Le vieillard descendit de sa mule et pria le jeune frère de +l'attendre. Un leude, auquel Loysik demanda la demeure du duk +Roccon, le conduisit à la tente de ce seigneur frank, voisine de celle +du roi. Presque aussitôt le moine fut introduit auprès du duk, qui +lui dit avec un accent de déférence respectueuse:—Vous ici, mon +bon père en Christ?</p> + +<p>—Je viens te demander une chose juste.</p> + +<p>—Parlez... si elle est en mon pouvoir, je vous l'accorde d'avance.</p> + +<p>—Tu es ami du roi Clotaire? tu as quelque influence sur lui?</p> + +<p>—Certes, si vous avez à lui demander une grâce, vous ne pouvez +arriver plus à propos; il est très-joyeux... car, vous savez?... Brunehaut...</p> + +<p>—Je sais, je ne sais que trop,—se hâta de répondre le vieillard.—Je +ne veux pas de grâce de ton roi... je veux justice... Voici une +charte octroyée par son aïeul Clotaire I<sup>er</sup>; en droit, elle n'a pas besoin +d'être confirmée, puisque la concession est absolue; mais l'évêque +de Châlons nous inquiète; il élève des prétentions sur les biens +du monastère, sur ceux des habitants de la vallée, et par suite, sur +leur liberté, biens et liberté garantis par la charte que voici... Nous +nous soucierions peu des prétentions de l'évêque, et nous saurions +lui résister au besoin par les armes, si la charte était de nouveau confirmée +par ton roi, puisqu'en ces temps-ci les droits les plus sacrés +ont besoin de confirmation... Veux-tu donc demander à Clotaire, +maintenant roi de Bourgogne, d'apposer son sceau sur cette charte +octroyée par son aïeul?</p> + +<p>—Quoi! mon père en Christ, c'est là toute la faveur que vous +sollicitez du roi? Rien de plus facile... Le roi honore trop la mémoire +de son glorieux aïeul pour ne pas confirmer une charte +octroyée par ce grand prince. Clotaire doit être à cette heure dans sa +tente... Attendez-moi ici, mon père en Christ, je reviens.</p> + +<p>Pendant la courte absence du seigneur frank, Loysik entendit au +dehors le tumulte, les cris de la foule impatiente des guerriers appelant +à grands cris Brunehaut. Le duk Roccon reparut bientôt rapportant +la charte sur laquelle Clotaire le jeune avait apposé son sceau +au-dessous de ces mots fraîchement écrits:</p> + +<p>«<i>Nous voulons et ordonnons à tous leudes, duks, comtes et évêques, +que ladite charte, signée de notre glorieux aïeul Clotaire, soit maintenue +et respectée en tout ce qu'elle contient pour le présent et pour l'avenir, +croyant en ceci honorer la mémoire de notre glorieux aïeul. Que ceux +qui me succéderont maintiennent donc cette donation inviolablement, +en tant qu'ils voudront participer à la vie éternelle, en tant qu'ils voudront +être sauvés du feu éternel. Quiconque retranchera quelque chose +de cette donation, que le portier du ciel retranche sa part dans le ciel; +quiconque y ajoutera quelque chose, que le portier du ciel y ajoute +quelque chose.</i>»</p> + +<p>Le vieillard haussa imperceptiblement les épaules et dit au duk:</p> + +<p>—Qui a écrit ces mots sur cette charte?</p> + +<p>—Le saint évêque de Troyes.</p> + +<p>—Vous n'aviez pas parlé à votre roi des prétentions de l'évêque +de Châlons?</p> + +<p>—Je n'ai pas cru cela nécessaire... J'ai dit à Clotaire: Je te prie, +moi, ton fidèle, de confirmer cette charte octroyée par ton aïeul en +faveur d'un saint homme de Dieu.—«Je n'ai rien à te refuser, a-t-il +répondu,»—et il a prié l'évêque d'écrire ce qu'il fallait. Après quoi +le roi a apposé son sceau royal au-dessous de l'écriture.</p> + +<p>—Et maintenant, Roccon,—dit le vieillard,—je te remercie... +adieu...</p> + +<p>Puis, se ravisant, Loysik ajouta:</p> + +<p>—Tu me l'as dit, le moment est favorable pour obtenir une faveur +de ton roi... promets-moi de lui demander l'affranchissement de +quelques esclaves du fisc royal, et de me les envoyer à mon monastère +de la vallée de Charolles.</p> + +<p>—Ah! mon père en Christ, j'étais certain que notre entretien ne +se passerait pas sans quelque demande d'affranchissement.</p> + +<p>—Roccon, tu as une femme, des enfants... les chances de la +guerre sont variables: Brunehaut est prisonnière et vaincue; mais +si cette reine implacable, tant de fois victorieuse dans les batailles, +n'eût pas été trahie par son armée, par ses auxiliaires... oui, si elle +eût vaincu Clotaire, quel aurait été votre sort, à vous, seigneurs de +Bourgogne, qui avez pris parti pour ce roi? que seraient devenues ta +femme, ta fille?</p> + +<p>—Brunehaut m'aurait fait couper le cou; elle aurait livré ma +femme et mes filles à l'esclavage des farouches tribus d'outre-Rhin! +Malédiction! mes deux filles, Bathilde et Hermangarde, esclaves!... +Mon père en Christ, ne parlons pas de cela. À cette seule pensée, la +sueur me vient au front... Non, ne parlons pas de cela...</p> + +<p>—Parlons-en, au contraire, car parmi ces esclaves inconnus +dont je te demande la liberté, il en est peut-être qui ont avec eux +des filles qu'ils chérissent autant que tu chéris les tiennes... Juge +donc de la joie que leur causerait leur délivrance par la joie que +tu éprouverais, toi et tes enfants, si, étant esclaves, on vous affranchissait. +Roccon, deux mots seulement, deux mots de toi à ton roi, +et tu peux donner cette ineffable joie à de pauvres captifs...</p> + +<p>—C'est donner grande joie à bon marché. Allons, mon père en +Christ, je vous promets les dix esclaves... Clotaire ne me les refusera +pas.</p> + +<p>—Seigneur duk,—dit un serviteur en entrant précipitamment +dans la tente,—la promenade du chameau va commencer.</p> + +<p>—Oh! oh! c'est un des meilleurs spectacles de la fête... je ne le +manquerai pas... Venez-vous, mon père en Christ? je vous ferai +convenablement placer.</p> + +<p>—Ah!—s'écria le vieillard avec horreur,—je ne veux pas rester +un moment de plus dans cet horrible lieu... Adieu, Roccon; j'ai +ta parole...</p> + +<p>—Oui, père en Christ; mais en retour vous prierez pour moi, afin +que j'aie une bonne part de paradis.</p> + +<p>—L'homme trouve le paradis dans son cœur lorsqu'il fait le +bien: les prêtres qui promettent le ciel sont des fourbes. Je demanderai +à Dieu qu'il t'inspire souvent des pensées charitables... Adieu.</p> + +<p>—Adieu, père en Christ; je songerai à vos paroles... Je cours +voir le chameau.</p> + +<p>Loysik quitta la tente du duk, espérant sortir à l'instant du village; +cet espoir fut déçu. En s'éloignant, il se trouva dans une ruelle +étroite, séparant deux rangées de huttes, et coupée transversalement +par une voie plus large. Loysik se dirigeait de ce côté afin d'aller +rejoindre le jeune frère qui gardait sa mule, lorsque soudain les cris +qu'il avait déjà plusieurs fois entendus redoublèrent; presque aussitôt +un flot de ce peuple, qui avait suivi Brunehaut pour jouir de la vue +de son supplice, faisant irruption par cette rue transversale, vint à +l'encontre de Loysik, et, malgré ses efforts, l'entraîna: hommes, +femmes, enfants, tous déguenillés, étaient esclaves et de race gauloise; +ils criaient:</p> + +<p>—Brunehaut revient du camp! elle va passer!...</p> + +<p>Loysik ne chercha pas à lutter vainement contre cette foule; bientôt +il se trouva porté, malgré lui, presque au premier rang, et fut +forcé de s'arrêter aux abords de l'espèce de place, au milieu de laquelle +s'élevait la tente de Clotaire II, plusieurs guerriers à pied formant +le cordon autour de cette place, empêchaient la foule d'y +pénétrer; voici ce que vit Loysik: En face de lui, une sorte d'avenue +assez large et complétement déserte; à gauche, l'entrée de la tente +royale; devant cette tente, Clotaire II, entouré des seigneurs de sa +suite, parmi lesquels se trouvait l'évêque de Troyes. Deux esclaves à +pied venaient d'amener sous les yeux du roi un étalon fougueux, ils +pouvaient à peine le contenir au moyen de deux longes pesant sur +son mors; il se cabrait violemment, quoique ses deux pieds de derrière +fussent entravés: l'œil sanglant, les naseaux fumants, il faisait +de tels efforts pour échapper aux esclaves, que sa robe, d'un noir +foncé, ruisselait d'écume aux flancs et au poitrail; il ne portait pas +de selle, sa longue crinière, tantôt flottait au vent, désordonnée par +les bonds de cet animal furieux, tantôt cachait presque entièrement +sa tête farouche. Les esclaves parvinrent cependant à l'amener devant +Clotaire II; il fit un signe, et aussitôt ces malheureux, rampant +à genoux, et au risque d'être broyés, passèrent à chacune des jambes +de derrière du cheval le nœud coulant d'une longue corde; puis +d'autres esclaves, raidissant ces liens, empêchèrent ainsi les ruades +du cheval, que leurs compagnons purent alors délivrer de ses premières +entraves. Durant cette périlleuse manœuvre, l'étalon devint +si furieux, qu'il se cabra de nouveau avec une force irrésistible, et +de ses pieds de devant atteignit la tête de l'un des esclaves; il tomba +sanglant sous les pieds du cheval, qui, s'acharnant alors sur lui, +l'écrasa sous ses sabots. Le cadavre fut roulé loin de là; et deux +autres esclaves reçurent l'ordre de se joindre à ceux qui, pour +maintenir l'étalon, se cramponnaient de toutes leurs forces à chacune +de ses longes. De nouveaux cris, d'abord lointains, puis de plus en +plus rapprochés, retentirent. La voie, d'abord déserte, qui aboutissait +à la place, en face de Loysik, se remplit d'une foule innombrable +de soldats à pied; bientôt un chameau, dominant de toute l'élévation +de sa taille cette multitude armée, apparut aux yeux du vieillard. La +troupe de soldats franks poussait des clameurs furieuses.</p> + +<p>—Brunehaut! Brunehaut!—criaient ces milliers de voix.—Triomphe +à Brunehaut!... Bonne reine, regarde donc ton bon peuple +de Bourgogne! Brunehaut! Brunehaut!...</p> + +<p>Quoique mourante, quoique brisée par cette torture de trois jours, +la vieille reine, rappelée sans doute à elle par ce redoublement de +cris féroces, eut la force de se redresser une dernière fois sur le dos +du chameau, où elle avait été mise à cheval et garrottée. À ce moment, +elle n'était qu'à quelques pas de Loysik. Ce qu'il vit alors... +oh! ce qu'il vit est sans nom, comme les crimes de Brunehaut... +Ses longs cheveux blancs, maculés de sang caillé, couvraient seuls... +seuls la nudité de la vieille reine... Ses jambes, ses cuisses, ses +bras, ses épaules, son sein, son corps enfin, n'avait plus forme humaine; +ce n'étaient que plaies vives, ou brûlures boursouflées, noirâtres, +sanguinolentes; plusieurs ongles de ses pieds ayant été arrachés, +pendaient encore, soutenus par une pellicule rougeâtre au bout +des orteils; à d'autres doigts des pieds et des mains, on voyait, plantées +entre l'ongle et la chair, de longues aiguilles de fer... Le visage +seul n'avait pas été martyrisé; malgré sa lividité cadavéreuse, malgré +les traces de souffrances inouïes, surhumaines, qu'y avaient laissées +ces tortures de trois jours, il respirait encore l'orgueil et le défi: un +sourire affreux crispait les lèvres bleuâtres de la reine; un éclair de +fierté farouche illuminait encore parfois son regard agonisant... Et, +fatalité! ce regard s'arrêta par hasard sur Loysik, au moment où +Brunehaut passait devant lui. À la vue du vieux moine, dont le froc, +la longue barbe blanche et la haute stature avaient sans doute attiré +le regard mourant de la reine, elle parut frappée d'une commotion +soudaine, se redressa, et rassemblant le peu de force qui lui restait, +elle s'écria d'une voix désespérée, presque repentante:</p> + +<p>—Moine, tu disais vrai... il est une justice au ciel!... À cette +heure, sais-tu à quoi je pense?... à la mort de <span class="smcap">Victoria la Grande</span>... +cette femme empereur, pleurée de tout un peuple...</p> + +<p>Les clameurs furieuses de la foule couvrirent la voix de Brunehaut; +son dernier effort pour se redresser et parler à Loysik avait +épuisé ses forces défaillantes... Elle tomba renversée en arrière, et +son corps inerte ballotta sur la croupe du chameau. Loysik avait +longtemps lutté contre l'horreur de cet épouvantable spectacle; Brunehaut +cessait à peine de parler, qu'il sentit sa vue se troubler, ses +genoux faiblir; sans deux pauvres femmes qui, frappés de compassion +pour sa vieillesse, le soutinrent, le moine eût été foulé aux +pieds.</p> + +<p>Loysik resta longtemps privé de sentiment... Lorsqu'il reprit ses +sens, la nuit était venue; il se trouva couché dans une masure, sur +un lit de paille; à côté de lui, le jeune frère, qui était parvenu à le +rejoindre, en demandant si l'on n'avait pas vu un vieux moine +laboureur à barbe blanche. Deux pauvres femmes esclaves avaient +fait transporter Loysik dans leur misérable hutte. Le premier mot +qu'il prononça, encore sous l'impression de l'horrible scène dont il +avait été témoin, fut le nom de Brunehaut.</p> + +<p>—Bon père,—dit une des femmes,—cette horrible reine a été +descendue de son chameau, elle n'était plus qu'un cadavre... On l'a +liée par les bras au bout des cordes que l'on avait attachées aux jambes +de derrière d'un cheval fougueux, et puis on a lâché l'animal; mais, +par malheur, le supplice n'a pas duré longtemps: le cheval, dès sa +première ruade, a cassé la tête de Brunehaut; son crâne a éclaté +comme une coque de noix, et sa cervelle a jailli partout.</p> + +<p>Soudain le jeune moine laboureur dit à Loysik, en lui montrant +sur le seuil de la porte une lueur causée sans doute par la réverbération +d'une grande flamme lointaine:</p> + +<p>—Mon bon père, entendez-vous ces cris éloignés? voyez donc +cette lueur!</p> + +<p>—Cette lueur, mon enfant, est celle du bûcher,—dit la vieille;—ces +cris sont ceux des gens qui dansent joyeusement à l'entour du +feu!</p> + +<p>—Quel bûcher?—demanda Loysik en tressaillant;—de quel +bûcher parlez-vous?</p> + +<p>—Quand le cheval fougueux a eu d'une bonne ruade brisé la tête +de ce vieux monstre de Brunehaut, ceux qui l'avaient suivie pour la +voir mourir ont demandé au roi de porter sur un bûcher les restes +maudits de cette vieille louve: le roi y a consenti avant son départ, +car il est parti depuis tantôt... et... mais, tenez, tenez, bon père... +voyez quelle belle flamme il fait, ce bûcher! Il est dressé là-bas sur +la place, et la lueur vient jusqu'ici; nous y voyons comme en plein +jour... et ces cris... entendez-vous? écoutez...</p> + +<p>Et le vent du soir apporta jusqu'à Loysik ces cris poussés par la +foule dans l'ivresse de sa vengeance:</p> + +<p>—Brûlez, brûlez, vieux os de Brunehaut la maudite! brûlez, brûlez, +vieux os maudits[E]!...</p> + +<p>Loysik alors s'écria:</p> + +<p>—Oh! rapprochement formidable comme la voix de l'histoire!... +<i>Le bûcher de</i> <span class="smcap">Brunehaut</span>... <i>le bûcher de</i> <span class="smcap">Victoria la Grande</span>!...</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>Ronan, la vieille petite Odille, le Veneur et l'évêchesse, se promenaient +sur le rivage de la rivière de Charolles, en face la logette destinée +aux moines du monastère et aux habitants de la vallée, qui, +tour à tour, venaient la nuit veiller sur le bac. En outre, depuis la +révélation des prétentions de l'évêque de Châlons, dix frères et vingt +colons, bien armés, gardaient tour à tour ce passage, et campaient +là sous une cabane de planches.</p> + +<p>—Mon vieux Veneur,—disait tristement Ronan,—voici le +septième jour depuis le départ de Loysik; il n'est pas encore de retour; +je ne peux vaincre mon inquiétude...</p> + +<p>—Le voici là-bas!—s'écria joyeusement Odille;—voyez-vous +sa mule blanche? il descend le coteau et se dirige vers la rivière.</p> + +<p>C'était Loysik. Ronan, le Veneur, Odille, l'évêchesse, quelques +moines et colons se jettent dans le bac; on passe la rivière, on +aborde, et tous de courir au-devant du bon moine. La vieille +Odille et la vénérable évêchesse retrouvèrent ce jour-là leurs jambes +de quinze ans. À peine donne-t-on à Loysik le temps de descendre +de sa mule; c'est un pêle-mêle de bras, de mains, de têtes, autour +du vieillard; c'est à qui l'embrassera le premier. Il ne sait à quelles +caresses répondre. Enfin cette tempête de tendresse s'apaise; on se +calme, la joie n'étouffe plus, l'on peut causer en revenant au monastère, +Loysik alors raconte à ses amis ce qu'il sait des tortures et de +la mort de la reine Brunehaut; il leur apprend la confirmation de la +charte de Clotaire I<sup>er</sup> par Clotaire II.</p> + +<p>—Enfin,—ajouta Loysik,—à mon retour de Ryonne, je suis +allé trouver l'évêque de Châlons... La confirmation de notre charte +par Clotaire II, c'était beaucoup, mais ce n'était pas tout.</p> + +<p>—Frère Loysik,—reprit Ronan,—nous avons eu des nouvelles +de l'évêque de Châlons... Voici comment: ensuite du départ des +hommes de guerre de Brunehaut, que nous avons relâchés, selon tes +ordres, après que tu as eu échappé à la mort que ce monstre te réservait, +l'archidiacre n'a-t-il pas eu l'audace de revenir ici à la tête +d'une cinquantaine de tonsurés et d'autant de pauvres esclaves de +l'évêché... Esclaves et tonsurés, armés tant bien que mal, portaient +une croix en guise de drapeau à la tête de leur troupe cléricale, ils +venaient bravement nous déclarer la guerre, si nous refusions d'obéir +aux ordres de l'évêque, et de laisser mettre nos biens dans son sac +épiscopal.</p> + +<p>—Ah! la bonne journée!—reprit en riant le Veneur;—cette +troupe cléricale avait amené sur des chariots une barque pour traverser +la rivière... J'étais ce jour de veille ici avec une trentaine de nos +hommes; nous voyons d'abord mettre à l'eau la barque et y entrer +l'archidiacre avec deux clercs pour rameurs. Trois hommes nous inquiétaient +peu; nous les laissons aborder. L'archidiacre met pied à +terre, casqué, cuirassé, par-dessus sa robe de prêtre, avec une longue +épée au côté. «Si vous ne voulez pas vous soumettre aux ordres de +l'évêque de Châlons,—nous dit d'un ton triomphant ce capitaine +de basilique,—ma troupe va entrer dans cette vallée, afin de la +réduire de vive force... Je vous accorde un quart d'heure pour +réfléchir.»</p> + +<p>—Il ne m'en faut pas tant, à moi, pour me décider, saint homme +armé en guerre,—lui ai-je répondu.—Écoute ceci: Nous t'avons +déjà une fois relâché la peau sauve, malgré tes insolences; cette +fois-ci tu vas recevoir d'abord une rude discipline, mon capitaine de +Dieu...</p> + +<p>—Ah! vieux Vagre, vieux Vagre!—dit Loysik en secouant la +tête,—voilà des violences que je n'aime pas... Si j'avais été là, vous +n'eussiez point ainsi gâté votre cause...</p> + +<p>—Bon père,—reprit le Veneur en riant, ainsi que Ronan, les +vieux damnés!—il n'y a eu rien de gâté que le cuir de l'archidiacre. +Aussitôt dit que fait: on prend mon homme, on trousse sa robe de +prêtre, et à grands coups de ceinturon on applique une rude discipline +à mon capitaine de Dieu, tout casqué, cuirassé qu'il était... +après quoi on le met dans le bac; moi et mes gens nous y entrons, et +nous trouvons en ligne, sur l'autre bord, l'armée cléricale. Cinq ou +six de ces tonsurés s'étaient munis d'arcs; ils nous envoient une +volée de flèches assez mal visées; mais le hasard veut qu'elle tue l'un +des nôtres et en blesse deux; nous étions trente au plus, nous abordons +cette centaine de soldats d'église et de pauvres esclaves, amenés +là de force; ils essayent de nous résister, mais nous invoquons notre +très-sainte Trinité: épée, lance et hache; aussi les vaillants de l'évêque +de Châlons nous montrent bientôt comment est cousu le derrière +de leurs chausses... Le glorieux capitaine épiscopal saute sur +sa mule et donne le signal de la retraite en fuyant au galop; les tonsurés +l'imitent... nous enterrons une demi-douzaine de morts; nous +ramassons quelques blessés, qui ont été soignés au monastère, plus +tard, remis en liberté; or, depuis nous n'avons pas entendu parler +de la vaillante armée épiscopale.</p> + +<p>—Je savais cela, mes amis, et je vous approuve, sauf la discipline +de l'archidiacre, que je blâme fort,—dit Loysik;—car j'ai eu +grand'peine à calmer la juste colère de l'évêque de Châlons à ce sujet... +Vous avez donc agi comme il fallait; oui, défendre son bon +droit, repousser la force par la force, c'est justice, et de plus, la résistance +poussée jusqu'à l'héroïsme est souvent politique; car, Brunehaut, +je vous l'ai dit, a reculé devant l'idée de vous pousser au désespoir... +À mon retour du camp de Clotaire, j'ai vu l'évêque; je +l'ai trouvé furieux de votre résistance et de l'outrage fait à l'archidiacre. +Je lui ai dit ceci:—Je blâme fort l'outrage, mais j'approuve +fort la résistance légitime de mes frères de la vallée... Voyez à quoi +bon la violence? Vous, homme d'église, vous avez envoyé des gens +armés contre des moines et des colons qui ne demandaient qu'à vivre +libres, paisibles et laborieux, selon leur droit. Vos gens ont été battus, +et ils le seront encore s'ils reviennent... Renoncez donc à toute +prétention sur cette vallée, nous reconnaîtrons, de notre côté, vos +droits de juridiction spirituelle, mais rien de plus...—«Alors,—s'est +écrié l'évêque furieux,—je vous retirerai les prêtres qui disent +la messe au monastère! tremblez! j'excommunierai la vallée!»—Soit, +évêque; nous serons excommuniés; cependant nos prairies +continueront de verdir, nos bois de brancher, nos champs de produire +le blé, nos vignes le vin, nos troupeaux leur lait, nos abeilles +le miel; les enfants naîtront robustes et vermeils comme par le passé: +votre excommunication, vous le savez, ne peut rien changer à la nature +des choses; seulement nos voisins se diront:—Oh! oh! voici une +vallée excommuniée toujours fertile; voici des gens excommuniés +toujours gais et bien portants; c'est donc une raillerie que l'excommunication.—Or, +évêque, croyez-moi, de ce châtiment que vous +dites, et que tant de pauvres gens croient terrible, l'on se souciera +peu ou point... Suivez mon avis, renoncez à la violence, à la bataille; +vos soldats tonsurés ne brillent pas, vous le voyez, à la guerre; +respectez nos biens, nos libertés, nous respecterons votre juridiction +spirituelle... sinon, non; et les malheurs que peut causer votre iniquité +retomberont sur vous!... Enfin, mes amis, après de longs débats, +j'ai obtenu de l'évêque la charte que voici; écoutez-en attentivement +la lecture. Il y a peut-être là, en germe, l'affranchissement +de la Gaule: je vous dirai tout à l'heure pourquoi.</p> + +<p>Et Loysik lut ce qui suit:</p> + +<p>«Au saint et vénérable frère en Christ Loysik, supérieur du monastère +de Charolles, bâti en la vallée de ce nom, concédée audit +frère Loysik en donation perpétuelle, en vertu d'une charte octroyée +par le glorieux roi Clotaire, l'an 558, et confirmée par l'illustre +Clotaire II, cet an-ci 613, Salvien, évêque de Châlons: Nous +croyons devoir insérer dans cette feuille ce que nous et nos successeurs +devront faire, avec l'assistance du Saint-Esprit: 1º l'évêque +de Châlons, par respect pour le lieu, et <i>sans en recevoir aucun +prix</i>, bénira l'autel du monastère de Charolles et accordera, si on +le lui demande, le saint chrême chaque année; 2º lorsque, par la +volonté divine, un supérieur aura passé du monastère à Dieu, l'évêque, +<i>sans en attendre de récompense</i>, élèvera au rang de supérieur +ou d'abbé le moine remarquable par les mérites de sa vie, <i>qui aura +été choisi par la communauté</i>; 3º nos successeurs évêques ou archidiacres, +ou tous autres administrateurs, ou quelque personne +que ce puisse être de la cité de Châlons, <i>ne s'arrogeront aucune autre +puissance sur le monastère de Charolles, ni dans l'ordination des +personnes, ni sur les biens, ni sur les métairies de la vallée, déjà +données par le glorieux roi Clotaire I<sup>er</sup>, et confirmées par l'illustre +roi Clotaire II;</i> 4º <i>nos successeurs n'oseront pas non plus prétendre +extorquer, à titre de présent, quoi que ce soit du monastère ou +des paroisses de la vallée</i>; 5º nos successeurs, à moins d'être priés +par le supérieur et la communauté de venir faire la prière au monastère, +<i>n'entreront jamais dans son intérieur ou ne franchiront +l'enceinte de ses limites</i>, et après la célébration des saints mystères, +et avoir reçu de courts et simples remercîments, <i>l'évêque songera +à regagner sa demeure sans besoin d'en être requis par personne</i>; +6º si quelqu'un de nos successeurs (ce qu'à Dieu ne plaise), +rempli de perfidie, et poussé par la cupidité, voulait, dans un +esprit de témérité, violer les choses ci-dessus contenues, qu'abattu +sous le coup de la vengeance divine, il soit soumis à l'anathème. +Et pour que cette constitution demeure toujours en vigueur, +nous avons voulu la corroborer de notre signature.</p> + +<p>«<span class="smcap">Salvien.</span></p> + +<p>«Fait à Châlons, le huitième jour des kalendes de novembre de +l'an de l'Incarnation 613[F].»</p> + +<p>—Mon bon frère Loysik,—dit Ronan,—cette charte garantit +nos droits; merci à toi de l'avoir obtenue; mais n'avions-nous pas nos +épées pour les défendre, ces droits?</p> + +<p>—Oh! toujours ce vieux levain de Vagrerie! les épées, toujours +les épées! ainsi les meilleures choses deviennent mauvaises par l'abus +et l'emportement; oui, l'épée, oui, la résistance, oui, la révolte +poussée jusqu'au martyre, lorsque votre droit est violé par la force; +mais pourquoi le sang? pourquoi la bataille? lorsque le bon droit est +reconnu, garanti? et d'ailleurs, qui vous dit que dans de nouvelles +luttes vous auriez le dessus? qui vous dit que l'évêque de Châlons, +ou son successeur, si vous refusiez de reconnaître sa juridiction, +n'appellerait pas, malgré la charte royale confirmée par Clotaire, +n'appellerait pas quelque seigneur bourguignon à son aide?... Vous +sauriez mourir, c'est vrai... mais à quoi bon mourir lorsqu'on peut +vivre libres et paisibles? Cette charte engage l'évêque et ses successeurs +à respecter les droits des moines de ce monastère et des habitants +de cette vallée; c'est une garantie de plus; mais si quelque +jour on la foule aux pieds, alors à vous les résolutions héroïques; +jusque-là, mes amis, vivez les jours tranquilles que cette charte vous +assure.</p> + +<p>—Tu as raison, Loysik,—reprit Ronan;—ce vieux levain de +Vagrerie fermente toujours en nous... Un mot encore... cette soumission +à la juridiction spirituelle de l'évêque, soumission consacrée +par cette charte, n'est-ce pas une humiliation?</p> + +<p>—N'exerçait-il pas auparavant, plus ou moins, son pouvoir spirituel? +La reconnaître est peu de chose, la méconnaître c'est nous exposer +à des luttes sans fin... Et à quoi bon? nos biens, notre liberté, +ne sont-ils pas consacrés? Attendez du moins qu'on les attaque.</p> + +<p>—C'est juste, mon bon frère...</p> + +<p>—Et puis, tenez, mes amis, je vous le disais tout à l'heure, cette +charte, obtenue de l'évêque parce que vous avez su énergiquement +résister à son iniquité, au lieu de vous résigner lâchement à son +usurpation, cette charte, si l'avenir ne me trompe, contient en germe +l'affranchissement progressif de la Gaule...</p> + +<p>—Comment cela, bon frère Loysik?</p> + +<p>—Tôt ou tard, ce que nous avons fait ici dans la vallée de Charolles +s'accomplira en d'autres provinces, le vieux sang gaulois ne +restera pas toujours engourdi; quelque jour nos fils, se comptant enfin, +diront à leur tour aux seigneurs et aux évêques, malgré leur +puissance: Reconnaissez nos droits et nous reconnaîtrons le pouvoir +que vous vous êtes arrogé; sinon, guerre à outrance, guerre à mort!...</p> + +<p>—Et pourtant, Loysik!—s'écria Ronan,—honte! iniquité!... +reconnaître ce pouvoir maudit, né d'une conquête spoliatrice et sanglante! +le reconnaître, ce droit du vol et du meurtre! l'oppression de +la race gauloise par la race franque!...</p> + +<p>—Frère, autant que toi je déplore ces malheurs; mais que faire? +Hélas! la conquête et l'Église, sa complice, pèsent sur la Gaule depuis +plus d'un siècle, elles y ont déjà poussé de détestables mais +profondes racines; les populations hébétées, énervées par les prêtres, +sont accoutumées à respecter ce pouvoir odieux que le temps, l'habitude, +la peur, l'ignorance des peuples, ont déjà en partie consacré. +Notre descendance aura donc à compter avec ce pouvoir fortifié par +les années; elle devra forcément le reconnaître, tout en revendiquant +de lui, par la force s'il le faut, une partie des droits dont nos +pères ont été déshérités par la conquête. Mais qu'importe, mes amis! +ce premier pas fait, d'autres suivront d'âge en âge, hélas! au prix de +luttes terribles sans doute; mais à chacun de ces pas, marqué par son +sang, notre race se rapprochera de plus en plus de l'affranchissement... +oui, viendra enfin ce beau jour prophétisé par Victoria la +Grande, ce beau jour où la Gaule, foulant enfin sous ses pieds la +couronne des rois franks et des papes de Rome, se relèvera fière, glorieuse +et libre...</p> + +<p>La nouvelle du retour de Loysik, volant de bouche en bouche, +amena spontanément à la communauté tous les habitants de la +vallée. On fêta ce jour avec une joyeuse cordialité; il assurait de +nouveau le repos, les biens, la liberté des moines du monastère et de +la colonie de Charolles.</p> + +<p>Moi, Ronan, fils de Karadeuk, j'ai terminé d'écrire ce dernier récit +deux ans après la mort de la reine Brunehaut, vers la fin des kalendes +d'octobre de l'année 615. Clotaire II continue de régner sur +toute la Gaule, comme avait régné seul son bisaïeul Clovis et son +aïeul Clotaire I<sup>er</sup>. Le meurtrier des petits-enfants de Brunehaut ne +dément pas les sinistres commencements de sa vie. Cependant la +charte royale et la charte épiscopale, relatives à la colonie et à la +communauté, ont été jusqu'ici respectées. Mon frère Loysik, ma +bonne vieille petite Odille, l'évêchesse et mon ami le Veneur, continuent +de défier l'âge par leur santé.</p> + +<p>Je charge le fils de mon fils de porter ce récit aux descendants de +Kervan, frère de mon père, et comme lui fils de Jocelyn... La Bretagne +est toujours la seule province de la Gaule qui soit jusqu'ici restée +indépendante; elle a repoussé les troupes franques de Clotaire II, +comme elle a repoussé les attaques des autres rois. L'esprit druidique +inspire et soutient l'indomptable Armorique; puisse Hésus la préserver +ainsi à travers les âges du souffle empoisonné, cadavéreux, +liberticide, de l'Église catholique et romaine!</p> + +<p>Mon petit-fils arrivera, je l'espère, sans malencontre jusqu'au berceau +de notre famille, situé près des pierres sacrées de Karnak, ainsi +que j'ai fait moi-même ce pieux pèlerinage, il y a cinquante ans et +plus. Là, dans cette terre libre, mon petit-fils retrempera, comme +moi, sa foi à l'indépendance future de la Gaule.</p> + +<p>Je consigne sur cette feuille un fait important pour notre famille, +divisée en deux branches, l'une habitant la Bourgogne, l'autre la +Bretagne. En ces temps de guerre civile et de désordre, la paix, la +liberté dont nous jouissons peuvent être violemment attaquées; nos +descendants sauront, je l'espère, mourir plutôt que de redevenir esclaves; +mais si, par faiblesse, ce malheur arrivait, si des événements +imprévus s'opposaient à une résolution héroïque, si notre race devait +de nouveau subir la servitude et être emmenée au loin captive, il serait +bon, en prévision d'infortunes, hélas! toujours possibles, que +tous ceux de notre famille portent, ainsi que les enfants de mon fils, +un signe de reconnaissance ineffaçable imprimé sur le bras au +moyen de la pointe d'une aiguille rougie au feu et trempée dans le +suc de baies de troëne; la douleur n'est pas grande, et la peau délicate +des enfants reçoit et conserve à jamais ces traces indélébiles: les +mots gaulois <i>Brenn</i> et <i>Karnak</i>, mots qui rappellent les glorieux souvenirs +de nos ancêtres, devraient être écrits sur le bras droit de tous +les enfants de notre descendance, et toujours ainsi de génération en +génération... Qui sait s'il n'adviendra pas à travers les âges des rencontres +telles que notre famille, maintenant divisée en deux branches, +puisse trouver dans ce signe convenu le moyen de se reconnaître et +de se prêter secours?</p> + +<p>Et maintenant, ô nos fils! vous qui lirez ces récits dictés, comme +les autres légendes de nos aïeux, par l'ardent désir de conserver en +vous le saint amour de la patrie, de la famille, l'horreur du joug +des conquérants, et l'espoir de le briser un jour, ce joug abhorré... +ô nos fils! que la moralité des aventures de ma vie, de celle de mon +père Karadeuk et de mon frère Loysik, ne soit pas perdue pour vous; +puisez-y enseignement, exemple, espoir, courage... oui, guerre éternelle +aux deux ennemis mortels de la Gaule, les rois franks, les évêques +de Rome! guerre à outrance contre la royauté, contre l'Église, +jusqu'au jour de liberté!... prédit par Victoria la Grande à notre +aïeul Scanvoch!</p> + +<h3>FIN DE RONAN LE VAGRE ET KARADEUK LE BAGAUDE.</h3> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LA_CROSSE_ABBATIALE" id="LA_CROSSE_ABBATIALE"></a>LA CROSSE ABBATIALE</h2> + +<h4>OU</h4> + +<h2>BONAIK L'ORFÉVRE ET SEPTIMINE LA COLIBERTE.</h2> + +<h3>615-793.</h3> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER"></a>CHAPITRE PREMIER.</h2> + +<blockquote><p>Les Arabes en Gaule.—Ils ravagent la Bourgogne, le Limousin; prennent Bordeaux et +s'avancent jusqu'à <i>Blois</i>, <i>Tours</i> et <i>Poitiers</i>.—<i>Abd-el-Melek</i>.—<i>Abd-el-Kader</i> et +ses cinq fils à Narbonne.—<i>Rosen-aër</i>.—Arrivée de <i>Karl-Martel</i> (ou Marteau).—Le +monastère de Saint-Saturnin.—<i>Septimine</i> la Coliberte.—Le dernier rejeton de +<i>Clovis</i>.—Comment <i>Amael</i> avait changé son nom pour celui de Berthoald, capitaine +aventurier.—Karl-Martel.</p></blockquote> + + +<p>Moi, <span class="smcap">Amael</span>, pour accomplir le vœu de notre ancêtre <i>Joël</i>, <i>le brenn +de la tribu de Karnak</i>, j'ai écrit les récits suivants: Né en l'année 712, +j'avais pour père <i>Guen-aël</i>, pour grand-père <i>Wanoch</i>, pour bisaïeul +<i>Alan</i>, fils de <i>Grégor</i>, petit-fils de <i>Ronan le Vagre</i>, mort en 616, +dans la vallée de Charolles, paisible colonie où, à l'abri des guerres +civiles qui désolaient la Gaule, la descendance de Ronan vécut libre +et heureuse jusqu'en 732. À cette époque, les Arabes, depuis longtemps +établis dans le midi de la Gaule, envahirent la Bourgogne, +pillèrent et incendièrent Châlons-sur-Saône, ravagèrent la vallée de +Charolles, et emmenèrent esclaves le peu d'habitants qui avaient survécu +à une défense désespérée. Pendant les cent vingt ans qui s'écoulèrent +entre la mort de Ronan et l'année 737, où commence ce +récit, dix rois de la race de Clovis régnèrent sur la Gaule: <i>Clotaire II</i>, +justicier de Brunehaut, mourut en 628; <i>Dagobert</i> en 638, <i>Clovis II</i> +en 660, <i>Childérik II</i> en 673, <i>Thierry III</i> en 690, <i>Clovis III</i> en 695, +<i>Childebert III</i> en 711, <i>Dagobert II</i> en 715, <i>Chilpérik II</i> en 720, +<i>Thierry IV</i> en 736.</p> + +<p>Après la mort de Dagobert I<sup>er</sup>, commença le véritable règne des +<i>maires du palais</i>, fonctions devenues presque toujours héréditaires, +entre autres dans la famille de <i>Pépin d'Héristal</i>, famille de race +franke, issue de l'évêque <i>Arnulf</i>, dont les immenses domaines, +dus à la sanglante iniquité de la conquête, embrassaient une grande +partie de l'est de la Gaule. La plupart des rois descendant de Clovis, +dépossédés de l'exercice de la royauté par l'ambition toujours croissante +des maires du palais, se montrèrent dignes de leur royale lignée +par leurs vices, leurs crimes, leurs précoces et honteuses débauches. +N'ayant de rois que le nom, ils furent appelés <i>rois fainéants</i>. +Sauf la Bretagne, toujours rebelle au joug des Franks, +et la Bourgogne, qui trouvait sa sécurité dans son éloignement des +contrées que les Franks d'Ostrasie et les Franks de Neustrie se disputaient +dans de sanglantes batailles, la Gaule continua d'être livrée +à toutes les misères de l'esclavage, à tous les désastres des guerres +civiles, désastres portés à leur comble en 719 par la première invasion +des Arabes venus d'Afrique à travers l'Espagne, leur première +conquête. Ces fils de Mahomet, après s'être établis en Languedoc, en +Provence et en Roussillon, ravagèrent la Bourgogne, s'avancèrent +jusqu'à la Loire, prirent la cité de Bordeaux, pillèrent Tours, Blois, +Poitiers, ville près de laquelle ils furent battus, en 732, par Karl-Martel, +maire du palais de Thierry IV et bâtard de Pépin d'Héristal. +Malgré cette défaite, les Arabes conservèrent le Languedoc, où ils +vivaient en maîtres depuis plus de vingt ans.</p> + +<p>Les premiers événements de cette nouvelle légende de notre famille +se passent en Languedoc, pays cher à nos souvenirs; l'époux +de <i>Siomara</i>, cette vaillante Gauloise, aïeule de <i>Margarid</i>, femme de +<i>Joël</i>, n'était-il pas chef d'une des tribus originaires de cette contrée, +qui allèrent en Asie fonder l'empire oriental des Gaules? Plus tard, +grand nombre des mêmes peuplades accompagnèrent Brennus lors +de cette campagne d'Italie, où il fit payer rançon à Rome, +rançon que la Rome des empereurs et que la Rome des papes +n'a fait que trop chèrement payer à la Gaule, conquise à son +tour! Les funestes divisions suscitées par les descendants des rois +détrônés et rasés par <i>Ritta-Gaür</i> vinrent ensuite ébranler et désunir +la glorieuse <i>république des Gaules</i>, à qui le pays, sous la sage +et patriotique inspiration des druides, avait dû tant de siècles de +grandeur et de prospérité; alors le Languedoc, presque livré à ses +propres forces pour résister à l'invasion romaine, combattit intrépidement, +ayant à sa tête <i>Budok</i>, ce guerrier géant, qui, dédaigneux +de la mort, allait demi-nu, à la bataille, armé d'une massue de fer; +<i>Bituit</i>, un des plus vaillants hommes de l'Auvergne, ce chef qui +donnait pour repas à sa meute de guerre une légion romaine, se +joignit à <i>Budok</i>; mais, malgré leur résistance héroïque, ils furent +écrasés par les forces supérieures des Romains, et ceux-ci établirent +en Gaule leur première colonie, dont <i>Narbonne</i> fut la capitale. +Triste souvenir!... ce fut non loin de <i>Narbonne</i> que notre aïeul +<span class="smcap">Sylvest</span>, livré aux animaux féroces dans le cirque d'Orange, échappa +à une mort presque certaine, pour entendre les cris déchirants de +sa sœur <i>Siomara</i>, la courtisane, expirant dans les tortures sous les +yeux de <i>Faustine</i>, la patricienne. Lors de la grande insurrection nationale +de <i>Vindex</i>, le Languedoc, à la voix de ses druides, se souleva +de nouveau. À cette formidable insurrection, ce pays gagna d'être +régi par ses propres lois, d'élire ses chefs, et de faire respecter le +culte druidique, dont les innombrables monuments sont encore debout, +à cette heure... pierres sacrées qui défieront les âges! Cette +fertile province, sous le nom de <i>Gaule narbonnaise</i>, grandit de nouveau +en prospérité, en richesse; et au temps où vivait <i>Victoria la +Grande</i>, nulle contrée ne fut plus opulente, plus civilisée; partout les +arts, les lettres florissaient; partout s'élevaient des écoles dont le +renom s'étendait jusqu'aux confins du monde connu; les vaisseaux +de commerce sillonnaient la Méditerranée ou naviguaient sur la +Garonne et sur le Rhône; mais bientôt les prêtres catholique envahirent +ces provinces, prêchant d'abord, ainsi qu'ils le firent partout +ailleurs, la divine parole de Jésus; puis, lui substituant peu à peu, +en abusant de la confiante crédulité populaire, la religion des papes +de Rome, ils commencèrent, là comme ailleurs, à dégrader, à hébéter +les peuples.</p> + +<p>Lors de l'invasion des hordes venues des forêts du Nord, les +Franks de Clovis conquirent le nord de la Gaule; les Wisigoths, +autres tribus franques, conquirent le midi, et, après des ravages sans +nombre, ils s'établirent en Languedoc, vers 460, sous leur chef +<i>Théodorik</i>. Les peuples du midi de la Gaule avaient jusqu'alors professé +l'<i>arianisme</i>, secte dissidente, qui, se rapprochant davantage du +primitif Évangile, voyait avec raison dans Jésus, le charpentier de +Nazareth, non pas un Dieu, mais un sage. Les Évêques, après avoir, +selon leur coutume, lâchement adulé et consacré la conquête des +Wisigoths, afin de partager avec eux la puissance et le butin, appelèrent +à leur aide Clovis, l'orthodoxe, contre Théodorik, roi de ces +Wisigoths, dont le crime était de tolérer l'hérésie arienne. Clovis, +ce fils chéri de l'Église, accourut à l'appel de ses bons amis les évêques, +et, pour mériter le paradis, il désola, pilla le pays sur son +passage, exterminant ou emmenant esclaves les populations accusées +d'arianisme. Dans cette guerre horrible, prêchée par les prêtres +catholiques, de nouveau le sang coula par torrents, de nouveau les +ruines s'amoncelèrent, et, en 508, Clovis, entrant à Toulouse, incendie, +massacre, et s'en retourne au nord de la Gaule, traînant à +sa suite de nombreux captifs. Après son départ, les anciens chefs +wisigoths se disputent cette contrée, les discussions civiles la, déchirent +encore. En 561, elle est partagée entre les trois fils de <i>Clotaire I</i>. +Nouvelles guerres, nouveaux désastres. En 613, le Languedoc rentre +sous la domination de <i>Clotaire II</i>, justicier de Brunehaut, et seul +roi de toute la Gaule; plus tard, en 630, le <i>bon roi Dagobert</i> cède +à son frère <i>Charibert</i> une partie du Languedoc, l'Aquitaine et la +<i>Septimanie</i> (ainsi nommée à cause des sept villes principales de cette +province). Bientôt <i>Charibert</i> meurt; son fils est tué au berceau par +ordre de Dagobert. Plus tard, ce roi cède l'Aquitaine, à titre de duché +héréditaire, aux deux frères de <i>Charibert</i>; leur descendant <i>Eudes</i>, +duc d'Aquitaine, se soulève alors contre les rois franks du nord, déjà +gouvernés par les maires du palais; de cruelles guerres intestines dévastent +encore ce pays jusqu'à l'invasion et la conquête des Arabes, +en 719. Ceux-ci chassent ou asservissent les Wisigoths; les Gaulois, +énervés par l'Église, subissent la domination arabe, comme ils +avaient autrefois subi la domination des Wisigoths, gagnant presque +à ce changement, les conquérants du Midi, fidèles à la religion de +Mahomet, étaient du moins, malgré leur ardeur guerrière, plus civilisés +que les conquérants du Nord. Un grand nombre de ces Gaulois, +hommes libres, colons, <i>Coliberts</i> [A] ou esclaves, avaient même, +autant par haine de l'Église catholique que pour vivre en paix avec +leurs nouveaux dominateurs, embrassé la religion de Mahomet [B], +religion qui, du moins, exaltant le sentiment de nationalité chez ses +croyants, et ne mettant pas son paradis au prix d'atroces souffrances, +ou d'une lâche résignation à la conquête de l'étranger, promettait à +ses élus un paradis peuplé de charmantes houris.—Le <i>croyant vertueux</i> +(disait le Koran, évangile des Mahométans) <i>doit être introduit +dans les délicieuses demeures d'Éden, jardins enchantés où coulent des +fleuves aux rives ombragées. Là le croyant, paré de bracelets d'or, +vêtu d'habits verts tissus de soie, rayonnant de gloire, reposera sur +le lit nuptial, prix fortuné du séjour de délices</i>.</p> + +<p>Ainsi, grand nombre de Gaulois du midi, préférant les blanches +houris promises par le Koran aux séraphins joufflus du paradis des +catholiques, embrassèrent avec ardeur le mahométisme. Les mosquées +s'élevaient en Languedoc à côté des basiliques; les Arabes, +plus tolérants que les évêques, permettaient aux catholiques restés +fidèles à leur culte de l'exercer paisiblement. Le mahométisme, fondé +par Mahomet pendant le siècle passé (vers 608), proclamait d'ailleurs +la divinité des saintes Écritures, reconnaissait Moïse et les prophètes +juifs comme élus du Seigneur; mais ne reconnaissait pas Jésus comme +fils de Dieu.—<i>O vous qui avez reçu les Écritures, ne passez pas les +bornes de la foi; ne dites de Dieu que la vérité: Jésus est le fils de +Marie, l'envoyé du Très-Haut, mais non son fils. Ne dites pas qu'il y +ait une Trinité en Dieu, il est un. Jésus ne rougira pas d'être le serviteur +de Dieu: les anges qui environnent le trône de Dieu obéissent à +Dieu!</i>—Telles sont les paroles du Koran; elles sembleront peut-être +curieuses à notre descendance, à nous, fils de Joël... Voilà pourquoi +Amael les cite ici.</p> + +<p>La ville de Narbonne, capitale du Languedoc, sous la domination +arabe, avait, en 737, un aspect tout oriental, autant par la pureté +du ciel et l'ardeur du soleil, que par le costume et les habitudes +d'un grand nombre de ses habitants: les lauriers-roses, les chênes +verts, les palmiers, rappelaient la végétation africaine. Les femmes +sarrazines allaient aux fontaines ou en revenaient une amphore d'argile +rouge, élégamment posée sur leur tête, et drapées dans leurs vêtements +blancs, comme les femmes du temps d'Abraham ou du +jeune homme de Nazareth, que Geneviève, notre aïeule, avait vu +mettre à mort plus de six siècles avant cette époque. Des chameaux +au long cou, chargés de marchandises, sortaient de la cité pour se +rendre à <i>Nîmes</i>, à <i>Béziers</i>, à <i>Toulouse</i> ou à <i>Marseille</i>; souvent ces +caravanes rencontraient dans les champs, tantôt des masures de +boue, recouvertes de roseaux, habitées par les Gaulois laboureurs, +tour à tour esclaves des Wisigoths et des Musulmans, tantôt les tentes +d'une tribu de <i>Berbères</i>, montagnards arabes, descendus des sommets +de l'Atlas, et qui conservaient en Gaule leurs habitudes nomades et +guerrières, toujours prêts à monter leurs infatigables et rapides chevaux +pour aller combattre au premier appel de l'émir de la province; +de loin en loin, sur les crêtes des montagnes, l'on voyait des tours +élevées, où les Sarrazins, en temps de guerre, allumaient des feux +afin de correspondre entre eux par ces signaux de nuit.</p> + +<p>Dans la cité presque musulmane de Narbonne, ainsi que dans toutes +les autres villes de la Gaule, soumises aux Franks et aux évêques, +il y avait, hélas! des marchés publics où l'on vendait des esclaves; +mais ce qui donnait au marché de Narbonne un caractère particulier, +c'était la diversité de race des captifs que l'on offrait aux acheteurs: +on voyait là grand nombre de nègres, de négresses et de négrillons +d'Éthiopie d'un noir d'ébène; des <i>métis</i>, au teint cuivré, de belles +jeunes filles et de beaux enfants grecs venant d'Athènes, de Crète ou +de Samos, captifs enlevés lors des nombreuses courses des Arabes, +chez qui Mahomet, leur prophète, avait, en politique habile, développé +la passion des expéditions maritimes:—<i>Le croyant qui meurt +sur terre n'éprouve qu'une douleur à peine comparable à celle d'une +piqûre de fourmi</i>,—dit le Koran;—<i>mais le croyant qui meurt +sur mer éprouve, au contraire, la délicieuse sensation qu'éprouverait +l'homme en proie à une soif ardente, à qui l'on offrirait de l'eau glacée +mélangée de citron et de miel</i>.—Autour du marché aux esclaves +s'élevaient de nombreuses boutiques arabes remplies d'objets fabriqués +surtout à Grenade et à Cordoue, alors centres des arts et de la +civilisation sarrazine: c'étaient des armes brillantes, des tasses d'or et +d'argent ornées d'arabesques délicats, des coffrets d'ivoire ciselé, des +coupes de cristal, de riches étoffes de soie, des chaussures brodées, +des colliers, des bracelets précieux; à l'entour de ces boutiques se +pressait une foule aussi variée de race que de costume: ici les Gaulois +originaires du pays, avec leurs larges braies, vêtement qui avait +fait, depuis des siècles, donner à cette partie de la Gaule le nom de +<i>Bracciata</i> (ou brayée); là les descendants des Wisigoths conservaient, +fidèles à la vieille mode germanique, leurs habits de fourrures +malgré la chaleur du climat; ailleurs c'étaient des Arabes +portant robes et turbans de couleurs variées; de temps à autre, les +cris des prêtres musulmans, appelant les croyants à la prière du haut +des mosquées, se joignaient aux tintements des cloches des basiliques, +appelant les catholiques à la prière.—Chiens de chrétiens!—disaient +les Arabes ou Gaulois musulmans.—Maudits païens! damnés +renégats!—répondaient les catholiques; et chacun s'en allait, +paisiblement d'ailleurs, exercer son culte. Mahomet, beaucoup plus +tolérant que ces évêques de Rome qui faisaient massacrer, au nom +du Seigneur, les Gaulois ariens par les Franks de Clovis, Mahomet +ayant dit dans le Koran:—<i>Ne faites aucune violence aux hommes +à cause de leur foi</i>.</p> + +<p><i>Abd-el-Kader</i>, l'un des plus vaillants chefs des guerriers d'<i>Abd-el-Rhaman</i>, +lors du vivant de cet émir, tué depuis cinq ans dans les +plaines de Poitiers, où il livra une grande bataille à Karl-Martel (ou +marteau), Abd-el-Kader, après avoir ravagé et pillé le pays et les +églises de Tours et de Blois, occupait une des plus belles maisons de +la cité de Narbonne, depuis la conquête arabe; il avait fait accommoder +cette demeure à la mode orientale, boucher les fenêtres extérieures, +et planter de lauriers-roses la cour intérieure, au milieu de +laquelle jaillissait une fontaine d'eau vive: son sérail occupait une +des ailes de cette maison; dans l'une des chambres de ce harem, +tapissée d'une riche tenture, entourée de divans de soie et éclairée +par une fenêtre garnie d'un treillis doré, se trouvait une femme +encore d'une beauté rare, quoique elle eût environ quarante ans. Il +était facile de reconnaître, à la blancheur de son teint, à la couleur +blonde de ses cheveux, à l'azur de ses yeux, qu'elle n'était pas de +race arabe; on lisait sur ses traits pâles, attristés, l'habitude d'un +chagrin profond; le rideau qui fermait la porte de la chambre où +elle se tenait se souleva et Abd-el-Kader entra; ce guerrier, au teint +basané, avait environ cinquante ans; sa barbe et sa moustache grisonnaient; +sa figure, calme, grave, avait une expression de dignité +douce. Il s'avança lentement vers la femme et lui dit:—<i>Rosen-Aër</i>, +nous nous voyons peut-être aujourd'hui pour la dernière fois...</p> + +<p>La matrone gauloise parut surprise et répondit:—Si je ne dois +plus vous revoir, je vous regretterai; je suis votre esclave; mais vous +avez été compatissant et généreux envers moi. Jamais je n'oublierai +qu'il y a six ans, lorsque les Arabes ont envahi la Bourgogne, et +sont venus ravager la vallée de Charolles, où ma famille vivait libre, +paisible, heureuse, depuis plus d'un siècle, vous m'avez respectée: +prise par vos soldats et conduite à votre tente, je vous ai déclaré qu'à +la moindre violence je me tuerais..... vous m'avez crue, depuis +vous m'avez toujours dignement traitée en femme libre et non pas en +esclave...</p> + +<p>—<i>La miséricorde est le partage des croyants</i>,—dit notre Koran; +je n'ai fait qu'obéir à la voix du prophète; mais toi, Rosen-Aër, peu +de temps après avoir été amenée ici captive, lorsque <i>Ibrahim</i>, mon +dernier né, a failli mourir, ne m'as-tu pas demandé à lui donner les +soins d'une mère? ne l'as-tu pas veillé durant de longues nuits +comme s'il eût été ton propre fils? Aussi, par récompense, et pour +accomplir ces paroles du Koran:—<i>Délivrez vos frères de l'esclavage</i>,—je +t'ai offert la liberté.</p> + +<p>—Qu'en aurais-je fait? où serais-je allée?... J'ai vu tuer sous mes +yeux mon frère, mon mari, dans leur résistance désespérée contre +vos soldats, lors de l'attaque de la vallée de Charolles, et déjà, en ce +triste temps, je pleurais mon fils Amael, disparu depuis six années, +je le pleurais, hélas! comme je le pleure encore chaque jour.</p> + +<p>Rosen-Aër, en disant ces mots, ne put retenir ses larmes; elles +inondèrent son visage. Abd-el-Kader la regarda tristement et reprit: +—Ta douleur de mère m'a souvent touché; je ne peux malheureusement +ni te consoler ni te donner quelque espoir. Comment retrouver +ton enfant disparu si jeune, car il avait, m'as-tu dit, quinze ans à +peine?</p> + +<p>—Oui, et maintenant il en aurait vingt-cinq; mais,—ajouta Rosen-Aër +en essuyant ses larmes,—ne parlons plus de mon fils; il +est à jamais perdu pour moi... Pourquoi m'avez-vous dit que nous +nous voyions peut-être aujourd'hui pour la dernière fois?</p> + +<p>—<i>Karl-Martel</i>, le chef des Franks, s'avance à marches forcées à +la tête d'une armée formidable pour nous chasser des Gaules. Hier, +nous avons été instruits de son approche; dans deux jours peut-être +les Franks seront sous les murs de Narbonne. Abd-el-Melek, notre +nouvel émir, venu d'Espagne, pense, et je partage cet avis, que +nos troupes doivent aller à la rencontre de Karl... Nous partons; la +bataille sera sanglante: peut-être Dieu voudra-t-il m'envoyer la mort +dans ce combat; voilà pourquoi je viens te dire: Rosen-Aër, il se +peut que nous ne nous voyions plus... Si tel est le dessein de Dieu, +que deviendras-tu?</p> + +<p>—Vous le savez, la mort de mon époux et de mon frère m'a brisée; +un espoir insensé de retrouver mon enfant me rattache seul à +la vie... Plus d'une fois vous m'avez généreusement offert, non-seulement +la liberté, mais de l'or, mais un guide pour voyager à +travers les Gaules à la recherche de mon fils; mais le courage, mais +la force m'ont manqué, ou plutôt ma raison m'a démontré la folie +d'une pareille entreprise au milieu des guerres civiles qui désolent +ce malheureux pays... Aussi mes jours se passent à gémir sur la vanité +de mes espérances, et cependant à espérer malgré moi; si je ne +dois plus vous revoir, si je dois quitter cette maison, où j'ai du +moins pu pleurer en paix, à l'abri des hontes et des misères de +l'esclavage, j'ignore ce que je deviendrai: si ma triste vie m'est +trop pesante... je m'en délivrerai...</p> + +<p>—Je ne veux pas que toi, qui as été une seconde mère pour mon +fils, tu te désespères ainsi. Rosen-Aër, voici ce que je crois sage: +Pendant mon absence, tu quitteras Narbonne.</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—Nous allons à la rencontre des Franks; notre armée est vaillante, +mais la volonté de Dieu est immuable; ils peuvent nous +vaincre, nous poursuivre, mettre le siége devant cette ville et la +prendre. Alors, toi, ainsi que tous les habitants, vous serez exposés +au sort de ceux qui se trouvent dans une ville enlevée d'assaut: ce +sort, c'est la mort ou l'esclavage. Pour ne pas t'exposer à ces maux, +je t'offre de te faire conduire à quelques lieues d'ici, dans un lieu +écarté, chez l'un des colons gaulois qui cultivent mes terres.</p> + +<p>—Vos terres!—reprit Rosen-Aër avec amertume,—dites plutôt +celles dont vos guerriers se sont emparés par la force et la violence.</p> + +<p>—Telle a été la volonté de Dieu...</p> + +<p>—Ah! pour vous et votre race, Abd-el-Kader, je souhaite que la +volonté de Dieu vous épargne la douleur de voir un jour les champs +de vos pères à la merci des conquérants!</p> + +<p>—Les desseins de Dieu sont à lui... l'homme se soumet. Si +Dieu veut que dans la prochaine bataille contre Karl-Martel nous +soyons victorieux, tu reviendras ici à Narbonne; si nous sommes +vaincus, si je suis tué dans le combat, si nous sommes chassés des +Gaules, tu n'auras rien à craindre, je l'espère, dans la solitude où je +t'envoie. Le colon est, comme toi, de race gauloise; il est honnête +homme. Tu resteras près de lui et de sa famille... Voici un petit sac +de pièces d'or; tu vivrais jusqu'à cent ans, que tu ne seras jamais à +charge à ce colon, et tu te souviendras de moi comme d'un homme +humain.</p> + +<p>—Je me souviendrai de vous, Abd-el-Kader, comme d'un homme +généreux, malgré le mal que votre race a fait à la mienne.</p> + +<p>—Dieu nous a envoyés ici pour faire triompher la religion prêchée +par Mahomet, la seule vraie.</p> + +<p>—Les évêques disent aussi leur religion la seule vraie.</p> + +<p>—Qu'ils le prouvent... nous les laissons libres de prêcher leurs +croyances. La foi musulmane, depuis un siècle à peine qu'elle a été +proclamée, a déjà soumis l'Orient presque tout entier, l'Espagne et +une partie de la Gaule... Nous sommes, je te le répète, les instruments +de la volonté divine. Si elle veut que je meure dans la prochaine +bataille, nous ne nous reverrons plus; si, malgré ma mort, +nos armes triomphent, mes fils, s'ils me survivent, prendront soin +de toi... Ibrahim te vénère comme sa mère.</p> + +<p>—Quoi! lui si jeune, vous l'emmenez à la guerre?</p> + +<p>—L'adolescent qui peut dompter un cheval et tenir un sabre est +en âge de se battre... Ainsi, tu acceptes mes offres, Rosen-Aër?</p> + +<p>—Je les accepte... J'aurais horreur de tomber aux mains des +Franks! Triste temps que le nôtre! l'on n'a que le choix de la +servitude. Heureux du moins ceux qui, comme moi, rencontrent +des cœurs compatissants.</p> + +<p>—Fais donc tes préparatifs de voyage... Moi-même je vais partir +dans une heure à la tête d'une partie de nos troupes; je reviendrai te +chercher, et nous quitterons ensemble cette maison, toi, pour aller +chez le colon, moi, pour aller à la rencontre de l'armée des Franks.</p> + +<p>Lorsque Abd-el-Kader revint chercher Rosen-Aër, il avait revêtu +son costume de bataille: il portait une cuirasse d'acier brillant, un +turban rouge enroulé autour de son casque doré; à son côté pendait +un cimeterre d'un merveilleux travail: le fourreau, d'or massif ainsi +que la poignée, était orné d'arabesques, de corail et de diamants. Le +guerrier arabe dit à Rosen-Aër avec une émotion contenue:—Permets +que je t'embrasse comme ma fille.</p> + +<p>Rosen-Aër tendit son front en répondant à Abd-el-Kader:—Je +fais des vœux pour que vos enfants conservent longtemps leur père.</p> + +<p>L'Arabe et la Gauloise quittèrent ensemble le harem. À l'extérieur +de la maison, ils trouvèrent les cinq fils du vieillard: <i>Abd-Allah</i>, +<i>Hasem</i>, <i>Abul-Casem</i>, <i>Mohamed</i> et <i>Ibrahim</i>, son dernier né, tous armés +et à cheval, portant par-dessus leurs armes de longs et légers +manteaux de laine blanche à houppes noires. Le plus jeune de la +famille, adolescent de quinze ans au plus, descendit de cheval en +voyant Rosen-Aër, alla lui prendre la main, la baisa respectueusement +et lui dit:—Tu as été pour moi une mère, permets que je te +salue comme un fils.</p> + +<p>La matrone gauloise répondit les larmes aux yeux en songeant à +son fils Amael, qui avait aussi quinze ans lorsqu'il disparut de la +vallée de Charolles:—Que Dieu te protége, toi, qui, si jeune encore, +vas courir les danger de la guerre!</p> + +<p>—<i>Croyants, lorsque vous marchez à l'ennemi soyez inébranlables</i>, +dit le prophète,—reprit l'adolescent d'une voix grave et douce.—Nous +allons guerroyer contre ces Franks, maudits infidèles! Je combattrai +vaillamment sous les yeux de mon père... Dieu a marqué le +terme de notre vie!</p> + +<p>Et le jeune Arabe, après avoir de nouveau respectueusement baisé +la main de Rosen-Aër, l'aida à monter sur une mule amenée par un +esclave noir qui la tenait par la bride. Alors on entendit au loin le +bruit guerrier des clairons. Abd-el-Kader fit de la main et du regard +un dernier adieu à Rosen-Aër; puis l'Arabe, dont l'âge n'avait pas +affaibli la vigueur, s'élança sur son cheval, et partit bientôt au galop +suivi de ses cinq fils. Pendant un moment encore, la Gauloise suivit +des yeux les longs manteaux blancs que soulevait la course rapide de +l'Arabe et de ses fils; puis, lorsqu'ils eurent disparu à ses yeux, dans +un nuage de poussière, Rosen-Aër dit à l'esclave noir de diriger la +mule vers la porte de Narbonne, afin de gagner la campagne et la +demeure du colon.</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>Environ un mois s'était passé depuis le départ d'Abd-el-Kader et +de ses cinq fils, allant à la tête de l'armée arabe combattre les Franks +de Karl-Martel.</p> + +<p>Un enfant de onze à douze ans, renfermé dans le couvent de Saint-Saturnin, +en Anjou, s'accoudait à l'appui d'une étroite fenêtre, située +au premier étage, de l'un des bâtiments de l'Abbaye, ayant vue +sur la campagne; la chambre voûtée où se tenait cet enfant était +froide, vaste, nue et dallée de pierres; dans un coin l'on voyait un +petit lit, et sur une table quelques jouets grossièrement taillés dans +du bois brut; des escabeaux et un coffre meublaient seuls cette grande +salle. L'enfant, vêtu d'une robe de serge noire, tout usée, çà et là +rapiécée, était d'un aspect malingre; ses traits, d'une pâleur bilieuse, +avaient une expression de tristesse profonde; il regardait au loin les +champs, et des larmes coulaient lentement sur ses joues creuses. +Pendant qu'il rêvait ainsi, la porte de sa chambre s'ouvrit, et une +jeune fille de seize ans au plus entra doucement; elle avait le teint +très-brun, mais d'une fraîcheur extrême, la bouche vermeille, les +cheveux d'un noir de jais, ainsi que ses grands yeux, et ses sourcils +finement arqués; l'on ne pouvait imaginer une plus gracieuse personne, +malgré son cotillon de bure et son tablier de grosse toile bise, +rattaché par les coins à sa ceinture, et rempli de chanvre prêt à être +filé, car Septimine tenait sa quenouille d'une main, et de l'autre un +petit coffret de bois. À la vue de l'enfant, toujours tristement accoudé +à la fenêtre, la jeune fille soupira et se dit d'un air appitoyé:—Pauvre +petit... toujours chagrin... je ne sais si cette nouvelle +sera pour lui un mal ou un bien... S'il accepte, puisse-t-il ne jamais +regretter ce sombre couvent...—Puis elle s'approcha légèrement de +l'enfant, toujours sans qu'il l'entendît, lui mit avec une gentille familiarité +la main sur l'épaule, en disant d'un air enjoué:—À quoi +pensez-vous là?</p> + +<p>L'enfant tressaillit de surprise, tourna son visage baigné de larmes +vers Septimine, et répondit en se laissant tomber avec accablement +sur un escabeau près de la fenêtre:—Hélas! je m'ennuie... je m'ennuie +à mourir.—Et ses pleurs continuèrent de couler de ses yeux +fixes et rougis.</p> + +<p>—Allons, séchez ces vilaines larmes,—lui dit affectueusement +la jeune fille.—Je viens justement vous désennuyer; j'ai apporté une +grosse provision de chanvre afin de filer auprès de vous, en causant, +à moins que vous ne préfériez une partie d'osselets, qu'en +dites-vous?</p> + +<p>—Rien ne m'amuse...</p> + +<p>—Voilà ce que je vous reproche: rien ne vous amuse, rien ne +vous plaît, vous êtes toujours accablé, taciturne, vous ne prenez aucun +soin de votre personne. Voyez comme vos cheveux sont emmêlés... +et cette vieille robe toute rapiécée? elle vous fait honte. Pourquoi +n'en pas demander une neuve au père Clément?</p> + +<p>—À quoi bon!</p> + +<p>—Vous seriez du moins proprement vêtu, et puis si vos cheveux +étaient lissés sur votre front, au lieu de tomber ainsi en désordre, +vous n'auriez pas l'air d'un petit sauvage... Voilà deux jours que +vous ne m'avez pas voulu laisser arranger votre chevelure, mais aujourd'hui +il n'en sera pas ainsi.</p> + +<p>—Non... non, je ne veux pas,—dit l'enfant en frappant du +pied avec une impatience fébrile,—laisse-moi...</p> + +<p>—Oh! oh! vos trépignements ne me font pas peur,—reprit +gaiement Septimine,—j'ai ma volonté aussi... Allons, tournez +votre escabeau du côté du jour; j'ai apporté dans cette boîte tout ce +qu'il me faut pour vous peigner.</p> + +<p>—Septimine, je t'en prie... laisse-moi.</p> + +<p>Mais la jeune fille, bon gré, mal gré, tourna la chaise du récalcitrant, +et avec l'autorité d'une <i>grande sœur</i>, le força de laisser démêler +sa chevelure en désordre; tout en lui rendant ces soins avec +autant d'affection que de bonne grâce, Septimine, debout derrière +l'enfant, lui disait:—Je vous demande si vous n'êtes pas ainsi cent +fois plus gentil?</p> + +<p>—Que m'importe cela! je m'ennuie tant dans ce couvent... ne +pouvoir jamais en sortir, mon Dieu... qu'ai-je donc fait pour être si +malheureux?</p> + +<p>—Hélas! mon pauvre petit... vous êtes fils de roi!</p> + +<p>L'enfant ne répondit rien, cacha sa figure entre ses mains, et se +mit à pleurer de nouveau en disant d'une voix étouffée:—Mon +père... mon père...</p> + +<p>—Oh! si vous recommencez à pleurer et surtout à parler de +votre père, vous me ferez pleurer aussi, car si je vous gronde de votre +incurie, j'ai grand'-pitié de vos chagrins, oui, grand'-pitié; je venais +ici ce matin pour vous donner peut-être un bon espoir.</p> + +<p>—Que veux-tu dire, Septimine?</p> + +<p>La jeune fille ayant donné ses soins à la chevelure de l'enfant, +s'assit près de lui sur un escabeau, prit sa quenouille et commençant +à filer lui dit à demi-voix d'un air grave et mystérieux:—Me +promettez-vous d'être discret?</p> + +<p>—À qui veux-tu que je parle? j'ai en aversion tous ceux qui sont +ici.</p> + +<p>—Excepté moi... n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, excepté toi, Septimine... tu es la seule qui m'inspires un +peu de confiance.</p> + +<p>—Quelle défiance pourrait vous inspirer une pauvre <i>Coliberte</i>, +comme on dit en Septimanie, où je suis née? ne suis-je pas esclave, +ainsi que ma mère, femme du portier extérieur de ce couvent? Lorsqu'il +y a dix-huit mois, vous avez été conduit ici, je n'avais pas +quinze ans, j'étais enfant comme vous; on m'a mis auprès de +votre personne pour tâcher de vous distraire, en partageant vos jeux; +depuis ce temps-là nous avons grandi ensemble; vous vous êtes habitué +à moi... n'est-il pas naturel que vous me témoigniez quelque +confiance?</p> + +<p>—Tout à l'heure tu me disais que peut-être tu me ferais espérer... +quelle espérance peux-tu me donner?</p> + +<p>—D'abord me promettez-vous d'être discret? très-discret?</p> + +<p>—Je te le promets.</p> + +<p>—Promettez-moi aussi de ne pas recommencer à pleurer... car +il faut que je vous parle du roi, votre père...</p> + +<p>—Je ne pleurerai plus, Septimine.</p> + +<p>—Il y a dix-huit mois de cela, le roi Thierry, votre père, est mort +dans son domaine de Compiègne, et le maire du palais, ce méchant +<i>Karl-Marteau</i>, vous a fait conduire et emprisonner ici...</p> + +<p>—Pourtant mon père m'avait toujours dit: «Mon petit Chilpérik, +tu seras roi! comme moi, tu auras des chiens et des faucons +pour chasser, de beaux chevaux, des chars pour te promener, +des esclaves pour te servir...» Et ici je n'ai rien de tout cela, +moi! Mon Dieu! mon Dieu!... que je suis malheureux!</p> + +<p>—Quoi! vous allez recommencer à pleurer, malgré vos promesses?</p> + +<p>—Non, Septimine... non je ne pleure pas.</p> + +<p>—Ce méchant Karl-Marteau vous a donc fait conduire en ce couvent +pour régner à votre place, comme il régnait, dit-on, à la place +de votre père.</p> + +<p>—Il y a pourtant en ce pays des Gaules assez de chiens, de faucons, +de chevaux, d'esclaves pour que ce Karl en ait sa suffisance, +et moi la mienne.</p> + +<p>—Oui... si régner c'est seulement avoir toutes ces choses... mais +moi, pauvre fille, je n'en sais rien. Voilà seulement ce que je sais: +votre père avait des amis qui sont les ennemis de Karl-Marteau, et +ils voudraient vous voir hors de ce couvent.</p> + +<p>—Et moi aussi, va, Septimine, je voudrais être hors d'ici!</p> + +<p>Après un moment d'hésitation la jeune fille, cessant de filer, dit +au jeune prince d'une voix plus basse encore et regardant autour +d'elle comme si elle eût craint d'être entendue:—Vous voulez sortir +de ce couvent... cela dépend de vous.</p> + +<p>—De moi!—s'écria Chilpérik,—et comment faire?</p> + +<p>—De grâce, ne parlez pas si haut,—reprit Septimine avec inquiétude +en jetant les yeux sur la porte.—Je crains toujours que +quelqu'un soit là... à épier...—Puis se levant elle alla sur la pointe +du pied écouter à la porte et regarder par le trou de la serrure. Rassurée +par cet examen, Septimine revint prendre sa place, se remit à +filer, et dit à Chilpérik:—Durant le jour vous pouvez vous promener +dans le jardin?</p> + +<p>—Oui, mais ce jardin est entouré d'une clôture, et je suis toujours +suivi d'un moine; aussi j'aime mieux rester dans cette chambre +que de me promener.</p> + +<p>—Le soir on vous renferme ici...</p> + +<p>—Et un moine couche au dehors à ma porte.</p> + +<p>—Regardez un peu par cette fenêtre.</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—Pour voir si l'élévation de cette croisée à terre vous semble +très-effrayante...</p> + +<p>Chilpérik regarda au dehors et répondit:—C'est très-haut, Septimine.</p> + +<p>—Très-haut? il y a là peut-être huit à dix pieds au plus... +Supposez qu'une corde garnie de gros nœuds soit attachée à cette +barre de fer que voilà... auriez-vous le courage, la nuit, de descendre +le long de cette corde?</p> + +<p>—Moi, Septimine... oh! mon Dieu!</p> + +<p>—Vous auriez peur?</p> + +<p>—Hélas!</p> + +<p>—Êtes-vous peu courageux... Je n'aurais pas peur, moi qui ne +suis qu'une fille...</p> + +<p>L'enfant regarda de nouveau par la fenêtre et reprit en réfléchissant:—Tu +as raison... c'est moins élevé que cela ne me l'avait +paru d'abord; mais cette corde, Septimine, comment me la procurer? +et puis lorsque je serais en bas... pendant la nuit? que ferais-je?</p> + +<p>—Au bas de cette fenêtre vous trouveriez mon père, il vous jetterait +sur les épaules la mante à capuchon que je porte habituellement; +je ne suis guère plus grande que vous; en croisant bien la mante et +rabaissant le capuchon sur votre visage, mon père pourrait, la nuit +aidant, vous faire passer pour moi, traverser l'intérieur du couvent, +regagner sa loge au dehors; là des amis de votre père vous attendraient +avec des chevaux; vous partiriez vite, vous auriez toute la nuit devant +vous, et le matin quand on s'apercevrait de votre fuite, il serait trop +tard pour courir après vous... Maintenant, répondez, aurez-vous le +courage de descendre par cette fenêtre pour regagner votre liberté?</p> + +<p>—O Septimine! j'en ai fort envie, mais...</p> + +<p>—Mais vous avez peur... Fi! un grand garçon comme vous!</p> + +<p>—Et cette corde qui me la donnerait?</p> + +<p>—Moi... Répondez: êtes-vous décidé? Il faut-vous hâter, les +amis de votre père sont dans les environs... ils viendront durant cette +nuit et celle de demain attendre avec les chevaux, non loin des murs +du couvent...</p> + +<p>—Septimine, j'aurai le courage de descendre...</p> + +<p>—Un dernier mot, Chilpérik,—dit la jeune fille d'une voix +triste et émue:—Ma mère, mon père et moi nous nous exposons +à des peines terribles, à la mort peut-être... en favorisant votre fuite! +nous n'avons d'autre intérêt à cela que la pitié que vous nous faites... +lorsque l'on a proposé à mon père d'aider à votre évasion, on lui a +offert de l'argent; il a refusé, disant: «—Je ne veux d'autre récompense +que la satisfaction de contribuer à la délivrance de ce +pauvre petit, qui est toujours triste ou pleurant depuis dix-huit +mois, et qui périrait ici de chagrin.»</p> + +<p>—Oh! sois tranquille; quand je serai roi comme mon père, je +te ferai de beaux présents.</p> + +<p>—Je n'ai pas besoin de vos présents; vous êtes un enfant très à +plaindre; voilà ce qui nous touche, et comme disait mon père, qui +sait bien des choses, quoique esclave: «—Ce n'est pas parce que ce +pauvre petit est fils de roi qu'il m'intéresse, car, après tout, il est +de la race de ces Franks qui nous tiennent en esclavage, nous +autres Gaulois, depuis Clovis; non, je veux tâcher de le sauver +parce qu'il me fait peine à voir...»—Songez-y, Chilpérik, la +moindre indiscrétion de votre part attirerait sur nous de terribles +malheurs.</p> + +<p>—Septimine, je te le promets, je ne dirai rien à personne, j'aurai +du courage, et cette nuit même, je tâcherai de fuir pour aller +rejoindre les amis de mon père. Oh! quel bonheur!—ajouta l'enfant +en frappant dans sa main,—quel bonheur! demain je serai +libre... je redeviendrai Roi comme mon père...</p> + +<p>—Attendez pour vous réjouir que vous soyez hors d'ici... Maintenant, +écoutez-moi bien: on vous enferme toujours après la prière +du soir; la nuit est alors tout à fait noire; il vous faudra attendre +environ une demi-heure, puis attacher votre corde et descendre; +mon père, je vous l'ai dit, vous attendra au bas de cette fenêtre... +Est-ce pour cette nuit?</p> + +<p>—Oui, c'est convenu; mais cette corde, où est-elle?</p> + +<p>—Tenez,—dit Septimine en tirant du milieu du chanvre contenu +dans son tablier, une corde enroulée, mince, mais très-forte, garnie +çà et là de gros nœuds,—il y a, vous le voyez, à ce bout, un crochet de +fer; vous l'attacherez à la barre de cette croisée, puis vous descendez, +nœud à nœud, jusqu'à terre; vous n'aurez ainsi rien à craindre.</p> + +<p>—Oh! je n'ai plus peur. Mais, cette corde, où la cacher?</p> + +<p>—Sous les matelas de votre lit.</p> + +<p>—Tu as raison... donne vite...—Et le jeune prince, aidé de +Septimine, cacha la corde vers le milieu du lit, entre deux matelas. +À peine le lit était-il recouvert, que l'on entendit au loin et au dehors +un bruit lointain de clairons. Septimine et Chilpérik se regardèrent +un moment interdits; puis la jeune fille dit vivement en +retournant s'asseoir sur son escabeau et reprenant sa quenouille.—Il +se passe quelque chose d'inaccoutumé au dehors de l'abbaye; on +va peut-être venir ici... prenez vos osselets et jouez vite, vite...</p> + +<p>Chilpérik obéit machinalement à la jeune fille, s'assit à terre, et +se mit à jouer aux osselets, tandis que Septimine continuait de filer +tranquillement sa quenouille auprès de la fenêtre. Peu d'instants +après, la porte de la chambre s'ouvrit; le père Clément, abbé du +monastère, entra, et dit à la jeune fille:—Laisse-nous.</p> + +<p>Septimine se hâta de se retirer; mais croyant profiter d'un moment +où le moine ne la verrait pas, elle mit son doigt sur ses +lèvres, pour recommander une dernière fois la discrétion à Chilpérik. +L'abbé s'étant alors retourné brusquement, elle n'eut que le +temps de porter la main à sa chevelure pour dissimuler la signification +de son premier geste; cependant la Coliberte craignit d'avoir +éveillé les soupçons du père Clément, qui la suivit d'un regard pénétrant, +ainsi qu'elle s'en aperçut, lorsque arrivée au seuil de la porte, +et se retournant une dernière fois pour saluer le père, elle rencontra +l'œil scrutateur du moine toujours fixé sur elle.</p> + +<p>—Que Dieu nous sauve,—dit la jeune fille saisie d'une angoisse +mortelle, en sortant de la chambre.—À la vue du moine, le malheureux +enfant est devenu pourpre, et il ne quitte pas des yeux son +lit, où est caché la corde. Ah! je tremble pour le petit prince et +pour nous.</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p><i>Karl-Marteau</i> (ou Martel) venait d'arriver au couvent de Saint-Saturnin, +escorté seulement d'une centaine de guerriers; il devait +bientôt rejoindre un détachement de son armée, qui faisait halte à +quelque distance du monastère. Le maire du palais et l'un des chefs +de bande qui l'accompagnait venaient d'être introduits dans l'appartement +du père Clément, pendant que celui-ci se rendait auprès du +jeune prince. Karl-Marteau, alors dans toute la vigueur de +l'âge, exagérait encore, dans son langage et dans son costume, la +rudesse de la race germanique; sa barbe et sa chevelure d'un blond +vif, incultes, hérissées, encadraient ses traits fortement colorés, où +se peignait une rare énergie jointe à une sorte de bonhomie parfois +joviale et narquoise; son regard audacieux révélait une intelligence +supérieure; il portait, comme le dernier de ses soldats, une casaque +de peau de chèvre par-dessus son armure ternie; ses bottines de gros +cuir étaient armées d'éperons de fer rouillé; à son baudrier de +buffle pendait une longue et large épée de <i>Bordeaux</i>, ville alors renommée +pour la fabrication de ses armes.</p> + +<p>Le guerrier qui accompagnait Karl-Marteau paraissait âgé d'environ +vingt-cinq ans; grand, svelte, robuste, il portait avec une +aisance militaire sa brillante armure d'acier, à demi cachée par un +long manteau blanc à houppes noires à la mode arabe; son magnifique +cimeterre à fourreau et à poignée d'or massif, orné d'arabesques +de corail et de diamants, était aussi d'origine arabe; +l'on ne pouvait imaginer une figure d'une beauté plus accomplie +que celle de ce jeune homme; il avait déposé son casque sur une +table; sa chevelure noire bouclée, séparée au milieu de son front, +sillonné d'une profonde cicatrice, tombait de chaque côté de son +mâle visage, ombragé d'une légère barbe brune; ses yeux bleus de +mer, au regard ordinairement doux et fier, semblaient cependant exprimer +parfois l'obsession d'un chagrin ou d'un remords caché... +Alors un tressaillement nerveux fronçait ses noirs sourcils, ses traits, +pendant quelques instants, devenaient sombres; mais bientôt ils reprenaient +leur expression habituelle, grâce à la mobilité de ses impressions, +à l'ardeur de son sang et à l'impétuosité de son caractère. +Karl, gardant depuis quelques instants le silence, contemplait son +jeune compagnon avec une sorte de satisfaction narquoise. Enfin il +lui dit de sa grosse voix rauque:—Berthoald, comment trouves-tu +cette abbaye et les champs que nous venons de traverser?</p> + +<p>—L'abbaye me semble vaste, les champs fertiles; mais pourquoi +cette question?</p> + +<p>—Parce que je voudrais te faire un cadeau selon ton goût, mon +garçon.—Le jeune homme regarda le chef des Franks avec une +surprise profonde. Karl-Marteau continua:—Écoute... En 732, il +y a bientôt six ans de cela, lorsque ces païens d'Arabes, établis en +Gaule, s'étaient avancés jusqu'à Tours et à Blois, je marchais vers +eux; j'ai vu arriver à mon camp un jeune chef suivi d'une cinquantaine +de braves diables...</p> + +<p>—Ce guerrier, c'était moi...</p> + +<p>—C'était toi... fils d'un seigneur frank, mort, m'as-tu dit, dépossédé +de ses bénéfices, comme tant d'autres; peu m'importait à +moi ta naissance; quand la lame est de bonne trempe, je me soucie peu +du nom de l'armurier,—poursuivit Karl sans remarquer un léger +tressaillement des sourcils de Berthoald, dont le front rougit et dont +le regard s'abaissa avec une sorte de confusion involontaire.—Tu +cherchais fortune à la guerre, tu avais rassemblé ta bande de gens +déterminés, tu venais m'offrir ton épée et leurs services. Le lendemain, +dans les plaines de Poitiers, toi et tes hommes, vous vous battiez +si rudement contre les Arabes, que tu perdais les trois quarts de +ton monde; tu tuais de ta main Abd-el-Rhaman, le général de ces +païens, et tu recevais deux blessures en me dégageant d'un groupe de +cavaliers Berbères qui sans toi me tuaient.</p> + +<p>—C'était mon devoir de soldat de défendre mon chef.</p> + +<p>—Et à moi, mon devoir de chef était de récompenser ton courage +de soldat. Jamais je ne l'oublierai, ta vaillance m'a sauvé la vie: +mes fils ne l'oublieront pas non plus, ils liront dans quelques notes +que j'ai fait écrire sur mes guerres: <i>Lors de la bataille de Poitiers, +Karl a dû la vie à Berthoald; que mes fils s'en souviennent en voyant +la cicatrice que porte au front ce courageux guerrier</i>.</p> + +<p>—Karl, tes louanges m'embarrassent.</p> + +<p>—Il me plaît de te louer; je t'aime sincèrement; depuis la bataille +de Poitiers je t'ai regardé comme l'un de mes meilleurs compagnons +d'armes, quoique tu sois parfois têtu comme un mulet et +bizarre dans tes goûts.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Oui, s'il s'agissait de guerroyer au nord ou à l'est contre les +Frisons ou les Saxons, au midi contre les Arabes, il n'était pas de +plus enragé tapeur que toi; mais lorsqu'il a fallu deux ou trois fois +comprimer quelques révoltes de gens de race gauloise, tu bataillais +mollement, presque à contre-cœur...</p> + +<p>—Karl, les goûts varient,—reprit Berthoald en souriant d'un +air forcé qui trahissait une pensée amère.—Il en est souvent du +goût des batailleurs comme de celui des femmes: les uns aiment les +blondes, les autres les brunes; ils sont de feu pour celles-ci, de glace +pour celles-là... Ainsi je préfère à toutes la guerre contre les Saxons +et les Arabes.</p> + +<p>—Moi, je ne connais point ces délicatesses; aussi vrai que l'on +m'a surnommé <i>Marteau</i>, pourvu que je frappe ou que j'écrase ce +qui me fait obstacle, tout ennemi m'est bon; je démolis pour fonder... +Écoute encore, je croyais après leur déroute à Poitiers, ces +chiens d'Arabes, si rudement martelés, qu'ils repasseraient en hâte +les Pyrénées; je me suis trompé, ils ont tenu, ils tiennent encore +ferme dans le Languedoc; malgré le succès de notre dernière +bataille nous n'avons pu nous emparer de Narbonne, place de refuge +de ces païens. Il me faut retourner dans le nord de la Gaule; les +Saxons redeviennent menaçants. Je regrette de laisser Narbonne +aux mains des Sarrazins; mais du moins nous avons ravagé les environs +de cette grande cité, fait un immense butin, emmené beaucoup +d'esclaves, dévasté, en nous retirant, les pays de Nîmes, de Toulouse +et de Béziers; bonne leçon pour ces populations qui avaient +pris parti pour les Arabes; elles se rappelleront ce qu'on gagne à +quitter l'Évangile pour le Koran, ou plutôt, car je me soucie de Mahomet +comme du Pape, ce qu'on gagne à s'allier aux Arabes contre +les Franks. Du reste, quoiqu'ils restent maîtres de Narbonne, ces +païens m'inquiètent peu: des voyageurs arrivés d'Espagne m'ont appris +que la guerre civile a éclaté entre les deux kalifes de Grenade et +de Cordoue; occupés à batailler entre eux, ils n'enverront pas de +nouvelles troupes en Gaule, et ces maudits Sarrazins n'oseront sortir +du Languedoc, d'où je les chasserai plus tard... Tranquille au midi, +je retourne au nord; je voudrais auparavant caser à leur goût et au +mien bon nombre de braves soldats, qui, comme toi, m'ont vaillamment +servi, et faire d'eux de gros abbés, de riches évêques ou de +grands bénéficiers.</p> + +<p>—Karl, tu voudrais faire de moi un abbé ou un évêque?</p> + +<p>—Pourquoi non? L'abbaye et l'évêché ne font-ils pas l'évêque et +l'abbé?</p> + +<p>—Je ne te comprends pas.</p> + +<p>—Écoute encore... Tu l'as vu, je n'ai pu soutenir mes grandes et +continuelles guerres du nord et du midi, qu'en recrutant sans cesse +des tribus germaines au delà du Rhin, afin de renforcer mes armées; +les descendants de ces seigneurs bénéficiers, créés par Clovis et par +ses fils, se sont amollis; ils sont devenus aussi fainéants que leurs +rois; ils tâchent d'échapper à leur obligation d'amener leurs colons +à la guerre, sous prétexte que faute de colons pour cultiver la terre +elle ne produit point; enfin, à part quelques évêques batailleurs, +vieux endiablés, qui ont quitté le casque pour la mitre, et qui, +reprenant la cuirasse, m'amenaient leurs hommes, l'Église n'a pas +voulu, ne veut pas contribuer aux frais de la guerre... Or, foi de +Marteau, cela ne peut durer... Mes braves guerriers, nouveaux venus +de Germanie, les chefs de bande qui, comme toi, m'ont bravement +servi, ont droit à leur tour au partage des terres de la Gaule; voyons! +n'y ont-ils pas plus droit que ces évêques rapaces, que ces abbés débauchés, +qui ont pardieu des sérails comme les kalifes des Arabes! +Non, non, je veux mettre ordre à cela, récompenser les courageux, +châtier les fainéants et les lâches... Je distribuerai à mes hommes +nouvellement arrivés de Germanie, une bonne partie des biens de +l'Église... J'établirai ainsi mes chefs et leurs hommes; au lieu de +laisser tant de terres et d'esclaves au pouvoir de paresseux tonsurés, +je me créerai une forte réserve aguerrie, toujours prête à marcher +au premier signal. Donc, pour commencer, je te fais comte en ce +pays, et te fais don, Berthoald, de cette abbaye[C], terres, bâtiments, +esclaves, à la charge par toi de payer une somme à mon +fisc, et de te rendre, avec tes hommes, en armes à mon premier +appel.</p> + +<p>—Quoi! moi comte en ce pays! moi, possesseur de tant de biens!—s'écria +le jeune chef avec joie, pouvant à peine croire à une +donation si magnifique;—mais les biens de cette abbaye sont immenses!</p> + +<p>—Tant mieux, mon garçon; toi et tes hommes vous vous établirez +ici, il doit y avoir de jolies esclaves, vous ferez bonne souche de +soldats; d'ailleurs, cette abbaye, et voilà surtout pourquoi je te la +donne à toi, cette abbaye doit, par sa position, devenir un poste +militaire important. Je concéderai à l'abbé de ce couvent d'autres +terres... s'il en reste. Mais ce n'est pas tout, Berthoald, j'ai pour +toi autant d'affection que de confiance... je te fais ce don, voilà +pour l'affection; reste la confiance, je veux t'en donner une grande +preuve en t'établissant ici, et te chargeant d'un devoir si important +que...</p> + +<p>—Karl, pourquoi t'interrompre?—dit Berthoald en voyant le +chef des Franks réfléchir au lieu de continuer de parler.</p> + +<p>—Écoute,—reprit Karl après quelques moments de silence.—Depuis +près d'un siècle et demi que nous régnons de fait, nous autres, +maires du palais... à quoi servaient les rois, ces descendants de +Clovis?</p> + +<p>—À quoi? mais à rien. Ne t'ai-je pas entendu dire cent fois que +ces lâches fainéants passaient leur vie à boire, à manger, à jouer, à +chasser, à dormir dans les bras de leurs concubines et à aller à la +messe pour racheter quelques crimes commis dans la furie du vin?</p> + +<p>—Je t'ai dit, mon garçon, la vérité... Telle était la vie de ces <i>rois +fainéants</i>, les bien nommés. Nous autres, maires du palais, nous +gouvernions de fait; à chaque assemblée du champ de Mai, nous +tirions un de ces mannequins royaux de sa résidence de <i>Compiègne</i>, +de <i>Kersy-sur-Oise</i> ou de <i>Braine</i>; on vous plantait mon homme sur +un char doré, attelé de quatre bœufs, selon la vieille coutume germanique, +et, couronne en tête, sceptre en main, pourpre au dos, le +visage orné d'une longue barbe postiche[D], s'il était imberbe, afin +de lui donner un certain air de majesté, on promenait autour du +champ de Mai ce royal simulacre, qui recevait, pour la forme, foi +et hommage des duks, des comtes et des évêques, venus à cette assemblée +de tous les coins de la Gaule... La comédie jouée, l'on +remettait l'idole dans sa boîte jusqu'à l'an suivant. Or, à quoi bon +ces momeries? le vrai roi, le seul roi est celui qui gouverne et se +bat! aussi, n'aimant point le superflu, j'ai supprimé la royauté...</p> + +<p>—De ceci, Karl, je te loue et t'ai loué; autant qu'à toi, plus +qu'à toi, peut-être, tout obscur soldat que je sois, les rois franks, ces +descendants de Clovis, m'inspiraient la haine et le mépris...</p> + +<p>—Et d'où te venait cette haine?</p> + +<p>Berthoald rougit, fronça ses noirs sourcils, et répondit:—J'ai toujours +haï la fainéantise et la cruauté.</p> + +<p>—Alors tu as eu de quoi haïr amplement... Revenons à ces rois. +Le dernier d'entre eux, Thierry IV, mort il y a dix-huit mois, a laissé +un fils, un enfant de neuf ans... je l'ai envoyé ici...</p> + +<p>—Ici? qu'en veux-tu faire?</p> + +<p>—Le garder... voici pourquoi. Nous autres Franks, nous avons +l'esprit variable; nous sommes habitués, depuis un siècle et demi, à +mépriser ces rois, que jadis nous glorifiions... Aussi, lors du premier +champ de Mai qui s'est passé sans la momerie royale, abolie par moi, +les comtes et les évêques n'ont eu souci de l'idole qui manquait à +la fête; mais, cette année, quelques-uns ont demandé où était le roi; +un plus grand nombre, il est vrai, a répondu: À quoi bon le roi?... +Cependant il se peut qu'ils veuillent un an ou l'autre revoir le mannequin +royal faire son tour du champ de Mai, selon la vieille coutume... +peu m'importe, pourvu que je règne. Aussi je leur tiens +en réserve l'enfant qui est ici; ce marmot, moyennant une fausse +barbe au menton et une couronne sur la tête, figurerait dans le +char, ni mieux ni pire que tant d'autres rois de douze ou quinze ans +qui ont figuré avant lui! il serait au besoin, l'an prochain, le roi +Chilpérik III.</p> + +<p>—Des rois de douze ans!... À quel abaissement arrivent les +royautés!...</p> + +<p>—Il s'en est fallu de peu que la charge de maire du palais, devenue +héréditaire, fût non moins abaissée... N'ai-je pas eu un frère, +âgé de onze ans, maire du palais d'un roi de dix ans?</p> + +<p>—Karl, tu plaisantes!</p> + +<p>—Non, pardieu! car ce temps-là ne fut point plaisant pour moi... +Ma marâtre <i>Plectrude</i> m'avait fait jeter en prison après la mort de +mon père, <i>Pépin d'Héristal</i>... Oui, selon cette bonne dame, je n'étais +qu'un bâtard, bon pour le gibet ou pour le froc, tandis que +mon père laissait à mon frère Théobald la charge de maire du palais, +héréditaire dans notre famille... De sorte que mon frère, âgé de onze +ans, devint maire du palais de ce Dagobert III, roi de dix ans[E], +qui fut plus tard l'aïeul de ce petit Chilpérik, prisonnier en ce monastère... +Ce roi et ce maire du palais enfantins ne pouvaient guère, +tu le vois, usurper l'un sur l'autre que des toupies ou des osselets. +Aussi la bonne dame Plectrude comptait régner à la place de ces +deux marmots, pendant qu'ils joueraient aux billes... Tant d'audace +et de sottise ont soulevé les seigneurs franks. Plectrude, au bout de +quelques années, a été chassée, son fils aussi. Tandis que moi, Karl, +le maudit, le bâtard, je sortais de prison, et devenais, à mon tour, +maire du palais de Dagobert III; depuis lors j'ai tant fait de bruit +dans le monde en martelant de ci, de là, Saxons, Frisons et Sarrazins, +que le nom de <i>Marteau</i> m'en est resté... Dagobert III laissa +un fils, Thierry IV, mort il y a dix-huit mois, lequel Thierry était +père de ce petit Chilpérik, prisonnier ici. J'ai voulu, en passant +dans cette contrée, visiter ce marmot afin de savoir comment il supportait +sa captivité. Maintenant, écoute... Je t'ai parlé d'une marque +de confiance que je voulais te donner, la voici: Je te confie la garde +de cet enfant, le dernier rejeton de Clovis...</p> + +<p>—À ma garde! à moi! ce dernier rejeton de Clovis!—s'écria +Berthoald, d'abord avec stupeur; puis, tressaillant d'une joie farouche:—À +ma garde! celui-là qui eut pour ancêtres Clotaire, le tueur +d'enfants! Chilpérik, le Néron des Gaules! Frédégonde, la Messaline! +Clotaire II, justicier de Brunehaut, et tant d'autres monstres couronnés! +À ma garde, à moi, leur dernier rejeton!</p> + +<p>—Que signifient ces mots?... l'égarement où je te vois?... Es-tu +fou?...</p> + +<p>—La destinée des hommes est parfois étrange... Moi, gardien du +dernier descendant de ce conquérant des Gaules, si abhorré par mes +pères!... Oh! les dieux sont justes!...</p> + +<p>—Berthoald, encore une fois es-tu fou? Qu'il y a-t-il de si étonnant +à ce que tu sois gardien de cet enfant?</p> + +<p>—Excuse-moi, Karl,—reprit Berthoald en revenant à lui, craignant +de s'être trahi.—J'étais profondément frappé de cette pensée: +moi, obscur soldat, avoir pour prisonnier le dernier rejeton de tant +de rois!...</p> + +<p>—Oui, elle finit misérablement cette race de Clovis, si vaillante +autrefois, si abâtardie depuis... Que veux-tu! ces roitelets, pères +avant quinze ans, caduques à trente, hébétés par le vin, abrutis par +l'oisiveté, énervés par une débauche précoce, étiolés, rabougris, stupides, +devaient finir comme tu vois... Tandis que nous autres, maires +du palais, rudes hommes, toujours allant, venant, du nord au midi, +de l'est à l'ouest, toujours chevauchant, toujours bataillant, gouvernant, +nous aboutissons au bonhomme Karl, et il n'est point frêle ou +rabougri, celui-là! sa barbe n'est point postiche, et, quelque beau +jour, il pourra faire à son tour souche de vrais rois... car, foi de +Marteau, ces rois-là ne se laisseront pas mettre sous le hangar ni +avant ni après les assemblées du moi de mai... vu qu'ils auront de +vrai poil au menton...</p> + +<p>—Qui sait, Karl? peut-être si tu fais souche de rois, leur race +s'abâtardira-t-elle comme cette race de Clovis, dont tu veux confier +à ma garde le dernier rejeton...</p> + +<p>—Par le diable! est-ce que nous nous sommes abâtardis, nous +autres fils de Pépin l'Ancien, maires du palais, héréditaires dès avant +le règne de Brunehaut!</p> + +<p>—Vous n'étiez pas rois, Karl, et la royauté porte en soi un poison +qui à la longue énerve et tue les races les plus viriles...</p> + +<p>Berthoald achevait à peine ces paroles, dont le chef des Franks +parut fort surpris, lorsque le père Clément, abbé du monastère, entra +précipitamment dans la salle, et s'adressant à Karl:—Seigneur, +je viens de découvrir un terrible complot! mais le jeune prince s'est +obstinément refusé à m'accompagner ici...</p> + +<p>—Un complot? ah! ah! l'on complote donc dans ton abbaye?</p> + +<p>—Grâce au ciel, seigneur, moi et mes frères nous sommes étrangers +à cette indigne trahison; les coupables sont de misérables esclaves +qui seront châtiés selon leurs mérites.</p> + +<p>—Explique-toi, dépêchons!</p> + +<p>—D'abord, seigneur, je dois vous apprendre qu'à l'arrivée du +jeune prince en ce couvent, le comte Hugh, qui l'avait amené, +me recommanda de mettre auprès de l'enfant une jeune esclave, +jolie s'il était possible, et surtout provoquante... à cette fin que...</p> + +<p>—Oui, oui, une éducation à la façon de celle que la vieille Brunehaut +donnait à ses petits-fils... Le comte Hugh a dépassé mes +ordres, et toi, saint homme, tu n'as pas rougi de te faire l'entremetteur +de cette infamie?...</p> + +<p>—Ah! seigneur! quelle abomination! les deux enfants sont restés +purs comme des anges...</p> + +<p>—Et cela malgré toi... mais ce complot?</p> + +<p>—L'on avait donc placé, seigneur, une jeune esclave auprès du +petit prince; cette fille, innocente créature jusqu'à son crime d'aujourd'hui, +je dois l'avouer, s'est, ainsi que son père et sa mère, apitoyée +sur le sort de Chilpérik; ils ont ouvert l'oreille à des propositions +détestables, et cette nuit même, au moyen de cette corde +(le moine la tira de dessous son froc), l'enfant devait s'évader de +sa chambre, grâce à la complicité de l'esclave-portier, puis rejoindre +des fidèles du feu roi Thierry, cachés dans les environs du +couvent.</p> + +<p>—Ah! ah!... le vieux parti royal se remue? On me croyait pour +longtemps occupé à la guerre contre les Arabes! l'on voulait rétablir +la royauté en mon absence? Mais Karl va vite, fait vite et +revient vite... Continue.</p> + +<p>—Tout à l'heure, en entrant chez le jeune prince, mes soupçons +ont été éveillés; son trouble, sa rougeur, m'ont frappé; il ne +quittait pas son lit du regard; une idée subite me vient, je cours au +lit, je soulève le matelas, je trouve cette corde, puis je presse l'enfant +de questions, et il m'avoue tout...</p> + +<p>Le chef des Franks s'écria en affectant plus de courroux qu'il n'en +ressentait:—Trahison! voilà ce que c'est que d'avoir confié cet enfant +à la garde de ces moines, traîtres ou incapables de défendre leurs +prisonniers.</p> + +<p>—Ah! seigneur!... nous des traîtres!...</p> + +<p>—Ces paroles t'offensent? Or donc, réponds... Combien cette abbaye +a-t-elle envoyé d'hommes à l'armée?</p> + +<p>—Seigneur... nos colons et nos esclaves suffisent à peine à cultiver +nos terres, nous n'avons pu envoyer personne à l'armée.</p> + +<p>—Combien avez-vous payé au fisc pour les frais de la guerre?...</p> + +<p>—Seigneur... nous avons employé tous nos revenus en bonnes +œuvres...</p> + +<p>—Oui, vous vous faisiez de grasses charités à vous-mêmes. Les +voilà bien ces gens d'église! toujours recevoir ou prendre, jamais +donner ou rendre.</p> + +<p>—Seigneur...</p> + +<p>—De qui cette abbaye tient-elle ses terres?</p> + +<p>—Des libéralités du pieux roi Dagobert; notre charte de donation +est de l'an 640 de notre Seigneur Jésus-Christ.</p> + +<p>—Et crois-tu, moine, que les rois franks vous aient fait ces donations, +à vous autres tonsurés, à cette seule fin de vous voir engraisser +dans la fainéantise et l'abondance, sans jamais concourir +aux frais de guerre en hommes et en argent?...</p> + +<p>—Seigneur...</p> + +<p>—Quoi! je vous confie un prisonnier important, et vous ne pouvez +le garder sûrement...</p> + +<p>—Seigneur, nous sommes innocents et incapables de...</p> + +<p>—Oui, incapables... tu as dit le mot; aussi je veux établir ici des +hommes de guerre... <i>capables</i> de garder le prisonnier, et, au besoin, +de défendre cette abbaye, si les gens du parti royal tentaient d'enlever +le petit prince;—Karl ajouta, s'adressant au jeune chef:—Toi +et tes hommes, vous prendrez possession de cette abbaye, je te la +donne!</p> + +<p>L'abbé leva les mains au ciel, en signe de muette désolation, +tandis que Berthoald, jusqu'alors pensif, dit au chef des Franks:</p> + +<p>—Karl... après mûre réflexion, cet emploi de geôlier me répugne, +et, quoiqu'il puisse y avoir pour moi une sorte de plaisir +vengeur à être le gardien du dernier rejeton de Clovis... je refuse.</p> + +<p>—Ton refus m'afflige. N'as-tu pas entendu ce moine? ne vois-tu +pas qu'il faut ici un gardien vigilant? ne t'ai-je pas dit que cette +abbaye devait devenir, par sa position, un poste militaire important?</p> + +<p>—Karl, d'autres guerriers de ton armée mieux que moi garderont +cet enfant, et aussi bien que moi défendront ce poste. Je te le répète, +le métier de geôlier me répugne.</p> + +<p>Le chef des Franks resta quelques moments muet, soucieux, puis +il reprit:—Moine, combien as-tu de terres, de colons et d'esclaves +ici?</p> + +<p>—Seigneur, nous possédons cinq mille huit cents arpents de terre, +sept cents colons et dix-neuf cents esclaves...</p> + +<p>—Berthoald... tu entends, voilà ce que tu refuses pour toi et +pour tes hommes, et, en outre, je t'aurais fait comte en ce pays?</p> + +<p>—Je ne saurais être geôlier. Réserve pour d'autres que pour moi +la faveur que tu voulais m'accorder; je t'en saurai autant de gré.</p> + +<p>—Seigneur,—reprit le père Clément avec une sainte résignation +qui cachait mal son courroux contre Karl,—vous êtes chef des Franks +et tout-puissant. Si vous établissez vos hommes de guerre en ce +lieu et leur donnez nos terres, il nous faudra obéir, mais que deviendrons-nous?</p> + +<p>—Et que deviendront mes compagnons d'armes, qui m'ont si +vaillamment servi durant tant de guerres, pendant que vous disiez +ici vos patenôtres? Dis, qui les nourrira mes hommes? qui les logera? +qui les vêtira? qui les servira? Ne veux-tu pas, moine, qu'ils +aillent, ces vaillants, voler ou mendier sur les routes?</p> + +<p>—Seigneur... il y aurait moyen de satisfaire vos compagnons +d'armes et nous-mêmes.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Vous voulez changer cette abbaye en un poste militaire; je l'avoue, +vos hommes de guerre seront meilleurs gardiens du jeune +prince que nous autres, pauvres moines. Mais puisque vous disposez +de cette abbaye, daignez, illustre seigneur, vous qui pouvez +tout, nous en donner une autre.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Il existe près de Nantes l'abbaye de Meriadek; un de nos frères, +mort depuis peu, y était resté plusieurs années comme intendant; +il nous a même laissé ici un Polyptique renfermant la désignation +exacte des biens et des personnes de l'abbaye. Elle était alors sous la +règle de saint Benoît. L'on nous a dit que plus tard elle avait été +changée en une communauté de femmes; mais nous n'avons, à ce +sujet, aucune certitude...</p> + +<p>—Et cette abbaye,—reprit Karl en se frottant la barbe d'un air +sournois et narquois,—tu me la demandes charitablement pour toi +et pour tes moines?</p> + +<p>—Oui, seigneur, puisque vous nous dépossédez de celle-ci.</p> + +<p>—Et les possesseurs actuels de l'abbaye que tu sollicites... que +deviendront-ils?</p> + +<p>—Hélas! ce que nous serions devenus nous-mêmes. La volonté +de Dieu soit faite en toute chose!</p> + +<p>—Oui, pourvu que cette volonté soit faite en ta faveur. Et cette +abbaye est-elle riche?</p> + +<p>—Seigneur, avec l'aide de Dieu, nous y pourrons vivre humblement +dans la retraite et la prière.</p> + +<p>—Moine, pas de mensonge! Cette abbaye vaut-elle plus ou +moins que celle-ci?... ne me trompe pas; je veux savoir si je donne +un bœuf ou un chevreau. Or, si tu me trompes, je pourrai revenir +un jour sur cette donation; d'ailleurs tu m'as appris tout à l'heure +que tu avais ici une exacte désignation des biens.</p> + +<p>—Oui, seigneur,—reprit l'abbé en se mordant les lèvres et allant +chercher plusieurs rouleaux de parchemin formant le Polyptique.—Vous +verrez par ces pièces que les biens et revenus de l'abbaye de +Meriadek valent au moins ceux dont nous jouissons ici... nous pourrions +même, en réduisant, hélas! le nombre de nos bonnes œuvres, +payer deux cents sous d'or par année à votre fisc.</p> + +<p>—Tu dis cela un peu tard,—reprit Karl en feuilletant les pièces +du Polyptique qui désignaient parfaitement l'étendue et les limites +de la donation.—As-tu ici des parchemins pour écrire?...</p> + +<p>—Oui, seigneur,—s'écria joyeusement le moine en courant à +son coffre, et croyant déjà tenir l'abbaye de Meriadek;—voici, gracieux +seigneur, un parchemin; veuillez dicter... à moins que vous +ne préfériez la formule ordinaire. Je la sais, et vais l'écrire à +l'instant.</p> + +<p>L'abbé se mettait en devoir de s'asseoir et de prendre la plume, +lorsque Karl lui dit, en l'écartant de la table:—Moine, je ne suis +point comme les rois fainéants et ignorants, moi, je sais écrire, +j'aime fort à faire mes affaires...</p> + +<p>Karl, consultant les parchemins que venait de lui remettre l'abbé, +se mit à écrire, jetant parfois un regard sur Berthoald, qui demeurait +pensif et presque étranger à ce qui se passait autour de lui; le +moine, à quelques pas de la table, suivant d'un œil avide la main +de Karl, se félicitait de s'être souvenu si à propos de l'abbaye de +Meriadek, supputant déjà, sans doute, l'avantage qui résulterait +pour lui de cet échange; aussi, s'adressant au chef des Franks, qui, +silencieux, écrivait toujours, il lui dit avec une expression de bonheur +contenu:—Puissant seigneur, voici mes noms: <i>Bonaventure +Clément</i>, prêtre indigne et moine selon la règle de saint Benoît.</p> + +<p>Karl releva la tête, regarda fixement l'abbé, sourit d'une façon +singulière; puis, s'étant remis à écrire, il dit au bout de quelques +instants:—De la cire!... que j'appose mon sceau à cette charte.</p> + +<p>L'abbé s'empressa d'apporter ce qu'on lui demandait; Karl tira +de son doigt un large anneau d'or, l'apposa sur la cire brûlante, et +dit:—Voici la charte de donation bien en règle.</p> + +<p>—Gracieux seigneur,—s'écria l'abbé en tendant les mains,—nous +appellerons chaque jour sur vous la protection du ciel.</p> + +<p>—Grâces te soient rendues, moine; les prières désintéressées doivent +être particulièrement agréables au Tout-Puissant;—et se tournant +vers le jeune chef, Karl lui dit:—Berthoald, par cette charte, je te +fais comte au pays de Nantes, et te fais don à toi, à les hommes, +de l'abbaye de Meriadek...</p> + +<p>L'abbé resta pétrifié, Berthoald tressaillit de joie, et s'écria avec +l'accent d'une profonde reconnaissance:—Karl, ta générosité ne se +lasse donc pas?</p> + +<p>—Non, mon vaillant! pas plus que ton bras ne se lasse à la bataille... +Et maintenant à cheval, à cheval! mon noble comte. Si l'abbaye +de Meriadek est un couvent de tonsurés et qu'il se trouve à sa tête +quelque abbé batailleur qui refuse de te faire place, tu as ton épée, tes +hommes ont leurs lances; si c'est un couvent de femmes, et que les +nonnaines soient jeunes et jolies, tes braves et toi, vous pourrez, de +par le diable...—Karl n'acheva pas, car, à ce moment, des pas précipités +se firent entendre derrière la porte; elle s'ouvrit brusquement, +et Septimine, entrant, pâle, épouvantée, le visage baigné de larmes, +les cheveux dénoués, se jeta aux pieds de l'abbé en criant:—Grâce! +mon père, grâce!...</p> + +<p>Presque aussitôt deux esclaves, armés de fouets et portant à la main +des trousseaux de corde, arrivèrent, en courant, sur les pas de la +jeune fille; mais ils s'arrêtèrent respectueusement à la porte. Septimine +était si belle, si touchante, ainsi éplorée, suppliante, que Berthoald +resta frappé d'admiration, et ressentit soudain pour cette infortunée +un intérêt inexprimable; Karl lui-même ne put s'empêcher +de s'écrier:—Foi de Marteau! la jolie fille! moine, tu choisis tes +esclaves en connaisseur!</p> + +<p>—Que viens-tu faire ici?—s'écria brutalement le père Clément, +furieux d'avoir vu la donation lui échapper; puis, se retournant vers +les deux esclaves, immobiles au seuil de la porte:—Pourquoi ne +l'avez-vous pas encore châtiée, cette misérable?</p> + +<p>—Mon père... nous allions la dépouiller de ses vêtements pour +l'attacher au chevalet malgré sa résistance, lorsqu'elle nous a échappé.</p> + +<p>—Oh! mon père,—s'écria Septimine d'une voix suffoquée par +les sanglots, et tendant vers l'abbé ses mains suppliantes,—faites-moi +mourir, mais épargnez-moi tant de honte...</p> + +<p>—Seigneur,—s'écria le père Clément,—c'est cette esclave qui +voulait faire évader le jeune prince! Double scélérate!... c'est toi qui +es cause de tous nos maux! c'est nous que l'on punit de ton complot! +tu le payeras cher. Qu'on l'emmène,—ajouta-t-il, de plus en +plus courroucé, en se tournant vers les esclaves,—qu'on la châtie +sur l'heure!</p> + +<p>Les esclaves firent un pas dans la chambre; mais Berthoald, les +arrêtant d'un geste menaçant, s'approcha de Septimine, et, lui tendant +la main:—Ne crains rien, pauvre enfant; Karl, le chef des +Franks, ne souffrira pas que tu sois châtiée.</p> + +<p>La jeune fille, n'osant encore se relever, tourna son charmant +sage vers Berthoald, et resta non moins frappée de la générosité du +jeune homme que de sa beauté. En ce moment, leurs regards se +rencontrèrent; Berthoald ressentit une émotion profonde, tandis que +Karl disait à la <i>Coliberte</i>:—Allons, je te fais grâce..., mais pour +quoi diable, ma fille, te mêles-tu de faire évader ce royal marmot?</p> + +<p>—Hélas! seigneur, il est si malheureux! Mon père et ma mère +ont été, comme moi, apitoyés: voilà tout notre crime... Seigneur, +je vous le jure sur le salut de mon âme...—Et les sanglots étouffèrent +la voix de la jeune fille; elle ne put qu'ajouter en joignant les +mains:—Grâce! grâce! pour mon père, pour ma mère!</p> + +<p>—Voilà que tu pleures encore à suffoquer,—dit Karl, touché, +malgré sa rudesse, de tant de jeunesse, de douleur et de beauté.—Si +l'on veut aussi châtier ton père et ta mère, je le défends.</p> + +<p>—Seigneur... on veut me vendre et me séparer d'eux...</p> + +<p>—Qu'est-ce à dire, moine?—demanda Karl à l'abbé, tandis que +Berthoald, sentant à chaque instant s'augmenter son trouble, son +admiration et sa pitié, ne pouvait détacher ses regards de Septimine.</p> + +<p>—Seigneur, voici le fait,—reprit le père Clément:—j'ai ordonné +qu'après avoir été châtiés, ces trois esclaves, le père, la mère +et la fille, seraient vendus et emmenés hors de ce couvent; un de +ces marchands d'esclaves qui courent le pays est venu justement ce +matin me proposer deux charpentiers dont nous avons besoin; je lui +ai offert en troc cette jeune fille, ainsi que son père et sa mère; mais +Mardochée a refusé l'échange.</p> + +<p>—Mardochée!—s'écria involontairement Berthoald, dont les +traits, soudain pâlissants, exprimèrent autant de crainte que d'anxiété,—ce +juif ici!...</p> + +<p>—Que diable as-tu?—dit Karl au jeune homme,—te voilà blanc +comme ton manteau.</p> + +<p>Berthoald tâcha de vaincre l'émotion qui le trahissait, baissa les +yeux, et répondit d'une voix altérée:—L'horreur que m'inspirent +ces juifs maudits est si grande... que je ne peux les voir, ou seulement +entendre prononcer leur nom sans frissonner malgré moi.—En +disant ces mots, Berthoald prit vivement son casque, qu'il avait +déposé sur la table, et le remit sur sa tête, l'enfonçant le plus possible, +afin que la visière cachât, du moins, le haut de son visage.</p> + +<p>—Je comprends ton horreur des juifs,—reprit Karl;—les araignées +me causent le même dégoût; pourtant je ne suis point une +femmelette... Mais continue, moine!</p> + +<p>—Mardochée consent à s'accommoder de la Coliberte, dont il a le +placement; mais il ne veut ni du père ni de la mère: je lui ai donc +vendu cette fille, me réservant le droit de la faire châtier avant de la +livrer; je vendrai ses parents à un autre marchand.</p> + +<p>—Seigneur!—s'écria Septimine en fondant de nouveau en +larmes,—c'est une cruelle condition que l'esclavage; mais il semble +moins dur lorsqu'on le subit avec ceux qu'on aime...</p> + +<p>—Le marché est conclu,—dit l'abbé;—Mardochée m'a donné +des arrhes, il a ma parole, il attend ici la Coliberte.</p> + +<p>En entendant dire que le juif se trouvait près de là, Berthoald +tressaillit de nouveau, et ramena le capuchon de son long manteau +blanc arabe par-dessus son casque, de sorte que ses traits étaient entièrement +cachés; puis, s'adressant au chef des Franks d'une voix +précipitée, comme s'il avait hâte de sortir de l'abbaye:—Karl, +avant que je te quitte, pour longtemps peut-être, mets le comble à +ta générosité envers moi; rends la liberté au père et à la mère de +cette pauvre enfant, rachète-la au juif, qu'elle ne soit plus séparée +de sa famille. Si elle a été coupable, la pitié seule l'a égarée. Tu vas +placer ici des guerriers vigilants; l'évasion du petit prince ne sera +plus à craindre. Pardonne à ces pauvres gens et rends-les libres...</p> + +<p>Septimine, entendant les paroles compatissantes et émues de Berthoald, +leva vers lui son visage, empreint d'une reconnaissance +ineffable.</p> + +<p>—Sois satisfait; Berthoald,—dit Karl,—relève-toi, ma fille; +cette abbaye, où je veux établir mes guerriers, comptera trois esclaves +de moins; mais je n'aurai rien refusé à l'un de mes plus vaillants +chefs.</p> + +<p>—Tiens, mon enfant,—dit le jeune homme en mettant plusieurs +pièces d'or arabes dans la main de la Coliberte:—Voilà pour vous +aider à vivre, toi, ton père et ta mère. Sois heureuse! bénis la générosité +de Karl, et souviens-toi quelquefois de moi.</p> + +<p>Septimine, par un mouvement supérieur à sa volonté, saisit la +main que lui tendait Berthoald, et, sans prendre les pièces d'or qu'il +lui offrait et qui roulèrent sur le plancher, elle baisa la main du +jeune homme avec une reconnaissance si passionnée, qu'il sentit ses +yeux, malgré lui, mouillés de larmes. Karl s'en aperçut, et cria en +riant de son gros rire germanique:—Foi de Marteau! je crois qu'il +pleure!... quelle femmelette!</p> + +<p>Berthoald profita de ces paroles de Karl pour rabaisser davantage +encore le capuchon de son manteau, et cacher ainsi presque entièrement +ses traits. Aussi Karl lui dit:—Tu as raison de rabattre ton +capuchon sur ton nez: c'est sans doute pour cacher tes larmes?</p> + +<p>—Je ne te donnerai pas longtemps le spectacle de ma faiblesse, +Karl... Tu m'as dit tout à l'heure: à cheval! Permets-moi de me +mettre en route à l'instant avec mes hommes pour l'abbaye de +Meriadek.</p> + +<p>—Va... mon bon compagnon de guerre, j'excuse ton impatience. +Sois vigilant! exerce journellement tes hommes; qu'ils +soient prêts, ainsi que toi, à se rendre à mon premier appel, ou +peut-être à aller, sous tes ordres, attaquer et dompter enfin ces damnés +Bretons, qui, depuis Clovis, résistent à nos armes... Te voilà comte +au pays de Nantes, près des frontières de cette Armorique endiablée. +Là, ta loyale et brave épée pourra me rendre de tels services, +que ce soit moi, Karl, qui devienne ton obligé... Au revoir! Heureux +voyage et grasse abbaye je te souhaite, mon vaillant!</p> + +<p>Berthoald, grâce au capuchon qui voilait presque entièrement ses +traits, put cacher sa cruelle angoisse lorsqu'il entendit Karl lui dire +qu'un jour peut-être il lui donnerait l'ordre d'aller combattre les +Bretons, toujours indomptés; il fléchit le genou devant le chef des +Franks, et sortit en proie à une telle anxiété, qu'il n'eut pas un dernier +regard pour Septimine la Coliberte, qui, toujours agenouillée +au milieu des pièces d'or sarrasines éparses autour d'elle, ne quittait +pas des yeux son libérateur, qui sortit précipitamment.</p> + +<p>Le jeune chef traversait la cour de l'abbaye pour aller reprendre +son cheval, lorsqu'à l'angle d'un mur il se trouva face à face +avec un petit homme à barbe grise et pointue. C'était le juif +Mardochée. Berthoald tressaillit, passa rapidement; mais, quoiqu'il +eût autant que possible caché ses traits sous le capuchon de son +manteau, ses yeux rencontrèrent le regard perçant du juif qui, ne +semblant nullement surpris, sourit d'un air sardonique, tandis que +le jeune chef s'éloigna rapidement, de plus en plus désireux de +quitter l'abbaye de Saint-Saturnin.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_2_II"></a>CHAPITRE II.</h2> + +<blockquote><p>L'abbaye de Meriadek.—Les esclaves orfévres.—Vie d'une abbesse au huitième siècle.—Etat +et redevance des colons et des esclaves.—Punitions.—La chair vive et +l'épervier.—Broute-Saule.—L'atelier.—Le meurtre et le souper.—L'inondation.—Les +fugitifs.—Les frontières de l'Armorique.</p></blockquote> + + +<p>Un atelier d'orfévrerie est agréable à voir pour l'artisan, libre ou +esclave, qui a vieilli dans la pratique de ce bel art, illustré par Éloi, +le plus célèbre des orfévres gaulois. L'œil se repose avec plaisir sur +le fourneau incandescent, sur le creuset où bouillonne le métal en +fusion, sur l'enclume qui semble être d'argent veinée d'or, tant on +a battu sur elle de l'argent et de l'or; l'établi, garni de ses limes, de +ses marteaux, de ses doloires, de ses burins, de ses polissoirs de sanguine +et d'agate, n'est pas moins agréable à l'œil; ce sont encore les +moules d'argile où se verse le métal fondu, et çà et là, sur des tablettes, +quelques modèles en cire, empruntés aux débris de l'art antique, +retrouvés parmi les ruines de la Gaule romaine; il n'est pas +jusqu'au choc des marteaux, jusqu'au grincement des limes, jusqu'au +bruit haletant du soufflet de la forge, qui ne soit une musique +douce à l'oreille de l'artisan qui a vieilli dans le métier. Telle est +la passion de l'art, que parfois l'esclave oublie sa servitude pour ne +songer qu'aux merveilles qu'il fabrique pour ses maîtres.</p> + +<p>L'abbaye de Meriadek avait, ainsi que les riches couvents de la +Gaule, son petit atelier d'orfévrerie; un vieillard de quatre-vingts +ans et plus surveillait les travaux de quatre jeunes apprentis, esclaves +comme lui, et réunis dans une salle basse voûtée, éclairée par une +fenêtre cintrée, garnie de barreaux de fer, qui s'ouvrait sur un fossé +rempli d'eau, le couvent ayant été bâti au milieu d'une espèce de +presqu'île, entourée d'étangs immenses. La forge s'adossait à l'un +des murs dans l'épaisseur duquel était creusé une sorte de petit caveau; +l'on y descendait par plusieurs marches, il contenait la provision +de charbon nécessaire aux travaux. Le vieil orfévre, à la figure +et aux mains noircies par la fumée de la forge, portait une souquenille +à demi cachée par un large tablier de cuir, et ciselait avec +amour une crosse abbatiale en argent:</p> + +<p>—Père Bonaïk,—dit un des jeunes esclaves au vieillard,—voici +le huitième jour que notre camarade Éleuthère ne vient pas à +l'atelier... où peut-il être?</p> + +<p>—Dieu le sait, mes enfants... mais, croyez-moi, parlons d'autre +chose.</p> + +<p>—Je suis à moitié de votre avis, vieux père, car, à propos d'Éleuthère, +j'ai autant envie de parler que de me taire. Je sais un secret; +il me brûle la langue, et je crains qu'on me la coupe, si je bavarde.</p> + +<p>—Alors, mon garçon,—reprit le vieillard en ciselant toujours +son orfévrerie,—garde ton secret, c'est prudent.</p> + +<p>Mais les jeunes gens, plus curieux que le vieillard, firent tant +d'instances auprès de leur compagnon que, vaincu par leurs prières, +il leur dit:—Avant-hier... c'était le septième jour de la disparition +d'Éleuthère, j'étais allé reporter, par ordre du père Bonaïk, un +bassin d'argent dans l'intérieur de l'abbaye. La tourière me dit d'attendre +pendant qu'elle va s'enquérir s'il n'y a pas de pièces d'argent +à nettoyer. Resté seul, pendant l'absence de la tourière, j'ai la curiosité +de monter sur un escabeau afin de regarder par une petite +fenêtre très-élevée donnant sur le jardin, du monastère. Là, qu'est-ce +que je vois? ou plutôt qu'est-ce que je crois voir? car il y a de +ces ressemblances si frappantes...</p> + +<p>—Eh bien!—dirent les jeunes gens,—qu'as-tu vu dans ce +jardin?</p> + +<p>—J'ai vu l'abbesse, reconnaissable à sa taille élevée, marchant +entre deux nonnes, l'un de ses bras appuyé sur l'épaule de chacune +d'elles.</p> + +<p>—Ne dirait-on pas qu'elle a près de cent ans, comme le père Bonaïk, +notre abbesse? elle qui monte à cheval comme un guerrier! +elle qui chasse au faucon, elle dont la lèvre est ombragée d'une petite +moustache rousse, ni plus ni moins que celle d'un jouvenceau de +dix-huit ans.</p> + +<p>—Ce n'était point par faiblesse, mais sans doute par tendresse que +l'abbesse s'appuyait ainsi sur ses deux nonnes: l'une d'elles ayant +marché sur sa robe, au moment où je traversais la cour, fait un faux +pas, trébuche, se retourne, et je reconnais, ou je crois reconnaître, +devinez qui... Éleuthère...</p> + +<p>—Habillé en nonne?</p> + +<p>—Habillé en nonne...</p> + +<p>—Allons donc... tu rêvais.</p> + +<p>—Pourtant,—reprit un autre esclave moins incrédule,—il faut +dire que notre camarade n'a pas encore dix-huit-ans, et que son +menton est aussi imberbe que celui d'une jeune fille.</p> + +<p>—Et je soutiens, moi, que si cette nonne n'est pas Éleuthère, +c'est sa sœur... s'il a une sœur.</p> + +<p>—Et je vous dis, moi,—ajouta le vieil orfévre avec une impatiente +anxiété,—je vous dis, moi, que vous êtes des oisons, et que +si vous voulez aller au chevalet faire de nouveau connaissance avec +les lanières du fouet, vous n'avez qu'à tenir des propos pareils.</p> + +<p>—Mais, père Bonaïk...</p> + +<p>—Je comprends qu'en travaillant l'on jase; mais quand les paroles +se peuvent traduire en coups de fouet sur l'échine, l'entretien me +semble mal choisi. Ne savez-vous pas, comme moi, que l'abbesse...</p> + +<p>—Est endiablée, père Bonaïk.</p> + +<p>—Encore! Mais vous voulez donc qu'il ne vous reste pas un morceau +de peau sur le dos!</p> + +<p>—Et de quoi jaser, père Bonaïk, sinon de ses maîtres?</p> + +<p>—Tenez,—dit le vieillard, voulant détourner l'entretien qu'il +trouvait, avec raison, dangereux pour ces jeunes gens,—je vous ai +souvent promis de vous parler de mon illustre maître en orfévrerie, +la gloire des artisans de la Gaule, une bonne gloire, celle-là... car +elle n'a coûté de sang ni de larmes à personne...</p> + +<p>—Il s'agit du bon <i>Éloi</i>, père Bonaïk, l'ami du <i>bon</i> roi Dagobert?</p> + +<p>—Dites le bon <i>Éloi</i>, mes enfants, car jamais homme n'a été +meilleur; mais ne dites pas le <i>bon</i> roi Dagobert, car ce roi faisait +égorger ceux qui lui déplaisaient, et avait un sérail comme en ont +maintenant les kalifes des Arabes. Donc, mes enfants, le bon Éloi +était né, vers 588, à Catalacte, petite ville des environs de Limoges. +Ses parents étaient libres, mais d'une condition obscure et pauvre.</p> + +<p>—Père Bonaïk, si Éloi est né en 588, sa naissance date donc +d'environ cent cinquante ans?</p> + +<p>—Oui, mes enfants, puisque nous sommes bientôt en 738.</p> + +<p>—Et vous l'avez connu?—dit un des jeunes gens avec un sourire +d'incrédulité,—vous l'avez connu, le bon Éloi?</p> + +<p>—Certes, je l'ai connu, puisque j'ai bientôt quatre-vingt-seize ans +et qu'il est mort le siècle dernier, en 659, il y a près de quatre-vingts +ans de cela.</p> + +<p>—Vous étiez tout jeune alors?</p> + +<p>—J'avais seize ans et demi la dernière fois que je l'ai vu, et mes +souvenirs me sont encore présents... Mais, pour revenir au bon Éloi, +son père s'appelait <i>Eucher</i> et sa mère <i>Terragie</i>. Eucher, remarquant +que son fils, tout enfant, machinait toujours de petites figures ou de +petits ustensiles en bois d'un joli dessin, l'envoya comme apprenti +chez un habile orfévre de Limoges, nommé maître <i>Abbon</i>, qui, à +cette époque, dirigeait aussi pour le fisc l'atelier des monnaies dans +la ville de Limoges. Après s'être tellement perfectionné dans son art, +qu'il dépassa son maître en quelques années, Éloi quitta son pays et +sa famille, laissant après lui de grands regrets, car tout le monde +l'aimait pour sa gaieté, sa douceur, et son excellent cœur, il alla +chercher fortune à Paris, l'un des séjours des rois franks. Éloi était +recommandé par son ancien maître à un certain <i>Bobbon</i>, orfévre et +trésorier de Clotaire II. Ce Bobbon ayant pris notre Éloi comme ouvrier, +remarqua bientôt son talent. Un jour, le roi Clotaire II voulut +avoir un siége d'or massif, travaillé avec art, et enrichi de pierres +précieuses.</p> + +<p>—Un siége d'or massif, père Bonaïk! quelle magnificence!</p> + +<p>—Hélas! mes enfants, l'or ne coûtait aux rois franks que la peine +de le prendre en Gaule, et ils ne s'en faisaient point faute. Clotaire +II eut donc la fantaisie de posséder un siége d'or; mais personne, +dans les ateliers du palais, n'était capable d'accomplir une pareille +œuvre. Le trésorier Bobbon, connaissant l'habileté d'Éloi, lui proposa +de se charger de ce travail. Éloi accepta, se mit à la forge, au +creuset, et avec la grande quantité d'or qu'on lui avait donnée pour +orner un seul siége, il en fit deux. Portant alors au palais le siége +qu'il a achevé, il cache l'autre...</p> + +<p>—Ah! ah!—dit en riant l'un des jeunes esclaves,—le bon +Éloi faisait comme les meuniers, il tirait de son sac deux moutures...</p> + +<p>—Attendez, mes enfants, attendez, avant de porter votre jugement. +Clotaire II, émerveillé de l'élégance et de la délicatesse du +travail de l'artisan, ordonne aussitôt de le récompenser largement... +Alors Éloi montre à Bobbon le second siége qu'il avait ouvragé, en +disant: «Voici à quoi, afin de ne rien perdre, j'ai employé le restant +de ton or.»</p> + +<p>—Vous aviez raison, père Bonaïk, nous nous étions trop hâtés de +juger le bon Éloi.</p> + +<p>—Ce trait de probité, si honorable pour le pauvre artisan, mes +enfants, fut l'origine de sa fortune. Clotaire II voulut se l'attacher +comme orfévre. Alors Éloi fit ses plus beaux ouvrages: c'étaient des +vases d'or ciselés, enrichis de rubis, de perles et de diamants; des +meubles d'argent massif d'un dessin admirable, rehaussés de pierres +dures; c'étaient encore des reliquaires, des patères, des boîtes à Évangile, +travaillées à jour et incrustées d'escarboucles... J'ai vu le calice +d'or émaillé, de plus d'un pied de haut, qu'il fit pour l'abbaye de +Chelles: c'était un miracle d'émail et d'or.</p> + +<p>—Cela éblouit, rien que de vous entendre parler de ces beaux ouvrages, +père Bonaïk.</p> + +<p>—Ah! mes enfants! cette salle ne contiendrait pas les chefs-d'œuvre +de cet artisan, la gloire de l'orfévrerie gauloise; les monnaies +qu'il a frappées comme monétaire de Clotaire II, de Dagobert et de +Clovis II, sont admirables de relief: ce sont des <i>tiers de sou d'or</i> +d'une superbe empreinte... Enfin, que vous dirai-je, mes enfants? +Éloi réussissait dans tous les genres d'orfévrerie; il excellait, comme +les orfévres de Limoges, dans l'incrustation des émaux et l'enchâssement +des pierres fines; il excellait encore, comme les orfévres de Paris, +dans la statuaire d'or et d'argent au marteau; il ciselait les bijoux +aussi délicatement que les orfévres de Metz, et les étoffes tissées de +fils d'or, que l'on fabriquait sous ses yeux, d'après ses dessins, étaient +non moins magnifiques que celles de Lyon. Mais aussi, mes enfants, +quel rude travailleur que le bon Éloi! toujours à sa forge au +point du jour, toujours le tablier de cuir aux reins, la lime, le marteau +ou le burin à la main, souvent il ne quittait son atelier qu'à +une heure avancée de la nuit, aidé surtout par l'un de ses apprentis +de prédilection, Saxon d'origine, et nommé <i>Thil</i>. Je l'ai connu ce +Thil, il était bien vieux alors.</p> + +<p>—Éloi n'étant pas esclave, et jouissant des fruits de son travail, +a dû devenir très-riche, père Bonaïk?</p> + +<p>—Oui, mes enfants, très-riche; car Dagobert, succédant à Clotaire II, +son père, garda Éloi pour orfévre; mais le bon Éloi, se souvenant +de sa dure condition d'artisan, et du sort cruel des esclaves +qui avaient souvent été ses compagnons de travail, dépensait, lorsqu'il +fut riche, tout son gain au rachat des esclaves; il en délivrait +quelquefois vingt, trente, cinquante en un jour; souvent même il +allait à Rouen acheter des cargaisons entières de captifs des deux +sexes, qu'on amenait de tous pays en cette cité fameuse par son marché +de chair humaine. On voyait parmi ces malheureux des Romains, +des Gaulois, des Anglais, même des Maures; mais surtout des +Saxons. S'il arrivait que le bon Éloi n'eût pas assez d'argent pour +acheter les esclaves, il leur donnait, pour soulager leur misère, tout +ce qu'il possédait. «—Que de fois, sa bourse épuisée,—me disait +Thil, son apprenti favori,—j'ai vu mon maître vendre son manteau, +sa ceinture, et jusqu'à sa chaussure.»—Mais il faut vous dire, mes +enfants, que ce manteau, cette ceinture, cette chaussure, étaient brodés +d'or, souvent enrichis de perles; car le bon Éloi, qui ornait les +vêtements des autres, se plaisait aussi à orner ses habits, et, dans sa +jeunesse, il allait toujours magnifiquement vêtu.</p> + +<p>—C'était bien le moins qu'il se parât, lui qui parait autrui. Ce +n'est pas comme nous, qui travaillons l'or et l'argent et ne quittons +jamais nos haillons.</p> + +<p>—Mes pauvres enfants, nous sommes esclaves, tandis qu'Éloi +avait le bonheur d'être libre; mais de cette liberté il usait pour le +bonheur de son prochain. Il avait autour de lui plusieurs serviteurs +qui l'adoraient; j'en ai connu quelques-uns qui se nommaient <i>Bauderic</i>, +<i>Tituen</i>, <i>Buchin</i>, <i>André</i>, <i>Martin</i> et <i>Jean</i>. Vous voyez que le +vieux Bonaïk ne manque pas de mémoire; mais comment ne pas se +rappeler tout ce qui touche le bon Éloi?</p> + +<p>—Savez-vous, maître, que c'est un honneur pour nous, pauvres +esclaves-orfévres, d'avoir eu un tel homme dans notre état?</p> + +<p>—Si c'est un honneur, mes enfants! certes, il faut nous en enorgueillir. +Imaginez-vous donc que la réputation de charité du bon +Éloi était si grande, si grande! que l'on connaissait son nom dans +toute la Gaule, et en d'autres pays encore. Les étrangers tenaient à +honneur de visiter cet orfévre, à la fois si grand artiste et si grand +homme de bien. Aussi, lorsqu'à Paris l'on demandait sa demeure, le +premier passant répondait: «Tu veux savoir où loge le bon Éloi? +va à l'endroit où tu trouveras le plus grand nombre de pauvres +rassemblés, c'est là qu'il demeure[A].»</p> + +<p>—Oh! le bon Éloi!—dit l'un des jeunes gens, les yeux humides +de larmes.—Oh! le bon Éloi! le bien nommé!</p> + +<p>—Oui! mes amis! car il était aussi actif pour la charité que +pour le travail. Le soir, à l'heure du repas, il envoyait ses serviteurs +de différents côtés pour rassembler ceux qui souffraient de la faim +et les voyageurs malheureux. On les lui amenait, il leur donnait à +manger; remplissant auprès d'eux l'office d'un serviteur, il débarrassait +les uns de leurs fardeaux, répandait de l'eau tiède sur les +mains des autres, versait le vin dans les coupes, rompait le pain, +tranchait la viande, la distribuait; puis, après avoir ainsi servi chacun +avec une joie douce, il allait s'asseoir sur un siége; seulement +alors il prenait sa part du repas qu'il offrait à ces pauvres gens.</p> + +<p>—Et quel visage avait-il, père Bonaïk, ce bon Éloi? on aime à se +figurer un tel homme.</p> + +<p>—Il était grand de taille et avait le visage coloré. Dans sa jeunesse, +m'a dit Thil, son apprenti, sa chevelure noire bouclait naturellement; +sa main, quoique endurcie par le marteau, était blanche +et bien faite; il y avait quelque chose d'angélique dans son visage: +son regard loyal était cependant rempli de finesse.</p> + +<p>—C'est ainsi, père Bonaïk, que j'aime à me le représenter, vêtu +de ses magnifiques habits, qu'il vendait souvent pour racheter des esclaves.</p> + +<p>—Lorsque l'âge vint, le bon Éloi, renonçant à toute magnificence, +ne porta plus qu'une robe de laine grossière avec une corde pour +ceinture... Vers quarante ans, il fut nommé évêque de Noyon.</p> + +<p>—Lui... évêque?</p> + +<p>—Oui, mes enfants... Affligé de voir tant de cupides et méchants +prélats dévorer le bien des pauvres qu'il aimait tant, le bon +Éloi demanda au roi l'évêché de Noyon, se disant que cet évêché +serait au moins gouverné selon la douce morale de Jésus, et +il la pratiqua jusqu'à la fin de sa vie, sans renoncer à son art; +il fonda plusieurs monastères où il établit de grands ateliers d'orfévrerie, +sous la direction des apprentis qu'il avait formés dans l'abbaye +de Solignac, entre autres, en Limousin. Ce fut là, mes enfants, +que je fus conduit esclave à seize ans, après beaucoup de vicissitudes; +car je suis né en Bretagne... dans cette Bretagne encore +libre aujourd'hui, et que je ne reverrai plus, quoique cette abbaye ne +soit pas très-éloignée du berceau de ma famille.—Et le vieillard, +qui n'avait pas jusqu'alors discontinué de travailler à la crosse abbatiale +qu'il ciselait, laissa tomber sur ses genoux la main qui tenait +son burin. Pendant quelques instants il resta muet et pensif; puis +se réveillant bientôt, comme en sursaut, il reprit, s'adressant aux +jeunes esclaves, étonnés de son silence:—Mes enfants, je me suis +laissé entraîner malgré moi à des souvenirs à la fois doux et amers +pour mon cœur... Que vous disais-je?</p> + +<p>—Vous nous disiez, père Bonaïk, que vous aviez été conduit esclave +à seize ans à l'abbaye de Solignac, en Limousin.</p> + +<p>—Oui... et c'est là où, pour la première fois, je vis ce grand artisan. +Chaque année, il quittait Noyon pour venir visiter ce monastère. +Il y avait établi, comme abbé, Thil le Saxon, son ancien apprenti, +qui dirigeait l'atelier d'orfévrerie. Il était bien vieux alors, le +bon Éloi; mais il aimait à venir à l'atelier surveiller et diriger nos +travaux. Souvent il prenait de nos mains la lime et le burin pour +nous montrer la manière de nous en servir, et cela si paternellement, +que tous les cœurs étaient à lui. Ah! c'était le bon temps... Les +esclaves ne pouvaient quitter les terres du monastère, mais ils étaient +aussi heureux qu'on peut l'être en servitude; car, à chaque visite, +Éloi s'enquérait d'eux, pour savoir s'ils étaient doucement traités; +mais après la mort du bon Éloi, le père des pauvres et des esclaves, +tout changea.</p> + +<p>Le vieil orfévre en était là de son récit, lorsque la porte de l'atelier +s'ouvrit, et deux nouveaux personnages entrèrent: l'un était le +seigneur Ricarik, intendant de l'abbaye, Frank à figure basse et +dure; l'autre était <i>Septimine la Coliberte</i>, de qui Berthoald, plusieurs +jours auparavant, avait demandé et obtenu la liberté, ainsi que celle +de sa famille. Depuis son départ de l'abbaye de Saint-Saturnin, la +pauvre enfant était presque méconnaissable, tant elle avait souffert et +pleuré; elle suivait l'intendant silencieuse et confuse.</p> + +<p>—Notre sainte dame l'abbesse Méroflède t'envoie cette esclave,—dit +Ricarik au vieil orfévre en lui désignant du geste Septimine, qui, +honteuse de se trouver parmi ces jeunes gens, n'osait lever les yeux.—Méroflède +l'a achetée hier au juif Mardochée... Il faut que tu apprennes +à cette fille à nettoyer les bijoux; notre sainte abbesse la +conservera près d'elle pour cet emploi. Il faut que dans un mois, au +plus tard, cette esclave soit dressée à ce service, sinon elle sera châtiée +et toi aussi.</p> + +<p>À ces mots, la Coliberte tressaillit, et pour la première fois elle osa +lever les yeux sur le vieillard, qui, s'approchant d'elle, lui dit avec +bonté:—Ne craignez rien, mon enfant; avec un peu de bon vouloir +de votre part nous pourrons satisfaire aux désirs de notre sainte +abbesse. Vous travaillerez là, près de moi, et je vous donnerai tous +mes soins...</p> + +<p>Pour la première fois, depuis longtemps, les traits de la jeune +fille exprimèrent d'autres sentiments que ceux de la crainte et du +chagrin. Elle leva timidement les yeux sur Bonaïk, et, frappée de la +douceur de ses traits vénérables, elle lui dit avec l'accent d'une profonde +reconnaissance:—Oh! merci, bon père! merci! d'avoir ainsi +pitié de moi.</p> + +<p>Tandis que les apprentis échangeaient à voix basse quelques remarques +sur la beauté de leur nouvelle compagne de travail, Ricarik, +qui portait sous son bras un coffret, dit au vieillard:—Je t'apporte +de l'or et de l'argent pour fabriquer la ceinture que tu sais, ainsi +que le vase de forme grecque; notre dame Méroflède est impatiente +de posséder ces deux objets.</p> + +<p>—Ricarik, je vous l'ai dit, ce que vous m'avez déjà apporté, +soit en morceaux, soit en sous d'or et d'argent, ne suffit point; tout +est là dans le coffre de fer, dont, ainsi que moi, vous avez la clef. Il +faudrait de plus, pour parfaire une de ces belles ceintures d'or, pareille +à celles que j'ai vu fabriquer dans les ateliers fondés par l'illustre +Éloi, il faudrait une vingtaine de perles et pierreries.</p> + +<p>—J'ai ici dans ce sac et cette cassette autant d'or, d'argent et de +pierreries qu'il t'en faudra... tiens...—Et Ricardik versa d'abord +sur l'établi du vieil orfévre le contenu d'un sac de sous d'argent, puis +il tira de la cassette un assez grand nombre de sous d'or, plusieurs +lames, aussi d'or, bossuées, comme si elles eussent été arrachées +de l'endroit qu'elles ornaient, et enfin, un reliquaire d'or enrichi de +pierreries.—Auras-tu ainsi suffisamment d'or et de pierreries?</p> + +<p>—Je le crois; ces pierreries sont superbes... ce reliquaire est +orné de rubis sans pareils.</p> + +<p>—Ce reliquaire, donné à notre sainte abbesse, contient un pouce +de <i>Saint-Loup</i>.</p> + +<p>—Ricarik, lorsque j'aurai déchâssé les rubis et fondu l'or du reliquaire, +que ferai-je du pouce?</p> + +<p>—Quel pouce?</p> + +<p>—Le bienheureux pouce du bienheureux Saint-Loup, qui est +là-dedans?</p> + +<p>—Eh! fais-en ce que tu voudras... porte-le en relique!</p> + +<p>—Alors, je vivrai deux cents ans au moins.</p> + +<p>—Qu'examines-tu là?</p> + +<p>—Ces sous d'argent: quelques-uns ne me semblent pas de bon +aloi.</p> + +<p>—Quelque colon m'aura friponné... C'est aujourd'hui le jour où +ils payent leur redevance; l'on dirait, quand ils donnent leur argent, +qu'ils s'arrachent la peau. Malheureusement il est trop tard +pour découvrir les fripons qui auront donné ces mauvais sous d'argent; +mais, j'y songe, quelques colons sont en retard, ils viendront +sans doute payer à l'heure où les esclaves de l'abbaye apportent leur +redevance en nature, tu seras là, tu examineras les pièces d'argent, +et malheur au larron qui donnerait une pièce de mauvais aloi!</p> + +<p>—Je ferai selon votre volonté... Nous allons serrer ces métaux +précieux et les pierreries dans le coffre de fer, en attendant que je +les mette en œuvre.</p> + +<p>—Cela me fait songer qu'hier je n'ai point visité le coffre.</p> + +<p>Pendant que le Frank, ayant ouvert le coffre, examinait son contenu, +le vieil orfévre, se rapprocha des jeunes apprentis et leur dit à +voix basse:—Mes enfants, jusqu'ici j'ai toujours pris votre défense +contre nos maîtres, palliant ou cachant vos fautes, afin de vous +épargner des châtiments quelquefois mérités...</p> + +<p>—C'est vrai, père Bonaïk.</p> + +<p>—En retour, je vous demande de traiter comme une sœur cette +pauvre enfant qui est là toute tremblante. Je vais sortir avec l'intendant +durant une heure peut-être, promettez-moi d'être réservés en +vos propos pendant mon absence: ne confusionnez pas cette jeune +fille. Que le chagrin qu'elle semble éprouver vous la rende respectable...</p> + +<p>—Ne craignez rien, père Bonaïk, nous ne dirons rien qu'une +nonne ne puisse entendre.</p> + +<p>—Cela ne me suffit point du tout; promettez-moi de ne dire que +ce que vous diriez devant votre mère.</p> + +<p>—Nous vous le promettons, maître Bonaïk.</p> + +<p>Cet entretien avait eu lieu à l'autre bout de l'atelier, tandis que +Ricarik inventoriait le contenu du coffre. Le vieillard revint alors +près de Septimine, et lui dit à demi-voix:—Mon enfant, je vais +vous quitter pendant quelques instants; mais, rassurez-vous, ces +jeunes gens vous traiteront en sœur.</p> + +<p>À peine Septimine avait-elle remercié le vieillard par un regard +rempli de gratitude, que l'intendant dit en fermant le coffre:—Et +l'on n'a pas de nouvelles d'Eleuthère, ce fuyard?</p> + +<p>Le vieil orfévre fit un signe d'intelligence aux esclaves qui avaient +tous levé la tête au moment où le nom d'Eleuthère avait été prononcé; +tous se remirent à leurs travaux, tandis que le vieillard +disait à l'intendant:—Vous le voyez, Ricarik, rien ne manque dans +le coffre.</p> + +<p>—Tout esclave est larron... s'il ne dérobe rien, ce n'est pas l'envie +de voler qui lui manque.—Puis refermant le coffre:—Ainsi donc +aucune nouvelle de cet Eleuthère?</p> + +<p>—Aucune.</p> + +<p>—Que peut-il être devenu?</p> + +<p>—Nous ne savons.</p> + +<p>—Cette disparition doit cependant vous étonner, vous autres?—dit +Ricarik en promenant son regard perçant sur les apprentis.</p> + +<p>—Il aura trouvé moyen de s'enfuir,—dit le jeune garçon qui +avait cru reconnaître Eleuthère dans le cloître;—il avait depuis +longtemps l'idée de se sauver.</p> + +<p>—Oui, oui,—répétèrent les deux autres apprentis,—Eleuthère +nous avait toujours dit qu'il voulait se sauver.</p> + +<p>—Ah! il vous l'avait dit?</p> + +<p>—Oui, seigneur Ricarik.</p> + +<p>—Et pourquoi ne m'en avez-vous pas instruit, chiens d'esclaves?—s'écria +l'intendant.—Vous êtes donc ses complices?</p> + +<p>Les jeunes gens restèrent cois, les yeux baissés. Le Frank ajouta:</p> + +<p>—Ah! vous avez gardé le silence! votre échine vous cuira!</p> + +<p>—Ricarik,—reprit le vieil orfévre,—ces jeunes gens babillent +comme des geais, et m'ont pas plus de cervelle que ces oisillons... +Eleuthère a souvent dit comme tant d'autres: «Ah! que je voudrais +donc courir les champs au lieu d'être tenu à l'atelier de l'aube au +soir!» Voilà ce que ces garçons appellent ses confidences; pardonnez-leur +donc; de plus, songez-y, notre sainte dame Méroflède +est impatiente d'avoir la ceinture et le vase; or, si vous faites châtier +mes apprentis, ils passeront plus de temps à se frotter l'échine +qu'à manier la lime et le marteau, et notre travail n'avancera guère.</p> + +<p>—Soit, ils seront châtiés plus tard, car il faut non-seulement que +toi et eux vous travailliez le jour, mais encore la nuit: le jour vous +façonnerez l'or et l'argent; la nuit vous fourbirez le fer.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Ce soir on apportera ici des armes que j'ai envoyé acheter à +Nantes.</p> + +<p>—Des armes!—dit le vieillard fort surpris,—des armes! les +Arabes menacent-ils encore le cœur de la Gaule?</p> + +<p>—Vieillard, on t'enverra ce soir des armes, veille à ce que les +lances soient bien aiguisées, les épées bien affilées, les haches bien +tranchantes; ne t'inquiète pas du reste. Mais voici l'heure où les esclaves +apportent leurs redevances; les colons retardataires sont sans +doute avec eux pour payer leur redevance en argent. Suis-moi, afin +de vérifier si ces larrons ne me donnent point de pièces de mauvais +aloi.</p> + +<p>Bonaïk, avant de quitter Septimine, lui dit tout bas:—Rassurez-vous, +mon enfant, je reviens bientôt.—Puis passant auprès de +l'établi des apprentis, il ajouta:—Tout à l'heure je vous ai encore +sauvés des lanières. Songez à votre promesse: soyez réservés à +l'égard de cette jeune fille.</p> + +<p>Le vieil orfévre quittant l'atelier avec Ricarik, le suivit sous un +immense hangar situé au dehors de l'abbaye. Là étaient déjà réunis +presque tous les esclaves et colons qui apportaient au monastère +leurs redevances. Il y avait ainsi par an quatre jours fixés pour le +payement des grandes redevances. À ces époques les produits des +terres, si péniblement cultivées par les Gaulois, affluaient à l'abbaye; +l'abondance et l'oisiveté régnaient ainsi dans ce saint lieu comme +dans tant d'autres monastères, tandis que les populations asservies +qui, par leur écrasant labeur, produisaient seules cette abondance, à +peine abritées sous des masures de boue et de roseaux, vivaient au +milieu d'une misère atroce, accablées de charges de toutes sortes. +Le vieil orfévre et l'intendant de l'abbaye de Meriadek se rendirent +donc dans l'immense hangar où étaient réunies toutes les richesses +variées d'une terre féconde, richesses qui auraient pu assurer le +bien-être de ceux qui les avaient créées à force de sueurs et de privations; +pourtant ceux-là venaient religieusement, dans leur soumission +catholique, augmenter le superflu de la fainéantise abbatiale +en se privant du nécessaire. Rien n'était à la fois plus triste et plus +animé que ce tableau d'un jour de redevance: ces hommes des +champs, à peine vêtus, esclaves ou colons, dont la maigreur trahissait +l'infortune, arrivaient, portant sur leurs épaules ou charroyant +les produits les plus nombreux et les plus variés. Au bruit +tumultueux de la foule, se joignaient les bêlements des moutons et +des veaux, le grognement des porcs, les beuglements des bœufs, le +gloussement des volailles, animaux que les redevanciers apportaient +ou amenaient vivants; d'autres ployaient sous le poids de grands +paniers remplis d'œufs, de fromage, de beurre ou de gâteaux de +miel; d'autres roulaient des tonneaux de vin, conduits jusqu'à +l'abbaye sur des espèces de traîneaux; ailleurs on déchargeait des +chariots de leurs pesants sacs de froment, de seigle, d'épeautre, d'avoine +ou de graine de moutarde. Là s'amoncelaient le foin et la +paille, plus loin s'empilait le bois de chauffage ou de charpente, tel +que poutres, voliges, bardeaux (petites planchettes de chêne pour +couvrir les toits), échalas pour les vignes, pieux pour les clôtures; les +esclaves forestiers apportaient des daims et des sangliers, venaison +destinée à être fumée; des colons amenaient en laisse des chiens courants +pour la vénerie qu'ils devaient élever, ou tenaient en cage des +faucons et des éperviers qu'ils devaient dénicher pour la fauconnerie; +d'autres, taxés à un certain nombre de livres de fer et de plomb, nécessaires +à l'entretien des bâtiments de l'abbaye, apportaient ces métaux; +plus loin, c'étaient des rouleaux de toile de lin, des ballots de +laine ou de chanvre à filer, d'immenses pièces de serge tissée au métier, +des paquets de peaux de mouton, de bœuf ou de veau, corroyées, +toutes préparées pour la main-d'œuvre. Il y avait encore des redevanciers +tenus de fournir une certaine quantité de livres de cire, +d'huile, de savon, et jusqu'à des torches de bois résineux, des paniers, +de l'osier, de la corde tissée, des haches, des cognées, des +houes, des bêches et autres instruments aratoires[B].</p> + +<p>Ricarik s'était assis dans l'un des coins du hangar, auprès d'une +table, pour percevoir les taxes en argent des colons retardataires, +tandis que plusieurs sœurs tourières du monastère, vêtues de leurs +robes noires et de leurs voiles blancs, allaient de groupe en groupe, +tenant un parchemin où elles inscrivaient les redevances en nature. +Le vieil orfévre, debout auprès de Ricarik, examinait l'un après +l'autre les sous ou les deniers d'argent et de cuivre que donnaient en +payement les redevanciers, et trouvait toute monnaie de bon aloi; il +eût craint d'exposer par son refus ces pauvres gens à de mauvais +traitements, car l'intendant était un homme impitoyable. Les colons +hors d'état de payer ce jour-là formaient un groupe assez nombreux, +attendant avec anxiété l'appel de leurs noms; plusieurs étaient accompagnés +de leurs femmes et de leurs enfants; ceux qui purent +payer leur taxe s'étant acquittés, Ricarik appela à haute voix Sébastien. +Le colon s'avança tout tremblant; sa femme et ses deux enfants, +aussi misérablement vêtus que lui.</p> + +<p>—Non-seulement tu n'as cas payé ta redevance fixée à vingt sous +d'argent,—dit l'intendant,—mais, la semaine passée, tu as refusé +de charroyer des laines, des toiles de lin et des peaux corroyées, que +l'abbesse envoyait vendre à Rennes.</p> + +<p>—Hélas! seigneur, si je n'ai pas payé ma redevance, c'est que +peu de temps avant la moisson l'ouragan a couché mes blés mûrs. +J'aurais pu en retirer quelque chose s'ils avaient été moissonnés à +temps; mais les esclaves qui cultivent avec moi ont été requis cinq +jours sur sept pour travailler aux nouvelles clôtures du parc de l'abbaye +et pour curer l'un des étangs. Seul, je ne pouvais moissonner +le champ; de grandes pluies sont venues, le blé a germé sur terre, +la récolte a été perdue. Il me restait un champ d'épeautre, moins +maltraité par l'ouragan; mais ce champ avoisine la forêt de l'abbaye, +et les cerfs ont, comme l'an passé, ravagé ma moisson sur pied.</p> + +<p>Ricarik haussa les épaules et ajouta:—Tu dois en outre six charretées +de foin, tu ne les as pas apportées; cependant les prairies du +domaine que tu cultives sont excellentes; tu pouvais avec le surplus +des six charretées te procurer de l'argent.</p> + +<p>—Hélas! seigneur, je ne vois jamais la première coupe de ces +prés; les troupeaux qui appartiennent en propre à l'abbaye viennent +paître sur mes terres dès le printemps; si, pour les garder, j'y mets +des esclaves, tantôt ils sont battus par ceux du monastère, tantôt +ils les battent; mais toujours leurs bras me font faute. De plus, vous +le savez, seigneur, presque chaque jour amène sa redevance personnelle: +aujourd'hui il nous faut aller façonner les vignes de l'abbaye: +demain, labourer, herser, ensemencer ses terres, charroyer ses récoltes, +construire ses clôtures; il a fallu, de plus, creuser des tranchées +dans la chaussée des Étangs, lorsque l'abbesse a craint de voir +le couvent attaqué par des bandes errantes. Il nous a aussi fallu en +ce temps-là faire le guet... Aussi, que voulez-vous, seigneur, lorsque +sur trois nuits on est forcé d'en veiller deux pour la sûreté de l'abbaye, +et qu'il faut se remettre à l'ouvrage dès l'aube, la fatigue est +grande et le temps manque.</p> + +<p>—Et les charrois que tu as refusés?</p> + +<p>—Refusé! non seigneur; lors du dernier charroi que mes chevaux +ont dû faire pour le service de l'abbaye, l'un d'eux a été fourbu +par suite d'une charge trop lourde et d'un trop long trajet: il est +mort... Il ne me restait qu'un cheval très-chétif; à lui seul pouvait-il +traîner le chariot pesamment chargé de toiles, de peaux et de laines +que l'on voulait me donner à conduire?</p> + +<p>—Ainsi, tu n'as plus qu'un cheval? Comment cultiveras-tu tes +terres? comment t'acquitteras-tu des redevances que tu dois et de +celles de l'an prochain?</p> + +<p>—Hélas! seigneur, je suis dans un embarras cruel; j'ai amené +ma femme et mes enfants que voici; ils se joignent à moi pour vous +implorer et vous demander la remise de ce que je dois; peut-être à +l'avenir n'éprouverai-je pas tant de désastres coup sur coup.</p> + +<p>Et à un signe du malheureux Gaulois, sa femme et ses enfants se +jetèrent aux pieds du Frank en l'implorant avec larmes. Alors il dit +au colon:—Tu as sagement fait d'amener ici ta femme et tes enfants, +tu m'épargnes la peine de les envoyer chercher. Je connais certain +juif de Nantes, nommé Mardochée; il prête sur les personnes[C]; ta +femme et tes deux enfants, déjà en âge de travailler, peuvent valoir, +à eux trois, dix-huit à vingt sous d'or, le juif en payera au moins dix +comptant, sur lesquels je prélèverai le prix du charroi que tu aurais +dû faire et le prix d'un bon cheval de trait que je t'achèterai pour +remplacer celui que tu as perdu... Lorsque tu rembourseras le juif de +ses avances, il te rendra ta femme et tes enfants[D].</p> + +<p>Le colon et sa famille avaient écouté l'intendant avec une sorte de +stupeur douloureuse; mais bientôt ils éclatèrent en sanglots et en +prières.—Seigneur,—disait le Gaulois,—vendez-moi, si vous le +voulez, comme esclave, ma condition ne sera pas pire que celle où +je vis; mais ne me séparez pas de ma femme et de mes enfants... +Jamais je ne pourrai payer mes redevances arriérées et rembourser +le juif; je préfère l'esclavage avec les miens à ma misérable vie de +colon!</p> + +<p>—Assez! assez!...—dit Ricarik,—je tiens à toi; tu es un bon +cultivateur, mais tu as à nourrir une famille trop nombreuse, cela +te ruine... Lorsque tu n'auras à subvenir qu'à tes seuls besoins, tu +pourras payer tes redevances, et le prêt de Mardochée te mettra à +même de continuer ta culture.—Et, s'adressant à l'un de ses +hommes:—Que l'on emmène la femme et les enfants de Sébastien... +Justement le juif Mardochée se trouve ici.</p> + +<p>Bonaïk tâcha d'apitoyer le Frank sur le sort de cette pauvre famille +gauloise; ses supplications furent inutiles. Ricarik continuait d'appeler +par leurs noms d'autres colons retardataires, lorsqu'on amena +devant lui un jeune garçon de dix-sept à dix-huit ans, qui se débattait +vigoureusement contre ceux qui l'entraînaient en s'écriant +courroucé:—Laissez-moi! laissez-moi! j'ai apporté pour la redevance +de mon père trois faucons et deux autours pour le <i>perchoir</i> de +l'abbesse. Je les ai dénichés au risque de me briser les os... que +voulez-vous de plus?</p> + +<p>—Ricarik,—dit l'un des deux esclaves de l'abbaye qui amenaient +le jeune garçon,—nous étions près de la clôture de la cour du perchoir, +lorsque nous avons vu un épervier, encore chaperonné, qui +venait sans doute de s'échapper des mains du fauconnier. L'oiseau a +quelque peu volé; puis, sans doute empêché par son chaperon, il +est allé s'abattre près de la clôture: aussitôt le jeune garçon a jeté +son bonnet sur l'épervier, puis s'est précipité à terre pour s'emparer +de l'oiseau qu'il a mis dans son bissac. Nous avons alors couru et +saisi le larron sur le fait. Voici le bissac; l'épervier est encore dedans +tout chaperonné.</p> + +<p>—Qu'as-tu à répondre!—demanda Ricarik au jeune garçon, +qui resta sombre et silencieux.—Tu n'oses pas nier avoir voulu voler +l'épervier? Sais-tu de quelle manière la loi punit le vol de l'épervier? +elle condamne le voleur à payer trois sous d'argent ou à se +laisser manger six onces de chair sur la poitrine par l'oiseau[E], or, +cette loi, j'ai fort envie de te l'appliquer, elle serait d'un salutaire +exemple pour les larrons d'éperviers... Qu'en dis-tu?</p> + +<p>—Je dis,—reprit audacieusement le jeune garçon,—je dis que +si notre abbesse du diable, que tu dois représenter au naturel, car +je ne l'ai jamais vue, donne en pâture à ses oiseaux de chasse notre +chair, seul bien qu'elle nous laisse, elle le peut, puisque je ne saurais +m'échapper; mais aussi vrai que je m'appelle <i>Broute-Saule</i>, tôt +ou tard je me vengerai!</p> + +<p>—Tu es un insolent scélérat!—s'écria l'intendant furieux.—Il +me plaît à moi de t'appliquer la loi de l'épervier!</p> + +<p>—Et si j'en réchappe, il me plaira de te répondre par la loi du +couteau, qui est la loi de tous pays, pourvu que pour l'appliquer l'on +ait le cœur ferme, la main sûre...</p> + +<p>—Qu'on le saisisse!—s'écria Ricarik,—qu'on l'attache sur un +des bancs qui sont au dehors du hangar, afin que son châtiment soit +public... Que la chair de sa poitrine soit donnée en pâture à l'oiseau; +il becquettera dans le vif jusqu'à ce que je dise: assez!</p> + +<p>—Oh! bourreau!—s'écria Broute-Saule que l'on entraînait,—si +je peux quelque jour, un couteau à la main, te joindre en un lieu +écarté, toi ou ton abbesse du diable, vous aurez beau dire <i>assez</i>, moi, +vous frappant, je dirai: Non, ce n'est pas assez!</p> + +<p>—Misérable sacrilége! tu oses dire que tu lèverais le poignard +sur notre vénérable abbesse, notre sainte mère en Christ!</p> + +<p>La foule des esclaves assistant à cette scène éclata en violents murmures +d'indignation contre Broute-Saule, assez impie pour parler +ainsi de l'abbesse Méroflède; et ces malheureux, dans, leur hébétement +farouche, se pressèrent, curieux d'assister à son supplice. Le +jeune Gaulois, nu jusqu'à la ceinture, fut garrotté sur un banc au +dehors du hangar; Ricarik, afin d'appâter l'oiseau carnivore, tira +son couteau et fit une légère blessure au sein droit du patient; +l'épervier, à la vue du sang, enfonça ses serres, aiguës dans la +blanche et large poitrine de Broute-Saule, dont il commença de +becqueter la chair vive. L'esclave, impassible malgré la douleur, +tâchait de redresser la tête afin de voir l'oiseau, et disait:—Mange, +mange, épervier de la sainte abbesse Méroflède... mange, c'est de +la chair gauloise!</p> + +<p>Soudain on entendit le pas de plusieurs chevaux. Bientôt les esclaves +et les colons, témoins du supplice de Broute-Saule, s'agenouillèrent +en disant:—L'abbesse! notre sainte abbesse!</p> + +<p>C'était l'abbesse Méroflède. Elle montait hardiment un vigoureux +étalon gris à crins noirs. Curieuse de savoir la cause du rassemblement +groupé en dehors du hangar, l'abbesse arrêta brusquement sa +monture, qui, rongeant impatiemment son frein d'argent couvert +d'écume, creusa la terre de son sabot. Méroflède, vêtue d'une longue +robe noire, avait sur la tête un voile blanc dont les plis encadraient +son visage et son menton; par-dessus le costume monastique +elle portait, agrafé à la hauteur du cou, une sorte de mante flottante +d'étoffe rouge à capuchon. Cette femme, d'une taille svelte, souple +et élevée, avait alors environ trente ans; ses traits eussent été beaux, +sans leur expression tour à tour sensuelle, insolente ou farouche. +Son visage, pâli par les excès, défiait, par l'éclat de son teint éblouissant, +la blancheur des voiles qui l'entouraient; de même que la couleur +de sa mante luttait d'incarnat avec ses lèvres pourpres et charnues, +ombragées d'une légère moustache d'un roux doré; son nez, +recourbé, se terminait par des narines presque toujours palpitantes +et gonflées; ses grands yeux, vert de mer, étincelaient sous ses épais +sourcils roux. Méroflède s'était arrêtée à la vue du rassemblement +qui encombrait les abords du hangar, la foule s'agenouillant au +passage de l'abbesse, découvrit ainsi à ses regards le jouvenceau +demi-nu, dont l'épervier commençait à déchiqueter la robuste poitrine... +À l'aspect de Méroflède, Broute-Saule tourna vers elle son +hardi visage encadré de sa chevelure noire et bouclée. Alors, malgré +la douleur atroce que lui causaient les morsures de l'oiseau, le jeune +Gaulois, dont les traits exprimèrent soudain la stupeur et l'admiration, +s'écria d'une voix assez haute pour être entendue de l'abbesse:</p> + +<p>—Qu'elle est belle!</p> + +<p>Méroflède, immobile, appuyant sur sa cuisse la main gantée dont +elle tenait sa houssine, ne quitta pas des yeux l'esclave dont l'épervier +becquetait toujours la chair vive; mais Broute-Saule, insensible +à la souffrance, répétait à demi-voix en contemplant l'abbesse avec +une sorte de ravissement:—Qu'elle est belle! oh! qu'elle est +belle!...</p> + +<p>Au bout de quelques instants de ce spectacle, les narines de Méroflède +se gonflèrent davantage encore; la prunelle de ses grands +yeux verts, toujours fixés sur le jeune esclave, sembla se dilater; +cette horrible femme appelant alors Ricarik d'une voix légèrement +altérée, se pencha sur sa selle, dit au Frank quelques mots à l'oreille; +jetant un dernier regard sur Broute-Saule, elle partit au +galop, sans songer à donner aux esclaves et aux colons agenouillés +la bénédiction que ces fervents catholiques attendaient de leur sainte +abbesse.</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>Berthoald, en quittant le couvent de Saint-Saturnin, s'était mis en +route avec ses hommes, afin de se rendre à l'abbaye de Meriadek, +généreux don de Karl-Marteau. La marche de cette troupe de Franks +avait été retardée par la rupture de deux ponts, qu'ils trouvèrent à +demi démolis sur leur route, et par la dégradation des chemins, où +plusieurs fois s'embourbèrent les chariots qui contenaient la part du +butin de ces guerriers, ainsi que plusieurs esclaves arabes et gauloises, +prises par eux dans les environs de Narbonne, lors du siége de +cette ville.</p> + +<p>Le surlendemain du jour où Broute-Saule avait été livré aux +serres de l'épervier, Berthoald et ses hommes arrivèrent enfin non +loin de Nantes. Le soleil baissait, la nuit approchait. Le jeune chef, +à cheval, devançait de quelques pas ses compagnons. Parmi ceux-ci, +plusieurs nouveaux venus de Germanie, lors des incessantes recrues +faites par Karl-Marteau au delà du Rhin, avaient l'air aussi farouches, +aussi sauvages que les premiers soldats de Clovis; comme ceux-là, ils +étaient vêtus de peaux de bêtes, et portaient leurs cheveux reliés au +sommet de la tête, ainsi que les portait, il y avait plus de deux +siècles, Neroweg, un des leudes du roi des Franks; les autres guerriers +étaient casqués et cuirassés. Berthoald se montrait réservé, +presque hautain avec les hommes de sa bande; entre eux, ils lui reprochaient +sa froideur, sa fierté; mais l'ascendant de son brillant +courage, dont ils lui avaient vu donner tant de preuves éclatantes, +sa force physique redoutable, sa rare dextérité à manier les armes, la +promptitude de ses expédients de guerre, enfin la haute faveur dont +il jouissait auprès de Karl, imposaient à ces farouches guerriers. Berthoald +chevauchait donc seul à la tête de sa troupe. Souvent, depuis +son départ de l'abbaye de Saint-Saturnin, il était devenu rêveur en +se rappelant la charmante image de Septimine la Coliberte; il songeait +à cette jeune fille, lorsque Richulf, l'un des guerriers franks, +rejoignant le jeune chef, lui dit:—D'après les renseignements que +nous avons pris en route, nous devons être dans le voisinage de +Nantes; <i>notre</i> abbaye doit se trouver non loin d'ici... Voilà des esclaves +travaillant aux champs; si nous les interrogions?</p> + +<p>Berthoald, sortant de sa rêverie, fit un signe de tête affirmatif à +son compagnon: tous deux pressèrent l'allure de leurs chevaux.</p> + +<p>—Moi,—dit en chevauchant Richulf, espèce de géant germain, +au ventre énorme,—moi, je ris d'avance de la figure de l'abbé +de <i>notre</i> couvent, lorsque nous allons lui dire: Nous sommes ici par +la grâce du bon Karl; cède-nous la place et ouvre-nous ta cave et +ton garde-manger.</p> + +<p>Berthoald, étant arrivé auprès des esclaves, dit à l'un d'eux:—L'abbaye +de Meriadek est-elle loin d'ici?</p> + +<p>—Non, seigneur; la route de traverse que vous voyez là-bas, +bordée de peupliers, y conduit.</p> + +<p>—Est-ce un abbé ou une abbesse qui est à la tête de cette abbaye?</p> + +<p>—C'est notre sainte dame Méroflède.</p> + +<p>—Une abbesse!—reprit Berthoald un peu surpris. Puis, souriant, +il ajouta:—Est-elle jeune et jolie, l'abbesse Méroflède?</p> + +<p>—Seigneur, je ne sais... je ne l'ai jamais vue que de loin, enveloppée +dans ses voiles.</p> + +<p>—Si elle s'enveloppe dans ses voiles, elle doit être vieille et laide +en diable,—reprit Richulf en hochant la tête.—Mais, réponds, +esclave: les terres de l'abbaye sont-elles fertiles? Y a-t-il de nombreux +troupeaux de porcs? moi, j'aime fort le porc!</p> + +<p>—Les terres de l'abbaye sont très-fertiles, seigneur... les troupeaux +de porcs et de moutons très-nombreux. Il y a deux jours, nous +avons porté nos redevances à l'abbaye, les colons leur argent, et +c'est à peine si le vaste hangar du monastère pouvait contenir le bétail +et les provisions de toutes sortes.</p> + +<p>—Berthoald,—dit le Frank,—Karl-Marteau nous a généreusement +partagés; mais nous arrivons deux jours trop tard: les redevances +sont payées, peut-être consommées; nous ne trouverons plus +de porcs...</p> + +<p>Le jeune chef ne parut pas partager les appréhensions de son +compagnon, et dit à l'esclave:—Ainsi, pauvre homme, cette +route bordée de peupliers conduit à l'abbaye de Meriadek?</p> + +<p>—Oui, seigneur; dans une demi-heure vous y serez.</p> + +<p>—Merci de tes renseignements,—dit Berthoald à l'esclave.</p> + +<p>Et il se préparait à rejoindre les autres guerriers, lorsque Richulf, +riant d'un gros rire, reprit:—Par ma barbe, je n'ai jamais vu +quelqu'un plus doux que toi envers ces chiens d'esclaves, Berthoald.</p> + +<p>—Il me plaît d'agir ainsi...</p> + +<p>—Soit... Aussi es-tu un homme étrange en ce qui touche les esclaves; +on dirait qu'ils te font mal à voir... car enfin, depuis Narbonne, +nous traînons à notre suite dans des chariots une vingtaine +de femmes esclaves, notre part du butin; il y en a parmi elles de +très-jolies, tu n'as jamais voulu seulement t'approcher des chariots +pour regarder les femmes... elles t'appartiennent cependant autant +qu'à nous.</p> + +<p>—Je vous ai dit cent fois que je ne prétendais à aucune part sur +ce lot de chair humaine,—reprit impatiemment Berthoald.—La +vue seule de ces pauvres créatures me serait pénible. Vous n'avez +pas voulu leur rendre la liberté... ne me parlez plus d'elles...</p> + +<p>—Leur rendre la liberté! tandis qu'après nous en être amusé +durant la route, nous pouvons les vendre au moins quinze à vingt +sous d'or chacune; car durant notre halte aux environs du monastère +de Saint-Saturnin, un juif, qui était venu les visiter et les estimer, +nous a dit que...</p> + +<p>—C'est assez... c'est trop parler du juif et des esclaves!—s'écria +Berthoald en interrompant Richulf; et voulant mettre terme à un +entretien qui lui semblait pénible, il approcha ses éperons des flancs +de son cheval afin de rejoindre les autres guerriers franks, et leur +cria de loin en tâchant de sourire:—Compagnons, bonne nouvelle! +notre abbaye est riche, fertile, et nous venons succéder à une +abbesse, est-elle jeune ou vieille, laide ou jolie, je ne sais... Avant +une heure nous la verrons.</p> + +<p>—Vive Karl-Marteau!—dit un des guerriers,—il n'y a pas +d'abbesse sans nonnes... nous rirons avec les nonnains.</p> + +<p>—Moi, j'aurais préféré quelque abbé batailleur à déposséder; +mais je me console en pensant que nous allons être maîtres de nombreux +troupeaux de porcs.</p> + +<p>—Toi, Richulf, tu ne penses qu'aux horions et aux jambons!</p> + +<p>En causant ainsi gaiement, les guerriers prennent et suivent l'avenue +bordée de peupliers. Enfin on aperçoit au loin l'abbaye, bâtie +au milieu d'une sorte de presqu'île, où l'on arrivait de ce côté par +une étroite chaussée pratiquée entre deux étangs.</p> + +<p>—Beau bâtiment! vois donc, Berthoald.</p> + +<p>—Vastes dépendances! Et ces grands bois à l'horizon, sans doute +ils dépendent de notre abbaye...</p> + +<p>—Ils doivent être giboyeux. Nous chasserons le cerf, le daim, le +sanglier... Vive Karl-Marteau!</p> + +<p>—Et les étangs, qui là-bas s'étendent de chaque côté de la route, +ils doivent être poissonneux... nous pêcherons; j'aime fort la pêche. +Vive le bon Karl!</p> + +<p>—Ne trouvez-vous pas, compagnons, que cette abbaye a une certaine +mine guerrière avec ses bâtiments élevés, les contreforts de ses +murailles, ses rares fenêtres, et ces étangs qui l'entourent comme +une défense naturelle?</p> + +<p>—Tant mieux, Berthoald! nous serons là retranchés comme dans +une forteresse; et s'il plaisait aux successeurs du bon Karl, ou à ces +fantômes de rois, descendance énervée de Clovis, de vouloir nous déposséder +à notre tour, ainsi que nous allons déposséder cette abbesse, +nous prouverions que nous portons des chausses et non des jupes.</p> + +<p>—Oui, oui... nos cierges sont des lances, nos bénédictions des +coups d'épée...</p> + +<p>—Hâtons nos chevaux de l'éperon, car le jour baisse et j'ai grand'-faim... +Foi de Richulf, deux jambons et une montagne de choux ne +me rassasieront pas.</p> + +<p>—Aiguise tes dents, gros glouton! moi je propose d'inviter au festin +l'abbesse et ses nonnes.</p> + +<p>—Moi, je propose d'inviter celles qui seront jeunes et jolies à partager +avec nous le séjour de l'abbaye.</p> + +<p>—Quoi! les inviter! Sigewald... il faut, par ma barbe! les forcer +à rester avec nous tant qu'elles nous plairont... Le bon Karl rira du +tour. Si l'évêque de Nantes se plaint, nous lui dirons de venir +chercher ses brebis, et nous le recevrons à la pointe de nos piques.</p> + +<p>—Au diable l'évêque de Nantes! le temps des tonsurés est passé, +celui des soldats est venu... nous serons maîtres chez nous!</p> + +<p>Pendant que ses compagnons se livraient à cette joie grossière, +Berthoald, silencieux et pensif, les précédait. Karl l'avait revêtu de +la haute dignité de comte; il traînait à sa suite, dans les chariots, +un riche butin. La donation de l'abbaye lui assurait de grands biens, +cependant le jeune chef paraissait soucieux; un sourire amer et +douloureux effleurait parfois ses lèvres. Le soleil venait de disparaître +derrière la forêt qui bornait l'horizon. Les cavaliers franks cheminaient +sur l'étroite chaussée de chaque côté de laquelle deux étangs +immenses s'étendaient à perte de vue. Au bout de quelques instants, +Richulf dit au jeune chef:—Je ne sais si le crépuscule embrouille +ma vue, mais est-ce que la chaussée ne te paraît pas là-bas comme +coupée par un amoncellement de terre?</p> + +<p>—Voyons cela de plus près,—répondit Berthoald en mettant son +cheval au galop. Richulf et Sigewald le suivirent; bientôt tous trois se +trouvèrent en face d'une large et profonde coupure pratiquée dans +la chaussée, coupure remplie d'eau par la jonction des deux étangs +à cet endroit. Au delà de cette tranchée s'élevait une sorte de parapet +de terre, renforcé de pieux énormes. Cet obstacle était considérable, +la nuit baissait de plus en plus, et de chaque côté les deux lacs s'étendaient +à perte de vue. Berthoald se retourna fort surpris vers ses +compagnons non moins étonnés que lui, et leur dit:—Que signifie +cela? Ce retranchement a, comme l'abbaye, une mine tout à fait +guerrière.</p> + +<p>—Ces terres ont été fraîchement remuées, l'écorce de ces pieux +est encore fraîche, ainsi que la feuillée de cette espèce de haie qui +couronne ce parapet... Pourquoi diable ces préparatifs de défense?</p> + +<p>—Par le marteau de Karl!—dit Berthoald,—voici une abbesse +bien versée dans l'art des retranchements! mais il doit y avoir une +autre route pour se rendre à l'abbaye, et...—Berthoald ne put +achever ses paroles; une volée de pierres, vigoureusement lancées +par des frondeurs embusqués derrière la haie qui couronnait le parapet, +atteignirent les trois guerriers: leurs casques et leurs cuirasses +amortirent le choc; mais le jeune chef fut assez rudement contus à +l'épaule, et le cheval de Richulf, arrêté au bord de la chaussée, +atteint à la tête, se cabra si violemment, qu'il se renversa sur son cavalier, +tous deux tombèrent dans l'étang, si profond en cet endroit, +que, pendant un instant, cheval et cavalier disparurent complétement; +mais bientôt le Frank surnagea, parvint à se cramponner au +rebord de la chaussée et à y remonter, non sans peine et ruisselant +d'eau, tandis que son cheval éperdu s'éloignait en nageant vers le +milieu de l'étang, où, épuisé de fatigue, il se noya.</p> + +<p>—Trahison!—s'écria Berthoald en tirant vainement son épée, +car cette profonde coupure remplie d'eau avait vingt pieds de large; +et pour la combler, selon l'art de la guerre, il eût fallu aller au loin +couper cinq ou six cents fascines et commencer un véritable siége; +de plus, la nuit s'assombrissait de plus en plus. Tandis que le +jeune chef se consultait avec ses compagnons sur cette occurrence +imprévue, une voix, sortant de derrière la haie dont était couronné +le retranchement, dit:—Cette volée de pierres est une pluie de +roses en comparaison de ce qui vous attend si vous tentez de forcer +ce passage.</p> + +<p>—Qui que tu sois, tu payeras cher cette attaque!—s'écria Berthoald.—Nous +venons ici par ordre de Karl, chef des Franks, qui +m'a fait don, à moi, Berthoald, ainsi qu'à mes hommes, de l'abbaye +de Meriadek.</p> + +<p>—Et moi,—reprit la voix,—je te fais don, en attendant mieux, +de cette volée de pierres.</p> + +<p>—Prends garde!—s'écria Berthoald,—tous mes compagnons ne +sont pas là; ils nous suivent à quelque distance. Nous ne pourrons +ce soir forcer le passage; mais nous camperons cette nuit sur cette +chaussée; demain, au point du jour, nous enlèverons ce retranchement; +or, je t'en préviens, songes-y, l'abbesse de ce couvent et ses +nonnes seront traitées comme on traite les femmes en ville conquise...</p> + +<p>—Notre sainte dame Méroflède se rit de tes menaces; de plus, +elle a chrétiennement pitié de toi et de tes compagnons,—répondit +la voix;—l'abbesse consent à te recevoir, toi, chef de ces bandits; +mais seul, dans le couvent... tes compagnons camperont cette nuit +sur la levée; demain, au point du jour, tu viendras les rejoindre; +quand tu leur auras raconté ce que tu as vu dans le monastère, et de +quelle façon l'on se dispose à vous recevoir, vous reconnaîtrez que +vous n'avez rien de mieux à faire que de retourner promptement +guerroyer auprès de Karl, ce païen, aussi païen que les Arabes, qui +continue de donner aux brigands de son armée les biens sacrés de +l'Église de Dieu!</p> + +<p>—Oh! je châtierai ton insolence!</p> + +<p>—Mon cheval est noyé,—ajouta Richulf en fureur;—l'eau +ruisselle sous mon armure, je suis transi, j'ai le ventre vide, et nous +passerions la nuit ainsi!</p> + +<p>—Assez de vaines paroles, décide-toi,—reprit la voix.—Si tu +acceptes mon offre, toi, chef de ces hommes, on va jeter, du haut +de ce retranchement, une longue planche, et pour peu que tu aies +le pied sûr, tu traverseras ainsi la tranchée; je te conduirai à l'abbaye; +demain, tu rejoindras tes compagnons, et que le diable qui +vous a amenés vous remmène!</p> + +<p>Durant ce débat, les autres Franks, compagnons de Berthoald, et +plus tard les chariots et les bagages, s'engageant sans défiance sur +l'étroite chaussée, avaient rejoint le jeune chef. Il leur raconta ce qui +venait de se passer, leur montrant la coupure et le retranchement, +en ce moment infranchissables. Les nouveaux bénéficiers de l'abbaye, +d'abord non moins interdits, puis non moins furieux que Berthoald, +éclatèrent en menaces et en imprécations contre l'abbesse; mais la +nuit était venue, il fallut songer à camper sur la chaussée; il +fut aussi convenu que Berthoald se rendrait seul à l'abbaye, et que +le lendemain, au point du jour, selon son rapport, ses compagnons +aviseraient, très-décidés d'ailleurs à recourir à la force; enfin, ils recourraient +encore à la force dans le cas où Berthoald, victime d'une +trahison, ne reparaîtrait pas. Quant à lui, insoucieux du danger, +il insista pour se rendre au monastère, cédant autant à son esprit +d'aventure qu'à sa curiosité de voir cette abbesse guerrière. Ainsi que +Ricarik (car c'était lui) l'avait offert à Berthoald, une planche fut +poussée horizontalement du dedans du retranchement, puis elle bascula +et s'abaissa, de sorte que l'une de ses extrémités reposait sur la +levée, l'autre sur le faîte du parapet, où elle était solidement maintenue. +Berthoald confia son cheval à l'un de ses compagnons, et +d'un pas ferme et léger s'aventura sur la planche.—Que personne +de vous ne s'avise de vouloir suivre votre chef,—dit Ricarik;—la +planche est trop faible pour supporter le poids de deux hommes, je +la ferais d'ailleurs tomber dans le fossé.</p> + +<p>Après le passage de Berthoald, la planche fut retirée; le jeune +chef, contraignant sa colère, suivit l'intendant, tandis qu'une douzaine +de frondeurs, colons et esclaves, requis par ordre de l'abbesse +pour être de guet, gardaient la tranchée à la faible clarté de cette nuit +étoilée. Berthoald vit deux chevaux de l'autre côté du retranchement. +Ricarik lui fit signe d'enfourcher une de ces deux montures, enfourcha +l'autre, et partit en avant. Le jeune chef suivait son guide +en silence, éprouvant non moins de courroux que de curiosité à +l'égard de cette abbesse batailleuse, si peu résignée à céder la +place aux nouveaux bénéficiers. En deux autres endroits, Berthoald +trouva une chaussée coupée et retranchée, mais praticable, grâce à +des ponts volants. Bientôt il arriva non loin de la première clôture +de l'abbaye, formée de madriers solidement reliés les uns aux autres +et plantés à peu de distance de la berge des étangs qui, environnant +l'espace où s'élevaient les bâtiments de l'abbaye, faisaient de ce vaste +terrain couvert de constructions une sorte de presqu'île à laquelle, +de ce côté, l'on ne pouvait arriver que par la chaussée mise récemment +en état de défense; derrière le monastère une langue de terre, +rejoignant la forêt, dont la cime bornait l'horizon, offrait un autre +passage. Berthoald remarqua en dedans de la clôture de vives lueurs +projetées sans doute par des torches. L'intendant prit un cornet de +cuivre suspendu à l'arçon de sa selle, sonna quelques appels; aussitôt +une porte bardée de fer, faisant face à la jetée, s'ouvrit. Berthoald, +précédé de son guide, entra dans l'une des cours de l'abbaye: là, +il se trouva en face de l'abbesse à cheval, entourée de plusieurs +esclaves portant des torches. Méroflède avait à demi rabattu sur son +front le capuchon de sa mante écarlate; à son côté pendait un couteau +de chasse à fourreau d'acier et à poignée d'or. Berthoald resta +saisi d'étonnement à l'aspect de cette femme ainsi éclairée à la lueur +des flambeaux; son costume à la fois monastique et guerrier faisait +valoir la souple et grande taille de l'abbesse. Le jeune chef la trouva +belle, autant qu'il en put juger à travers l'ombre que projetait sur +ses traits son camail à demi rabattu.</p> + +<p>—Je sais qui tu es: tu te nommes Berthoald,—dit Méroflède +d'une voix vibrante et mâle comme celle d'un homme;—tu viens +prendre possession de mon abbaye?</p> + +<p>—Oui, cette abbaye m'a été donnée à moi et à mes compagnons +de guerre par une charte écrite de la main de Karl, chef des +Franks. Cette charte, je l'apporte.</p> + +<p>Méroflède se prit à rire d'un air dédaigneux, et malgré l'ombre qui +voilait ses traits, ce rire découvrit aux yeux de Berthoald des dents +blanches comme des perles; mais l'abbesse, donnant un léger coup +de talon à son cheval, dit au jeune homme:—Suis-moi...</p> + +<p>Au moment où le cheval de Méroflède se mit en marche, Broute-Saule, +sans doute guéri du becquetage de l'épervier, mais non plus +vêtu de haillons, portant au contraire une élégante tunique verte, +des chausses de daim, des bottines de cuir et un riche bonnet de +fourrure, Broute-Saule se tint auprès de la monture de l'abbesse; ainsi +placé entre elle et Berthoald, le jeune voleur d'épervier, attentif aux +moindres mouvements de Méroflède, la couvait d'un œil ardent et +jaloux; de temps à autre, il jetait un regard inquiet sur le jeune chef. +Les esclaves, porteurs de flambeaux, s'étaient mis en marche pendant +que l'abbesse, entrant dans une des cours intérieures du couvent, +montrait au jeune chef une cinquantaine de colons rangés en +bon ordre et armés d'arcs et de frondes.</p> + +<p>—Cette enceinte,—dit Méroflède à Berthoald,—te paraît-elle +suffisamment gardée? Réponds, vaillant capitaine?</p> + +<p>—Pour moi et pour mes hommes, un frondeur ou un archer +n'est pas plus dangereux qu'un chien qui aboie de loin. On laisse +siffler les traits, bruire les pierres, et l'on arrive à longueur d'épée. +Demain, au point du jour, tu verras ceci, dame abbesse... si tu t'opiniâtres +à défendre ce monastère.</p> + +<p>Méroflède se prit encore à rire et reprit:—Si tu aimes à te battre +de près, tu trouveras tout à l'heure de quoi satisfaire tes goûts.</p> + +<p>—Non pas tout à l'heure!—s'écria Broute-Saule en regardant +Berthoald d'un air de haineux défi,—si tu veux combattre à l'instant... +ici, dans cette cour, à la clarté des torches et sous les yeux +de notre sainte abbesse, je suis prêt, quoique je n'aie, moi, ni casque +ni cuirasse.</p> + +<p>Méroflède donna familièrement un coup de houssine sur le bonnet +de Broute-Saule et lui dit en souriant:—Tais-toi.</p> + +<p>Berthoald sourit, ne répondit rien à la provocation de l'ardent +jouvenceau, et continua de suivre l'abbesse, qui, sortant de cette +seconde enceinte, se dirigea vers un vaste bâtiment d'où partaient +des cris confus; elle se baissa sur son cheval et dit deux mots à +l'oreille de Broute-Saule; celui-ci parut hésiter à obéir et à s'éloigner +de l'abbesse; alors elle lui dit d'une voix impérieuse et dure:—M'as-tu +entendue?</p> + +<p>—Sainte dame...</p> + +<p>—Obéiras-tu?—dit impétueusement Méroflède; et, frappant +Broute-Saule de sa houssine, elle ajouta:—Va donc, vil esclave!</p> + +<p>Broute-Saule tressaillit, ses traits devinrent d'une pâleur livide et +ses regards féroces s'arrêtèrent, non sur Méroflède, mais sur Berthoald, +fort indifférent à ce démêlé. Cependant le jeune esclave, +après un violent effort sur lui-même, se résigna et courut accomplir +l'ordre de Méroflède. Bientôt après, une centaine d'hommes à figures +sinistres, déterminées, vêtus de haillons, sortirent en tumulte du bâtiment, +se rangèrent à peu près en haie en agitant des lances, des +épées, des haches, et criant:—Vive notre sainte abbesse Méroflède!—Plusieurs +femmes, mêlées parmi ces hommes, criaient non +moins bruyamment:—Vive l'abbesse!</p> + +<p>—Toi qui viens prendre possession de ce monastère,—dit Méroflède +au jeune chef avec un sourire sardonique,—sais-tu ce que +c'est que le droit d'asile?</p> + +<p>—Je le sais... tout criminel réfugié dans une église est à l'abri +de la justice des hommes.</p> + +<p>—Tu es un vrai trésor de science, digne de porter la crosse et la +mitre, toi qui viens me déposséder de cette abbaye! Or donc, ces +bonnes gens que tu vois là sont la fleur des bandits du pays; le plus +innocent a commis un meurtre ou deux. Apprenant ta venue, je leur +ai offert de quitter de nuit l'asile de la basilique de Nantes, leur +promettant asile dans la chapelle de l'abbaye et la tolérance du bon +vieux temps où l'on menait si joyeuse vie dans les saints asiles. S'ils +sortent d'ici, le gibet les attend; c'est te dire avec quelle rage ils défendront +le monastère contre toi et tes hommes, qui ne conserveriez +pas chrétiennement ici de pareils hôtes, tandis que moi je les nourris +et les héberge. Tu le vois, jeune homme, donner une abbaye est +facile, en prendre possession est difficile. Je ne te parle pas des nombreux +esclaves qui m'obéissent au nom du Seigneur, et que je compte +armer. Maintenant tu connais les forces dont je dispose, rentrons au +monastère; après ta longue route, tu dois être fatigué. Je t'offre +l'hospitalité; tu souperas avec moi... ce n'est point canonique, je le +sais; mais nous sommes à peu près en temps de guerre, et la guerre +a ses licences... Demain, au point du jour, tu rejoindras tes compagnons; +tu dois être homme de bon conseil, tu engageras donc ta +bande à se mettre en quête d'une autre abbaye, et tu les guideras +dans cette recherche.</p> + +<p>—Je vois avec plaisir, sainte abbesse, que la solitude et les austérités +du cloître n'ont pas altéré l'humeur joviale que tu parais posséder.</p> + +<p>—Ah! tu me crois d'humeur joviale?</p> + +<p>—Ne dis-tu pas avec un sérieux fort plaisant, que moi et mes +hommes, qui depuis la bataille de Poitiers guerroyons contre les Arabes, +les Frisons et les Saxons, nous tournerons casaque devant cette +poignée de meurtriers et de larrons, renforcés de pauvres colons qui +ont quitté la charrue pour la lance, et la pioche pour la fronde!</p> + +<p>—Guerrier fanfaron!—s'écria Broute-Saule, qui était revenu +prendre sa place à la tête du cheval de Méroflède,—veux-tu que +nous prenions chacun une hache? nous nous mettrons nus jusqu'à +mi-corps, et tu verras si les hommes d'ici sont des lâches!</p> + +<p>—Tu me parais, toi, un vaillant garçon,—reprit Berthoald en +souriant;—si tu veux rester avec nous dans l'abbaye, tu y trouveras +ta place.</p> + +<p>Broute-Saule allait répondre... Méroflède lui coupa la parole et dit +à Berthoald:—D'ici à demain matin, nous ferons trêve... Tu dois +être fatigué; on va te conduire au bain, cela te délassera, après quoi +nous souperons; je ne te donnerai pas un festin pareil à ceux que +sainte Agnès et sainte Radegonde donnaient à leur poète favori +l'évêque Fortunat, dans leur abbaye de Poitiers; mais enfin tu ne +jeûneras point. Puis s'adressant à Ricarik:—Tu as mes ordres, +suis-les.</p> + +<p>Méroflède, en parlant ainsi, s'était rapprochée de la porte intérieure +de l'abbaye. D'un bond léger, elle descendit de sa monture et +disparut dans le cloître après avoir jeté la bride de son cheval à +Broute-Saule; le jouvenceau la suivit d'un regard presque désespéré, +puis il regagna lentement les écuries, après avoir montré de loin le +poing à Berthoald. Celui-ci, de plus en plus frappé des étrangetés +de cette abbesse, demeurait pensif, lorsque Ricarik, l'arrachant à sa +rêverie, lui dit, en lui montrant deux esclaves:—Descends de cheval, +ces esclaves te conduiront au bain; ils t'aideront à te désarmer, +et comme tes bagages ne sont pas ici, ils te donneront de quoi te vêtir +convenablement, des chausses et une robe toute neuve que je n'ai +jamais portée; tu endosseras ces vêtements, si tu préfères quitter ta +coquille de fer; puis je te viendrai quérir pour souper avec notre +sainte dame.</p> + +<p>Une demi-heure après, Berthoald, sortant du bain et conduit par +Ricarik, entrait dans l'appartement de l'abbesse.</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>Lorsque Berthoald parut dans la salle où l'attendait Méroflède, il +la trouva seule; elle avait quitté ses vêtements noirs pour revêtir +une longue robe blanche; un léger voile cachait à demi les tresses +de son épaisse chevelure d'un roux ardent et doré: un collier et des +bracelets de pierreries ornaient son cou et ses bras nus. Les Franks +ayant conservé l'habitude, jadis introduite en Gaule par les Romains, +d'entourer leurs tables d'espèces de lits; l'abbesse, à demi couchée +sur un long et large siége à dossier garni de coussins, fit signe au +jeune chef de s'asseoir auprès d'elle. Berthoald obéit, de plus en plus +frappé de l'étrange beauté de Méroflède. Un grand feu flambait +dans l'âtre; une riche vaisselle d'argent brillait sur la table recouverte +de lin brodé; des amphores, précieusement ciselées, se dressaient +à côté des coupes d'or; les plats contenaient des mets appétissants; +un candélabre, où brûlaient deux petits cierges de cire, +éclairait à peine cette salle immense, qui, par l'insuffisance du luminaire, +devenant presque obscure à quelques pas des deux convives, +était plongée dans les ténèbres à ses deux extrémités. Le lit +s'adossait à une muraille boisée, deux portraits y étaient suspendus, +l'un, grossièrement peint sur un panneau de chêne, à la mode +de Byzance, représentait un guerrier frank, barbarement accoutré, +ainsi que se vêtissaient, trois siècles auparavant, les leudes de Clovis, +ces premiers conquérants des Gaules; au-dessous de cette peinture +on lisait: <i>Gonthramm Neroweg</i>. À côté de ce portrait on +voyait celui de l'abbesse Méroflède, enveloppée de ses longs voiles +noirs et blancs; elle tenait d'une main sa crosse abbatiale, de l'autre, +une épée nue. Cette image, beaucoup plus petite que la première, +était peinte sur parchemin, à la façon des miniatures dont on ornait +alors les livres saints. Berthoald aperçut ces deux portraits au moment +où il allait s'asseoir aux côtés de l'abbesse. À cette vue, il tressaillit, +resta un moment frappé de surprise; puis reportant tour à tour ses +yeux de Gonthramm Neroweg sur Méroflède, il semblait comparer +la ressemblance qui existait entre eux, ressemblance évidente en +cela que, comme Neroweg, Méroflède avait la chevelure rousse, le +nez en bec d'aigle, et les yeux verts. Le jeune chef ne put cacher son +étonnement. L'abbesse lui dit:—Qu'as-tu à contempler ainsi le +portrait de l'un de mes aïeux, mort il y a plusieurs siècles?</p> + +<p>—Ainsi... tu es de la race des Neroweg?</p> + +<p>—Oui, et ma famille habite encore ses grands domaines de l'Auvergne, +conquis par l'épée de mes ancêtres, ou octroyés par dons +royaux... Mais assez parlé du passé, gloire aux morts, joie aux vivants! +Sieds-toi là, et soupons... Je te semble une étrange abbesse? +mais, par Dieu! je vis comme les abbés et les évêques, sinon +qu'ils soupent avec de jolies jouvencelles, et que moi je soupe ce soir +avec un brave et beau soldat... T'en plaindrais-tu?—Et soulevant +d'un poignet viril une des lourdes amphores d'argent, elle remplit +jusqu'au bord la coupe d'or placée près d'Amael; puis après y avoir +seulement mouillé ses lèvres rouges et charnues, elle la tendit au +jeune chef et lui dit résolument:—Buvons à ta bienvenue dans ce +couvent!</p> + +<p>Berthoald garda un moment la coupe entre ses mains, et tout en +jetant un dernier regard sur le portrait de Neroweg, il sourit d'un +air sardonique, réfléchit un instant, attacha sur l'abbesse un regard +non moins hardi que ceux qu'elle lui jetait, et reprit:—Buvons, +belle abbesse!—Et d'un trait, vidant la large coupe, il ajouta:—Buvons +à l'amour!...</p> + +<p>—Soit, buvons à l'amour, le dieu du monde! comme disaient les +païens,—répondit Méroflède en remplissant sa coupe d'un vin contenu +dans une petite amphore de vermeil. Versant alors de nouveau +à boire au jeune chef, qui la couvait d'un œil étincelant, elle ajouta:—J'ai +bu selon tes vœux; maintenant, bois aux miens!</p> + +<p>—Quels qu'ils soient, sainte abbesse; cette coupe fût-elle remplie +de poison, je la viderai, je le jure par ton beau bras aussi blanc que +la neige!</p> + +<p>—Alors,—dit l'abbesse en jetant un regard pénétrant sur le +jeune homme,—buvons au juif Mardochée!</p> + +<p>Berthoald portait la coupe à ses lèvres; mais au nom du juif il +frissonna, posa brusquement le vase d'or sur la table, ses traits s'assombrirent, +et il s'écria presque avec effroi:—Le juif Mardochée!...</p> + +<p>—Allons, par Vénus! la patronne des amoureux, ne tremble pas +ainsi, mon vaillant!</p> + +<p>—Boire au juif Mardochée, moi!...</p> + +<p>—Tu m'as dit: Buvons à l'amour... j'ai bu, j'y boirai encore, +si tu veux,—ajouta l'abbesse en regardant fixement Berthoald;—tu +m'as juré par la blancheur de ce bras,—et elle releva davantage +encore sa large manche,—tu m'as juré de boire selon mes vœux, +accomplis ta promesse!</p> + +<p>—Femme!—reprit Berthoald avec impatience et embarras,—qu'est-ce +que ce juif? pourquoi veux-tu que je...</p> + +<p>—Ah! ah! ah!—fit Méroflède en riant aux éclats et interrompant +le jeune chef,—moi, qui te croyais un brave! tu te troubles +pour si peu?... Sais-tu pourquoi je veux boire au juif Mardochée?...</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Écoute-moi... Si Mardochée ne t'avait pas vendu comme esclave +au seigneur Bodégésil, tu n'aurais pas, une nuit, volé le cheval et +l'armure de ton maître pour courir les aventures en te donnant à +ce Karl endiablé, toi, Gaulois de race asservie, pour noble de race +franque, et fils d'un bénéficier dépossédé... Karl, dont tu es devenu +un des meilleurs capitaines, ne t'aurait pas octroyé cette abbaye. Donc +tu ne serais pas ici à côté de moi, à cette table, où nous buvons ensemble +à l'amour... Voilà pourquoi, mon vaillant, je vide cette coupe +en mémoire de ce juif immonde!—Et elle la vida.—Maintenant, +boiras-tu au juif?</p> + +<p>Pendant que Méroflède parlait ainsi, Berthoald la contemplait +avec une surprise croissante mêlée d'anxiété, ne pouvant trouver un +mot à répondre.—Ah! ah! ah!—dit l'abbesse en riant de nouveau,—le +voici muet! De quoi pâlis-tu et rougis-tu tour à tour? +Que m'importe à moi que tu sois de race gauloise ou de race franque? +cela rend-il tes yeux moins bleus, tes cheveux moins noirs, ta +figure moins avenante? Tu t'es moqué de Karl par ta fourberie, +tant mieux! nous rirons ensemble de ce stupide... Allons, déride-toi +donc, beau vaillant. Faut-il que ce soit moi, abbesse, qui te donne, +à toi soldat, l'exemple de vider les coupes?</p> + +<p>Berthoald croyait rêver... Méroflède, en ses paroles, ne lui témoignait +ni le dédain que devait lui inspirer l'odieux mensonge dont il +s'était rendu coupable, ni le triomphe méchant qu'elle devait éprouver +de posséder des secrets redoutables pour lui. Franche dans son +cynisme, elle contemplait le jeune chef d'un œil fauve et ardent. +Ces regards, qui jetaient le trouble dans son esprit et le feu dans +ses veines, l'étrangeté de l'aventure, la large coupe de vin qu'il +venait de vider d'un trait, vin très-capiteux ou mélangé de quelque +philtre, commençaient à égarer la raison de Berthoald; voulant lutter +d'audace avec l'abbesse, il lui dit:—Puisque tu es de la race de +Neroweg, sais-tu que ce n'est pas la première fois qu'elle se rencontre +à travers les âges avec la race de Joël?</p> + +<p>—Qu'est-ce que la race de Joël?</p> + +<p>—La mienne!</p> + +<p>—Nous boirons aussi à Joël... il a fait souche de beaux soldats!</p> + +<p>—Sais-tu quelle a été la mort du fils de ce Gonthramm Neroweg +dont voici le portrait?</p> + +<p>—Une tradition de ma famille rapporte qu'il fut tué dans ses domaines +d'Auvergne, par le chef d'une troupe de bandits et d'esclaves +révoltés.</p> + +<p>—Le chef de ces bandits se nommait <i>Karadeuk</i>... il était le bisaïeul +de mon grand-père!</p> + +<p>—Par Dieu! voilà qui est singulier! Et comment ce bandit a-t-il +tué Neroweg?</p> + +<p>—Ton aïeul et le mien se sont vaillamment combattus à coups de +hache, le comte a succombé.</p> + +<p>—En effet... tu rappelles mes souvenirs d'enfance. Ton aïeul +n'avait-il pas écrit quelques mots sur le tronc d'un arbre après ce +combat?</p> + +<p>—Il avait écrit ceci: <i>Karadeuk, descendant de Joël, a tué le comte +Neroweg!</i></p> + +<p>—C'est cela!... et la femme du comte, Godegisèle, quelques mois +après la mort de son mari, mit au monde un fils qui fut le grand-père +de mon grand-père.</p> + +<p>—Voilà qui est étrange... toi, fille des Neroweg, tu écoutes ce récit +avec calme?</p> + +<p>—Aussi vrai qu'il laisse sa coupe pleine, ce soldat est, pardieu! +encore plus stupide qu'il n'est beau!... Et que me font à moi ces batailles +de nos aïeux et de nos races? Par Vénus! je ne connais, moi, +qu'une race au monde: celle des amoureux!... Donc, vide ta coupe, +mon vaillant, et soupons gaiement. C'est trêve entre nous cette +nuit... À demain la guerre!</p> + +<p>—Honte! remords! raison! devoir! noyons tout dans le vin... Je +ne sais si je veille ou si je rêve en cette nuit étrange!—s'écria le jeune +chef; puis, prenant à la main sa coupe pleine, il se leva et ajouta +d'un air de défi sardonique en se tournant vers le sombre et farouche +portrait du guerrier frank:—Je bois à toi, Neroweg!—Puis Berthoald, +sa coupe vidée, se rejeta sur le lit dans une sorte de vertige, +en disant à Méroflède:—Vive l'amour! abbesse du diable! +Aimons-nous ce soir et battons-nous demain!</p> + +<p>—Battons-nous sur l'heure!—cria une voix rauque et strangulée, +qui parut sortir des profondeurs de cette grande salle que +l'ombre envahissait à quelques pas de la table où siégeaient les +deux convives; puis les rideaux de l'une des portes s'étant soudain +écartés, Broute-Saule, qui, à l'insu de l'abbesse, et poussé par une +jalousie féroce, était parvenu à s'introduire dans l'intérieur de cet appartement, +s'élança, agile comme un tigre, fut en deux bonds auprès +de Berthoald, le saisit d'une main aux cheveux, tandis que de l'autre +il levait son poignard pour le lui plonger dans la gorge. Le jeune +chef, quoique surpris à l'improviste, tira son épée, étreignit de son +poignet de fer la main armée que Broute-Saule levait sur lui, et plongea +son glaive dans le ventre de ce malheureux, qui pirouetta sur +lui-même et tomba en disant:—Bonheur à moi, Méroflède... je +meurs sous tes yeux!</p> + +<p>Berthoald, son épée sanglante à la main, sentant sa raison se +troubler de plus en plus, retomba machinalement sur le lit; il jetait +autour de lui des regards effarés, lorsqu'il vit l'abbesse renverser d'un +coup de poing le candélabre qui seul éclairait cette salle; et au milieu +des ténèbres il se sentit passionnément enlacer dans les bras de ce +monstre, qui lui dit d'une voix basse et palpitante:—Tu t'es battu +pour moi... je t'adore...</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>L'aube allait succéder à cette nuit où Broute-Saule avait été tué +par Berthoald. Ce jeune chef, profondément endormi et chargé de +liens qui assujettissent ses mains derrière son dos, est étendu sur le +plancher de la chambre à coucher de Méroflède. L'abbesse, enveloppée +d'une mante noire, la figure pâlie, à demi voilée par son +épaisse chevelure rousse dénouée, qui traînait presque à terre, +se dirigea vers la fenêtre, tenant à la main une torche de résine allumée. +Se penchant alors à cette croisée d'où l'on découvrait au loin +l'horizon, l'abbesse agita sa torche par trois fois en regardant du côté +de l'orient, qui commençait à se teinter des lueurs du jour naissant. +Au bout de quelques instants, la clarté d'une grande flamme, s'élevant +au loin à travers les dernières ombres de la nuit, répondit au +signal de Méroflède. Ses traits rayonnèrent d'une joie sinistre; elle +jeta son flambeau dans le fossé rempli d'eau qui entourait le monastère; +et, à plusieurs reprises, elle secoua rudement Berthoald +pour le réveiller. Celui-ci sortit difficilement de son sommeil léthargique. +Voulant porter ses mains à son front, il s'aperçut qu'elles +étaient garrottées; se dressant alors péniblement sur ses jambes +alourdies, l'esprit encore troublé, il regarda silencieusement Méroflède. +Celle-ci, étendant son bras demi-nu vers l'horizon que l'aube +éclairait faiblement, dit à Berthoald:—Vois-tu là-bas, au loin, cette +chaussée qui traverse les étangs et se prolonge jusqu'à l'enceinte de +ce couvent?</p> + +<p>—Oui,—répondit Berthoald, luttant contre la torpeur étrange +qui paralysait encore son esprit et sa volonté, sans cependant obscurcir +tout à fait son intelligence,—oui, je la vois.</p> + +<p>—Tes compagnons d'armes ont campé cette nuit sur cette +chaussée?</p> + +<p>—En effet,—reprit le jeune chef en tâchant de rassembler ses +souvenirs confus,—hier soir... mes compagnons...</p> + +<p>—Écoute,—reprit vivement l'abbesse en mettant sa main sur +l'épaule du jeune homme,—écoute... de ce côté où le soleil va se +lever, qu'entends-tu?</p> + +<p>—J'entends un grand bruit... il se rapproche... On dirait le bruit +des grandes eaux...</p> + +<p>—Tu l'as dit, mon vaillant.—Et, s'appuyant sur l'épaule de +Berthoald:—Il y a là-bas, à l'orient, un lac immense contenu par +une digue et des écluses...</p> + +<p>—Un lac?</p> + +<p>—Le niveau de ses eaux est élevé de huit à dix pieds au-dessus du +niveau de ces étangs... Comprends-tu maintenant?</p> + +<p>—Non, mon esprit est appesanti... je ne sais où je suis... c'est à +peine si je me souviens... et puis... pourquoi suis-je ainsi garrotté?...</p> + +<p>—C'est afin de contenir les élans de ta joie, lorsque tout à l'heure +tu auras complétement recouvré ta raison... Cependant elle commence +à te revenir. Tu dois maintenant comprendre que les écluses +de la digue étant ouvertes, et elles le sont, les eaux de ces étangs +vont tellement se gonfler, qu'elles submergeront la chaussée où tes +compagnons d'armes ont campé cette nuit avec leurs chevaux et les +chariots qui contiennent leur butin et leurs esclaves... Tiens, vois-tu +comme l'eau monte, monte au loin... Vois-tu? elle atteint déjà la +berge de la jetée... avant une heure elle sera submergée. Pas un de +tes compagnons n'aura pu échapper à la mort... et s'ils veulent fuir, +une tranchée profonde, pratiquée cette nuit par mes ordres à l'extrémité +de la levée, du côté de la route, les arrêtera, et pas un +n'échappera au trépas... Entends-tu, mon vaillant?</p> + +<p>—Tous morts!—murmura Berthoald sans sortir de sa morne +stupeur,—tous morts!... il y avait pourtant parmi eux de braves +guerriers!</p> + +<p>—Ah! la mort de tes compagnons ne te va pas assez au cœur +pour te faire sortir de ton engourdissement!!... essayons un autre +moyen.—Et l'abbesse, jetant sur Berthoald un regard horrible, reprit +d'une voix éclatante:—Écoute encore... Parmi ces esclaves ramenées +du Languedoc, et que ta bande traînait à sa suite en chariot, +il y avait une femme... elle sera tout à l'heure noyée comme les +autres, et cette femme,—ajouta Méroflède en accentuant ces mots +comme s'ils devaient frapper Berthoald au cœur,—cette femme, +c'était ta mère!... entends-tu? ta mère!...</p> + +<p>Berthoald tressaillit de tout son corps, bondit dans ses liens, tâchant, +mais en vain, de les rompre, poussa un cri terrible, jeta +un regard de désespoir et d'épouvante sur l'immense nappe d'eau, +qui, rougie par les premiers rayons du soleil levant, s'étendait alors à +perte de vue, et s'écria:—Ma mère! ma mère!...</p> + +<p>—Vois-tu,—lui dit Méroflède avec une joie féroce,—vois-tu là-bas? +l'eau a presque entièrement envahi la chaussée; c'est à peine +l'on aperçoit encore les couvertures de toile qui surmontent les chariots. +Le flot monte toujours, et à cette heure, pour ta mère, c'est +l'angoisse de la mort, angoisse plus horrible que la mort même.</p> + +<p>—Oh! démon!—s'écria le jeune homme en se tordant sous ses +liens; puis il s'écria:—Tu mens! ma mère n'est pas là... tu +mens!...</p> + +<p>—Ta mère a quarante ans; elle s'appelle Rosen-Aër, elle habitait +la vallée de Charolles en Bourgogne...</p> + +<p>—C'est vrai!... malheur! malheur sur moi!</p> + +<p>—Ta mère, faite esclave par les Arabes lors de leur invasion en +Bourgogne, a été par eux emmenée en Languedoc; et, après le +dernier siége de Narbonne par Karl-le-Maudit, ta mère, ainsi que +d'autres femmes, a été prise dans les environs de cette ville. Lorsque +l'on a partagé le butin et les esclaves, Rosen-Aër, tombée dans le +lot des hommes de ta bande, a été conduite jusqu'ici... tu doutes +encore? voici une dernière preuve. Cette femme porte, comme toi, +tracés sur le bras droit, en caractères ineffaçables, ces deux mots: +<i>Brenn-Karnak...</i></p> + +<p>—Oh! ma mère!—s'écria le malheureux en jetant un regard +noyé de larmes vers les étangs.</p> + +<p>—Ta mère est morte!... Vois, la jetée a disparu sous les eaux, et +elles montent encore... Oui, ta mère, à cette heure, est noyée dans +le chariot couvert où elle était enfermée avec les autres esclaves!</p> + +<p>—Mon cœur se brise,—murmura Berthoald écrasé sous le poids +de la douleur et du désespoir;—c'est trop souffrir!</p> + +<p>—Trop souffrir!—s'écria Méroflède avec un éclat de rire infernal;—oh! +non! non! ce n'est pas assez. Quoi! stupide esclave! +Gaulois renégat! lâche menteur! qui te pares effrontément du nom +d'un noble frank! Quoi! tu as cru que la vengeance ne bouillonnait +pas dans mes veines parce que, hier soir, tu m'as vue sourire au +récit de la mort de mon aïeul tué par un bandit de ta race! Oui, +j'ai souri, parce que je pensais qu'au point du jour je le ferais assister +de loin à l'agonie, à la mort de ta mère! Mais j'avais la nuit à +moi... et je te trouvais beau!</p> + +<p>—Oh! monstre de luxure et de férocité!—s'écria Berthoald en +faisant des efforts surhumains pour briser ses liens.—Il faudra +pourtant que je venge ma mère... Je t'étranglerai de mes mains!...</p> + +<p>L'abbesse, voyant l'impuissance de la fureur de Berthoald, haussa +les épaules et reprit:—Ah! ton aïeul le bandit a incendié, il y a un +siècle et demi, le château de mon aïeul, le comte Neroweg, et l'a +ensuite tué à coups de hache. Moi, je réponds à l'incendie par l'inondation, +et je noie ta mère!... Quant à toi, le sort qui t'attend sera +terrible!...</p> + +<p>—Tue-moi promptement; mais, un dernier mot... Ma mère sait-elle +que j'étais le chef des hommes dont le sort de la guerre l'avait +rendue esclave?</p> + +<p>—Malheureusement, elle l'ignorait. Ceci a manqué à ma vengeance!</p> + +<p>—Ce que tu sais de ma mère, qui te l'a dit?</p> + +<p>—Le juif Mardochée.</p> + +<p>—Il la connaît donc? où l'a-t-il vue?</p> + +<p>—À la halte que tu as faite au couvent de Saint-Saturnin avec +Karl-Martel; là, le juif t'a reconnu...</p> + +<p>—Merci, Dieu! ma mère a ignoré ma honte! sa mort eût été +doublement horrible... Et maintenant, monstre! délivre-moi de la +vie, j'ai hâte de mourir!</p> + +<p>—Je ne partage pas cette hâte, tu m'appartiens...</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>Ce matin-là, Bonaïk, l'orfévre, entra, comme d'habitude, dans +l'atelier; il y fut bientôt rejoint par les jeunes esclaves apprentis. +Après avoir allumé le feu de la forge, le vieillard, afin de donner +issue à la fumée, ouvrant la fenêtre qui donnait sur le fossé, remarqua, +non sans grand étonnement, que le niveau de l'eau de ce fossé +avait tellement augmenté, qu'entre elle et le soubassement de la fenêtre, +il restait à peine un pied de distance.—Ah! mes enfants,—dit-il +aux apprentis,—je crains qu'il soit arrivé cette nuit un grand +malheur! Depuis nombre d'années les eaux de ce fossé n'ont jamais +atteint à la hauteur où elles sont aujourd'hui, sinon lors de la rupture +de la digue du lac supérieur aux étangs. Tenez, voyez de l'autre côté +du fossé, l'eau s'élève presque jusqu'au soupirail de la cave creusée +sous le bâtiment qui nous fait face.</p> + +<p>—Et l'on dirait que l'eau monte toujours, père Bonaïk.</p> + +<p>—Hélas! oui, mes enfants, elle monte encore. Ah! la rupture de +ces digues amènera des désastres!</p> + +<p>À ce moment, on entendit la voix de Septimine criant au dehors:—Père +Bonaïk, ouvrez-moi! ouvrez-moi!—L'un des apprentis +courut à la porte, et bientôt la Coliberte entra, soutenant une femme +aux longs cheveux ruisselants, aux vêtements trempés d'eau, livide, +se traînant à peine, et si défaillante, qu'à quelques pas de la porte, +elle tomba évanouie entre les bras du vieil orfévre et de Septimine.</p> + +<p>—Pauvre femme! elle est glacée,—dit le vieillard, et s'adressant +aux apprentis:—Vite, vite, enfants! prenez du charbon dans le +réduit, faites jouer le soufflet, augmentez le feu de la forge, cela +réchauffera cette infortunée. Ah! je l'avais prévu... cette inondation +aura causé de grands maux!</p> + +<p>À la voix de l'orfévre deux apprentis coururent au profond réduit +pratiqué derrière la forge, et descendirent dans ce caveau pour y +prendre du charbon; les autres esclaves attisèrent le feu, firent +jouer le soufflet, tandis que le vieillard s'approcha de Septimine, +qui, agenouillée devant la femme évanouie, pleurait en disant:—Hélas! +mon Dieu! elle va mourir!</p> + +<p>—Rassure-toi!—reprit le vieillard,—les mains de cette pauvre +créature, tout à l'heure glacées, reprennent un peu de chaleur. Mais +qu'est-il donc arrivé? tes vêtements sont trempés d'eau?</p> + +<p>—Bon père, ce matin, au point du jour, je me suis levée comme +mes compagnes, nous sommes allées dans la cour; là, nous avons +entendu d'autres esclaves crier: La digue est crevée! Et ils sont sortis +en courant pour aller voir les progrès de l'inondation. Moi, machinalement, +je les ai suivis. Ils se sont dispersés. Je m'étais avancée +jusqu'à une pointe de terre que baigne l'eau des étangs. Il y a là un +gros saule; bientôt j'ai vu à peu de distance de moi un chariot à +demi submergé; il flottait entre deux eaux, une toile tendue sur des +cerceaux le recouvrait.</p> + +<p>—Grâce à Dieu! cette toile, ainsi tendue, faisait ballon; elle a +dû empêcher ce chariot de sombrer tout à fait... Achève?</p> + +<p>—Le vent soufflant dans cette espèce de voile poussait le chariot +vers la rive où je me trouvais. Alors j'ai vu cette infortunée, cramponnée +à cette toile, le corps à demi plongé dans l'eau.</p> + +<p>—Qu'as-tu fait?</p> + +<p>—Il n'y avait pas un instant à perdre: les mains défaillantes de +cette pauvre créature, dont les forces étaient à bout, allaient abandonner +la toile, son seul soutien. J'attachai le bout de ma ceinture à +une des basses branches du saule, l'autre bout à mon poignet gauche, +et je me penchai vers l'infortunée en lui criant: Courage! Elle +m'entendit, saisit convulsivement ma main entre les siennes; mais +dans ce brusque mouvement mes pieds glissèrent de la berge, et je +tombai à l'eau...</p> + +<p>—Heureusement, ton poignet gauche était toujours attaché à l'un +des bouts de ta ceinture nouée à l'arbre?</p> + +<p>—Oui, bon père; mais la secousse fut violente, je crus mon bras +arraché de mon corps. Par bonheur, la pauvre femme saisit un pan +de ma robe. Ma première douleur passée, je fis de mon mieux, et à +l'aide de ma ceinture nouée à l'arbre, sur laquelle je me hâlais, je +parvins à regagner le bord et à retirer de l'étang celle avec qui j'allais +périr. Notre atelier étant l'endroit le plus voisin, je l'ai amenée +ici, elle pouvait à peine se soutenir... Mais, hélas!—ajouta la Coliberte +en pleurant de nouveau et regardant les traits inanimés de +Rosen-Aër, car c'était la mère de Berthoald que Septimine venait de +sauver,—j'aurai seulement retardé sa mort! Voyez sa pâleur...</p> + +<p>—Ne te désespère pas,—reprit le vieillard,—de moment en +moment ses mains se réchauffent... Approchons-la davantage de la +forge, le feu la ranimera.</p> + +<p>En effet, grâce à l'activité des apprentis, non moins apitoyés que +Septimine et le vieillard, Rosen-Aër, assise sur un escabeau, fut rapprochée +du foyer. Peu à peu elle ressentit la salutaire influence de +cette chaleur pénétrante, reprit lentement ses esprits, revint enfin +tout à fait à elle, et rassemblant ses souvenirs, elle tendit ses bras à +Septimine en disant d'une voix faible:—Chère enfant, tu m'as +sauvée!</p> + +<p>La Coliberte se jeta au cou de Rosen-Aër en versant de douces larmes, +et reprit:—Nous avons fait ce que nous avons pu; nous sommes +de pauvres esclaves...</p> + +<p>—Hélas! mon enfant, je suis esclave comme vous, amenée en ce +pays du fond du Languedoc. Nous avions passé la nuit sur la chaussée +qui sépare les deux étangs, dont ce monastère est entouré, l'on +avait dételé les bœufs des chariots, lorsqu'au point du jour l'inondation +nous a surpris, et...—Mais Rosen-Aër s'interrompit, se dressa +de toute sa hauteur, son visage exprima d'abord la stupeur; puis +une sorte de joie délirante, elle se précipita vers la fenêtre ouverte, +et passa ses bras à travers les épais barreaux, en s'écriant:—Mon +fils! mon fils Amael!...</p> + +<p>Septimine et Bonaïk crurent un moment cette infortunée privée +de sa raison; mais lorsqu'ils se furent approché de la fenêtre vers laquelle +Rosen-Aër s'était précipitée, la jeune fille s'écria enjoignant +les mains:—Le chef frank! lui! dans un des souterrains de l'abbaye!...</p> + +<p>Rosen-Aër et la Coliberte voyaient, de l'autre côté du fossé, Berthoald, +se tenant des deux mains aux barreaux du soupirail de la cave. +Soudain il reconnut sa mère, et, en proie à une sorte d'extase, il +s'écria d'une voix vibrante, qui, malgré la distance, arriva, jusqu'à +l'atelier:—Ma mère!...</p> + +<p>—Septimine,—dit précipitamment Bonaïk à la Coliberte,—tu +connais ce jeune homme?</p> + +<p>—Oh! oui... il a été bon pour moi comme un ange du ciel! Je +l'ai vu au couvent de Saint-Saturnin; c'est à ce guerrier que Karl a +fait don de cette abbaye.</p> + +<p>—À lui!—reprit le vieillard d'un air surpris et pensif.—Alors +comment se trouve-t-il dans ce souterrain?</p> + +<p>—Maître Bonaïk!—accourut dire un des esclaves,—j'entends +au dehors la voix de Ricarik; il s'est arrêté sous la voûte pour gourmander +quelqu'un; dans un instant il sera ici; il vient faire sa ronde +matinale selon son habitude.</p> + +<p>—Grand Dieu!—s'écria le vieillard avec épouvante,—il va +trouver cette femme en ce lieu, l'interroger; elle peut se trahir, +avouer qu'elle est la mère de ce jeune homme, victime sans doute +de l'abbesse...—Et le vieillard, courant à la fenêtre, saisit Rosen-Aër +par le bras, et lui dit en l'entraînant:—Au nom de la vie de +votre fils, venez! venez!</p> + +<p>—La vie de mon fils! qui la menace?</p> + +<p>—Suivez-moi... ou il est perdu et vous aussi!—Et Bonaïk, sans +répondre à Rosen-Aër, lui montra le petit caveau pratiqué derrière +la forge; et ajouta:—Cachez-vous là, ne bougez pas.—S'adressant +ensuite aux apprentis en courant à son établi:—Vous, enfants, +martelez de toutes vos forces et chantez à tue-tête. Toi, Septimine, +polis ce vase. Songez que si l'intendant se doute de quelque chose, +nous avons tout à craindre. Dieu veuille que ce malheureux garçon +ne reste pas au soupirail de la cave, ou qu'il ne soit pas vu de Ricarik!—Ce +disant, le vieil orfévre se mit à marteler à tout rompre sur +son enclume, entonnant d'une voix sonore ce vieux chant des orfévres +à la louange du bon Éloi:—«De la condition d'ouvrier élevé +à celle d'évêque,—Éloi, dans sa charge de pasteur, a purifié +l'orfévre;—Son marteau est l'autorité de sa parole,—Son fourneau +la constance du zèle,—Son soufflet l'inspirateur,—Son +enclume l'obéissance[F]!»</p> + +<p>Ricarik entra dans l'atelier. L'orfévre ne parut pas l'apercevoir, +et continua de chanter en aplatissant à coups de marteau une feuille +d'argent qui terminait la crosse abbatiale dont la ciselure supérieure +était achevée.—Vous êtes bien gais ici, ce matin,—dit l'intendant +en s'avançant au milieu de l'atelier.—Cessez ces chants... ils m'assourdissent...</p> + +<p>—Je n'ai pas une goutte de sang dans les veines,—murmura tout +bas Septimine à Bonaïk.—Ce méchant homme s'approche de la +fenêtre... s'il allait voir le chef frank...</p> + +<p>—Pourquoi tant de feu dans cette forge?—reprit l'intendant en +faisant un pas vers le foyer derrière lequel se trouvait le réduit où +se cachait Rosen-Aër.—T'amuses-tu donc à brûler du charbon sans +nécessité?</p> + +<p>—Sans nécessité? Non, puisque ce matin même je vais fondre +l'or et l'argent que vous m'avez apportés hier.</p> + +<p>—Mensonge! les métaux se fondent au creuset, non pas à la +forge...</p> + +<p>—Ricarik, à chacun son métier. J'ai travaillé dans les ateliers +du grand Éloi. Je sais mon état. Je vais d'abord exposer mes métaux +au feu ardent de la forge, les marteler ensuite, puis je les mettrai +au creuset; la fonte en sera plus liée.</p> + +<p>—Tu ne manques jamais de raisons.</p> + +<p>—Parce que j'en ai toujours de bonnes à donner. Mais puisque +vous voici, Ricarik, j'ai à vous demander plusieurs objets nécessaires +pour cette fonte, la plus considérable que j'aie jamais faite dans +ce monastère, puisque le vase d'argent doit avoir deux pieds de hauteur, +ainsi que vous le voyez d'après le moule que voilà sur cette +tablette.</p> + +<p>—Que te faut-il?</p> + +<p>—J'aurais besoin d'un baril que je remplirai de sable au milieu +duquel je placerai mon moule... Ce n'est pas tout... J'ai vu souvent, +malgré les cercles qui entouraient les douves des barils, où +l'on mettait les moules plongés dans le sable, ces douves éclater +lorsque l'on versait dans le creux le métal en fusion. Il me faudrait +donc une longue corde que j'enroulerais très-solidement autour du +tonneau; si les cercles éclatent, la corde du moins ne se rompra +point. Il me faudrait, de plus, une non moins longue petite cordelle +pour assujettir les parois du moule.</p> + +<p>—Tu auras le baril, la corde et la cordelle.</p> + +<p>—Encore un mot, Ricarik. Moi, et ces jeunes gens, nous serons +forcés, pour cette fonte, de passer ici une partie de la nuit, les +jours sont courts en cette saison. Faites-nous donner une outre de +vin, à nous, qui ne buvons jamais que de l'eau; cette largesse soutiendra +nos forces durant notre rude labeur nocturne. J'ajouterai +que les jours de fonte, dans l'atelier du grand Éloi, on régalait toujours +les esclaves...</p> + +<p>—Soit! vous aurez votre outre de vin... aussi bien, c'est aujourd'hui +jour de liesse en ce couvent, car un grand miracle vient +d'avoir lieu...</p> + +<p>—Un miracle?</p> + +<p>—Oui... un juste châtiment du ciel a frappé une bande d'aventuriers, +à qui Karl le maudit avait eu l'audace de concéder cette abbaye, +bien sacré de l'Église. Ils campaient cette nuit sur la jetée, +comptant attaquer le monastère au point du jour; mais l'Éternel, +par un redoutable et surprenant prodige, a ouvert les cataractes +du ciel. Les étangs se sont grossis, et tous les scélérats ont été +noyés.</p> + +<p>—Gloire à l'Éternel!—cria le vieil orfévre en faisant signe aux +apprentis d'imiter son enthousiasme,—gloire à l'Éternel! qui noie +les impies dans les cataractes de sa colère!</p> + +<p>—Gloire à l'Éternel!—répétèrent à tue-tête et en chœur les +jeunes esclaves,—gloire à l'Éternel! qui noie les impies dans les +cataractes de sa colère!</p> + +<p>—Miracle qui ne me surprend point du tout, Ricarik,—ajouta +l'orfévre,—il est dû sans doute au bienheureux <i>pouce</i> de Saint-Loup, +cette sainte relique que vous nous avez apportée hier. Elle +aura opéré ce divin prodige.</p> + +<p>—C'est probable... ainsi tu n'as pas besoin d'autre chose?</p> + +<p>—Non,—répondit le vieillard en se levant et examinant plusieurs +caisses,—j'ai là pour la fonte du soufre et du bitume en +suffisante quantité, le charbon ne manque point, l'un de mes apprentis +va vous accompagner, Ricarik, il rapportera le baril, les +cordes et l'outre de vin, seigneur intendant, ne l'oubliez pas!</p> + +<p>—On vous la donnera plus tard, en vous distribuant vos pitances.</p> + +<p>—Ricarik, nous ne pourrons quitter l'attelier d'un instant à cause +de la fonte. Faites-nous distribuer ce matin, s'il vous plaît, notre pitance +quotidienne, afin que nous ne soyons pas dérangés; nous allons +fermer la porte pour être tranquilles!</p> + +<p>—J'y consens, que l'un de tes apprentis me suive, il rapportera +toutes ces choses, mais que le vase soit fondu demain, sinon l'échine +vous cuira.</p> + +<p>—Vous pouvez assurer notre sainte et vénérable abbesse que +le vase, en sortant du moule, sera digne d'un artisan qui a vu +le grand Éloi manier la lime et le burin.—Et, s'adressant tout +bas à l'un de ses apprentis, tandis que Ricarik se dirigeait vers +la porte:—Ramasse en chemin une douzaine de cailloux gros +comme des noix, cache-les dans ta poche et rapporte-les.—Et il +ajouta tout haut:—Accompagne le seigneur intendant, mon garçon; +surtout, en revenant, ne t'amuse pas en route.</p> + +<p>—Soyez tranquille, maître,—dit l'apprenti en faisant un signe +d'intelligence au vieillard et suivant l'intendant,—vos ordres seront +exécutés!</p> + +<p>Le vieillard resta quelques instants sur le seuil! prêtant l'oreille +aux pas de l'intendant qui s'éloignait; après quoi, fermant la porte +au verrou, il courut vers le caveau où se cachait Rosen-Aër, Septimine +courut à la fenêtre, afin de voir si Berthoald s'y trouvait encore; +mais soudain elle s'écria, saisie d'effroi:—Grand Dieu! le +jeune chef est perdu!... l'eau a gagné le soupirail!</p> + +<p>—Perdu! mon fils!—s'écria Rosen-Aër avec désespoir en se précipitant +à la croisée malgré les efforts du vieillard pour la retenir.—Ô +mon fils! t'avoir revu pour te perdre... Amael! Amael!...</p> + +<p>—Elle nous trahit... si on l'entend au dehors!—dit le vieillard +avec terreur, en tâchant en vain d'arracher des barreaux où elle se +cramponnait, cette malheureuse femme, qui appelait son fils d'une +voix déchirante. Mais Amael (puisque Berthoald était pour lui un nom +d'emprunt), Amael ne reparut pas. Le flot avait gagné l'ouverture +du soupirail, et malgré la largeur du fossé qui séparait les deux bâtiments +l'un de l'autre, on entendait le bruit sourd des eaux qui, +s'engouffrant par cette ouverture, tombaient au fond du souterrain. +Septimine, pâle comme une morte, ne trouvait pas une parole. +Rosen-Aër, dans l'égarement de son désespoir, tâchait d'ébranler les +épais barreaux de la fenêtre en murmurant d'une voix entrecoupée +de sanglots:—Oh! savoir qu'il est là... dans l'agonie... mourant!...</p> + +<p>—Espoir!—cria le vieillard, dont les larmes coulaient à la vue +de cette douleur maternelle,—espoir!... Je fixe depuis un instant +cette pierre couverte de mousse, à l'angle du soupirail, l'eau ne l'envahit +pas; elle ne monte plus... voyez, voyez!</p> + +<p>Septimine et Rosen-Aër essuyèrent leurs yeux et regardèrent la +pierre que leur indiquait Bonaïk. Elle ne fut pas, en effet, submergée... +Bientôt même le bruit des eaux s'engouffrant dans le soupirail +s'amoindrit et cessa peu à peu.</p> + +<p>—Il est sauvé!—s'écria Septimine.—Merci, mon Dieu!</p> + +<p>—Sauvé...—murmura Rosen-Aër d'un air de doute accablant.—Et +s'il est tombé dans cette cave assez d'eau pour le noyer... Oh! +s'il vivait encore, il eût répondu à ma voix... Non, non! il se meurt! +il est mort!...</p> + +<p>—Maître Bonaïk, on frappe à là porte,—accourut dire l'un des +apprentis.—Faut-il ouvrir?</p> + +<p>—Vite, retournez dans votre cachette,—dit le vieillard à Rosen-Aër; +et comme elle ne semblait pas l'entendre, il ajouta:—Mais +vous voulez donc vous perdre, nous perdre tous! nous qui sommes +prêts à nous dévouer pour vous et votre fils?—À ces mots, Rosen-Aër +quitta la fenêtre et rentra dans le réduit, tandis que le vieillard, +s'approchant de la porte, disait:—Qui est là?</p> + +<p>—Moi, maître Bonaïk,—répondit au dehors la voix de l'apprenti +qui était sorti avec Ricarik,—moi, Justin.</p> + +<p>—Entre vite,—dit l'orfévre au jeune garçon qui portait sur son +épaule un baril vide et à sa main un panier renfermant des provisions, +l'outre de vin et un gros paquet de cordes. Le vieillard, poussant +les verrous de la porte, prit l'outre de vin dans le panier, et, +allant vers le réduit où se cachait Rosen-Aër, lui dit:—Buvez un +peu de vin pour vous réconforter; c'est pour vous que je l'ai demandé.</p> + +<p>Mais la mère d'Amael repoussa l'outre en s'écriant d'une voix +désespérée:—Mon fils! mon fils!</p> + +<p>—Justin,—dit le vieillard à l'apprenti,—as-tu des cailloux?</p> + +<p>—Oui, maître Bonaïk, j'en ai rempli mes poches.</p> + +<p>—Donne-m'en un.—Le vieillard prit la petite pierre et courut à +la fenêtre en disant:—Si ce malheureux n'est pas noyé, il se doutera, +en voyant tomber ce caillou dans la cave, que c'est un signal.—Et +après avoir judicieusement visé et calculé le jet de sa pierre, +l'orfévre la lança dans l'ouverture du soupirail. Rosen-Aër et Septimine, +en proie à une anxiété mortelle, attendaient le résultat de la +tentative de Bonaïk: les apprentis eux-mêmes gardaient un profond +silence. Quelques moments se passèrent ainsi dans une attente +pleine d'angoisses.—Rien...—murmura l'orfévre, les yeux +ardemment fixés sur l'ouverture du soupirail,—rien...</p> + +<p>—Il est mort!—s'écria Rosen-Aër, tandis que Septimine la retenait +entre ses bras.—Je ne le verrai plus!</p> + +<p>—Une autre pierre!—dit le vieillard. Et il lança un second caillou +dans le souterrain. Ce fut encore un moment d'angoisse: toutes +les respirations étaient suspendues. Enfin, au bout de quelques instants, +Rosen-Aër, se dressant sur la pointe des pieds, s'écria:—Ses +mains! je vois ses mains! il se cramponne aux barreaux du soupirail! +Merci, Hésus! merci... vous me l'avez rendu!—Et elle tomba +à genoux.</p> + +<p>Bonaïk vit alors la pâle figure d'Amael encadrée de ses longs cheveux +ruisselants d'eau, apparaître entre les barreaux. Le vieillard lui +fit signe de disparaître de nouveau, en disant à voix basse, et comme +s'il avait pu être entendu par le prisonnier:—Et maintenant, cachez-vous, +cachez-vous, et attendez!—Se retournant alors vers Rosen-Aër:—Votre +fils m'a compris; mais, je vous en supplie, du +calme... pas d'imprudence.—Allant ensuite à son établi, où se +trouvaient plusieurs morceaux de parchemin, dont il se servait pour +dessiner les modèles de ses orfévreries, il écrivit ces mots:—«Si +l'eau n'a pas tellement envahi le souterrain que vous puissiez y +rester sans danger jusqu'à la nuit, donnez trois secousses à la +cordelle au bout de laquelle sera attachée la pierre qui aura ce +billet pour enveloppe; en ce cas, cette cordelle nous servira de +moyen de communication; lorsque vous la verrez s'agiter, préparez-vous +à recevoir un nouvel avis: jusque-là, ne paraissez pas au +soupirail. Votre mère espère comme nous vous sauver. Courage et +confiance!»</p> + +<p>Ces mots écrits, l'orfévre enveloppa un caillou avec ce parchemin, +heureusement, de sa nature, imperméable, lia le tout au moyen de +la corde, au milieu de laquelle il attacha un petit morceau de fer afin +de la faire plonger dans l'eau, et de rendre ainsi invisible ce moyen +de correspondance entre l'atelier et le souterrain; puis il lança dans +le soupirail la pierre, à laquelle était attachée la cordelle, dont il garda +l'extrémité dans sa main. Quelques moments après, trois secousses +données à cette corde annoncèrent à Bonaïk qu'Amael pouvait rester +jusqu'au soir sans danger dans sa prison, et qu'il exécuterait les +recommandations du vieillard. Cette espérance ranima l'espoir de +Rosen-Aër, et, dans l'élan de sa reconnaissance, elle prit les mains +de l'orfévre en lui disant:—Bon père, vous le sauverez, n'est-ce +pas? vous le sauverez?</p> + +<p>—J'y tâcherai, pauvre femme! mais laissez-moi rassembler mes +esprits... À mon âge, voyez-vous, de pareilles émotions sont rudes; +il faut, pour réussir, agir avec prudence et réflexion. Aussi vais-je +réfléchir, l'entreprise est difficile...</p> + +<p>Pendant que l'orfévre pensif, accoudé sur son établi, appuyait son +front dans sa main, et que les apprentis demeuraient silencieux et +inquiets, Rosen-Aër, rappelant ses souvenirs, dit à Septimine:—Mon +enfant, vous avez dit que mon fils avait été bon pour vous comme +un ange du ciel... où l'avez-vous donc connu?</p> + +<p>—Près de Poitiers, au couvent de Saint-Saturnin... Ma famille et +moi, touchées de compassion pour un jeune prince, un enfant, retenu +prisonnier dans ce monastère, nous avons voulu favoriser l'évasion +de ce pauvre petit; tout a été découvert; on voulait me châtier +d'une manière honteuse, infâme!—ajouta la Coliberte en rougissant +encore à ce souvenir.—On voulait me vendre, me séparer de +mon père, de ma mère... Alors, votre fils, favori de Karl, le chef des +Franks...</p> + +<p>—Mon fils!</p> + +<p>—Oui, le seigneur Berthoald.</p> + +<p>—Berthoald?</p> + +<p>—Hélas! ainsi s'appelle celui qui est renfermé dans ce souterrain...</p> + +<p>—Mon fils Amael, portant le nom de Berthoald! mon fils, favori +du chef dès Franks!—s'écria Rosen-Aër, frappée de stupeur.—Mon +fils, élevé dans l'horreur des conquérants de la Gaule, ces oppresseurs +de notre race! mon fils, favori de l'un d'eux! non, non... tes souvenirs +te trompent...</p> + +<p>—Mes souvenirs me tromper... Oh! je vivrais cent ans, que jamais +je n'oublierai ce qui s'est passé au couvent de Saint-Saturnin, +la touchante bonté du seigneur Berthoald envers moi, qu'il ne connaissait +pas. N'a-t-il pas obtenu de Karl ma liberté, celle de mon +père et de ma mère? N'a-t-il pas été assez généreux pour me donner +de l'or afin de subvenir aux besoins de ma famille?</p> + +<p>—Ma raison se perd à chercher le secret de ce mystère; la troupe +de guerriers qui nous emmenaient esclaves, s'est en effet arrêtée à +l'abbaye de Saint-Saturnin,—reprit Rosen-Aër avec angoisse; et +elle ajouta:—Mais si celui-là, que tu appelles Berthoald, a obtenu ta +liberté du chef des Franks, comment es-tu esclave ici, pauvre enfant?</p> + +<p>—Le seigneur Berthoald s'est fié à la parole de Karl, et Karl +s'est fié à la parole du supérieur du couvent; mais après le départ +du chef des Franks et de votre fils, l'abbé, qui m'avait déjà vendue à +un juif, a maintenu le marché... En vain j'ai imploré les guerriers +que Karl avait laissés au monastère pour en prendre possession +et garder le petit prince, mes prières ont été vaines; j'ai été séparée +de ma famille. Le juif a gardé l'or que votre fils m'avait donné +généreusement, et m'a emmenée en ce pays; il m'a vendue à l'intendant +de cette abbaye, qui a été octroyée par Karl au seigneur +Berthoald, ainsi que je l'ai appris au couvent de Saint-Saturnin.</p> + +<p>—Cette abbaye octroyée à mon fils!... lui, compagnon de guerre +de ces Franks maudits! lui, traître! lui, renégat! Oh! si tu dis +vrai, honte et malheur sur mon fils!...</p> + +<p>—Traître! renégat! le seigneur Berthoald! lui, le plus généreux +des hommes! lui, qui m'eût arrachée à l'esclavage sans la cruauté de +l'abbé, qui m'a livrée au juif Mardochée.</p> + +<p>—Ce juif s'appelait ainsi?</p> + +<p>—Vous le connaissez?</p> + +<p>—Écoute, pauvre enfant, et tu comprendras ma douleur... Après +une grande bataille livrée près de Narbonne contre les Arabes, j'ai +été prise par les guerriers de Karl: le butin, les esclaves ont été tirés +au sort; on nous a dit, à moi et à mes compagnes, que nous appartenions +au chef Berthoald et à ses hommes.</p> + +<p>—Vous... esclave de votre fils? Mais il l'ignorait, mon Dieu!</p> + +<p>—Oui, de même que j'ignorais que mon nouveau maître Berthoald... +fût mon fils Amael.</p> + +<p>—Durant ce voyage du Languedoc ici, votre fils, ne vous a pas +vue?</p> + +<p>—Nous étions huit ou dix femmes esclaves dans chaque chariot +couvert; nous suivions l'armée de Karl. Parfois les hommes du +chef Berthoald venaient nous voir, et... mais je n'offenserai pas ta +pudeur, pauvre enfant, en te racontant ces violences infâmes!—ajouta +Rosen-Aër en frémissant à ces souvenirs de dégoût et d'horreur.—Mon +âge m'a préservée d'une honte à laquelle j'aurais d'ailleurs +échappé par la mort... Mon fils n'a jamais pris part à ces immondes +orgies mêlées de cris, de larmes et de sang; car on frappait +jusqu'au sang les malheureuses qui voulaient échapper à ces outrages. +Nous sommes ainsi arrivées jusqu'aux environs du couvent +de Saint-Saturnin; là, nous avons fait une halte de quelques heures. +Le juif Mardochée se trouvait alors dans ce monastère; apprenant +sans doute qu'à la suite de l'armée il y avait des esclaves à acheter, il +s'est rendu près de nous, accompagné de quelques hommes de la +bande de Berthoald. Tu as été vendue, pauvre enfant, tu sais l'horrible +examen que vous font subir ces marchands de chair gauloise?</p> + +<p>—Oui, oui, cette honte, je l'ai subie devant les moines de Saint-Saturnin +lorsqu'ils m'ont vendue au juif,—répondit Septimine en +cachant dans ses mains son visage, empourpré de confusion. Rosen-Aër +poursuivit:—Des femmes, des jeunes filles, malgré leurs +prières, leur résistance, ont été dépouillées de leurs vêtements et +profanées, souillées par les regards des hommes qui voulaient nous +vendre et nous acheter! À cette honte, mon âge n'a pu me soustraire...—Et, +fondant en larmes et tordant ses mains avec désespoir, +la mère d'Amael ajouta en gémissant:—Et voilà ces Franks +dont mon fils est le compagnon de guerre! Il s'unit avec eux! combat +avec eux! possède comme eux des esclaves de sa race! et parmi +ces esclaves, ainsi outragées, il a sa mère! justice du ciel! sa mère!</p> + +<p>—Oh! c'est horrible! mais il ignorait cela... et puis, comment, +lui, étant de notre race, s'est-il réuni aux Franks?</p> + +<p>—Cette indignité confond ma raison, révolte mon cœur. À l'âge +de quinze ans, mon fils a disparu de la vallée de Charolles, où nous +vivions libres et heureux... Que s'est-il passé depuis? je l'ignore...</p> + +<p>En entendant prononcer le nom de la vallée de Charolles, Bonaïk, +jusqu'alors pensif, tressaillit, puis prêta l'oreille à la suite de l'entretien +de la Coliberte et de la mère d'Amael, qui reprit:—Revenons +à ce juif, il a peut-être le secret de la vie de mon fils.</p> + +<p>—Ce juif... et comment?</p> + +<p>—Malgré ma douleur, lorsque ce juif vint nous marchander, je +subis le sort commun, je fus dépouillée de mes vêtements... Ah! +pour la sainteté de mon nom de mère, que mon fils ignore toujours +ma honte! cette pensée serait l'éternel et juste remords de sa vie, s'il +doit vivre...—ajouta Rosen-Aër à voix basse, afin de n'être entendue +que de Septimine.—Pendant que je subissais donc le sort de +mes compagnes d'esclavage... le juif remarqua sur mon bras gauche +ces deux mots tracés en caractères ineffaçables: <i>Brenn-Karnak.</i></p> + +<p>—<i>Brenn-Karnak!</i>—reprit la Coliberte d'une voix plus élevée; +aussi fut-elle entendue par le vieillard.—Quels sont ces noms? +pourquoi étaient-ils tracés sur votre bras?</p> + +<p>—Cet usage, depuis plusieurs générations, a été adopté parmi +nous, car, hélas! en ces temps de troubles, de guerres continuelles, +les familles sont exposées à être séparées, dispersées au loin, et un +signe indélébile peut les aider à se reconnaître.—À peine Rosen-Aër +avait-elle prononcé ces mots, que s'approchant d'elle, Bonaïk, +ému, troublé, s'écria:—Vous êtes de la race de Joël, le brenn de +la tribu de Karnak?</p> + +<p>—Oui, bon père; mais d'où savez-vous?...</p> + +<p>—Vous habitiez en Bourgogne la vallée de Charolles? jadis concédée +à Loysik, frère de Ronan, par le roi Clotaire I<sup>er</sup>?</p> + +<p>—Mais encore une fois, bon père, comment savez-vous cela?—Le +vieillard releva la manche de son sarrau, et, du doigt, montra +ces deux mots: <i>Brenn-Karnak</i>, tracés sur son bras.—Vous aussi?—s'écria +Rosen-Aër,—vous aussi... de la famille de Joël?...</p> + +<p>—L'un de mes aïeux était Kervan, frère de Ronan.</p> + +<p>—Votre famille habitait en Bretagne, près de Karnak?</p> + +<p>—Oui, et mon frère Allan ou ses enfants n'ont sans doute pas +quitté le berceau de notre race.</p> + +<p>—Et comment êtes-vous tombé en esclavage?</p> + +<p>—Notre tribu, passant la frontière, est venue, selon la coutume +immémoriale, vendanger en armes les vignes des Franks, vers le pays +de Rennes. J'avais quinze ans, j'accompagnais mon père dans cette +expédition; une troupe de Franks nous a attaqués; pendant le combat, +j'ai été séparé de mon père, puis emmené esclave au loin. Revendu +d'un maître à un autre, le hasard m'a conduit en ce pays où +je suis depuis douze ans. Hélas! souvent mes yeux se sont tournés +vers les frontières de notre vieille et bien-aimée Bretagne, toujours +libre! mais mon grand âge, l'habitude d'un métier qui me plaît et +me console, m'ont empêché de songer à une évasion. Ainsi, nous +sommes parents!... Ce malheureux qui est là, près de nous, captif, +est de notre sang?... Mais comment était-il devenu le chef de cette +troupe de Franks que l'inondation vient d'engloutir?</p> + +<p>—Je racontais à cette pauvre enfant qu'un juif, marchand d'esclaves, +ayant vu sur mon bras ces deux mots: <i>Brenn-Karnak</i>, parut +surpris, et me dit:—«N'as-tu pas un fils âgé de vingt-quatre ans, +qui porte, comme toi, ces deux mots tracés sur son bras?—» +Malgré l'horreur que m'inspirait ce juif, ces mots ranimèrent en moi +l'espérance de retrouver mon fils:—Oui,—ai-je répondu;—depuis +dix ans mon fils a disparu des lieux que j'habitais.—«Et tu habitais +la vallée de Charolles?»—m'a demandé le juif.—Tu connais +donc mon fils?—me suis-je écriée; mais, cet homme, sans me +répondre, s'est éloigné avec un sourire cruel...</p> + +<p>—Et depuis,—reprit Septimine,—ne l'avez-vous jamais revu?</p> + +<p>—Jamais! Les chariots se sont remis en route pour ce pays, où je +suis arrivée avec mes compagnes d'esclavage. Toutes ont dû périr +par l'inondation de cette nuit, et sans le dévouement de cette courageuse +enfant, je perdais aussi la vie...</p> + +<p>—Le juif Mardochée,—reprit le vieil orfévre en réfléchissant,—ce +marchand de chair gauloise, grand ami de l'intendant Ricarik, +est venu depuis peu de jours fort souvent ici; il se trouvait au couvent +de Saint-Saturnin lors de la donation de cette abbaye à votre +fils et à ses hommes; il aura, sans nul doute, pris les devants afin +d'avertir l'abbesse, aussi a-t-elle fait ses préparatifs de défense +contre les guerriers qui venaient la déposséder.</p> + +<p>—Le juif a, en effet, voyagé très-rapidement depuis son départ +du couvent de Saint-Saturnin, d'où il m'a emmenée,—reprit Septimine.—Nous +n'étions que trois esclaves et lui dans un petit chariot +léger, attelée de deux chevaux. Il a dû arriver ici deux ou trois +jours avant la troupe du seigneur Berthoald, retardée dans sa marche +par ses nombreux bagages.</p> + +<p>—Ainsi, le juif aura prévenu Méroflède, lui révélant sans doute +que le prétendu chef frank Berthoald était de race gauloise,—reprit +Bonaïk;—de là cette vengeance de l'abbesse, qui a fait jeter votre +fils dans ce souterrain, croyant sans doute l'exposer à une mort +certaine. Il s'agit maintenant de le sauver, vous aussi, nous aussi; +car rester en ce couvent après l'évasion de votre fils, ce serait exposer +à la vengeance de l'abbesse ces pauvres apprentis et Septimine.</p> + +<p>—Oh! bon père! comment faire?—reprit Septimine en joignant +les mains.—Personne ne peut entrer dans ce bâtiment au-dessous +duquel est enfermé le seigneur Berthoald...</p> + +<p>—Nomme-le Amael, mon enfant,—reprit Rosen-Aër avec amertume.—Ce +nom de Berthoald me rappelle sans cesse une honte que +je voudrais oublier...</p> + +<p>—Tirer Amael de ce souterrain n'est point chose impossible,—reprit +l'orfévre en hochant la tête.—J'ai réfléchi là-dessus tout à +l'heure, et nous avons, je crois, quelques chances de succès.</p> + +<p>—Mais, bon père,—dit Rosen-Aër,—et les barreaux de la fenêtre +de cet atelier? ceux du soupirail de la cave où est enfermé mon +fils? enfin ce large et profond fossé? que d'obstacles!</p> + +<p>—Ces obstacles ne sont pas les plus difficiles à surmonter. Supposons +la nuit venue, Amael délivré nous a rejoint, que faire?</p> + +<p>—Quitter l'abbaye,—dit Septimine;—fuir tous...</p> + +<p>—Et par quel moyen, mon enfant? Ignores-tu qu'à la chute du +jour la porte de la jetée est fermée? Le gardien veille; puis, eût-on +franchi cette porte, l'inondation couvre la chaussée; il faudra deux +ou trois jours pour que les eaux se soient retirées tout à fait; d'ici là, +cette abbaye restera environnée d'eau comme une île.</p> + +<p>—Maître Bonaïk,—reprit un des jeunes apprentis,—et les bateaux +de pêche?</p> + +<p>—Où sont-ils amarrés d'ordinaire, mon garçon?</p> + +<p>—Du côté de la chapelle.</p> + +<p>—Il faudrait donc, pour y arriver, traverser la cour intérieure +du cloître, et la porte est chaque soir verrouillée intérieurement!</p> + +<p>—Hélas!—dit Rosen-Aër,—faut-il renoncer à tout espoir?</p> + +<p>—Jamais il ne faut désespérer. Occupons-nous d'abord d'Amael. +Quoi qu'il lui arrive, une fois hors du souterrain, son sort ne pourra +guère empirer. Maintenant, mes enfants, un dernier mot,—ajouta +l'orfévre en s'adressant aux apprentis.—Ce que nous allons tenter +est grave; il y va de votre vie et de la nôtre... Vous n'avez pas à +hésiter: il faut nous seconder ou nous trahir. Nous trahir serait une +méchante action, cependant vous n'avez d'autre intérêt à cette évasion +que l'espoir incertain de recouvrer votre liberté. Voulez-vous +nous trahir? dites-le franchement, tout de suite... alors je n'entreprendrai +rien, le sort de cette digne femme et de son fils s'accomplira... +Si, au contraire, avec notre aide, nous parvenons à sauver +Amael et à sortir de cette abbaye, voici mon projet: Il y a, dit-on, +près de quatre journées de marche d'ici aux limites de l'Armorique, +seule terre libre de la Gaule aujourd'hui. Nous tâcherons d'y arriver; +une fois en Bretagne, nous n'aurons rien à craindre, nous prendrons +la route de Karnak; nous y trouverons mon frère ou ses descendants, +notre tribu vous accueillera comme des enfants de la famille; d'apprentis +orfévres, vous deviendrez apprentis laboureurs, à moins que +vous ne préfériez continuer votre métier dans quelques villes de Bretagne; +non plus en artisans esclaves, mais en artisans libres. Réfléchissez +mûrement, et décidez-vous: la journée s'avance, le temps est +précieux.</p> + +<p>Justin, l'un des apprentis, après s'être consulté à voix basse avec +ses compagnons, répondit au vieillard:—Notre choix n'est pas douteux, +maître Bonaïk; nous tâcherons, comme vous, de rendre un +fils à sa mère; quoi qu'il arrive, nous partagerons votre sort!</p> + +<p>—Merci, oh! merci, généreux enfants!—dit Rosen-Aër les yeux +remplis de larmes.—Hélas! je ne peux vous offrir que la reconnaissance +d'une mère!...</p> + +<p>—Et maintenant,—reprit vivement l'orfévre, qui parut retrouver +la vivacité de sa jeunesse,—assez de paroles, agissons! Deux +d'entre vous vont s'occuper de scier les barreaux de la fenêtre de l'atelier, +mais sans les faire tomber.</p> + +<p>—C'est entendu, père Bonaïk,—dit Justin;—les barreaux resteront +en place... il ne faudra plus qu'un coup de lime pour les mettre +à bas.</p> + +<p>—Bon; il n'y a, du reste, pas à craindre d'être vu au dehors: +le corps du bâtiment qui nous fait face est dépourvu de croisées +donnant de notre côté.</p> + +<p>—Mais les barreaux du soupirail de la cave où est enfermé mon +fils?...</p> + +<p>—Il les sciera au moyen de cette lime lancée dans son cachot, enveloppée +d'un nouveau billet, dans lequel je vais écrire à Amael ce +qu'il doit faire.—Et le vieillard, s'asseyant à son établi, écrivit les +lignes suivantes, que la Coliberte, penchée derrière lui, lisait à mesure +et tout haut:—«Avec cette lime, vous scierez les barreaux du +soupirail sans les détacher complétement; la nuit venue, vous les +enlèverez. Trois secousses données à la cordelle dont vous avez +l'un des bouts, nous avertiront que vous êtes prêt. Alors, vous +attirerez vers le soupirail un baril vide que nous aurons attaché à +l'extrémité de la cordelle.»</p> + +<p>—Oh!—s'écria Septimine,—je comprends maintenant pourquoi +vous avez demandé ce baril!</p> + +<p>—Quoi!—reprit Rosen-Aër, non moins étonnée que la jeune +fille,—vous avez eu, bon père, assez de présence d'esprit pour songer +à l'instant même à ce moyen d'évasion?</p> + +<p>—Il fallait y songer alors... ou point du tout, mes enfants,—répondit +le vieil orfévre en continuant d'écrire.</p> + +<p>—Et nous autres, qui sommes du métier pourtant, nous croyions +bonnement qu'il s'agissait de la fonte,—reprit Justin.—Quel bon +tour! C'est ce méchant Ricarik qui aura lui-même fourni la corde et +le baril!</p> + +<p>—«Lorsque le baril sera près du soupirail,»—reprit Septimine +en continuant de lire ce qu'écrivait le vieillard,—«vous saisirez +fortement, de vos deux mains, une corde dont ce tonneau sera +entouré; puis, y prenant votre appui, vous vous mettrez à l'eau, +vous le pousserez devant vous, et nous l'attirerons doucement +jusqu'à la fenêtre, qu'il vous sera très-facile alors d'escalader avec +notre aide.»</p> + +<p>—Oh! bon père,—dit Rosen-Aër avec attendrissement,—il est +sauvé!</p> + +<p>—Hélas! non, pas encore, pauvre femme! Je vous l'ai dit: le tirer +de ce souterrain est possible; mais ensuite il faudra sortir de ce +maudit couvent... Enfin, nous essayerons.—Et il se remit à écrire +ces dernières lignes, aussi lues tout haut par Septimine:—«Il se +peut que vous sachiez nager; mais pas d'imprudence! les meilleurs +nageurs se noient; réservez vos forces afin de pouvoir aider votre +mère à fuir de cette abbaye. Lorsque vous aurez lu ce parchemin, +déchirez-le, ainsi que le premier, en petits morceaux, jetez-les +dans le coin le plus obscur de votre cachot, car il est possible que +l'on vienne vous retirer de ce souterrain avant ce soir.»</p> + +<p>—Ô mon Dieu!—dit Rosen-Aër en joignant les mains avec douleur,—nous +n'y avions pas songé; ce malheur est possible.</p> + +<p>—Hélas! il faut tout prévoir,—reprit le vieillard en terminant +d'écrire ce qui suit:—«Ne désespérez pas, et confiez-vous en Hésus, +le Dieu de nos pères!»</p> + +<p>—Ah!—murmura douloureusement Rosen-Aër,—la foi de ses +pères, les enseignements de sa famille! les souffrances de sa race! la +haine de l'étranger... il a tout oublié!</p> + +<p>—Mais la vue de sa mère lui aura tout rappelé,—répondit le +vieillard.—Et il donna une secousse à la cordelle pour avertir Amael; +celui-ci répondit de la même manière à ce signal. Alors, Bonaïk, +enveloppant la lime dans le parchemin, la lança de l'autre côté du +fossé, visant de nouveau avec justesse le soupirail de la cave au fond +duquel elle tomba. Amael, après avoir pris connaissance des nouvelles +instructions du vieillard, parut derrière les barreaux. Ses regards +avides semblaient demander la présence de sa mère.—Il vous +cherche des yeux,—dit, sans pouvoir retenir ses larmes, la Coliberte +à Rosen-Aër;—ne lui refusez pas cette consolation!</p> + +<p>La matrone gauloise soupira, et, s'appuyant sur Septimine, fit deux +pas vers la croisée; alors, d'un air solennel et résigné, elle leva un +doigt vers le ciel, comme pour dire à son fils de se confier au dieu de +ses pères. Amael, à la vue de sa mère et de Septimine, dont la douce +image lui était toujours restée présente depuis leur première entrevue +au couvent de Saint-Saturnin, joignit ses mains avec force, +et ses traits exprimèrent à la fois résignation, respect, reconnaissance.</p> + +<p>—Et maintenant, mes enfants,—dit l'orfévre aux jeunes esclaves,—prenez +vos limes et sciez les barreaux; moi et l'un de vous, nous +allons mettre le creuset sur le brasier, y fondre les métaux. Ricarik +peut venir, il faut qu'il nous croie occupés de notre fonte. La +porte est fermée en dedans: vous, Rosen-Aër, restez près de l'entrée +du caveau, afin de pouvoir vous y cacher dans le cas où ce maudit +intendant reviendrait ici, ce qui est peu probable, car, sa tournée du +matin finie, nous ne le revoyons, Dieu merci, presque jamais dans +la journée; mais la moindre imprudence pourrait nous perdre tous!</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>La nuit est venue, l'abbesse Méroflède, vêtue de ses habits religieux, +est à demi couchée sur le lit de la salle du festin, où, la veille, +Amael s'est assis près d'elle: le pâle visage de cette femme est +sinistre, pensif. Ricarik, assis devant la table éclairée par un flambeau +de cire, vient d'écrire une lettre sous la dictée de l'abbesse:—Madame,—lui +dit-il,—vous n'avez plus qu'à apposer votre signature +sur cette missive à l'évêque de Nantes.—Et comme Méroflède ne +répondait pas, absorbée qu'elle était dans ses pensées, l'intendant +reprit d'une voix plus haute:—Madame, j'attends votre signature.</p> + +<p>Alors, Méroflède, le front appuyé sur sa main, l'œil fixe, le sein +palpitant, dit à l'intendant d'une voix lente et creuse:—Lorsque +ce matin tu es allé le revoir dans ce cachot, que t'a-t-il dit?</p> + +<p>—De qui parlez-vous, madame?</p> + +<p>—Eh! de qui te parlerai-je, sinon de Berthoald?</p> + +<p>—Il est, madame, resté muet et sombre.</p> + +<p>L'abbesse se leva brusquement, marcha çà et là avec agitation; +faisant ensuite un violent effort sur elle-même, elle dit à l'intendant:</p> + +<p>—Va chercher Berthoald!</p> + +<p>—Madame...</p> + +<p>—Obéiras-tu!...</p> + +<p>—Mais le messager que vous avez demandé attend cette lettre +pour l'évêque de Nantes: le bateau est prêt avec quatre rameurs.</p> + +<p>—Que me fait l'évêque de Nantes et ton bateau? Va me chercher +Berthoald...</p> + +<p>—J'obéis.</p> + +<p>Ricarik se dirigea lentement vers l'entrée de la salle; il allait disparaître +derrière le rideau, lorsque Méroflède, après une violente hésitation, +lui cria:—Non... reviens!—Et, se laissant tomber sur son +lit en cachant sa figure entre ses mains, l'abbesse poussa des gémissements +douloureux qui ressemblaient aux hurlements d'une louve +blessée. L'intendant se rapprochant attendit, silencieux, que la crise +violente à laquelle Méroflède était en proie fût calmée. Au bout de +quelques instants l'horrible femme se releva, la joue en feu, l'œil +étincelant, la lèvre dédaigneuse, s'écriant:—Je suis trop lâche! +Oh! cet homme! cet homme! il me payera cher ce qu'il me fait souffrir!—Et +après s'être encore promenée avec agitation, elle parut se +calmer, se rejeta sur le lit, et dit à l'intendant:—Relis-moi cette +lettre... j'étais folle...</p> + +<p>L'intendant lut ce qui suit:—«Méroflède, servante des servantes +du Seigneur, à son très-cher père en Christ, Arsène, évêque du +diocèse de Nantes, salut respectueux. Très-cher père, le Seigneur, +par un éclatant miracle, nouvelle preuve de sa prédilection pour +les humbles vierges qui vivent de sa foi et de parole, vient de montrer +quels terribles châtiments il réserve aux impies qui l'outragent +en la personne de ses pauvres filles. Karl, chef des Franks, contempteur +de toutes les lois divines, désolateur de l'Église, dévastateur +de ses biens sacrés, persécuteur des fidèles, avait eu la sacrilége +audace d'octroyer à une bande de ses hommes de guerre la +possession de cette abbaye-ci, patrimoine de Dieu; le chef de ces +aventuriers m'a sommée outrageusement d'avoir à quitter ce monastère, +ajoutant que si je n'obéissais, il nous attaquerait de vive +force au point du jour. Ces maudits, fils aînés de Satan, pour être +plus à portée d'accomplir leur œuvre de damnation éternelle, ont +campé la nuit dernière aux approches de l'abbaye, menaçant moi +et mes chères filles en Christ, d'un sort épouvantable. Mais l'œil +du Seigneur veillait sur nous autres, faibles brebis; il a su nous défendre +contre les loups ravisseurs. Cette nuit, par la vengeresse volonté +du Tout-Puissant, les cataractes du ciel se sont ouvertes avec +un fracas effrayant; un déluge non moins formidable que celui qui +a couvert la terre en punition des crimes des premiers hommes, +est venu fondre sur les suppôts du démon et de Karl le maudit, qui, +dans l'ombre de la nuit, attendaient l'aurore pour profaner la sainte +retraite des vierges du Seigneur. Les flots des étangs, ainsi miraculeusement +gonflés, ont englouti ces sacriléges, pas un n'a échappé +au châtiment céleste! Prodige effrayant! ces eaux, jusqu'alors limpides, +sont devenues tout à coup bitumineuses et bouillantes par +l'immersion des âmes infernales qu'elles engouffraient. Des lueurs +rouges et sulfureuses ont, pendant un instant, sillonné la profondeur +des ondes, comme si une bouche de l'enfer se fût ouverte +pour recevoir sa détestable proie. La justice du Seigneur accomplie, +les eaux redevenues calmes, limpides, sont rentrées paisiblement +dans leur lit, de même qu'elles se sont retirées après +le déluge; de même encore qu'après le déluge, le ciel étant +redevenu serein, la blanche colombe de paix et d'espérance est +sortie de l'arche sainte, cette lettre, ô mon vénérable père en +Christ, ira vers toi t'apprendre ce récent et prodigieux miracle, +afin que, si tu le juges à propos, tu le fasses connaître dans toute +l'étendue de ton diocèse; cette nouvelle et éclatante preuve de la +toute-puissance du Seigneur devant édifier, réconforter, consoler, +délecter les âmes pieuses et terrifier les impies. Je termine en te +demandant ta bénédiction apostolique.» Après avoir lu cette lettre, +Ricarik dit à l'abbesse:—Et maintenant, madame, veuillez signer.</p> + +<p>Méroflède prit la plume, écrivit au bas de l'épître:—<i>Méroflède, +abbesse de Meriadek.</i>—Après quoi elle ajouta avec un sourire sardonique:—Le +miracle me semble suffisamment justifié; l'évêque de +Nantes est habile homme, il saura faire valoir la chose; dans cent +ans encore l'on parlera du prodige insigne qui a protégé les vierges +saintes du couvent de Meriadek... Ah!—reprit Méroflède d'un air +sinistre en appuyant son front brûlant entre ses mains,—je rirais +bien si je n'avais l'enfer dans l'âme!</p> + +<p>—Quoi! madame, toujours ce Berthoald?</p> + +<p>—Oui, malheur à moi! Oh! ce que j'éprouve pour lui est un +mélange de mépris, de haine et de frénésie amoureuse... Cela m'épouvante... +Jamais, non, jamais jusqu'ici je n'ai ressenti ce que je +ressens à cette heure pour cet homme!</p> + +<p>—Il est pourtant un moyen, madame, de vous délivrer de ces angoisses... +Ce moyen, je vous l'ai proposé...</p> + +<p>—Prends garde! ta vie me répond de la sienne!</p> + +<p>—Mais quels sont vos desseins?</p> + +<p>—Est-ce que je le sais... tantôt je veux lui faire souffrir mille +morts, tantôt tomber à ses genoux, lui demander grâce... tantôt... +mais, tiens, je te l'ai dit, je suis folle... folle!—Et l'horrible créature +se tordit en hurlant sur le lit, mordant les coussins ou les déchirant +de ses ongles avec une sorte de furie sauvage; puis, se relevant +soudain, les yeux à la fois humides de larmes et étincelants de +passion, elle dit à Ricarik:—Où est la clef du cachot de Berthoald?</p> + +<p>—Elle est dans ce trousseau,—répondit l'intendant en montrant +plusieurs clefs pendues à sa ceinture.</p> + +<p>—Donne-moi cette clef.</p> + +<p>—Quoi! vous voulez?...</p> + +<p>—Donne... donne...</p> + +<p>—La voici,—dit l'intendant en détachant du trousseau une grosse +clef de fer. Méroflède prit la clef, la regarda en silence, et resta +quelques instants rêveuse.</p> + +<p>—Madame,—reprit Ricarik,—je vais faire partir le messager +qui attend votre lettre pour l'évêque de Nantes.</p> + +<p>—Va, va... porte cette lettre et reviens.</p> + +<p>—J'irai aussi jeter un coup d'œil dans l'atelier du vieil orfévre... +il doit fondre aujourd'hui le grand vase d'argent.</p> + +<p>—Eh! que m'importe! je ne songe plus au vase d'argent!</p> + +<p>—Moi, j'y songe, madame. Je ne sais pourquoi il m'est venu +quelque doute à l'esprit; il m'a semblé, ce matin, remarquer certain +embarras sur les traits de ce rusé vieillard; il m'a prévenu qu'il s'enfermerait +toute la journée; il complotte peut-être avec ses apprentis +de dérober une partie du métal. Il m'a prévenu que la fonte ne commencerait +guère qu'à la nuit; voici la nuit, je veux assister à la fonte, +puis je reviendrai, madame. Vous n'avez pas d'autres ordres à me +donner?</p> + +<p>Méroflède resta plongée dans ses rêveries, tenant dans sa main +la clef du cachot d'Amael; après quelques moments de silence, et +sans lever ses yeux toujours fixés sur le sol, elle dit à l'intendant:</p> + +<p>—En sortant d'ici tu diras à Madeleine de m'apporter ma mante et +une lampe allumée.</p> + +<p>—Votre mante, madame? Vous voulez donc sortir? Serait-ce pour +aller trouver Berthoald dans son cachot?...</p> + +<p>Méroflède interrompit l'intendant en frappant du pied avec colère, +et d'un geste impérieux lui montra la porte.</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>Bonaïk, ses apprentis, Rosen-Aër et Septimine, enfermés depuis +le matin dans l'atelier, avaient impatiemment attendu la nuit; tout +était préparé pour l'évasion d'Amael lorsque le jour tomba: la lueur +du brasier de la forge et du fourneau éclairait seule l'atelier; les +barreaux des fenêtres venaient d'être enlevés.</p> + +<p>—Vous êtes jeunes et vigoureux,—dit le vieillard aux esclaves +apprentis;—à défaut d'autres armes, les barres de fer enlevées de +la croisée pourront vous servir; déposez-les dans un coin. Maintenant, +passez le baril par la fenêtre, et attachez à l'un des cercles cette +cordelle, dont l'un des bouts est aux mains d'Amael; il est prêt, car +il vient de répondre à notre signal.</p> + +<p>Rosen-Aër et la Coliberte, le cœur palpitant d'espérance et d'angoisse, +se tenaient auprès de la fenêtre serrées l'une contre l'autre. +Les apprentis mirent le baril dehors; les ténèbres étaient profondes, +l'on ne distinguait pas même la blancheur du bâtiment dont la +partie basse servait de cachot à Amael. Bientôt, attiré par lui, le baril +disparut dans l'ombre; à mesure qu'il s'éloignait, l'un des apprentis +déroulait peu à peu la corde dont le tonneau était entouré; +elle devait servir à le ramener, lorsque le fugitif y aurait pris +son point d'appui. À ce moment, il se fit un grand silence dans l'atelier; +toutes les respirations semblaient suspendues; malgré la nuit, +nuit si noire que l'on n'apercevait absolument rien au dehors, tous les +regards cherchaient à percer ces ténèbres. Enfin, au bout de quelques +minutes d'anxiété, l'apprenti qui, penché à la fenêtre, tenait la corde +destinée à ramener le baril, dit au vieillard:—Maître Bonaïk, le +prisonnier est sorti de la cave; il s'appuie sur le tonneau, je viens de +sentir la corde se raidir.</p> + +<p>—Alors, mon garçon, tire à toi... tire doucement sans secousse.</p> + +<p>—Il vient,—reprit joyeusement l'apprenti;—le poids du prisonnier +pèse maintenant sur le tonneau.</p> + +<p>—Grand Dieu!—s'écria Rosen-Aër,—voyez, dans le souterrain, +cette lumière... tout est perdu!...</p> + +<p>En effet, une vive lueur, produite par la clarté d'une lampe, apparaissant +soudain dans l'intérieur de la cave, l'ouverture demi-circulaire +du soupirail se dessina lumineuse à travers les ténèbres; +cette réverbération, se projetant jusque sur l'eau du fossé, éclaira +le fugitif, qui, à demi plongé dans l'onde, se soutenait en s'appuyant +des deux mains sur le tonneau flottant. À ce moment, Méroflède, +enveloppée de sa mante écarlate à capuchon rabattu, parut au soupirail; +elle se cramponnait à deux des barreaux qu'Amael n'avait pas +eu besoin de scier pour se frayer un passage... À la vue du fugitif, +l'abbesse poussa un hurlement de rage, et cria par deux fois—Berthoald! +Berthoald!...—Puis elle disparut, emportant sa lampe avec +elle, de sorte qu'au dehors tout fut de nouveau plongé dans l'obscurité. +L'apprenti qui attirait le tonneau, effrayé de l'apparition de +l'abbesse, se rejeta vivement en arrière et abandonna la corde de +sauvetage... l'orfévre, heureusement, la saisit, et au milieu de l'épouvante +de tous, amena le baril jusqu'au bord de la fenêtre en +disant:—Sauvons d'abord Amael...</p> + +<p>Grâce au tonneau qui flottait presque, à fleur de la croisée, elle fut +facilement escaladée par le prisonnier; son premier mouvement, en +arrivant dans l'atelier, fut de se jeter au cou de sa mère... Tous deux +oubliaient le danger dans un embrassement passionné, lorsque l'on +frappa fortement à la porte.</p> + +<p>—Malheur à nous...—murmura l'un des apprentis,—c'est +l'abbesse!...</p> + +<p>—Impossible,—dit l'orfévre;—pour remonter du cachot, faire +le tour du cloître, traverser les cours et venir ici, il lui faut plus de +dix minutes.</p> + +<p>—Bonaïk,—dit au dehors la rude voix de Ricarik,—ouvre à +l'instant la porte...</p> + +<p>—Oh! que faire! Le réduit au charbon est trop étroit pour y +cacher Rosen-Aër et son fils,—murmura le vieillard; et il répondit +très-haut en se tournant vers la porte:—Seigneur intendant, nous +sommes au moment de la fonte; nous ne pouvons la quitter...</p> + +<p>—C'est justement à la fonte que je veux assister!—cria l'intendant.—Ouvre +à l'instant...</p> + +<p>—Vous, votre fils et Septimine, restez près de la fenêtre, penchez-vous +au dehors, vous seriez suffoqués,—dit le vieillard à Rosen-Aër +après un instant de réflexion. Et poussant vers la croisée Amael, sa +mère et la Coliberte, il dit à l'un des apprentis:—Vide sur le brasier +de la forge la boîte remplie de soufre et de bitume...</p> + +<p>Le jeune esclave obéit machinalement, et au moment où Ricarik +heurtait à la porte à coups redoublés, une fumée sulfureuse, bitumineuse, +commençant de se répandre dans l'atelier, devint bientôt si +intense, que l'on voyait à peine à deux pas devant soi. Aussi, lorsque +le vieillard alla enfin ouvrir la porte à l'intendant, celui-ci, aveuglé, +suffoqué par une bouffée de cette épaisse et âcre vapeur, se recula +vivement au lieu d'entrer.</p> + +<p>—Avancez donc, seigneur intendant,—dit Bonaïk;—c'est l'effet +de la fonte à la mode du grand Éloi... Nous n'avons pu vous ouvrir +plus tôt, de peur de laisser refroidir les métaux en fusion que +nous versions dans le moule... Avancez, cher seigneur, venez donc +voir la fonte...</p> + +<p>—Va-t'en au diable!—répondit Ricarik en toussant à s'étrangler +et reculant au delà du seuil.—Je suis suffoqué, aveuglé...</p> + +<p>—C'est l'effet de la fonte, cher seigneur.—Puis avisant le trousseau +de clefs à la ceinture de l'intendant, qui, des deux mains, frottait +ses paupières endolories par l'âcreté de la fumée, Bonaïk le saisit +à la gorge et s'écria:—À moi, mes enfants, il a les clefs des portes!</p> + +<p>À l'appel du vieillard, les apprentis et Amael accoururent, se précipitèrent +sur l'intendant, étouffèrent ses cris en lui serrant le cou, +pendant que Bonaïk, s'emparant du trousseau de clefs, disait:—J'ai +les clefs. Entraînez cet homme dans l'atelier, et jetez-le vite dans le +fossé; ce sera plutôt fait. Excusez, cher seigneur Ricarik, c'est la +fonte...</p> + +<p>Les ordres du vieillard furent exécutés malgré la résistance furieuse +du Frank... Bientôt l'on entendit le bruit d'un corps tombant +dans l'eau...—Et maintenant,—s'écria le vieillard,—venez tous! +suivez-moi et courons. L'abbesse du diable ne peut tarder à arriver +avec les bandits qui ont ici droit d'asile.—Le vieillard avait à peine +fait quelques pas dans le corridor, lorsqu'il vit au loin s'avancer +l'esclave portier tenant une lanterne à la main.—Restez cachés +dans l'ombre,—dit tout bas l'orfévre aux fugitifs. Et il alla vivement +au-devant du portier qui lui cria:—Eh! vieux Bonaïk, est-ce +que l'intendant n'est pas dans ton atelier? Je ne sais à quoi il pense; +voilà deux heures que le bateau attend son messager...</p> + +<p>—Quel bateau?</p> + +<p>—Le bateau que Ricarik a fait préparer. Les rameurs attendent +le messager.</p> + +<p>—Ils n'attendront pas longtemps, car ce messager, c'est moi.</p> + +<p>—Toi?...</p> + +<p>—Connais-tu ce trousseau de clefs?</p> + +<p>—Ce sont celles que l'intendant porte à sa ceinture.</p> + +<p>—Il me les a confiées afin que je puisse sortir de l'enceinte du +monastère dans le cas où tu ne serais pas à ta loge. Allons vite retrouver +le bateau. Marche devant.—Le portier, persuadé par l'accent +de sincérité du vieillard, dont la présence d'esprit le sang-froid +semblaient augmenter avec les périls, le précéda; mais Bonaïk ralentit +son pas, et appelant à voix basse un des apprentis:—Justin, +toi et les autres, suivez-moi à distance; la nuit est noire, la lueur de +la lanterne du portier vous guidera; mais dès que vous m'entendrez +siffler, accourez tous.—Et, s'adressant au portier qui l'avait beaucoup +devancé:—Eh! Bernard! ne va pas si vite; tu oublies qu'à mon +âge on n'est pas ingambe. Bonaïk, précédé du portier, et suivi de +loin, dans les ténèbres, par les fugitifs, arriva ainsi dans la cour extérieure +du monastère... Soudain Bernard s'arrêta et prêta l'oreille.—Qu'as-tu?—lui +dit le vieil orfévre,—pourquoi rester en chemin?</p> + +<p>—Ne vois-tu pas la lumière des torches éclairer la crête du mur +de la cour intérieure du monastère? n'entends-tu pas ce tumulte?</p> + +<p>—Marche, marche. J'ai autre chose à faire que de m'occuper +de ces torches et de ce tumulte; il me faut accomplir au plus tôt le +message de Ricarik. Je n'ai pas un instant à perdre, vite, dépêchons-nous.</p> + +<p>—Mais il se passe quelque chose d'extraordinaire dans l'intérieur +du monastère!</p> + +<p>—C'est pour cela que l'intendant m'envoie si précipitamment en +message... Hâte-toi, le temps presse...</p> + +<p>—Ah! c'est différent, vieux Bonaïk,—répondit Bernard en +doublant le pas. Il arriva bientôt à la clôture extérieure dont il ouvrit +la porte. À ce moment, le vieillard siffla; le portier, très-surpris, lui +dit:—Qui siffles-tu?</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Oui...</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Es-tu sourd? je te demande qui tu siffles?</p> + +<p>—Qui je siffle, moi?</p> + +<p>—Oui, toi. Voici la porte ouverte. Sors donc, puisque tu es +pressé. Mais j'entends des pas; on accourt de ce côté. Qu'est-ce +que ces gens-là?—dit Bernard, en haussant sa lanterne.—Il y a +deux femmes...</p> + +<p>Bonaïk coupa court aux réflexions du portier en criant:—Ôtez la +clef de la porte et tirez-la sur vous, le portier restera enfermé. À +peine le vieillard eut-il prononcé ces paroles, qu'Amael, les apprentis, +Rosen-Aër et Septimine se précipitèrent à travers l'issue ouverte; +puis l'un des jeunes esclaves, repoussant rudement Bernard dans +l'intérieur de la cour, ôta la clef de la serrure, tira la porte à lui et +la ferma en dehors. Bonaïk ramassa la lanterne et cria:—Hé! du +bateau!</p> + +<p>—Par ici!—répondirent plusieurs voix,—par ici... il est amarré +au gros saule.</p> + +<p>—Maître Bonaïk,—dit un des apprentis,—nous sommes +poursuivis; le portier appelle à l'aide. Voyez ces lueurs; elles +apparaissent maintenant dans la cour que nous venons de quitter!</p> + +<p>—Il n'y a rien à craindre, mes enfants; la porte est bardée de fer +et fermée en dehors; avant qu'on ait eu le temps de la défoncer, nous +serons embarqués!—Ce disant, le vieillard continua de se diriger +vers le gros saule; remarquant alors un bissac gonflé que Justin, +l'un des apprentis, portait sur son dos, il lui dit:—Qu'as-tu dans ce +sac?</p> + +<p>—Maître Bonaïk, pendant que vous parliez à l'intendant, nous +deux Gervais, nous doutant de quelque manigance de votre part, +nous avons pris, par précaution, moi, mon bissac, où j'ai mis le restant +de nos vivres, et Gervais, l'outre de vin encore à demi pleine.</p> + +<p>—Vous êtes de judicieux garçons, car nous aurons à faire une +longue route après avoir débarqué.—Le vieillard et ses compagnons +arrivèrent bientôt près du gros saule; un bateau y était amarré, +quatre esclaves rameurs sur les bancs, le pilote au gouvernail.—Enfin!—dit-il +d'un ton bourru:—voilà trois heures que nous attendons; +nous sommes transis de froid, et nous allons avoir à ramer +pendant plus de deux heures...</p> + +<p>—Je vais vous donner une bonne nouvelle, mes amis,—répondit +l'orfévre aux bateliers.—J'ai amené du monde pour ramer; les rameurs +peuvent donc rentrer au monastère; le pilote seul restera +pour guider le bateau.</p> + +<p>Joyeux et prestes, les esclaves s'élancèrent hors du bateau. Le pilote +se résigna, non sans murmurer. Bonaïk fit entrer Rosen-Aër et +Septimine dans la barque; Amael et les apprentis s'emparèrent des +avirons. Le pilote prit le gouvernail, l'embarcation s'éloigna du +rivage, et le vieil orfévre, essuyant son front baigné de sueur, dit avec +un grand soupir d'allégement:—Ah! mes enfants! voilà un jour de +fonte comme je n'en vis jamais dans l'atelier du grand Éloi!</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>Le lendemain de la nuit où les fugitifs avaient quitté l'abbaye, ils +se reposèrent vers midi, après avoir marché pendant toute la nuit +et le commencement de cette journée; ils réparèrent leurs forces, +grâce à la précaution des apprentis, dont l'un s'était chargé de l'outre +de vin, l'autre du bissac rempli de provisions. Les voyageurs s'étaient +assis sur l'herbe, sous un grand chêne au feuillage jauni par l'arrière-saison. +À leurs pieds coulait un ruisseau d'eau vive, derrière +eux s'élevait une colline qu'ils avaient gravie, puis descendue, en +suivant une antique voie romaine, alors délabrée, effondrée; cette +voie se prolongeait à une assez grande distance jusqu'au tournant +d'un coteau boisé, derrière lequel elle disparaissait. Enfin, à l'extrême +horizon se dessinaient les cimes bleuâtres de hautes montagnes, +limites et frontières de la Bretagne. Les fugitifs, guidés par +l'un des apprentis qui connaissait les environs de l'abbaye, avaient +facilement rejoint l'ancienne route romaine; elle conduisait de Nantes +aux frontières de l'Armorique, près desquelles César, sept siècles auparavant, +avait établi plusieurs camps retranchés, afin de protéger +ses colonies militaires. Amael, habitué par le métier de la guerre à +évaluer les distances, pensait qu'en marchant jusqu'au soleil couchant, +et qu'en se remettant en route, après une heure de repos, il +serait possible d'arriver à la fin du jour suivant aux confins de la Bretagne. +Septimine était assise auprès de Rosen-Aër et d'Amael; les +apprentis, étendus sur l'herbe, terminaient leur frugal repas. Le vieil +orfévre, ayant aussi réparé ses forces, tira d'une poche de son sarrau +un paquet soigneusement enveloppé d'un morceau de peau. Les jeunes +gens suivirent avec curiosité les mouvements du vieillard. À leur +grande surprise, il dégagea de cette enveloppe la crosse abbatiale en +argent, à la ciselure de laquelle il avait commencé de travailler depuis +quelque temps. Dans ce paquet se trouvaient aussi deux burins. Bonaïk, +remarquant la physionomie ébahie des apprentis, leur dit:—Cela +vous étonne, mes enfants, de me voir emporter de l'abbaye +cette crosse d'argent? Vous croyez peut-être que la valeur du métal +m'a tenté? Non, non; d'abord cet objet n'a pas grand prix; ensuite, +depuis douze ans que je travaille, sans salaire, à l'atelier du monastère, +j'aurais bien pu, en m'enfuyant, me payer ainsi de mes peines.</p> + +<p>—Sans doute, maître Bonaïk; mais alors pourquoi avoir emporté +cette crosse?</p> + +<p>—Que voulez-vous, mes enfants, j'aime mon art d'orfévre; je ne +trouverai plus à l'exercer pendant le peu de temps que j'ai encore +à vivre... J'ai gardé mes deux meilleurs burins, je veux ciseler cette +crosse si finement, si purement, qu'en y travaillant un peu tous les +jours, j'emploierai à ce travail le restant de ma vie.</p> + +<p>—Vous qui nous félicitez d'être des garçons de précaution, +maître Bonaïk, parce que nous avions songé à l'outre et aux provisions, +votre prévoyance dépasse la nôtre.</p> + +<p>—Bon père, et vous, mes amis,—dit Amael en s'adressant au +vieil orfévre et aux apprentis,—veuillez vous approcher; ce que j'ai +à dire à ma mère, vous l'entendrez aussi; j'ai fait le mal, je dois +avoir le courage de l'avouer tout haut...</p> + +<p>Rosen-Aër soupira et attendit le récit de son fils avec une curiosité +triste et sévère. Septimine, la regardant d'un air presque suppliant, +semblait implorer pour Amael l'indulgence de cette mère si justement, +si douloureusement irritée.</p> + +<p>—Depuis que tout péril a cessé pour moi,—reprit Amael,—ma +mère, durant notre longue marche de jour et de nuit, ne m'a pas +adressé la parole; elle a refusé l'appui de mon bras, préférant celui +de cette pauvre enfant, qui lui a sauvé la vie. La sévérité de ma +mère est juste, je ne m'en plains pas, j'en souffre... Puisse le récit +sincère de mes fautes, puisse mon repentir me mériter mon pardon!</p> + +<p>—Une mère pardonne toujours,—dit Septimine en regardant +timidement Rosen-Aër; mais celle-ci répondit d'une voix émue et +grave:</p> + +<p>—L'abandon de mon fils a, depuis des années, chaque jour déchiré +mon cœur; en proie à des angoisses sans cesse renaissantes, +tour à tour je m'abandonnais au désespoir ou à une espérance insensée... +ces longs tourments, je les pardonne à mon fils; ce que je ne +peux lui pardonner, c'est son alliance criminelle avec les oppresseurs +de notre race, avec ces Franks maudits, qui ont asservi nos pères et +asservissent nos enfants!</p> + +<p>—Ma mère, écoutez-moi... Mon crime est grand; mais, je vous +le jure, avant de vous avoir revue, je connaissais le remords. Voici +la vérité: Il y a dix ans, j'ai quitté notre vallée de Charolles: +pourtant j'y vivais heureux auprès de ma famille; mais, que vous dirai-je? +je cédai à la curiosité, à un invincible besoin d'aventures, car, +selon moi, en dehors de nos limites, un monde tout nouveau devait +s'offrir à mes yeux. Un soir donc je partis, non sans verser des +larmes.</p> + +<p>—Dans mon enfance,—dit le vieillard,—mon père m'a souvent +raconté que Karadeuk, l'un de nos aïeux, avait aussi abandonné sa +famille pour courir la Bagaudie... Rosen-Aër, que le souvenir de +notre aïeul vous rende indulgente pour votre fils!</p> + +<p>—Les Bagaudes et les Vagres guerroyaient contre les Romains et +contre les Franks, nos oppresseurs, au lieu de s'allier et de combattre +avec eux, ainsi que l'a fait mon fils.</p> + +<p>—Vos reproches sont mérités, ma mère; la suite de ce récit vous +prouvera que, plus d'une fois, je me les suis adressés. Presque au +sortir de la vallée, je tombai entre les mains d'une bande de +Franks. Ils revenaient d'Auvergne et se rendaient dans le nord; ils +me firent esclave. Leur chef me garda pendant quelque temps pour +soigner ses chevaux et fourbir ses armes. J'avais l'instinct de la +guerre; la vue d'une armure ou d'un beau cheval me passionnait +dès l'enfance. Vous le savez, ma mère?</p> + +<p>—Oui, vos jours de fête étaient ceux où les colons de la vallée se +livraient à l'exercice des armes...</p> + +<p>—Emmené esclave par ce chef frank, je ne cherchai pas à fuir; +il me traitait avec assez de douceur. Puis, c'était pour moi un +plaisir de fourbir ses armes, et, durant la route, de monter ses chevaux +de bataille. Enfin, je voyais un pays nouveau. Hélas! bien +nouveau, car les terres ravagées, les maisons en ruines, l'effroyable +misère des populations asservies que nous traversions, contrastaient +cruellement avec l'indépendante et heureuse vie des habitants de +notre paisible vallée. Alors, vous me croirez, ma mère, puisque je dis +le bien comme le mal, alors, me rappelant notre heureux pays, songeant +à vous, à mon père, mes larmes coulaient, mon cœur se brisait; +quelquefois j'étais tenté de fuir, de revenir à vous; mais la +crainte de recevoir l'accueil que méritait ma faute me retenait.</p> + +<p>—C'est si naturel!—dit Septimine qui écoutait ce récit avec un +tendre intérêt.—J'aurais éprouvé la même crainte, si j'avais commis +la même faute.</p> + +<p>—Enfin,—reprit Amael,—après être resté plus d'une année +chez ce chef frank, j'étais devenu bon écuyer, je domptais les chevaux +les plus fougueux: passé maître dans l'art de fourbir les armes, à +force de les fourbir j'avais appris à les manier. Le Frank mourut. +Pris par lui, je devais être vendu. Un juif, nommé Mardochée, qui, +comme tant d'autres, courait la Gaule pour trafiquer de chair humaine, +se trouvait alors à Amiens; il vint visiter les esclaves. Il +m'acheta, me disant qu'il me revendrait à un riche seigneur frank, +nommé Bodégesil, duk au pays de Poitiers. Il possédait, ajouta le +juif, les plus beaux chevaux, les plus belles armures que l'on pût +voir...—«En prenant la fuite, tu peux me faire perdre une grosse +somme d'argent,—me dit Mardochée,—car je t'ai acheté d'autant +plus cher que je savais te revendre un bon prix au seigneur +Bodégesil; mais, si tu fuis, tu perdras peut-être une occasion de +fortune pour toi; Bodégesil est un généreux seigneur, sers-le fidèlement, +il t'affranchira, t'emmènera en guerre avec lui, lorsqu'il +sera requis de marcher avec ses hommes, et l'on a vu, dans ces +temps de guerre où nous vivons, des affranchis devenir comtes.»—L'ambition +m'entra au cœur, l'orgueil m'enivra, je crus aux +promesses du juif, je ne cherchai pas à m'échapper; lui-même, +pour m'affermir dans cette résolution, me traita de son mieux, me +promit même de vous faire parvenir, par un autre juif qui devait aller +en Bourgogne, une lettre que je vous écrivis, ma mère...</p> + +<p>—Cet homme n'a pas tenu sa promesse,—dit Rosen-Aër.—Aucune +nouvelle de vous ne m'est parvenue.</p> + +<p>—Ce manque de parole ne me surprend pas. Ce juif était cupide +et sans foi. Il me conduisit chez le duk Bodégesil. Ce Frank +élevait, en effet, de superbes chevaux dans les immenses prairies +de ses domaines; l'une des salles de son burg, ancien château romain, +était remplie de splendides armures; mais le juif m'avait +menti sur le caractère de ce duk, homme violent et cruel; cependant, +dès mon arrivée, frappé de la manière dont je domptai un +poulain sauvage, jusqu'alors l'effroi de ses esclaves et de ses écuyers, +il me traita moins durement que mes compagnons gaulois ou franks; +car, par la vicissitude des temps, vous le savez, ma mère, un +grand nombre de descendants des premiers conquérants de la Gaule +sont tombés dans la misère, et de la misère dans l'esclavage. Bodégesil +se montrait aussi cruel envers ses esclaves, de race germanique +comme lui, qu'envers ceux de race gauloise. Toujours à +cheval, toujours occupé du fourbissement ou du maniement des +armes, je poursuivais une idée qui devait enfin se réaliser. Le renom +de Karl, maire du palais, était venu jusqu'à moi; j'avais entendu +dire à d'autres Franks, amis de Bodégesil, que Karl, obligé de défendre +la Gaule, au nord, contre les Frisons, au midi, contre les +Arabes, et se trouvant mal secondé dans ces guerres par les anciens +seigneurs bénéficiers et par l'Église qui ne lui donnaient que peu +d'argent et peu d'hommes, accueillait favorablement les aventuriers, +dont quelques-uns, en combattant bravement sous ses ordres, parvenaient +à des fortunes inespérées. J'avais vingt ans, lorsque j'appris +que Karl se rapprochait du Poitou afin de repousser les Arabes qui +menaçaient d'envahir cette contrée. Ce moment longtemps rêvé par +mon ambition arrivait enfin. Un jour, sous prétexte de la fourbir, +j'emportai et cachai pièce à pièce la plus belle armure de Bodégesil; +je dérobai aussi une épée, une hache, une lance et un bouclier. La +nuit venue, j'allai chercher dans les écuries le plus beau et le plus +vigoureux des chevaux du duk. Je revêtis l'armure et m'éloignai rapidement +du château. Je voulais me rendre auprès de Karl, décidé +à cacher mon origine et à me dire fils d'un seigneur de race germanique, +afin d'intéresser à mon sort le chef des Franks. Environ à +cinq ou six lieues du château, je fus attaqué au point du jour par +plusieurs de ces bandits qui infestaient la Gaule. Je me défendis vigoureusement; +je tuai deux de ces larrons et dis aux autres:—«Karl +a besoin d'hommes vaillants; il leur abandonne une large +part du butin. Venez avec moi. Mieux vaut batailler à l'armée que +d'attaquer les voyageurs sur les routes; il y a péril égal, mais plus +grand profit.»—Ces bandits suivirent mon conseil et m'accompagnèrent; +notre petite troupe se grossit en route d'autres gens sans +aveu, mais déterminés. La veille de la bataille de Poitiers, nous arrivâmes +au camp de Karl; je me donnai à lui comme fils d'un noble +frank, mort pauvre, et ne m'ayant laissé pour héritage que son cheval +et ses armes. Karl m'accueillit avec sa rudesse habituelle:—«On +se bat demain,—me dit-il,—si je suis content de toi et de +tes hommes, vous serez contents de moi.»—Le hasard voulut +que, dans cette bataille contre les Arabes, je sauvai la vie du chef +des Franks en l'aidant à se défendre contre plusieurs cavaliers berbères +qui l'attaquaient avec furie, je reçus plusieurs blessures, entre +autres, celle-ci... au front. À dater de ce jour, je conquis l'affection +de Karl; de la faveur dont il m'a donné tant de preuves depuis cinq +ans, je ne vous parlerai pas, ma mère; cette haute fortune était +empoisonnée par cette pensée, presque toujours présente à mon esprit:—«J'ai +menti! j'ai lâchement renié ma race, par une ambition +coupable, je me suis allié aux oppresseurs de la Gaule asservie; +je leur ai prêté l'appui de mon épée pour repousser ces Saxons et +ces Arabes, ni plus ni moins barbares que les Franks, nos conquérants +maudits, eux que j'aide dans l'affermissement de leur +conquête, sur notre malheureuse patrie, qu'ils désolent autant par +leurs guerres civiles que les Saxons et les Arabes par leurs invasions.» +Ce n'est pas tout, ma mère; plusieurs fois, dans ces combats +incessants des seigneurs d'Austrasie contre les seigneurs de +Neustrie ou d'Aquitaine, guerres impies où les comtes, les duks, les +évêques entraînaient leurs colons gaulois comme soldats, j'ai combattu +les hommes de ma race... j'ai rougi mon épée de leur sang.</p> + +<p>—Honte et douleur sur moi!—murmura Rosen-Aër en cachant +sa figure entre ses mains,—je suis la mère d'un tel fils!</p> + +<p>—Oui, honte et douleur... non sur vous, mais sur moi, ma +mère, car je cédais à l'entraînement d'une première faute: je +combattais les hommes de ma race, de crainte de paraître lâche aux +yeux de Karl, de crainte de démentir mon passé. L'orgueil m'enivrait, +lorsque je me voyais honoré par les plus fiers de nos conquérants... +moi, fils de ce peuple conquis, asservi! Mais ces moments +de vertige passés, j'enviais parfois les plus misérables esclaves; ceux-là, +du moins, avaient droit au respect qu'inspire le malheur immérité. +En vain j'ai cherché la mort dans les batailles: j'étais condamné +à vivre... je trouvais seulement dans l'ivresse du combat, dans les +entreprises périlleuses, une sorte d'étourdissement passager. Ah! +que de fois j'ai songé avec amertume à la vallée de Charolles, où vivait +ma famille!!! Puis, lorsque j'ai appris le ravage de cette contrée +par les Arabes, la résistance désespérée de ses habitants... eux, +mes parents, mes amis! Lorsque j'ai songé que mon épée, offerte au +chef des Franks par une coupable ambition, aurait pu vous défendre +ou vous venger, ma mère, vous, dont j'ignorais le sort et qui deviez, +comme mon père, avoir, dans cette invasion, trouvé la mort ou l'esclavage!... +Oh! de ce jour, le remords a flétri ma vie!</p> + +<p>—Votre père a combattu jusqu'à son dernier soupir pour la liberté, +pour celle des siens. Je l'ai vu tomber à mes pieds, mort et +percé de coups!... Et vous? où étiez-vous alors, pendant que votre +père défendait, avec l'héroïsme de nos aïeux, son foyer, sa liberté, +sa famille, où étiez-vous?... Auprès du chef des Franks, briguant ses +faveurs! ou combattant contre vos frères!—Amael cacha son visage +entre ses mains et répondit par un sanglot étouffé.</p> + +<p>—Oh! par pitié, ne l'accablez pas!—dit Septimine à Rosen-Aër.—Voyez +comme il est malheureux... comme il se repent.</p> + +<p>—Rosen-Aër,—ajouta le vieillard,—songez aussi qu'hier, encore +favori du chef souverain de la Gaule, et arrivé au comble d'une +fortune inespérée, votre fils renonce aujourd'hui à ces faveurs qui +l'avaient enivré. Le voici non moins misérable que nous, n'ayant +d'autre désir que de retourner vivre d'une vie pauvre et rude, mais +libre, dans cette vieille Armorique, berceau de notre commune +famille.</p> + +<p>—Par Hésus!—s'écria Rosen-Aër,—ces biens, ces terres, ces +faveurs, dons maudits de Karl, mon fils les a-t-il volontairement +abandonnés? Ne l'avez-vous pas, bon père, tiré de ce cachot où, sans +vous, il périssait? Ah! les dieux sont justes! Cette fortune, mon fils +la devait à une ambition impie... elle lui a été funeste! Glorifié, +enrichi par les Franks, il a été honteusement puni et dépouillé par +une femme de leur race!</p> + +<p>—Hélas!—s'écria Septimine en fondant en larmes,—croyez-vous +qu'Amael, même au comble de la fortune, n'y eût pas renoncé +pour vous suivre, vous, sa mère?</p> + +<p>—L'homme qui a renié sa patrie, sa race, aurait pu renier sa +mère!... J'ai maintenant l'horrible droit de douter du cœur de mon +fils!</p> + +<p>—Maître Bonaïk,—s'écria soudain l'un des apprentis avec un +accent de frayeur,—voyez donc là-bas, au tournant de la route, +ces guerriers... Ils approchent rapidement: dans peu d'instants ils +seront près de nous.—À ces mots du jeune garçon, les fugitifs se +levèrent; Amael lui-même, oubliant un moment la douleur où le +jetait la juste sévérité de sa mère, essuya son visage baigné de larmes +et fit quelques pas en avant, afin de s'assurer de la venue des cavaliers.</p> + +<p>—Grand Dieu!—s'écria Septimine,—si l'on était à la poursuite +d'Amael!... Bon père Bonaïk, il faut nous cacher dans ce taillis...</p> + +<p>—Mon enfant, ce serait risquer de nous faire poursuivre, car +maintenant ces cavaliers nous ont vus... notre fuite éveillerait leurs +soupçons. D'ailleurs, au lieu de venir du côté de Nantes, ils viennent +par une route opposée; ils ne peuvent donc être à notre recherche.</p> + +<p>—Maître Bonaïk,—dit un des apprentis,—voici trois de ces +guerriers qui pressent l'allure de leurs chevaux en nous faisant de la +main signe de venir à eux.</p> + +<p>—Un nouveau danger nous menace peut-être!—dit Septimine +en se rapprochant de Rosen-Aër, qui, seule, ne s'étant pas levée, +semblait indifférente à ce qui se passait autour d'elle.—Hélas! +qu'allons-nous devenir?</p> + +<p>—Ah! pauvre enfant!—dit Rosen-Aër,—peu m'importe la +vie, à cette heure!... et pourtant le seul espoir de retrouver un jour +mon fils l'avait soutenue jusqu'ici ma triste vie!</p> + +<p>—Mais il est retrouvé, ce fils si tendrement regretté?</p> + +<p>—Non,—répondit la Gauloise avec une morne et sombre douleur,—non, +ce n'est plus là mon fils!</p> + +<p>Amael, assez inquiet, s'était avancé à la rencontre des trois cavaliers +franks qui précédaient un groupe plus nombreux. L'un d'eux, +arrêtant son cheval, dit au fils de Rosen-Aër:—Es-tu de ce pays?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Cette route conduit-elle à Nantes?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Conduit-elle aussi à l'abbaye de Meriadek?</p> + +<p>—Oui,—répondit encore Amael, aussi surpris de cette rencontre +que de ces questions.</p> + +<p>—Arnulf,—dit le guerrier à l'un de ses compagnons, après +avoir interrogé Amael,—va dire au comte Bertchramm que nous +sommes en bonne route; je vais désaltérer mon cheval à ce ruisseau.</p> + +<p>Le cavalier partit; pendant que ses deux compagnons laissaient +leurs chevaux boire quelques gorgées d'eau au courant du ruisseau, +Amael, qui n'avait pu cacher son étonnement croissant en entendant +nommer le comte Bertchramm, dit aux cavaliers:—Vous êtes des +hommes de Bertchramm?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Que vient-il faire en ce pays?</p> + +<p>—Il vient comme messager de Karl, chef des Franks. Mais, dis-moi, +avons-nous encore une longue route à faire avant d'arriver à +l'abbaye de Meriadek?</p> + +<p>—Vous ne pourrez y arriver qu'assez tard dans la nuit.</p> + +<p>—On la dit riche, cette abbaye?</p> + +<p>—Elle est riche... mais pourquoi cette question?</p> + +<p>—Pourquoi?—dit joyeusement le guerrier,—parce que Bertchramm +et nous, ses hommes, nous allons prendre possession de +cette abbaye, que le bon Karl nous a octroyée.</p> + +<p>—Karl vous l'a concédée?</p> + +<p>—Cela t'étonne?</p> + +<p>—J'avais entendu dire dans le pays que Karl avait donné ce +monastère et ses biens à un certain Berthoald.</p> + +<p>—Tu connais le comte?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Alors tu connais l'un des guerriers les plus renommés, les +plus vaillants parmi les Franks; il est le favori du bon Karl; c'est +tout dire, car il ne choisit ses favoris que parmi les fortes épées.</p> + +<p>Pendant cet entretien, les autres cavaliers avaient rejoint ceux +qui leur servaient d'avant-garde, l'on voyait s'avancer, au loin, +plusieurs chariots ou mulets chargés de bagages, et quelques chevaux +conduits en main par des esclaves. À la tête du principal +groupe marchait Bertchramm, guerrier à barbe grise, et d'une physionomie +rude et stupide. Amael fit quelques pas vers le comte; +celui-ci arrêta brusquement son cheval, laissa tomber ses rênes, se +frotta les yeux comme s'il ne pouvait croire à ce qu'il voyait, et +s'écria en contemplant d'un air ébahi le fils de Rosen-Aër:—Berthoald! +le comte Berthoald!</p> + +<p>—Oui, c'est moi... salut à toi, Bertchramm!</p> + +<p>—C'est bien toi?</p> + +<p>—C'est bien moi.</p> + +<p>Bertchramm, descendant de son cheval, courut au jeune homme +pour le regarder de plus près, et s'écria:—C'est lui... c'est assurément +lui! Et que fais-tu là, avec ces mendiants et ces mendiantes?</p> + +<p>—Parle plus bas,—reprit Amael en lui faisant un signe mystérieux.—Je +vais accomplir une mission de Karl.</p> + +<p>—Ainsi nu-tête? sans armes, tes habits souillés de boue et en +guenilles?</p> + +<p>—Silence! c'est un déguisement que j'ai pris pour ne pas éveiller +les soupçons.</p> + +<p>—Oh! je le sais, tu es un fin compagnon! Lorsque le bon Karl +avait quelque affaire hardie et délicate, il te choisissait toujours; car +si nous étions aussi valeureux que toi, tu étais plus subtil que nous, +et que moi surtout. Karl me disait d'habitude: «—Vieux Bertchramm, +tu serais un fier homme si ta cervelle valait tes poings...»—Mais +tu ignores sans doute que je suis chargé d'un message +pour toi?</p> + +<p>—Quel message?</p> + +<p>—Je viens, moi et mes hommes, te remplacer à l'abbaye de Meriadek. +Karl nous en fait don.</p> + +<p>—Il est le maître de donner et de reprendre.</p> + +<p>—Ne va point considérer ceci comme une disgrâce, Berthoald. +Loin de là! une lettre que je t'apporte te prouvera le contraire: +Karl t'élève au rang de duk, et te réserve le commandement de son +avant-garde dans la guerre qu'il va faire contre les Frisons, guerre +qu'il ne comptait entreprendre qu'au printemps:—«Foi de Marteau,—nous +a-t-il dit,—j'étais fou en confinant dans une abbaye +l'un de mes plus jeunes et plus hardis capitaines, en ces temps où +il faut si souvent guerroyer à l'improviste; et puis, c'est surtout +depuis que je n'ai plus Berthoald à mes côtés, que je sens combien +il me manque: le poste que je lui ai donné sans savoir que j'aurais +à combattre sitôt les Frisons est d'ailleurs un poste de vétéran; +il te convient mieux à toi qu'à lui, vieux Bertchramm; va donc +remplacer Berthoald et ses hommes; tu lui remettras cette lettre +de moi, et, en gage d'amitié constante, tu lui mèneras deux de +mes meilleurs chevaux, pris sur les Arabes, afin qu'il soit plus tôt +de retour près de moi; de plus, tu lui porteras, de ma part, une +magnifique armure de Bordeaux. Il aime les belles armes et les +beaux chevaux, il sera content.»—Et, de fait, Berthoald,—ajouta +Bertchramm,—tu vas voir les chevaux; ils sont là, conduits +en main par des esclaves; l'on ne peut rien imaginer de plus admirable: +l'un est noir comme l'aile d'un corbeau, l'autre blanc comme +un cygne. Quant à l'armure, Karl l'avait fait acheter pour lui-même, +c'est tout dire... Elle est soigneusement emballée dans mes +bagages, je ne peux te la montrer; mais c'est un chef-d'œuvre du +plus fameux armurier de Bordeaux; elle est enrichie d'ornements +d'or et d'argent; le casque seul est une merveille; quant aux chevaux, +tu vas en juger,—ajouta Bertchramm en s'adressant à l'un +de ses hommes.—Que l'on amène les deux chevaux!</p> + +<p>—Je suis touché de cette nouvelle preuve de l'affection de Karl,—répondit +Amael.—Je me rendrai à ses ordres lorsque j'aurai accompli +ma mission.</p> + +<p>—Mais il veut que tu ailles le rejoindre sur-le-champ, ainsi +que tu vas le lire dans sa lettre que j'ai placée précieusement sous +ma cuirasse,—ajouta le guerrier en cherchant le parchemin.</p> + +<p>—Karl ne regrettera pas de me voir arriver un jour ou deux plus +tard, si je retourne auprès de lui ma mission heureusement accomplie; +je retrouverai les chevaux et les présents à l'abbaye où j'irai demain +te rejoindre, et de là, je partirai avec mes hommes. Mais, +dis-moi, tu as dû faire un long circuit, d'après le chemin que tu as +pris?</p> + +<p>—Karl m'avait donné le commandement d'une grosse troupe +qu'il envoie se cantonner sur les frontières de cette maudite Bretagne.</p> + +<p>—Veut-il donc l'attaquer?</p> + +<p>—Je ne sais; j'ai laissé ces troupes retranchées dans l'enceinte de +deux anciens camps romains, l'un à droite et l'autre à gauche de +cette longue route qui y conduit.</p> + +<p>—Cette troupe est-elle nombreuse?</p> + +<p>—Environ deux mille hommes, répartis dans les deux camps.</p> + +<p>—Karl ne peut rien tenter contre la Bretagne avec si peu de +soldats.</p> + +<p>—Il veut seulement, je crois, observer les frontières de ce pays, et, +sa guerre avec les Frisons terminée, venir en personne attaquer et +réduire cette maudite Armorique; car, dis, Berthoald, n'est-ce pas +une honte pour nous autres Franks que cette province ait résisté à +nos armes depuis plus de trois siècles que le glorieux Clovis a conquis +la Gaule?</p> + +<p>—Oui, l'indépendance de l'Armorique est une honte pour les +armes des Franks.</p> + +<p>—Tiens, voici la lettre de Karl,—dit Bertchramm en tirant enfin +de dessous sa cuirasse un petit rouleau de parchemin et le remettant +à Amael; puis voyant amener les chevaux caparaçonnés de +riches housses dont les esclaves achevaient de les débarrasser, Bertchramm +reprit:—Regarde! est-il au monde de plus nobles, de plus +fiers animaux?</p> + +<p>—Non,—répondit Amael ne pouvant s'empêcher d'admirer les +deux superbes étalons qui, difficilement contenus par les esclaves, +tantôt se cabraient violemment, tantôt de leur léger sabot, heurtaient +et fouillaient le sol; le premier, d'un noir d'ébène, brillait de reflets +bleuâtres; l'autre, d'un blanc de neige, brillait de reflets argentés; +leurs naseaux frémissaient, leurs yeux étincelaient sous leur longue +crinière, et ils fouettaient l'air de leur queue flottante comme un +panache.</p> + +<p>—Heim!—reprit Bertchramm,—qu'en dis-tu, Berthoald?</p> + +<p>—Ce sont de nobles coursiers!—répondit Amael en étouffant un +soupir dont il eut honte; et, faisant signe aux esclaves de couvrir +les étalons de leurs housses de pourpre brodée, il murmura:—Adieu, +beaux chevaux de bataille! adieu, riches armures!—Puis +s'adressant au guerrier frank:—Heureux voyage je te souhaite, +Bertchramm... au revoir!</p> + +<p>—Mais j'y songe, Berthoald, si tes hommes refusaient de nous +recevoir dans l'abbaye en ton absence?</p> + +<p>—Ne crains pas cela, et d'ailleurs, fais mieux, garde cette lettre +de Karl, tu pourras ainsi donner à mes hommes connaissance de +ses volontés, tu briseras toi-même le sceau devant eux.</p> + +<p>—Tu as raison; je vais donc, Berthoald, te remplacer à l'abbaye; +le logis doit être avantageux? Ces tonsurés font bien leur nid. +Et puis, si Karl t'avait octroyé ce monastère, à toi, son favori, c'est +que le morceau était bon. Ainsi, à bientôt, Berthoald!</p> + +<p>—Un mot encore... ces troupes cantonnées près des frontières +de Bretagne, quels chefs les commandent?</p> + +<p>—Deux de nos amis, Hermann et Gondulf; ils m'ont prié de te +porter leurs saluts.</p> + +<p>—Et maintenant au revoir, Bertchramm!</p> + +<p>—Au revoir, Berthoald!</p> + +<p>Le chef des guerriers franks s'étant remis en marche, suivi de +sa troupe et de ses bagages, s'éloigna, et bientôt disparut aux yeux +des fugitifs. Amael se rapprocha de l'arbre sous lequel étaient réunis +ses compagnons de route. À peine eut-il fait quelques pas au devant +de sa mère, qu'elle lui tendit les bras, en disant:—Viens, mon +fils! J'ai tout entendu: je sais les nouvelles faveurs que Karl t'offrait. +À cette heure du moins, c'est volontairement que tu renonces à +un sort brillant qui aurait pu de nouveau t'éblouir.</p> + +<p>—M'éblouir? Non, ma mère; vous étiez près de moi... et là-bas, +je voyais les frontières de la Bretagne!</p> + +<p>—Ah!—s'écria la matrone gauloise en serrant Amael avec un +attendrissement ineffable,—ce jour me fait oublier tout ce que j'ai +souffert.</p> + +<p>—Ma mère, voilà, depuis dix ans, mon seul jour de bonheur pur +et sans mélange!</p> + +<p>—Vous le voyez, il ne fallait pas douter du cœur de votre fils,—dit +Septimine à Rosen-Aër avec une grâce touchante.—Moi, je +n'en ai jamais douté.</p> + +<p>—Septimine!—reprit Amael en attachant sur sa Coliberte un +regard attendri,—ce cœur, dont vous n'avez jamais douté, en douteriez-vous +pour l'avenir?</p> + +<p>—Non, Amael,—répondit-elle naïvement en regardant le jeune +homme d'un air timide et surpris;—mais pourquoi cette question?</p> + +<p>—Ma mère, cette douce et courageuse enfant vous a sauvé la +vie, la voilà fugitive, à jamais séparée sans doute des siens. Si elle +consentait à m'accorder sa main, la prendriez-vous pour votre fille?</p> + +<p>—Oh! avec joie! avec reconnaissance!—dit Rosen-Aër.—Mais +à cette union consentirais-tu, Septimine?</p> + +<p>La Coliberte, rougissant de surprise, de bonheur et de douce confusion, +se jeta au cou de la mère d'Amael et cacha son visage dans +son sein en murmurant:</p> + +<p>—Je l'ai aimé du jour où il s'est montré si généreux pour moi au +couvent de Saint-Saturnin.</p> + +<p>—O Rosen-Aër!—reprit le vieillard jusqu'alors plongé dans +un silencieux recueillement:—les dieux ont béni ma vieillesse, +puisqu'ils lui réservaient un tel jour.—Puis, après quelques instants +d'une muette émotion que partagèrent les jeunes apprentis, le +vieillard reprit:—Mes amis, si vous m'en croyez, nous nous remettrons +en route. Il nous faudra rudement marcher pour arriver +demain soir aux frontières de Bretagne.</p> + +<p>—Ma mère,—dit Amael,—appuyez-vous sur moi; cette fois vous +ne refuserez pas l'appui de mon bras?</p> + +<p>—Non! oh! non, mon enfant!—répondit tendrement la Gauloise +en prenant avec bonheur le bras de son fils.</p> + +<p>—Et vous, bon père,—dit Septimine à l'orfévre,—appuyez-vous +sur moi.</p> + +<p>—Les fugitifs se remirent en marche.</p> + +<p>Après avoir marché sans mauvaise rencontre jusqu'à la fin du jour, +ainsi que pendant la nuit et la journée suivantes, ils arrivèrent, au +lever de la lune, non loin des premières rampes des sauvages et +hautes montagnes qui servent de limites et de défense à l'Armorique. +La vue du sol natal réveilla, comme par enchantement, chez Bonaïk +les souvenirs de sa première jeunesse; ayant autrefois traversé les +frontières avec son père pour aller aux <i>vendanges bretonnes</i>, il se +rappela que quatre pierres druidiques colossales s'élevaient non +loin d'un sentier pratiqué à travers les roches, et si étroitement encaissé, +qu'il ne pouvait donner passage qu'à une seule personne de +front. Les fugitifs s'engageant les uns après les autres dans ce passage, +commencèrent à gravir sa pente escarpée: Amael marchait le +premier. Ce chemin, à peine praticable, serpentait à travers d'énormes +blocs de granit d'un gris sombre, dont le faîte était vivement +éclairé çà et là par la brillante clarté de la lune, que l'on apercevait +parfois du fond de cet obscur ravin. Rosen-Aër, Amael et le vieil +orfévre, en foulant le sol de l'Armorique, éprouvaient une émotion +profonde, religieuse. Bientôt ils arrivèrent à une sorte de petite plate-forme +entourée de précipices, d'immenses rochers la surplombaient. +Soudain les fugitifs entendirent, à une grande hauteur au-dessus de +leur tête, une voix jeune et sonore qui, vibrant au milieu du profond +silence de la nuit, chantait mélancoliquement ces paroles:—«<i>Elle +était belle, elle était jeune, elle était sainte!—Elle s'appelait +Hêna... Hêna, la vierge de l'île de Sên!</i>»</p> + +<p>Rosen-Aër, Bonaïk et Amael, ces trois descendants de Joël, restèrent +un moment stupéfaits; puis, cédant à un mouvement irrésistible, +ils s'agenouillèrent pieusement... les larmes coulèrent de leurs +yeux. Septimine et les apprentis, partageant une émotion dont ils ne +se rendaient pas compte, s'agenouillèrent aussi, et tous écoutèrent, +tandis que la voix sonore, semblant descendre du ciel, acheva le vieux +bardit gaulois qui datait de huit siècles.</p> + +<p>—O Hésus!—dit enfin Rosen-Aër en levant son noble visage +baigné de larmes vers le firmament étoilé, où rayonnait l'astre sacré +de la Gaule.—O Hésus! je vois un divin présage dans ce chant +cher à la mémoire des descendants de Joël... Béni soit ce chant! +il nous salue et nous accueille à cette heure solennelle, où touchant +enfin cette terre libre, nous revenons à l'antique berceau de +notre famille!</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>Amael, sa mère, Septimine et les apprentis, guidés par le vieil +orfévre, arrivèrent près des pierres sacrées de Karnak, et furent tendrement +accueillis par le fils du frère de Bonaïk. Amael se fit laboureur, +les jeunes apprentis l'imitèrent et s'établirent dans la tribu... +À la mort de Bonaïk, la <i>crosse abbatiale</i> fut jointe aux reliques de la +famille de Joël, ainsi que cette légende écrite par Amael, peu de +temps après son retour en Bretagne.</p> + +<h3>FIN DE LA CROSSE ABBATIALE.</h3> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2>LES +PIÈCES DE MONNAIE KAROLINGIENNES</h2> +<h3>OU</h3> +<h2>LES FILLES DE CHARLEMAGNE +(KARL LE GRAND).</h2> + +<h3>727-814.</h3> + +<blockquote><p>Les filles de l'empereur Karl l'accompagnaient toujours en +voyage dans l'intérieur de la Gaule. Elles étaient fort belles; il +les aimait avec passion; il ne voulut jamais les marier et les +garda toutes chez lui jusqu'à sa mort. Quoique heureux en toute +chose, <i>il éprouva, dans ses filles, la malignité de la mauvaise +fortune</i>; mais il dissimula ce chagrin, et se conduisit envers +elles comme si elles n'eussent <i>jamais fait naître de soupçons +injurieux et qu'aucun bruit ne se fût répandu</i>.</p> + +<p>(<span class="smcap">Chronique d'Éginhard</span>, p. 145, <i>Coll. Hist. Franc.</i>)</p> + +<p>..... Le cœur de <i>Louis le Pieux</i> (fils de Charlemagne) était, +par nature, depuis longtemps <i>indigné de la conduite que +ses sœurs tenaient dans la maison paternelle</i>, seule tache +dont elle fût souillée; voulant donc porter remède à ces désordres, +il envoya devant lui Walla, Warnaire, Lambert et Ingobert, +avec ordre, aussitôt qu'ils arriveraient à Aix-la-Chapelle, +de veiller prudemment à ce que rien de scandaleux ne +se commît de nouveau, et de mettre sous une étroite garde +<i>ceux qui auraient offensé la majesté impériale par un commerce +criminel</i> (avec les filles de l'empereur). <span class="smcap">Quelques-uns, +coupables de ces crimes</span>, vinrent au devant de Louis le Pieux +pour obtenir leur grâce et l'obtinrent; <i>Audoin</i> résista seul, +frappa mortellement Warnaire, blessa Lambert à la cuisse et +fut tué lui-même d'un coup d'épée... Louis le Pieux résolut ensuite +de chasser du palais <i>cette multitude de femmes qui le +remplissait du temps de son père</i>.</p> + +<p>(<span class="smcap">L'Astronome</span>, <i>Vie de Louis le Pieux</i>, p. 345, 346, +<i>Collect. de l'Hist. Franc.</i>)</p></blockquote> + + +<h4>SOMMAIRE.</h4> + +<blockquote><p>La Gaule au huitième siècle.—Charlemagne (<i>Karl le Grand</i>) <i>Karolus magnus</i>.—Amael +et Vortigern.—Les otages.—Le palais d'Aix-la-Chapelle.—Une journée +chez Charlemagne.—La blonde Thétralde et la brune Hildrude.—Le bouquet de +romarin.—L'Ecole.—Les enfants pauvres et les enfants riches.—Le lutrin.—L'évêque +et le rat empaillé.—La chasse.—La hutte du bûcheron.—<i>Les pièces de +monnaie karolingiennes.</i>—L'esclave et sa fille.—Charlemagne et son empire.—Le +pavillon de la forêt.—Mœurs de la cour karolingienne.—Les amoureux de quinze +ans.—Vortigern et Thétralde.</p></blockquote> + + +<p>Soixante-quatorze ans s'étaient passés depuis qu'Amael avait retrouvé +sa mère Rosen-Aër au couvent de Meriadek. L'ambitieuse +espérance de Karl-Marteau s'était réalisée. Ce descendant de tant +de Maires du palais avait fait souche de rois; onze ans après sa mort, +arrivée en 741, <span class="smcap">Pépin le Bref</span>, son fils aîné, proclamé roi des Franks +par ses bandes et par ses Leudes en 752, fut sacré, consacré par +l'évêque de Soissons dans la basilique de cette ville.</p> + +<p>Et le dernier rejeton du pieux Clovis? ce petit Childéric III, envers +qui Septimine la Coliberte s'était si généreusement apitoyée? +ce petit Childérik, de qui Amael, qui portait alors le nom frank de +Berthoald, refusa d'être le geôlier, qu'était-il devenu, ce roitelet, +dernier rejeton du glorieux Clovis, le conquérant des Gaules? Par +Ritta-Gaur! ce saint de la vieille Gaule, qui tondait et rasait aussi les +rois, mais au profit des peuples, le dernier rejeton de Clovis avait +été rasé, tondu, puis enfermé dans le monastère de Fontenelle, en +Neustrie, où il mourut, ce dernier fils des rois fainéants mérovingiens! +Et l'Église catholique, enrichie par Clovis et par sa race des +dépouilles de la Gaule? l'Église catholique a donc consacré l'usurpation +du fils de Karl-Marteau? Certes, les prêtres de Rome ne sacrent-ils +point toujours qui leur donne pouvoir et argent? De sorte que +par l'ordre du pape Zacharie, l'évêque Boniface a sacré Pépin le +Bref, de même que saint Rémi consacra, par le baptême, le pieux +Clovis; seulement, comme les derniers descendants de ce gracieux +roi, abandonnés, méprisés, insultés, déshérités, n'avaient plus un +denier à offrir à l'Église, l'Église les a religieusement abandonnés +pour le fils du rude Karl, qui l'avait avilie, conspuée, baffouée, +larronée, Pépin le Bref, alors tout-puissant, ayant promis aux prêtres +de leur rendre les biens dont son père, ce païen de Karl, les avait +dépossédés. Aussi, le pape Étienne se donna-t-il la peine de venir en +Gaule, afin d'oindre Pépin de l'onction sainte, comme roi des +Franks, en retour de quoi ce Pépin s'engageait à soutenir de ses armes +l'Église en Italie; oui, car les Italiens, les Lombards, les Bénéventins +et autres peuples, commençant à trouver le joug papal d'autant +plus affreux qu'il pesait directement sur eux, l'avaient brisé ce +joug, puis chassé le pape. Pépin le Bref promit à ce pontife beaucoup +d'argent pour l'Église, et le châtiment des Italiens rebelles à la divine +puissance des vicaires de Jésus-Christ, comme ils osent s'intituler! +Le pape Étienne, en bon compère, promit à son tour au fondateur +de la nouvelle dynastie des rois karolingiens que l'Église +continuerait d'hébéter saintement le pauvre peuple des Gaules au +profit de l'autel et du trône, en montrant à ce peuple, sous des couleurs +méritoires pour son salut éternel, l'abjection, la misère et l'esclavage, +où, de par l'immuable volonté divine, il devait vivre sous +les descendants de Karl-Marteau. Durant le règne de Pépin le Bref, +la Gaule fut, ainsi que sous les rois de la race de Clovis, ravagée, ensanglantée +par les guerres civiles: Griffon, frère du roi usurpateur, +s'arma contre lui et son autre frère, Karloman; les seigneurs franks +établis en Aquitaine et en Gascogne s'engagèrent dans cette lutte +fratricide, tandis que les Frisons et les Saxons recommencèrent de +menacer la Gaule. Les Arabes, un moment contenus, renouvelèrent +leurs invasions; les populations, décimées par ces guerres sans +fin, suffisaient à peine à cultiver une partie du sol pour leurs seigneurs, +comtes, duks, évêques ou abbés. De terribles disettes se manifestèrent; +les esclaves des campagnes se virent souvent réduits à +manger un mélange d'herbe et de terre; les habitants des villes ruinées, +sans commerce, toujours exposées au choc des discussions civiles +qui, depuis trois cents ans et plus, désolaient la Gaule, les +habitants des villes étaient non moins misérables que ceux des campagnes: +tout souffrait, tout gémissait; mais quelques milliers de +seigneurs, d'évêques et d'abbés, disséminés dans le pays, dont ils +consommaient presque à eux seuls les produits, jouissaient, ripaillaient, +chassaient, bataillaient entre eux, et faisaient joyeusement +l'amour, tandis que la vieille Gaule, hâve, épuisée, abrutie, saignante +sous son joug, nourrissait cette exécrable race de fainéants +couronnés, mitrés et casqués, de même que le corps le plus exténué +engraisse encore la vermine qui le ronge!</p> + +<p>Vers le commencement du mois de novembre de l'année 811, +une assez nombreuse chevauchée se dirigeait vers la ville d'Aix-la-Chapelle, +alors capitale de l'empire de Karl le Grand, empire si +rapidement augmenté par d'incessantes conquêtes sur la Germanie, +la Saxe, la Bavière, la Bohême, la Hongrie, l'Italie, l'Espagne, que +la Gaule, ainsi qu'aux temps des empereurs de Rome, n'était plus +qu'une province de ses immenses États. Huit ou dix soldats de cavalerie +devançaient la chevauchée, qui se dirigeait vers Aix-la-Chapelle; +à quelque distance de cette escorte venaient quatre cavaliers; +deux d'entre eux portaient de brillantes armures à la mode +germanique. L'un avait pour compagnon de route un grand vieillard +d'une physionomie martiale et ouverte; sa longue barbe, d'un blanc +de neige comme sa chevelure, à demi cachée par un bonnet de fourrure, +tombait sur sa poitrine. Il portait une saie gauloise en étoffe de +laine grise, serrée à la taille par un ceinturon auquel pendait une +longue épée à poignée de fer; ses larges braies de grosse toile blanche, +tombant un peu au-dessous du genou, laissaient apercevoir des jambards +de cuir fauve étroitement lacés le long de la jambe, et rejoignant +des bottines au talon desquelles s'attachaient des éperons. Ce vieillard +était Amael; il atteignait alors sa centième année; malgré son âge +et sa taille un peu voûtée, il semblait encore plein de vigueur; il +maniait avec dextérité un fougueux cheval noir, aussi ardent que s'il +n'eût pas déjà parcouru beaucoup de chemin. De temps à autre, +Amael se retournait sur sa selle afin de jeter un regard de sollicitude +paternelle sur son petit-fils <span class="smcap">Vortigern</span>, jouvenceau de dix-huit ans à +peine, que l'autre guerrier frank accompagnait. La figure de Vortigern, +d'une beauté rare chez un homme, s'encadrait de longs cheveux +châtains, naturellement bouclés, qui, s'échappant de son chaperon +de drap écarlate, tombaient jusqu'au bas de son cou, gracieux +comme celui d'une femme; ses grands yeux bleus, frangés de cils +noirs, comme ses sourcils, hardiment arqués, avaient un regard à +la fois ingénu et fier; ses lèvres vermeilles, ombragées d'un duvet +naissant, montraient, lorsqu'il souriait, des dents d'émail; un nez +légèrement aquilin, un teint frais et pur, quoique un peu bruni par +le soleil, complétaient l'harmonieux ensemble du charmant visage +de cet adolescent; ses vêtements, coupés comme ceux de son aïeul, en +différaient seulement par la couleur et une sorte d'élégance due à +la main d'une mère tendrement orgueilleuse de la beauté de son fils: +ainsi la saie bleue du jouvenceau était ornée à l'entour du cou, aux +épaules et à l'extrémité des manches, de jolies broderies de laine +blanche; un ceinturon de buffle où pendait une épée à poignée d'acier +poli serrait sa fine et souple taille. Ses braies de toile cachaient à demi +ses jambards de peau de daim, étroitement lacés à sa jambe nerveuse, +et rejoignaient ses bottines de peau tannée, armées de larges +éperons de cuivre, brillants comme de l'or. Vortigern, quoiqu'il eût +le bras droit soutenu par une écharpe d'étoffe noire, maniait de la +main gauche son cheval avec autant d'aisance que d'habileté; il +avait pour compagnon de route un jeune guerrier aux traits +agréables, hardis, railleurs, au regard vif et gai; la mobilité de son +visage ne rappelait en rien la pesanteur germanique. Il se nommait +Octave. Romain de naissance, d'extérieur et de caractère, il savait, +par son intarissable verve méridionale, dérider parfois son jeune +compagnon; mais bientôt celui-ci retombait dans une sorte de rêverie +silencieuse et sombre. Ainsi tristement absorbé depuis quelque +temps, il marchait au pas de son cheval, lorsque Octave lui dit gaiement +d'un ton de reproche amical:—Par Bacchus!... te voici +encore soucieux et muet...</p> + +<p>—Je pense à ma mère,—répondit l'adolescent en étouffant un +soupir,—je pense à ma mère, à ma sœur, à mon pays!</p> + +<p>—Chasse donc, au contraire, ces pensées chagrines!</p> + +<p>—Octave... la gaieté sied mal aux prisonniers.</p> + +<p>—Tu n'es pas prisonnier, mais otage, tu n'as d'autre lien que ta +parole, tandis que l'on conduit le prisonnier, solidement garrotté, au +marché d'esclaves; aussi, ton aïeul et toi, vous chevauchez avec nous +de compagnie, et nous vous conduisons au palais de l'empereur +Karl le Grand, le plus puissant monarque du monde. Enfin, l'on +désarme les prisonniers, et ton grand-père, ainsi que toi, vous gardez +vos épées.</p> + +<p>—À quoi bon maintenant nos épées?—répondit Vortigern avec +une douloureuse amertume,—la Bretagne est vaincue!</p> + +<p>—C'est la chance de la guerre. Tu as fait bravement ton devoir +de soldat; tu t'es battu comme un démon aux côtés de ton aïeul. Il +n'a pas été blessé; tu n'as reçu qu'un coup de lance, et, par le vaillant +dieu Mars! vous frappiez tous deux si dru dans la mêlée, que +vous auriez dû être hachés en morceaux.</p> + +<p>—Au moins, nous n'aurions pas survécu à la honte de l'Armorique!</p> + +<p>—Il n'y pas de honte à être vaincu lorsqu'on s'est vaillamment +défendu, et surtout lorsqu'on a combattu, décimé les vieilles +bandes du grand Karl!</p> + +<p>—Pas un des soldats de ton empereur n'aurait dû échapper!</p> + +<p>—Pas un seul?—reprit gaiement le jeune Romain.—Quoi! +pas même moi... qui tâche d'être à ton égard bon compagnon de +route et de t'égayer?</p> + +<p>—Octave, je ne te hais pas personnellement; je hais ceux de ta +race; ils ont porté sans raison la guerre et le ravage dans mon pays.</p> + +<p>—D'abord, mon jeune ami, je ne suis pas de race franque, je suis +de race romaine... Je t'abandonne ces grossiers Germains, aussi sauvages +que les ours de leurs forêts; mais, entre nous, cette guerre de +Bretagne ne manquait pas de motifs: voyons, n'avez-vous pas, endiablés +que vous êtes, attaqué, exterminé, l'an dernier, la garnison +franque établie à Vannes?</p> + +<p>—Et de quel droit Karl, il y a vingt-cinq ans, a-t-il fait envahir +nos frontières par ses troupes?</p> + +<p>L'entretien de Vortigern et d'Octave fut interrompu par la voix +d'Amael, qui, se retournant sur sa selle, appela son petit-fils. +Celui-ci, pour se rendre auprès de son aïeul, et cédant aussi à un mouvement +de colère provoqué par sa discussion avec le jeune Romain, +attaqua brusquement de l'éperon les flancs de son cheval; l'animal, +surpris, bondit si violemment, qu'en deux ou trois sauts il eut dépassé +Amael; mais alors Vortigern, retenant sa monture d'une main +ferme, la fit ployer sur ses jarrets, et marcha de front avec son aïeul +et l'autre guerrier frank. Celui-ci dit au vieillard:—Je ne m'étonne +pas de la supériorité de votre cavalerie bretonne, en voyant un +garçon de l'âge de ton petit-fils, malgré la blessure qui le gêne, +manier ainsi son cheval; toi-même, pour un centenaire, tu es aussi +ferme en selle que ce jouvenceau.</p> + +<p>—Il avait à peine cinq ans, que son père et moi nous mettions +déjà cet enfant à cheval sur les poulains élevés dans nos prairies,—répondit +le centenaire. Et son front s'étant légèrement assombri, +sans doute au souvenir de ces temps paisibles, il reprit après un moment +de silence, en s'adressant à Vortigern:—Je t'ai appelé pour +savoir si tu ne souffrais pas davantage de ta blessure.</p> + +<p>—Grand-père, je ne souffre presque plus, et, si vous le vouliez, +je débarrasserais mon bras de cette gênante écharpe.</p> + +<p>—Non, ta blessure pourrait se rouvrir, pas d'imprudence: pense +à ta mère, à ta sœur et à son époux, qui te chérit comme un frère.</p> + +<p>—Hélas! cette mère, cette sœur, ce frère tant aimés, les reverrai-je +un jour?</p> + +<p>—Patience,—reprit Amael à voix basse, de façon à ne pas être +entendu du guerrier frank qui marchait à ses côtés,—tu reverras +peut-être la Bretagne plus tôt que tu ne le crois... patience!</p> + +<p>—Il serait vrai!—s'écria impétueusement l'adolescent.—Oh! +grand-père, quel bonheur!</p> + +<p>Mais le vieillard fit signe à Vortigern de se modérer, et il ajouta +tout haut:—Je crains toujours que la fatigue de la route n'enflamme +de nouveau ta blessure. Heureusement nous devons approcher du +terme de notre voyage, n'est-ce pas, Hildebrad?—ajouta-t-il en se +tournant vers le guerrier.</p> + +<p>—Avant le coucher du soleil, nous serons à Aix-la-Chapelle,—répondit +le Frank.—Sans cette colline que nous allons gravir, tu +verrais au loin la ville.</p> + +<p>—Va rejoindre ton compagnon, mon enfant,—dit Amael;—surtout +replace ton bras dans son écharpe, et conduis ton cheval sagement; +des mouvements trop brusques pourraient rouvrir ta plaie, +à peine cicatrisée.</p> + +<p>L'adolescent obéit, et alla au pas de sa monture rejoindre Octave. +Grâce à la mobilité des impressions de la jeunesse, Vortigern se +sentit apaisé, réconforté par les paroles de son aïeul, qui lui faisait +espérer de revoir bientôt sa famille et son pays; la douceur de cette +pensée se réfléchit si visiblement sur ses traits ingénus, qu'Octave +lui dit gaiement:—Quel magicien que ton aïeul!... Tu étais parti +soucieux et irrité, enfonçant de colère tes éperons dans le ventre de +ton cheval... te voici revenu calme comme un évêque sur sa mule!</p> + +<p>—Tu l'as dit, Octave, la magie de mon grand-père a chassé ma +tristesse.</p> + +<p>—Tant mieux! je pourrai, sans crainte de blesser ton chagrin, +donner libre cours à ma joie croissante à chaque pas.</p> + +<p>—Pourquoi ta joie va-t-elle toujours ainsi croissant?</p> + +<p>—Pourquoi le plus piètre cheval prend-il une allure de plus en +plus vive et allègre à mesure qu'il approche de la maison où il sait +trouver sa provende?</p> + +<p>—Octave, je ne te savais pas si glouton.</p> + +<p>—Ma figure, en ce cas, est fort trompeuse, car glouton je suis... +terriblement glouton de ces délicates friandises que l'on ne trouve +qu'à la cour, et qui sont ma provende, à moi!</p> + +<p>—Quoi!—dit ingénument Vortigern,—ce grand empereur +dont le nom remplit, dit-on, le monde, est entouré d'une cour où +l'on ne songe qu'aux friandises...</p> + +<p>—Certes,—répondit gravement Octave en contenant difficilement +son envie de rire causée par la naïveté du jeune Breton,—certes, +et plus que pas un de ses comtes, de ses duks, de ses savants +ou de ses évêques, l'empereur Karl se montre glouton des friandises +dont je te parle... il en a toujours une chambre remplie à côté de +la sienne... parce que la nuit...</p> + +<p>—Il se relève pour en manger, peut-être?—s'écria dédaigneusement +le jouvenceau, pendant qu'Octave riait aux éclats.—Je ne +trouve rien, moi, de plus honteux qu'une pareille goinfrerie chez un +homme qui gouverne des hommes!</p> + +<p>—Que veux-tu, Vortigern! Il faut pardonner quelques travers +aux grands princes, et puis, vois-tu, c'est un défaut qui tient de famille... +car les filles de l'empereur...</p> + +<p>—Ses filles aussi donnent dans cette laide goinfrerie?</p> + +<p>—Hélas! non moins gloutonnes que leur père, elles sont là six ou +sept friandes... des plus affriolantes et des plus affriandées.</p> + +<p>—Ah! fi!—s'écria Vortigern;—fi! elles ont peut-être aussi +près de leur chambre à coucher des chambres à friandises?</p> + +<p>—Calme ta légitime indignation, mon bouillant ami; des jeunes +filles ne se peuvent permettre une commodité pareille, c'est bon +pour l'empereur Karl, qui n'est plus ingambe; car il se fait vieux, il +boite du pied gauche et son ventre est énorme.</p> + +<p>—Je le crois: un pareil glouton!</p> + +<p>—Tu comprendras donc qu'étant si peu alerte, ce puissant empereur +ne puisse, comme ses filles, voleter à une friande picorée, ni +plus ni moins qu'oiselets en plein verger, qui s'en vont becquetant +amoureusement, ici, une cerise vermeille, là, une pomme empourprée, +ailleurs, une grappe de raisin doré. Non, non, avec son auguste +bedaine et son pied boiteux, l'auguste Karl serait incapable de courir +ainsi à la picorée, les soins de son empire y perdraient trop. +L'empereur a donc sous sa main, à sa portée, une chambre à friandises, +où...</p> + +<p>—Octave!—s'écria vivement Vortigern d'un air hautain, en interrompant +le jeune Romain,—je ne veux pas être raillé; j'ai pris +d'abord tes paroles au sérieux... ton envie de rire, à peine contenue, +me prouve que tu parlais par moquerie.</p> + +<p>—Allons, mon hardi garçon, ne te fâche pas; je ne me moque +point; mais, respectant la candeur de ton âge, je me sers d'une +image pour te dire la vérité. En un mot, cette <i>friandise</i>, dont moi, +Karl, ses filles et, par Vénus! tout le monde à la cour est plus ou +moins glouton, c'est... l'<i>amour</i>!</p> + +<p>—L'amour,—reprit Vortigern, rougissant et baissant pour la +première fois les yeux devant Octave. Puis il ajouta dans son trouble +croissant:—Mais, pour éprouver de l'amour, les filles de Karl sont +donc mariées?</p> + +<p>—Ô innocence de l'âge d'or! ô naïveté armoricaine! ô chasteté +gauloise!—s'écria Octave; mais, voyant le jeune Breton froncer le +sourcil à cette plaisanterie sur sa terre natale, le Romain ajouta:—Loin +de moi la pensée de railler ton vaillant pays. Je te dirai donc, +sans plus d'ambages, à toi qui me représentes Adonis, avant que Vénus +lui eût traduit le sens du doux mot <i>amour</i>, je te dirai donc que +les filles du grand Karl ne sont pas mariées; il n'a jamais voulu leur +donner d'époux.</p> + +<p>—Par fierté?</p> + +<p>—Oh! oh! on dit, à ce sujet, bien des choses... Enfin, il ne +veut pas se séparer d'elles; il les adore, et, à moins qu'il n'aille en +guerre, il les a toujours avec lui durant ses voyages, ainsi que ses +concubines, ou, si tu le préfères, ses <i>friandises</i>, le mot effarouchera +moins ta pudeur; car, après avoir épousé ou répudié ses cinq femmes: +<i>Désidérata</i>, <i>Hildegarde</i>, <i>Fustrade</i>, <i>Himiltrude</i>, <i>Luitgarde</i>, l'empereur +s'est approvisionné de friandises variées, parmi lesquelles je te +citerai, en passant, la succulente <i>Mathalgarde</i>, la doucereuse <i>Gerswinthe</i>, +la piquante <i>Regina</i>, l'appétissante <i>Adalinde</i>, sans parler des +autres saintes de cet amoureux calendrier; car le grand Karl ne ressemble +pas seulement au grand Salomon par la sagesse; il lui ressemble +encore par son goût pour les sérails, ainsi que disent les +Arabes. Mais à propos des filles de l'empereur, écoute une historiette: +<i>Imma</i>, l'une de ces jeunes princesses, était charmante. Un beau +jour, elle s'amouracha de l'archichapelain de Karl, nommé <i>Eginhard</i>. +Un archichapelain étant naturellement archiamoureux, Imma recevait +Eginhard, chaque soir en secret, dans sa chambre... pour parler +de chapelinage, je suppose; or il arriva que, pendant une nuit +d'hiver, il tomba tant et tant de neige, que la terre en fut couverte. +Eginhard, un peu avant l'aube, quitte sa belle; mais au moment de +descendre par la fenêtre, chemin ordinaire des amants, il voit, à la faveur +d'un superbe clair de lune, la terre couverte de blancs frimas, +et se dit:—Moi et Imma, nous sommes perdus! je ne puis sortir +d'ici sans laisser sur la neige l'empreinte de mes pas...</p> + +<p>—Alors, qu'a-t-il fait?—demanda Vortigern, de plus en plus +intéressé à ce récit, qui jetait dans son cœur un trouble inconnu.—Comment +ont-ils, tous deux, échappé à ce danger?</p> + +<p>—Imma, robuste commère, fille de tête et de résolution, descend par +la fenêtre, vous prend bravement son archichapelain sur son dos[A], +et, sans broncher sous ce poids chéri, elle traverse une grande cour +qui séparait sa demeure de l'une des galeries du palais. Imma, +quoique de force à porter un archichapelain, avait de charmants +petits pieds: leurs traces devaient éloigner tout soupçon à l'endroit +d'Eginhard; mais, par malheur, ainsi que tu le verras en arrivant à +Aix-la-Chapelle, l'empereur Karl, possédé du démon de la curiosité, +a fait construire, sur ses propres plans, son palais de telle sorte, que, +d'une espèce de terrasse attenant à sa chambre, et qui domine l'ensemble +des bâtiments, il découvre de cet observatoire tous ceux qui +entrent, sortent ou traversent ses cours. Or, l'empereur, qui souvent +se relève la nuit, vit, grâce au clair de lune, sa fille traversant +la cour avec son amoureux fardeau.</p> + +<p>—La colère de Karl dut être terrible?</p> + +<p>—Terrible... puis sans doute fort enorgueilli d'avoir procréé une +commère capable de porter sur son dos des archichapelains, l'auguste +empereur pardonna aux coupables; ils vécurent depuis en amour et +en joie.</p> + +<p>—Cet archichapelain était un prêtre, cependant?</p> + +<p>—Hé! hé! mon jeune ami, les filles de l'empereur sont loin de +mésestimer les prêtres. <i>Berthe</i>, une autre de ses filles, lorsqu'il y a +six mois j'ai quitté la cour, estimait de toutes ses forces Enghilbert, +le bel abbé de Saint-Riquier[B]. Cependant, l'impartialité m'oblige +d'avouer qu'une des sœurs de Berthe, nommée <i>Adeltrude</i>, estimait non +moins fortement le comte <i>Lantbert</i>, un des plus vaillants officiers de +l'armée impériale. Quant à la petite <i>Rothaïde</i>, autre fille de l'empereur, +elle ne refusait point non plus sa vive estime à <i>Romuald</i>, qui +s'est fait un nom glorieux dans nos guerres contre les Bohémiens. +Des autres princesses, je ne te parlerai pas, car voici plus de six mois +que j'ai quitté la cour, et je craindrais de médire sur leur compte. +Toujours est-il que la crosse et l'épée se disputent généralement +l'amoureuse tendresse des filles de Karl. J'excepte pourtant <i>Thétralde</i>, +la plus jeune d'entre elles, trop novice encore pour estimer +quelqu'un: quinze ans à peine! une fleur! ou plutôt le bouton d'une +fleur prête à s'épanouir!... Je n'ai rien vu de plus charmant! lors de +mon départ de la cour, Thétralde promettait d'effacer, par sa douce +et fraîche beauté d'Hébé, toutes ses sœurs et toutes ses nièces; car +j'oubliais ce détail, mon jeune ami, les filles des fils de Karl, élevées +avec ses filles, sont non moins charmantes. Tu les verras; +ton admiration n'aura qu'à choisir entre <i>Adélaïd</i>, <i>Atula</i>, <i>Gondrade</i>, +<i>Berthe</i> ou <i>Théodora</i>!</p> + +<p>—Quoi! toutes ces jeunes filles habitent le palais de l'empereur?</p> + +<p>—Certes, sans compter leurs suivantes, leurs gouvernantes, leurs +caméristes, leurs lectrices, leurs cantatrices et autres innombrables +femmes de service. Par Vénus! mon Adonis, on voit dans le palais +impérial encore plus de cotillons que de cuirasses ou de robes de prêtre, +l'empereur aime au moins autant à être entouré de femmes que +de soldats et d'abbés, sans oublier pourtant les savants, les rhétoriciens, +les dialecticiens, les rhéteurs, les péripatéticiens et les grammairiens; +le grand Karl étant aussi passionné pour la grammaire +que pour l'amour, la guerre, la chasse et le plain-chant au lutrin. +Que te dirai-je? dans son ardeur de grammairien, l'empereur invente +des mots; oui; ainsi, par exemple, en langue gauloise, comment appelles-tu +le mois où nous sommes?</p> + +<p>—Le mois de novembre.</p> + +<p>—Nous aussi, barbares Italiens que nous sommes! mais l'empereur +a changé tout cela de par sa volonté souveraine et grammaticale; +ses peuples, si toutefois ils peuvent obéir sans étrangler, diront, au +lieu de <i>novembre</i>, <span class="smcap">HERBISMANOHT</span>; au lieu d'<i>octobre</i>, <span class="smcap">WINDUMMEMANOTH</span>.</p> + +<p>—Octave...</p> + +<p>—Au lieu de <i>mars</i>, <span class="smcap">LENZHIMANOHT</span>[C]; au lieu de <i>mai</i>...</p> + +<p>—Assez, assez, par pitié!—s'écria Vortigern;—ces noms barbares +font frissonner. Quoi! il se trouve des gosiers capables d'articuler +de pareils sons?</p> + +<p>—Mon jeune ami, les gosiers franks sont capables de tout... Ah! +prépare tes oreilles au plus farouche concert de mots rauques, gutturaux, +sauvages, que tu aies jamais entendu, à moins que tu n'aies +ouï à la fois coasser des grenouilles, piailler des chats-huants, beugler +des taureaux, braire des ânes, bramer des cerfs et hurler des +loups! car, sauf l'empereur et sa famille, qui savent à peu près parler +la langue romaine et gauloise, les langues humaines, enfin, tu +n'entendras parler que frank dans cette cour germanique, où tout +est germain, c'est-à-dire barbare: langage, costumes, mœurs, repas, +habits, coutumes; en un mot, Aix-la-Chapelle n'est plus la Gaule, +c'est la pure Germanie!</p> + +<p>—Et pourtant Karl règne sur la Gaule!... Est-ce assez de honte +pour mon pays?... l'empereur qui le gouverne, sans autre droit que +celui de la conquête, est un roi frank, entouré d'une cour franque +et de généraux, d'officiers de même race, qui ne daignent seulement +pas parler notre langue.</p> + +<p>—Ne vas-tu pas t'attrister encore, Vortigern? Par Bacchus! imite +donc mon insouciante philosophie! est-ce que ma race ne descend +pas de cette fière race romaine qui, après la tienne et comme la +tienne, fit trembler le monde, il y a des siècles? Est-ce que je n'ai +pas vu le trône des Césars occupé par des papes hypocrites, ambitieux, +cupides ou débauchés, comme leur noire milice de tonsurés? +Est-ce que les descendants de nos fiers empereurs romains ne sont +pas allés, fainéants imbéciles, végéter à Constantinople, où ils rêvent +encore l'empire du monde? Les prêtres catholiques n'ont-ils pas +chassé de leur Olympe les dieux charmants de mes pères? n'ont-ils +pas abattu, mutilé, ravagé ces temples, ces statues, ces autels, chefs-d'œuvre +de l'art divin de Rome et de la Grèce?... Va, crois-moi, +Vortigern, au lieu de nous irriter contre un passé fatal, buvons! +oublions! que nos belles maîtresses soient nos saintes, les lits de table +nos autels! notre Eucharistie une coupe ornée de fleurs, et +chantons, pour liturgie, les vers amoureux de Tibulle, d'Ovide ou +d'Horace... Oui, crois-moi, buvons, aimons, jouissons! c'est la vie! +Jamais tu ne retrouveras une occasion pareille; le dieu des plaisirs +t'envoie à la cour de l'empereur!</p> + +<p>—Que veux-tu dire?—reprit presque machinalement Vortigern, +dont la jeune raison se sentait, non pervertie, mais éblouie par la facile +et sensuelle philosophie d'Octave.—Que veux-tu que je devienne +au milieu de cette cour étrangère?</p> + +<p>—Enfant!... une foule de beaux yeux vont être fixés sur toi!</p> + +<p>—Octave, est-ce encore une raillerie? l'on me remarquerait, moi, +fils de laboureur? moi, pauvre Breton, conduit ici, prisonnier sur +parole?</p> + +<p>—Et n'est-ce donc rien que ton renom de Breton endiablé? J'ai +entendu parler plus d'une fois de la curiosité furieuse qu'inspiraient, +il y a vingt-cinq ans, les otages amenés à Aix-la-Chapelle, lors de la +première guerre de l'empereur contre ton pays; les plus charmantes +femmes voulaient les voir, ces indomptables Bretons, que le grand +Karl, seul, avait pu vaincre: leur air rude et fier, l'intérêt qui s'attachait +à leur glorieuse défaite, tout, jusqu'à leur costume étrange, +encore aujourd'hui le tien, tout attirait sur eux les regards et la +sympathie des femmes, toujours fort sympathiques en Germanie. Ces +belles enthousiastes sont à cette heure mères ou grand'mères; heureusement +elles ont des filles ou des petites-filles dignes de t'apprécier. +Tiens, moi, qui connais la cour et les mœurs de la cour, je +voudrais, avec tes dix-huit ans, ta bonne mine, ta blessure, ta grâce +à cheval et ton renom de Breton, je voudrais, avant huit jours...</p> + +<p>Le jeune Romain fut interrompu par Amael, qui, se retournant +vers son petit-fils, en étendant la main à l'horizon, lui dit:—Regarde +au loin, mon enfant; voici la ville d'Aix-la-Chapelle.</p> + +<p>Vortigern se hâta de se rendre auprès de son aïeul, dont, pour la +première fois peut-être, il évita le regard avec un certain embarras. +Les conseils d'Octave lui semblaient mauvais, dangereux; cependant +il se reprochait de les avoir écoutés avec complaisance. Rejoignant +Amael, il jeta les yeux du côté que lui indiquait le vieillard, et vit, +à une assez grande distance, une masse imposante de bâtiments, non +loin desquels s'élevaient les hautes tours d'une basilique; puis, au +delà, il aperçut les toits et les terrasses d'une multitude de maisons, +se perdant, à l'horizon, dans la brume du soir: c'était le palais de +l'empereur Karl, la basilique et la ville d'Aix-la-Chapelle. Vortigern +contemplait avec curiosité ce tableau nouveau pour lui, lorsque Hildebrad, +qui, pendant un moment, était allé interroger le conducteur +d'un chariot passant sur la route, dit aux deux Bretons:—On attend +l'empereur d'un moment à l'autre au palais; ses coureurs ont +annoncé sa venue; il arrive d'un voyage dans le nord de la Gaule; +tâchons de le devancer à Aix-la-Chapelle, afin de pouvoir le saluer +dès son arrivée.</p> + +<p>Les cavaliers pressèrent l'allure de leurs chevaux, et, avant le coucher +du soleil, ils entrèrent dans la première cour du palais, cour +immense, environnée de corps de logis de formes et de toitures variées, +percés d'une innombrable quantité de fenêtres[D]. Par une +disposition étrange, dans un grand nombre de ces bâtiments, le rez-de-chaussée, +complétement à jour, formait une sorte de hangar dont +les piliers de pierres massives supportaient la bâtisse des étages supérieurs. +Une foule d'officiers subalternes, de serviteurs et d'esclaves +du palais, vivait et logeait sous ces abris ouverts à tous les vents, et +se chauffaient en hiver à de grands fourneaux remplis de feu, allumés +jour et nuit. Ces constructions bizarres avaient été imaginées par +la curiosité de l'empereur; car, de son observatoire, il voyait d'autant +mieux ce qui se passait sous ces hangars, qu'ils n'avaient pas +de murailles[E]. Plusieurs longues galeries reliaient entre eux d'autres +bâtiments ornés de colonnes et de portiques richement sculptés +à la mode romaine. Un pavillon carré, assez élevé, dominait l'ensemble +de ces innombrables bâtiments. Octave fit remarquer à Vortigern +une sorte de balcon situé au faîte de ce pavillon; c'était là +l'observatoire de l'empereur[F]. Partout le mouvement et l'animation +annonçaient l'arrivée de Karl: des clercs, des soldats, des femmes, +des officiers, des rhéteurs, des moines, des esclaves, se croisaient en +tous sens d'un air affairé, tandis que plusieurs évêques, jaloux de +présenter des premiers leurs hommages à l'empereur, se dirigeaient +à grands pas vers le péristyle du palais. Il advint même qu'au moment +où la chevauchée dont faisaient partie Vortigern et son aïeul, +entra dans la cour, plusieurs personnes, trompées par l'apparence +guerrière de cette troupe, s'écrièrent:—L'empereur! voici l'escorte +de l'empereur!—Ce cri vola de bouche en bouche, et, au bout de +quelques instants, la cour immense fut encombrée d'une foule compacte, +à travers laquelle l'escorte des deux Bretons put à peine se +frayer un passage, pour se rendre non loin du portique principal. +Hildebrad avait choisi cette place afin de se trouver l'un des premiers +sur le passage de Karl, et de lui présenter les otages qu'il ramenait +de Bretagne. La foule reconnut qu'elle s'était trompée en acclamant +l'empereur; mais cette fausse nouvelle se propageant bientôt +dans l'intérieur du palais, les concubines de Karl, ses filles, ses petites-filles, +leurs suivantes, accoururent soudain et se groupèrent sur +une vaste terrasse régnant au-dessus du portique dont les deux Bretons +et leur escorte se trouvaient fort rapprochés.</p> + +<p>—Lève les yeux, Vortigern,—dit en riant Octave à son compagnon,—et +vois quel essaim de beautés renferme le palais de l'empereur!</p> + +<p>Le jeune Breton, rougissant, jeta les yeux sur la terrasse, et resta +frappé d'étonnement à la vue de vingt-cinq ou trente femmes, toutes +filles, petites-filles ou concubines de Karl, vêtues à la mode franque, +et offrant à la vue la plus séduisante variété de figures, de chevelures, +de tailles, d'âge, de beauté, qu'il fût possible d'imaginer; il y avait +là des femmes brunes, blondes, rousses, châtaines, grandes, grosses, +minces ou petites; c'était, en un mot, un échantillon complet de la +race féminine germanique, depuis la fillette jusqu'à l'imposante +matrone de quarante ans. Les yeux de Vortigern s'étaient, de préférence, +arrêtés sur une enfant de quinze ans au plus, vêtue d'une +tunique vert-pâle, brodée d'argent. Rien de plus doux que son rose et +frais visage couronné de longues tresses blondes si épaisses, que son +cou délicat, blanc comme celui d'un cygne, semblait ployer sous le +poids de sa chevelure. Une autre jeune fille de vingt ans, brune, +grande, forte, aux yeux hardis et aux cheveux noirs, vêtue d'une tunique +orange, s'accoudait sur les balustres de la terrasse, à côté de +la jeune enfant blonde, et appuyait familièrement son bras sur son +épaule; toutes deux tenaient à la main un bouquet de romarin dont +elles aspiraient de temps à autre la senteur en se parlant à voix basse +et regardant le groupe des cavaliers avec une curiosité croissante, car +elles venaient d'apprendre que l'escorte n'était pas celle de l'empereur, +mais qu'elle amenait des otages bretons.</p> + +<p>—Rends grâce à mon amitié, Vortigern,—dit à demi-voix Octave +au jouvenceau;—je vais te mettre en évidence et te faire valoir.—Ce +disant, Octave appliquait à la dérobée un si violent coup +de houssine sous le ventre du cheval de Vortigern, que celui-ci, +moins bon cavalier, eût été désarçonné par le bond furieux de sa +monture; ainsi frappée à l'improviste, elle se cabra, fit une pointe +formidable, et s'élança si haut, que la tête de Vortigern effleura +le soubassement de la terrasse où se tenait le groupe de femmes. +La blonde enfant de quinze ans pâlit d'effroi, et cachant son visage +entre ses mains, s'écria:—Le malheureux!... il est perdu!</p> + +<p>Vortigern, cédant à l'impétuosité de son âge et à un sentiment +d'orgueil, en se voyant l'objet des regards de la foule rassemblée en +cercle autour de lui, châtia rudement son cheval, dont les bonds, +les soubresauts devinrent furieux; mais le jouvenceau, toujours plein +de sang-froid et d'adresse, bien qu'il eût son bras droit en écharpe, +montra tant de grâce dans cette lutte, que la foule s'écria en battant +des mains:—Gloire au jeune Breton! honneur au Breton!—À +ce moment deux bouquets de romarin tombèrent aux pieds du +cheval, qui, enfin dompté, rongeait son frein en creusant le sol de +son sabot. Vortigern relevait la tête vers la terrasse d'où l'on venait de +lancer les bouquets, lorsqu'il entendit au loin un cliquetis formidable; +et soudain ce cri retentit:—L'empereur! l'empereur!—Aussitôt +toutes les femmes disparurent du balcon pour descendre recevoir +le monarque sous le portique du palais. La foule reflua en +criant:—Vive Karl! vive le grand Karl!—Le petit-fils d'Amael +vit alors s'approcher au galop une troupe de cavaliers; on les eût pris +pour des statues équestres en fer; montées sur des chevaux caparaçonnés +de fer, leur casque de fer cachait leurs traits: cuirassés de +fer, gantelés de fer, ils portaient jambards de fer, cuissards de fer, +boucliers de fer; et les derniers rayons du soleil luisaient sur la +pointe de leurs lances de fer[G]; enfin l'on n'entendait que le choc +du fer. À la tête de ces cavaliers qu'il précédait, et, comme eux, +couvert de fer de la tête aux pieds, s'avançait un homme de taille +colossale. À peine arrivé en face du portique principal, il descendit +lourdement de cheval et courut tout boitant vers le groupe de femmes +qui l'attendaient sous le portique, leur criant joyeusement d'une petite +voix grêle et glapissante, qui contrastait étrangement avec son +énorme stature:—Bonjour, fillettes! bonjour, chères filles!—Et, +sans s'occuper de répondre aux vivats de la foule et aux saluts respectueux +des évêques et des grands, accourus sur son passage, l'empereur +Karl, ce géant de fer, disparut dans l'intérieur du palais, et fut +suivi de sa cohorte féminine.</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>Amael et son petit-fils, conduits par Hildebrad dans l'une des +chambres hautes du palais, s'y reposèrent; l'on y apporta leur modeste +bagage; on leur servit à souper, et ils se couchèrent. Au point +du jour, Octave vint frapper à la porte du logis dès deux Bretons, et +leur apprit que l'empereur voulait les voir à l'instant. Il engagea Vortigern +à se vêtir de sa plus belle saie. Le jouvenceau n'avait guère +de choix; il ne possédait que deux vêtements, celui qu'il portait en +route et un autre de couleur verte, brodé de laine orange. Cependant, +grâce à ce vêtement frais et neuf, mélangé de couleurs harmonieuses, +que rehaussaient sa charmante figure, sa taille élégante et sa +bonne grâce, Vortigern parut à Octave digne de paraître honorablement +devant le plus puissant empereur du monde. Le centenaire +ne put s'empêcher de sourire avec un certain orgueil, en entendant +vanter la tournure de son petit-fils par le jeune Romain qui lui conseillait +de serrer plus étroitement encore le ceinturon de son épée, +sous ce prétexte: que lorsque l'on avait la taille fine, il était juste +de la faire valoir. Octave, en donnant avec sa bonne humeur accoutumée +ses avis à Vortigern, lui dit tout bas:—As-tu vu tomber hier +aux pieds de ton cheval deux bouquets de romarin?</p> + +<p>—Je ne sais trop... je crois que oui,—répondit le jeune Breton +en balbutiant, et il devint cramoisi, songeant, malgré lui (et ce n'était +pas la première fois depuis la veille) à la charmante fille aux cheveux +blonds.—Il me semble,—ajouta-t-il,—que j'ai vu tomber +ces bouquets.</p> + +<p>—Ah! il te semble, hypocrite!... C'est pourtant mon coup de +houssine qui les a fait tomber, ces deux jolis bouquets! Et sais-tu +quelles impériales mains les ont jetés aux pieds de ton cheval, +comme un hommage à ton adresse et à ton courage?</p> + +<p>—Que dis-tu? ces bouquets ont été jetés par des mains impériales?</p> + +<p>—Naturellement, puisque Thétralde, la timide enfant blonde, et +Hildrude, la grande et hardie brune, sont toutes deux filles de Karl: +l'une était vêtue de vert, couleur de ta saie; l'autre, vêtue d'orange, +couleur de tes broderies... Par Vénus! n'es-tu pas un mortel favorisé?</p> + +<p>Amael, occupé à l'autre extrémité de la chambre, n'entendit pas +ces paroles d'Octave, qui rendirent Vortigern aussi écarlate que l'étoffe +de son chaperon; puis, ces préparatifs de présentation terminés, +les deux otages suivirent leur guide pour se rendre auprès de +l'empereur. Après avoir traversé un nombre infini de couloirs et +d'escaliers, où ils rencontrèrent plus de femmes que d'hommes, car +le nombre de femmes logées dans le palais impérial était prodigieux, +ils arrivèrent dans des salles immenses. Décrire leur somptueuse magnificence +serait non moins impossible que d'énumérer les peintures +dont elles étaient ornées. Des artisans, venus de Constantinople, +où florissait alors l'école de peinture Byzantine, avaient couvert +les murailles de compositions gigantesques: ici, l'on voyait les conquêtes +de Cyrus sur les Perses; là, les crimes du tyran Phalaris, +assistant au supplice de ses victimes, que l'on entraînait pour être +brûlées vivantes dans l'intérieur d'un taureau d'airain rougi au feu; +ailleurs, c'était la fondation de Rome par Rémus et Romulus, les +conquêtes d'Alexandre, d'Annibal, et tant d'autres sujets héroïques; +l'une des galeries du palais était tout entière consacrée aux batailles +de Karl-Martel. On le voyait triompher des Saxons et des Arabes, enchaînés +à ses pieds, implorant sa clémence[H]. La ressemblance était +d'ailleurs si frappante, qu'Amael, en traversant cette salle, s'arrêta et +s'écria:—C'est lui! ce sont ses traits, sa tournure! il revit! c'est +lui! c'est Karl!</p> + +<p>—Ne croirait-on pas que vous l'avez connu?—dit en souriant le +jeune Romain au centenaire.—Renouvelez-vous donc connaissance +avec Karl-Martel?</p> + +<p>—Octave,—reprit mélancoliquement le vieillard,—j'ai cent +ans... je combattais à la bataille de Poitiers contre les Arabes.</p> + +<p>—Dans les troupes de Karl-Martel?</p> + +<p>—Oui, et je lui ai sauvé la vie,—répondit Amael en contemplant +la gigantesque peinture. Et, se parlant à lui-même, il ajouta +en soupirant:—Ah! que de souvenirs doux et tristes ce temps me +rappelle!</p> + +<p>Octave regardait le vieillard avec une surprise croissante; puis, +semblant soudain réfléchir, il devint pensif et hâta le pas suivi des +deux otages. Vortigern, ébloui, examinait avec la curiosité de +son âge les richesses de toute sorte amoncelées dans ce palais; il +ne put s'empêcher de s'arrêter devant deux objets qui attirèrent surtout +son attention: le premier était un grand meuble en bois précieux, +enrichi de moulures dorées; des tuyaux de cuivre, d'airain et +d'étain de différentes grosseurs, placés les uns auprès des autres, +s'étageaient sur l'une des faces de ce meuble.—<i>Octave</i>,—demanda +le jeune Breton,—qu'est-ce que ce meuble?</p> + +<p>—C'est un <i>Orgue</i> grec envoyé à Karl par l'empereur de Constantinople. +Cet instrument est vraiment merveilleux; à l'aide de cuves +d'airain et de soufflets de peau de taureau que tu ne peux apercevoir, +l'air arrive dans ces tuyaux, et lorsqu'ils sont en jeu, tantôt l'on croit +entendre les grondements du tonnerre, tantôt les sons légers de la +lyre et de la cymbale[I]. Mais, tiens, là, près de cette grande table +d'or massif, où est figurée en relief la ville de Constantinople[J], voici +un objet non moins curieux; c'est une horloge persane, envoyée, il +y a quatre ans, à l'empereur par Abdhallah, roi des Perses[K].—Et +Octave montra au jeune Breton et à son aïeul, non moins intéressé +que Vortigern, une grande horloge en bronze doré: les chiffres des +douze heures entouraient le cadran placé au centre d'une sorte de +palais de bronze, aussi doré; douze portes, encadrées d'arcades, se +voyaient au rez-de-chaussée de cette imitation monumentale.—Lorsque +l'heure sonne,—dit Octave aux deux Bretons,—des boules +d'airain, marquant le nombre des heures, tombent sur une petite +cymbale. Au même instant (toujours selon le nombre des heures), +ces portes s'ouvrent, et par chacune d'elles sort un cavalier armé de +sa lance et de son bouclier. Si une, deux, trois, quatre heures sonnent, +une, deux, trois, quatre portes s'ouvrent; les cavaliers sortent, +saluent de la lance, puis ils rentrent, et les portes se referment sur +eux.</p> + +<p>—Cette œuvre est vraiment merveilleuse!—dit Amael;—et +sait-on les noms des hommes qui ont fabriqué les prodiges dont nous +sommes entourés? ces peintures magnifiques? cette table d'or, où +toute une ville est figurée en relief? cet orgue, cette horloge? toutes +ces merveilles enfin?</p> + +<p>—Par Bacchus! Amael, voilà une plaisante question!—reprit +Octave en souriant.—Qui se soucie du nom des obscurs esclaves qui +ont créé ces choses?</p> + +<p>—Et le nom de Clovis, de Brunehaut, de Clotaire, de Karl-Marteau +traversera les âges!—murmura le centenaire avec amertume, +tandis que le jeune Romain disait à Vortigern:</p> + +<p>—Hâtons-nous! l'empereur nous attend. Il faudrait des journées, +des mois, pour admirer en détail les trésors dont ce palais est rempli, +car c'est la résidence favorite de l'empereur. Cependant, il aime +presque autant que sa demeure d'Aix-la-Chapelle, son vieux château +d'Héristall, berceau de sa puissante famille de maires du palais.</p> + +<p>Les deux otages, suivant leur guide, quittèrent ces somptueuses +et immenses galeries pour monter, sur les pas d'Octave, un escalier +tournant, qui conduisait à l'appartement particulier de l'empereur, +appartement autour duquel régnait le balcon qui servait à Karl +d'observatoire. Deux chambellans, richement vêtus, se tenaient dans +une première pièce.—Attendez-moi en ce lieu,—dit Octave aux +Bretons;—je vais prévenir l'empereur de votre venue, et savoir s'il +lui plaît de vous recevoir en ce moment.</p> + +<p>Vortigern, malgré sa haine de race et de famille contre les rois ou +empereurs franks, conquérants et oppresseurs de la Gaule, éprouvait +une sorte d'émotion à la pensée de se trouver en face de ce puissant +Karl, souverain de presque toute l'Europe; puis, à cette émotion +s'en joignait une autre: ce puissant empereur était le père de Thétralde, +cette charmante enfant qui, la veille, avait jeté son bouquet +au jouvenceau; car jamais sa pensée ne s'arrêtait sur la brune Hildrude. +Au bout de quelques instants, Octave reparut, il fit signe à +Amael et à son petit-fils d'entrer en leur disant à demi-voix:—Ployez +très-bas le genou devant l'empereur, c'est l'usage.</p> + +<p>Le centenaire regarda Vortigern et lui fit de la tête un signe négatif; +l'adolescent le comprit, et tous deux pénétrèrent dans la +chambre à coucher de Karl, alors en compagnie de son favori Eginhard, +l'archichapelain, qu'Imma avait autrefois bravement porté sur +son dos. Un serviteur de la chambre impériale attendait les ordres +de son maître. Lorsque les deux otages entrèrent chez lui, ce monarque, +d'une taille colossale (elle avait <i>sept fois</i> la longueur de +son pied), était assis sur le bord de sa couche, seulement vêtu d'une +chemise et d'un caleçon de toile, qui dessinait la proéminence de +son énorme ventre; il venait de chausser une de ses chaussettes et +tenait encore l'autre à la main[L]. Il avait les cheveux presque +blancs, la tête ronde, les yeux grands et vifs, le nez long, le cou +large et court, comme celui d'un taureau[M]; sa physionomie, ouverte +et empreinte d'une certaine bonhomie, rappelait les traits de son +aïeul Karl-Marteau. À l'aspect des deux Bretons, l'empereur se leva +du bord de son lit, et, tenant toujours sa chaussette à la main, il fit, +en boitant du pied gauche, deux pas à l'encontre d'Amael, semblant +en proie à une certaine émotion mêlée d'une vive curiosité; puis +il s'écria de sa voix grêle, qui contrastait si singulièrement avec sa +gigantesque stature:—Vieillard! Octave m'a dit que tu as fait la +guerre sous Karl-Martel, mon aïeul, et que tu lui as sauvé la vie à +la bataille de Poitiers? est-ce vrai?</p> + +<p>—C'est vrai.—Et, portant son doigt à son front, où se voyaient +encore les traces d'une profonde cicatrice, le vieux Breton ajouta:—J'ai +reçu cette blessure à la bataille de Poitiers.</p> + +<p>L'empereur se rasseyant sur le bord de son lit, chaussa sa chaussette +et dit en se tournant vers son archichapelain:—Eginhard, toi +qui as recueilli dans ta chronique les faits et gestes de mon aïeul, +toi dont la mémoire est toujours si présente, te rappelles-tu avoir +entendu raconter ce que rapporte ce vieillard?</p> + +<p>Eginhard resta un moment pensif, et reprit:—Je me souviens +d'avoir lu dans quelques parchemins, écrits de la main du glorieux +Karl, et renfermés dans ton cartulaire auguste, qu'en effet, à la bataille +de Poitiers...—Mais, s'interrompant et s'adressant au centenaire:—Ton +nom?</p> + +<p>—Amael.</p> + +<p>L'archichapelain réfléchit, et dit en secouant la tête:—Quoiqu'il +ne soit pas présent à mon souvenir, ce n'est pas là le nom du guerrier +qui sauva la vie de Karl-Martel à la bataille de Poitiers... c'était, +certainement, un nom frank, et point celui que tu dis.</p> + +<p>—Ce nom,—reprit le vieillard,—n'était-il pas celui de <i>Berthoald</i>?</p> + +<p>—Oui,—répondit vivement Eginhard;—c'est ce nom-là, +Berthoald... et dans quelques lignes écrites de sa main, le glorieux +Karl recommandait à ses fils ce Berthoald, auquel il devait la vie.</p> + +<p>Pendant ces mots échangés entre le vieux Breton et l'archichapelain, +l'empereur avait continué et terminé de s'habiller à l'aide du +serviteur de sa chambre. Ce costume, l'antique costume des Franks +auquel Karl restait fidèle (sauf les jours de réception et d'apparat), +se composait d'abord d'un haut de chausses d'épaisse toile de lin, +que des bandelettes de laine rouge, croisées les unes sur les autres, +assujettissaient autour des cuisses et des jambes, puis d'une tunique +de drap de Frise, bleu saphir, maintenue par une ceinture de soie; +l'empereur endossait ensuite, pour la saison d'automne et d'hiver, +une large casaque de peau de loutre ou de brebis[N]. Karl, ainsi +vêtu, s'assit sur un siége non loin d'un rideau destiné à voiler au +besoin une des fenêtres donnant sur le balcon qui lui servait d'observatoire. +Le serviteur sortit à un signe de Karl: resté seul avec +Eginhard, Vortigern et Amael, il dit à ce dernier:—Vieillard, si +j'ai bien écouté mon chapelain... un Frank, nommé Berthoald, a +sauvé la vie de mon aïeul... Comment se fait-il que ce Berthoald et +toi vous soyez le même personnage?</p> + +<p>—En deux mots, voici l'histoire,—dit Amael.—À quinze +ans, poussé par l'esprit d'aventure, j'ai quitté ma famille de race +gauloise, alors établie en Bourgogne. Après plusieurs traverses, j'ai +réuni une bande d'hommes déterminés; j'avais alors vingt ans. J'ai, +par un honteux mensonge, pris un nom frank, me disant de cette +race afin de gagner la protection de Karl-Martel. Pour l'intéresser +davantage à mon sort, je lui ai offert mon épée, celle de mes hommes, +peu de jours avant la bataille de Poitiers. À cette bataille, je lui ai +sauvé la vie; depuis lors, comblé par lui de faveurs, j'ai combattu +sous ses ordres pendant cinq ans.</p> + +<p>—Et ensuite?</p> + +<p>—Ensuite... honteux de mon mensonge et encore plus honteux +de servir avec les Franks, j'ai quitté Karl-Martel pour retourner en +Bretagne, mon pays natal... Là, je me suis fait laboureur.</p> + +<p>—Et par la chappe de saint Martin, tu t'es fait aussi rebelle!—s'écria +l'empereur de sa voix glapissante, qui prit alors un ton de fausset +perçant.—Oui, je sais que l'on t'a justement choisi pour otage, toi +l'instigateur et l'âme des révoltes, des guerres qui ont éclaté en Bretagne, +sous le règne de Pépin, mon père, et sous mon règne, à moi! +puisque dans cette dernière guerre tes endiablés compatriotes ont +décimé mes vieilles bandes aguerries!</p> + +<p>—J'ai combattu de mon mieux dans toutes nos guerres.</p> + +<p>—De ton mieux, traître! Quoi! comblé des faveurs de mon +aïeul, tu n'as pas craint de te révolter en armes contre son fils et +contre moi!</p> + +<p>—Je n'ai eu qu'un remords, celui d'avoir mérité la faveur de +ton aïeul. Je me reprocherai toujours de m'être battu pour lui... +au lieu de m'être battu contre lui.</p> + +<p>—Vieillard!—s'écria l'empereur en devenant pourpre de colère,—tu +as encore plus d'audace que d'années!</p> + +<p>—Karl... brisons là! Tu te regardes comme souverain de la +Gaule... nous autres Bretons, nous ne reconnaissons pas tes droits. +Ces droits, comme tout conquérant, tu les tiens de...</p> + +<p>—Je les tiens de Dieu!—s'écria l'empereur, en frappant du +pied et en interrompant Amael.—Oui, mes droits sur la Gaule, je +les tiens de Dieu... et de mon épée!</p> + +<p>—De ton épée, oui; de la violence, oui; mais de Dieu, non! +Le Dieu juste ne consacre pas le vol... qu'il s'agisse d'une bourse ou +d'un empire. Clovis s'était emparé de la Gaule; ton père et ton aïeul +ont dépouillé de sa couronne le dernier rejeton de Clovis, peu nous +importe, à nous autres, qui ne voulons obéir ni à la race de Clovis, +ni à celle de Karl-Martel. Tu disposes d'une armée innombrable, tu +as déjà ravagé, vaincu la Bretagne, tu pourras la vaincre, la ravager +encore, mais la soumettre... non! Maintenant, Karl, j'ai dit. Tu +n'entendras plus un mot de moi à ce sujet: je suis ton prisonnier, +ton otage. Dispose de moi!</p> + +<p>L'empereur, qui plusieurs fois avait failli laisser éclater son indignation, +se tourna vers Eginhard, et lui dit d'un ton calme après +un moment de silence:—Toi qui écris les faits et gestes de Karl, +Auguste Empereur des Gaules, César de Germanie, Patrice des Romains, +Protecteur des Suèves, Bulgares et Hongrois, tu écriras ceci: +qu'un vieillard a tenu à Karl un langage d'une audace inouïe, et que +Karl n'a pu s'empêcher d'estimer la franchise, le courage de +l'homme qui lui parlait ainsi.—Et, changeant soudain d'accent, +l'empereur, dont les traits un moment courroucés prirent une expression +de bonhomie nuancée de finesse, dit au vieillard:—Ainsi donc, +seigneurs bretons de l'Armorique, quoi que je fasse, vous ne voulez +à aucun prix de moi pour empereur? et pourtant, toi? me connais-tu +seulement?</p> + +<p>—Karl, nous te connaissons en Bretagne par les maux des guerres +que ton père et toi vous nous avez faites. Nous savons aussi tes nombreuses +conquêtes en Europe; mais les peuples conquis admirent peu +les conquérants.</p> + +<p>—Ainsi, pour vous autres hommes de l'Armorique, moi, Karl, je +ne suis qu'un homme de conquête? de violence? de bataille?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Vraiment? eh bien, suis-moi, je te ferai peut-être changer d'avis,—dit +l'empereur, après un moment de réflexion. Et se levant, il +prit sa canne et son bonnet. Avisant alors Vortigern, qui jusque-là +s'était tenu à l'écart:—Qu'est-ce que ce jeune et beau garçon-là?</p> + +<p>—C'est mon petit-fils.</p> + +<p>—Octave,—dit l'empereur en se retournant vers le Romain,—voici +un otage bien jeune?</p> + +<p>—Auguste prince, pour plusieurs raisons l'on a dû choisir ce +jouvenceau. Sa sœur a épousé <i>Morvan</i>, simple laboureur, mais l'un +des chefs bretons les plus intrépides; dans cette dernière guerre, il +commandait la cavalerie.</p> + +<p>—Mais alors, pourquoi ne l'a-t-on pas amené ici, ce Morvan? +c'eût été un excellent otage?</p> + +<p>—Prince auguste, pour l'amener ici, il eût fallu d'abord le prendre... +et quoique gravement blessé, Morvan, grâce à sa femme, une +héroïne, est parvenu à s'échapper avec elle; il a été impossible de +les atteindre dans les montagnes inaccessibles où ils se sont tous deux +réfugiés. L'on a donc choisi pour otages deux autres chefs de tribu, +très-influents, que nous avons laissés en chemin par suite de leurs +blessures, puis ce vieillard qui a été l'âme des dernières guerres, +et enfin ce jeune homme qui, par sa famille, tient à l'un des chefs +les plus dangereux de l'Armorique. L'on a aussi, je l'avoue, cédé +aux prières de la mère de ce jeune garçon; car elle désirait vivement +le voir accompagner son aïeul durant ce long voyage, fort rude +pour un centenaire.</p> + +<p>—Et toi?—reprit l'empereur en s'adressant à Vortigern, qu'il +avait, pendant le récit d'Octave, regardé avec attention et intérêt,—tu +le hais sans doute aussi beaucoup, Karl le conquérant? Karl le +batailleur?</p> + +<p>—L'empereur Karl a des cheveux blancs; moi, j'ai dix-huit ans,—répondit +le jeune Breton en rougissant et baissant les yeux,—je +ne saurais répondre.</p> + +<p>—Vieillard,—reprit Karl en se tournant vers Amael,—la +mère de ton petit-fils doit être une heureuse mère. Mais j'y songe, +mon garçon, est-ce qu'hier, peu de temps avant mon arrivée, tu n'as +pas failli te casser le cou en tombant de cheval?</p> + +<p>—Moi?—s'écria Vortigern en rougissant d'orgueil,—moi, +tomber de cheval? Qui a osé dire cela?</p> + +<p>—Oh! oh! mon garçon, te voilà rouge jusqu'aux oreilles,—reprit +l'empereur en riant.—Allons, rassure-toi, je ne veux point +blesser ton amour-propre d'écuyer, loin de là; car avant de te voir, +j'avais entendu d'interminables récits sur ta bonne grâce et ta hardiesse +à cheval. Mes chères filles, et surtout la petite Thétralde et la +grande Hildrude, m'ont dix fois répété pendant le souper, qu'elles +avaient vu un sauvage petit Breton, quoique blessé d'un bras, manier +son cheval comme le meilleur de mes écuyers.</p> + +<p>—Si je mérite quelques éloges, il faut les adresser à mon grand-père,—répondit +modestement Vortigern;—c'est lui qui m'a appris +à monter à cheval.</p> + +<p>—J'aime cette réponse, mon garçon; elle me prouve ta modestie +et ton respect pour les vieilles gens. Maintenant, dis-moi, es-tu savant? +Sais-tu lire et écrire?</p> + +<p>—Oui, grâce aux enseignements de ma mère.</p> + +<p>—Sais-tu chanter la messe au lutrin?</p> + +<p>—Moi!—reprit Vortigern fort étonné,—moi, chanter la messe! +Non, non, l'on ne chante guère la messe chez nous.</p> + +<p>—Les voyez-vous, ces païens bretons!—s'écria Karl.—Ah! mes +évêques ont raison, c'est un peuple endiablé que ce peuple armoricain! +Quel dommage qu'un si beau et si modeste garçon ne sache +point chanter au lutrin!—Et, mettant son bonnet de fourrure sur +sa grosse tête et s'appuyant sur sa canne, l'empereur dit au vieillard:—Allons, +suis-moi, seigneur breton. Ah! tu ne connais que +Karl le Batailleur? Je vais t'en faire voir un autre Karl, moi, que tu +ne connais pas. Viens, viens!—Et l'empereur, boitant et s'appuyant +sur sa canne, se dirigea vers la porte en faisant signe aux assistants +de le suivre; mais, s'arrêtant au seuil, il dit à Octave:—Va +prévenir Hugh, mon grand veneur, que je chasserai tantôt le cerf +dans la forêt d'Oppenheim, qu'il y envoie la meute.</p> + +<p>—Auguste prince, vos ordres seront exécutés.</p> + +<p>—Tu diras aussi au grand Nomenclateur de ma table[O], que +peut-être je dînerai dans le pavillon de la forêt, si la chasse se prolonge. +Ma suite dînera aussi; que le festin soit somptueux. Quant à +moi, tu diras au Nomenclateur que mon goût n'a pas varié: un +bon gros cuisseau de venaison rôti, que l'on m'apporte tout fumant +sur la broche, c'est toujours mon régal[P].</p> + +<p>Le jeune Romain s'inclina de nouveau; Karl sortit le premier de la +chambre, puis Eginhard et Amael. Octave s'approchant alors de Vortigern, +lui dit tout bas:—Je vais faire savoir à l'appartement des +filles de l'empereur qu'il chasse tantôt. Par Vénus! la mère des +amours te protége, mon jeune Breton.</p> + +<p>Le jouvenceau rougit de nouveau, et il hésitait à répondre au Romain, +lorsque Amael se retournant, l'appela et lui dit:—Viens, +mon enfant, l'empereur veut s'appuyer sur ton bras pour descendre +l'escalier.</p> + +<p>Vortigern, de plus en plus troublé, s'approcha de Karl, qui +disait à ses chambellans:—Non, personne ne m'accompagnera, +sinon Eginhard et ces deux Bretons.—S'adressant alors au jouvenceau:—Ton +bras me sera d'un meilleur appui que ma canne, cet +escalier est rapide; viens et marche prudemment.</p> + +<p>L'empereur, appuyé sur le bras de Vortigern, descendit lentement +les degrés d'un escalier qui aboutissait à l'un des portiques d'une cour +intérieure; là, Karl abandonna le bras du jeune Breton et lui dit en +reprenant sa canne:—Tu as marché fort sagement, tu es un bon +guide. Quel dommage que tu ne saches pas chanter au lutrin!—Ce +disant, Karl suivit une galerie qui longeait la cour; les personnes +dont il était accompagné marchaient à quelques pas derrière lui. +Bientôt il aperçut, en dehors de la galerie, un esclave qui traversait +la cour et portait sur ses épaules un grand panier:—Eh! là bas!—lui +cria l'empereur de sa voix perçante,—l'homme au panier! +approche! Qu'as-tu dans ce panier?</p> + +<p>—Des œufs, seigneur.</p> + +<p>—Où les portes-tu?</p> + +<p>—Aux cuisines de l'auguste empereur.</p> + +<p>—D'où viennent-ils, ces œufs-là?</p> + +<p>—De la métairie de Mulsheim, seigneur.</p> + +<p>—De la métairie de Mulsheim?—répéta l'empereur en réfléchissant, +et il ajouta presque aussitôt:—il doit y avoir trois cent +vingt-cinq œufs dans ce panier?</p> + +<p>—Oui, seigneur; c'est la redevance que chaque mois l'on apporte +de la ferme.</p> + +<p>—Va... et prends garde de casser tes œufs.—L'empereur, s'arrêtant +alors un instant, appuyé sur sa canne, se tourna vers Amael, +et l'appelant:—Eh! seigneur breton, venez ici, à côté de moi.—Amael +obéit; l'empereur, continuant de marcher, ajouta:—Karl +le Batailleur, le conquérant, est du moins un bon ménager... qu'en +penses-tu? Il sait, à un œuf près, combien pondent les poules de +ses métairies[Q]. Si jamais tu retournes en Bretagne, tu raconteras +ceci aux ménagères de ton pays.</p> + +<p>—Si je revois jamais mon pays, je dirai la vérité sur ce que je +vois ici.</p> + +<p>En ce moment Karl frappa à une porte donnant sur la galerie. +Aussitôt un clerc, vêtu de noir, vint ouvrir, et s'écria, frappé de +surprise, en fléchissant le genou:—L'empereur!—Et comme le +clerc faisait un mouvement pour courir à la porte d'une salle voisine, +dont on voyait l'entrée, Karl lui dit:—Ne bouge pas!... Maître +Clément professe à cette heure, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, prince Auguste.</p> + +<p>—Reste là...—Et s'adressant à Amael:—Seigneur Breton, tu +vas visiter une école que j'ai fondée; elle est sous l'enseignement de +maître Clément, fameux rhéteur, que j'ai fait venir d'Écosse. Les +enfants des plus grands seigneurs de ma cour viennent, d'après ma +volonté, étudier dans cette école, avec les enfants des plus pauvres +de mes serviteurs.</p> + +<p>—Karl, ceci est bien... je t'en félicite!</p> + +<p>—C'est pourtant Karl le Batailleur qui a fait cette bonne chose... +Enfin, viens, entrons.—Et se tournant vers Vortigern:—Eh! mon +jeune homme, vous qui ne savez pas chanter la messe, entrez, entrez, +et ouvrez de toutes vos forces les yeux et les oreilles; vous allez +voir des écoliers de votre âge.</p> + +<p>L'école <i>palatine</i>, dirigée par l'Écossais Clément, et dans laquelle +les deux Bretons suivirent l'empereur, était remplie d'environ deux +cents écoliers; tous se levèrent de leurs bancs à la vue de Karl; +mais lui leur faisant signe de se rasseoir:—Restez assis, mes enfants; +j'aime mieux vous voir le nez baissé sur vos cahiers d'étude, +que le nez en l'air, sous prétexte de respect à mon égard.—Maître +Clément, directeur de l'école palatine, se disposait à descendre de +sa chaire; mais Karl s'écria:—Reste sur ton trône de sapience, +mon digne maître; je ne suis ici que l'un de tes sujets; je désire +seulement jeter un coup d'œil sur les travaux de ces enfants, savoir +de toi s'ils te satisfont et s'ils ont progressé en mon absence. Voyons +les travaux de ce jour.</p> + +<p>L'empereur se piquait fort de belles-lettres; il s'assit sur un siége +près de la chaire de Clément, et examina longuement plusieurs +cahiers qui lui furent soumis par différents écoliers; mais les élèves +appartenant à des parents nobles ou riches ne présentèrent à l'empereur +que des travaux médiocres ou détestables, tandis qu'au contraire, +les élèves les plus pauvres, ou des conditions les moins élevées, +présentèrent des ouvrages tellement distingués, que Karl s'écria en +se tournant vers Amael:—Si tu étais plus lettré, seigneur Breton, +tu apprécierais comme moi ces lettres et ces vers que je viens de parcourir; +les plus douces saveurs de la science se font sentir dans la +plupart de ces écrits.—Et Karl, s'adressant aux écoliers:—«Je +vous loue beaucoup, mes enfants, de votre zèle à remplir mes +intentions; efforcez-vous d'atteindre à la perfection, et je vous +donnerai de riches évêchés, de magnifiques abbayes.»—Puis, +fronçant le sourcil, en jetant un regard irrité sur les nobles paresseux +et sur les riches fainéants, il ajouta:—«Quant à vous, fils des +principaux de la nation, quant à vous, enfants délicats et fort gentils, +d'ailleurs, qui, vous reposant sur votre naissance et sur votre +fortune, avez négligé mes ordres et vos études, préférant le jeu et +la paresse... quant à vous!—s'écria-t-il de plus en plus courroucé +en frappant le plancher de sa canne,—que d'autres vous admirent; +je ne fais, moi, aucun cas de votre naissance et de votre fortune!... +Écoutez et retenez ces paroles: Si vous ne vous hâtez de +réparer votre négligence par une constante application, vous n'obtiendrez +jamais rien de moi[R]!»—Les riches fainéants baissèrent +les yeux, tout tremblants. L'empereur alors se leva et dit à un jeune +clerc, nommé Bernard, à peine âgé de vingt ans, l'un des écoliers dont +les travaux distingués venaient d'attirer son attention:—Toi, mon +garçon, suis-moi, je te fais dès aujourd'hui clerc de ma chapelle[S], +et ma protection ne s'arrêtera pas là.—Puis s'adressant à Amael:—Eh +bien, seigneur breton? tu le vois, Karl le Batailleur agit dans son +humble humanité, comme agit le Seigneur Dieu dans sa divinité; il +sépare l'ivraie du bon grain, met les bons à sa droite et les mauvais à +sa gauche. Si jamais tu retournes en Bretagne, tu diras aux rhéteurs +de ton pays que Karl ne surveille pas trop mal l'école qu'il a fondée.</p> + +<p>—Je dirai, Karl, que je t'ai vu agir, en ceci, avec sagesse, justice +et bonté.</p> + +<p>—Je veux que les belles-lettres et la science illustrent mon règne. +Si tu étais moins barbare, je te ferais assister à une séance de notre +Académie; nous avons pris des noms de l'antiquité: Eginhard s'appelle +<i>Homère</i>, Clément <i>Horace</i>; moi, je suis le <i>roi David</i>[T]. Ces +noms immortels nous séient comme des armures de géants à des +nains; mais, du moins, nous honorons ces génies de notre mieux. +Et maintenant,—ajouta l'empereur en poursuivant sa marche,—allons, +en bons catholiques, entendre la messe.</p> + +<p>L'empereur, précédant les personnes dont il était accompagné, +suivit une longue galerie. À l'angle d'un tournant, endroit assez +sombre, Karl, rencontrant une jeune et jolie esclave, l'accosta familièrement, +ainsi qu'il en usait avec l'innombrable quantité de femmes +de toute condition dont il remplissait son palais, lui prit en riant le +menton, puis la taille; il allait même pousser plus loin ses agressions +libertines, lorsque se souvenant que malgré l'obscurité de la galerie, +il pouvait être aperçu des personnes de sa suite, il fit signe à l'esclave +de s'éloigner, et dit en riant à Amael:—Karl aime à se montrer +accessible à ses sujets.</p> + +<p>—Et surtout à ses sujettes,—reprit le vieillard;—mais, bon! +la messe t'absoudra!</p> + +<p>—Ah! païen de Breton! païen de Breton!—murmura l'empereur; +et peu d'instants après, il entrait dans la basilique d'Aix-la-Chapelle, +attenant au palais impérial. Vortigern et son aïeul furent +éblouis de l'incroyable magnificence de ce temple, dans lequel +s'étaient rendus tous les commensaux du palais impérial. Vortigern +vit au loin, près du chœur, parmi les concubines, les filles et petites-filles +de Karl, brillamment parées, la blonde et charmante Thétralde, +assise à côté de sa sœur Hildrude. L'empereur prit sa place accoutumée, +derrière le lutrin, au milieu des chantres, somptueusement +vêtus. L'un d'eux offrit respectueusement à l'empereur un bâton +d'ébène avec lequel il battit la mesure, et donna, lorsqu'il le fallut, +le signal des différents chants indiqués par la liturgie. Un peu avant +la fin de chaque verset, Karl, en manière de signal, poussait de sa +voix grêle une sorte de cri guttural si étrange[U], que Vortigern, +dont le regard venait de rencontrer, par hasard, les grands yeux +bleus de la blonde Thétralde obstinément fixés sur lui, faillit éclater +de rire au cri de l'empereur, malgré la sainteté du lieu, malgré le +trouble croissant où le jetaient les doux regards de Thétralde. La +messe terminée, Karl dit à Amael:—Eh bien, seigneur breton, +avoue qu'au besoin, tout batailleur que je suis, je ferais un bon +clerc et un bon chantre?</p> + +<p>—Je ne me connais point à ces choses; je te dirai seulement +que comme chantre, tu as poussé un cri cent fois plus discord que le +cri des corbeaux de mer de nos grèves. Puis, le chef d'un empire a, +ce me semble, mieux à faire que de chanter la messe.</p> + +<p>—Tu seras toujours un barbare et un idolâtre!—s'écria l'empereur +en sortant de la basilique. Au moment où il se trouvait sous le +portail de ce monument, l'un des grands de sa cour qui se pressaient +sur son passage, lui dit:—Auguste prince, l'on vient d'apprendre +à l'instant même la mort de l'évêque de Limbourg.</p> + +<p>—Oh! oh! seulement à l'instant? Cela m'étonne fort; l'on est +si âpre à la curée des évêchés, que l'on annonce toujours la mort des +évêques au moins deux ou trois jours à l'avance. Est-il du moins mort +en bonne odeur de sainteté, ce défunt évêque? S'est-il recommandé +dans l'autre monde par de grosses aumônes laissées aux pauvres?</p> + +<p>—Auguste prince, il n'a laissé, dit-on, aux pauvres, que deux livres +d'argent.</p> + +<p>—Quel léger viatique pour un si long voyage[V]!—s'écria une +voix; c'était celle de Bernard, le pauvre et savant écolier que Karl +avait déjà nommé clerc de sa chapelle, et qui, d'après les ordres +de l'empereur, se tenait non loin de lui, depuis sa sortie de l'école +palatine. Karl, se tournant vers le jeune homme qui, rouge de confusion, +regrettant déjà la hardiesse de son langage, tremblait de tous +ses membres, lui dit en se remettant en marche:—Suis-moi;—mais +voyant les grands de sa cour se préparer à l'accompagner, +Karl ajouta:—Non, non; ces deux Bretons, Eginhard et ce jeune +clerc m'accompagneront seuls; vous autres, tenez-vous prêts pour la +chasse de tantôt.</p> + +<p>La foule brillante s'arrêta, l'empereur regagna les galeries du palais +sans autre suite que Vortigern, Amael, Eginhard et le pauvre +Bernard; plus mort que vif, le clerc marchait le dernier, craignant +d'avoir par son indiscrète échappée, en critiquant l'avarice du défunt +évêque, courroucé l'empereur. Aussi quelle fut la surprise de l'écolier, +lorsqu'au bout de quelques pas, Karl, se retournant à demi, lui +dit:—Approche, approche! Tu trouves donc que l'évêque de Limbourg +a laissé trop peu d'argent pour les pauvres?</p> + +<p>—Seigneur!...</p> + +<p>—Réponds? Si je te donnais cet évêché, serais-tu, au moment de +paraître devant Dieu, plus libéral que l'évêque de Limbourg?</p> + +<p>—Auguste prince,—répondit le pauvre clerc, abasourdi de cette +fortune inouïe, en se jetant aux pieds de l'empereur,—c'est à la +volonté de Dieu et à votre toute-puissance de décider de mon sort.</p> + +<p>—Relève-toi, je te nomme évêque de Limbourg[X], et suis-moi; +il est bon que tu saches avec quelle âpreté l'on se dispute ici les évêchés! +On peut juger des richesses qu'ils rapportent par l'ardeur avec +laquelle on se les dispute. Et cependant, une fois que l'on tient l'évêché, +la cupidité, loin de s'assouvir, s'irrite encore. Te souviens-tu, +Eginhard, de cet insolent évêque de Manheim? Lors d'une de mes +campagnes contre les Huns, je l'avais laissé près de ma femme Hildegarde; +ne voilà-t-il pas que ce compère, se gonflant de la familiarité +que lui témoignait ma femme, poussa l'audace jusqu'à lui demander +en don la baguette d'or dont je me sers comme symbole de +mon autorité, à cette fin, disait l'évêque, de s'en servir comme de +canne[Y]! Par le roi des cieux! le sceptre de Karl, empereur, ne +servira pas de sitôt de bâton aux évêques de son empire!</p> + +<p>—Tu te trompes, Karl! C'est moi qui te le dis,—reprit Amael;—tôt +ou tard tes évêques se serviront de ton sceptre comme d'un +bâton pour conduire tes peuples à leur guise.</p> + +<p>—Par le marteau de mon aïeul! je briserais les mitres des évêques +sur leur tête s'ils voulaient usurper mon pouvoir!</p> + +<p>—Non, car tu les crains! J'en prends à témoin les grands biens +et les flatteries que tu leur prodigues.</p> + +<p>—Je crains les évêques, moi?—s'écria l'empereur; et s'adressant +à Eginhard:—L'affaire du <i>rat</i> est-elle arrangée avec le +juif?</p> + +<p>—Oui, seigneur,—répondit en souriant Eginhard;—hier l'évêque +a conclu le marché.</p> + +<p>—Ceci arrive à point pour te prouver si je crains les évêques, +seigneur Breton... Les flatter! moi! lorsqu'au contraire je ne manque +jamais l'occasion de leur donner de sévères ou plaisantes leçons lorsqu'ils +méritent le blâme. Quant aux méritants, je les enrichis, et +encore je regarde toujours à deux fois avant de leur donner des +terres et des abbayes dépendant du domaine impérial; car, avec telle +abbaye ou telle métairie, je suis certain de m'assurer un vassal plus +fidèle que tel comte ou tel évêque[Z].</p> + +<p>En devisant ainsi, l'empereur avait regagné son palais et était +remonté dans son appartement, accompagné d'Éginhard, d'Amael, +de son petit-fils et de Bernard, nouvel évêque de Limbourg. À peine +Karl fut-il entré dans son observatoire, qu'un de ses chambellans lui +dit:—Auguste empereur, plusieurs grands officiers du palais ont +sollicité l'honneur d'être admis en votre présence pour vous entretenir +d'une demande très-urgente... La noble dame Mathalgarde (c'était +une des nombreuses concubines de Karl) est aussi déjà venue deux +fois pour le même objet.</p> + +<p>—Faites entrer ces demandeurs,—dit Karl au chambellan, qui +sortit aussitôt; se tournant ensuite vers le jeune clerc, en lui montrant +le rideau de la fenêtre auprès de laquelle était placé son siége +habituel, l'empereur ajouta en riant:—Cache-toi derrière ce rideau, +mon jeune homme, tu vas connaître le nombre de rivaux que suscite +la vacance d'un évêché[AA].</p> + +<p>À peine le jeune clerc eut-il disparu derrière le rideau, que la +chambre fut envahie par un grand nombre de familiers du palais, +officiers ou seigneurs de la cour; chacun d'eux, faisant valoir ses propres +droits à l'évêché ou les droits des postulants qu'il recommandait, +assourdissait l'empereur de ses sollicitations. Parmi eux se +trouvait un évêque magnifiquement vêtu, à l'air hautain et superbe. +À son tour, il s'approcha de Karl.</p> + +<p>—Voici l'évêque au <i>rat</i>.—dit tout bas Éginhard à l'empereur;—le +prix qu'il a payé au juif est de dix mille sous d'argent... le juif +m'a scrupuleusement rapporté la somme, d'après vos ordres.</p> + +<p>—Évêque de Bergues, n'as-tu pas assez d'un évêché?—dit Karl à +ce prélat si magnifique;—viendrais-tu en solliciter un second?</p> + +<p>—Prince Auguste... je vous prie de m'accorder, en échange de +l'évêché de Bergues, l'évêché de Limbourg.</p> + +<p>—Parce que ce dernier évêché est plus riche?</p> + +<p>—Oui, seigneur, et, si je l'obtiens, la part des pauvres n'en sera +que plus considérable.</p> + +<p>—Et maintenant, vous tous, écoutez bien ceci,—s'écria l'empereur +d'un air sévère, en montrant l'évêque.—Connaissant le goût +passionné du prélat que voilà pour les frivolités curieuses et ruineuses +qu'il achète à des prix insensés, j'ai commandé à Salomon, le juif, +de prendre un rat dans sa maison... vous entendez, un rat... le plus +vulgaire des rats qui ait jamais été pris dans une ratière; puis +d'embaumer ce rat avec de précieux aromates, de l'envelopper d'étoffes +orientales brodées d'or, de l'offrir à l'évêque de Bergues +comme un rarissime rat de Judée rapporté par un vaisseau vénitien, +et de le vendre à ce prélat comme le plus prodigieux, le plus miraculeux +des rats[BB].</p> + +<p>Un immense éclat de rire éclata parmi les témoins de cette scène, +tandis que l'évêque, irrité, mais se contraignant, baissait les yeux +devant Karl, qui poursuivit:—Or, savez-vous quel prix l'évêque de +Bergues l'a payé, ce rat prodigieux? <i>Dix mille sous d'argent!</i> oui, dix +mille sous d'argent[CC], tout autant! J'ai la somme ici, le juif me l'a +rapportée... elle sera distribuée aux pauvres!—Puis il ajouta d'un +air sévère:—«Évêques, évêques, songez-y bien!... vous devez être +les pères, les pourvoyeurs des pauvres, ne point vous montrer avides +de vaines frivolités... et voici que, faisant tout le contraire, vous +vous adonnez plus que les autres mortels à l'avarice et à de vaines +cupidités![DD]» Par le roi des cieux! prenez-y garde!... la main +de l'empereur vous a élevés, elle pourrait vous abaisser. Non, évêque +de Bergues, tu n'auras pas l'évêché de Limbourg; conserve le tien, +et sache-moi gré de ma clémence. Quant à vous autres, sachez que +j'ai promis l'évêché à un jeune homme. Or, je ne veux pas, moi, +manquer de parole à mon jeune homme.</p> + +<p>À ce moment, les courtisans s'écartèrent pour donner passage à +Mathalgarde, une des concubines de l'empereur. Cette femme, d'une +grande beauté, s'approcha de Karl d'un air confiant et assuré dans +le succès de sa demande, et lui dit gracieusement:—Mon aimable +seigneur, l'évêché de Limbourg est vacant; je l'ai promis à un clerc +que je protége, ne doutant pas de votre approbation.</p> + +<p>—Chère Mathalgarde, je n'ai rien à vous refuser; mais j'ai +donné l'évêché à un jeune homme... et je ne saurais le lui reprendre.</p> + +<p>Mathalgarde, prenant alors sa voix la plus insinuante, la plus +douce, saisit une des mains de l'empereur et ajouta tendrement:—Auguste +prince, mon gracieux maître, pourquoi si mal placer cet +évêché, en le donnant à un jeune homme, à un enfant, sans doute?... +Je vous en conjure, accordez l'évêché à mon clerc; vous n'avez pas +de serviteur plus dévoué.</p> + +<p>Soudain une voix lamentable, sortant de derrière le rideau, s'écria +au grand étonnement des assistants:—«Seigneur empereur, tenez +ferme!... ne souffrez pas que personne arrache de vos mains la +puissance que Dieu vous a donnée... Tenez ferme! auguste prince! +tenez ferme[EE]!» C'était la voix du pauvre Bernard, qui, craignant +de voir Karl se laisser séduire par les paroles caressantes de Mathalgarde, +le rappelait ainsi à ses promesses. Alors l'empereur, écartant +le rideau derrière lequel se tenait le clerc, le prit par la main, et dit +en le présentant à l'assistance:—Voici le nouvel évêque de Limbourg...—Et +s'adressant à Bernard:—N'oublie jamais de distribuer +d'abondantes aumônes... ce sera un jour ton viatique pour ce +long voyage dont on ne revient pas[FF].</p> + +<p>La belle Mathalgarde, ainsi trompée dans son espérance, rougit +de dépit et sortit brusquement de l'appartement, bientôt suivie par +les courtisans, non moins déçus, et par l'évêque de Bergues, qui, +sans le vouloir, avait si chèrement payé au bénéfice des pauvres un +humble rat de ratière.</p> + +<p>—Seigneur Breton,—dit l'empereur en faisant signe à Amael +de s'approcher de la fenêtre qu'il ouvrit, afin de sortir sur le balcon +pour y jouir de la douce chaleur du soleil d'automne,—trouves-tu +que Karl soit d'humeur à laisser les évêques se servir de son sceptre, +en guise de bâton, pour conduire ses peuple?</p> + +<p>—Karl, si tu veux, à la fin de cette journée, m'accorder quelques +moments d'entretien, je te dirai sincèrement ma pensée sur ce que +je vois ici; je louerai le bien... je blâmerai le mal.</p> + +<p>—Tu vois du mal ici?</p> + +<p>—Ici... et ailleurs.</p> + +<p>—Comment, ailleurs?</p> + +<p>—Crois-tu que ton palais et ta ville d'Aix-la-Chapelle, ta ville de +prédilection... soient la Gaule tout entière?</p> + +<p>—Que me parles-tu de la Gaule! Je viens de parcourir le nord +de ses contrées... j'ai été jusqu'à Boulogne, où j'ai fait établir un +phare pour les vaisseaux, et de plus...—Mais l'empereur, s'interrompant, +dit au vieillard en lui désignant un endroit de la cour que le +balcon dominait:—Regarde!... et écoute!</p> + +<p>Amael vit auprès d'une des galeries un jeune homme de haute et +robuste taille, à barbe noire et touffue, portant les riches habits des +évêques; deux de ses esclaves venaient de lui amener un cheval des +plus pacifiques, ainsi qu'il convient à un prélat, et de l'approcher +d'un banc de pierre, afin qu'il fût plus facile à leur maître d'enfourcher +sa monture; mais le jeune évêque, remarquant deux +femmes qui, d'une croisée, le regardaient, et voulant, sans doute, +faire preuve d'agilité, ordonna impatiemment aux serviteurs d'éloigner +le cheval du banc; puis, dédaignant même le secours de l'étrier, +il saisit d'une main la crinière de l'animal, et s'élança d'un bond si +vigoureux, que, dépassant le but, il faillit tomber de l'autre côté du +cheval, et eut assez de peine à se raffermir en selle. Cette espèce de +saut périlleux avait attiré l'attention de l'empereur sur le trop agile +prélat; aussi lui cria-t-il de sa voix grêle et glapissante en se penchant +au balcon:—Eh!... eh!... mon alerte évêque... un mot, s'il +te plaît?—Le jeune homme releva la tête, et, reconnaissant Karl, +s'inclina respectueusement.</p> + +<p>—«Tu es vif, agile et prompt,—lui cria l'empereur;—tu as +bon pied, bon bras, bon œil; la tranquillité de notre royaume +est, chaque jour, troublée par la guerre; nous avons très-grand +besoin de <i>clercs</i> de ton espèce; reste donc pour partager nos fatigues, +puisque tu peux monter si lestement à cheval[GG]... Je +donnerai ton évêché à un homme moins ingambe.»</p> + +<p>Le jeune évêque baissa la tête avec confusion. Il regardait l'empereur +d'un air suppliant, lorsque l'on entendit les aboiements lointains +d'une meute nombreuse et le retentissement des trompes.—C'est +ma vénerie,—dit l'empereur;—nous allons partir pour la +chasse, seigneur Breton, et ce soir, si tu le veux, nous causerons... +Retourne chez toi avec ton petit-fils; l'on vous servira votre réfection +du matin, après quoi vous viendrez me rejoindre; je suis curieux de +voir si ton jouvenceau est aussi habile écuyer qu'on le dit, et +puis, vois-tu, quoique l'exercice de la chasse soit un plaisir frivole, +plaisir que j'aime, je l'avoue, avec passion, car, en temps de paix, il +me maintient en vigueur et en santé, tu trouveras peut-être que Karl +le Batailleur tire parfois bon parti des frivolités. Allez donc prendre +votre repas, je vais prendre le mien; et ensuite, à cheval!</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>Octave était venu chercher Amael et son petit-fils après leur refection +du matin. Tandis qu'ils se dirigeaient vers l'une des cours du palais, +le jeune Romain, profitant d'un moment où le vieillard ne pouvait +l'entendre, dit tout bas en riant à Vortigern:—Heureux garçon! +je suis certain que deux paires de beaux yeux, les uns noir d'ébène, +les autres bleu d'azur, ont déjà cherché au loin dans la foule des +courtisans...—Mais, s'interrompant à la vue de la vive rougeur +dont le visage du jeune Breton se colorait, Octave ajouta:—Attends +donc la fin de mes paroles avant de devenir pourpre... Je disais +que deux beaux yeux bleus et deux beaux yeux noirs ont, plus d'une +fois déjà, cherché dans la foule des courtisans... la vénérable figure +de ton grand-père, car rien n'attire davantage les beaux yeux qu'une +longue barbe blanche. Cela est si vrai, que, ce matin, à la messe, +la blonde Thétralde et la brune Hildrude oubliaient l'office divin +pour regarder incessamment... ton aïeul qui se trouvait à côté de +toi... Allons, te voici encore à rougir. Crains-tu pas que les charmantes +filles de l'empereur deviennent amoureuses d'un centenaire?</p> + +<p>—Laisse-moi!... tes plaisanteries me sont insupportables,—dit +Vortigern avec impatience.—Je ne sais pas ce que tu veux dire.</p> + +<p>—Oh! que l'air de la cour est contagieux!—s'écria Octave.—Ce +jeune Breton est à peine échappé de ses bruyères, et le voici déjà +non moins dissimulé qu'un vieux clerc!</p> + +<p>Vortigern, de plus en plus embarrassé par les railleries d'Octave, +balbutia quelques mots, et bientôt le vieillard, son petit-fils et le +jeune Romain, montés sur d'excellents chevaux qu'ils trouvèrent +gardés par des esclaves dans l'une des cours du palais, rejoignirent +l'empereur.</p> + +<p>Karloman et Louis (<i>Hlut-wig</i>, comme disent les Franks), arrivés +le matin même du château d'Héristall, accompagnaient Karl, ainsi +que cinq de ses filles et quatre de ses concubines, les autres femmes +du palais impérial ne prenant pas, cette fois, le divertissement de +la chasse. Parmi les chasseresses, on remarquait Imma, qui avait +vaillamment porté sur son dos Éginhard, l'archichapelain. Belle encore, +elle atteignait la maturité de l'âge; puis venait Berthe, cherchant +du regard Enghilbert, le bel abbé de Saint-Riquier; ensuite +Adelrude, qui, de loin, souriait à Audoin, l'un des plus hardis capitaines +de l'empereur; puis, enfin, la brune Hildrude et la blonde +Thétralde, qui, toutes deux, cherchaient des yeux... le Breton centenaire, +sans doute, ainsi que l'avait dit Octave à Vortigern. La plupart +des seigneurs de la suite de Karl portaient de très-singuliers habits, +venus à grands frais de Pavie, où le commerce apportait les +richesses de l'Orient. Parmi ces courtisans, les uns étaient vêtus +de tuniques teintes de pourpre tyrienne ornées de larges pèlerines, +de parements et de bordures en peaux d'oiseaux de Phénicie; les +plumes naissantes du cou, du dos et de la queue des paons +d'Asie, faisaient resplendir ces riches vêtements de tous les reflets +de l'azur, de l'or et de l'émeraude[HH]. D'autres courtisans +portaient de précieux justaucorps de fourrures de loirs ou de belettes +de Judée, pelleteries aussi fines, aussi délicates que la peau +des oiseaux; des bonnets à plumes flottantes, des hauts-de-chausses +d'étoffe de soie, des bottines de cuir oriental rouges ou vertes, +brodées d'or ou d'argent, complétaient les splendides ajustements +de ces gens de cour. La grossière rusticité du costume de l'empereur +contrastait seule avec la magnificence des courtisans: ses +grosses et grandes bottes de cuir, à éperons de fer, lui montaient +jusqu'aux cuisses; il portait par-dessus sa tunique une ample casaque +de peau de brebis, la toison en dessus, coiffé d'un bonnet de peau +de blaireau, il tenait à la main un fouet à manche court pour châtier +ses chiens de chasse. Grâce à sa taille élevée, qui dépassait de beaucoup +celle de ses officiers, Karl, apercevant de loin Vortigern et +son aïeul, s'écria:—Eh! seigneur Breton! venez, s'il vous plaît, +ici, à côté de moi; je veux savoir si votre petit-fils est aussi bon écuyer +que le disent mes fillettes.—Les rangs des cavaliers s'ouvrirent, afin +de donner passage à Amael et à son petit-fils, qui suivait modestement +son aïeul, n'osant lever les yeux sur le groupe de femmes dont était +entouré l'empereur. Celui-ci, examinant attentivement Vortigern, +qui maniait son cheval avec sa bonne grâce accoutumée, lui dit:—Le +vieux Karl juge d'un coup d'œil l'habileté d'un écuyer. Je suis +content; mais, avoue-le, mon garçon, tu aimes mieux la chasse que +la messe, et la selle de ton cheval qu'un banc d'église?... Voyons, +réponds...</p> + +<p>—Je préfère la chasse à la messe,—dit franchement Vortigern;—mais +j'aime mieux la guerre que la chasse.</p> + +<p>—Si ta réponse n'est pas celle d'un bon catholique, elle est celle +d'un garçon sincère. Qu'en pensez-vous, fillettes?—ajouta l'empereur +en se tournant vers le groupe de chasseresses—N'êtes-vous pas +de mon avis?</p> + +<p>—Tu avais demandé à ce jeune homme sa pensée,—répondit +la brune Hildrude en regardant fixement Vortigern;—il a parlé +sincèrement. De ceci, je le loue; il dit ce qu'il fait, il ferait ce qu'il +dit. Vaillance et loyauté se lisent sur son visage.</p> + +<p>La blonde Thétralde, n'osant parler après sa sœur, devint vermeille +comme une cerise, et jeta un regard d'envie, presque de colère, sur +la brune Hildrude, dont elle jalousait sans doute la repartie.</p> + +<p>—Il me faut donc louer aussi ce jeune païen de sa franchise pour +n'être point en désaccord avec ces fillettes,—dit l'empereur.—Allons, +en marche!—Et, se penchant à l'oreille d'Amael, il lui dit +tout bas, en lui montrant d'un regard malin la foule de ses courtisans +si brillants, si miroitants sous leurs tuniques emplumées:—Voilà +des compères fort richement vêtus, n'est-ce pas? Regarde-les +attentivement; tâche de ne pas oublier la magnificence de leurs costumes, +je te rappellerai ce souvenir en temps opportun.—Et l'empereur +partit au galop suivi de toute sa cour, après avoir dit aux +courtisans, ainsi qu'aux deux Bretons:—Une fois en forêt, chacun +pour soi, et à la grâce de son cheval. À la chasse, il n'y a plus d'empereur +et de cour, il n'y a que des chasseurs!</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>La chasse avait lieu dans une vaste forêt, située aux portes d'Aix-la-Chapelle. +Le soleil d'automne, d'abord radieux, s'était peu à peu +voilé sous l'un de ces brouillards si fréquents dans cette saison et dans +ces pays du Nord. D'après l'ordre de l'empereur, aucun de ses courtisans +ne s'était attaché à ses pas; les chasseurs se disséminèrent: les +uns, plus aventureux, ne quittaient pas la meute acharnée à la poursuite +du cerf à travers les futaies; les autres, moins intrépides +veneurs, se guidant d'après le son des trompes ou les aboiements +des chiens, voyaient au loin, de temps à autre, le cerf, la +meute et les veneurs sortir des enceintes et traverser les allées. Dès +le début de la chasse, Karl, emporté par son ardeur, avait abandonné +ses filles, incapables d'ailleurs de le suivre au plus épais des fourrés, +où l'empereur des Franks pénétrait comme le dernier de ses veneurs. +Vortigern, un moment séparé de son aïeul, au milieu de ce +tumultueux rassemblement, où près de cent chevaux, réunis dans un +carrefour, excités par les fanfares des trompes, et s'animant entre +eux, piaffaient, hennissaient se cabraient, Vortigern, dressé sur ses +étriers, cherchait Amael du regard, lorsque, faisant un violent écart, +son cheval s'emporta si rapidement, que lorsque le jeune Breton parvint, +après de grands efforts, à maîtriser sa monture, il se trouva +très-éloigné des chasseurs. Tâchant alors de percer des yeux le +brouillard qui s'épaississait de plus en plus, il se vit seul dans une +longue avenue dont il ne pouvait plus distinguer les issues voilées +par la brume. Il prêta l'oreille, espérant entendre au loin le bruit +de la chasse, qui l'aurait guidé pour la rejoindre; mais le plus profond +silence régnait dans cette partie de la forêt, dont Vortigern ignorait +les chemins. Cependant, au bout de quelques instants, le galop +rapide de deux chevaux, s'avançant derrière lui à toute vitesse, +frappa son oreille; puis, un cri, paraissant poussé plutôt par la colère +que par l'effroi, parvint à son oreille, et bientôt il aperçut à +travers le brouillard une forme vague; elle devint de plus en plus +distincte, et la blonde Thétralde, fille de l'empereur des Franks, +apparut aux yeux du jeune Breton: vêtue d'une longue robe de drap +bleu-saphir, bordée d'hermine, blanche comme le pelage de sa haquenée, +Thétralde portait, sur ses tresses blondes, un petit bonnet +aussi d'hermine; une écharpe de soie tyrienne, aux vives couleurs, +dont les longs bouts flottaient au vent, ceignait sa fine taille. La +naïve et charmante figure de la fille de l'empereur, animée par l'ardeur +de sa course, brillait d'un vif incarnat; rougissant de plus en +plus à l'aspect de Vortigern, elle baissa ses grands yeux bleus, tandis +que les brusques ondulations de son sein de quinze ans soulevaient +l'étroit corsage de sa robe. Le trouble de Vortigern égalait le +trouble de Thétralde; comme elle, il restait muet, embarrassé; +comme elle, il tenait les yeux baissés; comme elle enfin, il sentait +son cœur battre avec violence. Le silencieux embarras des deux enfants +fut interrompu par Thétralde. D'une voix timide et mal assurée, +elle dit au jeune Breton sans oser le regarder:—Je croyais ne +pouvoir jamais te rejoindre; ton cheval avait tant d'avance sur ma +haquenée...</p> + +<p>—C'est que... mon cheval m'a emporté...</p> + +<p>—Oh! je m'en suis aperçue... ma sœur Hildrude aussi,—ajouta +Thétralde en fronçant ses jolis sourcils;—alors nous nous sommes +élancées toutes deux à ta poursuite... de peur que, dans ton ignorance +des routes de la forêt, tu ne t'égares,—se hâta d'ajouter +Thétralde.</p> + +<p>—Aussi m'avait-il semblé entendre le galop de deux chevaux... +puis un cri.</p> + +<p>—Ma sœur voulait me dépasser; mais, moi, j'ai appliqué sur la +tête de son cheval un bon coup de houssine. Alors, tout effaré, il +s'est jeté de côté dans une allée où il a emporté Hildrude; ne pouvant +le maîtriser, elle a poussé un cri de colère.</p> + +<p>—Mais elle court un danger, peut-être?</p> + +<p>—Non, non; ma sœur finira par arrêter son cheval. Seulement, +comme le brouillard est très-épais, elle ne pourra pas nous rejoindre, +et j'en suis bien aise.</p> + +<p>Vortigern était au supplice; pourtant un sentiment d'une douceur +ineffable se mêlait à ses angoisses. Les deux enfants restèrent +de nouveau silencieux; la fille de l'empereur des Franks rompit +encore la première le silence en disant au jeune Breton:—Tu ne +parles pas... Est-ce que cela te chagrine que je t'aie rejoint?</p> + +<p>—Non, oh! non!...</p> + +<p>—Tu me trouves peut-être méchante, parce que j'ai battu le cheval +de ma sœur? mais, que veux-tu? quand je l'ai vue s'efforcer de +me dépasser, je n'ai plus été maîtresse de moi.</p> + +<p>—J'espère qu'il ne sera arrivé aucun mal à votre sœur.</p> + +<p>—Je l'espère aussi.</p> + +<p>Thétralde et Vortigern demeurent encore muets pendant quelques +moments. La jeune fille reprit avec un léger accent de dépit:—Tu +es très-silencieux...</p> + +<p>—Ce n'est pas de ma faute. Je ne sais que dire...</p> + +<p>—Ni moi non plus; cependant je mourais d'envie de te parler... +Comment t'appelles-tu?</p> + +<p>—Vortigern.</p> + +<p>—Vortigern... c'est un nom de ton pays?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Moi, je me nomme Thétralde... Dis-le ce nom.</p> + +<p>—Thétralde...</p> + +<p>—J'aime à t'entendre prononcer mon nom... tu le dis doucement.</p> + +<p>—C'est qu'il est doux à prononcer.</p> + +<p>—Le tien aussi, quoiqu'un peu barbare... Vortigern.</p> + +<p>—De quel côté peut être la chasse?—reprit le jeune Breton en +regardant d'un côté et d'autre avec une anxiété croissante;—il sera +difficile de retrouver les chasseurs, le brouillard s'épaissit de plus +en plus.</p> + +<p>—Si nous allions nous perdre,—dit Thétralde en riant.—Moi, +je ne connais pas les routes de la forêt.</p> + +<p>—Alors, pourquoi n'être pas restée auprès des gens de la cour +de votre père?</p> + +<p>—Je ne sais. Je t'ai vu t'éloigner rapidement, je t'ai suivi malgré +moi.</p> + +<p>—Et maintenant, voyez dans quel embarras nous voilà!</p> + +<p>—Tu es donc fâché de te trouver ici seul avec moi?</p> + +<p>—Mon Dieu! je ne suis pas fâché,—s'écria le pauvre Vortigern;—mais +je crains pour vous que cet épais brouillard se change +en pluie vers le soir; vous serez mouillée jusqu'aux os, surtout si +nous nous égarons de plus en plus. Nous devrions tâcher de rejoindre +la chasse.</p> + +<p>—Essayons... de quel côté irons-nous?</p> + +<p>—Tout à l'heure il m'a semblé entendre, très au loin, le bruit +affaibli des trompes.</p> + +<p>—Écoutons encore,—dit Thétralde en penchant de côté sa tête +charmante, tandis que Vortigern, faisant faire quelques pas à son +cheval, allait, à peu de distance, prêter l'oreille de son côté.</p> + +<p>—Entends-tu quelque chose, toi?—reprit la fille de l'empereur +des Franks en élevant sa douce voix et s'adressant à Vortigern, éloigné +d'elle de quelques pas.—Moi, je n'entends rien.</p> + +<p>—Ni moi non plus,—répondit le jeune Breton en se rapprochant +de Thétralde.—Quel malheur! Comment faire?</p> + +<p>—Nous voilà perdus!—dit la jeune fille en riant aux éclats.—Et +si la nuit vient, quelle terrible chose!</p> + +<p>—Quoi! vous riez en un pareil moment!</p> + +<p>—Est-ce que tu as peur, toi, soldat, qui t'es battu si jeune?—Puis +la jolie figure de Thétralde, devenant inquiète, elle ajouta:—Et +ta blessure?</p> + +<p>—Ne parlons pas de ma blessure, parlons de vous... Voyez, le +brouillard s'épaissit de plus en plus... Comment retrouver notre +route?</p> + +<p>—Moi, je veux te parler de ta blessure,—reprit la fille de Karl +avec une impatience enfantine.—Pourquoi ton bras n'est-il plus +soutenu comme hier par une écharpe?</p> + +<p>—Cela m'aurait gêné pendant la chasse.</p> + +<p>Thétralde, détachant vivement sa longue ceinture de soie tyrienne, +l'offrit à Vortigern, en lui disant:—Tiens, ma ceinture remplacera +ton écharpe et soutiendra ton bras.</p> + +<p>—C'est inutile, je vous assure.</p> + +<p>—Tu me refuses?—dit tristement Thétralde en tenant toujours +à la main la ceinture qu'elle présentait à Vortigern; puis, attachant +sur lui ses beaux yeux bleus, presque suppliants:—Je t'en prie, ne +me refuse pas!</p> + +<p>Le jeune Breton, vaincu par ce timide et gracieux regard, accepta +l'écharpe; mais, tenant en main les rênes de son cheval, il se trouvait +fort empêché pour attacher cette ceinture en sautoir.</p> + +<p>—Attends,—lui dit Thétralde, et approchant sa haquenée tout +près du cheval de Vortigern, elle se pencha sur sa selle, prit les deux +bouts de l'écharpe, les noua derrière le cou du jouvenceau. Il sentit +ainsi les mains de la jeune fille effleurer ses cheveux; il tressaillit si +vivement, que Thétralde lui dit en achevant le nœud:—Tu +trembles...</p> + +<p>—Oui,—répondit Vortigern avec un trouble croissant.—Le +brouillard devient si épais, si humide... Et vous-même, n'avez-vous +pas froid?</p> + +<p>—Moi... oh! non... Mais puisque tu as froid, nous allons, si tu +le veux, marcher au pas de nos chevaux. Il est inutile d'aller plus +vite... Peut-être la chasse que nous cherchons reviendra-t-elle de ce +coté.</p> + +<p>—Puissions-nous avoir ce bonheur!—répondit le jeune Breton +avec un soupir. Les deux enfants continuèrent de s'avancer côte à +côte et au pas dans cette longue avenue, où l'on ne distinguait rien +à vingt pas de distance, tant le brouillard devenait épais; la nuit +approchait. Thétralde reprit au bout de quelques instants de silence:—Ton +aïeul a l'air très-bon et très-vénérable.</p> + +<p>—Aussi je l'aime autant que je le vénère.</p> + +<p>—Et ton père?</p> + +<p>—Il est mort!</p> + +<p>—Quoi! tu n'as plus ton père!... Et ta mère, vit-elle encore?</p> + +<p>—Oh! oui... heureusement!</p> + +<p>—Est-ce que tu lui ressembles?</p> + +<p>—On me l'a dit.</p> + +<p>—Combien elle a dû pleurer en te quittant!</p> + +<p>—Ma mère a du courage. Ses dernières paroles ont été celles-ci: +«Tu t'en vas comme otage en pays ennemi... quoi qu'il arrive, +honore et fais honorer le nom breton.»</p> + +<p>—C'est vrai! Nous sommes, nous autres Franks, les ennemis des +gens de ton pays; et pourtant je ne me sens contre toi aucune inimitié... +Et toi, en as-tu contre moi?</p> + +<p>—Comment serais-je l'ennemi d'une jeune fille?</p> + +<p>—As-tu des sœurs?</p> + +<p>—J'en ai une.</p> + +<p>—Est-ce qu'elle te ressemble?</p> + +<p>—Nous ressemblons tous deux à notre mère.</p> + +<p>—Tu dois être très-chagrin d'être éloigné de ton pays? Veux-tu +que je demande à l'empereur, mon père, de te faire grâce à toi et à +ton aïeul?</p> + +<p>—Grâce!... Un Breton ne demande jamais grâce!—s'écria fièrement +Vortigern.—Moi et mon grand-père nous sommes otages, +prisonniers sur parole; nous subirons la loi de la guerre sans demander +jamais de grâce.</p> + +<p>—Tant mieux! oh! tant mieux!</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Ton grand-père et toi vous resterez alors longtemps ici.</p> + +<p>Un nouveau silence suivit cet entretien; bientôt, ainsi que l'avait +prévu Vortigern, l'épais brouillard se changea en une pluie fine et +pénétrante.—Voici la pluie,—dit le jeune Breton;—elle va mouiller +vos vêtements! c'est à se désespérer! L'on n'entend rien, rien, et +l'on dirait cette route sans fin; mais en voilà une à gauche, si +nous la prenions?</p> + +<p>—Prenons-la,—dit Thétralde avec indifférence, et elle changea +la direction de sa haquenée. Vortigern arrêta soudain son cheval, +déboucla le ceinturon de son épée, ceinturon et épée qu'il plaça à +l'arçon de sa selle, afin de pouvoir se dévêtir de sa saie. Thétralde lui +dit:—Que fais-tu donc?</p> + +<p>Vortigern, sans répondre, ôta sa saie, restant vêtu d'un justaucorps +d'épaisse toile blanche comme ses larges braies.—J'ai consenti +à prendre votre écharpe,—dit-il à la fille de l'empereur,—vous allez +me laisser vous couvrir de ma saie, en nouant ses manches sous +votre cou; elle vous servira de manteau et vous garantira de la +pluie.</p> + +<p>—Mais toi-même, avec ce justaucorps de toile, tu seras beaucoup +plus mouillé que moi.</p> + +<p>—Ne craignez rien; je suis habitué aux intempéries des saisons. +J'ai accepté votre écharpe, prenez ma saie.</p> + +<p>—Alors, attache-la sur mes épaules,—répondit Thétralde en +rougissant.—Je n'ose abandonner les rênes de ma haquenée.</p> + +<p>Vortigern, non moins ému que sa compagne, se rapprocha et posa +la tunique sur les épaules de Thétralde; mais lorsqu'il s'agit de +nouer les manches du vêtement sous le cou, et presque sur le sein +palpitant de la jeune fille, qui, les yeux baissés, la joue incarnate, +levait, autant que possible, son petit menton rose, afin de donner +à Vortigern toute facilité pour l'accomplissement de son obligeant +office, les mains de l'adolescent tremblèrent si fort, si fort... que, par +deux fois, il se reprit à nouer les manches.</p> + +<p>—Vois-tu, comme tu as froid,—dit Thétralde;—tu frissonnes +encore plus fort que tout à l'heure.</p> + +<p>—Oh! ce n'est pas de froid que je tressaille...</p> + +<p>—Qu'as-tu donc alors?</p> + +<p>—Je ne sais... l'inquiétude où je suis pour vous; car la nuit approche... +Cette pluie augmente, et nous ne savons quel chemin +prendre.</p> + +<p>Soudain, Thétralde, interrompant son compagnon, poussa un +cri de joie, et dit en tendant la main vers l'un des côtés de l'allée +qu'ils suivaient:—Vois donc là-bas, cette hutte.</p> + +<p>Vortigern aperçut en effet, sous une futaie de châtaigniers séculaires, +une hutte construite d'épaisses mottes de terre entassées les unes +sur les autres. Une étroite ouverture donnait accès dans cette tanière, +devant laquelle fumaient quelques débris de broussailles naguère +allumées.—C'est une de ces cabanes où les esclaves bûcherons se +retirent durant le jour lorsqu'il pleut,—dit Thétralde;—nous serons +là-dedans à l'abri. Attache ton cheval à un arbre et aide-moi à +descendre de ma haquenée.</p> + +<p>À la seule pensée de partager ce réduit solitaire avec la jeune fille, +Vortigern sentit son cœur tour à tour se serrer et s'épanouir; +une chaleur brûlante lui monta au visage et pourtant il frissonnait; +mais après un moment d'hésitation, obéissant aux ordres de sa +compagne, il attacha son cheval à un arbre, et pour aider la jeune +fille qui se penchait vers lui à descendre de sa monture, il lui +tendit les bras et y reçut bientôt le corps souple et léger de Thétralde. +À ce contact, l'émotion de Vortigern fut si profonde qu'il se sentit +presque défaillir; mais la fille de Karl, courant vers la cabane avec +une curiosité enfantine, s'écria gaiement:—Il y a dans la hutte un +banc de mousse et une provision de bois sec, nous allons faire du +feu, il reste encore de la braise. Viens vite, viens vite!</p> + +<p>L'adolescent accourait rejoindre sa compagne lorsqu'il trébucha +sur un corps rond qui roula sous son pied; il se baissa et vit sur le +sol un grand nombre de gousses épineuses tombées des immenses +châtaigniers de cette futaie. Cédant à la mobilité des impressions de +son âge, il dit vivement:—Grande découverte! des châtaignes! des +châtaignes!</p> + +<p>—Quel bonheur!—reprit non moins gaiement Thétralde,—nous +ferons griller ces châtaignes; je vais les ramasser pendant que +tu rallumeras le feu!</p> + +<p>Le jeune Breton se rendit d'autant plus volontiers aux désirs de +sa compagne, qu'il espérait trouver dans ces jeux un refuge contre les +pensées vagues, tumultueuses, ardentes, remplies de charme et d'angoisse +auxquelles il se sentait en proie depuis sa rencontre avec Thétralde. +Il entra donc dans la hutte, y prit plusieurs brassées de bois +sec et raviva le brasier, tandis que la fille de Karl, courant de ci de +là, ramassait une grosse provision de châtaignes qu'elle rapporta +dans un pan de sa robe. S'asseyant alors sur le banc de mousse placé +au fond de la cabane, dont l'intérieur était vivement éclairé par la +lueur du feu allumé près du seuil, elle dit à Vortigern, en lui montrant +une place à côté d'elle:—Assieds-toi là, et viens m'aider à +écosser ces châtaignes.</p> + +<p>L'adolescent s'assit auprès de Thétralde luttant avec elle de prestesse, +et comme elle se piquant plus d'une fois les doigts pour retirer +les fruits mûrs de leur enveloppe, il lui dit en riant:—Voici pourtant +la fille de l'empereur des Franks assise dans une hutte de terre, +écossant des châtaignes comme la pauvre enfant d'un esclave +bûcheron.</p> + +<p>—Vortigern, tu me croiras si tu veux,—reprit Thétralde en +regardant son compagnon d'un air radieux,—jamais la fille de +l'empereur des Franks n'a été plus contente.</p> + +<p>—Et moi, Thétralde, je vous jure que depuis que j'ai quitté ma +mère, ma sœur et la Bretagne, jamais je n'ai été plus heureux +qu'aujourd'hui.</p> + +<p>—Ce que tu dis là, tu le penses?</p> + +<p>—Oh! oui!</p> + +<p>—Et si demain ressemblait à aujourd'hui? et s'il en était ainsi +pendant longtemps, bien longtemps... toujours? tu serais content?</p> + +<p>—Et vous, Thétralde?</p> + +<p>—Dis-moi donc <i>toi</i>; on se tutoie en Germanie.</p> + +<p>—Mais le respect...</p> + +<p>—Je te dis <i>toi</i>, et je ne t'en respecte pas moins,—reprit la +jeune fille en riant;—ainsi tu me demandais si je serais heureuse +de penser que tous les jours seraient semblables à celui-ci?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Vortigern, cette pensée me ravirait!</p> + +<p>—Et moi aussi, Thétralde.</p> + +<p>La jeune fille se tut, resta pensive, tenant entre ses doigts délicats +une gousse de châtaignes à demi ouverte, puis, après quelques instants +de silence, elle reprit:—Vortigern, y a-t-il loin, très-loin +d'ici à ton pays?</p> + +<p>—D'ici en Bretagne?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—À cheval, nous avons mis plus d'un mois à venir.</p> + +<p>—Vortigern, quel joli voyage nous ferions!</p> + +<p>—Quoi! que dis-tu?</p> + +<p>Thétralde fit un geste d'impatience rempli de gentillesse, ordonna +par un signe à Vortigern de garder le silence et reprit:—As-tu de +l'argent, toi?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Il me reste encore là, dans cette pochette, quelques pièces, car +en venant du palais à la forêt, j'ai presque tout donné aux pauvres +gens. Détachant alors de sa ceinture un petit sac brodé, Thétralde en +vida sur ses genoux le contenu: il s'y trouvait plusieurs pièces d'or +assez grosses, et un plus grand nombre de petites pièces d'argent et +de cuivre. Deux de ces dernières, l'une en argent, l'autre en cuivre, +et tout au plus de la grandeur d'un denier, étaient percées et +reliées ensemble par un fil d'or.</p> + +<p>—Qu'est-ce que ces deux petites pièces attachées ensemble?—dit +Vortigern, avec un regard de curiosité.</p> + +<p>—Oh! celles-là, il ne faudra pas les dépenser, nous les garderons +précieusement. Je les ai fait attacher ensemble, sais-tu pourquoi? +L'une, celle de cuivre, a été frappée l'année de ma naissance; l'autre, +celle d'argent, a été frappée cette année-ci, où je vais avoir quinze ans. +Fabius, l'astronome de mon père, a gravé sur ces pièces certains signes +magiques correspondant aux astres dont l'influence est heureuse; +l'évêque d'Aix-la-Chapelle les a ensuite bénites: c'est un talisman.</p> + +<p>—C'est dommage!</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Si cela n'eût pas été un talisman, Thétralde, je t'aurais demandé, +en souvenir de ce jour-ci, ces deux petites pièces qui disent +ton âge.</p> + +<p>—À quoi bon garder un souvenir de ce jour-ci plutôt que des autres +jours? Ne désires-tu pas, comme moi, que tous se ressemblent? +Mais si tu désires ces petites pièces, prends-les, mets-les seulement +de côté, tu les conserveras soigneusement. Un talisman est toujours +chose très-utile pour un long voyage. Tiens, place-les à part, dans la +pochette de ton justaucorps.</p> + +<p>Vortigern obéit presque machinalement, tandis que la jeune fille, +après avoir compté ingénument son petit trésor, reprit:—Nous +avons cinq sous d'or, huit deniers d'argent et douze deniers de cuivre, +de plus mes bracelets, mon collier, mes boucles d'oreilles; crois-tu +qu'avec cela nous aurons assez d'argent pour voyager jusqu'en +Bretagne?</p> + +<p>—Quoi, Thétralde!... tu voudrais?...</p> + +<p>—Laisse-moi donc achever; ton cheval est excellent, ma haquenée +vigoureuse; tout à l'heure, la nuit sera venue, nous la passerons +abrités dans cette hutte. L'esclave bûcheron qui s'y retire durant le +jour, y reviendra demain à l'aube; nous lui donnerons un sou d'or +pour qu'il nous conduise à Worsten, petit bourg situé sur la lisière +de la forêt, à deux lieues d'Aix-la-Chapelle. Nous y achèterons pour +moi des vêtements simples, une bonne mante de voyage en drap...</p> + +<p>—Thétralde, écoute-moi...</p> + +<p>—Je t'écouterai lorsque j'aurai parlé. Donc, nous nous mettons +en route demain au point du jour. Ne crois pas que je redoute +la fatigue; je ne suis ni aussi grande ni aussi forte que ma sœur +Hildrude, et pourtant si tu étais fatigué, blessé, je suis sûre que je te +porterais sur mon dos comme ma sœur aînée Imma a porté jadis +Eginhard, son amant; mais voici nos châtaignes écossées, viens +m'aider à les mettre sous la cendre chaude, et surtout prenons garde +de nous brûler les doigts.</p> + +<p>Et Thétralde relevant d'une main le pan de sa robe où étaient contenus +les fruits, courut au foyer. Vortigern la suivit; il se croyait le +jouet d'un songe. Parfois sa raison faiblissait au milieu d'une sorte +d'amoureux et ardent vertige. Il s'agenouilla silencieux, troublé, côte +à côte de Thétralde, devant le brasier, où, pensive, elle jetait lentement +les châtaignes une à une. Au dehors, la pluie avait cessé, mais le +brouillard redoublant d'intensité aux approches de la nuit, rendait déjà +l'obscurité complète; les reflets du brasier éclairaient seuls les charmants +visages des deux enfants agenouillés près l'un de l'autre. +Lorsque la dernière châtaigne fut enfouie sous la cendre, Thétralde +se releva en s'appuyant familièrement sur l'épaule de Vortigern, et +lui dit en le prenant par la main:—Maintenant, pendant que notre +souper va cuire, allons nous asseoir sur le banc de mousse, j'achèverai +de te dire mes projets.</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>La nuit devint profonde. En vain la flamme du foyer vacillante, +expirante, semblait demander de nouveaux aliments... en vain les +châtaignes éclatant bruyamment dans leur enveloppe, semblaient +annoncer la cuisson de leur pulpe savoureuse... en vain le cheval et +la haquenée de Vortigern et de Thétralde piaffaient, hennissaient +comme pour appeler leur provende du soir... le foyer s'éteignit, les +châtaignes se changèrent en charbon, les hennissements des chevaux +retentirent au milieu du silence de la forêt... Thétralde ni Vortigern +ne sortirent pas de la cabane.</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>L'empereur des Franks, dès le début de la chasse, s'était, avec son +impétuosité habituelle, élancé à la suite de la meute. Amael, d'abord +peu inquiet de la disparition de son petit-fils au milieu d'un si grand +concours de cavaliers, s'était, par hasard, dirigé vers la partie de la +forêt où le cerf se faisait poursuivre d'enceinte en enceinte. Amael +assista même, quelque temps avant la nuit, à la mort du cerf, qui, +épuisé de fatigue après quatre heures d'une course haletante, fit tête +aux chiens, lorsqu'ils l'atteignirent enfin, et tenta de se défendre +contre eux au moyen de l'<i>énorme ramure</i> dont sa tête était couronnée. +L'empereur n'avait presque jamais quitté sa meute; il arriva +bientôt sur ses traces, ainsi que quelques-uns de ses veneurs; sautant +de cheval, il courut, tout boitant, vers le cerf, qui avait déjà de +ses bois aigus transpercé plusieurs chiens. Choisissant alors, d'un +coup d'œil expérimenté, le moment opportun, Karl tira son couteau +de chasse, s'élança sur l'animal aux abois, lui plongea son arme au +défaut de l'épaule, l'abattit à ses pieds, et l'abandonna aux chiens; +ceux-ci, se précipitant sur cette palpitante et chaude curée, la dévorèrent +au bruit retentissant des fanfares sonnées par les veneurs, qui annonçaient +ainsi la fin de la chasse et rappelaient les chasseurs. L'empereur, +son couteau sanglant à la main, après avoir assez longtemps +contemplé avec une vive satisfaction ses chiens aux mufles ensanglantés, +qui se disputaient les lambeaux du <i>cerf</i>, aperçut Amael et lui +cria joyeusement:—Eh! seigneur Breton... trouves-tu Karl un +bon et hardi veneur?</p> + +<p>—Je trouve qu'en ce moment l'empereur des Franks, avec son +grand couteau à la main, ses bottes et sa casaque tachées de sang, a +l'air d'un boucher,—répondit le centenaire.—Excuse ma sincérité.</p> + +<p>—Mes chiens ont si valeureusement chassé, que je suis tout +joyeux et disposé à l'indulgence, seigneur Breton,—répondit l'empereur +en riant... puis il dit à demi-voix au vieillard d'un air narquois:—Regarde +donc là-bas les seigneurs de ma cour, si brillants +au commencement de la chasse.</p> + +<p>En effet, la plupart des courtisans et des officiers de l'empereur +accouraient à cheval de différents côtés, répondant à l'appel des +trompes; la pluie tombait alors depuis deux heures; le jour touchait +à sa fin. Ces seigneurs, si magnifiquement vêtus au début de la chasse, +si glorieux sous leurs riches tuniques de soie, ornées de l'éblouissant +plumage des oiseaux les plus rares, offraient, à leur retour, +un aspect aussi piteux que ridicule. Toutes ces plumes, naguère diaprées +de si vives couleurs, étaient ternies, hérissées ou collées aux +tuniques, souillées de boue et presque mises en lambeaux par les +ronces des buissons ou par les branches des fourrés; les panaches +des bonnets de fourrure, pendaient, mouillés, brisés, dépenaillés, +ressemblant fort, pour la plupart, à de longues arêtes de poisson; +les fines bottines de cuir oriental disparaissaient sous une épaisse +couche de fange; d'autres, déchirées par les épines, laissaient voir +les chaussettes, souvent même la peau des chasseurs. Karl, au contraire, +simplement, chaudement vêtu de son épaisse casaque de +peau de brebis, qui tombait jusque sur ses bottes de gros cuir, la +tête couverte de son bonnet de blaireau, se frottait les mains d'un +air matois en voyant ses courtisans, trempés jusqu'aux os, et frissonnant +de froid sous la pluie. Karl, faisant alors à Amael un signe +d'intelligence, lui dit à demi-voix:—Au moment de partir pour la +chasse, je t'ai engagé à retenir en ta mémoire la magnificence des +costumes de ces étourneaux, aussi vains et non moins dénués de +cervelle que les paons d'Asie dont ils portaient les dépouilles. Vois-les +un peu maintenant... ces beaux fils.—Amael sourit d'un air approbatif, +tandis que l'empereur, élevant sa voix criarde, disait à ces +seigneurs en haussant les épaules:—«Oh! les plus fous des hommes! +quel est, à cette heure, le plus précieux et le plus utile de +nos habits? Est-ce le mien, que je n'ai acheté qu'un sou?... Sont-ce +les vôtres, qui vous ont coûté si cher[II]?»</p> + +<p>À cette judicieuse raillerie, les courtisans restèrent silencieux et +confus, tandis que l'empereur, ses deux mains sur son gros ventre, +riait aux éclats de son rire glapissant.</p> + +<p>—Karl,—lui dit tout bas Amael,—j'aime mieux t'entendre +parler avec cette fine sagesse que de te voir éventrer un cerf aux +abois.</p> + +<p>Mais l'empereur, au lieu de répondre au vieux Breton, lui dit +soudain en étendant au loin la main:—Regarde donc la jolie fille!!</p> + +<p>Amael suivit des yeux le geste de Karl, et vit parmi plusieurs esclaves +bûcherons de la forêt, attirés par la curiosité de la chasse, +une toute jeune fille, à peine vêtue de haillons, mais d'une beauté +remarquable; une enfant beaucoup plus jeune, âgée de dix ou onze +ans, la tenait par la main; une pauvre vieille femme, aussi misérablement +vêtue, les accompagnait toutes deux. L'empereur des Franks, +dont les gros yeux à fleur de tête brillaient d'une luxurieuse convoitise, +répéta en s'adressant à Amael:—Par la chappe de saint Martin! +la jolie fille!... Est-ce parce que tu as cent ans, seigneur Breton, +que tu restes insensible à la vue d'une si rare beauté?</p> + +<p>—Karl, la misère de cette pauvre créature me frappe plus que sa +beauté.</p> + +<p>—Tu es fort pitoyable, seigneur Breton... et moi aussi. Le lin +et la soie doivent vêtir une si charmante enfant. C'est sans doute la +fille de quelque esclave bûcheron. Il s'en trouve, par ma foi, de fort +jolies dans la forêt, et souvent, en chassant, j'ai abandonné une chasse +pour l'autre... Mais, vrai, je n'ai jamais rencontré ici plus mignonne +personne. Sa bonne étoile l'aura amenée sur le passage de +Karl.—Et, sans quitter la jeune fille des yeux, il appela l'un des +seigneurs de sa suite:—Eh! Burchard... approche!</p> + +<p>Le seigneur Burchard descendit promptement de cheval et accourut +à la voix de l'empereur, qui lui dit quelques mots à l'oreille en s'éloignant +d'Amael. Le seigneur Burchard, très-honoré sans doute de +l'honnête mission dont le chargeait son maître, s'inclina respectueusement, +et, tenant son cheval par la bride, s'approcha de la vieille +femme et des deux jeunes filles, leur fit signe de le suivre, et disparut +avec elles derrière un groupe de chasseurs. Une vive rougeur +colora les joues d'Amael; il fronça le sourcil, ses traits exprimèrent +autant d'indignation que de dégoût. Soudain il vit l'empereur regarder +autour de lui avec une certaine inquiétude en disant à haute +voix:—Où sont donc mes fillettes? Elles n'arrivent pas... Est-ce +qu'elles auraient perdu la chasse?</p> + +<p>—Auguste empereur,—dit l'un des officiers,—j'ai entendu Richulff, +qui accompagnait vos augustes filles, affirmer que, lorsque +la pluie a commencé de tomber, les unes se sont décidées à retourner +à Aix-la-Chapelle, les autres à gagner le pavillon de la forêt où vous +avez ordonné de préparer le souper.</p> + +<p>—Voyez-vous, les peureuses! pour un peu de pluie quitter la +chasse! Je gagerais que ma petite Thétralde est du nombre de ces +amazones qui redoutent une goutte d'eau, et qui sont retournées +en hâte au palais. Puisqu'il en est ainsi, je n'ai pas à m'inquiéter +d'elles. Gagnons le pavillon de la forêt, car j'ai grand' faim.—Et +l'empereur, remontant à cheval, ajouta:—Nous retrouverons dans +ce pavillon celles de ces fillettes qui auront préféré souper avec leur +père... à celles-là je ferai bonne fête.</p> + +<p>Amael, en entendant Karl manifester une sorte d'inquiétude pour +ses filles, commença de s'inquiéter à son tour de Vortigern, que +plusieurs fois déjà il avait cherché du regard. Avisant alors Octave, +qui venait seulement de rejoindre au galop de son cheval les seigneurs +de la cour, il dit vivement au jeune Romain:—Octave, tu +n'as pas vu mon petit-fils?</p> + +<p>—Non, nous avons été séparés presque au commencement de la +chasse.</p> + +<p>—Il ne vient pas,—reprit Amael avec inquiétude.—Voici la +nuit et il ne connaît aucun des chemins de cette forêt... Pauvre +enfant! qu'est-il devenu?</p> + +<p>—Oh! oh! seigneur Breton,—dit l'empereur des Franks, qui, +remontant à cheval, s'était rapproché du vieillard et avait entendu +ses questions au jeune Romain,—te voici donc fort inquiet pour +ton jouvenceau? Eh bien! quand il se serait égaré ce soir? demain il +retrouvera son chemin. Mourra-t-il pour une nuit passée en pleine +forêt? La chasse n'est-elle pas l'école de la guerre? Allons, allons, +viens, rassure-toi! et puis, d'ailleurs, qui sait?—ajouta Karl d'un +ton guilleret,—peut être a-t-il rencontré quelque jolie fille de bûcheron +dans une des huttes de la forêt? C'est de son âge; tu ne veux +pas en faire un moine de ce garçon!</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>L'empereur des Franks se mit en marche vers le pavillon où il +devait dîner avec ses courtisans, avant de regagner Aix-la-Chapelle. +Il appela et fit placer près de lui Amael, toujours inquiet au sujet de +Vortigern.—Seigneur Breton,—dit gaiement l'empereur au centenaire,—causons. +Que penses-tu de cette journée? Es-tu revenu +de tes préventions contre Karl le Batailleur? Me crois-tu quelque +peu digne de gouverner les peuples divers de mon empire, aussi +vaste que l'ancien empire romain? Me crois-tu surtout quelque peu +digne de régner sur ta sauvage petite peuplade armoricaine?</p> + +<p>—Je te répondrai avec sincérité.</p> + +<p>—J'y compte.</p> + +<p>—Karl, dans ma jeunesse, ton aïeul m'a proposé d'être le geôlier +du dernier descendant de Clovis, un malheureux enfant, prisonnier +dans une abbaye, ayant à peine une robe pour se couvrir. +Cet enfant, devenu jeune homme, a été, par ordre de Pépin ton père, +tondu et enfermé dans un monastère, où il est mort obscur, oublié.</p> + +<p>—Que veux-tu conclure de ceci?</p> + +<p>—Ainsi finissent les royautés; telle est l'expiation prompte ou tardive, +réservée aux races royales issues de la conquête. C'est leur juste +châtiment.</p> + +<p>—De sorte que ma race, à moi, que le monde entier appelle +Karl le Grand,—répondit l'empereur, avec un sourire de dédaigneux +orgueil,—de sorte que ma race, à moi, finira obscurément, +lâchement, comme ce roi imbécile et fainéant, dernier rejeton de +Clovis?</p> + +<p>—C'est là ma pensée. Je te l'ai dit: toute royauté expie tôt ou +tard l'iniquité de son origine.</p> + +<p>—Je te croyais, seigneur Breton, un homme de jugement et +d'esprit sain,—dit l'empereur en haussant les épaules,—tu n'es +qu'un vieux fou!</p> + +<p>—Karl, ce matin, dans ton école Palatine, tu as remarqué, signalé +ceci: les enfants pauvres étudient avec ardeur, tandis que les +enfants riches sont paresseux. Simple en est la raison: les premiers +sentent le besoin de travailler pour parvenir, les seconds sont certains +de parvenir sans travailler. Tes ancêtres, les Maires du palais, voulant +usurper la couronne, ont agi comme les enfants pauvres. Tes +descendants, n'ayant plus de couronne à conquérir, agiront comme +les enfants riches. C'est là une des mille causes de la dégradation des +royautés.</p> + +<p>—Ta comparaison, malgré certaine apparence de logique, est +fausse. Mon père a usurpé la couronne, mais il m'avait à peine +laissé le royaume des Gaules; à cette heure, la Gaule n'est plus +qu'une petite province de l'immense empire que j'ai conquis. Je ne +suis donc pas resté paresseux, engourdi, comme un enfant riche!</p> + +<p>—Je te parle de ta descendance et non de toi; mais qu'importe! +biens larronnés, ou si le terme t'effarouche, pouvoir violemment +conquis ne profite jamais: les rois franks et leurs leudes, plus tard +devenus grands seigneurs bénéficiers, ont, à l'aide des évêques, dépouillé +la Gaule, ils se sont partagé son sol et ont réduit ses peuples à +l'esclavage. Rois, seigneurs et évêques expieront tôt ou tard leur +crime. Ils se dévoreront les uns les autres, jusqu'à ce que...</p> + +<p>—Achève, seigneur Breton.</p> + +<p>—J'avais pour aïeul un soldat, frère de lait de <i>Victoria la Grande</i>.</p> + +<p>—Une héroïne! J'ai lu ce nom dans les historiens latins. Son +fils a régné sur la Gaule.</p> + +<p>—Oui, sur la Gaule libre, qui l'avait librement élu pour son +chef, selon le droit de tout peuple libre. Donc, ce soldat, mon aïeul, +a entendu faire à Victoria mourante cette prédiction: «Après des +siècles de douleur, d'oppression, de luttes sanglantes, la Gaule, +brisant le joug abhorré des rois de race franque et des papes de +Rome, se relèvera libre, glorieuse, terrible, et saura reconquérir +sur ses anciens conquérants son sol et son indépendance.»</p> + +<p>—La prophétie est, je l'avoue, bizarre; d'ailleurs, cette discussion +ne saurait aboutir à rien de raisonnable,—répondit l'empereur +avec impatience,—il s'agit de l'avenir. Tu prédiras une chose, +moi une autre: entre nous, qui décidera?</p> + +<p>—Le passé. Les mêmes causes produisent toujours les mêmes +effets.</p> + +<p>—Laissons l'avenir et le passé, parlons du présent. Que penses-tu +de moi?</p> + +<p>—Il y a en toi du bon et du mauvais; mais, je le crois, tu t'enorgueillis +plutôt de ton mauvais côté que du bon.</p> + +<p>—Selon toi, de quoi suis-je le plus glorieux?</p> + +<p>—De tes conquêtes stériles et désastreuses.</p> + +<p>—Ensuite?</p> + +<p>—Des hommages menteurs que t'envoient rendre par leurs ambassadeurs, +les empereurs de Perse, d'Asie ou l'Afrique.</p> + +<p>—Est-ce tout?</p> + +<p>—Tu t'enorgueillis encore d'avoir à peu près reconstruit l'administration +des empereurs romains, de faire peser comme eux ta volonté +d'un bout à l'autre de tes innombrables Etats. Or, de tout ceci, +que restera-t-il après toi? Rien. Tous ces peuples conquis, asservis +par tes armes, se révolteront tôt ou tard. Ton immense empire, +composé de royaumes qu'aucun lien commun d'origine, de mœurs, +de langage ne rattache entre eux, se démembrera, et en s'écroulant, +il écrasera tes descendants sous ses ruines.</p> + +<p>—Ainsi, l'empereur Karl le Grand aura passé sur le monde +comme une ombre, sans rien fonder, sans rien laisser après lui?</p> + +<p>—Non, ta vie n'aura pas été inutile. En guerroyant sans cesse +contre les Frisons, les Saxons, ces hordes sauvages de race germanique +comme toi, qui voulaient à leur tour envahir la Gaule, tu as arrêté, +sinon pour toujours, du moins pour longtemps, ces invasions +continuelles qui ravageaient le nord et l'est de notre malheureux +pays, tandis que ses autres contrées étaient désolées par les guerres +civiles des familles royales; mais si tu as fermé la terre des Gaules +aux Barbares, il leur reste la mer. Les pirates <span class="smcap">North-mans</span> font +chaque jour des descentes sur les côtes de ton empire, et souvent, +remontant la Meuse, la Gironde ou la Loire, les bateaux de ces marins +intrépides sont arrivés au cœur de tes possessions.</p> + +<p>L'empereur, à ces mots d'Amael, tressaillit; ses traits assombris +exprimèrent une sorte d'angoisse mêlée d'abattement, et il reprit +en soupirant:—Ah! vieillard, cette fois, je le crains, tes prévisions +ne te trompent pas. Les <i>North-mans</i>! oh! les <i>North-mans</i> +sont l'unique souci de mes veilles. Je ne sais pourquoi à la seule +pensée de ces païens, j'éprouve une appréhension étrange, involontaire. +Un jour, j'étais à Narbonne; quelques barques de ces +maudits vinrent pirater jusque dans le port. Un noir pressentiment +me saisit, mes yeux, malgré moi, se remplirent de larmes. Un de +mes officiers me demanda la cause de cette soudaine tristesse.—«Savez-vous, +mes fidèles,—ai-je dit à ceux qui m'entouraient,—savez-vous +pourquoi je pleure amèrement? Certes, je ne crains +pas que ces <i>North-mans</i> me nuisent par leurs misérables pirateries, +mais je m'afflige profondément de ce que, moi vivant, ils ont l'audace +d'aborder un des rivages de mon empire, et grande est ma +douleur, car j'ai le pressentiment des maux que ces <i>North-mans</i> +causeront à ma descendance et à mes peuples[JJ].»—Et l'empereur +resta pendant quelques instants comme accablé de nouveau sous +cette sinistre prévision qui lui revenait à la pensée.</p> + +<p>—Karl,—reprit Amael d'une voix grave,—je te l'ai dit, toute +royauté porte en soi un germe de mort, parce que son principe est +inique. Peut-être ces pirates <i>North-mans</i> feront-ils expier un jour à ta +race l'iniquité originelle de son pouvoir royal issu de la conquête. +Que veux-tu? vous autres, rois conquérants, en héritant du trône +vous vous léguez les peuples asservis; nous, peuple conquis, pour héritage, +nous laissons à nos fils la haine des royautés.</p> + +<p>Soit que l'empereur, absorbé dans ses pensées, n'eût pas entendu +les dernières paroles du Gaulois centenaire, soit qu'il ne voulût pas y +répondre, il s'écria:—Oublions ces maudits <i>North-mans</i>; parle-moi +de ce que, selon toi, j'ai encore fait de bon. Tes louanges sont +rares, elles m'en plaisent davantage.</p> + +<p>—Tu n'es pas cruel à plaisir, quoiqu'on puisse te reprocher un +abominable massacre de plus de quatre mille Saxons égorgés par tes +ordres, après une bataille sanglante.</p> + +<p>—Ne me rappelle pas cette journée,—dit vivement Karl en +interrompant Amael;—c'était horrible! une véritable boucherie; +mais il me fallait terrifier ces barbares par un exemple. Fatale +nécessité de la guerre! je l'ai déplorée, je la déplore encore chaque +jour.</p> + +<p>—Je le crois, car malgré cet ordre de carnage donné, je le veux, +dans le farouche emportement de la bataille, tu n'es pas regardé +comme un homme cruel; ton cœur est accessible à certains sentiments +de justice, d'humanité; tu t'es occupé, dans tes Capitulaires, +d'améliorer un peu le sort des esclaves et des colons.</p> + +<p>—C'était mon devoir de chrétien, de catholique.</p> + +<p>—Tu n'es pas plus chrétien que tes amis les évêques; tu as obéi +à un instinct d'humanité naturel à l'homme, quelle que soit sa religion; +mais tu n'es pas chrétien.</p> + +<p>—Par le roi des cieux! je suis juif peut-être?</p> + +<p>—Le Christ a dit ceci, selon <i>saint Luc</i> l'évangéliste:—<i>Le Seigneur +m'a envoyé pour annoncer aux captifs leur délivrance,—pour +renvoyer libres ceux qui sont dans les fers!</i>—Or tes domaines sont +peuplés de captifs enlevés par la conquête à leur pays; les terres de +tes évêques et de tes abbés sont peuplées d'esclaves; donc, ni tes +prêtres ni toi, vous n'êtes chrétiens, puisque un chrétien selon le +Christ ne doit jamais retenir son prochain en servitude.</p> + +<p>—La coutume le veut ainsi.</p> + +<p>—La coutume? Et qui vous empêche, les évêques et toi, tout-puissant +empereur, d'abolir cette abominable coutume? Qui vous +empêche d'affranchir les esclaves? Qui vous empêche de leur rendre, +avec la liberté, la possession de ces terres qu'eux seuls fécondent de +leurs sueurs, et qui appartenaient à leurs pères, libres jadis?</p> + +<p>—Vieillard, de tous temps il y a eu et il y aura des esclaves... +À quoi bon être de race conquérante, sinon pour garder pour +soi et pour les siens les fruits de la conquête? Par le roi des cieux! +me prends-tu pour un barbare? N'ai-je pas promulgué des lois, +fondé des écoles, encouragé les lettres, les arts, les sciences? Est-il +au monde une cité comparable à ma ville d'Aix-la-Chapelle?</p> + +<p>—Ta somptueuse capitale d'Aix-la-Chapelle, capitale de ton +empire germanique, n'est pas la Gaule. La Gaule est restée, pour +toi, une contrée étrangère; tu estimes beaucoup ses forêts propices +à tes chasses d'automne, et ses riches domaines, dont on voiture +chaque année les revenus à tes résidences d'outre-Rhin; mais la +Gaule, épuisée d'hommes et d'argent par tes guerres incessantes, est +tellement misérable, qu'en aucun temps, le blé, le vin, les bestiaux +n'ont été plus rares et coûté plus cher. Une épouvantable misère +désole nos provinces; pour quelques milliers de seigneurs, d'évêques +ou d'abbés, qui vivent dans la débauche et la fainéantise, des millions +de créatures de Dieu, presque sans pain, sans abri, sans vêtements, +travaillent de l'aube au soir, et meurent dans l'esclavage pour entretenir +l'opulence de leurs maîtres; pour quelques enfants, à qui tu +fais donner l'instruction dans ton école Palatine, des millions de +créatures de Dieu naissent, vivent et meurent comme des brutes, +hébétées, avilies, trompées par tes prêtres, qui, gorgés de richesses, +insatiables de pouvoir, prêchent aux multitudes la divinité de la misère +et la sainteté de l'esclavage... Telle est la Gaule sous ton +règne, Karl le Grand, empereur... De ces maux affreux, es-tu seul +responsable? Non... Je suis juste: ces maux sont, hélas! la conséquence +forcée de l'oppression. La conquête, source de ta puissance, +est une horrible iniquité, elle ne peut engendrer que d'horribles +iniquités.</p> + +<p>—Vieillard,—reprit l'empereur d'un air sombre et contenant à +peine son courroux,—après t'avoir traité en ami durant cette journée, +je m'attendais, de ta part, à un autre langage.</p> + +<p>—Je t'ai parlé sincèrement, je parlais toujours ainsi à ton aïeul.</p> + +<p>—En mémoire de mon aïeul, en reconnaissance du service que +tu lui as rendu à la bataille de Poitiers, je voulais être généreux envers +toi.</p> + +<p>—Je suis ici ton prisonnier sur parole; je ne demande aucune +grâce.</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de grâce; je désirais accomplir une chose bonne +pour moi, pour ton peuple et pour toi. Oui, j'espérais après cette +journée passée dans mon intimité, te voir revenir de tes préventions, +et alors te dire:—J'ai vaincu les Bretons par la force de mes +armes, je veux affermir ma conquête par la persuasion. Retourne en +ton pays, raconte à tes compatriotes la journée que tu as passée avec +Karl, ce conquérant, ce tyran; ils auront foi à tes paroles, car ils ont +en toi, je le sais, une confiance absolue. Tu as été l'âme des deux +dernières guerres qu'ils ont soutenues contre moi, sois l'âme de la +pacification que je désire. Une conquête basée sur la force est souvent +éphémère; une conquête affermie par l'affection, par l'estime, +devient impérissable. Je crois t'avoir prouvé que l'on peut estimer, +affectionner Karl; je me fie à ta loyauté pour me gagner le cœur des +Bretons.—Oui, tel était mon espoir. Cet espoir, l'amère injustice +de tes paroles le détruit, n'y pensons plus. Tu resteras ici en +otage; je te traiterai comme je dois traiter un vaillant soldat qui a +sauvé la vie de mon aïeul; peut-être, à la longue, me jugeras-tu plus +équitablement; ce jour-là venu, tu pourras retourner en ton pays, et, +j'en suis certain, tu diras à mon sujet ce que tu croiras le bien, de +même que tu leur dirais aujourd'hui ce que tu crois le mal.</p> + +<p>—Karl, quoique ta pensée ne puisse en aucun cas atteindre ton +but, cette pensée est généreuse, je t'en sais gré.</p> + +<p>—Par la chappe de saint Martin! vous êtes un étrange peuple, +vous autres Bretons! Quoi! si tu avais créance que je mérite estime +et affection, tes compatriotes, s'ils partageaient ton opinion, n'accepteraient +pas avec joie mon empire qu'ils subissent aujourd'hui par la +force?</p> + +<p>—Il ne s'agit pas pour nous d'avoir un maître plus ou moins méritant: +nous ne voulons pas de maître.</p> + +<p>—Ah! vous n'en voulez pas! je suis pourtant maître chez vous, +païens!</p> + +<p>—Jusqu'au jour où nous nous révolterons de nouveau contre toi.</p> + +<p>—Vous serez écrasés, exterminés, j'en jure Dieu!</p> + +<p>—Soit, fais exterminer jusqu'au dernier Gaulois de Bretagne, fais +égorger tous les enfants, alors tu pourras régner en paix sur l'Armorique +déserte et dépeuplée; mais tant qu'un homme de notre race +vivra dans ce pays, tu pourras le vaincre, jamais le soumettre.</p> + +<p>—Vieillard, ma domination est-elle donc si terrible?</p> + +<p>—Nous ne voulons pas de domination étrangère. Vivre selon la +loi de nos pères, élire librement nos chefs, en hommes libres, ne +payer de tribut à personne, nous renfermer dans nos frontières et les +défendre, tel est notre vœu. Accepte-le, tu n'auras rien à redouter +de nous.</p> + +<p>—Des conditions, à moi! à moi, qui règne en maître sur l'Europe! +Une misérable population de bergers, de bûcherons et de laboureurs +m'imposer des conditions, à moi, dont les armes ont conquis +le monde!</p> + +<p>—Je pourrais te répondre que pour vaincre ce misérable peuple +de bergers, de bûcherons et de laboureurs, retranchés au milieu +de leurs montagnes, de leurs rochers, de leurs marais et de leurs +bois, il t'a fallu envoyer dans la Gaule armoricaine tes vieilles bandes +des guerres de Saxe et de Bohême!</p> + +<p>—Oui!—s'écria l'empereur avec dépit;—et afin de maintenir +ton maudit pays en obéissance, il me faut y laisser mes troupes d'élite, +qui d'un moment à l'autre me feront faute en Germanie!</p> + +<p>—Ceci est pour toi déplaisant, Karl, j'en conviens, et sans parler +des invasions maritimes des North-mans, les Bohémiens, les +Hongrois, les Bavarois, les Lombards et autres peuples conquis par +tes armes sont, comme les Bretons, vaincus, mais non soumis; d'un +moment à l'autre, ils peuvent se soulever de nouveau, et, chose grave, +menacer le cœur de ton empire. Nous autres, au contraire, nous ne +demandons qu'à vivre libres et en paix, sans sortir de nos frontières.</p> + +<p>—Et qui me le garantira? Qui me dit qu'une fois mes troupes +hors de ton infernal pays, vous ne recommencerez pas vos excursions, +vos attaques contre les troupes franques cantonnées en dehors +de vos limites?</p> + +<p>—Ce serait notre droit.</p> + +<p>—Votre droit!</p> + +<p>—Les autres provinces sont gauloises comme nous, notre devoir +est de les provoquer, de les aider à briser le joug des rois franks; +mais les gens sensés pensent que le moment n'est pas venu. Depuis +quatre siècles, les prêtres catholiques ont façonné les populations à +l'esclavage; des siècles se passeront, hélas! avant qu'elles se réveillent; +mais écoute, Karl, tu as confiance en ma parole et en mon influence +sur mes compatriotes?</p> + +<p>—Ne voulais-je pas te renvoyer vers eux?</p> + +<p>—Tu l'avoues, il est dangereux pour toi, d'être forcé de maintenir +en Bretagne une partie de tes meilleures troupes?</p> + +<p>—Où veux-tu en venir?</p> + +<p>—Rappelle ton armée, je te donne ma parole de Breton, et je +suis autorisé à te la donner au nom de nos tribus, que, jusqu'à ta +mort, nous ne sortirons pas de nos frontières.</p> + +<p>—Par le roi des cieux! la raillerie est trop forte! Me prends-tu +pour un sot? Ne sais-je pas que si, retirant mes troupes, je vous accorde +une trêve, vous en profiterez pour vous préparer à recommencer +la guerre après ma mort?</p> + +<p>—Oui, si tes fils ne respectent pas nos libertés.</p> + +<p>—Moi, vainqueur, consentir à une trêve honteuse! consentir à +retirer mes troupes d'un pays que j'ai dompté avec tant de peine!</p> + +<p>—Laisse donc ton armée en Bretagne; mais attends-toi dans un +an ou deux, peut-être avant, à de nouvelles insurrections.</p> + +<p>—Vieillard insensé! oses-tu bien tenir un tel langage, lorsque toi, +ton petit-fils et quatre autres chefs Bretons vous êtes mes otages! Oh! +j'en jure Dieu! votre tête tomberait à la première prise d'armes, entends-tu? +Ne te fie pas trop, crois-moi, à la bonhomie du vieux +Karl; je n'aime pas le sang; mais le terrible exemple que j'ai fait +des quatre mille Saxons révoltés te prouve que je ne recule devant +aucune nécessité.</p> + +<p>—Les chefs Bretons, restés en route par suite de leurs blessures, +mais qui bientôt nous rejoindront à Aix-la-Chapelle, n'auraient pas +accepté, non plus que moi et mon petit-fils, le poste d'otage, s'il eût +été sans péril; mais crois-moi, Karl, quel que soit le sort qui nous +attende, nous ne faillirons pas à notre devoir: nous sommes ici au +cœur de ton empire et à même de juger l'opportunité des choses; +donc nous donnerons, s'il le faut, d'ici même, le signal d'une nouvelle +guerre lorsque le moment nous semblera venu.</p> + +<p>—Par le roi des cieux! est-ce assez d'audace?—s'écria l'empereur, +pâle de fureur;—oser me dire que ces traîtres, d'après ce qu'ils +verront ou épieront ici, enverront en Bretagne l'ordre de la révolte! +Oh! j'en jure Dieu, dès demain, dès ce soir, toi et ton petit-fils +vous serez plongés dans de si noirs cachots qu'il vous faudra des yeux +de lynx pour voir ce qui se passe ici. Par la chappe de saint Martin! +tant d'insolence me rendrait féroce. Pas un mot de plus, vieillard! +Heureusement, nous voici arrivés au pavillon; je vais retrouver mes +filles, leur vue me consolera de tant d'ingratitude!—Ce disant, +l'empereur des Franks mit son cheval au galop afin de se rendre +promptement au pavillon de chasse situé à peu de distance. Les seigneurs +de la suite de Karl se préparaient à hâter comme lui la marche +de leurs montures, lorsqu'il se retourna vers eux en s'écriant +d'une voix courroucée:—Que personne ne me suive! je veux rester +seul avec mes filles; vous attendrez mes ordres en dehors du +pavillon.</p> + +<p>Un profond et respectueux silence accueillit ces paroles de l'empereur, +et tandis qu'il s'éloignait, les seigneurs de sa suite continuèrent +lentement leur route vers le rendez-vous de chasse; Amael, +confondu parmi eux, les accompagna, réfléchissant à son entretien +avec Karl, et sentant aussi augmenter l'inquiétude que lui causait +l'absence prolongée de Vortigern. Les courtisans de l'empereur, +frissonnant de froid sous leurs habits de soie emplumés et dépenaillés, +maugréaient tout bas contre le caprice de leur souverain, qui +retardait ainsi le moment où ils espéraient se réchauffer au foyer du +pavillon et se réconforter en soupant; descendus de leurs chevaux, +ils causaient depuis un quart d'heure, lorsque Amael, qui, ayant aussi +mis pied à terre, se tenait pensif, adossé à un arbre, vit venir Octave +qui, courant à lui, s'écria d'une voix émue et précipitée:—Amael, +je vous cherchais; venez vite.—Le vieux Breton attacha son cheval à +un arbre, suivit Octave, et lorsque tous deux furent éloignés de quelques +pas du groupe des seigneurs franks, le jeune Romain reprit:</p> + +<p>—Je suis dans une inquiétude mortelle au sujet de Vortigern.</p> + +<p>—Que dis-tu?</p> + +<p>—Voici ce que je viens d'apprendre dans ce pavillon: votre petit-fils +ayant sans doute été emporté par son cheval, au commencement +de la chasse, Thétralde et Hildrude, deux des filles de l'empereur, +l'ont suivi. Que s'est-il passé? je l'ignore; seulement l'on m'assure +qu'Hildrude, qui semblait fort irritée, est retournée à Aix-la-Chapelle +avec deux de ses sœurs et les concubines de son père... donc Thétralde +est restée seule avec Vortigern en quelque endroit de la forêt.</p> + +<p>—Achève!</p> + +<p>—Amael, je connais par expérience la facilité des mœurs de +cette cour. Thétralde a remarqué votre petit-fils; elle a quinze ans, +elle a été élevée au milieu de ses sœurs, qui ont autant d'amants +que son père a de maîtresses. Vortigern a, malgré lui, le pauvre +innocent, tourné la tête de Thétralde: ce sont deux enfants; ils ont +disparu ensemble, ils se seront perdus ensemble... car trois des +filles de Karl sont retournées au palais, deux autres sont revenues +ici. Thétralde seule ne se retrouve pas. Or, si, comme je le crois, +elle s'est égarée en compagnie de Vortigern, il est à espérer, aurais-je +dit ce matin... il est à craindre, dirai-je ce soir, que...</p> + +<p>—Ciel et terre!—s'écria le vieillard en pâlissant,—tu as le +courage de plaisanter!</p> + +<p>—Ce matin, j'aurais, je l'avoue, trouvé l'aventure divertissante; +ce soir, elle me paraît redoutable: voici pourquoi: tout à l'heure, +l'empereur ordonnant que personne ne le suivît, a piqué des deux +vers le pavillon.</p> + +<p>—Oui, oui; c'était, disait-il, afin de rester seul avec ses filles.</p> + +<p>—Maudit accès de tendresse paternelle! Rothaïde et Berthe, filles +de Karl, croyant, sans doute, être à l'avance prévenues de son arrivée +par le bruit tumultueux de sa chevauchée, avaient gagné les +chambres hautes du pavillon, Berthe avec Enghilbert, le bel abbé de +Saint-Riquer, Rothaïde avec Audoin, l'un des officiers de l'empereur. +Or, les deux couples pleins de sécurité se mirent, les imprudents! +à chanter les litanies de Vénus!</p> + +<p>—Quelles mœurs! quelle cour!</p> + +<p>—L'empereur arrive seul, descend de cheval; les amoureux n'entendent +rien.—«Où sont mes filles?—demande-t-il brusquement +au grand Nomenclateur de sa table, qui veillait aux préparatifs du +souper... C'est de lui que je tiens ces détails, car, tout à l'heure, +transi de froid et mouillé jusqu'aux os, je suis, malgré les ordres de +Karl, entré par une porte de derrière du pavillon, pour me réchauffer +au feu de la cuisine...</p> + +<p>—Eh! qu'importe!</p> + +<p>—Où sont mes filles?—demanda donc l'empereur à l'officier de +sa table d'un ton courroucé, car il semble véritablement furieux... de +cette furie, vous savez peut-être la cause, Amael, vous qui l'avez +entretenu tout le long du chemin?</p> + +<p>—Octave... tu me mets au supplice... achève donc!</p> + +<p>—Le grand Nomenclateur, comme tous les officiers du palais, +connaissait les galanteries des filles de l'empereur; aussi, les +voyant grimper aux chambres hautes avec Audoin et Enghilbert, +notre homme supposa sagement qu'elles n'allaient point en ce lieu +pour dire leurs oraisons. À la vue inattendue de Karl, qui lui demande +où sont ses filles, le grand Nomenclateur se trouble et répond:—«Auguste +empereur... je vais avertir les augustes princesses de +votre auguste présence; elles sont, je crois, montées aux chambres +hautes pour prendre un peu de repos, en attendant le souper.»—«Je +vais aller les rejoindre,»—reprit Karl,—et le voici grimpant +à son tour à l'étage supérieur. Le vieux Vulcain, surprenant Mars et +Vénus dans leurs amoureux ébats, ne dut pas être plus furieux que +l'auguste empereur en surprenant ses filles et leurs galants, car le +grand Nomenclateur, resté près de la porte de l'escalier, entendit +bientôt un tapage infernal dans les chambres hautes: l'irascible Karl +jouait à tort et à travers du manche de son fouet de chasse sur les +couples amoureux; après quoi un grand silence se fit. L'empereur, +ayant l'habitude de ne point ébruiter ces choses, redescendit, calme +en apparence, mais pâle de colère, et...—Le récit d'Octave fut soudain +interrompu par des cris tumultueux; il vit, ainsi qu'Amael, des +esclaves sortir du pavillon en tenant des torches à la main. Bientôt +la voix perçante de l'empereur, dominant ce tumulte, s'écria:—À +cheval!... ma fille Thétralde est égarée dans la forêt... elle n'est +pas retournée au palais... et elle n'est pas venue dans ce pavillon... +Prenez des torches... et cherchons-la!... Vite, à cheval! à cheval!...</p> + +<p>—Amael... au nom du salut de votre petit-fils,—s'écria précipitamment +Octave,—suivez-moi de loin... il nous reste une +chance de sauver Vortigern du courroux de l'empereur.—Ce disant, +le jeune Romain disparut au milieu des seigneurs de la cour, qui +couraient à leurs chevaux, tandis que Karl, dont la colère, un moment +contenue, faisait explosion de nouveau, s'écriait:—Les voilà +ahuris comme un troupeau en désordre... Que chacun prenne une +torche et suive une des allées de la forêt... en appelant ma fille à +grands cris. Holà! quelqu'un pour porter une torche devant moi!—Octave, +à ces mots, saisit une torche et s'approcha de l'empereur, +tandis que d'autres seigneurs s'éloignaient rapidement dans diverses +directions, afin d'aller à la recherche de Thétralde. Amael comprit +alors le sens de la recommandation d'Octave, et remontant à cheval, +ainsi qu'y étaient remontés Karl et le jeune Romain qui l'éclairait, +il les laissa tous deux prendre une assez grande avance, puis il les +suivit de loin, se guidant sur la lumière de la torche qui brillait à +travers les ténèbres.</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>L'empereur, ainsi que le racontait plus tard Octave à Amael, +semblait tour à tour en proie à la colère que lui causait la nouvelle +preuve du libertinage de ses filles et à l'inquiétude où le jetait la +disparition de Thétralde. Ces divers sentiments se traduisaient par +quelques mots entrecoupés, parvenant aux oreilles du jeune Romain, +qui précédait Karl de quelques pas:—Malheureuse enfant!... +où est-elle? où est-elle? mourant de froid et de frayeur... au fond +de quelque taillis, peut-être!—murmurait l'empereur; puis il appelait +à grands cris:—Thétralde! Thétralde!—Mais le silence +seul lui répondant, il reprenait en gémissant:—Hélas! elle ne +m'entend pas! Roi des cieux, aie pitié de moi! Si jeune... si délicate... +une pareille nuit de froidure peut la tuer!... Oh! malheur à +ma vieillesse! que cette enfant eût consolée... Elle n'eût pas ressemblé +à ses sœurs; son front de quinze ans n'a jamais rougi d'une +mauvaise pensée! Oh! morte, morte, peut-être! Non, non... la jeunesse +est si vivace... et puis ces filles... je les ai élevées en garçons... +elles sont habituées à la fatigue... à me suivre pendant mes +voyages... et pourtant... cette nuit profonde... ce froid... la frayeur +de se trouver seule... c'est affreux pour une enfant de cet âge!—Et +il se reprenait à crier:—Thétralde! Thétralde!—Puis, s'arrêtant +soudain et prêtant l'oreille, l'empereur des Franks dit vivement +au jeune Romain après un moment de silence:—N'as-tu pas entendu +le hennissement d'un cheval?</p> + +<p>—En effet, auguste prince, il me semble...</p> + +<p>—Écoute... écoute...</p> + +<p>Octave se tut; bientôt un nouveau et lointain hennissement retentit +au milieu du silence de la forêt.—Plus de doute... ma fille, désespérant +de retrouver son chemin, aura attaché sa haquenée à un arbre,—s'écria +Karl, palpitant d'espérance, et s'adressant à Octave:—Au +galop! au galop!—Précipitant alors sa course, l'empereur des +Franks s'écria:—Thétralde! ma fille!... me voici!</p> + +<p>Amael, qui, à une assez grande distance et toujours dans l'ombre, +suivait Karl, voyant la lumière de la torche sur laquelle il se guidait +s'éloigner rapidement dans les ténèbres, prit aussi le galop, laissant +toujours à l'empereur la même avance. Celui-ci eut bientôt atteint, +ainsi qu'Octave, l'endroit de la route où Vortigern et Thétralde, +avant d'entrer dans la hutte du bûcheron, avaient attaché leurs chevaux. +Une lueur de la torche éclaira la forme blanche de la monture +favorite de la jeune fille, et laissa dans l'ombre le noir coursier de +Vortigern, attaché à quelques pas.</p> + +<p>—La haquenée de Thétralde!—s'écria Karl; puis, avisant la +cabane à la clarté du flambeau porté par Octave, il ajouta:—O roi +des cieux! grâces te soient rendues!... ma chère enfant a trouvé un +abri!!—Mettant alors pied à terre, l'empereur dit au jeune Romain, +en se dirigeant vers la hutte, éloignée d'une vingtaine de pas de la +route.—Viens vite! ma fille est là... Marche devant, éclaire-moi.</p> + +<p>Octave, doué d'un coup d'œil plus perçant que celui de Karl, avait +reconnu en frémissant le cheval de Vortigern, attaché auprès de la +haquenée de Thétralde; aussi, pressentant l'accès de fureur où allait +entrer l'empereur à la vue du spectacle qui l'attendait, sans doute... +Octave recourut à un moyen extrême: feignant de trébucher, il laissa +tomber sa torche dans l'espoir de l'éteindre sous ses pieds, comme +par hasard. Mais Karl se baissa vivement, la ramassa en s'écriant:—Maladroit!—Puis +il courut à l'entrée de la hutte... Le jeune Romain, +plein d'épouvante, suivait l'empereur; soudain il le vit s'arrêter +pétrifié au seuil de la cabane, intérieurement éclairée par la +torche qu'il tenait, et dont la lueur continuait de guider Amael. +Celui-ci, ayant aussi mis pied à terre, put, grâce à l'épaisse feuillée +dont était jonché le sol, s'approcher sans être entendu de l'empereur +des Franks, au moment où celui-ci, frappé de stupeur, s'était arrêté +immobile. Voici ce que vit Amael à la clarté du flambeau: Vortigern, +profondément endormi, couché, son épée nue à côté de lui, défendait +l'entrée de la cabane, car, pour y pénétrer, il eût fallu marcher sur +son corps placé en travers du seuil. Au fond de cette retraite, Thétralde, +étendue sur un lit de mousse et soigneusement couverte de +la tunique du jouvenceau, dormait aussi d'un profond sommeil, sa +tête, candide et charmante, posée sur l'un de ses bras replié. Telle +était la persistance de leur sommeil, que ni la jeune fille ni Vortigern +ne furent d'abord réveillés par la lumière de la torche. De +grosses gouttes de sueur tombaient du front pâle de l'empereur des +Franks. À sa première stupeur de retrouver sa fille dans cette hutte +solitaire en compagnie du jeune Breton, avait succédé sur les traits +de Karl l'expression d'une angoisse terrible; puis, ces doutes cruels +sur la chasteté de sa fille firent place à l'espoir, lorsqu'il remarqua +la sérénité du sommeil de ces deux enfants. L'empereur se sentait +encore rassuré par la précaution qu'avait eue Vortigern de se coucher +en travers du seuil de la cabane, cédant, sans doute, ainsi à une +pensée de respectueuse sollicitude et de vaillante protection. Thétralde, +cependant, s'éveilla la première. La clarté de la torche frappa +les paupières closes de la jeune fille; elle souleva d'abord à demi sa +tête, encore appesantie, porta la main à ses yeux, les ouvrit bientôt +tout grands, se dressa sur son séant; puis, à la vue de son père, elle +poussa un cri de joie si sincère, ses traits enchanteurs exprimèrent +un bonheur si pur de tout embarras, de toute honte, en se jetant +d'un bond au cou de Karl, qu'il la pressa contre son cœur avec +ivresse en murmurant:—Ah! je ne crains plus rien... son front +n'a pas rougi!</p> + +<p>Ces mots arrivèrent aux oreilles d'Amael, jusqu'alors debout et +immobile derrière l'empereur, qui courut bientôt un assez grand +danger: car Thétralde, courant à son père dans le premier élan de +sa joie, avait heurté Vortigern en passant par-dessus son corps; le +jeune Breton, réveillé en sursaut, ébloui par la lumière et l'esprit encore +troublé par le sommeil, saisit son épée, se releva d'un bond; +et voyant à l'entrée de la hutte deux hommes, dont l'un tenait Thétralde +enlacée dans ses bras, il crut à un rapt, saisit d'une main +Karl à la gorge, et, le menaçant de son épée nue, s'écria:—Tu +es mort si...—Mais, reconnaissant aussitôt le père de Thétralde, +Vortigern laissa tomber son épée, se frotta les yeux, et dit en reculant +d'un pas:—L'empereur des Franks!...</p> + +<p>—Lui-même, mon garçon!—répondit joyeusement Karl en +baisant de nouveau avec une sorte de frénésie le front et les cheveux +de sa fille.—Tu avais défendu l'entrée de la hutte en te couchant +en travers du seuil... Aussi, la vigueur de ton poignet me prouve +qu'il eût été mal venu celui qui aurait eu quelque méchante intention +contre mon enfant!</p> + +<p>—Nous sommes tes ennemis, et cependant tu nous as accueillis +avec bonté, mon aïeul et moi,—répondit simplement le jeune Breton, +sans baisser les yeux devant le regard pénétrant de Karl;—j'ai veillé +sur ta fille... comme j'aurais veillé sur ma sœur.</p> + +<p>Vortigern accentua si noblement ces mots: <i>ma sœur</i>, qu'Amael +murmura tout bas à l'oreille de Karl:—Ainsi que toi, je ne doute +pas de la pureté de ces enfants.</p> + +<p>—Toi ici?—s'écria l'empereur en se retournant avec surprise.—Sois +le bienvenu! D'où sors-tu?</p> + +<p>—Tu cherchais ta fille... moi je cherchais mon petit-fils.</p> + +<p>—Et je l'ai retrouvée, ma douce fille!—reprit Karl avec un attendrissement +ineffable, en baisant encore Thétralde au front.—Oh! +je l'aime... je l'aime... plus que je ne l'ai jamais aimée!—Et, la +tenant toujours enlacée de l'un de ses bras, l'empereur alla jusqu'au +fond de la hutte, où il se jeta brisé par l'émotion. Faisant alors asseoir +Thétralde sur ses genoux, et la contemplant avec bonheur, il lui +dit:—Voyons, fillette, raconte-moi ton aventure... Comment as-tu +perdu la chasse? Comment t'es-tu ainsi égarée? Comment t'es-tu +résignée à passer la nuit dans cette hutte, quoique gardée par ce +vaillant soldat?</p> + +<p>—Mon père,—répondit Thétralde en baissant les yeux et cachant +un instant son visage dans le sein de Karl, sur les genoux de qui +elle restait assise,—laisse-moi rassembler mes souvenirs... je vais +tout te raconter.</p> + +<p>Vortigern, pendant un moment de silence qui suivit la réponse +de Thétralde, se rapprocha d'Amael, qui le serra tendrement contre +sa poitrine, tandis que, debout, la torche à la main, éclairant cette +scène, le jeune Romain semblait, il faut l'avouer, encore plus surpris +qu'enthousiasmé de la continence de Vortigern.</p> + +<p>—Mon père,—reprit Thétralde en relevant la tête et attachant +son regard candide sur l'empereur des Franks,—je dois tout te +dire, n'est-ce pas? tout... absolument?</p> + +<p>—Oui, fillette, tout absolument!—Et Karl, réfléchissant, dit à +Octave:—Plante cette torche en terre, et va avec ce jeune garçon +veiller sur nos chevaux.—Le Romain obéit, s'inclina, et sortit avec +le petit-fils d'Amael.</p> + +<p>—Quoi! mon père... tu renvoies Vortigern?—dit Thétralde avec +un accent de doux reproche.—J'aurais, au contraire, désiré qu'il +restât pour te confirmer mon récit.</p> + +<p>—Tout ce que tu me diras, ma fille, je le croirai. Parle, parle +sans crainte devant moi et l'aïeul de ce digne garçon.</p> + +<p>—Hier,—reprit Thétralde,—j'étais au balcon du palais lorsque +Vortigern est entré dans la cour. Apprenant qu'il venait ici comme +prisonnier, si jeune et blessé, je me suis tout de suite intéressée à +lui; puis, quand il a manqué d'être renversé, tué peut-être par son +cheval, j'ai eu si grand'peur, si grand'peur, que j'ai poussé un cri +d'effroi; mais, lorsque Hildrude et moi nous l'avons vu se montrer +intrépide cavalier, nous lui avons, dans notre admiration, jeté nos +bouquets.</p> + +<p>—Vous m'aviez toutes deux parlé de votre admiration pour ce +jouvenceau comme habile écuyer, mais point du tout de ces bouquets-là; +enfin, passons... continue.</p> + +<p>—J'ai été certainement très-heureuse de ton retour, bon père; +cependant, je te l'avoue, je pensais peut-être encore plus à Vortigern +qu'à toi; toute la nuit, ma sœur et moi, nous avons parlé du jeune +otage breton, de sa bonne grâce, de sa figure, à la fois douce et +hardie... de...</p> + +<p>—Bien, bien, passons là-dessus, ma fille, passons...</p> + +<p>—Tu ne veux donc pas, père, que je te dise tout?...</p> + +<p>—Si... si... continue...</p> + +<p>—Au point du jour, je me suis endormie, mais c'était encore +pour rêver de Vortigern; nous l'avons revu à l'église, quand je ne +regardais pas son fier et doux visage, je priais pour le salut de son +âme. Après la messe, lorsque j'ai su que l'on chasserait, ma seule +crainte a été qu'il ne vînt pas à la chasse... Juge de ma joie, mon +père, lorsque je l'ai aperçu. Soudain son cheval s'emporte; moi, +presque sans réfléchir, car j'agissais vraiment comme malgré moi, je +donne un coup de houssine à ma haquenée pour rejoindre Vortigern. +Hildrude me suit, elle veut me dépasser; oh! alors cela m'irrite; je +frappe son cheval à la tête; il fait un écart, emporte ma sœur dans +une autre allée; j'arrive seule auprès de Vortigern. Le brouillard, la +pluie, et bientôt la nuit nous surprennent; nous remarquons cette +hutte de bûcheron et un foyer à demi éteint; alors nous nous disons: +nous ne pouvons retrouver notre chemin, passons la nuit ici! +Par bonheur, nous voyons des châtaignes tombées des arbres; nous +les ramassons, nous les faisons cuire sous la cendre, mais nous avons +oublié de les manger...</p> + +<p>—Parce que vous étiez trop fatigués, sans doute?... de sorte que, +pour prendre du repos, tu t'es couchée, toi sur cette mousse, et ce +garçon en travers du seuil?</p> + +<p>—Oh! non, mon père... avant de nous endormir, nous avons +beaucoup causé, beaucoup disputé, et c'est en disputant ainsi que +nous avons oublié nos châtaignes... puis le sommeil nous a pris, et +nous nous sommes endormis.</p> + +<p>—Mais à quel propos toi et ce garçon vous êtes-vous disputés, +ma fille?</p> + +<p>—Hélas! j'avais eu des pensées mauvaises... ces pensées, Vortigern +les combattait de toutes ses forces, et, à ce propos, nous nous +sommes disputés; pourtant, au fond, vois-tu, il avait raison; car +tu ne pourras jamais le croire. Je voulais fuir Aix-la-Chapelle, et aller +en Bretagne avec Vortigern... pour nous y marier.</p> + +<p>—Me quitter... ma fille... me quitter? moi qui t'aime si tendrement!</p> + +<p>—C'est ce que m'a répondu Vortigern. «—Thétralde, y songes-tu? +quitter ton père, qui te chérit,—me disait-il.—Quoi! tu aurais +le triste courage de lui causer ce cruel chagrin? Et moi qu'il +a traité, ainsi que mon aïeul, avec bonté, je serais ton complice! +Non, non; d'ailleurs je suis ici prisonnier sur parole; prendre +la fuite, ce serait me déshonorer. Ma mère ne me reverrait de +sa vie...»—Ta mère t'aime trop,—disais-je à Vortigern,—pour +ne pas te pardonner; mon père aussi nous pardonnera: il est si bon! +N'a-t-il pas été indulgent pour mes sœurs, qui ont leurs amants +comme il a des maîtresses... Cela ne fait ni tort ni mal à personne +de s'aimer quand on se plaît; une fois mariés, nous reviendrons +auprès de mon père; heureux de me revoir, il oubliera tout, et nous +vivrons auprès de lui comme Éginhard et ma sœur Imma.—Mais +Vortigern, inflexible, me parlait sans cesse de sa promesse de prisonnier +et du chagrin que te causerait ma fuite; il pleurait ainsi que +moi à chaudes larmes en me consolant et me grondant comme une +enfant que j'étais; enfin, quand nous avons eu beaucoup disputé, +beaucoup pleuré, il m'a dit: «Thétralde, la nuit s'avance; tu +dois être fatiguée, il faut te coucher sur ce lit de mousse; je me +mettrai en travers du seuil, mon épée nue à côté de moi, pour +te défendre au besoin...» Je tombais de sommeil; Vortigern +m'a couverte de sa tunique; je me suis endormie, et je rêvais encore +de <i>lui</i>, quand tout à l'heure tu m'as réveillée, mon bon père...</p> + +<p>L'empereur des Franks avait écouté ce naïf récit avec un mélange +d'attendrissement, de crainte et de chagrin; bientôt il poussa un +profond soupir d'allégement qui semblait répondre à cette réflexion:—À +quel danger ma fille a échappé!...—Cette pensée dominant +bientôt toutes les autres, Karl embrassa de nouveau Thétralde +avec effusion, en lui disant:—Chère enfant, ta franchise me charme; +elle me fait oublier qu'un moment tu as pu songer à quitter ton +père.</p> + +<p>—Oh! à ce méchant projet, Vortigern m'a fait renoncer; aussi, +pour le récompenser, tu seras bon, tu nous marieras, n'est-ce pas? +Nous nous aimons tant!...</p> + +<p>—Nous reparlerons de cela. Quant à présent, il faut songer +à regagner le pavillon, tu y prendras quelques moments de repos; +nous repartirons ensuite pour Aix-la-Chapelle. Attends-moi ici; +j'ai à m'entretenir un moment avec ce bon vieillard.—Karl sortit +de la hutte avec Amael, et lui dit en s'arrêtant à quelques pas:—Ton +petit-fils est un loyal garçon, vous êtes une famille de braves +hommes; tu as sauvé la vie de mon aïeul, ton petit-fils a respecté +l'honneur de ma fille; car je sais ce qu'il y a de fatal, à l'âge de ces +enfants, dans l'entraînement d'un premier amour; cet entraînement, +Vortigern l'eût payé de sa vie... mais j'aime mieux louer que punir.</p> + +<p>—Karl, lorsqu'il y a quelques heures je te disais mes inquiétudes +à propos de l'absence de Vortigern, tu m'as répondu:—«Bon! +il aura rencontré quelque jolie fille de bûcheron... l'amour est de +son âge. Tu ne veux pas faire un moine de ce garçon?»—Et +pourtant, s'il eût traité ta fille comme la fille d'un bûcheron... qu'aurais-tu +fait?</p> + +<p>—Par le roi des cieux! Vortigern ne serait pas sorti vivant de +cette hutte!</p> + +<p>—Donc il est permis de déshonorer la fille d'un esclave? et le +déshonneur de la fille d'un empereur est puni de mort? Toutes deux +pourtant sont des créatures de Dieu, égales à ses yeux.</p> + +<p>—Vieillard, ces paroles sont insensées!</p> + +<p>—Et tu te dis chrétien! et tu nous traites de païens! Mon petit-fils +s'est conduit en honnête homme, rien de plus. L'honneur nous +est cher, à nous autres Gaulois de cette vieille Armorique qui a pour +devise: <i>Jamais Breton ne fit trahison.</i> Un dernier mot: Veux-tu +m'accorder une grâce? je t'en saurai gré.</p> + +<p>—Parle.</p> + +<p>—Tantôt, je t'ai vu frappé de la beauté d'une pauvre fille esclave; +tu songes à faire d'elle une de tes concubines d'un moment; sois généreux +pour cette malheureuse créature, ne la corromps pas; rends-lui +la liberté, à elle et à sa famille; donne à ces gens le moyen de +vivre laborieusement, mais honnêtement.</p> + +<p>—Il en sera ainsi, foi de Karl, je te le promets. Tu n'as rien de +plus à me demander?</p> + +<p>—Rien.</p> + +<p>—Écoute à ton tour. Tantôt tu m'as, au nom de ton peuple, dit +ceci: Karl, retire tes troupes de notre pays, et j'engage la foi bretonne +que durant ta vie, nous ne sortirons pas de nos frontières.</p> + +<p>—Oui, cette offre, je te l'ai faite: je te la fais encore.</p> + +<p>—Je l'accepte.</p> + +<p>—Tu agis en homme sage. Sois fidèle à ta foi, nous serons fidèles +à la nôtre.</p> + +<p>—Ta main, Amael... ta main loyale.</p> + +<p>—La voici, Karl, et qu'elle soit la main d'un traître si notre +peuple parjure sa promesse! Nous vivrons en paix avec toi; si tes +descendants respectent nos libertés, nous vivrons en paix avec eux.</p> + +<p>—Amael, c'est dit et juré.</p> + +<p>—Karl, c'est dit et juré.</p> + +<p>—Maintenant, toi et ton petit-fils, au lieu de retourner à Aix-la-Chapelle, +vous passerez la nuit dans le pavillon de la forêt; demain, +au point du jour, je vous enverrai vos bagages et une escorte chargée +de vous accompagner jusqu'aux frontières de l'Armorique, et +vous vous mettrez en route sans retard.</p> + +<p>—Tu peux y compter.</p> + +<p>—Je vais retourner au pavillon, seul avec ma fille, lui promettant, +afin de ne pas la désespérer, que demain elle verra Vortigern. +Je dirai à mes courtisans que je l'ai trouvée seule dans cette hutte: +hélas! les médisances des cours sont cruelles; on n'y croit guère à +l'innocence, et si l'on savait que Thétralde a passé une partie de la +nuit dans ce réduit avec ton petit-fils, on dirait déjà d'elle ce qu'on +dit de ses sœurs!—Et portant sa main à ses yeux humides, l'empereur +des Franks ajouta douloureusement:—Ah! mon cœur de +père saigne souvent; j'ai trop aimé mes filles, j'ai été trop indulgent! +Et puis mes guerres continuelles au dehors de mon royaume, les +affaires de l'État m'empêchaient de veiller sur mes enfants. Cependant, +en mon absence, je les laissais aux mains des prêtres! elles ne +manquaient pas un office et brodaient des chasubles pour les évêques! +Enfin, le Seigneur Dieu, qui m'a toujours été secourable en +toutes choses, a voulu me frapper dans ma famille, que sa volonté +soit faite! Je suis un malheureux père!—Et appelant le jeune Romain, +il lui dit d'une voix redoutable:—Octave, personne... tu +m'entends, personne... ne doit savoir que ma fille a passé une partie +de la nuit dans cette cabane avec ce jeune homme, car la malignité +n'épargne pas même ce qu'il y a de plus chaste, de plus respectable +au monde. Le secret de cette nuit n'est connu que de moi, de ma +fille et de ces deux Bretons; je suis aussi certain de leur discrétion +que de la mienne et de celle de Thétralde. Rappelle-toi ceci: tu es +perdu si un seul mot de cette aventure circule à la cour; en ce cas, +toi seul aurais parlé; si, au contraire, tu me gardes le secret, tu peux +compter sur ma faveur croissante.</p> + +<p>—Auguste empereur, ce secret, je l'emporterai dans la tombe.</p> + +<p>—J'y compte: amène mon cheval et celui de ma fille; tu vas +nous accompagner au pavillon de chasse, puis à Aix-la-Chapelle; tu +commanderas l'escorte que je donne à ces deux otages pour retourner +en leur pays; je te remettrai un ordre pour le commandant de +mon armée en Bretagne. Demain, au point du jour, tu te rendras +au pavillon de la forêt avec l'escorte, et vous partirez aussitôt pour +l'Armorique.</p> + +<p>Octave s'inclina. L'empereur dit alors à Amael:—La lune s'est +levée, elle éclaire suffisamment la route. Monte à cheval avec ton petit-fils, +suis cette allée jusqu'à ce que tu te trouves dans un carrefour; +tu t'y arrêteras; c'est là que, par mes ordres, l'on viendra bientôt te +chercher pour te conduire au pavillon d'où tu partiras demain au +point du jour. Que ton peuple soit fidèle à ta parole, je serai fidèle à +la mienne. Si tu trouves que l'empereur Karl mérite que l'on dise +quelque bien de lui, dis-le en ton pays. Et maintenant, adieu.</p> + +<p>Amael alla rejoindre son petit-fils, qu'il trouva profondément pensif, +assis au bord de la route, sur un tronc d'arbre, sa figure cachée +dans ses mains; il pleurait silencieusement et n'entendit pas le vieillard +s'approcher de lui.—Allons, mon enfant,—lui dit Amael, +d'une voix douce et grave,—remontons à cheval et partons.</p> + +<p>—Partir!—dit Vortigern, en tressaillant et se levant brusquement, +et essuyant du revers de sa main son visage baigné de larmes.—Partir?... déjà?</p> + +<p>—Oui, mon enfant, demain nous nous mettons en route pour +la Bretagne, où tu reverras ta mère et ta sœur. La noblesse de ta +conduite a porté ses fruits; nous sommes libres; Karl rappelle ses +troupes de l'Armorique.</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>Mon aïeul Amael, peu de temps après notre retour d'Aix-la-Chapelle, +a écrit ce récit que j'ai joint à la légende de notre famille. Moi, +Vortigern, j'ai vu mourir mon grand-père à l'âge de cent cinq ans, +peu de temps après mon mariage avec la douce Josseline. Karl le +Grand est mort à Aix-la-Chapelle, l'année 814.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Les" id="Les"></a>Les +Pièces de monnaie karolingiennes</h2> + + + +<h3><a name="Epilogue" id="Epilogue"></a>Épilogue</h3> + + +<blockquote><p>Le défilé de Glen-Clan.—Le marais de Peulven.—La forêt de Cardik.—Les landes +de Kennor.—La vallée de Lokfern.</p></blockquote> + +<h3>818-912.</h3> + + +<p>L'an 818, sept années après qu'Amael et son petit-fils Vortigern +eurent quitté la cour de Karl, empereur des Franks, pour revenir +en Bretagne, trois cavaliers et un piéton gravissaient péniblement +une des chaînes ardues des <i>Montagnes noires</i>, qui s'étendent vers le +sud-ouest de l'Armorique. Lorsque du haut de l'entassement de rochers +à travers lesquels serpentait la route, les voyageurs abaissaient +leurs regards au-dessous d'eux, ils voyaient à leurs pieds une longue +suite de collines et de plaines. Tantôt couvertes de seigles et de blés +déjà mûrs, tantôt se déroulant comme d'immenses tapis de bruyères; +çà et là, s'étendaient aussi à perte de vue de vastes marais; quelques +villages auxquels on arrivait par une chaussée, s'élevaient au milieu +de ces marécages impraticables qui leur servaient de défense; ailleurs +des troupeaux de moutons noirs paissaient les bruyères roses ou +les vertes vallées, qu'arrosaient de nombreux ruisseaux d'eau vive. +L'on voyait aussi dans ces herbages des bœufs, des vaches, et surtout +grand nombre de chevaux de l'infatigable race bretonne, rude au travail, +ardente à la guerre. Les trois cavaliers, précédés du piéton, continuaient +de gravir la pente escarpée de la montagne; l'un de ces +cavaliers, vêtu du costume ecclésiastique, était Witchaire, l'un des plus +riches abbés de la Gaule. Les biens immenses de son abbaye presque +royale avoisinaient les frontières de la Bretagne; deux de ses moines, à +cheval comme lui, et comme lui vêtus en religieux de l'ordre de <i>Saint-Benoît</i>, +le suivaient. Entre eux marchait une mule de bât, chargée +des bagages de cet abbé, homme de petite taille, à l'œil fin, au sourire +tantôt béat, tantôt rusé; le guide, montagnard dans la force de +l'âge, robuste et trapu, portait l'antique costume des Gaulois bretons: +larges braies de toile serrées à sa taille par une ceinture de cuir, +justaucorps d'étoffe de laine, et sur son épaule pendait du même +côté que son bissac sa casaque de peau de chèvre, quoiqu'on fût en +été. Ses cheveux, à demi cachés par un bonnet de laine, tombaient +jusque sur ses épaules; il s'appuyait de temps à autre sur son <i>penbas</i>, +long bâton de houx, terminé par une crosse. Le soleil d'août, en +son plein, dardait ses ardents rayons sur le guide, les deux moines +et l'abbé Witchaire. Celui-ci, arrêtant son cheval, dit au piéton:—La +chaleur est étouffante; ces rochers de granit nous la renvoient +brûlante, comme si elle sortait de la bouche d'un four; nos montures +sont harassées. Je vois là-bas, à nos pieds, un bois épais; ne pourrais-tu +nous y conduire? nous nous y reposerions à l'ombre.</p> + +<p>Karouër, le guide, secoua la tête et répondit en indiquant du bout +de son pen-bas le massif boisé:—Pour nous rendre là, il faudrait +faire un saut de deux cents pieds, ou un circuit de près de trois lieues +dans la montagne; choisis.</p> + +<p>—Poursuivons donc notre route; mais quand arriverons-nous +donc à la vallée de Lokfern?</p> + +<p>—Vois-tu là-bas, tout là-bas, à l'horizon, la dernière de ces cimes +bleuâtres?</p> + +<p>—Je la vois.</p> + +<p>—C'est le <i>Menèz-c'Hom</i>, la plus haute des montagnes Noires; +cette autre, vers le couchant, un peu moins éloignée, est le <i>Loch-Renan</i>; +c'est entre ces deux montagnes que se trouve la vallée de Lokfern +où demeure <span class="smcap">Morvan</span>, le laboureur, chef des chefs de la Bretagne.</p> + +<p>—Es-tu certain qu'il soit à sa métairie?</p> + +<p>—Un laboureur revient toujours à sa métairie après le soleil +couché.</p> + +<p>—Le connais-tu ce Morvan?</p> + +<p>—Je suis de sa tribu; j'ai guerroyé avec lui lors de nos dernières +guerres contre les Franks, du vivant de Karl, leur empereur.</p> + +<p>—Ce Morvan est marié, dit-on?</p> + +<p>—Sa femme Noblède le vaut par sa vaillance. Elle est de la race +de Joël, c'est tout dire.</p> + +<p>—Qu'est-ce que Joël?</p> + +<p>—Un des plus braves hommes dont l'Armorique ait gardé le souvenir. +Sa fille Hêna, la vierge de l'île de Sên, a offert sa vie en sacrifice +pour le salut de la Gaule, lorsque les Romains ont envahi ce +pays, comme les Franks l'ont envahi, et veulent, dit-on, l'envahir +encore.</p> + +<p>—Vous vous attendez donc à ce que <i>Louis-le-Pieux</i>, fils du grand +Karl, vous déclare la guerre?</p> + +<p>—Depuis que tu as passé nos frontières, as-tu vu des préparatifs +de bataille?</p> + +<p>—J'ai vu les laboureurs aux champs, les bergers conduisant leurs +troupeaux, les cités ouvertes et paisibles; mais l'on sait qu'en votre +pays, au premier signal, bergers, bûcherons, laboureurs et citadins +deviennent soldats.</p> + +<p>—Oui, quand on les attaque.</p> + +<p>—Ainsi, vous vous attendez à être attaqués?</p> + +<p>Karouër regarda fixement l'abbé, sourit d'un air sardonique, +ne répondit rien, siffla entre ses dents, et faisant machinalement +tournoyer son pen-bas, il devança d'un pied léger les trois moines.</p> + +<p>La nuit s'approchait; Karouër et ceux qu'il guidait ayant marché +durant tout le jour, arrivèrent à l'un des points culminants de la +route montueuse qu'ils suivaient, lorsque soudain l'abbé Witchaire, +frappé d'un spectacle étrange, arrêta sa monture. Il remarquait à +l'extrême horizon encore distinct malgré le crépuscule, un feu que +l'éloignement rendait à peine visible. Presque aussitôt des feux pareils +s'allumèrent de proche en proche sur les cimes espacées de la +longue chaîne des montagnes Noires. Ces feux apparaissaient de plus +en plus éclatants et considérables, à mesure qu'ils étaient plus proches +de l'endroit où se trouvait l'abbé Witchaire. Soudain à vingt +pas de lui, il vit poindre une lueur rougeâtre à travers une fumée +épaisse; bientôt cette lueur se changea en une flamme brillante qui +s'élançant vers le ciel étoilé, jeta une clarté si vive, que l'abbé, +les moines, le guide, les roches, une partie de la rampe de la montagne +furent éclairés comme en plein jour. Quelques moments +après, des feux pareils, continuant de s'allumer de colline en colline, +semblèrent tracer la route que les voyageurs venaient de parcourir, +et se perdirent au loin dans la brume du soir. L'abbé Witchaire restait +muet d'étonnement. Karouër poussa par trois fois un cri guttural +et retentissant comme celui d'un oiseau de nuit. Un cri semblable +s'élevant de derrière le plateau de roches où brillait la flamme, +répondit à l'appel de Karouër.</p> + +<p>—Quels sont ces feux qui s'allument ainsi de montagne en montagne?—dit +vivement l'abbé frank, après un premier moment de +surprise;—c'est sans doute un signal?</p> + +<p>—À cette heure,—répondit le guide,—des feux pareils brillent +sur toutes les cimes de l'Armorique, depuis les montagnes d'<i>Arrès</i>, +jusqu'aux montagnes Noires et à l'Océan.</p> + +<p>—Réponds,—s'écria l'abbé frank,—de ce signal, quel est le +but?</p> + +<p>Karouër, selon sa coutume, ne répondit rien, et hâta le pas en +faisant tournoyer son pen-bas.</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>La demeure de Morvan le laboureur, élu chef des chefs de la Bretagne, +était située à mi-côte de la vallée de Lokfern, au milieu des +derniers chaînons des montagnes Noires; de fortes palissades en troncs +de chêne bruts reliés entre eux par de fortes traverses, et placées sur +le revers de profonds fossés, défendaient les abords de cette métairie. +En dehors de cette clôture fortifiée s'étendaient, au nord et à l'est, +des bois séculaires; au midi, de vertes prairies descendaient en pente +douce jusqu'aux sinuosités d'une rivière rapide bordée de saules et +d'aulnaies. Le logis de Morvan, ses granges, ses écuries, ses étables, +avaient l'extérieur agreste des constructions gauloises du vieux temps; +une sorte de porche rustique s'étendait devant l'entrée principale de +la maison; sous ce porche, et jouissant de la fin de ce beau jour +d'été, se tenaient <i>Noblède</i>, femme de Morvan, et <i>Josseline</i>, jeune +épouse de Vortigern. Cette toute jeune femme, d'une riante beauté, +allaitait son dernier né, ayant à ses côtés ses deux autres enfants, +<i>Ewrag</i> et <i>Rosneven</i>, âgés de quatre et cinq ans. <i>Caswallan</i>, druide +chrétien, vieillard d'une figure vénérable, et dont la barbe était aussi +blanche que sa longue robe, souriait doucement au petit <i>Ewrag</i>, +qu'il tenait entre ses genoux. Noblède, femme de Morvan et sœur +de Vortigern, âgée d'environ trente ans, était d'une grande beauté, +quoique sa physionomie fût empreinte d'une vague tristesse, car, depuis +dix années de mariage, Noblède ne connaissait pas encore le bonheur +d'être mère. Son grave maintien, sa haute stature, rappelaient ces +matrones qui, aux jours de l'indépendance de la Gaule, siégeaient +vaillamment, à côté de leurs époux, aux conseils suprêmes de la nation. +Noblède et Josseline filaient leur quenouille, tandis que les autres +femmes et filles de la famille de Morvan s'occupaient des préparatifs +du repas du soir ou de divers travaux domestiques, remplissant de +fourrages les râteliers que les troupeaux devaient trouver garnis à +leur retour des champs. Le druide chrétien Caswallan tenait sur ses +genoux le petit Ewrag, et achevait de lui faire réciter sa leçon religieuse +sous cette forme symbolique, lui disant:—«Enfant blanc +du druide, réponds-moi; que te dirai-je?</p> + +<p>—Dis-moi la division du nombre trois,—reprit l'enfant,—afin +que je l'apprenne aujourd'hui.</p> + +<p>—Il y a trois parties dans le monde... trois commencements +et trois fins pour l'homme comme pour le chêne... trois célestes +royaumes, fruits d'or, fleurs brillantes, petits enfants qui rient[A].» +Ces trois célestes royaumes où se trouvent les fruits d'or, les fleurs +brillantes et les enfants qui rient, mon petit Ewrag, sont les mondes +où vont tour à tour renaître et continuer de vivre de plus en plus +heureux ceux-là qui, dans ce monde-ci, ont accompli des actions +pures et célestes. Pour les accomplir, ces actions, mon enfant, que +faut-il être?</p> + +<p>—Être sage, être bon, être juste... ne pas craindre la mort, car +nous renaissons de monde en monde avec un corps toujours nouveau; +aimer la Bretagne comme une tendre mère... et la défendre +comme on défend sa mère.</p> + +<p>—Oui, mon doux enfant,—dit Noblède en attirant à elle le fils +de son frère,—souviens-toi toujours de ces mots sacrés:—Défendre +la Bretagne comme on défend sa mère;—et l'épouse de Morvan embrassa +tendrement Ewrag.</p> + +<p>—Mère! mère!—s'écria le petit Rosneven en frappant joyeusement +dans ses mains et s'élançant hors du portique, bientôt suivi de +son frère Ewrag,—voici notre père!</p> + +<p>Caswallan, Noblède et Josseline se levèrent aux cris joyeux des +enfants, et s'avancèrent à la rencontre de deux grands chariots lourdement +chargés de gerbes dorées, traînés par des bœufs. Morvan et +Vortigern se tenaient assis à l'avant-train de l'une de ces voitures, +entourées d'un assez grand nombre d'hommes et de jeunes gens de +la famille ou de la tribu du chef des chefs, portant la faucille, la +fourche et le râteau des moissonneurs. À quelque distance derrière +eux, venaient les bergers et leurs troupeaux, dont on entendait au +loin tinter les clochettes. Morvan, alors dans la force de l'âge, robuste +et trapu comme la plupart des habitants des montagnes Noires, portait +leur costume rustique: de larges braies de grosse toile blanche +et une chemise de lin qui laissait entrevoir sa large poitrine et son cou +hâlés, car, par cette rude et chaude journée de moisson, il avait quitté +sa casaque; ses longs cheveux, châtains comme sa barbe touffue, encadraient +son mâle visage, au large front, aux regards intrépides et +perçants. Chez Vortigern, la mâle gravité de l'homme, de l'époux et +du père, avait succédé à la fleur de l'adolescence. Ses traits exprimèrent +une douce joie à la vue de ses deux enfants, qui accoururent +à lui. Il les embrassa tendrement, cherchant des yeux sa femme et +sa sœur, qui, accompagnées de Caswallan, ne tardèrent pas à s'approcher.</p> + +<p>—Chère femme, la moisson sera bonne et abondante,—dit +Morvan à Noblède.—Et il ajouta en se tournant vers les chariots +chargés de gerbes:—As-tu jamais vu plus beaux épis, paille plus +dorée?</p> + +<p>—Morvan,—reprit Josseline,—vous moissonnez de bonne heure +cette année... nous autres, du côté de Karnak, nous laisserons encore +nos blés mûrir sur pied pendant quinze ou vingt jours, n'est-ce +pas, Vortigern?</p> + +<p>—Non, ma douce Josseline,—répondit-il,—j'imiterai Morvan; +dès demain, nous retournerons chez nous, afin de commencer au +plus vite notre moisson.</p> + +<p>—Je vais, de plus, beaucoup vous surprendre, Josseline,—reprit +Morvan;—car, au lieu de laisser, selon notre vieille et bonne coutume, +les gerbes engrangées pour mûrir le grain... ce blé, moissonné +aujourd'hui, sera battu cette nuit; Vortigern et moi, nous ne serons +pas les derniers à jouer du fléau sur l'aire de la grange... Ainsi +donc, Noblède, donne-nous vite à souper.</p> + +<p>—Quoi, Morvan!—reprit Josseline,—vous et Vortigern, après +cette rude journée de moisson, vous allez encore passer la nuit au +travail?</p> + +<p>—Joyeuse nuit, ma Josseline,—reprit Vortigern,—car, pendant +que nous battrons le blé, toi et Noblède, vous nous chanterez +quelque chanson... Caswallan nous dira quelque vieux bardit, et, de +temps à autre, l'on défoncera une tonne d'hydromel pour réconforter +les travailleurs.</p> + +<p>—Vortigern,—dit en souriant le druide chrétien,—crois-tu +donc mes bras tellement affaiblis par l'âge, que je ne puisse plus +manier un fléau?</p> + +<p>—Et nous donc?—reprit gaiement Josseline,—nous, filles et +femmes de laboureurs, avons-nous donc perdu l'habitude d'apporter +les gerbes sur l'aire ou d'ensacher le grain?</p> + +<p>—Et nous donc?—dirent à leur tour le petit Ewrag et son frère +Rosneven,—est-ce qu'à nous deux nous ne pourrons pas traîner une +gerbe, dis, père?</p> + +<p>—Oh! vous êtes des vaillants, chers petits,—reprit Vortigern +en embrassant ses enfants, tandis que Morvan disait à sa femme:</p> + +<p>—Noblède, n'oublie pas de faire porter quelques vivres dans la +chambre des hôtes.</p> + +<p>—Attendez-vous donc des hôtes, Morvan?—demanda gaiement +Josseline.—Bien-venus ils seraient; ils nous aideraient à battre le +grain.</p> + +<p>—Ma douce Josseline,—répondit en souriant le chef des chefs,—les +hôtes que j'attends mangent le plus pur froment, mais jamais +ils ne se donnent la peine de le semer et de le récolter.</p> + +<p>—La chambre des hôtes est préparée,—reprit Noblède,—le sol +jonché de feuilles fraîches... Hélas! personne n'y a logé depuis les +derniers jours qu'elle a été occupée par notre aïeul Amael.</p> + +<p>—Digne grand-père!—reprit Vortigern en soupirant.—Il n'est +venu chez vous que pour y languir quelques semaines et s'éteindre.</p> + +<p>—Que sa mémoire soit bénie comme sa vie!—dit Josseline.—Je +l'ai connu pendant bien peu de temps, mais je l'aimais et je le +vénérais comme un père.</p> + +<p>Bientôt la famille de Morvan et tous ceux de sa tribu qui cultivaient +ses terres avec lui, hommes, femmes et enfants, au nombre de trente +personnes environ, s'assirent à une longue table dressée dans une +grande salle, servant à la fois de cuisine, de réfectoire et de lieu de +réunion pour les veillées d'hiver. Aux murailles étaient suspendus +des armes de chasse et de guerre, des filets de pêche, des brides et +des selles de chevaux. Quoiqu'on fût en plein été, telle était la fraîcheur +de ce pays de bois et de montagnes, que la chaleur du foyer, +devant lequel avaient grillé les viandes du souper, agréait fort aux +moissonneurs. Sa flamboyante clarté se joignait à celle des torches de +bois résineux plantées dans des bras de fer scellés à la muraille. +Lorsque les laboureurs eurent pris leur repas, Morvan se leva le premier +de table en disant:—Maintenant, mes enfants, au travail!... +La nuit est sereine, nous battrons le blé sur l'aire extérieure de la +grange. Deux ou trois torches plantées entre les pierres de la margelle +du puits nous éclaireront en attendant le lever de la lune. +Nous aurons achevé notre besogne vers une heure de la nuit, nous +dormirons jusqu'au point du jour, et nous retournerons aux champs +pour achever la moisson.</p> + +<p>Les torches, placées au bord du puits, jetèrent leurs vives lueurs +sur une partie de la cour et des bâtiments renfermés dans l'enceinte +fortifiée. Hommes, femmes, enfants, commencèrent de décharger les +chariots remplis de gerbes, tandis que ceux qui devaient battre le +grain, et parmi eux Morvan, Vortigern et le vieux Caswallan, attendaient +les gerbées le fléau à la main, n'ayant, pour se trouver plus à +l'aise, conservé que leurs braies et leurs chemises. Les premières +gerbes furent apportées au milieu de l'aire, et aussitôt retentit le +bruit sourd et précipité des fléaux, vigoureusement maniés par les +robustes bras des laboureurs. Dans l'appréhension d'une guerre prochaine, +les Bretons se hâtaient de moissonner et d'engranger, afin de +soustraire leur récolte sur pied aux ravages de l'ennemi et aussi de +l'affamer, car les grains devaient être enfouis dans des cavités recouvertes +de terre. Morvan, dont le front se mouillait déjà de sueur, dit +en faisant voltiger rapidement son fléau:—Caswallan, tu nous a +promis un bardit; repose-toi un peu et chante, cela nous donnera +doublement cœur à l'ouvrage.</p> + +<p>Le druide chrétien chanta <i>Lez-Breiz</i>, ce vieux bardit national[B], +si doux à l'oreille des Bretons, et qui commence ainsi:</p> + +<p>«—Entre un guerrier frank et <i>Lez-Breiz</i>, a été arrêté un combat +en règle;—Que Dieu donne la victoire au Breton et de bonnes nouvelles +à ceux de son pays!—Lez-Breiz disait à son petit serviteur, +ce jour-là:—Éveille-toi, va me fourbir mon casque, ma lance et +mon épée, je veux les rougir du sang des Franks; je les ferai +encore sauter aujourd'hui!»</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>—Vieux Caswallan,—dirent les batteurs, lorsqu'il eut achevé +son bardit, qui fit bouillonner leur sang d'une ardeur guerrière,—que +les Franks maudits viennent nous attaquer encore, et nous +dirons comme Lez-Breiz: À l'aide de nos deux bras, faisons-les encore +sauter aujourd'hui.—À ce moment, les chiens des bergers, qui +depuis quelques instants grondaient sourdement, aboyèrent soudain +en se précipitant vers la porte de l'enceinte. Quelques instants après, +Karouër parut précédant l'abbé Witchaire et ses deux moines, tous +trois à cheval.—C'est ici la demeure de Morvan,—dit le guide à +l'abbé,—tu peux mettre pied à terre.</p> + +<p>—Quelles sont ces torches que je vois là-bas?—demanda le prêtre, +en descendant de sa monture qu'il remit à l'un des deux moines,—quel +est ce bruit sourd que j'entends?</p> + +<p>—C'est celui des fléaux; sans doute Morvan bat le grain de sa +moisson. Viens, je vais te conduire auprès de lui.—L'abbé Witchaire +et son guide s'approchèrent du groupe de laboureurs éclairé +par les torches; Morvan, occupé à sa besogne et assourdi par le bruit +retentissant des fléaux, ne put entendre les pas des nouveaux venus. +Karouër ayant frappé sur l'épaule du chef des chefs pour attirer son +attention, il se retourna et dit au guide:—Ah! c'est toi; et notre +homme?</p> + +<p>—Le voici,—répondit Karouër en lui désignant son compagnon +de voyage.</p> + +<p>—Tu es l'abbé Witchaire?—reprit Morvan d'une voix encore +haletante de son rude labeur; puis croisant ses deux robustes bras +sur le manche de son fléau et s'y appuyant, il ajouta:—Je t'attendais, +veux-tu souper?</p> + +<p>—Je préfère m'entretenir d'abord avec toi.</p> + +<p>—Noblède,—dit Morvan, en essuyant du revers de sa main la +sueur qui baignait son front,—une torche, ma chère femme.—Et +se retournant vers l'abbé:—Suis-moi.—Noblède prenant une +des torches placées près de la margelle du puits, précéda son mari et +l'abbé Witchaire dans la chambre destinée aux hôtes; deux grands +lits y étaient préparés, ainsi qu'une table garnie de viande froide, de +laitage, de pain et de fruits. Noblède, après avoir placé la torche dans +un des bras de fer scellés à la muraille, se préparait à sortir, lorsque +Morvan lui dit avec un accent significatif:—Chère femme, tu reviendras +me donner le baiser du soir lorsque le battage du grain sera +terminé.—Un regard de Noblède répondit à son mari qu'elle l'avait +compris; elle quitta la chambre des hôtes, où Morvan resta seul avec +l'abbé Witchaire, qui, s'adressant au chef des chefs:—Morvan, je +te salue; je t'apporte un message du roi des Franks, Louis-le-Pieux, +fils de Karl-le-Grand.</p> + +<p>—Quel est ce message?</p> + +<p>—Il se compose de peu de mots; les voici.—Et il lut:—«Les +Bretons occupent une province de l'empire du roi des Franks et +refusent de lui payer tribut en gage de sa royale souveraineté; de +plus, le clergé breton, généralement infecté d'un vieux levain +d'idolâtrie druidique, méconnaît la suprématie de l'archevêque de +Tours. Telles sont les conséquences de cette funeste hérésie, que +Lant-bert, comte de Nantes, a écrit ceci au roi Louis-le-Pieux: +<i>La nation bretonne est orgueilleuse, indomptable; tout ce qu'elle a de +chrétien, c'est le nom; quant à la foi, au culte, aux œuvres, l'on en +chercherait en vain en Bretagne</i>[C]. Louis-le-Pieux, voulant mettre +terme à une rebellion si outrageante pour l'église catholique et +l'autorité royale, ordonne au peuple Breton de payer le tribut +qu'il doit au souverain de l'empire des Franks, et de se soumettre +aux décisions apostoliques de l'archevêque de Tours; faute de quoi, +Louis-le-Pieux, par la force de ses armes invincibles, contraindra le +peuple Breton à obéir.»</p> + +<p>—Abbé Witchaire,—répondit Morvan, après quelques moments +de réflexion,—Amael, aïeul du frère de ma femme, est convenu +en 811 avec l'empereur Karl, que si nous ne sortions pas de nos +frontières, il n'y aurait jamais guerre entre nous et les Franks. +Nous avons tenu notre promesse, Karl la sienne; son fils, que tu appelles +<i>le Pieux</i>, ne nous avait point inquiétés jusqu'ici, il veut aujourd'hui +nous faire payer tribut: nous le refusons.</p> + +<p>—Louis-le-Pieux est roi, souverain et maître de la Gaule, la +Bretagne fait partie de la Gaule, donc la Bretagne lui appartient, et +lui doit payer tribut.</p> + +<p>—Nous ne payerons à ton roi aucun tribut. Quant à ce qui touche +les prêtres, moi, je te dirai ceci: Avant leur arrivée en Bretagne, +jamais elle n'avait été envahie; depuis un siècle tout a changé: +cela devait être. Qui voit la robe noire d'un prêtre, voit bientôt luire +l'épée d'un Frank.</p> + +<p>—Tu dis vrai dans ton blasphème; tout prêtre catholique est le +précurseur de la royauté franque.</p> + +<p>—Nous n'avons que trop de ces précurseurs-là. Malgré leurs querelles +avec l'archevêque de Tours, les bons prêtres sont rares, les +mauvais nombreux. Lors des dernières guerres, plusieurs de vos gens +d'église, établis en Bretagne, ont servi de guides aux Franks, d'autres +ont amené la trahison de quelques-unes de nos tribus en les persuadant +que résister à vos rois, c'était encourir la colère du ciel. Malgré +ces trahisons, nous avons défendu notre liberté, nous la défendrons +encore.</p> + +<p>—Morvan, tu es un homme sensé; s'agit-il de vous asservir? non; +de vous déposséder de vos terres? non. Que demande Louis-le-Pieux? +Que vous lui payiez tribut en hommage de sa souveraineté, rien de plus.</p> + +<p>—C'est trop, car c'est inique.</p> + +<p>—Écoute-moi; compare les épouvantables malheurs que subira +la Bretagne si elle refuse de reconnaître la souveraineté de Louis-le-Pieux. +Peux-tu préférer le ravage de tes champs, de tes moissons, +la perte de tes bestiaux, la ruine de ta demeure, l'esclavage de tes +proches, au payement volontaire de quelques sous d'or versés pour ta +part dans le trésor du roi des Franks?</p> + +<p>—Certes, je préférerais payer vingt sous d'or et n'être point ruiné, +mais...</p> + +<p>—Laisse-moi achever; il ne s'agit point seulement des biens de +la terre; mais tu as une femme, une famille, des amis? Voudrais-tu, +par vain orgueil de rébellion, exposer tant de personnes chères à ton +cœur, aux chances horribles de la guerre? d'une guerre sans pitié, je +te le déclare! Et cela, au moment où, selon toi, tu ne retrouves plus +dans le peuple Breton son indomptable énergie d'autrefois?</p> + +<p>—Non,—répondit Morvan d'un air sombre et pensif, les coudes +appuyés sur ses genoux et son front caché dans ses deux mains,—non, +le peuple Breton n'est plus ce qu'il était jadis!</p> + +<p>—À mes yeux, ce changement est une des divines conquêtes de la +foi catholique; à tes yeux c'est un mal, soit, ne discutons pas; mais +enfin ce mal existe, tu es forcé de l'avouer; la Bretagne, jadis invincible, +a été depuis un siècle plusieurs fois envahie par les Franks! +Ce qui est arrivé doit arriver encore! Et pourtant, malgré cette +défiance de tes forces, malgré la certitude de succomber, tu veux +essayer une lutte impitoyable, au lieu de payer librement un tribut +qui n'aliène en rien ta liberté et celle des tiens.</p> + +<p>Morvan, ébranlé par les insidieuses paroles de l'abbé, garda le +silence, puis il dit lentement et avec effort:—Mais enfin, à quelle +somme se monterait le tribut que demande ton roi?</p> + +<p>Witchaire tressaillit de joie à ces paroles de Morvan, qu'il crut décidé +à une lâche soumission. À ce moment Noblède entra pour donner le +baiser du soir à son époux; celui-ci rougit et devint de plus en plus +sombre à l'aspect de sa femme; il la laissa s'approcher de lui sans +aller affectueusement à sa rencontre, ainsi qu'il en avait coutume. La +Gauloise devina presque la vérité à l'air embarrassé de Morvan et à +la physionomie triomphante de l'abbé frank; mais dissimulant son +chagrin, elle s'avança près de son époux toujours assis, et lui baisa +les mains, selon son habitude de chaque soir; à ces caresses, le chef +Breton tressaillit, sa volonté chancelante se raffermit, et, à la vue de +sa femme, il l'étreignit passionnément contre sa poitrine, au grand +courroux de Witchaire, qui voyait ainsi détruire en un instant le +résultat de son insidieux entretien. Heureuse et fière de sentir répondre +aux battements de son cœur les vaillants battements du cœur +de son mari, la Gauloise le tenant toujours embrassé, s'écria, en jetant +un regard de haine et mépris sur le prêtre:—D'où vient donc +cet étranger? que veut-il? Nous apporte-t-il la paix ou la guerre?</p> + +<p>Morvan ne répondit rien; de nouvelles incertitudes, ébranlant +sa résolution, succédaient en lui à la salutaire influence de la présence +de Noblède. Celle-ci, surprise de ce silence, reprit d'un air +digne et triste:—Morvan, je t'ai demandé si cet étranger nous apportait +la paix ou la guerre?</p> + +<p>—Ce moine est envoyé par le roi des Franks;—répondit brusquement +le chef Breton;—qu'il apporte la paix ou la guerre, c'est +l'affaire des hommes et non la vôtre, femme!</p> + +<p>Noblède, douloureusement affectée des paroles de son mari, le regardait +avec une surprise croissante, lorsque l'abbé croyant le moment +opportun pour obtenir de Morvan une décision favorable, +lui dit:—Je repars à l'instant; quelle réponse porterai-je à Louis-le-Pieux?</p> + +<p>—Vous ne pouvez vous remettre en route sans avoir pris du repos,—se +hâta de dire Noblède, en interrogeant du regard son mari qui +semblait retombé dans ses pénibles incertitudes;—il sera temps de +partir au lever du soleil.</p> + +<p>—Non, non,—reprit vivement l'abbé, redoutant l'influence de la +Gauloise sur l'esprit de son mari,—je repars à l'instant. Réponds, +Morvan! Porterai-je à Louis-le-Pieux des paroles de paix ou de +guerre?</p> + +<p>Mais le chef Breton se leva et se dirigeant vers la porte, répondit à +Witchaire:—Je veux la nuit pour réfléchir;—et malgré les instances +de l'abbé, il sortit de la chambre des hôtes avec Noblède.</p> + +<p>Quelques instants après, Morvan, sa femme, Vortigern et Caswallan +étaient réunis non loin de la maison sous un chêne immense; la +lune se levait radieuse à l'horizon. Le chef Breton tendit la main à +Noblède, et lui dit:—Ma bien-aimée femme, mes paroles ont été +dures; pardonne-les-moi.</p> + +<p>—Elles m'avaient affligée, non blessée. Ce n'est pas à toi que je +les reproche, mais à ce prêtre étranger.</p> + +<p>—Oui, ébranlé par son langage, ma résolution chancelait, mais à +ta vue, chère femme, j'ai ressenti le remords de ma faiblesse.</p> + +<p>—Et ce messager du roi des Franks,—reprit Vortigern,—que +veut-il?</p> + +<p>—Si nous consentons à payer tribut à Louis-le-Pieux et à le reconnaître +comme souverain, nous éviterons une guerre implacable. +J'ai hésité un moment, et je l'avoue, j'hésite encore devant les +désastres d'une lutte nouvelle.</p> + +<p>—Hésiter!—s'écria Vortigern,—quoi! céder à la menace?</p> + +<p>—Frère,—répondit tristement Morvan,—le peuple Breton +n'est plus ce qu'il était jadis!</p> + +<p>—Tu dis vrai,—reprit Caswallan,—le souffle catholique, toujours +mortel à la liberté des peuples, a passé sur ce pays; le patriotisme +d'un grand nombre de nos tribus s'est refroidi; veux-tu +l'éteindre? Subissons une paix honteuse, et avant un siècle, la Bretagne +sera peuplée d'esclaves!</p> + +<p>—Frère, frère!—ajouta Vortigern, en s'adressant au chef des +chefs,—prends garde! céder à la menace au lieu de retremper +l'énergie bretonne dans cette lutte sainte, trois fois sainte, contre +l'étranger, c'est nous perdre par l'avilissement! Aujourd'hui nous +payerons tribut au roi des Franks pour éviter la guerre; demain, +nous lui concéderons la moitié de nos terres pour qu'il nous laisse +maîtres du reste; plus tard nous subirons l'esclavage, ses hontes, +ses misères, pour conserver seulement notre vie: la chaîne sera rivée; +nous la traînerons durant des siècles!</p> + +<p>—O malheur et infamie sur la Bretagne!—s'écria Noblède avec +une indignation douloureuse;—sommes-nous donc tombés si bas, +que l'on en vienne à mesurer la longueur de notre chaîne? Quoi! +voici trois hommes vaillants, sages, éprouvés, perdant leur temps et +leurs paroles à discuter l'insolente menace d'un roi frank! et pour +lui répondre il ne fallait qu'une minute, qu'un mot: <span class="smcap">LA GUERRE!</span></p> + +<p>Les trois Bretons bondirent à ce mot de: <i>guerre</i> prononcé par +Noblède avec un héroïque enthousiasme; elle poursuivit dans son +exaltation croissante:—O Gaulois dégénérés! il y a huit siècles, en +ce pays où nous sommes, César, le plus grand capitaine du monde, +commandant la plus formidable armée du monde, envoya aussi des +messagers sommer la Bretagne de lui payer tribut; on répondit à +ces Romains en les chassant honteusement de la cité de Vannes; le +soir même, Hêna, notre aïeule, offrait son sang à Hésus pour la délivrance +de la Gaule, et le cri de guerre retentissait d'un bout à +l'autre du pays, je t'en prends à témoin, astre sacré, toi qui éclairas +cette nuit sublime!—s'écria Noblède en levant ses mains vers l'Armorique,—Albinik +le marin et sa femme Méroë, accomplissaient +un voyage de vingt lieues à travers les plus fertiles contrées de la +Bretagne, incendiées par les populations elles-mêmes! César n'avait +plus devant lui qu'un désert de ruines fumantes, et le jour de la bataille +de Vannes, toute notre famille, femmes, jeunes filles, enfants, +vieillards, combattaient ou mouraient vaillamment! Ah! ceux-là +s'inquiétaient peu des terribles chances de la bataille! Vivre libres +ou périr, telle était leur foi; ils la scellaient de leur sang; et allaient +revivre dans les mondes inconnus!—Noblède parlait ainsi, lorsque +l'abbé Witchaire, qui s'était adressé aux gens de la ferme pour retrouver +Morvan, s'approcha du chêne, autour duquel il vit le chef +breton, Caswallan, Noblède et Vortigern. Quoique la lune brillât de +tout son éclat au firmament étoilé, les premiers feux de l'aube, hâtive +à la fin du mois d'août, rougissaient déjà l'Orient.—Morvan,—dit +l'abbé Witchaire,—le jour va bientôt paraître, je ne puis attendre +plus longtemps; quelle est ta réponse au message de Louis-le-Pieux?</p> + +<p>—Prêtre! ma réponse ne te chargera pas la mémoire: «<i>Va dire +à ton roi que nous lui payerons tribut... avec du fer</i>[D].»</p> + +<p>—Tu veux la guerre! tu l'auras donc sans merci ni pitié!—s'écria +l'abbé furieux, et s'élançant sur son cheval, que les moines +venaient d'amener, il ajouta en se retournant vers le chef des chefs:—La +Bretagne sera ravagée, incendiée! il ne restera pas une maison +debout. Tremble! le dernier jour de ce peuple est arrivé!—En +prononçant ces derniers mots, le prêtre sembla du geste maudire +et anathématiser le chef breton; éperonnant alors son cheval +avec rage, et suivi de ses deux moines, il s'éloigna rapidement. +Au bout d'un quart d'heure à peine, Witchaire entendit derrière lui +le galop d'un cheval; il se retourna et vit venir un cavalier à toute +bride: c'était Vortigern. L'abbé s'arrêta, cédant à un dernier espoir; +il dit au frère de Noblède:—Puisse ta venue être d'un heureux +présage. Morvan regrette sans doute sa résolution insensée?</p> + +<p>—Morvan regrette que dans ta précipitation, toi et tes deux moines, +vous soyez partis sans guides; vous pourriez vous égarer dans nos +montagnes. Je t'accompagnerai jusqu'à la cité de Guenhek; là, je te +donnerai un guide sûr, qui te conduira jusqu'aux frontières.</p> + +<p>—Jeune homme, écoute-moi. Tu es, m'a-t-on dit, le frère de +l'épouse de Morvan; tâche, pour le salut de la Bretagne, de faire revenir +cet homme sur sa résolution insensée.</p> + +<p>—Moine, les feux allumés sur nos montagnes pendant la dernière +nuit de ton voyage étaient un signal d'alarme donné à nos tribus de +se préparer à la guerre, et de hâter leurs récoltes; ton roi veut la +guerre, il aura la guerre! Pas un mot de plus à ce sujet. Maintenant, +réponds, je te prie, à une question: Tu viens de la cour d'Aix-la-Chapelle? +Que sont devenues les filles de l'empereur Karl?</p> + +<p>L'abbé regarda Vortigern avec surprise et reprit:—Que t'importe +le sort des filles de l'empereur?</p> + +<p>—Il y a huit ans j'ai accompagné mon aïeul à Aix-la-Chapelle; là, +j'ai vu les filles de Karl. Telle est la cause de ma curiosité sur leur sort.</p> + +<p>—Les filles de Karl ont été, par l'ordre de leur frère Louis-le-Pieux, +reléguées dans des monastères,—répondit brusquement Witchaire.—Puissent-elles +par leur repentir mériter le pardon de leur +abominable libertinage.</p> + +<p>—Thétralde a-t-elle partagé le sort de ses sœurs?</p> + +<p>—Thétralde est morte depuis longtemps.</p> + +<p>—Elle!—s'écria Vortigern sans pouvoir cacher son émotion.—Pauvre +enfant!... morte si jeune!</p> + +<p>—De celle-là, du moins, l'auguste Karl n'a jamais eu à rougir.</p> + +<p>—Quelle a été la cause de la mort de cette enfant?</p> + +<p>—On l'ignore. Elle avait joui jusqu'à quinze ans d'une santé florissante, +soudain elle est devenue languissante, maladive, et à seize +ans à peine elle s'est éteinte entre les bras de son père, qui l'a toujours +pleurée. Mais assez parlé des filles de Karl-le-Grand; une dernière +fois veux-tu, oui ou non, tenter de faire revenir Morvan de sa +résolution, qui sera la perte de ce pays? Tu gardes le silence; est-ce +un refus? Réponds, réponds donc!—Vortigern, absorbé dans ses +pensées, resta muet et triste, songeant à cette enfant morte si jeune, +et dont le souvenir touchant avait longtemps rempli son cœur. L'abbé, +impatienté du silence prolongé du Breton, lui mit la main sur l'épaule +et lui dit:—Je te demande si tu veux, oui ou non, tenter de +faire renoncer Morvan à sa résolution insensée?</p> + +<p>—Une dernière fois je te dis ceci, moine: Ton roi veut la guerre, +il aura la guerre.—Et Vortigern, retombé dans ses réflexions, chemina +silencieux à côté de Witchaire jusqu'à ce que les cavaliers +eussent atteint la cité de Guenhek. Là, Vortigern confia la conduite +de l'abbé à un guide sûr, et tandis que le messager de Louis-le-Pieux +se dirigeait vers les frontières de la Bretagne, le frère de Noblède regagna +la demeure de Morvan.</p> + + +<h3>LE DÉFILÉ DE GLEN-CLAN.</h3> + +<p>Le défilé de <i>Glen-Clan</i> est le seul passage praticable à travers le +dernier chaînon des <i>montagnes Noires</i>, ceinture de granit qui défend +le cœur de la Bretagne. Il est si étroit, le défilé de Glen-Clan, +qu'un chariot peut à peine y trouver passage; elle est si rapide, +la pente du défilé de Glen-Clan, que six paires de bœufs suffisent à +peine à traîner un chariot sur sa rampe escarpée, du haut de laquelle +une pierre roulerait d'elle-même avec vitesse jusqu'en bas de ce chemin +creusé comme le lit d'un torrent, au fond d'immenses rochers +à pic de cent pieds de hauteur. Un bruit lointain, d'abord confus, +et de plus en plus rapproché, vient troubler le profond silence +de cette solitude; on distingue peu à peu le sourd piétinement de la +cavalerie, le cliquetis des armes de fer sur des armures de fer, le +pas cadencé de nombreuses troupes de piétons, le cri de la roue des +chariots cahotant sur un sol pierreux, le hennissement des chevaux, +le mugissement des attelages de bœufs; tous ces bruits divers se rapprochent, +grandissent, se confondent, ils annoncent l'approche d'un +corps d'armée considérable. Soudain le cri lugubre et prolongé d'un +oiseau de nuit se fait entendre à la cime des roches qui surplombent +les défilés; d'autres cris, de plus en plus éloignés, répondent au premier +signal comme un écho de plus en plus affaibli; puis l'on n'entend +plus rien... rien que le bruit tumultueux du corps d'armée qui +s'avance. Une petite troupe paraît à l'entrée de ce tortueux passage, un +moine à cheval la guide; toujours les gens d'église, toujours! lorsqu'il +s'agit d'une conquête spoliatrice et sanglante! À côté de ce moine +marche un guerrier de grande taille, revêtu d'une riche armure; son +bouclier blanc, sur lequel sont peintes trois serres d'aigle, pend à +l'arçon de sa selle, une masse de fer pend de l'autre côté; derrière ce +chef frank s'avancent quelques cavaliers accompagnés d'une vingtaine +d'archers saxons, reconnaissables à leurs larges carquois.</p> + +<p>—Hugh,—dit le chef des guerriers à l'un de ses hommes,—prends +avec toi deux cavaliers, cinq ou six archers te précéderont +pour s'assurer que nous n'avons pas à craindre d'embuscade; +à la moindre attaque, repliez-vous sur nous en poussant le cri d'alarme. +Je ne veux pas imprudemment engager le gros de ma troupe +dans ce défilé.—Hugh obéit à son chef. Cette petite avant-garde, +hâtant le pas malgré la pente rapide de la route tortueuse, disparut à +l'un de ses tournants.</p> + +<p>—Neroweg, la mesure est sage,—dit le moine;—l'on ne saurait +s'avancer avec trop de précaution dans ce maudit pays de Bretagne; +je l'habite depuis longtemps, je le connais.</p> + +<p>—Ainsi, au sortir de ces défilés, nous entrerons dans un pays de +plaine?</p> + +<p>—Oui, mais auparavant nous aurons à traverser le marais de +<i>Peulven</i> et la forêt de <i>Cardik</i>; puis nous arriverons aux vastes landes +de <i>Kennor</i>, rendez-vous des deux autres corps d'armée de Louis-le-Pieux +qui se dirigent vers ce point en traversant la rivière de la <i>Vilaine</i> +et le défilé des monts <i>Oroch</i>, comme nous allons traverser celui-ci. +Morvan, attaqué de trois côtés, est perdu.</p> + +<p>—Je crains toujours de tomber dans quelque embuscade. Comment +un passage aussi important que celui-ci n'est-il pas défendu?</p> + +<p>—Tu vas le comprendre. Je t'ai dit le plan de campagne de Morvan, +tel qu'il m'a été livré par Kervor, excellent catholique, et chef +des tribus du sud que nous venons de traverser sans rencontrer la +moindre résistance.</p> + +<p>—Il est vrai; ces populations nous apportaient des vivres, et à ta +voix s'agenouillaient à notre passage.</p> + +<p>—Du temps des autres guerres, tu aurais laissé la moitié de tes +troupes dans ce pays entrecoupé de marécages, de haies et de bois; +aujourd'hui, tu l'as traversé en maître! D'où vient ce changement? +de ce que la foi catholique pénètre peu à peu chez ces peuples jusqu'alors +indomptables; nous leur avons prêché la soumission à Louis-le-Pieux, +les menaçant du feu éternel s'ils résistaient à vos armes. Ils +ont craint l'enfer et nous ont obéi.</p> + +<p>—En effet, plusieurs Centeniers de ces vieilles bandes, qui ont +guerroyé ici du temps de Karl-le-Grand, me disent chaque jour qu'ils +ne reconnaissent plus ce peuple breton, jadis presque invincible. Cependant, +moine, malgré tes explications, je ne puis comprendre que +le passage de ces défilés soit abandonné.</p> + +<p>—Rien de plus simple, cependant; Morvan, d'après son plan de +campagne, comptait sur la résistance des tribus que nous venons de +traverser, et que cette résistance durerait deux ou trois jours; Kervor, +chef de ces tribus, est au contraire venu m'instruire des desseins +de Morvan, et m'assurer que ses hommes ne se battraient pas; ces +excellents catholiques ont tenu parole; aussi, en un jour, sans tirer +l'épée, tu as traversé un pays qui, sans la défection de Kervor, devait +te coûter plus de trois jours de bataille et le quart de tes troupes. +Morvan, ne se doutant pas de ta prompte arrivée aux défilés de +Glen-Clan, ne les enverra occuper que ce soir ou demain; il n'a +pas assez de combattants pour les laisser un ou deux jours oisifs, +surtout lorsqu'il est attaqué de trois côtés différents par trois corps +d'armée.</p> + +<p>—Je n'ai rien à répondre à cela, père en Christ; tu connais le +pays mieux que moi. Ah! que cette guerre réussisse, j'aurai ma part +des terres de la conquête. Selon la promesse de Louis-le-Pieux, je deviendrai +aussi puissant seigneur en Bretagne que Gonthram, mon +frère aîné, l'est en Auvergne, depuis la conquête de Clovis.</p> + +<p>—Et tu n'oublieras pas de doter les églises. Songes-y, sans l'appui +des prêtres catholiques, aucune conquête n'est possible!</p> + +<p>—Je ne serai pas ingrat, bon père; j'emploierai une partie du butin +que nous ferons ici à bâtir une chapelle à saint Martin, pour lequel +notre famille a toujours conservé une dévotion particulière; +mais, toi, qui sais les usages de ces damnés Bretons, en quels lieux +cachent-ils leur argent? L'on dit que lorsqu'ils fuient leurs maisons, +ils ne laissent que les quatre murs, et se retirent, avec leurs trésors, +au fond de retraites inaccessibles?</p> + +<p>—Quand nous arriverons au cœur du pays, où s'est concentrée la +résistance, je t'indiquerai le moyen de découvrir ces riches cachettes; +elles sont presque toujours enfouies au pied de certaines +pierres druidiques, pour lesquelles grand nombre de ces païens conservent +un culte idolâtre; ils croient ainsi mettre leurs trésors sous +la protection de leurs dieux exécrables!</p> + +<p>—Mais, ces pierres, où les chercher? À quels signes les reconnaître?</p> + +<p>—C'est mon secret, Neroweg; ce sera le nôtre, lorsque nous serons, +je te l'ai dit, au cœur du pays.—En devisant ainsi, le moine +et le chef frank gravissaient lentement les pentes escarpées du +défilé; de temps à autre quelqu'un des cavaliers ou des soldats +de pied, détachés en éclaireurs, venaient instruire Neroweg de +leurs observations. Enfin, Hugh, de retour, apprit à son chef +que rien ne pouvait faire soupçonner une embuscade. Neroweg, +complétement rassuré par ces rapports et par les affirmations du +moine, donna l'ordre de faire avancer ses troupes, les hommes +de pied d'abord, ensuite les cavaliers, après eux les bagages, et +enfin un dernier corps de soldats de pied. Le corps d'armée +s'ébranlant, s'engagea dans cette passe si resserrée, que quatre +hommes pouvaient à peine y marcher de front. Cette longue et tortueuse +file d'hommes, couverts de fer, pressés les uns contre les +autres, et cheminant lentement, offrait, du sommet des rochers +qui dominaient cette route étroite, un aspect étrange; on eût dit un +gigantesque serpent à écailles de fer déployant ses replis sinueux +dans un ravin creusé entre deux murailles de granit. La confiance +des Franks, assez ébranlée au moment où ils s'engagèrent dans ce +passage si propice aux embuscades, se raffermit bientôt. Déjà l'avant-garde, +que précédaient Neroweg et le moine, approchait de l'issue du +défilé de Glen-Clan, tandis que, commençant à peine à y entrer, les +chariots de bagages, attelés de bœufs, se mettaient en mouvement +suivis de l'arrière-garde, composée de cavaliers Thuringiens et +d'archers Saxons. Les derniers chariots et la tête de l'arrière-garde +entraient dans le défilé, lorsque soudain le cri lugubre d'un oiseau +de nuit, cri semblable à ceux qui avaient salué l'approche des Franks, +retentit de loin en loin sur la cime des deux escarpements; aussitôt +s'en détachant, poussés par des bras invisibles, plusieurs énormes +blocs de rochers roulèrent, bondirent du haut en bas des montagnes +avec le fracas de la foudre, tombèrent au milieu des chariots, +et en broyèrent un grand nombre, écrasant ou mutilant leurs +attelages. Les voitures brisées, les bœufs tués ou furieux de leurs +blessures, s'affaissant ou se ruant les uns contre les autres, jetèrent +un désordre effroyable dans l'arrière-garde des Franks, hors +d'état d'avancer parmi ces obstacles, et ainsi séparée du gros des +troupes, elle fut réduite à l'impuissance. Dans toute la longueur du +défilé de Glen-Clan, des fragments de rochers roulèrent ainsi du haut +des cimes, écrasant, décimant la file compacte des guerriers; ce +gigantesque serpent de fer, mutilé, coupé en plusieurs tronçons ensanglantés, +grouillait convulsivement au fond du ravin, lorsque ses +deux faîtes, se couronnant d'une foule de Bretons, jusqu'alors +cachés, ceux-ci firent pleuvoir une grêle de flèches, d'épieux, de +pierres, sur les cohortes franques éperdues, épouvantées, impuissantes +et enserrées entre ces deux murailles de granit, du sommet desquelles +nos rudes hommes envoyaient à l'ennemi une mort prompte +et sûre. Vortigern commandait ces vaillants, son arc d'une main, +son carquois au côté; pas un de ses traits ne manquait son but. +Terrible boucherie! superbe carnage! les cris de guerre et de +triomphe des Gaulois armoricains répondaient aux imprécations +des Franks! terrible boucherie! superbe carnage! cela dura tant que +nos hommes eurent à lancer une pierre, un trait, un épieu. Ses +munitions et celles de ses compagnons épuisées, Vortigern s'écria de +la cime d'un rocher, en faisant aux Franks un geste de défi:—Nous +défendrons ainsi notre sol pied à pied; chacun de vos pas +sera marqué par votre sang ou par le nôtre: toutes nos tribus ne sont +pas lâches et traîtres comme celles de Kervor, le bon catholique!</p> + +<p>—Et Vortigern entonna le chant guerrier laissé par son aïeul Scanvoch, +le frère de lait de Victoria la Grande: «—Ce matin nous disions:—Combien +sont-ils donc ces Franks?—Combien sont-ils +donc ces barbares?—Ce soir nous dirons:—Combien étaient-ils +ces Franks?—Combien étaient-ils ces barbares?»</p> + + +<h3>LE MARAIS DE PEULVEN.</h3> + +<p>Le parais de <i>Peulven</i> est immense; il forme, à l'est et au sud, +une sorte de baie; ses rives sont bordées par la lisière de l'épaisse forêt +de Cardik; au nord et à l'ouest, il baigne la pente adoucie des collines +qui succèdent aux derniers chaînons des montagnes Noires +dont les cimes apparaissent à l'horizon, empourprées par les derniers +rayons du soleil; une jetée, ou langue de terre aboutissant aux confins +de la forêt, traverse le marais de Peulven dans toute sa longueur; +le silence est profond dans cette solitude; les eaux dormantes +réfléchissent les teintes enflammées du couchant; de temps +à autres des volées de courlis, de hérons et d'autres oiseaux aquatiques, +s'élevant du milieu des roseaux dont le marais est en partie +couvert, tournoient ou montent vers le ciel en poussant leurs cris +plaintifs. Plusieurs cavaliers franks, après avoir gravi le revers de +la colline, arrivent à son faîte, y arrêtent leurs chevaux; leurs regards +plongent au loin sur le marais, et après quelques moments +d'examen ils tournent bride afin d'aller rejoindre Neroweg et le +moine dont les soldats ont été décimés, quelques heures auparavant, +au fond des défilés de Glen-Clan, et, ensuite, continuellement +harcelés sur leur route par de petites troupes de Bretons qui, embusquées +derrière les haies ou dans de profonds fossés à demi couverts +de broussailles, attaquaient à l'improviste l'avant-garde ou l'arrière-garde +des Franks, et après des engagements acharnés disparaissaient +à travers ce terrain coupé d'obstacles de toute nature, impraticable +à la cavalerie, et complétement inconnu des soldats de +pied qui n'osaient s'éloigner de la colonne principale, craignant de +tomber dans de nouvelles embuscades. Neroweg, à cheval, à côté +du moine, se tenait au sommet d'une colline peu éloignée de celle +que les éclaireurs avaient gravie; il attendait leur retour pour continuer +sa route. À quelque distance du chef, l'avant-garde faisait halte; +plus loin, le gros de ses troupes faisait halte aussi; une partie de +l'arrière-garde avait dû rester à une lieue de là pour garder les bagages, +les chariots et les blessés de ce corps d'armée qui auraient +ralenti sa marche. Les traits du chef des Franks étaient sombres, abattus; +il disait au moine:—Ah! quelle guerre! quelle guerre! J'ai +combattu les <i>North-mans</i>, lorsqu'ils ont attaqué nos camps fortifiés à +l'embouchure de la Somme et de la Seine; ces damnés pirates sont +de terribles ennemis, aussi prompts à l'offensive qu'à la retraite qu'ils +trouvent dans ces légers bateaux à bord desquels ils viennent des mers +du Nord jusque sur les côtes de la Gaule; mais par saint Martin! +ces maudits Bretons sont encore plus endiablés, plus insaisissables +que ces pirates, redoutables hommes pourtant que ces North-mans! +ils ont été l'inquiétude des dernières années de Karl, le grand empereur! +ils sont la désolation de son fils.—Puis Neroweg répéta d'un +air sinistre,—Ah! quelle guerre! quelle guerre!</p> + +<p>Le moine se retourna sur sa selle, et étendant la main dans la direction +que les troupes des Franks venaient de parcourir, il dit à +Neroweg:—Regarde vers l'Occident.</p> + +<p>Le chef des Franks, suivant l'indication du prêtre, vit derrière +lui, de loin en loin, des tourbillons de fumée teintée de feu qui s'élevaient +des collines que l'armée laissait derrière elle. Le moine dit +alors au Frank:</p> + +<p>—Vois! l'incendie signale partout notre passage; les bourgs, +les villages abandonnés par leurs habitants en fuite, ont été par +nos ordres livrés aux flammes; les Bretons n'ont pas, comme les +pirates North-mans, la ressource de leurs bateaux pour fuir sur l'Océan +avec leurs richesses. Nous poussons devant nous ces populations +fuyardes, les deux autres corps d'armée de Louis-le-Pieux font de leur +côté une pareille manœuvre, aussi devons-nous comme eux arriver +demain matin dans la vallée de <i>Lokfern</i>; là se trouveront refoulées, +acculées, les populations attaquées depuis plusieurs jours au sud, à +l'est et au nord; là, entourées d'un cercle de fer, elles seront anéanties +ou emmenées en esclavage. Ah! cette fois la Bretagne à jamais +domptée sera soumise enfin à la foi catholique et à la puissance des +Franks! Qu'importe que tes soldats aient été décimés pour le triomphe +de la foi et de la royauté franque! les troupes qui te restent, +jointes aux autres corps de l'armée, ne suffiront-elles pas pour exterminer +les Bretons?</p> + +<p>—Moine,—répondit brusquement Neroweg,—tes paroles ne +me consolent pas de la mort de tant de vaillants guerriers, dont les +os blanchiront au fond du défilé de Glen-clan et dans les bruyères +de ce maudit pays!</p> + +<p>—Envie plutôt leur sort; ils sont morts pour la religion, le +paradis leur est assuré.</p> + +<p>Neroweg hocha la tête et reprit après un assez long silence:—Tu +m'as promis de m'indiquer les lieux où ces païens Bretons enfouissent +leurs richesses?</p> + +<p>—Écoute: au delà du marais de Peulven que nous devons traverser, +est une forêt profonde, où se trouvent grand nombre de pierres +druidiques; je suis certain qu'en fouillant à leurs pieds, nous trouverons +de grosses sommes d'argent enfouies là depuis le commencement +de la guerre.</p> + +<p>—Et à cette forêt, quand arriverons-nous?</p> + +<p>—Ce soir, avant la tombée de la nuit.</p> + +<p>—Engager mes troupes si tard dans cette, forêt, et tomber dans +quelque embuscade pareille à celle du défilé, non! non!—s'écria +Neroweg;—le jour touche à sa fin, nous camperons cette nuit au +milieu des collines nues où nous sommes; l'on n'a point à redouter +ici de surprises.</p> + +<p>—Tes éclaireurs sont de retour,—dit le prêtre au chef des +Franks,—interroge-les avant de prendre une résolution.</p> + +<p>—Neroweg,—dit l'un des cavaliers qui venaient de descendre +le versant de la colline opposée,—aussi loin que la vue peut s'étendre, +l'on n'aperçoit rien sur le marais, pas un homme, pas un +bateau et sur ses rives aucune hutte, aucun retranchement. La lisière +d'une grande forêt borne ce marais à l'horizon.</p> + +<p>Le chef frank, impatient de juger de la disposition du terrain, eut +bientôt, suivi du moine, atteint le faîte de la colline; de là il vit +l'incommensurable nappe d'eau dont la morne surface miroitait aux +derniers feux du soleil couchant; la chaussée verdoyante, coupant +de grands massifs de roseaux, allait rejoindre la lisière de la forêt.—Il +n'y a pas du moins à craindre d'embûches durant la traversée +de cette solitude,—dit Neroweg;—cette marche peut durer une +demi-heure au plus.</p> + +<p>—Et il reste environ une heure de jour,—reprit le moine.—La +forêt que tu aperçois là-bas s'appelle la forêt de Cardik; elle s'étend +très-loin à droite et à gauche du marais, puisque à l'ouest elle atteint +le rivage de la mer armoricaine; mais la partie qui fait face à la jetée +a tout au plus un demi-quart de lieue de largeur; nous pourrons +l'avoir traversée avant la fin du jour, et nous arriverons alors aux +landes de <i>Kennor</i>, plaine immense où tu pourras camper en toute +sécurité. Demain à l'aube, nous retournerons dans la forêt fouiller +au pied des pierres druidiques où doivent être enfouies les richesses +des Bretons.</p> + +<p>Neroweg, après quelques moments d'hésitation, tenté par la cupidité, +envoya un homme de son escorte donner l'ordre à ses troupes +de se mettre en marche afin de traverser la chaussée, large d'environ +trente pieds, parfaitement plane, recouverte d'herbe fine et accessible +aux regards d'un bout à l'autre. Neroweg se sentit rassuré; néanmoins +se souvenant des rochers de Glen-Clan, il ordonna prudemment +à plusieurs cavaliers de précéder de cent pas les troupes. Celles-ci, à +la suite de leur chef, commençant de défiler sur la chaussée, elle fut +bientôt couverte de troupes dans toute sa longueur; au loin l'on +voyait massées depuis le pied jusqu'au sommet de la colline les dernières +cohortes de l'armée, s'ébranlant à mesure qu'arrivait leur +tour de passage. Soudain, de loin en loin et du milieu de plusieurs +massifs de roseaux, disséminés le long de la langue de terre, s'élevèrent +des cris d'oiseaux de nuit, cris semblables à ceux qui avaient +déjà retenti sur la cime des rochers de Glen-clan. À ce signal les coups +sourds et réitérés de plusieurs cognées semblèrent répondre, puis la +chaussée, en différents endroits, s'effondra sous les pieds des soldats; +malheur à ceux qui se trouvèrent sur ces espèces de trappes, +construites de poutres et de fortes claies cachées sous une couche +de terre gazonnée; cette invention, due à Vortigern, qui durant ses +longues veillées d'hiver s'amusait au charronnage; cette invention +fort simple était d'un succès certain; ces ponts mobiles pouvaient +ou supporter le poids des troupes qui les traversaient, ou basculer +sous leurs pas, si l'on coupait à coups de hache certaines énormes +chevilles de bois, seul point d'appui de ces planchers volants. Vortigern +et bon nombre d'hommes de sa tribu, plongés dans l'eau +jusqu'au cou, s'étaient tenus immobiles, muets, invisibles au milieu +des roseaux qui à l'endroit des trappes bordaient la jetée. Lorsqu'elle +fut entièrement couverte de soldats Franks, les haches jouèrent, +les chevilles, tombèrent, et elle se trouva soudain coupée par plusieurs +tranchées de vingt pieds de largeur au fond desquelles +s'entassèrent pêle-mêle piétons, cavaliers et chevaux, reçus dans +leur chute sur la pointe aiguë d'une grande quantité de pieux enfoncés +à fleur d'eau. À l'aspect de ces terribles piéges s'ouvrant sous +leurs pas, aux cris féroces des blessés, un effroyable désordre suivi +d'une terreur panique se répand parmi les Franks; croyant la +chaussée partout minée, ils refluent éperdus les uns sur les autres, +soit en avant, soit en arrière des tranchées; les chevaux épouvantés +se cabrent, se renversent, ou furieux s'élancent dans le marais où ils +disparaissent avec leurs cavaliers. Au plus fort de la déroute, Vortigern +et ses Bretons, choisis parmi les meilleurs archers, se dressent du +milieu des roseaux et font pleuvoir une grêle de traits sur cet amoncellement +de guerriers éperdus de frayeur, se foulant aux pieds ou +écrasés par les chevaux; d'autres cris de guerre lointains répondent +à l'appel de Vortigern, et une foule de Bretons sortis de la +lisière de la forêt se rangent en bataille sur la rive du marais, prêts +à disputer aux Franks le passage, s'ils osaient le tenter. La vue de +ces nouveaux ennemis porte à son comble la panique des troupes de +Neroweg; au lieu de marcher vers la lisière de la forêt, elles tournent +casaque afin de rejoindre le gros de l'armée encore massée sur la +colline, et se ruent de ce côté avec une telle furie que la profondeur +des tranchées est bientôt comblée par les corps d'une foule de +guerriers blessés, mourants ou morts, et cet entassement de cadavres +sert de pont aux fuyards criblés de traits par les Bretons. Alors Vortigern +et ses vaillants répètent ce chant de guerre dont avaient déjà +retenti les défilés de Glen-Clan: «—Ce matin, nous disions:—Combien +sont-ils ces Franks?—Combien sont-ils ces barbares?—Ce +soir, nous disons:—Combien étaient-ils ces Franks?—Combien +donc étaient-ils ces barbares?»</p> + + +<h3>LA FORÊT DE CARDIK.</h3> + +<p>—Quelle guerre! quelle guerre!—disaient les guerriers de +Louis-le-Pieux, laissant à chaque pas les ossements de leurs compagnons +au milieu des rochers et des marais de l'Armorique. Quelle +guerre! chaque haie des champs, chaque fossé des prairies cache un +Breton au coup d'œil sûr, à la main ferme: la pierre de la fronde, +la flèche de l'arc sifflent et ne manquent jamais le but... Quelle +guerre! Le creux des précipices, la vase des eaux dormantes, engloutissent +les cadavres des soldats franks; pénètrent-ils dans les forêts, +le danger redouble; chaque taillis, chaque cime d'arbre recèle un +ennemi. Aussi la veille, n'osant pénétrer dans la forêt de Cardik, +soudain environnée d'une ceinture de braves, Neroweg, échappé au +désastre du marais de Peulven, Neroweg a fui en disant:—Quelle +guerre! quelle guerre!—La nuit, il l'a passée, ainsi que son armée, +de plus en plus amoindrie, la nuit il l'a passée sur les collines, +où il ne redoutait pas d'embuscades. Voici l'aube; la honte, la +rage au cœur, songeant à sa déroute de la veille, le chef frank fait +sonner trompettes et clairons. À la tête de ses guerriers il traverse +de nouveau la jetée du marais; il veut pénétrer de vive force dans +la forêt de Cardik. Piétons et cavaliers foulent de nouveau les cadavres +entassés dans la profondeur des tranchées; aucune embuscade +n'a retardé le passage des Franks. Au lever du soleil les +dernières phalanges ont traversé le marais, toutes les troupes de +Neroweg sont développées sur la lisière de la forêt; elle sert de +retraite aux Gaulois armoricains; ils s'y sont retirés la veille. Ces +bois séculaires s'étendent à l'ouest jusqu'aux bords escarpés d'une +rivière qui se jette dans la mer, et à l'est, jusqu'à d'insondables +précipices. Furieux de sa défaite de la veille, espérant piller les +richesses enfouies au pied des pierres druidiques, le chef frank peut +à peine contenir son ardeur farouche; toujours accompagné du +moine, grièvement blessé la veille, il s'avance vers la forêt: les chênes, +les ormes, les frênes, les bouleaux pressent leurs troncs gigantesques, +entrelacent leurs branchages; entre ces troncs, ce ne sont +que taillis, ronces, broussailles; une seule route tortueuse s'offre à la +vue de Neroweg; il s'y engage; c'est à peine si le jour peut pénétrer +cette voûte de verdure, formée par les cimes touffues des grands +arbres. Des fourrés de houx de sept à huit pieds d'élévation bordent +le chemin, leurs feuilles épineuses rendent ces retraites impénétrables. +Les soldats, ne pouvant s'écarter ni à droite ni à gauche, +sont forcés de suivre ce défilé de verdure, encore frappés du souvenir +de leurs désastres récents, ils s'avancent avec défiance à travers +la sombre forêt de Cardik, se parlant à voix basse, et de temps à +autre interrogeant d'un regard inquiet la cime touffue des arbres ou +les taillis des bords de la route. Cependant rien n'a jusqu'alors justifié +la crainte des cohortes; le bruit sourd et cadencé de leur marche, +le cliquetis de leurs armures, troublent seuls le silence de la forêt. Ce +silence même redouble le vague effroi des Franks; ils étaient d'abord +silencieux aussi les défilés de Glen-Clan et le marais de Peulven! Déjà +plus de la moitié de l'armée est engagée dans ces grands bois lorsqu'à +l'un des détours de la route, Neroweg, qui marchait en tête, +accompagné du moine, s'arrête tout à coup... Aussi loin que sa vue +peut s'étendre, devant lui, à gauche, à droite, il voit un immense +abattis d'arbres; des chênes, des ormes de cent pieds de hauteur et +quinze ou vingt pieds de tour, tombés sous la cognée des bûcherons, +couvraient le sol, tellement enchevêtrés dans leur chute, que leurs +branches énormes, leurs troncs gigantesques, formaient une barrière +infranchissable à la cavalerie; les gens de pieds seuls auraient pu, +après des peines inouïes, escalader ces obstacles et s'y frayer un +passage à coups de hache.—Ah! quelle guerre!—s'écria de nouveau +Neroweg en fermant les poings.—Après le défilé, le marais! +après le marais, la forêt! À peine me restera-t-il le tiers de mes +troupes lorsque je rejoindrai les autres chefs... Oh! Gaulois indomptables! +Bretons endiablés! que les flammes de l'enfer vous soient +ardentes!</p> + +<p>—Ils y brûleront, les idolâtres! jusqu'au jour du dernier jugement, +car ils méprisent la foi catholique!—s'écria le moine.—Courage, +Neroweg! courage! ce dernier obstacle surmonté, nous +arriverons aux landes de Kennor. Là nous rallierons les deux corps +de l'armée de Louis-le-Pieux, et nous pénétrerons dans la vallée de +Lokfern, où nous exterminerons, jusqu'au dernier, ces maudits +Armoricains.</p> + +<p>—Est-ce le courage qui me manque, moine insensé?—s'écria +Neroweg furieux.—M'as-tu vu manquer de vaillance? Toi qui nous +conduis, tu nous as déjà fait tomber deux fois dans des embuscades. +Par le grand saint Martin! tu serais d'accord avec l'ennemi que tu +ne nous aurais pas autrement guidés!</p> + +<p>—Ces périls, ne les ai-je pas bravés avec toi?—répondit dédaigneusement +le prêtre en montrant son bras gauche soutenu par une +écharpe ensanglantée.—Cette blessure reçue hier dans le marais de +Peulven, ne te répond-elle pas de ma bonne foi? Quant à ces abattis +d'arbres, quoiqu'ils nous paraissent s'étendre à perte de vue, ils +sont peut-être plus bornés que nous ne le pensons.</p> + +<p>—Qu'importe! comment trouver une autre route que celle-ci? la +seule, as-tu dit, qui traverse cette forêt, partout ailleurs impraticable +à une armée.—Le moine, hochant la tête d'un air pensif, ne +répondit rien. Les troupes commençaient de murmurer, en proie au +découragement et à une terreur croissante, lorsque trois cris d'oiseaux +nocturnes dominèrent le tumulte. Aussitôt, de derrière les abattis +d'arbres, et du faîte de ceux qui bordaient la route, les frondeurs et +les archers bretons, embusqués, assaillirent les Franks d'une nuée +de pierres et de flèches; d'énormes branches sciées au sommet des +chênes s'en détachaient, et tombant, écrasaient ou mutilaient les +soldats: nouvelle panique, nouveau carnage des Franks; cavaliers +renversés de leurs montures, piétons broyés sous les pieds des chevaux, +soldats aveuglés, déchirés en se précipitant effarés au milieu +des fourrés de houx hérissés de pointes. Quel doux spectacle pour les +yeux d'un Gaulois de l'Armorique! Gémissements des mourants, +imprécations des blessés, menaces de mort contre le moine accusé de +trahison... Quel doux concert à l'oreille d'un Gaulois de l'Armorique! +Le carnage allait croissant au milieu de cette panique, lorsque +Vortigern, tenant son arc d'une main et s'attachant de l'autre à l'une +des branches qui dominaient le point le plus élevé de l'abattis d'arbres, +parut aux yeux des Franks; sa voix sonore fit entendre ces paroles:—Et +maintenant, maudits, traversez, si vous le pouvez, cette forêt; +nos carquois sont vides; nous allons vous attendre aux abords de +la vallée de Lokfern!—Puis avisant le chef des Franks, qui, descendu +de cheval, opposait aux pierres et aux traits des assaillants son +grand bouclier blanc, où se voyaient peintes trois serres d'aigles dorées, +Vortigern, reconnaissant à cet emblème un fils des Neroweg, +poussa une exclamation de surprise et de haine, ajusta sur la corde +de son arc sa dernière flèche, et la lançant au chef des guerriers, +s'écria:—Moi, descendant de Joël, je t'envoie ceci à toi, descendant +de Neroweg, tué par mon aïeul Karadeuk-le-Bagaude.—La +flèche siffla, et effleurant la bordure inférieure du bouclier du Frank, +lui traversa le genou au-dessous du cuissard. À cette vive douleur, +Neroweg, tombant agenouillé, s'écria, désignant le Gaulois à plusieurs +arbalétriers saxons:—Tirez! tirez sur ce bandit!</p> + +<p>Trois flèches saxonnes volèrent, deux d'entre elles s'enfoncèrent +en vibrant dans la branche d'arbre à laquelle se tenait Vortigern; +mais le troisième trait l'atteignit au bras gauche. Le descendant de +Joël, arrachant aussitôt de sa plaie le fer acéré, le rejeta sanglant +contre les Franks avec un geste de méprisant défi, et disparut derrière +les branchages. Par trois fois, le cri de l'oiseau nocturne se fit +entendre dans la forêt, et les Bretons se dispersèrent par des sentiers +connus d'eux seuls, chantant ce vieux bardit de guerre, qui se perdit +peu à peu dans l'éloignement:«—Ce matin, nous disions:—Combien +sont-ils, ces Franks?—Combien sont-ils ces barbares?—Ce +soir, nous disons:—Combien étaient-ils ces Franks?—Combien +donc étaient-ils ces barbares?»</p> + + +<h3>LES LANDES DE KENNOR.</h3> + +<p>Elles ont environ quatre lieues de longueur et trois lieues de +largeur, les landes de Kennor; elles forment un vaste plateau; il +s'abaisse au nord vers la vallée de <i>Lokfern</i>; il est borné à l'ouest +par une large rivière qui, à peu de distance, se jette dans la +mer armoricaine; la forêt de Cardik et les dernières pentes de la +chaîne du <i>Men-Brèz</i> bordent ces landes; elles sont couvertes, dans +toute leur étendue, de bruyères hautes de deux à trois pieds, l'ardent +soleil caniculaire les a presque desséchées. Unie comme un lac, +cette plaine immense, nue, déserte, offre un aspect désolé. +Un vent violent, soufflant de l'est, fait onduler, comme des flots, +les hautes bruyères couleur de feuilles mortes. Le ciel, par cette +journée de vent et de hâle, est d'un azur éclatant; le soleil d'août +inonde de sa lumière torride ce désert, dont le silence est seulement +parfois troublé par l'aigre cri des cigales ou par les longs gémissements +de la bise qui siffle dans ces landes. Bientôt, longeant +le bord de la rivière, une masse noire, confuse, paraît, s'étend, +s'augmente, et se dirige vers le centre de la plaine de Kennor. C'est +un des trois corps de l'armée que Louis-le-Pieux conduit en personne +contre les Gaulois bretons. Longtemps avant son apparition, +d'autres troupes, formées en cohortes compactes, descendaient à l'est +les dernières pentes de la chaîne du <i>Men-Brèz</i>, s'avançant aussi vers +la plaine, lieu marqué pour la jonction des trois armées qui avaient +envahi l'Armorique, incendiant, ravageant le pays sur leur passage +et repoussant les populations vers la vallée de Lokfern. Seules, les +troupes de Neroweg, engagées dans la forêt de Cardik depuis le matin, +manquaient encore à ce rendez-vous. Enfin elles sortent en +désordre des bois et se reforment en phalanges. Après des fatigues +et des travaux inouïs, se frayant un passage la hache à la main, abandonnant +la cavalerie, obligée de rebrousser chemin vers les marais de +Peulven, les troupes de Neroweg sont parvenues à traverser la forêt, +diminuées presque de moitié, autant par les pertes subies dans le +passage des défilés et des marais, que par la défection de nombreuses +cohortes qui, dans leur panique croissante, et malgré les ordres de +leurs chefs, ont suivi le mouvement de retraite de la cavalerie. Ces +trois corps d'armée se sont aperçus; leur marche converge vers le +centre de la plaine; déjà la distance qui les sépare s'est tellement +amoindrie, que de l'un à l'autre de ces corps, on voit miroiter au soleil +les armures, les casques et le fer des lances. Les phalanges de +Louis-le-Pieux, descendues les premières dans la plaine par les +pentes du <i>Men-Brèz</i> firent halte, afin d'attendre des autres corps. +Ces troupes démoralisées, décimées comme celles de Neroweg, ensuite +de leur longue marche à travers des périls, des embûches de +toutes sortes, reprenaient cependant courage. Elles allaient, cette fois, +combattre en plaine, après avoir traversé cet immense plateau, que l'on +pouvait mesurer des yeux dans toute son étendue; il ne devait cacher +aucun piége; cette dernière bataille allait mettre fin à la guerre; les +Bretons acculés dans la vallée de Lokfern seraient écrasés par des +forces trois ou quatre fois supérieures aux leurs. Les premières cohortes +des deux armées venant des bords de la rivière et de la forêt, +allaient se confondre avec les troupes de Louis-le-Pieux... Soudain +vers l'est d'où soufflait un vent sec et violent, de petits nuages +de fumée, d'abord presque imperceptibles, s'élèvent, de loin en loin, +sur les confins de la lande qui se prolongeait jusqu'à la dernière +pente du <i>Men-Brèz</i>; puis ces points fumeux s'étendant, se reliant +entre eux sur un développement de plus de deux lieues, forment +peu à peu une immense ceinture de fumée noirâtre, rougie d'ardents +reflets... Le feu vient d'être allumé en cent endroits à la fois par +les Gaulois bretons dans les bruyères desséchées des landes de +Kennor! Poussée par la violence de la bise, cette houle de flammes, +embrassant bientôt l'horizon de l'est au midi, des versants du <i>Men-Brèz</i> +à la lisière de la forêt, s'avance, rapide comme les grandes marées +que le souffle du veut précipite encore... Épouvantés à la vue +de ces flots embrasés qui arrivent sur leur droite avec la vitesse de +l'ouragan, les Franks hésitent un moment: à leur gauche est une +rivière profonde, derrière eux la forêt de Cardik, devant eux la pente +du plateau qui s'abaisse vers la vallée de Lokfern; Louis-le-Pieux, +se sauvant à toute bride dans la direction de cette vallée, donne à ses +troupes le signal de la fuite, espérant sortir du plateau avant que les +flammes, envahissant la lande entière, aient coupé tout passage à +l'armée. La cavalerie, impatiente d'échapper au péril, rompt ses +rangs, suit l'exemple du roi frank, traverse les cohortes d'infanterie, +les culbute, leur passe sur le corps. Elles se débandent; le désordre, +le tumulte, la terreur sont à leur comble: les flots de feu avancent, +avancent toujours... La course la plus impétueuse ne saurait longtemps +les devancer. L'immense nappe de feu atteint d'abord les +soldats renversés, mutilés par le choc de la cavalerie, enveloppe +ensuite le gros de l'armée; en un instant, les phalanges effarées +sont dans la flamme jusqu'au ventre. Par la vaillance de nos pères! +c'est l'enfer des damnés en ce monde! douleurs atroces! inouïes! +gai spectacle pour l'œil d'un Gaulois breton! des cavaliers franks, +bardés de fer, tombés de leurs chevaux, grillent dans leur armure +rougie, comme tortues dans leurs écailles; des piétons font des sauts +réjouissants pour échapper au flot embrasé; il les rejoint, les +devance; leurs pieds, leurs jambes, brûlés jusqu'aux os ne peuvent +plus les soutenir, ils s'affaissent, ils tombent dans la fournaise en +poussant des hurlements affreux; des chevaux, malgré leur course +haletante, sentant la flamme qui les poursuit dévorer leur flancs et +leurs entrailles, deviennent furieux; frappés de vertige, ils se cabrent, +se renversent sur leurs cavaliers; chevaux et cavaliers roulent +au milieu du feu: les chevaux hennissent, les hommes gémissent +ou hurlent; un immense concert d'imprécations, de cris de douleur +et de rage, monte vers l'azur du ciel avec la flamme de ce magnifique +hécatombe de guerriers franks! Oh! qu'elle était belle à voir, +la lande de Kennor, rouge et fumante encore, une heure après son +embrasement, qui avait mis en braise jusqu'aux racines des bruyères! +Splendide brasier de trois lieues d'étendue! couvert de milliers +de débris humains, informes, calcinés, chaude curée, au-dessus +de laquelle tournoyaient déjà les bandes de corbeaux de la forêt de +Cardik. Gloire à vous, Bretons! plus d'un tiers de l'armée des Franks +a trouvé la mort dans les landes de Kennor.</p> + +<p>—Quelle guerre! quelle guerre!—disait aussi Louis-le-Pieux.—Oui, +guerre impitoyable, guerre sainte, trois fois sainte, d'un +peuple qui défend sa liberté, sa famille, son champ, son foyer! O terre +antique des Gaules! vieille Armorique! mère sacrée! tout devient +arme pour tes rudes enfants! rochers, précipices, marais, bois, +landes enflammées! O Bretagne à demi glacée par le poison mortel +du souffle catholique! Bretagne trahie, frappée au cœur, frappée à +mort par l'épée des rois franks, perdant ton généreux sang par la +poitrine de tes enfants, tu subiras peut-être le joug des conquérants +et des prêtres de Rome; mais les os de tes ennemis écrasés, noyés, +brûlés dans cette lutte suprême, diront à nos descendants la résistance +héroïque de la Gaule armoricaine!</p> + + +<h3>LA VALLÉE DE LOKFERN.</h3> + +<p>L'armée des Franks, décimée par l'incendie de la lande de Kennor, +avait fui en désordre dans la direction de la vallée de <i>Lokfern</i> que +dominait l'immense plateau où s'étaient réunis les trois corps de +troupes. Échappée au désastre, emportée par l'impétuosité de sa +course, une partie de la cavalerie franque, suivant <i>Louis-le-Pieux</i> +dans sa course précipitée, arriva la première aux confins du plateau. +Là, les cavaliers, poussés par la terreur, et ne songeant qu'à se dépasser +les uns les autres, virent au-dessous d'eux, au pied du versant +qu'il leur fallait descendre pour l'attaquer, la nombreuse cavalerie +bretonne, rangée en bataille et commandée par Morvan et Vortigern, +cavalerie rustique, mais intrépide, aguerrie et parfaitement +montée. Les Franks, entraînés sur la pente rapide du vallon par la +fougue de leurs chevaux, et ne pouvant les maîtriser, afin de se reformer +en ordre d'attaque, s'élancèrent à toute bride en masses confuses, +dans l'espoir d'écraser la cavalerie ennemie sous l'irrésistible +élan de cette descente impétueuse; mais soudain se divisant en deux +corps, commandés l'un par Morvan, l'autre par Vortigern, les cavaliers +armoricains prirent la fuite à droite et à gauche, au lieu d'attendre +les Franks. Le vaste espace qui s'étendait du pied de la colline +à la rivière, se trouvant ainsi dégagé par la volte subite et rapide +des Gaulois, les premiers rangs des Franks purent à grand'peine arrêter +leurs chevaux à cent pas du bord de la Scoër. Alors Morvan et +Vortigern, profitant du désordre des ennemis, successivement arrêtés +par la largeur de la rivière, revinrent au combat, les prirent en +flanc, à droite, à gauche, les chargèrent avec furie, et en firent un +effroyable carnage, culbutant dans les eaux les Franks qui échappaient +à leurs sabres ou à leurs haches. Pendant ce combat acharné, +les débris de l'infanterie de Louis-le-Pieux, fuyant aussi la lande +embrasée de Kennor, arrivèrent tour à tour en désordre; mais, ces +troupes, se reformant en cohortes sur le sommet des versants de la +vallée, s'élancèrent sur les cavaliers bretons d'abord vainqueurs, et, +changeant la face du combat, cette réserve les écrasa sous le nombre; +de l'autre côté de la rivière, leur dernière barrière, était rangée la +rustique infanterie gauloise, laboureurs, bergers, bûcherons, armés +de piques, de faux, de haches, les plus exercés portant l'arc et la +fronde. Derrière eux, dans une enceinte défendue par des abattis +de bois et des fossés, étaient rassemblés les femmes, les enfants des +combattants; ces familles éplorées fuyant devant l'invasion, avaient +emporté leurs objets les plus précieux, et attendaient dans une angoisse +terrible l'issue de cette dernière bataille.</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>Pleure! pleure! Bretagne, et pourtant glorifie-toi! Tes fils écrasés +par le nombre ont résisté jusqu'à la fin! tous sont tombés blessés ou +morts en défendant leur liberté! La rivière était en un endroit +guéable pour l'infanterie; le moine qui avait guidé Neroweg indiqua +aux troupes de Louis-le-Pieux ce passage, et elles le traversèrent +après l'extermination de la cavalerie de Morvan. Les Armoricains, +rangés sur l'autre rive de la Scoër, défendirent héroïquement le +terrain pied à pied, homme à homme, se repliant vers l'enceinte +fortifiée, dernier refuge de leurs familles. Les soldats catholiques de +Louis-le-Pieux, le catholique, marchant sur des monceaux de cadavres, +assaillirent l'enceinte fortifiée dont tous les défenseurs étaient +tués ou blessés. Les Franks, selon leur coutume, égorgèrent les enfants, +violèrent les femmes et les filles dans le sang de leurs proches, +les dépouillèrent et les emmenèrent esclaves dans l'intérieur de la +Gaule. <i>Ermold le Noir</i>, un moine, compagnon de Louis-le-Pieux +dans cette guerre impie (toujours les gens d'église), en a écrit le +récit en vers latins. Il raconte de la sorte la mort de Morvan: +«—Bientôt le bruit se répand que la tête du chef des Bretons a +été apportée au roi des Franks.—Les Franks accourent en poussant +des cris de joie pour contempler ce spectacle;—l'on se passe +de main en main la tête sanglante de Morvan, horriblement déchirée +par le glaive qui l'a séparée du tronc.—<i>L'abbé</i> <span class="smcap">Witchaire</span> +est appelé pour reconnaître si c'est bien celle du chef des Bretons.—Le +moine jette de l'eau sur cette tête;—l'ayant lavée, il en +écarte la longue chevelure et déclare qu'il reconnaît les traits de +Morvan.—Ainsi la Bretagne, qui était perdue pour les Franks, +est de nouveau placée sous leur dépendance[E].»</p> + +<hr style="width: 45%;" /> + +<p>Vortigern, petit-fils d'Amael, a écrit ce récit de la guerre des Franks +contre la Bretagne: laissé pour mort sur les rives de la Scoër, lorsqu'il +a repris ses sens, un jour et une nuit s'étaient passés depuis +la défaite des Bretons. Quelques druides chrétiens, guidés par Caswallan, +qui, blessé, avait cependant échappé au massacre, vinrent sur +le champ de bataille recueillir les blessés survivants. Vortigern fut +de ce nombre; il apprit que sa sœur Noblède, femme de Morvan, et +quelques autres femmes et jeunes filles réfugiées dans l'enceinte +fortifiée, s'étaient donné la mort pour se soustraire aux outrages +des Franks et à l'esclavage. Vortigern, après que l'abbé Witchaire +avait eu quitté la maison de Morvan, afin d'aller annoncer à Louis-le-Pieux +le refus des Gaulois armoricains au sujet du tribut qu'il +exigeait d'eux, Vortigern était retourné avec sa femme et ses enfants, +près de Karnak, pour y moissonner ses champs. La moisson faite, +il laissa sa famille dans la maison de ses pères, et alla rejoindre +Morvan afin de combattre l'armée de Louis-le-Pieux. Vortigern, à +peine guéri de ses blessures, revint à Karnak, où il retrouva sa femme +et ses enfants; les Franks n'avaient pas osé pousser leur invasion au +delà des vallées de Lokfern, laissant l'Armorique ravagée, dépeuplée +de ses plus courageux défenseurs, mais non soumise et n'attendant +que le moment de se révolter de nouveau. Vortigern a joint cette +légende aux autres récits de sa famille, ainsi que <i>les deux pièces de +monnaie karolingiennes</i>, don de Thétralde, une des filles de Karl-le-Grand. +Ce jour-ci, 20 novembre de l'année 818, les pieuses reliques +de la famille de Joël se composent de la <i>faucille d'or</i> d'<span class="smcap">Hêna</span>, de +la <i>clochette d'airain</i> de <span class="smcap">Guilhern</span>, du <i>collier de fer</i> de <span class="smcap">Sylvest</span>, de +<i>la croix</i> de <span class="smcap">Geneviève</span>, de l'<i>alouette de casque</i> de <span class="smcap">Scanvoch</span>, de +la <i>garde de poignard</i> de <span class="smcap">Ronan le Vagre</span>, de <i>la crosse abbatiale</i> de +<span class="smcap">Bonaïk</span> l'orfévre, et des <i>pièces de monnaie karolingiennes</i> de <span class="smcap">Vortigern</span>.</p> + +<h3>FIN DES PIÈCES DE MONNAIE KAROLINGIENNES.</h3> + +<p>Moi, fils aîné de Vortigern, j'écris ici la date de la mort de mon +père. Je l'ai perdu hier, le cinquième jour du mois de février 889.—La +Bretagne a vu de tristes temps et notre famille de plus tristes +jours encore, par la division de mes deux frères: l'un a quitté notre +pays pour s'en aller dans les pays du nord avec les <i>pirates North-mans</i>; +le cœur me saigne à ces souvenirs, je n'ai ni le courage ni +la volonté d'écrire ici ces lamentables récits; peut-être mon fils +aîné, Gomer, aura-t-il un jour ce courage et cette volonté qui me +manquent.</p> + +<h2>FIN DU CINQUIÈME VOLUME.</h2> + +<p>Les Notes et la Table de ce volume sont renvoyées à la fin du +sixième volume.</p> + +<p>Paris.—Imprimerie de madame veuve Dondey-Dupré, rue Saint-Louis, 46, au Marais.</p> +<div class="figcenter"> +<img src="images/brunehaut.jpg" alt="Le supplice de Brunehaut" /> +<img src="images/septimine.jpg" alt="Septimine la Coliberte" /> +<img src="images/broute_saule.jpg" alt="Le Supplice de Broute-saule" /> +<img src="images/orfevre.jpg" alt="Le Vieil orfèvre" /> +<img src="images/vortigern.jpg" alt="Vortigern le jouvenceau" /> +<img src="images/vortigern_tethralde.jpg" alt="Vortigern le jouvenceau et Téthralde fille de Charlemagne"/> +</div> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Les mystères du peuple, Tome V, by Eugène Sue + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MYSTÈRES DU PEUPLE, TOME V *** + +***** This file should be named 39311-h.htm or 39311-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/3/1/39311/ + +Produced by Sébastien Blondeel, Carlo Traverso, Pierre +Lacaze and the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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